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Full text of "Cours complet d'économie politique pratique [microform] : ouvrage destiné à mettre sous les yeux des hommes d'état, des propriétaires fonciers et des capitalistes, des savants, des agriculteurs, des manufacturiers, des négociants et en général de tous les citoyens, l'économie des sociétés"

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, -iv  - ....... 


Say,  Jean  Baptiste,  1767-1832.  ' ' 

Cours  complet  d'économie  politique  pratique i ^ 
ouyrap  destiné  à mettre  sous  les  yeux  des  homme 
d état,  des  proprietaires  fonciers  et  des  capi- 
talistes, des  savants,  des  agriculteurs,  des 
manufacturiers,  des  négociants,  et  en  général  de 
tous  les  citoyens,  l'économie  des  sociétés;  par 
ean-Daptiste  Say.  3.  éd.,  augmentée  de  notes 
par  Horace  Say,  aon  fils  ...  Paris,  Cuillausdn 


369727 


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8030  Old  Cedar  Ave.  So.,  Ste.  #215 
Bloomington,  MN  55425 


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COURS  COMPLET 

D’ÉCONOMIE  POLITIOCE 

PRATIQUE. 


AUTRES  OUVRAGES  DU  MEME  AUTEUR. 
Ooi  se  trouvent  à la  irêine  Liirairie. 


TRAITÉ  d’écoromir  POLITIQUE,  OU  Simple  Exposition  de  la  manière  dont  se  Tor* 
ment,  se  distribuent  et  se  consomment  les  richesses;  6*  édition,  i volume  grand 
in-8°;  prix,  lO  fr. 

OEUVRES  DIVERSES,  Contenant  : Catéchisme  d’Èconomie  politique  ; Fragments  et 
Opuscules  inédits;  Correspondance  générale  ; Olbie;  Petit  Volume;  Mélanges 
de  morale  et  de  littérature^  précédées  d’une  Notice  sur  la  vie  et  les  travaux  de 
l’ameor,  avec  des  notes  par  CK.  Comte,  Bug.  Dairè  et  Horace  Say.  i volsme  grand 
in-s**,  orné  du  portrait  de  l’auteur,  gravé  sur  acier  ; prix,  lO  fr. 

CATÊGiiisuE  D’ÉCONOMIE  POLITIQUE , 4«  édition,  publiée  par  Charles  Comte,  son 
gendre;  i vol.  in-i2  ; prix,  2 fr. 

PETIT  VOLUME»  CORTERART  QUELQUES  APERÇUS  DES  HOMMES  ET  DE  LA  SOCIÉTÉ  , 
3«  édition  entièrement  refondue  par  l’auteur,  et  publiée  sur  les  manuscrits  qu’il 
a laissés,  par  Horace  Say,  son  fils  ; i volume  grand  in*  32;  prix,  2 fr.. 

On  trouve  également  chez  les  mêmes  Libraires  : 

HISTOIRE  DES  RELATIONS  COMMERCIALES  ENTRE  LA  FRANCE  ET  LE  BRÉSIL,  et 
Considérations  générales  sur  les  mounaif.<,  les  changest  les  banques  et  le  com- 
merce extérieur^  par  Horace  Say,  membre  de  la  Chambre  de  commerce  de 
Paris  et  du  Conseil  général  du  département  delà  Seine;  i beau  volume  in-s*’, 
avec  plans,  cartes  et  tableaux  ; prix,  7 fr.  50  c. 


Typographie  UERNUYER,  rue  Lemercier,  24.  Balignolles. 


PRATIQUE 


OUVRAGE  OKSTINÉ  A RETTRE  SOUS  LES  VEUX  BES  BOHES  D’ÉTAT,  DES  PROPRIETAIRES  FOSCIERS 

ET  DES  CAPITALISTES , 

DES  SAVANTS,  DES  AGRICULTEURS,  DES  MANUFACTURIERS,  DES  NÉGOCIANTS, 

, el*er  géhér^l'de*  tous  les ‘ci:oyens, 

VÊCONOMIE  DES  SOCIÉTÉS; 

PAR 

JEAN-SAPTISTE  SAY. 

Troisième  édition 

auptotee  de  Dûtes 

PAR  HORACE  SAY,  SON  FILS. 

Après  tout,  ta  soUdilè  de  Tespril  consiste  à vouloir 
s’insiruire  exactement  de  ta  manière  dont  se  font  les 
ebosM  qui  sont  le  fondement  de  la  vie  bumaioe. 
Toutes  les  plus  grandes  affaires  roulent  la-dessus. 

FÉNELON. 

TOME  I. 

-iî~— 


PARIS. 


GUILLAUMIN  ET  C®,  LIBRAIRES, 

Éditeurs  du  Oic/iaHnaire  de  r Économie  politique,  du  Journal  des  economi-Ues, 
et  de  la  Collection  des  principaux  Économistes, 

Rue  Richelieu,  14. 


AVERTISSEMENT  DE  L’ÉDITEIR 


POi’R  la  seconde:  édition  ' . 


L’auteur,  en  publiant  un  Cours  complet  d’ économie  politi- 
que , ne  s’était  pas  borné  à donner  une  simple  reproduction 
des  leçons  prononcées  par  lui  pendant  sa  longue  carrière  de 
professeur  ; il  livrait,  au  contraire,  au  public  un  ouvrage  pré- 
paré avec  soin  pour  l’impression.  Il  avait  pensé  toutefois  que 
les  formes  de  style  que  comportent  des  leçons  destinées  à un 
enseignement  oral  permettraient  de  rendre  plus  nettes  des 
explications  qui,  sans  cela,  auraient  pu  paraître  ou  trop  ab- 
straites ou  trop  arides. 

Conduisant  à la  fois  divers  travaux  qui  se  prêtaient  de  mu- 
tuels secours,  il  puisait  dans  le  Cours  écrit  les  sujets,  auxquels 
il  donnait  les  développements  qui  convenaient  à l’auditoire 
devant  lequel  il  avait  à parler.  Pour  les  leçons  au  Conserva- 
toire des  arts  et  métiers , il  recherchait  les  applications  qui 
convenaient  plus  spécialement  aux  diverses  branches  de  l’in- 
dustrie, et  justifiait  ainsi  le  titre  d’économie  industrielle  donné 
à la  science  pour  lacpielle  une  chaire  avait  été  élevée  dans  cet 
établissement.  Au  Collège  de  France,  au  contraire,  l’ensei- 
gnement prenait  une  portée  philosophique  plus  élevée  et  plus 
générale.  L’effet  que  produisaient  ces  divers  enseignements 
devenait  ensuite  chez  le  professeur  l’occasion  de  nouvelles 


* La  troisième  édition  devait  fort  peu  différer  de  la  précédente;  cei>endaiu  quel- 
ques noies  ont  été  ajoutées  pour  rattacher  te  texte  aux  faits  nouveaux  qui  se  sont 
produits. 


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Vj  AVERTISSEMENT  DE  L’ÉDITEUR. 

réllexions  qui  le  portaient  à perfectionner  encore  le  Cours 
complet  d'économie  politique  pratique;  et  cette  œuvre  enfin, 
la  dernière  que  l’auteur  dût  donner  au  public,  était  aussi  celle 
où  ses  idées  sur  l’ensemble  des  sciences  sociales  et  économi- 
ques devaient  être  le  plus  complètement  développées. 

La  première  édition  de  cet  ouvrage  a paru  en  six  volumes, 
qui  ont  été  publiés  à des  intervalles  assez  longs  ; mais  après 
chaque  publication,  l’auteur  n’en  continuait  pas  moins  ses 
travaux  ; son  zèle  pour  la  vérité  et  pour  une  science  à laquelle 
il  avait  voué  sa  vie , le  portait  à perfectionner  sans  cesse  son 
ouvrage.  A peine  un  nouveau  volume  avait-il  paru,  que  déjà 
des  corrections  et  des  additions  étaient  indiquées  pour  la  réim- 
pression future  du  volume  précédent,  et  c’est  ainsi  qu’une 
nouvelle  édition  se  trouvait  préparée  à l’avance.  Le  travail 
de  l’éditeur  a été  par  suite  rendu  simple  et  facile  ; cependant, 
quelques  notes  ont  paru  nécessaires  jtour  compléter  particu- 
lièrement l’exposé  des  faits,  et  pour  rattacher  par  là  l’ouvrage 
à 1 époque  même  où  il  allait  recevoir  une  nouvelle  publicité. 

Les  principes  de  la  science  ne  changent  point  d’année  en 
année  ; s ils  sont  une  fois  bien  exposés,  l’expérience  des  temps 
ne  peut  que  démontrer  sans  cesse  leur  justesse.  Ainsi,  et  pen- 
dant l’intervalle  qui  aura  séparé  la  publication  des  deux  édi- 
tions , de  nombreuses  révolutions  politiques , industrielles  et 
commerciales  ont  offert  l’occasion  de  nouvelles  études  et  ont 
fourni  des  preuves  plus  décisives  encore  pour  des  vérités  déjà 
déduites  ; mais  on  peut  dire  en  même  temps  qu’aucun  progrès 
lemarquable  n a été  signalé  dans  la  science  elle-même.  Ce  qui 
1 end  ce  Cours  propre  à tous  les  temps  et  à tous  les  lieux,  c’est 
qu  il  n est  ni  un  ouvrage  de  statistique,  ni  un  ouvrage  de  tech- 
nologie ; les  procédés  des  arts,  les  données  fournies  par  la  sta- 
tistique ne  sont  invoqués  que  comme  exemples,  et  viennent 
seulement  fournir  des  preuves  à l’appui  des  démonstrations. 
Cependant  il  ne  saurait  être  indifféreni  pour  le  lecteur  de  trou- 


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AVERTISSEMENT  DE  L’ÉDITEUR. 


vij 


ver  dans  une  nouvelle  édition  la  suite,  les  corollaires  des  don- 
nées recueillies  et  présentées  par  l’auteur  ; c’est  cette  tâche 
que  l’on  a dû  s’efforcer  de  remplir.  Il  n’est  pas,  en  effet,  sans 
utilité  et  sans  intérêt  de  voir  comment  les  événements  ont  pu 
venir  confirmer  ses  prévisions , et  donner  ainsi  une  sanction 
plus  forte  aux  principes  qu’il  avait  su  développer.  Il  en  est  des 
sciences  économiques  et  sociales  comme  de  l’histoire  ; basées 
sur  l’observation  et  l’étude  du  passé,  elles  peuvent  faire  en- 
trevoir l’avenir. 

Cette  nouvelle  édition  sera  donc  plus  complète  que  celle  qui 
l’a  précédée;  ce  qui  la  distinguera  en  outre  particulièrement, 
c’est  qu’une  table  analytique  très-détaillée  se  trouve  placée  à 
la  fin  de  chaque  volume,  et  qu’une  table  alphabétique  géné- 
rale termine  l’ouvrage. 


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i:0?sSiDEHAïI0NS  GÉNÉRALES. 


L’économie  politique  n’est  pas  autre  chose  que  l’économie  de  la  société 
Les  sociétés  politiques,  que  nous  nommons  des  nations,  sont  des  corps  vi- 
vants, de  meme  que  le  corps  humain.  Elles  ne  subsistent,  elles  ne  vivent 
que  par  le  jeu  des  parties  dont  elles  se  composent,  comme  le  corps  de  Fin  - 
dividu  ne  subsiste  que  par  Faction  de  ses  organes.  L’étude  que  Fon  a faite 
de  la  nature  et  des  fonctions  du  corps  humain,  a créé  un  ensemble  de 
notions,  une  science  à laquelle  on  a donné  le  nom  physiologie^.  L’étude 
que  Fon  a faite  de  la  nature  et  des  fonctions  des  différentes  parties  ducoi  ps 
social,  a créé  de  même  un  ensemble  de  notions,  une  science  à laquelle 
on  a donné  le  nom  ^Économie  politique,  et  qu’on  aurait  peut-être  mieux 
fait  de  nommer  Économie  sociale^. 


* lîoxtç,  civUas,  la  cité.,  la  société,  sont  des  synonymes*. 

“ <c  La  physiologie  de  l’homme  est  l’exposition  du  jeu  de  nos  organes,  et  con- 
te séqueniment  du  mécanisme  de  notre  vie.  11  importe  à tout  être  qui  pense,  de 
« savoir  par  quel  artifice  il  vil  et  marche  du  berceau  à la  mort,  et  comment  s’ac- 
« complissent  ses  actions.  » (âdelon,  Physiologie  de  T Homme,) 

* Ici  comme  dans  beaucoup  d’autres  cas,  le  nom  a été  donné  avant  que  la 
chose  fût  bien  connue  ; mais  je  n’ai  pas  cru  devoir  changer  légèrement  une  dé- 


Toiites  l('s  nott*s  qnt  ne  fvortpnl  point  d'indication  contraire  sont  de  l'auteur. 


/ t. 


1 


CONSIDÉRATIONS  C.ÉNÉRAI-ES. 


Diigald  Stewanl  a fort  bien  remarqué,  dans  ses  Éléments  de  la  plnloso- 
phie  de  l’esprit  humain,  que  l’on  s’est  imaginé  beaucoup  trop  longtemps 
(jue  l’ordre  social  est  tout  entier  l’elTet  de  l’art;  et  que  partout  où  cet  ordre 
laisse  apercevoir  des  imperfections,  c’est  par  un  défaut  de  prévoyance  do 
la  part  du  législateur,  ou  par  quelque  négligence  de  la  part  du  magistral 
chargé  de  surveiller  cette  machine  compliquée.  De  là  sont  nés  ces  plans 
de  sociétés  imaginaires  comme  \ix  République  de  Platon,  WtopieAe  Morus, 
YOcéana  d’Harrington,  etc.  Chacun  a cru  pouvoir  remplacer  une  organi- 
sation défectueuse  par  une  meilleure,  sans  faire  ailention  qu’il  y a dans 
les  sociétés  une  nature  des  choses  qui  ne  dépend  en  rien  de  la  volonté  de 
l’homme,  et  que  nous  ne  saurions  régler  arbitrairement. 

Ce  n’est  point  à dire  que  la  volonté  de  l’homme  n’influe  en  rien  sur  l’ar- 
rangement de  la  société  ; mais  seulement  que  les  parties  dont  elle  se  com- 
pose, l’action  qui  la  perpétue,  ne  sont  point  un  effet  de  son  organisation 
artificielle,  mais  de  sa  structure  naturelle.  L’art  du  cultivateur  peut  tailler 
un  arbre,  le  disposer  en  espalier;  mais  l’arbre  vit  et  produit  en  vertu  des 
lois  de  la  physique  végétale,  qui  sont  supérieures  à l’art  et  au  pouvoir  de 
quelque  jardinier  que  ce  soit.  De  même  les  sociétés  sont  des  corps  vivants, 
pourvus  d’organes  qui  les  font  exister;  l’action  arbitraire  des  législateurs, 
des  administrateurs,  des  militaires,  d’un  conquérant,  ou  même  l’effet  de 
circonstances  fortuites,  peuvent  influer  sur  leur  manière  d’exister,  les 
rendre  souffrantes,  ou  les  guérir;  mais  non  les  faire  vivre.  C’est  si  peu 
l’organisation  artificielle  qui  produit  cet  effet , que  c’est  dans  les  lieux  où 
elle  se  fait  le  moins  sentir,  où  elle  se  borne  à préserver  le  corps  social  des 
atteintes  qui  nuisent  à son  action  propre  et  à son  développement,  que  les 
sociétés  croissent  le  plus  rapidement  en  nombre  et  en  prospérité. 

L’organisation  artificielle  des  nations  change  avec  les  temps  et  avec  les 
lieux.  Les  lois  naturelles  qui  président  à leur  entretien  dopèrent  leur  con- 
servation, sont  les  mêmes  dans  tous  les  j»ays  et  à toutes  les  époques.  Elles 
étaient  chez  les  anciens,  ce  qu’elles  sont  de  nos  jours;  seulement  elles  sont 
mieux  connues  maintenant.  Le  sang  qui  circule  dans  les  veines  d’un  Turc 
obéit  aux  mêmes  lois  que  celui  qui  circule  dans  les  veines  d’un  Canadien  ; 
il  circulait  dans  celles  des  Babyloniens  comme  dans  les  nôtres;  mais  ce 


I 


nomination  adoptée  par  les  écrivains  italiens,  par  les  économistes  français  du 
dii-huitième  siècle,  par  J.  Sleuarl,  par  Adam  Smith , et  par  la  plupart  des  écri- 
vains plus  modernes,  qui  ont  répandu  du  nouvelles  lumières  sur  telle  science. 


CONSIDERATIONS  GÉNÉRALES. 


3 


n’est  que  depuis  Harvey  que  l’on  sait  que  le  sang  circule  et  que  l’on  con- 
naît l’action  du  cœur.  Les  capitaux  alimentaient  l’industrie  des  Phéniciens 
delà  même  manière  qu’ils  alimentent  celle  des  Anglais;  mais  ce  n’est  que 
depuis  quelques  années  que  l’on  connaît  la  nature  des  capitaux,  et  que  l’on 
sait  de  quelle  manière  ils  agissent  et  produisent  les  effets  que  nous  obseï*- 
vons;  effets  que  les  anciens  voyaient  comme  nous,  mais  qu’ils  ne  pou- 
vaient expliquer.  La  nature  est  ancienne,  la  science  est  nouvelle. 

Or,  c’est  la  connaissance  de  ces  lois  naturelles  et  constantes  sans  les- 
quelles les  sociétés  humaines  ne  sauraient  subsister,  qui  constitue  cette 
nouvelle  science  que  l’on  a désignée  sous  le  nom  ù' Économie  politique. 
C’est  une  science  parce  qu’elle  ne  se  compose  pas  de  systèmes  inventés, 
de  plans  d’organisation  arbitrairement  conçus,  d’hypothèses  dénuées  de 
preuves  ; mais  de  la  connaissance  de  ce  qui  esty  de  la  connaissance  de  faits 
dont  la  réalité  peut  être  établie, 

Dugald  Stewart  ne  lire  pas,  ce  me  semble,  d’une  observation  très  exacte, 
la  conséquence  qui  en  découle  naturellement.  On  n’accueille  plus,  dit-il , 
les  projets  de  réforme,  parce  qu’ils  décèlent  dans  leurs  auteurs  la  préten- 
tion d’élever  leur  sagesse  au-dessus  de  la  sagesse  des  siècles.  N’esi-ce  pas 
bien  plutôt  parce  qu’ils  ont  mis  des  plans  de  leur  création  à la  place  des 
découvertes  qu’il  s’agissait  de  faire,  à la  place  des  descriptions  qu’il  fal- 
lait donner?  La  sagesse  des  siècles  n’est  guère  que  l’ignorance  des  siècles, 
f^’expérience  de  nos  prédécesseurs  est  mêlée  de  beaucoup  d’observations 
incomplètes,  mal  faites,  de  routines,  c’est-à-dire  de  méthodes  adoptées 
avant  qu’on  ail  pu  rattacher  les  effets  à leurs  véritables  causes.  Leurs  ins- 
titutions sont  trop  souvent  gâtées  par  des  préjugés  absurdes.  Si  l’on  dis- 
tingue quelques-unes  de  ces  institutions  que  la  raison  peut  approuver,  il 
ne  faut  pas  en  faire  honneur  à la  sagesse  que  je  ne  saurais  séparer  de 
l’instruction  ; mais  à quelques  intérêts  influents  qui  disposaient  des  forces 
matérielles  de  la  société  et  qui,  accidentellement,  ne  se  trouvaient  pas  en 
opposition  avec  les  intérêts  du  grand  nombre.  Telles  étaient  par  exemple 
les  institutions  propres  à maintenir  la  paix  et  les  propriétés,  et  qui  se 
trouvaient  favorables  à la  fois  aux  gens  en  pouvoir  et  au  public. 

On  doit  convenir  aussi  que,  même  à des  époques  d’ignorance,  quelques 
bonnes  mesures  ont  pu  être  dictées  par  un  certain  bon  sens  qui,  dans  un 
petit  nombre  de  cas,  suffit  pour  faire  apercevoir  vaguement  des  inconvé- 
nients à craindre  ou  des  avantages  à espérer  pour  la  sôciété.  Mais  il  n’en 
est  pas  moins  incontestable  que  les  hommes  du  temps  présent  ont  autant 
de  bon  sens  nalurcl  que  ceux  qui  les  ont  préi'édés,  et  ils  ont  de  plus  une 


4 CONSIDÉRATIONS  CÉNÉRALES. 

expérience  que  les  premiers  n’avaienl  pas,  eluii  trésor  de  connaissances 
positives  qui  s’accoît  journellement. 

L’objet  de  l’économie  politique  semble  avoir  été  restreint  jusqu’ici  à la 
connaissance  des  lois  qui  président  à la  formation,  à la  distribution  et  à la 
eonsommalion  des  richesses.  C’est  ainsi  (pie  moi-même  je  l’ai  considérée 
dans  mon. Traité  d' Économie  politique,  publié  pour  la  première  fois  eu 
1803.  Cependant  on  put  voir,  dans  cet  ouvrage  même,  que  cette  science 
tient  à tout  dans  la  société.  Depuis  qu’il  a été  prouvé  que  les  propriétés 
immatérielles,  telles  que  les  talents  et  les  facultés  personnelles  acquises, 
forment  une  partie  intégrante  des  richesses  sociales,  et  que  les  services 
rendus  dans  les  plus  hautes  fonctions  ont  leur  analogie  avec  les  travaux 
les  plus  humbles  ' ; depuis  que  les  rapports  de  l’individu  avec  le  corps  so- 
cial et  du  corps  social  avec  les  individus , et  leurs  intérêts  réciproques, 
ont  été  clairement  établis,  l’économie  politique,  qui  sembait  n’avoir  pour 
objets  que  les  biens  matériels,  s’est  trouvée  embrasser  le  système  social 
tout  entier. 

En  elfet,  si  nous  mettons  de  côté  les  rapports  intérieurs  qu’ont  entre  eux 
les  membres  d’une  même  famille  que  Ton  peut  considérer  comme  formant 
un  seul  individu,  parce  que  leurs  intérêts  sont  communs,  et  les  rapports 
purement  personnels  de  l’homme  avec  son  créateur  que  Ton  ne  saurait 
considérer  comme  faisant  partie  du  coiqis  social,  toutes  les  questions  so- 
ciales se  rattachent  à des  intérêts  réciproques  susceptibles  d’appréciation. 
11  n’en  faut  pas  davantage  pour  justifier  la  haute  importance  qu’on  attri- 
bue chaque  jour  davantage  à l’étude  de  cette  science. 

Cependant  si  nous  ne  voulons  pas  nous  lancer  dans  une  carrière  infinie, 
il  nous  convient  de  circonscrire  l’objet  de  nos  recherches.  Nous  voulons 
connaître  le  corps  social  vivant,  nous  voulons  savoir  quelles  sont  la  nature 
et  les  fonctions  des  différents  organes  dont  il  se  compose;  mais  ce  serait 
un  travail  immense  que  d’étudier  la  structure  intime  de  chacun  d’eux.  Il 
ii’en  est  aucun  qui  ne  puisse  devenir  l’objet  d’une  très  longue  étude.  Ainsi, 
par  exemple,  la  société  doit  à l’industrie  de  ses  membres  une  portion  con- 
sidérable des  objets  au  moyen  desquels  elle  pourvoit  à ses  besoins  ; mais 
cette  industrie  se  compose  d’une  foule  d’arts  dont  chacun  a des  procédés 
particuliers,  très  compliqués,  et  qui  ne  peuvent  être  complètement  connus 
que  des  personnes  qui  veulent  en  faire  une  étude  spéciale  et  l’objet  de 


* Vovez  le  Triitê  d'économie  po’ilique.  11,  chap.  13. 


CONSI DKRATIO.NS  CÉNÊRAKCS.  S 

lour  profession.  Ainsi  pour  savoir  les  ressources  que  la  sociéié  irouvc  dans 
le  commerce  exiérieur,  nous  pouvons  bien  éludier  lobjel  qu’il  se  propose, 
ses  procédés  généraux  et  les  effets  qui  en  résultent  j mais  nous  devons 
laisser  aux  personnes  qui  fout  leur  étal  de  ce  commerce,  l’élude  des  diffé- 
rentes marchandises  qui  sont  l’objet  de  ses  spéculations,  et  des  moyetis 
qu’on  peut  employer  pour  les  acheter,  les  transporter  cl  les  vendre.  Pour 
savoir  respèce  de  secours  que  la  société  trouve  dans  les  arts  industriels, 
nous  n’avons  pas  besoin  deltidier  l’art  de  fabriquer  le  fer,  ni  les  étoffes. 
C’est  la  technologie  qui  doit  entrer  dans  ces  détails. 

L’économie  politique,  en  satlachanl  à faire  connaître  la  nature  de 
chactm  des  organes  du  corps  social,  nous  apprend  à remonter  des  effets 
aux  causes,  ou  à descendre  des  causes  aux  effets  ; mais  elle  laisse  à l’his' 
toire  et  à la  statistique  le  soin  de  consigner  dans  leurs  annales,  des  résul- 
tats dont  elles  sont  trop  souvent  incapables  de  montrer  la  liaison,  quoi- 
qu’ils s’expliquent  aisément  lorsqu’on  s’est  rendu  familière  réconomie  des 
nalionîi. 

La  politique  spéculative  nous  montre  renchaînemcnl  des  faits  politiques 
et  rintluence  qu’ils  exercent  les  uns  sur  les  autres.  Elle  repose  sur  des 
fondements  beaucoup  moins  solides  que  l’économie  politique,  parce  qu’ici 
les  événements  dépendent  beaucoup  moins  de  la  force  des  choses,  et 
beaucoup  plus  de  circonstances  fortuites  et  de  l’arbitraire  des  volontés 
humaines  qui  tiennent  à leur  tour  à des  données  fugitives;  cependant  les 
phénomènes  de  la  politique  cux-nièmes  n’arrivent  point  sans  causes,  et 
dans  ce  vaste  champ  d’observations , un  concours  de  circonstances  pa- 
i‘cilles  amène  aussi  des  résultats  analogues.  L’économie  politique  montre 
rinlluence  de  plusieurs  de  ces  causes;  mais  comme  il  en  existe  beaucoup 
d’autres  qui  sortent  de  la  sphère  de  ses  attributions,  elle  ïie  considère  en 
général  les  circonstances  politiques  d’un  pays  ou  d’une  époque  que  comme 
des  données  dont  les  conséquences  ne  lui  échappent  pas,  mais  qui,  sem- 
blables au  climat  et  au  sol,  échappent  à l’action  des  causes  qui  sont  l'objet 
de  son  élude.  C’est  ainsi,  par  exemple,  qu’elle  considéré  la  constitution 
politique  d’un  état  comme  un  accident  qui  influe  soit  en  bien,  soit  en  mal, 
sur  l’existence  et  le  bien-être  du  corps  social  ; mais  qui  elle-même  est  le 
résultat  d’un  événement  ou  d’un  préjugé  national  étranger  à l’objet  de 
ses  recherches.  Elle  démontre  que  nulle  grande  société  ne  peut  faire  de 
progrès  sans  propriétés  exclusives;  mais  elle  laisse  au  législateur  le  soin 
de  découvrir  les  moyens  de  garantir  les  propriétés  en  imposant  aux  ci- 
toyens, pour  acquérir  cet  avantage,  le  moins  de  sacrilices  qui!  est  possible 


c 


CONSlDtRATIO.NS  GÉNÉRALES. 


Tels  sont  les  points  de  vue  divers  sous  lesquels  Téconomie  politique  et 
la  politique  spéculative  envisagent  le  corps  social.  Le  meme  objet  peut 
devenir  le  sujet  d’études  différentes.  L’homme  lui-même,  ce  premier  élé- 
ment des  sociétés,  iTest-il  pas  différemment  observé  par  le  physiologiste 
et  par  l’économiste  politique?  De  même  il  doit  être  permis  à ce  dernier 
de  n’étudier  les  phénomènes  que  sous  le  point  de  vue  qui  peut  jeter  du 
jour  sur  sa  science.  Dans  un  gain  frauduleux,  il  verra  un  déplacement  de 
richesse,  lorsque  le  moraliste  y condamnera  une  injustice.  L’un  et  l’autre 
regarderont  une  spoliation  comme  funeste  ; l’économiste  parce  qu’un  tel 
déplacement  est  nuisible  à la  production  véritable;  le  moraliste  parce 
qu’il  porte  une  dangereuse  atteinte  aux  vertus  sans  lesquelles  il  n’est 
point  de  solide  bonheur,  ni  même  de  société.  L’élude  de  l’économie  poli- 
tique et  celle  de  la  morale  se  prêtent,  comme  on  voit,  sans  se  confondre, 
un  appui  mutuel.  La  suite  de  ce  cours  en  offrira  bien  d’autres  exemples. 
Toutes  les  sciences  n’en  feraient  qu’une,  si  l’on  ne  pouvait  cultiver  une 
branche  de  nos  connaissances  sans  cultiver  toutes  celles  qui  s’y  rattacheut  ; 
mais  alors  quel  esprit  pourrait  embrasser  une  telle  immensité! 

On  doit  donc,  je  crois,  circonscrire  les  connaissances  qui  sont  en  par- 
ticulier le  domaine  de  l’économie  politique. 

Ses  rapports  avec  l’économie  privée  sont  quelquefois  si  intimes,  qu’on  a 
souvent  confondu  l’une  avec  l’autre,  et  qu’on  n’a  attribué  de  l importance 
à l’éeonomie  politique  qu’en  raison  des  services  qu’elle  pouvait  rendre  aux 
intérêts  privés.  Il  importe  de  les  distinguer. 

L’économie  politique,  en  nous  faisant  connaître  par  quels  moyens  sont 
produits  les  biens  au  moyen  desquels  subsiste  la  société  tout  entière,  in- 
dique à chaque  individu,  à chaque  famille,  comment  ils  peuvent  multiplier 
les  biens  qui  serviront  à leur  propre  existence  ; eu  montrant  suivant  quelles 
proportions  ces  richesses  créées  dans  la  société  et  par  ses  travaux,  se  dis- 
tribuent parmi  les  membres  dont  elle  se  compose,  elle  les  éclaire  sur  le 
genre  de  travaux  auxquels  il  leur  convient  de  s’adonner,  suivant  l’éduca- 
tion qu’ils  ont  reçue,  le  pays  qu’ils  habitent,  les  moyens  dont  ils  disposent  ; 
en  développant  l’effet  des  consommations,  elle  rend  les  individus  capables 
de  faire  le  meilleur  usage  de  leurs  biens  acquis  : mais  elle  n’entre  pas  au- 
trement dans  les  intérêts  particuliers,  car  les  richesses  particulières  ne  se 
gouvernent  pas  suivant  des  lois  générales.  Un  vol,  une  perte  au  jeu  et 
d’autres  accidents,  font  passer  une  portion  de  richesse  d’une  main  dans 
une  autre,  sans  qu’au  total  la  société  soit  devenue  plus  pauvre  ou  plus 
riche.  Un  accaparement,  un  monopole  enrichit  une  classe  de  citoyens  aux 


■ 


CONSIDERATIONS  GÉNÉRALES.  7 

ilepeiis  d’une  ou  de  plusieurs  autres  classes;  les  fortunes  particulières  eu 
sont  vivement  affectées;  les  uns  sont  ruinés,  les  autres  s’enrichissent  : 
les  héritages,  les  dispositions  testamentaires,  les  dons  entre-vifs,  amènent 
de  très  grandes  vicissitudes  dans  l’existence  d’un  certain  nombre  de  par- 
ticuliers; mais  ce  n’est  point  en  vertu  d’une  loi  générale  dont  on  puisse 
assigner  la  cause  nécessaire. 

Il  y a même  des  cas  où  les  intérêts  privés  sont  directement  opposés  à 
l’intérêt  de  la  société.  L’homme  qui  a découvert  un  procédé  expéditif  dans 
les  arts,  est  intéressé  à le  tenir  caché  pour  jouir  seul  des  profits  qui  eu 
résultent;  la  société,  au  contraire,  est  intéressée  à ce  qu’il  soit  connu, 
pour  que  la  concurrence  fasse  huisserie  prix  du  produit  qui  en  est  le  ré- 
sultat. On  en  peut  dire  autant  de  tous  les  gains  beaucoup  moins  justi- 
fiables, qui  sont  acquis  aux  dépens  du  public.  Ces  événements  ont  des 
causes  sans  doute  ; mais  ces  causes  sont  du  ressort  de  la  morale,  de  la  lé- 
gislation , peut-être  de  la  politique  spéculative , aussi  bien  que  du  ressort 
de  1 économie  politique.  Ce  qui  blesse  ou  favorise  un  membre  du  corps 
social  ne  saurait  être  indifférent  à la  société  ; mais  c’est  par  des  considé- 
rations compliquées  avec  celles  qui  sortent  de  notre  sujet. 

Si  l’on  demande  pourquoi  ces  connaissances  n’ont  pas  été  acquises  plus 
tôt,  je  répondraique  c’est  parceque  l’arf  d’o6*errer,  comme  tous  les  autres 
arts,  se  perfectionne  à mesure  que  le  monde  vieillit.  Être  instruit,  c’est 
connaître  la  vérité,  relaliveineut  aux  choses  dont  on  veut  s’instruire  ; c’est 
se  loriner  des  choses  une  idée  conforme  à la  réalité.  Le  fondement  de  toute 
vérité  est  donc  la  réalité  des  choses,  et  le  commencement  de  toute  instruc- 
tion est  de  s’assurer  de  celle  réalité  par  tous  les  moyens  que  la  nature  nous 
a donnés.  Autrefois  on  regardait  ce  qu’avait  dit  Aristote  comme  beaucoup 
plus  incontestable  que  ce  qu’on  voyait  de  ses  yeux  , ce  qu’on  touchait  de 
ses  mains,  ce  qu’on  jugeait  être  réel  eu  consultant  le  simple  bon  sens'.  11 


Les  aueieus,  c'esl-à-dirc  les  jeunes  de  la  civilisation , u ont  quelque  supé- 
riorité sur  les  modernes  que  dans  les  beaux-arts,  où  le  goût  et  une  observa- 
tion superficielle  sutïisent  pour  atteindre  à la  perfection.  Ils  ne  sont  d’aucune 
autorité  dans  les  sciences  qui  exigent  des  expériences  rigoureuses  et  des  analyses 
complètes.  La  science  semblait  être  pour  eux , non  la  connaissance  de  ce  qui  esi , 
mais  la  connaissance  de  ce  qui  était  cru  ou  supposé.  Pline  dit  : On  rapporte,  et 
jamais,  J'ai  vérifié.  Il  fait  gravement  la  description  d’un  poisson  qui  s’élève  dans 
la  mer  eu  forme  d arbre  dont  les  branches  sont  tellement  étendues,  qu’il  n'a 


CONSlDÊRATiOiNS  GÊNÉRAUiS. 


fî 

fallut  le  génie  de  Bacon  pour  avertir  les  hommes  des  moyens  qu’ils  avaient 
de  s’assurer  de  la  vérité  ; ces  moyens  sont  les  expériences^  lorsqu’on  peut 
répéter  à son  gré  les  faits  qu’on  étudie,  et  Yobservationy  lorsqu’on  ne  peut 
les  étudier  qu’à  mesure  qu’ils  nous  sont  présentés  par  la  marche  naturelle 
des  événements.  C’est  ainsi  que  des  expériences  chimiques  nous  ap- 
prennent ce  qui  résulte  du  mélange  de  deux  substances,  et  que  des  obser- 
vations astronomiques  nous  instruisent  de  la  marche  des  corps  célestes. 

On  resta  près  d’un  siècle  avant  de  convenir  que  Bacon  avait  donné  un 
conseil  judicieux,  tant  il  faut  que  les  hommes  disputent  longtemps  contre 
la  raison  avant  de  s’y  soumettre!  Mais  enfin  le  génie  de  Bacon,  que  celui 
de  Galilée,  de  Descartes,  de  Newton  et  de  plusieurs  autres  sut  apprécier, 
l’emporta  sur  les  doctrines  de  l’école  et  sur  les  systèmes  arbitraires  qui 
avaient  régné  jusqu’à  eux.  Les  sciences  lui  durent  d’éclatanls  progrès  ; 
car  la  méthode  expérimentale  a cela  de  bon  qu’elle  corrige  elle-même  les 
erreurs  où  elle  a pu  conduire  : une  expérience  faite  avec  plus  de  soin  , 
répétée  en  différents  temps , par  des  hommes  de  différents  pays , corrige 
une  expérience  imparfaite,  à plus  forte  raison  elle  ruine  une  hypothèse 
qui  ne  peut  se  concilier  avec  un  fait  positif.  La  science  n’est  plus  dès  lors 
la  connaissance  de  ce  que  tels  ou  tels  ont  imaginé  : le  maître  obtient  nos 
respects  quand  il  nous  aide  dans  la  recherche  de  la  vérité  ; mais  il  n’a  de 
m'érite  que  celui  qu’il  lire  de  la  vérité  même  ; son  assertion  ne  sufïil  plus  ; 
il  est  tenu  de  fournir  des  preuves,  et  toutes  ses  preuves  doivent  être  fon- 
dées sur  rexpérience  ou  l’observation  , c’est-à-dire  sur  la  réalité. 

Les  sciences  naturelles,  physiques  et  mathématiques  on  dû  les  pre- 
mières participer  aux  progrès  que  proinettait  celte  méthode  : les  faits  sur 
lesquels  elles  reposent  frappent  plus  immédiatement  les  sens*  ; ils  sont 
plus  difficilement  contestés;  leur  investigation  ne  blesse  aucun  intérêt; 
on  peut  étudier  la  physique  dans  les  états  autrichiens  sans  alarmer  le 
prince,  les  grands,  ni  le  clergé.  Il  n’en  est  pas  de  même  des  sciences  mo- 
rales et  politiques.  Leur  étude  est  proscrite  dans  tous  les  pays  gouvernés 

jamais  pu  passer  le  détroit  de  Gibraltar.  11  croit  que  les  néréides  existent,  de 
meme  que  les  tritons  (Pline  , liv.  I\ , chap.  A et  5). 

* Les  mathématiques  même  ne  sont  une  science  abstraite  que  lorsqu’on  rai- 
sonne sur  les  formes  et  les  grandeurs  des  corps  en  faisant  abstraction  des  corps  ; 
mais  les  formes  et  les  grandeurs  des  corps  se  manifestent  aux  sens.  Le  calcul 
des  forces  non  tangibles,  elles-mêmes,  raisonne  sur  des  actions  qui  se  manifestent 
aux  sens  par  leurs  effets  sur  les  corps. 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES. 


9 


dans  l’intérêt  du  petit  nombre,  et  Napoléon,  aussitôt  qu’il  fut  tout-puissant, 
la  fit  disparaître  de  toutes  les  institutions  de  la  France*. 

Vains  efforts.  Si  les  sciences  morales  et  politiques  sont,  aussi  bien  que 
les  autres,  fondées  sur  des  réalités,  elles  participent  aux  progrès  que  l’es- 
prit humain  devra  aux  méthodes  expérimentales;  mais  sont-elles  fondées 
sur  des  réalités  ? 

Si  l’on  consulte  l’expérience  et  des  observations  l'épélées,  beaucoup  de 
faits  moraux  peuvent  acquérir  une  certitude  égale  à celle  de  beaucoup  de 
faits  physiques.  On  les  voit;  ils  se  renouvellent  mille  fois  ; on  les  soumet  à 
l’analyse;  on  connaît  leur  nature,  leur  formation,  leurs  résultats;  il  n’est 
pas  permis  de  mettre  en  doute  leur  réalité.  Après  avoir  bien  des  fois  pesé 
comparativement  l’or  et  le  fer,  on  s’est  convaincu  que  l’or  est  plus  pesant 
que  le  fer  ; c’est  un  fait  constant  ; mais  un  fait  non  moins  réel,  c’est  que  le 
fer  à moins  de  valeur  que  l’or.  Cependant  la  valeur  est  une  qualité  pure- 
ment morale  et  qui  paraît  dépendre  de  la  volonté  fugitive  et  changeante 
des  hommes. 

Ce  n’est  pas  tout  : le  spectacle  du  monde  physique  nous  présente  une 
suite  de  phénomènes  enchaînés  les  uns  aux  autres  ; il  n’est  aucun  fait  qui 
n’ait  une  ou  plusieurs  causes.  Toutes  (choses  d’ailleurs  égales,  la  même 
cause  ne  produit  pas  deux  effets  différents;  un  grain  de  blé  que  je  mets 
en  terre,  ne  produit  pas  tantôt  un  épi,  tantôt  un  chardon  ; il  produit  tou- 
jours du  blé.  Quand  la  terre  est  ameublie  par  la  culture,  quand  elle  est 
fertilisée  par  des  engrais,  dans  une  saison  également  favorable,  le  même 
champ  produit  plus  que  si  le  terrain  n’avait  pas  reçu  ces  diverses  façons. 
Voilà  des  causes  toujours  suivies  des  mêmes  effets.  Or,  on  ne  tarde  pas  à 
s’apercevoir  qu’il  en  est  de  même  dans  l’économie  politique.  Un  fait  est 
toujours  le  résultat  d’un  ou  de  plusieurs  faits  antérieurs  qui  en  sont  la 
cause.  Les  événements  d’aujourd’hui  ont  été  amenés  par  ceux  d’hier,  et 
influeront  sur  ceux  de  demain  ; tous  ont  été  des  effets  et  deviendront  des 
causes  ; de  même  que  le  grain  de  blé  qui  étant  un  produit  de  l’année  der- 
nière, enfantera  l’épi  de  l’année  présente.  Prétendre  qu’un  événement  quel 
qu’il  soit,  dans  le  monde  moral  comme  dans  le  monde  physique,  arrive 
sans  cause,  c’est  prétendre  qu’une  lige  pousse  sans  avoir  eu  de  semence  ; 
c’est  supposer  un  miracle.  De  là  celle  expression  commune  : la  chaîne 


* La  classe  des  sciences  morales  et  politiques  fut  supprimée  dans  ITnsiitut  de 
France,  et  renseignement  de  ces  sciences,  même  celui  de  Tbisloire  moderne,  fut 
supprimé  dans  toutes  les  écoles. 


10 


CONSIDERATIOiNS  CÉNÊRAI.ES. 

des  événements , qui  nous  montre  que  nous  considérons  les  événemenls 
comme  des  chaînons  qui  se  rattachent  les  uns  aux  autres. 

Mais  quelle  certitude  avons-nous  qu’un  fait  précédent  soit  la  cause  d’un 
fait  subséquent,  et  qu’une  suite  de  chaînons  bien  liés  rattachent  entre  eux 
ces  deux  anneaux  ? Nous  attribuons  un  événement  dont  nous  sommes  té- 
moins à telle  circonstance  qui  a eu  lieu  précédemment;  mais  nous  nous 
trompons  peut-être;  la  circonstance  qui  a précédé  l’événement  n’en  était 
peut-être  pas  la  cause.  C’est  faute  de  connaître  les  véritables  causes  des 
é\énements,  que  1 esprit  inquiet  de  l’homme  en  cherche  de  surnaturelles, 
et  qu  il  a recours  à ces  pratiques  superstitieuses,  à ces  amulettes  dont 
J usage  est  si  fréquent  dans  les  temps  d’ignorance  ; pratiques  inutiles,  nui- 
sibles quelquefois,  et  qui  ont  toujours  ce  fâcheux  effet  de  détourner  les 
hommes  des  seules  voies  par  lesquelles  on  puisse  parvenir  à ses  fins 
Une  science  est  d autant  plus  complète  relativement  à un  certain  ordre 
de  faits,  que  nous  réussissons  mieux  à constater  le  lien  qui  les  unit,  à 
rattacher  les  effets  à leurs  véritables  causes. 

On  y parvient  en  étudiant  avec  scrupule  la  nature  de  chacune  des  choses 
qui  jouent  un  rôle  quelconque  dans  le  phénomène  qu’il  s’agit  d’expliquer; 
la  nature  des  choses  nous  dévoile  la  manière  dont  les  choses  agissent,  et 
la  manière  dont  elles  supportent  les  actions  dont  elles  sont  l’objet;  elle 
nous  montre  les  rapports,  la  liaison  des  faits  entre  eux.  Or  la  meilleure 
manière  de  connaître  la  nature  de  chaque  chose  consiste  à en  faire  l’ana- 
lyse, à voir  tout  ce  qui  se  trouve  en  elle  et  rien  que  ce  qui  s’y  trouve. 

Longtemps  on  a vu  le  lïux  et  le  reflux  d(!S  eaux  de  la  mer,  sans  pouvoir 
l expliquer,  ou  sans  pouvoir  en  donner  des  explications  satisfaisantes.  Pour 
être  en  état  d’assigner  la  véritable  cause  de  ce  phénomène , il  a fallu  que 
la  forme  sphérique  de  la  terre  et  la  communication  établie  entre  les 
grandes  masses  d’eau  fussent  des  faits  constatés;  il  a fallu  que  la  gravita- 
tion universelle  devînt  une  vérité  prouvée;  dès  lors  l’action  de  la  lune  et 
du  soleil  sur  la  mer  a été  connue,  et  l’on  a pu  assigner  avec  certitude  la 
cause  de  son  mouvement  journalier. 

De  même , en  continuant  une  comparaison  dont  je  me  suis  servi  tout  à 
I heure,  quand  l’analyse  a dévoilé  la  nature  de  cette  qualité  qui  réside 

* I n bon  musulman  dit  « Pourquoi  prendrais-je  celte  précaution  ? Si  Dieu 
veut  que  la  chose  arrive,  la  chose  arrivera  ; s’il  ne  le  veut  pas,  pouiquoi  me  con- 
sumerais-je en  vains  efforts?  » Il  ignore  cette  autre  maxime  qui  vaut  toutes  celles 
de  l’Alroian  : « Aide-toi,  le  ciel  faidora. 


CONSIDERATIONS  GENERALES  ii 

dans  certaines  choses  et  que  nous  avons  nommée  leur  valeur,  quand  le 
même  procédé  nous  a fait  connaître  de  quoi  se  composent  les  frais  de 
production  et  leur  influence  sur  la  valeur  des  choses,  on  a su  positivemeni 
pourquoi  l’or  était  plus  précieux  que  le  fer.  La  liaison  entre  ce  phénomène 
et  ses  causes  est  devenue  aussi  certaine  que  le  phénomène  est  constant*. 

« Sous  le  règne  de  Louis  XI , dit  un  historien , la  peste  et  la  famine 
« ayant  tour  à tour  désolé  la  France , le  seul  remède  qu’on  sut  opposer  à 
M ces  fléaux,  fut  d’ordonner  des  prières  et  des  processions*.  » Il  est  évi- 
dent que  depuis  que  l’on  connaît  mieux  la  nature  de  ces  fléaux,  on  par- 
vient à s’en  préserver,  puisque  la  peste  ne  paraît  plus  parmi  les  nations 
éclairées,  et  que  l’on  n’y  éprouve  jamais  de  véritables  famines,  quoique 
la  population  ait  doublé  presque  partout  en  Europe.  Il  y a eu  des  pro- 
grès faits  au  profit  de  la  société,  parce  qu’on  a mieux  su  rattacher  les 
effets  à leurs  véritables  causes. 

La  nature  des  choses  ne  nous  dévoile  pas  seulement  le  lien  qui  rattache 
un  effet  à ses  causes  : elle  nous  montre  l’impossibilité  d’un  rapport  quel- 
conque entre  deux  faits  qui  se  suivent,  mais  ne  s’enchaînent  pas.  On  lit 
dans  le  ployage  en  Norwége  de  Fabricius,  que  le  poisson  ayant,  en  1778, 
considérablement  diminué  sur  des  côtes  qui  n’ont  de  ressources  que  dans 
la  pêche,  les  habitants  altribuèreni  celle  calamité  à l’inoculation  de  la  petite 
vérole,  qui  s’introduisait  alors  dans  ces  contrées.  Ils  prétendaient  que  le  ciel 
avait  voulu,  en  privant  la  Norwége  de  ce  qui  lui  est  le  plus  nécessaire,  la 
punir  d’un  attentat  contre  ses  décrets.  Mais  ce  qui  range  celte  opinion  dans 
la  catégorie  des  préjugés,  c’est  le  défaut  de  liaison  qui  existe  entre  les  deux 
faits  de  l’inoculation  des  hommes  et  de  la  multiplication  des  habitants  de 
la  mer,  quoique  ces  deux  faits  soient  arrivés  à la  suite  l’un  de  l’autre. 

Ce  vice  de  raisonnement , bien  sensible  dans  l’exemple  qu’on  vient  de 
voir,  se  montre  fréquemment  dans  les  questions  d’économie  politique. 
Combien  de  fois  n’a-t-on  pas  dit  que  les  progrès  de  la  richesse  en  Europe 
sont  dus  au  système  prohibitif  adopté  par  la  plupart  des  gouvernements  ! 
On  a cité  ces  deux  faits  comme  un  argument  sans  réplique  parce  qu’ils 
se  suivent,  sans  avoir  approfondi  la  nature  des  choses,  qui  montre  que  le 
premier  fait  incontestable  tient  à d’autres  faits  incontestables,  et  nulle- 
ment à celui  auquel  l’ignorance  l’attribue. 


* Voyez  le  [>résenl  ouvrage,  partie  II,  chap.  3. 

• ChastelluK,  de  la  Félicité  publiqtic^  xoxne  FI , page  62. 


CONSIDERATIOMS  GÉNÉRALES. 


: 


Il  laul  convenir  que  la  chaîne  qui  lie  les  effets  à leurs  causes  se  diirobe 
quelquefois,  dans  Tétai  de  nos  lumières,  à notre  investigation.  La  chaîne 
des  événements  traverse  quelquefois  des  nuages  que  nous  n’avons  pu  par- 
venir à dissiper.  Nous  savons  seulement  dans  certains  cas  qu’elle  iTesl  pas 
interrompue,  et  que  les  anneaux  dont  elle  est  composée  se  tiennent,  que 
d’ordinaire  run  entraîne  l’autre,  sans  que  nous  puissions  nous  rendre 
compte  du  lien  qui  les  unit.  La  chaîne  existe,  mais  plusieurs  chaînons 
demeurent  cachés,  jusqu’à  ce  que  de  nouvelles  découvertes  lésaient  mis 
en  lumière. 

C’est  ainsi , pour  puiser  un  exemple  dans  la  physiologie  du  corps  hu- 
main, que  l’on  sait , par  l’expérience  setdeincnt,  que  la  vaccine  préserve, 
du  moins  dans  le  plus  grand  nombre  des  cas,  de  la  petite  vérole,  sans  que 
l’on  puisse  dire  pour  quelle  raison,  de  quelle  manière  cet  effet  est  opéré*. 
On  ne  peut  du  moins  énoncer  à cet  égard  que  des  hypothèses,  et  Ton  est 
hors  d’état  de  rien  pi  ouver,  si  ce  n’est  le  fait  lui-méme.  C’est  toujours  un 
avantage  que  de  savoir  empiriquement,  ou  du  moins  d’avoii'de  fortes  rai- 
sons de  croire  que  tel  fait  en  entraîne  un  autre.  C’est  meme  un  avantag(^ 
que  de  pouvoir  constater  qu’ils  ne  se  suivent  pas  nécessairement.  L’igno- 
rance où  nous  sommes  sur  un  point  n’empéche  pas  que  nous  soyons  par- 
venus à quelque  certitude  sur  beaucoup  d’autres  j et  c’est  une  partie  de 
la  science  que  d’eti  connaître  les  limites.  Mais  après  qu’un  fait  a été  bien 
observé,  après  que  l’analyse  nous  a fait  connaître  tout  ce  qu’on  peut  y 
trouver  et  rien  de  plus,  si  alors  nous  voyons  la  liaison  qui  le  rattache  à 
tous  les  autres,  nous  pouvons  en  déduire  une  loi  générale  qui  n’est  que 
l’expression  de  ce  (jui  se  passe  dans  tous  les  cas  semblables. 

Une  loi  générale  bien  constatée,  devient  un  principe  lorsqu’on  l’invoque 
comme  une  preuve,  ou  comme  la  base  d’un  plan  de  conduite.  Il  convient 
seulement  de  ne  pas  en  pousser  les  conséquences  trop  loin,  sans  s’appuyer 
de  nouveau  sur  l’expérience.  Outre  que  dans  une  longue  chaîne  de  raison- 
nements il  peut  s’introduire  des  chaînons  vicieux,  ou  mal  rattachés,  qui 
en  altèrent  la  force , le  résultat  des  faits  peut  différer  beaucoup  de  celui 
du  calcul,  par  rimpossibilité  où  nous  sommes  de  tenir  compte  de  toutes 
les  circonstances,  quelquefois  peu  remarquables,  qui  inlluent  sur  le  ré- 
sultat déiliHlif. 

On  doit  donc,  chaque  fois  qu’on  le  peut,  vérifier  si  le  résultat  où  l’on  a 
été  conduit  par  le  raisonnement  est  coniirmé  par  la  réalité.  C’est  ainsi 
(|u’agissent  les  marins.  Ils  cherchent,  par  ïestime^  à connaître  le  point 
de  la  carte  où  iis  se  trouvent,  et  rectifient  leur  roule  chaque  fois  qu’ils 


louchent  une  terre  dont  la  position  leur  est  connue  par  des  observations 
antérieures*. 

Celle  méthode  qui  constate  à la  fois  ce  que  nous  savons  et  ce  que  nous 
ne  savons  pas,  cette  méthode  qui  exclut  nécessairement  tout  charlatanisme 
(car  le  charlatanisme  consiste  à faire  croire  que  l’on  sait  ce  qu’on  ignore) , 
cette  méthode,  dis-je,  qui  a fait  foire  de  si  grands  pas  aux  sciences  phy- 
siques, une  fois  qu’elle  a été  appliquée  à l’économie  politique,  l’a  tirée  de 
la  région  des  hypothèses,  des  doctrines  systématiques  et  purement  conjec- 
turales; elle  en  a fait  une  science  positive.  Ses  lois  n’étant  plus  des  systèmes 
imaginaires,  mais  des  vérités  fondées  sur  des  faits  que  tout  le  monde  peut 
constater,  il  a été  possible  de  les  coordonner,  de  les  développer  dans  un 
ordre  qui  les  éclaircît  les  unes  par  les  autres  ; on  a pu  en  faire  un  corps 
complet  de  doctrine  qui  en  facilite  l’étude  et  la  rendra  bientôt  générale*. 

C’est  donc  à tort  qu’on  a dit  que  l’économie  politique  était  une  science 
fondée  sur  des  hypothèses  et  non  sur  l’expérience  ; elle  est  au  contraire 
tout  entière  fondée  sur  l’expérience  ; mais  elle  veut  que  dans  les  jugements 
que  l’on  porte,  on  lionne  compte  de  la  nature  des  choses  observées,  aussi 
bien  que  des  expériences,  afin  d’avoir  la  certitude  que  le  phénomène  ob- 
servé est  bien  véritablement  le  résultat  de  celui  qu’on  regarde  comme  sa 
cause. 


' On  met  quelquefois  en  opposition  la  méthode  expérimentale  ou  analytique, 
qui  est  fondée  sur  des  observations,  et  qui  fait  connaître  çe  qui  est,  c’est-à-dire 
des  vérités,  avec  la  méthode  qu’on  peut  appeler  doctrinaire,  qui  est  fondée  sur 
des  argumentations,  et  qui  a pour  objet  d’établir  des  systèmes.  La  méthode  ex- 
périmentale est  plus  scienliOque,  car  les  sciences  se  composent  de  vérités  et  non 
d'opinions. 

* M.  Senior,  qui  professe  réconomie  politique  à l’université  d’Oxford*,  a fort 
judicieusement  remarqué,  dans  sou  discours  d'ouverture  en  1826,  que  l'expé- 
rience en  économie  politique  ne  peut  pas  être  plus  particulièrement  attribuée 
aux  gens  que  Tou  appelle  hommes  de  pratique.  11  u’esl  personne,  quel  que  soit 
son  étal,  qui  ne  fasse  vingt  échanges  par  semaine  et  qui  ne  puisse  ajouter  à l’ex- 
périence qut  lui  offre  journellement  le  spectacle  de  la  société,  celle  qu’il  relire 
de  ses  lectures.  M.  Senior  remarque  inéine  que  l’homme  de  pratique,  celui  qui 
est  voué  à l’eiercice  d'une  profession  spéciale,  a nécessairement  les  idées  moins 
étendues  et  noins  complètes,  que  celui  qui  observe  des  faits  de  toutes  sortes, 
et  dont  le  jugement  n’est  pas  faussé  par  les  intérêts  étroits  et  les  habitudes  de 
su  profession 

* Ce  cours  a éO  fomk'  à Oxford  par  la  rouinticcnce  d'un  simple  parüciilicr,  M.  llrury  Drummond. 


14 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES. 


Ce  n’est  pas  qu  on  ne  puisse  avantageusement  employer  une  hypothèse 
pour  éclaircir  un  principe.  Quand  on  suppose  le  cas  où  une  économie  est 
obtenue  sur  des  frais  de  production,  pour  avoir  une  occasion  d'expliquer 
comment  une  semblable  économie  entraîne  une  baisse  dans  le  prix  courant 
du  produit,  on  ne  prétend  affirmer  autre  chose,  sinon  que  si  ce  cas  arrivait, 
telles  en  seraient  les  conséquences.  Ce  n’est  qu'une  autre  manière  d'énon- 
cer une  loi  générale  qui  existe  indépendamment  de  l’exemple  proposé; 
l’exemple  n'est  pas  donné  comme  une  preuve,  mais  comme  une  élucidation 
destinée  uniquement  à rendre  plus  évident  reffel  expliqué  d’ailleurs  par  la 
nature  des  choses.  Seulement  il  faut  que  la  supposition  admette  un  fait 
possible,  et  mieux  encore  un  fait  commun,  dont  les  auditeurs  ou  les  lec- 
teurs aient  pu  fréquemment  observer  les  a nalogues  dans  le  cours  ordinaire 
de  leur  vie.  Alors  ils  ne  peuvent  pas  regarder  la  supposition  comme  gra- 
tuite, comme  admettant  un  cas  qui  ne  saurait  se  présenter  ni  par  consé- 
(|uent  être  suivi  d'aucun  effet. 

Une  hypothèse  ne  peut  donc  pas  être  donnée  comme  une  preuve,  mais 
seulement  comme  un  moyen  de  faire  comprendre  une  vérité  qui  repose 
sur  d’autres  fondements.  Les  bons  auteurs  n'en  font  jamais  la  base  d’un 
système. 

Avant  d'aller  plus  loin,  il  convient  de  s'entendre  sur  ce  mot  de  système 
qui  se  prend  tantôt  en  bonne,  tantôt  en  mauvaise  part. 

Dans  le  sens  primitif  et  favorable  de  cette  expression,  un  système  est  un 
ensemble  de  vérités  liées  entre  elles  et  qui  se  prêtent  un  appui  mutuel  ; 
mais  il  faut  que  ces  vérités  soient  prouvées  autrement  que  par  le  système 
lui-même,  qui,  sans  cela,  ne  peut  passer  que  pour  un  ensemble  de  suppo- 
sitions plus  ou  moins  ingénieusement  inventées,  plus  ou  moins  habilement 
arrangées,  et  qui  peuvent  fort  bien  n'être  pas  conformes  à la  nature  des 
choses,  à la  réalité  des  faits.  Les  tourbillons  de  Descartes  n’étaient  autre 
chose  qu’une  hypothèse,  non-seulement  incertaine,  mais  impossible,  pour 
expliquer  les  mouvements  des  planètes.  En  supposant  même  que  les  tour- 
billons eussent  été  possibles  d'après  les  lois  avérées  de  la  physique,  il  eût 
fallu,  pour  qu’ils  prouvassent  quelque  chose,  que  leur  existence  elle-même 
eût  été  prouvée  ; car  une  chose  n*es^  pas,  par  cela  seul  qu'elle  sst  possible^ 
La  gravitation  universelle  de  Newton,  au  contraire,  est  une  ioi  de  la  na- 
ture constatée  par  toutes  les  expériences;  et  en  même  ternes  toutes  les 
observations  montrent  que  les  planètes,  même  celles  qu’on  n'a  connues 
que  depuis  Newton,  sont  soumises  à cette  loi.  La  gravitation  est  donc  un 
fait,  et  non  un  système. 


I 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES.  15 

Les  systèmes  sont  d’autant  plus  dangereux  qu’ils  ne  sont  pas  toujours  les 
fruits  de  la  sottise,  ni  d’une  imagination  en  délire.  Les  plus  grands  génies, 
les  plus  illustres  écrivains , ont  enfanté  des  systèmes  et  les  ont  accompa- 
gnés quelquefois  de  raisons  très  spécieuses  ; ils  ont  même  prétendu  les 
avoir  fondés  sur  des  observations*;  mais  les  observations  étaient  incom- 
plètes, les  faits  n’étaient  pas  attribués  à leurs  véritables  causes,  ou  bien  ils 
étaient  démentis  par  d’autres  faits.  Qu’arrive-t-il  alors  ? L’erreur  se  découvre 
à mesure  que  l’art  d’interroger  la  nature  se  perfectionne;  et  c’est  pour  cela 
que  la  méthode  expérimentale  appliquée  aux  phénomènes  que  présente  la 
société , ne  sera  pas  moins  féconde  que  l’a  été  l’étude  des  autres  phéno- 
mènes de  la  nature. 

Dans  tous  les  genres  et  dans  tous  les  temps,  les  faux  systèmes  ont  abondé. 
Il  n’y  a pas  lieu  d’en  être  surpris  : on  a plus  tôt  imaginé  une  explication 
qu’on  ne  Ta  déduite  de  la  nature  des  choses  et  de  plusieurs  centaines  d’ob- 
servations. C’est  probablement  ce  qui  a décrié  le  mot  de  système  au  point 
que,  lorsqu’il  s’agit  de  désigner  un  ensemble  de  notions  liées  entre  elles, 
on  aime  mieux  lui  donner  le  nom  de  doctrine  qui  ne  préjuge  rien. 

De  l’abus  des  systèmes  sont  nés  d’autres  travers.  Les  hommes  peu  ac- 
coutumés à la  réflexion,  ont  dédaigné  le  raisonnement  ; ils  ont  dit  : Je  ne 
veux  que  des  faits  et  des  chiffres.  Ils  n’ont  pas  pris  garde  que  les  faits  et  les 
chiffres  n’ont  une  valeur  qu’autant  qu’ils  prouvent  quelque  chose,  et  qu’ils 
ne  peuvent  prouver  qu’à  l’aide  du  raisonnement.  Le  raisonnement  seul 
peut  montrer  comment  ils  sont  le  résultat  d’une  certaine  donnée,  ou  l’an- 
nonce d’un  certain  effet.  L’intérêt  des  capitaux  est  fort  bas  à une  certaine 
époque;  on  a escompté  cent  millions  d’engagements  à terme,  au  taux  de 
trois  pour  cent  : voilà  un  chiffre  ; mais  ce  chiffre  que  prouve-t-il?  L’un 
répondra  qu’il  prouve  incontestablement  l’abondance  des  capitaux  et  la 
prospérité  générale  ; un  autre,  qu’il  est  un  indice  du  déclin  des  affaires  et 
de  l’impossibilité  où  l’on  est  de  trouver  des  emplois  de  fonds  à la  fois  pro- 
fitables et  sûrs  ; et  en  effet  le  fait  dont  il  est  question  peut  tenir  à l’une  et 
à l’autre  circonstance.  Il  ne  prouve  donc  rien  en  lui-même  ; il  fauty  joindre 


’ « Les  opinions  les  plus  absurdes  doivent  leur  origine  à l'abus  de  quelques 
« observations  incontestables;  et  les  erreurs  les  plus  grossières  sont  le  résultat 
« de  certaines  vérités  reconnues,  auxquelles  on  donne  une  extension  forcée,  ou 
« donton  fait  nue  mauvaise  application.  » (Cabanis,  Révolutions  Je  la  Médecine. 
page 


'(I 


ir»  CONSIDKUATIONS  (;knérales. 

la  connaissance  exacte  de  lu  nature  ei  de  la  manière  d’agir  de  chaque  chose. 
C’est  là  ce  qui  caractérise  le  véritable  savoir. 

On  dresse  d’immenses  tableaux  des  exportations  et  des  imporiationsd’un 
pays.  Je  les  suppose  rigoureusemenl  exacts.  Que  prouventdls?  Que  le  pays 
s’est  enrichi?  Nullement  : ils  ne  prouvent  autre  chose,  sinon  que  les  ex- 
portations ont  surpassé  les  importations,  ou  celles-ci  les  autres;  mais  ils 
ne  montrent  pas  laquelle  de  ces  deux  circonstances  est  favorable  au  pays. 
Vous  dites  que  c’est  la  première,  et  j’ai  lieu  de  croire  que  c’est  la  seconde’. 
Il  ne  sufiit  pas  d’ajouter  qu’avec  telle  exportation  et  telle  importation  le 
pays  a prospéré,  car  il  peut  avoir  prospéré  par  d’autres  causes.  Nous 
sommes  donc  encore  réduits  à prouver  chacun  notre  thèse  : les  chiffres  ne 
l’ont  pas  décidée.  L’étude  de  la  nature  des  choses,  c’est-à-dire,  dans  ce 
cas,  de  la  nature  des  richesses  et  de  leur  production , peut  seule  nous 
éclairer  sur  ce  point.  Aussi  la  question  de  la  balance  du  commerce  n’a-l- 
elle  été  jugée  qu’après  que  la  nature  des  richesses  et  le  phénomène  de 
leur  production  ont  été  bien  analysés  et  parfaitement  connus. 

Un  Anglais,  le  docteur  Clarke,  a écrit  en  1801 , que  la  nation  britan- 
nique payait  plus  facilement,  tous  les  ans,  56  millions  sterling  d’impôts, 
(|u’elle  n’en  payait  cinq  à l’avènement  de  la  maison  d’Hanovre.  Il  est  im- 
possible, ajoute-t-il,  de  trouver  une  preuve  plus  convaincante  que  des  impôts 
bien  réglés  augmentent  la  force  des  nations.  Mais  les  56  millions  d’impôt, 
ni  meme  l’aisance  avec  laquelle  on  les  paie,  en  supposant  le  tout  conforme 
à la  vérité,  ne  suffisent  pas  pour  prouver  que  cette  aisance  est  le  résultat 
des  impôts.  Il  est  clair,  au  contraire,  que  la  nation  anglaise  doit  cette  ai- 
sance au  prodigieux  développement  de  son  industrie;  et  c’est  sur  tout 
autre  chose  que  sur  des  chiffres  qu’est  fondée  une  semblable  démonstra- 
tion. Les  chiffres  ne  nous  apprennent  qu'un  fait  sans  en  montrer  la  cause 
ni  les  conséquences.  Or  c’est  là  la  chose  importante,  puisque  les  consé- 
quences sont,  pour  nous,  une  situation  plus  ou  moins  heureuse  ou  mal- 
heureuse. 

Je  le  répète  : c est  de  la  nature  des  choses  que  naît  l’influence  que  les 
choses  reçoivent  ou  qu’elles  exercent  les  unes  à l’égard  des  autres , et  de. 
celte  influence  naissent  tous  les  évènements  que  nous  voyons  arriver  dans 
le  monde.  Si  nous  savions  bien  quelles  sont  toutes  les  circonstances  qui 
jouent  un  rôle  dans  ces  évènements,  et  si  nous  étions  parfaitement  instruits 
de  la  nature  de  chacune  d’elles,  nous  pourrions  prédire  tout  ce  qui  doit 

* Voyez  la  U|e  partie  de  ce  Cours,  chap.  6. 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES.  17 

arriver,  comme  nous  prédisons  les  éclipses,  événement  qui  semblait  si  fort 
au-dessus  de  la  portée  de  l’homme. 

Quiconque  agit  en  dépit  des  lois  de  la  nature,  n’éprouve  que  désastres. 
Les  hommes  sages  en  tirent  au  contraire  de  puissants  secours  quand  ils 
apprennent  à les  connaître  et  à s’en  servir.  Un  architecte  qui  construirait 
ses  voûtes  sans  consulter  les  lois  de  l’équilibre,  verrait  son  édifice  s’écrouler. 
L’homme  qui  mettrait  de  la  cire  au  feu  afin  de  la  durcir,  n’en  retirerait  que 
confusion  '.  Combattre  les  forces  de  la  nature,  c’est  les  employer  contre  soi. 

ür  nous  avons  eu  lieu  de  nous  convaincre  que  l’existence  du  corps  social 
est  soumise  à des  lois  non  moins  positives,  non  moins  impérieuses,  que 
celles  qui  président  à l’existence  du  corps  humain  ; à des  lois  qui  résultent 
de  la  nature  des  sociétés , que  fliomme  n’a  point  établies,  et  qu’il  n’a  pas 
le  pouvoir  d’abroger.  Nous  pouvons  employer  en  notre  faveur  la  puissance 
de  ces  lois  ; quand  nous  les  méconnaissons,  au  lieu  des  services  que  nous 
en  pouvions  attendre,  nous  n’avons  que  des  malheurs  à recueillir.  Telles 
sont  les  lois  que  l’économie  politique  a pour  objet  de  découvrir  et  d’exposer; 
Mais,  pour  en  tirer  quelque  fruit , il  convient  que  nous  nous  arrêtions  un 
instant  sur  une  distinction  importante. 

Les  biens  qui  pourvoient  à l’existence  et  aux  jouissances  des  hommes, 
peuvent  être  considérés  soit  dans  l’intérêt  de  la  société  en  général,  soit 
dans  l’intérêt  d’un  individu  en  particulier.  Dans  l’intérêt  de  l’individu,  où 
se  confond  celui  de  sa  famille,  l’essentiel,  soit  à ses  propres  yeux,  soit  aux 
yeux  du  monde,  est  qu’il  ait  beaucoup  de  biens  à consommer,  de  quelque 
part  qu’ils  lui  viennent.  Que  les  biens  qu’il  acquiert  soient  créés  par  lui,  ou 
qu’ils  diminuent  d’autant  lesbiens  des  autres  hommes,  peu  importe,  pourvu 
qu’il  les  acquière  sans  blesser  la  morale  convenue  et  les  lois  imposées  par 
l’autorité.  Tel  est  l’intérêt  prochain , celui  qui  touche  le  commun  des 
hommes  ; ils  ont  considéré  le  reste  comme  peu  important,  ou  comme  trop 
au-dessus  de  leur  portée  pour  s’en  occuper.  Ils  n’ont  vu  de  solides  que  les 


C’est  ce  que  fait  sentir  la  fable  du  Cierge^  de  La  Fontaine  : 
Un  d’eux,  voyant  la  brique  au  feu  durcie 
Vaincre  l’effort  des  ans,  il  eut  la  même  envie; 
El,  nouvel  Empédocle  aux  flammes  condamné 
Par  sa  propre  et  pure  folie. 

Il  se  lança  dedans.  Ce  fut  mal  raisonné. 

Ce  cierge  ne  savait  grain  de  philosophie. 


I. 


CONSIDÉRATIONS  (;ÉNÉRALKS. 

richesses  personnelles  j tout  le  reste  a été  mis  par  le  vulgaire  au  rang  des 
vaines  spéculations. 

Si,  d’une  autre  part,  nous  considérons  les  richesses  dans  l’intérêt  de  la 
société,  nous  accorderons  une  juste  attention  aux  richesses  individuelles, 
car  elles  font  le  bien-être  des  particuliers  qui  sont  des  portions  de  la  société; 
mais  nous  ne  pourrons  regarder  lesbiens  acquis  par  un  particulier,  comme 
un  gain,  qu’autant  qu’il  n’en  résulte  pas  une  perle  équivalente  pour  d’au- 
tres particuliers.  La  société  n’a  rien  acquis  du  moment  que  Tun  perd  ce  que 
l’autre  gagne.  Les  particuliers  peuvent  croire  que  l’essentiel  est  d’acquérir 
des  richesses,  sans  qu’il  soit  besoin  de  s’informer  de  leur  origine  ; cet  étroit 
calcul  ne  saurait  satisfaire  lesvéritables publicistes,  ni  aucun  homme  doué 
de  quelque  élévation  dans  l’aine.  Ceux-ci  veulent  connaître  la  source  des 
richesses  qui  doivent  être  perpétuellement  produites,  puisqu’elles  sont 
destinées  à pourvoir  à des  besoins  qui  se  renouvellent  sans  cesse. 

L’économie  politique,  en  nous  faisant  connaître  les  lois  suivant  lesquelles 
lesbiens  peuvent  être  créés,  distribués  et  consommés,  tend  donc  efficace- 
ment à la  conservation  et  au  bien-être  non-S(*ulement  des  individus,  mais 
aussi  de  la  société  qui,  sans  cela,  ne  saurait  présenter  que  confusion  et 
pillage. 

Les  sociétés,  dit-on  quelquefois,  ont  marché  sans  que  l’on  sût  l’économie 
politique  : dès  qu’on  s’en  est  passé  si  longtemps,  on  peut  s’en  passer  tou- 
jours. — Le  genre  humain,  il  est  vrai,  a grandi  dans  l’ignorance.  Le 
corps  social  renferme,  comme  le  corps  humain,  une  force  vitale  qui  sur- 
monte les  fâcheux  effets  de  la  barbarie  et  des  passions.  L’intérêt  personnel 
d’un  particulier  a opposé  de  tous  temps  une  barrière  à l’intérêt  personnel 
d’un  autre  particulier;  et  l’on  a été  contraint  de  produire  des  richesses, 
quand  il  n’a  plus  été  possible  de  les  dérober. 

Mais  qui  ne  voit  que  ce  système  de  force  opposée  à la  force  n’est  qu’un 
étal  prolongé  de  barbarie,  qui  met  les  particuliers,  et  par  suite  les  nations, 
dans  une  rivalité  permanente,  féconde  en  haines  et  bientôt  en  guerres 
privées  et  publiques,  auxquelles  des  lois  compliquées,  des  traités  qui  ne 
sont  que  des  trêves,  et  des  systèmes  factices  de  balance  politique,  n’ont 
apporté  que  d’insuffisants  remèdes?  Chaque  peuple,  semblable  à l’équi- 
page d’un  corsaire,  n’a  dû  rêver  que  déprédations,  sauf  à se  battre  entre 
soi  pour  s’approprier  les  meilleures  parts  du  butin  , et  recommencer  de 
nouvelles  violences  pour  satisfaire  de  nouveaux  besoins. 

Quel  triste  spectacle  nous  offre  l’histoire  ! Des  nations  sans  industrie, 
manquant  de  tout,  poussées  à la  guerre  par  le  besoin,  et  s’égorgeant  mu- 


I 


19 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES. 

luellement  pour  vivre  ; d’autres  nations,  un  peu  plus  avancées,  devenant 
la  proie  de  celles  qui  ne  savent  que  se  battre;  le  monde  constamment 
li\ré  à la  force,  et  la  force  devenant  victime  d’ellc-même;  Tintelligence  et 
le  bon  sens  mal  protégés,  et  ne  sachant  pas  se  prévaloir  de  l’ascendant 
I qui  devrait  leur  appartenir;  les  principaux  personnages  d’un  État,  les 

philosophes  les  plus  respectés , n’ayant  pas  des  idées  de  bien  public  ou 
d’humanité  plus  arretées  que  le  vulgaire;  Lycurgue  tolérant  le  vol  et 
ordonnant  Toisivelé , Caton  ne  rougissant  pas  d’étre  usurier  et  marchand 
d’esclaves,  et  Trajaii  donnant  des  fêtes  où  il  faisait  égorger  dix  mille  Gla- 
diateurs et  onze  mille  animaux’. 

V oilà  ce  qu’était  la  société  chez  les  anciens  ; et  lorsque  les  peuples,  après 
s’étre  dévorés,  jouissaient  par  hasard  de  quelque  repos,  il  fallait,  chaque 
fois,  que  la  civilisation  recommençât  et  s’étendît  avec  de  lents  progrès  sans 
solidité  comme  sans  garantie.  Si  quelques  instants  de  prospérité  se  font 
apercevoir  de  loin  en  loin,  comme  pour  nous  consoler  de  l’histoire,  nous  . 
I ignorons  à quel  prix  ils  ont  été  achetés  ; nous  ne  tardons  pas  à acquérir  la 

■j  certitude  qu  on  n’a  pas  su  les  consolider,  et  nous  passons  à notre  aise,  en 

ï tournant  quelques  feuillets,  sur  de  longs  siècles  de  déclin,  de  souffrances, 

(1  angoisses , cnicllemcnt  savourés  par  les  hommes  du  temps , par  leurs 
femmes,  par  leurs  proches.  On  assure  que  les  nations  peuvent  souffrir, 
mais  qu’elles  ne  meurent  i>as  : quant  à moi,  je  crois  qu’elles  meurent.  Les 
peuples  de  Tyr,  d’Athènes  et  de  Rome  ont  péri  dans  une  lente  agonie  : ce 
sont  d’autres  peuples  qui,  sous  les  mêmes  noms,  ou  sous  des  dénominations 
nouvelles,  ont  peuplé  les  lieux  que  ces  nations  habitaient  de  leur  vivant*. 

Je  ne  parle  point  de  la  barbarie  du  moyen-âge,  de  l’anarchie  féodale, 
des  proscriptions  religieuses,  de  cette  universelle  férocité  où  le  vaincu  était 
toujours  misérable,  sans  que  le  dominateur  fût  heureux  ; mais  que  trou- 
vons-nous dans  des  temps  où  Ton  se  prétendait  plus  civilisé?  Des  gouver- 
I nements  et  des  peuples  tout-à-fait  ignorants  de  leurs  vrais  intérêts , se 

persécutant  pour  des  dogmes  insignifiants  ou  absurdes  ; guerroyant  par 
jalousie  et  dans  la  persuasion  que  la  prospérité  d’un  autre  était  un  obs- 
I tacle  à leur  propre  félicité.  On  s’est  fait  la  guerre  pour  une  ville,  pour  une 


' Diod.,  lib.  XLVIII,  5 15. 

» « L’amour  de  la  patrie,  la  générosité,  ont  été  des  vertus  communes  chez  les 
« anciens;  mais  la  véritable  philanthropie,  l’amour dn  bien  et  de  l’ordre  général, 

« est  un  sentiment  tout  à fait  étranger  aux  siècles  passés « rCHASTEu,t  x 

de  fa  FélieHè  publique,  < hap.  IX.) 


al 


$ 


\ ; 


I 


* 


JO  CONSH)ÉIUTIO.\S  (^KNFHALKS. 

provinre,  pour  s’arracher  une  branche  de  commerce;  on  Ta  faite  ensuite 
pour  se  disputer  des  colonies  ; puis,  pour  retenir  ces  colonies  sous  le  joug  ’ ; 
toujours  la  guerre  enfin....  tandis  que  les  nations  n’ont  qu’à  gagner  à des 
communications  amicales;  qu’une  prépondérance  forcée  n’est  avantageuse 
pour  personne,  pas  même  pour  ceux  qui  l’exercent;  que  les  discordes  sont 
fécondes  en  malheurs  de  toutes  les  sortes,  sans  aucun  dédommagement, 
si  ce  n’est  une  vaine  gloire  et  quelques  dépouilles  bien  chétives  quand  on 
les  compare  aux  fruits  légitimes  qu’un  peuple  peut  tirer  de  sa  production. 
Voilà  ce  qu’on  a été,  et  voilà  ce  qu’on  a fait. 

Mais  du  momenlqu’on  acquiert  la  conviction  qu’un  Étal  peut  grandir  et 
prospérer  sans  que  ce  soit  aux  dépens  d’un  autre,  et  que  ses  moyens  d’exis- 
tence et  de  prospérité  peuvent  être  créés  de  toutes  pièces  ; du  moment  qu’on 
est  en  état  de  montrer  les  moyens  par  lesquels  s’opère  cette  création,  et  de 
prouver  que  les  progrès  d’un  peuple,  loin  d’être  nuisibles  aux  progrès  d’un 
autre  peuple , lui  sont  au  contraire  favorables , dès  ce  moment  les  nations 
peuvent  avoir  recours  aux  moyens  d’exister  les  plus  surs,  les  plus  féconds, 
les  moins  dangereux  ; et  chaque  individu,  au  lieu  de  gémir  sous  le  faix  des 
malheurs  publics,  jouit  pour  sa  part  des  progrès  du  corps  politique. 

Voilà  ce  qu’on  peut  attendre  d’une  connaissance  plus  généralement  ré- 
pandue des  ressources  de  la  civilisation  *,  Au  lieu  de  fonder  la  prospérité  pu- 
blique sur  l’exercice  de  la  force  brutale,  l’économie  politique  lui  donne  pour 
fondement  l’intérêt  bien  entendu  des  hommes.  Les  hommes  ne  cherchent 
plus  dès-lors  le  bonheur  là  où  il  n’est  pas,  mais  là  où  l’on  est  assuré  de  le 

trouver. 

« 


* On  verra  dans  le  cours  de  cet  ouvrage,  qu’il  n’est  nullement  dans  rinlérêl 
des  nations  que  leurs  gouvernements  régissent  des  colonies  ni  même  des  pro- 
vinces trop  éloignées.  Un  monarque  africain  qui  fait  la  guerre  à une  tribu  voi- 
sine, et  un  potentat  qui  lève  des  troupes  en  Europe  pour  conquérir  une  île  en 
Amérique,  sont  aussi  insensés  l’un  que  l’autre.  Ils  fout  massacrer  une  partie  de 
leurs  sujets  pour  ne  faire  aucun  bien  au  reste.  Mais  l'Africain  fait  moins  de  mal 
parce  qu’il  est  moins  puissant. 

* Il  n’est  certainement  pas  permis  de  croire  que  les  ressources  de  la  civilisa- 
tion soient  entendues  des  administrations  et  de  la  plupart  des  particuliers,  lors- 
qu'en  parcourant  quelques-uns  des  pays  les  plus  civilisés  de  l’Europe,  on  est 
frappé  de  tant  de  disparates  dans  les  villes,  et  qu’on  rencontre  dans  les  cam- 
pagnes tant  de  chaumières  de  boue  qui  ressemblent  plutôt  à des  huttes  de  sau- 
vages, qu’aux  habitations  d'un  peuple  policé. 


i 


CONSlÜÉKATlOiNS  GÉNÉRALES. 


21 


Déjà,  depuis  plusieurs  années,  l’Europe  a commencé  à rougir  de  sa  bar- 
barie. A mesure  qu’on  s’est  occupé  d’idées  justes  et  de  travaux  utiles,  les 
exemples  de  férocité  sont  devenus  plus  rares.  Peu  à peu  la  guerre  a été 
dépouillée  de  ses  rigueurs  inutiles  et  de  ses  suites  désastreuses  ; la  torture 
a été  abolie  chez  les  peuples  civilisés,  et  la  justice  criminelle  est  devenue 
moins  arbitraireetmoinscruelle.  11  est  vrai  que  ces  heureux  effetssontdus 
plutôt  aux  progrès  généraux  des  lumières,  qu’à  une  connaissance  plus  par- 
faite de  l’économie  de  la  société.  Cette  dernière  connaissance  s’est  souvent 
montrée  étrangère  à nos  plus  beaux  génies.  Aussi  beaucoup  de  réformes 
désirables  sont-elles  toutes  récentes,  cl  beaucoup  d’autres  sont  loin  d’être 
accomplies. 

Si  les  nations  n’avaient  pas  été,  et  n’étaient  pas  encore  coiffées  de  la  ba- 
lance du  commerce  et  de  l’opinion  qu’une  nation  ne  peut  prospérer  si  ce 
n’est  au  détriment  d’une  autre,  on  aurait  évité,  durant  le  cours  dos  deux 
derniers  siècles,  cinquante  années  de  guerre  ; et  nous  autres  peuples  nous 
ne  serions  pas  maintenant  panpiés,  chacun  dans  notre  enclos,  par  des 
armées  de  douaniers  et  d’agents  de  police,  comme  si  la  partie  intelligente, 
active  et  pacifique  des  nations,  n’avait  pour  but  que  de  faire  du  mal.  Nous 
sommes  tous  les  jours  victimes  des  préjugés  du  temps  passé;  il  semble  que 
nous  ayons  besoin  d’être  avertis  que  nous  touchons  encore  à celle  triste 
époque,  et  que,  si  la  barbarie  qui  nous  poursuit,  doit  enfin  lâcher  prise,  il 
ne  faut  pas  que  nous  nous  imaginions  que  ce  puisse  être  sans  efforts  de 
notre  part.  Plus  ou  étudie,  plus  ou  demeure  convaincu  que  toutes  nos  con- 
naissances ne  datent  que  d’hier,  et  qu’il  en  est  peut-être  davantage  qui  ne 
dateront  que  de  demain. 

C’est  donc  rinslruclion  qui  nous  manque,  et  sui  luut  rinstruclion  dans 
l’art  de  vivre  en  société.  Si  l’élude  de  l’économie  politique  était  rendue 
assez  sûre,  assez  facile  pour  faire  partie  de  toutes  les  éducations,  si  elle 
se  lrou\ ail  achevée  avant  luge  où  Ion  embrasse  une  profession,  nous  ver- 
lions  les  élèves,  soit  qu  ils  lussent  appelés  a des  fonctions  publiques,  soit 
qu’ils  demeurassent  dans  une  condition  privée,  exercer  une  inlluence  bien 
favorable  et  bien  grande  sur  les  destinées  de  leur  pays.  Une  naiiou  n’est 
guère  avancée,  qui  regarde  les  maux  quelle  endure  coutme  des  nécessités 
de  fait,  auxquelles  il  faut  se  soumettre  quand  le  destin  les  envoie,  de  même 
quà  la  giêle  et  aux  tempêtes.  Sans  doute  une  partie  de  nos  maux  lient  à 
notre  conditiou  et  à la  nature  des  choses;  mais  la  plupart  d’entre  eux 
soûl  de  création  humaine  ; au  total,  l’homme  fait  sa  destinée. 

Si  nos  iuslitutions  étaient  toutes  neuves,  si  nos  sociétés  s’éluîenl  foriiié<'s 


(I 


22  CONSIDÉRATIONS  CENËRALES. 

d’après  des  plans  combinés  avec  sagesse,  il  y aurait  peu  de  choses  à faire 
pour  les  maintenir  en  bon  étal  : la  prudence,  à défaut  de  lumières,  pour- 
rait suflirc  ; mais  nos  institutions  se  sont  formées  comme  nos  langues,  par 
hasard,  suivant  les  intérêts,  et  trop  souvent  suivant  les  passions  du  mo- 
ment; de  là,  dans  le  corps  politique,  des  maladies,  des  désordres  contre 
lesquels  il  faut  se  prémunir  et  qu’il  s’agit  de  guérir.  Un  homme  sain  peut* 
se  conduire  d’après  les  simples  conseils  du  bon  sens  ; un  vieillard  infirme, 
sujet  à mille  maladies,  ne  peut  se  conserver  sans  le  secours  de  l’art;  et 
qu’est-ce  que  l’art  sans  la  science?  Du  charlatanisme. 

F^our  n’étre  point  dupe  des  charlatans,  pour  n’èlre  point  victime  des 
intérêts  privés,  le  public  a besoin  de  savoir  en  quoi  consistent  ses  propres 
intérêts.  L’opinion  publique  une  fois  éclairée,  le  gouvernement  est  obligé 
delà  respecter.  L’opinion  publique  a une  influence  telle,  que  le  gouverne- 
ment le  plus  puissant  ne  peut  empêcher  une  loi  de  tomber  en  désuétude, 
si  elle  est  contraire  à l’opinion  d’une  pojuilalion  éclairée. 

On  voit  que,  si  les  nations  ont  subsisté  jusqu’à  présent  sans  étudier  la 
structure  des  sociétés,  ce  n’est  pas  un  motif  pour  des  hommes  raisonnables 
de  rester  perpétuellement  étrangers  à eiHie  élutlts  Mais  nous  ne  devons 
pas  seulement  guérir  les  maux  guérissables  ; nous  devons  apprendre  quels 
sont  lesbiens  nouveaux  qu’on  peut  acquérir  et  dont  l’état  passé  dos  so- 
ciétés ne  fournissait  pas  même  l’idée.  Jusqu’au  commencement  du  dix- 
septième  siècle  les  rues  de  Paris  n’avaient  pas  été  pavées:  faliait-il  se 
passer  éternellement  de  ce  moyen  de  communication  et  de  salubrité,  parce 
qu’on  s’en  était  passé  jusque-là  L 

Supposerait-on  qu’il  suffît  au  bonheur  des  nations  que  ceux  qui  les  gou- 
vernent soient  instruits?  Peuvent-ils  l’être  quand  la  nation  ne  l’est  pas? 
La  remarque  en  a déjà  été  faite  Ceux  (jui  sont  nés  pour  exercer  le  pou- 
voir en  sont  rarement  dignes.  Trop  de  gens  sont  intéressés  à fausser  leur 
jugement  dès  l’enfance.  Ceux  qui  usurpent  le  pouvoir  ne  valent  guère 
mieux.  Ce  ne  sont  pas  les  lumières  qui  portent  au  limon  des  affaires,  et 

• Paris  avait  subsisté  jusqu'à  Louis  XIII  sans  le  Poiit-N'cuf;  Melon  deniamlc 
si  c’était  une  raison  pour  ne  pas  le  bâtir.  On  voit  que  celle  objection  a déjà  un 
siècle  d’antiquité.  Et  que  d'amélioraliousop<Tées depuis  uu  siècle!  Bien  d’autres 
encore  s’opéreront  jusqu’à  ce  qu’un  nouveau  siècle  soit  écoulé;  et  il  se  trouvera 
alors,  comme  aujourd’hui , des  partisans  des  ancieus  errements  qui  répéteront 
de  nouveau  que  c’est  folie  que  de  vouloir  être  mieux. 

® Traité  d'économie  politique^  discours  préliminaire. 


CONSIDÉRAITUNS  GENERALES.  33 

quand  une  fois  on  y est  parvenu,  on  fait  peu  de  cas  des  lumières  ; on  a trop 
peu  de  temps  pour  étudier  ; on  est  trop  avancé  en  âge  pour  s’instruire  ; la 
puissance  déprave  presque  inévitablement  ceux  qui  l’exercent  : les  prin- 
cipes ont  quelque  chose  de  trop  inflexible  pour  convenir  à la  puissance; 
elle  préfère  ce  qui  la  flatte  ; elle  exploite  les  vices  et  les  préjugés  du  vul- 
gaire, loin  de  les  corriger.  En  admettant  que  César  et  Bonaparte  fussent 
plus  avancés  que  leur  siècle  (ce  que  je  suis  loin  d'accorder),  quel  régime 
ont-ils  légué  à leur  pays?  Sr  les  lumières  eussent  été  généralement  répan- 
dues à Rome  et  dans  la  France , au  lieu  de  s’appuyer  sur  la  cupidité  d’un 
petit  nombre  de  fonctionnaires  publics  ',  sur  l’humeur  guerrière  du  peuple, 
ils  auraient  fonde  leurs  institutions  sur  riniérêl  bien  entendu  du  plus  grand 
nombre,  et  longtemps  elles  eussent  fait  la  prospérité  du  pays. 

L’influence  que  l’économie  politique  exerce  sur  les  qualités  morales  des 
individus,  n’est  pas  moins  remarquable  que  son  influence  sur  les  institu- 
tions publiques.  La  civilisation,  il  est  vrai,  multiplie  nos  besoins;  mais  en 
même  temps  elle  nous  fournit  les  moyens  de  les  satisfaire;  et  une  preuve 
que  les  biens  qu’elle  nous  offre  sont  proportionnellement  supérieurs  à 
ceux  qui  naissent  de  tout  autre  mode  d’existence,  c’est  que  chez  les  peuples 
civilisés,  éclairés  et  industrieux,  non-seulement  un  bien  plus  grand  nombre 
de  personnes  sont  entretenues,  mais  chacune  d’elles  est  entretenue  avec 
plus  d’abondance  que  dans  toute  autre  situation  *. 

Sans  examiner  Jusqu’à  quel  point  la  civilisation  et  les  lumières  qu’elle 
mène  à sa  suite  sont  favorables  aux  mœurs,  je  ferai  remarquer  que  les 
moyens  indiqués  par  l’économie  polilique  pour  satisfaire  régulièrement  et 
progressivement  nos  besoins,  contribuent  tous  à donner  à la  force,  à l’ac- 
tivité, à rinlelligence  des  hommes  une  direction  salutaire.  Elle  prouve 


* Petit  comparé  à la  nation,  mais  beaucoup  trop  grand  comparé  aux  besoins 
d’un  peuple. 

* On  opposera  à cette  assertion  des  exemples  particuliers  d’une  affreuse  misère 
qui  se  rencontre  chez  des  peuples  policés.  Mais  qu’on  les  compare  à ce  qu’on  peut 
rencontrer  chez  des  peuples  moins  avancés.  Quelle  nation  civilisée  voit,  dans  des 
moments  de  disette,  périr  de  faim  et  de  misère  la  moitié  de  sa  population,  comme 
il  y en  a eu  des  exemples  chez  les  peuples  barbares?  Il  fimt  donc,  généralement 
parlant,  qu’il  s’y  trouve  plus  de  ressources  : d'immenses  contrées  en  Amérique 
sont  désertes  par  le  défaut  de  civilisation,  et  deviennent  très  peuplées  quand  la 
civilisation  y pénètre. 


24 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES. 


que,  parmi  ces  moyens  d’existence,  les  seuls  qui  soient  etlkaces,  féconds, 
durables,  sont  ceux  desquels  il  résulte  une  création  et  non  une  spoliation  ; 
que  la  mauvaise  foi,  la  violence  ne  procurent  que  des  avantages  non  moins 
précaires  qu’ils  ne  sont  honteux  ; que  ces  avantages  sont  surpassés  par  les 
maux  qu’ils  entraînent  ; que  nulle  société  ne  pourrait  subsister  si  le  crime 
devenait  le  droit  commun,  et  si  le  vice  coiislituait  les  mœurs  du  plus  grand 
nombre.  En  démontrant  le  pouvoir  de  ce  travail  intelligent  qu’on  désigne 
sous  le  nom  (ïindustriey  elle  le  met  en  honneur,  elle  décrie  toutes  les  ac- 
tions oiseuses  ou  nuisibles.  L’industrie,  à son  tour,  rend  indispensables  les 
relations  d’homme  à homme;  elle  leur  enseigne  à s’aider  mutuellement, 
au  lieu  de  s’entre-détruire,  comme  dans  l’état  sauvage  qu’on  a si  peu  rai- 
sonnablement nommé  l’état  de  nature;  elle  adoucit  les  mœurs  en  procu-. 
rant  l’aisance;  en  montrant  aux  hommes  ce  qu’ils  ont  à gagner  à s’attacher 
les  uns  aux  autres,  elle  est  le  ciment  de  la  société. 

On  ne  peut  espérer  qu’en  éclairant  les  hommes  sur  leurs  vrais  intérêts, 
on  puisse  les  préserver  de  tous  les  maux  qui  tiennent  à leur  nature  et  à la 
nature  de  la  société  ; je  ne  me  flatte  pas  qu’on  réussisse  jamais  à les  affran- 
chir de  cette  universelle  infirmité,  la  vanité  personnelle  ou  nationale,  qui 
depuis  le  siège  de  Troie  jusqu’à  la  campagne  de  Russie,  a disputé  à la  cu- 
pidité le  triste  honneur  de  faire  répandre  le  plus  de  sang  et  couler  le  plus 
de  larmes.  Cependant  on  peut  croire  qu’un  jour  le  progrès  des  sciences 
morales  et  politiques  en  général,  et  l’amélioration  des  institutions  sociales 
qui  en  sera  la  suite,  parviendront  à donner  à un  penchant  dangereux  une 
direction  moins  funeste,  et  changeront  une  jalousie  coupable  en  une  sa- 
lutaire émulation. 

Toujours  est-il  vrai  que  toutes  les  dispositions  bienveillantes  qui  peuvent 
exister  chez  les  hommes , sont  favorisées  par  les  lumières  du  genre  de 

celles  que  répand  l’économie  politique. 

» 

Cependant,  au  milieu  des  bons  effets  qu’il  est  permis  d’attendre  de  la 
propagation  de  ses  principes,  il  convient,  je  crois,  de  se  préserver  d’une 
prétention  élevée  par  un  grand  nombre  d’économistes,  qui  ne  voient  dans 
celte  science  que  l’art  de  gouverner,  ou  de  diriger  le  gouvernement  dans 
la  roule  du  bien  public.  Je  pense  qu’on  s’csl  mépris  sur  son  objet.  Elle  est 
sans  doute  bien  propre  à diriger  les  actions  des  hommes;  mais  elle  n’est 
pas  proprement  un  art,  elle  est  une  science;  elle  enseigne  ce  que  sont  les 
(‘hoscs  qui  constituent  le  corps  social,  et  ce  (lui  résulte  de  l’action  qu’elles 
exercent  les  unes  sur  les  autres.  Sans  doute  cette  connaissance  est  très 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES. 


2;> 


profitable  aux  personnes  qui  sont  appelées  à en  faire  des  applications  en 
grand;  mais  c’est  de  la  même  manière  qu’elles  font  usage  des  autres  lois 
qui  ont  été  trouvées,  en  physique,  en  chimie,  eu  mathématiques.  Parce 
qu’on  profite  des  lumières  acquises  dans  ces  diverses  branches  de  connais- 
sances, est-on  fondé  à dire  qu’elles  donnent  des  conseils?  La  nature  des 
choses,  fière  et  dédaigneuse  aussi  bien  dans  les  sciences  morales  et  poli- 
tiques, que  dans  les  sciences  physiques,  en  même  temps  qu’elle  laisse  pé- 
nétrer ses  secrets  au  profit  de  quiconque  l’étudie  avec  constance  et  a\ec 
bonne  foi,  poursuit  de  toute  manière  sa  marche,  indépendamment  de  ce 
qu’on  dit  et  de  ce  qu’on  fait.  Les  hommes  qui  ont  appris  à la  connaître, 
peuvent,  à la  vérité , mettre  la  partie  agissante  de  la  société  sur  la  voie  de 
quelques  applications  des  vérités  qui  leur  ont  été  ré>élécs;  maison  suppo- 
sant même  que  leurs  yeux  et  leurs  inductions  ne  les  aient  pas  trompes, 
ils  ne  peuvent  connaître  les  rapports  innombrables  cl  divers  qui  font  de  la 
position  de  chaque  individu,  et  même  de  êhaqiie  nation,  une  spécialité  à 
laquelle  nulle  autre  ne  ressemble  sous  tous  les  rapports.  Tout  le  monde, 
selon  la  situation  où  chacun  se  trouve,  est  appelé  à prendre  conseil  de  la 
science;  personne  n’est  autorisé  à donner  des  directions.  Une  science  n est 
que  l’expérience  systématisée,  ou,  si  l’on  veut,  c’est  un  amas  d expériences 
mises  en  ordre  et  accompagnées  d’analyses  qui  dévoilent  leurs  causes  et 
leurs  résultats.  Les  inductions  qu’en  tirent  ceux  qui  la  professent  peu>  eut 
passer  pour  des  exemples,  qui  ne  seraient  bons  à sui\re  rigoureusement 
que  dans  des  circonstances  absolument  pareilles,  mais  qui  ont  besoin 
d’être  modifiés  selon  la  position  de  chacun.  L’homme  le  plus  instiuitde 
la  nature  des  choses,  ne  saurait  prévoir  les  combinaisons  infinies  qu  amène 
incessamment  le  mouvement  de  l’univers. 

Celle  considération  a échappé  aux  économistes  du  dix-huitième  si*;clc, 
qui  SC  croyaient  appelés  à diriger  le  gouvernement  des  nations*,  et  mal- 


* L'impératrice  de  Russie,  Catherine  II,  curieuse  de  connaître  eu  détail  le 
système  des  partisans  de  Quesnay,  engagea  Mercier  de  la  Rivière,  un  des  inler- 
irèies  de  celle  doctrine,  à venir,  en  1775,  la  rencontrer  à Moscou,  où  elle  allait 
l>our  son  couronnement.  Il  s’y  rendit  eu  louie  haie;  et  s imaginant  quil  allait 
refondre  la  législation  de  la  Russie,  il  commença  par  louer  trois  maisons  conti- 


guës dont  il  changea  toutes  les  dislribulions,  écrivant  au-dessus  des  portes  de 
ses  nombreux  appartements,  ici  : département  de  l'intérieur;  là  département  de 
/a  ailleurs  : département  des  finances,  etc.  Il  adressa  aux  gens  quon  lui 

désigna  comme  instruits,  l’invitation  de  lui  apporter  leurs  litres  pour  obtenir  les 


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CONSIDERATIONS  GÉNÉRALES. 

heureusemeiii  aussi  à quelques  économistes  plus  modernes  qui,  sous  ce 

rapport  du  moins,  ne  me  semblent  pas  avoir  compris  le  but  et  la  dignité 
de  la  sci  ‘iice. 

Ou  pourrait  croire  que  des  vérités  fondées  sur  une  observation  exacte 
et  une  analyse  rigoureuse , même  accompagnée  de  développements  et 
d exemples,  ne  sont  pas  aussi  utiles  que  des  conseils  plus  directs  qui  ne 
laissent  aucun  doute  sur  la  marche  qu’un  gouvernement  doit  tenir;  mais 
l’autorité  des  choses  est  supérieure  à l’autorité  des  hommes,  quelque  émi- 
nents qu’on  les  suppose.  Elle  révolte  moins  l’amour-propre  des  riches  et 
des  puissants , et  cependant  elle  est  plus  sevère.  Les  savants  peuvent  être 
flatteurs,  dit  un  de  nos  auteurs  modernes';  mais  les  sciences  ne  flattent  per- 
sonne. On  se  soumet  à leurs  décrets,  parce  qu’on  ne  peut  pas  s’élever  contre 
une  force  majeure.  On  peut  quelquefois  secouer  avec  succès  le  joug  d’un 
despote;  on  ne  se  révolte  point  impunément  contre  la  nature  des  choses. 

Je  conviens  qu’en  même  temps  que  les  hommes  voient  quel  est  le  bon 
parti,  leurs  préjugés,  leurs  vices,  leurs  passions,  font  qu’ils  embrassent  le 
mauvais.  Mais  ce  malheur  ne  dépend  pas  de  la  forme  que  revêtent  les  con- 
seils; les  mêmes  inconvénients  empêchent  qu’on  suive  les  indications  les 
plus  directes,  et  une  indication  directe  n’a  pas  même  la  force  d’une  indi- 
cation détournée,  lorsque  celle-ci  porte  avec  elle  la  conviction.  En  dernier 
résultat,  le  triomphe  le  moins  douteux  est  celui  de  la  vérité.  Elle  finit  par 
etre  ecoutee,  et  il  n’est  aucun  gouvernement  qui  ne  rentre,  de  gré  ou  de 

force,  dans  une  bonne  route,  quand  il  est  bien  démontré  qu’il  en  suit  uno 
mauvaise*. 


emplois  dont  il  les  croirait  capables.  Il  agissait  conséquemment  aux  principes 
de  la  secte,  qui  se  croyait  appelée  à mettre  les  principes  en  application.  Mais  en 
supposant  que  les  maximes  des  économistes  de  Quesnay  eussent  été  fondées  sur 
la  nature  des  choses,  un  ancien  intendant  de  la  Martinique  ne  pouvait  pas  ré- 
genter la  Russie,  en  faisant  abstraction  de  son  climat,  de  son  sol,  de  ses  habi- 
tudes,  de  ses  lois,  qu’il  ne  connaissait  pas  à fond.  L’impératrice  convint  avec 
-I.  de  Segur,  depuis  ambassadeur  de  France  en  Russie  (Voyez  ses  Mémoires, 
tome  III,  page  38),  qu’elle  profita  des  conversations  de  M.dela  Rivière  et  qu’elle 
reconnut  généreusement  sa  complaisance  : mais  en  même  temps  elle  écrivait  à 
> olta.re  : « Il  nous  supposait  marcher  à quatre  pattes  ; et,  très  poliment,  il  s’était 

donne  la  peine  de  venir  pour  nous  dresser  sur  nos  pieds  de  derrière.  » 

* Charles  (bonite. 

* Je  m’appuie  volontiers  sur  l’opinion  d’un  homme  aussi  judicieux  et  aussi 
< onscicncieuv  que  celui  que  je  viens  de  citer.  « La  méthode  analytique,  dit-il , 


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CONSIDÉRATIONS  CÉNÉRALCS. 

Les  gouvcrnemenls  les  plus  despotiques  sont  cux-niènics  iiuéressês  à 
connaître  la  nature  des  choses  dans  ce  qui  à rapport  à l’économie  des  so- 
ciétés. Il  est  vrai  qu’ils  peuvent  s’emparer  d’un  moyen  de  succès  au  profit 
personnel  de  ceux  qui  gouvernent,  plutôt  qu’au  profit  du  public.  Cepen- 
dant les  nations  ont  ce  bonheur  que  les  despotes  ne  peuvent  recueillir  les 
fruits  des  saines  doctrines  eu  économie  politique,  sans  que  leurs  peuples 
ne  commencent  par  les  goûter.  Un  potentat  ne  saurait  le>er  de  fortes  con- 
tributions, sans  que  ses  sujets,  cultivateurs,  manufacturiers  et  commer- 
çants , n’aient  de  gros  revenus  ; et  les  gens  qui  cultivent  l’industrie  ne 
sauraient  avoir  de  gros  revenus,  à moins  qu’ils  ne  soient  bien  traités  par 
l’autorité , et  ne  jouissent  dans  leurs  actions  privées  d’une  sécurité  par- 
faite et  d’une  assez  grande  dose  de  liberté'.  Henri  I\  ne  lut  pas  un  des 


« agit  dans  les  sciences  morales  de  la  même  manière  qu'elle  agit  dans  les  autres. 
« Fille  ne  donne  ni  préceptes,  ni  conseils,  elle  n'impose  ni  devoirs,  ni  obligations, 
« elle  se  borne  à exposer  la  nature,  les  causes  et  les  conséquences  de  chaque 
« procédé.  Elle  n’a  pas  d'autre  force  que  celle  qui  appartient  à la  vérité.  Mais 
« il  faut  bien  se  garder  de  croire  que  pour  cela  elle  soit  impuissante  : I effet 
« qu’elle  produit  est,  au  contraire,  d'autant  plus  irrésistible,  qu'elle  commande 
« la  conviction.  Lorsque  les  savants  ont  eu  découvert  la  puissance  de  certaines 
« machines,  refficacité  de  certains  remèdes,  il  n a pas  été  nécessaire,  poui  les 
faire  adopter,  de  parler  de  devoirs  et  de  faire  usage  de  la  force  ; il  a suffi  d en 
« démontrer  les  effets.  De  même,  en  morale  et  en  législation,  le  meilleur  moyen 
« de  faire  adopter  un  bon  procédé  et  d'en  faire  abandonner  un  mauvais,  est  de 
« montrer  clairement  les  causes  et  les  effets  de  l’un  et  de  l'autre.  Si  nous  sommes 


« exempts  de  certaines  habitudes  vicieuses,  si  nous  avons  vu  disparaître  quelques 
« mauvaises  lois,  c’est  à l’emploi  de  ce  moyen  que  nous  devons  l’attribuer.  » 
(Ch.  Comte,  Traité  de  Législation l , chap.  2.) 

* Un  despote,  par  exemple,  qui  veut  que  l’industrie  prospère  dans  ses  États, 
doit  permettre  à chacun  d’aller,  de  venir,  de  sortir,  de  rentrer,  avec  aussi  peu  de 
de  frais  et  de  formalités  qu’il  est  possible.  L’Autriche  n’atteindra  jamais  un  très 
haut  degré  de  prospérité,  à cause  de  sa  police  et  de  ses  prisons  d’État.  La  Tos- 
cane au  contraire  prospère,  parce  que,  bien  que  gouvernée  despotiquement,  clic 
l’est  dans  l'intérêt  de  la  nation,  qui  est  le  même  que  celui  du  prince.  Voici  ce 
qu’en  dit  un  voyageur  récent  ; 

« Arrivés  à Radicofani,  le  point  le  plus  élevé  de  la  Toscane,  nous  nous  arrê- 
« tàmes  à une  auberge  excellente...  Dans  les  fertiles  États  romains  et  dans  le 
royaume  de  Naples,  une  auberge  située  en  pareil  lieu  eût  été  sale  et  pauvre, 
« et,  de  plus,  un  coupe-gorge...  Au  milieu  de  celte  tristesse  de  la  nature,  on  ne 


UKNSIDKKAMO.NS  GKNtRAÏ.ES. 


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moins  dospoles  des  rois  de  France,  cl  cependant  la  France  prospéra  sous 
son  règne,  parce  qu’on  n’y  iracassait  pas  les  particuliers.  Nous  voyons  au 
contraire  3Iehoinet-Ali , pacha  d’Egypte,  ruiner  le  sol  le  plus  fertile  de 
l’univers,  en  y appelant  l’induslrie  de  toutes  parts.  Mais  il  sacrifie  les  inté- 
rêts des  particuliers  à ce  qu’il  croit  être  ses  propres  intérêts.  Admirateur 
de  Bonaparte,  il  se  mêle  de  tout  : tout  périt  dans  ses  mains,  malgré  ses 
talents  qui  ne  sont  pas  communs  ; et  lui-nième  se  trouvera  enveloppé  dans 
la  détresse  oit  il  aura  plongé  son  pays. 

Ou  dit  que  les  nations  ne  peuvent  prospérer  qu’avec  la  liberté;  et  sans 
doute  la  liberté  politique  est,  de  tous  les  légimes,  le  plus  favorable  aux 
développements  d une  nation  ; mais  pourquoi  jeter  dans  le  découragement 
les  peuples  qui  n’en  Jouissent  pas,  en  leur  persuadant  qu’au  malheur  d’étre 
sujets,  ils  doivent  nécessairement  ajouter  celui  d’étre  misérables?  Qu’ils 
sachent  au  contraire  que,  si  les  connaissances  économiques  se  répandent 
généralement  assez  pour  qu’elles  débordent  dans  les  palais  des  rois,  les 
rois  rendront  plus  doux  le  sort  des  peuples,  parce  qu’ils  comprendront 

mieux  alors  en  quoi  consistent  leurs  propres  intérêts,  qu’ils  entendent  on 
général  assez  mal. 

Il  ne  faut  cependant  pas  qu’on  s’imagine  qu’un  despotisme,  meme 
éclairé,  puisse  faire  fleurir  les  nations  à l’égal  d’un  régime  où  les  intérêts 
nationaux  sont  consultes  avant  tout.  Une  nation,  comme  une  cour,  peut 
elle  ignorante,  peut  avoir  été  mal  élevée,  ptmi  se  laisser  dominer  par  ses 
passions;  mais  elle  vent  toujours  de  bonne  foi  le  bien  public.  Elle  est  di- 
tectement  intéressée  à ne  placer  que  des  gens  éclairés  et  des  hommes 
d honneur  dans  les  fonctions  importantes  ; tandis  qu’un  despote  peut  vou- 
loir mettre  en  place  des  intrigants  adroits  et  sans  pudeur;  ilsonta  soutenir 
une  autorité  que  la  raison  ne  justifie  pas  toujours,  et  des  prt\jugés  ou  des 
passions  qu  elle  condamne.  Lorsqu’il  y a des  castes  ou  des  corps  privilégiés, 


<(  rencontre  pas  du  moins  de  malfaiteurs  pendus  ou  à pendre,  de  ces  épouvan- 
« tables  trophées  de  la  justice  criminelle,  si  communs  entre  Naples  et  Borne... 
« Les  gens  que  nous  rencontrons  paraissent  mîimx  nourris,  plus  contents,  et 
« pourtant  celle  oasis  morale  de  la  Toscane,  située  au  milieu  de  fltalie,  ne  jouit 
« pas  dun  gouvernement  plus  libre  que  le  reste;  le  souverain  y est  tout  aussi 
« absolu  que  les  princes  ses  voisins,  dont  les  sujets  ne  sont  pas  cependant  de 
« moitié  aussi  soumis.  Pourquoi  donc  ceux-ci  n’essaienl-ils  pas  de  sa  méthode, 
« puisque  ce  ne  serait  pas  aux  dépens  de  ce  pouvoir  absolu  auquel  ils  tiennent 
« tant?  «{L.  SiMOND,  Voyatjeen  Italie,  tome  II,  page 333.) 


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CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALKS. 


0)1  1)CUI  SC  dispenser  d’avoir  du  méi-iie  pour  parvenir  ; la  caiégorie  dans 
laquelle  on  se  trouve  sulRt  pour  vous  poider.  Sous  le  régime  de  l’égalité, 
on  est  jugé  suivant  d’autres  règles.  Les  hommes  y sont  classés  selon  leur 
mérite,  et  quand  le  mérite  leur  manque,  ils  soûl  classés  sévèrement. 

C’est  alors  que  les  législateurs,  les  administi  ateurs  de  la  chose  publique 
qui  demeurent  étrangers  aux  principes  de  l’économie  sociale , courent  le 
risque  d’être  assimilés  à ces  charlatans  eu  médecine,  qui , sans  connaître 
la  stiaicture  du  corps  humain , entiepreniicnt  des  guéiisons,  des  opéra- 
tions qui  coûtent  la  vie  à leurs  malades,  ou  les  exposent  à des  infirmités 
(piclquefois  pires  que  la  mort.  L’homme  d’Ètal  ignorant  doit  être  délesté 
plus  que  le  charlatan  lui-même,  si  l’on  compare  l’étendue  des  lavages 
causés  par  leur  impéritie. 

Ce  lî’est  pas  tout  : dans  le  traitement  du  corps  humain , l’effet  suit  iin- 
médiaiemenl  la  cause,  et  l’expéi-ieiice  se  répète  tous  les  joui  s.  Sans  con- 
naître la  nature  du  quinquina  ni  celle  de  la  fièvre,  nous  savons  que  ce 
médicament  guérit  celle  maladie , parce  que  l’expérience  en  a été  mille 
fois  répétée,  parce  qu’on  a pu  dégager  l’action  d’un  spécifique,  de  l’action 
de  tous  les  autres  remèdes,  et  savoir  ainsi  quel  est  celui  auquel  on  devait 
attribuer  la  guérison.  Mais  dans  l’économie  des  nations,  on  ne  peut,  sans 
danger,  suivre  les  conseils  de  l’empirisme  ; car  on  n’y  est  pas  maîli  e de 
répéter  les  expériences,  et  jamais  on  ne  peut  les  dégager  des  accessoires 
qui  exercent  quelquefois  une  telle  influence,  qu’ils  changent  absolument 
les  l ésultats.  C’est  ainsi  que  la  prospéi-ilé  croissante  de  l’Eui-ope , depuis 
trois  siècles,  a été  attribuée  par  l’ignorance,  aux  entraves  mises  au  com- 
merce; tandis  que  les  publicistes  éclairés  savent  qu’on  en  est  ledevablc 
aux  développements  de  l’esprit  humain  et  de  l’industrie  des  peuples.  Celte 
vérité  ne  peut  être  empiriquement  pi-ouvée  ; elle  ne  peut  sortir  que  de  la 
nature  des  choses  et  d’une  analyse  exacte  : il  faut  donc  connailie  celte 
nature  des  choses,  et  l’on  peut  dire  qu’il  n’est  aucun  genre  de  connaissances 
où  l’expérience  puisse  moins  se  passer  de  la  science. 

C’est  pour  celle  raison  qu’il  est  aisé  de  prévoir  que  les  publicistes  qui 
négligeront  de  se  tenir  au  courant  des  progrès  récents  de  l’économie  po- 
litique , partageront  le  discrédit  des  hommes  d’Éiat  qui  la  négligeront. 
Tout  éci-ivain  qui  travaille  pour  l’instruction  générale , exerce  une  sorte 
de  magistrature  dont  l’autorité  est  proportionnée  à ses  connaissances  et  à 
ses  talents.  Quelle  confiance  peut  mériter  un  publiciste  qui  ne  connaît  pas 
la  matière  dont  il  raisonne,  c’est-à-dire  le  corps  social  vivant?  Il  est  permis 
de  croire  qn’avani  peu  il  sera  honteux  de  ne  pas  connaître  les  princip<-s 


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CONSIDÉnATIO.NS  (iKNÉRALES. 


de  rëconomie  des  nations,  et  de  parler  des  phénomènes  qu’elle  présente, 
sans  être  en  étal  de  les  rattacher  à leurs  véritables  causes. 

« Les  lois  qui  règlent  le  mouvement  des  astres , dit  M.  Macculloch  *, 
sont  robjet  d’une  étude  justement  honorée , bien  que  nous  ne  puissions 
pas  exercer  la  plus  petite  influence  sur  la  marche  des  planètes,  et  qu’elle 
n’ait  qu’un  rapport  très  faible  et  très  indirect  avec  notre  bien-être.  3ïais 
les  lois  qui  président  à la  marche  de  la  société , qui  font  qu’un  peuple 
avance  vers  la  prospérité  ou  recule  vers  la  barbarie,  ont  des  rapports  di- 
rects avec  notre  condition , et  nous  éclairant  sur  les  moyens  de  la  rendre 
meilleure,  doivent  nous  intéresser  bien  plus  vivement. 


« La  prospérité  d’une  nation  ne  dépend  pas  autant  de  l’avantage  de  la 
situation,  de  la  salubrité  diiclimat,  de  la  fertilité  du  sol,  que  du  génie  in- 
ventif, de  la  persévérance  et  de  l’industrie  des  habitants,  et  par  consé- 
quent des  mesures  propres  à protéger  le  développement  de  ces  qualités. 
Un  bon  système  économique  balance  une  foule  d’inconvénients;  par  lui 
des  régions  inhospitalières  se  couvrent  dune  population  nombreuse, 
abondamment  pourvue  de  toutes  les  douceurs  de  la  vie,  élégante  dans  scs 
mœurs  et  culli\ée  dans  ses  goûts  : mais,  sans  un  bon  régime,  les  dons 
les  plus  précieux  de  la  nature  ne  servent  à rien  ; le  sol  le  plus  fertile , le 
climat  le  plus  heureux  n’empéchent  pas  un  peuple  de  croupir  dans  l’igno- 
rance, la  misère  et  la  barbarie.  » 

Au  reste,  nous  avons  lieu  de  nous  applaudir  des  rapides  progrès  que  la 
science  sociale  a faits  dans  le  cours  d’une  seule  génération.  Elle  en  fera 
beaucoup  d autres  : les  hommes  les  plus  exercés  de  chaque  nation,  sem- 
blables a ces  pionniers  de  l’Amérique  septentrionale , marchent  devant; 
et  le  travail  les  suit  en  défrichant  et  en  repoussant  les  sauvages  dont  le 
pouvoir  s’alfaiblii  tous  les  jours.  Quelques  arbres  antiques  et  majestueux 
succombent  dans  cette  marche  des  nations;  mais,  à la  place  qu’ils  occu- 
paient , la  prospérité  vient  s’asseoir  sous  de  plus  riants  ombrages. 

L organisation  sociale  se  perfectionnera  d’autant  plus  sûrement,  que 
dans  les  sociétés  modernes,  des  populations  plus  nombreuses,  des  besoins 
plus  étendus,  des  intérêts  plus  compliqués,  la  division  du  travail  qui  en 
est  la  suite,  veulent  que  le  soin  de  veiller  aux  intérêts  généraux  devienne 
une  occupation  à part.  Le  gouvernement  représentatif  peut  seul  répondre 
aux  besoins  des  sociétés,  et  lui-même  en  offrant  des  garanties  néces- 
saires, en  ouvrant  la  porte  aux  améliorations  désirables,  est  un  puissant 


* À Disconrse  on  (he  science  ofpofitical  Economy, 


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CONSIDÉRATIONS  (;ÉNÉHA1.ES, 


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moyen  de  prospérité;  il  finira  par  être  adopté  partout;  ou,  si  quelque 
nation  est  assez  retardée  pour  ne  point  le  réclamer,  elle  restera  en  arrière 
de  toutes  les  autres , semblable  à ce  marcheur  paresseux  ou  maladroit , 
qui  cloche  au  milieu  d’une  troupe  en  mouvement,  et  se  trouve  devancé  et 
froissé  par  tout  le  monde. 

Les  principes  de  l’économie  politique  ne  sont  pas  moins  favorables  à 
l’administration  de  la  justice,  qu’aux  autres  branches  du  gouvernement. 
La  société , les  biens  qui  la  font  subsister,  ne  sont-ils  pas  la  matière  sur 
laquelle  s’exercent  les  lois  civiles  et  criminelles?  Sans  la  connaissance 
des  intérêts  de  la  société,  les  magistrats  ne  seraient,  comme  les  sbires  de 
la  police,  que  les  instruments  aveugles  du  pouvoir  arbitraire  ; il  faudrait 
les  comparer  à ces  projectiles  qui  parlent  d’une  bouche  à feu , pour  tuer 
au  hasard  le  bon  droit  comme  le  mauvais. 

L’économie  politique  peut  seule  faire  connaître  les  vrais  rapports  qui 
lient  les  hommes  en  société  ; si  elle  décrédite  les  mauvaises  institutions , 
elle  prêle  une  nouvelle  force  aux  bonnes  lois,  à une  bonne  jurispru- 
dence. Elle  asseoit  les  droits  de  la  propriété  sur  ses  vrais  fondements  ; 
elle  y rattache  celle  des  talents,  celle  des  clienlelles,  celles  des  inventions 
nouvelles.  Elle  fait  connaître  les  principes  du  droit  dans  les  questions  que 
font  naître  rinlérêt  des  capitaux  , le  revenu  des  terres,  les  manufactures 
et  le  commerce.  Elle  montre  dans  t|uc!s  cas  les  marchés  sont  légitimes, 
c’est-à-dire,  dans  quels  cas  les  conditions  des  marchés  sont  le  prix  d’une 
concession  réelle,  ou  ne  sont  le  prix  de  rien.  Elle  détermine  l’importance 
des  arts,  et  les  lois  que  leur  exercice  réclame.  La  lithographie  n’esl-elic 
pas  entrée  dans  notre  législation?  et,  si  l’on  parvenait  à sc  diriger  au  tra- 
vers des  airs,  ne  faudrait-il  pas  faire  sur  les  clêlures,  sur  les  passe-ports, 
sur  les  douanes,  des  lois  différentes  de  celles  que  nous  avons? 

