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Full text of "Antoine, l'ami de Robespierre--La tour au paien--Histoire de ma grand'tante--La dame des marais salants"

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ANTOINE 


L'AMI  DE  ROBESPIERRE 


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TYPOGRAPHIE  DE  CH.  LAHURB 
Imprimeur  du  Sénat  et  de  la  Cour  de  Cassation 
,  rue  de  Vauglrard,  9 


ANTOINE 


L'AMI  DE  ROBESPIERRE 


U  TOUR  AU  païen  -  pTOIBE  DE  MA  GRANDTANTE 

-  U  DAME  DES  MARÀIS-SÂUNTS 


RECITS    DANS   LA    TOURELLI 

(xioisiiiia  siKii) 

PAR  X.-B.  SAIMINE 

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V  '- 


DEUXIÈME    ÉDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  L  HACHETTE  ET  C" 

RtTB   PIERRB-SARRAZIN,    H"   14 

1858 

Droit  d9  traduction  r4$vnr4 


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RECITS 


DANS  LA  TOURELLE, 


ANTOINE, 


L'AMI  DE  ROBESPIERRE. 


I 

Le  collège. 

Vers  1767  à  1768,  dans  la  voiture  publique  qui,  d'Arras, 
se  rendait  à  Paris  à  petites  journées,  se  trouvaient  deux 
jeunes  garçons,  dont  le  plus  âgé  pouvait  compter  treize  ou^ 
quatorze  ans.  Tous  deux  avaient  pour  guide  et  pour  com- 
pagnon de  route  un  bon  frère  quêteur,  chargé  de  leur  sur- 
veillance jusqu'à  leur  arrivée  à  Paris,  où  ils  devaient  entrer 
au  collège  Louis-le-G-rand ,  Tun  comme  élève  payant,  l'autre 
comme  boursier. 

En  faveur  de  ^es  bonnes  dispositions  religieuses ,  M.  de 
Conzié,  évêque  d'Arras ,  avait  pris  celui-ci  en  affection ,  et 
s'était  déclaré  son  protecteur.  ^ 

Le  frère,  ayant  le  sommeil  facile  en  voiture,  choisit  un 

coin  sur  la  banquette  où  ils  se  trouvaient  tous  trois,  et,  grâce 

à  cet  arrangement  et  au  sommeil  presque  continu  de  l'argus 

eDcapuchonné,  les  jeunes  garçons,  livrés  à  eux-mêmes, 

248  a 


2  ANTOINE. 

après  un  instant  d'examen  ailenciear,  échangeaient  quelques 
paroles,  et  commençaient  une  liaison  qui,  pour  le  malheur  de 
Tun  d'eux,  ne  devait  durer  que  trop  longtemps. 

Antoine  était  l'un  de  nos  petits  voyageurs.  L'autre  se  nom- 
mait Isidore. 

a:  Que  fait  votre  père  ?  disait  Isidore  à  Antoine. 
,  —  Mon  père  est  brasseur  dans  la  Cité  ;  il  occupe  quarante 
ouvriers;  vous  savez  cette  grande  brasserie  :  Antoine-Antoine^ 
à  la  Branche  d'acacia, 

—  Je  connais;  mais  vous,  je  ne  me  rappelle  pas  vous 
avoir  jamais  vu  I  Vous  avez  donc  commencé  vos  classes  à 
l'école  et  non  au  collège  d'Arras  ?  sans  cela  nous  nous  se- 
rions déjà  rencontrés,  dit  Isidore  d'un  ton  quelque  peu  dé- 
daigneux. 

—  Mon  père  m'a  fait  instruire  à  la  maison,  sous  ses  yeux; 
il  a  mieux  aimé  cela,  quoique  ça  coûte  plus  cher,  répliqua 
Antoine  avec  la  fierté  du  plus  riche. 

—  Qui  est-ce  qui  vous  donnait  des  leçons? 

—  L'abbé  Pdrret. 

—  Ah!  un  petit  vieux,  toujours  sale.  Est-ce  qu'il  sait  le 
latin  ? 

—  Très-bien,  puisqu'il  me  l'a  enseigné. 

—  C'est  qu'il  ne  le  savait  pas  assez  pour  le  collège,  où  il 
était  chien  de  cour.  Il  y  apprenait  à  lire  aux  enfants,  i 

Ce  mépris,  jeté  à  mauvaise  intention  sur  son  premier  pro- 
fesseur, fit  monter  la  rougeur  au  front  d'Antoine  ;  il  méditait 
sa  réponse  quand  Isidore,  revenant  tout  à  coup  à  ces  senti- 
ments d'humilité  chrétienne  que  M.  de  Gonzié  avait  aimés 
en  lui,  tendit  la  main  à  son  compagnon  de  route ,  en  lui 
disant  : 

'  c  Je  vous  demande  pardon,  monsieur  Antoine,  si  j'ai  pu 
vous  contrarier  par  mes  paroles  ;  je  me  le  reproche  et  vous 
prie  de  m' excuser.  :» 

Antoine ,  bien  éloigné  de  s'attendre  à  ces  avances ,  en  fut 
vivement  touché  ;  il  pressa  avec  émotion  la  main  qu'on  lui 


LE  COLLEGE.  3 

tendait.  Le  soir  de  ee  même  jour,  ils  étaient  amifl  et  et  se  tu- 
toyaient à  qui  mieux  mieux. 

Nos  jeunes  gens  n'avaient  pas  séjourné  ensemble  un  mois 
au  collège  que  leur  position  respective  fut  fixée.  Antoine  avait 
subi  l'ascendant  d'Isidore.  Cependant  celui-ci,  d'une  appa- 
rence grêle,  d'une  figure  disgracieuse,  était  le  plus  jeune  des 
deux;  il  n'avait  guère  plus  de  savoir  ni  plus  de  raison  que 
son  camarade.  A  quoi  donc  attribuer,  l'empire  exercé  par  lui 
snrAntoine?  Ala  haute  opinion  qu'il  avait  de  lui-même,  à  la 
nature  sérieuse  de  son  esprit,  et  môme  à  certain  état  mala- 
dif, à  une  irritation  nerveuse  qui  du  physique  réagissait  sur 
le  moral. 

Antoine  se  soumit  d'abord  aux  idées  de  son  ami,  parce 
qu'il  l'admirait;  ensuite,  par  pure  bonté  d'âme,  parce  qu'il 
l'aimait.  11  le  voyait  pâlir  et  s'émouvoir  à  la  moindre  contra- 
diction; il  traita  ses  exigences  comme  des  malaises,  et  crut 
qu'en  fait  de  discussions  c'était  au  mieux  portant  de  céder  h 
l'autre.  Le  pli  une  fois  marqué  ne  s'effaça  pas.  Il  devait  d'au- 
tant moins  s'en  méfier,  que  le  protégé  de  M.  de  Con^iié  affichait 
sur  toutes  choses  une  sorte  de  rigorisme  capable  d'imposer  à 
son  compagnon;  mais  ce  rigorisme,  chez  un  garçon  de  cet 
âge,  procédait  moins  de  convictions  sincères  que  d'une  exal- 
tation de  cerveau.  Jusqu'à  présent,  cette  exaltation  se  mani- 
festait au  sujet  des  idées  religieuses  dont  on  l'avait  entre- 
tenu ;  mais  qu'elle  devait  facilement  se  détourner  sur  d'autres 
objets,  même  des  plus  contradictoires  !  Nous  allons  en  fournir 
la  preuve. 

Pour  les  préparer  à  la  première  communion  et  les  édifier 
durant  leurs  heures  de  loisir,  on  avait  mis  entre  les  mains 
des  deux  amis  un  livre  plein  de  prestige,  de  dévouements 
merveilleux,  de  pensées  sublimes  et  naïves,  un  livre  dont 
chaque  histoire  est  un  drame  palpitant,  la  Vie  de$  Saints, 

Nos  deux  amis  ressentirent  à  la  lecture  de  ce  livre  une 
impression  dont  le  résultat  dépassa  de  beaucoup  le  but  qu'on 
Toulait  atteindre.  Isidore,  s'ehthousiasmant  au  récit  de  ces 


4  ANTOINE. 

pieuses  abnégations,  de  ces  renoncements  au  monde,  ne  rêva 
bientôt  plus  que  la  yie  érémitique,  et  le  jeûne  et  les  austé- 
rités dans  quelque  solitude. 

Antoine  songea  à  sa  mère,  et  refusa  d'abord  de  suivre  son 
ami,  même  dans  ses  rêves;  mais  celui-ci,  à  force  de  le  cir- 
convenir, de  lui  parler  des  joies  du  désert  et  d'une  existence 
rêveuse  passée  face  à  face  avec  Dieu ,  finit  par  Tentratner 
dans  son  tourbillon. 

Renoncer  au  monde  et  à  ses  joies  était  ce  qui  coûtait  le 
moins  aux  deux  écoliers  :  cela  signifiait  simplement  pour 
eux  quitter  le  collège  et  s'affranchir  des  leçons,  des  pensums 
et  des  châtiments.  Mais  ils  ne  s'abusaient  pas  sur  un  point  : 
c'est  que  l'argent  leur  était  indispensable  pour  gagner  le 
désert.  Le  seul  moyen  d'en  amasser  fut  de  mettre  de  côté 
celui  que  M.  de  Conzié  envoyait  à  Isidore  pour  ses  déjeuners 
et  ses  menus  plaisirs,  et  celui  qu'Antoine  recevait  de  sa  fa- 
mille pour  le  même  objet. 

Les  voilà  donc  se  condamnant  au  pain  sec  chaque  matin 
et  à  la  privation  de  tout  plaisir  onéreux.  En  attendant  l'ac- 
croissement de  leur  trésor,  les  voilà  enfantant  projets  sur 
projets  pour  organiser  leur  Thébaïde  et  y  vivre  en  vrais 
anachorètes. 

Gomme  logement ,  à  la  rigueur,  une  grotte  spacieuse  et 
profonde  pourrait  suffire,  décorée  à  l'entrée  de  buissons 
d'églantiers,  de  liserons  et  de  chèvrefeuilles ,  tapissée  inté- 
rieurement de  mousse  et  de  lierre  :  ce  serait  encore  là  une 
retraite  assez  agréable.  On  aurait  soin  de  la  choisir  tout  au- 
près d'une  source  claire,  limpide  et  non  saumâtre.  Quand  on 
se  décide  à  ne  boire  que  de  l'eau,  faut-il  au  moins  la  boire 
à  son  goût.  Mais  la  nourriture?...  Y  a-tril  pour  si  peu  de 
quoi  rester  embarrassé  ? 

c  Nous  travaillerons  à  la  terre,  et  Dieu  bénira  notre  cul- 
ture comme  il  a  béni  celle  de  saint  Pacôme. 

—  Nous  aurons,  avant  tout,  un  champ  de  blé  ;  car  on  ne 
peut  se  passer  de  pain. 


LE  COLLÈGE.  5 

—  Od,  et  un  verger. 

—  Oui,  et  un  potager.  » 

Et  déjà ,  aux  alentours  de  leur  grotte,  ils  voient  se  dérou- 
ler la  verdure  de  leurs  épis,  escadronnant,  tourbillonnant  au 
soleil  sous  les  brises  du  matin  ;  cela  leur  réjouit  la  vue  et 
leur  procure  une  douce  fraîcheur  ;  les  rameaux  de  leurs  ar« 
hres  se  courbent  sous  le  poids  des  fruits;  ils  en  ont  de  pleines 
corbeilles,  qu'ils  travaillent  eux-mêmes  avec  Tosier  croissant 
au  bord  de  leur  ruisseau. 

Jusqu'alors  tout  allait  bien. 

<  Mais  si  les  animaux  sauvages  se  jettent  à  travers  nos 
champs  et  détruisent  nos  moissons?  dit  Antoine. 

—  Nous  les  tuerons,  répond  Isidore. 

—  Oh l...  il  ne  faut  tuer  personnel 

—  C'est  vrai;  eh  bien  !  nous  accepterons  cela  comme  unepur 
nition  du  ciel....  Pourtant,  s'ils  nous  attaquent  nous-mêmes? 

—  C'est  autre  chose  ;  la  défense  est  un  droit  :  nous  nous 
défendrons!... 

—  Avec  quoi?  il  nous  faut  des  armes  ! 

—  Nous  en  aurons  ;  un  fusil,... 

—  Chacun,  et  une  paire  de  pistolets. 

—  Des  beaux  I.  à  deux  coups  1  N'oublions  pas  de  nous  bien 
approvisionner  de  poudre  et  de  plomb  ;  car,  la  récolte  man- 
quant, la  chasse  sera  une  ressource. 

—  Sans  doute  I  » 

Une  autre  objection  se  présenta. 

c  Si,  au  lieu  d'animaux  sauvages,  ce  sont  des  hommes, 
des  malfaiteurs ,  qui  viennent  piller,  ravager  nos  champs  ? 
car  enfin,  même  au  désert,  on  peut  avoir  de  mauvais  voisins. 
Saint  Porphyre  fut  surpris  et  maltraité  par  des  méchants 
qui  lui  supposaient  des  trésors. 

—  N'aurons>nous  pas  des  armes? 

—  Mais  s'ils  sont  les  plus  forts  ? 

—  Eh  bien  I  nous  ferons  alliance  avec  d'autres ,  et  nous 
irons  les  piller  à  notre  tour  I  » 


6  ANTOINE. 

Ainsi,  de  rêves  en  rêves,  nos  deux  petits  saints  étaient  de* 
venus  deux  bandits,  et  la  grotte  de  la  Thébaïde  se  transfor- 
mait Insensiblement  en  une  caverne  de  voleurs.  Isidore  était 
le  chef  de  la  troupe;  Antoine  son  lieutenant  en  premier.  Us 
devaient  non  convertir  leurs  compagnons,  mais  les  disci- 
pliner, leur  donner  un  costume  pittoresque,  une  armure  bril- 
lante, et,  grâce  à  eux,  jouer  un  certain  rôle  de  conquérants. 
Les  histoires  de  Fra-Diavolo  et  de  Rinaldo-Rinaldini  avaient 
remplacé  la  Vie  des  Saints;  ils  ne  visaient  plus  à  être  cano- 
nisés, mais  à  être  pendus  1 

Ne  croyez  pas  que  je  me  sois  appesanti  sans  raison  sur  ces 
détails,  en  apparence  puérils;  les  petits  événements  que  je 
signale  ici  renfermaient  en  eux  le  germe  d*événements  bien  ' 
autrement  graves.  Mais  il  me  reste  à  parler  d'un  fait  encore 
plus  étrange,  né  de  Timagination  désordonnée  dlsidore,  et 
qui  valut  à  Antoine  d'être,  pour  ainsi  dire,  chassé  du  collège 
Louis-le-Grrand. 

Leur  première  communion  avait  fait  reprendre  son  cours 
naturel  aux  idées  pieuses  des  deux- amis.  Antoine  néanmoins, 
au  lieu  de  ces  instincts  si  doux  et  si  purs  éclos  sous  les  ca- 
resses de  sa  mère,  de  cette  religion  éclairée  qu'il  devait  à  de 
saints  exemples,  se  trouvait  désormais  accessible  aux  entraî- 
nements les  plus  irraisonnés. 

Isidore  tomba  malade  et  fut  mis  à  l'infirmerie  du  collège. 
A  répoque  de  sa  convalescence ,  il  sembla  sortir  d'un  autre 
monde,  tant  ses  anciennes  croyances  s'étaient  modifiées,  et 
tant  il  avait  acquis  de  notions  positives  sur  des  matières 
jusqu'alors  totalement  étrangères  pour  lui. 

Il  réapparut  devant  Antoine  avec  un  système  complet  de 
religion  nouvelle,  basé  sur  les  inspirations  de  l'âme  d'une 
part,  de  l'autre,  sur  le  fluide  magnétique,  alors  inconnu  en 
France;  le  tout  mélangé  d'un  reste  de  traditions  catholi- 
ques :  illuminisme  grossier  que  l'Allemand  ?ung-Stelling  et 
Mme  de  Krudner  devaient  propager  plus  tard.  Il  avait  des 
visions,  des  révélations;  ses  songes  étaient  des  avertisse- 


LE  COLLÈGE.      .  7 

ment8  du  ciel  qu'il  savait  interpréter  a?eû  certitude.  Fasciné 
par  ses  discours,  par  son  éloquence,  par  Tétrangeté  môme  de 
ses  doctrines,  Antoine  se  laissa  encore  une  fois  aller  à  son 
impulsion.  Isidore  fut  à  ses  yeux  un  oracle,  un  prophète,  un 
Christ  futur  appelé  à  rénover  le  monde. 

Ils  en  vinrent  à  ce  degré  de  folie,  de  croire  qu'autrefois 
leurs  deux  âmes  avaient  été  unies  par  un  lien  sacré.  La  mèro 
d'Isidore  avait  perdu  son  premier  fils  en  bas  âge  :  eh  bien  ! 
l'âme  de  ce  fils  habitait  maintenant  le  corps  d'Antoine  I  Telle 
était,  ils  n'en  doutaient  pas,  la  cause  décisive  du  penchant 
qui  les  avait  entraînés  l'un  vers  l'autre.  Dans  toutes  les 
grandes  affections  se  montrait  ainsi  la  force  attractive  de 
deux  âmes  déjà  appareillées  dans  des  temps  antérieurs  ;  leur 
instinct  divinateur,  leurs  rêves,  tout  venait  corroborer  cette 
douce  persuasion. 

La  source  originelle  de  ce  mysticisme ,  de  cette  fantas- 
magorie magnétique  était  une  vieille  folle  qui  croyait  à 
peine  en  Dieu  et  prétendait  avoir  des  entretiens  avec  la 
Vierge  Marie.  Nouvellement  arrivée  de  Vienne,  où  eUe  avait 
été  la  servante  de  Mesmer,  cette  sibylle,  dont  la  principale 
occupation  consistait  dans  la  surveillance  de  la  lingerie  au 
collège  Louis-le-Grand,  devenait  aussi  garde-malade  par 
circonstance.  On  la  nommait  Mme  Lépicier.  C'est  elle  qui 
avait  soigné  et  veillé  Isidore  lors  de  son  indisposition  ;  et 
quand,  affaibli  par  le  jeûne  et  par  l'alitement,  il  fut  pris  de 
vertiges  et  d'hallucinations  fiévreuses ,  elle  lui  avait  traduit 
ses  ^ions,  déroulé  tout  entière  sa  science  de  sorcière  et  de 
pythonisse  ;  et  il  avut  cru,  car  il  avait  vu. 

Quelque  temps  après,  non  contents  de  se  bercer  mutuelle- 
ment de  leurs  rôves,  les  deux  amis  tentèrent  de  faire  des  prosé- 
lytes parmi  leurs  condisciples.  L'illuminisme  gagna  une  partie 
des  classes,  et  ne  laissa  pas  que  d'amener  une  grande  per- 
turbation dans  les  études.  Mais  les  apôtres  furent  dénoncés 
par  un  incrédule;  l'abbé  Proyard,  principal  du  collège,  chassa 
Mme  Lépicier,  et  prit  soin  d'instruire  la  mère  d'Antoine  de 


8  .  ANTOINE. 

ce  qui  se  passait.  Son  père  ëtait  mort  depuis  un  an.  La  pauvre 
femme,  justement  effrayée  du  cours  que  prenaient  les  idées 
de  son  fils,  et  préférant  pour  lui  un  peu  moins  de  latin  et 
plus  de  bon  sens,  se  hâta  de  le  rappeler  auprès  d'elle.  Quant 
à  Isidore,  la  haute  protection  de  M.  de  Gonzié  le  maintint 
dans  son  privilège  de  boursier. 

Antoine  quitta  donc  le  collège,  et  avec  de  vifs  regrets,  car 
il  lui  fallait  se  séparer  de  son  ami,  de  son  guide,  dire  adieu 
à  son  étoile  polaire.  Au  moment  du  départ,  tous  deux  se  ju- 
rèrent de  rester  fidèles  à  leurs  croyances,  en  dépit  des  per- 
sécutions; puis,  dans  un  dernier  embrassement  : 

^  Nous  nous  re verrons,  mon  ami  I  dit  Antoine. 

^  Bientôt,  mon  fpèrel  i  répondit  Isidore. 

Il  fallut  les  arracher  des  bras  l'un  de  Tautre. 

Arrivé  dans  sa  ville  natale ,  heureux  de  se  retrouver  avec 
sa  mère,  Antoine  l'aida  à  diriger  la  brasserie  de  la  Branche 
d'acacta,  à  la  tête  de  laquelle  il  ne  tarda  pas  à  se  mettre.  Le 
temps  s'écoulait,  ses  idées  mystiques  s'effaçaient,  et,  natu- 
rellement bon  et  sensible,  il  eût  rendu  heureux  ceux  qui 
l'entouraient ,  s'il  avait  pu  réprimer  les  tendances  tyranni- 
ques  de  son  caractère. 

Lui,  si  faible  vis-à-vis  d'un  jeune  homme  dont  rien  ne  dé- 
montrait la  supériorité,  il  ne  pouvait  plus  supporter  d'autre 
joug  :  tant  il  est  vrai  que  tout  esclave  devient  facilement 
tyran  t  II  faut  avouer  que  les  circonstances  contribuèrent 
puissamment  à  développer  en  lui  ce  malheureux  penchant  à 
la  domination.  A  dix-sept  ans,  commandant  à  un  grand 
nombre  d'ouvriers,  contraint  de  suppléer,  par  la  ténacité  de 
sa  volonté,  à  ce  qui  lui  manquait  et  d'âge  et  de  force  phy- 
sique, il  s'habitua  à  imposer  ses  idées  à  ses  subordonnés  et 
à  regarder  toute  résistance  comme  une  révolte.  Sa  mère,  en 
usant  de  la  tendresse  qu'il  ne  cessa  jamais  de  lui  témoigner, 
eût  pu  assouplir  cette  volonté  de  fer,  mais  elle  fut  la  première 
à  s'y  soumettre.  Elle  avait  obéi  sous  son  mari,  elle  obéissait 
sous  son  fils,  heureuse  encore,  la  pauvre  femme,  de  retrouver 


LE  COUiÉGE.  9 

dans  celai-c^  un  trait  de  plus  qui  lui  rappelât  Fépoux  qu'elle 
pleurait! 

Trois  ans  après ,  Autoine  se  maria  ;  il  eut  un  fils  qu'il 
nomma  Victor  et  qu'il  adora.  Celle  qu'il  avait  épousée,  ange 
de  douceur  et  de  résignation,  se  fit  une  loi  de  répondre  aveu- 
glément au  moindre  des  désirs  de  son  mari.  Ainsi  ce  qui  au- 
rait peut-être  été  en  lui  force  raisonnée  de  caractère  devint 
un  principe  absolu  d'entêtement  incurable.  Un  seul  homme, 
d'un  niot,  devait  faire  tomber  ce  rude  échafaudage  et  régler 
du  doigt  les  mouvements  de  cette  volonté  intraitable. 

Un  jour,  Antoine,  se  promenant  avec  son  fils,  près  de  la 
ville,  sur  les  bords  de  la  Scarpe,  du  côté  des  Ëcluses,  — c'était 
en  1780,  son  petit  Victor  avait  alors  six  ans,  — >  vit  sortir  du 
Tal-Masset,  herbage  entouré  de  haies  vives,  un  individu  qui 
semblait  déclamer  en  gesticulant.  Les  poètes  étaient  rares 
dans  l'ancienne  province  d'Artois.  Antoine  le  prit  d'abord 
pour  un  fou,  et,  comme  son  fils,  partageant  sa  croyance,  com- 
mençait à  s'effrayer  et  le  tirait  par  la  basque  de  son  habit 
pour  le  faire  rentrer  en  ville,  il  obéissait  au  mouvement  de 
l'enfant  quand  son  nom  lui  fut  jeté  de  loin  par  le  déclamateur. 

Ce  nom,  ce  seul  mot  suffit.  Une  sensation  à  lui  inconnue 
depuis  bien  longtemps,  celle  de  la  peur,  le  saisit  tout  à  coup. 
£tait-ce  un  pressentiment  de  la  fatale  influence  que  devait 
encore  exercer  sur  lui  cet  homme  ?  car  c'était  bien  lui  ;  il 
ne  s'y  était  point  trompé  une  seconde  1  Ses  traits  se  contrac- 
tèrent, sa  poitrine  se  gonfla;  et,  à  peine  remis  de  son  émo- 
tion, il  sentit  une  des  fiiains  d'Isidore  presser  la  sienne,  tan- 
dis que  l'autre  tombait  familièrement  sur  son  épaule  : 

<  Ah  I  te  voilà  I  »  dit  celui-ci  de  sa  voix  aigre. 

Et  il  sembla  à  l'honnête  brasseur  d'Arras  que  le  mauvais 

génie  reprenait  possession  de  son  âme.  Aux  yeux  du  nouvel 

arrivant,  ce  trouble  ne  fut  que  celui  de  la  joie  et  de  la  sur- 
prise. 

(  U  s'est  passé  bien  des  choses  depuis  que  nous  ne  nous 
sommes  vus,  dit  Antoine,  à  peu  près  redevenu  mattre  de  sa 


10  ANTOINE 

jpensée  ;  j'ai  mille  félicitations  à  t'adresser  sur  tes  succès 
dans  les  concours  universitaire»  et  même  dans  tes  études  de 
droit. 

— .  Oui,  répondit  Isidore  d'un  ton  de  nonchalance  afifectée; 
j'ai  travaillé  depuis  toi!  Que  veux-tu?  une  fois  inatôte  débar- 
rassée de  ce  fatras  de  billevesées  mystiques  dont  la  mère  Lé- 
picier  l'avait  remplie,  il  a  bien  fallu  y  fourrer  autre  chose.  J'y 
ai  mis  du  grec,  du  latin  et  mieux  que  cela.  Le  temps  est  venu 
où  il  faut  songer  aux  intérêts  de  la  terre  et  non  à  ceux  du 
ciel;  le  meilleur  moyen  d'honorer  Dieu,  c'est  d'être  utile  aux 
hommes  I  Je  viens  d'être  reçu  avocat  ;  eh  bien  !  si  je  le  puis, 
je  concourrai  de  toutes  mes  forces  à  mettre  fin  à  ce  grand 
procès  qui,  depuis  trop  longtemps,  se  débat  entre  les  escla- 
ves et  les  tyrans!  » 

Il  parla  alors  avec  enthousiasme  de  l'organisation  des  ré- 
publiques anciennes. 

c  En  effet,  lui  dit  Antoine,  on  m'a  appris  que  notre  profes- 
seur Hérivaux  t'avait  surnommé  le  Romain. 
—  C'est  vrai,  et  j'en  suis  fier  !  > 
Et  il  entama  une  longue  thèse  en  faveur  de  l'humanité. 
Pendant  cette  conversation,  le  petit  Victor,  toujours  s'ef- 
frayant  des  gestes  multipliés  et  de  la  voix  glapissante  de  l'é- 
tranger, redemandait  à  grands  cris  sa  mère.  Les  deux  anciens 
amis  se  séparèrent  donc,  en  promettant  de  se  revoir  souvent, 
car  Isidore  était  revenu  dans  Arras  pour  y  exercer  sa  pro- 
fession d'avocat. 

A  la  première  visite  qu'il  fit  à  la  Branche  d'acacia^  dès  que 
la  femme  d'Antoine  l'aperçut ,  elle  sentit  en  elle  un  vif  mou- 
vement de  répulsion  :  sitôt  qu'elle  l'eut  entendu  développer 
avec  complaisance  ses  idées  audacieuses  en  politique  comme 
en  morale,  elle  le  prit  en  horreur,  et  conjura  son  mari,  les 
mains  jointes,  de  rompre  avec  cet  homme,  qui  lui  serait  fatal. 
Sublime  privilège  de  ces  âmes  aimantes  à  qui  se  révèle  pres- 
que toujours,  comme  d'instinct,  le  péril  caché  qui  menace  les 
objets  de  leur  affection  ! 


LE  COLLÈGE.  Il 

Antoine  attribua  d'abord  à  des  raisonis  Tulgaires  la  répu- 
gnance de  sa  femme  pour  son  ex- condisciple. 

c  Sa  laideur,  son  visage  pâle  et  stigmatisé  de  petite  vérole. 
Tout  seuls  prévenue  contre  Isidore,  se  dit-il;  puis,  quelle 
femme  ne  jalouse  pas  les  amis  de  son  mari?  » 

Il  la  railla  de  ses  appréhensions.  Pourra  première  fois,  sa 
parole  ne  put  la  convaincre;  elle  insista,  le  suppliant,  au  nom 
de  son  fils,  de  ne  point  recevoir  cet  homme  chez  lui  I  Oui, 
c'est  au  nom  de  leur  enfant  qu'il  lui  prit  ce  courage,  cette 
force  inaccoutumée  de  résistance  et  de  supplications  I  Que 
craignait-elle  donc?  Elle-même  peut-être  l'ignorait;  et  ce*- 
pendant,  si  elle  avait  pu  convaincre  son  mari ,  elle  sauvait 
la  vie  de  son  fils,  elle  se  sauvait  elle-même  I 

Mais  Antoine  résista  :  bien  plus,  pour  la  guérir  de  ce  qu'il 
appelait  ses  folles  préventions,  il  invita  dès  le  lendemain  son 
ami  à  dîner,  et  contraignit  sa  femme  à  le  servir. 

Vers  la  fin  du  repas.,  excité  par  le  vin ,  le  convive  tint  sur 
les  gens  titrés,  sur  la  cour  et  sur  les  courtisans,  des  propos 
que  le  maître  de  la  maison  n'approuva  pas  plus  que  les  autres. 

Dès  qu'Isidore  fut  parti,  la  mère  d'Antoine  prit  en  main  la 
cause  de  sa  bru  : 

c  Tu  as  voulu  le  recevoir,  tu  l'as  reçu,  c'est  bien,  dit-elle  à 
son  fils;  tu  es  le  maître;  Mais  sais-tu  qui  vient  de  s'asseoir 
à  ta  table?  Quoiqu'ils  soient  originaires  du  pays,  beaucoup 
ignorent  la  chose  :  car  son  père  a  changé  de  nom  par  ordre 
de  la  justice,  et  n'est  revenu  ici  qu'après  un  long  exil  ! 

—  Comment  ?  fit  Antoine. 

—  Oui  ;  et  certes,  si  je  n'étais  poussée  à  bout,  je  ne  révé- 
lerais point  ce  fait  ;  car  je  n'aime  point  à  nuire  à  mon  pro« 
chain,  surtout  à  l'égard  d'un  garçon  que  notre  digne  évêque 
a  pris  en  pitié,  bien  qu'il  sache  d'où  i\  sort. 

—  Mais  d'où  sort-il  enfin?  s'écria  Antoine. 

—  Ne  te  l'a-t-il  pas  dit,  puisqu'il  est  ton  ami  ? 

—  Si  je  le  lui  demande,  il  me  le  dira. 

—  Ainsi  soit-il  I  murmura  la  mère.  Je  n'ai  (iéjà  que  trop 


1 2  ANTOINE. 

parlé  ;  car  ce  que  j'en  sais  m*a  été  confie,  et  je  Taurais  oublié 
s'il  n'avait  pris  soin  de  me  le  rappeler  par  ses  discours. 
Crois-moi ,  cependant ,  il  ne  peut  rien  venir  de  bon  de  ce 
côté-là!  1 

Il  était  de  la  destinée  d'Antoine  de  résister  à  ceux  qu'il  ai- 
mait et  de  n'être  sans  force  et  sans  Yolonté  que  Yis-à»vis 
d'Isidore.  U  continua  donc  de  le  voir  et  de  le  recevoir.  Le 
pompeux  appareil  de  philosophie  républicaine  fastueusement 
développé  par  l'avocat  avait  eu  d'abord  peu  de  prise  sur  le 
brasseur;  il  s'en  inquiétait  faiblement  :  tout  cela  lui  semblait 
une  amplification  de  ce  qu'il  avait  autrefois  traduit  lui-même 
au  collège,  et  par  conséquent  ne  lui  causait  guère  que  de 
l'ennui,  par  réminiscence.  Mais' ces  principes,  s'ils  étaient 
attaqués  par  sa  femme  ou  par  sa  mère,  il  croyait  sa  vanité 
intéressée  à  les  soutenir.  Il  les  défendait  contre  elles  avec 
violence,  avec  emportement,  et,  à  force  de  les  défendre,  il 
finit  par  les  adopter. 

Il  les  adopta  surtout  lorsqu'il  vit  poindre  ce  temps  où  les 
prédictions  de  son  ami  semblaient  près  de  s'accomplir. 

La  révolution  n'était  pas  encore  en  marche,  mais  tout  l'an- 
nonçait. Dans  la  maison  d'Antoine  on  cessa  de  lutter  contre 
des  idéesi.  devenues  les  siennes  :  de  ce  côté,  tout  était  rentré 
dans  la  soumission  habituelle.  De  même,  n'ayant  d'autre  guide 
que  son  ancien  compagnon,  il  s'abandonnait  d*autant  plus 
franchement  à  l'impulsion  qu'il  en  recevait,  qu'Isidore  avait 
repris  sur  lui  une  vraie  supériorité  par  une  instruction  plus 
complète  et  l'acquisition  de  connaissances  réelles. 

Les  années  s'écoulèrent;  les  succès  du  nouvel  avocat  à  la 
Cour  royale  d'Arras,  le  renom  littéraire  dont  il  jouissait  dans 
cette  ville,  où  il  venait  d'être  nommé  président  de  l'Acadé- 
mie, seml)lèrent  assez  j  ustifier  l'engouement  d'Antoine  pour 
lui.  Néanmoins,  malgré  cette  intimité  de  tous  les  instants, 
Antoine  n'avait  pas  encore  osé  solliciter  une  confidence  d'Isi- 
dore au  sujet  de  ce  secret  dont  sa  naissance  était  voilée  : 
quand  il  essayait  de  diriger  l'entretien  de  ce  côté,  l'entretien 


LE  COLLÈGE.  19 

restait  en  route,  c  Ce  secret,  l'i^ore-t-U  lui-môme,  se  dit 
Antoine,  ou  ma  mère  a-t-elle  été  abusée  par  quelques  bruits 
menteurs,  comme  il  en  circule  tant  dans  les  petites  yilles?  » 
11  finit  par  se  le  persuader,  et  il  n'y  songeait  plus,  quand  une 
circonstance  inattendue  vint  subitement  réveiller  en  lui  ce 
souvenir,  et  donner  une  solution  à  la  demi-confidence  de  sa 
mère. 

L'Académie  de  Metz  avait  mis  au  concours  une  question 
touchant  le  préjugé  juridique  qui  déverse  sur  toute  une  fa- 
mille rinfamie  d'une  condamnation.  L'académicien  d'Arras 
traita  le  sujet  sans  en  parler,  même  à  son  ami  ;  il  obtint  le 
prix,  et  l'éclat  seul  du  triomphe  apprit  à  Antoine  le  nom  du 
vainqueur.  Mais  ce  sujet,  traité  d'une  façon  si  mystérieuse 
d'abord,  les  rapports  que  devait  avoir  cette  proposition  avec 
les  pensées  secrètes  de  l'auteur,  tout  replaça  Antoine  sur 
la  voie,  et  il  résolut  de  forcer  Isidore  à  ne  lui  plus  rien 
cacher. 

Un  soir,  après  avoir  soupe  ensemble,  tous  deux  se  prome- 
naient sur  la  place  du  Vieux-Marché,  près  de  laquelle  logeait 
l'avocat  littérateur;  celui-ci  guerroyant  conune  d'habitude 
contre  les  préjugés  : 

c  n  en  est  un,  lui  dit  Antoine  avec  plus  de  courtoisie  que 
de  franchise,  que  tu  as  frappé  entre  les  cornes,  et  qui  ne  s'en 
relèvera  pas  ! 

—  Lequel  ? 

*—  Parbleu  I  celui  qui  rend  les  enfants  responsables  des 
crimes  de  leur  père,  et  dont  ton  ouvrage  a  si  bien  fait 
justice  l 

— Ouil  répondit  l'autre  d'une  voix  acerbe  en  pressant  con- 
valsivement  la  main  de  son  ami  ;  mais  je  ne  Tai  frappé 
qu'à  moitié  ;  il  faut  achever  l'œuvre,  et  je  m'en  occupe  !  Il  est 
temps  qu'on  cesse  de  renfermer  dans  le  ventre  d'une  femme 
la  noblesse  ou  l'infamie  ;  il  faut  que  désormais  l'enfant  vienne 
au  monde  sans  être  jugé  d'avance,  sans  porter  sur  son  front 
une  couronne  de  comte  ou  la  marque  du  bourreau  l  » 


14  Ain'OINE. 

L'occasion  se  présentait  belle  pour  Antoine  ;  il  ne  la  laissa 
pas  échapper. 

c  Quant  à  moi,  tu  sais  si  je  partage  tes  idées  sous  ce  rap- 
port, comme  sous  bien  d'autres.  Tout  homme  n'est  -à  mes 
yeux  que  ce  qu'il  vaut  par  lui-même,  fût^il  issu  d'un  prince 
ou  d'un  bandit. 

—  Es-tu  aussi  sûr  de  toi  que  tu  le  penses?  répliqua  Isi- 
dore ,  s'arrôtant  brusquement ,  croisant  les .  bras  et  fixant 
sur  Antoine,  malgré  les  ténèbres ,  un  regard,  inquisiteur. 
Les  préjugés,  vois-tu,  sont  comme  ces  vers  hideux  qui 
nous  rongent  vivants  ;  on  s'en  croit  débarrassé  parce  qu'ils 
n'apparaissent  point  sur  la  peau;  mais  ils  sont  dans  la  chair, 
et  il  faut  parfois  le  scapel  du  chirurgien  pour  les  en  arra- 
cher. 

—  Du  moins  n'ai-je  point  celui-là,  dit  Antoine  résolument, 
et  la  preuve  en  est  dans  ma  liaison  avec  toi. 

—  Gomment?... 

—  Qui  mieux  que  toi  pouvait  traiter  la  question  académi- 
que de  Metz  a^ec  chaleur,  avec  indignation?  » 

Isidore  recula  de  deux  pas,  et,  la  parole  haletante  : 
c  Sais-tu  donc  qui  était  le  frère  de  mon  père?  » 
Alors   une  voix  s'éleva    derrière    eux ,   claire  et  dis- 
tincte : 
c  Damiens  le  régicide  !  cria  la  voix. 

—  Le  régicide  !  :»  répéta  Antoine  avec  stupéfaction. 

Au  même  instant  l'horloge  de  la  cathédrale  sonna  l'heure. 
Le  premier  coup  sous  lequel  vibra  le  timbre  causa  aux  deux 
amis  un  ébranlement  douloureux,  et  une  sueur  froide  leur 
tomba  du  front. 

c  Qui  donc  a  parlé?  »  dit  le  neveu  de  Damiens  en  se  re- 
tournant d'un  air  de  menace. 

Mais  personne  ne  se  montra.  Seulement  quelques  fenêtres 
sans  lumières  se  trouvaient  ouvertes  sur  la  place,  et  c'est  de 
l'une  d'elles,  sans  doute,  que  la  voix  était  sortie. 

Ahl  cette  révélation  terrible  prendra  aux  yeux  de  tous, 


LE  COLLÈGE.  15 

un  caractère  plus  terrible  encore,  quand  on  saura  que  l'in- 
terlocuteur  d'Antoine,  Tami  de  ses  jeunes  ans,  ce  zélateur 
de  la  religion ,  puis  du  mysticisme  ,  puis  de  Thunianité , 
ce  neveu  du  régicide  enfin,  c'était  Isidore-Maximilien  Robes* 
pierre  *. 


II 

L'atni  de  Robespierre. 

89  était  venu;  grâce  à  son  influence  personnelle  et  à  Taide 
de  ses  amis ,  Mazimilien  venait  d'être  élu  par  le  bailliage 
d'Arras  député  du  tiers  état  aux  états-généraui.  Le  jour  de  8& 
nomination,  Antoine  lui  donna  un  grand  dîner  chez  lui.^a 
femme  n'osait  plus  lutter  contre  un  homme  honoré  des  suf- 
frages de  ses  concitoyens,  et  dont  l'illustration  |  rejaillissait 
sur  son  mari.  La  vieille  mère  ne  disait  mot,  laissait  faire, 
mais  hochait  encore  la  tête.  On  but  au  roi  et  au  pays  avec 
enthousiasme. 

Quand  les  convives  eurent  quitté  la  table,  Mazimilien  prit 
à  part  le  maître  de  la  maison ,  et  le  pérora  pçndant  une 
heure,  comme  en  pleine  tribune.  Il  s'agissait  de  le  décider  à 
quitter  sa  brasserie,  à  réaliser  sa  fortune  pour  vivre  indé-» 
pendant  à  Paris. 

c  C'est  là  que  sera  la  lutte,  lui  disait-il,  et  tu  ne  peux  te 
dispenser  d'y  prendre  part.  Une  nouvelle  ère  commence,  un 
nouveau  soleil  va  briller  pour  nous;  ne  viendras-tu  pas  te 
chauffer  à  ses  rayons  et  nous  aider  à  pousser  le  char  du  peu* 
pie,  afin  qu'il  devance  bientôt  les  deux  autres  ?  Vienst  tu  es 
riche  et  fort  ;  la  partie  est  superbe  et  durera  longtemps. 
Honneur  à  ceux  qui  la  joueront  les  premiers  1  ceux-là,  on  ne 
les  oubliera  pas  I  » 

4 .  Voir  la  note  à  la  (in  du  récit. 


16  ANTOINE. 

A  toute  cette  éloquence  métaphorique,  Antoine  répondait 
simplement  : 

c  Ma  mère  est  vieille  et  souffrante  ;  elle  ne  pourrait  me 
àuivrel  » 

Gomme  si  la  pauvre  fe.mme  eût  tout  entendu ,  quand  son 
fils  revint  près  d'elle,  elle  lui  dit  avec  un  gros  soupir  : 

«  Garçon,  tout  va  comme  tu  l'entends  ;  ainsi  soit-ill  C'est 
égal,  avant  d'aller  rejoindre  ton  père,  j'aurais  bien  voulu  te 
voir  délicoté  de  ce  bel  esprit-là  I  > 

Maximilien  partit  ;  Antoine  resta  ;'  il  resta,  mais  en  con- 
servant les  idées,  les  principes  de  son  ami.  Dans  Arras,  il 
en  fut  le  dépositaire  et  le  propagateur,  non  pas  encore  de 
ceux  qui,  plus  tard,  firent  du  tribun  .un  objet  d'épouvante  : 
le  temps  n'était  pas  venu,  et,  comme  celui-ci  l'avait  dit  lui- 
même,  la  partie  ne  faisait  que  s'engager. 

Persuadé  de  la  nécessité  d'une  réforme  sociale,  Antoine  y 
poussa  de  toutes  ses  forces  et  devint,  dans  sa  ville,  le  point 
central  autour  duquel  pivotaient  les  hommes  faciles  à  s'illu- 
sionner, ceux  que  des  penchants  généreux  portaient  à  vou- 
loir réaliser  les  promesses  de  la  philosophie  et  de  la  loi  na- 
turelle, et  ceux  aussi  que  des  idées  d'orgueil  et  d'ambition 
jetaient  sur  une  route  ouverte  aux  bonnes  comme  aux  mau- 
vaises espérances.  Parmi  tous,  il  n'était  désigné  que  sous  le 
nom  de  Vami  de  Robespierre  I  Ce  titre  seul  lui  donnait  rang 
au-dess|is  des  autres,  et  lui,  fier  de  le  porter,  il  ne  songeait 
qu'à  refléter  de  plus  en  plus  les  lumières  de  cet  astre,  dont 
il  s'était  fait  l'humble  satellite  depuis  si  longtemps. 

La  salle  d'assemblée,  où,  comme  dans  toute  la  Flandre, 
chacun  allait  d'habitude  se  gorger  de  bière  en  fumant,  était 
devenue  un  club.  La  politique  avait  exclu  tous  les  jeux. 
C'est  là,  quand  Antoine  recevait  des  nouvelles  importantes 
de  la  capitale,  et  surtout  une  lettre  de  son  ami,  qu'il  s'em- 
pressait de  courir.  Dès  qu'on  le  voyait  arriver  l'air  plus  affairé 
que  d'ordinaire,  aussitôt  chacun  faisait  silence;  tous  les  re- 
gards se  tournaient  vers  lui,  avides  et  inquiets.  Les  articles 


L*AMI  DE  ROBESPIERRE.  17 

même  des  journaux,  sur  la  législature  ou  sur  la  mai-che  des 
érénements,  avaient  besoin  d'être  ratifiés  par  lui  pour  ayoir 
force  de  chose  jugée.  N'était-il  pas  Tami  de  Robespierre? eu 
correspondance  suivie  avec  lui?  Aussi,  quel  effet  ne  produi- 
sit-il pas  le  soir  où,  se  présentant  une  lettre  à  la  main,  il 
cria  dès  la  porte  d'entrée  : 

c  Elle  est  de  lui,  et  m'arrive  à  l'instant  !  > 

La  phrase  n'était  pas  achevée,  qu'en  dépit  du  flegme  fia* 
mand,  chacun  quittant  sa  place  en  tumulte,  se  ruant  de  sou 
côté  dans  une  pensée  unanime ,  il  se  trouva,  sans  savoir  com- 
ment, transporté  sur  une  table,  au  beau  milieu  de  la  salle. 
Là,  à  travers  la  fumée  du  tabac,  dont  les  nuages  épaissis  dé- 
robaient à  sa  vue  une  partie  des  acteurs  de  cette  scène,  il 
voyait  scintiller  autour  de  lui  des  regards  ardents.  Bientôt 
vingt  bras,  tremblants  d'émotion,  par  un  mouvement  spon- 
tané, élevèrent  les  lumières  à  la  hauteur  de  la  lettre  qu'il  ve- 
nait de  déplier  gravement.  Le  murmure  des  voix  cessa  tout 
à  coup  dans  la  nombreuse  assemblée  ;  un  frémissement  d'im- 
patience seul  se  fit  entendre,  et  il  lut  ces  mots  : 

<  Ne  te  l'avais-je  pas  dit,  camarade,  qu'un  jour  viendrait 
où  les  enfants  naîtraient  nus,  moralement  comme  physique- 
ment, sans  être  revêtus  d'avance  de  la  robe  de  pureté  ou  de 
celle  d'infamie^ Eh  bieni  pour  l'honneur  de  l'humanité,  ma 
prédiction  vient  de  s'accomplir  I  II  y  a  cinq  mois  à  peine  que 
nous  avons,  par  un  décret,  rendu  la  fortune  et  l'honneur  aux 
familles  des  condamnés;  aujourd'hui,  21  juin  1790,  nous 
venons  de  compléter  notre  œuvre  :  la  noblesse  est  abolie  1 1 

Une  acclamation  bruyante,  des  vivat  prolongés,  couvrirent 
à  l'instant  sa  voix.  La  foule  se  précipita  vers  la  table  sur  la- 
quelle il  était  placé  ;  chacun  le  prit  dans  «es  bras,  lui  donna 
l'accolade  fraternelle,  et  il  fut  reconduit  en  triomphe  jusqu'à 
la  porte  de  son  logis,  après  quoi  tous  se  dispersèrent  pour 
aller  répandre  la  grande  nouvelle  dans  la  ville. 

Et  lui,  gonflé  de  son  ovation,  s'exagérant  son  importance 
personnelle,  oubliant  sottement  qu'il  n'avait  figuré  là  que 


18  ANTOJIÎE. 

comme  Fane  portant  des  reliques,  il  déplorait  en  lai-môme 
les  empêchements  qui  lui  barraient  la  route  de  Paris,  de  ce 
brillant  théâtre  où  il  se  croyait  appelé  à  jouer  un  si  grand 
rôle,  lui,  Tidole  de  ses  compatriotes  et  Tami  de  Robespierre  I 

Hélas  I  Tobstacle  qui  lé  retenait  encore  disparut  trop  vite  : 
sa  mère  mourut. 

A  son  lit  de  mort,  elle  se  crut  enfin  le  droit  et  se  sentit  la 
force  de  dire  toute  sa  pensée  à  son  fils.  Elle  éloigna  les  au- 
tres, ses  serviteurs,  sa  bru,  son  petit-fils  qui  sanglotaient  à 
genoux  autour  de  son  lit.  Antoine  seul  resta  près  d'elle.  Elle 
lui  prit  les  mains,  les  serra  dans  les  siennes  : 

«  Antoine,  mon  cher  garçon,  mon  unique  enfant,  promets- 
moi,  jure-moi  que  tes  idées  nouvelles  ne  te  feront  pas  ou- 
blier celles  dont  ta  pauvre  mère  avait  pris  tant  de  soin  de 
remplir  ta  tête  et  ton  cœur.  Aime  ton  pays,  c'est  bien;  mais 
aime  encore  mieux  ta  famille ,  car  elle  a  plus  besoin  de  toi  1 
Tes  grands  philosophes  te  diront  que  tous  les  hommes  sont 
tes  frères,  et  qu'il  serait  beau  de  te  sacrifier  pour  eux  ;  moi, 
je  te  recommande  seulement  ta  femme  et  ton  fils  I  II  n'appar- 
tient qu'à  Dieu,  je  le  crois,  d'embrasser  dans  son  amour 
l'humanité  tout  entière  ;  pour  nous  aul^res,  le  bon  vouloir  ne 
suffit  pas,  et,  en  s'éfTorçant  d'aimer  tdut  le  monde,  on  finit 
par  n'aimer  personne.  Antoine,  ta  femme,  entends-tu?  ton 
ûlsl...  Je  sais  ta  tendresse  pour  eux;  mais  fais-leur  sentir 
un  peu  moins  ta  domination.  En  les  contraignant  ainsi  à 
n'agir  que  par  ta  volonté,  tu  comprimes  chez  eux  l'exercice 
de  l'intelligence  et  empêches  les  bonnes  actions  qu'ils  pour- 
raient faire  de  leur  propre  mouvement.  Ton  fils,  que  tu  aimes 
tant,  il  aura  de  ton  caractère,  Antoine;  sache-le  bien....  Je 
le  connais  mieux  que  toil  II  plie  et  cède  maintenant,  parce 
qu'il  est  jeune,  qu'il  te  chérit,  te  vénère,  et  n'ose  mettre  en- 
core sa  raison  en  rivalité  avec  la  tienne  I  mais  bientôt  l'âge 
des  passions  va  venir  ;  si  tu  n'as  toujours  été  pour  lui  qu'un 
maître  et  non  un  ami,  sa  première  volonté  sera  une  révolte  I  > 

Bonne  grand'mère,  vous  aussi  vous  étiez  prophète  I 


L*AMI  DE  ROBESPIERRE.  19 

Après  quelques  semaines  entièrement  consacrées  au  deuil  ^ 
Antoine  commença  à  mettre  ordre  à  ses  affaires  et  à  s'occu- 
per de  la  vente  de  son  établissement.  L'idée  de  quitter  Ârras 
effraya  sa  femme;  il  essaya  de  lui  faire  comprendre,  en  mo- 
dérant ses  paroles  (il  se  rappelait  les  recommandations  de  la 
mourante),  que  leur  véritable  place  était  désormais  à  Paris, 
où  une  belle  fortune  bien  acquise  leur  permettait  de  figurer, 
sans  craindre  les  mépris  de  qui  que  ce  soit ,  puisqu'il  n'y 
avait  plus  de  nobles. 

Ne  ]a  voyant  pas  encore  entraînée  par  ses  raisons ,  il  es- 
saya d'agir  sur  elle  par  le  moyen  qui  devait  lui  aller  le  plus 
droit  au  cœur;  il  lui  parla  de  son  fils. 

c  Victor,  reprit-il,  a  terminé  ses  études  près  de  nous. 
Bleu  merci,  nous  ne  nous  sommes  jamais  séparés  de  lui; 
mais  il  est  temps  de  songera  lui  donner  un  état.  Fils  unique, 
et  avec  la  perspective  d'une  grande  aisance ,  il  peut  aspirer 
à  tout.  Il  faut  qu'il  fasse  son  droit;  c'est  la con&aissanoe  in- 
dispensable aujourd'hui  à  quiconque  vise  loin.  Vois  Mazi« 
milienl  II  est  donc  nécessaire  qu'il  aille  à  Paris.  Ne  veui-tu 
pas  l'y  suivre  ?  » 

Antoine  avait  épuisé  tout  ce  qu'il  avait  dans  l'esprit  de 
logique  et  de  modération.  Il  la  croyait  convaincue;  elle 
pleura,  n  s'emporta,  et  fixa  à  l'instant  même  le  jour  et 
l'heure  du  départ. 

Quant  à  Victor,  loin  de  partager  learegfets  de  sa  mèrô  au 
sujet  de  cette  résolution ,  il  en  reçut  la  nouvelle  avec  une 
grande  joie.  Il  avait  dit-sept  ans  alors.  Malgré  son  organi-^ 
sation  délicate  et  frêle,  il  était  beau  et  bien  pris  dans  sa  taille. 
Ëlevé  par  deux  femmes  douces  et  craintives ,  sous  une  appa- 
rente timidité  il  cachait  une  vive  exaltation  de  tête  et  de 
cœur,  semblable  à  celle  qu'avait  manifestée  son  père  dans  sa 
jeunesse.  Mais  celle  de  Victor,  habilement  dirigée  par  ses 
deui  anges  gardiens ,  ne  s'était  pas  fourvoyée  en  route.  Une 
action  généreuse,  un  trait  de  dé\rouemeet,  cités  devant  lui, 
disaient  aussitôt  éclater  ses  transports  d'àdmifation  et  lui 


20  ANTOINE. 

arrachaient  des  larmes.  Ce  qu'il  semblait  tenir  encore  d'An- 
toine ,  comme  l'avait  bien  observé  son  aïeule ,  c'était  dans  le 
caractère  quelque  chose  de  tenace  et  de  rivé  à  l'Âme ,  mais 
qui,  chez  lui,  ne  devait  produire  que  droiture  et  fermeté;  car 
des  rôves  d'insensé  n'avaient  point  obscurci  sa  raison,  et  uu 
mauvais  génie  ne  le  traînait  point  en  laisse. 

A  peine  arrivé  àJ'aris,  Antoine  se  sentit  pris  d'enthou- 
siasme. C'est  qu'en  effet  la  révolution  était  séduisante  alors. 
La  justice  tardive  rendue  au  peuple,  le  dévouement  sublime 
des  classes  supérieures ,  l'impôt  pour  tous ,  cette  sainte  éga- 
lité devant  la  loi,  remuaient  son  cœur  avec  force;  et  lui  aussi, 
il  aurait  été  capable  de  dévouement  et  de  sacrifice  ;  il  serait 
mort  avec  joie  pour  unô  cause  si  noble  et  si  belle  1 11  la  voyait 
ainsi,  et  elle  l'était  1  Pourquoi  les  hommes  ne  savent-ils  point 
se  modérer,  et,  donnant  du  talon  en  terre,  dire  :  c  C'est  ici 
qu'il  faut  s'arrêter  ?  » 

Mais  si ,  en  89 ,  les  aristocrates  ont  été  renversés  par  les 
constitutionnels;  ceux-ci  doivent  l'être  par  les  girondins, 
puis  les  girondins  par  les  montagnards.  Bientôt,  à  leur  tour, 
les  montagnards,  divisés  en  deux  meutes ,  sous  le  nom  de 
oordeliers  et  de  jacobins ,  vont  recommencer  cette  lutte  ter- 
rible, jusqu'à  ce  que  ces  derniers,  seuls  restés  maîtres  de  ce 
champ  de  carnage,  s'entre- dévorent  enfin I 

Et,  pendant  ces  déchirements  des  factions,  la  liberté,  qu'on 
appelle  et  qu'on  repousse ,  insultée ,  défigurée ,  soûlée  de 
crimes,  barbouillée  de  fange,  inondée  du  sang  de  tous  les 
partis ,  ira  tomber  suppliante  sous  Tépée  d'un  soldat,  qui  la 
garrottera  pour  en  faire  sa  servante!  La  servante  tuera  son 
maître,  car  elle  doit  rester  la  plus  forte. 

Un  jour  secouant  sa  fange ,  effaçant  la  trace  de  ses  fers, 
elle  reviendra  parmi  nous,  parée  de  sa  robe  de  89;  elle  dira 
au  peuple  : 

c.  Gardez-moi  ainsi  ;  c'est  ainsi  que  je  suis  belle.  La  France 
ne  put  m'enfanter  qu'au  milieu  d'une  convulsion;  je  me  suis 
abreuvée  des  larmes  de  vos  pères,  je  me  suis  nourrie  de  leur 


l'ami  de  ROBESPIERRE.  21 

sang.  Qae  leurs  souffrances  tous  soient  comptées ,  que  leur 
expérience  tous  profite  I  j 

L'expérience  suffira-t-elle  à  la  protéger  de  nouveau  contre 
les  exigences  et  les  excès  des  partis  ?  J'en  doute  :  l'expérience 
profite  aux  hommes  de  bonne  foi  ;  elle  satisfait  la  raison,  non 
l'intérêt  personnel.  Les  ambitieux  sont  incorrigibles  et  im- 
pitoyables. 

Antoine  ne  pouvait  lire  de  si  loin  dans  l'avenir.  La  liberté 
lui  apparut  riche  de  ce  qu'elle  avait  donné,  et  prodigue  de 
doaces  promesses.  Présenté  par  Maximilien  dans  les  assem- 
blées, dans  les  clubs,  partout  il  avait  été  bien  accueilli.  Ce- 
lui-ci commençait  à  y  exercer  une  grande  influence ,  et  son 
amitié  servait  là  de  carte  de  civisme  et  de  brevet  de  capacité. 
On  disait  d'Antoine  Vomi  de  Robespierre,  comme  on  avait  dit 
de  BuiTon  Vami  de  la  nature ,  de  Rousseau  Vami  de  la  vérité. 
C'était  son  titre,  sa  dignité. 

Après  quelque  séjour  dans  un  hôtel  garni,  la  famille  trouva 
enfin  un  appartement  rue  de  Tournon  ,  un  logement  d'émi- 
grés. Antoine  y  reçut  Maximilien  et  ses  alliés  politiques  ;  il  les 
choya,  les  hébergea.  C'est  chez  lui  qu'ils  se  rassemblèrent, 
qu'ils  discutèrent  sur  les  intérêts  et  le  bonheur  du  pays , 
qu'ils  convinrent  des  points  d'attaque  et  de  défense,  des  pro- 
positions à  faire ,  le  soir  ou  le  lendemain ,  à  l'assemblée  ou 
dans  les  clubs,  qu'ils  répétèrent  les  scènes  qu'ils  y  devaient 
jouer  pour  émouvoir  les  tribunes. 

D'abord ,  à  force  d'entendre  retentir  les  mots  d'humanité , 
de  vertu ,  d'amour  de  la  patrie ,  Antoine  se  persuada  que  ces 
beaux  sentiments  n'existaient  que  de  leur  côté,  et  prit  en 
haine  ceux  qui  mettaient  obstacle  à  leurs  réformes  philan- 
thropiques; il  ne  fut  ramené  à  des  sentiments  de' modération 
que  par  les  remontrances  conciliatrices  de  Robespierre  lui- 
même.  Oui,  Robespierre  alors,  pliant  la  tête  sous  l'orage 
amassé  contre  lui  par  les  La  Fayette,  les  Barnave,  les  Lameth, 
déniant  tout  à  coup  ses  excitatioQS  furibondes  dans  les  socié-< 
tés  patriotiques,  prêchait  la  fusion  des  partis,  l'oubli  des  in- 


^  I 


22  ANTOINE!. 

jures,  réclamait  rabolition  de  la  pnne  de  mort ,  et  le  diable , 
se  faisant  ermite  quand  il  croyait  que  le  capuchon  garantis- 
sait sa  tôte  de  la  foudre,  déclarait  hautement  reconnaître 
rinyiolabilité  du  monarque ,  l'hérédité  du  trône ,  et  repous- 
sait, comme  une  insulte,  ce  titre  de  républicain,  dont  ses 
adversaires  le  poursuivaient*. 

Victor,  par  ordre  de  son  père,  avait,  dans  les  premiers 
temps ,  assisté  à  ces  réunions  de  sages  et  de  philosophes  ; 
mais  les  expressions  n'y  étaient  pas  toujours  aussi  épurées 
que  les  sentiments.  Effarouché  par  quelques  bons  mo's  de 
Ghaumette ,  par  quelques  propos  impies  de  Cabanis ,  il  cessa 
d'y  venir  sans  que  son  père  osât  s'en  plaindre,  et,  pour  mieux 
occuper  ses  loisirs,  on  résolut,  avant  de  lui  faire  commencer 
son  droit,  de  le  mettre  chez  un  notaire. 

Cependant  le  ciel  radieux  salué  par  Antoine  à  son  arrivée 
à  Paris  se  couvrait,  de  plus  en  plus,  d'un  nuage  sombre. 
La  révolution ,  qu'on  disait  terminée ,  venait  de  renaître , 
sous  une  autre  face,  avec  une  assemblée  entièrement  re- 
nouvelée. Celle-là,  Antoine  en  eut  peur.  Mais  dix-neuf  cents 
officiers  nobles  abandonnaient  à  la  fois  leurs  drapeaux;  l'é- 
tranger et  l'émigration  menaçaient  nos  frontières  ;  la  fuite 
du  roi ,  son  arrestation  à  Yarennes ,  tout  compliquait  cette 
fatale  situation.  La  patrie  venait  d'être  déclarée  en  danger; 
les  mesures  de  rigueur  et  de  force  lui  semblaient  excusables, 
et,  dès  qu'il  en  eut  approuvé  quelques-unes ,  il  n'osa  plus  en 
bl&mer  une  seule.  Dieu  et  les  hommes  ont  su  de  quelle  façon 
elles  se  multiplièrent  1 

A  la  nouvelle  que  l'Assemblée  avait  mis  en  discussion  la 
déchéance  du  roi,  épouvanté,  Antoine  courut  rejoindre  Maxi- 
milien  chez  le  menuisier  Duplay,  avec  lequel  il  demeurait, 
par  principe  d'égalité ,  et  un  peu  aussi  par  amour  pour  sa 
fille. 

4 .  Tous  ces  sentiments  se  trouvent  exprimés  dans  une  brochure  de 
cinquante  pages,  intitulée  :  Adresse  de  Maxinùlien  Robespierre  aux  Fran- 
çais. A  Paris,  chei  Pucquet,  rue  Jacob,  juiUet  4^94. 


L^AMI  DE  ROBESPIERRE.  23 

c  Je  sais  ce  qui  se  passe ,  lui  dit-il  tout  effaré.  Je  conuais 
ta  pensée  à  l'égard  du  monarque  et  de  son  droit  inyiolable; 
tu  l'âs  proclamée  hautement  ;  mais  qu'allez-yous  faire,  toi  et 
les  autres? 

—  Tu  connais  ma  pensée  t  répondit  son  ami  d'un  air  d'iro- 
nie; laquelle  connais-tu?  Je  n'en  ai  qu'une  qui  soit  inva- 
riable I  Les  autres  changent  selon  les  éyénements  et  se  modi- 
fient sans  cesse  pour  assurer  la  réussite  de  la  première, 
fiien  fous  les  hommes  qui  veulent  lutter  contre  les  choses  en 
route  de  s'accomplir  I  ces  choses ,  il  faut  les  suivre,  les  étu- 
dier et  les  exploiter.  Le  sort  de  Louis  est  fixé.  Lui-môme  nous 
a  élargi  la  voie  dans  laquelle  nous  devons  marcher.  C'est 
Dieu  qui  nous  y  pousse  pour  l'affranchissement  irrévocable 
du  peuple  I 

—  Mais,  lui  dit  Antoine ,  ne  le  comprenant  qu'à  moitié , 
Louis  déchu ,  qu'en  ferez- vous  ?  ». 

Maximilien  sourit  d'un  air  de  pitié ,  et,  le  tirant  à  l'écart, 
avec  un  mouvement  d'épaules  : 

c  Damiens,  mon  oncle  Damions,  lui  dit-il  d'une  voix  sèche 
et  brève,  avait  un  couteau  à  deux  lames  ;  il  frappa  Louis  XY 
avec  la  plus  petite  :  ce  n'était  pas  vouloir  le  tuer  ;  c'était  seu* 
lement  lui  donner  un  avis  jusqu'au  sang.  Aujourd'hui,  pour 
son  successeur ,  c'est  avec  la  grande  lame  qu'il  faut  frapper  l 
Me  comprends-tu  ?  » 

Antoine  recula  d'horreur,  s'échappa,  rentra  chez  lui,  et  se 
iQit  au  lit  avec  la  fièvre.  Retombé  sous  la  iascination  de  sa 
vipère,  six  mois  après,  tandis  qu'on  mettait  aux  voix  la  vie 
du  monarque ,  il  n'osait  faire  des  vœux  pour  lui ,  dans  la 
crainte  d'être,  en  pensée  ,  traître  à  son  pays.  Ah!  c'est  que 
les  temps  étaient  difficiles,  il  le  faut  bien  avouer. 

Après  la  mort  du  roi ,  toute  l'Europe ,  armée  contre  la 
France,  menaçait  de  l'anéantir  :  la  Vendée  bouillonnait j 
vingt  cratères  s'ouvraient  à  la  fois  sur  la  surface  du  terri- 
toire ;  une  ligne  de  feu  cernait  les  frontières.  La  violence  de 
l'attaque  devait  exaspérer  celle  de  la  défense,  On  ne  com* 


24  ANTOINE. 

battait  plus  pour  les  principes,  mais  pour  Texistence  même 
du  pays,  que  chaque  faction  se  croyait  seule  le  pouvoir  d& 
sauver.  De  part.et  d'autre,  follement  enivré  par  la  fumée  du 
combat,  on  s'interdisait  toute  retraite  possible  ;  au  point  où 
la  partie  se  trouvait  engagée,  chaque  joueur  sentait  sa  tête 
^rembler  sur  ses  épaules,  prête,  au  moindre  revers,  à  tomber^ 
comme  enjeu.  Pouvait-on  dire  à  l'avalanche  de  s'arrêter?  Il 
n'était  plus  temps  I  l'œuvre  de  destruction  devait  s'accomplir. 
Il  fallait  alors  des  hommes  de  fer,  des  haches  vivantes,  pour 
lutter  contre  les  événements ,  les  dompter,  les  équarrir,  les 
faire  entrer  forcément ,  comme  fondation  ou  clefs  de  voûte , 
dans  ce  nouvel  édifice  révolutionnaire  qui  devait  surgir  des 
entrailles  de  la  monarchie  brisée  I  II  fallait  de  ces  hommes, 
moitié  brigands,  moitié  héros ,  participant  du  bourreau  plus 
que  du  législateur  ;  de  ces  hommes  qui  se  montrent  tout  à 
coup  dans  les  tempêtes  publiques ,  éventrent  une  génération 
au  profit  d'une  autre,  sauvent  la  nationalité  d'un  peuple,  fon- 
dent sa  liberté,  sont  maudits,  et  disparaissent!  Il  n'en  man- 
qua pas. 

Antoine  les  vit  faire,  et  parfois  les  approuva  sans  vouloir 
leur  prêter  assistance.  Mais ,  quand  le  règne  de  la  Terreur 
multiplia  partout  l'insatiable  guillotine  ,  oh  !  à  défaut  de  sa 
raison ,  son  cœur  se  souleva.  Au  prix  de  tout  son  sang ,  il 
aurait  voulu  renier  ses  opinions  premières  I  Le  pouvait-il? 
Qui  l'eût  écouté?  qui  eût  ajouté  foi  à  ses  paroles?  il  était 
Vami  de  Robespierre  ! 


III 


La  maison  de  Tépicier. 


t 


Voyez-vous  cette  maison  de  vulgaire  apparence,  faisant  le 
coin  de  la  rue  des  Canettes  et  de  la  rue  du  Four?  c'est  là 
que  nous  stationnerons  maintenant,  afin  de  prendre  con« 


»  » 


LA  MAISON  DE  L  ËPICIER.  25 

naissance  des  lieux  et  des  personnes,  en  guise  de  visite  do- 
miciliaire. 


Re!i-4e»e}iaitssé€. 

Le  rez-de-chaussëe  de  cette  maison  était  occupé  sur  la  rue 
par  une  boutique  enfumée ,  surmontée  d'un  auvent  le  long 
duquel  pendait  une  file  de  chandelles  de  bois  aux  trois  cou- 
leurs, annonçant  de  loin  un  magasin  d'épiceries  aux  gens 
illettrés.  Pour  ceux  qui  savaient  lire,  ils  pouvaient  voir,  sur 
les  volets  comme  sur  l'enseigne ,  écrit  en  gros  caractères  : 
Vergniava:,  marchand  épicier,  à  la  Téte^Noire,  En  effet,  sur  la 
double  partie  d'un  panneau  de  chêne,  une  vilaine  tête  yolofe, 
au  teint  charbonné,  aux  grosses  lèvres,  aux  cheveux  crépus, 
suspendue  sous  l'auvent,  justifiait  l'annonce.  Parfois,  durant 
la  nuit,  qusind  de  subites  rafales  ébranlaient  les  toitures  et  ' 
faisaient  crier  les  vieilles  maisons  de  Paris,  plus  d'une  petite- 
maîtresse  de  la  rue  des  Canettes  ou  de  la  rue  Marguerite  se 
ré?eillait  en  sursaut,  épouvantée,  croyant  entendre  battre  le  ' 
tambour  ;  car  les  chandelles  de  bois ,  frappant  alternative- 
ment sur  le  panneau,  en  imitaient  assez  bien  le  bruit.  Alors, 
l'alarme  se  répandait  dans  les  ménages  :  c'était  le  rappel , 
c'était  la  générale  qu'on  battait  ;  des  gémissements  sourds  et 
confus  se  mêlaient  aux  roulements  redoublés  ;  les  maris , 
réveillés  à  leur  tour ,  rêvaient  insurrection  et  massacre.  —  * 
Dans  le  voisinage  de  l'Abbaye-,  une  telle  supposition  devait 
se  présenter  natureUement  à  l'esprit.  —  Les  uns  endossaient 
à  tâtons  leur  uniforme  de  garde  national  ;  les  autres  se  bar- 
ricadaient  à  la  hâte,  et,  le  premier  moment  de  surprise  passé, 
on  reconnaissait  la  cause  naturelle  de  tout  ce  tapage ,  et  les 
uns  et  les  autres ,  en  se  recouchant ,  maudissaient  le  malen- 
contreux épicier.  Mais,  le  lendemain,  nul  n'osait  se  plaindre  ; 
car  Yergniaux  la  Tête-Noire,  ainsi  qu'on  le  surnommait,  était 
généralement  connu  comme  le  plus  fougueux  patriote  de  la 
section  de  Mucius  Scasvola,  ci-devant  du  Luxembourg. 
248  h 


86  ANTOINB, 

Dans  ce  moment,  Yergniaux,  sur  le  pas  de  la  porte  et  les 
mains  derrière  le  dos,  d'un  air  de  nonchalance ,  attendait  la 
pratique ,  qui  ne  pouvait  manquer  de  venir  ;  car,  selon  la 
^croyance  générale,  il  y  avait  péril,  à  cesser  de  se  fournir  chez 
répicier  démocrate.  Près  de  lui,  son  garçon  de  boutique,  en 
pilant  des  drogues  dans  un  mortier  de  fer,  fredonnait  tour  à 
tour  des  ariettes  amoureuses  et  des  chansons  républicaines  ^ 
oubliant  en  cela  les  injonctions  de  son  maître,  qui  ne  lai 
permettait  guère  que  les  airs  de  bravoure  ^  non-seulement 
par  esprit  de  parti,  mais  parce  qu'il  avait  observé  judicieu- 
sement que  la  besogne  se  faisait  plus  vite  encore  avec  le  Ça 
ira  qu'avec  0  ma  tendre  musette,  vu  le  mouvement  musical. 
Le  garçon  cessa  bientôt  de  chanter,  et  entreprit  une  coiiver- 
sation  avec  son  patron. 

c  Je  crois  bien  qu'il  y  aura  du  nouveau  aujourd'hui,  bour- 
geois. 

—  Appelle-moi  citoyen,  imbécile,  interrompit  tout  d'abord 
répicier. 

—  11  y  aura  du  nouveau  aujourd'hui,  citoyen ,  reprit  le 
garçon  ;  car  en  revenant  de  porter  le  café  à  M.  Ballet,  le  no- 
taire, place  de  la  Croix-Rouge..., 

—  Au  citoyen  Ballet,  place  du  Bonnet-Rouge,  interrompit 
encore  l'épicier  Yergniauz  en  lui  coupant  de  nouveau  la  pa- 
role. 

—  Place  du  Bonnet-Rouge  ,  ça  ne  fait  rien,  dit  le  garçon 
en  revenant  avec  une  grande  soumission  sur  ses  défauts  de 
langage.  Donc,  en  revenant  de  chez  le  citoyen  Ballet,  j'ai 
rencontré  nos  deux  commissaires ,  les  citoyens  Ghignac  et 
Desbordes;  j'ai  bien  dit,  cette  fois?...  Ils  avaient  leurs 
éeharpes  et  marchaient  très-vite  d'un  air  effaré.  C'est  égal, 
je  leur*  ai  tout  de  même  demandé  s'il  ne  leur  fallait  rien  de 
chez  nous  ;  mais  ils  ne  m'ont  seulement  pas  répondu.  On  as- 

.  sure  qu'il  y  a  des  rassemblements  du  côté  de  la  rue  Révola- 
tionnaire  et  du  pont  Michel*...  C'est  bien  dit  encore,  ça, 
n'est-ce  pas? 


LK  MAISON  DE  l'ÉPICIER.  S7 

—  Des  rassemblements  I  dans  quel  but  t 

—  Je  ne  sais  pas  au  juste  ;  mais  on  parle  d'accapareurs-,  et 
que  le  peuple  manque  des  choses  de  première  nécessité,  de 
pain,  de  sucre  et  de  café  ;  tout  ça  à  cause  des  girondins.  > 

A  cette  annonce  que  le  peuple  manquait  de  sucre  et  de 
café,  répicier  prit  subitement  l'air  soucieux  et  inquiet.  Le 
garçon  ne  se  voyant  pas  interrompu,  crut  que  son  récit  plai- 
sait à  son  maître,  et  il  continua  : 

<  Ah  ça,  bourgeois...,  non  citoyen....  comment  le  peuple 
peut-il  manquer  de  quelque  chose  après  tout  ce  qu'on  a  fait 
pour  lui?  Le  premier  de  ce  mois  (février)^  on  Tient  de  lui 
créer  pour  huit  cent  millions  de  nouveaux  assignats  l  En 
▼oilà,  de  l'argent ,  j'espère!  Il  voulait  M.  Pache  pour  maire 
de  Paris,  il  Ta;  il  voulait  la  guerre,  il  Ta  ;  qu'est-ce  qu'ij 
veut  donc  encore?  Moi,  je  n'y  comprends  plus  rien.  On  disait 
^ue  tout  le  monde  serait  si  heureux  après  la  mort  du  roi. 

—  Du  tyran!  lui  cria  Yergniaux  la  Tète-Noire  en  secouant 
tout  à  coup  son  air  soucieux. 

—  Oui,  oui,  du  tyran;  tant  il  y  a  cependant  que  noua 
^lons  avoir  un  ppu  de  tapage  aujourd'hui,  à  oe  qu'il 
paraît. 

-*<-  Tant  mieux,  si  ce  tapage-là  peat  nous  débarrasser  de 
quelques-uns  de  ces  chiens  d'aristocrates! 

**  Mais,  bourgeois.... 

-*  Citoyen  I 

*-*  Citoyen,  qu'est*oe  qu'ils  tous  ont  donc  fait  ces  chiens 
d'aristocrates,  pour  que  vous  leur  gardiez  tant  de  ran« 
cune? 

—  Je  t'ai  déjà  ordonné  de  me  tutoyer,  entends*tu? 

—  C'est  bon ,  c'est  bon  ;  ne  vous  fâchez  pas.  Qu'est-ce 
qu'ils  t'ont  donc  fait,  citoyen,  que  tu  en  dis  toujours  ?..i  C'est 
égal,  ça  me  gêne  de  vous  parler  comme  ça. 

—  Alors  tais-toi  1  et  souviens-toi  bien,  une  fois  pour 
toutes,  que  c'est  seulement  lorsque  nous  sommes  en  fanulle 
que  je  te  permets  de  me  dire  tKNis. 


28     .  ANTOINE. 

—  Est-ce  qu'il  faut  que  je  tutoie  aussi  la  citoyenne? 

—  Ma  femme  ?...  je  te  défends  de  lui  parler  1  » 

Et  le  maître  et  le  garçon  rentrèrent  dans  la  boutique. 


Premier  et  deuxième  étages. 

£n  prenant  par  l'allée  longue,  étroite  et  obscure,  située  à 
la  droite  du  magasin  d'épicerie,  après  avoir  franchi  une 
vingtaine  de  marches  inégales  et  raboteuses  dans  un  escalier 
mal  odorant,  à  peine  éclairé  par  une  petite  fenêtre  à  guillo- 
tine, comme  on  disait  alors ,  et  comme  on  a  dit  encore  trop 
longtemps  après,  on  arrivait  au  premier  étage ,  entièrement 
occupé  par  un  fabricant  de  crosses  de  fusils. 

Celui-là,  pour  ses  opinions  politiques,  n'avait  jamais  con- 
sulté que  son  état.  Royaliste  constitutionnel,  il  avait  d'abord 
adoré  La  Fayette  ;  La  Fayette  avait  été  son  héros ,  parce 
qu'il  représentait  à  ses  yeux  le  type  vivant  et  indivisible  de 
la  garde  nationale ,  et  la  garde  nationale  lui  paraissait  l'insti- 
tution la  plus  favorable  à  la  propagation  des  crosses  de  fusils. 
La  Fayette  déchu  de  sa  popularité ,  il  s'était  tourné  avec 
amour  vers  la  Convention  ;  la  Convention  provoquait  à  la 
guerre  générale,  et  il  lui  fallait  la  guerre  pour  doter  ses 
filles,  menacées  de  dépasser  bientôt  leur  grande  majorité.  Il 
fréquentait  assidûment  les  clubs  et  les  assemblées  section- 
naires,  et  y  entraînait  ses  ouvriers ,  pour  voter  avec  lui  sur 
les  propositions  les  plus  belliqueuses  et  les  plus  terribles, 
lorsqu'elles  pouvaient  soulever  toute  l'Europe  contre  la 
France.  Son  mot  d'ordre ,  son  cri  de  ralliement ,  étaient  : 
c  La  patrie  est  en  danger!  aux  armes!  »  Tout  cela,  affaire  de 
négoce  et  d'amour  paternel. 

Sur  le  palier  du  second  étage  s'offraient  deux  portes  dont 
diacune  s'ouvrait  sur  un  logement  séparé.  Dans  celui  de 
droite,  un  libraire  bouquiniste  avait  son  magasin^ de  ré- 
serve ,  mais  il  n'y  logeait  pas  ;  celui  de  gauche  était  habité 


LA  MAISON  DE  L*éPICIER.  29 

par  une  blanchisseuse  de  fin,  bonne  femme  un  peu  crédule, 
on  peu  simple,  un  peu  béte;  son  mari  était  aux  armées, 
et,  vivant  seule,  elle  avait  peur  de  tout  sans  s'expliquer 
rien.  Les  constitutions  de  91  et  de  93,  les  modérés,  les 
émigrés,  les  terroristes,  la  montagne,  la  plaine  étaient 
pour  elle  autant  de  causes  d'effroi ,  quoique  aucune  de  ces 
dénominations  ne  lui  présentât  un  sens  bien  positif;  car  le 
pen  de  gens  qu'elle  voyait  ne  lui  parlaient  guère  des  affaires 
da  temps,  la  jugeant  incapable  de  comprendre,  et  elle  ne  les 
interrogeait  jamais,  dans  la  crainte  de  se  compromettre. 
Les  affiches  municipales,  les  placards,  les  papiers  publics 
n'aidaient  pas  plus  à*  la  mettre  au  courant  :  elle  ne  savait 
pas  lire.  Enfin,  ce  qui  signalait  le  plus  clairement  à  ses  yeux 
les  désastres  de  la  révolution ,  c'est  seulement  que  le  linge 
fin  n'était  plus  de  mise,  et  que  le  savon  coûtait  trente- deux 
sous  la  livret  Passons, 

Troisiènte  étage. 

c  Comment ,  ma  chère  amie  I  élevée  dans  une  bonne  et 
noble  maison ,  vous  ne  connaissez  pas  le  blason ,  la  science 
par  excellence,  la  pierre  de  touche  des  familles  généalogi- 
<lQes,  la  clef  de  voûte  de  l'histoire  ?...  J'entends  de  l'histoire 
princière ,  de  l'histoire  comme  il  faut.  Vrai,  vous  n'en  savez 
pas  même  les  premiers  éléments?  Tous  ne  pourriez  pas 
nommer  les  sept  anneaux  :  or,  argent,  gueules,  azur,  pour- 
pre, sinople  et  sable?...  Pour  nous,  ce  sont  lettres  de  l'ai- 
*  phabet  !  Vous  savez  du  moins  distinguer  la  ligne  horizontale 
de  la  ligne  perpendiculaire,  et  la  diagonale  dextre  de  la  dia- 
gonale senestre?  Non?  Mais  comprenez-yôus  le  mélange  des 
lignes  ?  Savez-vous  que  quatre  perpendiculaires,  coupées  par 
quatre  horizontales ,  forment  la  croix?  quatre  diagonales,  le 
sautoir;  quatre  diagonales  inclinées,  le  chevron?  puis  l'em- 
brassée, l'enclavé,  les  piles,  la  pointe,  le  chaussé,  le  chappé^ 
1«8  girons!... 


30  ANTOINE. 

«— Ahl  mon  Dieu,  madame,  je  ne  sais  rien  de  tout  cela, 
et  j'en  buIs  vraiment  honteuse  1  Chez  M.  le  comte  de  Mont- 
levrault,  on  s'en  occupait  peu;... 

—  Vous  m' étonnez  I 

—  pu  moins  dans  le  temps  que  mon  père  faisait  partie 
de  la  maison  en  qualité  de  valet  de  chamhre  de  M.  le 
comte.  Il  est  vrai  que  j'étais  bien  jeune  alors;  il  y  a  quinze 
ans....  oui,  quinze  ans!  Sa  fille  en  avait  deux  et  elle  doit 
en  avoir  dix-sept  aujourd'hui.  Pauvre  enfant  I  qu!est»elle 
devenue,  depuis  qu'ils  ont  tué  son  père? 

—  Si  vous  voulez,  je  vous  l'apprendrai. 

—  Quoi  1  madame,  le  sort  de  la  petite  Louise?... 

—  Eh  I  non,  je  vous  parle  du  blason,  ma  chère  amie. 

—  Ah  I  du  blason  1  Pardon  I  je  croyais  que  vous  me  par- 
liez.... d'autre  chose.  Le  blason  1...  A  quoi  cela  me  servi- 
rait-il, surtout  à  présent?  Cela  est  bon  pour  des  grandes 
dames....  comme  vous.  D  faut  pourtant  que  je  vous  parle 
avec  franchise  ;  mais  vous  m'excuserez  dans  ce  que  je  vais 
vous  dire,  vous  me  le  promettez?  Quand  vous  êtes  venue 
habiter  cette  maison,  rien  qu'à  vos  manières,  à  quelque 
chose  qui  se  reconnaît,  j'ai  bien  deviné  tout  de  suite  que 
vous  apparteniez  à  la  bonne  cause  ;  mais  je  ne  vous  croyais 
pas  noble....  à  cause.... 

—  A  caui^  ? 

—  A  cause  de  votre  nom;  et  vous  m'avez  dit  n'en  avoir 
pas  changé,  que  c'est  bien  votre  vrai  nom  I 

—  Certes  I  tous  leurs  décrets  contre  la  noblesse  n'ont  pu 
m'en  faire  retrancher  un  iota;  et  je  me  nomme  tout  haut, 
et  je  ne  crains  pas  de  leur  jeter  mon  nom  à  la  face,  quand 
l'occasion  s'en  présente  1  ^ 

—  Je  le  crois  bien  :  vous  vous  appelez  madame  Dubois  t 
C'est  un  nom  tout  comme  un  autre  t 

—  Un  instant,  ma  chère  amie  ;  du  Bois,  avec  un  grand 
B  !  c'est  bien  différent  !  Nous  sommes  des  du  Bois  de  Tou- 
raine,  d'or  à  trois  clous  de  sable,  au  chef  d'azur,  chargé  de 


LA  MAISON  DE  L'ÉPICIER.  31 

trois  aigles  d*argent ,  ëcartelé  d'Olivier  de  Letiyîlle,  de  Cha- 
bannes,  La  Rochefoucauld  et  Gréqui  1  Au  surplus,  le  hasard 
iu  nom  ne  fait  rien  à  la  race;  j'ai  connu  un  David ^  de 
souche  garantie,  qui  armoriait  d'argent  au  pin  arraché  de 
sinople,  chargé  de  trois  pommes  d'or;  un  Butor ^  très-bon 
gentilhomme,  écartelé  d'argent  à  trois  coquilles  de  gueules, 
an  franc  canton  d'azur;  un  autre,  aujourd'hui  en  émigration, 
et  qui  se  nomme  Catin  de  son  vrai  nom,  ce  qui  est  fort  dés- 
agréable  pour  sa  femme  ;  il  a?ait  l'écusson  d'azur  au  chef 
d'argent,  chçirgé  de.... 

—  Ah  I  mon  Dieu  I  madame,  comment  faites-vous  pour 
retenir  tous  ces  mots-là  ? 

—  J'en  sais  bien  d'autres  !  Il  n'y  a  pas  une  famille  de 
France  dont  je  ne  connaisse  la  date  et  l'origine  par  l'ar- 
moirie.  Comment  blasonnait  votre  comte  de  Montlevrault  ? 

—  Ma  foi,  madame,  je  n'en  sais  rien. 

—  Votre  père  aurait  dû  vous  l'apprendre,  ma  petite 
belle ,  ne  fûtKje  que  par  reconnaissance,  puisqu'il  lui  devait 
tant. 

—  Oh  !  je  n'ai  pas  besoin  de  ça  pour  me  souvenir  qu'il 
fut  notre  bienfaiteur,  et  je  voudrais  bien  retrouver  son 
épouse,  si  elle  n'est  pas  morte,  ou  sa  fille,  pour  lui  être 
en  aide,  si  elle  a  besoin  de  nous,  la  pauvre  petite  demoi* 
Belle!  Mon  mari  a  fait  tout  exprès  le  voyage  en  Dauphiné, 
t&ais  il  n'a  pu  découvrir  les  traces  ni  de  la  fille  ni  de  la 
mère. 

-*  En  Dauphiné  I  Voyez  !  si  vous  connaissiez  ses  écarte*- 
lures,  je  pourrais  sans  doute  vous  mettre  sur  la  piste,  par 
ses  alliances,  son  apparentage. 

—  Vraiment,  madame?  Mais  alors  je  commencée  com- 
prendre que  vos  horizontales  et  vos  diagonales  sont  bonnes 
*  quelque  chose  I 

—  N'avez-vous  jamais  vu  le  sceau,  le  cachet  du  comte  de 
Montlevrault  ? 

—  Si  fait,  bien  souvent,  quand  il  écrivait  à  mon  père; 


S2  ANTOINE. 

je  me  rappelle  seulement  qu'il  y  avait  dessus  des  petits 
oiseaux. 

—  Des  merlettes  !...  mais  tout  le  monde  a  des  merlettes  ! 
Définitivement,  il  faut  que  je  vous  apprenne  le  blason, 
quand  ça  ne  serait  que  pour  vous  récompenser  des  petits 
soins  que  vous  avez  pour  moi,  ma  chère  amie.  » 

Cette  grave  conversation  sur  l'armoriai  nobiliaire,  sur  les 
champs  de  gueules  et  les  merlettes,  se  tenait  au  troisième 
étage  de  la  maison  de  l'épicier. 

D'une  taille  moyenne,  mais  droite  et  roide,  coiffée  d'un 
long  bonnet  à  rubans,  vêtue  d'une  robe  d'indienne  à  ra- 
mages, dont  les  manches  à  jabot  se  plissaient  au  coude  ;  en 
mitaines  de  soie  noire  à  mailles  irrégulières ,  et  assez  sem- 
blables dans  leur  tissu  à  une  toile  d'araignée,  déchirée  çà  et 
là  par  les  efforts  désespérés  des  captifs  qu'elle  n'a  pu  rete- 
nir, Mme  du  Bois,  par  un  grand  B ,  se  carrait,  dignement 
assise,  dans  un  fauteuil  à  demi  délabré ,  un  tabouret  sous 
ses  pieds,  un  chat  sur  ses  genoux,  tandis  que  la  jeune  femme 
son  interlocutrice,  en  simple  bonnet  de  toile,  en  tablier 
noir,  la  contenance  modeste  et  la  parole  timide,  se  tenait 
debout  devant  elle. 

La  jeune  femme  fit  alors  un  mouvement  comme  pour 
prendre  congé  de  la  grande  dame,  et,  déroulant  furtivement 
SB.  mante  à  capuchon,  déposée  par  elle  sur  une  chaise  en 
entrant,  elle  en  tira  un  sac  en  papier  gris,  de  moyenne  gros- 
seur, soigneusement  ficelé,  et  le  déposa  sur  une  commode 
de  bois  blanc,  qui,  avec  un  lit  de  sangle,  quatre  chaises  de 
paille,  le  fauteuil,  une  petite  table  et  le  tabouret  de  pieds , 
composait  le  mobilier  complet  de  la  chambre. 

c  Qu'est-ce  encore  que  cela?  dit  la  douairière  d'un  air 
demi-grondeur,  demi-caressant. 

—  Rien,  ce  n'est  rien  !  »  répliqua  la  jeune  femme  troublée, 
balbutiant  comme  si  elle  avait  été  surprise  en  faute. 

Et  elle  gagnait  la  porte  pour  éviter ,  par  la  fuite ,  toute 
explication  ou  tout  remercîment,  lorsque  la  porte  s'ouvrit 


LA  MAISON  DE  L*éPICIER.  33 

d'elle-même,  et  Vergniaux  la  TéU^Noire  entra,  l'air  brusqoe 
et  préoccupé. 

c  Tous  arrivez  à  propos,  citoyen  Vergniaux,  dit  la  dame 
du  logis  en  appuyant  avec  une  affectation  malicieuse  sur  ce  ' 
dernier  titre.  Votre  femme  vient  de  me  monter  ce  petit 
paquet....  C'est  du  sucre  et  du  café,  je  pense,  car  elle  sait 
qu'on  ne  renonce  pas  aisément  à  ses  anciennes  habitudes  de 
bien-être  ;  vous  les  mettrez  sur  mon  compte. 

—  Pourquoi  sur  votre  compte,  si  son  intention  est  de  vous 
en  faire  cadeau?  répondit  Vergniaux  d'un  ton  bref.  Ce  que 
fait  ma  femme  est  toujours  bienfait,  et  l'on  peut  accepter 
d'elle  sans  rougir.  » 

Parlant  ainsi,  il  attira  la  jeune  femme  à  lui  et  la  baisa  sur 
Je  front. 

c  Votre  compte  est  déjà  assez  long ,  sans  parler  des  trois 
derniers  termes  que  vous  ne  m'avez  pas  payés.  » 

Et,  lisant  un  reproche  dans  les  yeux  de  sa  femme,  il  se 
iiâta  d'ajouter  d'un  ton  plus  doux  : 

>  Mais  ça  ne  fait  rien ,  mère  Dubois ,  vous  resterez  ici 
tant  que  vous  voudrez,  c'est-à-dire  tant  que  ma  femme 
voudra;  car,  moi,  je  fais  tout  ce  qu'elle  veuti  Elle  vous  a 
prise  en  amitié,  je  ne  sais  pas  pourquoi,  et  je  n'ai  pas 
besoin  de  le  savoir.  Vous  voilà  chez  vous;  payez  ou  ne 
payez  pas,  ça  la  regarde  ;  et,  je  la  connais,  vous  pouvez  être 
tranquille.  » 

Au  ton  de  familiarité  qu'avait  pris  l'épicier  en  lui  parlant, 
à  ce  mot  de  mère  Dubois,  la  douairière  avait  fait  un  mou- 
vement de  révolte  sur  son  fauteuil,  en  se  mordant  les  lèvres  ; 
d'un  air  froid  et  dédaigneux  elle  répliqua  : 

c  Je  ne  demande  rien  que  du  temps  I  Avant  peu,  j'espère 
les  choses  changeront,  et  je  pourrai  m'acquitter  largement 
envers  vous. 

^Oui,  prenez-y  garde  I  les  émigrés  vont  cesser  de  se 
faire  battre  et  de  se  chamailler  entre  eux ,  exprès  pour  vous 
apporter  du  sucre  et  de  la  cannelle  !  Si  vous  comptez  sur 


•  • 


34  ANTOINE. 

les  Prassiens  poar  payer  yotre  loyer,  tous  ayettort  :  Je  crois 
qu'ils  n'y  soDgent  guère. 

—  Il  ne  s'agit  pas  du  loyer!  c'est  une  affaire  à  part;  mais 
*  encore  une  fois,  citoyen  Yergniaux,  dites-moi  ce  que  je 

vous  dois  pour  ce  dernier  article,  et  inscrivez-le  sur  votre 
registre. 

—  Dites  donc,  citoyenne,  vous  moquez-vous ,  à  la  fin  ? 
répliqua  Vergniaux  en  fronçant  le  sourcil;  avons-nou» l'ha- 
bitude de  reprendre  d'une  main  ce  que  nous  donnons  de 
l'autre  T 

•^  Mon  ami,  j'allais  descendre  lorsque  tu  es  entré;  il  n'y 
a  personne  à  la  boutique  que  Pillou  :  viens  I  » 

Et  la  jeune  femme,  dans  la  crainte  d'une  discussion  sé^ 
rieuse  entre  la  noble  dame  et  le  patriote,  cherchait  à  en- 
traîner son  mari. 

c  Non,  reste  1  dit  celui-ci  d'un  ton  moins  impératif  que 
suppliant;  11  faut  que  tu  restes  1  » 

Et  lui  prenant  la  main  en  se  tournant  yers  le  fau- 
teuil : 

c  Mère  Dubois ,  ne  parlons  plus  de  tout  ça.  Vous  ne  me 
devez  rien, 'et  c'est  moi  qui  vais  être  votre  obligé;  car  je 
viens  vous  demander  un  service.  Gardez  ce  paquet  pour 
vous;  c'est  peut -être  autant  de  sauvé  1 

—  Gomment?  dirent  à  la  fois  Mme  Tergniaux  et  Mme  du 
Bois. 

—  Oui,  Pillou  m'en  avait  déjà  raconté  quelque  chose, 
et  je  ne  voulais  pas  le  croire  ;  mais  c'est  vrai  qu'il  y  a 
encore  du  tapage  aujourd'hui  dans  Paris.  La  journée  pour- 
rait bien  ressembler  à  celle  du  23  janvier  de  l'année 
dernière. 

—  Quoi  I  le  pillage  des  boutiques  !  s'écria  la  jeune  femme 
en  pâlissant. 

—  Oh  !  ça  n'ira  peut-être  pas  là  !  On  n'entend  parler  de 
rien  dans  nés  quartiers,  et,  de  plus,  je  ne  suis  pas  homme 
à  les  laisser  me  ravager  à  leur  aisd,  tu  le  sais  bien;  mais 


LA  BfAISON  DE  L'ÉPICIER.  85 

il  faut  tout  prévoir,  et  le  plus  sur  est  de  prendre  ses  pré- 
cautions. 

—  Est-ce  que  vous  voulez  mettre  un  dépôt  de  vos  mar- 
chandises chez  moi?  demanda  la  douairière  d'un  air  tout 
intimidé,  qui  cependant  ne  laissait  pas  pressentir  un  refus. 

—  Non ,  mère  Dubois,  non  ;  il  ne  d'agit  pas  de  marchan- 
dises! on  n'aurait  qu'à  vous  prendre  pour  une  accapareuse , 
votre  affaire  serait  bientôt  faite.  Je  veux  mettre  en  dépôt 
chez  TOUS  quelque  chose  de  bien  plus  précieux....  ma  femme I 
ma  bonne  petite  femme I  Gardez-la  ici,  enfermez-vous,  ver- 
rouillez-vous toutes  deux,  et  ne  la  laissez  pas  sortir,  quoi 
qu'il  arrive  !  > 

Mme  Yergniaux  était  déjà  dans  les  bras  de  son  mari. 
Mme  du  Bois  se  leva  de  son  fauteuil  d'un  air  digpae,  fit  un 
pas  vers  l'épicier,  et  lui  tendant  la  main  : 

c  Monsieur  Yergniaux,  vous  êtes  un  brave  homme.  Dès  ce 
moment,  je  crois  à  tout  le  bien  que  votre  femme  m'a  dit  de 
vous;  je  crois  que  je  me  suis  trompée  en  vous  prenant 
pour  un  vrai  patriote  ;  je  crois  que  vous  serez  des  nôtres  un 
jour. 

—  Oubliez  ce  Credo-là ,  ma  bonne  femme ,  dit  l'épicier 
tout  en  pressant  cordialement  la  main  qu'elle  lui  offrait. 
Je  suis  un  brave  homme,  c'est  vrai,  et  je  m'en  vante; 
mais  patriote  aussi  !  Ce  n'est  pas  à  dire  pour  ça  que  j'ap- 
prouVe  tout  ce  qui  s'est  fait  !  Les  gredins  I  ils  finiront  par 
nous  gâter  une  belle  affaire  ;  c'est  égal ,  l'avenir  sera  meil- 
leur, il  faut  l'espérer.  Quant  au  présent,  laissez  dire  ce 
qu'on  voudra  de  la  Téte-Noire;  chacun  sera  jugé  selon  ses 
œuvres,  et  dans  ht  section  de  Mucius  nous  faisons  plus  de 
bruit  que  de  besogne.  Nous  n'avons  encore  mis  hors  la  loi 
que  Pitt  et  Gobourg,  qui  s'en  fichent  pas  mail  Pour  les  au- 
tres, vous  le  voyez,  quand  l'occasîoa  se  présente,  je  donne 
la  main  à  de  vieilles  enragées  royalistes  comme  vous,  tandis 
que  pour  ce  qui  est  de  ces  honnêtes  républicains  qui  font  de 
l'égalité  en  pillant  et  en  volant,  de  ces  brigands  qui,  comme 


30  ANTOINE. 

ceux  d'aujourd'hui ,  veulent  vivre  aux  dépens  des  boulan- 
gers et  des  épiciers,  c'est  avec  le  poing  que  je  fraternise 
avec  eux.  » 

Et,  découvrant  son  bras,  le  brandissant  avec  fierté,  en 
homme  qui  compte  sur  sa  force  : 

c  Vous  pouvez  examiner,  ajouta*1ril;  l'instrument  n'est  pas 
mal  emmanché.  Allons',  voilà  qui  est  dit;  vous  gardez  ma 
femme ,  n'est-ce  pas  ? 

—  Comme  si  elle  était  ma  propre  fille  et  qu'elle  portât  dans 
ses  armes  les  alérions  des  Montmorency  1  s'écria  la  dame  du 
Bois,  par  un  grand  B,  acceptant  avec  orgueil  son  rôle  de  pro- 
tectrice ,  et ,  avec  un  geste  noblement  dramatique ,  elle  posa 
sa  main  sur  le  front  de  la  jeune  femme. 

—  Les  alérions  des  Montmorency?  murmura  Yergniaux  en 
la  regardant  de  travers.  N'importe  1  si  c'est  là  votre  grand 
serment,  je  l'accepte ,  quoique  je  ne  sache  pas  ce  que  c'est 
que  des  alérions  1  Ainsi,  adieu;  baise-moi,  Fanchon,  et  au 
revoir!  > 

Quatrième  étage. 

Il  ne  nous  reste  plus  qu'un  étage  à  visiter  ;  c'est  le  qua- 
trième. Là,  habitent  l'un  près  de  l'autre,  porte  à  porte,  trois 
locataires,  les  plus  minimes  de  la  maison;  encore  doit-on 
compter  comme  locataire  Pillou ,  le  garçon  épicier,  qui  ne 
venait  dans  son  logement  que  pour  y  dormir? 

Il  y  montait  à  minrit,  en  descendait  avant  le  jour,  et 
n*avait  jamais  vu  ses  voisins  que  dans  la  rue  ou  dans  la 
boutique. 

L'un  d'eux,  employé  au  ministère  de  l'Intérieur,  bon 
homme ,  fort  exact ,  fort  assidu  à  son  bureau,  n'a  d'autre  vice 
que  celui  de  la  friandise;  il  occupe  avec  sa  femme  et  trois 
enfants ,  dont  le  plus  âgé  n'a  pas  six  ans ,  deux  pièces  de 
moyenne  grandeur,  composant  le  plus  bel  appartement  du  pa* 
lier.  Toute  la  famille  couche  dans  la  même  chambre.  Dans  la 


LA  MAISON  DE  l'ÉPICIER.  37 

seconde,  transformée  en  caisine,  en  salle  à  manger  et  en 
*  laboratoire ,  les  enfants  ne  sont  admis  que  pour  le  dtner,  à 
deux  heures,  lorsque  leur  père  retient  de  son  bureau ,  pour 
7  retourner  à  quatre.  L'entrée  leur  en  est  interdite  le  reste 
du  temps,  à  cause  des  alambics,  des  fourneaux,  des  bassines 
qui  s'y  trouvent,  et  dont  ils  peuvent  déranger  les  disposi- 
tions ,  ou  altérer  les  préparations ,  non  qu'il  y  ait  grand 
danger  pour  eux,  car  ce  n'est  point  là  œuvre  d'alchimiste, 
mais  bien  œuvre  de  confiseur. 

Les  sucreries  étant  rares  à  cette  époque  et  presque  pro- 
scrites par  les  lois  somptuaires  de  la  Convention ,  l'honnête 
employé  se  livrait ,  dans  ses  moments  de  loisir,  à  la  confec- 
tion de  pâtes  sucrées,  déconfitures,  de  conserves,  de  liqueurs 
fines ,  soi-disant  dans  un  but  de  spéculation,,  mais ,  en  effet, 
bien  plus  pour  satisfaire  à  ses  goûts  qu'à  ses  intérêts.  Sa 
femme,  bonne  grosse  mère,  vive,  alerte,  toujours  occupée, 
toujours  cuisinant,  rapiéçant,  rangeant,  balayant,  ne  songeait 
guère  plus  aux  affaires  publiques  que  la  blanchisseuse  du 
second,  et  ne  s'inquiétait  que  de  ses  enfants,  ses  tyrans  par 
excellence. 

Son  mari  parti ,  quand  elle  voulait  prendre  un  instant  de 
repos  ou  vaquer  aux  affaires  du  dehors,  elle  confiait  les  trois 
marmots  à  une  jeune  ouvrière,  sa  voisine,  le  troisième  et 
dernier  locataire  de  ce  dernier  étage. 

Rendre  visite  à  la  jeune  ouvrière  est  la  seule  chose  qui 
nous  reste  à  faire  maintenant ,  après  quoi  nous  connaîtrons 
enfin  tous  les  habitants  de  la  maison  de  l'épicier. 

Une  petite  chambre  mansardée,  et  dont  la  fenêtre  fait 
saillie  sur  les  toits ,  bordés  en  cet  endroit  d'une  large  gout- 
tière de  plomb;  un  corridor  étroit,  conduisant  à  Un  cabinet 
éclairé  par  un  châssis  à  tabatière ,  voilà  pour  les  lieux.  Dans 
la  chambre ,  un  lit  bien  mince ,  mais  couvert  de  draps  bien 
blancs  ;  quelques  chaises ,  une  table ,  un  métier  à  broderie , 
un  miroir  surmonté  d'un  rameau  de  buis ,  voilà  pour  les 
meubles.  A  la  cheminée  sont  appendues  deux  pelotes,  garnies 


38  ANTOINE. 

de  ganses  et  de  glands  d'argent ,  et  contrastant ,  par  lénr 
luxe  inopiné,  avec  le  reste  du  mobilier.  Sur  Tune  appa- 
raissent, à  travers  un  point  à  jour,  les  lettres  L.  R.,  brodées 
en  soie  sur  un  fond  de  satin  :  sur  l'autre,  les  lettres  S.  M.  ; 
une  petite  montre  d'argent  est  attachée  au  même  clou.  Des 
tasses  dépareillées ,  mais  soigneusement  nettes  ;  deux  vases 
de  verre  bleu,  étranglés  au  col,  évasés  au  sommet^  eontenant 
des  jacinthes,  dont  les  racines  blanches  et  chevelues  se 
développent  dans  toute  leur  longueur;  une  écritoire,  un. 
chandelier  à  coulisse,  un  verre  garnissant  la  tablette,  dé- 
corée dans  son  milieu  d'une  belle  carafe  d'eau  bien  claire , 
voilà  pour  Tornement.  Le  cabinet,  à  peu  près  vide,  ren- 
ferme seulement  un  petit  buffet,  quelques  pots  de  rosiers 
placés  sur  des  assiettes,  et  qui  attendent,  abrités  contre  le 
mauvais  temps ,  que  le  soleil  vienne  leur  sourire  à  travers 
le  châssis  à  tabatière.  Là  est  le  jardin  d'hiver,  jusqu'à  ce 
qu'avril  permette  celui  d'été,  transporté  alors  sur  la  grande 
gouttière  de  plomb.  Tel  est  l'appartement  complet. 

Assise  près  de  la  fenêtre,  pour  profiter  de  toute  la  clarté 
que  peut  donner  le  ciel  brumeux  de  février,  une  jeûné  fille , 
une  aiguille  à  la  main,  marquait  des  mouchoirs,  et,  à  l'amas 
assez  considérable  de  linge  qui  s'élevait  sur  une  chaise  devant 
elle ,  on  pouvait  facilement  deviner  que  le  môme  genre  d'ou- 
vrage la  retenait  depuis  longtemps.  A  son  ajr  attentionné,  au 
jet  rapide  de  l'aiguille  sous  ses  doigts,  il  était  naturel  de 
conjecturer  encore  que  son  occupation  lui  plaisait  et  l'absor- 
bait entièrement;  mais,  en  examinant  mieux  la  direction 
vague  de  son  regard ,  en  étudiant  le  mouvement  contractile 
de  sa  lèvre  inférieure  et  des  veines  de  son  cou ,  on  en  venait 
à  comprendre  que  toute  son  attitude  était  celle  de  la  rêverie, 
non  de  l'attention,  et  qu'un  instinct  machinal  la  guidait  seul 
dans  son  travail* 

Qui  donc  la  fait  rêver,  la  pauvre  enfant  ?  d'où  vient  qu'en 
la  regardant  on  se  sent,  malgré  soi,  saifi  d'une  sorte  de  res- 
pect et  d'attendrissement?  A-t«elle  des  chagrins,  et  qui  les 


LA  MAISON  DE  l'ÉPICIER.  39 

a  causés?  Sans  être  jolie  à  eiter,  il  y  k  dans  son  front  élevé, 
dans  les  contours  naïfs  de  son  profil ,  quelque  chose  de  si  in« 
telligent  et  de  si  gracieux,  que  la  beauté  ne  lui  fait  pas  dé- 
faut. Les  plis  de  sa  bouche ,  ses  narines  un  peu  ouvertes , 
témoignent  d'un  caractère  porté  à  Fenjouement,  tandis  que 
l'élégance  de  son  baste ,  la  finesse  déliée  de  ses  pieds  et  de 
ses  mains,  la  façon  môme  dont  sa  robe,  d'étoffe  vulgaire,  se 
drape  autour  de  ses  membres  inférieurs ,  semblent  révéler 
une  nature  d'élite ,  cette  noblesse  de  formes  et  de  race  qu'im- 
prime au  corps  une  longue  succession  de  mœurs  et  d^habitu* 
des  distinguées. 

Sans  doute  elle  a  connu  Topulenee;  elle  sort  de  quelque 
famille  riche,  aujourd'hui  dispersée  par  l'ouragan  révolution- 
naire; je  n'en  voudrais,  comme  seconde  preuve,  que  le  soin 
apporté  dans  le  simple  arrangement  de  ses  cheveux  et  de  sa 
chaussure ,  ce  luxe  des  pauvres  comme  iTfaut. 

Bientôt  elle  jette  là  son  ouvrage  commencé,  quitte  sa 
chaise ,  va  prendre  à  la  cheminée  sa  petite  montre  d'argent, 
et,  retournant  à  sa  place  près  de  la  fenêtre,  elle  interroge 
l'heure ,  examine  attentivement  la  marche  de  l'aiguille ,  re- 
garde le  mouvement,  les  rouages ,  les  ressorts,  comme  uu 
enCant  curieux  de  tout  connaître  ;  puis  elle  la  porte  à  son 
oreille  pour  en  écouter  le  bruit.  Elle  semble  demander  à  sa 
montre  une  distraction ,  une  société,  quelque  chose  qui  vive 
et  qui  batte  près  d'elle.  Ohl  dans  ce  moment,  si  les  enfants 
de  la  voisine  venaient  à  frapper  à  sa  porte,  comme  ils  seraient 
les  bien  reçus I  Pourtant,  elle  n'aurait  pas  la  force  d'aller 
d'elle-même  au-devant  de  ce  moyen  de  salut.  Il  y  a  ainsi 
dans  l'âme  des  pensées  avec  lesquelles  on  se  complaît  tout 
en  les  combattant ,  et  dont  on  veut  sortir  sans  aide  et  sans  se- 
cousse. Sont-ce  ces  pensées^à  qui  t'agitent  et  te  tourmentent, 
jeune  fille?  qui  jettent  dans  tes  yeux  à  demi  fermés  de  si 
douces  vibrations;  qui  colorent  tes  joues,  et  donnent  à  tes 
anxiétés  les  apparences  du  bonheur  ?  S'il  en  est  ainsi,  défie- 
toi;  tu  aimes  ou  tu  vas  aimer  I 


.    ••  •  \  .W*kV**^' 


40  ANTOINE. 

• 

Mais  un  secours  inattendu  semble  lui  être  arrivé  ;  ses  re-. 
gards  se  sont  tournés  vers  les  pelotes  de  satin ,  et  s'y  soot 
fixement  arrêtés;  sa  tête  s'incline  sur  son  épaule,  Téclat bril- 
lant de  son  teint  s'efface  graduellement ,  un  soupir,  entre*^. 
coupé  soulève  sa  poitrine.  Ob  1  cette  fois,  dans  ce  regard^  s'il, 
y  a  de  l'amour,  c'est  du  plus  pur  de  tous  I  Ces  pelotes  sont* 
elles  l'ouvrage  de  sa  mère ,  ou  ces  cbiffres  lui  rappellent-ils. 
un  père  qui  n'existe  plus?  A  cette  question,  il  faut  répondre 
deux  fois  affirmativement  peut-être.  Ses  pleurs  coulent;  de 
plus  en  plus  oppressée  par  le  sentiment  pénible  qui  la  pos- 
sède ,  elle  croise  ses  mains ,  se  laisse  glisser  doucement  le 
long  de  sa  chaise ,  tombe  sur  ses  genoux,  et  ses  vœux  et  sa 
prière  vont  chercher  le  double  objet  de  ses  ardentes  affec* 
tiens ,  l'un  au  ciel ,  l'autre  sur  la  terre. 

Après  un  long  temps  d'expansion  fervente,  dominée  .en- 
core par  sa  religieuse  pensée,  la  jeune  ouvrière  se  lève,  pcend 
sur  la  cheminée  une  plume ,  un  encrier,  tire  vivement  du  ti-.  ' 
roir  de  sa  petite  table  une  feuille  de  papier  blanc ,  et-çlle 

écrit.  A  qui?...  lisez  : 

■»•.•-      •, 
■  "-.  •...-..•  . 

25  février  1793/     .     •'•• 

c  Ma  mère  bien-aimée , 

C  Aujourd'hui ,  comme  hier,  comme  tous  les  jours,  je  vç^Uç... 
adresse  une  lettre  qui  ne  vous  parviendra  pas  plus  qiie  les  • 
autres,  je  le  sais;  mais  j'ai  tant  besoin  de  m'entretenir  avec 
vous ,  avec  vous  qui  ne  pouvez  plus  me  comprendre  cepen- , 
dant  1 

c  Mais  si  un  jour  cette  joie  m'était  réservée  de  vous  revoir,  de 
vous  entendre  m'appeler  :  c  Ma  fille  1 1  de  pouvoir  m'adresser 
à  votre  raison  oomme  autrefois  je  m'adressais  si  bien  à  votre 
cœur,  si  vous  pouviez  enfin  me  reconnaître  et  vous  souvenir,- 
je  vous  dirais  :  c  Notre  correspondance  est  là,  prenez;  yxàçà 
c  ce  que  j'ai  fait,  ce  que  j'ai  pensé  durant  notre  cruelle  sépar  . 
c  ration  ;  vous  y  verrez  que  votre  sainte  protection  n'^  pas  ' 
<  manqué  à  votre  fille;  que  chaque  jour  elle  a  vécu  sous  votre  , 


LA  MAISON  DE  L'ÉPICIER.  41 

€  surveillance  en  s'imposant  la  loi  de  vous  rendre  compte  de 
c  ses  moindres  actions  I  :» 

ff  Que  dis-je  ?  oh  !  ma  mère,  ma  bonne  mère,  il  n'en  a  pas 
été  ainsi  :  j'ai  failli  à  mon  deyoir  envers  vous,  sans  mauvaise 
pensée  néanmoins.  Savais-je  que  ce  jeune  homme,  que  je 
connais  à  peine,  dont  j'ignore  le  nom,  dont  les  regards,  en 
me  poursuivant  sans  cesse ,  n'excitaient  d'abord  en  moi  ni 
trouble  ni  défiance,  mais  seulement*  un  sentiment  de  vanité, 
je  l'avoue  et  je  m'en  repens,  pouvait  être  fatal  à  mon  repos? 
N'importe,  j'aurais  dû  me  confesser  à  vous  dès  la  première 
fois  que  je  le  rencontrai;  j'aurais  deviné  vos  bons  conseils, 
et  je  les  aurais  suivis.  Au  lieu  de  sortir  toujours  à  la  même 
heure  pour  mes  petites  provisions,  je  m'y  serais  prise  de  fa- 
çon à  dérouter  sa  poursuite  :  c'est  ce  que  je  ferai  doréna- 
vant, je  vous  le  promets,  et,  quand  je  ne  songerai  plus  à  lui, 
vous  me  pardonnerez,  n'est-ce  pas? 

f  Ce  n'est  point  qu'il  n'ait  l'air  très-timide  et  bien  élevé, 
quoique  j'ignore  sa  naissance.  Il  est  employé,  je  le  sais,  chez 
un  notaire,  à  la  Croix-Rouge,  pas  très-loin  de  la  maison  que 
j'habite;  mais  cela  ne  prouve  rien,  aujourd'hui  que  tous  les 
rangs  sont  confondus.  Quant  à  ses  manières  et  à  son  lan- 
gage, ils  sdnt  irréprochables,  autant  que  j'en  ai  pu  ju^er  par 
le  peu  de  mots  qu'il  m'a  adressés,  et  auxquels  je  n'ai  pas 
répondu,  sinon  pour  le  prier  de  me  laisser  tranquille  et  lui 
défendre  de  me  parler. 

c  Je  dois  tout  vous  dire,  bonne  mère  ;  je  serais  peut-être 
bien  fâchée  qu'il  m' obéît  maintenant.  Je  pense  à  lui  plus  que 
je  ne  devrais  :  il  me  vient  des  idées  que  je  repousse  et  qui 
m'occupent  malgré  moi.  Cependant  je  ferai  en  sorte  de  ne 
plus  le  rencontrer.  Je  n'oublierai  point  qui  je  suis  et  le  res- 
pect que  je*  dois  au  nom  que  je  porte.  Je  vous  écouterai  dans 
ma  conscience,  ô  ma  mère  bien-aimée,  et  je  vous  obéirai.  Je 
prierai  Dieu  quand  je  serai  pour  penser  à  lui,  et  il  me  sou- 
tiendra I  Ahl  mère,  je  suis  bien  malheureuse  1  II  y  a  des  in- 
stants où  je  voudrais  être  morte  comme  mon  père,  ou  privée 


42  AlfTOINE. 

de  la  raison  comme  vous!  Sans  protecteurs,  sans  parente, 
pauvre  fille,  seule  sur  la  terre,  vivant  au  milieu  d'un  monde 
d'ennemis,  il  faut  encore  que  je  fuie  le  seul  être  qui  s'inté- 
resse à  moi,  celui  qu'il  me  serait  doux  d'aimer  ! 

c  Mais  qui  nous  dit  que  sa  naissance  n'est  pas  égale  à  la 
nôtre?...  Si  cela  était,  que  me  conseilleriez- vous,  mère?... 
Eh  bien!  même  quand  il  ne  serait  pas  noble?  Que  suis-je 
donc  aujourd'hui?  une  pauvre  ouvrière,  vivant  du  travail 
de  ses  mains,  confondue  dans  la  classe  du  peuple,  manquant 
parfois  de  pain  avec  lui  !  Qui  peut  m'inspirer  tant  d'orgueil, 
si  je  suis  destinée  à  toujours  vivre  misérable?  Oh  I  ma  mère, 
pardon I  je  vous  le  jure,  je  ne  l'aimerai  plusl...  je  tâcherai 
de  ne  plus  l'aimer!...  mais....  3 

Elle  achevait  sa  lettre  quand  un  sourd  bourdonnement, 
grossissant  de  plus  en  plus,  gronda  dans  la  rue.  On  enten- 
dit les  volets  se  fermer  avec  bruit,  comme  par  un  temps 
d'orage  ;  des  cris  forcenés  éclatèrent  bientôt.  Elle  courut  à  la 
fenêtre,  l'ouvrit,  regarda.  Une  foule  d'hommes  et  de  femmes 
en  haillons,  armés  de  piques,  descendaient  de  la  Croix-Rouge 
et  s'attroupaient  devant  certaines  boutiques. 

La  prédiction  jde  Pillou  s'accomplissait. 


IV 

Les  suites  d'une  émeute. 

Depuis  quelques  jours,  une  fausse  disette  de  pain,  attri- 
buée aux  accaparements,  se  faisait  sentir  à  Paris  ;  le  25,  de 
bon  matin,  des  groupes  se  formèrent  d'abord  dans  la  rue  des 
Cinq-Diamants  et  dans  celle  des  Lombards.  De  proche  en 
proche,  ils  s'étaient  multipliés,  et  le  cri  :  c  Aux  boulangers!  i 
se  fit  entendre  dans  toute  l'étendue  des  quartiers  Saint-Denis 
et  Saint-Martin.  Mais  partout  les  comndssaires  des  sections 


LES  SUITES  d'une  ÉMEUTE.  k^ 

étaient  à  leur  poste,  et  la  distribution  de  pain  se  fit  assez 
paisiblement.  \ 

Le  but  des  agitateurs  n'était  pas  atteint.  D'autres  cris  suc- 
cédèrent bientôt  aux  premiers.  tLe  maximum!...  Aux  épi- 
ciers! aux  chandeliers!...  Le  sucre  à  vingt  sous!  la  chan- 
delle et  le  savon  à  douze  !...  Abasles  boutiquiers  aristocrates!  » 

Les  commissaires,  voyant  que  leur  écharpe  tricolore  ne 
suffisait  plus  à  les  faire  respecter,  appelèrent  la  force  armée 
à  leur  aide,  et  se  retirèrent  chacun  dans  sa  section. 

Quelques  piquets  de  cavalerie  se  présentèrent  devant  le 
peuple  ;  mais  ils  n'osèrent  agir.  Pache,  le  nouveau  maire  de 
Paris,  le  procureur  de  la  Commune,  Chaumette,  arrivèrent 
à  leur  tour,  et  voulurent  haranguer  la  multitude.  L'un  fît  un 
discours  très-sensé  :  on  le  hua;  l'autre,  selon  sa  coutume, 
pour  mieux  se  mettre  à  la  portée  de  toutes  les  intelligences, 
débita  de  la  morale  à  l'ordre  du  jour,  entremêlée  de  gros 
mots  et  de  bons  mots  :  on  le  hua  de  même.  Tous  deux,  décou- 
ragés, se  rendirent  au  comité  de  sûreté  générale,  où* ils  dé- 
posèrent leur  rapport;  après  quoi  ils  pensèrent  à  autre  chose. 
Le  comité  de  sûreté  générale  renvoya  l'affaire  à  la  Commune, 
la  Commune  à  la  Convention,  qui  promit  enfin  de  s'en  occu- 
per sous  peu. 

A  quatre  heures  de  relevée,  pas  une  patrouille  ne  s'était 
encore  montrée  dans  les  rues  ;  la  moitié  des  épiciers  de  Pa- 
ris étaient  pillés,  et  ce  fut  vers  ce  moment-là  que  les  attrou- 
pements parurent  à  la  Croix-Rouge. 

Yergniaux,  sur  ses  gardes,  se  hâtait,  ainsi  que  Pillou,  de 
rentrer  au  fond  de  sa  boutique  tout  son  étalage  de  sucre,  de 
pruneaux  et  de  cassonade. 

c  Laisse-moi  agir,  disait-il  à  son  garçon  ;  si  ce  sont  de 
vrais  patriotes,  chacun  aura  sa  part,  et  tu  verras  qu'ils  n'en 
demanderont  pas  plus  !  » 

Pillou  faisait  assez  bonne  contenance  ;  mais  11  était  pâle  et 
guettait  de  l'œil  la  petite  porte  donnant  sur  l'allée,  pour  S^en 
faire  un  moyen  de  retraite  6n  cas  de  besoin. 


44  ANTOINE. 

Arrivés  devant  la  boutique,  les  tapageurs  trouvèrex^t  les 
volets  fermés;  la  porte  seule  était  ouverte. 

<r  Le  maximum!  le  maximum!  il  se  barricade!  crièrent 
cent  voix,  parmi  lesquelles  dominaient  celles  des  femmes, 
toujours  en  majorité  dans  les  émeutes  pour  sucre  et  savon. 
Enfonçons  la  boutique!... 

—  Un  instant!  citoyens  et  citoyennes,  hurla  d'une  voix 
de  taureau  l'épicier,  affublé  du  bonnet  rouge,  de  la  cocarde, 
et  apparaissant  tout  à  coup  sur  le  seuil  dq  son  magasin. 
Un  instant!  vous  trouverez  ici  tout  ce  que  vous  vou- 
drez, mais  j'ai  d'abord  dû  songer  à  garantir  mes  car* 
reaux 1 

—  Il  se  défie  du  peuple!...  C'est  un  aristocrate!...  un 
royaliste!...  un  fédéraliste!  un  girondin!...  un  accapareur I 
entonne  la  foule.  A  bas  le  gredin  I  le  gueusard  !  le  brigand  ! 
le  faux  patriote!  Enfoncez  1  enfoncez! 

—  Moi,  faux  patriote  I  Par  la  sainte  guillotine ,  vous  ne 
conaissez  donc  pas  Yergniaux,  de  la  section  de  Mucius 
ScaBVola  ?  dit-il  en  couvrant  leurs  cris  de  sa  voix  formidable. 
Ceux  qui  ont  dit  ça  ne  sont  pas  du  quartier  1  et,  s'ils  n'en 
sont  pas,  de  quel  droit  viennent-ils  invoquer  ici  la  loi  du 
maximum,  et  priver  nos  frères  de  la  section  des  denrées  qui 
ne  sont  que  pour  eux  ? 

—  C'est  vrai!.,.  C'est  juste !.•.  A  chacun  sa  section,  à  cha- 
cun son  épicier  I  »  répétèrent  un  grand  nombre  d'individus; 
et  déjà  les  assaillants  s'observaient  et  se  divisaient  en  deux 
camps  distincts. 

Yergniaux  comprit  le  mouvement ,  et  le  décida  tout  à  fait 
en  ajoutant  : 

«r  Aux  frères  et  amis,  non-seulement  ma  porte  est  ouverte, 
mais  je  ne  vends  pas,  je  donne  ! 

—  Vivat!  vivat!  bravo,  la  Téte-Noirel  le  bon  républicain! 
le  franc  patriote  ! 

—  Je  n'y  mets  qu'une  condition,  une  seule  :  l'accès  est  libre, 
mais  vous  entrerez  un  par  un,  pour  éviter  la  confusion.  » 


LES  SUITES  d'une  ÉMEUTE.  45 

Dans  la  foule  se  trouyaient,  plutôt  comme  curieux  que 
comme  tapageurs,  la  blanchisseuse  du  second,  qui,  igno- 
rante des  lois  du  maximum,  mais  entendant  parler  de  savon 
à  douze  sous,  s'était  faufilée  parmi  les  premiers  rangs,  et 
remployé  confiseur,  en  route  pour  retourner  à  son  bureau, 
et  se  flattant  de  racheter  aux  pillards  du  sucre  à  bon  marché. 
Yergniaux  les  avisa ,  et ,  saisissant  la  blanchisseuse  par  la 
manche,  il  la  fit  entrer  la  première. 

c  Que  vous  faut-il,  citoyenne? 

—  Trois  livres  de  savon,  pas  plus,  mon  bon  monsieur 
Vergniaux. 

— •  Pillou  I  donne  six  livres  de  savon ,  première  qualité ,  à 
cette  brave  femme  ;  et  je  te  défends  de  recevoir  un  sou,  même 
comme  pourboire  I  » 

Et,  tandis  que  les  spectateurs  intéressés  applaudissaient 
en  attendant  leur  tour,  que  la  brave  femme  s'ébahissait  d'ad« 
miration,  Yergniaux,  se  penchant  à  son  oreille  : 

c  Emportez  vite  ça  chez  vous  ;  demain  vous  me  le  ren- 
drez.... Et  silence  !  ;» 

Le  confiseur  entra  en  second,  moitié  de  gré,  moitié  de 
force,  et  quand  il  eût  son  sucre  : 

c  Gardez-le  moi  en  dépôt,  lui  dit  Tépicier  à  voix  basse; 
ou  aimez-vous  mieux  que  je  le  porte  à  votre  compte?  Mais 
quarante  sous  la  livre,  pas  moins  t  ^ 

Ainsi  de  plusieurs  autres  ;  et  chaque  fois  que  de  cette 
façon,  sans  risques  ni  pertes,  Yergniaux  avait  mis  en  sûreté 
une  partie  de  son  sucre,  de  son  café,  de  ses  chandelles,  les 
vivat  redoublaient  devant  sa  porte. 

c  C'est  un  brave  sans-culotte  I 

—  Mais  en  v'ià  assez  qu'il  donne  pour  rien  I 

—  Il  ne  faut  pas  le  ruiner  ! 

—  Allons  chez  un  autre  I  > 

Le  conseil  fut  suivi  par  les  femmes ,  et  cette  vague  po- 
pulaire, tout  à  l'heure  si  menaçante,  s'affaiblit  en  se  divi- 
sant. 


46  4NT0mi. 

Néanmoins,  las  plus  mutins  tenaient  bon,  et,  Tocîfërant 
encore  la  menace,  se  plaignaient  des  lentenra  apportées  dans 
la  distribution. 

c  ya«t-il  donc  nous  faire  coucher  ici,  oe  yoleur-là?  dit 
une  carmagnole  en  agitant  un  bâton  sur  la  tète  de  l'épi- 
cier ;  yeut-il  nous  compter  un  à  un  ses  pruneaux  et  ses  len- 
tilles? 

—  Es-tu  pressé,  citoyen?  répliqua  Yergniauz  en  s*adres- 
sant  à  cette  espèce  d'ours  aux  formes  épaisses  et  trapues  ; 
passe  devant  I  9 

£t  quand  celui-ci  fut  entré  ; 

c  Tiens,  frère,  lui  dit-il  en  lui  mettant  entre  les  mains  un 
double  paquet  de  cassonade  et  de  chandelle,  je  t'en  fais 
cadeau;  tu  ne  me  dois  rienl...  Maintenant,  tiens,  brigand, 
Toilà  ce  que  je  te  paye,  paroe  que  j^  te  le  dois  pour  m'avoir 
injurié,  i 

Lui  assénant  alors,  entre  les  deux  yeux,  un  coup  de  poing 
capable  d'abattre  un  bœuf,  il  TeuTOya  rouler  au  milieu  des 
autres,  la  figure  ensanglantée  ;  et,  s'élançant  à  sa  suite,  se 
redressant  de  toute  sa  hauteur,  développant  sa  large  poitrine 
et  ses  deux  bras  musculeux  ; 

c  J'en  réserve  i  utant  à  tous  les  gueux  qui  m'ont  traité 
d'accapareur  et  de  faux  patriote!  ce  qui  ne  m'empêchera  pas 
cependant  de  leur  distribuer,  avant  tout  et  gratis,  du  sucre, 
même  de  la  cannelle,  si  ga  leur  plaît  1  Qui  est-ce  qui  veut  se 
faire  servir?...  s 

Et,  brandissant  ses  bras  avec  force,  le  regard  flambant,  les 
poings  contractés  : 

«Personne  ne  répond?  personne  Va  plus  besoin  de  rien? 
eIi  bien!  allez  tous  au  diable I  je  ferme  boutique  1  » 

Cette  bande,  un  quart  d'heure  auparavant  si  nombreuse, 
était  réduite  à  quelques  hommes  qui  se  regardaient  indécis* 
Cependant,  s'émouvant  aux  cris  de  rage  et  de  vengeance 
poussés  par  leur  compagnon  défiguré,  ils  allaient  peut-être 
faire  un  mauvais  parti  à  l'épicier  patriote,  lorsque  des  pa- 


LES  SUITES  D*UN£  EICEUTE.  47 

trouilles  parurent,  débouchant  de  TAbbaye,  et  balayèrent 
devant  elles  ce  ramas  de  gens  sans  état  et  sans  aveu  qu'on 
Toyait  surgir  de  tous  les  coins  de  Paris,  aux  jours  de  pillage 
ou  de  meurtres. 

La  nuit  était  venue;  les  lumières  commençaient  à  briller 
à  travers  les  fenêtres  des  maisons;  les  boutiques  s'éclairaient 
aussi,  à  Texception  de  quelques-unes,  celles  des  boulan- 
gers et  autres,  menacées  ou  dévastées  par  le  pillage,  ce 
qui  ne  laissait  pas  que  de  donner  aux  rues  un  air  plus  som- 
bre que  d'ordinaire.  Çà  et  là,  devant  les  portes,  au  coin  des 
carrefours,  des  groupes  de  voisins  s'entretenaient  des  évé- 
nements de  la  journée,  sans  trop  oser  cependant  en  flétrir 
hautement  les  fauteurs.  Puis  enfin  chacun  était  rentré  chez 
soi  pour  y  reprendre,  ses  travaux,  se  disposer  à  se  rendre 
aux  assemblées  sectionnaires  ou  dans  les  théâtres.  On  n'en- 
tendait planer  sur  la  ville  qu'une  rumeur  lointaine,  et  les 
sons  confus  des  tambours  battant  le  rappel,  un  peu  tard,  il 
est  vrai;  mais  ce  bruit  môme  avait  quelque  chose  de  rassu- 
rant; la  force  légale  reprenait  le  dessus  et  veillait  à  la  tran- 
quillité de  tous. 

La  jeune  ouvrière  de  la  mansarde  du  quatrième  regardait 
de  nouveau  par  sa  fenêtre ,  l'oreille  aux  écoutes  ;  se  croyant 
déjà  expérimentée  touchant  les  convulsions  tumultueuses  de 
la  grande  yille,  elle  jugeait  le  péril  passé,  le  calme  revenu. 
Faisant  un  petit  paquet  de  son  ouvrage  achevé,  elle  se  dis- 
posa à  le  porter  chez  une  vieille  dame  pour  laquelle  elle 
travaillait  souvent ,  et  qui  logeait  à  l'extrémité  de  la  rue  du 
Sépulcre,  au  coin  de  la  rue  Taranne. 

Kn  passant  à  la  Croix-Rouge,  par  un  mouvement  irré- 
fléchi, ses  yeux  se  tournèrent,  presque  à  son  insu,  vers  là 
maison  du  notaire.  A  l'instant  même  la  porte  venait  de  s'ou- 
vrir; un  jeune  homme  en  sortait.  Elle  le  reconnut  sur-le- 
champ,  et  marcha  plus  vivement,  pour  échapper  à  son  regard. 

Un  quart  d'heure  après  ^  comme  elle  regagnait  son  loge- 
ment, livrée  à  ses  réflexions,  à  ses  regrets  de  toutes  sortes, 


48  ANTOINE. 

des  chants  tumultueux,  discordants,  éraillés,  retentirent  à 
l'extrémité  de  la  rue  du  Sépulcre,  aujourd'hui  rue  du  Dra- 
gon. C'étaient  des  hommes  sortant,  à  moitiés  ivres,  du  ca- 
baret où  ils  avaient  consommé  leurs  rapines  de  la  ma- 
tinée. 

La  pauvre  fille  longea  les  murs,  s'effaça,  mais  un  d'entre 
eux  l'entrevit  sous  l'ombre  d'une  allée,  et  soit  qu'il  s'abu- 
sât sur  son  compte,  ou  qu'il  se  sentît  de  galante  humeur 
envers  la  première  femme  venue ,  il  s'avança  à  sa  rencon- 
tre, mi-chancelant,  en  lui  tenant  les  propos  les  plus  gros- 
sièrement tendres  qu'il  fût  possible  d'ouïr.  Il  essayait  même 
déjà  de  la  prendre  dans  ses  bras  quand  tout  à  coup  un' 
tiers,  venant  se  placer  entre  elle  et  lui,  le  repoussa  vi- 
vement. 

Par  malheur ,  le  nouveau  venu  n'était  pas  doué  de  la  ri- 
gueur de  l'épicier  Vergniaux  :  une  lutte  s'engagea,  et  les  deux 
combattants  tombèrent  en  roulant  l'un  sur  l'autre. 

Aux  cris  de  la  jeune  fille,  le  reste  de  la  bande  accourut.  Les 
plus  ivres,  avec  des  rires  redoublés,  firent  cercle  pour  voir 
leur  compagnon  se  débattre  dans  la  fange  ainsi  que  l'é- 
tranger ;  les  plus  sensés  cherchèrent  à  les  séparer  :  on  se 
pressa,  on  se  poussa,  on  se  querella;  la  mêlée  menaçait  de 
devenir  générale.  Les  habitants  de  la  rue,  les  passants,  les 
oisifs,  augmentaient  la  cohue,  dont  la  circonférence  se  déve- 
loppa de  plus  en  plus. 

Durant  le  tumulte,  le  premier  mouvement  de  la  jeune  fille 
avait  été  de  fuir;  mais  bientôt  elle  s'arrête  d'elle-même,  re- 
vient sur  ses  pas,  en  proie  à  une  angoisse  douloureuse  :  car 
celui  qui  a  pris  sa  défense,  avec  moins  de  prudence  que  de 
zèle  et  de  dévouement,  c'est  encore  lui  ;  elle  n'en  peut  douter, 
quoiqu'il  n'ait  fait  qu'apparaître  un  instant  devant  elle,  dans 
une  demi-obscurité ,  et  lorsque  ses  regards  étaient  troublés 
par  l'épouvante. 

Cette  fois,  elle  l'a  plutôt  deviné  que  reconnu. 

Maintenant,  comme  une  âme  en  peine,  elle  rôde  autour  de 


LES  SUITES  d'une  ÉBfEUTE.  49 

cette  masse  agitée  et  bruyante,  au  miliea  de  laquelle  expire 
peut-être,  frappé,  étouffé,  foulé  aux  pieds,  le  pauyre  inconmi 
qu'elle  aime  t^nt  I 

Elle  interroge,  elle  prie,  elle  conjure  ceux  qui  Tentourent 
de  mettre  fin  à  cette  querelle,  de  s'interposer  entre  les  com- 
battants. Les  uns,  gens  grossiers,  lui  répondent  par  un  haus- 
sement d'épaules,  et  s'éloignent  en  sifflant  un  air;  d'autres, 
quelques  âmes  charitables,  prennent  parti  pour  elle. 

Le  mouvement  qui  se  manifeste  autour  de  la  jeune  û\\e 
attire  l'attention  de  ce  côté  et  fait  diversion  à  la  lutte.  Les 
plus  vigoureux  font  une  trouée,  et  vont  dans  le  groupe  con- 
traire débarrasser  entièrement  le  jeune  homme,  et  des  expli- 
cations qui  n'en  finissent  pas,  et  des  gourmades  qui  se  dis- 
tribuent encore  autour  de  lui,  en  guise  d'arguments. 

Déjà  les  buveurs  avaient  emmené  leur  camarade  et  repris 
leurs  chants.  Les  rangs  éclaircis  s'étaient  ouverts;  chacun 
retournait  à  ses  occupations,  quand,  encore  ahurie ,  intimi- 
dée, la  jeune  fille  se  retrouva  près  de  son  défenseur. 

Remise  de  sa  grande  frayeur,  elle  s'avança  vers  lui  et  lui 
tendit  résolument  la  main  en  signe  de  reconnaissance  ;  mais 
il  ne  la  prit  pas,  à  son  grand  regret,  sans  doute.  Alors  elle 
leva  les  yeux ,  et ,  le  voyant  couvert  de  boue  de  la  tête  aux 
pieds,  elle  ne  put  réprimer  en  elle  un  certain  sentiment,  né 
plutôt  de  l'enjouement  naturel  à  son  âge  que  de  la  sensi- 
bilité de  son  cœur,  et,  baissant  la  tête ,  elle  lui  dit  à  demi- 
voix  : 

c  C'est  égal,  monsieur,  je  vous  remercie  toujours....  Mais 
n'étes-vous  pas  blessé?  ajouta-t-elle  avec  un  accent  où,  cette 
fois,  le  cœur  dominait  seul. 

—  Non,  je  ne  pense  pas. 

—  Adieu,  monsieur. 

—  Tous  vous  éloignez,  mademoiselle  ? 

—  Il  me  semble  que  nous  ne  pouvons  rester  ici  plus  long- 
temps, au  milieu  de  la  rue? 

—  C'est  vrai,  mais  vous  permettrez  que  je  vous  accom- 

24S  c 


.  50  ANTOINE* 

pagne  :  s'il  arriyait  qu'on  voulût  vous  insulter  encore ,  je 
serais  là  pour  vous  défendre  I  9 
*  Un  sourire  vint  aux  lèvres  de  la  jeune  fille. 

<(  Je  ne  veux  pas  vous  eiposer  de  nouveau  à  un  tel  dés- 
agrément, :&  dit-elle  tout  en  se  mettant  en  marche. 

Puis,  lui  jetant  un  regard  de  côté  : 

c  Gomme  vous  voilà  fait  I  et  j'en  suis  la  cause  I  je  me  le 
reproche  bien,  je  vous  assure. 

—  Ce  n'est  rien  1  si  seulement  je  pouvais  me  sécher  un  peu 
avant  de  rentrer,  il  n'y  paraîtrait  plus. 

—  Ne  demeurez-vous  pas  dans  le  quartier  ? 

—  Pas  tout  à  fait;  il  y  a  seulement  ici  près  l'étude  de  mon 
notaire,  M.  Ballet. 

—  Eh  bien  ? 

—  Ohl  je  n'oserais  jamais  m'y  présenter  ainsi;  mes  cama- 
rades se  moqueraient  trop  de  moil 

—  Je  ne  puis  vous  offrir....  de  venir....  dans  ma  cham- 
bre.... vous  réchauffer  et  vous  reposer,  dit  l'ouvrière  en  bal- 
butiant, je  demeure  seule. 

—  C'est  bien  dommage  !  répondit  le  naïf  amoureux. 

—  Ce  n'est  pas  que  je  më  défie  le  moins  du  monde  de  vous, 
monsieur  ;  je  vous  crois  trop  honnête  ;  mais  cela  ne  serait  pas 
convenable,  il  me  semble;  n'est-il  pas  yrai? 

—  Sans  doute  ! 

•—  Vous  êtes  de  mon  avis;  j'en  suis  bien  aise;  cela  prouve 
vos  bons  sentiments.  Il  m'est  pénible  pourtant  de  vous  lais- 
ser en  cet  état,  exposé  peut-être  à  tomber  malade,  quand  je 
suis  la  cause  de  tout  I 

—  Ohl  ce  n'est  pas  pour  moi  que  je  crains  1  dit  l'amou- 
reux, toujours  cheminant  à  ses  43Ôtés,  mais  à  distance. 

—  Pourquoi  ne  retournez-vous  pas  tout  de  suite  chez  vos 
parents  ?  ce  serait  le  plus  simple  1 

—  Vous  avez  raison,  mademoiselle....  c'est  que.... 

—  C'est  que.... 

—  Ma  mère,  que  va-t-elle  penser? 


LES  SUITES  d'une  ÉMEUTE.  51 

•—  Vous  ayez  une  mère? 

—  Oui,  mademoiselle,  et  que  j'aime  bienl  mais  tout  est 
pour  elle  un  sujet  d'effroi;  elle  est  si  bonne,  si  sensible!  et 
s'il  faut  que  je  lui  dise  ce  qui  m'est  arriyé  aujourd'hui,  je  ne 
pourrai  plus  quitter  la  maison  sans  qu'elle  ressente  des 
transes  mortelles. 

—  Pauyre  môre  \  »  * 


Tétfl-&-tètet 

Maintenant,  le  jeune  olerc  était  assis  deyant  un  bon  feu 
dans  la  petite  chambre  mansardée  de  l'ouyrière,  et  il  pro- 
menait ayec  rayissement  ses  yeux  sur  ce  métier  à  broder, 
sur  ee  rameau  de  buis ,  sur  ce  chétif  mobilier  si  net  et  si 
bien  entretenu,  qui  lui  réyélaient  entièrement  l'ordre,  les 
saintes  croyances  et  les  yertus  laborieuses  de  celle  qu'il 
aimait.  Le  nom  de  mère  ayait  suffi,  dans  le  cœur  de  la  jeune 
fille,  pour  yaincre  sois  dernières  hésitations.  Elle  sentait  sa 
conscience  en  repos;  c'était  pour  préyenir  les  tourments 
d'une  lûère  qu'elle  ayait  recueilli  le  jeune  homme  chez  elle. 
Agenouillée  deyant  l'âtre,  elle  y  jetait  presque. toute  sa  pro- 
vision de  bois,  et  plaçait  une  bouilloire  deyant  le  feu. 

c  Séchez-yous  bien,  disait-elle;  ayant  peu  tout  sei^a  ré- 
paré, et  yous  pourrez  partir. 

—  Oh  !  je  1^  suis  pas  pressé,  :»  murmurait  le  bienheureux 
en  tournant  timidement  son  regard  yers  elle  ;  et  en  s'appiiyant   * 
fortement  des  pieds  sur  le  plancher,  comme  s'il  eût  youlu  y 
prendre  racine  :  «  On  peu  plus  tôt,  un  peu  plus  tard  1  il  yaut 
mieux  y  mettre  le  temps  et  que  rien  ne  paraisse  I  » 

La  jeune  fille  feignit  de  ne  pas  entendre  ;  elle  alla  dans  le 
cabinet  aux  rosiers  prendre  une  seryiette  bien  blanche ,  une 
cuvette  de  faïence;  elle  y  yersa  de  l'eau  tiède,  la  tendit  à  son 


52  ANTOINE. 

hôte,  et  la  lui  tint  complaîsamment,  pour  qu'il  se  lavât  avec 
plus  de  facilité  les  mains  et  le  visage. 

Quand  il  se  fut  essuyé,  elle  remarqua,  non  sans  une 
agréable  surprise,  qu'il  était  mieux  encore  qu'elle  ne  se  Té- 
tait imaginé.  Elle  le  voyait  d'aussi  près  pour  la  première 
fois,  et,  pour  la  première  fois',  osait  le  regarder  à  son  aise. 

Ses  traits  étaient  réguliers  et  beaux ,  sa  peau  blanche  et 
fine  comme  celle  d'une  femme;  ses  yeux  bleus,  et  d'une 
grande  douceur,  ne  manquaient  pas  cependant  d'un  certain 
caractère  de  force  et  de  fierté,  et,  dans  l'adolescent,  l'homme 
apparaissaitjdéjà.  Ses  cheveux,  d'un  châtain  clair,  tombaient 
en  boucles  autour  de  son  front;  et,  durant  cet  examen, 
elle  remarqua  une  légère  trace  de  sang  sur  le  côté  gauche 
de  la  tète.  Alarmée,  elle  déposa  aussitôt  sa  cuvette  â  terre , 
porta  d'elle-même  ses  mains  aux  cheveux  du  jeune  homme, 
les  divisa.  Une  contusion,  sillonnée  d'une  légère  déchirure, 
existait  là  en  effet.  Elle  prit  son  mouchoir  et  l'appuya  douce- 
ment sur  la  plaie;  et  lui,  la  laissant  faire ,  lui,  ressentant 
bien  plus  son  bonheur  que  sa  souffrance,  les  yeux  mi-fermés, 
il  se  courbait  vers  elle,  tressaillait  au  toucher  de  ses  doigts, 
et  baisait  un  coin  du  mouchoir  qu'elle  lui  passait  sur  le 
front  d'un  air  apitoyé. 

c  Hélas  I  monsieur,  vous  avez  été  blessé. 

—  Oui ,  ditril  tout  bas,  sans  changer  de  posture,  et  seule- 
ment pour  répondre. 

—  Il  vous  faudrait  prendre  du  vulnéraire,  et  tout  de  suite. 

—  Oui,  fit-il  encore  du  même  ton. 

—  Je  vais  en  aller  chercher. 

—  Oh  1  non  !  s'écria-t-il  en  relevant  la  tète  et  lui  saisissant 
les  mains  pour  la  retenir;  non  !  restez. 

—  Mais  il  est  indispensable  que  vous  preniez  quelque 
chose,  et  je  n'ai  rien  ici  à  vous  offrir  que  de  l'eau  et  un  peu 
de  sucre. 

—  Ce  n'est  pas  tout  cela  qu'il  me  faut. 
*-  Que  voulez-vous  donc? 


TÊTE-À-TÊTE.  53 

—  Je  voudrais....  dit  Tamoureux  en  hésitant  et  avec  un 
regard  bien  suppliant;  je  voudrais  savoir....  comment  vous 
TOUS  nommez. 

—N'est-ce  que  cela?  dit-elle  en  riant  ;  je  me  nomme 
Sophie. 

—  Et  moi  Victor!  »  répliqua-t-il  sur-le-champ. 

Et  il  lui  sembla  qu'un  lien  venait  de  les  enchaîner  l'un  à 
l'autre,  puisqu'ils  savaient  respectivement  leurs  noms. 

«  Eh  bien  !  monsieur  Victor ,  dit  la  jeune  fille  en  déga- 
geant ses  mains ,  il  est  convenable ,  je  crois ,  que  vous  re- 
tourniez chez  votre  mère,  et  le  plus  tôt  possible,  pour  vous 
y  soigner  et  la  tirer  d'inquiétude ,  la  bonne  dame  ;  car  vous 
avez  l'habitude  d'aller  la  retrouver  vers  les  six  heures  du 
soir 

—  Quoi I  vous  savez...?  vous  avez  Remarqué...? 

—  Moi?  dit-elle  en  rougissant....  je  suppose....  puisque 
vous  sortiez  aujourd'hui  de  chez  votre  notaire  à  cette 
heure-là. 

.  —  Vous  m'avez  donc  vu  ? 

—  Pourquoi  le  nierais-je?  il  n'y  a  point  de  mal,  je  crois, 
à  voir  quelqu'un....  qu'on  ne  cherche  pas.» 

La  manière  dont  ce  dernier  mot  fut  prononcé  pouvait  le 
faire  prendre  pour  une  contre-vérité.  La  jeune  fille  s'en 
aperçut,  se  troubla,  et  se  hâta  d'ajouter  : 

c  Non,  certes,  je  ne  vous  cherchais  pas;  je  vous  fuyais 
plutôt  !• 

C'était  empirer  le  mal  au  lieu  de  le  réparer.  Elle  se  décon- 
certa de  plus  en  plus,  et,  ne  sachant  comment  faire  pour  ne 
pas  donner  lieu  à  une  fâcheuse  interprétation,  elle  en  revint 
brusquement  à  ses  idées  de  départ ,  en  affectant  de  le  traiter 
comme  un  enfant,  espérant  peut-être ,  par  ce  moyen,  atténuer 
à  ses  propres  yeux  l'imprudence  qu'elle  avait  commise  en  le 
recevant  chez  elle. 

tOui,  allez- vous-en ,  dit-elle;  votre  mère  vous  gron- 
dera, j'en  suis  sûre,  de  rentrer  si  tard,  et  surtout  de  vous 


tk  ANTOIIYfi. 

être  exposé  dans  une  querelle  avec  des  gens  plus  forts  que 
TOUS ,  nécessairement  ;  vous  êtes  si  jeune  1  Quel  est  yotre 
âge?  quinze  à  seize  ans,  n'est-il  pas  vrai? 

—  J'ai  dix-neuf  ans  i  et  .ma  mère  ne  me  gronde  jamais  ,  » 
répondit  "Victor. 

Il  acheva  en  baissant  la  voix  et  en  souriant  : 
«  C'est  mon  père  qui  se  charge  de  ce  soin  ;  car  il  est  sévère, 
quoique  bon,  mon  pèrel 

—  Quoi  !  votre  père  habite  Paris?  dit  Sophie  d'un  air  tout 
étonné  et  du  ton  le  plus  candide  et  le  plus  naturel.  Il  n'a 
donc  pas  émigré,  monsieur  votre  père?  » 

L'innocente ,  revenant  à  ses  premières  idées ,  pleine  de  foi 
en  ses  espérances ,  voulait  absolument  voir  dans  le  jeune 
clerc  un  noble,  fils  de  noble,  et  trouvait  singulier  que  son  père 
fût  resté  en  France ,  quand  tous  les  chefs  des  grandes  mai- 
sons s'en  étaient  exilés. 

A  cette  question ,  non  moins  surpris  qu'elle ,  Victor  ouvrit 
de  grands  yeux  et  répliqua  naïvement ,  sans  trop  savoir  pour- 
quoi elle  l'interrogeait  ainsi  : 

c  Mon  père^  n'a  jamais  songé  à  émigrer. 

—  Est-ce  qu'il  se  cache?  dit  Sophie,  entraînée  par  la  curio- 
sité naturelle  à  toute  jeune  fille ,  surtout  lorsqu'il  s'agit  de  ce 
qui  peut  intéresser  l'objet  aimé. 

—  Pourquoi  se  cacherait- il  ? 

<-*  Alors  vous  pouvez  me  dire  son  nom. 

—  Il  se  nomme  Antoine  ,  répondit  le  jeune  homme. 

—  De  son  nom  de  baptême  ? 

—  Nullement  :  c'est  celui  de  notre  famille.  Oh!  nous  ne 
sommes  pas  des  ci-devant,  nous  ;  bien  au  contraire  1  Je  crois 
que,  si  nous  remontions  jusqu'à  la  troisième  ou  quatrième 
génération ,  nous  trouverions  dans  nos  ancêtres  de  pauvres 
diables,  des  ouvriers,  sans  doute,  de  bonnes  gens  bien 
simples.  J'ai  encore,  du  côté  de  ma  mère,  des  grands-oncles 
qui  sont  laboureurs  dans  l'Artois,  notre  pays.  Ahl  mon  Dieu, 
oui  ;  des  paysans,  voilà  tout  I  » 


TÊTE-À-TÊTE.  55 

Victor  avait  cru  deviner  le  but  des  questions  multipliées 
de  Sophie.  cElIe  n'est  qu'une  ouvrière,  bien  jolie  et  bien 
honnête ,  mais  sans  avenir,  sans  famille,  sans  doute,  avait-il 
pensé ,  et  elle  craint  de  trouver  en  moi  un  fils  de  bonne 
maison,  qui  jamais  ne  pourrait  devenir  son  mari I  »  Alors 
il  s'était  efforcé  de  mettre  sa  naissance  au" niveau  de  l'ori- 
gine présumée  de  la  pauvre  fille,  ce  qu'il  avait  pu  faire  sans 
trop  d'efforts ,  car,  en  effet ,  ses  parents  étaient  de  race  Irès- 
roturière.  Il  avait  même  pris  soin  de  garder  le  silence  sur  la 
fortune  amassée  par  son  aïeul  et  par  son  père.  Mais,  à  me- 
sure qu'il  parlait ,  le  front  de  Sophie  s'assombrissait ,  une 
légère  pâleur  se  répandait  sur  son  visage  :  tout  ce  qu'elle 
avait  de  sang  aristocrate  dans  les  veines  semblait  faire  ir- 
ruption vers  le  cœur  pour  en  chasser  un  aàour  honteux  et  y 
ranimer  l'orgueil  héréditaire.  La  petite  ouvrière  salariée,  l'ha- 
bitante de  la  misérable  mansarde ,  ne  songeait  plus  qu'au  rang 
de  ses  ancêtres,  à  la  haute  et  noble  famille  à  laquelle  elle 
appartenait  encore  par  le  nom,  et  son  regard,  tout  à  l'heure 
enjoué  et  rempli  de  tendre  bienveillance ,  tombait  froid  et  dé- 
daigneux sur  l'apprenti  notaire,  sur  l'unique  héritier  du 
riche  Antoine  I 

«  Monsieur,  dit-elle  à  Victor  lorsqu'il  eut  fini  de  parler, 
en  voilà  beaucoup  plus  que  je  n'en  demandais  sur  vous  et  les 
vôtres.  Maintenant  ceVest  plus  pour  votre  mère,  c'est  pour 
moi,  que  je  vous  prie  de  vous  retirer.  2» 

il  resta  confondu  de  l'air  glacial  avec  lequel  elle  pro- 
nonça ce  peu  de  mots,  et,  la  regardant  à  plusieurs  repri- 
ses, afin  de  mieux  comprendre  le  sens  véritable  de  l'in- 
jonction : 

c  Vous  ai-je  donc  offensée,  mademoiselle?  lui  demanda-t-il. 

' —  Bien  au  contraire,  monsieur;  mais  enfin,  vous  êtes  ré- 
chauffé, vous  êtes  séché,  et  je  pense  qu'il  est  temps....  » 

Laissant  sa  phrase  interrompue,  elle  remonta  à  sa  chambre, 
se  tint  près  de  la  porte,  et  fit  à  Victor  une  légère  ré- 
vérence. 


56  ANTOINE. 

Le  geste  achevait  le  sens  des  paroles.  II  comprit  cette  fois, 
et  sans  bouger  de  place  : 

«  Mon  devoir  est  de  vous  obéir ,  mademoiselle ,  lui  dit-il 
d'un  ton  contraint  et  déconcerté  ;  mais  ne  puis-je  sortir  d'ici 
sans  avoir  l'air  d'en  être  chassé?  Votre  accueil  bieHveillant 
m'avait  fait  espérer  d'abord  que  nos  relations  continueraient 
sur  un  pied  de  bonne  amitié. 

—  Quelle  relations  peuvent  exister  entre  nous,  monsieur? 
Je  vous  connais  à  peine.  Vous  m'avez  rencontrée  dans  la  rue, 
par  hasard.... 

. —  Oh  I  vous  savez  bien  que  non  I  interrompit-il. 

—  Vous  m'avez  rendu ,  ou  du  moins  vous  avez  voulu  me 
rendre  un  bon  office.  J'ai  cherché  à  vous  en  témoigner  ma 
gratitude  aussi  *bien  que  j'ai  pu.  Tout  est  fini  là. 

—  Non  pas  I  c'est  ce  que  nous  verrons  !  s'écria  résolument 
le  jeune  homme.  Au  surplus ,  quand  je  suis  monté  ici,  vous 
avez  promis  de  me  donner  les  moyens  de  me  débarrasser 
entièrement  de  cette  fange  gagnée  à  votre  service  !  > 

Et,  reprenant  obstinément  sa  chaise  et  sa  place  auprès  du 
feu ,  il  ajouta  en  montrant  la  boue  dont  ses  vêtements  étaient 
encore  couverts  : 

«  J'attends  l'exécution  de  votre  promesse  I  Donnez-moi  un 
couteau,  une  brosse,  ce  que  vous  voudrez;  mais  il  ne  sera 
pas  dit  que  je  ne  suis  venu  chez  vous  que  pour  y  recevoir 
un  affront?  » 

En  parlant  avec  ce  ton  de  colère  et  de  sarcasme  ,  Victor 
avait  le  cœur  serré;  mais  il  croyait  de  sa  dignité  de  faire 
bonne  contenance  devant  cette  petite  ouvrière  ,  coquette  ou 
capricieuse,  qui  semblait  se  jouer  de  lui. 

c  Je  n'ai  pas  de  brosse  chez  moi,  répliqua  Sophie;  mais 
s'il  faut  absolument  cela  pour  vous  décider  à  partir ,  je  vais 
m'en  procurer  une ,  et  sur-le-champ  !  » 

Elle  sortit  aussitôt,  le  laissant  seul,  livré  à  ses  réflexions 
et  à  son  dépit.  Un  coup  de  sonnette ,  une  porte  s'ouvrant  sur 
le  même  palier,  lui  apprirent  qu'elle  entrait  chez  une  voisine. 


TÊTE-A-TÊTEé  57 

Se  réveillant  comme  en  sursaut  de  ses  doux  songes  d'a- 
moar,  Victor  ne  savait  quel  motif  donner  à  ce  brusque  chan- 
gement survenu  tout  à  coup  dans  les  manières  de  la  jeune 
fille,  f  Elle  ne  m'aime  pas ,  se  disait-il  ;  voilà  ce  qui  est  cer« 
tain.  Mais  pourquoi  cet  intérêt  si  vif,  ces  soins ,  cette  émo- 
tion  en  voyant  une  égratignure  sur  ma  tête;  puis,  mainte- 
nant, cette  froideur,  ce  dédain?...  Oh!  je  crains  de  deviner  1 
Malgré  ses  allures  de  fille  comme  il  faut,  elle  est  comme 
toutes  celles  de  sa  classe ,  cupide,  intéressée ,  une  vraie  gri- 
sette  enfin,  comme  il  y  en  a  tantj  Au  lieu  de  lui  parler  de  la 
fortune  de  mon  père ,  je  n'ai  parlé  que  de  sa  famille ,  d'une 
famille  de  paysans  ;  elle  me  croit  sans  ressources,  un  pauvre 
saute-ruisseau,  et  voilà  tout  ;  partant  pas  de  cadeaux,  de  plai- 
sirs à  espérer  I  £b  bienl  tant  mieux  qu'il  en  soit  ainsi  I  Je 
l'oublierai,  je  la  mépriserai!...  Elle  va  revenir;  je  lui  dirai 
toute  la  vérité ,  je  lui.  parlerai  des  richesses  de  mon  père , 
même  de  son  pouvoir  :  car  il  ne  manque  pas  d'amis  et  de 
protecteurs,  même  parmi  les  premiers  de  la  République  !  Mais 
non!  je  ne  la  verrai  même  point!  Je  vais  la  fuir,  quitter  cette 
niaison  sans  attendre  son  retour!  » 

11  se  leva,  prit  son  chapeau  sur  la  table  où  il  l'avait  posé  ; 
nn  papier  tomba;  c'était  une  lettre,  peut^tre  celle  d'un  plus 
favorisé  que  lui  :  il  la  ramassa,  et,  dès  que  ses  yeux  se  fu- 
rent arrêtés  dessus ,  ses  yeux  s'agrandirent,  son  front  s'em- 
pourpra, ses  mains  tremblèrent  de  surprise,  puis  de  joie,  puis 
de  douleur  et  de  remords  I  tt  venait  tout  ensemble  de  voir  s'y 
Tefiéter  l'âme  de  la  noble  fille  et  son  ardent  amour  pour  lui; 
mais  il  y  voyait  aussi  l'obstacle  élevé  entre  leurs  deux  desti- 
nées. Sophie,  à  son  âge,  ne  pouvait  disposer  d'elle-même!  Ses 
P&rents,  à  elle,  la  livreraient-ils  à  un  homme  sans  naissance? 
au  fils  d'Antoine!  d'Antoine  !...  Son  père,  à  lui,  voudrait-il  lui 
choisir  pour  épouse  une  fille  sans  fortune,  un  rejeton  d'aristo- 
crate? Non!  et  la  volonté  de  son  père,  c'était  celle  du  destin 
même! 

Oh  !  que  l'avenir  qu'il  prévoit  est  chargé  de  souffrances  et 


58  ANTOINE. 

de  misères!  N4mportel  un  sentimeat  indicible  de  bien-dtre 
lui  arrive  par  tous  les  pores  ;  les  soupirs  qui  s'échappent  de 
sa  poitrine ,  ce  sont  les  angoisses  cruelles  qui  tout  à  Theure 
pesaient  sur  son  cœur  et  qui  s'en  vont  ;  les  larmes  qui  tom- 
bent de  ses  yeux,  ce  sont  des  larmes  de  bonheur  I  Oui,  il  est 
heureux  1  II  le  serait,  ne  fût-il  pas  aimél  II  n'a  plus  le  droit 
de  mépriser  celle  qu'il  aime  I 

Sophie  rentra  ;  il  mit  un  genou  en  terre  devant  elle ,  lui 
présenta  la  lettre,  et,  d'une  voix  étouffée  : 

c  J'ai  tout  lu,  lui  dit-il;  ne  craignes  rien  de  moi;  je  tous 
respecterai,  je  vous  obéirai  à  l'égal  de  Dieu  ;  mais  quoi  qu'il 
arrive,  ma  vie  est  à  vousl  » 


VI 

L'attenta. 

11  est  une  loi  de  tous  les  lieux,  de  tous  les  temps,  qui  sur- 
vit aux  révolutions  et  au  changement  des  formes  monarchi- 
ques ou  républicaines ,  que  nous  subissons  tous  sans  mur- 
murer ,  parce  que  nous  ne  l'avons  pas  créée  et  ne  pouvons 
pas  la  détruire,  une  de  ces  lois  enfin  qui  émanent  de  Dieu 
seul  :  c'est  ce  besoin  d-'affection  né  avec  nous  et  qui  ne  meurt 
qu'avec  nous  I 

Quoi  qu'en  puissent  dire  de  vaniteux  législateurs  et  de  dan- 
gereux moralistes,  c'est  là  le  premier ,  le  plus  fort  lien  de  la 
grande  société  humaine. 

Circonscrit  d'abord  à  la  famille,  il  a  gag^ié  de  proche  en 
proche  pour  former  et  conserver  un  peuple  ;  les  diverses  fa- 
milles, en  étendant  leurs  limites,  se  sont  touchées ,  et  c'jest 
l'amour  qui  les  a  fait  se  confondre  ;  comme  on  voit  sur  une 
masse  d'eau  tranquille  et  dormante,  lorsque  le  nuage,  en  pas- 
sant laisse  tomber  de  nombreuses  gouttes  de  pluie,  cha- 
cune d'elles  devenir  le  point  central  d'un  oerole  qui,  gagnant 


l'attente.  59 

en  largeur,  se  confond  avec  ceux  des  gouttes  voisines ,  et, 
croissant  progressivement  en  force  et  en  étendue,  n'en  forme 
bientôt  plus  qu'un  seul,  immense,  dont  l'œil  ne  peut  saisir 
le  vaste  contour,  et  qui  [n'a  de  bornes  que  les  rivages  immo- 
biles du  lac. 

Je  crois  la  comparaison  juste,  quoique  poétiq[ue,  et  je  vou- 
drais que  nous  puissions  entrevoir  dans  leur  ensemble,  ne 
flit-ce  qu'un  instant,  tous  ces  sentiments  d'affection  divers, 
croisés,  s' entremêlant,  s'enchevétrant  les  uns  à  travers  les 
autres,  et  dont  les  trames  réunies  composent  ce  vaste  réseau 
sons  lequel  s'émeut  et  respire  toute  une  nation.  Certes  nousf 
serions  étonnés  et  ravis ,  je  pense,  en  découvrant  à  combien 
d'eiistences,  que  nous  ignorions,  la  nôtre  est  reliée  par  une 
multitude  d'affections  fraternelles ,  répandues  sur  la  grande 
surface.  Que  de  gens,  dont  le  nom  même  nous  est  inconnu, 
sont  nos  alliés  par  le  cœur!  car  ils  aiment  ceux  que  nous 
aimons  ;  les  mains  que  nous  pressons  avec  joie,  ils  les  pres- 
seront à  leur  tour  ;  ce  sourire  de  bonheur  dont  le  dernier  re- 
flet éclaire  encore  le  front  de  notre  ami,  ce  sont  eux  qùî  l'ont 
fait  naître.  Ce  qui  se  passe  dans  nos  familles  ne  leur  est  pas 
étranger  :  ils  reçoivent  graduellement  le  contre-coup  de  nos 
chagrins  ou  de  nos  plaisirs;  et  la  vague  contraire  qui  passe 
sur  notre  cercle  a  fait  tressaillir  le  leur,  fût-il  placé  à  l'extré» 
mité  du  lac  I  Si  ce  tableau  nous  était  toujours  présent  à  la 
pensée ,  l'amour  du  pays  serait  chez  nous  un  sentiment  rai- 
sonné, et  non  plus  seulement  d'instinct,  non  plus  une  vérité 
douteuse,  soumise  à  la  controverse,  et  dont  quelques-uns 
même  se  rient,  ce  qui  est  un  grand  malheur. 

Je  ne  prétends  pas  exposer  ici  des  doctrines  bien  nouvelles 
et  avoir  inventé  l'amour;  mais  cette  sainte  religion  de  l'âme, 
qui  nous  porte  à  chérir  nos  semblables,  je  me  sentirai  tou- 
jours fier  de  chercher  à  la  propager.  Aussi ,  dans  mes  écrits, 
les  hommes  ne  seront  point  calomniés;  je  ne  les  montrerai 
jamais  plus  méchants  qu'ils  ne  sont  :  tant  d'autres  se  sont 
chargés  de  ce  soini  Et  quel  profit  pouvait»il  en  résulter  pour 


60  ANTOINE. 

la  morale  et  le  bien-être?  Yit^on  tranquille  au  milieu  de  ceux 
qu*on  redoute?  Yient-on  en  aide  à  ceux  qu'on  méprise ,  et  se 
croit-on  forcé  de  pratiquer  seul  la  vertu? 

Cependant,  jeté  par  le  sujet  dont  j'ai  fait  choix  au  milieu 
d'une  époque  de  malheurs  et  de  crimes ,  je  ne  transigerai 
point  avec  la  vérité  ;  mais  il  ressortira  peut-être  de  mes  ré- 
cits qu'une  action  cruelle  n'a  pas  toujours  une  source  hon- 
teuse; que  l'homme  qui. s'est  fait  tigre  se  dépouille  parfois  de 
ses  dents  aiguës  et  de  ses  griffes  tranchantes,  et  que  dans 
ces  temps  de  crise  et  de  bouleversements ,  les  bons  peuvent 
avoir  leurs  instants  de  passions  et  de  démence,  les  mauvais 
leurs  jours  de  calme  et  de  générosité. 

Non,  la  cruauté  ne  fut  pas  Tunique  mobile  de  tant  d'hor- 
reurs. Sans  parler  des  égarements  où  l'orgueil  systématique 
entraîne  la  raison  des  hommes ,  la  faiblesse  et  la  peur  n'ai- 
dèrent que  trop  à  ces  sanglantes  curées.  Les  sentiments  les 
plus  nobles,  les  plus  tendres,  ceux  que  Dieu  souffla  dans  nos 
âmes  pour  les  sanctifier,  l'amour  paternel  lui-même,  poussés 
hors  de  leurs  limites  par  les  fièvres  contagieuses  dont  les 
germes  empoisonnaient  l'air  respirable,  enfantèrent  des  cri- 
mes à  leur  tour,  quand  le  crime  se  trouvait  à  la  portée  de 
tous.  Faut-il  donc  désespérer  des  instincts  les  plus  vrais,  les 
plus  purs  de  l'humanité? 

Mais  voyons  maintenant  ce  qui  se  passe  dans  la  maison 
d'Antoine. 

Déjà,  depuis  longtemps,  }'heure  du  souper  avait  sonné,  et 
Victor  n'arrivait  pas. 

Dès  les  premières  minutes  de  retard,  la  pauvre  mère  a  res- 
senti de  vives  inquiétudes. 

«  Mon  Dieu!  que  fait  Victor,  et  que  lui  est-il  arrivé?  a- 
t-elle  dit  à  son  mari. 

—  Ehl  que  veux-tu  qu'il  lui  arrive?  répondit  celui-ci  :  on 
pille  les  épiciers,  et  non  les  notaires. 

—  Mais  d'ordiaaire  il  est  si  exact! 

—  Il  se  sera  arrêté  en  route  à  s'amuser ,  à  baguenauder  : 


l'attente.  61 

les  jeunes  gens  $ont  avides  de  bruit.  Il  a  regardé  passer  Fé- 
meute  ;  mais  crois-tu  donc  qu'il  y  ait  pris  part? 

'—  Non,  sans  doute  ;  mais  pourquoi  ne  rentre-t-il  pas  ?  > 

A  cette  exclamation  répétée  à  plusieurs  reprises,  Antoine 
fronça  le  sourcil  d'impatience  et  finit  par  imposer  silence  à 
sa  femme ,  ce  qui  lui  arrivait  toutes  les  fois  qu'il  ne  pouvait 
trouver  de  raisons  suffisantes  pour  la  tranquilliser  ou  la  con- 
vaincre. 

Mme  Antoine  avait  l'habitude  de  l'obéissance  :  elle  se  tut  ; 
mais  ses  soupirs  continuèrent  sa  plainte. 

Son  mari ,  dépité ,  se  retira  dans  une  autre  chambre  pour 
ne  pas  l'entendre ,  et  peut-être  aussi  pour  dépouiller  libre- 
ment sa  figure  de  ce  masque  de  calme  et  d'insouciance 
dont  il  la  revêtait  devant  sa  femme ,  afin  de  ne  pas  l'a- 
larmer. 

Dès  qu'il  fut  seul ,  il  se  jeta  dans  un  fauteuil ,  et  de  som- 
bres pensées  lui  vinrent  au  cœur.  Il  aimait  son  fils  avec  ido- 
lâtrie; mais  il  était  dans  sa  nature  de  s'immobiliser  obstiné- 
ment dans  ses  idées  premières,  et,  dès  qu'il  avait  avancé  un 
fait  ou  donné  un  ordre  dans  son  ménage,  il  croyait  de  sa  di- 
gnité de  chef  de  famille  de  maintenir  l'un  et  l'autre  jusqu'à 
l%fin,  le  fait  fût-il  douteux  et  l'ordre  fût-il  injuste. 

Hors  de  chez  lui ,  son  caractère  n'était  plus  le  même  :  les 
idées  des  autres  n'avaient  souvent  alors  que  trop  d'empire, 
sur  sa  raison  ;  car  doué  plutôt  de  sentiment  que  de  logique, 
possédant  un  cœur  droit,  mais  enthousiaste,*aimant  la  vérité 
sans  être  capable  de  la  bien  reconnaître ,  de  pompeuses  théo- 
ries, étayées  de  grands  mots,  suffisaient  pour  l'éblouir  et 
l'aveugler.  Avec  ceux  auxquels  il  supposait  une  intelligence 
où  même  une  faconde  supérieure  à  la  sienne,  il  se  résignait 
facilement  au  rôle  de  disciple,  écartant  la  discussion,  moins 
encore^arce  qu'il  était  persuadé  que  parce  qu'il  craignait 
de  montrer  son  infériorité. 

Rentré  chez  lui ,  au  contraire ,  il  n'était  plus  disciple ,  il 
était  mattre  ;  il  discutait  tout  haut,  mais  encore  seul  ;  car  1] 


63 


ANTOINE. 


i 


ne  supportait  pas  la  réplique,  et  chacun,  dans  sa  maison, 
vivait  sous  le  régime  absolu  de  sa  volonté. 

Pour  atténuer,  dans  sa  conscience,  le  rigorisme  de  ce  sys- 
tème, Antoine  recherchait  avec  soin  toutes  les  raisons,  bon- 
nes ou  mauvaises,  propres  à  légitimer  à  ses  yeux  ses  exigen- 
ces ,  parfois  trop  impérieuses ,  ou  les  soupçons  mal  fondés 
qu'il  laissait  échapper  dans  un  moment  d'irritation.  Ainsi, 
son  amour  de  père  l'eût  sans  doute  porté  à  craindre  quelque 
désastre  pour  son  fils,  dans  ce  temps  si  fécond  en  événements 
sinistres;  mais  il  venait  d'accuser  Victor,  devant  sa  femme, 
de  n'être  en  retard  que  par  sa  faute,  par  son  propre  vouloir, 
et  il  s'endoctrina  si  bien  lui-même,  là,  dans  ce  fauteuil  où  de 
tristes  appréhensions  l'avaient  d'abord  assailli ,  qu'il  en  vint 
à  ne  plus  douter  des  motifs  de  dissipation  qui  tenaient  pour 
l'instant  le  jeune  homme  éloigné  de  la  maison  paternelle.  Si 
son  cœur  en  fut  quelque  peu  rassuré ,  sa  mauvaise  humeur 
s'en  accrut. 

Quand  il  rentra  dans  la  salle  où  se  tenait  sa  femme ,  il  la 
trouva  en  grande  conférence  avec  son  domestique,  jeune  et 
honnête  Flamand,  à  la  figure  plate,  au  nez  retroussé,  à  la 
charpente  carrément  osseuse,  qui,  malgré  les  signes  expres- 
sifs de  sa  maîtresse,  restait  bêtement  debout  devant  elle, 
comme  attendant  la  fin  de  ses  instructions. 

Antoine  comprit  du  premier  coup  d'oeil  de  quoi  il  s'agis- 
sait, et  intervenant  brusquement  dans  cet  entretien,  dont  il 
n'avait  pas  entendu  un  mot  : 

«  Je  te  le  défends,  Géry  l  M.  Victor  saura  bien  revenir  seul, 
sans  qu'on  l'aille  chercher.  Au  surplus,  je  le  répète,  il  n'est 
pas  chez  son  notaire.  L'heure  est  venue  de  souper;  sou- 
pOns. 

—  Sans  lui  ?  articula  timidement  la  mère. 

—  N'est41  point  au  courant  des  coutumes  de  la  maison?  il 
rentre  et  il  doit  rentrer  à  six  heures  :  il  en  est  huit  I  Som- 
mes-nous à  ses  ordres  ?  voulons-nous,  régler  nos  repas  sur 
son  bon  plaisir?  Il  n'en  sera  point  ainsi!  j» 


l'attente.  63 

Il  se  retouFna  pour  enjoindre  au  domestique  de  servir  sur- 
]e-cbamp;  mais  Gëry  n'était  plus  là:  non  qu'il  se  fût  décidé 
à  exécuter  la  commission  dont  voulait  le  charger  sa  maî- 
tresse :  il  ne  l'eût  point  osé,  le  brave  Flamand  ;  mais,  voyant 
son  maître  haut  monté  en  humeur  grondeuse^  il  avait  dis- 
paru pour  éviter  la  bourrasque. 

Antoine  sonna,  et  cette  fois  ce  fut  la  cuisinière  qui  se  pré- 
senta devant  lui.  Mme  Antoine  se  leva  d'un  air  résigné,  et 
Taida  silencieusement  à  dresser  la  table.  En  qualité  de 
femme,  Madeleine ,  la  cuisinière,  mieux  que  G-éry,  comprit 
sa  maîtresse,  même  sans  le  secours  du  regard  ou  de  la  pa- 
role, et,  quand  elle  vit  celle-ci  placer  un  troisième  couvert 
sur  la  table  pour  son  fils,  elle  sut  ce  qu'il  lui  restait  à  faire. 

Aussi  eût-elle  employé  moins  de  temps  à  l'arrangement 
d'une  table  pour  vingt  personnes  qu'elle  n'en  mit  dans  ce 
moment  pour  donner  à  Victor  le  temps  d'arriver. 

A  propos  des  verres,  du  sel,  du  moutardier,  de  l'huilier , 
elle  alla  dix  fois  de  la  salle  à  manger  à  la  cuisine,  de  la  oui- 
sine  à  la  salle  à  manger,  ayant  soin  de  mettre  un  repos  con- 
venable entre  chaque  voyage,  se  récriant  sur  ce  qu'elle  avait 
oublié,  et,  du  coin  de  l'œil ,  épiant  sur  la  figure  du  maître 
combien  de  temps  encore  pouvait  continuer  ce  manège  sans 
malencontre  pour  elle. 

Elle  resta  ensuite  un  quart  d'heure  le  nez  dans  le  buffet  et 
dans  les  armoires,  passant  l'inspection  générale  des  assiettes, 
avant  de  faire  son  choix;  elle  changea  l'eau  des  carafes, 
brossa  le  pain,  effaça  les  plis  de  la  nappe,  symétrisa  tout  sur 
la  table,  comme  pour  un  repas  de  noces,  «'et ,  quand  elle  vit 
les  signes  d'impatience  se  multiplier  enfin  dans  les  gestes 
et  sur  les  traits  d'Antoine  ,  elle  se  hâta  de  dire ,  avant  qu'il 
pût  articuler  un  ordre  : 

c  C'est  fini  !  » 

Et,  en  sortant,  elle  ajouta  : 

c  Vous  allez  être  servi....  sitôt  que  le  dîner  sera  prêt  I  » 

La  mère  avait  déjà  payé  Madeleine  d'un  regard  de  remer- 


64  ANTOINE. 

cîmeut.  Il  lui  paraissait  si  cruel  de  dîner  sans  son  fils  !  C'eût 
été  la  première  fois.  Il  lui  semblait  que  l'attendre,  c'était  le 
forcer  de  revenir  plus  vite.  Pourtant  il  n'arrivait  pas. 

Antoine,  l'air  soucieux,  marchait  vivement  dans  la  salle 
sans  proférer  un  mot.  Touché  néanmoins  de  l'inquiétude  et 
de  l'abattement  répandus  sur  les  traits  de  sa> femme,  il  es- 
saya de  lui  parler  de  ses  affaires ,  de  ses  chagrins,  car  il  en 
avait,  et  de  profonds  ;  mais  elle  ne  lui  répondit  que  par  mo- 
nosyllabes. Il  prononça  même  devant  elle  un  nom  qu'elle 
n'entendait  jamais  ordinairement  sans  tressaillir;  elle  n'y 
prêta  nulle  attention,  et  murmura  celui  de  son  fils.  Rendu  à 
sa  première  pensée,  jeté  hors  de  la  distraction  que  lui-même 
voulait  se  donner  à  tout  prix,  Antoine  sonna  de  nouveau  et 
avec  violence. 

<  Dînerons-nous  enfin?  dit-il  à  G-éry,  qui,  l'air  stupéfait, 
se  montra  tout  à  coup  sur  le  seuil  de  la  porte. 

—  Comment,  si  nous  dînerons  !  répéta  l'enfant  de  la  Flan- 
dre, toujours  en  défaut  quand  il  s'agissait  d'y  mettre  de  la 
finesse  ;  bien  sûr  I  Mais  vous  avez  commandé  à  Madeleine  de 
retarder  le  dîner  à  cause  de  M.  Victor,  puisqu'elle  a  retiré  ses 
casseroles  de  dessus  le  feu,  et  qu'elle  dit  comme  ça  que  son 
rôti  sera  trop  cuit  l  » 

Antoine  adressa  un  regard  sévère  à  sa  femme,  lui  repro- 
chant mentalement  de  le  rendre  le  jouet  de  ses  domesti* 
ques. 

Il  n'y  avait  plus  à  reculer ,  on  servit. 

Assis  l'un  vis-à-vis  de  l'autre ,  les  époux  laissaient  entre 
eux  une  place  vide,  vers  laquelle  tous  deux,  en  même  temps, 
tournèrent  un  œil  centriste.  Après  un  long  soupir,  qu'un 
faible  écho  sembla  répéter  sourdement,  Mme  Antoine,  selon 
le  vieil  usage,  que  rien  n'avait  pu  interrompre  dans  sa 
maison  ,  fit  le  signe  de  la  croix  et  dit  le  bénédicité.  An- 
toine ne  porta  pas  la  main  à  son  front,  garda  son  air  mo- 
rose, et  ne  mêla  point  sa  prière  à  celle  qui  se  récitait  près 
de  lui.  Ce  n'était  point  chez  lui  dédain  de  ces  formes  reli- 


l'attente.  65 

gieuses,  non;  mais  il  boudait  le  ciel,  il  accnsait  Dieu  des 
tounnents  qu'il  ressentait  comme  père.  Ses  inquiétudes  s'ac- 
croissaient. Maintenant  il  aurait  voulu  pouvoir  retirer  la  dé* 
fense  qu'il  avait  faite  à  Géry  d'aller  au-devant  de  son  fils'I 
revenir  de  lui-même  sur  une  détermination  prise,  sur  un 
ordre  donné ,  était  au-dessus  de  ses  forces.  Il  espéra  que  sa 
femme  essayerait  de  le  fléchir  à  cet  égard  ;  mais  la  pauvre 
mère,  depuis  longtemps  façonnée  à  la  soumission,  ne  savait 
que  souffrir  et  se  résigner. 

Ils  restèrent  ainsi  tous  deux  dans  une  commune  et  doulou- 
reuse attente ,  se  contraignant  mutuellement ,  touchant  à 
peine  aux  plats  que  Gréry  leur  présentait,  et  quand  une 
longue  demi-heure  se  fut  passée  ainsi ,  en  pleine  angoisse, 
Antoine,  relevant  soudainement  la  tête,  faisant  un  effort  sur 
lui-même.,  dit  au  domestique  : 

c  Sers-nous  le  dessert  ;  et,  comme  nous  n'avons  plus  besoin 
de  toi,  maintenant,  v9i  chez  le  tailleur  lui  demander  les  gi- 
lets qu'il  a  dû  me  faire.  » 

Certes ,  il  n'y  avait  là,  en  apparence ,  rien  d'important  et 
d'inattendu ;. et  pourtant,  à  l'audition  de  ces  mots  iusfgni- 
fiants  pour  tout  autre,  Mme  Antoine  fut  saisie  d'un  mouve- 
ment de  surprise  et  de  joie  qui  fit  un  instant  rayonner  sa 
figure.  C'est  que  le  tailleur  demeurait  rue  du  Cherche-Midi, 
près  de  la  Croix-Rouge.  Comprenant  la  bonne  intention  de 
son  mari ,  elle  en  fut  vivement  touchée ,  et  lui  tendant  la 

main  : 
c  Je  crains  bien  qu'il  ne  le  trouve  plus,  dit-elle;  il  est  si 

tardi  » 

Antoine  n'aimait  pas  à  être  deviné  :  il  feignit  de  ne  pas 
comprendre,  et  Géry,  qu'une  course  à  pareille  heure,  et  dans 
on  pareil  jour,  ne  récréait  guère,  se  mêlant  à  la  conversa- 
tion, ajouta  avec  son  intelligence  accoutumée  : 

c  Madame  a  raison;  le  tailleur  est  sans  doute  à  son  assem- 
blée à  présent;  et  puis  c'est  samedi  prochain  qu'il  a  promis 
les  gilets,  et  nous  sommes  aujourd'hui  à  mercredi. 


66  ANTOINE. 

—  Fais  ce  que  je  te  dis  !  répliqua  le  maître  en  haussant  la 
voix. 

—  Oui,  Gréry,  dit  la  mère  ;  allez,  et  bien  vite  I  Ne  vous  oc- 
cupez pas  du  dessert,  je  m'en  charge.  » 

Et  comme  si  l'idée  lui  arrivait  soudainement  : 
«  En  traversant  la  Croix-Rouge,  vous  entrerez  chez  M.  Bal- 
let pour  savoir  ce  que  Victor  est  devenu.  N'est-ce  pas ,  mon 
ami  ?  poursuivit-elle  en  se  tournant  vers  son  marî. 

—  Sans  doute!  répondit  celui-ci,  dont  l'esprit  orgueilleux, 
à  moitié  vaincu,  exigeait  seulement  alors  qu'on  feigntt  de  ne 
pas  s'apercevoir  de  sa  faiblesse.  Sans  doute  !  qu'il  aille  chez 
M.  Ballet,  si  ça  peut  te  faire  plaisir  ;  il  passe  devant.  » 

Le  domestique  partit. 

Une  nouvelle  demi-heure  s'écoula,  toujours  dans  les  mêmes 
tortures ,  et  sans  qu'aucun  des  deux  époux  eût  touché  à  ce 
dessert  qui  semblait  cependant  seul  les  retenir  à  table.  Enfin, 
un  coup  fortement  frappé  à  la  porte  extérieure  de  la  maison 
les  fait  tressaillir  l'un  et  l'autre  ;  ils  se  regardent  immobiles. 
Est-ce  Victor?  Vient-on  en  son  nom  I  Doivent-ils  se  réjouir 
ou  se  désoler?...  Mais  personne  ne  parait.. 

La  mère  n'y  peut  tenir  plus  longtemps  ;  elle  s'élance  hors 
dç  la  chambre,  laissant  là  son  mari,  et,  quelques  instants 
après,  elle  revient,  pressant  son  fils  dans  ses  bras  et  criant 
de  l'escalier  : 

«  Antoine  î  il  n'y  a  pas  de  malheur!  le  voilà I 

—  Oui,  oui,  le  voilà  1  le  voilà  1  »  répètent  en  chœur  Made- 
leine et  Géry,  qui  suivent;  et  tous  quatre  font  à  la  fois  irrup- 
tion dans  la  salle  à  manger. 

La  cause  de  ce  dernier  retard,  c'est  que  les  domestiques 
ont  fait  disparaître  des  habits  de  Victor  les  indices  de  sa  lutte 
avec  les  tapageurs  de  la  rue  du  Sépulcre.  Mme  Antoine,  sur- 
venant durant  l'opération,  s'était  d'abord  vivement  alarmée  ; 
mais  quelques  mots  échangés  leur  avaient  suffi  à  tous  deux  : 

c  Ce  n'est  rien,  ma  mère....  une  rencontre,  une  querelle, 
et  puis  encore  autre  chose  qui  me  comble  de  bonheur  ! 


l'atteste.  67 

—  Qu'est-ce  donc  ? 

—  Je  vous  dirai  tout  ;  mais  à  vous  seule ,  et  plus  tard,  i 
Et  c'est  alors  qu'ils  étaient  montés. 

Antoine,  lorsqu'ils  entrèrent,  ne  se  leva  pas,  tourna  à 
peine  les  yeux  de  ce  côté  de  la  chambre  ;  mais  ses  joues  se 
colorèrent,  sa  main  trembla,  et  il  fut  forcé,  ayant  de  com- 
mencer à  gronder,  d'attendre  que  sa  douce  émotion  de  bon- 
heur fût  calmée. 

c  D'où  Yenez-Yous,  monsieur  ?  dit-il  ensuite  à  son  fils, 
plutôt  d'un  ton  de  reproche  que  de  colère. 

—  Pardine  1  interrompit  Madeleine  ,  de  chez  son  notaire, 
où  Géry  l'atrouYé,  le  pauYre  garçon,  qui  traYaillait  d'arra- 
che-pîed  ;  n'est-ce  pas,  Géry  ? 

—  Oui,  oui,  répondit  celui-ci  d'un  air  de  satisfaction, 
enchanté  de  ce  qu'elle  le  sauYait  de  l'embarras  de  bien 
mentir. 

—  Il  paraît  qu'on  se  marie  beaucoup  à  Paris  dans  ce  mo- 
ment, ajouta  la  seryante  ;  ça  n'est  pas  étonnant,  on  diYorce 
sv  facilement  I  ça  encourage  1 

—  Gardez  yos  réflexions  pour  yous,  Madeleine  I  ce  n'est 
pas  Yous  que  j'interroge,  >  dit  Antoine. 

£t  s'adressant  à  sou  fils  : 

c  Gomment  as-tu  négligé  de  nous  faire  aYcrtir  de  ce  re- 
tard ,  surtout  aujourd'hui  où  il  y  a  du  trouble  dans  nos 
quartiers  ? 

—  Mon  père,  balbutia  Victor....  les  commissionnaires 
manquaient....  puis,  je  croyais  toujours  pouYoir  Ycnir  plus 
tôtl 

—  Mais,  sans  G^ry,  tu  ne  serais  pas  encore  arriyé? 

—  Oh  !  que  si  fait  I  répliqua  le  lourdaud  ;  M.  Victor  était 
avant  moi  à  la  porte  de  la  maison,  où  il  ayait  même  l'air  de 
ne  pas  saYoir  s'il  dcYait  avancer  ou  reculer.  » 

Madeleine  lui  pinça  le  bras,  Mme  Antoine  le  poussa  du 
coude;  il  les  regarda  toutes  deux  d'un  air  ébahi,  et,  com- 
prenant à  la  fin  sa  maladresse,  il  essaya  de  la  réparer;  mais 


68  ANTOINE. 

les  commentaires ,  plus  dangereux  encore  que  le  texte ,  me- 
naçaient de  tout  perdre;  Madeleine  y  mit  ordre  de  sa  pleine 

autorité  : 

c  Allons  !  pas  tant  de  paroles,  et  va  chercher  la  soupe,  qui 
se  tient  chaude  au  coin  du  fourneau.  > 

Géry  fit  un  demi-tour  à  droite;  puis  une  réflexion  sembla 
rarréter  tout  court  en  chemin. 

c  Ya  donc  t  va  donc  I  tu  n'as  pas  Tair  plus  vif  que  TEscaut 
à  Cambrai  1  et  il  doit  avoir  faim,  ce  pauvre  enfant  1 

—  Allons,  Géry,  la  soupe  !»  dit  Victor,  intéressé  plus  en- 
core que  Madeleine  au  silence  du  Flamand. 

Mais  Géry  ne  bougeait  pas,  et,  malgré  les  rebuffades  de  Ma- 
deleine, les  apostrophes  de  Yictdr  et  les  signes  de  Mme  An- 
toine, au  grand  effroi  de  ces  trois  derniers ,  il  remonta  vers 
son  maître,  et  prenant  un  air  entendu  : 

c  Monsieur,  il  faut  bien  que  je  vous  rende  compte  de  tout, 
lui  dit-il  ;  vos  gilets  ne  sont  pas  prêts,  je  l'avais  prévu,  et  le 
tailleur  m'a  dit.... 

—  C/est  bon  I  c'est  bon  I  interrompit  Antoine  ;  il  ne  s'agit 
pas  de  ça  :  la  soupe  I 

—  La  soupe  1  la  soupe  I  »  reprirent  en  chœur  les  trois  au- 
tres personnages. 

Et  le  pauvre  Géry  descendit  à  la  cuisine,  grommelant 
contre  les  maîtres  qui  vous  chargent  de  commissions  et  n'en 
veulent  pas  connaître  le  résultat. 

Quand  on  remit  sur  la  table  ces  plats  à  peine  entamés, 
Victor  comprit,  mieux  qu'il  n'aurait  pu  le  faire  à  la  suite 
d'une  longue  mercuriale,  les  tourments,  les  inquiétudes  res- 
sentis durant  son  absence.  Se  reprochant  alors  jusqu'aux 
instants  de  bonheur  ineffable  savourés  près  de  la  jeune  fille, 
dans  un  élan  de  tendresse ,  il  se  jeta  au  cou  de  son  père, 
appela  sa  mère  d'un  regard,  et  tous  trois  confondirent  leur 
amour  dans  un  muet  embrassement. 

Le  souper  achevé,  lorsque  sa  femme  récita  les  Grâces,  An- 
toine se  joignit  à  elle,  cette  fois,  d'esprit  et  de  cœur.  Sa  fer- 


l'attente.  69 

veur  était  revenue  en  même  temps  que  Victor,  et  il  remercia 
Dieu,  non  du  repas  qu'il  venait  de  faire ,  mais  du  retour  de 
son  enfant  bien-aimé  I 


VII 

[Les  grains  de  cassis. 

Depuis  quelques  mois,  cherchant  à  se  détourner  de  la  po- 
litique, Antoine  concentrait  plus  que  jamais  ses  affections 
sur  sa  famille.  C'est  ce  qui  avait  doublé  ses  tourments  du- 
rant la  soirée  d'attente.  Mais  Antoine ,  malgré  son  amour 
pour  son  fils,  n'avait  pas  su  attirer  la  confiance  de  celui-ci. 
A  sa  mère  seule ,  Victor,  dès  le  lendemain,  conta  ses  aven- 
tures de  la  veille. 

Profitant  d'un  moment  où  son  père  était  sorti,  il  avait  été, 
de  bon  matin,  rejoindre  sa  mère  encore  couchée,  s'était  age- 
nouillé près  de  son  lit,  et  là ,  lui  tenant  les  mains  et  ne  la 
quittant  point  du  regard ,  pour  ne.  pas  lui  laisser  la  force  de 
gronder,  il  lui  raconta  ses  rencontres  avec  la  jeune  fille  et 
ses  poursuites ,  puis  enfin  ses  aventures  de  la  soirée  précé- 
dente. D^abord  Tezcellente  femme  sourit  à  l'idée  de  ce  petit 
enfant  qu'elle  avait  autrefois  porté ,  allaité,  aujourd'hui  de- 
venu homme,  amoureux  I  Quelle  femme  est  sans  indulgence 
pour  les  tendres  passions  du  jeune  âge?  Puis,  voyant  la  per- 
sévérance de  Victor  à  poursuivre  la  jeune  fille,  elle  s^était 
inquiétée  yaguement  ;  mais ,  au  récit  de  la  lutte  entreprise 
pour  elle,  elle  s'alarma  tout  à  fait,  surtout  quand  Victor  lui 
révéla  l'amour  de  Sophie  pour  lui  et  la  naissance  de  celle-ci. 
Oh  1  alors,  son  cœur  maternel  eut  la  prévision  de  tous  les 
dangers  que  pouvait  renfermer  l'avenir.  Cependant  elle  ne 
lui  fit  aucune  remontrance,  les  jugeant  inutiles. 

c  Si  ton  père  le  savait  !  lui  dit-elle  seulement. 

—  Nous  attendrons,  pour  le  lui  dire,  des  temps  plus  heu- 


70  ANTOINE. 

reuxy  répondit  Victor.  La  révolution  ne  peut  toujours  durer. 
Le  calme  revenu,  Sophie  rentrera  sans  doute  dans  une  partie 
de  ses  biens;  alors,  mon  père  n'aura  rien  à  dire;  quant  à 
sa  naissance ,  Tégalité  des  conditions  est  une  chose  à  jamais 
établie  en  France»  bien  sûr  ;  nul  obstacle  ne  peut  venir  non 
plus  de  ce  côté,  i 

Bref,  il  fit  de  si  beaux  projets  de  bonheur,  que  la  pauvre 
mère  n'eut  pas  le  courage  de  souffler  sur  ses  châteaux  de 
cartes. 

Gomme  il  se  disposait  à  se  rendre  à  l'étude  du  notaire,  son 
père  rentra.  Les  troubles  continuaient.  Antoine  défendit  à 
son  fils  de  sortir,  et,  malgré  toutes  les  raisons  alléguées  par 
celui-ci,  il  lui  fallut  rester  immobile  au  logis,  en  proie  à 
mille  tourments. 

Le  lendemain  enfin,  il  part,  il  espère  retrouver  Sophie  de- 
vant la  station  de  la  laitière,  car  c'est  l'heure  et  le  lieu  où  d'ha- 
bitude il  la  rencontre  quotidiennement  ;  mais  Sophie  n'y  est 
pas.  Il  attend  :  rien  ;  il  rôde  autour  de  sa  demeure  :  rien  I... 
Il  entre  à  son  étude  le  cœur  froissé.  Il  trouve  occasion  d'en 
sortir  dans  la  journée ,  se  résignant  aveu  joie  aux  fonctions 
de  petit  clerc,  dans  l'espoir  d'une  rencontre  ;  mais  il  a  passé 
vingt  fois  .devant  la  maison  de  l'épicier,  et  nul  indice  ne  lui 
annonce  la  présence  de  Sophie.  Puis  Pillou ,  le  garçon  de  la 
Tête-Noire^  qui  se  tient  sur  la  porte  de  la  boutique ,  à  tami- 
ser en  chantant,  à  chanter  en  le  regardant,  semble,  depuis 
un  quart  d'heure,  le  suivre  de  l'œil  dans  ses  allées  et  venues  ; 
ne  va-t-il  pas  lui  demander  où  il  va?  Que  répqndra-t-il  ?  Il 
lui  faut  donc  attendre  une  occasion  plus  favorable.  Elle  se 
présentera  bientôt,  sans  doute. 

Le  jour  suivant,  il  guette  Sophie  de  nouveau;  même  ré- 
sultat. Le  lendemain  (c'était  un  dimanche),  il  y  vint  dès  la 
matinée,  et  d'abord  vainement.  Pourtant  le  ciel  était  beau,  le 
soleil  brillait  comme  il  arrive  souvent  à  la  fin  de  février  ou 
au  commencement  de  mars.  Pour  échapper  aux  regards  de 
Pillou,  qui  commençait  à  l'observer  d'un  air  de  surprise  et  de 


LES  GRAINS  DE  CASSIS.  71 

défiance,  il  s'était  embusqué  au  coin  de  la  petite  rue  de 
l'Ëgoat ,  et  de  là  il  tenait  ses  yeux  ouverts  alternativement 
sur  la  porte  de  Tallée,  pour  voir  si  Sophie  ne  sortirait  pas, 
et  sur  les  fenêtres  du  quatrième  étage ,  dont  il  ne  pouvait 
apercevoir  que  le  faîte ,  à  cause  de  la  large  gouttière  de 
plomb  qui  donnait  un  renfoncement  assez  considérable  aux 
mansardes.  Parmi  ces  mansardes,  il  ne  savait  môme  pas  la- 
quelle appartenait  à  Sophie.  Il  était  donc  aux  aguets,  calcu- 
lant et  s'orientant  de  son  mieux,  lorsque  enfin  une  des  man- 
sardes s'ouvrit;  mais  il  ne  pouvait  voir  la  personne  placée 
alors  à  la  fenêtre.  Un  instant  après,  un  rosier,  à  peine  bour- 
geonnant, s'avança  sur  le  bord  extérieur  de  la  gouttière , 
puis  un  autre,  puis  un  troisième.  Il  n'en  doute  pas,  c'est  So- 
phie I  Les  soins  donnés  à  ces  fleurs  décèlent  bien  la  jeune 
fille,  telle  qu'il  se  la  figure.  L'audace  lui  revient  au  cœur,  et, 
profitant  d'un  moment  où  le  garçon  épicier  rentre  dans  sa 
boutique,  marchant  d'un  pas  ferme,  les  yeux  baissés,  comme 
s'il  devait  être  moins  vu  des  voisins  en  ne  les  voyant  pas 
lui-même,  il  franchit  la  porte. 

L'obscurité»  la  mauvaise  odeur  de  l'alléei  cette  malpropreté 
parisienne,  alors  bien  plus  flagrante  encore  qu'aujourd'hui, 
dérouta  un  instant  les  rêves  d'amour  de  ce  demi -Flamand, 
accoutumé  à  la  bonne  tenue  des  mais.ons  de  son  pays.  Toutes 
les  idées  s'enchaînent ,  et  Ton  ne  s'est  pas  assez  rendu 
compte  de  l'influence  des  localités  sur  les  passions.  Si  Victor 
s'était  ainsi,  en  plein  jour,  présenté  dans  cette  maison  pour 
la  première  fois ,  peut-être  l'allée  boueuse  eût-elle  exercé 
une  influence  réfrigérante  sur  son  cœur.  Il  est  de  certains 
bommespour  qui  l'amour  change  de  nom  quand  il  faut  l'aller 
chercher  à  travers  un  escalier  humide  et  boiteux  et  sous  les 
toiles  d'araignée.  Mais  lui,  il  sait  maintenant  que. là-haut 
demeure ,  non  pas  une  simple  ouvrière  dans  une  mansarde 
nue  et  délabrée,  mais  une  noble  fiHe  au  milieu  d'un  ameuble- 
ment modeste  mais  bien  soigné.  Il  arrive  donc  résolu  jusqu  au 
quatrième  étage,  reconnaît  la  porte  ;  mais,  là,  le  courage  lui 


72      .  ANTOINE. 

manque  de  nouveau.  Ce  n'est  plus  l'influence  des  lieux  qui 
agit  sur  lui ,  mais  celle  des  circonstances.  C'est  le  respect,  la 
crainte ,  qui  le  retiennent.  Comment  va-t-il  se  présenter  de- 
vant Sophie  ?  Est-ce  en  invoquant  le  droit  que  lui  donne  une 
première  admission?  Est-ce  du  droit  plus  fort  de  Tamour 
qu'il  ressent  et  qu41  inspire?  Mais  serait-ce  agir  avec  ■  déli- 
catesse? N'a-t-elle  pas  semblé  vouloir  le  repousser?  N'a-t-il 
pas  promis  lui-même,  en  la  quittant,  de  respecter  ses  volon- 
tés? Il  essuie  longtemps  ses  pieds  sur  le  petit  paillasson  du 
palier,  n'osant  s'annoncer,  ne  voulant  pas  cependant  reculer 
dans  son  entreprise  hardie.  Enfin,  avant  même  que  ses  idées 
se  fussent  éclaircies,  et  pour  sortir  de  ce  doute  qui  lobsède, 
il  sonne  ;  mais  le  bruit  de  la  sonnette  s'est  fait  à  peine  en- 
tendre, qu'il  a  regret  d'avoir  été  si  avant.  Que  va-t-il  dire  ? 
Quel  prétexte  donner  à  cette  visite?  Il  n'a  rien  prévu  ,  rien 
préparé.  N'était-il  pas  plus  simple  d'écrire  à  Sophie  et  de  lui 
demander  humblement  la  faveur  d'une  seconde  entrevue? 
Sans  doute  ;  c'était  la  seule  chose  qu'il  eût  dû  faire ,  et  la 
seule  à  laquelle  il  n'ait  pas  pensé.  Mais  on  tarde  à  lui  ouvrir; 
il  n'entend  pas  remuer  dans  la  chambre.  Elle  n'y  est  pas  ;  il 
s'est  trompé  :  tant  mieux  ! 

Enchanté  de  sa  non-réussite,  il  se  disposait  à  descendre 
l'escalier,  lorsque  la  porte  voisine  s'ouvrit  tout  à  coup  pi^ès 
de  lui,  et  un  enfant,  un  petit  garçon  de  cinq  à  six  ans,  lui  dit  : 

c  Que  demandez-vous,  citoyen?  » 

Victor  s'intimida  devant  l'enfant,  et,  à  peine  avait-il  pro- 
noncé le  nom  de  Sophie,  faute  d'avoir  pu  en  trouver  un  autre, 
que  le  petit  garçon ,  le  prenant  par  la  main,  le  tirant  à  lui, 
criait  de  toutes  ses  forces  : 

c  Maman  I  maman  I  c'est  un  monsieur  qui  veut  parler  à 
bonne  amie  1  » 

Sans  faire  résistance,  Yictor  se  laissa  conduire  vers  une 
chambre  dans  laquelle  il  trouva  Sophie,  assise  au  coin  de  la 
cheminée ,  en  compagnie  de  deux  autres  enfants  habillés  de 
neuf,  endimanchés  ;  d'une  bonne  grosse  femme  réjouie,  qui 


LES  GRAINS  DE  CASSIS.  73 

mettait  son  bonnet  en  se  mirant,  et  d'un  petit  homme  éyeillé, 
qui  brossait  son  chapeau,  comme  se  disposant  à  sortir. 

A  son  aspect ,  Sophie ,  se  levant  tout  à  coup ,  écartant  le 
plus  jeune  des  enfants,  placé  sur  ses  genoux,  Taccueillit  d'un 
air  de  surprise,  mais  sans  contrainte  et  sans  laisser  percer 
le  moindre  signe  de  gêne  et  de  mécontentement. 

«  Vous  désirez  me  parler,  monsieur  Victor? 

—  Oui,  mademoiselle,  balbutia  notre  amoureux. 

—  Monsieur  Victor  I  interrompit  la  dame  du  logis  ;  c'est 
donc  monsieur,  petite  voisine,  qui  vous  a  porté  secours  dans 
cette  bagarre  de  la  rue  du  Sépulcre  ? 

—  Oui,  madame  Giraud  ;  c'est  de  monsieur  que  je  vous  ai 
parlé.  » 

Mme  Giraud  fit  une  révérence  ;  M.  Giraud  salua  du  cha- 
peau qu'il  brossait  encore,  et  se  tourna  vers  sa  femme  d'un 
air  entendu,  qui  semblait  dire  : 

c  Mais  il  est  très-bien,  ce  jeune  homme  ! 

—  Si  vous  voulez  venir  chez  moi,  dit  Sophie  à  Victor,  je 
suis  prête  à  vous  entendre.  > 

Elle  prit  par  la  main  le  plus  jeune  des  enfants  resté  près 
d'elle;  l'aîné  la  suivit,  et,  quand  on  fut  sur  le  palier: 

<  Madame  Giraud,  dit-elle  en  se  retournant  et  d'un  air  dé- 
gagé, quand  vous  serez  disposée  à  sortir,  vous  m'avertirez, 
j'y  compte.  » 

Une  fois  dans  sa  chambre,  elle  offrit  un  siège  à  Victor  et 
s'assit  en  face  de  lui,  replaçant  sur  ses  genoux  le  jeune  en- 
fant, tandis  que  l'autre ,  s'enlaçant  à  son  bras ,  s'appuyait 
de  la  tête  sur  son  épaule.  Ainsi  posée,  et  bien  tranquillisée 
sur  les  suites  du  tête-à-tête  : 

<  Je  vous  écoute,  monsieur  Victor,  »  ditrelle. 

D'abord  très-embarrassé,  l'amoureux  parla  de  la  pluie,  du 
beau  temps,  du  soleil  qui  brillait  alors  dans  tout  son  éclat, 
de  la  promenade  qu'elle  se  disposait  sans  doute  à  îaire;  puis 
enfin  il  songea  à  donner  pour  motif  à  sa  visite  le  désir  de 
savoir  conunent  elle  se  trouvait  de  la  vive  émotion  qu'avait 
248  d 


74  ANTOINE. 

dû  lui  faire  éprouver  leur  dernière  rencontre.  Durant  tout 
cet  entretien,  pas  un  regard,  pas  un  mot  d'amour  ne  fut 
échangé  ;  et  cependant  il  ressentait  un  charme  infini  à  causer 
ainsi  avec  elle  sur  un  ton  de  bonne  amitié. 

Ah  !  ce  n'était  pas  là,  sans  doute,  tout  ce  qu'il  avait  espéré 
en  franchissant  la  rue  un  quart  d'heure  auparavant,  dans  un 
si  bel  effort  de  courage  ;  mais  il  se  sait  aimé,  et,  si  les  ma- 
nières circonspectes  de  Sophie,  ses  paroles  plus  polies  que 
passionnées,  imposent  à  Victor  une  retenue  sévère,  elles  ne 
peuvent  empêcher  une  indicible  satisfaction  de  s'épandre  à 
flots  dans  son  âme.  Il  est  chez  elle,  près  d'elle;  il  la  revoit, 
il  lui  parle,  et  pas  un  regard,  pas  un  mot  n'est  arrivé  d'elle 
à  lui  en  guise  de  blâme  et  de  reproche  I  II  s'oubliait  donc 
dans  ce  doux  échange  de  demandes  et  de  réponses,  insigni- 
fiantes en  apparence,  mais  que  son  cœur  prenait  soin  de  tra- 
duire dans  un  tout  autre  sens,  quand  Mme  Giraud,  entr'ou- 
vrant  la  porte  : 

€  Nous  sommes  prêts,  petite  voisine  :  quand  vous  voudrez; 
sans  vous  déranger  1  » 

Les  enfants  poussèrent  des  cris  de  joie  à  l'idée  du  départ. 
Victor  se  leva,  et,  avec  un  gros  soupir  de  regret,  salua  pour 
prendre  congé. 

c  Je  vous  demande  pardon ,  mon  cher  monsieur,  lui  dit 
Mme  Giraud  ;  mais,  vous  comprenez,  il  y  a  une  course  d'ici 
au  Jardin  des  Plantes,  et  il  nous  faut  profiter  du  soleil,  si 
nous  voulons  voir  les  animaux. 

—  Et  Tours  Martin,  Martin  l'ours  !  répétèrent  les  enfants. 

—  Au  surplus,  nous  ne  vous  renvoyons  pas,  continua  la 
brave  femme;  car,  si  vous  voulez  être  des  nôtres,  libre  à 
vous.  C'est  mon  mari  qui  a  eu  cette  idée.  N'êtes-vous  pas 
de  la  connaissance  de  notre  petite  voisine?  Voyons,  ça  vous 
va-t-il? 

—  Oh!  avec  grand  plaisir!  s'écria  Victor. 

—  Mais  c'est  peut-être  déranger  monsieur  de  ses  affaires  ; 
il  doit  en  avoir,  dit  Sophie,  rouge  jusqu'aux  yeux. 


LES  GRAINS  DE  CASSIS.  75 

—  Non,  non,  crient  les  enfants  en  saatant  aatour  de  leur 
noavel  ami. 

—  Connais-tu  Tours,  monsieur?  dit  le  plus  jeune. 

—  Viens  ayec  nous,  citoyen,»  ajoute  Talné,  à  qui  son  père, 
comme  employé  du  gouyernement,  s'est  cru  forcé  d'ensei- 
gner le  Yocabulaire  en  usage. 

L'heureux  Victor  fut  donc  de  la  partie.  À  la  sortie  de  l'allée, 
M.  et  Mme  Griraud  se  donnèrent  le  bras,  et  chacun  d'eux  prit 
par  la  main  un  des  enfants.  L'aîné  resta  avec  Sophie.  Victor 
n'avait  pas  à  hésiter  :  il  offrit  son  bras  à  la  jeune  fille  ;  mais 
celle-ci,  sans  répondre,  plaça  l'enfant  entre  eux.  Victor  com- 
prit, et  se  résigna. 

La  joie  qu'il  ressentait  de  cette  promenade  ne  fut  pas 
cependant  sans  mélange.  Une  fois  dans  la  rue  avec  M.  et 
Mme  Giraud,  avec  ces  trois  enfants  qu'il  avait  vus  le  matin 
pour  la  première  fois,  il  se  sentit  tout  embarrassé  de  sa  con- 
tenance, d'abord  en  passant  devant  la  boutique  de  l'épicier, 
sur  le  pas  de  laquelle  se  tenait  encore  Pillou,  ouvrant  de 
grands  yeux  à  la  vue  de  ses  voisins  du  palier  en  compagnie 
de  cet  inconnu  qui,  depuis  quelques  jours,  rôdait  autour  de 
la  maison. 

Sar  la  route,  Victor  rencontra  aussi  quelques  jeunes  gens, 
habitués  de  son  étude.  Les  étourdis,  le  voyant  près  d'une 
belle  fille  et  tenant  un  enfant  par  la  main,  lui  clignaient  de 
l'œil  en  souriant,  ce  dont  il  ressentait  une  grande  gêne,  dans 
la  crainte  que  Sophie  ne  s'en  aperçût.  Mais  ce  fut  bien  autre 
chose  quand  les  chefs  de  la  bande  tournant  à  gauche  sur  la 
place  Saint-Sulpice,  il  comprit  qu'il  lui  allait  falloir  passer 
devant  la  rue  de  Tournon,  peut-être  la  traverser  dans  sa  lon- 
gueur! Si  son  père  l'apercevait,  comment  lui  expliquer  son 
intronisation  &u  milieu  de  cette  famille?  Il  en  frémit,  et,  pour 
un  instant,  le  sentiment  de  la  peur  et  du  malaise  domina 
bien  plus  chez  lui  que  tout  autre. 

Cependant,  les  passages  difficiles  franchis  sans  malen- 
contre,  il  se  remit  bientôt.  Au  Jardin  des  Fiantes,  l'enfant, 


76  ANTOINE. 

leur  barrière  de  séparation,  s'esquiva  de  leurs  mains  pour 
aller  jouer  avec  ses  frères.  M.  et  Mme  Giraud  étaient  tou- 
jours bras  dessus,  bras  dessous  ;  force  fut  aux  amoureux  d'en 
faire  autant,  et  peu  à  peu,  les  pensées  du  cœur  reprenant  le 
dessus  ,  la  contrainte  cérémonieuse  s'effaça  ;  ils  en  vinrent  à 
parler  d'autre  cbose  que  de  la  pluie  et  du  beau  temps.  Sophie, 
en  quelques  mots,  mit  Victor  au  courant  de  ses  malheurs  et 
deThistoire  de  ses  parents. 

Son  père,  dont  elle  crut  encore  devoir  taire  le  nom,  avait 
été  massacré  deux  ans  auparavant  par  ses  ci-devant  vassaux, 
auxquels  il  n'avait  jamais  fait  que  du  bien.  Échappée  avec  sa 
mère  à  l'incendie  de  leurs  foyers,  elle  avait  vu  la  raison  de 
celle-ci  s'affaiblir  et  se  perdre  tout  à  fait  durant  la  longue 
route  qu'elles  avaient  été  forcées  de  faire.  Ne  trouvant  d'asile 
ni  chez  leurs  parents  ni  chez  leurs  amis,  dispersés  par  l'éml- 
gratioÀ,  Sophie,  à  seize  ans,  s'était  vue  contrainte  de  faire 
face  à  tous  les  désastres  à  la  fois.  Confiant  sa  mère  aux  soins 
d'un  médecin  célèbre  de  Grenoble,  elle  était  retournée,  seule, 
la  pauvre  fille,  la  tête  au  soleU,  les  pieds  dans  la  poussière, 
réclamer  les  biens  de  son  père.  Ils  ne  pouvaient  être  confis* 
qués,  même  d'après  les  lois  nouvelles;  mais  le  pillage  et  l'in- 
cendie avaient  anéanti  de  grandes  valeurs  et  des  papiers  non 
moins  précieux.  Son  père  laissait  des  dettes,  et  la  vente  des 
terres  suffit  à  peine  pour  les  couvrir.  Il  ne  restait  donc  d'au- 
tres ressources  à  Sophie  que  quelques  sonmies  prêtées  autre- 
fois par  sa  famille  au  temps  de  son  opulence,  et  garanties 
seulement  par  la  bonne  foi  des  créanciers.  Plusieurs  de  ces 
créanciers  habitaient  encore  Paris.  C'est  là  ce  qui  l'avait  dé- 
terminée à  veuir  s'y  établir,  et  elle  y  vivait  du  travail  de  ses 
mains,  afin  de  réserver  pour  la  pension  de  sa  mère  l'argent 
résultant  de  ses  créances  éparses,  et  qulon  n'acquittait  guère 
que  par  faibles  à-compte,  quand  on  ne  trouvait  pas  plus  sim- 
ple de  les  nier.  Tel  est  le  sommaire  du  récit  que  fit  Sophie  à 
Victor  touchant  ses  malheurs. 

Celui-ci  y  prit  le  plus  vif  intérêt,  comme  vous  pouvez  croire, 


LES  GRAINS  DE  CASSIS.  77 

et  plus  d'une  fois,  dans  son  attendrissement,  il  pressa  le  bras 
placé  sous  le  sien,  ce  qu'il  n'eût,  osé  faire,  sans  doute,  s'il 
avait  été  moins  ému. 

Après  deux  heures  de  promenade,  quand  tous  les  animaux 
eurent  été  passés  en  reyue  par  les  enfants ,  M.  Giraud  se 
retourna  vers  sa  nouvelle  connaissance,  et  lui  proposa,  pour 
compléter  la  partie,  de  venir  avec  eux  dîner  sans  cérémonie 
à  la  Râpée,  aux  Marronniers,  le  restaurant  ^  la  mode. 

Que  justice  soit  rendue  à  Victor  :  cette  fois,  sa  première 
pensée  fut  pour  la  maison  paternelle  ;  il  se  rappela  les  an- 
goisses de  son  père  et  de  sa  mère  dans  la  soirée  de  l'émeute  ; 
il  s'excusa  de  son  mieux  et  demanda  même  la  permission  de 
se  retirer  sur-le-champ,  car  l'heure  de  son  dîner  approchait 
aussi.  Sophie  l'approuva  par  un  mouvement  de  paupières. 
M.  Giraud  lui  prit  la  main,  la  lui  secoua  d'un  air  de  vieille 
amitié,  et  lui  dit  :  c  Au  revoir  I  »  Ce  mot  fit  monter  la  joie  au 
front  de  Victor  ;  il  regarda  furtivement  Sophie,  et  répondit 
ensuite  à  M.  Giraud,  avec  l'expression  du  bonheur  sur  ses 
traits  et  dans  sa  voix  :  «  Au  revoir  !  > 

11  s'éloigna  alors  d'un  pas  grave  et  régulier,  et,  dès  qu'il 
3e  sentit  hors  de  la  portée  de  leur  vue,  de  toute  la  rapidité 
de  ses  jambes,  il  se  mit  à  courir  jusqu'à  ce  qu'il  fût  arrivé, 
lialetant,  à  la  rue  de  Tournon. 

Depuis  cette  heureuse  promenade,  un  jour  s'écoula  rare- 
iQent  sans  que  Victor  allât  visiter  ses  amis  du  quatrième 
étage,  en  dépit  des  regards  inquisiteurs  de  maître  Pillou. 

Dans  le  commencement,  c'est  à  la  sonnette  de  Mme  Giraud 
qu'il  s'adressait  en  premier,  faisant  de  la  bonne  femme  son 
introductrice  auprès  de  la  jeune  fille  ;  puis  ensuite,  sans  que 
Sophie  osât  s'en  fâcher,  il  cessa  d'y  mettre  tant  de  façons,  et 
elle  s'habitua  doucement  à  le  voir  venir  à  elle,  comme  un 
commensal  de  la  maison,  comme  un  hôte  attendu. 

Elle  prit  soin  néanmoins  de  s'entourer  plus  que  jamais  des 
enfants  de  la  voisine,  et  ces  heures  si  dbuces  de  l'amour,  le 
plus  souvent  Sophie  les  passait  à  coudre,  à  broder,  tandis 


78  ANTOINE. 

que  son  amant,  assis  devant  elle  et  tenant  deux  marmots  sur 
ses  genoux,  la  contemplait  en  silence,  avec  admiration,  avec 
ravissement. 

Matin  ou  soir,  Victor  ne  manquait  pas  sa  visite  accou- 
tumée, soit  en  allant  à  son  étude,  ëoit  en  revenant  de  chez 
son  notaire.  Â  la  longue,  Sophie  prit  si  bien  et  si  justement 
confiance  en  lui,  que  son  escorte  ne  lui  parut  plus  nécessaire, 
et  elle  le  recevait  comme  il  se  présentait,  sans  heure  con- 
venue, et  l'attendant  toujours.  Respectueux  avec  elle,  ne  lui 
parlant  de  son  amour  que  dans  ses  projets  d'avenir,  Victor 
avait  saintement  compris  la  conduite  que  lui  dictait  la  posi- 
tion exceptionnelle  de  Sophie.  Ce  n'était  point  à  la  pauvre 
ouvrière,  c'était  à  la  noble  demoiselle  qu'ii  adressait  ses 
hommages,  et  l'on  eût  dit,  à  voir  ces  deux  charmants  en- 
fants, d'un  pauvre  étudiant  courtisant  une  riche  héritière, 
dans  l'attente  du  jour  glorieux  où  elle  daignerait  l'élever 
jusqu'à  elle. 

Des  jours,  des  semaines,  des  mois,  s'écoulèrent  ainsi  du- 
rant lesquels  leur  horizon  ne  s'assombrit  que  des  nuages 
qui  passaient  sur  le  ciel  de  tous.  Les  malheurs  publics,  les 
grands  désastres  de  la  révolution,  se  reflétaient  de  temps  en 
temps  dans  la  mansarde  du  quatrième;  mais  bientôt  leur 
jeunesse  reprenait  le  dessus,  et  tout  redevenait  paisible  et 
riant  autour  d'eux,  comme  leur  amour,  sans  défiance,  sans 
jalousie,  sans  audace,  qui  se  contentait  de  bonheur,  et  où  le 
cœur  seul  trouvait  son  compte. 

Tous  deux  inexpérimentés  sur  la  vie  et  sur  les  plaisirs 
qu'elle  pouvait  leur  réserver,  ils  semblaient  cependant  com- 
prendre instinctivement  que  cette  monotonie  d'existence 
enserrait  leurs  jours  les  plus  beaux,  et  ils  savouraient  leur 
innocence  avec  volupté. 

Cet  amour,  ce  bonheur,  de  quoi  se  composaient-ils  pour- 
tant ?  Se  voir  chaque  matin  comme  s'ils  avaient  craint  de  ne 
plus  se  retrouver  ;  se  répéter  vingt  fois  les  mêmes  détails 
de  leur  jeunesse,  ou  bien  se  parler  pour  s'entendre  parler  ; 


LES  GRAINS  DE  CASSIS.  79 

garder  le  silence  sans  cesser  de  se  comprendre;  détourner 
leurs  regards  l'un  de  l'autre ,  elle  pour  mieux  penser  à  lui , 
lui  pour  essayer  d'oublier  qu'il  est  près  d'elle  et  se  ménager, 
en  la  retrouvant  là,  une  sorte  de  surprise  charmante.  Puis 
s'unir  tous  deux  dans  une  même  occupation,  soit  quand 
Yictor,  sur  un  signe,  rapprochait  sa  chaise  de  celle  de  Sophie 
et  qu'il  tendait  ses  mains  pour  lui  servir  de  dévidoir,  ou 
qu'il  traçait  le  dessin  de  ses  broderies  ;  soit  quand  il  lui 
faisait  une  lecture  intéressante ,  et  qu'aux  passages  les  plus 
touchants  ils  levaient  inopinément  l'un  vers  l'autre  leurs 
yeux  humides ,  et  partaient  d'un  éclat  de  rire  en  essuyant 
leurs  larmes.  Puis ,  quelquefois ,  le  dimanche  surtout ,  une 
légère  collation  chez  les  voisins  Giraud ,  où  l'on  partageait 
arec  les  enfants  des  tartines  de  pain  enduites  d'écume  de 
confitures  ou  de  résidus  de  conserves;  car  la  maîtresse  du 
logis  s'opposait  à  ce  que  la  prodigalité  allât  au  delà  ;  le  soir, 
une  partie  de  loto  chez  Mme  Yergniaux,  ou  de  boston , 
quand  Mme  du  Bois,  par  un  grand  B,  daignait  s'adjoin- 
dre à  la  société  :  tels  étaient  leurs  plaisirs  et  leurs  dis- 
tractions. 

Mais  j'ai  omis  de  raconter  l'incident  remarquable  qui  mit 
enfin  Sophie  en  rapport  d'intimité  avec  l'épicière  et  la  noble 
dame.  Malgré  mon  désir  d'être  bref  et  rapide  dans  ce  simple 
récit ,  il  y  faut  revenir  cependant. 

Victor  ignorait  encore  le  nom  de  famille  de  Sophie ,  car  la 
confidence  du  Jardin  des  Plantes  avait  eu  ses  réticences, 
quand  un  matin ,  c'était  vers  la  fin  du  mois  de  mars ,  se 
i^ndant  comme  d'ordinaire  dans  la  maison  de  l'épicier ,  il 
▼it  accourir  au-devant  de  lui  Mme  Yergniaux ,  tremblante , 
tout  émue,  agitée,  mais  de  joie  seulement.  Il  ne  l'avait  jamais 
qu'à  peine  entrevue  dans  sa  boutique ,  aussi  resta- t-il  gran- 
dement surpris  lorsque  celle-ci,  l'abordant  vivement  en  lui 
prenant  les  mains  : 

cAhl  monsieur,  vous  connaissez  donc  Mlle  de  Mont- 
levrault? 


80  ANTOINE. 

—  Je  n*ai  pas  cet  honneur,  répondit  Victor. 

—  Nonl...  comment,  non?...  Mais  Pillou  dit  vous  voir 
tous  les  jours  monter  chez  elle ,  et  Mme  Griraud  prétend  que 
Louise  est  votre  parente! 

—  Je  ne  sais  non  plus  de  quelle  demoiselle  Louise  vous 
me  parlez,  madame,  répliqua  Victor,  dont l'étonnement  re- 
doubla. 

—  Mon  cher  monsieur ,  reprit  la  douce  jeune  femme  toute 
déconcertée ,  cela  n'est  pas  possible  !  vous  vous  méfiez  de 
moi  I  vous  avez  grand  tort ,  je  vous  jurel  J'ai  été  élevée  par 
M.  le  cromte;  mon  père  était  à  son  service  ;  j'ai  connu  ma 
petite  Louise  enfant  !  Longtemps  je  l'ai  cherchée  pour  tâcher 
de  venir  à  son  aide,  si  le  malheur  avait  fait  qu'elle  eût  besoin 
de  mqi!  Pouvais-je  penser  alors  qu'elle  habitait  là,  dans  ma 
maison ,  sous  le  même  toit  que  moi?  Oh  !  il  n'est  plus  temps 
de  faire  le  discret,  allez!  Peut-être  croyez- vous  devoir  en- 
core me  cacher  son  nom;  mais  elle  a  bien  été  forcée  comme 
les  autres ,  grâce  au  dernier  décret ,  de  le  placarder  à  la  porte 
de  la  maison  qu'elle  habite  ;  tenez ,  voyez.  :» 

En  effet,  par  un  arrêté  de  la  commune*,  chaque  habitant 
de  Paris  venait  d'être  contraint  d'afficher  au  devant  de  son 
logis  ses  nom,  prénoms,  et  qualités.  Victor  tourna  les  yeux 
vers  l'endroit  désigné  *par  Mme  Vergniaux,  et  sur  les  murs 
extérieurs  de  l'allée  ,  parmi  plusieurs  écriteaux  décorés  des 
noms  de  M.  Giraud,  de  Mme  veuve  Dubois,  par  un  petit  b 
cette  fois ,  il  en  vit  un  ainsi  conçu  :  Louise-Rosalie-Sophie 
Montlevraulty  ouvrière  en  linge  et  en  broderie, 

La  vue  de  ce  placard  seule  avait  révélé  à  Mme  Vergniaux 
l'existence  de  la  fille  de  son  bienfaiteur.  Prendre  son  élan, 
escalader  les  quatre  étages,  sonnera  la  porte  de  Sophie, 
puis  à  celle  de  la  voisine,  tout  fut  pour  elle  l'affaire  d'un  in- 
stant; mais  Sophie  était  sortie,  les  Giraud  étaient  absents, 
et  c'est  alors  que  l'épicière ,  ne  sachant  à  qui  s'en  prendre , 

4.  Da  29  mars  4793. 


LES  GRAmS  DE  CASSIS.  81 

impatiente  d'ëclaircir  ce  doute  qui  la  tounnentait  encore,  avait 
été  au-devant  de  Victor  dans  un  si  grand  état  d'exaltation. 

Sophie  de  retour ,  on  se  figure  quelle  dut  être  la  scène 
d'entrevue.  Mme  Dubois ,  instruite  de  révénement ,  voulut 
qu'on  lui  présentât  la  jeune  héritière  des  Montlevrault,  et, 
vérification  faite ,  la  reconnaissant  issue  de  bonne  souche , 
et  armoriant  d'azur,  à  la  bande  d'or,  chargée  de  trois  mer- 
lettes  de  sable,  elle  l'admit  dans  son  intimité  et  lui  donna  sa 
pratique. 

C'est  ainsi  que  Sophie  avait  vu  s'accroUre  le  nombre  de 
ses  connaissances  dans  la  maison  de  l'épicier.  Maintenant 
elle  y  avait  des  amis,  des  protecteurs,  Yergniaux  et  sa  femme, 
et  elle  pouvait  s'entretenir  de  sa  mère  autrement  que  par  sa 
correspondance. 

Cette  correspondance ,  où  la  jeune  fille,  jour  par  jour, 
inscrivait  ses  plus  secrètes  pensées  et  les  petits  événements 
de  sa  vie  innocente ,  durait  encore ,  mais  elle  devait  cesser 
bientôt. 

Malgré  le  respect  dont  Victor  entourait  Sophie,  malgré 
la  candeur  de  leurs  âmes ,  cette  position  qu'ils  s'étaient 
faite ,  cette  vie  bienheureuse  pleine  de  calme  mais  d'amour , 
n'était  pas  sans  danger.  Plus  ils  s'appuyaient  sur  la  pureté 
de  leur  cœur,  plus  ils  prenaient  confiance  en  leurs  forces,  et 
plus ,  d'après  la  marche  naturelle  des  passions,  leurs  forces 
pouvaient  les  trahir.  On  s'endort  sur  la  route  qu'on  croit 
sûre.  £xerce-t-on  sa  surveillance  là  où  on  ne  prévoit  pas  un 
danger? 

Depuis  l'instant  qui  avait  fait  reconnattre  dans  l'humble 
ouvrière  une  fille  de  bonne,  maison,  chacun  de  ses  nouveaux 
amis  cherchait  à  lui  témoigner,  par  des  prévenances,  la  part 
qu'il  prenait  à  ses  malheurs;  Mme  Giraud,  bien  entendu,  ne 
voulait  pas  être  en  reste  avec  les  autres.  Non  contente  d'in- 
viter de  temps  en  temps  Sophie  à  ses  collations  du  dimanche, 
elle  essayait  de  lui  procurer  de  petites  douceurs  au  moins  de 
frais  possible.  J'en  vais  citer  un  exemple. 


•• 


8â  ANTOINE. 

M.  Giraud  venait  de  confectionner  avec  son  habileté  or- 
dinaire différentes  liqueurs ,  entre  autres  un  cassis  à  la 
framboise  et  au  miel,  dont,  grâce  à  un  dosage  parfait, la 
réussite  avait  surpassé  ses  espérances.  Son  orgueil  de  mani- 
pulateur s'en  glorifiait  hautement.  Le  sucre  et  la  cannelle 
étaient  désormais  inutiles  dans  cette  sorte  de  préparation! 
résultat  fort  important  par  le  tepaps  qui  courait. 

Les  enfants ,  de  la  part  de  leur  mère ,  portèrent  à  Sophie , 
non  un  échantillon  de  la  précieuse  liqueur,  mais  le  bocal 
même  dans  lequel  elle  avait  été  préparée ,  et  où  restait  en- 
core une  partie  des  grains  de  cassis  dont  s'était  servi 
M.  Giraud  pour  sa  confection. 

Sophie ,  fort  embarrassée  d'un  tel  cadeau ,  et  ne  sachant 
trop  qu'en  faire ,  n'osa  cependant  le  refuser ,  dans  la  crainte 
de  chagriner  sa  bonne  voisine.  Mais  quand  Victor  arriva  i 
vers  le  soir ,  ce  furent ,  de  sa  part ,  des  plaisanteries  et  des 
rires  sans  fin  sur  le  nouveau  meuble  figurant  parmi  ceux  de 
la  jeune  fille. 

<  Vraiment,  a-t-on  jamais  mangé  des  grains  de  cassis  ainsi 
confits? 

—  Pourquoi  pas,  monsieur?  Mon  voisin  s'y  entend  mieux 
que  vous,  ce  me  semble!  et  s'il  m'en  a  fait  le  don,  ce  n'est 
pas  probablement  rien  que  pour  le  plaisir  des  yeux  I 

—  Mais  ils  n'ont  plus  de  saveur  maintenant  ! 

—  Qui  vous  a  dit  cela  ?  y  avez-vous  jamais  goûté? 
— vJîon  I  et  je  serais  vraiment  charmé  de  commencer. 

—  C'est  à  quoi  je  m'oppose  I  dit  Sophie  en  riant  et  proté- 
geant de  ses  bras  le  vase  qui  contenait  les  grains  de  cassis  ; 
vous  êtes  trop  moqueur,  et  je  ne  veux  pas  exposer  les  œuvres 
de  mon  voisin  à  votre  critique. 

—  Dites- moi,  mademoiselle,  vous  a-t-il  donné  sa  recette 
et  le  moyen  de  s'en  servir?  cela  se  prend-il  à  la  cuiller? 

—  Gomme  vous  y  allez,  monsieur!  nullement;  la  denrée 
est  trop  précieuse!  On  la  mange  grain  à  grain. 

— ^Comme  la  goule;;des  Mille  etJAne  Nuits  mangeait  un  à 


LES  GRAINS  DE  CASSIS;  83 

un  ses  grains  de  riz.  Mais  il  faudrait  une  terrible  aiguille 
pour  aller  chercher  ceux-là  au  fond  de  leur  bocal. 

—  N'ai-je  pas  des  aiguilles  à  tricoter  T  Eh  bien  I  mon- 
sieur Victor,  je  vous  permets  d'en  goûter  un;  mais  il  faut  le 
conquérir  !  dit  Sophie  en  lui  présentant  une  longue  aiguille 
de  fer.  Toyons,  nous  allons  juger  de  votre  adresse. 

—  C'est  vous  qui  m'armez  de  la  lance,  mademoiselle,  ré- 
pondit Victor  en  prenant  un  air  chevaleresque;  le  premier 
que  je  pourfends,  je  le  dépose....  à  vos  pieds. 

—  Non  pas  I  vous  le  mangerez. 
•^  Ce  sera  pour  vous  obéir.  » 

n  plonge  Taiguille  dans  le  Vase,  la  retire  et  n'amène  rien  : 
Sophie  part  d'un  éclat  de  rire  :  il  recommence,  et  sans  plus 
de  succès.  Les  rires  et  les  railleries  redoublent.  Sophie  es- 
saye à  son  tour ,  et  au  premier  coup  un  grain  de  cassis  ap- 
paraît à  l'extrémité  de  son  aiguille.  ËUe  y  goûte,  exalte  leur 
saveur,  leur  excellence,  en  raillant  Victor  de  plus  en  plus. 
Un  second  grain  suit  le  premier,  puis  un  autre,  sans  que  la 
méchante  fille  daigne  faire  part  de  sa  bonne  fortune  à  son 
compagnon.  Victor  semble  là  représenter  le  loup  au  repas  de 
la  cigogne. 

Enfin,  lui  aussi  vient  de  réussir  I  En  s'égalisant,  la  partie 
s'anime  entre  les  deux  lutteurs.  Au  milieu  d'une  joie  folle  et 
des  cris  de  victoire  ou  de  défaite,  les  aiguilles,  par  un  double 
mouvement  précipité,  descendent,  montent,  redescendent. 
Dans  ce  conflit ,  encore  innocent ,  deux  mains  qui  ne  se 
cherchent  pas  s'effleurent,  se  touchent,  et  c'est  pour  Victor 
une  raison  de  plus  de  prolonger  la  joute.  On  se  défie ,  on 
s'excite;  mais  l'œil  devient  plus  brillant ,  le  front  se  colore. 
Sophie,  la  première,  laissa  là  son  aiguille,  et,  s'appuyant 
fortement  au  bras  de  son  adversaire  : 

c  Ah  1  qu'ai-je  doncf  dit-elle;  j'aimai  à  la  tète;  ma  vue  se 
trouble....  i 

Les  pauvres  enfants  n'avaient  pas  compris  que  ces  grains , 
imprégnés  d'une  liqueur  puissante ,  pouvaient  troubler  leur 


84  ANTOINE. 

raison.  Déjà  les  premiers  symptômes  d'une  légère  ivresse  se 
manifestaient  en  eux  :  chez  Sophie ,  sous  forme  de  malaise, 
de  faiblesse,  de  sommeil;  chez  Victor,  au  contraire,  comme 
une  flamme  ardente  qui,  loin  de  les  amoindrir,  exaltait  toutes 
les  forces  de  son  imagination. 

c  Mon  Dieu  !  qu'ai-jé  donc  ?  répéta  Sophie.  Mon  ami,  allez 
chercher  Mme  Giraud. 

—  Non,  il  ne  le  faut  pas  ;  c'est  inutile  ;  cela  ne  sera  rien  ! 

—  Otez  cette  lumière  ;  elle  me  fait  mal.  » 

Victor  prit  le  chandelier  et  le  plaça  sur  un  des  bas  côtés 
de  la  cheminée.  Sophie  venait  de  tomber  sur  une  chaise,  et 
semblait  s'y  assoupir.  A  genoux  près  d'elle,  Victor  la  soute- 
nait, la  contemplait  avec  extase.... 

Une  demi-heure  après,  un  bruit  de  bois  qui  éclatait,  de 
vitres  qui  se  brisaient,  les  réveilla  tout  à  coup.  La  lumière, 
à  peu  près  consumée  et  tombée  au  fond  du  chandelier,  n'é- 
clairait plus  la  chambre  que  d'une  faible  lueur,  permettant 
à  peine  de  distinguer  les  objets.  Us  écoutent  avec  surprise  et 
terreur.  Soudain  la  porte  qui  sépare  le  cabinet  aux  rosiers 
de  la  chambre  où  ils  se  trouvent  s'ouvre  avec  violence. 
L'ombre  d'un  homme  se  dessine  sur  le  seuil  ;  Victor  fait  un 
mouvement  de  menace,  comme  pour  demander  à  cet  étranger 
de  quel  droit  il  pénètre  ainsi  chez  eux  par  les  toits  et  en  bri- 
sant les  fenêtres!  Dans  ce  moment  la  lumière,  près  de  s'é- 
teindre, jette  un  dernier  éclat  dont  la  chambre  entière  s'illu- 
mine spontanément,  et  les  deux  amants,  par  une  même 
inspiration,  croisant  les  mains,  pliant  les  genoux,  tombent 
prosternés  devant  l'étranger.  C'était  un  prêtre  I 

«  Pardon  I  murmura  Sophie,  en  cachant  sa  figure  dans  ses 
mains. 

—  Bénissez-nous,  mon  père,  dit  Victor. 

.  —  Sauvez-moi,  mes  enfants  1  cachez-moi  I  leur  répond  le 
prêtre  d'une  voix  affaiblie  et  suppliante.  Je  suis  poursuivi  ! 
condamné  1 1 


UNE  AUTRE   IVRESSE.  85 


VIII 

Une  autre  ivresse. 

De  retour  à  la  maison  paternelle,  encore  attardé  pour 
l'heure  du  souper,  Victor  s'attendait  à  essuyer  de  nouveau 
les  reproches  violents  de  son  père,  mais  il  les  redoutait  peu, 
cette  fois  ;  d'autres  idées  le  préoccupaient  trop  vivement.  A 
sa  grande  surprise,  Antoine  l'accueillit  avec  douceur,  et  ne 
parut  pas  s'être  aperçu  de  son  absence;  d'autres  pensées 
l'absorbaient  aussi  peut-être. 

Dès  le  lendemam,  la  bonne  mère  reçut,  comme  d'ordinaire, 
les  confidences  de  son  fils  ;  confidences  incomplètes,  il  le  faut 
bien  avouer.  Mais  Victor  lui  parla  chaque  jour,  avec  une 
passion  si  vive,  et  à  tant  de  reprises,  des  charmes,  des  ver- 
tus de  Sophie,  qu'écartant  toute  idée  fâcheuse  pour  l'avenir, 
elle  adopta  tout  à  fait  leurs  amours  et  promit  de  les  pro- 
téger. Elle  devait  en  parler  à  son  mari,  et  tâcher  de  le  dis- 
poser à  se  montrer  favorable  à  l'union  des  deux  jeunes  gens. 
Ce  n'était  pas  là  une  petite  affaire  pour  la  craintive  Mme  An- 
toine ;  aussi  demanda-t-elle  du  temps.  En  attendant,  il  fut 
convenu  qu'elle  verrait  Sophie  ;  oui,  Victor  devait  la  lui  pré- 
senter comme  une  simple  ouvrière  demandant  de  l'ouvrage. 
Une  fois  les  deux  femmes  en  présence,  il  croyait  pouvoir 
répondre  du  reste.  Mais,  le  jour  convenu,  Victor  arriva  seul 
devant  sa  mère ,  seul  et  désolé  :  Sophie  avait  refusé  de  le 
suivre,  et  de  mettre  le  pied  dans  la  maison  d'Antoine. 

Pourquoi  ? 

En  retrouvant  la  fille  de  son  ancien  maître,  Mme  Vergniaux 
s'était  crue  chargée  de  la  tutelle  de  Sophie,  et  s'imposait  la 
loi  de  remplacer  près  d'elle  sa  mère  absente.  Les  fréquentes 
visites  de  Victor  à  la  mansarde  l'éclairèrent  facilement  sur 
leur  amour  mutuel.  Elle  crut  devoir,  dans  l'intérêt  de  sa 


66  ANTOINB. 

chère  pupille,  faire  prendre  des  infonnatione  sur  le  jenne 

homme  et  sur  sa  famille,  et  Tergniaux  se  mit  en  campa^e. 

Selon  lui,  les  informations  étaient  eioellentea.  «  Victor, 
avait-il  dit  h  sa  femme  après  enquête,  est  le  flls  d'un  H.  An- 
toine, ancien  brasseur,  brave  homme,  fort  riche,  ce  qui  ne 
gâte  rien.  De  plus,  ce  M.  Antoine  est  l'ami  intime  du  grand 
tribun,  de  Robespierre,  ce  qui  pourra  peut-être  contrarier  un 
peu  les  idées  aristocratiques  de  la  petite;  mais,  au  bout  du 
compte,  c'est  plutôt  un  bien  qu'un  mal;  les  temps  sont  durs; 
on  trouvera  là  un  appui  en  cas  de  besoin,  i 

Mme  Tergniaux  ne  vit  pas  la  chose  tout  h  fait  comme  son 
mari.  Stonnée  que  HUe  de  Hontlevrault  eftt  été  oheroher  ses 
affections  dans  une  semblable  famille,  elle  s'en  expliqua  fran- 
chement avec  Sophie.  Celle-ci  resta  d'abord  anéantie;  jamais 
Viotor  ne  l'avait  instruite  des  relations  de  son  père  avec  les 
ohefa  de  la  République.  A  la  pensée  d'avoir  donné  son  cceur 
et  sa  vie  au  fils  d'an  terroriste  (car  aliène  doutait  pas  qu'An- 
toine ne  partageât'lea  opinions  de  son  ami) ,  son  ombrageuse 
fierté  se  réveilla  de  nouveau.  Une  alliance  était^elle  possible 
entre  elle  et  les  bourreaux  de  son  père  et  des  siens  T  Non  ; 
dàt  la  faute  d'un  instant  retomber  incessamment  sur  sa  tête 
pour  la  couvrir  de  bonté  et  d'opprobre,  elle  ne  trahira  pas  la 
mémoire  de  son  père,  elle  ne  troquera  pas  du  moins  le  nom 
-  qu'elle  porte  contre  un  nom  taché  de  sang  ;  elle  acceptera  son 
sort,  quel  qu'il  soit  :  elle  le  subira  comme  une  eipiation, 
comme  un  châtiment  mérité  I 

Ce  fut  dans  ces  dispositions  que  Victor  la  trouva,  qaand, 
pour  la  conduire  à  sa  mère,  plein  de  joie,  il  se  présenta  de- 
vant elle,  non  plus  comme  un  amant  tipiide ,  mais  comme  un 
futur  époux  certain  de  l'avenir. 

Une  explication  devenait  inévitable.  Victor  essaya  d'abord 
de  la  dissuader  et  de  justiller  son  père;  mais  bientôt,  s'iodi- 
gnant  des  soupçons  injurieux  de  Mlle  de  Montlevrault ,  du 
mépris  qu'elle  semblait  faire  de  sa  famille,  son  orgueil  et 
son  amour,  humiliés  à  la  fois,  loi  causèrent  une  telle  irrita- 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  87 

tion,  qu'opposant  dédain  à  dédain,  il  sortit  de  chez  Sophie  en 
jurant  de  tâcher  de  Toublier  et  de  la  haïr. 

Pour  le  consoler,  la  bonne  Mme  Antoine  mit  toute  sa  ten- 
dresse de  mère  en  jeu.  Rien  ne  devait  plus  l'arrêter  ;  elle  ré- 
solut d'aller  elle-même  trouver  la  jeune  ouvrière.  Ne  s'agissait- 
il  pas  pour  elle  de  sauver  son  fils  du  désespoir  et  de  j  ustifier  son 
mari?  Mais  cette  résolution  ne  s'accomplira  pas,  et  la  foudre 
qui  doit  détruire  sa  maison  s'apprête  à  la  frapper  la  première. 

Durant  le  cours  des  innocentes  tendresses  de  Victor  et  de 
Sophie,  les  événements  politiques  s'étaient  pressés  en  France; 
le  dernier  obstacle  opposé  aux  fureurs  anarchiques  venait 
d'être  brisé;  les  Girondins  avaient  péri  sur  Téchafaud.  Cette 
époque  se  somma  la  Grande  Terreur.  Robespierre  siégeait 
au  comité  de  salut  public ,  et,  pour  tout  peindre  d'un  seul 
trait,  Danton,  le  principal  auteur  des  massacres  de  septem- 
bre, était  ministre  de  la  justice! 

Épouvanté  de  tant  d'horreurs,  maudissant  le  destin  qui 
L'avait  jeté  au  milieu  de  ce  monde  de  bourreaux,  Antoine  s'en 
éloignait  de  plus  en  plus  chaque  jour.  Il  avait  même  déjà 
cessé  de  voir  Maximilien  ;  mais  ce  titre  fatal  qui  l'enchaînait  à 
lui  s'accolait  encore  à  son  nom,  comme  venaient  de  le  prouver 
récemment  les  renseignements  pris  par  l'épicier  Vergniauxi 

£h  bien  I  ce  titre  même  sembla  lui  offrir  le  seul  moyen  de 
se  laver  de  ses  souillures.  Des  malheureux,  des  pères ,  dont 
les  fils  gémissaient  en  prison;  des  femmes  dont  les  maris 
étaient  sur  le  point  de  subir  une  condamnation  capitale,  ne 
sachant  comment  rencontrer  le  terrible  membre  du  comité 
du  salut  public,  ou  n'espérant  pas  le  fléchir,  apprenant  qu'il 
avait  un  ami  (un  ami  !) ,  accouraient  vers  Antoine;  sa  porte 
leur  était  ouverte,  et,  comme  ils  ne  le  trouvaient  pas  sans 
pitié,  comme  au  récit  de  leurs  malheurs  son  œil  s'humectait, 
confiants  en  sa  protection,  l'espoir  leur  revenait  au  cœur.  Il 
résolut  de  tout  faire  pour  réaliser  ce  saint  espoir  :  du  moins, 
sa  présence  au  milieu  de  ces  hommes  terribles  aura  produit 
un  bien  t 


88  ANTOINE. 

Il  rechercha  de  nouveau  la  société  de  Mazimilien;  celui-ci 
l'accueillit  comme  s'il  ne  se  fût  point  aperçu  de  son  refroidisse- 
ment, et  ne  parut  pas  soupçonner  le  motif  qui  le  ramenait  à  lui. 

Néanmoins,  de  quelque  façon  que  s'y  prît  Antoine  en  fa- 
veur de  ses  protégés ,  il  ne  put  rien  obtenir  de  cet  homme 
inflexible  ;  chaque  fois  celui-ci  prétexta  du  salut  public,  de  la 
gravité  du  délit,  ou  de  l'impuissance  où  il  était  d'agir  contre 
la  volonté  de  ses  collègues.  C'eût  été  compromettre  le  peu  de 
pouvoir  qu'il  avait;  pouvoir  bien  précaire,  disait-il,  et  auquel 
il  ne  tenait  que  dans  l'intérêt  du  peuple;  charge  accablante 
qui  courbe  et  torture  celui  qui  la  porte,  mais  qu'il  lui  fallait 
garder,  car  la  fin  seule  devait  le  justifier,  c  Jusqu'à  présent, 
que  m'a-t-elle  valu?  ajoutait-il;'  des  injures,  dp  haines!  à 
moi  qui  n'ai  jamais  signé  un  arrêt  par  haine  ou  par  ven- 
geance, tu  le  sais  I  » 

Puis,  après  s'être  apitoyé  sur  son  sort  et  sur  l'ingratitude 
commune  à  l'espèce,  après  avoir  longuement  parlé  de  lui, 
pour  empêcher  Antoine  de  lui  parler  des  autres,  il  le  ren- 
voyait avec  quelques  protestations  hypocrites  de  regret. 

N'importe,  Antoine  ne  se  rebuta  point. 

Un  jour  se  présenta  chez  lui  un  homme  qui  d'abord  avait 
fait  partie  de  leurs  réunions. 

c  J'accours  vous  demander  un  grand  service,  lui  dit  celui- 
ci  ;  Yerdier,  un  de  mes  amis,  accusé  de  modérantisme,  vient 
d'être  incarcéré,  et  il  n'en  échappera  pas,  car  il  a  pour  ennemi 
personnel  Fouquier-Tin ville.  Vous  connaissez  le  pouvoir*  de 
l'amitié,  vous  qu'un  sentiment  fraternel  unit  depuis  si  long- 
temps à  Robespierre.  Il  faut  donc  que  votre  ami  sauve  le  mien. 

—  Je  doute  fort  du  succès  auprès  de  l'incorruptible. 

—  Pourquoi  ?  Il  s'agit  ici  d'un  bon ,  d'un  vrai  patriote  in- 
justement  soupçonné. 

—  Eh  bien  I  j'essayerai  encore;  mais  n'avez-vous  pas  eu 
vous-même  des  liaisons  avec  Maximilien? 

—  Oui,  autrefois,  répondit  le  solliciteur  d'un  air  embar- 
rassé; mais  j'avoue  que,  depuis  quelque  temps,  j'ai  cessé  de 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  89 

le  voir.  Néanmoins,  si  vous  le  eroyez  convenable,  j'agirai  de 
mon  côté....  Il  était  reçu  dans  ma  famille....  je  puis  tenter 
de  l'y  attirer  de  nouveau....  Tinviter  à  dîner.  La  table  par- 
fois dispose  à  l'indulgence  et  réveille  les  bons  sentiments,  i 

Deux  jours  après,  Antoine  conduisait  Robespierre  chez 
rhonorable  amphitryon.  Une  famille  charmante,  une  épouse, 
une  fille  belle  comme  un  ange ,  un  jeune  homme  à  peine 
adolescent,  reçurent  le  tribun,  non  comme  celui  devant  qui 
l'on  tremble,  mais  comme  celui  en  qui  seul  on  espère. 

Mazimilien  sembla  d'abord  respirer  plus  à  Taise  dans  cette 
atmosphère  de  calme  et  de  paix.  Il  redevint  doucereux  et 
insinuant  comme  aux  jours  de  sa  jeunesse,  fit  le  bon  homme, 
eut  presque  des  accès  de  gaieté,  et,  quand  vint  Je  dessert,  dès 
les  premiers  mots  dits  en  faveur  de  Verdier,  il  promit  d'inter- 
venir pour  lui  et  de  le  ravir  aux  serres  de  Fouquier-Tinville. 

Tous  étaient  dans  le  ravissement.  Maximilien  ne  s'arrêta 
pas  là.  Le  vin  le  poussant  encore  cette  fois,  comme  au  pre- 
mier dîner  fait  à  la  Branche  d'acacia,  après  avoir  déploré  la 
dure  nécessité  qui  l'avait  contraint  à  des  mesures  de  ri- 
gueur, il  fit  de  lui-même  l'éloge  de  la  modération;  puis,  pas- 
sant en  revue,  et  avec  des  blasphèmes  pour  chacun  d'eux, 
tous  ses  collègues  terroristes ,  qui  l'entraînaient  malgré  lui, 
il  parla  confusément  d'un  grand  et  terrible  coup  d'Ëtat,  d'une 
dernière  et  abondante  charretée  de  législateurs  pour  la 
Orève,  et  le  mot  dictature  lui  échappa. 

Bans  ce  moment,  le  maître  de  la  maison  venait  de  lui  ver- 
ser de  nouveau  d'un  vin  de  Champagne  mousseux.  Robes- 
pierre eut  un  mouvement  nerveux,  et,  le  bras  encore  tendu, 
il  parut  quelque  temps  examiner  en  silence,  et  avec  une  pro- 
fonde attention ,  le  jeu  des  globules  d'air  qui  s'élevaient  et 
pétillaient  dans  son  verre.  Il  promena  ensuite  et  tour  à  tour 
sur  les  convives  un  regard  scrutateur,  comme  pour  les  re- 
connaître et  les  nombrer,  posa  son  verre  sur  la  table  sans 
Vavoir  bu,  se  leva  en  chancelant,  et,  prétextant  d'un  malaise 
subit,  il  déclara  vouloir  partir. 


90  ANTOINE. 

Antoine  raccompagna  jusque  chez  lui,  et,  après  l'avoir  re- 
mis aux  soins  de  la  fille  Duplay  : 

«  Tu  n'oublieras  point  ce  que  tu  as  promis  pour  le  patriote 
Yerdier,  lui  dit-il. 

—  Je  n'oublierai  rien  de  ce  que  j'ai  dit  ce  soir,  répondit 
Maximilien  avec  un  geste  que  l'autre  fut  loin  de  comprendre, 
et  dès  demain  ils  en  auront  tous  la  preuve  !  » 

Antoine  allait  le  quitter,  il  le  rappela  : 
c  M'aimes-tu  toujours?  lui  dit-il  en  le  regardant  fixement 
entre  les  deux  yeux. 

—  Oui,  et  plus  encore  aujourd'hui  qu'hier!  > 

Gela  était  vrai.  Les  sentiments  de  modération  mis  en  avant 
par  lui  avaient  réveillé  dans  son  compagnon  d^enfance  une 
vieille  et  tenace  affection. 

c  Moi  aussi,  je  t'aime ,  et  il  me-  semble  que  ta  mort  serait 
pour  moi  la  paralysie  d'un  de  mes  membres.  » 

Ensuite  de  cette  singulière  profession  d'amitié ,  il  lui  de- 
manda s'il  s'était  enivré  à  ce  repas,  et,  pour  preuve  du  con- 
traire ,  il  exigea  que  son  ami  marchât  devant  lui  en  décla- 
mant des  vers.  Antoine  se  prêta  à  sa  manie,  ne  voulant  voir 
dans  ses  exigences  que  les  caprices  de  l'ivresse,  et,  tandis 
qu'il  arpentait  ainsi  la  chambre  en  récitant  quelques  vers  da 
Joseph  Ghénier ,  assis  dans  son  fauteuil ,  Maximilien  suivait 
tous  ses  mouvements  sans  paraître  songer  à  lui  cependant. 
Puis,  tout  à  coup,  se  levant  à  demi  sur  son  siège  : 

c  Dis-moi ,  Antoine ,  reprit-il ,  dominé  par  l'idée  dont  il 
était  préoccupé  bien  plutôt  que  par  les  vers  de  Ghénier,  qu'a 
dit  ta  femme  lorsque  tu'  lui  as  appris  que  j'étais  le  neveu  de 
Damiens? 

—  Je  doute  fort  que  ma  femme  ait  connaissance  de  ce 
fait;  mais,  en  tout  cas ,  ce  n'est  pas  par  moi  qu'elle  a  pu 
l'apprendre. 

—  Pourquoi?  où  serait  le  mal  ? 

—  Ge  n'est  point  mon  secret. 

—  Tu  as  donc  bien  gardé  celui-là  ? 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  91 

—  Comme  les  autres. 

—  Merci I  s'écria  le  tribun,  se  levant  tout  à  fait  et  lui 
saisissant  fortement  le  bras,  tandis  que  de  son  autre  main  il 
s'appuyait  sur  son  fauteuil ,  car  ses  jambes ,  sinon  sa  tête , 
conservaient  encore  un  souvenir  du  vin  de  Champagne; 
merci,  frère  !  ah  !  tu  viens  de  soulager  mon  cœur  d'un  grand 
poids,  foi  d'Isidore I  Mais  garde  bien,  garde  pour  toi  seul, 
pour  toi  seul  !  entends-tu?  chacun  des  mots  articulés  par  moi 
ce  soir,  à  cette  table,  durant  ce  repas  I 

—  Sois  tranquille  ;  nul  d'entre  nous  n'oubliera  que  tes  pa- 
roles étaient  confidentielles.- 

—  Je  n'étais  inquiet  que  sur  toi  I  » 

Antoine  allait  se  révolter  contre  une  idée  aussi  injurieuse 
en  apparence,  quand,  lui  imposant  silence  du  geste  : 

c  Bonsoir,  citoyen  Antoine ,  et  rends  grâces  à  Dieu  d'être 
l'ami  de  Robespierre  1  i 

L'air  dont  tout  cela  fut  dit  devait  le  forcer  à  réfléchir;  mais 
Antoine  s'obstinait  à  ne  donner ,  en  ce  moment,  aux  paroles 
du  tribun,  comme  à  ses  actes,  que  le  sens  de  l'ivresee.  Lui- 
même  se  sentait  la  tête  embarrassée.  Il  était  à  peine  neuf 
heures  :  il  alla,  pour  rasséréner  ses  esprits,  se  promener 
vers  le  jardin  des  Capucines.  Là,  11  but  de  la  bière  en  fa- 
mant  ;  il  lut  les  papiers  publics,  et  finit  par  s'endormir,  les 
coudes  sur  la  table.  Le  moment  de  la  fermeture  arrivé,  on  le 
réveilla,  et  il  se  dirigea  vers  son  logis. 

La  route  est  longue  du  boulevard  à  la  rue  de  Tournon ,  et 
de  plus  elle  n'était  pas  libre.  L'émeute  se  ruait  dans  les 
nies.  On  venait  de  procéder  à  des  arrestations  de  nuit.  Les 
sans-culottes  manœuvraient  sous  les  armes;  la  populace  s'agi- 
tait en  désordre  autour  des  maisons  désignées.,  et  toutes  ces 
figures  hideuses,  défilant  devant  lui,  à  la  lueur  des  torches, 
lui  barrant  le  chemin  au  milieu  d'un  horrible  concert  de 
jurements,  d'imprécations  et  de  chants  de  cannibales,  lui 
lassaient  peu  le  loisir  de  rassembler  ses  idées. 

Assourdi  par  leurs  cris ,  contraint  de  stationner  à  chaque 


92  ANTOINE. 

pas,  respirant,  avec  le  brouillard ,  les  odeurs  infectes  exba* 
lées  des  fanges  des  ruisseaux  et  des  haillons  de  la  multitude, 
des  sueurs  lui  montaient  à  la  tête,  ses  genoui  faiblissaient , 
ses  yeux  se  fermaient  à  moitié.  Ëtait-il  dans  la  veille  ou  dans 
le  sommeil? 

Il  se  trouvait  alors  au  bas  de  la  rue  des  Prouvaires,  quand 
un  fiacre  arriva  bruyamment  et  imprima  à  la  foule  un  reflux 
qui  jeta  Antoine  adossé  contre  un  mur;  des  rangs  pressés 
Ty  maintinrent.  Là,  au  milieu  de  cette  foule  déguenillée, 
des  clameurs  qui  redoublaient ,  il  vit  le  fiacre  s'avancer  en- 
touré de  piques,  de  bonnets  rouges,  d'écharpes  tricolores. 
Une  torche  s'abaissa  vers  la  portière;  il  aperçut.  Tune  près 
de  l'autre ,  comme  à  travers  une  vapeur ,  ces  deux  femmes 
près  desquelles  il  venait  de  dîner  quelques  heures  auparavant  ; 
la  mère,  si  noble  et  si  gracieuse  encore  1  la  fille,  si  jeune  et  si 
belle  !  Un  songe  l'abusait,  il  n'-en  doutait  pas  ;  mais  ce  songe 
était  horrible  !  Se  tête  fléchit,  ses  yeux  se  fermèrent  tout  à  fait, 
et,  quand  il  les  rouvrit,  le  fiacre  avait  disparu  derrière  le  quai 
de  la  Mégisserie ,  entraînant  avec  lui  la  plus  grande  partie 
de  cette  population  nocturne  qui  l'environnait  tout  à  l'heure 
et  obstruait  son  chemin.  Enfin,  rentré  chez  lui,  non  sans 
peine,  rompu  de  fatigue  et  la  tête  tout  en  désarroi,  il  se  cou- 
cha et  s'endormit  aussitôt  profondément.     ^ 

Jue  lendemain ,  comme  il  sommeillait  encore  ^  son  fils  vint 
le  réveiller  : 

c  Mon  père,  lui  dit-il  d'un  ton  d'effroi,  n'avez-vous  pas 
dîné  hier  avec  la  famille  Sainte- Amarante  ? 

—  Oui  ;  eh  bien? 

—  £h  bien  !  ils  ont  tous  été,  hier  au  soir,  saisis  à  domicile 
et  transférés  à  la  Conciergerie! 

—  Non  I  cela  n'est  pas  possible  1  >  s'écrie  d'abord  Antoine. 

Tout  aussitôt  les  discours  ambigus  de  Robespierre,  sa  vi- 
sion de  la  nuit,  lui  reviennent  eu  tête,  mais  plus  clairs  cette 
fois.  Il  saute  en  bas  du  lit  et  s'habille  en  toute  hâte....  Victor 
devine  sa  pensée ,  s'en  alarme.  A  ses  cris ,  sa  mère  accourt. 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  93 

En  quelques  mots  il  la  met  au  courant ,  et  tous  deux  yeulent 
s'opposer  à  sa  sortie.  * 

(  Que  prétends-tu  faire  ?  lui  dit-elle. 

—  Aller  trouver  Mazimilien  I 

m 

—  Mais  c'est  de  lui  peut-être  que  vient  le  coup? 

—  C'est  lui  seul  qui  peut  le  retenir  I  0  les  rendra  à  la  li- 
berté, car  il  le  faut,  car  je  le  veux  ! 

—  Antoine,  ne  le  connais-tu  donc  pas  encore?  s'écrie  sa 
femme  avec  désespoir.  Tu  n'as  voulu  croire  ni  à  mes  terreurs, 
ni  à  celles  de  ta  mère  I  Ah  !  que  Dieu  nous  protège  I  si  tu  oses 
lutter  contre  lui ,  tu  es  perdu  1 

—  Non  !  et  je  les  sauverai  I 

—  Eh  bien  !  mon  père,  lui  dit  Victor  avec  une  soudaine 
résolution,  je  vous  accompagne. 

—  Je  te  le  défends  I 

—  Alors  vous  ne  sortirez  pas  1  » 

Et  il  faisait  un  mouvement  pour  lui  barrer  la  porte,  quand, 
le  saisissant  par  le  bras  : 

t  Je  vous  ordonne  à  tous  deux  de  rester  et  de  m' atten- 
dre! 1  leur  cria  Antoine  avec  un  geste  impérieux. 

La  mère  attira  son  fils  à  elle,  le  pressa  sur  son  sein  avec 
une  vive  étreinte,  et,  le  couvrant  de  baisers ,  de  larmes ,  de 
caresses,  prenant  pour  lui  sa  voix  la  plus  douce,  comme  s'il 
n'était  encore  qu'un  faible  enfant  : 

c Demeure,  Victor,  demeure,  lui  dit-elle;  ne  te  fais  pas 
voir  à  ,ce  monstre;  il  t'a  peut-être  oublié.  Ils  en  ont  tué  de 
plus  jeunes  que  toi,  sais-tu?  Ohl  demeure  avec  ta  mère; 
qu'il  lui  reste  au  moins  quelqu'un  pour  l'aimer,  pour  la  com- 
prendre! 1 

Pendant  ce  temps,  Antoine  s'était  enfui.  Il  courut  à  la  rue 
Saint-Honoré ,  près  de  la  place  Vendôme,  appelée  alors  place 
des  Piques,  et  où  logeait  Maximilien.  Ses  mains  suaient,  le 
sang  lui  montait  .à  la  tête ,  ses  artères  lui  battaient  aux 
^mpes;  il  sentait  que  toute  sa  force  de  volonté  ne  lui  ferait 
pas  défaut,  même  devant  le  tout-puissant  démocrate. 


94  ÀNTomE. 

.  Dans  une  petite  chambre  d'attente ,  un  homme  en  sabots  , 
nu-jambes,  vêtu  d'une  csf  magnole,  le  sabre  au  côté  et  coiffé 
du  bonnet  rouge,  avec  la  cocarde  nationale,  lui  dit  : 
c  Halte-là  I  on  n'entre  pas  I 

—  Je  veux  parler  au  citoyen  Robespierre. 
-^  Il  travaille  ;  assieds-toi  et  attends-le. 

—  Je  ne  puis  attendre  I  je  ne  puis  m'asseoirl 

— £h  bieni  tiens-toi  debout  et  va  te  promener!  i  lui  ré- 
pondit avec  flegme  ce  singulier  garde  du  corps. 

Antoine  voulut  forcer  la  consigne;  l'autre  se  leva  de  toute 
sa  hauteur,  développa  devant  lui  ses  membres  musculeuz , 
comme  pour  lui  faire  comprendre  l'inutilité  de  la  résistance , 
porta  la  main  sur  son  sabre ,  et  se  mit  à  siffler  le  Ça  ira. 

L'impatience  éclatait  dans  tous  les  mouvements  du  nouvel 
arrivé,  son  irritation  était  au  comble;  il  s'emporta,  il  cria , 
frappa  du  pied.  Tout  fut  inutile.  On  laissa  à  sa  fougue  le 
temps  de  tomber,  et,  quand  il  fut  resté  une  heure  avec  cet 
ilote  républicain ,  avec  ce  chacal  à  ftrae  humaine ,  la  porte 
s'ouvrit;  mais  ce  ne  fut  pas  Mazimilien  qui  se  montra,  ce  fut 
Hébert,  Hébert  le  journaliste ,  Hébert  le  père  Duchône  : 

c  Ah  I  c'est  toi  qui  fais  tout  ce  train  !  Je  vous  ai  crus  ici 
une  douzaine  de  J...f à  battre  la  savate  1  i 

S'approchant  d'Antoine ,  il  ajouta  à  voix  basse^: 

c  II  vous  prie  de  l'excuser,  monsieur,  et  sera  libre  bientôt 
de  vous  recevoir  ;  il  est  retenu  par  un  travail  important. 
Nous  avons,  ce  soir,  grande  séance  aux  Jacobins.  :» 

Et,  lui  frappa^nt  familièrement  sur  l'épaule,  changeant  tout 
à  coup  de  tv'n  et  de  langage,  il  reprit  en  élevant  la  voix  et 
désignant  le  sans- culotte  qui  se  trouvait  là  : 

c  Patiente  un  peu,  citoyen;  voilà  un  bon  b qm  te  tien- 
dra compagnie.  N'est-il  pas  vrai ,  Publicola?  > 

La  brute  fit  entendre  un  bourdonnement  en  guise  de  rire 
approbatif;  Hébert  rentra,  et,  encore  attardé  dans  son  es- 
poir, Antoine  se  replia  sur  lui-môme  pour  chercher  des  adou- 
cissements, des  consolations;  il  se  dit,  et  tâcha  de  se  per- 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  95 

suader  que  Tarrestation  n'ayant  eu  lieu  que  bien  avant  dans 
la  nuit  précédente ,  quelques  heures  de  plus  ou  de  moins  ne 
pouvaient  empêcher  la  réussite  de  sa  démarche.  Il  patienta 
donc  du  mieux  qu'il  put,  écoutant  même,  pour  se  distraire, 
tous  les  airs  nationaux  siffles  par  son  compagnon  à  la  car- 
magnole. 

Enfin  la  porte  s'ouvrit  de  nouveau ,  et ,  cette  fois ,  ce  fut 
Maximilien  qui  parut  et  lui  fit  signe  d'entrer  : 

c  Je  suis  à  toi ,  lui  dit-il  en  fermant  soigneusement  la 
double  porte  ;  mais  laisse-moi  d'abord  en  finir  avec  Hébert  ; 
ce  ne  sera  pas  long. 

—  Gomment I  répliqua  yiyement  Antoine,  est-ce  encore 
pour  attendre  que  tu  me  fais  entrer?  j  a-t-il  donc  chez  toi 
double  antichambre?  C'est  faire  par  trop  l'aristocrate ,  à  ton 
tour!  A 

£t,  emporté  par  le  dépit,  il  se  servit  d'une  expression 
grossière,  quoique  fort  en  usage  alors,  pour  lui  dira  qu'il  se 
moquait  de  lui  I 

c  Ahl  monsieur,  lui  dit  Hébert  du  ton  d'un  hosmie  de  la 
meilleure  compagnie  et  dont  l'oreille  se  trouverait  blessée 
par  une  semblable  locution  ;  voilà  un  mot  dont  on  peut  faire 
usage  devant  des  sabots ,  un  mot  appartenant  à  une  langue 
populacière,  que  nous  écrivons  assez  couramment,  nous,  le 
père  Duchêne,  mais  que  nous  ne  parlons  pas  entre  honnêtes 
gens  1 1 

Grâce  à  ce  malheureux  mot,  il  s'entama  une  discussion 
quasi  littéraire  sur  lei  dififérentsi  genres  de  langage  dont  on 
devait  se  servir,  soit  à  la  tribune,  soit  dans  le  monde  de  l'in- 
timité, ou  dans  les  journaux  démocratiques.  Maximilien  s'en 
mêla ,  pérora  sur  quelques  formes  grammaticales,  suffisantes, 
selon  lui,  pour  faire  reconnaître,  malgré  tous  les  déguise- 
ments possibles ,  un  ci-devant  noble ,  un  ecclésiastique ,  un 
fournisseur,  un  militaire ,  etc.  ;  et  Antoine ,  venu  pour  fou- 
droyer un  infâme ,  pour  arracher  une  proie  au  geôlier,  peut- 
être  au  bourreau,  après  avoir  reçu  une  légère  admonition, 


96  ANTOINE. 

toute  de  sayoir-viyre,  da  citoyen  Hébert,  dit  le  père  Da- 
chéne,  fut  contraint  d'assister  à  une  conférence  oiseuse  sur 
le  vocabulaire  I 

c Fiuissons-en  de  tout  ce  bavardage,  dit-il  enfin.  Je  me 
suis  présenté  ici  avant  midi  pour  te  parler,  et  vois  Theure 
qu'il  esti  :» 

Maximilien  leva  les  yeux  vers  une  petite  pendule  de  cuivre 
doré ,  placée  sur  le  secrétaire  de  merisier  devant  lequel  il  se 
tenait.  La  pendule  marquait  alors  une  heure  et  demie;  et, 
depuis  ce  moment ,  il  ne  cessa  de  la  consulter  de  Toeil  de 
minute  en  minute,  quel  que  fût  le  sujet  qui  semblât  Toccu- 
per  exclusivement. 

c  Tu  a»  donc  à  m'entretenir  de  choses  sérieuses? 

—  Très-sérieuses,  répondit  Antoine,  et  je  suis  pressé. 

—  Ehbienl  mon  vieux  camarade  Ludovici  Magni^  je  te 
promets,  par  Tabbé  Proyart  et  la  pythonisse  Lépicier,  que, 
s'il  est  en  mon  pouvoir  de  te  satisfaire,  je  le  ferai. 

—  J'y  compte.  » 

La  fille  Duplay  entra  pour  remettre  des  lettres  au  dicta- 
teur en  espoir;  il  les  lut ,  et  en  communiqua  quelques-unes 
à  Hébert ,  fit  un  mot  de  réponse  pour  d'autres  ;  puis ,  après 
une  courte  consultation  avec  ce  dernier,  au  sujet  de  la 
séance  du  soir  aux  Jacobins ,  il  le  congédia ,  non  sans  avoir 
de  nouveau  interrogé  la  pendule. 

Ils  étaient  seuls  enfin  I  Sur-le-champ  Antoine  aborda  la 
question. 

c  Où  est ,  en  ce  moment ,  la  famille  Sainte-Amarante  ?  > 

Maximilien  parut  se  troubler  légèrement  ;  mais,  se  remet- 
tant bientôt  : 

c  Tu  sais  donc?...  Ëcoute ,  Antoine;  il  y  a,  certes,  dans 
leur  arrestation ,  quelque  chose  qui  révolte ,  et  ne  crois  pas 
que  je  m'y  sois  décidé  sans  un  sentiment  pénible  ;  mais  ces 
gens-là  en  avaient  trop  entendu  ;  je  devais  avant  tout  m'as- 
surer  de  leur  discrétion. 

—  Ainsi,  ils  sont  au  secret?» 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  97 

Il  ne  répondit  pas,  regarda  encore  Taigaille  du  cadran,  et 
poursuivit  : 

c  Si  mes  projets ,  si  mon  avenir,  si  ma  vie  enfin  n'intë» 
ressait  que  moi ,  je  l'eusse  risquée ,  sans  hésitation ,  plutôt 
que  de  toucher  à  cette  famille  par  laquelle  je  venais  d'ôtre 
si  bien  accueilli;  mais  je  suis  autre  chose  qu'un  homme ,  je 
suis  un  moyen;  un  moyen,  comprends-tu  bien  la  valeur  de 
ce  mot?  Mes  jours  sont  dévoués  à  Tezécution  du  grand  acte 
réyolutionnaire.  Si  les  paroles  échappées  hier  à  mon  entraî- 
nement sont  dévoilées,  mon  existence  est  compromise,  et  avec 
elle  celle  de  la  République  ;  car  je  suis  nécessaire  à  Tachève- 
meut  de  Tœuvre  !  Voilà  les  motifs  qui  seuls  m'ont  fait  agir  ; 
il  est  ici  question  de  la  France,  du  sort  de  trente  millions 
d'hommes l  Pouvais^je  hésiter?  Tu  dois  m'approuver  toi- 
même,  si  tues  encore  patriote  I  » 

Antoine  essaya  de  parler  ;  mais  son  interlocuteur  lui  coupa 
sans  cesse  la  parole  pour  développer  toujours  cette  même 
thèse  de  son  importance  politique;  et ,  quand  il  eut  longue- 
ment élaboré ,  épuisé  la  matière ,  il  lui  dit  d'un  air  de  con- 
descendance : 

(  Maintenant ,  parle  ;  que  puis-je  faire  pour  toi  ? 

-^  Rendre  la  liberté  à  la  famille  Sainte-Amarante  ,  s'écria 
Antoine;  te  confier  à  leur  bonne  foi ,  dont  je  me  fais  le  ga- 
rant! C'est  pour  justifier  un  ami,  et  parce  qu'il  m'a  cru  le 
Uen,  que  le  p^e  est  venu  me  trouver;  c'est  moi  qui  t'ai 
pressé,  conjuré  d'accepter  leur  invitation,  qui  t'ai  accompa- 
gné chez  eux.  Tout  s'est  fait  au  nom  de  Tamitié  qu'ils  ont 
pour  Yerdier,  et  de  celle  qu'ils  me  connaissent  pour  toi  ; 
c'est  donc  notre  vieille  affection  que  j'invoque  aujourd'hui , 
Maximilien;  c'est  comme  compatriote,  comme  condisciple, 
surtout  comme  ami ,  comme  frère ,  que  je  te  somme  de  tenir 
ta  promesse  ! 

—  Ma  promesse? 

—  Ne  viens-tu  pas  à  l'instant  de  Rengager  de  satisfaire  à 
îa  demande  que  je  te  ferais? 

248  « 


98  ANTOINE. 

—  Oui  ;  si  la  chose  est  en  mon  pouvoir,  de  nouveau  j*en 
prends  l'engagement,  dit-il,  l'œil  encore  fixé  sur  l'aiguille. 

—  Eh  bien  I  il  est  en  ton  pouvoir  de  les  sauver  I 

—  Il  est  trop  tard  I  répondit  le  bourreau,  car  on  les  exé- 
cute en  ce  moment!  s 

£t  il  poussa  un  long  soupir,  non  de  pitié,  non  de  remords, 
mais  de  soulagement. 

Deux  heures  venaient  de  sonner  à  la  petite  pendule  de 
cuivre. 

Antoine  se  leva  en  poussant  un  cri  de  hyène;  et,  brisant 
avec  rage  sa  chaise  sur  le  carreau  : 

c  Quoil  cet  homme  si  hospitalier,  si  inoffensif,  si  dévoué 
au  saint  culte  de  l'amitié  I  cette  mère  si  tendre!  quoi  I  cette 
jeune  fille  si  douce ,  ce  jeune  homme  si  candide ,  et  qui 
n'ont  pu  môme  comprendre  tes  paroles,  tu  les  as  assas- 
sinés! 

^  Je  t*ai  fait  connaître  mes  raisons,  lui  répondit  le  tribun 
avec  une  sorte  de  calme  sinistre.  Penses-tu  donc  que  les  murs 
mêmes  d'un  cachot,  quelle  que  soiileur  épaisseur,  suffisent 
à  engloutir  un  tel  secret?  Au  surplus ,  ce  n'est  pas  moi  qui 
les  ai  frappés ,  c'est  la  loi!  Ils  étaient  girondins. 

—  Girondins !i..  quelle  horrible  dérision!  mais  tu  me 
trompes,  tu  as  menti!  Ils  ne  sont  pas  morts!  tu  n'as  pas 
pu  les  tuer  si  vite  ;  il  faut  au  moins  le  temps  d'instruire , 
d'interroger,  de  juger  î  Puis ,  le^fils  n*est  encore  qu'un  en- 
fant ,  la  loi  n'a  pu  l'atteindre  ^  Oui ,  avoue4e  ,  tu  as  seule- 
ment voulu  te  soustraire  à  mes  prières ,  à  mon  importu- 
nité,  te  dégager  de  ta  parole  !  C'est  cela,  n'estMse  pas  I  Tant 
mieux!  tant  mieux!  ' 

—  Lis  ce  que  m'écrit  à  l'instant  Ghaumette,  le  procureur 
de  la  commune ,  dit  Maximilien  en  lui  passant,  tout  ouverte, 
une  des  lettres  qu'il  venait  de  recevoir; 


4.  Le  jeune  Sainte- Amarante  avait  qtiioie  ans  lorsqu'il  péril  lut  l'é- 
ciiafaiid. 


'une  autre  ivresse.  99 

«Les  Sainte-Amarante  viennent  à  l'instant  d'être  con- 
c  damnés  à  la  peine  de  mort  pour  avoir  conspiré  contre  Tin- 
c  divisibilité  de  la  République.  A  deux  heures  précises,  on 
«  saura  au  juste  si  leur  sang  est  delà  même  couleur  que  leur 
(  nom.  :» 

—  Ce  Ghaumettel  toujours  de  grossières  plaisanteries!  > 
murmura  Robespierre  d'uù  air  de  dédain. 

Antoine  était  exaspéré  ;  la  lettre  tremblait  dans  sa  main  ; 
il  la  froissa  avec  fureur,  la  chiffonna,  la  mit  en  boule,  et,  la 
lai  jetant  à  la  face  : 

cTon  correspondant  est  digne  de  toi!  Ainsi,  ils  sont 
morts?  Ainsi,  parce  que  tu  t'étais  soûlé  de  leur  yin,  il  t'a 
fallu  te  soûler  de  leur  sangl  Mon  Dieu!  pour  cacher  les  ré- 
sultats de  son  ivrognerie,  le  sang  de  toute  une  famille  I  du 
sang  plus  qu'il  n'en  faudrait  pour  assouvir  un  tigre  !  Es-tu 
repu  maintenant?  Mais  non!  le  mien  manque  à  ta  soif;  car, 
moi  aussi,  j'ai  ton  secret.  Tue-moi  donc,  tue-moi  !  » 

Aux  cris  qu'il  poussait,  la  Carmagnole  entr'ouvrit  la  dou- 
ble porte  : 

«  Est-ce  que  vous  vous  battez  là  dedans?  i 

Maximilien  lui  fit  signe  de  se  retirer,  et,  se  rapprochant 
d'Antoine ,  cherchant  à  presser  la  main  que  celui-ci  lui  re- 
fusait : 

t  Tu  as  pris  soin  toi-même  de  me  justifier,  lui  dit-il  ;  j'ai 
donc  encore  dans  le  cœur  quelque  sentiment  humain  :  tu 
Tiens  de  m'insulter,  de  m'outrager,  d'un  mot  tu  peux  me 
perdre,  et.*.,  tu  vivras!  oui,  tu  vivras;  car- j'ai  coiifîanee  en 
toi;  tu  es  mon  ami,  mon  seul  ami! 

—  Péthion  aussi  était  ton  ami,  ton  grand  ami,  et  tu  l'as 
fait  guillotiner  1 

*—  Ohî...  murmura  Robespierre  ,  les  ongles  sur  les  dents 
et  en  lui  jetant  un  regard  de  côté,  regard  sinistre,  où  la  co- 
lère commençait  à  s'allumer  sourdement,  la  position  n'est 
pas  la  même;  Péthion  était  un  autre  homme  que  toit  il  était 
un  moyen  aussi,  lui  !  un  ressort  qu'il  a  fallu^riser  ;  une  longue 


100  ANTOINE. 

amitié  d'enfance  ne  m'attachait  pas  à  lui!...  Maisva-Ven, 
va-t'en  !  ma  patience  est  à  bout  ! 

—  Adieu,  lui  dit  Antoine,  toujours  dominé  par  un  senti- 
ment exalté  d'indignation.  Jusqu'à  présent  je  me  suis  efforcé 
de  ne  voir  en  toi  qu'un  homme  cruel  seulement  dans  des  in- 
tentions d'avenir  national  ;  mais  puisqu'il  te  faut  des  têtes 
dans  ton  intérêt  personnel ,  pour  garder  ton  pouvoir,  pour 
sauver  ta  peau,  tu  n'es  plus  à  mes  jeux  qu'un  assassin,  un 
lâche  !  et  je  te  méprise  I  Adieu  I  »  ^ 

Robespierre  resta  muet  ;  mais  il  bondit  de  rage,  le  menaça 
du  poing,  et  son  regard  fulgurant  sembla  échanger  un  ter- 
rible adieu  contre  le  sien. 

Une  fois  dehors,  à  peine  Antoine  eut-il  respiré  l'air  libre  et 
frais,  son  emportement  se  calma^  et  la  peur  le  prit.  Il  venait 
de  compromettre  sa  sûreté,  celle  de  sa  famille  peut-être,  inu- 
tilement et  ^ans  but,  puisque  les  Sainte-Amarante  avaient 
cessé  d'exister.  La  réaction  s'opérant  dans  ses  idées,  Maxi- 
milien,  malgré  ses  crimes,  ne  lui  parut  dépourvu  ni  de  gran- 
deur ni  de  générosité.  Ne  l'avait-il  point  épargné,  lorsqu'un 
meurtre  de  plus  pouvait  prévenir  complètement  le  danger 
qu'il  redoutait?  S'il  l'avait  osé,  il  seraiii  retourné  sur  ses  pas 
lui  crier  grâce  et  merci  I  mais  la  honte  le  retint. 

Quand' il  rentra  chez  lui,  au  désordre  de  ses  traits,  à  l'agi- 
tation de  ses  mouvements,  sa  femme  devina  une  partie  de  la 
vérité.  Sans  en  révéler  la  cause,  il  lui  avoua  ses  terreurs  ; 
sa  tête  était  menacée  !  Il  venait  de  lutter  contre  le  tout-puis- 
sant Robespierre.  Le  lien  qui  les  avait  unis  était  à  jamais 
rompu,  rompu  violemment.  Ce  fut  un  coup  de  foudre  pour  la 
pauvre  femme.  Elle  se  rappela  ses  anciennes  prévisions,  et 
pâlissant  de  plus  en  plus  à  mesure  qu'Antoine  se  laissait  aller 
à  lui  raconter  les  violences  de  leur  dernier  adieu,  trem- 
blante pour  lui,  pour  son  fils,  quand  il  eut  cessé  de  parler, 
elle  tomba  froide  et  inanimée  sur  le  parquet.  Un  seul  cri  lui 
échappa  : 

f  Fuis,  fuis  !  cache-toi!  où  est  Victor  ?  » 


UNE  AUTRE  IVRESSE.  101 

On  la  mit  au  lit.  Une  fièvre  ardente  se  déclara.  Dans  ses 
brûlantes  insomnies,  dans  ses  hallucinations  fiévreuses,  la 
même  pensée  la  poursuivait,  les  mêmes  mots  s'échappaient 
de  sa  bouche  :  «  Cache- toi  !  va-t'en  !  va-t'en!  »  Ce  mot,  c'é- 
tait aussi  le  dernier  adieu  de  Robespierre  à  Antoine  ;  il  lui 
rappelait  ses  périls  ;  mais  pouvait-il  abandonner  sa  femme 
en  cet  état?  n  ne  le  voulut  pas.  Cependant  il  y  allait  de  sa 
vie. 

A  toute  heure,  au  moindre  bruit,  quand  une  porte  s'ou- 
vrait, se  fermait,  quand  des  pas  se  faisaient  entendre  dans 
l'escalier,  quand  tine  voix  interpellait  le  portier  de  la  maison, 
la  vue  d'un  étranger,  une  rumeur  dans  la  rue,  tout  était  pour 
lui  comme  le  prélude  d'un  arrêt  de  mort.  Les  tortures  qu'il 
endura  alors  furent  grandes  ;  mais  le  médecin  avait  déclaré 
la  malade  incapable  d'être  transportée,  et  il  resta  prés  de  sa 
femme,  de  sa  femme  mourante  du  danger  qu'il  courait,  et 
que  tuaient  coup  sur  coup  ses  terreurs  incessantes.  Il  la 
veilla,  la  soigna  avec  son  fils,  jour  et  nuit;  car  Victor  ne 
quitta  pas  sa  mère,  et  ce  fut  à  grand'peine  que  celle-ci  obtint 
d'eux,  quand  la  fatigue  les  eut  accablés,  que  l'un  essayerait 
de  prendre  quelque  repos  durant  la  veillée  de  l'autre. 

La  fièvre  avait  disparu  ',  mais  depuis  trois  jours  une  morne 
stupeur  plombait  le  visage  de  la  malade.  Un  soir,  son  front, 
ses  joues  se  colorèrent  soudainement,  et  le  sourire  fit  s'en- 
^l'ouvrir  ses  lèvres. 

<Tu  te  sens  mieux?  lui  dit  Antoine,  alors  seul  à  son 
chevet. 

—  Une  pensée  consolante  me  vient,  lui  répondit-elle  ;  je 
sens  que  bientôt  tu  n'auras  plus  à  songer  qu'à  toi.  Dieu  en 
soit  bénit  i 

Elle  désirait  un  confesseur,  mais  sans  l'espérer  ;  car  elle 
le  voulait  non  assermenté,  et  tous  ceux  de  cette  classe  étaient 
proscrits  ou  sous  la^ menace  de  la  loi.  Comment  en  découvrir 
^?  Victor  s'en  chargea.  Il  écrivit  ;  le  prêtre  vint.  Une  heure 
^près,  Mme  Antoine  était  morte. 


lot  AMTOINS. 


IX 

L'amour  d*un  père. 

Ce  prêtre  qui  vient  de  receyoir  le  dernier  soupir  de  la 
bonne  et  sainte  créature ,  c'est  un  de  ces  nobles  confesseurs 
de  la  foi,  dont  les  vertus  et  le  dévouement  éclatent  surtout 
dans  les  temps  de  persécution;  Atteint  par  la  loi  conven- 
tionnelle ordonnant  le  supplice  de  tout  ecclésiastique  con- 
vaincu d'ôtre  émigré  ou  sujet  à  la  déportation',  il  n'a  pas 
cessé  de  remplir  avec  audace  son  humble  ministère.  Se  ca- 
chant, non  par  peur,  mais  par  devoir;  non  dans  son  intérêt 
propre,  mais  dans  l'intérêt  de  ceux  dont  la  conscience 
alarmée  ne  réclame  de  secours  que  du  sacerdoce  vaincu  et 
proscrit  ;  reculant  devant  le  martyre  sans  y  renoncer,  c'est 
un  de  ces  hommes  naguère  obscurs  et  oubliés  quand  TËglise 
était  triomphante,  une  de  ces  vertus  ambitieuses  seulement 
de  périls  à  affronter ,  et  qui,  semblables  à  ces  astres  lointains 
perdus  dans  Timmensité,  ne  se  montrent  que  sous  un  ciel 
sombre. 

C'est  ce  même  prêtre  qui,  quelque  temps  auparavant,  pour- 
suivi, traqué,  pénétra  par  les  toits  dans  la  mansarde  occupée 
par  les  deux  amants,  et  apparut,  un  instant  trop  tard,  aux 
yeux  de  Victor  et  de  Sophie,  dans  une  soirée  si  mémorable 
pour  eux. 

Blessé  au  pied  en  tombant  du  haut  du  châssis  à  tabatière 
sur  quelques  pots  de  rosiers  restés  dans  le  cabinet,  il  avait 
été  contraint  d'accepter  un  asile  chez  la  jeune  ouvrière.  Un 
matelas  tiré  de  sa  couche,  déjà  bien  modeste,  et  jeté  dans  le 
cabinet,  avait  fait  les  frais  pour  Sophie.  La  blessure  du  prêtre, 
sa  situation,  son  état,  son  ftge,  légitimaient  suffisamment  les 

4.  Loi  du  48  mars  1793. 


L*AMOUR  D*UN  PÈRE.  103 

soins  et  l'Iiospitalité  de  la  jeune  fille.  Il  leg  reçut  d'abord 

malgré  lu;  car,  si  sa  présence  sanctifiait  la  mansarde,  elle 
pouvait  j  attirer  un  désastre.  Mais  Sophie  ferma  obstinément 
l'oreille  quand  il  lui  parla  de  dangers  pour  elle,  et  loin  de 
Toir  un  péril  dans  Thospitalité  qu'elle  lui  accordait,  elle  y  yit, 
au  contraire,  une  sûreté  pour  Tayenir. 

Depuis  ce  jour,  ses  entrevues  ayee  Victor  ayaient  eu  un 
témoin.  Le  proscrit  yécut  là,  près  du  couple  amoureux,  à 
l'insa  de  tout  le  monde,  même  de  Mme  Yerguiaux  ne  bou- 
geant guère  de  sa  retraite,  et  se  tenant  muet  et  renfermé  sitôt 
que  Mme  Giraud,  ou  l'un  de  ses  enfants,*  yenait  frapper  à  la 
porte  de  la  yoisine.  Il  entretenait  ses  jeunes  amis,  les  édifiait 
par  sa  parole,  et  ceux-ci,  tout  en  Tentourant  d'attentions  et 
de  prévenances  filiales ,  lui  racontaient  naïvement  leurs 
amours  jusqu'au  jour  de  son  arrivée  exclusivement;  et  le 
vieillard  souriait  à  leurs  rêves  de  bonheur,  aux  projets  de 
leur  mariage,  qu'ils  espéraient,  disaient-ils,  voir  bénir  par 
loi  dès  que  le  calme  serait  revenu. 

Les  choses  s'étaient  passées  ainsi  quand  le  nom  de  Robes- 
pierre vint  si  rudement  se  jeter  entre  Mlle  de  Montlevrault 
et  le  fils  d'Antoine. 

A  peine  convalescent,  la  nuit  avancée,  plus  d'une  fois  Thôte 
de  Sophie,  se  déguisant  de  son  mieux,  chacun  dormant  dans 
la  maison,  était  sorti  pour  aller  porter  des  consolations  et 
des  secours  spirituels  aux  souffrants  et  aux  affligés.  Au  lit 
de  mort  de  sa  mère,  Yictor  s'en  souvint  ;  il  écrivit  à  Sophie 
et  la  chargea  de  transmettre  sa  prière  à  leur  ami  commun. 

Depuis  le  jour  de  leur  séparation,  c'était  la  première  fois 
que  cel]e«oi  entendait  parler  de  lui.  Malgré  tous  ses  semblants 
d'orgueilleuse  fermeté,  combien  de  larmes  avait- elle  versées 
en  songeant  à  l'absent!  Ne  le  voyant  pas  revenir,  elle  com- 
mençait à  se  croire  oubliée,  quand  cette  lettre,  dont  elle  re- 
connut l'écriture,  lui  arriva. 

Hélas!  Victor  ne  lui  parlait  pas  d'amour;  mais  le  peu  de 
mots  contenus  dans  la  lettre  ne  lui  allèrent  pas  moins  vive- 


104  ANTOINE. 

ment  bu  cœur!  Reyenu'  de  sa  tr&te  et  pénible  mission,  le 
prêtre  lui  apprit  qu'à  Theure  où  il  parlait,  Victor  sans  doute 
n'avait  plus  de  mère,  et  Mlle  de  Montlevrault  sentit  se  fondre 
tout  à  fait  les  dernières  rigueurs  de  son  orgueil  aristocra- 
tique et  de  ses  répugnances  antirépublicaines.  Non-seule- 
ment elle  appela  de  ses  vœux  les  plus  ardents  le  retour  de 
Victor  près  d'elle;  mais,  après  l'avoir  attendu  vainement, 
et  avec  les  élans  d'une  impatience  douloureuse,  elle  alla,  à 
son  tour,  tremblante,  confuse,  évitant  le  regard  des  voisins 
et  les  questions  moqueuses  des  passants,  le  guetter  aux  en- 
virons de  sa  demeure,  dans  la  rue  de  Tournon. 

Après  plusieurs  inutiles  tentatives  de  ce  genre,  étonnée  de 
ne  le  point  voir  paraître,  inquiète  sur  lui,  se  reprochant  avec 
amertume  sa  conduite  à  l'égard  de  Victor,  elle  résolut  de 
pénétrer  dans  sa  maison  et  de  s'informer  de  ses  nouvelles 
auprès  du  concierge. 

Deux  individus  se  tenaient  sur  le  seuil  de  la  porte  cocbère 
comme  elle  se  disposait  à  le  franchir  :  c'étaient  une  grosse 
femme  de  bonne  mine,  dont  la  ûgure  ouverte  et  l'œil  en  l'air 
semblaient  peu  s'accommoder  des  larmes^  quoiqu'elle  fût  en- 
tièrement vêtue  de  noir  et  qu'elle  eût  en  réalité  la  douleur 
au  fond  de  l'âme  ;  puis  un  jeune  gars,  à  l'air  étonné  et  contrit, 
quil'écoutait  avec  l'apparence  de  la  plus  grande  soumission. 
Chacun  d'eux  tenait  un  paquet  sous,son  bras. 

A  l'aspect  de  cette  femme  en  deuil,  Sophie  s'arrêta  : 

c  Voyons,  grand  imbécile,  disait  Madeleine,  car  c'était  elle, 
ne  vas-tu  pas  te  plaindre  de  notre  maître  dans  le  moment  où , 
grâce  à  ce  cher  brave  homme,  tu  te  trouves  plus  riche  que 
tu  ne  mérites  ?  Le  prix  de  la  vente  résultant  de  tout  ce  qui 
lui  appartenait  en  meubles  et  .en  linge  dans  cette  maison, 
ainsi  qu'à  la  défunte....  Dieu  ait  son  âmel  qu'il  en  fasse  un 
de  ses  anges  dans  le  ciel  comme  elle  l'était  déjà  sur  la  terre  ! 

—  Oh  !  oui,  interrompit  Géry,  c'était  là  un  cœur  de  femme  I  » 

Sophie  écoutait. 

c  Eh  bien!  reprit  Madeleine,  tout  a  été  partagé  entre  nous. 


L*AMOUR  d'un  PèlŒ.  105 

entre  nous  deux,  comme  si  noasayions  été  quasi  leurs  pa- 
rents 1  De  quoi  te  plains-tu  ? 

—  Scontez,  Madeleine ,  dit  Géiy ,  je  ne  me  plains  pas  du 
procédé  de  M.Antoine  sous  le  rapport  de  ce  qu'il  nous  laisse, 
bien  au  contrée;  mais  partir,  nous  quitter  comme  çà  sans 
nous  avertir,  sans  nous  dire  où  il  ya,  pour  qu'on  puisse  l'al- 
ler remercier,  ce  qui  est  bien  le  moins,  je  ne  trouve  pas  cela 
juster 

—  Tu  seras  toujours  bête,  Gréry.  Allons,  adieu,  mon  gar- 
çon ;  je  retourne  au  pays,  et  toi  ? 