Les  considérations  qui  précèdent  ne  permeileiU  pas  de  douter  de  l’heu- 
reuse influence  d’une  élude  un  peu  générale  de  l’économie  politique,  sur 
les  institutions  d’un  peuple  ; et  l’on  ne  peut  pas  douter  davantage  de  l’in- 
fluence que  de  sages  institutions  exercent  sur  le  sort  des  particuliers  et 
des  familles.  Quand  un  pays  prospère,  on  remarque  plus  d’aisance  dans 
les  ménages,  les  enfants  s’élèvent  plus  facilement,  s’établissent  plus  tôt, 
et  rencontrent  moins  d’obstacles  dans  le  cours  de  leur  carrière.  Mais,  il 
faut  l’avouer,  le  commun  des  hommes  est  peu  frappé  des  rapports  qui 
existent  entre  le  bien  général  et  les  intérêts  particuliers.  Lorsqu’on  par- 
court les  provinces  de  certains  pays,  on  a souvent  lieu  d’être  confus  en 
voyant  les  habitants  d’une  ville  prendre  feu  pour  les  intérêts  de  leur  lo- 


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■i4  (:Ü^S1ÜÉR.\Ï10^■S  (;tNÉRALES. 

(■alité,  ou  des  classes  dont  ils  font  partie,  et,  pourvu  (jue  leur  vanité  na- 
tionale ne  soit  pas  blessée,  demeurer  indifférents  à ce  qui  touche  aux  in- 
tcTèts  de  leur  nation  ou  de  rhunianilé.  L’iiilérèt  général  pour  eux  est  une 
abstraction,  un  intértH  étranger,  comme  celui  qu’on  prend  à une  comédie, 
à un  roman. 

Certes,  un  homme  qui  ne  s’intéresserait  pas  à sa  famille,  à sa  commune, 
serait  très  coupable  ; je  crois  même  que  le  maintien  de  la  société  dépend 
du  soin  qu’on  en  prend  ; mais  il  faut  que  ce  soin  s’accorde  avec  les  inté- 
rêts généraux  ; et  une  certaine  dose  de  lumières  est  indispensable  pour 
que  l’on  comprenne  jusqu’à  quel  point  ces  intérêts  se  confondent.  Lors- 
qu’une fois  ce  point  est  bien  compris,  tout  en  réclamant  une  justice  par- 
tielle, on  peut  faire  valoir  ce  qu’elle  a d’intéressant  pour  le  bien  général  ; 
on  est  en  état  de  ju-êter  à sa  réclamation  le  plus  puissant  de  tous  les  ap- 
puis, celui  du  grand  nombre;  on  associe  à sa  cause  le  pays  tout  entier; 
bien  mieux , on  y associe  les  hommes  de  tous  les  pays.  On  est  capable 
alors  d’être  juge  dans  sa  propre  cause  ; car  une  réclamation  que  rintérêi 
général  repousse,  est  injuste. 

Les  connaissances  en  économie  politique  ont  d’autres  bons  effets  pour 
les  hommes  qui  les  possèdent,  indédendamment  de  leurs  rapports  avec 
le  public.  Elles  suppléent  à l’expérience  dans  beaucoup  de  cas  ; à cette 
expérience  qui  coûte  si  cher  et  que  l’on  n’acquiert  bien  souvent  qu’à 
l’époque  de  la  vie  où  l’on  cesse  d’en  avoir  besoin  ! Pour  quiconque  est  au 
fait  de  la  nature  dtïs  choses,  de  la  manière  dont  les  phénomènes  s’en- 
chaînent dans  le  cours  de  la  vie,  les  événements  qui  semblent  les  plus  ex-‘ 
traordinaires  aux  yeux  de  l’ignorance,  ne  sont  plus  que  le  résultat  naturel 
des  événements  qui  les  ont  précédés.  Les  conséquences  des  circonstances 
au  sein  desquelles  nous  vivons , conséquences  que  le  vulgaire  ne  soup- 
çonne pas,  sont  aisément  prévues  par  celui  qui  sait  rattacher  les  effets  à 
leurs  causes.  Or,  quelle  que  soit  la  profession  qu’on  exerce,  quel  immense 
parti  ne  peut-on  pas  tirer  de  celte  prévision  plus  ou  moins  parfaite,  plus 
ou  moins  sûre,  de  l’avenir!  Suis-je  négociant?  Les  gains  et  les  pertes  que 
je  ferai  dépendront  de  l’opinion  plus  ou  moins  juste  que  je  me  serai  formée 
du  prix  futur  des  choses.  Suis-je  manufacturier?  De  quelle  importance 
n est-il  pas  pour  moi  de  connaître  les  effets  de  la  concurrence  des  produc- 
teurs, de  la  distance  des  lieux  d’où  je  tire  mes  matières  premières,  de 
ceux  où  je  place  mes  produits,  de  I influence  des  moyens  de  communica- 
tion , du  choix  des  procédés  de  la  production? 

11  lésulic  bien  en  général  de  l’étude  de  récoiiomic  politique  qu’il  con- 


I 


CO.NSIUEHATIO.NS  (IÉ.NEKAI.LS.  ;Çj 

vient  aux  hommes , dans  la  plupart  des  cas,  d’être  laissés  à eux-mêmes , 
parce  que  cest  ainsi  qu’ils  arrivent  au  développement  de  leurs  facultés; 
mais  il  ne  s ensuit  pas  qu’ils  ne  puissent  recueillir  un  grand  avantage  de  la 
(connaissance  des  lois  qui  président  à ce  développement.  S'il  faut  connaître 
réconomie  d’une  ruche  pour  en  tirer  parti,  que  sera-ce  de  l'économie  de 
la  société  qui  lient  a tous  nos  besoins,  à toutes  nos  affections,  à notre  bon- 
heur, a notre  existence?  (Jucl  homme  n’est  pas  intéressé  à diicouvrir  le 
fort  et  le  feible  de  la  situation  sociale  où  le  sort  l’a  placé?  ou  bien  à faire 
choix  d’une  profession  pour  lui-même  ou  pour  ses  enfants?  ou  bien  à 
porter  un  jugement  sur  celles  qu’exercent  les  personnes  avec  lesquelles 
il  a des  relations  d affaires  ou  d’amitié?  Si  l’on  considère  le  grand  nombre 
de  personnes  qui  se  ruinent,  même  en  travaillant  courageusement,  même 
en  faisant  preuve  de  beaucoup  d’adresse  et  même  d’esprit , on  sentira 
qu’elles  doivent  nécessairement  ignorer  la  nature  des  choses  à beaucoup 
(1  égards,  ainsi  que  1 aitplicatiou  que  chacun  jieut  en  faire  à sa  position  per- 
sonnelle. Le  capitaliste,  le  propriétaire  foncier  peuvent-ils  n’être  pas  cu- 
rieux de  connaître  ce  qui  fonde  leurs  revenus?  Peuvent-ils  être  indiffé- 
rents aux  suites  d’une  opération  sur  les  monnaies,  ou  de  toute  autre  me- 
sure prise  par  le  gouvernement?  Ne  doivent-ils  pas  souhaiter  d’avoir  un 
a\is  éclairé  dans  les  assemblées  dont  ils  font  partie,  soit  comme  adminis- 
trateurs, soit  comme  actionnaires,  soit  même  comme  conseils? 

On  peut  se  représenter  un  peuple  ignorant  des  vérités  prouvées  par 
l’economie  politique,  sous  l’image  d’une  population  obligée  de  vivre  dans 
un  vaste  souterrain  où  se  trouvent  également  enfermées  toutes  les  choses 
nécessaires  au  maintien  de  la  vie.  L’obscurité  seule  empêche  de  les  trou- 
\er.  Chacun,  excite  par  le  besoin,  cherche  ce  qui  lui  est  nécessaire,  passe 
a c(ité  de  l’objet  qu’il  souhaite  le  plus,  ou  bien  le  foule  aux  pieds  sans  l’a- 
percevoir. On  SC  cherche^  on  s’appelle  sans  pouvoir  se  rencontrer.  On  ne 
réussit  pas  à s’entendre  sur  les  choses  que  chacun  veut  avoir;  on  se  le>, 
arrache  ; on  les  déchire  ; on  se  déchire  même  entre  soi.  Tout  est  confu- 
sion, violence,  dégâts...,  lorsque  tout  à coup  un  rayon  lumineux  pénétre 
dans  l’enceinte;  on  rougit  alors  du  mal  qu’on  s’est  fait;  on  s’aperçoit  que 
chacun  peut  obtenir  ce  qu’il  désire;  on  re'connatt  que  ces  biens  se  multi- 
plient d’autant  plus  que  l’on  se  prête  des  secours  mutuels.  .Mille  motifs 
pour  s aimer,  mille  moyens  de  jouir  honorablement,  s’offrent  de  toutes 
parts  : un  seul  rayon  de  lumière  a tout  fait.  Telle  est  l’image  d’un  peuple 
plongé  dans  la  barbarie  ; tel  il  est  quand  il  devient  éclairé. 

Ce  ne  sont  point  les  sciences,  :i-t-on  dit  quelquefois,  ce  sont  le.s  arts 


f 


54 


CüiXSlüÉKATiü.NS  GÉ.NÉRM.ES. 


utiles  qui  amènent  la  prospérité  ; les  généralités  ne  servent  à rien,  nous  ne 
voilions  que  des  spécialités.  — Sans  doute  il  est  indispensable  à tout  homme 
de  posséder  les  connaissances  spéciales  qu’exige  sa  profession.  3Iais  ces 
connaissances  spéciales  ne  suiïisent  pas  : elle  ne  sont  qu’une  routine 
aveugle , lorsqu’on  ne  sait  pas  les  rattacher  au  but  qu’on  se  propose , aux 
moyens  dont  on  peut  disposer.  Nous  ne  sommes  pas  appelés  à exercer 
nos  arts  au  milieu  d’un  désert.  Nous  les  exerçons  au  sein  de  la  société  et 
pour  l’usage  des  hommes;  il  faut  donc  étudier  l’économie  de  la  société 
dans  laquelle  nous  sommes,  pour  ainsi  dire,  plongés,  et  d’où  dépend  per- 
pétuellement notre  sort.  L’état  de  société  développe  des  intérêts  qui  se 
confondent,  d’autres  intérêts  qui  se  croisent,  de  même  qu’il  y a dans  la  chi- 
mie des  substances  qui  se  combinent  et  d’autres  qui  se  neutralisent.  Pour 
en  bien  connaître  le  jeu , pour  que  notre  instruction  soit  complète,  il  faut 
que  nous  connaissions  tous  les  éléments  dont  la  société  se  compose,  et  ce 
qui  résulte  de  leur  combinaison. 

On  vante  l’industrie  de  certaines  nations,  cl  l’on  s’imagine  que  leur  su- 
périorité à cet  égard  ne  consiste  que  dans  des  procédés  d’exécution  plus 
parfaits.  Sans  doute  les  procédés  matériels  ont  leur  importance  ; mais  les 
plus  grands  succès  de  l’industrie,  et  la  prospérité  qui  en  est  la  suite,  sont 
dus  à l’entente  de  l’économie  industrielle,  qui  n’est  que  l’application  de 
l’économie  politique  aux  choses  qui  tiennent  à rinduslrie.  Sous  ce  point 
de  vue,  une  nation  plus  industrieuse  qu’une  autre,  se  distingue  par  un  es- 
prit plus  calculateur  ou  mieux  calculateur,  par  un  jugement  plus  sur  dans 
le  choix  de  ses  entreprises  et  dans  les  moyens  qu’elle  met  en  usage  pour 
réussir;  elle  se  distingue  encore  par  un  esprit  de  conduite,  élément  es- 
sentiel de  succès  en  tout  genre  ; d’où  il  résulte,  chez  elle,  plus  d’assurance 
pour  entreprendre  cl  plus  de  persévérance  pour  continuer  ; car  il  est  im- 
possible de  continuer  une  entreprise  mal  conçue  et  mal  dirigée  *. 

On  est  facilement  ébloui  par  les  miracles  de  l’industrie.  Nous  avons  vu 
l’homme  s’élever  dans  les  airs  et  plonger  sous  les  eaux  ; il  a traversé  l’O- 
céan sans  voiles  et  sans  rames;  des  voitun^s  cheminent  sans  chevaux  ; des 
machines  à vapeur  semblent  donner  des  signes  d’intelligence;  mais, 
pour  que  tout  cela  tourne  au  profit  des  nations  et  des  individus  il  faut 


' L’économie  politique  n’enseigne  pas  le  calcul  ; mais  elle  fournit  les  données 
sur  lesquelles  doit  porter  le  calcul  ; et  surtout  elle  donne  le  jugement,  autre  es- 
pèce de  calcul  qui  porte  sur  des  quantités  qu’il  est  impossible  de  déterminer 
exaclemenl,  mais  ilonl  rcxistence  ne  peut  être  contestée. 


•Il 


COMSlDÊRATiONS  Gt.NEIULtS.  j5 

que  tant  de  moyens  surprenants  soient  dirigés  par  les  lumières  de  l’éco- 
nomie  politique;  sans  ses  conseils  éclairés,  les  plus  brillantes  expé- 
riences, les  procédés  les  plus  ingénieux  peuvent  n’êlre  que  de  dangereuses 
amorces. 

Les  savants  cherchent  à la  vérité  à faire  connnaître  le  procédé  le  plus 
economique;  ils  ne  négligent  pas  d’indiquer  celui  qui  épargne  le  plus  la 
force  et  la  matière,  celui  qui  arrive  le  plus  tôt  et  avec  le  moins  d’effort  au 
résultat  le  plus  grand  ; mais  le  résultat  pour  eux,  c’est  la  chose  produite . 
et  la  chose  produite  n’est  pas  toujours  la  richesse  produite.  La  question 
n’est  pas  seulement  de  produire  au  meilleur  marché,  mais  de  savoir  si  une 
chose,  meme  lorsqu’elle  est  produite  au  meilleur  marché,  vaut  ses  frais'. 
Il  faut  savoir  si  le  meilleur  moyen  de  l’obtenir  est  de  la  créer  directement, 
ou  s il  ne  convient  pas  mieux  de  se  la  procurer  par  la  voie  de  l’échange  et 
en  fabricant  d’autres  produits  tout  à fait  différents.  Dès-lors  la  question' 
économique  se  dégage  de  ce  qui  tient  aux  procédés  de  l’art. 

L’administration  des  entreprises  particulières  a plus  d’inQuence  sur  leurs 
succès,  même  que  les  procédés  de  l’art.  On  voit  des  entrepreneurs  se  rui- 
ner, avec  les  mêmes  procédés,  dans  le  même  lieu  et  pouvant  disposer  des 
memes  moyens  qui  suffisent  à d’autres  pour  faire  de  brillantes  fortunes, 
l.’indusirie  consiste  moins  peut-être  dans  les  procédés  techniques  d’un  art 
que  dans  l’esprit  de  conduite,  qualité  qui  s’applique  à tous  les  genres  de 
productions  , a la  production  agricole,  à celle  que  nous  devons  au  com- 
merce, aussi  bien  qu’à  celle  qui  résulte  des  arts  manufacturiers.  On  verra 
même  qu’elle  s’applique  aux  arts  libéraux , aux  fonctions  publiques , et 
même  a des  services  purement  intellectuels  et  moraux. 

Or,  l’esprit  de  conduite  résulte  d’une  certaine  fermeté  de  caractère 

combinée  avec  une  juste  appréciation  des  choses,  fruit  des  études  é,x.- 
iiomiques. 

Ces  études  n’apprcnnenl  pas  à tirer  un  bon  parti  d’une  mauvaise  .situa- 
tion ; mais  elles  en  font  connaître  les  difficultés,  elles  découvrent  même  des 
impossibilités , et  sous  ce  point  de  vue  elles  sont  encore  utiles  : elles 


économie  politique,  on  en  aura  la  preuve  dans  plusieurs  endroits  de  cet 
ouvrage,  explique  fort  bien  les  crises  commerciales  qui  ont  affligé  la  France  et 
Angleterre  a differentes  époques , et  ces  engorgements  de  marchandises  dont 
les  manufaeiuriers  ont  tant  souffert.  On  peut  donc  prévoir  le  retour  et,  jusqu’à 
uti  certain  point,  atténuer  l’effet  de  ces  circonstances  difficiles 


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3tî  CONSIDERATIONS  (MINERAI. RS. 

épargnent  les  vains  efforts  qu  on  lenleraii  pour  les  vaincre.  Il  est  bon  de 
connaître  les  circonstances  dont  on  ne  peut  attendre  que  de  frivoles  ré- 
sultats, aün  de  ne  pas  attacher  à ces  circonstances  plus  d’importance 
ijirelles  ne  méritent. 

Tels  sont,  sous  le  rapport  des  intérêts  généraux,  comme  sous  celui  des 
intérêts  particuliers,  les  fruits  qu’on  peut  tirer  de  leltide  de  Téconomie 
politique.  Sans  doute  ce. genre  de  savoir  s’acquiert  à la  longue  par  l’ex- 
péricnce,  comme  tout  autre  ; mais  il  a fallu  quatre  mille  ans  pour  acquérir 
par  celle  voie  ce  que  nous  savons  aujourd’hui.  L’expérience  est  une  ma- 
nière d’apprendre  excessivement  longue  et  dispendieuse  j car  on  ne  fait 
pas  une  seule  faute  qu’on  ne  la  paie  chèrenmnt.  Je  suis  persuadé  que  celle 
élude  sera  bientôt  le  complément  nécessaire  de  toute  éducation  libérale; 
on  voudra  se  soustraire  à un  désavantage  pareil  à celui  dont  gémissent 
les  personnes  qui  ne  savent  pas  lire,  lorsqu’elles  sont  entourées  de  gens 
qui  jouissent  de  ce  moyen  d’information.  Mais  un  si  rapide  aperçu  ne 
suffit  pas  pour  faire  sentir  tous  les  avantages  qu’on  en  peut  tirer  ; ils  s’offri- 
ront en  foule  à la  lecture  de  cet  ouvrage. 

Les  jeunes  gens  surtout  peuvent  en  recueillir  un  grand  fruit.  Que  les 
jeunes  gens  y prennent  garde  : ils  sont  destinés  à vivre,  à travailler  dans 
un  siècle  plus  avancé  que  celui  dans  lequel  ont  vécu  leurs  pères.  On  raf- 
line  sur  tout  ; et  ceux  d’entre  eux  qui  n'auront  pas  des  idées  très  justes  et 
un  peu  étendues  sur  leur  situation  persininelle , sur  la  nature  de  leurs 
occupations,  sur  le  degré  d'importance  qu’elles  peuvent  avoir,  ou  n’avoir 
pas,  dans  le  monde,  seront  facilement  devancés  par  d’autres  plus  instruits. 
Toutes  les  lumières  se  tiennent.  Les  progrès  de  l’éctmomie  politique  sont 
dus  à l’application  qu’on  a faite  de  la  méthode  analytique  et  expérimentale 
aux  sciences  morales  et  politiques  ; et  réciproquement  des  idées  plus 
exactes  sur  d'autres  points  dépendront  des  progrès  de  l’économie  politique. 
Elle  est  maintenant  entrée  dans  le  domaine  de  l’esprit  humain  , et  mar- 
chera comme  lui. 

Après  nous  être  convaincus  de  l’extrême  importance  des  connaissances 
économiques  et  des  grands  avantages  que  leur  propagation  promet  aux 
nations,  il  ne  sera  pas  inutile  de  remarquer  les  obstacles  qui  retardent 
leur  progrès. 


En  chaque  occasion  les  notions  erronées  avec  lesquelles  on  a été  bercé, 
qu’on  a entendu  répéter  mille  fois,  que  l’on  trouve  consignées  dans  une 
iimltiliule  de  livres,  les  fausses  significations  que  l’usage  commun  attache 


CONSIDERATIONS  (GÉNÉRALES.  37 

à certains  mots,  assiègent  l’esprit  quoi  qu’on  fasse*.  Elles  le  replongent 
dans  les  brouillards  et  dans  le  doute,  même  après  qu’une  démonstration 
lumineuse  l’en  avait  tiré.  J’ai  souvent  éprouvé,  en  étudiant  l’économie  po- 
litique, que  de  vieilles  idées  enracinées  dès  l’enfance,  dans  mon  esprit, 
m embarrassaient  dans  ma  route;  et,  pour  m’en  démontrer  à iiioi-même 
la  fausseté,  j’étais  obligé  de  repassiu*  par  toutes  les  mêmes  observations, 
par  tous  les  mêmes  raisonnements  qui  les  avaient  tjélniites  déjà  plusieurs 
fois;  ce  qui  doublait,  triplait  le  travail  de  celle  étude.  Il  est  plus  difiicile 
d’oublier  ce  qu'on  a appris  de  faux , que  de  loger  dans  .sa  tête  ce  qu’on  a 
découvert  de  vrai  *. 

Malgré  la  solidité  des  bases  sur  lesquelles  reposent  nos  connaissances 
i‘cüiiümiques,  on  a quel(|uefois  révoqué  en  doute  leur  réalité  et  leur  utilité. 
Je  ne  saurais  donc  passer  sous  silence  quelques-unes  des  objections  qu’on 
a élevées  contre  elles  ; laissant  de  côté  les  objections  frivoles  et  qui  tombent 
d elles-memes,  pour  ne  m’ailacher  qu’a  celles  qui  peuvent  faire  impression 
sur  des  esprits,  d’ailleurs  éclairés,  mais  trop  paresseux  pour  étudier  une 
sicience  avant  de  la  juger. 

Un  a dit  que  les  faits  dont  s’o<‘cupe  l’économie  politique  ne  peuvent  point 
oürir  de  résultats  constants,  ni  de  corps  de  science,  en  ce  qu'ils  sont  dépen- 
dants des  volontés  et  des  passions  des  hommes,  c'est-à-dire,  de  ce  qu’il  y 
a de  plus  inconséquent  et  de  plus  fugitif  an  monde.  Mais  ces  volontés,  ces 
passions  n’empêcheiil  pas  que  les  clmses  dont  s’occupe  l’économie  poli- 
tique liaient  une  nature  qui  leur  soit  propre  et  qui  agit  de  la  même  ma- 
nière dans  les  cas  semblables.  Les  volontés  humaines  ne  sont  dès-lors  que 
des  accidents  qui  modifient  l’action  réciproque  des  choses  les  unes  sur  les 
autres,  sans  la  détruire.  C’est  ainsi  que  les  organes  du  cor|»s  humain,  le 
cœur,  les  nerfs,  l’estomac,  exercent  des  fonctions  conslanies  »|ui  devien- 
nent l’objet  d’une  science  positive,  quoique  rinlempéraiiee  et  les  passions 
apportent  du  trouble  dans  ces  fonctions.  11  ne  s’agit  que  d'apprécier  coii- 
venablemeiil  l'innuonce  des  circonstances  accidentelles.  C’est,  pour  l’oh- 
seiaer  en  passant,  la  raison  qui  doit  porter  quelquefois  à faire  céder  les 


’ Le  mot  Oaérél  de  i argent,  par  exemple,  donne  une  idée  fausse  de  < e qu’on 

désigné  par  cette  expression.  Elle  porte  à croire  que  rargtmt  et  les  eapitaux  sont 
une  luêiue  chose. 

Le  bon  âge,  pour  apprendre  l’économie  politique,  est  cette  époque  de  la  jeu- 
ncs.se  oii  l’inlelligcnce  est  pleinement  développée,  sans  élie  obscureie  encore  par 
les  préjugés  répandus  dans  les  vienv  livres  el  dans  le  monde. 


C0>iSIDtRAT10.\S  (iliAÉRALES. 

principes  devant  les  circonstances  j Taclion  de  celles-ci  peut  exercer  par- 
fois une  inlluence  supérieure  à Taclion  mémo  des  causes  principales.  L.cs 
règles  de  Tart  de  guérir  indiqueraient  la  saignée  dans  un  certain  cas  ; iiKiis, 
si  dans  la  situation  où  se  trouve  le  malade,  le  danger  de  la  saignée  rem- 
porte sur  celui  de  la  maladie,  il  serait  peu  sage  d’y  avoir  recours.  Les  par- 
tisans les  plus  zélés  de  la  liberté  du  commerce  n’ont  jamais  conseillé  de 
renverser  imprudemment  des  entraves  qu’ils  regardent  cependant  comme 
très  fâcheuses. 

Ce  n’est  donc  pas  raisonner  sagement  <|ue  de  s’élever  contre  les  prin- 
cipes d’une  science  sur  ce  motif  qu’il  peut  cire  dangereux  de  les  appliquer 
à conire-lemps.  La  science  elle-nréme  fournil  d’importantes  directions 
I»üur  déterminer  les  cas  où  les  principes  sont  appliquables,  et  ceux  où  il 
lie  convient  pas  de  les  appliquer. 

On  a dit  que  l’économie  sociale  présente  des  questions  insolubles  ; que 
celle  de  rmililé  du  luxe,  par  exemple,  n’est  pas  encore  résolue  *.  Elle  ne 
lest  pas  en  effet,  mais  c’est  pour  ceux  qui  n’onl  pas  assez  étudié  les  pre- 
miers principes  de  la  science.  Quiconque  s’est  formé  une  idée  complète  du 
phénomène  de  la  production,  quiconque  a analysé  les  effets  des  diverses 
sortes  de  consommations,  sait  fort  bien  ce  qu’il  doit  penser  du  luxe.  « Le 
« désir  d’arriver  d’un  saut  aux  derniers  résultats  et  aux  conclusions  pra- 
« tiques  de  réconomic  politique,  a dit  M.  Mac  CulIoch%  est  rerreur  com- 

mune  de  ceux  qui  ne  sont  pas  assez  avancés  dans  celte  élude.  » Si  la 
science  présente  desincerliiudes,  ce  n’est  donc  pas  ù ceux  qui  l’éludiem 
qu’il  faut  s’en  prendre;  mais  à ceux  qui  ne  réludienl  pas.  Et  ce  qu’il  y a 
de  pis,  c’est  que  ceux  qui  ne  l’étudient  pas  sont  les  plus  prompts  à trancher 
les  questions,  et  à domiei’  des  explications  fort  ridicules  des  phénomènes 
qu’ils  reprochent  aux  autres  de  ne  pas  bien  expliquer.  Ceux  qui  reprochent 
aux  médecins  d’être  hors  d’étal  de  couiiaUre  la  cause  d’une  maladie,  sont 
les  premiers  à l’attribuer  aux  humeurs,  aux  nerfs,  sans  savoir  en  quoi 
VonsislciU  les  humeurs,  sans  pouvoir  dire  quelles  sont  les  fonctions  du 
système  nerveux,  ni  le  reste.  ^ 

Mais  quand  il  serait  vrai  que  plusieurs  phénomènes  économiques  ne  fus- 
sent pas  encorç  suffisamment  expliqués,  est-ce  un  motif  de  repousser  les 


\ oyez  Tableilps  universelles^  42®  livraison , et  plusieurs  autres  ouvrages  cri- 
tî(|ues.  Leurs  auteurs  pretemlciit  tous  avoir  lu  les  bons  auteurs;  mais  la  riiaiiière 
'lont  ils  en  parlent  prouve  qu’ils  les  coimaissenl  imparfaitement. 

’ I Discourse  on  poîilieni  Ecnnomi/,  pareil 


U 


^:o^slI)l:RATlo^s  générales. 


.^9 


notions  certaines  qu’on  a déjà  acquises?  Quelle  est  la  science  qui  rend 
compte  de  tout?  Beaucoup  de  phénomènes  du  monde  physique  déjouent 
les  efforts  et  les  recherches  dos  savants,  tout  comme  ceux  du  monde  poli- 
tique. Un  phénomène  bien  surprenant  frappa  les  yeux  vers  la  fin  du  siècle 
dernier:  des  pierres  d’une  espèce  particulière  tombèrent  du  ciel;  mais  tous 
les  efforts  des  savants  n’onl  abouti  jusqu’à  présent  qu’à  constater  le  fait;  nul 
d’entre  eux  n’a  pu  l’expliquer.  Si  quelqu’un  avait  l’audace  d’en  conclure 
que  la  physiquoexpérimenlale  est  une  science  inutile,  on  lui  opposerait  la 
découverte  de  la  nature  de  la  foudre  et  les  moyens  que  nous  avons  trouvés 


de  ladirigerà  notre  gré.  Faut-il,  parla  raison  qu’on  ne  sait  pas  une  chose, 
consentir  à en  ignorer  une  autre  que  l’on  peut  savoir?  Quand  une  science  ne 
nous  donne  pas  d’indications  pour  certains  cas,  devons-nous  renoncer  aux 
conseils  utiles  qu’on  en  peut  recevoir  dans  d’autres  cas?  Parce  que  la  phy- 
sique n’explique  pas  les  pierres  tombées  du  ciel,  renoncerons-nous  à l’usage 
des  paratonnerres  dont  la  théorie  est  complètement  démontrée? 

On  s’est  autorisé  de  celte  multitude  d’écrits  et  d’opinions,  fondées  ou  non, 


élevées  parmi  les  économistes  politiques,  pour  les  repousser  toutes  indis- 
linclement.  On  a dit  qu’aucun  parti  n’élail  en  étal  de  prouver  ses  proposi- 
tions, puisqu’elles  étaient  disputées  par  un  autre  parti.  Mais  quelle  science 
expérimentale  ou  d'observation  n’a  pas  offert  des  luttes  semblables  ? Jamais 
une  vérité  n’a  été  mise  en  avant,  qu’elle  n’ait  été  contestée.  Lorsque  Har- 
vey eut  démontré  la  circulation  du  sang,  on  passa  cinquante  années  à 
combattre  celle  doctrine  avant  de  l’admeilre.  Le  système  de  Copernic  a 
encore  des  antagonistes.  Les  vérités  mathémaihiques  elles-mêmes  ont  été 
des  sujets  de  dispute  ; et  nous  avons  vu  un  homme  qui  n’était  dépourvu  ni 


d’instruction  ni  de  talent’,  écrire  des  volumes  pour  nous  prouver  que  le 
globe  terrestre  était  alongé  aux  pôles,  se  fondant  sur  les  expériences  et  les 
mesures  mêmes  qui  avaient  constaté  son  aplatissement.  Après  qu’il  fut 
prouvé  que  les  marées  étaient  le  résultat  nécessaire  des  lois  de  l’altraction 
universelle,  le  même  auteur  prétendit  quelles  étaient  ducs  à la  fusion  des 
glaces  polaires.  De  même  après  les  belles  démonstrations  d’Adam  Smith, 
on  a fait  des  livres  pour  prouver  que  les  états  s’enrichissent  par  la  balance 
du  commerce.  S’il  suffisait  des  paradoxes  d’un  insensé  pour  nous  empêcher 
de  nous  livrer  à une  étude  quelconque,  quelle  est  l’élude  que  nous  pour- 
rions entreprendre'*? 


’ Bernardin  de  Saint-Pierre. 

Lu  auteur  rceent  répète,  dans  tous  ses  ouvrages,  que  cVsl  à son  système 


À 


CONSIDKRATIO.NS  (iK.AÊRALES. 

I>a  plus  grande  partie  des  faits  sur  iestpiels  se  fundeiu  les  duciriiies  de 
lecoiiuniie  politique,  se  renouvellent  chaque  jour,  et  ont  tout  le  monde 
pour  témoin.  Tout  le  monde  dès-lors  se  croit  autorisé  à les  juger,  à en  tirer 
dos  conclusions.  Les  hommes  les  moins  instruits  disent  ; Puisque  nous 
rayons  les  mêmes  faits  que  les  maîtres  de  la  science,  et  que  nous  avons  autant 
de  jugement  qu'ils  peuvent  en  avoir,  pourquoi  n’en  tirerions-nous  pas 
comme  eux  des  principes  généraux?  Il  s’ensuit  de  là  (juc  chacun  se  croit 
en  droit  de  refaire  la  science  à sa  manière. 

D’autres,  apres  avoir  lu  un  livre  d'économie  politique,  s’imaginent  que 
la  science  était  inconnue  pour  tout  le  monde,  comme  elle  l’était  naguère 
pour  eux-mémes;  un  nouvel  ordre  d’idées  s’est  découvert  à leurs  yeux; 
ils  croient  avoir  pensé  des  notions  qu'ils  ont  reçues,  et  s’empressent  de  ré- 
véler des  vérités  qu’ils  viennent  d’apprendre.  Mais  ils  n’ont  pas  digéré 
cette  nourriture  nouvelle.  Faute  d’avoir  envisagé  les  questions  sous  toutes 
leurs  faces , ils  n’en  ont  pas  saisi  tous  les  rapports  : ils  oublient  des  con- 
sidérations importantes  ; ne  connaissent  pas  des  objections  décisives  ; 
tombent  dans  des  contradictions,  dans  des  méprises  qu’ils  cherchent  en- 
suite à justifier  par  des  sophismes;  reproduisent  des  faits  reconnus  faux 
et  des  arguments  cent  fois  réfutés  ; attaquent  et  se  défendent  par  des  chi- 
canes, et  embrouillent  par  d'ennuyeux  commentaires  les  questions  qu’ils 
se  vanleui  d’éclaircir. 


prohibitif  que  l’Angleterre  a dû  sa  prépondérance  commerciale  et  maritime,  et 
que  les  raisonnements  de  Smith  à cet  égard  doivent  fléchir  devant  les  faits;  mais 
m auteur  n’est  pas  en  étal  de  prouver  que  celle  prépondérance  est  ie  résuHal 
vccessaire  du  système  prohibitif,  et  quelle  ne  peut  tenir  à nulle  autre  cause.  11 
ne  parle  de  Smith  que  sur  des  oui-dire,  et  ne  sait  pas  que  cet  auteur,  après  avoir 
prouvé  que  la  prospérité  de  l’Angleterre  nv  peut  pas  tenir  à son  régime  prohibitif, 
en  assigne  les  véritables  causes,  et  les  trouve  dans  la  siircié  dont  rinduslrie  jouit 
en  Angleterre,  dans  rimparliale  administration  de  la  justice,  dans  l’esprit 
a Vpargne  de  ses  habitants  qui  inuUipiie  leurs  capitaux,  dans  resprit  d’entreprise 
qui  se  joint  très  comuuinémeiit  chez  eux  au  jugement,  à la  prudence  et  au  calcul, 
et  enfin  dans  une  liberté  personnelle  qui,  au  total,  est  plus  grande  qu’en  aucun 
autre  pays.  Siiiuh  ajouterait,  de  nos  jours,  sauf  aux  Élals-l'iiis,  où  la  liberté  est 
plus  grande,  les  dépensés  du  gouvernement  plus  modérées,  la  justice  moins  dis- 
pendieuse, et  où  les  progrès  sont  en  conséquence  plus  rapides. 

Le  meme  auteur  récent  confond  i»erpëlncllement  la  monnaie  d’un  pays  avec 
ses  capitaux,  tandis  que  la  distinction  de  ces  deux  objets  est  une  des  dëmons' 
trations  !<>s  plus  importâmes  qu’on  doive  à réconoinie  politique  moderne. 


CONSI DERATIO.NS  (iÈNLRALKS. 


•il 


On  a vu  inéiae  des  auteurs,  non-seuleinenl  vouloir  propager  leurs  vues 
j)ar  la  persuasion,  mais  prétendre  qu’elles  fussent  adoptées  de  conüance 
et  en  vertu  de  la  seule  opinion  qu’ils  se  figuraient  qu’on  devait  concevoir 
de  leurs  lumières;  comme  si,  en  supposant  qu’ils  fussent  au  niveau  des 
connaissances  actuelles,  les  lumières  n’étaient  pas  essentiellement  pro- 
gressives ; comme  si  l’expérience  de  demain  ne  devait  rien  ajouter  à l’ex- 
périence d’aujourd’hui,  et  comme  si  la  plus  grande  sagacité  pouvait  pré- 
voir toutes  les  conjonctures  à venir,  et  toutes  les  applications  possibles  L 

Maison  aurait  grand  tort  de  rendre  la  science  responsable  des  erreurs 
lie  tous  ceux  qui  jugent  à propos  d’en  discourir.  Elle  consiste  dans  une 
exacte  représentation  des  faits;  et  tous  les  faits  imparfaitement  observés, 
ou  mal  expliqués,  ne  sont  pas  de  la  science.  Nul  n’est  autorisé  à tirer  d’un 
fait  particulier  une  conséquence  générale,  à moins  d’étre  en  état  de  prou- 
ver, par  des  analyses  rigoureuses,  que  la  conséquence  dépend  du  fait,  et 
a moins  d’avoir  des  connaissances  assez  étendues  pour  cire  certain  qu’elle 
ne  peut  tenir  à aucune  autre  cause.  Comment,  si  l’on  ne  connaît  pas  quelles 
sont  toutes  les  circonstances  capables  d’influer,  pcul-oii  répondre  qu’un 
résultat  annoncé  ne  lient  pas  à une  cause  tout  autre  que  celle  qu’on  lui 
assigne?  Il  n’est  aucun  genre  d’étude  dans  lequel  il  faille  tenir  compte  de 
plus  d’accidents,  qui  tous  influent  à leur  manière,  et  à difi'érenls  degrés, 
sur  l’événement  définitif. 

(Combien  n’a-i-on  pas  imprimé  d’articles  de  journaux  , de  brochures, 
de  livres,  où  l’on  postî  en  principe  que  c’est  le  monopole  do  rAnglclerre 
avec  ses  colonies  qui  a fait  sa  prospérité  î tandis  qu’au  contraire  le  com- 
merce de  l’Angleterre,  avec  ces  mêmes  Étals  devenus  indépendants,  n’a 
jamais  été  plus  lucratif  que  lorsqu’il  n’a  plus  été  un  monopole. 

An  premier  jour  on  trouvera  des  législateurs  prêts  ù prouver  que  la 


ruine  de  l’Espagne  lient  à la  perte  de  ses  possessions  en  Amérique,  lundis 
que  pour  quiconque  sait  ù quoi  tiennent  la  misère  et  la  dépopulation  des 
Etals,  les  institutions  intérieures  de  l’Espagne  sont  plus  que  sufllsanles 
pour  expliquer  le  dtnmcnient  où  elle  se  trouve.  Ce  pays,  situé  comme  il 


* C’est  une  préteulion  qu’avaient  eue  les  partisans  de  Quesuay  et  de  la  phy- 
fiiocralie;  mais,  quoiqu’ils  fussent  en  économie  politique  fort  en  avant  de  leur 
époque,  et  qu’ils  eussent  rendu  de  grands  services  à cette  science,  où  en  serions- 
nous  si  l’on  avait  réglé  toutes  les  aifaires  du  pays  d'après  les  doctrines  de  Dupont 
de  Nemours,  et  si  l’on  avait  regardé  le  commerce  et  les  manufaeturcs  romme  des 
o«  riipations  stériles? 


<2 


I 


I 


i 

I 


CO.NblDLRÂTIÜ.NS  GKNKnALES. 


est,  entre  deux  mers  favorables  à tous  les  genres  de  trafic,  et  possédant 
un  sol  et  un  climat  propres  à tous  les  genres  de  productions , pourrait , 
sans  provinces  d’outre-nier,  devenir  un  des  Étals  les  plus  populeux  et  les 
plus  riches  de  l’Europe. 

Pendant  tout  le  temps  que  la  France  a été  gouvernée  en  république,  sir 
Francis  Divernois  s’est  flatté  de  prouver  à rAnglelcrre,  par  ses  pamphlets, 
que  les  finances  et  la  prospérité  de  la  France  déclinaient  à tel  point  que 
ce  pays  allait  être  hors  d’état  de  soutenir  la  guerre  que  lui  faisait  alors 
rAngleterre.  Le  fait  est  que,  durant  tout  ce  temps,  la  population  de  la 
France  n’a  cessé  de  croître;  ce  qui  indique  que  son  aisance  était  progres- 


pale  source  de  l’aisance  d’un  peuple,  et  que  les  entraves  qui  paralysaient 
auparavant  lesetTorlsel  l’industrie  intérieure  des  Français  étaient  tombées 
pendant  la  révolution.  Si  la  France  a succombé  plus  lard,  c’est  que  la  plu- 
part des  anciennes  entraves  avaient  été  niiablies,  et  que  l’ambition  d’un 
seul  homme  avait  usé  les  plus  belles  ressources  dont  un  gouvernement  ail 
jamais  disposé. 


Personne,  je  le  répète,  n’est  en  droit  de  se  prévaloir  de  l’autorité  des 
faits  à moins  d’être  en  état  de  les  rattacher  a leurs  véritables  causes,  et  de 
montrer  la  liaison  qu’ils  ont  avec  les  consiiquences  qu’on  leur  attribue.  Si 
vous  ne  remplissez  pas  ces  conditions  indispensables,  si  vous  ne  connaissez 
pas  les  autres  faits  que  l’on  peut  opposer  aux  premiers,  si  vous  ne  pesez 
pas  leurs  influences,  qu’importent  au  public  vos  opinions?  Elles  manquent 
d’un  fondement  nécessaire.  Déjà  de  son  temps  Montesquieu  se  plaignait 
de  ces  doctrines  qui  n’avaient  d’autres  bases  que  la  facilité  de  parler  et 
rimpuissance  d*examiner'.  Les  preuves  dont  on  les  appuie  ont  la  même 
force  que  celles  dont  Casti  se  moque  avec  tant  de  finesse, 'dans  son  poème 
célèbre  des  Animaux  parlants^ , 

Je  ne  prétends  pas  au  reste  que  l’on  ne  puisse  écrire  sur  l’économie  po- 


* Eiprit  des  Lois^  liv.  23,  chap.  H. 

* Lorsqu’il  dit  que,  par  un  bonheur  spécial  tenant  au  gouverueinenl  monar- 
chique, le  prince,  aussitôt  qu’il  est  à la  tête  des  atTaircs,  quelque  ignorant  et  hé- 
bété qu’il  ait  été  jusque-là,  devient  aussitôt  un  miracle  de  sagesse  et  de  savoir. 
Tous  les  talents  et  toutes  les  vertus  lui  sont  aussitôt  conférées  par  le  ciel  ; et  il 
donne  pour  preuve  le  témoignage  des  courtisans  : « Ne  sont-ils  pas  en  effet,  dit 
« le  satirique,  ceux  qui  doivent,  mieux  que  qui  que  ce  soit,  connaître  le  monarque, 
« puisque  ce  sont  eux  qui  rapprochent  de  plus  près?  » 


I 


i 


r.ONSlDËRATlO.NS  GÉNÉRALES. 


4H 


Utique , sans  rappeler  à son  lecteur  la  lolalité  des  principes  sur  lescpiels 
cette  science  se  fonde.  Une  question  peut  être  débattue,  une  mesure  atta- 
quée ou  défendue,  sans  qu’il  soit  nécessaire  d’appeler  à son  aide  toutes  les 
vérités  prouvées  ; mais  il  faut  les  connaître , il  faut  pouvoir  apprécier  le 
degré  de  leur  importance.  S’il  en  est  une  seule  que  vous  n’ayez  pas  appro- 
fondie, ce  peut  être  celle-là  qui  décide  la  question.  Vous  posez  un  prin- 
cipe ; mais  si  avant  tout  il  n’est  pas  solidement  établi , s’il  ne  se  lie  pas 
avec  tous  les  autres,  il  ne  saurait  vous  prêter  aucun  appui  : ce  n’esX  plus 
qu’un  principe  arbitraire,  un  principe  de  circonstance  qui  n’est  d’aucune 
autorité. 

11  ne  faut  pas  de  longs  raisonnements  pour  faire  sentir  le  tort  que  font 
à l’économie  politique  les  écrivains  qui  sont  animés  de  tout  autres  motifs 
que  l’amour  de  la  vérité.  Si  même  de  bonne  foi  on  nuit  au  progrès  des 
lumières,  qu’est-ce  donc  lorsqu’on  s’y  oppose  à dessein,  lorsqu’on  emploie 
son  esprit,  et,  à défaut  d’esprit,  son  encre,  son  papier  et  ses  poumons,  à 
tourner  des  arguments  propres  à favoriser  des  vues  personnelles  ou  à dé- 
créditer les  doctrines  qui  leur  sont  contraires?  Le  temps  est  lieureusemeut 
passé  où  les  avocats  du  mauvais  sens  pouvaient  prétendre  à des  succès 
durables;  mais  leurs  preuves  étonnent  quelquefois  le  bon  sens  du  vulgaire. 
Us  n’étouffent  pas  la  vérité,  mais  ils  l’obscurcissent.  Ils  n’empêchent  pas 
ce  qui  est  vrai  d’être  vrai , mais  ils  font  croire  aux  gens  du  monde,  à tous 
ceux  qui  redoutent  la  peine  d'examiner,  qu’il  n’y  a rien  de  prouvé  sur  rien  ; 
ce  qui  plaît  singulièrement  aux  hommes  qui  ont  de  bonnes  raisons  pour 
craindre  la  vérité. 

Tel  est  le  tort  que  font  à l’économie  politique  les  mauvais  écrits  qu’elle 
enfante  ; et  ce  mal  est  aggravé  par  la  juste  importance  que  le  public  attache 
à ces  matières.  De  là  les  compilations,  les  répétitions  qui  reproduisenl  un 
amas  d’assertions  et  de  sophismes  propres  à obstruer  les  avenues  de  la 
science.  C’est  la  servir  bien  mal  que  de  reproduire  ces  nombreuses  opi- 
nions que  la  réflexion  n’a  pas  mûries , qui  sont  quelquefois  décidément 
fausses,  dont  quelques-unes  même  sont  insensées,  et  qu’il  faudrait  au  con- 
traire mettre  en  oubli.  Elles  réclament,  sans  profit  pour  lepublic,  un  temps, 
une  attention  et  une  dépense  qu’il  pourrait  consacrer  à acquérir  des  no- 
tions justes  et  utiles'.  Le  public,  dit-on  , fait  justice  des  mauvais  écrits  ; 


' « Rien  n’est  si  dangereux  pour  le  vrai , et  ne  l'expose  tant  à être  méconnu  , 
« que  l'alliage  ou  le  voisinage  de  rerrenr.  » {D’Alembeut,  Discours  préliminaire^ 
de  l’Éncyclopédie.; 


I 


li 


CONSIDKKATIONS  (.t.NKIlALKS. 


j*eii  conviens;  mais  c’est  après  qu’il  s’est  nïndu  connaisseur,  c’est-à-dire, 
après  beaucoup  de  temps  écoulé  ; et,  en  attendant,  la  foule  des  mauvais 
articles,  des  mauvaises  brochures,  des  mauvais  livres,  éloigne  les  lecteurs 
d’une  élude  qui  les  rebute  et  qui,  telle  qu’on  la  leur  offre,  ne  leur  promet 
aucun  résultat.  Mais  la  science  n’est  pas  cou|)able  du  mal  que  lui  font  ses 
détracteurs  et  scs  faux  amis.  Présentée  dans  toute  sa  simplicité,  il  est  im- 
f>ossibIe  qu’on  ne  soit  pas  frappé  de  son  utilité  et  de  ses  attraits. 

Ün  nuit  encore  aux  progrès  de  l’économie  politique,  lorsqu’on  établit 
ses  principes  par  des  raisonnements  trop  abstraits.  Cet  abus  éloigne  le 
public  de  l’étude  de  cette  science,  et  malheureusement  on  peut  le  repro- 
cher, non-seulement  à des  écrivains  sans  capacité,  et  dont  les  ouvrages  ne 
renfermant  rien  de  vrai,  rien  d’utile,  tomberont  inévitablement  dans 
l’oubli  ; mais  aux  défenseurs  des  meilleures  doctrines,  à des  écrivains  aux- 
quels on  doit  des  observations  exactes,  des  développements  ingénieux. 

U n’est  pas  possible,  sans  doute,  de  bannir  entièrement  les  abstractions 
des  sciences  expérimentales.  La  physique  elle-même  n’éludie-t-elle  pas 
les  lois  de  la  pesanteur,  abstraction  faite  d’aucun  corps  grave?  les  lois  du 
mouvement , sans  y joindre  l’idée  d’aucun  projectile  en  particulier?  Nous 
sommes  de  même  obligés  d’étudier  les  propriétés  de  la  valeur,  la  formation 
de  rulilité,  sans  pouvoir  appliquer  conslammenl  ces  qualités  à des  choses 
evali;ables  ou  utiles.  Le  droit  de  proprh'*lé,  le  travail,  sont  des  abstrac- 
ïions  toutes  les  fois  que  l’on  ne  spécifie  pas  les  choses  auxquelles  on  ap- 
plique le  droit  de  propriété  et  l’action  nommée  travail  ; mais  je  pense  que 
ces  abstractions  ne  doivent  pas  tenir  lieu  de  l’expérience  ou  de  l’observa- 


lion,  et  qu’elles  ne  sont  bonnes  à rien  si  elles  se  Irouveiii  leur  être  con- 
traires. La  mécanique  rationnelle  on  abstraite,  qui  explique  les  lois  du 
mouvement,  est  presque  toujours  en  defaut,  lorsqu'il  s’agit  d’expliquer 
comment  les  mouvements  s’opèrent  dans  nos  arts,  parce  qu’elle  ne  peut 
tenir  compte  des  Iroilemenls,  des  forces  perdues,  ni  de  ces  innombrables 
circonstances  auxquelles  la  machine  la  plus  parfaite  est  toujours  soumise. 
On  en  peut  dire  autant  de  ces  formules  rigoureuses  qu’on  donne  pour 
l’expression  d’une  loi  générale,  même  lorsqu’on  se  fonde  originairement 
sur  un  fait  incontestable,  et  qu’on  procède  par  des  raisonnements  irré- 
prochables; même  lorsqu’on  s’échafaude  sur  des  équations  mathéma- 
tiques qui  ne  sont  autre  chose  que  des  raisonnements  rigoureux  oii  l’ou 
emploie,  au  lieu  de  phrases,  des  signes  plus  abrégés. 

Ln  effet,  lalgèbi'e  ou  la  logique,  lors  même  qu’on  n’y  découvre  aucune 
erreur,  peuvent  bien  donner  un  résultat  incontestable  ; mais  c’est  toujours 


CONSIDÉRATIONS  tiÉNÉRALLS. 


45 


dans  la  supposition  qu’elles  ne  se  trompent  pas  relativement  aux  données 
sur  lesquelles  reposent  leurs  calculs;  c’est  dans  la  supposition  que  les 
mêmes  mots,  les  mêmes  signes  repnfseiuent  toujours  les  mêmes  choses  : 
^ or,  ce  sont  là  des  sources  d’erreurs  sur  lesquelles  elles  n’offrent  aucune 

J garantie. 

De  même  que  les  calculs  de  falgèbre  ne  portent  que  sur  des  signes, 
les  syllogismes  sont  des  raisoniiemenis  qui  portent  sur  une  autre  espèce 
de  signes,  c’est-à-dire,  sur  des  mots.  Eu  abandonnant  les  choses,  en  abu- 
sant des  mots,  les  discussions  deviennent  des  jeux  d’esprit  et  ne  prouvent 
plus  rien,  comme  on  le  voit  dans  ce  raisonnement  que  faisait  un  sophiste 
I de  l’ancienne  Grèce  ; Épiménide  a dit  que  tous  les  Grélois  sont  menteurs  ; 

or  il  était  Grélois  lui-même  ; donc  il  a menti  ; donc  les  Crétois  ne  sont  pas 
menteurs;  donc  ÉpinuMiide  le  Grélois  n’a  pas  menti  en  disant  que  les 
Grélois  sont  mouteurs.  On  peut  embrouiller  ainsi  les  question  les  plus 
simples,  et  arriver  par  cette  voie  aux  conclusions  les  plus  absui  des*. 

I Ces  considérations  générales  reçoivent  leur  application  dans  les  dis- 

cussions qui,  à diverses  époques,  ont  eu  pour  objet  réconomie  politique. 
^ Les  économistes  seclaleui  s de  Quesnay  croyaient  qu’il  n’y  avait  rien  à 

’ leur  reprocher  lorsqu’ils  posaient  en  principe  que  la  terre  seule  ayant  le 

pouvoir  de  produire,  il  n’y  a de  revenu  réel  que  dans  le  produit  net  des 
terres,  c’esl-à-dire  dans  le  surplus  qu’on  trouve  après  qu’on  a retranché 
les  frais  de  culture.  Ils  on  tiraient  la  conséquence  rigoureuse  que  tout 
impôt  qui  ne  porte  pas  sur  ce  revenu,  y retombe  nécessairement  avec  des 
surcharges;  et  ils  en  concluaient  qu’il  fallait  asseoir  directement  sur  les 
terres  la  totalité  de  l’impôt.  Les  économistes  de  Quesnay  raisonnaient  à 
perle  de  vue  sur  le  mol  produire,  mais  ne  se  formaient  point  une  idée 
nette  cl  précise  de  la  production 

De  notre  temps  on  a semblé  faire  la  conire-î)arlie  du  principe  des  éco- 
I nomistes  de  Quesnay,  en  soutenant  qu'il  n’exislc  pas  dans  nos  richesses, 


^ * G’était  par  suite  d’un  abus  de  mots  qu’un  général , après  le  irailé  qui  avait 

stipulé  qu’il  rendrait  la  moitié  des  vaisseaux  dont  il  s'était  emparé,  les  fit  tons 
scier  par  le  milieu,  et  rendit  la  moitié  de  chacun. 

* Les  erreurs  des  économistes  de  Quesnay  ont  été  d’ailleurs  utiles  en  néces- 
sitant des  examens  qui  ont  amené  des  conceptions  plus  justes  de  la  nature  des 
choses.  Une  mauvaise  observation  en  provoque  une  meilleure;  le  plus  grand  m.*l 

Iest  de  n'y  point  penser,  comme  on  fait  chez  les  peuples  abrutis  par  la  supersii- 
lion  cl  le  despotisme. 


I 


H 


H 

J 


CÜ.NSIDÉUATIÜNS  (JÉNÊHALES. 

un  seul  atome  qui  vienne  de  la  terre;  qu’elles  sont  toutes  le  produit  du 
tra\ail;  et  de  ce  principe  on  a tiré  des  conséquences  repoussées  par  le 
simple  bon  sens.  On  voit  qu’il  fallait  avant  tout  s’entendre  sur  l’idée  ren- 
fermée dans  le  mot  richesses. 

Une  dialectique  irréprochable  et  qui  part  de  principes  avoués , peut 
égarer  même  son  auteur,  lorsqu’il  pous.se  trop  loin  ses  inductions  et  qu’il 
ne  les  compare  pas  avec  les  résultats  que  nous  offre  le  spectacle  du  monde 
réel.  C’est  un  principe  avoué  que  quiconque  a la  libre  disposition  d’un 
capital,  le  place  en  général  dans  l’emploi  qui  donne  les  plus  gros  profits; 
mais  David  Ricardo  et  son  école  en  tirent  des  conclusions  que  l’expé- 
rience dément  perpétuellement.  Ils  méconnaissent  tous  autres  frais  de 
production  que  ceux  qui  naissent  du  travail  de  l’homme;  ils  méconnaissent 
l’influence  de  l’offre  et  de  la  demande,  renvoyant  dans  les  exceptions  les 
autres  causes  qui  font  varier  les  prix  ; or,  les  cas  d’exception  sont  plus 
nombreux  que  les  cas  qui  arrivent  conformément  à la  règle.  Quelles  con- 
sé-quences  dès  lors  peut-on  utilement  tirer  de  leurs  principes?  Je  ne  peux 
ajouter  foi  aux  conséquences  auxquelles  est  conduit,  à priori,  un  estimable 
et  savant  écrivain  • qui,  consulté  par  le  parlement  d’Angleterre  sur  la  ques- 
tion de  savoir  si  le  bas  prix  de  la  main-d’œuvre  en  France  ne  permet  pas 
aux  manufacturiers  français  d’établir  les  mêmes  marchandises  à plus  bas 
prix  que  les  manufacturiers  anglais,  a soutenu  devant  un  comité  d’en- 
quete,  et  en  dépit  de  l’expérience  de  tous  les  manufacturiers,  que  le  taux 
des  salaires  n'a  aucun  effet  sur  le  prix  des  marchandises.  Les  économistes 
ne  devraient-ils  pas  se  garder  de  ressembler  à ce  médecin  de  Molière, 
qui , lorsqu’on  lui  annonce  la  mort  du  cocher,  prétend  qu’il  ne  peut  pas 
être  mort,  parce  que  dans  les  fièvres  comme  celle  qu’il  a eue , le  malade 
ne  meurt  qu’au  quatorzième  ou  au  vingl-unième  jour’. 

David  Ricardo,  d’ailleurs  si  recommandable  par  son  caractère  et  le 


• M.  Mac  Culloch.  Voyez  l’enquête  faite  par  la  chambre  des  communes,  au 
sujet  de  l’émigration  des  ouvriers  anglais.  On  ne  saurait  trop  approuver  l’usage 
des  enquêtes  parlementaires,  suivi  en  Angleterre.  C’est  le  seul  moyen  qu’ait 
le  législateur  de  décider  en  connaissance  de  cause.  Mais  les  enquêtes  sont  plus 
Utiles  pour  constater  des  faits  que  des  principes. 

* Un  de  nos  écrivains  (Ch.  Comte,  dans  son  Traité  de  LégUlation) ^ compare 
ingénieusement  les  principes  généraux,  quand  ils  sont  démentis  par  rexpérience, 
a des  ccntcaux  trompeurs  qu’on  placerait  aux  embranchements  des  roules,  et 
qui,  loin  de  guider  le  voyageur,  ne  tendraient  qu’à  l’égarer. 


i CONSIDÉRAI lü\S  CÉNKUALES.  47 

grand  nombre  de  vérités  répandues  dans  ses  écrits,  assure,  d’après  des 

(principes  trop  absolus,  que  raugmeniation  des  impôts  ne  porte  aucune 
atteinte  ù la  production  et  à la  consommation  d’un  pays  *.  Or  le  fait  prouve 
constamment  contre  lui,  à moins  qu’il  ne  se  rencontre  des  circonstances 
plus  favorables  encore  à la  production,  que  l’impôt  ne  lui  est  contraire. 

Quelles  interminables  discussions  ne  se  sont  pas  élevées  en  Angle- 
terre sur  le  revenu  des  terres  (renf  of  land)l  U semble  quelquefois  que 
les  économistes  politiques  écrivent  uniquement  pour  se  convertir  les  uns 
les  autres,  ou  pour  se  prouver  réciproquement  qu’ils  ont  tort.  D’autres 
auteurs  encore  ne  combaltenl  personne  ; ils  se  contentent  de  révéler  au 
monde  leur  doctrine;  mais  c’est  avec  un  dénuement  si  complet  d’applica- 
tions , c’est  avec  un  style  tellement  amphigourique , que , lorsqu’on  veut 
comprendre  leur  pensée,  il  faut  la  traduire  en  termes  simples;  et  quand 
celle  traduction  est  faite , on  s’aperçoit  que  la  pensée  ne  valait  pas  la 
peine  d’étre  exprimée. 

Tout  cela  fait  croire  que  les  livres  qui  s’occupent  des  intérêts  les  plus 
chers  du  corps  social,  distillent  nécessairement  reniuii.  Ces  écrivains 
usent  leur  temps,  et  quelquefois  d’éminentes  facultés,  sur  des  points  qui, 
au  fond,  ont  beaucoup  moins  d’importance  qu’ils  ne  leur  en  attribuent  ; et 
ils  négligent  les  plus  utiles  développements  de  réconomie  des  nations.  Ils 
donnent  lieu,  aux  ennemis-nés  de  tout  progrès,  de  dire  que  l’on  ne  peut 
avoir  aucune  confiance  à des  doctrines  vagues  ou  sur  lesquelles  on  ne 
peut  se  mettre  d’accord.  On  serait  bien  malheureux  si  les  vérités  usuelles 
et  importantes  de  celle  science  ne  pouvaient  être  établies  qu’au  moyen 
de  tout  cet  échafaudage  d’arguments. 

Au  reste,  malgré  la  diversité  des  avis  sur  beaucoup  de  points,  les  dé- 
tracteurs de  l’économie  politique  seront  toujours  forcés  de  convenir  que 
les  écrits  des  auteurs  qui  ont  fait  preuve  de  quelque  instruction  , tendent 
tous  à prouver  que  le  respect  des  propriétés,  la  liberté  d’industrie,  la  fa- 
cilité des  communications,  sont  favorables  à la  prospérité  des  États;  que 
les  capitaux  sont  un  instruraent  nécessaire  à la  production  des  richesses; 
qu’ils  ne  consistent  pas  essentiellement  dans  les  monnaies;  que  ce  n’est 
pas  au  fond  avec  de  l’or  et  de  l’argent  qu’on  achète  les  objets  dont  on  a 
besoin,  mais  bien  avec  d’autres  produits  ; que  les  consommations  mal  en- 
tendues, c’est-à-dire  celles  qui  ne  servent  ni  à la  reproduction,  ni  à la  sa- 
tisfaction d’un  besoin  véritable,  sont  un  mal;  que  les  richesses  publiques 


' rrinciples  of  poliltcal  Economy  and  Tascation , S**  édit.,  page  273. 


CO.VSiDKK.VnO.NS  (;fiNt7iULKS. 


48 

sont  de  niêine  nature  que  celles  des  particuliers  ; que  la  prospérité  d'un 
Kiai,  loin  d’être  nuisible  aux  autres  États,  leur  est  favorable,  et  une  foule 
d’autres  vérités  qui,  placées  maiiUeiiant  hors  de  l’atteinte  du  doute, 
exercent  déjà  une  remarquable  inlluence  sur  le  sort  des  nations,  sur 
celui  des  particuliers,  et  reçoivent  tous  les  jours  unç  nouvelle  saiïciion 
de  rexpérienee. 

Il  convient  maintenant  de  réduire  à leur  juste  valeur  quelques  autres 
oiïjectious  où  l’on  ne  secoiUenle  pas  d'attaquer  l’une  ou  l'autre  des  doc- 
trines de  l’économie  politique,  mais  cette  science  elle-même  tout  entière. 
Trop  de  personnes,  avant  d’appeler  en  témoignage  les  notions  qu'on  y 
puise,  se  hâtent  de  la  condamiter  sur  de  simples  allégations. 

Je  ne  m’arrêterai  pas  à (telles  qui  sont  dirigées  par  le  fanatisme  et  les 
passions  politiques.  Toute  espèce  de  lumière  doit  leur  porter  ombrage, 
et  tous  moyens  pour  domiiter  leur  sont  bous.  Laissons  naître  et  mourir 
leurs  diatribes,  dans  les  feuilles,  dans  les  pamphlets  voués  à rigiiorancc 
et  au  mauvais  sens,  mais  dissipons  lescraiiUes  de  quelques  âmes  hounêles 
(jui  ont  cru  que  celle  science  détournait  trop  les  esprits  de  je  ne  sais 
quelle  perfection  idéale  et  mystique , pour  les  ramener  vers  les  intérêts 
terrestres  et  mondains. 

Que  l’économie  politique  ne  s’occupe  que  des  intérêts  de  celle  vie,  c'est 
une  chose  évidente,  avouée.  Chaque  science  a son  objet  qui  lui  est  propre. 
L’objet  de  celle-ci  est  d’étudier  l’économie  sociale,  dans  ce  monde,  et  telle 
qu’elle  résulte  de  la  nature  de  l’homme  et  des  choses.  Si  elle  sortait  de 
ce  moiule , ce  ne  serait  plus  de  récoiiomie  politique , ce  serait  de  la  théo- 
logie. On  ne  doit  pas  plus  lui  demander  compte  de  ce  qui  se  passe  dans 
un  monde  meilleur,  qu’on  ne  doit  demander  à la  physiologie  comment 
s’opère  la  digestion  dans  resiomac  des  Anges.  Mais  on  a tort  de  dire  que 
fa  tête  courbée  vers  la  terre^  elle  n'estime  que  les  biens  qu'elle  donne  et  les 
valeurs  quy  ajoute  l'industrie*.  Elle  estime  tous  les  biens  dont  la  jouis- 
sance est  accordée  à l’homme;  elle  regarde  la  santé,  la  paix  de  Tàme, 
l’attachement  de  nos  proches,  l’estime  de  nos  amis,  comme  des  biens  pré- 
1 • cieux,  et  applaudit  aux  efforts  que  l’on  fiiit  pour  les  obtenir;  toutefois 

elle  ne  soumet  à une  appréciation  scientifique  que  les  biens  susceptibles 
d’avoir  une  valeur  d’échange,  parce  que  ce  sont  les  seuls  auxquels  les 
hommes  attachent,  dans  le  sens  propre,  le  nom  de  ncAesses;  les  seuls 

* l.anjninais,  Constitution  de  tous  les  peuples^  tome  l«^  page  127. 


I 


co.nsidrratioins  générales. 


49 


dom  la  quantité  soit  rigoureusement  assignable,  et  dont  raccroissement 
ou  le  déclin  soient  soumis  à des  lois  déterminées.  Mais  parmi  ces  biens 
mémos  rigoureusement  appréciables,  se  trouvent  les  plus  belles  institu- 
tions de  la  société,  les  plus  nobles  vertus,  les  plus  rares  talents.  L’éco- 
nomie  politique  en  fait  sentir  tout  le  prix. 

C’est  être  injuste  que  de  prétendre  que  l’économie  politique , parce 
qu’elle  découvre  les  moyens  dont  se  produisent  les  bien  appréciables 
pour  tous  les  hommes,  méprise  ceux  qui  n’ont  qu’une  valeur  personnelle, 
comme  la  considération,  la  santé  dont  on  jouit,  etc.  Fait-on  le  même  re- 
proche à la  législation  civile  parce  qu’elle  ne  s’occupe  que  des  biens  et 
des  intérêts  temporels?  Un  des  grands  moyens  de  perfectionnement  des 
connaissances  humaines,  est  de  se  tenir  dans  les  bornes  prescrites  par  la 
nature  des  choses  à chaque  branche  de  connaissances.  C’est  alors  que 
l’on  peut  espérer  de  savoir  tout  ce  qu’il  est  permis  d’en  savoir. 

Un  reproche  du  meme  genre , adressé  à l’économie  politique , a été 
d’éveiller  dans  les  hommes  des  sentiments  de  cupidité.  Nous  verrons  tout 
à l’heure  si  ce  reproche  a quelque  fondement;  mais  ne  peut-on  pas  com- 
mencer par  mettre  en  doute  si  le  désir  d’amasser  du  bien  , lorsqu’il  est 
contenu  dans  les  bornes  que  lui  prescrivent  la  raison  et  les  lois,  est  aussi 
fâcheux  qu’on  le  suppose,  pour  la  morale  et  pour  la  société  ? Une  des  plus 
fortes  garanties  qu’on  ait  de  la  bonne  conduite  des  hommes,  est  le  besoin 
qu’ils  éprouvent  de  l’estime  de  leurs  semblables.  C’est  cette  estime  qui 
leur  fournit  des  moyens  d’existence,  et  d’une  existence  mêlée  de  satisfac- 
tion et  de  bonheur.  Une  personne  mésestimée,  repoussée  par  tout  le 
monde , ne  trouve  aucun  emploi  de  son  temps  ni  de  ses  facultés , et  ne 
jouit  d’aucun  des  avantages  de  l’ordre  social.  Parmi  les  moyens  de  con- 
sidération, la  fortune  est  un  des  plus  puissants.  Le  mépris  public  accom- 
pagne sans  doute  les  richesses  mal  acquises  ; mais  des  richesses  bien  ac- 
quises sont  une  source  de  considération  aussi  bien  que  de  jouissances. 
Les  hommes  aiment  ceux  qui  peuvent  leur  être  utiles  ; ils  les  flattent,  les 
recherchent;  or,  si  les  individus  peuvent  se  rendre  utiles  par  leur  capa- 
cité, ils  peuvent  l’être  aussi  par  leurs  richesses  ; le  désir  d’être  riche  peut 
donc  être  associé  à des  sentiments  honorables'. 


’ Cette  considération  n’a  pas  échappé  à un  auteur  anglais,  non  moins  recom- 
mandable comme  moraliste  que  comme  économiste  : « La  misère  dit-il  a ce 
« triste  effet  qu’elle  s’attire  «ne  aversion  du  même  genre,  que  celle  qiii  est  ei^citée 
'<  par  h.  mauvaise  conduite,  et  rend,  trop  souvent,  le  p.iuvre  insensible  à une 

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:mI  CO.NSIDKRATIO-NS  GIÏNERALES. 

Ajüulons  que  la  fortune  publique , celle  de  TÈlai , ne  s’accroît  que  des 
accroissements  que  reçoivent  les  fortunes  particulières;  et  que  si  les 
l>arliculiers  étaient  dépourvus  de  toute  ambition  à cet  égard,  l’Êtal  reste- 
rait pauvre  aussi  bien  que  les  citoyens.  Sans  sortir  de  l’Europe,  nous 
trouvons  des  pays  misérables  par  la  seule  apathie  de  leurs  habitants. 

Au  surplus,  il  ne  me  semble  pas  qu’on  doive  donner  le  nom  de  cupidité 
à l’aniour  des  richesses  contenu  dans  de  justes  bornes,  et  lorsqu’il  n’est  ac- 
compagné d’aucune  action  répréhensible.  La  cupidité  suppose  le  désir  de 
jouir,  n’importe  par  quel  moyen,  du  bien  des  autres;  or,  l’économie  po- 
litique n’inspire  nullement  le  désir  de  se  procurer  des  richesses  autrement 
que  par  les  seules  voies  légitimes*,  qui,  loin  d’être  préjudiciables  aux 
jouissances  des  autres  hommes,  leur  sont,  au  contraire,  très  favorables  et 
contribuent  à l’opulence  des  tiations.  En  inspirant  le  goût  des  jouissances 
avouées  par  la  raison , par  la  justice  et  rinlérêt  des  familles,  elle  stimule 
ramour  du  travail  et  le  développement  des  talents  de  tous  genres.  L’in- 
dustrie qu’elle  protège,  l’industrie  bien  entendue,  loin  d’inspirer  des  sen- 
timents hostiles  envers  autrui,  fait  sentira  ceux  qui  l’exercent  la  nécessité 
d’être  justes  ; en  nous  apprenant  que  nos  gains  ne  sont  pas  nécessairement, 
ne  sont  pas  même  fréquemment  des  pertes  pour  les  autres,  elle  calme  les 
sentiments  haineux  et  jaloux  ; en  nous  enseignant  ce  que  les  hommes  ont 
a gagner  à entretenir  parmi  eux  des  sentiment&bienveillants  et  pacifiques, 
elle  est  éminemment  sociable.  Elle  montre  l’indispensable  nécessité  de  res- 
pecter les  propriétés  d’autrui  ; et,  ce  qui  est  bien  important,  elle  inculque 
ce  respect  aux  classes  de  la  société  qui , dans  le  partage  des  biens  de  ce 
monde,  sont  les  plus  maltraitées.  Il  n’est  pas  un  ouvrier,  même  le  plus 
indigent,  s’il  a quelques  notions  de  l’obxel  et  des  moyens  de  l’industrie , 
qui  ne  comprenne  que , sans  des  richesses  accumulées  dans  les  mêmes 
mains,  personne  ne  serait  en  état  de  faire  les  avances  qu’exige  une  pro- 


I « considération  qu’on  lui  refuse.  Dès  lors  le  respect  pour  les  lois,  le  besoin  de 

« raffeclion  et  de  l’estime  des  hommes,  la  crainte  de  leur  mépris,  la  sympathie 
j <i  que  toute  créature  humaine  est  capable  de  ressentir  pour  les  maux  et  le  bonheur 

« d’autrui,  perdent  leur  influence  sur  l’esprit  et  la  conduite  de  celui  qui  gémit 
« dans  la  misère;  tandis  que  les  appétits  vicieux  acquièrent  chez  lui  une  force 
f<  nouvelle.  » (James  Mïll  , U/s£ort/  of  britisk  India^  Hv.  VI , chap.  6.) 

’ ’ On  acquiert  légitimement  lorsqu’on  donne  un  équivalent  de  ce  qu’on  reçoit; 

! il  or,  l’économie  politique  enseigne  de  quoi  se  composent  les  équivalents  qui  peuvcnl 

i I,  être  reçus,  cl  quels  sont  les  movens  de  pouvoir  les  oflVir. 

irl 

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CONSIDRRATIONS  (iENÊRALES. 


51 


duclion  quelconque  ; et  que  les  pauvres  qui  cherchent  à dépouiller  les 
riches,  sacrifient  à l’avantage  momentané  dobtenir  une  part  mal  assurée 
dans  un  coupable  butin , 1 avantage  plus  solide  de  pouvoir  vendre  leur 
travail  constamment,  et  de  pouvoir  en  tirer  un  revenu  perpétuel.  Qu’esl- 
ce  que  le  salaire  de  l’ouvrier  ? c’est  la  part  qu’lloblient  dans  une  produc- 
tion a laquelle  il  concourt;  et  comment  ne  sentirait-il  pas  qu’il  est  im- 
possible à son  maître  de  lui  faire  l’avance  de  cette  portion , si  le  désordre 
remplace  le  travail , si  les  capitaux  à l’aide  desquels  on  exploite  une  en- 
treprise sont  pillés  et  dispersés,  et  si  le  produit  ne  s’achève  pas? 

\oilà  ce  que  les  classes  inférieures  de  la  société  apprendraient  avec 
beaucoup  d’autres  choses  utiles,  si  elles  jouissaient  d’assez  de  loisir  pour 
puiser  l’instruction  à sa  source;  mais  ce  qu’elles  n’acquerraient  jamais 
par  une  instruction  directe,  elles  peuvent  l’obtenir  dans  leurs  relations 
avec  les  classes  moyennes  de  la  société , celles  qui  sont  le  plus  à portée 
de  recevoir  tous  les  genres  d’instruction 

Il  est  fâcheux  que  J. -J.  Rousseau  ait  employé  son  éloquence  à décrier 
les  arts  de  la  civilisation.  Je  respecte  le  talent  et  les  intentions  de  l’écri- 
vain ; mais  la  vérité  a aussi  ses  droits  : « c’est  notre  industrie , dit-il , qui 
« nous  ôte  la  force  et  l’agilité  que  la  nécessité  fait  acquérir  à l’homme 
« sauvage.  S’il  avait  eu  une  hache,  son  poignet  romprait-il  de  si  fortes 
« branches? S’il  avait  eu  une  fronde,  lancerait-il  de  la  main  une  pierre 
« avec  tant  de  raideur?  S’il  avait  eu  une  échelle , grimperait-il  si  légère- 
« ment  sur  un  arbre?  S’il  avait  eu  un  cheval,  serait-il  si  vite  à la  course  ? 

« Laissez  à l’homme  civilisé  le  temps  de  rassembler  toutes  ses  machines, 

« on  ne  peut  douter  qu’il  ne  surmonte  facilement  l’homme  sauvage  ; mais 
« SI  vous  voulez  voir  un  combat  plus  inégal  encore,  mettez-les  nus  el  dé- 
« sarmes  vis-a-vis  l’un  de  l’autre,  et  vous  reconnaîtrez  bientôt  quel  est 
« l’avantage  d’avoir  sans  cesse  toutes  scs  forces  à sa  disposition , d’être 

« toupurs  prêt  à tout  événement , et  de  se  porter,  pour  ainsi  dire , tout 
« eniier  avec  soi  *.  » 

Voilà  un  morceau  admirablement  bien  écrit,  et  l’un  de  ceux  sans  doute 
qui  faisaient  dire  à Voltaire,  qu’après  les  avoir  lus,  on  était  tenté  de  se 
remettre  a quatre  pattes  et  de  s’enfuir  dans  les  bois.  Malheureusement, 


’ Voyez  dans  le  Discours  préliminaire  de ‘mon  T.  aüé  d’économie  politique 
pourquoi  c’est  dans  les  classes  mitoyenne  de  la  société,  plutôt  que  dans  aucune 
autre,  que  les  lumières  naissent  et  se  perfeeiionneut, 

Diseours  sur  l'origine  de  Pinègalitè. 


hi 


CONSIDÉRATIONS  CKNERALES. 


ou  plutôt  heureusement  les  faits  dont  s’appuie  J. -J.  Rousseau  ne  sont  pas 
entièrement  exacts,  et  (|uand  même  ils  le  seraient,  il  me  semble  Quon 
ne  pourrait  pas  admettre  les  conséquences  qu’il  en  tire. 

Dans  les  occasions  où  rhoinme  civilisé  s’est  mesuré  corps  à corps  a\cc 
le  sauvage,  celui-ci  ne  l’a  pas  toujours  emporté.  Les  voyageurs  français 
qui  ont  visité  avec  Péron  les  côtes  de  la  Nouvelle  Hollande,  ont,  au  moyen 
d’un  dynamomètre,  comparé  leurs  forces  physiques  avec  celles  des  natu- 
rels de  ces  pays,  et  elles  se  sont  trouvées  constamment  supérieures  à 
celles  des  sauvages.  Vingt  ans  plus  tard,  un  autre  voyageur,  le  capitaine 
Freycinet,  a répété  les  mêmes  expériences  avec  le  même  résultat. 

Je  sais  que  le  besoin  qu’ont  les  sauvages  d’exercer  leurs  sens,  sous 
peine  de  compromettre  leur  vie,  perfectionne  souvent  à un  très  haut  degré 
les  perceptions  de  la  vue  et  de  l’ouïe;  mais,  quand  ils  auraient  quelque 
supériorité  dans  des  facultés  qu’ils  exercent  perpétuellement,  cela  prouve- 
rait-il, tout  compensé,  que  leurs  facultés  valent  mieux  que  les  nôtres? 
Rousseau  fait  un  parallèle  inégal,  lorsqu’il  compare  l’homme  sauvage 
pourvu  de  tous  ses  avantages,  avec  l'homme  civilisé  dépouillé  des  siens. 
La  comparaison , pour  être  concluante  emtre  1 un  ou  l autre  genre  de  \ ie , 
doit  se  faire  entre  des  hommes  pourvus  de  tous  les  avantages  qui  résultent 
du  développement  de  leurs  facultés;  or,  les  avantages  qui  mettent  l’homme 
civilisé  hors  de  pair  avec  le  sauvage  et  avec  tous  les  animaux  , résultent 
aussi  des  développements  qu’il  a su  donner  à des  facultés  d’un  autre  genre. 

C’est  une  erreur  trop  commune  que  de  représenter  comme  ïhomme  de 
la  nature,  celui  qui  n’a  pas  su  tirer  parti  de  son  intelligence.  Notre  intel- 
ligence fait  partie  de  notre  nature,  aussi  bien  qu’un  bras  robuste.  L’homme 
qui  grimpe  sur  un  arbre,  faute  d’avoir  su  construire  une  échelle,  a déve- 
loppé ses  membres  aux  dépens  de  son  esprit,  c’est-à-dire,  une  faculté 
grossière , qu’il  a en  commun  avec  les  brutes,  aux  dépens  d’une  faculté 
relevée,  immense  dans  ses  résultats,  qui  n’appartient  qu’à  lui  et  qui  le  place 
à la  tête  de  la  création. 

Le  véritable  état  de  nature  pour  tous  les  êtres,  est  le  plus  haut  point  de 
développement  où  ils  peuvent  atteindre.  Un  arbre  rabougri , qui , par  la 
faute  du  terrain  ou  du  climat,  ne  parvient  pas  à toute  la  grandeur  dont  il 
est  susceptible,  n’esl  pas  plus  près  de  la  nature  que  l’arbre  qui,  placé  dans 
des  circonsiauces  plus  heureuses,  s’est  complètement  développé  et  se 
montre  à nos  yeux  chargé  de  Heurs  et  de  fruits.  La  nature  a donné  aux 
animaux  une  fourrure  pour  les  garantir  des  outrages  de  l’air  ; et,  dans  le 
même  but,  elle  a donné  à rhumine  l’industrie  pour  se  faire  des  vêlements 


I 


CONSIDERATIONS  GENERALES. 


53 


et  se  bâtir  des  maisons.  L’homme  abrité  et  vêtu  est  donc  dans  l’état  de 
nature,  puisqu’il  est  dans  l’état  où  la  nature  a voulu  qu’il  fût,  quand  ses 
facultés  sont  pleinement  développées.  Par  la  même  raison  que  les  abeilles 
et  les  castors  sont  dans  l’état  de  nature  alors  qu’ils  forment  des  associa- 
tions, la  nature  de  l’homme  est  de  vivre  en  société;  il  est  à plaindre,  il  ne 
devient  pas  tout  ce  qu’il  est  capable  de  devenir,  lorsqu’il  vit  autrement. 

Les  arts  nous  corrompent,  poursuit  le  philosophe  chagrin.  Cependant 
les  voyageurs  conviennent  unanimement  que  les  mêmes  vices,  les  mêmes 
crimes,  dont  nos  sociétés  ne  fournissent  que  trop  d’exemples,  se  retrouvent 
chez  les  hordes  barbares;  et  si  l’on  compare  leur  faible  population  avec 
celle  qui  couvre  les  pays  civilisés,  les  crimes  sont  à proportion,  chez  nous, 
moins  fréquents  que  chez  elles  ; et  nous  pouvons  ajouter  qu’ils  y perdent, 
en  général,  ce  caractère  de  férocité  que  contient  et  adoucit  toujours  un 
j>eu  la  civilisation. 


Les  arts  ont  cet  avantage  particulier  qu’ils  donnent  une  direction  utile 
à lacti\ilé,  à 1 inquiétude  naturelle  de  l’homme.  L’homme  désœuvré  fait 
du  mal  plutôt  que  de  ne  rien  faire  ; de  même  que  l’enfant  se  plaît  à boule- 
^eiseret  à détruire,  jusqu’au  moment  où  il  en  sait  assez  pour  construire. 
Concluons  que  l’industrie  et  les  arts,  en  augmentant  immensément  le  pou- 
\oir  et  les  facultés  de  I homme,  tendent  à leur  donner  une  heureuse  di- 
rection, et  tenons  pour  assuré  qu’en  travaillant  à ce  genre  de  perfeclion- 


nement,  nous  servons  puissamment  la  morale. 

En  multipliant  nos  besoins,  la  civilisation,  dit-on,  multiplie  nos  priva- 
tions lorsque  nos  besoins  ne  peuvent  être  satisfaits.  Mais  ne  vaut-il  pas 
mieux  apprendre  à satisfaire  ses  besoins  que  de  n’en  point  avoir?  Si  c’était 
un  bien  de  letrancher  nos  sensations,  dans  la  crainte  de  nous  créer  des 
besoins,  nous  serions  d’autant  plus  sages  que  nous  en  retrancherions  da- 
vantage ; car  il  n en  est  plus  une  seule  qui  ne  puisse  nousexposer  à quelque 
pii>ation.  Notre  ambition  dès  lors  devrait  aller  jusqu’à  les  retrancher 
successivement  toutes , afin  d’éviter  toutes  les  privations , et  de  reinouler 
de  degrés  en  degrés  jusqu’au  néant,  de  pem*  d’éprouver  un  besoin. 

L’expérience  nous  apprend  au  contraire  que  le  bonheur  de  l’hoinine  est 
attaché  au  sentiment  de  son  existence  et  au  développement  de  ses  facultés  ; 
or,  son  existence  est  d’autant  plus  complète,  ses  hicultés  s’exercent  d’au- 
tant plus,  qu’il  produit  et  consomme  davantage,  ün  ne  fait  pas  attention 
quen  cherchant  à borner  nos  désirs,  on  rapproche  involoniuireinent 
1 homme  de  la  brute.  En  effet,  les  animaux  jouissent  des  biens  que  le  ciel 
leui  envoie,  et,  sans  inurinurei',  se  passent  de  ceux  que  le  ciel  leur  refuse. 


U C0?^SIÏ)ÊRAT10NS  GÉNÉRALES. 

Le  Créateur  a fait  davantage  en  faveur  de  rhomnie  : il  Ta  rendu  capable 
de  multiplier  les  choses  qui  lui  sont  nécessaires,  ou  seulement  agréables; 
c’est  donc  concourir  au  but  de  notre  création,  que  de  multiplier  nos  pro- 
ductions plutôt  que  de  borner  nos  désirs*. 

Le  développement  des  arts  mérite  d’autant  plus  d’être  encouragé,  qu’il 
entraîne  celui  des  facultés  de  l’esprit.  Si  nous  pouvons  parcourir  la  terre 
et  mesurer  les  cieux  ; si  nous  communiquons  nos  pensées  par  delà  les  dis- 
tances et  par  delà  les  temps;  si  les  arts  d’imagination  nous  font  admirer 
des  chefs-d’œuvre;  si  la  poésie  et  le  théâtre  nous  offrent  d’aimables  dis- 
tractions, c’est  à une  industrie  florissante  que  nous  devons  ces  douceurs 
et  le  perfectionnement  incontestable  de  notre  être. 

Sous  le  gouvernement  de  Napoléon,  on  reprochait  à réconomie  politique 
de  rendre  les  hommes  trop  raisonneurs  et  trop  peu  soumis  aux  décrets 
de  l’autorité.  Tout  gouvernement  qui  prétend  diriger  les  affaires,  non  dans 
l’intérêt  des  nations,  mais  dans  l’intérêt  d’un  homme  ou  d’un  petit  nombr<‘ 
d’hommes,  doit  lui  faire  un  semblable  reproche.  La  vérité  leur  est  impor- 
tune. Les  hommes  qui  ne  visent  qu’à  exploiter  l’espèce  humaine  à leur 
profit,  ne  pouvant  tuer  la  vérité,  la  persécutent.  Mais  quand  les  gouver- 
nants se  proposent  le  bien  public  (et , à tout  prendre,  c’est  pour  eux  le 
parti  le  plus  honorable  et  le  moins  dangereux),  ils  ont  tout  à gagner  à la 
connaître.  Elle  les  garantit  de  leurs  propres  erreurs,  des  haines  publiques 
qui  en  sont  la  suite,  et  des  catastrophes  qu’entraînent  les  haines  publiques. 

Si  les  critiques  qu’ils  essuient  ont  quelque  fondement,  elles  deviennent 
d’utiles  conseils  qu’il  est  bon  de  suivre.  Si  elles  sont  injustes,  une  repré- 
sentation exacte  de  la  nature  des  choses,  ne  sert  qu’à  faire  mieux  briller 
leur  sagesse,  et  leur  donne  pour  appui  le  bon  sens  du  public  éclairé,  qui 
est  le  plus  sûr  de  tous  les  auxiliaires.  Leur  but  doit  être  de  l’obtenir;  ils 
peuvent  alors  mépriser  en  paix  les  clabauderies  intéressées. 

A l’égard  des  doctrines  et  des  controvtTses  qu’elles  soulèvent  quelquc- 


* J'ai  entendu  déplorer  rinlrodnclion,  dans  nos  usages,  du  café,  du  chocolat, 
et  de  mille  autres  superfluités  dont  nos  pères  se  passaient  fort  bien.  Us  se  pas- 
saient aussi  de  chemises  : l'usage  de  la  toile  ne  s’est  répandu  qu’au  quatorzième 
siècle.  Ce  n’est  que  sous  le  règne  de  Henri  ïll , roi  de  France,  que  l’on  a com- 
mencé â se  servir  de  fourchettes.  J/Amérique  était  découverte  que  nous  n’avions 
pas  encore  de  vitres  à nos  fenêtres.  Ne  vaut-il  pas  mieux  que  nous  ayons  con- 
tracté le  besoin  de  toutes  ces  choses,  que  d'avoir  le  mérite  de  savoir  nous  en 
passer? 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉR.ALES. 


%• 


1 


fois,  établissent- elles  des  vérités  utiles?  radminislration  en  profile,  aussi 
bien  que  le  public.  Sont-elles  inutiles?  on  les  oublie.  Dans  aucun  cas  elles 
ne  sont  redoutables.  Les  nations  ne  se  soulèvent  qu’à  leur  corps  défen- 
dant, et  après  avoir  épuisé  les  autres  moyens  d’exister  d’une  manière  sup- 
portable. Elles  supportent  le  despotisme  lui-même,  quand  il  n’est  pas  trop 
pesant  eC qu’il  s’occupe  du  bien  public.  Voyez  Frédéric  II,  roi  de  Prusse, 
et  Léopold,  en  Toscane,  qui  firent  de  leurs  peuples  ce  (|uils  voulurent,  et 
recueillirent  de  la  gloire  par-dessus  le  marché  *. 

Onnnd  1 économie  politique  professait  la  prétention  de  gouvernerl’État, 
on  conçoit  qu’elle  pouvait  porter  ombrage  à l’autorité;  mais  ce  danger 
n’est  plus  à craindre,  maintenant  qu’elle  ne  consiste  plus  qu’à  décrire  la 
manière  dont  les  choses  se  passent  dans  l’économie  de  la  société. 


Appelé  à divei-ses  époques,  et  devant  diverses  assemblées,  à professer 
l’économie  politique  et  à faire  connaître  en  quoi  consistent  les  nouveaux  et 
immenses  progrès  de  cette  science,  j’ai  dû  me  placer  dans  les  divers  points 
(le  vue  d’où  je  pouvais  la  contempler  tout  entière.  Je  irai  pas  lardé  à 
m’apei'cevoir  qu’elle  se  lie  à tout  dans  la  société.  En  quoi  consistent  eu 
<‘flél  toutes  les  relations  sociales?  dans  un  (îchange  de  bons  offices;  car 
un  ramas  d’hommes  qui  se  trahiraient,  se  combattraient  les  uns  les  autres, 
ne  formeraient  pas  une  société.  L’histoire  de  ces  rapports  (‘sl  donc  l’Iiis- 
toire  de  la  société  elle-même.  L’économie  politique  va  jusqu’à  apprécier 
1 importance  des  rapports  qui  existent  entre  les  premiers  d’un  État  et  le 
corps  social,  entre  la  nation  et  les  nations  étrangères.  C’est  ce  que  j’ai 
cheiché  à laisser  apercevoir  dans  le  titre  dont  j’ai  fait  choix.  On  ne  trou- 
vera donc  point  ici  de  principes  différents  de  ceux  que  j’ai  professés  dans 
mes  précédents  ouvrages  '^;  on  y trouvera  ces  principes  plus  diHeloppés, 
(‘claircis  par  une  multitude  d’applications,  portés,  j'espère,  jusqu’à  l’évi- 
dence la  plus  irrésistible,  cl  conduits  jusqu’à  lem*s  dernières  conséquences. 
Ouaranle  années  se  sont  écouhu*sdepuis  que  j’étudie  réconomie  politique; 
et  quelles  années!  Elles  valent  quatre  siècles  pour  les  réflexions  qu’elles 


i 


* Sons  les  bons  empereurs  romains,  les  révoltes  étaient  bien  plus  rares  (|uc 
sous  les  mauvais.  Titus  et  Marc-Aurèle  moururent  paisiblement,  taudis  que  Ca- 
ligula,  Néron,  Doiuitien,  (Commode,  et  une  foule  d’autres  périrent  misérablement . 

* Ce  Cours  complet  est  le  dernier  ouvrage  qui  ail  été  composé  cl  publié  par 

l’auleur;  déjà  le  7V(ii/rf/‘Fconomicpoh7iqu/’avail  eu  cinq  éditions;  le  Catcchism 
en  avait  eu  (rois.  {Noie  de  Ccdilcnr, 


h 

J 


56 


CONSlDERATlOiNS  GEiNEUALES. 


CONSIDERATIONS  GENERALES. 


ST 


T 


oui  fait  naître.  Cent  ouvrages  plus  ou  moins  importants  ont  contribué  à 
mûrir  les  idées  du  public;  mais  le  public  a réagi  bien  plus  fortement  en- 
core sur  les  écrivains.  Les  écrits  de  ceux  d’entre  eux  qui  auront  le  mieux 
profité  d’un  spectacle  si  imposant,  subsisteront  pour  l’inslruction  de  nos 
neveux.  Les  autres  tomberont  dans  l’oubli.  La  postérité  en  fera  le  départ. 

Toutes  les  sciences  et  tous  les  arts  ont  des  rapports  intimes  avec  l’éco- 
nomie  des  sociétés;  mais  l’histoire  de  leurs  procédés  demande  des  ou- 
vrages spéciaux  et  des  détails  dans  lesquels  je  n’ai  pas  dû  entrer.  L’agri- 
culture, par  exemple,  ses  progrès,  l’état  où  elle  a été  portée,  et  ce  qu’elle 
peut  devenir,  donnent  lieu  à des  considérations  du  plus  haut  intérêt,  re- 
lativement à la  condition  des  peuples.  (Cependant,  si  raulcur  d’une  éco- 
nomie générale  développait  les  progrès  de  cet  art  depuis  les  temps  anciens 
jusqu’au  nôtre;  s’il  décrivait  les  procédés  agricoles  usités  dans  lesdiffi*- 
rentes  parties  de  la  terre,  leurs  défauts  et  les  perfectionnements  dont  ils 
sont  susceptibles;  s’il  racontait  les  conquêtes  végétales  dont  cliaque  con- 
trée s’est  enrichie,  sans  appauvrir  les  autres;  s’il  se  livrait  en  un  mot  à 
toutes  les  considérations  intéressantes  dont  ragricullure  peut  être  l’objet, 
cet  auteur  produirait  un  ouvrage  immense,  qui,  en  le  supposant  bon,  dé- 
truirait une  foule  d’idées  fausses  et  répandrait  un  fort  grand  nombre  de 
procédés  utiles,  mais  dont  les  lecteurs  perdraient  absolument  de  vue  la 
liaison  qui  rattache  les  succès  de  l’agriculture  à la  prospérité  des  sociétés 
humaines. 

Une  grande  partie  de  la  richesse  pubihiue  est  fondée  sur  les  arts  iné»- 
caniques;  le  charron,  en  façonnant  ses  l Oues,  concourt  à l’aisance  de  son 
pays  : l’économiste  doit  en  dire  la  raison  ; mais  il  n’est  pas  tenu  d’ensei- 
gner les  procédés  qu’il  convient  de  suivre  pour  obtenir  une  roue  bien  faite  ; 
il  doit  donner  les  directions  générales  qui  sont  propres  à assurer  les  suc- 
cès de  toute  espèce  d’industrie,  quelle  qu’elle  soit  ; mais  c’est  à la  techno- 
logie de  chaque  art  en  particulier,  à montrer  quels  sont  les  meilleurs 
procédés  d’exécution.  J’en  ai  déjà  fait  l’observation,  et  j’ai  dû  m’y  con- 
former. 

Nul  ouvrage  n’est  moins  utile  qu’un  livre  qu’on  ne  lit  pas;  et  un  livre 
d’économie  politique  serait  lu  de  peu  de  personnes,  s’il  excédait  la  mesure 
du  temps  et  de  la  dépense  dont  la  généralité  des  lecteurs  consent  à faire 
le  sacrifice  pour  connaître  les  ressorts  de  la  société.  Un  cours  complet 
n’est  donc  pas  celui  qui  contient  tout  ce  qu’on  peut  dire  sur  une  science  : 
l’entreprise  serait  téméraire,  et  rexécuiion  impossible.  J'entends  par  un 
cours  complet,  celui  qui  ne  laisse  sans  explication  aucun  desphénomène-s 


# 

que  nous  sommes  capables  d’expliquer  dans  l’état  actuel  de  nos  connais- 
sances. Cette  explication  doit  s’y  trouver  directement  ou  indirectement; 
elle  doit  être  exprimée  ou  se  déduire  facilement  des  principes  qui  s’y 
trouvent  développés.  Il  faut  qu’en  y donnant  une  dose  d’attention  sufli- 
sante,  un  auteur,  un  professeur  qui  le  prennent  pour  guide,  puissent  y 
trouver  la  base  de  tous  les  développements  qu’ils  jugent  à propos,  selon 
les  circonstances,  de  donner  à certaines  parties  entre  autres  de  leur  tra- 
vail. L’économiste  n’est  point  tenu  de  donner  l’histoire  des  diverses  insti- 
tutions qui  se  sont  succédé  sur  la  surface  de  la  terre.  Elles  ne  sont  à ses 
yeux  que  des  accidents  qui  l’aident  à faire  connaître  la  nature  des  choses 
et  les  conséquences  qu’on  en  peut  tirer;  mais  la  totalité  des  faits,  et  sur- 
tout la  description  hypothéticpie  des  faits  tels  quils  ont  dû  se  passer,  ne 
seraient  qu’un  encombrement  dans  un  exposé  de  lois  naturelles  et  incon- 
testables. Il  sufïit  à l’économiste  de  s’appuyer  sur  les  faits  qui  prouvent 
quelque  chose.  De  même  que  le  naturaliste  qui  expose  les  lois  du  monde 
physique  en  s’interdisant  les  conjecUires  sur  l’origine  et  la  formation  des 
êtres  naturels,  il  expose  les  lois  dont  ne  peuvent  s’affranchir  les  sociétés, 
sans  approfondir  ce  qui  échappe  à nos  moyens  de  savoir. 

Je  n’ai  donc  pas  dû  examiner  si  les  peuples  ont  dû  être  pasteui*s  avant 
d’être  cultivateurs,  et  chasseurs  avant  d’être  pasteurs.  Il  en  est  de  ces  spé- 
culations comme  de  la  question  de  savoir  si  les  sciences  sont  originaire- 
ment descendues  du  plateau  de  la  Tartarie,  ou  bien  quels  cataclysmes  ont 
changé  plusieurs  fois  la  superficie  de  notre  globe.  Ces  questions  sont  at- 
trayantes et  ont  même  plusieurs  fois  tourmenté  ma  curiosité  ; mais  ce  qui 

doit  nous  occuper  avant  tout,  nous  autres  pauvres  humains,  si  malheureux 

« 

par  notre  faute,  c’est  de  savoir  jusqu’à  quel  point  nous  pouvons  influer  sur 
nos  destinées;  et,  quelle  que  soit  notre  condition,  comment  nous  pouvons 
la  rendre  plus  parfaite  ou  moins  misérable.  Aussi  ce  cours  est-il  essen- 
tiellement pratique  et  applicable.  Je  n’y  discute  les  points  de  doctrine 
qu’autant  qu’il  est  nécessaire  pour  en  comprendre  les  applications  et  lier 
ensemble  les  vérités  de  fait.  Pour  cela,  il  fallait  considérer  la  société  dans 
cet  état  plus  ou  moins  avancé  de  civilisation,  où  ragriculture,  l’industrie, 
le  commerce  et  les  arts  se  combinent  de  mille  manières  pour  nous  faire 
jouir  de  leurs  bienfaits,  et  quelquefois  aussi  nous  exposer  à des  dangers 
qu’il  est  bon  de  prévenir;  il  fallait  observer  la  société  dans  cet  état  inter- 
médiaire entre  la  barbarie  et  la  civilisation  complète , où  nous  en  voyons 
assez  pour  recueillir  les  fruits  de  l’expérience,  mais  où  nous  ne  sommes 
pas  assez  avancés  pour  que  nous  n’ayons  aucun  progrès  à espérei*.  f/est 


•is 


CONSIÜÉKATIONS  (JÉNtUALES. 


I 


>■1' 


a pou  près  l’ciat  où  se  trouve  la  portion  de  notre  globe  qu(;  l’on  appelle 
civilisée. 

Je  sais  bien  que  mon  livre,  écrit  dans  ce  but,  ne  sera  pas  d’un  grand 
secours  aux  Calmouks  ni  aux  Iroquois  ; je  m’en  consolerai  en  songeant 
que,  même  lorsqu’il  aurait  été  fait  pour  eux,  il  ne  leur  aurait  pas  servi 
beaucoup  plus,  car  ils  ne  l’auraient  pas  lu  davantage;  et  que,  tel  qu’il  est, 
il  peut  être  utile  aux  nations  les  plus  populeuses,  les  plus  susceptibles  de 
perfectionnements,  à celles  qui  finiront  parpolicer  le  monde  entier.  C’en 
<‘Sl  assez  pour  satisfaire  mon  ambition. 

Jaloux  de  répandre  dans  toutes  les  classes  de  la  société  des  notions  que 
Je  crois  iinporlanles  pour  tout  le  inonde,  j’ai  cherché  à être  aussi  clair 
qu’il  est  possible.  Qu’on  ne  prenne  donc  pas  de  l’humeur  contre  quelques 
vérités  qui  paraîtront  tellement  évidentes,  qu’on  ne  les  jugera  jias  dignes 
d’être  exprimées.  Bien  souvent  de  semblables  idées  ne  paraissent  évi- 
dentes que  parce  qu’elles  sont  dépouillées  de  tout  appareil  scientifique  et 
réduites  à leur  plus  simple  expression.  Mais  je  montrerais,  si  la  chose  en 
valait  la  peine,  que  les  propositions  que  l’on  serait  tenté  de  regarder 
.comme  les  plus  évidentes,  ont  toutes  été  contredites.  J’ai  eu  d’ailleurs  bien 
des  occasions  de  remarrpier  que  les  mêmes  personnes  qui  affectent  de  dé- 
daigner les  vérités  communes  et  de  dire  : Tout  le  monde  sait  ces  choses-là, 
sont  précisément  les  personnes  qui  agissent  et  parlent  comme  si  elles  les 
ignoraient  complètement.  Elles  se  méprennent  sur  le  point  essentiel  d’une 
question , et  trouvent  triviale  la  phrase  qui  le  met  en  évidence.  Mais  en 
leur  accordant  même  toute  la  pénétration  qu’elles  croient  avoir,  ne  doivent- 
<‘lles  rien  tolérer  en  faveui-  des  esprits  moins  prompts  que  le  leur?  Tout 
le  monde  n’est  pas  doué  de  la  sagacité  qui  fait  apercevoir  toutes  les  consé- 
ipiences  d’un  principe,  ou  qui  remonte  à un  principe  dont  on  ne  voit  que 
les  conséquences.  « Il  faut  beaucoup  de  philosophie,  dit  avec  raison  J. -J. 
Bousseau,  pour  savoir  observer  une  fois  ce  qu’on  voit  tous  les  jours.  » 
Un  principe  brillant  de  sa  propre  évidence,  ou  appuyé  sur  de  solides  rai- 
sons, bien  qu’il  paraisse  superflu  à des  lecteurs  déjà  convaincus,  a le  mé- 
rite de  prévenir  cent  objections.  II  répond  d’avance  à ces  publicistes  sans 
mission,  ou  qui  n’ont  que  des  missions  qu’ils  n’osent  avouer,  et  qui 
pi’cnneni  à tâche  de  mal  poser  les  questions  pour  empêcher  le  bon  sens 
du  public  de  les  résoudre. 

Au  reste,  le  public  n’eùi-il  que  des  idties  justes,  une  observation  com- 
mune ne  fait-elle  pas  partie  de  la  science  aussi  bien  qu’une  observation 
plus  rare?  N’esl-ce  rien  fain*  pour  riustriiclion  ipic  de  mettre  (‘haque  vé- 


ilt 


(:0^S1DÉRAT10^S  UEMÎBALLS. 


59 


I 


rité  à la  place  qu’elle  doit  occuper?  Dans  un  traité  de  physique,  ne  doit-on 
pas  trouver  sur  la  chaleur,  par  exemple,  des  vérités  et  des  faits  qui  sont 
connus  de  nos  cuisinières?  On  sait  beaucoup  de  vérités  dès  l’enfance,  sans 
avoir  cherché  ni  d’où  elles  viennent,  ni  les  conséquences  qu’on  en  peut 
déduire.  N’y  a-t-il  pas  quelque  avantage  pour  le  lecteur  à pouvoir  les 
classer,  et  même,  quand  il  a d’avance  une  opinion  exacte,  ne  lui  convient-il 
pas  de  pouvoir  dire  pourquoi  il  a celle  opinion?  D’Alembert  l’avait  aussi 
remarqué  de  son  côté  : « Le  vrai  qui  semble  se  montrer  de  toutes  parts 
« aux  hommes,  dit-il,  ne  les  frappe  guère,  à moins  qu’ils  n’en  soient  aver- 
« tis  *.  ))  D’ailleurs  la  vérité  qui  court  les  rues  dans  un  endroit,  est  ignorée 
un  peu  plus  loin. 

Je  suis  en  état  de  prouver  que  les  plus  grandes  erreurs  qui  aient  été 
professées  en  économie  politique,  depuis  les  premières  années  du  dix- 
septième  siècle,  époque  où  l’on  a commencé  à s’en  occuper,  jusqu’à  nos 
jours,  viennent  toutes  de  l’ignorance  où  leurs  auleui*s  ont  été  de  l’un  ou  de 
l’autre  des  principes  lesplus  élémentaires  de  la  science.  J’espère  donc  qu’on 
ne  me  reprochera  pas  d’y  avoir  donné  quelque  attention  ; j’ose  promettre 
à ceux  pour  qui  ces  notions  élémentaires  seront  devenues  familières,  qu’ils 
ne  rencontreront  plus  aucune  difficulté  grave  dans  celle  élude,  et  qu’ils 
arriveront,  sans  s’en  apercevoir,  aux  plus  hautes  démonstrations.  Les 
questions  ne  deviennent  épineuses  que  pour  les  esprits  qui  n’ont  pas  bien 
conçu  les  principes  fondamentaux , ou  qui,  les  ayant  compris,  et  ayant  en- 
suite oublié  les  démonstrations  par  lesquelles  ils  avaient  été  convaincus, 
ont  repris  le  cours  de  leurs  anciennes  opinions. 

Souvent  les  principes  ne  sont  pas  bien  saisis,  parce  que  le  lecteur  ne  veut 
pas  attacher  aux  expressions  le  sens  que  l’auteur  y attache.  L’embarras 
des  auteurs  à cet  égard  est  extrême.  Si,  pour  être  compris,  ils  emploient 
des  termes  connus,  ou  ces  mots  sont  insuffisants  pour  exprimer  des  idées 
nouvelles,  ou  ils  apportent  au  lecteur  des  notions  fausses*;  s’ils  veulent 
créer  des  termes  analogues  aux  nouveaux  progrès  de  leurs  idées,  on  les 
accuse  de  néologisme.  Ils  avancent  entre  la  crainte  d’être  mal  compris 


* Discours  préliminaire  de  l’Encyclopédie. 

* Par  exemple,  après  qu’il  a été  prouvé  qu’un  capital  se  compose  de  beaucoup 
d’autres  choses  que  d’une  somme  d’argent,  ceux  qui  se  bornent  à y voir  une  somme 
d'argent  ne  peuvent  entendre  en  quoi  consiste  l’augmentaiion  des  capitaux,  qui 
peut  avoir  lieu  dans  un  pays  en  même  temps  que  l’argent  y devient  ]dus  rare. 
Foyczla  première  partie  de  cet  ouvrage,  chap.  10,  11,  12  et  13. 


: : ^ 


m CONSIDÉRATIONS  (JÉNKRALKS. 

ou  de  ne  lelre  pas  du  toul.  C’est  en  partie  pour  que  Ton  ail  un  moyen  de 
se  retracer,  au  moment  qu’on  le  désire,  la  véritable  signüicaiion  des  termes 
de  l’économie  politique,  que  j’ai  joint  à mon  Traité  un  lÉpitome  où  ils  sont 
sommairement  expliqués  par  ordre  alphabétique,  épilome  que  l’on  peut 
consulter  avec  fruit  en  étudiant  le  nouveau  développement  que  je  donne 
aujourd’hui  à cette  science. 

Il  répond  en  meme  temps  au  reproche  que  m’ont  fait  quelques  écono- 
mistes très  distingués  d’Angleterre , d’avoir  donné  des  déünitions  incom- 
plètes; car  il  ne  me  semble  pas  qu’aucun  trait  caractéristique  soit  omis 
dans  cet  épitome.  Au  surplus,  je  dois  pour  l’avenir,  non  moins  que  pour 
le  passé , déclarei*  ici  ce  que  je  pense  des  définitions  en  général.  Les  défi- 
nitions sont  d’une  fort  grande  importance  dans  la  vieille  philosophie,  dans 
celle  qui  fonde  ses  arguments  plutôt  sur  les  mots  que  sur  les  choses.  Dans 
la  manière  d’argumenter  qu’elle  aflecle , il  faut  que  la  suite  des  raisonne- 
ments se  trouve  tout  entière  dans  les  prémisses  ; faute  de  quoi,  elle  vous 
accuse  de  faire  unedétiniiion  diirércnie,  selon  ce  que  vous  voulez  prouver. 
Mais  ce  n’est  point  donner  une  délinition  différente,  que  de  faire  remar- 
quer un  nouveau  caractère,  à mesure  (|u’il  se  présente,  et  que  le  lecteur 
est  parvenu  au  point  de  pouvoir  le  distinguer  et  le  comprendre.  Ne  suflil- 
il  pas  que  le  caractère  assigné  d’abord,  ne  se  trouve  pas  démenti  par  les 
traits  qu’on  y ajoute  plus  tard?  Un  naturaliste  qui  définit  une  abeille,  fin- 
secte  qui  recueille  sur  les  (leurs  la  matière  de  la  cire  et  du  miel,  en  donne 
sans  doute  une  idée  incomplète , mais  qui  n’exclut  pas  les  développements 
qui  achèveront  l’histoire  naturelle  de  cet  insecte  et  compléteront  l’idée  que 
l’on  doit  s’en  former.  On  comprendra  mieux  la  nature  et  le  jeu  de  ses  or- 
ganes à mesure  qu’on  les  verra  manœuvrer;  tandis  qu’une  définition  sèche 
et  scientifique  de  ces  memes  organes,  quoique  rigoureusement  exacte, 
n’aurait  donné  qu’une  idée  confuse  d’une  abeille. 

Par  une  raison  du  même  genre,  si  j’ai  à parler  de  la  valeur  des  choses, 
et  si  je  fais  entrer  dans  la  définition  rigoureusement  exacte  de  cette  qualité, 
tous  les  caractères  qui  lui  sont  propres,  le  lecteur,  malgré  la  longueur  de 
celle  délinilion,  et  faute  de  documents  et  d’applications  qui  ne  lui  ont  pas 
encore  été  olferts,  n’aura  qu’une  idée  obscure  des  propriétés  de  la  valeur; 
tandis  qu’au  contraire,  si  je  ne  dis  en  commcnçanl,  sur  la  valeur,  que  ce 
qui  est  indispensable  pour  comprendre  les  faits  fondamentaux,  et  si  je  fais 
remarquer  ses  traits  caractéristiques  à mesure  que  le  lecteur  est  plus  en 
état  de  les  apprécier,  il  finira  par  concevoircomplèlernenl  ce  (jiiî  constitue 
une  qualité  romposét*  de  beauemip  d’autres.  Je  no  stuais  répréhensible 


CONSIDÉRATIONS  GÉNÉRALES.  61 


que  dans  le  cas  où  un  nouveau  caractère  ne  s’accorderait  pas  avec  un  de 
ceux  que  j’ai  précédemment  remarqués  ; car,  dans  ce  cas , un  des  deux 
caractères  aurait  été  mal  observé. 

Je  pouvais  à mon  tour  user  de  récrimination  envers  plusieurs  écono- 
mistes anglais,  et  leur  reprocher  des  définitions  prolongées  qui,  si  l’on  se 
met  à la  place  d’un  lecteur  qui  ne  sait  pas  la  chose  d’avance,  obscurcissent 
la  matière  au  lieu  de  l’éclaircir.  Si  l’on  a accordé  à mes  écrits  sur  l’économie 


politique  le  mérite  de  la  clarté,  s’ils  paraissent  avoir  été  préférés  pour 
servir  de  base  à l’enseignement  de  celte  science,  en  Europe  et  dans  les 
deux  Amériques,  peut-être  dois-je  cet  honneur  à la  méthode  même  qui 
est  devenue  l’objet  de  ce  reproche*. 

Même  en  s’attachant  à fuir  les  abstractions  et  à se  tenir  dans  le  monde 
réel,  on  est  souvent  forcé  de  prendre  en  considération  des  idées  générales, 
avant  d’en  faire  l’application  aux  circonstances  de  la  vie.  Les  mots  travail, 
valeur,  propriété,  consommation,  sont  des  termes  abstraits.  Je  ne  me  suis 
pas  dissimulé  combien  il  était  difficile  de  mettre  ces  abstractions  à la  portée 
de  tout  le  monde.  J’ai  essayé  de  le  faire  à la  faveur  d’exemples  nombreux 
qui  sont  des  applications,  dont  les  personnes  accoutumées  à méditer  n’ont 
pas  besoin , mais  que  je  les  prie  de  me  pardonner  en  faveur  des  autres. 

Des  exemples  préviennent  la  fatigue  d’esprit  que  le  lecteur  éprouve  à 
chercher  lui -même  les  applications  que  l’auteur  a eues  en  vue.  En  suggé- 
rant ces  applications,  l’auteur  fait  le  sacrifice  de  son  amour-propre;  car 
le  commun  des  lecteurs  conçoit  une  haute  opinion  de  la  profondeur  d’un 
génie  qu’on  a de  la  peine  à comprendre. 

La  plupart  des  chapitres  qui  composent  cet  ouvrage  ayant  fait  la  matière 
de  discours  prononcés  en  public,  on  ne  sera  pas  surpris  d’y  trouver  l’em- 
ploi de  la  seconde  personne.  Je  l’ai  conservé  de  même  que  quelques  formes 
un  peu  plus  familières  que  celles  d’un  livre  didactique,  comme  étant  favo- 
rables à des  explications  qu’on  veut  rendre  aussi  nettes  qu’il  est  possible. 
Les  nombres  dont  je  fais  mention  sont  eu  général  exprimés  en  sommes 


* Je  ne  parle  pas  des  critiques  peu  sensées,  et  encore  moins  des  diatribes  que 
m’ont  quelquefois  attirées  mes  ouvrages.  Une  sottise,  une  inculpation  gratuite, 
une  assertion  provenant  de  l'ignorance,  se  réfutent  d’elles-racmes  à mesure  que 
les  connaissances  positives  se  répandent.  11  ne  faut  pas  perdre  à batailler  un 
temps  si  nécessaire  pour  avancer  et  pour  faire  avancer  les  nations.  Je  ne  m'arrête 
à la  polémique  que  lorsqu’il  en  peut  sortir  quelque  instruction  ; lorsqu’elle  peut, 
mieux  qu’un  simple  énoncé,  faire  connaître  la  nature  des  choses. 


(>i  (:(KNS!I)ÉRATIONS  GflNÉRALES. 

rondes,  les  seules  qui  présentent  une  idée  à une  assemblée  réunie  pour 
entendre  une  explication  orale.  Des  nombres  ronds  out  toute  rexaclilude 
nécessaire  pour  servir  à des  exemples  ; et  les  nombres  fournis  par  les  re- 
cherches de  la  statistique  ont  rarement  une  exactitude  assez  grande  pour 
ne  pas  permettre  qu’on  prenne  une  semblalile  liberté  à leur  égard.  Je  doute 
qu’après  des  dénombrements,  même  plus  parfaits  que  ceux  que  nousavons, 
personne  sache,  àun  million  d’ames près,  quelle  est,  à uneépoquedonnée,  la 
population  de  la  France.  Heureusement  qu’il  n’est  pas  nécessaire  de  le  savoir 
mieux  pour  établir  des  principes  très  certains  et  très  utiles  au  sujet  de  la 
population. 

Cest  à la  fm  de  Touvrage  que  je  traite  de  plusieurs  sujets  qui  ont  une 
connexité  intime  avec  l’économie  des  nations,  parce  qu’il  faut  savoir  l’éco- 
nomie politique,  pour  apprécier  convenablement  ces  connaissances  acces- 
soires. On  ne  peut  bien  comprendre  l’usage  qu’on  peut  faire  des  données 
de  la  statistique,  que  lorsqu’on  connaît  bien  l’économie  du  corps  social. 
C’est  alors  seulement  qu’on  distingue  les  données  qu’il  est  possible  d’ac- 
quérir, de  celles  qui  ne  méritent  aucune  créance  ; celles  qui  ne  sont  que 
curieuses,  de  celles  dont  on  peut  se  servir  utilement  ; celles  dont  on  peut 
tirer  des  inductions  importantes,  de  celles  qui  ne  prouvent  rien. 

Telle  est  encore  l’Iiistoire  des  progrès  de  l’économie  politique.  L’histoire 
d’une  science  fait  connaître  l’époque  où  l’on  a constaté  les  principales  vé- 
rités dont  elle  se  compose,  et  la  manière  dont  on  y est  parvenu.  Or,  ces 
notions  ne  peuvent  avoir  d’intérêt  qu’après  l’exposé  des  vérités  elles- 
mêmes  ; c’est  alors  seulement  qn’on  peut  juger  de  l’importance  des  hommes 
et  des  travaux  auxquels  on  en  est  redevable.  C’est  d’ailleurs  une  occasion 
de  retracer  sommairement  les  principes  dont  les  preuves  ont  été  fournies 
dans  le  courant  de  l’ouvrage.  L’auditeur  ou  le  lecteur  est  alors  en  état  de 
porterun  jugementsurlesprogrèsvéritables,  comme  surles  mauvaises  di- 
rections qu’on  a prises  quelquefois,  et  sur  h;s  fautes  qui  en  ont  été  la  suite. 

Les  efforts  qui  ont  été  faits  chez  les  peuples  actuellement  les  plus  civi- 
lisés du  monde,  pour  s’initier  dans  les  principes  de  l’économie  politique, 
et  même  les  faux  pas  qu’on  a faits  dans  celte  carrière,  sont  une  preuve 
du  vif  intérêt  qu’inspire  ce  genre  d’étude,  et  de  l’importance  qu’on  y at- 
tache. Plus  on  parviendra  à la  simplifier,  à la  rendre  facile,  et  plus  elle  se 
répandra.  Ou  pourra  bientôt  lui  appliquer  ce  que  disait  Voltaire  au  com- 
mencement du  dernier  siècle  , en  parlant  des  principes  de  Newton  : « Il 
« faudra  bien  qu’on  les  enseigne  un  jour,  lorsqu’il  n’y  aura  plus  d’hon- 
« neur  à les  connaître,  mais  seulement  de  la  honte  à les  ignorer.  » 


PREMIERE  PARTIE. 

UE  LA  PRODUCTION  DES  RICHESSES. 


PREMIÈRE  DIVISION. 

4 

DE  LA  NATURE  DES  RICHESSES. 


CHAPITRE  PREMIER. 

De  nos  besoins  et  de  nos  biens. 

Les  besoins  de  l’homme  dépendent  de  sa  nature,  de  son  organisation 
physique  et  morale,  et  diffèrent  suivant  les  positions  où  il  se  trouve.  Quand 
il  est  borné  à une  vie  purement  matérielle  et  végétative,  il  a peu  de  besoins 
à satisfaire  au-delà  de  sa  nourriture.  Quand  il  fait  partie  d’une  nation  civi- 
lisée, ses  besoins  sont  nombreux  et  variés.  Dans  tous  les  cas,  et  quel  que 
soit  son  genre  de  vie,  il  ne  peut  le  continuer,  à moins  que  les  besoins  que 
ce  genre  de  vie  entraîne  ne  soient  satisfaits.  , 

Remarquons  que  ce  n’est  pas  sans  un  sentiment  quelconque  de  peine 
que  nous  éprouvons  des  besoins,  et  sans  un  sentiment  correspondant  de 
plaisir  que  nous  parvenons  à les  satisfaire  ; d’où  il  résulte  que  les  expres- 
sions : pourvoir  à nos  besoins,  multipliernos  jouissances^  et  même  conten- 
ter nos  goûts,  présentent  des  idées  du  même  genre  et  qui  ne  diffèrent 
entre  elles  que  par  des  nuances. 

De  cette  vue  générale  de  nos  besoins,  passons  à l’examen  des  moyens 
que  nous  avons  de  les  satisfaire. 

Ces  moyens  consistent  dans  l’emploi,  dans  l’usage  que  nous  faisons,  de 
difléreutes  choses  que  nous  nommons  des  biens  ou  des  richesses. 

Ces  richesses  sont  de*deux  sortes,  qu’il  convient  de  distinguer  avec  soin. 

Les  unes  nous  sont  données  gratuitement  et  avec  profusion  par  la  na- 
ture, comme  l’air  que  nous  respirons,  la  lumière  du  jour,  l'eau  qui  nous 


l 


lü  PREMIERE  PARTIE.  — CHAPITRE  l". 

désallèrc,  et  une  foule  d’aulrcs  choses  dont  Tusage  nous  est  devenu  telle- 
ment familier,  que  nous  en  jouissons  souv(*nt  sans  y penser.  On  peut  les 
nommer  des  richesses  naturelles.  Elles  appartiennent  à tout  le  inonde  : 
aux  pauvres  comme  aux  riches,  et  ne  sont  appelées  des  richesses  que  dans 
un  sens  général  et  philosophique. 

C’est  dans  la  même  catégorie  qu’il  convii  nt  de  placer  les  biens  person- 
nels que  nous  ne  devons  qu’à  la  munificence  de  la  nature  ou  à des  acci- 
dents heureux,  tels  qu’une  bonne  santé,  un  heureux  caractère,  l’amour  de 
nos  proches,  et  plusieurs  avantages  moraux  qui,  sans  être  absolument  gra- 
tuits, n’ont  aucune  valeur  rigoureusement  assignable,  tels  que  la  considé- 
ration publique,  la  confiance  qu’on  inspire. 

Les  autres  biens  sont  le  fruit  d’un  concours  de  moyens  qui  ne  sont  pas 
gratuits.  Nous  sommes  forcés  d’acheter,  pour  ainsi  dire,  ces  derniers  biens 
par  des  travaux,  des  économies,  des  privations;  en  un  mot,  par  de  véri- 
tables sacrifices.  De  ce  nombre  sont  les  aliments  qu’on  ne  peut  se  procu- 
rer sans  culture,  les  vêtements  qu’on  ne  peut  avoir  sans  que  quelqu’un  les 
ait  préparés,  les  maisons  qui  n’existent  qu’après  qu’on  les  a construites. 
Pour  jouir  de  ces  biens,  il  faut  les  avoir  créés,  ou  bien  les  avoir  acquis 
par  un  échange  où  nous  donnons  aux  hommes  qui  les  ont  créés  d’autres 
biens  du  même  genre. 

On  ne  peut  pas  séparer  de  ces  biens  l’idée  de  la  propriété.  Ils  n’existe- 
raient pas  si  la  possession  exclusive  n’en  était  assurée  à celui  qui  les  a ac- 
quis de  fune  ou  de  l’autre  de  ces  manières  ; c’est-à-dire,  par  la  création  ou 
par  l’échange.  Quel  motif  aurail-il  pour  faire  le  sacrifice  sans  lequel  on  ne 
saurait  les  obtenir,  s’il  ne  pouvait  ensuite  en  disposer  selon  sa  volonté? 