—  Moi?  pas  si  bête,  quoi  que  tous  en  disiez.  Je  guigne 
une  bonne  place  où,  quoiqu'il  n'y  ait  pas  grand  chose  à  faire, 
il  y  a  gros  à  gagner,  et  c'est  la  Nation  qui  me  l'offre.  Oui, 
qaarante  sous  par  jour ,  quarante  sous  en  argent  à  tous  les 
braves  garçons  sans  ouvrage,  à  la  condition  seulement  d'al- 
ler dans  les  assemblées  patriotiques  ou  aux  tribunes  de  la 
convention.  C'est  là  un  bon  métier  !  Et ,  si  je  puis  derenir 
jnré,  juré  du  tribunal  révolutionnaire,  comme  le  père  Daplay, 
le  menuisier,  que  M.  de  Robespierre  a  fait  placer  1  dix-huit 
francs,  quotidiennement  M    dix -huit  francs,  ni  plus  ni 
moins  :  et  rien  à  faire,  rien  à  dire!  un  accroisement  com- 
plet, quoi  I  Vous  riez,  Madeleine  ;  vous  remuez  l'épaule  ;  mais 
est-ce  que  je  ne  le  connais  pas  aussi,  M.  de  Robespierre? 
c'est  moi  qui  lui  ouvrais  la  porte  quand  il  venait  chez  àous , 
et  qui  lui  vergetais  son  habit  quand  il  en  sortait,  et.... 

—  Adieu  ,  Gréry ,  adieu  mon  garçon ,  dit  Madeleine  en  lui 
tournant  le  dos  et  en  s'éloignant,  je  dirai  au  pays  que  tu  de* 
viens  fou  l  »  * 

Tandis  que  Géry  redescendait  la  rue  de  Tournon,  Made- 
leine se  dirigea  vers  la  rue  de  Yaugirard.  Alors  Sophie,  l'ac* 
costant,  lui  demanda  sans  autre  préambule  comment  se  por- 
tait et  où  se  trouvait  en  ce  moment  M.  Victor  Antoine. 

c  Oui-da,  ma  belle-fille  ;  si  vous  le  savez  vous-même,  vous 

4.  Loi  du  5  seplembre  4793. 


•• 


106  ANTOINE. 

m'obligerez  de  me  le  dire ,  répliqua  la  bonne  Flamande.  De- 
puis la  mort  de  la  défunte,  sur  le  tombeau  de  laquelle  je  vais 
de-  ce  pas  dire  ma  prière  avant  de  partir  pour  notre  pro- 
vince, le  père  et  le  fils  n'ont  pas  reparu,  et  personne  ne  sait 
ce  qu'ils  ont  pu  devenir,  puisque  moi-même,  Madeleine  Ba- 
dolier,  je  l'ignore.  » 

Sophie  resta  muette ,  interdite ,  et  Madeleine  continua  sa 
route. 

Rien  ne  devait  désormais  rebuter  la  noble  fille  [dans  sa 
poursuite.  Il  ne  s'agit  plus,  dans  sa  pensée,  d'un  sentiment 
dont  on  doit  rougir  et  se  cacher  I  ce  n'est  point  une  maî- 
tresse courant  après  son  amant ,  mais  une  bonne  âme  dé- 
vouée qui  sait  qu'en  elle  seule  réside  la  consolation  dont  un 
malheureux  a  besoin  pour  se  reposer  d'une  grande  douleur. 
Cependant,  quel  moyen  lui  restait-il  à  mettre  en  œuvre  afin 
de  retrouver  Yictor?  Heurté  par  ses  mépris,  s'il  s'obstine  à 
ne  point  reparaître  chez  elle ,  où  l'ira-t-elle  chercher  ?  Ce 
moyen  «  son  cœur  vient  de  l'entrevoir.  Madeleine  le  lui  a  ré- 
vélé I  Mme  Antoine  est  enterrée  au  cimetière  de  Yaugirard  ; 
c'est  là  que  Sophie  se  rend,  et  c'est  là  qu'un  matin  Yictor  la 
retrouva,  agenouillée  sur  Une  tombe.  . 

Ils  en  avaient  long  à  se  conter  I  Que  de  choses  à  s'appren» 
dre  !  que  de  cruels  reproches  à  se  faire  1  Mais  tout  s'expliqua 
avec  des  larmes,  et  ils  s'entendirent.  Sophie  lui  demanda 
seulement,  et  avec  intérêt,  des  nouvelles  de  son  père ,  et  où 
il  demeurait  maintenant.  Yictor  resta  quelque  temps  sans 
répondre,  puis  : 

c  Mon  père  se  cache,  lui  dit-il;  la  fatale  amitié  de  Robes- 
pierre s'est  changée  en  haine  :  c'est  vous  révéler  les  périls 
qu'il  court.  :» 

Après  une  prière 'faite  en  commun  sur  la  terre  fraîchement 
remuée,  ils  se  séparèrent  avec  promesse  de  se  revoir  bientôt 
dans  la  mansarde.  Yictor  prolongea  la  rue  de  Yaugirard, 
côtoya  celle  de  Tournon,  et,  poussant  un  soupir,  jeta  un  dou- 
loureux regard  sur  une  maison  vers  laquelle  ses  pas  ne  se 


^ 


l'amour  d'un  père.  107 

dirigeaient  plus.  Il  gagna  une  des  rues  humides  et  froides  du 
quartier  latin,  dont  la  tristesse  avait  plu  à  son  père,  car  elle 
ne  s'harmonisait  que  trop  bien  avec  ses  propres  pensées. 

Depuis  le  dernier  adieu  de  Maximilien,  depuis  la  mort  de 
sa  femme,  une  humeur  noire,  un  mépris  haineux  des  hom- 
mes, avaient  dominé  tout  à  coup  Antoine.  Ce  qu'il  avait 
encore  au  cœur  de  tendresse  et  de  passion,  tout  fut  pour  un 
seul  être,  pour  son  fils,  pour  lui  seul  I  II  déversa  sur  Victor 
j  les  divers  genres  d'affection  qu'il  avait  eus  pour  tous,  pour 
sa  mère,  pour  sa  femme,  pour  ses  amis  ;  mais,  ainsi  que  tous 
les  entraînements  d'Antoine ,  cet  amour  de  père ,  poussé  à 
l'excès,  ne  tarda  pas  à  devenir,  comme  les  autres  amours, 
égoïste  et  tyrannique. 

Quittant  son  logement  de  la  rue  de  Tournon ,  se  faisant 
aussi  humble  ,  aussi  inaperçu  que  possible ,  il  avait  été  de- 
meurer à  un  quatrième  étage  de  la  rue  des  Mathurîns-Saint- 
Jacques.  Là,  Victor,  irrité  du  dédain  de  Sophie,  ne  songeant 
plus  qu'à  sa  douleur  récente ,  sembla  d'abord  ne  vouloir 
d'autres  consolations  que  les  caresses  de  son  père ,  d'autre 
amitié  que  la  sienne ,  d'autres  plaisirs  que  les  récits  qu'il  lui 
faisait  de  la  défunte.  Ils  vivaient  comme  deux  compagnons , 
comme  deux  frères;  souffrant,  mais  ensemble;  pleurant, 
mais  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  Que  cela  semblait  bon  à 
Antoine  ! 

Par  le  conseil  même  de  son  père,  le  jeune  homme  dut 
reprendre  ses  études.  Il  ne  retourna  pas  chez  son  notaire , 
cependant  ;  c'eût  été  révéler  trop  facilement  leur  retraite.  Il 
suivit  des  cours  particuliers  de  droit ,  près  d'un  vieux  pro- 
fesseur auquel  il  se  présenta  sous  un  faux  nom,  Dans  les 
premiers  temps ,  les  leçons  furent  de  peu  de  durée  ;  mais  elles 
se  prolongèrent  ensuite.  Sous  prétexte  de  nouvelles  études 
et  de  répétitions  du  Digeste,  Victor  passait  une  partie  de  la 
soirée  chez  son  vieux  légiste.  Antoine  le  possédait  dans  la 
matinée  et  aux  heures  des  repas;  le  reste  du  temps  il  lui 
échappait  presque  toujours.    . 


108  ANTOINE. 

Pour  abréger  son  absence,  Antoine,  se  travestissant  comme 
pour  un  rendez-vous  mystérieux,  vu  le  péril  dont  il  se  croyait 
toujours  menacé,  en  vint  à  faire  ce  que  Victor  avait  fait  pour 
Sophie  et  Sophie  pour  Yictor;  tous  les  amours  se  ressem- 
blent !  il  allait,  la  nuit  tombante,  rasant  les  murs,  le  chapeau 
sur  les  yeux,  attendre  son  fils,  le  guetter  à  la  sortie  de  ses 
cours,  et  il  revenait  seul  en  se  disant  : 

c  II  aura  échappé  à  ma  vue,  sans  doute  1  mais  à  la  maison 
je  vais  le  retrouver  I  :i 

A  la  maison,  il  était  seul  encore,  et  il  attendait. 

Un  autre  père  eût  fermé  les  yeux ,  eût  patienté  peut-être, 
en  songeant  que  ce  jeune  homme  entrait  dans  Tâge  des 
^  passions,  et,  tout  en  cherchant  à  modérer  cette  sève  active 
de  la  vingtième  année,  il  se  fût  bien  gardé  de  vouloir  la  com- 
primer entièrement ,  dans  la  crainte  d'une  explosion  ;  mais 
lui,  il  ne  savait  ni  plier  ni  se  contraindre  ;  mais  lui,  je  tous 
l'ai  dit,  il  avait  pour  son  fils  une  tendresse  tyrannique,  et 
prétendait  être  aimé  privativement  à  toute  autre  créature. 
Jugez  si  l'orage  s'amassa  dans  sa  tête  quand  il  comprit  que 
ce  fils ,  franchissant  le  cercle  d'amour  dont  il  essayait  de 
l'environner,  se  créait  une  existence  à  lui  en  dehors  de  la 
sienne  I 

Déjà  plusieurs  explications  avaient  eu  lieu  entre  eux.  Le 
jeune  homme  s'en  tirait  avec  des  négations,  des  faux-fuyants. 
Antoine  ne  le  poussait-il  pas  dans  cette  route  fatale  par  ses 
emportements?  Enfin ,  un  jour  (ce  qui  ne  pouvait  manquer 
d'arriver),  Victor  fait  tout  à  coup  volte-face  devant  sa  colère; 
ce  qu'il  a  du  sang  de  son  père  dans  les  veines  se  réveille  en 
'  lui,  et  se  croisant  les  bras,  l'œil  allumé  : 

c  Serai-je  donc  toujours  un  enfant,  que  je  ne  puisse  dis- 
poser d'un  seul  de  mes  instants  à  mon  gré  ?  lui  dit-il.  Eh 
bieni  oui,  l'heure  dont  vous  me  demandez  compte,  je  ne  Tai 
point  consacrée  à  mes  études,  mais  à  mes  plaisirs I  où  est  le 
mal? 

—  Tes  plaisirs  !  tes  plaisirs  I  Tu  ne  songes  déjà  plus  qu'à 


L  AMOUR  d'un  père.  109 

te  distraire ,  à  t'amuser  !  et  tu  oublies  dans  les  plaisirs  ta  ^ 
mère,  morte  d'hier,  et  ton  père,  que  Téchafaud  menace  !  » 

La  fougue  de  Victor  tomba  aussitôt,  et ,  se  jetant  éperdu 
dans  les  bras  d'Antoine  : 

f  Non,  mon  père,  reprit-il  plein  de  trouble  et  d'attendris- 
sement; non,  les  plaisirs  que  je  goûte  loin  de  vous  ne  sont 
pas  ceux  dont  vous  sémblez  m'accuser  ;  ce  sont  des  émotions 
plus  nobles,  plus  pures.  Je  vous  quitte,  mais  c'est  pour  par- 
ler de  vous  ;  je  n'oublie  point  ma  pauvre  mère  ;  je  la  pleure, 
je  la  pleure....  à  deuxl 

—  A  deux  !  s'écria  Antoine  soudainement  alarmé.  Quel  est 
donc  cet  autre ,  placé  là  en  tiers  entre  nous  ? 

—  Ab  1  répondit  Tamant  de  Sophie  en  baissant  les  yeux,  si 
je  n'avais  pas  craint  vos  reproches,  vos....  gronderies";  de- 
puis longtemps  je  vous  aurais  tout  avoué,  comme  j'avais  tout 
avoué  à  ma  mère.  » 

Un  double  sentiment  d'amertume  oppressa  Antoine. 

t  n  a  donc  existé  une  confidence  entre  sa  mère  et  lui  dont 
je  n'ai  pas  eu  ma  part  I  11  a  donc  aimé  sa  mère  plus  qu'il  ne . 
m'aimait!  pensa-t-il;  et  maintenant  c'est  un  autre  lien  qui 
le  préoccupe!...  Il  s'agit  sans  doute  d'une  femme?  lui 
dit-il  en  adoucissant  l'expression  de  ses  traits  et  de  sa 
voix. 

—  Non  d'une  femme,  répliqua  Victor  en  souriant  à  demi, 
mais  d'une  jeune  fille  que  j'aime  et....  qui  m'aime.  » 

Parlant  ainsi,  il  tenait  toujours  son  père  embrassé  ;  mais 
il  lui  perçait  le  cœur.  Il  semblait  à  celui-ci  que  chacun  de 
ces  mots  ,  chacune  de  ces  syllabes,  relâchât,  divisât  ce  lien 
d'amour  qui  enchaînait  Victor  à  lui,  ce  lien*qu'il  croyait  uni- 
que. Victor  pouvait  donc  aimer,  vivre,  s'abandonner  à  des 
projets  de  bonheur  loin  de  son  père ,  et  sans  qu'il  fût  pour 
quelque  chose  dans  ce  bonheur  ! 

Une  jalousie  terrible  le  prit  contre  cette  fille,  qu'il  ne  pou- 
vait juger,  qu'il  n'avait  jamais  vue!  et  le  jeune  amoureux, 
à  son  air  rêveur,  le  croyant  attentionné  à  ses  récits,  entre* 


110  ANTOINE. 

prenait  avec  ardeur  Téloge  de  sa  maîtresse,  quand ,  s'arra- 
chant  de  ses  bras  et  Tinterrompant  rudement  : 

«  Quel  est  le  nom  de  cette  intrigante  et  où  demeure-t-elle?  ;» 
s*ëcria  Antoine. 

Victor  le  regarda  interdit;  les  larmes  lui  vinrent  aux  yeux. 

c  Ce  n*est  point  une  intrigante,  répondit-il  suffoqué  :  c'est 
une  bonne  et  honnête  ûUe,  qui  soutient  sa  mère  I 

—  Oui,  avec  les  produits  de  son  libertinage  l 

—  Ahl  mon  père  !.,.  si  vous  la  connaissiez  I... 

— Eh  bien  I  fais-la-moi  donc  connaître,  reprit  Antoine  avec 
une  violence  bien  peu  faite  pour  Tencourager  à  un  aveu.... 
Que  fait-elle?  où  demeure-t-elle? 

—  Vous  ne  le  saurez  pas  I  :»  dit  Yictor  en  éclatant  ;  et  il 
sortit. 

Antoine  s'abandonna  alors  tout  entier  à  ses  transports  de 
colère  ;  mais  une  idée  le  glaça  soudainement  : 

(c  Où  est-il  allé?  chez- elle,  sans  doute  1...  me  reviendra- 
t-il  du  moins?....  »  Il  l'attendit  ce  jour-là  avec  une  inquié- 
tude poignante.  Viotor  ne  rentra  pas  dîner. 

Bourrelé  à  la  fois  de  rage,  de  tendresse  et  de  regrets  : 

c  II  me  payera  le  mal  qu'il  me  fait  1  je  le  courberai  I  je  le 
châtierai!  car  il  est  mon  filsl  j'ai  mes  droits  de  père!...  et, 
s'il  me  résiste....  je  le  renieJ  je  ne  veux  plus  le  voir!  » 

>£t  à  chaque  instant,  malgré  lui,  ses  regards  le  cherchaient, 
son  oreille  épiait  le  bruit  de  ses  pas,  et,  quand  il  l'aperçut 
dans  la  cour,  quand  il  le  vit  tourner  l'escalier,  qu'il  l'enten- 
dit toucher  à  la  serrure,  un  délire  de  joie  l'assailUt  : 

c  Mon  fils!  mon  Yictor!  i  murmura-t-il  d'une  voix  étouf- 
fée et  en  se  pressant  les  mains  sur  la  bouche,  sur  les  yeux. 

Ce  mouvement  si  tendre,  si  paternel,  ne  fut  qu'un  éclair. 

Si,  du  palier,  Victor  avait  pu  plonger  ses  regards  à  travers 
la  porte-  qui  les  séparait  en  cet  instant ,  il  aurait  lu  sur  les 
traits  d'Antoine  combien  il  lui  était  cher  !  Ses  sou^ances, 
son  idolâtrie ,  tout  y  était  gravé ,  et ,  quand  il  entrât  il  n^ 
trouva  plus  sur  la  figure  de  celui-ci  que  les  signes  visibles 


l'amour  d'un  père.  m 

de  la  froideur  et  du  mécontentement.  Un  lour  de  clef  avait 
suffi  pour  changer  non«seulement  le  masque ,  mais  le  cœur  I 
tant  chez  Antoine  les  sensations  affectuetlses  avaient  peine  à 
rester  en  dehors.  Son  inquiétude  s'était  dissipée,  et  avec  elle 
ses  faiblesses  de  père  1 

L'abord  fut  froid,  étudié  de  part  et  d'autre;  aucun  .des 
deux  ne  voulut  faire  les  avances.  Ah  I  ils  étaient  bien  le  père 
et  le  fils  I 

Durant  la  soirée,  pas  un  mot  ne  fut  échangé  entre  eux. 
Le  lendemain,  même  froideur,  même  silence.  Ëtait-ce  donc 
là  vivre,  surtout  quand  on  n'a  plus  qu'un  seul  être  au 
monde,  qu'on  n'espère  plus  que  dans  une  joie,  que  la  conso- 
lation ne  peut  nous  venir  que  d'un  seul  côté  ?...  Voir  son  fils 
là,  devant  soi,  et  ne  pouvoir  lui  sourire,  ne  pouvoir  lui  par* 
1er  1  Sa  dignité  de  père  méconnue  le  lui  défendait ,  son  obsti- 
nation plus  encore.  G! était  un  supplice  pire  que  celui  de 
Tantale  !  Ce  supplice  devint  tel,  que,  Victor  présent,  Antoine 
souhaitait  son  départ.  Oui,  il  aspirait  à  sa  solitude  si  vide, 
si  désolée,  et,  quand  Victor  n'était  plus  là,  il  gémissait  de 
ne  plus  le  voir  :  il  l'aimait  tant  \  Alors  ses  colères  se  tour- 
naient contre  cette  fille,  la  première  cause  de  leur  désaccord. 
Qaei  la  haine  lui  venait  facilement  au  cœur  pour  elle  I  II  s'ir- 
ritait de  ne  la  point  connaître  ;  car  une  haine  sans  objet  ne 
pouvait  lui  suffire,  et  il  lui  semblait  que,  s'il  avait  su  son 
nom,  son  état,  ses  mœurs,  sa  vie,  quelle  qu'elle  fût,  il  se  se- 
rait senti  soulagé,  en  appuyant  son  aversion  sur  quelque 
chose  de  positif  Mais  comment  arriver  maintenant  à  la 
découverte  de  cette  femme,  sinon  par  des  moyens  également 
odieux?  Il  fallait  donc  épier  son  fils  ou  le  faire  épier?  Ce 
fut  à  cette  dernière  idée  qu'il  s'arrêta. 

Une  vieille  femme  le  servait  depuis  son  installation  dans 
laruedes  Mathurins;  encore  son  service  se  bornait-il  aux 
soins  du  ménage ,  et ,  le  dîner  préparé ,  elle  retournait  chez 
elle,  car  Antoine  craignait  de  l'avoir  pour  espion  ;  et  c'est  à 
ce  rôle  qu'il  allait  l'employer,  cependant  I 


112  ANTOINE. 

Cette  femme,  qui  se  piquait  de  civisme  et  tutoyait  son  maî- 
tre, c  pour  De  pas  se  compromettre  aux  yeux  de  sa  section,  > 
disait-elle,  était,  comme  toutes  les  vieilles  ménagères,  alerte, 
curieuse,  havarde,  mais  dévouée  au  fond.  Moyennant  ré- 
compeuse,  elle  consentit  à  suivre  Victor,  ou  à  le  faire  suivre 
par  une  commère,  et  à  rendre  bon  compte  de  la  maison  fré- 
quentée par  lui. 

Deux  jours  après,  Antoine  sut  que  la  fille  en  question'était 
une  jeune  ouvrière,  assez  jolie,  venue  de  province,  et  de- 
meurant seule  à  Paris,  rue  du  Four-Saint-Germain,  dans  une 
maison  sans  portier  et  d'assez  *  mauvaise  apparence.  On  la 
nommait  Sophie,  et  elle  occupait,  sous  les  toits,  un  logement 
où  elle  ne  recevait  guère  que  Yictor  et  un  vieux  citoyen  qm 
pourvoyait  à  ses  besoins  :  ce  sont  les  propres  expressions 
de  la  ménagère.  Ce  vieillard ,  sans  doute  marié ,  avait  été 
surpris  par  le  garçon  épicier  au  moment  où  il  sortait  en  ca- 
chette de  chez  la  jeune  fille,  presque  au  petit  jour  :  donc  il  y 
avait  passé  la  nuit. 

Ces  détails,  tout  grossiers  et  honteux  qu'ils  étaient,  soula- 
gèrent Antoine.  Victor  ne  pouvait  être  sérieusement  épris 
d'une  telle  fille  1  ce  n'était  chez  lui  qu'une  vivacité  des  sens, 
un  caprice  sans  importance  et  sans  durée.  Il  s'en  réjouit ,  il 
lui  sut  gré  de  son  inconduite  et  de  son  avilissement. 

Cependant  leur  position  réciproque  restait  toujours  la  même 
au  logis.  Antoine  ne  pouvait  l'instruire  de  ses  découvertes , 
surtout  de  la  manière  dont  elles  avaient  été  faites,  et  plus  la 
cause  de  leurs  querelles  s'amoindrissait  à  ses  yeux,  plus  la 
rigueur  que  lui  tenait  Victor  lui  semblait  inexcusable.  Il  passa 
encore  trois  jours  ainsi,  sans  recevoir  une  de  ses  caresses  : 
et  il  en  avait  tant  besoin  l  Le  dépit,  le  chagrin  le  minaient. 
Ce  n'était  plus  à  elle  qu'il  en  voulait,  mais  à  lui;  il  ne  s'at- 
taq[uait  plus  à  l'amour  de  Victor  pour  cette  fille,  mais  à  son 
indifférence  pour  son  père. 

Victor  comprit  enfin  une  si  grande  douleur,  et  il  en  eut 
pitié. 


l'amour  d*un  père.  113 

Leur  dîner  était  servi,  ils  s'étaient  mis  à  table  comme  à 
l'ordinaire;  mais  Antoine,  après  quelques  vains  essais,  re- 
poussant son  assiette,  s'était  croisé  les  bras,  assailli  par  son 
étemelle  pensée. 

c  Qu'avez- vous  donc,  mon  père  ?  lui  dit  enfin  Victor  d'une 
voix  émue  et  tremblante. 

—  Moi  ?  Rien  ! 

—  Vous  ne  mangez  pas  ! 

—  Je  n'ai  pas  faim  I  jd 

Le  colloque  entre  eux  s'arrêta  là.  Toujours  armé  contre 
son  repos,  vous  le  voyez,  Antoine  faisait  peu  de  chose  pour 
ramener  son  fils  à  lui.  Afin  de  se  donner  une  contenance,  il 
s'accouda  sur  sa  chaise,  la  tête  appuyée  dans  une  de  ses 
mains,  tandis  que  l'autre  reposait  sur  la  table;  et,  feignant 
de  dormir,  il  resta  bientôt  immobile.  Mais  il  avait  doucement 
entr'ouvert  ses  doigts ,  et  il  pouvait  s'enivrer  à  son  aise  du 
bonheur  de  voir,  de  contempler  cet  enfant  auquel  il  venait  à 
peine  de  daigner  répondre.  Victor  tint  d'abord  ses  regards 
baissés  et  continua  de  dîner  ;  mais  bientôt  Antoine  le  vit 
arrêter  sur  lui  un  œil  inquiet;  il  vit  l'émotion  se  répandre 
graduellement  sur  sa  physionomie  si  mobile  et  si  belle  I  Les 
couleurs  venaient  en  abondance  aux  joues  du  jeune  homme  ; 
ses  paupières  s'humectaient,  ses  soupirs  étouffés  gonflaient 
sa  poitrine.  Enfin,  Victor  se  leva  doucement,  et  le  croyant 
tout  à  fait  endormi  sans  doute,  avec  mille  précautions,  il  se 
pencha  yers  la  main  étendue  sur  la  table ,  et  l'heureux  père 
y  sentit  tomber,  presque  en  même  temps ,  une  larme  et  un 
baiser!  Il  lui  ouvrit  ses  bras,  Victor  s'y  jeta,  et  tous  deux 
confondirent  leurs  cœurs  dans  une  longue  étreinte* 

Le  passé  fut  oublié ,  on  n'en  parla  plus  ;  puis,  quelques 
semaines  de  bonheur  s'écoulèrent.  Victor  quittait  son  père 
plus  rarement,  ou  du  moins  ses  absences  étaient  moins 
longues.  Il  lui  avait  rendu  ses  caresses  du  matin  et  du  soir, 
il  le  consultait,  lui  parlait,  lui  souriait.  Misérable  1  misérable  I 
nepouvais-tu  donc  te  contenter  de  cette  dose  de  félicité?  la 


114  ANTOINS. 

part'  n'était-elle  pas  assez  belle  ?  Non  (  il  voulait  la  eonSance 
de  son  fils  ;  il  la  voulait  tout  entière,  cette  confiance  qu'il 
devait  encore  heurter,  briser,  rendre  impossible  I 

Un  jour,  comme  Victor  rentrait  après  une  assez  longue 
sortie,  Antoine  revint  de  lui-môme  sur  ce  sujet  qui  déjà 
leur  avait  tant  coûté  de  tourments  : 

c  Et  tes  amours,  lui  dit-il  d'un  ton  qui  voulait  être  indul- 
gent et  familier,  durent-ils  toujours  ? 

—  Toujours. 

-—  Voyons,  puisque  ta  mère  était  ta  confidente,  ne  puis-je 
la  remplacer  près  de  toi?  Avant  tout  ne  suis*je  pas  ton  anai, 
et  a*t-on  des  seûrets  pour  son  ami  ? 

-^  Ah  I  mon  père  I  que  vous  me  faites  de  bien  en  me  par- 
lant ainsi  1  dit  Victor,  lui  prenant  la  main  avec  effusion. 
J'hésitais,  je  craignais;...  mais  vous  m'encouragez.  Cepen- 
dant, tôt  ou  tard,  je  vous  aurais  tout  dit.  Oui,  Sophie,  je 
l'aime  plus  que  jamais;  et  si  vous  saviez.... 

«*-  J'en  sais  peut-être  plus  que  tu  ne  crois,  interrompit 
Antoine. 

—  Vous  l 

.  —  Oui,  moi;  entendons-nous,  et  tu  verras  que  mon  rigo- 
risme sait  encore  excuser  des  folies  de  jeune  homme  ;  mais 
cette  fois,  tu  me  dois  la  vérité  sur  l'objet  de  ta  passion.  Tu 
m'avais  parlé  d'une  mère  qu'elle  soutient,  et  elle  vit  seule, 
m'a-t-on  dit. 

^  Sans  doute;  sa  mère,  une  grande  dame,  autrefois  riche, 
titrée,  habite  la  province. 

-"  Et  la  fille  est  ouvrière  k  Paris  ? 

—  La  révolution  les  a  dépouillées  de  tout  et  les  a  laissées 
sans  ressources,  répondit  Victor. 

—  Gela  l'empôchait-elle  de  veiller  sur  sa  fille  ? 

-<-  La  pauvre  dame  est  devenue  folle  I  oui,  mon  père,  folle  ! 
Sophie  ne  voulait  pas  l'abandonner  ;  mais  il  l'a  bien  fallu, 
pour  la  nourrir,  pour  payer  sa  pension.  C'est  alors  qu'elle 
vint  à  Paris,  dans  l'espoir  de  recouvrer  quelques  créances 


L* AMOUR  d'un  père.  115 

dues  à  sa  famille,  et  elle  trayaille  de  ses  mains,  elle,  élevée 
dans  Topulence  et  dans  le  luxe  t 

—  Quels  contes  t*a-t-on  faits,  et  où  veut-on  te  mener? 
dit  Antoine  avec  un  geste  d'incrédulité  ;  ta  Sophie  est  une 
fille  entretenue,  et  rien  autre  chose  I  » 

Et  comme  Victor  restait  devant  lui,  muet,  éhahi  : 
«  Oui,  entretenue  1  reprit- il  avec  sa  violence  accoutumée; 
elle  partage  ses  faveurs  entre  toi  et  un  vieux  grison,  qui 
plus  d'une  fois  a  passé  la  nuit  chez  elle  I  Ne  le  savais-tu  pas? 
Qu'elle  agisse  ainsi  par  amour  filial  et  pour  payer  la  pension 
de  sa  mère,  à  la  bonne  heure  I  mais  qu'elle  ne  cherche  pas 
à  te  duper,  en  jouant  à  tes  yeux  un  rôle  dont  elle  est  in- 
digne 1  » 
Victor  se  redressa,  sa  figure  devint  pourpre  :  ^ 

c  Mon  père  I  on  vous  a  trompé,  abusé  sur  son  compte  1  Ce 
vieillard,  oui,  sans  doute,  elle  l'a  recueilli,  logé....  Ahl  si  je 
pouvais  vous  dire  1...  Mais  ce  secret  n'est  pas  le  mien  1  qu'il 
vous  suffise  de  savoir  que  c'est  là  pour  elle  un  titre  de  plus 
à  mon  admiration  I 

—  Ton  estime  pour  une  éhontée,  sans  mœurs  I 

—  Vous  vous  trompez ,  vous  dis-je,  elle  est  honnête. 

—  Honnête  I  Eh  bien  I  jure-moi  donc,  jure  moi  par  ta  mère 
que  cette  Sophie  n'est  pas  ta  maîtresse ,  qu'elle  ne  Va  pas 
cédél  »    . 

Victor  resta  d'abord  interdit;  puis  il  reprit  en  baissant  la 
voix  : 

«  Si  elle  m'a  cédé,  c'est  que....  sa  raison  l'avait  aban- 
donnée; c'est  qu'elle  m'aime;  c'est  qu'elle  a  eu  confiance  en 
mes  paroles  ;  c'est  qu'elle  sait  bien  qu'elle  sera  ma  femme  ! 

—  Ta  femme!  malheureux  1  s'écria  Antoine,  oublies-tu  que 
tu  as  un  père  ?  as-tu  jamais  cru  me  voir  consentir  à  une  telle 
union  ? 

—  Et  cependant,  jamais  nulle  autre  ne  portera  mon  nom, 
j'en  ai  fait  le  serment,  je  le  tiendrai,  je  le  dois  ! 

—  C'est  là  qu'elle  voudrait  t'amener ,  je  n'en  doute  pas  ! 


116  ANTOINE. 

c'est  là  que  tendent  ses  ruses  ;  mais  il  n'en  sera  rien  1  moi 
aussi,  j'en  fais  le  serment  1  Pauvre  imbécile  de  provincial, 
qui  va  croire  aux  amours  vierges  et  aux  vertus  des  grisettes 
de  Paris  I  qui,  si  on  le  laissait  faire,  jetterait  ainsi  sou  cœur 
et  sa  fortune  à  une  mendiante,  à  une  catin  I 

—  C'est  une  noble  et  honorable  demoiselle,  »  dit  Victor  en 
se  découvrant. 

Et,  froissant  avec  emportement  son  chapeau  entre  ses 
mains,  il  ajouta,  la  tête  haute  et  l'œil  fixe  : 

c  Ceux  qui  l'ont  traitée  de  mendiante  et  de  catin  en  ont 
menti  I  » 

Antoine 'S'élança  vers  lui,  le  bras  levé. 

c  Ne  me  touchez  pas  1  dit  Yictor  sans  bouger  de  place  ;  si 
vous  me  frappez,  vous  n'êtes  plus  mon  père  l 

—  Non,  je  ne  le  suis  plus  I  lui  cria  Antoine  hors  de  lui; 
scélérat,  je  te  chasse  I  ce  qui  te  revient  de  ta  mère,  tu  l'auras, 
rien  de  plus  I  Bientôt  tu  pourras  manger  ta  fortune  avec  ta 
coquine;  maintenant,  qu'elle  te  nourrisse,  va  vivre  avec  elle! 
Sors  d'ici  I  » 

Victor  rentra  un  instant  dans  sa  chambre,  rassembla  quel- 
ques papiers,  quelques  lettres ,  d'elle ,  sans  doute  ;  il  repassa 
ensuite  devant  son  père ,  la  figure  marbrée ,  .la  poitrine  ha- 
letante : 

c  Adieu^  lui  dit-il. 

—  Adieu  !  >  lui  répondit  celui-ci. 

Et  comme  il  mettait  la  main  sur  la  porte  : 

€  Souviens-toi  bien  que  tu  n'as  plus  le  droit  de  rouvrir 
cette  porte,  sinon  quand  tu  reviendras  me  demander  pardon 
à  genoux;  à  genoux  1  entends-tu?:»  • 

Victor  sortit.  Antoine  était  seul  au  monde  1 


^ 


i»ardon!  117 


X 

Pardon  ! 

Dans  le  petit  appartement  occupé  par  Tépicier,  et  qui 
faisait  suite  à  son  arrière- boutique ,  donnant  sur  la  rue  des 
Canettes,  Mme  Yergniaux  se  tenait  assise  entre  Victor  et 
Sophie;  tous  trois  les  mains  croisées,  les  bras  détendus  ,  le 
regard  incertain ,  paraissaient  fort  embarrassés  de  leur  con- 
tenance. C'est  qu'en  effet  il  était  question  d'un  grand  secret 
que ,  la  première ,  Mme  Vergniaux  avait  deviné ,  quoiqu'elle 
7  fût  beaucoup  jnoins  intéressée  que  les  deux  autres.  Elle 
s'en  était  déjà  expliquée  avec  la  jeune  fille ,  et  les  aveux  de 
Sophie  n'avaient  que  trop  bien  confirmé  ses  soupçons.  Il 
s'agissait  aujourd'hui  d'en  instruire  Victor,  et  la  jeune 
femme,  timide  et  modeste  par  nature ,  ne  savait  par  où  com- 
mencer l'entretien  :  de  là  son  embarras.  Mlle  de  Montlevrault, 
de  son  côté ,  eût  bien  voulu  ne  point  assister  à  cette  révé- 
lation ;  mais  son  amie  ayant  déclaré  ne  pas  se  sentir  assez  de 
hardiesse  pour  traiter  d'un  pareil  sqjet  dans  un  téte-à-tête , 
il  avait  bien  fallu  qu'elle  assistât  à  la  conférence ,  et,  trem- 
blante, émue,  le  cœur  palpitant,  la  figure  contractée,  elle  at- 
tendait silencieuse ,  avec  anxiété ,  la  première  parole  que 
Mme  Vergniaux  semblait  elle-même  ne  pouvoir  articuler. 
Victor  les  regardait  tontes  deux  avec  étonnement ,  avec  une 
secrète  terreur,  ne  devinant  pas  à  quoi  pouvait  aboutir  cette 
espèce  de  solennité  muette. 

Dès  le  premier  mot,  il  comprit  tout  cependant.  Se  levant 
avec  transport,  pressant  Sophie  entre  ses  bras  : 

<  Ahl  tu  ne  peux  donc  plus  être  à  un  autre  qu'à  moil 
s'écria-t-il ;  je  suis  ton  époux!  oui,  ton  époux I  et  ton  père, 
existât-il  encore ,  n'oserait  lui-même  me  refuser  ce  titre  I 

—  Taisez-vous ,  Victor,  taisez- vous  1  »  dit  Sophie  en  lui 


118  ANTOINE. 

posant  sa  main  sur  la  bouche:  et  se  jetant  ensuite  sur  le  sein 
de  Mme  Vergniaux  pour  y  cacher  sa  rougeur  :  c  Ne  voyez- 
vous  donc  pas  que  je  suis  déshonorée ,  que  le  nom  que  je 
porte  est  flétri?  Ahl  maintenant  puisse  ma  mère  ne  jamais 
recouvrer  la  raison  I  elle  mourrait  de  ma  honte  I  > 

Après  avoir  levé  les  yeux  vers  Victor ,  touchée  de  Tefifet 
que  ses  paroles  venaient  de  produire  sur  lui ,  elle  lui  tendit 
la  main,  et  redressant  noblement  la  tête  : 

»  N'interprétez  pas  à  mal  les  mots  échappés  à  ma  douleur 
en  songeant  à  ma  mère  ,  mon  ami.  Je  ne  me  sens  pas  avilie 
parce  que  je  vous  ai  appartenu  :  Dieu  sait  que  notre  faute 
ne  vient  pas  de  nous  ;  mais  les  hommes,  comment  me  juge- 
ront-ils? » 

Puis,  avec  un  sourire  calme ,  elle  ajouta  : 

<  Oui;  je  suis  votre  femme;  jMgnore  dans  combien  de 
temps  je  pourrai  me  glorifier  de  ce  titre,  mais  je  ne  peux  plus 
porter  un  autre  nom  que  le  vôtre ,  et  je  m* en  sens  heureuse 
aussi.  Ëcoutez-moi,  pourtant  :  nous  sommes  encore  trop 
jeunes  tous  deux  pour  disposer  de  notre  sort.  Votre  père  vous 
a  repoussé  de  sa  maison  à  cause  de  moi,  sans  doute,  quoi 
que  vous  en  ayez  dit  ;  moins  que  jamais  il  ne  consentira  à 
ce  mariage.  Moi,  jusqu'à  ce  jour  que  j'appelle  de  tous  mes 
désirs,  je  ne  veux  point  afficher  ma  honte  aux  yeux  du 
monde I  Mme  Vergniaux,  ina  bienfaitrice,  s'est  engagée  à 
m'aider  à  la  cacher.  Je  compte  sur  son  amitié ,  sur  son  dé- 
vouement, sur  sa  discrétion  1  J'ai  besoin  aussi  de  compter  sur 
la  vôtre  !  Jurez-moi.  donc,  Victor,  que,  quoi  qu'il  arrive,  vous 
ne  le  révélerez  jamais,  ce  secret  qui  m'appartient  encore  plus 
qu'à  vousl  Jurez-le*moi  sur  votre  mère;  c'est  au- nom  de  la 
mienne  que  je  vous  le  demande  I  » 

Victor  le  jura. 

Un  mois  s'écoula  tout  entier ,  durant  lequel  leur  mutuel 
amour  sembla  s'augmenter  encore  de  toutes  les  traverses 
qu*il  leur  fallut  subir  ensemble.  La  disette  régnait  alors  dans 
^aris;  Sophie  était  sans  ouvrage,  et  les  rentrées  d'argent 


pardon!  119 

deyendent  de  plus  en  plus  rares  et  difficiles.  Malgré  le  dé- 
vouement et  la  générosité  de  Mme  Yergniauz ,  que  de  fois 
le  besoin  se  fit  sentir  à  eux!  Us  manquaient  souyent  de  pain, 
et  le  peu  qu'ils  obtenaient  pour  leur  nourriture  ne  devaient- 
ils  pas  le  partager  encore  avec  Thôte  mystérieux  de  la  man- 
sarde ? 

Yictor,  logé  dans  une  petite  maison  garnie  des  enrirons, 
après  avoir' épuisé  les  faibles  ressources  résultant  de  la  vente 
de  sa  montre  et  de  quelques  bijoux  restés  en  sa  possession, 
cherchait  en  vain  un  emploi  dont  le  modique  revenu  pût 
adoucir  pour  eux  la  rigueur  des  temps. 

De  courber  la  tête  devant  les  exigences  de  son  père,  son 
orgueil  obstiné  s'y  refusait. 

Cependant,  quoique  plus  que  jamais  il  vécût  près  de 
Sophie ,  quoique  le  lien  qui  les  enchaînait  l'un  à  l'autre  lui 
semblât  de  jour  en  jour  plus  doux  et  plus  saint,  il  ne  retrou- 
vait point  en  lui  ce  bonheur  si  pur  qu'il  avait  connu  naguère. 
U  souvenir  de  sa  mère  se  réveillait-il  plus  poignant  quand 
son  autre  appui  naturel  lui  manquait?  Son  cœur  saignait 
toujours  de  cette  plaie ,  si  lente  à  se  cicatriser,  mais  ses 
ennuis  étaient  d'une  autre  nature.  La  gêne  dans  laquelle  ils 
se  trouvaient  énervàit-elle  son  courage?  A  son  âge,  on  ne 
croit  pas  à  la  durée  de  la  misère ,  on  croit  à  la  durée  de 
l'amour,  et  l'un  console  facilement  de  l'autre!  Maïs,  avec 
le  souvenir  des  deruiers  adieux  de  son  père ,  ce  qui  jetait  le 
plus  de  trouble  dans  son  âme,  c'était  l'incessante  tristesse  de 
Sophie. 

Depuis  quelque  temps ,  malgré  ses  efforts  pour  sourire  et 
,  pour  se  donner  l'apparence  du  calme ,  elle  éprouvait  un  dé* 
courage'ment  complet.  Sa  faute,  quelque  involontaire  qu'elle 
eût  été,  pesait  sur  elle;  son  innocence  avait  des  remords, 
^e  ne  voyait  dans  l'avenir  que  honte  et  désastres  I  d'affreux 
pressentiments  la  préoccupaient,  et  quand,  pour  les  chasser, 
appelant  à  son  secours  ses  instincts  les  plus  doux ,  elle  par- 
tit de  son  amour  à  celui  qu'elle  aimait  tant ,  son  regard,  en 


120  ANTOINE. 

(exprimant  la  tendresse ,  se  mouillait  tout  à  coup,  et  des  pleurs 
tombaient  sur  sa  joue  qui  souriait  encore.  Oh  I  ces  cruels 
pressentiments  dataient  de  loin  pour  elle  !  ils  s'étaient  déjà 
révélés  dans  le  serment  exigé  de  Victor,  serment  que  Sophie 
lui  faisait  renouveler  chaque  jour. 

Le  digne  vieillard ,  logé  près  d'elle  et  par  elle ,  se  croyant 
à  tort,  l'unique  cause  de  ses  inquiétudes,  avait,  à  plusieurs 
reprises ,  voulu  porter  ailleurs  le  péril  qu'il  traînait  à  sa 
suite  ;  Sophie  l'avait  retenu  par  ses  prières ,  et  le  proscrit 
était  resté  son  hôte.  Mais ,  si  elle  se  plaisait  avec  tant  d'in- 
souciance à  braver  le  danger ,  Victor  devait  le  craindre 
pour  elle.  Il  trouva  pour  le  prêtre  un  asile  non  moins 
sûr  que  la  mansarde  ;  dès  le  lendemain ,  il  devait  l'y  con- 
duire. 

Cette  nuit  même  Sophie  venait  de  s'endormir  au  milieu 
de  ses  pensées  pénibles.  Son  sommeil  s'enchaînait  à  la  veille 
sans  les  interr/>mpre,  car  un  songe  les  continuait  pour  elle  ; 
seulement  la  réalité  semblait  succéder  au  rêve  ;  les  nuages 
de  son  esprit  prenaient  une  forme  sous  ses  yeux  ;  ses  pensées 
devenaient  des  fantômes.  Elle  était  mère  d'un  fils ,  d'un  fils 
ressemblant  à  Victor.  Étonnée  de  ce  nouvel  amour,  si  fort, 
si  entier,  tout  à  coup  développé  en  elle ,  oubliant  ce  qu'elle 
avait  tant  redouté  ,  ne  songeant  plus  ni  à  la  honte ,  ni  aux 
opinions  du  monde,  dans  l'impérieux  élan  de  sa  maternité, 
elle  aurait  voulu  proclamer  à  la  face  de  tous  ce  qui  mainte- 
nant faisait  la  joie  et  l'espoir  de  sa  vie  I  mais  son  rêve  prenait 
soudainement  un  autre  caractère  ;  un  bruit  terrible  éclatait 
près  d'elle  ;  c'était  sa  famille  tout  entière  ameutée  contre 
son -bonheur.  On  voulait  lui  arracher  son  enfant.  Elle  l'en- 
tourait de  ses  bras,  le  couvrait  de  son  amour ,  le  cachait  dans 
son  sein,  dans  son  cœur.  On  la  poursuivait,  on  marchait  en 
tumulte  dans  son  escalier  ;  elle  se  barricadait.  Avec  des  cris 
redoublés  on  frappait  à  sa  porte  en  Inenaçant  de  l'enfoncer  : 
ah  !  qu'elle  se  gardait  bien  d'ouvrir  I  Elle  cherchait  une  issue 
pour  fuir  avec  son  fardeau ,  son  trésor,  son  bonheur.  Cette 


pardon!  .121 

issue,  eUe  venait  de  la  trouver  quand  sa  mère  se  présente 
et  lai  barre  le  passage. 

De  saisissement,  Sophie  s'éveille;  le  songe  s'évanouit,  tout 
disparaît,  enfant  et  mère;  mais  les  cris  se  font  toujours  en- 
tendre, on  frappe  à  la  porte  ;  des  trépignements,  des  jure- 
ments forcenés  ébranlent  1^  mansarde,  et  elle  n'est  pas 
encore  sortie  de  cet  état  mixte ,  de  cet  engourdissement  qui 
n'est  ni  la  veille,  ni  le  sommeil,  qu'une  voix,  dominant  toutes 
les  autres,  *crie  : 

c  Pour  la  dernière  fois ,  ouvrez,  au  nom  de  la  loi  !  i 

C'était  une  visite  domiciliaire. 

On  saisit  le  prêtre  chez  Sophie.  Celui-ci,  pour  ne  pas' en- 
traîner dans  sa  perte  cette  noble  fille  qui  l'avait  si  courageu- 
sement abrité,  essaya,  au  prix  d'un  mensonge,  de  prouver 
qu'elle  ne  connaissait  ni  sa  qualité  de  prêtre  ni  son  arrêt  de 
proscription. 

«  A  quel  titre,  monsieur,  vous  aurais-je  donc  reçu  ici?  * 
interrompit  Sophie  avec  un  ^sentiment  de  pudeur  blessée. 
et  elle  ne  s'occupa  plus  qu'à  se  dérober,  autant  que  pos- 
sible, aux  regards  hardis  des  hommes  qui  l'entouraient. 

On  les  emmena  tous  deux. 

Gomme  elle  quittait  sa  mansarde  au  milieu  de  ce  hideux 
cortège,  une  autre  femme  y  arrivait,  pâle,  échevelée,  frisson- 
nante : 

c  Madame  Yergniaux....  ma  mère!  lui  cria  Sophie. 

—  Je  vous  le  jure  !  >  répondit  la  jeune  femme. 

On  ne  leur  laissa  pas  le  tempe  d'en  dire  davantage;  mais 
ces  deux  nobles  cœurs  s'étaient  compris. 

Pourqpioi  prolongerais-je  inutilement  ces  scènes  de  désola- 
tion, si  communes  alors?  Le  prêtre  ne  fut  pas  même  mis  en 
jugement;  on  .constata  son  identité  :  cela  suffit.  Quant  à 
Mlle  de  Montlevrault,  elle  parut  devant  un  tribunal  pour  la 
forme  ;  elle  fut  accusée  et  condamnée ,  voilà  tout.  Comme 
l'avait  si  bien  dit  Couthon,  Vinnocence  n'a  pas  besoin  de  dé- 
fenseur! 

348  f 


182  ANTOINE. 

Croirait-on  qu'au  nombre  des  ^efs  articules  contre  elle  fut 
celui  d'avoir  conspiré  avec  le  vieillard  découvert  dans  la  man- 
sarde? Les  pièces  de  conviction  étaient  les  deux  pelotes, 
ouvrage  de  sa  mère ,  et  sur  lesquelles  les  initiales  des  noms 
de  Louise-Rosalie-Soptiie  de  Montlevrault  se  trouvaient  bro- 
dées sur  lé  satin.  Fouquier-Tinville  eut  soin  d'en  intervertir 
l'ordre  naturel  pour  y  trouver  un  rébus  à  guillotine. 

c  S.  M.  L.  R....  Gela  signifie  évidemment,  dit-il  :  Sa  Ma- 
jesté le  roi.  Donc  elle  conspirait  !  i 

Sophie  sourit  sans  daigner  répondre. 

Dans  la  môme  séance  on  jugeait  également  la  vieille  ma- 
réchale de  Mouchy,  octogénaire ,  et  de  même  accusée  de 
conspiration. 

€  Mais  la  ci-deVant  est  tout  à  fait  sourde  depuis  quinze 
ans!  objeeta  un  juré  à  dix-huit  francs  par  jour. 

—  Eh  bien  I  admettez  qu'elle  a  conspiré  sourdement  »  ré- 
pondit Fouquier-Tinville. 

Époque  monstrueuse  t 

Au  moment  où  l'arrêt  de  Mlle  de  Montlevrault  fut  pro- 
noncé, un  cri  lamentable,  un  cri  déchirant,  inarticulé,  retentit 
dans  la  salle.  Tous  les  regards  se  tournèrent  un  instant  vers 
l'endroit  d'où  il  était  parti ,  et  l'on  vit  un  individu  aux  for- 
mes herculéennes  emportant  un  jeune  homme ,  qui  se  dé- 
battait convulsivement  dans  ses  bras. 

Ce  jeune  homme,  c'était  Victor.  Il  avait  assisté  à  cette 
séance  ;  il  j  était  venu,  attendant  dès  la  pointe  du  jour,  à  la 
porte  du  tribunal  pour  y  trouver  place,  ne  conservant  guère 
d'autre  espoir  que  celui  de  mourir  avec  Sophie,  de  la  suivre 
jusqu'à  l'échafaud,  et  de  n'être  séparé  d'elle  que  par  le  bour- 
reau. Pour  la  réussite  de  ce  projet ,  son  plan  était  simple  et 
de  facile  exécution.  Quand  la  sentence  de  Sophie  fut  pro- 
noncée, il  se  leva  du  milieu  des  assistants,  et  le  cri  de 
c  Vive  le  roil  y  allait  s'échapper  de  sa  poitrine,  lorsque  Ver- 
gniaux,  assis  derrière  lui,  et  qui  avait  deviné  son  dessein, 
lui  comprimant  tout  à  coup  la  bouche,  l'enleva  palpitant,  dé- 


linmt,  poussant  ce  cri  rauque  et  confus  dont  un  instant  le 
pablic  du  tribunal  révolutionnaire  avait  paru  plus  ému  que 
de  toutes  les  condamnations  qu'il  venait  d'entendre. 

Tandis  que  le  brave  patriote  de  la  section  de  Mucius  Seas- 
vola  signalait  ainsi  son  naturel  charitable  et  dévoué,  Mme  Ter- 
gTiiaux  se  disposait  aussi  à  agir  de  son  côté. 

Et  pendant  ce  temps  de  si  rudes  épreuves  pour  son  fils, 
que  faisait,  qu'avait  fait  Antoine?.  Vous  allez  rapprendre. 

Dés  que  Victor,  chassé  par  lui,  l'eut  quitté,  Antoine, 
jouant  sa  vie ,  abandonna  la  retraite  où ,  depuis  la  mort  de 
sa  femme,  il  se  tenait  caché.  Il  alla  devant  lui,  partout,  en 
pleine  rue;  il  visita  ses  anciennes  connaissances,  les  parti- 
sans mêmes  du  tribun,  ses  confidents  les  plus  intimes, 
Hélas I  il  le  comprit  alors,  il  s'était  longtemps  caché  pour 
rien,  et  Robespierre  avait  été  généreux. 

N'entendant  plus  parler  de  Victor,  dans  son  isolement, 
dans  son  désespoir,  les  idées  les  plus  sombres ,  les  besoins 
les  plus  horribles,  lui  vinrent  au  cœur.  Cette  fille  qu'il  dé- 
testait, il  était  parfois  violenté  d'un  affreux  désir  d'aller  la 
poignarder.  Une  seule  crainte  le  retenait  :  la  haine  de  son 
filsl  Victor  la  prétendait  issue  de  noble  race;  et,  quoique 
Antoine  eût  d'abord  refusé  de  croire  à  cette  noblesse  d'ori- 
gine pour  une  misérable  ouvrière,  il  sentait  fermenter 
de  nouveau  contre  toute  la  caste  son  vieux  levain  révolu- 
tionnaire. Cette  politique  de  sang,  qu'il  n'avait  d'abord 
approuvée  que  forcément,  plus  par  peur  que  par  conviction, 
il  l'adopta,  il  la  comprit  1  c'était  matière  à  émotions,  et  il  en 
voulait  I 

Il  retourna  daus  les  clubs  j  il  y  applaudit  aux  projets  les 
plus  atroces,  aux  discours  les  plus  incendiaires.  Arrivé 
tard  dans  la  lice,  quand  d^'a  le  public  de  la  Grève,  blasé  par 
la  fréquence  et  la  longueur  du  spectacle ,  commençait  à  se 
rassasier  et  s'éndorinait  aux  exécutions,  il  voulut  aussi, 
1^)  à  son  tour ,  s'enivrer  de  ces  excès  de  la  force;  il  voulut 
visiter  les  cachots  de  la  Conciergerie ,  descendre  dans  cet 


124  ANTOINE. 

enfer  de  la  vertu,  y  insulter  aux  souffrances,  y  entendre 
cette  harmonie  de]  sanglots  et  de  murmures,  se  trouver  sur 
le  passage  des  condamnés,  battre  des  mains  à  Tëchafand, 
approcher  ses  lèvres  de  la  coupe  sanglante ,  et  prendre  enfin 
sa  part  de  ces  joies  épouvantables  I 

Au  milieu  de  ce  délire  de  cannibale,  une  idée  se  fit 
jour  dans  son  esprit;  idée  de  meurtre,  qui  grandit  d'in- 
stant en  instant,  et  s'empara  bientôt  impérieusement  de 
toutes  ses  volontés.  Il  pouvait  cacher  sa  vengeance  sous  la 
grande  vengeance  populaire,  frapper  avec  le  glaive  de  la 
loi,  et,  se  tenant  à  l'écart,  savourer  en  paix  son  œuvre 
de  mort  sans  en  porter  la  responsabilité  aux  yeux  des 
hommes  I 

c  Ce  vieillard,  que  Sophie  reçoit  chez  elle  à  la  dérobée , 
se  dit-il,  qu'elle  héberge  la  nuit....  ce  n'est  pas  un  galant,  pré- 
tend Yiclor.  Cette  hospitalité ,  vile  en  apparence  seulement , 
relève  encore  sa  maîtresse  dans  son  estime  I  C'est  donc 
un  homme  qu'elle  cache  I  Un  émigré ,  sans  doute  !  £h  bien  I 
malheur  à  Sophie!  Elle  a  enfreint  la  loi  de  la  nation,  que 
'  la  nation  la  frappe  I  Son  crime  est  ignoré ,  mais  un  dénon- 
<  dateur  se  présentera.  » 

Ce  dénonciateur,  ce  fut  lui! 

Oui,  la  cause  première  de  l'arrestation,  de  la  condamnation 
de  Sophie,  c'est  Antoine,  Antoine,  si  longtemps  doué  des 
meilleurs  instincts  de  la  naturel 

Oui,  dans  cette  grande  lutte  révolutionnaire  qui  semble 
menacer  les  têtes  les  plus  hautes  comme  les  plus  hautes 
fortunes,  dans  ce  combat  à  mort  de  tous  les  intérêts  les 
uns  contre  les  autres,  il  s'attaque  à  un  seul  adversaire; 
cet  adversaire,  c'est  une  jeune  fille,  pauvre  et  sans  appui; 
cette  jeune  fille  ,  elle  est  le  seul  espoir  d'une  mère  malade 
et  d'un  vieillard  proscrit.  Que  lui  importe,  à  lui?  elle  lui  a 
volé  son  fils  !  N'est-ce  pas  là  le  seul  moyen  de  le  recon- 
quérir? Quand  Victor  aura  pleuré  sa  maîtresse,  il  sera 
bien  forcé  de  revenir  à  son  père  !  à  son  pèr«  qu'il  ne  pourra 


pardon!  125 

soupçonner  de  rien;  car  sa  délation,  il  Ta  faite  à  l'ombre,  il 
ne  l'a  pas  signée  I 

Le  jour  du  jugement  de  Mlle  de  Montlevrault,  il  était 
chez  lai,  toujours  seul,  livré  aux  luttes  désordonnées  de  ses 
^es  et  de  sa  conscience, 'lorsqu'on  frappa  à  sa  porte.  Il 
ouvrit  ;  c'était  Maximilien.  j^ntoine  resta  stupéfait. 

c  As-tu  donc  cru  qu'on*  ne  te  trouyerait  point  ici  ?  Depuis 
longtemps  je  connais  ta  nouvelle  demeure  ;  mais  rien  ne  me 
pressait  de  t'y  faire  visite.  Aujourd'hui ,  je  viens  te  rendre 
compte  du  résultat  de  ta  dénonciation  au  comité  de  sûreté 
générale. 

—  Ifa  dénonciation I...  dit  Antoine  troublé. 

—  Ne  nie  pas  I  interrompit  l'autre;  j'ai  reconnu  ton  écri- 
ture, et  je  sais  tes  motifs.  > 

Antoine  baissa  la  tète  et  garda  le  silence. 

(  Antoine,  reprit  Maximilien  en  se  croisant  les  bras,  et  se 
tenant  debout  devant  lui  dans  une  attitude  dédaigneuse, 
Sophie  et  le  pauvre  prêtre  ont  été  marqués  aujourd'hui  pour 
l'écbafand. 

—  Comment  I  le  prêtre  1  s'écria  Antoine. 

-^Ke  le  savais-tu  point?  c'est  un  prêtre  que  tu  as  tué  I 
Un  prêtre!  entends- tu?...  Quant  à  la  jeune  fille,  j'ai  une 
ïï^auvaise  nouvelle  à  te  donner.  * 

Antoine  le  regarda  avec  stupeur.  Une  dérision  amère  écla- 
tât dans  les  yeux  de  Maximilien. 

<  Oui,  poursuivit  ce  dernier,  mauvaise  nouvelle  pour  toi  ; 
dé  ce  côté,^  tu  as  manqué  ton  coup;  elle  n'a  point  été  guilloti- 
née! C'est  fâcheux,  n'est-ce  pas?  car  il  est  possible  qu'elle 
^n  réchappe,  malgré  sa  condamnation.  » 

Mterré,  confondu,  Antoine  restait  toujours  immobile  et 
^net  sous  son  regard  sarcastique;  il  lui  semblait  être 
ibusé  par  un  songe.  Condamnée  et  sauvée  1  II  ne  pouvait 
^^omprendre. 

Robespierre  fit  quelque  temps  attendre  l'explication,  puis  il 
ajouta  :  c  Après  la  condamnation  de  cettejeune  fille,  une  femme. 


126  '    ANTOntS. 

la  femme  d'un  brave  patriote  nommé  Yerg^iauz,  est  venue 
me  trouver  au  comité  de  salut  public,  et  a  déclaré,  sur  son 
honneur,  que  Mlle  de  Montlevrault  est  enceinte.  Bile  a 
nommé  ton  fils,  et  j*ai  ordonné  qu'on  suspendit  Texécution 
de  l'arrêt;  car  la  loi  ne  peut  frapper  l'enfant  avec  la  mère. 
Quelques  mois  lui  restent  donc  à  vivre,  et  dans  quelques 
mois,  sait-on  ce  qui  arrivera?  Je  te  plains  ;  pour  ton  début, 
c'était  bien  commencer  1  un  prêtre ,  une  jeune  fille ,  un 
enfant  I  > 

Antoine  était  tombé  bien  bas ,  puisque  oelui  dont  la  poi- 
gnante ironie  venait  ainsi  le  rappeler  au  sentiment  de  la  mo- 
rale et  de  l'humanité,  c'était  Robespierre  I 

c  Ton  fils  est-il  ici  ?  lui  dit-il  ensuite. 
•  —  Non. 

—  Eh  bien  I  crois-moi,  Antoine,  quand  tu  le  verras,  hâte- 
toi  de  l'instruire  de  ce  que  je  viens  de  t'apprendre.  Dis-lui 
que  sa  maîtresse  existe  encore;  car  il  était  au  tribunal,  il  a 
entendu  la  sentence;  il  ignore  le  reste.  Yoilà  ce  que  j'avais 
à  lui  dire;  car  c'est  pour  lui  que  je  suis  venu.  Quant  à  toi , 
écoute.  J'ai  porté  le  deuil  dans  bien  des  familles,  c'est  vrai; 
mais,  quoi  que  tu  en  aies  dit,  ce  ne  fut  jamais  par  un  senti- 
ment personnel  ni  par  esprit  de  haine  et  de  vengeance.  Sur 
cette  brèche  où  je  me  tiens  encore,  j'ai  combattu  au  grand 
jour,  moi,  exposant  ma  tête  en  faisant  tomber  celle  des  au- 
tres! Antoine,  tu  es  des  nôtres  maintenant;  seulement,  tu 
t'es  servi  du  couteau  de  la  guillotine  pour  tes  affaires  de  fa- 
mille. Tu  es  un  homme  de  sang  aussi,  et,  si  tu  n'en  as  pas 
versé  de  quoi  soûler  un  tigre,  c'est  qu'il  n'en  faut  pas  tant 
pour  un  homme  que  pour  un  peuple  I  Tu  n'en  voulais  boire 
qu'à  ta  soif!. .  Oui,  car  ce  n'est  que  ta  soif  que  tu  as  con- 
sultée, et,  sans  prendre  souci  de  l'intérêt  national,  tu  n'as 
cherché  qu'à  t'affranchir  d'un  obstacle,  d'une  gêne!  Et  tu 
t'es  caché  pour  frapper,  convoitant  le  prix  du  combat  sans 
en  vouloir  courir  les  périls  1  Ahl  cette  fois,  je  puis  te  ren- 
voyer l'insulte,  et  avec  plus  de  raisons  que  tu  n'en  avais  à 


pardon!  1S7 

m'opposer;  à  mon  tour,  je  te  déclare  un  lâche,  un  assassin, 
0t  je  te  méprise  1  Adieu  1 1 

intûine  ne  répondit  point  un  mot  ;  il  n'avait  point  un  mot 
à  répondre. 

Accablé,  anéanti,  il  resta  sur  la  chaise  où  il  était  tomhé. 
Ce  qu'il  venait  d'ouïr,  ce  qu'il  venait  d'apprendre,  boulever- 
sait ses  esprits.  • 

(  U  est  donc  vrai  1  c'est  un  prêtre  que  j'ai  tué  I  0  ma 
mère  1  était-ce  là  ce  qui  devait  résulter  du  fruit  de  vos  le- 
çons? J'ai  à  jamais  chargé  mon  âme  du  poids  de  la  malédic- 
tion de  Dieu,  et  mon  but  n'est  pas  atteint  I  i 

^6  rappelant  alors  que  cette  malheureuse  fille  portait  en 
tH^  du  sang  de  son  sang,  la  pitié  lui  revenait  au  cœur. 
<Elle  en  réchappera,  se  disait-il;  il  l'épousera;  il  le  doit; 
oui)  il  le  doitl  Ne  me  l'a-t-il  pas  déclaré  lui-môme?  et  je 
ne  l'ai  pas  compris  1  Je  n'ai  pas  compris  dans  ses  emporte- 
iQents  d'amour  les  premiers  élans  de  sa  paternité  I  Aveugle 
^0  j'étais  I  dans  notre  obstination  mutuelle,  c'étaient  deux 
pè^s,  deux  pères  forcenés,  qui  luttaient  l'un  contre  l'autre  1 
^^  été  vaincu;  tant  mieux  1  Us  peuvent  encore  âtre  heu- 
^ou....  heureux  ensemSlel...  Elle  l'emporte  1  Victor  n'est  plus 
^  moi;  il  est  à  elle!  * 

Sou  malheur  allait  encore  s'accrottre,  non-seulement  de 
^remords,  mais  d'un  nouveau  désastre,  du  dernier I 

En  proie  à  toutes  ces  fluctuatious  de  haine,  de  remords, 
^6  désespoir,  pour  chasser  de  sa  tête  ce  màrtellement  dou* 
loureuz,  horrible,  dont  il  était  obsédé,  il  venait  de  l'appuyer 
^Qtre  les  froides  ferrures  de  sa  fenêtre ,  espérant  y  trouver 
QQ  soulagement,  quand  il  vit  son  fils,  oui,  son  fils  lui-même, 
^merser  la  cour. 

Cette  fois,  à  sa  vue,  il  ne  ressentit  point  un  de  ces  élance- 
^^ts  de  tendresse  qui  l'avaient  assailli  naguère.  Son  re- 
^^  lui  avait  trop  coûté  1  Le  souvenir  du  pauvre  prêtre  se 
pinçait  entre  eux!  D'ailleurs,  dans  quelles  dispositions  Victor 
^îenait-ii  à  lui?  c  S'U  a  rencontré  MaximUien,  s'U  sait  tout, 


•• 


128  ANTOINE. 

c'est  la  guerre  qu'il  m'apporte,  c'est  le  reproche  h  la  bouche 
qu'il  va  m'ahorder  !  Quels  moyens  de  défense  opposerai-je  ? 
Le  mensonge?  Oui,  je  nierai,  je  prendrai  Dieu  à  témoin  de 
mon  innocence  I  Je  serai  faux,  vil,  parjure  1  mais  enfin  je  ne 
yeux  pas  que  mon  fils  me  maudisse  I  » 

Tandis  que  ces  pensées  rapides  se  droisent  dans  son  cer- 
veau et  le  déchirent,Victor  entre,  l'air  abattu,  le  front  baissé. 
Après  avoir  fait  quelques  pas ,  il  tombe  sur  ses  genoux  de- 
vant Antoine,  et,  croisant  ses  mains  d'un  air  suppliant  : 

c  Pardon,  pardon,  moi^  père  1  >  s'écrie-t-il. 

Antoine  aurait  voulu  alors  l'attirer  dans  ses  bras ,  le  ser- 
rer sur  son  cœur,  le  baigner  de  ses  larmes  ;  mais  les  démons 
réunis  de  l'orgueil,  de  la  jalousie,  de  la  peur,  le  retinrent.  Il 
craignit  qu'il  ne  lût  son  crime  dans  l'excès  de  sa  tendresse, 
et  il  se  disait  à  lui-même  :  c  Le  voilà  1  il  revient  parce 
qu'il  la  croit  morte  !  parce  que ,  ses  ressources  épuisées ,  il 
n'a  plus  que  moi  pour  soutien  I  » 

Après  l'avoir  examiné  un  instant  d'un  œil  sec,  dans  sa 
posture  humble  : 

c  Je  ne  crois  point  à  votre  soumission,  lui  dit- il  ;  votre 
conduite  envers  moi  fut  cruelle  I  Cependant  que  vous  avais- 
je  fait  ?  Je  vous  avais  trop  aimé  !  Relevez- vous  ! 

—  Je  ne  me  relèverai  point,  lui  répondit  Victor  d'une  voix 
faible  et  tremblante,  que  vous  ne  m'ayez  pardonné  I 

—  Vous  pardonner  I  pensez-vous  d'un  mot  me  faire  ou- 
blier mes  droits  méconnus,  bravés  par  vous?  Parce  que  je 
vous  ai  dit  :  c  Vous  ne  mettrez  les  pieds  ici  qu'après  y  avoir 
fait  amende  honorable,  les  genoux  en  terre ,  »  vous  croyez 
qu'il  suffira  de  la  comédie  d'un  instant  pour  me  désarmer  ! 
C'est  avec  le  temps  seulement  que  vous  pourrez  reconquérir 
cette  affection  si  vive  que  je  ressentais  pour  vous  et  que  vous 
avez  repoussée. 

— -  Avec  le  temps  I  interrompit  son  fils  d'une  voix  désolée; 
mais  je  ne  puis  attendre  I  Au  nom  du  ciel ,  au  nom  de  ma 
mère,  par  pitié,  grâce  1  pardon  I 


pardon!  129 

—  Ëtes-Yous  donc  si  impatient  de  me  quitter  encore  7 
répliqua  Antoine  sans  deviner  le  sens  terrible  de  ces  paroles. 
Yous  aurez  bientôt  tout  le  loisir  de  revoir  votre  maîtresse, 
de  Tépouser  I  Je  consens  à  tout.  > 

Victor  pousse  un  sanglot  déchirant,  porte  ses  deux 
mains  à  sa  figure,  et  ses  larmes  se  font  jour  à  travers  ses 
doigts;  puis  il  vacille  sur  ses  genoux,  et,  en  cherchant, 
pour  se  soutenir,  un  point  d'appui  sur  le  plancher,  il  dé- 
couvre tout  à  coup  son  visage  empreint  d'une  pâleur  li- 
vide. 

Un  affreux  soupçon  traverse  l'esprit  d'Antoine.  11  se  pré- 
cipite vers  lui,  le  relève,  le  place  sur  un  fauteuil.  Victor 
croise  de  nouveau  les  mains,  essayant  de  tourner  vers  son 
père  son  regard  implorant;  mais  ses  yeux  s'agitent  convul- 
sivement dans  leur  orbite  sans  pouvoir  s'arrêter. 

c  Malheureux  1  qu'as-tu  fait?  Mais  elle  vit  I  elle  vit  I  te 


—  Non  I  elle  est  morte I  et  moi,  je  n'ai  pas  voulu  lui  sur- 
vivre.... je  me  suis  empoisonné.  Pardon,  mon  père  I  » 

Terrassé  par  ce  dernier  coup  de  foudre,  délirant,  éperdu  à 
son  tour,  Antoine  tombe  à  genoux  devant  lui  : 

c  Pardon,  mon  Victor,  mon  fils  bien-aimé,  pardon  I  » 

Et,  balbutiant  à  travers  ses  cris  :  c  Au  secours  !  grâce  ! 
pitié  I  »  il  étreignait  les  pieds  de  son  fils  contre  sa  poitrine, 
il  arrosait  ses  mains  de  ses  larmes.  Soudain ,  ses  mains , 
il  les  sentit  se  glacer;  le  corps  du  jeune  homme  se  roi- 
dit  ,  sa  tête  se  renversa ,  ses  yeux  se  fermèrent.  11  le  crut 
mort! 

c  Misérable!  s'écria- t-il  dans  un  transport  frénétique, 
c'est  Dieu  qui  me  châtie  1  Infâme  dénonciateur  l  voilà  mon 
ouvrage  1  En  voulant  perdre  cette  fille ,  ce  n'est  pas  seule- 
ment un  prêtre  que  j'ai  assassiné,  c'est  mon  fils  I  > 

Bans  ce  moment,  les  mains  qu'il  tenait  lui  échappèrent  ; 
Victor  releva  la  tête,  se  redressa  sur  les  appuis  du  fauteuil, 
<}t,  fixant  sur  son  père  un  regard  épouvantable  : 


130  ANTOINB.     . 

c  C'est  donc  vousl...  lui  dit-il;  quoil  c'est  vous  qui  avdz 
tué  Sophie  1...  et  le  prêtre  1...  ce  prôtre  I  ce  saint  homme  qui 
risqua  sa  vie.  pour  donner  à  ma  mère  les  dernières  consola- 
tiens  1  qui  reçut  son  dernier  soupir  I  Ah  1...  > 

Ses  bras  se  détendirent  ;  il  reprit  sur  le  siège  sa  posi- 
tion première;  seulement  son  regard  demeura  ûzé  sur  celui 
de  son  père;  ses  lèvres  s'agitèrent  comme  s'il  eût  encore 
voulu  parler;  et  lui,  lui,  Antoine,  frappé  de  stupeur,  fris- 
sonnant, immobile,  assis  sur  ses  talons,  en  proie  à  une 
horrible  fascination,  il  ne  pouvait  détourner  ses  yeux  des  yeux 
de  son  fils  ;  il  voulait  parler  aussi,  il  voulait  nier  son  crime , 
l'atténuer  du  moins,  en  lui  révélant  tout  à  fait  le  sort  de 
Sophie;  mais  n'était-ce  pas  ajoutera  sa  souffrance?  Yiotor 
mourait  pour  la  rejoindre  ;  fallait-il  donc  lui  dire  qufi  sa 
mort  le  séparait  d'elle?  Antoine  sentait  sa  raison  se  perdre; 
les  mots  ne  venaient  plus  à  sa  bouche  ;  il  ne  pouvait  que 
murmurer  confusément  des  sons  inarticulés.  Enfin,  la  voix 
lui  revint  : 
c  Grâce,  pardon,  mon  fils!...  Me  pardonnes-tu?  :d 
Victor  ne  répondit  point,  sinon  par  un  faible  mouvement 
de  recul  imprimé  à  son  fauteuil,  comme  pour  essayer  de  s'é- 
loigner de  lui. 

Poussant  dès  cris  désordonnés,  convulsifs,  râlant  la 
douleur  et  le  remords ,  Antoine  se  prosterna  devant  lui , 
suppliant,  misérable,  en  détresse;  il  couvrit  ses  pieds  de 
baisers  et  de  larmes;  et,  quand  il  releva  son  front,  aussi 
pâle  que  celui  de  son  fils ,  quand  il  implora  sa  pitié ,  les 
mains  jointes  et  la  poitrine  haletante,  mêmesilence ,  même 
regard  ! 

c  Yictorl  c'est  l'excès  de  ma  tendresse  pour  toi  qui  me 
fit  coupable  I  Dis  que  tu  ne  me  maudis  point  I  Si  tu  ne  peux 
parler,  ah!  du  moins  un  signe,  un  dernier  signe  d'affec- 
tion.... d'indulgence  1  Dis-moi  :  c  Mon  pèrel  »  Déplisse  un 
instant  ton  front,  apaise  ton  regard  I  Prions  Dieu  ensemble , 
Victor. }» 


pardon!  131 

Pas  une  parole ,  pas  un  geste  ! 

Antoine  pressa  les  mains  de  son  fils  dans  les  siennes  ;  il 
posa  ses  lèvres  contre  les  lèvres  du  mourant. 

Rien  ne  lai  répondit  ! 

C'est  ainsi  que  Yictor  mourut,  avec  son  môme  regard 
impitoyable;  et,  quand  il  fut  mort,  son  œil  éteint  resta 
ouvert  encore  sur  son  père  ,  comme  s'il  eût  craint  par  un 
seul  mouvement  de  sa  paupière  de  lui  faire  croire  au 
pardon! 


NOTE. 


Quand  on  songe  aux  dernières  années  de  Robespierre ,  on  a  peine 
à  se  figurer  les  pratiques  dévotes  ou  superstitieuses  de  sa  jeunesse. 
Il  en  fut  cependant  aiuai.  L'écrit  laissé  par  Antoine ,  son  compagnon 
d'enfance ,  en  témoigne  à  chaque  instant.  J'en  extrairai  textuelle- 
ment ce  passage  :  «  Robespierre  est  la  cause  de  mes  malheurs ,  et  je 
ne  veux  pas  prendre  ici  sa  défense;  mais  suivez-le  à  travers  ses 
phases  de  destruction,  et»  vous  le  verrez,  le  souvenir  de  M.  de 
Gonzié ,  s'il  n'arrêta  pas  lé  bras  levé  pour  frapper ,  donna  souvent  à 
cette  voix  impitoyable ,  qui  semblait  ne  devoir  retentir  que  pour 
dicter  des  arrêts  de  mort,  des  accents  de  miséricorde  et  de  pitié* 
A  la  Constituante ,  un  homme  se  leva  pour  proposer  d'augmenter  le 
traitement  des  ecclésiastiques  vieux  ou  infirmes;  cet  homme,  ce  fut 
Robespierre.  Quand  Alquier  présenta  sa  loi  de  proscription  contre 
les  prêtres,  ceux-ci  trouvèrent  au  sein  de  l'assemblée  un  défenseur 
ardent;  ce  défenseur,  ce  fut  Robespierre!  Même  durant  la  Terreur, 
quand  le  terrible  Comité  de  sûreté  générale  voulut  anéantir  le  clergé 
tout  entier,  qui  se  jeta  entre  les  victimes  et  les  bourreaux?  Robes, 
pierre  I  » 

J'ajouterai  que  cet  acte^érilleux  par  lequel  Robespierre  signala  la 
reconnaissance  d'un  Être  suprême  et  de  l'immortalité  de  l'âme ,  et 
que  des  hommes  de  bon  sens  ont  tant  raillé,  je  ne  sais  pourquoi, 
le  montrait  suffisamment  convaincu  de  la  nécessité  de  principes 
religieux. 

Quant  à  sa  filiation  de  famille  avec  Damiens ,  c'est  là  un  fait  histo- 
rique sur  lequel  il  est  permis  de  demander  des  éclaircissements , 
car  on  ne  le  trouve  ni  dans  les  biographies  ni  dans  les  histoires  con- 
temporaines. Mais  Antoine  affirme  le  tenir  de  Maximilien  lui-même. 
Selon  lui,  Damiens  avait  deux  frères.  L'un  se  nommait  Robert, 
comme  le  régicide ,  l'autre  Pierre.  Jusqu'à  présent  cette  assertion 


NOTE.  •    133 

est  justifiée  par  les  pièces  mêmes  du  procès  fait  à  Robert-François 
Damiens  et  publiées  par  Le  Breton,  greffier  criminel  du  parlement. 
Contraints  de  changer  de  nom  par  arrêt  de  la  cour,  ses  frères  uni- 
rent leurs  deux  noms  de  baptême ,  Robert ,  Pierre ,  pour  en  compo* 
ser  un  seul  qui  leur  fût  commun,  et,  par  une  élision  et  une  liaison 
faciles,  formèrent  celui  de  Robespierre.  V\m  d'eux  disparut  peu  de 
temps  après ,  et  Ton  n*en  entendit  plus  parler.  On  pensa  qu'il  avait 
été  rejoindre  son  père  en  exil.  (Le  père  de  Damiens ,  ainsi  que  sa 
femme  et  sa  fille ,  avaient  été  chassés  du  royaume.)  L'autre  frère , 
qui ,  dès  son  enfance ,  avait  quitté  les  environs  d'Arras ,  où  vivait  sa 
famille ,  y  revint ,  au  contraire ,  à  cette  époque ,  pour  veiller  à  ses 
intérêts  et  à  ceux  des  siens  ;  car  il  avait  quelque  connaissance  des 
lois.  11  y  revint  inconnu ,  sous  son  nouveau  nom ,  et  se  donnant 
comme  un  simple  chargé  d'affaires.  Avant  de  s'éloigner  d'Arras ,  où 
il  devait  reparaître  plus  tard ,  il  confia  son  fils ,  tout  jeune  encore ,  à 
la  charité  de  l'évèque.  Dans  une  Histoire  de  Robespierre ,  écrite  par 
son  ancien  proviseur ,  l'abbé  Proyart ,  et  dont  il  est  parlé  au  début 
du  second  volume  des  œuvres  complètes  de  celui-ci ,  ce  qui  a  rap- 
port à  l'origine  de  Maximilien ,  à  peu  de  différence  près ,  reproduit 
les  mêmes  énonciations.  Peut-être  î'abbé  Proyart  tenait-il  ces  détails 
de  M.  de  Conzié. 


U  TOUR  AU  PAÏEN. 


Uhi  iradilio  êst^  nihil  aliud  est 
fUàsrenttum. 


Dans  M8  nidmes  lidUz  que  j'ai  déjà  eU  ocoation  de  décrire, 
sur  ces  mêmes  coteaux  si  pittoresques  où  Taqueduç  de  MarljTt 
tl2DoigQa§;e  du  génie  iarenteur  de  rayant^demier  aiècle,  re- 
garde de  haut  et  d'un  air  quelque  peu  aristocratique  le  tiadUo 
daeheminde  fer  de  Saint^Germain  en  Lâye,  audacieuse  ftz-" 
pmftiou  du  génia  lûoderne  i  je  me  promenais  un  jour,  mar» 
àm  au  hasard,  à  la  poursuite  de  je  ne  sais  quelle  idée.  Je 
p^roourais  ce  plateau  parsemé  de  yignes  »  de  champs  de  lu- 
urne  et  de  céréales,  appelé  les  Grandes-^Terrei)  lorsque, 
moins  pi*éocctt]^é  de  ma  route  que  des  pensées ,  assez  yagues 
dtt  rsste ,  qui  me  passaient  par  la  tôte ,  au  bout  de  Tétroit 
MQtier  que  je  suivais ,  je  rencontrai  tout  à  coup  sous  mes 
pas  une  excavation  ,  une  sorte  de  trou,  dans  lequel  je  faillis 
Oie  laisser  choir* 

^es  poëtes  et  les  chroniqueurs,  tout  aussi  bien  que  Tastro» 
^ogae  de  la  fable,  sont  gène  à  terminer  leur  promenade  dans 
le  fond  d'un  puite. 

Ce  trou,  cette  excavation,  avait  eu  effet  l'apparence  d'un 
puits,  mais  d'un  puits  à  fleur  de  terrO)  sans  margelle  et  sana 
^Q  outillage  extérieur.  11  était  si  large  cependant  et  placé  si 
^va  de  toute  habitation  de  quelque  importance ,  qu'il  était 
^fficile  d'admettre  qu'il  eût  jamais  eu  cette  destination.  Pour 


136  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

en  faire  rinspection  du  sommet  à  la  base,  je  me  penchai  sur 
le  bord,  non  sans  prendre  mes  précautions;  car  ses  assises 
disjointes ,  interrompues  par  Tinyasion  des  terres,  m'avertis- 
saient assez  que  j'avais  affaire  à  quelque  ruine  déjà  forte- 
ment ébranlée.  Je  me  souciais  peu  de  renouveler  par  curio- 
sité les  risques  que  j'avais  déjà  courus  par  distraction. 

C'était  un  précipice  muré,  mais  aux  deux  tiers  seulement  ; 
dans  le  reste  de  son  pourtour  on  pouvait  deviner  les  traces 
de  certains  encadrements  de  pierre  qui  avaient  dû  soutenir 
des  croisées....  Des  croisées  à  un  puits?  à  une  construction 
souterraine?...  je  m'y  perdais. 

Bans  ce  moment ,  un  cultivateur  passa  près  de  moi ,  sa 
boue  sur  l'épaule. 

c  Qu'est-ce  que  cela?  lui  demandai-je  en  désignant  ren- 
foncement pierre. 

'  —  Gomment  I  vous  qui  êtes  du  pays,  vous  ne  le  savez  pas  ? 
dit-il;  c'est  la  tour  au  Païen,  y 

La  tour  au  Païen L.,  A  ce  seul  mot,  je  redressai  la  tête.  Il 
y  avait  là  un  excellent  titre  de  légende  ;  la  légende  seule  fai- 
sait défaut ,  mais  elle  ne  pouvait  manquer  d'être  au  bout. 
L'air  d'assurance  de  mon  interlocuteur ,  son  étonnement , 
mêlé  d'ironie,  toucbant  mon  ignorance  lorsque  je  l'avais  in- 
terrogé, me  faisaient  espérer  que  l'explication  suivrait  le 
mot.  Il  n'en  fut  rien  ;  les  connaissances  de  mon  bomme  à  la 
houe,  comme  celles  de  beaucoup  dé  bibliomanes,  n'allaient 
pas  plus  loin  que  le  titre. 

Mes  appétits  de  chroniqueur  étaient  surexcités.  Texaminai 
avec  plus  d'attention  ce  tube  maçonné,  et  l'idée  me  vint  que 
ce  pourrait  bien  être  la  partie  inférieure  d'une  oubliette^  au- 
trefois reliée  à  quelque  vieux  château  féodal  disparu. 

La  curiosité  pousse  facilement  à  la  bravoure  et  même  à  la 
témérité.  Je  risquai  plus  avant  le  pied  sur  les  asiûses  bran- 
lantes, puis  le  corps ,  puis  la  tête ,  en  ayant  soin  toutefois  de 
me  retenir  à  une  tige  de  genêt  sauvage,  et  ce  que  je  vis  au 
fond  de  cette  prétendue  oubliette ,  ce  ne  furent  ni  des  osse- 


I 

I 

I 


LA  TOUR  AU  païen.  137 

ments  blanchis  par  le  temps,  ni  des  débris  de  corps  humains, 
mais  simplement  un  amas  de  fagots ,  surmonté  de  quelques 
Yieilies  fatailles  défoncées. 

évidemment ,  la  tour  au  Païen  servait  aujourd'hui  à  un 
vigneron  de  trou  à  débarras.  ' 

Lorsqu'on  est  en  veine  de  découvertes ,  l'incident  le  plus 
minime  peut  devenir  important  par  ses  conséquences.  Rien 
n'est  à  dédaigner  pour  l'annaliste  ou  le  légendaire  conscien* 
deux  qui  se  sent  sur  les  traces  d'une  bonne  fortune  histori- 
4ne; des  fagots  et  des  futailles ,  je  conclus  que,  s^ns  doute, 
on  débouché  quelconque,  aboutissant  je  ne  sais  où,  existait 
dans  la  partie  inférieure  de  la  tour.  Néanmoins,  vu  la  posi-* 
tion  isolée  du  monument  et  son  enfoncement  dans  les  pro- 
fondeurs du  sol ,  je  bronchais  encore  quelque  peu  dans  mes 
convictions,  lorsqu'un  nouveau  document  m'arriva  et  mit  fin 
âmes  incertitudes. 

Ce  document  précieux,  inattendu,  inespéré,  c'était  un  chat, 
un  jeune  chat ,  qui ,  glissant  tout  à  coup  entre  deux  fagots , 
vint  me  montrer  sa  petite  mine  éveillée  et  faire  reluire  ses 
ardentes  prunelles ,  au  milieu  de  U  presque  obscurité  qui 
l'environnait.  J'aurais  bien  pu  penser  que,  tout  ainsi  que  les 
fagots ,  il  avait  été  jeté  là  du  haut  de  la  tour;  mais  le  moyen 
de  s'arrêter  à  cette  idée  ?  Mon  nouveau  venu  n'avait  nulle- 
ment les -allures  d'un  chat  souffreteux,  dolent  et  incertain  de 
son  avenir  ;  bien  au  contraire,  alerte  et  de  belle  humeur,  il 
bondissait  légèrement  pour  essayer  de  saisir  au  passage 
quelque  rayon  de  soleil  égaré  dans  ces  ténèbres  ;  ou ,  pre- 
nant des  attitudes  plus  dignes,  s'accroupissant  d'un  air  calme 
et  placide  sur  le  dos  d'une  futaille,  il  se  grattait  l'oreille ,  se 
pourléchait  la  patte  en  mattre  chat  qui  n'a  rien  de  mieux  à 
faire,  et  dont  l'esprit  n'est  tourmenté  ni  par  des  idées  de  ré- 
clusion ni  par  la  crainte  de  manquer  l'heure  de  son  dîner. 

évidemment,  il  connaissait  les  aîtres  du  logis  et  savait  le 
moyen  d'en  sortir.  Pour  le  contraindre  à  me  mettre  dans  sa 
confidence,  je  ramassai  une  motte  de  terre,  pas  trop  pesante, 


138  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

et  la  laissai  tomber  rers  la  yieille  futaille  sur  laquelle  il  trô- 
nait si  magistralement.  Mon  ami  chat  prit  peur,  ût  un  grand 
écart ,  et  je  le  vis  plonger  et  disparaître  vers  la  gauche. 

Il  venait  de  me  livrer  son  secret.. 

De  même  qu'un  renard,  poursuivi  par  des  soldats,  avait 
indiqué  à  je  ne  sais  quel  général  romain  le  côté  vulnérable 
de  la  ville  assiégée;  de  même  qu'une  biche  blanche,  relancée 
par  des  Huns,  avait  livré  aux  premières  hordes  des  barbares 
un  passage  à  travers  les  Palus-Méotides,  ainsi  mon  joli  petit 
Rominagrobis  m'ouvrait  la  porte  d'entrée  de  la  tour  au  Païen. 

Je  retournai  quelques  pas  en  arrière  ,  prenant  à  gauche , 
comme  avait  fait  mon  chat.  Ne  trouvant  pas  le  moindre  sen- 
tier de  ce  côté  I  je  m'en  frayai  un  moi-même  à  travers  nne 
longue  pièce  de  vigne,  au  bout  de  laquelle  j'aperçus  un  chemin 
creux;  le  chemin  creux  me  conduisit  dans  un  petit  vallon  sau- 
vage, aride,  encombré  d'amas  de  sable  et  de  débris  à  moitié  ca- 
fihéê  sous  des  sureaux  en  fleurs,  la  seule  joie  de  ce  lieu  désolé. 

Cet  objet  de  mes  investigations ,  après  l'avoir  sondé  du 
sommet  à  la  base ,  je  pouvais  enfin  l'examiner  de  la  base  au 
sommet;  il  se  montrait  à  moi  dans  toute  sa  hauteur,  mais  il 
n'était  visible  que  par  sa  face  avancée  ;  son  dos  et  ses  flancs 
restaient  invinciblement  enfoncés  dans  la  terre.  J'acquérais 
du  moins  la  certitude  que  mon  puits  avait,  ou  plutôt  avait 
eu,  non-seulement  des  verrières ,  mais  une  porte.  Pour  le 
moment,  il  échappait  au  fisc  de  l'un  et  l'autre  côté  et  pouvait 
parfaitement  s'affranchir  de  l'impôt  des  portes  et  fenôtres. 

Une  voûte  basse  et  prolongée ,  qui  débordait  au  dehors , 
servait  à  la  fois  d'entrée  et  de  péristyle  à  la  tour;  mais  cette  . 
tour  étrange,  telle  que  je  n'en  avais  jamais  rencontré  une 
semblable  dans  tous  les  vieux  châteaux,  debout  ou  en  ruine, 
visités  par  moi;  cette  voûte  arquée,  qui,  quoique  dépouillée 
de  son  arm\ire  de  pierre,  accusait  le  plein->cintre  et,  tout 
aussi  bien  que  les  porches  célèbres  de  Notre-Dame  de  Char- 
tres, de  Noyon  et  de  Poitiers,  rappelait  l'architecture  pure- 
ment romane  des  xi*  et  xu*  siècles ,  était*ell»  bien  une  vraie 


LA  TOUR  AU  PAIfiN.  139 

rdifoe  da  moyen  ftge?  Je  commençais  à  douter.  IIM.  les  fer- 
miers généraux  du  temps  de  Louis  XV  jouaient  beaucoup  à 
la  tourelle  et  au  donjon  ;  ne  serait-ce  pas  là  une  de  leurs  es- 
piègleries architecturales  ? 

Four  éclaircir  le  fait ,  je  n'avais  qu'à  consulter  un  des  an- 
ciens du  pays.  On  vit  vieuxà  Marly;  aussi ,  pouvant  choisir, 
je  ne  me  contentai  pas  d'un  simple  octogénaire  ;  je  m'adres- 
sai à  on  presque  centenaire  de  ma  connaissance ,  qui  avait 
lortout  conservé  la  mémoire  des  temps  passés. 

c  Père  Boivin  ,  lui  dis- je ,  qu'est-ce  donc  que  cette  tour  au 
Païen,  qui  se  trouve  dans  les  Grandes-Terres? 

*-  Vous  savez  bien,  me  dit-il,  c'est  la  tour  à  Charles  Gagné. 

—  Mais  saijt-on  qui  l'a  construite? 

—  Oh  !  pour  ce  qui  est  du  maçon  qui  Ta  bâtie ,  ce  n'est  ni 
^uitel,  ni  Moesseron;  je  croîs  que  les  dents  ne  lui  font  plus 
de  mal  depuis  longtemps ,  à  celui-là  ;  j'étais  bien  jeune  lors- 
qu'on l'a  découverte ,  cette  fameuse  tour  dont  mon  pèr^  et 
mon  grand-père  avaient  déjà  entendu  parler,  mais  que  per- 
sonne n'avait  jamais  vue. 

•~  Gomment  cela  ? 

—  Mais  vous  savez  bien,..,  puisqu'elle  était  comblée  à  ras 
depuis  trois  cents  ans  peut-être  1  » 

Ce  mot  fut  un  trait  de  lumière;  je  compris  que  j'avais  af- 
Wre  à  un  monument  sérieux ,  auquel  les  fermiers  généraux 
de  Louis  XV  n'avaient  pu  mettre  la  main;  la  durée  de  son 
eofoaissage  m'expliquait  la  durée  de  sa  conservation* 

(  Et  comment  l'a-t-on  découverte  ? 
.  '—Dame  1  on  peut  croire  que  c'est  le  bon  Dieu  lui-même 
qui  a  indiqué  la  place.  U  y  avait  là,  à  ce  qu'il  parait,  un  bel 
orme  qui  poussait  dessus ,  bien  à  son  aise,  ni  plus  ni  moins 
qu'an  oranger  dans  sa  caisse.  Un  beau  jour  le  tonnerre  l'at- 
^ignit,  le  renversa  à  moitié,  et  il  mourut,  fin  achevant  de  le 
déraciner,  on  rencontra  un  cercle  de  moellons  et  de  meuliè- 
^)  mais  si  bien  cimentés,  que  la  pioche  n'y  pouvait  mor« 
^^re;  on  creusa  au  milieu,  où  ça  cédait  plus  faoilemcint;  on  en 


14a  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

retira  des  poutres  et  du  fer,  et  un  tas  de  pierrailles,  et  même, 
à  ce  que  ma  bonne  femme  de  mère  m*a  assuré,  on  trouva  tout 
au  fond,  encore  vivant,  un  gros  chat  noir,  qui  d'un  seul  saut 
atteignit  le  haut  de  la  tour  et  se  sauva  sans  qu'on  ait  pu  Tat- 
teindre.  Pendant  plus  d'un  mois,  toutes  les  nuits,  il  poussait 
de  si  forts  miaulements,  que  personne  ne  pouvait  dormir  à 
Marly....  Mais  tout  ça,  c'est  des  bôtises  que  vous  ne  tenez 
pas  à  savoir. 

—  Si  fait ,  si  fait  I  père  Boivin ,  je  vous  assure  que  le  chat 
noir  m'intéresse;  continuez ,  je  vous  en  prie.  » 

Dans  ce  moment  je  me  rappelais  le  petit  Rominagrobis  que 
moi-même  j'avais  aperçu  au  fond  de  la  tour,  et  le  rapproche- 
ment me  semblait  singulier.  ^ 

Mon  centenaire  poursuivit  : 

c  Donc,  tous  les  garçons  du  pays  s'étaient  rassemblés  pour 
donner  la  chasse  à  ce  gros  chat  noir,  qu'on  disait  être  le 
diable  ;  mais  ils  avaient  beau  le  percer  de  balles,  il  n'en  cou- 
rait que  mieux  et,  la  nuit  suivante,  ne  miaulait  que  de  plus 
belle. Enfin,  soi-disant,  les  filles  s'en  mêlèrent;  elles  vinrent 
avec  la  bannière  de  la  Vierge  prêter  main-forte  aux  garçons, 
et  devant  cette  bannière  ,  à  ce  qu'on  dit  toujours ,  le  gros 
chat  fut  pris  comme  d'un  grand  malaise  ;  il  cessa  de  courir 
et  de  miauler,  mais  s'aplatit  contre  terre,  et,  le  poil  hérissé , 
la  queue  pendante,  se  réfugia  sous  un  buisson.  On  entoura 
le  buisson ,  les  filles  chantant  des  cantiques  et  les  garçons 
tenant  leurs  fusils  braqués.  Quand  le  jour  vint ,  on  se  rap- 
procha peu  à  peu  du  buisson ,  on  regarda  dessous  ,  on  le 
fouilla  dans  tous  les  sens  ;  le  chat  noir  avait  disparu,  mais  à 
sa  place  on  trouva  un  serpent  qui,  en  se  faisant  de  lui-même 
un  nœud  avec  sa  queue,  s'était  étranglé.  Il  était  mort,  et,  de- 
puis ce  temps,  on  a  parfaitement  dormi  à  Marly.  » 

Je  pris  note  en  moi-même  du  chat  noir,  sans  avoir  la 
moindre  idée  que  cette  historiette  cabalistique  pût  avoir  le 
moindre  rapport  avec  la  légende  que  je  poursuivais  :  c'en 
était  un  écho  affaibli  cependant. 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  141 

Quand  le  père  BoiYin  eut  cessé  de  parler  : 
«  D'où  -vient,  lui  dis-je,  que  les  gens  qui,  les  premiers, 
ont  exhumé  ce  vieux  bastion.  Font  nommé  la  tour  au  Païen? 

—  Oh  I  c'était  déjà  le  nom  de  ces  terres-là  bien  avant  que 
la  tour  fût  découverte  ;  au  surplus,  si  vous  voulez  en  savoir 
plus  long,  adressez>vous  à  Charles  Gagné,  qaien  est  le  pro- 
priétaire aujpurd'hui;  il  doit  avoir  tout  ça  dans  ses  pape- 
rasses. 

—  Où  demeure-t-il  ? 
^  Mais  il  y  demeure. 

—  Quoi  ï  dans  la  tour? 

—  Non  I  à  côté  ;  vous  savez  bien....  la  petite  maison  neuve 
qui  donne  sur  le  chemin  du  poçt.  » 

Je  connaissais  Charles  Gagné;  il  avait  été  mon  frère  d'ar- 
mes dans  la  garde  nationale  de  Marly.  Le  lendemain  je  courus 
chez  lui,  pensant  avoir  affaire  à  un  ami ,  à  un  conservateur 
des  vieux  monuments.  Affreuse  désillusion  I  il  n'avait  acheté 
U  tour  que  pour  en  tirer  de  la  pierre.  Sa  maison  avait  été  con- 
struite aux  dépens  de  l'édifice  féodal!  Hélas  1  hélas  1...  Ce- 
peudaht  je  visitai  avec  soin  cette  maison  née  de  ma  vieille 
tour:  dans  l'écurie,  dans  le  caveau,  dans  les  massifs  qui  sou- 
tiennent la  grange,  partout  où,  par  économie^  on  n'avait  pas 
JDgé  à  propos  d'enlever  les  reliefs  de  la  sculpture,  je  décou- 
sis des  traces  de  plein-cintre;  comme  ornements,  des  restes 
àe  dragons,  de  tarasques,  emblèmes  hideux  que  le  xiir  siècle 
avait  déjà  rejetés  avec  mépris.  Je  puis  donc  garantir  l'an- 
nuité de  ce  précieux  vestige.  Quant  à  son  origine,  le  nou- 
veau propriétaire  ne  s'en  était  guère  inquiété,  et,  pour  plus 
amples  informations,  il  me  renvoya  à  M.  H....,  le  notaire  du 
pays,  qui,  me  dit-il,  est  un  finot  bien  au  courant  de  tout  ce 
qui  regarde  les  propriétés  de  Marly  et  des  environs. 

Justement,  en  rentrant  chez  moi,  je  rencontrai  ce  dernier, 
qui  est  de  mes  amis. 
(  Cher  tabellion,  lui  dis-je  aussitôt  sans  lui  laisser  le  temps 

de  se  reconnaître,  qu'est-ce  que  la  tour  au  Païen  ? 


14d  tA  TOim  AU  PAÏEN. 

—  La  tour  au  Païen  I  me  répliqua- t-il  sans  se  âéconoerter, 
et  en  prenant  cet  air  railleur  qui  lui  est  habituel  en  dehors 
de  son  étude,  je  vais  vous  faire  son  histoire  en  deux  mots. 
Pour  le  compte  de  Bellavoine,  je  Taî  vendue  à  G-agné  trois 
cent  soixante-dix  francs,  s'il  m'en  souvient  bien,  lesquels 
m'ont  été  payés  en  bel  et  bon  argent  ayant  cours.  Cela  vous 
suffit-il? 

—  Trôve  de  plaisanterie!  Savez-vous  qu'il  s'agit  là  d'un 
monument  fort  curieux,  et  qui  date  peut-Stre  du  régae'de 
Louis  le  Gros  ou  de  Philippe  Auguste? 

—  Je  ne  vous  le  dirai  pas;  je  n'exerçais  point  encore  à 
cette  époque.  > 

Et,  reprenant  quelque  peu  sa  gravité  d'officier  public,  il 
ajouta  : 

«  Mais  avez-vous  consulté  notre  curé?  Si  l'affaire  vous  in- 
téresse réellement ,  il  est  plus  capable  que  moi  de  vous  ré- 
pondre sur  un  pareil  sujet.  » 

En  effet,  je  me  rappelai  aussitôt  que  le  seul  homme  du 
pays  auquel  je  ne  m'étais  pas  encore  adressé  était  justement 
celui  qui  pouvait  me  fournir  les  renseignements  les  plus  précis 
et  les  plus  valables*  Sans  tarder  davantage,  je  me  rendis  au 
presbytère. 

Le  curé  de  Marly  n'est  pas  seulement  un  vrai  disciple  de 
Jésus-Christ,  indulgent  et  charitable,  dévoué  de  corps  et  de 
bourse  aux  pauvres  et  aux  souffrants  ;  un  prédicateur  excel- 
lent, dont  les  sermons  simples,  onctueux,  toujours  à  la  por^ 
tée  de  son  auditoire,  mériteraient  d'être  recueillis  :  il  est  de 
plus,  surtout  pour  ce  qui  se  rattache  k  Thistoire  ecclésias- 
tique, un  archéologue  fort  distingué. 

Après  les  préliminaires  et  les  compliments  d'usage,  dès  que 
le  moment  fut  venu  de  lui  adresser  mon  éternelle  et  inva- 
riable question  :  «  Qu'est-ce  que  la  tour  au  Païen?  i  il  me 
répondit  du  ton  le  plus  calme  et  le  plus  assuré,  que  c'était 
une  ancienne  dépendance  du  vieux  château  de  FonteniUes 
iFontenœum)^  dont  les  domaines,  dès  le  xi«  siècle,  s'étendaient 


LA  TOUR  AU  PAÏBN.  149 

sur  les  Grrandes-Terres  et  allaient  même  jasqu'an  Peoq ,  re- 
joindre la  Seine. 

Jena^ais  en  pleine  joie  archëologiqne  t  Non-seolement  je 
possédais  le  nom  du  yieax  manoir;  mais  la  date  que  je  lai 
avais  assignée,  peut-être  un  peu  à  la  légère,  se  trouvait 
exacte.  Quel  triomphe  I  Cependant  le  nom  et  la  date  ne  pou- 
vaient me  suffire,  et  ma  légende,  ayec  son  titre  seul,  mena- 
çait de  rester  à  l'état  d'énigme. 

On  ne  sait  pas  assez  ce  qu'il  en  coûte  parfois  de  temps,  de 
travaux,  de  recherches  et  d'espérances  déçues  au  pauvre  tra- 
ditionniste  pour  parachever  son  œuvre,  qui,  après  tant  d'ef- 
forts, semble  le  plus  souvent,  aux  yeux  des  gens  superficiels, 
n'avoir  abouti  qu'à  un  conte  de  ma  mère  l'Oie  ;  mais  on  ne 
sait  pas  non  plus  de  quelle  joie  suprême  il  se  sent  inondé  lors- 
que cette  histoire,  qui  ne  lui  a  d'abord  été  révélée  que  par  un 
mot  douteux,  qu'il  a  poursuivie  avant  d'être  même  convaincu 
de  son  existence,  après  laquelle  il  s'est  acharné,  la  couvant 
dans  son  œuf  et  la  forçant  presque  d'éclore  malgré  elle,  il 
la  tient  enfin,  non  par  lambeaux  décousus,  non  diaprés  de 
vagues  récits,  mais  complète,  authentique,  irrécusable! 

^  bien  t  c'est  la  bonne  fortune  qui  m'était  réservée  I 

Chose  étrange  1  la  tour  au  Paten,  cette  légende  que  j'allais 
demander  de  porte  en  porte,  àMarlj,  j'en  avais  déjà  trouvé 
le  sujet  dans  un  Mystère  représenté  au  commencement  du 
XTi*  siècle;  mais  le  lieu  de  la  scène  y  était  si  bien  déguisé, 
les  personnages  tellement  défigurés,  qu'il  m'avait  été  impos- 
sible de  la  reconnaître. 

Q  y  a  deux  ans  seulement,  étant  retourné  à  Gënappe,  je 
trouvai  dans  la  vaste  bibliothèque  de  M.  du  Ryer,  salle  des 
XQ*  et  XIII*  siècles,  un  manuscrit  de  format  grand  in-quarto, 
écrit  sur  double  colonne  en  une  minuscule  italique,  massive, 
serrée,  mais  de  lecture  assez  facile. 

l^'ouvrage  débutait  ainsi  : 

<  Ci  se  comance  li  livre  de  la  Cronique  del  vaillant  Guil- 
lehne  l'Estandard,  où  on  y  verra  ung  miracle..;.  > 


144  LA  TOUR  AU  païen. 

Mais  je  ne  veux  point  par  avance  déflorer  mon  sujet.  Qu'il 
vous  suffise  de  savoir  que  je  venais  de  trouver  ce  que  j'avais 
si  longtemps  et  si  vainement  cherché,  et  que  la  Chronique 
du  sire  Guillaume  TÉtendart  pouvait  aussi  bien  porter  le 
titre  de  : 

LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

Vers  le  commencement  du  règne  de  Louis  VIII,  qui,  place 
dans  la  chronologie  des  rois  de  France  entre  son  père  Phi- 
lippe Auguste  et  son  fils  Louis  IX,  ne  jette  guère  d'autre 
éclat  que  celui  qu'il  emprunte  à  la  lumière  qu'il  reçoit  d'eux, 
sur  le  territoire  de  Marly,  vivait  un  digne  et  brave  gentil- 
homme du  nom  de  G-uillaume  Bernard,  sire  de  Fontenilles. 
Il  eût  bien  pu  prendre  un  titre  plus  pompeux,  car  il  était  de 
grande  et  noble  race ,  mais  il  ne  l'osait  pour  trois  raisons 
principales. 

La  première,  c'est  qu'il  n'était  encore  que  damoiseau  ,  et 
non  chevalier  :  c'était  la  moindre  des  trois  raisons.  La  se- 
conde, c'est  que  le  roi  actuel  se  serait  opposé  sans  doute  à 
ce  qu'il  essayât  de  ressusciter  un  nom  et  un  titre  que  le  roi 
défunt  avait  voulu  éteindre  atout  jamais;  la  troisième  enfin, 
c'est,  que  bien  des  choses  lui  manquaient  pour  faire  montre 
d'une  façon  convenable  de  son  illustre  origine.  Il  était  si 
pauvre,  que  le  petit  château  de  Fontenilles,  son  unique  patri- 
moine ,  quoique  à  peine  bâti  depuis  une  centaine  d'années, 
menaçait  ruine  de  toutes  parts ,  sans  qu'il  lui  fût  permis  de 
songer  à  réparer  le  dommage;  si  pauvre  que,  de  lui-môme,  il 
avait  engagé  ses  serfs  à  racheter  leur  liberté,  et  qu'il  la  leur 
avait  vendue  à  bas  prix;  si  pauvre,  que  les  officiers  attachés 
à  sa  personne  ou  à  la  surveillance  de  ses  biens,  son  faucon- 
nier, son  intendant,  son  garde-messier,  n'étaient  autres  que 
trois  paysans  restés  à  la  glèbe,  les  sfeuls  serviteurs  qui  lui 
appartinssent  en  toute  propriété.  Au  fauconnier  était  dévolu 
de  droit  le  soin  de  la  basse-cour,  du  toit  à^porcs  et  de  l'écu- 
rie; au  garde-messier,  celui  de  la  cuisine,  du  four,  et  le  ba- 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  ,  145 

layage  général  de  la  maison*  Dans  leurs  loisirs,  ils  avaient 
pour  passe-temps  la  culture  des  quelques  livrées  de  terre 
et  des  quelques  'pièces  de  vignes  qui ,  comme  dépendan» 
ces,  entouraient  d'une  ceinture  étroite  le  château  de  Fonte-» 
Dilles. 

Quant  à  l'intendant,  qui  avait  nom  Courte-Cuisse,  vu  le  lé* 
ger  boitillement  dont  il  était  affligé ,  plus  rapproché  de  la 
personne  de  son  maître,  il  veillait  à 'l'entretien  de  ses  vête* 
meBts  et  de  ses  armes,  le  servait  à  tahle,  se  chargeait  de  ses 
messages  et  de  ses  conmiissions,  ce  qui  ne  l'empêchait  pas, 
quand  venait  le  temps  de  la  moisson  ou  des  vendanges,  de  ' 
donner  un  coup  de  main  aux  deux  autres,  de  les  aider  h 
iiattrele  blé,  à  vanner  le  grain,  à  treillisser  les  corbeilles,  à 
cercler  les  tonneaux  ;  ne  s'en  rapportant  qu'à  lui-même  ce-  ^ 
pendant  pour  tout  ce  qui  touchait  aux  provisions  d'hiver ,  à 
la  conservation  des  légumes»  à  la  salaison  des  viandes,  et 
surtout  à  l'administration  des  caves.  Jamais  intendant  n'a- 
vait été  si  bien  occupé  et  si  mal  payé.  Que  vous  dirai- je  de 
pins?  Gruillaume  Bernard  était  si  pauvre,  si  pauvre,  que  pour 
^procarer  l'argent  nécessaire  à  son  entlretien,  pour  entendre 
sonner  quelques  écus  dans  son  escarcelle,  et  pouvoir,  conmie 
tout  autre  honnête  gentilhomme ,  faire ,  le  dimanche  ,  son 
offrande  à  l'église,  il  se  voyait  forcé  de  trafîqueiMles  maigres 
produits  de  ses  terres,  quoiqu'il  n'eût  que  le  suffisant  à  peine 
pour  lui  et  ses  trois  serviteurs. 

^int  une  fâcheuse  année,  où  le  blé  manqua  presque  com- 
plètement. Loin  de  pouvoir  en  vendre,  il  en  fallait  acheter, 
et  il  coûtait  gros;  le  vin  avait  été  en  grande  abondance;  ce 
^mblait  devoir  être  une  compensation  :  mais  les  marchés  en 
étaient  tellement  encombrés  que  les  acheteurs  semblaient  ne 
vouloir  payer  que  le  tonneau  et  non  le  jus  du  raisin,  le  con- 
tenant et  non  le  contenu. 

I^otre  piteux  gentilhomme  ne  savait  plus  comment  se  tirer 
^'aSaire;  ses  caves  étaient  pleines,  mais  ses  greniers  étaient 
vides,  et,  faute  d'habitude  peut-être,  il  ne  pouvait  se  résoudre 
248  g      / 


U6  'LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

à  toujours  boire  sans  manger.  Dans  sa  perpl0iité,  il  appela 
près  de  lui  son  grand  conseil,  composé  de  son  chambellan, 
de  son  gage,  de  son  échanson,  de  son  majordome,  de  son 
écuyer  tranchant,  de  son  sommelier,  tous  réunis  et  confondus 
sous  une  seule  et  même  enveloppe,  celle  de  maître  Courte- 
Cuisse,  jqui  du  reste  ne  laissait  pas  que  d'être  homme  de  sens 
et  asses  beau  parleur  pour  un  vilain. 

«  Messire,  lui  dit  celui-ci,  notre  vin,  quoique  moi-méme 
j'aie  pris  grand  soin  de  lui  depuis  sa  sortie  du  pressoir,  on 
nous  réchangerait  à  peine  contre  de  la  bonne  eau  claire  à 
Saint-Germain ,  au  Pecq.et*à  Poissy  ;  le  transporter  à  Paris 
pour  Vj  vendre  à  la  criéiB  serait  une  rude  entreprise,  car  il 
faudrait  équiper  un  bateaii,  solder  des  bateliers,  entreprendre 
un  long  voyage  sur  rivière,  toutes  choses  coûteuses,  et  l'ar- 
gent nous  fait  un  peu  défaut  pour  le  moment,  ce  me  semble. 
Les  habitants  de  Marly-le-Bourg  et  ceux  de  Marly-le-Châtel 
en  auraient  bonne  envie,  mais  ils  ne  sont  pas  gens  à  -nous 
l'acheter  en  pièce  ni  en  demi*pièce  ;  donc  il  le  leur  faut  ven- 
dre à  la  cruche  ou  au  cruchon,  voire  même  à  la  bouteille  ou 
à  la  verrée.  C'est  là  mon  avis. 

—  Holà!  bonhomme,  lui  répliqua  au3sitôt  son  noaltre  en 
relevant  le  front  d'un  air  hautain  ;  si  je  t'excuse,  c*esi  que 
nous  sommes  au  décours  de  la  lune,  et  les  doctes  affirment 
qu'à  cette  heure  les  faibles  cervelles  décroissent  et  se  rape- 
tissent à  son  unisson.  Tu  es  foui  Sainte  Yierge  (  Mais  ce  se- 
rait honte  àmoil 

—  Pourquoi,  messire  ?  Nosseigneurs  les  abbés  ont  toujours 
établi  une  buvette  près  de  leurs  enclos  de  vignes  et  le  roi  Phi. 
lippe  lui-même  faisait  débiter  au  pot  le  vin  de  ses  domaines. 

—  D'accord,  mais  le  roi  Philippe  (Dieu  sait  ce  que  de  lui 
je  pense  I)  avait  ses  crieurs  et  ses  sergents,  et  les  abbés  ont 
leurs  moines  pour  suffire  à  la  besogne  I 

—  Ne  suis-je  pas  là,  messire  ?  répondit  l'infatigable  Courte- 
Cuisse  ;  j'ai  bien  assez  de  temps  de  reste  pour  ajouter  cette 
fonction  à  mes  autres  fonctions.  » 


LÀ  TOUR  AU  PAÏEN.  147 

(ruillaume  Bernard  ne  ressentit  plus  qa'unseul  regret;  ce 
fut  de  ne  pouvoir  sur-le-champ  récompenser  le  zèle  d'un  si 
dévoué  serviteur. 

Peu  de  jours  après,  non  loin  de  rentrée  principale  du  châ- 
teau de  Fontenilles,  s'élevait  une  espèce  de  petite  tonnelle, 
garoie  de  tables  et  de  banquettes  de  bois,  entourée  d'un  lé- 
E^r  treillage  et  surmontée  d'une  branche  de  pin. 

Ycici  donc  notre  châtelain,  notre  gentilhomme  de  si  haute 
naissance,  contraint,  pour  vivre,  de  se  faire  cabaretierl 

Si  sa  misère  était  grande,  grande  aussi  devait  être  son 
liumiliation,  plus  grande  encore  sa  sombre  tristesse  I 

Non;  en  dépit  de  sa  pauvreté,  de  son  abaissement  et  des 
malheurs  de  sa  fainille,  le  plus  souvent  on  le  trouvait  sou- 
riant et  de  belle  humeur,  Ahl  c'est  qu'il  circule  dans  ses 
Teines  un  philtre  puissant  qui  le  soutient  contre  l'adver- 
sité :  il  esjt  jeune  I  Né  en  même  temps  que  le  xiii*  siècle , 
il  compte  à  peine  vingt-trois  ans  ;  de  plus ,  il  a  au.  cœur 
^e  noble  passion.  Chaque  dimanche ,  ainsi  qu'à  toutes  les 
fêtes  carillonnées,  sans  en  manquer  une,  il  se  rend  à  la  cha- 
îne seigneuriale,  et  là,  n'étant  pas  forcé  de  tenir  ses  yeux 
sur  un  p'sautier,  puisqu'il  ne  sait  pas  lire,  il  les  dirige,  avec 
Murenance  et  modestie  cependant,  vers  une  belle  jeune  fille 
^  quatorze  à  quinze  ans,  digne  et  fière,  vêtue  dé  blanc  des 
pieds  à  la  tôte,  car  elle  a  été  consacrée  à  la  Vierge.  C'est 
Jeanne  de  Montmorency,  fille  de  Bouchard  P',  seigneur  de 
^arly,  de  Montreuil,  de  Saissac  et  de  Picauville,  petite- 
^le  de  Matthieu  le  Grand,  chef  de  la  branche  des  Montoio- 
rency-^Marly,  un  des  plus  grands  hommes  de  guerre  de  son 
temps,  mort  sous  les  murs  de  Gonstantinople. 

Certes,  s'il  avait  pu  raisonner  son  cœur,  il  eût  cherché  à 
^ntfer  ce  beau  sêntiment-là  à  sa  naissance,  comme  dans  le 
Bld  on  étouffe  le  petit  du  vautour,  avant  qu'il  ait  pris  bec  et 
^gles  pour  vous  déchirer.  Toutefois,  .s'il  pense  à  quelque 
^e,  ce  n'est  pas  à  se  déllcoter  de  ce  dangereux  penchant; 
^^n  an  contraire  I  Qu'espère'^t-'il  donef  qu'un  jour  on  la  lui 


148  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

donnera  pour  femme,  elle,  la  fille  d'un  haut  baron  d.e  France, 
elle ,  dont  la  famille  est  toute-puissante^  toute  riche ,  tout 
honorée  ;  à  lui,  le  pauvre  damoiseau,  déshérité  même  de  son 
nom,  à  lui  le  mendiant,  à  lui  le  cabaretier  ?  Non  ;  ses  pensées 
ne  s'égarent  pas  encore  dans  de  pareils  rêves.  Il  aime  Jeanne, 
parce  qu'elle  est  belle  et  plaisante  à  voir,  parce  qu'elle  a  les 
dents  et  les  mains  blanches,  les  pieds  mignons,  les  cbeveuz 
d'un  beau  blond  tout  reluisant  à  la  lumière;  voilà  tout;  et  il 
s'obstine  à  l'aimer,  parce  qu'aimer  lui  semble  bon  et  lui  fait 
une  joie  au  cœur.  A  cet  âge,  le  cœur,  pas  plus  que  l'estomac, 
ne  peut  rester  vide.. Voir  Jeanne,  c'est  là  sa  grande  fête,  sa 
fête  des  dimanches  ;  aussi  l'heure  que  dure  la  messe  lui  est 
une  heure  de  délices. 

Notre  damoiseau  est  donc  heureux!  Depuis  qu'il  a  suivi  le 
conseil  de  son  honnête  intendant,  il  se  trouve  même  presque 
riche.  Les  chalands  ne  manquent  pas  jsous  la  tonnelle.  Les 
voyageurs  et  les  marchands  qui  vont  de  Saint-Germain  ou 
du  Pecq  à  Marly  s'y  arrêtent  ;  les  villageois  des  environs  s'y 
donnent  volontiers  rendez-vous;  ses  anciens  serfs  eux-mê- 
mes s'y  reiident  de  préférence  les  jours  fériés,  vu  le  voisi- 
nage. Quoique  libres  maintenant  et  dégagés  de  toute  rede- 
vance envers  lui,  dès  qu'ils  aperçoivent  leur  ci-devant 
seigneur,  par  semblant  d'hommage  ou  reste  d'habitude,  les 
hommes  arrachent  un  cheveu  de  leur  tête ,  les  jeunes  filles 
ramassent  un  brin  d'herbe  ou  une  fleur  des  champs,  et  tous 
lui  présentent  ce  tribut  volontaire,  après  l'avoir  humblement 
salué  de  leur  plus  belle  révérence.  Il  arrive  aussi  qu'un  mé- 
nétrier, armé  de  son  rebec,  fait  pai^tie  de  la  bande;  alors, 
avec  l'agrément  du  maître,  les  cours  d'ordinaire  désertes  et 
sileacieuses  du  château  de  Eontenilles  retentissent  de  cris 
joyeux,  s'animent  sous  les  pas  des  danseurs  ;  on  y  exécute 
des  rondes,  des  bourrées  et  des  caroles  ;  et  si,  par  orgueil  de 
race,  il  n'ose  y  prendre  une  part  active,  du  moins  il  se  ré- 
chauffe à  cette  gaieté  bruyante  qui  tourbillonne  devant  lui  ; 
il  répète  tout  bas,  et  bouche  close,  le  refrain  des  rondes,  et 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  149 

s'estime  pleinement  satisfait  des  bons  passe-temps  qne  se 
donnent  les  autres. 

Vous  le  voyez,  Guillaume  n'était  guère  exigeant  ni  en 
amours  ni  en  plaisirs. 

Un  matia,  comme  il  était  retenu  au  lit  plus  tard  que  d'ha- 
bitude, bercé  par  un  songe  délicieux  (il  rêvait  qu'il  assistait, 
dans  Féglise  du  château  de  Marly,  à  une  messe  en  plain- 
chant,  qui  durait  déjà  depuis  six  heures,  ni  plus  ni  moins),  il 
fut  réveillé  en  sursaut  par  un  grand  bruit  du  dehors.  Encore 
troublé  par  le  sommeil,  il  crut  que  des  malfaiteurs  noc- 
turnes tentaient  d'enfoncer  ses  portes;  il  se  jeta  à  bas  de  sa 
couchette,  et  se  dirigeant  au  bruit,  qui  devenait  formidable, 
il  aperçut  sous  la  tonnelle  un  jeune  cavalier  d'assez  belle  ap- 
parence, qui,  après  avoir,  à  tour  de  bras,  brisé  sur  les  bancs 
de  bois  les  plus  solides  appuis  du  treillage,  était  en  train  de 
briser  les  bancs  sur  les  tables. 

c  Ohl  holàl  hé!  l'homme t  cria  celui-ci,  dès  qu'il  le  vit 
venir....  Tu  te  permets  de  faire  attendre  le  fils  de  mon  père? 
Arien  ne  tient,  manant,  que  je  ne  te  rompe  les  os  tout  ainsi 
que  j'ai  rompu  tes  cotrets  I 

—  Sainte  Vierge  I  >  murmura  Guillaume  en  fronçant  le 
sourcil. 

Et,  par  un  mouvement  rapide,  il  porta  la  main  à  son  flanc 
gauche ,  comme  s'il  avait  dû  y  trouver  la  poignée  d'une 
épëe. 

«  Allons,  lourdaud,  à  boire!  je  crève  de  soif  I  reprit  Tau* 
tre.  Qu'as-tu  à  me  regarder  ainsi  d'un  air  effaré?  Les  paroles 
sortant  de  la  bouche  d'un  gentilhomme  deviennent- elles  de 
l'hébreu  pour  toi? 

~  Je  suis  peut-être  de  tout  aussi  noble  race  que  vous, 
riposta  le  sire  de  Fontenilles  en  relevant  fièrement  la  tête. 

—  Comment?...  quoi  ?..  que  dit-il?...  Mais  cette  branche 
de  pin  qui  pend  à  la  toiture  de  ce  vide-bouteille  ?  . 

-—  Je  fais  vendre  ici  le  vin  de  mes  fiefs,  comme  c'est  mon 
droit;  car  je  jsuis  seigneur  de  ce  cl^âteau.  » 


150  LA  TOUR  AU  PAIEIÏ* 

Le  nouvel  arrivant  se  oalo^a  tout  à  coup  : 

c  Pardon,  messire,  dit-il  en  se  rapprochant  du  ohâtelaiu; 
mais  la  patience  n'est  pas  mon  fait  ;  dans  la  eolère  le  regard 
se  trouble,  et  Ton  peut  prendre  un  faisan  pour  un  ramier. 
D'ailleurs,  ajouta-'t-il  aveo  un  sourire  quelque  peu  ironique, 
le  costume  que  vous  portez  pour  Theure  a  pu  aider  à  la  mé- 
prise; l'étoffe  n'en  est  pas  soyeuse,  ni  taillée  à  la  dernière 
mode.  » 

Guillaume  rougit  légèrement,  mais  sans  garder  rancune  au 
disooureur,  assez  excusable,  en  effet,  de  s'^re  laissé  prendre 
au  sarrau  de  serge.  En  gentilhomme  qui  sait  son  métier,  il 
lui  proposa  de  le  recueillir  chez  lui  pour  le  débarrasser  de 
cette  terrible  soif  qui  le  travaillait,  s' excusant  à  l'avance  de 
la  maigre  hospitalité  qu'il  lui  offrait,  vu  que  tous  ses  gens 
de  service  étaient  absents  du  logis,  pour  une  cause  ou  pour 
une  autre. 

Renaud  de  Beauvais,  tel  était  le  nom  du  tapageur,  ac- 
cepta à  tout  risque  ;  il  attendait  ses  pages  et  ses  valets  de 
corps,  qui  le  suivaient  à  distance  avec  ses  bagages,  et 
du  château  il  aurait  tout  loisir  de  les  guetter  comme  ils 
passeraient ,  ce  qui  lui  convenait  mieux  que  de  rester  en 
plein  vent  sous  la  tonnelle,  ainsi  qu'il  avait  compté  faire 
d'abord. 

Ce  disant,  il  a  saisi  par  le  licou  son  cheval  qui,  près  de 
là,  paissait  à  même  parmi  les  vertes  pousses  d'un  frais  regain 
de  luzerne;  et  les  deux  jeunes  gens,  déjà  compagnons,  fran- 
chissent le  seuil  du  manoir  de  Fontenilles.  • 

A  peine  entrés  dans  les  cours  : 

<  Qu'est  cela?  demanda  Renaud  de  Beauvais,  se  tournant 
Ters  sa  droite  et  s'arrêtant  à  examiner  curieusement  un  large 
pan  de  maçonnerie  bien  ouvragée,  qui  s'avançait  en  demi-ro- 
tonde vers  le  château,  el  lui  faisait  face;  on  dirait  d'un  bastion 
souterrain,  ou  de  quelque  tour  magique  bâtie  par  Méluaine.  * 

•«-  Mon  bisaïeul,  répondit  Bernard,  à  son  retour  de  la  croi- 
sade, fit  construire  ainsi  cette  tour  à  l'imitation  de  celle  qu'il 


LA  TOUR  AU  païen.  151 

avait  Yue  à  Damas  dans  rhabitaUon  du  calife.  Ce  calife,  du- 
rant les  chaleurs  trop  fortes,  s'y  retirait  a?ec  ses  sultanes. 

--  Peste  Suit  des  califes  et  de  leur  façou  de  loger  les  damesl 
Notre  roi  Dagobert ,  qui  avait  cinq  femmes  à  la  fois,  les  lo« 
geait  autrement,  je  pense.  > 

Et,  après  avoir  ri  du  roi  Dagobert  et  de  ses  cinq  reines, 
Renaud  de  Beauvais  ajouta  ; 

<  Toutefois  la  construction  est  étrange  et  mérite  d'être  con- 
servée ;  il  vous  faudra,  messire,  en  faire  réparer  soigneuse- 
ment les  verrières,  qui  pendent  tout  en  désarroi,  brisées  et 
déplombées  ;  dans  l'état  où  se  trouve  présentement  votre  tour, 
que  je  sois  pendu  entre  deux  chiens ,  comme  un  vil  juif ,  si 
je  consentirais  que  mon  cheval  y  séjournât  une  seule  nuit. 
Mais,  à  propos  de  mon  cheval,  continua-t-il ,  aurez-vous, 
messire,  à  lui  donner  place  dans  une  de  V09  écuries? 

—  Je  n'ai  qu'une  seule  écurie,  dit  Bernard,  et  il  y  sera  à 
Taise,  je  l'espère,  car  je  n'ai  aussi  qu'un  cheval....  oui,  rien 
qu'on....  pour  mon  service  particulier,  ajouta  le  pauvre  châ- 
telain, par  sentiment  de  vergogne. 

—  Un  seul  I  vraiment  I  c'est  donc  un  fin  genêt  d'Espagne, 
qu'il  puisse  vous  suffire  à  la  parade  ainsi-  qu'à  la  course  1 

—  Vous  allez  en  juger,  1  dit  Bernard  en  comprimant  un 
soupir. 

Ils  entrèrent  dans  l'écurie  ;  elle  était  vide. 

Bernard  se  rappela  aussitôt  qae  son  intendant  Courte- 
Cuisse  avait  dû  user  du  cheval,  et  que,  pour  le  moment,  son 
fin  genêt  d'Espagne  traînait  la  charrette  sur  le  marché  de 
Poissy .  Cette  fois ,  sa  rougeur  passa  au  pourpre  foncé. 

U  n^était  pas  à  la  fin  de  ses  épreuves. 

Lorsqu'il  eut  introduit  son  hôte  dans  la  grande  salle ,  la 
plus  ornée,  la  plus  confortable  du  château,  comme  on  dirait 
aujourd'hui,  celui-ci  se  récria  en  trouvant  les  murs  presque 
nus  et  peints  à  la  couleur;  il  lui  conseilla  pour  tenture  des 
tapis  d'Arras  à  grands  personnages,  tels  qu'on  en  voyait 
alors  dans   toutes   les  bonnes  maisons;   sur  le   parquet 


152  LA  TOUR  AU  PAŒN. 

dallé,  à  peine  recouvert  d'un  peu  de  litière  de  paille,  il 
lui  semblait  convenable  d'étendre  de  ces  fines  nattes  de 
jonc,  plus  douces  et  moins  beurtantes  aux  pieds.  Il  examina 
ensuite  Tameublement.  Le  buffet  de  cbène  avec  sa  poterie 
d'étain,  quoique  le  tout  fût  propre  et  bien  entretenu,  lui  pa- 
rut par  trop  modeste  ;  sans  donner  dans  un  luxe  exagéré,  le 
sire  de  Fontenilles  ne  pouvait-il  se  procurer  de  ces  dressoirs 
simples,  mais  de  bon  goût,  qu'on  égayé  par  quelques  verres 
de  Venise  et  de  bonnes  pièces  d'argenterie  ?  Les  sièges  étaient 
tristes  à  la  vue  et  durs  au  toucher  ;  au  lieu  de  ces  sellettes  de 
bois,  qui  ne  conviennent  qu'à  des  moines  et  non  à  des  gentils- 
hommes, il  aurait  voulu  voir  des  chsâses  à  dossier  avec  leurs 
coussinets,  ou  du  moins  des  banquettes  doublées  d'étoupe. 

Pour  la  première  fois  Guillaume  souffrait  dans  son  orgueil 
et  dans  sa  pauvreté;  mais  il  se  contenait,  car  l'étranger  était 
son  hôte.  Cependant,  lorsque  celui-ci,  poursuivant  son  exa- 
men, en  vint  jusqu'à  porter  sa  critique  sur  une  image  de  la 
Vierge,  en  cire,  tout  ornée  de  dentelles  et  de  clinquants,  et 
qui  figurait  sur  la  cheminée  entre  un  cierge  de  la  Chandeleur 
et  un  rameau  de  buis  bénit,  il  ne  put  se  retenir  plus  long- 
temps, car  il  était ,  pour  grandes  raisons ,  particulièrement 
dévot  à  là  reine  des  anges;  aussi,  frappant  du  pied  : 

c  Eh  I  par  la  mort-Mahon  !  tout  à  l'heure  vous  vous  disiez 
brûlé  de  soif,  et  maintenant  vous  ne  semblez  plus  songer 
qu'à  inventorier  ma  misère  !  » 

Renaud  fit  un  mouvement  comme  pour  se  défendre  de 
Tintention. 

c  Passe  encore  t  poursuivit  Gruillaume ,  sans  lui  laisser  le 
temps  de  répondre  ;  si  je  suis  pauvre,  cela  ne  regarde  que  moi, 
et  je  n'en  veux  plus  rougir  l  Mais  vous  avez  médit  de  la  Vierge  I 

—  Un  instant,  compagnon  !  non  de  la  Vierge...,  mais  de 
ce  petit  vilain  morceau  de  cire,  qui  n'est  pas  digne  de.... 

—  Buvons  I  »  dit  Bernard  en  l'interrompant;  et  il  posa  sur 
une  table  deux  verres  et  deux  bouteilles. 

Renaud  de^Beauvais,  quoique  soudainement  repris  de 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  153 

soif,  dégusta  lentement  le  vin  du  cru;  puis,  s'arrêtant  en 

route  : 

•  Vous  n'en  avez  pas  d'autre  ?  dit-il. 

—  Non;  ne  le  trouvez-vous  pas  à  votre  goût  ? 

—  Il  est  excellent.  > 

£t,  avec  une  parfaite  courtoisie,  il  acheva  son  verre  d'un  coup . 

c  Je  le  trouve  bon,  très-bon  I  reprit-il  ensuite,  après  avoir 
^t  une  légère  grimace;  mais  n'avez-vous  jamais  songé  à  en 
laisser  fermenter  quelques  tonnes  dans  un  mélange  de  miel, 
de  lavande  et  de  poix- résine  ? 

—  Jamais!  répondit  brusquement  Bernard. 

—  Û  serait  encore  meilleur.  > 

L'honnête  châtelain  de  Fontenilles  commençait  à  prendre 
sou  hôte  tout  à  fait  en  déplaisance.  Il  se  préparait  à  recon- 
duire aussi  poliment,  mais  aussi  vivement  que  possible,  lors- 
^'un  mot  de  celui-ci  vint  tout  à  coup  changer  ces  mauvaises 
dispositions,  qui  n'étaient  guère  dans  sa  nature. 

c  Je  maintiens  que  ce  vin  peut  s'améliorer,  disait  son  hôte 
en  poursuivant  sa  glose  ;  celui  du  Beauvoisis  ne  vaut  guère 
Diieux....  Pardon  I...  il  lui  est  môme  inférieur  comme  couleur 
et  comme  goût....  voilà  ce  que  je  voulais  dire....  Cependant 
arec  un  mélange  de  myrte  et  d'aloès,  on  en  fait  un  nectar; 
^^  maître  Thibaud  de  Marly  s'en  pourléchait  les  lèvres  au 
retour  de  nos  chasses. 

*^  Vous  connaissez  le  sire  Thibaud?  s'écria  Bernard  ;  le 
fî^de  notre  baron  Bouchard  de  Montmorency?  » 

Q  aurait  voulu  pouvoir  ajouter  :  c  Le  frère  de  Jeanne  I  » 
ce  qui  était  un  bien  autre  titre  à  ses  yeux ,  mais  il  se  retint. 

<  Si  je  connais  Thibaud  I  il  est  venu  encore  Tan  dernier 
passer  deux  mois  dans  mes  domaines,  à  banqueter,  à  chas- 
ser au  filet,  à  l'oiseau  et  à  l'arbalète  ;  et  il  est  parti  en  m'em- 
portant  une  bonne  somme  qu'il  m'avait  gagnée  aux  dés  et  à 
Mongue  paume,  le  joyeux  compagnon!  Si  je  le  connais I 
c'est  mon  grand  ami! 

*-  C'est  de  môme  le  mien. 


•  • 


154  .LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

—  Vrait*..  A  sa  santé  alors  I  9 

Cette  fois  les  verres  se  choqaèrent  et  furent  vidés  aussitôt, 
sans  grimaces  d'un  côté,  sans  fâcheuses  pensées  de  l'autre. 
Le  nom  de  Thibaud  de  Marly  avait  fait  taire  tout  sentiment 
antipathique.  Les  verres  se  remplirent  de  nouveau  ;  on  but  à 
la  santé  du  baron ,  puis  à  celle  de  la  baronne  et  à  ohaoun  de 
leurs  autres  enfants. 

Le  nom  seul  de  Jeanne  ne  fut  pas  prononcé  au  milieu  de 
ces  nombreuses  libations. 

Un  peu  échauffé  par  le  vin  du  cru,  quoiqu'il  ne  fût  sophis- 
tiqué ni  d'aloès  ni  de  poix-résine,  Guillaume  Bernard,  sans 
doute  pour  se  rehausser  aux  yeux  de  son  hôte,  en  arriva  avec 
lui  aux  confidences  sur  son  illustre  origine. 

Il  était  le  petit-neveu  de  Robert  lY,  comte  de  Meulan,  dont 
les  malheurs  étaient  assez  connus  à  cette  époque. 

Robert  IV  avait  possédé  en  France  cette  région  provinciale 
appelée  le  Pincerais,  composée  des  domaines  de  Mantes,  de 
Poissy  et  de  Meulan.  Dans  la  Normandie ,  qui  appartenait 
alors  à  l'Angleterre,  il  était  seigneur  de  Jumièges,  de  Saint- 
Wandrille,  de  Pont-Audemer  et  autres  lieux.  De  cette  double 
possession  sur  deux  terres  rivales,  de  cette  nécessité  de  prê- 
ter tour  à  tour  foi  et  hommage  au  roi  d'Angleterre  et  au  roi 
de  France ,  était  résultée  la  ruine  complète  de  sa  maison. 
Quand  Robert  lY,  comte  de  Meulan,  se  rangeait  sous  la  ban- 
nière de  Philippe  Auguste  pour  protéger  ses  terres  de  Poissy 
et  de  Mantes ,  Richard  Cœur  de  Lion ,  son  autre  suzerain , 
lui  confisquait  ses  terres  normandes  :  quand  ce  même  Ro- 
bert IV,  seigneur  de  Jumièges  et  de  Pont-Audemer,  combat- 
tait près  de  Richard,  Philippe  Auguste  faisait  aussitôt  main- 
basse  sur  Pincerais»  Le  royauté  devenait  envahissante  vers 
la  fin  du  XII*  siècle  ;  il  en  advint  que  le  puissant  comte  de 
Meulan,  ainsi  confisqué  de  droite  et  de  gauche ,  mourut  en- 
tièrement dépossédé ,  et  que  le  dernier  héritier  de  son  nom 
glorieux  dut  se  contenter  d'être  simplement  un  sire  de  Fon- 
tenilles. 


LA  TOUR'' AU  PAÏEN.  155 

Lorsque  Bernard  eut  achevé  son  récit,  eu  reutremêlant  de 
quelques  doléances  : 

c  Que  comptez«Y0U8  faire  pour  ?ous  tirer  de  là  ?  lui  dit  Re- 
naud de  BeauYais.  Il  vous  faut,  croyez-moi,  épouser  quelque 
riche  veuve  qui  tous  donnera  son  fief  à  garder. 

—  Je  n'ai  pas  le  cœur  au:i^  veuves,  répliqua  Bernard  en 
.  portant  son  regard  vers  Vimage  de  la  Vierge  appendue  à  sa 

cheminée,  comme  si  la  Vierge  était  sa  confidente  et  dût  le 
comprendre. 

«-Par  ma  foi  de  chevalier I  ni  moi  non  plus  je  ne  me  sou- 
cie guère  des  femmes  de  seconde  main.  Je  veux  que  celle  que 
j'épouserai  n'ait  encore  porté  que  le  nom  de  son  pore  ;  et  en* 
trenous,  camarade,  lorsque,  pour  justifier  de  ma  chevale- 
rie, j'aurai  quelque  peu  guerroyé  pendant  deux  ou  trois  ans, 
soit  contre  les  pastoureaux,  soit  contre  les  Albigeois,  je  crois 
être  sûr  par  avance  de  celle-là  qui  sera  ma  femme. 

—  Est-elle  joUe  î 

—  Accorte  et  belle ,  gracieuse  et  plaisante  à  voir  autant 
qu'il  est  donné  à  une  créature  humaine  de  Têtrel 

^  A  sa  santé  alors.  > 

Et  quand  il  eut  rempli  les  verres  à  plein  bord  : 
c  Peut-on  savoir  le  nom  dé  la  dame  à  qui  vous  êtes  ainsi 
fiancé  de  coeur?  reprit  Bernard  en  se  levant  pour  porter  la  brinde . 

—  Vous  serez  discret,  messire? 

—  Je  le  jure  ! 

—  £h  bien!  c'est  Jeanne  de  Montmorency,  la  sœur  de  Thi* 
baud;  et  c'est  prés  d'elle  que  je  me  rends  en  ce  moment.  > 

Et  Renaud  de  Beauvars  avança,  son  verre  pour  le  heurter 
contre  celui  de  son  hôte,  mais  il  ne  rencontra  rien  ;  le  verre 
de  celui-ci  venait  de  se  briser  entre  ses  doigts,  et  le  vin  inon- 
dait la  table. 

Renaud  regarda  Bernard,  qui  était  pâle  et  tremblait  de 
tous  ses  membres;  il  partit  d'un  éclat  de  rire  : 

c  La  belle  affaire I  dit-il,  un  verre  cassé  (...  » 

11  n'y  vit  rien  autre  chose. 


156  .         ^^  '^^^^  -^U  PiOEN. 

Au  m^me  instant  on  entendit  sur  la  route  un  bruit  de  mules 
et  de  chevaux.  Renaud  y  courut.  C'étaient  ses  pages  et  ses 
valets  qui  arrivaient  porteurs  des  bagages.  Rentrant  presque 
aussitôt  avec  eux  : 

c  Pardon ,  mon  hôte,  dit-il  ;  mais  il  n'est  pas  séant  de  se 
présenter' devant  les  dames  en  habit  de  route;  vous  permet- 
tez qu'ici  je  change  de  vêtements?  Sans  votre  gracieuse 
hospitalité,  j'aurais  dû  m'en  tirer  derrière  quelque  buis- 
son. » 

Ses  pages  sortirent  des  coffres  une  aiguière  d'argent  et  des 
flacons  d'eau  de  senteur;  il  se  lava  les  mains  et  la  figure, 
se  parfuma  la  barbe  et  les  cheveux,  et  se  revêtit  d'un  galant 
costume  tout  de  soie  et  de  velours  incarnat  ;  puis,  on  lui 
amena  son  cheval  de  parade. 

A  peine  eut-il  pris  congé  de  lui  : 

c  Ah  t  ce  Renaud  !  ce  d^meret,  cet  insolent  1  je  savais  bien 
que  je  le  haïssais  rien  qu'à,  première  vue!...  s'écria  Guil- 
laume en  brandissant  son  poing  avec  rage.  Mais  je  le  jure 
par  le  sang  de  mes  veines!  non,  il  n'épousera  pas  Jeanne!..* 
Je  veux  être  riche  comme  lui,  moi!  puissant  comme  lui!... 
Me  fallût-il  pour  cela  faire  aller  à  la  proie  sur*  les  grands 
chemins  ;  assembler  une  troupe ,  piller  les  châteaux  et  les 
églises,  comme  fit  jadis  le  sire  de  Montlhéri,  comme  ont  fait  tant 
d'autres  de  nos  jours ,  qui  ne  s'en  sont  pas  mal  trouvés.  Je 
'pillerai,  je  tuerai  jusqu'à  ce  que  le  roi  m'ait  rendu  ce  que 
son  père  m'a  volé ,  mes  biens ,  et  mon  titre  de  comte  de 
Meulan!...  Jeanne  m'appartiendra.  Je  supplanterai  près  d'elle 
ce  Renaud  de  Beauvais,  dussé-je  y  employer  les  sortilèges  et 
les  maléfices!  dussé^e  livrer  mon  âme  au  diable!  i 

Dans  ce  moment,  une  obscurité  subite  succéda  à  la  lumière, 
les  meubles  semblèrent  s'agiter  ;  un  frémissement  bizarre 
courut  autour  des  parois  de  la  salle,  et  quelque  chose  tomba 
avec  une  sorte  de  plainte,  sans  qu'il  pût  deviner  de  quel  côté, 
et  ce  que  ce  pouvait  être. 

Cherchant  à  s'en  rendre  compte ,  il  promenait  son  regard 


LA. TOUR  AU  PAÏEN.       *  157 

troublé  à  travers  les  demi-ténèbres  de  la  chambre,  quand 
toat  à  coup  il  resta^  comme  frappé  de  la  foudre. 

Sa  petite  Vierge  de  cire ,  détachée  de  la  cheminée^  s'était 
brisée  en  morceaux. 

Il  poussa  un  profond  soupir,  et  les  larmes  lui  vinrent  aux 
yeux  ;  puis  il  en  ramassa  précieusement  les  fragments ,  les 
baisa  Tun  après  Tautre,  faisant  le  signe  de  la  croix  pour  cha- 
cun d*eux,  et  il  les  plaça  ensuite  dans  son  armoire  auprès 
d'un  livre  d'heures  que  lui  avait  légué  sa  mère. 

Le  damoiseau  dormit  peu  durant  la  nuit  qui  suivit.  Il  la 
passa  presque  entière  à  songer  à  la  Yierge  et  aux  moyens  de 
devenir  riche,  pour  empêcher  Renaud  de  Beau  vais  d'épouser 
Jeanne  de  Montmorency  ;  'mais,  comme  il  ne  songeait  plus 
à  recourir  à  ces  expédients  maudits  qu'il  avait  invoqués  dans 
un  moment  d'oubli  de  lui-même,  il  ne  trouva  rien. 

Le  matin,  il.  se  promenait  soucieux  dans  ses  cours,  lors- 
qu'il entendit  des  soldats,  alors  attliblés  sous  la  tonnelle,  en- 
tonner  en  chœur  cette  célèbre  chanson  du  troubadour  Guil- 
laume de  Saint-Grégory ,  qui  avait  été  la  Marseillaise  du 
m*  siècle  : 

J'aime  à  voir  le  printemps  qui  fleurit  les  charmilles , 
J'aime  à  voir  dans  les  près  courir  les  jeunes  filles; 
Mais  j'aimé  encor  mieux  voir ,  au  milieu  des  sillons  y 
Tout  à  coup  s^implanter  tentes  et  pavillons; 

Voir  des^ Sarrasins ,  hors  d'haleine , 

Meurtris ,  sanglants ,  fuir  dans  la  plaine , 

Sans  avoir  trêve  ni  repos; 

Voir  nos  soudards  à  l'escalade. 

Faisant  la  joyeuse  gambade 

De  la  haute  échelle  aux  créneaux. 

Barons,  vendez  vos  terres,  vos  châteaux, 
Et  partez  tous  pour  la  croisade  t 

Le  doux  bruit  du  ruisseau  mon  oreille  chatouille, 
Encor  plus  gentiment  la  fauvette  gazouille  ; 
Mais  j'aime  mieux  entendre ,  aux  rives  du  Jourdain , 
Le  murmure  annonçant  les  Turcs  de  baladin  I 
Voilà  le  concert  qui  me  charme  1 


158  tA  TOUR  AU  PAÏEN. 

C'est  le  ori  de  guerre  et  d'alarme , 
Le  hennissement  des  cheTavz , 
Les  clairons  qui  sonnent  Taubade , 
Le  choc ,  où  j'entends  l'estocade 
Briser  leur  armure  et  leurs  os  1 

Barons ,  vendez  ros  terres ,  tos  ch&teaux , 
Et  partez  tous  pour  la  croisade  1 

Ce  que  j'aime,  en  Europe,  ayant  tout,  c'est  la  France  1 
C'est  mon  pays  natal,  j'en  garde  souvenance; 
Mais  j'aime  mieux  l'Sgypte ,  avec  son  grand  soleil , 
Ses  palmiers,  ses  déserts,  son  fleuve  sans  pareil l 

En  France ,  j'étais  pauvre  hère , 

FiefTé  de  trois  arpents  de  terre; 

Ici,  j'ai  de  l'or,  des  joyaux^ 

Je  suis  duc  de  Tibériade  ; 

Baudouin  me  traite  en  camarade , 

Et  j'ai  des  barons  pour  vassaux  l 

Barons,  vendez  vos  terres,  vos  châteaux, 
Et  partez  tous  pour  la  croisade  I 

Guillaume  venait  de  trouver  le  moyen  qu'il  avait  vaine- 
ment  cherché  durant  toute  la  nuit  :  il  ne  tarda  pas  à  vendre 
tout  ce  qu'il  possédait,  ses  terres  d'abord,  puis  son  droit  de 
péage  du  chemin  de  Marly  m  Pecq,  pour  les  marchands 
et  les  colporteurs  ;  puis  ses  autres  droits  sur  le  four  banal , 
sur  le  pressoir  banal  ;  faisant  argent  de  tout,  même  de  son 
fauconnier  et  de  son  garde-messier,  qui  consentirent,  après 
hésitation  cependant,  4  payer»,  pour  redevenir  libres,  cer- 
taine somme  qu'un  juif  leur  avança  à  gros  intérêts.  A  ce 
même  juif,  renforcé  d'un  Loubard,  il  empmnta  trente  écus 
d'or,  leur  laissant  pour  garantie  son  château  de  Fontenilles. 