D'un  autre  côté,  la  propriété  suppose  une  société  quelconque  *,  des  con- 
ventions, des  lois.  On  peut  en  conséquence*  nommer  les  richesses  ainsi  ac- 
quises, des  richesses  sociales. 

Elles  ne  se  rencontrent  en  effet  qu’avec  l’état  social.  Elles  sont  fondées 
sur  le  droit  de  posséder^  qui  est  un  droit  reconnu  et  garanti  par  la  société, 
par  la  communauté.  Elles  ne  peuvent  être  évaluées  que  par  Vèchange  au 
moyen  duquel  leur  valeur  est  constatée;  or,  l’échange  suppose  encore 

* Les  hommes,  unis  par  des  intérêts  communs  et  par  des  conventions  expresses 
ou  présumées,  forment  des  sociétés.  On  appelle  ces  sociétés  des  nations.^  lors- 
qu’on a en  vue  certaines  réunions  en  particulier,  occupant  un  territoire  déter- 
miné, parlant  communément  le  même  langage  et  reconnaissant  un  gouvernement 
• entrai  qui  leur  est  commun. 


DE  NOS  BESOINS  ET  DE  NOS  BIENS.  f»5 

4 

l'état  de  société  : l’homme  isolé  ne  saurait  conclure  aucune  espèce  de 
marché. 

J’ajouterai  qu’elles  peuvent  seules  devenir  l’objet  d’une  étude  scienti- 
fique, car  elles  seules  sont  appréciables  rigoureusement;  seules  elles  sui- 

« 

vent,  dans  leur  formation,  leur  distribution  dans  la  société,  et  leur  con- 
sommation, des  règles  Invariables,  où  les  mêmes  causes  sont  toujours 
suivies  des  mêmes  effets. 

La  possession  exclusive  qui,  au  milieu  d’une  nombreuse  réunion  d’hom- 
mes, distingue  nettement  la  propriété  d’une  personne  de  la  propriété  d’une 
autre  personne,  fait  que,  dans  l’usage  commun,  cette  sorte  de  biens  est  la 
seule  à laquelle  on  donne  le  nom  de  richesse.  On  ne  fait  point  entrer  dans 
l’inventaire  d’un  homme  les  biens  naturels  dont  il  a la  Jouissance  en  com- 
mun avec  l’humanité  tout  entière  ; mais  on  y fait  entrer  cette  portion  des 
richesses  sociales  qui  lui  appartient  personnellement,  qu’il  a acquise  par 
ses  propres  soins,  ou  qu’il  tient  à titre  de  don  ou  d’héritage.  C’est  là  que 
viennent  se  ranger,  non-seulement  les  choses  capables  de  satisfaire  direc- 
tement les  besoins  de  l’homme  tel  que  l’ont  fait  la  nature  et  la  société,  mais 
tes  choses  qui  ne  peuvent  les  satisfaire  qu’indirectement,  en  fournissant 
des  moyens  de  se  procurer  ce  qui  sert  immédiatement,  comme  l’argent, 
tes  titres  de  créances,  les  contrats  de  rente,  etc. 

Les  terres  cultivables  sembleraient  devoir  être  comprises  parmi  les  ri- 
chesses naturelles,  puisqu’elles  ne  sont  pas  de  création  humaine,  et  que 
la  nature  les  donne  gratuitement  à l’homme;  mais  comme  cette  richesse 
naturelle  n’est  pas  fugitive,  ainsi  que  l’air  de  l’atmosphère,  ou  l’eau  de  la 
mer;  comme  un  champ  est  un  espace  fixe  et  circonscrit,  que  certains 
hommes  ont  pu  s’approprier  à l’exclusion  de  tous  les  autres  qui  ont  donné 
leur  consentement  à cette  appropriation,  la  terre,  qui  était  un  bien  naturel 
et  gratuit,  est  devenue  une  richesse  sociale  dont  l’usage  a dû  se  payer. 

Il  semble,  au  premier  abord,  que  ce  soit  une  injustice  qui  ôte  arbitrai- 
rement aux  hommes  qu’elle  exclut,  des  avantages  qu’elle  accorde  à ceux 
qu’elle  favorise.  Vous  verrez  plus  tard  qu’il  n’en  est  pas  tout-à-fait  ainsi, 
et  que , si  l’appropriation  des  terres  donne  quelques  avantages  à celui 
qu’on  reconnaît  pour  maître  du  terrain,  elle  n’ôterien  au  non-propriétaire, 
qui  ne  tirerait  aucun  parti  du  sol,  si  le  sol  n’était  pas  devenu  la  propriété 
d’un  autre.  Vous  verrez  qu’une  terre  qui  est  devenue  une  propriété  four- 
nit, à ceux  même  à qui  elle  n’est  pas  donnée,  plus  de  moyens  de  subsister, 
et  des  moyens  plus  assurés,  que  si  le  même  terrain  était  demeuré  vague 
et  sans  propriétaire. 


ï 


î2 


(iti  l>RKMIf;HK  PAKTIK.  - CIIAlMinK 

l>e  même,  (|Uüiqno  Tea»  soil  une  ridn^sse  naluirlle,  du  mumeul  qu’un 
cours  d’eau,  une  chute  qui  fait  tourner  un  moulin,  est  devenue  la  chose 
d'un  propriétaire,  qui  s’attribue  exdusiveinenl  le  service  qu’on  en  peut 
tirer, -ce  cours  d’eau  a cessé  d’être  une  ric  hesse  naturelle  : il  n’est  plus 
permis  au  premier  venu  d’en  disposer  gratuitement;  il  est  devenu  une  ri- 
chesse sociale;  mais,  sous  celte  forme,  il  est  susceptible  de  rendre  plus 
de  services,  même  aux  non-propriétaires,  que  s’il  était  resté  une  richesse 
naturelle.  Le  saut  du  Niagara  aux  États-Unis,  qui  est  peut-être  la  plus 
belle  chute  d’eau  du  monde  entier,  et  qui  n’est  la  propriété  de  pei*sonne, 
ne  sert  à personne  ; tandis  que  la  chiite  d’un  ruisseau  à Louviers,  en  même 
temps  qu’elle  est  la  propriété  d’un  manufacturier,  contribue  à biire  vivre 
plusieurs  centaines  d’ouvriers  qui  n’en  sont  pas  propriétaires. 

En  supposant  que  les  hommes  pussent  créer  des  richesses  naturelles, 
ils  n'auraient  aucun  motif  pour  s’en  donner  la  peine;  on  peut  faire  arti- 
ficiellement de  l’air  respirable;  mais  ce  n’est  que  comme  une  expérience 
de  chimie  ; car  si  nous  en  faisions  pour  notre  usage,  il  nous  faudrait  payer 
ce  que  la  nature  nous  offre  graluilemeiil.  D’un  autre  côté,  les  richesses’ 
naturelles  sont  Inépuisables,  car,  sans  cela,  nous  ne  les  obtiendrions  pas 
gratuitement.  Ne  pouvant  être  ni  multipliées  ni  épuisées,  elles  ne  sont  pas 
l’objet  des  sciences  économiques.  Lorsque  je  parlerai,  dans  ce  cours,  de 
richesses  sans  autre  désignation,  ce  sera  donc  toujours  de  richesses  so- 
ciales qu’il  sera  question. 

Hans  l’usage  commun,  le  mol  nc^csscs  réveille  l’idée  d'une  grande  abon- 
dance de  ces  biens.  Ceux  qui  n’en  possèdent  que  peu,  ne  sont  pas  appelés 
riches.  Celte  manière  de  s’exprimer  n’a  pas  assez  de  précision  pour  nous. 
L’idée  d’une  abondance  plus  ou  moins  grande  n’est  pas  nécessairement 
l enferméc  dans  l’idée  de  richesses  ; c’est  une  circonstance  qui  ne  tient  pas 
à la  nature  des  richesses  que  d’être  abondantes  ou  rares.  Une  très  petite 
quantité  de  ce  que  nous  avons  appelé  de  ce  nom  sera  donc  pour  nous  de 
la  richesse,  aussi  bien  qu’une  grande  quantité,  de  même  qu’un  grain  de 
blé  est  du  blé,  aussi  bien  qu’un  boisseau  rempli  de  celte  denrée. 

Je  vous  parle  de  grandes  et  de  petites  portions  de  richesses;  mais 
i|uelles  bases  avons-nous  pour  les  mesurer?  Sur  quoi  jugerons-nous 
qu’une  portion  de  richesse  est  plus  grande  qu’une  autre?  Devant  chercher 
les  causes  qui  les  augmentent  ou  les  diminuent,  nous  avons  besoin  cepen- 
dant de  constater  leur  grandeur. 

La  richesse  ne  se  proportionne  pas  à la  dimension  ou  au  j)oids  dos  ob- 


i 

I 

i — 


I 


DE  .NOS  BESOINS  ET  DE  NOS  BIENS.  07 

jets  que  Tou  possède  j aulrenieiU  un  meuble  grossier,  une  armoire,  qui  se 
trouverait  en  volume  ou  en  poids  excéder  de  mille  fois  une  tabatière  d’or, 
serait  une  richesse  mille  fois  plus  considérable  que  la  tabatière  ! Cela  ne 
se  peut  pas.  Quelle  est  donc  la  qualité  qui  détermine  le  rapport  qu'ont 
entre  elles  ces  deux  portions  de  richesses , dont  Tune  est  sous  la  forme 
d’une  boîte  d’or,  et  l’autre  sous  la  forme  d’uue  armoire  ou  d’un  buffet?  11 
n’est  aucun  de  vous,  messieurs,  qui  ne  fasse  la  réponse  : C'est  leur  valeur. 
En  dressant  un  inventaire , en  faisant  le  partage  d’uue  succession , on  ne 
mettra  pas  sur  les  plateaux  d’une  balance  ces  deux  meubles  ; on  les  éva- 
luera ; ou  estimera  leur  valeur  ; et  c’est  eu  raison  de  leur  valeur  qu’on  les 
fera  entrer  dans  le  partage  des  biens,  des  richesses,  dont  se  compose  cet 
inventaire  ou  celte  succession. 

Vous  voyez  que  la  richesse  ne  dépend  pas  de  l’espèce  des  choses,  ni  de 
leur  nature  physique,  mais  d’uue  qualité  morale  que  chacun  nomme  leur 
valeur.  La  valeur  seule  transforme  une  chose  en  richesse  dans  le  sens  où 
ce  mot  est  synonyme  de  biens , de  propriétés.  La  richesse  qui  réside  en 
une  chose  quelconque,  que  ce  soil  une  terre  ou  un  meuble,  un  cheval  ou 
une  lettre  de  change  est  proportionnée  à sa  valeur.  Quand  nous  parlons 
des  choses  comme  étant  des  richesses,  nous  ne  parlons  point  des  autres 
qualités  qu’elles  peuvent  avoir  ; nous  ne  parlons  que  de  leur  valeur.  Nous 
sommes  donc  autorisés  à dire  que  les  richesses  sociales,  les  richesses  qui 
sont  des  propriétés,  se  composent  de  la  valeur  des  choses  que  fon  possède. 


' A proprement  parler,  aucune  richesse  ne  réside  dans  une  lettre  de  change, 
dont  Tusage  a pour  but  de  rendre  apparent , et  de  permettre  au  besoin  de  trans- 
férer un  droit  de  propriété  sur  une  portion  de  capital  momentanément  confiée 
à un  tiers,  et  dont  celui-ci  doit  opérer  le  remboursement  à une  échéance  déter- 
minée. La  création  d’une  lettre  de  change  ne  constitue  donc  pas  en  elle-même 
une  création  de  valeur  ; mais,  pour  ce  qui  concerne  un  individu  en  particulier, 
elle  sert  à constater  un  droit  de  propriété , et  c’est  dans  ce  sens  que  l'auteur  lui 
fait  prendre  rang  parmi  les  choses  dont  la  valeur  entre  en  ligne  de  compte  dans 
un  inventaire.  de  Védileur.) 


I 


t)e  la  valeur  qu'onl  les  choses. 

Nous  n’aurions  qu’une  idée  imparfaite  de  la  nature  et  de  la  grandeur  des 
richesses,  si  nous  n’avions  que  des  idées  confuses  de  ce  que  signifie  le  mot 
valeur.  Nous  suffît-il,  pour  posséder  de  grandes  richesses,  d’évaluer  très 
haut  les  biens  que  nous  possédons?  Si  j’ai  fait  construire  une  maison  que 
je  trouve  charmante,  et  s’il  me  plaît  de  l’évaluer  100,000  francs,  suis-je 
en  effet  riche  de  100,000  francs  à cause'  de  celte  maison?  Nous  recevons 
un  présent  d’une  personne  qui  nous  est  chère.  Ce  présent  est  inestimable  à 
nosyeux;  cependant  il  ne  nous  rend  pas  immensément  riches.  Pour  qu’une 
valeur  soit  une  richesse,  il  faut  que  ce  soit  une  valeur  reconnue^  non  par 
le  possesseur  uniquement,  mais  par  toute  autre  personne. 

Or,  une  marque  certaine  que  la  valeur  d’une  chose  que  je  possède  est 
reconnue  et  appréciée  par  les  autres  hommes,  c’est  lorsque,  pour  en  devenir 
possesseurs,  ils  consentent  à me  donner  une  autre  valeur  en  échange.  Alors 
la  quantité  de  ce  que  l’on  donne  en  échange , comparée  avec  la  quantité 
qu’on  en  donne  pour  acquérir  tout  autre  objet,  établit  entre  ces  deux  ob- 
jets le  rapport  qui  existe  entre  leur  valeur.  Si  pour  acquérir  ma  maison, 
personne  n’offre  au-delà  de  30,000  pièces  d’un  franc,  c’est  une  preuve  qu’elle 
ne  vaut  que  30,000  francs , quelque  évaluation  qu’il  m’ait  plu  d’en  faire  ; 
c’est  une  preuve  qu’elle  constitue  une  richesse  moitié  moins  grande  qu’une 
autre  maison,  ou  tout  autre  objet  dont  on  offre  60,000  francs. 

Je  suis  confus  d’insister  sur  des  observations  si  communes;  mais  vous 
sentirez  plus  tard,  messieurs , combien  ces  notions  préliminaires  étaient 
indispensables  et  rendent  facile  l’intelligence  des  hautes  vérités  de  l’éco- 
nomie politique.  Plusieurs  d’entre  vous  ont  peut-être  déjà  lu  de  nombreux 
volumes  sur  la  nature  des  richesses  et  leur  production,  dont  les  auteurs, 
gens  de  mérite  d’ailleurs,  ne  s’entendent  pas  entre  eux,  ne  s’entendent  pas 
toujours  eux-inémes,  faute  d’avoir  bien  conçu  les  plus  simples  éléments 
de  la  science. 

C’est  la  nécessité  de  constater  la  valeur  des  choses  par  un  échange,  ou 
du  moins  par  la  possibilité  que  l’on  a de  les  échanger,  si  l’on  en  a le  désir, 
contre  une  certaine  quantité  d’autres  choses,  qui  a fait  donner  à la  valeur 


69 


V 


IDE  LA  VAI.EUK  ÛL’ONT  LES  CHOSES. 

sociale  qu’elles  ont,  à la  seule  valeur  dont  il  puisse  être  question  en  éco- 
nomie politique,  le  nom  de  valeur  échangeable.  C’est  ainsi  que  la  désigne 
le  célèbre  auteur  des  Recherches  sur  la  nature  et  les  causes  de  la  Richesse 
des  nations^  Adam  Smith  ; et  comme  le  mot  échangeable  est  toujours  in- 
j , dispensable  et  compris  dans  les  valeurs  qui  sont  l’objet  de  cette  élude , il 

Il  est  inutile  de  le  répéter  en  toute  occasion  ; il  est  toujours  sous-entendu. 

I Tout  le  monde  reconnaît  que  les  choses  ont  quelquefois  une  valeur  d’uli- 

I lité  fort  différente  de  la  valeur  d’échange  qui  est  en  elles  ; que  l’eau  com- 

1 mune,  par  exemple,  n’a  presque  aucune  valeur,  quoique  fort  nécessaire  ; 

tandis  qu’un  diamant  a une  valeur  d’échange  considérable,  quoiqu’il  serve 
peu.  Mais  il  est  évident  que  la  valeur  de  l’eau  fait  partie  de  nos  richesses 
naturelles,  qui  ne  sont  pas  du  domaine  de  l’économie  politique  ; et  que  la 
valeur  du  diamant  fait  partie  de  nos  richesses  sociales,  les  seules  qui 
soient  du  ressort  de  cette  science  L 

I II  y a même  des  objets  qui  renferment  en  eux  ces  deux  genres  de  valeur, 

j et  même  dansdesproporlionsfortdifférentes.  Il  suffît,  pour  s’en  convaincre, 

de  comparer  la  valeur  du  fer  avec  celle  de  l’or.  L’or  est  certainement  moins 

(mile  que  le  fer,  et  cependant  il  vaut  beaucoup  plus.  C’est  qu’il  y a dans 
l’or  une  très  forte  portion  de  valeur  sociale  et  d’échange  ; tandis  qu’il  y 
a dans  le  fer,  par  des  raisons  qui  vous  seront  expliquées,  une  faible  dose 
I de  valeur  sociale,  et  beaucoup  de  valeur  naturelle,  qui  ne  fait  point  partie 

I de  nos  richesses  sociales. 


* Les  biens  qui  ont  une  valeur  d’échange  constituent  seuls  ce  que  les  nations 
iiomineni  des  richesses,  parce  que  ce  sont  les  seuls!qui  puissent  procurer,  à celui 
qui  les  possède,  la  jouissance  de  toutes  les  choses  indifféremment  qui  sont  ca- 
pables de  satisfaire  ses  besoins  ou  de  gratifier  ses  goûts.  Ce  sont  aussi  les  seuls 
qui  soient  rigoureusement  appréciables.  M.  Louis  Say,  de  Nantes,  a cherché  à 
donner  une  autre  appréciation  des  biens;  il  veut  qu’on  mesure  une  portion  de 
richesse,  d’après  V inconvénient  qui  viendrait  à résulter  de  sa  privation;  mais 
qui  est  le  juge  de  la  grandeur  de  cet  inconvénient?  Il  peut  y avoir  sur  ce  point 
autant  d’avis  que  de  personnes.  Certaines  gens  se  privent  d’un  bon  dîner  pour 
avoir  un  babil  propre;  d’autres  se  privent  d’un  habit  pour  avoir  un  bon  dîner. 
Une  évaluation  arbitraire  ne  saurait  devenir  une  mesure;  et,  si  l’on  ^garde 
comme  une  appréciation  de  l’inconvénient,  la  chose  dont  en  général  les  hommes 
consentent  à se  priver  pour  en  avoir  une  autre  dont  ils  préfèrent  n’élre  pas  pri- 
vés, on  rentre  dans  l’appréciation  par  le  moyen  de  la  valeur  échangeable;  car, 
qu’est-ce  que  l’échange,  si  ce  n’esl  l’abandon  de  la  chose  dont  on  consent  à se 
passer,  pour  obtenir  en  place  celle  que  l’on  désire  ? 


. -I 


70 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  11. 


Rolaiivcmenl  à la  valeur  d’échange,  je  dois  vous  faire  remarquer  deux 
circonstances  qui  ne  manqueraient  pas  de  se  présenter  plus  tard  à votre 
esprit,  et  qui  alors  pourraient  à vos  yeux  jeter  du  louche  sur  certaines 
démonstrations.  Il  vaut  mieux  être  prévenu  là-dessus  ; il  vaut  mieux  con- 
naître d’avance,  sous  toutes  sesfaces,  l’objetqu’on  étudie,  parce  que  lorsqu’il 
se  présente  de  nouveau  à nos  spéculations,  sous  un  aspect  un  peu  différent 
de  celui  où  nous  l’avions  vu  d’abord,  nous  ne  laissons  pas  de  reconnaître, 
son  identité.  Ne  faut-il  pas  d’ailleurs  que  nous  connaissions  toutes  les  dif- 
férentes propriétés  des  choses , pour  savoir  comment  elles  agissent  dans 
les  phénomènes  où  elles  jouent  un  rôle? 

La  valeur  d’une  chose  est  une  quantité  i>ositive , mais  elle  ne  Test  que 
pour  un  instant  donné.  Sa  nature  est  d’être  perpétuellement  variable , de 
changer  d’un  lieu  à l’autre,  d’un  temps  à l’autre.  Rien  ne  peut  la  fixer  inva- 
riablement, parce  qu’elle  est  fondée,  ainsi  que  vous  le  verrez  plus  tard, 
sur  des  besoins  et  des  moyens  de  production  qui  varient  à chaque  minurti. 
Cette  variabilité  complique  les  phénomènes  de  l’économie  politique  ; elle 
les  rend  souvent  fort  difficiles  à observer  et  à résoudre.  Je  ne  saurais  y 
porter  remède.  Il  n’est  pas  en  notre  pouvoir  de  changer  la  nature  des 
choses.  Il  faut  les  étudier  telles  qu’elles  sont.  Renonçons-nous  à l’étude  de 
la  physique  lorsque  nous  nous  apercevons  que  l’électricité  se  comporte  de 
diverses  façons,  selon  les  corps  et  selon  les  situations?  non  ; nous  cherchons 
à la  suivre  dans  ses  diverses  altérations,  étudions  de  même  la  valeur  : 


nous  ne  la  trouverons  peut-être  pas  beaucoup  plus  fugitive  que  l’élec- 
tricité. 

Ea  secondecirconstance  à remarquer  relativement  à la  valeur  des  choses, 
est  l'impossibilité  d’apprécier  sa  grandeur  absolue.  Elle  n’est  jamais  que 
comparative.  Quand  je  dis  qu’une  maison  que  je  désigne  vaut  30,000  fr., 
je  n'affirme  autre  chose  sinon  que  la  valeur  de  cette  maison  est  ^ale  à 
celle  d’une  somme  de  30,000  francs;  mais  qu’est-ce  que  la  valeur  de  cette 
sçmine?  Ce  n’est  point  une  valeur  exlstanU;  par  elle-même  et  abstraction 
faite  de  toute  comparaison.  La  valeur  d’un  franc,  de  3 francs,  de  30  mille 
francs,  se  compose  de  toutes  les  choses  que  l’on  peut  avoir  pour  ces  diflfé- 
rent(^  sommes.  Si  l’on  peut,  en  les  donnant  en  échange,  avoir  une  plus 
grande  quantité  de  blé,  de  sucre,  etc.,  elles  valent  plus  relativement  à ces 
denrées;  si  l’on  peut  en  avoir  moins,  elles  valent  moins,-  caria  valeur  d’une 
somme  d’argent,  comme  toutes  les  autres  valeurs,  se  mesure  par  la  quan- 
tité des  choses  que  Ton  peut  obtenir  en  échange. 

II  en  est  de  l’idée  de  la  valeur  comme  de  l’idée  de  la  distance.  Nous  ne 


DE  LA  VALEUR  Ql  ’O.M  LES  CHOSES. 


I 

f 

1 


I 


I 

1 


pouvons  parler  do  la  distanoe  où  est  un  objet,  sans  faire  ineuiion  dun 
auire  objet,  duquel  le  premier  sc  trouve  à un  éloignement  quelconque, 
ho  même,  Tidée  de  la  valeur  d'un  objet  suppose  toujours  un  rappori 
quelconque  avec  la  valeur  d'un  autre  objet. 

dette  nouvelle  dilUcullé  est-elle  un  motif  suliisanl  pour  renoncer  a 
réuide  des  valeurs?  A cette  question,  que  je  me  faisais  tout  à riieure,  la 
meme  réponse  peut  être  faite.  Quand  on  veut  étudier  sûrement,  il  fani 
connaître  les  choses  avec  toutes  leurs  propriétés.  Il  faut  constater  ce  qui 
est  vrai  et  ce  qui  ne  Test  pas  ; et  il  ne  faut  pas  que  la  dilîiculté,  peul-éln^ 
l’impossibilité  de  parvenir  a certaines  connaissances,  nous  détourne  d’étu- 
dier celles  où  nous  pouvons  atteindre.  Le  thermomètre  ordinaire  nous  iii- 
dicpie  si  l’air,  si  l’eau  où  on  le  plonge,  sont  plus  ou  moins  chauds  qu’ils 
n’éiaiont  dans  un  autre  moment;  il  nous  indique  (et  même  la  chose  est 
déjà  douteuse)  les  rapports  qu’il  y a entre  la  chaleur  de  deux  corps  diffé- 
rents; mais  U ne  nous  apprend  point  la  quantité  absolue  de  chaleur  qui 
se  trouve  dans  l’un  ou  dans  l’autre  de  ces  corps.  A vrai  dire,  dans  l’étal 
actuel  de  nos  connaissances,  nous  n’avons  aucun  moyen  de  savoir  la  quan- 
tilé absolue  de  chaleur  qui  se  trouve  dans  un  corps  : nous  ne  connaissons 
que  des  rapports.  Cependant  nous  étudions  les  phénomènes  de  la  cha- 
leur; nous  en  expliquons  un  grand  nombre;  nous  en  prévoyons  les  ré- 
sultats, et  nous  relirons  de  nombreux  services  dans  les  arts  de  ce  que 
nous  savons  sur  ce  |)oint.  Pourquoi,  de  la  meme  manière,  ne  retirerions- 


nous  pas  de  grands  services  de  ce  que  nous  apprendrons  sur  la  valeur  des 
choses,  bien  qu’elle  ne  soit  (|ue  relative  et  non  absolue? 


Si  toute  vahmr  est  variable  et  relative,  vous  remarquerez  qu’il  est  su- 
l>erllu  de  vouloir  comparer  deux  portions  de  richesses,  à moins  qu’elles 
ne  soient  dans  le  même  temps  et  dans  le  même  lieu.  Uieu  ne  me  garantit 


qu  un  sac  de  mille  francs,  dans  ma  caisse,  soit  une  richesse  égale  à un  sa<î 
de  mille  francs  que  j’y  avais  l’atinée  dernière.  Si  cette  année-ci  il  peut 
acheter  plus  de  choses  que  l’année  dernière,  celle  portion  de  ma  richesstî 


<'st  plus  grande  ; s’il  en  peut  acheter  moins,  elle  est  plus  petite. 

De  même,  si  je  passe  d’un  lieu  dans  un  autre,  quand  ce  serait  sans 
sortir  du  même  pays,  l’argent  (|ue  j’ai  dans  ma  bourse  change  de  valeur 
à mesure  que  j’avance  ; car  toutes  les  denrées,  tous  les  logements , tous 
les  services  qu  on  peut  me  rendre , changent  de  valeur  relativement  à ma 
bourse.  Si  je  passe  dun  lieu  où  tout,  ou  presque  tout  est  plus  cher,  pour 


aller  dans  un  lieu  où 
je  vais  de  Pai  is  dans 


presque  tout  est  à meilleur  compte,  comnu»  lorsque 
le  depai  iemeni  des  Vosges  ou  dans  celui  de  la  Loire- 


PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  II. 

Inférieure,  je  deviens  plus  riche,  et  même  beaucoup  plus  riche,  sans  pos- 
séder un  écu  de  plus. 

A plus  forte  raison  ma  richesse  change,  lorsque  je  passe  d’un  pays  dans 
l’autre,  parce  que  les  circonstances  de  deux  pays  sont  ordinairement  beau- 
coup plus  différentes  que  celles  de  deux  provinces  du  même  pays.  Le 
climat,  les  impôts,  les  mœurs,  intluenl  toujours  beaucoup  sur  la  valeur 
de  chaque  chose,  sur  la  valeur  même  du  numéraire  ou  de  la  monnaie  em- 
ployée comme  intermédiaire  dans  les  échanges  ; de  sorte  que , lorsque  je 
me  rends  dans  l’étranger,  non-seulement  ma  richesse  varie  par  la  con- 
version de  mon  argent  en  monnaie  étrangère , mais  par  le  prix  de  toutes 
les  choses  dont  je  serai  dans  le  cas  de  me  pourvoir. 

Voilà  pourquoi , dans  la  situation  actuelle  des  nations,  nous  devenons 
plus  pauvres  lorsque  nous  allons  voyager  en  Angleterre;  et  pourquoi  les 
Anglais  deviennent  plus  riches  lorsqu’ils  viennent  voyager  en  France.  Et 
néanmoins  on  ne  peut  pas  dire  que  cet  efl'et  ait  Heu  géneraienient  pour 
tout  5 car,  s’il  y a quelques  objets  entre  autres  qui  soient  plus  chers  ou 
France  qu’en  Angleterre,  comme  certaines  quincailleries,  les  Anglais  qui 
voyagent  en  France  deviennent  plus  pauvnîs  relativement  à ces  objeis-là. 

Continuez  l’application  de  ces  principes , et  vous  verrez  qu’il  est  de 
toute  impossibilité  de  comparer  les  richesses  de  deux  nations,  parce  que 
ces  deux  nations,  quoiqu’elles  existent  dans  le  même  temps,  ne  peuvent 
pasexister  dans  le  meme  lieu.  Lorsque,  dans  un  même  lieu,  un  objet  vaut, 
en  même  temps,  cinq  francs  et  un  autre  dix  francs,  je  peux  dire,  avec 
certitude,  que  ce  dernier  vaut  le  double  de  l’autre,  et  peut  s’échanger  contre 
deux  fois  le  premier,  ou  contre  deux  fois  autant  de  tout  ce  qu’on  peut  ob- 
tenir par  le  moyen  du  premier;  mais,  que  je  transporte  l’un  des  deux  en 
Angleterre,  il  n’y  a plus  le  même  rapport  de  valeur  entre  eux , parce  qu’ils 
sont  séparés  et  ne  se  trouvent  plus  dans  les  mêmes  circonstances.  Et  si  je 
les  y transporte  j’un  et  l’autre,  il  s’établira  un  nouveau  rapport  entre  eux  ; 
et  ce  rapport  sera  probablement  fort  diflerent  du  premier,  parce  que  les 
circonstances  des  deux  pays  n’auront  probablement  pas  influé  de  la  même 
manière  sur  les  deux  objets.  En  temps  de  paix,  on  transporte  de  France 
en  Angleterre  des  fruits  et  des  légumes.  Transportez-y  un  panier  de  fruits 
de  la  valeur  de  six  francs,  et  portez-y  en  même  temps  une  once  d’argent 
qui  a exactement  la  même  valeur  en  France  : ces  fruits  et  cet  argent,  ar- 
rivés en  Angleterre , se  trouveront  avoir  changé  de  valeur  en  sens  con- 
traire; cette  quantité  de  fruits  s’échangera  contre  plus  d’argent;  cette 
quantité  d’argent  achètera  moins  de  fruits  : leur  rapport  aura  changé. 


DE  LA  VALELU  QU’OM  LES  CHOSES. 


A 11  en  est  de  même  de  l’or,  de  tous  les  métaux.  Lors  donc  que  l’on  évalue 

I les  capitaux  ou  les  revenus  de  l’Angleterre  en  onces  d’or  ou  d’argent,  et 

que  l’on  évalue  de  même  les  capitaux  ou  les  revenus  de  la  France,  pour 

Iles  comparer,  on  compare  deux  choses  qui  ont  en  commun  le  même  nom, 
les  mêmes  propriétés  physiques,  mais  non  au  même  degré  la  seule  qua- 
' lité  qui  en  fasse  des  richesses  : la  qualité  de  pouvoir  acquérir  un  objet, 

‘ de  pouvoir  l’acheter.  Il  est  impossible  de  comparer  les  richesses  de  deux 

époques  ou  de  deux  pays  différents,  parce  qu’elles  n’ont  point  de  mesure 
commune.  C’est  la  quadrature  du  cercle  de  l’économie  politique.  Les  au- 
teurs qui  croient  la  tenir,  ne  tiennent  rien.  Les  documents  qu’ils  rassem- 
blent seraient  aussi  exacts  et  aussi  authentiques  qu’ils  le  sont  peu,  qu’ils 
n’apprendraient  encore  rien.  C’est  en  pure  perte  qu’on  prend  beaucou|» 
de  peine  et  qu’on  noircit  beaucoup  de  papier  à ce  sujet. 

(En  vous  parlant  d’échanges  et  de  valeurs,  je  me  suis  servi  de  sommes 
d’argent  pour  désigner  un  des  deux  termes  de  l’échange  ; je  dois  pourtant 
I vous  prévenir  que  les  ventes  et  les  achats,  c’est-à-dire  les  échanges  où  le 

I numéraire  entre  comme  l’un  des  termes,  ne  sont  pas  l’objet  essentiel  des 

transactions  sociales.  Lorsque  nous  vendons  une  chose  qui  a une  valetn*, 
dans  quel  but  acquérons-nous  ces  pièces  d’or  ou  d’argentqu’on  nousdonne 
en  paiement?  Est-ce  pour  les  enfiler  en  guise  d’ornements  et  en  faire  des 
guirlandes  comme  on  le  fait,  dit-on,  en  certains  pays?  Probablement  que 
non.  C’est  pour  en  acheter  quelque  autre  chose,  quelque  autre  bien.  Si 
I nous  transmettons  cette  somme  a une  autre  personne,  cette  personne  l’em- 

ploiera au  lieu  de  nous;  mais  à quoi  l’einploiera-t-elle?  Toujours  à un 
achat  quelconque.  Quand  même  nous  cacherions  la  somme  dans  la  terre, 
ce  serait  toujours  afin  de  nous  eu  servir  plus  tard  pour  acheter  quelque 
chose.  Que  si  nous  mourions  avant  de  l’avoir  déterrée,  ce  seraient  alors 
nos  héritiers,  ou  ceux  entre  les  mains  de  qui  elle  tomberait,  qui  l’em- 
ploieraient de  cette  manière  ; son  emploi  ne  serait  que  différé.  Tant  qu’elle 
! reste  monnaie,  elle  ne  peut  servir  à aucun  autre  usage;  et  si  vous  fondez 

monnaie  dans  un  creuset,  vous  pouvez  être  considéré  comme  ayant  em- 
I ployé  votre  monnaie  à acheter  un  lingot. 

Il  en  est  de  même  du  marchand  dans  sa  boutique,  du  fermier  au  mar- 

Lrhé.  Ils  ne  vendent  que  pour  racheter,  par  la  raison  qu’ils  ne  peuvent  con- 
sommer l argent  en  nature,  et  que  les  monnaies  ne  servent  à rien,  (fuand 
on  les  a,  si  ce  n’est  pour  acheter. 


PKEMIKHK  I»AUTIK.  - CIlAIMillE  II. 

Uue  couduerons-nous  de  là?  C’esl  qifuiwî  vcnlc  n’esl  que  la  moitié  d'un 
t ehauge,  u’esi  qu’une  opération  qui  n’est  pas  terminée.  C’est  vendre  et 
acheter  qui  forme  une  opération  complète  ; or,  vendre  et  acheter,  qu’esl-ce, 
sinon  échanger  ce  qu’on  vend  contre  ce  qu’on  achète? 

Puisque  lesbiens,  les  richesses,  ne  sont  que  passagèrement  sous  la 
forme  d’une  somme  de  numéraire;  puisque,  après  chaque  oi>éraiioji  com- 
plétée, on  se  trouve  toujours  avoir  échangé  des  objets  susceptibles  de  ser- 
vir contre  des  objets  dont  on  peut  se  servir  également,  ce  sont  les  valeurs 
réciproques  de  tous  ces  objets  qui  se  balancent  entre  elles,  et  non  celle 
de  la  monnaie  dor  et  d’argent,  avec  ces  objets.  Ainsi,  en  me  supposant 
cultivateur,  si  je  veux  acheter  une  livre  de  café  de  deux  francs,  je  suis 
obligé,  pour  avoir  ces  deux  francs,  de  vendre  vingt  livres  de  froment  de 
deux  sous;  avec  mes  vingt  livres  de  froment  j’obtiens  une  livre  de  café, 
et  voilà  l’échange  terminé.  Vous  voyez  bien  qtie  c’est  la  valeur  relative  du 
fr  oment  et  du  café  qui  importe  à mes  intérêts,  et  non  le  rapport  que  l’une 
ou  I autre  de  ces  denrées  peuvent  avoir  avec  l’ai'gent.  Si  l’argent  est  abon- 
dant et  à bon  mai’ché,  j’en  aurai  davantage  pour  mon  blé;  mais  aussi  je 
serai  obligé  d’en  donner  davantage  pour  avoir  du  café;  tandis  que  si  le 
li‘omeni  >ient  a valoir  davantage  relativement  au  café,  ou  si  le  café  vaut 
moins  relativement  au  froment,  avec  mon  froment  j’obtiendrai  une  plus 
grande  quantité  de  café.  Si  l’Amérique  n’avait  pas  renfermé  dans  son  sein 
des  mines  abondantes,  l’or  et  l’argent  seraient  bien  moins  communs.  Je 
n obtiendrais  peut-être,  en  vendant  mon  blé,  qu’un  demi-sou  pourchaque 
livre  de  16  onces  ; mais  aussi  le  café  ne  vaudrait  qu’un  demi-franc  au  lieu 
de  deux  francs;  et,  avec  mes  20  livres  de  froment,  j’aurais  toujours  unc^ 
livre  de  café.  Les  richesses,  les  valeurs  seraient  les  mêmes,  quoique  ex- 
primées par  moins  de  chiffres,  tout  comme  la  fortune  d’un  homme  qui  a 
mille  livres  sterling  de  revenu,  n’est  pas  plus  petite  que  celle  d’un  homme 
qui  a 25  mille  francs  de  revenu  , quoique  25  mille  soit  un  nombre  plus 
grand  que  mille. 

Ces  principes  sont  tellement  simples,  qu’ils  semblent  à peine  dignes 
délie  énoncés.  Cependant  ils  vous  paraîtront  bien  importants  parla  suite, 
quand  vous  verrez  combien  de  fausses  opérations  ont  été  faites,  combien 
de  mauvaises  mesures  ont  été  prises  dans  toutes  les  parties  de  l’Europe  ei 
du  monde,  et  combien  de  sang  a été  versé,  pour  accaparer  dans  un  pays, 
de  préférence  à un  autre,  les  métaux  précieux  ; ce  qui,  en  supposant  qu’on 
eut  réussi,  ne  pouvait  (satif  quelques  effets  de  peu  de  consérpionce  doni 


DK  LA  VALELU  QirONT  LES  CHOSES. 


7^ 

je  vous  parlerai  plus  lard),  ne  pouvait,  dis-je,  avoir  d’autres  suites  pour 
le  public,  que  de  multiplier  les  chiffres  de  nos  inventaires  *. 

Ces  mêmes  principes  nous  apprennent  encore  que  l’or,  l’argent,  les  mon- 
naies, ne  sont  point  recherchés  pour  eux-mêmes,  et  ne  valent  jamais  que 
ce  qu’ils  peuvent  acheter.  Car,  puisqu’on  ne  les  recherche  pas  pour  les 
consommer,  qu’on  les  recherche  pour  acheter,  lorsqu’on  fait  un  marché 
quelconque,  lorsqu’on  veut  avoir  par  exemple  50  mille  francs  d’une  mai- 
son , on  n’a  réellement  en  vue  que  les  objets  qu’on  peut  acquérir  avec  ces 
50  mille  francs.  Si  l’argent  valait  le  double  de  ce  qu’il  vaut , et  si  par  con- 
séquent on  pouvait  avoir  pour  25  mille  francs  ce  qu’on  a maintenant  pour 
cinquante,  on  serait  tout  aussi  disposé  à donner  la  maison  pour  25  mille 
francs. 

De  même,  le  marchand  qui  demande  40  francs  pour  une  aune  de  drap, 
veut  avoir  en  réalité  tout  ce  qu’on  peut  avoir  pour  40  francs.  Tous  les 
objets  réunis,  ou  les  portions  d’objets  valant  40  francs,  sont  donc  la  mesure 
de  celte  portion  de  richesse  qui,  dans  ce  moment-là,  porte  le  nom  d’une 
aune  de  drap. 

Comment  se  fait-il  donc  que  pour  évaluer  la  richesse  l’on  désigne  tou- 
jours une  certaine  quantité  de  pièces  de  monnaies? — Parce  que  le  grand 
usage  que  nous  faisons  des  monnaies,  comme  intermédiaires  dans  les 
échanges  nombreux  que  réclament  nos  besoins,  nous  a donné,  pour  ap- 
précier ce  que  peut  valoir  une  somme  de  monnaie , plus  de  facilité  que 
pour  apprécier  ce  que  vaut  uue  certaine  quantité  de  toute  autre  marchan- 
dise. Ainsi  quand  je  vous  dirai  : Je  viens  de  voir  un  cheval  de  600  francs^ 
vous  vous  formerez  plus  aisément  une  idée  de  la  valeur  de  cet  animal,  que 
si  je  vous  disais  : Je  viens  de  voir  un  cheval  qui  vaut  30  hectolitres  de  fro- 
ment^ quoiqu’au  cours  actuel,  ces  deux  choses  signifient  la  même  chose. 

Loi*squ’on  veut  évaluer  plusieurs  objets  de  natures  diverses,  comme 
serait  une  maison  dans  laquelle  se  trouveraient  réunis,  je  suppose,  outre 
le  mobilier,  deux  chevaux,  douze  milliers  de  sucre,  et  un  rouleau  de  25 
pièces  d’or,  il  ne  me  suffit  pas  de  savoir  qu’il  y a une  foule  de  choses  que 
je  pourrais  obtenir  en  échange  de  cette  maison  ainsi  garnie.  J’aurais,  du 
montant  de  toutes  ces  valeurs , une  idée  bien  plus  confuse , que  si  elles 
étaient  sous  la  forme  d’une  même  marchandise.  Pour  en  avoir  le  total, 
j’estime  donc  la  quantité  d’une  certaine  marchandise  que  chacune  de  ces 


* Je  me  suis  donné  beaucoupde  peine  pour  rendi^i  ces  démonstrations  simples, 
et  ensuite  je  suis  obligé  de  demander  excuse  de  ce  (in’clles  sont  si  simples. 


7t)  PRliMlÈRE  PARTIE.  - CIl.APITRE  II. 

f 

diüsos  eu  parliculier  peut  valoir;  je  les  réduis,  pour  ainsi  dire,  à un  déno- 
ininaleur  coniniun  ; et,  comme  le  dénominateur  dont  la  valeur  m’est  le 
mieux  connue  est  une  marchandise  appelée  monnaie,  je  dis  : 

La  maison  vaut 25,000  iV. 

Le  mobilier 5,000 

Les  deux  chevaux 800 

Les  12  milliers  de  sucre  - . . 12,000 
Enfin  les  25  pièces  d’or  . . . 500 

Total  additionné.  . . . 43,300  fr. 

La  maison  et  ce  qu’elle  contient,  sont  des  portions  de  richesses,  qui 

valent  ensemble  autant  que  vaut  une  somme  de  43,300  francs  d’écus  ; et 
(pu)ique  j’eusse  pu  avec  autant  de  raison  et  la  même  exactitude  évaluer 
cela  2,1 65  hectolitres  de  froment,  je  me  fais  une  idée  plus  nette  de  la  va- 
leur de  la  maison  quand  je  sais  combien  elle  vaut  d’écus,  uniquement  par 
suite  de  riiabilude  que  nous  avons  tous  d’apprécier  vite  ce  que  vaut  un 
écu  de  5 francs,  puis  un  sac  d’écus,  puis  43  de  ces  sacs-là. 

Ce  que  j’ai  besoin  que  vous  entendiez,  messieurs,  à la  suite  de  toutes 
ces  considérations,  c’est  que  ce  qui  constitue  la  richesse  est  absolument 
indépendant  de  la  nature  de  la  marchandise  qui  sert  à en  faire  l’évalua- 
tion. Une  maison  est  une  richesse,  non  parce  qu’elle  peut  procurer  à son 
acquereur  des  écus,  mais  parce  qu’elle  peut  procurer  tout  ce  que  des  écus 
peuvent  acheter.  Les  écus  eux-mèmes  ne  sont  une  richesse  qu’en  raison 
des  choses  qu’on  peut  acquérir  par  leur  moyen  ; car,  ainsi  que  je  vous  l’ai 
déjà  fait  remarquer,  si  avec  des  écus  on  ne  pouvait  rien  acheter,  eux- 
mèmes  ne  vaudraient  rien.  C’est  la  faculté  d’acheter,  qui  fait  que  les  choses 
sont  des  richesses  ; or,  cette  faculté , cette  qualité  qu’on  appelle  leur  va- 
leur, est  dans  l'objet  qu'on  évalue,  indépendamment  de  l’objet  qui  sert  à 
faire  cette  évaluation. 

Qu’il  soit  donc  bien  entendu,  que  toutes  les  foi$  que  nous  parlerons  d’un 
bien , d’une  fortune,  d’un  capital,  d’un  revenu,  d’un  impôt,  de  dix  mille, 
de  cent  mille  francs,  nous  entendrons  par  là,  non  pas  une  somme  d’écus, 
mais  une  somme  de  valeurs  qui , sous  diverses  formes,  égalent  la  valeur 
qu’aurait  une  somme  d’écus  de  dix  ou  de  cent  mille  francs.  Les  écus  ne 
sont  là  que  pour  évaluation  ; et  cette  évaluation  pourrait  être  faite  tout 
aussi  bien  en  froment;  elle  n’aurait  d’autre  inconvénient  que  de  vous 
donner  moins  vite  et  moins  nettement  une  idée  de  la  quolilc  de  la  valeur 
dont  il  est  question. 


DE  lA  VALEUR  QU'OM  LES  CHOSES.  77 

Ce  n’est  que  loi-squ’on  entend  bien  celte  vérité , qu’on  peut  raisonner 
sur  les  capitaux,  les  revenus,  les  productions,  les. consommations,  les  ex- 
portations, les  impôts,  les  emprunts,  les  dépenses  du  public  et  des  parti- 
culiers, et  en  général  sur  tout  ce  qui  a rapport  à l’économie  des  nations. 

Voyez  un  peu  dans  quelles  absurdités  on  risquerait  de  tomber,  si  l’on 
réservait  la  qualification  de  richesses  aux  seuls  sacs  de  mille  francs  : on 
regarderait  comme  ne  possédant  rien  un  homme  qui  aurait  pour  cent 
mille  francs  de  bonnes  marchandises  dans  ses  magasins  : on  serait  obligé, 
pour  être  conséquent,  de  dire,  lorsqu’il  vend  ses  marchandises,  même  à 
perte,  contre  des  écus,  qu’il  gagne  cent  mille  francs;  car,  jusque-là,  il 
n’avait  pas  un  seul  de  ces  sacs  auxquels  vous  accordiez  exclusivement  le 
nom  de  richesses,  et  maintenant  il  en  a cent. 

Je  me  suis  attaché,  messieurs,  à développer  les  différentes  idées  que 
doit  réveiller  le  mot  valeur,  et  je  vous  engage  à vous  rappeler  ces  déve- 
loppements ; car  c’est  la  faculté  de  pouvoir  se  rappeler  toutes  les  idées , 
toutes  les  notions  comprises  sous  chaque  expression , qui  constitue  la 
science.  On  sait  l’économie  politique,  lorsque  les  mots raZeur,  production, 
capitaux,  revenus,  et  les  autres,  réveillent  dans  l’esprit  la  totalité  des  idées 
et  des  rapports  qu’ils  comprennent.  Chaque  mot  est,  pour  ainsi  dire,  une 
provision  d’idées  comprimées,  qu’on  a la  faculté  de  pouvoir  développer 
au  besoin  ; semblable  à ces  essences  réduites  à un  très  petit  volume,  dans 
le  but  de  les  loger  dans  un  flacon  étroit  et  de  les  transporter  aisément, 
mais  qui  sont  susceptibles  de  s’étendre  et  de  parfumer  des  espaces  consi- 
dérables et  une  foule  d’objets  variés. 


Je  vous  ai  parlé  de  la  valeur  des  choses^  mais  le  mol  chose  doit  vous  pa- 
raître bien  vague  ; il  doit  l’être,  messieurs,  puisqu’il  faut  qu  il  s applique  à 
une  foule  d’objets  de  natures  fort  diverses,  ou  plutôt  à toutes  les  choses 
de  ce  monde,  pourvu  qu’elles  soient  susceptibles  d’avoir  une  valeur,  dêtre 
évaluées. 

Ainsi , par  exemple,  non-seulement  une  terre,  une  maison,  un  vêle- 
ment, une  pièce  de  monnaie,  un  fusil,  peuvent  être  compris  sous  cette  dé- 
nomination, puisque  ces  cAoscs  sont  susceptibles  d’avoir  de  la  valeur j plus 
ou  moins  de  valeur]  mais  une  journée  d’ouvrier  est  aussi  une  chose  qui 
a une  valeur;  le  conseil  d’un  médecin,  une  représentation  théâtrale,  sont 
des  choses  qui  ont  de  la  valeur,  comme  la  clientelle  ou  le  cabinet  dun 
avocat,  la  chalandise  d’une  boutique,  etc.  Une  preuve  qu’elles  ont  une  va- 


78 


PIŒMIÈKE  l^AUTIK.  — CHAPITRE  111. 


leur,  c’esl  (juon  y inet  un  prix,  lorsqu’on  trouve  à les  acheter,  et  que, 
pour  les  avoir,  on  donne  en  échange  des  écus  ou  d’autres  valeurs  très 
substantielles. 

Lors  donc  ([ue  je  parle  de  la  valeur  des  choses  sans  rien  spécifier  de 
plus,  j’entends  parler  de  ces  choses  ainsi  déterminées,  et  de  toutes  celles 
qui  sont  dans  le  même  cas,  c’est-à-dire,  qui  sont  susceptibles  d’être  ac- 
quises, de  devenir  la  matière,  le  sujet  d’un  échange. 


CHAPITRE  111. 

l)ii  rondement  de  la  valeur,  ou  de  rulilité. 

Nous  avons  appris,  par  la  simple  observation  des  faits,  que  la  richesse 
se  compose  de  la  valeur  des  choses  que  l’on  possède , et  qu’elle  est  pro- 
portionnée à cette  valeur;  et  nous  avons  remarqué  que  la  valeur  d’une 
chose  existe  dans  la  chose  même,  indépendamment  de  ce  que  l’acheteur 
donne  pour  la  posséder.  La  quantité  d’écus , ou  de  blé,  ou  de  toute  autre 
marchandise,  qu’un  acquéreur  donne  pour  avoir  une  maison , est  une  in- 
dication de  la  valeur  de  cette  maison  ; mais,  ce  n’est  pas  à cause  de  cette 
offre  que  la  maison  a une  valeur,  c’est  en  vertu  d’une  qualité  qui  réside 
en  elle,  et  dont  la  quantité  de  choses  évaluables  qu’on  offre  pour  l’acheter 
n’est  que  l’indication  et  la  mesure. 

Or,  cette  qualité  qui  fait  qu’une  chose  a de  la  valeur,  il  est  évident  que 
c’est  son  utilité.  Les  hommes  n’attach(mt  du  prix  qu’aux  choses  qui  peuvent 
servir  à leur  usage  ; c’est  en  vertu  de  cette  qualité  qu’ils  consentent  à faire 
un  sacrifice  pour  les  acheter;  car  on  ne  donne  rien  pour  se  procurer  ce 
qui  n’esl  bon  à rien 

Voilà,  messieurs,  une  remarque  qui  nous  avance  singulièrement;  car 


* On  verra  plus  tard,  lorsque  j’exposerai  les  lois  qui  président  à la  fixation 
des  prix,  comment  les  prix,  à mesure  qu'ils  s’élèvent  par  les  difficultés  de  la  pro- 
duction, bornent  le  nombre  des  demandeurs  à ceux  à qui  leurs  facultés  per- 
mettent d’atteindre  à l’usage  de  certaines  utilités;  ce  qui  arrête  la  production  de 
toutes  les  utilités  qui  excèdent  un  certain  prix.  Mais  cette  considération,  qui  n’in- 
firme point  ce  que  je  pose  ici,  n’est  point  nécessaire  pour  faire  entendre  les  pro- 
cédés de  la  production  ; c’est  pour  cela  que  j’en  place  la  démonstration  plus  loin. 


1)L  FONDEMENT  DE  LA  VALELK,  01  DE  L’LTILITE. 


79 


si  nous  pouvons  constater  que  l’on  peut  donner  à une  chose  une  utilité 
qu’elle  n’aurait  pas  eue  par  elle-même  ; si  cette  utilité  lui  donne  de  la  va- 
leur, et  si  celte  valeur  est  de  la  richesse,  nous  avons  la  certitude  que  nous 
pouvons  créer  de  la  richesse. 

Cherchons  donc  à savoir  en  quoi  consiste  celle  utilité  ; nous  appren- 
drons ensuite  comment  elle  peut  être  communiquée  aux  choses. 

Nos  besoins  rendent  utile  pour  nous  tout  ce  qui  peut  les  satisfaire.  Ces 
besoins,  ainsi  que  l’observation  vous  en  a été  faite , dépendent  de  la  na- 
ture physique  et  morale  de  l’homme,  et  des  circonstances  où  il  se  trouve 
placé.  Partout  il  a besoin  d’aliments;  dans  les  climats  froids,  il  lui  faut 
des  vêtements , des  abris  ; dans  les  pays  civilisés , il  a besoin  que  ses  ha- 
bits, non-seulement  le  couvrent,  mais  le  décorent,  et  lui  concilient  une 
espèce  de  considération  qui  est  un  besoin  aussi  ; dans  une  civilisation 
encore  plus  avancée,  les  besoins  de  l’esprit  viennent  se  joindre  à ceux  du 
corps.  L’homme  alors  recherche  des  livres,  des  gravures  et  d’autres  moyens 
délicats  de  s’amuser  et  de  s’instruire. 

Les  besoins  changent  avec  les  mœurs  et  les  usages  des  nations.  Ils 
changent  encore  avec  l’àge,  les  goûts,  les  passions , et  même  avec  les  tra- 
vers des  individus.  A la  Chine,  le  ginseng  est  un  racine  estimée  pour  ses 
vertus  médicinales.  On  Ty  vend,  dit-on,  jusqu’à  48  onces  d’argent  la  livre, 
qui  feraient  environ  300  fr.  de  notre  monnaie;  tandis  qu’à  Paris  un  homme 
qui  posséderait  une  livre  de  ginseng,  ne  trouverait  probablement  à la 
vendre  pour  aucun  prix.  Les  marcassites’  avaient  de  la  valeur  autrefois 
en  France , parce  qu’on  en  faisait  des  bijoux , et  n’en  ont  plus  maintenant 
que  ce  genre  d’ornement  est  tout  à fait  passé  de  mode.  Au  quinzième 
siècle,  on  avait  bçsoin  de  chapelets  en  Angleterre  et  en  Hollande  ; main- 
tenant on  ne  sait  pas  même,  dans  ces  pays-là,  ce  que  c’est  qu’un  chapelet, 
ni  l’usage  qu’on  peut  en  faire.  Aux  yeux  du  moraliste,  une  fleur  artifi- 
cielle, une  bague  au  doigt,  peuvent  passer  pour  des  objets  complètement 
inutiles.  Aux  yeux  de  l’économiste,  ils  ne  sont  plus  méprisables  du  mo- 
ment que  les  hommes  y trouvent  assez  de  jouissances  pour  y mettre  un 
prix  quelconque.  La  vanité  est  quelquefois  pour  l’homme  un  besoin  aussi 
impérieux  que  la  faim.  Lui  seul  est  juge  de  l’importance  que  les  choses- 
ont  pour  lui  et  du  besoin  qu’il  en  a’. 


’ Pyrites  ne  s’altérant  pas  au  contact  de  l’air;  on  les  tirait  du  Jura  et  d’Alle- 
magne et  on  les  montait  comme  des  pierres  précieuses.  (Sole  de  tédileur,) 

(.es  notions  doivent  suffire  dans  celle  partie  du  Cours  où  il  ne  s’agit  que  de 


I 


J 


PHEMiÈHE  PARTIE.  — CHAPITRE  111. 

L’esl  Tulililô  dos  choses  ainsi  conçue  qui  est  le  premier  fondement  de 
la  valeur  qu’elles  ont;  mais  il  ne  s’ensuit  pas  que  leur  valeur  s’élève  au 
niveau  de  leur  utilité  : elle  ne  s’élève  qu’au  niveau  de  Tulililé  qui  leur  a 
été  communiquée  par  l’homme.  Le  surplus  de  cette  utilité  est  une  ri- 
chesse naturelle  qui  ne  se  fait  pas  payer.  On  consentirait  peut-être  à sa- 
crifier vingt  sous  pour  une  livre  de  sel , s’il  fallait  la  payer  en  proportion 
du  service  qu’elle  peut  rendre  ; mais  on  n’est  heureusement  obligé  de  la 
payer  qu’en  proportion  de  la  peine  qu’elle  coûte.  Tellement  que,  s’il  vous 
plaît  d’évaluer  la  jouissance  que  vous  procure  cette  denrée  à vingt  sous 
la  livre,  et  qu’elle  ne  vous  coûte  qu’un  sou,  il  y a dans  une  livre  de  sel 
pour  19  sous  de  richesse  naturelle  <(ui  vous  est  donnée  gratuitement  par 
l’auteur  de  la  nature,  et  pour  un  sou  seulement  de  richesse  sociale,  c’est-à- 
dire,  de  valeur  non  gratuite  donnée  par  l’homme  qui  a recueilli  le  sel  et 
qu’il  vous  fait  payer. 

Le  possesseur  d’une  chose  peut,  dans  certains  cas  et  par  des  moyens 
forcés,  en  élever  la  valeur  fort  au-dessus  de  sa  valeur  naturelle.  Celui  qui 
a apporté  dans  ma  ville  ou  dans  mon  village  une  provision  de  sel,  peut 
me  ravir  tout  autre  moyen  de  m’en  pourvoir,  et  il  me  vendra  alors  sa  mar- 
chandise le  prix  qu’il  voudra*.  Cela  n’indique  pas  que  la  valeur  du  sel  ait 
réellement  haussé;  cela  indique  seulement  que  cet  homme  abuse  de  ma 
situation,  et  me  fait  payer  le  sel  au  delà  de  sa  valeur.  C’est  une  spoliation. 
Quand  un  voleur  m’oblige  sur  la  grande  route  à lui  céder  un  bon  cheval 
contre  un  mauvais,  il  n’en  résulte  pas  que  ce  dernier  cheval  vaille  autant 
que  l’autre , il  en  résulte  seulement  qu’on  me  prend  de  force  une  partie 
de  mon  bien. 

On  ne  peut  pas  dire  que  les  richesses  que  la  nature  nous  donne  gratui- 
tement suffisent  à la  satisfaciion  de  nos  besoins  indispensables,  et  que  les 
bien  artificiels  et  sociaux  n’ont  pour  objet  que  la  satisfaction  de  besoins 
factices  nés  de  la  civilisation.  La  nature  seule  pourvoit  à certains  be- 
soins indispensables,  comme  lorsqu’elle  prépare,  en  mélangeant  d’autres 
fluides , l’air  respirable  dont  nos  poumons  ne  sauraient  se  passer,  et  avec 
une  telle  profusion , que  le  globe  de  la  terre  serait  entièrement  couvert 


savoir  de  quelle  manière  ou  produit.  Plus  tard  on  verra  ce  qu’il  convient  aux 
hommes  de  consommer. 

* Cette  supposition  représente  ce  qui  se  passait  sous  l’ancien  régime  en  France, 
où  il  était  défendu  à un  pauvre  paysan  habitant  le  bord  de  la  mer  d’y  puiser  une 
cuillerée  d’eau  pour  saler  son  pot. 


1 


DK  \.\  PRODl CriON  DKS  RICllESSKS.  SI 

d'habitants,  qu’ils  ne  viendraient  pas  à bout  d’épuiser  l’atmosphère.  Mais 
cette  même  nature,  livrée  à elle- même,  ne  pourvoit  que  d'une  manière 
insumsante  à des  besoins  non  moins  indispensables , comme  à celui  de 
la  nourriture  d’une  société  un  pou  nombreuse.  Les  aliments  spontanés 
qu’elle  offre  à l’homme,  sont  peu  variés,  peu  salubres,  précaires,  et  sur- 
tout en  beaucoup  trop  petite  quantité.  Si  vingt  hommes,  il  y a trois  siècles, 
avaient  été  jetés  par  la  tempête  sur  les  côtes  où  sont  maintenant  les 
Ltats-ünis,  il  est  probable  qu’ils  y seraient  morts  de  faim  : sur  ces  mêmes 
eûtes,  où  maintenant  plusieurs  millions  d’individus  trouvent  non-seule- 
ment une  subsistance  abondante,  mais,  de  plus,  beaucoup  des  déliea- 
icsscs  de  la  vie. 


PREMIÈRE  PARTIE.  - \V  DIVISION 

DKS  OPÉRATIONS  PRODrCTIVKS 


CHAPITRÉ  IV. 

Dr  ee  qu'il  raiii  entendre  par  la  prodiiolioii  des  riehesses 


*1 


Après  nous  être  formé  de  justes  idées  des  mots  richesses,  valeur,  utilité, 
nous  aurons  quelques  facilités  pour  apprendre  comment  se  produisent  les 
richesses. 

Déjà  vous  entrevoyez  qu’en  donnant  de  l’utilité  aux  choses,  ou  bien  eu 
augmentant  l’utilité  qu’elles  ont  déjà , on  augmente  leur  valeur,  et  qu’en 
augmentant  leur  valeur,  on  crée  de  la  richesse.  Ce  n’est  pas  la  matière 
de  la  chose  que  1 on  crée,  que  l’on  produit.  Nous  ne  pouvons  pas  tirer  du 
néant  un  seul  atome  de  matière  ; nous  ne  pouvons  pas  même  en  faire 

Il  entrer  un  seul  dans  le  néant;  mais,  nous  pouvons  tirer  du  néant  des 

qualités  qui  font  que  des  matières  sans  valeur  auparavant,  en  acquièrent 

î une,  et  deviennent  des  richesses.  C’est  en  cela  que  consiste  la  production 

en  économie  politique;  c’est  là  le  miracle  de  l’industrie  humaine;  et  les 

choses  auxquelles  elle  a donné  ainsi  de  la  valeur  se  nomment  des  pro- 
duits. 

Lorsque  Ion  considère  principaleineni  en  elles  la  farulié  qui  leur  a été 

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Si  PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  IV. 

communiquée  de  pouvoir  acquérir  d’autres  objets  par  le  moyen  d’un 
échange,  on  les  nomme  des  valeurs'. 

Pour  créer  des  produits,  ne  pouvant  en  créer  la  matière , l’action  de 
l’industrie  est  nécessairement  bornée  à séparer,  transporter,  combiner, 
transformer  les  molécules  dont  ils  se  composent.  Elle  change  l’état  des 
corps,  voilà  tout,  et,  par  ce  changement  d’état , elle  les  rend  propres  à 
nous  servir. 

Il  suffît  de  regarder  autour  de  soi  pour  apercevoir  partout  des  produits 
de  rindustrie  et  des  exemples  de  ses  opérations. 

Le  sable  est  une  matière  dépourvue  de  presque  toute  valeur.  Un  ver- 
rier en  prend,  y mêle  delà  soude,  expose  ce  mélange  à un  feu  violent  qui 
en  combine  les  parties,  et  en  fait  une  matière  homogène,  pâteuse,  qu’à 
l’aide  de  tubes  de  fer,  on  souffle  en  larges  bulles.  On  fend  ces  bulles,  on 
les  étend  ; on  les  laisse  refroidir  graduellement  ; on  les  coupe  ensuite  dans 
différentes  dimensions,  et  il  en  résulte  ce  produit  transparent , étendu , 
qui , sans  empêcher  la  lumière  du  jour  de  pénétrer  dans  nos  maisons , 
ferme  l’accès  au  froid  et  à la  pluie.  Qu’a  fait  en  réalité,  pour  la  richesse  , 
ce  manufacturier  de  vitres?  Il  a changé  du  sable,  et  d’autres  matières  de 
peu  de  valeur,  en  un  produit  qui  a beaucoup  plus  de  valeur.  Et  pourquoi 
met-on  un  prix  à ce  produit?  c’est  à cause  de  rulililé  dont  il  est , de  l’usage 
qu’on  en  peut  faire  pour  fermer  les  croisées. 

Voyez  un  chapeau  de  paille  d’Italie  : je  ne  pense  pas  que  la  valeur  de 
la  matière  première  d’un  de  ces  chapeaux  s’élève  au-dessus  de  quelques 
sous.  Une  adroite  industrie  natte  cette  paille  avec  tant  d’art,  qu’elle  en 
fait  un  des  plus  jolis  articles  de  la  parure  d’été  de  nos  femmes,  et  trouve 
le  moyen  d’en  élever  la  valeur  quelquefois  au-dessus  de  plusieurs  cen* 
laines  de  francs. 

Un  cultivateur  prend  des  semences,  des  engrais,  les  met  dans  une  es- 
pèce de  creuset  que  nous  nommons  un  champ^  un  fonds  de  terre , et  à la 
suite  de  certaines  opérations  que  l'expérience  lui  a enseignées,  il  se  trouve 
que  les  sucs  contenus  dans  la  terre  et  dans  ses  engrais,  joints  à ceux  que 
lui  fournit  l’atmosphère , se  changent  en  végétaux , en  fourrage.  Ensuite, 
à l’aide  d’un  instrument  que  j’appellerai  une  brebis  ou  un  mouton , ce 

* Par  extension,  les  gens  d’affaires  nomment  valeurs  les  écrits  qui  portent  une 
promesse  de  livrer  des  valeurs  réelles;  ce  qui  donne  à des  papiers  une  valeur 
représentative  et  permet,  dans  certains  cas,  de  les  employer  à acheter  des  choses 
ayant  une  valeur  intrinsèque. 


DE  LA  r>RODl  CTlüA  DES  RICHESSES.  «t. 

im;me  cultivateur  modifiera  les  particules  qui  composent  son  herbe,  et  il 
eu  fera  de  la  laine. 

Le  nouveau  degré  d’utilité,  d’aptitude  à pouvoir  servir,  que  les  maté- 
riaux acquièrent  à chaque  nouvelle  opération , augmente  leur  valeur  et 
indemnise  le  cultivateur  de  ses  frais  ou  de  ses  peines. 

Un  fabricant  de  draps  achète  la  laine  de  ce  cultivateur,  la  dégraisse,  la 

carde,  la  fde,  en  fait  un  tissu,  qui,  après  avoir  été  foulé,  coloré,  tondu, 
forme  les  babils  qui  nous  couvrent.  ’ 

D’autres  personnes  ont  procuré  au  hthricant  de  draps  une  matière  co- 
lorante, de  l’indigo,  par  exemple,  qu’elles  ont  été  prendre  aux  grandes 
Indes,  ou  aux  Antilles;  ces  personnes,  que  nous  appellerons  des  commer- 
•:ants,  ont  fait  subir  à l’indigo  une  opération  (que  nous  appellerons  un  tram- 
port),  opération  qui  l’a  mise  sous  la  main  du  fabricant,  et  a procuré  ainsi, 
a ce  dernier,  la  possibilité  de  s’en  servir.  Le  commerçant , comme  vous 
voyez,  a,  par  cette  opération , changé  la  situation  de  la  matière  nommée 
•ndigo;  et  son  industrie  a reçu  sa  récompense  par  l’augmentation  de  va- 
leur  qui  en  est  résultée  pour  cëtte  marchandise. 

Cest  par  l’industrie  de  toutes  ces  personnes  que  vous  jouissez  de  l’a- 
vantage de  porter  un  habit  de  drap  bleu;  et,  quoique  leurs  opérations 
soient  prodigieusement  variées , cependant  vous  apercevez  qu’elles  sont 
foutes  analogues  en  ceci , que  ces  hommes  industrieux , ou  ces  indus- 
trieux \ pour  les  désigner  par  un  seul  mot,  ont  tous  pris  leurs  matières 
premières  dans  un  certain  état,  pour  les  rendre  dans  un  autre  état  où  ces 
mêmes  matières  ont  acquis  un  degré  d’utilité  et , par  suite , un  degré  de 
valeur  qu’elles  n’avaient  pas  auparavant. 

Il  y a même,  entre  plusieurs  d’entre  eux , des  analogies  plus  fortes 
Lorsqu’un  teinturier  mélange  dans  une  chaudière  de  l’eau , de  l’alun  , de 

’ Plusieurs  auteurs  ont,  au  lieu  du  mot  industrieux,  adopté  le  mot  industriel. 

Letle  dernière  terminaison , dans  notre  langue,  semble  réseivée  aux  adjectifs  ; 

c est  ainsi  qu  on  dit  : les  arts  industriels , pour  exprimer  les  arts  qui  dépendent 

fie  industrie,  comme  on  dit  les  qualités  superficielles,  pour  les  qualités  qui  ne 

•ennent  qu’a  la  superficie;  mais  quant  aux  hommes  qui  ont  de  l’industrie,  il  me 

sem  e que  I on  fait  mieux  de  les  appeler  des  industrieux , de  même  que  l'on 

nomme  ambitieux , les  hommes  qui  ont  de  l'ambition.  Il  convient  d’avoir  deux 

mots  plutôt  qu'un  seul  pour  exprimer  deux  idées.  Tel  est  le  sens  dans  lequel  je 

« ai  employés  l'un  et  l’autre  dans  mon  Traité,  longtemps  avant  que  l’on  songeât 
a I un  nu  à Pautrë. 


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PKKMIKKK  PAHTIK.  — CIIAPiTIU:  IV. 


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rintligo  et  d’autres  drogues,  n’exerce-t-il  pas  une  industrie  analogue  à 
celle  du  cultivateur  qui,  suivant  les  procédés  de  son  art,  mélange  de  l’eau, 
des  engrais,  des  sucs  que  lui  fournissent  la  terre  et  les  airs  ? Le  teinturier 
favorise  ses  combinaisons  à l’aide  de  la  chaleur  d’un  fourneau  ; le  cultiva- 
'leur  se  sert  de  la  chaleur  du  soleil.  Le  teinturier  confie  son  étoffe  à sa 
chaudière , comme  le  cultivateur  confie  ses  semences  à son  champ.  Enfin 
l’un  comme  l’autre  retirent  de  leurs  opérations  des  matières  qui  valent 
plus  que  lorsqu’elles  y sont  entrées. 

La  technologie,  ou  description  des  arts  et  métiers,  considère  l’art  en 
lui-même,  étudie  ses  moyens,  perfectionne  ses  procédés;  réconomie  po- 
litique considère  l’industrie  dans  ses  rapports  avec  les  intérêts  de  ceux 
qui  la  cultivent,  et  avec  les  intérêts  de  Ja  société.  C’est  elle  qui  nous  dé- 
couvre quelle  est  la  véritable  mine  qui  répand  ses  richesses  dans  l’uni- 
vers. C’est  par  le  moyen  de  l’industrie  que  deux  livres  de  laine  de  4 fr. 
deviennent  une  aune  de  drap  de  40  francs.  Calculez , si  vous  pouvez , les 
valeurs  ainsi  créées  par  l’industrie  sur  la  surface  d’un  vaste  pays  bien 
cultivé  ; sur  ses  navires,  sur  ses  canaux,  sur  ses  routes  ; dans  ses  ateliers, 
dans  ses  boutiques,  dans  l’îtitérieur  de  ses  maisons,  et  jusque  dans  ses 
galetas  ! 

Pour  faire  d’un  semblable  calcul  un  essai , entre  mille,  et  avec  le  degré 
d'approximation  dont  ces  matières  sont  susceptibles , essayons , par  plaisir, 
de  compter  la  valeur  créée  par  une  seule  profession,  par  une  des  plus  mo- 
destes, celle  qui  s’occupe  exclusivement  de  nos  chaussures. 

On  croit  que  la  France  actuelle  contient  32  millions  d’habitants.  Sup- 
posons  qu’un  quart  de  ses  habitants  ne  mettent  jamais  de  souliers  ; ce  qui 
paraîtra  bien  fort  à nos  provinces  du  Nord , où  l’on  ne  connaît  pas  les  sa- 
bots , et  où  personne  ne  va  les  pieds  nus.  Il  restera  24  millions  de  per- 
sonnes, petites  ou  grandes,  hommes  ou  femmes,  qui  portent  des  souliers’ 
Admettons  encore  qu’elles  en  usent,  le  fort  portant  le  faible,  4 paires 
dans  l’année.  Si  cette  évaluation  est  trop  forte  pour  certaines  chaussures 
armées  d’une  respectable  cuirasse  de  fer,  elle  paraîtra  faible  pour  ceux 
qui  portent  des  souliers  plus  légers  et  qui  en  changent  plus  d’une  fois  par 
mois.  Voilà  donc  96  millions  de  paires  de  souliers  que  la  France  doit 
produire  chaque  année  ; car  je  ne  pense  pas  qu’elle  en  reçoive  de  l’étranger 
aucune  quantité  qui  soit  digne  d’entrer  en  ligne  de  compte. 

Ce  n’est  pas  tout.  La  France  fournit  des  souliers  aux  étrangers  qui  sé- 
journent chez  elle  ; elle  en  envoie  quektue  peu  en  Angleterre.  Elle  en 
envoie  dans  presque  toutes  les  colonies,  surtout  des  souliers  de  femmes, 


I 


{ 


DE  LA  HKüDLCllO.N  DES  KICHESSES. 


aux  Ëtals-LIiiis  de  l’Amérique,  et  jusqu’aux  grandes  Indes.  Si  nous  com- 
prenons dans  la  fourniture  de  souliers,  les  bottes  et  tous  les  genres  de 
chaussures,  même  les  souliers  de  salin  brodé  que  nous  envoyons  aux 
dames  noires  d’Haïti,  nous  pouvons  porter  la  confection  totale  des  chaus- 
sures qui  résultent  de  ce  genre  d’industrie,  à cent  millions  de  paires. 

Je  ne  crois  pas  exagérer  en  estimant  que,  dans  chaque  paire,  le  cordon- 
nier augmente  la  valeur  de  son  cuir  et  de  son  étoffe  de  3 francs;  et  voici 
sur  quoi  je  me  fonde.  Il  faut  être  habile  ouvrier  pour  faire  une  paire  en 
deux  jours;  et  un  ouvrier  de  métier  ne  gagne  pas  moins  de  30  sous  par 
jour,  même  dans  nos  provinces  reculées.  Il  gagne  bien  davantage  dans 
beaucoup  d’endroits,  surtout  dans  les  villes  ; mais  aussi  il  y a des  chaus- 
sures dont  la  façon  est  fort  simple.  Il  faut  que  les  unes  compensent  les 
autres. 

Cent  millions  de  paires  à 3 francs  font  300  millions.  Voilà  donc  une  va- 
leur égale  à celle  qui  réside  dans  300  millions  de  nos  francs,  ou  ce  qui  re- 
vient au  même,  dans  1 million  230  mille  kilogrammes  d’argent,  laquelle 
valeur  se  trouve  annuellement  produite  et.  répandue  dans  la  société  par 
les  seuls  cordonniers  de  France  ; car  je  ne  vous  ai  point  parlé  des  valeurs 
produites  par  le  tanneur,  par  le  chamoiseur,  par  le  fabricant  d’étoffes,  de 
I ubans,  etc.,  qui  ont  fourni  aussi  des  matières  premières  aux  cordonniers. 

Or,  quelle  valeur  en  or  et  en  argent  pensez-vous  que  produise  l’Ainé- 
l ique  entière,  c’est-à-dire,  les  mines  réunies  du  Pérou,  du  Brésil  et  du 
Mexique?  Suivant  l’auteur  auquel  on  accorde  le  plus  de  confiance  sur  ces 
matières,  le  Nouveau-Monde  au  commencement  du  siècle  fournissait  an- 
miellemem  : 

17,000  kilogrammes  en  or, 
et  800,000  en  argent 

valant  en  somme  ronde  234  millions  ; tandis  que  les  seuls  cordonniers  de 
f rance  produisent  annuellement  300  millions  de  fi'ancs!  Si  vous  crovez 
le  calcul  exagéré,  diminuez-en  ce  qu’il  vous  plaira.  Il  nous  restera  tou- 
jours une  assez  belle  idée  de  ce  que  produisent  les  mille  professions  qui 
«‘omposent  la  société.  C’est  faire  injure  à l’industrie  de  la  vieille  Europe, 
que  de  la  comparer  aux  mines  du  Pérou. 

Et  qu  on  ne  s’imagine  pas  que  la  valeur  qui  est  dans  l’argent  que  foui*- 
nissent  les  mines,  soit  une  valeur  plus  précieuse  que  la  valeur  qui  réside 
dans  des  chaussures.  L’un  et  l’autre  équivaut  à ce  qu’elle  peut  acheter;  si 


* Ht  MBOLUT,  Essai  politique  sur  fa  Nouvcfle  Espagne,  loiiie  IV,  p.  2IS 


I 


PREMIERE  PARTIE.  — CHAPITRE  IV. 


8fi 

huit  ITaiics  en  argent  valaient  plus  (pie  liuit  francs  en  souliers,  Irouvcrail- 
on  des  acheteurs  américains  qui  voulussent  donner  huit  francs  en  métal 
jtour  obtenir  huit  francs  en  marchandise? 

Bien  des  gens  s’imaginent  que  la  valeur  de  8 francs  en  métal  est  supé- 
rieure à celle  de  8 francs  en  marchandise,  parce  qu’elle  est  plus  durable  et 
e multitude  d échangés  successivement  i mais  une  valeur  ne 
se  multiplie  pas  en  changeant  de  mains,  pas  plus  qu’une  partie  de  café  de 
dix  mille  francs  ne  vient  à valoir  cent  mille  francs  après  avoir  été  vendue 
dix  fuis.  L’argent  des  mines  n’est  produit  qu’une  fois,  de  même  que  les 
chaussures  ; il  procure  une  fois  des  profils  aux  personnes  qui  font  tiré  de 
la  mine,  affiné,  frappé  j mais  passé  le  moment  de  celte  première  production, 
il  ne  procure  plus  de  nouveaux  profits  et  ne  met  pas  un  sou  de  valeur  dans 
le  monde.  On  ne  peut  l’acquérir  qu’en  donnant  en  échange  de  nouveaux 
produits;  ce  sont  alors  ces  nouveaux  produits  qui  donnent  des  bénéfices, 
et  non  plus  le  métal  que  l’on  acquiert  par  leur  moyen.  Non,  messieurs, 
et  la  suite  vous  le  prouvera  de  reste,  la  plus  riche  mine  du  Jtexique,  en 
mettant  dans  la  circululion  30  millions  eu  argent  cette  année,  ne  les  y met 
pas  plus  d’une  fois;  cl  si  elle  produit  30  nouveaux  millions  l’année  pro- 
chaine, c’est  parce  qu’elle  y verse  de  nouveau  métal  : l’ancien  ne  procure, 
aujourd’hui  aucune  nouvelle  valeur 

Quand  je  vous  ai  dit  que  c’est  l’utilité  des  produits  qui  en  fait  la  valeur, 
vous  avez  dû  comprendre  que  je  donnais  à ce  mot  utilité  la  signification 
la  plus  étendue.  Si  Ion  me  disait  que  la  garance,  findigo,  l’alun,  ne  sont 
propres  à satisfaire  directement  aucun  de  nos  besoins,  (|uc  nous  ne  pou- 
vons nous  en  servir  ni  comme  d’une  nourriiure,  ni  en  guise  d’ornement,  et 
que  néanmoins  ces  matières  ont  de  la  valeur;  je  répondrais  qu’elles  sont 
utiles  au  teinturier;  qu’il  en  fait  usage  pour  teindre  scs  étofïes;  qu’elles 
senent  à colorer  les  vêtements  que  nous  portons,  et  que  leur  utilité, 

quoique  ayant  besoin  d’être  jointe  à fulililé  des  élofles,  n’en  est  pas  moins 
réelle. 

Le  foin,  le  fourrage,  no  sont  point  iminédiatcmcnl  à notre  usage;  mais 

ces  denrées  ont  pour  nous  le  méi  ite  de  nourrir  les  animaux  qui  nous 
servent. 

Lest  cette  utilité  indirecte  et  médiate,  qui  fait  la  valeur  des  effets  de 
commerce,  des  conti*ats  de  rente,  qui  par  eux-mêmes  ne  servent  à rien, 
mais  procurent  ce  qui  peut  servir.  C’est  elle  qui  fait  la  valeur  d’une  terre 
labourable.  La  terre  labourable  ne  nous  sert  pas  directement,  mais  elle 
sert  à nous  procurer  du  blé  qui  est  d’un  grand  usage. 


DES  PKÜDI  lis  IMM.\TÊHIELS.  » 87 

De  là  , la  valeur  de  toutes  les  matières  premières  dans  les  arts  ; et  par 
matière  première,  il  faut  entendre,  non-seulement  les  matières  brutes  qui 
n’ont  reçu  aucune  façon,  mais  des  produits  déjà  fort  élaborés  que  l’on  n’a- 
chète que  pour  leur  faire  subir  de  nouvelles  préparations.  Le  coton  est 
une  matière  première  pour  le  üleur,  bien  qu’il  soit  déjà  le  produit  de  deux 
entreprises  successives  : celle  du  planteur  d’Amérique,  et  celle  du  commer- 
çant maritime  qui  le  fait  venir  en  Europe.  Le  fil  de  coton,  à son  tour,  est 
une  matière  première  pour  le  fabricant  d’étoffes;  et  une  pièce  de  toile  de 
coton  est  une  matière  première  pour  l’imprimeur  en  toiles  peintes.  La 
toile  peinte  elle-même  est  la  matière  première  du  commerce  du  marchand 
d’indienne  ; et  bien  souvent  l’indienne  n’esi  qu’une  matière  première  pour 
la  couturière  qui  en  fait  des  robes , et  pour  le  tapissier  qui  en  fait  des 
meubles. 


CHAPITRE  V- 

Aiialogiedes  produits  iimnalériels  avec  tous  les  autres. 

Vous  voyez,  messieurs,  que  futilité,  sous  quelque  forme  qu’elle  se  pré- 
sente, est  la  source  de  la  valeur  qu’ont  les  choses  ; et  ce  qui  va  vous  sur- 
prendre, cette  utilité  peut  être  créée,  peut  avoir  de  la  valeur,  et  devenir 
le  sujet  d’un  échange , sans  avoir  été  incorporée  à aucun  objet  matériel. 
Un  fabricant  de  vitres  met  de  la  valeur  dans  du  sable;  un  fabricant  de 
draps  en  met  dans  la  laine  ; mais  un  médecin  nous  vend  futilité  de  son  art 
sans  qu’elle  ail  été  incorporée  dans  aucune  matière.  Cette  utilité  est  bien 
le  fruit  de  ses  études,  de  ses  travaux',  de  ses  avances  ; nous  l’achetons  en 
achetant  son  conseil,  nous  la  consommons  en  exécutant  ses  ordonnances  ; 
et  cependant  celle  utilité  qui  a eu  sa  valeui*,  qui  a été  payée  par  les  hono- 
raires offerts  au  médecin,  n’a  jamais  paru  sous  une  forme  sensible;  elle  a 
été  un  produit  réel,  mais  immatériel  ; car,  si  le  médecin  a ordonné  un  mé- 
dicament, ce  médicament  est  un  autre  jiroduit,  fruit  de  l’industrie  du  phar- 
macien, et  qui  est  l’objet  d’un  autre  échange  différent  du  premier. 

Pour  vous  faire  mieux  entendre  l’analogie  qui  se  trouve  entre  les  pro- 
duits immatériels  et  les  produits  matériels,  je  vous  ferai  remarquer  que 
ces  derniers  (les  produits  matériels)  varient  par  des  gradations  insensibles 
quant  à leur  forme,  à leur  étendue,  à leur  durée. 

Ne  nous  attachons  en  ce  moment  qu’à  celte  dernière  propriété  : la  durée. 

L-iie  maison,  de  la  vaisselle  d’argent,  des  meubles  solides,  sont  des 


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f'RlvMIKKK  l'AMTir,.  — CllAPITKf;  V 

produils  li  es  durables  ; des  ëloHes  le  soiil  moiirs  ; des  légumes,  des  li  uils, 
le  sont  moins  encore.  Cependant  celte  diflérence  de  durée  n’altère  en  rien 
leur  qualité  de  produits:  tous  sont  des  portions  de  richesses  proportion- 
nées à leur  valeur.  Un  cultivateur  de  la  vallée  de  Montmorency  retire  an- 
nuellement , de  la  vente  de  ses  cerises,  une  somme  tout  aussi  réelle  que 
celle  que  le  propriétaire  d’une  portion  de  la  forêt  de  Montmorency  retire 
de  la  coupe  de  ses  bois.  La  quotité  seule  de  la  somme  en  fait  la  différence, 
et  si  les  cerises  produites  valent  plus  que  les  bois,  les  cerises  présentent 
la  plus  grande  richesse  produite.  Cependant,  entre  l’instant  de  la  maturité 
de  ce  fruit,  et  l’instant  où  il  faut  qu’il  soit  consommé,  il  n’y  a pas  grand 
intervalle  ; tandis  que  des  bois  qui  servent  à élever  de  solides  charpentes , 
sont  des  richesses  qui  dureront  longtemps.  Mais  cette  circonstance  de  la 
durée  n est  à considérer  que  par  le  consommateur;  c’est  à lui  de  voir  s’il 
veut  préférer  une  jouissance  dont  la  durée  sera  courte,  à une  autre  jouis- 
sance qui,  sans  lui  coûter  davantage,  durera  plus  longtemps.  Sous  le  rap- 
port de  la  production  , la  quotité  de  l’utilité  produite  ne  jieut  être  déter- 
minée que  par  le  prix  que  les  hommes  y mettent.  C’est  ce  prix  qui  mesure 
I avantage  que  le  producteur  en  retire. 

Puisque,  sous  le  rapport  de  la  production,  la  durée  du  produit  n’est 
d’aucune  considération  pourvu  que  la  valeur  y soit,  descendons  de  produits 
en  produits,  de  ceux  qui  se  consomment  nécessairement  peu  d’instants 
apres  qu’ils  sont  complètement  créés,  à ceux  qui  se  consomment  nécessai- 
rement a l’instant  même  de  leur  création,  et  nous  verrons  qu’une  représen- 
tation theatrale,  par  exemple,  est  un  produit  qui  peut  différer  de  la  produc- 
tion territoriale  par  sa  durée,  puisque  sa  valeur  ne  peut  sc  conserver  par- 
dela  l’instant  de  la  représentation,  mais  qui  n’eu  diffère  pas  sous  les  rap- 
ports qui  en  font  un  produit  : je  veux  dire  la  propriété  de  satisfaire  un  de 
nos  besoins,  de  gratifier  un  de  nos  goiils,  d’être  susceptible  d’appréciation 
Pi  de  pouvoir  se  vendre.  Des  acteurs  se  réunissent  pour  vous  offrir  le  ré- 
sultat de  leurs  travaux  et  de  leurs  talents;  vous  vous  réunissez  de  votre 
cAlé  à d’autres  spectateurs,  pour  leur  donner,  en  échange  de  cet  agréable 
produit,  une  somme  qui  provient  elle-même  des  productions  auxquelles 

vous,  ou  vos  parents,  avez  pris  part.  C’est  un  échange  comme  tous  les 
iuures. 

Adam  Smiili  et  fraulresôconomistesoui  refuse  aux  produits  immatériels 
le  nom  de  pioduils,  et  au  travail  dont  ils  sont  le  fruit,  le  nom  de  travail 
piodm  tif.  Ils  se  fondent  sur  ce  que  ces  produits  devant  être  consommés  à 
mesuie  et  n ayant  aucune  durée,  ils  ne  sont  pas  susceptibles  d’accumula- 


DES  PRODUITS  IMMATERIELS. 


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Ce  dernier  motif  est  fondé  sur  une  erreur,  ainsi  que  vous  le  verrez  plus  3 


tard,  lorsque  je  vous  entretiendrai  de  la  formation  de  nos  capitaux*. 

D’ailleurs,  accumule-t-on  mieux  des  produits  qui  ne  sont  pas  de  garde, 
comme  les  fruits,  auxquels  on  ne  refuse  pas  d’être  des  produits  ? 

Enfin  une  valeur,  parce  qu’elle  a été  consommée,  en  a-t-elle  moins  été 
produite?  La  plupart  des  produits  de  l’année  ne  sont-ils  pas  détruits  dans 
l’année  ? Dit-on  d’un  homme  qui  a vécu  sur  son  revenu,  qu’il  n’a  point  eu 
de  revenu,  par  la  raison  qu’il  ne  lui  eu  reste  rien? 

Vous  voyez  doue  bien,  messieurs,  qu’on  n’est  pas  fondé  à soutenir  que 
des  choses  produites,  vendues  et  consommées,  ne  sont  pas  des  produits, 
l»arce  qu’il  n’en  reste  rien. 

La  doctrine  de  Smith  sur  ce  point  ne  permet  pas  d'embrasser  le  phé- 
nomène de  la  production  tout  entier.  Elle  range  dans  la  classe  des  travail- 

« ^ 
leurs  improductifs  et  regarde  comme  des  fardeaux  pour  la  société,  une 

foule  d’hommes  qui,  dans  la  réalité,  fournissent  une  utilité  véritable  en 
échangé  de  leurs  salaires.  Le  militaire  qui  se  tient  prêt  à repousser  une 
agression  étrangère,  et  qui  la  repousse  en  effet  au  péril  de  ses  jours  ; l’ad- 
ministrateur qui  consacre  son  temps  et  ses  lumières  à la  conservatiou  des 
lU'opriélés  publiques;  le  juge  intègre  protecteur  de  l’innocence  et  du  bon 
droit  ; le  professeur  qui  répand  des  connaissances  péniblement  recueillies  ; 
cent  autres  professions  qui  comprennent  les  personnes  les  plus  éminentes 
en  dignités,  les  plus  recommandables  par  leurs  talents  et  leur  caractère 
personnel,  ne  sont  pas  moins  utiles  à la  société,  et  satisfont  des  besoins 
qui,  pour  la  nation,  ne  sont  pas  moins  impérieux  ijuc  le  vêtement  et  h* 
couvert  le  sont  pour  chacun  de  nous. 

Si  quelques-uns  des  services  ainsi  rendus  ne  sont  pas  abaiidonacs  à une 
concurrence  assez  étendue,  s’ils  sont  payés  au-dtdà  de  leur  valeur,  c’esi 
par  dés  abus  dont  nous  ne  devons  pas  nous  occuper  ici.  Sans  doute  il  y 
a des  travaux  improductifs,  mais  ceux  auxquels  on  met  un  prix  librement 
consenti  et  qui  vaudraient  le  prix  qu’on  y met  quand  même  on  aurait  la 
faculté  de  le  refuser,  sont  des  travaux  productifs,  de  quelque  peu  de  durée 
que  soient  leurs  produits. 

D’après  la  manière  de  voir  des  auteurs  qui  refusent  de  reconnailre  des 


La  scienc<vel  le  talent  d’un  médecin , d'un  chirurgien , d’un  professeur,  ne 
sont-ils  pas  des  capitaux  acquis  et  cpii  donnent  nu  revenu?  Les  leçons  orales 
qu’ils  ont  reçues,  n’ctaicnl  cependant  attachées  à aucun  produit  matériel. 


l’IlKMlKRK  PAHllK.  — CHAJ^ITRK  VI. 

produits  immatériels,  les  artificiers  qui  préparent  les  feux  qu’on  doit  tirer 
le  lendemain  dans  un  jardin  public,  sont  des  travailleurs  productifs,  tandis 
que  les  acteurs  qui  préparent  la  représentation  d’une  belle  tragédie,  sont 
des  travailleurs  improductifs.  Certes,  si  nous  pouvions  juger  de  la  richesse 
produite  et  consommée  dans  ces  deux  occasions , autrement  que  par  le 
prix  que  l’on  consent  a la  payer,  nous  penserions  que  les  acteurs  qui  ont 
préparé  la  représentation  théâtrale,  en  raison  du  talent  qu’elle  suppose; 
en  raison  de  la  durée  de  la  représentation , du  long  souvenir  qu’on  en 
consenera;  en  raison  de  la  délicatesse  et  de  l’élévation  des  sentiments 
qu’elle  aura  fait  naître,  que  ces  acteurs,  dis-je,  ont  été  des  travailleurs  plus 
productds  que  les  artificiers  qui  ont  préparé  les  gerbes , les  fusées  et  les 
tourbillons  d artifice  qui  se  sont  dissipés  en  fumée. 

Si  j’ai  insisté  sur  ce  point,  messieurs,  c’est  que  des  hommes  de  beaucoup 
de  mérite  et  d’esprit,  parmi  lesquels  je  citerai  MM.  Ricardo  en  Angleterre 
et  Sisniondi  en  fiance,  ont  adopté  la  manière  de  voir  de  Smith;  ce  qui, 
je  croîs,  a empêché  ces  estimables  écrivains  de  bien  voir  et  de  bien  décrire 
le  phénomène  de  la  production  et  de  la  disti  ibution  des  richesses  dans  la 
société , ainsi  que  je  vous  le  prouvcïrai  plus  tard.  Tous  les  principes  se 
tiennent  et  se  confirment  l’un  par  l’autre.  Ne  regrettez  pas  le  temps  que 
vous  passez  et  l’attention  que  vous  donnez  à des  explications  fort  simples 
en  apparence , et  qui  pourraient  même  quelquefois  paraître  superflues  à 
ceux  de  mes  auditeurs  qui  ne  prévoient  pas  les  grandes  conséquences  que 
je  dois  en  tirer  par  la  suite. 

Nous  avons  mi  ce  qui  constitue  les  produits;  mais  nous  ne  connaissons 

point  encoie  les  moyens  qu’on  emploie  pour  produire.  Ils  seront  l’objet 
des  recherches  qui  vont  suivre. 


CHAPITRE  VI. 

De  quoi  se  coniposcul  les  travaux  de  l’industi  ie. 

% 

Afin  de  rendre  les  choses,  quelles  qu’elles  soient,  propres  à satisfaire 
les  besoins  des  hommes,  il  faut  en  concevoir  le  dessein,  en  former  le  projet, 
et  s occuper  ensuite  des  moyens  de  IVxëcuter.  Si  je  juge  qu’une  étoffe  faite 
dune  certaine  façon  sera  propre  à vêür  les  hommes  ou  les  femmes,  et 
qu  une  fois  l étoffe  terminée,  elle  paraîtra  assez  utile  pour  qu’on  y mette 
un  pii\ , si  je  juge  que  ce  prix  sera  sullisanl  pour  m’indemniser  de  mes 
hais  ( ( un  ie<  ompenser  de  mes  peines,  je  rassemble  et  je  mets  en  œuvre 


DE  QUOI  SE  COMPOSENT  LES  TRAVAUX  DE  L'INDUSTRIE.  91 

les  moyens  d’exécuter  celte  production  ; telle  est  l’origine  d’une  entreprise 
industrielle. 

Son  exécution  exige  le  concours  de  plusieurs  personnes  cl  de  plusieurs 
laleuls.  L’enlrepreneur  est  obligé  d’apprendre  les  procédés  de  l’art  qu’il 
veutexerccr,elces  procédés  sont  fondés  sur  des  connaissances  scientifiques 
quelquefois  1res  relevées.  Pour  mettre  eu  œuvre  la  soie,  la  laine  ou  le  coton 
dont  on  veut  faire  une  étoffe , il  faut  que  des  hommes  quelconques  aient 
acquis  par  des  expériences  et  des  éludes  la  connaissance  de  la  manière 
dont  se  comportent  ces  matières  lorsqu’on  les  file,  lorsqu’on  les  lisse,  lors- 
qu’on les  plonge  dans  la  teinture  ; il  faut  que  quelqu’un  ail  eu  des  connais- 
sances en  mécanique  pour  imaginer  les  machines  au  moyen  desipielies  on 
exécute  ces  divers  travaux , et  des  connaissances  en  chimie  pour  diriger 
l’emploi  des  matières  colorantes,  des  mordants,  de  tous  les  ingrédiens 
nécessaires  pour  teindre  et  apprêter  les  étoffes.  Que  ces  opérations  soient 
simples  ou  qu’elles  soient  compliquées,  on  conçoit  que  l’art  est  fondé  sur 
des  connaissances,  et  ce  sont  ces  connaissances  que  j’appelle  de  la  science 
aussi  longtemps  qu’elles  n’ont  pour  objet  que  les  connaissances  elles- 
mêmes,  et  de  la  science  appliquée  chaque  fois  que  l’on  montre  ou  que  l’on 
apprend  l’usage  qu’on  peut  eu  faire  pour  rulililé  des  hommes. 

On  sait  tout  cela  par  routine,  dira-l-on  ; un  ouvrier,  ou  même  un  chef 
d’atelier  n’ont  aucun  besoin  d’être  chimistes  ou  mathêmaticieiis,  pour  fa- 
briquer une  étoffe.  J’en  conviens  ; mais  si  ces  connaissances  n’avaient  pas 
été  trouvées  par  quelqu’un,  si  le  dépôt  n’en  existait  pas  dans  la  mémoire 
des  savants  ou  dans  les  livres  qu’ils  ont  composés,  les  fabricants  n’en  au- 
raient jamais  fait  usage.  Ils  peuvent  fort  bien  ne  savoir  que  la  partie  des 
sciences  dont  ils  ont  absolument  besoin  ; cette  partie  n’en  est  pas  moins 
une  connaissance  scientifique,  et  cette  partie  n’a  souvent  pu  être  portée  à 
ce  point-là , que  parce  que  des  chimistes,  des  physiciens , des  géomètres 
de  profession,  ont  étudié  le  système  complet  de  ces  connaissances,  et  ont 
saisi  les  rapports  de  chaque  loi  naturelle  avec  les  autres. 

La  science  qui  dirige  les  opérations  de  rindiistrie  est  donc  une  partie 
essentielle  des  facultés  industrielles.  Aussi  voyons-nous  peu  d’industrie 
chez  les  nations  où  les  sciences  sont  négligées. 

H est  même  probable  que  l’industrie  déclinerait  là  où  les  études  scien- 
tifiques cesseraient  d’être  florissantes.  Supposons  un  moment  que  les  sa- 
vants et  les  livres  scientifiques  que  nous  possédons  fussent  tout-à-coup 
anéantis,  les  arts  iraient  quelques  temps  par  leur  propre  impulsion,  mais 
ils  tomberaient  bientôt  dans  une  routine  aveugle.  Les  bonnes  théories 


PKKMIKm:  PAKilK. 


(;iiAiMTHt:  VI. 


venaiu  à mau(|uer,  oa  méconaaîlrail  peu  à peu  les  lois  de  la  aaiure  ; ou 
perdrait  lexplication  des  laits  les  plus  simples,  sans  qu’on  eût  aucun  moyen 
pour  la  retrouver  ; les  méthodes  dégénéreraient  graduellement,  en  passant 
d’une  main  grossière  dans  une  autre  main  grossière,  parce  qu’elles  cesse- 
raient d’étre  perpétuellement  rectifiées  par  les  principes  scientifiques  qui 
leur  servent  de  base.  • 

Le  n est  point  une  supposition  gratuite.  Certains  procédés  se  sont  perdus 
t»ondant  la  barbarie  du  moyen-âge,  et  il  a fallu  les  découvrir  de  nouveau. 
Il  y a même  quelques  restes  de  fai  t antique  qui  existent  sans  que  nous 
sachions  comment  on  a pu  les  exécuter  ; des  ciments  inaltérables  ; de  cer- 
taines peintures  à fresque,  retrouvées  à Thèbes  en  Égypte , sans  aucune 
altération  dans  les  couleurs,  après  une  durée  de  trois  mille  ans  ; des  obé- 
lisques immenses  d’une  seule  pièce,  taillés,  transportés  et  dressés,  sans 
que  nous  puissions  deviner  comment  on  s’y  est  pris  pour  y parvenir.  Nous 
«‘cliouei  ions  si  nous  tentions  actuellement  d’incendier  les  vaisseaux  enne- 
mis par  un  feu  qui  brûlait  dans  l’eau,  comme  on  y parvenait  au  moyen  du 
feu  grégeois;  et  je  doute  quun  de  nos  ingénieurs  entreprît,  avec  des 
tniioiis,  de  mettre  le  feu  ù une  Hotte  qui  viendrait  assiéger  Marseille  ou 
le  Havre,  comme  Archimède  lit  à Syracuse. 

Je  conviens  que  les  découvertes  de  nos  sciences  ont  été  si  importantes, 
les  pi  ogres  de  nos  arts  si  rapides  dans  d’autres  routes,  que  nous  avons 
bien  vite,  en  dépit  de  quelques  pertes,  excédé  de  beaucoup  l’industrie  des 
anciens.  Si  les  plus  éclairés  d’entre  eux,  si  Archimède  ou  Pline  se  prome- 
naient dans  une  de  nos  villes  modernes , ils  se  croiraient  environnés  de 
miracles.  L’abondance  de  nos  cristaux , la  grandeur  et  la  multiplicité  de 
nos  miroirs,  nos  horloges  publiques , la  variété  de  nos  étoffes,  nos  ponts 
de  1er,  nos  machines  de  guerre,  nos  batiments  de  mer,  notre  gaz  lumineux, 
toutes  choses  dont  ils  ne  pouvaient  avoii*  aucune  idée,  les  surprendraient 
au  dernier  point.  Ils  ne  parviendraient  jamais  à s’expliquer  comment  on 
.1  pu  s y prendre  pour  produire  ces  résultats  ; et  lorsqu’ils  entreraient  dans 
nos  ateliers,  une  foule  de  procédés  de  détail  exciteraient  en  eux  un  éton- 
nement continuel. 


Jfais,  si  les  sciences  se  perdaient,  tout  le  reste  se  perdrait  par  degrés. 
Bientôt  les  mêmes  besoins  ne  pourraient  plus  être  satisfaits  pour  le  même 
prix.  L avantage  de  les  consommer  serait  successivement  ravi,  tantôt  à une 
liasse  de  citoyens,  tantôt  à une  autre;  cette  quantité  d’utilités  qui,  en 
s échangeant  les  unes  contre  les  autres,  font  la  vie  du  corps  social,  dispa- 
raîtraient par  degrés,  et  l’on  retomberait  datis  la  barbarie. 


DK  Ql  01  SE  COMPOSENT  LES  TUAVALX  DE  L'INDI  STFUE.  y:î 

Cette  vérité  n’avait  point  échappé  à Bacon,  qui  a eu  la  gloire  de  les  en- 
trevoir presque  toutes.  Ce  passage  du  Novum  Organum  scientiarum  est 
beau  ; il  vaut  la  peine  de  vous  être  cité,  et  je  ne  suis  pas  fâché  de  m’appuyer 
sur  ce  grand  témoignage  dans  une  opinion  où  je  n’ai  été  précédé  par 
aucun  de  ceux  qui  se  sont  occupés  d’économie  politique.  Ils  ont  tous  re- 
gardé les  savants  comme  des  travailleurs  improductifs. 

« Il  est,  dit  Bacon,  trois  genres  comme  trois  degrés  d’ambition.  La 
« première  est  celle  des  hommes  qui  veulent  jouir  d’une  supériorité  ex- 
<(  clusive  : c’est  la  plus  vulgaire  et  la  plus  lâche.  La  seconde  est  fambilion 
« des  hommes  qui  veulent  rendre  leur  patrie  dominante  au  milieu  de  fes- 
« pèce  humaine  : elle  est  sans  doute  plus  élevée,  mais  elle  n’est  pas  moins 
« injuste.  Enfin  celle  qui  s’efforce  d’agrandir  la  domination  de  fhonime 
« sur  la  nature  (si  c’est  là  de  l’ambition)  est  la  plus  saine  et  la  plus  au- 
« guste  de  toutes.  Or,  l’empire  de  l’homme  suc  les  choses  a pour  base 
<c  unique  les  scieiuîes  et  les  arts  ; car  ce  n’esl  qu’en  étudiant  les  lois  de  la 
« nature  que  l’on  peut  parvenii*  â s’en  rendre  maître.  » 

C’esl  ainsi,  messieurs,  que  les  sciences  sont  comme  la  base  des  arts  in- 
dustriels et  des  richesses.  L’histoire  ne  nous  présente  point  de  peuple 
ignorant  qui  ait  été  riche  et  bien  pourvu.  Il  faut  pour  cela  autre  chose 
encore  que  de  la  science,  ainsi  que  vous  le  verrez  tout  à l’heure  ; mais  la 
science  est  nécessaire  ; elle  est  une  condition  indispensable  de  la  produc- 
tion des  richesses.  Un  sentiment  confus  le  dit  à tout  homme  médiocrement 
instruit  ; de  là , les  encouragements  et  la  protection  que  les  sciences  ren- 
contrent dans  tous  les  pays  civilisés.  Mais  ce  qui  n’était  que  vagueineni 
entrevu,  est  démontré  par  l’analyse. 

Les  connaissances  scientifiques  ne  suffisent  pas,  vous  disais-je.  En  eflel, 
rutilité  des  choses  ne  naît  pas  uniquement  des  faits  et  dos  lois  que  les 
sciences  nous  découvrent.  Dans  tous  les  cours  de  chimie  et  de  physique , 
on  fait  avec  de  l’oxigène,  du  magnétisme,  de  félectricité,  des  multitudes 
d’expériences  curieuses  qui  ne  produisent  pas  pour  un  sou  de  richesses. 
L’utilité  qu’on  en  peut  tirer  ne  saurait  naître  qu’auiant  que  l’on  connaît 
en  même  témps  quels  sont  les  besoins  des  hommes,  et  qu’on  sait  appli- 
quer telle  expérience,  qui  jusque-là  n’esl  que  curieuse,  à satisfaire  un  de 
ces  besoins.  Lorsqu’un  physicien  d’Italie,  M.  Voila,  découvrit  et  expliqua 
le  singulier  phénomène  que  présente  la  pile  de  Volta,  ce  ne  fut  qu’une  ex- 
périence curieuse.  Appliquée  par  M.  Davy  au  doublage  des  vaisseaux,  elle 
est  devenue  extrêmement  utile  en  offrant  un  moyen  de  conservation  pour 
les  feuilles  de  cuivre  dont  on  les  couvre. 


■'t  PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  VI. 

Vous  voyez  que  la  production  se  compose  non-seulement  de  la  science 
ou  des  notions,  mais  en  outre  de  l’application  de  ces  notions  aux  besoins 
de  fliomme.  Je  sais  que  le  fer  peut  se  forger,  se  modeler,  par  l’action  du 
feu  et  du  marteau  ; voila  la  science.  Quel  parti  puis- je  tirer  de  ces  con- 
naissances pour  créer  un  produit,  dont  l’utilité  soit  telle  que  le  prix  qu’on 
y mettra  soit  suffisant  pour  m’indemniser  de  mes  déboursés  et  de  mes 
peines?  Voilà  ce  qu’enseigne  l’art  de  l’application. 

Cette  application  exige  une  certaine  combinaison  intellectitelle  ; car  il 
s’agit  d’apprécier,  non-seulement  les  besoins  physiques  de  l’homme,  mais 
sa  constitution  morale,  c’est-à-dire,  ses  mœurs,  scs  habitudes,  ses  goûts, 
le  degré  de  civdisatiou  dont  il  jouit,  la  religion  qu’il  professe  ; car  toutes 
ces  choses  influent  sur  scs  besoins,  et  par  conséquent  sur  les  sacrifices 
auxquels  il  se  résoudra  pour  les  satisfaire. 

Or, cet  art  de  l’application,  qui  forme  une  partie  si  essentielle  de  la  pro- 
duction , est  l’occupation  d’une  classe  d’hommes  que  nous  appelons  entre- 
preneurs d’industrie.  Un  horloger  est  un  entrepreneur  d’industrie,  qui  a 
jugé  que  les  hommes,  avec  nos  usages  civils,  où  les  occupations,  les  repas, 
les  plaisirs,  sont  réglés  par  le  moment  où  l’on  est  de  la  journée,  que  les 
hommes,  dis-je,  de  notre  climat  et  de  notre  nation,  ont  besoin  d’horloges 
et  de  montres  ; ou , s’ils  en  ont  dt^à,  qu’ils  n’en  ont  point  assez  pour  rem- 
placer la  consommation  qui  s’en  fait,  ou  pour  subvenir  aux  besoins  d’une 
population  devenue  plus  nombreuse  ou  plus  riche  ; il  juge  pour  l’ordinaire 
des  besoins  par  le  prix  que  les  choses  acquièrent  en  vertu  de  la  demande  ; 
d s’est  instruit  des  connaissances  nécessaires  pour  l’exercice  de  son  art; 
il  a reuni  tous  les  moyens  d’exécution  que  cet  art  exige,  et  il  a fait  ou  fait 
faire  les  utiles  produits  que  nous  nommons  des  pendules  ou  des  montres. 

Un  entrepreneur  d’industrie  ne  peut  pas  exécuter  seul  toutes  les  opé- 
rations d’un  art , quelquefois  très  compliqué , et  qui  exige  souvent  le  se- 
cours de  beaucoup  de  bras  et  un  talent  d’exécution  qui  ne  peut  être  le 
fruit  que  d’une  longue  habitude.  C’est  en  cela  que  consiste  la  tâche  du 
simple  ouvrier.  L’entrepreneur  met  à profit  les  facultés  les  plus  relevées 

et  les  plus  humbles  de  l’humanité.  Il  reçoit  les  directions  du  savant  et  il 
los  transmet  ù rouvrier. 

Los  travaux  de  Touvrier  se  composent,  soit  du  simple  emploi  de  ses 
forces  musculaires , ou  de  cet  emploi  de  forces  dirigé  par  son  intelligence 
et  par  I adresse  qui  naît  de  Texercice , et  qui  constitue  ce  qu’on  appelle  le 
talent  do  I ouvrier.  Le  lalrnt  nVnlro  pour  rien  dans  le  travail  du  simple 
manouvnor,  (le  l’homme  de  peine  qui  exécute  les  travaux  pour  lesquels  il 


DE  QUOI  SE  COMPOSENT  LES  TRAVAUX  DE  LINDIJSTRIE.  95 

ne  faut  que  de  la  force,  comme  lorsqu’il  ne  s’agit  que  de  tourner  une  ma- 
nivelle, de  brouetter  de  la  terre  ; il  se  montre  dans  les  travaux  où  il  entre 
quelques  combinaisons,  comme  ceux  qu’exécutent  le  maçon,  le  menuisier; 
et  il  devient  quelquefois  très  distingué  dans  certains  arts  qui  exigent  une 
adresse  consommée  et  meme  des  éludes  préalables , comme  dans  l’art  du 
mouleur  onde  rimprimeur*.  Cependant,  l’occupation  de  l’ouvrier,  meme 
intelligent , diffère  essentiellement  de  celle  du  savant  et  de  celle  de  l’en-  | 

trepreneur,  dont  les  combinaisons  sont  d’un  autre  genre.  L’ouvrier  intel-  | 

ligent  s’élève  fréquemment,  et  le  savant  descend  quelquefois  aux  fonctions  | 

de  l’entrepreneur;  ils  joignent  alors  à leurs  occupations  ordinaires,  des  | 

vues  d’application  qui  diffèrent  de  leurs  combinaisons  antérieures.  Mais, 
soit  que  les  opérations  industrielles  se  trouvent  remplies  par  la  même 
personne,  soit  qu’elles  se  trouvent  réparties  entre  plusieurs  individus,  l’on 
peut  en  distinguer  de  trois  sortes  : 

Les  recherches  du  savant; 

Les  applications  de  l’entrepreneur; 

L’exécution  de  l’ouvrier. 

Il  n’y  a pas  de  produit  où  l’on  ne  puisse  découvrir  les  traces  de  ces  trois 
genres  de  travaux.  Un  fruit  paraît  être  uniquement  le  produit  de  la  seule 
fécondité  du  sol.  Cependant  il  n’acquiert  une  certaine  beauté,  une  certaine 
saveur,  que  par  les  soins  du  cultivateur,  et  dans  ces  soins  nous  retrouvons 
les  traces  des  trois  opérations  dont  je  vous  parle.  Uu  entrepreneur  de  cul- 
ture a dû  se  livrer  à quelques  combinaisons  pour  réunir  les  moyens  né- 
cessaires pour  obtenir  un  produit  quelconque;  il  a dû  mettre  en  balance 
ce  que  ces  moyens  lui  coûteraient,  avec  l'avantage  qu’il  retirerait  du  pro- 
duit. Il  a dû  s’instruire  des  procédés  d’agriculture  au  moyen  desquels  on 
le  fait  arriver  à bien  ; et  enfin  il  a fallu  qu’il  s’occupât  de  l'exécution  de  ct^s 
procédés.  Voilà  les  trois  opérations  dont  l’ensemble  constitue  l’industrie. 

Une  balle  de  café  a été  le  résultat  d’une  entreprise  industrielle  pour  le 
pays  qui  a cultivé  celte  plante,  et  d’une  autre,  et  même  de  plusieurs  autres 
entreprises  industrielles,  pour  être  apportée  en  Europe  ; car,  le  négociant 
qui  l’a  fait  acheter  en  Arabie  ou  aux  Antilles,  a dû  avoir  des  connaissances 
géographiques  et  commerciales  ; l’armateur  du  navire  et  son  constructeur 
également;  enfin,  les  matelots,  les  commis,  les  hommes  de  peine  qui  ont 


* Le  compositeur  d’imprimerie  doit  savoir  au  moins  les  éléments  de  la  gram- 
maire, et  la  disposition  des  pages  exige  de  certaines  combinaisons  qui  ne  sont 
pas  à la  portée  de  toutes  les  intelligences. 


PREMIKRK  PAHTIK.  - CHAPITRE  VI. 


ÎHi 

fourni  leurs  travaux  à ces  diverses  entreprises,  peuvent  ^tre  considérés 
romme  des  ouvriers  dont  les  travaux  y ont  coopéré. 

Dans  les  divers  états  d’avancement  des  sociétés,  vous  retrouvez  ces 
memes  opérations,  mais  plus  grossières  et  appliquées  à d’autres  besoins. 
Le  Tartare  nomade  qui  promène  sa  tente  et  ses  troupeaux,  n’a-t-il  pas  des 
connaissances  vétérinaires  assez  étendues  qui  lui  montrent  quels  sont  les 
soins  que  requièrent  ses  chameaux,  ses  chevaux,  ses  brebis?  Il  a des  con- 
naissances en  histoire  naturelle,  puisqu’il  peut  vous  dire  quelles  sont  les 
qualités  des  différents  pâturages  et  les  expositions  où  on  les  trouve.  Il  a 
meme  des  connaissances  géographiques  et  astronomiques  qui  le  guident. 

Toutes  ces  connaissances  lui  ser\enl  à diriger  sa  tribu  et  à multiplier 
ses  richesses.  11  est  même  manufacturier  ; puisqu’il  fait  ou  fait  faire  l’étoffe 
de  ses  tentes  et  de  scs  habits,  ses  chariots,  l’équipement  de  ses  bétes  de 
somme  et  de  trait,  et  même  des  fromages  et  des  liqueurs  fermentées. 

Enfin,  ses  serviteurs  et  ses  agents  ne  représentent-ils  pas  la  classe  ou- 
vrière en  exécutant  le  travail  manuel  indiqué  par  les  connaissances  ré- 
pandues chez  ce  peuple,  et  appliquées  par  le  chef  de  la  tribu,  qui  n’est 
antre  qu’un  entrepreneur  d’industrie  à la  mode  du  pays? 

.lusque  clu^z  les  sauvages  même,  il  y a quelques  arts  qui  réclament 
toutes  les  mêmes  opérations.  Ils  ont  des  armes,  des  fdets  à prendre  du 
poisson,  des  oriiemtmts,  qui  supposent  quelques  connaissances  des  pro- 
priétés des  corps  et  des  lois  de  la  pliysique.  Il  a fallu  qu’ils  fissent  une  ap- 
plication de  ces  connaissances  à leurs  besoins,  et  ils  déploient  une  adi'essc 
d’exécution  qui  étonne  souvent  les  voyageurs.  Dans  la  poursuite  de  leur 
proie,  il  y a une  intelligence  quelquefois  fort  extraordinaire.  Ils  auraient 
appris  à Buffon  bien  des  faits  curieux  sur  l’instinct  des  animaux.  lisse 
moquent  des  Européens  qui , dans  l’épaisseur  des  forêts  et  par  un  temps 
couvert,  ne  savent  quelquefois  ni  l’heure  du  jour,  ni  la  situation  des  quatre 
points  cardinaux.  L’inspection  d’un  tronc  d’arbre  et  des  lichens  qui  s’y 
trouvent,  leui*  indique  tout  de  suite  de  quel  côté  est  le  midi  ou  le  levant, 
et  guide  leur  marche. 

En  fait  de  connaissances  scientifiques,  il  n’y  a de  différence  entre  les 
hommes  que  du  plus  au  moins.  Le  plus  ignorant  est  moins  savant  qu’un 
autre;  et,  quand  nous  considérons  tout  ce  qui  nous  reste  à apprendre 
dans  presque  tous  les  genres,  nous  sommes  forcés  de  convenir  que  le 
plus  savant  d’entre  nous  n’est  que  le  moins  ignorant.  Il  n’y  a pas  un 
membre  de  l’Académie  des  sciences  qui  ne  put  recueillir  quelques  notions 
précieuses  chez  un  pâtre  grossier. 


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DE  QUOI  SE  COMPOSENT  LES  TRAVAUX  DE  L’INDUSTRIE.  97 

Au  moyen  de  celle  analyse  des  fonctions  de  l’industrie,  nous  concevrons 
mieux  ce  qui  a manqué  à tel  ou  tel  peuple,  ce  qui  manque  à tel  ou  tel 
individu  pour  être  parfaitement  industrieux. 

Adam  Smith  se  contente  d’employer  le  mot  de  travail  pour  désigner 
cet  ensemble  d’opérations  qui  compose  l’industrie,  opérations  dont  quel- 
ques-unes sont  purement  intellectuelles  et  d’un  ordre  très  élevé.  Ce  terme 
ne  paraît  pas  sufïisant  appliqué  à tant  d’actes  si  divers;  et  je  n’en  fais 
l’observation  qu’en  faveur  de  ceux  (jui  voudront  étudier  cet  auteur.  Ils 
seront  prévenus  que  partout  il  applique  indifféremment  le  nom  de  travail 
à toutes  les  opérations  que  je  viens  d’analyser.  Quant  à nous  qui , pour 
répandre  une  plus  grande  clarté  sur  le  sujet , nous  attachons  à préciser 
l’idée  représentée  par  chaque  mot , nous  ne  donnerons  le  nom  de  travail 
qu’à  une  même  action  continuée  dans  un  but  déterminé. 

En  décomposant,  j)our  ainsi  dire,  les  opérations  de  l’industrie,  et  en 
vous  montrant  quelles  sont  les  différentes  classes  de  la  société  qui  les 
exécutent,  je  n’ai  pas  prétendu  qu’elles  dussent  néce.ssairement  être  exé- 
cutées par  différentes  personnes.  Un  homme  peut  faire  partie  de  plusieurs  | 

classes.  Lorsqu’un  agriculteur  ftui  des  essais  de  greffe  ou  de  taille  des 
arbres,  pour  obtenir  de  plus  beaux  fruits,  il  fait  des  recherches  qui  aug- 
menteiont  ses  connaissances,  sa  science;  il  cherche  à les  appliquer  à 
l’usage  de  l’homme  ; et  il  exécute  lui-même  ses  conceptions.  Il  est,  à vrai 
dire,  pour  ce  produit  en  particulier,  savant,  entrepreneur  et  ouvrier. 

Nous  en  pouvons  dire  autant  d’un  teinturier  qui  fait  des  recherches 
chimiques,  ou  qui  emploie  les  connaissances  qu’il  a déjà,  pour  obtenir, 
par  des  mélanges,  des  couleurs  plus  vives  ou  plus  solides  ; ou  qui  dirige 
lui-même  sou  combustible  dans  le  but  d’épargner  la  chaleur. 

C est  à vous , messieurs , de  faire  les  applications  des  opérations  pro- 
ductives désignées,  à tous  les  cas  particuliers  qui  s’offriront  à vous.  L’es- 
sentiel est  de  savoir  ce  qui  constitue  les  travaux  industriels,  c’est-à-dire 
les  actes  ou  les  perfectionnements  peuvent  être  introduits. 

Je  vous  ferai  remarquer  que  l’entrepreneur  d’industrie  est  l’agent  prin- 
cipal de  la  production.  Les  autres  opérations  sont  bien  indispensables 
pour  la  création  des  produits  ; mais  c’est  l’entrepreneur  qui  les  met  en 
œuvre,  qui  leur  donne  une  impulsion  utile,  qui  en  tire  des  valeurs.  C’est 
lui  qui  juge  des  besoins  et  surtout  des  moyens  de  les  satisfaire , et  qui 
compare  le  but  avec  ces  moyens;  aussi , sa  principale  qualité  est-elle  le 
jugement.  Personnellement,  il  peut  se  passer  de  science,  en  faisant  un 
judicieux  emploi  de  celle  des  autres;  il  peut  éviter  de  mettre  la  main  à 


PKKMltKh:  fc*AKili:.  — CHAFHRi:  VI 


l’œuvre  (^n  se  servaiil  des  mains  iVautrui  ; mais  il  ne  saurait  se  passer  de 
jugement  ; car  alors  il  pourrait  faire  à grands  frais  ce  qui  n’aurait  aucune 
valeur.  Telle  est  Fei  reur  qui  ruine  le  plus  sûrement  les  particuliers  et  nuit 
à la  prospérité  du  pays. 

Aussi,  tout  ce  qui  tend  chez  un  j)cuple  à reclilier  le  jugement,  à donner 
généralement  de  justes  idées  de  cliaque  chose,  est  favorable  à la  produc- 
duction  des  richesses.  Tout  ce  qui  tend  au  contraire  à fausser  les  idées,  à 
dépraver  le  jugement,  à faire  croire  que  tels  ou  tels  effets  tiennent  à de 
certaines  causes  qui  ne  sont  pas  les  véritables,  est  nuisible  à la  produc- 
tion, et  par  conséquent  à l’aisance  et  au  bien-être  des  nations. 