Quand  son  escarcelle,  gonflée  jusqu'aux  bords ,  est  ainsi 
passée  à  l'état  de  sacocbe,  il  prend  la  croix ,  non  sur  la  poi- 
trine, comme  font  ceux-là  qui  vont  simplement  combattre  les 
hérétiques  sans  sortir  de  France,  comme  venait  de  faire  Re- 
naud de  Beauyais  h  Tégard  des  Albigeois,  mais  la  croix  sur 
répaule,  en  vrai  croisé  de  Terre  sainte,  qui  a  juré  l'extermi- 
nation des  infidèles. 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  159 

Renaud  doit  guerroyer  trois  ans  en  Alby;  Bernard,  quoi- 
qne  sa  route  soit  plus  longue,  espère  revenir,  ayant  ce 
terme ,  comte  d'fidesse  ou  de  Jaffa ,  peut-être  duc  de  Tibé- 
nade,  s'il  trouve  le  duché  vacant,  et  Dieu  sait  qui  alors,  de 
lai  ou  de  Tinsolent  Beauvoisien ,  sera  l'époux  de  Jeanne  1 

Bien  équipé ,  la  plume  au  casque ,  l'ëcu  voilé  comme  un 
beau  ténébreux ,  Bernard  de  Fontenilles ,  la  veille  de  son 
â^part,  se  présenta  devant  sron  suzerain,  Bouchard  de  Mont- 
morency,  qui  Tarma  chevalier.  Thibaud  de  Marly,  d'autres 
seigneurs  et  quelques  dames  de  haut  lignage  assistèrent  à 
la  réception;  mais  parmi  elles  il  ne  vit  pai  celle  qu'il  cher- 
cbait,  ce  qui  le  contrista  fort. 

Cependant,  comme  il  venait  de  recevoir  l'accolade  et  de 
^nsser  les  éperons  dorés,  Jeanne,  en  longue  robe  de  moire 
blanche ,  en  corsage  d'hermine,  avec  basques  retombant  sur 
les  hanches,  portant  une  guimpe  en  collerette  qui,  après 
s  être  enlacée  autour  de  son  cou  élégant  jusqu'à  lui  servir  de 
mentonnière,  montait  jusqu'au  sommet  de  sa  coiffure,  d'oCi 
elle  retombait  en  forme  de  voile ,  entra  dans  la  salle  au  mo- 
ment où  Bernard  ne  Tespérait  plus ,  et  silencieusement  elle 
l^ûtune  profonde  révérence. 

Quoiqu'elle  lui  semblât  un  peu  trop  masquée  sous  cet  ac- 
coutrement, il  la  trouva  plus  charmante  que  jamais.  D'après 
80Q  droit  de  chevalier,  mettant  un  genou  en  terre  devant 
elle ,  il  s'engagea ,  en  forme  à*emfyriie ,  à  lui  ramener  de  la 
l'erré  sainte ,  à  titre  d'esclave,  un  Sarrasin  qu'il  aurait  fait 
prisonnier  dans  les  combats ,  prenant  à  témoin  de  son  dire, 
^eson  serment,  le  baron,  son  seigneur,  Thibaud,  son  ami , 
et  tons  les  autres  qui  étaient  présents. 

^1^  murmure  d'approbation  circula  dans  l'assemblée.  Parmi 
les  dames  y  ce  fut  à  qui  le  féliciterait  de  maintenir  ainsi,  en 
l'iionneur  de  leur  sexe,  les  bons  usages,  qui  se  perdaient  de 
hr  en  jour. 

Jeanne  seule  était  restée  muette  ;  sans  se  tourner  à  peine 
^^'elui,  elle  lui  fit  une  nouvelle  révérence,  plus  froide , 


160  LA  TOUR  AU  PAÏEN» 

plas  gaindée  encore  que  la  première,  et  sortit,  gardant  plus 
que  jamais  son  air  superbe  et  presque  dédaigneux. 

Le  bon  chevalier  Guillaume  Bernard  la  suivit  quelque 
temps 'de  TcbU  ,  et  se  dit  en  lui-même  que  nulle  femme  au 
monde ,  même  la  reine  Blanche  de  Castille ,  ne  pouvait  avoir 
un  port  plus  majestueux. 

Le  lendemain ,  avec  trois  chevaux  d'équipage  ,  et  Courte* 
Cuisse  pour  écujer,  il  prenait  la  route  d'Aigues-Mortes ,  où 
il  allait  s'embarquer. 

Hélas!  les  choses  n'allaient  pas  là-bas  aussi  bien  que  Fan- 
nonçait  la  chanson  ;  les  Turcs  étaient  redevenus  les  maîtres 
des  places  importantes;  dans  les  villes  restées  en  leur  pou- 
voir, les  chrétiens  ,  vu  la  rareté  des  vivres,  se  mutinaient 
contre  leurs  propres  chefs ,  et  Bernard  passa  la  première 
année  à  aider  à  la  police  intérieure  ,  sans  grand  espoir,  à  ce 
métier-là,  de  conquérir  jamais  une  souveraineté. 

L'année  qui  suivit  ne  fut  guère  plus  avantageuse  pour 
lui.  Il  eut  cependant  occasion  d'acquérir  de  la  gloire  en  se 
battant  contre  les  infidèles;  mais  il  fut  battu  par  eux,  et, 
qui  plus  est,  assez  grièvement  blessé. 

Son  écuyer  Courte-Cuisse  le  tira  de  la  mêlée,  le  pansa,  et, 
à  force  de  soins ,  parvint  à  le  guérir.  Cependant  ses  res- 
sources s'épuisaient;  la  sacoche  était  redevenue  escarcelle , 
et  même  escarcelle  assez  plate.  De  ses  trois  chevaux,  deux 
étaient  morts,  et  celui  qui  survivait  boitait,  comme  le  pauvre 
écuyer,  qui  forcément  le  suivait  à  pied. 

Bernard  tomba  dans  une  maladie  noire  ;  lui,  si  bon ,  si  ré- 
signé naguère,  il  devint  ^ucieux,  exigeant,  querelleur;  il 
avait  des  emportements  à  ne  plus  le  reconnaître. 

Maître  Courte-Cuisse ,  continuant  son  rôle  de  médecin,  lui 
conseilla  l'air  de  la  France. 

Le  chevalier  devint  pourpre  de  colère  ;  mais  le  mal  empi- 
rant, il  finit  par  se  soumettre  à  l'ordonnance,  et  gagna  Pto- 
lémaïs,  où  un  vaisseau  se  disposait  à  mettre  à  la  voile. 

En  attendant  le  départ,  monté  sur  son  cheval  boiteux,  il  se 


LA  TOUR  AU  païen.  161 

promenait  un  soir  aux  environs  àe  la  ville  pour  essayer  de  se 
distraire  d'une  pensée  qui  l'obsédait  sans  cesse  et  entrait 
presque  pour  les  trois  tiers  dans  ses  ennuis  :  c  Gomment 
allaiUil  oser  se  représenter  devant  Jeanne  sans  lui  ramener 
ce  Sarrasin  qu'elle  était  en  droit  d'attendre,  puisqu'il  en  avait 
juré  Yemprise  par-devant  tous  ?  > 

n  y  songeait  avec  grande  amertume ,  lorsqu'un  fellah,  un 
paysan  arabe ,  poussé  par  le  besoin  sans  doute,  vint  d'un  air 
quémandeur  se  placer  devant  lui. 

f Retire-toi  1  lui  cria  Bernard,  luttant  d'abord  contrôla 
tentation  qui  s'emparait  violemment  de  lui;  retire-toi, 
païen! 

**  Seigneur  chevalier,  la  charité  n'est-elle  pas  ordonnée 
&ussi  bien  aux  chrétiens  qu'aux  musulmans?  3  répliqua  le 
mendiant. 

£t,  en  soulevant  sa  main  d'un  air  humble  pour  y  appeler 
l'obole,  il  toucha  du  doigt  le  frein  du  cheval,  qui  fît  un  léger  • 
mouvement  en  arrière. 

«Ahl  misérable!  s'écria  Bernard ,  mettant  à  profit  l'occa- 
sion pour  s'abandonner  tout  à  fait  à  sa  mauvaise  pensée,  tu 
^^yes  de  me  désarçonner  pour  me  voler,  pour  me  tuer 
peut-être?  Eh  bien  !  je  défendrai  ma  vie;  défends  la  tienne!  > 

11  avait  déjà  mis  pied  à  terre ,  et  marchait  Tépée  haute^ 
contre  le  pauvre  iellah  qui ,  tombant  sur  ses  deux  genoux,  ne 
put  que  crier  grâce! 

<  Avoue  que  tu  en  voulais  à  ma  vie! 

—  Je  jure  par  Mahomet.... 

—  Ne  blasphème  pas ,  idolâtre  !...  Je  veux  bien  encore  par 
pitié  te  recevoir  à  merci  si  tu  te  rends  mon  prisonnier..., 
sinon,  c'en  est  fait  de  toi!  » 

Voyant  aux  rayons  de  la  lune  brandir  et  scintiller  sur  sa 
tète  la  grande  épée  du  chevalier,  l'Arabe ,  épouvanté,  le  front 
dans  la  poussière,  accepta  toutes  les  conditions  qu'il  plut  à 
<^ni-ci  de  lui  imposer;  il  avoua  son  prétendu  crime,  se  re- 
connut justement  et  légalement  son  captif,  et  jura  de  le  suivre 


loi  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

OÙ  il  voudrait  aller.  En  signe  de  soumission,  il  commença 
par  se  laisser  étroitement  boucler  les  bras ,  et  accompagna  à 
Ptolémals  son  soi*disant  vainqueur. 

De  retour  en  France,  rentré  dans  son  manoir  de  Fonte- 
nilles ,  la  première  chose  qu'y  apprit  Bernard ,  c*éSi  que,  le 
matin  même,  Renaud  de  Beauvais  et  Jeanne  de  Montmo- 
rency avaient  été  fiancés  en  mariage. 

Ëtait-ce  le  moment  de  s'acquitter  de  son  vœu ,  en  allant 
présenter  à  celle-ci  son  esclave  sarrasin  t  II  n'en  jugea  pas 
ainsi*  D'ailleurs ,  eût- il  été  d'humeur  à  le  faire,  comment  au- 
rait-il osé  paraître  devant  Jeanne ,  traînant  son  captif  à  la 
laisse,  dans  l'état  de  délabrement  où  ils  étaient  tous  deux? . 

L'Arabe  portait  encore  ses  guenilles  de  fellah;  quant  à  lai, 
son  armure  bossuée,  en  partie  rompue  dans  ses  attaches,  son 
pourpoint  de  buffle  rapiécé,  maculé,  lui  donnaient  bien  plutôt 
l'air  d'un  malandrin  que  d'un  noble  chevalier. 

C'est  pour  le  coup  que  notre  ami  Bernard  va  connaître, 
non  plus  seulement  la  pauvreté ,  mais  la  misère ,  l'affreuse 
misère.  Il  n'a  plus  ses  terres ,  il  n'a  plus  le  produit  de  ses 
péages ,  il  n'a  plus  sa  tonnelle,  et  sa  bourse  est  vide,  et  il 
doit  cinquante  écus  d*or  au  juif  et  au  Lombard ,  pour  les 
trente  qu'il  a  reçus  d'eux. 

^  Comment  même  dlnera-t-il  aujourd'huit  comment  dlnera- 
t-il  demaint  il  n'en  sait  rien.  Et  ce  n'est  pas  là  ce  qui  le  plus 
l'inquiète....  Ahl  Jeannel  Jeanne!  vous  êtes  pour  lui  uo 
souci  bien  autrement  pénible  que  la  misère  ! 

Par  bonheur,  l'ancien  intendant  Courte-Cuisse  songe  moins 
à  Jeanne  et  beaucoup  plus  aux  provisions.  Tout  sire  écuyer 
qu'il  pourrait  se  croire ,  il  va  résolument  louer  ses  bras,  en- 
core vigoureux,  au  vigneron  de  la  borderie  voisine,  et,  cha- 
que soir,  il  apporte  à  son  maître  le  prix  de  son  travail* 

Il  y  avait  encore  de  bien  bons  serviteurs  au  commence* 
ment  du  xin*  siècle. 

Touché  d'un  pareil  dévouement ,  qui  ne  s'était  jamais  dé- 
menti ,  le  pauvre  chevalier  ne  put  témoigner  de  sa  reconnaifl- 


LA  TOUR  AU  PAiBIf.  163 

sanoe  k  son  fidèle  qu'en  l'admetUait  à  rbonneur  de  souper 
areo  lui,  assis  h  la  même  table. 

Et  le  Sarrasin ,  avec  qui  soupait-il? 

A  oelai-là,  Guillaume  Bernard,  obéissant  aux  idées  de  son 
temps,  avait  interdit  le  seuil  même  de  son  château.  Sous 
quelque  prétexte  que  ce  fût,  un  païen  circoncis  ne  pouvait 
entrer  en  communauté  de  vie  avec  un  cbeyalier  chrétien. 

H  Tarait  donc»  comme  en  une  prison,  relégué  dans  la  tour, 
où  Courte-Cuisse ,  chaque  matin ,  lui  portait  pour  sa  pitance 
quotidienne  du  pain  bis,  un  oignon  »  quelquefois,  au  fond 
d'une  sébile  de  bois,  une  poignée  de  fèves  mal  cuites,  on  un 
lop'm  de  veau  mort-né  ;  le  tout  assaisonné  d*eau  claire.  Le 
captif ,  en  dépit  de  son  isolement ,  en  dépit  du  vent  froid  qui 
t'engouffrait  dans  sa  chambre  à  travers  la  fenêtre  disloquée, 
et  de  tous  les  malaises  qu'il  devait  y  endurer,  n'en  était  pas 
<^e  plus  mauvaise  humeur;  il  dormait  d'un  somme  sur  sa 
Dotte  de  paille ,  et ,  ce  qu'on  n'eût  jamais  pu  croire  d'après 
^^jnaigre  chère,  il  engraissait,  comme  si  le  repos  eût  été  pour 
lui  chose  suffisante. 

p'est  ainsi  que,  durant  l'hiver  de  1225,  les  choses  se  pas- 
sent dans  le  manoir  de  Fontenilles. 

Une  nuit  que  Bernard  ne  pouvait  dormir,  d'abord  parce 
T^^  le  froid  le  gagnait  sous  sa  couverture,  ensuite  parce  que, 
^  joor-là;  son  repas  du  soir  n'avait  pu  calmer  complètement 
^  f&im ,  puis  encore  et  surtout  parce  que ,  le  surlendemain , 
Jeanne  devait  définitivement  et  par-devant  l'autel  devenir 
|a  femme  de  Renaud  de  Beauvais,  il  se  leva  pour  essayer,  par 
^  DAouTement,  de  se  débarrasser  de  sa  froidure  et  de  sa  faim. 
Quant  aux  tourments  de  son  cœur,  rien  n'y  pouvait. 

^n  se  tournant  vers  sa  croisée ,  qui,  on  se  le  rappelle,  fai- 
'&it  faoe  à  la  tour,  il  aperçut  tout  à  coup  une  grande  clarté 
^^youuante. 

^  surprise!  la  chambre  du  païen ,  sur  le  fond  sombre  des 
^^fs  de  pierres  et  des  terres  noircies  par  la  mousse ,  se 

^^ait  lumineuse.  Des  lampes  suspendues  au  plafond  dis- 


164  LA  TOUR  AU  païen. 

sipaient  Tobscurîté  jusque  dans  les  encoignures  de  la  haute 
pièce  ;  sur  une  table  surchargée  de  cristaux  et  d'orfèvrerie ^ 
des  bougies  de  cire  jaune  projetaient  leurs  douces  clartés  sur 
des  plats  variés  et  nombreux ,  d'où  s'élevait  une  vapeur  ap- 
pétissante. 

Quoique  sa  fenêtre  fût  hermétiquement  fermée ,  et  que  les 
verrières  de  la  tour,  qu'il  avait  vues,  le  matin  même,  brisées 
dans  leurs  soudures  de  plomb ,  lui  semblassent  redevenues 
intactes  et  closes  tout  aussi  bien  que  les  siennes ,  de  vives 
senteurs  de  chapon  rôti ,  de  salmis  de  bécasses  et  de  toutes 
sortes  d'autres  friandes  venaisons,  lui  arrivaient  à  l'odorat, 
comme  pour  aiguiser  encore  la  faim  qu'il  n'avait  pu  satis- 
faire. 

Devant  cette  table,  un  homme,  bien  enveloppé  dans  une 
longue  dalmatique  fourrée  de  menu  vair,  se  tenait  assis, 
semblant  se  délecter  au  milieu  de  toutes  ces  voluptés  sen- 
suelles. 

Cet  homme,  avec  la  béate  expression  que  donne  l'appé- 
tit en  train  de  se  satisfaire,  tourna  un  instant  sa  tête  du  côté 
du  château  :  c'était  le  Sarrasin  I 

Bernard  crut  rêver.  Pour  s'assurer  s'il  était  bien  en  état 
de  veille,  il  se  pinça  les  chairs,  il  se  mordit  le  bras  jusqu^au 
sang;  convaincu  alors  que  ce  n'était  point  là  une  vision  de 
son  esprit,  il  résolut  d'affronter  le  sortilège,  jeta  vivement  ^ 
un  manteau  sur  ses  épaules,  et  courut  au  logis  du  païen. 

Tout  y  était  retombé  dans  l'obscurité.  Quand  Bernard  en- 
tra, il  trouva  son  capti(  étendu  sur  sa  botte  de  paille,  et  qui, 
se  soulevant  avec  effort  sur  son  coude ,  les  yeux  appesantis, 
se  plaignit  doucement  d'être-ainsi  réveillé  au  milieu  de  son 

sommeil. 

Les  parois  de  la  chambre  étaient  nues;  le  vent  qui  souf- 
flait, toujours  âpre ,  faisait  cliqueter  les  débris  de  la  yerrière. 
Le  chevalier  s'avança  en  tâtonnant  dans  l'ombre ,  et  ne  ren- 
contra ni  table ,  ni  chaise,  ni  bougies  de  cire,  ni  orfèvrerie; 
il  fl^ra  l'atmosphère  au  milieu  de  laquelle  il  se  trouvait ,  et 


LA  TOUR  AU  païen.  165 

h  seule  odeur  qu'il  sentit ,  ce  ne  fut  pas  celle  d*un  chapon 
bardé  et  cuit  à  point,  mais  seulement  celle  qu'exhalent  les 
mors  humides. 

Décidément,  il  avait  rêvé,  et  en  rêvant  il  s'était  mordu  le 

bras. 

La  nait  suivante,  le  sire  de  Fohtenilles  la  passa  presque 
entière  à  gémir  en  pensant  à  Jeanne,  à  maugréer  en  pensant 
a  Henaad.  Il  va  donc  naître ,  le  jour  maudit  qui  doit  éclairer 
leur  union! 

U  achève  cette  veillée  d'angoisses  en  s'aigrissant  contre 
lui-même,  contre  sa  misère ,  qui  lui  ôte  le  droit  de  se  pré* 
senter  devant  sa  dame ,  contre  ses  entreprises  malencon- 
treuses qui  n'ont  pu  que  le  déprécier  dans  son  esprit,  lors- 
<lQ'il entend  une  voix  claire  et  distincte,  quoique  discrète, 
articuler  ces  mots  énigmatiques  :  c  Allons ,  Pitto ,  tourne  la 
pagel» 

Cette  voix  semhle  sortir  de  son  chevet. 

^  porte  la.main  de  ce  côté...  rien  1 

Après  une  minute  de  silence,  la  voix  reprend  :  c  Tourne 
^P&Sfo ,  Pitto  !  »  Puis,  comme  en  murmurant,  elle  continue  : 
(  La  conjonction  des  astres  l'a  voulu  ainsi,  et  quoiqu'il  m'ait 
fttdement  mené ,  et  qu'il  m'eût  volontiers  laissé  mourir  de 
^^1  si  je  n'y  avais  mis  bon  ordre ,  je  poursuis,  malgré  moi, 
l'idée  de  le  faire  bientôt  riche  et  glorieux;  mais  j'ai  heau 
feuilleter  ce  livre ,  Tarcane  ne  se  présente  pas....  Ma  science 
serait-elle  impuissante  ?  » 

£t  le  même  refrain  se  fit  entendre  :  c  Tourne  la  page,  Pitto  It 

Ahuri,  perplexe,  toutes  ses  pensées  à  la  débandade,  Ber-* 
ûard  écoutait,  les  oreilles  ouvertes  et  tendues  comme  celles 
d'oa  lièvre  pourchassé.  Il  prit  une  petite  lanterne ,  l'alluma, 
fureta  dans  tous  les  coins  de  sa  chambre ,  sous  sa  cheminée, 
sons  sa  couchette....  rien  !  Et  partout  la  voix  le  poursuivait, 
^ujoars  claire,  toujours  rapprochéje  de  lui  à  ce  point  qu'il 
eût  pu  croire  qu'elle  sortait  de  sa  lanterne  ou  même  de  la 
iQanche  de  sa  chemise. 


166       .  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

Une  exolamation  le  fit  s'arrêter  court. 

c  Ah  !  disait  la  yoiz,  merci  à  rétoile  Aldébaran,  et  à  mon 
maître  Ben-Méli-Sadder,  le  grand  magel  Cette  fois,  nous 
Toici  sur  la  trace....  l'œuvre  est  près  de  s'accomplir;  et,  si 
telle  est  ma  volonté,  Bernard,  seigneur  de  Poissy,  de  Mantes 
et  de  Meulan,  épousera  Jeanne  de  Montmorency  1  Vite,  Pitto, 
tourne  la  page  !  »  ^ 

Pris  d'un  tremblement  neryeuz,  le  chevalier  a  reconnu  la 
Yoix  du  Sarrasin. 

Mais  cette  Toiz,  d'où  sort-elle?  Ck)mme  les  bonnes  senteurs 
de  la  nuit  précédente ,  lui  arrire-t-elle  à  travers  les  murailles, 
en  dépit  de  leur  épaisseur;  à  travers  les  airs,  malgré  la 
bourrasque  qui ,  dans  ce  moment ,  secoue  les  volets  et  fait 
trembler  les  toitures  du  château? 

Il  s'élance  vers  la  fenêtre  qui  donne  sur  la  tour.  De  ce 
côté,  l'obscurité  est  complète.  N'importe I  il  n'en  doute  plus, 
c'est  à  un  sorcier  qu'il  a  affaire;  et  ce  sordér  peut  lui  faire 
épouser  Jeanne  1  Ahl  de  gré  ou  de  force,  il  faudra  bien  qu'il 
le  veuille,  dtlt  Guillaume  l'y  contraindre  l'épée  sur  la  gorge  ! 

Sa  lanterne  à  la  main,  son  épée  sous  le  bras,  il  traverse 
les  cours ,  grûnpe  rapidement  le  petit  escalier  de  pierre  qui 
conduit  au  logis  de  son  prisonnier.  Mais,  comme  il  y  arrive, 
sa  lanterne  s'éteint;  il  pousse  la  porte  néanmoins,  et  s'ar- 
rête frappé  de  stupeur  devant  le  tableau  qui  s'offre  à  lui. 

Couvert  de  sa  même  dalmatique  fourrée  de  menu  rair, 
ayant  près  de  lui  sur  un  guéridon  une  lampe  allumée  qui 
l'environne  seulement  d'un  cercle  de  lumière,  devant  lui  un 
brasier  dont  les  flammes  rouges  et  bleuâtres,  en  entre-croi- 
sant  leurs  langues  ardentes,  semblent  former  des  sigi^^ 
oabalistiqués ,  le  Sarrasin  se  tient  assis  dans  un  grand  fau' 
teuil.  Sur  ses  genoux  repose  un  liyre  énorme,  tracé  en  carac- 
tères arabes,  et,  perché  sur  son  épaule,  un  gros  chat  soir, 
immobile  et  attentif  comme  si  lui-même  prenait  sa  part  ^^ 
la  lecture ,  au  eoouaandement  de  son  maître  allonge  sa  patt^> 
mord  le  feuillet  de  sa  griffe  et  le  retourna. 


LA  TOUR  AU  PAIBN.  167 

C'est  Pîtto. 

Bernard  n'osait  plus  faire  un^AS. 

Sans  bouger  de  place ,  eans  tourner  la  tété  rers  lui  : 

c  Je  t'attendais.  ÀTance,  et  ferme  la  porte,  lui  dit  le  Sar- 
rasin; mais  laisse  ton  ëpëe  dehors  :  la  poignée  en  est  en 
croix,  et  ni  le  fer  ni  la  croix  ne  doivent  entrer  ici.  > 

Le  chevalier  tressaillit  ;  il  voulut  parler.* 

c  Je  sais  ce  qui  t'amène ,  reprit  le  nécromant;  tes  plus  se- 
crètes pensées  je  les  ai  mises  à  nu  et  à  jour  ;  tu  veux  être 
riche  et  puissant,  afin  d'épouser  une  fille  de  baron....  Faut-il 
te  dire  son  nom  ?  elle  se  nomme  Jeanne. 

—  Mais  Jeanne ,  aujourd'hui  même ,  va  devenir  la  femme 
d'nn  autre  !  s'écria  Bernard. 

-*  fille  sera  la  tienne ,  si  tu  souscris  à  mes  conditions. 

—  Ces  conditions,  quelles  sont-elles? 

—  Scoute-moi  bien  :  cette  fille  des  Montmorency ,  elle  n'a 
jamais  eu  pour  toi  que  des  froideurs  et  des  dédains.  Âi-je 
menti?! 

Bernard  courba  la  téte< 

(  Tu  ne  peux  donc  désirer  sa  possession  que  par  convoitise» 
chamelle.  Pour  amortir  un  tel  sentiment  ^  dix  ans  de  ma- 
n^e,  est-ce  assez?  C'est  trop»  N'importe!  Je  te  les  accorde. 
^s,  les  dix  ans  écoulés,  il  faut  que  tu  me  la  livres ,  à  moi , 
cette  Jeanne,  la  descendante  du  premier  baron  chrétien!...  > 

Le  chevalier  recula  de  trois  pas. 

<  Vous  livrer  ma  Jeanne  !...  ma  fettime! 

—  Elle  ne  peut  être  ta  femme  que  si  tu  acceptes  ce  ttaité 
et  le  signes  de  ton  sang".  > 

Bernard  se  mit  à  réfléchir  : 

Dix  ans  de  mariage,  c'était  quelt^uc  chose,  d'autant  que 
le  sorcier  pouvait  avoir  raison.  Jeanne  ne  lui  avait  jamais 
témoigné  ni  sympathie  ni"  bon  vouloir.  De  lui  elle  était  si 
médiocrement  éprise  -,  qu'elle  avait  consenti  à  en  é^user  un 
antre. 

n  acceptai 


168  LA  TOUR  AU  PAÏEN. 

«  Ce  n'est  pas  toi^t,  poursuivit  son  tourmenteur;  il  me  faut 
un  gage  qui ,  durant  les  dix  années,  te  mette  sous  ma  dépen- 
dance et  me  réponde  de  ta  bonne  foi,  après  quoi,  notre  pacte 
rompu,  tu  auras  tout  le  temps  de  te  repentir,  et  même  de  te 
faire  moine ,  si  bon  te  semble ,  comme  s'y  prépare  tqn  ami 
ThibauddeMarly. 

— Et  quel  gagé  exigez-vous? 

—  D  abord,  renie  Dieu  le  Père  !- 

—  Malheur  à  moil  murmura  le  chevalier.  Ëtes-vous  donc 
Satan  en  personne ,  que  vous  veniez  réclamer  mon  âme , 
comme  un  jour  je  vous  Tai  offerte  dans  un  moment  de  déses- 
poir coupable? 

—  Qu'importe  à  toi  qui  je  suis,  pourvu  que  j'assure  ton 
bonheur  en  ce  monde,  sans  même  te  fermer  l'entrée  de 
l'autre?» 

Bernard,  non  sans  avoir  longtemps  hésité,  reniaDieule  Père, 
a  Renie  Dieu  le  Fils,  maintenant!  » 
Bernard  renia  Dieu  le  Fils*  . 

c  Enfin,  et  c'est  la  dernière  satisfaction  que  j'aie  k  te  de- 
mander, renie  la  Vierge  Marie. 

—  Jamais!...  La  Vierge!....  une  femme!  Que  j'outrage 
ainsi  ma  confidente,  ma  divine  amie ,  ma  dévotion  particu* 
lière!...  Jamais  1  9  répéta  Bernard  avec  exaltation. 

Le  prétendu  Sarrasin  lui  montra  du  doigt  l'aube,  qui  déjà 
éclairait  les  cours  et  dissipait  les  ombres  autour  du  château  : 

«  Bientôt,  dit-il,  les  cloches  vont  se  mettre  en  branle  pour 
annoncer  le  mariage  de  Jeanne  avec  Renaud  de  Beauvais. 

—  Que  ce  mariage  s'accomplisse!  répondit  le  chevalier 
avec  une  complète  résolution;  mais  je  ne  renierai  pas  la 
Vierge,  qu'à  l'instar  de  Jeanne  j'ai  prise  pour  ma  sainte  pro- 
tectrice dans  le  ciel;  ne  l'espérez  point!  » 

If  os  deux  personnages  restèrent  debout  et  immobiles,  cba* 
cun  d'eux  attendant  que  l'autre  eût  cédé.  Il  s'ensuivit  un 
long  silence,  durant  lequel  Pitto,  le  gros  chat  noir,  accroupi 
sur  le  livre  magique ,  les  regardait  attentivement  d'un  air 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  169 

corieax  et  goguenard,  tout  en  caressant  son  épaisse  four- 
mre,  d'où  jaillissaient  des  milliers  d'étincelles. 

Le  brasier  ne  projetait  plus  ses  flammes  multicolores;  la 
lampe  pâlissait  graduellement  à  mesure  que  croissait  la 
lumière  du  jour.  Sans  articuler  un  mot,  le  sorcier  étendit  de 
nouveau  son  doigt  vers  la  fenêtre. 

Bernard  se  croisa  les  bras  et  fit  un  geste  de  tête  négatif.  Le 
tentateur,  sans  rompre  encore  le  silence ,  tira  de  dessous  sa 
ialmatique  un  miroir  d'acier  poli,  et  le  lui  mit  sous  les  yeux. 

Ce  que  vit  Bernard  dans  ce  miroir  étrange,  ce  ne  fut  pas 
sa  propre  image ,  ce  fut  celle  de  Jeanne.  Elle  venait  de  s'é- 
Teiller  à  peine ,  et  les  plus  riches  toilettes  ne  l'auraient  pas 
mieux  fait  valoir  que  le  simple  déshabillé  porté  par  elle  en 
ce  moment. 

Jamais  le  pauvre  chevalier  n'avait  été  à  même  de  la  voir  si 
ï^elle.Bans  cet  acier,  qui  reproduisait  exactement  tout  ce  qui 
se  passait  dans  la  chambre  de  la  jeune  fille ,  il  vit  les  dames 
Çaambrières  de  celle-ci  occupées  à  lisser  ses  longs  cheveux, 
^  les  mettre  en  nattes  et  en  boucles,  selon  la  dernière  mode, 
^^is  que  d'autres  préparaient  ses  vêtements  de  noces,  bro- 
ûes  de  soie  et  d'or,  ruisselants  de  pierreries,  et  les  asper- 
geaient légèrement  d'eaux  parfumées. 

Que  Jeanne  était  jolie  en  ce  moment  I  qu'elle  allait  être 
^elle  tout  à  r heure  I 

1^  poitrine  du  sire  de  Fontenilles  se  gonflait ,  ses  regards 

^ient  comme  deux  charbons  ardents.  Soudain,  tous  ces 
J^gûes  de  regrets ,  de  lutte ,  de  passion ,  se  tournèrent  en 
^ûfeur  contre  le  Sarrasin. 

*  Diable  ou  sorcier,  s'écria-t-il ,  sois  maudit  I  maudites 
soient  les  espérances  menteuses  que  tu  m'avais  mises  en 
^Pvelle!  Mais  je  ne  renoncerai  point  la  sainte  Mère  des 
^ges,  dont  je  suis  le  fidèle  zélateur....  Adieu I 

"^  Reste!  lui  dit  le  mystérieux  habitant  de  la  tour  en  éten- 

^ût  la  main  vers  lui;  par  la  foudre  et  les  éclairs,  ton  ob- 
sunation  a  vaincu  la  mienne.  Changeons  nos  conditions.  Je 
248  h 


170  LA  TOUR  AU  PAÏSM. 

te  dispenserai  de  ton  troisième  reniement;  mais,  au  lieu  de 
dix  années ,  tu  n'en  passeras  que  trois  auprès  de  Jeanne , 
trois!  tu  m'entends!  après  lesquelles  c'est  à  moi  qu'elle  ap- 
partiendra !  » 

Dans  ce  noureau  pacte ,  Bernard  ne  vit  d'abord  qu'tui 
avantage  pour  lui;  pendant  trois  ans  seulement)  il  allait  his- 
ser son  âme  en  gage. 

Il  accepta  le  marché^  et,  ne  sachant  pas  écrire,  sur  le  par- 
chemin que  Pitto  lui  présenta  alors,  il  ôt  avec  son  sang  une 
croix  en  guise  de  signature. 

En  ce  moment,  les  cloches  commencèrent  à  faire  entendre 
leurs  joyeuses  volées. 

Le  chevalier  se  troubla.  . 

Étes-vous  bien  sûr,  dit-il  à  son  ci-devant  captif,  de  pou- 
voir me  tenir  parole?  Saurez-vous  empêcher  un  mariage  si 
près  de  se  conclure,  et  par  quel  moyen  ?  » 

Celui-ci  sourit,  et  derechef  lui  présenta  le  miroir  d'sder. 
Bernard  j  aperçut  Renaud  de  Beauvais,  en  grand  appareil, 
suivi  de  ses  gens,  presque  aussi  richement  enhamachés  que 
lui.  Il  sortait  d'un  ostêl  de  Saint-€rermain,  où  il  avait  dû  pas- 
ser la  nuit  pour  se  rapprocher  de  sa  fiancée.  Le  jaloux  exa- 
minait avec  dépit  la  bonne  grâce  déployée  par  Renaud  en  fai- 
sant caracoler  son  cheval,  quand  il  vit  le  cheval  de  celui-ci 
faire  un  écart  et  s'abattre,  entraînant  son  cavalier  aveclui. 
Il  vit  ensuite  le  sire  des  noces  assez  grièvement  blessé  pour 
ne  pouvoir  songer  au  mariage  d'un  mois  au  moins,  se  fai- 
sant transporter  par  ses  serviteurs  dans  l'hôtel  qu'il  venait 
de  quitter  et  d'où  il  devait  entendre  tinter  les  cloches  de 
Marly,  tant  alors  elles  menaient  grand  bruit.    ^ 

A  la  fin  de  cette  même  semaine,  le  sire  de  Fontenilles,  en 
grand  appareil  aussi,  accomplissait  son  emprise  envers  la  fille 
de  son  seigneur  Bouchard  de  Montmorency.  Au  milieu  d'une 
brillante  escorte,  le  Turc  fait  prisonnier  par  lui  était  conduit, 
au  son  des  trompes,  par-devant  la  fille  du  baron.  Vôtu  d'é- 
toffes éclatantes ,  il  avait  la  tête  couverte  d'un  énorme  tar* 


L4  TOUR  kV  >>AÏSK.  171 

ban  à  âept  ôouletirs,  et,  fti  j'en  crois  raffinnailon  du  nftif 
chroniqueur  à  qui  j'emprunte  ces  détails,  deux  petites  dômes 
dorées ,  pointant  sous  le  turban,  montraient  au  dehc^rs  leurs 
extrémités  tordues.    ' 

Le  Sarrasiû  s'agenouilla  devant  Jeanne,  et,  sur  l'ordre  du 
chevalier,  déposa  aux  pieds  de  la  blonde  enfant  un  riche  cof** 
fret  tout  rempli  de  perles  et  d'émeraudes.  Jeanne  jugea  qu'il 
Tenait  de  payer  sa  liberté. 

Pendant  trois  ans  on  n'entendit  plus  parler  de  lui. 

Gaillaume  Bernard  avait  racheté  ses  terres,  et  bien  d'autres 
encore.  Le  roi  Louis  YIII  consentait  à  lui  rendre,  ôontre  une 
bonne  somme  d'argent,  ses  villes  de  Poissy,  de  Hautes  et  de 
Menlan,  ainsi  que  son  titre  de  comte. 

c  Mais  s'il  est  revenu  si  riche  de  la  croisaae,  se  disaieut 
les  bonnes  gens,  comment  vivait-il  à  si  grand  mésaise  dans 
son  château,  et  son  captif  dans  sa  tour? 

—  C'était  un  vœu. 

—  Mais  son  écuyer  Gourte-'Cuisse,  pourquoi  a*t-il  été  con- 
traint de  se  faire  vigneron  et  tonnelier? 

—  C'était  un  vœu.  » 

Ce  mot  répondait  à  tout. 

On  apprit  bientôt  que  Renaud  de  Beauvais,  durant  sa  ma- 
ladie, avait  reçu  les  soins  d'une  dame  veuve,  très-experte 
dans  l'art  de  guérir  toutes  contusions  et  blessures ,  et  que , 
par  reconnaissance,  il  s'était  engagé  envers  elle,  au  mépris 
de  ses  fiançailles. 

Bernard  mit  le  moment  à  profit  pour  demander  Jeanne  en 
Diariage,  et  il  Tobtint. 

Trois  jours  après,  tenant  sa  jeune  femme  sous  le  bras  : 

«  Ma  mie,  lui  disait- il,  autrefois,  dans  la  chapelle  et  dans 
^es  assemblées,  pourquoi  n'avie%«votts  pour  moi  que  des  airs 
de  sévérité? 

—  C'est  que  j'appréhendais  de  trop  vous  aimer,  mon  sei- 
gneur. 

—  Mais  pourquoi ,  ma  mie ,  le  jour  où  je  reçus  de  votre 


172  ^  LA  TOUR  AU  PAIBN. 

pore  l'accolade  et  les  éperons  de  la  cHevalerie,  vintes-vous  si 
tard  et  tous  retirâtes-vous  si  vite,  en  m'adressant  on  regard 
hautain? 

—  C'est  que  déjà  je  vous  aimais  trop,  mon  parfait  ami.  » 

Trois  mois  après^  le  sire  de  Fontenilles  jouissait  de  tous  les 
biens  de  ce  monde  ;  il  avait  des  châteaux  dans  diverses  pro- 
vinces ;  ses  écuries  renfermaient  les  plus  beaux  chevaux  de 
France  et  d'Espagne  ;  ses  meutes,  ses  oiseaux  chasseurs  va- 
laient ceux  du  roi;  comme  le  roi  encore,  il  avait  une  jeaoe 
femme  qu'il  adorait  et  dont  il  était  tendrement  aimé  ;  en  plus, 
biens  précieux  I  il  avait  pour  grand  ami  le  plus  honnête 
homme  de  la  contrée,  Thibaud  de  Marly,  son  beau-frère,  un 
saint  futur  de  l'Ëglise',  et  il  possédait  dans  maître  Courte- 
Cuisse  le  parangon  des  serviteurs. 

Trois  ans  après,  Bernard,  abattu  par  le  chagrin,  torturé 
par  le  remords,  était  le  plus  malheureux  des  hommes.  Son 
amour  pour  Jeanne,  loin  de  s'affaiblir,  n'avait  fait  que  croî- 
tre, et  ce  jour  même,  troisième  anniversaire  de  son  mariage, 
il  devait  livrer  sa  femme  à  l'ancien  habitant  de  la  tour,  au 
sorcier  maudit;  jpis  encore  1  à  Satan  lui-même!  Oui,  c'était 
bien  avec  Satan  qu'il  avait  conclu  le  pacte  fatal. 

Le  voyant  depuis  quelque  temps  s^amaigrir  et  s'attrister, 
passer  avec  elle  des  transports  de  la  tendresse  la  plus  vire 
aux  emportements  les  plus  inexplicables,  Jeanne  n'osait nile 
contredire,  ni  le  raisonner,  le  croyant  en  proie  à  quelque  fâ- 


4 .  Thibaud  de  Marly ,  qui  fut  un  saint ,  Tut  un  poëte  aussi.  Dans  m 
vers  Sur  la  Mort,  on  trouve,  à  plusieurs  reprises,  un  souTenir  pour 
Bernard  ou  pour  Renaud  de  Beauvais ,  ses  deux  amis. 

Mors,  mors^  salue-moi  Bemart, 
Mon  chier  ami  que  Dex  me  gart, 
Par  oui  mes  cuers  souspire  et  pleure. 


Mors,  mors  ^  salue-moi  Renaut, 
De  par  celui  qui  maint  en  haut. 
Qui  se  fait  et  crimbre  et  amer,  etc. 

{Stances  Filet  FUI.) 


LA  TOUR  AU  païen.  173 

cheuse  influence  qu'elle  essayait  de  conjurer  à  force  de  sou- 
mission et  de  douceur. 

Dès  les  premières  clartés  du  jour,  Bernard  avait  entendu 
la  Yoix  ,  cette  yoiz  connue  de  lui,  murmurer  à  son  oreille  et 
loi  indiquer  le  lieu  du  rendez-vous.  C'était  au  delà,  mais  non 
loin  de  Marlj,  derrière  le  château  seigneurial,  dans  un  lieu 
désert  et  inhabité,  où  se  trouvait  alors  une  pierre  druidique. 
D'une  voix  stridente ,  Bernard  dit  à  sa  femme  de  se  lever, 
de  s'habiller  et  de  le  suivre. 

Elle  obéit. 

Quelque  temps,  ils  marchèrent  ensemble,  côte  à  côte,  sans 
se  parler.  En  l'interrogeant,  Jeajine  aurait  craint  d'exciter  sa 
colère  ;  et  lui,  au  premier  mot  à  elle  adressé,  il  eût  éclaté  en 
sanglots. 

Gomme  ils  approchaient  d'un  groupe  d'arbres,  jeté  là  où 
est  aujourd'hui  l'église ,  prise  d'une  terreur  subite  en  voyant 
le  front  contracté  et  l'air  presque  farouche  de  son  mari  : 

c  Mon  seigneur,  se  risqua-t-elle  à  lui  dire,  je  n'ai  point  en- 
core adressé  à  Dieu  mon  oraison  du  matin,  tant  j'ai  eu  hâte 
de  me  vêtir  pour  vous  accompagner;  vous  plairait-il  que, 
sous  l'abri  de  ces  arbres,  j'accomplisse  ce  devoir? 

—  Faites,  Jeanne,  et  priez  pour  nous  deux,  »  lui  répliqua- 
t-il  en  se  détournant  et  essuyant  une  larme  qui  coulait  le 
long  de  sa  joue. 

Et  il  attendit  sur  la  route  qu'elle  eût  achevé  sa  prière. 

n  la  vit  presque  aussitôt  revenir  à  lui;  mais  la  physiono- 
mie de  Jeanne  n'était  plus  comme  tout  à  l'heure  inquiète  et 
alanguie;  ses  yeux  brillaient  d'un  singulier  éclat,  sa  dé- 
marche avait  plus  de  fierté,  et  ses  pieds  touchaient  à  peine 
la  terre. 

Quand  ils  eurent  franchi  la  clôture  de  Marly-le-Chastel,  ils 
longèrent  ces  enfoncements  ombreux,  ces  pentes  entre-croi- 
sées,, alors  coomie  aujourd'hui,  nommées  les  Yaulx  de 
Gemay. 

C'était  l'endroit  où  Thibaud,  devenu  presque  anachorète, 


174  LA  TOUR  AU  PAÏEN.       , 

sa  disposait  par  la  méditation  à  la  via  nouvelld  qu'il  voulait 
embrasser.  Ëtonnë  de  voir  sa  sœur  paroourip  ces  lieux  de  si 
grand  matin,  il  s'avança  à  sa  rehoontre ,  et,  tout  à  coup, 
saisi  d'une  subite  révélation,  il  tomba  prosterné  devant 
elle. 

Bernard,  déplus  en  plus  troublé,  continua  sa  marche; 
puis,  ne  pouvant  plus  retenir  ses  pleurs  et  ses  soupirs, 
épuisé  de  forces ,  il  s'arrêta,  et  fît  signe  à  sa  femme ,  ou  du 
moins  à  celle  qu'il  prenait  pour  telle,  de  s'arrêter  aussi.  Mais 
celle-ci  n'en  tint  compte;  elle  poursuivit  rapidement  sa  route, 
seule ,  prenant  le  droit  chemin  qui  conduisait  à  la  pi^re 
druidique. 

fiperdu,  le  chevalier  l'appelle  à  lui,  décidé  peut-être  à  ris- 
quer son  salut  éternel  plutôt  que  d'accomplir  jusqu'au  bout 
un  pareil  sacrifice.  Alors  il  entend  un  grand  cri  retentir,  et 
une  forte  odeur  de  soufre  se  répand  dans  les  airs. 

Lorsque  Bernard  recouvra  ses  sens,  la  prétendue  Jeanne 
était  devant  lui  et  lui  présentait  le  pacte  qu'il  avait  signé  de 
son  sang,  mais  qu'elle  venait  4e  reconquérir  et  d'annuler. 

c  Maintenant,  lui  dit-elle  d'une  voix  si  mélodieusement 
sonore  qu'il  crut  entendre  le  chœur  des  anges,  va  retrouver 
ta  femme  qui,  sous  ce  massif  de  hêtres,  achève  ses  prières, 
et  applaudis^toi  de  ne  m'avoir  point  reniée  !  ;i» 

La  Vierge  avait  pris  en  miséricorde  celui-là  qui  lui  était 
resté  fidèle;  se  substituant  à  Jeanne,  tandis  que  celle-ci s'oa- 
bliait  dans  son  oraison ,  elle  s'était  présentée  b,  Satan  pour 
lui  arracher  sa  proie. 

Ce  miracle  de  la  sainte  Vierge  était  représenté  en  ea>voto 
dans  l'ancienne  église  de  Marly,  mais  depuis  longtemps  on 
en  avait  perdu  l'explication. 

Le  lendemain,  à  la  place  où  avait  été  la  pierre  druidique, 
on  voyait  une  profonda  excavation,  semblable  au  cratère 
d'un  volcan,  et  toute  sillonnée  par  la  tr/noe  des  flammes. 
C'est  par  là  que  le  tentateur,  vaincu  et  cachant  sa  honte  > 
avait  disparu. 


LA  TOUR  AU  PAÏEN.  175 

Ce  liea ,  on  le  nomma ,  on  le  nomme  encore  :  le  trou 

d'enfer. 
Qaant  au  sire  de  Fontenilles,  il  n'eut  rien  de  plus  pressé 
que  de  réparer  ses  fautes  ;  il  donna  aux  égliises  tous  ses  biens 
mal  acquis ,  et  fit  combler  de  terre  cette  tour  maudite  qui 
avait  servi  d'asile  au  diable.  On  disait  que  Pitto,  le  gros  chat 
noir,  y  avait  été  enseveli. 

Le  brave  chevalier,  régénéré  par  la  Vierge,  pensant  que 
son  nom  de  Bernard  avait  été  profané  en  passant  par  la  bou- 
che du  démon,  ne  porta  plus  que  son  nom  de  Guillaume ,  et 
il  partit  de  nouveau  pour  la  croisade,  d'où  il  rapporta  comme 
trophée  l'étendard  du  prophète. 

Le  roi  Louis  IX  se  refusant  à  lui  rendre  son  comté  de 
Meulan,  il  se  fit  de  sa  prise  un  titre,  glorieux ,  et  de  Guil- 
laume VÉtendard  il  est  longuement  parlé  dans  les  vieilles 
histoires*. 

Grtdllaume  TËtendard  et  Jeanne  de  Montmorency  vécurent 
heureux  et  moururent  pleins  de  jours. 

Des  deux  ouvrages  auxquels  j'ai  emprunté  cette  légende, 
merveilleuse  dans  sa  forme,  mais  dont  tous  les  personnages 
^Dt  historiquement  vrais,^run  est  un  in-12  gothique  intitulé  : 
Mystère  du  chevalier  qui  donne  sa  femme  au  Diable;  l'autre  : 
Cww  li  Dyable  se  fist  Turcq. 

[Explicit  liber.) 
<  •  Voir  Geoffroy  de  Ville-Hardoin  et  la  Branche  des  royaux  lignages^ 


fflSTOIRE  DE  MA  GRANDTANTE. 


PREAMBULE. 
Comment  je  fis  connaissance  de  ma  g^rand'tante. 

c  Lors<iue  sonnera  l'heure  étemelle  de  la  résurrection,  est- 
il  vrai  que  nous  devions  nous  retrouYer  tous  avec  la  forme 
que  nous  aurons  eue  au  dernier  instant  de  notre  vie.  Si  les 
choses  doivent  se  passer  ainsi,  les  Ames  mélancoliques  et 
tendres ,  qui  désirent  quitter  leur  enveloppe  terrestre  ayant 
que  les  riches  draperies  de  pourpre  de  la  jeunesse,  les  joyaux 
de  la  beauté  en  aient  été  déchirés ,  arrachés  par  les  doigts 
crochus  du  temps ,  ne  font  pas ,  à  tout  prendre ,  un  vœu  dé- 
raisonnable. 

—  Je  pense  comme  vous ,  me  dit  mon  interlocuteur ,  car 
j'avais  un  interlocuteur;  mais ,  reprit-il,  qui  tous  a  inspiré 
ainsi  à  brûle-pourpoint  cette  tirade  sur  le  jugement  dernier? 

—  Je  songeais  à  des  tableaux  de  famille,  lui  répondis-je. 

—  Je  ne  saisis  guère  l'analogie. 

—  Elle  est  frappante  cependant.  Nous  entrons  dans  une 
longue  galerie  de  portraits;  regardez,  examinez  avec  moi. 
h  serai  le  eicerone.  Voici  d'abord  des  jeunes  femmes  du  siècle 
dernier,  en  habit  de  bergère ,  en  souliers  de  satin,  poudrées 
à  blanc ,  ainsi  que  leurs  moutons  ;  d'autres  en  déesses  ,  en 
nymphes  plus  ou  moins  décolletées  ;  près  d'elles  figurent  de 
graves  magistrats  parlementaires ,  enveloppés  de  robes  rou- 
ges; de  nobles  guerriers,  cuirassés  ou  non  ;  des  membres  du 


178  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

clergé  en  soutane  violette  ou  en  petits  manteaux  noirs,  selon 
leur  rang  hiérarchique.  Eh  bien!  cette  fillette  qui  joue  avec 
son  bichon ,  cette  jeune  et  jolie  femme  qui  regarde  avec  ten- 
dresse son  perroquet,  perché  sur  son  doigt  ;  toutes  ces  fraîches 
beautés  suspendues  autour  de  tous,  oe  sont  les  aïeules  ou 
les  bisaïeules  de  ces  honnêtes  vieillards  à  moustaches  grises. 
Cet  octogénaire  de  fraîche  date,  coiffé  à  la  Titus ,  a  près  de 
lui  son  père  ,  mort  à  vingt-quatre  ans;  de  Tautre  côté  son 
grand-oncle,  décédé  au  berceau.  C'est  un  pêle-mêle  d'âges , 
de  temps,  un  logogriphe  chronologique  à'  ne  s'y  pas  recon- 
naître; enfin,  c'est  une  scène  de  la  résurrection,  s'il  faut 
ajouter  foi  à  un  système  que,  pour  ma  part ,  je  repousse. 
Nous  n'aurons  tous  qu'un  même  âge  dans  le  ciel. 

—  Très-bien  I  mais  dans  ce  parc ,  où ,  depuis  une  heure 
que  nous  nous  promenons ,  pas  une  figure  humaine  n'a  passé 
devant  nous ,  par  quelle  échelle  intellectuelle  votre  pensée 
s'est-elle  trouvée  subitement  transportée  au  milieu  d'un  musée 
de  faiTiille ,  puis  de  \k  dans  la  vallée  de  Josaphat  ? 

—  Voyez-vous  cette  touffe  de  bluets  jetée  au  bord  de  la 
pelouse  ?  il  n'en  a  pas  fallu  davantage. 

—  Oui ,  dit  mon  compagnon  après  un  moment  de  réflexion, 
il  en  est  souvent  ainsi.  Malgré  nous,  à  notre  insu,  nos  idées, 
nos  souvenirs  sont  emportés  de  l'est  k  l'ouest ,  du  nord  au 
sud ,  par  l'oiseau  qui  passe,  par  une  modulation  qui  se  fait 
entendre  au  loin.  Mais  vous  n'allez  pas  me  laisser  en  route, 
n'est-ce  pas?  Les  jolis  bluets,  que  vous  ont-ils  dit? 

—  En  m'adressant  cette  question  vous  ne  éroyez  pas  être 
indiscret ,  lui  répondis-je ,  et  cependant  vous  me  demandez 
là  l'histoire  de  mon  premier  amour. 

—  Vraiment?  enchanté  de  l'indiscrétion;  vous  redoublez 
ma  curiosité. 

—  Je  vais  la  satisfaire  et  en  peu  de  mots.  Ce  que  je  vous 
ai  dit  me  conduit  par  une  pente  toute  naturelle  à  vous  ra- 
conter comment,  sous  le  toit  d'une  vieille  mansarde,  j'ai  fait 
la  connaissance  de  ma  grand'tante. 


'i\^  PRÉAMBULE.  179 

-AliteîBi  boni  Totre  grand'tante  maintenant I  mais  il 
s'agit  de  votre  preffiler  amour. 
—  Justement. 

'    (A  l'étage  le  plus  éleré  de  la  maison  de  mon  père,  il  y 
irait  une  yaste  chambre,  garnie  d'un  assez  bon  nombre  de 
ces  portraits  de  famille  dont  on  regarderait  l'abandon  comme 
on  sacrilège,  la  destruction  comme  un  crime,  mais  qu'on 
exile  respectueusement  dans  le  coin  le  plus  reculé  du  logis  ; 
car  ce  sont ,  en  général,  d'horribles  croûtes  d'un  aspect  fort 
<^||[racieux. 
<  Par  bonheur ,  ceux-ci  se  trouvaient  si  bien  encrassés  et 
tellement  recouverts  de  poussière  et  de  toiles  d'araignées , 
qu'il  n'était  pas  facile  à  la  critique  de  s'exercer  à  leurs  dé- 
pens. D'ailleurs  la  critique  montait  rarement  dans  les  man- 
sardes. Mais  moi ,  enfant ,  je  m'y  établissais  volontiers  ;  je 
^1  sentais  à  l'aise  ;  j'y  pouvais  impunément  être  espiègle 
et  tapageur. 

«  Un  jour  il  me  prit  fantaisie  de  laver  la  tête  à  tous  mes 
grands  parents,  dont  à  peine  on  pouvait  distinguer  le  sexe  à 
travers  leur  triple  voile.  Je  parvins  assez  heureusement  à  en 
débarbouiller  quelques-uns  et  n'eus  alors  rien  de  plus  pressé 
que  de  faire ,  au  moyen  d'un  morceau  de  craie,  ou  d'une  plume 
trempée  dans  l'encre,  des  moustaches  à  ces  dames  et  des 
<^rnettes  à  ces  messieurs.  Gomme  j'étais  à  lessiver  un  de  ces 
vieux  portraits,  il  m'arriva de  voir  sous  l'éponge  apparaître 
de  jolies  petites  joues ,  de  beaux  yeux  clairs,  qui  me  regar- 
daient d'un  air  de  connaissance ,  une  petite  bouche  char- 
Qiante ,  qui  me  souriait  avec  une  grâce  toute  partioulière. 
C'était  une  belle  enfant  de  treize  à  quatorze  ans,  d'un  air 
timide  et  doux.  Ses  longs  cheveux  blonds,  counonaés  de 
Minets,  encadraient  le  plus  charmant  visage. 

—  Ah  1  nous  voici  arrivés  aux  bluets  1  Continuez. 

—  J'ai  presque  fini. 
-"Allons  donc! 

—  Ce  portrait  de  jeune  fille ,  je  me  sentais  de  la  joie  au 


j 


180  HISTOIRE  DE  MA  6RAND*TANTE. 

cœur  rien  qu'à  le  contempler  ;  et  plus  je  le  contb.iii  «dis,  plus 
il  me  semblait  avoir  déjà  vu  ces  petites  5^ues-là  sur  la  figure 
de  quelqu'un  ;  ce  front  si  pur  ne  m'était  pas  inconnu ,  ces 
jolis  yeux  clairs ,  d'un  vert  gai ,  comme  on  dit,  je  les  avais 
déjà  rencontrés  quelque  part.  A  celle-là ,  je  ne  fis  point  de 
moustaches. 

c  J'avais  plusieurs  petites  cousines  alors,  fort  gentilles, 
fort  espiègles,  et  j'en  vins  à  me  rappeler  que  chacune  d'elles 
possédait  un  de  ces  traits  qui  m'affriandaient  si  fort;  mais 
aucune  n'en  présentait  l'ensemble ,  aucune  n'était  aussi  char- 
mante que  cette  peinture,  que  cette  belle  enfant  à  la  cou- 
ronne de  bluets.  Ëtait-ce  donc  une  autre  petite  cousine  que 
je  ne  connaissais  pas  encore?  N'importe I  en  attendant  que 
la  connaissance  fût  faite,  comme  elle  me  regardait  toujours 
avec  son  môme  sourire ,  je  me  pris  d'affection  pour  elle  ;  je 
l'aimai. 

—  Quoil  cette  image? 

—  Oui  ;  je  l'avais  descendue  de  son  clou ,  placée  commo- 
dément sur  une  vieille  chaise  dépaillée,  afin  qu'elle  se  trouvât 
plus  à  ma  portée.  Je  l'associais  à  mes  jeux,  je  lui  parlais, 
je  me  répondais  pour  elle  ;  nous  nous  entendions  très-bien, 
quand  un  jour,  jour  néfaste  I  ma  mère  nous  surprit  ensemble, 
dans  la  mansarde  1 

—  Que  s'ensuivit-il? 

—  Une  révélation  terrible  !  Ma  mère ,  tout  en  se  retenant 
de  rire  à  la  vue  des  moustaches  et  des  cornettes,  après  m'a- 
voir  vivement  sermonné  sur  ma  peinture  impie,  m'apprit 
que  la  jeune  fille,  la  compagne  de  mes  jeux ,  mon  premier 
amour  enfin,  c'était  sa  grand'tante  à  elle,  ma  très-grand'lantc 
à  moi,  jnorte  depuis  plus  d'un  demi-siècle I 

—  Ah!  grand  Dieu!  votre  amour  fut  tué  du  coup.  Tout 
amour  sans  espoir  ne  dure  guère. 

—  Sans  doute.  Depuis ,  quand  je  revis  ces  traits  qui  lû'a- 
vaient  tant  charmé,  je  les  trouvai  changés  entièrement.  Dans 
le  regard  de  ma  grand'tante ,  dans  son  sourire ,  auparavant 


préambule;  181 

si  gracieux ,  j'entreTÎs  quelque  chose  d'ironique  et  de  nar- 
quois. Elle  s'était  moquée  de  moi  évidemment. 

c  Je  me  la  figurais  alors  plus  que  centenaire,  courbée  en 
deux,  la  tête  branlante,  la  bouche  démeublée,  le  menton 
pointu ,  les  yeux  éteints ,  la  paupière  écarlate ,  assise  dans 
un  grand  fauteuil,  et  grommelant  quelques  mots  inintelli- 
gibles. Tous  ces  portraits  de  yieilles,  que  j'avais  moustachées, 
je  me  persuadais  que  c'était  encore  elle,  à  des  époques  plus 
on  moins  rapprochées,  et  je  n'o^ais  aller  aux  renseigne^» 
ments;  et  quand  on  parlait  devant  moi  d'une  grand' tante 
quelconque  ,  je  rougissais  de  honte ,  comme  si  je  les  avais 
aimées  toutes  I 

c  A  cette  époque,  le  temps  des  vacances  venu,  je  quittais  le 
collège  pour  aller  passer  tout  un  mois  chez  ma  grand'-mère, 
dans  l'ancien  Valois ,  sur  la  lisière  de  la  Picardie.  Ma  grand'- 
mère  devait  avoii*  connu  ma  grand'tante.  Il  me  vint  en  pensée 
de  demander  des  nouvelles  de  celle-ci  à  ce]le-là.  Mon  aïeule 
aimait  à  conter;  elle  avait  une  mémoire  prodigieuse  ;  au  lieu 
de  simples  renseignements ,  j'eus  une  histoire  complète,  que 
j'écrivis  avec  tous  ses  détails,  et  ma  grand'  tante  fut  le  sujet 
démon  premier  ouvrage,  comme  elle  avait  été  l'objet  de 
mon  premier  amour. 

— Parbleu  I  contez-moi  ça ,  si  la  chose  vaut  d'être  contée.  > 

Je  commençai  sur-le-champ  mon  récit. 

Le  voici ,  non  dans  sa  teneur  exacte ,  mais  avec  les  déve- 
loppements que  le  sujet  m'a  paru  comporter. 


I 


La  courte-paille. 


Ma  grand'tante  Adèle  avait  passé  sa  vie  dans  ces  lieux 
mêmes  où  je  me  trouvais*,  à  Béthizy,  dans  cette  belle  vallée 


182  HISTOIRE  DE  BIA  GRAND'tâNDE. 

suspendue  aux  flancs  de  la  forêt  de  Gompiègne,  paysage 
ravissant,  digne  de  la  Suisse,  auquel  rien  ne  manque ,  ni  les 
sites  pittoresques,  ni  les  souvenirs  historiques,  ni  les  rui- 
nes, ni  les  eaux,  ni  les  ombrages.  Cette  tour  Saint-Adrien, 
de  forme  ovale ,  qui  couronne  le  sommet  de  la  colline ,  c*est 
ce  qui  reste  du  manoir  royal  de  Philippe  le  Bel  ;  escaladez- 
en  les  hauteurs  ;  à  vos  pieds  est  le  château  de  la  Douye,  une 
grange  aujourd'hui  :  mais  alors  le  père  de  ma  grand'tante 
rhabitait  avec  elle  ;  et  le  vieux  bâtiment,  réduit  aux  pro- 
portions d'une  maison  ordinaire,  ainsi  que  ces  anciens  nobles 
ruinés  qui  s'obstinent  à  garder  un  titre  qu'ils  ne  peuvent 
pins  soutenir,  restait  château  en  dépit  de  l'apparence  et  s'ap- 
puyait encore,  comme  un  vieux  frère  d'armes,  ^ur  les  restes 
de  l'ancien  palais  du  roi  Jean;  carie  Valois  conserve  de  tous 
côtés  les  traces  de  cette  race  de  rois  qui  lui  ont  emprunté 
son  nom. 

Là,  servant  de  route  principale  au  pays  et  remontant  vers 
la  forêt  pour  gagner  les  plaines  du  Soissonnais ,  voici  la 
chaussée  de  Brunehaut,  grande  voie  romaine,  réparée  par 
cette  terrible  reine  dont  peut-être  ici  seulement  le  nom  n'é- 
veille pas  un  sentiment  d'horreur;  bien  au  contraire,  caria 
chaussée  de  Brunehaut  a  été  métamorphosée  en  ehausfée  des 
Pruneaux,  Plus  loin ,  c'est  le  Champ  dolent ,  le  champ  des 
plaintes  et  des  gémissements.  C'est  là  qu'un  lieutenant  de 
Philippe  Auguste  tailla  en  pièces  une  armée  anglaise,  ce  qui 
valut  au  village  de  Géroménil ,  qui  en  est  proche ,  sa  déno- 
mination plus  récente  de  Saint- Sauveur.  Aujourd'hui,  de 
vastes  chènevières  croissent  sur  toutes  ces  tombes ,  ignorées 
de  celui  même  qui  les  bouleverse  du  soc  de  sa  charrue.  A 
droite,  du  côte  de  Saint-Vast ,   sont  d'autres  tombes  aussi , 
les  merveilleuses  pierres  druidiques  de  Rhuys,  hantées  nui- 
tamment par  les  loups-garous. 

Détournant  vos  yeux  de  ces  grandes  batailles  si  vite  ou- 
bliées, de  ces  palais  royaux  si  promptement  renversés,  re- 
portez-les sur  ce  bel  horizon  de  verdure  que  dessine  autour 


LA  CO0RTB*PAILLE.  183 

de  TOUS  ia  forêt,  sur  ces  terrasses,  sur  ces  chaumières,  for- 
I  mant  ceinture  autour  de  hi  colline  de  Saint- Adrien  ;  c'est 
Béthizj.  Suivez  du  regard  ces  lignes  d'argent  qui  coupent 
les  prairies  :  ce  sont  les  ruisseaux  de  Boneuil,  des  Buttes  et 
de  Néry,  tous  trois  allant  rejoindre  la  joli^  rivière  d'Automne 
qui,  elle-même ,  après  avoir  empli  les  grands  étangs  de  Pont- 
dron  etduBerval,  vase  jeter  dans  l'Oise,  au-KlessusdeVerberie. 

Ces  lieux,  depuis  mon  enfance,  ils  sont  restés  purs ,  char- 
Biants,  animés,  dans  un  coin  réservé  de  ma  mémoire,  et 
quand  je  m'y  transporte  en  idée ,  le  souvenir  et  Timagina- 
tion  aidant,  je  les  revois  non-seulement  tels  que  je  les  ai 
connus ,  mais  aussi  tels  que  les  récits  de  ma  grand'mère  me 
les  ont  fait  connaître,  tels  qu'ils  étaient  au  milieu  du  siècler 
dernier,  du  temps  de  ma  grand'tante. 

élevée  au  couvent  des  dames  de  Grépy,  grâce  à  Tinstruc- 
tion  des  bonnes  religieuses ,  ma  grand'tante  y  avait  puisé 
de  saintes  et  fermes  croyances  ;  mais  dans  les  entretiens  de 
ses  jeunes  compagnes,  elle  avait  acquis,  en  plus,  une  crédulité 
à  peine  imaginable.  Il  n'était  question,  parmi  lespensionnaireS| 
que  de  revenants  et  de  sorciers,  de  divinations  par  les  cartes 
on  par  les  dés.  Les  bonnes  sœurs  avaient  appris  à  ma  grand'- 
tante  à  aimer  Dieu;  les  jeunes  filles  à  craindre  le  diable. 

Si  elle  avait  vécu  de  nos  jours ,  un  disciple  de  Gall  et  de 
Spnrzheim  eût  certainement  trouvé  en  elle  l'organe  de  la 
^"i^^irveiUosité.  Je  me  rappelle,  en  effet,  que,  sur  son  portrait, 
elle  avait ,  à  l'angle  de  l'œil ,  un  certain  renflement  qui  don- 
nait à  son  sourire  même  un  air  étonné. 

Quand  ma  grand'tante  Adèle,  après  la  mort  de  sa  mère, 
revint  à  Béthizy  pour  tenir  le  ménage  du  survivant ,  il  était 
curieux  de  voir  cette  jeune  maîtresse  de  maison  se  signer, 
se  troubler,  s'interrompre  dans  un  ordre  à  donner,  à  la  vue 
^^  sel  renversé,  de  deux  couteaux  en  croix  et  autres  signes 
Défastes;  la  nuit  venue,  elle  ne  rêvait  que  fantômes  dans  la 
Maison,  gobelins  et  farfadets  dans  les  bois ,  loups-garous  et 
sorciers  dans  les  champs. 


184  HISTOIRE  DE  MA  GRAND*TANTE. 

Pour  son  malbear,  ces  idées  étaient  à  peu  près  celles  des 
gens  avec  qui  ellç  avait  à  vivre. 

A  Béthizy ,  on  croyait  surtout  à  la  bote  de  la  Ghambrerie. 
C'était  une  espèce  de  monstre,  la  transformation  bideuse  d'un 
ancien  prieur  du  pays.  Cbambrerie  ou  prieuré  avaient  alors 
même  signification.  Ce  prieur,  épris  d'un  amour  sacrilège 
pour  une  jeune  religieuse,  sa  pénitente ,  avait  trouvé  moyen 
de  l'attirer  cbez  lui,  à  force  de  ruses  et  de  faux  prétextes. 
Bientôt  éclairée  sur  ses  projets,  la  jeune  fille  s'était  sauvée  à 
travers  l'église  et  avait  cberché  un  refuge  au  pied  du  maître 
autel  ;  mais  jusque-là  le  monstre  l'avait  poursuivie.  Elle  était 
perdue  quand ,  levant  ses  yeux  éplorés  vers  Tautel ,  elle  vit 
Jésus-Gbrist  descendre  de  sa  croix,  saisir  de  ses  deux  mains 
ce  bois  qui  avait  été  l'instrument  de  son  supplice,  et  en  dé- 
charger un  coup  si  violent  sur  la  tête  du  prieur  que  celui-ci 
était  tombé  mort  sur  la  place. 

On  ne  pouvait  le  mettre  en  terre  sainte  ;  il  fut  déposé  sous 
la  principale  des  pierres  de  Rhuys;  mais  par  la  puissance  de 
Satan,  qui  régnait  de- ce  côté-là,  il  reparut  bientôt  sous  la 
forme  d'un  aaimal  immonde.  Il  se  montrait  de  préférence 
dans  les  ruines  de  la  tour  Saint-Adrien,  dont  il  babitait  les 
voûtes  souterraines.  Il  n'en  sortait  que  lorsque  quelqu'un 
du  pays  devait  mourir  bientôt.  Alors  il  faisait  entendre  de 
sinistres  burlements,  en  signe  d'avis,  et  des  clocbes  invisi- 
bles tintaient  d'elles-mêmes  dans  les  airs. 

Trois  jours  de  suite  la  bête  de  la  Cbambrerie  avait  hurlé 
et  les  clocbes  avaient  tinté  pour  la  mère  d'Adèle  ;  du  moins 
on  le  disait  ainsi ,  et  la  jeune  fille  crédule  n'était  que  trop 
disposée  à  ajouter  foi  à  toutes  ces  choses  surnaturelles. 

Qui  eût  pu  combattre  en  elle  ces  fâcheuses  impressions? 
Elle  avait  un  frère,  son  aîné  de  dix  ans;  mais  ce  frère,  marié 
déjà,  occupait  un  emploi  dans  une  province  éloignée.  Son 
père,  lieutenant  des  chasses  de  la  capitainerie  de  Compiègne, 
presque  toujours  hors  de  chez  lui ,  aussi  occupé  de  ses  pro- 
pres plaisirs  que  de  ceux  du  roi,  la  raillait  quelquefois  sur 


LA  COURTE-PAILLE.*  185 

ses  folles  terreurs  et  sur  Tadhésion  donnée  par  elle  à  toutes 
les  superstitions  populaires  ;  mais  le  plus  souvent  il  en  riait 
sans  songer  à  la  détourner,  par  le  raisonnement,  de  ces  dan- 
gereuses tendances. 

Atoc  le  temps  cependant,  ma  grand'tante  sentit  ces  prédis- 
positions au  merveilleux  s'adoucir,  se  modifier  en  partie  :  les 
conseils  du  curé,  le  soin  qu'il  prit  de  lui  imputer  à  péché  ses 
terreurs  supertitieuses ,  puis  enfin  l'âge  de  raison  qui  ve- 
nait, car  elle  touchait  à  sa  quinzième  année ,  tout  concourut 
à  la  remettre  à  peu  près  dans  un  sens  droit;  mais  il  lui  resta 
toujours  quelque  chose  de  ses  anciennes  appréhensions.  Ce 
quelque  chose,  c'était  une  poltronnerie  naïve,  une  timidité 
d'enfant,  qui,  jointes  à  la  vivacité  naturelle  de  son  âge,  à 
l'espèqe  de  réserve  et  de  dignité  que  lui  commandait  sa  po- 
sition exceptionnelle  de  reine  du  logis ,  donnaient  à  son  ca- 
ractère, à  ses  allures^  de  certaines  bizarreries,  de  certains 
contrastes  qui  n'étaient  pas  sans  charmes. 

M.  le  lieutenant  des  chasses,  Dampierre,  outre  les  revenus, 
exemptions  et  privilèges  de  sa  charge ,  possédait  quelques 
arpents  de  terre  dans  le  pays  et  deux  moulins  sur  la  rivière 
d'Autonne.  L'individu  auquel  ces  moulins  étaient  affermés, 
le  nommé  Brulard,  avait  une  fille  dont  Adèle,  faute  de  mieux, 
faisait  sa  meilleure  amie.  Voulait-elle  se  reposer  de  ses  tra- 
Taux  de  ménage ,  son  père ,  pour  raison  d'administration  ou 
autre,  entreprenait-il  un  voyage  à  Versailles  ou  à  Compiègne, 
c'est  vers  Martine,  vers  le  petit  hameau  de  Glaignes,  qu'Adèle 
courait  aussitôt  pour  trouver  une  compagnie.  Heureuse  alors 
de  n'avoir  plus  à  commander  à  personne,  elle  redevenait  une 
jeune  fille  vive  et  rieuse,  aimant  les  jeux,  les  exercices  de 
son  âge ,  escaladant  les  échaliers,  s'ébaudissant  comme  il  est 
toujours  permis  de  le  faire  à  quinze  ans,  mais  avec  son  amie 
seulement,  car  à  l'aspect  du  premier  visage  étranger  qui  sur? 
venait,  rentrée  aussitôt  sous  sa  carapace  de  demoiselle ,  elle 
baissait  les  yeux  et  restait  raide  comme  un  piquet ,  muette 
comme  un  poisson,  jusqu'au  moment  où  l'heure  des  ébats 


186  HISTOIRE  DB  Uk  GRamD'lANTB. 

sonnait  de  nouyeaa  poar  elle ,  c'est-à-dire  jusqu'à  oe  que  le 
visage  étranger  eût  disparu. 

Martine  Bralard  avait  quelques  années  de  plus  qu'Adèle, 
des  yeux  noirs  qui  ressortaient  vifs  et  brillants  sur  un  ieint 
légèrement  mordoré  par  le  soleil,  le  nez  retroussé,  les  nari- 
nes ouvertes,  les  xsheveux  crépus,  la  bouche  souriante  et  les 
dents  blanches  et  nettes.  Avec  ses  formes  franchement  accu- 
'  sées  et  son  allure  joviale,  c'était  ce  qu'on  appelle  un  beau  brin 
de  fiUe.  Toutefois ,  malgré  cette  apparence  de  jovialité,  Mar- 
tine avait  les  passions  ardentes  et  se  montrait  parfois  suscep* 
tible  de  plus  de  dissimulation  et  de  jalousie  qu'on  ne  s'y  fût 
attendu  de  la  part  d'une  personne  aussi  bien  portante. 

Un  jour,  profitant  d'une  vacance,  ma  grand'tante  était  au* 
près  de  son  amie.  Celle-ci,  qui  aimait  à  jouer  à  la  petite  ma- 
man, ae  plaisait  à  l'attifer,  à  lui  boucler  les  cheveux.  Assises 
sur  un  tronc  d'arbre  jeté  à  terre  au  milieu  d'une  grande  oour 
de  ferme ,  n'ayant  d'autres  témoins  qu'un  vieux  ehanvrier 
endormi  sur  un  tas  de  javelles ,  et  une  bonne  vache  noire 
qui,  d'un  air  mélancolique  et  stupide,  les  regardait  de  l'antre 
côté  de  réchalier,  les  deux  jolies  filles  s'occupaient  à  tresser 
en  guirlande  les  bluets  qu'elles  venaient  de  cueillir  dans  les 
champs. 

La  guirlande  faite ,  Martine  en  couronna  le  front  de  ma 
grand'  tante,  et  elle  la  trouva  tellement  àsongréainsi,  qu'elleen 
battit  des  mains  et  l'embrassa  pour  la  remercier  d'être  si  jolie. 

«  Savex-vous,  mam'zelle  Adèle,  que  les  filles  du  pays  feront 
bien,  à  l'avance,  de  s'approvisionner  d'amoureux,  car,  d'ici  à 
deux  ans,  ils  pourraient  bien  tous  courir  après  vousf 

—  Oh  I  qui  songe  à  cela?  Je  ne  suis  pas  encore  en  âge 
d'être  mariée,  et,  d'ailleurs,  c'est  un  soin  qui  ne  regarde qne 
mon  père ,  répondit  ma  grand'tante ,  du  ton  d'une  fille  bien 
élevée  et  qui  se  souvient  encore  du  couvent. 

—  Mais  votre  père  a  d'autres  occupations  en  tête ,  reprit 
Martine  ;  il  est  plus  de  son  métier  de  chasser  pour  le  roi  que 
de  chasser  pour  vous;  je  le  soupçonne  plus  adroit  vis«à»vis 


LA  COURTE-PAiLLE.  187 

des  sangliers  qu6  des  galants  :  donc  ne  oomptez  pa3  trop  sur 
lui;  sinon,  gare  à  sainte  Catherine  I 

-  £h  bien ,  le  beau  malheur  1  répliqua  l'autre  en  souriant. 
Sainte  Catherine  est  une  bonne  sainte,  et  me  ferait  alors  une 
Menheureuse  patronne  de  plus  :  on  n'en  saurait  trop  avoir. 
Fois,  ajoutart-elle/LYec  une  certaine  gaucherie  d'innocence  , 
des  galants ,  il  faudrait,  pour  en  trouver,  chasser  bien  loin  ; 
au  moins  jusqu'à  Senlis  ou  Compiègne,  car  dans  ce  pays-ci 
2  n'y  a  que. .'. .  des  sangliers  I 

—  Ohl  dit  Martine,  il  y  a  peut-être  aussi  des  amoureux  ; 
en  cherchant  bienl...  Quelquefois,  au  moment  où  on  s'y  at- 
^nd  le  moins ,  il  vous  en  part  un  à  deux  pas.  Le  tout,  c'est 
de  ne  pas  le  n^anquer. 

•^  Ave^vous  cherché,  vous,  Martine?  ^ 

Martine  rit  aux  éclats  et  ne  répondit  point;  et  pourtant,  la 
coQversatiou  une  fois  sur  ce  sujet ,  elle  se  sentit  tentée  de 
prendre  Adèle  pour  confidente,  C'est  que  Martine  a  cherché, 
eUe,  et  elle  a  trouvé. 

Un  fils  de  bonne  famille ,  un  jeune  homme  nommé  Charles 
^isy,  ou  d'Oisy,  les  renseignements  m'ont  manqué  pour 
l'apo9trophe  en  plus  ou  en  moins,  était  venu  habiter  pendant 
quelque  temps  le  petit  domaine  de  Champlieu-le^-Béthisy , 
qui  appartenait  à  soa  père.  Martine ,  fille  unique  du  meunier- 
fermier  Brulard,  qui  faisait  à  la  fois  le  commerce  des  farines, 
des  chanvres  et  des  bestiaux ,  pouvait  aspirer  aux  meilleurs 
Partis  du  pays;  elle  vit  le  jeune  homme,  il  lui  plut  et.... 
^^^  le  manqua  pas. 

Comme  il  semblait  d'abord  peu  disposé  à  s'énamourer 
^'^1^6,  elle  lui  fit  des  avances  auxquelles  il  s'empressa  de  ré- 
pondre comme  il  le  devait, 

Pourtant  l'amoureux  en  question  avait  une  autre  passion 
^%ns  le  oceur,  passion  plus  ancienne  et  plus  forte  sans  doute 
q^e  celle  qu'il  éprouvait  pour  Mlle  Brulard.  Il  était  fou  de 
V^inture.  Élève  de  La  Tour,  il  promettait  déjà  d'être  digne 
^'<m  tel  maître ,  lorsque  son  père ,  jetant  au  vent  palettes  et 


188  HISTOIRE  DE  MA  GR^ND'tANTE. 

pinceaux  ,  pour  le  dérouter  sur  les  arts ,  sur  les  artistes  et 
sur  toutes  les  séductions  de  Paris,  Tavait  envoyé  à  Champ- 
lieu  tomber  sous  les  séductions  de  la  jolie  meuniôre. 

Quelques  mois  après  le  jeune  homme  se  sentait  saisi  d'un 
nouvel  enthousiasme;  il  ne  s'agissait  plus  seulement  de  s'il- 
lustrer par  les  arts,  mais  par  la  guerre.  L'amour  qu'il  avait 
pour  Martine  se  trouva  saisi  entre  deux  gloires  ,  comme  la 
gaufre  entre  deux  fers  brûlants,  et  Charles  Doîsy,  après 
avoir  juré  à  celle-ci  une  constance  éternelle ,  se  rendit  à  Me- 
lun,  où  il  s'engagea  dans  le  régiment  de  hussards  commandé 
par  le  lieutenant  général  comte  de  Berchiny. 

Voilà  ce  que  Martine  avait  bonne  envie  de  conter  à  sa  jeune 
camarade  ;  mais  réfléchissant  que  déjà,  depuis  quelque  temps, 
elle  n'avait  point  reçu  de  nouvelles  de  Charles  Doisy ,  qu'il 
pouvait  changer  d'amour  et  elle  aussi ,  que  sa  confidence 
alors  tournerait  à  sa  honte,  elle  se  retint.  Une  autre  idée, 
non  sans  quelque  rapport  avec  la  première,  lui  traverse  la 
tête  ;  elle  propose  à  Adèle  de  lui  faire  les  cartes,  d'interroger 
à  elles  deux  le  sort  sur  le  mariage  qui  leur  est  réservé. 

Adèle  résiste;  trop  crédule  encore,  livrant  trop  facilement 
sa  confiante  à  ce  genre  de  prédictions,  elle  craint  de  s'enga- 
ger de  nouveau  dans  cette  voie  que  le  curé  lui  a  interdite. 
Cela  peut  être  un  jeu,  une  manière  d'amusement  pour  Mar- 
tine ;  pour  elle ,  c'est  chose  sérieuse  et  blâmable. 

<  Quoi  que  vous  en  disiez,  je  vais  chercher  des  cartes, 
reprend  obstinément  Martine. 

—  A  quoi  bon?>  dit  une  voix  qui  les  fit  tressaillir  tontes 
deux. 

C'était  celle  du  bonhomme  qui  dormait  sur  les  javelles.  Au 
milieu  de  leurs  causeries  et  de  leurs  préoccupations ,  elles 
avaient  oublié  qu'il  était  là  ;  aussi  son  interruption  inatten" 
due  leur  causa-t-elle  d'abord  une  grande  surprise ,  mêlée 
d'émotion. 

c  Chut!  9  fit  Martine  à  sa  compagne  ;  et,  se  penchant  rers 
elle ,  lui  désignant  du  doigt  le  chanvrier ,  qui  dormait  ton- 


LA  COURTE-PAILLE.  189 

jours  :  c  n  a  raison  ;  au  fait,  à  quoi  bon  des  cartes ,  puisque 
nous  l'ayons  là,  près  de  nous?  lui  dit-elle  tout  bas  ;  c'est  le 
père  Hubert,  celui  que  les  paysans  appellent  le  Vieux-Rouis- 
mr.  Je  ne  crois  pas  beaucoup  à  sa  science,  ajouta-t-elle  en 
prenant  un  ton  d'esprit  fort;  mais  n'importe I  essayons.  Ils 
disent  tous  qu'il  est  sorcier.  » 

A  ce  mot  de  sorcier,  Adèle  tressaillit  de  nouveau,  et  tandis 
qu'elle  tenait  ses  yeux  attachés  sur  le  vieillard ,  qu'elle  con- 
templait avec  une  curiosité  inquiète  son  front  chauve  et  proé- 
minant,  sa  tête  énorme,  parsemée  de  touffes  de  cheveux  d'un 
blanc  verdâtre  et  comme  fichée  sur  un  cou  grêle  et  long  : 

«Père  Hubert,  dit  Martine  en  s'adressant  au  bonhomme, 
dormez- vous  ou  veillez-vous? 

—  Je  dors  et  je  vois,  répondit  celui-ci ,  les  yeux  fermés  et 
sans  bouger  de  place. 

—  Eh  bieni  pourriez- vous  nous  donner  des  nouvelles  de 
nos  épouseurs  futurs? 

"-En  voici  un  qui  arrive!  dit  le  Vieux-Rouisseur, 

—  Vraiment,  Hubert?  en  ôtes-vous  bien  sûr?...  Et  qui 
doit-il  épouser? 

-^  Une  des  deux. 

—  Mais  laquelle?  » 

Le  vieux  se  tut ,  et  Martine  ne  put  parvenir  à  lui  faire 
fonipre  son  silence. 

*Eh  bien!  dit-elle,  puisqu'il  arrive  et  qu'il  est  destiné  à 
^'ttne  de  nous  deux ,  tirons  l'amoureux  à  la  courte-paille  I  » 

^le  prit  un  brin  de  chanvre  à  l'une  des  javelles ,  le  rompit 
^^deux,  cacha  dans  sa  main  les  fragments  inégaux,  et  ne 
lassant  pçisser  entre  ses  doigts  que  deux  extrémités  absolu-^ 
Dient  pareilles ,  elle  donna  à  choisir  à  sa  jeune  compagne. 

f près  Quelque  hésitation,  celle-ci,  excitée,  raillée,  pour- 
suivie par  Martine ,  se  décida  enfin,  prit  au  hasard  et  tira  la 
^ûne  paille. 

*  Bravo  1  bien  joué,  bien  choisi!  cria  la  fille  du  meunier  ; 
^^le  ne  coiffera  pas  sainte  Catherine  !  Voilà  le  futur  trouvé!...' 


190  mSTOIRS  DE  UA  GRAND'I'âNTE. 

Pourvu  qu'il  tienne!...  pourvu  qu'il  plaise f...  et  que  ce  n& 
soit  pas  un  sanglier  de  Saint-Sauteur  ou  de  Béthizy  I...  Oh  f 
pauvre  mam'zelle  Adèle,  il  n'y  a  pas  à  dire,  il  faudrait  épou- 
ser tout  de  même.*.*  c'est  le  sort  quille  veut.» 

Tandis  qu'elle  .  multipliait  enoore  ses  interprétations  au 
milieu  des  éclats  de  rire,  et  qu'Adèle ,  immobile,  les  jolies  em- 
pourprées I  regardait  son  fétu  de  paille  d'un  air  honteux  et 
contrit,  sans  savoir  si  elle  devait  rire  aussi  ou  s'alarmer  ,  le 
galop  d'un  cheval  se  fit  entendre;  à  travers  un  flot  de  pous- 
sière, un  uniforme  dé  hussard, brilla  un  instant,  et  bientôt 
Charles  Doisy  entra  dans  la  cour. 


II 


La  pèche  aux  anguilles. 

Le  beau  régiment  des  hussards  de  Berchiny ,  changeant 
de  garnison,  était ,  depuis  la  veillé  au  soir ,  installé  à  Gom- 
piègne ,  et  notre  jeune  homme,  récemment  élevé  au  grade  de 
maréchal  des  logis,  n'avait  eu  rien  de  plus  pressé  que  de  ve- 
nir faire  briller  ses  galons  à  la  ferme  des  Brulard. 

A  peine  à  bas  de  sa  monture,  l'œil  animé,  les  bras  ouverts 
à  demi,  il  se  dirigea  vers  Martine.  S'aperoevant  qu'elle  n'é- 
tait pas  seule,  il  fit  un  double  salut  et  s'arrêta  ensuite  comme 
émerveillé  à  l'aspect  de  l'autre  jeune  fille,  qu'il  n'avait  d'a- 
bord qu'entrevue. 

Adèle  avait  conservé  sa  couronne  de  bluets  sous  laquelle 
ressortaient  si  bien  ses  beaux  cheveux  blonds ,  bouclés  et 
abondants;  le  visage  éclairé  par  un  rayon  de  sAeil  et  mieux 
encore  par  ces  impressions  diverses  éveillées  en  elle,  grâce 
à  l'imprudence  de  Martine ,  à  la  prédiction  du  vieillard ,  à  la 
présence  du  jeune  homme,  levant  vers  ce  dernier  un.  œil 
timide  et  curieux  à  la  fois ,  sans  sortir  de  sa  presquç  immo- 


LA  PÈCHE  AUX  ANGUILLES.  191 

bilité,  eUe  le  regardait  avec  cet  air  d'extase  et  d'étonnement 
dont  on  accueille  celui  qu'on  attendait  sans  espoir  de  le  yoir 
arriver.  Sur  ^sa  physionomie ,  dans  son  maintien ,  dans  son 
geste,  il  7  avait  alors  plus  de  grâce,  plus  de  beauté  qu'elle 
n'en  avait  jamais  eil^  qu'elle  n'en  devait  jamais  avoir  peut* 
être;  car  il  en  est  de  la  beauté  des  femmes  comme  du  cou*- 
rage  des  hommes  :  elle  a  ses  instuits  d'exaltation  qu'elle  em- 
prunte aux  grands  mouvements  de  l'âme. 

Quand  elle  eut  remarqué  l'attitude  du  jeune  militaire ,  et 
quel  regard  répondait  au  sien,  elle  se  troubla,  et  dans  son 
trouble,  elle  laissa  tomber  le  petit  fétu  de  paille  qu'elle  tenait 
encore  à  la  main. 

SUe  se  baissa  pour  le  ramasser. 

Ce  mouyement  n'échappa  point  à  Martine,  déjà  irritée  de 
cette  distraction  qui  avait  paralysé  le  premier  élan  du  jeune 
liussard;  à  Martine,  déjà  mécontente  d'elle-même,  à  qui  il 
fâchait  d'être  venue  si  mal  à  propos ,  par  son  épreuve  d^  la 
courte-paille ,  déranger  un  horosoope  qui  certainement  ne 
pouvait  regarder  qu'elle. 

La  voix  glapissante  du  meunier  Brulard  qui  survint ,  mit 
^  à  toutes  ces  émotions,  ou  du  moins  les  fit  rentrer  au 
cœur  de  chacun  de  nos  personnages.  Il  avait  entendu  le  ga- 
lop d'un  cheral  et  accourait  prendre  connaissance  du  visi- 
teur. 

(  Gomment,  c'est  vous,  farceur!  dit-il  lorsque,  après  un 
oioment  d'examen,  il  eut  reconnu  le  jeune  homme  sous  son 
itouvel  uniforme.  Est*il  faraud  ainsi?  Ça  lui  va  bien  tout  de 
^ï^e  ;  n'est-ce  pas,  Martine  ?  » 

Hartine,  modeste  par  mauvaise  humeur,  baissa  les  yeux 
sans  répondre;  elle  ne  put  néanmoins  se  défendre  d'an  sen- 
tent de  joie  en  entendant  le  jeune  homme  annoncer  qu'il 
était  redevenu  le  voisin  de  la  ferme,  puisque  son  régiment 
allait  rester  à  Compiègne. 

Ge  sentiment  de  joie  de  Martine,  une  autre  le  partagea. 

*  Vive  le  roi  !  reprit  le  fermier*meunier;  ainsi,  l'ami,  on 


192  HISTOIRE  DE  MA  GRAND*TANTE. 

VOUS  verra  de  temps  en  temps,  comme  par  le  passé  ;  vous 
viendrez  encore  dessiner  notre  ferme ,  notre  grange ,  notre 
vache,  notre  moulin,  tout  croquer,  comme  vous  dites,  jus- 
qu'à not'  fille  et  not'  femme.  Mais  à  propos  de  not'  femme, 
va-t-elle  être  contente  de  vous  voir  ainsi  tout  galonné!  En- 
trez donc  Tembrasser  un  peu ,  vous  boirez  un  coup  après  ; 
ça  vous  donnera  Toccasion  d'essuyer  vos  lèvres,  si  vous  êtes 
dégoûté.  » 

Charles  Doisy,  en  galant  militaire,  offrit  son  bras  à  Mar- 
tine. Martine  refusa  de  le  prendre  et  s'empara  de  celui  de 
son  père. 

Dans  ce  mouvement  de  dépit,  le  jeune  homme  ne  voulut 
voir  qu'une  mesure  de  prudence  et  de  circonspection.  Il  s'a- 
dressa donc  à  l'autre  jeune  fille  ,  qui  n'osa  le  refuser,  mais 
se  sentit  bien  honteuse  et  bien  émue  en  se  trouvant  ainsi 
crochée  au  bras  d'un  hussard. 

Tout  le  temps  qu'on  passa  à  la  ferme,  Charles  Doisy,  placé 
près  d'Adèle,  fut  avec  elle  empressé,  courtois,  galant  même, 
et,  vers  la  brune,  lorsqu'elle  retourna  à  Béthizy,  il  ne  man- 
qua pas  de  lui  faire  la  conduite  avec  les  autres. 

Doué  d'un  caractère  loyal  et  sincère,  d'une  grande  suscep- 
tibilité sur  tout  ce  qui  touchait  à  l'honneur ,  mais  non  sur 
ce  qui  n'avait  rapport  qu'à  l'amour,  Charles  Doisy,  n'ayant 
rien  compris  aux  jalouses  réticences  de  Martine,  ne  craignit 
point,  lorsqu'on  se  fut  séparé  d'Adèle,  de  mettre  tout  d'abord, 
de  lui-môme,  la  conversation  sur  la  grâce  toute  particulière 
de  la  jeune  filte.  Il  l'avait  admirée  surtout  lorsqu'on  arrivant 
à  la  ferme,  il  l'avait  entrevue,  rougissante,  palpitante,  sous 
sa  couronne  de  bluets,  et  il  la  comparait  à  une  madone,  à 
une  nymphe  des  champs.  Il  était  peintre  et  s'enthousiasmait 
facilement.  ' 

De  même  qu'elle  s'était  repentie  d'avoir  spngé  à  l'épreuve 
de  la  courte-paille ,  Martine  éprouva  un  regret  profond  d'a- 
voir placé  sa  couronne  de  bluets  sur  la  tête  blonde  de  ceUe 
qu'elle  regardait  déjà  comme  sa  rivale  ;  mais  elle  savait  dis- 


LA  PÊCH£  AUX  ANGUILLES.  193 

simuler.  Elle  se  garda  bien  de  contredire  les  éloges  prodi- 
gués à  l'autre;  elle  ne  laissa  plus  rien  percer,  pour  ce  jour- 
lî,  de  son  mécontentement  ;  seulement,  elle  se  promit  tout 
bas  de  parer  au  danger,  et  le  plus  promptement  possible. 

A  la  visite  suivante  que  fit  Adèle  à  la  ferme,  elle  fut  reçue 
par  Martine  avec  de  grandes  démonstrations  d'amitié.  Elle 
ne  pouvait  mieux  arriver;  elle  allait  assister  et  même  pren- 
cire  part  à  une  pêchft  d'écrevisses  et  d'anguilles,  ce  qui  ne 
pouvait  manquer  de  lui  procurer  un  grand  divertissement. 

Adèle  sauta  de  joie  ;  puis,  par  réflexion  : 

«  Mais  je  ne  sais  pas  pêcher,  dit-elle. 

—  C'est  bien  vite  appris,  lui  fut-il  répondu.  Il  ne  s'agit 
Que  d'une  pêche  à  la  main  ;  rien  n'est  plus  amusant,  vous 
verrez,  surtout  par  ce  clair  soleil  et  par  la  chaleur  qu'il  fait; 
on  voudrait  n'en  avoir  jamais  fini.  Mais  avant  de  nous  mettre  à 
la  besogne,  il  faut  d'abord  prendre  un  costume  pour  la  circon- 
stance, vous  surtout,  mam'zelle;  moi,  je  n'ai  rien  à  gâter.  » 

Et  elle  enleva  à  sa  jeune  et  confiante  amie  la  cornette  à 
fabans  rouges  qui  lui  seyait  si  bien  ;  elle  lui  fit  quitter  sa  robe 
âe  droguet  de  soie  et  sa  guimpe  de  mousseline,  qui  faisaient 
si  gracieusement  valoir  sa  taille  et  ses  blanches  épaules; 
elle  lui  encaissa  les  pieds  dans  des  sabots,  pour  les  protéger 
contre  les  cailloux  de  la  rivière,  car  il  fallait  entrer  dans 
Teau  ;  puis^  comme  dernière  précaution,  elle  la  cuirassa  du 
baut  en  bas  d'un  long  tablier  de  grosse  toile ,  à  large  bavolet. 
Adèle  riait  de  son  singulier  accoutrement  ;  cependant  : 

(  Vous  êtes  bien  sûre  qu'il  ne  viendra  personne  ?  dit-elle. 

^  Oh  I  non,  il  est  déjà  venu  ce  matin.  » 

La  jeune  fille  rougit  d'avoir  été  si  vite  et  si  bien  devinée. 

<  Oui,  poursuivit  Martine  d'un  ton  d'insouciance,  où  per- 
çait néanmoins  un  sentiment  d'orgueil  mal  déguisé;  il  avait 
nae  ordonnance,  un  message  du  gouverneur  de  Compiègne, 
le  duc  d'Humières,  pour  le  grand  bailli  de  Grépy,  le  duc  de 
^esvres  ;  il  a  trouvé  que  c'était  le  plus  court  de  traverser  la 
forêt,  et  de  passer  par  la  ferme.  » 

248  i 


196  HISTOIRE   DE   MA  GRAND'tANTE, 

nie;  elle  Tavait  bien  mérité:  mais,  à  vrai  dire,  le  châtiment 
surpassait  la  faute. 

Après  sa  première  entrevue  avec  Charles  Doisy ,  la  pré- 
diction du  vieillard  endormi ,  le  hasard  des  pailles  qui  le  lui 
donnaient  pour  futur  époux ,  avaient  occupé  ses  rêveries  de 
jeune  fille  ;  elle  le  revoyait  encore  devant  elle ,  sous  son  bel 
uniforme  de  hussard  qui  lui  allait  si  bien,  dans  son  attitude 
de  surprise  admirative.  Puis  il  s'était  occupé  d'elle  comme 
jamais  homme  ne  l'avait  fait  jusqu'alors  ;  elle,  de  son  côté, 
s'était  sentie,  en  l'écoutant,  heureuse  d'un  bonheur  qu'elle 
n'aurait  su  définir,  mais  que  nul  autre  ne  lui  avait  fait 
éprouver. 

Les  choses  étant  ainsi,  était-il  donc  si  déraisonnable  de 
supposer  possible  l'accomplissement  de  la  prédiction?  Le 
jeune  homme  n'est  que  maréchal  des  logis,  il  est  vrai,  mais 
sa  famille  est  honorable  et  les  protections  ne  lui  manque- 
ront point  sans  doute. 

Voilà  ce  qu'elle  pensait,  voilà  ce  qu'elle  se  disait  le  matm, 
le  soir  et  ji  toutes  les  heures  de  la  journée;  mais  aujourd'hui 
ses  rêves  ont  pris  leur  vol  pour  ne  plus  revenir ,  et  la  pré- 
diction a  menti.  Il  ne  pourra  jamais  l'aimer ,  et  c'est  bien 
naturel;  elle  ne  retournera  plus  à  la  ferme,  elle  craindrait  de 
l'y  rencontrer.  Pourrait-il,  en  la  revoyant,  s'empêcher  de 
rire,  de  se  moquer  d'elle?  et  c'est  là  une  humiliation  qu'elle 
ne  se  sent  pas  la  force  de  supporter. 

Pendant  plus  d'une  semaine,  toutes  ces  mêmes  idées  ne 
firent  que  tourner  et  se  répéter  dans  sa  tête. 

Elle  n'entendait  plus  parler  de  Martine ,  quand  un  jour, 
vers  le  midi,  le  meunier  Brulard ,  suivi  du  vieux  rouisseuft 
qui  portait  un  paquet  de  chanvre,  un  sac  de  blé  noir  et  deux 
chapons  gras,  se  présenta  au  château  de  la  Douye.  Il  venait 
payer  au  lieutenant  des  chasses  ses  redevances,  en  argent  et 
en  nature,  pour  le  loyer  des  deux  moulins.  En  l'absence  de 
celui-ci ,  il  remit  l'argent  à  Adèle. 

c  Eh  bien!  lui  dit-il,  on  ne  vous  voit  plus,  la  belle  enfant» 


LA  PÊCHE  AUX  ANGUILLES.  197 

Est-ce  que  nos  anguilles  vous  font  toujours  peur  ?...  Faut  pas 
rougir  pour  ça  ;  c'est  matière  à  rire  et  voilà  tout  ;  aussi  nous 
en  avons  bien  ri  avant-hier  encore,  avec  ce  farceur  deDoisy. 

-  Quoi  I 

— Ahl  c'est  surtout  son  camarade,  un  vrai  boute-en-train, 
qu'il  nous  a  amené ,  et  qui  a  failli  en  crever  I  II  est  vrai  que 
Martine  conte  ça  gentiment.  » 

Adèle  se  promit  bien  d'en  garder  rancune  à  Martine. 

(  Enfin,  reprit  le  meunier,  ça  Ta  tant  amusé,  ce  militaire.... 

^Qui?  interrompit  de  nouveau  la  jeune  fille  d'une  voix 
altérée.  M.  Doisy? 

-—Eh!  non,  son  camarade;  histoire  de  faire  enrager  le 
maréchal  des  logis,  vous  comprenez  bien ,  parce  que,  censé, 
TOUS  ayant  déjà  une  fois  remarquée  à  la  maison,  il  s'était 
rendu  amoureux  de  vous  à  première  vue.  Il  était  revenu 
une  seconde  fois ,  à  votre  intention ,  toujours  censé ,  pour 
vous  surprendre  au  bain,  derrière  l'oseraie;  voilà  comme  ils 
arrangent  ça....  Il  vous  avait  guettée....  c'est  peut-être  vrai 
ensuite,  et  au  lieu  d'une  nymphe,  comme  il  dit,  le  maréchal 
des  logis  a  trouvé  une  pêcheuse  d'anguilles  sons  roche  ! 
(^'est  Martine  qu'a  fait  le  discours;  elle  a  tant  d'esprit ,  Mar- 
tinel  1 

Et  le  Brulard  rit  d'un  gros  rire,  brutal  comme  son  esprit, 
et  tout  en  riant  î 

«  Oh  l  si  vous  les  aviez  vus ,  ça  vous  aurait-y  amusée  !  Le 
iQaréchal  des  logis  faisait  semblant  de  se  fâcher ,  et  l'autre 
farceur,  son  camarade,  pour  mieux  le  faire  endêver,  disait 
qu'il  conterait  le  soir  même  l'histoire  au  régiment....  C'est 
^u'il  en  est  capable  1  car  c'est  un  bien  bon  garçon  tout 
de  même,  qui  ne  boude  pas;  un  bon  vivant,  quoi!  On  en 
parle  peut-être  à  Compiègne  à  l'heure  qu'il  est,  de  vos  an- 
^iUes;  pourquoi  n'en  parlerait-on  pas  bientôt  à  la  cour, 
puisqu'on  attend  le  roi  !  Oui ,  mam'zelle ,  le  roi ,  et  Mme  de 
^ompadour ,  qui  chasse  aussi ,  elle,  pas  aux  anguilles ,  mais 
^^  lapins,  et  à  bout  portant  ;  c'est  plus  commode  C'est  sans 


198  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

doute  pour  ça  que  votre  père  est  absent  ?-  Il  aura  été  pan- 
neauter  dans  les  réserves.  Lui  en  avez-vous  parlé,  de  l'his- 
toire des  anguilles  à  vot*  père?  Non?  Vous  avez  eu  tort,  car 
c'est  drôle  1  » 

Sous  pr^exte  d'ordres  à  donner,  Adèle  se  leva  hors  d'elle- 
même  et  courut  à  la  cuisine. 

Elle  y  trouva  le  rouisseur  qui  venait  d*y  déposer  les  deux 
chapons.  Il  était  dans  un  coin,  assis  sur  un  escabeau,  man- 
geant, sous  le  pouce,  un  morceau  de  lard.et  du  pain  bis  que 
Mariette,  la  servante  du  logis,  s'était  empressée  de  lui  ser- 
vir. Sa  grosse  tête,  que  pouvait  à  peine  soutenir  son  col  long 
et  mince,  reposait  sur  sou  épaule,  dans  une  pose  de  pélican. 
Lorsque  Adèle  entra,  il  souleva  sa  tête,  la  balança  de  droite  à 
gauche,  en  signe  de  salut,  puis  il  prit  un  verre  de  vin  placé 
devant  lui ,  et  l'élevant ,  comme  pour  un  toast  : 

c  En  espérance  et  patience  fait  bon  vivre ,  »  dit-il. 

Après  avoir  vidé  son  verre  d'un  trait,  il  en  laissa,  une  à 
une,  tomber  les  dernières  gouttes  dans  l'âtre;  ensuite,  il 
sembla  réfléchir  et ,  comme  s'il  se  fût  reproché  de  payer  son 
repas  seulement  par  un  proverbe,  désignant  un  des  chapons 
qu'il  avait  apportés  : 

«  V'ià  le  plus  gras,  dit-il  à  la  cuisinière  ;  faudra  pas  tarder 
à  le  mettre  à  la  broche;  »  et,  se  tournant  vers  la  jeune  maî- 
tresse du  logis ,  clignant  de  l'œil ,  mettant  un  doigt  sur  sa 
bouche  d'un  air  mystérieux  :  «  Car  vous  aurez  une  visite  au- 
jourd'hui ,  »  ajouta-t-il. 

Adèle  ne  se  sentait  plus  en  disposition  de  prêter  eomplai- 
samment  l'oreille  aux  propos  de  l'oracle  ;  d'ailleurs  que  lui 
faisait  une  visite?  N'en  recevait-elle  pas  tous  les  jours,  à 
toute  heure,  pour  les  affaires  de  vénerie,  quand  M.  Dampierre 
n'était  pas  là,  prêt  à  répondre  aux  arrivants?  Ce  n'était 
point  une  prédiction  bien  difficile  à  voir  s'accomplir? 

f  Not*  demoiselle ,  lui  dit  Mariette,  quand  Brulard  et  le 
vieux  rouisseur  se  furent  éloignés,  il  me  cuide  que  pour  c'te 
visite,  un  chapon  tout  seul  ferait  mie  l'affaire. 


LA  PÊCHS  AUX  ANGUILLES.  199 

—  Bk  \  qui  TOUS  a  fait  croire  qae  nous  aurions  du  monde 
à  dîner?  lai  répondit  Adèle. 

--  QttiY  Mais  n*aTei-Tous  pas  ouï  pare  Hubert  avant  qu'il 
ne  se  trabtt  ?  » 

Il  existe  un  pays  dont  il  est  eneore  aujourd'hui  interdit  au 
vulgaire  ides  voyageurs  de  comprendre  le  langage.  Ce  pays, 
où  tout  semble  extraordinaire ,  où  la  terre  ne  renferme  pas 
an  caillou,  où  les  maisons  se  transportent  à  bras  d'bomihes, 
oà  rinnooenoe  et  la  crédulité  de  l'âge  d'or  semblent  s'être 
conseryées  dans  toute  leur  pureté,  il  ne  faut  le  chercher  ni 
ta  milieu  des  archipels  de  la  mer  du  Sud,  ni  des  atoUons 
des  Maldives  ;  il  est  situé  à  quinze  lieues  de  Paris ,  entre 
deux  bras  de  VOise.  C'est  le  Meux,  célèbre  seulement  par 
ses  fromages,  mais  qui  mériterait  de  Tétre  «ous  bien  d' autres 
rapports. 

Mariette,  la  servante  de  ûampierre,  était  du  Meux„  et 
mêlait  volontiers  à  la  langue  commune  les  expressions  naï- 
ves de  cette  vieille  langue  picarde,  comme  avait  fait  son 
compatriote  Jean  Froissard,  dans  un  style  différent,  tou- 
tefois. 

«Faut  croire  que  c*te  visite  mangera,  reprit-»elle ,  puisque 
le  devineur  a  parlé  de  mettre  le  plus  gras  à  la  broche. 

--  Le  devineuf  ne  sait  ce. qu'il  dit  t 

---  Ôhl  not'  demoiselle,  père  Hubert  n'est  point  un  bour- 
deur;  c^#6t  un  malin  qui  oncques  ne  se  trompit  jamais  sur  ce 
9Qi  doit  advenir.  Il  y  a  deux  ans,  à  la  ducasse  de  Saint^Mar- 
^^)  il  était  à  boire  un  souquet  avec  des  compères,  chez 
Moutonnet,  le  charron,  qui  vend  du  vin;  v'ià  qu'il  se  met 
tout  de  suite  à  orior  :  f  Aïe  I  *-*  Qu'est-ce  que  c'est?  lui  di- 
*  sent  les  autres.  •— Aïe  1  qu'il  répète,  il  y  a  dans  ce  moment 
<  une  branche  et  une  jambe  qui  se  cassent.  9  £n  eff^t,  en- 
trementes  qu'il  parlait,  à  deux  lieues  de  l'endroit  où  il  se 
troQYait,  le  fieu  de  la  grande  Durande,  en  allant  dénicher 
^es  agaees ,  avait  eu  une  branche  qui  s'était  brisée  sous  lui 
tout  de  même,  et  en  tombant  il  i^était  cassé,  nenni  la  jambe, 


fiOO  HISTOIRE  DE  MA  GRAND*TANTE. 

mais  quasi  le  bras,  dont  il  restait  tout  affolé.  Vous  voyez 
ben  que  le  père  Hubert  ne  se  trompe  jamais.  C'est  un  vieux 
qa'en  sait,  et  les  Brulard  ne  l'ignorent  point.  Sans  ça,  pour- 
quoi qu'ils  le  garderaient  chez  eux ,  où  il  ne  gagne  même 
son  nutriment,  n'étant  bon  qu'à  rouir  un  petit  le  chanvre? 
Mais  ils  craignent  qu'il  ne  ^eur  soit  à  nuisance ,  à  eux  ou  à 
leurs  animaux;  qu'il  ne  leur  jette  un  sort;  et  pourquoi  qa'ii 
ne  le  ferait  pas,  lui  qui,  à  la  main,  prend  les  oisias  qui 
volent,  lui  qui  va  à  la  chasse  sans  rets,  sans  fusil  et  sans 
furons  7  II  sait  si  ben  charmer  le  gibier ,  rien  qu'avec  des 
mots,  que  pour  le  prendre  il  n'a  qu'à  ouvrir  son  bissac;  les 
lapins  viennent  à  grand'foison ,  d'eux-mêmes ,  se  bouter  de- 
dans ,  pour  sa  pourvéance.  Moutonnet  l'a  vu  I  Adonc ,  c'est 
pour  vous  dire,  not'  demoiselle,  que  le  monde  que  nous  al- 
lons avoir  à  dîner  fera  chair  piteuse  si  on  ne  met  le  chapon 
à  la  broche  tout  d' suite.  M'est  avis  qu'il  faudrait  encore  un 
petit  d'autre  chose.  Le  maître  apportera  peut-être  une  darne 
de  venaison;  mais  un  bon  poisson  n'aurait  pas  été  mésa- 
venu.  Si  j'avais  su  ça  au  matin  l  Babet  a  passé  devant  notre 
ménil,  venant  de  Boneuil,  et  elle  avait  des  murènes,  des  an- 
guilles ,  comme  vous  dites ,  qui  vous  auraient  fait  plaisir  à 
voir,  vous  qui  les  aimez,  not'  demoiselle.  > 

Adèle  jeta  un  regard  de  colère  à  sa  servante,  et,  sans  lui 
répondre,  elle  rentra  chez  elle ,  s'y  enferma  et  se  mit  à  pleu- 
rer de  dépit ,  de  douleur.  Elle  se  sentait  irritée  CQptre  tout 
le  monde  :  contre  ce  Brulard,  si  grossier  dans  ses  plaisante- 
ries; contre  ce  chanvrier,  la  cause  première  de  ses  chagrins; 
contre  sa  servante ,  qui ,  connaissant  sa  mésaventure  sans 
doute ,  prenait  à  tâche  de  la  lui  rappeler:  mais  c'est  surtout 
à  Martine  qu'elle  en  veut  :  se  moquer  d'elle  ainsi  1  faire  de 
Charles  Doisy  son  complice,  pour  la  rendre  la  fable  et  la 
risée  de  la  maison ,  du  village  et  peut-être  de  la  ville ,  m^i^^ 
de  la  cour,  s'il  en  faut  croire  ce  vilain  meunier  I 

Comme  elle  se  désole,  elle  entend  la  voix  de  son  père;  il 
est  de  retour,  il  la  demande. 


'la  pêche  aux  anguilles.  201 

Essuyant  ses  yeux  à  la  hâte,  pour  qu'il  ne  puisse  voir 
qu'elle  a  pleuré ,  elle  s'empresse  d'aller  au-devant  de  lui , 
(ians  un  couloir  obscur  qui  précède  sa  chambre.  Sans  lui 
adresser  un  mot ,  afin  de  lui  dérober  l'émotion  de  sa  voix , 
elle  lui  jette  aussitôt  ses  bras  au  cou,  l'embrasse  et  pousse 
un  cri. 

C'est  que  des  moustaches  ont  effleuré  sa  joue ,  et  son  père 
n'en  porte  pas  ;  c'est  qu'un  sabre  a  retenti  sur  les  carreaux 
du  couloir,  et  son  père,  pour  toute  arme,  n'a  qu'un  couteau 
de  chasse.  Cependant,  c'est  bien  la  voix  de  son  père  qu'elle 
a  entendue  I 

Effrayée,  haletante,  elle  retourne  précipitamment  dans  sa 
chambre  et  tombe  évanouie  sur  une  chaise. 

Quand  elle  rouvrit  les  yeux ,  elle  vit  près  d'elle ,  devant 
^le,  Charles  Doisy.  Il  était  seul  dans  la  chambre,  seul  avec 
sHe;  il  lui  tenait  la  main  et  la  contemplait  silencieuse- 
ment. 

Encore  pleine  du  trouble  causé  par  son  évanouissement, 
Adèle  crut  être  abusée  par  un  rêve,  elle  sourit;  et,  avec  un 
geste  de  tête  familier,  répondit  à  ce  regard  qui  semblait  l'in- 
terroger. 

Dans  ce  moment,  M.  Dampierre  rentra  avec  Mariotte,  tout 
effarée....  Il  venait  d'aller  chercher  de  l'eau  fraîche,  des  sels, 
du  vinaigre  :  • 

«  Ah I  te  voilà  revenue  à  toi,  enfin,  pauvrette,  s'écria-t-il 
en  la  retrouvant  les  yeux  grands  ouverts  et  le  sourire  sur 
les  lèvres.  Pardon,  jeune  homme,  de  vous  avoir  laissé  là  en 
guise  de  garde-malade  ;  mais,  vous  savez,  il  y  a  des  moments 
<)ù,  ma  foi,  bonsoir  au  cérémonial;  puis,  dans  nos  villages, 
^oyez-vous,  on  ne  suit  guère  l'étiquette  de  Versailles.  » 

Adèle  regarda  tour  à  tour,  avec  stupéfaction,  Charles 
Doisy,  son  père  et  Mariotte  :  elle  ne  pouvait  comprendre 
comment,  le  jeune  militaire  étant  là,  Martine  n'y  était  pas 
aussi.  Elle  croyait  toujours  rêver. 

(  Gomment  te  trouves-tu,  pauvrette?  reprit  le  lieutenant 


20S  HISTOIRE   DE   MA  GRAND  TANTE. 

des  chasse»  ;  bois  ce  verre  d'eau ,  ça  te  fera  du  bien  ;  c*est  le 
seul  cas  où  Teau  soit  bonne  à  quelque  chose;  sans  quoi,  elle 
ne  convient  qu'aux  carpes  et  aux  anguilles  ;  n'est-ce  pas , 
camarade  t» 

Sans  s'apercevoir  de  Teiftet  que  ce  terrible  mot  d'anguille 
produisait  sur  la  malade  : 

c  Tu  ne  t'attendais  pas  à  la  visite  qui  t' arrive?  poursuivit 
le  père. 

—  Que  si  fait,  net*  maître,  interrompit  la  vieille  ser- 
vante. 

—  Gomment  I  vous  saviez  que  je  vous  ramènerais  un  bçau 
garçon  ? 

—  Tout  d'même. 

—  Et  saviez-vous  qu'il  partagerait  notre  dîner? 

—  Nous  le  savions  itou;  1*  chapon  est  jà  devant  V  fec. 

—  Bah!...  est*ce  vrai,  Adèle? 

—  Oui,  mon  père. 

—  Le  diable  s'en  est  donc  mêlé  ?  car  nous  n'avons  ren- 
contré âme  qui  vive  depuis  qi;e  la  proposition  est  faite  et 
acceptée. 

—  Par  ma  ô  1  père  Hubert  voit  de  loin  et  entend  de  même, 
dit  Mariette. 

—  Quoi!  c'est  ce  damné  fouisseur  qui  vous  a  4it?..-  Par- 
bleu? camarade,  vous  rappelez- vous,  tandis  que  nous  étions 
à  nos  panneaux,  cette  touffe  de  fougère  qui  remuait  seule  au 
milieu  d'une  broussaille  ?  Je  croyais  à  un  marcassin  ;  je  pa- 
rie maintenant  que  c'est  ce  vieux  chien  de  braconnier  qui 
était  là  à  tendre  ses  lacets. 

-^  Père  Hubert  braconnier  !  père  Hubert  des  lacets  I  sainte 
Vierge,  ma  patronne  !  s'écrie  la  servante  d'uu  air  de  révolte; 
lui  s'eschiver ,  se  tapir ,  quand  il  pourrait  comme  un  oisias 
chevaucher  dans  l'air  sur  une  escoube  ou  sur  des  émo- 
lettes  l 

—  Oui ,  niais  s'il  ne  voyage  pas ,  comme  tu  le  dis,  sur  un 
balai  ou  sur  des  pincettes,  c'est  que  probablement  il  n'a  pas 


LÀ  PÊCHE  AUX  ANGUILLES.  SOS 

encore  trouvé  le  moyen  de  se  rendre  invisible  et  qu'il  craint 
un  coup  de  .fusil  :  c'est  pour  cela  qu'il  se  cache. 

—  Jésus  1 

—  Allons,  tais-toi,  vieille  folle  ;  retourne  à  ta  cuisine,  et  si 
ta  t'avises  encore  de  parler  devant  ma  fille  de  pareilles  sot- 
tises ,  je  te  chasse ,  et  j'envoie  ton  vieux  braconnier  opérer 
ses  miracles  devant  la  table  de  marbre,  à  Paris.  » 

Quand  ils  furent  seuls  tous  trois ,  Dampierre  reprit ,  en 
s'adressant  à  sa  fille  : 

c  Ma  chère  enfant ,  voici  un  brave  militaire  que  je  te  pres- 
sente. Tu  dois  le  reconnaître ,  bien  qu'il  ne  t'ait  vuç  encore 
qu'une  seule  fois,  m^a->t-il  dit,  chez  les  Brulard.  » 

Adèle,  dans  le  fond  de  son  âme,  remercia  le  jeune  hopme 
d'avoir  oublié  leur  seconde  entrevue. 

Le  lieutenant  des  chasses  poursuivit  : 

c  C'est  le  fils  de  mon  ancien  camarade  Doisy  de  Champ- 
lieu,  qui  nous  a  quittés  depuis  vingt  ans  pour  se  faire  Pari- 
sien; mais  le  fils  nous  est  revenu,  grâce  à  Dieu,  car  par  lui 
je  puis  voir  s'accomplir  l'un  de  mes  désirs  les  plus  ardents.  » 

Adàle  crut  qu'il  était  déjà  question  de  mariage;  elle  en 
ressentit  plus  de  trouble  que  de  joie,  et,  baissant  la  tête, 
elle  porta  son  mouchoir  à  son  visage  pour  cacher  l'étrange 
émotion  qui  s'emparait  d'elle. 

c  Gomme  quelquefois  le  hasard  s'entend  à  nous  bien  ser- 
vir !  continua  le  père.  Le  roi  nous  arrive  demain ,  presque 
sans  s'être  fait  annoncer  ;  il  9'agit  d'une  chasse  pour  la  mar- 
quise; j'avais  besoin  d^aide  pour  le  panneautage;  je  m'a- 
dresse au  lieutenant-colonel,  M.  de  Toit,  et  à  mon  ami  le 
capitaine  Pardaillau ,  qui  m'envoient  vingt  gaillards  vigou- 
reux ,  commandés  par  le  maréchal  des  logis  que  voilà  ;  au 
nom  de  Doisy,  je  dresse  l'oreille;  nous  nous  abordons  et  je 
trouve  en  lui ,  non-seulement  un  auxiliaire  actif  et  intelli- 
gent pour  mes  panneaux,  mais  aussi  un  peintre  habile,  qui 
va  satisfaire  au  désir  que  je  nourris  depuis  si  longtemps,  de 
pouvoir  enfin  placer  ton  portrait  près  de  celui  de  ta  mèref ...  » 


204  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

'  En  achevant ,  M.  le  lieutenant  des  chasses  tendit  la  main 
au  jeune  homme,  qui  la  lui  pressa  avec  effusion. 

Tous  deux  cependant  avaient  compté  trop  vite  sur  la  bonne 
volonté  du  modèle. 

Quand  il  s'agit  de  fixer  un  jour  pour  la  première  séance, 
Adèle,  déclara  nettement  qu'elle  ne  voulait  pas  se  faire  pein- 
dre, et  ni  les  ordres  de  son  père  ni  les  supplications  de  l'ar- 
tiste ne  purent  ébranler  sa  détermination. 

Poser  devant  Charles  Doisy ,  se  tenir  là,  sous  son  regard, 
durant  des  heures  entières ,  elle  qui  venait  de  l'embrasser 
par  méprise,  elle  qui  venait  de  lui  sourire  en  croyant  rêver, 
elle  qui  pour  rien  au  monde  en  ce  moment  n'aurait  osé  lever 
les  yeux  sur  lui  !  Il  lui  semblait  que  sur  son  visage  il  devait 
retrouver  encore  les  macules  de  fange  qu'il  y  avait  vues ,  et 
qu'il  ne  pouvait  la  représenter  qu'ainsi. 

L'artiste  crut  à  un  caprice  de  jeune  fille  ;  peut-être  entrevit- 
il  la  vérité. 

Le  père  attribua  les  répugnances  d'idèle  à  quelque  pré- 
diction qui  lui  avait  été  faite,  à  quelque  fâcheux  présage.  Sa 
mère  était  morte  peu  de  temps  après  s'être  fait  peindre. 

Nos  gens  étaient  pressés  de  dîner  pour  retourner  à  leurs 
panneaux.  Adèle,  sous  prétexte  de  malaise,  n'assista  point 
au  repas.  En  effet,  elle  était  malade.  Trop  d'émotions  diverses 
l'avaient  agitée  durant  cette  journée. 

Le  lendemain ,  la  chasse  de  la  marquise  eut  lieu.  Un  hus- 
sard de  Berchiny,  qui  faisait  partie  de  l'escorte  d'honneur, 
fat  assez  heureux  pour  retenir  le  cheval  de  Mme  de  Pompa- 
dour,  au  moment  où  celui-ci  s'emportait. 

Quelques  semaines  s'écoulèrent  sans  qu'on  entendît  parler 
du  maréchal  des  logis. 


ONE  SURPRISE.  205 


III 

Une  surprise. 

Adèle  avait  eu  le  temps  de  se  repentir  d'avoir  ainsi  opposé 
nn  obstacle  à  la  volonté  de  son  père.  Elle  se  sentait  mainte- 
nant des  dispositions  de  fille  obéissante  et  soumise;  mais 
comment  revenir  sur  sa  décision  précédente,  déclarée  par 
elle  irrévocable?  M.  le  lieutenant  des  chasses  semblait  en 
avoir  pris  son  parti  et  ne- lui  ouvrait  plus  la  bouche  sur  ce 
qui  avait  été  entre  eux  le  motif  d'une  discussion  et  même 
d'une  bouderie. 

Un  matin,  comme  elle  s'habillait,  son  père  lui-même  vint 
l'avertir  que  le  déjeuner  l'attendait. 

Quoique  son  service  ne  le  réclamât  pas  impérieusement 
ce  jour-là,  et  que  l'heure  habituelle  du  premier  repas  ne  fût 
pas  encore-^sonnée ,  il  était  d'un  appétit ,  d'une  impatience 
que  rien  ne  semblait  motiver.  Ne  pouvant  tenir  en  place ,  il 
allait  et  venait,  piétinant  dans  la  chambre  de  sa  fille ,  s'as- 
seyant,  se  levant, «gesticulant  devant  elle,  comme  si  tout  le 
mouvement  qu'il  se  donnait  en  pure  perte  dût  accélérer  les  pré- 
paratifs de  sa  toilette,  et  par  conséquent  l'heure  du  déjeuner. 
Il  se  mit  ensuite  en  disposition  de  lui  servir  d'auxiliaire, 
de  femme  de  chambre,  et  la  retarda  d'autant  plus. 

Tendait-elle  la  main  vers  une  épingle,  il  s'élançait  vers  la 
pelote  avec  une  impétuosité  si  peu  calculée  qu'il  la  jetait  bas 
et  l'envoyait  rouler  sous  un  meuble.  Voulait-il  se  charger 
de  défaire  un  nœud  du  lacet ,  il  l'embrouillait  de  plus  belle 
en  voulant  aller  trop  vite.  Encore  du  temps  perdu.  Ainsi  du 
reste.  Adèle  ne  comprenait  rien  à  cet  appétit  précoce  et  vio- 
lent qui  Tavait  saisi  de  si  -grand  matin. 

c  Mais  qu'avez-vous  donc,  mon  père,  lui  disait-elle,  et  qui 
TOUS  presse  ainsi  ? 


206  HISTOraE  DE  MA  GRANd'tANTE. 

—  Ce  que  j'ai?  répondait-il;  tu  en  parles  bien  à  ton  aise; 
j'ai....  j'ai  faim!...  Ne  devons-nous  donc  pas  déjeuner  au- 
jourd'hui? 

—  Sept  heures  viennent  à  peine  de  sonner  à  l'église. 

—  L'église  va  mal. 

—  Eh  bien,  alors,  puisque  je  suis  en  retard,  commencez 
sans  moi;  je  vous  rejoindrai  bientôt. 

—  Je  déteste  manger  seul  !  ^ 

Sans  laisser  à  Adèle  le  temps  de  nouer  son  dernier  ruban, 
il  la  força  de  descendre ,  et ,  c[uand  elle  entra  avec  lui  dans 
la  salle  à  manger ,  le  couvert  n'était  seulement  pas  mis. 

La  jeune  fille  allait  en  témoigner  son  étonnement,  lors- 
qu'elle aperçut  devant  elle ,  suspendu  à  un  clou ,  son  por- 
trait I  oui,  son  portrait j  frappant,  saisissant  de  ressem- 
blance. 

L'artiste  l'avait  peinte  de  mémoire. 

Ëbahie,  charmée,  Adèle  demeura  quelques  instants  muette 
de  surprise  et  de  bonheur  :  elle  était  donc  restée  dans 
son  souvenir!  Il  avait  donc  bien  songé  à  elle!  C'est  telle 
qu'elle  était  apparue  pour  la  première  fois,  dans  la  cour 
de  la  ferme,  qu'il  l'avait  représentée,  avec  sa  robe  d'étoffe 
claire,  son  tablier  de  soie,  sa  couronne  de  bluets,  au  moment 
eu  la  courte-paille  le  lui  donnait  pour  futur  époux. 

Elle  ne  put  résister  h  toutes  les  pensées  qui ,  alors ,  du 
cerveau  lui  descendaient  au  cœur  : 

«  Mon  père ,  ah  I  que  je  suis  heureuse  !  Il  ne  m'en  a  donc 
pas  voulu  !  Qu'il  est  bon ,  ce  jeune  homme  !  qu'il  est  ai- 
mable! » 

Peut-être  allait-elle  laisser  échapper  une  exclamation  plus 
capable  encore  d'exprimer  ce  qu'elle  ressentait  ;  elle  se  re- 
tint à  temps  : 

c  Ah  !  mon  père  1  que  je  vous  aime  !  »  dit-elle. 

L'exclamation,  déviant  de  sa  vraie  route,  avait  été  frapper 
à  un  autre  but. 

c  Eh  bien!  pauvrette ,  lui  dit  le  lieutenant  des  chasses, 


UNE  SURPRISE.  207 

comme  témoignage  de  ta  recomiaîssance ,  il  ne  te  demande 
que  de  lui  accorder  une  séance,  une  seule,  pour  qu'il  puisse 
perfectionner  son  travail. 

—  Dix  s'il  le  faut!  s'écria-t-elle. 

—  Alors,  entrez,  mon  officier,  dit  M.  Dampierre  en  pous- 
sant une  porte  qui  de  la  salle  à  manger  communicjuait  à  un 
petit  salon ,  où  Charles  Doisy  s'était  tenu  pendant  ce  temps  ; 
quand  je  dis  mon  officier,  reprit  le  lieutenant  des  chasses  : 
TOUS  ne  Têtes  pas  encore ,  mais  ça  viendra ,  je  Tespère. 

—  Dieu  vous  entende  !  »  répondit  le  jeune  homme  en  tres- 
saillant; et  prenant  tout  à  coup  un  air  grave  et  résolu, 
c  Oui,  il  faut  que  je  sois  officier ,  et  bientôt  1  t  dit-il. 

Le  premier  mouvement  d'Adèle ,  en  apercevant  Charles  , 
avait  été  de  courir  se  réfugier  dans  un  coin  de  la  salle ,  le 
front  contre  la  muraille  ,*  mais  son  trouble  ne  Tempécha  pas 
d'entendre  les  paroles  du  jeune  hussard ,  et  ne  pouvant  les 
interpréter  que  dans  ce  sens ,  qu'il  ne  se  croyait  pas  digne 
d'elle  avant  d'avoir  conquis  le  grade  d'officier ,  elle  tourna 
brusquement  la  tête  vers  lui ,  et  répondant  à  sa  propre  pen- 
sée plutôt  qu'à  celle  du  jeune  homme  : 

c  Oh  I  rien  ne  presse  !  »  dit-elle  avec  étourderie . 

Honteuse  ensuite,  comme  toujours,  de  ces  élans  de  naïveté 
qui  lui  échappaient  ainsi  malgré  elle,  elle  se  rencogna  dans 
son  mur ,  et  il  fallut  que  son  père  allât  la  prendre  par  la 
main  pour  la  contraindre  à  rem^cier  l'artiste  au  sujet  du 
portrait. 

Pour  tout  remercîment ,  elle  lui  fit  une  révérence. 

Pendant  le  repas,  néanmoins,  elle  se  montra  vive,  enjouée, 
tout  à  fait  de  son  âge.  Le  jeune  homme ,  au  contraire ,  resta 
pensif  et  presque  soucieux.  Un  observateur  expérimenté  eût 
bien  vite  reconnu  qu'il  y  avait  en  lui  quelque  douleur  se- 
crète et  permanente,  logée  profondément  dans  l'âme  en  de- 
hors des  tendres  affections;  mais  une  fois  qu'une  idée  d'a- 
mour a  germé  dans  une  tête  de  jeune  fille ,  pour  elle  tout 
s'explique  par  l'amour. 


208  HISTOIRE  DE  Mil  GRAND'taNTE. 

Adèle  ne  traduisit  pas  autrement  Tair  soucieux  et  rêveur 
du  beau  hussard  :  il  Taimait;  le  portrait  n'était-il  pas  là 
pour  le  prouver?  et  il  se  chagrinait  de  ne  pouvoir  encore  de- 
mander sa  main  à  son  père.  Partant  de  ce  principe,  plus  elle 
k  vit  triste,  plus  elle  se  sentit  heureuse  et  fière;  plus  il 
resta  silencieux ,  plus  elle  fut  possédée  d'une  joyeuse  loqua- 
cité qui  lui  était  peu  ordinaire.  Charles  Doisy  finit  par  se 
laisser  entraîner  lui-même  par  cette  belle  humeur  de  la  char- 
mante enfant. 

Quant  à  M.  Dampierre  ,  après  avoir  faussement  tant  parlé 
de  sa  faim,  il  avait  fini  par  se  l'exagérer  si  bien  à  lui-même, 
qu'il  mangea  outre  mesure ,  but  de  même ,  et  fit  seul  vérita- 
blement honneur  au  repas  qu'il  avait  préparé  pour  son 
hôte. 

Le  déjeuner  terminé,  Doisy  prit  les  pinceaux  et  la  boite  de 
couleurs  qu'il  avait  apportés  avec  lui,  et  la  séance  com- 
mença, avec  une  entière  bonne  volonté,  cette  fois,  de  la  part 
du  modèle. 

M.  le  lieutenant  des  chasses  leur  tint  d'abord  compagnie , 
comme  la  convenance  l'exigeait.  Ensuite ,  le  sommeil  le  ga- 
gnant ,  il  sentit  le  besoin  d'aller  faire  un  tour  de  promenade 
et  se  fit  remplacer  auprès  des  jeunes  gens  par  la  servante 
picarde. 

Grâce  à  celle-ci ,  la  conversation  roula  bientôt  sur  les  his- 
toires du  pays  ,  sur  les  revenants ,  sur  la  bête  de  la  Cham- 
brerie ,  sur  les  gobelins  de  la  forêt. 

f  Prenez  garde,  Mariotte,  dit  la  jeune  fille  ;  M.  Charles  va 
se  moquer  de  nous  ;  car  les  militaires  ne  croient  pas  à  cela  : 
ils  sont  braves,  eux;  dame!  c'est  leur  métier. 

—  Oh  I  l'on  peut  être  brave ,  au  grand  jour ,  devant  l'en- 
nemi, et  trembler,  dans  l'obscurité,  devant  un  rideau  qu'agite 
le  vent,  »  répondit  le  maréchal  des  logis. 

Et  comme  les  peintres  doivent  toujours  un  récit  quelcon- 
que, une  anecdote,  joyeuse  ou  terrible,  à  leur  modèle,  afin 
de  le  tenir  en  éveil,  il  crut  à  propos  de  profiter  de  l'occasion 


UNE  SURPRISE.  209 

pour  entamer  la  seule  histoire  du  régiment  qui ,  peut-être  ,• 
pût  convenir  à  4e  chastes  oreilles. 

€  Un  major  des  hussards  de  Berchiny ,  qui  avait  précé- 
demment servi  sous  les  maréchaux  de  Belle-lsle  et  de  Saxe , 
ayait  mérité,  par  sa  conduite  pleine  de  bravoure  et  même  de 
témérité,  le  surnom  de  Sans  peur.  A  Prague,  durant  la  re- 
traite, toujours  à  Tarrière-garde  et  toujours  faisant  face  à 
l'ennemi ,  il  avait  été  atteint,  sans  vouloir  quitter  son  poste, 
d'un  coup  de  feu  dans  Tépaule ,  et  de  deux  coups  de  sabre 
qui  lui  avaient  dessiné  une  croix  sur  le  front;  aussi  ses  sol- 
dats disaient-ils  qu'avec  un  pareil  chef,  ils  n'avaient  pas  be- 
soin d'aumônier  :  la  croix  marchait  toujours  devant  eux. 

—  C'est  commode  une  croix  comme  celle-là  dit  Mariette; 
on  ne  doit  pas  se  sentir  hodé  de  la  porter.  M'est  avi^  cepen- 
dant qu'une  p'tiote  croix  en  or,  qu'on  pend  à  un  cordon  de 
^eloux.... 

^Taisez-vous,  Mariette,  »  dit  Adèle. 
Le  narrateur  reprit ,  tout  en  continuant  de  manier  son 
pinceau. 

«  A  Fontenoy.,..  Mais  je  vous  fais  grâce  des  batailles  aux- 
quelles il  a  assisté,  et  de  ses  actions  d'éclat.  Qu'il  vous  suf- 
fise de  savoir  qu'il  avait  bien  justifié  son  glorieux  surnom. 
Cependant  un  jour,  à  un  dîner  d'officiers,  une  voix  s'éleva 
qui  prétendit  que  cette  dénomination  de  Sans  peur  ne  pouvait 
convenir  à  personne  ;  qu'on  avait  toujours  peur  de  quelque 
chose. 

"*  Moi ,  je  le  crois ,  dit  ingénument  Adèle. 

"*  Le  major  se  troubla,  fronça  le  sourcil,  et  la  double  cica- 
trice de  sa  croix  se  confondant  avec  les  rides  naturelles  de 
son  front ,  lui  donna  une  physionomie  terrible.  «  Voyons , 

*  chevalier  Sans  peur ,  dit  l'autre  sans  se  laisser  intimider, 
«  dites-nous  franchement  de  quel  côté  vous  êtes  poltron.  — 

*  Vous  m'insultez ,  dit  le  major  en  se  levant  avec  vivacité. 
*"*Ge  n'est  pas  là  mon  intention,  lui  répliqua  son  adver- 

*  saire;  mais  puisque  vous  ne  voulez  pas  nous  faire  part  de 


210  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

V  votre  faiblesse ,  je  yais  tous  la  dire ,  moi  I  »  Il  s'approcha 
de  lai,  et  lui  glissa  deux  mots  à  Toreille.  Le  major  pâle, 
tremblant  de  oolèro  sans  doute ,  se  retourna  en  lui  eriant  : 
c  Vous  en  avez  menti  1  »  Un  duel  était  inévitable. 

—  Oh  !  fit  la  jeune  fille. 

—  Ces  homes  sont-y  chatouilleux!  dit  la  servante;  n*pou- 
vaient-ils  point  se  challanger  sans  se  férir? 

—  Quand  on  a  été  insulté,  quand  il  y  va  de  l'honneur,  dit 
Charles  en  s'animant  et  avec  une  énergie  concentrée ,  il  faut 
du  sang! 

—  Àh  !  monsieur  Charles  t  ce  n'est  point  d'un  chrétien  oe 
que  vous  dites  là. 

—  Non ,  mademoiselle  ;  mais  c'est  d*un  militaire.  Ils  étaient 
officiers  tous  deux;  ils  devaient  se  battre,  puisqu'ils  le  pou- 
vaient.... eux!  » 

Il  étouffa  ce  dernier  monosyllabe  entre  ses  dents,  s*essuya 
le  front  et  suspendit  un  instant  son  récit  comme  son  travail, 
car  le  pinceau  lui  tremblait  dans  la  main* 

«  Comme  il  y  avait  revue  ce  jour-là,  reprit-il  ensuite,  le 
combat  fut  remis  au  lendemain.  Ils  devaient  se  battre  au 
pistolet  et  au  sabre,  à  cheval,  en  s'avançant  l'un  sur  l'autre. 

—  Quelle  horreur  !  pour  un  mot  ! 

—  Ces  gens-là  ne  cuident  donc  mie  au  bon  Dieu,  ou  ont 
l'âme  ben  a  durée!  dit  Mariette. 

—  Au  surplus,  rassurez-vous,  dit  le  peintre  en  se  tournant 
vers  son  modèle ,  le  duel  n'eut  pas  lieu. 

—  Tant  mieux! 

—  Tant  pis! 

—  Vous  êtes  bien  méchant  aujourd'hui. 

—  Il  devint  même  impossible. 

—  Comment  cela? 

—  Vous  allez  le  savoir.  » 

Les  deux  femmes  se  rapprochèrent  du  narrateur  et  devin- 
rent tout  attention, 
c  Le  régiment  était  alors  à  Châlons.  Après  la  rerue,  le 


UNE  SURPRISE.  211 

major  crut  devoir,  à  la  veille  d'un  duel ,  aller  faire  une  visite 
à  une  dame  de  sa  connaissance  pour  laquelle  il  ressentait 
nne  grande  amitié  et  qui  logeait  non  loin  de  la  ville.  Il  s'at- 
tarda si  bien  dans  ses  adieux ,  qui  pouvaient  être  définitifs , 
que  la  nuit  était  venue  avant  son  départ.  Or,  le  major  n'ai- 
mait guère  à  voyager  seul  la  nuit ,  surtout  dans  les  pays 
boisés.  G'était  une  des  singularités  de  sa  nature.  Cependant 
il  dut  se  mettre  en  route  à  travers  une  grande  futaie  qu'il  lui 
fallait  nécessairement  franchir  pour  regagner  le  quartier. 
Gomme  il  marchait,  préoccupé  de  son  affaire  du  lendemain, 
à  plusieurs  reprises  un  frémissement  le  saisit.  Il  avait  cru 
voir,  le  long  du  bois,  un  fantôme  l'accompagner  à  distance. 
C'étaient  sans  doute  quelques  bouleaux  parsemés  dans  l'é- 
paisseur de  la  futaie  ;  mais  notre  homme  redoutait  les  fan- 
âmes ;  il  y  croyait. 

—  J*y  crois  itou ,  dit  Mariotte. 

^  C'était  là  cette  faiblesse  qu'il  cachait  avec  tant  de  soin 
et  au  sujet  de  laquelle  il  venait  de  donner  ce  démenti  qui 
(levait  lui  être  fatal ,  car  en  le  donnant  il  avait  menti  lui- 
niême.  Parmi  les  siens  avait  toujours  existé  cette  vieille  su- 
perstition ,  que  lorsqu'un  des  membres  de  la  famille  touche 
&u  terme  final ,  le  dernier  mort  vient  l'en  avertir  par  sa 
présence. 

~-  Quelquefois,  dit  Adèle  en  blêmissant,  c'est  son  propre 
îantôme  qu'on  aperçoit,  i 

La  servante  ne  dit  rien ,  mais  elle  se  signa  en  songeant  à 
^a  bête  de  la  Ghambrerie. 

<  Notre  major,  triomphant  un  instant  de  sa  terreur,  fit 
▼olte-face  vers  l'apparition  qui  le  poursuivait;  il  ne  vit  plus 
^en.  Rentré  chez  lui ,  son  premier  soin  fut  d^examiner  les 
Armes  dont  il  devait  se  servie  le  lendemain.  Ses  pistolets 
chargés  à  balle  furent  par  lui  tirés  de  leur  boite  et  placés 
sur  sa  table  de  nuit  ;  il  suspendit  son  sabre  à  son  chevet. 
Sans  grand  espoir  de  sommeil ,  car  le  fantôme  lui  trottait 
toujours  en  cervelle,  il  se  coucha  ensuite ,  après  avoir  préa- 


212  raSTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

lablement,  selon  son  habitude ,  laissé  près  de  lui  une  lampe 
allumée. 

a  II  était  à  peine  au  lit ,  qu'un  bruit  de  chaînes  sembla 
courir  dans  sa  chambre  ;  des  gémissements  se  firent  entendre 
sans  qu'il  pût  deviner  d'où  ils  partaient.  Sa  lampe  s'affai- 
blissait en  grésillant,  en  crépitant  ;  elle  ne  jetait  plus  dans 
l'appartement  qu'une  lueur  rougeâtre  et  blafarde,  le  malheu- 
reux sentit  comme  une  cuirasse  de  plomb  lui  serrer  la  poi- 
trine. Il  essaya  4e  se  jeter  à  bas  du  lit  pour  suppléer  au  lu- 
minaire qui  allait  lui  manquer,  peut-être  pour  appeler  à 
l'aide;  honteux  ensuite  de  ce  premier  mouvement,  il  de- 
meura ,  cherchant  à  se  persuader  que  c'était  là  une  épreuve 
qu'on  voulait  lui  faire  subir. 

«  Au  môme  instant  sa  porte  s'ouvrit  d'elle-même;  un 
homme  d'une  stature  colossale,  un  spectre,  habillé  de  blanc, 
entra,  et  la  lampe,  après  un  dernier  éclat  sinistre,  s'éteignit 
tout  à  fait. 

«  Le  major,  par  un  violent  effort  sur  lui-même ,  réveillant 
toute  sa  vieille  énergie ,  se  croisa  les  bras  et ,  à  travers  l'ob- 
scurité presque  complète ,  fixant  un  regard  obstiné  sur  le 
fantôme  ,  essaya  d'étudier  sa  nature  et  ses  mouvements.  Ce- 
lui-ci semblait  encore  grandir  en  avançant.  On  eût  dit  qu'au- 
tour de  lui  l'espace  s'éclairait  de  lui-même ,  tandis  que  les 
ténèbres  s'épaississaient  de  plus  en  plus  dans  le  reste  de 
l'appartement.  Une  lueur  pâle,  partie  d'en  bas,  montait  gra- 
duellement sous  sa  longue  robe  et  serpentait  autour  de  son 
corps.  Un  de  ses  reflets  parvint  momentanément  jusqu'au 
visage;  le  linceul  s'entr'ouvrit.  Ce  visage,  c'était  la  face  dé- 
charnée d'un  squelette. 

c  Sans  trop  s'épouvanter  encore ,  le  major  saisit  ses  pis- 
tolets et  cria  au  fantôme  :  c  Qui  que  vous  soyez ,  homme  ou 
c  diable  ,  si  vous  avez  un  secret  du  ciel  ou  de  l'enfer  à  me 
c  révéler,  parlez ,  mais  n'approchez  pas  I  » 

«  Le  fantôme  ne  tint  pas  compte  de  l'injonction  ;  il  parais- 
sait plutôt  glisser  que  marcher  sur  le  parquet  :  t  N'approchez 


UNE  SURPRISE.  213 

'pas;  ou  je  tue!  »  répéta  le  major,  dont  on  eût  entendu  les 
artères  battre. 

«  Le  spectre  s'avança  vers  lui  de  la  longueur  d'un  pas. 
Le  major  tira;  mais  la  balle,  comme  si  elle  eût  rebondi 
sur  un  corps  impénétrable ,  vint  retomber  sur  le  lit  du  mal- 
heureux qui,  les  cheveux  hérissés,  inondé  d'une  sueur  froide, 
saisit  son  second  pistolet  et  fit  feu  de  nouveau. 

«:  Gomme  la  première  fois,  le  fantôme  lui  rejeta  encore  la 
balle.  Par  un  eflfort  convulsif,  désespéré ,  îfe  major  essaya  dé 
saisir  son  sabre ,  mais  avant  qu'il  eût  pu  l'atteindre....  » 

—  lésusl  no t' demoiselle  qui  dévallei  »  s'écria  Mariette, 
en  interrompant  l'artiste ,  juste  au  dénouement. 

En  effet,  Adèle  s'était  sentie  d'autant  plus  troublée  vers  la 
fin  de  ce  récit  que ,  comme  si  le  ciel  eût  été  d'accord  avec  le 
narrateur,  un  gros  nuage  venait  tout  à  coup  de  voiler  le  so- 
leil, et  une  forte  rafale  de  vent  avait  mugi  en  s'engouffrant 
dans  les  vastes  bâtiments  du  vieux  château  de  la  Douye.  Il 
û'en  fallait  pas  tant  pour  agir  d'une  manière  violente  sur 
cette  nature  si  impressionnable.  Bientôt  remise  cependant, 
elle  prit  soin  elle-même  de  rassurer  le  jeune  homme  qui  seu- 
lement alors ,  se  rappelant  les  recommandations  de  M.  Dam- 
pierre  à  Mariette,  était  désespéré  d'avoir,  pour  la  distraire, 
choisi  un  pareil  sujet. 

<  £h  bieni  dit-elle ,  achevez  donc  !  > 

M^gré  son  émotion,  elle  ne  voulait  rien  perdre  de  l'histoire. 

*  Laissons  toutes  ces  sottises,  dit  Charles  ;  car ,  vous  le 
comprenez  bien,  tout  cela  n'était  qu'un  jeu,  une  plaisanterie 
^e  ses  camarades. 

•^  Ne  vous  y  fiez  mie ,  dit  Mariette,  les  revenants  ne  plai- 
santent guère  I 

•""Mais  le  major,  qu'est-il  devenu?  demanda  Adèle. 

*^  Eh  I...  mais..,,  on  avait  voulu  seulement  l'éprouver,  ce 
H^ils  appellent  une  farce  dans  les  régiments,  vous  savez.... 

^û plutôt,  vous  ne  savez  pas!  Du  reste,  je  me  suis  inter- 
rompu juste  au  moment  où  cela  allait  devenir  très-gai. 


t\k  HISTOIRE  DE  MA  GRAND  TANTE. 

^-  Continuez  alors. 

—  Oh  1  à  quoi  bon  I  ces  choses-là  ne  sont  bonnes  que  ser- 
vies tout  d'une  pièce.  » 

Adèle  ne  se  paya  pas  de  cette  raison  : 

«  Monsieur  Charles ,  la  fin  de  Thistoire  1  dit- elle  d'un  ton 
suppliant.  Je  suis  inquiète  pour  ce  pauvre  homme.  Vous  en 
êtes  resté  au  moment  où  il  étend  la  main  pour  saisir  son 
sabre  placé  au  chevet  de  son  lit.  Tous  voyez  que  j'ai  entendu 
jusqu'au  bout. 