Cela  nous  indique  ce  que  nous  devons  entendre  par  les  bienfaits  de  l’ins- 
truction.  L’instruction  d’un  peuphî  ne  saurait  être  celle  d’une  académie. 
En  tout  pays,  la  plupart  des  hommes  sont  destinés  à ignorer  beaucoup  de 
choses  ; et  cela  n’est  pas  un  mal  ; car  si  l’on  voulait  loger  dans  sa  mémoire 
seulement  tout  ce  qui  mérite  d’être  appris,  il  faudiail  y consacrer  son 
existence  tout  entière,  et  il  ne  nous  resterait  ni  temps  ni  faculté  pour  la 
vie  active,  (jui  est  nécessaire  si  mms  voulons  arriver  à la  satisfaction  de 
nos  besoins.  Ce  que  l’un  ignore,  l’autre  le  sait.  On  peut  suppléer  aux  con- 
naissances (|u’on  n’a  pas.  Mais  l’instruction  que  rien  ne  saurait  remplacer, 
celle  que  nous  devons  rechercher,  celle  à laquelle  tout  le  monde  peut  pré- 
tendre, c’est  de  n’avoir  que  des  idées  justes  des  choses  dont  on  est  appelé 
a s’occuper.  Les  fausses  idées  sont  un  mal  positif,  parce  qu’elles  con- 
duisent à des  mesures  fausses.  Souvent  dans  les  campagnes  on  amène  les 
bestiaux  malades  pour  entendre  la  messe  devant  la  porte  des  églises.  On 
ne  peut  ainsi  qu’augmenter  le  mal.  On  ferait  mieux  d’étudier  les  principes 
de  l’art  vétérinaire.  On  consulte  un  almanach  de  sorcier  pour  savoir  si  l’on 
doit  se  faire  saigner;  on  ferait  mieux  de  suivre  un  régime  plus  sobre  cl  de  se 
faire  des  règles  d’hygiène  d’après  des  observations  judicieusement  faites. 

J’ai  fait  une  fois  construire,  par  entreprise , un  four  à cuire  le  pain.  A 
peine  le  four  fut-il  déblayé,  qu’il  s’écroula.  L’ouvrier  qui  s’en  était  chargé 
s’imagina  que  l’oubli  de  certaines  pratiques  superstitieuses  était  la  cause 
de  cet  accident.  Il  recommença  son  ouvrage  sans  oublier  les  cérémonies. 
Aussitôt  le  four  déblayé,  il  tomba  de  nouveau , et  le  maçon  fut  en  perte. 
Il  eut  mieux  valu  pour  lui  qu’il  s’attachât  à corriger  les  vices  de  la  cons- 
truction de  sa  bâtisse. 

J’ai  déjà,  dans  mon  Traité  d'économie  politique,  remarqué  que  les  con- 
naissances scientifiques  circulent  d’un  pays  dans  un  autre  plus  aisément 
que  les  qualités  qui  font  les  bons  entrepreneurs.  Les  qualités  de  ceux-ci 


DE  01)01  SE  COMPOSENT  LES  TUAVAUX  DE  L’INDLSTUIE.  99 

sont  plus  personnelles,  pour  ainsi  dire,  et  se  iransmellent  plus  difficile- 
ment d’un  individu  à l’autre.  Une  personne  remplie  de  jugement  ne  sau- 
rait en  donner  à une  autre  qui  en  manque  ; tandis  qu’on  peut  donner  de 
rinslruclion  à celle  qui  n’en  a pas.  Los  entrepreneurs  sont  jaloux  des 
procédés  qu’ils  connaissent;  les  savants,  plus  libéraux,  communiquent 
plus  volontiers  ce  qu’ils  savent;  les  lumières  qu’ils  répandent  par  leurs 
leçons  et  par  leurs  livres,  servent  à leur  fortune  et  à leur  réputation.  C’est 
ainsi  que  les  notions  scientifiques  se  propagent  d’un  pays  dans  l’autre  ; mais 
il  n’en  est  pas  tout  à fait  de  même  des  talents  de  l’entrepreneur  d’industrie. 

Moins  les  classes  sont  instruites,  et  plus  elles  sont  attachées  à leurs 
routines,  quelque  insensées  qu’elles  soient.  Un  propriétaire  instruit  sur 
les  assolements  ou  successions  de  culture,  ne  persuade  pas  facilement  à 
ses  fermiers  de  supprimer  les  jachères,  et  de  multiplier  les  bestiaux.  Il  y 
a dans  chaque  pays,  et  même  dans  clnupie  province,  des  caractères  natio- 
naux qui  sont  quelquefois  favorables,  quelquefois  contraires  aux  dévelop- 
pements de  l’induslrie.  Les  habilanls  d’un  endroit  sont  indolents  et  pa- 
resseux, tandis  qu’ailleurs  ils  sont  vifs  et  intelligents.  Un  ouvrier  allemand 
ou  anglais  est  tout  entier  à son  ouvrage;  rien  ne  peut  l’en  distraire  ; il 
souffre  difiicilemeni  que  l’objet  qu’il  travaille  sorte  de  ses  mains  dans  un 
état  d’imperfection.  En  France,  il  est  trop  souvent  léger  et  peu  curieux  de 
la  perfection  ; il  aime  à se  laisser  distraire  ; il  rit,  il  chante  ; mais  la  gaîté 
ne  fait  pas  le  bonheur  et  encore  moins  l’aisance.  Il  y a d’autres  pays  on 
une  paresse  incurable  est  fort  contraire  aux  progrès  de  rinduslrie.  Un  ou- 
vrier espagnol  aime  mieux  aller  mal  vêtu  et  se  nourrir  à peine  que  s’assu- 
jélirau  moindre  travail. 

Cependant  l’expérience  des  siècles  nous  apprend  que  l’on  peut  acquérir 
et  que  l’on  peut  perdre,  lentement  à la  vérité,  les  qualités  nécessaires  à 
une  nation  industrieuse.  Les  anciens  Gaulois  et  les  anciens  Germains 
étaient  des  peuples  fort  peu  industrieux  ; tandis  que  leurs  successeurs,  les 
t rançais  et  les  Allemands,  le  sont  beaucoup.  Les  Anglais,  qui  le  sont  plus 
encore,  ne  connaissaient  presque  aucun  art;  et  il  n’y  a pas  trois  siècles 
qu’ils  liraient  de  l’étranger  toutes  leurs  étoffes  et  leurs  quincailleries.  Cela 
peut  donner  des  espérances  aux  nations  qui  jusqu’ici  ont  passé  pour  fort 
peu  avancées  dans  les  arts. 


Dans  ce  qui  précède,  messieurs,  nous  avons  observé  les  opérations  com- 
munes à toute  espèce  d’industrie  qui  se  propose  d’obtenir  des  produits 
matériels.  Nous  retrouverons  des  opérations  absolument  analogues  dans 


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100  PREMIKRK  PARTIE.  — CHAPITRE  VII. 

la  création  des  produits  immatériels.  Un  médecin  juge  qiéaprès  avoir  re- 
cueilli les  connaissances  qu’on  peut  se  procurer  dans  Fanatomie,  la  phy- 
siologie, la  pathologie,  il  pourra  se  rendre  assez  utile  aux  personnes  ma- 
lades pour  être  indemnisé  de  ses  dépenses  et  de  ses  peines.  Il  se  fait 
entrepreneur  de  guérisons.  Ici  il  y a peu  d’action  analogue  à celles  des 
ouvriers  en  général;  cependant,  si  le  médecin  ordonne  un  pansement, 
une  aj)pIication  de  sangsues,  ou  d’autres  soins  qui  ne  réclament  que  de 
l’adresse  manuelle,  ceux  qui  les  exécutent  remplissent  une  fonction  (pii 
r épond  au  travail  des  ouvriers. 

Si  l’on  Juge  que,  par  la  connaissance  des  lois  et  de  la  j)rocéduie,  on 
puisse  se  rendre  utile  aux  particuliers  qui  ont  des  intérêts  à défendre,  et 
qui  n’ont  pas  eux-mêmes  les  lumières,  le  loisir  ou  l’expérience  nécessaires 
pour  les  défendre  avec  succès,  on  étudie  le  droit,  on  devient  avocat,  et 
l’on  applique  ensuite  ce  genre  de  connaissances  aux  besoins  des  hommes 
qui  exercent  les  autres  professions  d(ï  la  société.  Les  services  qu’on  rend 
sont  un  produit  immatériel  qui  a son  prix,  et  qui  devient  la  matière  d’un 
(‘change.  C’est  toujours  une  application  des  connaissances  de  l’homme  à 
ses  besoins. 


Ce  queje  vous  ai  dit  Jusqu’ici  peut  s’appliquer  également  à tous  les  gem*(‘s 
d’industrie;  il  nous  reste  à savoir  quelles  sont  ces  diverses  industries. 


j!  CHAPITRE  VII. 

'I  (dâssification  des  industries. 

. Nous  avons  vu  que  la  production  des  produits  matériels  se  réduit  à 

ji  prendre  les  matières  que  nous  offre  la  nature,  dans  un  état,  et  a les  rendre 

idans  un  autre  étal  où  elles  ont  une  valeur  plus  forte;  ce  qui  s’opère  par 

Faction  de  l’industrie.  Il  n’y  a donc  qu’une  seule  industrie , si  l’on  consi- 
i dère  son  but  et  ses  résultats  généraux  ; et  il  y en  a mille,  si  l’on  considère 

{ la  variété  de  leurs  procédés  et  des  matières  sur  lesquelles  elles  agissent. 

En  d’autres  termes,  il  n’y  a qu’une  seule  industrie  et  une  multitude  d’arts 

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différents. 

Cependant  on  a trouvé  commode,  pour  étudier  Faction  industrielle,  de 
I classer  ses  opérations,  de  réunir,  en  un  même  groupe,  toutes  celles  qui 

!:  ont  quelque  analogie  entre  elles.  C’est  ainsi  qu’on  a dit  que  l’industrie  qui 

i extrait  les  produits  des  mains  de  la  nature,  soit  qu’elle  ail  provoqué  leur 


i 


I 


CLASSIFICATION  DES  INDUSTRIES.  101 

production,  soit  que  celte  production  ait  été  spontané(^,  se  nommerait  in- 
dustrie agricole^  ou  agriculture  i 

Que  l’industrie  qui  prend  les  produits  entre  les  mains  de  leur  premier  pro- 
ducteur, et  qui  leur  fait  subir  une  transformation  quelconque,  par  dos  pro- 
cédés chimiques  ou  mécaniques,  se  nommerait  industrie  manufacturière» 

Enfin , que  l’industrie  qui  prend  les  produits  dans  un  lieu  pour  les  trans- 
porter dans  un  autre  où  ils  se  trouvent  plus  à portée  du  consommateur, 
se  nommerait  industrie  commerciale  ou  simplement  commerce. 

Vous  verrez,  en  effet,  que  cette  classification  offi-e  quelque  facilité  pour 
remonter  aux  causes  et  prévoir  les  résultats;  mais  je  vous  prie  de  ne  pas 
[lerdre  de  vue  qu’elle  est  arbitraire  et  adoptée  uniquement  pour  nom* 
commodité.  Quand  on  étudie  les  choses,  les  faits,  les  lois  que  nous  offn‘ 
la  nature,  aussi  bien  dans  l’ordre  moral  que  dans  l’ordre  physique,  on  s’a- 
perçoit qu’elle  semlile  avoir  cherché  à effa(*er  les  classifications  plutôt 
qu’à  les  marfpuu*.  Dans  l’économie  politique , nous  classons  les  choses 
d’après  leur  nature,  leurs  fonctions,  leurs  propriétés;  nous  substituons 
(jiielquefois  une  meilleure  classiûcation  à une  autre  moins  bonne,  comme 
ont  fait  les  naturalistes,  qui,  après  avoir  longtemps  classé  les  animaux 
d’après  le  nombre  de  leur  pieds,  ont  trouvé  plus  commode  de  les  diviser 
en  animaux  avec  ou  sans  vertèbres.  Ils  n’ont  pas  multiplié  le  nombre  des 
animaux  que  nous  offre  la  nature;  ils  les  ont  mieux  rangés  et  mieux  étu- 
diés. C’est  de  même  la  nature  qui  veut  que  les  sociétés  politiques  se  com- 
puseiit  de  divers  organes,  éprouvent  une  multitude  de  besoins  et  disposent 
de  certains  moyens  pour  les  satisfaire  ; quant  à nous,  notre  affaire  est  d’é- 
tudier toutes  ces  choses,  et,  pour  y parvenir,  de  les  examiner  parties  par 
parties  et  de  les  ranger  dans  Fordre  le  plus  favorable,  sans  oublier  que  la 
nature  des  choses,  qui  se  Joue  de  nos  études,  semble  affecter  de  tout 
brouiller.  Les  manières  dont  les  choses  peuvent  être  modiliées  et  appro- 
priées à notre  usage,  se  londent  les  unes  dans  les  autres,  par  des  nuances 
imperceptibles.  Le  cultivateur  est  manufacturier,  quand  il  presse  sa  ven- 
dange pour  en  faire  du  vin  ; le  jardinier  est  négociant,  quand  il  achète  des 
salades  à son  voisin  pour  les  poi'ter  au  marché.  Chaque  ménage  a un 
fonds  de  terre  dans  son  potager,  et  un  atelier  de  manufacture  dans  sa  cui- 
sine, puisque  dans  l’un,  on  fait  pousser  les  légumes,  et  que  dans  l’autre, 
on  les  apprête.  Cent  bureaux  de  statistique  ne  suffiraient  pas  pour  re- 
cueillir la  note  de  toutes  les  transformations  qui  s’opèrent  dans  un  royaume 
tel  que  la  France,  et  aucun  tableau  ne  contiendra  Jamais  loutf^s  les  aug- 
mentations de  valeur  qui  naissent  de  ces  transforniatioiis. 


PUEMIKKK  l-AUTIi:.  — CHAITIRE  Vil. 


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Ce  point  une  fois  bien  entendu,  Je  vous  dirai  qu’on  classe  avec  lïndws- 
trie  agricole  tous  les  travaux  qui  ont  pour  objet  de  tirer,  sans  intermé- 
diaires, des  mains  de  la  nature,  les  matières,  quelles  qu’elles  soient,  qui 
peuvent  servir  à nos  besoins,  même  celles  qui  ne  supposent  pas  la  culture 
du  sol;  tels  sont  les  travaux  du  chasseur,  du  pécheur,  qui  s’emparent  des 
animaux  qui  n’ont  pas  été  élevés  par  leurs  soins;  du  mineur,  qui  fouille 
dans  les  entrailles  de  la  terre  pour  y puiser  des  minéraux  qui  s’y  trou- 
vaient longtemps  avant  qu’il  s’en  occupât. 

tin  peut  de  même  classer  avec  Xindustrie  manufacturière  tous  les  tra- 
vaux qui  s’exercent  sur  une  matière  aiîhelée,  même  lorsqu’on  ne  la  façonne 
que  pour  sa  propre  consommation  ou  celle  de  sa  fomille.  Une  ménagèn^ 
qui  lile  du  lin  et  qui  tricote  des  bas  ttour  elle  ou  pour  ses  enfants,  exerce 
une  industrie  manufacturière.  Tous  les  travaux  de  femme  qui  se  font  dans 
l’intérieur  des  ménages,  sont  des  travaux  manufacturiers.  A plus  forte  rai- 
son ceux  qui  s’exécutent  dans  des  boutiques  et  pour  la  vente.  Un  'tailleur 
est  manufacturier,  puisque  la  même  quantité  d’étoffe  a un  peu  plus  de  va- 
leur lorsqu’elle  est  taillée  et  cousue  en  habits,  qu’elle  n’en  avait  atq)ara- 
vant.  Un  serrurier,  un  relieur  de  livres,  sont  des  manufacturiers-,  un  bou- 
langer, un  pâtissier,  un  traiteur,  sont  manufacturiers  également,  puis- 
qu’ils acquièrent  des  matières  alimentaires,  et  par  une  préparation  quel- 
conque les  rendent  propres  à notre  usage  et  augmentent  par  là  leur  valeur. 

Dans  une  ville  un  peu  industrieuse,  à chaque  étage  de  chaque  maison, 
on  exécute  des  travaux  manufaciurim's.  Ici,  l’on  l;iit  dos  boulons,  là,  des 
lal)atières  ; dans  un  endroit,  on  frappe  et  l’on  assemble  les  chaînons  de  la 
chaînette  intérieure  des  montres;  dans  un  autre,  on  coud  des  gants,  <m 
bien  l’on  borde  des  souliers.  Chez  un  parfumeur,  on  effeuille  des  roses  ; 
chez  un  apothicaire,  on  broie  des  médicaments  ; chez  un  opticien,  on  polit 
des  verres  de  lunettes.  Tous  ces  travaux  sont  du  même  genre,  soit  qu’on 
les  exécute  en  grand,  dans  de  vastes  ateliers  où  deux  ou  trois  cents  ou- 
vriers sont  à l’ouvrage,  soit  qu’on  les  exécute  en  petit,  au  coin  de  son  feu. 

Nous  rangerons  enfin  dans  Xindmtrie  commerciale  tous  les  travaux  qui 
ont  pour  objet  de  revendre  ce  qu’on  a acheté,  sans  avoir  fait  subir  à la 
marchandise  aucune  transformation  essentielle,  sauf  le  transport  et  la  di- 
vision par  parties,  afin  que  le  consommateur  puisse  se  procurer  la  quan- 
tité dont  il  a besoin,  et  dans  le  lieu  où  il  lui  est  commode  de  la  trouver. 


Ce  n’est  douiî  pas  s<*ulement  le  négo<nanl,  comme  celui  dont  les  navires 
apportent  du  <*afi';  d’Amérique,  qui  fait  le  commerce  ; c’est  encore  l’épicier 
qui  le  vend  à la  livre.  On  fait  \v  commerce  dans  de  vastes  comptoirs  et 


V 


I 


CLASSIFICATION  DES  INDUSTRIES,  10,^ 

dans  de  petites  boutiques.  Tous  ceux  qui  achètent  en  gros  les  produits 
des  manufactures,  pour  les  revendre  au  détail,  font  le  commerce.  La  frui- 
tière qui  achète  aux  gens  de  la  campagne  du  beurre  ou  des  légumes  pour 
les  revendre,  fait  le  commerce.  Les  hommes  qui  portent  de  l’eau  ou  qui 
crient  des  fagots  dans  la  rue,  font  le  commerce.  Ne  méprisons  aucune  de 
ces  manières  d’exercer  les  diverses  branches  de  l’industrie  ; car,  je  vous  le 
répète,  il  y a la  plus  parfaite  analogie  entre  elles,  et  c’est  bien  souvent 
faute  de  convenir  de  ces  analogies , ((u’on  se  forme  de  fausses  idées  sur 
l’industrie  des  peuples.  On  juge  qu’une  nation  n’a  point  d’industrie  manu- 
facturière, lorsqu’on  n’y  voit  point  d’immenses  ateliers;  on  croit  qu’elle  n’a 
point  de  commerce,  lorsqu’elle  ne  couvre  pas  les  mers  de  ses  vaisseaux. 
Vous  aurez  lieu  au  contraire,  messieurs,  de  vous  convaincre  que,  mêin<.* 
cliez  les  peuples  les  plus  industrieux,  les  grands  ateliers  forment  la  moindre 
partie  de  leurs  manufaclui*es,  et  les  navires  nombreux  la  moindre  partie 
de  leur  commerce. 

J’ai  déjà  remanjué  qu’une  chose  est  un  produit,  même  avant  d’avoir  ac- 
quis toutes  les  qualités  qui  la  rendent  propre  à être  consommée.  Les 
iKtrres  de  fer  qui  sortent  d’une  grosse  forge,  quoiqu’elles  ne  puissent  im- 
médiatement saiisfairt»  à aucun  besoin,  sont  des  produits  ; car  elles  sont  à 
l’usage  de  beaucoup  d’artisans  qui  s’en  servent  dans  les  arts.  Les  outils  de 
tous  les  métiers  sont  des  produits  (pii  servent  à en  faire  d’autres.  Le  bbî 
lui-même,  qui  dans  nos  cUïnals  est  le  j>lus  important  des  produits,  ii’a 
qu’une  utilité  qui  n’est  pas  achevée,  puisqu’il  doit,  pour  devenir  enlière- 
inent  propre  à nous  nourrir,  stibir  encore  deux  manipulations  (celle  dti 
meunier  et  celle  du  boulanger). 

C’est  ainsi  qu’une  chose,  (jui  n’a  pas  encore  subi  toutes  les  transforma- 
tions qui  la  rendront  propre  à satisfaire  lesbesoins  où  les  goûts  des  hommes, 
est  néanmoins  un  produit  en  vertu  des  iransforinationsqu’elle  a déjàsubios. 

On  a beaucoup  disputé  sur  la  prééminence  des  diverses  industries  comme 
moyen  de  production.  Aussi  longtemps  qu’on  a cru  que  l’or  et  l’argent 
étaient  les  seules  richesses,  on  n’a  attribué  la  faculté  de  produire  des  ri- 
chesses qu’aux  mines  de  métaux  précieux.  C’est  en  ce  sims  qu’on  a dit  que 
l’Amérique  avait  décuplé  les  richesses  du  monde  ; dès-lors  les  pays  tjui  ne 
renfermaient  point  de  mines  n’ont  plus  cherché  <}u’à  tirer  la  plus  grosse 
part  des  mines  étrangères,  en  vendant  le  plus  qu’ils  pouvaient  de  leurs 
produits  aux  autres  nations,  et  en  achetant  d’elles  le  moins  possible.  Sui- 
vant ceux  qtii  soulienmmt  ce  système,  »iu’on  nomme  le  système  exclusifs 
ou  de  la  balance  du  commervcj  il  n’y  a que  le  cmnmrirr,  ot  même  le  com- 


I T . 


PREMIÈRE  PARTIE  — CHAPITRE  Mil. 

merce  avec  l’élranger , qui  puisse  augmenter  les  richesses  d’un  pays  qui 
n’a  point  de  mines. 

Nous  avons  acquis  déjà  des  notions  assez  sûres,  relativement  à la  nature 
des  richesses  et  à la  production  des  valeurs,  pour  sentir  la  fausseté  de  ce 
système.  Nous  savons  que  la  valeur  qui  se  trouve  dans  une  multitude 
d objets  autres  que  les  métaux  précieux,  est  exactement  de  même  nature 
que  celle  qui  se  trouve  dans  for  et  dans  l’argent,  puisqu’elle  peut  acquérir 
pat  1 échange  tous  les  mêmes  objets  que  l’on  peut  acquérii’  au  moyen  de 
ces  métaux  ; nous  savons  de  plus,  que  cette  valeur  qui  constitue  nos  pro- 
priétés, nos  richesses,  peut  être  le  résultat  desopérations  de  l’industrie  agri- 
cole et  de  l’industrie  manufacturière,  comme  de  l’industrie  commerciale. 

Quand  nous  entrerons  plus  avant  dans  la  manière  de  procéder  des  di- 
verses industries,  vous  verrez  quels  systèmes  on  a mis  en  avant,  à diverses 
époques , pour  prouver , tantôt  que  l’or  et  l’argent  étaient  les  seules  ri- 
chesses réelles,  tantôt  que  c’étaient  les  seuls  produits  de  l’agriculture.  Les 
uns,  ont  prétendu  que  le  commerce  ne  consistait  que  dans  l’échange  des 
richesses  produites,  et  qu’il  ne  produisait  rien  par  lui-même  ; les  autres, 
que  1 opulence,  au  contraire,  n’arrivait  aux  nations  que  par  le  commerce. 
Tous  ces  systèmes  tomberont  successivement,  à mesure  que  nous  sou- 
mettrons à l’analyse  les  diverses  parties  de  l’économie  des  nations. 


. 1 


ii 

.1 


CHAPITRE  VIH. 

Des  instruments  généraux  de  l'imiuslrie,  et  des  fonds  productifs. 

Jusqu’ici,  nous  avons  cherché  à connaître  ce  que  sont  les  produits  de 
1 industrie,  et  comment  ils  résultent  de  raction  industrielle.  Pour  entrer 
plus  a\aut  dans  1 examen  de  cette  action,  nous  devons  muinteiiant  prendre 
connaissance  des  instruments  que  rinduslrie  est  forcée  d’employer. 

E industrie  la  plus  grossière,  celh^  du  sauvage,  ne  saurait  se  passer 
d instruments.  Le  sauvage  a quelques  armes  pour  atteindre  les  animaux 
dont  il  se  nourrit  ; il  a des  üleis  pour  prendre  du  poisson,  des  outils  pour 
façonner  une  hutte  grossière,  ou  bien  les  éloflfes  dont  il  couvre  quelques 
pai  lies  de  son  corps.  Dans  un  état  civilisé  où  la  propriété  est  plus  assurée, 
et  la  production  immense , les  instruments  de  l’industrie  sont  bien  plus 
nombreux  et  bien  plus  variés. 

De  CPS  insirumenls,  les  uns  sont  des  trésors  gratuits  que  la  nature  à 


n 


DES  LNSTRLMExMS  DE  LTNDUSTUIE. 


105 


] 

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! 

0 

( 


! 

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mis  à la  disposition  de  l’homme,  sans  lui  faire  payer  les  secours  qu’il  en 
tire.  C’est  elle  qui  lui  procure  des  routes  liquides  sur  l’Océan  et  des  vents 
dont  le  souille  fait  avancer  ses  navires.  C’est  elle  qui  lui  fournit  la  chaleur 
du  soleil  à l’aide  de  laquelle  ses  végétaux  mûrissent.  C’est  elle  qui  lui  a 
préparé  cette  force  de  gravitation  qui,  faisant  peser  sur  la  terre  la  plupart 


des  corps,  et  même  l’atmosphère,  lui  fournit  un  agent  d’un  pouvoir  im- 
mense dans  les  arts  : celui  qui  agit  sur  le  piston  de  la  machine  à vapeur  ' . 
Sans  doute  l’homme  est  obligé  de  préparer  des  agents  artificiels,  des 


machines  à l’aide  desquelles  il  lire  parti  de  ces  agents 


naturels;  mais  les 


agents  artificiels  n’accomplissent  pas  tout  le  travail,  et  il  y,  a de  la  part  des 
agents  naturels,  un  service  purement  gratuit  dont  l'homme  fait  son  profit. 
Le  soufflet  d’une  forge , soit  qu’il  aille  à bras  ou  par  moteur,  n’est  pas  un 
instrument  gratuit  ; mais  l’air  qu’il  puise  dans  fatinosphère  et  qu’il  verse 
sur  le  feu,  est  un  agent  de  combustion  gratuit.  La  puissance  des  agents 


naturels  se  remarque  encore  dans  la  fermentation  des  liqueurs,  dans  le 
blanchîmcnt  des  toiles,  où  l’industrie  se  repose  jusqu’à  un  certain  point 
sur  une  action  de  la  nature  où  elle  n’a  aucune  part. 

Comme  les  matières  gratuites , comme  les  forces  physiques  appar- 
tiennent à quiconque  veut  s’en  servir;  comme  l’usage  qu’un  homme  en 
fait  n’empêche  pas  un  autre  homme  d’en  faire  usage  de  son  côté,  et 
qu’elles  ne  sont  point  des  propriétés  exclusives,  nous  les  nommerons  des 
instruments  naturels  non  appropriés^  c’est-à-dire,  qui  ne  sont  pas  devenus 
des  propriétés. 

Ce  ne  sont  pas  là  les  seuls  instruments  que  la  nature  fournil  à l’homme 
industrieux.  Elle  lui  olfre  le  pouvoir  productif  de  la  terre  cultivable  ; elle 
lui  offre  des  mines  qui  renferment  des  métaux , des  marbres,  des  pierres 
communes  ou  précieuses,  des  provisions  immenses  de  houille  ou  charbon 
de  terre.  Mais  ces  instruments , donnés  par  la  nature , ainsi  que  les  pré- 
cédents, ont  été  susceptibles  de  devenir  des  propriétés.  Certains  hommes 
s’en  sont  emparés  à l’exclusion  de  tous  les  autres,  et  ces  propriétés  ont  en- 
suite été  reconnues  par  tous.  Sans  examiner  ici  à quel  litre  ces  instru- 
ments naturels  sont  devenus  des  propriétés , lunnmons-les  des  instru- 
ments naturels  appropriés. 

Nous  remarquerons  seulement  (pie  si  les  instruments  fournis  par  la 


nature  étaient  tous  devenus  des  propriétés,  l’usage  n’en  serait  pas  gra- 


* Les  instruments  gratuits  sont  à la  disposition  du  sauvage,  aussi  bien  que  de 
l’homme  civilisé,  mais  le  premier  ne  sait  pas  s’en  servir. 


PilKMIÈUE  PAllTIE.  - CHAl^IllU:  VIII. 


mil.  Celui  qui  serait  maître  des  vcnls , nous  kmerail  à prix  d’argeiulour 
sei'vice;  les  transports  maritimes  deviendraient  plus  dispendieux  , et  par 
conséquent  les  produits  plus  chers. 

El  d'un  autre  côté  je  vous  ai  déjà  lait  remarquer  que  si  les  instruments 
naturels,  susceptibles  de  devenir  des  propriétés,  comme  les  fonds  de 
terre,  n’étaient  pas  devenus  tels,  personne  ne  se  hasarderait  à les  fainî 
valoir,  de  peur  de  ne  pas  jouir  du  fruit  de  ses  labeurs.  Nous  n’aurions  à 
aucun  prix  les  produits  auxquels  les  fonds  de  terre  concourent  ; ce  qui 
équivaudraità  une  cherté  excessive.  Ainsi,  quoique  le  produit  d’un  champ 
soit  renchéri  par  le  loyer  du  champ  qu’il  faut  payer  au  propriétaire,  ce 
produit  est  cependant  moins  cher  qiu*  si  le  champ  n’était  pas  une  propriété. 

H’autres  instruments  ne  sont  pas  de  création  naturelle  ; ils  sont  le  fruii 
d’une  industrie  antérieure;  ce  sont  des  produits,  tels  que  les  semences 
produites  par  l’industrie  agricole,  des  drogues  de  teinture,  du  coton,  qui 
nous  sont  fournis  par  le  commerce,  des  outils,  des  machines,  des  bati- 
ments qui  ont  été  conslruils,  des  bestiaux  qui  ont  été  élevés  par  les  soins 
de  l’homme.  Nommons  ces  instruments,  ou  du  moins  ceux  qui  servent  à 
une  seule  entreprise  industrielle,  un  capital.  Nommons  valeur  capitale , 
la  valeur  totale  qu’ils  peuvent  avoir. 

Nous  remarquerons  que  ces  valeurs  capitales  sont  des  propriétés;  car, 
on  n’en  peut  être  le  maître  qu’aulant  ipi’on  les  a créées  par  le  moyen  de 
son  industrie,  ou  autant  qu’on  a créé  d’autres  valeurs  au  moyen  desquelles 
on  a pu  les  acheter.  Et  il  est  fort  avantageux  qu’un  capital  soit  une  pn»- 
I>riélé  exclusive;  car  autrement  personne  ne  se  donnerait  la  peine  d’amas- 
ser des  capitaux,  cet  instrument  nécessaire  de  toute  industrie  manquerait. 
Ainsi,  quoiqu’il  faille  qu’un  industrieux  paie  un  intérêt  à celui  qui  lui  four- 
nit le  capital  et  que  celle  avance  soit  remboursée  par  le  consommateur,  le 
produit  qui  en  résulte  est  cependant  moins  cher  que  si  le  capital  n’était  pas 
la  propriété  exclusive  de  quelqu’un  ; car  alors  rinstrument  n’ayant  pas  eu 
d’existence,  la  production  n’aurait  pas  eu  lieu  ; et,  encore  une  fois,  il  n’y  a 
l)as  de  produit  plus  cher  que  celui  que  l’on  ne  peut  avoir  à aucun  prix. 

Rien  ne  fait  mieux  senlirravantage  de  l’ordre  el  des  lois,  et  l’absurdité  d<ï 
tous  les  systèmes  politiques  fondés  sur  la  violem*e  qui  se  joue  des  proprié- 
tés particulières,  el  sur  la  coinmunaulé  des  biens  qui  ne  les  reconnaît  pas. 

Parmi  les  instruments  naturels  appropriés,  le  plus  important  est  la  lerre 
cultivable.  Divisée  entre  un  nombre  plus  ou  moins  grand  de  propriétaires, 
elle  forme  ce  (pi’on  appelle  des  fonds  de  terre,  des  propriétés  foncières. 

Lorsque  sur  un  fonds  de  \nw  il  s**  trouve  des  bâtiments,  des  granges, 


DES  INSIULMEM'S  DE  L’INDIJSTIUE.  io- 

des élablcs,  des  clôtures,  des  améliorations  en  un  mot;  ces  choses,  qui 
sont  des  produits  de  l’industrie,  sont  jointes,  sont  unies  au  fonds  naturel 
approprié,  mais  elles  forment  un  capital.  Ces  deux  fonds,  quoique  divers 
par  leur  origine,  appartiennent  ordinairement  au  même  propriétaire  qui, 
par  là,  se  ti-ouve  à la  fois  propriétaire  foncier  et  capitaliste. 

Quant  aux  outils,  aux  instruments  de  labourage,  aux  bestiaux,  et  autres 
objets  mobiliers  qui  servent  à l’exploitation  d’une  enti  eprise  rurale,  quel- 
quefois cette  portion  du  capital  fait  partie  des  propriétés  du  propriétaire 
foncier;  quelquefois  elle  fait  partie  du  capital  de  l’entrepreneur,  c’est-a- 

dire  du  fermier. 

Plusieurs  personnes,  sans  doute  prévenues  de  l’idée  qu’un  capital  n est 
qu’une  somme  d’argent,  ne  concevront  pas  pourquoi  j applique  ce  nom 
à des  batiments,  à des  machines,  à des  matières  premières,  à des  bestiaux 
propres  à l’industrie.  Je  me  réserve  de  le  leur  faire  comprendre  en  leur 
expliquant  la  nature  cl  l’emploi  des  capitaux,  qui  méritent  un  article  a 
part;  mais  dès  à présent,  elles  peuvent  concevoir  qu’une  somme  de  valeurs 
peut  conserver  sa  même  valeur,  quelle  que  soit  la  transformation  qu  on 
lui  fasse  subir  par  des  échanges;  et  par  conséquent,  quune  >aleur  capi- 
tale qui  résidait  hier  dans  vingt  sacs  d’argent,  peut  résider  aujourd’hui 
dans  une  maison,  dans  des  outils,  dans  des  marchandises.  G est  pourquoi, 
du  moment  que  celte  valeur  réside  dans  des  objets  emplojés  a une  opé- 
ration productive,  je  la  nomme  un  capital,  quels  que  soient  les  objets  dans 
lesquels  elle  réside. 

L’industrie  ne  peut  rien  sans  ses  inslrumcnls,  cl  ses  inslruinenls  de- 
meureraient inutiles,  s’ils  n’étaient  mis  en  action  par  l’industrie.  Ces  deux 
moyens  de  production  deviennent-ils  nuis,  lorsque  le  hasard  ne  les  réunit 
pas  dans  les  mêmes  mains? 

Vous  savez  fort  bien,  messieurs,  que  non  : un  propriétaire  de  terre  (|ui 
est  ou  enfant,  ou  vieillard,  ou  femme,  ou  qui  ne  veut  pas  faire  valoir  son 
bien,  l’afferme. 

Le  possesseur  d’un  capital  qui  manque  de  talent  ou  d’activité , d indus- 
trie en  un  mol,  le  prêle. 

Enfin  un  homme  qui  n’a  <(ue  son  industrie,  loue  une  terre,  ou  em|)runlc 
nu  capital;  el,  par  tous  ces  moyens,  sont  mis  entre  les  mains  de  I indus- 
trie les  instruments  <]ui  lui  sont  nécessaires,  ceux  qui  sont  propres  a S(ui 
but  propres  à la  production  qu’elle  se  propose. 

Un  homme  qui,  c(»nune  le  sinqdc  ouvrier,  n'a  qu'une  capacité  indus- 


l’IlEMlÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  VHI. 

n ielle  insumsaïue  pour  créer  un  produit,  la  met  aux  gages  d’un  autre 
liomnie  qui  a la  capacité  industrielle  de  réunir  ces  difl'érents  moyens  de 
production,  et  qui  sous  le  nom  de  cultivateur,  de  fermier,  de  manufactu- 
lier,  de  commerçant,  les  fait  .servir  à uii  but  commun,  à la  création  de  tel 
ou  tel  produit;  et  toujours  les  moyens  de  production  peuvent  se  réunir, 
quoique  leurs  possesseurs  se  trouvent  séparés. 

Le  propriétaire  foncier  qui  nefait  pas  valoir  sa  terre  lui-même,  jouit  néan- 
moins de  la  fitculté  productive  qui  est  en  elle,  par  le  fermage  qu’il  en  tire. 

Le  possesseur  de  capital  (que  l’ou  peut  eu  raison  de  cela  nommer  un 
capitaliste')  prête  son  capital,  et  en  tire  un  intérêt  ; 

L’ouvrier  qui  loue  ses  facultés  personnelles,  en  tire  un  salaire-. 

Lorsque,  sur  un  fonds  de  terre  peu  étendu,  il  se  trouve  beaucoup  de  va- 
leurs capitales  (comme  dans  le  cas  oiume  propriété  immobilière  se  compose 
piincipalement  déniaisons,  d’ateliers,  de  magasins,  et  non  de  terres  culti- 
vables) le  loyer  ne  prend^ias  le  nom  de  fermage,  il  consen  e celui  de  loyer. 

Cependant  la  création  d’un  produit  quelconque  est  une  pensée  unique 
ou  une  multitude  de  moyens  concourent  à une  seule  fin.  Aussi  vient-elle 
en  général  dans  une  seule  tête,  celle  de  l’entrepreneur;  et  c’est  lui  qui 
rassemble  les  moyens  nécessaires.  Il  fait  concourir  à son  but  jusqu’aux 
volontés  des  hommes,  telles  que  ccdles  des  travailleurs  qu’il  emploie,  des 
prêteurs  qui  lui  confient  des  fonds;  et,  quoique  ces  persounes-là  n’aient 
pas  formé  le  plan  de  l’œuvre  productive  et  ne  la  dirigent  pas,  leurcoucoui’s 
n en  est  pas  moins  indispensable;  l’entrepreneur  est  obligé  de  le  réclamer 
<*t  de  le  pajer;  le  travailleur,  le  capitidiste,  font  un  sacrifice  pour  contri- 
buer à la  production , et  c’est  à ce  titre  qu’ils  preuueiit  part  à la  valeur 
luoduite.  Le  possesseur  de  facultés  industrielles  fait  le  sacrifice  de  sou 
temps  et  de  ses  peines;  le  propriétaire  foncier  pourrait  faire  de  sa  terre 
un  parc  d’agrément,  et  il  la  consacre  à la  cnltui-e;  de  même,  un  capita- 
liste qui  pourrait,  s’il  voulait,  dissiper  son  bien  pour  son  plaisir,  le  livre  à 
un  emploi  productif.  Par  ce  cousentement,  tous  les  possesseurs  de  fonds 
productifs  méritent  le  nom  de  producteurs.  Le  propriétaire  d’un  bien 
fonds  produit  indirectement  par  le  moyen  des  facultés  productives  de 
son  fonds  ; le  propriétaire  d’un  capital  produit  par  le  moyen  de  son  capital  ; 
de  même  que  I industrieux  par  le  moyen  de  ses  facultés  industrielles. 
\ous  ne  serez  donc  pas  surpris,  messieurs,  si  je  range  les  propriétaires 

fonciers  et  les  capitalistes  dans  la  classe  des  producteurs.  En  celte  occa- 

• 

siou,  comme  toujours,  j'ai  soin  de  préciser  mes  expressions,  pour  qu'on 
ne  puisse  pas  se  méprendre  sur  mon  sens. 


DES  INSTRUMENTS  DE  L'INDUSTRIE.  m 

Mais  si  je  nomme  du  litre  de  producteur  le  propriétaire  d’un  fonds  de 
terre  qui  produit,  je  le  refuse  au  maître  d’un  bien  fonds  qui  reste  en  friche. 
Je  l’accorde  au  possesseur  d’un  capital  qui  produit,  quand  même  il  ne  ferait 
pas  valoir  ce  capital  par  lui-même;  mais  non  aupossesseur  d’un  capital  oisif. 

Quoique  pour  débrouiller  et  asseoir  nos  idées  nous  ayons  distingué  les 
propriétaires  fonciers  des  capitalistes,  et  des  hommes  qui  exercent  l’in- 
duslrie  dans  tous  ses  grades,  vous  comprenez  que  les  mêmes  personnes 
peuvent  réunir  ces  diverses  qualifications.  Rien  n’empêche  qu’un  capita- 
liste n’exerce  une  industrie;  qu’un  industrieux  n’aiten  même  lempsdes capi- 
taux et  des  terres  qu’il  donne  à loyer;  ni  enfin  qu’un  seul  homme  ne  réu- 
nisse eu  lui  les  différentes  qualités  don  l une  seule  suffit  pour  qu’on  lui  donne 
le  nom  de  producteur^  ainsi  que  j’ai  déjà  eu  lieu  d’en  faire  la  remarque. 

Il  est  rare  qu’un  entrepreneur  soit  assez  pauvre  pour  n’avoir  pas  en 
propre  au  moins  une  partie  de  son  capital.  L’ouvrier  même,  qui  en  général 
prend  une  part  bien  humble  à la  production,  fournit  une  portion  du  ca- 
pital qui  s’y  trouve  employé.  Un  compagnon  maçon  ne  marche  pas  sans 
sa  truelle  ; un  garçon  tailleur  se  présente  muni  de  son  dé  et  de  ses  aiguilles. 
Tous  sont  vêtus  plus  ou  moins  bien.  A la  vérité,  leur  salaire  doit  suffire  à 
l’entretien  de  leurs  habits;  mais  le  premier  achat  de  ces  habits  n’en  est 
pas  moins  un  capital  dont  ils  font  l’avance. 

Lorsque  le  fonds  n’est  la  propriété  de  personne,  comme  les  mers  où 
fiiiduslrie  va  chercher  du  poisson,  des  perles,  du  corail,  etc.,  on  peut 
obtenir  des  produits  avec  de  l’industrie  et  des  capitaux  seulement. 

L’industrie  et  le  capital  suffisent  également,  lorsque  l’industrie  s’exerce 
sur  des  produits  d’un  fonds  étranger,  qu’on  peut  se  procurer  avec  des 
capitaux  seuls  ; comme  lorsqu’elle  fabrique  chez  nous  des  étoffes  de  colon, 
et  beaucoup  d’autres  choses.  Ainsi,  toute  espèce  de  manufacture  donne 
des  produits,  pourvu  qu’il  s’y  trouve  industrie  et  capital^  le  fonds  de  terre 
n’est  pas  absolument  nécessaire,  à moins  qu’on  ne  donne  ce  nom  au  loc,al 
où  sont  placés  les  ateliers;  ce  qui  serait  juste  à la  rigueur.  Mais  si  l’on  ap- 
pelle un  fonds  de  terre  le  local  où  s’exerce  l’industrie,  on  conviendra  du 

* Chacun  est  libre  de  ne  pas  donner  le  nom  de  producteur  au  propriétaire  d'un 
fonds  de  terre  qui  produit,  au  propriétaire  d’un  capital  qui  produit  : mais,  comme 
il  est  important  de  les  distinguer  des  propriétaires  d’un  terrain  ou  d’un  capital 
oisif,  je  prie  le  lecteur  de  se  contenter  de  cette  expression  tirée  de  l’analogie  qui 
se  trouve,  quant  aux  effets,  entre  eux  et  les  producteurs  industrieux.  Ceux  qui 
ne  pénétreront  pas  l’idée  attachée  ici  au  mol  de  producteur,  ne  comprendront 


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PIŒMIÊHH  PARTIE.  ~ CHAPITRE  VIH. 


moins  que,  sur  un  bien  petit  fonds,  on  peut  exercer  une  bien  grande  în- 
duslrie,  pourvu  qifon  ait  un  gros  capital. 

On  a tiré  de  là  cette  conséquence,  c’est  que  rindustrie  d’une  nation 
n’est  point  bornée  par  l’élenduc  de  son  territoire,  mais  bien  par  l’étendue 
de  ses  capitaux. 

Un  fabricant  de  bas,  avec  un  capital  que  je  suppose  égal  à vingt  mille 
francs,  peut  avoir  sans  cesse  en  activité  dix  métiers  à faire  des  bas.  S’il 
parvient  à avoir  un  capital  de  quarante  mille  francs,  il  pourra  mettre  en 
activité  vingt  métiers;  c’est-à-dire  <[u’il  pourra  acheter  dix  métiers  de 
plus,  payer  un  loyer  double,  se  procurer  une  double  quantité  de  soie  ou 
de  coton  propres  à être  ouvrés,  faire  les  avances  qu’exige  rentrelien  d’un 
nombre  double  d’ouvriers,  etc.,  etc. 

Toutefois,  la  partie  de  rindustrie  agricole  qui  s’applique  à la  culture  des 
terres,  est  nécessairement  bornée  par  l’étendue  du  territoire.  Les  parti- 
culiers et  les  nations  ne  peuvent  rendre  leur  territoire  ni  plus  étendu,  ni 
plus  fécond  que  la  nature  n’a  voulu  ; mais  ils  peuvent  sans  cesse  augmen- 
ter leur  capitaux,  par  conséquent  étendre  presque  indéfiniment  leur  in- 
dustrie manufacturière  et  commerciale,  et,  par  là,  multiplier  des  produits 
qui  sont  aussi  des  richesses. 

On  voit  des  peuples,  comme  les  Gtmevois,  dont  le  territoire  ne  produit 
pas  la  dixième  partie  de  ce  qui  est  nécessaire  à leur  subsistance , vivre 
néanmoins  dans  l’abondance.  L’aisance  habile  dans  les  gorges  infertiles 
du  Jura,  près  de  Neufchàtel , parce  qu’on  y exerce  plusieurs  arts  méca- 
niques. Au  treizième  siècle,  on  vil  la  république  de  Venise,  n’ayant  pas 
encore  un  pouce  de  terre  en  Italie,  devenir  assez  liche,  par  son  commerce, 
pour  conquérir  la  Dalmatie,  la  plupart  des  îles  de  la  Grèce  et  Constanti- 
nople. L’étendue  et  la  fertilité  du  territoire  d’une  nation  tiennent  au  bon- 
heur de  sa  position.  Son  industrie  et  ses  capitaux  tiennent  à sa  conduite, 
ainsi  que  Je  m’engage  à vous  le  démontrer.  Toujours  il  dépend  d’elle  de 
perfeclionnner  l’une  et  d’accroître  les  autres. 

Je  viens  de  vous  décrire,  messieurs,  les  fonds  desquels  sortent  tous  les 
produits  qui  font  subsister  la  société.  Ces  fonds,  par  une  distribution  que 
nous  examinerons  plus  lard , se  trouvent  inégalement  répartis  entre  les 
mains  des  divers  individus  dont  l’ensemble  forme  une  nation.  C’est  ce  qui 
compose  leur  fortune,  et  l’ensemble  de  toutes  ces  fortunes  compose  la  for- 
tune nationale,  la  richesse  publique. 

Les  produits  qui  sortent  de  ces  fonds  composent  les  revenus  des  parti- 
culiers, dont  l’ensemble  fait  le  revenu  national. 


DES  INSTRUMENTS  DE  L'INDUSTRIE.  lU 

Le  Fonds  général  d’où  sortent  toutes  les  richesses  d’une  nation,  se  divise 
en 

Fonds  de  facultés  industrielles , 
et 

Fonds  d'' instruments  de  l'industrie. 

Le  fonds  de  facultés  industrielles  que,  pour  abréger,  nous  nommerons 
fonds  industriel,  embrasse  les  capacités  industrielles , ou  l’aptitude  de 
(•oncourir  à la  production , qui  se  rencontrent  : 

Dans  les  savants,  ou  dépositaires  quelconques  des  connaissances  utiles  ; 

Dans  les  entrepreneurs  d'industrie,  qui  se  chargent  d appliquer  les 
moyens  de  production  à la  satisfaction  des  besoins  des  hommes  ; 

El  dans  les  owm'ers  et  autres  agents,  qui  font  usage  de  leurs  capacités 
industrielles  sous  les  ordres  des  entrepreneurs. 

Le  fonds  des  instruments  de  rindustrie  se  divise  en  instruments  non  ap- 
propriés, et  eu  instruments  appropriés. 

Ceux-ci  se  divisent  en 

Instruments  naturels  appropriés,  et  en  Capitaux. 

Tous  ces  fonds  méritent  d’élre  appelés  producD/s,  puisqu’ils  concourent 
à la  création  des  produits.  Ils  font  tous  partie  des  biens,  de  la  fortune  de 
leurs  possesseurs;  les  seuls  instruments  naturels  non  appropriés  n’ont 
ï>oint  de  possesseurs;  mais  les  produits  qui  en  sortent,  ou  du  moins  cette 
partie  des  produits  qui  peut  être  attribuée  à leur  concours,  fait  partie  des 
richesses  sociales,  ainsi  que  vous  le  verrez  plus  lard*. 

Tous  les  autres  fonds  productifs  ont  des  possesseurs. 

Les  facultés  industrielles  appartiennent  à l’individu  qui  en  est  pourvu, 
excepté  dans  l’esclavage,  où  l’esclave  n’est  pas  maître  de  sa  force  et  de  ses 
talents. 

Les  instruments  naturels  appropriés,  tels  que  les  terres,  les  cours  d eau, 
ont  pour  possesseurs  ceux  qui  sont  reconnus  pour  tels  par  les  lois  et  le 
consentement  unanime. 


* De  ce  que  les  instruments  naturels  non  appropriés,  tels  que  la  chaleur  du 
soleil,  la  force  du  vent,  n’étaient  point  payés  cl  ne  procuraieiii  en  conséquence 
aucun  revenu  à aucun  possesseur,  la  plupart  des  économistes  ne  les  ont  point 
regardés  comme  productifs.  Ils  n’ont  pas  sans  doute  fait  attention  que  le  con- 
sommateur est  plus  riche  de  tout  ce  qu’il  paie  de  moins  pour  jouir  d'un  produit; 
et  que,  ce  qui  n’est  pas  une  dépense  de  production,  ce  que  le  consommateur  n’est 
pas  tenu  de  rembourser,  est  un  gain  pour  lui , c’est-à-dire  pour  la  sm-iet(s  qui 
se  compose  de  consomiualcurs  et  ne  vit  que  par  ses  consommations. 


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m 


« i: 


i.  ‘ 


112  PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  VIII. 

Enfui,  les  capitaux,  qui  sont  des  produits  d’une  industrie  antérieure, 

appai  tiennent  a ceux  qui  les  ont  produits,  ou  à ceux  qui  les  tiennent  de 
leurs  auteurs. 

Nous  sommes  riches  en  fonds  selon  que  nous  possédons  pour  une  plus 
ou  moins  grande  valeur  de  fun  ou  fautre  de  ces  fonds  productifs,  selon 
que  nous  avons  pour  une  plus  ou  moins  grande  valeur  de  capitaux , de 
leries,  onde  lacullés  industrielles.  Les  capitaux , les  terres , peuvent  être 
estimés  parle  prix  qu’on  en  tirerait  si  l’on  voulait  les  vendre.  Quant  aux 
lacultes  industrielles  qui  ne  sont  j»as  aliénables,  elles  ne  peuvent  avoir 
un  piix  courant,  mais  on  peut  les  estimer  par  le  loyer  qu’elles  peuvent 
rendre,  par  le  revenu  qu’on  en  peut  tirei*. 

Cette  nomenclature  est  importante.  Elle  vous  donnera  la  clé  de  beau- 
coup de  phénomènes  économiques.  C’est  pour  cela  que  j’en  ai  formé  un 
tableau  s>no|)lique  où  chaque  terme  est  caractéiâsé  avec  concision,  afin 
quon  puisse  le  consulter  chaque  fois  que  les  développements  qui  se  ren- 
conlieront  dans  la  suite  de  ce  Cours  feraient  perdre  de  vue  la  significa- 
tion propre  de  chaque  expression. 

TABLEAU  SYNOPTIQUE 

DE  CE  QUI  COXSTITl’E  LES  FONDS  PRODUCTIFS  D'uNE  NATION  QUELCONQUE. 


Les  fonds  pro- 
ductifs qui 
composent 
le  fonds  de 
la  fortune 
de  tous  les 
individus  se 
divisent  en 


Fonds  industriel 
qui  se  compose 
des  facultés  in- 
dustrielles, ou, 
si  l’on  veut,  de 
la  capacité  des 


[Fonds  d'instruments 
derinduslrie,\cr 
quel  fonds  se  di- 
vise en  . . . ^ . 


Savants,  ou  dépositaires  de  connais- 
sances utiles; 

Entrepreneurs  d'industrie,  cultivateurs, 
manufacturiers,  ou  commerçants; 
Ouvriers^  et  autres  agents  des  entrepre- 
neurs ; 

Instruments  non  appropries^  tels  que  la 
mer,  l’atmosphère,  la  chaleur  du  so- 
leil , toutes  les  lois  de  la  nature  phy- 
sique qui  se  trouvent  à la  disposition 
de  tous  les  hommes. 

/ Instruments  naturels  deve- 

, . 1 nus  des  propriétés,  tels 

h\strumenls\  ^ 

. . I que  les  terres  cultiva-^ 

appropries,  1 / 

. , / nies , les  cours  d eau,  les 

lesquels  < 

^ \ mines,  etc. 

compren  i sontcomposés 

neiit  les  I , , . « . 

I de  produits,  fruit  dune 

\ industrie  antérieure. 


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ECHANGE  DES  FRAIS  CONTRE  LES  PRODUITS. 


113 


J’ai  remarqué  que  les  discussions  interminables  auxquelles  on  sc  livre 
quelquefois  sur  des  sujets  d’économie  politique,  comme  par  exemple  sur 
la  nature  des  valeurs,  viennent  toujours  de  ce  qu’on  a des  idées  peu 
iicUcs  sur  les  notions  les  plus  élémentaires.  Tout  s’aplanit  aisément  pour 
quiconque  veut  prendre  la  peine  d’y  recourir  fréquemment'. 


CHAPITRE  IX. 


De  1 échange  des  Irais  de  production  contre  des  produits,  cl  de  ce  qui  constitue 

les  progrès  industriels. 


Les  fonds  produclifs  concourent  à la  création  des  produits  par  untï 
certaine  action , par  un  travail  qui  leur  est  propre. 

Le  fonds  industriel  (qui  se  compose , comme  vous  savez,  des  facultés 
personnelles  des  travailleurs)  agit,  sert,  rend  un  service  quand  l’homme 
industrieux  travaille.  C’est  alors  que  ses  forces,  ses  talents,  sont  mis  en 
*euvre,  et  par  leur  action  concourent  à la  création  d’un  produit. 

Quant  a l’action,  au  travail  des  instruments  de  l’industrie,  quoique 
moins  évident,  il  n’est  pas  moins  réel.  On  fait  travailler  un  capital  lors- 
qu’on l’emploie  dans  des  opérations  productives;  er,  s’il  ne  travaille  pas, 
s il  demeure  oisif,  il  n’aide  en  rien  à la  production,  il  ne  produit  pas. 

Ne  peut-on  pas  faire  exactement  la  meme  observation  sur  un  fonds  de 
terre?  Si  on  le  fait  travailler,  il  produit;  s’il  demeure  oisif,  il  ne  produit 
pas  : c’est  une  terre  en  friche. 

H y a donc,  dans  la  production , un  service  rendu  par  l’industrie  qui 
<'st  le  travail  d(*  l’homme  ; 

Lu  service  rendu  par  le  capital , qui  est  le  travail  auquel  on  oblige  cet 
instrument; 

Et  enfin , un  service  rendu  par  le  fonds  do  terre , qui  est  le  travail  du  sol. 

Nommonssert’iccsprodMCft/i  ces  différents  services,  puisque  c’est  gi*a<*c 
a eux  qu’un  produit  sort  d’un  fonds  productif  ; et  nous  les  distinguerons  en 


' J’ai  senti  la  nécessité  de  dresser  ce  tableau,  à la  suite  des  discussions  très 
longues  qui  se  sont  élevées  entre  David  Rieardo  et  moi,  soit  de  vive  voix,  soit 
par  lettres,  après  que,  dans  ses  Principes  de  réconomie  politique  et  de  V Impôt , 
il  tut  blâmé  la  définition  que  je  donnais  du  mol  valeur.  Ces  mêmes  discussions, 
tn  m obligeant  a travailler  de  nouveau  ces  premiers  principes,  m'ont  fourni  les 
mo}t  ns  de  les  présenter  avec  plus  d(*  clarté  peut-être  qu’on  ne  Ta  Jamais  fait. 

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1 


i 


114 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  IX. 


''  • ' 


Services  industriels  ; 
Services  capitaux  ; 
Et  services  fonciers. 


On  ne  peut  pas  plus  se  passer  des  uns  que  des  autres  ; et,  s’ils  sont  ap- 
propries, il  faut  obtenir  du  propriétaire  du  fonds  la  faculté  de  s’en  servir, 
acheter  ces  services  à prix  défendu. 

Je  vous  ai  dit  que  les  fonds  productifs  peuvent  se  louer.  Vous  remar- 
querez que  donner  à loyer  un  fonds  productif,  ou  vendre  le  service  d’un 
fonds  productif,  c’est  la  meme  chose.  Quand  je  donne  à bail  une  terre,  je 
vends  à un  fermier  le  service  productif  que  celte  terre  est  capable  de 
rendre  pendant  tout  le  temps  du  bail.  Quand  je  prends  un  ouvrier  a la 
journée,  il  ne  me  vend  pas  le  fonds  de  ses  facultés  industrielles;  il  me. 
vend  seulement  les  services  que  sa  capacité  peut  rendre  durant  le  cours 
d’une  journée'. 

C’est  ainsi  qu’il  faut  entendre  la  vente  et  l’achat  des  services  produc- 
tifs. C’est  communément  un  enlrepnineur  d’industrie  qui  est  acheteur  de 
services  productifs.  Il  achète  des  services,  comme  il  achète  des  matières 
premières®  ; il  met  tout  cela  en  contact,  en  fusion,  si  je  peux  ainsi  m’ex- 
pliquer; et  c’est  de  cette  opération  que  sortent  les  produits  que  l’on  vend 
ensuite  aux  consommateurs.  Cela  n’empêche  pas  que,  dans  beaucoup  de 
cas,  les  consommateurs  n’achètent  des  services  et  ne  les  consomment 
immédiatement  pour  leur  usage.  L'homme  qui  se  fait  raser  chez  un  bar- 
bier, achète  le  service  du  barbier  et  le  consomme  sur  le  lieu  même  et  a 
l’instant  où  il  l’achète.  Vous  verrez,  à mesure  que  nous  avancerons,  qu’il 
n’est  aucune  profession,  chez  l'homme  en  sotaéié,  qui  ne  trouve  sa  place 
dans  le  grand  tableau  de  l’économie  sociale. 

Les  services  productifs  étant  susceptibles  d’echange,  comme  vous  venez 
de  le  voir,  ils  ont  un  prix  courant,  de  même  que  toutes  les  choses  qui  sont 
vendues  ou  achetées;  et  ce  prix  courant  s’établît  sur  les  mêmes  bases 


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* L’homme  même  qui  achète  un  esclave  n’achète  pas  tout  le  fonds  des  facultés 
industrielles  de  l’esclave,  puisqu’il  est  obligé  de  payer,  en  outre,  son  entretien, 
qu’on  peut  considérer  comme  une  espèce  de  loyer,  une  espèce  de  salaire. 

* I.’enlreprcneur,  en  achetant  des  matières  premières,  peut  être  considéré 
comme  achetant  les  services  dont  ces  matières  sont  le  résultat.  Un  fabricant  de 
drap,  en  achetant  des  laines,  achète  les  services  du  fermier,  du  berger,  du  sol , 
du  capital,  qui  ont  produit  des  laines.  Le  fermier  a fait  l’avance  de  tous  ces  ser- 
vices; mais  on  lui  rembourse  celte  avance  en  achetant  son  produit. 


Echange  des  frais  contre  les  produits.  us 

que  le  prix  courant  de  toutes  choses.  Or,  le  prix  courant  de  tous  les  ser- 
vices productifs  nécessaires  pour  la  confection  d’un  produit,  compose  ce 
que  nous  appellerons  les  frais  de  production  de  ce  produit. 

Le  concours  de  l’entrepreneur  dans  l’opération  productive,  est  un  con- 
cours nécessaire,  et  sans  lequel  le  produit  n’aurait  pas  lieu.  Tous  les  élé- 
ments d’une  fabrique  de  papier  existeraient,  que  si  un  fabricant  ne  se 
présentait  pas , tous  ces  éléments  désunis  ne  feraient  point  de  papier. 
Mais  nul  entrepreneur  ne  prendrait  la  peine  de  réunir  ces  éléments  épars 
et  de  courir  les  risques  de  cette  fabrication , s’il  ne  prévoyait  pas  que  le 
produit  qui  en  résultera  doit  être  suffisant,  non-seulement  pour  lui  rem- 
bourser ses  avances , mais  pour  lui  donner  en  outre  un  profit  qui  sera  le 
salaire  de  son  temps,  de  ses  talents,  de  ses  peines.  Quand  l’évènement  lui 
prouve  qu’il  se  trompe , il  ne  coniinue  pas  l’entreprise.  Si  le  travail  de 
l’entrepreneur  est  indispensable , et  s’il  est  nécessairement  payé  dans 
tome  entreprise  qui  se  soutient,  il  faut  considérer  son  bénéfice  comme  un 
des  frais  de  l’entreprise , comme  une  des  dépenses  indispensables  pour 
qu’an  produit  soit  créé. 

Vendiez  donc  vous  rappeler,  messieurs,  que,  lorsque  je  vous  pailerai 
des  frais  do  production  d’un  produit  quel  qu’il  soit,  j’entends  y comprendre 
le  profit  de  l’cntreprenenr,  aussi  bien  que  celui  de  ses  ouvriers,  aussi  bien 
que  1 intérêt  de  son  capital,  aussi  bien  que  le  loyer  de  son  terrain,  si  son 
entreprise  1 oblige  a louer  un  terrain  *. 

Maintenant,  je  puis  aileron  avant  et  vous'dire  que  la  production  doit  être 
considérée  comme  un  grand  échange  dans  lequel  les  producteurs  (qui  peu- 
vent tous  être  représentés  à nos  yeux  par  V entrepreneur  d'industrie  qui  réu- 
nit en  ses  mains  tous  les  moyens  de  production  d’un  produit  quelconque), 
dans  lequel  les  producteurs , dis-je , donnent  leurs  senices  productifs 

• Je  supplie  le  lecteur  de  me  pardonner  ces  analyses  rigoureuses.  On  verra 
plus  lard  combien  elles  facilitent  la  solution  des  problèmes  les  plus  épineux.  Il 
n’est  permis  de  confondre  les  parties  donlscconiposeiii  lcscboses,que  lorsqu’on 
est  assure  de  les  retrouver  aisément  au  besoin.  Pour  étudier  un  pas  de  danse, 
il  est  indispensable  d’étudier  une  à une  les  parties  dont  il  se  compose,  et  ce 
n’est  qu’après  qu’on  s’est  assuré  la  possibilité  de  les  exécuter  séparément,  qu’il 
ost  permis  d’en  effacer  les  séparations,  et  d’en  composer  l'en.semble  d’une  danse 
rapide  et  gracieuse.  Les  personnes  qui  parlent  ou  écrivent  sur  l’économie  poli- 
tique, n’ont  nullement  besoin  de  rappeler  ees  analyses,  mais  il  faut  qu’on  .s’aper- 
<‘oivo  rfnVncs  les  eonnaisspiil. 


IIG 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  IX. 


(qui  pcuvenl  tous  être  représentes  à nos  yeux  par  les  frais  de  production 
que  paie  renirepreneur),  et  reçoivent  en  retour  les  produits,  c’est-à-dire 

une  quanlilc  quelconque  d’utilité  produite. 

Remarquez , messieurs,  la  valeur  de  ces  mols-la  : En  toute  production, 
rentrcprencur  donne  une  valeur.  A quoi  se  monic-t-clle?  a la  totalité  des 
frais  de  production.  üiTavons-nous  appelé  frais  de  production?  Le  prix 
courant  des  services  productifs. 

Il  n’esi  pas  (lucslion  là-dedans,  comme  vous  voyez,  de  la  valeur  des 
fonds  productifs  qui  ont  servi  à la  production.  Ils  ne  sont  point  nécessai- 
rement altérés  par  l’œuvre  productive.  Quand  une  production  véritable 
est  achevée,  le  propriétaire  du  fonds  de  terre  est  encore  en  possession  de 
son  terrain  ; celui  du  capital  se  trouve  toujours  possesseur  de  la  meme 
valeur  capitale  ; les  travailleurs  enfin  jouissent  encore  de  leurs  forces  cl 
de  leurs  talents.  Dans  ce  grand  échange  qui  constitue  la  production,  il  ii  y 
a eu  de  définiiivt'meni  consommé  et  détruit  que  les  services  rendus  par 
les  différents  fonds  productifs. 

4c  les  dis  détruits^  parce  que  des  services  employés  à créer  un  produit 
ne  peuvent  être  employés  une  seconde  fois.  Le  même  fonds  peut  scr\ir  de 
nouveau , mais  les  services  qui  ont  déjà  été  consacrés  à une  production 
ne  peuvent  concourir  à en  créer  une  autre.  Le  champ  qui  a donné  au  fer- 
mier la  récolte  de  celle  année , fournira  l’année  prochaine  une  autre  ré- 
colte ; mais  ce  sera  par  un  scrvicci  nouveau.  L’ouvrier  qui  m’a  vendu  son 
travail  d’aujourd’hui,  pourra  me  vendre  son  travail  de  demain-,  mais  il  ne 
peut  me  vendre  une  seconde  fois  son  travail  daujourdhui. 

L’entrepreneur  de  toute  espece  d’industrie  acliéte  donc  et  consomme 
des  services  productifs*;  pour  que  l’échange  soit  effectif,  il  faut  que  la 
valeur  de  tous  les  services  détruits  se  trouve  balancée  par  la  valeur  de  la 
chose  produite.  Si  celle  condition  n’a  pas  été  remplie,  l’échange  a été 
inégal;  le  producteur  a plus  donné  qu’il  n’a  reçu. 

Mais  aussi,  du  moment  que  la  valeur  du  produit  a égalé  la  valeur  d<‘s 
services  productifs,  les  producteurs  ont  été  complètement  indemnisés  ; ils 
ont  reçu  tout  autant  qu’ils  ont  donné.  Et,  si  vous  les  représentez  tous  par 

1 L'entrepreneur  u’csl  pas  tenu  d'acheter  des  services  dont  le  fonds  est  à lui  ; 
un  propriétaire  qui  fait  valoir  n’achète  pas,  par  un  loyer,  le  service  de  sou  champ; 
mais  il  le  paie  néauiuoius,  ce  service,  en  sacrifiant  le  loyer  qu’il  aurait  pu  tirer 
du  champ  s’il  ne  l’avait  pas  fait  valoir.  Le  meme  raisomiemeut  peut  être  ap- 
pliqué aux  services  du  capital  et  à ceux  des  hommes. 


ÉCHANGE  DES  FRAIS  CONTRE  LES  PRODUITS. 


117 


renirepreneur  d’industrie,  vous  direz  que  son  produit  a payé  tous  ses  frais 
de  production,  même  l’indeinnilé  due  à ses  propres  soins,  puisque  nous 
avons  vu  qu’elle  fait  aussi  partie  des  frais  de  production. 

C’est  là  le  cas  que  j’ai  toujours  supposé  chaque  fois  que  je  vous  ai  parlé 
de  production  et  de  [iroduit  ; j’ai  supposé  que  la  valeur  du  produit  égalait 
scs  frais  de  production.  C’est  en  effet  le  cas  le  plus  simple,  et  c’est  aussi 
le  jdus  fréquent;  car,  quand  une  entreprise  paie  plus  que  scs  frais’  et 
donne  des  profits  plus  grands  que  ceux  qu’on  peut  faire  dans  d’autres 
entreprises  du  même  genre,  les  producteurs  y affluent;  l’espèce  de  pro- 
duit qui  en  sort  est  offert  avec  plus  de  concurrence,  et  son  prix  baisse, 
jusqu’à  ne  valoir  comiminément  que  scs  frais  de  production.  Ün  peut  donc 
dire  qu’en  général  le  prix  d’une  aune  de  drap  paie  les  frais  de  production 
d’une  aune  de  drap. 

Quand  la  valeur  de  la  chose  produite  ne  paie  pas  les  frais  qu’elle  a coû- 
tés, une  pal  lie  des  services  productifs  ne  reçoit  pas  sa  récompense  ; l’en- 
trepreneur n’csipas  complètement  indemnisé  de  ses  peines  et  de  l’exer- 
cice de  son  talent®,  ou  bien  quehjue  travailleur  ne  reçoit  pas  de  salaire, 
ou  le  capital  ne  porte  point  de  profil;  bref,  l’un  ou  l’autre  des  moyens  de 
production  n’a  ])as  produit.  C’est  ordinairement  la  faute  de  l’entrepreneur, 
de  celui  qui  a conçu  la  pensée  de  la  production.  Sa  tâche  consiste  à rece- 
voir autant  qu’il  a donné  soit  en  travail,  soit  en  avances. 


I Ce  point  de  vue,  qui  réduit  la  production  à n’êtrc  qu’un  grand  échange, 

I nous  donne  quelque  facilité  pour  bien  juger  de  ce  qui  constitue  les  pro- 

grès de  rindustrie  chez  un  peuple.  Nous  pouvons  nous  représenter  une 
nation,  considérée  en  masse,  coininc  opérant  annuellement  un  troc  de  tous 
les  frais  de  production  qu’elle  fait,  contre  tous  les  produits  qu’elle  obtient. 
Or,  comme  un  troc  est  d’autant  plus  avantageux  que  l’on  donne  moins 

Ipour  obtenir  p/us,  nous  pouvons  conclure  avec  certitude  que  son  industrie 
lait  un  progrès  chaque  fois  qu’elle  parvient  à obtenir  plus  d’utilité  pour 
les  mêmes  frais , ou  la  même  utilité  pour  de  moindres  frais.  Des  deux 

I manières,  le  marché  qu’elle  fait  est  plus  profitable;  son  affaire  devient 

meilleure. 

Comment,  demanderez-vous,  se  manifeste  cet  avantage?  Quels  sont 


I 


* Il  est  entendu  (|uc  le  profit  de  renlrcpreucur  rcprcscule  son  salaire,  et  que 
son  salaire  fait  partie  des  frais  de  production. 

“ Du  plutôt  il  a manqué  du  talent  propre  à la  chose. 


118 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  IX. 


I» 


I 


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I 

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ceux  qui , dans  une  nation , en  recueillent  le  fruit?  C’est  d’abord  l’inven- 
teui*  du  produit  où  le  perfectionnement  a été  opéré  : en  créant  une  plus 
grande  quantité  d’un  produit  qui  n’a  pas  baissé  de  prix,  il  ne  déboui’se 
que  la  même  valeur,  et  reçoit  en  échange  une  valeur  plus  grande.  Et  lors 
même  que  la  connaissance  du  procédé  se  répand,  et  que  la  concurrence 
a fait  baisser  le  prix  du  produit  au  niveau  de  ses  frais  de  production , 
Tavanlage  est  obtenu;  seulement  c’est  le  consommateur,  c’est  le  public 
qui  en  profile.  Il  obtient  une  plus  grande  quantité  de  produits , d’utilité 
produite,  à proportion  des  sacrifices  qu’il  est  obligé  de  faire  pour  les 
obtenir. 

Celte  expression  : une  plus  grande  quantité  d'utilité  produite , exige 
quelques  éclaircissements.  Elle  signifie  indifféremment,  ou  des  produits 
en  plus  gi’ande  quantité,  ou  des  produits  de  meilleure  qualité.  Lorsque 
des  frais  de  production  valant  six  francs , par  exemple , me  donnent,  au 
lieu  d’une  paire  de  bas,  deux  paires  aussi  bonnes  que  la  première.  J’obtiens 
une  double  quantité  d’utilité.  Si , au  lieu  d’une  paire  grossière  et  peu  du- 
rable, les  mêmes  frais  m’en  donnent  une  capable  de  durer  le  double,  ou 
qui  soit  deux  fois  aussi  belle,  j’obtiens  de  même  une  double  quautiic 
d’utilité  à consommer,  car,  dans  l’un  ou  l’autre  cas,  Je  dispose  d’une  double 
somme  de  jouissances. 

L’utiüié  que  les  choses  ont  pour  nous  est  de  diverses  sortes.  Certains 
bas  nous  sont  utiles  parce  qu’ils  sont  chauds,  d’autres  parce  qu’ils  sont 
souples,  d’autres  parce  qu’ils  satisfont  plus  ou  moins  notre  amour-propre. 
La  quantité  d’utilité  peut  n’être  pas  augmentée  sous  un  certain  rapport, 
et  l’être  sous  d’autres;  mais,  de  manière  ou  d’autre , J’appelle  quantité 
d" utilité^  celle  faculté  de  pouvoir  servir,  .sous  quelque  rapport  que  ce  soit  ; 
et  Je  dis  qu’on  a doublé  l’utilité  obtenue  de  tels  ou  tels  services  productifs, 
lorsqu’on  a tiré  de  ces  services  une  quantité  de  produits  une  fois  plus 
grande,  ou  bien  une  qualité  une  fois  meilleure. 

Un  progrès  parfaitement  semblable  est  celui  qui,  pour  obtenir  la  même 
quantité  d’utilité,  vous  permet  de  dispenser  moins  en  services  productifs. 
Si,  avec  des  services  productifs  qui  valent  3 fr..  J’obtiens  une  paire  de  bas 
dont  les  frais  de  production  montaient  auparavant  à6fr.,  c’est  tout  comme 
si,  avec  des  services  productifs  de  6 fr. , J’obtenais  deux  paires  de  bas  au 
lieu  d’une. 

Je  me  flatte  que  vous  voyez  clairement,  messieurs,  quels  sont  les  avan- 
tages que  les  consommateurs,  c’est-à-dire  la  société  en  général , recueillent 
des  progrès  de  l’industrie.  Beaucoup  de  personnes  qui  ne  veulent  pas  com- 


ÊCHANGE  DES  FRAIS  CONTRE  LES  PRODUITS.  119 

prendre  qu’une  utilité  créée,  du  moment  qu  elle  est  appréciée,  est  une  ri- 
chesse créée,  et  qu’une  richesse  nouvelle  est  un  avantage  qui  peut  être 
acquis  par  la  société  sans  rien  coûter  à qui  que  ce  soit,  s’imaginent  que 
les  producteurs,  dans  ce  cas,  perdent  ce  que  les  consommateurs  gagnent. 
C’est  une  erreur,  vous  ai-je  dit.  Vous  en  aurez  la  démonstration  complète; 
et  celle  importante  démonstration  est  destinée  à recevoir  beaucoup  de 
développements. 

Pour  vous  en  laisser  entrevoir  dès  à présent  les  fondements.  Je  me  bor- 
nerai à vous  dire  que,  lorsqu’un  entrepreneur  d’industrie  (et  ce  mol  doit  re- 
présenter pour  vous  tous  les  producteurs  réunis  d’un  produit  quelconque, 
puisque  c’est  lui  seul  qui  fait  toutes  les  dépenses  et  toutes  les  recettes), 
lors  donc  qu’un  entrepreneur  d’industrie  a obtenu  plus  de  produits  pour 
les  mêmes  frais  de  production,  il  peut,  sans  qu’il  en  résulte  pour  lui  le 
moindre  préjudice,  donner  le  produit  pour  le  même  prix  qu’il  l’a  obtenu 
(en  comptant  toujours,  comme  de  Juste,  le  profit  ordinaire  de  son  indus- 
trie au  nombre  des  frais  nécessaires).  Tellement  qu’un  producteur  qui 
est  parvenu  à faire  pour  3 fr.  une  paire  de  bas  qui  en  coûtait  6,  peut  la 
donner  pour  3 fr.,  c’est-à-dire  pour  tout  autre  produit  qui  aura  coûté  de 
son  côté  3 fr.  de  ser\  ices  productifs.  Il  est  évident  que  les  consommateurs 
de  bas,  vous  et  moi,  quel  que  soit  le  métier  auquel  npus  nous  appliquons, 
nous  aurons  à donner,  pour  nous  poun  oir  de  bas,  la  moitié  moins  de  nos 
services  productifs. 

En  supposant  que  nous  fabi  iquions  une  étoffe,  des  mousselines  par  exem- 
ple, qui  nous  reviennent  à 3 fr.  l’aune;  nous  étions  obligés  d’en  fabriquer  et 
d’en  vendre  deux  aunes  pour,  avec  notre  produit,  être  en  état  d’acheter  une 
l>aire  de  bas  ; et  nous  ne  sommes  plus  obligés  d’en  fabriquer  et  d’en  vendre 
au  delà  d’une  aune  pour  obtenir  la  même  paire.  Nous  avons  des  bas  pour 
la  moitié  moins  de  nos  services  productifs,  quel  que  soit  l’objet  auquel  ils 
s’appliquent.  El,  si  les  mêmes  progrès  avaient  lieu  pour  tous  les  produits, 
tout  le  monde  obtiendrait  tous  les  produits  pour  moitié  moins  de  frais; 
ou  bien  , en  supposant  que  l’on  voulût  consacrer  à la  production  la  même 
quantité  de  travail  et  la  même  somme  en  capitaux,  on  aurait  le  double 
d’ulililé  produite;  on  serait  une  fois  mieux  pourvu  pour  les  mêmes 
frais. 

Cela  vous  fait  voir,  messieurs,  l’avantage  que  trouve  une  nation  à mul- 
tiplier ses  produits  sans  multiplier  ses  frais  ; ou,  ce  qui  revient  au  même, 
à diminuer  ses  frais,  sans  diminuer  ses  produits,  sans  diminuer  les  quan- 
tités d’utilité  produites.  C’est  ce  qui  montre  qu’une  diminution  de  frais  de 


I 


PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  IX. 


I 


pi’üducliou  est  un  véritable  progrès  industriel,  un  gain  pour  une  nation , 
saus  être  une  perte  pour  les  producteurs*. 

Or,  comment  parvicnl-oii  à diminuer  les  frais  de  production  sans  di- 
minuer la  production? Ce  ne  peut  être  que  par  l’un  ou  l’autre  de  ces  deux 
moyens  : c’est  en  tirant  un  meilleur  parti  des  services  productifs  qui  sont 
appropriés,  et  (luç  par  conséquent  U faut  acheter  ; ou  bien  en  remplaçant 
des  services  coûteux  par  les  services  gratuits  des  instruments  naturels 
non  appropriés.  Des  exemples  familiers  nous  rendront  tout  cela  palpable. 

Les  senices  productifs  d’un  fonds  de  terre  coûtent  à son  fermier,  je 
suppose,  mille  écus  par  an , qu’il  est  obligé  de  payer  au  propriétaire.  Si 
l’usage  du  pays  est  de  faire  des  jachères  et  de  laisser  reposer  complète- 
ment le  sol  pendant  une  année  sur  quatre,  le  cultivateur  ne  lire  aucun 
service  du  fonds  de  terre  pendant  l’année  de  repos.  Son  motif  est  de 
laisser  aux  sucs  végétaux  le  loisir  de  renaître.  Mais,  si  de  nouveaux  pro- 
grès dans  rindustrie  agricole  ont  prouvé  que  le  soi  se  répare,  pourvu 
(pie  l’on  sème,  sur  la  terre  qui  a produit  du  blé , des  végétaux  d’un  genre 
différent,  des  plantes  fourragères,  par  exemple,  alors  vous  sentez  que, 
sans  faire  tort  à la  production  du  blé,  on  peut  tirer  un  service  productif 
du  sol  pendant  un  espace  de  temps  où  on  le  laisserait  reposer  à tort.  Non- 
seulement  on  élève  des  bestiaux  lorsqu’on  supprime  les  jachères,  mais 
les  bestiaux  qui  naissent  de  ces  années  auparavant  perdues  fournissent 
des  engrais  pour  les  années  dont  on  lirait  parti , et  celles-ci  elles-mêmes 
deviennent  plus  productives*. 


• Celte  démonstration  lève  la  difficulté  fort  grande  qu’il  y avait  a répondre  à 
celle  question  : si  la  valeur  des  produits  que  possède  une  nation  constitue  la 
richesse  de  celte  nation,  comment  cette  nation  devient-elle  plus  riche  quand  scs 
produits  baissent  de  prix?  On  verra  plus  tard  que  la  richesse  nationale  se  com- 
pose de  la  valeur  des  fonds  que  possède  une  nation,  et  que,  comme  toute  valeur 
est  relative,  et  que  les  fonds  sont  la  valeur  avec  laquelle  on  achète  les  produits, 
ils  valent  d’autant  plus  que  les  produits  sont  à bon  marché.  Mais  n’anticipons  pas. 

* Les  personnes  qui  ont  quelque  pratique  de  l’agriculture  savent  qu’on  ne 
laisse  jamais  reposer  une  ferme  tout  entière  pendant  les  années  de  jachères.  On 
fait  quatre  parties,  plus  ou  moins,  des  terres  labourables,  et  chaque  année  on 
laisse  reposer  successivement  une  de  ces  parties.  Mais  quand  on  supprime  les 
jachères,  on  plante  sur  le  terrain  qui  a produit  du  blé,  des  turueps,  des  pommes 
de  terre,  etc.,  dont  ou  nourrit  des  bestiaux  en  plus  grand  nombre  qu’auparavant, 
et  dont  les  engrais  ferliliscul  les  parties  cultivées  pour  des  céréales. 


ÉCHANGE  DES  FRAIS  CONTRE  LES  PRODUITS.  Mi 

Je  n’ai  pas  besoin  de  vous  faire  remarquer  que,  lors  même  que  c’est  le 
propriétaire  qui  fait  valoir  sa  terre , le  service  productif  du  sol  lui  est 
coûteux,  quoiqu’il  n’en  paie  aucun  fermage.  Le  propriétaire  qui  pourrait 
tirer  mille  écus  de  sa  terre , et  qui , pour  la  faire  valoir  lui-mème,  ne  la 
loue  pas,  fait  le  sacrilice  de  mille  écus  par  année  qu’il  en  aurait  pu  rece- 
coir.  S’il  obtient  plus  de  produits  dans  le  meme  espace  de  temps,  il  éco- 
nomise donc  sur  les  frais  de  production,  tout  comme  aurait  fait  un  fermier. 

De  la  meme  manière,  sans  payer  un  plus  fort  intérêt,  on  peut  tirer  plus 
de  parti  d’un  capital,  si  l’on  supprime  des  chômages,  si  l’on  obtient  plus 
de  service  des  batiments  et  des  machines  oit  la  valeur  de  ce  capital  est  en- 
gagée. C’est  par  ce  motif,  que,  dans  des  usines  où  l’on  a placé  de  grandes 
avances,  l’on  a quelquefois  double  série  d’ouvriei*s;  l’une,  qui  travaille 
pendant  le  jour,  et  l’autre , qui  travaille  pendant  la  nuit  ; de  manière  que 
celte  portion  du  capital,  qui  est  en  batiments  et  en  machines,  ne  se  re- 
pose jamais'. 

Dans  la  main-d'œuvre,  on  fait  un  échange  plus  avantageux  des  ser- 
vices personnels,  lorsqu’on  oblienl  plus  de  produits  pour  les  mêmes  dé- 
penses en  main-d’œuvre  ; ou , ce  qui  revient  exactement  au  même , lors- 
(ju’on  dépense  moins  en  main-d’œuvre  pour  obtenir  les  mêmes  produits. 
C’est  ce  que  l’on  a pu  observer,  lorsque  l’on  a fait  usage  de  la  navette  vo- 
lante pour  passer  la  trame  des  étoffes.  1 1 fallait  auparavant,  pour  les  grandes 
largeurs,  deux  ouvriers,  Tun  à droite,  l’autre  à gauche  du  métier,  pour  se 
renvoyer  mutuellement  la  navette.  Par  le  moyen  de  la  navette  volante  , 
un  seul  tisserand,  placé  au  milieu  du  métier,  n’a  nul  besoin  d’étendre  les 
bras  aux  deux  côtés  des  portées.  Une  simple  ficelle  attachée  à un  mancluî 
qu’il  lient  à la  main,  lui  suffit  pour  renvoyer  la  navette  de  gauche  a droite 
et  de  droite  à gauche.  Sans  prendre  plus  de  peine,  sans  être  payé  davan- 
tage, un  seul  homme  fait  l’ouvrage  de  deux;  de  la  même  valeur  en  ser- 
vices industriels  on  tire  plus  de  produits. 

Ici  se  présente  une  question  à laquelle  j’ai  répondu  d’avance.  Si  l’eii- 
ircpreneur  obtient  une  même  quantité  de  produits  en  faisant  une  moindre 

* Dans  les  religions  où  le  nombre  des  fêtes  chômées  excède  ce  que  réclame 
le  repos  de  l’homme,  on  perd  nou-sculcmenl  les  profits  que  rindustrie  aurait 
gagnés  pendant  ces  fêles , mais  les  profils  des  capitaux  qui  restent  oisifs.  Ce  sont 
des  fonds  productifs  dont  on  ne  lire  ]>as  tout  le  parti  qu’on  en  pourrait  obtenir. 
C.ela  concourt  a expliciuer  pourquoi  les  pays  catholiques  sont  en  général  plus 
pauvres  que  les  pays  pnilcstants. 


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12“2  l'RKMIKRE  PARTIE.  - CHAPITRE  IX. 

dépense  en  services  productifs,  les  marchands  de  services  productifs,  ceux 
qui  fournissent  le  service  de  leurs  fonds  de  terre,  ou  de  leurs  capitaux,  ou 
de  leur  travail,  ne  perdent-ils  pas  tout  ce  que  gagne  l’entrepreneur,  ou  le 
consommateur?  Non,  messieurs;  dans  les  progrès  de  l’industrie,  les  tra- 
vaux humains,  ou  les  capitaux,  ou  les  terres,  fournissent  une  plus  grande 
(|uantîté  d’utilité,  sans  y trouver  moins  de  profit.  Si  je  suis  fermier,  et  que 
je  plante  des  betteraves  ou  d’autres  fourrages  dans  une  terre  en  jachère, 
je  gagne  plus,  et  le  propriétaire  du  fonds  ne  gagne  pas  moins.  Je  ne  lui 
paie  pas  moins  régulièrement  son  fermage  ; au  contraire.  Ce  ne  sont  point 
là  des  conquêtes  que  les  producteurs  font  les  uns  sur  les  autres,  mais  sur 
la  nature,  qui  est  bienfaisante,  pourvu  toutefois  qu’on  lui  arrache  ses  bien- 
faits. C’est  un  surcroît  de  production  qui  ne  coûte  rien  à personne , ni 
aux  autres  producteurs,  ni  aux  consommateurs. 

De  même , lorsque  je  trouve  dans  le  commerce  le  moyen  d’employer 
mon  capital  plus  à profit,  lorsqu’il  ne  chôme  jamais,  lorsque  mes  valeurs 
parcourent  sans  retard  tous  les  périodes  de  la  production , et  subissent 
leur  destinée  aussi  promptement  que  possible;  alors,  mon  capital  est  oc- 
cupé moins  longtemps  par  chacune  des  opérations;  alors,  il  sert  à un  plus 
grand  nombre  d’opérations.  J’en  paie  bien  toujours  le  même  intérêt,  et 
son  propriétaire  y trouve  le  même  revenu;  cependant,  chaque  opération 
productive  me  coûte  moins  d’intérêts,  parce  qu’elle  est  plus  vite  expédiée. 

•Même  observation  relativement  à lu  main-d’œuvre.  Quand  un  procédé 
se  découvre  pour  donner  une  fa^'on  dans  la  moitié  moins  de  temps,  on  ne 
paie  pas  moins  de  services  industriels;  mais  on  obtient  plus  de  produits 
des  services  industriels  qu’on  a payés.  On  avait  deux  ouvriers  pour  chas- 
ser une  navette  ; on  paie  toujours  deux  ouvriers  ; mais  ils  font  aller  deux 
métiers  et  chassent  deux  navettes.  Si  l’ouvrier  travaille  pour  son  compte, 
la  concurrence  lui  fait  baisser  le  prix  de  son  ouvrage;  mais,  sans  se  don- 
ner plus  de  peine,  il  en  fait  davantage.  On  lui  paye  moitié  moins  la  façon 

d une  aune  d étoffe;  mais  il  en  fait  huit  aunes  au  lieu  de  quatre  dans  sa 
journée. 

Tel  est,  messieurs,  l’avantage  qui  résulte  d’un  meilleur  emploi  des  fonds 
productifs  appropriés.  Comme  ils  se  font  payer  leurs  services,  on  gagne  la 
^aleur  de  toutes  les  portions  de  leurs  services  qu’on  épargne  ; mais  ce  ne 
sont  pas  là  les  plus  grandes  conquêtes  réservées  à l’industrie.  La  nature 
nous  ouvre  un  inépuisable  trésor  de  matériaux  et  de  forces  qui,  n’appar- 
tenant à personne,  sont  a la  disposition  do  tous.  Il  suffit  à l'industrie 
d'apprendre  à s’en  servir. 


L 


fXllANÜL  DES  HUIS  COATUE  LES  HVODLITS.  123 

L’homme  a éprouve  le  souffle  des  vents  longtemps  avant,  sans  doute, 
de  songer  à en  faire  usage  ; mais  une  fois  qu’il  s’est  avisé  de  recueillir  le 
vent  dans  ses  voiles,  il  a tiré  parti  d’une  force  aveugle  de  la  nature  qui 
se  dissipait  en  pure  perle , et  il  s’en  est  servi  pour  transporter  ses  mar- 
chandises, et  lui-méme,  au  travers  des  mers. 

Lorsqu’au  moyen  de  la  machine  à vapeur  (que  quelques  personnes  ap 
pellent  encore  improprement  pompe  à feu),  ou  a tiré  parti  de  la  force 
expansive  de  l’eau  vaporisée,  pour  soulever  un  énorme  piston;  lorsque 
ensuite  on  s’est  avisé  de  condenser  celte  vapeur,  et  qu’après  avoir  fait  le 
vide  sous  le  meme  piston  , on  s’est  servi  du  poids  de  1 atmosphère  poui 
rabaisser,  on  s’est  procuré  par  là  une  force  égale  à celle  de  20,  30,  40 
chevaux  et  davantage , force  qu’on  a due  à des  lois  physiques , coexis- 
tantes avec  le  monde,  mais  qui,  jusque-là,  ne  contribuaient  en  rien  à Li 

satisfaction  des  besoins  de  l’homme. 

Analysez  tous  les  progrès  de  l’industrie  : vous  trouverez  quils  se  ré- 
duisent tous  à avoir  tiré  un  meilleur  parti  des  fonds  productifs  appropi  iés, 
ou  bien  à avoir  tiré  un  service  nouveau  des  agents  naturels  non  appro- 
priés, des  forces  et  des  choses  que  la  nrflure  met  à la  disposition  de 
l’homme*. 

En  même  temps,  vous  vous  apercevrez  que  l’évalution  des  frais  et  des 
produits,  est  nécessaire  pour  juger  leurs  rapports  réciproques  et  par  con- 
séquent les  progrès  de  l’industrie*.  Tous  les  auteurs  qui  ont  voulu  formel 


* Je  ne  pense  pas  que  l’on  puisse  mcllreen  doute  raccroisseineni  de  puissauct 
qu’une  nation  trouve  dans  les  progrès  de  l’industrie;  mais,  dans  le  cas  où  ccr^ 
taines  personnes  seraient  disposées  à l’apprécier  trop  peu , je  les  engagerais  a 
lire  ces  paroles  prononcées  par  un  iniuistre  d’état  de  la  Grande-Bretagne 
(M.  Huskisson),  dans  une  assemblée  où  l’on  délibérait  sur  les  honneurs  à rendre 
à la  mémoire  de  Wall,  auquel  on  doit  de  notables  perfectionnements  dans  les 
machines  à vapeur  : « Si  nous  avons,  a-t-il  dit,  terminé  glorieusement  la  lutte 
« où  nous  avons  été  engagés  pendant  un  quart  de  siècle,  nous  le  devons  aux  res- 
i(  sources  que  nous  a créées  le  génie  de  M.  Walt,  lorsqu  il  a perfectionné  les 
« machines  à vapeur.  Sans  les  améliorations  mécaniques  cl  physiques  qui  ont 
e donné  à l’industrie  et  à la  richesse  de  ce  pays  un  développement  gradue!  et 

« assuré,  nous  aurions  été  contraints  de  subir  une  paix  humiliante  avant  l'epoquc 

« où  la  victoire  a favorisé  nos  armes.  » 

• Voyez  la  seconde  des  notes  placées  à la  fin  de  mon  Catéchisme  (rtronomie 

politique. 


m PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  X. 

des  sysièmos  écüiiomiques  sans  les  fonder  sur  la  valeur  échangeable  des 
choses,  SC  sont  jetés  dans  des  divagations.  De  là,  riniportance  que  vous 
m’avez  vu  mettre , dès  en  commençant , à fixer  nos  idées  relativement  à 
la  valeur. 

On  verra  bientôt  que,  pour  tirer  parti  des  secours  gratuits  de  la  nature, 
il  faut  des  capitaux  dont  le  concours  n’est  pas  gratuit.  La  production  est 
le  résultat  composé  de  ces  deux  actions  jointes  à celle  de  rindustrie  qui 
n’(^st  pas  gratuite  non  plus,  àlais,  s’il  faut  payer  le  concours  d’un  capital 
et  d’un  travail  industriel,  pour  jouir,  ï)ar  exemple,  des  produits  d’une 
machine  à vapeur,  la  machine  fournil  beaucoup  plus  d’utilité  que  le  meme 
capital  et  le  même  travail  n’en  pouvaient  fournir  sans  elle;  et  c’est  cet 
excédant  dont  on  est  redevable  à l’action  gratuite  de  la  force  naturelle. 

Remarquez,  je  vous  prie,  que  lors  même  que  le  prix  du  produit  qui  en 
résulte  tombe  au  niveau  de  ses  frais  de  production,  et  que  le  producteur 
ne  gagne  rien  de  plus , le  gain  n’en  est  pas  moins  acquis  pour  riiomme  ; 
seulement  alors  le  gain  est  obtenu  par  l’homme  consommateur  au  lieu  de 
l’étre  par  l’iiomine  producteur. 


Ces  principes  élémentaires  sont  d’une  haute  importance.  Ils  ne  reposent 
point  sur  des  discussions  métaphysiques,  mais  sur  des  faits.  On  peut  blâ- 
mer la  manière  dont  je  les  présente  ; on  ne  saurait  en  contester  la  réalité. 
Uuantaux  applications  dont  ils  sont  susceptibles,  elles  sont  innombrables. 
Vous  verrez  les  lumineuses  conséquences  (lue  nous  en  tirerons  relative- 
ment au  commerce  extérieur;  car  les  échanges  qu’une  nation  fait  avec 
rétranger  ne  sont  que  des  moyens  de  se  procurer  des  objets  de  consom- 
mation atix  moindres  frais  possibles,  c’est-à-dire  d’obtenir  des  prodtiits 
étrangers  en  les  payant  avec  d’autres  produits  qui  nous  coûtent  moins  a 
produire  que  ceux  que  nous  acquérons  indirectement  par  le  commerce. 
C’est  en  cela  que  consiste  cssenlicllemcni  l’avantage  que  le  commerce 
étranger  nous  présente. 

Mais  ces  mêmes  principes  n’acquerront  tout  leur  développement  qu’au 
moment  où  je  traiterai  du  prix  des  choses , des  règlements  de  l’autorilé, 
(itc.  Car  toute  récouomie  de  la  société  est  destinée  à passer  sous  vos  yeux. 


CHAPITRE  X. 

De  la  nature  et  de  remploi  des  capitaux. 

Justpriei,  en  parlant  des  capitaux,  je  n’ai  fait,  pour  ainsi  dire,  (pic  les 


NATURE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX. 


125 


nommer;  j’ai  dit  que  leur  action  concourt  avec  celle  de  lindusiiie  a la 
création  des  produits  ; mais  vous  avez  droit  de  me  demander  en  quoi  cette 

action  consiste. 

Tout  le  monde,  ou  presque  tout  le  monde  a peu  ou  beaucoup  de  capi- 
taux; plusieurs  s’en  servent  d’une  manière  assez  profitable,  sans  savoir 
comment  une  telle  action  amène  de  tels  résultats.  C’est  ainsi  que  I action 
du  cœur,  chez  tout  le  monde,  chasse  le  sang  vers  les  extrémités  du  corps, 
et  que  très  peu  de  personnes  savent  comment  ce  mouvement  s’exécute  et 
ce  qui  en  résulte.  La  nature  est  ancienne,  mais  la  connaissance  de  ses 
phénomènes  est  toute  récente;  et  c’est  celte  connaissance  pourtant  qui 
peut  seule  nous  mettre  sur  la  voie  des  véritables  progrès. 

Pour  entendre  quelle  est  la  nature  des  capitaux  et  les  fimelions  qu’ils 
remplissent  dans  les  opérations  productives,  il  faut  bien  compreudic  au- 
paravant le  sens  de  deux  expressions  dont  je  serai  forcé  de  me  servir  dans 
celte  explication  : l’une  est  le  mot  avance,  l’autre  est  le  mol  consommation. 

Lorsque  je  sacrifie  une  chose  ayant  de  la  valeur,  ou  une  somme  quel- 
conque, ce  peut  être  pour  satisfaire  à mes  besoins , ou  à ceux  de  ma  fa- 
mille, ou  bien  à ceux  des  personnes  à qui  j’en  fais  don.  Une  fois  ces  be- 
soins satisfaits,  la  chose  ou  la  somme  est  perdue  pour  moi  sans  retour. 

Mais  je  peux  aussi  me  séparer  momentanément  d’une  valeur  qui  m’ap- 
partient, en  l’employant  de  Udlc  sorte  qu’elle  se  trouvera  rétablie  plus 
tard;  ou  bien,  je  peux  la  confier  à quelqu’un  (\m  remploiera  de  manière 
à la  rétablir,  et  qui  pourra  par  conséquent  me  la  rendre.  Ce  n’est  plus 
alors  une  valeur  pei'due  : c’est  une  valeur  consommée  et  (jui  cependant 

rentrera  dans  mes  mains  : c’est  une  avance. 

Quant  au  mot  consommation,  bien  que  la  marche  et  les  effets  de  la  con- 
sommation doivent  être  développés  dans  la  suite  de  ce  cours,  néanmoins, 
comme  pour  produire  il  faut  opérer  une  consommation , je  ne  puis  mi^ 
dispenser  de  vous  dire  dès  à présent  que,  de  même  que  le  mot  produire 
signifie,  non  pas  créer  de  la  matière,  mais  créer  de  la  valeur,  par  la  meme 
raison,  consommer  signifie,  non  pas  délruirci  de  la  matière,  mais  deiruin 
de  la  valeur.  Vous  sentez  suffisamment  qu’il  n’est  pas  plus  au  pouvoir  de 
l’homme  d’anéantir  un  atome  de  matière  que  de  le  tirer  du  néant.  Mais 
nous  pouvons  détruire,  totalement  ou  partiellement,  la  qualité  qui  donne 
à une  matière  de  la  valeur,  qui  en  fait  une  richesse  ; cette  qualité,  vous 
avez  vu  que  c’est  son  utilité,  la  propriété  qu’elle  a de  pouvoir  nous  ser\ir. 
Dès  lors,  en  détruisant  son  utilité,  nous  détruisons  sa  valeur,  nous  la  con- 
sommons. Lorsque  nous  consommons  des  aliments,  un  habit,  nous  huir 


t 

I 


I 


l'i6  PREMIÈRE  PARTIE.  - CII.VPITRE  X. 

ôtons,  nous  détruisons  en  eux  la  propriété  qu’ils  avaient  de  pouvoir  nour- 
rir et  vêtir  un  homme;  mais  nous  ne  détruisons  aucune  des  particules 

I dont  ils  se  composent. 

Maintenant,  si  nous  observons  de  quoi  se  compose  l’opération  d’un  en- 
trepreneur d’industrie  qui  s’occupe  à créer  un  produit,  nous  remarquerons 
quelle  consiste  à consommer  les  objets  sur  lesquels  s’exerce  son  indus- 
trie, à consommer  les  outils  qui  lui  servent,  à consommer  les  journées  des 
ouvriers  qu’il  emploie  ; et  nous  remarquerons  en  outre  que  toutes  ces  con- 
sommations ne  sont  que  des  avances  ; car  il  en  sortira  un  produit  dont  la 
valeur  le  remboursera. 

üue  l’on  consomme  le  produit  sur  lequel  s’exerce  l’industrie,  c’est  un 
fait  bien  évident.  Lorsque  j’ensemence  des  terres  pour  produire  une  mois- 
son, les  grains  qui  me  servent  de  semence  sont  un  produit  que  je  con- 
somme , dont  je  détruis  la  valeur  ; en  elTet , si  au  bout  de  peu  de  jours  je 
retirais  de  la  terre  le  grain  que  j’y  ai  mis,  et  que  je  voulusse  le  vendre,  je 
n’en  tirerais  pas  une  obole.  De  même,  un  valet  de  charrue  m’a  vendu  ses 
services  et  je  les  al  consommés,  car,  pendant  le  temps  que  mes  semailles 
ont  duré,  le  travail  de  cet  homme  n’a  servi  à aucune  autre  fin.  J’ai  con- 
sommé également  une  partie  de  la  valeur  de  ma  charrue  et  de  mes  autres 
outils. 

Dans  l’industrie  manufacturière,  on  consomme  de  la  même  manière  et 
les  matériaux  que  l’on  emploie,  et  les  outils  et  les  travaux  auxquels  on 
|(  a recours.  Un  rallincur  de  sucre  consomme  du  sucre  brut  en  le  faisant 

i|  fondre  dans  scs  chaudières  ; il  consomme  ses  chaudières  elles-mêmes,  et 

h ' 

î il  résulte  de  ces  valeurs  consommées,  une  autre  valeur  qui  est  celle  de  son 

îi  sucre  en  pains. 

Jusque  dans  rindustrie  commerciale,  nous  pouvons,  par  analogie,  re- 
, garder  les  marchandises  que  nous  achetons  comme  la  matière  première 

sur  laquelle  s’exerce  notre  indiislric;  nous  consommons  les  travaux  de 
ceux  qui  nous  secondent  ; et,  quand  nous  envoyons  des  marchandises  au 
loin  pour  qu’on  nous  en  fasse  les  retours,  nous  pouvons  regarder  les  mar- 
chandises que  nous  expédions  comme  des  objets  aussi  bien  consommés 
que  le  grain  que  nous  avons  confié  à la  terre;  et  les  marchandises  qui 
■ nous  arrivent  en  retour  comme  des  produits  nouveaux  qui  sont  résultés 

î de  celte  consommation  et  qui  nous  remboursent  nos  avances. 

II  Or,  messieurs,  les  fonctions  d’un  capital  sont  de  fournir  la  valeur  de  ces 
avances;  do  se  laisser  consommer  pour  renaître  sous  d’autres  formes;  de 


I 


NATURE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX 


1^7 


se  laisser  consommer  de  nouveau  pour  renaître  encore;  cl  ainsi  de  suite 
éternellement,  pourvu  que  la  meme  valeur  capitale  soit  assez  habilement 
employée  pour  renaître  constamment,  et  pour  être  réemployée  d’une  ma- 
nière productive.  En  moins  de  mots,  un  capital  est  une  somme  de  valeurs 
consacrées  à faire  des  avances  à la  production.  Quand  la  valeur  ainsi  con- 
sommée n’est  pas  rétablie  en  son  entier,  une  partie  du  capital  est  perdue; 
c’est  un  capital  entamé.  Quand  la  valeui*  produite  est  supérieure  à la  va- 
leur avancée,  c’est  un  capital  qui  s’est  accru. 

Ce  n’est  pas  nécessairement  le  propriétaire  d’un  capital  qui  le  consomme 
reproductivement , mais  c’est  nécessairement  un  entrepreneur;  canine 
valeur  ne  peut  être  produite  que  dans  une  entreprise  industrielle.  L’en- 
trepreneur le  consomme  elle  reproduit,  soit  que  le  capital  lui  appartienne 
en  propre,  soit  qu’on  le  lui  ail  prêté.  L’opération  (qui,  dans  ce  dernier 
cas,  est  exécutée  par  remprunieur)  n’en  est  pas  moins  une  avance  faite  à 
la  production,  et  remboursée  par  le  produit. 

Pour  qu’une  somme  de  valeurs  porte  le  nom  de  capital,  il  n’est  nulle- 
ment nécessaire  qu’elle  soit  en  espèces.  On  évalue  un  capital  en  monnaie, 
comme  on  évalue  tout  autre  objet,  lorsqu’on  veut  se  rendre  compte  de  son 
importance  et  savoir  quelle  portion  de  biens  il  constitue  : mais  pour  être 
un  capital,  il  sufiîl  que  ce  soient  des  valeurs  destinées  à faire  des  avances 
a la  production,  et  disponibles,  c’est-à-dire  pouvant  être  converties,  sans 
perte,  en  objets  propres  au  genre  d’industrie  (|ui  doit  employer  ce  capi- 
tal. Quand  un  négociant  dit  qu’il  a un  capital  de  cent  mille  francs  à mettre 
dans  une  opération,  ce  n’est  point  à dire  qu’il  ail  cent  mille  francs  en  écus; 
cette  expression  ne  sert  qu’à  indiquer  l’importance  de  la  somme  totale 
des  valeurs  capitales  qu’il  veut  y consacrer;  et  ces  valeurs  capitales  peuvent 
consister  en  inscriptions  dans  les  fonds  publics,  en  effets  de  commerce, 
en  balles  de  café,  ou  en  toute  autre  marchandise  qu’il  vendra  à mesure  que 
l’exigeront  les  avances  nécessaires  pour  l’opération  à laquelle  ce  capital 
est  destiné. 

Et  lorsque  ensuite  on  voudra  se  rendre  compte  de  rimportance  de  ce 
même  capital  mis  en  action,  on  évaluera  les  différentes  choses  en  lesquelles 
il  aura  été  transformé  pour  servir  l’opération  qui  se  poursuit  ; cl  l’on  dira, 
par  exemple,  si  c’est  une  manufacture,  elle  a telle  portion  de  ses  capitaux 
en  bâtiments,  telle  autre  en  ustensiles,  telle  autre  en  matières  premières, 
en  main-d’œuvre  dont  elle  a fait  l’avance  ; une  autre  partie  en  produits 
achevés  et  non  vendus,  une  partie  enfin  en  numéraire.  La  valeur  de  toutes 
CCS  choses  compose  son  capital. 


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1-2.'^ 


l'UKMlEUE  PARTIE.  - CHAPITRE  X. 


Remarquez,  je  vous  prie,  que,  quoique  la  valeur  capitale  soit  conservée, 
les  produits  dont  le  capital  se  compose  sont  bien  véritablement  consommés 
selon  toute  la  rigueur  du  mot;  car  l’utilité  qui  se  trouvait  en  eux  est  dé- 
truite. Quand  la  couleur  de  l’indigo  a passé  dans  du  drap  bleu,  l’indigo, 
comme  drogue  de  teinture,  ayant  une  valeur,  a été  véritablement  con- 
sommé, puisqu’il  n’a  plus  conservé  aucune  valeur  échangeable. 

Après  ces  considérations  générales  sur  la  nature  et  le  service  du  capi- 
tal, suivons  les  traces  de  la  valeur  capitale  dans  les  trois  grandes  branches 
de  l’industrie,  et  observons  de  quelle  manière  cette  valeur  se  conserve, 
en  même  temps  que  l’objet  dans  lequel  elle  résidait  temporairement  est 
consommé;  commençons  à puiser  notre  ^^xemple  dans  une  entreprise 
agricole. 

Un  fermier,  pourvu  d’un  fonds  capital  sullisant  pour  exploiter  une  terre, 
en  transforme  une  partie  en  chevaux,  en  vaches,  en  troupeaux,  en  instru- 
ments aratoires,  en  graines  pour  semences.  Les  choses  qu’il  achète  ont 
leur  entière  valeur;  il  les  achète  sclou  leur  prix  courant;  s’il  voulait  les 
revendre  immédiatement,  il  les  vendrait  ce  qu’elles  lui  ont  coûté;  la  valeur 


capitale  n’est  donc  point  altérée  par  cet  achat;  il  a fait  l’avance  de  son 
capital,  et  cette  avance  est  pour  ainsi  dire  rentrée  sous  forme  de  bestiaux, 
de  semences,  etc. 

Sons  cette  dernière  forme  il  fait  travailler  son  capital  ; c’est-à-dire  il  fa- 
tigue ses  chevaux  ; il  fait  paître,  couvrir,  tondre  scs  brebis,  etc.  Une  partie 
des  vieilles  matières  du  capital,  les  vieux  chevaux,  les  vieilles  brebis,  ne 


valent  plus  à la  fin  de  l’année  antant  qu’ils  valaient  au  commencement. 
Mais,  si  le  capital  s’est  détérioré  d’un  côté,  il  s’est  recruté  d’un  autre.  Le 
troupeau  a fourni  de  nouvelles  brebis;  les  chevaux  en  labourant,  et  par 


leur  fumier,  ont  fait  pousser  du  grain,  dont  une  partie  a fourni  de  quoi 
entretenir  au  complet  cette  portion  du  capital.  Vous  voyez  que  l’emploi 
qui  en  a été  fait  n’a  été  qu’une  avance,  c’est-à-dire  que  l’avance  a consisté 
dans  la  valeur  véritablement  consommée,  et  la  rentrée  dans  la  valeur  re- 


produite. 

On  en  peut  dire  autant  des  instruments  aratoires,  des  charrues,  des 
chariots,  des  herses,  des  rouleaux.  La  portion  de  ces  valeurs  qui  s’est 
trouvée  altérée  par  l’usage , a été  entretenue  par  une  portion  de  la  valeur 
des  produits;  et,  si  la  ferme  a été  bien  tenue,  cette  partie  du  capital  vaut 
encore  autant  à la  fin  de  l’année  tpi’au  commencement;  rusure  des  outils 
n’est  donc  encore  (lu’une  avance  qui  a été  faite. 

Une  autre  partie  du  capital  du  fermier  a servi  à itayer  des  salaires  à des 


i 


NATURE  El  EMPLOI  DES  CAPITAUX.  P29 

journaliers,  et  T^nirelien  de  sa  propre  famille;  mais  les  travaux  de  tout 
ce  monde  ont  contribué  à la  création  de  la  valeur  produite , et  une  portion 
de  la  valeur  produite  a procuré  la  rentrée  de  celte  avance. 

Dans  rexploiialion  qui  nous  sert  d’exemple,  il  y a une  portion  de  capi- 
tal dont  la  consommation  est  plus  lente  encore  que  celle  des  instruments 
d’agriculture  ; mais  celle-là  n’appartient  pas  en  général  au  fermier  : elle 
fait  partie  du  capital  du  propriétaire.  Ce  sont  les  clôtures,  les  canaux  d’ir- 
rigation, les  batiments,  etc.  Je  dis  que  c’est  encore  là  une  portion  du  ca- 
pital et  non  du  fonds  de  terre,  qui  sert  à la  meme  opération  productive; 
car  ces  choses-là  sont,  non  pasdesinstrumenlsnaiureIs,commelescliamps, 
mais  des  produits  qui  ont  été  acquis  par  un  échange  que  le  propriétaire  a 
fait  précédemment  d’une  valeur  capitale  contre  des  matériaux,  des  tra- 
vaux de  maçons,  de  charpentiers,  etc.  El  de  cet  échange  sont  résultés  des 
* étables,  des  granges,  des  produits  en  un  mot,  et  des  produits  consom- 
mables; je  dis  consommables,  car,  supposez  qu’on  ne  fasse  aucune  dé- 
pense pour  les  entretenir;  au  bout  de  quelques  années,  d’un  siècle  si  vous 
voulez,  toutes  ces  choses  n’auront  plus  aucune  valeur,  et  la  terre  où  elles 
sont  ne  vaudra  pas  plus  qu’elle  ne  valait  avant  que  ces  constructions 
fussent  érigées.  Ce  serait  une  terre  en  friche  sur  laquelle  il  faudrait,  sur 
nouveaux  frais,  répandre  des  valeurs  capitales  pour  la  mettre  en  état  de 
produire. 

Chaque  année,  il  ne  se  consomme  qu’une  faible  portion  de  celte  valeur 
capitale.  Elle  serait  au  bout  de  l'an  aussi  considérable  qu’au  commence- 
ment, si  ce  n’étaient  les  dégradations  qui  proviennent  de  l’usage  qu’on  en 
fait.  Mais  aussi  cet  usage  multiplie  les  valeurs  produites,  et  fournil  de  quoi 
y faire  des  réparations  qui  entretiennent  celte  portion  immobilière  du 
capital  de  la  ferme  toujours  dans  son  entière  valeur*.  Encore  ici  vous 
voyez  que  la  portion  consommée  n’est  qu’une  avance , dont  les  produits 
procurent  la  rentrée. 

Tout  ce  que  je  prétendais  vous  prouver,  messieurs , c’est  que  le  capital 
employé  dans  une  entreprise  agricole  est  une  valeur  que  l’on  consacre  à 


* Comme  la  portion  du  capital  d’une  entreprise  agricole  qui  consiste  en  bâti- 
ments, etc.,  appartient  en  général  au  propriétaire  du  fonds  de  terre,  c’est  ce  pro- 
priétaire qui  fournit  annuellement,  par  des  réparations,  à l’entretien  de  cette 
portion  de  la  valeur  capitale.  Mais  comme  les  bâtiments,  etc. , servent  à multiplier 
les  productions  annuelles  du  fermier  et  augmentent  le  loyer  qu’il  paie,  ce  sont 
toujours  les  productions  annuelles  qui  entretiennent  ce  capital. 


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I. 


9 


130  l'REMlÉUK  PARTIE.  — CHAPITRE  X. 

une  avance  ; que  cette  avance  est  consommée  dans  le  cours  des  opéra- 
tions productives,  et  qu’elle  est  remboursée  par  le  produit  de  ces  ope- 

râlions. 

Suivons  maintenant  l’emploi  d’un  capital  dans  une  opération  manufac- 
uirière.  Nous  aurons  lieu  de  faire  des  observations  absolument  analogues. 

Pour  exploiter  une  filature  de  coton , on  élève  des  bâtiments , on  exé- 
cute des  travaux  hydrauliques.  La  valeur  capitale  est  échangée  contre  ces 
constructions,  qui  sont  des  produits  de  l’industrie  humaine;  la  consomma- 
tion annuelle  de  cette  portion  du  capital,  est  égale  à la  détérioration,  a la 
perte  de  valeur  que  ces  constructions  subissent  chaque  année.  Les  pro- 
duits annuels , en  fournissant  aux  réparations  annuelles , remboursent 

continuellement  cette  portion  consommée  du  capital. 

Une  autre  portion  du  capital  est  employée  en  mécaniques  à préparer 
et  à filer  le  coton.  Cette  portion  du  capital  est  également  consommée  par- 
tiellement dans  l’année  -,  et  la  partie  consommée  (sous  peine  de  voir  s’al- 
térer, c’est-à-dire  diminuer  le  capital)  est  remplacée  par  une  partie  de  la 
valeur  produite.  Voilà  donc  encore  une  valeur  consommée  et  reproduite, 

avancée  et  rentrée. 

Le  manufacturier  achète  du  coton  en  laine  ; il  le  consomme  en  le  tra- 
vaillant ; c’est-à-dire  que,  dans  le  cours  des  préparations  qu’il  lui  fait  subir, 
s’il  ne  le  dénature  pas  tout  à fait,  du  moins  le  met-il  dans  un  état  ou  il  n’est 
plus  marchand  et  vendable;  mais  semblable  à la  semence  de  froment,  ce 
coton  reparaît  bientôt  sous  la  forme  de  coton  filé  ; dès  lors , c’est  une 
marchandise,  un  produit , qui  a une  valeur  courante , et  qui  restitue  la 

valeur  capitale  consommée  pour  le  produire. 

Les  travaux  des  ouvriers,  des  contre-maîtres,  des  commis  du  manufec- 
turier,  sont  consommés,  comme  nous  avons  vu  que  l’étaient  les  services 
productifs  des  valets  de  la  ferme,  et  ces  avances  sont  remboursées  par  une 
partie  de  la  valeur  du  produit  qu’on  a créé.  Vous  voyez  que  toujours  l’em- 
ploi du  capital  est  l’achat  d’une  valeur  que  l’on  consomme  et  qui  vous 

est  remboursée  par  le  produit. 

Si  le  produit  ne  suffit  pas  pour  rembourser  toutes  les  avances  qui  ont 
été  faites,  il  se  trouve  qu’alors  une  partie  du  capital  a été  consommée  ini- 
produclivemeiit,  au  lieu  de  l’avoir  été  reproductivement. 

C’est  ainsi  que  les  capitaux  sont,  entre  les  mains  de  l’industrie,  trans- 
formés , tourmentés  de  mille  manières , dans  de  petites  comme  dans  de 
grandes  entreprises.  11  suffit  de  jeter  les  yeux  autour  de  soi  pour  en  trouver 


-\ATURE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX.  131 

des  exemples.  Je  vois  un  traiteur  qui  ramène  de  la  halle  des  charges  de 
légumes,  de  beurre,  de  poisson.  Il  a transformé  une  partie  de  son  capiial 
en  toutes  ces  denréesqiTil  va  bientôt  transformer  en  toutes  sortes  de  mets; 
il  transforme  une  autre  partie  de  son  capital  en  gages  pour  ses  cuisiniers, 
qui  sont  les  ouvriers  de  sa  manufacture  ; et  toutes  ces  portions  du  capital 
lui  rentreront  avec  profit,  par  l’échange  qu’il  fera  de  ses  mets  contre  l’ar- 
gent de  ses  pratiques,  lequel  sera  changé  demain  en  d’autres  provisions, 
et  ainsi  de  suite,  à perpétuité. 

Si  nous  portons  nos  regards  plus  au  loin , nous  voyons  des  capitaux 
courir  le  monde  sous  mille  formes  ; aller  en  Amérique  en  objets  de 
mode,  en  étoffes,  en  livres;  en  revenir  sous  forme  de  sucre  brut;  ce 
sucre  mis  en  pains,  nos  capitaux  sous  cette  forme  passent  en  Suisse,  d’où 
ils  reviennent  sous  la  forme  de  fromages,  de  mouvements  de  montres. 
Nous  pouvons  considérer  les  marchandises  que  nous  avons  envoyées  au 
dehors  comme  consommées  reproductivement,  et  celles  qui  sont  revenues 
comme  de  nouveaux  produits  qui  nous  ont  remboursé  cette  avance.  Avec 
la  même  valeur  capitale , on  peut  recommencer  des  opérations  pareilles , 
ou  d autres,  défricher  des  terres,  élever  des  maisons,  etc. 

\ous  voyez,  messieurs , qu’un  capital  appartenant  à un  Français  peut 
parcourir  la  terre  sans  cesser  d’appartenir  à la  France.  Il  peut  même  se 
fixer  dans  l’étranger  sans  cesser  d’être  un  capital  français,  si  son  proprié- 
taire continue  d’appartenir  à la  France.  Qui  nous  empêche  de  supposer 
que  le  négociant  qui  a fait  des  envois  en  Amérique,  a donné  ordre  d’en 
adresser  les  retours  à Londres  ; et  qu’ensuite , il  a donné  l’ordre  à son 
correspondant  de  Londres  d’en  employer  le  montant  dans  les  fonds  pu- 
blics d’Angleterre?  Cette  portion  de  richesse  ne  devient  point  par  là  une 
portion  des  richesses  de  l’Angleterre  ; elle  reste  un  capital  français , tel- 
lement français,  que  c’est  la  France  qui  en  touche  les  intérêts  et  qui  en 
fait  revenir  le  principal , du  moment  que  son  propriétaire  le  désire. 

Malgré  tant  de  formes  diverses  affectées  par  les  capitaux , malgré  tant 
de  vojages  auxquels  ils  sont  exposés,  d’où  vient  cette  habitude  enracinée 
de  ne  considérer  comme  un  capital  qu’une  somme  d’éciis,  et,  comme  les 
capitaux  d’un  pays,  que  les  écus  qui  s’y  trouvent?  Cela  vient  sans  doute 
e usage  où  1 on  est,  chaque  fois  que  l’on  veut  commencer  une  entreprise, 
de  transformer  par  des  échanges  (qu’on  appelle  vulgairement  des  ventes) 
•es  valeurs  capitales  dont  on  peut  disposer,  en  une  somme  de  numéraire; 
parce  qu’ensuite , au  moment  de  commencer  l’opération , si  l’on  a son 


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\-^-2  PREMIKRK  PARTIK.  — IIHAPITRK  X. 

capital  en  numéraire , on  effectuera  plus  aisément  les  nouvelles  trans- 
formations (ou  si  l’on  vent  les  achats)  qui  conviendront  à l'entreprise. 

Qu’est-ce  que  cela  nous  prouve?  Qu’à  chaque  époque  où  l’on  emploie 
une  valeur  capitale,  on  la  met  sous  la  forme  qui  convient  le  mieux  au  but 
qu’on  se  propose.  Veut-on  faire  des  achats?  on  réduit  son  capital  en  es- 
pèces. Veut-on  faire  des  spéculations,  des  envois?  on  le  réduit  en  mar- 
chandises, en  objets  d’exportation.  Vent-on  faire  une  manufacture  ? on  le 
transforme  en  bâtiments.  Sous  ces  diverses  formes,  un  capital  n’est  ni  plus 
ni  moins  un  capital  ; c’est  la  valeur  de  toutes  ces  choses  (pourvu  qu’elle 
ne  soit  pas  destinée  à une  consommation  stérile  on  elle  disparaîtrait)  qui 
constitue  le  capital.  La  forme  sous  laquelle  se  présente  la  valeur  capitale, 
n’y  fait  rien,  pourvu  que  cette  valeur  se  perpétue. 

Vous  voyez,  messieurs,  que  les  capitaux  que  renferme  nn  pays  ne  con- 
sistent donc  pas  uniquement  dans  les  sommes  d’argent  qui  s’y  trouvent. 
Les  seules  sommes  qui  fassent  partie  des  capitaux  d’un  pays,  sont  celles 
que  l’on  réserve  pour  acheter  des  choses  destinées  à être  consommées 
reproductivement,  parce  qu’alors  la  valeur  de  ces  écus  ne  se  dissipeiu 
pas  : elle  demeurera  un  fonds  ; elle  ne  fera  que  changer  de  forme.  Mais 
les  sommes  d’argent  qui  nous  viennent  de  nos  profits , de  nos  revenus,  et 
qui  sont  destinées  à subvenir  aux  besoins  de  nos  familles,  ne  font  partie 
d’aucun  capital  ; ce  sont  des  valeurs  (jui  sont  provenues  originairement 
d’un  revenu,  et  qui  feront  partie  de  la  consommation  stérile,  sans  jamais 
être  aucune  portion  de  capital.  S’il  y a deux  milliards  de  numéraire  en 
France,  et  s’il  y en  a la  moitié  habituellement  employée  à l’entretien  des 
familles,  il  n’y  a sur  le  numéraire  de  France,  qu’un  seul  milliard  qui  fasse 

partie  de  ses  capitaux. 

Mais,  d’un  autre  côté,  les  capitaux  de  la  France  se  composent  de  bien 
d’autres  valeurs  encore  que  de  celle  de  son  numéraire.  Si  vous  vouliez 
savoir  à combien  ils  se  montent,  vous  devriez  interroger  tous  les  entrepre- 
neurs d’industrie  que  la  France  renferme,  depuis  le  gros  armateur  qui 
couvre  les  mers  de  ses  navires,  jusqu’au  plus  petit  fabricant  d allumettes, 
et  savoir  d’eux  à combien  se  monte  le  capital  qui  fait  aller  leur  entreprise. 
En  additionnant  toutes  ces  sommes,  vous  auriez  la  somme  des  capitaux 
français.  Mais  je  vous  avoue  que  je  n'ai  vu  jusqu’à  présent  aucun  livre  de 
statistique  qui  m’ait  offert  une  approximation  tolérable  sur  la  somme  ca- 
pilale  de  quelque  pays  que  ce  soit. 

Jci  une  quesliuu  se  présenle  : si  la  production,  si  la  création  des  noin  elles 


T 


NATURE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX. 


13.1 


valeurs,  ne  sert  qu’à  rembourser  Tavance  faite  par  l’emploi  des  capitaux, 
il  semble  qu’il  n’y  ait  point  de  production  nouvelle.  La  valeur  capitale 
existait  dans  la  société  avant  le  commencement  d’une  opération  indus- 
trielle. L’opération  industrielle  la  détruit  et  la  rétablit  ; elle  ne  fait  donc  que 
remettre  les  choses  au  point  où  elles  étaient  auparavant.  Elle  remplace 
une  valeur  par  une  autre,  et  ne  verse  point  dans  la  société  un  excédant  de 
valeur. 

Cette  difficulté  a jeté  dans  l’embarras  la  plupart  des  économistes  qui 

« 

n’ont  peut-être  pas  assez  remarqué  que,  tandis  qu’une  entreprise  indus- 
trielle a,  dans  le  cours  d’une  année,  rétabli  son  capital  tel  qu’il  était  au 
commencement  de  la  même  année,  tous  les  producteurs  qui  ont  concouru 
à cette  production  ont  vécu  durant  le  même  espace  de  temps.  Ils  ont  donc 
produit,  outre  la  valeur  capitale,  la  valeur  de  tout  ce  qu’eux-mêmes  ont 
consommé  pour  leur  entretien. 

Une  analyse  rigoureuse  nous  apprend  qu’aucun  des  fonds  productifs 
n’est  consommé  dans  la  production;  mais  seulement  les  senices  qu’ils 
rendent.  H est  bien  évident  que  le  fonds  de  terre  n’est  pas  consonïiué; 
car,  au  bout  de  Vannée,  un  champ  vaut  ce  qu’il  valait  au  commencement. 
Le  fonds  industriel  n’est  pas  consommé  non  plus;  canin  travailleur  a la 
même  capacité  qu’il  avait  quand  l’opération  productive  a commencé  *.  Le 
fonds  capital  est  conservé  de  même;  car  nous  avons  vu  la  valeur  capitale 
se  perpétuer  au  travers  des  transformations  qu’on  lui  a fait  subir.  Ce  qui 
est  véritablement  consommé,  c’est  le  service  rendu  par  tous  ces  fonds.  Il 
faut  soigneusement  distinguer  le  fonds  lui-même  du  service  du  fonds.  Le 
service  du  fonds  de  terre,  représenté  par  le  loyer  que  l’entrepreneur  en 
paie;  le  service  du  capital  durant  l’opération,  représenté  par  l’intérêt 
qu’en  paie  le  même  entrepreneur;  enfin  le  travail  des  industrieux,  repré- 
senté par  leur  salaire,  voilà  ce  que  l’opération  a détruit.  Mais  elle  n’a  pas 
détruit,  sans  les  payer,  ces  différents  services.  Les  possesseurs  d’un  fonds 
ont  reçu  le  prix  du  service  rendu  par  leurs  terres,  leur  capital  ou  leurs 
bras.  C’est  là  ce  qui  a été  produit  à neuf  et  consommé  parles  producteurs. 
C’est  la  valeur  seule  des  services  productifs  qui  est  eflêctivemeni  consom- 
mée, sauf  la  portion  qui  s’accumule  pour  être  ajoutée  aux  capitaux  de  la 
société,  ainsi  que  vous  le  verrez.  La  société  vend  chaque  année  le  service 


' Pour  simplifier,  je  mets  hors  de  la  question  la  détérioration,  efl'el  de 
Il  faut  supposer  que  fou  vend  son  travail  a un  taux  viager  qui  indemnise  des  fa- 
eultés  que  l’âgc  nous  fait  perdre. 


PREMIÈRE  PARTIE  — CHAPITRE  X. 


m 

des  fonds  productifs  qu’elle  possède,  et  elle  vit  du  revenu  qu’elle  en  tire. 
Elle  s’appauvrit,  lorsque,  indépendamment  du  produit  de  ses  fonds,  elle 
mange  une  partie  des  fonds  eux-mêmes;  elle  augmente  au  contraire  ses 
richesses,  lorsqu’elle  ajoute  à ses  fonds  productifs. 

Lorsque  rentrepreneur,  au  lieu  d’acheter  immédiatement  des  travaux, 
achète  des  matières  premières,  c’est  comme  s’il  achetait  les  services  pro- 
ductifs, les  travaux,  dont  la  valeur  des  matières  premières  est  le  résultat. 
De  quelque  manière  qu’on  emploie  reproductivcment  un  capital,  cet  em- 
ploi se  résout  toujours  à acheter  des  services  productifs,  anciens  ou  nou- 
veaux, pour  en  faire  un  produit. 

C’est  ainsi,  messieurs , que , tout  à la  fois,  le  capital  est  remboursé  et  tous 
les  producteurs  sont  payés  de  leurs  services 

La  nature  des  capitaux , la  nature  de  leurs  fonctions , nous  découvrent 
des  vérités  assez  importantes.  L’une  d’elles  est  que  les  capitaux  productifs 
ne  consistent  point  en  valeurs  fictives  et  de  convention  , mais  seulement 
en  valeurs  réelles  et  intrinsèques  que  leurs  possesseurs  jugent  à propos 
de  consacrer  à la  production.  En  effet,  on  ne  peut  acheter  des  services 
productifs  qu’avec  des  objets  matériels  ayant  une  valeur  intrinsèque  ; on 
ne  peut  amasser  en  capitaux  et  transmettre  à une  autre  personne,  que  des 
valeurs  incorporées  dans  des  objets  matériels®. 

Si  quelquefois  on  prête  un  capital,  ou  si  l’on  achète  des  services  productifs 
en  donnant  en  paiement  des  effets  do  commerce,  ces  effets  sont  le  signe 
représentatif  d’objets  matériels  qui  sont  la  propriété  du  prêteur.  En  trans- 
mettant les  effets,  il  transmet  son  droit  à la  possession  de  ces  objets  ma- 
tériels. 

On  voit  des  gens  qui  font  des  affaires  avec  le  produit  de  traites  ou  de 
billets  qui  ne  représentent  aucune  propriété , et  qu’ils  n’acquittent  qu’en 
les  renouvelant  à l’approche  de  l’échéance.  Mais  il  faut  que  quelqu’un 

' ï..’analyse,  qui  distingue  nettement  les  différents  fonds  productifs  entre  eux, 
et  ensuite  la  valeur  de  chaque  fonds  de  la  valeur  du  service  qu’il  peut  rendre,  me 
parait  fondamentale  en  économie  politique;  sans  elle,  on  rencontre  beaucoup  de 
problèmes  insolubles. 

* Il  y a des  capitaux  qui  ne  sont  pas  incorporés  dans  des  choses  matérielles, 
comme  la  clienielle  d’un  notaire,  d’une  entreprise  commerciale;  mais  cette  por- 
tion de  capital  est  une  valeur  très  réelle,  et  non  pas  seulement  un  signe  comme 
ceux  qui , selon  certaines  personnes,  peuvent  remplacer  les  capitaux. 


N.U’UHE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX. 


L35 


escompte  ces  effets  ; l’escompteur  alors  est  le  capitaliste  qui  prêle  les  va- 
leurs effectives  dont  il  fait  l’avance,  valeurs  qui  résident  soit  dans  des  écus, 
soit  dans  des  marchandises. 

Le  manufacturier  qui  achète  à crédit  des  matières  premières,  emprunte 
à son  vendeur  la  valeur  de  ces  marchandises  pour  tout  le  temps  où  ce 
dernier  lui  fait  crédit;  et,  cette  valeur  qu’on  lui  prêle,  lui  est  fournie  en 
marchandises  qui  sont  des  valeurs  matérielles. 

Or,  si  l’on  ne  peut  prêter  et  emprunter  une  portion  de  capital  qu’en 
objets  effectifs  et  matériels,  que  devient  celte  maxime  que  le  crédit  multi- 
plie les  capitaux?  3Ion  crédit  peut  bien  faire  que  je  dispose  d’une  valeur 
matérielle  qu’un  capitaliste  a mise  en  réserve;  mais,  s’il  me  la  prêle,  il 
faut  qu’il  en  demeure  privé  ; il  ne  peut  pas  en  même  temps  la  prêtera  une 
autre  personne  ; la  même  valeur  ne  saurait  servir  deux  fois  en  même 
temps;  rentrepreneur  qui  emploie  celte  valeur,  qui  la  consomme  pour 
accomplir  sou  opération  productive , empêche  qu’aucun  autre  entrepre- 
neur puisse  l’employer  dans  la  sienne. 

Les  capacités  industrielles,  les  talents  acquis  que  Ton  peut  considérer 
comme  des  capitaux,  dont  on  relire  l’intérêt  en  tirant  parti  de  son  talent, 
sont  eux-mêmes  attachés  à des  êtres  matériels,  puisqu’ils  font  partie  d’une 
personne  visible  ; mais  ils  ne  sotU  pas  transmissibles,  car  on  ne  peut  vendre 
sa  personne  cl  la  céder  définitivement;  on  ne  peut  que  la  louer  ; elle  com- 
pose un  fonds  que  nous  avons  nommé  fonds  de  facultés  industrielles  ou 
fonds  industriel^  qui  rapporte  un  revenu,  mais  qui  est  inaliénable. 

Les  seuls  capitaux  que  je  sache  être  immatériels,  sont  la  clienielle,  la 
chalandise  d’un  magasin,  d’un  cabinet,  d'un  journal.  Ou  peut  aliéner,  ou 
peut  vendre  un  capital  de  celte  espèce;  mais  celui  qui  le  vend  ou  qui  le 
prêle,  ne  saurait  le  vendre  ou  le  louer  à plusieurs  personnes  a la  fois.  Dti 
toute  manière,  une  valeur  capitale  ne  peutserxir  en  même  temps  à plu- 
sieurs personnes  ; l’usage  que  l’une  d’elles  en  fait,  empêche  que  d’autres 
n’en  fassent  usage  en  même  temps.  On  ne  la  prêle  à un  homme  qu’a  l’exclu- 
sion de  tous  les  autres;  d’où  il  suit  que  le  crédit,  la  possibilité  de  prêter 
<a  d’emprunter,  ne  multiplie  pas  les  capitaux. 

Quels  avantages  procure  donc  le  crédit?  Les  voici  ; Il  procure  ù celui 
qui  manque  de  capitaux  la  disposition  des  capitaux  de  celui  qui  ne  veut 


pas,  ou  qui  ne  peut  pas  les  faire  travailler  par  lui-même.  Il  empêche  les 
valeurs  capitales  de  demeurer  oisives.  Si  un  fabricant  de  drap  ne  vendaii 
pas  ses  draps  à crédit  au  marchand  de  drap , l’étoffe  attendrait  dans  la 
manufacUire.  La  confiance  accordée  au  marchand  met  plus  vile  celle 


m 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  X. 


[! 

étoffe  entre  les  mains  du  consommateur.  Si  un  droguiste  ne  vendait  pas 
à crédit  au  teinturier,  et  si  le  teinturier,  en  vertu  de  cette  facilité,  ne  lei- 
■j  gnait  pas  à crédit  pour  le  fabricant  d’étoffes,  celui-ci,  faute  d’avances,  se- 

i rait  peut-être  forcé  de  suspendre  sa  fabrication  jusqu’à  ce  que  ses  premiers 

produits  fussent  écoulés  ; d’où  il  résulterait  que  la  portion  de  son  capital 
qui  est  en  marchandises  à moitié  manufacturées,  en  métiers,  en  ateliers, 
chômerait  en  tout  ou  en  partie.  Ce  crédit  empêche  les  pertes  de  temps 
d’avoir  lieu  ; mais  vous  voyez  qu’il  consiste,  dans  ce  cas-ci,  en  une  avance 
de  drogues,  qui  sont  matérielles,  jusqu’au  moment  où  elles  seront  maté- 
riellement payées.  11  n’y  a pas  là-dedans  multiplication  de  capitaux  ; il  n’y 
a qu’un  emploi  plus  constant  de  ceux  qui  existent. 

C’est  seulement  sous  ce  rapport  qu’il  est  désirable,  qu’il  est  heureux 
pour  la  société,  que  le  crédit  soit  généralemeut  répandu  ; mais  il  y a une 
situation  plus  favorable  encore  : c’est  celle  où  personne  n’a  besoin  de 
crédit,  où  chacun  dans  sa  profession  a su  amasser  assez  de  capital  pour 
subvenir  sans  emprunter  aux  avances  que  sa  profession  exige.  Je  dis  que 
celte  situation  est  la  plus  favorable  en  gcméral , parce  que  la  nécessité  de 
faire  des  emprunts  et  d’obtenir  du  terme  est  toujours  fâcheuse  pour  ceux 
qui  sont  obligés  d’y  avoir  recours  ; elle  force  les  industrieux  à des  sacri- 
fices qui  sont  une  augmentation  des  frais  de  production  ; elle  expose  les 
• capitalistes  à des  pertes  non  méritées,  et  élève  le  taux  de  l’intérêt.  Il  vaut 

mieux,  chaque  fois  que  la  chose  est  possible,  travailler  avec  ses  propres 
capitaux. 

j C’est  ainsi,  messieurs,  qu’une  exacte  représentation  de  la  nature  des 

! choses  vous  met  à portée  déjuger  les  oj[Mnions  vulgaires  qui  n’ont  au- 

I 

I cun  fondement,  et  d’apprécier  convenablement  les  avantages  auxquels 

1 on  peut  prétendre , aussi  bien  que  ceux  sur  lesquels  on  ne  doit  pas 

compter. 

Aussitôt  que  les  avances  faites  eu  faveur  d’une  production  sont  rem- 
boursées par  la  réalisation  du  produit  qui  en  est  résulté,  on  peut  les  em- 
ployer de  nouveau  ; de  sorte  que  le  même  capital  sert  souvent  à plusieurs 
productions  dans  la  même  année.  Un  boulanger  peut  acheter  jour  par  jour 
la  farine  dont  il  fait  son  pain  et  le  bois  dont  il  chauffe  son  four  ; et  il  peut 
vendre  son  pain  jour  par  jour  aussi.  Celte  portion  de  son  capital  est  alors 
avancée  363  fois  par  an,  et  elle  rentre  autant  de  fois.  Dans  l’art  du  rafii- 
neiir,  il  faut,  pour  mettre  en  pains  du  sucre  brut,  environ  deux  mois.  Le 
ralïineur  est  donc  obligé , pour  compléter  son  opération  productive , de 
faire  une  avance  de  deux  mois  pour  le  moins  de  la  valeur  de  sa  matière 


NATURE  ET  EMPLOI  DES  CAPITAUX. 


137 


première  et  de  ses  autres  frais  ; s’il  ne  peut  vendre  son  sucre,  ou  du  moins 
en  être  payé  qu’un  mois  plus  lard,  chaque  opération  otîcupe  son  capital 
trois  mois , et  avec  le  même  capital  il  peut  faire  quatre  opérations  de  son 
métier  par  année. 

Ce  n’est  pas  à dire  qu’il  ne  fasse  que  quatre  opérations  par  an.  Il  n’est 
pas  obligé,  s’il  a des  capitaux,  des  ateliers,  des  ustensiles,  des  ouvriers  en 
quantité  suffisante,  d’attendre  qu’une  opération  soit  terminée  pour  en  en- 
treprendre une  autre.  Il  peut  en  commencer  une  nouvelle  chaque  jour 
pour  durer  quatre  mois.  Je  veux  dire  seulement,  qu’arec  le  même  capital^ 
il  n’en  fera  que  quatre  par  an  ; que  s’il  en  veut  faire  huit,  il  faut  avoir  une 
valeur  double  en  capitaux  ; s’il  en  veut  faire  douze , une  valeur  triple , et 
ainsi  de  suite. 

Il  y a des  opérations  productives,  comme  le  tannage  des  cuirs,  qui  oc- 
cupent leur  capital  circulant  plus  d’une  année.  Beaucoup  de  spéculations 
commerciales  sont  dans  le  même  cas , surtout  celles  qui  se  font  dans  les 
pays  lointains. 

Lorsqu’un  capitaliste , après  avoir  employé  ses  fonds  sous  toutes  les 
formes  où  ils  peuvent  produire,  les  transforme  par  des  ventes  en  monnaie, 
il  appelle  cela  réaliser^  comme  si  une  valeur  était  plus  réelle  en  espèces 
qu’en  toute  autre  marchandise  d’une  vente  courante  et  facile  ; et  comme  si 
le  même  capitaliste,  sous  peine  de  ne  retirer  aucun  revenu  de  ces  mêmes 
fonds,  ne  désirait  pas  lui-même  les  transformer  de  nouveau  en  des  choses 
capables  de  porter  du  profit  *. 


$ 


* Les  prémisses  posées  dans  ce  chapitre  et  dans  les  précédents  servent  de 
point  de  départ  aux  idées  exposées  par  Fréd.  Basliat,  dans  ses  Harmonies  écono- 
miques^ sur  rechange  des  services  et  les  utilités  gratuites,  mais  ce  n’est  point  ici 
le  lieu  d’examiner  si  cet  auteur  n’a  pas  commis  quelques  erreurs  dans  les  déve- 
loppements auxquels  il  a été  entraîné.  J. -B.  Say  attachait  un  grand  intérêt  à 
cette  théorie;  il  y revenait  souvent  dans  son  enseignement  oral,  en  la  dévelop- 
pant plus  qu’il  n’a  cru  le  devoir  faire  ici.  Les  passages  suivants  sont  extraits  des 
nombreux  travaux  qu’il  a laissés,  et  la  sensation  produite  par  l’ouvrage  de  Bas- 
lial'est  un  motif  suflisant  pour  leur  faire  prendre  place  ici  : 

« Les  services  productifs  sont  quelquefois  codteua:,  comme  c’est  le  cas  pour 
le  travail  d’un  homme;  quelquefois  gratuits,  comme  c’est  le  cas  pour  le  souffle  des 
vents.  Si  nous  trouvons  le  moyen  d’obtenir  une  utilité  qui  ne  nous  coule  riei» , 
nous  obtenons  (la  société  obtient),  une  richesse  qu’elle  n’est  pas  obligée  de  payer. 
IvC  service  que  rend  une  force  gratuite  de  la  nature  ne  suffll  pas,  à la  vérité,  pour 


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138 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XI. 


CHAPITRE  XL 
Classification  des  Capitaux. 

Quoique  les  différentes  formes  substantielles  sous  lesquelles  se  trouve 
un  capital  soient  toutes  analogues  entre  elles,  quant  à la  manière  dont 
elles  servent  à la  production , néanmoins  nous  en  ferons  trois  classes. 
Mais  je  suis  forcé  de  vous  répéter  encore  que  ce  n’est  point  la  nature  qui 
fait  les  classes  ; c’est  nous  qui  les  faisons  pour  la  commodité  de  nos  éludes, 
et  vous  verrez  plus  lard  combien  la  distinction  des  capitaux,  par  rapport 
à l’emploi  qu’on  en  fait,  aide  à expliquer  les  profits  plus  ou  moins  consi- 
dérables qu’ils  rapportent. 

On  distingue  donc  les  capitaux,  quant  à leur  emploi , 

en  Capitaux  fixes  ou  engagés  ; 

Capitaux  circulants  ; 

et  Capitaux  productifs  d'utilité  ou  d'agrément. 

Un  capital  fixe  ou  engagé,  est  celui  dont  la  valeur  réside  dans  des  ins- 
truments occupés  à la  production  sous  des  formes  permanentes.  Je  m’ex- 
plique. 

Un  bâtiment  servant  d’atelier  concourt  à la  production  toujours  sous 
la  forme  d’atelier;  une  machine  y concourt  toujours  de  la  même  manière 
et  sous  sa  forme  de  machine.  On  répare  un  bâtiment,  une  machine;  on 


créer  celte  utilité  tout  entière;  mais  la  portion  d'utilité  dont  on  a rohligalion  à 
la  nature  est  une  portion  de  richesse  qui  ne  coûte  rien  à son  producteur,  et  con- 
béquemment  il  ne  perd  rien  quand  il  ne  la  fait  pas  payer  à son  consommateur. 
Et,  quant  à futilité , ou  portion  d’utilité , dont  on  ne  peut  jouir  sans  un  sacrifice 
de  la  part  du  producteur,  lorsqu’on  peut  fobtenir  plus  grande  sans  augmenter 
le  sacrifice,  le  gain  qui  en  résulte  pour  la  société  est  absolument  du  même 
genre.... 

« Pour  tirer  parti  des  secours  gratuits  que  nous  offre  la  nature,  il  faut  le 
concours  d’un  capital  qui  n’est  pas  un  instrument  gratuit;  mais  le  secours  de 
finstrument  gratuit  est  Indépendant  de  celui  que  nous  prêle  le  capital  ; telle- 
ment qu’avec  un  capital  habilement  mis  en  œuvre,  on  produit  bien  davantage 
qu’avec  un  capital  égal  moins  bien  employé.  » (Noie  de  rédileitr.) 


J 

\ 

I 


CLASSIFlCATIOiN  DES  CAPITAUX.  139 

les  renouvelle , pour  perpétuer  leur  valeur,  mais  on  leur  conserve  tou- 
jours les  mêmes  fonctions.  Voilà  ce  que  l’on  appelle  un  capital  fixe  ou  en- 
gagé. Je  dis  engagé^  parce  que  l’on  ne  peut  pas,  sans  le  perdre,  du  moins 
en  grande  partie,  le  dégager  de  cet  emploi  pour  l’employer  différemment. 
H faut  qu’il  serve  toujours  au  même  genre  de  production,  même  lorsqu’il 
change  de  maître. 

Quoiqu’on  entretienne  des  bâtiments,  des  ustensiles,  des  machines  dans 
le  meilleur  état  de  réparation,  quand  même  on  les  aurait  conservés  intacts, 
ils  ne  valent  jamais,  au  bout  de  quelques  années,  ce  qu’ils  ont  coûté.  Une 
machine  ne  vaut  pour  personne  exactement  autant  que  pour  celui  qui  l’a 
fait  établir.  Les  frais  qu’on  a faits  pour  la  mettre  en  place  sont  toujours 
perdus  lorsqu’on  est  appelé  à s’en  défaire.  Les  valeurs  capitales  engagées 
s’altèrent  donc  nécessairement,  et  l’on  ne  doit  jamais,  dans  un  inventaire, 
évaluer  les  machines  et  ustensiles,  non  plus  que  tout  autre  meuble,  pour  ce 
qu’ils  ont  coûté.  Je  connais  des  manufactures  où  l’on  évalue  chaque  année, 
lors  de  finventaire , le  capital  fixe  aux  quatre  cinquièmes  seulement  de 
ce  qu’il  valait  l’année  précédente  ; tellement , qu’on  se  regarde  comme 
étant  en  perte,  lorsque  les  produits  de  chaque  année,  indépendamment 
de  tous  les  autres  frais  de  production,  ne  remboursent  pas  un  cinquième 
des  valeurs  employées  en  machines  ; cinquième  que  l’on  regarde  comme 
consommé,  comme  perdu,  dans  les  opérations  de  l’année.  C’est  peut-être 
accorder  beaucoup  à la  détérioration  d’une  valeur  entretenue , surtout 
dans  certaines  entreprises,  où  le  capital  engagé  perd  peu  et  n’est  pas  ex- 
posé à être  jamais  détourné  de  son  emploi  ; mais  un  inventaire  n’est  qu’une 
liquidation  fictive  que  fait  un  négociant  pour  se  rendre  compte  de  fétat 
de  ses  affaires,  et  au  moment  d’une  liquidation  réelle,  lorsqu’on  vend  une 
entreprise,  il  vaut  mieux  se  trouver  plus  riche  qu’on  ne  comptait,  que 
plus  pauvre. 

Le  capital  engagé  se  détériore  bien  davantage  lorsqu’on  veut  en  changer 
la  destination.  Si  avec  un  moulin  à huile  vous  voulez  faire  un  moulin  à 
farine , il  y aura  dans  cette  métamorphose  des  matériaux  de  perdus , ou 
dont  le  prix  qu’on  en  retirera  n’équivaudra  ni  à ce  qu’ils  ont  coûté,  ni  au 
service  qu’ils  pouvaient  rendre  lorsqu’ils  étaient  en  place  ; il  y aura  de  la 
main-d’œuvre  perdue  : celle  qu’il  faudra  employer  pour  opérer  le  chan- 
gement. Lorsque,  sous  Bonaparte,  on  voulut  obliger  les  fileurs  do  coton 
à mettre  leurs  machines  en  état  de  filer  la  laine , on  réduisit  le  capital 
qu’ils  avaient  en  machines  peut-être  à la  moitié  de  sa  valeur.  Pour  faire 
des  métiers  à filer  de  la  laine , l’usage  qu’ils  firent  des  matériaux  qu’ils 


^ T 


1U)  PUEMIÈIU:  PAUTIE.  — CHAmUE  XI. 


avaienl  ue  leur  épargna  peut-être  que  la  moitié  de  co  que  leur  auraient 
coûté  des  métiers  entièrement  neufs.  Il  y eut  bien  d’autres  pertes  dans 
cette  affaire,  provenant  du  changement  des  habitudes,  de  l’incapacité  des 
ouvriers  pour  un  nouveau  travail,  de  la  difficulté  d’établir  de  nouveaux 
débouchés*,  etc.  Mais  ce  n’est  pas  ici  le  lieu  de  s’en  occuper. 

La  valeur  des  améliorations,  des  constructions , des  clôtures,  faites  sur 
un  fonds  de  terre,  est  encore  un  capital  engagé.  Ce  sont  les  capitaux  les 
plus  solidement  acquis  à une  nation.  Un  négociant  peut  facilement  trans- 
porter son  capital  dans  l’étranger  : il  lui  suffit  d’acheter  et  d’emporter  des 
marchandises  dont  l’extraction  est  permise.  Mais  un  défrichement,  un 
dessèchement,  sont  un  avantage,  une  valeur  qui  reste.  On  ne  voit  plus  de 
traces  de  la  brillante  existence  de  plusietirs  villes  autrefois  riches  de  leur 
grand  commerce,  tandis  que  la  Lombardie,  tandis  que  la  Flandre,  malgré 
les  guerres  prolongées  dont  elles  ont  été  si  souvent  le  théâtre,  sont  en- 
core au  nombre  des  contrées  les  mieux  cultivées  et  les  plus  populeuses 
de  l’Europe. 

On  appelle  capital  circulant  celui  qui  «change  nécessairement  de  forme 
par  la  production  même;  celui  dont  la  forme  matérielle  périt  et  renaît 
dans  le  cours  des  opérations  productives;  celui  dont  l’avance  et  les  retours 
se  succèdent  pour  recommencer  de  nouv(;au.  Tel  est  presque  tout  le  capi- 
tal d’un  commerçant.  A peine  une  partie  de  ses  fonds  rentre-t-elle,  qu’il 
l’emploie  de  suite  en  marchandises;  il  expédie  ces  marchandises,  les  vend, 
en  rachète  d’autres,  vend  celles-ci,  et  recommence.  Son  capital  circule 
toujours,  passe  d’une  matière  dans  une  autre. 

Dans  les  manufactures,  le  capital  circulant  est  la  portion  du  capital  dont 
on  achète  des  matières  premières,  qui  se  transforment  en  produits,  du 
tnonlant  desquels  on  achète  de  nouveau  des  matières  premières  que  l’on 
transforme  encore  en  produits,  et  ainsi  d(‘  suite. 

Les  avances  que  le  manufacturier  fait  en  payant  un  salaire  à ses  ou- 
vriers, sont  une  partie  de  son  capital  circulant.  Il  en  achète  des  services 
productifs  : voila  une  transformation.  Il  cliange  ces  services  en  une  valeur 
qui  s’incorpore  dans  le  produit  qu’il  fabrique  : voilà  une  autre  transfor- 
mation. Il  vend  ses  produits  : c’est  encore  une  transformation.  Avec  l’ar- 


* La  situation  choisie  pour  une  filature  de  colon  est  fort  différente  de  celle 
qui  convient  à une  filature  de  laine;  mais  une  autorité  arbitraire  et  passionnée 
tient  peu  de  compte  des  considérations  éconoiuiipies. 


I 


i 


CLASSIFICATION  DES  CAPITAUX. 
gent  qu’il  en  lire,  il  achète  de  nouveaux  services  productifs , et  ainsi  do 
suite. 

Enfin,  pour  achever  la  classification  des  capitaux  productifs,  nous  avons 
les capifaua;  immédiatement productf/s  d’utilité  et  d’agrément-,  productifs 
de  produits  immatériels , de  produits  qui  ne  s’attachent  et  ne  s’incorporent 
dans  aucune  substance  matérielle. 

Lorsqu’un  propriétaire  fait  bâtir  une  maison  d’habitation,  il  ne  sortira 
de  cette  maison  aucun  produit  que  Ton  puisse  porter  au  marché;  mais  il 
en  sortira,  à toute  heure,  une  utilité  qui  est  un  produit  fort  appréciable, 
puisque  le  propriétaire  peut  vendre  cette  utilité  de  tous  les  instants  (ce 
qu’il  fait  quand  U lire  un  loyer  de  sa  maison)  ; ou  bien  il  peut  la  consommer 
lui-même  (ce  qu’il  fait  lorsqu’au  lieu  de  louer  sa  maison,  il  en  fait  son 
habitation).  Celle  portion  de  son  capital  n’est  donc  pas  improductive,  bien 
qu’elle  ne  concoure  à la  formation  d’aucun  produit  matériel. 

Une  capacité  acquise,  un  talent,  peut  être  assimilé  à un  capital  productif 
d’utilité  ou  d’agrément.  Ce  capital  est  égal  aux  dépenses  qu’on  a faites 
pour  se  mettre  en  état  de  rendre  un  service.  Un  médecin,  afin  de  pouvoir 
donner  un  conseil  utile,  a avancé  des  sommes  quelquefois  assez  fortes, 
dont  il  ne  sort  qu’un  produit  immatériel,  une  utilité  consommée  aussitôt 
que  produite.  Il  en  est  de  même  d’un  musicien  qui  s’est  mis  en  état  d’exé- 
cuter un  concerto.  Son  talent  est  un  capital  placé  en  viager,  et  le  produit 
qu’il  en  tire  se  vend  et  se  consomme  à mesure  qu’il  est  produit,  par  les 

spectateurs  qui  assistent  au  concert. 

Remarquez  qu’on  aurait  beau  changer  les  termes,  comme  le  fan 
existe , comme  il  se  passe  tous  les  jours  sous  nos  yeux , on  ne  peut 
pas  le  disputer.  On  peut  lui  donner  d’autres  noms  ; mais  la  chose  est 

décrite. 

Tous  les  biens  mobiliers  qui  sont  à l’usage  d’une  famille,  font  partie  des 
capitaux  productifs  d’utilité  ou  d’agrément.  L’utilité  qu’ils  sont  capables  de 
rendre  est  journellement  consommée  par  la  famille.  Lorsqu  on  laisse  alté- 
rer ce  capital,  lorsqu’il  n’eslpas  entretenu  dans  son  entière  valeur,  alors 
la  famille  a consommé , en  même  temps  que  l’utilité  journellement  pro- 
duite, une  portion  du  capital  lui-même.  C’est  ce  qui  arrive,  lorsqu  un  pro- 
priétaire laisse  dépérir  la  maison  qu'il  habile.  Si  cette  maison  a coûté 
40  mille  francs , il  consomme  en  rhabitani  le  service  de  ce  capital  repré- 
senté par  le  loyer  qu’il  en  pourrait  tirer  et  qu’il  n’en  tire  pas,  service  que 
l’on  peut  évaluer  autant  que  l’intérêt  de  40  mille  francs.  Mais  si,  en  outre, 
la  maison  ne  peut  plus,  au  bout  d’un  certain  nombre  d’années,  se  revendre 


1 


J, 


142  PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  XI. 

que  30  mille  fnincs,  ce  propriétaire  a consommé,  non-seulemenl  le  ser- 
vice de  40  mille  francs,  mais  encore  10  mille  francs  sur  le  fonds  même  de 
ce  capital. 

Il  y a des  capitaux  productifs  d’utilité  et  d’agrément  qui  appartiennent 
au  public,  comme  les  édifices  publics,  les  ponts,  les  grandes  routes.  Le 
public  consomme  journellement  le  produit  immatériel  de  ces  valeurs  ca- 
pitales ; c’est-à-dire  l’utilité  et  l’agrément  qu’on  en  peut  tirer. 

Je  dis  qu’d  en  consomme  le  produit  immatériel,  bien  qu’un  édifice 
public,  un  pont,  soient  des  produits  très  matériels  ; mais  ce  sont  des  pro- 
duits qui  sont  devenus  des  capitaux,  et  que  l’on  ne  consomme  pas  eux- 
mêmes  s’ils  conservent  toujours  leur  valeur.  On  consomme  seulement  le 
service  qu’ils  peuvent  rendre,  service  dont  la  valeur  est  représentée  par 
I intérêt  des  fonds  que  leur  établissement  a coûtés. 

Telle  est,  messieurs,  la  revue  que  l’on  peut  faire  de  tous  les  capitaux 
productifs.  Leur  ensemble  compose  le  capital  d’une  nation.  Quand  on 
porte  à 10  ou  20  milliards  le  capital  de  tel  ou  tel  pays , on  ne  prétend  pas 
qu’d  y ait  10  ou  20  milliards  en  numéraire  : il  n’y  a aucune  nation  qui  soit 
dans  ce  cas.  On  veut  dire  seulement  que  si  chaque  portion  du  capital  na- 
tional était  successivement  évaluée  en  numéraire,  le  montant  de  toutes  ces 
évaluations  additionnées  s’élèverait  à une  valeur  égale  à celle  qu’auraient 
10  ou  20  milliards.  Encore  n’aurait-on  pas  une  juste  idée  de  cette  somme 
de  valeurs,  si  Ton  ne  prenait  soin  de  spécifier  l’époque  et  le  lieu  de  l’éva- 
luation ; car  le  numéraire  d’un  lieu  ou  d’une  époque  vaut  plus  ou  moins 
que  celui  d’un  autre  temps  et  d’un  autre  endroit. 

Il  est  prodigieusement  difficile  d’évaluer,  je  ne  dis  pas  approximative- 
ment, mais  même  vaguement,  le  capital  d’une  nation.  Pour  concevoir 
cette  difficulté,  parcourez  en  idée  une  rue,  celle  que  vous  connaissez  le 
mieux,  et  essayez  d’évaluer  le  capital  productif  de  chacun  de  ses  habi- 
tants, à mesure  que  vous  passez  devant  son  habitation.  Celui-ci  est  un 
épiciei -droguiste  : à combien  se  montent  les  marchandises  de  son  ma- 
gasin ? celles  qu’il  a vendues  a crédit?  celles  qui  lui  appartiennent  et  qui 
sont  encore  dané  les  ports  de  mer  ou  sur  les  routes?  Qu’est-ce  que  peut 
valoir  son  mobilier?  son  ménage?  Que  doit-il  là-dessus?  car  ce  qu’il  doit 
fait  partie  du  capital  de  ses  créanciers. 

Dans  la  même  maison , se  trouve  un  médecin  auquel  sa  pratique  vaut 
un  bon  revenu,  mais  qui  n’a  point  de  fonds  placés.  Tout  son  capital  est 
dans  son  talent.  Qui  se  chargera  de  l’évaluer? 

Au-dessusdu  médecin  habite  un  petit  fabricant  en  bijouterie.  Il  possède 


DES  C.\PITALX  IMPRODUCTIFS. 


quelques  fonds  pour  faire  aller  son  commerce  ; mais  à combien  se  montent 
ses  fonds? 

Plus  loin  est  un  propriétaire  foncier.  Ne  comptons  pas  sa  terre  qui  fait 
partie,  non  des  capitaux , mais  des  fonds  de  terre  du  pays.  Nous  devons 
toujours  compter  les  constructions  et  les  autres  amendements  qui  sont 
sur  sa  terre.  Quelle  en  est  la  valeur?  Le  propriétaire  ne  le  sait  pas  lui- 
même.  Il  sait  ce  que  valent  ensemble  la  terre  et  ce  qu’elle  porte  ; mais  il 
serait  fort  embarrassé  de  dire  ce  que  valent  les  amendements  indépen- 
damment de  ce  que  vaut  le  sol. 

Ce  qui  rend  encore  plus  défectueuse  l’évaluation  du  capital  national, 
c’est  qu’elle  oblige  d’additionner  des  unités  d’inégales  grandeurs  ; car  les 
francs,  ou  les  onces  d’argent  de  deux  provinces  ou  de  deux  pays  diffé- 
rents ne  sont  pas  des  unités  de  valeurs  pareilles. 

Je  ne  vous  ai  fait  cette  énumération , que  pour  vous  faire  sentir  la  va- 
nité des  évaluations  de  ce  genre.  Aussi,  après  avoir  ju  dansM.  Ganilh* 
que  la  somme  totale  des  capitaux  français,  en  1789,  s’élevait  à 47  milliards 
236  millions  103  mille  729  francs,  et  avoir  bien  examiné  les  données  sur 
lesquelles  il  se  fonde , je  ne  voudrais  pas  répondre  que  les  mêmes  capi- 
taux ne  s’élevassent  pas  au  double  ou  à la  moitié  de  cette  somme. 

J’en  dirai  autant  de  l’évaluation  qu’un  auteur  anglais,  M.  Beecke,  donne 
des  capitaux  de  l’Angleterre , qu’il  fait  monter  à 2 milliards  300  millions 
sterling,  en  y comprenant  les  capitaux  que  les  Anglais  possèdent  dans 
l’étranger,  ce  qui  fait  en  tout  37  milliards  600  millions  de  notre  monnaie. 

Chacun  peut  faire  de  semblables  évaluations  d’après  les  données  qu’il 
croit  les  meilleures.  Il  n’en  est  aucune  qui  ne  soit  sujette  à de  grandes 
erreurs,  et  il  n’y  a que  peu  d’utilité  pratique  à en  tirer. 


y y 


CHAPITRE  XII. 

Des  capitaux  improductifs. 

Nous  avons  vu  ce  que  sont  les  capitaux  productifs,  comment  ils  sont 
employés  et  quel  classement  il  convient  d’en  faire;  il  ne  sera  peut-être 
pas  inutile  de  faire  remarquer  ceux  qui  ne  concourent  à aucune  espèce 
de  production. 

* Théorie  de  VÈconomie  politique^  loiiie  b*",  p.  !20t». 


I 


I PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XII. 

Ces  deux  termes,  capitaux  improductifs,  semblent  contradictoires;  ils 
devraient  s’exclure  l’un  l’autre,  car  des  valeurs  improductives  ne  sont  pas 
, des  capitaux.  Aussi  désigne-t-on  sous  ce  nom  des  valeurs  qui,  si  elles  ne 

produisent  pas  actuellement , auraient  pu  ou  pourraient  encore  être  con- 
sacrées à la  production  ; elles  ne  sont  pas  vouées  à une  consommation 
stérile,  cest-à-dire  à la  destruction  ; elles  sont  même  souvent  destinées  à 
produire  plus  tard  : voilà  ce  qui  leur  vaut  la  dénomination  de  capitaux. 

Ainsi,  quand  un  homme  a liquidé  ses  affaires,  ou  une  affaire,  quand  il 
a ses  sommes  toutes  prêtes  pour  en  recommencer  une  autre,  ou  pour  les 
confier  à des  personnes  en  état  de  les  faire  valoir,  ces  sommes  demeurent 
oisives  jusqu’au  moment  d’être  employées  : elles  sont  pendant  cet  inter- 
valle un  capital  improductif. 

De  même , les  sommes  qui  attendent  dans  les  caisses  des  négociants  le 
moment  de  satisfaire  à des  paiements  prévus  ou  imprévus,  sont,  au  moins 
dans  ces  instants-là,  des  capitaux  improductifs,  àlais  ce  ne  sont  pas  seu- 
lement les  valeurs  en  numéraire  qui  méritent  ce  nom  : c’est  toute  espèce 
de  valeur  (à  quelque  substance  qu’elle  se  trouve  attachée)  qui  attend  le 
moment  de  recevoir  une  nouvelle  façon  productive , si  elle  n’est  pas  un 

produit  complet;  ou  qui  attend  un  consommateur,  si  elle  est  un  produit 
achevé. 

Ainsi,  lorsque  par  la  disette  des  matières  colorantes,  ou  par  le  défaut 
d’ouvriers , ou  par  un  manque  de  fonds,  des  étoffes  destinées  à recevoir 
une  teinture  restent  sans  teinture;  ou  bien,  lorsque,  étant  achevées,  elles 
attendent  le  chaland  dans  un  magasin , elles  sont  un  capital  oisif,  impro- 
ductif, pour  le  moment. 

Il  faut  en  dire  autant  des  métiers  et  des  machines  qui  se  trouvent  ar- 
rêtés, soit  par  le  défaut  d’ouvrage,  ou  par  des  réparations,  ou  enfin  par  le 
défaut  de  demande.  C’est  un  malheur  qui  arrive  fréquemment  aux  capi- 
taux engagés , parce  que  n’étant  propres  qu’à  une  seule  production , si 
quelque  accident  arrête  cette  production,  ou  la  rend  désavantageuse,  tout 
capital  qui  n’est  propre  qu’à  cela  demeure  alors  nécessairement  oisif. 
Cette  considération  doit  rendre  les  entrepreneurs  très  circonspects  chaque 
fois  qu’il  s’agit  d'engager  leurs  capitaux.  Dans  l’industrie  commerciale,  où 
il  y a peu  de  capitaux  engagés,  une  marchandise  qui  ne  se  vend  pas  bien, 
se  vend  toujours,  dût-on  y perdre  une  fois  ; et  lorsqu’on  a subi  cette  perte, 

. on  évite  qu’elle  se  renouvelle;  mais  avec  une  machine,  ou  une  usine  qui 
n’est  capable  de  produire  qu’une  seule  espèce  de  marchandise,  si  la  vente 
de  celle  marchandise  ne  va  pas,  on  n’en  peut  pas  fabriquer  une  autre.  Il 


DES  CAPITAUX  PRODUCTIFS.  ^45 

faut  que  le  capital  reste  oisif  ; et,  ce  qui  n’est  pas  moins  fâcheux,  le  maître 
et  ses  gens  demeurent  dans  l’oisivité  par  la  même  raison.  Les  hommes 
et  les  capitaux  f)erdent  alors  leur  temps. 

Ce  malheur  arrive  plus  souvent  là  où  la  sécurité,  la  liberté  et  l’aisance 
n*habitent  pas. 

Le  défaut  de  sécurité  et  de  confiance  engage  souvent  les  possesseurs 
de  capitaux  disponibles  à ne  pas  les  faire  valoir,  de  peur  de  les  compro- 
mettre. Ils  aiment  mieux  perdre  les  intérêts,  que  de  hasarder  le  principal 
Il  arrive  fréquemment  que  la  Banque  de  France  a en  dépôt  des  sommes 
considérables,  dont  elle  ne  paie  point  d’intérêt,  qu’elle  garde  en  nature  et 
qu’on  lui  laisse,  simplement  parce  qu’on  les  croit  plus  sûrement  gardées 
entre  ses  mains.  On  sait  qu’elle  n’y  touchera  pas,  qu’il  n’entre  point  dans 
son  plan  de  se  livrer  à aucune  opération  industrielle;  car,  indépendam- 
ment de  la  malhabileté  qu’on  peut  mettre  à les  conduire,  il  y a toujours 
quelque  incertitude  dans  l’issue  de  toute  sorte  d’entreprise. 

Il  est  vrai  que  les  capitalistes  sont  quelquefois  fondés  à se  défier,  soit 
de  leur  propre  c.apacilé,  soit  de  celle  des  entrepreneurs  qui  sollicitent  de 
faire  valoir  leur  fonds.  Quand  les  capitalistes  sont  gens  capables  et  con- 
naisseurs en  industrie,  ils  risquent  moins;  ils  savent  mieux  ce  qu’ils  font, 
€t  jugent  mieux  ce  que  font  les  hommes  auxquels  ils  sont  obligés  de  se 
confier  ; on  peut  donc  se  hasarder  à dire  que,  s’il  importe  de  donner  de 
industrie  à la  pauvreté,  il  importe  encore  plus  d’en  donner  à la  richesse. 
Aux  époques  où  la  sécurité  était  moins  grande  que  de  nos  jours,  au 
temps  de  la  chevalerie  et  de  la  féodalité,  il  y avait,  non  pas  plus  de  capi- 
taux oisifs,  car,  au  total  il  y avait  moins  de  capitaux,  mais  en  proportion 
de  ceux  qui  existaient,  il  y en  avait  plus  d’inoccupés,  parce  qu’il  y avait 
moins  d’occupations,  moins  d’industrie;  mais  comme  en  même  temps  il 
y avait  moins  de  securité,  on  réduisait  en  argent  ou  en  or  les  valeurs  qu’on 
amassait,  et  l’on  cachait  son  trésor,  on  l’enfouissait.  Adam  Smith  fait  la 
remarque  qu’au  milieu  des  rapines  et  des  exactions  du  moyen-âge,  il  fallait 
que  ce  fût  une  pratique  bien  générale,  puisque  les  souverains  regardaient 
comme  une  branche  de  leurs  revenus  la  découverte  des  trésors.  On  la 
mettait  sur  le  même  pied  que  la  découverte  des  mines  d’or  et  d’argent, 
.es  trésors  trouvés  n’appartenaient  ni  à celui  qui  en  faisait  la  découverte 
ni  au  propriétaire  du  sol,  mais  au  prince.  Le  propriétaire  n’y  avait  droi! 
qu  autant  que  son  titre  en  contint  la  clause  expresse. 

Boa„c„„p  de  „ de  cemédies  des  époques  q,.i  siilvirem , rom 

fondes  s„r  des  trésors  Iro.ivést  moyen,  q„i  sont  ignés 

'■  10 


PREMIfcHK  PARilK.  — CHAPIlKi:  Mil 


par  nos  auteurs  comme  trop  invraisemblables.  Une  industrie  plus  géné- 
ralement répandue  et  mieux  protégée  par  l’administration,  ne  permet  plus, 

' si  ce  n’est  dans  des  cas  bien  rares  et  pour  peu  de  temps,  de  cacher  des 

trésors.  Et , ce  qui  montre  la  sui)ériorité  de  notre  époque  sur  les  temps 
antérieurs , nous  avons  eu  des  guerres  civiles , des  invasions  étrangères, 
qui  n’ont  causé  que  des  enfouissements  passagers.  Pourquoi?  C’est  que 
( . les  chefs  des  nations , comme,  les  individus  , sont  persuadés  que  le  défaut 

\ ; (le  sécurité  n’est  pas  moins  funeste  aux  gouvernants  qu’aux  gouvernés  : 

I où  les  gouvernés  ne  gagnent  rien,  les  gouvernants  gagnent  peu  de  chose, 

i ' De  quelques  nations  qu’ils  fussent,  sous  quelque  bannière  politique  qu’ils 

( f se  ralliassent,  ils  ont  tous  travaillé,  de  notre  temps,  à faire  renaître  la 

I > confiance  et  le  bon  ordre  aussitôt  que  la  tempête  a été  calmée.  C’est  un 

i , grand  progrès.  11  n’y  a que  des  déprédations  prolongées  et  organisées 

! qui  fassent  fuir  ou  cacher  les  valeurs  capitales  d’une  manière  fatale  à la 

. production'. 


CHAPITRE  Xlll. 

De  la  formation  des  Capitaux. 

Nous  avons  observé  les  fonctions  des  capitaux  dans  les  opérations  pro- 
ductives; ou  plutôt  nous  avons  vu  que,  sans  capitaux,  il  n’y  a point  de  pro- 
duction. C’est  un  instrument  nécensaire  de  l’industrie.  Il  est  bon  de  savoir 
comment  on  se  le  procure,  de  quelle  manière  il  se  forme. 


' Si  l’auteur  eut  été  témoin  de  la  révolution  de.  1848  et  des  suites  qu’elle  a 
entraînées,  il  aurait  pu  y puiser  des  exemples  frappants  à l’appui  de  ce  qu’il  en- 
seigne dans  ce  chapitre.  Le  défaut  de  sécurité  n’a  pas  manqué  de  produire  son 
?(îet  habituel , en  paralysant  des  capitaux  que  jusqu’alors  le  crédit  faisait  passer 
aux  mains  des  producteurs  capables  de  les  mettre  en  valeur,  et  il  en  est  ré- 
sulté un  appauvrissement  général,  qui  cependant  n’avait  au  premier  moment 
rien  de  réel,  puisqu’il  n’était  pas  amené  par  une  perte  réelle  de  richesse.  Mais  il 
aurait  pu  ajouter  que  si,  de  nos  jours,  on  cache  moins  de  trésors,  les  facilités  sont 
devenues  plus  grandes  pour  le  mouvement  des  capitaux.  On  les  exporte  a\ec 
facilité  et  ils  vont  chercher  les  lieux  où  ils  trouvent  de  bons  placements.  Malheur 
mx  pays  qui  ne  donnent  pas  de  sécurité  aux  entreprises  ! ils  voient  fuir  de  chi  z 
eux  la  richesse  et  les  outils  puissants  qui  servent  à la  produire.  (Acte  de  l'édi- 
(cur.) 


I>E  LA  FOHMATIO.N  DES  CAIMTAI'X.  ' I47 

Les  capitaux  se  transmettent  des  pères  aux  enfants,  d’un  entrepreneur 
à un  autre  ; mais  originairement  ils  n’ont  pu  se  former  que  d’une  seule 
manière  : par  l application  qu'on  a faite  d'un  produit  nouveau  à une  con- 
sommation  reproductive.  Je  vais  m’expliquer. 

Vous  n’avez  pas  perdu  de  vue,  messieurs , que  la  consommation  est  la 
destruction  de  valeur  qui  réside  en  un  produit.  Cette  destruction  est  iné- 
vitable : tout  produit  est  destiné  à la  consommation  ; il  n’a  été  créé  que 
pour  être  consommé;  il  n’est  demandé,  il  n’a  une  valeur,  conséquem- 
ment , qne  parce  qu’il  est  susceptible  de  servir  à un  usage  qui  détruira 
cette  valeur.  On  croirait  pouvoir  en  conclure  qu’il  est  impossible  de  con- 
server, d’accumuler  la  valeur  d’un  produit,  et  de  l’ajouter  à la  valeur  du 
capital  que  l’on  possède.  Et,  en  effet,  quand  nous  consommons  un  pro- 
duit dans  l’unique  but  de  recueillir  la  jouissance  qui  accompagne  sa  con- 
sommation, il  n’y  a point  de  valeur  accumulée.  Une  valeur  avait  été  créée- 
elle  a été  détruite  pour  notre  satisfaction  ; la  masse  générale  des  richesses 
n est  ni  plus  ni  moins  considérable  qu’auparavanl. 

Mais  hous  pouvons  avoir  besoin  d’un  produit  pour  atteindre  un  autre 
but  que  notre  jouissance  actuelle.  Nous  pouvons  le  souhaiter,  l’acheter 
et  le  consommer,  dans  le  but  de  produire  une  nouvelle  portion  de  richesse 
qui  se  trouvera  suffisante , non-seulement  pour  nous  rembourser  notre 
avance,  mais  pour  nous  donner  en  outre  un  intérêt  proportionné  au  temps 
que  l’operation  aura  duré,  et  un  profit  proportionné  à la  peine  que  nous 
auronspr.se,  a l’intelligence  que  nous  aurons  déployée  dans  la  conduite 
e cette  operation.  C’est  ainsi  qu’un  teinturier  consomme  de  l’indigo  ou  de 
la  cochenille  pour  colorer  ses  étoffes.  Ce  n’est  point  pour  son  plaisir,  ce 
n est  point  pour  jouir,  qu’il  consomme  ces  produits  ; il  les  détruit  néan- 
moins ; mais  en  les  détruisant , il  fait  passer  leur  valeur  dans  un  autre 
produit  (qui  est  l’étoffe)  ; il  perpétue  la  valeur  qu’il  consomme,  de  manière 
que  celte  consommation  n’est  plus  qu’une  avance.  Dès  lors,  la  valeur  ainsi 
consommée  devient  une  portion  de  capital.  Or,  quand  un  produit  nouveau 
(OU  le  prix  qu’on  en  a tiré)  est  capitalisé  de  cette  manière,  vous  comprenez 
quil  y a une  portion  de  capital  de  plus  dans  le  monde. 

Si  je  produis,  par  les  moyens  ordinaires  que  je  vous  ai  développés,  un 
hectolitre  de  ble,  je  produis  une  valeur  égale  à 20  francs  plus  ou  moins 
S.  je  consomme  ce  blé  pour  ma  nourriture  ou  celle  de  ma  famille,  je  dé- 
truis «ne  valeur  de  20  francs  qui  avait  été  créée  ; rien  n’es,  changé  à mon 
c.«pital.  Mais  s.  je  consomme  reproductivement  ce.  hectolitre  de  blé  - si 
J en  nourris  des  valets  qui  labourent  ou  des  maçons  qui  bâtissent,  je  fais 


1 


VTT 


148  PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  Xlll. 

passer  cette  valeur  dans  mon  fonds  de  terre  ou  dans  un  bâtiment  ; et  mon 
capital  se  trouve  augmenté  de  20  francs.  La  valeur  de  ce  blé,  au  moment 
quelle  fut  créée,  fut  une  valeur  nouvelle  jetée  dans  la  société  ; et  malgré 
la  consommation  du  blé,  celte  valeur  s’est  perpétuée , puisqu’elle  a passé 
dans  d’autres  objets  susceptibles  de  consommation  à leur  tour.  Aussi  long- 
temps qu’on  la  consommera  reproduciivement,  la  même  valeur  se  perpé- 
tuera; elle  fut  nouvelle  une  fois  et  peut  durer  toujours;  c’est  une  nou- 
velle portion  de  capital  qui  s’ajoute  à mes  fonds  capitaux  et  aux  capitaux 
de  la  société  dont  je  fais  partie.  En  moins  de  mots , une  épargne  n’est  pas 
une  non-consommation,  mais  une  consommation  reproductive,  succédant 
à une  opération  productive. 

Vous  comprenez  par  là , messieurs , qu’on  épargne  en  dépensant  de 
l’argent,  tout  comme  en  entassant  des  écus  sur  des  écus,  pourvu  qu’on  le 
dépense  à titre  d’avance  et  pour  une  consommation  qui  sera  remboursée 
par  des  produits.  La  forme  sous  laquelle  se  trouve  la  valeur  épargnée 
n’est  pas  ce  qui  constitue  l’épargne  ; c’est  la  nature  de  l’emploi  qu’on  fait 
de  cette  valeur.  Quand  on  la  destine  à faire  de  nouvelles  avances  à la  pro- 
duction, c’est  un  nouveau  capital  que  l’on  forme,  quelle  que  soit  la  chose 
où  réside  la  valeur  épargnée. 

Les  personnes  qui  reçoivent  en  argent  leur  part  de  produits  créés , 
comme  les  propriétaires  qui  ont  des  terres  affermées,  les  capitalistes  aux- 
quels on  paie  un  intérêt,  les  commis  auxquels  on  paie  un  appoinlement, 
les  ouvriers  qui  reçoivent  un  salaire,  lorsqu’elles  jugent  à propos  de  faire 
une  épargne,  conservent  ordinairement  pendant  quelque  temps  la  valeur 
épargnée  sous  la  forme  de  monnaie,  qui  leur  est  plus  commode  que  toute 
autre,  jusqu’à  ce  que  la  somme,  grossie  par  plusieurs  accumulations  suc- 
cessives, soit  assez  forte  pour  qu’on  puisse  en  opérer  le  placement. 

11  y a de  cette  manière,  en  chaque  pays,  bien  des  petites  portions  de  capi- 
taux, dont  l’emploi  est  retardé  et  dont  la  somme  totale,  chez  un  peuple  nom- 
breux, actif  et  économe,  forme  un  capital  improductif  très  considérable. 

Les  caisses  d’épargnes,  qui  réunissent  les  petites  économies  pour  les  pla- 
cer ensemble,  ont  cet  avantage,  quand  elles  sont  solides  et  bien  adminis- 
trées, qu’elles  accélèrent  le  moment  où  les  capitaux  sont  mis  à l’œuvre.  L’n 
ouvrier  qui  met  de  côté  40  sous  sur  sa  semaine,  ne  peut  pas  tirer  un  inté- 
rêt de  cette  faible  épargne  ; il  est  obligé  d’attendre  qu’il  ait  rassemblé  les 
économies  de  plusieurs  semaines,  de  plusieurs  années.  Mais  s’il  existe  une 
caisse  d’épargnes  digne  de  sa  confiance , il  porte  ses  40  sous  à la  caisse  ; 
cent  autres  ouvriers  en  font  autant  ; dès  lors  la  caisse  a deux  cents  francs 


DE  LA  FORMATION  DES  CAPITAUX.  149 

à placer  le  même  jour,  et  chacun  de  ces  ouvriers  profite,  dès  le  jour  même, 
de  l’intérêt  de  ses  40  sous 


‘ Je  ne  puis  ni’cmpéclier  à cette  occasion  de  payer  un  tribut  d’cloges  aux  ban- 
quiers et  aux  capitalistes  de  Paris,  qui  administrent  gratuitement,  dans  rhôlel 
de  la  banque  de  France,  une  caisse  d’égargnes  où  chaque  dimanche  ou  reçoit  les 
plus  petites  épargnes  des  gens  économes,  et  qui  tous  les  lundis  achètent  à la 
Bourse,  avec  le  montant  des  dépôts  que  la  caisse  a reçus  la  veille,  des  rentes 
sur  l’État.  Il  n’y  a pour  les  accumulateurs  nuis  frais  de  commission,  d’administra- 
tion à payer.  L’agent  de  change  lui-même  qui  achète  les  rentes  ne  prend  pas  de 
courtage;  et  la  caisse  paie  des  intérêts  aux  prêteurs,  ou  les  ajoute  à leur  principal  à 
leur  volonté.  C’est  un  des  établissements  les  plus  véritablement  philanthropiques 
que  je  connaisse,  et  il  a toute  la  solidité  des  inscriptions  sur  le  grand  livre  de  la 
dette  publique.  . de  l'auteur.) 

L’emploi  en  achat  de  rentes  sur  l’Étal  des  dépôts  reçus  à la  caisse  d’épargnes, 
présentait  l’inconvénient  d’exposer  les  déposants  et  la  caisse  elle-même  à subir 
les  perles  pouvant  résulter  de  variations  sur  le  cours  de  ces  effets  publics;  c’est 
ce  qui  a motivé  la  loi  du  31  mars  1837,  par  laquelle  la  caisse  des  dépôts  et  consi- 
gnations a été  autorisée  à recevoir  le  versement  en  compte-courant  des  fonds  reçus 
par  les  caisses  d’épargnes,  avec  bonification  d’intérêts  sur  le  pied  de  quatre  pour 
cent  l’an.  Cette  mesure  a été  un  nouvel  encouragement  donné  aux  épargnes,  dont 
l’importance  n’a  cessé  d’aller  en  augmentant.  Les  sommes  déposées  à la  caisse 
d épargnes  de  Paris,  pendant  l’année  1837,  se  sont  élevées  à 32,258,078  fr. 

les  remboursements  opérés  ont  été  de 19,694,576  fr.  52  c 

et  la  caisse  s’est  trouvée  devoir  aux  déposants  à la  fin  de 

l’année  la  somme  totale  de 63,250,113  fr.  51  c. 

Le  bon  exemple  donné  à Paris  a été  suivi  dans  les  villes  principales  des  dépar- 
tements; des  caisses  d’épargnes  se  sont  formées  de  tous  côtés;  il  en  existait  267  à 
la  fin  de  1838.  Cependant  l’expérience  a prouvé  que  l’intervention  de  la  caisse  des 
dépôts  et  consignations  ne  suffisait  pas  pour  garantir  les  caisses  d’épargnes  contre 
les  atteintes  portées  au  crédit  public  par  de  graves  événements.  Au  moment  de  la 
révolution  de  1848,  la  somme  due  aux  caisses  d’épargnes  par  celle  des  dépôts  et 
consignations  s’élevait  à plus  de  350  millions,  dont  la  presque  totalité  était  re- 
présentée par  des  valeurs  non  immédiatement  réalisables;  or,  l’ébranlement 
général  du  crédit  ayant  multiplié  tout-^-coiip  d’une  manière  inquiétante  les  de- 
mandes de  remboursement,  le  gouvernement,  après  avoir  vainement  essavé,  par 
un  premier  decret  du  7 mars  1848,  d’arrêter  ce  mouvement  en  élevant  l’intérêt 
Jes  dépôts  jusqu’à  5 p.  "/„,  se  crut  obligé  de  limiter,  par  un  second  décret  du 
3 mars,  les  remboursenients  en  espèces  à 100  francs  par  livret,  en  oirraiil  le 


J 


ISO  I»REM1KI\E  PARTIK.  — CHAPITRE  Xlll. 

Les  propriétaires  fonciers  elles  capitalistes,  qui  reçoivent  leurs  fermages 

et  l’intérêt  de  leurs  capitaux  en  un  ou  deux  paiements  chaque  année,  ont 
plus  de  facilités  pour  placer  leurs  épargnes  et  en  faire  des  capitaux  pro- 
ductifs; encore  ne  laissent-ils  pas  quelquefois  d’être  embarrassés  pour 

opérer  ces  placements. 

Les  placements  sont,  au  contraire,  on  ne  peut  pas  plus  facdes  pour  les  en- 
trepreneurs d’industrie  de  toutes  les  espèces.  Leur  métier,  à eux,  est  de 
faire  travailler  des  capitaux.  La  moindre  de  leurs  épargnes  peut  être  em- 
ployée incontinent  à accroître  la  matière  sur  laquelle  s’exerce  leur  industrie. 

Un  raflineur  de  sucre,  par  exemple,  chaque  fois  qu’il  épargne  sur  ses 
profits,  ne  fùl-ce  que  20  sous,  peut,  avec  ces  20  sous,  acheter  deux  livres  de 
sucre  brut  de  plus  qu’il  n’aurait  fait.  La  partie  de  son  capital  qui  consiste 
en  matières  premières  se  trouve,  par  là  , augmentée  de  20  sous,  et  ces 
20  sous  lui  portent  intérêts  dès  ce  moment  ; car  ils  augmentent  ses  profils 
de  tous  ceux  que  son  établissement  lui  rapporte  sur  chaque  fois  deux 
livres  de  sucre  qu’il  raffine.  S’il  .‘pargne  cent  écus,  il  peut  les  employer  à 
l’achat  d’une  nouvelle  chaudière  de  cuivre  ; et  il  augmente  ainsi  de  cent 
écus  celte  portion  de  son  capital  qui  consiste  en  ustensiles  de  son  état. 

L’exemple  d’un  manufaaurier  qui  augmente  son  capital  en  plaçant  à 
mesure  ses  économies,  a des  analogues  dans  toutes  les  industries.  Un  cul 
livaleur  peut  de  même  épargner  sur  ses  profits  et  augmenter  ses  capitaux, 
même  sans  faire  aucune  vente,  aucun  achat,  sans  que  son  épargné  se 
trouve,  même  passagèrement , sous  forme  d’écus.  Il  multiplie  le  nombrt 
de  ses  bestiaux,  ou  bien  il  établit  des  clôtures,  ou  bien  il  creuse  un  canal 
d’irrigation  pour  abreuver  une  partie  de  ses  terres  qui  manque  deau.  U 


1: 


ronibourseinent  intégral  moitié  en  bons  du  f résor,  moitié  en  rentes  5 p.  /o , ce 
qui  aurait  entraîné,  pour  les  déposants  ainsi  remboursés,  une  perte  de  30  p.  »/o , 
car  les  bons  du  Trésor  s’escomptaient  alors  à ce  prix  et  la  rente  ne  valait  que 
70  francs.  Enfin,  une  loi  du  7 juillet  1848  imposa  aux  créanciers  la  conversion  de 
leurs  livrets  en  rentes  5 p.  ”/o  au  taux  de  80  francs,  et  comme  la  rente  tomba 
immédiatement  à 64,  il  en  résulta  pour  les  créanciers  une  perle  de  16  p.  “/o  sur 
le  montant  de  leurs  dépôts.  Une.  loi  postérieure,  du  21  novembre  de  la  même 
année,  est  venue  réparer  en  grande  partie  cette  injustice,  en  créant, au  profit  de 
chaque  déposant  constitué  eu  perle  par  la  conversion  obligatoire,  un  livret  spé- 
cial sur  lequel  a été  portée  la  dilTérence  entre  le  taux  de  80  fr.  et  celui  de  71  fr. 
60  c.  cours  moyen  des  trois  mois  qui  avaient  précédé  la  loi  du  7 jiiillel.  {^oU 

de  rêdiirur.^ 


DE  LA  FORMATION  UES  CAPITAUX.  IM 

prend  à son  bervice  des  ouvriei*s  qu'il  nourrit  et  paie  en  blé  ; il  iranbforme 
ainsi  son  blé  en  un  eanal  qui  ajoute  à la  valeur  du  fonds,  et  qui,  parle 
produit  supérieur  qu1l  lui  fait  rendre,  lai  procure  un  intérêt  pour  son 
épargne  et  une  récompense  pour  son  industrie,  si  elle  a été  judicieuse  et 
éclairée. 

Dans  l’industrie  commerciale,  l’effet  est  encore  le  même  ; un  négociant 
en  épiceries  transforme  ses  épargnes  en  marchandises  de  son  commerce 
(qui  sont  les  matières  premières  de  son  industrie),  et,  travaillant  sur  de 
plus  fortes  valeurs,  il  obtient  un  surcroît  de  bénéfices  qui  comprend  l’in- 
térêt  de  son  épargne.  S’il  est  seulement  commissionnaire,  et  qu’il  épargne 
sur  ses  profils,  il  peut  augmenter  les  avances  qu’il  fait  à ses  correspon- 
dants à compte  sur  les  ventes  dont  on  le  charge.  Les  correspondants  em^ 
ploient  le  montant  de  ces  avances  en  marchandises  de  leur  commerce  ; et 
ce  capital  épargné  par  Tun,  devient  productif  entre  les  mains  de  l’autre, 
qui  en  paie  les  intérêts  au  premier  par  le  moyen  de  ce  que  l’on  nomme  un 
compte  d"inièréU, 

Un  entrepreneur  économe  ne  peut  guère  connaître  que  par  un  inven- 
taire qui  se  fait  d’ordinaire  tous  les  ans,  de  combien  son  capital  a été  aug- 
menté par  ses  épargnes  ; il  ne  peut  savoir  autrement  si  les  accroissements 
que  ce  capital  a reçus  par  ce  moyen , ont  excédé  la  valeur  des  détériora- 
tions qu’il  a pu  subir  d’ailleurs.  Les  épargnes  ont  excédé  les  détériorations, 
si  l’évaluation  de  tous  ses  ustensiles,  de  toutes  ses  matières  premières,  de 
ses  créances,  se  monte  par  exemple  à 102,  10S,  110  mille  francs,  tandis 
que  l’année  précédente,  elle  ne  se  montait  qu’à  100  mille. 

C’est  ainsi,  messieurs,  que  les  hommes  rangés  se  forment  des  capitaux 
productifs  : c’est  en  épargnant  sur  leurs  profils,  non  pour  thésauriser, 
mais  pour  dépenser  à titre  d’avance  et  de  manière  à rentrer  dans  la  valeur 
dépensée.  Accumuler  n’est  point  mettre  en  tas  ce  qu’on  amasse;  c’est  en 
user  pour  la  production,  au  lieu  d’en  user  pour  ses  besoins.  Par  consé- 
quent, quiconque  a peu  de  besoins  forme  plus  aisément  et  plus  vile  des 
capitaux.  Les  vastes  capitaux  des  Hollandais  sont  venus  de  ce  que,  grâce 
à leur  active  industrie,  ils  ont  fait  pendant  un  temps  de  gros  profits;  et  de 
ce  que,  grâce  à leur  sobriété,  ils  en  ont  consacré  une  moindre  partie  à 
leurs  consommations  improductives,  et  une  plps  forte  partie  à leurs  con- 
sommations reproductives. 

Quand  on  consacre  des  profils,  de  nouvelles  valeurs  créées,  à des  meu- 
bles durables,  a delà  vaisselle,  à des  livres,  à rembeliissement  de  son  lia 
bitalioii,  roinine  la  valeur  même  de  ces  choses  ne  sc  consomme  pas,  en  lu 


I 


fol  PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XHI. 

supposant  constamment  entretenue , on  peut  appeler  cela  une  épargne  » 
une  accumulation,  dont  on  ne  consomme  que  la  rente. 

Une  autre  espèce  d’épargne  est  celle  qu’on  fait  en  se  procurant  des 
talents,  en  élevant  ses  enfants,  etc.  Si  ees  talents  sont  lucratifs,  ils  repré- 
sentent un  capital  dont  la  rente  est  dans  les  profits  qu’ils  pourront  pro- 
curer. Si  ce  sont  simplement  des  talents  d’agrément,  d’où  on  ne  prétend 
tirer  aucuns  profits,  ils  représentent  encore  un  capital  dont  la  rente  est  la 
satisfaction,  les  plaisirs  qu’ils  procurent  à la  personne  au  profit  de  qui  ce 
capital  a été  amassé.  Une  famille  même  de  simples  manouvriers,  qui  a les 
moyens  d’élever  un  enfant  jusqu’à  l’àge  d’homme,  mais  qui  n’a  pas  les 
moyens  de  lui  donner  aucun  talent,  n’en  a pas  moins  accumulé  un  capital 
au  profit  de  ce  fils;  car,  par  une  suite  dr,  privations  et  d’épargnes  sur  ses 
autres  dépenses,  elle  en  a fait  un  homme  capable  de  gagner  un  salaire 
quelconque,  qui  est  le  revenu  d’un  capital  appelé  homme  ; car  un  honune 
fait,  quel  qu’il  soit,  est  un  capital  accumulé -y  et  lorsqu’il  se  trouve  n’êlre 
, büii  absolument  à rien,  c’est  un  capital  improductif,  comme  Tune  de  ces 
machines  mal  conçues,  quoique  exécutées  avec  soin  et  à grands  frais,  et 
qu’on  laisse  dépérir  dans  la  poussière  des  magasins,  faute  d’en  pouvoir 
tirer  parti. 

En  considérant  les  capitaux  dans  les  opérations  productives,  nous  n’a- 
vons pas  pu  faire  abstraction  de  leurs  formes  substantielles,  de  la  matière 
où  leur  valeur  était  logée,  parce  que  c’est  en  raison  des  propriétés  des  ma- 
tières où  gît  la  valeur  capitale,  qu’elle  sert  à la  production.  Mais  à l égard 
des  épargnes  qui  sont  destinées  à des  emplois  non  encore  déterminés , 
c’est  la  quotité  seule  de  leur  valeur  qui  est  à considérer.  Que  ce  soit  du 
blé,  du  bois,  des  écus,  que  l’on  juge  à propos  de  soustraire  à la  consom- 
mation improductive  (qui  les  détruirait  sans  retour)  pour  les  appliquer  à 
une  consommation  reproductive  qui  en  perpétuera  la  valeur,  1 effet  est  le 
même , quant  à la  formation  des  capitaux  qui  en  résultent.  La  somme  du 
capital  ne  dépend  pas  de  sa  forme  materielle,  mais  de  sa  valeur  *. 


* Cette  considération  offre  une  preuve  de  plus  de  la  nécessité  de  prendre  la 
valeur  des  choses  pour  la  base  des  richesses.  Si  l’on  ne  voyait  de  richesse  que 
dans  l’utilité  réelle  des  choses,  et  non  dans  leur  valeur  échangeable,  on  n'aurait 
aucune  donnée  sur  l’importance  d'un  capital.  Ce  n’est  pas  avec  I utilité  réelle 
qu’on  peut  acheter  les  ustensiles  et  les  mitières  dont  Vindiisirf  doit  se  servir; 


153 


DE  LA  FORMATlOîN  DES  CAPITAUX. 

Lorsque  ensuite  un  entrepreneur  d’industrie  veut  faire  servir  dans  son 
entreprise  les  capitaux  formés  par  l’épargne,  il  s’occupe  à échanger  le  pro- 
duit épargné  contre  le  produit  susceptible  de  seconder  son  dessein.  Alors 
s’établit  une  demande  des  produits  capables  d’être  employés  à une  opé- 
ration industrielle  ; et  cette  demande  est  aussi  favorable  aux  producteurs, 
est  un  encouragement  aussi  puissant  pour  1 industrie,  qu  une  demande  que 
l’on  ferait  pour  la  consommation  improductive.  Les  choses  que  Ion  con- 
somme reproduclivement  sont  aussi  bien  des  produits  de  l industrie  hu- 
maine que  celles  qui  embellissent  une  fête.  Des  matières  premières  sont 
des  produits,  des  ustensiles  sont  des  produits,  et  le  salaire  dont  on  achète 
le  travail  des  ouvriers,  est  employé  par  les  ouvriers  à acheter  des  ali- 
ments, des  vêtements,  qui  sont  des  produits  aussi. 

La  situation  de  chaque  peuple,  son  génie,  la  nature  du  sol,  le  climat,  la 
position  géographique  du  pays,  déterminent  communément  l’espèce  de 
production  à laquelle  il  s’adonne,  et  par  conséquent  la  forme  que  prennent 
les  valeurs  qu’il  accumule  ; car  on  a soin  de  les  transformer  en  objets 
propres  à la  production  du  pays.  Sur  les  bords  de  l’Ohio  où  vont  s’établir 
des  familles  qui  forment  de  nouvelles  fermes,  de  nouveaux  villages,  des 
villes,  des  États  nouveaux,  les  valeurs  journellement  épargnées  ne  se 
montrent  jamais  en  sacs  de  mille  francs  : elles  se  manifestent  dans  de  nou- 
veaux défrichements,  des  clôtures,  des  batiments  d’exploitation,  etc.;  ou, 
si  une  partie  de  ces  épargnes  sont  mises  en  commun,  elles  se  manifestent 
dans  de  nouvelles  routes,  des  temples,  des  écoles.  Les  épargnes  qui  se  font 
dans  les  villes  maritimes  du  même  pays,  y font  apercevoir  de  nom  eaux 
navires,  des  magasins  et  des  marchandises  en  plus  grande  abondance. 

Dans  la  fabrique  de  Lyon,  les  nouvelles  accumulations  se  transforment 

en  ateliers,  en  métiers,  en  matières  premières,  etc. 

Dans  une  société  où  toutes  les  industries  prospèrent,  les  accumulations 


se  placent  successivement  dans  toutes  les  entreprises  et  les  établissements 
du  pays,  comme  aussi  dans  les  choses  productives  d’une  simple  jouissance 
qui  en  forme  le  revenu , comme  des  habitations  plus  vastes  et  plus  com- 
modes, des  maisons  de  campagne,  des  embellissements  et  des  ameuble- 
ments. 

Vous  voyez  par  là  qu’il  n’y  a pas  moins  de  dépenses  faites  dans  une  ville 


I.Hi 


PIŒMIfcHE  F>AUTIE.  - CHAIMIRE  XIV. 


mdusU'ieuse  où  Ton  épargne  beaucoup,  que  dans  une  résidence  royale  où 
l’on  dissipe  énormément  ; mais  les  dépenses  sont  autres.  Un  peuple  éco- 
nome et  accumulateur  dépense  tous  ses  revenus  ; mais  il  ne  les  consacre 
pas  aux  mêmes  objets  que  celui  qui  mange  tous  ses  revenus;  et  comme 
les  objets  les  plus  demandés  sont  ceux  qui  se  vendent  le  mieux  et  récom- 
pensent le  plus  libéralement  les  services  productifs,  on  voit  la  production 
se  diriger  alors  vers  les  produits  qui  sont  propres  à la  consommation  re- 
productive. Aussi,  en  parcourant  en  observateur  urie  contrée  quelconque, 
on  peutjuger,  par  les  produits  auxijuels  on  voit  travailler  les  hommes,  si 
l’on  y est  économe  ou  prodigue,  si  le  pays  s’enrichit  ou  s’appauvrit.  Certes, 
d y a beaucoup  de  produits  qui  peuvent  servir  indifféremment  aux  con- 
sommateurs producteurs  et  aux  consommateurs  stériles,  comme  le  pain, 
le  vin,  la  viande,  la  bière,  les  souliers,  les  verres  à vitres , etc.  Mais  il  y 
en  a beaucoup  aussi  qui  ne  peuvent  servir  qu’aux  consommaleursstériles, 
comme  la  plupart  des  objets  de  luxe,  et  beaucoup  d’autres  qui  ne  peuvent 
servir  qu’aux  consommateurs  reprod  uctifs,  comme  les  produits  du  fondeur, 
du  tanneur,  du  mécanicien,  du  taillandier,  du  fabricant  de  soude,  du 
fabricant  d’alun,  etc.  Si  donc  ces  professions  et  d’autres  analogues  sont 
proportionnellement  nombreuses,  et  fort  occupées  comme  aux  États-Unis, 
on  peut  en  inférer. qu’il  y a beaucoup  d’épargnes  opérées,  et  que  le  pays 
croît  en  population  et  en  richesses. 

Sous  l’ancien  régime  français,  ce  qui  nuisait  essentiellement  à l’accrois 
sement  du  capital  national,  était  la  sotte  vanité  des  bourgeois  enrichis, 
qui  achetaient  la  noblesse,  et  dont  par  ce  moyen  les  épargnes  allaient  se 
licrdre  dans  les  profusions  de  la  cour*. 

La  où  le  gouvernement  a quelque  sentiment  du  bien  public,  une  partie 
lies  revenus  du  fisc  se  transforme  en  établissements  publics,  roules,  mar- 
chés, fontaines,  embellissements,  qui  sont  des  valeurs  capitales  dont  un 
pays  se  fait  honneur  aux  yeux  de  ceux  qui  le  parcourent,  et  dont  la  rente 
consiste  dans  les  jouissances  qu’y  trouvent  les  citoyens. 


Ce  nest  pas  à la  vanité  seule  des  parvenus  qu'il  faut  imputer  les  sacrifices 
d argent  ou  les  bassesses  au  moyen  desquels  ils  obtiennent  des  litres  ou  des  dis- 
tinctions. Ils  n ) incttraieni  pas  tant  de  prix,  si  les  peuples  ne  leur  accordaient 
pas  tant  de  défiTence.  D'où  nous  pouvons  conclure  qu’une  nation  victime  des 

faveurs  répandues  par  une  cour  fastueuse  et  prodigue,  est  traitée  selon  ses 
mérites. 


DE  LA  FORMATION  DES  CAPITAUX.  1S5 

Toute  épargne  est  difficile  pour  la  plupart  des  producteurs  ; car  les  pro- 
ducteurs ne  peuvent  épargner  que  la  portion  de  leurs  profits  qui  excède 
ce  qui  leur  est  nécessaire  pour  vivre,  eux  et  leur  famille,  selon  leurs  ha- 
bitudes et  les  mœurs  du  pays;  car,  encore  une  fois,  les  valeurs  qui  servent 
à nous  faire  vivre,  ne  serseni  pas  à donner  de  nouveaux  produits*.  Lors- 
qu’un genre  d’industrie  est  avantageux  et  donne  d’assez  gros  profits  pour 
que  ceux  qui  s’en  occupent  puissent  en  épargner  une  partie,  la  concur- 
rence s’y  précipite  et  les  réduit.  Des  procédés  secrets , des  monopoles , 
des  positions  singulièrement  avantageuses,  sont  des  cas  exceptionnels. 
Ainsi,  s’il  se  fait  d’assez  fortes  accuinulalions  parmi  la  classe  industrieuse 
des  nations,  elles  se  composent  plutôt  d’une  niullilude  de  petites  épargnes, 
que  d’un  petit  nombre  de  grandes. 

Dans  la  classe  des  capitalistes  et  des  propriétaires  fonciers,  c’est  un  peu 
différent.  Les  personnes  qui  ont  de  gros  capitaux,  ou  des  terres  fort  con- 
sidérables, peuvent,  chaque  année,  si  elles  ont  des  besoins  modérés,  mettre 
de  côté  des  sommes  importantes.  Mais  ces  personnes  sont  toujoui*s  en 
petit  nombre,  et  pour  le  gros  des  nations  les  accumulations  sont  toujours 
lentes  et  difficiles.  Elles  sont  l’ouvrage  des  années;  mais  quand  la  nation 
est  active  et  économe,  les  années  portent  un  fruit  assuré. 

Quand  aux  accumulations  qui  sont  faites  à la  faveur  des  gains  abusifs 
réalisés  par  des  fournisseurs,  par  des  traitants,  ou  par  suite  des  sinécures 
et  des  faveurs  particulières  accordées  aux  dépens  du  public,  elles  res- 
semblent à toutes  les  fortunes  qui  sont  le  fruit  de  la  spoliation.  Ce  ne  sont 
point  leurs  profits  annuels  que  les  accumulateurs  ajoutent  à leurs  capitaux  : 
c’est  une  part  des  profils  des  véritables  producteurs  qui  est  donnée  gra- 
tuitement à des  gens  qui  n’y  ont  aucun  droit  légitime  ; mais  cette  part  est 
susceptible  d’accumulation  comme  si  elle  était  le  fruit  de  l’industrie  ou 
des  fonds  productifs  de  l’accumulaieur. 

La  faculté  d’amasser  des  capitaux  excède  rinlelligencc  des  animaux. 
C’est  un  des  privilèges  de  l’homme.  Tout  capital  est  un  instrument  de  pro- 
duction. Ce  que  les  abeilles,  ce  que  les  fourmis  amassent,  sont  des  provi- 
sions, et  non  pas  des  instruments.  Lorsqu’elles  ont  formé  des  magasins 


* On  verra  plus  loin,  dans  cet  ouvrage,  que  ce  ne  sont  pas  les  eonsoinmalions 
des  chefs  d’entreprises,  ni  de  leurs  ouvriers,  qui  soin  productives.  Le  travail  des 
industrieux  seul  est  consommé  reproductivemeiil.  Les  eboses  de  leur  enirelioii 
le  sont  improduel ivenienl. 


i 


NiCfc 


156  PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XIII. 

dans  la  saison  favorable,  elles  les  consomment  dans  la  mauvaise  saison. 
C*est  reffel  seulement  de  l’inslincl,  et  non  d'un  dessein  prémédité;  et  ces 
produits  accumulés  ne  leur  servent  jamais  de  moyens,  comme  à Thomme, 
pour  en  acquérir  davantage.  L’ac<mmulalion  indéfinie  des  capitaux  est, 
pour  Thomme,  un  moyen  de  multiplier  ses  forces  à l’infini.  C’est,  avec  la 
faculté  de  savoir  conclure  des  échanges,  la  principale  cause  du  pouvoir  de 
notre  espèce  sur  les  autres  êtres  de  la  création.  Il  suffit  d’une  vue  super- 
ficielle pour  qu’on  dise  : Cest  l'intelligence  de  l'homme  qui  est  la  cause  de 
sa  supériorité.  Cet  adage  n’instruit  guère  : il  faut  savoir  quels  sont  les 
moyens  suggérés  par  cette  intelligence  pour  procurer  celle  supériorité.  Si 
notre  intelligence  ne  nous  servait  qu’à  tendre  habilement  des  embûches 
aux  animaux  pour  en  faire  notre  pâture,  ou  nous  préserver  de  leurs  at- 
taques, notre  intelligence  serait  probablement  souvent  vaincue  par  la  leur. 
Mais  rassembler  des  instruments  de  production  , échanger  des  salaires 
contre  des  travaux,  créer  d’un  produit  beaucoup  plus  que  nous  n’en  pou- 
vons consommer  et  troquer  le  surplus  contre  ce  qui  nous  manque , voilà 
ce  que  nous  savons  faire,  et  ce  dont  ils  sont  incapables. 

J’ajouterai  que  les  peuples  qui  ne  font  pas  usage  de  celte  faculté,  c’est- 
à-dire  plusieurs  peuplades  de  l’Amérique  septentrionale,  des  îles  de  la  mer 
du  Sud,  de  la  Nouvelle  Hollande,  se  rapprochent  volontairement  des  es- 
pèces inférieures  de  la  création,  et  disparaîtront  par  degrés  de  la  surface 
de  la  terre.  En  d’autre  mots,  elles  se  civiliseront  ou  bien  elles  seront  dé- 


truites. Rien  ne  peut  tenir  contre  la  civilisation  et  contre  les  puissances 
de  l’industrie.  Les  seules  espèces  animales  qui  survivront,  seront  celles 
que  l’industrie  multipliera. 

Les  digues  et  les  édifices  que  construisent  les  castors  ne  sont  point  de 
la  nature  des  capitaux,  bien  que  ces  constructions  puissent  passer  pour  la 
propriété  de  telle  ou  telle  société  de  castors,  qui  s’en  est  occupée  en  com- 
mun. Ce  sont  pour  eux  des  moyens  de  se  conserver,  de  se  garantir,  par 
des  inondations,  des  attaques  de  leurs  ennemis;  mais  ce  ne  sont  pas  plus 
que  leurs  approvisionnements,  des  moyens,  des  instruments  de  produc- 
tion. Au  reste,  je  ne  vous  en  fais  en  passant  l’observation,  qu’afin  de  faire 
bien  entendre  la  nature  des  capitaux  productifs  dont  la  consommation  n’a 
point  pour  objet  la  satisfaction  des  besoins,  mais  la  reproduction  de  nou- 
velles valeurs. 


DE  LA  DISSIPATION  DES  CAPITALX. 


157 


CHAPITRE  XIV. 

De  la  dissipation  des  Capitaux. 

La  dissipation  qui  détruit  les  capitaux  est  l’acte  opposé  à l’épargne  qui 
les  grossit.  Il  dissipe  un  capital , l’homme  qui  consacre  à la  satisfaction 
de  ses  besoins,  des  valeurs  auparavant  employées  à fournir  des  avances 
aux  opérations  productives.  De  même  qu’un  capital  se  grossit  par  la  va- 
leur des  choses  qu’on  épargne,  sans  égard  à la  nature  substantielle  de  la 
chose  épargnée,  un  capital  se  dissipe  en  proportion  de  la  valeur  des 
choses  consommées,  quelle  que  soit  la  nature  de  ces  choses. 

Cela  est  si  vrai  et  si  bien  senti  même  par  les  personnes  les  moins  ins- 
truites, que  l’on  dit  fréquemment,  en  parlant  d’un  prodigue,  il  a mangé  sa 
terrcy  quoiqu’il  soit  bien  évident  qu’on  ne  peut  manger  une  terre,  ni  même 
en  consommer  le  fonds , de  quelque  manière  que  ce  soit.  Mais  que  fait  le 
prodigue  ? Il  échange,  par  une  vente,  sa  terre  contre  des  chevaux  de  luxe, 
des  ameublements  somptueux,  des  fêtes  ou  des  festins,  et  il  la  consomme 
sous  ces  dilTérenles  formes,  qui  sont  toutes  consommables.  Il  échange  de 
même  un  capital  qui  lui  a été  laissé  par  sa  famille,  en  objets  qui  puissent 
lui  procurer  quelque  jouissance  en  se  consommant;  et,  sous  cette  forme, 
il  consomme  le  capital.  Et  quoique  cette  propriété  capitale,  qui  était,  je  sup- 
pose, une  usine,  ne  soit  pas  actuellement  consommée  sous  la  forme  subs- 
tantielle que  je  suppose  avoir  été  conservée  par  le  nouvel  acquéreur,  la 
valeur  capitale  n’a  pas  moins  été  détruite,  et  la  somme  des  valeurs  capi- 
tales existant  auparavant  dans  la  société  diminuée  de  toute  celle  somme. 

Ainsi,  pour  fixer  nos  idées,  avant  l’instant  de  celte  dissipation,  il  y avait 
dans  la  société  deux  valeurs  capitales  que  je  suppose  de  cent  mille  francs 
chacune  : l’ÿie  s’appelait  usine  et  appartenait  au  dissipateur  ; l’autre  s’ap- 
pelait sucre  et  caféy  je  suppose,  et  appartenait  à un  négociant.  L’usine  est 
mise  en  vente  par  le  dissipateur  et  achetée  par  le  négociant.  Il  faut  que 
le  négociant  retire  cent  mille  fiancs  du  capital  employé  dans  son  com- 
merce pour  faire  cet  achat.  Il  ne  réemploiera  plus  celte  somme  ; il  ne  ra- 
chètera plus  de  denrées  des  îles  ; cent  mille  francs  seront  retirés  de  l’in- 
dustrie commerciale,  et  cette  valeur,  remise  au  dissipateur  pour  prix  de 
son  usine,  sera  transformée  par  lui  en  objets  consommables  et  détruite 
sans  retour.  De  ces  deux  fonds  capitaux  qui  existaient  ensemble  dans  le 


15H  PUKMIKRK  PAUrii:.  — CHAPITHK  \lll. 


pays  (c’est-à-dirc  cent  mille  francs  en  usine  et  cent  mille  francs  en  denrées  | 

des  îles),  il  n’en  restera  plus  qu’un , l’usine,  désormais  devenue  la  pro- 
priété du  ci-devant  négociant.  La  valeur  de  l’usine  a , comme  vous  voyez, 
été  consommée  et  détruite , quoique  l’usine , ou , si  vous  voulez,  le  fonds 
de  terre,  fût  une  substance  matérielle  non  susceptible  de  consommation. 

Tous  les  capitaux  dissipés  ne  le  sont  pas  par  l’amour  du  faste  et  des  J 

plaisirs  sensuels.  Beaucoup  se  perdent  par  l’impéritie  des  entrepreneurs 
d’industrie.  Une  valeur  que  l’on  s’imagine  consommer  reproduclivement, 
et  que  l’opération  productive  ne  rétablit  pas,  ou  ne  rétablit  qu’en  partie, 
est  une  valeur  capitale  qui  se  perd , aussi  bien  que  celle  qui  est  dissipée 
par  un  homme  du  monde.  Ceux  qui  se  liyrent  à une  entreprise  avec  im- 
prudence , qui  en  évaluent  mai  les  frais  et  les  produits,  sont  des  dissipa- 
teurs à leur  manière.  j 

Adam  Smith,  dans  ses  Recherches  sur  la  Richesse  des  nations*,  examine 
les  motifs  qui  portent  en  général  les  hommes  à l’épargne.  Les  tentations 
qui  nous  sollicitent  en  faveur  des  jouissances  présentes  n’agissent  qu’oc- 
casionnellement,  se  succèdent,  mais  ne  durent  pas  toujours;  tandis  que 
l’envie  de  rendre  notre  condition  meilleure  est,  pour  la  presque  totalité 
des  hommes,  un  sentiment  de  tous  les  instants.  Or,  quel  moyen  plus  effi- 
cace d’améliorer  sa  condition  que  d’augmenter  son  bien?  Suivant  Smith , 
ce  sentiment  tenace  et  permanent  estplus  que  suffisant  pour  balancer  tout 
à la  fois,  et  l’amour  des  jouissances  présentes,  quelque  vif  qu’il  soit  en  cer- 
taines occasions,  et  les  pertes  qui  résultent  soit  des  folles  entreprises  des 
particuliers,  soit  des  dispendieux  abus  de  l’administration  publique. 

Smith  a sans  doute  raison,  à en  juger  du  moins  par  les  progrès  incontes- 
tables que  la  plupart  des  nations  du  monde  ont  faits  en  richesses.  A la 
chute  de  l’empire  romain,  le  brigandage  universel  et  prolongé  que  l’on 
vil  succéder  à la  civilisation,  détruisit  à la  vérité  une  immense  partie  des 
accumulations  qui  avaient  été  faites.  Dans  cette  longue  nuit  qui  suivit 
I invasion  de  l’ignorance  et  de  la  superstition , presque  toute  industrie  fut 
anéantie,  hors  celle  qui  sollicita  (et  encore  fort  imparfaitement)  les  pro- 
duits de  la  terre.  Du  reste,  il  resta  à peine  quelques-uns  des  arts  les  plus 
grossiers.  Des  hommes  abrutis  par  l’esclavage , sans  connaissances,  sans 
émulation , ne  pouvant  compter  sur  leur  tranquillité  ni  sur  la  protection 
des  lois,  étaient  peu  excités  à l’épargne  ; ou  du  moins  l’égargne  n’éiaii  pas 


* Il , clinp. 


1 


DK  l.\  DISSIPATIO.N  DKS  CAI'U'AUX.  1S9 

(îonsidérée  par  eux  comme  un  moyen  de  reproduciion.  C’élail  seulcmeni 
; une  mesure  de  précaution , une  provision  contre  les  coups  du  sort.  Comme 

I il  n’y  avait  pas  d’industrie  et  par  conséquent  nul  moyen  de  placer  ses 

épargnes , on  ne  considérait  pas  les  valeurs  épargnées  comme  la  source 
(Pyji  revenu  perpétuel  ^ qui  put  foui’inr  à des  consommations  éternelle- 
ment renouvelées.  Chaque  économie  qu’on  faisait  était  regardée  simple- 
ment comme  une  privation  qu’on  s’imposait  actuellement , pour  se  pro- 
curer plus  tard,  et  une  seule  fois,  une  jouissance  qui  pouvait  ne  pas  valoir 
la  privation  à laquelle  on  s’était  condamné  ; et  quand  on  avait  un  revenu 
constant,  soit  en  terre,  soit  au  moyen  d’une  fonction  salariée,  on  conçoit 
que  ce  calcul  de  se  réserver  des  jouissances  dans  un  avenir  incertain  , 
aux  dépens  des  jouissances  présentes  et  assurées,  pouvait  paraître  une 
prévoyance  outrée  et  l’effet  d’une  manie.  De  là  cette  aversion  qu’on  avait 
pour  les  avares. 

Mais  quand  de  toutes  parts  les  arts  industriels  se  sont  multipliés,  quand 
les  gouvernements,  plus  éclairés  sur  leurs  intérêts,  ont  protégé  la  sûreté 
des  industrieux  et  les  fortunes  qui  naissaient  de  leurs  efforts,  alors  l’accu- 
mulation a eu  un  tout  autre  caractère  ; elle  a été,  non-seulement  justifiable 
aux  yeux  de  la  raison,  mais  elle  est  devenue  un  acte  à la  fois  de  sagesse 
et  de  vertu.  De  sagesse,  parce  que  ce  n’était  plus  seulement  une  jouissance 
future  qu’elle  se  proposait  aux  dépens  d’une  jouissance  présente,  mais 
une  source  nouvelle  de  revenu  et  de  bien-être  qu’elle  ouvrait.  En  effet, 
former  un  capital,  c’est  créer  un  champ,  et  un  champ  qui  commence  à rap- 
porter dès  l’instant  même.  C’est  en  même  temps  un  acte  de  vertu,  parce 
que  c’est  un  moyen  de  travail  qu’on  offre  à des  hommes  laborieux.  Le 
créateur  d’un  capital  qui  vaut  un  champ,  appelle  à partager  les  produits 
de  ce  champ,  tous  ceux  qu’il  appellera  pour  le  cultiver.  C’est  un  fonds 
productif  qui  met  en  valeur  un  autre  fonds  : c’est-à-dire  les  facultés  indus- 
trielles de  ceux  qui  n’ont,  pour  tout  avoir,  que  ces  facultés. 

Lorsque  celui  qui  a fait  l’accumulation  n’a  pas  les  moyens  den  diriger 
lui-même  l’emploi,  il  prête  son  capital  à un  entrepreneur  qui  le  fait  valoir 
■ et  qui  en  partage  avec  lui  les  profits.  L’effet  est  le  même  quant  à 1 industrie. 

Et  comme  tout  travail  productif  restitue  l’avance  qu’on  lui  a faite,  1 an- 
née suivante  le  même  capital  est  employé  de  nouveau  ; il  procure  des  pro- 
i fits  semblables  aux  travailleurs  industrieux,  et  ainsi  de  suite  à perpétuité. 

Ainsi,  une  valeur  épargnée  est  une  valeur  qui  non-seulement  se  consomme, 
mais  dont  la  consommation  se  renouvelle  tous  les  ans;  et  une  valeur  que 
l’on  dissipe  est  une  valeur  qui  ne  se  consomme  qu’une  fois. 

I 

I 


m 


PREMIERE  PARTIE.  — CHAPITRE  XIV. 


« Un  homme  économe , dit  Adam  Smith,  est  comme  le  fondateur  d’un 
« atelier  public;  il  établit  en  quelque  sorte  un  fonds  pour  rentrelien  per- 
« pélueld’uncertainnombredesalariésinduslrieux.  Ala  vérité,ladeslina- 
« lion  et  remploi  de  ce  fonds  ne  sont  pas  stipulés  par  un  acte  authentique, 
« mais  ils  sont  garantis  par  rintéret  direct  de  tous  ceux  auxquels  pourra 
« jamais  appartenir  ce  fonds,  car  ils  ne  peuvent  le  dissiper  sans  altérer 
« leurs  revenus. 

« C’est  ce  que  fait  le  prodigue  qui  ne  sait  pas  borner  sa  dépense  à son 
« revenu  et  qui  entame  son  capital.  11  disli  ibue  à la  fainéantise,  qui  ne  les 
« rétablit  pas,  des  fonds  que  la  frugalité  de  ses  pères  avait  consacrés  à 
« rentrelien  de  l’industrie , entre  les  mains  de  laquelle  ils  renaissaient 
« sans  cesse.  11  voue  à un  usage  profane  les  deniers  d’une  fondation  pieuse. 
« Il  diminue  les  profits  annuellement  gagnés  par  le  travail  intelligent.  Si 
(t  la  prodigalité  des  uns  n’était  pas  compensée  par  la  frugalité  des  autres, 
« le  revenu  général  du  pays  serait  diminué  : le  pays  irait  en  s’appauvris- 
« sanl...  Tout  prodigue  est  un  ennemi  public,  et  tout  homme  économe 
« doit  être  regardé  comme  un  bienfaiteur  de  la  société.  » 

Telles  sont  les  expressions  énergiques  du  père  de  l’économie  politique, 
expressions  dictées  par  un  véritable  amour  de  l’humanité,  et  par  une  con- 
naissance parfaite  de  ce  qui  lui  est  avantageux. 

Remarquez  avec  moi,  messieurs,  combien  celte  méthode,  introduite  par 
lui,  et  perfectionnée  par  d’autres,  d’observer  et  de  décrire  nettement  les 
faits  et  la  manière  dont  ils  se  développent  dans  la  nature,  nous  donne  de 
facilité  pour  résoudre  des  questions  que  l’on  croyait  difliciles.  Quel  nombre 
de  volumes  n’a-l-on  pas  écrits  pour  et  contre  le  luxe  î Que  de  déclamations 
morales  de  la  part  de  ses  ennemis  ! Que  de  raisonnements  spécieux  entassés 
par  ses  partisans,  pour  nous  prouver  que  si  les  riches  économisent,  les 
pauvres  mourront  de  faim!  On  ne  peut  disputer  sur  cette  matière,  que 
faute  de  savoir  de  quoi  il  s’agit. 

En  effet,  du  moment  qu’on  sait  que  les  valeurs  accumulées  sont  dépen- 
sées et  consommées  tout  aussi  bien  que  les  valeurs  dissipées,  quel  avan- 
tage peut-on  trouver,  pour  la  classe  laborieuse,  dans  les  dissipations  des 
riches?  Le  luxe  fait  travailler  certaines  classes  d’ouvriers  ; l’épargne  fait 
travailler  d’autres  classes.  L’argent  que  l’on  refuse  de  donner  à ses  fantai- 
sies et  à ses  plaisirs,  si  on  le  place,  sert  à faire  des  constructions  qui  font 
travailler  des  ouvriers  ; il  sert  à acheter  des  ustensiles,  des  machines,  des 
matières  premières  qui  ont  également  fait  travailler  des  ouvriers.  Il  n’y  a 
d’autre  différence,  sinon  que  l’on  multiplie  le  nombre  des  travailleurs  qui 


DE  LA  DISSIPATION  DES  CAPITAUX. 


m 


1 


s’occupent  de  la  reproduction,  c’esl-ù-dire  de  créer  des  objets  utiles,  au 
lieu  de  ceux  qui  travaillent  à des  fuiilijés.  Je  défie  les  défenseurs  du  luxe 
de  dire  en  quoi  l’industrie  du  monteur  de  diamant  doit  exciter  plus  vive- 
ment notre  sollicitude  que  rinduslrie  de  ceux  qui  élèvent  des  moulons,  qui 
laminent  de  la  tôle,  qui  cuisent  de  la  brique,  qui  fabriquent  des  outils,  des 
aliments,  des  vêtements,  pour  d’autres  producteurs.  L’ouvrier  et  le  commis 
qui  travaillent  dans  une  manufacture,  ne  sont-ils  pas  consommateurs? 
Leurs  vêtements,  leurs  chapeaux,  ne  font-ils  pas  valoir  l’industrie,  aussi 
bien  que  la  mascarade  d’une  livrée?  Tout  l’avantage  n’esi-il  pas  du  côté  de 
la  consommation  reproductive,  puisqu’on  habille  trois  ou  quatre  ouvriers 
avec  le  seul  galon  d’un  laquais;  puisqu’au  bout  de  l’an , la  dépense  faite 
pour  l’ouvrier  sera  restituée  par  les  résultats  de  son  travail,  et  qu’elle 
pourra  servir  à faire  de  nouveaux  achats  tout  aussi  favorables  à l’industrie? 
Mais  quels  seront  les  résultats  de  raniichambro?  Quels  produits  aura-l-on 
tirés  dü  cet  antre  de  la  fainéantise?  Ce  qu’elle  a consommé  est  perdu  pour 
toujours  ; faut-il  s’étonner  que  les  pays  à ateliers  croissent  en  population, 
tandis  que  les  pays  à antichambres  déclinent? 

La  société,  le  public,  doivent  même  préférer,  dans  leur  intérêt,  l’avare 
(|ui,  avec  un  soin  sordide,  amasse  écii  sur  écu,  au  dissipateur  qui  les  ré- 
pand avec  profusion.  La  valeur  dépensée  par  celui-ci  ne  sera  plus  dépensée 
de  nouveau  ; tandis  que  le  trésor  de  l’avare  tombera  nécessairement  tôt  ou 
lardon  des  mains  qui  pourront,  si  elles  sont  bien  avisées,  le  placer  ou  le 
faire  valoir.  Alors,  au  lieu  d’avoir  une  seule  fois  payé  des  ouvriers  de  luxe, 
<-et  argent  subviendra  à des  consommations  perpétuellement  renaissantes. 

Tels  sont , messieurs , les  effets  de  lepargnc  ; c’est  elle , c'est  la  somme 
des  valeurs  épargnées  et  capitalisées,  qui  fait  la  différence  entre  une  na- 
lion  riche  et  nue  autre  qui  ne  l’est  pas.  Sans  doute  son  territoire,  sa  popu- 
lation, font  aussi  partie  de  ses  richesses  ; mais  son  territoire  ne  vaut  que 
parles  capitaux  qui  s’y  trouvent  répandus  ; et  quanta  sa  population,  celle- 
là  seule  est  une  richesse  oit  chaque  personne  peut,  tout  au  moins,  gagner 
sa  vie.  Or,  celte  population-là,  résultat  des  avances  successivement  faites 
pour  la  mettre  à ce  point,  est  elle-même  un  capital  accumulé.  Les  richesses 
des  nations  se  réduisent  donc  à des  ciipitaux,  et  les  capitaux  ne  s’acquièrent 
que  par  l’épargne.  C’est  elle  seule  qui  a fait  l’opulence  de  la  Hollande,  de 
I Angleterre,  qui  a fait  la  nôtre,  et  qui  la  portera,  j’espère,  fort  au-delà  de 
ce  que  nous  la  voyons. 

C’est  la  fausse  idée  qu’on  ne  pouvait  épargner  que  les  produits  maté- 
riels pour  en  faire  des  capitaux  durables,  qui  a empêché  Adam  Smith,  et 
*•  11 


> 

i 


PREMIERE  PARTIE.  — CHAPITRE  XV. 


Ifi'2 

.^près  lui  plusieurs  écrivains  anglais , de  regarder  comme  productifs  les 
travaux  qui  ne  logent  de  valeur  dans  aucune  matière  ; comme  ceux  d’un 

instituteur,  d’un  avocat,  d’un  médecin. 

Ces  auteurs  ne  se  sont  pas  aperçus  que,  bien  que  de  semblables  travaux 

soient  nécessairement  consommésà  mesure  qu’ilssont  exécutés,  ils  peuvent 

être  consommés  d’une  manière  reproductive  ; d’une  manière  conséquem- 
ment qui  perpétue  la  valeur  qu’ils  ont  eue,  et  peut  en  faire  un  capital.  Le 
capital  d’un  artiste  est  son  talent  ; or,  son  talent  est  né  des  leçons  qu’il  a 
reçues.  Les  leçons  ont  été  consommées,  mais  il  est  né  de  celte  consomma- 
tion une  contre- valeur,  mise  en  réserve  dans  la  tête  de  l’élève,  et  devenue 
un  capital  productif.  Une  nation  où  il  y a beaucoup  de  talents  acquis,  soit 
dans  les  beaux-arts,  soit  dans  les  arts  industriels,  est  incontestablement 
plus  riche  qu’une  autre  nation  où  les  mêmes  talents  n’existent  pas.  Elle 
obtient  tous  les  ans,  en  raison  de  celte  supériorité  de  talents,  de  plus  gros 
profits,  des  levenus  plus  considérables. 

CHAPITRE  XV. 

I)c  la  Division  du  travail. 

Nous  avons  vu  que  la  production  peut  être  considérée  comme  un  échange 
dans  lequel  les  producteurs  donnent  leurs  services  productifs,  ou  la  valeur 
de  ces  services,  pour  receroir  les  choses  produites'.  Nous  avons  vu  que  cet 
('change  est  d’autant  plus  avantageux  que  l’on  reçoit  plus  de  produits,  une 
[lins  grande  masse  d’utilité,  pour  la  même  quantité  ou  la  même  valeur  de 
services  productifs.  Je  vous  ai  fait  remarquer  en  outre  qu’un  emploi  judi- 
cieux et  bien  entendu  des  services  productifs  augmente  de  beaucoup  leur 
faculté  de  produire. 

11  se  présente  un  exemple  célèbre  et  une  confirmation  frappante  de  cette 
vérité,  dans  les  effets  qui  résultent  de  la  division  du  travail.  On  désigne 
ainsi  cette  répartition  des  occupations  sociales,  au  moyen  de laquelle  chaque 
personne  en  particulier  s’occupe  toujours  de  la  même  opération , ou  du 
moins  d’un  petit  nombre  d’opérations,  et  les  recommence  perpétuellement . 

' L’ctili'eprcncur  qui  a acheté  les  services  de  ses  collaborateurs,  donnr  ees 
services  achetés,  et  rtfoil  les  produits  qui  sortent  de  son  entreprise. 


L 


I 


I 


DE  LA  DIVISION  DU  TRAVAIL. 

Adam  Smith  a très  ingénieusement  remarqué  combien  ce  qu’il  a le  pre- 
mier appelé  la  division  du  travail  augmente  sa  puissance  productive.  Il 
croit  que  c’est  à celte  seule  cause  qu’il  faut  attribuer  la  supériorité  des 
peuples  civilisés  sur  les  peuples  sauvages.  Nous  avons  vu  que  cette  supé- 
riorité doit  être  évidemment  attribuée  à la  faculté  que  possède  l’homme 

défaire  concourir,  à la  confection  des  produits,  et  les  capitaux  et  les  a^^ents 
naturels.  ° 

La  séparation  des  occupations  n’est  qu’un  moyen,  une  manière  bien  en- 
tendue et  très  favorable  de  se  servir  des  agents  de  la  production  auxquels 
nous  devons  essentiellement  tous  les  produits  qui  forment  nos  richesses  ■ 
mais  après  l’avoir  réduite  à ce  qu’elle  est  réellement , il  nous  sera  utile 
d apprécier  la  totalité  de  son  influence  ; or,  je  ne  pourrai  mieux  faire  pour 
cela  que  de  suivre  Adam  Smith  , qui  l’a  analysée  avec  une  étonnante  sa- 
gacité et  l’a  observée  jusque  dans  scs  dernières  conséquenetîs. 

Sans  revenir  sur  rexemple  qu’il  a donné  de  la  division  du  travail  dans 
la  fabrication  des  épingles,  observons-la  dans  une  fabrication  moins  im- 
portante peut-être,  et  où  cependant  elle  semble  poussée  plus  loin,  dans 
la  fabrication  des  caries  à jouer.  Ce  ne  sont  point  les  mêmes  ouvriers  qui 
préparent  le  papier  dont  on  fait  les  caries,  ni  les  couleurs  dont  on  les  em- 
preint; et  en  ne  faisant  attention  qu’au  seul  emploi  de  ces  matières,  nous 
trouverons  qu’un  jeu  de  cartes  est  le  résultat  de  plusieurs  opérations,  dont 
Chacune  occupe  une  série  distincte  d’ouvriers  ou  d’ouvrières  qui  s’ap- 
pliquent toujours  à la  même  opération.  Ce  sont  des  personnes  différentes 
et  toujours  les  mêmes,  qui  épluchent  les  bouchons  et  grosseurs  qui  sè 
trouvent  dans  le  papier  et  nuiraient  à l’égalité  d’épaisseur;  les  mêmes 
qui  collent  ensemble  les  trois  feuilles  de  papier  dont  se  compose  le  carton 
etqui  le  meiienl  en  presse  ; les  mêmes  qui  colorent  le  côté  destiné  à formel- 
le dos  des  cartes  ; les  mêmes  qui  impriment  en  noir  le  dessin  des  fi-ures  • 
d autres  ouvriers  impriment  les  couleurs  des  mêmes  figures  ; d’auirL  font’ 
secher  au  rechaud  les  cartons  une  fois  qu’ils  sont  imprimes  ; d’autres  s’oc- 
ettpent  a les  lisser  dessus  et  dessous.  C’est  une  occupation  particulière  que 
de  es  couper  d’égale  dimension  ; c’en  est  une  autre  de  les  assembler  pour 
en  former  desjeux  ; une  autre  encore  d’imprimer  les  enveloppes  des  jeux 
• t une  autre  encore  de  les  envelopper;  sans  compter  les  fonctions  des 
personnes  chargées  des  ventes  et  des  achats,  de  payer  les  ouvriers  et  de 
.enir  les  écritures.  Enfin,  à en  croire  les  gens  du  métier,  chaque  carte , 

< t^st-a-dire  un  petit  morceau  de  carton  de  la  grandeur  de  la  main,  avant 
d eire  en  état  de  vente , ne  subit  pas  moins  de  70  opérations  difl'érentes , 


IGi 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XV. 


qui  louics  pourraient  être  l’objet  du  travail  d’une  espèce  différente  d’ou- 
vriers. Et  s’il  n’y  a pas  70  séries  d’ouvriers  dans  chaque  manufacture  de 
<-arles,  c’est  parce  que  la  division  du  travail  n’y  est  pas  poussée  aussi  loin 
qu’elle  pourrait  l’être,  et  parce  que  le  même  ouvrier  est  chargé  de  deux, 

trois  ou  quatre  opérations  distinctes. 

L’influence  de  ce  partage  des  occupations  est  immense.  J’ai  vu  une  fa- 
brique de  cartes  à jouer  ou  trente  ouvriers  produisaient  journellement 
lo,o00  cartes,  c’est-à-dire  au  delà  de  500  cartes  par  chaque  ouvrier  ; et 
l’on  peut  présumer  que , si  chacun  de  ces  ouvriers  se  trouvait  obligé  de 
faire  à lui  seul  toutes  tes  opérations,  et  en  le  supposant  même  exercé  dans 
son  art,  il  ne  terminerait  peut-être  pas  deux  cartes  dans  un  jour  ; et  par 
conséquent  les  30  ouvriers,  au  lieu  de  15,500  cartes,  n’en  feraient  que  60. 

Smith  trouve  trois  causes  à cette  multiplication  prodigieuse  d un  même 
produit  par  le  moyen  de  la  séparation  des  travaux. 

Il  dit  en  premier  lieu,  et  avec  raison,  que  l’esprit  et  le  corps  acquièrent 
une  habileté  singulière  dans  les  opérations  simples  et  souvent  répétées. 
On  voit  des  flibriques  où  la  rapidité  avec  laquelle  sont  exécutées  de  cer- 
taines opérations  passe  tout  ce  qu’on  croirait  pouvoir  attendre  de  la  dex- 
térité de  l’homme'. 

Deuxième  cause.  Les  ouvriers  évitent  le  temps  perdu  à passer  d’une 
occupation  à une  autre,  à changer  de  place,  de  position  et  d’outils.  L’at- 
tention , toujours  paresseuse,  n’est  point  tenue  à cet  effort  qu’il  faut  tou- 
jours faire  pour  se  porter  vers  un  objet  nouveau,  pour  s’en  occuper. 

Troisième  cause.  C’est  la  séparation  des  occupations  qui  a fait  décou- 
vrir les  procédés  les  plus  expéditifs  ; elle  a naturellement  réduit  chaque 
opération  à une  tâche  fort  simple  et  sans  cesse  répétée  ; or,  ce  sont  de 
pareilles  tâches  qu’on  parvient  plus  aisément  à faire  exécuter  par  des  ou- 
tils ou  machines. 

J’observe , relativement  à cette  dernière  explication  donnée  par  Smith  , 
des  effets  de  la  division  du  travail,  qu’il  attribue  à cette  division  une  partie 
des  avantages  dont  on  est  redevable  seulement  aux  instruments  gratuits 
fournis  par  la  nature.  « En  conséquence  de  la  division  du  travail,  dit-il, 
« l’attention  de  chaque  homme  est  fixée  tout  entière  sur  un  objet  très 


' Chacun  peut  faire  l’expérience  du  pouvoir  de  l’habiiude,  eu  essayant  de  fan  e . 
un  nœud  de  la  main  gauche,  nu  en  armant  la  mémo  main  d’une  paire  de  ciseauv 
pour  découper  du  papier  ou  des  étoffes. 


L 


L 


DE  LA  DI  VISION  ÜL  TKAVAIL. 


lüô 


tt  simple.  Ou  peut  donc  nalurelleiiieiil  s’allendre  que  Tun  ou  Taulrc  de  ces 
hoimnes  trouvera  bientôt  la  manière,  s’il  y en  a une,  de  rendre  sa  lâche, 
« en  particulier,  plus  courte  ou  plus  facile.  La  plupart  des  machines  cm- 
« ployées  dans  les  métiers  ou  le  travail  est  le  plus  subdivisé,  ont  été  ori- 
« ginairemenl  trouvées  par  de  simples  ouvriers  dont  toutes  les  pensées 
« élaientlournées  vers  les  moyens  d’alléger  la  tâche  qui  faisait  leur  unique 
« occupation.  Il  n’y  a personne,  de  ceux  qui  visitent  habituellement  les 
« manufactures,  à qui  l’on  n’ait  fait  remarquer  quelque  machine  ingénieuse 
« dont  l’idée  est  due  à quelque  pauvre  ouvrier  jaloux  de  faciliter  sa  be- 
« sogne.  Dans  les  premières  machines  à vapeur,  on  avait  coutume  de  se 
servir  d un  petit  garçon  dont  l’unique  emploi  était  d’ouvrir,  au  moment 
w convenable , le  robinet  par  où  s’injectait  l’eau  froide  dans  la  vapeur. 
« L’un  d’eux,  tourmenté  du  désir  d’aller  jouer  avec  ses  camarades,  re- 
<t  marqua  qu’en  üxant  un  cordon  au  manche  du  robinet , et  en  attachant 
« l’autre  bout  du  meme  cordon  au  bras  du  levier,  ^e  robinet  s’ouvrir'ait 
« et  se  fermerait  sans  qu’il  s’en  mêlât;  ce  qui  lui  laisserait  la  liberté  de 
*<  jouer  a son  aise.  C’est  ainsi  qu’un  des  plus  ingénieux  perfectionnements 
de  celte  macliine  est  dû  a l’envie  qu’un  enfant  avait  de  se  divertir.  » 
Telles  sont  les  paroles  d’Adam  Smith  ; dans  l’exemple  qu’il  rapporte,  il 
«onfond , ce  me  semble , la  découverte  que  Ton  peut  en  effet  attribuer  à 
la  division  du  travail , avec  la  création  d’utilité  qui  est  le  fruit  de  l’action 
sans  cesse  répétée  dun  instrument  naturel;  c’est  dans  cet  instrument, 
dans  I eau  vaporisée,  qu  est  la  force  qui  fait  balancer  le  levier  auquel  ré- 
pond le  robinet.  C est  celte  force  qui  remplace  celle  qu’on  cherchait  au- 
|iaravant  dans  un  petit  garçon  ; mais  ce  n’est  pas  l’action  du  premier  in- 
venteur, quelque  ingénieuse  qu’elle  soit,  qui  est  génératrice  de  toutes  les 
forces  quelh?  a seulcineni  fourni  l’idée  d’employer  depuis.  Si  le  premier 
qui  s’est  avisé  d’employer  une  force  fournie  par  la  nature  était  l'auleur  de 
fout  l’ouvrage  exécuté  par  celte  force,  Tinvenieur  de  la  machine  à vapeur 
ellc-méme  aurait  la  priorité  poui*  être  rauteur  de  toutes  les  productions 
que  l’on  doit  cl  que  l’on  devra  à jamais  aux  machines  à vapeur.  Le  pre- 
mier qui  aurait  enseigné  à labourer  un  champ  serait  le  créateur  de  toutes 
les  pioductions  que  ce  champ  donnera  par  la  suite  ; le  premier  qui  aurait 
montré  à allumer  du  feu  serait  l’auleur  de  toutes  les  fusions  et  de  toutes 
les  préparations  que  nous  opérons  à l'aide  de  la  chaleur,  l'iie  telle  opi- 
nion n’est  pas  soutenable. 

Continuons  a apprécier  les  avantages  que  nous  devons  rérlleinenf  à la 
division  dti  travail. 


1 


? 

il 


J 


f 


m PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  W. 

Ce  n'esl  pas  seulement  dans  une  inanufaclure,  dans  des  ateliers,  que 
nous  pouvons  en  admirer  les  effets.  C’est  dans  le  inonde,  c’csl  partout. 
!..es  sciences,  qui  sont  si  nécessaires  aux  développements  do  rindusirie,  ne 
sont  elles  mêmes  cultivées  avec  succès,  et  n’alleignent  un  haut  degré  de 
perfection,  que  lorsque  ce  sont  des  hommes  différents  qui  se  livrent  aux 
innombrables  recherches  dont  elles  se  composent.  Le  physicien,  le  chi- 
miste, le  botaniste,  le  minéralogiste,  rastronome  et  bien  d’autres  classes 
de  savants  encore  se  partagent  l’étude  de  la  nature. 

S'agil-il  de  la  partie  de  l’application  dans  l’industrie  commerciale?  On 
sent  qu’elle  sera  plus  perfectionnée  lorsque  ce  seront  des  négociants  dif- 
férents qui  feront  le  commerce  en  gros,  le  commerce  en  détail , le  com- 
merce d’une  province  à l’autre,  celui  de  la  Méditerranée,  celui  des  Indes 
ou  des  États-Unis. 

Pourquoi  avons-nous  des  vêlements  si  bien  appropriés  aux  divei*ses 
parties  de  notre  corps?  C’est  que  ce  sont  dos  producteurs  différents  qui 
font  nos  chapeaux,  nos  habits,  nos  bas,  nos  souliers.  Cotnbien  de  profes- 
sions diverses  s’occupent  de  notre  seul  habit  î Le  cultivateur  nourrisseur 
de  brebis,  le  laveur  de  laine,  le  fabricant  de  drap  dans  lequel  se  con- 
fondent dix  ou  douze  professions,  le  tailleur,  les  lileiises  qui  ont  fait  son 
lil , le  buulonnier,  les  producteurs  de  toutes  les  autres  fournitures  et  les 
producteurs  de  tous  les  outils  qui  servent  à tous  ces  gens-là!  Combien 
ne  passerait-on  pas  d’années,  de  siècles  peut-être,  pour  terminer  un 
habit,  s’il  fallait  qu’un  seul  homme,  quelque  habile  même  qu’on  veuille 
le  supposer,  et  quelque  invraisemblables  que  soient  tant  d’habiletés 
diverses  réunies  dans  un  seul  individu , s’il  fallait,  dis-je,  qu’un  seul 
homme  fût  chargé  de  toutes  les  opérations  dont  un  habit  est  le  ré- 
sultat! 