—  £h  bien  1  reprit  Charles^  en  ayant  soin  de  donner  un  ton 
de  légèreté  au  peu  qui  lui  restait  à  dire ,  notre  homme  allait 
donc  saisir  son  sabre  et  peut-ôtre  en  pourfendre  le  prétendu 
fantôme  ^  lorsque  celui-ci  parut  tout  en  flammes.  Le  second 
coup  de  pistolet  lui  avait  été  adressé  de  si  près,  que  sinon  la 
balle,  du  moins  la  bourre  l'avait  atteint.  Le  feu  le  gagnait; 
il  criait ,  il  se  démenait  comme  un  démon. 

—  Et  le  major? 

—  Ëh  bien  I  le  major  s'était  de  nouveau  croisé  les  bras  et 
le  regardait  brûler.  Par  bonheur  les  autres  n'étaient  pas  loin; 
ils  vinrent  au  secours  du  camarade,  et  bientôt  le  grand  spec- 
tre flambant  accoucha  d'un  hussard  à  moitié  rôti.  Voilà 
l'histoire. 

—  Mais  le  major? 

—  Oh  !  le  major....  fit  oomme  les  autre;s.  Ils  riaient  tous; 
il  rit  comme  eux  et  plus  fort  qu'eux.  On  lui  fit  des  excuses; 
il  en  fit  aussi  de  son  côté.  C'était  le  plus  gai  de  la  bande. 

—  Comment? 

—  Il  étçit  fou  ;  il  l'est  encore.  » 

Adèle  parut  réfléchir  et  faire  un  retour  sur  ell^môme; 
puis  elle  dit  : 
(T  Tu  entends,  Mariette?  mon  père  a  bien  raison.  » 
Se  hàtaat  de  donner  un  autre  cours  à  la  conversation, 
Charles  Doisy ,  n'ayant  plus  d'histoire  à  raconter  que  la 
sienne ,  en  vint  à  parler  du  temps  de  sa  première  jeunesse, 
de  sa  mère ,  des  jeux  de  son  enfance ,  et  comment  il  s'était 


UN£  SURPRISE.  215 

épris  de  Tart  de  la  peintare,  et  de  soa  exil  à  GhampUeu.  Il 
6at  soin  toutefois  de  passer  sous  silence  les  consolations 
qu'il  y  avait  reçues.  Il  dit  ensuite  pourquoi ,  son  père  vou- 
lant le  contraindre  à  entrer  en  qualité  de  commis  chez,  un 
financier,  il  avait  préféré  se  faire  soldat. 

£n  écoutant  ces  demi-confidences  qui  semblaient  ^ablir 
entre  eux  des  rapports  d'intimité ,  Adèle  se  sentait  dou- 
cement enivrée  de  joie,  et  quand  son  père  rentra,  ma 
grand'tante  avait  sur  les  lèvres  ce  sourire  ineffable  que  la 
peintre  avait  habilement  su  saisir  et  qui  m'avait  tant  charmé 
dans  son  portrait. 

Ce  portrait  qu'il  venait  d'achever,  c'était  celui-là  que  je 
deTais  retrouver  un  jour  dans  les  mansardes  de  la  maison  de 
mon  père. 

Mais  qu'éprouvait  donc  auprès  d'elle  le  jeune  hussard  de 
Berchiny,  dont  jusque-là  les  sentiments  étaient  restés  comme 
renfermés  dans  une  sorte  d'amiration  silencieuse? 

Charles  Doisy  n'avait  pu  voir  Adèle  sans  s'éprendre  de  sa 
l)eaaté,  de  sa  candeur;  tout  en  elle,  jusqu'à  son  aventure 
delà  pêche  aux  anguilles,  jusqu'à  ses  spasmes  de.pudeur 
^^  d'effroi ,  lui  apparaissait ,  dans  son  admiration  d'artiste , 
étrange  et  charmant.  Mais  elle  était  encore  si  jeune  I  Corn* 
nient  aurait-il  osé  lui  parler  d'amour?  Puis,  il  aimait  aussi 
Martine....  d'une  autre  façon ,  oui ,  mais  il  l'aimait. 

^  son  âge  ^  est-il  sans  exemple  de  se  sentir  dans  le  cœur 
^^ui  cordes  vibrantes  à  la  fois  ?  Bien  d'autres ,  parmi  les 
^tistes,  parmi  les  hussards  surtout,  ont  eu  des  claviers  plus 
complets.  Puis  encore,  ilfaut  bien  le  dire,  Charles  Doisy , 
quoique  brave,  avait  aussi  sa  faiblesse ,  son  côté  de  pusilla- 
Jiïnité  et  de  poltronnerie  :  il  avait  peur  de  Martine.  Il  trem- 
^lait  d'avance  à  l'idée  de  ses  pleurs  ,  de  sa  jalousie ,  de  son 
désespoir.  Croyant  d'autant  plus  à  son  amour,  qu'elle  n'avait 
fien  négligé  pour  l'en  convaincre ,  il  se  regardait  comme 
^H^gé  à  elle  d'honneur,  et,  chez  lui ,  tout  ce  qui  touchait  à 
^honneur  allait  jusqu'à  l'exaltation. 


216  HISTOIRE  DE  MA  6RAND*TANTE. 

De  même  qu'il  admirait  la  pudique  naïveté  de  l'une ,  il 
avait  su  gré  à  l'autre  de  ses  avances ,  de  son  audace  passion- 
née ;  il  s'en  était  bien  trouvé ,  et  sa  vanité  y  avait  eu  son 
compte.  Philosophes,  psychologues,  chimistes  du  cœur,  vous 
qui  savez  de  quels  éléments  se  compose  l'amour,  c'est  à  vous 
de  nous  dire  pour  quelle  dose  y  entre  la  vanité. 

Si  notre  jeune  maréchal  des  logis  se  sentait  entraîné  vers 
Adèle  par  un  sentiment  plus  doux,  plus  épuré ,  plus  vif  peut- 
être,  ses  instincts  moins  éthérés,  plus  positifs,  le  reportaient 
vers  Martine.  Adèle  était  s^  poésie;  Martine,  sa  réalité. 
Quand  son  âme  était  en  joie ,  celle-ci  lui  venait  la  première 
à  la  pensée  ;  quand  un  sentiment  de  tristesse  et  de  mélan- 
colie le  prenait ,  c'était  l'image  de  celle-là  qui  lui  apparais- 
rait  pour  s'associer  à  ses  peines. 

Voilà  pourquoi ,  depuis  quelques  jours ,  Adèle  seule  triom- 
phait dans  son  cœur;  pourquoi ,  à  force  de  la  voir  des  yeux 
de  l'âme,  il  avait  pu  se  passer  d'elle  pour  faire  son  portrait; 
pourquoi  enfin,  centriste,  accablé  par  une  pensée  poignante, 
étrangère  à  son  double  amour,  à  la  veille  de  se  séparer  de 
toutes  deux ,  c'est  vers  Adèle  seule  qu'il  est  venu. 

La  guerre  de  Hanovre ,  la  guerre  de  Sept  ans  allait  s'ou- 
vrir. En  prenant  congé  de  ses  nouveaux  amis,  Charles  Doisy, 
non  sans  étouffer  un  soupir,  leur  annonça  que  le  lendemain 
il  partait  pour  l'armée  du  Rhin. 

c  Mais  il  me  semblait  que  deux  escadrons  de  votre  régi- 
ment devaient  seuls  se  mettre  en  route ,  et  que  le  vôtre  res- 
tait à  Gompiègne,  lui  dit  M.  Dampierre.  C'est  du  moins  ainsi 
que  me  l'a  conté  Pardaillan,  votre  capitaine  et  mon  ami.  > 

A  ce  nom  de  Pardaillan ,  le  visage  du  jeune  homme  se  co- 
lora subitement. 

c  J'ai  obtenu  de  quitter  ma  compagnie,  répondit-il,  pour 
passer  dans  une  autre  qui  part  sous  les  ordres  de  notre  lieu- 
tenant-colonel,  M.  de  Toit.  Je  vous  le  répète,  il  faut  que  je 
sois  officier  ou  que  je  me  fasse  tuer  I  2 

Il  pressa  la  main  de  son  hôte  et  se  disposa  à  faire  ses 


UNE  SURPRISE.  217 

adieux  à  la  jeune  fille  ;  mais  elle  n'était  plus  là,  et  le  père,  le 
Yalet  et  la  servante  eurent  beau  l'appeler,  la  chercher  par- 
tout, dans  sa  chambre,  dans  le  jardin,  d'un  bout  à  l'autre  du 
vieux  château  de  la  Douye,  elle  ne  reparut  point. 

Déjà  le  cavalier  avait  franchi  la  vallée  d'Autonne;  il  attei- 
gnait la  lisière  de  la  forêt  lorsque,  jetant  un  dernier  regard 
vers  Béthizy  et  cette  maison  qu'il  venait  de  quitter,  il  vit  à 
une  petite  fenêtre  ogivale,  qui  faisait  saillie  dans  la  partie  la 
plus  haute  des  combles,  un  mouchoir  blanc  s'agiter. 

Ce  qu'il  ne  vit  pas,  c'est  que  ce  mouchoir  était  trempé  de 
larmes. 


IV 

Un  cheval  de  bois  qui  prend  le  mors  aux  dents. 

A  quelques  mois  de  là,  l'époque  de  là  Saint-Louis  venue, 
la  tête  de  la  capitainerie  des  chasses  et  celle  de  la  maîtrise* 
des  eaux  et  forêts  de  Gompiègne  se  transportèrent  à  Ver- 
sailles pour  y  présenter  leurs  hommages  au  roi,  à  l'occasion 
de  sa  fête. 

M.  Dampierre,  espérant  distraire  sa  fille  de  certains  accès 
de  tristesse  et  de  taciturnité  qui  depuis  quelque  temps,  sans 
raison  apparente,  semblaient  s'être  emparés  d'elle,  avait  jugé 
à  propos  de  l'emmener  avec  Im. 

Adèle  n'avait  jamais  habité  que  le  couvent  des  dames  de 
Crépy  et  le  vieux  cb^âteau  délabré  de  la  Douye;  son  plus  grand 
voyage  avait  été  de  l'un  à  l'autre.  Le  mouvement  d'une  ville 
comme  Versailles,  le  tableau,  si  nouveau  pour  elle,  de  toute 
cette  population  de  courtisans,  chamarrés  de  plumes,   de 
croix,  de  rubans,  devaient  la  guérir  indubitablement  de  son 
ennui.  Mais  le  plus  difficile  n'était  point  d'arriver  à  Ver- 
sailles ;  c'était  de  pouvoir  s'y  loger.  ^ 
Le  ville  regorgeait  de  monde. 

248  i 


âl8  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

Dans  le  obâteau,  les  ministres  occupaient  des  mansfirdes, 
les  duchesses,  des  greniers;  dans  les  communs,  au  chenil 
oomme  aux  écuries,  chiens  et  cheyaux  s'étaient  vus  forcés 
de  céder  un  peu  de  leur  logement  aux  gens  les  mieux  titrés 
de  France.  On  tenait  à  pouvoir  dire  qu'on  avait  été  hébergé 
par  Sa  Majesté'.  Au  cheiiil  comme  ^u  château,  oii  ét^it  chez 
le  roi. 

La  ville  présentait  vin  speots^cle  nqn  moin^  eurleux. 

Les  maisons  bourgeoises  étaient  transformées  en  auberges, 
les  boutiques  en  cabarets,  les  rues  en  réfectoires.  Plus  de 
trente  mille  honnêtes  citoyens  y  dînaient  gravement  sur  le 
pouce. 

Dans  les  auberges,  on  mangeait  dans  les  caves;  on  cou- 
chait sur  les  tables  et  même  dessous;  on  y  dressait  des  ha- 
macs dans  les  corridors,  et  Ton  y  louait  des  chaises  à  la  mit, 

Yersaitles  éts^it  ce  jourrlà  une  ville  de  >^»q  cent  mille 
âmes. 

Au  milieu  de  la  cohue  des  promeneur^,  de$  flâneurs  et  des 
dîneurs,  M.  le  lieutenant  des  chasses,  sa  valise  sous  un  bras, 
sa  011e  sous  l'autre,  courait  depuis  trois  he^r6s  d'hôtel  eu 
hôtel,  de  porte  ei^  porte,  ayant  refusé  d'abord  une  ch^^mbreà 
deux  lits,  et  ne  trouvant  même  plus  un  palier  à  4euz 
chaises. 

Suant,  harassé,  affamé,  entrevoyant  avec  terreur  la  triste 
perspective  de  dormir  debout,  ftprès  avoir  dîné  aux  fumées, 
il  prit  une  résolution  subite  et  désespérée, 

c  P^iuvrette,  dit-il  à  sa  fille  ftvfQ  une  poigaante  ironiei 
t'amuses-tu  bien  ici? 

—  Oui,  mon  père,  répondit  Adèle  du  tou  de  la  parfaite  iQ- 
douciauce  et  de  l'enuui  résigné. 

—  Comment  I  tu  t'amuses?  dans  oette  affreuse  ville  où  on 
pe  peut  ni  boire,  oi  manger,  jii  s'asseoir? 

—  Oh  !  qu'importe?  on  n'a  qu'à  penser  k  autre  chose. 

—  A  la  bonne  heure  ;  mais  c'est  que  je  ne  puis  pas  penser 
à  autre  chose,  moi!  s'écria  M,  Dwnpierre  en  s'arrétot  au 


UN  CHEVAL  DE  BOIS,  ETC.  219 

milieu  de  la  rue  et  se  posant  un  instant  sur  sa  valise.  Je  suis 
éreinté  et  je  meurs  de  faim  1 

—  Eh  bien,  dit  Adèle,  toujours  du  même  ton,  entrons  quel- 
que part,  mon  père,  reposons-nous  et  dînons. 

—  Eptrons  quelque  parti  répéta  le  père  avec  stupéfaction. 
Quoil  tu  ne  t'es  pas  aperçue  que,  depuis  trois  heures,  nous 
sommes  entrés  partout,  et  que  nulle  part  il  n'y  a  pour  nous 
ni  repos  ni  dîner? 

—  Gomment  faire  alors?  reprit  la  jeune  fille  avec  sa  môme 
qaiétude  apparente. 

—  Oh!  j'avais  bien  trouvé  un  moyen,  moyen  bien  simple, 
et  qui  nous  aurait  tirés  d'affaire  ;  mais  tu  t'amuses....  je  se- 
rais désolé  d'interrompre  ton  plaisir. 

—  De  quoi  s'agissait-il  donc? 

—  De  sonner  le  retour  du  côté  de  Béthizy. 

—  Quel  bonheur! 

—  Hein?  quel  bonheur!  dis-tu?..,  quand  il  s'agit  de  par- 
tir.... Tu  ne  t'amuses  donc  pas,  alors?...  Cherches  donc  à 
faire  plaifir  à  votre  fille  !..,  Mettez-vous  en  frais  pour  cela! ... 
grommela  le  lieutenant  des  chasses,  perdant  à  son  tour  le 
souvenir  de  ses  phrases  précédentes.  Au  surplus,  reprit-il 
bientôt,  vu  les  circonstances,  il  n'y  a  pas  de  mal.  ;d 

Il  fit  part  à  Adèle  du  plan  qu'il  venait  de  former. 

D'instant  en  instant,  la  foule  se  montrant  de  plus  en  plus 
compacte  à  Versailles,  et  nul  ne  devant  encore  songer  au 
départ,  il  serait  facile  de  se  procurer  une  voiture,  ne  fût-ce 
que  jusqu'à' Saint-Denis.  Une  fois  là,  le  père  et  la  fille  dîne- 
raient tout  à  l'aise,  dormiraient  de  même,  chacun  dans  sa 
chambre,  et  après  un  long  repos  réparateur,  le  lendemain, 
on  pourrait  trouver  un  autre  véhicule  pour  regagner  le 
château  de  là  Douye.  Peut-être  le  roi,  distrait  par  les  m^le 
préoccupations  de  oe  grand  jour,  ne  s'apercevrait^l  pas  que 
son  lieutenant  des  chasses  manquât  à  la  fête. 

Les  choses  ainsi  convenues,  M.  Dampierre,  à  demi  soulagé 
et  restauré  rien  que  par  la  certitude  de  voir  bientôt  finir  son 


220  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

supplice,  se  remit  en  route  à  travers  la  foule,  fouillant  de 
droite  à  gauche  les  larges  rues  de  Versailles,  cherchant  avec 
la  même  ardeur,  et  sans  plus  de  succès,  une  voiture  pour  en 
partir,  comme  il  avait  cherché  un  logement  pour  y  séjour- 
ner. 

Tous  les  coches  étaient  retenus  à  Tavance,  tous  les  fiacres 
étaient  en  route  :  M.  Bampierre  se  dépitait  de  plus  belle, 
lorsque,  dans  la  cour  d'une  maison  de  maigre  apparence,  il 
découvrit  une  petite  voiture,  dételée,  à  trois  places,  espèce 
de  carriole  de  campagne,  qu'un  seul  cheval  pouvait  facile- 
ment traîner. 

Gomme  il  inspectait,  le  propriétaire  ou  le  conducteur  de 
la  carriole  se  présenta  : 

c  Elle  est  à  vous,  bourgeois,  et  à  votre  compagnie  jusqu'à 
demain  matin,  si  vous  voulez. 

—  Je  n'en  ai  besoin  "que  pour  quelques  heures. 

—  Très-bien. 

—  Ton  prix? 

—  Une  pistole.  Ça  vaut  ça,  n'est-ce  pas? 

—  Non  ;  un  écu  de  six  livres,  si  tu  veux. 

—  Six  livres!  Mais  on  peut  tenir  six  personnes  là-dedans  I 
s'écria  le  voiturier. 

—  Gomment,  il  n'y  a  que  trois  places  I 
.  —  Eh  bien?  en  se  relayant.  » 

M.  Dampierre  était  trop  pressé  pour  chercher  à  compren- 
dre. 11  consentit  à  la  pistole,  et  durant  un  long  quart  d'heure, 
pestant,  jurant,  il  attendit  qu'on  attelât.  Ne  voyant  rien  ve- 
nir, ni  le  cheval,  ni  le  cocher,  il  cria  si  fort  que  ce  dernier 
accourut  tout  ébahi  et  en  se  frottant  les  yeux,  car  il  venait 
de  dormir.  ' 

c  Quoi!  vous  n'êtes  pas  installés?  dit-il. 

—  Mais  le  cheval!  interrompit  M.  Dampierre, 
^  Quel  cheval?  répondit  l'autre. 

—  Pour  la  voiture  I... 

—  Pour  la  voiture,  nos  conventions  sont  faites,  reprit  le 


UN  CHEVAL  DE  BOIS,  ETC.  22 î 

cocher  d'un  ,ton  plein  de  modération  et  de  courtoisie;  ne 
confondons  pas.  Quant  à  mon  cheyal,  il  est  sur  le  flanc  et  ne 
bougera  pas  d'ici  à  demain. 

—  Comment,  demain!...  s'écria  le  lieutenant  des  chasses 
qoi  commençait  à  tourner  à  l'exaspération;  mais  alors,  mi- 
sérable, sur  quoi  avons- nous  donc  fait  marché  d'une  pistole, 
et  qu'est-ce  que  ta  voiture  sans  ton  cheval? 

—  Aujourd'hui,  monsieur,  dans  les  circonstances  pré- 
sentes, répliqua  le  cocher  versaillais  d'un  air  plein  de  di- 
gnité, ma  voiture  sans  mon  cheval  est  tout  simplement  un 
appartement  à  louer,  d 

M.Dampierre  lui  tourna  le  dos.  Il  était  temps  de  se  reposer 
néanmoins,  car  les  forces  d'Adèle  commençaient  à  l'abandon- 
ner entièrement.  Le  père  chercha  d'espace  en  espace,  sur  les 
.  bancs  des  boulevards,  une  place  vacante  ;  il  ne  la  trouva  pas. 
Les  fossés  creusés  le  long  des  arbres  étaient  eux-mêmes  en- 
vahis. 11  regretta  alors  d'avoir  trop  légèrement  renoncé  au 
voiturin;  il  y  retourna:  l'appartement  était  loué. 

0  bonheur  I  à  travers  la  poussière  et  la  cohue,  il  aper- 
çoit une  chaise  vide,  daus  l'angle  d'une  petite  place  :  il 
traverse  la  foule,  non  sans  peine,  et  il  y  installe  en£n  sa 
fille. 

Cette  chaise  était  la  sellette  sur  laquelle  un  célèbre  presti- 
digitateur, arracheur  de  dents  de  ^on  métier,  faisait  asseoir 
ses  victimes. 

Adèle  ne  lui  échappa  qu'avec  peine. 

M.  le  lieutenant  des  chasses  ne  savait  plus  à  quel  saint 
s'adresser,  à  quelle  ressource  avoir  recours;  comme  son  go- 
sier, son  imagination  était  à  sec;  étouffé  par  la  chaleur, 
aveuglé  par  la  poussière,  il  se  sentait  sans  force  pour  lutter 
contre  le  courant  de  la  foule  qui  le  tiraillait,  qui  l'entraînait 
tantôt  du  côté  de  sa  valise,  tantôt  du  côté  de  sa  fille. 

Dans  cet  état  fiévreux,  intolérable,  qui  le  torture,  il  est 
porté,  par  un  flot  de  promeneurs,  jusque  sur  une  esplstnade 
couverte  où  s'élèvent  des  bascules,  des  balançoires  et  autres 


222  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

mécaniques  divertissantes,  accompagnement  obligé  de  tous 
les  plaisirs  populaires.  Les  regards  de  M.  Dampierre,  dirigés 
sur  un  jeu  de  bague,  tombent  sur  deux  chevaux  de  bois  sans 
cavalier.  Où  les  autres  voient  un  jeu,  lui,  il  voit  un  repos, 
un  siège,  une  halte  à  faire.  Il  enlève  Adèle  de  terre,  Finstalle 
sur  le  premier  cheval^  s'empare  lui-même  du  second,  met  sa 
valise  devant  lui,  et  voilà  le  père  et  la  fille  tournant,  tour* 
nant  encore  :  le  père,  furieux,  maudissant  Versailles,  ses 
habitants  et  ses  fêtes,  et  promenant  des  yeux  irrités  autour 
de  lui;  la  fille,  le  front  baissé,  l'attitude  pensive,  autant  que 
peut  le  permettre  sa  position  équestre ,  se  livrant  aux  préoc- 
cupations qui  lui  sont  devenues  habituelles  depuis  quelques 
mois. 

Tous  deux,  l'un  avec  son 'teint  légèrement  pâli,  l'autre 
avec  son  front  animé  et  ses  yeux  flamboyants,  semblaient 
représenter  la  Colère  et  la  Douleur  prenant  part  aux  divertis- 
céments  publics  donnés  à  Versailles,  en  1757,  en  Thonneur 
de  la  fête  du  roi  de  France,  Louis  XV,  dit  le  Bien-Aimé. 

Tout  en  tournant,  tout  en  maugréant,  M.  Dampierre  se 
demandait  à  lui-même  ce  que  lui  et  sa  fille,  à  vingt  lieues  de 
let^r  pays,  dans  cette  Babylone  maudite,  où  ils  n'avaient  pas 
un  ami,  pas  un  asile,  allaient  devenir,  lorsqu'il  leur  faudrait 
descendre  de  leur  monture  de  bois.  Il  entendit  un  grand  cri, 
et  son  nom  fut  prononcé. 

Il  vira  la  tête,  il  chercha  du  regard  vers  l'endroit  d'où  la 
voix  s'était  fait  entendre  ;  mais,  forcé  de  suivre  le  mouve- 
ment de  la  machine  qui  l'emportait,  il  fut  contraint  de  tour- 
ner le  dos  à  son  interpellateur. 

Le  tour  accompli ,  il  interrogea  rapidement  toutes  les 
figures  que  la  foule,  incessamment  accrue,  étalait  à  ses  re- 
gards, pour  savoir  de  quelle  bouche  son  nom  venait  de  sor- 
tir de  nouveau  ;  mais  encore  une  fois  le  même  mouvement 
l'emporta  au  triple  galop  de  son  cheval  de  bois. 

A  force  de  tourner,  de  s'irriter,  se^  yeux  se  troublèrent, 
le  vertige  s'empara  de  lui  ;  peut-être  sa  diète  trop  prolongée 


UN  CHEVAL  Dfi  BOIS,  EtC.  223 

y  fut-elle  pour  quelque  chose.  Il  ne  vit  plus  dans  toute  cette 
multitude  qu'une  seule  figure  grimaçante  et  grotesque  qui 
riait  en  le  narguant;  il  n'entendit  plus  qu'un  bruit  confus  de 
mille  voix,  se  réunissant  toutes  en  un  seul  chœur  pour  ré- 
péter son  nom,  en  le  lui  envoyant  comme  une  moquerie.  Il 
Youlut  deëoendre ,  il  voulut  s'arrêter  ;  son  cheval  de  bois 
avait  pris  le  mors  aux  dents  et  s'élanqait  dans  sa  route  cir- 
culaire avec  plus  de  rapidité  que  jamais. 

C'est  qu'une  de  ces  bandes  de  gamins  qu'on  tetrotive  dans 
toutes  les  fêtes  publiques^  et  qui  cherchent  toujours  à  pren- 
dre leur  part  dans  les  plaisirs  des  autres ,  était  venue  en 
aide  à  l'homme  chargé  de  faire  mouvoir  et  tourner  la  ma- 
chine. L'élan  donné  à  la  mécanique  pivotante  était  triplé, 
liécuplé.  Les  spectateurs  ne  toyaient  plus  passer  devant  eux 
qu'une  ligne  confuse  de  figures  effarées  qui ,  après  avoir 
semblé  courir  l'une  après  l'autre,  réunies  enfin,  foriûaient 
ensemble  comme  une  ronde  diabolique  ;  et  des  cris,  des  rires, 
des  hourras  s'échappaient  du  sein  de  la  foule. 

M.  le  lieutenant  des  chasses  perdit  tout  à  fait  la  tête  ;  il 

allait  se  jeter  résolument  à  bas  de  sa  monture ,  lorsque  le 

Mouvement  se  ralentit  ;  retenue  par  une  main  vigoureuse, 

îa  machine  s'arrêta  enfin ,  et  dans  son  libérateur  M.  Dam- 

pierre  reconnut  son  ami  Pardaillan-,  l'ex-capitaine  de  Charles 
l^oiay. 


Goguette» 


^*  de  Pardaillan  fie  faisait  plus  partie  des  hussards  de 
Berchiny.  Chargé  par  le  ministre  de  diriger  l'organisation 
d'un  nouveau  régiment  de  cavalerie,  où  il  espérait  bientôt 
°^er  comme  major ,  il  occupait  à  Versailles  la  maison  de 
*0Q  frère,  alors  en  voyage;  cette  maison,  il  l'oeeupâit  seul. 


224  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

Après  s'être  fait,  tant  bien  que  mal ,  expliquer  par  son 
àmi  Dampierre  par  quelle  bizarre  fantaisie  il  venait  de  trou- 
ver un  lieutenant  des  chasses  de  Sa  Majesté  courant  comme 
un  échappé  de  collège,  à  franc  étrier,  sur  un  cheval  de  bois, 
instruit  des  mésaventures  du  père  et  de  la  fille,  il  leur  pro- 
posa de  devenir  ses  hôtes,  et,  sans  un  sublime  effort  d'ima- 
gination, on  peut  deviner  que  l'offre  fut  acceptée  avec  em- 
pressement et  reconnaissance. 

En  arrivant  chez  le  capitaine,  M.  Dampierre  se  débotta, 
mangea  un  morceau  et  but   trois  coups  de  suite.  Adèle, 
après  avoir  pris  un  bain ,  se  coucha  et  dormit  quelques^ 
heures. 

Durant  le  souper,  les  deux  amis,  heureux  de  s'être  retrou- 
vés, causèrent  de  guerre ,  de  chasse,  des  affaires  de  l'Ëglise 
et  de  celles  du  Parlement  ;  A4èle,  qui  n'avait  pas  un  mot  à 
placer  dans  une  pareille  conversation,  profita  des  préoccu- 
pations des  causeurs  pour,  retourner  toute  seule  à  Bétbisy, 
et  elle  y  était  déjà  lorsqu'un  nom  prononcé  la  jeta  brusque- 
ment hors  de  sa  rêverie. 

€  Parbleu  !  disait  son  père  au  capitaine,  tu  as  dû  entrete- 
nir des  relations  avec  ton  ancien  régiment? 

—  Quelques-unes....  Eh  bien? 

—  Donne-moi  donc  des  nouvelles,  situ  en  as,  d'un  nommé 
Charles  Doisy,  ton  maréchal  d^s  logis;  est-il  mort?  est-il 
vivant? 

—  Il  est  vivant,  je  l'espère,  répondit  M.  de  Pardaillan. 

—  Tant  mieux  1  c'est  un  brave  et  joli  garçon,  un 
qui  a  bonne  envie  d'avancer. 

—  Et  il  avancera,  ou  j'y  perdrai  mon  nom! 
— •  Gomment?  Plaît-il? 

—  Rien,  rien,  je  m'intéresse  à  lui,  voilà  tout.  > 
M.  de  Pardaillan  avait  mis  dans  ses  réponses  un  ton  de 

réticence,   une  animation   concentrée  qui  n'avaient  point 
échappé  à  la  jeune  fille. 
La  conversation  roulant  sur  un  pareil  sujet,  elle  trouTa 


GOGUETTE.  225 

moyen  de  s'y  glisser  petit  à  petit,  sournoisement,  et  s' adres- 
sant enfin  au  vieux  militaire  : 

c  Vous  pensez  donc,  capitaine ,  qu'il  pourra  bientôt  être 
nommé  officier?  dit-elle. 

—  Si  Taffaire  ne  dépendait  que  de  moi,  il  le  serait  déjà, 
ma  belle  enfant,  et  ce  ne  serait  que  justice.  2 

A  partir  de  ce  moment,  la  jeune  fille  prit  le  capitaine  en 
affection. 

Celui-ci  continua  en  se  retournant  vers  Dampierre. 

c  M.  de  Toit,  son  lieutenant-colonel,  avec  qui  je  suis  en  cor- 
respondance, me  tient  au  courant,  poisy  s'est  déjà  distingué 
dans  plusieurs  rencontres.  Dernièrement  encore,  à  Harstem- 
beck,  il  a  concouru  à  la  prise  d'une  batterie  anglaise,  et  s'est 
assez  brillamment  conduit  pour  que  M.  de  Gbevert ,  qui  s'y 
connaît,  l'ait  remarqué. 

—  Quel  bonbeur  !  »  s'écria  la  naïve  enfant,  qui,  pour  la 
première  fois  de  sa  vie  sans  doute,  venait,  avec  un  vif  in- 
térêt, de  prêter  l'oreille  à  un  récit  de  guerre. 

Honteuse  ensuite  de  son  exclamation,  elle  rougit,  étendit 
sa  serviette  devant  ses  yeux  comme  si  elle  se  disposait  à  la 
plier;  puis,  l'instant  d'après,  sous  prétexte  d'admirer  de 
plus  près  un  magnifique  chat  angora  ou  de  jouer  avec  lui, 
elle  quitta  la  table  subitement. 

Le  capitaine  l'examina  dans  tous  ses  mouvements  avec 
une  certaine  attention;  après  quoi,  il  se  retourna  vers  le 
père  en  lui  adressant  un  geste  interrogatif. 

«  Oh  I  dit  celui-ci  d'un  ton  insoucieux  et  avec  un  mouve- 
ment  d'épaule,  non  :  mais  il  a  fait  son  portrait.  » 

Il  ne  voyait  pas  plus  loin. 

On  soupait  de  bonne  heure  à  cette  époque  ;  cependant  la 
nuit  venue,  Adèle,  presque  inaperçue  dans  un  coin  de  la 
chambre,  à  moitié  cachée  sous  les  rideaux  d'une  fenêtre,  le 
chat  endormi  sur  ses  genoux,  se  tenait  immobile  et  le  ca- 
ressait de  la  main,  en  songeant  à  toute  autre  chose.  Les  deux 
amis ,  se  croyant  seuls ,  prolongeaient  le  dessert,  en  ache- 


226  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

vant  les  bouteilles  entamées ,  ou  en  entamant  les  bouteilles 
pleines. 

Ils  en  étaient  à  la  discipline  militaire,  à  Tobéissance  pas- 
sive, aux  caprices  des  supérieurs  si  souvent  injustes,  et  fai- 
sant du  bon  plaisir  tout  ainsi  que  Sa  Majesté. 

f  Tes  soldats  n'ont  jamais  dû  avoir  cela  à  te  reprocher,  à 
toi,  Pardaillan?  ;»  dit  Dampierre. 

En  effet,  le  capitaine,  militaire  instruit  et  probe,  sévère 
mais  consciencieux,  avait  eu  de  tout  temps  une  incontesta- 
ble réputation  d'équité.  Cependant,  devant  Tapostrophe  élo- 
gieuse  de  son  ami,  il  hocha  la  tête,  et  après  avoir  réfléchi  un 
instant  en  regardant  son  verre,  que  l'autre  venait  de  rem- 
plir jusqu'aux  bords  : 

«  Écoute,  Dampierre  ;  convenir  de  ses  torts  devant  tout  le 
monde,  les  confesser  hauteûient  et  inutilement,  en  jurant 
de  n'y  retomber  plus,  ça  peut  être  un  beau  moment  dans  la 
vie  d'un  moine  ;  mais  dans  celle  d'un  militaire,  ce  serait  un 
acte  de  couardise,  et  voilà  ce  que  jamais  on  n'obtiendrait 
de  moi. 

—  Parbleu  I 

—  Mais,  poursuivit  le  capitaine,  quand  déjà  depuis  long- 
temps on  s'est  reproché  ses  torts  à  soi-même,  les  confier  à 
un  ami  qui  n'en  exige  pas  l'aveu,  c'est  simplement  deman- 
der un  bon  conseil  ou  chercher  une  consolation,  n'est-ce  pas? 

—  Parbleu  !  Maip  où  en  veux-tu  venir  avec  ta  préface  ? 

—  J'en  veux  venir ,  Dampierre  ,  à  te  dire ,  à  toi ,  entre 
quatre-z-yeux ,  que,  malgré-  la  trop  bonne  opinion  que  tu  as 
conçue  de  moi,  j'ai  là,  sur  la  conscience,  le  souvenir  d'une 
injustice  qui,  quoique  i  involontaire,  me  pèse  comme  le  re- 
mords d'une  lâche  action. 

—  Allons  donc !...  Toi!  Je  parierais,  mon  pauvre  ami, que 
tu  prends  des  cochons  d'Inde  pour  des  sangliers. 

—  Tu  vas  en  juger,  reprit  le  capitaine.  Tu  te  souviens  de 
la  dernière  chasse  où  tu  me  demandas  des  hommes  de  bonne 
volonté  pour  t'aider  à  tendre  tes  toiles? 


GOGUETTE.  227 

—  Très-bien,  que  même* tu  m'envoyas  le  maréchal  des 

logis.... 

--  Justement!  Eh  bien,  mon  vieux  camarade,  à  cette 
chasse ,  le  cheya)  de  la  marqnise  s'emporta ,  à  oe  qu'il  pa- 
raît, lin  de  mes  hommes  sauta  à  la  bride  et  le  retint.  C'est 
an  exploit  qui  ne  se  met  guère  sur  un  état  de  service,  mais 
qui  cependant,  parfois  ^  compte  mieux  qu'un  autre.  En  ren- 
trant au  château,  Mme  de  Pompadour,  qui  avait  eu  peur, 
qui  peut-être  aussi  voulait  se  rendre  intéressante,  parla 
beaucoup  des  dangers  qu'elle  avait  courus.  Pour  lui  être 
agréable ,  le  roi,  dès  le  lendemain,  en  quittant  Gompiègne , 
chargea  le  comte  de  Berchiny  d'acquitter  la  dette  de  la  mar- 
quise envers  son  libérateur  inconnu.  Sur  l'ordre  du  chef, 
j'assemblai  mes  hommes  qui  avaient  fait  partie  de  l'escorte 
de  chasse  »  et ,  à  haute  voix ,  après  un  appel  du  clait'on,  je 
leur  demandai  lequel  d'entre  eux  s'était  signalé  dans  cette 
occasion ,  moins  encore  par  son  courage  que  par  sa  oourtoi- 
Bîe  envers  une  jolie  femme.  Il  y  eut  d'abord  ud  silence  assez 
prolongé;  puis  enfin  un  soldat  sortit  des  rangs  et  dit  :  c  C'est 
lûoi!  i  Nul  ne  le  contredisant,  notre  colonel  le  nomma  sur- 
le-champ  cornette,  lui  fit  avancer  une  année  de  solde,  et 
lui  paya  son  équipement.  C'était  un  peu  bien  beau  pour  un 

simple  hussard;  maiSj  tu  eomprends,  il  s'agissait  de  la  mar- 
quise I 

"*-  Parbleu  1  si  je  comprends,  dit  le  lieutenant  des  chasses 
eu  tendant  son  verre  pour  trinquer  avec  son  ami  ;  le  hussard 
ayait  sauvé  l'État.  Â  la  santé  du  hussard  1 

-**•  A  sa  pendaison,  au  double  traître  !  s'écria  Pardaillan, 
dont  les  yeux  et  le  geste  s'animèrent  soudainement.  Il  n'a- 
vait rien  sauvé  du  tout  I  Le  vrai  sauveur,  c'était  le  maréchal 
ueslogig^  ce  jeune  Doisy  dont  nous  parlions  toute  l'heure. 

"^  Bah  I  Mais  alors  pourquoi  n'a-t-il  rien  dit»  lorsque,  à 
™te  Vbix.... 

**  Il  était  retenu  ailleurs  par  le  service  ^  et  je  ne  remar- 
W  pas  son  absence. 


828  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

—  Ah  1  diable  I  c'est  fâcheux!  ça  lui  allait  si  bien  à  lui, 
qui  a  de  Tambition  1  II  était  officier  d'emblée  I  » 

En  ce  moment,  le  rideau  de  la  fenêtre  s'agita  sans  que  nos 
deux  amis  y  prissent  garde.  L'un  était  absorbé  par  ce  qui 
lui  restait  à  dire,  l'autre  par  ce  qui  lui  restait  à  boire. 

c  Au  bout  du  compte,  reprit  Dampierre,  je  ne  vois  pas 
dans  tout  cela  que  tu  aies  la  moindre  chose  à  te  reprocher. 

—  Si  ce  n'était  que  çal 

—  Qu'est-cÎB  donc  encore?...  Verse. 

—  J'appris  bientôt,  continua  Pardaillan ,  que  le  maréchal 
des  logis  s'était  vanté  tout  bas  à  quelques  amis  d'avoir  été 
seul  récuyer  de  la  marquise.  Je  le  fis  venir  chez  moi  et  lui 
demandai  ses  preuves.  Il  dédaigna  de  les  donner,  déclarant 
se  soucier  fort  peu  d'arriver  par  cette  voie.  Cette  réponse 
était  fière  et  noble;  mais,  pour  le  quart  d'heure  j'y  vis  tout 
autre  chose  que  de  la  fierté  et  de  la  noblesse ,  et  je  le  ren- 
voyai assez  rudement. 

—  Et  bien  tu  as  faitl...  Gomment....  d'arriver  par  cette 
voiel  mais  Mme  la  marquise  de  Pompadour  est...*,  une  très- 
jolie  femme  I 

—  Laisse  là  ton  verre,  Dampierre,  et  écoute-moi....  J'eus 
grand  tort  au  contraire.  J'aurais  dû  deviner  çur  la  noble 
figure  du  jeune  homme  que  seul  il  disait  vrai. 

—  Oui....  tu  l'aurais  dû. 

—  Loin  de  là  :  apprenant  qu'il  ne  perdait  pas  une  occasion 
de  railler  le  nouveau  porte-étendard,  je  '  m'en  irritai  ;  je  ne 
voulus  voir  dans  cette  conduite  qu'un  acte  de  déloyauté,  un 
manquement  à  la  discipline,  et  un  jour,  devant  toute  la 
compagnie,  je  Tapostrophai  avec  une  violence  que  je  me  re- 
procherais encore  aujourd'hui,  eût-il  été  coupable.  Le  coup 
d'œil  révolté  qu'il  me  jeta  alors  ne  faisant  que  redoubler 
mon  irritation,  je  m'oubliai  tout  à  fait  ;  je  fis  un  mouve- 
ment pour  lui  arracher  ses  aiguillettes  ;  par  bonheur,  je  me 
contentai  de  l'envoyer  au  cachot  et  de  le  suspendre  de  ses 
fonctions. 


.  GOGUETtË.  229 

—  Pauvre  garçon  I  A  sa  santé  I  dit  le  lieutenant  des  chas- 
ses, qui  commençait  à  s'attendrir  sensiblement. 

—  Dès  le  jour  suivant ,  reprit  le  capitaine,  le  duc  de  Ges- 
vres,  qui  m'honore  de  quelque  bienveillance  et  qui,  en  qua- 
lité de  gouverneur  de  llle-de-France,  avait  dû  se  trouver  au 
nombre  des  chasseurs,  m'éclairait  sur  la  vérité.  Il  avait  vu, 
de  ses  yeux  vu,  Je  fait  en  question.  Le  jeune  homme  qui 
s'était  élancé  à  la  bride  du  cheval  était  un  maréchal  des  logis 
et  non  un  simple  cavalier.  Alors  seulement  je  me  rappelai 
l'absence  de  Doisy  au  moment  de  l'interpellation  adressée  à 
ses  camarades,  le  silence  qui  s'était  fait  d'abord  dans  les 
rangs.  Bref,  tout  me  fut  con^u.  Je  ne  pouvais  faire  amende 
honorable  à  un  de  mes  hommes. 

—  Tu  ne  le  pouvais  pas ,  Pardaillan. 

^  A  moins  de  donner  ma  démission  sur-le-champ. 

—  Oui.... 

—  Cependant,  grâce  à  mon  oubli,  à  mon  emportement,  à 
ma  fatale  méprise,  un  garçon  estimable,  non-seulement  était 
privé  d'une  faveur  royale ,  mais  encore  désigné  à  ses  cama- 
rades, à  ses  chefs,  comme  un  imposteur,  un  fanfaron.  Il  pou- 
vait être  arrêté  court  dans  la  carrière  libreûient  choisie  par 
lui.  Je  n'hésitai  pas,  alors,  Dampiôrre. 

—  Tu  as  bien  fait,  mon  ami;  bois  donc. 

—  Je  me  dévouai ,  corps  et  âme ,  à  la  réparation  du  mal 
dont  j'étais  cause;  j'allai  trouver  notre  lieutenant-colonel, 
M.  de  Toit.  Je  lui  confiai  tout,  à  lui,  mon  chef,  comme  aujour- 
d'hui je  me  confie  à  toi,  mon  ami.  A  nous  deux,  nous  déci- 
dâmes de  ce  qu'il  convenait  de  faire  pour  le  jeune  homme. 

—  Ah!...  voyons. 

—  D'abord  le  changer  d'escadron,  pour  que  mon  incartade 
pesât  moins  sur  lui. 

-BienI 

■^  Gela  fait,  l'envoyer  sur  le  Rhin  et  le  mettre  à  même  de 

^'y  distinguer,  puisqu'il  ne  voulait  parvenir  que  par  la  bonne 

voie. 


230  HISTOIRE  Dft  MA  feRAND^TANTE. 

—  Très-bien  I 

—  Mais  ce  n^est  pas  tout. 

—  Parfait  I 

—  Déjà  M.  de  Toit  m'atait  écrit  de  là-bas  qu'il  l'avait  dési- 
gné au  ministre  pour  l'aYancement ,  et  je  n'entendais  parler  de 
rien.  Je  me  résolus  à  mettre  aussi  les  fers  au  feu  de  mon  côté. 
Sans  la  faveur,  vois-tu,  on  ne  fait  rien  de  bon  dans  ce  pays-ci. 

—  C'est  clair;  la  graine  d'épinard  ne  pousse  vite  qu'à  Ver- 
sailles. 

—  Eh  bien,  pour  y  venir  à  Versailles,  peut  me  rapprocher 
de  la  cour,  j'acceptai  cette  besogne  d'organisation  que  j'avais 
d'abord  refusée....  Oui,  je  n'avais  pas  voulu  qxiitter  mon  ré- 
giment; notre  régiment,  c'est  notre  famille  à  nous  autres. 
Que  te  dirai-je,  mon  amit  moi  qui  n'ai  jamais  rien  demandé 
en  mon  nom,  depuis  deux  tnois  je  me  suis  fait  quémandeur, 
pied-plat,  courtisan  1  J'intrigue  à  droite,  à  gauche,  pour 
trouver  des  protecteurs  à  mon  protégé.  J'ai  des  placets  plein 
ma  poche;  toujours  le  même,  j'en  ai  semé  dans  tous  les  mi- 
nistères et  dans  toutes  les  antichambres;  rien  n'a  fait  jus- 
qu'à présent.  Je  m'étais  d'abord  adressé  au  roi;  mais  le  roi 
ne  se  mêle  de  rien,  et  il  est  inabordable  poui*  nous  autres. 
Plus  tard,  j'ai  visé  à  la  favorite.  Il  était  bien  naturel  qu'elle 
m'aidât  à  réparer  une  injustice  dont  elle  est  la  première  cause. 
Déjà  j'avais  obtenu  une  audience  d'elle  ;  je  croyais  l'aiTaire 
tenninée  :  au  diable  t  sa  fille  est  morte.  La  marquise  est  àe- 
venue  invisible  comme  le  roi  1  Sans  me  décourager,  j'ai  tenté 
un  troisième  assaut.  Cette  fois  j'ai  tourné  la  citadelle;  je  suis 
entré  par  les  cuisines. 

—  Gourmand  ! 

—  Tu  comprends? 

—  Parbleu!  répondit  le  lieutenant  des  chasses,  en  remplis* 
sant  de  nouveau  son  verre.  C'est-à-dire....  je  comprends.... 
Non....  va  toujours....  A  ta  réussitel 

—  Allons,  Dampierre,  lui  dit  le  capitaine  en  s'interrom- 
pant,  tu  bois  trop  t 


GOGÛETrE.  231 

—  Laisse  donc!  ces  petits  vins  des  environs  de  Paris,  c'est 

inoffensif.        _ 

—  Mais  tu  ne  sais  donc  plus  ce  que  tu  dis?  Tu  ne  sens 
donc  plus  ce  que  tu  bois,  malheureux?  c'est  du  Roussillon 
Çu'ori  nous  a  donné! 

—  Ahl  bah!  tu  crois? 

^  Mon  frère  n'en  a  pas  d'autres  dans  sa  cave,  i 
Dampierre  ouvrit  de  grands  yeux,  prit  gravement  son 
verre,  après  avoir,  d'un  signe  de  la  main,  rassuré  son  ami; 
puis  il  huma  une  petite  gorgée,  s'en  gargarisa  la  bouche,  et, 
duû  air  convaincu  :  c  C'est  vrai;  tu  as  raison,  dit-il.  Je  h'j 
avais  pas  goûté.  » 

Alors  il  replaça  sur  la  table  son  verre  à  peine  entamé  et  le 
distança,  par  réflexion,  de  toute  là  longueur  de  son  bras,  re- 
poussa de  môme  la  beuteille ,  s'essuya  les  lèvres  de  sa  ser- 
viette, en  faisant  suivre  sa  pantomime  de  ces  mots  remar- 
quables :  c  Je  déteste  les  vins  du  midi.  Continue. 

—  J'entrai  donc  par  les  cuisines,  reprit  Pardaillan;  c'est- 
à-dire,  ne  pouvant  m'adresser  aux  maîtres,  je  m'adressai  aut 
valets ,  aux  écuyers  de  bouche ,  aux  gardes-vaisselle ,  aux 
tourneurs  de  broche,  aux  porteurs  de  chaises,  aux  falotiers, 
^^  pâtissiers,  aux  femmes  de  chambre,  aux  filles  de  service, 
que  sais-je?  Qu'est-ce  qui  te  fait  rire? 

—  Moi?...  Va  toujours;  je  pensais  à  la  singulière  figure 
que  je  devais  avoir  sur  ce  cheval  de  bols. 

■^  Oh  I  tu  peux  rire  de  moi,  Dampierre,  et  de  mes  moyens 
"intrigue.  Cependant,  grâce  à  mes  nouveaux  auxiliaires,  un 
de  mes  placets  fut  déposé  sur  la  toilette  de  la  favorite,  un 
autre  dans  sa  voiture,  un  troisième  trouva  moyeu  de  se  glis- 
ser môme  dans  un  pâté;  mais  jusqu'à  présent,  soit  que  le 
placet  de  la  toilette  ait  servi  à  faire  des  papillotes,  que  celui 
^6  la  voiture  ait  allumé  la  pipe  du  palefrenier,  et  que  le 
pâté  n'ait  été  ouvert  qu'à  l'office ,  j'ai  compromis  inutile- 
ment mes  moustaches  grises  et  ma  croix  de  Saint-Louis 
avec  toute  cette  engeance.  N'importe!  notre  ami  sera  offi- 


232  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

cier,  j'en  réponds,  poursuivit  le  brave  o&pitaine,  et  je  compte 
bien  ne  pas  m'arréter  là  dans  la  réparation  de  mes  torts.  Je 
sais  que  le  père  du  jeune  homme  a  fait  de  mauvaises  affaires 
dans  les  entreprises  ;  moi,  je  n'ai  pas  d'enfants,  j'ai  quelque 
fortune.... 

—  Ah  I  que  c'est  bien!  murmura  une  petite  voix  tout  émue. 

—  Qu'est-ce  que  tu  fais  ici?  cria  le  lieutenant  des  chasses 
à  sa  fille,  qu'il  aperçut  derrière  le  fauteuil  du  capitaine,  les 
yeux  en  larmes  et  les  mains  jointes. 

—  Ce  que  je  fais,  mon  père?...  Mais....  j'écoute. 

—  Tu  viens  donc  d'entrer  à  la  sourdine? 

—  Je  ne  suis  pas  sortie. 

—  Yoyez-vous,  la  fille  d'Eve  I  Eh  bien  !  si  tu  as  écouté, 
poursuivit  le  père,  en  essayant  de  prendre  devant  son  ami  le 
grand  ton  d'autorité  dont  il  faisait  rarement  usage,  tu  as  dû 
entendre  que  le  récit  du  capitaine  était  entièrement  confi- 
dentiel. 

—  Oui,  mon  père;  j'ai  entendu....  confidentiel.... pournous 
deux....  puisque  j'étais.... 

—  Elle  a  raison ,  dit  Pardaillan.  Allons ,  ma  belle  enfant , 
c'est  moi  qui  ai  des  excuses  à  vous  faire  pour  avoir  tenu  table 
si  longtemps,  sans  songer  que  vous  êtes  venue  à  Versailles 
pour  voir  toute  autre  chose  que  deux  vieux  amis  qui  bavar- 
dent sans  raison  et  qui  boivent  sans  soif. 

—  Ah!  que  vous  êtes  bon!...  oui,  vous  êtes  bon!  murmura 
la  jeune  fille.  J'ai  eu  raison  d'écouter,  n'est-il  pas  vrai? 
puisque  cela  fait  que  je  vous  aime  de  tout  mon  cœuri  » 

Et,  par  un  mouvement  rapide,  elle  s'empara  d'une  des 
mains  du  capitaine,  et  la  baisa  avant  que  celui-ci  eût  songé  à 
la  retirer. 

«  Ohl...  ohl...  chère  enfant!  »  dit  le  capitaine  ému  lui- 
môme;  et,  se  retournant  vers  Adèle,  il  resta  un  instant 
stupéfait  du  caractère  étrange  et  passionné  que  venait  de 
revêtir  sa  beauté.  Ce  simple  coup  d'œil  lui  suffit  pour  lire 
entièrement  dans  le  cœur  de  la  jeune  fille.  Ces  ennuis,  ces 


GOGUETTE.  .  233 

souffrances  inezpliAbles ,  qu'au  bout  de  plusieurs  mois  un 
père  n'avait  pu  encore  deviner,  il  les  comprit  sur-le-champ, 
et,  se  courbant  vers  elle  :  a  Je  tiens  plus  que  jamais  à  ce 
qu'il  soit  heureux?  :»  lui  dit-il  tout  bas. 

Élevant  ensuite  la  voix  :  c  Vous  n'êtes  plus  fatiguée,  je 
l'espère ,  reprit-il ,  et  voys  ne  gardez  pas  rancune  à  notre 
Versailles  de  vos  mésaventures  de  la  matinée.  Allons,  ma 
belle  enfant ,  faites  un  bout  de  toilette,  si  bon  vous  semble  ; 
ïotre  père  va  passer  son  bel  uniforme ,  et  tous  trois  nous 
irons  au  parc ,  voit  les  illuminations ,  et  même  faire  un  tour 
dans  la  grande  galerie  du  château,  où  j'ai  mes  entrées.  :» 

Pendant  que  ces  paroles  s'échangeaient  entre  son  ami  et 
sa  fille ,  Dampierre ,  resté  à  table ,  avait  avisé"  du  coin  de 
l'œil  le  verre  presque  plein,  envoyé  par  lui  si  injustement  en 
exil.  Il  l'en  faisait  revenir' peu  à  peu,  et,  quand  Pardaillan 
acheva  sa  péroraison,  la  paix  était  faite  entre  le  vin  de 
Houssillon  et  le  lieutenant  des  chasses  de  la  capitainerie  de 
Gompiègne. 

Au  moment  de  partir,  Dampierre  se  sentit  la  tête  lourde  et 
embarrassée.  Il  jugea  prudent  de  rester  au  logis  ;  mais  ne 
voulant  pas  priver  sa  fille  du  spectacle  fçerique  des^illumina- 
ttons,  il  la  confia  en  toute  sécurité  à  la  protection  du  noble 
capitaine. 

D'autres  événements  d'une  nature  plus  étrange  étaient  ré- 
servés à  ma  grand'tante  durant  son  court  séjour  à  Versailles, 
et  devaient  décider  de  son  sort  comme  de  celui  de  Charles 
^oisy  et  de  M.  de  Pardaillan  lui-même. 


Où  Adèle  voit  son  propre  fantôme. 

Adèle  et  son  guide  se  promenaient'  dans  le  parc,  quand  le 
capitaine,  à  la  clarté  de  la  lune  et  des  lampions,  crut  entre- 


234  HISTOIRE  DS  MA   GRAND'TANTE. 

voir,  au  milieu  de  la  foule,  un  groa  ïomme  qui  semblait 
s'adresser  à  lui  par  des  signes  multipliés. 

Il  s'approcha.  C'était  un  cocher  de  Mme  de  Pompadour. 

M.  de  Pardaillan  apprit  par  lui  que  la  marquise,  en  l'hon- 
neur de  la  fête  du  roi,  rompant  àog  deuil,  devait  se  montrer 
le  soir  même  dans  la  grande  galerie. 

Le  renseignement  était  bon,  mais  il  fallait  le  rendre  profi* 
table. 

Se  diriger  aussitôt  de  se  côté,  quitter  le  parc  pour  le  châ- 
teau, se  faire  jour  avec  sa  jeune  compagne  à  travers  des 
essaims  de  courtisans  qui  déjà  encombraient  le  grand  escalier, 
fut  pour  le  capitaine  l'affairé  d'un  instant. 

A  peine  entré,  il  voit  un  mouvement,  un  remous  de  la  foule 
s'opérer  vers  une  extrémité  de  la  galerie,  c  Elle  est  là  sans 
doute,  1  se  dit-il. 

M.  de  Pardaillan,  en  dépit  de  l'étiquette  de  cour,  se  sent 
homme  à  lui  parler  de  son  affaire  Doisy,  du  breVet  d'officier, 
et  sur-le-champ  ;  mais  il  songe  à  la  jeune  fille  qtti  lui  tient 
le  bras.  Peut-il  en  sa  compagnie  aborder  la  royale  courtisane? 
Non.  Cette  fois  il  s'agit  de  l'étiquette  de  rhonneur,  et  celle- 
là,  le  capitaine  la  connaît  et  la  respecte. 

Il  installe  Adèle  sur  un  bout  de  banquette,  en  priant  poli- 
ment deux  dames  d'apparence  respectable ,  qui  se  trouvent 
là,  de  veiller  sur  elle;  puis,  tranquille  sur  son  arrière-garde, 
il  marche  en  avant. 

Les  dames  respectables,  qui  n'étaient  pas  âSsei  vieilles 
encore  pour  être  sans  prétentions,  ne  tardent  pas  à  s'aperce- 
voir^ des  inconvénients  de  ce  qu'on  leur  a  donné  à  garder. 
Elles  n'accrochent  plus  un  regard  ni  une  salutation.  Tous 
les  hommes  qui  passent  admirent  les  traits  délicats  de  la 
jeune  fille,  son  teint  frais  et  ses  cheveux  abondants;  elles  ne 
sont. plus  inspectées  qu'après  coup,  à  la  légère,  et  perdent 
évidemment  à  la  comparaison. 

Les  deux  dames  respectables  se  hâtent  de  renoncer  à  un 
voisinage  si  dangereux. 


où  ADÈLE  VOIT  SON  PROPRE  FANTÔME.     2$5 

Deux  mousquetaires  prennent  leur  place. 

Par  bonheur  pour  Adèle,  ils  ne  sont  pas  de  la  bonne  es- 
pèce. Communs  et  bêtes,  eux-mêmes  prorinciaut,  encore 
encrasséS)  ils  ne  savent  adresser  à  la  jeune  fille  que  des  ba- 
lourdises incapables  sans  doute  de  la  séduire ,  mais  suffi- 
santes pour  Tefifrayer. 

Un  autre  leur  succède*  C'est  un  jeune  homme  au  costume 
élégant,  mais  débraillé,  aux  allures  hardies  et  conquéran- 
ts, mais  dégingandées,  et  dont  les  grands  airs  de  cour  ne 
laissent  pas  que  de  sentir  quelque  peu  le  tripot  et  le  brelan. 

«  Vous  êtes  seule,  ma  charmante,  dit-il  à  Adèle. 

—•Non,  monsieur,  répond-elle  en  balbutiant,  comme  pour 
invoquer  l'appui  de  son  protecteur  absent;  je  suis  Tenue  avec 
le  capitaine  Pardaillan,  qui  m'a  laissée....  parce  que...* 

—  C'est  justement  lui  qui  m'envoie  pour  vous  tenir  com- 
P^oHie,  ma  toute  belle.  Comment  vous  nomme-t-on? 

"^  Adèle  Dampierre,  répond  ingénument  la  pauvre  fille. 

—  C'est  ça....  Diable I  beau  nom!  Et  M.  votre  père  appar- 
tient au  château. 

-"Il  est  lieutenant  des  chasses,  njf^nsieur. 

*-  C'est  ce  que  je  voulais  dire.  Diable  (  belle  position  I  Eh 
bien,  charmante  Adèle,  je  vous  ai  reconnue  rien  qu'à  vos 
eheyeux.  Je  vous  déclare,  foi  de  chevalier  d'Annezay,  que 
depuis  feu  la  reine  Bérénice,  jamais  chevelure  plus  délicieu- 
sement plantureuse  que  la  vôtre  n'a  paru  à  une  cour  quel- 
^ûque.  Ah!  les  beaux  cheveux!  J'en  dirais  probablement 
autant  de  vos  yeux,  s'ils  daignaient  un  tantinet  se  tourner 
^emon  côté.  PardaiUon  me  les  a  vantés.  » 

A  ce  nom,  invoqué  là  sous  un  motif  si  singulieï',  Adèle  re- 
leva la  tête  involontairement,  et  la  vue  du  chevalier,  loin  de 
^'intimider  d'abord,  la  rassura  au  contraire.  Le  désordre  de 
sa  toilette,  la  pâleur  maladive  de  son  teint,  lui  inspirèrent 
^^e  sorte  de  commisération  pour  le  pauvre  jeune  homme. 
^Ue  le  crut  souffrant,  et  cette  idée  suffit  à  lui  donner  con- 
■  fiance. 


236  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

Enhardi  par  les  apparences ,  le  chevalier  hausse  d'un  ton 
sa  parole  comme  son  regard.  11  se  rapproche  d'Adèle  qui, 
devenue  plus  clairvoyante,  afin  d'éviter  son  approche,  son 
contact,  s'éloigne  à  mesure  qu'il  avance,  et  dans  son  trouble, 
dans  son  émotion,  recule  au  delà  même  des  limites  de  sa 
banquette  et  tombe. 

On  fait  rumeur  autour  d'elle,  on  la  relève  :  «  Un  verre 
d'eau  !  au  buffet  I  »  disent  quelques  voix. 

Dans  ce  moment,  par  un  coup  de  la  Providence,  la  foule 
s'entr'ouvre  ;  tous  les  promeneurs  s'arrêtent;  tous  les  hommes 
se  courbent,  toutes  les  femmes  font  la  révérence,  c'est  Mme  de 
Pompadour  qui  passe ,  entourée  d'un  brillant  état-major  de 
courtisans,  parmi  lesquels  Adèle  n'en  distingue  qu'un  seul, 
l'ami  de  son  père ,  le  brave  capitaine  Pardaillan. 

Elle  s'élance  dans  cette  route  qui  vient  de  s'élargir  devant 
elle,  et  se  dirige  vers  son  premier  guide. 

Le  capitaine  avait  résolument  abordé  la  marquise  à  chacune 
de  ses  stations.  II  lui  avait  adressé  ses  compliments ,  es- 
sayant de  leur  faire  servir  d'enveloppe  à  sa  grande  affaire, 
celle  du  brevet  d'officiel^  qu'il  trouvait  moyen  de  glisser  à 
travers  ses  lieux  communs  de  politesse.  La  marquise  lui  avait 
souri,  lui  avait  répondu,  mais  vaguement,  sans  lui  prêter  au- 
trement attention,  sans  le  reconnaître,  sans  le  comprendre, 
à  peu  près  comme  Dampierre  avec  son  vin  de  Roussillon. 

Un  peu  découragé,  M.  de  Pardaillan  se  laissait  déborder 
dans  l'escorte  ;  il  perdait  du  terrain,  quand  Mme  de  Pompa- 
dour poussa  tout  à  coup  un  cri  perçant. 

L'exclamation  de  Mme  de  Pompadour  était  pour  le  capi- 
taine une  occasion  qui  se  pi'ésentait  de  se  rapprocher  d'elle. 
11  le  tentait,  lorsqu'il  se  sentit  arrêté  dans  son  élan^ 

Adèle  venait  de  le  rejoindre. 

En  compagnie  de  la  naïve  jeune  fille,  le  moyen  de  retour- 
ner vers  la  favorite?  Il  n'y  songeait  plus  et  se  disposait  à 
s'éloigner,  quand  il  vit  Mme  de  Pompadour  lui  adresser  un 
geste  en  l'interpellant  : 


où  ADÈLE  VOIT  SON  PROPRE  FANTÔME.     237 

«  £h  bien  I  monsiear  de  Pardaillan,  n'avons-nous  pas  à 
causer  encore  ?  i 

On  s'écarta  d'eux  aussitôt,  on  leur  fit  place,  tout  en  s'éton- 
nant  de  voir  la  royale  tutrice,  la  gouvernante  maîtresse,  por- 
ter l'esprit  des  affaires  jusque  dans  les  réunions  de  fête. 

Adèle,  le  capitaine  et  la  marquise  formèrent  un  centre 
autour  duquel  le  reste  gravita  respectueusement  à  distance. 

Celle-ci  reprit  alors  : 

<  Je  me  rappelle  parfaitement  ce  dont  il  s'agit,  monsieur  ; 
De  vous  ai-je  pas  même  à  ce  sujet  accordé  une  audience  ? 
C'est  pour  les  cadres  d'un  nouveau  régiment  de  cavalerie  que 
le  roi  vous  a  chargé  de  former,  n'est-il  pas  vrai?  * 

Et  tandis  qu'elle  parlait,  et  tandis  que  le  pauvre  capitaine, 
fort  embarrassé  de  sa  position  entre  ces  deux  femme3  si  dis- 
semblables, tentait  de  faire  mieux  comprendre  le  vrai  motif 
<{e  ses  incessantes  sollicitations,  la  marquise,  sans  lui  prêter 
plus  d'attention  qu'auparavant,  tenait  ses  yeux  fixement  at- 
tachés sur  la  jeune  fille,  palpitante'  sous  son  regard,  et  à 

plusieurs  reprises,  elle  murmurait  avec  un  accent  plein  d'é- 
motion : 

(  Mon  Dieu  I  mon  Dieu  I  > 

étonné  du  vif  intérêt  qu'elle  semblait  prendre  à  ses  expli- 
cations, le  capitaine  commençait  à  s'embrouiller  dans  ses 
phrases,  lorsque  l'interrompant  : 

'  C'est  bien,  c'est  bien,  monsieur,  lui  dit-elle  ;  faites-moi 
^ne  note  sur  tout  cela.  >  Et  désignant  Adèle  :  c  Cette  enfant 
^^  l'apportera  demain,  à  mon  lever.  » 

Adèle  et  le  capitaine  firent  un  soubresaut. 

«  Je  le  désire  ;  je  veux  la  voir  encore,  reprit  la  marquise  ; 
vous  l'accompagnerez  si  bon  vous  semble,  monsieur  de  Par- 
daillan.  Adieu,  ma  mignonne.  > 

Un  seul  mot  prononcé  à  l'une  des  portes  de  la  grande  gale- 
rie de  Versailles  venait  d'imprimer  une  nouvelle  secousse  à 
la  foule. 

Où  avait  annoncé  le  roi. 


838  HISTOIRE  DE  MA  ORAND^TAIfTB. 

La  marquise  se  hâta  d'aller  au-devant  de  Louis  XV. 
c  Eh  bien  I  était-ce  beau?  demanda  le  lieutenant  des  chas- 
seurs quand  sa  fille  et  son  ami  rentrèreat  au  logis. 

—  SuperbOf  >  répondit  le  capitaine  en  se  jetant  sur  un 
siège  d'un  air  de  mauvaise  humeur;  et  il  raconta  ce  qui  s'é- 
tait passé  relativement  à  la  marquise,  c  Tu  vois,  ajouta-t-il 
d'un  ton  ironique,  qu'il  ne  tient  plus  qu'à  nous  d'obtenir 
dès  demain  la  nomination  de  notre  jeune  homme. 

-^  C'est  fait  alors,  dit  Bampierre. 

—  C'est  plus  loin  de  se  faire  que  jamais,  répliqua  l'autre. 
K'as-tu  donc  pas  entendu  que  la  marquise  veut  revoir  ta 
fille?  que  c'est  ta  fille  qui,  cette  fois,  doit  présenter  le  pl&cet? 

T-  Mais  je  ne  yefuse  pas,  interrompit  Adèle,  quoique  cer- 
tainement on  soit  bien  mal  à  son  aise  au  milieu  de  tout  ce 
beau  monde-là, 

—  Votre  bon  vouloir  ne  suffit  pas,  mon  enfant,  dit  Par- 
daillan  ;  votre  père  refuse  pour  vous. 

—  Moi,  pas  du  tout  I  exclama  à,son  tour  Bampierre,  que  le 
vin  de  Roussillon  dominait  encore  et  rendait  plus  accommo- 
dant. Ça  sera  drôle,  ma  fille  ira  voir  Mme  de  Pompadour, 
tandis  que  j'irai  faire  ma  visite  au  roi....  Pourvu  que  le  roi 
n'ait  pas  entendu  parler  de  la  figure  que  j'avais  sur  ce  cheval 
de  bois....  il  serait  capable  de  me  rire  au  nez....  Bastl  > 

Le  capitaine  le  regarda  fixement,  et  se  tournant  vers  la 
jeune  fille  :  c  Savez- vous,  Adèle,  ce  que  c'est  que  Mme  de 
Pompadour? 

—  Mais....  c'est  une  marquise. 

—  C'est....  c'est  une  vilaine  femme. 

—  Tfi  n'es  plus  connaisseur,  mon  vieux,  dit  Bampierre. 
Jolie  femme,  jolie  femme  1  au  contraire,  i 

Et  il  se  mit  à  rire  aux  éclats. 

te  capitaine  haussa  les  épaules,  et  s'adressant  de  nouveau 
à  la  jeune  fille  ;  c  II  faut  que  vous  compreniez  bien,  mon  en- 
fant, l'importance  de  cette  visite  qu'on  attend  de  vous.  La 
marquise....  n'est  pas  une  femme  cumme  une  autre;  1a  ^^^' 


où  APÈLE  VOIT  SON  PROPRB  FANTÔME.     239 

qaise  a'est  une  grande  dame  que  par  coutrebande,  que.... 
comment  vous  diraîs-je?  C'est...,  c'est  la  maîtresse. du  roi, 
enfin! 

—  Ahl  »  fit  Adèle  d'un  air  indécis.  Puis,  après  un  moment 
de  silence  :  <  Je  ne  comprends  pas  bien,  dit-elle.  Est-ce  que 
le  roi  a  encore  des  maîtresses  à  son  âge  ? 

^  Mais  à  quarante- sept  ans  on  n'est  pas.,.. 

—  Elle  croit  qu'il  s'agit  d'une  maîtresse  de  olayecinl  cria 
ûampierre  en  riant  plus  fort,  tous  ayez  bien  fait  de  revenir, 
îoo^  m'amusez  ;  je  m'ennuyais  tout  seul. 

^  Non,  mon  enfant,  reprit  Pardaillan  avec  gravité,  ce 
n'est  pas  une  maîtresse  de  clavecin,  c'est...  c'est....  l'amou* 
reus6  du  roi  !  et  le  roi  est  marié  et  elle  aussi  I  Gomprenez- 
Tous  maintenant?  > 

La  pauvre  villageoise  baissa  les  yeux,  et  sa  rougeur  ré- 
pondit pour  elle. 

Cependant,  relevant  bientôt  le  front  d*un  air  mutiné  : 

«  Si  c'est  une  mauvaise  fem^ie,  comme  vous;  le  dites, 
pourquoi  coarez-vpus  donc  toujours  ^près  eUe? 

— Bien  répondu  I  « 

£t  Daoïpierre  se  roula  sur  son  fauteuil* 

c  Permettez,  mon  enfant,  dit  le  capitaine,  distinguons  t 
moi,  je  ne  suis  pas  une  jeune  fille. 

--  h  le  sais  bieUt 

*- Parbleu I...  vous  m'amusez  de  plus  en  plual  Ohl  que 
^01)3  ayez  donc  bien  fait  de  revenir  1 

r-  Je  vais  à  elle,  comme  tout  le  monde,  pour  les  affaires 
de  l'État,  car  c'est  elle  qui  gouverne  1  J'y  vais,  non  pour  moi, 
niais  pour  un  autre,  et,  puisque  vous  avez  entendu  ma 
confidence  à  votre  père,  je  puis  le  répéter,  j'y  vais  pour 
lui  faire  réparer  une  injustice  dont  elle  ^st  la  cause  pre- 
mière. » 

Adèle  sembla  réfléchir,  puis  d'un  ton  de  résolution  ; 

<  Eh  bien!  c'est  pour  pela  aussi  que  j'irai I  Refuseres^yous 
de  Qu'associer  à  votre  benne  action? 


240  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

—  Elle  a  raison,  dit  le  père  en  s*attendrissant  tout  à  coup. 
Bien,  pauvrette!  c'est  très-touchant,  ce  qu'elle  dit  là.  Yiens 
m'embrasser.  II  ne  s'agit  pas  ici  de  faire  la  bégueule^  mais 
d'être  utile  à  ce  brave  garçon  qui  lui  a  fait  son  portrait,  et 
pour  rien!  Ce  sera  le  payement  de  sa  peinture.  Au  bout  du 
compte,  la  marquise  ne  la  mangera  pas!  Ohl  si  c'était  le 
roi....  un  instant,  sire;  de  ce  côté,  nous  ne  voulons  pas  diri- 
ger vos  chasses,  et  encore  moins  fournir  le  gibier.  D'ailleurs 
ne  seras-tu  pas  là,  Pardaillan? 

—  Sans  doute,  mon  père  a  raison;  que  puis-je  craindre? 
Notre  voyage  à  Versailles  aura  du  moins  été  utile  à....  quel- 
qu'un. 

—  A  la  bonne  heure  !  dit  le  capitaine,  ^oi,  j'avais  cru  de- 
voir vous  avertir;  mais  si  tous  deux  vous  êtes  d'accord,  je 
ne  demande  pas  mieux.  Vive  le  roi!  mon  maréchal  des  logis 
sera  officier.  A  demain  donc,  mon  enfant.  » 

Le  lendemain,  vêtue  de  blanc  comme  une  première  com- 
muniante, Adèle  fut  conduite  vers  la  partie  du  château  où  se 
trouvaient  les  appartements  de  la  favorite. 

A  chaque  salon  qu'elle  traversait,  elle  était  forcée  de  s'ar- 
rêter, tant  elle  se  sentait  défaillante.  Durant  une  longue  nuit 
sans  sommeil,  elle  avait  réfléchi  aux  paroles  de  M.  de  Pardail- 
lan. Un  instinct  d'amour  lui  en  avait  fait  comprendre  la  portée. 
Que  pouvait-elle  avoir  à  démêler  avec  une  femme  pareille? 
Cette  femme,  pourquoi,  la  veille,  l'avait-elle  regardée  avec 
tant  d'attention?  Pourquoi  avait-elle  voulu  la  revoir  encore? 
Elle  ne  trouvait  de  réponse  à  aucune  de  ces  questions;  et  le 
mystère  qui  environnait  cette  visite  la  lui  rendait  encore  plus 
redoutable. 

Son  amour  pour  Charles  Doisy  fut  plus  fort  que  le  reste.  Il 
fallait  qu'il  fût  officier.  Pour  lui,  comme  pour  elle,  s'armant 
de  courage,  elle  parvint  à  vaincre  sa  timidité  native,  et  à 
maîtriser  les  révoltes  de  sa  pudeur. 

Quand  le  capitaine  et  sa  jeune  amie  furent  introduits  au- 
près de  la  toute-puissante  marquise,  celle-ci  était  à  sa  toi- 


où  ADÈLE  VOIT  SON  PROPRE  FANTÔME.     241 

lette.  Une  de  ses  femmes,  après  avoir  lavé  ses  cheveux  dans 
de Teaa  parfumée,  les  couvrait  de  poudre  à  la  maréchale;  une 
autre  étalait  sur  les  meubles  des  robes  de  soie,  de  dentelle  ou 
de  brocart,  pour  qu'elle  eût  à  choisir  ;  une  troisième  essayait 
la  coiffure  du  jour  sur  une  tête  à  poupée ,  pour  qu'elle  pût 
juger  de  l'effet,  etj'ornementait  de  fleurs  ou  déplumés,  selon 
que  le  coup  d'œil  de  sa  maîtresse  approuvait  ou  rejetait. 

A  gauche  de  la  toilette  se  tenait  assis  un  beau  jeune  ecclé- 
siastique, en  manteau  court,  en  bas  violets,  portant  un  rabat 
en  point  de  Venise  et  des  joyaux  à  chacun  de  ses  doigts. 
C'était  un  évéque  récemment  nommé.  Il  tenait  à  la  main  une 
petite  pelote  de  velours,  toute  couverte  d'épingles  d'or,  et  la 
présentait  alternativement ,  soit  à  la  dame ,  soit  à  la  sui- 
vante. 

Vers  la  droite,  on  voyait,  debout,  un  homme  à  la  haute 
prestance ,  décoré  de  plusieurs  ordres  et  portant  en  sautoir, 
par-dessus  sa  veste  richement  brodée,  le  large  cordon  du 
Saint-Esprit.  C'était  le  ministre  de  la  guerre  qui  venait  con- 
sulter et  prendre  des  ordres. 

La  marquise,  tout  en  se  mirant,  tout  en  s'épinglant,  tout 
en  jetant  des  regards  négatifs  ou  approbatifs  vers  la  tête  à 
poupée  ou  vers  les  robes  accumulées  devant  elle,  échangeait 
avec  l'évêque  et  le  ministre  des  paroles  tour  à  tour  graves 
ou  enjouées,  quand  les  noms  de  Mile  Dampierre  et  du  capi- 
taine  de  Pardaillan  lui  furent  articulés  baà  à  l'oreille;  elle 
tressaillit ,  se  leva ,  et  d'un  geste  fit  signe  à  l'évêque  et  au 
ministre  de  s'éloigner. 

Ceux-ci,  après  un  salut  profond,  se  retirèrent  dans  un  pe- 
tit salon  attenant  au  cabinet  de  la  marquise,  et  là  ils  atten- 
dirent qu'il  lui  plût  de  les  rappeler. 

A  peine  avaient-ils  disparu  que  Mme  de  Pompadour,  se  re- 
tournant brusquement,  s'élança  vers  Adèle,  qui  venait  d'en- 
trer, la  prit  dans  ses  bras ,  la  baisa  au  front ,  et  la  contem- 
plant dans  une  sorte  d'extase  douloureuse  : 

«  Ma  fille!  »  s'écria-t-elle. 

248  k 


242  HISTOIRE  DE  MA  GRAND*TÂNTE« 

A  cette  exclamation)  dont  elle  ne  put  comprendre  le  sens, 
la  pauvre  enfant ,  déjà  jetée  hors  d'elle-même  par  toutes  ses 
émotions  précédentes ,  subitement  atteinte  d'une  de  ces  fai- 
blesses nerveuses  auxquelles  elle  était  sujette,  s'évanouit  entre 
les  bras  ouverts  pour  la  recevoir. 

Les  femmes  s'empressèrent;  le  capitaine,  désespéré  et  qui 
la  croyait  déjà  morte ,  aida  à  la  déposer  sur  un  sofa,  poussa 
des  soupirs  haletants,  frappa  du  pied ,  laissa  même  échapper 
quelques  jurons,  se  souvenant  à  peine  du  lieu  où  il  était,  et 
ne  cessa  de  lui  prodiguer  ses  soins  que  lorsqu'il  s'agit  de 
couper  les  lacets  de  son  corsage. 

Il  se  retira  alors  dans  un  coin  de  l'appartement ,  ne  sa* 
chant  plus  ni  ce  qu'il  devait  penser  ni  pourquoi  il  était  venu. 

Presque  inanimée,  la  jeune  fille  était  étendue  sur  le  sofa; 
ses  yeux  restaient  fermés  ;  ses  cheveux,  déroulés,  retombaient 
en  désordre  sur  sa  poitrine,  pâle  comme  son  fronts 

c  Ohl  laissez-la  un  instant  ainsi  1  supplia  la  marquise; 
c'est  ainsi  que,  pour  la  dernière  fois ,  j'ai  vu  mon  Alexan- 
drine,  à  qui  elle  ressemble  tant  I  » 

Et  elle  éclata  en  sanglots. 

Par  son  ordre  on  alla  chercher  une  couronne  de  roses 
blanches,  précieusement  déposée  dans  un  coffre  de  deuil,  dans 
un  coffre  qui  renfermait  les  seules  choses  qui  lui  restaient  de 
sa  fille  :  de  blonds  cheveux,  des  fleurs  fanées,  un  mouchoir 
trempé  de  ses  larmes  et  teint  de  son  sang. 

Mme  de  Pompadour  n'était  plus  la  belle  et  omnipotente  fa- 
vorite; alors,  c'était  une  pauvre  femme  à  qui  il  n'était  per- 
mis d'être  mère  qu'en  cachette  ;  une  femme  qui,  à  force  d'a- 
dresse, de  beauté  et  d'ambition,  avait  fait  son  esclave  d'un 
•roi;  mais  à  cet  esclave  elle  devait  des  sourires  et  de  la  belle 
humeur.  Devant  lui,  comme  devant  les  autres,  il  lui  fallait 
cacher  ses  larmes ,  étouffer  ses  douleurs ,  contenir  ses  élans 
de  maternité.  Ne  devait-elle  pas  rester  belle  pour  plaire  au 
maître?  Ne  devait-elle  pas  plaire  au  maître  pour  gouverner 
l'État  ?  Pourquoi  aurait-elle  pleuré  sa  fille?  Ce  n'était  point 


où  ADÈLE  VOIT  SON  PROPRE  FANTÔME.     243 

celle  de  Louis  XV;  c'était  celle  de  M.  d'Étiolés....  Qu'impor- 
tait au  roi? 

Quand  on  eut  déposé  entre  ses  mains  la  couronne  de  roses, 
elle  la  plaça  sur  la  tête  d'Adèle,  comme,  quelques  semaines 
auparavant,  elle  ^l'avait  placée  sur  la  tête  de  son  Alexan- 
drine.  ' 

C'avait  été  une  volonté  de  la  mourante. 

Elle  se  reprit  alors  à  contempler  de  nouveau  cette  étran- 
gère qui  lui  rappelait  de  si  doux  et  de  si  poignants  souvenirs. 
Ses  larmes  coulèrent  avec  plus  d'abondance,  et,  par  cet  élan 
sympathique  qui  rapproche  toutes  les  conditions  devant  une 
pensée  de  mort,  ses  femmes  s'agenouillèrent  et  pleurèrent 
avec  elle. 

Adèle  revenait  à  la  vie;  ses  sens  commençaient  à  sortir  de 
leur  anéantissement  passager,  et  un  seul  bruit,  celui  des  san« 
glots,  venait  frapper  son  oreille.  Les  idées  pleines  de  confu- 
sion encore,  elle  ouvrit  les  yeux.  Des  femmes  inconnues 
étaient  làf  à  genoux,  se  lamentant.  Elle  essaya  de  se  lever  et 
retomba  aussitôt  eu  poussant  un  cri. 

Elle  venait  de  voir  dans  une  glace  une  jeune  fille,  le  teint 
livide,  avec  une  couronne  et  des  vêtements  bla^cs  comme  un 
linceul.  Cette  jeune  fille  avait  ses  traits.  Ëtait-ce  donc  son 
spectre  qui  venait  de  lui  apparaître  ? 

Et  elle  entendait  autour  d'elle  des  voix  gémir  et  répéter  ; 
«  Pauvre  enfant I  Pauvre  enfant!  Mourir  si  jeune  1  si  belle! 
Pourquoi  l'avez-vous  rappelée  à  voiys ,  mon  Dieu  ?  » 

Adèle  referma  les  yeux,  et  de  ses  paupières  deux  larmes 
jaillirent. 

Elle  se  pleurait  elle-même. 

Revenue  tout  à  fait  de  son  évanouissement ,  rendue  au 
sentiment  de  sa  position  réelle ,  elle  ne  put  cependant  se  dé- 
fendre d'une  terreur  secrète  en  songeant  à  son  fantôme  qu'elle 
avait*  vu. 

La  marquise  prodigua  de  nouveau  ses  caresses  à  Adèle; 
elle  l'interrogea  avec  bonté  sur  sa  famille,  sur  son  pays,  sur 


«      N 


^kk  HISTOIRE  DE  MA  GRAND  TANTE. 

ses  espérances  de  fortune.  Adèle  ne  put  articuler  un  mot.  Ce 
fut  le  capitaine  qui  se  chargea  de  répondre  pour  elle. 

Au  moment  de  la  quitter,  Mme  de  Pompadour  lui  glissa 
au  doigt  une  bague  d'un  grand  prix.  La  jeune  fille  s'en  aper- 
çut à  peine,  et  le  remercîment  n'arriva  que  jusqu'au  bord  de 
ses  lèvres. 

Perdant  la  mémoire  du  puissant  motif  qui  lui  avait  fait 
risquer  son  aventureuse  démarche,  elle  saluait  pour  prendre 
congé,  quand  M.  de  Pardaillan,  entravant  sa  sortie,  se  hâta 
de  lui  dire  : 

c  Et  le  placet  ?  » 

A  ce  mot,  Adèle  recouvre  tout  à  la  fois  la  mémoire  et  la 
parole. 

c  Oui!  Ahl  de  grâce,  madame,  s'écrie-t-elle,  soyez  bonne 
pour  lui  I  II  l'a  si  bien  mérité  I  D'ailleurs  il  vous  a  sauvé  la 
vie  peut-être,  car  c'est  lui,  lui  seul,  madame,  qui  a  retenu  le 
cheval  I 

—  De  qui  et  de  quoi  s'agit-il  donc?  »  demanda  la  marquise 
en  souriant  de  cette  animation  subite,  dont  elle  n'eut  pas  de 
peine  à  démêler  la  cause  première. 

Le  capitaine  expliqua  tout  et  présenta  sa  pétition. 

Après  l'avoir  parcourue  : 

«  Notre  intéressant  libérateur  n'aura  pas  perdu  pour  at- 
tendre, »  dit  la  marquise  de  l'air  le  plus  gracieux. 

Elle  sonna  et  fit  mander  le  ministre  de  la  guerre,  qui  se 
trouvait  justement  sous  sa  main. 

c  Monsieur  de  Paulmy,  lui  dit-elle,  vous  devez  avoir  quel- 
que lieutenance  de  cavalerie  à  votre  disposition  ? 

—  Et  à  la  vôtre ,  madame ,  répondit  le  galant  ministre  en 
s'inclinant. 

—  Eh  bien  donc ,  faites  droit  à  ce  placet,  et  sur-le-champ. 
Nous  vous  en  saurons  gré,  notre  cousin.  » 

Le  lendemain,  Dampierre  et  sa  fille  retournèrent  à  Béthizy, 
enchantés  de  la  façon  dont  avait  tourné  la  visite  à  Mme  de 
Pompadour. 


UN  CACHET  NOIR.  *  245 


VII 

Un  cachet  noir. , 

A  peine  étaient- ils  de  retour  de  leur  voyage  de  Versailles, 
qae  Martine  Brulard,  qui  depuis  longtemps  n'avait  pas  mis 
les  pieds  au  cbàteau  de  la  Douye,  y  arriva. 

Martine  avait  des  chagrins;  ses  yeux  rouges  et  son  air  ef- 
faré le  disaient  assez.  - 

Dès  qu'elle  se  trouva  seule  avec  Adèle,  elle  éclata. 

Son  père  venait  d'apprendre  par  un  hussard  de  Berchiny 
que  Charles  Doisy ,  après  s'être  signalé  au  coinbat  de 
Hamelen,  y  avait  reçu  une  blessure  grave....  mortelle  sans 
doute. 

A  ce  coup  de  foudre  inattendu,  à  cette  nouvelle  qui  mena- 
çait de  renverser  toutes  ses  espérances  de  bonheur,  Adèle 
se  jeta  dans  les  bras  de  Martine  en  fondant  en  larmes. 

Martine,  qui  était  venue  chercher  des  consolations,  et 
peut-être  faire  montre  de  sa  douleur,  se  trouva  vivement 
blessée  en  voyant  Mlle  Dampierre  plus  désolée  qu'elle-même, 
et  elle  la  quitta,  persuadée  que  plus  que  jamais  elle  avait  en 
elle  une  rivale  et  non  plus  une  amie. 

Adèle,  de  jour  en  jour,  devenait  plus  triste  et  plus  abattue  ; 
elle  passait  des  heures  entières  devant  son  portrait  peint 
par  Charles  Doisy. 

Un  matin,  le  lieutenant  des  chasses  ^reçut  une  lettre  ca- 
chetée  de  noir.  Il  déjeunait  en  tête  à  tête  avec  sa  ûlle,  lors- 
que cette  lettre  lui  fut  remise  par  Mariette. 

Dès  qu'Adèle  vit  le  cachet  de  deuil,  sa  pensée  se  reporta 
naturellement  vers  Charles  Doisy,  mortellement  blessé  au 
combat  de  Hamelen,  au  dire  de  Martine;  faisant  un  effort 
pour  vaincre  la  violence  de  ses  émotions,  elle  se  disposait  à 
interroger  son  père;  mais  en  voyant  l'agitation  subite,  la 


246  HISTOIRE  DE.  MA  GRAND'tàNTE. 

Stupéfaction  douloureuse  qui  venait  de  s'emparer  de  celui-ci 
au  milieu  de  sa  lecture,  soû  cœur  se  comprima  et  les  paroles 
expirèrent  glacées  sur  ses  lèvres.... 

c  Qu'est-ce  donc?  de  quoi  s'agit-il?  murmura- t-elle  enfin, 
mais  d'une  voix  si  faible,  tellement  éteinte,  que  Dampierre 
devina  l'interrogation  plutôt  au  regard  qu'à  la  voix. 

—  Rien....  ce  n'est  rien,  i  dit-il  en  se  levant  de  table  brus- 
quement et  en  laissant  là  son  repas  à  peine  commencé. 

Chez  un  homme  tel  que  lui,  parfait  appréciateur  des  plai- 
sirs sensuels,  et  dont  lés  petits  événements  malencontreux 
de  la  vie  n'avaient  jamais  eu  le  pouvoir  de  troubler  le  ro- 
buste appétit,  cette'fuite  de  table,  ce  mouvement  d'abnéga- 
tion eût  suffi  seul  pour  annoncer  un  grand  malheur. 

«  C'est  un  ordre....  oui,  reprit-il  d'un  ton  grave  et  solen- 
nel qui  n'était  guère  dans  ses  habitudes,  un  ordre  I  auquel  je 
dois  obéir,  et  sur-le-champ.  » 

Il  appela  son  valet,  lui  ordonna  de  seller  son  cheval,  et  lui 
adressa  diverses  recommandations  qui  devaient  suffisamment 
faire  pressentir  qu'il  ne  rentrerait  pas  de  quelques  jours. 

Adèle  resta  muette,  le  regarda  avec  des  yeux  terrifiés  ; 
mais  elle  ne  lui  fit  pas  une  seule  objection. 

Tandis  qu'il  était  monté  à  sa  chambre  pour  quelques  pré- 
paratifs indispensables,  Adèle  résolut  de  l'y  rejoindre.  Arri- 
vée devant  la  porte,  elle  n'osa  entrer;  elle  ne  le  put  pas.  De 
même  que  ses  lèvres  étaient- restées  muettes,  ses  jambes  de- 
meuraient immobiles.  Qu'allait- elle  dire  à  son  père?  L'inter- 
roger sur  le  sort  de  Charles? 

Elle  eut  peur  de  la  réponse  qu'il  pouvait  lui  faire.  £lle  eut 
peur  du  coup  qu'elle  pouvait  recevoir  1 

Et  comme  elle  se  tenait  là,  indécise,  perplexe,  mais  ne  pou- 
vant cependant  supporter  ce  doute  qui  la  torturait,  elle  en- 
tendit son  père  marcher  à  grands  pas  en  poussant  de  longs 
soupirs,  et  le  mot  :  c  Mortl  mort  1  »  articulé  avec  un  profond 
accent  de  douleur,  vint  frapper  son  oreille. 

«  Qui  donc  est  mort?  s'écria-t-elle  en  se  précipitant  dans 


UN  CACHET  NOIR.  247 

là  chambre  et  eu'  recouvrant  tout  à  la  fois  le  mouyement  et 
la  parole;  M.  Charles?...  ) 

La  main  de  M.  Dampierre  descendit  rapidement  sur  la 
bouche  d'Adèle. 

f  Que  ce  nom  ne  soit  plus  prononcé  entre  nous,  pauvrette, 
lui  dit-il.  Oublions-le  ;  si,  comme  moi,  tu  ressentais  quelque 
amitié  pour  lui,  efface-la  de  ta  mémoire,  qu'il  n'en  soit  plus 
question  I  Ëntends-tu?  Jamais  l  jamais  I  > 

Il  prit  sa  fille  entre  ses  bras,  lui  baisa  les  yeux,  la  recom- 
manda aux  soins  de  Mariette,  monta  à  cheval  et  partit. 

Maintenant,  par  une  de  ces  bizarreries  si  fréquentes  au 
milieu  de  nos  douleurs,  car  nos  douleurs,  comme  nos  joies, 
sont  capricieuses  et  fantasques,  Adèle  cherche  à  rentrer  dans 
son  doute.  Un  cachet  noir  apposé  sur  une  lettre  a  suffi  pour 
lui  faire  croire  à  la  mort  de  Charles  ;  et  quand  le  cri  échappé 
à  son  père,  cette  phrase  sur  Doisy,  qui  ne  peut  avoir  pour 
elle  qu'un  sens  positif,  quand  tout  enfin  a  semblé  concourir 
à  justifier  ses  pressentiments,  à  la  confirmer  dans  sa  croyance, 
cette  croyance,  elle  la  repousse. 

A  son  âge,  on  voit  l'espérance  pénétrer  jusque  dans  la 
tombe  des  morts. 

«  Lorsque  j'ai  rapporté  à  mon  père  le  propos  de  Martine 
relativement  à  la  blessure  de  Charles,  se  dit-elle,  à  peine  s'il 
a  paru  y  prêter  attention.  Pourquoi  se  serait-il  ainsi  troublé 
aujourd'hui  devant  un  résultat  qu'il  devait  prévoir  t  Puis, 
feu  quoi  cela  pouvait-il  l'obliger  à  s'éloigner  d'ici,  et  pour 
plusieurs  jours?  Cependant  il  m'a  dit  de  l'oublier....  «  MortI 
c  mort!  »  s'est-il  écrié.  Qui  donc  est  mort,  si  ce  n'est  lui?Ohl^ 
la  lettre!  cette  lettre  seule  pourrait  me  dire  toute  la  vérité!» 

Cette  lettre,  elle  la  cherche,  pensant  que,  dans  sa  précipi- 
tation, son  père  a  peut-être  négligé  de  la  garder  et  de  l'em- 
porter avec  lui;  mais  elle  ne  la  trouve  pas. 

£lle  songe  alors  à  Mariette;  peut-être  aussi  son  père,  au 
moment  du  départ,  quand  il  est  descendu  seul  de  sa  cham- 
bre, n'a-t-il  pas  craint  de  s'expliquer  devant  sa  vieille  ser- 


248  HISTOIRE   DE  MA  GRAND'TANTE. 

vante.  Alors  elle  interroge  la  Picarde,  laissant  éclater  devant 
elle  ses  craintes  et  même  sa  douleur. 

<  Ëcoutez,  not'  demoiselle,  lui  dit  Mariette,  faut  pas  ainsi 
s'entretenir  en  graud'crémeur  sans  raison  ni  bon  sens.  Si  ce 
garçon  est  guari  de  sa  navrure,  n'y  a  plus  de  danger  ;  alors 
tenez- vous  coite;  s'il  est  défunt,  n'y  a  plus  de  remède;  à  quoi 
bon  larmoyer?  Ne  devons-nous  mie  chacun  itou  en  faire  au- 
tant? Vous  duit-il  tout  savoir  au  certain,  pour  vous  désoler 
tout  de  suite  et  vous  consoler  plus  vite  ?  A  la  bonne  heure!  - 
on  peut  amoyenner  la  chose.  Cil  qui  peut  vous  en  dire  long 
n'est  pas  loin  ;  c'est  père  Hubert,  le  rouisseur  :  il  est  appert 
en  art  magique,  le  vieux  madré  I  vez-le.  » 
Adèle  refusa  d'arriver  à  la  certitude  avec  l'aide  du  sorcier. 
Puisant  momentanément  des  forces  dans  l'excès  de  son 
désespoir,  ello  se  rendit  d'elle-même,  à  pied,  à  la  fermie  des 
Brulard;  elle  courait  risque  d'y  rencontrer  le^vtcua?  fouis- 
seur, sans  doute,  mais  ce  n'est  pas  lui  qu'elle  y  allait  cher- 
cher ;  c'était  Martine,  et  ce  fut  Martine  seule  qu'elle  y  trouva, 
La  fîlle  du  meunier  chantait  alors  à  tue-tête,  de  l'air  le  plus 
joyeux  du  monde, 

La  voix  d'Orphée,  malgré  tout  ce  qu'on  en  raconte,  ne  ma- 
nifesta jamais  sa.  puissance  d'une  façon  plus  merveilleuse  que 
ne  le  fit  en  ce  moment  la  voix  fausse  et  discordante  de  Mar- 
tine; jamais  les  symphonies  d'Haydn  ou  de  Beethoven,  les 
accords  les  plus  enivrants  de  Mozart,  d'Auber  et  de  Rossini 
ne  retentirent  aux  oreilles  d'un  mélomane  fanatique  avec  ac^ 
tant  de  charme  qu'Adèle  en  trouva  au  vieil  air  si  impitoya- 
blement écorché  alors  par  la  fille  Brulard  ;  Byron,  Hugo  et 
Lamartine,  dans  leurs  plus  grands  jours  d'inspiration  et  de 
lyrisme,  n'ont  jamais  laissé  tomber  des  strophes  d'un  plus 
formidable  effet  que  celui  produit  par  ces  vers   si  simples  : 

On  vend  de  la  tiretaine , 

De  la  soie  et  du  velours,  etc. 

Le  reste  à  l'avenant. 


UN  CACHET  NOIR.  249 

Adèle,  palpitante,  s'était  arrêtée  sur  le  seuil  de  la  chambre 
occupée  par  Martine;  elle  écoutait  dans  une  sorte  de  ravis- 
sement extatique  ce  chant  trivial ,  comme  elle  eût  écouté  les 
cantiques  des  anges  ou  la  voix  du  Christ  au  tombeau  de 
Lazare. 

Pour  elle,  la  voix  de  Martine  venait  de  ressusciter  un 
mort. 

Se  précipitant  dans  la  chambre  : 

c  U  est  donc  sauvé?  s'écria-t-elle. 

—  Ah!  vous  m*avez  fait  peuri  dit,  avec  un  soubresaut, 
Martine  qui  ne  s'attendait  pas  à  cette  visite.  Qui  donc  est 
sauvé  ? 

—  Mais  lui. 

—  Qui,  lui? 

—  M.  Doisy. 

.  —  M.  Doisy?  hein....  plaît-il?...  pourquoi  sauvé?  reprit  la 
fille  du  meunier  dans  un  trouble  évident. 

—  U  n'est  pas  mort,  du  moins,  poursuivit  Adèle. 

—  Mort...  lui?...  qui  donc  a  pu  vous  dire.... 

—  Mais  vous  ,  Martine ,  ne  m'avez- vous  pas  parlé  d'une 
blessure  mortelle  reçue  par  lui  dans  la  ville  d'Hamelen? 

—  Ah  I  oui,  oui...,  pardon  !  c'est  que  je  pensais  à  tout  autre 
chose ,  )  répondit  l'autre  en  se  remettant  de  son  trouble  mo- 
mentané; et,  d'un  air  plus  calme,  elle  ajouta  :  c  Au  fait, 
après  ce  qui  lui  est  arrivé  ,  il  pourrait  bien  n'être  plus  de  ce 
monde....  je  l'ai  même  entendu  dire,  et,  pour  votre  gouverne, 
mam'zelle,  vous  ferez  bien  de  le  croire  ainsi ,  voire  même  de 
le  répéter  au  besoin.  » 

Adèle  la  regarda  d'un  air  stupéfait;  puis,  tombant  sur  une 
chaise  : 

c  Et  vous  chantiez,  Martine! 

—  Pourquoi  pas?  Faut-il  donc  toujours  être  en  pâmoison? 
Ça  ne  me  va  pas ,  à  moi.  D'ailleurs  je  suis  contente  aujour- 
d'hui :  je  vais  me  marier.  Oui ,  mam'zelle,  et  bientôt,  je  l'es- 
père ;  mon  père  y  consent,  il  ne  s'agit  plus  que  de  patienter 


250  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

un  peu;  car  nous  nous  marions,  nous  autres!  :^  ajoutâ- 
t-elle en  se  redressant  de  toute  la  hauteur  de  sa  fausse 
vertu. 

Depuis  sa  dernière  visite  au  château  de  la  Douye,  la  fille 
Brulard  en  avait  beaucoup  appris  sur  le  compte  de  Mlle  Dam- 
pierre  et  sur  son  séjoar  à  Versailles.  Aussi  reprit-elle  d'un 
ton  d'arrogance  et  de  dédain  : 

«  Vous  ne  m'aviez  pas  raconté,  ma  mie  ,  à  quelle  occa- 
sion le  roi  vous  avait  fait  présent  d'un  diamant  de  si  grand 
prix.  Pourquoi  donc  ne  mô  l'avoir  pas  montré?  Croyez-vous 
que  j'en  aurais  été  jalouse?..*  Oh  1  nous  autres,  simples  filles 
de  la  campagne ,  nous  nous  contentons  de  moins  ;  ça  coûte 
trop  cher. 

—  Gomment,  le  roil  dit  Adèle  frappée  de  stupeur;  le  roi! 
je  ne  l'ai  même  pas  vu. 

.  —  Je  le  souhaite  pour  vous,  ma  chère  ;  mais  qui  donc  vous 
aurait  remis  ce  joyau? 

—  Mais....  Mme  la  marquise. 

—  Ah!  la  Pompadour?  Au  faitj  reprit  Martine  avec  une 
ironie  grossière  qu'elle  croyait  devoir  être  piquante ,  on  se 
convient,  on  se  rapproche  selon  les  goûts  qu'on  a.  Vous  voyez 
le  beau  monde,  à  ce  qu'il  paraît,  à  présent?  Je  pourrai  bien 
le  voir  un  jour  aussi;  mais  à  d'autres  conditions....  qui 
sait?.*»  Mon  mari  peut  devenir....  » 

Elle  sô  retint  tout  à  coup  et  se  reprit  à  chanter  comme  si 
elle  était  encore  seule.    . 

Le  meunier  Brulard  survint,  et,  avec  sa  brutale  franchise, 
il  renchérit  encore  sur  les  propos  de  sa  fille. 

c  Retourne  à  toii  rouet ,  près  de  ta  mère  ;  hors  d'ici , 
Martine!  il  ne  te  convient  pas  de  causer  plus  longtemps 
avec  les  belles  demoiselles  dé  château.  Tiens-toi  à  ta  place  ; 
chacun  à  la  sienne  !  »  £t|  se  retournant  vers  la  nouvelle 
venue ,  restée  interdite  devabt  ce  double  accueil  :  t  Je  ne 
vous  prierai  pas  d'eùtrer  chez  ma  femme,  dit-il;  mais  j'es- 
père avoir  la  plaisir ,  je  ne  dis  pas  l'honneur ,  de  vous 


UN  CACHET  NOIR.  251 

revoir  quand  j'irai  porter  mes  redevances  à  votre  digne 
homme  de  père.  » 
Le  meunier  et  Isa  fille  s'éloignèrent;  Adèle  resta  seule. 


VIII 

Trois  brins  de  chanvre. 

Raillée,  insultée ,  chassée ,  sans  avoir  pu  même  appeler  la 
plus  faible  lueur  sur  le  doute  qui  la  tuait ,  Adèle  sentait  sa 
raison  près  de  s'égarer  au  milieu  du  chaos  de  ses  pensées 
douloureuses.  Certes,  elle  avait  déjà  connu  le  malheur,  puis- 
qu'elle avait  perdu  sa  mère  ;  mais,  de  tous  les  étonnements 
pleins  d'amertume  que  le  mauvais  destin  pouvait  encore  lui 
tenir  en  réserve ,  celui  de  se  voir  méprisée ,  méprisée  mora- 
lement, était  le  plus  grand-,  le  plus  inattendu  de  tous.  Elle 
n'ignorait  pas  combien  de  formes  différentes  le  malheur  peut 
revêtir  pour  arriver  à  nous;  mais  jamais  elle  n'eût  soup- 
çonné devoir  le  rencontrer  sous  celle  du  mépris. 

A  ses  émotions,  à  ses  tressaillements  de  pudeur,  si  un  sen- 
timent réel  de  honte  pénible  s'était  mêlé  jamais ,  c'avait  été 
surtout  dans  cette  matinée  où  la  rusée  Martine  l'avait  réduite 
à  se  montrer  aux  yeux  du  jeune  soldat  tout  inondée  de  la 
bourbe  des  marais.  Aujourd'hui ,  ce  n'est  plus  son  vêtement 
d'emprunt ,  son  tablier  de  grosse  toile  que  la  fille  Brulard 
éclabousse  d'une  fange  impure  ;  c'est  sur  l'enveloppe  même 
de  son  âme,  sur  sa  robe  virginale,  sur  son  manteau  de  chas- 
teté, qu'elle  jette  à  pleines  mains  les  immondices  corrosives 
de  la  calomnie. 

c  Mon  Dieul  si  Charles  n'a  pas  cessé  de  vivre,  faut-il 
que  ce  bruit  fatal  arrive  jusqu'à  lui!  Doit-il  donc ,  lui  aussi, 
mépriser  la  pauvre  Adèle  qui  n'eut  dans  sa  vie  qu'un  instant, 
d'audace  et  de  résolution?  et  à  son  profit  1  Mais  non,  ma 


262  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

crainte  est  vaine  ;,  près  de  lui ,  on  ne  peut  rien  contre  moi , 
car  Charles  n'existe  plus  sans  doute  I  » 

Et  elle  n'échappa  ainsi  à  une  douleur  que  pour  tomber  sous 
\ine  douleur  plus  grande. 

S'il  vivait  cependant  I  sll  devait  vivre  encore  assez  pour 
entendre  une  voix  lui  dire  à  Toreille  :  «  Ton  Adèle  a  cessé 
d'être  une  honnôt*e  fille  ;  tu  voulais  t'élever  pour  être  digne 
d'elle,  et  elle  était  indigne  de  toi  I  »  Ah  1  s'il  vivait,  ne  fût-ce 
que  pour  quelques  jours  j  eh  bieni  elle  se  sentirait  la  force 
d'aller  le  rejoindre  pour  s'agenouiller  devant  son  lit  de  dou- 
leur et  le  consoler  par  sa  justification.  Quoique  la  calomnie 
vole  d'une  aile  rapide ,  elle  arriverait  à  temps  pour  lui  crier  ; 
«  Charles ,  je  suis  innocente  I  Ce  que  j'ai  fait,  je  l'ai  fait  pour 
vous  et  en  restant  digne  de  vous  1  J'en  prends  à  témoin  celui 
dont  je  n'ai  fait  que  seconder  les  vues  généreuses,  cet  homme 
devenu  pour  vous  un  bienfaiteur,  un  second  père,  votre  an- 
cien capitaine,  l'ami  de  mon  père,  M.  de  Pardaillan  enfin, 
dont  l'honneur  vous  répondra  du  mien  I  »  Cette  démarche, 
elle  oserait  la  tenter  1  Elle  l'oserait  ;  car,  sous  la  double  com- 
motion qu'elle  vient  de  ressentir ,  une  incroyable  énergie 
semble  vouloir  prendre  la  place  de  ses  habitudes  timides  et 
craintives.  Oui,  elle  va  rentrer  au  logis  de  son  père),  lui 
tout  dire,  lui  tout  avouer;  qu'il  l'accompagne,  et  elle  part  !... 
Mais  son  père....  son  père,  c'est  lui  qui  est  parti....  parti 
en  emportant  cette  lettre  fatale  qui  l'instruisait  de  la  mort 
de  Charles  I 

Sous  le  poids  accablant  de  cette  double  et  désolante  pensée 
de  mort  et  de  déshonneur,  elle  s'éloignait  de  l'habitation  du 
meunier ,  marchant  devant  elle  au  hasard ,  quand ,  arrivée 
sur  les  bords  de  la  rivière  d'Autonne,  elle  aperçut  un  homme 
enfoncé  dans  l'eau  à  mi-corps. 

Cet  homme,  elle  le  reconnut  bientôt  au  dandinement  de  sa 
tête,  à  ses  cheveux  vert  pâle  distribués  par  touffes  sur  un 
front  chauve. 

Distraite,  effrayée  même  par  cette  rencontre  inattendue» 


TROIS  BRINS  DE   CHANVRE.  253 

Adèle  ne  vit  pas  une  femme  dont  la  jupe  de  futaine  et  le  haut 
bonnet  k  la  picarde  disparurent  derrière  une  haie  aussitôt 
qu'elle  se  montra. 

Le  vieux  rouisseur  paraissait  alors  occupé  à  déplacer  ses 
gerbes  placées  au  fond  de  son  routoir'. 

Celui  du  père  Hubert  était  séparé  de  TAutonne  seulement 
par  le  chemin  que  suivait  la  jeune  fille.  Elle  ne  put  donc 
éviter  de  passer  près  de  lui;  mais  elle  le  fit  les  yeux  baissés, 
le  visage  tourné  vers  la  rivière,  autant  pour  cacher  son 
trouble  qu'à  cause  de  Tespèce  de  terreur  dont  elle  ne  pouvait 
se  défendre  à  l'aspect  du  vieillard. 

Songeant  cependant  aux  derniers  conseils  de  Mariette, 
elle  ralentit  sa  marche ,  sans  l'interrompre  toutefois. 

Déjà  elle  était  au  delà  du  routoir^  lorsque  s'ayenturant  à 
jeter  un  regerd  furtif  derrière  elle ,  elle  vit  le  sorcier,  les 
bras  croisés,  la  tête  ballante,  qui  la  suivait  de  l'œil  d'un  air 
d'intérêt  et  de  compassion. 

Elle  hésitait  encore,  quand  elle  l'entendit  murmurer  des 
paroles  confuses ,  au  milieu  desquelles  son  nom  seul  ressor- 
tait distinct. 

Revenant  aussitôt  sur  ses  pas  : 

c  Vous  m'avez  appelé ,  père  Hubert  ?  dit-elle  ;  pardon  de 
ne  vous  avoir  pas  vu  d'abord. 

. —  Oh!  que  vous  m'aviez  ben  vu,  mam'zellel  à  preuve 
qu'ensuite  vous  avez  détourné  la  tète  pour  essayer  de  me 
dérober  l'air  de  votre  figure.  Mais  avais-je  besoin  de  vous 
voir  de  face  pour  deviner  la  réception  qu'ils  vous  ont  faite 
au  moulin.... 

—  Quoi  I  vous  savez,  père  Hubert?... 

^-  Beau  mérite  I  je  les  connaissons  si  ben  que  je  les 
entendons  d'ici  jastoiser  sur  vous.  Tous  auriez  évité  ça, 
mam'zelle  ,  si  vous  aviez  suivi  de  prime  le  conseil  de  vot' 
servante. 

4.  heê  routoirs  sont  ces  flaques  d*eau  généralement  produites  parles 
infiliralions  des  rivières,  et  dans  lesquelles  on  met  rouir  le  chanvre. 


254  HISTOIRE  DE  MA  GRAND  TANTE. 

—  Quoi!  VOUS  savez  aussi...? 

—  Ohl  je  sais....  je  sais,  reprit  le  bonhomme  en  lui  je- 
tant un  regard  en  dessous,  qu'il  y  a  des  choses  que  vous 
ne  savez  pas  et  que  vous  voudriez  ben  savoir  ;  n'est-il  pas 

vrai  ?    . 

—  Oui,  oui;  bien  vrai!  s'écria  la  jeune  fille. 

—  Pourquoi  n'êtes- vous  pas  venue  plus  tôt?  Vous  n'avez 
donc  plus  confiance  dans  le  vieux  fouisseur?  » 

Adèle  baissa  la  tête. 

«  Les  échos  du  pays  répètent  de  vilaines  choses,  mam*zelle  ; 
mais  les  échos  ont  ça  de  bon  qu'ils  ne  répètent  que  ce  qu'ils 
entendent  dire  ;  ils  n'y  ajoutent  rien.  De  ce  côté,  ils  valent 
mieux  que  les  hommes.  Vous  désireriez  leur  faire  changer 
de  ton,  dites? 

—  Que  m'importe ,  si  celui  surtout  devant  qui  j'aimerais  à 
me  justifier  n'existe  plus? 

—  Ah  !  fit  le  fouisseur ,  vous  pensez  à  la  lettre  de  ce 
matin  ?» 

Adèle  ouvrit  des  yeux  stupéfaits.  Puis ,  joignant  convul- 
sivement ses  mains  d'un*air  d'impérieuse  supplication  : 

«  Vous  qui  savez  tant  de  choses  ,  existe-t-il  ?  le  feverrai- 
je?  s'écriapt-elle. 

—  Atteûdez  et  écoutez  I  répondit  le  vieillard  d'un  ton  d'é- 
trange solennité  ;  surtout,  retenez  ben  ce  que  je  vas  dire, 
car  les  paroles  que  je  prononce  à  l'emblée  et  sous  le  souffle 
du  Maître ,  à  peine  si  mon  oreille  les  entend  et  si  ma  pauvre 
mémoire  les  garde.  Il  en  est  d'elles  quasi  comme  de  mes 
vieux  rêves  de  l'an^passé....  Écoutez!  » 

Sans  sortir'de  son  foutoir,  il  plongea  alors  profondément 
seâ  btas  sous  l'eau  en  marmottant  des  mots  inintelligibles 
dans  un  jargon  cabalistique  ;  puis,  des  javelles  submergées , 
il  retira  trois  brins  de  chanvre,  et,  l'un  après  l'autre,  du 
bout  de  l'ongle ,  il  les  dépouilla  de  leur  enveloppe. 

«  L'^corce  quitte  la  chènevotte,  murmura  le  sorcier  en  at- 
tachant de  temps  en  temps  sur  la  jeune  fille  ses  petits  yeux 


\ 


TROIS  BRINS   DE  CHANVRE.  255 

fauves  et  perçants  :  bien  des  choses  s'éclairciront.  La  chène^ 
votte  est  rayée,  et  la  raie  du  mitan  est  majeure  1  tous  ceux 
qui  doivent  mourir  ne  sojit  pas  encore  morts.  > 

Rassemblant  alors  les  lambeaux  humides  et  grêles  de  l'é- 
corce  du  chanvre,  il  les  mâcha  à  plusieurs  reprises  comme 
pour  en  étudier  la  saveur. 

Personne  n'ignore  quelle  est  la  puissance  narcotique  et 
'  vertigineuse  du  chanvre.  C'est  avec  cette  plante  que  les  Orien- 
taux composent  le  bang  et  le  haschichy  dont  les  effets^  supé- 
rieurs même  à  ceux  de  l'opium,  leur  ouvrent  des  mondes 
imaginaires  ou  les  jettent  dans  des  exaltations  prophétiques. 

Peut-être  la  feinte  ne  jouait-elle  pas  seule  un  rôle  dans  la 
sorcellerie  du  père  Hubert;  peut-être  les  émanations  de  la 
plante,  les  opérations  du  rouissage,  auxquelles  il  se  livrait, 
agissaient-elles  sur  son  cerveau  en  dehors  de  ses  pensées 
volontaires  ;  peut-être  enfin  était-il  plus  sorcier  qu'il  ne  le 
croyait  lui-même. 

Quoi  qu'il  en  soit,  après  avoir  quelque  temps  savouré  la 
liqueur  acre  et  caustique  contenue  dans  les  lambeaux  enlevés 
par  lui  à  la  chènevotte,  il  les  pressa  entre  ses  doigts,  les  tira  à 
lui  et  les  fit  crier  à  son  oreille,  écoutant  avec  grande  atten- 
tion le  bruit  aigre  et  grinçant  qui  s'en  échappait. 

Entre  le  chanvre  et  le  chanvrier  paraissaient  exister  en  ce 
moment  les  rapports  communs  d'une  langue  mystérieuse  et 
surnaturelle. 

Adèle  se  tenait  toujours  devant  lui,  les  mains  jointes  et 
dans  une  attitude  pleine  de  perplexité  et  de  foi  ;  car  la  pa- 
role du  vieillard,  le  timbre  bizarre  de  sa  voix,  son  regard 
obsesseur,  le  mouvement  régulier  de  sa  tête,  la  nuit  qui  ve- 
nait, et  jusqu'à  la  vue  de  l'eau,  tout  contribuait  à  la  frapper 
de  ce  vertige  superstitieux  dont  elle  n'avait  jamais  été  bien 
guérie. 

Le  vieux  rouisseur  s'arrêta  dans  sa  consultation,  et  comme 
se  parlant  à  lui-même,  en  paraissant  répondre  à  une  des  exi- 
gences de  son  singulier  interlocuteur  : 


256  HISTOIRE*  DE  MA  GRAND'TANTE. 

f  Oh  !  oh  I  dit-il....  l'osera- t-elle? 

—  Tout  ce  qu'il  sera  en  mon  pouvoir  d'entreprendre,  je 
l'oserai,  père  Hubert.  Parlez  1 

—  Eh  beni  reprit  le  vieillard,  écoutez  donc!  Un  fétu  de 
paille  vous  a  tout  d'abord  faitsonger  pour  la  première  fois 
au  beau  jeune  garçon  qui  vous  occupe  si  tristement  à  l'heure 
présente. 

—  C'est  la  vérité,  répondit  Adèle. 

—  Ces  trois  autres  fétus  qui  se  trouvent  là,  si  vous  faites 
ce  qu'ils  ordonnent,  pourrontbienparfairel'oeuvre  du  premier. 

—  Qu'ordonnent-ils?  dit  la  consulteuse  qui  tremblait  de 
tout  son  corps. 

—  Cette  nuit  même....  cette  nuit,  vous  entendez,  achemi- 
nez-vous ,  par  la  Cavée  aux  Anglais ,  vers  la  tour  Saint- 
Adrien,  j» 

Adèle  fit  un  mouvement. 

c  Rendez-vous  y  seule,  sans  falot  ni  lanterne,  quand  tout 
dormira  autour  de  vous;  soyez  sans  crainte.  On  n'est  jamais 
si  seule  qu'on  le  croit. 

—  Ensuite?  dit  Adèle. 

—  Ensuite,  gravissez  la  montagne,  et  ne  vous  arrêtez 
qu'à  la  place  où  se  trouvait  naguère  la  chapelle  de  Sainte- 
Geneviève;  vous  ne  la  reconnaîtrez  que  de  reste  aux  mar- 
ches de  pierre  qui  s'y  montrent  encore  au  milieu  des 
ruines. 

—  Ensuite?  répéta  Adèle. 

—  Enguite,  si  là  vous  priez  Dieu  pour  les  blessés,  les  bles- 
sés guériront.... 

—  Mais  il  est  mortl  s'écria-t-elle. 

—  Priez,  vous  dis-je;  priez,  et,  votre  prière  faite,  levez  les 
yeux,  et  regardez  ben....  Surtout  ne  répétez  jamais  qu'au- 
jourd'hui vous  avez  vu  le  père  Hubert  et  que  vous  lui  avez 
parlé.  > 

Il  laissa  tomber  au  milieu  du  routoir  les  trois  brins  de 
chanvre  qu'il  tenait  à  la  main,  puis  il  ajouta  : 


TROIS  BRINS  DE  CHANVRE.  257 

c  Maintenant,  ne  m*en  demandez  pas  plus  ;  je  ne  saurais 
vous  répondre  :  allez  1 

—  Mon  Dieu!  serait-il  possible?  Cette  lettre  ne  contenait 
donc  point  la  vérité?  Mais  s'il  est  blessé,  mourant,  là-bas, 
si  loin  de  ceux  qui  s'intéresseiit  à  lui ,  qui  prendra  soin  de 
lui?...  dites I» 

Et  elle  tendait  vers  lui  ses  mains  suppliantes.  • 

«Puis-je  croire  que  mes  prières  suffiront  à  le  sauver?  Ré- 
pondez.... Ahl  répondez  par  |;râcel  > 

Le  vieux  fouisseur  s'était  remis  tranquillement  à  transposer 
ses  gerbes  ;  il  ne  lui  répondit  point,  sinon  d'un  ton  dur  et 
colère  : 

c  Passez  vot'  chemin,  jeune  fille,  et  cessez  de  troubler  dans 
sa  besogne  un  pauv'  vieillard  qui  ne  sait  ce  que  vous  lui 
voulez  !  1 


IX 

La  chapelle  de  Sainte-Geneviève. 

En  rentrant  au  château  de  la  Douye,  Mlle  Dampierre  fut 
prise  d'une  fièvre  violente  et  dut  se  mettre  au  lit. 

Mariette  envoya  à  Verberie  chercher  le  médecin.  Celui-ci 
commanda  la  diète,  le  repos  absolu,  et  promit  de  revenir  le 
lendemain.  Mariette  voulut  veiller  sa  maîtresse,  et,  malgré 
ses  défenses  expresses,  elle  ^s'obstina  à  rester  dans  sa  cham- 
bre pour- y  passer  la  nuit.  Adèle  finit  par  Ty  souffrir. 

c  Au  fait,  se  disait-elle,  puis-je  penser  à  aller  seule  ainsi 
dans  l'obscurité,  parcourir  ces  ruines  où  nul,  dans  le  pays, 
n'ose  s'aventurer?  ces  ruines  où  un  danger  vous  menace  à 
chaque  pas,  dit-on,  et  où  la  béte  de  la  Chambrerie  erre  dans 
les  ténèbres?  En  aurais-jela  force?  Comment  y  songer?  » 

Le  soir  venu,  accablée  par  la  fatigue  et  par  la  fièvre,  elle 
s'endormit.  Mariette  en  fit  autant  de  son  côté. 


258  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

Onze  heures  sonnaient  à  la  paroisse  de  Saint-Martin  de 
Béthizy  quand  la  jeune  malade  s'éveilla. 

Un  rêve  venait  de  la  transporter  au  fond  du  Hanovre  et  de 
lui  montrer  Charles  Doisy  étendu  sur  un  grabat,  privé  de 
soins,  de  secours,  et  attendant  la  mort  au  milieu  d'un  isole- 
lement  affreux. 

^e  jetant  aussitôt  hors  du  lit,  elle  s'habilla  silencieuse- 
ment, à  la  hâte,  en  prenant  toujbes  sortes  de  précautions  pour 
ne  point  interrompre  le  sommeil  de  Mariette.  ^ 

•  c  Si  le  père  Hubert  avait  raison  !  se  dit-elle  ;  si  mes  prières 
pouvaient  le  sauver  !  Dans  le  doute  même,  pourquoi  hésite- 
rais-je  ?  » 

Vêtue  à  peine,  marchant  pieds  nus  pour  ne  point  faire  de 
bruit,  elle  gagna  l'escalier,  et,  parvenue  à  la  porte  desortie, 
là  seulement  elle  chaussa  ses  souliers,  qu'elle  avait  jusqu'a- 
lors tenus  à  la  main. 

La  nuit  était  froide,  le  terrain  inégal,  raboteux  ;  elle  voyait 
clair  à  peine,  car  des  nuages  couvraient  le  ciel  ;  mais  la  fièvre 
la  soutenait,  comme  auparavant  le  désespoir. 

Elle  ne  devait  emprunter  de  forces,  ce  jour-là,  qu'à  ses 
souffrances  physiques  ou  morales  ;  à  son  amour  aussi,  cette 
autre  souffrance  I 

En  traversant  le  village ,  elle  ne  rencontra  personne.  A 
cette  heure,  les  habitants  des  deux  Béthizy  dormaient  tous 
paisiblement.  Aucune  lumière  ne  brillait  aux  fenêtres,  comme 
pas  une  étoile  ne  scintillait  dans  le  ciel.  Tout  en  s'applau- 
dissant  de  sa  solitude,  elle  s'en  effraya.  Sa  raison  vint  à  son 
secours. 

c  De  quoi  puis-je  avoir  peur?  je  ne  vois  rien,  pas  même 
mon  ombre,  et  j'entends  à  peine  le  bruit  de  mes  pas.  » 

Une  chauve-souris  décrivit  ses  spirales  au-dessus  de  sa 
tête,  et  le  cri  de  la  chouette  s'éleva  du  côté  de  la  forêt.  Les 
évolutions  comme  les  cris  de  ces  hôtes  de  la  nuit  lui  étaient 
familiers;  cependant  elle  tressaillit  involontairement;  mais 
elle  poursuivit  son  chemin. 


I,A  CHAPELLE  DE  SAINTE- GENEVIÈVE.  259 

Au  bout  de  quelques  pas,  soit  réalité,  soit  un  effet  de  la 
fièvre,  elle  crut  entendre  des  hurlements  lyigubres....  Une 
cloche  tintait  dans  le  lointain. 

<  Ce  sont  les  clameurs,  ce  sont  les  cloches  invisibles  du 
Prieur  maudit!  pensa-t-elle.  Qui  donc  est  en  danger  de 
mort?....  Moi,  peut-être!  i 

Non  sans  peine  elle  reprit  courage  et  continua  d'a- 
vancer. 

Parvenue  à  la  Cavée  aux  Anglais ,  elle  vit ,  dans  de  grises 
vapeurs,  se  dessiner  devant  elle  la  montagne,  la  tour,  l«s 
ruines  de  Saint-Adrien.  Elle  les  avait  vues  mille  fois  le  jour 
et  sans  aucune  sorte  d'émotion  pénible  ;  mais  à  cette  heure, 
et  sous  l'empire  des  idées  qui  s'emparaient  d'elle  à  ce  mo- 
ment, les  choses  étaient  tout  autres.  La  montagne  semblait 
vaciller  sur  sa  base;  on  eût  cru  que  de  nouvelles  assises 
s'ajoutaient  à  celles  de  la  tour,  qui  paraissait  grandir  et  dont 
les  créneaux  s'éclairaient  par  instants  d'une  lueur  étrange. 
Les  pans  des  ruines  eux-mêmes ,  restés  debout  dans  toute 
leur  hauteur,  se  mouvaient,  se  rapprochaient ,  se  penchaient 
l'un  vers  l'autre,  comme  autant  de  spectres  funèbres  qui  au- 
raient tenu  conseil. 

Adèle  s'arrêta  indécise,  et  peut-être  allait-elle  rétrograder, 
si  cette  pensée  ne  s'était  fait  jour  dans  son  esprit,  au  milieu 
de  ses  hallucinations  :  €  Quoi  !  quand  il  s'agit  de  lui  sauver 
la  vie  (  car  le  Rouisseur  l'a  dit  :  c  Priez,  et  les  blessés  guéri- 
«  ront  ï),  je  ne  pourrais  vaincre  un  sentiment  d'effroi,  lors- 
que pour  lui.  à  Versailles,  j'ai  su  triompher  même  d'un  sen- 
timent de  pudeur  !  Il  m'en  a  coûté  cher  déjà;  mais  qu'il  vive, 
et  il  sera  mon  juge,  après  Dieu.  » 

De  cet  instant,  ses  forces  purent  faiblir,  mais  sa  résolution 
lui  demeura  inébranlable  au  cœur,  et  l'enfer  armé  n'eût  pas 
suffi  à  lui  barrer  le  passage. 

La  nuit  s'épaississait  de  plus  en  plus  ;  à  peine  si  le  sentier 
qu'elle  suivait  était  perceptible.  Le  vent  qui  s'était  levé,  se 
déchirant  aux  angles  des  ruines ,  faisait  entendre  des  siffle- 


â60  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'taNTE. 

ments  aigus  auxquels  se  mêlaient  ces  étranges  hurlements 
qui  déjà  rayaient  alarmée. 

Elle  marcha  cependant  ;  mais  un  tremblement  convulsif  la 
prit. 

Bientôt,  près  d'elle,  elle  sentît  quelque  chose  haleter,  fu- 
reter, et  deux  yeux  ardents  brillèrent  dans  l'obscurité.  Elle 
tomba  à  genoux  sur  les  cailloux  du  sentier.  Les  deux  yeux 
étincelants  semblèrent  aussitôt  s'être  implantés  en  terre  de- 
vant elle,  comme  de  vivantes  escarboucles,  et  un  gémisse- 
ment plaintif  arriva  à  son  oreille  en  même  temps  qu'une 
cbaude  vapeur  d'haleine  lui  passa  sur  la  figure.  Puis  la  vi- 
sion disparut. 

Elle  se  releva  et  marcha  encore  ;  mais  sa  poitrine  était  com- 
primée, ses  artères  battaient  avec  violence,  et  il  lui  semblait 
que  c'était  dans  son  cœur  même  que  résonnait  alors  le  tinte- 
ment sinistre  de  la  cloche  invisible. 

La  tour,  qu'elle  avait  perdue  de  vue  tandis  qu'elle  gravis- 
sait les  pentes  inférieures  de  la  montagne,  reparut  enfin  à 
ses  yeux;  mais  la  vieille  enceinte  semblait  avoir  changé  de 
place.  Elle  l'avait  laissée  à  sa  gauche,  elle  la  retrouvait  à  sa 
droite.  La  courageuse  enfant  coupait  le  terrain  en  diagonale 
pour  y  arriver  par  un  chemin  plus  direct ,  quand ,  derrière 
un  monticule,  s'éleva  soudainement  une  apparition  sous 
forme  féminine.  La  robe  blanche  du  fantôme  flottait  au 
vent  ;  il  élevait  les  bras  en  faisant  entendre  conmie  un  appel 
étouffé. 

Cette  seconde  vision  disparut  comme  l'autre. 

Elle  s'approcbait  d'une  haie  qui  semblait  se  mouvoir  et 
s'entr'ouvrir ,  quand  le  vent  de  la  nuit  prit  une  voix  pour 
lui  crier  à  l'oreille  ces  mots  nettement  articulés  ; 

«  Retournez  I  retournez  I  s 

Elle  n'en  tînt  compte  et  continua  de  marcher  ;  mais  une 
sueur  glacée  lui  tombait  du  front ,  et  ses  dents  entre-cho- 
quées  lui  faisaient  ajouter  un  nouveau  bruit  à  tous  ces  bruits 
aigus,  plaintifs,  stridents,  qui  l'entouraient. 


LA  CHAPELLE  DE  SAINTE-GENEVIEVE.  261 

Elle  aperçut  enfin,  à  la  lueur  d'une  faible  éclaircie,  les 
marches  de  pierres  brisées,  disjointes,  couvertes  de  mousse 
et  de  byssus ,  qui ,  avec  un  fragment  de  muraille  couronné 
d'une  lucarne  en  ogive»  composaient  seuls  les  débris  de  l'an- 
cienne chapelle  de  Sainte-Geneviève. 

Touchant  au  but ,  fortifiée  par  l'importance  et  les  périls 
mêmes  de  sa  mission ,  Adèle  sentit  s'évanouir  toutes  les  ter- 
reurs auxquelles  elle  avait  été  en  proie  et  dont  elle  avait 
triomphé.  Se  faisant  de  son  amour  et  de  ses  croyances  un 
abri  contre  la  puissance  malfaisante  du  démon  lui-même, 
tout  .entière  à  l'acte  solennel  qu'elle  était  venue  accomplir 
dans  ce  lieu  terrible,  elle  s'agenouilla  sur  ces  pierres  boule- 
versées avec  le  môme  recueillement  qu'elle  eût  porté  devant 
le  maître  autel  de  Saint-Martin  de  Béthizy. 

Après  avoir  fait  le  signe  de  la  croix,  joignant  les  mains  : 

c -Mon  Dieu!  mon  Dieu  I  s'écria-t-elle,  et  vous,  bonne  sainte 
Geneviève,  soyez-moi  en  aide;  s'il  n'est  que  mourant,  faites 
qu'il  vive!  Quoiqu'il  soit  bien  loin  de  son  pays  et  des  siens, 
faites  que  je  le  revoie  I  j» 

Ensuite,  courbant  le  front,  elle  acheva  mentalement  sa 
prière. 

Quand  elle  releva  les  yeux,  non  sans  surprise,  elle  vit 
l'ogive  de  ce  pan  de  muraille  qui  lui  faisait  face  s'éclairer 
soudainement  d'une  lueur  qui  ne  pouvait  descendre  du  cieL 
Cette  fenêtre  de  l'ancienne  chapelle  avoisinait  la  tour ,  dont 
la  base  se  trouvait  à  son  niveau. 

A  cette  clarté,  qui  venait  de  faire  sortir  de  ses  ténèbres  le 
plateau  du  vieil  édifice  féodal ,  Adèle  vit  s'élever ,  comme  de 
dessous  terre,  une  apparition  bien, autrement  saisissante 
que  toutes  celles  qu'elle  avait  vues  rôder  ou  se  dresser  de- 
vant elle  durant  cette  nuit  prestigieuse.  Un  jeune  homme, 
au  teint  pâle,  les  cheveux  en  désordre  et  portant  le  bras  en 
écharpe,  se  montra.  Le  court  manteau  qui  le  recouvrait,  re- 
jeté en  arrière ,  laissait  voir  les  restes  d'un  costume  mili- 
taire, d'un  uniforme  de  hussard. 


262  HISTOIRE  D£  MA  GRAND^TANTE. 

C'était  Charles  Doisy. 

Muette  de  stupeur,  les  bras  tendus  vers  lui  :  c  Je  le  vois , 
se  disait  Adèle;  mais  si  je  vais  à  lui,  si  je  l'appelle,  peut-être 
son  ombre  va-t-elle  s'évanouir  !  » 

Dans  ce  moment,  le  jeune  homme,  après  avoir  semblé 
écouter  attentivement  un  bruit  du  dehors ,  ramassa  une  lan- 
terne placée  à  l'entrée  du  souterrain  dont  il  venait  de  sortir, 
en  éj^laira  une  des  rampes  du  vieux  château,  et  s'adressant  à 
quelqu'un  qui  paraissait  gravir  de  l'autre  côté  un  des  ver- 
sants de  la  tour  : 

c  Est-ce  toi,  chère  Martine?  dit-il. 

—  Eh  1  sans  doute,  c'est  moi,  répondit  une  voix  haletante. 
Je  n'y  tei^ais  plus!  j'ai  voulu  venir  aujourd'hui  moi-même, 
mon  Chariot,  pour  t'apporter  une  banne  nouvelle.  » 

Et  Martine,  tout  essoufflée,  se  jeta  dans  les  bras  du  jeune 
homme. 


^       L'Étoile  de  Satory. 

Blessé,  en  effet,  mais  légèrement,  dans  l'affaire  d'Hamelen, 
Charles  Doisy  avait  reçu  de  son  lieutenant-colonel  le  conseil 
et  l'autorisation  d'aller  lui-même  plaider  sa  cause  auprès  du 
ministre. 

Arrivé  à  Versailles  le  lendemain  même  du  jour  où  Dam- 
pierre  et  sa  fille  en  étaient  partis,  il  se  présenta  dans  les  bu- 
reaux pour  y  réclamer  son  état  de  service.  Le  commis  au- 
quel il  s'était  adressé  se  hâta  de  lui  annoncer  qu'il  venait 
d'être  nommé  lieutenant  dans  le  régiment  d'Anjou,  et  lui 
montra  le  brevet,  signé  par  M.  de  Paulmy. 

Le  jeune  homme  poussa  un  cri  de  joie  et,  redressant  fière- 
ment la  tête,  se  rendit  aussitôt  chez  le  capitaine  de  Pardaillan. 

M.  de  Pardaillan  travaillait  avec  quelques  officiers  de  son 


l'étoile  de  SATORt.  263. 

futur  régiment  et  avait  fait  défendre  sa  porte,  lorsque  son 
domestique  vint  lui  dire  qu'un  jeune  militaire  insistait  yi- 
yement  pour  pénétrer  jusqu'à  lui,  malgré  la  consigne. 

Au  nom  de  Charles  Doisy,  il  ne  douta  pas  qu'une  indiscré- 
tion n'eût  été  commise  et  que  son  ex-maréchal  des  logis  ne 
vînt  le  remercier  de  «a  récente  nomination.  Il  ordonna  qu'on 
le  laissât  entrer. 

c  Je  viens,  capitaine,  lui  dit  Charles,  le  prenant  dès  l'a- 
bord sur  le  ton  le  plus  élevé  et  n'adressant  son  salut  mili- 
taire qu'aux  autres  officiers,  vous  annoncer  que  je  suis  enfin 
lieutenant. 

—  J'en  suis  ravi ,  mon  brave,  répondit  M.  de  Pardaillan , 
d'autant  que  je  sais  à  n'en  pas  douter  que  cette  distinction 
est  méritée. 

—  Ravi?  répéta  le  jeune^homme,  la  tête  haute  et  d'un  ton 
de  sarcasme  ;  j'en  doute,  monsieur  ;  car  si  j'ai  tenu  si  fort  à 
cette  distinction ,  méritée,  ainsi  que  vous  voulez  bien  le  re- 
connaître, ce  n'a  été,  avant  tout,  que  pour,  avoir  le  droit  de 
vous  demander  raison  de  votre  conduite  lâche  et  déloyale  à 
mon  égard.  > 

Les  témoins  de  cette  scène  firent  un  mouvement  pour  inter- 
venir; le  capitaine  les  retint  d'un  geste,  et  leur  dit  ensuite  : 
c  Veuillez  nous  laisser  seuls. 

—  Restez,  messieurs,  reprit  Charles  Doisy  ;  restez  afin  de 
pouvoir  attester  devant  tous,  s'il  en  est  besoin,  que  je  suis 
venu  ici  pour  demander  raison  à  M.  le  capitaine  de  Par- 
daillan de  l'insulte  qu'il  m'a  faite,  de  l'injustice  calculée  dont 
il  m'a  rendu  victime;  restez I  car,  contre  toute  probabilité, 
s'il  refuse  de  me  satisfaire,  il  faut  que,  devant  vous,  je  lui 
arrache  ses  insignes  d'officier,  comme  il  a  voulu,  devant 
témoins  aussi,  me  dégrader  de  ceux  que  je  portais  I  » 

Le  capitaine  se  couvrit  les  yeux  de  ses  deux  mains  avec  un 
geste  désespéré. 

S'il  se  fût  trouvé  seul  lors  de  l'arrivée  de  Charles  Doisy, 
peut-être  ne  lui  eût-il  pas  laissé  le  temps  de  s'engager  dans 


264  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

cette  route  fatale;  peut-être  même,  la  terrible  phrase  achevée, 
il  eût  ét^  assez  généreux  pour  oublier  Toutrage  et  forcer  par 
un  seul  mot  son  insulteur  à  lui  demander  pardon.  Mais  une 
explication  n'était  plus  possible,  ou  ne  Tétait  du  moins  qu'a- 
près raffaire  vidée, 
ff  Vos  armes,  monsieur?  lui  dit-il. 

—  L'épée. 

—  Le  lieu  ? 

—  L'Étoile  de  Satory. 

—  L'heure  ? 

—  Le  temps  de  trouver  un  témoin. 

—  Allez  donc  le  chercher,  monsieur  I 

—  Vous  serez  le  mien,  Blangy,  »  dit  le  capitaine  en  s'a- 
dressant  à  l'un'  des  officiers. 

Doisy  ne  connaissait  personne  dans  Versailles.  Pour  son 
témoin  il  dut  donc  se  contenter  du  premier  venu  ou  du  plus 
tôt  trouvé.. 

En  longeant  les  boulevards  il  aperçut,  à  travers  les  vitres 
d'un  café,  un  jeune  beau-fils  qui  s'ébattait  tout  seul  devant 
un  bol  de  punch,  et  semblait  prendre  un  grand  plaisir  à  le 
faire  flamber.  Il  entra,  et  le  touchant  légèrement  du  doigt  : 

«  Pardon,  monsieur,  lui  dit-il,  j'aurais  un  service  à  vous 
demander.  Pourriez-vous  sortir  un  instant  ? 

^—  Du  tout,  mon  cher,  répondit  l'autre  en  le  toisant  du  haut 
en  bas  ;  si  -je  sors,  mon  punch  va  s'éteindre.  Ne  savez-vous 
parler  sans  prendre  l'air  ?  > 

Dès  les  premiers  mots,  l'homme  au  punch  vit  de  quoi  il 
s'agissait. 

ce  Très-bien,  dit-il,  je  suis  votre  homme;  mais  asseyez-vous, 
et,  pour  gagner  du  temps,  aidez-moi  à  vider  ce  bol;  il  est  payé, 
je  ne  puis  le  perdre.  Ici,  où  j'ai  l'honneur  d'être  connu,  les 
drôles  me  font  toujours  payer  d'avance.  Allons  donc  I  pas  de 
cérémonie!  vous  m'en  payerez  un  autre  quand  nous  reviens 
drons....  si  vous  revenez.  Holà!  hol  garçon,  un  verre I  » 

Ce  flambeur  de  punch  était  le  chevalier  d'Annezay,  fils  de 


l'étoile  de  satory.  265 

bonne  maison,  deux  fois  chassé  de  son  régiment  pour  cause 
d'indiscipline,  perdu  de  dettes  et  de  débauches,  mais  qui, 
protégé  par  la  maîtresse  du  prince  de  Soubise,  fréquentait  les 
antichambres  de  Versailles,  et  devait  faire  son  chemin.  C'était 
lui  qui,  quelques  jours  auparavant,  avait  accosté  Mlle  Dam- 
pierre  dans  la  grande  galerie  du  château. 

«  Voyons,  mon  gentilhomme,  dit-il  à  Doisy  quand  celui-ci 
eut  enfin  consenti  à  s'asseoir,  d'abord  à  qui  ai-je  affaire  ? 

—  Je  suis  officier,  monsieur. 

—  Très-bien  ;  c'est  que  vous  n'en'portez  pas  l'uniforme.  Et 
vous  vous  battez...? 

—  Al'épée,  monsieur. 

—  C'est  donc  pour  cela  que  je  ne  vous  vois  qu'un  sabre? 

—  Je  vais  pourvoir  à  l'arme  qui  me  manque. 

—  On  ne  peut  mieux.  Mais  ce  duel,  est*ce  pour  au- 
jourd'hui, pour  demain  ? 

—  Â  l'instant,  monsieur. 

—  Diable  1  et  vous  ne  vous  étiez  précautionné  ni  d'une  arme, 
ni  d'un  témoin.  £h  bien,  mon  jeune  ami,  vous  avez  eu  la  main 
heureuse  en  me  rencontrant;  mon  temps  est  libre,  j'ai  dix 
épées  à  votre  service,  et  je  loge  dans  cette  maison  même.  Il 
n'y  aura  pas  une  minute  perdue  I  » 

Le  bol  achevé  rapidement,  ils  montèrent  chez  d'Ânnezay. 

c  Maintenant,  tout  en  menant  les  choses  vivement,  ne  pré- 
cipitons rien,  dit  le  chevalier.  Il  est  bon  que  je  sache  quel 
genre  d'épée  nous  convient  ;  j'en  ai  pour  toutes  les  circon- 
stances. Est-ce  à  un  frère,  à  un  mari,  que  nous  avons  affaire? 
Dans  ce  cas,  l'épée  moyenne,  plate,  courtoise,  est  la  plus 
convenable.  Il  est  toujours  de  mauvais  goût  de  tuer  ces  mes- 
sieurs-là. Consolons  les  veuves,  ventre  de  biche  I  mais  n'en 
faisons  pas  :  elles  sont  parfois  assez  simples  pour  nous  en 
g-arder  rancune. 

—  Pas  un  nom  de  femme  ne  doit  être  prononcé  dans  cette 
affaire,  monsieur. 

—  Tant  mieux  ;  ça  laisse  le  jeu  plus  franc.  Encore  un  mot  : 

248       .  l 


866  HISTOIRE  DE  MA  aRAND*TANTE. 

nous  battons'nous  ayec  un  ami  ou  un  eunemi?  Pardon! 
je  ne  voudrais  pas  être  indiscret l.«.  Il  n'est  question  ici 
que  du  choix  de  Tarme.  Quel  que  soit  votre  adversaire,  je 
suis  votre  homme,  s'agît-il  de  mon  frère  I...  Je  suis  cadet. 

—  C'est  avec  mon  ancien  capitaine  que  je  me  bats, 
monsieur. 

—  Tudieu!  la  longue  ëpëe  alors,  la  colichemarde  pour  ces 
distributeurs  d'arrêts  forces  1  Au  diable  tous  les  capitaines  ! 
on  n'en  saurait  trop  mettre  à  la  réforme  ;  je  sollicite  un  em- 
ploi. Il  faut  des  vacances.  Vous  êtes  Berchiny,  mon  gentil- 
homme. J'aimerais  assez  ce  régiment-là;  le  costume  est  ga- 
lant. Voulez-vous  vous  essayer  la  main,  très-cher?  j'ai  un 
joli  coup  d'arrêt  en  dessus  à  vous  indiquer  ;  il  est  vif  et  pea 
connu. 

—  Nous  sommes  pressés,  monsieur. 

—  Oui  ?  Voici  votre  épée.  En  route  \  » 

On  fit  avancer  un  fiacre  ;  ils  y  montèrent  et  se  dirigèrent 
vers  l'Étoile  de  Satory. 

Chemin  faisant  :  c  Eh  1  dites  donc,  camarade,  à  propos, 
j'oubliais....  J'ai  un  ami  qui  est  Berchiny  aussi....  un  grand 
ami,  le  vicomte  d'Arsac...  Un  instant;  celui-là,  je  n'en  dois 
pas  hériter;  au  contraire,  je  n'en  jouis  qu'en  viager  :  il  me  . 
paye  à  dîner,  et  je  lui  gagne  son  argent  au  lansquenet  1  Ce 
n'est  pas  avec  lui  que  vous  vous  battez,  n'est-ce  pas? 

—  Je  suis  confus ,  chevalier,  de  n'avoir  pas  débuté  par 
vous  dire  le  nom  de  mon  adversaire;  je  le  devais.... 

—  Mais  non! 

—  Il  ne  fait  môme  plus  partie  du  régiment  ^Berchiny.*.. 

—  Tant  pis  I  Mais  qu'importe  ? 

—  C'est  le  capitaine  de  Pardaillan. 

—  Pardaillan  !  s'écria  d'Annezay  ;  Pardaillan  qui  a  refusé 
de  m'admettre  dans  le  régiment  en  œuf  qu'il  est  en  train  de 
couver  I  Ah  !  le  rufien  !  Je  suis  désolé  de  ne  pas  vous  aveip 
appris  mon  coup  d'arrêt  en  dessus.  J'aurais  été  ravi  d'en  voir 
l'essai  sur  la  peau  de  ce  drôle  qui  m'a  mis  à  l'écart  ;  soi- 


L'jÉTOiLÈ  DÉ  SAtORY.  267 

disant  parce  que  je  suis  joueur,  ivrogne,  bretteur,  toutes 
choses  parfaitement  vraies  :  mais  est-ce.  avec  les  vestales  re- 
crutées par  lui  pour  le  Parc-anx-Gerfs  qu'il  compte  composer 
son  régiment  de  cavalerie  ?  Gomme  ça  lui  va*  au  Pardaillan, 
de  parler  de  mœurs  !         , 

—  Pourquoi  non?  Quelle  que  ôoii  la  Cavité  des  reproches 
que  j'aie  à  lui  faire ,  c'est  un  homme  d'honneur,  répondit 
Gharles  Dois7,.qui  commençait  à  prendre  son  témoin  en  dé- 
goût, et  qui,  déjà  touchant  à  la  vengeance ,  ne  s'y  âentait 
peut-être  plus  pouàsé  par  la  même  ardeur.  ' 

—  Un  hjomme  d'honneur!  Turlututu!  A  d'auttès,  mon  gen- 
tilhomme I  Tous  arrive*  de  loin,  à  ce  qu'il  me  paraît,  s  Puis 
partant  d'un  éclat  de  rire  :  <  Il  est  vrai  qu'en  fait  d'honneur, 
le  capitaine  doit  en  avoir,  puisqu'il  en  vend. 

—  Plâ!t-il? 

—  Oui,  mon  très-cher,  il  vend  le  sien  et  celui  des  autres.... 
eelui  des  jeunes  filles  surtout.  Âh  1  le  vilain  métier  !  Il  vaut 
mieux  vendre  que  prendre^  dit  le  proverbe.  Ici,  le  proverbe 
a  menti.  » 

£t  il  se  mit  à  chanter  ce  noël,  tout  nouveau  alors  : 

Oo  vend  de  la  tiretaine , 
De* la  soie  et  du  velours; 
On  vend  les  plac's  par  douzaine  *, 
On  vend  même  de  Tamour. 
Eh!  le  beau  mal,  par  ma  foil 
C'est  pour  les  plaisirs  du  roi  1 

Dolsy  regarda  le  chanteur. 
«:  Que  voulez- vous  faire  entendre  par  là  ?  lui  dit-il. 
—  Vous  ne  compreiieî  pas  encore?  Décidément,  ^ous  t^^ 
venez  de  très-loin. 

— -  Je  reviens  de  l'armée. 

C'est  donc  cela  ! 

- — -  Mais  quel  rapport  peut-il  J"  avoit  entre  M.  de  Parjdail- 


268  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

—  Quel  rapport?  Ëcoutez  le  second  couplet.  » 
Et  il  reprit  : 

Dé  vingt  tendrons  mis  en  vente 
Le  roi  seul  est  l'acheteur; 
Pompadour  est  la  marchande, 
Pardaillan  le  fournisseur; 
Changez  de  nom,  Pardaillan, 
Car  vous  voilà  Paillardant, 

€  C'est  là  une  étrange  calomnie  1  dit  Charles.  Le  capitaine 
a  pu  être  pour  moi  injuste  et  cruel  ;  mais  une  faute ,  une 
erreur  peut-être,  n'entache  pas  toute  une  vie.  Comment  ad- 
mettre chez  lui  des  vices  pareils  à  ceux  que  vous  lui  sup- 
posez? Il  yient  à  peine  de  quitter  son  régiment  oiï  il  était 
estimé...*  et.... 

—  Mais  vous  n'avez  donc  pas  entendu  mon  second  cou- 
plet? Je  vais  le  recommencer.... 

—  Moi,  je  vous  répète,  monsieur,  que  je  ne  puis  croire.... 

—  Allons,  bon  1  au  lieu  de  se  battre  avec  lui,  il  va  se  battre 
pour  lui  et  avec  moi  1 

—  Ëhl  monsieur!... 

—  A  vos  souhaits,  jeune  homme.  Je  ne  refuse  pas  de  faire 
plusampleconnaissance  avec  vous  ;  mais  n'embrouillons  rien, 
je  vous  prie.  Si  nous  nous  battons,  et  que  je  sois  tué,  vous 
n'aurez  plus  de  témoin  ;  puis  entre  nous,  si  c'est  à  moi  que 
vous  avez  d'abord  affaire,  je  vous  prêterai  une  autre  épée 
plus  courtoise.  Je  ne  me  soucie  pas  de  me  trouver  en  regard 
de  ma  colichemarde. 

—  Assez  sur  ce  sujet,  et  trêve  de  railleries,  je  vous  prie! 
répliqua  Doisy  d'un  ton  brusque  et  en  se  rencognant  dans  le 
fond  du  fiacre,  comme  décidé  à  terminer  là  Tentretien. 

—  Non  pasl  dit  le  chevalier  en  se  récriant  :  car,  d'un  autre 
côté,  si  vous  vous  battez  avec  le  Paillardant ^  il  peut  d'un 
coup  de  broche  vous  envoyer  dans  l'autre  monde,  ce  qui  se- 
rait très-désagréable  pour  moi. 

—  Comment,  pour  vous  ?  / 


l'étoile  de  SATORY.  269 

—  Sans  doute!  Je  ne  yeux  pas  que  vous  piourièz  dans  Tim- 
pénitence  finale  et  en  regardant  le  fils  de  mon  père  comme  un 
conteur  de  bourdes.  Je  tiens  à  vous  prouver  ce  que  vingt 
autres  pourraient  vous  attester  avec  moi  au  besoin  ;  c'est-à- 
dire  que,  à  la  Saint-Louis  dernière,  pour  ne  pas  remonter  à 
plus  de  trois  jours,  le  capitaine,  en  pleine  galerie  du  château, 
a  présenté  publiquement  à  la  marquise  une  jeune  provinciale, 
une  fille  sauvage  de  la  forêt  de  Gompiègne,  laquelle  le  roi 
avait  déjà  remarquée  dans  une  de  ses  chasses;   que  ledit 
Pardaillan,  ami  du  père,  après  avoir  eu  Tart  d'attirer  celui-ci 
chez  lui,  avec  sa  fille,  a  grisé  le  bonhomme  pour  arriver  plus 
facilement  à  ses  fins  ;  que  la  marquise,  qui  aime  mieux  avoir 
^ingt  rivales  sans  importance  qu'une  seule  capable  de  Tin- 
quiéter,  ayant  trouvé  la  petite  fort  jolie,  mais  d'apparence 
peu  redoutable,  a  voulu  elle-même  la  présenter  au  roi,  comme 
bouquet  de  fête;  qu'en  effet,  elle  lui  a,  dès  le  lendemain,  de 
grand  matin,  facilité  une  entrevue  avec  Sa  Majesté;  enfin, 
que  le  capitaine  a  accompagné  lui-même  jusque  dans  le  bou- 
doir de  la  marquise  la  jolie  victime ,  qui  en  est  sortie  pâle , 
défaite,  débraillée,  les  yeux  rouges,  les  cordons  rompus  et 
portant  au  doigt  un  brillant  delà  valeur  de  plus  de  trois  mille 
écus.  Ce  que  j'avance  là,  ventre  de  biche  !  j'en  suis  sûr  ; 
j'étais  dans  la  grande  galerie  lors  de  la  première  présentation  ; 
lors  de  la  seconde,  je  me  trouvais  de  même  dans  l'anti- 
chambre de  la  marquise  ;  le  vicomte  de  Gharlieu,  le  colonel 
de  Bar,  y  étaient  avec  moi.  Ce  sont  eux  qui  ont  fait  le  noël 
en  question  ;  bref,  ce  que  j'ai  dit,  je  l'ai  vu,  de  vtsu,  testis 
ocalatus  !  Savez-vous  le  latin,  camarade  ? 

—  Et  le  nom  de  cette  jeune  fille,  le  nom  de  son  père,  mon- 
sieur? demanda  Charles  d'une  voix  altérée  et  tremblante. 

—  Elle  me  l'a  dit  elle-même;  Jean-Pierre,  je  crois. 

—  Dampierre? 

—  C'est  ça  1  un  lieutenant  des  chasses. 

—  Adèle?  s'écria  le  jeune  homme  avec  déchirement* 

—  Ah  1  il  vous'  faut  jusqu'aux  noms  de  baptême?  Mais 


970  fflSTOIRie  DE  ¥A  GRAI^) -TANTE. 

qu'aveZ'VQUS  donci  Tami?  demands^  d^Annezay,  ^'iiiterrom- 
pant  en  voyant  l'altéFation  subite  qu'avait  éprouvée  la  figure 
de  sou  compagnon. 

-^  7'ai....  j'ai....  répondit  celui-ci  en  balbutiant,  que  je  ne 
puis  croire  encore..,.  » 

Ebranlé  par  l'air  de  conviction  du  cbevalier,  maisf  ne  pou- 
vant s'expliquer  le  séjour  de  Mlle  Dampierre  k  Versailles, 
i^on  introdi^ction  pbez  U  marquise;  au  souvenir  de  tant  d'in- 
nocence, se  débattant  encore  dans  ses  propres  incertitudes, 
il  allait  ajouter:  c  Vous  ^vez  rôyé  oi;  vous  avez  menti!  « 
lorsque  le  fiacre  s'arrêta  à  l'Ëtoile  de  Satory.  ^ 

Le  C£^pitain6  et  son  témoin  étaient;  déjà  sur  le  ter^^ain. 

Les  prélipiinaires  du  duel  4§  furent  pas  longs  ;  les  deui 
adversaires  qo  s'adressèrent  point  un  mot,  «t  les  témoins 
n'eurent  qu'^  choisir  la  place  et  à  tirer  au  sort  l'avantage  de 
la  position. 

Après  une  lutte  de  quelques  minutes,  Gbaplfîs  Doisy  fut  at- 
teint à  l'épaule,  là  où  était  en  train  de  se  cicatriser  sa  bles- 
sure récente  du  combat  de  Hamelen. 

c  Botte  de  pied  ferme,  en  flancQnode,:.  Petit  jeu  I  9  mur- 
mura d'Annezay. 

Quoique  la  blessure  fût  sans  gravité  aucune,  Iif.  4eSlangy, 
le  témoin  du  capitaine,  s'interposa  alors  entre  les  coQihat- 
tants,  et  s'adressant  au  jeune  homme  ; 

a  Croyez-vous  votre  bcmneur  satisfait ,  ine^sieur  ¥  hii 
dit-il. 

-^  Oui,  dit  Charles,  si  M.  de  PardaiUan  concept  à  répondre 
avecic^U^hise  et  loyauté  à  quelques-unes  de  mes  ques- 
tions. :» 

Se  tournant  alors  vers  celui-ci  : 

«  Est-il  vrai,  monsieur,  que  Mlle  DampleFre  foit  venue 
dernièrement  à  Versailles? 

—  Elle  y  était  encore  hier,  répondit  le  capitaine. 

—  Est-il  vrai  qu'elle  ait  logé  chez  vous  ? 

—  Avec  son  père,  oui. 


l'étoile  de  satorv.  271 

—  Est-il  vrai  que,  sous  votre  spule  protection,  elle  ait  été 
conduite  chez  Mme  la  marquise  de  Pompadour  ?  » 

Le  capitaine  fronça  le  sourcil,  hésita  à  répondre,  puis 
enfin  : 

c  Ceci  demanderait  une  explication  que  je^ne  puis  donner 
en  ce  moment,  dit-il. 

—  Mais..,,  vous  ne  niez  pas  le  fait? 

—  Non. 

—  En  garde,  misérable  I  i>  s'écria  Charles  en  se  ruant  sur 
lui. 

Au  bout  de  quelques  instants ,  M.  de  Pardaillan  reçut  Tépée 
de  son  adversaire  en  pleine  poitrine. 

«  Joli  coupé  dégagé,  en  tierce  1 1>  dit  d'Aonezay,  qui  sem- 
blait assister  là  comme  le  prévôt  dans  -  une  salle  d'armes, 
simplement  pour  juger  les  coups. 

Cependant,  lorsqu'il  vit  le  capitaine  rouler  des  yeux  ha- 
gards, chaaceler,  puis  tomber  à  la  renverse  en  rendant  le 
sang  par  la  bouche,  il  se  précipita  vers  lui  avec  les  autres 
pour  lui  prêter  assistance. 
Tout  secours  était  inutile  :  il  avait  été  frappé  au  cœur. 
Charles  allait  s'éloigner,  lorsque  M.  de  Blangy  s'avança 
vers  lui  : 

c  Monsieur,  lui  dit-il  en  plaçant  une  main  sur  sa  poitrine 
pour  essayer  de  maîtriser  sa  violente  émotion,  dans  la  prévi- 
sion de  ce  qui  pouvait,  de  ce  qui  devait  arriver,  mon  ami 
(et  41  jeta  un  regard  douloureux  vers  le  cadavre),  mon  gé- 
néreux ami,  reprit-il,  m'a  chargé  de  vous  faire  q]3server  que, 
quoique  nommé  lieutenant  de  cavalerie,  n'ayant  pas  encore 
reçu  votre  brevet  signé  du  roi,  vous  avez  contrevenu  aux 
lois  disciplinaires,  qui  ne  vous  reconnaissent  pas  encore  le 
grade  d'officier.  Il  m'a  fait  promettre,  monsieur,  que  je  vous 
engagerais  à  songer  à  votre  sûreté,  que  je  vous  y  aiderais 
même,  si  vous  pensiez  avoir  besoin  de  mes  services. 

—  Ah  !  ventre  de  biche  I  fit  d'Annezay,  j'aurais  dû  deviner 
çal  Un  lieutenant  en  costume  de  maréchal  des  logis!  Mais 


272  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

bast!  venez  chez  moi,  camarade;  vous  n'y  serez  relancé  que 
par  mes  créanciers.  » 

Il  fit  monter  dans  le  fiacre  le  malheureux  vainqueur,  qai 
semblait  n'avoir  plus  la  conscience  de  lui-même. 

Écrasé  par  les  événements  de  ce  jour,  Doisy,  en  rentrant 
dans  le  logement  de  d'Annezay,  tomba  sur  une  chaise,  tandis 
que  celui-ci  criait  à  travers  les  escaliers  : 

«  Garçon  l  un  second  bol  de  punch  ;  c'est  le  camarade  ^ui 
payel  » 


XI 

Les  cloches. 

L'asile  offert  par  d'Annezay  au  meurtrier  ne  pouvait  le  pro- 
téger longtemps.  Non-seulement  on  y  avait  à  craindre  la  vi- 
site des  créanciers ,  mais  encore  celle  de  tous  les  mauvais 
sujets  de  la  ville,  qui,  trois  fois  par  semaine,  le  transformaient 
en  un  tripot  de  jeu. 

Charles  Doisy,  réfléchissant  bientôt  sur  le  danger  de  sa  si- 
tuation, s'était  à  son  tour  prudemment  éloigné  de  Versailles 
pour  se  rendre  à  Glaignes,  auprès  de  son  ami  le  meunier.  !^e 
voulant  pas  l'abandonner  avant  de  l'avoir  installé  lui-même 
dans  sa  nouvelle  retraite,  le  chevalier  lui  avait  fait  escorte 
pendant  la  route,  et  jusqu'à  la  ferme  des  Brulard,  où  il  ne 
dédaigna  pas  de  séjourner  vingt-quatre  heures. 

C'est  par  lui,  par  lui  seul,  que  Martine  avait  été  si  bien 
mise  au  courant  des  prétendues  aventures  de  Mlle  Dampierre 
à  Versailles.  Le  chevalier  lui  avait  même  appris  le  terrible 
noël,  témoignage  rimé  du  déshonneur  de  la  pauvre  Adèle,  et 
dont  celle-ci  avait  entendu  le  premier  couplet  avec  un  si 
grand  ravissement. 

Après  le  départ  de  d'Annezay,  Brulard,  ne  croyant  pas 
Charles  Doisy  assez  en  sûreté  dans  sa  ferme ,  lu  lavait  ouvert 


LES  CLOCHES.  •   273 

un  refuge  plus  impénétrable  dans  les  caveaux  de  Saint- Adrien, 
où  le  père  Hubert,  qu-on  s'était  vu  forcé  de  mettre  dans  la 
confidence,  lui  portait  ses  provisions  chaque  nuit. 

Les  choses  en  étaient  là,  et  Charles  n'avait  plus  d'autre 
habitation  que  les  souterrains  de  la  vieille  tour,  et  chacun 
faisait  du  mystère  à  la  ferme  de  Glaignes,  lorsque  la  lettre 
au  cachet  noir  arriva  au  château  de  la  Douye. 
'  Par  cette  lettre,  M.  de  Blangy,  l'ami  et  le  témoin  du  capi- 
taine de  Pardaillan,  instruisait  M.  Dampierre  de  l'issue  fa- 
tale du  duel  de  l'Étoile  de  Satory,  et  le  priait  de  recueillir  les 
papiers  du  défunt  et  de  mettre  ordre  à  ses  affaires,  le  frère  de 
M.  de  Pardaillan,  alors  en  voyage,  n'ayant  laissé  à  personne 
le  secret  de  la  route  tenue  par  lui. 

Dans  le  secrétaire  du  capitaine,  M.  Dampierre  trouva  un 
testament  olographe  remontant  à  un  mois  de  date  et  par  le- 
quel celui-ci  laissait  une  part  de  ses  biens  à  Charles  Doisy. 

Maintenant,- revenons  à  la  montagne  Saint-Adrien.  Un  cri 
lamentable,  parti  d'entre  les  ruines  de  la  chapelle,  était  venu 
interrompre  Charles  et  Martine  au  milieu  de  leurs,  embras- 
sements. 

La  fille  Brulard  s'était  épouvantée  d'abord.  Rendue  à  son 
sang-froid  habituel,  elle  se  hâta  d'éteindre  la  lanterne  dont 
la  clarté  pouvait  la  trahir,  et  de  retenir  d'une  main  vigou- 
reuse le  jeune  militaire,  dont  le  premier  mouvement  avait  été 
de  s'élancer  vers  l'endroit  d'où  ce  cri  s'était  fait  entendre. 

Après  avoir  habitué  leurs  yeux  à  l'obscurité  presque  totale 
qui  les  entourait,  ils  crurent  voir  un  homme  chargé  d'un 
fardeau  s'éloigner  à  grands  pas  à  travers  les  sentiers  creusés 
en  ravins  qui  conduisent  vers  Bétbizy.  Peut-être  ne  l'eus- 
sent-ils  pas  reconnu,  malgré  sa  conformation  singulière  et 
ses  dandinements  de  tête  en  façon  de  battant  d'horloge,  si 
le  chien  de  la  ferme,  venu  à  la  suite  de  Martine,  ne  .*s'était 
mis  à  le  suivre  en  sautant  et  gambadant  autour  de  lui. 

c  Voilà  mes  deux  compagnons  de  route,  l'homme  et  le  chien, 
qui  me  faussent  compagnie,  dit  Martine.  0  ui,  c'est  le  père 


874  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

Hubert...,  hïm  sûr.,,,  qui  se j»4ut6  ea  traînant  j>^e  sais 
quoi.  C'est  lui  sans  doute  qui  vient  de  pqusçer  ce  cri 
qui  m'a  fait  tant  peur.  Je  ne  s^^is  vraime^it  de  quelle 
mouche  le  vieux  sorcier  a  été  piqué  aujourd'hui  3  mais  il  a 
d'abord  semblé  faire  les  plus  grandes  difficultés  pour  me 
laisser  yenir  ici  cettQ  nuit  avea  lui;  puis,  à  mi-route,  il  a 
disparu  tout  à  coup  et  je  ne  Ta!  plus  revu.  Sans  autre  pror 
tecteur  que  Pirame,  il  m'a  fallu  arriver  jusqu*à  tpi,  mon» 
Chariot,  et  non  sans  peine  et  non  sans  peur,  je  t'assure; 
mais  j-y  tenais,  je  me  Tétais  mis  en  tôte.  Je  voulais  t'annon- 
cer  moi-môme  notre  grande  victoire.  Oui,  mon  officier,  j'ai 
tout  dit  ce  matin  i  mon  père,  en  lui  cachant,  bien  entendu, 
ee  qu'il  fallait  lui  cacher  ;  mais  je  lui  ai  dit  que  tu  m'aimes 
et  que  tu  ne  désires  rien  tant  que  de  m'épouseï;.  Ai^je  menti, 
hein?  Il  m'a  d-abord  jeté  au  nés  des  si,  des  mais,  disant  que 
tu  n'as  pas  le  sou;  par  bonheur  ma  mère  s'est  mise  de  mon 
bord,  et  il  consent  enfin]  Eh  bieni  monsieur  le  lieutenant, 
cela  valait-il  la  peine  de  venir  moi-même?  Que  ton  affaire 
s'arrange  là-bas,  à  Versailles,  et  en  avant  l'église!  nous  se- 
rons mari  et  femme  I  » 

'  Charles  se  trouva  heureux  alors  que  Martine  eut  éteint  la 
lanterne;  elle  ne  put  voir  sur  ses  traits  rimpression' qu'il 
reçut  à  l'annonce  de  cette  grande  nouvelle,  dont  la  fille  Bru- 
lard  avait,  dans  la  journée,  failli  faire  la  confidence  à 
Mlle  Dampierre  elle-même. 

De  son  côté,  reculant  devant  l'idée  de  trahir  ouvertement 
le  secret  de  ses  maîtres,  le  vieux  fouisseur^  lorsque  Adèle  s'é- 
tait présentée  devant  son  roûtoir,  avait  cependant  conçu  le 
projet  de  l'éclairer,  mais  sans  se  compromettre. 

Pris  d'un  tendre  intérêt  pour  elle  et  pour  le  fugitif,  n'esti- 
mant Martine  qu'à  sa  propre  valeur,  ayant  entrevu,  avec 
cette  sagacité  rustique  qu'il  mettait  si  souvent  à  contribution 
d|,ns  son  état  de  sorcier,  que  Charles,  qui  parlait  mariage 
aujourd'hui,  ne  l'avait  fait  que  dans  une  idée  de  dépit  jaloux 
contre  Mlle  Dampierre,  il  avait  espéré  pouvoir  réunir  les 


BES  CLOCHES.  275 

deux  jeunes  gens  dans  une  rencontre  nocturne  sur.  la  mon- 
tagne. 

Une  explication  entre  eux  devait,  selon  lui,  bien  changer 
les  physionomies  au  moulin  de  Glaignes,  comme  au  château 
de  la  Douye. 

Par  la  présence  de  Martine,  les  choses  s'étaient  passées 
bien  autrement  qu'il  n'avait  pu  le  prévoir. 

Après  avoir  tenté  vainement  de  paralyser  lui-môme  son 
œuvre  en  se  plaçant  sur  le  chemin  de  la  jeune  fille  et  en  l'en- 
gageant à  retourner  sur  ses  pas,  il  n'était  arrivé  à  la  cha- 
pelle de  Sainte-Geneviève  que  pour  recevoir  Adèle  dans  ses 
bras  et  la  rapporter  chez  elle  à  moitié  inanimée. 

Pendant  quelques  jours,  la  pauvre  enfant  se  débattit  encore 
sous  les  redoublements  de  la  fièvre  ;  mais  d'heure  en  heure 
la  maladie  poursuivait  ses  ravages,  la  maladie  de  l'âme 
plutôt  que  celle  du  corps;  car  elle  ne  mourait  point  sous 
l'influence  d'une  de  ces  désorganisations  dont  la  médecine 
peut  assigner  la  cause  physique  ;  elle  mourait  d'une  décep- 
tion du  cœur,  elle  mourait  d'une  parole  d'amour  adressée  à 
une  autre. 

Depuis  qu'elle  s'était  mise  au  lit,  elle  n'avait  pas  articulé 
un  mot  ;  à  peine  si  elle  avait  ouvert  les  yeux,  dans  la  crainte 
qu'on  n'y  pût  lire  sa  pensée,  sa.  pensée  incurable. 

A  son  père,  accouru  en  toute  hâte  de  Versailles  et  qui  se 
tenait  sans  cesse  à  son  chevet,  elle  souriait  parfois;  mais, 
quoi  qu'il  fît,  il  n'en  pouvait  obtenir  une  parole  ni  môme  un 
geste,  ce  qui  le  plongeait  dans  le  désespoir  :  car  cette  immo- 
bilité, ce  silence,  n'était-ce  pas  déjà  l'image  anticipée  de  la 
mort? 

Un  matin,  Adèle  se  redressa  d'elle-môme  sur  son  oreiller 
et  demanda  qu'on  lui  apportât  son  portrait. 

Quand  il  fut  placé,  devant  elle»  ses  yeux,  en  le  contemplant, 
reprirent  un  éclat  inaccoutumé,  et  elle  pria  Mariette  de  lut 
arranger  et  de  lui  lisser  les  cheveux.  La  pauvre  malade  vou- 
lait se  refaire  belle. 


276  HISTOIRE  DE  MA  GRAND  TANTE. 

Elle  avait  parlé,  'elle  s'était  mouvée  ;  le  soin  de  sa  per- 
sonne, le  goût  de  la  toilette  étaient  revenus,  et  ce  changement 
inattendu  remplissait  de  surprise  et  do  joie  ceux-là  qui  l'en- 
touraient, son  père,  sa  vieille  servante  et  jusqu'au  médecin, 
qui  voyait  dans  cette  crise  des  pronostics  du  plus  favorable 
augure. 

Le  peintre  avait  naguère  essayé  de  composer  une  image 
ressemblant  au  modèle ,  et  il  avait  réussi  ;  aujourd'hui  le  mo- 
dèle voulait  ressembler  au  portrait,  et  la  réussite  était  bien 
plus  difficile. 

La  vivacité  des  couleurs  et  la  beauté  des  formes  créées  par 
l'artiste  ont  une  durée  que  Dieu  lui-même  n'a  pas  su  donner 
à  son  plus  parfait  ouvrage.  Les  nuances  roses  et  carminées, 
vivantes  encore  sur  la  toile,  n'existaient  plus  sur  le  visage 
de  la  jeune  fille.  Peu  de  jours  avaient  suffi  pour  effacer  cette 
brillante  palette  que  la  jeunesse  et  la  beauté  elles-mêmes  ne 
possèdent  pas  toujours,  et  qui  ne  se  ravive  que  sous  la  pro- 
tection des  deux  anges  gardiens  du  corps  et  de  l'âme,  la 
santé  et  le  bonheur. 

Les  traits  amaigris  d'Adèle,  ses  lèvres  décolorées,  son  teint 
crayeux,  n'étaient  plus  que  le  pâle  simulacre  de  ce  qu'ils 
avaient  été  autrefois.  Cependant  elle  voulait  se  ressembler 
encore;  et  quand  Mariette  eut  convenablement  disposé  ses 
cheveux,  dont  les  reflets  dorés  semblaient  s'être  ternis  comme 
le  reste,  quand  elle  l'eut  parée  de  son  mieux  et  telle  à  peu 
près  que  le  peintre  l'avait  représentée,  la  malade  pria  qu'on 
allât  cueillir  des  bluets  pour  lui  en  tresser  une  couronne. 

Dès  qu'elle  l'eut  entre  les  mains,  elle  la  contempla  silen- 
cieusement pendant  quelques  instants,  puis  ses  yeux  s'hu- 
mectèrent. Elle-même  se  la  plaça  sur  la  tête  et  elle  demanda 
un  miroir. 

La  vieille  servante  allait  obéir,  mais  d'un  geste  M.  Dam- 
pierre  la  retint. 

c  Vous  avez  raison,  dit  Adèle ,  en  accompagnant  ces  pa- 
roles adressées  à  son  père  d'un  de  ses  ineffables  sourires; 


LES  CLOCHES.  277 

à  quoi  bon?  cette  image  seule  a  gardé  des  traces  de  moi- 
même.  » 

Puis  après  une  nouvelle  contemplation  ; 

€  Enlevez  ce  portrait,  dit-elle,  il  me  fait  mal.» 

Soit  que  déjà  sa  vue  se  fût  altérée,  ou  qu'elle  eût  fait  un 
prisme  menteur  de  ses  larmes,  sur  la  toile  peinte  par  Doisy, 
elle  avait  cru  voir  la  couronne  de  bluets  se  changer  en  une 
couronne  de  roses  blanches.  Son  portrait  alors  ressemblait  à 
ce  spectre  d'elle-même  qui  lui  était  apparu  chez  Mme  de 
Pompadour. 

«  Nous  nous  ressemblons  enfin!  avait-elle  murmuré.  Mais 
ce  n'est  plus  à  moi  ni  à  lui  que  je  dois  songer,  c'est  à  Dieu, 
à  Dieu  seul  !»  ... 

Sortant  de  son  sein  un  médaillon  qui  ne  l'avait  jamais 
quittée,  car  il  renfermait  des  cheveux  de  sa  mère,  elle  rou- 
vrit et  en  retira  un  petit  fétu  de  paille  qu'elle  jeta  loin  d'elle 
en  détournant  les  yeux. 

Ensuite  elle  baisa  la  m^che  de  cheveux. 

c  Console-toi,  bonne  mère,  dit-elle,  nous  allons  nous  re- 
voir, puisque....  puisque  je  vais  mourir! 

—  Non,  non,  tu  ne  mourras  pas!  »  s'écria  son  père  en 
sanglotant. 

Et  il  tomba  à  genoux  près  d'elle,  prit  ses  mains  dans  les 
siennes  et  les  baigna  de  larmes. 

c  Chut  !  entendez-vous  ?  reprit  Adèle  en  écoutant  attenti- 
vement un  bruit  qui  venait  du  dehors.  Entendez- vous  les 
cloches?  » 

En  effet,  un  son  de  cloches  se  faisait  entendre. 

c  Ce  sont  celles  du  prieur  maudit,  sans  doute.  Elles  sonnent 
pour  moi  comme  elles  ont  sonné  pour  ma  mère,  reprit-elle. 

—  Calme-toi  ;  non,  ce  n'est  pas  la  mort  de  mon  enfant 
qu'elles  annoncent,  dit  M.  Dampierre.  Ces  cloches  sont  celles 
de  l'église. 

—  Comme  elles  sonnent  longtemps  et  à  grand  bruit! 
Qu'annoncent-elles  donc?» 


278  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'TANTE. 

Cette  fois,  oe  fut  Mariette  qui  fit  un  signe  au  père.  H  se  tut. 

c  Je  devine!  dit  Adèle.  Un  mariage!  » 

Elle  retomba  sur  son  oreiller,  plus  pâle  que  de  sa  précé- 
dente pâleur. 

c  Mon  père,  murmura-t-elle,  faites  venir  un  prêtre....  mon 
eonfesseur....  Ayez  hâte....  bientôt  il  ne  serait  plus  temps,  i 

M.  Dampierre  et  Mariette,  tous  deux  agenouillés  près  du 
lit,  tous  deux  le  visage  en  larmes,  échangèrent  entre  eux  un 
regard  abattu. 

c  Faites  venir  un  prêtre,  répéta  la  mourante  avec  une  sorte 
d'impatience  désespérée,  un  prêtre!...  hâtez-vous!»  Puis, 
après  un  moment  de  silence  :  c  Mais  non,  ajouta-t-elle 
d'une  voix  presque  éteinte  ;  il  ne  pourrait  venir  en  ce  mo- 
ment. Mon  Dieu  !  à  cause  de  lut,  je  ne  re verrai  donc  pas 
ma  mère!  à  cause  de  lui,  dois-je  donc  renoncer  à  mon  salut 
éternel?  » 

Mariette  sortit. 

Un  long  temps  s'écoula  avant  qu'elle  fût  de  retour  ;  mais 
elle  ne  revint  pas  seule. 

Le  curé  de  Béthizy  l'accompagnait. 

De  cette  même  main  qui  venait  de  bénir  l'union  de  Charles 
et  de  Martine,  le  bon  prêtre  ferma  les  yeux  d'Adèle. 


c^ 


Quand  j'eus  achevé  mon  récit  : 

c  Permettez,  me  dit  mon  compagnon  ;  les  romanciers  ont 
eu  de  tout  temps  le  droit  irrécusable  de  n'avoir  pas  le  sens 
commun,  et  c'est  un  glorieux  privilège  qu'ils  exploitent  en- 
core amplement  aujourd'hui;  cependant,  quand  on  affiche  la 
prétention  de  conter  des  histoires  vraies,  on  doit,  avant  tout, 
se  mettre  en  garde  contre  l'objection.  Gomment  votre  Charles 
Doisy,  dont  je  me  soucie  fort  peu,  du  reste,  a-t-il  pu  se 


HISTOIRE  DE  lU  GRANP'TANTG.  279 

ms^ripr  lorsqu'il  avait  encore  -suspeudu  çur  sa  tête  Tun  de  ces 
articles  4u  code  militaire  qui  ne  contiennent  rien  moins  que 
douze  balles  de  plomb  f 

—  Mmfi  de  Pompadour,  qui  Favait  tout  h  fait  pris  soufii 
sa  protection,  lui  répondis-jC)  venait  de  lui  faire  parvenir  sa 
grâce,  en  l'accompagnant  d'un  ricbe  cadeau  pour  sa  future, 
qu'elle  ne  dojitait  pas  devoir  être  cette  blonde  jeune  fille 
à  laquelle  elle  s'était  si  vivement  intéressée.  Charles  profita 
de  l'amnistie,  Martine  du  présent  de  noces,  consentant  faci- 
lement, malgré  ses  principes  sévères  de  vertu,  4  devenir  l'o- 
bligée de  la  Pompadùur. 

p  A  quelque  temps  de  là,  Charles  demanda  audience  à  la  fa- 
vorite, pour  la  remercier  de  l'avoir  dispensé  de  paraître  devant 
un  conseil  de  guerre.  Il  ignorait  complètement  qu'elle  eût  fait 
autre  chose  pour  lui.  Ce  fut  alors,  et  par  la  marquise  elle- 
même,  qu'il  apprit  par  quels  moyens  et  par  quelles  instances 
persévérantes  Adèle  et  M.  de  Pardaillan  étaient  parvenus  à 
lui  faire  accorder  ce  brevet  qu'il  croyait  n'avoir  dû  qu'à  son 
propre  mérite. 

c  II  sortit  de  cette  entrevue  bouleversé,  à  moitié  fou;  le 
même  jour,  il  alla  trouver  M.  de  Blangy,  se  fit  tout  raconter 
en  détail  par  lui,  et,  le  lendemain,  il  donna  sa  démission 
d'officier  de  cavalerie.  Quant  au  testament,  il  va  sans  dire 
qu'il  n'en  voulut  pas  entendre  parler. 

— A  la  bonne  heure  ;  ceci  me  raccommode  un  peu  avec  lui. 

—  Cette  démission,  vous  le  pensez  bien,  déconcerta  fort 
toutes  les  vanités  des  Brulard,  père,  mère  et  fille,  et  ne  laissa 
pas  que  de  changer  en  lune  rousse  la  lune  de  miel  du  nou- 
veau ménage.  Mais  Charles  avait  au  fond  du  cœur  d'autres 
chagrins  plus  poignants  que  ceux  que  pouvait  lui  faire  subir 
sa  femme.  Ces  chagrins  ressemblaient  à  des  remords.  Ce 
vieillard,  cette  jeune  fille  qui  s'étaient  avec  tant  de  dévoue- 
ment réunis  dans  une  seule  et  même  pensée,  pour  son  avan- 
cement, pour  sa  fortune  comme  pour  son  bonheur,  il  les  avait 
tués  tous  deux  ;  tous  deux  il  les  avait  frappés  au  cœur. 


280  HISTOIRE  DE  MA  GRAND'tANTE. 

« 

c  Bien  des  années  après,  se  dérobant  aux  ennuis  du  foyer 
domestique,  il  venait  évoquer  le  souvenir  d'Adèle  auprès 
de  sa  nièce,  ma  grand'mère.  C'est  à  lui  que  celle-ci  avait  dû. 
les  principaux  détails  de  cette  histoire,  détails  sur  lesquels  il 
ne  craignait  pas  de  revenir  sans  cesse,  comme  acte  d'expia- 
'  tion.  Ma  grand'mère  était  la  seule  à  qui  il  osât  en  parler, 
toutefois  en  arrière  de  sa  femme,  dont  il  redoutait  les  empor- 
tements. 

—  Vécut-il  longtemps  ainsi  ? 

—  Oui,  il  parvint  à  un  âge  trèfikavancé.  Quant  à  ma  pauvre 
grand'tante,  elle  était  morte  à  seize  ans. 

—  Seize  ansl...  une  grand'tantel...  Vive  Dieu  1  je  serais 
curieux  de  savoir,  s'écria  mon  compagnon,  quelle  figure  fe- 
ront nos  deux  amoureux,  la  jeune  Adèle  et  le  vieux  Chairles, 
en  se  rencontrant  dans  la  vallée  de  Josaphat,  > 


LA  DAME  DES  MAEAIS  SALANTS, 


I 


Nulle  part,  dans  toute  la  Bretagne,  la  mer  n*est  aussi  belle 
que  vue  de  la  pointe  de  Piriac. 

De  la  pointe  de  Piriac  on  aperçoit  vers  le  midi  Tanse  de 
Penbron,  les  rouges  toitures  du  Croisic,  et  les  hautes  roches 
siliceuses  du  G-ouénaret  et  de  la  Cabasse,  qui  semblent  se 
consteller  au  soleil.  Vers  le  nord,  apparaissent  la  baie  étin- 
celante  de  Pennebë,  les  côtes  plantureuses  du  Morbihan,  la 
large  embouchure  de  la  Vilaine,  les-  îles  vertes  de  Peulvan, 
et  l'on  a  devant  soi  un  flot  sans  cesse  bouillonnant  sur  cette 
chaussée  granitique,  aujourd'hui  invisible,  mais  qui  jadis 
rattachait  la  grande  île  Dumetz  au  continent. 

De  la  pointe  de  Piriac,  Toeil  se  plaît  à  suivre  dans  la  haute  ' 
mer  les  nombreux  navires  sortis  du  port  de  Nantes,  ou  s'y 
rendant.  Leurs  blanches  voiles  gonfléei^,  ils  passent  en  lais- 
sant une  traînée  d'écume,  au  milieu  de  laquelle  bondissent 
des  troupes  de  marsouins. 

Tout  s'anime  à  la  fois  sur  ce  théâtre  mouvant.  Sortis  de 
toutes  les  criques,  de  tous  les  petits  ports  du  rivage,  voici 
les  bateaux  pécheurs  qui,  reliés  entre  eux  par  de  longs  filets, 
s'avancent  silencieusement,  à  rames  sourdes,  pour  surprendre 
leur  proie.  Tout  à  coup  les  profondeurs  du  gouffre  semblent 


282  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

s'émouvoir  comme  sous  une  lutte  déjà  commencée  ;  à  travers 
un  bruissement  et  un  battement  d'ailés  prolongés,  des  cris 
confus  et  discordants  éclatent  dans  les  airs  :  ce  sont  des 
bandes  de  courlis,  de  mouettes,  dé  goëlandg  sonnant  l'attaque, 
et  les  premiers  s'élançantà  la  rencontre  de  l'ennemi  commun. 
Cet  ennemi,  quel  est-il?  Voyez-vous  l'eau  soudainement  s'ar- 
genter  sur  une  vaste  étendue?...  le  voilà!...  C'est  l'innom- 
brable armée  des  sardines,  armée  déjà  poursuivie  par  des 
•légions  de  poissons  voraces,  armée  toujours  vaincue,  toujours 
en  fuite,  et  impuissante  à  lutter  contre  tant  d'adversaires 
que  jettent  sur  sa  route  la  terre,  les  airs  et  l'Océan. 

Ainsi,  vue  de  la  pointe  de  Piriac,  la  mer  peut  varier  pour 
nous  ses  spectacles,  tour  à  tour  graeieux,  intéressants  et 
terribles;  elle  a  le  bruit,  elle  a  le  mouvement,  elle  a  la  vie. 
3i  parfois,  dans  ses  jours  de  grande  colère,  elle  se  soulàve, 
pousse  des  hurlements,  et  lance  contre  la  côte,  au  milieu 
d'une  mitraille  de  galets,  de. pauvres  navires  détraqiiés  tout 
remplis  de  drames  funèbres,  le  plus  souvent  elle  a  ses  jours 
de  fête;  l'azur  du  ciel  se  réfléchit  dans  ses  eaux  limpides,  où 
les  mouettes,  en  tournoyant,  vont  plonger  le  bout 'de  leur 
aile  blanche  ;  elle  peut  se  parer  sous  vos  yeux  de  la  riche 
verdure  de  ses  îles,  et  faire  parvenir  jusqu'à  vous  la  douce 
senteur  des  pins  et  le  chant  môme  des  oiseaux. 

Après  ^voir  conteinplé  cette  scène  attrayante,  tournez- 
vous  vers  la  terre.  Quel  changement  subit  1  quel  contraste! 

Là,  tout  est  p.ride,  immobile  et  silencieux.  Dans  l'espace 
que  parcourt  la  Ti;e  du  côté  de  Penbron,  comme  du  côté  de 
Saint-Molf,  l'œil  troublé  croit  distinguer  d'abord  de  longues 
files  parallèles  d^  tombeau^  de  marbre  ou  de  grès;  mais  ces 
cimetières  fantastiques^  disparaissent  bientôt  lorsqu'on  ea 
approche.  Ces  tombes,  symétriquement  rangées,  ce  sont  des 
amas  de  sel  blanc  ou  gris,  des  fnukmSj  des  cobters,  des  t?a- 
sièfes;  nous  sommes  au  milieu  des  paludierç  de  Saint-Molf 
et  du  Croisic,  atix  marais  salants  ;  cette  terre  ne  produit  que 
du  sel,  le  sel  la  brûle,  la  corrode,  la  dessèche  ;  partout  le 


I*!  DAME  DES  MARAIS  SALANT^.  *      283 

sel  y  craque,  y  crépite  sous  le  pied;  ïdix  en  est  imprégné; 
}es  efflorescences  des  salines  stérilisent  autour  d'elles  et  le 
sq]  et  les  eauz.  Ces  coteaux  pierreux  n'ont  pas  une  fleur  qui 
vienne  parer  leur  nudité  ;  ces  étangs  saumâtres,  où  rien  ne 
végète,  où  rien  ne  se  meut,  chétifs  analogues  de  la  mer 
Morte,  presque  cristallisés  à  leur  surface,  avec  leurs  reflets 
métalliques,  semblent,  quand  un  rayon  d'en  haut  les  éclaire, 
transformés  en  lagunes  de  plomb  fondu. . 

Çà  et  là  du  côté  de  la  mer,  dans  ce  morne  et  rigide  pay- 
sage, comme  pour  ajouter  à  ses  sombres  mélancolies,  la 
.  vague  a  fouillé  le  sol  assez  profondément  pour  en  exhumer 
des  monuments  druidiques.  Devant  ces  vieux  autels  de  Teu-  ^ 
tatès  où  coulait  le  sang  humain,  le  paysan  breton,  malgré 
la  ferveur  de  ses  croyances  catholiques,  ému  d'un  effroi  su- 
perstitieux, se  rend  parfois  la  nui^à  la  dérobée.  Après  avoir 
fait  un  sigae  de  croix,  il  dépose  sur  la  pierre  du  sacrifice 
l'olTrande  d'uu  flocon  de  laine  rouge,  de  quelques  cheveux 
qu'il  s'est  arrachés,  de  quelques  grain^  dq  sarrasin,  et  croit 
p^r  là  désarmer  l'ancien  dieu  de  ses  pères,  dont  ii  redoute 
encore  les  rancunes. 

Pour  parfaire  ce  tableau  sauvage,  d'immenses  tourbières, 
de  Saille  à  Herbignac,  l'encadrent  de  noir  dans  un  cercle  de! 
plusieurs  lieues,  et  viennent  opposer  leur  aridité  sombre  à 
la  blanche  aridité  des  salines. 

Eh  bien!  ce  lieu  de  désolation  où  ne  croissent  que  des 
vignes  chétîves,  quelques  hêtres  tortueux  et  rabougris,  où 
n'ont  jamais  retenti  les  chants  du  rossignol  et  de  la  fau- 
vette, pas  môme  le  cri  du  grillon^  où  un  papillon  posé  sur 
une  fleur  semblerait  offrir  une  double  merveille,  n'est  pas 
privé  de  tout  attrait  cependant  ;  ses  sévères  étrangères,  i^s 
froids  silences,  ses  anguleux  horizons  finissent  par  faire 
naître  une  sorte  de  terreur  tranquille,  un  certain  plaisir  an- 
goisseux  dont  sont  parfois  friands  les  esprits  rôveurà  et  les 
voyageurs  poètes  à  la  recherche  d'une  émotion. 

Mais  bientôt  le  regard,  suffiss^mment  attristé,  se  détourne 


284  LÀ  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

avec  bonheur  du  côté  de  la  mer  :  car  nulle  part,  dans  toute 
la  Bretagne,  la  mer  n*est  plus  belle  que  vue  de  la  pointe  de 
Piriac. 


II 


Un  matin  (depuis  ce  temps  bien  d'autres  matins,  secouant 
leurs  ailes  humides,  se  sont  glissés  à  Thorizon  sous  les 
rayons  du  soleil),  un  voyageur,  jeune  et  de  bonne  apparence, 
portant  le  frac  des  villes,  coiffé  d'un  chapeau  à  larges  bords , 
qui  le  garantissait  de  la  brume  maritime,  sa  chevelure  lé- 
gèrement poudrée  et  tressée  en  cadenettes  derrière  la  tête, 
se  tenait  dans  unô  contemplation  attentionnée  sur  une  des 
éminences  étagées  au  bord  de  la  mer. 

Malgré  la  beauté  du  spectacle,  ce  qu'il  observait  alors 
avec  tant  de  curiosité,  ce  n'était  ni  les  falaises  de  Gouéna- 
ret,  ni  les  îles  de  Peulvan  et  de  Dumets,  ni  tous  ces  ma- 
giques mirages  de  l'Océan;  son  regard,  obliquant  de  haut 
en  'bas,  n'allait  pas  plus  loin  que  le  rivage  même  de  Piriac, 
où  se  montrait,  les  pieds  dans  le  sable,  en  posture  dolente, 
une  main  au  coude  et  l'autre  au  front,  une  femme  dans  une 
attitude  douloureusement  méditative.  Une  mante  brune  à 
capuchon  dérobait  en  ce  moment  sa  taille  et  ses  traits  aux 
yeux  du  voyageur,  qui  néanmoins  se  sentait  1&  cœur  remué 
devant  cette  vivante  statue  de  la  Désolation. 

Le  vent  soufflait,  la  brume  tombait,  la  vague  montante 
faisait  gri&cer  et  bondir  des  galets  de  toutes  couleurs, 
bruyantes  castagnettes  qui  accompagnent  toujours  le  chant 
des  nymphes  marines  ;  de  larges  touffes  flottantes  de  varech 
venaient  enrubanner  les  pieds  de  la  rêveuse,  s'étendre  au- 
tour d'elle  comme  pour  donner  à  la  statue  un  socle  de  ve- 
lours vert.  Inquiet  de  la  voir  ainsi  immobile,  un  goëland 
criard  tournoyait  sur  sa  tête,  et  elle  semblait  ne  s'oublier 
que  plus  profondément  dans  sa  sombre  abstraction. 


LA  DAME   DES  MARAIS  SALANTS.  285 

t 

Quelle  est  cette  femme? 

A  l'austère  simplicité  de  son  yêtement  de  laine,  même  à 
ce  quelque  chose  de  digne  et  de  fier  de  sa  pose ,  on  pourrait 
la  prendre  pour  une  des  yillageoises  du  bourg  de  Batz,  car 
celles-ci  ont  conservé  dans  leurs  allures  les  grands  airs  de  leur 
race  saxonne;  mais  les  villageoises  de  Batz  sont  plus  amples  > 
dans  leur  carrure,  et  d'ailleurs ,  à  cette  heure  de  la  journée, 
elles  pétrissent  la  farine  de  blé  noir,  et  n'ont  guère  l'habi- 
tude d'aller  chercher  ]a  mer  si  loin  de  chez  elles ,  pour  se 
tenir  sur  ses  bords,  droites  et  les  bras  en  équerre. 

Une  robe  noire  dépasse  sa  mante  brune  ;  en  signe  de  deuil, 
peut-être?  Seraitrce  là  quelque  fille  ou  quelque  femme  de 
Mesqpier  ou  de  Piriac ,  qui  vient  pieusement  visiter  la  plage 
d'où  le  défunt  est  parti,  et  où.  il  n'a  pas  fait'  de  retour  ?  Mais 
les  ménagères  de  Piriac,  comme  celles  de  Mesquer,  ne 
s'éloignent  pas  ainsi  de  chez  elles  sans  emporter  leur  fuseau, 
et,  si  elles  s'aventurent  le  long  des  grèves,  c'est  moins  pour 
y  rêver  que  pour  y  faire  leur  provision  de  goémon  et  de  bois 
mort.  * 

Quelle  est  donc  cette  femme  ? 

Gomme  l'étranger  s'obstinait  dans  cette  question,  qu'il  s'a- 
dressait à  lui-même ,  en  même  temps  que  la  brume  cessa  et 
que  le  soleil  reparut ,  le  vent  souffla  si  bien  que  le  capuchon 
de  la  mante  se  renversa  sur  les  épaules  de  la  désolée,  et  il  s'a- 
perçut alors  avec  plaisir  qu'elle  était  jeune,  et,  avec  regret, 
qu'elle  avait  été  belle. 

Jeunesse  et  beauté,  une  fois  réunies,  peuvent^elles  donc  si 
vite  se  faire  défaut  l'une  à  l'autre?  Ah!  c'est  qu'une  gelée  de  prin- 
temps avait  saisi  la  plante  dans  sa  première  floraison  ;  la  sève, 
arrêtée  dans  ses-élans,  n'y  circulait  plus  qu'avec  peine;  le  sou- 
rire manquait  à  cette  bouche,  le  coloris  à  ce  teiot  ;  le  regard 
de  la  pauvre  enfant,  terne  et  inquiet,  n'éclairait  qu'à  demi 
un  orbite  osseux  et  bistré  ;  ses  lèvres  pâles  se  fermaient  sous 
une  contraction  nerveuse ,  qui  donnait  à  toute  sa  physiono- 
mie quelque  chose  de  rigide  et  de  hagard. 


286  La  bAMË  DES  ItARÂIS  SALANtS. 

Voilà  ce  qu'il  vit  durant  le  court  espace  de  temps  où  elle 
fut  contrainte  de  tourner  le  dos  à  la  mer,  pour  remettre  en 
place  sa  capuche  renversée.  Il  était  physionomiste;  il  avait 
étudié  LatÂter,  et  il  crut  pouvoir  conclure  de  ce  rapide 
elamen  que  les  chagrins,  plus  encore  que  la  maladie, 
avaient  agi  sur  cette  beauté  presque  éteinte,  comme  hi 
substances  salines  sur  le  paysage  cadavéreux  qui  l'eûTi- 
rbnnait.  • 

L*intérôt"(Jue  tout  d'abord  11  avait  ressenti  pour  la  piteuse 
créature  s'était  accru,  sa  curiosité  plus  encore,  sans  doute; 
résolu  d'essayer  de  la  provoquer  à  quelque  confidence,  il 
descendit  rapidement  de  son  tertre. 

Dès  qu'il  l'aborda,  l'inconnue  fit  un  brusqué  mouvement 
de  surprise  et  de  recul  à  la  fois.  Procédant  par  les  formes  les 
plus  polies  (ce  qui  n'était  guère  d'usage  à  l'époque),  rhofnme 
au  frac  essaya  de  lui  faire  comprendre  combien  il  était  im- 
prudent à  elle  de  rester  ainsi  exposée  aux  caprices,  parfois  àé* 
sastreux,  de  la  marée  montante;  et,  donnant  graduellement 
plus  de  force  et  d'élévation  à  sa  voix,  afin  de  se  mettre  d'ac- 
cord avec  la  bruyante  orchestration  des  galets ,  il  lui  cita 
l'exemple!  d'un  écolier  qui  dernièrement,  aux  environs  de 
Nantes ,  avait  perdu  la  vie  pour  avoir  vaniteusement  pensé 
être  plus  prompt  à  la  course  que  le  flot  atlantique. 

Elle  ne  lui  répondit  que  par  un  sourire,  mais  par  un  sou- 
rire tellement  amer,  tellement  plçin  de  détresse,  qu'on  y  pou- 
vait lire  d'un  seul  coup  tout  un  éloquent  chapitre  sur  le  mé- 
pris de  la  mort. 

.  Néanmoins,  elle  commença  de  se  mettre  en  marche,  en  se 
dirigeant  vers  Saint-Molf ,  plutôt  encore  pour  éviter  le  con- 
tact de  l'étranger  que  celui  de  la  marée  montante.  Mais  celui- 
ci  régla  son  pas  sur  celui  de  la  rêveuse ,  et ,  rentrant  dans 
l'entretien  par  le  premier  lieu  commun  venu  : 

«  Mon  enfant,  vous  êtes  de  ce  pays ,  sans  douté  ?  > 

Elle  fit  un  signe  affirmatif ,  mais  rien  que  par  l'abaisse- 
ment de  ses  paupières. 


LÀ  DAME  DËâ  MÀRAIg  SALÂNfS.  28? 

Et,  comme  elle  accélérait  sa  marche  arec  un  inouYement 
d'impatience,  il  ajouta  : 

«  Pardon  si  je  suis  importun  quand  je  ne  voudrais  qu'être 
utile!  vous  paraissez  souffrante;  vos  maux  sont-ils  donc  de 
ceux-là  qu'on  ne  peut  adoucir?  Peut-être  pourrai-je  quelque 
chose  pour  vous  ou  pour  votte  famille....  Chargé  par  le  gou- 
vernement d'une  mission  qui,  je  l'espère,  deviendra  favorable 
à  ce  pays,  m'y  voici  moi-même  fixé  pour  quelque  temps,  et, 
depuis  hier,  j'habite  non  loin  d'ici,  à  Guérande...*  i 

Sans  lai  donner  le  loisir  d'achever  sa  phrase ,  l'inconnue 
suspendit  brusquement  sa  marche,  se  retourna  vers  l'est i 
et,  de  son  doigt  étendu,  lui  indiqua  la  direction  de  Gué- 
rande. 

c  Ce  n'est  point  mon  chemin  que  je  vous  demande;  c'est 
votre  nom....  celui  de  votre  père.  » 

Mais,  se  redressant  comme  offensée  ^  elle  réitéra  son  geste 
d'un  air  impératif.  La  statue  du  Commandeur  semblait  avoir 
remplacé  tout  à  coup  celle  de' la  Désolation. 

Cette  fois,  l'homme  au  frac  dut  forcément  comprendre 
qu'elle  songeait  bien  plus  à  l'éloigner  qu'à  lui  tracer  son  iti- 
néraire. 

11  salua  avec  une  parfaite  courtoisie,  la  laissa  passer^  et  re* 
broussa  chemin  du  côté  de  Piriac. 

Gomme  il  s'était  rapproché  de  la  mer,  un  petit  bateau,  qui 
cherchait  le  vent,  vint  presque  toucher  au  rivage  : 

«  Hél  l'ami,  lui  cria  l'étranger,  cette  jeune  fille  qui  ga^e 
maintenant  du  côté  de  Saint-Molf^  qui  est-elle? 

^  Cette  jeune  fille,  c'est  une  veuve!  * 

Et  le  pêcheur  s'éloigna  en  forçant  de  r^mes. 

Près  delà,  un  vieux  saunier,  réformé  par  l'âge,  achevait 
de  fouiller  les  sables  pour  en  retirer  des  crabes. 

<  Hé  1  bonhomme ,  quel  est  le  nom  de  cette  jeund  femmo 
qu'on  aperçoit  encore  là-bas,  sur  la  hauteur? 

—  Vous  n'aviez  qu'à  le  lui  demander  à  elle-même. 

—  C'est  ce  que  j'ai  fait,  mais  elle  ne  m'a  pas  répondu. 


288  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

—  Je  le  crois  bien;'  elle  est  muette I  » 
Et  rhomme  aux  crabes  s'éloigna  en  sifflant  un  vieil  air 
breton. 


III 


Le  citoyen  Henri  La  Boîssière  (c'est  de  Thomme  au  frac 
que  nous  parlons),  savant  ingénieur  du  gouvernement,  avait 
été,  par  décret  delà  Convention  nationale,  envoyé  àGué- 
rande,  avec  ordre  d*y  poursuivre  la  découverte  d'une  mine 
d'étain,*que  la  tradition  disait  devoir  exister  dans  ce  pays, 
La  mission  n'était  pas  sans  importance;  les  mines  de  l'Alle- 
magne et  de  TAngleterre,  qui  seules  jusqu'alors  avaient 
suppléé  à  notre  complète  pénurie  de  ce  côté,  allaient  nous 
être  fermées  par  la  guerre. 

En  route  dès  l'aube,  déjà,  dans  sa  promenade  au  bord  de  la 
mer,  M.  l'ingénieur  avait  remarqué,  aux  approches  de  Piriac, 
des  sables  d'un  violet  foncé  qui  n'avaient  pas  manqué  d'é- 
veiller son  attention.  Distrait  un  moment  par  sa  rencontre 
avec  la  muette ,  il  en  revient  maintenant  à  sa  préoccupation 
officielle. 

La  marée  abandonnait  peu  à  peu  le  rivage.  Ëbloui  devant 
l'abondance  des  richesses  minérales  qu'étalent  tout  à  la  fois 
devant  son  regard  et  la  plage  et  les  falaises,  Henri  La  Boîs- 
sière poursuit  ses  investigations,  et,  longeant  la  côte,  fouil- 
lant le  sol,  ébréchant  les  rochers,  il  arrive  à  là  Roche-Noirei 
entre  Piriac  et  la  Turl)ale. 

Là,  il  s'arrête,  il  examine,  ^près  un  instant  d'hésitation,  il 
reconnaît  dans  ce  bloc  la  présence  du  jaspe,  du  plomb,  de 
l'anthracite  ;  quant  à  l'étain,  sa  trace  a  disparu.  Il  va  passer 
outre  ;  mais  une  espèce  de  porche ,  arrondi  en  arceau ,  est 
creusé  dans  la  roche.  Il  y  pénètre.  Après  avoir  travei;?é  un 
étroit  couloir,  il  s'étonne  de  voir  s'ouvrir  devant  lui,  comme 
une  vaste  salle,  un  immense  amphithéâtre  circulaire,  éug^ 


LA  DAME  "DES  MARAIS  SALANTS.  2S9 

m 

de  larges  gradins  presque  réguliers.  Le  silence  et  Tobscurité 
qui  régnent  dans  ce  lieu  si  nu ,  si  désert ,  lui  donnent  une 
sorte  de  majesté  funèbre.  Les  seules  décorations  de  ce  noir 
sanctuaire,  ce  sont  des  amas  de  pâles  lichens,  qui,  lorsqu'un 
souffle  du  vent  agite  leurs  grêles  lanières,  présentent  Vaspect 
d'une  nombreuse  famille  de  reptiles  glissant  et  frétillant  le 
long  des  parois  humides  ;  les  voûtes  sont  recouvertes  d'un 
enduit  de  couleur  grisâtre,  semblable  à  un  duvet  de  mousse 
desséchée;  mais  cette  mousse  a,  par  instants,  des  mouvements 
et  des  frémissements  de  vie.  Un  objet  s'en  détache,  puis  deux, 
puis  trois....  ce  sont  de  hideuses  chauves-souris.  Après  avoir 
quelque  temps  tournoyédans  ce  sombre  espace ,  se  heurtant 
contre  un  rayon  de  lumière  venu  du  dehors,  elles  interrom* 
pent  subitement  leur  vol  saccadé  et  vont  reprendre  rang 
parmi  leurs  compagnes,  accrochées  là  par  milliers,  et  sur 
plusieurs  couches  d'épaisseur. 

Certes,  si  notre  homme  avait  été  breton  et  d'esprit  inculte, 
il  eût  peusé  que  ce  palais  souterrain  était  l'œuvre  des  démons, 
et  que  Satan  en  personne ,  entouré  de  son  sénat  infernal ,  y 
venait  tenir  ses  grandes  assises;  mais  il  était  parisien  et 
membre  de  plusieurs  sociétés  savantes.  Il  ne  lui  fallut  qu'un 
rapide  examen  pour  arriver  à  cette  conclusion,  que  la  mer 
avait  seule  taillé  ces  gradins ,  arrondi  cette  voûte ,  enfin 
creusé  cette  crypte ,  sans  doute  visitée  par  elle  encore  de 
temps  à  autre. 

Au  milieu  de  ces  réflexions ,  il  vit  une  ombre  se  dessiner 
dans  la  zone  de  lumière  tracée  du  côté  du  rivage;  à  la 
suite  de  l'ombre,  une  femme,  en  habit  complet  de  deuil,  pé* 
nétra  dans  la  grotte.  Elle  portait  à  la  main  un  livre  à  fermoir 
de  métal;  un  long  chapelet,  à  grains  de  corail  et  d'ébène  en<« 
trémélés,  pendait  à  sa  ceinture.  Cette  femme,  c'était  celle  qui, 
le  matin,  lui  avait  apparu  sous  la  mante  brune  à  capuchon; 
c'était  la  Muette. 

'Elle  fit  le  signe  de  la  croix  en  entrant,  et,  familiarisée 
avec  les  ténèbres  (îu  lieu,  l'air  recueilli ,  le  front  incliné  sur 
248  m 


.90  LA  DABSE  DES  MARAIS  SALANTS. 

•son  livre,  elle  marcha  d'un  pas  lent,  mais  sûr,  vers  les  gra- 
dins, qu'elle  francMt  jusqu'au  dernier. 

A  son  approche,  La  Boissière  s'était  abrité  derrière  une 
roche  saillante,  retenant  son  soufQe,  et  bien  déterminé  à 
poursuivre  son  rWe  d'observateur;  mais  peut-être  n'y  ap- 
porta-t-il  plus  les  mômes  dispositions  bienveillantes; 

Commençant  à  mieux  distinguer  les  objets  à  travers  les  té- 
nèbres, il  renllBirqua  d'abord  que  les  degrés  de  jaspe  noir  sem- 
blaient usés  à  leur  surface,  là  où  les  pieds  de  la  Muette  avaient 
posé,  n  en  conclut  que  souvent  elle  fréquentait  ce  lieu  sinistre 
et  désert.  Y  venait^Ue  seule?...  et  dans  quel  but? 

Les  apparences  de  dévotion  ne  servent  que  trop  souvent 
dévoile  à  la  perversité.  D'ailleurs,  les  airs' étranges  de  cette 
femme ,  le  feu  sombre  de  son  regard ,  le  mystère  dont  elle 
paraissait  vouloir  s'environner,  cette  lassitude  de  la  vie,  que 
trahissait  son  moindre  geste,  tout  lui  disait' qu'il  y  avait  là 
une  conscience  tourmentée.... 

A  la  suite  de  ces  réflexions ,  quand  il  essaya  d'épier  les 
mouvements  de  la  dame  mystérieuse,  il  ne  retrouva  plus  sa 
trace. 

De  secrets  corridors,  des  galeries  masquées  conduisaient 
peut-être  de  cette  grotte  dans  une  autre?  Il  allait  s'en  as- 
surer, quand  un  murmure  confus  de  voix  descendit  le  long 
des  gradins  et  arriva  jusqu'à  lui. 

c  Elle  n'est  donc  pas  seule?  »  se  dit-il. 

£t  il  lui  passa  par  la  tête  mille  idées  étranges,  dont  la 
dominante  fut  qu'il  se  tenait  là-haut,  dans  quelque  partie 
invisible  de  ce  pandémonium,  de  ce  repaire  peut^tre,  un 
conciliabule  de  conspirateurs ,  ou  tout  au  moins  de  contre- 
bandiers. 

Quoique  agent  breveté  de  la  nouvelle  république ,  ne  se 

sentant  pas  encore  assez  de  dévouement  pour  essayer  de  la 

'  servir  par  une  dénonciation  faite  aux  dépens  des  royalistes 

ou  même  des  fraudeurs,  il  crut  prudent  de.  s'éloigner.  Mais  à 

peine  avait-il  fait  un  pas  pour  battre  en  retraite,  qu'il  vit  l'en- 


LA  DAME  DES  lAARAIS  SALANTS.  29l 

trée  de  la  grotte  obscurcie  sous  Fombre  multiple  de  plusieurs 
personnages,  ombre  tantôt  mouvante,  tantôt  immobile,  parfois 
se  dwisant  et  ne  laissant  apercevoir  alors  qu^une  rangée  de 
longues  jambes  ;  parfois  redevenant  compacte  et  ne  présen- 
tant plus  qu'un  seul  corps  surmonté  de  plusieurs  têtes;  dans 
tous  les  cas  témoignant  d'une  façon  irrécusable  que  les  gens 
de  rintérieur  avaient  au  dehors  des  amis  qui  faisaient  senti- 
nelle pour  eux. 

La  Boissière  ne  pouvait  plus  songer  à  sortir  ;  il  en  prit  fa^ 
cilement  son  parti.  Il  était  brave,  et,  de  plus,  doué  au  su- 
prême degré  d'un  instinct  de  curiosité  qui  lui  faisait  une 
soulfrance  de  toute  énigme  sans  mot,  comme  de  tout  pro- 
blème sans  démonstration.  Gela  tenait  sans  doute  à  ses  ha- 
bitudes de  géomètre. 

Bientôt  de  nouveaux  murmures ,  plus  accentués  ^  plus 
expressifs,  redescendirent  du  sombre  escalier  ;  il  ne  tarda 
pas  à  s'y  mêler  des  lamentations,  des  cris  haletants ,  comme 
si  quelque  grand  drame  de  vengeance  ou  de  justice  téné- 
breuse allait  s'accomplir. 

La  Boissière  tressaillit. 

Dans  ce  drame,  quel  rôle  pouvait  jouer  la  Muette  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  quelqu'un  est  en  danger,  quelqu'un  est 
près  de  succomber  sous  une  lutte  inégale.  Cessant  de  réflé- 
chir et  de  raisonner,  il  saisit  son  marteau  de  minéralogiste, 
résolu  de  s'en  faire,  faute  de  miieux,  une  arme  offensive  ou 
défensive,  et,  non  sans  un  battement  de  cœur,  il  escalade  les 
gradins  à  pas  étouffés.  Parvenu  au  sommet,  il  s'étonne  de 
voir  sur  sa  droite,  dans  un  enfoncement,  un  plateau  éclairé 
d'en  haut  par  la  clarté  du  ciel,  pénétrant  à  travers  une  dé** 
chirure  de  la  montagne. 

A  genoux  devant  une  croix  de  bois  implantée  entre  quel^^ 
ques  quartiers  de  roc,  la  Muette,  les  cheveux  épars,  priait 
et  pleurait;  se  frappant  la  poitrine  et  poussant  des  sanglots 
inarticulés. 

£lle  était  seule,  bien  seule  1 


292  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

Ne  s'aventurantpas  cette  fois  à  lui  offrir  ses  consolations, 
s' épouvantant  à  Taspect  de  cette  contrition  désespérée  dont  il 
venait  d'être  le  témoin,  La  Boissière  redescendit  les  larges 
dalles,  plus  convaincu  que  jamais  que  dans  cette  femme  il  7  I 
avait  une  grande  coupable;  mais  il  abandonnait  son  châtl-  . 
ment  à  Dieu. 

Les  ombres,  têtes  et  pieds,  avaient  disparu  de  Touverture 
de  la  grotte  ;  il  crut  le  passage  libre.  Frissonnant  encore,  à 
peine  venait-il  de  le  francHir,  que  trois  hommes,  trois 
paludiers  du  bourg  de  Batz,  s'avancèrent  vers  lui  d'un  air 
de  menace. 

c  Que  faisais-tu  là,  chien  des  villes  ?  Gomment  et  de  quel  ^ 
droit  as-tu  osé  pénétrer  dans  cette  cavée  ?  >  ' 

La  Boissière  leur  montra  le  mandat  de  la  Convention,  j 
Aucun  des  trois  ne  savait  lire;  mais,, à  la  vue  des  emblèmes  | 
républicains,  ils  baissèrent  la  tête  et  un  éclair  sombre  leur 
passa  dans  les  yeux. 

Repris  de  Tardent  désir  de  débrouiller  son  problème  et 
prenant  leur  silence  pour  de  la  crainte  : 

«  Une  fenune  est  là  qui  pleure  et  se  lamente,  leur  dit 
ringénieur;  cette  femme,  cette  muette,  cette  folle,  qui  est- 
elle  ?  que  fait-elle  ?  quel  est  son  nom  ?  ;» 

Celui  des  paludiers  qui  l'avait  déjà  apostrophé  se  drapi 
fièrement  dans  son  large  manteau,  et,  avec  un  geste  d'emp^ 
reur  romain,  il  répondit  : 

c  Qui  est-elle?  Elle  est  respectée  parmi  nous  et  mérite  de 
l'être.  Malheur  à  celui-là  qui  viendrait  à  l'oublier  !  ;» 

Et  il  laissa  tomber  sur  l'interrogateur  un  regard  encore 
chargé  d'un  reste  décolère. 

Après  avoir  imité  le  geste  et  les  allures  de  son  cama- 
rade,  un  second  paludier  vint  se  poser  devant  La  Bois- 
sière : 

c  Ce  qu'elle  fait,  demandez-vous  ?  Elle  fait  le  bien  rien  que 
par  sa  présence  :  car  il  suffit  de  son  approche  pour  que  U 
vasière  et  les  cobiers  se  remplissent  d'abondants  produits* 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  293 

Il  serait  bien  à  plaindre,  celui  qui  oserait  se  placer  entre  elle 
et  nous  I 

—  Quant  à  son  nom  de  fille  ou  de  femme,  reprit  le  troi* 
sième  en  reproduisant  le  mouvement  exact  des  deux  autres, 
à  quoi  vous  servirait  de  le  connaître  ?  Qu'il  vous  suffise  de 
savoir  que  le  long  de  cette  côte,  depuis  Bat^  j  usqu'à  Mesquer, 
on  rappelle  la  Dame  des  Marais  salants  !  » 

Et,  par  un  mouvement  unanime,  tous  trois  se  découvrirent 
le  front. 


IV 

Le  jour  même,  La  Boissière  dînait  à  Guérande,  en  compa- 
gnie de  ^on  hôte,  le  plus  riche  meunier  et  le  plus  chaud  pa- 
triote de  la  ville.  Dès  sa  première  interrogation  sur  la  Dame 
des  Marais  salants  :  "  • 

€  C'est  une  sorcière  I  répondit  brusquement  celui-ci» 

—  Pardon,  mon  hôte,  mais  je  ne  crois  guère  aUx  sor- 
cières. 

—  Vous  ne  croyez  peut-être  pas  au  diable  non  plus, 
hein?...  Cependant,  comme  le  bon  Dieu  a  son  escorte  de 
saints  et  de  saintes,  le  diable  doit  avoir  la  sienne,  composée 
de  sorciers  et  de  sorcières  ;  et  celle-là  est  du  nombre,  c'est 
mc^  qui  vous  le  dis.  D'aucuns  dans  le  pays  pourraient  même 
vous  citer  le  jour  et  l'heure  où  elle  a  fait  son  pacte  et  où  la 
présence  du  malin  suffit  à  faire  flamber  la  Brière  autour 
d'elle,  si  bien  que  toute  l'eau  de  la  mer  n'aurait  pu  parvenir 
à  l'éteindre.  Est-ce  une  preuve,  ça? 

—  Qu'appelez-vous  la  Brière?  demanda  l'ingénieur,  sans 
paraître  plus  convaincu  qu'auparavant. 

—  La  Brière,  autrement  dit  la  grande  tourbière  du  Mon- 
toir,  c'est  cette  lande  noirâtre  qui  s'étend  autouV  de  nous. 
C'est  là  qu'est  née  la- sorcière;  oui,  la  sorcière,  je  le  répète, 
car  elle  l'est;  à  preuve  encore,  n'a-t-elle  pas  jeté  un  sort  à 


294  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

tous  ces  chats-huants  de  la  côte,  à  ceux  de  BaU  comme  à 
ceux  de  Saint-Molf,  à  ce  point  qu'ils  font  semblant  de  Thono- 
rer  tout  haut  comme  une  sainte  créature,  tandis  que,  tout 
bas,  ils  tremblent  à  son  approche  ?  D'après  ce  qu'on  rapporte, 
ils  n'osent  mâme  pas  prononcer  son  nom,  par  crainte  des  ma- 
léfices. 

—  Sur  ce  dernier  point  vous  pourriez  avoir  raison ,  dit 
La  Boissiôre,  se  rappelant  les  réponses  ambiguës  qui  lui 
avaient  été  faites  à  Piriac  par  le  pécheur ,  par  le  vieux  sau- 
nier, et  récemment  à  la  Roche-Noire  par  lès  trois  paludiers. 

—  Vous  voyez  1...  N'était-elle  pas  déjà  dévote  à  l'enfer, 
cette  mignonne  des  marchands  de  sel,  lorsque,  jeune  fille 
avec  ses  quinze  ans  à  peine,  et  n'ayant  pour  trousseau  que 
sa  jupe  qui  sentait  le  roussi,  elle  décida  ce  vieux  podagre  d^ 
Ker-Moisan  à  l'épouser  ?  Il  avait  cependant  près  de  cinq  fois 
son  Age  et  passait  pour  le  seigneur  le  plus  sage  du  pays.  Sa 
sagesse  et  ses' trois  quarts  de  siècle  ne  lui  servirent  à  rien; 
il  fut  englué.  Dame  1  vous  comprenez  que  son  grand  âge 
n'était  pas  ce  qui  déplaisait  le  plus  à  la  donzelle  ;  elle  était 
pauvre  et  lui  il  était  riche,  il  était  comte. 

— ^  Elle  est  donc  comtesse  ? 

^^  Sans  doute;  comtesse  douairière  de  Eer-Moisan,  et  fille 
de  comte  par-dessus  le  marché.  Bast  I  il  n'y  a  plus  de  tout  ça 
aujourd'hui;  nous  sommes  tous  égaux,  tous  nobles,  eu  plu- 
tôt tous  roturiers,  ce  qui  vaut  mieux  !  Race  de  nobles,  race 
de  vipères,  qu'il  faudrait  écraser  jusqu'au  dernier.  M'est  avis 
voyez- vous,  que  ces  gens-là  étaient  tous  tant  soit  peu  sor--- 
ciers  aussi,  et  que  c'est  par  là  qu'ils  nous  menaient....  Ça 
vous  fait  rire?â..  Est-ce  que  vous  êtes  noble,  vous,  ci- 
toyen ?i 

La  Boissière  ne  répondit  pas. 

c  Comtesse!...  fille  de  comte  1  murmurait-il  en  se  parlant 
à  lui-môme.  Quoi  1  cette  femme  qu'à  travers  les  brunies  du 
matin  j'aurais  volontiers  prise  pour  une  mendiante  ou  pour 
la  veuve  de  quelque  pauvre  matelot,  cette  muette  que  je 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  295 

soupjfonnais  d'abord  d'avoir  été  affiliée  à  une  bande  de  mal- 
faiteurs, c'est  une  grande  dame  I  i 

]^t,  par  une  réaction  peut-être  irrationnelle,  mais  familière 
à  l'esprit  humain,  il  en  venait  à  se  dire  que  ce  qu'il  avait 
interprété  comme  l'effet  des  remords  pouvait  bien  n'être  que 
les  ardentes  expansions  d'une  douleur  profonde.  Reprenant 
bientôt  son  rôle  d'interrogateur  : 

c  Dites-moi,  citoyen,  ce  nom  de  £er*Moisan  me  revient 
maintenant  en  mémoire.  Le  comte  n'était-il  pas  possesseur 
de  la  terre  de  Malleville  ? 

— -  Oui,  et  de  bien  d'autres  1  répondit  le  meunier. 

—  Savez-vous  s'il  n'avait  pas  pour  proche  parent  un  cer- 
tain chevalier  de  Pontalec? 

—  Justement..,,  le  jeune  gars  qui  a  figuré  dans  la  grande 
affaire. 

—  Quelle  grande  affaire  ? 

—  Celle  où  le  vieux  a  perdu  la  vie  et  où  la  dame  est  de- 
venue muette. 

—  Elle  ne  l'a  donc  pas  toujours  été? 

-X  Oh  !  que  nenni  I  Je  ne  sais  trop  comment  tout  cela  s'est 
passé  au  juste,  car  j'habitais  Nantes  à  cette  époque*,  ma;Ls  il 
paraît  que  la  rusée,  qui  commençait  à  s'apercevoir  qu'un 
jeune  muguet  vaut  mieux  qu'un  barbon,  entra  en  amourette 
aTOO  le  neveu  au  détriment  de  l'oncle.  Ils  s'étaient  promis  de 
s' épouser  après  la  mort  du  bonhomme,  laquelle  ne  pouvait 
pas  tarder.. •• 

—  Halte-là  1  monsieur,  dit  La  Boissière  en  élevant  la  voix, 
il  y  a  ici  erreur,  du  moins  sur  un  point.  Il  n'était  pas  au 
pouvoir  de  Julien  de  Pontalec  d'épouser  la  veuve  de  qui  que 
ce  soit,  pas  plus  la  veuve  du  comte  de  Ker-Moisan  que  celle 
de  tout  autre.  Je  l'atteste  ici,  moi,  son  ami. 

—  Si  vous  êtes  son  ami,  répliqua  le  meunier  après  lui  avoir 
jeté  un  regard  de  travers,  je  ne  vous  en  fais  pas  mon  com- 
pliment, car  lui  et  elle  ils  ont  tué  le  bonhomme. 

— *  Horreur  1  s'écria  La  Boissière  en  faisant  unSmouvement 


296  LA  DAME  DES  MARAIS  SAIJ^NTS. 

pour  se  lever;  mais,  d'an  geste,  le  meunier  le  retint  en  place^ 
et  il  poursuivit  impitoyablement  : 

—  Oui,  tué;  il  n'y  a  pas  à  dire  noni  Tout  Guërande  est  là 
pour  rattester  :  ils  Font  noyé  pendant  un  orage  ;  d'aucans 
disent  même  étouffé  dans  ses  draps  pendant  qu'il  dormait.... 
D'ailleurs^  le  diable,  qui  est  au  service  de  la  dame,  les 
aida  peut-être  un  peu.  Quoi  qu'il  en  soit,  et  pour  en  revenir  à 
la  question,  une  fois  débarrassée  du  vieux,  la  veuve,  rient 
sous  sa  cape  de  deuil,  attendait  le  moment  où  le  jeune 
homme  pourrait  tenir  sa  promesse;  mais  celui-ci,  qui  en 
était  à  sa  première  méchante  action,  à  ce  qu'il  paraît,  prit  sa 
complice  en  si  grande  haine,  qu'il  lui  faussa  parole,  se  sauva 
et  se  fit  moine.  Dans  le  dépi^  qu'elle  en  ressentit,  elle  fut 
frappée,  comme  qui  dirait  d'un  coup  de  sang  ;  la  paralysie 
s'en  mêla,  elle  devint  muette....  et  voilà  I  Vous  avez  voulu 
savoir  l'histoire,  vous  la  savez  tout  aussi  bien  que  moi  main- 
tenant. Dînons,  et  plus  un  mot  là-dessus  ;  aussi  bien,  tôt  on 
tard,  vous  et  moi  pourrions  nous"  repentir  d'avoir  trop  long- 
temps devisé  sur  la  sorcière  des  Marais  salants.  » 

La  Boissière,  devenu  rêveur,  ne  semblait  plus  disposé  à 
risquer  un  mot  en  faveur  de  cette  femme  pour  laquelle,  tout 
à  l'heure,  il  s'était  j»enti  pénétré  d'une  indulgence  soudaine, 
rien  que  sur  son  titre  de  comtesse. 

Tant  que  la  médisance  ne  revêt  que  de  faibles  proportions, 
elle  trouve  encore  quelques  bonnes  âmes  pour  la  combattre 
et  la  repousser.  C'est  le  caillou  du  rivage,  que  le  double  mou- 
vement de  la  mer  apporte  et  remporte  tour  à  tour;  du  sillon 
qu'il  a  tracé  sur  le  sable,  bientôt  il  ne  reste  plus  trace.  En 
est-il  de  même  pour  la  médisance  de  gros  calibre  ?  Non. 
Fût-elle  de  la  calomnie,  ce  certain  parfum  judiciaire  qu'elle 
exhale  lui  donne  les  solides  apparences  d'un  acte  d'accusation 
^n  règle  ;  à  l'instar  du  rocher  qui  tout  d'un  bloc  se  détache 
des  flancs  de  la  montagne,  elle  s'implante  d'autorité  dans  le 
sol,  et  paraît  inébranlable  par  son  énormité  même. 

Cependant,  avec  la  conviction  d'un  crime  commis,  La  Bois- 


LA  »AME  DES  MARAIS  SALANTS.  297 

s 

sière  ne  pouvait  admettre  que  Julien  de  Pontalec  en  eût  été 
sciemment  le  complice.  L'amitié  de  frère  qui,  dans  ses  jeunes 
années,  l'avait  uni  au  neveu  du  comte  de  Ker-Moisan,  trans- 
formait en  fièvre  ardente  sa  curiosité  naturelle,  et,  cette  fois, 
la  légitimait. 

Lui,  Julien,  le  chaste  adolescent,  de  mœurs  si  pures,  si  ri- 
gides même,  comment  avait-il  pu  se  laisser  aller  à  la  tenta- 
tion, et  pour  la  femme  de  son  plus  proche  parent  ? 

Tout  acte  inexplicable,  en  apparence,  ne  se  montre  au  jour 
vrai  que  par  la  connaissance  de  sa  cause  première.  La  cause* 
première  du  mal,  c'était  la  sorcière  prétendue.  Le  citoyen  in- 
génieur résolut  donc  avant  tout  de  se  bien  renseigner  sur 
celle-ci,  sur  sa  famille,  qu'on  disait  noble  et  titrée,  et  sur 
les  événements  qui  avaient  précédé  son  mariage. 

Pendant  plusieurs  jours,  on  ne  le  revit  plus  à  Guérande. 


Le  père  de  la  jeune  douairière  de  Ker-Moisan  était  le  comte 
de  Nessé,  petit-fils  de  ce  fameux  du  Gouédic,  qui,  vers  1720, 
avait  payé  de  sa  tête  sa  patriotique  résistance  aux  ordres  du 
Régent  et  deTabbé  Dubois.  Près  d'un  demi-siècle  plus  tard, 
au  service  de  la  même  cause,  lui-même,  devenu  l'un  des 
membres  les  plus  influents  du  parlement  breton,  avait  en- 
duré la  prison  et  l'exil,  en  compagnie  deLaChalotais.  Rendu 
à  la  liberté,  il  s'était  fixé  dans  l'ancien  domaine  de  ses  an- 
cêtres, le  petit  château  de  Nessé,  situé  sur  la  grande  tour- 
bière duMontoir.     . 

Deux  raisons  principales  l'avaient  déterminé  dans  le  choix 
ie  cette  résidence  :  premièrement,  le  désir  de  se  rapprocher 
Je  son  ami  le  comte  de  Ker-Moisan,  autre  parlementaire  qui, 
iprês  avoir,  comme  lui,  subi  la  persécution,  venait  d'être, 
>ar  décret  royal,  relégué  à  Saint-Molf,  la  plus  chétive,  lapins 


•• 


298  LA  UAME  des  marais  SALANTS. 

isoléff,  la  plus  triste  de  ses  nombreuses  métairies.  L'autre 
motif,  c'était  de  veiller  de  plus  près  aux  intérêts  et  au  bien- 
Ôtre  des  pêcheurs  et  des  paludiers  de  Batz  et  du.Croisic,  sa 
famille  féodale.  Depuis  plus  d'un  siècle,  ceux-ci  avaient  tou- 
jours joui  amplement  et  gratuitement  du  droit  de  pâture  et 
de  chauffage  dans  toute  l'étendue  de  la  Brière,  et  les  bienfaits 
des  seigneurs  de  Nessé  ne  s'étaient  pas  arrêtés  là. 

Au  bout  d'une  année,  le  comte,  encore  jeune,  comprit  que 
la  famille  féodale  ne  pouvait  satisfaire  à  tous  les  besoins  de 
son  cœur;  il  se  maria,  et  un  enfant  vint  compléter  le  mé- 
nage. 

Ëlevée  au  milieu  des  pauvres  habitants  de  la  contrée,  Louise 
avait  facilement  pris  de  son  père  l'habitude  de  les  aimer  et 
de  les  secourir.  Enfant,  elle  avait  été  ))ercée  sûr  les  genoui 
de  toutes  les  mères  de  Batz  et  du  Croisic,  et  déjà  sa  petite 
main  avait  été  couverte  dé  plus  de  baisers  affectueux  ([':è 
celle  de  la  plus  puissante  reine  de  l'Espagne  et  des  Indes. 

Devenue  jeune  fille  et  la  dispensatrice  des  générosités  pa- 
ternelles (  car  sa  mère,  'de  santé  débile,  ne  sortait  guère  du 
château),  elle  n'avait  d'autres  soins  que  de  visiter  les  mal- 
heureux du  pays;. elle  les  connaissait  tous  par  leur  nom, 
quoique  le  nombre  en  fût  grand,  et  dès  qu'on  raperce?ait, 
en  compagnie  de  sa  gouvernante,  descendant  des  coteaui 
de  la  Brière  pour  se  diriger  vers  les  villages,  tout  ce  qui 
souffrait  du  corps  ou  de  l'âme  se  sentait  par  avance  soulage: 
c'était  l'ange  des  charités  et  des  consolations  qui  venait  i 
eux. 

Aux  veillées  du  soir,  dans  les  filerieSy  où  les  villageoises, 
filles  ou  femmes,  s'occupaient  en  commun  du  trousseau  dts 
fiancées,  on  la  voyait  parfois  apparaître  tout  à  coup.  Ces  jours- 
là,  c'était  elle  qui,  sur  ses  épargnes,  fournissait  le  chanTrt 
pour  les  travailleuses,  ainsi  que  la  bouillie  d'avoine  et  1(^ 
crêpes  de  sarrasin  pour  le  souper  ;  et,  du  souper  comme  à 
travail,  elle  ne  rougissait  pas  de  prendre  sa  part.  Pois,  t 
moment  de  se  séparer,  on  la  suppliait  de  vouloir  bien  d 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  299 

elle-mômô  les  prières  qui  devaient  clore  la  journée.  A  ces 
esprits  simples,  il  semblait  que  sa  voix  était  plus  propre  que 
toute  autre  à  converser  avec  le  bon  Dieu. 

Telle  était  Louise  de  Nessé  à  cette  époque  ;  et  combien  elle 
était  charmante  alors,  avec  ses  treize  à  quatorze  ans,  son* 
teint  rose  et  son  sourire  un  peu  triste,  comme  si  déjà  elle 
avait  eu  le  pressentiment  de  sa  destinée  I 

Aux  Marais  salants  et  dans  les  bourgs  d^s  environs,  les 
riches  eux-mêmes  l'admiraient  et  la  louangeaient  ;  les  mères 
ambitionnaient  toutes  la  faveur  de  l'avoir  pour  marraine»  de 
leur  premier-né;  les  jeunes  gens  s'inclinaient  avec  vénération 
devant  elle  comme  devant  une  aïeule  ;  les  vieillards,  à  leur 
lit  d^e  mort,  imploraient  sa  présence,  afin  de  pouvoir  s'acquit- 
ter envers  elle  en  la  bénissant  une  dernière  fois.  Nul  ne  pro- 
nonçait son  nom  sans  ajouter  :  c  Heureux  son  pèrel  » 

£n  effet,  au  milieu  de  cette  lande  noirâtre  et  presque  sté- 
rile de  la  Brière,  le  comte  était  heureux.  Il  adorait  sa  femme  ; 
sa  fille  bien-fiimée  grandissait  sous  ses  yeux  av>9c  sa  blanche 
auréole  de  grâces  et  de  vertus  ;  il  avait  dans  son  voisinage 
un  ami  mille  fois  éprouvé  qui,  quoique  vaincu  par  la  lutte  , 
refroidi  par  l'âge  et  les  infirmités  tressaillait  encore  à  son 
unisson  au  nom  de  la  vieille  Bretagne  ;  et  autour  de  lui  toute 
une  population  dévouée  et  reconnaissante,  en  le  recomman- 
dant à  Dieu,  lui  et  les  siens,  dans  ses  prières  de  tous  les 
jours,  semblait  le  mettre  à  l'abri  d'un  nouveau  désastre.  Il 
n'en  fut  rien. 
Sa  femme  mourut. 

A  partir  de  ce  moment,  le  sort  lui  devint  de  plus  en  plus 
contraire.  Sa  fortune,  déjà  ébranlée  par  les  amendes  qu'il 
avait  subies,  par  les  sacrifices  volontaires  qu'il  s'était  impo- 
sés, fut  entièrement  bouleversée  par  la  perte  d'un  procès. 
Pais,  à  quelque  temps  de  là,  un  cri  d'effroi  s'éleva  de  la 
Brière  :  c  Le  feu  I  » 

Le  feu  s'était  déclaré  au  sein  même  de  ce  terrain  tourbeux 
qui  formait  son  domaine  j  de  jour  en  jour  il  gagnait  sourde- 


300  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

ment,  et  un  nuage  qui  rampait,  sur  le  sol,  des  vapeurs  de 
soufre  s'exhalant  tout  à  coup  d^s  massifs  d'ajoncs  et  de 
bruyères,  révélaient  seuls  la  marche  lente,  mais  continue, 
de  cet  incendie  intérieur. 

Les  efforts  de  deux  mille  bras  s'épuisèrent  sans  y  apporter 
remède.  De  Guérande,  d'Ëscoublac  et  de  Batz,  Teau  des  ruis- 
seaux, mêlée  à  celle  de  la  m«r,  et  conduite  soit  par  tonnes, 
soit  par  de  légers  canaux  improvisés/ ne  fit  qu'accroître  le 
mal  au  lieu  de  le  conjurer.  Sous  la  lutte  des  deux  éléments, 
la  terre  s'entr' ouvrait,  glapissait,  et,  à  ces  immersions  répé- 
Vjes,  ripostait  par  des  jets  de  flamme  et  des  torrents  de  fumée 
qui  s'étendaient  jusque  sur  les  pays  environnants  et  les  plon- 
geaient dans  la  stapeur«  On  eût  dit  d'un  volcan  ouvrant  à  la 
fois  tous  ses  cratères. 

Dès  qu'on  cessa  de  vouloir  maîtriser  le  fléau ,  il  parut  s'a- 
paiser de  lui-même.  Durant  quelque  temps,  la  Brière  vit 
•reverdir  ses  maigres  pâturages  ;  mais,  au  bout  de  cette  courte 
trêve,  un  voyageur  qui  la  traversait  pour  gagner  le  chemin 
de  la  Roche-Bernard  poussa  un  nouveau  cri  d'alarme;  les 
arbustes  épineux  se  tordaient  devant  lui,  et  il  sentait  le  sol 
brûler  sous  ses  pieds. 

Dix-huit  mois  plus  tard,  le  feu  avait  atteint  les  fondations 
du  châteait  de  Nessé,  qui  ne  fut  bientôt  plus  qu'une  ruine 
fumante. 

Sans  ressources,  sans  asile,  tenant  parla  main  sa  fille,  alors 
âgée  de  seize  ans,  le  comte  se  rendit  près  de  son  ami  Ker* 
Moisan  ;  mais,  brisé  par  tant  d'émotions,  à  peine  avait-il 
franchi  le  seuil  du  manoir  de  Saint-Molf,  qu'il  tomba  malade 
pour  ne  plus  se  relever. 


VI 

/ 

Le  lendemain  de  sa  mort,  vêtue  de  deuil,  la  population  tout 
entière  des  pêcheurs  et  des  paludiers  de  Batz  et  du  Croisic  se 


LA  DAMS  DES  MARAÎS   SALANTS.  301 

rendit  auprès  da  comte  de  Ker-Moisan.  Leur  doyen,  chargé 
de  prendre  la  parole  en  leur  nom,  lui  dit  : 

c  Monseigneur,  rendez-nous  notre  demoiselle  ;  elle  est  or- 
pheline, nous  l'adopterons,  nous  Taimerons  comme  nous  ont 
aimés  ses  pères,  qui  sans  doute  veillent  encore  sur  nous  de  là- 
haut;  nous  la  secourrons  comme  elle-même  nous  a  secourus. 
Nous  lui  bâtirons  de  nos  mains  une  belle  maison  en  pierres 
et  en  briques,  non  plus  sur  la  Brière,  mais  au  milieu  de  nous, 
afin  qu'elle  y  soit  la  bien  gardée.  Par  Jésus  et  par  Marie,  par 
le  fils  et  par  la  mère,  nous  jurons  ici,  entre  vos  mains,  mon-» 
seigneur,  que,  tant  qu'il  nous  restera  des  forces,  tant  qu'un 
seul  d'entre  nous  pourra  faire  sonner  deux  écus  l'un  contre 
l'autre,  elle  ne  connaîtra  pas  la  farine  du  blé  noir,  mais  bien 
celle  du  pur  froment.  Rendez-npus-la,  monseigneur;  nous 
la  réclamons,  comme  c'est  notre  devoir,  comme  c'est  notre 
droit  peut-être.  > 
Le  comte  leur  répondit  : 

c  Bonnes  gens,  vous  êtes  restés  au  milieu  de  ces  temps 
d'épreuves  les  dignes  et  fidèles  enfants  de  la  vieille  Bretagne; 
je  vous  en  remercie  en  mon  nom  comme  au  nom  de  celui-là 
que  nous  pleurons.  Mais  Christophe  de  Nessé  était  mon 
grand,  mon  seul  ami,  et  il  est  passé  de  ce  monde  dans  l'autre 
en  me  confiant  sa  fille.  Le  seul  parent  qui  me  reste,  mon  ne- 
veu, touché  par  la  grâce,  vient  d'entrer  en  religion,  comane 
chevalier  de  Malte.  Je  puis  donc  disposer  de  mes  biens,  Louise 
est  pauvre  et  trop  jeune  encore  pour  se  passer  d'un  appui;  je 
suis  riche,  et  cet  appui,  c'est  en  moi  qu'elle  dçit  le  trouver. 
Cependant,  la  maison  même  d'un  vieillard  ne  doit  s'ouvrir 
devant  l'innocente  enfant  que  si  elle  y  peut  entrer  la  tête 
levée  et  avec  un  titre  qui  lui  assure  par  avance  le  respect 
de  tous.  Yoici  le  projet  que  j'ai  formé  ;  je  le  soumets  à  votre 
approbation.  Que  Louise  de  Nessé  devienne  comtesse  de  Eer- 
Moisanl  Mon  nom  lui  servira  de  sauvegarde,  et,  d'après  les 
lois  du  monde  et  sans  conteste,  elle  sera  mon  héritière.  Mon 
âge  et  mes  infirmités  sont  un  sûr  garant  que  dans  quelques 


802  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

EDnées,  dans  quelques  mois  peut-être,  elle  deyiendra  libre  de 
prendre  un  mari  de  son  choix.  Que  Dieu  j  pourvoie;  moi,  je 
ne  veux  dire  que  son  père....  Ne  m'interrompez  pas,  bonnes 
gens,  et  prétez-moi  encore  Toreille.  Par  vos  sentiments,  comme 
par  Tadoption  féodale,  vous  êtes  sa  seule  famille  aujourd'hui  ; 
allez  la  trouver  au  presbytère,  où  je  Tai  remise  entre  les 
mains  de  la  digne  sœur  de  notre  curé  ;  mais  dites  tout  d'a- 
bord à  votre  demoiselle  que,  quoi  qu'elle  décide,  la  misère  ne 
peut  l'atteindre  :  dès  aujourd'hui,  le  revenu  de  mies  fermes 
de  Malleville  lui  est  alloué  à  tout  jamais.  > 

De  sa  pleine  et  libre  volonté,  devenue  la  femme  du  comte, 
Louise  de  Neasé,  quoique  vivant  dans  une  retraite  absolue, 
près  d'un  vieillard  souffrant,  sur  le  front  duquel  le  passé 
avait  laissé  une  sombre  empreinte,  ne  désirait  rien  de  plus 
que  le  sort  qui  lui  avait  été  fait.  Si  le  comte  gémissait  sur 
la  patrie,  elle  mêlait  ses  soupirs  aux  siens,  mais  c'était  en 
souvenir  de  ceux  qu'elle  avait  perdus.  Pieuse  avec  bonheur, 
avec  exaltation  même,  résignée,  sans  que  sa  résignation  loi 
coûtât  un  regret,  la  yie  avait  encore  pour  elle  de  grandes 
douceurs;  elle  pouvait  continuer  de  venir  en  aide  aux  mal- 
heureux. De  ce  côté,  ses  jouissances  s'étaient  même  éten* 
dues  avec  le  cercle  de  ses  bienfaits.  Grâce*  à  la  grande  for- 
tune du  comte,  aujourd'hui  les  villageois  de  Saint«Molf  et 
de  Piriac  n'avaient  rien  à  envier  à  ceux  de  Batz  et  4a 
Groisio. 

Qu'aurait  pu  le  monde  ajouter  à  ses  joies  calmes  et  réflé- 
chies?  étrangère  à  ses  usages,  à  ses  exigences,  à  ses  in- 
trigues, élevée  parmi  les  bons  et  rustiques  habitants  de  la 
côte,  ne  s'émouvant  qu'à  leurs  intérêts,  s'associant  même 
volontiers  à  leurs  naïves  croyances,  elle  se  serait  brisée  à 
son  contact.  Elle  était  donc  heureuse,  rien  que  par  l'accom- 
plissement de  ses  devoirs  de  charité  et  de  religion;  s'exal- 
tant  facilement  devant  les  grands  spectacles  de  la  nature, 
elle  comptait  encore  comme  un  de  ses  plaisirs  les  plus  vifs  la 
«vue  de  la  mer,  et  ce  plaisir,  ainsi  que  les  autres,  semblait 


LA  DAME  DES  MABAIS  SALANTS.  303 

s*être  accru  pour  elle  depuis  son  mariage  ;  Piriac  avoisine 
Saint-Molf^  et  nulle  part,  dans  toute  la  Bretagne,  la  mer 
n*est  aussi  belle  que  vue  de  la  pointe  de  Piriac. 

Yoilà  ce  que,  après  de  longues  et  consciencieuses  investi- 
gations, recueillit  d'abord  l'ingénieur  sur  les  premiers  temps 
de  la  jeune  fille,  de  la  jeune  femme.  Combien  cela  se  rac- 
cordait peu  avec  les  dires  malveillants  du  meunier  de  Gué- 
rande  et  ses  propres  suppositions  à  lui-même  1 
.  Dans  l'âme  jusqu'alors  immaculée  de  la  jeune  comtesse, 
un  remords  profond,  persistant,  intolérable,  allait  naître 
cependant.  La  cause  réelle  de  ce  remords,  dont  les  terribles 
effets  s'étaient  manifestés  devant  lui,  La  Boissière  ne  devait 
en  avoir  la  révélation  que  plus  tard. 


VII 


Contre  Tbabitude  du  lieu,  il  arriva  qu'un  jour  la  salle  de 
réfection  de  3aint-Mblf  vit  trois  personnages  assis  à  la  même 
table.  Le  troisième  convive,  jeune  homme  de  vingt-cinq  ans 
à  peine,  au  teint  pâle,  à  l'œil  voilé,  au  front  rêveur,  c'était 
Julien  de  Pontalec. 

Avant  de  quitter  la  France  pour  se  rendre  à  Malte,  il  a 
Youlu  prendre  congé  de  son  unique  parent.  Durant  plusieurs 
semaines,  il  devient  l'hôte  de  la  maison,  sans  que  les  aus- 
tères habitudes  du  lieu^en  soient  autrement  changées.  Prières 
du  matin,  prières  du  soir,  dites  en  commun  avec  les  servi- 
teurs du  logis,  promeiiade  silencieuse  à  trois,  faite  le  long 
du  rivage  à  Tissue  du  dîner,  et  à  laquelle  succède,  au  re- 
tour, une  lecture  du  Ifouveau  Testament  :  telles  sont  les 
seules  distractions  que  le  comte  offre  à  son  neveu,  et  celui-ci 
s'en  contente,  tant  sa  vocation  est  sincère,  tant  la  foi  suffit 
à  remplir  tout  entier  le  cœur  de  ce  lévite  soldat. 

Quoique  jeunes  et  beaux  tous  deux,  Louise  et  Julien  n'ont 


304  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS, 

pas  échangé  entre  eux  un  de  ces  regards  d'examen  bienveil- 
lant, un  de  ces  sourires  de  sympathie  qui  vont  si  bien  à  leur 
âge.  Depuis  quinze  jours  déjà,  ils  vivent  de  cette  même  vie 
claustrale,  de  ce  presque  tête-à-tête  prolongé,  et  à  peine  si 
directement  ils  se  sont  adressé  quelques  mots.  Même  durant 
les  repas,  si  leur  position  réciproque  d'hôte  et  de  maîtresse 
du  logis  leur  impose  forcément  l'échange  d'une  parole,  c'est 
le  comte  qui,  presque  toujours,  leur  sert  d'intermédiaire. 

Enfin,  le  moment  approche  où  Julien  de  Pontalec  va  quit- 
ter Saint-Molf.  Le  lendemain,  un  bateau  de  Nantes  doit  le 
diriger  sur  Bordeaux,  pour  de  là  rejoindre  la  Méditerranée. 

Aujourd'hui,  par  exception,  la  promenade  à  trois  ne  sera 
pas  circonscrite  par  le  rivage.  Julien  a  manifesté  le  désir  de 
visiter  la  grande  île  Dumetz  ;  il  veut  y  toucher,  non-seule- 
ment de  son  front  et  de  ses  lèvres,  mais  de  la  poignée  de 
son  épée,  insigne  de  religion  aussi  bien  que  de  guerre  entre 
les  mains  d'un  chevalier  de  Malte,  les  reliques  de  saint 
Clair  et  celles  de  saint  Dunstan,  ces  dernières  rapportées 
d'Angleterre  à  l'époque  du  schisme. 

Sous  la  conduite  d'un  brave  marin,  dont  on  connaît  Tex- 
périence  et  le  dévouement;  on  s'embarque  dans  la  baie  de 
Pennebé. 

Quelques  nuages  courent  dans  le  ciel  ;  une  brise  souffle  du 
nord-est,  mais  elle  ne  peut  que  faciliter  la  traversée. 

Debout  près  du  mât,  l'oncle  et  le  neveu  causaient  grave- 
ment de  l'heure  prochaine  de  la  séparation,  lorsque  de  Tune 
des  extrémités  du  bateau,  où  Itouise  se  tenait  étendue  et  ac- 
coudée, les  yeux  tournés  vers  le  rivage  qui  fuyait,  un  sou- 
pir étouffé  se  fit  entendre. 

Avec  autant  de  vivacité  que  pouvaient  le  lui  permettre 
son  âge  et  ses  membres,  quelque  peu  roidis  par  de  fré- 
quentes atteintes  de  goutte,  le  vieillard  alla  vers  elle  et  la 
contraignit  doucement  de  lui  faire  face.  Le  visage  de  la  jeune 
femme  était  inondé  de  pleurs. 

€  Qu'est-ce  donc  ?  dit-il; 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  305 

—  Rien,  rèpondit-elle  avec  une  moue  d'enfant;  puis,  sai- 
sissant la  main  du  comte,  elle  la  baisa,  et  reprit  sa  position 
première  sans  qu'il  essayât  d'y  mettre  obstacle. 

—  Elle  pense  aux  siens,  murmura  l'oncle  à  l'oreille  de  son 
neveu,  quand  il  l'eut  rejoint  au  pied  du  mât.  Voici  venir.  1q 
troisième  anniversaire  de  la  mort  de  mon  digne  ami  ;  aussi, 
depuis  quelques  jouts,  je  la  surprends  parfois  attristée  et 
larmoyante,  i 

Le  séjour  à  l'île  Dumetz  se  prolongea  plus  qu'on  ne  l'avait 
pensé.  Le  vent,  toujours  dans  la  même  direction,  fraîchis- 
sait. S'il  avait  d'abord  favorisé  le  départ,  maintenant  il  ren- 
dait le  retour  difficile. 

Vers  le  soir  il  changea  brusquement  de  place.  Tout  annon- 
çait un  orage;  mais  le  batelier  affirmait  sur  sa  tête  que  cet 
orage  n'éclaterait  que  lorsqu'ils  seraient  tous  trois  rentrés  à 
SaîntrMolf,  et  probablement  endormis.  •. 

Sa  prédiction  fut  loin  de  se  réaliser. 

A  peine  avaient-ils  quitté  la  pointe  de  l'île,  située  à  l'ouest, 
que  le  flot  sous-marin  fit  entendre  ces  râlements  âpres  et 
caverneux  qu'on  pourrait  appeler  les  borborygmes  de  la  mer. 
Le  comte  commença  à  craindre  pour  sa  jeune  femme,  et  pro- 
posa de  retourner  le  cap  sur  Dumetz  ;  Louise  le  rassura  par 
un  signe  de  tête  ;  le  batelier,  après  avoir  d'un  coup  d'œil  in- 
terrogé de  nouveau  le  ciel  et  l'Océan,  persista  dans  sa  pre- 
mière affirmation.  Quant  à  Julien,  silencieux  et  à  l'écart, 
absorbé  dans  une  seule  pensée,  il  contemplait,  aux  dernières 
clartés  du  crépuscule,  sa  bienheureuse  épée,  qui  venait  d'être 
sanctifiée  par  l'apposition  des  reliques. 

Cependant  le  flot  s'enflait  si  fort  sur  la  chaussée  grani- 
tique qui,  dans  les  temps  anciens,  reliait  Dumetz  au  conti- 
nent, qu'il  eût  été  imprudent  de  songer  à  la  franchir.  Au  lieu 
de  se  diriger  vers  Pennebé  ,  on  s'orienta  vers  Piriac ,  dont  * 
on  était  proche. 

Déjà  les  lumières  de  ce  dernier  village  scintillaient  à'ieurs 
yeux....  Tout  à  coup  une  rafale  emporte  la  voile;  de  gros 


306        LA  DAME  DS9  MARAIS  SALANTS. 

nuages  chargés  d'éclairs  et  de  tonnerre  éteignent  les  clar- 
tés d'en  haut  et  font  disparaître  les  faibles  lueurs  de  la  côte, 
qui  leur  servaient  de  phare.  En  vain  Julien  aide  à  la  rame  ; 
au  milieu  de  ténèbres  profondes ,  des  vagues  énormes  bat- 
tent de  tète  et  de  flanc  la  fragile  embarcation,  qu'elles  me- 
nacent d'envahir  ou  de  submerger. 

c  Soyons  calmes  1  crie  le  batelier,  sans  cesser  défaire 
bonne  contenance;  pas  de  danger. encore!...  mais  au  diable 
si  je  vois  clair  à  me  diriger!  Attention!...  j'entends  sautiller 
les  galets....  nous  touchons  à  la  plage!  » 

Un  choc  que  reçoit  le  bateau  prouve  que  cette  fois  du 
moins  il  ne  s'est  pas  trompé. 

«  Lâchez  la  rame!  essayons  de  l'échouement!  Allons,  jeune 
homme,  poursuivit-il  en  s'adressant  à  Julien,  il  ne  faut  pas 
oraindre  de  se  mouiller  les  jambes;  nous  avons  pied  main- 
tenant; je  me  charge  de  monseigneur,  chargez-vous  delà 
dame,  et  tirez  à  gauche  sans  perdre  de  temps,  car  la  houle 
nous  talonne  I  > 

Ëtourdi  par  le  bruit,  aveuglé  par  le  ressac  qui  lui  fouette 
l'eau,  au  visage,  Julien  n'est  pas  encore  parvenu  à  rejoindre 
la  comtesse  à  l'autre  bout  de  la  barque,  que  déjà  le  vigou- 
reux marin,  portant  le  vieillard  entre  ses  bras  comme- il  eût 
fait  d'un  enfant,  marchait  à  grands  pas  au  milieu  des.va-> 
gués,  sans  en  être  plus  ébranlé  que  s'il  eût  traversé  un 
champ  de  seigle,  doucement  agité  par  le  vent  ff^is  du 
matin. 


VIII 

Si  le  fardeau  de  Julien  était  plus  léger,  ses  forces  étaient 
moindres.  L'expérience  de  la  mer  et  la  connaissance  des  lieux 
lui  manquaient  aussi  pour  se  diriger,  durant  la  nuit  noire, 
sur  ce  terrain  mouvant;  et  lorsque,  épuisé  de  fatigue,  il 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  307 

aborda  le  rivage,  il  ne  trouva  devant  lui  qu'une  barrière  in- 
franchissable. 

Par  bonheur,  la  mer  n'avait  pas  tout  envahi.  Entre  elle  et 
la  falaise,  un  espace  assez  large  était  libre  encore.  Le  dernier 
conseil  du  batelier,  que  dans  son  trouble  il  avait  négligé  peut- 
être  ,  revint  en  mémoire  à  Julien.  Il  tourna  vers  la  gauche 
et  n'avait  point  fait  une  centaine  de  pas  qu'au  milieu  de  ces 
massifs  de  pierre  une  teinte  plus  sombre  lui  révéla  un  en- 
foncement; il  crut  entrevoir  un  passage  frayé  entre  les  ro- 
chers, sans  doute  celui  désigné  par  leur  guide.  Il  s'y  avança, 
brandissant  d'une  main  son  épée  pour  interroger  les  obsta- 
cles ,  et  de  l'autre  soutenant  la  comtesse,  qui  maintenant 
marchait  près  de  lui  et  tressaillait  à  son  côté. 

Cependant  le  terrain,  au  lieu  de  s'élever,  s'abaissait  sous 
leurs  pas;  de  chaque  côté,  un  mur  anguleux,  plein  d'aspé- 
rités, se  prolongeait  en  manière  de  oorridor,  après  quoi 
la  double  paroi  échappa  tout  à  coup  à  leurs  mains  tâton- 
nantes. 

Julien  fit  vainement  tournoyer  son  épée  autour  de  lui , 
il  ne  rencontra  que  le  vide.  Au-dessus  d'eux  l'obscurité  était 
si  profonde,  qu'ils  n'apercevaient  même  plus  le  léger  mouve- 
ment des  nuages.  Au  lieu  de  suivre  un  de  ces  défilés  dus  à 
l'écartement  des  montagnes ,  étaient-ils  donc  venus  d'eux- 
mêmes  s'enfermer  dans  une  de  ces  cryptes  de  la  côte  que 
visite  l'Océan  à  chaque  marée  montante? 

Cette  pensée  leur  arriva  à  tous  deux  à  la  fois ,  sans  qu'ils 
osassent  se  la  communiquer  encore. 

Danç  ce  moment  ils  entendirent  des  voix  qui  les  hélaient  du 
dehors,  et,  parmi  toutes,  ils  reconnurent  celles  du  batelier. 

«  Retournons  vite  sur  nos  pas,  dit  Julien;  le  rivage  n'a 
pas  cessé  d'être  libre  sans  doute,  et  ces  voix  serviront  à  nous 
diriger.  > 

Comme  il  s'élançait  vers  l'entrée ,  un  éclair  rapide  leur 
montra  le  flot  qui  déjà  venait  baigner  les  abords  de  la  crypte. 

c  II  n'est  plus  temps  1  »  murmura  Julien  en  se  signant, 


308        LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

comme  pour  conjurer  le  péril ,  qu'il  redoutait  moins  encore 
pour  lui  que  pour  sa  compagne. 

Et  les  cris  d'appel  »  les  voix  du  dehors  se  faisaient  entendre 
de  nouveau. 

Malgré  sa  terreur,  Louise  retrouva  un  reste  de  courage 
en  songeant  au  comte,  à  ce  vieillard,  à  son  mari ,  que  leur 
absence  devait  plonger  dans  les  plus  douloureuses  appré- 
hensions. 

c  Monsieur  de  Pontalec,  dit-elle,  peut-être  ce  flot  qui  nous 
est  apparu  ,n'2i-t-il  été  poussé  jusqu'ici  que  par  Teffort  du 
vent.  Tout  espoir  n'est  pas  perdu.  Nous  ne  pouvons  être 
loin  de  Piriac;  le  long  de  la  côte  existent  des  sentiers 
bien  connus  des  habitants  et  des  pêcheurs ,  et  qui ,  par  la 
Turbale  ,  peuvent  nous  conduire  à  Saint-Molf....  essayons 
encore!  » 

Elle  n'avait  pas  achevé ,  qu'elle  vit  se  soulever  à  l'entrée 
de  la  grotte  comme  un  fantôme  couronné  d'écume  qui ,  après 
s'être  débattu  entre  la  double  paroi,  fit  tout  à  coup  invasion 
dans  leur  asile.  « 

.  A  cette  vague  une  autre  vague  succéda. 

Et  les  voix  du  dehors ,  affaiblies ,  étouffées  par  le  tumulte 
du  rivage ,  ne  se  faisaient  plus  entendre  qu'à  peine ,  puis 
finirent  par  s'éteindre  entièrement. 

Les  deux  captifs  de  la  mer  étaient  restés  silencieux  et  im- 
mobiles, tous  deux  mesurant  la  gravité  de  leur  position ,  mais 
avec  des  idées  bien  différentes  néanmoins. 

Si ,  par  miracle ,  il  avait  été  donné  à  quelqu'un  de  pouvdir 
les  contempler  en  ce  moment,  il  n'aurait  pu  découvrir,  sur 
les  traits  du  stoïque  jeune  homme,  que  les  signes  de  la  plus 
entière  soumission  aux  décrets  du  ciel. 

Qu'il  n'en  était  pas  ainsi  de  Louise  t  Son  visage  rigide, 
ses  yeux  hagards,  ses  membres  agités  d'un  frisson  nerveux, 
dénotaient  une  épouvante  telle ,  que ,  connaissant  combien 
étaient  grandes  et  sincères  ses  convictions  religieuses ,  on 
eût  été  enclin  à  penser  peut-être  que  ce  qui  lui  causait  un 


LÀ  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.        309 

pareil  effroi ,  c'était  quelque  chose  de  plus  terrible  encore 
que  la  vinort  dont  elle  était  menacée. 

Eh  bien  I  le  croirait-on  ?  cf  est  du  milieu  de  cette  complète 
prostration  de  ses  forces  morales  que  son  compagnon  l'en- 
tendit pousser  un  cri  de  joie  et  presque  de  délivrance. 

Un  second  éclair,  plus  prolongé  que  le  premier,  venait  d'il- 
luminer la  grotte  jusque  dans  ses  profondeurs.  Louise  avait 
reconnu  Texcavaticln  de  la  Roche-Noire,  visitée  autrefois  par 
elle  en  compagnie  de  son  père ,  et ,  plus  récemment ,  dans 
une  de  ses.promenades  le  long  de  la  mer.  Elle  ne  pouvait  s'y 
•  tromper. 

Joignant  les  mains  dans  un  transport  de  reconnaissance 
adressé  à  Dieu,  la  voix  encore  hésitante  et  altérée  par  ses 
rudes  émotions  de  tout  à  l'heure  : 

c  Monsieur  de  Pontalec,  dit-elle  (et  jamais,  avant  ce  jour, 
il  ne  lui  était  arrivé  d'adresser  la  parole  au  jeune  chevalier 
de  Malte  avec  autant  de  suite  et  de  spontanéité).  Dieu  a  pris 
pitié  de  nous....  de  moi  surtout  I...  Nous  n'avons  plus  rien  à 
craindre  ici  de  la  marée  montante  ;  de  mémoire  d'homme , 
on  me  l'a  affirmé  du  moins,  elle  n'a  dépassé  les  premiers 
degrés  de  pierre  qui  s'ét agent  au  fond  de  ce  souterrain.... 
Mais  nous  voilà  pour  toute  la  nuit  au  milieu  de  ces  ténèbres, 
enfermés,  seuls  ici.... 

—  Le  Seigneur  est  avec  nous;  il  nous  soutiendra,  »  ré- 
pondit l'impassible  jeune  homme,  qui  avait  accueilli  la  révé- 
lation dé  la  comtesse  du  même  air  qu'un  voyageur,  dont  les 
bagages  sont  déjà  prêts,  recevrait  la  nouvelle  que  le  voyage 
inévitable  qu'il  était  sur  le  point  d'entreprendre  se  trouve 
4ilféré  de  quelques  jours. 

Tous  deux  alors  gagnèrent  le  fond  de  la  cavée  et  s'assirent, 
distants  l'un  de  l'autre ,  sur  les  premières  assises  de  pierre.  ' 
Là,  durant  une  heure,  ils  restèrent  plongés  dani^une  silen- 
cieuse méditation. 

Le  péril ,  cependant ,  était  loin  d'avoir  cessé  pour  eux.  Les 
i>ruits  de  la  mer  s'au^gmentaient  de  plus  en  plus  ;  le  ciel  en 


j  I 


310  LA  DAME  DES  iCAllAIS  SALANfS. 

feu  ne  leur  envoyait  ses  funèbres  clartés  qu'à  travers  les 
flots  amoncelés,  qui  déjà  inondaient  les  parties  basses  de  1a 
crypte. 

Louise  et  Julien  montèrent  de  quelques  marches  ;  une  se* 
conde  heure  à  peine  s'était  écoulée  ,  les  flots  les  y  avaient 
suivis. 

Ils  montèrent  encore. 

Nouveau  repos ,  nouveau  silence. 

c  Monsieur  de  Pontalec...  parlez-moi....  j'ai  peur!  dit  la 
comtesse ,  dont  la  foi  dans  le  dire  des  anciens  du  pays  com- 
mençait à  faiblir. 

—  La  marée  doit  être  maintenant  parvenue  à  son  plus  haut 
point,  lui  répondit  celui-ci  d'une  voix  calme.  Prions,  ma- 
dame ;  Dieu  n'oublie  pas  ceux  qui  se  souviennent  de 
lui.  B 

Tous  deux,  se  levant,  s'agenouillèrent  sur  ce  haut  gradin 
qui  leur  servait  de  siège ,  et  restèrent  quelque  temps  re- 
cueillis et  en  prière. 

Une  lame,  plus  forte  que  les  autres,  vint  soudain  se  briser 
à  leurs  pieds. 

c  La  vague!  la  vague  I  » 

Et  Louise,  épouvantée,  se  rejeta  sur  le  petit  plateau,  qui, 
au  sommet  de  ce  sombre  amphithâtre ,  s'étendait  comme  un 
palier  sans  issue. 

^  <  Ne  perdez  pas  confiance  si  vite,  lui  dit  Julien,  interrom- 
pant à  peine  son  oraison. 

—  Mais  ne  l'entendez-vous  pas  ?  ne  la  voyez-vous  pas  qui 
s'avance  et  vient  nous  chercher  jusqu'ici....  jusqu'ici!  où 
elle  ne  devait  pas  venir  !  * 

En  effet,  la  marée,  toujours  croissante,  avait  franchi 
l'étage  de  rochers;  toutes  les  cavités  de  la  grotte,  complè- 
tement inondées ,  se  remplissaient  de  bruits ,  sous  la  près* 
sien  de  vagues  nouvelles  qui  s'opposaient  au  passage  des 
autres.  Les  ténèbres  étaient  partout,  sinon  sur  le  plateau,  où 
la  lune,  qui  venait  de  se  dégager  des  nuages,  projetait  ses 


LA  DAAIË  DES  HAtlAIS  SALANTS.  311 

rayons  à  travers  l'étroite  déchirure  de  la  montagne,  ouverte 
béante  sur  leur  tête. 

c  Nous  sommes....  je  suis  perdue I  murmura  Louise  sous 
une  pensée  de  terreur  indicible. 

—  Si  notre  heure  est  venue,  résignons-nous,  madame; 
tout  vrai  chrétien  n'esMl  pas  d'avance  préparé  à  la  mort? 

—  Je  ne  le  suis  pas,  moi!  s'écria-t-elle  en  relevant  la  tête 
d'un  air  de  révolte  contre  le  ciel.  Mourir!...  mourir!  mais 
Dieu  ne  peut  le  vouloir,  car  j'y  perdrais  mon  âme  ! 

--Ëcartez  ces  idées,  madame;  Dieu  est  tout  miséricor- 
dieux; d'ailleurs,  n'avez- vous  pas  vécu  pieuse  et  charitable? 
Est-ce  donc  pour  des  fautes  légères.... 

—  Il  s'agit  d'un  crime  I  interrompit-elle  ;  d'un  crime  af- 
freux, entendeZ"V0U8,  et  que  dix  ans  de. pénitence  auraient  pu 
expier  à  peine  !» 

Devant  cet  aveu  si  inattendu ,  Julien  fit  un  pas  en  arrière. 
Mais  une  vague  monstrueuse  envahit  tout  à  coup  le  pla- 
teau, leur  dernier  refuge.  Louise ,  presque  affaissée  sur  elle- 
même,  allait  être  entraînée  dans  le  gouffre  :  il  n'eut  que  le 
temps  de  la  retenir  par  ses  vêtements ,  et  quand,  la  soute- 
nant d'un  bras  contre  la  vague,  il  la  vit  si  pâle ,  le  rigide 
puritain  sentit  quelque  peu  se  fondre  son  enveloppe  de  glace; 
il  pensa  que  tant  de  souffrances ,  cette  mort  si  cruelle  qui 
allait  la  saisir,  pouvaient  bien  lui  tenir  lieu  d'expiation  vo« 
lontaire. 

c  Madame,  connaissez-vous  du  moins  cette  seconde  inno- 
cence ,  le  repentir  ?  le  remords  qui  naît  du  crime  et  qui  le 
rachète? 

—  Oui....  oui....  balbutia-t-elle  les  dents  serrées  convulsî- 
vement ,  je  me  repens....  je  me  maudis  !  »  Et  avec  un  no]iiveau 
cri  de  détresse  :  a  Mais  je  n'en  vais  pas  moins  mourir  en 
dehors  de  l'Ëglise,  sans  qu'un  prêtre  ait^pu  m'entendre  en 
confession. . . .  mourir  damnée I 

—  Eh  bien!  je  suis  prêtre ,  moi!  s'écria  Julien  avec  une 
sainte  exaltation.  Si  mon  titre  de  chevalier  ne  me  donne  pas 


312  LA  DAlfE  DES  MARAIS  SALANTS. 

le  droit  de  remettre  les  péchés ,  je  m'en  sens  digne  à  cette 
heure  où  je  yais  quitter  la  vie  en  bénissant  la  main  qui  me 
frap'pel  > 

£t  présentant  à  la  comtesse  la  poignée  de  son  épée  faite  en 
forme  de  croix  : 

«  A  genoux,  ma  sœur,  et  confessez  vos  fautes!  Jd  suis 
prêt  à  vous  entendre.  » 

Mais  Louise  se  redressant  avec  horreur  : 

c  Nonl...  je  ne  le  puis  pas  I... 

—  Rappelez-vous  les  paroles  du  Christ  :  c  Vous  vous  con- 
«  fesserez  les  uns  aux  autres.  :» 

—  A  vous  I...  jamais  1  i  reprit-elle  avec  un  même  geste 
de  répulsion. 

En  ce  moment ,  la  montagne  elle-même  sembla  tressaillir 
sous  les  èhocs  répétés  de  la  mer  ;  dans  la  grotte,  Teau  jaillis* 
sait  jusqu'aux  voûtes,  et  les  hideuses  chauves-souris  qui  en 
tapissaient  la  surface,  s'échappant  par  milliers,  passai^t, 
avec  des  cris  aigus  et  des  bruissements  d'ailes,  sur  la  tête 
de  Louise,  pour  gagner  la  seule  issue  qui  restât  libre. 

Ëperdue ,  terrifiée ,  sentant  la  vague  la  soulever  du  sol , 
et  jugeant  son  dernier  instant  venu  : 

€  Ëcoutez-moi  doncl  s'écria-t-elle....  Ëcoutez-moi  en  con- 
fession.  Mais  Dieu  me  pardonnera-t-il?...  Vous-même  vou- 
drez-vous  m'absoudre?...  >  Et,  laissant  tout  à  coup  tomber 
sa  voix  comme  dans  un  râle  d'agonie  :  c  Ayez  pitié  de  moi, 
mon  frère....  je  vous  aimel...  s 

Ce  dernier  mot,  cet  aveu  contrit  et  désespéré  de  son  crime 
involontaire, ^quoique  la  pauvre  enfjint  l'eût  à  peine  mur- 
muré, Julien  l'entendit;  il  l'entendit  distinctement ,  malgré 
les  éclats  du  tonnerre,  malgré  le  bruit  assourdissant  des  flots, 
répété  par  tous  les  échos  de  la  grotte.  Sa  surprise  en  fat  telle 
que,  durant  quelques  instants,  il  en  oublia,  et  la  mort  qui 
était  proche,  et  les  terribles  circonstances  au  milieu  des- 
quelles lui-même  avait  réclamé  cette  confession  suprême. 

Quand  il  sortit  de  cette  espèce  de  stupeur,  le  petit  plateau 


LA  DAME  DES  IfARAIS  SALANTS.  313 

était  libre ,  la  yagae ,  en  grondant,  redescendait  l'escalier  da 
roches,  et  Louise,  évanouie ^  encore  suspendue  à  son  bras 
crispé  ,  pressait  contre  sa  poitrine  la  croix  de  Tépée  mal- 
taise. 


'  IX 

En  proie  aux  plus  affreuses  perplexités ,  le  yieux  comte  de 
Ker-Moisan avait  passé  la  nuit  sur  le  rivage.  Sans  qu'il  eût 
été  besoin  de  les  appeler  à  l'aide,  tous  les  habitants  de  Saint- 
Molf ,  de  Mesquer,  de  Piriac ,  quelques-uns  même  venus  de 
plus  loin,  tentaient  d'organiser  un  sauvetage  impossible. 

Vingt  barques  ont  chaviré  sur  la  lame  furieuse ,  des  cen- 
taines de  flambeaux  de  résine  ont  été  distribués  par  eux  dur 
les  points  abordables  de  la  côte;  les  sentiers  de  la  montagne, 
la  crête  des  rochers  ,  où  momentauémeut  on  eût  pu  espérer 
un  abri,  ont  été  explorés ,  interrogés  ;  les  chercheurs  n'ont 
rien  trouvé ,  rien  aperçu ,  sinon  les  débris  du  bateau ,  que  le 
grand  flot  avait  brisé  contre  les  falaises. 

Pour  disputer  à  la  mer  ,  ne  fût-ce  qu'un  cadavre,  à  peine 
la  haute  marée  commence-t-elle  à  décliner  que,  se  tenant 
étroitement  enlacés  par  bandes,  réunissant  leurs  forces  pour 
lutter  contre  la  houle ,  les  plus  hardis  s'avancent  le  long  des 
grèves  inondées ,  et  pénètrent  enfin  dans  les  cavités  de  la 
Roche-Noire ,  alors  même  que  les  dernières  vagues  leur  en 
disputent  encore  l'entrée. 

Enveloppée  dans  des  cabans  de  pêcheurs,  Louise  fut 
transportée  à  Saint-Molf  par  ceux-là  qui  l'avaient  délivrée  ; 
et  durant  la  route  ,  lorsque,  la  voyant  regarder  autour 
d'elle  avec  inquiétude  ,  ils  lui  demandèrent  si  elle  souffrait , 
ou  ce  qu'elle  désirait ,  elle  ferma  les  yeux  et  ne  leur  répon* 
dit  pas. 

Devant  le  comte ,  elle  garda  le  même  silence. 

Quant  à  Julien,  soutenu  par  une  force  surnaturelle  venue 
348  n 


81 4  LA  DAME  DES  MARAIS  SAtANTS* 

d'en  haut,  malgré  ses  émotions  récentes  et  inaccoutumées, 
rien  en  lui  ne  trahissait  ni  la  fatigue ,  ni  la  Teille ,  ni  ^f 
souci.  Il  passais  reste  de  cette  nuit  au  oheyet  du  yieillard, 
lequel  était  en  proie  à  une  fièvre  ardente  causée  par  tous  ces 
événements,  et  il  lui  prodigua  les  soins  les  plus  actifs  et  les 
plus  empressés. 

Le  lendemain,  rassuré  sur  la  santé  de  son  oncle ,  au  lever 
du  soleil,  Julien  partit  pour  Nantes,  où  le  navire  l'attendait; 
il  partit  sans  prendre  congé  de  Louise , 

Comment  Teût-il  osé  î 

Hélas t  il  Veut  osé,  qu'à  ses  paroles  d'adieu  la  pauvre 
jeune- femme  aurait  été  impuissante  à  répondre ,  sinou  p&f 
un  geste.  Soit  que  sa  frôle  organisation  n'ait  pu  résisterai 
secousses  violentes  de  la  veille ,  soit ,  comme  on  l'a  dit  plus 
tard,  que,  dans  le  conflit  de  tous  les  éléments  qui  la  mena- 
çaient à  la  fois,  un  jet  de  la  foudre  l'eût  touchée,  soit  toute 
autre  cause  restée  ineiplicable,  les  cordes  de  savoixs'é* 
talent  détendues.  Louise  était  muette. 

Elle  n'était  pas  encore  arrivée  à  la  fin  de  ses  épreuves. 

Deux  jours  après,  le  comte  de  Ker-Moisan  mourut.  Une  at- 
taque de  goutte,  qui  lui  remoata  dans  la  poitrine ,  Tenlevs 
en  quelques  instants. 

A  cette  époque,  la  Révolution  venait  d'éclater.  Les  nouvelles 
autorités  de  la  province ,  pour  faire  preuve  de  zèle  contre 
un  ancien  défenseur  des  privilèges  -de  la  Bretagne,  séques- 
trèrent ses  biens,  prétendant  que  le  comte  n'en  avait p^^ 
faire  donation  à  sa  femme  au  détriment  de  son  neveu.  Plu^ 
tard,  comme  ce  neveu  résidait  hors  de  France,  on  le  déclara 
émigré,  et  le  séquestre  se  transforma  en  confisc^tioUi  ^^ 
appel, 

Louise  laissa,  faire.  Que  lui  import  aient  à  elle  ses  intérêts 
de  fortune  et  de  position?  Le  faible  douaire  de  veuve,  qu'o>^ 
voulait  bien  lui  accorder,  suffisait,  et  au  delà,  à  ses  besoins- 

C'est  alors  qu'elle  se  mit  à  mener  cette  vie  érémitique  an 
milieu  de  laquelle  elle  était  apparue  à  La  Boissière.  Moins 


1 

LA  DAME  tfs  MARAIS  SALANTS.        315 

qae  jamais  elle  devait  songer  à  demander  des  distractions  au 
inonde,  najourd'hui  qu'elle  ne  pouvait  même  plus  communio 
quer  aveo  lui  par  la  parole. 

S'isolant  de  tous,  ne  fréquentant  que  les  sentiers  déserts 
et  les  grèves  sauvages,  elle  avait  pour  seuls  compagnons  sa 
pensée,  ses  regrets,  ses  rémords....  Oui,  ses  remords;  ils 
subsistaient,  eti  quelque  discutable  qu'aurait  pu  nous  en 
sembler  la  cause,  à  nous  autres  enfants  du  siècle,  ils  s'étaient 
encore  accrus  de  la  honte  d'un  aveu  inutile,  et  peut-être  aussi 
de  la  ténacité  de  son  amour. 

Élevée  dans  les  principes  les  plus  austères  de  la  religion  et 
de  la  morale,  se  les  exagérant,  comme  toutes  les  âmes  simples, 
son  innocence  épouvantée  voyait  dans  cet  amour,  resté  si 
pur,  un  affreux  mélange  d'adultère,  d'inceste  et  de  sacri- 
lège. Julien  n'était^il  pas  consacré  i  Dieu?  n'était-il  pas  le 
plus  proobe  parent  de  son  mari? 

On  comprend  maiivtenant  pourquoi  le  plateau  de  la  Roche* 
Noire  était  devenu  pour  elle  l'autel  des  expiations. 
Cette  expiation  durait  déjà  depuis  trois  ans. 
Telle  était,  jusqu'à  oette  époque ,  l'histoire  vraie  de  Louise 
de  Nessé.     > 

Ainsi  ce  nuage  sombre  qui  cachait  sa  vie  s'était  fondu  en 
une  blanche  lumière  ;  de  cet  amas  d'horreurs  entassées  par 
la  crédulité,  par  la  médisance  calomnieuse,  n'était  sortie 
qu'une  élégie  naïvement  lamentable. 


La  Boissière,  après  quelques  semaines  de  séjour  à  i^aris  « 
Teaait  de  rentrer  en  Bretagne,  où  le  rappelaient  ses  travaux 
commftucés,  lorsque,  traversant  Guérande,  il  y  rencontra  son 
ancien  hôte,  le  meunier. 


316  LA  DAME  DES  MAiflllS  SALANTS. 

ff  Ehbieal  citoyen,  voas  sarez  la  nouvelle?  lai  cria  ce- 
lui-ci en  l'apostrophant  au  milieu  de  la  place  publique. 

—  Oui,  oui....jû  sais....  dit  Tingénieur  cherchant  à  l'évi- 
ter; le  roi  est  prisonnier  au  Temple.... 

—  Et  il  Ta  bien  mérité  I  Mais  il  ne  s'agit  pas  de  ça,  reprit 
le  meunier;  il  s'agit  de  quelque  chose  de  plus  réjouissant  ea- 
core,  d'une  noce....  oui,  d'une  noce  1  et  d'ici  nous  entendroas 
les  violons! 

—  Que  m'importe  ?  Je  ne  connais  personne  dans  ce  pays. 

—  Ohl  que  si  fait,  citoyen,  vous  connaissez  la  mariée  1  La 
mariée,  c'est  la  muette,  la  ci-devant  comtesse  de  Ker-Moisan! 
Hein  ?  vous  attendiez-vous  à  celle-là  ?  i 

Et  il  partit  d'un  bruyant  éclat  de  rire. 

«  Vous  vous  trompez ,  citoyen  meunier  ;  c'est  impossible. 

—  Rien  n'est  impossible  à  une  sorcière.  » 

La  Boissière,  au  nom  de  la  jeune  femme,  avait  senti  se  ré- 
veiller en  lui  deux  impressions  bien  distinctes  :  un  sentiment 
de  vif  intérêt,  en  raison  de  ce  qu'il  savait  déjà  d'elle  ;  uo 
autre  sentiment  moins  généreux  peut-être  ,  mais  non  moiQS 
vif,  résultant  de  ce  qu'il  en  ignorait  encore.  Nous  l'avons  dit, 
M.  l'ingénieur  était  curieux.  Il  s'arrêta  un  instant  l'oreille 
ouverte. 

f  Je  ne  sais  pas  quel  est  le  futur,  reprit  le  meunier,  mais 
on  le  dit  déjà  installé  à  Saint-Molf  et  faisant  sa  cour.  Encore 
un  à  qui  elle  aura  jeté  un  sort,  et  un  sort  de  la  plus  mauvaise 
espèce ,  puisqu'il  va  l'épouser  !  > 

La  Boissière  lui  tourna  le  dos  en  s'éloignant  de  lui  avec 
dégoût  : 

«  Ce  misérable,  se  dit-il,  a  semblé  prendre  à  tâche  de  s'a- 
charner après  cette  malheureuse  femme  si  digne  de  compas' 
sion.  Miséricorde  I  elle ,  songer  à  un  nouveau  mariage  dans 
l'état  de  détresse,  d'anéanti&sement  et  d'infirmité  où  elle  se 
trouve  !  Tout  cela  est  faux  comme  le  reste,  et  ne  vaut  pas 
même  la  peine  d'être  vérifié.  »  . 

En  argumentant  ainsi  tout  seul ,  marchant  au  hasard  de- 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  3 1  7 

vant  lui,  il  s'aperçut,  non  sans  en  être  étonné,  qu'il  venait 
de  franchir  une  des  portes  de  Guérande. 

Quoique  Tautomne  fût  au  milieu  de  son  cours,  Fair  était 
tiède  et  le  ciel  pur.  La  Boissière  éprouvait  le  besoin  de  res- 
pirer à  l'aise,  loin  de  la  ville,  et,  toujours  au  hasard,  il 
prit  le  premier  chemin  venu,  qui  se  trouva  être  celui  d'As- 
sérac.  Il  le  suivit,  sans  se  retourner,  l'œil  incliné  cependant 
plutôt  vers  sa  gauche  que  vers  sa  droite,  jusqu'à  ce^ue  le 
clocher  de  Saint-Molf  vînt  tout  à  coup  se  dresser  sous  son 
regard. 

Il  n'était  plus  séparé  de  ce  dernier  village  que  par  une 
lande,  si  étroite  qu'une  balle  de  paume  bien  lancée  l'eût 
traversée  facilement  dans  toute  sa  largeur. 

Sans  avoir  le  moins  du  monde  ajouté  foi  aux  mauvais 
propos  du  meunier,  il  lui  prit  fantaisie,  ne  fût-ce  que  pour 
les  rétorquer,  de  franchir  la  lande,  et  d'aller  lui-même  aux 
informations. 

A  peine  avait-il  fait  quelques  pas  sur  le  territoire  de  Saint- 
Molf  que,  à  travers  une  double  rangée  de  muions,  il  aper- 
çut une  jeune  femme,  marchant  d'un  pas  lent,  le  col  à  demi 
penché;  dans  une  attitude  à  la  fois  calme  et  recueillie,. elle 
semblait  savourer  la  douceur  de  l'air,  et  ce  parfum  de  vio- 
lette qui  s'exhale  des  amas  de  sel  touchés  par  les  rayons 
du  soleil. 

Cette  jeune  femme,  c'était  Louise  de  Nessé. 

Il  se  refusa  d'abord  à  la  reconnaître,  tant  son  maintien 
et  sa  physionomie  avaient  subi  un  étrange  changement. 
Vêtue,  non  plus  de  noir  et  de  brun,  mais  de  couleurs  mieux 
assorties  à  son  âge,  sur  son  visage,  la  trace  des  larmes  s'é- 
tait effacée;  sa  chevelure,  naguère  strictement  enfermée  sous 
ia  capuche  de  sa  mante  ou  sous  une  coiffe  de  deuil,  se  dé- 
roulait maintenant  en  boucles  soyeuses  le  long  de  ses  joues 
encore  amaigries,  mais  où  la  sève  rose  de  la  jeunesse  pa- 
raissait remonter. 

Un  instant  après,  lorsque  s'avança  vers  elle  un  jeune 


318  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

homme  aux  yeux  noirs,  au  teint  basané,  Louise  atait  re- 
trouvé le  sourire. 

Tous  deux  se  virent  alors  entourés  par  les  habitants  du 
lieu,  qui,  chapeau  bas  et  aveo  force  révérences,  venaient 
leur  réitérer  des  félicitations  auxquelles  l'un  répondait  par 
de  chaleureuses  paroles,  l'autre  par  des  gestes  contenus, 
mais  pleins  d'expression. 

Un  peu  îsmbarrassé  du  singulier  rôle  qu'il  ^tait  venu  jouer 
9M  milieu  de  cette  scène  de  famille ,  La  Boissière ,  battant 
en  retraite,  se  disposait  à  regagner  au  plus  vite  Id  che- 
min de  Guérande  ,  lorsqu'il  s'entendit  appeler  par  soa 
nom. 

Julien  de  Pontalec  était  devant  lui,  les  bras  ouverts. 

Celui-ci  le  présenta  à  la  jeune  douairière  de  Ker-Moisan, 
qui  rougit  en  reconnaissant  Tinterrogant  étranger  de  Piriac; 
après  quoi,  Julien  l'emmena  dîner  avec  lui  au  presbytère, 
où  il  avait  fixé  son  domicile. 

L'ingénieur  ne  pouvait  comprendre  par  qu^e  voie  le  fer- 
vent chevalier  de  Malte  en^  était  arrivé  à  un  projet  de  ma- 
riage aveo  la  veuve  de  son  oncle  :  aussi,  durant  le  repaSi 
malgré  la  répugnance  visible  de  Julien  à  lui  répondre,  il  ne 
cessa  de  le  presser  de  questions  sur  la  cause  de  son  retour  à 
Saint-Molf  et  de  sa  désertion  de  l'ordre  de  Malte  ;  mais,  ce 
jour,  et  quelque  temps  encore,  son  ardent  désir  de  connaître 
demeura  inassouvi.  Malgré  sa  confiance  en  son  hôte  et  son 
ami,  Pontalec  dut  se  taire,  car  le  fait  culminant  do  ce  qu'^ 
aurait  pu  révéler,  le  mot  d'où  tout  le  reste  découlait,  il  Q^ 
l'avait  entendu  que  sous  le  soeau  de  la  confession. 


XI 


Cette  confession,  cet  aveu,  ce  premier  mot  d'amour  mur* 
muré  à  son  oreille,  quoique  environné  de  ciroonstances  ter- 


I 
LA   DAMS  DBS  MARAIS  SALANTS*  319 

ribles,  n'avait  pas  laissé  que  de  faire  impression,  sinon  sur  le 
cœur,  du  moins  sur  l'esprit  de  l'impassible  soldat  du  Christ. 
Dans  la  grande  église  de  Malte,  les  genoux  sur  la  dalle, 
il  priait  pour  la  femme  de  son  oncle,  pour  la  guérisoh,  pour 
reftacement  eomplet  de  cette  passion  insensée  et  coupable 
qu*îl  lui  avait  inspirée,  et,  à  force  de  prier  pour  elle,  il  avait 
fini  par  lui  vouer  dans  son  âme  une  amitié  chrétienne  qui 
ne  laissait  pas  que  de  le  préoccuper,  au  milieu  même  de  ses 
dénotions. 

Bientôt  lui  parvint  la  nouvelle  de  la  mort  du  vieux  comte 
de  Ker-Moisan  ;  il  apprit  en  même  temps  que  la  veuve, 
frappée  de  mutisme  à  la  suite  de  la  Huit  fatale  de  l'échoue- 
ment,  se  voyait  persécutée  en  son  nom  et  menacée  d'une 
ruine  complète. 

Songeant  à  cette  jeune  femme  restée  sans  protecteurs  i 
impuissante  à  se  défendre,  une  pitié  profonde  le  saisit.  Lui 
&ns6i,  à  son  tour,  il  crut  connattre  le  remords.  N'était-il  pas 
la  cause  première  dd  toutes  ses  souffrances  ?  Ce  voyage  à 
nie  Dumetz,  entrepris  pour  lui  seul,  son  inexpérience,  sa 
maladresse  lorsqu'il  s'était  agi  de  sauver  la  comtesse^  toute 
la  responsabilité  du  mal  enfin  ne  devaitrelle  pas  retomber 
sur  lui?  Alors  il  en  venait  à  se  dire  que,  si  des  liens  sacrés 
ne  le  retenaient  pas ,  il  irait  la  trouver  et  que ,  pliant  les 
genoQi  devant  elle,  il  la  supplierait  de  lui  pardonner  et  de 
l'accepter  comme  protecteur,  comme  réparateur,  comme 
époux.  Maintenant  qu'elle  était  infirme,  qu'elle  était  pauvre, 
que  l'abandon  et  la  douleur  avaient  dû  flétrir  sa  beauté  ; 
maintenant  que  sa  voix  si  douce  ne  devait  plus  se  faire  en- 
tendre, que  son  regard  avait  dû  s'éteindre  dans  les  larmes, 
il  se  croyait  en  droit  de  l'aimer.  Il  l'aima  dotio,  il  l'aima 
d'un  de  ces  saints  amours  qui  ont  la  charité  pour  base  et 
desquels  Dieu  ne  se  détourne  pas. 

Mais  son  amour,  sa  pitié  même,  pouvaient-ils  la  dé- 
pendre contre  le  désespoir  et  la  misère?  La  gestion  de  ses 
intérêts  humains  était  interdite  à  Pontalec,  et^  selon  la 


320  LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS. 

règle,  86  trouYait  transportée  aa  grand  chapitre  de  son 
ordre. 

Or,  il  arriva  que  cet  ordre  religieux  et  militaire  de  Malte, 
les  législateurs  de  la  nouvelle  république  en  décrétèreDt 
l'abolition,  du  moins  pour  les  chevaliers  de  la  langue  fran- 
çaise. 

Julien,  cependant,  ne  se  crut  pas  libre  encore.  Il  se  rendit 
à  Rome,  où  le  pape,  voyant  en  lui  le  dernier  rejeton  d'une 
grande  et  noble  famiHe  qui  avait  donné  tant  de  gages  de 
dévouement  à  TËglise  comme  au  pays,  le  releva  de  ses 
vœux. 

Voilà  dans  quelles  circonstances  Julien  de  Pontalec  avait 
fait  retour  à  Saint-Molf. 

Aujourd'hui,  dans  ce  dernier  village  comme  à  Mesquer, 
comme  à  Piriac,  à  Batz  comme  au  Groisic,  le  long  de  la  côte 
comme  le  long  des  salines,  tout  est  en  mouvement,  tout  est 
en  fête.  Les  enfants  parcourent  les  chemins  en  agitant  au 
bout  d'une  perche  d'énormes  bouquets  de  bruyère;  les 
femmes,  au  lieu  de  leur  sombre  défroque  habituelle,  ont 
arboré  les  couleurs  les  plus  vives  :  les  manches  rouges, 
les  jupes  bleues  ou  blanches,  les  ceintures  à  broderies  d'ar- 
geùt,  les  colliers  de  perles  fausses,  les  boucles  d'oreille 
et  les  croix  d'or,  ont  pour  quelques  heures  donné  l'air  de 
l'opulence  à  ces  pauvres  ménagères,  chez  lesquelles  le  p^ 
bis  est  un  luxe  de  table.  Les  hommes,  vêtus  de  drap, 
avec  leur  haut-de-chausses  à  larges  plis  ,  leur  feutre  à  la 
Henri  lY,  se  carrent  fièrement  sous  un  long  manteau,  oa 
montrent  avec  orgueil  leurs  quatre  gilets  étages  l'un  ^^ 
l'autre. 

Les  bannières  des,  paroisses,  celles  des  confréries ,  flottent 
devant  cette  population  qui  se  rend  à  l'église  de  Saint-Kolfi 
oh.  va  se  célébrer  le  mariage  de  Louise  de  Nessé  avec  Juliea 
de  Pontalec. 

Julien  a  pris  pour  ses  témoins  un  gentilhomme  de  Goé* 
rande  et  Henri  de  La  Boissière,  son  ami.  Ceux  de  Looiss 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.        321 

sont  au  nombre  de  six,  six  vieillards;  tous  anciens  pécheurs 
ou  paludiers,  qui  ont  connu,  qui  ont. aimé  son  père.    . 

Quand  vint  l'instant  décisif,  tenant  l'anneau  nuptial  entre 
ses  mains ,  le  prêtre,  après  avoir  interrogé  les  futurs  époux, 
se  tournant  vers  Louise,  lui  dit  :      ^ 

«  Et  vous,  Louise  de  Nessé,  consentez-vous  à  prendre 
pour  époux  le  vicomte  de  Pontalec?  >  Et ,  en  élevant  la  voix, 
il  ajouta  :  «  Répondez!  » 

Cette  singulière  injonction  du  curé,  adressée  à  une  muette, 
excitait  déjà  une  sorte, de  rumeur  dans  l'auditoire,  lorsqu'on 
entendit  la  nouvelle  épouse  articuler  distinctement  ces  pa« 
rôles  : 

c  Oui,  mon  père,  je  consens.  » 

Ce  fut  alors  un  trouble,  un  tumulte  inexprimable  dans 
l'église  :  on  pleurait,  on  riait;  les  uns  se  signaient,  les  autres 
s'agitaient  comme  pour  sortir  d'un  rêve,  tous  criaient  au 
miracle. 

Julien  lui-même  ne  para.issait  pas  le  moins  surpris,  et 
n'osait  qu'à  peine  se  livrer  à  sa  joie  ;  tout  lui  fut  bientôt 
révélé.  Quant  au  témoin,  Henri  de  La  Boissière,  le  mot  de 
l'éternelle  énigme  lui  échappait  toujours . 

La  veille,  Louise  avait  remis  au  curé  de  Saint-Molf  sa 
confession  par  écrit.  Le  dernier  paragraphe  en  était  ainsi 
conçu  : 

c  Lorsque,  moi,  l'épouse  du  comte  de  Ker-Moisan,  j'eus 
feit  ce  fatal  aveu  et  que  je  vis  que  la  mort  ne  venait  pas, 
mais  la  honte,  je  conçus  la  coupable  idée  de  courir  après  ce 
flot,  qui  me  fuyait....  La  main  de  Dieu  me  retint.  Alors,  je 
fis  un  vœu,  ce  fut  de  condamner  au  silence  cette  bouche 
qui  avait  forfait,  de  m'interdire  à  jamais  la  parole  vis-à« 
vis  des  autres  comme  vis-à-vis  de  moi-même,  jusqu'au  mo- 
ment où  le  Seigneur  m'aurait  annoncé  son  pardon  par  un 
signe  évident  de  sa  miséricorde.  Pénsez-vous,  mon  père, 
lorsque  je  serai  devenue  l'épouse  de  M.  de  Pontalec,  que  ce 
moment  soit  venu?  » 


322  LA  DAHB  DES  MARAIS  SALAI9TS. 

Le  bon  prdkra  lui  arait  donne  sa  réponse  à  Fautel. 

Les  jours  qui  suirirent  furent  pour  Louise  des  jours  de 
bonheur;  mais  il  était  dit  que  la  fatalité  la  poursaivrait 
jusqu'à  la  fin» 

XII 

Julien avuit  passé  le  premier  mois  de  son  mariage  dans 
une  retraite  presque  absolue.  Un  soir,  il  entendit  des  oris 
sinistres,  les  cris  si  connus  des  chats-huants  bretons,  retentir 

à  bord  de  quelques  navires  qui,  à  toutes  voiles,  se  diri- 
geaient vers  Tembouchure  de  la  Yilaine;  et  il  vit  des  feox 
briller  sur  les  montagnes  du  Morbihan.  Il  apprit  alors  que  le 
roi,  décrété  d'accusation,  venait  de  paraître  à  la  barre  de  Is 
Gonyention  nationale. 

En  yain,  par  ses  prières  et  ses  larmes,  sa  femme  essaya 
de  le  retenir,  lui  rappelant  qu'il  devait  peut-être  quelque 
chose  à  cette  république  qui  l'avait  dégagé  de  ses  vœux;|e 
soir  même  il  avait  rejoint  un  ded  navireSf  et  le  lendemain  il 
arrivait  sur  le  territoire  de  Vannes. 

Le  18  mars  1793,  les  royalistes,  après  s'être  emparés  de 
la  Roche-Bernard,  se  présentaient  devant  Gruérande.  Us  J 
entrèrent,  mais  portant  au  milieu  d'eux,  sur  un  brancard, 
leur  jeune  chef,  Pontalec,  blessé  mortellement.  Un  coup  de 
feu,  parti  de  l'un  des  moulins  situés  à  l'entrée  de  la  ville. 
l'avait  atteint  en  pleine  poitrine. 