Ceci  nous  montre  quel  pauvre  calcul  ou  ferait  en  voulant  exécuter  soi- 
même  les  diverses  fonctions  de  l’industrie,  afin  de  s’en  attribuer  les  profits; 
nul  ne  peut  exécuter  une  partie  de  production  à meilleur  compte  que  celui 
qui  s’en  occupe  exclusivement.  Un  tailleur  qui  voudrait  faire  non-seule- 
ment ses  habits , mais  encore  ses  souliers,  se  ruinerait  infailliblement.  Il 
lui  convient  bien  mieux  de  se  vouer  sans  réserve  à la  confection  du  pro- 
duit qu’il  fait  avec  plus  d’avantage,  et  d’échanger  une  partie  des  fruits  de 
sa  production  contre  une  partie  de  ceux  que  le  cordonnier  a créés  de  son 
côté  avec  avantage  aussi.  Le  cordonnier,  malgré  les  profits  qu’il  fait  sur 
les  souliers,  les  procure  au  tailleur  à bien  meilleur  marché  que  le  tailleur 
ne  pourrait  les  établir,  en  supposant  qu’il  en  eut  le  talent. 


DE  LA  DIVISION  Dl  TRAVAIL.  I^ÎT 

Le  même  raisumieinent  peut  s’appliquera  beaucoup  d’autres  cas  où  l'er- 
reiir  de  calcul  ne  paraît  pas  loul-à-fait  si  ridicule  sans  être  moins  réelle, 
(-’est  surtüMi  la  façon  que  donne  l’industrie  commerciale  que  l’on  cherche 
a suppléer.  L’industrie  commerciale,  ne  faisant  en  généi'al  que  transporter 
les  produits,  ou  les  diviser  pour  les  mettre  à la  portée  du  consommateur, 
chacun , sans  être  négociant  par  état , se  croit  voloiiliei*s  le  talent  et  les 
moyens  de  suppléer  a l’espèce  de  façon  que  donne  un  négociant  à une 
marchandise.  Tantôt  on  fait  venir  la  marchandise  du  lieu  où  elle  croît; 
tantôt  on  1 achète  d’un  marchand  en  gros,  afin  de  faire  le  bénéfice  du  mar- 
chand en  détail.  Eu  calculant  rigoureusement,  il  est  rare  qu’on  retire,  de 
semblables  opérations,  l’avaiilage  qu’on  s’en  était  promis. 

D’abord  on  est  victime  de  son  inexpérience,  et  Ton  paie  pour  les  fautes 
que  l’on  fait  dans  un  métier  qui  n’esl  pas  le  sien.  On  est  exposé  non-seule- 
ment à être  trompé  sur  les  qualités,  mais  à perdre  par  des  avaries.  Si  la 
marchandise  ne  vous  convient  pas  exactement,  il  faut  néanmoins  la  gar- 
der; tandis  qu  un  marchand  a plusieurs  moyens  de  placer  chez  certaines 
pratiques  une  marchandise  qui  ne  convient  pas  à d’autres.  Il  faut  un  local 
pour  loger  une  marchandise  qu’on  a fait  venir  en  provision,  et  qui  ne  peut 
être  consommée  qu’au  bout  d’un  certain  temps.  Ce  local  ajoute  au  frais 
du  loyer,  et  l’avance  du  prix  coûte  en  général  un  iiilérêi  qui  est  une  aug- 
mentation de  prix.  On  consomme  quelquefois  d’une  marchandise  dont  on 
a une  provision  un  peu  plus  qu’on  n’aurait  fait  si  l’on  eût  toujours  at- 
tendu que  le  besoin  eût  forcé  de  l’acheter.  On  ne  compte  pas  les  ports  de 
lettres,  les  faux  frais,  les  risques,  toutes  choses  qui,  pour  n’avoir  pas  été 
rigoureusement  appréciées  dans  le  calcul  économique  qu’on  a cru  faire, 
ont  néanmoins  une  valeur  qui  renchérit  ce  qu’on  s’est  imaginé  acquérir  à 
meilleur  compte.  Enfin,  pour  taire  cette  opéi'aüon,  on  a souvent  néglige 
des  affaires  bien  autrement  essentielles.  Et  qn’a-l-on  épargné?  Le  plus 
souvent  on  a évité  de  payer  à un  commerçant  un  bénéfice,  l’éduii  à n’être 
tout  juste  que  le  salaire  d’une  façon  productive  qu’il  a fallu  que  vous  don- 
nassiez tout  de  même,  et  qui  vous  est  revenue  beaucoup  plus  cher.  L’at- 
tention et  les  soins  que  l’on  donne  à son  affaire  principale  sont  générale- 
ment les  mieux  récompensés,  parce  que  ce  sont  les  plus  éclairés,  les  mieux 
dirigés,  ceux  où  Ion  est  le  mieux  servi  par  son  expérience.  Lorsqu’on 
\eut  courir  après  plusieurs  sortes  de  bénéfices,  on  i’iM|ue  de  les  voir  s’é- 
chapper tous. 


I 


16S 


PREMIÈRE  PARTIE.  — CHAPITRE  XVI. 


CHAPITRE  XVI. 

Origine  4e  la  division  du  travail  s et  limites  (|irelle  reucoiUrc. 

<(  Il  ne  faut  pas  s’imaginer,  dit  rauteur  de  la  Richesse  des  Nations^  que 
(f  celte  division  du  travail,  de  laquelle  découlent  tant  d'avantages,  soit  le 
« résultat  d’une  combinaison  humaine  qui  se  soit  proposé  pour  but  cette 
« opulence  générale  qui  en  est  le  résultat.  » 

En  effet,  messieurs,  elle  s’est  introduite  tout  naturellement;  mais  nous 
pouvons  remonter  aux  causes  auxquelles  nous  la  devons. 

Si  l’homme  n’était  pas  porté  par  la  nature  de  ses  besoins  et  de  ses  facul- 
tés, et  surtout  par  l’usage  de  la  parole,  à faire  échange  d’uti  objet  dont  il 
peut  se  passer  contre  un  autre  objet  qu’il  désire,  alors  il  lui  serait  impos- 
sible de  s’occuper  exclusivement  d’un  seul  genre  de  production.  Après 
avoir  produit  ce  qui  suflit  à l'appétit  du  moment,  que  ferait-il  du  surplus, 
s’il  ne  pouvait  l’échanger?  Un  animal  amasse  ce  qu’il  croit  pouvoir  con- 
sommer, mais  rien  au-delà;  car  qu’en  ferait-il?  On  n’ajamaisvud  animal 
entrer  en  marché  avec  un  autre  pour  faire  échange  des  produits  de  leurs 
travaux.  Chaque  animal,  considéré  comme  producteur  pour  son  propre 
compte,  ne  travaille  à nuis  autres  produits  qu’à  ceux  qu’il  peut  consom- 
mer par  lui-méme,  sa  jeune  famille  comprise.  L’homme  seul  fait  dune 
seule  chose  beaucoup  au-delà  de  ce  qu’il  faut  pour  satisfaire  le  besoin 
([u’il  a de  celte  chose,  parce  qu’il  peut  échanger  le  surplus  contre  d’autres 
objets  dont  l’usage  lui  est  également  nécessaire.  L intérêt  de  chaque  indi- 
vidu lui  fait  une  loi  de  choisir  une  seule  occupation  et  de  s’y  tenir;  car  il 
peut  produire  une  plus  grande  somme  d’utilité  de  celle  manière  que  do 
toute  autre,  et  dès  lors  il  en  a plus  à vendre  que  s’il  allait  d’une  occupation 
à l’autre.  Et  si  son  inconstance,  ou  un  mauvais  calcul,  le  poussait  à varier 
ses  travaux,  ils  lui  reviendraient  plus  cher  qu’aux  autres  producteurs  ; il 
ne  pourrait  soutenir  leur  concurrence,  (/est  ainsi  que,  dans  une  société 
nombreuse  cl  civilisée,  les  occupations  humaines  se  classent  tout  natu- 
rellement, et  se  subdivisent  d’autant  plus  que  la  société  est  plus  civilisée. 

Le  premier  principe  de  la  division  du  travail  est,  comme  vous  voyez, 
la  faculté  de  conclure  des  échanges  ; or,  celle  faculté  ello-mcmc  ne  peui 
se  rencontrer  qu’avec  les  iustitulions  sociales  et  avec  le  droit  reconnu  de 
propriété. 


ORIGINE  ET  LIMITES  DE  LA  DIVISION  DU  TR.WAIL.  169 


('/est  une  preuve  de  plus  que  tout  système  moral  et  politique  qui  sup- 
poserait l’absence  de  la  propriété , conduirait  nécessairement  au  dénue- 
ment et  à la  barbarie.  Sans  propriétés  exclusives  et  privées,  point  d’é- 
changes possibles;  et  sans  échanges  point  de  division  du  travail;  ce  qui 
oblige  de  renoncer  à l’abondance,  à la  perfection  dans  les  produits’.  L’é- 
lude de  la  nature  des  choses  morales  et  politiques  nous  ramène  toujours 
à la  nécessité  de  l’ordre  et  des  lois.  Mais  en  même  temps  qu’elle  vous 
montre  combien  les  bonnes  lois  sont  utiles,  elle  fait  sentir  mieux  que  toute 
autre  ce  que  les  mauvaises  lois  ont  de  fâcheux.  C’est  pour  cela  que  nulle 
autre  étude  ne  tend  plus  constamment  à ramélioralion  des  inslilulions 
sociales. 

De  ce  que  la  division  du  travail  est  fondée  sur  la  possibilité  de  l’échange, 
nous  pourrons  conclure  qu’elle  est  nécessairement  bornée  par  l’étendue 
du  marché.  Je  n’aurai  pas  de  peine  à vous  le  démontrer;  mais  il  faut  re- 
marquer ce  qu’en  économie  politique  on  entend  par  ce  mol  marché.  Son 
sens  primitif  désigne  un  emplacement  où  l’on  se  rend  de  tous  les  lieux 
d’alentour,  pour  vendre  les  denrées  qu’on  produit,  ou  pour  acheter  celles 
(ju’on  veut  consommer.  Communément  on  y conclut  de  suite  ces  deux  opé- 
rations. Les  habitants  qui  affluent  dans  une  ville  de  marché,  profilent  de 
leur  déplacement  pour  vendre  et  acheter  tout  à la  fois.  Ils  complètent  ainsi, 
le  même  jour,  l’échange,  dont  une  vente  ou  un  achat,  en  particulier,  ne 
{‘onslitue  que  la  moitié.  Ils  échangent  ce  qu’ils  produisent  par  delà  leurs 
besoins  contre  les  objets  de  leur  consommation  qu’ils  ne  produisent  pas. 

Par  extension,  on  a donné  le  nom  de  marché  à tous  les  endroits  où  l’on 
peut  trouver  récoulemcni,  la  vente  des  marchandises  dont  on  veut  se  dé- 
faire, sans  qu’il  soit  besoin  que  les  vendeurs  ou  les  acheteurs  se  réunissent 
tous  à la  fois  dans  la  même  enceinte.  Ainsi,  l’on  dit  que  l’Europe  est  de- 


* Il  y a des  associations  p<diüqiics  comme  celles  des  frères  moraves^  comme 
celles  des  sociétés  coopératives  dont  on  a des  exemples  en  Angleterre  et  dans 
TAmérique  du  Nord,  où  les  occupations  sont  séparées  et  où  les  produits  sont 
communs.  Mais,  en  premier  lieu,  ces  associations  ont  lieu  dans  des  pays  policés 
qui  leur  garantissent  leurs  propriétés;  en  second  lieu,  elles  admettent  un  certain 
échange  mutuel  des  travaux  de  leurs  sociétaires;  enfin,  il  n’esl  pas  prouvé  que 
ce  mode  d'association  puisse  se  perpétuer,  faute  de  ce  stimulant  qui  naît  du  droit 
de  chaque  individu  à posséder  exdiisivcïnenl  ce  qu'il  produit  par  scs  moyens 
personnels,  et  ;i  en  jouir  exclusivement. 


170 


PhKMIKUK  PAIiriK.  — CHAPITHi:  \VI. 


I 


i. 


i: 


I 


I 


^ellue  un  marché  pour  les  ihés  de  la  (Jiine,  pour  les  sucres  de  Tlnde,  pour 
les  cotons  de  rÉjçyple,  et  (jue  riiidc  elle-méino  esl  devenue  un  marché 
pour  les  quincailleries  et  meme  pour  les  colonnades  de  rAnglelcri  e.  La 
terre  entière  élaii  un  marché  pour  les  épiceries  desMoluques  î mais  à pré- 
sent la  Guiane  et  quelques  autres  lieux  de  la  zone  torride  entrent  en 
concurrence  avec  les  Moluques  dans  ce  marché.  Cest  à rimilation  des 
Anglais  que  nous  avons  donné  celle  extension  au  mot  de  marché. 

Par  une  suite  de  la  même  extension,  vous  comprendrez  que  ces  phrases  : 
Vétendue  d'un  marché^  un  marché  considérable^  ne  doivent  pas  s’entendre 
de  l’enceinte  physique  du  lieu  de  la  vente,  mais  de  l’étendue  et  de  l’impor- 
lance  des  moyens  de  vente  que  présente  un  marché.  Ainsi,  l’on  dit  qu’un 
pays  très  populeux  offre,  pour  tous  les  produits  qu’on  peut  y vendre,  un 
marché  plus  étendu  qu’un  pays  pauvre  et  dépeuplé.  L’Europe  est  un  mar- 
ché qui  consomme  bien  plus  de  denrées  de  l’Orient  de  nos  jours  <jue  dans 
le  moyen-àge.  Si  les  nouveaux  États  qui  se  sont  émancipés  en  Amérique 
parviennent  à s’organiser  d’une  manière  stable  , si  les  propriétés  y sont 
bien  garanties,  si  les  productions  susceptibles  d’y  réussir  s’y  multiplient 
favorisées  par  une  sécurité  complète,  par  la  liberté  du  commerce  et  de 
tous  les  genres  d’industrie,  ils  deviendront,  pour  les  produits  de  l’Europe, 
un  marché  bien  meilleur  qu’ils  ne  sont  à présent. 

Il  est  nécessaire  d’entendre  la  valeur  de  toutes  ces  expressions  pour  ar- 
ri>er  à la  démonstration  de  celte  proposition,  que  la  division  du  travail 
est  bornée  par  Vétendue  du  marché. 

En  effet,  30  ouvriers,  en  se  partageant  l’ouvrage,  peuvent  fabriquer 
15,300  cartes  dans  un  jour;  mais  ce  ne  peut  être  que  dans  un  lieu  où  l’on 
peut  trouver  à vendre  chaque  jour  un  |>areil  nombi’e  de  caries  à jouer; 
car,  pour  que  la  division  s’étende  jusqu’à  ce  point,  il  faut  qu’un  seul  ou- 
’t  l ier  soit  continuellement  occupé  du  soin  de  placer  du  noir  ou  du  rouge, 
un  autre  de  lisser  les  feuilles  de  carton,  un  autre  de  les  couper  de  la  gran- 
deur d’une  carte,  etc.  Si  le  pays,  soit  pour  l’usage  de  ses  habitants,  soit 
en  raison  de  son  commerce , ne  pouvait  journellement  absorber  que  3,000 


caries,  il  faudrait  qu’un  ouvrier,  entre  autres  celui  qui  assemble  les  jeux, 
par  exemple,  n’étant  pas  employé  durant  sa  journée  entière,  changeât 
d occupation  pour  ne  pas  perdre  une  partie  de  sou  temps  ; dès  lors  la  di- 
vision du  travail  ne  serait  plus  aussi  grande  , puisqu’elle  consiste  essen- 
tiellement à faire  exécuter  constamment  la  même  opération  par  la  même 
personne. 

Pour  que  h»s  travaux  soient  bien  partages,  il  faut  donc  que  le  produit 


I 


OKU;iNK  KT  LIMITKS  DK  K.\  DIVISION  DI.  TRAVAIl..  171 


\ 


» 


I 

ii 

i 


soit  fabriqué  dans  un  lieu  de  grande  consommation,  ou  dans  un  lieu  dou 
l’on  puisse  l’envoyer  au  loin  et  le  mettre  à la  portée  d’un  grand  nombre 
de  consommateurs;  en  d’autres  termes,  la  division  du  travail  ne  peut  être 
poussée  à un  certain  point  que  dans  une  grande  ville,  ou  lorstju’elle 
s’exerce  sur  des  objets  d’un  petit  volume  relativement  à leur  valeur,  et  dont 
le  transport  ne  saurait  renchérir  beaucoup  le  prix. 

C’est  par  celte  raison  que  plusieurs  sortes  de  travaux,  qui  doivent  être 
consommés  à mesure  qu’ils  sont  produits,  sont  exécutés  par  la  même  main 
dans  les  lieux  où  la  population  esl  bornée.  Dans  une  petite  ville,  dans  un 
village,  il  n’y  aurait  pas  assez  de  barbes  à faire  pour  occuper  constamment 
un  barbier;  et  les  produits  de  son  talent  ne  sont  pas  susceptibles  de  se 
conserver,  ou  de  se  transporter  et  de  se  vendre  aillem  s.  C’est  pour  cela 
que  le  même  homme  est  souvent  obligé  d’y  remplir,  outre  l’oflicc  de  bar- 
bier, celui  de  chirurgien , de  médecin  et  d’apothicaire  ; tandis  que  dans 
une  grande  ville , non  seulement  ces  occupations  sont  exercées  par  des 
inainsdifférentes,  mais  Tune  d’entre  elles,  celle  de  chirurgien,  par  exemple, 
SC  subdivise  en  plusieurs  autres,  et  c’est  là  seulement  qu’on  trouve  des 
dentistes,  des  oculistes,  des  accoucheurs  ; lesquels  n’exerçant  qu’une  seule 
partie  d'un  art  étendu,  y deviennent  beaucoup  plus  habiles  qu’ils  ne  pour- 
raient l’être  sans  celte  circonstance.  .Aussi  voyons-nous  que  c’est  dans  les 
villes  que  les  arts  se  perfectionnent;  c’est  en  général  des  villes  que  les 
procédés  ingénieux,  les  découvertes,  les  perfeciionnemenls,  se  répandent 
sur  toute  la  surface  d’un  pays. 

On  peut  faire  une  observation  pareille  danseequi  a rapporta  l’industrie 
commerciale.  Voyez  un  épicier  de  village  : la  consommation  bornée  des 
denrées  qu’il  débite  l’oblige  à être , en  même  temps,  marchand  de  mer- 
ceries, marchand  de  papier,  cabaretier,  que  sais-je?....  écrivain  public, 
peut-être.  Son  marché,  ses  consommateurs  ne  peuvent  pas  absorber  une 
assez  grande  quantité  des  choses  qu’il  vend  pour  occuper  son  temps  tout 
entier,  scs  facultés  intelligentes,  ses  capitaux,  et  pour  lui  fournir  des  pro- 
fits égaux  à ses  besoins.  S’il  ne  vendait  que  du  sucre,  du  café,  de  Hiuile, 
du  poivre,  rien  que  des  épiceries  en  un  mot,  la  masse  de  ses  affaires  se- 
rait si  bornée,  que  ses  bénéfices  seraient  insuffisants;  à moins  qu’il  ne* 
portai  le  prix  de  ses  épiceries  à un  taux  qui  nuirait  tout  à fait  à leur  con- 
sommation, ou  qui  engagerait  les  consommateurs  à se  pourvoir  sans  pas- 
ser par  ses  mains. 

Tout  au  contraire , dans  les  très  grandes  villes,  la  vente,  non  pas  des 
seules  épiceries,  mais  même  d'une  seule  drogue,  suffit  pour  faire  un  com- 


172 


1*KEM1ÈUE  PAUTIE.  — CHAIMIHE  XVI. 

iiierce.  A Amsterdam,  à Londres,  à Paris,  il  y a des  boutiques  oii  l’on  ne 
vend  autre  chose  que  du  thé,  ou  des  Iiuiles,  ou  des  vinaigres;  et,  comme 
un  métier  se  perfectionne  d’autant  mieux  que  les  occupations  y sont  sub- 
divisées, chacun  de  ces  marchands  connaît  bien  mieux  sa  denrée,  les  di- 
verses qualités  qu’elle  présente,  tous  les  usages  auxquels  elle  peut  s’ap- 
pliquer, les  différentes  contrées  d’où  l’on  peut  en  faire  venir,  et  sa  bou- 
tique est  bien  mieux  assortie  dans  tout  ce  qui  tient  à celte  denrée,  que  les 
boutiques  où  Ton  trouve  à la  fois  cent  objets  qui  n’ont  que  peu  d’analogie 
entre  eux. 

La  petite  consommation  des  bourgs  et  villages  les  empêche  encore  de 
jouir  de  la  totalité  des  avantages  altaclnis  à la  division  du  travail,  en  cecJ 
([ue,  outre  qu’elle  force  les  marchands  d’y  cumuler  plusieurs  occupations, 
elle  empêche  que  la  vente  de  certains  produits  n’y  soit  constamment  eu 
activité.  De  là  les  foires  et  les  marchés.  Dans  les  temps  qui  nous  ont  pré- 
cédés, la  population  de  l’Europe  étant  beaucoup  moins  nombreuse,  et  ce 
petit  nombre  d’hommes  étant  beaucoup  moins  riches,  les  foires  étaient 
nécessaires.  Il  fallait  qu’un  marchand,  après  avoir  vendu  tout  le  drap, 
ou  les  bijouteries  qu’une  ville  et  ses  environs  pouvaient  acheter  pour  le 
moment,  s’en  allât,  dans  quelque  autre  province,  chercher  de  nouveaux 
consommateurs.  Ceux-ci,  parla  même  raison,  s’arrangeaient  pour  faire 
leurs  achats  au  temps  de  la  foire.  L’était  le  moyen  d’avoir  plus  de  choix, 
et  de  profiter  de  la  concuri  ence  des  marchands.  On  sait  que  les  élèves  de 
runiversilé  de  Paris  achetaient,  à la  foii  e du  Landi,  leurs  plumes  et  leur 
papier  pour  toute  l’année.  Mais  depuis  (|ue  la  consommation  des  plumes 
et  du  papier  est  devenue  assez  forte  pour  alimenter  le  commerce  des  mar- 
chands de  papier,  ceux-ci  se  sont  établis  à poste  fixe  j et  chaque  consom- 
mateur pouvant  acheter  ces  denrées  à sa  commodité  et  au  moment  du 
besoin,  elles  ont  disparu  des  foires,  ainsi  que  beaucoup  d’autres.  Nos 
grandes  villes  sont  des  foires  perpétuelles,  parce  qu’on  y trouve  de  tou; 
en  tout  temps.  En  Hollande,  dit  Turgot,  il  n’y  a point  de  foires;  mais 
toute  l’étendue  de  l’État  et  toute  l’année  ne  forment,  pour  ainsi  dire, 
qu’une  foire  continuelle,  parce  que  le  commerce  y est  toujours  et  partout 
également  florissant.  1 

On  peut  donc  dire  que  les  foires  appai  tiennenl  à un  étal  peu  avancé  de  I 

prospérité  publique  ; eteeux  qui  s’aflligentdu  déclin  de  celles  de  Beaucaire, 
de  Guibray,  de  Francfort , comme  annoti<;anl  le  déclin  du  commerce , ne 
savent  pas  rattacher  les  ett’els  à leurs  véritables  causes.  Ajoutez  que  les 


ORIGINE  ET  LIMITES  DE  LA  DIVISION  DU  TRAVAIL.  173 


se  transporter  par  troupes,  et  à profiter  des  occasions  où  on  leur  offrait 
plus  de  sûreté  et  une  exemption  de  droits  qui,  le  plus  souvent,  étaient  ar- 
bitraires et  vexaloires  ; mais  que  ce  motif  disparaît  à mesure  que  la  police 
est  mieux  faite,  que  le  simple  particulier  est  mieux  protégé  dans  sa  per- 
sonne et  dans  ses  biens,  et  que  le  système  représentatif,  qui  ne  permet  à 
personne  d’exiger  des  contributions  non  consenties,  se  consolide  ets’étend. 

Les  marchés  publics  diffèrent  essentiellement  des  foires  et  ne  peuvent 
pas  être  abandonnés  de  même.  Le  cultivateur  ne  peut  pas  habiter  les  villes 
à poste  fixe.  Il  lui  est  commode  de  trouver  un  lieu  de  rendez-vous  où  il 
puisse  apporter  et  offrir  ses  denrées.  Il  est  commode  pour  l’acheteur  de  les 
trouver  rassemblées  en  grande  abondance  et  dans  leur  première  fraîcheur. 
Les  marchés  au  blé,  au  poisson,  tous  ceux  où  l’on  vend  des  produits  dont 
la  valeur  est  essentiellement  variable , ont  de  plus  l’avantage,  en  oftVant 
dos  points  de  réunion  à tous  ceux  qui  ont  de  cette  marchandise  à vendre 
et  à ceux  qui  veulent  s’en  pourvoir,  de  servir  à en  fixer  le  cours.  Ainsi, 
dans  les  achats  qui  se  font  hors  du  marché,  on  ne  risque  pas  de  payer  la 
même  marchandise  beaucoup  au-delà  de  sa  véritable  valeur,  ni  delà  vendre 
beaucoup  au-ilessous.  Or,  ces  avantages  appartiennent  à tous  les  degrés 
d’avancement  de  la  société. 

De  ce  qu’il  faut  nécessairement  une  consommation  un  peu  considérable 
pour  que  la  séparation  des  travaux  soit  poussée  à son  dernier  terme,  il 
résulte  qu’elle  ne  peut  pas  s’introduire  dans  la  fabrique  des  produits  qui, 
par  leur  haut  prix,  ne  sont  qu’à  la  portée  d’un  petit  nombre  d’acheteurs. 
Elle  se  réduit  à peu  de  chose  dans  la  bijouleiâe  fine.  El  comme  nous  avons 
vu  qu’elle  est  une  des  causes  de  la  découverte  et  de  l’application  des  pro- 
cédés les  plus  ingénieux,  il  arrive  que  c’est  précisément  dans  les  produc- 
tions d’un  travail  exquis  que  de  tels  procédés  se  rencontrent  plus  rare- 
ment. En  voyant  un  collier  fait  en  cheveux,  on  se  représentera,  tant  bien 

que  mal , qu’un  ouvrier  aura  natté  et  noué  les  cheveux  avec  une  grande 

* 

dextérité  ; mais  en  voyant  un  lacet  d’un  sou,  on  ne  se  doutera  guère  qu’il 
a été  exécuté  par  un  cheval  aveugle,  et  que  le  métier  d’où  il  sort  a résolu 
un  des  problèmes  de  mécanique  les  plus  difiiciles'. 

Vous  voyez,  messieurs,  que  si  nous  voulons  savoii*  quelles  sont  les  pro- 

* Dans  le  métier  à lacets,  le  moteur  agit  sur  des  bobines  qui  font  des  révolu- 
tions de  la  plus  grande  régularité,  sans  tenir  par  aucun  lien  au  système  générai 
de  la  machine,  comme  ferait  une  balle  qui  obéit  à rimpulsion  de  deux  joueurs. 


P 


174  PRKMItKK  PAHTIK.  — CHAPITHK  XVI. 

cluclions  où  la  division  des  travaux  peut  être  introduite  avec  succès,  nous 
devons  connaître,  avant  tout,  les  causes  qui  restreignent  ou  étendent  les 
marchés. 

Un  produit  dont  le  transport  est  difficile  et  coûteux  (difficile  et  coûteux 
en  économie  politique  est  un  pléonasme  : ces  deux  mots  signifient  la  même 
chose  ; si  je  les  emploie  ensemble,  c’est  uniquement  pour  montrer  qu’il  ne 
faut  pas  séparer  les  idées  qu’ils  présentent);  un  produit  dont  le  transport 
est  difficile  et  coûteux,  ne  saurait  avoir  pour  consommateurs  que  les  ha- 
bitants des  cantons  peu  éloignés  du  lieu  de  la  production.  Les  poteries, 
surtout  les  poteries  communes,  sont  lourdes  en  proportion  de  leur  valeur; 
elles  ne  se  transportent  jamais  par  terre  à une  fort  grande  distance.  Aussi 
voye/.-vous,  en  général,  que  chaque  province  a ses  poteries  communes  qui 
lui  sont  propres  ; mais  aussi , quand  le  pays  parvient  à se  procurer  des 
modes  de  transport  plus  économiques  en  rendant  les  rivières  navigables, 
en  creusant  des  canaux' de  navigation,  etc.,  il  est  mis  plus  à portée  de 
jouir  des  avantages  attachés  à la  division  des  travaux. 

Le  moins  dispendieux  des  moyens  de  transport  est  le  transport  par  mer  ; 
c’est  aussi  celui  qui  atteint  le  plus  loin.  Faut-il  être  surpris  que  les  pays 
les  plus  favorablement  posés  auprès  de  la  mer  soient  ceux  qui  ont  les 
premiers,  non-seulement  fait  le  commerce,  mais  cultivé  avec  succès  les 
autres  arts  industriels?  Leur  marché  s’étendait  assez  facilement  pour  qu’ils 
pusstml  tirer  avantage  de  la  division  du  travail. 

C’est  ainsi  que  les  premiers  grands  exemples  d’industrie  et  decivilisalion 
se  rencontrent  cln^z  les  nations  qui  enlouraietii  autrefois  la  Méditerranée, 
mer  très  favorable  aux  premiers  essais  dit  grand  art  de  la  navigation , en 
ce  quelle  existe  dans  un  beau  climat,  cl  <|u’elle  est  assez  resserrée  pour 
qu’à  une  époque  ou  l’aiguille  aimantée  n’était  pas  connue,  on  ait  pu  y 
entreprendre  de  longues  navigations,  sans  perdre  les  côtes  de  vue. 

Uuaiul  la  boussole  a été  découverte,  un  bien  plus  grand  nombre  de  pays 
ont  pu  perfectionner  leur  navigation  et  étendre  leur  marché.  Des  fleuves 
nombreux,  des  côlesdécoupéesen  Hollandeet  en  Angleterre,  onlperniisde 
chargerdes  marchandises  qui  provenaient  des  parties  intérieures  du  pays. 
Pnifin,  les  canaux  de  navigation  ont  achevé  de  lier  finlérieiir  des  terres 
avec  les  ports  de  mer,  et  par  conséquent  avec  toutes  les  côtes  defiinivers. 
L’industrie  et  la  population  de  la  ville  de  Manchester  ont  triplé  depuis  que 
les  canaux  du  duc  de  Bridgewaler  ont  lié  cette  ville  avec  le  port  de  Liver- 
pool.  Des  observations  analogues  ont  clé  faites  dans  d'autres  villes  inté- 
rieures de  f Angleterre,  à Birmingham,  à Leeds,  et  ailleurs.  .Limais,  dans 


i 


(►K!GL\E  KT  LIMITES  DE  LA  DIVISION  DI  TRAVAIL.  175 


t es  villes,  la  division  du  travail,  et  par  conséquent  la  production,  n’auraient 
pn  être  portées  aussi  loin,  si  des  canaux  de  navigation  n’avaient  point 
étendu  leur  marché  jusqu’aux  ports  de  mer,  et  par  les  ports  de  mer  jus- 
qu’aux  extrémités  du  monde. 

Nous  voyons  une  très  grande  subdivision  d’occupations  s’introduire  dans 
la  fabrication  des  étoffes.  Ce  sont  des  professions  absolument  différentes 
que  celles  qui  filent  le  coton,  celles  qui  le  lissent,  celles  qui  l’apprêtent, 
celles  qui  le  teignent.  Voilà  non-seulement  des  travaux  diviséseiiire  divers 
habitants  d’une  ville,  qui  les  accomplissent  chacun  pour  des  comptes  dif- 
férents, quoique  ce  soit  pour  coopérer  à un  même  produit,  qui  est  une 
étoffe  de  coton  ; mais  si  nous  observons  une  seule  de  ces  professions  qui 
n’accomplit  qu’une  part  d’un  produit,  nous  y verrons  les  travaux  répartis 
entre  plusieurs  classes  d’ouvriers  qui  font  toujours  la  même  chose.  Dans 
une  filature  de  coton,  ce  sont  toujours  les  mêmes  personnes  qui  cardent  le 
coton,  les  mêmes  qui  le  filent  en  gros,  les  mêmes  qui  le  filent  en  fin.  Les 
femmes  qui  le  mettent  en  écheveaux  n’ont  pas  d’autre  occupation  que  de 
dévider  tout  le  long  de  la  journée.  Cette  grande  subdivision  dans  les  tra- 
vaux qui  ont  pour  objet  la  fabrication  des  étoffes,  tient  principalement  à 
la  facilité  de  leur  transport,  et  (ce  qui  en  est  la  cause  en  partie)  à la  valeur 
assez  importante  qu’elles  peuvent  renfermer  sous  un  fort  petit  volume.  La 
consommation  que  nous  faisons  de  nos  vêlements  étant  toujours  plus  ou 
moins  lente,  l’étoffe  dont  ils  sont  faits  peut  être  d’un  prix  assez  élevé 
sans  revenir  fort  cher  au  consommateur.  Voila  pourquoi  les  classes  infé- 
rieures des  îles  d’Amérique,  et  même  les  nègres  «pi’oii  cherche  à vêtir  au 
meilleur  marché  possible,  peuvent  être  habilles  de  cotonnades  faites  à 
:2000  lieues  de  distance,  à Manchester  et  à Rouen . Dès  lors  vous  compre- 
nez quel  immense  marché  est  ouvert  aux  manufactures  de  ees  deux  villes. 

et  conséquemment  combien  la  séparation  des  occupations  pimt  y être 
poussée  loin. 

Les  étoffes  vont  d’autant  plus  loin  qu’elles  risquent  peu  de  s’avprier  en 
route.  Elles  ne  sont  pas  sujettes  à se  briser.  Elles  peuvent  en  général  se 
ployer  fort  serré  et  se  ranger  commodément  dans  toute  espèce  d’embal- 
lage. Ce  qu’il  faut  de  pelit  taffetas  pour  une  robe  de  femme  peut  se  ployer 
sous  un  volume  qui  n’excède  pas  beaucoup  celui  de  trois  jeux  de  cartes. 

1 ne.  partie  des  étoffes  de  coton  que  les  Anglais  envoient  aux -Antilles  s’ex- 
pédie dans  des  tonneaux  qui  se  font  en  Angleterre  pour  être  remplis  de 
rhum  à la  Jamaïque.  Voyez  combien  cet  emballage  rotïie  peu.  Il  ne  conte 
rien.  Que  dis-je^  il  rapporte  : puisqu’il  est  lui-même  un  objet  de  eom- 


17ti 


PREMltUE  PARTIE.  — CHAPITRE  XVI. 


inerce.  Voilà  de  ces  preuves  d’industrie  <jui  nionlreni  par  quels  moyens 
un  peuple  parvient  à étendre  le  marché  de  ses  produits. 

L’industrie  agricole  est  celle  des  trois  qui  admet  le  moins  de  subdivision 
dans  les  travaux.  L’essence  de  la  division  du  travail,  est  que  chaque  tra- 
vailleur fasse  constamment  la  même  besogne.  C’est  là  ce  qui  donne  les 
moyens  de  faire  mieux  et  plus  vite.  Ür,  c’est  ce  que  ne  permettent  ni  les 
façons  qu'il  faut  donner  à la  terre,  ni  les  vicissitudes  des  saisons.  Comment 
le  meme  homme  pourrait-il  semer  toute  l’année,  et  un  autre  homme  rt^ 
coller  perpétuellement?  On  ne  peut  pas  même,  aux  mêmes  époques,  re- 
commencer les  mêmes  travaux  ; il  faut  varier  ses  cultures  si  l’on  ne  veut 
pas  épuiser  le  sol.  Enfin,  une  grosse  ferme  (qui  est  une  grande  entreprise 
agricole)  occupe  moins  d’ouvriers  qu’une  petite  manufacture  d’épingles. 
Sauf  les  moments  de  récolte,  où  l’on  prend  des  travailleurs  extraordinaires, 
elle  n’occupe  pas  dix  ouvriers,  et  il  s’y  présente  cinquante  occupations 
différentes.  Il  faut  donc  que  le  même  ouvrier  sc  charge  de  plusieurs  genres 
d’occupations.  Quand  le  temps  est  beau , il  faut  que  tout  le  monde  soit  en 
état  de  travailler  aux  champs;  quand  il  (‘si  pluvieux,  il  faut  que  tous  les 
valets  de  la  ferme  soient  en  état  de  battre  en  grange,  ou  d’exécuter  quelque 
autre  travail  abrité. 

La  division  du  travail  suppose  l’emploi  d’un  grand  nombre  de  personnes  r 
et  remploi  d’un  grand  nombre  de  personnes  exige  dans  l’entrepreneur  un 
gros  capital.  U faut  qu’il  ait  un  local  plus  étendu,  un  approvisionnement 
plus  considérable  en  matières  premières,  des  machines  plus  nombreuses 
et  plus  compliquées;  il  faut  faire  l’avance  de  rentrelien  d’un  plus  grand 
nombre  d’ouvriers.  Lorsque  l’on  filait  encore  du  colon  au  petit  rouet,  il 
suffisait  à une  fileuse  d’acheter  à la  fois  une  ou  deux  livres  de  coton  et 
une  paire  de  cardes  à la  main  ; le  rouet,  (|ui  était  fort  simple,  coûtait  fort 
peu,  de  même  que  le  dévidoir.  Maintenant,  qu’une  filature  occupe  plusieurs 
centaines  d’ouvriers,  il  faut,  pour  filer  du  coton , de  vastes  batiments;  il 
faut  acheter  la  matière  première  par  parties  de  20  ou  30  balles,  et  avoii- 
à la  fois  en  fabrication  une  forte  quantité  de  marchandise  ; il  faut  acheter 
des  machines  qui  coûtent  plusieurs  milliers  de  francs  ; et  un  petit  capita- 
liste, un  villageois,  qui  ne  pourrait  disposer  quedo  la  somme  que  l’on  con- 
sacrait autrefois  à cette  industrie,  ne  serait  pas  en  état  de  lutter  contre  les 
manufactures  où  ce  sont  des  personnes  diflérenics  qui  ouvrent  le  coton,  qui 
le  cardent,  qui  l’étirent,  qui  le  filent  en  mèches,  qui  allongent  ces  mèches 
en  fil,  qui  dévident  le  fil.  Le  villageois  ne  pourrait  soutenir  leur  concur- 
rence, même  quand  les  filatures  ne  feraient  pas  usage  d’un  moteur  aveugie. 


TROP  GRANDE  SUBDIVISION  DU  TR.WAIL. 


La  division  du  tmail  peut  néanmoins  s’introduire  dans  beaucoup  de 
travaux  sans  exiger  des  capitaux  bien  considérables,  soit  parce  qu’elle 
s’exerce  sur  des  matériaux  de  peu  de  valeur  et  au  moyen  d’outils  peu 
dispendieux,  soit  parce  que  les  travaux  ne  sont  pas  réunis  dans  une  en- 
treprise commune.  Il  y a une  assez  grande  division  dans  la  confection 
d’une  paire  de  gants  : le  nourrisseur  de  bestiaux , l’équarrisseur,  le  mé- 
gissier,  le  corroyeur,  celui  qui  coupe  les  peaux,  celle  qui  les  coud,  ne 
sont  pas  les  mêmes  personnes,  et  chacune  exerce  sa  portion  d’ouvrage 
avec  un  capital  qui  lui  est  propre  et  qui  n’a  pas  besoin  d’être  fort  considé- 
rable. Une  grande  entreprise,  où  l’on  tenterait  de  réunir  ces  diverses  opé- 
rations, même  en  les  confiant  à des  ouvriers  differents,  ne  pourrait  pro- 
bablement pas  les  exécuter  avec  la  même  économie. 


CHAPITRE  XVII. 


Des  inconvénients  attachés  à une  trop  grande  subdivision  dans  les  travaux 


Un  auteur  français,  Lemontey,  dans  un  essai  intitulé  : Influence  morale 
de  la  Ditision  du  Travail,  a examiné  l’influence  que  ce  progrès  peut  avoir 
relativement  aux  travailleurs  en  particulier,  et  relativement  au  corps  de 
la  nation  où  il  s’introduit.  Plusieurs  de  ses  obsen^ations  méritent  d’être 
méditées,  parce  qu’il  convient  de  connaître  toutes  les  conséquences  des 
faits  qu’on  observe,  sauf  à balancer  les  inconvénients  par  les  avan- 
tages. 

« Plus  la  division  du  travail  sera  parfaite  et  l’application  des  machines 
étendue,  dit  Lemontey,  plus  l’intelligence  de  l’ouvrier  se  resserrera.  Une 
minute,  une  seconde,  consommeront  tout  son  savoir;  et  la  minute,  la 
seconde  suivante,  verront  répéter  la  même  chose.  Tel  homme  est  destiné 
à ne  représenter  toute  sa  vie  qu’un  levier;  tel  autre  une  cheville  ou  une 
manivelle.  On  voit  bien  que  la  nature  humaine  est  de  trop  dans  un  pareil 
instrument,  et  que  le  mécanicien  n’attend  que  le  moment  où  son  art  per- 
fectionné pourra  y suppléer  par  un  ressort... 

« Le  sauvage,  continue-t-il,  qui  dispute  sa  vie  aux  éléments  et  subsiste 
des  produits  de  sa  pêche  et  de  sa  chasse , est  un  composé  de  force  et  de 
ruse,  plein  de  sens  et  d’imagination.  Le  laboureur,  que  la  variété  des  sai- 
sons, des  sols,  des  cultures  et  des  valeurs  force  à des  combinaisons  re- 
naissantes, reste  un  être  pensant,  etc. 

<•  12 


17« 


PHKMIKRK  RAHIIE.  — CllARITHE  XVII. 


« Si  l'iiomine  développe  ainsi  son  eniendement  par  l’exerciee  d’un  tra- 
vail compliqué,  on  doit  s’attendre  à un  effet  tout  contraire  sur  l’agent  d’un 
travail  divisé.  Le  premier  (qui  porte  dans  ses  bras  tout  un  métier)  sent  sa 
lorce  et  son  indépendance  ; le  second  tient  de  la  nature  des  machines  an 
milieu  desquelles  il  vit.  Il  ne  saurait  se  dissimuler  qu’il  n’en  est  lui-même 
iiu’un  accessoire,  et  que,  séparé  d’elles,  il  n’a  plus  ni  capacité  ni  moyens 
d’existence.  C’est  un  triste  témoignage  à se  rendre  que  de  n’avoir  jamais 

levé  qu  nue  soupape,  ou  de  n’avoir  Jamais  fait  que  la  dix-huitième  partie 
d’une  épingle. 

<(  Comme  son  travail  est  d’une  extrême  simplicité  et  qu’il  peut  y être 
remplacé  par  le  premier  venu  ; comme  lui-méme  ne  saurait,  sans  un  ha- 
sard inespéré,  retrouver  ailleurs  la  place  qu’il  aurait  perdue,  il  reste,  vis- 
a-vis du  maître  de  l’atelier,  dans  une  dépendance  aussi  absoluw  que  dé- 
courageante. Le  prix  de  sa  main  d’œuvre,  regardé  autant  comme  une 
grâce  que  comme  un  salaire,  sera  calculé  par  cette  froide  et  dure  éco- 
nomie, qui  est  la  base  des  établissements  manufacturiers.  » 

Telles  sont  les  considérations  les  plus  importantes  contenues  dans  cet 
écrit  de  Lemontey,  relativement  à l’inlluence  de  la  division  du  travail  sur 
le  sort  des  travailleurs.  Quoiqu’il  ait  indubitablement  raison  sur  plusieurs 
points,  je  ne  voudrais  pourtant  pas,  mi;ssieurs,  que  ses  arguments  fissent 
sur  vous  une  impression  telle,  que  vous  puissiez  voir  avec  peine  ce  qu’une 
investigation  plus  complète  du  sujet  doit  cependant  faire  admettre  comme 
un  véritable  progrès  et  un  bien  réel  pour  la  société. 

L’auteur  confond  d’abord  l’inflijence  de  la  séparation  des  occupations 
avec  l’influence  des  machines.  Ces  deux  circonstances  cependant  diffèrent 
essentiellement.  Le  travail  des  machines  rend^superflu  l’emploi  de  beau- 
coup d ouvriers,  mais  ne  simplifie  pas  le  travail  de  ceux  qu’elles  occupent. 
Au  moyen  de  la  machine  à tondre  les  draps,  deux  ouvriers  peuvent  ex- 
pédier autant  d’ouvrage  que  lo  ou  20  hommes  en  pouvaient  faire  ; mais 
les  deux  ouvriers  qu’elle  emploie  doivent  avoir  pour  le  moins  autant 
d’adresse  et  autant  de  raisonnement  qu’il  en  faut  à des  tondeurs  ordi- 
naires. Cette  question  des  machines,  comme  supplément  au  travail  hu- 
main, est  importante,  et  nous  allons  l’examiner  avec  soin;  observons 
quant  à présent  1 effet  de  la  division  du  travail,  et  non  de  son  remplace- 
ment. Cette  division  s’introduit  même  dans  les  arts  où  les  machines  sont 
peu  employées  ; nous  la  remarquions  lout-à-l’heure  dans  les  métiers  qui 
travaillent  le  cuir,  où  l’on  fait  moins  usage  des  machines  expéditives  que 
dans  beaucoup  d autres.  La  seule  liaison  à l'emarquer  entre  ces  deux  idées, 


1711 


/ 


TROP  CRAMIE  SUBDIVISION  DU  TRAVAIL, 
est  que  la  division  du  travail  est  favorable  à la  découverte  des  machines. 


Elle  simplifie  chaque  opération  en  particulier,  et  l’occupation  simplifiée 
devient  susceptible  d’être  exécutée  par  une  force  aveugle.  Mais  cela  même 
rend  quelque  avantage  à la  dignité  humaine  ; car,  du  moment  qu’un  homme 
n’a  plus  à faire  que  la  fonction  d’une  cheville  ou  d’une  manivelle,  on  le  dé- 
charge de  cette  fonction  toute  mécanique,  et  l’on  en  charge  un  moteur.  Les 


machines  corrigent  donc  plutôt  qu’elles  n’aggravent  cet  inconvénient. 

C’en  est  un  plus  grave  de  rendre  chaque  travailleur  en  particulier  trop 
dépendant  de  ses  confrères  et  des  entrepreneurs  d’industrie.  Comme  di'- 


pendant  de  scs  confrères,  son  existence  est  précaire.  Un  homme  qui  sait 
faire  des  sabots  peut  faire  des  sabots  partout  ; mais  un  homme  qui  ne  sait 
faire  que  des  cadrans  de  montre , s’il  est  conduit  par  la  fortune  dans  un 
pays  où  il  n’y  a pas  une  fabrique  d’horlqgerie  montée  en  grand,  ne  pourra 
rien  faire  du  tout  ; car  (piel  besoin  a-t-on  de  cadrans  là  où  les  autres  par- 
ties d’une  montre  ne  sauraient  être  exécutées?  Comme  dépendant  de  l’en- 
trepreneur d’industrie,  l’ouvrier  qui  ne  fait  qu’une  partie  d’un  produit  a 
ce  désavantage,  que  le  nombre  des  concurrents  qui  out  besoin  de  son  tra- 
vail est  borné  à celui  des  entrepreneurs  ; tandis  que  s’il  faisait  un  produit 
tout  entier,  il  tirerait  avantage  de  la  concurrence  des  consommateurs. 

Il  y a bien  sans  doute  un  peu  de  dégénération  dans  les  facultés  de  l’in- 
dividu lorsque  toute  son  occupation  , toute  son  attention  , tous  ses  soins, 
sont  dirigés  vers  une  opération  de  détail  trop  constamment  répétée.  Ce- 
pendant on  aurait  tort  de  croire  qu’une  opération  de  ce  genre  entraîne 
un  abrutissement  nécessaire.  En  premier  lieu,  ceux  qui,  dans  les  arts,  se 
vouent  aux  opérations  les  plus  machinales,  ne  sont  pas  en  général  les 
sujets  les  plus  distingués.  Parmi  les  maçons,  celui  qui  a de  l’étoffe  pour 
faire  un  bon  appareilleur,  ne  reste  pas  longtemps  scieur  de  pierre.  Ce 
dernier  métier  n’abrutirait  donc  que  ceux  dont  l’esprit  ou  l’adresse  ne 
seraient  guère  propres  à des  occupations  plus  relevées  : mais  un  homme 
a beau  être  scieur  de  pierre,  sa  vie  entière  n’y  est  pas  employée.  Il  con- 
sacre nécessairement  une  partie  de  son  temps  à ses  camarades,  à sa  femme, 
à ses  enfants,  à ses  plaisirs.  De  là  des  relations  où  la  partie  intelligente 
et  sensible  de  son  être  trouve  quelque  aliment'. 


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On  sait  que  1 un  des  plus  agréables  auteurs  dramatiques  du  siècle  dernier, 
Sedaine,  avait  commencé  par  être  scieurde  pierre.  Il  ne  paraît  pas  que  ce  travail 
machinal  eût  abruti  ses  facultés  intellectuelles. 


180 


PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  XVIII. 


Enün,  Texpérience  ne  nous  montre  pas  une  supériorité  morale  ou  in- 
telleciuelle  marquée  dans  Touvrier  des  campagnes  lorsqu’on  le  compare  à 
I ouvrier  des  villes,  quoique  dans  les  campagnes  la  division  du  travail  ne 
puisse  pas  être  poussée  bien  loin,  et  que,  dans  les  villes,  les  travaux  soient 
invariablement  classés.  J'en  appelle  à tous  les  hommes  qui  ont  été  à portée 
de  pratiquer  les  tins  et  les  autres.  Ont-ils  remarqué  dans  l’ouvrier  des  cam- 
pagnes plus  d’ouverture  d’esprit  ? Met-il  plus  de  raisonnement  dans  ses  pro- 
cédés? Est-il  moins  attaché  à des  routines  absurdes?  Devient-il  plus  rare- 
ment dupe  des  déceptions  et  des  charlatans  de  toutes  les  couleurs? 

Lemontey,  après  avoir  peut-être  trop  déploré  la  funeste  influence  de 
la  division  du  travail  sur  les  travailleurs,  lui  en  attribue  une  bien  fâ- 
cheuse aussi  sur  le  corps  social  j mais,  comme  c’est  princpialement  sous 
le  rapport  des  occupations  qu’elle  enlève,  cet  inconvénient  rentre  dans 
celui  qu’on  a attribué  aux  machines,  et  je  l’examinerai  en  même  temps. 

CHAPITRE  XVIII. 

Du  service  des  Machines  dans  les  arts. 

Les  questions  économiques,  comme  les  autres,  pour  être  bien  réso- 
lues, veulent  être  bien  posées  ; mais,  pour  les  bien  poser,  il  faut  connaître 
lu  nature  de  la  cliose  dont  il  est  (jueslion  et  ses  rapports  avec  toutes  les 
autres.  Sachons  donc  quelle  espèce  de  service  rendent  les  machines  dans 
les  arts.  Cette  connaissance  nous  permettra  de  voir  nettement  les  consé- 
quences bonnes  ou  mauvaises  qui  résultent  de  leur  emploi. 

L’homme,  pour  approprier  à ses  besoins  les  objets  qui  s’offrent  à lui , 
est  plus  dépourvu  de  moyens  naturels  que  bien  des  animaux.  Abandonné 
à lui-même,  lors  même  qu’il  se  réunirait  en  troupes,  il  ne  parviendrait 
jamais,  comme  le  castor,  à couper  de  grands  arbres,  a former  des  digues, 
à maçonner  des  maisons  ; jamais  il  ne  construirait,  comme  l’abeille , ces 
milliers  d’alvéoles,  toutes  semblables,  d’une  forme  géométrique  parfaite; 
édilice  élégant,  solide  et  léger,  que  nous  sommes  réduits  à admirer  sans 
pouvoir  l’expliquer.  Mais  si  la  nature  a l efusé  à l’homme  des  moyens  d’agir 
immédiatement  sur  les  corps,  elle  lui  a donné  l’intelligence  qui  les  vaut 
tous.  C’est  l’intelligence  qui  lui  fournit  des  secours  artificiels  bien  autre- 
ment puissants,  qui  lui  suggère  des  moyens  de  modeler  à son  gi*é  les  êtres 
naturels  et  de  changer  pour  ainsi  dire  la  physionomie  du  globe  qu’il  habile. 


DU  SERVICE  DES  MACHINES. 


Les  iiistrumenls  dont  il  arme  sa  faiblesse  pour  agir  sur  les  objets  maté- 
riels, sont  les  outils  et  les  machines.  Je  ne  les  sépare  pas  dans  mon  ex- 
pression, parce  qu’au  fond  les  machines  et  les  outils  sont  des  instruments 
pareils  quand  à leur  essence.  Les  uns  comme  les  autres  ne  sont  que  des 
moyens  de  faire  servir  les  puissances  de  la  nature  à l’accomplissement  de 
nos  desseins.  Quand  nous  enfonçons  un  clou  à l’aide  d’un  marteau,  nous 
faisons  usage  d’un  instrument  qui  nous  permet  de  tirer  parti  de  la  puis- 
sance qui  résulte  d’une  loi  de  la  physique  : celle  du  choc  des  corps.  Quand 
nous  employons  une  roue  de  moulin  poui*  soulever  ces  énormes  marteaux 
de  forge  qui  aplatissent  et  alongent  une  barre  de  fer,  nous  employons  un 
instrument  qui  nous  permet  de  tirer  parti  d’une  puissance  qui  nous  est 
également  fournie  parla  nature.  La  seule  différence  qu’on  puisse  aperce- 
voir entre  ces  deux  instrumeuts,  est  que  nous  appelons  en  général  du  nom 
iïoutü  une  machine  fort  simple,  et  du  nom  de  machine  un  outil  plus  com- 
pliqué. Du  reste  l’analogie  est  parfaite. 

Nous  devons  remarquer  que,  dans  l’un  comme  dans  l’autre  cas,  l’instru- 
ineiil  n’engendre  aucune  force;  il  n’est  qu’un  intermédiaire  entre  une  puis- 
sance qui  ii’est  pas  en  lui,  et  le  corps  sur  lequel  nous  voulons  que  cette 
puissance  agisse  *.  Quand  le  bras  frappe  un  coup  de  marteau,  la  puissance 
est  dans  la  force  musculaire  du  bras;  quand  une  chute  d’eau  soulève  le 
martinet  de  la  forge,  la  puissance  est  dans  le  poids  de  l’eau  qui  tombe  sur 
la  roue.  Quelquefois  nous  appelons  du  nom  de  moteur  la  machine  à l’aide 
de  laquelle  nous  recueillons  une  force;  ce  n’est  pas  elle  cependant  qui 
donne  l’impulsion  ; elle  se  contente  de  la  transmettre.  Dans  une  machine  à 
vapeur,  les  moteurs  véritables  sont  la  force  expansive  de  la  vapeur  cl  le 
poids  de  ralmosphère.  La  machine  sert  à recueillir  leur  action  pour  notre 
usage. 

Les  machines  nous  servent  encore  sous  un  autre  rapport  ; elles  modi- 
üent,  elles  changent  l'action,  la  manière  d’agir  de  la  force  et  du  mouve- 
ment. Réduits  au  simple  usage  de  nos  mains,  il  nous  est  impossible  d’im- 
primer une  très  grande  vitesse  à l’objet  le  plus  léger,  tout  comme  de  dé- 
placer d’un  travers  de  cheveu  une  pierre  de  taille;  tandis  qu’à  l’aide  dune 
machine  nous  imprimons  à un  fuseau  une  rapidité  qui  échappe  à la  vue,  et 
et  à l’aide  d’un  cric  nous  remuons  d’énormes  fardeaux.  Dans  le  pi*emier 


* Chercher  une  luachiiie  ou  ta  force  est  dans  «lle-inètiic,  c'est  la  folie  ilu  uiou- 
vcmeiii  perpétuel. 


18:2 


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PREMltHK  l'ARTlE. 


— CIIAPITUE  Wlii. 


cas  nous  Iraiisformons  de  la  force  en  vitesse,  dans  le  second  nous  trans- 
formons de  la  vitesse  en  force. 

Dans  une  pendule  ou  une  montre,  le  moteur  est  la  main  qui  monte  le 
ressort;  cette  force  s’accumule  dans  la  machine  et  se  distribue  ensuite  len- 
tement dans  les  aiguilles,  jusqu’à  mettre  plusieurs  jours,  et  même  plusieurs 
semaines  à se  développer. 

Au  moyen  d'une  machine,  nous  modifions  encore  la  direction  des  forces, 
comme  lorsqu’elle  nous  sert  à transformer  un  mouvement  alternatif  en  un 
mou\  ement  continu,  ou  bien  un  mouvement  vague  et  incertain  en  un  mou- 
vement précis  et  régulier.  11  serait  possible  à la  rigueur  d’exécuter  au  pin- 
ceau les  dessins  de  nos  toiles  peintes;  mais  avec  un  cylindre  gravé,  nous 
exécutons  cette  façon  avec  une  l égularité,  une  rapidité,  qui  rendent  les 
dessins  beaucoup  plus  parfaits  et  les  étoffes  beaucoup  moins  coûteuses. 

Sous  tous  ces  rapports,  nous  trouvons  dans  les  machines  des  moyens 
d obtenir  une  plus  grande  quantité  d’utilité  pour  une  moindre  somme  de 
Irais,  et  l’avantage  obtenu  est  d’autant  plus  grand,  que  le  choix  delà  force 
motrice  est  mieux  entendu  et  la  machine  plus  parfaite. 

La  machine  la  plus  parfaite  est  celle  qui  parvient  à son  but  par  la-voie 
la  |)lus  simple  et  la  plus  courte  ; avec  le  moins  de  frottements  et  de  forces 
pci  dues;  celle  dont  les  matériaux  sont  plus  solides  et  moins  coûteux;  celle 
qui  est  le  moins  exposée  à se  déranger,  et  qui  se  répare  le  plus  aisément. 

Quand  je  dis  que  les  procédés  les  plus  simples  et  les  plus  expéditifs  sont 
pri'lérables,  je  ne  prétends  point  proscrire  les  machines  compliquées  : on 
ne  peut  souvent  parvenir  à un  but  proposé  que  par  des  voies  difficiles.  Je 
ilis  seulement  que  si,  pour  arriver  au  but,  il  existe  un  moyen  plus  prompt 

et  plus  simple  que  celui  quon  propose,  celui  qu’on  propose  n’est  pas  le 
meilleur. 

Le  choix  d’un  moteur  et  des  machines  propres  à en  transmettre  la  force 
et  le  mouvement,  donne  lieu  à des  considérations  importantes  relativement 
à l’oconomie  des  sociétés.  Il  n’est  point  de  mon  sujet  d’étudier  leur  puis- 
Nunce  sous  le  rapport  des  sciences  physiques  qui  en  assignent  les  causes, 
l’intensité,  la  durée;  mais  sous  le  rapport  de  l’économie  qui  en  observe 
l’utilité  et  l’influence  sur  la  société. 

Je  lemarquc  d abord  que  l’application  des  forces  aveugles  aux  besoins 
de  la  société  est  récente,  comme  les  sciences,  plus  même  que  la  plupart 
des  sciences  ; car  il  a fallu  que  les  sciences  eussent  fait  des  progrès,  avant 
que  lart  de  les  appliquer  pût  en  faire.  Chez  les  peuples  de  l’antiquité,  on 
prodignall  les  forces  de  l’homme,  quelquefois  celles  des  animaux  ; on  n’em  - 


ployait ni  l’eau  ni  le  vent  pour  moudre  le  grain.  Les  navires  étaient  à la 
vérité  mus  par  les  vents  ; mais  les  navires  des  anciens  étaient  des  machines 
bien  grossières  cl  bien  imparfaites  en  comparaison  des  nôtres.  On  avait  des 
machines  de  guerre  ingénieuses.  Une  baliste  lançait  des  projectiles  ; mais 
c’était  la  force  de  beaucoup  d’hommes,  accumulée  pour  tordre  ensemble 
deux  cordes  ou  pour  élever  un  contre-poids , qui  donnait  une  impulsion. 

De  ravanlagcque  l’homme  relire  de  l’emploi  des  outils  et  des  machines, 
il  convient  de  déduire  les  sacrifices  qu'il  fait  pour  l’obleuir.  Quoique  la- 
vanlagc  surpasse  de  beaucoup  ce  qu’il  coûte  à l’homme,  nous  ne  pouvons 
admettre  pour  un  gain  que  l’excédant  de  la  valeur  épargnée  sur  la  valeui* 
déboursée  *. 

Les  machines,  soit  qu’elles  suppléent  au  li’avaü  des  hommes  en  mel- 
lanl  enjeu  celui  de  la  nature , soit  qu’elles  procurent  un  meilleur  emploi 
du  travail  des  hommes  lui-même,  permelienl  qu’on  obtienne  une  même 
<piaiuilé  de  produits,  par  le  moyen  d’un  moins  grand  nombre  de  tra- 
vailleurs. C’est  en  cela  même  que  consiste  le  principal  de  leurs  avantages; 
mais  celui-ci,  aux  yeux  de  bien  des  personnes,  passe  pour  une  circons- 
tance fâcheuse.  Elles  regardent  le  malheur  de  ne  pas  fournir  de  l’ouvrage 
aux  indigents  comme  supérieur  au  léger  inconvénient  de  payer  un  pro- 
duit plus  cher.  Ce  que  ces  personnes  regardent  comme  un  léger  inconvé- 
nient, est  le  principal  obstacle  qui  s’oppose  aux  progrès  des  sociétés,  ainsi 
(|iie  je  vous  l’ai  prouvé  (D®  part.,  ch.  9).  En  se  procurant  les  choses  qui 
pourvoient  à ses  besoins,  rhomine  fait  un  échange  de  ses  travaux  conin’ 
des  produits;  conséquemment,  moins  il  donne  de  ses  travaux  (quels  que 
soient  les  hommes  qui  les  fournissent),  et  plus  l’échange  qu’il  fait  est  avan- 
tageux. Si,  par  une  supposition  extrême,  les  produits  ne  coûtaient  aucuns 
sacrifices,  ils  pourraient  être  obtenus  pour  rien;  les  travailleurs  ne  irou- 
veraieni  plus  d’ouvrage,  mais  ils  n’auraient  plus  besoin  de  travailler.  Or, 
toute  économie  de  travail,  sans  atteindre  ce  but,  est  un  pas  de  fait  pour 
en  approcher.  C’est  ce  qu’un  exemple  va  rendre  sensible.  Nous  évaluerons 
l’économie  qui  résulte,  pour  la  société,  de  la  moulure  du  blé  par  un  de  nos 
moulins  à eau  ordinaires,  comparée  avec  ce  qu’elle  nous  coûterait  si  nous 


1 


i 


* Uelalivcmcnl  au  choix  des  iiu>tcurs,à  leur  (‘luplacemenl  et  à leur  emploi 
dans  riiilcrél  des  eiiliepreiieurs,  ou  trouvera  les  développomeiils  dans  la  suil^ 
de  cet  ouvrapc  MD  ]»ar(ic,  chap.  1 1). 


181  PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  XVIII. 

réduisions  le  blé  en  farine  snivant  les  j)rocédés  des  anciens,  c’esl-à-dire 
dans  les  moulins  à bras.  Dans  ce  cas-ci,  l’économie  de  la  force  peut  être 
évaluée  en  argent,  et  je  dis  qu’elle  est  acquise  au  profit  de  la  société;  car 
la  concurrence  ne  permet  pas  aux  entrepreneurs  de  se  faire  rembourser 
une  dépense  qu’ils  n’ont  pas  faite.  Nous  chercherons  ensuite  à apprécier 
l’inconvénient  momentané  qui  peut  résulter  pour  une  classe  de  la  société, 
poui  les  marchands  de  travail,  de  l’introduction  d’une  machine  expéditive. 

Un  moulin  à eau  ordinaire  peut  moudre  chaque  jour  36  hectolitres  de 
blé;  et  I on  estime  qu  il  faudrait  168  hommes  pour  réduire  en  farine,  avec 
des  moulins  à bras,  la  même  quantité  de  blé  dans  le  même  espace  de  temps. 
Supposons,  pour  ne  pas  en  exagérer  la  dépense,  qu’il  n’en  fallût  que  130. 
Leurs  journées,  à 2 francs,  dans  les  environs  de  Paris,  ne  coûteraient  pas 
moins  de  300  francs  par  jour. 

Dans  le  même  canton,  Fusage  d'un  cours  d eau  peut  coûter  3,000  francs 
par  année*.  Je  ne  compte  pas  Fusage  de  la  maison  , parce  qu'il  en  faut 
une  pour  abriter  les  tourneurs  de  meules  à bras  aussi  bien  que  le  moulin. 
Je  ne  compte  pas  non  plus  les  frais  d'établissement  de  la  machine,  parce 
qu'il  en  faudrait  d'équivalents  pour  établir  les  moulins  à bras.  Ce  ne  sont 
pas  des  machines  aussi  compliquées  qu’un  moulin  à eau,  mais  il  en  fau- 
drait plusieurs  pour  moudre  cette  quantité  de  grain.  Nous  devons  donc 
comparei  seulement  les  frais  de  la  chûte  d’eau  avec  les  Journées  des 
manouvriers.  Or,  3,000  francs  de  loyer,  répartis  sur  300  jours  de  travail, 
font  seulement  une  dépense  de  10  fram;s  par  jour  au  lieu  de  300  francs 
qu  aillait  coûté  le  travail  des  hommes.  Je  ne  parle  pas  des  interruptions 
fl  équentes  qui  seraient  résultées  de  la  lassitude  ou  de  la  mauvaise  volonté 
des  manouvriers,  ni  des  stimulants  honteux  qu'on  sait  être  nécessaires 
pour  obtenir  un  travail  soutenu*. 


Le  loyer  d'un  moulin  à eau,  dans  les  environs  de  Paris,  coûte  plus  de  3,000  fr. 

par  an  ; mais  il  comprend  l’intérêt  du  capital  engagé  dans  la  maison , les  meules 
et  les  machines. 

Plusieurs  passages  des  auteurs  anciens  nous  apprennent  que  le  travail  de  la 
meule  était  regardé  comme  excessivement  pénible.  Homère,  dans  le  vingtième 
chant  de  \ Odyssée,  peint  la  désolation  d’une  malheureuse  esclave  occupée  à 
moudre  le  grain.  Elle  maudit  les  festins  qui  ont  multiplié  ses  peines;  elle  se 
plaint  d avoir  épuisé  ses  forces  et  d’être  devenue  comme  une  ombre.  Quand  la 
guerre  ne  procurait  pas  assez  de  prisonniers,  c’est-à-dire  d'esclaves,  pour  exé- 
cuter ce  travail,  chez  les  anciens,  on  y employait  des  femmes.  f,es  mneurs  gros- 


niî  SERVICE  DES  M.VCHINES. 


185 


L’invention  du  moulin,  qui  nous  a permis  d'employer  la  force  de  Feau  à 
la  mouture  du  blé,  nous  a donc  procuré  une  économie  de  290  fr.  pour 
chaque  fois  36  hectolitres  de  blé  que  nous  réduisons  en  farine.  C’est  la 
moitié  du  prix  du  blé  lui-même.  La  dépense  que  chaque  ménage  fait  en 
pain  a donc  pu  être  réduite  au  deux  tiers  de  celle  que  l’on  faisait  chez  les 
anciens. 

On  conviendra  de  cette  économie,  mais  on  prétendra  qu’elle  est  obtenue 
aux  dépens  des  tourneurs  de  meules  dont  les  profits  sont  diminués  d'au- 
tant. Ce  n’est  pas,  dira-t-on,  une  augmentation  de  richesses  pour  la  sotâéiéî  ; 
c’est  un  déplacement  de  richesses. 

Mais  vous  ne  pouvez  manquer  de  remarquer,  messieurs,  qu’en  payant 
290  francs  de  moins  aux  tourneurs  de  meules,  on  leur  laisse  la  disposition 
de  leur  temps  et  de  leur  travail,  qui,  dès  lors,  peuvent  être  employés  à la 
création  de  nouveaux  produits. 

Qui  les  achètera,  ces  nouveaux  produits?  persistera-t-on  à dire.  — Les 
mêmes  consommateurs  qui  ont  épargné  290  francs  sur  l'achat  de  la  farine, 
car  leur  revenu  n’a  point  été  altéré  par  l'effet  de  cette  révolution  ; ils  ont 
toujours  eu  la  même  somme  à dépenser  annnellenient,  soit  en  jouissances, 
soit  en  consommations  reproductives L Ils  ont  pu  dès  lors,  ils  ont  du  ré- 
clamer d'autres  travaux  qui  ont  fourni  de  l’occupation  aux  hommes  de- 
meurés vacants  par  l'effet  de  l’emploi  des  machines.  Ces  hommes  ont  pu 
se  nourrir  avec  autant  de  facilité  et  même  avec  une  facilité  plus  grande; 
car,  outre  que  la  même  quantité  de  farine  s’est  trouvée  répandue  dans  la 
société , on  a pu  se  la  procurer  pour  les  deux  tiers  seulement  du  prix  qu’il 
fallait  la  payer  autrefois.  C’est  ainsi  que  les  perfectionnements  ont  per- 
mis à une  foule  de  gens  de  travailler  à cette  multitude  de  produits  dont 
Fusage,  plus  généralement  répandu,  constitue  une  civilisation  plus  avan- 
cée. Nous  voyons  de  nos  jours  moins  de  tourneurs  de  meules,  mais  nous 
voyons  un  plus  grand  nombre  de  négociants  et  de  manufacturiers  qui. 


sières  des  premiers  temps  de  la  civilisation  se  rapprochent,  à certains  égards, 
de  celles  des  peuples  sauvages.  Aujourd’hui,  chez  les  peuples  véritablement  civi- 
vilisés,  on  épargne  aux  femmes  de  toute  condition  les  travaux  qui  exigent  de 
trop  pénibles  efforts. 

* 

* Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  les  sommes  épargnées  et  placées  sont  dé- 
pensées aussi  bien  que  celles  qui  servent  à nos  jouissances,  et  réclament  de  même 
des  producteurs  ; la  seule  différence , c'est  qu’elles  sont  dépensées  pour  la  eoii- 
«omnialion  reproductive. 


IT.KMIKUK  l'Aimi:.  — H11.V1‘1TUK  XVIll. 


iiidés  par  de  nombreux  agents,  font  venir  des  produits  de.  tous  les  pays 
de  la  terre  et  les  paient  en  produits  de  notre  façon. 

La  remarque  en  a déjà  été  faite'.  « La  charrue,  la  herse  et  d’autres 
semblables  machines,  dont  l’origine  se  perd  dans  la  nuit  des  temps,  ont 
puissamment  concouru  à procurer  à Tliomme  une  grande  partie,  non-seu- 
lement  des  nécessités  de  la  vie , mais  même  des  superfluités  dont  il  Jouit 
maintenant,  et  dont  probablement  il  n’aurait  jamais  seulement  conçu 
1 idée.  Cependant,  si  les  diverses  façons  que  réclame  le  sol  ne  pouvaient  se 
donner  que  parle  moyen  de  labeche,  de  la  houe  et  d’autres  Instruments 
aussi  peu  expéditifs;  si  nous  ne  pouvions  faire  concourir  à ce  travail  des 
animaux  qui,  considérés  en  économie  politique,  sont  des  espèces  de  ma- 
chines, il  est  probable  qu’il  faudrait  employer , pour  obtenir  les  denrées 
alimentaires  qui  soutiennent  notre  population  actuelle,  la  totalité  des  bras 
qui  s’appliquent  actuellement  aux  arts  industriels.  La  charrue  a donc  per- 
mis à un  certain  nombre  de  personnes  de  se  livrer  aux  arts,  même  les 
plus  futiles,  et,  ce  qui  vaut  mieux,  à la  culture  des  facultés  de  l’esprit.  » 

.Malgré  des  faits  si  décisifs,  plusieurs  écrivains,  trop  frappés  des  incon- 
vénients momentanés  qui  accompagnent  souvent  l’introduction  des  nou- 
velles machines,  ont  cru  qu’il  y avait  des  situations  de  la  société  où  il  con- 
venait de  les  proscrire  ; et  ils  ont  cherché  dans  les  principes  de  l’économie 
politique  elle-même  de  quoi  justifier  leur  opinion.  Sous  ce  rapport,  je  les 
crois  décidément  dans  l’erreur.  Je  n’entreprendrai  point  de  combattre 
tous  leurs  arguments,  controverse  qui  me  mènerait  trop  loin.  Je  crois 
d’ailleurs  que  les  principes  que  je  vous  ai  développés  sur  ce  qui  constitue 
les  progrès  industriels,  les  feront  tomber  avec  le  temps. 

Je  ne  m’attacherai  qu’à  quelques  objections  de  M.  de  Sismondi,  parce 
que  cet  auteur  éclairé,  ingénieux,  éloquent,  et  qu’aucun  intérêt  personnel 

ne  fait  parler,  pourrait,  par  pure  philanthropie,  accréditer  de  fausses  no- 
tions. 

« En  règle  générale,  toutes  les  fois  que  la  demande  pour  la  consom- 
« mation  surpasse  les  moyens  qu’on  a de  produire,  toute  découverte  nou- 
« velle  dans  les  mécaniques  ou  dans  les  arts  est  un  bienfait  pour  la  so- 
« ciéte,  parce  qu’elle  donne  le  moyen  de  satisfaire  des  besoins  existants. 
« Toutes  les  fois  au  contraire  que  la  production  sulfii  pleinement  à la  con- 
« sommation  , toute  découverie  semblable  est  une  calamité,  puisqu’elle 


* Traite  iVh'f'onnmir  liv  J ^ clinp.  7. 


DU  SKKVICU  DES  MACHINES.  187 

« ii'ajoule  aux  jouissances  des  consommateurs  que  de  les  satisfaire  à meil- 
« leur  marché , tandis  qu’elle  supprime  la  vie  elle-même  des  producteurs. 

« H serait  odieux  de  peser  Tavantage  du  bon  marché  contre  celui  de 
M l’existence  *.  « 

L’auteur,  comme  vous  voyez,  commence  par  supposer  que  les  besoins 
des  nations  sont  une  quantité  fixe  et  assignable  ; ce  qui  n’est  pas.  Si  nous 
nous  trouvions  transportés  à 400  ans  en  arrière,  nous  verrions  nos  pères 
dépourv  us  de  beaucoup  de  choses  que  nous  regardons  comme  fort  néces- 
saires. Nos  ancêtres  ne  portaient  ni  bas,  ni  chemises;  et  sans  remonter 
plus  haut  qu’une  centaine  d’années,  nous  verrions  beaucoup  de  nos  habi- 
tants des  campagnes  se  passant  de  fourchettes  pour  manger,  et  regardant 
des  cuillères  de  bois  très  grossières  comme  un  luxe.  J’ai  habité  des  vil- 
lages ou  les  personnes  âgées  m’ont  affirmé  qu’elles  avaient  ainsi  passé* 
leur  enfance , et  où,  lorsqu’on  apporta  en  ma  présence  des  coquetiers  pour 
tenir,  sans  se  brûler  les  doigts,  les  œufs  qu’on  mange  à la  coque,  personne 
ne  fut  en  état  de  découvrir  à quoi  cet  ustensile  pouvait  servir.  On  crut 
que  c’étaient  des  tasses  à boire  de  l’cau-de-vie.  Il  est  indubitable  que  nos 
neveux  feront  usage  de  produits  dont  nous  ne  nous  formons  aucune  idée. 
La  population  n’irait  pas  en  augmentant  (ce  qui  est  pourtant  fort  pro- 
bable), que  la  masse  des  produits  augmenterait  beaucoup,  à moins  que 
I on  ne  retombât  dans  la  barbarie.  Les  besoins  existants^  suivant  l’expres- 
sion de  M.  de  Sismondi,  ne  sont  donc  point  une  quantité  fixe  ; ils  reculent 
à mesure  que  la  production  avance. 

El,  ce  qui  est  bien  digne  de  remarque,  ce  que  je  vous  prouverai  d’une 
manière  irrécusable  quand  je  vous  entretiendrai  des  échanges,  les  moyens 
d acquérir  les  produits  s’étendent  à mesure  que  les  produits  se  muliplient  ; 
les  produits  créés  par  un  producteur  lui  fournissent  le  moyen  d’acheter 
les  produits  créés  par  un  autre  producteur,  et,  à la  suite  de  cette  double 
production,  l’un  et  l’autre  se  trouvent  mieux  pourvus.  S’il  y a excès  dans 
un  genre,  c’est  qu’il  y a défaut  dans  un  autre. 

Certains  besoins  à la  vérité  ont  des  bornes  nécessaires.  Il  ne  faut  pas 
dans  un  pays  plus  de  chapeaux  qu’il  n’y  a de  têtes;  mais  la  muUiplication 
des  produits , autres  que  les  chapeaux  , multiplie  les  têtes.  Une  industrie 
fort  supérieure  nourrit  maintenant  en  France  un  nombre  d’habitants  une 
fois  plus  considérable  que  du  temps  de  Louis  XIV.  Si  l’on  y avait  fabri(|ué 


’ \ouvfanx  princirrs  'rFeommir  pnh'tiffur,  loiiie  M , 817. 


PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  XVIII, 


ISS 

autant  de  chapeaux  qu’on  en  fait  à présent,  il  y aurait  eu  excès  de  ce  pro- 
duit; ce  même  nombre  n’est  plus  de  trop  : pourquoi  ? parce  que  la  France 
produit  plus  qu’au  temps  de  Louis  XIV. 

Quand  même  la  population  n’augmenterait  pas,  elle  pourrait  consom- 
mer beaucoup  davantage.  Avec  les  produits  plus  abondants  que  procurent 
les  machines,  elle  peut  acheter  des  produits  nouveaux  qui  augmentent  son 
bien-être  et  qui  occupent  les  bras  que  des  machines  laissent  vacants. 
Lorsque  M.  de  Sismondi  se  plaint  qu’une  découverte  dans  les  mécaniques 
ne  produit  d’autre  bien  que  d’approvisionner  les  consommateurs  à meil- 
leur marché,  il  ne  fait  pas  attention  que  le  meilleur  marché  est  paiTaite- 
inent  synonyme  de  plus  grande  abondance.  C’est  comme  s’il  se  plaignait 
de  ce  que  la  société,  sans  avoir  moins  de  bras  occupés,  sans  avoir  moins 
de  revenus,  est  approvisionnée  avec  plus  d’abondance.  Ce  qu’une  machine 
expéditive  fait  de  plus  qu’on  ne  faisait  auparavant,  est  en  supplément  à ce 
que  la  société  produisait  ; ce  supplément  se  résout  en  objets  quelconques 
susceptibles  d’augmenter  notre  bien-être.  Et  si  l’on  prétendait  que  l’on  a 
déjà  tout  ce  qui  peut  flatter  la  sensualité  des  hommes,  et  même  tout  ce  qui 
j»eut  satisfaire  les  goûts  les  plus  délicats,  je  trouverais  en  cela  même  des 
exemples  des  produits  qui  nous  manquent.  Que  trouve-t-on  dans  une  mai- 
son opulente  que  l’on  souhaite  et  que  l’on  ne  trouve  pas  dans  un  ménage 
médiocre?  voilà  ce  qu’il  faut  procurer  à ce  dernier,  de  même  qu’on  lui  a 
procuré  du  linge  blanc  et  des  vitres  à ses  croisées. 

•M.  de  Sismondi  prétend  qu'il  vaut  mieux  que  la  population  se  compose 
de  citoyens  que  de  machines  à vapeur;  le  trait  est  piquant,  mais  il  ne  porte 
pas;  car  les  machines  à vapeur,  ne  diminuant  pas  la  quantité  des  pro- 
duits dont  s’alimentent  les  citoyens,  ne  diminuent  pas  le  nombre  de  ceux- 
ci  ; elles  les  excitent  seulement  à se  pourvoir,  au  moyen  de  leur  industrie 
et  de  leurs  capitaux,  des  choses  que  consomment  les  peuples  plus  géné- 
ralement civilisés. 


Il  faut,  à la  vérité,  quand  un  produit  excède  en  quantité  les  besoins,  que 
les  producteurs  sachent  se  vouer  à un  autre  ; et  je  sais  qu’un  changement 
d’occupation  ne  s’opère  pas  sans  inconvénients.  Une  industrie  nouvelle  ne 
saurait  prendre  un  certain  essor,  à moins  qu’il  ne  naisse  chez  les  consoni- 
ntateurs  de  nouveaux  goûts,  qui  ne  se  développent  qu’avec  le  temps  ; une 
nouvelle  industrie  réclame  de  nouveaux  apprentissages,  des  entrepre- 
neurs pour  la  conduire,  des  capitaux  pour  lui  faire  des  avances.  Or,  c’est 
ce  qu’on  ne  trouve  jamais  à l’instant  même.  Mais,  d’un  autre  côté,  faut-il 
que  des  inconvénients  nécessairement  passagers  arrêtent  les  progrès  au 


I 


DU  SERVICE  DES  MACHINES.  189 

moyen  desquels  les  nations  se  tirent  de  Tétai  de  barbarie  et  parviennent 
successivement  au  bien-être,  à la  civilisation,  à Tabondance?  Et  quand 
même  on  croirait  avantageux  d’arrêter  la  marche  de  Tinduslrie,  le  pour- 
rait-on sans  rencontrer  des  inconvénients  plus  graves  encore? 

Supposez  qu’on  eût  empêché  les  machines  à filer  le  coton  de  s’introduire 
en  France,  que  serait-il  arrivé?  on  n’aurait  pu  fabriquer  dans  nos  manu- 
factures que  des  colonnades  grossières,  sans  finesse,  sans  égalité  et  fort 
chères.  Les  étrangers  en  auraient  fait  à bon  marché,  de  supérieures  aux 
nôtres,  qu’on  aurait  prohibées.  De  là,  une  disproportion  énorme  entre  les 
prix  du  dehors  et  ceux  du  dedans  i et,  comme  une  disproportion  de  25  à 
30  pour  cent  est  un  encouragement  auquel  ne  résiste  pas  la  contrebande, 
l’industrie  étrangère  aurait  fini  par  nous  fournir  tout  ce  qui  se  serait  con- 
sommé de  colonnades  en  France;  aucune  fabrique  française  ne  pouvant 
se  soutenir,  elles  iTauraienl  plus  acheté  de  colons  filés  à la  main . La  popu- 
lation ouvrière  serait  devenue  de  plus  en  plus  malheureuse  ; et  finalement, 
il  aurait  fallu  renoncer  à ce  genre  de  production,  et  à Tespoir  qu’il  pût 
fournir  de  l’ouvrage  à un  seul  ouvrier  ; on  aurait  échangé  un  mal  passager 
contre  un  mal  durable. 

Ce  iTest  donc  pas  pour  délibérer  sur  l’emploi  ou  la  prohibition  des  ma- 
chines, qu’il  est  utile  d’éclaircir  ces  questions  : quand  on  est  raisonnable, 
on  ne  délibère  pas  pour  savoir  si  Ton  fera  ou  non  remonter  un  fleuve  vers 
sa  source  ; mais  il  est  fort  nécessaire  de  prévoir  les  ravages  de  ce  fleuve, 
de  diriger  ses  écarts,  et  surtout  de  profiter  du  bienfait  de  ses  eaux. 

Üuelques  circonstances  atténuent  les  maux  qui  peuvent  résulter  momen- 
tanément pour  la  classe  ouvrière  de  Tintroduction  des  machines  expédi- 
tives. 

Quand  on  remplace  faction  de  Thomme  par  un  moteur  aveugle,  la  ma- 
chine dont  on  est  obligé  de  se  servir  est  toujours  plus  ou  moins  compli- 
quée. L’homme  le  plus  stupide  est  lui-même  une  machine  si  artislemeni 
faite,  qu’il  est  impossible  de  suppléer  par  des  moyens  simples  aux  mouve- 
ments composés  qu’il  est  capable  d’exécuter.  Avec  un  fléau  au  bout  d’un 
manche,  il  battra  du  blé,  tandis  que  la  machine  à battre  le  blé  présente  un 
appareil  assez  considérable.  Les  tondeurs  de  drap  à la  main  n’ont  besoin 
que  d’une  paire  de  grands  ciseaux  appelés  forces^  tandis  que  la  tondeuse 
est  une  machine  qui  ne  coûte  pas  moins  de  10  à 12,000  francs.  Une  ma- 
chine à vapeur  ordinaire  coûte  bien  davantage.  Dès  lors  ces  moyens  expé- 
ditifs ne  peuvent  être  employés  que  par  les  personnes  qui  disposent  d’un 
certain  capital.  S’exerçant  sur  d<*squaniiiés  de  matière  plus  considérables. 


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PREMIÈRE  PARTIE.  - CHAPITRE  XVIII. 


il  faut  pour  les  employer  que  l’on  soit  en  état  de  faire  d’autres  avances 
encore,  outre  celle  de  la  machine  mênie.  Si  celle  difficulté  n’empêche  pas 
Uuir  adoption  définitive,  elle  en  retarde  du  moins  l’époque. 

L’esprit  de  routine,  la  crainte  des  innovations,  la  peur  de  hasarder  leur 
argent,  font  que  beaucoup  d’entrepreneurs  attendent  longtemps,  et  veulent 
voir  des  succès  confirmés  avant  de  se  servir  d’un  nouveau  procédé  quel 
i|u’il  soit  ; ces  circonstances , en  retardant  encore  le  moment  où  un  pro- 
cédé expéditif  est  généralement  employé,  et  rendant  la  transition  gra- 
duelle, sauvent  presque  tout  l’inconvénient  qui  pourrait  en  résulter. 

On  peut  ajouter  qu’à  mesure  que  les  machines  se  multiplient  et  que  la 
société  se  perfectionne,  il  devient  plus  difficile  d’introduire  de  nouveaux 
moyens  expéditifs  ; il  y a tel  art  où  l’on  a fait  exécuter,  ce  semble,  par  une 
force  aveugle,  tout  ce  qu’il  est  possible  de  lui  faire  exécuter,  et  où  l’homme 
ne  fait  plus  que  les  fonctions  où  le  discernement  et  l’intelligence  humaine 
sont  de  rigueur.  A mesure  que  les  différents  arts  approchent  de  ce  point,  il 
devient  plus  difficile  de  remplacer  faction  des  hommes  par  une  autre  action 
moins  dispendieuse.  Sous  ce  point  de  vue,  une  société  parfaitement  indus- 
trieuse serait  celle  où  les  hommes,  sans  être  moins  nombreux , seraient 
tous  employés  à des  actes  qui  réclament  impérieusement  une  certaine  dose 
trinielligence , et  où  tout  ce  qui  est  action  purement  machinale  serait  exé- 
< uté  par  des  animaux  ou  par  des  machines.  Une  pareille  nation  aurait  tous 
les  produits,  jouirait  de  toutes  les  utilités  qu’il  est  possible  de  se  procurer. 

On  déplore  quelquefois,  dans  les  villes  de  grandes  manufactures,  celte 
multitude  d’ouvriers  qui,  par  moments,  manquent  d’ouvrage,  ou  sont  trop 
|)cu  payés  pour  bien  vivre.  Ce  malheur  ne  vient  point  de  l’usage  des  ma- 
chines : proportion  gardée,  il  n’y  a pas  plus  d’ouvriers  dans  la  peine  là  où 
les  machines  sont  employées,  que  là  où  elles  ne  le  sont  pas.  On  ne  voyait 
guère  de  machines  en  Angleterre  au  temps  de  la  reine  Élisabeth,  et  ce  fut 
alors  cependant  que  l’on  se  crut  obligé  de  porter  celte  loi  pour  l’entretien 
des  pauvres,  qui  n’a  servi  qu’à  les  multiplier. 

De  nos  jours,  les  classes  laborieuses  ne  sont  mille  part  plus  à plaindre 
que  dans  des  pays  où  l’on  n’a  point  encore  introduit  de  procédés  expédi- 
lils,  comme  en  Pologne.  A la  Chine,  où  presque  tout  se  fait  à force  de 


bias,  les  ou\riers  meurent  de  faim.  Ce  ne  sont  point  les  suppléments  au 
travail  des  bras  qui  occasionnent  la  misère  des  peuples;  c’est  le  défaut 
d’industrie  et  d’activité,  la  pénurie  des  capitaux , une  mauvaise  adminis- 


tialion,  et  bien  d autres  causes  encore  que  l’on  peut  assigner  lorsqu’on 
connaît  fécomnnie  des  sociétés. 


DU  SERVICE  DES  MACHINES. 


IHI 


Il  y a,  dans  tous  les  pays  où  l'industrie  manufacturière  est  très  déve- 
loppée, des  moments  où  l’ouvrage  ne  vas  pas,  et  où  la  classe  ouvrière  tout 
entière  est  en  souffrance.  Ce  malheur  ne  tient  point  non  plus  à l’emploi 
des  machines,  mais  à la  nature  des  produits  manufacturés,  qui  sont  eu 
général  exposés  à de  grandes  vicissitudes  dans  la  demande  qu’on  en  fait. 
Ces  vicissitudes  ont  lieu  quels  que  soient  les  procédés  qu’on  suive  dans 
les  fabrications,  et  meme  elles  sont  beaucoup  moins  funestes  là  où  les 
machines  sont  répandues;  car  enfin,  dans  les  lieux  où  tout  se  fait  à bras 
d’hommes,  si  le  travail  vient  à manquer,  beaucoup  d’hommes  restent 
sans  pain,  tandis  que,  lorsqu’une  machine  manque  d’ouvrage,  son  pro- 
priétaire perd  seulement  l’intérêt  du  capital  qu’elle  représente. 

Quand  je  vous  ai  prouvé,  messicui*s,  que  l’introduction  des  machines 
expéditives,  telles  que  le  moulin  à farine,  ne  diminue  pas  les  moyens 
d’existence  de  la  classe  laborieuse , et  n’a  que  f inconvénient , assez  grave 
à la  vérité,  de  changer  la  nature  de  ses  occupations,  je  n’ai  pas  complète- 
ment rendu  justice  aux  machines.  Le  fait  est  que,  dans  la  plupart  des  cas, 
elles  sont  favorables  aux  ouvriers  mêmes  dont  elles  semblaient  supprimer 
le  travail.  Tout  procédé  expéditif,  en  réduisant  les  frais  de  production , 
met  le  produit  à la  portée  d’un  plus  grand  nombre  de  consommateurs. 
L’expérience  prouve  même  que  le  nombre  des  consommateurs  s’augmente 
dans  une  proportion  bien  plus  rapide  que  la  baisse  du  prix.  La  baisse  d’un 
quart  dans  le  prix  double  quelquefois  la  consommation.  Cet  effet  est  en- 
core plus  marqué  lorsque  le  procédé  expéditif  améliore  le  produit  en 
même  temps  qu’il  le  rend  moins  cher.  C’est  de  quoi  la  presse  d’imprimerie 
nous  a offert  un  mémorable  exemple.  Les  livres  imprimés  sont  plus  élé- 
gants, plus  propres,  que  les  manuscrits  d’autrefois,  et  ils  coûtent  beau- 
coup moins.  Aussi,  quoique  celte  machine  expéditive  permette  à chaque 
travailleur  de  faire  autant  d’ouvrage  que  deux  cents  hommes,  la  multipli- 
cation des  livres  et  les  arts  qui  en  dépendent,  la  gravure  des  poinçons,  la 
fonte  des  caractères,  la  fabrication  du  papier,  les  professions  d’auteur, 
de  correcteur,  de  relieur,  de  libraire,  occupent  cent  fois  peut-être  autant 
de  travailleurs  que  le  même  genre  de  production  en  occupait  autrefois*. 

Mais  l’expérience  la  plus  frappante  peut-être  que  présentent  les  annales 
de  l’industrie,  nous  est  fournie  par  l’influence  qu’ont  eue  les  machines  qui 

I 


* Voyez,  pour  ce  calcul , nu»ii  Traité  d'Êconomic  poNtiqnr,  liv.  I , chap.  7, 


192  PHEMIEIΠ PAHTIE.  - CHAPITRE  XIX. 

servent  à la  fabrication  des  cotons.  Rien  ne  parle  plus  haut  que  les  faits 
quand  leurs  causes  sont  bien  connues  et  toutes  leurs  circonstances  facile- 
ment expliquées.  Un  narré  abrégé  de  ce  que  fut  autrefois  le  commerce 
du  coton  et  de  ce  qu’il  est  devenu  depuis  qu’on  a travaillé  ce  produit  avec 
des  machines  expéditives,  ne  sera  donc  pas  déplacé  dans  un  Cours  tel  que 
celui-ci;  d’autant  plus  qu’en  nous  servant  d’exemple,  il  nous  suggérera 
des  réflexions  de  plus  d’un  genre  sur  les  révolutions  de  l’industrie  et  l’éco- 
nomie des  nations. 


CHAPITRE  XIX. 

Do  la  révolution  survenue  dans  le  commerce,  à l’occasion  des  machines  .i 

üler  le  coton. 

Il  paraît,  d’après  les  recherches  des  savants,  que  tous  les  pays  chauds, 
particulièrement  dans  le  voisinage  des  mers,  produisent  quelque  espèce 
de  coton  qui  leur  est  indigène.  On  en  cultive  de  temps  immémorial  dans 
rindoustan,  en  Chine,  en  Perse,  en  Égypte,  dans  l’île  de  Candie  et  en  Si- 
cile. Il  y a très  longtemps  qu’on  en  récolte  dans  les  parties  méridionales 
de  l’Italie  et  de  l’Espagne-,  et  les  naturels  de  l’Amérique  méridionale  cul- 
tivaient déjà  plusieurs  espèces  de  cotonniers  au  moment  ou  l’on  en  fit  la 
ilécouverte;  ce  qui  a multiplié  les  espèces  et  les  variétés  de  celte  plante 
au  point  qu’aucun  naturaliste  n’a  pu  encore  les  décrire  toutes,  et  qu’il 
n’est  aucun  négociant,  aucun  planteur,  aucun  courtier,  qui  en  ait  une  con- 
naissance complète.  Leur  mélange  et  leur  transplantation  multiplient  en- 
core tous  les  Jours  les  variétés  qu’on  en  possède. 

La  facilité  de  recueillir  et  de  travailler  le  beau  duvet  que  produisent 
les  cotonniers , a permis  aux  habitants  de  tous  les  lieux  où  l’on  en  récolte 
d’en  faire  des  vêlements  et  des  ameublements  plus  ou  moins  élégants  et 
commodes,  selon  l’état  de  leur  civilisation  ; mais  il  n’est  devenu  un  véri^ 
lable  objet  de  commerce  que  pour  les  peuples  assez  industrieux  pour  en 
former  des  tissus  qui,  par  leur  beauté  et  leurs  qualités  durables,  pussent 
eire  recherchés  généralement , et  pour  les  établir  à un  prix  modéré  qui 
en  favorisât  le  débit  hors  de  chez  eux.  C’est  par  cette  raison  que  les  Per- 
sans, les  Indous  et  les  Chinois,  ont  été,  dès  l’antiquité  la  plus  reculée 
jusqu’à  nos  jours,  les  principaux , ou  plutôt  les  seuls  marchands  de  coton 
manufacturé,  comme  les  Chinois  ont  été  les  seuls  marchands  d’étoffes  de 


lUÏVOLlJTION  DANS  l.'INbLSTHIi:  blJ  COTON.  m 

soie,  jusqu’au  monicnl  où  celle  industrie  pénétra  chez  les  Grecs  du  Bas- 
iMupire  et  de  lu  en  Italie,  au  XV«  siècle,  à l’époque  où  les  Turcs  firent  la 
conquête  de  la  Grèce.  On  sait  qu’elle  fut  portée  en  France  au  commence- 
ment du  XVII®  siècle,  et  de  France  en  Angleterre  et  en  Allemagne,  par 
suite  de  la  révocation  de  l’édit  de  Nantes. 

Pour  en  revenir  au  coton,  afin  de  comprendre  la  grandeur  de  la  révo- 
lution que  ce  commerce  a subie,  nous  tacherons  de  savoir  ce  qu’il  était  à 
son  origine. 

Dans  les  plus  anciens  temps  historiques,  l’Inde  fournissait  à l’Europe 
ses  mousselines  et  d’autres  tissus  de  coton,  par  la  mer  Noire.  Des  mar- 
chands assyriens  les  portaient,  avec  les  soieries  de  Chine,  les  tapis  de 
Perse,  et  les  épiceries  de  fOi  ieni,  à Colchos  et  à Trébizonde,  ports  sur  le 
Pont-Euxin,  qui  depuis  ont  fait  partie  du  royaume  de  Miihridale.  D’autres 
marchands  les  répandaient  de  là  dans  les  parties  de  l’Europe  où  quelque 
l ivilisation  se  laissait  apercevoir.  Il  n’en  fallut  pas  davantage  pour  procurer 
de  grandes  richesses  aux  villes  qui  servaient  d’entrepôts  à ce  commerce. 
Les  Grecs,  qui  commençaient  alors  à cultiver  les  arts  et  la  navigation, 
voulurent  prendre  part  à ces  richesses*,  et  firent  une  première  expédition 
en  Colchide  pour  en  rapporter  les  produits  de  l’Orient.  De  là  l’histoire, 
habillée  en  fable,  des  Argonautes  et  de  la  conquête  de  la  toison  d’or. 

Ces  produits  de  l’Inde  et  de  la  Chine  furent  longtemps  rares  en  Europe, 
de  même  que  leurs  consommateurs.  Nous  en  pouvons  juger  par  le  prix 
excessif  des  soieries  à Uome,  jusqu’au  temps  des  empereurs,  où  on  les 
vendait  au  poids  de  l’or  : on  mettait  leur  poids  en  or  dans  l’autre  bassin 
de  la  balam  e,  et  for  comparé  au  blé  valait  six  fois  autant  qu’à  présent*. 
Les  tissus  de  colon,  sans  être  aussi  cimrs  que  les  soieries,  coulaient  néan- 
moins beaucoup  aux  consommateurs.  Ces  étoffes  ne  pouvaient  convenir 
qu’à  la  grande  opulence  ; et  rien  u’étonnerait  probablement  une  dame 
grecque  qui  aurait  fait  un  sommeil  de  deux  mille  ans,  comme  de  voir  une 
de  nos  plus  simples  ouviières  avec  un  tablier  de  taffetas  noir,  une  robe 
de  toile  de  coton  peinte  et  un  cJiàle  de  mousseline. 

Un  peu  plus  lard,  une  route  moins  longue  s’ouvrit  entre  l’Asie  et  l’Eu- 


* \oyez  ce  que  Pline  et  Strabon  iliscnt  de  ce  commerce  et  de  celte  richesse 
des  Colchidiens. 

Voyez  plus  loin,  dans  ce  Cours,  ce  <(ui  a rapport  à rallération  survenue  dans 
la  valeur  îles  monnaies. 


I. 


13 


lOi  PREMIKRK  PARIIK.  - CHAPITRE  XIX. 

ropo.  Les  Phéniciens  Uronl  venir  les  produils  de  rindejusqu’ùÆlana,pori 
situé  au  fond  de  la  mer  Rouge,  d’où  ils  se  rendaient  par  un  court  trajet  de 
terre  jusqu’à  Rhinocolura  sur  la  Méditerranée,  où  on  les  embarquait  de 
nouveau  jusqu’à  Tyr,  leur  principal  entrepôt.  De  Tyr,  ces  marchandises  se 
répandaient  facilement  sur  toutes  les  côtes  de  la  Méditerranée,  c’est-à-dire 
dans  toute  la  Grèce  déjà  très  florissante  et  très  civilisée;  dans  toutes  les 
colonies  grecques  de  la  Sicile  et  de  rilalie  méridionale  ; chez  les  Romains 
encore  grossiers  et  peu  puissants  ; dans  rÉlrurie,  aujourd’hui  la  Toscane; 
à Carthage  et  dans  tous  les  pays  de  sa  domination  ; à Marseille,  ville  grecque 
où  les  Gaulois,  nos  sauvages  ancêtres,  venaient  probablement  acheter  le 
peu  d’étolfes  de  soie  et  de  coton,  de  métne  que  les  épiceries  qu’ils  consom- 
maient , comme  on  voit  aujourd’hui  des  naturels  de  l’Amérique  septen- 
trionale apporter  des  peaux  de  castor  et  d’autres  fourrures  dans  les  villes 
des  Etats-Unis,  et  acheter  en  échange  des  couvertures,  des  armes  et  de 
la  poudre,  et  de  l’eau-de-vie. 

On  sait  les  richesses  que  les  Phéniciens  retirèrent  de  ce  commerce. 
L’histoire  du  [»euplc  hébreu  retentit  de  la  grandeur  et  de  ropulencc  des 
villes  de  Tyr  et  de  Sidon  et  de  leur  territoire  ; et,  ce  que  n’avaient  pu  faire 
Darius  et  les  forces  de  l’Empire  des  Perses , la  ville  de  Tyr  seule  arrêta 
pondant  quelques  instants  la  marche  triomphante  d’Alexandre.  Ce  farouche 
conquérant  s’en  vengea  sans  générosité  ; et  afln  que  sa  vengeance  fut 
éternelle,  il  fonda  la  ville  d’Alexandrie  en  Égypte,  et  détourna  le  com- 
merce de  l'Orient. 

Le  port  d’Alexandrie,  agrandi  par  les  Ptolémées,  favorisé  par  sa  position 
et  par  les  communications  que  les  Grecs,  devenus  maîtres  de  l’Égy  plc,  lui 
ouvrirent  avec  la  mer  Rouge,  a coniinué,  même  sous  la  domination  des 
Romains  et  des  Arabes,  à procurer  à l’Europe  les  produits  de  l’Asie  jus- 
qu’au monienl  où  Vasco  de  Gama  montra  qu’on  pouvait  franchir  le  cap  de 
Bonne-Espérance.  Dès-lors  les  Portugais  d’abord,  les  Hollandais  et  les 
Anglais  ensuite,  arrachèrent  ce  commerce  à la  Méditerranée,  et  approvi- 
sionnèrent l’Europe  à meilleur  marché  et  beaucoup  plus  abondamment 
qu’on  ne  l’avait  encore  fait.  C’est  ainsi  que  nous  tirions  par  celte  voie  ces 
nankins  de  Chine  que  rien  chez  nous  ne  remplace  encore  qu’iinparfaile- 
ment;  ces  indiennes  dont  le  nom  atteste  de  même  l’origine;  ces  étoffes 
grossières  et  colorées  dont  on  achetait  les  malheureux  nègres  à la  côte 
d’Afrique  ; ces  mousselines  légères  comme  un  brouillard,  chefs-d’œuvre  de 
l'adresse  et  de  la  patience  des  hommes;  et  surtout  ces  toiles  de  coton 
blanches  qui  portaient  les  noms  indiens  de  calicots,  de  percales,  et  qui, 


B 


RÉVOLUTION  DANS  L’INDUSTRIE  DU  COTON. 


195 


employées,  soit  en  blanc,  soit  après  avoir  reçu,  par  l’impression,  des  des- 
sins variés  à l’infini,  se  reproduisaient  partout  dans  nos  meubles  et  dans 
nos  vêtements. 

Tel  était  le  commerce  en  grand  du  coton,  lorsque  vers  l’année  1769,  un 
barbier  anglais  nommé  Arkwrighl  se  demanda  un  jour  pourquoi , au  lieu 
d’un  rouet  qui  file  un  seul  fil  de  coton  à la  fois,  et  par  le  moyen  duquel  une 
personne  obtient  dans  vingt-quatre  heures  tout  au  plus  une  once  ou  deux 
de  fil  de  coton,  on  no  filerait  pas  la  même  matière  sur  de  grands  rouets 
d’où  sortiraient  plusieurs  centaines  de  fils  en  même  temps,  et  par  le  moyen 

desquels  une  seule  personne  obtiendrait  par  jour  plusieurs  livres  de  coton 
filé  ’ ? 


* L’art  (le  filer  le  coton  à la  mécanique  n'est  pas  sorti  tout  eiiUer  sans  doute 
du  cerveau  d’Arkwright;  mais  c’est  à son  génie,  à sa  persévérance  qn’est  due  sa 
mise  en  action,  ainsi  que  ses  premiers  comme  ses  plus  grands  perfectionnements 
Pendant  toute  la  première  partie  du  18e  siècle,  il  y avait  dans  le  Lancashire  une 
grande  demande  pour  le  fil  de  coton  qu’on  filait  à la  main,  et  qui  s’employait 
principalement  alors  pour  former  la  trame  d’une  étoffe  dont  la  chaîne  était  en 
fil  de  hn  ; les  idées  de  tous  les  fabricants  étaient  dirigées  versTavanlagc  qu’il  y 
aurait  a pouvoir  filer  le  colon  par  des  moyens  mécaniques  expéditifs.  Un  nommé 
John  Wyat  se  crut  sur  la  voie  d’y  parvenir,  et  dès  1758  il  prit,  sous  le  nom  de 
son  associe  Lewis  Paul,  un  brevet  d’invention  pour  une  machine  à cylindres 
destinée  à filer  la  laine  et  le  coton  ; ses  essais  demeurèrent  infructueux  et  furent 
hienuit  abandonnés.  En  1767,  de  nouvelles  expériences  furent  commencées  par 

un  fabricantdepcignesàtisserand,  nommé  Thomas  Highs, qui  fiiélablirquelques 

machines  imparfaites  par  un  horloger  de  Warington  du  nom  de  Hav,  lequel  fut 
plus  lard  employé  aussi  par  Arkwright  lui-même.  Dans  cette  même  année  un 
lisserand  nomme  Hargreaves  avait  construit  des  métiers  à filer  qu’il  appela  ^pin- 
ntng-Jennys  (Jeannettes-fileuses)  où  plusieurs  fils  étaient  filés  à la  fois;  un  char- 
not  en  reculant  allongeait  des  mèches  préparées  à la  main.  Quoiqu’il  en  soit, 

I invention  fondamentale  de  la  filature  mécanique  est  due  à Arkwright  : cette 
invention  consiste  principalement  dans  l'application  d'un  svslème  d’étirage  an 
moyen  de  paires  successives  de  cylindres,  dont  les  premiers  fournissent  le  coton 
plus  lentement  que  les  suivants  ne  l'entraînent,  ainsi  que  cela  est  décrit  dans 
e texte  de  cet  ouvrage.  Son  premier  brevet  fut  pris  en  1769,  il  en  prit  un  nou- 
veau en  1775  pour  de  nombreux  perfectionnements  apportés  à sa  première  in- 
vention, ainsi  que  pour  une  série  de  machines  destinées  à préparer  le  coton.  Vers 
cetie  dernière  époque,  Samuel  Grompton,  dt^  Boliou,  faisant  mie  heureuse  coin- 


m ÏMiKMIÈRE  PARTIF.  — CHAIMTRF  XIX. 

La  difficulté  consistait  à remplacer,  pour  plusieurs  centaines  de  fils  à la 
fois,  raclion  des  deux  mains  lorsqu’elles  pincent,  à peu  de  distance  fune 
de  faulre,  une  mèche  de  coton  , et  raffinent  en  falongeant.  Il  fallait  en 
même  temps  imiter  faction  du  fuseau  qui  tord  ensemble  les  lilaments  au 
moment  qu’ils  sont  réduits  au  degré  de  finesse  qu’on  veut  atteindre.  Que 
fit  cet  homme  ingénieux  pour  obtenir  la  première  de  ces  façons,  falonge- 
ment  de  la  mèche?  U imita  faction  des  deux  doigtsqui  pincent  une  mèche 
en  faisant  passer  cette  mèche  entre  deux  petits  cylindres,  f un  de  fer  can- 
nelé sur  la  longueur,  fautre  de  fer  couvert  de  drap  et  de  peau , qui  pose 
sur  le  premier.  Mais  la  mèche  passée  dans  celle  espèce  de  laminoir  en 
serait  sortie  aussi  grosse,  aussi  abondante  en  matière  qu’elle  y était  entrée. 
Il  la  fil  donc  passer,  au  sortir  de  la  première  paire  de  cylindres,  entre 
deux  autres  cylindres  pareils,  situés  à la  distance  de  quelques  lignes  seu- 
lement des  premiers  j mais  (et  il  faut  remarquer  ceci,  car  c’est  l’idée  fon- 
damentale de  la  découverte)  celte  seconde  paire  de  cylindres,  qui  pinçait 
la  mèche  de  colon  au  sortir  de  la  première  paire , au  moyen  de  roues 
dentées  disposées  convenablement,  tournait  plus  vile  que  celle-ci. 

On  peut  prévoir  ce  qui  devait  résulter  de  cet  arrangement  : la  seconde 
paire  tournant  plus  rapidement,  devait  tirer  la  mèche  plus  vile  que  la  pre- 
mière paire  ne  pouvait  la  céder;  dès  lors  il  fallait  que  celte  mèche,  retenue 


hinaîson  des  inveiuions  de  Hargreaves  eld’Arkwriglu,  imagina  le  mull-Jenny^  ou 
machine  à cvlindres  cannelés  et  à chariot;  mais  cette  dernière  machine  ne  fut 
perfectionnée  et  ne  devint  en  usage  qu’en  1786. 

Arkwrighl,  né  dans  une  humble  condition  à Prestou,  en  1732,  était  le  plus 
jeune  de  treize  enfants;  il  réunissait  à un  esprit  inventif  et  ingénieux  toutes  les 
qualités  et  surtout  la  persévérance  d’un  bon  administrateur;  non  seulement  il 
fit  des  découvertes  importantes,  mais  il  sut  encore  surmonter  des  obstacles  sans 
nombre,  pour  arriver  à une  application  utile  dans  la  pratique.  Il  est  mort  à fâge 
de  soixante  ans,  ayant  pu  jouir  de  sa  gloire,  et  laissant  une  immense  fortune. 
Ses  compatriotes  ont  eu  le  mérite  de  savoir  honorer  cet  homme  remarquable  : 
il  avait  été  élu  à la  première  magistrature  du  comté  de  Derby,  et  il  avait  reçu  du 
roi  Georges  lli  des  lettres  de  noblesse,  qui  avaient  alors,  et  surtout  en  Angle- 
terre, un  grand  prix  aux  yeux  de  tous.  On  peut  consulter,  sur  fhisloire  de  la 
filature  du  colon,  les  ouvrages  d’Edward  Baynes,  de  Richard  Guest,  de  Charles 
Babbage,  celui  surtout  du  docteur  Andrew  Ure,  qui  a paru  en  1836,  et  enfin  l’ar- 
ticle COTON  du  Dictionnaire  du  Commerce  et  des  Marchandises,  publié  à Paris 
par  (hiillaiiinin,  libraire.  {Note  de  réditeur.) 


Si 


II 


REVOLUTIOX  dans  L’I^Dl]STRIE  DU  COTON.  Iî)7 

d’un  côté  et  tirée  de  fautre , s’alongeùt  comme  si , pincée  entre  findex  et 
le  pouce  de  chaque  main,  les  deux  mains  la  tiraient  en  s’éloignant. 

L’action  des  deux  paires  de  cylindres  était  supérieure  même  à celle  des 
deux  mains  de  la  fileuse,  car  ces  cylindres  agissaient  continûment  par  un 
mouvement  de  rotation;  tandis  que  les  deux  mains  étaient  obligées  de  sc 
reprendre;  d’où  il  résultait  une  perle  de  mouvement,  une  perte  de  temps 
et  un  fil  moins  égal 

On  conçoit  qu’une  broche  tournant  avec  rapidité  pouvait  ensuite  tordre 
ce  colon  atténué  autant  qu’il  était  nécessaire,  à mesure  qu’il  sortait  des 
cylindres. 

C’est  sur  ce  petit  procédé  mécanique  qu’est  fondée  la  filature  en  grand 
du  coton , dont  tous  les  autres  détails  ne  sont  que  des  développements. 
Mais  remarquez  les  graves  conséquences  que  peut  avoir  une  idée  fort  simple 
en  apparence  : une  seule  personne  filant  a la  fois  par  ce  moyen  200  fils, 
plus  ou  moins,  on  a pu  fabriquer  des  fils,  et  par  conséquent  des  tissus  de 
colon,  à bien  meilleur  compte  que  dans  f Inde,  où  la  main-d’œuvre  coûte 
cependant  si  peu!  On  a obtenu  une  égalité,  une  régularité  d’exécution 
que  la  main  de  f Indou,  tout  exercée  qu’elle  est,  ne  saurait  jamais  at- 
teindre; on  .a  pu  varier,  et  avec  une  exactitude  calculée,  les  différentes 
grosseurs  de  fil;  ce  qui  a permis  d’exécuter  d’innombrables  qualités  de 
tissus  pour  f usage  de  toutes  les  classes  de  la  société,  depuis  le  palefrenier 
vêtu  d’un  robuste  velours  de  colon,  jusqu’à  la  petite-maîtresse  qu’embellit 
un  tulle  délicat. 

Mais  c’est  surtout  le  tissu  le  plus  simple,  celui  qu’on  nomme  calicot  et 
percale  lorsqu’il  est  blanc,  et  toile  peinte  lorsqu’il  est  coloré;  c’est  ce  lissa 
que  la  compagnie  des  Indes  d’Angleterre  versait  d’abord  par  torrents  dans 
les  indienneries  d’Europe , qui , depuis  le  commencement  de  ce  dix-neu- 
vième siècle,  se  trouve  complètement  remplacé  par  celui  que  fournissent 
des  manufactures  maintenant  répandues  en  Angleterre,  en  France,  en 
Belgique,  en  Allemagne,  en  Suisse,  en  Italie,  en  Portugal  et  ailleurs,  les- 
quelles s’approvisionnent  de  matières  premières  au  Brésil,  aux  Antilles, 


11 

!ï 


I 


' La  filcusc  de  colon,  à mesure  que  son  fuseau  tournait,  alongeait  sa  mèclK 
en  éloignant  sa  main  de  l’extrémité  du  fuseau.  La  fileuse  de  lin  alongc  sa  lilassi 
«‘U  pinçant  la  mèche  avec  deux  doigts  de  la  main  gauche  d’un  côté  cl  doux  doigts 
de  la  main  droite  d’un  autre  côté,  et  en  éloignant  les  deux  mains.  Le  fuseau  ti»rd 
ensuile,  les  uns  avec  les  autres,  les  brins  atténués. 


« 


198 


PREMIERE  PARTIE.  - CHAPITRE  XIX. 


;uix  Èlals-unis,  en  Espagne,  à Naples,  en  Grèce,  et  depuis  peu  d’années, 
pour  des  quantités  considérables  en  Egypte  •.  A la  fin  du  dix-huiliènie 
siècle,  il  ne  se  consommait  pas  en  Europe  une  seule  pièce  de  toile^de  coton 
qui  ne  nous  arrivât  de  ITndouslan  ; vingt-cinq  ans  ne  se  sont  pas  écoulés, 
et  il  ne  s’est  pas  consommé  une  seule  pièce  de  toile  de  coton  qui  vînt  d’un 
pays  d’où  elles  venaient  toutes.  Bien  plus  ; les  négociants  anglais  com- 
mencent à en  expédier  avec  succès  aux  Indes.  C’est  véritablement  un 
fleuve  qui  remonte  vers  sa  source  *. 

En  1788,  le  gouvernement  français  trouva  le  moyen  de  se  procurer 
quelques  modèles  des  machines  ù filer  le  coton.  Ils  furent  déposés  au  châ- 


* L’importation  en  Angleterre  du  coton  d’Egypte  s’est  élevée,  en  1825,  à 
111,023  balles  qui,  à la  vérité,  ne  sont  pas  très  furies,  puisque  leur  poids  com- 
mun ne  va  pas  au-delà  de  100  kilogrammes  chaque.  I.o  pacl»a  d’Égypte  s’est  ar- 
rogé le  monopole  de  la  culture  et  du  commerce  du  colon , comme  de  presque 
toutes  les  industries;  ce  qui  certainement  est  très  funeste  pour  le  pays,  mais 
cependant  beaucoup  moins  que  le  gouvernement  également  arbitraire,  mais  de 
plus  dévastateur,  des  mamcloiicks.  Si  ce  pays  peut  un  jour  obtenir  des  iaslilu- 
tions  et  des  garanties  pour  les  personnes  et  les  propriétés,  alors  il  retirera  quelque 
Iruil  des  arts  que  le  pacha  actuel  y introduit  de  force.  {Noie  de  rauleur,) 

L’importation  du  colon  d’Égypleen  Angleterre  a été,  pour  1 830,  réduite  à 31 ,183, 
et,  en  1835,  23,721  balles. 

L’importation  du  même  colon  en  France  a commencé  en  1822  par  153,751  k. 
Elle  s’est  élevée  en  1825  à 4,153,159  k.  ; elle  s'est  réduite  depuis  en  1835  à 
2,230,641  k.,  et  en  1837  à 2,139,720  k. 

Aujourd’hui  celte  importation,  tant  en  France  qu’en  Angleterre,  est  réduite  à 
rien,  la  culture  du  colon  en  Egypte  n'ayant  pu  résister  soit  au  régime  du  mono- 
pole établi  par  Mehemct-Ali,  soit  à la  concurrence  des  <’otons  d’Amérique.  (Noie 
de  l'éditeur,) 

Cet  effet  a reçu  son  complément  par  rinvcnlion  du  métier  à lisser  mis  en 
mouvement  par  un  moteur.  Et  comme  les  perfectionnements  industriels  s’en- 
trainent  l’un  l’autre,  les  progrès  ont  été  tels  relativement  aux  étoffes  de  laine, 
qu’elles  entrent  dans  la  voie  tracée  par  les  étoffes  de  colon.  Voici  ce  que  je  lis 
relativement  aux  tissus  de  cachemire,  dans  un  écrit  intéressant  tracé  par  un  des 
principaux  promoteurs  de  notre  industrie,  ^L  Ternaux,  membre  de  la  chambre 
des  députés  : « Pour  l’égalité  de  travail,  la  finesse,  et  la  modicité  du  prix,  notre 
« fabrication  l’emporte  aujourd’hui  sur  celle  dt;  l’Inde,  puisque  les  tissus  deca- 
« chemiresont  un  des  meilleurs  objets  d’exportation  delà  France  pour  Calcutta,  n 
Notice  sur  l' Amelioration  des  troupeaux  de  Moulons  en  France^  page  60. 


RÉVOLUTION  DANS  L’INDUSTRIE  DU  COTON. 


199 


teau  de  laMuelie,àrexlrémitëde  Passy.  Quelques  négociants,  réunis  à des 
mécaniciens  et  aidés  par  des  capitalistes,  les  imitèrent  et  formèrent  des 
filatures  en  Normandie,  à Orléans  et  dans  les  environs  de  Paris.  Ces  éta- 
blissements furent  favorisés  parla  guerre  qui  rendit  plus  difficiles  les  rela- 
tions du  continent  avec  l’Angleterre  et  avec  l’indoustan  ; et  ils  se  multi- 
plièrent au  point  que  M.  Chaplal,  dans  son  ouvrage  sur  l’industrie,  porte  le 
nombre  des  filatures  de  coton  en  France  à deux  cent  vingt , dont  soixante 
très  considérables,  faisant  ensemble  tourner  au-delà  de  900  mille  broches 
ou  fuseaux . Le  meme  auteur  porte  le  nombre  des  métiers  à lisser  le  coton  à 
près  de  60  mille,  et  celui  des  métiers  à le  tricoter  à 7 mille  500  *. 

Le  nombre  des  machines  du  meme  genre  qui  travaillent  en  Angleterre 
est  bien  plus  considérable.  Quant  à celles  qui  sont  répandues  dans  les 
auties  parties  de  1 Europe  et  de  l’Amérique,  on  n’a  encore  aucunes  don- 
nées sur  leur  nombre.  Quoi  qu’il  en  soit,  on  peut  présumer  que  d’ici  à 
quelques  années  les  tissus  de  l’Inde  n’existeront  plus  en  Europe  que  dans 
ia  mémoire  des  hommes  et  dans  les  cabinets  des  curieux.  Et  ce  sont  deux 
petits  rouleaux,  d’un  pouce  de  diamètre,  qu’on  s’esl  avisé  de  poser  l’un  sur 
I autre,  dans  une  petite  ville  d’Angleterre,  qui  ont  opéré  dans  le  commerce 
du  monde  celle  révolution  à peu  près  aussi  importante  que  celle  qui  ré- 
sulta de  l’ouverture  des  mers  d’Asie  par  le  cap  de  Bonne-Espérance. 

On  serait  lenlé  de  croire  que  des  machines  aussi  expéditives  et  aussi 
parfaites  que  celles  dont  je  viens  de  vous  entretenir,  devaient  laisser  sans 
ouvrage,  en  Angleterre,  la  plupart  des  ouvriers  et  des  ouvrières  qui  filaient 
auparavant  du  colon.  C’est  précisément  le  contraire  qui  est  arrivé.  Le 
nombre  des  personnes  accupées  à travailler  ce  duvet  a considérablement 


' Depuis  la  publicaliou  de  l'ouvrage  de  (^hapntl,  le  uoiubre  des  filatures  de 
coton  s’esl  beaucoup  accru  en  France;  on  comptait,  en  1837,  240  de  ces  etablis- 
sements dans  le  seul  département  de  la  Seine-Inférieure,  150  dans  l’arrondisse- 
meni  de  Lille,  56  dans  les  départements  formés  de  l’ancienne  Alsace,  37  dans 
l’arrondissement  de  St-Quenlin,  et  un  grand  nombre  d’autres  répandues  dans 
le  reste  de  la  France  et  à Paris.  En  1834  et  1835,  M.  Nicolas  Kœchlin  évaluait 
le  nombre  des  broches  tournant  en  France  à 3,500,000,  pouvant  produirc 
34,000,000  kil.  de  colon  filé,  représentant  une  valeur  d'environ  170  millions  do 
bancs.  Le  nombre  des  iiiéliers  à tisser  a plus  que  triplé  égaleiiiciil  dans  l’espace 
de  dix  ou  douze  ans.  rédilcur., 


HIEMIF.RE  PARTIE.  — CHAPITRE  XIX. 

aiiginenlé.  Je  liens  d’un  négoeiant  qui  a élé  pendant  cinquante  ans  dans 
le  commerce  et  la  fabrique  des  cotons,  qu’avant  l’inveniion  des  machines 
on  ne  comptait  dans  la  Grande-Bretagne  qne 
5200  fdcnses  au  petit  rouet, 
et  2700  tisseurs  d’élofles  de  coton  ; 

en  tout  7900  ouvriers;  tandis  qu’en  1787,  dix  ans  seulement  après 
rintroduclion  des  machines,  on  comptait  dans  le  même  pays 

105,000  personnes,  grandes  et  petites,  occupées  de  la  lilalur<‘, 
et  247,000  idem  employées  au  tissage  ; 

en  tout  352,000  ouvriers,  au  lieu  de  7,900. 