Il  mourut  presque  aussitôt. 

Veuve  pour  la  seoonde  fois,  Louise  de  Nessé  recomm^^f^ 
ses  courees  solitaires  le  long  du  rivage.  Quoique  l'hiver  fût 
rude,  la  plus  grande  partie  de  sa  journée  elle  la  passait  > 
rentrée  de  la  Roche*Noire,  à  causé  d'elle  nommée  alors,  et 
même  encore  aujourd'hui,  la  Grottb  a  Madame. 

Mais  elle  n'avait  plus  tes  airs  lugubres  d'autrefois;  ^^^^ 
n'évitait  pas  la  rencontre  des  gens  du  pays  ;  souvent 


LA  DAME  DBS  BCARÂIS  SALANTS.  323 

dlle  allait  att^devant  d'eux  et  s'entretenait  de  leurs  peines  et 
de  leurs  besoins,  leur  distribuant  oe  qui  n'était  pas  stricte* 
ment  indispensable  à  son  néeessairO)  et  son  nécessaire  était 
$i  peu  de  chose  I 

La  femme  qui  la  servait  disait,  dans  son  langage  naïf, 
que  si  àa  maîtresse  invitait  un  moineau  à  partager  son  dî- 
ner, et  qu'il  n'eût  que  cela  pour  toute  nourriture,  il  serait 
bientôt  mort  de  faim. 

Aussi,  de  jour  en  jour,  sa  pâleur  et  son  étiolement  aug- 
mentaient. 

La  Boissiôre,  que  ses  travaux  ramenaient  dans  le  pays, 
l'alla  voir  à  diverses  reprises.  Il  la  trouva  calme  et  presque 
souriante.  SUe  n'évitait  pas  de  lui  parler  de  Julien,  et  ce 
fut  duis  un  de  ces  entretiens  que,  complétant  pour  lui  son 
histoire,  elle  lui  raconta  sa  nuit  de  naufrage  et  sa  confession 
faite  dans  la  orypte. 

«  Pourquoi,  lui  demanda«t-il  ui^  jour,  les  gens  de  la  con- 
trée évitent^ils  de  prononcer  votre  nom  et  môme  feignent-ils 
d'ignorer  que  vous  vives  au  milieu  d'eux?  Bst-ce  iusou-^ 
ciance  ou  ingratitude  ? 

•—  Gardes-vous  de  le  croire,  répondit  Louise;  mais  je  suis 
née  la  fille  d'un  proscrit,  et  mon  premier  mari,  comme  mon 
père,  s'étant  signalé  par  son  opposition  dans  les  parlements, 
Ua  craignaient,  en  prononçant  mon  nom,  d'attirer  sur  moi 
les  rigueurs  de  l'autorité,  peut-être  celles  du  sort,  car  on  a 
d'étranges  croyances  dans  ce  pays.  C'est  bien  pis  à  présent 
que  M.  de  Pontaleo  est  mort  déclaré  un  rebelle,  un  bri- 
gand 1  l'étranger,  le  Français  (comme  ils  vous  appellent, 
vous  autres  qui  n'êtes  pas  Bretons)  qui  s'informerait  de  moi, 
serait  tout  d'abord  soupçonné  d'être  un  espioUj  un  ennemi 
qui  vient  pour  me  traîner  au  tribunal  de  Nantes.  Alors  mal- 
heur à  luit  car,  toute  misérable  que  je  paraisse,  ici  j'ai  une 
garde  qui  veille  à  ma  sûtreté.  Les  liens  d'affection  qui  ont 
uni  nos  familles  durant  si  longtemps  ne  se  rattachent  plus 
qu'A  moi  seule  ;  mais  rien  ne  saurait  les  briser.  Tous  ne 


â24  LA  DAME  DES  UARAIS  SALANTS. 

connaissez  donc  pas  les  hommes  de  cette  partie  de  la  Bre- 
tagne? Ingrats,  eux?  Regardez  sur  la  grève  ces  baraques 
abandonnées  ;  parcourez  nos  salines  où  manquent  tant  de 
jeunes  bras  :  où  sont-ils  maintenant,  mes  amis,  mes  frères  ? 
Ils  sont  allés  mourir  dans  le  Bocage  ou  dans  la  Vendée, 
pour  me  yenger  de  la  république  1  Me  venger,  moi  qui  ne  la 
maudis  pasi...  N'a-t-elle  pas  ^té  l'instrument  providentiel 
dont  Dieu  s'est  servi  quand  il  m'a  prise  en  pitié?  > 

Après  être  restée  durant  quelques  minutes  pensive  et  les 
yeux  obscurcis  par  un  nuage,  elle  secoua  la  tête- et  sembla 
prendre  plaisir  à  se  remémorer  le  temps  qu'elle  avait  passé 
près  de  Julien. 

c  Pendant  ce  long  mois,  qui  a  été  comme  une  moitié  de 
toute  mon  existence,  j'ai  été  bien  heureuse  1  dit-elle,  joi- 
gnant les  mains,  et  avec  un  léger  mouvement  de  tète  et 
d'épaules  qui  témoignait  de  sa  reconnaissance  envers  le  ciel. 
Ils  ont  grand  tort,  ceux  qui  pensent  que  le  bonheur  abrège 
les  instants.  Quant  à  moi,  il  me  semble  que  chacun  des 
jours  de  ce  mois  béni  a  duré  autant  qu'une  année  entière. 
Alors,  l'horloge  de  Saint-Molf  ne  marquait  pas  une  minate 
qui  ne  fût  remplie  pour  moi  de  joies  toujours  nouvelles, 
qui  toutes  ont  laissé  trace  dans  mon  souvenir.  Ah  I  Dieu  est 
boni...  J'ai  vécu  autant  que  les  autres  et  n'ai  pas  à  me 
plaindre  plus  qu'eux....  Mon  enfance  a  été  égayée  par  les 
sourires  de  ma  mère,  et  ma  jeunesse  s'est  écoulée,  douce'  et 
tranquille,  protégée  par  les  saintes  affections  qui  m'environ- 
naient. Si,  plus  tard,  les  jours  d'épreuves  se  sont  levés  ;  si, 
dans  ma  pensée,  j'ai  failli,  Julien  est  revenu  portant  avec 
lui  le  gage  du  pardon,  le  rameau  de  l'arche  qui  devait  dissi* 
par  mes  terreurs,  le  baume  qui  devait  guérir  mes  blessures. 
Alors  j'ai  connu  la  vie  avec  tous  ses  charmes....  Non,  non, 
je  n'ai  pas  à  me  plaindre  et  je  ne  me  plains  pas.  Si  je  fus 
coupable,  ma  faute  m'a  été  remise;  j'ai  souffert  depuis.... 
je  souffre  encore;  mais  croyez«>moi,  la  douleur  sans  le  re- 
mords est  un  poids  que  l'Ame  humaine  peut  facilement  sap» 


LA  DAME  DES  MARAIS  SALANTS.  325 

porter.  La  doulear,  qu'est-ce  autre  chose  que  Tamer  souve- 
nir de  ceux  que  nous  avons  aimés ,  une  certaine  impatience 
de  les  rejoindre  ?....  Aujourd'hui,  Dieu  merci,  je  suis  vieille.... 
Oh!  ne  hochez  pas  la  tête....  j'ai  vingt-trois  ans....  mais  on 
est  vieux  quand  on  est  près  de  mourir  et  qu'on  ne  voudrait 
pas  recommencer  la  vie.  x 

La  Boissière  essaya  de  quelques  paroles  de  consolation 
qu'il  interrompit  bientôt,  comprenant  que  devant  une  dou- 
leur si  résignée  les  lieux  communs  deviennent  presque  une 
injure.  Quand  il  la  quitta,  il  avait  le  cœur  oppressé  de  l'idée 
qu'il  ne  devait  plus  la  revoir. 

Un  matin,  Louise  communia,  et,  se  sentant  faible,  elle 
se  rendit  une  dernière  fois  à  Piriac,  en  s'appuyant  sur  le 
bras  d'un  vieux  paludier  qui  lui  avait  servi  de  témoin  à  son 
second  mariage.  Là,  elle  s'éteignit  doucement,  après  avoir 
tour  à  tour  arrêta  son  regard  sur  la  Roche-Noire,  sur  le 
clocher  de  Saint-Molf,  sur  l'île  Dumetz  et  sur  les  côtes  du 
Morbihan. 

Nulle  part,  dans  toute  la  Bretagne,  la  mer  n'est  aussi 
belle  que  vue  de  la  pointe  de  Piriac. 


FIN. 


TABLE  DES  MATIERES. 


Antoine  ,  l'ami  DE  Robespierre 1 

I.  Le  collège id. 

II.  L'ami  de  Robespierre * 15 

III.  La  maison  de  l'épicier 24 

Rez-de-chaussée , 25 

Premier  et  deuxième  étages 28 

Troisième  étage 29 

Quatrième  étage 36 

IV.  Les  suites  d'une  émeute 42 

V.  Tête-à-tête 51 

VI.  L'attente 68 

VII.  Les  grains  de  cassis .^ •.  69 

VIII.  Une  autre  ivresse 85 

IX.  L'amour  d'un  père 102 

X.  Pardonl.. 117 

Note 132 

La  tour  au  païen • 135 

Histoire  de  ma  grand'tantb 177 

L        La  courte-paille 181 

II.  La  pêche  aux  anguilles 190 

III.  Une  surprise 205 

IV.  Un  cheval  de  bois  qui  prend  le  mors  aux  dents 217 

V.  Goguette 223 

VI.  Où  Adèle  voit  son  propre  fantôme 233 

VII.  Un  cachet  noir 245 

Vill.   Trois  brins  de  chanvre i 251 

IX.  La  chapelle  de  Sainte-Geneviève 257 

X.  L'Étoile  de  Satory 262 

XI.  Les  cloches • 272 

La  damb  des  marais  salants ; 28 

fin  de  la  table. 


Gh.  Lahure ,  imprimeur  du  Sénat  et  de  la  Gourde  Gassàtion , 
rue  de  Vaugtrard,  9^  près  de  rodéon. 


LE  MUTILÉ 


TYPOGRAPHIE  DE  CH.  LAHURE 

Imprimeur  du  Sénat  et  de  la  Cour  de  Cassation 

rae  de  Vaugirard,  9 


LE  MUTILÉ 


PAR 


X.-B.  SAINTIHE 


PARIS 

LIBRAIRIE  DE  L.  HACHETTE  ET  C" 

BUE    PJERRE-SARRAZIN,    N"    14 

1857 

Droit  de  tradaction  réserve 


LE   MUTILÉ 


I 


Pasquin  et  Marforio. 

C'était  vers  la  fin  du  xvi*  siècle.  A  Rome,  la 
plus  grande  confusion  régnait  dans  le  sacré  palais. 
Depuis  quelque  temps  une  suite  d'épigrammes  et  de 
satires  avait  été  dirigée  contre  le  pape  ;  et  quel 
pape!  SixTE-QoiNT. 

Partout,  dans  les  groupes  du  peuple,  dans  les 
réunions  patriciennes,  dans  les  assemblées  cléri- 
cales, on  ne  s'entretenait  que  de  l'audace  de  Pas- 
quin. 

Pasquin  !  ce  nom ,  qui  résonna  si  souvent  dans 
rhistoire  de  l'Italie  moderne,  avait  été  celui  d'un 
tailleur  d'habits,  bon  homme,  d'un  esprit  caustique 
et  railleur,  et  dont  les  reparties  pleines  de  malice 
amusaient  autrefois  les  oisifs  de  Rome,  lorsque,  l'ai- 

35S  a 


2  LE  MUTILÉ. 

guille  en  main  et  les  jambes  croisées,  il  répondait 
aux  propos  des  passants  en  montrant  sa  joyeuse 
face  mascaronique,  enluminée,  vermillonnée,  aux 
pommettes  saillantes,  aux  petits  yeux  noirs  et 
plissés  ;  car  il  connaissait  l'art  de  relever  l'impor- 
tance de  ses  quolibets  par  un  geste ,  par  une  gri- 
mace, et  surtout  par  un  gros  rire  qui  retentissait 
dans  tout  e  voisinage  comme  une  cloche  de  jubila- 
lion,  annonçant  à  cjiacun  que  Pasquin  venait  de 
faire  un  bon  mot. 

Bientôt  les  concetti  fabriqués  à  Rome  ne  purent 
avoir  cours  qu'en  portant  son  empreinte.  Tous 
furent  mis  sur  son  compte,  portèrent  son  nom;  et 
Pasquin  était  mort  depuis  longtemps,  qu'il  jouissait 
encore  de  son  privilège.  Le  peuple  cependant  lui 
trouva  un  héritier. 

Dans  une  fouille  entreprise  vis-à-vis  le  PahziO 
Torres^  on  avait  découvert  une  vieille  statue  tron- 
quée, défigurée,  que  l'on  déposa  comme  monument 
public  près  de  la  maison  occupée  par  le  diseur  de 
bons  mots,  au  coin  de  l'édifice  d'Ariane,  Cette  statue 
exerça  la  sagacité  des  antiquaires  et  des  savants  my- 
thologues ;  les  uns  voulaient  que  ce  fût  un  Alexandre 
le  Grand,  les  autres  un  Hercule.  Le  peuple  les  laissa 
discourir  et  la  nomma  simplement  Pasquin,  en  mi- 
moire  du  pauvre  tailleur. 

Le  Pasquin  de  pierre  continua  à  lancer  Tépi- 
gramme  comme  son  prédécesseur,  non-seulement 


PASQUIN  ET  MARFORIO.  3 

contre  les  voisins  ou  à  l'occasion  des  petits  scan- 
dales de  la  ville,  mais  plus  souvent  encore  contre 
les  actes  de  l'autorité,  la  tyrannie  des  nobles  et  des 
grands,  et  les  débordements  du  clergé. 

Quiconque  avait  une  saillie,  une  sentence  à  faire 
connaître,  chargeait  Pasquin  de  sa  publication,  en 
rînscrivant  sur  le  socle  qui  soutenait  la  statue  ou 
sur  le  mur  auquel  elle  était  adossée. 

Plus  tard,  on  songea  à  lui  trouver  un  interlocu- 
teur. Non  loin  de  ce  carrefour  gisait  une  autre 
grandeur  déchue,  un  débris  de  dieu  ou  d'enapereur, 
couché  en  fleuve,  mais,  au  lieu  d'urne,  tenant  une 
botte  d'épis  sous  son  bras  replié.  Les  savants  cru- 
rent découvrir  en  lui  un  Jupiter  Panarius.  Le 
peuple  n'y  voulut  voir  que  le  compère  de  Pasquin, 
rinterrogant  Marforio.  Alors  commença  la  guerre 
par  demandes  et  par  réponses. 

«  En  l'honneur  de  qui,  compère,  demandait  Mar- 
forio, ce  nouveau  jeûne  qu'on  vient  d'ordonner? 

—  En  l'honneur  du  nouvel  impôt,  répondait  Pas- 
quin ;  le  peuple  n'ayant  plus  de  quoi  manger,  le 
conseil  du  Vatican  daigne  lui  faire  de  nécessité 
vertu. 

—  Tu  te  négliges,  Pasquin  ;  pourquoi  te  montrer 
dans  les  rues  couvert  de  linge  sale  ? 

—  C'est  que  ma  blanchisseuse  est  devenue  prin- 
cesse ,  »  répliquait  l'insolent  critique ,  faisant  allu- 
sion à  la  sœur  du  saint-père. 


4  LE  MUTILÉ. 

Sixte-Quint  venait  de  rendre  un  arrêté  pour  la 
construction  de  plusieurs  fontaines;  Pasquin,dès 
le  lendemain,  en  publia  la  parodie,  en  formulant 
ainsi  le  titre  :  S.  Q.  Fontifex  maximus^  etc.,  etc. 

Le  surnom  en  resta  longtemps  au  pontife,  qui, 
malgré  son  vif  désir  de  ch&tier  les  auteurs  de  ces 
impertinentes  railleries,  ménageait  encore  le  favori 
du  peuple,  Pasquin  le  censeur,  dernier  représen- 
tant de  ropposition  démocratique  à  Rome,  et  qui» 
lui  révélant  souvent  à  lui-même  les  secrets  de  la 
ville,  lui  servait  à  sonder  la  disposition  générale  des 
esprits  ;  car  tout  devenait  moyen  de  gouvernement 
entre  les  mains  d'un  homme  aussi  habile  que  Sixte- 
Quint. 

Mais  un  jour  ce  ne  furent  plus  des  quolibets,  des 
concetti  que  se  renvoyèrent  l'un  à  l'autre  Jupiter  et 
Alexandre.  A  chaque  demande  de  Marforio,  Pasquin 
répondait  par  des  vers  dont  l'énergie  et  la  vivacité 
révélaient  assez  une  même  plume  exercée  et  redou- 
table. De  hautes  questions  étaient  abordées  dans  ces 
pamphlets  poétiques  où  l'on  parlait  au  peuple  au 
nom  de  ses  droits,  au  pouvoir  au  nom  de  la  raison 
et  de  la  justice.  On -eût  dit  que,  se  relevant  de 
leurs  ruines,  ces  deux  vieilles  statues  se  métamor- 
phosaient tout  à  coup  en  tribuns  populaires.  Grac- 
chus  et  Rienzi  semblaient  renaître ,  armés  du  pal- 
ladium et  du  gonfanon,  pour  évoquer  les  grands 
souvenirs  des   deux  Romes  éteintes.   Le  peuple» 


PASQUIN  ET  MARFORIO.  5 

s'amassant  en  foule  autour  des^  orateurs  muets  du 
nouveau  forum,  avait  déjà  maltraité  des  sbires  qui 
tentaient  de  faire  disparaître  ces  philippiques  ar- 
dentes où  le  pape  n'était  pas  ménagé.  Des  copies 
s'en  répandaient  avec  profusion  dans  le  public. 

Sixte,  pontife  grand  justicier,  fit,  à  son  de  trompe, 
promettre  une  récompense  de  deux  mille  pistoles 
pour  celui  qui  viendrait  devant  le  préfet  de  Rome 
dénoncer  le  coupable. 

Nul  ne  se  présenta. 

Sixte  alors  ordonna  que  tous  les  poètes  de  Rome, 
ou  les  citoyens  réputés  tels,  seraient  saisis  vifs,  et 
détenus  au  château  Saint-Ânge  jusqu'à  plus  ample 
information. 

A  en  juger  par  le  nombre  des  arrestations,  ja- 
mais, à  aucune  autre  époque,  la  ville  étemelle  n'avait 
possédé  dans  son  sein  autant  de  favoris  des  Muses. 
Quelques-uns  protestèrent  hautement  contre  ce  titre 
de  poètes  dont  on  les  gratifiait  un  peu  légèrement; 
d'autres,  par  vanité,  briguèrent  la  persécution. 

Parmi  ces  derniers,  se  trouvait  Pandolfe  Norsini, 
qui,  versificateur  habile  à  l'aide  de  son  secrétaire, 
prenait  fièrement  sa  part  d'une  suspicion  qui  le 
désignait  à  ses  concitoyens  comme  capable  d'avoir 
composé  ces  pamphlets  audacieux,  pleins  de  verve 
et  de  géni&r  JSais  avec  Sixte-Quint  il  en  coûtait  cher 
de  poser  à  l'antique  et  de  trancher  du  vieux  Ro- 
main ;  il  lui  fallait  son  coupable. 


ù  LE  MUTILÉ. 

Par  son  ordre,  les  détenus  se  virent  interroges 
d'abord,  confessés  ensuite,  mais  sans  absolution. 
L'interrogatoire  et  la  confession  n'amenant  aucun 
résultat,  il  se  rendit  lui-même  au  château  Sainl- 
Ange,  assembla  les  accusés,  s'abstint  de  les  bénir, 
puis  il  sollicita  d'eux  une  révélation  volontaire  sur 
l'insensé  qui  avait  osé  s'attaquer  au  double  pouvoir 
qu'il  tenait  de  Dieu  et  des  hommes,  comme  souve- 
rain, héritier  de  saint  Pierre  et  des  empereurs  de 
Rome. 

€  Il  est  parmi  vous  (leur  dit-il  en  déguisant  à 
grand'peine  la  rude  émotion  qui  l'agitait)  :  s'il 
vous  est  connu,  nommez-le,  et  les  portes  de  ce  châ- 
teau vont  s'ouvrir.  » 

Les  prisonniers  restèrent  muets. 

«  Vous  vous  taisez!  s'écria  le  pontife  :  eh  bien! 
donc ,  que  le  coupable  se  dénonce  lui-même,  et, 
avec  les  deux  mille  pistoles  qu'il  aura  gagnées  par 
cet  aveu,  je  lui  promets  la  vie  sauve!  » 

Quelque  temps  immobile  et  la  rougeur  au  front, 
Sixte  attendit  une  réponse.  L'impatience  et  la  colère 
brillaient  dans  son  œil  gris,  dont  le  regard  fixe  et 
perçant  s'arrêtait  tour  à  tour  sur  chacun  de  ses 
auditeurs,  qui,  par  un  mouvement  de  crainte  et 
de  respect,  s'agenouillait  et  se  signait  aussitôt.  Ce 
silence  se  prolongeant,  le  ierril)le  pontife  sembla 
•  méditer  un  moment  ;  et,  lorsque  la  main  qu'il  pas- 
sait  sur  sa  figure  s'en  fut  écartée,  sa  physionomie 


PÂSQUIN  ET  MARFORIO.  7 

parut  à  tous  entièrement  changée.  Au  mouvement 
de  sa  paupière  à  moitié  abaissée,  de  ses  lèvres  près* 
sées  l'une  contre  l'autre,  on  eût  cru  qu'une  idée 
riante  venait  de  le  distraire  tout  à  coup,  si  le  mou- 
vement de  son  pied  n'avait  témoigné  encore  d'un 
reste  d'orage.  Mais  bientôt,  sur  ses  traits  si  mobiles 
et  si  caractérisés,  toute  trace  de  satisfaction  et  d'em- 
portement disparut;  il  ne  resta  que  l'air  d'humilité 
et  de  componction  du  cardinal  Montalte.  Son  regard 
avait  perdu  sa  vivacité,  et  ce  fut  d'une  voix  mono- 
tone et  traînante  qu'il  murmura  ces  paroles  : 

«  Mes  enfants,  Dieu  a  gardé  pour  lui  seul  le  pou- 
voir de  pénétrer  dans  les  replis  de  la  pensée;  à  lui 
seul  appartient  de  lire  au  fond  des  cœurs.  Moi,  le 
serviteur  de  ses  serviteurs^  ce  n'est  que  par  des 
moyens  purement  humains  que  je  puis,  hélas  !  ar- 
river à  la  connaissance  de  la  vérité....  A  demain 
donô la  torture  !»    »  ^ 

Le  lendemain,  les  bourreaux  étaient  prêts.  Chargés 
de  tous  leurs  instruments  de  pression  et  de  disloca- 
tion, ils  traversèrent  la  ville  de  Rome  deux  à  deux, 
se  dirigeant  vers  Monte  Cavallo  d'un  pas  grave,  l'œil 
fier,  la  face  rayonnante,  car  ils  allaient  opérer  sous 
les  yeux  du  pontife  lui-même.  La  consternation 
était  partout  sur  leur  passage,  et  la  foule  qui  les 
suivait  s'arrêta  stupéfaite  et  silencieuse  à  la  vue  du 
palais  Quirinal.  Un  jeune  homme  seulement ,  ^e 
détachant  des  groupes,  s'élança  tout  à  coup  au  pas 


8  LE  MUTILÉ. 

de  course,  les  devança,  et  pénétra  sous  le  grand 
porHque  avant  eux. 

Le  pape  présidait  alors  la  congrégation  des  Indul- 
gences. 

Non  loin  de  lui,  sur  un  siège  moins  élevé,  étaient 
placés  le  cardinal  camerlinguç,  le  cardinal  chance- 
lier, le  cardinal  vicaire,  puis  encore,  plus  bas,  les 
autres  cardinaux  en  grand  costume,  ayant  à  leiii^s 
pieds,  sur  des  carreaux,  leurs  officiers  caudataires, 
revêtus  de  la  soulane  et  du  manteau  de  soie.  Des 
prélats,  des  théologiens  réguliers  ou  séculiers,  ap- 
pelés à  la  délibération,  se  tenaient  debout,  dans 
une  posture  humble,  attendant  que  le  pape  daignât 
avoir  recours  à  leurs  lumières.  Déjà  plusieurs  cau- 
ses avaient  été  appelées,  accueillies  ou  rejetées,  il 
n'importe,  lorsque  le  camérier  d'honneur,  véri- 
table gentilhomme  de  la  chambre,  en  camail  et  en 
»*och,et,  frappa  trois  légers  coups  à  la  porte,  Ten- 
ir'ouvrit  doucement,  doucement  se  glissa  derrière 
les  cardinaux,  alla  droit  au  pape,  se  courba  devant 
;;ii,  et  lui  parla  bas  à  l'oreille. 

Sixte  se  leva. 

«  Princes  de  l'Église  et  prélats,  dit-il  à  l'asseni- 
i:lée,  laissons  là  aujourd'hui  brefs  et  bulles  d'indul- 
j.  ence.  Je  réclame  vos  avis  pour  une  affaire  non 
moins  importante,  et  de  ma  propre  autorité  je  vous 
t  tablis  en  consulte.  Un  individu  se  présente  pour 
i:ie  dénoncer  Tauteur  des  pasquinades  dirigées  con- 


PASQUIN  IST  MARFORIO.  9 

ire  ma  personDe;  j'ordonne  qu'il  soit  ici  admis,  et 
sur-le-champ.  » 

Le  dénonciateur  fut  introduit. 

C'était  ce  même  jeune  homme  qui  avait  pris  le 
pas  sur  le  cortège  des  bourreaux,  à  l'entrée  du 
palais. 

En  vain  dans  son  maintien,  en  vain  sur  ses  traits 
on  eût  cherché  ce  sceau  de  bassesse  qui  doit  si- 
gnaler aux  yeux  l'âme  flétrie  d'un  délateur  ;  tout, 
au  contraire,  semblait  révéler  en  lui  un  caractère 
de  force  naïve  et  de  vertu.  Aux  plis  légers  de  sa 
bouche,  au  relèvement  de  ses  sourcils,  aux  rides 
précoces  de  son  front,  le  physionomiste  le  plus 
éclairé  n'eût  pu  reconnaître  que  l'existence  des 
affections  vives  et  tendres,  et  d'une  pensée  rêveuse. 
Son  regard  calme  et  assuré  semblait  être  un  reflet 
sincère  de  sa  conscience. 

Ce  ne  fut  pas  sans  trouble  et  sans  une  sorte 
de  timidité  cependant  qu'il  se  présenta  devant 
l'assemblée.  D'après  les  instructions  du  camérier 
d'honneur,  il  s'avança  faisant  une  génuflexion  à 
l'entrée  de  la  salle,  puis  une  seconde  au  milieu  ; 
puis  enfin  il  lui  fut  permis  d'approcher  du  pontife, 
aux  pieds  duquel  il  dut  se  prosterner.. Sixte  lui 
donna  la  bénédiction  apostolique ,  lui  fit  remettre 
un  chapelet,  selon  l'usage,  et  l'interrogea  lui- 
même. 

«  Quel  est  votre  nom  ?  » 


10  LE  MUT1L£. 

Il  le  dit;  mais  ce  nom  n'est  point  panéDu  jus- 
qu'à nous. 

«  Quel  rang,  quelle  place  occupez -vous  dans 
Rome  ?  Il  nous  importe  de  le  savoir,  quoique  nous 
nous  sentions  disposés  d'avance  à  mettre  en  vos 
paroles  une  confiance  entière.  » 

L'interrogé  hésitait  à  répondre. 

Un  théologien  éleva  la  voix  : 

<  Ce  jeune  homme  est  le  secrétaire  du  seigneur 
Pandolfe  Norsini,  mon  voisin* 

—  C'est  bien,  »  dit  le  pape  ;  et  s'adressant  auca- 
mérier  :  «  Que  le  seigneur  Pandolfe  Norsini  soil 
mis  à  la  question  avant  tout  autre. 

—  Arrêtez  !  s'écria  le  délateur  ;  si  je  me  suis  frt 
sente  devant  vous,  c'est  pour  épargner  à  ffl» 
maître,  comme  à  ses  compagnons  d'infortune,  ufl 
supplice  affreux,  et  qu'aucun  d'eux  n'a  mérité  :c* 
le  coupable,  c'est  moi  !  » 

£t  jetant  à  ses  pieds  une  liasse  de  papiers  :  l 
«  Voici  mes  preuves,  dit-il;  satires,  épigrammcsi 
j'ai  tout  composé  seul  ;  en  voici  les  originaux  arei 
les  corrections,  les  ratures,  toutes  de  ma  main;n" 
n'a  été  mon  confident  :  moi-même,  pendant  la  né 
j'en  ai  été  placarder  les  copies  au  bas  de  la  statv 
de  Pasquin.  Telle  est  la  vérité,  je  le  jure  panD^^^ 
salut  étemel.  Si  j'ai  failli,  Dieu  le  sait  ;  mais  pui^ 
que  enfin  je  me  suis  remis  au  jugement  des  homiD^ 
que  je  reçoive  d'eux  le  prix  de  mes  œuvres;  carj 


PASQUIN  ET  MARFORIO.  il 

nerveux  céder  à  personne  l'honneur  de  les  avoir 
composées.  » 

Sixte-Quint,  le  plus  implacable  des  gens  d'Église, 
aimait  à  sentir  sa  proie  palpiter  sous  sa  main.  Une 
longue  habitude  de  dissimulation  lui  avait  appris  à 
contenir  ses  plus  amers  dépits.  Ce  fut  donc  sans 
efforts  qu'après  avoir,  dans  un  discours  sentencieux 
et  prolixe,  établi  d'abord  l'énormité  du  crime,  il 
s'atiacha  à  faire  renaître  l'espoir  dans  l'âme  du 
patient,  pour  lui  rendre  plus  sensible  le  coup  qu'il 
lui  réservait.  Il  avait  engagé  sa  parole  sacrée  que 
le  coupable,  se  dénonçant  lui-même,  non-seulement 
jouirait  de  la  récompense  promise  au  dénonciateur, 
mais  encore  aurait  la  vie  sauve.  Lejeunepoëte  refusa 
les  deux  mille  plstoles;  la  vie,  il  l'accepta;  il  avait  cru 
en  faire  le  sacrifice,  mais  il  la  reprit  avec  transport: 
elle  est  si  belle  à  vingt-trois  ans,  surtout  lorsqu'on 
marche  escorté  des  illusions  de  la  poésie,  qu'on 
met  de  l'amour  dans  tout,  qu'on  prête  une  âme  à 
tout,  qu'on  croit  aux  paroles  des  hommes  et  ou  vi-* 
sage  des  femmes!  La  vie!  comme  s'il  l'eût  reçue 
une  seconde  fois  de  la  tùaàxL  de  Dieu,  il  l'accepta  du 
pontife  avec  eMvr^nent,  avee  délices  :  se»  yeux 
s'hiuuectèrent  de  joie  ;  son  cœur  si  fier  s'amollit  de 
reconnaissanee ,  et  presque  de  remords.  Noble 
enfant  l  crédule  et  généreux,  il  croyait  à  la  dé» 
menée»  et  déjà»  jetant  un  regard  de  honte  sur  les 
essais  maQieOreUx  de  sa  verve  satirique,  abjurant 


iS  LE  MUTILÉ. 

son  faste  de  vertu ,  il  allait  fléchir  les  genoux , 
lorsque  Sixte  commença  sa  terrible  péroraison  : 

«  J*ai  promis  la  vie ,  mais  non  pas  l'impunité.  Le 
pardon  qui ,  en  protégeant  la  tête  d*un  assassin  ou 
d'un  libellisle,  lui  laisserait  encore  la  puissance  du 
mal,  serait  un  outrage  fait  à  l'humanité.  Vous  con- 
tenteriez-vous  de  briser  une  plume  ou  un  poignard! 
Sont-ce  là  les  véritables  instruments  du  crime?  Ne 
peuvent-ils  se  retrouver?  Ici,  c'est  l'esprit,, c'est  la 
pensée  qui  a  forfait.  En  privant  ce  malheureux  de 
sa  liberté,  êles*vous  certains  encore  d'empêcher  la 
manifestation  de  cette  pensée  coupable  ?  Ce  n  est 
donc  pas  lui  qu'il  faut  emprisonner;  c'est  elle. 
N'est-ce  point  là  votre  avis  ?  » 

Quelques  fronts  s'abaissèrent  en  signe  d'assenti- 
ment ;  mais  le  pontife,  sûr  de  la  complaisante  ser- 
vilité de  ses  chapeaux  rouges^  n'y  fit  nulle  attention, 
et  continua  en  élevant  la  voix  :  «  Eh  bien  !  voiô 
notre  arrêt ,  notre  arrêt  irrévocable  :  Que  la  lango* 
qui  articula  contre  nous  ces  vers  infâmes  et  ca* 
lomnieux  soit  tranchée  par  le  fer;  que  la  maio 
qui  les  transcrivit,  que  celle  qui  aida  à  les  placar- 
der ,  soient  coupées  et  clouées  à  la  statue  de  Pas* 
guin  ;  et  désormais  que  la  pensée  de  cet  homnie, 
que  son  génie  venimeux,  soient  des  armes  qu'îl 
ne  puisse  plus  tourner  que  contre  lui-même.  » 

,  Sixte  s'était  levé  ;  les  cardinaux  interdits  contenu 
plaient,  non  sans  effroi,  le  terrible  chef  qu'ils  s'él 


PASQUIN  ET  MARFORIO.  13 

talent  donné.  Au  fond  de  la  salle,  prélats  et  théolo- 
giens se  communiquaient  à  voix  basse  leurs  émo^ 
Lions  diverses  :  les  uns  jetaient  à  la  dérobée  sur  le 
pauvre  poëte^  si  jeune  et  si  beau^  un  regard  craintif 
de  pitié;  les  autres  se  demandaient  avec  une  sorte 
d'anxiété  si  les  formes  légales  avaient  été  observées, 
ou....  si  l'exécution  serait  publique.  Les  camériers 
de  service  parcouraient  la  salle,  allaient  et  venaient, 
recevant  et  portant  des  ordres,  et,  au  milieu  de 
cette  agitation  sombre  et  sourde,  la  sentence,  à 
peine  rendue,  avait  déjà  trouvé  moyen  de  se  répan- 
dre au  dehors. 

Le  condamné,  l'œil  fixe,  immobile,  stupide, 
anéanti  sous  le  coup  qui  venait  de  le  frapper,  le 
front  humecté  d'une  sueur  froide  et  les  membres 
agités  de  mouvements  nerveux ,  promena  son  re- 
gard autour  de  lui ,  comme  cherchant  à  sortir  d'un 
songe  pénible;  croisant  les  mains,  il  porta  convul- 
sivement à  ses  lèvres  le  chapelet  qu'il  tenait  encore, 
et  soudain,  soit  que  sa  pensée  troublée  l'abusât  sur 
le  genre  de  supplice  qui  lui  était  réservé,  passant 
vivement  ce  chapelet  à  son  cou,  et  ramassant  les 
plis  du  léger  manteau  qui  couvrait  ses  épaules,  il 
s'en  enveloppa  avec  les  gestes  et  l'expression  d'un 
homme  qui  se  résigne  à  mourir  sous  l'épée  ou  le 
poignard. 

Déjà  le  pontife  descendait  les  degrés  de  son  es- 
trade pour  se  retirer,  lorsqu'un  cri  perçant,  une 


ik  LE  MUTILÉ. 

voix  de  femme ,  se  fit  entendre  à  plusieurs  reprises 
dans  Finlérieur  du  palais.  Cette  voix  si  lamentable, 
si  déchirante,  parut  frapper  de  stupeur  toute  ras- 
semblée ;  Sixte  lui-même  s'émut  et  s'arrêta.  A  ce 
cri,  le  jeune  homme  releva  la  tête  ;  une  effroyable 
pAleur  couvrit  sa  figure  ;  il  écouta  quelque  temps 
cette  voix ,  ces  cris  qui  allaient  en  s'affaiblissant; 
puis,  n'entendant  plus  rien ,  il  frappa  du  pied  avec 
fureur,  étendit  sa  main  vers  le  pontife,  comme  pour 
lui  donner  l'ordre  de  rester,  et  prolongeant  sur  lui 
un  regard  d'indignation  et  de  mépris  ,  sans  doul» 
il  s'apprêtait  à  lancer  à  son  tour  l'anathême  sur  \i 
cruel  vieillard  :  mais  une  émotion  trop  vive  avait 
paralysé  ses  organes  ;  ses  lèvres  tremblantes  ne  pu- 
rent balbutier  un  mot.  Suivi  des  cardinaux ,  Sixtf 
sortit  de  la  salle  d'un  pas  tranquille  et  assuré,  et  loi. 
lui,  le  poète ,  étouffé  de  rage ,  épuisé  d'émotions,! 
il  tomba  sans  connaissance....  dans  les  bras  i^ 
bourreaux. 


Il 


Gaétana  la  chanteuse. 


Quinze  jours  après,  une  compagnie  de  gardes  cor- 
ses escortait  sur  la  voie  Flaminienne  un  petit  chariot 
couvert,  (}ont  elle  ne  laissait  personne  s'approcher  « 
Un  diacre,  en  costume  d'inquisiteur,  et  monté  sur 
une  mule ,  le  précédait,  tenant  en  main  une  croix 
renversée,  signe  fatal  devant  lequel  les  voyageurs  et 
les  Yoituriers  se  détournaient  aussitôt  pour  prendre 
le  côté  opposé  de  la  route.  Dans  les  bourgs  qu'on 
traversait,  dans  les  villages  désignés  pour  la  nour* 
riture  ou  pour  le  gîte ,  le  peuple  lui-même  avait 
bientôt  réprimé  le  sentiment  de  curiosité  que  pou- 
vait  faire  naître  en  lui  le  chariot  mystérieux  :  car  te 
bruit  se  répandait  qu'il  renfermait  un  hérétique, 
un  excommunié  que  le  pape  avait  exilé  des  Ëtets 
de  l'Église.  On  connut  son  histoire  sans  qu'il  inspi- 
rât moins  d'hoiTeur  ou  plus  de  pitié.  Le  pauvrt 
mutilé  ne  rencontra  sur  sa  route  que  des  cœurs 


16  LE  MUTILÉ. 

ennemis;  chacun  se  signait  à  son  passage ,  en  lan- 
çant des  regards  furieux  sur  le  misérable  chariot 
d*où  il  ne  pouvait  sortir,  et  les  enfants  du  pays,  à 
son  départ,  s'amassant  en  troupe,  le  poursuivaient 
de  leurs  cris  et  de  leurs  pierres. 

A  Yiterbe ,  la  scène  menaça  de  devenir  plus  sé- 
rieuse. Un  habitant  de  la  ville,  qui  revenait  de  Rome 
et  avait  rencontré  le  triste  cortège  ,  fit  part  à  ses 
concitoyens  de  l'une  des  mille  versions  qui  circu- 
laient sur  cette  terrible  aventure.  Il  avait  vu  les 
mains  du  supplicié  suspendues,  livides ,  à  la  statue 
de  Pasquin  ;  il  racontait  que  c'étaient  celles  d'un 
impie,  d'un  athée,  d'un  socinien  blasphémateur  et 
sacrilège ,  qui ,  non  content  de  nier  la  divinité  de 
Jésus-Christ,  avait,  en  plein  marché,  dans  le  Campo 
Yaccmo ,  brisé  et  foulé  la  croix  à  ses  pieds  :  tout 
Rome  en  avait  été  témoin.  A  ce  récit,  la  population 
s'était  émue,  et,  lorsque  le  tombereau  du  poète  se 
présenta  devant  les  portes  de  la  ville,  elles  étaient 
fermées,  et  un  rideau  noir  couvrait  la  madone.  La 
prudence  des  magistrats  éclatait  dans  cet  ordre 
Il  fallut  tourner  la  ville ,  et,  dans  l'un  des  fau- 
bourgs, la  populace  ameutée  barra  tout  à  coup  le 
passage.  La  faible  escorte  n'eut  que  le  temps  de  se 
jeter  dans  une  espèce  de  métairie,  close  de  murs, 
où  elle  se  barricada.  Mais  le  peuple  voulait  sa  proie, 
un  spectacle,  un  supplice,  une  matinée  de  fête;  et 
ceux-là  mêmes  qui  eussent  craint  de  respirer  son 


GAÉTANA  LA  CHANTEUSE.  il 

souffle  OU  de  toucher  ses  habits  du  bout  de  leur 
gant,  croyaient  s'ouvrir  le  ciel  en  se  couvrant 
du  sang  d'un  malheureux  que  ses  bras  ne  pou- 
valent  plus  défendre ,  et  dont  la  bouche  ne  pouvait 
crier  grâce! 

Déjà  les  portes  étaient  ébranlées ,  et  les  gardes 
corses,  interdits,  se  demandaient  entre  eux  si  ce 
reste  d'homme  valait  la  peine  qu'ils  risquassent 
leur  vie  pour  le  défendre,  lorsqu'une  jeune  femme 
parvint  à  faire  tomber  la  fureur  des  assaillants  de- 
vant ses  cris,  ses  larmes ,  ses  prières ,  étayés  de 
quelques  pièces  d'argent. 

Cette  jeune  femme,  c'était  Gaétana,  Gaétana  la 
chanteuse,  la  belle  Gaétana! 

Séduite,  enlevée  par  un  grand  seigneur,  elle  avait 
naguère  étonné  Florence  de  son  luxe  et  de  ses  fêtes. 
Enviée ,  triomphante ,  entourée  d'hommages ,  les 
nobles  courtisans  qu'attiraient  autour  d'elle  l'éclat 
de  sa  beauté  et  la  flexibilité  de  sa  voix ,  elle  avait 
su,  sans  le  chercher,  sans  le  vouloir,  les  retenir  par 
la  douceur  de  son  regard,  par  son  enjouement  naïf, 
et  s'en  composer  une  cour.  Jeune  fille ,  alors  sans 
expérience,  jetée  au  milieu  d'un  monde  galant  et 
corrompu,  elle   y  vivait  sans  penser.  Charmée, 
éblouie  de  ses  diamants ,  de  sa  parure ,  de  sa  jeu- 
nesse, de  sa  beauté,  heureuse  de  sa  vanité  satisfaite, 
de  l'admii^ation  qu'elle  voyait  éclater  dans  les  yeux 
arrêtés  sur  elle ,  ne  connaissant  point  encore  les 

255  b 


18  LE  MUTILÉ. 

violentes  émotions  de  F&me,  ne  les  désirant  point 
connaître,  flère  de  son  amant  parce  qu'il  était  jeune 
et  de  grande  famille,  riche  et  généreux,  elle  aimait 
de  l'amour  les  plaisirs  qu'il  lui  rapportait  ;  coquette 
plutôt  pour  se  faire  jalouser  des  femmes  que  pour 
se  faire  adorer  des  hommes,  elle  évitait  le  repos  et 
l'ennui,  cherchait  les  distractions  par  instinct,  par 
besoin,  préférait  la  foule  au  téte-à4ète ,  et  le  tête-à- 
té  te  à  la  solitude. 

Mais  ce  second  amour,  presque  toujours  le  plus 
fort,  le  plus  durable  de  tous  (car  le  premier  n'est 
qu'un  amour  d'essai),  était  venu  la  surprendre  pour 
le  secrétaire  de  Pandolfe  Norsini.  Il  n'avait  à  lui 
offrir  qu'une  âme  ardente  et  des  trésors  de  pasâou  : 
mais,  dans  ses  élans  de  gaieté,  il  savait  la  faire  rire 
à  longs]  éclats  ;  mais,  rêveur  inspiré,  il  savait,  avec 
de  magiques  paroles,  lui  faire  répandre  des  larmes 
si  douces,  qu'elle  les  préférait  encore  à  ses  folles 
joies  de  tout  à  l'heure,  et  pour  le  poôte  elle  avait 
quitté  le  grand  seigneur,  la  riche  villa  des  bords  de 
l'Arno  pour  l'habitation  modeste  des  bords  du  Tibre. 

Établie  à  Rome,  elle  y  vécut  des  débris  de  son 
luxe  passé  et  de  son  état  de  cantatrice.  Elle  avail 
pour  courtisans  à  cette  dernière  époque ,  non  plus 
quelques  riches  et  nobles  désœuvrés,  mais  le  peupk 
entier  de  Rome. 

Aujourd'hui  elle  a  tout  abandonné  de  nouveao 
pour  suivre  le  Mutilé. 


GAÉTANA  LA  CHANTEUSE.  19 

Depuis  le  jour  où,  apprenant  le  sort  réservé  à  son 
amant,  à  son  dieu ,  à  son  poëte,  elle  avait,  sous  lé 
vestibule  du  palais  Quirinal,  poussé  ces  cris  de  dou- 
leur, mortels  à  entendre,  un  seul  projet  absorbait  sa 
pensée.  Vivre  pour  lui,  partager  son  destin,  le  pré* 
server  de  l'isolement,  du  désespoir,  de  la  misère, 
telle  était  la  tâche,  la  mission  sublime  qu'elle  s'im- 
posait; et  lorsque  lé  chariot  sortit  des  murs  de  Rome 
par  la  porte  du  Peuple  (porta  del  Popolo),  elle  le 
suivit,  marchant  h  pied  sous  le  soleil,  ne  demandant 
que  du  pain  et  un  abri  dans  les  pays  où  l'on  s'arrê- 
tait; ne  se  rebutant  ni  des  fatigues,  de  la  route,  ni 
des  sarcasmes  grossiers  des  soldats  de  l'escorte.  Et 
lui,  pendant  ce  temps,  ajoutant  cette  douleur  à 
toutes  les  autres,  il  pouvait  se  croire  oublié,  car  ses 
gardiens  ne  permettaient  pas  même  à  la  voix  de 
^aétana  de  parvenir  jusqu'à  lui  ! 

Sur  le  territoire  d'Orvietto,  le  cortège  s'arrêta;  le 
supplicié  descendit  du  chariot  :  on  lui  lut  l'arrêt  qui 
l'exilait  à  tout  jamais  du  domaine  de  l'Église  ;  puis 
il  fut  libre  d'aller  souffrir  et  mendier  où  bon  lui 
semblerait. 

Plongé  dans  la  stupeur,  le  malheureux,  fixant  des 
yeux  hagards  sur  cette  terre  désormais  maudite 
pour  lui,  voyait  presque  avec  regret  s'éloigner  ces 
durs  soldats,  qui  du  moins  l'avaient  protégé  contre 
les  outrages  de  la  multitude,  lorsque  le  premier 
objet  qui  s'offrit  à  ses  regards,  ce  fut  Gaclana,  sa 


20  LE  MUTILÉ. 

douce  Gaétana,  qui,  le  sein  palpitant,  à  genoui, 
lui  souriait,  les  yeux  en  pleurs,  et  lui  tendait  les 
bras  ! 

Avec  quels  transports  il  la  pressa  sur  son  cœur, 
et  couvrit  de  baisers  les  cheveux  noirs  de  sa  Floren- 
tine  !  Ranimé  par  un  tel  dévouement,  un  instant  en- 
core il  crut  au  bonheur.  Qu'il  était  loin  cependant 
d*avoir  épuisé  la  coupe  d'absinthe  ! 

D'un  tempérament  de  feu,  d'une  imagination  fé- 
conde, brillante,  prodigue,  né  poëte  enfin,  il  avait 
dès  l'enfance  éprouvé  un  insatiable  désir  de  célé- 
brité. Laisser  après  lui  un  livre,  un  nom,  une 
tombe  environnés  de  gloire,  tel  avait  sans  cesse  élé 
l'objet  de  son  impérieuse  ambition.  Quand  les  noms 
de  Pétrarque^  du  Dante  et  de  l'Àrioste  avaient  été 
devant  lui  répétés  par  l'admiration,  il  s'était  surpris 
jaloux,  non  qu'il  se  crût  déjà  capable  de  lutter 
contre  de  semblables  athlètes,  mais  il  sentait  venir 
sa  force,  il  avait  confiance  dans  son  génie  et  dans 
sa  volonté,  et  comptait  sur  l'avenir.  Secrétaire  de 
Norsini,  il  avait  éprouvé  la  puissance  de  sa  plume, 
en  rendant  la  vie  et  l'éclat  aux  écrits  informes  et 
prosaïques  de  son  patron.  Le  désir  d'essayer  plus 
directement  sur  l'esprit  des  Romains  l'effet  de  ses 
ïambes  l'avait  poussé  à  charger  Pasquin  de  la  pu- 
blication de  quelques  boutades  critiques  contre 
Sixte-Quint  ;  mais,  eussent-elles  été  laudatives,  il  se 
serait  gardé  de  s'avouer  l'auteur  de  ces  productions 


GAÉTANA  LA  CHANTEUSE.  21 

légères,  improvisées  dans  un  mouvement  de  verve  : 
tant  d'avance  il  respectait  ce  nom  qu'il  croyait  devoir 
rendre  immortel  ! 

Son  besoin  de  gloire,  pour  être  comprimé,  n'en 
devenait  que  plus  ardent  :  c'était  là  le  véhicule  de 
sa  vie;  le  reste,  et  l'amour  lui-même,  n'était  que 
secondaire  dans  son  existence  ;  et  cependant  il  ai- 
mait avec  fureur,  avec  délire  ;  car  qui  sait  mieux 
aimer  qu'un  poëte?  Mais  cet  amour  ^ûTimagina- 
tion  dominait  les  sens,  il  se  plaisait  à  l'exalter, 
comme  pour  s'en  faire  un  moyen  d'inspiration,  un 
levier  pour  son  génie!  Alors  Gaélana,  à  ses  yeux, 
se  parait  de  toutes  les  perfections  les  plus  opposées 
qu'il  rêvait;  c'était  une  idole  qu'il  s'était  faite  pour 
TadorerjUne  argile  flexible  qui  s'animait  à  son  souf- 
fle et  se  transformait  sous  mille  figures  différentes. 
Tantôt  il  initiait  sa  jeune  maîtresse  aux  mystères  de 
la  philosophie  la  plus  sublime,  en  lui  révélant  le 
système  de  l'univers,  qu'il  avait  appris  lui-même  à 
Padoue,  dans  les  entretiens  instructifs  et  confiden- 
tiels du  jeune  Galilée;  tantôt,  après  avoir  élevé  son 
àme  jusqu'à  ces  hautes  contemplations,  il  prenait 
plaisir  à  la  voir  redescendre  vers  les  superstitions 
les  plus  frivoles,  qu'elle  tenait  de  son  éducation 
italienne. 

A  sa  voix,  s'enthousiasmant  pour  la  vertu,  pour  lo 
plaisir,  pour  la  liberté,  elle  se  montrait  tour  à  tou/ 
enfant  naïf,  philosophe  sceptique,  ou  dévote,  ou  bac 


^%  LE  MUTILÉ. 

chante!  AssemUagie  huarre  et  charmant  qui  lui  fai- 
sait aimer  toutes  les  femmes  en  une  seule,  source 
intarissable  où  il  s'abreuvait  d'illusions,  foyer  mo- 
bile où  il  puisait  toutes  ses  émotions  de  poète  !  car 
sur  le  front  si  beau  de  Gaétana,  dans  ses  yeux,  dans 
ses  bras,  sur  ses  lèvres,  il  s'enivrait  plus  encore  de 
poésie  que  d'amour  ! 

Aujourd'hui,  pour  le  Mutilé  la  gloire  n'est  plus 
possible;  son  génie ,  captif,  sans  issue,  sans  moyens 
d'éclater  au  dehors,  ne  peut  plus  avoir  d'écho  sur 
la  terre  :  le  poëte  sera  sans  nom  dans  la  posté- 
rité, et  vivra  inconnu  même  de  ses  contemporains! 

Voilà  à  quoi  il'  faut  te  résigner,  imprudent  sati- 
rique !  l'arrêt  d'un  pape  t'a  d'avance  rayé  du  nombre 
des  grands  hommes;  ta  patrie  n'aura  point  de  Gapi- 
tole  pour  toi  ;  la  jeune  fille  romaine  ne  rêvera  point 
en  te  lisant,  et  murmurant  tout  bas  :  Que  je  V aurais 
aimé/  Gomme  la  lampe  suspendue  dans  les  tom- 
beaux des  Pharaons,  ton  génie  brillera  inaperçu. 
Tâche  de  l'éteindre;  il  serait  pour  toi  un  supplice 
mille  fois  plus  cruel  que  ceux  que  tu  as  déjà  éprou- 
vés. Espoir  de  l'avenir,  applaudissements  du  peuple, 
regards  d'amour,  larmes  d'admiration,  tout  est  fini! 
résigne-toi. 

Il  le  sentait  ;  il  essayait  d'étouffer  ces  germes  de 
création  qu'il  avait  cru  pouvoir  féconder  un  jour. 
Occupé  à  se  distraire  de  ces  inspirations  subites  qui 
faisaient  tout  à  coup  rougir  son  front,  gnandir  et 


GAÉTANA  LA  CHANTEUSE.  23 

briller  ses  yeux,  c'est  avec  ténacité  qu'il  fixait  sa 
pensée  sur  des  objets  qui  pussent  la  détendre  et  la 
refroidir.  Mais  dans  cette  lutte  continuelle  avec  le 
démon  qui  se  débattait  dans  son  sein,  ses  forces 
s'épuisaient,  son  sang  s'allumait,  et  les  souffrances 
physiques  venaient  ajouter  encore  aux  angoisses  de 
son  esprit. 

Les  soins,  la  tendresse  de  Gaétana  parvinrent  ce- 
pendant à  calmer  ses  agitations  poignantes;  il 
éprouva  des  intervalles  de  repos,  de  calme  :  alors 
ses  désirs  effrénés  de  gloire  semblaient  s'effacer,  et 
il  espérait  que  bientôt  l'amour  suffirait  seul  à  son 
cœur. 


III 


La  Vallombreuse. 


Retirés  près  de  Florence ,  dans  une  habitation 
modeste  de  la  Vallombreuse,  sous  un  ciel  pur,  au 
milieu  d'une  nature  enchantée,  ils  vivaient  l'un  pour 
l'autre,  se  croyant  protégés  contre  les  persécutions 
des  hommes  par  les  rives  de  l'Arno  et  les  montagnes 
de  l'Apennin.  Ils  erraient  au  milieu  de  ces  riches 
vallées,  s'asseyaient  sur  les  bords  d'un  ruisseau, 
respirant  la  fraîcheur  de  l'onde  et  de  l'air  parfumé; 
et  là,  Gaétana,  s'appuyant,  les  mains  jointes,  sur 
l'épaule  de  son  ami ,  essayait  de  reprendre  son 
enjouement,  tâchait,  par  de  douces  paroles,  de  faire 
renaître  la  joie  sur  son  front,  et,  les  yeux  fixés  sur 
les*siens,  guettait  une  réponse  muette. 

Elle  lui  rappelait  le  commencement  de  leurs 
amours,  et  ce  jour,  ineffaçable  dans  sa  vie,  où, 
lorsqu'il  fut  admis  avec  son  patron  Norsinî  dans  le 
palais  Strozzi,  elle  l'avait  vu  pour  la  première  fois; 


LA  VALLOMBRËUSE.  25 

et  comme,  au  récit  qu'il  fit  des  misères  du  peuple 
de  Rome,  elle  avait  senti  son  esprit  subjugué,  et 
qu'ensuite,  en  l'entendant  discourir  avec  enthou- 
siasme sur  la  musique  et  sur  l'amour,  elle  l'avait 
aimé  et  suivi. 

Elle  lui  rappelait  encore  mille  circonstances 
légères,  mille  détails  puérils;  car  rien  de  ce  grand 
jour  n'était  sorti  de  sa  mémoire,  et  en  lui  parlant, 
elle  penchait  sa  tête  sur  la  sienne,  et  lui  baisait  le 
front,  et  la  bouche^  et  les  yeux;  et  lui,  lui,  le 
Mutilé,  la  poitrine  gonflée  des  expressions  de  ten- 
dresse les  plus  passionnées,  il  ne  pouvait  que 
proférer  des  sons  inarticulés  en  la  pressant  dans  ses 
bras  ! 

Il  était  plus  heureux  lorsque,  près  d'elle,  il 
rêvait  d'elle.  Alors,  parfois  il  oubliait  son  désastre, 
conversait  avec  Gaétana  par  la  pensée,  et  composait 
en  son  honneur  une  canzonetta,  qu'elle  ne  devait 
jamais  connaître. 

Elle  aussi  rêvait;  mais,  cessant  d'être  soutenue 
par  un  sentiment  généreux  d'exaltation,  son  esprit 
s'assombrissait.  Un  nuage  passait  devant  ses  yeux  : 
elle  y  lisait  sa  jeunesse  écoulée  loin  du  monde  et 
des  plaisirs  ;  elle  sentait  alors  toute  la  pesanteur 
du  fardeau  dont  elle  s'était  chargée.  Ramener  le 
repos  dans  une  âme  brûlée  de  passions,  verser  le 
baume  dans  une  plaie  incurable,  parler  d'amour 
sans  espérer  une  réponse,  craindre  sans  cesse  de 


1 


M  LE  MUTILE. 


réveiller  un  souvenir  douloureux,  suffire  seule  à 
celui  qui  attendait  son  bonheur  de  Fadmirationdes 
peuples,  une  faible  femme  pouvait-elle  l'espérer? 
Elle  le  voulait  pourtant  ;  elle  le  voulait  encore  avec 
ardeur,  invoquait  à  son  aide  la  Vierge  et  les  sainL^. 
et  sortait  de  sa  rêverie  avec  un  sourire. 

Un  jour  cependant  elle  désira  revoir  Florence  :  il 
y  consentit  ;  et  ensemble  ils  traversèrent  le  fleufe, 
lui  caché  sous  un  large  manteau ,  elle  sous  un 
vêtement  qui  semblait  vouloir  la  déguiser  à  tous 
les  yeux,  car  elle  avait  emprunté  d'une  jeune  fille 
de  Monteâascone  le  corset  rouge,  le  collier  de 
corail,  le  long  voile,  et  cette  coiffure  bizarre, 
présentant  un  carré  blanc,  damassé  et  frangé.  An 
milieu  de  cette  ville ,  des  impressions  bien  diffé- 
rentes devaient  les  assaillir  encore  tous  deux. 

La  coquette  Florentine  y  songeait  à  ce  temps  où 
les  riches  possesseurs  de  ces  palais  de  marbre  se 
disputaient  un  seul  de  ses  regards,  où,  par  sa  pa- 
rure non  moins  que  par  le  nombre  de  ses  poursui- 
vants, elle  était  un  objet  d'envie  pour  ses  rivales. 
Sous  ces  larges  allées  de  verdure,  où  le  soir,  à  la 
clarté  des  fanaux  de  couleur,  se  rassemblait  toute 
la  bonne  compagnie,  elle  avait  vu  naguère  le? 
groupes  élégants  se  croisant,  se  heurtant,  se  dispu- 
tant le  terrain  avec  des  révérences  et  des  sourires  : 
tout  le  mouvement  du  luxe  et  de  la  galanterie.  De- 
vant les  cercles  assis,  c'étaient  les  chanteurs  avec 


LA  VALLOMBREUSE.  J7 

leurs  instruments  et  les  marchands  de  sorbets  et  de 
fruits,  faisant  circuler  leurs  légers  plateaux  de  bois 
ciselé,  tandis  que  la  jeunesse  rieuse  échangeait  des 
paroles  d'amour  au  son  des  guitares  ou  au  bruit  du 
frottement  des  robes  de  soie.  Puis,  quand  elle  arri- 
vait, une  sorte  de  rumeur  louangeuse  ;  tous  les 
yeux  fixés  sur  elle,  toutes  les  têtes  d'hommes  se  re- 
tournant sur  sa  trace,  et  la  foule  toujours  plus 
épaisse  là  où  elle  s'arrêtait.  Puis  les  femmes  l'exa- 
minant d'un  air  dédaigneux ,  l'évitant  au  passage, 
sur  un  mot,  sur  un  geste ,  cherchant  querelle  à 
leurs  amants ,  et  le  lendemain,  cependant,  se  mon* 
trant  parées  des  ajustements  dont,  la  première,  elte 
s'était  revêtue  la  veille. 

Elle  se  rappelait  encore  les  courses  à  cheval,  où 
la  fraîcheur  du  vent  sur  son  front  et  dans  ses  cho- 
veux  lui  faisait  sentir  une  si  douce  impression  de 
bien-être;  les  concerts  et  les  bals  qui  duraient  jus- 
qu'au soir,  et  dont  elle  était  la  reine,  l'âme,  la  vie, 
par  ses  grâces  et  par  l'éclal  de  sa  voix  ;  et  les  pro- 
menades sur  le  fleuve,  la  nuit,  dans  des  gondoles 
illuminées,  devant  une  table  somptueuse,  couverte 
de  fleurs,  de  fines  pâtisseries,  de  vins  épicés,  et  au 
bruit  des  hautbois,  des  violes  et  des  sambuques  ! 
Voilà  ce  que  lui  retraçait  Florence. 

Le  poëte ,  lui ,  y  retrouvait  ce  qu'il  devait  le  pluà 
redouter  :  des  souvenirs  de  gloire  !  Dans  cette  ville 
où  les  Médicîs  avaient  appelé  les  arts  au  secours  de 


i 


I 


28  LE  MUTILÉ. 

leur  puissance,  chaque  objet,  chaque  rue,  chaque 
place,  chaque  monument,  ressortaient  à  -ses  yeux, 
parés  d'un  nom  illustre.  Il  semblait  que  ces  murs 
se  fussent  élevés,  comme  ceux  de  Thèbes,  aux  sons 
de  la  lyre.  L'air  y  était  imprégné  de  poésie.  Tout 
lui  parlait  du  Dante,  de  Pétrarque,  de  Pulci,  de 
Boccace,  et  de  ce  Berni,  qui,  comme  lui,  avait  été 
secrétaire  à  Rome,  et  qui,  comme  lui,  avait  été 
frappé  par  une  main  toute-puissante.  Mais  avant  de 
mourir,  il  s'était  saturé  de  louanges  et  d'honneurs; 
ses  vers  lui  avaient  survécu  ;  et  son  nom  !  il  était  là, 
partout,  sur  les  murailles  de  sa  ville  natale,  et  dans 
la  bouche  de  ses  concitoyens  ! 

Accablé  de  ses  réflexions,  la  tête  pesante,  le  Mu- 
tilé voulut  s'asseoir  sur  la  pierre  du  Dante  (i7  sasso 
di  Dante)  ;  et,  sur  cette  pierre  où  le  grand  Alighieri 
venait  rêver  son  enfer,  il  se  plongea  dans  une  mé- 
ditation profonde. 

Debout. près  de  lui,  Gaétana,  distraite,  prome- 
nait ses  regards  sur  la  toilette  des  dames  de  Flo- 
rence, sans  songer  même  à  ramener  son  voile  sur 
sa  figure,  lorsque,  entendant  derrière  elle  pronon- 
cer son  nom,  elle  se  retourne  vivement,  et  se 
trouve  aussitôt  entourée  de  plusieurs  jeunes  ca» 
liers  qui  s'écrient  :  «  C'est  elle  !  c'est  Gaétana  !  Gaé- 
tana la  chanteuse  !  la  belle  Gaétana  !  » 

Interdite,  effrayée,  elle  prend  le  bras  du  Mutilé, 
et  s'éloigne. 


LA  YALLOMBRËUSE.  29 

Elle  s'éloigne;  mais,  soit  qu'une  vive  curiosité 
poussât,  comme  autrefois,  ses  jeunes  compatriotes 
sur  ses  traces,  soit  que  sa  conquête  excitât  encore 
leur  ardente  émulation,  où  qu'ils  sortissent  de 
table,  la  tète  échauffée  par  le  vin  et  pleine  de  folles 
idées,  ils  la  suivent  en  l'accablant  de  questions,  de 
fades  compliments,  et  ils  lui  demandent  compte  de 
son  déguisement^  de  son  absence,  de  ses  jours 
perdus  loin  d'eux.  Ils  pensent,  ou  feignent  de  pen- 
ser que  celui  qui  l'accompagne  n'est  qu'un  com- 
plaisant écuyer,  l'argus  peut-être  de  son  amant, 
chargé  par  lui  de  maintenir  sauf  son  honneur,  et 
de  la  protéger  contre  l'approche  des  gens  ivres  et 
des  galants  trop  énamourés.  Ils  continuent  sur  ce 
ton,  l'escortant  toujours,  quelques-uns  d'entre  eux 
fredonnant  des  refrains  de  chansons  appropriés  à 
la  circonstance ,  et  les  autres ,  plus  calmes  ou  plus 
désireux,  multipliant  les  questions  sur  les  causes  de 
son  arrivée  à  Florence  et  sur  le  lieu  de  sa  retraite. 

Gaétana,  confuse,  embarrassée,  n'avait  d'abord 
répondu  à  ces  vaines  persécutions  que  par  son  si- 
lence et  la  rapidité  de  sa  marche  ;  mais  quand  elle 
les  vit  s'acharner  sur.  ses  pas,  s'animer  par  leur 
poursuite  même,  quand  elle  les  entendit  interpeller 
en  termes  méprisants  son  malheureux  compagnon, 
sa  gêne  devint  souffrance.  Elle  se  risqua  à  tourner 
vers  eux,  à  la  dérobée,  des  regards  suppliants  qu'ils 
interprétèrent  à  leur  guise,  et  les  apostrophes  dis- 


30  LE  MUTILE, 

courtoises  recommençaient  à  tomber  sur  celui  qu'à 
sa  toilette  peu  recherchée  ils  prenaient  plutôt  pour 
un  tuteur,  pour  un  geôlier,  que  pour  un  amant. 

Le  Mutilé  baissait  la  tète  et  cachait  sa  rougeur 
sous  son  manteau  ;  mais  Gaétana ,  le  bras  enlacé 
au  sien,  comptait  les  pulsations  de  son  cœur  et  les 
frémissements  de  son  corps.  En  effet,  sa  fureur 
concentrée  s'exaltait  au  point  que,  cherchant  avec 
rage  un  moyen  de  ch&tier  leur  insolence,  il  croyait, 
dans  ses  vains  rêves. de  vengeance,  qu'au  bout  de 
ses  bras  sans  mains  ses  doigts  renaissaient,  s'allon- 
geaient; il  les  agitait  l'un  après  l'autre,  il  les  sen- 
tait se  replier  sur  eux-mêmes  avec  force,  et  fureter 
le  long  de  sa  ceinture  pour  y  saisir  sa  dague  ou 
son  poignard  l  Son  illusion  se  dissipant  avant  que 
sa  fureur  fût  amortie,  d'autres  projets  terribles  se 
succédaient  dans  son  &me  exaspérée.  Arrivé  au  pont 
qu'il  voyait  devant  lui  et  qui  rattachait  le  quartier 
du  SaintF-Ssprit  au  reste  de  la  ville,  il  s'arrêterait 
tout  h  coup,  laisserait  passer  Gaétana  la  première, 
et  celui  qui  tenterait  de  la  suivre,  il  le  aaisirait 
brusquement  entre  ses  bras,  avec  vigueur,  ayec 
rage,  l'étoufferait,  le  broierait,  ou  le  précipiterait 
dans  l'Àrno  ! 

Mais  avant  qu'il  eût  atteint  le  pont,  un  aigre  sar- 
casme dirigé  contre  Gaétana,  accueilli  même  par  k 
murmure  désapprobateur  du  reste  de  la  bande,  a 
frappé  les  oreilles  du  Mutilé,  qui^  cessant  de  pou- 


LA  TALLOHBREIISE.  31 

voir  se  coolenir,  fait  volte-face,  les  yeux  étince- 
lante! 

A  la  vue  âe  cette  Tigure  si  expressive,  si  animée, 
où  se  trouvent  empreintes,  en  caractères  muets, 
toute  l'énergie,  toute  la  vivacité  de  la  parole  hu- 
maine ;  k  la  vue  de  cette  ligure  qui  n'est  plus, 
comme  ils  l'ont  supposé  d'abord,  celle  d'un  tuteur 
ou  d'un  argus,  mais  celle  d'un  amant  furieux,  les 
railleurs  reculent  d'un  pas,  et  portent  déjà  la  main 
à  lem'  épée,  lorsque  l'un  d'eux,  le  jeune  Sanderino, 
conseille  prademment  la  retraite,  dont  lui-même  il 
donne  l'exemple. 

Plus  tard,  il  en  expliqua  les  motifs.  C'était  certain 
arrêté  du  grand-duc,  dont  il  était  l'un  des  favoris, 
contre  les  mêlées  d'armes  sur  ta  voie  publique,  et 
sa  colère  contre  tout  chevalier  de  Saint-Ëtienne 
qui  prenait  part  à  ce  scandale.  Sandorino  venait 
de  recevoir  sa  promotion. 

A  ces  raisons  ostensibles,  on  en  pouvait  peut- 
être  ajouter  d'autres  tout  aussi  décisives. 

Le  nouveau  chevalier  de  Saint-Étienne  avait  au- 
trefois persécuté  Gaétana  de  son  amour.  Fier  de 
l'éclat  de  sa  famille,  de  ses  richesses,  etn'éprouvant 
que  des  refus,  il  pensa  que  le  cœur  de  la  jeune  fllle 
était  encore  retenu  dans  les  liens  trop  forts  d'un 
premier  amour  et  qu'il  fallait  attendre. 

Hais  au  palais  Strozzi  il  s'était  rencontré  avec  le 
secrétaire  de  Norsini;  tous  deux  s'étaient  devinés. 


32  LE  MUTILÉ. 

Après  une  discussion  hautaine  de  part  et  d'autre, 
ils  se  sont  revus  à  Fiézole,  derrière  les  ruines  du 
temple  des  anciens  augures  «^toscans,  et  le  noble 
Florentin  a  su  ce  que  pèse  une  épée  dans  la  main 
d*un  rival.  Depuis  lors,  le  jeune  poète  lui  avail 
inspiré  autant  de  haine  que  de  terreur. 

Aujourd'hui,  ignorant  comment  Sixte-Quint  avait 
pris  soin  de  le  venger,  épouvanté  par  cette  appari- 
tion imprévue,  par  ce  regard  terrible,  le  souvenir 
de  Fiézole  était  revenu  à  Sanderino,  et  sous  des 
conseils  de  prudence  il  avait  dissimulé  sa  frayeur 
et  sa  I&cheté.  Que  Dieu  lui  pardonne  ! 


rv' 


La  chapelle. 


Les  amants  ne  songeaient  plus  à  retourner  à  Flo- 
rence ;  mais  l'écho  de  cette  ville  venait  de  retentir 
du  nom  de  Gàélana,  et  jusque  dans  les  retraites  de 
la  Vallombreuse  de  nouveaux  adorateurs  la  pour- 
suivirent. Messagers  (^crets,  protestations  d'amour, 
bijoux,  promesses  brillantes,  tout  fut  mis  en  jeu 
auprès  d'elle.  Le  péril  était  grand.  La  Florentine 
avait  peut-être  songé  avec  regrets  à  son  éclat  passé; 
cependant  ^'idéé  d'abandonner  un  malheureux,  que 
seule  elle  pouvait;  aimer  sur  la  terre,  était  loin  de 
son  cœur.  Elle  lui  confia  tout  d'abord  et  les  pour- 
suites dont  elle  était  l'objet,  et  ses  refus  d'ouvrir  les 
missives  et  d'accepter  les  présents. 

Les  confidences  de  Gaétana,  répétées,  finirent 
par  "jeter  le  trouble  dans .  Tâme  de  son  amant. 
Quoi  !  tant  de  persévérance  de  la  part  de  ses.  ri- 
vaux!... Une  jeune  fille,  faible,  ardente,  élevée  dans 

2S5  » 


34  LE  MUTILÉ. 

le  luxe,  une  femme  dont  lui-même  avait  exalté 
rimagination  et  les  désirs,  résisterait-elle  longtemps 
et  toujours  à  ces  tentateurs  ?  Que  pourrait  donc  lui 
offrir  lepoëte  en  échange  de  ce  qu'elle  refusait? 
Autrefois,  l'or,  la  moire,  les  tapis  soyeux,  l'en- 
chantement des  fêtes,  elle  avait  tout  quitté  pour  lui! 
mais  alors  il  possédait  ce  talisman  céleste  avec  le- 
quel il  éteignait  ses  souvenirs  d'opulence  el  faisait 
taire  ses  regrets  de  jeune  fille.  Autrefois,  à  Flo- 
rence, Gaétana  débutait  à  peine  dans  la  vie;  le 
monde  ne  s'était  encore  révélé  qu'à  ses  organes 
extérieurs;  le  bonheur  n'avait  frappé  que  ses  yeux, 
ses  oreilles,  n'avait  caressé  que  la  surface  de  son 
être  ;  elle  ne  le  connaissait  que  par  cette  impression 
de  fraiehetir  et  de  plaisir,  semblable  à  celle  que  lui 
faisait  éprourer  une  loilette  Murelle,  le  bruit  d'un 
concert  otf  le  vent  dans  ses  cheveux  :  îl  ne  s*était 
point  fait  sentir  au  delà  de  Tenveloppo  matérielle. 
Célftit  affaire  de  jeunesse,  demniveauté,  de  vanité 
satisfaite.  Ce  fut  alor^  qpe  le  poète  la  vif,  qu'il  s'a- 
dressa à  ee  cceur  inerte  eitcore;  à  sa  voix  puis- 
sante, un  Olympe  s'étaH  ouvert  devant  elle,  plein 
d'aspirations  passionnéeis,  d'amour,  de  délire,  de 
pénétrantes  émotions,  et  il  avait  triomphé  de  ses 
rivaux  ! 

Aujourd'hui,  que  lui  re»l©-t-41  pour  lutter  contre 
eux  ? 

Le  sentiment  de  son.  infériorité  lui  fait  enfin  con- 


LA  CHAPELLE.  35 

naître  la  jaloasie ,  dont  son  orgueil  et  sa  hertè  l'a^ 
vaient  préservé  jusqu'alors.  Si  la  jalousie  est  tou- 
jours un  supplice ,  un  vautour  de  Prométhée  pour 
«laiconque  réprouve,  que  dut-elle  être  pour  lui  ?  M 
pôéte  !  lui ,  eh«2(  qui  tout  était  folle  joie  ou  déses- 
poir !  dont  chaque  pensée  retombait  isur  don  ecfeur 
brûlant,  comme  sur  le  fer  rougi  la  goutte  â*em  qui 
pétille,  s'échauffe  et  remonte  agrandie  en  yapeur 
enflammée!  Jaloux!  lui,  l'homme  sans  langue  et 
sans  mains;  lui,  dont  les  émotions  se  centuplaient 
en  se  concentrant  !  Lorsque  cette  puissance  frénéli* 
que  fut  là,  faisant  mouvoir^  excitant  tous  les  ressdits 
d'une  pareille  imagination ,  quels  drames  terribles 
durent  se  passer  dans  sa  iéîe,  confus,  inachevés, 
mais  si  riches  de  combinaisons  douloureuses ,  de 
mcrtifs  d'angoisses! 

Et  comment  s'en  défendre?  comment  ta  com« 
battre?  Êaélana  sTétait  aperçue  qu'en  éclairaiYt  son 
amm)t ,  qu'en  lui  dévoilant  avec  franchise  tdus  lés 
moyens  employés  pour  la  sédnlre,  elle  n'avait  fait 
que  redoubler  ses  ennuis.  Elle  crut  devoir  se  taire, 
et,  pour  rendre  le  calme  à  cet  esprit  irrité,  die  lui 
cacha  ses  émotions,  dérobant  à  sa  vue,  autant 
qu'elle  pouvait  le  faire ,  les  tentatives  de  ses  adora- 
teurs, de  Sanderino  surtout  !  Muette  sur  Its  com- 
bats qu^elIe  avait  à  soutenir  et  dont  elle  sortait  tou- 
jours victorieuse,  elle  renonçait  par  là  au  prix  qui 
devait  lui  en  revenir  dans  l'cslimc  de  son  amant,  et 


36  LE  MUTILE. 

lui  faisait  ainsi  le  plus  grand  sacrifice  qu'une  femme 
puisse  faire. 

Mais  ce  silence  même  ajoutait  aux  tourments  du 
miséraUe.  Craignant  tout,  soupçonnant  tontine 
pouvant  provoquer  une  de  ces  explications  toujours 
si  persuasives  dans  la  bouche  de  celle  qu'on  aime, 
si  elle  essayait  de  sourire,  il  la  croyait  perfide  ;  si 
son  front  s'abaissait  soucieux,  et  qu'une  jipnsée  de 
tristesse  obscurcit  son  visage,  il  la  croyait  coupable  ! 
Un  mot,  un^geste,  un  regard ,  le  feuillage  agité  par 
Toiseau,  un  enf^t  qui  fredonnait  ou  sifflait  en 
gardant  ses  chèvres,  un  moine  qui  regagnait  le 
cloître  fondé  par  saint  Gualbert,  tout  lui  semblml 
piège,  signal,  déguisement;  tout  exaspérait  son 
imagination  pressée  d'un  aiguillon  acre  et  véné- 
neux, et  lancé  sans  frein,  sans  guide,  dans  une 
carrière  iUinàiét.  Rien  ne  s'otFraitrà  lui  qu'il  ne  le 
rattochAt  à  cette  idée  fixe  :  on  eût  dit  que  les  hom- 
mes et  la  nature ,  ligués  ensemble ,  ne  marchaient 
plus  que  vers  un  seul  but,  celui  d'arracher  sa  mai- 
tresse  de  ses  bras  ! 

Lui-même  comprenait  son  injuste  folie;  il  en 
rougissait.  Pour  y  mettre  un  terme,  il  résolut  de  se 
vaincre ,  d'affecter  une  confiance  qu'il  essayait  en 
vain  de  ressentir,  de  souffrir  seul ,  et  de  ne  point 
justifier  du  moins  les  lâches  propos  qui  l'avaient 
accusé  de  n'être  que  l'ai^gus  de  la  belle  Florentine. 

Il  cessa  de  l'accompagner  le   malin,  dans  les 


LA  CHAPELLE.  37 

courses  qu'elle  avait  à  faire  pour  aller  à  la  pro- 
vende;  souvent  même  elle  ne  le  retrouvait  plus  à 
son  retour  à  rhabitation  :  il  errait  dans  ces  bois  de 
hêtres  et  de  sapins ,  élevés  en  amphithéâtre  sur  la 
pente  des  collines,  et  dont  la  sombre  épaisseur  a 
donné  le  nom  à  la  vallée  ombreuse. 
•  Un  jour,  assis  sur  un  rocher  qui  montait  presque 

,         ^  •  *■» 

jusqu'à  la  cime  d'un  de  ces  noirs  massifs,  il  em- 
brassait'd'un  coup  d'œil  tout  le  paysage,  tandis  que 
Gaélana,  pour  quelque  emplette  à  faire,  s'était  ren- 
due seule  au  prochain  village.  Il  contemplait  les 
tours  et  le  clocher  du  monastère,  qui  s'élevaient  au- 
dessous  de  lui.  Ses  regards  plongeaient  dans  les 
cours  intérieures,  calmes  et  silencieuses ,  sous  ces 

0  9  • 

longues  galerres'de  pierre,  bass^,  froides  et  tristes, 
dont  les  murs  n'avaient  pour  ornements  que  des 
cénotaphes  et  des  devises  lugubres,  oii  l'on  mat- 
chait  sur  les  morts,  où  tout  appelait  au  recueille- 
ment et  à  la  méditation  ;  puis ,  soûs  ces  corri- 
dors, il  vit  s'avancer  gravement  un  religieux,  qui, 
le  front  baissé ,  les  mains  jointes ,  traversait  avec 
lenteur  ces  bandes  d'oinbre  et  de  lumière  qu'y  pro- 
jetaient alternativement  la  clarté  du  ciel  et  les  som- 
bres piliers  de  la  voûte  ;  il  y  crut  voir  une  iniage 
emblématique  de  toutes  les  choses  d'ici-bas,  et  de 
Texistence  de  l'homme  et  dé  celle  des  peuples,  où 
sans  cesse  les  instants  de  bonheur  et  les  siècles  de 
gloire  sont  interrompus  par  l'obscurité^  où  la  nuit 


S8  LE  MUTILfi. 

succède  au  jour,  Tiguorance  à  la  civili&atiou,  et 
où  l'ou  passe,  le  front  courbé,  au  milieu  des  tom- 
beaujiy  sur  les  débris  des  géuératioos,  sans  y  laisser 
même  la  trace  de  son  pied  ! 

k  force  d'y  rè^r»  il  en  vint  à  se  dire  :  <  Pourquoi 
n*irais-je  pas  vivre  au  milieu  de  ces  hommes  qui  se 
font  des  vertus  du  silence  et  de  la  méditation?  Com- 
bien d'entre  eux  n'a-t-on  pas  vus  renoncer  aa 
monde,  s'interdire  la  parole,  s'isoler  même  de  leurs 
compagnons,  el  volontairement  se  condamner  i 
l'état  d'inertie  et  d'impuissance  où  je  suis  tombé! 
Eh  bien  I  ceux4à,  je  les  retrouverai  h  mon  niveau,et 
je  me  résignerai  à  ma  misère  en  voyant  autour  i^ 
moi  ces  riches,  qui  possèdent,  dédaigner  ce  qui  me 
manque  et  que  je  pleure!.,.  Mais  ,  pensait'ilt 
étaient-ils  poètes,  étaient-ils  amants?  Qu'importe! 
la  poésie  et  l'amour  doivent  s'éteindre  privés  d'air 
et  de  soleil  !  J'aimerai  Dieu,  je  prierai,  je  jeûnerai,]^ 
presserai  de  ma  poitrine  et  de  mon  front  les  daller 
glacées  du  cloître ,  et  je  vaincrai  ou  j'en  mour- 
rai! » 

Alors  il  se  sentit  soulagé  ;  son  co^ur  battit  plus 
librement;  il  crut  ne  devoir  plus  éprouver  qmi^ 
émotions  calmes  et  douces.  Ses  yeux  acbeyèreot 
tranquillement  l'inspection  de  la  vallée,  et,  poiirb 
première  fois  depuis  longtemps,  se  levèrent  coD' 
fiante  vers  te  ciel,  comme  pour  lui  demander  assi^ 
tance.  Ils  s'arrêtèrent  en  s'abajssant  sur  un  cheiW 


LA  CHAPELLE.  3â 

étroit  et  «ablonneux  qui,  prenant  à  revers  la  colline 
sur  laquelle  il  était  placé,  tournait  autour  d*une  de 
ses  croupes  t  en  la  divisant  comme  par  un  ruban 
fauve  qui  descendait  ensuite  vers  la  plaine,  au  mi* 
lieu  de  laquelle  il  se  perdait  en  se  déroulant. 

Ge  chemin  était  celui  par  lequel  Gaétana  devait 
pafiser.  Su  le  reconnaissant ,  le  Mutilé  détourna 
aussitôt  la  tête.  C'était  un  premier  sacrifice  qu'im* 
posait  à  ses  passions  mondaines  cet  homme  misera*^ 
hle,  qui,  sans  fanatisme  religieux,  presque  sans 
croyance,  pensait  pouvoir  supporter  les  rigueurs  et 
Teiinui  du  cloître. 

Pour  résister  h  l'instinct  de  son  amour  jaloux ,  ii 
essaya  d'abord  de  s'en  distraire  par  les  grandes 
images  que  fournissait  à  sa  mémoire  la  vie  ascéti- 
que et  contemplative  des  premiers  chrétiens;  de- 
vant lui  s'ouvrirent  les  catacombes  de  Rome  avec 
leurs  agapes  fraternelles,  interrompues  par  le  mar** 
tyre  ;  les  déserts  de  la  Thébaïde,  avec  leurs  Antoine 
et  leurs  Macaire,  dans  la  solitude,  vivant  face  à  face 
avec  Dieu,  et  léguant  au  monde  le  secret  d'un  bon* 
heur  découvert  au  milieu  des  privations  et  des  souf* 
frances. 

Mais  en  vain  il  évertuait  son  imagination  pour 
s'encbatner  avec  force  à  ses  nouveaux  projets  !  la 
conviction  lui  manquait,  l'entliousiagme  ne  le  ga«^ 
gnait  pas,  et  machinalement  sa  vue  se  détournait 
encore  vers  le  sentier  de  la  plaine.  Cependant  il  von* 


^0  LE  MUTILE. 

lait  triompher  de' ses  désirs,  de  sa  déiiâncd;  il  le 
voulait»  il  Texigeait  de  lùi-îiiôiqe,  et  pour  en  venir 
à  bout,  les  puissances  de  sa  pensée' n'y  pouvant  rien, 
il  eut  recours  à  des  moyens  puérils  qui  le  servirent 
bien  mieux  que  son  génie  défaillant  ! 

Fixant  obistinément  ses  yèiix  sur  le  tronc  large 
d*un  vieux  hêtre,  du  c^té  où  le  vent  d'ouest  le  frap- 
pait, il  s'iniiposa  pour  tâche  de  compter  un  à  un,  en 
suivant  une  ligne  qu'il  se  traçait,  les  lichens,  les 
mousses  ;  parasites  qui  croissaient  sur  récbrce<de 
l'arbre.  Pendant  un  long  temps,  son  esprit  fut  ab- 
sorbé par  cette  seule  occupation,  et  ilcômprit  alors 
(Comment,  à  la  honte  de  la  raison  hdmairie,  les  de- 
voirs minutieux  et  répétés  de  la  vie  nxinastique, 
l*égrënement  d'un  chapelet,  l'observance  d'un  rituel, 
celte  vie  d'habitude,'  où  l'oisiveté  même  à  ses  règles, 
où  chaque  instant  a  son  emploi,  cette  existence  uni- 
ferme,  monotone,  écrite  d'avance,  limitée,  notée 
pas  à  pas,  suffisait  soùveiit  pour  faire  disparaître 
des  passions  dont  tous  les  arguments  contraires 
d'une  sage  :  expérience,  les  volontés  même  d'une 
âinc  forte,  n'avaifent' fait  qu'accroître  la  violence. 

Sa  résolution  fut  prise. 
'  Dans  ce  moment  la  nuit  tombait  et  les  vêpres  son- 
naient au  monastère  de  Saint-Gùalbert^  Il  se  leva, 
se  tom*na  vers  lé  clottreens'inclinarit,' comme  si 
déjà  il  voulait  pariiciper  aux  \fiaiiits .  tra^vaux  des 
meînès,  et,  quand  .la  cloche  cessa*  de  se  faire  enten- 


LA  CHAPELLE.  41 

tire,  il  pe«fagha  sa  demeure  lentement,  sans  presser 
le  pas,  même  en  s'en  approchant.        ^       .    c 

Gaélana  vint  au-devant  de  lui  ;  il  la  reçut  sans  ou- 
vrir les  bras;  s'assit  dans  un  coin  de  Thabitation ,  et 
sembla  méditer  profondément. 

Le  lendemain,  s'efiforçant  de  faire  prendre  de  plus 
en  plus  racine  à  sa  résolution,  il  garda  la  mênrie 
impassibilité,  rêvant  à  son  existence  nioiiacale,  se 
voyant  déjà  au  milieu  des  jardins  du  cloître,  ou, 
comme  le  religieux  dé  la  veille,  parcourant  la  Ion- 

•  •  •      • 

gue  galerie  à  travers  les  jets  d'ombre  et  de  lumière. 
Il  songeait  aussi  aux  moyens  de  faire  comprendre  à 
Gaétana  la  nécessité  d'une  séparation,  et  souriait 
amèrement  en  pensant  que,  sans  doute,  il  allait 
combler  par  là  ses  vœux  les  plus  ardents. 

De  son  côlé,  la  jeune  femme  était  agitée  de  ré- 
flexions pénibles  :  ses  sacrifices  méconnus  irritaient 
sa  fierté  ;  elle  pensait  que  les  tourments  de  la  jalou- 
sie causaient  seuls  la  tristesse  de  son  amant,  et, 
blessée  au  cœur  d'une  telle  défiance,  elle  ne  cher-' 
chait  ni  par  un  mot,  ni  par  im  regard^  à  lé  tirer  de' 
cette  langueur  léthargique.  ■  i  '  . 
'  Ainsi  se  passa  la  joiiméé.     « 

Le  jour  suivant,  tous'  deux  affectaient  encore  les 
mêmes  dispositions  à  la  froideur  et  à  la  contrainte. 
Mais  le: Mutilé^  était  pâle,  abattu;  soii/ront  blême, 
son  œil  terne  et  fatigué,  révélâiiênt  assez  les  souf- 
frances d'une  nuit  sans  sommeil.  Il  avait  repris  sur 


42  LE  MUTILÉ. 

un  siège  sa  place  et  sa  contenance  d^  la  veille.  Silen- 
cieuse, agitée,  avancée  sur  le  seuil  de  la  porte,  un 
pied  hors  du  logis,  comme  pour  se  distraire  ou  pour 
sortir,  Gaétana  semblait  partagée  entre  un  dépit  or* 
gueilleux  et  un  sentiment  plus  doux;  mais  ses  yeux 
se  tournent  vers  son  amant  ;  k  la  vue  d'une  larme 
qui  perlait  sous  sa  paupière,  un  transport  subtime 
d'amour  et  de  pitié  s'élève  dans  son  coeur  !  le  mBith 
saut  tout  à  coup  par  le  bras,  d'un  geste  lui  ordon- 
nant de  l'accompagner,  elle  l'entratne  à  sa  siiito, 
sans  lui  laisser  le  temps  de  se  reconnaître* 

A  peu  de  distance,  et  derrière  la  maison  qu'ils 
habitaient,  était  une  chapelle  à  moitié  ruinée,  éie* 
vée  en  l'honneur  des  victimes  de  la  peste,  qui  en 
1374  avait  d^Ié  la  Toscane.  Deux  frênes  en  ombra- 
geaient l'entrée,  décorée  de  colonnes  en  marbre 
noir  de  Pistoie,  dont  quelques-unes  étaient  encore 
debout;  un  rideau  de  lierre,  qui  d'abord  s'implan- 
tant  dans  le  ciment  des  pierres  les  avait  ébranlées, 
les  préservait  maintenant  d'une  chute  complète, 
tapissait  l'extérieur  et  jusqu'aux  anciens  vitraux,  et 
revenait  pendre  en  festons  sur  l'autel  par  une  Iwtft 
crevasse  de  la  toiture,  qui  seule  permettait  à  la  lu- 
mière de  pénétrer  dans  l'intérieur  du  saint  édifice. 

C*est  devant  cette  ehapoUe  que  Gaétana  s'arrêta. 
S^  yeux  respiraient  l'enthousiasme,  son  sain  se 
soulevait  avec  précipiiation,  et  un  tremblement  pas* 
sionné  agitait  tous  ses  membres. 


LA  CHAPELLE.  43 

Se  retournant  alors  vers  le  Mutilé,  à  qui  pendant 
ce  court  trajet  elle  n'avait  adressé  ni  un  mot  ni  un 
regard,  quittant  le  bras  qu'elle  pressait  encore,  et 
tombant  à  genoux  sur  le  seuil  de  la  chapelle,  elle 
s'écria,  pleine  de  ferveur  :  «  Vierge  divine,  et  vous, 
bienheureux  Gaétan  de  Tbiène,  frère  de  mon  aïeul, 
et  que  ma  mère  m'a  choisi  pour  patron,  je  vous 
pr^uls  à  témoin  que,  si  jamais  je  me  montrai  par- 
jure, ce  fut  pour  le  suivre,  lui  que  voilà  !  Je  vous 
adjure  par  le  sang  du  Christ  (qu'il  retombe  sur  ma 
tête,  si  je  fais  défaut  à  la  vérité  !  ),  ai-je  mérité  depuis 
que  je  l'aime,  depuis  que  j'ai  tout  abandonné  popr 
le  suivre,  les  calomnies  qu'il  amasse  contre  mpi 
dans  sa  pensée?  Non,  mes  saints  protecteurs  ;  et, 
puisque  ma  parole  est  impuissante  pour  lui  rendre 
le  repos,  faites  descendre  en  lui  la  persuasion  :  vous 
seuls  le  pouvez.  Qu'il  sache  que  ce  cœur  est  encore 
à  lui,  k  lui  seul  ;  que  tous  les  biens  du  monde  ne 
peuvent  me  tenter  auprès  de  lui,  de  lui  pauvre  et 
souffrant.  Le  seul  soulagement  k  un  malbeur  sanis 
remède  ne  peut  être  qu'un  amour  san^  fin.  Ot 
amour ,  je  le  lui  jure  encore.  Je  serai  sa  com- 
pagne ,  son  amante ,  sa  sour,  son  épouse  !  0 
Vierge  sainte!  je  dépose  mon  salut  éternel  entre 
vos  mains ,  comme  gage  de  la  vérité  de  ee  que  ^ 
j'ay*oce  !  » 

Le  Mutilé  était  tombé  à  genoux,  la  face  contre 
terre.  Toutes  ses  craintes,  toutes  ses  terreurs  ja- 


44  •"le  mutilé. 

IcMises  étaient  évanouies,  et,  avec  elles,  ses  vains 
projets  de  retraite  et  ses  songes  de  cénobite.  Pro- 
stérile  devant  l'autel,  ce  n'était  point  Dieu  qu'il  invo- 
quait, c'était  Gaétàna!  Du  fond  de  son  cœur,  il  lui 
criait  grâce  en  sanglotant ,  et  laissait  s'épanouir  au 

milieu  de  ses  larmes  ce  sourire  de  bonheur  qu'il 

.  .      -      , 

croyait  ne  plus  pouvoir  exprimer.  ' 

•  •  • 

*  Dans  cette  âme  si  mobile,  dans  cette  imagination 
si  vive,  où  toutes  les  nuances,  tous  les  échos  delà 
passion  se  reflétaient,  se  répercutaient  avec  tant  de 
force,  déjà  les  rêves  d'avenir,  les  illusions,  lès  en- 
chantements de  la  vie  revenaient  en  foule.  Tout 
s'était  subitement  métamorphosé  en  lui.  Là  où  il  y 
avait  eu  angoisses  et  frénésie,  il  ne  ressentait  que 
calme,  repos,  espoir,  confiance.  Les  regrets  de  sa 
conduite  passée,  ses  remords  tout  à  l'heure  si  vio- 
lents, s'effaçaient  même  devant  la  plénitude  de  son 
bonheur;  et,  sans  que  ses  larmes  eussent  cessé  de 
couler,  elles  ne  partaient  déjà  plus  de  la  même 
source,  et  ne  brillaient  sur  son  visage  que  comme 
un  signe  de  joie  et  d'anlour  ! 

•  Gaétana  lui  souriait  à  son  tour,  et,  pleurant  avec 
lui,le  nommait  son  époux. . . .  Alors  s'écoulèrent  quel- 
ques instants  de  silence  et  d'ivresse  ;  puis  tous  deux 
se  relevèrent  embrassés,  et  leurs  regards,  après 
s'être  rapidement  interrogés,  se  tournèrent  ensemble 
vers  l'autel. 

-  Infortunés,  jouissez  de. ce  bonheur  si  doux,  qu'wn 


LA  CHAPELLE.  45 

areil  momenl  mène  toujours  à  sa  suite  ;  jouissez  du 
eu  de  jours  tranquilles  que  vous  dcveij  goûter 
acore.  Hâtez- vous  ;  ils  sont  comptés,  et  ne  seront 
as  nombreux. 


La  cour  de  Florence. 

Sanderino  n^avait  pas  renoncé  à  ses  desseins: 
mais,  s*il  avait  sur  ses  traits  la  beauté  d'une  femiBe. 
il  en  cachait  aussi  dans  son  cœur  la  pusillanimité. 
Son  désir  de  posséder  la  célèbre  Florentine  s'aug- 
mentait de  la  haine  qu'il  portait  à  cet  homme,  à  c£ 
rival,  redoutable  ncore  à  ses  yeux,  car  il  ignorait 
son  désastre.  Ce  n'était  que  par  un  sentiment  de  re- 
tenue, qui  avait  sa  source  bien  plus  dans  sa  fierté 
vaniteuse  que  dans  un  mouvement  de  conscience. 
qu'avant  d'employer  contre  lui  les  secrets  de  b 
pharmacie  italienne  ou  le  fer  des  bravi^  il  avait  voulu 
essayer  le  pouvoir  de  ses  séductions  sur  le  cœur  A 
Gaétana. 

Ses  efforts  infructueux  l'ayant  convaincu  de  l'ii»' 
possibilité  de  la  réussite ,  il  en  était  revenu  aux 
moyens  usités  à  cette  époque  en  pareille  circon- 
stance. Un  de  ses  affidés  s'était  entendu  avec  un  chel 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  47 

de  bandits.  Deux  cents  seqnms  pour  un  coup  de 
stylet  révélaient  peut-être  imprudemment  qu'un 
grand  seigneur  s'intéressait  â  cette  affaire;  mais 
ITionnéte  capitaine  avait  juré  de  ne  point  chercher  à 
connaître  celui  qu'il  allait  servir,  et  sî,  par  hasard, 
il  venait  k  Savoir  son  nom,  de  le  taîfe,  même  dans  sa 
confession  faite  sur  le  chevalet  ;  de  ne  songer  eftfin 
à  le  prononcer  que  lorsque  la  corde  trop  serrée  em- 
pêcherait les  mots  de  passer. 

Tont  cela  avait  été  conclu  de  bonne  foi,  sous  ser- 
ment, dans  une  église  et  la  main  au  bénitier. 

Mais  lorsqu'il  fallut  en  venir  au  fait,  le  bravo 
chargé  de  l'exécution,  après  s'être  rendu  dans  la 
Vallombreuse,  avoir  parcooru ,  visité  les  ïîetix,  in- 
specté ITiabitation  désignée,  ne  put  reconnaître  la 
victime  à  son  signalement.  On  lui  avait  indiqué  un 
jeune  homme  ardent,  redoutable,  contre  lequel  il 
fallait  s'entourer  de  mesures  de  précaution,  que  la 
prudence  ordonnait  de  frapper  de  nuit  et  par  der- 
rière :  il  ne  trouva  qu'un  pauvre  infirme,  languis* 
sant,  abattu.  Le  scrupule  lui  vint,  et  il  retourna  au- 
près de  son  chef  pour  chercher  de  plus  sûres  infor- 
mations. 

C'est  ainsi  que  Sanderino  fut  instruit  du  malheur 
de  son  rival.  Il  remonta  à  la  source  et  en  apprit  la 
cause.  Ne  le  craignant  plus,  il  cessa  de  désirer  sa 
mort.  Il  se  sentit  même  plus  à  l'aise,  plus  content, 
lorsqu'il  calcula  que,  sans  un  grand  fardeau  pour  sa 


4$  LE  MUTILE. 

coiiscieucc,  il  lui  était, loisible  de  s'en  débarrasser 
facilement,  décemment, , par  la  calomnie.  Il  jjel^â 
uas  à  pouvoir  faire. usage  de  ce  nouveau  moyen. 

Une  grande  solennité  pour  les  arts ,  unçiête  don- 
née au  palais  Pitti,  lui  en  fournit  roccasion.  Nous 
allons  pénétrer  avec  lui  à  la  cour  de  Florence,  où 
bientôt  il  devait  être  question  du  Mutilé  et  de  sa 
compagoe.  .^  .  ':/ 

Le  grand-duc  Ferdinand  I",  dont  SandenLnpjêtait 
l'un  des  courtisans  favoris,  venait  de  s'asseoir  récem- 
ment sur  le  trône  de  Toscane,  après  la  double  mort 
imprévue  de  François  de  Médicis  son  frère  et  de  la 
belle  BiapcaCapello.  \  . 

Doué  de  talents  plus  que  de  vertus,  le  nouvel  in- 
tronisé sentait  le  besoin  de  distraire  fortement  son 
peuple  de  ses  anciennes  idées  de  liberté.  Pour 
atteindre  à  ce  but ,  pour  se  rendre  maître  de  cel 
ennemi  intérieur  qui  travaillait  encore  sourdement 
la  républicaine  Florence,  Florence  la  mutine,  il 

■ 

n'avait  qu'à  continuer  l'ouvrage  de  sesprédéceseeurs, 
qui,  peu  soucieux  de  la  moralité  des  moyens  à  em- 
ployer ,  comme  tous  les  usurpateurs  succédant  à  on 
pouvoir  démocratique,  n'avaient  songé  à  adoucir  les 
mœurs  que  par  la  corruption.^    ^    .     .     . 

De  tous  ces  moyens  de  corruption,  le  plus  noble, 
mais  non  le  moins  efficace,  était  les  encouragements 
donnés  aux  arts  et  aux  artistes. 

Le  grand-duc  Ferdinand  voulait  se  montrer  cligne 


LA  COUR  DK  FLORENCE.  49 

du  nom  qu'il  portait,  opposer  sous  son  règne  Plo- 
rencô  à  Rome,  comme  métropole  des  beaux-arts,  et 
dompter  le  caractère  superbe  des  Toscans,  en  fai- 
sant succéder  pour  eux  le  bruit  des  fêtes  aux  orages 
politiques  du  forum. 

Sous  prétexte  de  rétablir  là  façade  nouvellement 
détruite  de  la  cathédrale  (il  Duomo),  il  appela  autour 
de  lui  les  architectes,  les  peintres,  les  sculpteurs  qui 
pouvaient  l'aider  de  leurs  conseils,  de  leurs  talents, 
pour  l'embellissement  de  cette  admirable  basilique  ; 
lorsqu'ils  se  furent  réunis,  concertés,  qu'ils  eurent 
préparé  leurs  devis,  leurs  plans,  approuvés  préala- 
blement par  le  conseil  canonical,  il  les  accueillit  tous 
au  palais  Pitti  avec  les  plus  grands  honneurs.  Des 

réjouissances  publiques  furent  même  ordonnées .; 
il  y  eut  des  danses  et  des  farandoles  sur  les  places  de 
la  ville,  des  joutes  sur  le  fleuve;  et,  tandis  que  le 
peuple  faisait  retentir  de  ses  cris  de  joie  les  rues  de 
Florence,  un  spectacle  plein  d'un  intérêt  touchant 
avait  lieu  chez  le  grand-duc. 

Dans  les  vastes  salons  du  palais  ducal,  au  milieu 
de  jeunes  seigneurs  couverts  de  courts  manteaux  de 
soie  et  de  toques  emplumées,  selon  la  mode  espa- 
gnole, presque  généralement  suivie  alors  dans  la 
Péninsule,  on  voyait  des  poètes,  des  historiens, 
des  artistes,  vêtus  avec  simplicité,  entourés  par 
des  femmes  élégantes  qui,  à  l'exemple  du  prince, 
semblaient  leur  faire  la  cour  plutôt  que  recevoir 

255  d 


50  LE  umiht. 

leurs  boaunages.  Jjà.  coofusion  des  uns,  leur  air 
embarrassé  et  contraint,  rorgueil  qui  brillait  sur  k 
visage  des  autres,  dont  la  plupart  n'étaient  là  que 
pour  ajouter  au  nombre  et  simuler  encore  la  ri- 
chesse de  cette  partie  de  l'Italie  en  talents  de  toas 
les  genres,  donnaient  lieu  à  des  contrastes  picpiants 
qui  n'échappaient  pas  aux  observations  malicieufies 
des  courtisans  railleurs* 

Après  le  tumulte  des  premières  félicitations,  Fer- 
dinand, voulant  dignement  fêter  «es  hôtes,  leur  fit 
annoncer  que,  pour  amuser  leurs  loisirs  jusgtt'* 
l'heure  du  repas,  un  célèbre  improvisateur  se  met- 
tait à  leur  discrétion ,  réclamant  d'eux  le  silence  et 
im  sujet  pour  ses  inspirations. 

Cet  improvisateur,  c'était  le  Gelmi,  fils  d'un  bou- 
langer de  Vérone,  d'abord  héritier  de  l'état  d«  son 
père ,  et  qm  le  démon  poétique  avait  ensuite  chsjsé 
de  ses  foyers  pour  lui  faire  courir  le  mond«. 

Tandis  que  chacun  prenait  place  pour  l'entendr^f 
et  que  des  valets,  portant  sur  l^u^casacpifis  brodétf 
l'image  d'un  ballot  (blason  marchand*  armes  par- 
lantes des  Médii^is);  construisaient  una  estrade  a^ 
milieu  du  salon,  deux  hommes  s'entretenaient  br 
milièrement  et  à  voix  basse  dans  rembmsure  d'afl< 
croisée.  L'un  était  Sanderino,  l'autre  le  chevalier 
Vanni,  peintre  célèbre,  né  à  Sienne,  doué  de  grandes 
connaissances,  d'un  esprit  caustique  et  hautain,  ^ 
qui  alors  traversait  la  Toscane  en  se  rendant  es 


LA  GOUfi  DE  FLORENCE.  51 

Lombardie.  Nous  rapporterons  une  partie  de  leur 
conversation,  qui  peut  nous  aider  à  reconnaître,  au 
milieu  de  cette  foule,  les  hommes  remarquables 
d'une  époque  à  la  gloire  de  laquelle  l'amant  de 
Gaétana,  sans  son  désastre,  eût  suffi  seul  peut- 
ôtre, 

«  Gotisons^nous,  disait  Vanni  à  Sanderino,  pouc 
attacher  un  nom  et  une  idée  à  chacune  de  ces  fi* 
gur^.  Je  ne  connais  ici  que  quelques  peintres. 
Celui  que  vous  voyez  là-bas,  souriant  au  plafond, 
assis  danjs  ce  riche  fauteuil,  sans  s'inquiéter  de  la 
nièce  du  grand-duc,  la  princesse  Marie  de  Médicis  • 
debout  près  de  lui,  c'est  le  Naldini,  le  plus  distrait 
des  hommes. 

—  C'est  par  distraction  sans  doutç  aussi ,  inter- 
rompit Sanderino,  qu'il  est  venu  faire  sa  visite  à  son 

■souverain  en  costume  d'atelier. 

--^Uàis  voici  le  quadrige  qui  doit  traîner  à  la  pos- 
térité la  gloire  de  l'école  bolonaise....  les  deux 
couples  de  frères  Garrache  ;  tous  quatre  travaillant 
sans  reUche  k  l'illustration  d'un  seul  nom.  Aussi,  il 
le  faut  avouer,  il  ira  loin.  Celui  qui  caresse  sa  mous- 
tache et  joue  avec  le  pommeau  de  son  épée ,  c'est 
Louis,  le  chef  de  la  famille.  Son  petit  frère  Paul  est 
à  ses  côtés.  Le  nom  qu'il  porte  sera  lourd  pour  ce- 
lui-là ,  et  il  fera  bien  de  ne  point  quitter  la  com- 
pagnie de  son  frèi*e  et  de  ses  cousins. 

—  Lequel  des  deux  autres  est  Ânnibal  ? 


ht  LE  MUTILÉ. 

—  Le  voici ,  en  surcot  de  velours  noir,  tenant  les- 
tement ,  de  sa  main  renversée  sur  sa  hanche,  une 
toque  à  la  Raphaël ,  car  il  a  voué  un  culte  d*amour 
au  mailre ,  quoiquMl  se  croie  son  égal  pour  la  com- 
position. Ce  jeune  homme  pâle,  à  la  figure  mala- 
dive ,  à  Tair  timide  et  soucieux,  et  qui  roule  machi- 
nalement sous  ses  doigts  les  bords  de  son  manteau 
de  drap ,  c'est  Augustin  son  frère,  autrefois  orfèvre, 
aujourd'hui  peintre  et  graveur,  et  à  qui  Ânnibal 
voulait  faire  abandonner  les  pinceaux  pour  le  burin, 
car  il  craint  de  se  voir  surpasser  par  lui.  Sa  jalousie 
est  un  hommage  mérité  qu'il  rend  au  pauvre  Au- 
gustin, le  plus  poëte  de  tous  les  Garrache.  Mais  en 
voilà  assez  sur  les  frères  et  cousins....  Je  ne  vois  plus 
ici,  parmi  mes  connaissances,  que  Jacques  Lippiqui 
vaille  la  peine  d'être  nommé.  Maintenant ,  à  votre 
tour,  animez  pour  moi  ces  fantômes  qu'un  mot  suffit 
peut-être  pour  grandir  à  mes  yeux  de  toute  la  hau- 
teur d'un  piédestal.  » 

Sanderino  voulut  d'abord  lui  faire  passer  en  revue 
les  gens  titrés,  les  prélats,  les  chevaliers  de  Saint- 
Ëtienne,  et  jusqu'aux  moindres  officiers  du  duc; 
mais  Vanni  l'interrompit. 

«  TiCux-là,  leurs  plaques,  leurs  habits  suffisent 
pour  me  dire  ce  qu'ils  sont,  et  l'importance  de  leur 
maintien  pour  m'apprendre  ce  qu'ils  voudraient 
être.  Bornons-nous,  s'il  vous  plaît,  aux  hommes 
de  science  et  d'art  :  ce  sont  les  héros  de  la  fête. 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  53 

—  Volontiers.  Voici  d'abord  le  coinlc  Bardi  dé 
Vcrnio.... 

—  Encore  un  conile!... 

—  Attendez  donc,  c'est  l'ordonnateur  en  chef  des 
fôtes  de  la  cour. 

—  Que  m'importe  ? 

—  £t  puis,  il  est  de  plus  poète  fort  distingué. 

—  A  la  bonne  heure  ! 

—  Vous  voulez  des  poètes,  ajouta  Sanderino  avec 
une  sorte  de  nonchalance  et  en  agitant  à  droite  et  à 
gauche  les  gants  ambrés  qu'il  tenait  à  la  main  ;  en 
voici  deux  !  Ce  jeune  homme ,  sans  barbe  au  men* 
Ion,  qui  cause  en  ce  moment  avec  la  princesse 
Marie,  à  qui  le  Naldini  a  permis  de  reprendre  pos- 
session de  son  fauteuil,  c'est  Ottavio  Rinuccîni,  le 
lyrique.  On  en  fait  grand  cas  au  palais,  surtout  la 
jeune  princesse.  Cet  autre ,  c'est  le  Tassoni ,  auteur 
de  la  Secchia  rapità  (le  Seau  enlevé),  poème  héroï- 
comique.  Maintenant ,  voulez-vous  des  musiciens, 
des  compositeurs?  nous  n'en  manquons  pas.  Dieu 
et  sainte  Cécile  en  soient  loués!  Voici  EmiKo  de!  Ca- 
valiere,  LucaMarenzio,  Giulio  Caccinî ,  Corsi,  Péri, 
Strozzi,  Malvezzi...  sept!  une  pléiade  musicale  com- 
plète! 

—  Et  cet  homme  noir  en  est-il  aussi? 

—  Je  l'ignore.  Je  sais  seulement  qu'il  se  noumie 
Rcllarmin ,  et  qu'il  arrive  de  Louvain. 

—  Bellarmin  !  s'écria  Vannî  en  entendant  pro- 


54  LE  MUTILÉ. 

nonccr  le  nom  du  savant  professeur;  en  effet,  ce 
n'est  point  positivement  un  musicien,  mais  un 
théologien ,  l'une  des  lumières  les  plus  ardentes  de 
l'Église  romaine ,  qui,  dans  tous  ses  écrits,  soutient 
et  développe  cette  thèse  que  les  rois  ne  peuvent 
tenir  leur  pouvoir  que  de  la  volonté  des  peuples, 
mais  que  ceux-ci  doivent  entière  soummission  au 
pape. 

—  Alors ,  dît  Sanderino ,  une  belle  réception  l'at- 
tend h  Rome. 

—  Je  crains  fort ,  ajouta  tout  bas  Vanni  en  jetant 
un  regard  scrutateur  sur  Bellarmin  et  sur  le  grand- 
duc,  qu'il  n'ait  pas  autant  à  se  louer  de  celle  qu'on 
lui  aura  faîte  à  Florence.  Ces  deux  ecclésiastiques 
avec  lesquels  il  paraît  s'entretenir  si  vivement  sont 
sans  doute  deux  savants  aussi? 

—  Savants!  je  n'en  crois  rien.  Ce  sont  les  prieors 
de  Saint-Marc  et  de  Sainte-Marie-Novella  ;  tous  deux 
en  guerre  depuis  longtemps  au  sujet  d'un  baume 
précieux,  d'une  panacée  universelle,  que  fabriquent 
et  que  débitent  leurs  moines ,  et  qui  profitent  de 
leur  entrée  libre  chez  le  prince  pour  tenter  de  lui 
faire  prendre  part  à  ce  grand  débat ,  le  forcer  à  se 
prononcer  pour  l'un  ou  pour  l'autre  et  à  faire  cesser 
la  concurrence.  La  ville  a  déjà  failli  être  en  feu  pour 
cette  querelle  ! 

—  Peccavi  !  je  ne  suis  point  physionomiste  au- 
jourd'hui, puisque  je  prends  Bellarmin  pour  un 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  55 

chanteur  et  des  moines  pour  des  savants.  Cepen- 
dant, dites-moi  quelles  sont  ces  qnatre  figures  vé- 
nérables de  vieillards,  adossés  à  Textrémîtê  de  ce 
salon  contre  la  tapisserie  rouge  qui  donne  tant  de 
relief  à  leurs  traits  caractérisés,  et  fait  si  bien  res- 
sortir les  tons  de  leur  chair  et  la  blancheur  de 
leurs  cheveux.  Il  y  a  de  la  pensée  dans  ces  vieilles 
féfes-là!  Par  la  manière  heureuse  dont  ils  sont 
éclairés,  par  la  simpHcité  de  leurs  poses  et  de 
leurs  ajustements,  ou  croirait  que  c'est  un  ta- 
bleau du  divin  Paul  Véronèse  qui  vient  de  s'ani- 
mer ! 

—  Le  premier  de  notre  côté,  dont  la  fraise  est 
plîssée  avec  une  certaine  coquetterie  et  la  mous- 
tache grise  galamment  retroussée ,  dit  Sanderîno, 
essayant  de  -mettre  encore  en  défaut  son  interlocu- 
teur, c'est  un  illustre  !  Il  passa,  vers  le  milieu  du 
siècle,  pour  le  plus  grand  séducteur  de  son  temps, 
avant  que  Tusage  des  cavalieri  serventi  eût  gâté  le 
métier  en  le  mettant  â  la  portée  de  tout  le  monde. 
CTest  un  de  nos  pères  conscrits,  à  nous  autres, 
ajouta  le  jeune  fat  en  se  passant  la  main  dans  les 
cheveux. 

—  Me  suis-je  encore  trompé?  et  comment  flgure- 
t-il  ici  ? 

—  Le  duc  Taime  beaucoup  et  le  loge  même  dans 
son  palais. 

—  Mais  qu'a-t-il  fait  ? 


50         ^  LE  MUTILÉ. 

—  Le  récit  de  ses  aventures  amoureuses  serait 
trop  long  à  vous  conter.  Il  a  pu  mettre  sur  sa  liste 
jusqu*à  des  sœurs  et  des  nièces  de  papes. 

—  Enfin,  quels  sont  ses  titres? 

—  Chanoine  de  Santa-Maria  del  Fiore. 

—  Mais  son  nom?  mais  son  rang?  Il  est  autre 
chose,  sans  doute,  qu*un  ancien  séducteur? 

—  Ah  !  poëte,  historien,  que  sais-Je?  c'est  Scipion 
Âmmirato,  qu'on  surnomme,  depuis  qu'il  vit  à  la 
cour,  le  prince  des  historiographes  de  son  siècle. 

•*-  Grand  nom  !  qui  me  sauve  et  qui  me  suffisait 
soul.  Maintenant,  quel  est  cet  autre  vieillard  couvert 
d'une  espèce  de  dalmatique  à  l'ancienne  mode,  et 
que  votre  pléiade  musicale  vient  d'entourer  avec 
tant  de  respect? 

-^  Palestrina,  le  prince  de  la  musique  ;  car  de- 
puis Gimabué,  le  prince  des  peintres,  et  le  Dante,  le 
prince  des  poëtes,  dans  votre  république  des  lettres 
et  des  arts^  on  se  jette  les  principautés  à  la  tète.  Le 
troisième  vieillarcî,  c'est  Vincent  Galilée;  encore  un 
musicien,  qui  cultive  aussi  avec  succès  les  mathé- 
matiques, quoiqu'il  soit  plus  connu  par  ses  motets 
que  par  ses  équations.  Près  de  lui,  vous  voyez  son 
fils,  cette  tête  de  songe-creux  :  il  le  destinait  aussi 
aux  arts,  à  quelque  commandement  supérieur  des 
violes  ;  mais  le  Jeune  homme  a  mal  tourné.  Il  a 
professé  à  Padoue  des  principes  d'une  philosophie 
qui  sent  le  fagot,  dit-on,  et  ^ses  nombreuses  décou- 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  57 

vertes  dans  des  sciences  dangereuses  pourront  bien 
finir  par  le  brouiller  tout  à  fait  avec  TÉglise.  » 

Ce  jeune  homme  indiscipliné,  dont  le  père  n'a- 
vait pu  parvenir  à  faire  un  musicien,  c'était  le 
grand  Galilée  !  déjà  inventeur  du  thermomètre,  du 
pendule  et  de  la  balance  hydrostatique  ,  et  qui , 
quarante  ans  plus  tard,  à  genoux  devant  un  prêtre, 
devait  faire  abjuration  de  son  génie  ! 

<  Enfin,  demanda  Yanni,  ce  derni^  personnage 
vénérable  à  qui  le  grand-duc  vient  d'adresser  la 
-parole  avec  des  gestes  si  affectueux?... 

—  C'est....  attendez  donc!...  c'est  quelque  chose 
comme  un  sculpteur....  un  nommé  Jean  de  Bo- 
logne, je  crois.  > 

A  ce  nom  si  honoré  de  l'artiste  français,  alors 
entièrement  fixé  à  la  cour  de  Florence,  Vanni  fit 
de  la  tète  et  de  la  main  un  salut  aussi  profond  cl 
aussi  respectueux  que  si  Jean  de  Bologne  eût  été  là, 
près  de  lui,  pour  le  recevoir  et  y  répondre.  Il  s'ap- 
prêtait même  à  relever  par  un  sarcasme  l'air  d'in- 
difTérehce  hautaine  du  courtisan  en  désignant  9i 
haute  renommée;  mais  le  murmure  des  conversa- 
tions avait  cessé  autour  d'eux  :  on  n'entendait  plus 
sortir  de  quelques  bouches  que  ce  demi*sifflement 
qui  appelle  le  silence.  L'improvisateur  était  déjà 
sur  son  estrade,  possesseur  d'un  sujet  donné,  fer- 
mant les  yeux  et  se  passant  lentement  les  mains  sur 
le  fi-oiit. 


k 


58  LE  MUTILÉ. 

Il  avait  à  chanter  la  gloire  italique  au  un*  siècle. 

Essayant  d*abord  d'esquisser  largement  Fen- 
semble  de  ce  grand  tableau,  il  employa  Votiava, 
mesure  de  prosodie  créée  par  Boccace,  et  que  TA- 
rioste  et  le  Tasse  avaient  popularisée.  Son  début 
fut  brillant  et  pompeux.  Il  représenta,  des  deux 
extrémités  du  siècle,  deux  Médicis,  Léon  X  'et  Fer- 
dinand P%  se  tendant  la  main,  et  les  lyres  des  deu\ 
époques  répétant  le  même  nom  avec  reconnai^r 
sance.  La  première  moitié  de  ce  siècle  avait  vu  s'é- 
lever sur  l'Italie  ces  météores  de  gloire  qui  n'appa- 
rftis»ent  qu'une  fois  durant  la  vie  d'un  peuple.  Tou> 
les  genres  de  talents  réunis ,  et  poussés  à  leur  der- 
nier  degré  de  perfection ,  avaient  tellement  ébloui 
le  regard  du  monde  par  leur  assemblage  éclatant, 
qu'auprès  de  ce  vaste  faisceau  de  lumières,  l'autre 
moitié  du  même  siècle  semblait  devoir  rester  plon- 
gée dans  l'obscurité.. .  Mais  silence!...  Si  le  so- 
leil, à  son  lever,  n'éclaire  qu'un  versant  de  la  mon- 
tagne ,  il  n'en  gardera  pas  moins  les  flammes  df 
son  inépuisable  foyer  pour  le  versant  opposé.  En 
effet,  il  s'élève,  grandit,  descend  à  l'horizon  vers  sa 
couche  de  pourpre,  inonde  de  clartés  ce  qui  d'a- 
bord était  dans  les  ténèbres  ;  et  le  pâtre  qui,  debout 
sur  le  sommet  du  roc,  a  contemplé  ce  double  ta- 
bleau ,  jette  un  dernier  regard  sur  ces  coteaux 
chargés  de  pampres,  sur  ces  carrés  de  seigle  don: 
le  vent  du  soir  agite  doucement  la  cime  bleuâtre. 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  59 

sur  ces  vallées  verdissantes  d'où  s'élèvenl  de  chaiH 
des  vapeurs;  il  rappelle  ses  souvenirs  du  matin,  et 
se  demande  si  le  jour  a  été  plus  beau,  le  ciel  plus 
riche  de  couleurs,  la  terre  plus  riante  lorsque  k 
soleil  se  levait  à  Forient  que  lorsqu'il  touchait  à 
son  déclin  ! 

Après  cette  ouverture,  exécutée  à  grand  orchestre 
de  poésie,  et  dont  on  applaudit  tout  ce  qui  était 
à  la  gloire  de  Ferdinand ,  le  Gelmi  changea  de 
rhythme,  abandonna  Yottava  rima^  et  voulant  se 
mettre  plus  à  l'aise^  entrer  plus  profondément  dans 
les  détails,  en  quelques  centaines  de  versi  scUdd^ 
rimes  ou  non  rimes,  il  débita  le  panégyrique  de  la 
seconde  époque,  et  passa  à  l'encens  toutes  les  célé« 
brités  contemporaines  et  présentes. 

Les  poètes  et  les  savants,  qui  n'étaient  qu'en  pe- 
tit nombre  dans  l'assemblée,  furent  dépêchés  rapi- 
dement; les  sculpteurs  et  les  peintres  eurent  leur 
tour  :  mais  ce  fut  pour  les  musiciens  que  le  poète 
improvisateur  réserva  les  élans  de  sa  verve  et  ses 
éloges  les  plus  prolongés. 

En  effet,  la  seconde  moitié  du  xvi«  siècle  était 
l'ère  nouvelle  de  l'harmonie  et  de  la  mélodie. 

Élève  de  Claude  Goudîmel,  de  Besançon,  Pales- 
trina  avait  été  le  chef  d'une  révolution  musicale  en 
Italie.  Avant  lui,  la  musique  des  solennités  civiles, 
les  refrains  populaires,  répétés  au  coin  du  foyer  ou 
au  milieu  des  fêtes,  les  airs  qui  excitaient  à  la 


60  LE  MUTILÉ. 

danse  et  au  plaisir,  aussi  bien  que  le  chant  des 
églises,  étaient  tous  composés  d'après  le  même  sys- 
tème harmonique  :  un  style  fugué,  barbare,  con- 
fus, imitation  dégénérée  des  modes  de  rancienne 
musique  grecque.  Palestrina,  le  premier,  l'avait 
dépouillée  de  cette  fausse  enveloppe  scientifique,  si 
nuisible  à  l'expression  et  à  la  mélodie.  Il  avait  fait 
entendre  des  chants  purs,  simples  et  nobles  ;  sa 
messe  du  pape  Marcel,  son  Stabat,  avaient  com- 
mencé une  réputation  à  laquelle  il  avait  mis  le 
sceau  par  la  création  de  ses  madrigali  à  quatre  et 
cinq  voix. 

Une  autre  révolution  s'opérait  aujourd'hui  dans 
l'art  si  difficile,  si  compliqué,  de  la  composition 
musicale  ;  Emilio  del  Cavalière  avait  déjà  fait  à  Flo- 
rence le  premier  essai  de  la  musique  appliquée  à 
une  action  dramatique  complète.  Corsi,  Péri  et 
Giulio  Caccini,  en  cherchant  à  retrouver  la  mélopée 
des  Grecs,  avaient  inventé  le  récitatif. 

Tel  fut  le  sujet,  fort  peu  inspirateur  par  lui- 
même,  que  traita  le  Gelmi  avec  une  grande  adresse. 
Homme  habile,  il  savait  que  les  détails  eh  seraient 
rebelles  à  la  poésie;  mais  il  comptait  sur  l'effet 
d'un  mot,  d'un  nom,  d\m  éloge  à  bout  portant. 
Chacun  devait  s'intéresser  à  un  tableau  dont  le> 
modèles  posaient  encore  sous  ses  yeux,  surloul 
dans  ce  temps  où  TaiH  musical,  attaqué,  défendu, 
controversé,  avait  failli  allumer  une  guerre  civile 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  t>l 

en  Italie,  et  comptait  un  si  grand  nombre  d'enthou* 
siasles.  Il  ne  se  trompait  point;  l'erfet  de  ses  vers 
fut  prodigieux  :  à  plusieurs  reprises,  on  l'interrom- 
pit par  des  applaudissemeolfi  frénétiques  et  des 
cris  d'admiration.  Lorsqu'il  eut  cessé,  chacun  se 
leva  ;  les  yeux  étaient  brillants,  les  figures  animées, 
et  les  applaudissements  redoublèrent.  Plusieurs 
coururent  Tembrasser,  et  Ferdinand  lui-miime,  se 
mëlant&la  foule  des  complimenteurs,  pritgracieu- 
sement  la  main  du  Gelmi  et  lui  laissa  au  doigt  mie 
bague  d'un  grand  prix. 

Alors  s'engagea  une  conversation  générale , 
bruyante,  confuse,  saccadée,  où  vingt  sujets  furent 
traités  ensemble  et  lour  à  tour,  mais  où ,  comme 
dans  l'improvisation  du  Véronais,  il  ne  fut  bientôt 
plus  question  que  de  l'art  musical. 

Après  avoir  entendu  discourir  Emilie  el  Caccini, 
le  grand-duc,  adoptant  leurs  idées,  voulut  prendre 
part  à  l'élan  qui  se  manifestait  autour  de  lui,  et 
ne  point  laissf^r  échapper,  dans  un  pareil  jour, 
l'occasion  de  montrer  sa  bienveillance  pour  les 
arts.  Afin  de  les  mettre  à  même  d'essayer  de  leur 
nouveau  système,  il  chai^ea  sur-le-champ  le  jeune 
Oitâvio  Rinuccini  de  la  composition  d'un  poème 
dramatique,  dont  Péri,  Corel 
se  distnbuer  la  partition.  Pour 
présentée  avec  toute  la  pompe  e 
nables,  il  déclara  qu'un  théâtre 


62  LE  MUTILÉ. 

aussitôt,  à  s«s  frais,  dans  le  jardin  Boholi^  attensnt 
au  palais.  Rien  ne  devait  être  épargné  pour  bâter 
l'exécution  de  ce  nouveau  projet;  etMédicis,  après 
avoir  essayé  de  se  tenir  à  la  bauleur  de  Tenthou- 
siasme  général,  se  laissant  séduire  par  ses  propres 
idées,  dépassa  bientôt  tous  les  autres,  et  pena 
avec  orgueil  que  peut-être  l'avenir  mettrait  au 
nombre  de  ses  plus  beaux  titres  de  gloire  d'a- 
voir attaché  son  nom  à  la  création  du  premier 
théâtre  lyrique.  Les  architectes,  les  peintres  pré- 
sents, prirent,  d'un  commun  accord,  l'engagemeDt 
solennel  d'interrompre  leurs  travaux  comfiieD- 
oés,  pour  ne  songer  qu'à  l'érection  et  »ux  eiabd* 
lissements  du  nouveau  monument  qu'ils  devaieot 
entreprendre,  sous  la  direction  du  comte  Bardi  de 
Vernio. 

Ces  marques  de  munificence  du  grand-duc  furent 
accueillies  avec  la  plus  vive  recoimaissance.  Chacun 
y  trouvait  son  emploi,  chacun  se  félicitait;  milk 
voix  s'élevaient  pour  célébrer  les  vertus  du  souve- 
rain de  la  Toscane  et  la  protection  éclairée  qii'i^ 
accordait  au  talent! 

Oiulio  Caccini  seul  n'était  pas  encore  satisfait.  H 
voyait  autour  de  lui,  pour  construire  Tédiflce  de  sa 
gloire  future,  des  poètes,  des  peintres,  des  archi- 
tectes; mais  il  lui  fallait  des  dianteurs.  Grand  ditfi- 
teur  lui-même,  il  savait  de  quelle  importance  dewit 
être  dans  une  action  dramatique  une  voix  dou6^ 


LA  COUR  DE  FLOBENGE.  63 

d'une  Aine,  ûuajati  ses  cboeurs»  il  espérait  i^ncon- 
lier,  soit  àrégUse^soit  parmi  les  portefaix  de  Rome, 
des  organes  pteins  et  sonores;  et.  les  castrats  pour- 
voient y  figura  facilement  sous  le  costume  féminin. 
Mais  cela  ne  suffisait  pas  :  il  fallait  des  femmes,  une 
surtout,  pour  jouer,  chanter,  s^attendiir,  pleurer, 
aimer  avec  lui  !  Oà  la  trouver,  cette  femme  encore 
jeune,  jolie,  au  regard  expressif,  au  gosier  flexible, 
qui  connût  et  surmout&t  les  difûcultés  de  Fart,  sans 
cesser  de  se  prêter  k  toutes  les  illusions  de  la 
scène  {^  Où  la  trouver,  quand  rien  encore  n'avait  pu 
préparer  sa  venue?  La  jeune  fille  timide,  élevée 
dans  la  culture  des  arts,  quitterait^elle  sa  mère  pour 
s'élancer  tout  h  coup  sur  les  plandies  d'un  diéAtre 
et  affronter  les  mille  regards  d'un  public?  Non! 
Quelle  femme,  riche  encore  de  grâce  et  de  talents, 
oserait  donc  partager  leurs  travaux  et  s'associer  à 
leur  gloire  ? 

Le  nom  de  flaétana  fut  prononcé....  d'abord  sour- 
dem^t,  à  voix  basse,  dans  un  angle  du  salon  ;  mais 
il  gagna  de  proche  m  proche  ;  bientôt  il  se  répéta 
plus  hautement.  Chacun  se  récria  de  souvenir  :  car 
la  plupart  des  hôtes  du  palais  Pitti  l'avaient  été  na- 
g^re  du  palais  Strozzi  ;  d'autres  avaient  entendu 
la  cantatrice  à  Rome,  et  la  voix  harmonieuse  et  ar- 
gentée de  la  jeune  fille  semblait  encore  vibrer  à 
leur  oreille.  Il  y  eut  cependant  un  moment  d'hésl- 
t&tion,  de  réflexion,  comme  si  on  eût  craint  (tant 


I 

(>4  LE  MUTILÉ. 

ies  tètes  étaient  exaltées  sur  le  nouveau  projet  du 
grand'due  !)  de  traiter  trop  légèrement  une  si  im-  I 
portante  affaire.  Mais  on  se  rappela  les  charmes  de 
sa  personne,  l'élégance  de  sa  taille,  l'expression  pé- 

■ 

nétrante  de  son  regard....  Il  se  fit  un  silence, puis 
on  applaudit  tout  à  coup,  et,  dans  un  élan  unanime, 
le  nom  de  Gaétana  fut  répété  avec  enthousiasme 
par  toute  l'assemblée  ! 

Mais  cette  femme,  sur  le  sort  de  laquelle  on  dé- 
libérait ainsi,  sans  s'inquiéter  de  ses  idées,  de  ses 
scrupules,  de  ses  refus  possibles,  où  la  rencontrer, 
et  qui  la  déciderait  ? 

Sanderino  se  chargea  de  tout.  «  Rien  ne  sera 
facile  sans  doute,  disait-il,  que  d'engager 
à  nous  seconder  dans  une  entreprise  projetée  «" 
faveur  de  l'art  qu'elle  aime,  et  dans  un  pays  ^ 
est  le  sien.  De  plus,  son  état  présent  de  gône,  la  w^ 
misérable  qu'elle  mène  aujourd'hui,  non  loin  du 
lieu  qui  lui  rappelle  ses  anciens  triomphes ,  » 
mettront,  bientôt  à  notre  merci.  Un  obstacle  ce- 
pendant se  présente;  qu'on  le  lève,  et  je  répona> 
du  reste.  » 

Il  travestit  alors  l'histoire  du  satirique  romam. 
qu'il  représenta  comme  un  malheureux  convaincïi 
d'hérésie  et  de  nécromancie,  et  qui,  par  sot&W' 
phylactère  ou  brevet  magique,  avait  lié  le  sort  de 
cette  jeune  femme,  si  brillante  encore,  à  son  sorti 
à  lui,  démon  à  face  humaine,  tout  sillonné  àe^ 


LA  COUR  DE  FLORENCE.  &5 

foudres  de  TEglise.  «  Faites,  ajoutait-il,  cesser 
le  charme  en  séparant  le  sorcier  de  sa  victime, 
et,  dès  demain,  Gaétana,  rendue  à  la  raison, 
au  bonheur,  aux  arls,  accourra  d'elle-même  au- 
devant  des  largesses  de  notre  gracieux  souve- 
rain! » 

Le  succès  de  la  grande  révolution  lyrique  ne 
tenait  plus  qu'à  un  ordre  d'arrestation ,  signé  Fer- 
dinand. 

Quelques  voix  généreuses,  sans  connaître  le  pro- 
scrit, risquèrent  un  doute  en  sa  faveur.  I^ais  d'autres, 
en  nombre  beaucoup  plus  grand,  combattirent  par 
tous  les  moyens  pour  faire  triompher  la  motion  de 
Sanderino.  Les  uns  y  applaudissaient  au  châtiment 
d*un  hérésiarque  et  d'un  sorcier  ;  les  autres  n'aspi- 
raient qu'à  aplanir  la  route  qui  devait  conduire 
au  nouveau  temple  de  l'harmonie,  et  puis  on  vou- 
lait entendre  et  revoir  encore  là  merveille  du  palais 
Strozzi  ! 

Ferdinand  de  Médicis,  monté  sur  le  tr6ne  par  un 
double  empoisonnement,  se  laissa  facilement  per- 
suader que,  pour  complaire  au  Vatican,  dont  il  avait 
à  redouter  les  réprimandes,  il  devait  continuer  les 
vengeances  du  pontife. 

Pour  le  pape  et  la  chanteuse,  il  signa  l'arrêt. 

Dans  ce  moment ,  des  cris  bruyants  et  joyeux  re- 
tentissaient au-dessous  du  palais.  On  entendait  le 
galop  des  cavalcades  au  milieu  des  rires  et  des  éclats 

365  9 


B6  LE  MUTILÉ. 

de  voix  multipliés  du  peuple  :  c'étaient  les  vaio- 
queurs  du  eakio ,  ou  du  jeu  de  ballon,  divertisse- 
ment fort  honoré  alors  des  Toscans  qui  le  tenaient 
de  leurs  ancêtres  ;  ils  venaient  recevoir  les  compli- 
ments du  prince,  et  déposer  aux  pieds  de  la  jeune 
Marie  la  grande  banderole  des  vaincus.  Le  duc  et  sa 
nièce  marchèrent  au-devant  d*eux.  Chacun  alors  se 
dispersa  de  côté  et  d'autre  pour  prendre  sa  part  de 
la  joie  populaire ,  et  il  ne  resta  bientôt  plus  dans 
lès  salons  que  le  chevalier  Yanni  et  Sanderino,  qui 
tenait  k  la  main  Tordre  de  s'emparer  en  sorcier, 
mort  ou  vif. 

é  Vous  ave2  poursuivi  ce  malheureux  avec  achar- 
nement ^  lui  dit  Yanni.  De  quelle  éspèee  d'hérésie 
A-t-ii  été  èonvafncii  ? 

—  Oe  n'est  nullëïnent  pour  cause  d'hérésie  qu'il 
fut  condàihné  et  mbtilé  à  ftotue. 

-^  Vous  le  croyez  donc  réellement  Gôui)aMc  de 
magie  ? 

-^  Je  ile  crois  point  à  la  itiagië,-  »  dit  Sanderino. 

Yanni  arrêta  sur  Ittl  un  i-egàrd  fixe  et  séfèfe, 
et,  après  quelques  moments  de  ëiiënèe,  il  lui  tourna 
le  dos  brusqdement  et  sortit,  lâanderino  se  mil 
aussitôt  en  devoir  de  mettre  l'ordre  à  exécution. 

Ainsi  cette  îlllistre  et  ftômbreuse  assemblée,  con- 
voquée avec  éclat  pdtir  procéder  à  la  recoûstfuc- 
lion  d'une  église,  venait  de  décider  l'érection  d'un 
(héàlrc;  et  ccttb  mb  brillante,  donnée  eh  l'honneur 


LA  COUR  DE  FLORENCE. 


67 


des  talents  et  des  arts,  aux  acclamations  univer- 
selles, se  terminait  par  une  nouvelle  persécution , 
dirigée  contre  un  poète  dont  le  malheur  seul  peut- 
être  égalait  le  génie! 


VI 


Les  Apennins.^ 

Le  lendemain,  au  jour  naissant,  déjà  une  com- 
pagnie de  piquiers  et  d'arquebusiers  se  dirigeait 
vers  la  Yallombreuse ,  lorsque,  par  un  billet,  l'un 
des  poursuivants  de  Gaétana  l'avertit  généreuse- 
ment du  danger. 

Pauvre  Florentine  !  il  lui  fallut  encore  une  fois  se 
mettre  en  route  à  la  suite  du  proscrit.  Et  cette 
fois,  c'était  sa  patrie  qu'elle  quittait.  Ils  tournèrent 
vers  l'Apennin,  et  marchèrent  sans  s'arrêter  jus- 
qu'au village  de  Nipozzano.  On  entrait  dans  le  mois 
de  mai;  il  y  avait  dans  l'air  des  brises  fraîches,  de 
douces  senteurs,  et  les  berges  herbeuses,  que  n'a- 
vait point  touchées  le  soleil ,  étincelaient  de  rosée. 
Mais  les  fugitifs  pouvaient-ils  se  laisser  distraire 
par  une  émotion  de  plaisir  ou  de  bien-être?  Ils  al- 
laient droit  devant  eux,  absorbés  par  une  douleur 
profonde,  car  chacun  souffrait  des  peines  de  l'autre. 


LES  APENNINS.  69 

Étourdis  encore  du  coup  qui  venait  de  les  frap- 
per, de  l'interruption  de  ce  repos  si  doux  qui  avait 
semblé  recommencer  pour  eux,  ils  suivaient  len- 
tement un  sentier  en  dehors  du  village,  quand  des 
cris  confus  et  joyeux,  des  rires  éclatants  et  pro- 
longés se  firent  entendre.  Légères,  folâtres,  parées 
de  leurs  plus  beaux  ajustements ,  en  jupes  courtes, 
de  couleur  bleue  ou  écarlàte,  les  cheveux  en  nattes 
entremêlées  de  fleurs,  et  leur  petit  chapeau  sur 
roreille ,  un  essaim  bondissant  de  jeunes  filles  de 
douze  à  quinze  ans,  audacieuses  avec  la  pudeur  au 
front,  se  tenant  toutes  par  la  main,  leur  ferma  le 
passage,  en  riant  et  en  rougissant. 

C'était  dans  toute  la  Toscane  un  des  privilèges  des 
fêtes  de  mai,  d'aller  ainsi ,  dès  le  matin,  de  maison 
en  maison,  ■  réveiller  les  voisins,  ou,  sur  la  route, 
suspendre  la  marche  du  voyageur  par  un  allegro 
maggio. 

Le  proscrit  s'arrête  étonné;  Gaétana  sourit  le 
cœur  brisé,  car  cet  usage  lui  rappelle  et  la  patrie 
qu'elle  abandonne  et  les  plaisirs  passés  de  son 
enfance.  Six  jeunes  filles  se  détachent  du  groupe, 
présentent  aux  étrangers  quelques  fleurs  cueil- 
lies dans  les  fossés  et  sur  les  bords  du  chemin, 
et,  entonnant  en  chœur  les  paroles  suivantes,  en 
accompagnent  l'air  par  leurs  poses  cadencées ,  par 
leurs  mouvements  multipliés  d'allées  et  de  ve- 
nues, se  plaisant  à  voir  voltiger  les  longs  rubans 


7e  LE  WJTILt. 

de  diverses  nuanecs  attachés  au-dessns  de  leurs 
épaules  : 

ç  G*6st  \e  maggio  qui  est  revenu ,  le  joyeuv  mai, 
qui  donne  de  la  cl^aleur  au  sang  et  fait  qu'on  s'aime 
mieux.  Jouisses  de  la  belle  saison  du  plaieir  et  de 
l'aipour,  voyageurs ,  jouis^ez-en  gaiement ,  car  aur 
jourd'hui  tout  fleurit  en  même  temps  sur  ▼os  pas, 
l'espérance  et  les  orangers ,  dont  les  firuits  sont  si 
doux.  Allegro  maggio^  allegro!,.^ 

c  Le  Plagie  est  revenu»  et,  comme  Thirondelle, 
vous  vous  mettez  en  route  ;  comme  elle  vous  re- 
verrez les  amis  que  vous  laissez  derrière  vous;  tous 
les  retrouverez  heureux  et  bien  portants  ;  vous  leur 
raconterez  vos  aventures,  après  avoir,  à  votre  re- 
tour, jeté  un  regard  satisfait  sur  vos  ruches  fécon* 
d^  et  sur  vos  oliviers  chargés  de  fruits  ;  car  l'huile 
et  le  miel  ne  vous  manqueront  pas,  si  vous  ré- 
pétez joyeusement  avec  nous  :  Allegro  nmggio, 
allegro  /... 

ç  Quand  le  maggio  est  revenu,  qu'avez-vous  à  dé- 
sirer encore ,  vous  qui  pouvez  presser  dans  votre 
main  la  main  de  votre  belle  et  lui  dire  tout  has 
à  l'oreille  :  M'aimet-^fu  ?  Marchez  donc ,  çt  que 
la  Madone  de  Lorette  ou  sainte  Catherine  de  Sienne 
se  trouve  sur  vQtre  route.  Allegro  n^ggio^  al- 
legro L^.^ 

^n  conten^plant  les  yeux  hrillapts  des  jeunes  flUes 
et  leur  air  candide  et  joyeux»  le  Mutilé  oublia  un 


LES  APENNINS.  71 

instant  qu'il  étail  poursuivi,  et  qu'un  r6t(|rd  pouvait 
le  perdre.  I^e  bonheur  a  tant  d'éclat  §{  de  pureté  sur 
des  fronts  de  quinze  ans!  De  gon  eôté,  Gaétanci, 
qui  connaissait  l^s  usages  du  m^ggio ,  s'était  arrêtée 
pour  distribuer  k  la  pc^tite  tronpç  quelques  grains 
de  corail  de  son  collier;  puis»  il§  reprirent  leur 
chemin,  gagnant  les  bauteun,  tous  deux  pensifs  : 
lui,  regardant  blanchir  le9  deux  mers  sous  uu 
horizon  immense,  cherchant  la  trace  des  volcans , 
ou  remuant  du  pi§d  l^s  débris  d'un  ancien  ipond^  ; 
elle ,  rftvaut  au^  riches  collerettes ,  aux  brodeiîiis 
des  manteawc  de  soie ,  ou  prêtant  l'oreille  4  la 
cornemuse  des  chevriers*  Qu  il  eût  voulu  lui  £^re 
partager  les  pensées  dont  il  était  assailli  !  Un  mo^ 

ment 9  oubliant  son  impuissance,  il  se  baissait 

pour  ramasser  un  fragment  de  lave,  ouvrait  la 
bûuehe  pour  communiquer  à  son  amie  les  idées 
fécondes  qui  lui  arrivaient  en  foule  ;  puis  sa  téta 
retombait  sur  son  sein  »  Téclat  de  ses  yeux  s'étei- 
gnait, un  soupir  s'échappait  de  sa  poitrine  :  il  ve* 
nait  de  se  le  rappeler,  sa  pensée  n'appartenait  plus 
qu'à  lui  seul,  et  sur  ce  grand  théAtre  du  monde, 
qu'il  avait  cru  devoir  remplir  un  jour  de  sa  gloire, 
il  ne  devait  figurer  que  comme  un  spectateur 
inutile  et  dédaigné. 

ns  oheminèrent  ainsi,  évitant  les  cités  populeuses, 
les  routes  trop  fréquaitéas,  ne  s'arrètant  que  lors-» 
que  la  fatigue  forçait  Qaétana  de  se  reposer  :  car  le 


72  LE  MUTILÉ. 

sentiment  d'enthousiasme,  qui  L'avait  fait  se  préci- 
piter sur  la  route  de  Rome  à  Florence,  avait  dû 
s'amortir.  Le  dévouement  était  toujours  le  même , 
plus  grand  peut-être ,  plus  entier,  mais  nu,  mais 
désillusionné  :  aujourd'hui  c'était  une  vertu,  presque 
un  sacrifice;  l'âme  ne  soutenait  plus  le  corps;  la 
pauvre  fille  souffrait  de  la  marche  ;  elle  souffrait  du 
soleil,  du  froid,  des  sentiers  pierreux,  du  silence  et 
de  l'isolement. 

Un  matin,  toujours  se  dirigeant  à  l'orient,  ils 
franchirent  un  long  défilé  des  Apennins.  Le  terrain 
montait  ;  le  ciel  était  gris&tre  ;  une  brume  légère , 
condensée  dans  l'air ,  les  pénétrait  d'une  fraîcheur 
humide.  Resserrés  entre  deux  rangs  de  rochers  qui 
versaient  l'obscurité  sur  eux ,  marchant  lentement, 
l'un  près  de  l'autre,  enveloppés  du  même  manteau, 
leur  silence  et  la  tristesse  de  leur  âme  étaient  en  har- 
monie  avec  les  objets  qui  les  environnaient.  5ande- 
rino,  les  satellites  de  Médicis,  dépêchés  sans  doute 
sur  leurs  traces ,  un  avenir  de  misère  qu'il  ne  pou- 
vait même  espérer  de  conjurer  par  le  travail ,  fai- 
saient se  contracter  le  front  du  Mutilé. 

Des  idées  plus  vagues ,  mais  non  moins  amères, 
préoccupaient  Gaétana.  Une,  terreur  d'instinct  dans 
cette  solitude,  une  appréhension  douloureuse,  mais 
sans  objet  déterminé,  la  faisaient  se  retourner  avec 
effroi  et  se  presser  craintive  contre  son  compagnon. 
Le  cri  d'un  oiseau  qui  passait  sur  leur  tète,  un  caillou 


LES  APENNINS.  73 

cjui,  en  roulant,  fi'ôlait  les  parois  du  rocher,  les  plis 
du  manteau  qui  se  balançaient  sur  sa  cuisse,  le 
bruit  monotone  de  leurs  pas,  tout  était  pour  elle 
une  impression  pénible,  comprimait  son  cœur  et 
ï*einplissait  ses  yeux  de  larmes  furtives,  dont  elle- 
même  ne  pouvait  comprendre  la  cause.  Dans  ce  mo- 
ment, elle  n'eût  osé  parler,  élever  la  voix,  sans  croire 
que  le  son  de  cette  voix,  l'écho  répétant  ses  paroles , 
allaient  évoquer  ce  fantôme  confus  qui  obsédait  son 
imagination,  et  hâter  la  catastrophe  qui  les  me- 
naçait. 

Lorsqu'ils  eurent  atteint  la  hauteur  du  défilé ,  ils 
arrivèrent  à  un  endroit  où  le  terrain  divisé  formait 
comme  un  carrefour  de  montagnes.  Là,  un  spec- 
tacle pompeux  les  attendait.  L'obscurité  avait  dis- 
paru, le  brouillard  n'était  plus  qu'au-dessous  d'eux. 
A  leur  droite  s'élevaient,  en  se  mariant,  de  légères 
collines  de  marne  grise  et  bleue,  posées  sur  des 
bases  de  lave.  Le  ciel  était  pur,  et-  parsemé  seule- 
ment de  bandes  violettes;  le  soleil,  dépouillé  de 
rayons,  et  se  montrant  tout  à  coup  sur  la  cime  du 
Monte-Traverso ,  leur  apparaissait  comme  une 
bombe  ardente,  jaillissant  du  cratère  de  cet  ancien 
volcan  ;  devant  eux ,  l'abaissement  du  sol  leur  per- 
mettait de  distinguer  dans  le  lointain  les  champs 
douteux  du  Bolonais  et  les  rives  du  Reno.^ 

Cette  vue  ranima  le  poëte  ;  ses  sombres  pensées 
s'effacèrent:  jamais  un  tableau  de  la  nature  ne  l'a- 


74  LE  MUTILÉ. 

vait  trouvé  mieux  disposé  à  Fadmiration.  Ge  n*étaionr 
point  des  ehamps  de  fleurs,  des  bereeauK  de  pam- 
pres, des  massifs  d'arbres,  élevés  par  la  main  des 
hommes,  et  que  Taquilûn  peut  flétrir  ou  renversa, 
mais  des  montagnes  nues,  immobile^,  inébranlables, 
défiant  les  saisons  et  les  tempêtes,  et,  ainsi  que  le 
génie ,  ne  devant  leur  beauté  qu'à  leur  grandeur  ; 
c'étaient  des  deux  animés,  un  soleil  de  flamme, 
un  de  ces  spectacles  enfin  comme  Dieu  seul  en  sait 
faire  ! 

Longtemps  il  le  contempla  ;  puis,  revenant  à  Gaéf> 
tana  qui,  rêveuse,  était  restée  assise  derrière  lui,  sur 
une  saillie  de  rocber,  il  vit  de  l'autre  ^té  du  wrH" 
four,  et  k  ses  pieds,  un  spectacle  plu^  Ipre,  mai^  nw 
moins  imposant.  Une  large  ravine  creusée  par  les 
torrents  qui,  d^ins  les  temps  d*or4ge,  se  précipi- 
taient des  versants  opposés  des  montagnes,  sem- 
blait, par  des  monticules  échelonnés  les  uns  sur  les 
autres»  frayer  un  périlleux  cbemip  vers  les  b$s«-foiuM 
que  la  brume  voilait  en  partie,  mais  dont  il  devinait 
cependant  les  profondeurs  &  cq  sqI  crevassé  de 
nombreuses  gerçures,  jt  ees  v^tes  ébouleiûeiits  » 
restes  désordonnés  de  l'ancien  ebaps. 

Il  se  plaisait  à  sonder  de  VœU  ces  abtmçs,  k  se 
demander  quelles  mains,  plus  vigoureuses  que  pelles 
du  Grotoniate,  avaient  fendu,  séparé  ces  bleea  gi- 
*gaBtesques,  fouiUé  daps  les  entrailles  de  la  terre 
pour  en  bouleverser  la  surface,  éteint  ees  fotuv 


LES  APENNINS.  75 

nuises  allumées  aqtr(sfoi&  mr  toute  la  eheâw  de 
ces  monts. 

Il  aimait  à  chercher,  h  suivre  quelque  fantasque 
analogie  entre  ces  ruines  si  vives  encore  »  entre  ces 
vastes  monuments  de  la  nature ,  brisés ,  tronqué^ , 
stérilisés  par  elle ,  et  lui ,  le  Mutilé  !  ruine  vivante 
aussi,  tronçon  d'homme,  volcan  étouffé! 

Les  grandes  infortunes  sont  vaniteuses.  Il  se  sen- 
tait soulagé  en  donnant,  par  de  tels  rapprochements, 
plus  d'importance  à  ses  malheurs,  et,  penché  sur 
le  bord  du  ravin ,  il  répondait  à  ce  tableau  désas- 
treux par  un  sourire  de  sympathie. 

Gaétana,  dont  la  délicate  organisation  se  refusait 
aux  distractions  pénibles  données  par  la  vue  d'une 
nature  convulsionnée,  le  retenait  machinalement 
par  ses  vêtements,  et,  les  yeux  fixés  à  terre ,  sem- 
blait de  plus  en  plup  agitée  par  un  triste  pressen* 
timent, 
Un  coup  de  feu  se  fit  entendre. 
Elle  poussa  un  cri,  se  réfugia  entre  les  bras  4e 
son  amant,  comme  pour  lui  demander  aide  et  se- 
cours, et,  le  front  pâle,  l'œil  effaré,  l'oreille  aux 
écoutes,  par  un  mouvement  biiisque  et  rapide,  lui 
indiqua  de  la  main  de  quel  c4té  était  parti  ce  coup 
de  feu  qui,  trouvant  un  écho  dans  chaque  angle  du 
rocher,  semblait  se  répéter  de  coltine  en  colline. 
Le  Mutilé  se  retourne,  et,  sortant  avec  peine  de  sa 
puissante  contemplation,  s'efTraye,  non  du  bruit  qui 


^g  LE  liULlLË. 

lever  de  force,  ne  se  tiourrir  que  de  son  buliti ,  ne 
porter  d*habits  que  ceux  que  dâmè  Màtaude  àutait 
filés  pour  lui. 

Pirate  audacietix,  terreur  dé  toute  l'Italie,  comp- 
tant pour  auxiliaires  lèë  barbets  dès  Alpes,  tes  ban- 
dits des  Apennitis  et  des  Abt'tiz^es,  'lorsqu'il  For- 
donne,  tout  ce  qu'il  y  a  de  meurtriers  du  Yar  au 
Yoltumo  s'arme  et  marche.  Sans  pitié,  sans  re- 
mords, impie  et  railleur,  ayaiit  appris  que  Sixte- 
Quint  était  soupçonné  par  les  autres  puissances  de 
favoriser  secrètement  ses  rapines,  qui  entretenaient 
danslaPétiinsule  un  état  d'irritation  favorable  à  ses 
projets,  il  écrit  au  pontife  pour  l'assurer  de  son  res- 
pect, de  la  douleur  qu'il  ressent  de  ces  faux  bruits, 
attentatoires  à  l'honneur  du  saint-siége,  et  lui  pro- 
mettre qu'avant  peu,  en  bon  chrétien,  il  trouvera 
un  moyen  sûr  de  le  justifier.  Le  lendemain  il  ^vage 
la  campagne  de  Home,  pollue  une  église  près  de 
Yellétri,  et  dtne  dans  le  sanctuaire,  le  Christ  sur  son 
autel,  les  cierges  saints  allumés^  et  les  cloches  son- 
nant à  pleines  volées  ! 

Lorenzo  s'est  fait  proclamer  par  les  siens  Empe- 
reur de  la  mer.  Roi  des  montagnes,  Prince  des  val- 
lées, et  nul  suzerain  ne  lève  plus  facilement  que  loi 
sur  ses  sujets  et  vassaux  les  impôts  et  redevances. 
Les  paysans  de  la  Toscane  le  surnomment  aussi  le 
Pape  de  V enfer.  Infaillible  comme  celui  de  Rome ,  il 
tient  à  faire  exécuter  ses  ordres ,  même  ceux  qu'il 


LES  APENNINS.  79 

a  dictés  au  milieu  des  crises  de  la  débaiiche  et  de 
rivresse^ 

Un  jour^  à  la  suite  d'uHe  orgie^  où  des  ruisseaux 
enflammés  de  punch  arai^t  eoulë  pour  lui  et  les 
siens,  on  vint  à  parler  de  femmes,  à  Yantèr  les  cban- 
m^  de  oelles  de  Tef'racinet  II  jura  <iu'il  ferut  en- 
lever la  ville  d'assaut,  en  plein  soleil,  pour  qu'on 
pût  distinguer  plus  facilement  celles  qtii  seraient 
dignes  de  partager  sa  couche  ;  et  il  tint  parole*  Une 
nouvelle  journée  des  Sabines  eut  lieu,  après  quoi  la 
ville  fut  livrée  à  Tépée. 

Depuis  ce  jour,  un  har^m  nombreux  égaya  la  so- 
litude de  sa  caverne  royale,  située  dans  les  monte 
LiHibaro^  Pour  Talimenter^  ses  compagnons  durent 
faire  main  basse  sur  les  femmes  jeunes  et  belles 
aussi  bien  que  sur  les  trésors  les  plus  précieux.  En- 
levées, embarquéesi  soumises  à  son  ehoix^  s'il  les 
dédaigné  ou  s'il  s'en  lasse^  elles  sont  livrées  à  ses 
bandits  ou  vendues  aux  Barbar esquès. 

Yoilà  ce  que  le  Mutilé  sait  !  Yoilà  les  hommes  qu'il 
voit  devant  lui  ! 

Que  fera^t^il  ? 

Tombei*a-t-il  à  genoux  pour  implorer  la  merei 
de  ces  misérables?  Mais  il  ne  l'obtiendrait  pas!  Le 
peu  d'or  qu'il  possède  leur  suffira-t41?  Que  Gaétana 
satisfera  bien  mieux  à  leur  brutale  cupidité  !  Lui 
faudra-t-il  donc  la  leur  céder  sans  résistance?  Oh  ! 
que  ne  viennent-ils,  les  satellites  des  Médicis  !  ces 


80  I.E  MUTILE. 

valets  armés  de  Sanderino,  qu'il  redoutait  tant  tout 
à  l'heure,  qu'ils  viennent!...  il  va  la  remettre  entre 
leurs  mains  ;  lui-même  il  les  suivra  :  il  consent  à 
descendre  pour  la  vie  dans  le  plus  sombre  des  ca- 
chots de  Florence.  Vœux  superflus  !  U  faut  agir  ce- 
pendant, le  péril  presse.  Les  brigands^  après  s'être 
consultés  un  instant,  s'approchent,  et  Gaétana  est  là, 
sur  son  sein,  l'entourant  de  ses  bras,  palpitante  de 
frayeur,  sanglotant,  murmurant  :  «  Sauve-moi! 
sauve-moi!  » 

Un  seul  moyen  s'offre  à  lui,  inexécutable  peut- 
être;  mais  il  le  tentera  !  Il  se  courbe,  il  la  saisit  avec 
force  entre  ses  bras,  l'enlève,  et,  tournant  brusque- 
ment sur  sa  gauche,  disparaît  dans  la  ravine  aui 
yeux  de  ses  agresseurs  étonnés. 

Lancé  sur  la  pente  rapide,  l'impulsion  qu*il  eu 
reçoit  lui  fait  précipiter  sa  course  ,  même  à  travers 
le  terrain  montueux  et  déchiré  qui  la  termine.  Plus 
il  avance,  plus  les  excavations,  les  escarpements,  se 
multiplient  sous  ses  pas.  U  s'élance  de  rocher  en  ro- 
cher, entendant  avec  angoisse  des  coups  d'escopette 
répétés  par  mille  échos,  les  brigands  l'ayant  d*abord 
«uivi  dans  celte  lice  périlleuse.  Un  précipice,  ouvert 
en  vaste  entonnoir,  lui  barre  le  chemin  ;îl  l'affronte,  : 
sans  prévoir,  sans  calculer  le  danger,  car  déjà,  dan^ 
ce  grand  déploiement  de  forces  physiques,  toutes  Je:^ 
facultés  de  son  âme  ont  été  jetées  en  dehors  ;  sa 
pensée  inerte  n'est  plus  que  d'instinct.  Son  œil  n'a 


LES  APENNINS.  81 

pu  sonder  ce  gouffre  dont  la  brume  cache  encore 
les  dernières  profondeurs.  Peut-être  si.  contre  toute 
attente,  il  y  parvient  vivant,  il  n'aura  triomphé  de 
tant  d'obstacles  que  pour  s'engloutir  lui,  et  cette 
femme  aimée  dont  la  vie  tient  à'  la  sienne,  dans  les 
flots  du  Reno  ou  de  la  Stella,  qui  baignent  la  base 
d'iiné  grande  partie  de  ces  montagnes. 

N'importe  !  il  ne  voit  que  ces  hommes,  les  in- 
fâmes compagnons  de  Lorenzo  ;  il  rie  songe  qu'à 
préserver  Gaétana  d'une  effroyable  captivité.  Il  ne 
comprend  de  péril  que  celui  qui  est  là,  derrière 
lui,  qu'il  croit  entendre  s'élancer  par  bonds  sur  ses 
pas,  siffler  à  son  oreille,  qui  le  glace  de  son  ombre 
ou  le  brûle  de  son  souffle.  Essayant  de  se  frayer 
dans  l'abime  une  route  oblique,  il  s'appuie  contre 
les  parois  en  talus  ;  il  fait  quelques  pas...  son  pied 
se  fixe  avec  peine  sur  le  sol  humecté  par  le  suinte- 
ment des  sources,  verdi  par  les  mousses,  les  byssus, 
rendu  plus  glissant  encore  par  des  couches  de  ces 
plantes  gélatineuses  qui  rayonnent  transparentes 
sur  les  terrains  ^aqueux,  ou  par  des  amas  innom- 
brables de  petites  limaces  qui  aspirent  au  matin 
la  rosée  et  les  brouillards...  Quelques  arbustes,  des 
broussailles,  Croissent  çà  et  là....  Mais  comment 
les  saisir?  11  avance  cependant...  il  avance...  Tout 
à  coup  le  terrain  dévale  sous  lui....  sa  chute 
doit  être  horrible  !  Sa  pensée  s'égare ,  s'éteint.... 
une  lueur  là  rallume  !  Il  fait  face  à  l'abtme,  et  de- 

255  f 


8ft  LE  yHTItÉ. 

bçittt»  imipobUe,  ancré  sur  ses  talops,  il  se  laisse 
glisser,  de^ceQilre,  entraiQi^nt  ^yec  lui  )^s  terres, 
les  cailloux,  les  frf^graen^  fço^iUeu^  qui  roulept 
et  bondissent  h  ses  QÙ\é^.  Serrant  contre  ia  poitrine 
son  précieux  fardeau  ,  dont  se^  \kr^  çngourdi^  ne 
sentent  plu^  le  poids,  avec  lequel  lui»Qiftn^  il  n« 
semble  former  qu*uu  sciul  çorpil  ^pin^é  W^  d§yx 
àjnes,  il  suit  lA  pente  iwblonwuse,  enoQrfi  hcfcé 
d'espoir,  Cftr  son  cour  est  plwn  d'fttPOïir,  ^i  1^  tè(<! 
de  Gaétiuiît'  repose  sur  la  sîienne,  ^m  P#tte  Qf^tsm 
dont  il  ne  pei»t  yoir  lç8  tm%  dqRt  il  ne  S^m  plu§ 
les  mouTewents,  ^i  çllç  n'îivwt  ftirvi  qu-à  pîur«r 
pour  lui  le  coup  mortet  ?  si  elle  avait  i:^  tf^^ 
par  le  plonib  des  ass^sina  (l^.S^rdaigne|,,,  Pepséç 
horrible!  Qf^étana  ej^^t^-^t^elle?  Qui  le  lui  fU«^?,f, 
Il  ]^  tient  dans  se^  hr^%  çt  il  ne  peut  cQpuatU^  m 
sort,  §t  peut-être  lui-péme  il  uiourri^  Vm^t  d'fc 

ci^ircir  ce  doute  jiffreu»! 

En  ce  n^QWÇPt,  il  bri^ei  au  pied  le  nid  d*pn  ?c^ 
tour,  qui  s'élève  ep  criftut,  ^t  tgurnoif ,  nien»çwt, 
sur  son  frppt.  A  pèt  ubjçt  réel  viennent  se  joifidr^ 
des  objet?!  fftptaptiques,  fruits  4^  squ  i^Agina^oii  «p 
délire.  Sa  tète  sie  remplit  de  bruit^  fionfiifsî  4es 
flçiQim^s  pa^ept  devant  ses  yepi^  ;  il  proit  #§  liptiF 

dans  un  cbcir  qui  rpule;  il  croit  q»e  le  vautour 

s'e^t  attelé  au  çbar  et  l'en^porte  ^s  lep  airsj  e; 
l'oiseau  terrible,  Xçdïi  w^Pnt,  le  fM(4m^t  di)  f^ 
gard,  tournât  vers  lui  son  ÇQu  dépouillé  et  oopi^ 


LES  Al^BNNlNS.  ^3 

tant  une  double  proie,  le  sait  jusqu*au  fond  du 
gouffre  en  rétrécissant  son  vol  circulaire. 

Cette  longue  agonie  morale,  cette  lutte  prolongée 
de  la  vie  eontre  la  mort,  cette  vision  où  tout  n*ètait 
pas  ehjmère,  ce  supplice  où  tout  n'était  pas  réalité, 
ce  voyage  interminable,  h  plein  d'émotions,  de  faita 
vari^,  et  j)è  Famé  et  la  corp^  semblaient  avoir  pris 
deux  routes  différentes,  Tune  s'élangant  dana  les 
espaces  de  Pair,  tandis  que  l'autre  s'abîmait  4ans  les 
profondeurs  du  sol  :  tous  ces  événements  si  multi* 
plies,  ees  sensations  si  compliquées,  n'eurent  que  la 
durée  d*un  instant,  d'une  jininute  ;  mais  dans  celle 
minute,  chaque  seconde  avait  apporté  son  dévelop^ 
pement,  avait  fait  vibrer  son  timbre,  avait  agrandi 
son  cercle.  Que  d'bommes  ont  accompli  une  exis-» 
tence  entière  sanaavoir  autant  senti,  uitant  souffert, 
autant  vécu  ! 

Le  Mutilé,  parvenu  au  fond  du  précipice,  y  resta 
immobile  dans  une  espèce  de  torpeur.  Le  sable  et 
les  débris  entraînés  à  ia  suite,  amoncelés  autour  de 
lui,  lui  servirent  de  socle,  de  point  d'appui  pour  le 
soutenir  et  empêcher  sa  chute,  lorsque  vint  à  cesser 
la  rapide  impulsion  qu'il  avait  reçue.  Ses  pieda 
étaient  déchirés,  ses  vêtements  en  lambeaux.  Par  la 
violente  pression  de  ses  bras,  le  sang  avait  jailli  de 
ses  poignets  tronqués  ;  les  blessures  fkites  par  la 
main  du  bourreau  s'étaient  rouvertes,  et  il  ne  di»* 
tinguait  rien,  il  ne  sentait  rien.  On  eAt  dit,  à  le  voir. 


8^  LE  MDTILË. 

du  haut  de  la  montagne,  lui  et  sa  Florentine,  l'un 
de  ces  groupes  de  marbre  dus  à  la  statuaire  antique, 
et  que  Ton  découvrait  de  loin  dans  les  profondes 
eitcavations  de  Pompéi,  nouvellement  fouillée.^ 

Perché  vis-à-vis  d'eux,  sur  l'angle  d'une  pierre, 
immobile  comme  eux,  le  vautour,  les  ailes  à  demi 
éployées,  le  cou  tendu,  l'œil  hébété,  n'osait  attaquer 
son  ennemi  debout  encore.  Tout  à  coup,  sans  chan- 
ger de  place,  il  battit  bruyamment  de  Faite.  Le  Mu- 
tilé releva  la  tête  ;  ses  esprits  lui  revinrent.  Des  vi- 
sions qui  l'avaient  épouvanté^  il  ne  restait  plus  de- 
vant lui  que  le  vautour  qui,  le  voyant  se  mouvoir, 
s'élança  hors  du  gouffre  et  se  perdit  dans  les  nues  ; 
deç  bruits  confus  qui  l'avaient  assourdi,  une  chute 
d'eau  voisine  était  le  seul  qui  se  fit  entendre  encore. 
Il  regarda  autour  de  lui  ;  à  sa  gauche,  le  précipice 
s^offrait  sans  issue  ;  à  sa  droite,  l'une  des  branches 
de  la  Stella,  se  frayant  un  passage  à  travers  Técar- 
tement  des  masses  calcaires,  s'était  creusé  un 
double  lit  d'inégale  hauteur,  soit  qu'un  côté  du  sol 
lui  opposât  plus  de  résistance  que  l'autre,  soit  plu- 
tôt que  le  cours  d'eau,  ne  présentant  pas  toujours  le 
même  volume,  n'occupât  ces  deux  conduits  qu'ac- 
cidentellement et  gonflé  par  les  pluies  d'orage. 

Quoi  qu'il  en  soit,  dans  ce  moment,  le  torrent 
avait  sa  rive  ;  un  chemin  praticable  était  frayé  sur 
l'un  de  ses  bords.  Le  Mutilé,  se  débarrassant  aussi- 
tôt, non  sans  efforts,  des  obstacles  qui  retenaient 


LES  APËNNir^S.  85 

ses  pieds  captifs^  se  hâta,  avant  que  l*irritation  fé- 
brile qui  le  soutenait  encore  se  fût  apaisée  et  que  le 
repos  ne  l'eût  rendu  au  sentiment  de  la  douleur 
physique,  de  suivre  la  route  que  la  Providence  ou- 
vrait devant  lui. 

.f 

Il  côtoya  le  torrent,  descendant  avec  lui  cette 
pente  abrupte  et  nue,  à  travers  les  déchirures  de 
ces  blocs  immenses  de  marbre  et  de  granit,  n'a- 
percevant le  ciel  que  comme  une  bande  longitudi- 
nale, étroite,  dentelée,  anguleuse;  et  bientôt  il  vit 
le  rapide  cours  d'eau  s'engouffrer  et  disparaître 
dans  un  vaste  réceptacle  souterrain  creusé  au  mi- 
lieu de  ces  montagnes. 

Enfin,  la  route  s'élargit  devant  ses  pas;  une  sorte 
de  végétation  reparut  ;  un  faible  horizon  frappa  sa 
vue  !  Franchissant  les  fondrières  et  les  ravins ,  il 
parvint  jusqu'aux  sentiers  des  étages  inférieurs  de 
l'Apennin,  soutenant  toujours  dans  ses  bras  sa  mai- 
tresse  évanouie.  Mais  du  moins  maintenant  il  sait 
qu'elle  existe  :  son  front  s'est  humecté  de  son  ha- 
leine, et  le  fardeau  qu'il  porte  prolonge  seul  sa 
force  surhumaine. 

Un  jour,  avant  un  an  peut-être,  dans  se§  bras  et 
contre  son  cœur  plus  navré,  c'est  ainsi  qu'il  doit  te 
soutenir  en  core ,  pauvre  Gaétana  ! . . .        ^ 


^ 


VII 


L'hôteUerio. 


Quand  Gaétaiift  revint  à  la  vie>  à  la  lumière,  sa 
première  pensée  fut  celle  du  désespoir*  Elle  crut  se 
retrouver  au  pouvoir  des  bandits  ;  elle  crut  que  ses 
•ans  ne  l'avaient  abandonnée  que  le  temps  de  fer- 
mer et  de  rouvrir  les  yeux^  et  chercha,  stupéfaite, 
lé  carrefour  des  montagnes  arides  «  et  les  (collines  * 
tnameuses ,  et  ces  ligures  ^rajantes  qui  rayaient 
tant  épouvatitée  t 

Elle  ne  vit  devant  elle  qu'un  paysage  riant ,  des 
buiisons  d'églantiers»  des  touffes  d'arbres  verts >  et 
sur  sa  gauche  un  petit  hameau  encadré  dans  des 
haied  vives  d'aubépines,  et  dont  les  cheminées  fu- 
maient. Tout  semblait  y  faire  présager  le  calme  et 
le  bien-être.  De  rîcbes  plantations  de  mûriers  et 
d'oliviers  s'y  développaient  sur  le  versant  des  coteaux 
ondulés  qui  servaient  de  première  ceinture  à  cet 
Éden.  Non, loin  d'elle,  une  vache,  attachée  parla 


L'MÔTËLLEiUE.  87 

coi^He ,  y  paissait  dans  de  hautes  herbes  ;  aupfêg 
étaient  parqués  des  brebis  et  des  béliers  »  protégés 
par  un  chien  vigilant,  de  race  bolonaise  ;  de  longues 
bandes  de  toile  blanchissaient  dans  les  prairies  ;  des 
hommes  équarrissaîeiit  des  chênes  ;  un  mbUliti  àeau, 
entouré  d'une  oséraie^  et  niis  en  mouTément  par  un 
nilfifeeâti  bordé  de  flambea  jaunes,  tournait  à  l'en- 
tl'ée  du  village ,  et  le  brUlt  régulier  de  sa  i*ôue,  les 
chants  des  travailleurs ,  le  sifflet  tnêmë  du  pâtt^e, 
ajoutaient  à  Tànimation  du  tableau. 

Tout,  jusqu'à  la  température,  était  changé  pour 
Gaétana.  L'air  lui  arrivait  tiède  et  dout  à  sentir.  Il 
lui  semblait  qu'aucune  crainte ,  aucune  appréhen- 
sion de  danger  ne  pouvait  l'atteindre  là.  PeUdatit 
quelques  instants^  elle  se  vit  seule,  et  son  isolement 
ne  l'effrayait  pas,  ne  lui  déplaisait  pas;  elle  crut 
rêver  ou  sortir  d'un  rêve,  et  déjà  eUe  se  demandait 
si  leur  exil  de  la  YallombreUse ,  leur  marehe  dans 
les  montagnes ,  la  rencontre  des  bandoulière^  cette 
détonation  retentissante,  ées  têtes  hideuses ^  n'é- 
taient point  un  jeu  biearre  de  son  imagination  :  Cjàr, 
ces  faits  accomplis  ^  quel  pouvoU*  surnaturel  avait 
donc  pu  la  sauver  du  danger?  Gomment  se  trouvait- 
elle  tout  à  coup,  d'un  endroit  sauvage  et  stérile, 
transportée  dans  celte  vaste  et  fraîche  vallée  ?  Tout 
cela  n'aurait-il  été  que  chimère,  songe ^  vertige, 
folie  pèut-'être  ?  et  ^  la  pensée  encore  indécise ,  cher- 
chant et  eraignant  la  Vérité ,  flottant  dans  uh  doute 


88  L£  MUTILÉ. 

qui  n*était  point  sans  charmes,  comme  se  réveillant 
à  la  vie ,  au  bonheur,  elle  souriait  au  spectacle  inat- 
teudu  qui  Fentourait,  lorsque,  en  se  retournant, 
elle  aperçut  près  d'elle,  pâle,  ensanglanté,  son 
compagnon  d'exil ,  son  amant  et  son  libérateur  ! 

Elle  étancha  le  sang  qui  coulait  de  ses  blessures  ; 
dans  sa  tendre  gratitude,  le  pressant  contre  son  sein, 
elle  l'appela  son  dieu,  son  sauveur,  et  le  couvrit  de 
larmes  et  de  baisers!  Mais  celui-ci^  sombre,  impas- 
sible ,  les  lèvres  contractées ,  semblait  ne  recevoir 
ses  cat*esses  qu'avec  indifférence. 

En  ce  moment,  la  fatigue  et  la  douleur  paraly- 
saient-elles tous  les  mouvements  de  cette  âme  ar- 
dente? Non.  Brisé  de  lassitude  et  d'émotions,  le 
Mutilé  songeait  peu  à  ses  souffrances.  Sorti  miracu- 
leusement d'une  tentative  désespérée,  il  n'avait 
point  dans  le  regard  un  seul  éclair  de  joie  pour  sa 
merveilleuse  réussite.  Il  ne  voyait,  dans  les  moyens 
employés  par  lui  pour  le  succès,  que  des  preuves 
de  sa  dégradation.  «  Ah!  se  disait -il  avec  une 
tristesse  profonde,  quel  est  donc  désormcds  mon 
rang  parmi  les  hommes  ?  Que  fait  auprès  de  moi 
cette  femme  qu'il,  ne  m'est  plus  permis  de  pro- 
téger? Je  suis  jeune,  audacieux,  robuste,  et  mon 
courage  ne  peut  se  manifester  que  par  la  fuite  !  Re- 
culer sans  cesse  devant  mon  ennemi ,  mettre  entre 
nous  l'intervalle  des  champs ,  des  plaines ,  la  bar- 
rière des  fleuves ,  des  montagnes ,  l'espace  béant 


LHÔTËLLERIE.  89 

d*uii  précipice,  fuir,  toujours  fuir,  me  cacher.... 
voilà  ma  gloire  à  moi!...  Ce  serait  la  honte  d'un 
autre!  » 

Les  meurtrissures  de  ses  pieds  s'opposaient  à  ce 
qu'il  pût  continuer  sa  marche  ;  il  fallut  se  résoudre 
à  séjourner  en  cet  endroit.  Us  étaient  dans  les  belles 
vallées  de  Scarperia,  plus  belles  encore  par  le  con- 
traste qu'elles  présentent  avec  les  autres  parties  de 
l'Apennin ,  sur  la  ligne  qui  conduit  de  Florence  à 
Bologne.  Gaétana  descendit  vers  le  jeune  pâ^e,  l'ap- 
pela d'un  geste ,  et  celui-ci ,  laissant  à  son  chien  la 
j^arde  du  troupeau,  accourut,  et  l'aida  à  transporter 
au  hameau  voisin  le  voyageur  souffrant. 

Ce  petit  pays  était  presque  entièrement  peuplé 
d'anciennes  familles  florentines,  qui,  à  la  prise  de 
leur  ville  par  les  troupes  impériales,  en  1531,  se 
réfugièrent  au  milieu  de&  montagnes  pour  y  trou- 
ver un  reste  d'indépendance,  et  pouvoir  braver 
avec  plus  de  sécurité  le  gouvernement  des  Médicis, 
qui  ne  songeait  guère  à  elles.  Une  seule  maison 
dans  ce  village  avait  une .  chambre  meublée ,  une 
locanda,  réservée  aux  étrangers  que  des  raisons  de 
commerce  ou  de  plaisir  attiraient  dans  la  vallée. 
Cette  maison  d'apparence  rustique ,  et  où  l'hospita- 
lité ne  s'exerçait  que  boui"se  déliée,  appartenait 
cependant  aux  descendants  du  célèbre  Feruccio,  le 
dernier  héros  de  la  république. 
Le  malade,  soutenu  par  le  pàtrc  et  par  Gaélana , 


90  LE  MUTILÉ. 

introduit  dans  ce  casMietiû ,  qui^  à  Texténeor^  ne 
présentait  que  l'aspect  orditiaire  d*une  hôtellerie  de 
village,  avec  son  pignon  surmonté  d'une  branche 
de  pin ,  sembla  frappé  d'abord  du  nngulier  ameu- 
btement  de  la  sàUe  de  réception» 

Les  murailles,  tapissées  d'images  de  sainteté,  de 
chapelets  «  de  rameaux  bénits,  se  montraient  diar- 
gées  encore  de  lourds  trophées,  composés  d'in- 
strumenli  d'agriculture  et  de  guerre,  artiatement 
confondus  ensemble.  On  y  voyait,  près  des  hoyaux, 
des  bèdies  et  des  pioches ,  de  vieilles  cuirasses,  hé> 
ritage  de  famille;  de  longues  hallebardea,  sur- 
montées de  bonnets  d'acier  ;  plusieurs  fiisils  à 
rouet  ou  à  mèche  y  brillaient,  luisants  comme  s'ils 
sortaient  d'un  des  arsenaux  de  Vienne  ou  de  Milan, 
et,  quoique  à  cette  époque  et  dans  ces  contrées,  où 
souvent  des  bandes  de  malfaiteurs  exerçaient  leurs 
ravages,  il  ne  fût  pas  rare  de  rencontrer  des  paysans 
conduisant  la  charrue  le  sabre  au  côté  et  rescopelte 
en  bandoulière ,  tout  cet  appareil  belliqueux,  un 
tel  luxe  d'armes  danii  une  chaumière ,  surprit  le 
Mutilé ,  et  ne  laissa  pas  que  de  faire  impression  sur 
l'ésprit  d'une  jeune  femme  façonnée  aux  mœurs  de 
Rome  et  de  Florence ,  et  qui  avait  rêvé  le  calme 
parfait  à  la  vue  de  cette  riatite  vallée. 

La  figura  grave  et  sévère  des  maîtres  du  logis, 
leur  costume  de  couleur  sombre,  l'air  de  réserve 
et  de  froideur  avec  lequel  ils  les  accueillirent  fut  loin 


-      L'HÔTELLERIE.  9f 

de  dissiper  cette  première  impression.  L'hôte  et  ses 
trois  fils,  assis  autour  d'un  facme  (foyer  ardent  de 
braise,  placé  au  milieu  de  la  salle),  se  levèrent  à 
Tedtrée  des  nouveaux  arrivatitë;  iiiais  aucun  d'eux 
ne  les  salua  et  ne  leui"  fit  les  compliments  d'usage^ 
Oaélana  ne  douta  pas  un  instant  que  sa  parure  frois- 
sée,, flétrie»  les  vêtements  souillés  et  laoérés  du 
bannii  ne  fussent  l'unique  cause  de  cet  accueil  gla-^ 
oîaL  Elle  se  trompait. 

L'bôteliet*  Péraldi  poussait  jusqu'à  l'affectation 
l'austérité  des  mœurs  républicainesi  ce  qui  ne  l'em*- 
pècbait  pad  de  lever  sur  les  voyageurs  la  dtme  de 
Sainte-Julien  du  mieux  qu'il  pouvait.  L'orgueil  qu'il 
ressentait  de  compter  un  héros  dans  sa  famille,  la 
crainte  d'avilir  (surtout  devant  des  étrangers»  par*- 
tisans  des  Médicis  peut'^ôti'el)  le  sang  plébéien,  mais 
iUustrei  dont  il  sortait»  voilà  quelles  hautes  raisons 
lui  avaient  fait  mettre  au  nombre  de  ses  habitudes 
invétérées  la  gravité  du  maintien  et  le  mépris  de 
toutes  les  politesses  usitées  alors  dans  Florence  la 
prostituée.  Au  milieu  des  siens  mômeà»  qu'il  avait 
instruits  à  agir  et  à  penser  comme  lui»  il  conservait 
ce  ton  de  roideur  et  cette  dignité  d'apparat,  ne  par- 
lait que  par  sentences»  ne  se  découvrait  le  front 
qu'en  prononçant  le  nom  du  Christ  ou  celui  de 
Ferucoioi  et  semblait  ne  s'animer  que  lorsque  la 
cause  de  son  pays  était  mise  en  jeu  devant  lui»  Alors 
il  atait  de  longues  histoires  à  raconter,  de  longs 


92  LE  MUTILÉ. 

discours  à  faire^  après  lesquels  il  retombait  dans 
un  état  méditatif  dont  on  le  retirait  difficilement. 

Imbus  de  ses  principes,  ses  fils  prenaient  leur 
part  de  ses  vieilles  haines  pour  tout  ce  qui  touchait 
au  gouvernement  des  Médicis.  Le  plus  jeune  sur- 
tout, Antonio,  sombre,  mélancolique,  tourmenté 
d'une  humeur  noire,  vivait  à  l'écart,  taciturne,  si- 
lencieux, comme  épiant  Toccasion  de  faire  éclater 
ses  ressentiments  :  car,  depuis  son  enfance,  il  en- 
tendait son  père  et  les  principaux  du  village  s'en- 
tretenir sans  cesse  de  projets  de  révolte,  de  com- 
plots ;  et  lui,  fetigué  de  ces  éternels  délais,  se  sentait 
impatient  de  lutter  contre  le  pouvoir  qu'il  détestait 
autrement  que  par  de  vaines  menaces,  des  boude- 
ries de  femme  et  des  colères  d'enfant. 

Tels  étaient  les  quatre  individus  qui  se  trouvaient 
dans  la  ^alle  commune.  Gaélana  cependant  ne 
tarda  pas  à  se  remettre  de  son  émoi.  L'hôtelier 
ayant  fortement  frappé  ses  mains  l'une  contre 
l'autre,  deux  femmes  entrèrent  :  la  plus  âgée, 
alerte  encore,  portait  sur  sa  figure  cet  air  de  viva- 
cité et  de  bienveillance  qui,  dès  le  premier  coup 
d'œil,  vous  assure  d'un  service  si  -vous  en  avez 
besoin,  et  vous  promet  encore  de  ne  pas  vous  le 
faire  longtemps  attendre.  C'était  la  gouvernante,  ou 
plutôt  la  maestra  di  casa^  depuis  que  la  mort  avait 
privé  le  vieux  Péraldi  de  sa  compagne;  Seule  elle 
connaissait  l'art  de  soumettre  au 'joug  ces  ombra- 


L'HÔTELLERIE.  93 

geiix  républicains  qui  l'aimaient,  et  la  redoutaient 
môme;  car  ses  conseils  étaient  tellement  bons  à 
suivre,  tant  de  fois  les  prédictions  de  sa  sagesse 
s'étaient  ponctuellement  accomplies,  elle  possédait 
un  si  grand  nombre  de  secrets  pour  guérir  les 
maux  ou  pour  les  prévenir,  que,  sans  sa  bonté 
naturelle,  on  eût  pu  penser  que  des  rapports  mysté- 
rieux existaient  entre  elle  et  le  malin  esprit,  resté 
possesseur  de  l'arbre  de  la  science.  Le  bruH  en 
avait  couru  d*abord,  parce  qu'on  la  disait  originaire 
de  la  vallée  de  Mésolana,  en  Suisse,  où  les  fenunes 
naissent  sorcières  ;  mais  comme  ses  sortilèges  ne 
tournaient  jamais  qu'à  l'avantage  de  chacun,  on  la 

« 

laissait  faire,  La  jeune  fille  qui  la  suivait.  Maria, 
fraîche  et  jolie,  et  le  sourire  sur  les  lèvres,  était  le 
dernier  et  le  plus  chéri  des  enfants  de  Péraldi. 

A  la  vue  de  l'étranger,  de  l'état  pitoyable  dans 
lequel  il  se  trouvait,  le  bon  cœur  de  la  maestra 
éclata  tout  â  coup.  Elle  se  récria,  gronda,  gour^ 
manda  le  père  et  les  fils,  ouvrit  les  armoires,  en 
tira  du  linge,  donna  vingt  ordres  à  la  fois.  Gr&ce  à 
elle,  tout  fut  mis  en  mouvement  dans  la  maison, 
chacun  eut  son  emploi  ;  l'immobile  Péraldi  lui- 
même  dut  descendre  chercher  un  vin  généreux  à 
son  caveau,  dont*seul  il  gardait  la  clef,  tandis  que 
deux  de  ses  fils  transportaient  le  malade  dans  la 
caméra  locanda^  que  le  pâtre  retournait  dans  les 
champs  pour  en  rapporter  des  simples ,  et  que 


94  LE  MUTILC. 

Ia  jeune  Maria,  au  moyen  d'un  long  trépied  de 
bois,  suspendait  une  chaudière  d'eau  sur  le  /b* 
cot»e.  Antc^io  seul,  inactif,  toujours  rêveur,  d(v 
bout  coi^tre  la  fenêtre  basée,  sur  laquelle  il  liid- 
sait  courir  maobinalement  set  doigts,  ne  songeait 
qu'aux  derniers  récits  de  son  père,  et  sentait  se 
développer  de  plus  en  plus  dans  khi  kme  1m 
germes  dévorants  qu'y  avait  semés  l^mprodent 
vieillard. 

Le  malade  était  dans  sa  ebambpe,  bien  t^ètéB, 
située  au  levant,  et  dont  la  vue  s^ôuvrtft  fers  la 
petite  place  du  village.  Il  reposait,  les  pieds  enve* 
loppés,  en  un  large  feuteuil  de  euir  de  buffle  ;  6aé* 
tana,  assise,  le  coude  appuyé  sur  le  fauteuil,  ftsant 
sur  son  amant  un  regard  vague  et  douteux,  pom^ 
suivait  aicore  le  secret,  inexplicable  pour  elki,  de 
sa  délivrance  ;  Péraldi  tenait  d^une  main  une  grande 
coupe  de  verre  nuancé  et  doré,  en  forme  da  gmi* 
dole,  et  de  Tautre  une  fiasque  à  double  anae,  pMne 
d'un  vin  moicaiell^  en  bpnneur  dans  ^  pays  ;  ses 
deux  atnés ,  les  bras  croisés!,  semblaient  attendre 
comme  lui,  pour  agir,  les  ordres  de  la  nmeUrm. 

Celle«ci  allait,  venait,  sç  multipliait  ;  elle  àhallsit 
la  poussière  des  meubles,  préparait  la  lit,  disposait 
sur  une  petite  table  de  cyprès,  noirde  avec  Técoroe 
de  noix,  des  compresses,  des  bandages,  des  flacem 
de  diverses  grandeurs,  après  qo^i  éùe  s^approeha 
du  inalade  et  se  mit  en  devoir  de  le  débarrasser 


l*h6tellërie.  9» 

(Vune  partie  de  ses  vêtements  déchirés  et  inacu-< 
It'^s....  Tout  à  eoup,  une  exclamation  d^horreur  Ini 
échappe. 

cK  II  i|-a  pua  de  mains  I  »  s^éerie-tieile. 
Tous  roulent,  aaisis  d'épouifante,  eomme  ai  le 
déipon  luirmôme  fftt  tembé  au  milieu  d^euml  Maria 
et  Iç  p&tre,  qui  arrivent  en  ce  moment,  à  la  vue 
de  ce  tableau  de  itnpéfaetion,  partagent  l'effroi 
général,  dont  ils  ignorent  cependant  encore  h 
cause. 

«  Qui  dteshvûus?  «  demande  enfin  le  vieui  Péraldi 
d'une  voix  émue,  piais  menaçmte,  en  s^âdreaaant 
au  Jiutilé. 

Geluiroi  relève  la  tète  et  tout  à  coup  treaaaille  de 
haute  et  d^iudignatipn  ;  il  9k  deviné  lea  soupçonn  de 
son  b6te, 
Gi^étwa  aei  tourne  vert  P^aldi } 
n  Ne  l'iaterrogeai  pas!  Ceux  qui  Vont  privé  du 
l'usage  de  ses  iPêiua  Tont  auw  privé  de  la  pav 
rol§,  » 
li'horr^ur  redoubla  purmi  lei  ^ssiatauta, 
Alora,  k  son  tour,  la  Florentine  entrevoit  sur  toa 
traits  du  vieillaFd  la  pennée  qui  l'agite  :  elle  se  rap* 
pelle  que,  diina  plusieurs £tat^  de  l'Italie,  }iiprivii« 
tien  du  poignet  eit  le  châtiment  du  vol  ;  la  privatton 
de  la  langue,  le  cibfttiment  de  la  ealomnie.  L^  mt« 
sère  du  MutUé  lui  semble  eomblée;  elle  jetle  un  m 
de  douleur,  et,  impuissante  à  défendre,  à  juatifiep 


9C  LE  MUTILÉ. 

son  amant,  n*osant  affronter  tous  ces  regards  soup- 
çonneux qui  Tentourent,  elle  se  détourne  pour  ca- 
cher une  larme,  qui  suffit  à  sa  cause. 

Placée  derrière  elle,  la  fille  de  Péraldi,  la  jeune 
Maria,  s*est  sentie  prise  de  pitié  et  de  conviction 
tout  ensemble,  à  la  vue  de  cette  larme  d'angoisse. 

c  Mon  père!  mon  père!  s'écrie-t-elle  aussitôt,  en 
s'avançant  résolument  vers  Péraldi;  par  ma  sainte 
patronne,  je  le  jure,  ce  sont  d*honnètes  chrétiens! 

w 

—  Et  pourquoi  non?  ajoute  la  vieille  caménsle, 
venant  soudainement  en  aide  à  la  jolie  enfant.  Vous 
autres  hommes,  vous  cavez  toujours  au  pire,  sans 
vous  inquiéter  de  la  physionomie  des  gens.  Vous 
vous  êtes  hâtés  de  prendre  pour  un  cri  de  réprobation 
ce  qui  chez  moi  n'était  que  Texpression  d'un  senti- 
ment de  surprise  douloureuse.  Regardez  ce  pauvre 
garçon  :  a-t-il  dans  les  yeux  un  seul  regard,  dans 
les  plis  de  son  front  une  seul  signe  qui  témoigne 
d'une  nature  mauvaise?  Et  celle-ci,  dit-elle  en  se 
rapprochant  de  Gaétana ,  que  déjà  la  gentille  Maria 
pressait  sur  son  cœur  avec  des  redoublements  d'af- 
fectueusé  compassion,  vous  fait«e11e  vraiment  l'effet 
de  ne  pouvoir  être  rien  autre  chose  que  la  femme 
d'un  bandit?  Allons,  mes  braves,  cessez  de  trem- 
bler^ et  mettez  vos  lunettes.  Cet  étranger  est  souf- 
frant^ couvert  de  contusions  et  de  plaies  saignantes; 

guérissoiis-le  d'abord  ;  pour  le  reste ,  prenons  con- 
fiance en  Dieu  l 


L'HÔTELLERIE.  97 

—  Ainsi  soit-il!  reprit  Thôtelier;  la  maestra  le 
désire.  Maria  le  veut  ;  Foiseau  fût-il  de  proie,  nous 
ne  lui  ferons  point  quitter  le  perchoir  dans  Tétat  0(1 
il  se  trouve  :  il  dormira  en  paix  dans  Tasile  qu*il 
aura  payé.  Cependant,  ajouta-t-il  (mû  par  un  senri- 
inent  de  curiosité  qui  lui  fit  pour  un  moment  ou- 
blier la  rigidité  de  ses  principes  républicains) ,  il  est 
arrivé  ici  en  fugitif,  les  pieds  meurtris;  et  vous  sa- 
vez tous  que ,  d'après  les  lois  nouvelles  qu'ils  ont 
imaginées,    quiconque  arbore  pour   enseigne  la 
pomme  de  pin,  contracte  l'obligation  de  connaître 
tous  ceux  qui  s'arrêtent  sous  son  toit  :  telle  est  la 
loi,  la  règle;  l'observe  qui  voudra;  peu  importe; 
mais  enfin  si  cet  inconnu  n'a  pas  de  raisons  pour 
cacher  ce  qu'il  est,  pourquoi  ne  le  saurions-nous 
pas?  fût-il  coupable,  il  n'y  a  point  de  délateurs 
parmi  nous!  » 
Gaétana  n'hésite  plus.  <K€'est  un  proscrit  !  dit-elle. 
—  Un  proscrit  !  par  le  sang  de  Feruccio,  indigne- 
ment versé  à  Gavignana,  s'écrie  le  vieillard  en  reti- 
rant son  bonnet  et  l'agitant  sur  son  front  (mou- 
vement aussitôt  imité  par  ses  deux  fils) ,  un  pros- 
crit! Je  le  reconnais  pour  l'hôte  de  mon  foyer,  et 
malheur  à  celui  qui,  par  violence,  ferait  tomber  un 
cheveu  de  sa  tète!  Mais  qu'a-t-il  donc  fait?...  » 

Et  tous  avancèrent  d'un  pas  pour  se  rapprocher 
du  Mutilé,  qui  déjà  semblait  étranger  à  la  scène  qui 
se  passait  autour  de  lui. 

255  g 


9S  l^P  MUTItt. 

«  Hélas!  il  Qsa  lutter  contre  ua  pouvoir  hien 
redoutable  et  se  fkire  le  défenseur  de  ses  CQuai- 
toyens. 

—  C'est  une  grande  imprudence,  dît  la  maestra, 
reprenant  auprès  du  malade  ses  fonctions  inter- 
rompues, et  le  débarrassant  de  son  manteau. 

•—  C'est  une  noble  action  !  dit  Péraldi,  qui,  d'a- 
près Taccentuation  toscane  de  Gaétana,  ne  dou- 
tait point  que  son  compagnon  ne  fût  du  même  pays 
qu^elle,  et  ne  voyait  plus  en  lui  qu'une  yictime  des 
Médiçis,  un  ennemi  de  ses  ennemis.  Un  proscrit  pa- 
triote, reprit4l,  trouvera  toujours  place  autour  de 
ma  table ,  asile  dans  ma  maison,  dussé-je  ne  jamais 
entendre  sonner  l'or  passant  de*  sa  bourse  dans  la 
miôrme.  lia  proscription  n'est  point  une  plaie  hoB- 
teus^  que  l'on  doive  cacher  aux  habitants  de  eetle 
vallée,  car  tous  pensent  comme  moi  ;  et  a'il  se  trau^ 
vairp^rnsi  noua  un  traître  capable  ie  vendis  le 
sang  d^  rétranger ,  le  sien  en  tiendrait  eompte.  Ce- 
pendant, fyputa-tril  en  changeant  de  tan  rt  se 
tournant  vei;s  le  p&tre ,  Giaeopo ,  il  est  iPutile  d'é- 
bruiter cette  affaire  ;  la  discréliim  est  la  meUltuiv 
serrure  que  possèdent  les  boBunes  prar  mettre  Isor 
trésor  h  l'abri.  Si  tu  parles,  songe  bien  que  ta  dois 
à  mon  frère  ton  droit  de  pacage,  et  qu'il  peut  te 
l'ôter.  .t 

Attiré  par  le  bruit,  Antonio  venait  d'entnr  dans 

la  locanda. 


L'HÔTELLERIE.  %^ 

«  Regarde!  lui  eria  le  vieiUar4  en  désignant 
l'étranger  du  geste  ;  voilà  l'ouvrage  de  la  tyrannie! 
ils  lui  ont  eoupé  la  langue  et  les  mains  I 

Le  Jeune  homme  ooqtempla  quelques  instants  le 
Mutilé  avec  une  attention  avide. 

-^  Il  est  bien  malheureux ,  murmura-t^l  enfin,  il 
ne  peut  plus  tenir  un  poignard  |  » 

La  muM^ra  jeta  sur  Péraldi  un  regard  de  reproche 
qui  semblait  lui  dire  :  «  Quelles  horribles  pensées 
cherchez-vous  à  mettre  dans  la  tête  de  vos  en- 
Tants!  »  Et,  déroutant  aussitôt  la  gravité  de  Tentre- 
lien,  forçant  les  idées  à  prendre  une  autre  marche, 
elle  les  contraignit  de  s'occuper  avec  elle  des  soins 
à  donner  au  blessé. 

Les  pieds  du  Mutilé  furent  soigneusement  lavés 
dans  une  eau  tiède,  mélang[ée  d'une  forte  décoction 
de  racines  de  peuplier;  elle  enveloppa  ses  jambes 
de  mousse  trempée  d'huile ,  frotta  ses  bras  et  ses 
épaules  endoloris  de  baumes  fortifiants,  lui  fit 
vider  d'un  coup  la  gondole  pleine  de  moscadello  ; 
après  quoi,  deux  des  frères  le  prirent  entre  leurs 
bras  et  rétendirent  dans  le  lit.  Pour  surcroît  de  pré- 
caution, la  gouvernante  plaça  sous  le  chevet  un 
évangile  de  saint  Jean,  déclarant  que  si  le  mal  ré- 
sistait ,  sa  dernière  et  sa  plus  sûre  ressource  seraif 
d'avoir  recours  à  Fart  de  saint  Anselme,  qui  consis- 
tait dans  l'apposition  d'un  lambeau  de  linceul  pour 
la  guérison  des  plaies ,  remède  souverain  et  jouis- 


iÛO  LE  MUTILÉ. 

sant  alors  d'un  grand  crédit,  surtout  dans  les  armées 
italiennes. 

Chacun  sortit  bientôt,  et  le  Mutilé,  brisé ,  cour- 
batu par  la  souffrance,  fatigué  d*avoir  figuré  dans 
cette  scène,  acteur  muet  et  immobile,  malgré  ses 
douleurs  poignantes,  ne  tarda  pas  à  s*endormir. 

Le  soir  venu,  la  jeune  Maria  offrit  à  Tétrangère 
de  partager  sa  couche,  et,  le  lendemain,  toutes  deux 
se  réveillèrent  liées  d'une  tendre  amitié. 


VIII 


L'improvisateur. 

Avant  Texpiratidn  de  la  semaine,  le  Mutilé  pou- 
vait se  tenir  debout  et  se  promener  dans  sa  chambre. 
Gaétana,  par  ses  soins,  par  un  redoublement 
d'amour,  avec  du  calme  sur  son  visage  et  de  l'espé* 
rance  dans  ses  yeux,  était  parvenue  à  lui  rendre  le 
repos  de  l'àme,  si  nécessaire  à  toutes  les  guérisons. 
Assidue  près  de  lui,  prodiguant  à  son  amant  ses 
trésors  de  pitié  et  de  tendresse,  elle  lui  laissait  voir 
assez  combien  le  malheur  parle  éloquemment  au 
cœur  des  femmes  ! 

Maria  venait  souvent  aider  son  amie  à  distraire  le 
convalescent;  et  quand  il  avait  besoin  de  repos,  de 
sommeil,  toutes  deux  allaient  respirer  Tair  dans  la 
vallée,  se  promener  au  bord  du  ruisseau,  écouter  le 
bruit  du  moulin,  jouer  avec  la  chèvre  favorite  de 
Giacomo.  Il  semblait  alors  à  Gaétana  que  le  bon- 
heur parfait  fût  revenu  pour  elle  !  Le  son  d'une  voix 


i02  LE  MUTILE. 

qui  répondait  à  la  sienne  était  si  doux  à  son  oreille! 
une  figure  qui  lui  souriait  en  l'écoutant  avait  tant  de 
charmes  à  ses  yeux  ! 

Elle  contait  à  la  jeune  villageoise  une  partie  de  ses 
malheurs,  passant  sous  silence,  avec  un  merv/eilleux 
instinct  de  pudeur,  ce  qui  eût  pu  alarmer  Fâme 
naïve  d'un  enfant  :  mais  dans  le  narré  de  ses  ti-aver- 
ses,  parfois  la  coquetterie  lui  revenait  malgré  elle, 
presque  à  son  insu,  et  elle  n'omettait  point  de  dire 
les  persécutions  que  lui  avaient  attirées  sa  beauté, 
ses  vingt  ans,  et  l'harmonieuse  flexibilité  de  sa  voix. 
Du  rMtei  maintenant  elle  ne  regrettait  rien,  ou 
eroyait  ne  rien  regretter,  et  ne  demabdait  à  l'avenir 
que  d6S  initants  semblables  à  ceux  dont  ellt  jduis^ 
sait  alors. 

Un  jour  les  deux  amies,  rentrant  au  village^  furent 
étonnées  de  voir  un  grand  nombre  d'habitants  ras- 
semblés sur  la  petite  place  et  presque  devant  la  mai- 
son de  Péraldi.  Gaétana  se  troubla,  et  toute  une  série 
de  nouveaux  malheurs  se  déroula  dans  sa  pensée. 
Hais  Maria,  prenant  l'avance,  courut  s'informer  de 
oe  qui  se  passait^  et,  rassurée  rien  qu'en  la  voyant 
revenir,  Gaétana  se  rapprocha  avec  elle  du  cercle 
de  curieux ,  où  leur  attention  fut  bientôt  Vivement 
éveillée. 

Un  improvisateur  causait  ce  rasselïiblomeût  denl 
le  bàmeau.  C'était  le  Gelml^  qui|  enoofê  tout  p^r^' 
fumé  d'un  encens  de  cour,  comblé  des  bienfaits  du 


L'IMPROYISATËUR.  103 

grfttiâ^duc,  se  rendait  ûAm  sa  patrie,  et,  ôliétnih 
faisant,  ne  dédaignait  pas  d'excitet*  Tadmiration  et 
les  largesses  des  bons  paysans  de  la  vallée,  rànçou*- 
nftnt  àinii  lèts  sujets  après  le  souverain.  Ne  perdant 
jamais  tine  occasion  d'adcrottre  sa  gloire  ou  sa 
fortune,  aussi  bien  inspiré  devant  des  ohapeaui  de 
feutre  que  devant  des  toques  de  velours ,  il  ne  ée 
toticiait  guère  plus  d'avoir  pour  accompagnement 
lel  accords  des  harpes ,  que  le  bruit  des  sonûéttéS 
des  deux  mulets  qui  composaient  son  équipage ,  et 
par-dessus  tout  cela  vivait  joyeusement  et  large*^ 
ment  en  route. 

Lorsque  les  deux  jeunes  amies  vinrent  grossir  le 
nombre  des  spectateurs,  le  Gelmi  demandait  un  sujet 
pour  ses  chants,  un  thème  sur  lequel  il  pût  étendre 
ses  broderies  poétiques.  Dans  son  rustique  auditoire, 
nul  ne  semblait  disposé  h  faire  droit  à  sa  demande  ; 
chacun  le  regardait  l'œil  étonné,  la  bouche  béante , 
sans  avoir  l'air  de  chercher  même  un  sens  ft  ses 
paroles,  quand  tout  à  coup  un  vif  mouvement  se 
manifesta  sur  un  des  points  de  l'assemblée.  Antonio 
Péraldi,  le  front  nu,  le  geste  véhément,  s'était  fait 
jour  dans  le  cercle  ;  il  jeta  sa  bourse  de  cuir  aux  pieds 
de  rimprovisateur,  et,  l'œil  enflammé,  lui  cria  d'un 
ton  impératif  : 

c  Chante  la  liberté  et  la  gloire  de  la  vieille  Tos- 
cane !  1^ 

Un  murmure  approbateur  se  fit  entendre,  des 


104  LE  MUTILE. 

bravi  éclatèrenl  dans  la  foule  plus  resserrée,  et  sou- 
dain une  pluie  de  piécettes  et  de  monnaie  de  cuivre 
tomba  autour  du  Gelmi  ! 

Celui-ci  ne  se  fit  point  prier.  Gomme  il  avait 
chanté  l'illustration  des  Médicis,  il  célébra  les  bien- 
faits de  la  liberté,  avec  autant  de  chaleur,  autant 
d*entratnement,  empruntant  même  à  son  improvi- 
sation du  palais  Pitti  quelques-uns  des  vers  les  plus 
saillants  et  les  images  les  plus  pompeuses,  pour  les 
replacer  avec  adresse,  déguisés,  fardés,  dans  sa 
nouvelle  œuvre.  Au  reste,  n'y  mettant  nul  effort;  ré- 
publicain de  naissance,  flatteur  par  caractère,  vani- 
teux,  prodigue  et  gourmand,  il  s'inquiétait  peu  du 
sujet,  et  n'était  soucieux  seulement  que  de  s'attirer 
l'approbation  et  les  bonnes  grâces  de  son  auditoire, 
quel  qu'il  fût. 

Celte  fois,  personne  n'eut  à  se  plaindre.  L'impro- 
visation fut  vive  et  chaleureuse,  l'auditoire  recon- 
naissant. 

Lorsqu'il  eut  fini,  deux  mouvements  opposés  se 
firent  remarquer  dans  cette  assemblée,  composée  de 
gens  de  même  opinion.  Les  plus  timides,  effrayés 
d'avoir  écouté  jusqu'au  bput  ces  vers  audacieux, 
observaient  un  silence  prudent,  et ,  baissant  la  tète, 
interrogeant  furtivement  du  regard  les  figures  qui 
les  entouraient,  souriaient  ou  se  troublaient ,  selon 
qu'ils  y  croyaient  découvrir  des  signes  de  terreur  ou 
de  sécurité.  Les  autres,  émus,  entraînés,  enlhousias- 


L'IMPROVISATEUR.  i05 

mes,  sautaient,  criaient,  riaient,  embrassaient  le 
poète,  aux  pieds  duqueh  ils  ne  tardèrent  pas  à  dé- 
poser, conmie  hommage,  un  monceau  de  cédrats, 
de  melons  eoeameri  de  Pistoie,  des  mortadelles,  des 
tortues  du  lac,  et  toutes  les  friandises  que  produisait 
ou  que  possédait  l'heureuse  vallée. 

Les  deux  jolies  filles,  toujours  en  observation  de- 
vant la  foule,  s'étonnèrent  de  ne  pas  voir  parmi  ces 
derniers  ce  fougueux  Antonio,  dont  la  brusque  exal* 
tation  avait  seule  provoqué  une  scène  qui  pouvait 
n'être  pas  sans  danger  pour  les  habitants  de  Scar- 
përia.  Elles  le  cherchèrent  des  yeux  et  ne  l'aperçu- 
rent point,  même  lorsque  le  Gelmi ,  se  disposant  à 
reprendre  sa  route,  chargea  un  mulet  à  bagages  de 
ses  provisions  et  de  sa  ^menue  monnaie,  et  prit 
congé  du  pays,  en  envoyant  gracieusement  des  bai^ 
sers  à  ses  auditeurs,  dont  une  partie  le  suivit  encore 
quelque  temps,  et  dont  le  reste  se  dispersa. 

Antonio  était  déjà  dans  la  petite  cellule  qu'il  habi- 
tait à  l'étage  supérieur  de  la  maison  de  son  père. 
Là,. accroupi  sur  une  natte,  les  coudes  sur  les  ge- 
noux et  la  tète  dans  ses  mains,  il  se  répétait,  les  yeux 
fermés,  les  accents  de  liberté  qu'il  venait  d'entendre; 
il  se  les  répétait  pour  y  trouver  des  instructions,  des 
ordres!.... 

Il  se  persuada  que  l'arrivée  du  poète  véronais 
au  milieu  de  cette  vallée  des  Apennins  n'avait  point 
eu  lieu  sans  quelque  vue  secrète  de  la  Providence  ! 


106  LB  MUTILÉ. 

Q'êit  elle  qui  a  gUldé  riiuproyisateur  à  trafèri  lei 
flètilién  périlleux  d#8  montagnes ,  jusqttê  su^  lA 
(ilàoe  d'un  misérable  village^  pout*  p*ll  ifleime  y 
éprouter  le  courage  d'un  pàu¥re  pàfÊàfl,  et,  par  an 
ïûùi  inattendu,  lui  arraeher  le  Becfét  de  ëôn  étér* 
nelle  préoccupation^  faire  j&illlr  rétinôéllé  dU  cail- 
lou, là  foudre  du  nuage* 

Que  roccasion  bo  pré^énte^  11  ne  se  Oôntêntèfà 
plaide  rêver;  11  agira. 

Bn  eet  Instant  où  les  chants  dé  liberté  du  Véré* 
nàii  bouleversaient  ainsi  TArae  d*Ântonio  Pèrtidl, 
au'dessôus  de  lul^  dans  la  ehàmbre  du  malade^  la 
même  eause  faisait  nature  d'autres  transports. 

Lorsque  le  Qelmi  avait  ftit  son  entrée  dans  le  ha^ 
meaUy  le  Mutilé  était  assis  près  de  sa  fenêtre^  aspi- 
i*ant  la  fraîcheur  du  ireht  d'est.  La  rumeur  qui  ne 
tarda  pas  à  s'élever  sur  la  petite  place  ouverte  de- 
vant lui,  attira  son  attention.  Il  fut  témoin  dé  l'é^ 
nergique  apostrophe  d'Antonio,  et  l'admira.  Il  en- 
tendit le  poète  nomade  ;  sa  facilité  l'étonna  ;  mais 
la  médiocrité  de  ses  vers  fut  loin  de  satisftdre.  cet 
esprit  difflcilei  Cependant,  quand  il  en  vit  les  effets, 
iorsqu'éclatèrent  les  cris  répétés  d'admiration,  lui- 
même  se  prit  à  l'émotion  générale  :  ses  idées  ambi- 
tieuses de  célébrité  l'assaillirent  avec  plus  de  force  ; 
la  gloire  lui  parut  belle,  même  au  village  ;  il  envia 
oes  hommages  grossiers,  mais  sincères,  dont  on  en- 
tourait le  Oelmi. 


L'IMPROVISATEUR.  107 

Cétbommei  lyre  vîTante^  doai  ohaeim  pouvait 
tiror  â6s  aeeordi  à  VDlonté^  étaii*il  doué  d'un  sens 
dd  plus  que  les  autres  homiuei  1  Ge  talent  qu'il  avait 
d'abord  dédaigné,  il  en  devint  jaloux  I  Commander 
ainsi  à  son  inspiratioui  rhytbmer  sa  pensée^  parler 
librement  cette  langue  divinei  dont  lés  plus  splen^ 
dides  génies  ont  longtèmpi  bégayé  les  mots  avant 
de  les  pouvoir  articuler,  voilà  ce  qui  lui  sembla  uh 
don  venu  du  ciel,  le  comble  de  l'art,  et  le  eoûi]^lé- 
ment  d'une  organisation  poétique  ! 

Mail  commetit  le  cerveau  pouvait**!!  suffire  à  tôUs 
ces  travaux  divers,  à  toutes  ces  élaborations  buéobs^ 
sivis  et  rapides  de  la  pensée^  tléoessaires  à  l'aedom** 
plissement  de  cotte  œuvre  de  révélation  subite? 
Qôitunent  l'esprit  pouvait-il,  d'un  ^eul  coup,  saisir, 
embrasser  un  sujet  dans  son  ensemble^  lui  marquât* 
ses  divisions,  le  créer  dans  ses  détails,  le  revêtir  de 
pompe,  d'imagesi  d'harmonie;  se  âoumettfè  à 
toutes  oes^  actions  simultanées,  produire  enfin  le 
vers  léger,  tendre^  sonore^  en  préparant  celui  qui 
va  suivre,  grave  et  majestueux  7 

Il  essaya  ! 

Il  s'imposa  un  sujet  ;  mais  ses  pensées  confuses 
ne  se  groupaient  qu'aVec  lenteur.  L'expreslion  le 
fuyait,  rebelle ,  fantasque ,  eaprieieusei  II  ne  s'élan* 
qtii  en  avant  que  pour  s'arrêter,  brônehait  h  dia^ue 
pas,  timide,  irréâolu»  décontenancé,  voulant  ton* 
jours  régler  les  mouvements  de  son  imaginêlion« 


i08  LE  MUTILÉ. 

au  lieu  de  se  laisser  emporter  par  elle.  Erreur  !  car 
ce  n'était  plus  un  coursier  bridé,  sellé,  que  Ton 
guide  du  mors  et  de  Téperon,  qu'il  avait  devant  lui 
pour  le  conduire  ;  c'était  un  cheval  fougueux,  in- 
dompté, aux  jarrets  nerveux,  à  la  croupe  bondis- 
sante, au  poitrail  haletant,  qu'il  fallait  saisir  par  la 
crinière,  monter  d'un  bond  et  suivre  en  aveugle 
dans  sa  course  inspirée  ! 

11  l'osa  ;  il  y  parvint. 

Il  se  reconnut  doué  au  plus  haut  degré  du  talent 
de  l'improvisation,  cet  homme  à  qui  la  parole  était 
interdite  à  jamais  !  Les  pensées  audacieuses ,  inat- 
tendues, naissaient,  fermentaient,  se  développaient 
avec  rapidité  dans  sa  tète,  et,  pour  les  peindre,  les 
vers  sonores  et  brillants,  étincelants  de  verve,  jail- 
lissaient en  foule....  et  venaient  expirer  éteints  sur 
ses  lèvres  closes  et  muettes. 

Cet  état  de  faiblesse  et  d'irritation,  de  force  mo- 
rale et  d'impuissance  physique,  le  jeta  de  nouveau 
dans  un  profond  abattement,  auquel  des  transports 
de  rage  succédèrent;  puis  une  fièvre  ardente  le 
saisit. 

Ainsi,  deux  fois  les  chants  du  poète  véronais 
étaient  venus  ajouter  à  sa  misère.  L'effet  n'en  avait 
pas  encore  cessé  pour  Antonio. 

Dans  la  soirée  de  ce  même  jour,  le  bruit  se  ré- 
pandit parmi  les  habitants  de  la  vallée,  qu'une 
troupe  nombreuse  de  gens  d'armes,  commandée 


L'IMPROVISATEUR.  i09 

par  un  jeune  seigneur  de  Florence,  avait  paru  sur 
la  route  de  Fiorenzuola  à  la  Scarpéria.  Chacun 
pensa  d*abord  qu'ils  avaient  été  envoyés  pour  sur- 
veiller et  repousser  les  compagnies  de  bandouliers 
qui -exerçaient  leurs  ravages  de  ce  côté;  mais  Ma- 
ria, se  rappelant  les  récits  de  Gaétana,  fit  part  de 
ses  soupçons,  de  ses  terreurs  à  sa  famille,  rassem- 
blée alors  dans  la  chambre  de  la  gouvernante  pour 
les  travaux  et  les  prières  du  soir.  Ces  hommes  ar- 
méSy  c'étaient  les  sbires  dépêchés  sur  la  trace  des 
deux  fugitifs  ;  ce  jeune  seigneur,  c'était  le  chevalier 
Sanderino,  favori  de  Médicis! 

A  ce  dernier  mot,  Antonio,  qui  avait  à  peine  sem- 
blé prêter  attention  aux  paroles  de  sa  sœur,  leva  la 
tète  ;  puis  il  rentra  dans  sa  méditation. 

> 

Le  vieux  Péraldi  parut  d'abord  déconcerté,  soit  à 
cause  du  danger  que  pouvaient  courir  ses  hôtes, 
soit  par  un  retour  sur  lui-même.  Cependant  il  se 
remit  bientôt,  prit  un  ton  rassuré,  et,  tout  en 
interrogeant  du  regard  la  figure  de  la  gouver- 
nante ,  il  proposa  de  mettre  suc-le-champ  en  lieu 
de  sûreté  le  Mutilé  et  sa  compagne,  pour  les  dé- 
rober aux  recherches  des  persécuteurs ,  ou,  ar- 
borant ouvertement  le  saint  drapeau  de  l'hospi- 
talité ,  d'appeler  tout  le  pays  aux  armes  pour  les 
défendre. 

«  Croyez-vous,  dit  la  maestray  trouver  chacun  dis- 
posé à  risquer  ses  biens  et  sa  vie  pour  protéger  des 


no  LB  MUTILA. 

élpangers  envers  lesquels  vous  •*  même  n'enereei 
qu'une  hospitalité  d'aubergiste?  » 

Le  vieillard  se  tourna  vers  elle  d*un  air  de  mé- 
eontentement. 

«Aubergiste!  nfiurmura-t-îl ,  le  descendant  de 
Féruecio  I...  et  à  ee  nom  révéré,  le  père  et  les  flb 
inelinèreut  la  tète,  en  se  la  découvrant. 

— «  Béni  soit  le  souvenir  de  Féruecio  !  répondit  la 
gouvernante;  que  le  ciel  récompense  ses  mérites,  et 
qtt*il  nous  garde  à  tous  une  bonne  place  daa? 
le  saint  paradis  I  Mais  ce  n'est  pas  dô  lui  qu'il  est 
question  ici.  Songeons  à  nos  hôtes  I 

r^  A  nos  amis,  ajouta  Maria  à  demi-voix. 

—  Soit.  Mon  avis  est  qu'il  ne  faut  pas  les  alarmer 
sans  raison.  Gardons  nos  mauvaises  nouvelles  pour 
nous.  Un  coup  de  lancette  peut  sauver  un  malade, 
un  coup  de  langue  peut  le  tuer.  Voici  donc  ce  qoc 
je  propose  :  ce  Sanderino  n'est  pas  encore  près 
d'ici  ;  laissons  aux  proscrits  leur  nuit  de  repos  ;  de- 
main, avec  le  jour,  on  enverra  Giacomo  en  avant, 
le  plus  loin  qu'il  pourra,  sur  la  roule  praticable  aux 
cavaliers,  qui  conduit  à  Piorenzuola.  Il  verra,  il 
s'informera,  et  nous  préviendra,  en  coupant  droit 
par  les  sentiers  des  montagnes,  qu'il  connaît  mieux 
qu'aucun  autre  habila^ht  de  la  vallée.  Si  le  danger 
se  détourne,  nous  laisserons  le  malade  guérir  à  son 
aise,  et  la  jeune  femme  dépenser  ici  la  bonne  hu- 
meur qui,  dit-elle,  lui  est  revenue  au  milieu  de  nous.» 


L'IMPROVISATEUR.  iH 

Maria,  d'un  coup  d'œil,  remercia  la  gouvernante. 

«  Que  si  le  péril  s'approche,  nous  ne  resterons 
pas  les  bras  croisés  et  les  pieds  enracinés  dans  le 
sol  devant  lui  :  alors,  mais  alors  seulement,  croyez- 
moi,  il  faudra  sonner  le  tocsin  aux  oreilles  du 
pauvre  homme  malingre  et  souffreteux,  et  lui  mar- 
quer l'heure  du  départ  et  la  route  à  suivre.  Est-ce 
votre  avis  ?  » 

Chacun  approuva ,  à  l'exception  d'Antonio ,  qui , 
voyant  son  père  renoncer  si  facilement  à  ses  idées 
belliqueuses,  avait  brusquement  pris  congé  de  la 
famille  et  regagné  son  gîte. 

Al)  jour  naissant,  le  nouveau  projet  était  rail  à 
exécution,  et  déjà  le  pâtre  Giaeomo  voyageait  leile« 
ment  dans  l'Apennin,  mettant  Topeille  contre  teive 
pour  entendre  le  pas  des  ehevauii,  ou  esealadant  le 
sommet  des  rochers  pour  voir  de  loin  briller  f^u 
soleil  les  euirasses  florentines. 


IX 


Le  ponte  Galvo. 

Le  Mutilé  sommeillait  encore, épuisé  par  ses  émo- 
tions précédentes;  Gaétana,  ignorant  le  danger, 
prenait  plaisir  à  le  voir  reposer  ainsi ,  et  en  atten- 
dant son  réveil,  elle  disposait  des  vases  de  fleurs 
dans  la /ocanda,  rangeant  tout,  mettant  tout  en  ordre 
à  petit  bruit. 

Depuis  quelque  temps  l'heure  du  repas  avait 
sonné.  L'hôtellier  et  sa  famille,  réunis  dans  la  salle 
commune,  s'étonnaient  de  la  non  présence  d'An- 
tonio. On  attendit  quelques  minutes  encore,  et 
vainement  on  l'appela  ;  il  ne  répondit  pas  ;  on  inter- 
rogea les  gens  de  la  maison  ;  ils  ne  l'avaient  point 
vu  de  la  matinée.  Péraldi ,  perdant  patience ,  se 
décida  à  dire  le  Benedicite  et  à  se  mettre  à  table 
sans  lui. 

Tout  à  coup  les  yeux  de  la  gouvernante,  levés  vers 
cette  partie  de  la  muraille  où  brillaient,  échelonnés, 


LE  PONTE  OALVO.  413 

des  fusils  de  toute  espèce,  s'y  arrêtèrent  fixement. 
Elle  resta  immobile,  la  pâleur  au  visage  ;  une  idée 
de  terreur  semblait  la  préoccuper  ;  puis ,  soudain , 
avec  un  geste  convulsif,  et  comme  saisie  d'une  de 
ces  révélations  magnétiques  de  seconde  vue  qui 
parfois  viennent  surprendre  les  habitants  des  mon- 
tagnes, elle  s'écria  d'une  voix  retentissante  : 

«  Pourquoi  ce  vide  sur  la  muraille  ?  une  arque- 
buse a  été  enlevée  de  sa  place!...  par  qui?...  dans 
quel  dessein?  Gourez!  on  tue  un  homme  près  du 
ponte  Calvo  !  » 

Péraldi  et  ses  fils,  dans  une  horrible  anxiété,  sem- 
blaient attendre  qu'elle  achevât  de  s'expliquer  ; 
mais  pendant  quelques  instants  elle  garda  le  silence. 
Ses  yeux,  se  détachant  enfin  avec  lenteur  de  la  mu- 
raille, s'arrêtèrent  tour  à  tour  sur  chacun  de  ceux 
qui  l'entouraient  ;  ensuite  elle  passa  péniblement  la 
main  sur  son  front ,  et,  tombant  dans  une  espèce 
d'accablement,  ne  laissa  plus  échapper  que  ces  mots  : 

«Il  n'est  plus  temps!...  restez!...  s'y  reprendre 
à  deux  fois,  quelle  horreur!...  » 

Tous  se  regardaient  avec  étonnement,  ne  sachant 
encore  que  conclure  des  paroles  ambiguës  de  la 
maestra;  et  cependant,  quoiqu'ils  n'osassent  se  com- 
muniquer leur  pensée ,  ils  s'accordaient  sur  le  sens 
qu'ils  devaient  donner  à  ses  révélations ,  mais  sans 
y  ajouter  une  foi  entière,  ne  pouvant  s'expliquer  les 
causes  probables  d'un  si  terrible  événement. 

256  h 


tu  LE  MUTILE. 

• 

JJn  maurtre!...  L*abseuce  d'Antonio ,  rarquébusè 
èùkvéd^  disent  assez  que  c'est  le  plus  jeune  des  AU 
de  Péraldl  qu'elle  a  n)ulu  désigner^ 

Mais  Une  toute  autre  idée  que  celle  de  i'homicldê 
Ue  peut-elle  avoir  poussé  oelui«Gi  hors  du  doâli- 
(ûle  paternel  ? 

La  chasse  ou  la  cible  ne  suffit-elle  pas  pour  le 

retenir  7  II  est  infatigable,  adroit ,  et  ces  exercices 
lui  plaisaient  beaucoup  naguère* 

Errant  dans  les  montagnes,  il  a  peut-être  ntecon- 
Iré  un  voyageur  égaré,  et  lui  sert  de  guide  pour  te 
remettre  dans  son  droit  chemin;  car,  malgré  sa 
tristesse  habituelle,  il  est  bon  et  bienveillant. 
.  Et  après  ces  questions,  leâ  regards  se  tournent  dé 
nouveau  vers  la  numira^  comme  pour  lui  demander 
une  réponse  plus  rassurante,  et  qui  apportât  uû 
âdottêissement  àla  blessure  faite  par  elle  ;  mais  elle 
garde  un  silence  obstiné. 

€  Mon  frère,  dit  Maria,  n'a  point  d'ennemis;  à  la 
vie  de  qui  donc  eût-il  voulu  attenter,  ou  qiil  eût 
voulu  attenter  à  la  sienne  ? 

•^m  sait?  répondit  en  soupirant  le  vieux  Péraldi; 
avec  de  Jeunes  têtes,  il  suffit  parfbid  d'un  mot,  d'un 
geste,  et  les  querelles  vont  vite  et  loin  entre  gens 
armés.  »  Mais,  se  levant  précipitamment,  se  croyant 
éclairé  par  une  lueur  inattendue  :  «  N'a-t-elle  pas 
parlédu|>oiiitfC(i/t;o,  sur  la  route  de  Fiorenzuolaf.... 
Antonio  n'a  pu  aller  de  ce  côté...  quel  motif  Ty  eût 


LE  PONTE  CALVO.  115 

conduit  ?  C'est  de  Glacomo  qu'il  s'agit.  Le  mallieu- 
reux!  il  y  aura  rencontré  les  bandouliers...  ou  les 
sbires  du  Médicis,  qui  peut-être  le  prenant  pour  un 
espion...  ah!  pauvre Giacomo !  N'est-ce  pàscela?Ré- 
pondez,  Lëonora  (  dit-il  en  s'adressant  de  nouveau 
à  la  gouvernante) ,  c'est  de  Giacomo  qu'il  s'agit , 
n'est-il  pas  vrai?  Pourquoi  hier  avons-nous  écouté 
vos  conseils  ?. . .  Que  n'ai-je  suivi  ma  première  idée  ! . . . 
les  étrangers  seraient  en  sûreté,  et  Giacomo...  Mais 
parlez  donc!...  du  moins  faîtes  un  signe  de  tète.... 
Voyons,  répondez!  répondez!  je  vous  l'ordonne.  » 

La  tnaestra  resta  immobile,  impassible,  ne  fit  point 
un  geste,  n'articula  point  un  mot,  et  parut  à  peine 
s'apercevoir  de  l'injonction  qui  venait  de  lui  être 
adressée,  d'un  ton  auquel  cependant  on  ne  l'avait 
point  encore  accoutumée. 

«  Malheureux  Giacomo  !  répétait  Péraldî,  cher- 
chant à  se  détourner  lui-même  de  ses  premières 
appréhensions  ;  malheureux  jeune  homme  ! . . .  Dieu 
punisse  l'assassin  !  Gomment  annoncer  àsa  famille. . .  » 

— Ah,  mon  père!  mon  père!  s'écrie  alors  Maria, 
après  avoir  jeté  un  regard  vers  la  fenêtre  basse  de  la 
salle  ;  c'est  lui-même  !  je  l'aperçois  qui  accourt  de 
ce  côté. 
'  --Lui?  Antonio?  mon  fils? 

—  Non,  dit  la  jeune  fille  avec  une  profonde  émo- 
tion... c'est  Giacomo. 

—  Alors,  Léonora,   que  siguifiaient  donc   vos 


116  LE  MUT1L£. 

visions,  vos  prédictions?  Nous  avons  été  bien  dupes 
de  nous  alarmer  si  vite  des  vains  propos  d'une 
vielle  folle.  Votre  esprit  est  dérangé.,  je  n'en  doute 
pas...  vous  avez  rêvé...  vous  avez  menti!  cela  est 
certain.  »  Puis,  s'interrompant  tout  à  coup  au  milieu 
de  cette  brusque  apostrophe  :  «  Mais  pourquoi  donc 
Antonio  tarde-t-il  tant?...  »  Et  renversant  sa  tète,  il 
se  couvrit  les  yeux  de  ses  mains,avec  un  mouvement 
de  désespoir. 

En  cet  instant,  Giacomo  entra.  Il  était  haletant, 
essoufflé  ;  mais  sur  sa  figure  brillait  cet  air  de  sa- 
tisfaction contrainte  qu'apporte  toujours  avec  lui  le 
messager  possesseur  d'une  nouvelle  importante,  fûl- 
elle  même  de  nature  à  répandre  plutôt  Tefifroi  que 
la  sécurité. 

«  Les  soldats  de  Florence  étaient  en  route ,  dit- 
il  ;  mais  sans  doute  ils  ont  déjà  rebroussé  chemin  ; 
maintenant  le  berger  manque  au  troupeau ,  car  le 
chef  de  l'escorte  a  été  assassiné. 

—  Assassiné  !  répètent  Péraldi  et  ses  fils,  saisis 
d'épouvante,  et  fixant  leur  regard  stupéfait  sur  la 
maestra,  restée  dans  la  même  position,  toujours 
muette ,  et  ne  paraissant  éprouver  ni  surprise ,  ni 
terreur. 

—  Oui,  assassiné,  au  po»^c  CJa/»o,  ajoute  Gia- 
como ;  du  moins  voilà  ce  qui  m'a  été  répété,  car  le 
temps  iiï'a  manqué  pour  aller  jusque-là.  » 

Maria  pleurait  à  sanglots.  •  Elle  se  rappelait  le 


LE  PONTE  CALVO.  il7 

mouvement  expressif  et  le  départ  da  son  frère,  la 
veiHe  au  soir,  après  qu'elle  eut  nommé  Sanderino 
comme  chef  d8  Tescorte  et  favori  du  grand-duc  ,.et 
ne  doutait  plus  qu'il  ne  fût  rhomicide. 

Elle  ne  se  trompait  point. 

En  effet,  la  bouche  de  l'innocente  enfant  avait 
désigné  la  victime  au  fanatique  jeune  homme, 
qu'un  vague  désir  de  meurtre  poursuivait  sans  re- 
lâche. Cette  nuit  même ,  il  s'était  enfui  secrètement 
de  la  maison  de  son  père ,  emportant  l'arquebuse. 

Après  six  heures  de  marche,  à  travers  des  sen- 
tiers montueux,  il  vit  poindre  le  jour  ;  le  brouillard 
du  matin,  se  dissipant  peu  à  peu,  lui  permit  de 
s'orienter  plus  sûrement,  et  de  reconnaître  le  lieu 
où  il  se  trouvait.  Il  côtoyait  le  mont  Badia  ;  et  lors- 
qu'il en  eut  escaladé  le  premier  versant,  il  aperçut 
devant  lui  le  val  riant  de  Mugello,  et  sur  sa  droite  le 
mont  Crespino.  Non  loin  de  là,  un  triple  rang  de 
rochers,  prolongeant  les  derniers  embranchements 
de  la  montagne,  venait  s'arrêter  brusquement  en 
jets  inégaux,  en  arcades  rompues ,  en  promontoi- 
res, sur  le  bord  d'une  petite  rivière  qui,  dans  cet 
endroit,  coupait  en  deux  la  route  de  Fiorenzuola  à 
Scarpéria.  Un  pont,  taillé  dans  un  roc  vif,  aride, 
nu,  que  n'entourait  aucune  végétation,  et  que  pour 
cette  raison  on  nommait  communément  le  pont 
Chauve  (ponte  Calvo) ,  renouait  les  parties  disjointes 
de  la  route  et  rétablissait  la  communication. 


il8  h^  MUTILE. 

Ce  lieu  lui  parut  propice  à  ses  desseins.  L'escorte 
devait  inévitablement  franchir  ce  passage.  Embusqué 
dans  l'une  des  sombres  cavités  des  roehersi  il  domi- 
nait le  pont,  et  pouvait  d'autant  mieux  ajuster  son 
coup,  qu'il  voyait  tout  sans  être  vu.  De  plus,  s'il  vou- 
lait fuir,  ces  masses  granitiques,  parallèles  au  che- 
min, et  n'offrant  d'issue  que  du  côté  de  la  monta^ 
gne,  lui  présentaient  encore  un  moyen  presque 
infaillible  de  salut,  en  forçant  ^  un  long  détour 
ceux  qui  prétendraient  lé  poursuivre.  Il  résolut 
donc  de  demeurer  là  et  d'attendre. 

Pour  s'affermir  dans  son  projet  sanglant,  il  re- 
passa dans  sa  mémoire  les  chants  républicains  du 
Çrelmii  et  tout  ce  qu'il  avait  entendu  dire  à  son  père 
des  crimes  des  Médicis ,  et  de  la  honte  déversée  par 
eux  sur  la  mère-patrie  ! 

S'il  ne  pouvait  frapper  le  tyran  lui-môme,  du 
moins  le  coup  retentirait  dans  son  cœur,  car  c'était 
sur  l'un  de  ses  favoris  qu'il  allait  s'essayer,  Plu§ 
tard,  il  ferait  mieux  peut-être  ! 

Ses  doutes  de  conscience  dissipés,  il  ût  sa  prière 
du  matin,  prépara  son  arme ,  et  attendit  avec  un 
calme  frénétique  le  moment  d'agir. 

Le  bruit  d'une  trompette  retentit  derrière  U 
mont  Grespino,  puis  cessa  tout  à  coup. 

Adossé  contre  l'angle  rentrant  d'un  rocher  qui 
voûtait  sur  sa  tête  et  le  couvrait  d'ombre,  Antonio, 
du  haut  de  sa  retraite,  le  corps  à  demi  penché, 


LE  PONTE  CALVO.  H9 

s*appttyant  sur  son  arquebuse,  prêtant  l*oreille,  et 
l'œil  fixé  sur  une  bande  de  ten'e  jaunâtre  qui  fuyait 
en  naarquant  le  détour  de  la  route ,  présentait 
rimage  hideuse  du  crime  qu'anime  la  vengeance 
ou  la  cupidité  ;  et  aucun  de  ces  deux  mobiles  ri 
puissants  ne  pouvait  avoir  accès  dans  son  cœur. 

L'homme  dont  il  convoitait  la  vie  avec  tant  d'a- 
charnement, il  ne  l'avait  jamais  vu,  n'en  avait  en- 
tendu parler  qu'un  moment,  et  se  rappelait  à  peine 
son  nom.  Une  haine ,  née  de  l'éducation,  de  l'esprit 
de  parti,  seule  l'excitait  contre  lui.  Le  connaissant, 
il  l'eût  aimé  peut-être  ! 

Voilà  quelles  idées  lui  vinrent  soudain,  lorsqu'un 
hennissement  de  chevaux,  distinct  et  rapproché,  lui 
fit  comprendre  que  sa  victime  arrivait. 

La  cavalcade  débouchait  sur  la  route,  Il  pouvait 
facilement  distinguer  à  sa  tète  un  jeune  homme,  k 
la  figure  efféminée,  aux  formes  élégantes,  et  monté 
sur  un  genêt  d'Espagne ,  qui ,  ardent,  les  naseaux 
ouverts,  semblait  frémir,  indocile,  sous  la  main  qui 
le  guidait.  Les  insignes  de  Tordre  de  Saint-Étienna, 
suspendus  sur  la  poitrine  du  cavalier,  le  faisaien 
reconnaître  asseE.  C'était  lui  I 

Antonio  fit  le  signe  de  la  croix,  prépara  son 
arme,  en  pressa  le  rouet;  mais  déjà  sa  pensée  n'é* 
tait  plus  en  harmonie  avec  ce  mouvement  machinal 
de  meurtre. 

Le  doute  revenait. 


120  LE  MUTILÉ. 

L'amour  de  son  pays,  sa  haine  contre  ses  oppres- 
seurs, quelque  noble  et  grande  que  fût  son  inten- 
tion ,  lui  donnaient-ils  bien  le  droit  d'arracher  la 
vie,  par  surprise,  à  un  être  qui  jamais  ne  lui  avait 
fait  offense?  S'il  était  poursuivi,  atteint,  dagué,  ar- 
quebuse par  les  soldats ,  ne  risquait-il  pas  son  âme 
en  mourant  dans  un  état  d'impénitence?  Cepen- 
dant aura-t-il  si  longtemps  médité ,  caressé,  nourri 
dans  son  cœur  une  idée  de  force,  pour  l'étouffer 
au  moment  où  l'exécution  s'offrait  facile  et  cer- 
taine ?  Une  action  dictée  par  sa  conscience,  par  ses 
inspirations  d'en  haut,  lui  parattra-t-elle  tout  à 
coup  criminelle,  lorsqu'il  ne  fallait  plus  qu*oser  ? 
Aura-t-il,  enfin,  quitté  de  nuit,  avec  mystère,  la  mai- 
son paternelle ,  dérobé  une  arme  au  foyer  dômes- 
tique,  usé  pendant  six  heures  ses  espadrilles  contre 
les  rochers  des  Apennins,  pour  venir  tranquille- 
ment, au  soleil,  voir  défiler  l'escorte  sur  le  pont  ? 

Dans  cette  perplexité  d'esprit,  une  autre  résolu- 
tion lui  vint,  qui,  sans  lui  faire  renoncer  en- 
tièrement à  son  premier  projet,  put  tranquilliser 
sa  conscience.  Il  essaya  de  tenter  Dieu. 

Déjà  la  troupe  touchait  au  ponte  Calvo^  qui  n'avait 
pour  parapets  que  quelques  lourds  fragments  de 
pierres  siliceuses  alignées  sur  ses  côtés. 

Certain  de  son  adresse  et  de  l'invariable  justesse 
de  son  coup  d'œil,  il  dirigea  le  bout  de  son  arque- 
buse, non  plus  sur  Sanderino,  mais  sur  son  cheval. 


LE  PONTE  CALVO.  i2i 

laissant  au  ciel  le  sofh  de  décider  du  sort  du  cava- 
lier. 

Le  coup  partit,  déchira  le  poitrail  de  l'animal 
fougueux,  qui,  bondissant  tout  à  coup,  désarçonna 
son  maître,  et  le  lança  sur  la  droite,  dans  la  petite 
rivière  coulant  de  l'est  à  l'ouest. 

Disparaissant  aussitôt  derrière  la  ligne  des  rochers, 
Antonio  s'enfuit,  troublé,  hors  de  lui,  persuadé  que 
Sanderino  avait  dû  se  briser  la  tête  contre  les  masses 
de  granit  qui  bordaient  la  rive  et  saillissaient  même 
du  milieu  des  eaux.  Engagé  dans  le  meurtre  et 
devant  en  porter  la  responsabilité,  ne  pouvant 
désormais  faire  un  pas  en  arrière,  il  ne  cherchait 
plus  à  en  discuter  la  justice  et  l'opportunité.  Dieu 
lui-même  avait  prononcé.  Il  s'applaudissait  de  son 
action,  jusqu'à  se  reprocher  alors  de  n'avoir  osé 
frapper  un  coup  plus  sûr. 

Marchant  ainsi  au  hasard,  en  suivant  l'escarpement 
du  sentier,  il  arriva  sur  les  bords  de  la  petite  rivière. 
Là,  le  vent  lui  apporta  les  cris,  les  imprécations  tu- 
multueuses des  soldats  sur  le  pont.  Un  bruit  plus 
rapproché  frappa  son  oreille.  Ce  bruit,  il  vient  de 
la  rivière  elle-même.  Aux  pieds  d'Antonio  la  vague 
se  gonflait,  battait  la  rive,  et  semblait  incessam- 
ment  vouloir  monter  vers  lui.  Des  cercles  gran- 
dissants agitaient  la  surface  des  eaux,  sur  lesquelles 
il  croyait  distinguer  comme  un  mouvement  régulier 
•  de  rames.  Masqué  par  un  énorme  bloc  de  roche, 


i%%  LE  MUTIU. 

éboulé  des  hauteurs  voisines,  désireux  de  voir,  omis 
tremblant  d'ôtre  vu,  il  pensa  qu'une  barque,  chargée 
de  sbires ,  venait  lui  couper  la  retraite,  Q  voulut 
fuir  de  nouveau  ;  sft  pensée  hésitante  refuse  de  lui 
indiquer  la  route  k  suivre,  Indécis,  terrifié,  il  resta 
en  place,  s'abritant  du  rocher  et  chargeant  son  arme, 
mais,  cette  fois ,  seulement  pour  défendre  sa  vie- 

Le  bruit  cessa ,  '  puis ,  sanglant ,  meurtri ,  les 
vêtements  ruisselants,  un  homme  parut  soudain 
devant  lui,  ; 

C'était  Sanderino. 

Le  courant  l'avait  entraîné  jusque-là,  et  «ani 
doute,  en  touchant  terre,  il  se  croyait  aauvé  4e 
tout  péril,  lorsqu'un  coup  d*arquebuse  le  fit  tomber 
iiyr  le  sable,  en  poussant  des  oris  lamentables* 

épouvanté  de  ces  cris  et  du  tumulte  qui  re- 
double  sur  le  ponte  Calvç^  voyant  ié\k  briller  et 
courir  des  hallebardes  le  long  de  la  crête  grani- 
tique, le  meurtrier,  excité  au  crime  par  le  çrism 
lui-même,  sans  pitié,  san^  remords,  poussé  par 
une  inspiration  féroce  née  de  la  pour,  a'élanœ, 
s'acharne  sur  sa  proie,  l'achève  du  couteau,  l'égorge 
impitoyablement. 

%  Jflalheureuxift.  que  vous  ai-*je  fait?  Vous  lues 

un  homme  mort  I,...  » 
Ces  derniers  mots  sont  les  seuli  qui  aiwt  retenti 

Ik  son  oreilla;  ces  mots,  encore  enivré  d9  sai}gt 
il  se  les  répète  avec  joie  ;  ce  sont  les  mêmes  que 


LE  PONTE  CALVa.  423 

prononça  son  aïeul  Péruccio  en  tombant  frappé  par 
l'Espagnol  Maramaldo.  Il  croit  dans  ce  rapproche- 
ment trouver  la  justification  de  son  meurtre,  et  ne 
songe  plus  qu'à  l'honneur  qui  d(rit  lui  en  revenir 
aux  yeux  du  vieux  républicain  Péraldi. 

S'enfonçant  dans  les  détours  des  montagnes,  il 
avait  pris  des  chemins  où  les  chevriers  seuls  eus- 
sent pu  le  suivre  ;  mais  sa  marche  en  fut  doublée, 
et  la  nuit  n'était  pas  loin  lorsqu'il  revit  la  Scarpéria, 
et  la  maison  que  signalait  une  branche  de  pin. 


L 


X 


Nouvelle  fuite. 


La  consternation  régnait  plus  que  jamais  dans  la 
maison  de  Péraldi.  L'absence  prolongée  de  son 
flis  donnait  tant  de  poids  aux  paroles  inspirées  de 
la  gouvernante,  qu'alors  nul  n'osail  en  clouter. 
Chacun  gardait  un  silence  morne  et  douloureux, 
qu'interrompaient  seulement  de  temps  en  temps 
de  vagues  exclamations  du  vieillard.  Une  crainte 
plus  forte  encore  que  celle  de  la  culpabilité  de  son 
fils  agitait  son  âme  :  Si  la  mort  de  Sanderino  avait 
été  vengée! 

Plus  confiant  dans  les  révélations  de  la  maestro, 
il  la  consulta  à  ce  sujet;  mais,  abandonnée  par  cette 
puissance  surnaturelle  qui  l'avait  animée  un  instant, 
elle  ne  put  trouver  de  réponse.  Alors,  cherchant  un 
appui  à  sa  douleur,  invoquant  tous  les  saints  dont 
les  images  étaient  sous  ses  yeux,  il  avait  fait  vœu, 
et  juré  sur  le  crucifix,  que  si  son  fils  revenait  à  lui,j 


NOUVELLE  FUITE.  d25 

upable,  mais  vivant,  il  l'enverrait  à  Rome  se  pur- 
d'un  crime  pour  lequel  il  était  plein  d'indulr 
^^nce  au  fond  du  cœur,  car  il  s'en  reconnaissait 
omplice. 

On  entendit  frapper  vivement  à  la  porte.  Toutes 
es  têtes  se  redressèrent,  et  s'illuminèrent  d'espé- 
*a.iice  et  de  terreur. 

C'était  encore  le  pâtre  Giacomo,  toujours  aux 
ig-uets  ;  mais  cette  fois  il  apportait  pour  nouvelle 
ie  retour  tant  désiré  du  fugitif.  Il  l'avait  entrevu 
g|ui  descendait  la  colline  Verte  ;  et  comme  la  colline 
Verte  est  située  presque  à  l'opposite  du  chemin  du 
poTite  Calvo,  aussitôt,  avec  la  joie  que  causait  l'ar- 
rivée d'Antonio,  l'espoir  revint  de  le  trouver  étran- 
ger à  l'attentat  commis.  Ce  n'était  point  lui  que 
Léonora  avait  voulu  désigner!  Une  pensée  cruelle 
pouvait-elle  lui  venir,  à  lui,  qui,  il  y  a  deux  ans  à 
peine,  pleurait  sur  la  mort  de  ses  mésanges?  Sa 
tristesse  habituelle  n'était  que  le  résultat  d'une  dis- 
position passagère  d'esprit.  Un  amour  contrarié, 
peut-être.  Cette  passion  ne  suffisait-elle  pas  pour 
motiver  l'emploi  de  son  temps? 

Et,  renforcé  par  tous  ces  propos  rassurants,  l'es- 
poir se  changeait  en  certitude. 

Gaétâna,  qui,  depuis  une  heure,  témoin  des  an-* 
goisses  muettes  de  la  famille,  prodiguait  à  Maria 
les  consolations  qu'elle  en  avait  reçues  (dans  l'igno- 
rance de  ses  peines  cependant),  voyait  maintenant 


Mt  LE  MUTILÉ. 

éclater  Im  signes  da  contentement  soi*  la  figure  de 
ses  hôtes,  et  se  réjouissait  de  leur  bonheur  comifie 
elle  s*était  attristée  de  leur  chagrin,  toujours  ma 
en  deviner  la  cause,  et  sans  chercher  même  à  péné- 
trer un  secret  qu*on  semblait  vouloir  dérober  k  sa 
connaissance. 

Ce  fut  dans  ce  moment,  où  Timagination  leur 
riait  à  tous,  que  le  meurtrier  parut  devant  eoi, 
pHe,  méconnaissable,  les  traits  décomposés  par  h 
Ihtlgue,  par  un  long  jeûne,  couvert  de  poussière, 
en  désordre,  ses  sandales  h  demi  détachées  claquant 
sous  ses  pieds,  et  les  vêtements  tachés  de  sang. 

Le  vieillard ,  déjà  levé  pour  courir  à  lui ,  à  sa  vue 
était  retombé  sur  son  siège,  les  bras  encore  tendus, 
mais  la  terreur  sur  le  visage. 

<  D'où  viens-tu?  pourquoi  ce  retard?  lui  cria-t-il 
enfin.  Sais-tu  que  ce  favori  du  Médicis,  ce  Sande- 
rino!...  %  Il  ne  pût  achever. 

A  ce  nom,  Gaétana,  eflrayée,  avait  pressé  oottvui- 
sivemeni  le  bras  de  son  amie. 

Le  jeune  homme  s'avança  vers  son  père ,  et  s'agt- 
nouillant  devant  lui  : 

t  Bétùssee-moi,  lui  dit-il,  c'est  moi  qui  Tai  tué  !  ■ 

Tous  baissèrent  les  yeux.  Le  vieillard  laissa  pe- 
samment retomber  ses  bras,  et  garda  quelque  temps 
le  silence.  Gaétana,  atterrée  de  surprise  et  d*efIroi, 
connaissait  enfin  le  mot  de  cette  sanglante  énigme, 
qu'elle  ne  pouvait  cependant  encore  expliquer. 


NOUVELLE  rUITE.  1*7 

Toujours  à  genoux,  et  promenant  un  regard 
étonné  sur  les  siens ,  Antonio,  au  lieu  de  Tadmirâ- 
tion  qu'il  croyait  due  à  son  dévouement,  voyait  sur 
cliâque  figure  lé  signe  de  sa  réprobation  écrit. 
L'élan  d'enthousiasme  qui'  l'avait  fait  courir  au* 
devant  du  meurtre,  le  commettre,  et  s'en  glorifier 
hautement ,  se  refroidissait ,  et  le  laissait  livré  à  une 
nouvelle  et  horrible  perplexité.- 

îl  se  rappelait  les  cris  de  bonheur  et  les  bénédic- 
tions qui  avaient  accueilli  le  Gelml  célébrant  la  li- 
berté :  «  Mieux  vaut  donc  celui  qui  la  chante  que 
celui  qui  la  sert?  »  se  disait-il  à  lui-même.  Et  por- 
tant une  main  à  son  front,  de  l'autre  s'appuyant  sur 
lé  sol ,  Il  resta  pensif  et  découragé. 

«  Je  ne  te  maudis  point,  mon  fils,  dit  alors  ?é- 
i*aldi ,  dont  une  émotion  puissante  rectifiait  alors  la 
raison  naturellement  exaltée  ;  j'aime  à  espérer  que 
ton  cœur  n'a  pas  dicté  la  sentence  exécutée  par  ton 
bras.  Les  maximes  les  plus  généreuses ,  en  fermen- 
tant dans  de  jeunes  cerveaux ,  y  laissent  un  levain 
Impur.  Crois-moi,  quand  les  peuples  opprimés  se 
lèvent  unanimes,  ils  frappent  sans  remords:  car  le 
nombre  non-seulement  fiait  la  force ,  Il  fait  aussi  le 
droit.  Quelques  hommes  généreux  peuvent  même  se 
réunir  pour  tenter  de  renverser  un  pouvoir  tyran- 
nique;  du  moins  ils  échangent  leurs  lumières ,  an- 
nulent ou  mettent  à  fin  leui*s  projets,  et  le  résultat 
proclame  de  quel  côté  se  trouvait  Dieu  ;  mais  la  rai- 


1:28  LE  MUTILÉ. 

son  d*un  seul  n'est  jamais  suffisante  pour  décider 
de  l*heure  où  l'on  peut  enfreindre  cette  loi  divine 
qui  défend  Thomicide.  Tu  fes  mépris»  et  moi-même 
avec  toi.  Peut-être  ai-Je  semé  l'ivraie  avec  le  bon 
grain.  Tu  iras  à  Rome  implorer  duSaint*Père  notre 
pardon  à  tous  les  deux. 

—  Qu'il  soit  ainsi  fait!  s'écria  la  maestra^  repre- 
nant tout  à  coup  son  ton  et  sa  vivacité  ordinaires; 
qu'il  parte  !  qu'il  s'éloigne  !  car  les  sbires  ne  peuvent 
tarder  à  se  montrer  dans  la  vallée. 

—  Mais,  dit  Péraldi,  il  est  sans  doute  exténué  pai' 
le  jeûne  et  par  la  fatigue. 

—  Qu'il  mange,  s'il  a  faim  ;  qu'il  dorme ,  s'il  peut 
dormir  !  répondit-elle.  Pendant  ce  temps  nous  pré- 
parerons ,  Maria  et  moi,  sa  besace  et  ses  provisions  ; 
ses  frères  mettront  les  roues  à  la  voiture  et  harna- 
cheront le  cheval.  Il  est  temps  aussi  que  nos  hôtes 
nous  disent  adieu  :  ils  partiront  avec  lui.  » 

Ce  n'était  point  dans  ce  jour  qu'on  pouvait  négli- 
ger les  avis  de  la  gouvernante  ;  tout  fut  ponctuelle- 
ment exécuté  selon  son  désir  ;  et ,  comme  si  le  ciel 
eût  pris  plaisir  à  justifier  ses  prévisions,  les  prépa- 
ratifs à  peine  terminés ,  une  bande  de  cavaliers  en- 
tra dans  le  village. 

Heureusement,  la  maison  de  Péraldi  avait  sur  le 
derrière  une  issue ,  qui  de  sa  cour  conduisait  dans 
les  champs. 

Péraldi  indiqua  la  route  à  suivre  jusqu'à  la  fron- 


NOUVELLE  FUITE.  i29 

tière,  en  passant  par  Castellouchio  ;  et  la  maestro,  en 
se  séparant  d'Antonio,  lui  remit  le  bâton  du  voya- 
geur, préparé  par  elle  pour  le  préserver  de  toute 
mauvaise  rencontre  sur  la  route.  C'était  un  scion  de 
sureau,  dans  lequel  la  moelle  comprimée  lui  àvfiut 
permis  d'introduire  quelques  petites  pierres  sym- 
pathiques et  constellées,  certaines  poudres  et;des 
feuilles  de  verveine  en  nombre  impair.         :  î  /j  ^  : , 

Son  père  lui  présenta  des  armes  peut-être  plus 
sûres  pour  sa  défense  ;  mais  le  jeune  homme,  dé- 
tournant la  tête,  les  repoussa  de  la  main:  Enfin  lés 
trois  fugitifs  montèrent  dans  la  voiture,  après  d^s 
adieux  longtemps  prolongés.  :       > 

Bien  avant  Castellouchio,  le  chemin  devint  im- 
praticable. On  dut  couper  obliquement .  sur  la 
droite,  et,  en  quelques , heures ,  ils  atteignirent 
une  cbaiissée  plus  large  et  plus  facile  au  charriage. 
Antonio  la  reconnut ,  et  frémit  de  tout  son  corps, 
mais  sans  rompre  le  silence  qu'il  avait  gardé 
jusqu'alors.  C'était  la  route  de  Fiorenzuola.  II.  mit 
pied  à  terre  ;  ses  compagnons  de  voyage  en  firent 
autant. 

Gaétana ,  souffrante ,  abattue ,  s'appuyait  sur  le 
bras  du  Mutilé,  dont  les  forces  commençaient  à  re- 
venir. La  lune  se  levait ,  le  ciel  était  pur  et  semé 
d'étoiles  ;  mais  la  pauvre  voyageuse  songeait  à  son 
destin  contraire,  et,  la  nuit,  au  milieu  de  ces.mon- 
tagnes  qui  sans  doute  avaient  été  le  théâtre  du 

?56        ^  ■  i 


130  LE  MUTILE. 

meurtre,  se  voyait  avec  effroi  sous  la  protection  du 
meurtrier  i 

D'autres  pensées  la  préoccupaient  encore,  et  dis- 
posaient son  àme  &  l'attendrissement.  Le  sort  de 
Sanderino  exdtait  sa  compassion.  H  n'avait  été  son 
persécuteur  que  par  amour,  et  quelle  femme  ne  sait 
troiif  er  une  excuse  aux  excès  d'une  passion  dont 
elle  fut  l'objet! 

Os  mArebaient  ainsi,  Antonio  quelques  pas  en 
«ftnt,  quand  soudain  Gaélana  le  vit  se  rejeter  prèd- 
pitammeht  de  l'autre  côté  de  la  route,  comme  s'il 
eût  mis  le  pied  sur  un  reptile.  Sffirayée  ell^môme, 
elle  regarda  quel  objet  pouvait  causer  sa  terreur,  et 
n'aperçut  qu'une  croix,  taillée  grossièrement,  plan- 
tée sur  le  bord  du  diemin  et  près  d'un  pont,  dans 
un  terrain  nouvellement  remué.  Bile  comprit  tout, 
et  quittant  le  bras  qui  la  soutenait,  oublieuse  des  in-* 
jures»  prosternée  devant  cette  croix,  elle  donna  des 
pleurs  à  la  victime,  en  priant  pour  le  repos  de  son 
âme.  Et  lorsque,  achevant  sa  prière,  elle  leva  les 
yeux,  Antonio  était  près  d'elle ,  à  genoux ,  implo- 
rant sans  doute  du  ciel  ce  pardon  qu'elle  venait  d'y 
envoyer. 

Le  Mutilé  les  contemplait,  croyant  ce  double 
transport  de  piété  né  seulement  du  simple  ai^ect 
d'une  croix. 

S'élevant  plus  haut,  plongeant  de  là  pensée  dans 
le  ciel,  et  par  delà  toutes  les  étoiles,  il  y  cherchait  ce 


NOUVELLE  FUITE.  131 

Dieu  au  nom  duquel  un  prêtre  sans  pitié  avait  or- 
donné son  supplice! 

Tous  trois  se  remirent  en  route.  En  traversant  le 
ponte  CalvOy  Antonio,  hors  de  lui,  crut  sentir  l'arche 
s'agiter  sôus  ses  pas,  voir  la  montagne  vaciller;  et 
.son  œil  épouvanté  distingua,  se  mouvant  au  milieu 
des  rochers,  une  forme  gigantesque,  sous  l'appa- 
rence d'un  jeune  homme  pâle,  sanglant;  une  croix, 
celle  de  Saint*Étienne ,  brillait  flamboyante  sur  sa 
poitrine  :  il  était  embusqué  dans  cette  retraite  que 
le  meurtrier  avait  occupée  le  matin  même,  et  à 
son  tour  il  l'ajustait  de  l'arquebuse. 

Au  moindre  bruit  des  flots  de  la  petite  rivière,  il 
lui  semblait  qu6  des  voix  couraient  le  long  du  rivage, 
murmurant  confusément  les  dernières  paroles  du 
mourant.  Des  vertiges  troublaient  sa  tète ,  et  ce  ne 
fut  qu'en  chancelant,  et  comme  frappé  de  folie  et 
d'ivresse,  qu'il  parvint  à  traverser  le  pont. 

Il  venait  de  le  franchir.  Le  Mutilé  lui  fit  signe  de 
s'arrêter,  et,  immobile,  prêta  l'oreille  dans  une 
douce  extase.  C'était  un  air  de  flûte,  gracieusement 
modulé,  qu'on  entendait  dans  le  lointain  ;  sans  doute 
un  berger  du  mont  Badia,  qui  charmait  sa  veille  en 
savourant  la  beauté  et  la  fraîcheur  de  la  nuit. 

Le  reste  du  voyage  s'acheva  paisiblement. 

Sur  les  limites  de  la  Toscane,  après  Pietra-Mala , 
où,  dans  l'obscurité ,  des  feux  magiques  semblent 
sortir  de  la  terre ,  Antonio  prit  con^é  des  deux 


iS'i  LE  MUTILÉ. 

amants ,  et  suivit  le  chemin  de  la  Romagne  pour 
gagner  le  duché  d'Urbin  à  pied,  son  frêle  bâton  du 
voyageur  à  la  main  et  la  besace  sur  le  dos. 

Enfin  le  poëte  allait  toucher  une  terpe  libre  et 
hospitalière,  où  la  proscription  ne  pèserait  point  sur 

sa  tète! 

Il  connaissait  à  Bologne  le  célèbre  Ulysse  Aldro- 
vande,  savant  philosophe.  Il  vivrait  avec  Gaétana , 
tranquille  sous  s^rotection.  Le  sage  vieillard  était 
aveugle  :  il  lui  servirait  de  giiide,  et  jouirait  de  la 
douceur  de  ses  paroles  pleines  de  charme  et  d'in- 
struction. 

Rempli  de  ces  idées,  il  atteignit  le  village  de  Sca- 
ricalasmo,  à  rexlrémilé  duquel  s'élevait  le  poteau 
qui  sépare  la  Toscane  du  Bolonais. 

Du  côté  qui  lui  faisait  face ,  se  montraient  les 
armes  du  grand-duc,  avertissant  le  banni  qu'il  n'é- 
tait pas  encore  à  l'abri  de  la  persécution ,  et  que  sur 
ce  sol  qu'il  achevait  de  parcourir ,  un  homme  à  la 
livrée  de  Médicis  pouvait  apparaître  tout  à  coup  de- 
vant ses  yeux ,  s'interposer  comme  barrière  entre 
lui  et  ses  espérances,  ravir  sa  maîtresse  à  son  amour, 
et  le  priver  même  pour  toujours  de  la  vue  des  mon- 
tagnes et  du  ciel. 

Mais  quelques  pas  de  plus  et  il  braverait  tous  les 
efforts  des  sbires  de  Ferdinand  ;  il  respirerait  à  longs 
traits  l'air  de  la  liberté,  sous  la  tutelle  d'un  peuple 
généreux  !  Dans  ces  champs,  dans  ces  plaines  qui  se 


NOUVELLE  FUITE.  433 

déroulent  à  ses  regards^  les  murs  de  chaque  cité»  le 
toit  de  chaque  maison ,  l'ombrage  de  chaque  arbre 
s'offrent  à  lui  avec  leur  inviolable  droit  d'asile  !  Là, 
il  jouira  du  repos ,  il  sera  aimé,  il  sera  libre  du 
moins!  Il:  s'élance ,  joyeux  »  ranimé ,  presse  le  pas , 
franchit  la  frontière,  et,  de  l'autre  côté  du  poteau, 
aperçoit....  les  armes  de  Sixte-Quint! 

Sixte-Quint  était  maître  de  Bologne.  Le  Mutilé  se 
trouvait  de  nouveau  dans  les  États  de  son  bourreau  ! 

Tandis  qu'à  la  Yallombreuse  les  deut  amants  ne 
vivaient  que  pour  eux  et  retirés  du  monde,  le  Bolo- 
nais avait  passé  sous  le  joug  de  fer  du  pontife. 

Les  proscrits  ne  pouvaient  s'arrêter.  Ils  ne  firent 
qu'entrevoir  la  tour  penchée  de  Garisende ,  et  cette 
chapelle  miraculeuse  qui,  sapée  par  la  mine,  monta 
dans  les  airs  d'un  seul  bloc,  et  retomba  perpendicu- 
lairement sur  sa  première  base.  Le  poète  parcourut 
tm  instant  cette  péninsule  formée  par  deux  fleuves , 
et  où  les  triumvirs  de  Rome  s'étaient  autrefois  par- 
tagé l'univers,  et  devant  ces  grands  souvenirs  une 
inspiration  ne  lui  vint  pas,  son  âme  resta  froide.  Il 
fallait  fuir  encore  ! 

Le  patron  d'une  barque  les  reçut  à  son  bord ,  et 
le  lendemain,  après  avoir  traversé  différents  canaux^ 
ils  prirent  terre  dans  les  États  de  Venise. 


XI 


La  cabane  de  l'Àdige. 


En  quittant  la  Scarpéria,  Gaétana  avait  senti  s'é* 
vanouir  ses  derniers  rêves  de  bonheur.  Sur  la 
route  de  Castellouchio  et  de  Fiorenzuola ,  durant  sa 
traversée  des  champs  bolonais,  dans  cette  barque 
dont  la  voile  latine  se  tournait  vers  la  terre  véni- 
tienne, ce  n*élaient  ni  les  souvenirs  de  sa  jeunesse 
oisive  et  opulente,  ni  ses  triomphes  de  vanité,  ni 
ceux  qu'on  avait  préparés  nouvellement  pour  elle 
dans  sa  ville  natale ,  qui  excitaient  le  plus  vivement 
ses  regrets. 

Cette  vallée  verte,  fraîche ,  apparue  d'abord  à  son 
premier  regard  comme  dans  un  songe,  et  où  l'ac- 
cent de  la  patrie  se  faisait  encore  entendre  ;  le  ruis- 
seau bordé  de  flambes  jaunes,  la  chèvre  de  Giacomo, 
la  petite  place  du  village,  si  riante,  si  animée 
parfois  ;  les  causeries  du  voisinage ,  qui  venaient 
la  distraire  de  ses  inquiétudes  et  de  ses  chagrins,  et 


LA  CABANE  DE  L'ADIGE.  i35 

surtout  sa  douce  et  naïve  Maria»  voilà  maintenant  ce 
que  pleurait  cette  fille  du  luxe  et  des  arts,  qui  autre- 
fois ne  semblait  vivre  que  d'accords  et  de  parfums^ 
et  dont  les  beautés  de  Florence  avaient  été  jalouses  ! 

Ce  n'est  pas  que  sa  mémoire  ne  la  ramenât  sou^ 
vent  à  ses  fêtes  sur  l'Amo,  aux  pompes  du  palais 
Strozzi»  aux  promenades  du  soir  sous  l'allée  dé  ver- 
dure* J9ongeant  sans  cesse  à  la  mort  de  Sanderioo , 
elle  revenait  malgré  elle,  par  cette  pensée,  aux  sou- 
venirs dea  jours  de  sa  jeunesse.  Sanderino  avait  été 
témoin  de  cette  joyeuse  et  folle  époque  de  sa  vie  ;  et, 
dans  la  pitié  qu'elle  ressentait  pour  le  jeune  cour- 
tisan, dans  les  pleurs  qu'elle  donnait  encore  parfois 
à  sa  fin  déplorable,  peut-être  les  regrets  que  lui 
inspiraient  ce  temps  où  elle  l'avait  connu,  ces  plai- 
sirs dont  il  avait  pris  sa  part,  ces  succès  brillants 
auxquels  il  avait  lui-même  applaudi ,  entraient<ils 
pour  quelque  chose. 

Les  enchantements  d'un  monde  fastueux,  les 
jouissances  modestes  d'une  vie  champêtre,  mais 
active  et  variée,  qui  les  remplacerait  dans  son  &me? 
L'amour  y  suffirait  encore;  elle  se  le  disait,  elle 
s'efforçait  de  le  croire,  et  cependant  un  voile  de  tris- 
tesse obscurcissait  son  front,  ses  yeu!x  perdaient  de 
leur  éclat ,  son  gracieux  visage  cessait  peu  à  peii 
de  resplendir  sous  les  vives  couleurs  de  la  jeunesse 
et  de  la  santé  :  effet  des  émotions  trop  fortes  et  des 
fatigues  du  voyage,  sans  doute. 


436  LE  MUTILÉ. 

'  Arrivés  dans  les  États  vénittens,  ils  s'arrêtèrent  sur 
le  territoire  du  Padouan,  et  cherchèrent  un  asile  od 
la  persécution  des  hommes  ne  pénétrât  point. . 

Non  loin  des  bords  de  rAdige,  dans  un  endroit 
sablonneux  appelé  le  Désert,  et  qu'aucune  route  fré- 
quentée ne  traversait ,  ils  découvrirent  une  cabane 
solidement  construite  avec  les  cailloux  énormes  que 
rejette  le  fleuve,  devenu  plus  impétueux  lors  de  la 
fonte  des  neiges  du  Tyrol.  Une  terre  argileuse, 
mêlée  de  sable  et  de  paille  hachée,  formait  le  ciment 
des  murailles ,  recouvertes  d'une  mousse  sèche  et 
blanchie  par  le  temps.  Mais  de  larges  amas  de  jou- 
barbes et  de  sédum  en  égayaient  la  toiture  de 
chaume  par  leurs  touffes  jaunes  et  rouges.  Des 
arbres  entiers ,  avec  leur  écorce ,  et  dont  la  hache 
n'avait  touché  que  la  racine  et  les  branches ,  for- 
maient les  soutiens  de  l'édifice ,  et  venaient  même, 
en  guise  de  colonnes,  en  décorer  le  péristyle,  autour 
duquel  une  vigne  vierge  étalait  ses  feuilles  étoilées. 
Deux  bancs  de  gazon  ornaient  les  côtés  de  l'entrée, 
tournée  vers  l'orient. 

De  là,  on  pouvait  se  croire  au  milieu  d'une  oasis 
jetée  comme  ornement  sur  cette  portion  de  terre 
inculte  et  stérile  ;  car,  dans  le  Désert,  les  alentours 
de.  la  cabane  offraient  seuls  à  la  vue  quelques  bou- 
quets d'arbrisseaux,  et  de  légers' tapis  de  verdure 
passementés  de  fleurs.  Une  grande  quantité  de  prè- 
les et  de  plantains  aquatiques,  qui  se  multipliaient 


LA  CABANE  DE  L'ADIGE.  437 

sur   la  gauche ,  y  révélaient  le  voisinage   d'une 
source. 

Au  petit  yillage  de  TOlmo^  situé  près  du  Désert, 
un  marché  se  tenait  chaque  malin  :  on  pouvait  donc 
exister  là.  Que  leur  fallait-il  de  plus?  Ils  ache- 
tèrent la  cabane.  La  bourse  commune  en  reçut 
une  rude  atteinte;  mais  on  vit  de  si  peu  de  chose! 
et  Gaétana  possédait  encore  un  bien  dans  sa  patrie. 
Désormais  à  l'abri  des  poursuites  de  ses  admira- 
teurs, tranquille  dans  cette  retraite,  elle  aurait  dû  y 
recouvrer  ses  forces  épuisées  par  son  triste  pèleri- 
nage. Elle  jouissait  du  repos,  et  son  amant  veillait 
sur  elle  comme  une  mère  veille  sur  son  enfant.  Ce- 
pendant Tamaigrissement  de  ses  traits,  la  pâleur  de 
sa  figure  semblaient  s'y  accroître  de  jour  en  jour. 
L'œil  fixé  sur  les  siens,  le  Mutilé  la  contemplait  avec 
une  sombre  inquiétude,  cherchant  à  plonger  dans 
son  âme  pour  y  découvrir  la  cause.de  son  abatte- 
ment, et  la  contrainte  qu'inspirait  à  la  jeune  fille  ce 
regard  pénétrant  redoublait  son  angoisse. 

Parfois  elle  parvenait  pourtant,  à  force  de  dévoue- 
ment, à  raviver  ses  élans  passionnés;  mais  tout  à 
coup,  au  milieu  de  ses  épanchements  de  tendresse  et 
de  ses  accès  de  folle  gaieté,  les  muscles  de  son  visage 
se  contractaient  involontairement ,  et .  de  grosses 
larmes  venaient  trahir  le  secret  de  ses  émotions  ha- 
bituelles. 
Parfois  aussi,  essayant  de  distraire  le  proscrit  de 


id»  LE  MUTILÉ. 

ses  réferiaB  poignantes,  ses  paroles  se  perduientaTor 
volubilité  dans  des  récits  sans  suite  et  sans  fin  ;  son 
esprit  si  souple,  si  bizarre,  si  naïf,  lorsqu'il  portait 
encore  l'empreinte  de  celui  qui  l'avait  formé,  lors- 
que des  répliques  animées ,  des  exclamations  ar- 
dentes venaient  l'exalter,  s'était  détendu  depuis 
que  lui  n'était  plus  là  pour  le  soutenir  et  pren- 
dre part  à  ces  luttes  si  variées  et  si  enivrantes  de 
la  parole. 

Elle-même  sentait  le  vide  de  sa  pensée,  et  rougis- 
sait de  ne  trouver,  pour  distraire  son  poète,  que  des 
observations  futiles  ou  des  médisances  de  fenune. 
Qu'y  pouvait-elle?  la  voix  qui  faisait  vibrer  autrefois 
dans  son  âme  tant  de  cordes,  aujourd'hui  muettes, 
s'étoit  éteinte  ;  le  IQambeau  qui  lui  avait  bit  entrevoir 
tant  de  vérités  sublimes  n'existait  plus  pour  elle  ; 
l'arbre  qui  nourrissait  et  soutenait  ses  frêles  remeam 
était  là,  brisé  par  la  foudre.  Livrée  à  ses  propres 
forces»  sa  pensée  ne  la  ramenait  qu'à  des  objets  pué- 
rils, et,  dans  ses  efforts  pour  s'élever,  ne  pouvait 
que  battre  la  terre  d'une  aile  impuissante.  Tout  était 
vague  et  désordonné  dans  le  cœur  de  la  Florentins. 
Revenue  à  ses  terreurs  d'enfance,  elle  se  surprenait 
même  parfois  effrayée  d'avoir  tout  abandonné  pour 
suivre  un  maudit,  un  excommunié  1...  Elle  trioDi- 
phait  bientôt  de  cette  idée  affreuse  ;  mais  sa  faibk 
imagination,  luttant  sans  cesse  contre  toutes  ses 
émotions  d'instinct,  s'épuisait  et  se  refroidissait.  iiC 


LA  CABANE  DE  L*ADIGE.  4  30 

déoDuràgement  s'emparait  d'elle,  et  rabattement  de 
ses  traits,  son  regard  terne,  décelaient  assez  Fétat  de 
langueur  et  de  souffrance  de'  son  esprit. 

Un  ver  avait  piqué  à  la  racine  cette  fleur  si 
brillante  naguère,  qui  s'étiolait  à  l'ombre,  rede- 
mandant son  sol  natal,  et  celte  atmosphère  de 
louanges  et  d'amour  qui  la  faisait  vivre;  un  mal  se- 
cret tarissait  lentement  en  elle  les  sources  de  la  vie, 

« 

et  ce  mal  cruel,  horrible,  c'était  l'ennui. 

L'ennui  !  elle  mourait  de  son  ennui  !  Et  près  d'elle, 
à  ses.  pieds,  dans  ses  bras ,  était  cet  homme  dont  la 
pensée  de  feu,  dont  l'imagination  opulente  eussent  ^ 
pu  suffire  h  charmer  les  loisirs  d'un  peuple  entier. 
Elle  mourait  1  et  cet  homme,  il  sentait  en  lui  mille 
moyen»  de  la  sauver  ;  il  avait  de  ces  paroles  qui  con- 
solent et  qui  raniment  ;  il  avait  de  ces  chants  d'a- 
mour et  de  délire  qui  font  croire  au  bonheur ,  qui 
font  étinçeler  les  yeux  et  nous  transportent  dans 
un  monde  d'enchantements  et  d'illusions.  Et  rien, 
rien  ne  s'échappait  de  sa  bouche,  que  des  sons 
rauques  et  confus  qui  frappaient  de  stupeur  et 
d'eifroi! 

Sans  doute  l'habitude  de  vivre  ensemble,  de  s'ai- 
mer,  les  aVait  instruits  à  se  connaître,  à  se  deviner, 
j  Unregat-d ,  un  geste  du  Mutilé,  comme  par  révéla- 
tion,  coimmuniquait  à  sa  compagne  une  partie  de  ce 
qu'il  ressentait  ;  un  mot ,  tracé  par  son  pied  sur  le 
sable,  suffisait  peut-être  pour  lui  faire  entrevoir  sa 


140  LE  MUTILÉ. 

pensée.  Mais,  entre  ces  deux  âines  brûlantes,  ce  n'é- 
tait là  qu'une  communication  glaciale,  stérile, 
brisée,  impuissante  !  Que  pouvait  ce  langage  avorté 
pour  ranimer  des  passions  et  une  vie  qui  s'étei- 
gnaient ,  et  lutter  contre  ce  forniidable  démon  de 
l'ennui? 

.  Cinq  mois  entiers  elle  résista  à  ce  mal  deslnic- 
teur;  mais  déjà  sa  beauté  était  en  partie  effacée.  £o 
contemplant  ses  lèvres  amincies ,  ses  yeux  rentrés 
dans  leur  orbite^  la  pâleur  de  ses  traits  et  de  ses 
mains,  on  eût  pu  se  demander  ce  qu'étaient  devenus 
la  vie  et  le  sang  qui  coloraient  autrefois  de  tant  dt' 
nuances  charmantes  ce  front  si  pur,  ce  teint  si  bril- 
lant de  jeunesse.  Une  sorte  d'apathie  et  d'indiffé- 
rence se  lisait  dans  tout  l'ensemble  de  son  être. 
Immobile,  blanche  et  froide,  comme  ces  figures  de 
niarbre  ou  d'alb&tre  que  la  statuaire  assied  sur  des 
tombeaux,  elle  n'essayait  même  plus  de  dissimuler 
l'état  de  son  âme  ;  il  ne  lui  restait  de  force  que  celle 
de  la  résignation. 

Sans  pousser  un  soupir,  une  plainte,  assise  sa/ 
un  banc,  à  la  porte  de  la  cabane,  les  yeux  au  ciel,^ 
cachant  entre  ses  mains  un  petit  reliquaire  qu  e»<^ 
baisait  à  la  dérobée  {c'était  un  dernier  don  delà- 
miUé  de  Maria,  à  son  départ  de  la  vallée),  elle  seDJ- 
blaii,  avec  calme  et  sans  regrets,  se  préparer  à  w 
mort.  Ses  paupières  s'humectaient  cependant  en 
songeant  au  sort  de  celui  qui  allait  rester  sew)^'" 


LA  CABANE  DE  L'ADiGE.  141 

la  terre.  Hais  quel  sacrifice  possible  lui  restait*il  en* 
core  à  lui  faire  ? 

Aucun. 

Dans  ses  longues  rêveries  de  piété,  elle  tâchait  de 
se  persuader  que  Dieu  yeillerait  sur  lui  et  le  sou- 
tiendrait; dans  ses  instants  d*amour,  elle  aimait  à 
penser  qu'il  ne  lui  survivrait  pas.  Ainsi  s'éteignait  la 
jeune  fille. 

Il  le  voyait,  et  d'affreuses  tortures  déchiraient  son 
cœur.  Alors ,  prenant  Gaétana  entre  ses  bras,  l'en- 
traînant hors  de  sa  chaumière ,  et  lui  montrant  & 
l'horizon  un  léger  nuage  qui  semblait  se  diriger 
vers  la  Toscane  ;  il  lui  disait  de  l'âme  et  des  yeux' : 
«  Quitte-moi ,  va-t'en ,  va  revoir  Florence  ,  ta  Flo- 
rence bien-aimée  ;  va  te  ranimer  au  sein  des  arts  et 
du  luxe  et  de  l'amour,  si  un  autre  amour  est  néces- 
saire à  ton  existence.  Dieu  ne  t'avait  point  pourvue 
de  tant  d'attraits  pour  venir  les  ensevelir  dans  la 
solitude.  Aucun  arrêt  d'exil  n'a  été  lancé  contre  toi. 
Ne  donnons  pas  cette  joie  au  pontife  de  frapper  deux 
victimes  d'un  même  coup  ;  va-t'en  !  Puisque  ma 
voix  ne  peut  plus  répondre  à  la  tienne,  que  ma  pen- 
sée n'existe  que  pour  moi,  laisse-moi  seul.  Ta  pré- 
sence ajoute  à  mes  regrets  ;  elle  est  pour  moi  pres- 
que un  remords.  J'ai  grahd'peiiie  à  supporter  mon 
désastre  et  je  souffre  de  tes  maux  plus  que  des 
miens.  Va-t'en!...  va  vivre!  » 

Mais  la  pauvre  malade  ne  le  comprenait  point,  ou 


ik'i  LE  MUTILÉ. 

feignait  de  ne  le  point  comprendre.  D*un  air  étonné 
elle  lui  souriait  tristement,  en  regardant  le  nuage; 
répondait  à  ses  gestes  par  de  légers  signes  de  tète 
affirmatifs,  et  restait  dans  ses  bras. 

sue  devait  se  dévouer  jusqu'à  la  fin. 

Depuis  quelque  temps ,  Gaétana  ne  quittait  plus 
aa  chambre.  Un  jour  cependant  elle  voulut  sortir, 
respirer  l'air  du  matin.  Appuyée  sur  le  bras  de  son 
compagnon,  elle  visita  les  environs  du  Désert.  La 
marche  sur  une  herbe  douce  et  épaisse,  la  fraîcheur 
du  vent»  la  vue  du  ciel  et  de  l'Adriatique ,  avaient 
paru  lui  rendre  la  force  et  le  courage.  Elle  parla 
vivement,  et  avec  intérêt,  des  arts,  et  de  la  musique 
surtout.  SUe  devait  se  procurer  des  inatroments 
pour  charmer  ses  loisirs  et  ceux  de  son  ami  ;  puis, 
après  s'être  arrêtée  quelque  temps  sur  tous  oes  pro* 
jets  d'avenir,  elle  en  vint  encore  à  rappeler  sa  pre- 
mière entrevue  avec  le  poète  au  palais  Strozzi,  et  ses 
yeux  brillaient  de  leur  ancien  édat,  et  sa  voix  de- 
venait pleine  et  sonore,  et  elle  précipitait  le  i»as,  La 
fatigue  la  força  bientôt  de  s'arrêter.  Elle  s'assit  au 
pied  d'un  tilleul ,  sur  un  tertre  élevé ,  d'où  Ton  dé« 
couvrait  les  vallées  de  l'Adige.  Étendu  près  d'elle, 
son  amant  contemplait  avec  transport ,  sous  sa  che- 
velure noire,  agitée  par  le  vent,  cette  figure  pèle, 
mais  toujours  belle,  et  où  les  couleurs  de  la  santé 
semblaient  près  de  renaître. 

«  Dieu  nous  garde  encore  des  jours  heureux,  lui 


LA  CABANE  DE  L'ADIGE.  i43 

disait-elle;  je  le  crois,  notre  temps  d'épreuve  est 
passé.  Le  bonheur  c'est  la  santé  de  Fàme,  et  celle-là, 
pour  moi ,  elle  semble  revenir  avec  l'autre.  Notre 
désert  va  me  plaire  maintenant,  car  je  veux  y  con* 
tracter  des  habitudes  et  m'y  créer  des  occupations. 
Déjà  les  petits  oiseaux  s'enfuient  moins  vite  à  notre 
approche;  ils  viennent  d'eux-mêmes  au-devant  de  la 
nourriture  que  je  leur  donne,  et  un  rossignol  s'est 
lixé  près  de  la  source.  Que  j'aime  le  chant  du  rossi- 
gnol !  la  nuit  surtout  ;  il  dissipe  les  pensées  noires* 
Mais  il  nous  faut  d'autrçs  voisins  encore,  plus  rappro^ 
ebés  de  noas«  plus  k  nous,  pour  peupler  notre  soit* 
tude  st  égayer  notre  cabane.  Quand  j'étais  auprès  de 
nia  mère,  petite  fille,  j'avais  mes  colombes  appri* 
voisées  et  ma  poule  favorite,  qui  me  suivait  comme 
un  chien  suit  son  maître,  qui  n'aimait  que  moi,  et 
qui  me  laissait  toucher  ses  œufs  lorsqu'elle  les  cou- 
vait. Nous  en  aurons.  Nous  aurons  de  plus  une  chè- 
vre ,  blanche  comme  celle  du  Giacomo.  Alors  que 
nous  manquera-t-il  ?  Si  des  idées  de  tristesse  s'em- 
parent de  toi,  je  les  chasserai  par  une  joyeuse  can- 
sone^  que  j'accompagnerai  de  ma  guitare;  puis  je 
travaillerai  :  les  femmes  de  ce  pays  composent  des 
ouvrages  charmants  et  légers  avec  de  la  paille  dé- 
coupée et  nuancée;  je  les  imiterai;  j'apprendrai 
d'elles  cet  art  sans  doute  facile,  et  l'argent  que  j'en 
retirerai  augmentera  notre  aisance.  Alors  peu  à 
peu    notre   domaine  s'agrandira  ;  notre   cabane 


ikk  LE  MUTILÉ. 

aura  ses  dépendances,  sa  ferme  et  son  verger,  que 
l'eau  de  ]a  source  viendra  alimenter  au  moyen  d*an 
canal  ou  d*une  rigole.  Tu  ris  de  mes  projets,  tu  les 
trouves  insensés,  parce  que  tu  sais  que  je  ne  pais 
suffire  à  tant  de  choses.  Mais  laisse  faire  ;  je  te  pré- 
pare une  surprise,  une  joie;  j*ai  un  secret,  que  j'ai 
su  garder....  Oh!  baisse  tes  yeux,  ne  me  le  demande 
pas....  Tu  le  sauras  bientôt.  » 

Elle  avait  cessé  de  parler  ;  im  léger  assoupisse- 
ment s*emparait  d'elle.  Le  Mutilé  craignit  de  Fen 
distraire,  et,  le  bras  appuyé  sur  les  genoux  de  sa 
convalescente,  il  rêva,  rêva  longtemps,  et  ne  sortit 
de  sa  rêverie  qu'en  sentant  le  petit  reliquaire  rouler 
à  ses  pieds.  Il  se  retourne  ;  Gaétana  était  morte. 


XII 


Francesco. 

Un  homme  se  présenta  le  lendemain  devant  Fha- 
Lifation  du  Mutilé.  Il  venait  de  Florence.  Cet  homme 
avait  été  le  père  nourricier  de  Gaétana  et  le  servi- 
teur le  plus  dévoué  de  sa  famille  ;  veuf  et  sans  en- 
fants, il  cultivait  auprès  du  monte  Lupo  un  petit  bien 
dont  la  jeune  fille  avait  hérité ,  lorsqu'il  reçut  d'elte 
cette  lettre  : 

«c  Je  n'ai  plus  que  quelques  jours  à  vivre,  je  le 
sens;  hâtez-vous  de  vendre  la  propriété  du  Mont,  et 
venez  nous  rejoindre;  vous  vivrez  avec  nous,  si  vous 
arrivez  à  temps;  avec  lui,  si  je  n'existe  plus.  Si  vous 
m'avez  aimée,  vous  veillerez  sur  lui,  vous  le  soigne- 
rez et  ne  le  quitterez  jamais.  Que  Dieu  vous  con- 
duise! » 

Cet  homme  avait  trouvé  la  chaumière  déserte, 
et  avait  passé  la  nuit  à  attendre  sur  le  seuil.  Au 

point  du  jour,  il  s'était  aventuré  à  parcourir  les  sen- 

2^  y 


H6  LE  MUTILÉ. 

tiers  qui  s'ouvraient  devant  lui,  lorsqu'au  détour 
d'une  haie  il  aperçut  le  Mutilé,  les  vêtements  en  dés- 
ordre, le  front  meurtri,  souillé  de  poussière ,  qui 
s'avançait,  portant  péniblement  entre  ses  bras 
une  femme ,  un  cadavre.  Il  resta  immobile,  frappé 
de  stupeur.  Le  Mutilé  passa ,  poursuivit  sa  route, 
et  regagna  sa  chaumière  pour  y  déposer  son  far- 
deau. 

L'habitant  du  Mont  (on  le  nommait  Francesco 
Nari)  l'y  smvit  bientôt.  Il  entendit  ses  sanglots,  il 
vit  ses  pleurs  et  l'aima. 

Le  poète  passa  ce  dernier  jour  près  de  sa  com- 
pagne morte.  La  tète  de  Gaétana  reposait  sur  ses 
genoux,  et  lui,  la  contemplant  encore  avec  ivresse, 
il  regardait  ses  larmes  tomber  sur  la  figure  de  la 
jeune  fille,  humecter  ses  yeux  éteints,  et  il  lui  sem* 
blait  voir  ses  traits  se  ranimer  ;  car  qui  témoigne 
plus  de  la  vie  que  les  signes  de  la  douleur?  Ces 
larmes,  il  les  effaçait  lui-même  sous  ses  baisers  ; 
puis  il  relisait  cettje  lettre,  dernier  gage  d'un  dé*^ 
vouement  sublime.  Alors,  amassant  dans  sa  mé- 
moire tous  les  souvenirs  de  ce  qu'elle  avait  fait 
pour  lui,  appelant  toutes  les  puissances  de  son  ima- 
gination pour  exalter  ses  regrets  et  sa  souffrance, 
il  espérait  d'en  mourir  ;  il  sentait  sa  tête  se  perdre 
il  se  plaisait  à  penser  qu'elle  allait  éclater  sous  tant 
de  secousses  horribles  ! 

Mais,  après  ces  accès  frénétiques  de  désespoir,  il 


FRANCESCO.  147 

$*ëioiinait  d'éprouver  une  sorte  de  ealme.  Il  m  sur* 
prenait  méditant  presque  de  sang-froid  sur  les 
causes  mystérieuses  qui  font  dépendre  l'existence 
de  l'homme  d'un  faible  dérangement  de  ses  or- 
ganes matériels,  du  léger  contact  des  objets  exté- 
rieurs :  car  la  paroi  d'une  artère  qui  s'amollit  et  se 
détend  9  la  pointe  d'une  aiguille,  un  coup  d'air, 
tout  peut  le  frapper  de  mort  avec  rapidité,  tandis 
que  cette  puissance  morale,  si  forte,  si  impérieuse 
cependant,  la  première  de  celles  qui  composent  eon 
être,  cette  pensée  qui  anime,  qui  viviAe,  qui  dirige 
la  puissance  physique,  ne  peut  tuer  à  coup  sûr,  ou 
ne  tue  que  lentement. 

Ce  n'était  plus  qu'un  philosophe  devant  un  ca^ 
davre. 

Cette  glaciale  interruption  à  sa  douleur  dura  peu. 
II  recommença  bientôt  à  sentir,  à  souffrir,  à  pleurer. 

Quand  la  nuit  tomba ,  Francesco ,  prenant  en 
pitié  l'état  de  son  nouveau  maître,  s'offrit  pour  don- 
ner la  sépulture  h  celle  qu'il  avait  élevée.  Celui-ci 
répondit  par  un  signe  de  tête  négatif.  Francesco 
alors  lui  fit  observer  que  le  corps  commençait  à 
sentir  mauvais. 

A  ce  mot  si  cruel,  qui  sembla  pénétrer  dans  le 
coeur  de  l'amant  et  du  poôte  pour  y  détruire  ce 
dernier  prestige  que  la  mort  même  laisse  encore 
après  elle^  le  Mutilé  tourna  vers  lui  des  yeux  en<» 
flammés  de  colère  ;  pnîs  soudain  il  croisa  les  bras, 


148  LE  MUTILÉ. 

sa  tète  relomba  sur  sa  poitrine,  et,  après  un  mo- 
ment de  rêverie,  il  se  leva  et  désigna  du  geste  le  sol 
intérieur  de  la  chaumière.  C*cst  là  qu'il  ordonnait 
que  Gaétana  fût  inhumée,  car  il  voulait  toujours 
rester  près  d'elle,  et  ne  point  abandonner  celle 
qui  avait  tout  sacrifié  pour  le  suivre. 

Francesco  obéit;  il  souleva  les  dalles  qui  for- 
maient le  pavage  de  la  cabane,  il  y  creusa  avec 
effort  une  fosse  profonde,  et  ce  fut  là,  dans  cette 
chaumière  isolée,  au  milieu  d'une  nuit  orageuse,  à 
la  clarté  d'une  lampe  que  des  rafales  de  vent  fai- 
saient vaciller  en  larges  ombres,  que  le  Mutilé,  aidé 
du  fidèle  serviteur ,  déposa  la  noble  Florentine , 
Gaétana  la  bien-aimée,  Gaétana  la  chanteuse,  la 
belle,  la  douce  Gaétana  ! 

Le  poète  espérait  finir  ses  jours  dans  cet  asile  et 
vivre  autour  de  ce  tombeau  ;  mais  les  persécutioDs 
des  hommes  .vinrent  encore  l'en  arracher.  Le  bruit 
s'était  répandu  que  cette  jeune  étrangère,  qui  de 
temps  en  temps  se  montrait  aux  marchés  du  vil- 
lage voisin,  sur  les  chemins  de  l'Âdige^  l'habitante 
de  la  chaumière,  la  compagne  de  l'inconnu,  venait 
de  disparaître. 

Un  pécheur  qui,  la  nuit,  jetait  frauduleusement 
ses  filets  dans  le  fleuve,  racontait  que,  traversant  la 
plaine  dans  l'otecurité,  il  avait  entrevu  sur  le  mon- 
ticule du  Tilleul  un  homme  luttant  avec  fureur 
contre  un  anire  personnage,  dont  les  vêtements 


FRANCËSGO.  i49 

'  blancs  révélaient  assez  le  sexe.  Il  avait  entendu  des 
gémissements,  des  sanglots ,  des  cris  de  détresse, 
sans  doute  ceux  de  la  victime. 

Que  pouvait  opposer  le  Mutilé  à  tous  ces  dires  du 
peuple  ?  Où  était  Gaétana  ?  Pourquoi  l'avoir  enfer- 
mée mystérieusement  sous  la  pierre  de  la  cabane  ? 
Si  le  maudit  se  faisait  connaître,  n'était-il  point 
condamné  d'avance  ? 

Il  fallut  fuir  de  nouveau^  et  cette  fois  il  était ^eul, 
sans  autre  compagnon  que  ce  Francesco,  dont  un 
monde  d'idées  le  séparait,  et  dont  l'étmc  ne  pouvait 
comprendi*e  la  sienne  ! 


XIII 


Le  poète. 

Il  traversa  TAdriatique,  gagna  Trieste,  la  Garin- 
thie,  et  ne  s'arrêta  qu*à  la  barrière  des  Âlpes. 

Privé  d'amour,  mais  livré  tout  entier  à  ces  iné- 
puisables souvenirs,  aliment  du  poëte,  il  ne  cher- 
chait plus  à  comprimer  dans  son  sein  le  génie  actif 
qui  y  bouillonnait.  C'était  là  le  seul  baume  dont  il 
pût  couvrir  ses  blessures.  Ses  regrets,  ses  malheurs, 
ses  souffrances,  tout  redevint  poésie;  il  en  adoucis- 
sait l'amertume  en  les  chantant.  Gaétana  exista  en- 
core pour  lui  ;  il  réédifia  l'idole  inspiratrice,  non 
plus  seulement  sur  la  terre,  mais  dans  l'air,  dans 
les  cieux,  lui  donnant  tour  à  tour  pour  piédestal  la 
pelouse  fleurie  des  vallées  ou  le  front  des  étoiles,  la 
voyant  monter  et  grandir  au  milieu  de  la  légère 
vapeur  qui  s'élevait  au-dessus  des  cascades,  ou  cou- 
rir sur  les  nuages  de  pourpre  qui  se  développaient 
à  rOrient. 


LE  POËTE.  151 

Les  tableaux  gigantesques  dont  il  yivait  entouré, 
ces  arbres  qui  bravaient  la  tempête  et  verdissaient 
sur  des  volcans  éteints,  ces  neiges  séculaires  qui 
couvraient  le  sommet  des  monts  Noriques»  oes  ro* 
chers  qui  pendaient  sur  Tablme,  ces  belles  nappes 
d'eau  qui  scintillaient  d'azur  sous  le  soleil,  ce  se  - 
leil  même  qui  se  couchait  à  l'horizon  »  dans  une 
mer  de  feux,  au  milieu  de  ces  îles  lumineuses,  tout 
se  transformait  en  vers  pour  lui,  tout  subissait  en 
lui,  malgré  lui,  la  forme  métrique  :  il  pensait  en 
vers»  il  pleurait  des  vers! 

Errant  au  milieu  de  ces  solitudes  alpestres,  face 
à  face  avec  son  génie,  sa  verve  s'allumait  à  ces 
spectacles  sublimes;  mais  sa  pensée,  trop  froissée 
encore  par  les  émotions  positives»  ne  savait  point 
s'arrêter  et  s'étendre»  et,  distraite,  bondissait  d'ob- 
jets en  objets,  effleurant  tout,  et  tombant  sans  cesse, 
pour  se  relever  sous  une  autre  forme. 

Une  grande  idée,  dont  les  développements  eussent 
fourni  un  sujet  complet,  ne  pouvait  encore  se  fixer 
dans  ce  cerveau  ébranlé  par  tant  de  sensations  dou- 
loureuses. 

Cependant  bientôt  son  imagination  ardente  con- 
centra ses  rayons.  Depuis  quelque  temps,  il  allait 
s'asseoir  et  rêver  sous  un  groupe  de  sapins  jetés  sur 
le  versant  des  montagnes.  Le  vallon  qui  s'ouvrait 
devant  lui,  borné  par  une  ceinture  rocheuse,  bril- 
lantée  de  silex  et  de  mica,  était  crevassé  danç  toute 


iHi  LE  MUTILE. 

sa  longueur  par  les  eaux  pluviales  qui  descendaient 
des  Alpes.  Une  végétation  vigoureuse  s*y  était  éta- 
blie ;  de  hautes  herbes,  parsemées  d'arbustes;  y 
croissaient  variées,  nombreuses,  sur  un  terrain 
vierge  et  sauvage. 

II  aimait