De  plus  les  machines,  au  lieu  de  réduire  le  salaire  des  ouvriers,  l’avaient 
au  contraire  fait  monter.  A la  première  de  ces  époques,  une  femme  ou- 
vrière gagnait  par  jour  20  sons  de  France;;  à la  seconde  époque,  elle  ga- 
gnait 50  sous.  Un  homme  qui  gagnait  auparavant  40  sous  de  France,  pui, 
après  l’introduction  des  machines,  se  faire  payer  5 francs  ; ce  qui  prouve 
(juon  demandait  plus  dou\riers  quils  ne  s’en  offrail,  et  ce  qui  s’explique* 
parla  plus  grande  e;onsonnnation  qu’on  a faite  des  colonnades  quand  elle*s 
ont  été  à bon  marché,  et  par  le  nombre  considérable  de  tisseurs  qui  en  a 
été  la  suite.  Je  sais  que  la  main-d’œuvre;  a baissé  depuis,  en  raison  de* 
l’encouragement  même  donné  à la  population  par  l’introduction  des  ma- 
chines. Le  prix  de  la  main-d’œuvre  est  teembé  encore  plus  bas  dernière- 
ment par  des  motifs  étrangers  à notre  sujet,  par  l’invasion  en  Angletcri  e* 
des  ou\  riers  d Irlande;  mais  il  n’est  pas  moins  curieux  d’observer  que,  dans 
les  dix  premières  années  de  Tinlroduction  de  machines  aussi  puissantes  et 
qui  abrégeaient  à un  si  haut  degré  la  main-d’œuvre,  les  salaires,  au  lieu 
de  tomber,  avaient  plus  ipic  doublé. 

.\u  surplus,  ce  nombre  d’ouvriers  occupés  par  le  coton  a dû  s’augmenter 
bien  plus  encore  depuis  l’aiinée  1787.  Si  nous  prenons  pour  base  de  leur 
nombre  la  quantité  de  livres  de  coton  soumises  au  travail,  je  trouve  dans 
les  relevés  présentés  au  j)arlement  que,  de  1786  à 179Ü,  la  quantité 
moyenne  de  livres  de  coton  importées  dans  la  Grande-Bretagne  a élé,  eu 
nombre  rond,  de 26  millions  delivres;  et  que  de  1821  à 1825,  l’importa- 
tion moyenne  a été  de  165  millions  de  livres,  sur  lesquelles  10  millions  de 
livres  ont  été  réexportées  '.  Conséquemment,  les  filatures  anglaises,  di* 


En  IS35  I iinporl.'ilion  <hi  cntonilaiis  l.a  Gianile-Rrelagui*  a di'passé  3*)l  iniU 


I' 


REVOLUTION  DANS  L’INDUSTRIE  DU  COTON. 


201 


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1821  à 1823,  oui  consomme annuelloineiU  153  millions  de  livres  de  colon. 

Oi‘,  si  26  millions  de  livres  occupaient  332,000  ouvriers,  153  millions  de 
livres  doivent  en  occuper  au-delà  de  deux  millions,  nombre  véritablement 
prodigieux  dans  une  île  (}ui  ne  contient,  outre  les  moteurs  aveugles,  que 
13  millions  d’habitants.  Mais,  en  supposant  même  un  peu  d’exagération 
dans  les  données  fournies  par  les  statisticiens  d’Angleterre,  on  ne  pour- 
rait manquer  de  reconnaître  qu’un  accroissement  considérable  de  travail  J 

iiumain  a accompagné  l’invenlion  de  machines  destinées  à le  suppléer.  | 

Encore,  dans  le  nombre  de  pei’sonnes  employées  au  coton,  ne  compre-  1 

lions-nous  ici  ni  les  matelots,  ni  les  voituriers  qui  servent  à ce  commerce,  j 

ni  les  industrieux  de  tous  genres,  négociants,  commis,  courtiers,  indien-  j 

neurs,  teinturiers,  mécaniciens,  déiaillanls,  etc. , qui  s’en  occupent  chacun 
à leur  manière. 

Si  l’on  avait  des  documents  sur  la  quantité  de  livres  de  coton  fabri- 
quées en  France  avant  Vinlroduclion  des  mécaniques,  cl  si  l’on  pouvait  la  j 

comparer  avec  ce  qui  s’en  est  fabriqué  dspuis,  ou  trouverait  probable-  i 

ment  des  résultats  analogues.  Le  relevé  des  douanes  de  1823  porte  à | 

24,667,312  kilogrammes,  la  quantité  de  colon  importé  en  France  peu-  i 

danl  cette  année-là,  réexportation  déduite,  et  non  compris  la  contre-  j 

bande  ou  plutôt  l’excédant  des  déclarations  incomplètes*.  } 

D’après  les  mêmes  bases  qui  nous  ont  fait  évaluer  la  quantité  d’ouvriers  j 

que  le  coton  occupe  en  Angleterre,  celle  quantité  de  kilogrammes  suppo-  ] 

serait  en  France  728,000  personnes  employées  au  colon.  Je  ne  pense  pas  i 

qu’il  y en  ail  autant;  mais,  quand  nous  devrions  réduire  ce  nombre  à j 

moitié,  il  est  probable  qu’il  excéderait  encore  de  vingt  fois  le  nombre  des  j 

ouvriers  qui  pouvaient  être  employés  autrefois  dans  la  même  matière.  j 

On  peut  donc  affîrmer  hardiment  que  les  machines  expéditives  pour  jj 


lions  de  livres.  En  1819,  elle  s’csl  élevée  à plus  de  650  millions  de  livres,  la  i 

production  totale  du  colon  lilé  à près  de  570  millions,  cl  rexporlatioudecemème  , 

produit  à 150  millions.  (Note  de  l’éditeur,)  j 

' Les  données  suivantes,  sur  les  quantités  de  colon  mises  en  consommation  ^ 

en  France  dans  ces  dernières  années,  pourront  donner  une  idée  des  progrès  de  j 

la  fabrication.  \ 

En  1830  — 29,260,433  kilogrammes. 

En  1833  — 35,609,819  d->. 

En, 1836  — 14,331,601  d«.  ! 

F’ii  1819  — S3,69ï^,03|  d",  (Notr  dr  l'édiUur.  } 


f 

I, 


I>RE.\UKUK  PARTIE.  - CHAPITRE  XIX. 

nier  le  coton,  loin  d'avoir,  en  définitive,  arraché  du  travail  à la  classe  on- 
>riere,  Im  en  ont  procuré  considérablement. 

Il  «1  possible  que  ce  soie  eo  punie  eus  dépens  de  quelque  uuli  e pu,, 

e n osenns  pus  répond, -e  que  lu  cessa, ion  de  lonle  demande  des , issus  de 

engale  on  a eues  ourners.  Cependun,,  Je  n’ai  enlondu  dire  par  aucun 
o,agenr  que  le  son  des  manufacluriers  de  l’Inde  sol,  pire  qu’il  n’élai, 
Uiiclqne  considérable  que  fù,  e»  Europe  lu  co«so,nma,io„  des  colonnades' 
Jiisqu  au  commenceme»,  du  dix-ueu,ié,ne  siècle,  on  ne  peut  se  dissimule,’ 
<|u  e e elm,  encore  peu  de  chose  comparée  à celle  de  l’Inde  même  Là  se 

pundus  sur  le  resie  de  ces  vasles  e,  populeuses  conirées,  qui  ions  son, 

uX::  des”"™'"  x: 

jusqn  a celles  des  panas,  lundis  qu’en  Eui'ope  les  hommes  porlen,  nés  peu 

de  colonnades,  e,  les  remmes  n’en  ponen,  pas  ,o„jon,-s. 

faul  »„ger  encore  que  le commeice  de  l’Inde  avec  l’Europe  en  chan 
?u“e„X’  r? .rX  “■-dérable.  l’i  a même 

de  percales  pou,  noire  usage,  ,1  a fallu  y préparer  de  l’indigo,  dn  sucio 
on  auparavan,  ce  pays  n’envoyail  pas  une  seule  barrique  en  deçà  du 

col’oo'e  I'""'’  fE'd’dPc  du 

n urne,  cl  lAnglelene  en  lire  inainienani  de  l’Inde  sous  celle 

Cnre''::if!:; d-puravan. 

Ce  prodigieux  aecroissemen,  de  consoininallon  en  eolounades  mii 

imiée  à"  33 'IT*""'!’  “r  * ® I"'’ 

-eus  occupé,  î"”  des 

^e  X ”r  a e ir  i dans  Ions  les 

de X d’Ê,™  ' lesinanufacurcs 

e r d ’ de  Cddiaaa,  aux  Elals-Enis,  dans  la  UrL 

Kme,  dans  Ions  les  lieux  d’où  il  nous  arrive  du  colon  en  laine  e,  qui, 


■><1 35o”l»nr,'  f ’ d e'"*»  les  cms  a lire  de  

U n,  „ ; r.  ' d' d"  '-es  . huqnr,  d,  , 

117,»  ''  de  ' ''“'e  e"  'uidelcrrr  en  I»  s’es,  éle.é  à 

(\o(f  de  rédHeuT.) 


nfiVOLUTION  DANS  L’INDUSTRIE  DU  COTON. 


m 


avant  la  découverte  des  machines , ne  nous  en  fournissaient  pas,  ou  nous 
en  fournissaient  peu. 

Ce  n’est  pas  tout  : rinfluence  des  machines  à filer  le  coton  ne  s’est  pas 
bornée  à multiplier  le  nombre  des  industrieux  qui  s’occupent  spécialement 
de  cette  matière.  Par  des  considérations  qui  vous  seront  développées  plus 
tard,  il  a fallu  que  les  terres,  les  capitaux  et  l’industrie  de  l’Europe 
créassent  d’autres  produits,  d’autres  valeurs,  pour  acquérir  les  valeui's  en 
colon  qu’elle  consomme  maintenant  de  plus  qu’elle  ne  faisait;  car  les  in- 
dustrieux d’Europe  qui  s’occupent  maintenant  des  produits  de  colon  ne 
les  donnent  pas  pour  rien  : ils  les  fournissent  en  échange  de  tous  les  ob- 
jets qu’il  a fallu  créer  d’un  autre  côté  pour  acheter  leurs  colonnades.  C’est 
ainsi  qu’une  seule  industrie  peut  étendre  son  influence  sur  toute  l’écono- 
mie des  nations*. 


Je  vous  ai  cnlreleiuis  jusqu’ici,  messieurs,  de  ce  qui  constitue  la  pro- 
duction des  richesses.  Vous  avez  vu  le  rôle  que  joue  dans  ce  grand  œuvre 
l'industrie  de  l’homme  aidée  de  ses  instruments.  Vous  pourriez  croire  qu’il 
y a d’autres  moyens  encore  d’en  produire,  parce  que  vous  rencontrez  dans 
le  monde  des  personnes  qui  acquièrent  des  richesses  et  même  parviennent 
à la  grande  opulence,  sans  ajouter  le  moindre  degré  d’utilité  à quoi  que 
ce  soit.  Un  homme  considéré  en  particulier  peut  eirecliveincnt  acquérir 
des  richesses  sans  en  produire,  en  abusant  de  la  supériorité  de  scs  forces, 
ou  de  l’ignorance  de  celui  qu’il  dépouille  : mais  les  biens  qu’il  s’approprie 
ainsi  ont  néanmoins  été  créés  par  quelqu’un  ; et  plus  vous  considérerez 
ce  sujet,  plus  vous  apercevrez  que  ces  biens  ne  pouveitt  avoir  été  pro- 
duits que  de  la  manière  que  je  vous  ai  indiquée.  La  société,  prise  en  masse, 
ne  peut  s' enrichir  que  par  la  production  -^  car  ce  qui  n’enrichit  un  individu 


4 


Depuis  que  ce  chapitre  a été  écrit,  de  iionibreux  perfectîuniiemcuts  ont  en- 


core été  apportés  à la  fdature  de  colon  ; les 


inachiues  u’oul  cessé  de  s’améliorer 


depuis  riüvenlion  première  d’Aikwrighi;  les  derniers  progrès  ont  porté  surtout 
sur  les  opérations  préparatoires;  des  bancs  à broches  et  d’autres  machines  ont 
été  substitues  aux  anciens  bancs  à lanternes  et  aux  métiers  en  gros;  mais  ces 
détails  ne  sauraient  trouver  place  ici.  On  ne  doit  pas  perdre  de  vue  que  ce  Cours 
n'est  ni  un  ouvrage  de  statistique  ni  un  ouvrage  de  technologie,  cl  si  l’auteur 
s'csl  occupé  de  l'industiie  eolonnière,  e'esi  incidemnieiit , et  pour  y puiser  des 
exenqdes  qui  viennent  appuyer  ses  démonstrations.  {Note  de  t‘cditcur.) 


r 


HŒMIÈIŒ  PARTIE.  - CILUMTUE  XIX. 

qu’aux  dépens  d’un  autre,  n’augmeiue  pas  les  richesses  de  la  masse- 
Les  profits  qui  forment  le  revenu  des  capitalistes  et  des  propriétaires 
fonciers  ne  sont  pas  une  spoliation,  car  ccs  membres  de  la  société  con- 
ti-ibuent,  parle  moyen  de  leur  inslrumenl,  à communiquer  en  partie  aux 
choses  l’utilité  qui  fait  leur  valeur;  et  l’on  ne  peut  pas  dire  qu’ils  pro- 
htent  aux  dépens  des  consommateurs,  puisqu’en  supposant  qu’il  n’y  eût 
•lans  le  monde  ni  capitalistes,  ni  propriétaires  fonciers,  on  paierait  les 
produits  plus  cher  qu’on  ne  les  paie  maintenant’. 

Après  avoir  observé  ce  que  peut  l’industrie , analysé  ses  procédés,  re- 
connu la  nature  de  ses  instruments,  nous  allons  la  suivre  dans  ses  princi- 
pales applications.  Mais  il  ne  faut  pas  vous  imaginer,  messieurs,  que  le 
professeur  puisse  tout  faire.  Il  n’est  chargé  que  de  la  moitié  de  la  tâche- 
c est  a vous  de  l’achever.  Pour  profiter  d’une  étude  quelconque,  il  faut  que 
assimilation  s opéré L’assimilation  ! allez-vous  me  demander  ' Qu’en- 

tendez-vous par  ce  mot?  — Le  voici  : 

Les  aliments  qui  soutiennent  notre  vie  ne  sont  pas  nous-,  et  cependant 
Is  deviennent  nous,  lorsque  passés  dans  le  sang,  puis  dans  les  muscles, 

^ P!"’  corps.  De  même , si  vous  lisez  un 

' ccoutez  un  orateur,  sans  vous  approprier  ce  qu’ils  disent  de 

1,  leurs  idees  restent  leur  propriété  et  ne  font  point  partie  de  la  vôtre, 
ais  du  moment  que  vous  vous  ôtes  formé,  en  y réfléchissant,  une  con- 

U vaut  le  professeur,  vous  vous  ôtes,  pour  ainsi  dire,  promenés  avec  lui 
autour  d un  objet,  que  vous  l’avez  examiné  sous  toutes  ses  faces,  que  vous 
aiez  remarque  tout  ce  qui  le  caractérise,  alors  l’idée  que  vous  emportez 
«est  plus  celle  du  professeur  seulement  : elle  est  à vous  comme  à lui;  l’as- 

similation  est  faite. 


Ces  déplacements  de  richesses  étant  nuisibles  à la  véritable  multiplication 
es  richesses  et  au  bien-être  de  la  société  autant  qu’à  la  justice,  devraient  tou- 
jours etre  prévenus  ou  réprimés  par  les  lois.  Ils  le  sont  dans  beaucoup  de  cas  ■ 
>1  n y a que  bien  peu  de  pays  où  ils  le  soient  dans  tous. 

• Vcje«  le  présent  ,„l„™c,  paje  107. 1.n  „,é™e  ,é,i,é  aeineirc.t,  «ne  8„„,le 

soliuitc  dans  la  suite  de  cet  ouvrage. 


DEUXIEME  PARTIE. 

APPLICATION  DES  PRINCIPES  DE  L’ÉCONOMIE  POLITIQUE 

AUX  DIVERSES  INDUSTRIES. 


CHAPITRE 


Vue  générale  de  la  production  agricole. 


Nous  avons  reconnu  les  véritables  sources  de  toutes  nos  richesses,  mais 
nous  n’avons  encore  jeté  qu’un  coup  d’œil  insuffîsant  sur  la  manière  dont 
on  les  exploite.  Cependant,  les  avantages  qu’en  retire  la  société  dépendent 
presque  entièrement  de  cette  exploitation. 

Mais,  avant  d’aller  plus  loin,  je  dois  vous  prévenir  qu’elle  peut  être 
considérée  sous  deux  points  de  vue  différents.  On  peut  désirer  de  savoir 
ce  qui  résulte  de  l’exercice  des  diverses  industries  dans  Vintérét  de  la  so- 
ciété en  général  J de  la  nation  ; ou  bien  ce  qui  en  résulte  dans  rintérêt  des 
producteurs.  Ces  deux  intérêts  se  confondent  souvent,  et  quelquefois  aussi 
se  trouvent  en  opposition.  Il  suffira  de  vous  avoir  prévenus  ici  sur  ce  point, 
car  vous  en  avertir  chaque  fois  entraînerait  dans  des  répétitions  inutiles. 
Dans  une  autre  partie  du  Cours,  celle  qui  traite  des  revenus  des  diffé- 
rentes classes  de  la  société,  nous  verrons  les  lois  naturelles  qui  président 
au  partage  qui  se  fait  des  valeurs  produites  entre  tous  les  producteurs. 


L’agriculture  est  une  manufacture  de  produits  agricoles;  mais  je  vous 
rappellerai  que,  pour  plus  de  commodité,  les  économistes  ont  classé,  avec 
les  produits  qui  proviennent  de  la  culture  proprement  dite  des  terres, 
tous  ceux  que  l’homme  recueille  immédiatement  des  mains  de  la  nature , 
et  non  des  mains  d’un  précédent  producteur;  ou,  si  vous  l’aimez  mieux  , 
tous  les  produits  qui  n’ont  pas  encore  subi  d’échange.  Ainsi , non-seule- 
ment le  blé,  les  légumes,  les  bois,  sont  des  produits  de  l’industrie  agri- 
cole; mais  nous  considérons  ici  comme  tels  les  troupeaux,  les  métaux 
lorsqu’ils  ne  sont  pas  encore  sortis  des  mains  de  l’exploitateur  des  mines, 
les  poissons,  le  gibier,  les  fourrures.  Tous  ces  produits  ne  deviennent  des 
produits  des  arts  et  du  commerce  qu’après  que,  sortis  des  mains  de  leur 


I 


if:’ 

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deuxième  PABTIE.  - EHAPITRE  l-, 

pi  emier  producenr,  il  ont  snbi  de  In  part  du  uianufacturie,  ou  du  oouv 
inerçant  un  nouvelle  façon  *. 

Par  la  même  raison , nous  avons  laissé,  suivani  l’usage  commun,  dans 

classe  des  prodmts  agricoles,  ceux  même  qui  ont  reçu  quelques  pré- 
parauons  poun  U qu’elles  aient  été  données  par  les  entreprenel  qui  les 

ntiecne.il.s.  Quoiqu’il  y ait  en  beaucoup  d’endroits  des  pressoirs  com- 
muns pour  faire  de  l’iuiile  ou  du  vin  , on  ne  regarde  pourtant  pas  cette 
manipulation  comme  dépendante  des  manufactures.  Nous  pouvons  nous 
a lepresenter  comme  un  appendice  de  celle  de  la  récolte;  de  même 
que  le  lra^all  de  rouir,  tiller  et  peigner  le  chanvre,  saler  ou  sécher  le 

poisson  etc.,  passe  pour  un  appendice  de  l’industrie  de  ceux  qui  ré- 
coltent le  chanvre,  ou  qui  pêchent  le  poisson. 

Il  y a une  analogie  parfaite  entre  l’industrie  agricole  et  les  autres  in- 
dustries. Ln  cultivateur  est  un  fabricant  de  blé  qui,  parmi  les  outils  qui 
Im  servent  a modifier  les  matières  dont  il  fait  son  blé,  emploie  ni,  grand 
üiu.  que  nous  avons  nommé  „n  champ.  Quand  il  n’est  pas  propriétaire 
dn  champ,  q„  ,1  „ en  est  que  le  fermier,  c’est  un  outil  dont  il  paie  le  ser- 
vice productif  au  propriétaire;  et  ce  service,  comme  tons  ceux  qu’il  est 
oblige  de  mettre  en  jeu,  ,1  s’en  fait  rembourser  l’avance  par  l’acheteur  d„ 
produit,  en  même  temps  qu’il  se  fait  rembourser  l’avance  qu’il  a faite  de 
ses  propres  travaux  et  de  ceux  de  ses  serviteurs.  Le  nouvel  acheteur  à son 
loin  se  fan  rembourser  l’avance  de  tous  ces  frais  de  production  parl’ac- 
quereiir  auquel  il  vend  le  produit , jusqu’à  ce  que  le  produit  soit  parvenu 
au  consommateur,  qui  rembourse  la  première  avance  accrue  de  toutes 
«elles  au  moyen  desquelles  le  produit  est  parvenu  jusqu’à  lui.  Un  con- 
sommateur rembourse  ainsi  le  service  d’un  fonds  de  terre  situé  qiielqiie- 
ois  bien  loin  de  lui.  Dans  le  prix  du  coton  que  nous  achetons,  nous  payons 
le  service  rendu  par  un  terrain  situé  aux  grandes  Indes  ou  en  Amérique 
«le  meme  que  nous  payons  l’intérêt  du  capital  et  le  salaire  du  travail  qui’ 
ont  contribue,  dans  ces  pays  lointains,  à la  production  du  colon 
Le  consommateur  d’une  étoffe  de  coton  paie  en  outre  l’usage  qu’on  a 
lait  en  Europe  du  terrain  sur  lequel  sont  construits  les  ateliers  oi!  l’on  a 
file  et  tisse  le  coton  de  son  étoffe , car  un  terrain  peut  servir  à la  prodne- 
lon  antrement  qu’en  étant  cultivé;  on  phi.ê,  terrain  sur  lequel  une 
•iciioii  iililcsexeciile,  est  toujours  cultivé. 


• Ln  simple  Inusport  es,  .„,e  fa, -ou  donnée  par  le  eominerçanl. 

{Noie  de  rèdileur.; 


DE  LA  PRODLCTION  AGRICOLK. 


197 


De  même,  le  consommateur  d’un  ustensile  de  quincaillerie  paie  le  con- 
cours du  fonds  de  terre  où  le  métal  a été  recueilli  et  de  celui  où  l’usten- 
sile a été  façonné.  S’il  vous  répugnait  d’appeler  du  nom  de  fonds  de  terri' 
une  mine,  appelez-là  un  instrument  naturel  approprié,  suivant  la  nomen- 
claliire  qui  m’a  paru  plus  exacte  et  qui  ne  propage  point  d’idées  fausses. 
S il  était  question  d’un  baril  de  morue,  ce  serait  un  instrument  naturel 
non  approprié  (la  mer)  qui  aurait,  jusqu’à  un  certain  point,  concouru  an 
produit  satisfaire  payer  son  service;  de  manière  que  le  consommateur  n’a, 
dans  ce  cas,  d autres  avances  à rembourser  que  les  frais  occasionnés  par 
la  main-d’œuvre  et  par  l’emploi  du  capital.  L’expression  importe  peu 
lorsqu’elle  est  bien  précisée  et  que  l’on  conçoit  nettement  comment  les 
choses  se  passent. 

An  premier  aperçu,  il  semble  que  ce  serait  une  économie  pour  le  con- 
sommateur, que  de  ne  point  payer  le  service  que  rend  le  fonds  de  terre 
dans  les  opérations  productives;  mais  nous  avons  déjà  eu  lieu  d’observer 
(et  nous  aurons  d’autres  occasions  de  faire  la  même  remarque)  que  les 
produits  qui  ne  peuvent  parvenir  à l’existence  sans  l’appropriation  des 
terres,  nous  reviendraient  plus  cher  si  celle  appropriation  n’existait  pas; 
car  alors  ils  n’auraient  pas  lieu,  et  nul  produit  n’est  pins  cher  que  celui 
qu’on  ne  peut  obtenir  à aucun  prix. 

Nous  avons  des  exemples  de  ce  qui  arrive  quand  il  n’y  a point  de  pro- 
priétaires fonciers;  on  est  dans  l’état  où  sont  les  peuplades  du  centre  do 
l’Amérique  septentrionale  : les  Hurons,  les  Iroquois.  Chez  eux,  le  sol  n’ap- 
partient à personne;  aussi  le  seul  produit  qu’en  lire  l’industrie  agricole 
des  naturels,  qui  est  la  chasse,  se  réduit  à des  fourrures,  qu’ils  achètent 
quelquefois  par  des  fatigues  inouïes;  et  meme,  de  temps  en  temps,  ces 
malheureux  perdent  leurs  peines  : le  produit  de  la  chasse  ne  couronne  pas 
leur  constance , et  ils  se  trouvent , ainsi  que  leurs  familles,  exposés  aux 
plus  affreuses  privations. 

Voyez  au  contraire  combien  on  vit  mieux  dans  celles  des  contrées  de 
l’Amérique  où  l’appropriation  des  terres  s’est  introduite!  El  la  preuve 
qu’on  y vit  mieux,  c’est  le  prompt  accroissement  du  nombre  des  habitants. 
Suivant  un  auteur  américain , Daniel  Drake,  les  habitants  de  l’Étal  d’Ohio 
qui,  en  1791,  ne  s’élevaient  pas  à 3,000,  étaient,  en  1810,  au  nombre  de 
230,760;  et  au  moment  où  nous  sommes,  ce  nombre  a probablement  tri- 
plé. Qu’à-l-il  fallu  pour  cela?  Presque  rien  : que  le  gouvernement  des 
Etais-Puis  leur  garantît  la  propriété  des  terres  (|u’il  lettr  a vendues  à bon 
compte. 


bEüXlÈME  PAHIIE  — CHAPITRE  |c^ 


La  même  observation  peut  être  faiU;  sur  les  pays  parcourus  par  les  tri- 
l)us  nomades  ou  errantes,  comme  on  en  rencontre  en  Tartarie,  en  Arabie, 
ilans  plusieurs  parties  de  l’Afrique,  et  qui  se  transportent  avec  leurs  trou- 
peaux partout  où  l’herbe  a eu  le  temps  de  pousser.  Un  canton  de  la  Tar- 
larie  de  dix  lieues  en  carré,  où  quatre  à cinq  tribus  font  paître  leurs  trou- 
peaux, peut  compter  quatre  ou  cinq  cents  serviteurs  ou  bergers,  occupés 
par  cette  manière  de  recueillir  les  fruits  du  sol  ; tandis  qu’en  France,  sur 
une  étendue  de  terrain  pareille,  en  Brie,  par  exemple,  il  y a cinquante 
nulle  cultivateurs,  non  propriétaires,  qui  tous  tirent  un  revenu  de  leur 
iratad  agricole  : sans  compter  qu’il  y a vraisemblablement,  dans  la  même 
province,  un  nombre  pareil  de  gens,  non  propriétaires  également,  qui 
vivent  également  des  produits  du  sol,  mais  en  cultivant  les  manufactures 
et  le  commerce,  et  eu  échangeant  leurs  produits  contre  ceux  de  l’agricul- 
liirc.  Or,  1 équivalent  de  ces  producteurs,  négociants  et  manufacturiers, 

ne  se  trouve  pas  chez  les  peuples  chasseurs  ou  nomades,  où  le  sol  n’a  point 
tic  propriétaires  exclusifs. 

üuelle  que  soit  la  quotité  des  valeurs  produites  et  gagnées  dans  l’in- 
dustrie agricole,  ces  valeurs  se  partagent , comme  je  vous  l’ai  dit,  entn> 
les  producteurs  agricoles,  au  nombre  desquels  il  ne  finit  pas  compter  seii- 
lemeut  les  hommes  qui  cultivent  le  sol,  mais  aussi  les  propriétaires  du  sol 
lui-meme,  et  les  propriétaires  des  capitaux  répandus  sur  le  sol,  ou  em- 
ployés à faire  les  avances  qu’exige  cette  industrie. 

Les  cultivateurs  produisent  par  le  moyen  de  leurs  bras , les  propriétaires 
lonciers  et  les  capitalistes  produisent  par  le  moyen  de  leur  instrument.  Le 
sol  et  le  capital  produisent  pour  eux;  et  nous  n’avons  aucun  moyen  de 
juger  de  la  capacité  productive  de  ces  divers  possesseurs  de  fiicultés  in- 
dustrielles et  d'instruments  de  production,  si  ce  n’est  par  les  profits  qu’ils 

en  tirent,  et  qui  seront  plus  particulièrement  appréciés  quand  nous  trai- 
terons des  revenus  qu’on  en  obtient. 

Mais  je  ne  dois  pas  vous  laisser  ignorer  que  la  capacité  productive  du 
sol  et  celle  du  capital  ont  été  vivement  combattues.  Plusieurs  sectes  d’é 
crivains  ont  prétendu  que  le  terrain  seul  était  productif,  et  ,|„c  le  travail 
des  hommes  ne  l’était  pas.  D’autres  au  contraire  ont  soutenu  que  c’était 
uniquement  le  travail  qui  procurait  de  nouvelles  valeurs  auxquelles  l i 

coopération  du  sol  n’ajoutait  rien. 

Il  est  bon  de  se  faire  une  idée  sommaire  de  leurs  raisons. 


DES  SYSTÈMES  SUR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE.  20Ù 


CH.APITRE  IL 

Des  systèmes  qui  ont  été  mis  en  avant  relativement  à la  production 

territoriale. 

Les  économistes  du  dix-huitième  siècle  prétendaient  que,  dans  la  pro- 
duction agricole,  il  n’y  a de  richesse  produite  que  ce  qu’ils  nommaient  le 
produit  net , c’est-à-dire,  la  valeur  qui  reste  quand  les  cultivateurs  ont 
prélevé  sur  les  produits  la  valeur  de  leur  entretien,  et  quand  les  avances 
faites  à l’aide  dn  capital  ont  été  remboursées.  Ce  sont  ces  prélèvements 
qu’ils  appelaient  des  reprises. 

Le  produit  net,  seul  profil  nouveau,  suivant  eux,  revenant  tous  les  ans 
à la  société  et  servant  à son  entretien , est  représenté  par  le  loyer  des 
fermes,  par  le  fermage  que  l’on  paie  aux  propriétaires  des  terres  ; c’est 
par  les  mains  de  ces  derniers  (toujours  suivant  les  anciens  économistes)  • 
que  le  revenu  annuel  se  répand  dans  toutes  les  classes  de  la  société. 

Ils  n’accordaient  le  nom  de  productive  qu’à  cette  industrie  qui  nous  pro- 
cure de  nouvelles  matières,  à l’industrie  de  l’agriculteur,  du  pêcheur,  du 
mineur.  Ils  ne  faisaient  pas  attention  que  ces  matières  ne  sont  des  ri- 
chesses qu’en  raison  de  leur  valeur  ; car  de  la  matière  sans  valeur  n’est 
pas  richesse,  témoin  l’eau,  les  cailloux , la  poussière.  Or,  si  c’est  unique- 
ment la  valeur  de  la  matière  qui  fait  la  richesse,  il  n’est  nullement  néces- 
saire de  tirer  de  nouvelles  matières  du  sein  de  la  nature  pour  créer  de 
nouvelles  richesses  ; il  sulTit  de  donner  nne  nouvelle  valeur  aux  matières 
qu’on  a déjà  , comme  lorsque  l’on  fait  du  drap  avec  de  la  laine.  Ce  n’est 
donc  pas  la  seul  industrie  agricole  qui  produit  des  richesses. 

A cet  argument,  les  économistes  répliquaient  que  la  valeur  addition- 
nelle répandue  sur  un  produit,  par  un  manufacturier  ou  par  ses  ouvrierst 
est  balancée  par  la  valeur  que  ce  manufacturier  a consommée  pendant  sa 
fabrication.  Ils  disaient  que  la  concurrence  des  manufacturiers  entre  eux 
ne  leur  permet  pas  d’élever  leurs  prix  au  delà  de  ce  qui  est  nécessaire 
pour  les  indemniser  de  leurs  propres  consommations  ; et  qu’ainsi  leurs 
besoins  détruisant  d’un  côté  ce  que  leur  travail  produit  de  l’autre , il  ne 
résulte  de  ce  travail  aucun  accroissement  de  richesse  pour  la  société. 

Il  aurait  fallu  que  les  économistes  prouvassent,  en  premier  lieu,  que  la 
production  des  artisans  et  manufacturiers  est  nécessairement  balancée 

14 


I. 


!>10 


ÜEUXiEME  PARTIE.  — CHAPITRE  H. 


» 

( 

I 

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par  leurs  consommalions.  Or,  ce  n’est  point  un  fait.  II  y a probablement, 
au  contraire,  plus  d’épargnes  faites  et  plus  de  capitaux  accumulés  sur  les 
profils  des  manufacturiers  et  des  négociants,  que  sur  ceux  des  culli- 
\aieurs. 

En  second  lieu , les  profils  résultant  de  la  production  manufacturière, 
pour  avoir  été  consommés  et  avoir  servi  à Tentrelien  des  manufacturiers 
et  de  leurs  ouvriers,  n’en  ont  pas  moins  été  réels  et  acquis.  Ils  nom 
meme  ser\i  à leur  entretien  que  parce  que  c’étaient  des  richesses  tout 
aussi  l’éelles  que  celles  qui  alimenteiil  les  propriétaires  fonciers  et  les 
cultivateurs. 

J’ai  signalé,  dans  mon  Traité  <T Économie  politique ^ le  sophisme  d’un 
de  leurs  écrivains,  de  Mercier  de  la  Rivière,  pour  prouver  l’incapacité  ou 
sont  les  artisans  de  produire  aucunes  richesses;  et  je  le  reproduirai  dv- 
vaut  vous,  messieurs,  parce  que  ce  que  je  vous  ai  dit  jusqu’à  présent  vous 
pernu‘1  de  mieux  en  comprendre  la  réfutation,  que  celle  réfutation  met  à 
nu  l’erreur  de  ce  système,  que  dans  le  monde  on  est  obligé  d’entendre 
encore  des  raisomiemenls  analogues,  et  qu’il  n’est  pas  inutile  d’être  en 
étal  d’y  répondre.  <5*»  Ton  prend  pour  des  réalités^  dit  Mercier  de  la  Rivière, 
les  faux  produits  de  Cindustrie^  on  doit^  pour  être  conséquent^  multiplier 
inutilement  la  main-d'œuvre  pour  multiplier  les  richesses, 

La  réponse  vous  sera  facile  à déduire  de  mes  premières  leçons.  Un 
objet  manufacturé  n’a  pas  une  valeur  parce  qu'il  a coûté  de  la  peine,  11  en 
a parce  qu’i7  est  utile.  C’est  cette  utilité  <|ue  l’on  paie  quand  il  a fallu  qu’on 
la  créât.  Là  où  elle  ne  se  trouve  pas,  il  n’y  a point  eu  de  valeur  produite, 
quelque  peine  qu’on  ait  jugé  à propos’ de  se  donner.  Et  pour  prouver 
combien  le  raisonnement  des  économistes  de  la  vieille  école  est  vide  de 
sens,  c’est  qu’il  peut  être  employé  contre  le  travail  qu’ils  préconisent,  tout 
aussi  bien  que  contre  celui  des  manufactures,  f^otis  convenezy  leur  dirait- 
on  , que  le  travail  du  cultivateur  est  productif  \ il  n’a,  en  conséquence  y 
qu'à  labourer  ses  terres  dix  fois  par  an  et  les  ensemencer  aussi  souvent , 
pour  décupler  le  produit  de  son  industrie.  Ils  se  hâteraient  de  répondre , 
comme  nous,  qu’une  façon  qui  ne  sert  à rien  n’est  pas  productive,  par  la 
raison  qu’on  ne  trouve  personne  disposé  à la  payer,  et  qu’il  n’y  a que  celle 
qui  est  assez  bien  combinée  pour  créer  une  utilité  que  l’on  puisse  vendre 
qui  soit  productive  en  effet. 

Adam  Smith  a employé  une  grande  partie  de  son  ouvrage  à combattre 
ce  système,  duquel  il  résultait,  de  l’aveu  même  des  économistes  du  dix- 


huiiièinc  siècle,  que  chaque  habitant  de  la  France,  le  fort  ponant  le 


"1 


DES  SYSTÈMES  SLR  LA  I^RODUCTION  TERRITORIALE.  211 

faible,  devait  vivre  avec  40  écus  par  an  ; et  que  si  les  uns  avaient  beau- 
coup plus  que  cela  de  revenu,  c’est  que  les  autres  avaient  beaucoup  moins. 

Je  ne  sais  pas  trop  comment  ils  s’arrangeaient  pour  qu’on  pût  vivre  avec 
beaucoup  moins  que  40  écus  par  an  ; mais  je  sais  que  la  société  entière  ne 
vit  point  sur  le  produit  net  de  la  société,  mais  sur  le  produit  brut  y c’est-à- 
dire,  sur  la  valeur  entière  des  produits  de  la  société,  sans  défalcation.  Un 
producteur  en  particulier,  un  fermier  par  exemple,  ne  regarde  comme 
produit  net  que  les  profits  qui  lui  restent  après  qu’il  a satisfait  son  proprié- 
taire et  ses  domestiques.  Mais  ce  qu’il  leur  paie  compose  leurs  profils; 
c’est  une  part  de  la  valeur  produite  dont  le  fermier  fait  l’avance  au  moyen 
de  son  capital  circulant,  et  dont  il  est  remboursé  par  la  vente  qu’il  fait  du 
produit;  c’esi  un  revenu  que  l’ouvrier  touche  à aussi  bon  droit  que  le  pro- 
priétaire touche  le  fermage.  On  en  peut  dire  autant  de  tous  les  frais  de 
production.  Ils  n’ont  été  qu’un  moyen  de  distribuer  entre  tous  les  produc- 
teurs la  valeur  entière  de  la  chose  produite.  La  valeur  entière  de  toutes 
ces  choses  a donc  servi  à payer  des  profits  à quelqu’un.  Donc  les  profits 
de  tous  les  producteurs  ensemble  ont  égalé  la  valeur  brute  de  tous  les 
produits.  J ai  déjà  eu  occasion  de  vous  faire  cette  démonstration  essen- 
tielle. Les  produits  de  l’industrie  agricole,  sans  reprises,  sans  déduction, 
vont  donc  à ceux  qui  y ont  coopéré;  et  je  mets  toujours  dans  ce  nombre 
le  propriétaire  du  sol  et  celui  du  capital  qui  se  trouvent  y avoir  coopéré 
parle  moyen  de  leur  instrument. 

Le  système  des  économistes  du  dix-huitième  siècle  est  maintenant  com- 


plètement abandonné,  et  je  ne  connais  plus  une  seule  personne  qui  le  sou- 
tienne *.  Je  n’en  parle  que  pour  vous  mettre  en  état  de  comprendre  plu- 
sieurs ouwages  qui  ont  été  écrits  dans  ce  système,  et  de  discerner  leurs 

erreurs,  au  milieu  desquelles  on  rencontre  des  vues  excÆ'lIentes  et  des 
faits  intéressants  *. 


’ J’ai  lu  cependant,  en  1826,  l'ouvrage  d'un  Allemand,  M.  SchmaU,  où  la  doc- 
trine des  économistes  du  dix-huitième  siècle  obtient  la  préférence  sur  celle  de 
Smith  ; de  même  qu’au  commencement  de  ce  siècle,  un  auteur  reproduisit  le 

système  de  Ptolémée  aux  dépens  de  celui  de  Copernic.  Le  tout  provient  d’une 
instruction  incomplète. 

Les  œuvres  de  Turgot,  en  9 volumes  in-8«,  sont  un  précieux  dépôt  de  faits 
et  de  vues  de  bien  public.  Les  écrits  polémiques  de  Morellet  méritent  d’étre  lus. 
Les  nombreux  articles  de  Dupont  de  Nemours  renferment  beaucoup  de  détails 
curieux , j ai  moi~méme  des  lettres  de  cet  excellent  homme,  ou  il  voulait  me  con- 


414 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  II. 


I 


Nous  retrouverons  encore  sous  nos  pas  les  économistes  de  Quesnay  et 
bien  d’autres  erreurs;  et  il  ne  faut  pas  regarder  les  réfutations  que  je  suis 
obligé  d’en  faire  comme  superflues.  Outre  qu’elles  font  bien  entrer  les 
principes  dans  la  mémoire,  en  les  montrant  sous  différents  jours,  elles 
mettent  en  garde  contre  des  assertions  souvent  reproduites  par  des  gens 
qui  s’imaginent  qu’elles  sont  restées  sans  réponse. 

Adam  Smith,  de  son  côté,  croit  que  tout  produit  représente  un  travail^ 
récent  ou  ancien,  et  ne  vaut  que  ce  que  ce  travail  a coûté.  Il  établit  que 
chaque  produit  donne  à sou  possesseur  le  droit  et  le  moyen  de  réclamer 
et  d’obtenir  en  échange  {to  command)  une  quantité  de  produits  ayant  exigé 
le  même  travail  : et  néanmoins  il  reconnaît  à la  terre  un  pouvoir  productif 
indépendant  du  travail  humain.  « Le  fermage,  dit-il,  peut  être  regardé 
« comme  le  produit  des  pouvoirs  de  la  nature  dont  le  propriétaire  prête 
t(  l’usage  au  fermier.  Le  fermage  est  plus  petit  ou  plus  grand,  selon  l’éten- 
« due  de  ces  pouvoirs,  selon  la  fertilité  naturelle  ou  acquise  du  sol.  C’est 
« l’ouvrage  de  la  nature  qui  est  payé  en  sus  de  ce  qui  peut  être  considéré 
<(  comme  le  travail  productif  de  rhomme.  » Chaque  fois  qu’il  parle  des 
produits  d’une  nation,  il  les  désigne  toujours  par  ces  mots  : les  produits 
du  sol  et  du  travail  du  pays.  Il  reconnaît  dans  plusieurs  endroits  que  ce 
qu’il  appelle  le  profit,  la  rente  du  propriétaire  foncier  {rent)j  fait  une  partie 
intégrante  du  prix  des  choses;  et  dans  d’autres  endroits,  il  établit  que  le 
prix  des  choses  ne  représente  que  le  travail  qu’on  a employé  à leur  créa- 


i 

y 

•I 


I 


verlir  à la  doctrine  de  Quesnay,  et  qui  sont  extrêmement  intéressantes.  Enfin, 
le  dernier  écononiisle  français  du  dix-huitième  siècle,  Germain  Garnier  (depuis 
séiialeur  et  marquis),  a donné  un  Abrégé  élémentaire  des  Principe*  de  D’Éco- 
nomie poDiDigue,  où,  au  milieu  de  quelques-unes  des  opinions  de  sa  secte,  il  se 
trouve  des  principes  incontestables.  11  a de  plus  fait  des  recherches  pleines  d’éru- 
dition sur  les  monnaies  des  anciens.  11  a tiaduil  Smith,  à l’ouvrage  duquel  il  a 
joint  des  notes  savantes;  il  a par  conséquent  traduit  la  réfutation  du  système  du 
produit  net,  et  n’a  point  été  convaincu  ! Fontenellc  u’a-t-il  pas  soutenu  jusqu’à 
la  lin  les  tourbillons  de  Descartes?  (Note  de  l'auteur.) 

Les  écrits  de  Turgot  et  des  principaux  Économiste*  du  siècle  dernier  ont  été 
réimprimés  par  M.  Guitlauiuln,  dans  sa  Collection  des  principaux  Économiste*. 
— Les  lettres  de  Dupont  de  Nemours  mentionnées  ici  se  trouvent  dans  le  tome 
XII  de  cette  collection,  qui  renferme  les  Œuvres  diverses  de  J. -B.  Say. 

(Note  de  réditeur,) 

* Livre  II , chap.  5. 


-rr. 


DES  SYSTÈMES  SUR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE.  213 


tiüii.  C’est  une  des  parties  les  plus  louches  de  la  doctrine  de  cei  acteur. 

Quant  au  sei*vice  que  rend  le  capital  dans  les  opérations  productives, 
bien  qu’il  soit  tout-à-fait  analogue  au  service  du  sol , bien  qu’il  se  fasse 
payer  par  les  intérêts  que  le  capitaliste  retire  de  ses  avances,  Smith  mé- 
connaît entièrement  ce  service,  ou  le  confond  avec  le  service  industriel  de 
l’entrepreneur  d’industrie. 

D’autres  ont  prononcé  plus  nettement  que  le  travail  seul  est  productif, 
et  que  par  conséquent  aucun  produit , aucune  valeur  ne  naît  de  faction 
d’un  fonds  de  terre.  Voici  ce  que  M.  de  Tracy  dit  sur  ce  sujet  dans  son 
Commentaire  sur  V Esprit  des  Lois,  Je  le  cite  afin  de  vous  rendre  juges  de 
ses  raisons. 

« Dans  nos  facultés,  dit-il,  consistent  tous  nos  trésors;  l’emploi  de  ces 
« facultés,  le  travail,  est  la  seule  richesse  qui  ail  par  elle-même  une  va- 
« leur  primitive,  naturelle  et  nécessaire,  qu’elle  communique  à toutes  les 
« choses  auxquelles  elle  est  appliquée...  » Je  remarquerai  d’abord  que 

ceci  n’est  encore  qu'une  assertion,  que  c’est  précisément  le  point  qu’il  s’agit 

« 

de  prouver,  et  qu’il  ne  peut  par  conséquent  servir  de  fondement  à une 
preuve.  Dans  tous  les  cas,  je  prendrai  la  liberté  de  représenter  à l’estimable 
auteur,  qui  a substitué  tant  d’idées  justes  aux  brillantes  erreurs  de  Mon- 
tesquieu, que  le  travail  n’est  pas  la  seule  richesse  qui  ait  par  elle-même 
une  valeur  primitive  et  nécessaire.  C’est  ici  le  travail  de  fhomme  dont  il 

est  question  ; or,  le  travail  de  la  terre,  celui  des  animaux  et  des  machines, 

« 

ont  une  valeur  aussi,  puisqu’on  y met  un  prix,  qu’on  l’achète. 

Je  défriche  un  bois  ; je  vends  la  coupe  des  arbres  sur  pied  ; ces  arbres 
ont  une  valeur  avant  qu’aucun  travail  humain  y ait  été  consacré. 

Un  faiseur  de  bas  au  métier,  qui  n’est  pas  assez  riche  pour  avoir  un  mé- 
tier à lui,  le  loue,  et  en  paie  50  francs  de  loyer  tous  les  ans  : n’achète-l-il 
|)as,au  moyen  de  ces  50  francs,  le  travail  que  ce  métier  peut  exécuter  dans 
l’année?  son  gain  total  se  monte  par  supposition  à 1,000  fr.  ; mais  il  faut 
CM  déduire  50  fr.  qu’il  a payés  pour  le  service  rendu  par  le  métier,  pour 
ce  que  l’on  peut  appeler  le  travail  du  métier;  il  ne  reste  donc  que  950  fr. 
pour  le  travail  de  l’ouvrier.  Sa  coopération  dans  la  valeur  produite  a été 
évaluée  950  fr.,  et  la  coopération  de  l’outil  50  fr. 

Cest,  dira-t-on , le  travail  de  t homme  qui  a fait  V outil  que  ton  paie 
en  payant  son  loyer. — Je  ne  saurais  l’accorder.  Le  travail  du  constructeur 
du  métier  ne  vaut,  au  plus,  que  le  prix  d’achat  de  cet  instrument;  le  piix 
du  loyer  est  autre  chose,  de  même  que  le  loyer  d’une  leri'e  est  aulre  chose 
que  le  prix  d’achat  de  la  terre.  Que  l’on  suppose,  ce  (pii  est  ordinairemen 


I 

I 

i 


DEUXIÈMK  PAUTIE.  — CIIAIMTUE  U. 

le  cas,  que  l’entretien  du  métier  soit  à la  charge  de  l’ouvrier  qui  le  prend 
à loyer;  les  dépenses  qu’il  fera  pour  le  réparer  pourront  passer  pour  le 
remboursement  d’une  partie  de  sa  valeur  primitive  ; mais  ces  dépenses  ne 
le  dispenseront  point  du  loyer,  qui  est  le  prix  du  service  rendu  par  un  ca- 
pital servant  à la  production  sous  la  forme  d’un  métier. 

Je  suis  donc  fondé  à dire  que,  dans  l’exemple  cité,  sur  une  valeur  pro- 
duite de  1,000  fr.,  950  fr.  ont  été  produits  par  l’ouvrier,  et  50  fr.  par  l’ins- 
trument. Or,  c’est  cette  coopération  de  riustrument  que  j’appelle  le  tra- 
vail du  capital,  et  j’en  conclus  que  le  fruit  de  ce  travail  est  une  richesse 
produite  qui  n’est  pas  le  fruit  du  travail  de  l’homme.  Le  travail  humain 
n’est  donc  pas  la  seule  richesse  qui  ait  une  valeur  primitive  et  nécessaire. 

Continuons  à examiner  les  motifs  de  M.  de  Tracy  : 

« Plus  frappés  de  la  force  végétative  de  la  nature  (qui  semble  faire  des 
« créations  en  faveur  de  l’agriculteur)  que  des  autres  forces  physiques  à 
« l’aide  desquelles  s’exercent  les  autres  travaux , les  économistes  du  dix- 
« huitième  siècle  se  sont  persuadé  qu’il  y avait  là  un  véritable  don  gratuit 
« de  la  part  de  la  terre,  et  que  le  travail  qui  le  provoque  mérite  seul  le 
« nom  de  productif,  sans  faire  attention  qu’il  y a aussi  loin  d’une  botte 
« de  chanvre  à une  pièce  de  toile , que  d’un  paquet  de  chenevis  à une 
« botte  de  chanvre,  et  que  la  différence  est  tout  à fait  du  même  genre  : 

« cest  toujours  le  travail  employé  à la  transmutation.  » 

M.  de  Tracy  a raison  contre  les  économistes,  lorsqu’il  dit,  comme  chose 
certaine,  que  le  travail  qui  change  de  la  graine  de  chanvre  en  filasse  n’est 
pas  plus  productif  que  le  travail  qui  change  de  la  filasse  en  toile,  en  sup- 
posant la  même  augmentation  de  valeur  dans  les  deux  cas;  mais  je  crois 
qu  il  a tort,  lorsqu’il  prétend  qu’il  n’y  a rien  de  gratuit  dans  la  coopération 
du  sol.  La  terre  fournit  gratuitement  à son  propriétaire  celte  coopération 
(que  nous  avons  nommée  service  productif  du  sol)  ; et  le  propriétaire  ne 
la  cède  pas  gratuitement  au  fermier  qui,  à son  tour,  la  fait  payer  au  con-  ^ 

sommaieur.  Le  consommateur  d’une  botte  de  chanvre  paie  donc  l’action 
du  fonds  de  terre  aussi  bien  que  les  travaux  des  cultivateurs. 

Je  continue  à citer  M.  de  Tracy,  parce  que  celte  discussion  éclaircit  corn-  / 

plètement  la  matière,  et  que  son  opinion,  soutenue  depuis  en  Angleterre 
par  desauteurs  recommandables,  telsque  MM,  Ricardo,  Mill,  Mac  Culloch, 
et  d’autres,  a fait  quelque  impression  sur  beaucoup  d’esprits  qui  n’ont 
peut-être  pas  envisagé  la  question  sous  toutes  ses  faces. 

« Le  préjugé  d’une  production  gratuite  de  la  part  de  la  terre,  dit  M.  de 
« Tracy,  a si  bien  tout  embrouillé,  et  a jeté  de  si  profondes  racines  dans 


L>i:S  SYSTLMKS  SIK  LA  IMU>l)lCTlO>  TLIUUTOFUALL.  2i:i 


« les  esprits,  qu’il  est  devenu  très  diliieile  de  s’eu  débarrasser  enliere- 
« ment.  Le  savant  cl  judicieux  écossais,  Adam  Smith,  a bien  vu  que  le 
« travail  est  notre  seul  trésor,  et  que  tout  ce  qui  compose  la  masse  des 
« richesses  d’un  particulier  ou  d'une  société  n’est  autre  chose  que  du  tra- 
<(  vail  accumulé,  parce  qu’il  n’a  pas  été  consommé  aussitôt  que  produit. 

Il  a reconnu  que  tout  travail  qui  ajoute  à cette  masse  de  richesses  plus 

« que  n’en  consomme  celui  qui  l’exécute,  doit  être  appelé  productif 

« Cependant  il  croit  voir,  dans  la  rente  de  la  terre ^ encore  autre  chose  que 
« ce  qu’il  appelle  les  produits  d'un  capital.  Il  la  regarde  comme  un  pro- 
« duil  de  la  nature. 

« M.  Say  (je  supprime  ici  les  qualifications  beaucoup  trop  fialtcuscs 
« dont  M.  de  Tracy  a la  bonté  d’accompagner  mon  nom)  prononce  sans 
« hésiter  qu’un  fonds  de  terre  dest  qdune  machine  néanmoins,  entraîné 
« par  l’auloiilé  de  ses  prédécesseurs,  qu’il  a si  souvent  conigés  et  sur- 
« passés,  ou  peut-être  dominé  seulement  par  l’empire  de  l’habitude  ej  de 
« je  ne  sais  quel  prestige,  M.  Say  lui-même  revient  ensuite  à se  laisser 
.<  éblouir  par  l’illusion  qu’il  a détruite  le  plus  complètement  possible.  Il 
« s’obstine  à l egarder  un  fonds  de  terre  comme  un  bien  d'un  nature  loui- 
« à-fait  particulière,  son  service  produedf  comme  autre  chose  <iue  rutiliu» 
« d’un  outil,  et  son  fermage  comme  diflérenl  du  loyer  d’un  capital  prêté  ; 
« enfin  il  prononce  encore  plus  formellement  que  Smith,  et  même  en  le 
« discutant,  que  c'est  de  P action  de  Içt  terre  que  naît  le  profit  quelle  donne 
« à son  propriétaire.  » 

M.  de  Tracy  ajoute  que  dans  celte  manière  de  voir  tout  est  embrouillé 
et  sophistiqué  dès  le  principe,  et  que  l’on  ne  peut  plus  se  faire,  sur  tous  ces 
tïhjels,  que  des  opinions  arbitraires  et  incohérentes.  Tel  est  le  jugement 
qu’en  porte  M.  de  Tracy  ; mais  je  suis  plus  coupable  encore  qu’il  ne  le  dit, 
car  j’attribue  le  pouvoir  de  produire,  non  seulement  à cet  instrument  que 
nous  nommons  un  fonds  de  terre,  mais  à la  charrue , aux  chevaux,  aux 
brebis,  à tous  ces  instruments  que  nous  nommons  un  capital.  11  me  rend 
lu  justice  de  convenir  que  je  regarde  le  sol  comme  autre  chose  qu’un  outil, 
et  son  fermage  comme  autre  chose  que  comme  un  intérêt  décapitai  prêté  : 
c’est  une  concession  que  je  ne  mérite  point.  Je  distingue  le  capital  du  fonds 
de  terre,  pour  l’amour  de  l’analyse  ; du  reste,  j’établis  que  le  capital  pro- 
duit aws«t  bien  que  le  fonds  de  terre  ^ cl  que  ce  qu’on  est  obligé  de  payer 
pour  obtenir  le  concours  du  capital,  nous  donne  la  mesure  de  rutililédonl 
il  est  dans  la  production;  de  ntême  (jue  ce  (pic  l’on  paie  pour  obtenir  le 
concours  du  terrain,  et  ce  (pie  l’on  paie  pour  obtenir  le  travail  indu%lriH 


I 


i 


Eh  effet,  si  le  concours  d’un  champ,  si  le  concours  d’un  capital,  sont 
aussi  indispensablespour  obtenir  un  produit  que  le  concours  d’un  ouvrier  ; 
s il  n y a aucun  autre  moyen  plus  économique  d’obtenir  un  produit  si  le 
consommateur  qui  achète  ce  produit  trouve  en  lui  une  utilité  sufflLnte 
pour  qu’il  consente  à rembourser  tous  les  frais  de  production  que  ce  pro- 
duit a nécessités,  pourquoi  n’en  concluerait-on  pas  que  les  services  de 

lout  genre  dont  le  paiement  a constitué  les  frais  de  sa  production  sont 
productifs*? 

Ce  n’est  donc  pas  le  travail  tout  seul  qui  produit,  et  dans  le  prix  cou- 
rant des  choses,  il  y a donc  une  portion  de  valeur  qui  excède  celle  du  travail 
qui  a concouru  à les  créer. 

David  Ricardo,  qui  a publié,  en  1817,  des  Principes  d' Économie  poli- 
tique, adopte  la  doctrine  de  Smith  sur  ce  point  que  (sauf  dans  les  choses 
qu  d ne  dépend  pas  de  l’homme  de  multiplier  à volonté,  et  auxoïielles  leur 


lï  ne  thul  pas  oublier  que  si  le  terrain,  si  le  capital  n’av; 
priélaires  qui  se  fissent  payer  le  concours  de  ces  instruments 
leurs  produits  à meilleur  marché,  puisqu’on  ne  les  aurait  pasc 
chapitre  précédent.) 

* Toute  valeur  reconnue  est  une  richesse;  et  le  service  du  sc 

puai  ont  une  valeur  reconnue,  puisqu’on  consent  à les  payer.  ( 
chap.  2.) 

* Page  O,  de  IVdition  anglaise. 


i 


DES  SYSTÈMES  SUR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE.  217 

de  ceux  qui  ne  la  paieraient  pas.  Cependant  les  habitants  se  multiplient;  j 

ils  croissent  en  aisance;  et  le  produit  des  meilleures  terres  ne  suffit  plus  | 

à leur  consommation.  Alors  le  prix  des  produits  territoriaux,  du  blé  si  sj 

vous  voulez,  s’élève  au  point  qu’il  convient  de  cultiver  les  terres  de  seconde  I 

qualité.  i 

Celles-ci,  avec  le  même  capital,  le  même  travail,  ne  rendent  que  90  ! 

boisseaux  sur  le  même  espace  où  les  terres  de  première  qualité  rendent  l 

100  boisseaux.  Dès  cet  instant,  les  propriétaires  des  terres  de  première  j 

qualité  peuvent  obtenir  un  fermage;  car,  si  un  cultivateur  trouve  son  ’ 

compte  à exploiter  un  terrain  qui  ne  rapporte  que  90  boisseaux,  un  autre 
trouvera  son  compte  à payer  un  loyer  de  10  boisseaux  pour  être  autorisé 
à exploiter  un  terrain  qui  en  rapporte  100  : en  effet,  après  avoir  payé  10 
boisseaux  au  propriétaire , il  lui  en  reste  90,  dont  le  prix  suffit  pour  lui  , 

rembourser  toutes  ses  autres  avances,  en  y comprenant  ses  profits.  ’ 

Si  la  population  et  le  prix  du  blé  augmentent  encore,  on  pourra  trouver 
du  profit  à cultiver  les  terres  de  troisième  qualité,  c’est-à-dire  celles  qui  ! 

ne  rapportent  que  80  boisseaux.  Alors,  les  propriétaires  des  terres  de 
: seconde  qualité  pourront  trouver  à les  louer  moyennant  un  fermage  de 

10  boisseaux,  et  les  propriétaires  des  terres  de  première  qualité  pourront  ■ 

louer  les  leurs  moyennant  un  fermage  de  20  boisseaux;  puisque  après 
avoir  payé  20  boisseaux  il  en  restera  80  aux  fermiers,  c’est-à-dire  le  même 
produit  que  l’on  tire  des  terres  de  troisième  qualité. 

On  peut  ainsi  continuer  la  supposition  jusqu’aux  terres  de  quatrième 
et  cinquième  qualité,  jusqu’à  ce  qu’elle  représente  l’état  réel  du  pays  dont 
on  s’occupe. 

Cette  manière  de  décrire  les  faits  est  exacte  ; les  choses  se  passent  ainsi, 
et  la  remarque  en  a été  faite  dès  longtemps.  Adam  Smith  a consacré  uno 
partie  considérable  de  son  livre  à rechercher  les  cas  où  les  terres  rap- 
portent plus  ou  moins  de  profits  en  commençant  par  celles  qui  n’en 
donnent  point  L II  trouve  que  le  fermage  (rent)  varie  non-seulement  en 
raison  de  la  fécondité  de  la  terre^  mais  en  raison  de  sa  situation  et  des  cir- 
9 constances  de  la  société^  il  n’y  a donc  rien  de  neuf  dans  l’observation  de 


* Richesse  des  Nations^  liv.  l,  chap.  11,  partie  1 et  2. 

* Dès  la  première  édition  de  mon  Traité  d' Économie  politique^  publié  en  1803, 
quatorze  ans  avant  la  première  édition  de  l’ouvrage  de  Ricardo,  j’avais  assigné, 
d’après  Smith,  comme  les  causes  du  profil  foncier  (r«n(),  la  position  du  terrain, 

i 

\ 


I 


DKLXIKME  PAHTIE.  — CHAPITRE  11. 

Ilicaitlo,  Les  conséquences  qu’il  en  tire  sont-elles  plus  neuves  ?C’est  ce  qm> 
nous  allons  voir. 

Voici  ses  expressions  : « Si  le  prix  élevé  du  blé  était  l’effet  et  non  la 
« cause  du  profit  foncier  (rent),  le  prix  serait  plus  haut  ou  plus  bas,  selon 
« que  le  profit  foncier  serait  élevé  ou  non  , et  le  profit  foncier  formerait 
><  une  portion  du  prix.  Mais  le  blé  résultant  d’un  plus  grand  travail  est 
« le  régulateur  du  prix  du  blé  ; et  le  profit  foncier  ne  fait  pas  partie,  ne 
« peut  pas  le  moins  du  monde  faire  partie  du  prix  du  blé.  » El  il  ajoute 
en  note  ; « Ce  principe,  bien  entendu,  est  selon  moi  de  la  plus  haute  im- 
« portance  dans  la  science  de  l’économie  politique'.  » 

Or,  il  est  facile  de  voir  que  ces  paroles  de  l’estimable  auteur  ne  sont 
qu’une  autre  manière  d’exprimer  cette  vérité,  que  les  besoins  de  la  société 
sont  la  cause  de  la  demande  qu’on  fait  des  produits  quels  qu’ils  soient'  ; 
et  que  la  demande  est  cause  du  prix  (pi’on  y met , poiii-vu  que  ce  prix 
sulhse  pour  payer  les  frais  de  production  ; car,  si  le  prix  courant  ne 
s’élève  pas  assez  pour  payer  les  frais,  le  produit  n’a  pas  lieu.  Celte  doc- 
trine est  exprimée  partout  dans  mes  ouvrages,  et  découle  au  surplus  de 
i'HIo  d’Adam  Smilli. 

n en  résulle  que  le  profit  foncier,  ou  le  fermage,  qui  représente  en  gé- 
lierai  le  profit  foncier,  fait  partie  des  frais  de  production,  et  par  conséquent 
du  prix  des  choses,  de  la  même  manièn;  que  tous  les  autres  frais  de  pro- 
duction, ni  plus  ni  moins.  Les  diflicultés  que  nous  éprouvons  pour  jouir 
des  produits  qui  nous  sont  nécessaires,  en  élèvent  le  prix,  sans  quoi  nulle 
chose  ne  nous  coûterait  plus  cher  que  l’eau  et  l’air.  Dès  lors,  les  hommes 

qui  ont  vaincu  ces  difficultés  ne  nous  cèdent  les  produits  qui  en  résullent 

qu  autant  que  nous  leur  donnons  en  échange  des  produits  où  des  diflicultés 
équivalentes  ont  été  vaincues\  C’est  en  ce  sens  que  les  frais  de  production 


sa  [écondilé  el  la  richesse  du  pays  où  il  se  trouve  placé.  Vovez  édit.,  tome  II 
I>;tge  307. 

' Principles  of  Political  Economy  and  Taxation,  3*  édition  angl.iise,  page  67 
‘ Ou  peut  remarquer  à ee  sujet  que  Ricardo,  en  reconnaissant  implicitement 
que  ce  sont  les  besoins  de  la  société  qui  font  monter  le  blé  assez  haut  pour  que 
sou  prix  suttisc  à payer  des  travaux  et  des  fermages  plus  élevés,  dénient  une 
doctrine  a laquelle  il  lient  beaucoup  : c’est  que  la  proportion  entre  l’oflie  el  la 

demande  n’a  point  d’influence  sur  les  prix,  et  que  ce  sont  les  seuls  frais  de  pro- 
ductioa  qui  déterminent  le  prix  courant. 

* La  nécessité  d’acheter  d’un  propriélaiie  le  droit  de  faire  travailler  sa  terre, 


DES  SYSTEMES  SLR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE. 


i; 

; i 

font  partie  du  prix  où  montent  les  produits,  quoique  la  cause  primitive 
de  ce  prix  soit  le  besoin  que  nous  en  avons,  la  satisfaction  qui  résulte  de 
leur  consommation.  C’est  ce  besoin,  c’est  cette  satisfaction  qui  nous  déter- 
minent à faire  les  sacrifices  sans  lesquels  on  ne  peut  obtenir  un  produit, 
soit  directement,  soit  par  voie  d’échange.  En  tous  pays,  il  se  trouve  des 
terres  qui  ont  différents  degrés  de  fertilité,  depuis  celles  dont  on  ne  saurait 
tirer  aucun  fermage,  jusqu’à  celles  dont  on  paie  le  plus  haut  loyer.  Le 
froment  qui  pousse  sur  les  plus  mauvaises  ne  se  paie  pas  plus  cher  que 
celui  qui  pousse  sur  les  meilleures,  parce  que  les  frais  de  production  sont 
les  mêmes  pour  le  froment,  quoiqu’ils  se  composent  d’éléments  différents. 

Le  froment  produit  sur  les  mauvaises  terres  coûte  beaucoup  en  main- 
d’œuvre^  en  engrais,  etc.  Le  froment  produit  sur  les  bonues  coûte  moins 
en  main-d’œuvre  et  plus  en  fermage  ’.  Ces  frais,  du  reste,  quoique  appar- 
tenant à des  causes  différentes,  sont  de  même  nature,  quant  au  prix.  La 
question  de  savoir  s’ils  font  partie  du  prix , ou  s’ils  n’en  font  pas  partie , 
quoiqu’on  ne  puisse  pas  se  dispenser  de  les  payer,  est  une  question  de 
pure  abstraction,  dont  la  solution  n’influe  en  rien  sur  la  pratique.  Lescon- 
séquences  qu’on  en  tire  sont  d’autres  abstractions,  comme,  par  exemple, 
que  le  prix  n’esl  Jamais  déterminé  par  la  nécessité  de  payer  un  fermage, 
mais  par  la  nécessité  de  donner  une  certaine  quantité  de  travail  pour  faire  ^ 

naître  tout  le  blé  dont  les  consommateurs  ont  besoin  ; et,  sur  ces  abstrac-  , 

lions,  on  fonde  des  principes,  comme  celui  qui  veut  que  les  frais  de  pro- 
duction consistent  toujours  dans  le  salaire  d’un  travail,  et  nullement  dans 
le  service  d’un  fonds  de  terre,  ou  d’un  capital,  quoique  le  concours  de  ces 
agents  soit  indispensable,  el  quoique  le  droit  de  propriété,  reconnu  pour- 
tant nécessaire , donne  aux  propriétaires  le  droit  de  faire  payer  ce  con-  ; 

cours  aussi  incontestablement  qu’il  donne  au  manouvrier  le  droit  de  se  • 

' 1 
faire  payer  son  travail. 

Il  me  semble  donc  que  les  obsenations  de  la  nature  de  celles  faites 


et  la  nécessité  d’acheter  d’un  manouvrier  le  droit  de  le  faire  travailler  lui-inênie, 
sont  des  difficultés  du  même  genre,  et  méritent  également  d’être  rangées  parmi 
les  dépenses  que  nécessite  la  production. 

* On  peut  voir,  en  plusieurs  endroits  de  cet  ouvrage,  et  notamment  dans  tous 
ceux  où  il  est  question  de  la  propriété  foncière,  que  l’appropriaiiou  des  terres 
est  une  nécessité,  une  difficulté  qui  ne  peut  être  surmontée  qu’en  reconnaissant 
un  propriétaire,  en  lui  payant  un  fermage,  et  que,  malgré  le  fermage,  le  blé  coûte 
moins  cher  de  cette  manière  que  s'il  n’y  avait  ni  propriétaire,  ni  fermage. 


I 


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DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  IR 

pai  Ricardo,  exactes  quant  au  fond,  ne  sont  pas  neuves,  quoiqu’elles  dé- 
cèlent souvent  une  sagacité  peu  commune,  et  soient  revêtues  d’une  heu- 
reuse expression.  A l’égard  des'conséqueuces  que  l’auteur  en  tire , il  me 
semble  que  ce  sont  des  abstractions  qui  n’apprennent  rien  et  ne  sont  pas 
susceptibles  d’applications  utiles.  J’avoue  que  je  n’ai  pas  vu  là-dedans 
cette  soi-disant  découverte  dont  quelques  écrivains  ont  fait  tant  de  bruit  '. 
Tout  en  faisant  le  plus  grand  cas  du  mérite  personnel  de  Ricarde,  en 
regardant  comme  très  précieux  les  développements  qu’il  a donnés  à nn 
grand  nombre  de  vérités  économiques,  et  quoique  ayant  moi-même  beau- 
eoiip  profité  de  ses  vues  lumineuses  sur  la  théorie  des  monnaies , Je  ne 
peux  souscrire  à toutes  ses  doctrines,  et  crois  qu’il  a quelquefois  conclu 
les  faits  de  ses  raisonnements , au  lieu  de  remonter,  par  l’analyse  et  le 
raisonneinent , des  faits  à leurs  causes. 

H autres  publicistes,  voulant  prouver  que  le  propriétaire  foncier  liii- 
ineine  ne  doit  rien  aux  forces  productives  du  sol,  ont  prétendu  qu’un  fonds 
de  terre  ne  valait  que  par  son  défrichement,  et  que  le  fermage  n’était  ja- 
mais que  l’intérêt  d’un  capital  avancé.  Lorsqu’un  homme,  disent-ils,  a tout 
a la  fois  de  l’argent  à placer  et  des  terres  à mettre  en  culture,  quel  est  son 
calcul?  Il  estime  ce  qu’un  défrichement,  une  amélioration , un  bâtiment 
d’exploitation  pourront  lui  rapporter.  Si  le  rapport  lui  donne  simplement 
1 intérêt  de  son  avanee,  et  mêmeà  un  taux  modéré,  il  préfère  ce  placement 
a tout  autre,  parce  qu’il  le  regarde  comme  le  plus  solide  de  tous  ; et  comme 
mi  semblable  raisonnement  a dû  être  fait  à toutes  les  époques , on  n’a  ja- 
mais considéré  le  revenu  foncier  que  comme  l’intérêt  d’un  capital , et  le 
fonds  de  terre  lui-même  autrement  que  comme  un  capital  engagé. 

Ce  raison nemenfassez  spécieux  n’a  pourtant  quelque  fondement  que 
lorsque  la  demande  des  produits  agricoles  ne  s’élève  pas  au  point  de 
donner  une  valeur  aux  forces  productives  du  sol,  indépendamment  du 
prix  qu’elle  met  à l’action  des  capitaux  et  de  l’industrie  qui  le  sollicitent. 


’ M.  Mac  Ciillüch  a été  jusqu’à  dire  que  les  recherches  de  David  Ricardo  ont 
etc  les  plus  iiuportaiites  et  les  plus  fondamentales  qu’on  ait  faites  dans  la  science 
de  la  distribution  des  richesses.  This  it  of  ait  olhers  ike  mosl  importanl,  as  il  i$ 
lhe  mosl  radical  inquiry,  in  the  science  of  the  dislribulion  of  weallh.  (Ei’icyclop. 
Rritaii.,  art.  Poliiical  Economy'.  Le  même  auteur,  en  raison  de  cela,  a repré- 
sente l’apparition,  en  1817,  de  l’ouvrage  de  Ricardo  cité  plus  haut  comme  foi- 
maiil  une  ère  nouvelle  el  mémorable  dans  Vhisloire  de  la  science.  (.1  discoursc 
on  the  science  of  poliiical  economy^  page  65.^ 


I>ES  SYSTÈMES  SUR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE.  22t 

Du  nioment  que  les  besoins  et  les  richesses  de  la  société  sont  tels,  qu  elle 
consent  à payer  les  produits  à un  prix  qui  excède  la  valeur  des  avances 
et  rintérêt  du  capital  engagé,  alors  le  propriétaire  fait  valoir  son  droit;  il 
demande  et  obtient  le  prix  de  la  coopération  de  son  instrument;  de  meme 
que  le  propriétaire  dTin  terrain  qui  se  trouve  enveloppé  dans  les  agran- 
dissements d’une  ville  croissante,  vend  son  terrain  ou  en  tire  un  loyer, 
bien  qu’il  soit  absolument  nu.  Un  fonds  de  terre  a la  faculté  de  dé\eloppei 
des  végétaux  ou  de  porter  des  maisons  ; mais  cette  faculté  n’a  une  valeur 
que  là  où  l’on  a besoin  d’en  faire  usage.  Le  sol  alors  devient  un  instrument 
dont  le  service  acquiert  du  prix , de  même  que  la  coopération  des  autres 
instruments  de  l’industrie , de  même  que  les  facultés  industrielles  elles- 
mêmes.  Si,  grâce  aux  progrès  de  la  société,  un  fonds  de  terre  absolument 
nu  a une  valeur  vénale  ou  locative,  le  propriétaire  auquel  il  appartient  ne 
se  contente  pas  d’en  retirer  seulement  le  remboursement  ou  l’intérêt  du 
capital  qu’on  y répandra.  S’il  s’agit  d’y  construire  un  bâtiment,  il  n’en  fera 
la  dépense  qu’aulant  que  le  loyer  lui  rapportera  un  revenu  pour  le  fonds 
indépendamment  de  l’intérêt  de  son  capital.  Il  y a donc  un  produit  résul- 
tant des  seules  facultés  productives  du  fonds  de  terre,  quand  les  besoins 
de  la  société  réclament  leurs  concours.  De  ce  que  ces  facultés  ne  produisent 
pas  dans  certains  cas,  il  ne  faut  pas  conclure  qu’elles  ne  sont  productives 
dans  aucun  cas.  Si  un  homme  habile  se  trouve  jeté  dans  un  désert  où  son 
lalent  ne  peut  être  apprécié  de  personne,  il  pourra  n’avoir  aucune  valeur  ; 
mais  si  la  civilisation  arrive  jusqu’à  lui  et  l’entoure,  ses  travaux  pourront 
acquérir  un  très  haut  prix,  et  ses  journées  être  chèrement  payées.  Serait- 
on  fondé  à dire  que  son  travail  n’est  pas  productif,  parce  qu’à  une  certaine 
époque  ce  genre  de  travail  n’avait  dans  le  même  lieu  aucune  valeur? 

M.  Buchanan,  qui  a publié  à Édimbourg  un  Commentaire  sur  l’ouvrage 
de  Smith , reconnaît  que  le  profit  du  propriétaire  foncier,  qu’il  reçoit  du 
fermier  sous  le  nom  de  fermage  (renf),  naît  du  haut  prix  où  les  besoins 
de  la  société  portent  les  produits  ruraux , mais  il  ne  voit  dans  ce  profit 
que  le  résultat  du  monopole  que  les  lois  sociales  attribuent  au  proprié- 
taire. Il  pense  que  sans  ce  monopole  le  blé  coûterait  moins  cher.  « Le 
« haut  prix  qui  donne  lieu  au  profit  foncier,  dit-il*,  tandis  qu’il  enrichit 
« le  propriétaire  qui  vend  des  produits  agricoles,  appauvrit  dans  la  même 
« proportion  le  consommateur  qui  les  achète.  C’est  pourquoi  il  est  tout  a 


* Tome  IV, 1^».  134,  de  l’édition  anglaise. 


» 


■i'2'2  DEUXIÈME  l'AUTIE.  - CHAPITRE  II. 

« fait  peu  exact  de  considérer  le  profit  du  propriétaire  foncier  comme 
« une  addition  au  revenu  national.  « Ainsi,  voilà  la  seule  valeur  que  les 
anciens  économistes  regardassent  comme  un  revenu,  à laquelleon  refuse 
même  le  nom  de  revenu.  Le  même  autour  dit,  dans  un  autre  endroit  : «Le 
« revenu  dont  un  consommateur  paie  ce  qui  constitue  le  profit  d’un  ter- 
« ram  existe  dans  les  mains  du  consommateur  avant  l’achat  du  produit 
.<  Si  le  produit  coûtait  moins  (c’est-à-dire  si  le  consommateur  n’aVait  pas 
« le  profit  foncier  à payer),  la  valeur  de  ce  surplus  demeurerait  entre  ses 
.<  mains  et  y formerait  une  matière  imposable  tout  aussi  réelle  que  lorsque 
« par  l’effet  du  monopole,  la  même  valeur  a passé  dans  les  mains  du  pro- 
« pnetaire  foncier’.  » On  voit  que,  selon  cette  doctrine,  le  monopole  de 
ce  dernier  n’aboutit  qu’à  lui  donner  le  droit  d’augmenter  les  frais  de  pro- 
duction aux  dépens  du  consommateur.  On  en  tire  subsidiairement  la  con- 
c usion  que  le  travail  seul  est  réellement  productif  et  peut  apporter  une 
valeur  entièrement  nouvelle  dans  la  société. 

Voici  ce  qu’on  peut  lui  opposer. 

Le  monopole  qui  fait  simplement  passer  de  l’argent,  une  valeur  quel- 
conque, d’une  poche  dans  l’autre,  est  celui  qui  n’ajoute  aucun  degré  d’iiti- 
btea  une  marchandise.  Le  spéculateur  qui  accapare  tous  les  blés  d’un  can- 
ton , et  qui  se  prévaut  ensuite  de  la  faculté  qu’il  a seul  de  vendre  du  blé 
pour  faire  payer  2o  francs  ce  qui  lui  en  a coûté  20,  ne  donne  rien  de  plus 
a la  société  que  ce  qu’il  en  a tiré  ; c’est-à-dire  qu’il  lui  vend  une  marchan- 
dise absolument  pareille  à la  marchandise  qu’il  lui  a achetée.  Seulement 
a la  suite  de  cette  opération,  il  se  trouve  avoir  fait  passer  de  la  poche  du 
consommateur  dans  la  sienne  S francs,  plus  ou  moins,  par  chaque  hec- 
tolitre de  froment.  Mais  ce  n’est  point  là  l’opération  qu’exécute  un  pro- 
prietaire foncier  par  1e  moyen  de  son  instrument,  qui  est  une  terre.  Cet 
instrument  reçoit  les  matières  dont  se  compose  le  blé  dans  un  état  et  les 
rend  dans  un  autre.  L’action  de  la  terre  est  une  opération  chimique  d’où 
tesulte  pour  la  matière  du  blé  une  modification  telle,  qu’avant  de  l’avoir 
subie,  elle  n était  pas  propre  à la  nourriture  de  l’homme.  Le  sol  est  donc 

ofd  ou  d un  fermage  pourson  propriétaire,  ce  n’est  pas  sans  rien  donner 
. « consommateur  en  échange  de  ce  que  le  consommateur  lui  paie.  Il  lui 

donne  une  utilité  produite,  et  c’est  en  produisant  cette  utilité  que  la  terre 
est  prodacli\p,  aussi  bien  que  le  travail. 


* Tome  III.  pa^e 


DRS  SYSTEMES  SLR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE.  223 

Je  sais  fort  bien  qu’il  y a beaucoup  d’autres  utilités  que  nous  devons  à 
l’action  des  forces  naturelles , et  que  la  nature  ne  nous  fait  pas  payer, 
comme  la  force  productive  qui  crée  et  amène  des  légions  de  poissons  sur 
nos  côtes  et  dans  nos  fdets;  mais,  de  ce  qu’il  y a des  agents  naturels  qui 
ne  se  font  pas  payer,  s’ensuit-il  que  les  agents  naturels  appropriés  ne  pro- 
duisent pas?  Nous  devons  tacher  de  faire  produire  autant  que  possible, 
par  des  agents  gratuits,  les  utilités  dont  nous  avons  besoin  ; mais  nous  ne 
saurions  jouir  de  cet  avantage  relativement  aux  terres.  Pour  qu’elles 
puissent  produire  la  quantité  de  blé  que  réclament  les  besoins  de  la  so- 
ciété, il  faut  qu’elles  soient  cultivées;  la  culture  exige  des  travaux,  des 
avances  dont  on  ne  serait  pas  remboursé,  si  celui  auquel  on  les  doit  n’a- 
vait pas  la  jouissance  exclusive  du  produit*.  Le  blé  qui  serait  le  résultat 
du  hasard  ou  de  la  force  serait  bien  plus  rare  et  bien  plus  cher.  L’appro- 
priation des  terres  est  un  moyen  perfectionné  d’obtenir  leurs  produits  au 
meilleur  marché  ; c’est  une  façon  pour  ainsi  dire  donnée  par  un  proprié- 
taire ; en  supposant  qu’elle  occasionne  quelques  frais  de  production  par- 
delà  le  salaire  des  travaux  et  l’intérêt  du  capital,  il  n’y  a aucun  autre  moyen 
d’obtenir  le  même  avantage  à meilleur  marché;  mais,  au  fait,  les  terres 
n’auraient  pas  de  propriétaires,  et  les  cultivateurs  ne  paieraient  point  de 
fermage,  que  nous  n’aurions  pas  les  blés  à plus  bas  prix.  Les  cultivateurs, 
pour  fournir  la  même  quantité  de  cette  denrée,  seraient  obligés  de  cul- 
tiver même  les  terres  qui  maintenant  ne  remboursent  que  les  frais  do 
culture.  Les  produits  de  ces  terres  là  règlent  le  prix  de  toutes  les  autres. 
David  Ricardo  Ta  fort  bien  démontré;  dès  lors,  si  un  propriétaire  foncier 
ne  prenait  pas  part  au  profit  qu’il  y aurait  à faire  sur  les  bons  terrains,  ce 
seraient  les  cultivateurs  qui  profiteraient  de  ce  gain , et  les  produits  ru- 
raux seraient  tout  aussi  chers.  Ainsi,  quoique  le  fermage  ou  le  profit  du 
propriétaire  foncier  fasse  partie  du  prix  du  blé,  ce  n’est  pas  cela  qui  rend 
le  blé  plus  cher.  Toute  autre  manière  d’obtenir  la  quantité  de  blé  dont  la 
société  a besoin  serait  encore  plus  dispendieuse. 


M.  Malthus  pense  que  la  source  du  profit  foncier,  et  du  fermage  qui  en 
est  la  suite,  n’est  pas  dans  le  monopole  établi  en  faveur  des  propriétaires 
fonciers,  mais  dans  la  faculté  qu’a  la  terre  de  fournir  plus  de  subsistances 


* Une  loi  qui , sans  reconnaître  la  propriété  du  fonds,  reconnaîtrait  seulement 
comme  propriétaire  de  la  récolte  celui  qui  aurait  fait  les  avances,  ne  serait  pas 
praticable.  Qui  déciderait  du  droit  de  mettre  en  culture? Comment  s’arrangerait- 
on  pour  la  rotation  des  cultures,  pour  les  bâtiments  d’exploitation,  etc.? 


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-'24  DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  II. 

qu’il  n’eu  faut  pour  alimenter  les  hommes  qui  la  cultivent.  C’est  avec  cet 
excédant  dévolu  au  propriétaire  qu’on  peut  acheter  les  travaux  qui  s’ap- 
pliquent à tout  autre  objet  que  les  ternîs.  C’est,  comme  on  voit,  une  doc- 
trine qui  rentre,  jusqu’à  un  certain  point,  dans  celle  des  anciens  écono- 
mistes. Elle  ne  détruit  point  celle  qui  regarde  le  profit  foncier  comme  le 
fruit  d’un  monopole.  Les  terres,  ou  du  moins  les  bonnes,  et  même  les  mé- 
diocres, produisent  plus  que  les  avances  qu’exige  la  culture.  On  n’en 
doute  pas.  Mais  n’est-ce  pas  en  vertu  d’un  privilège  exclusif  que  le  pro- 
priétaire jouit  de  ce  surplus,  ou  le  transmet,  moyennant  un  loyer,  à son 
fermier? 

Ces  controverses,  qui  dégénèrent  en  des  disputes  de  mots,  ont  le  grave 
inconvénient  d’ennuyer  inutilement  le  lecteur  ou  l’auditeur,  et  de  lui  faire 
croire  que  les  vérités  dont  se  compose  la  science  de  l’économie  politique 
ont  pour  fondement  des  abstractions  sur  lesquelles  il  est  impossible  de  se 
mettre  d’accord.  Mais  ce  n’est  point  cela  : les  vérités  inattaquables  de  l’é- 
conomie politique  ne  reposent  nullement  sur  des  points  de  droit,  toujours 
plus  ou  moins  sujets  à discussion,  suivant  le  jour  sous  lequel  on  les  envi- 
sage. Elles  reposent  sur  des  faits  qui  sont,  ou  ne  sont  pas.  Or,  on  peut 

parvenir  à dévoiler  entièrement  un  fait  et  ses  conséquences  ; c’est  là-dedans 

que  consistent  les  véritables  progrès  de  cette  science. 

Dans  le  sujet  qui  nous  occupe,  le  fait  est,  selon  moi,  qu’il  y a dans  du 
blé  une  utilité  que  l’industrie,  sans  le  concours  d’un  champ,  ne  parvien- 
di'ait  jamais  à créer.  En  vendant  du  blé  à un  consommateur,  on  ne  lève 
donc  pas  un  tribut  sur  sa  bourse  ; on  lui  livre  pour  son  argent  une  utilité, 
source  d’un  légitime  revenu.  Par  le  fait,  si  le  champ  n’appartenait  à per- 
sonne, et  si  le  fermier  ne  payait  aucun  loyer,  cette  utilité  serait  livrée 
gratuitement  au  consommateur;  mais  cette  supposition  ne  saurait  repré- 
senter un  cas  réel  ; car  un  cultivateur  se  battrait  avec  un  autre  pour  la- 
bourer un  champ  qui  n’aurait  pas  de  propriétaire , et  le  champ  resterait 
en  friche.  Le  propriétaire  rend  donc  un  service , puisqu’il  concourt  à ce 
que  nous  ayons  du  blé.  Son  service  est  commode  pour  lui,  j’en  conviens; 
mais  nous  ne  pouvons  pas  nous  en  passer»  et  il  n’y  aurait  point  de  pro- 
priétaires que  nous  n’achèterions  point  les  produits  ruraux  moins  cher. 

Quand  a la  question  de  savoir  si  les  terres,  sans  aucun  travail  humain, 
sont  productives,  elles  ne  peut  pas  être  la  matière  d’un  doute.  L’alïirma- 
tive  ne  peut  être  disputée  que  par  un  abus  de  mots.  Il  résulte  pour 
1 homme  des  pouvoirs  productifs  de  la  terre , une  utilité.  Lorsqu’il  n’est 
pas  oblige  de  la  payer,  elle  peut , de  même  que  la  lumière  et  la  chaleur 


DES  SYSTÈMES  SUR  LA  PRODUCTION  TERRITORIALE. 


du  soleil,  passer  pour  une  richesse  naturelle  ; mais  la  terre  ne  saurait  dé- 
velopper tout  son  pouvoir  qu’au  moyen  de  l’appropriation,  qui  fait  de  ses 
produits  des  biens  qu'il  faut  payer,  et  qui  dès  lors  sont  des  richesses  so- 
ciales. 

Il  y a dans  le  royaume  de  Naples,  entre  la  chaîne  de  l’Apçnnin  et  la  mer 
Adriatique,  d’immenses  plaines  traversées  par  VOfante,  l’ancien  jtufide  -, 
c’est  là  que  se  livra  la  fameuse  bataille  de  Cannes,  si  fatale  aux  Romains. 
Lorque  plus  tard  les  Barbares  envahirent  l’empire  romain,  ils  ravagèrent 


cette  plaine  jusqu’alors  très  bien  cultivée.  La  population  disparut , et  le 
terrain  demeura  la  propriété  des  princes  qui  se  succédèrent  depuis  lors 
dans  le  gouvernement  du  royaume  de  Naples.  Le  climat  en  est  plus  doux 
en  hiver  que  celui  des  provinces  voisines;  de  sorte  que  l’usage  s’est  établi 


d’y  envoyer  hiverner  les  troupeaux  qui  ont  passé  la  belle  saison  dans  les 
montagnes  de  la  Pouille.  Ce  canton,  que  l’on  appelle  le  Tavogliere  di  Pu- 
glia,  et  qui  n’a  pas  moins  de  23  lieues  de  long  sur  10  de  large,  est  aban- 
donné aux  seules  productions  spontanées  de  la  nature,  et  la  valeur  de  ces 
productions  est  représentée  par  un  di  oit  que  les  troupeaux , en  y entrant, 
paient  au  gouvernement,  à tant  par  tête  de  bétail. 

Ce  droit,  qui  est  une  espèce  de  location,  représente  bien  certainement 
le  pouvoir  productif  du  sol,  puisqu’il  ne  se  trouve  là  aucun  travail  humain, 
aucun  capital  engagé,  dont  on  puisse  payer  un  intérêt;  et  en  même  temps 
il  faut  bien  que  les  propriétaires  de  troupeaux  y recueillent  un  avantage, 
puisqu’ils  envoient  leurs  bestiaux  dans  ce  lieu  sans  y être  forcés. 

Cet  exemple,  en  nous  montrant  que  la  puissance  végétative  de  la  terre 
peut,  dans  un  certain  état  de  la  société,  avoir  une  valeur  indépendamment 
de  tout  capital  répandu  sur  le  sol,  indépendamment  d’aucun  travail  qui  le 
sollicite,  nous  permet  d’apprécier  combien  nn  capital,  combien  l’industrie 
augmentent  les  facultés  productives  dn  sol.  Le  droit  que  le  gouvernement 
napolitain  perçoit,  danscette  circonstance,  sur  les  bestiaux  que  l’on  conduit 
dans  le  Tavogliere,  rapporte,  au  dire  de  M.  Castellan',  423,600  ducats 
(1  million  800  mille  francs).  Tel  est  le  produit  brut  d’une  province  en- 
tière, qui,  si  elle  était  cultivée,  pourrait  rapporter  32  millions  de  fermages 
aux  propriétaires  du  sol;  autant  à peu  près  à ses  locataires;  en  outre 
nourrir  une  population  de  travailleurs  de  deux  à trois  cent  mille  àmes; 
et,  indépendamment  de  cette  production  toute  nouvelle,  le  gouvernement. 


' Lettres  sur  l’Italie,  tome  1 , page  202. 


I.’i 


I. 


KEI.XIÈMK  PARTIE.  - CHAPITRE  III. 


! 

■ 

I qui  ne  relire  que  1800  mille  francs  de  celle  province  sous  sa  forme  ac- 

luelle,  si  elle  éiait  cullivëe,  en  lirerait  quaire  ou  cinq  fois  davantage  par 
des  impôts  même  modérés.  C'est  ce  que  ne  manquerait  pas  de  faire  un 
j gouvernement  qui  entendrait  quelque  chose  à l'économie  des  nations.  Il 

■ trouverait  facilement  des  compagnies  qui  feraient  l'avance  des  capitaux , 

pourvu  qu’elles  eussent  une  hypothèque  sur  le  fonds. 

De  semblables  abus  se  font  remarquer  dans  la  province  d’Eslramadure 
en  Espagne,  où  se  nourrissent  des  mérinos  voyageurs;  aussi,  celle  pauvre 
province,  qui  pourrait  enlrelenir  deux  millions  d'habitants,  selon  Bonr- 
goîn , contient  a peine  cent  mille  feux. 

Nous  voyons  aussi  pourquoi  la  Tariarie  et  tous  les  pays  parcourus  par 
des  tribus  nomades  sont  si  peu  peuplés.  Ils  vivent  sur  les  seuls  produits 
spontanés  de  la  nature;  aussi,  suivant  l’obserAation  qu’en  fait  M.  de  Sis- 
mondi , lorsque  Gengis-Kan  eut  ravagé  le  Korasan , lorsqu’il  eut  renversé 
ses  trois  capitales,  et  que,  selon  son  exi>ression,  son  cheval  put  parcourir 
sans  troncAcr  l'espace  qu’elles  avaient  occupé,  quelques  centaines  senlc- 
meiit  de  Tartares  purent  vivre,  eux  et  leurs  troupeaux,  sur  le  même  ter- 
rain qui  avait  nourri  tout  un  peuple.  Il  n’y  restait  pas  l’ombre  d'un  capital  ; 
pas  un  cultivateur,  pas  un  travailleur;  et  cependant  le  sol  produisait  en- 
core, puisqu’il  nourrissait  ses  dévastateurs. 


CHAPITRE  III. 

Du  servage  de  la  Glèbe. 

Après  avoir  reconnu  dans  l'industrie  agricole  les  services  productifs, 
non-seulement  de  l’industrie,  mais  ceux  des  capitaux  et  des  fonds  de  terre, 
quoique  tous  les  trois  aient  été  disputés  par  différentes  sectes,  nous  pou- 
vons porter  un  jugement  plus  éclairé  sur  les  diverses  manières  dont  ces 
trois  agents  sont  mis  en  œuvre  dans  les  entreprises  agricoles. 

C'est  à la  suite  d’un  contrat  librement  consenti  qu'un  entrepreneur  de 
culture  emploie  des  ouvriers  qui  conviennent  avec  lui  d’un  salaire;  c’est 
par  l'effet  d’une  convention  qu’un  propriétaire  qui  ne  veut  pas  faire  valoir 
son  bien  lui-même  le  confie  à un  fermier  qui  s’engage  à lui  payer  une  rente 
f j ; annuelle,  ou  bien  a un  métayer  qui  en  partage  avec  lui  les  produits.  Mais 

ces  différentes  manières  d'exploiter  les  propriétés  foncières,  que  nous 
voyons  maintenant  suivies  dans  les  pays  les  plus  riches  de  l'Europe, 


DU  SERVAGE  DE  LA  GLÈBE. 


227 


% 


tienneni  à un  état  de  civilisation  où  le  monde  n’est  parvenu  que  très  tard. 
Sur  trente  à quarante  siècles  qu’embrassent  les  temps  historiques,  ce  sont 
à peine  les  trois  ou  quatre  derniers  qui  nous  en  fournissent  des  exemples. 
Auparavant,  les  droits  étaient  trop  mal  établis  et  trop  peu  respectés,  pour 
permettre  des  exploitations  qui  ne  fussent  pas  fondées  sur  la  violence. 
Chez  tous  les  peuples  de  l’antiquité , les  terres  étaient  cultivées  par  des 
mains  esclaves.  La  victoire  mettait  à la  disposition  du  vainqueur,  la  terre 
et  les  personnes  des  vaincus.  Ceux-ci,  devenus  esclaves,  travaillaient  par 
force.  C’est  là  qu’il  faut  chercher  l’origine  de  la  servitude  chez  les  mo- 
dernes. Les  Romains  vaincus  furent  traités  comme  ils  avaient  traité  les 
peuples  qu  ils  avaient  conquis.  Un  grand  nombre  de  citoyens  romains  pé- 
rirent dans  les  guerres;  plusieurs  sauvèrent  leur  liberté  en  se  jetant  dans 
le  sacerdoce  et  en  convertissant  leurs  vainqueurs;  quelques-uns  se  con- 
fondirent avec  les  conquérants  ; les  familles  des  citoyens  tombés  dans 
l’indigence  déclinèrent  et  disparurent,  et,  quant  aux  hommes  qui  étaient 
déjà  esclaves  sous  les  Romains , ils  devinrent  la  propriété  des  Goths  et 
des  Vandales  : ainsi  furent  nos  ancêtres. 

Mais  ce  n’est  pas  le  tout  d’avoir  conquis  à main  armée  des  ouvriers  es- 
claves ; il  faut  en  maintenir  le  nombre.  Les  populations  esclaves  se  renou- 
vellent peu  par  elles-mêmes,  parce  qu’elles  n’admettent  pas  la  vie  de  fa- 
mille si  favorable  à l’élèvement  des  enfants,  et  que  l’éducation  d’un  petit 
esclave,  qui  est  une  dépense  pour  le  maître  jusqu’à  ce  qu’il  soit  en  état  de 
gagner  sa  subsistance,  rend  trop  dispendieux  ce  mode  de  recrutement.  Il 
faut  donc  toujours  acquérir  des  esclaves  par  la  guerre  ; mais,  à mesure  que 
les  états  s agrandissent,  cette  abominable  manière  de  se  procurer  des  ou- 
vriers devient  toujours  plus  insuffisante.  Il  faut  que  les  nations  soient 
très  petites,  et  que  chaque  bourgade,  pour  ainsi  dire,  fasse  la  guerre  à sa 
voisine,  pour  que  leurs  prisonniers  suffisent  à culüver  leur  territoire;  sur- 
tout si  l’on  considère  que,  pour  réduire  un  certain  nombre  d’hommes  en 
esclavage,  il  faut  en  massacrer  un  certain  nombre  d’autres.  C’est  une  ob- 
servation de  Turgot  : « Que  l’Angleterre,  la  France  et  l’Espagne,  dit-il,  se 
« fassent  la  guerre  la  plus  acharnée,  les  frontières  seules  de  chaque  État 
« seront  entamées  ; et  cela  par  un  petit  nombre  de  points  seulement.  Tout 
« le  reste  du  pays  sera  tranquille  ; et  le  peu  de  prisonniers  qu’on  pourrait 

« faire  de  part  et  d’autre,  serait  une  bien  faible  ressource  pour  la  culture 
« de  chacune  des  trois  nations  *.  » 


OEumpr  de  Turgot,  tome  \ , p.  24.  On  a fait  honneur  au  christianisme  de 


JiS  DEUXIEME  PARTIE.  — CHAPITRE  III. 

Je  ne  pourrais,  sans  nie  livrer  à des  considérjitions  historiques  fort  éten- 
dues, vous  montrer  par  quels  degrés  insensibles  ce  genre  d'exploitation  a 
été  abandonné.  Cependant,  je  vous  en  dirai  quelques  mots,  pour  que  vous 
puissiez  vous  rendre  raison  des  vestiges  qu’on  en  trouve  encore  dans  quel- 
ques parties  de  l’Europe. 

Quand  les  seigneurs  des  terres,  successeurs  des  conquérants,  se  trou- 
vèrent dans  rimpossibiliié  de  faire  de  nouvelles  conquêtes  et  des  esclaves 
à main  armée,  ils  adoptèrent  graduellement  un  système  plus  favorable  à 
la  formation  des  familles  des  cultivateurs;  car,  n’ayant  d’autre  métier  que 
celui  des  armes,  et  ne  vivant  que  de  leurs  terres,  quand  le  pillage  n’allait 
pas  bien,  il  fallait  cependant  que  leurs  terres  fussent  cultivées.  Ils  accor- 
dèrent à leurs  esclaves,  qu’on  appelait  alors  des  serfs,  un  demi-affranchis- 
sement : ils  leur  permirent  de  cultiver  pour  leur  compte  une  certaine  éten- 
due de  leurs  plus  mauvais  terrains;  et,  pour  prix  de  cette  concession,  ils 
l(‘ur  imposèrent  des  corvées,  c’est-à-dire,  robligalion  de  venir  cultiver  les 
terrains  que  le  seigneur  s’était  réseï  vés  à lui-mème.  Les  produits  d’une 
partie  de  ses  terres  senirent  ainsi  de  salaire  aux  ouvriers  qui  cultivaient 
l’autre.  Cette  concession  devint  une  propriété  ; mais  il  ne  fallait  pas  que  le 
serf  pût  s’affranchir  de  l’obligation  qui  lui  avait  été  imposée  ; qu’il  pût  ven- 
dre son  lot  et  s’établir  ailleurs;  car  alors  le  maître  aurait  donné  sans  équi- 
valent une  partie  de  ses  terres.  Le  prix  de  cette  portion  de  terre  dont  le 
maître  avait  laissé  la  jouissance  au  serf,  était  le  travail  obligé  de  ce  der- 
nier pendant  certains  jours  de  la  semaine,  et  pendant  certains  temps  de 
l’année.  De  là  la  servitude  de  la  glèbe  répandue  dans  presque  toute  l’Eu- 
rope, qui  attachait  le  serf  à la  terre,  et  dont  nous  avons  eu  des  vestiges  en 
France  jusque  sous  le  règne  de  Louis  XVI.  Les  moines  de  Saint-Claude 
avaient  encore  des  serfs  attachés  à la  glèbe,  c’est-à-dire  au  sol;  et  c’est, 


r.'ibolition  de  l’esclavage,  en  ce  qu’il  a proclamé  l’égalité  native  des  hommes. 
Malheureusement,  les  doctrines  ne  pnivaleiit  pas  sur  les  intérêts.  L’esclavage 
n’cxisiaii  pas  chez  les  peuples  du  Nord  qui  envahirent  l’empire  romain . Ils  radoj)- 
tèrent  en  même  temps  qu’ils  se  firent  chrétiens,  et  il  prévalut  en  Europe  1200  ans 
encore  après  que  le  christianisme  fut  généralement  répandu;  il  s’y  maintient 
encore  en  Russie  et  ailleurs.  Il  a été  établi  de  propos  délibéré  par  les  nations 
très  chrétiennes  qui  ont  fait  la  conquête  de  l’Amérique,  et  il  n’y  cessera  que  par 
l’effet  purement  temporel  des  intérêts,  qui  ne  permettront  bientôt  plus  de  produire 
d’une  manière  dispendieuse  des  denrées  que  l'on  peut  se  procurer  à meilleur 
compte  d’une  autre  façon. 


DU  serva<;e  de  la  <;lebe.  m 

comme  vous  savez,  à la  persévérance  de  Voltaire  et  à la  fermeté  d’un  mi- 
nistre citoyen,  Turgol,  que  ces  pauvres  paysans  durent  leur  entier  affrati- 
chissemenl. 

Ce  mode  de  culture  n’était  pas  très  productif;  car,  pour  beaucoup  pro- 
duire, il  faut  qu’un  fonds  de  terre  soit  accru  de  beaucoup  de  valeurs  capi- 
tales répandues  sur  le  fonds;  or,  les  seigneurs  étaient  de  trop  mauvais 
administrateurs  et  de  trop  mauvais  économes  pour  faire  beaucoup  d’accu- 
mulations sur  les  terres  qu’ils  s’étaientréservées.  Les  esclaves,  retenus  dans 
la  misère  par  un  aussi  mauvais  régime,  en  pouvaient  faite  encore  moins 
sur  leur  portion.  Le  seigneur  se  réservait,  en  outre,  les  meilleurs  jours  de 
travail  dans  l’année;  il  obligeait  le  serf  à venir  faire  sa  récolte,  tandis  que 
celle  du  serf  périssait  sur  pied,  et  que  celui-ci  n’avait  plus,  pour  la  recueil- 
lir, que  des  forces  épuisées.  D’ailleurs,  les  ravages , effets  inévitables  des 
hostilités  perpétuelles  des  seigneurs  entre  eux,  l’oppression  nécessaire- 
ment exercée  par  des  hommes  armés,  amis  ou  ennemis,  ne  laissaient 
subsister  presque  aucune  amélioration,  quand  il  pouvait  s’en  faire. 

Cependant  la  servitude  delà  glèbe  fut  un  progrès  sur  l’esclavage  simple, 
et  il  devait  en  entraîner  d’autres.  Beaucoup  de  seigneurs  étaient  appelés 
à s’absenter,  soit  pour  guerroyei*  entre  eux,  soit  pour  visiter  d’autres  do- 
maines, soit  pour  faire  le  voyage  de  la  terre  sainte,  soit  pour  habiter  pen- 
dant une  partie  de  l’année  les  villes,  et  jouir  des  arts  qui  commençaient  à 
se  foi'iner.  Leurs  terres  dépérissaient  entre  les  mains  de  leurs  serfs  et  des 
intendants  envoyés  pour  les  surveiller.  Ils  en  abandonnèrent  des  portions 
à perpétuité,  en  se  réservant  une  rente  perpétuelle,  en  denrées  ou  en  ar- 
gent, et  en  exigeant  des  possesseurs  certains  devoirs.  Ceux  qui  recevaient 
ces  terres  sous  la  condition  prescrite,  devenaient  propriétaires  et  libres 
sous  le  nom  de  tenanciers  ou  de  vassaux.  D’autres  fois,  quand  les  seigneurs 
étaient  pressés  par  le  besoin  d’argent,  les  sei  fs  achelai(;nl  tout  d’un  coiqj 
leur  terre  et  leur  liberté  eniièie. 

Enfin  la  servitude  a été,  dans  certains  cas,  échangée  contre  une  capita- 
tion, une  redevance  par  tôle;  et  c’est  la  condition  à laquelle  est  soumise 
actuellement  la  majeure  partie  des  paysans  de  Russie.  Ils  paient  à leur 
seigneur  une  capitation,  sous  le  nom  d’oftroc  ; et,  au  moyen  de  celte  ca- 
pitation, ils  jouissent  des  produits  üe  la  terre.  C’est  |)our  cela  que  vous 
avez  vu  souvenlla  fortune  des  seigneurs  russes  évaluée  d’après  le  nonibi  e 
de  leurs  paysans;  en  achetant  les  paysans,  on  achète  la  terre  sur  laquelle 
ils  vivent,  et  la  capitation  qu’ils  sont  tenus  de  payer.  L’impératrice  Cathe- 
rine faisait  don  à ses  favoris  d’tin  nombre  de  paysans  [dns  ou  moins  grand. 


1 


DEUXlRMf:  PARTIE.  — CHAPITRE  III. 


I 


î>;{o 

Mais  de  pareils  dons  ne  se  font  plus,  et  les  affranchissements  se  multi- 
plient. Dans  ce  cas,  les  ci-devant  esclaves  qui  restent  sur  la  terre  en  de- 
viennent les  fermiers  Quant  aux  a\itres  redevances,  aux  censives,  aux 
droits  féodaux  de  toute  nature,  il  y en  a des  restes  en  Pologne,  en  Hon- 
grie , dans  plusieurs  étals  germaniques , et  nous  en  avons  eu  en  France 
jusqu’à  la  révolution. 

Toutes  ces  différentes  manières  de  faire  valoir  les  terres  sont  incompa- 
tibles, non-seulement  avec  l’égalité  des  droits  et  le  système  représentatif, 
qui  finira  par  être  adopté  chez  toutes  les  nations  civilisées,  mais  elles  sont 
de  plus  incompatibles  avec  une  industrie  agricole  perfectionnée.  Celle-ci 
veut  une  garantie  efficace  de  la  propriété,  et  de  grosses  valeurs  capitales 
accumulées  sur  les  biens-fonds;  c’est-à-dire,  des  batiments  d’exploitation, 
des  chemins,  des  clôtures,  des  irrigations,  et  surtout  de  bons  approvision- 
nements en  tout  genre  et  de  nombreux  bestiaux.  Or,  de  nombreuses  bo- 
nifications et  un  mobilier  considérable  sont  impossibles  avec  l’esclavage, 
et  avec  les  institutions  qui  en  dérivent.  Voilà  pourquoi  l’Europe  était  si 
peu  peuplée  et  si  peu  puissante  dans  les  temps  féodaux.  11  fallut  une  levée 
en  masse  de  toute  la  chrétienté  pour  s’emparer  de  la  terre  sainte,  dont  la 
conquête  aurait  été  achevée,  de  nos  Jours,  par  un  simple  démembrement 
de  l’armée  française  en  Égjpte,  si  une  autre  puissance  européenne  n’était 
venue,  avec  sa  flotte  et  ses  munitions,  au  secours  des  Musulmans.  Rien  ne 
peut  plus  résister  aujourd’hui  aux  forces  d’un  État  européen,  si  ce  n’est 
un  autre  État  d’origine  européenne.  Charles-Quint,  le  plus  puissant  po- 
tentat du  monde,  dans  un  temps  qui  n’est  pas  encore  très  éloigné  de  nous, 
Charles-Quint,  qui  trouva  le  moyen  de  faire  tant  de  mal  avec  si  peu  de 

’ Ou  lit,  dans  l’ouvrage  de  M.  Storch , que  le  comte  de  Bernstorff  avait  des 
terres  qui,  cultivées  par  des  esclaves,  lui  rendaient  3 et  -4  grains  pour  un  ; que, 
lorsqu’il  eut  affranchi  ses  esclaves,  les  mêmes  terres  lui  rendirent  8 et  9 grains, 
et  qu’il  les  loua  en  proportion. 

M.  Coxe,  dans  son  Voyage  en  Pologne,  rapporte  que  les  terres  du  comte  Za- 
inoisky,  dans  lesquelles  il  avait  affranchi  ses  paysans , s’étaient  améliorées  au 
point  de  lui  rapporter,  47  ans  après,  un  revenu  triple  de  celui  qu’elles  rendaient 
lorsque  les  laboureurs  étaient  esclaves.  Sans  doute,  il  ne  faut  pas  attribuer  cet 
excès  de  production  entièrement  à la  supériorité  du  travail  de  l’homme  libre 
sur  l'esclave,  mais  aussi  aux  accumulations  faites  sur  le  sol;  la  production  d’un 
capital  s’était  ajoutée  aux  augmentations  survenues  dans  la  production  de  l’in- 
dustrie et  dans  celle  du  sol.  Mais,  sous  le  régime  de  l’esclavage,  ces  accumula- 
lions  sont  difficiles. 


231 


DES  FAIRE-VALOIR,  FERMES  ET  MÉTAIRIES. 

ressoui  ces , ne  souliendrail  pas  la  luUc  avec  une  de  nos  puissances  du 
troisième  ordre.  A quoi  faut-il  attribuer  ces  progrès?  évidemment  à une 
production  supérieure,  résulUt  d’institutions  bien  meillenrcs,  ou,  si  l’on 
veut,  moins  vicieuses. 

(]e  sont  CCS  effets  que  nous  allons  examiner. 


4* 

/ 

I 


r 


CHAPITRE  IV. 

Des  faire-valoir,  des  fermes  et  des  métairies. 


La  manière  la  plus  simple  d’exercer  maintenant  ragriculture,  est  celle 
du  propriétaire  foncier  qui  fait  valoir  lui-même  son  bien.  H réunit  en  lui 
seul  les  qualités  de  propriétaire,  de  capitaliste,  et  d’entrepreneur  d’iudus- 
trie.  Je  dis  qu’il  est  capitaliste,  parce  que,  lors  même  qu’il  aurait  emprunté 
les  fonds  avec  lesquels  il  fait  valoir  son  entreprise , il  court  toutes  les 
chances  bonnes  ou  mauvaises  qui  accompagnent  l’emploi  du  capital  ; tout 
comme  dans  le  cas  même  où  sa  terre  est  grevée  d’hypothèques , il  subit 
toutes  les  chances  qui  accompagnent  l’exploitation  d’un  fonds  de  terre  , 
(pioiqu’à  vrai  dire  il  n’en  soit  pas  le  propriétaire. 

Dans  ce  cas,  un  entrepreneur  d’agriculture  fait  une  assez  mauvaise  af- 
laire.  Pour  conserver  une  terre,  ou  une  portion  de  terre  qui  lui  ra[)porte 
■2  1/2  ou  3 pour  cent  de  sa  valeur  vénale,  il  emprunte  sur  l’hypothèque  de 
sa  terre , à S ou  6 pour  cent  de  cette  même  valeur;  il  paie  annuellement 


6,000  francs  d’intérêt  pour  conserver  3,000  francs  de  revenu. 

Un  propriétaire  dans  ce  cas  gagne  moins  que  s’il  vendait  sa  terre  et  se 
faisait  fermier;  car,  s’il  était  fermier,  il  ne  paierait  en  fermage  que  la  va- 
leur du  service  que  la  terre  est  capable  de  rendre.  C’est,  à différents  degrés, 
la  situation  où  se  trouvent  tous  les  propriétaires  obérés.  H est  vrai  que  de 
cette  manière  ils  sont  assurés  d’avoir  un  bien  à cultiver  et  de  jouir  des  amé- 
liorations, s’ils  réussissent  à en  opérer;  et,  lorsqu’ils  sont  intelligents  et 
actifs,  ils  peuvent  regagner  par  leur  industrie  ce  qu’ils  perdent  eu  intérêts. 

S’ils  ne  savent  pas  améliorer,  le  meilleur  parti  qu’ils  aient  à prendre  est 
de  vendre  leurs  terres,  ou  des  portions  de  leurs  terres,  et  d’acquitter  leurs 
dettes.  Mais  bien  souvent  la  sotte  vanité  de  paraître  propriétaire  foncier, 
lorsque  dans  la  réalité  on  ne  l’est  pas;  ou  bien  le  désir  de  conserver  un 
crédit  qu’on  ne  mérite  guère,  cl  de  continuer  à faire  une  dépense  qui  ne 
peut  être  soutenue  qii’cn  coulraclant  de  nouvelles  dettes;  d'autres  moti 


23^2 


DEIXIEMK  PARTIE.  — CHAPITRE  IV. 


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encore  empêchent  beaucoup  de  proprietaires  l’onciers  de  libérer  leur  lié- 
ritage.  Il  y a peu  d’années  qu’en  France  le  fondateur  d’une  caisse  hypo- 
thécaire, destinée  à faire  des  avances  aux  propriétaires  fonciers,  fit  desro 
cherches  dans  les  justices  de  paix  cl  aux  bureaux  des  hypothèques  pour 
connaître  le  nombre  de  ceux  qui  se  trouvaient  grevés  de  dettes.  Il  assure 
qu’ils  étaiciu  dans  la  proportion  de  soixante  pourcent*. 

On  ne  peut  réparer  une  si  fâcheuse  dissipation  de  valeurs  foncières  et 
capitales,  que  par  des  moyens  contraires  à ceux  qui  l’ont  causée,  c’est-à- 
dire  par  des  accumulations  ; et  ron  ne  peut  accumuler  qu’en  améliorant 
les  profils,  ou  en  diminuant  les  dépenses  improductives;  en  un  mol,  on 
n’accumule  que  par  l’économie  que  nous  n^eyitendons  pas  assez,  dit  le  ma- 
réchal de  Vauban  dans  sa  Dixme  royale. 

La  classe  des  propriétaires  fonciers  qui  font  valoir  par  eux-mémes 
comprend  depuis  les  plus  riches  jusqu’aux  plus  pauvres,  depuis  ceux  qtii 
font  valoir  4 ou  500  arpents,  à la  manière  des  gros  feianiers,  jusqu’au 
petit  propriétaire  qui  cultive  à bras  un  arpent  autour  de  sa  cabane. 

C'est  dans  celle  classe  que  se  conservent  le  mieux  les  mœurs  et  les  ha- 


bitudes nationales;  ce  qui  n’est  pas  un  avantage  lorsque  ces  habitudes 
laissent  beaucoup  à désirer.  Un  pays,  une  province,  où  l’on  est  stupide- 
ment attaché  aux  routines  démontrées  défectueuses  par  le  raisonnement 


et  l‘expéricnce  ; une  province  où  l’on  j)réfère  les  procès  et  la  chicane  au 
travail,  gagneraient  assurément  beaucoup  à changer  leur  habitudes.  On 
a remarqué  dès  longtemps  que  l’agriculture  prospère  quand  les  champs 
sont  cultivés  par  leurs  propriétaires  : mais  ce  n’est  guère  que  lorsque  les 


propriétaires  sont  perfectionnés  par  l’éducation.  Il  est  évident  quelepro- 
prietaire-culiivaleur  qui  connaît,  au  moins  dans  leurs  éléments,  la  phy- 
sique, la  chimie,  la  mécanique,  un  peu  d’histoire  naturelle  et  d’art  vété- 


rinaire, a des  moyens  de  succès  que  n’a  pas  le  rustre,  soumis  à tous  les 
préjugés  et  dupe  de  tous  les  charlatans.  Un  pays  aurait  de  grands  élé- 
ments de  prospérité , si  beaucoup  de  propriétaires  instruits  étaient  ré- 
pandus dans  les  campagnes,  et  perfectionnaient  l’agriculture  de  leur 
pays,  soit  directement  par  de  meilleurs  procédés,  soit  indirectement  par 
de  bons  exemples*. 


On  peut  juger  par  la  combien  le  montant  de  la  contribution  foncière  est  une 
base  défectueuse  pour  évaluer  la  fortune  des  citoyens  et  régler  leurs  droits  d’élec- 
teurs et  d’éligibles  aux  fonctions  publiques. 

Le  godl  de  IVtudc  a d’autres  avantages  pour  le  proprietaire  faisant  valoir. 


* 


« 

» 


Tï 


DES  FAIRE-VALOIR,  FERMES  ET  MÉTAIRIES.  233 

La  vraie  méthode  d’interroger  la  naltire,  qui  a été  indiquée  par  Bacon, 
n’a  été  mise  en  pratique]  et  appliquée  un  peu  généralement  que  depuis 
peu  d’années.  Ces  progrès  n’ont  point  encore  agi,  comme  ils  doivent  le 
faire,  sur  les  arts  industriels,  iioiammeiit  sur  l’agricullure.  Il  n’est  pas 
douteux  que  des  propriétaires  éclairés  n’eussent  beaucoup  d iidîuence 
sur  les  progrès  de  cet  art,  et  en  généra!  n’exerçassent  une  haute  iiilluence 
sur  les  prospérités  du  pays*.  Aux  États-Unis,  qui  sont,  de  tous  les  pays, 
celui  qui  prospère  le  plus  rapidement,  les  cultivateurs  sont  presque  tous 
propriétaires. 

Toutefois,  un  propriétaire  qui  entreprend  de  faire  valoir  son  bien  ne 
doit  pas  se  dissimuler  les  inconvénients  du  genre  de  vie  qu’il  embrasse. 
Comme  dans  toute  entreprise  industrielle,  il  faut,  s’il  veut  réussir,  quil 
exerce  une  surveillance  de  tous  les  instants;  mais  ici,  la  nature  de  ses 
travaux  le  met  en  contact  avec  des  gens  de  peu  d’éducation;  et,  avec 
plus  de  grossièreté,  les  gens  de  la  campagne  u’onl  pas,  quoi  qu’on  eu 
dise , plus  de  qualités  morales  que  les  habitants  des  villes.  Ils  ne  sont  ni 
plus  désintéressés,  ni  moins  processifs.  Ils  ne  savent  pas  se  résoudre 
nu  moindre  sacrificiï  pour  on  recueillir  le  fruit  plus  lard  ; ils  ne  voient  ja- 
mais les  affaires  de  haut,  et  sont  lents  à se  décider.  La  vente  des  produits 
agricoles  est  vélilldusc.  Ou  est  obligé  d’avoir  afl’aire  aux  consommateurs 
d’alentour  et  aux  acheteurs  du  marché  voisin  ; car  les  produits  agricoles 
ne  sauraient  se  transporter  bien  loin.  On  a pour  concurrents  des  hommes 
d’une  classe  peu  civilisée,  et  qui,  n’ayaiit  que  des  besoins  bornes,  peuvent 
se  contenter  de  plus  petits  gains.  Ou  ne  peut  pas  suppléer  par  la  grau- 


La  vie  des  champs,  même  lorsqu’elle  est  employée  aux  travaux  de  la  terre,  laisse 
de  forts  grands  loisirs.  Les  mauvais  temps,  les  longues  soirées  de  lliiver  ont 
leurs  ennuis  pour  quiconque  ne  sait  pas  s’occuper  à la  maison.  La  lecture  des 
livres  futiles  est  bientôt  épuisée  et  laisse  beaucoup  de  vide  ; tandis  que  les  lectures 
instructives  sont  inépuisables  : elles  suggèrent  des  expériences,  des  travaux,  et 
procurent  à rhabitaul  de  la  campagne  des  moyens  d’instruction  toujours  très 
rares  loin  des  villes. 

* Les  gros  impôts  et  la  grande  concurrence  dans  tous  les  genres  d'industrie 
en  Angleterre,  joints  à la  morgue  qui  dans  ce  pays  accompagne  la  fortune,  ont 
engagé  beaucoup  d'Anglais  éclairés  et  d’une  fortune  bornée  à former  des  entre- 
prises de  culture  en  F’rance  depuis  la  paix  de  1814.  Ils  y ont  transporté  des  pro- 
cédés perfectionnés  qui  seront  imités  d’abord  de  leurs  voisins  de  campagne,  et 
se  répandront  ensuite  de  proche  en  proche.  Cette  circonstance  sera  très  favorable 
à la  France,  si  elle  sait  en  tirer  parti. 


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DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  IV. 

deur  des  entreprises  à la  niodicilé  des  profils.  Une  terre  trop  vaste  ne 
saurait  être  bien  surveillée;  et  une  terre  d’une  étendue  modérée  n’esl, 
sous  le  point  de  vue  lucratif,  qu’une  assez  petite  entreprise. 

« Vous  ne  voyez  jamais , dit  31.  de  Tracy  *,  ou  du  moins  fort  rarement , 
« un  homme,  ayant  des  fonds,  de  l’activité  et  l’envie  d’augmenter  sa  for- 
« lune , employer  son  argent  à acheter  uue  étendue  de  terre  pour  se 
« mettre  à la  cultiver  et  en  faire  son  état  toute  sa  vie.  S’il  l’achète,  c’est 
■ « pour  la  revendre,  ou  pour  y trouver  des  ressources  nécessaires  à 

5 « quelque  autre  entreprise,  ou  pour  quelque  autre  spéculation;  en  un 

« mot,  c’est  une  affaire  de  commerce  et  non  pas  d’agriculture.  Au  con- 
« traire,  vous  voyez  un  homme  ayant  un  bon  fonds  de  terre,  le  vendre 
« pour  en  employer  le  prix  à faire  quelque  entreprise  ou  à se  procurer 
« quelque  état  lucratif  : c’est  qu’effectivement  l’agriculture  n’est  pas  le 
« chemin  de  la  fortune.  » 

IDans  cette  observation,  l’estimable  auteur  ne  tient  peut-être  pas  assez 

de  compte  des  bénéfices  qu’on  peut  attendre  de  l’amélioration  du  fonds 
et  des  progrès  d’un  art  encore  assez  peu  avancé  dans  la  plupart  des  pays 
I du  monde*.  Je  sais  fort  bien  que  tout  progrès  a un  terme,  et  qu’une  époque 

; viendra  où  les  profits  des  fonds  de  terre  seront  peu  susceptibles  d’accrois- 

sement ; mais  ce  terme  est  encore  bien  éloigné  dans  la  plupart  des  lieux 
du  globe.  Les  progrès  de  tous  les  arts  sont  favorables  à ceux  de  l’agricul- 
iiire.  L’extension  du  commerce  et  des  manufactures  multiplie  ses  consom- 
mateurs. L’agrandissement  des  villes,  l’ouverture  des  canaux  de  naviga- 
j lion  étendent  son  marché.  Combien  on  verrait  plus  de  produits  agricoles 

en  France,  et  combien  d’autres  produits  agricoles  y acquerraient  de  la 
;j  valeur,  s’ils  pouvaient  sortir  des  lieux  où  ils  ont  pris  naissance  ! 

Arthur  Young,  qui  visitait  la  France  en  1789,  estime  que  chaque  ar- 
:j  peut  français  ne  produit  que  18,  tandis  que  le  même  espace  de  terrain 

> Idéologie^  tome  IV,  page  197. 

* On  dit  la  Chine  très  avancée  dans  l’art  agricole  et  ses  cultivateurs  très  dili- 
gents; mais  d’autres  arts  nécessaires  à raménagemenl  des  terres  y sont  encore 
dans  l’enfance.  Ce  sont  des  hommes  qui  montent  l’eau  pour  les  arrosements  et 
qui  transportent  les  fardeaux  les  plus  considérables  eu  les  réparlissaul  sur  un 
* grand  nombre  d’épaules.  Quel  que  soit  le  bas  prix  du  travail  humain  à la  Chine, 

des  machines  rempliraient  les  mêmes  fonctions  à meilleur  marché,  et  les  pro- 
duits du  pays  n’en  étant  pas  diminués,  le  pays  nourrirait  le  même  nombre 
d’hommes,  et  peul-clre  les  nourrirait  mieux  ([uc  mainlenanl. 


235 


en  Angleterre,  malgré  l’infériorité  du  terroir,  produit  28*.  Et  il  est  loin 
de  croire  que  les  terres  de  son  pays  soient  aussi  bien  cultivées  qu’elles 
pourraient  l’être.  Entre  Châlons-sur-3Iarne  et  la  Loge,  le  même  voya- 
geur  remarqua  des  terres  louées  pour  vingt  sous  l’arpent,  qu’il  jugeait 
susceptibles  de  produire  pour  72  francs  de  sainfoin.  Il  pense  que  les 
' friches  du  Bourbonnais,  de  la  Sologne,  du  Maine,  de  l’Anjou,  de  la  Bre- 

tagne et  les  landes  de  Bordeaux  pourraient  facilement  être  converties 
en  prairies  artificielles  et  nourrir  de  nombreux  troupeaux.  Il  affirme  que 
nos  terres  labourables,  dont  le  produit  commun  n’excède  pas  5 à 6 grains 
pour  un,  pourraient  en  donner  10*.  Cet  auteur  n’était  point  un  agricul- 
teur de  cabinet;  c’était  un  vrai  cultivateur;  aussi  coiivient-il  en  même 
temps  que,  pour  accroître  le  revenu  des  terres , il  faut  des  lumières , de 
l’expérience,  de  la  prudence,  de  l’esprit  de  suite  et  de  l’activité. 

Tels  sont  les  immenses  progrès  dont  l’art  agricole  est  susceptible  en 
France,  et  ces  progi*ès  seraient  beaucoup  accélérés  si  l’on  voyait  plus  sou- 
vent les  propriétaires  aisés  faire  valoir  par  eux-mêmes  leurs  terres.  D’autres 
motifs  encore  devraient  les  porter  à prendre  ce  parti.  Si  l’on  gagne  moins 
^ sur  sa  terre,  on  y vit  plus  économiquement;  et  cette  raison  devrait  déter- 

miner surtout  les  familles  nombreuses.  Si  ce  genre  d’affaires  exige  des 
soins  multipliés?  il  présente  des  occupations  sans  cesse  variées,  et  laisse 
quelques  doux  loisirs.  Ce  qu’un  propriétaire  aisé  et  économe  fait  pour 
améliorer  son  bien,  lui  demeure  ; toutes  ses  économies  lui  profilent.  Il  a 
des  vues  plus  étendues  que  le  fermier;  il  est  plus  facilement  en  relation 
avec  la  partie  éclairée  de  sa  nation.  Il  ajoute  à ses  bâtiments,  à ses  clôtures; 
il  abreuve  sa  terre  par  des  irrigations,  ou  bien  il  la  dessèche  par  des  fossés 
d’écoulement.  Ces  dépenses  sont  des  économies , puisqu’elles  élèvent  la 
valeur  du  fonds.  Enfin,  le  charme  de  la  propriété,  le  plaisir  d’améliorer, 
d’embellir  le  sol  qui  lui  appartient,  de  travailler  pour  ses  enfants,  de  s’em- 
parer d’un  temps  qu’on  ne  doit  point  voir  et  d’agir  encore  lorsqu’on  ne 
sera  plus,  suivant  l’expression  heureuse  de  31.  de  Sismondi,  tout  cela  n’a- 
t-il  donc  pas  son  prix? 

^ 

* Il  est  probable  que,  depuis  1789,  Tagriculture  française  a fait  de  grands  pro- 
grès; cependant  la  Sologne  et  la  Champagne  pouilleuse  sont  encore  au  même 
état;  et,  quant  aux  provinces  améliorées,  comme  ragricuUure  anglaise  a fait  de 
grands  progrès  de  son  côté,  ou  peut  supposer  que  le  rapport  dans  l’état  de  l’avan- 
cement est  encore  à peu  près  le  meme  dans  les  deux  pays. 

I * Tome  11  de  l’Anglais,  page  96. 


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I'AKTIE.  — CHAPITRE  IV 

Les  agdculieurs  se  plaigne,,!  souvent  du  défaut  de  conson.maiiou  ^ 
JU  n “h”‘  “ «“  ■'*«  «O».  Ccic 

nr  “7 "-'oppen.on.  plj 

rd  ccst  q„c  les  hommes  so  molliplie,,,  là  „i,  la  p„d„clion  aogmeme 

i-esïé 777"*  « »'■'  commuoiealio,,  avec  le 

niiilliplieri  îlV7*‘  ™ns«iiinihteu,-5  ne  se 

u,n,pl,ent-ils  donc  pas  avec  les  produits? 

.n777l7t,7t’  7'’" o„ 

nehclerees  p.oda.is;  el,  poav  ponvoic  les  acheler.il  fa„,  savoir  Rae„cr 
revoir  produire  de  son  côlé,  C'csl  avec  des  objcis  fabriqués  sur  les  iLx’ 

_ le  produits  en  lui  mol,  de  la  Icrre^  Si  nous  pouvons  assigner  ee  qui 
nui.  a ia  produe., ou  de  loiis  aiiires  prodiiils  que  eeus  de  ragrieuiiul 

nous  saurons  ee  qui  anéie  la  veine  de  ceuN-ei  ’ “ 

Ies7arrf''’“""'"°'' 

Û . e m"  P»«sse  eoiu- 

besoL  e 7'  " P”*  P'"'  l« 

oiu  e,  par  les  gouls  iuliéroiils  à la  eivilisaliou.  Dans  col  élal  iuiparfai, 

de  la  milisalio"  ou  nous  relieuiie,,,  d’aueieuiies  liabiludes,  les  lioiumes 

q ^ou^ent  pourvus  de  quelques  avantages  qui  ne  sont  pas  le  fruit  de 

eu,  selTorlspersoiiuels,  lois  que  la  proprie, é d’un  pçlil  bien  fonds,  ou  d’une 

lacequ  ilsucdoivenlqo-àrimperfeelion  del'orgauisaliou  poliiiqiie,  aime,,, 

«■eux  jouir,  dans  foisivelé,  d-„u  reveuu  luédioere,  que  de  ebereher  à 

aecroilro  par  i acliviie  de  leur  esprit  ol  do  leur  corps.  Des  familles  indo- 

lenles  ne  forme,,,  pas  des  eufau.s  iudusu  ieux , el,  quand  II  s’eu  ,-eueo„„  ,. 

de  tels,  Ils  voiil  aillcui-s  exeroor  leurs  laleuls.  Uu  piopi  iélaire  se  plain,  de 

ne  pas  trouve,-  le  débit  djses  dem-ées  ! la  faute  en  est  à lui.  Au  lieu  de  se 

ivrer  a des  t, -avaux  utiles,  une  g,-ande  partie  de  son  tetnps  se  dissipe  à la 

chasse , au  b.llat  d , au  jeu , dans  des  cafés.  Avec  un  génie  plus  inventif, 

une  aclivue  mieux  entendue  et  plus  peisévéranie,  il  foimcait,  pou,-  lui 

üu  pour  les  siens,  des  eni,-ep,-ises  indusliielles  petites  ou  grandes,  qui 

seraient  des  pepinièi-es  de  consommateurs.  Il  serait  imité  par  d’autres  le 

pays  se  peuplerait,  et  les  produits  mannfaclmés  t,-ouve,-aient  à leur  ,ôn, 

des  consommalenrs  soit  dans  le  pays,  soit  a«-deho,s. 

Mais  il  ne  siiflii  pas,  pour  produite  dans  rindusd  ie  manufaclurièie,  de 


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DES  FAIRE-VALOIR,  FERMES  ET  MÉTAIRIES.  â37 

faire  au  hasard  des  étoffes,  des  faïences,  des  boucles  ou  des  aiguilles;  il 
ne  faut  faire  que  les  choses  dont  la  valeur  puisse  payer  les  frais  de  pro- 
duction. Il  faut  par  conséquent  être  en  état  de  calculer  ces  frais,  et  con- 
naître les  éléments  propres  à fonder  la  valeur  vénale  du  produit  lorsqu’il 
sera  terminé*. 

Il  faut  à la  vérité  des  capitaux  pour  alimenter  les  entreprises  d’industrie. 
Or,  les  capitalistes  des  grandes  villes  n’osent  pas  hasarder  leurs  fonds  dans 
des  industries  éloignées,  avant  que  ces  industries  n’aient  fait  leurs  preuves, 
et  soient  depuis  longtemps  établies.  Il  faut  donc  qu’elles  marchent  gra- 
duellement el  commencent  par  s alimenter  des  épargnes  faites  dans  chaque 
canton.  Quand,  par  ces  moyens,  une  province  reculée  devient  industrieuse, 
quand  elle  sait  établir  des  communications  avec  le  reste  du  pays,  sa  pros- 
périté va  croissant  ; les  capitaux  y affluent  de  plus  loin  ; ou  y forme  avec 
plus  de  confiance  des  entreprises  industrielles;  les  besoins  des  habitants 
s’y  multiplient  avec  leurs  richesses;  dès  lors,  les  produits  de  la  terre  el  les 
travaux  agricoles  y sont  portés  à leur  plus  grande  valeur. 

Vous  voyez  que,  de  toutes  manières,  nous  sommes  toujours  ramenés  à 
ce  résultat,  que,  si  un  canton  ne  prospère  pas  autant  que  son  terrain  et  sa 
situation  le  comportent,  c’est  toujours  faute  d’industrie  et  de  capitaux.  Ce 
sont  là  les  éléments  de  toute  prospérité.  Or,  on  a de  l’indusirie  lorsqu’on 
devient  intelligent  et  actif;  et  l’on  a des  capitaux,  lorsqu’on  sait  faire  des 
épargnes. 

Après  l’exploitation  par  les  propriétaires,  celle  qui  paraît  la  plus  favo- 
rable au  bon  aménagement  des  terres,  est  celle  des  fermiers  (|ui  ont  de 
longs  baux.  Il  est  évident  en  effet  que  le  fermier  se  donnera  plus  de  peines, 
fera  plus  de  sacrifices  pour  la  bonification  du  fonds,  s’il  doit  en  jouir  long- 
temps, que  s’il  est  exposé  à être  renvoyé  au  bout  de  peu  de  temps  et  à voir 
un  successeur  recueillir  le  fruit  de  ses  idées,  de  ses  travaux  el  de  ses  dé- 
penses. On  attribue  avec  raison  rintelligencc  et  la  diligence  des  fermiers 
anglais  aux  longs  baux  eu  usage  dans  leurs  pays,  où  ils  sont  fréquemment 
assurés  de  leur  exploitation  pour  27  ans,  et  même  pour  un  plus  long 
terme,  par  suite  des  renouvellements  que  l’usage  favorise.  Ils  jouissent 
d’amant  plus  tôt  qu’ils  se  hâtent  davantage  d’exécuter  les  bonifications*. 


* C’est  un  des  grands  avantages  de  réconomie  politique  que  de  répandre  ee 
genre  de  connaissances  el  de  les  rendre  usuelles. 

* Ln  économisip  allemand,  M.  Srlinial/.  (Ionie  l,  page  Sn),  met  rexploilalion 


DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  IV. 

Les  bonnes  .erres,  les  fermes  garnies  de  bons  bâtiments  a.liren.  Hp 
)ons  fermiers;  elles  promeuent  des  entreprises  assez  imnnrii 
jenter  des  hommes  qui  jouissent  de  quelque  fortune  et  de  quelque  capacUr 
os  «n  motif  de  plus  pour  les  propriétaires  de  faire  des  sacrifices  pour 
améliorer  leurs  biens.  Qui  estK^e  qui  se  présente  pour  exploiter  une  ferZ 
n mauvais  e.a.7  Des  hommes  qui  ont  peu  de  ressources 
peu  de  ressources  intellectuelles;  des  hommes  Incapables  de  s’élever  au 
ües  «s  de  ,’etat  de  paysans.  Et,  en  raison  même  de  ce  peu  de  relources 
pi  oprieiaires  sont  obligés  de  réduire  l’importance  de  leurs  lots  Hp  t ’ 

et  de  louer  séparément  des  terrains  depoui^^^us  dn^menK  7 
».  . -■a„u.s  ronnie.  ^ Z 

.1  des  pcuis  propriélaircs  qui,  pour  occuper  mieux  leur  lemps  ’aiouié^ 
ceueexplouatiou  à la  cullure  qu’ils  foui  de  leur  mince  hérilaue  Les  .erres 
.MUS.  louees  oir,em  eu  général  à leur  proprié, aire  nu  plus  In  lover  n,m 

gâ  u,i  s 's  „‘r;.  P-*'”'»'  ™oi"s  de 

ven,  ,::;a;rde:~'  P 

urconstances,  les  petits  proprietaires  ruraux  sont  rares,  les  grands  nrn- 
prietaires  n ont  pas  cette  ressource  de  former  de  petites  fermes  • il  n’v7 

Zs  trr'  ''™  deie  ■ ■ 

Penies.  On  altaclie  a ces  exploilaiions  amant  et  pins  de  lerres  uu’il  „v 

::zr:z“e:cr:::rr"“"" 

- .aniiié  ne  .es.iaux  q.,:  zz: 


est  obligé  de  hâter  7'rého7L7rn7re7^^^  Parce  qu’un  fermier 
la  durée  de  son  bail  mii  a i.n  . apable,  afin  d en  jouir  pendant 

nestutt  de  1 rary  : LVrWu/,  Me  sert.,  Ire  p.,,,,  chap.  4. 


DES  FAIRE-VALOIR,  FERMES  ET  METAIRIES. 


239 


J de  partager  raugmeniaüon  avec  son  propriétaire,  se  nomme  cheptel et 

comme  il  n’a  rien  pour  en  répondre,  le  propriétaire  ou  son  agent  exerce 
une  surveillance  active  pour  empêcher  que  le  métayer  n’entame,  par  des 
ventes  trop  nombreuses  de  bestiaux,  le  fonds  qu’il  avait  en  entrant. 

Ce  genre  d’exploitation  est  misérable,  parce  qu’il  est  conduit  avec  trop 
peu  de  capitaux  , et  qu’il  éteint  tout  encouragement  pour  économiser  et 
pour  faire  des  améliorations;  car  celui  des  deux  (du  propriétaire  ou  du 
métayer)  qui  fait  une  amélioration,  ne  retire  que  la  moitié  du  fruit  de  sa 
dépense,  puisqu’il  est  obligé  d’en  partager  le  produit.  M.  de  Tracy,  qui  a 
I des  propriétés  dans  le  Bourbonnais,  pays  où  cette  manière  d’exploiter  est 

J usitée,  assure  que,  lorsque  le  terrain  est  trop  mauvais,  la  moitié  des  pro- 

I duils  est  insuffisante  pour  faire  vivre,  même  misérablement,  les  hommes 

nécessaires  pour  le  mettre  en  valeur.  Ils  s’endellenl,  et  l’on  est  obligé  de 
les  renvoyer.  Cependant  on  en  trouve  toujours,  car  il  y a toujours  des 
malheureux  qui  ne  savent  que  devenir.  Il  ajoute  qu’il  connaît  de  ces  mé- 
I lairies  qui,  de  mémoire  d’homme , n’ont  jamais  nourri  leurs  laboureurs 

I Les  baux  emphytéotiques , dont  la  durée  s’étend  jusqu’à  quatre-vingt- 

^ dix-neuf  ans,  sembleraient  devoir  tenir  lieu  des  avantages  dont  jouissent 

ij  les  terres  qui  sont  cultivées  par  leurs  propriétaires.  Leur  but,  ainsi  que 

' l’indique  l’étymologie  du  mot,  est  de  faire  jouir  le  fermier  des  plantations 

qu’il  fait.  On  attribue  à ces  longues  jouissances  les  améliorations  qu’on 
^ remarque  dans  plusieurs  provinces  de  la  Toscane,  où  le  grand-duc  Pierre- 

Léopold  distribua  en  emphytéoses  presque  tous  les  domaines  de  la  cou- 
ronne. Mais  de  si  longs  baux  dépouillent  le  propriétaire  immédiat  de  la 
plupart  des  agréments  de  la  propriété,  sans  les  transmettre  au  fermier. 
Qu’est-ce  en  effet,  pour  le  propriétaire  auquel  doit  revenir  le  fonds,  qu’un 
terrain  transformé,  pour  ainsi  dire,  en  une  rente,  et  dont  la  jouissance 
et  la  disposition  lui  sont  interdites  pour  la  vie?  M.  de  Sismondi  remarque 
en  outre®  que  ces  baux  doivent  entraîner  des  procès  dont  la  décision  de- 
vient damant  plus  difficile,  et  même  injuste,  que  le  droit,  de  part  et 
d autre , est  plus  ancien , et  que  les  parties  contractantes  n’existent  plus. 


M.  de  Sismondi  qui,  dans  9.0s,  fiouveaux  principes  d'Économie  politique, 
>ante  beaucoup  l’exploitation  par  métayers*,  avait  cependant  avoué,  dans  son 
Tableau  de  V agriculture  toscane,  que,  de  dix  métayers,  à peine  en  trouve-t-on, 
dans  le  pa^s  qu  il  décrit,  un  seul  qui  ne  doive  rien  à son  propriétaire**. 

’ Nouveaux  principes,  tome  I,  pages  238  et  2i0. 

■ Tome  1 , page  190.  — *•  page  212. 


no 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  V. 


( 


CHAPITRE  V. 

De  la  grande  et  de  la  petite  culture. 

Beaucoup  de  volumes  ont  été  écrits  sur  les  avantages  réciproques  de 
la  grande  et  de  la  petite  culture,  c’est-à-dire  de  la  culture  des  terres  par 
un  petit  nombre  de  grands  enlrepreneurs,  ou  par  un  grand  nombre  de 
petits.  Dans  beaucoup  de  cas,  celte  (|uestion  ne  peut  pas  devenir  un  sujet 
de  délibération  ; elle  est  décidée  par  la  nature  du  terrain  et  parles  cir- 
constances locales.  Dans  un  pays  monlueux  et  coupé,  de  petits  culiiva- 
leurs  seuls  peuvent  solliciter  avantageusement  le  sol.  On  ne  peut  pas  cul- 
tiver en  grand  le  dos  d’une  montagntî  où  il  faut  quelquefois  remonter  à la 
hotte  des  terres  qu  entraînent  les  pluies;  un  grand  entrepreneur  ne  saurait 
aménager  coiuenableinent  les  jardins  potagers  ou  fruitiers  qui  approvi- 
sionnent les  marchés  d une  grande  ville.  Il  faut,  pour  donner  à la  cultnro 
les  soins  Journaliers  qu’exigent  certains  produits,  que  l’ouvrier  ait  un  in- 
teret direct  dans  les  bénéfices  qui  en  résultent  j les  grands  propriétaires 
de  vignobles  n’en  dirigent  pas  eux-niémes  la  culture  : ce  sont  des  vigne- 
rons intéressés,  do  petits  cultivateurs,  qui  s’en  chargent.  Ce  n’esl  guère 
([ue  dans  les  pays  de  plaines  et  susceptibles  d’étre  exploités  par  des  ma- 
chines telles  que  la  charrue , le  rouleau , la  herse,  la  machine  à battre  le 
grain,  etc.,  que  1 on  rencontre  desentreprisesconduites  par  le  propriétaire 
on  le  fermier,  et  où  l’on  exploite  des  terres  de  300  à 400  arpents. 

Mais  datïs  les  pays  de  plaines,  dans  ceux  où  l’on  peut  consacrer  do 
vastes  terrains  à chaque  espèce  de  culture,  il  peut  être  utile  de  savoir  si 
la  terre  est  plus  avanlageusemont  sollicitée  par  de  grands  ou  bien  par  de 
petits  enlrepreneurs;  car  la  législation  et  l’administration  peuvent  être 
plus  ou  moins  favorables  à l’agglomération  ou  à la  division  des  propriétés, 
et  par  suite  à la  multiplication  ou  à la  réduction  des  grandes  entreprises 
de  culture. 

On  a dit,  en  faveur  des  grandes  entreprises,  que  le  travail  des  capitaux 
s’y  allie  plus  facilement  avec  le  travail  des  hontmes;  qu’elles  donnent  de 
plus  gros  produits  à la  société,  proportionnellement  au  nombre  d’hommes 
(ju’elles occupent,  et  qu’il  en  sort  par  conséquent  une  quantité  de  produits 
capable  d’alimenter,  en  dehors  de  l’agriculture , un  plus  grand  nombre  de 
travailleurs  occupés,  de  leur  côté,  à multiplier  les  nchesses  nationales. 


DE  F,A  GRANDE  ET  DE  LA  PETITE  CLLTLRE. 


^11 


Pour  représenier  par  des  chillVes  cel  excédant  de  population  que  peuvent 
nourrir  les  grandes  fermes  sur  les  petites,  Arthur  Young  compare  le 
nombre  des  cultivateurs  occupés  et  nourris  par  des  fermes  de  différenles 
grandeurs,  en  supposant  d’ailleurs  une  égale  fertilité.  Il  résulte  de  ses 
calculs  que , dans  les  petites  entreprises , celles  qui  n’ont  qu’une  seule 
charrue,  et  qui  occupent  un  fermier  et  un  valet  de  ferme,  chaque  homme 
ne  peut  cultivTer  que  lo  acres;  taudis  que,  dans  une  entreprise  de  trois 
charrues,  qui  occupe  le  fermier  et  trois  valets,  chaque  homme  cultive 
18  1/3  acres.  Dans  les  premières,  chaque  cheval  cultive  11  acres,  et  dans 
celles  de  trois  charrues,  chaque  cheval  en  cultive  14  2/3. 

D’après  ces  données,  un  canton  de  dix  mille  acres  d’étendue  ',  s’il  était 
cultivé  par  des  entreprises  d’une  (charrue,  occuperait 

6()0  etdiivaleurs  et  1000  chevaux  ; 

tandis  que  s’il  était  cultivé  par  des  entreprises  de  trois  charrues,  avec  un 
produit  égal,  il  ii’occuperait  que 

S4o  cultivateurs,  et  681  chevaux. 

D’où  il  résulte  encore  que,  dans  le  second  cas,  à égalité  de  produits,  les 
frais  de  culture  sont  moins  considérables , et  le  pays,  indépendamment 
de  ce  que  réclame  l’agriculture,  peut  noun  ir  et  obtenir  le  travail  de 

121  hommes  et  de  319  chevaux  de  plus  que  le  canton  cultivé  par  de 
petites  entreprises.  Dans  tous  les  cas,  le  travail  et  la  subsistance  du  tra- 
vadleur  comprennent  le  travail  et  la  subsistance  de  sa  famille.  Le  produit 
total  étant  le  même , les  travailleurs  qui  ne  sont  pas  nourris  sur  la  terre 
le  sont  des  produits  de  la  terre,  qu’ils  achètent  par  leur  travail,  et  leur 
iravad  pouvant  s’appliquer  aux  manufactures  et  aux  arts  de  rintelligence 
et  de  l’imagination,  on  peut  supposer  qu’un  pays  à grande  culture  est  plus 
civilisé,  plus  avancé  qu’un  autre. 

L’excedant  de  la  valeur  des  produits  sur  les  frais  de  culture  formait  ce 
que  les  disciples  de  Quesnay  nommaient  le  produit  net,  et  cet  excédant 
se  trouvant  proportionnellement  plus  considérable  dans  les  grandes  en- 
treprises que  dans  les  petites,  ce  mode  de  culture  était  fort  préconisé  par 
eux.  Il  l’est  également  par  les  agronomes  anglais,  et  l’on  ne  peut  nier  les 
conséquences  qu’ils  en  tirent  : dans  les  cantons  cultivés  par  de  grands 
entrepreneurs  de  culture,  il  y a moins  de  population  rurale  et  plus  de 

valles  industrieuses  et  peuplées;  or,  c’est  dans  les  villes  que  se  perfec- 
lionne  la  civilisaiion. 


j 


’ Environ  qn.iiie  mille  hectares  on  11,761  arpents. 

' Di 


t 


DEIIXIKME  PARTIE.  - CHAPITRE  V. 

Oii  regarde  aussi  la  grande  culiiire  comme  plus  favorable  aux  accii- 
imdalioiis  et  aux  améliorations  qui  ne  peuvent  avoir  lieu  qu’à  l’aide  des  ca- 
pitaux. 11  est  vrai  encore  qu’un  grand  propriétaire  ou  un  fermier  capable 
d être  à la  tète  d une  vaste  exploitation  , a , pour  accumuler,  des  facilités 
que  n’a  pas  un  petit  propriétaire  ; mais , pour  l’avantage  du  pays , il  est 
peiil-etro  moins  essentiel  de  favoriser  une  forte  production  et  de  fortes 
économies  dans  un  petit  nombre  de  grandes  entreprises  qu’un  esprit 
d 01  die  et  d industrie  parmi  la  Ionie  des  petits  entrepreneurs.  Je  ne  sais 
sd  ne  se  trouve  pas  sur  les  petites  |>ropriétés  foncières  des  paysans  de 
cei  laines  parties  de  la  Suisse  ou  de  l’Allemagne,  dans  une  pareille  étendue 
de  terre,  une  valeur  capitale  aussi  considérable  que  sur  les  plus  grosses 
fermes  de  TAnglelerre. 

Si  cela  n’est  pas  toujours  ainsi,  si  Ion  voit  des  paysans  propriétaires 
vivre  dans  l'ordure  et  dans  la  misère,  ce  n’est  donc  pas  à l’exiguité  de  leur 
héritage  qu’il  faut  l’attribuer,  c’est  à l’exiguité  de  leurs  capitaux  ; et  leurs 
capitaux  sont  mils,  soit  en  raison  de  la  rapacité  du  fisc,  soit  en  raison  de 
I incui  ie,  de  I ignorance,  de  la  paress<i  des  cultivateurs.  Le  temps  que  les 
gens  de  la  campagne  perdent  au  coin  de  leur  feu,  ou  sur  le  pas  de  leurs 
portes,  ou  au  cabaret,  pourrait  être  employé  à quelque  occupation  ulih*. 
Uuand  le  propriétaire  d’une  chaumière  et  d’un  petit  terrain  ne  trouve  pas 
du  travail  comme  journalier,  il  est  rare  qu’il  ne  puisse  pas , avec  un  peu 
d intelligence  et  d’activité,  exécuter  dans  son  intérieur  quelques  travaux 
manufacturiers,  pour  son  usage  ou  pour  la  vente,  et  se  créer  ainsi  quelques 
économies.  N est-ce  pas  une  amélioration  qui  est  toujours  à sa  portée  que 
de  nettoyer  les  alentours  de  sa  demeure  pour  l’assainir,  d’enclore  son  ter- 
rain et  de  planter  quelques  arbres?  Uu  arbre  devient  un  capital  ; et,  pour 
le  foi  mer,  il  ne  s agit  que  de  ficher  um*  branche  en  terre.  Une  culture  mi- 
snable  nest  donc  pas  la  compagne  nécessaire  de  la  petite  culture;  mais 
elle  est  inévitablement  la  compagne  de  l’ignorance  et  de  la  paresse. 

La  preuve  en  est  dans  la  prospérité  qu’on  rencontre  souvent  dans  des 
pays  eiiuèremeut  cultivés  par  de  petits  entrepreneurs,  mais  intelligents 
et  actifs.  Là,  le  moindre  coin  de  terre  est  soigneusement  mis  à profil.  Ja- 
mais la  terre  ne  se  repose.  On  cultive  côte  à côte  plusieurs  produits  diffé- 
rents; ils  se  succèdent  plusieurs  fois  dans  l’année;  le  petit  cultivateur 
élève  un  porc,  des  poules,  une  vache  ; les  moindres  engrais  sont  recueillis; 
et,  sil  na  qu  un  seul  champ,  l’usage  de  la  charrue  ne  lui  est  pas  interdit, 
cai  les  gros  fermiers  sont  empressés  de  donner  des  labours  à façon. 

Eu  admeltanl  meme  que  les  grandes  entreprises  soient  plus  favorables 


DE  LA  GRANDE  ET  DE  LA  PETITE  CULTURE.  213 

à la  production,  on  ne  peut  nier  qu’il  n’y  ait  aussi  des  avantages  dans  un 
certain  mélangé  de  grandes  et  de  petites  entreprises.  Dans  les  premières 
on  fait  sans  doute  de  meilleures  récoltes  de  céréales,  de  plantes  oléagi- 
neuses et  fourragères;  ou  élève  des  troupeaux.  Dans  les  autres,  on  cnltive 
selon  les  climats,  des  oliviers , des  abeilles , des  vers  à soie,  du  chanvre  ’ 
des  châtaignes,  des  fruits,  des  légumes  •.  Les  gros  cultivateurs  fournisseni 
des  charrois  pour  le  transport  des  denrées  ; les  petits  fournissent  des  bras 
pour  le  moment  des  grandes  récoltes.  Ils  se  prêtent  de  mutuels  secours 

Telles  son  t les  principales  raisons  qu’on  a données  en  faveur  des  grandes 
et  des  petites  cultures,  sous  le  rapport  de  la  quantité  de  richesses  pro- 
duites. La  division  des  terres  en  grandes  et  en  petites  propriétés  donne 
•eu  a des  considérations  politiques  et  morales,  très  importantes  en  eiles- 
meines,  mais  qui  s’éloigiu'iit  de  mon  sujet  actuel  ’. 

La  nature  des  choses  a mis  des  bornes  nécessaires  à la  grandeur  des 
entreprises  d’agriculture.  Le  cultivateur  ne  saurait,  sansperdre  beaucoup 
de  temps,  se  transporter,  lui,  ses  chevaux  et  ses  outils,  a de  trop  grandes 
distances.  Le  maître  surveille  mal  des  terrains  éloignés  les  uns  des  autres 
Les  produits  de  l’agriculture  sont  encombrants  et  lourds;  s’il  faut  les 
amener  de  trop  loin  pour  les  rentrer  dans  les  granges  ou  dans  les  pres- 
soirs, les  frais  de  production  en  sont  trop  augmentés.  L’entrepreneur  ne 
peut  pas,  comme  un  manufacturier,  établir  un  ordre  constant,  et  qui  soit 
toujours  le  meme,  pour  toutes  les  parties  de  son  entreprise,  et  pour 
c lacun  de  ceux  qu’elle  emploie.  La  direction  d’une  entreprise  agricole 
exige  une  suite  de  petites  décisions  à prendre,  qu’on  ne  peut  se  dispenser 
de  changer  selon  les  occurrences,  selon  le  temps  qu’il  fait  et  la  saison  de 
année.  Lne  gelee  survient  ; il  faut  occuper  à des  transports  les  chevaux 
qui  étaient  au  labourage.  Tel  engrais  vient  à s’offrir,  il  faut  décider  à quelle 
piece  de  terre  il  est  propre.  Jamais  deux  années  de  suite  le  même  terrain 
no  peut  etre  cultive  de  même,  et  quelle  variété  dans  les  produits'  des 


' Un  village  près  de  Paris,  Montreuil,  s’est  enrichi  par  la  culture  des  espaliers  • 

«n  autre,  Fontenay-aux-Roses,  par  la  culture  des  roses  d’abord  et  ensuite  p.r 
la  culture  des  fraisiers.  ^ 

.n’iM?"™  »"■  dcplorablM 

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d„,  a „.e.rop  gra.de  ,ubdi,isl,„  des  pr„p,w,;  n ..  par,,,  p„  g,,, 
cette  subdms.on  soit  accompagnée  d’inconvénients  aussi  graves. 


DKlJXIKMi:  PARTIE.  — CHAPITRE  Y, 

grains,  des  bestiaux,  des  bois,  des  légumes,  des  fruits,  du  vin,  des  oi- 
seaux de  basse-cour,  du  beurre  et  tant  d’autres  choses!  Il  s’agit  de  re- 
cueillir, de  préparer,  de  veudi  e tous  ces  objets  si  divers.  Rien  ne  peut  .se 
faire  d’une  manière  constante,  suivant  un  ordre  établi  ; il  faut  que  le  chef 
se  mêle  de  tout , surveille  tout , décide  de  tout  par  lui-même. 

C’est  pourquoi  l’on  ne  voit  guère  de  ferme  où  Ion  exploite  plus  de  400  à 
500  arpents.  Mais  ce  qui  est  une  très  grande  entreprise  agricole,  serait  une 
fort  médiocre  entreprise  manufacturière  ou  commerciale.  Il  fautSO  mille 
francs , plus  ou  moins , de  capital  circulant,  pour  être  fermier  de  la  plus 
grosse  ferme  qu’un  homme  puisse  conduire.  C’est  sur  cette  somme  que 
roule  la  masse  d’affaires  qu’il  peut  remuer,  ce  qu’il  peut  fabriquer  et  vendre; 
et  encore  ce  capital  ne  saurait,  comme  dans  beaucoup  d’entreprises  de 
commerce,  être  avancé  et  rentrer  plusieurs  fois  par  an.  Il  faut  tout  au 
moins  une  année  pour  achever  la  plupart  des  produits  de  l’agricultur*'. 
L action  du  capital  ne  saurait  se  multiplier  par  l’activité  de  la  fabrication. 
C’est  une  borne  mise  par  la  nature  des  choses  aux  entreprises  qui  ont  l’agi  i- 
culture  pour  objet,  ^lous  verrons  que  cette  borne  n’existe  pas  pour  cer- 
taines entreprises  qui  ont  des  analogies  avec  l’industrie  agricole,  mais  non 
avec  la  culture  des  terres,  comme  l’exploitation  des  mines  et  des  pêcheries. 

En  Irlande,  il  y a beaucoup  de  gros  propriétaires  qui  se  trouvent  en 
possession  de  leurs  terres  par  suite  des  chances  de  la  politique,  et  en  vertu 
des  confiscations  qui  accompagnèrent  Taccession  du  prince  d’Orange.  Celle 
classe  de  propriétaires  habiterait  désagréablement  des  provinces  où  ils  sont 
regardés  comme  des  spoliateurs.  Sans  s’intéresser  au  bonheur  de  ces  pro- 
vinces, il  ne  cherchent  qu’à  en  tirer  le  plus  de  revenus  qu’ils  peuvent,  et 
à le  manger  en  Anglelerrre.  Il  en  est  résulté  un  système  de  culture  à la 
fois  déplorable,  et  cependant  favorable  à la  population;  système  qui  ré- 
sout le  problème  de  faire  vivre  les  hommes  en  consommant  le  moins  qu’il 
est  possible. 

Ln  grand  propriétaire  loue  son  l>ien  , non  pas  à un  fermier,  mais  à un 
|i(!  agent  qui  lui  répond  de  son  revenu.  Cet  agent  partage  le  bien  en  plusieurs 

grandes  portions  louées  à des  agents  secondaires  qui  partagent  leurs  por- 
tions entre  plusieurs  autres  agents  que  l’on  pourrait  appeler  tertiaires  ; 
ceux-ci  sous-loueiu  à leur  tour  de  petits  lots  de  terrain  à de  pauvres  fa- 
milles qui  élèvent  une  espèce  de  hutte  en  terre  et  cultivent  des  pommes 
de  terre.  C’est  la  culture  qui,  à la  latitude  de  l’Irlande,  procure  le  plus  de 
matière  alimentaire  à égalité  de  terrain.  Ces  familles  indigentes  élèvent 
ainsi  quelques  enfants,  qui,  à mesure  qu’ils  grandissent,  cherchent  à leur 


CULTURE  DU  SUCRE;  ESCLAVAGE  DES  NÈGRES.  m 

tour  à s’accoupler,  et  pour  cela  sollicitent  un  nouveau  coin  de  terre  avec 
sa  cabane.  Les  agens  tertiaires,  qui  ne  sont  que  des  espèces  de  paysans, 
sont  plus  à portée  qu’un  propriétaire  de  faire  payer,  soit  en  nature,  soit 
en  argent,  tous  ces  petits  loyers,  et  présentent  aux  agens  secondaires  un 
peu  plus  de  garanties  que  le  cultivateur  immédiat,  qui  ne  possède  rien  en 
propre;  et  les  agens  secondaires  en  présentent  encore  plus  au  principal 
locataire,  qui  est  un  homme  d’affaires  important. 

On  voit  que  ce  genre  d’exploitation  met  les  pauvres  agriculteurs  entre 
eux  dans  un  état  de  concurrence  perpétuel  pour  obtenir  des  terres  à loyer  ; 
car  ils  nesauraienl  vivre  sans  un  petit  leirain,  et  ne  peuvent  l’obtenir  qu’en 
enchérissant  les  uns  sur  les  autres.  Pour  enchérir,  pour  payer  en  même 
temps  l’impôt  et  leurs  prêtres,  il  faut  qu’ils  se  réduisent  à ne  consommer 
()ue  ce  qui  est  rigoureusement  indispensable  au  soutien  de  la  vie.  Le  cri 
de  la  nature  les  oblige  à partager  leur  chétive  portion  avec  leurs  enfants  ; 
et,  lorsque  la  saison  est  contraire  aux  pommes  de  terre,  nul  autre  supplé- 
Mieiit  ne  vient  à leur  secours.  Ils  mendient  ou  ils  volent,  ou  bien  se  sou- 
lèvent en  masse.  L’ignorance,  la  superstition,  sont  les  compagnes  de  la 
misère.  L’Irlande  est  une  des  plaies  de  rAnglcieire,  dont  elle  pourrait 
devenir  une  des  plus  fertiles  provinces  *. 


CHAPITRE  VL 

De  la  culture  du  sucre  et  de  l’esclavage  des  nègres. 

On  a vu,  dans  les  trois  derniers  siècles,  des  Européens  se  disant  chré- 
tiens et  civilisés,  renouveler,  et  même  d’une  manière  plus  criante,  le  sys- 
tème des  païens  et  des  barbares  qui  cultivaient  leurs  terres  par  des  es- 
claves et  à coups  de  fouet.  Les  couqiiéranlsqui  envahirent  les  îles  du  golfe 
mexicain,  ne  pouvant  soumettre  les  indigènes,  les  exterminèrent,  et  al- 
lèrent aux  côtes  d’Alrique  enlever  de  force  des  nègres  qui  ne  leur  avaient 
jamais  fait  de  mal,  pour  cultiver  des  îles  qu’ils  n’occupaient  que  par  le 


* Je  crois  que  Fclat  de  l’Irlande  est  très  susceptible  de  remèdes  ; mais  je  me 
garderai  bien  de  les  proposer,  parce  qu’il  faudrait  que  j'eusse  une  connaissance 
plus  intime  du  pays,  et  parce  qu’ils  choqueraient  trop  de  préjugés  enracinés  en 
Angleterre,  et  trop  «rintérêts  puissants,  pour  pouvoir  être  bien  accueillis. 


I 


-’w  deuxième  PAHTIË.  - CHAPITRE  VI. 

•Iruit  du  plus  fort,  et  qu’ils  avaient  rendues  désertes.  Il  en  est  résulté  un 

système  de  culture  qu’il  convient  d'apprécier  dans  un  cours  d’économie 
politique. 

Avant  que  les  principes  de  l’économie  des  sociétés  fussent  bien  connus 
on  croyait  qu’il  convenait  à une  nation  de  cultiver,  sur  son  territoire  les 
denrees  de  sa  propre  consommation,  plutôt  que  de  les  produire  sous  une 
autre  forme,  et  de  les  obtenir  par  dos  échanges;  c’est-à-dire,  plutôt  que 
c e les  acheter  de  la  main  des  étrangers,  même  lorsque  l’on  pouvait,  par 
ce  dernier  procédé,  les  obtenir  à moins  de  frais.  Conséquemment,  on  at- 
tachait une  haute  importance  à posséder,  dans  les  contrées  équinoxiales 
des  colonies  sujettes,  où  l’on  cultivât  ces  denrées  que  l’Europe  ne  pouvait 
pas  produire.  Depuis  les  derniers  progrès  des  sciences  économiques,  au 
moyen  desquels  on  a pu  se  convaincre  que  tout  progrès  industriel  con- 
siste a pouvoir  acquérir,  à un  moindre  prix,  les  mêmes  produits,  quelle 
que  soit  la  voie  par  laquelle  on  se  les  procure  ’,  la  question  s’est  réduite 
a savoir  SI  le  sucre,  par  exemple,  revient  moins  cher,  étant  cultivé  dans 
des  colonies  dépendantes  de  notre  nation,  que  lorsqu’on  se  le  procure  par 
la  voie  du  commerce  avec  l’étranger. 

Il  y avait  un  moyen  simple  de  décider  la  question.  C’était  d’assujétir  à 
un  droit  égal  tous  les  sucres,  de  quelque  part  qu’ils  vinssent.  Les  consom- 
mateurs alors  les  auraient  tirés  des  lieux  qui  les  fournissent  au  meilleur 
marche.  Ce  n’est  point  ainsi  qu’on  a fait.  Pour  nous  obliger  à préférer  les 
sucres  de  nos  colonies  qui  coûtent  plus  cher,  on  a chargé  de  plus  gros 
droits  d entree  ceux  des  contrées  étrangères  qui  coûtent  moins.  La  loi  qui 
nous  régit  en  France,  au  moment  où  ceci  est  écrit,  soumet  les  sucres  qui 
viennent  des  possessions  étrangères  à un  droit  qui  excède  de  50  francs 
par  quintal  métrique  le  droit  que  paient  les  sucres  qui  viennent  des  co- 
lonies françaises.  Et  ce  qui  peut  faire  supposer  que  ceux-ci  reviennent 
a 50  fr.  par  quintal  métrique  plus  cher  que  les  sucres  étrangers,  c’est  qu’il 
s’en  trouve  toujours  quelque  peu  de  ces  derniers  qui  consentent  à suppor- 
ter ce  droit,  et  qui  peuvent  néanmoins  se  vendre  sur  notre  marché  au 
meme  prix  que  les  sucres  des  îles  françaises.  S’ils  ne  payaient  qu’un  droit 

égal  a ces  derniers,  on  pourrait  donc  nous  les  fournir  à 50  francs  meilleur 
niîïrché. 

On  a,  par  cotte  politique,  encouragé  une  production  désavantageuse,  une 


' \ oyez,  an  cliap.  9 de  la  1"  partie,  ce  qui  coustiUie  les  progrès  de  riudiistiie. 


CULTURE  DU  SUCRE;  ESCLAV.XCE  DES  NÈGRES. 


2i7 


I 


protluciiuii  qui  donne  de  la  perte  ; et,  pour  que  les  auteurs  de  celle  pei  ie, 
c’esl-à-dire,  les  colons,  ne  la  supporlassenl  pas , on  Ta  fait  supporter  aux 
consommateurs  français.  La  consommation  acluelle  du  sucre  en  France 
est  évaluée  à cinq  cent  mille  quiniaux  métriques;  or,  si  nous  achetions 
celle  quantité  dans  l’Inde  ou  ailleurs,  à 50  francs  meilleur  marché,  par 
(|uinlal  métrique,  il  est  évident  que,  même  en  payant  les  mêmes  droits 
d’entrée,  le  quintal  métrique  nous  reviendrait  à 50  francs  de  moins  : ce  qui 
nous  procurerait  une  épargne  annuelle  de  25  millions,  que  nous  pourrions 
consacrer  à d’autres  achats,  à d’autres  jouissances,  sans  (pic  le  commerce 
fraiK'ais  gagnât  moins,  sans  que  le  trésor  public  vît  diminuer  ses  recettes. 
Il  est  même  probable  que  le  commerce  et  le  trésor  recevraient  davantage; 
car  une  diminution  d’un  quart,  sur  le  prix  de  celle  denrée,  en  augmente- 
rait considérablement  la  consommation. 

Devons-nous,  deinandcra-l-on,  sacrifier  les  intérêts  des  habitants  de  la 
Martinique  et  de  la  Guadeloupe,  qui  sont  nos  concitoyens,  ou  du  moins 
issus  de  nos  concitoyens?  Je  demanderai  à mon  tour  s’il  faut  sacrifier  da- 
\anlageles  intérêts  des  habitants  de  la  France,  qui  nous  tiennent  encore 
de  plus  prés.  Ne  faut-il  pas  plutôt,  loin  de  favoriser  une  culture  fàcheus*; 
avec  laquelle  il  faut  nécessairement  qu’il  y ait  quelqu’un  de  sacrifié,  la  d('- 
cüurager,  amener  par  degrés  un  changement  de  système? 


Il  le  faut  d’autant  plus,  que  ce  système  di^feclueux  ne  peut  lutter  avec 
succès  contre  la  force  des  choses.  Malgré  Ife  sacrifice  qu’on  exige  de  nous 
<*n  nous  faisant  payer  le  sucre  plus  cher  que  nous  ne  devrions  le  payer, 
malgré  les  frais  de  marine  militaire  et  de  garnisons,  malgré  les  guerres  qiu^ 
fou  nous  force  à livrer  pour  défendre  nos  îles  à sucre*,  malgré  lesoutrages 
dont  on  se  rend  coupable  envers  l’humanité  pour  en  maintenir  la  culture, 
on  ne  peut  soutenir  ce  système  ; nos  colons  se  ruinent,  car  ils  s’endettent 
tous  les  jours  davantage.. 

A quoi  tiennent  ces  frais  de  prodiunion  supérieurs  à la  valeur  naturelle 


* Les  régiments  qu’on  enihanfue  pour  ce  service  sont  décimés  parle  diuiat, 
ri  n’y  vont  qu’avec  une  extrême  répugnance.  C’est  même  une  question  de  droit 
public  que  de  déterminer  si  la  conscription  militaire  de  tous  les  citoyens  d’uii 
certain  âge,  et  qui  pourrait  être  justifiable  par  la  nécessité  de  défendre  son  pays 
contre  une  invasion  étrangère,  l’est  également  lorsqu’il  s'agit  d’aller  en  Amérique 
pour  soutenir  de  force  un  régime  contre  nature. 


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1 

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DKLXIÈMp;  PARTI!:.  - CHAlMTRi:  VI. 

.U.  I.i  odailî  Ew-00  ü„  ,„„dc-  de  c,d.ivcr  par  doa  n.ains  esclave»?  csMe  à 

liihabdeiedcs|,lan,e,,,s,„„àdes,lilliculléspl,,sgrandesàsurmo,,ler,|,,e 

oelles  guei,  reneomre  aille, ,rs?  Javoae  „„c  ees  .liirércmes  qaesdops  l„e 

C-est  „pe  combliiaisoii  q„i  pa,-a|,  asser.  i-idicle  q„e  de  faire  ea  Earope 
des  arnieiaeals  ,1c  aavbes  dispendieax,  d’aller,  à .aille  lieaes  de  dislaacc 
at  lelerdcs  boaaacs,  et  de  les  Iraasparler  deux  mille  licaesplas  loia,  dans 
an  a,„.e  ,c„„spl,è,  e , p„,„.  „’y  exé,.,„er  q,,e  le  „a,ail  d’an  manoeavre 
^■»ss,e,-  U,  risqaes  de  la  irailed,»  „cs,es,  de  naaae  qae  la  boale  a„a- 
>b,eaee,  a.fame  Iranc,  vealea.  é„-e  ea„ve,,s  par  le  galaq„’„„  , fa,,,  ce 
qa,  pmaeassca  baa,  le  p,  ix  ,l’„„  „èg,e  ^ax  Aadlles.  Celai  q„i  l’a- 

e “'»f’‘"donelcsrra,sdel’inuà-,Hdesü,ip,.ix,l’aeba„celi,„ër«leslvla..er 

p,,,s,|ae  locapaal  es,  perd,,  àla  a, or,  de  l’esclave,  el  il  fantl’cvalaer  ù 
. elev  e,  cai-  les  eoloas  ne  sa,„-aiea,  e,npn,mer  ,à  „a  laax  ,a<«lcrc.  Il  , 

. e plas  b,e,„l„  deebe,  à essayer  sar  celle  Irisle  laai  rbandise.  Beaaeoop 

nr^  Il  "'Tï‘  ""  O” 

reir  I I»"'- 

salaae  qae  loa  paie  a „a  ouvrier  libie,  e,  doive,,,  ,-ep,«e„ler  „„  salaire 

Il  paiaiira  plas  dispeadieax  eaeore,  si  l’on  coasidèie  le  pea  d’ialérdl  ' 
relia  r “ “ " «•  lü- 

irr  ’î’ ■" 

loi  inm  ’ la  tâche  qu’on 

,11  1 ““  '*  “"""aadea,.  .mais, 

ailes  ““!»  1»  '■«''«l  enx- 

vn.es  son,  ,„.o  ma„.Ml’œ,.vre  qai  „o  laisse  pas  d’èlrc  coàiease,  car  les 

snrveillaiils  sont  payes  plas  cher  qae  les  simples  ouvriers. 

„nn,  comme  tous  les  frais  doivcal  ealrer  en  ligne  de  cmnple,  dans  le 
'lenx  système  de  l’esclavage,  aussi  bien  les  frais  caasés  paris  mallre! 

colonies,  des  frais  «normes  dans  le  genre  de  vie  des  planlem  s.  Le  l égime 
Il  f,  U ,1p°T’  ““  '*  '■“P"' 

,1c  n : H P»"’’  «™'’.  tencoap 

bien  ïi,  le  / "T““  P™""»™-  Dans  un  compte 

ban  fa„  des  frais  de  pirndaclion , il  fan,  donc  tqoaler  à l’enirelien  dos 

neg,es  onvners  l’ealietien  bien  plas  cofdeax  des  nègres  dom,„iq„es. 


2i0 


1 


CULTURi:  I>n  SÏJCRi:;  ESCLAVAGE  DES  NÈC'.RES. 


Convenons-en  : il  résulte  de  tout  cela  un  système  de  corruption  vicieux, 
et  qui  s'oppose  aux  plus  beaux  développements  de  l’industrie.  Un  esclave 
est  un  être  dépravé,  et  son  maître  ne  Test  pas  moins  ; ni  l’un  ni  Tautre  ne 
peuvent  devenir  complètement  industrieux,  el  ils  dépravent  l’homme  libre 
qui  n’a  point  d’esclaves.  Le  travail  ne  peut  être  en  honneur  dans  les  mêmes 
lieux  où  il  est  une  flétrissure.  L’inactivité  de  l’esprit  est,  chez  les  maîtres, 
la  conséquence  de  celle  du  corps  ; le  fouet  à la  main,  ou  est  dispense  d’in- 
telligence’. 

Les  hommes  qui,  soit  en  Europe,  soit  aux  îles,  sont  intéressés  ou  seu- 
lement habitués  au  genre  d’exploitation  qu’on  y a suivi  jusqu’à  présent , 
et  que  l’on  suit  encore  dans  toutes  celles  qui  ne  sont  pas  émancipées,  ap- 
portent en  preuve  de  rexcellence  de  ce  régime  l’autorité  de  l'expérience, 
en  disant  : «Voyez  la  prospérité  où  s’étaient  élevés,  sous  le  régime  de  l’es- 
« clavage,  Saint-Domingue,  la  Martinique,  la  Guadeloupe,  la  Jamaïque, 
« Cuba , etc.  Est-ce  un  mauvais  mode  d’exploitation  que  celui  que  cou- 
« ronne  le  succès?  » 

Messieurs,  en  économie  politique,  les  causes  sont  si  nombreuses,  el 
agissent  d’une  manière  si  compliquée,  que  les  demi-savants,  les  obser\a- 
teurs  superficiels  s’y  méprennent  souvent.  Deux  faits  qui  marchent  en- 
semble leur  paraissent  tenir  l’un  à l’autre  ; el  leur  conviction  est  quelque- 
fois si  forte,  qu’ils  s’étonnent  de  votre  incrédulité,  et  s’en  irritent.  Je  ne 
pense  point  que  ce  qu’on  se  plaît  à appeler  la  prospérité  des  colonies  du 
golfe  mexicain,  soit  le  résultat  de  la  manière  dont  elles  étaient,  et  dont 
quelques-unes  sont  encore  exploitées.  Je  croirais  à leur  prospérité , si , 
abandonnées  à leurs  propres  moyens,  sans  le  secours  et  les  dépenses  des 
gouvernements  européens,  sans  les  capitaux  qu’y  apportent  journelle- 
ment les  spéculateurs  de  leurs  métropoles,  et  sans  le  monopole  que  leur 
assurent  les  droits  qu’on  asseoit  sur  les  produits  semblables  aux  leurs, 
j’avais  vu  leur  population  doubler  tous  les  vingt  ans,  ainsi  qu’on  l’a  vu 
dans  des  colonies  devenues  indépendantes.  Mais  telle  quelle,  celle  pros- 
périté a été  beaucoup  moins  grande  qu’elle  n’aurait  dû  l’être  dans  les  cir- 
constances extraordinairement  favorables  où  se  sont  trouvées  les  colonies 


des  Eurepéens. 


Je  ne  peux  entrer  ici  dans  des  détails  qui  pi  ouveraient  la  détestable  iulluence 
morale  et  politique  de  I esclavage  domestique.  Ce  sujet  a clé  admirablement  bien 
traité  par  Charles  (’omte,  dans  son  'fratié  de  Legù/aiton,  liv.  V. 


DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  VU 

Les  progrès  rapides  que  l’Europe  a faits,  peudaul  les  di.x-sepiiè.»..  ei 
d.v-huit.eme  siècles,  dans  Tagricullure , le  commerce  cl  les  arts  cl  par 
conséquent  en  richesse  et  en  population,  lui  ont  rendu  toujours  plus  né- 
cessaires les  produits  que  nous  appelons  denrées  coloniales,  et  lui  ont 
permis  de  les  payer  chèrement.  Il  y a deuv  siècles  que  l’on  ne  trouvait  du 
sucre  que  chez  les  apolhicaires , où  on  le  vendait  à l’once;  et,  dès  les 
clernieres  années  de  l’ancien  régime,  la  France  seule  en  consommait 
oO  millions  de  livres.  Au  temps  de  Henri  IV,  le  café  était  absolument  in- 
connu en  France,  et  maintenant  il  n’est  pas  un  seul  de  nos  portefaix  qui 
ue  prenne  sa  tasse  de  café.  La  demande  croissant  graduellement,  et  l’ai>- 
pioMsionnement  venant  d’un  petit  nombre  d’ÎIes,  dont  le  sol  est  encore 
I>*en  loin  detre  cultivé  en  totalité,  ces  denrées  ont  été  constamment  te- 
uuesa  un  prix  de  monopole,  à un  prix  supérieur  à leurs  frais  de  produc- 
tion tout  gros  qu’ils  étaient,  et  par  conséquent  très  avantageux  pour  leurs 
pro  ucleurs  ; c’est-à-dire  pour  les  entrepreneurs  de  la  culture  et  du  com- 
merce qui  nous  les  procuraient  ; car,  pour  ce  qui  est  des  pauvres  nègres 

pi  oducteurs  aussi,  ils  retiraient  la  moindre  part  de  la  valeur  des  produits 

(.et  a^ntage,  dérivant  des  produits  de  l’Europe,  était  encore  accru  par  le 
pi  iMlege  exclusif  qu’avaient  les  îles  françaises  d’approvisionner  la  France 
cl  les  pays  que  la  France  fournissait  ; ce  qui  contribuait  à élever  le  prix 
de  leurs  produits  à un  taux  véritablement  usuraire. 

C’était  donc  le  consommateur  français  qui  payait  la  prospérité  de  l’agri- 
eu bure  des  Antilles;  et  les  frais  de  culture  auraient  été  encore  plus  con- 
sidérables, qu’au  moyen  de  la  faveur  des  circonstances  et  d’un  monopole 
accorde  par  la  France  aux  dépens  de  la  France , les  colonies  non-seule- 
ment pouvaient  prospérer,  mais  auraient  prospéré  bien  davania-e  si 

<m  meme  temps  leur  système  de  culture  et  leur  régime  avaient  été  meil- 
itîuis  et  leurs  colons  plus  industrieux. 

.Maintenant,  que  l’on  cultive  du  sucre  dans  toutes  sortes  de  pays  de  la 
/.one  torride , et  même  en  Europe , les  colons  sont  soumis  à une  véritable 
concurrence,  et  ne  peuvent  la  supporter:  ils  s’endettent  tous  les  jours  da- 
vantage ; Ils  demandent  encore  des  privilèges  ; mais  des  privilèges  ne  les 
sauveront  pas.  La  nature  des  choses  est  trop  forte.  On  sera  partout  obli-é 
meme  sans  commotions  politiques,  d’abandonner  le  vieux  système  colo- 
nial et  de  coder  a l’influence  du  prix  des  choses.  La  France  serait  assez 
peu  eclairee  pour  continuer  à payer  le  sucre  50  pour  cent  auKlelà  de  sa 
^ aleur  véritable  ; on  fermerait  encore  plus  les  yeux  sur  l’infraction  aux  lois 
s(ii  a ti  aile , I Angleterre  et  les  Élais-ünis  consentiraient  à la  tolérer  en- 


CULTURE  DU  SUCRE;  ESCLAVAGE  DES  NÈGRES.  251 

core  longtemps , malgré  l’impatience  qu’on  sait  qu’elle  leur  cause  ; le  con- 
tinent américain,  entièrement  indépendant,  prendrait  son  parti  devoir 
une  domination  européenne  à ses  portes  ; enfin  , le  régime  colonial  serait 
rétabli  dans  toute  sa  rigueur , et  la  culture  à coups  de  fouets  plus  prospère 
que  jamais,  que  les  intérêts  pécuniaires  des  colons  eux-mêmes  en  pro- 
nonceraient la  fin  prochaine. 

Des  personnes,  tolérantes  pour  les  maux  qu’elles  ne  souffrent  pas,  en 
prennent  aisément  leur  parti,  et  envisagent  des  expéditions  cruelles  et 
d’abominables  spéculations  comme  ces  malheurs  historiques  sur  lesquels 
nous  ne  pouvons  rien  ; tandis  que  nous  y pouvons  beaucoup  en  laissant 
voir  toute  riiorreur  qu’elles  nous  inspirent.  Je  voudrais  que  ces  personnes 
comprissent  que  la  question  qui  nous  occupe  n’est  pas  tout  entière  dans 
des  intérêts  pécuniaires.  Il  ne  s’agit  pas  uniquement  de  savoir  à quel  prix 
on  peut  faire  travailler  un  homme  ; mais  à quel  prix  on  peut  le  faire  tra- 
vailler sans  blesser  la  justice  et  rhumanilé.  Ce  sont  de  faibles  calculateurs 
que  ceux  qui  comptent  la  force  pour  tout  et  l’équité  pour  rien.  Cela  con- 
duit au  système  de  production  des  Arabes  bédouins , qui  arrêtent  une  ca- 
ravane , pillent  les  marchandises  qu’elle  transporte , et  s’en  applaudissent 
en  disant;  « Bien  fous  sont  ceux  qui  font  venir  à grands  frais  des  niar- 
» chandises  de  ITude  et  de  la  Chine.  Les  mêmes  marchandises  ne  nous 
» ont  coûté  que  quelques  jours  d’embuscade  et  quelques  livres  de  poudre 
» à fusil.  » 

Certes , les  Arabes  bédouins  ont  beau  s’admirer , je  ne  pense  pas  que 
vous  conveniez  jamais  que  leur  pays  soit  dans  une  situation  plus  florissante 
que  ceux  où  l’on  produit  par  de  meilleui’s  procédés.  C’est,  quoiqu’à  un 
différent  degré  dans  l’exécution , un  calcul  également  vicieux  dans  sou 
principe,  que  celui  qui  exclut  louie  considération  de  justice  et  d’humanité 
dans  les  relations  d’homme  à homme.  Il  n’y  a de  manière  durable  et  sûre 
de  produire , que  celle  qui  est  légitime , et  il  n’y  a de  manière  légitime  que 
celle  où  les  avantages  de  l’un  ne  sont  point  acquis  aux  dépens  de  l’autre. 
Celte  manière  de  prospérer  est  la  seule  qui  n’ait  point  de  fâcheux  résul- 
tats à craindre;  et  les  événements  arrivés  me  donneraient  trop  d’avan- 
tage , si  je  voulais  mettre  en  parallèle  les  pays  où  l’esclavage  a entraîné 
des  bouleversements,  et  ceux  où  les  descendants  de  Penn  elles  imitateurs 
de  ses  principes , ont  fondé  des  nations  qui  croissent  rapidement  eu  pros- 
périté , cl  qui  couvriront  bientôt  le  Nouveau-Monde  pour  fexeinple  et 
riustruclion  de  fAucien. 

Des  philanthropes,  dont  les  inteiuions  sont  extrêniement  louables,  ont 


ê 


DEI  XIKMK  PAUTIE.  — CHAIMÏHE  Vï. 


cru  possible  que  lescolonsdes  Anlilles  libérassent  par  degrés  leurs  nègres, 
et  leur  donnassent  ensuite  de  l’ouvi’age  à la  journée  et  à la  tache.  J’ai  con- 
sulté et  beaucoup  décrits  et  beaucoup  de  voyageurs  sur  ce  point,  et 
j avoue  que  telle  ne  me  paraît  pas  être  l’issue  par  laquelle  on  sortira  du 
mauvais  régime  des  îles  à esclaves.  L’aiTranchissomenl  des  esclaves , qui 
peut  ailleurs  augmenter  la  production , n’aurait  pas  sans  doute  ici  le  meme 
Hïet,  surtout  relativement  au  sucre.  Dans  ce  climat,  le  travail  d’une 
journée  entière  au  soleil  est  extrêmement  pénible.  Aucun  Européen  n’y 
résiste,  et  le  nègre  ne  s’y  soumettra  jamais  volontairement.  Il  a peu  de 
besoins,  et,  sous  la  zone  torride,  où  la  terre  est  si  féconde,  une  heure 
de  travail  par  jour  sutïil  à un  nègre  pour  les  satisfaire  et  pour  nourrir  sa 
lamille.  Devenu  libre , il  travaillerait  au  lever  du  soleil  pendant  une  heure 
ou  deux , et  nulle  satisfaction  ne  balancerait  pour  lui  la  peine  qu’il  éprou- 
\erait  à li  availler  le  reste  du  temps  *,  Le  planteui* , qui  voudrait  l’occuper 
comme  ouvrier  libre , serait  contraint  de  voir  se  reposer  son  fonds  de 
terre  et  son  capital  pendant  les  neuf  dixièmes  de  la  journée.  En  Europe, 
les  combinaisons  sont  tout  autres.  L’état  de  la  société  fait  naître  beaucoup 
plus  de  besoins  chez  l’ouvrier.  Toute  espèce  de  carrière  peut  s’ouvrir  à 
son  ambition  , et  le  travail  est  une  peine  tolérable  dans  un  air  tempéré. 
Malgré  cela , combien  ne  trouve-t-on  pas  en  Europe  d’ouvriers  sans  ému- 
lalion  , qui  travaillent  mollement , et  seulement  une  partie  de  la  semaine, 
lorsqu  un  peu  plus  d’énergie  améliorerait  fort  aisément  leur  sort? 

On  cite  des  habitations,  celle  de  M.  Steele  à la  Barbade,  de  M.  Not- 
tingham  à Toriola,  où  les  nègres  libérés  ont  été  payés  à la  journée.  Mais 
(I  autres  voyageurs  sont  loin  de  convenir  que  ces  essais  aient  réussi*. 


* Dans  uu  rapport  publié  par  ITnslilulion  africaine  de  Londres,  en  1815,  page 
, on  lit  que  le  plus  grand  obstacle  qu’ait  éprouvé  l’établissement  de  Sierra- 
Lcone(où  l’on  voulait  établir  la  culture  par  des  ouvriers  noirs  à gages) a été,  à 
toutes  les  époques,  l'indolence  des  naturels  et  leur  aversion  pour  le  travail  de 
la  terre,  lorsqu  il  y avait  un  autre  moyen  quelconque  de  gagner  sa  subsistance 
a\ec  moins  dexcrlion  corporelle.  Ils  (piittaieiit  leurs  établissements  agricoles 
pour  faire  un  petit  commerce  de  bétail , ou  même  pour  attraper  des  esclaves  et 
les  vendre  aux  négriers  d’Europe, 

M*".  T.  Clarkson,  dans  ses  Thoughts  on  ihe  nccessily  of  improving  Ihc  condi^ 
lion  of  Slaves,  dit  que  M,  Steele  est  mort,  en  1791,  comblé  de  gloire  et  de  béné- 
dictions; et  M’Queen,  dans  ses  West  Indian  colonies,  page  426,  dit  que  M.  Steele 
est  mort  insolvable,  et  qire  son  habitation  a été  vendue  par  autorité  de  justice. 


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II 

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CULTURE  DU  SUCRE;  ESCLAVAGE  DES  NEGRES.  253 


L’île  d'Haïli,  autrefois  Sainl-Domingue,  émancipée  depuis  plus  de  vingt- 
cinq  ans , prospère  plutôt  sous  la  bannière  de  l’indépendance  que  sous 
celle  de  la  liberté.  Les  chefs  qu’elle  a successivement  reconnus,  Toussaint 
Louverlure,  Christophe,  Pétion,  et  son  président  actuel,  Boyer,  dominés 
par  la  nécessité,  ont  rendu  ou  fait  rendre  des  lois  qui  ne  laissent  point  le 
nègre  entièrement  libre  de  son  travail'.  Sous  prétexte  qu’il  fallait  que  les 
domaines  dont  l’État  s’était  emparé  fussent  cultivés , tout  nègre,  en  même 
temps  qu’on  le  reconnaissait  libre  et  citoyen , devait  être  attaché  à une 
habitation,  et  se  soumettre  aux  règlements  qui  admettaient  des  punitions 
graduées,  et  même  le  fouet,  pour  un  travail  imparfait  ou  l’oisiveté  volon- 
taire. Selon  les  lois  actuelles,  qui  sont  moins  militaires  et  plus  douces,  un 
cultivateur,  néanmoins,  qui  quitte  une  habitation  pour  se  mettre  dans  la 
domesticité , perd  ses  droits  de  citoyen.  S’il  la  quitte  pour  ne  rien  faire,  il 
est  réputé  vagabond  et  puni  de  l’emprisonnement  et  même  du  cachot.  11 
ne  peut  pas  acquérir  moins  de  cinq  carreaux  de  terre  à la  fois  ; ce  qui 
l’oblige  à une  certaine  activité  pour  les  mettre  en  rapport,  et  exclut  d’une 
indépendance  complète  ceux  qui  n’ont  pas  une  petite  fortune  acquise  ’. 


I 


Le  même  auteur  assure  que  l’habiUlion  de  NoUingham  est  dans  la  détresse  ! Il 
paraît  du  moins  que  la  méthode  d'affranchir  les  esclaves  ne  s’est  point  propagée, 
comme  elle  aurait  fait  si  elle  eût  réussi. 

• Suivant  la  loi  de  Christophe,  concernant  la  culture  (art.  16)  : « La  loi  punit 
« l’homme  oisif  et  vagabond,  tout  individu  devant  se  rendre  utile  à la  société.  » 
Conséquemment,  tous  les  nègres  qui  n’avaient  pas  une  profession , c’est-à-dire 
un  capital  et  une  industrie,  ou  qui  u'étaient  pas  capables  de  la  continuer,  étaient 
répartis  dans  l'une  ou  l'autre  des  habilatious  exploitées  pour  le  compte  de  leurs 
propriétaires,  ou  pour  le  compte  du  gouvernement.  Là,  ils  avaient  pour  salaire 
le  quart  des  produits  de  l'habitation,  et  travaillaient  sous  le  commandement  du 
propriétaire  ou  du  fermier. 

Les  heures  du  travail  élaieui  fixées  par  la  loi  ; le  travail  durait  depuis  la  pointe 
du  jour  jusqu’à  la  nuit  tombante.  Le  fermier  et  les  nègres,  ses  cultivateurs,  étant 
co-parlageanls  daiis  les  produits,  étaient  excités  à faire  travailler  les  paresseux 
par  les  moyens  admis  dans  la  police  des  ateliers.  I^es  nègres  qui  se  soustrayaient 
par  la  fuite,  élaieui  pris  comme  vagabonds  et  condamnés  à un  certain  temps  de 
galères.  L’autorité  supérieure  se  réservait  de  prononcer  sur  les  incorrigibles 
(art.  113),  et  probablement  elle  leur  infligeait  un  traitement  sévère.  C’est  à peu 
près  le.  même  régime,  mais  avec  plus  d’égards  pour  les  cultivateurs,  qui  est  en- 
core suivi. 

Le  carreau  de  terre  à Saint-Domingue  équivaut  à 12,9<K)  mètres  carrés. 


I 


DEUXIEME  PARTIE.  - CHAPITRE  VI. 

On  voit  que,  sous  ce  régime,  l’homme  qui  n’a  rien,  ou  qui  ,,’a  que  trop 
peu  de  chose,  est  contraint  au  travail.  Malgré  ces  précautions,  la  culture 
<le  la  canne  à sucre,  qui  est  la  plus  pénible  de  tontes,  et  qui  exige  des 
batiments,  des  moulins,  capitaux  peu  profitables  quand  le  travail  n’est  pas 
soutenu,  y paraît  plus  coûteuse  que  sous  le  régime  même  de  l’esclava-e 
puisque  le  président  Boyer,  dans  une  proclamation  -,  se  plaint  des  cabo- 
teurs haïtiens , qui  vont  dans  les  autres  îles  (Cuba , la  Jamaïque)  pour  y 
t arger  du  sucre,  du  tafia , du  rhum , et , par  V appât  d’un  gain  illicite, 
les  introduisent  sur  notre  territoire,  dit  le  président,  contre  le  vceu  de  nos 

OIS.  On  n introduirait  pas  ces  produits  en  fraude,  s’ils  ne  revenaient  pas 
a meilleur  marche  dans  les  autres  îles.  ^ ‘ 

La  culture  du  café,  qui  est  moins  pénible , attendu  qu’il  croît  dans  les 
.nontagnes,  celle  du  coton,  et  surtout  celle  de  tous  les  produits  propres  à 
la  consommation  du  pays,  voilà  ce  qui  fait  sa  véritable  richesse.  L’îlè 
d Haïti  laisse  donc  encore  indécise  la  question  de  savoir  si  les  Antilles 
meme  quand  elles  seront  devenues  indépendantes,  peuvent,  pour  les 
enrees  équinoxiales,  soutenir  sur  les  marchés  d’Europe  la  concurrence 
de  beaucoup  d’autres  pays  qui  parviennent,  à ce  qu’il  semble,  à les  pro- 
un  e avec  moins  de  frais.  Il  est  possible  qu’elles  conservent  la  culture  du 
ea  e et  du  coton , et  perdent  celle  du  sucre  et  de  l’indigo.  Il  est  possible 
qne  dautres  produits  auxquels  le  sol  se  montrerait  particulièrement  fa- 

maniérés,  elles  prospéreront,  si  elles  ne  sont  plus  dominées  par  les  gou- 
verneurs qu’on  leur  envoie  d’Europe,  parce  que  le  sol  est  d’une  fécondité 
A renie,  et  que  les  intérêts  nationaux  y seront  écoutés,  et  non  plus  ceux 

-le  leurs  métropoles.  Il  n’est  pas  nécessaire  qu’un  pays  cultive  du  sucre 
fiour  devenir  riche  et  populeux*. 


' Du  20  mars  1823. 

• Depuis  ,|„e  ce  chapilr,  a éic  ccri.,  « cu’il  u é.é  puMié  puuc  la  pccu.icce  f„i, 
.te  . auds  cliaugemcm»  sou.  d»,,,  „ 

. Il  les^U,  Urou,  ,„i  les  pro.égeate.il  comre  tes  sucnîs  élcaugcrs,  auL  bien 
ue  tes  de, „ .,„i„  |o„,  pcodutes,  e.„re “2.” 

un  revenu  iscal,  ont  ete  un  encouragement  puissant  à la  production  du  sucre 
-ndigene,  extrait  de  la  betterave.  Le  sucre  de  betterave  a fini  par  faire  une  con- 

u.rrencefataleausucreextraitdelacanne;lesreve^^^ 

■«-.riiime'dTÎ!  T'*'  P«r  suite  la  puissance’ 

-.-•r.,.me  de  1 Etat,  on,  etc  menacés.  Le  sucre,  dans  les  Antilles  françaises,  a 


iî  ♦ 


DES  PÊCHERIES  ET  DES  MINES. 


CHAPITRE  VII. 

r>es  pêcheries  et  des  mines. 

Nous  avons  vu  quels  sont  les  résultats  qu’une  nation  obtient  des  diffé- 
rents modes  de  culture  des  terres.  C’est  la  principale  branche  de  l’indus- 


baissé  à un  tel  taux,  qu’on  a pu  trouver  de  l’avantage  à le  porter  à l’étranger,  et 
que  les  colons  eux-mêmes  en  sont  venus  à demander  la  réforme  du  régime  co- 
lonial, et  l’émancipation  commerciale  de  la  Martinique  et  de  la  Guadeloupe. 
Le  gouvernement  français  n’a  su  prendre  aucun  parti  à propos,  et  tous  les  in- 
térêts se  sont  trouvés  compromis  à la  fois.  Les  législateurs,  après  avoir  ainsi  fait 
naître,  par  un  mauvais  régime  douanier, la  rivalité  entre  les  deux  sources  fran- 
çaises de  la  production  sucrière,  se  sont  imaginés  que,  par  des  modifications 
successives  de  tarifs,  basées  sur  l’appréciation  des  prix  de  revient,  ils  pourraient 
pondérer  tous  les  intérêts  de  façon  à donner  à chacun  sa  place  sur  le  marché. 
La  consommation  du  sucre  en  France  étant  évaluée  à 120  millions  de  kilogrammes 
par  an,  et  la  production  coloniale  étant,  année  commune,  de  80  millions,  il  res- 
tait 40  millions  à foire  fournir  par  le  sucre  indigène,  en  continuant,  bien  entendu, 
d’entraver  le  commerce  extérieur  par  des  surtaxes  prohibitives  sur  les  sucres 
etrangers.  Une  loi  du  18  juillet  1837  a,  pour  la  première  fois,  soumis  le  sucre 
de  betterave  à un  impôt  modique,  et  les  fabricants  n’ont  pas  manqué  de  déclarer 
que  toute  production  allait  devenir  impossible  pour  eux,  foute  d’un  prix  sufli- 
samment  rémunérateur.  Neanmoins,  le  sucre  indigène  a continué  d’envahir  le 
marché,  et  une  nouvelle  loi  est  venue  décider  en  principe,  le  2 juin  1842 , qu’un 
régime  uniforme  serait  imposé  aux  deux  sucres,  indigène  et  exotique,  en  réglant 
les  délais  dans  lesquels  les  accroissements  successifs  du  droit  sur  le  premier 
lui  feraient  atteindre  le  droit  payé  sur  le  sucre  de  canne.  Nouvelle  clameur  de  la 
part  des  producteurs  indigènes,  nouveaux  progrès  dans  l’art  d’extraire  le  sucre 
de  la  betterave;  les  droits  ont  été  perçus  sans  que  la  position  relative  des  deux 
sucres  ait  changé.  Les  événements  politiques  ont  amené  une  complication  de 
plus  dans  la  question.  .Vprès  la  révolution  de  Février,  le  gouvernement  provi- 
soire a prononcé  1 aholition  immédiate  de  l’esclavage  dans  les  colonies  françaises, 
et  les  conditions  du  travail  y ont  changé  de  manière  à compromettre  peut-être 
pour  toujours  la  production  du  sucre.  A file  de  la  Réunion,  la  mesure  de  l’éman- 
(ipaiion  n a point  amené  de  troubles  graves;  déjà  des  travailleurs  de  l'Inde  y ar- 
lixeut,  comme  ils  vont  a 1 île  Maurice.  .\iix  .Antilles,  la  transition  s’est  faite 


« 


i>5ti  DEUXIÈME  PAHÏIK  - CHAPITRE  VII. 

trie  que  les  économistes  sont  convenus  d’appeler  industrie  agricole;  mais 
ce  n’est  pas  la  seule  ; et  vous  savez  qu’ils  comprennent  sous  la  meme  dé- 
nomination rexploilaiion  des  pêcheries  et  des  mines,  dont  les  produits 
sont  analogues  à ceux  de  ragricullure  proprement  dite,  en  ce  qu’on  les 
recueille  immédiatement  des  mains  de  la  nature,  sans  qu’aucun  produc- 
leur  antérieur  ait  commencé  l’œuvre  de  leur  créer  de  la  valeur. 

Quoique  les  hommes  n’aient  pris  aucune  peine  pour  la  formation  des 
minéraux  et  des  poissons,  ce  ne  sont  point  là  des  produits  dont  on  puisse 
user  gratuitement.  Ils  coiitenl  la  valeur  des  soins  qu’il  faut  prendre  pour 


moins  facilement;  tout  fait  espérer cepeudanl  que  le  travail  se  rétablira;  mais  il 
n’en  est  pas  moins  possible  que  le  travail  libre  se  porte  plus  volontiers  sur  d'autres 
produits  que  sur  le  sucre.  D'un  autre  côté,  les  progrès  industriels  montrent  que 
la  question  de  combustible  devient  de  plus  en  plus  importante  dans  la  produc- 
tion du  sucre.  L’industrie  betteravière  se  développe  seulement  dans  le  bassin 
houiller  du  Nord  de  la  France.  Dans  les  colonies  françaises  on  n’a  de  combus- 
tible que  la  paille  même  de  la  canne  à sucre. 

Au  milieu  de  ce  conflit,  le  commerce  ne  cesse  de  demander  qu’en  abolissant 
toute  surtaxe  ou  lui  permette  d’apporter  du  sucre,  comme  chargement  de  ses 
navires  et  en  retour  des  produits  variés  de  notre  industrie  que  demandent  le 
Brésil,  l’ile  de  Cuba,  la  Chine  et  l’Inde. 

C’est  dans  celle  position  qu’une  nouvelle  loi  a été  promulguée,  à la  date  du 
ti6  juin  1851 , pour  régler  la  perception  des  droits  sur  les  sucres  de  toute  prove- 
nance. M Les  sucres  et  les  sirops  de  toute  origine  seront  imposés  à raison  de  la 
quantité  de  sucre  pur  qu’ils  renferment  et  de  leur  rendement  au  raffinage.  » Les 
raffineries  sont  soumises  à l’exercice  des  agents  du  fisc,  et  le  calcul  pour  la  per- 
ception a été  établi  de  façon  à maintenir  le  droit  au  taux  où  l’avait  laissé  la  loi 
de  1842.  Une  proposition  tendant  à encourager  la  consommation  par  une  réduc- 
tion notable  sur  les  droits  a été  repoussée,  et  la  seule  disposition  un  peu  pro- 
gressive qui  ait  prévalu,  a été  l’abaissement  de  la  surtaxe  sur  les  sucres  étran- 
gers à 11  francs,  soit,  à raison  de  la  différence  dans  le  mode  de  perception  du 
droit,  10  francs  sur  20  francs  en  principal  (22  francs  avec  le  décime)  qui  étaient 
antérieurement  imposés.  Par  une  mesure  toute  exceptionnelle,  le  sucre  colonial 
acquittera,  pendant  quatre  ans,  six  francs  de  moins  par  cent  kilogrammes  que 

le  sucre  indigène.  Ainsi,  vis-à-vis  du  sucre  colonial,  la  surtaxe  sur  les  sucres 
étrangers  sera  encore  de  17  francs. 

Il  faudra  bientôt,  sans  doute,  revenir  sur  cette  législation,  et  sa  complication 
même  prouve  dans  quelle  voie  inextricable  s’engage  finlervention  gouverne- 
meniale  quand  elle  prétend  régler  la  production.  {ISoie  de  rédUcur.) 


DES  PÊCHERIES  ET  DES  MINES. 


257 

les  tirer  du  lieu  où  la  nature  les  a mis,  et  pour  les  placer  sous  la  main  du 
l'onsommateur.  La  concurrence  des  producteurs  empêche  ceux-ci  de  porter 
le  prix  du  produit  au  delà  de  ce  que  vaut , de  ce  que  coûte  la  façon  qu’ils 
donnent  à ce  produit. 

Ainsi , le  prix  du  merlan  ou  du  turbot , au  bord  de  la  mer,  est  le  rem- 
boursement des  avances,  des  frais  de  production  qu’il  a fallu  faire  pour 
amener  ce  poisson  sur  le  rivage  ; comme  le  prix  des  choux  et  des  pommes 
de  terre  est  le  remboursement  des  frais  de  production  qu’il  a fallu  ffiire 
pour  meure  ces  légumes  sur  le  marché. 

Il  y a des  pays,  comme  la  Nonvége,  où  la  pêche  produit,  en  somme  to- 
tale, plus  de  valeurs  que  l’agriculture  proprement  dite.  Cette  i)roduction 
devient  plus  importante  encore  quand  les  hommes  trouvent  le  moven 
il  eleiidi  e le  marché  du  poisson  ; c’esl-à-dirc , d’aller  chercher  des  con- 
sommateurs autres  que  ceux  qui  habitent  les  côtes.  Les  relais  établis  de 
nos  côtes  jusqu’à  Paris , en  permettant  aux  Parisiens  de  manger  de  la 
marée  fraîche,  ont  beaucoup  augmenté  l’importance  de  cette  industrie 
dans  nos  départements  maritimes.  On  estime  que  Paris  seul  consomme , 
chaque  année,  pour  plus  de  quatre  millions  de  marée  fraîche. 

Mais  la  production  et  la  consommation  du  poisson  ont  reçu  leur  pi  in- 
cipale  importance  de  l’art  de  le  sécher  et  de  le  saler,  qui  a permis  de  le 
conserver  à peu  de  frais  et  de  le  transporter  à de  grandes  distances.  C’est 
à cet  art  que  la  Hollande  doit  sa  liberté  et  l’origine  de  ses  richesses.  Du 
moment  qu’elle  sut  emcaquer  le  hareng  et  le  vendre  en  Allemagne  et  en 
Lspagne,  elle  put  résister  à l’Autiâche.  Faut-il  s’étonner  que  la  reconnais- 
sance nationale  ait  élevé  un  monument  à Buckel,  qui  découvrit,  ou  du 
moins  qui  perfectionna  ce  procédé,  vers  l’année  1430? 

Une  manipulation  manufacturière  se  lie  ici,  comme  on  voit,  à l’indus- 
trie de  la  pêche,  pour  opérer  la  conservation  du  produit;  d’autres  fois  il 
s’y  joint  desopérations  commerciales,  loisque  le  poisson  se  prend  dansdes 
parages  éloignés.  Les  armateurs  qui  font  pêcher  la  baleine  dans  les  mers 
du  Nord , ou  la  morne  sur  le  banc  de  Terre-Neuve,  exercent  nue  indus- 
trie  complexe. 

Les  Anglais  ont  même  lié  à leurs  pêcheries  des  opérations  commei*- 
ciales  qui  n en  font  pas  réellement  partie,  mais  qui  s’y  joignent  avec  avan- 
tage, et  atlestenl  un  esprit  éminemment  hardi  et  industrieux.  Ils  vont 
p(*chei  des  phoques  jusque  sur  les  îles  qui  entourent  celle  cinquième  partie 
du  monde,  que  les  géographes  ne  nomment  plus  Nouvelle-Hollande,  mais 
, Australi<-.  La  plupart  de  ces  îles  sont  inhabitées  et  inhabitables.  Les  pho- 


1. 


4 


25S  l>Flî\lfcME  PARTIE.  - CHAPITRE  Ml. 

qucs  s’y  rendent  dans  une  cerlaine  saison  de  l'année  pour  satisfaire  au 
vœu  de  la  nature  et  y mettre  bas  leurs  petits.  Cet  animal  est  amphibie; 
il  vient  souvent  sur  la  plage;  mais  il  s’y  traîne  diflicilemeiU , et  n’a  presque 
aucun  moyen  de  défense.  On  les  surprend , on  les  dépouille  de  leur  peau; 
on  fait  fondre  leur  graisse,  qui  se  transforme  eu  huile;  on  en  remplit  des 
barils  qu’on  rapporte  en  Europe , où  elle  est  employée  dans  plusieurs  arts 
sous  le  nom  à'huile  de  pomon. 

Les  navigateurs  anglais,  pour  faire  celle  pèche  avec  avantage  et  tirer 
parti  d’un  voyage  aussi  long,  se  chargent,  moyennant  un  marché  conclu 
avec  leur  gouvernement,  de  transporter  au  Port-Jackson,  près  de  Botany- 
Bay , les  condamnés  à la  déportation  , qui  sont  nombreux  en  Angleterre, 
comme  vous  le  savez.  Leurs  navires  se  rendent  d’abord  au  détroit  de  Bass, 
et  débarquent,  sur  quelque  île  déserte,  leurs  pécheurs,  ou  plutôt  leurs 
chasseurs  de  phoques.  On  les  munit  de  provisions , de  barils,  et  l’on  pour- 
suit sa  roule.  Les  mêmes  navigateurs,  après  avoir  débarqué  au  Port- 
Jackson  leur  cargaison  de  criminels  , et  avoir  reçu  du  gouverneur  leur 
paiement  en  traites  sur  Londres , font  quelque  trafic  avec  des  insulaires 
de  la  mer  du  Sud  ; puis  ils  vont  reprendre  leurs  pécheurs  qui,  pendant 
6 à 8 mois  de  séjour  dans  une  île  déserte , ont  fait  un  affreux  carnage  de 
phoques  et  rempli  d’huile  tous  leui*s  barils.  Ils  chargent  aussi  les  peaux 
de  ces  animaux,  qui  se  vendent  fort  bien  en  Chine. 

En  conséquence , ils  font  voile  pour  Canton , vendent  leurs  peaux,  né- 
gocient leurs  traites  sur  Londres,  et  chargent  des  denrées  de  Chine  qu’ils 
rapportent  en  Europe,  en  faisant  les  relâches  accoutumées. 

Ces  opérations  de  pèche  et  de  commerce,  liées  ensemble , occupent 
de  gros  capitaux  dont  il  faut  que  les  armateurs  se  passent  pendant  deux 
ou  trois  ans  avant  d’en  avoir  les  retours;  mais  elles  sont  probablement 
fort  lucratives,  car  Je  connais  des  maisons  de  Londres  qui  y ont  acquis 
de  grandes  fortunes. 

Les  profits  que  les  Hollandais,  et  ensuite  les  Anglais,  ont  faits  par  le 
moyen  de  la  pèche  de  la  baleine  dans  les  mers  du  Nord , et  de  la  morue 
sur  le  grand  banc  de  Terre-Neuve,  ont  été  enviés  par  plusieurs  nations 
qui  se  sont  en  conséquence  réservé,  par  des  traités,  le  droit  de  pêcher 
dans  les  mêmes  endroits.  On  y a mis  peut-être  trop  d’importance.  Si  les 
entrepreneurs  français  ont  de  l’industrie  et  des  capitaux,  ces  moyens  de 
production  ont  bien  d’autres  emplois  ; et  le  commerce  intérieur  , quand 
il  n’(^st  pas  fondé  sur  le  privilège  et  le  monopole , donne  des  profits  qui 
ne  sont  pas  plus  que  ceux  du  commerce  lointain  levés  aux  dépens  de 


DES  PÊCHERIES  ET  DES  MINES.  259 

nos  concitoyens,  à qui  l’on  donne,  dans  les  deux  cas,  des  produits  pour 
leur  argent. 

L’avantage  des  pêcheries,  pour  la  grande  société  humaine,  est  de  jeter 
dans  le  monde  de  nouveaux  produits,  de  nouveaux  objets  d’échange  qui 
satisfont  un  plus  grand  nombre  de  besoins.  Du  reste,  que  ce  soient  des 
Français  ou  des  Anglais  qui  attrapent  le  poisson , ce  point  importe  peu 
pourles  intérêts  nationaux.  Si  nous  ne  prenons  pas  le  poisson  au  moyen  de 
nos  armements,  nous  l’aurons  au  moyen  des  produits  que  nous  ferons  pour 
I avoir;  c.aron  ne  nous  le  donnera  pas  pour  rien.  Nos  capitaux,  nos  travaux 
et  notre  intelligence  produirontee  que  nous  serons  obligés  de  donner  en 
• change  du  poisson  ; et  ces  produils-là  ne  nous  coûteront  point  de  prime. 

Il  paraît,  au  surplus,  que  les  mei  lans,  les  phoques,  les  morues,  les  ba- 
leines, et  les  autres  habitants  de  l’Océan,  se  lassent  d’être  tyrannisés  et 
d«‘cimés  par  l’homme.  Le  nombre  des  baleines  a considérablement  di- 
minué, de  même  que  celui  des  phoques,  qu’une  distance  de  6,000  lieues 
n’a  pu  mettre  à l’abri  de  notre  rapacité  ; et  ces  grandes  transmigrations 
de  harengs,  dans  lesquelles  ce  poisson  voyageur  passait  par  bancs  de  plu- 
sieurs lieues  d’étendue  près  des  côtes  d’Europe , paraissent  avoir  pris , 
du  moins  en  partie , une  route  moins  dangereuse.  En  cela , comme  dans 

beaucoup  d’autres  occasions,  nous  aurons  peut-être  tout  perdu  en  voulant 
trop  gagner. 

L industrie  qui  tire  les  minéraux  du  sein  de  la  terre  est  plus  importante 
que  celle  qui  tire  les  poissons  du  sein  des  eaux.  Elle  comprend  non-seule- 
ment 1 exploitation  des  métaux , mais  encore  les  travaux  qui  nous  pro- 
curent des  pierres,  des  marbres,  des  sels  gemmes,  et  surtout  de  la  houille, 
ou  charbon  de  terre.  ’ 

Il  y a quelques  mines  d’argent  qui  sont  des  entreprises  considérables, 
t elle  de  Valeiiciana,  au  Mexique,  est  la  plus  grande  entreprise  de  ce  genre 
•pie  l’on  connaisse.  Elle  oixupait,  lorsque  M.  de  Humboldt  la  visita,  en 
1 803, 3,100  ouvriers.  Les  frais  annuels  d’exploitation  coûtaient  5 millions 
de  notre  monnaie.  On  y dépensait,  en  poudre  à canon  seulement,  400  mille 
francs  par  an.  Le  produit  était  de  360,000  marcs  d’argent,  procurant  trois 
millions  de  francs  de  bénéfice  net  à ses  actionnaires.  Les  troubles  de 
1 Amérique  espagnole  ont  un  peu  dérangé  ces  produits  ; mais,  d’après  les 
derniers  renseignements  obtenus,  celte  langueur  momentanée  sera  pro- 
bablement suivie  d’une  activité  plus  grande,  parce  que  des  méthodes  d’ex- 
ploitation plus  nouvelles  et  plus  puissantes  finiront  par  s’organiser  partout. 

Les  mines  son  t,  en  Amérique,  des  propriétés  particulières,  sur  lesquelles 


11 


DKUXIKMK  PARTIE.  - CHAPITRE  VU. 


le  güuveinem(?IU,  quel  qu’il  soit,  perçoit  un  droit.  I/Amérique  entière, 

suivant  Humboldt,  fournissait  chaque  année, 

17,000  kilogrammes  d’or, 

800,000  dito  d’argent, 

valant  environ  198  millions  de  tiotre  monnaie. 

Toutes  les  mines  de  métaux  précieux  du  reste  du  inonde  fournissent  à 

peu  près  le  10“  de  cette  somme. 

Les  mines  de  fer  fournissent  une  valeur  en  somme  fort  supérieure  au 
produit  des  mines  d’or  et  d’argent  ; mais  il  est  diflicile  d’en  faire  le  calcul, 
parce  que  les  mines  de  fer  sont  répandues  dans  presque  tous  les  pays  du 
monde , et  exploitées  dans  des  multitudes  d’entreprises , dont  quelques- 
unes  assez  petites. 

Le  premier  et  le  plus  important  des  minéraux  que  nous  tirons  actuelle- 
ment du  sein  de  la  terre , n’est  cependant  ni  l’argent,  ni  le  fer;  c’est  la 
houille  ; et  son  importance  ne  cessera  d’aller  en  croissant.  La  chaleur  est 
le  plus  puissant  des  agents  dans  les  arts.  Sans  elle,  nulle  production,  nulle 
civilisation  n’est  possible.  Outre  que,  sans  chauffer  nos  demeures  et  nos 
ateliers,  je  ne  sais  pas  trop  comment  nous  supporterions  les  hivers  dans 
nos  latitudes  au-dessus  du  4o“  degré,  le  combustible  est  encore  nécessaire 
pour  préparer  presque  tous  nos  aliments  ; et,  si  l on  pensait  que  1 espèce 
humaine  pût  à toute  rigueur  subsister  de  végétaux  et  de  viandes  crus,  je 
ferais  remarquer  que,  pour  faire  pousser  ces  végétaux  avec  une  abondance 
qui  suffise  aux  besoins  d’une  société  un  peu  nombreuse,  il  faut  des  outils 
aratoires,  et  que  ces  outils  ne  peuvent  être  fabriqués  sans  modifier  les 
métaux  par  le  moyen  du  feu.  Comment,  sans  amolir  le  fer  et  le  transformer 
en  acier,  ferait-on  les  ciseaux  pour  tondre  les  brebis?  comment  fabrique- 
rait-on  les  rouets  pour  filer  leurs  toisons,  les  métiers  pour  tisser,  les  ai- 
guilles pour  coudre  meme  de  grossiers  vêtements?  Il  n’est  aucun  art  in- 
dustriel où  l’on  puisse  se  passer  complètement  de  feti,  et  par  conséquent 
de  combustible. 

Ütiand  le  monde  était  neuf,  il  était  presque  entièrement  couvert  de  bois. 
Il  suffisait  (du  moment  qu’on  a su  faire  du  feu)  de  casser  des  branches 
d’arbres  pour  l’entretenir.  Mais  le  bois  ne  se  reproduit  pas  aussi  facile- 
ment qu’il  se  consume.  Aussi,  voyons-nous  les  pays  se  dépeupler  de  forêts, 
à mesure  qtt’ils  se  peuplent  d’habitants.  Les  plus  anciennement  civilisés 
sont  les  plus  dépouillés.  Sur  les  bords  de  l’Euphrate,  il  n’y  a d’arbres  que 
dans  les  jardins.  En  Egypte,  on  se  sert  de  fiente  de  chameau  desséchée 
pour  faire  du  feu.  La  Grèce,  l’Italie  et  l’Espagne,  (pu.iqtie  moins  ancien- 


» 


DES  l>f:(:HEIUES  ET  DES  MINES. 


i6l 

Înenient  civilisées  que  l’Orient,  le  sont  plus  anciennement  que  les  autres 
Ëlats  de  l’Europe,  et  ont  par  cette  raison  beaucoup  plus  épuisé  leurs  forcis 
dans  tous  les  lieux  accessibles. 

U Nous  savons  par  les  historiens  que  notre  Gaule  était  couverte  de  bois 

lorsque  les  Romains  en  firent  l’invasion.  Il  en  était  de  meme  de  J’Anglc- 
lerre,  de  l’Allemagne.  Les  États-Unis,  qui  ne  formaient  naguère  qu’une 
seule  foret,  abattent  chaque  jour  des  multitudes  d’arbres  et  les  remplacent 
par  du  blé.  C’est  une  loi  de  la  civilisation  de  faire  disparaître  les  bois. 

Heureusement  que  1a  nature  a mis  en  réserve,  longtemps  avant  la  for- 
mation de  l’homme,  d’immenses  provisions  de  combustibles  dans  les  mines 
de  houille,  comme  si  elle  avait  prévu  que  Thomme,  une  fois  en  possession 
de  son  domaine , détruirait  plus  de  matières  à brider  qu’elle  n’en  pourrait 
reproduire.  Mais  enfin  ces  dépôts,  quoique  riches,  ont  des  limites.  Nous 
creusons,  nous  minons,  et  tantôt  une  fois,  tantôt  une  autre,  nous  atteignons 

Ile  terme  des  liions.  Nous  eu  découvrirons  d’autres  que  nous  épuiserons  à 
leur  tour.  Déjà  nos  voisins,  dans  les  houillères  de  Newcastle,  vont  chercher 
jusque  sous  la  mer  les  charbons  de  terre  qui,  voguant  ensuite  sur  sa  sui  - 
i face,  vont  féconder  les  usines  de  Londres  et  les  distilleries  de  la  Jamaïque, 

f Les  foyers,  les  forges,  les  manufactures  en  absorbent  d’effrayantes  quan- 

tités; et,  quoiqu’on  ail  calculé  par  la  puissance  des  mines  qu’elles  con- 
tiennent encore  du  combustible  pour  plusieurs  générations,  meme  eu 
supposant,  comme  il  est  probable,  une  consommation  progressivement 
croissante,  que  deviendront  les  générations  suivantes  quand  les  mines 
seront  épuisées?  car  elles  le  seront  inévitablement  un  Jour.  On  en  décou- 
vrira d’autres  qui  seront  épuisées  à leur  tour  : que  deviendront  alors  nos 
descendants?  Il  y a des  gens  qui  craignent  que  le  monde  ne  finisse  par 
le  feu;  on  doit  plutôt  craindre  qu’il  ne  finisse  faute  de  feu. 

Comme  nous  avons,  par  bonheur,  le  temps  de  nous  reconnaître,  faisons 
toujours  usage,  d’une  manière  bien  entendue,  des  provisions  que  la  na- 
ture a mises  à notre  portée  ; ce  sont  elles  <jui  commencent  et  qui  conti- 
nueront à favoriser  notre  industrie  encore  pendant  plusieurs  siècles.  L’in- 
dustrie anglaise  serait  d(\jà  tombée  sans  la  houille , et  elle  ne  prend  un 
grand  développement  que  dans  le  voisinage  dos  houillières  : à Rirmin- 
gham,  à Mancheslei*,  à Sheffield,  à Glascow.  Ün  pourrait  tracer  une  caru* 
industrielle  de  l’Angleterre,  au  moyen  d’une  carte  minéralogique  (jui  in- 
diquerait l’abondance  et  la  qualité  des  mines  de  houille. 

En  France,  quoique  nous  ayons  des  houillières  puissantes  dans  le  dé- 
partement du  Nord  et  dans  le  Forez,  qui  provoquent  de  très  grands  dé- 


I 

ij 


2H2 


DEUXIÈME  PARUE.  — CHAPITRE  VIH. 


veloppemeius  d’industrie  dans  leur  voisinage , puisque  la  ville  de  Saint- 
Étienne  a doublé  depuis  quelques  années,  cependant  nous  paraissons 
loin  de  savoir  encore  tirer  parti  des  vastes  dépôts  que  la  nature  nous  a 
ménagés.  On  assure  qu’il  existe  dans  le  département  de  TAveyron,  par 
exemple,  une  mine  de  houille  fort  près  de  la  surface  du  sol,  de  trois  cents 
pieds  d’épaisseui'  et  de  plusieurs  lieues  carrées  d’étendue,  qui  pourra 
suffire  à la  consommation  de  la  France  entière  pendant  plusieurs  siècles, 
du  moment  qu’on  aura  appris  à en  tirer  parti. 

Mais,  pour  avoir  la  houille  dans  tous  les  lieux  où  le  besoin  s’en  fera 
sentir,  c’est-à-dire  partout,  à mesure  <|ue  les  bois  diminueront,  il  ne  faut 
pas  seulement  que  le  monde  possède  des  houillères  considérables  ; il  faut 
que  leur  produit  puisse  être  transporté  partout  à peu  de  frais.  L’usage  de 
la  houille  est  absolument  interdit  aux  lieux  où  les  transports  sont  difficiles, 
et  conséquemment  dispendieux.  Le  chauffage  ni  l’industrie  ne  peuvent 
s’accommoder  d’un  combustible  cher;  il  renchérit  les  produits  des  arts, 
et  des  produits  d’un  prix  élevé  ne  trouvent  point  de  consommateurs 
Cherté  et  disette  sont  une  même  chose.  Voyez  ce  qui  arrive  pour  le  blé  : 
quand  il  s’élève  à quatre  fois  son  prix  d’origine,  on  est  témoin  d’une  fa- 
mine épouvantable.  Les  moyens  de  transport  faciles  sont  donc  aussi  in- 
dispensables que  les  houillères  elles-mêmes,  pour  tous  les  pays  qui  eu 
sont  éloignés  de  quelques  lieues  seulement.  Le  génie  des  peuples  devra 
de  plus  en  plus  s’exercer  sur  les  moyens  de  faciliter  les  transports,  par 
des  canaux  navigables,  par  des  chemins  de  fer,  par  tout  autre  moyen 
dont  on  pourra  s’aviser;  ils  devront  en  même  temps  préserver  tous  les 
moyens  de  transport  des  frais  imposés  par  le  fisc  et  par  une  mauvaise  ad- 
ministration. Les  gênes  imposées  par  la  police,  les  longueurs  dans  les  ré- 
parations sont  des  obstacles  positifs  qui  peuvent  toujours  être  représentés 
par  des  frais,  et  qui,  s’élevant  à un  certain  degré,  rendent  nulles  les  créa- 
tions du  génie  de  l’homme,  ausi  bien  que  les  dons  de  la  nature. 

CHAPITRE  VIH. 

Vue  générale  des  arts  manufacturiers. 


I 


Les  matières  sur  lesquelles  s’exerce  en  général  l’industrie  agricole 
n’ont,  avant  qu’elle  s’en  occupe,  aucune  valeur;  ce  ne  sont  donc  pas  des 
produits.  Il  n’en  est  pas  de  même  de  l’induslrie  manufacturière  : ses  ma- 


DES  ARTS  MANUFACTURIERS. 


263 


tières  premières  sont  déjà  des  produits;  c’est-à-dire  que  le  manufacturier 
les  prend  des  mains  d’une  industrie  dont  l’action  a précédé  la  sienne.  Quel- 
quefois, à la  vérité,  il  travaille  des  matériaux  que  la  nature  lui  offre  gra- 
tuitement, comme  l’argile  qu’elle  livre  au  potier,  le  sable  au  fabricant  de 
verre.  Mais  ces  cas  sont  rares;  et,  pour  l’ordinaire,  une  industrie  préa- 
lable prépare  au  manufacturier,  ou  du  moins  lui  apporte,  les  produits  qui 
font  ses  matières  premières.  Tous  les  métaux  que  travaillent  les  arts  sont 
les  produits  de  l’industrie  du  mineur;  le  ferblanc,  dont  on  fait  tant  de  pro- 
duits, est  lui-même  un  produit,  non-seulement  de  l’industrie  du  mineur, 
mais  de  celle  du  lamineur,  qui  est  un  manufacturier,  et  de  l’étameur,  qui 
est  manufacturier  aussi.  Le  peintre,  le  teinturier,  pour  leurs  produits, 
emploient  de  la  céruse,  qui  est  le  produit  d’une  manufacture;  de  la  co- 
chenille et  d’autres  substances  colorantes,  qui  sont  des  produits  de  l’in- 
dustrie agricole  du  pays  qui  les  a vues  naître,  et  de  l’industrie  commer- 
ciale du  négociant  qui  les  fait  venir. 

Je  vous  ai  déjà  fait  remarquer  que  toutes  les  manières  imaginables  d’ac- 
I croître  la  valeur  d’un  pi'oduit,  par  un  changement  quelconque  de  forme 

' qu’on  lui  fait  subir,  rentrent  dans  l’industrie  manufacturière.  C’est  une  vé- 

rité qu’on  sent  pour  peu  qu’on  y réfléchisse,  mais  à laquelle  on  pense  ra- 
rement. Il  convient  cependant  de  ne  pas  la  perdre  de  vue  quand  on  veut 
i embrasser  tous  les  moyens  dont  s’accroissent  les  richesses.  On  ne  range 

pas  communément,  parmi  les  travaux  manufacturiers,  ceux  du  vanniei*, 
du  maréchal-ferrant,  quoiqu’ils  soient  lout-à-fait  analogues  à ceux  qui 
s’exécutent  dans  les  vastes  ateliers  d’une  filature.  Et,  si  vous  pouviez 
évaluer  les  valeurs  produites  par  tous  ces  artisans,  vous  verriez  qu’elles 
excèdent  de  beaucoup  les  valeurs  produites  par  les  grands  établisse- 
ments, même  dans  les  pays  où  ces  établissements  sont  les  plus  nombreux 
et  les  plus  riches.  Les  produits  des  beaux-arts,  quelque  distingués  que 
soient  les  talents  qui  les  ont  enfantés,  sont  aussi  du  même  genre.  Certes, 
il  y a loin  de  la  toile  et  des  couleurs  qui  ont  servi  à faire  un  tableau  de 
David,  au  tabhîau  après  qu’il  a été  terminé  ; néanmoins,  et  quelque  grande 
que  soit  la  disproportion  de  ces  deux  valeurs,  ne  trouvons-nous  pas  dans 
ce  cas-ci,  comme  dans  les  autres  arts  manufacturiers,  des  matières  pre- 
mières prises  dans  un  certain  état  et  mises , par  un  art  humain , dans  un 
autre  état  où  elles  valent  beaucoup  plus?  N’y  voyons-nous  pas  les  fruits 
de  ce  travail  intelligent  que  nous  avons  nommé  industrie,  et  l’emploi  d’un 
<*api(al  qui  se  compose  de  toutes  les  avances  (pio  l’exécution  d’un  grand 
tableau  rend  nécessaires? 


( 


CIIAPITKi:  Mil. 


m DEUXIÈME  PARTIE.  - 

Je  ne  crois  pas  ravaler  les  friiils  du  génie , quand  je  vous  moiUre  sous 
quel  rapport  ils  font  partie  des  richesses  de  la  société.  Le  génie  des  grands 
poètes,  supérieur  à celui  des  grands  peintres,  n’esl-il  pas,  pour  ainsi 
dire,  la  matière  première  de  cet  immense  commerce  de  librairie  que  font 
les  nations  ingénieuses  en  meme  temps  qu’industrieuses?  Devons-nous 
mettre  moins  d’orgueil  à avoir  vu  naître  jiarmi  nous  les  Montaigne,  les 
Pascal,  les  La  Rochefoucauld,  les  Racine,  les  Voltaire,  parce  que  les  co- 
pies de  leurs  écrits  se  reproduisent  sous  toutes  les  formes  et  nous  servent 
de  modèles  tous  les  jours?  Une  fausse  délitatesse  pourrait  seule  s’en  for- 
maliser, et  l’homme  qui  se  sent  véritablement  du  génie,  s’agrandit  à ses 
propres  yeux  quand  on  lui  montre  sous  combien  de  rapports  il  s’esl 
rendu  utile  à son  siècle  et  à la  postérité. 

Il  serait  fastidieux  et  superflu  que  je  vous  donnasse  ici  le  nom  de  tous 
les  arts  manufacturiers;  ce  ne  serait  autre  chose  que  la  liste  des  profes- 
sions qui  s’en  occupent,  et  cette  liste  serait  toujours  nécessairement  in- 
complète; car,  au  moment  même  où  je  parle,  le  génie  des  arts,  dans  un 
endroit  où  dans  un  autre,  crée  peut-être  un  , deux  , trois,  dix  arts  nou- 
veaux : la  lithographie,  l’éclairage  par  le  gaz,  la  construction  des  appareils 
à chauffer  par  la  vapeur,  la  construction  des  presses  hydrauliques  et  do 
beaucoup  de  machines  nouvelles,  occupent  des  centaines  d’ouvriers  ; et  il 
n yapas  longtemps  que  personne  n’avait  la  moindre  idée  de  tous  ces  arts-là. 

Quelques  autres,  niais  en  plus  petit  nombre,  s’éteignent,  non  parc(‘ 
qu’on  les  oublie,  ce  qui  ne  pourrait  être  l’effet  qtie  d’une  barbarie  pro- 
longée, mais  plutôt  parce  que  l’on  cesse  de  mettre  du  |)rix  à leurs  pro- 
duits. On  ne  fait  plus  ni  de  ces  brocarts  de  Lyon,  ni  de  ces  vernis  de 
Martin , si  vantés  dans  le  siècle  dernier.  L’art  des  fabricants  de  scapu- 
laires, de  chapelets  cl  de  crucifix  est  tombé  dans  la  moitié  de  l’Europe, 
quand  ces  contrées  se  sont  déclarées  proteslantes,  cl  la  morale  n’y  a rien 
perdu. 

Je  ne  vous  ferai  donc  point  de  nomenclature,  mais  je  vous  metti'ai  en 
étal  de  classer  au  besoin  tous  les  arts  manulàcturiers  nés  et  à naître,  d’ap- 
précier leur  importance  comme  moyens  de  production , et  de  juger  des  con- 
ditions nécessaires  pour  les  pratiquer  avec  succès. 

Les  matières  premières  sont  modifiées  par  les  arts  manufacturiers,  soit 
dans  leurs  formes  cl  dans  leurs  apparences  extérieures , comme  le  coton 
lorsqu’on  le  file  et  qu’on  le  tisse  ; soit  dans  letirs  molécules  intimes,  comme 
lorsqu’on  sépare,  par  la  distillation,  les  parties  spiritueuses  dc.s  liqueurs 
fermentées.  Pour  opérer  la  première  de  ces  iransformations,  on  emploie 


DES  ARTS  MAMIFACTURIERS. 


I des  moyens  mécaniques  ; pour  la  seconde,  des  moyens  physiques  et  chi- 

, Hiiques.  Delà,  la  séparation  des  arts  manufacturiers  en  ar(s  mécaniques 

et  en  arts  physico-chimiques. 

J II  y a beaucoup  d’arts,  et  c’est  peut-être  le  plus  grand  nombre,  où  l’on 

emploie  à la  fois  des  moyens  de  l’une  et  de  l’autre  sorte.  Le  fabricant  de 
draps  dégraisse  ses  laines  par  des  moyens  chimiques,  il  les  lisse  par  des 
moyens  mécaniques,  et  teint  ensuite  ses  étoffes  par  des  moyens  chimiques. 

Les  différentes  opérations  nécessaires  pour  confectionner  un  même  pro- 
duit, sont  bien  souvent  l’objet  de  plusieurs  professions  séparées.  Trans- 
former du  coton  en  percale  blanche  est  communément  l’affaire  de  tr(»is 
ou  quatre  professions.  Un  filcur  fabrique  le  fil  de  coton  ; un  autre  fabri- 
cant le  met  en  toile  ; c’est  un  art  particulier  que  de  passer  celte  toile  sur 
un  cylindre  de  fer  rougi,  pour  en  brûler  le  duvet  ; et  c’est  un  autre  art  que 
de  la  blanchir  au  moyen  du  chlorure  de  chaux  et  par  d’autres  procédés. 

L’origine  des  procédés  les  plus  simples  et  les  plus  généralement  em- 
ployés dans  les  arts  se  perd  dans  la  nuit  des  temps.  On  ne  saura  jamais  à 
(pielle  époque  a commencé  fusage  du  marteau,  du  levier,  l’an  d’allumer 

I et  d’entretenir  le  feu,  et  de  s’en  servir  pour  modifier  les  aliments,  le  bois, 

! 

les  métaux.  On  n’a  jamais  trouvé  de  peuplade,  si  sauvage  et  si  grossière 
qu’elle  fût,  à qui  ces  arts-là  fussent  lout-à-fait  inconnus  ; et  l’on  n’a  point 
encore  vu  d’animaux  dont  ils  ne  surpassent  fintelligence.  Si  les  nids  do 
certains  oiseaux,  les  ruches  des  abeilles,  les  digues  formées  par  les  cas- 
tors, nous  offrent  des  structures  qui  paraissent  combinées,  ce  n’est  qu’une 
combinaison  apparente.  On  a fait  des  expériences  qui  prouvent  que  ces 
animaux  obéissent  à itn  besoin  aveugle  qui  les  commande,  et  que  nous 
avons  nommé  instinct.  L’homme  seul  prépare  ses  moyens  dans  la  vue  d’un 
résultat,  et  saisit  renchaînement  des  causes  et  des  effets  qui  le  conduisent 
à son  but.  Lui  seul  est  véritablement  industrieux , dans  le  sens  que  l’on 
donne  à ce  mot  en  économie  politique. 

Les  arts  manufacturiers  s’exercent  : 

Soit  en  ateliers  ; 

Soit  en  chambres; 

Soit  dans  des  boutiques  ; 

Soit  dans  les  maisons  et  les  ménages  des  consommateurs  eux-mêmes, 
j Les  opérations  manufacturières  qui  s’exercent  dans  des  ateliers  sont 

1 celles  qui  exigent  un  grand  local , des  machines  dispendieuses,  et  où  la 

matière  première  doit  passer  successivement  et  sans  intervalles  entre 
les  mains  de  plusieurs  ouvriers.  T<‘lle  est  la  fabrication  des  fils  de  coton 


^^6*)  delxièmp:  partie.  — chapitre  vue 

à la  mécanique  ; celle  des  toiles  peintes,  des  papiers  de  tous  genres,  etc. 

D’autres  arts , comme  le  tissage  de  certaines  étoffes  , peuvent  indiffé- 
remment être  exercés  en  grands  ateliers  et  par  de  petits  entrepreneurs. 
Quelquefois,  les  grandes  entreprises  produisent  plus  économiquement; 
d’autres  fois  ce  sont  les  petites  ; et , dans  certains  cas , on  peut  réunir  les 
avantages  des  unes  et  des  autres.  Dans  les  campagnes  qui  environnent 
Sedan  , Elbeuf,  et  d’autres  grandes  manufactures  de  draps,  on  donne  de 
la  laine  à filer  et  à lisser  à façon.  Le  manufacturier  n’a  plus  que  les  ap- 
prêts à donner.  C’est  de  la  même  manière  que  se  fabriquent  dans  l’In- 
doustan  les  mousselines  et  les  autres  tissus  qui  se  font  en  Asie.  Le  fabricant 
de  ces  contrées  est  trop  pauvre  pour  faire  l’avance  de  la  matière.  On  la 
lui  fournit,  et  il  la  rend  fabriquée. 

Là  où  la  classe  ouvrière  a les  moyens  de  faire  l’avance  de  son  travail 
et  de  la  matière  première , surtout  lorsqu’il  est  question  de  fabriquer  un 
produit  de  peu  de  valeur,  l’ouvrier  le  travaille  pour  son  compte,  et  le  vend 
à un  manufacturier , ou  soi-disant  tel , qui  en  forme  des  assortiments.  Les 
paysans  des  environs  de  Lille , de  Douai , de  Cambray , font  une  pièce  de 
toile  ou  de  linon,  la  colportent  chez  les  manufacturiers  de  la  ville,  et  la 
vendent  à celui  qui  leur  en  offre  le  plus. 

Cette  manière  de  travailler  est  économique , et  il  est  à présumer  qu’un 
entrepreneur  qui  voudrait  établir  une  manufacture  de  toile  en  atelier,  ne 
ferait  pas  bien  ses  affaires.  Ici  l’ouvrier  travaille  à ses  moments  perdus  ; 
il  passe  de  son  lit  à son  métier  ; quand  le  temps  est  mauvais , il  y revient; 
il  s en  occupe  pendant  les  longues  veillées  de  l’hiver;  sa  femme  , ses  en- 
fants , ses  vieux  parents , lissent , peignent  et  filent  son  lin  ; et  l’appàt  du 
gain  le  stimule  constamment. 

Une  manière  de  travailler  analogue  à celle-là  s’observe  dans  beaucoup 
de  villes  où  des  ouvriers , et  même  des  maîtres  ouvriers , sans  passer  pour 
manufacturiers,  fabriquent  ou  font  fabriquer,  dans  leurs  domiciles,  des 
modes,  des  gants,  des  plumes  d'ornement,  des  ouvrages  de  tabletterie 
et  de  cartonnage , des  jouets  d’enfants  et  d’autres  bimbeloteries  qu’ils  ven- 
dent à ceux  qui  passent  pour  en  avoir  des  fabriques , et  qui  figurent  pour 
des  sommes  assez  fortes  dans  l’industrie  des  villes. 

Ce  genre  de  manufacture  marque  peu , jiarce  que  rexercicc  en  est  fort 
disséminé  ; mais  ce  qui  s’exécute  ainsi  d’ouvrages  manufacturés  dans  une 
ville  populeuse  et  industrieuse , est  fort  considérable.  Il  y a des  quartiers 
de  Paris  où  sont  accumulées  des  maisons  de  six  à seplélages,  danschacun 
desquels  un  nombre  plus  ou  moins  grand  d’ouvriei  s des  deux  sexes  Ira- 


' 


DES  ARTS  MANUFACTURIERS. 


267 


vaillent  avec  activité.  Dans  les  rues  Saint-Denis  et  Saint-Martin,  je  croirais 
faire  une  évaluation  modérée  en  portant  à vingt  ouvriers  le  nombre  de 
ceux  qui  sont  à l’ouvrage  dans  chaque  maison , depuis  le  rez-de-chaussée 
jusqu’au  comble.  Il  s’en  trouve  où  l’on  en  compterait  plus  de  cent.  Or , ces 
deux  rues  seulement  contiennent  plus  de  700  maisons  ; et  si  l’on  considère 
que  derrière  chaque  maison  il  y en  a deux  ou  trois  autres  où  Ion  par- 
vient par  des  allées , des  cours , des  passages , on  ne  pourra  pas  estimer  à 
moins  de  deux  mille  le  nombre  des  maisons  auxquelles  ces  deux  rues 
donnent  accès.  Or,  deux  mille  maisons , dont  chacune  renferme  au  moins 
vingt  ouvriers,  donnent  un  total  de  40  mille  ouvriers  pour  deux  rues  de 
Paris  ; ce  qui  équivaut  à plusieurs  immenses  manufactures  ou  ateliers. 

On  pourrait  faire  des  calculs  semblables  sur  plusieurs  quartiers  de  Paris 
et  sur  beaucoup  d’autres  professions , et  le  résultat  serait  que  Paris  est 
une  des  villes  les  plus  manufacturières  du  monde  '.Je  soupçonne  qu’en 


* Dans  les  recherches  statistiques,  publiées  par  le  préfet  de  la  Seine,  en  1823, 
les  châles  et  tissus  de  fantaisie  fabriqués  dans  Paris  sont  évalués  en  nombre 

roml  4 15  millions  de  fr. 

L’orfèvrerie  et  la  bijouterie  à 27  dilo. 

L’horlogerie  à 19  1/2  dito. 

Les  bronzes  dorés  â 3 diio. 

Et  sur  ces  objets,  la  seule  main-d’œuvre  payée  aux  ouvriers  s’élève  à 22  mil- 
lions, sans  parler  des  grandes  manufactures,  comme  les  filatures,  les  tanne- 
ries, etc.  (-Aote  de  Vauteur,) 

L’enquête  sur  l’industrie  manufacturière  à Paris  en  18i7  et  1848,  faite  par  la 
Chambre  de  Commerce,  et  qui  est  eu  voie  d’impression  en  même  temps  que 
celte  nouvelle  édition  du  livre  de  J. -B.  Say,  permettra  d’apprécier  l importance 
de  Paris,  comme  ville  de  fabrique,  et  fera  connaître  comment  l’industrie  est 


assise  dans  ses  différents  quartiers.  Toutes  les  maisons,  sans  aucune  exception, 
ont  été  plusieurs  fois  visitées,  des  bulletins  individuels  ont  fait  connaître  1 im- 
portance annuelle  des  affaires  de  plus  de  soixante-dix  mille  entrepreneurs  d in- 
dustrie, travaillant  pour  leur  compte.  Les  déclarations  portent  à plus  de  deux 
milliards  la  valeur  de  la  production. 

Au  lieu  de  15  millions  de  francs  indiqués,  en  1823,  pour  les  châles  et  les  tissus 


de  fantaisie,  la  valeur  trouvée  en  1847  est  de 17  millions. 

Au  lieu  de  5 millions  pour  les  bronzes  en  1847 22  diio. 

Pour  la  passementerie  la  valeur  de  production  dépasse.  . 28  dilo. 

et  ainsi  de  suite*.  [fiole  de  Vèdileur,) 


“ VEnquêtesur  nndusiriemanufacinhèrebÇ  trouve  chczljuülaumin  et  Cie,  libr,  H)  r.  Itn-hWieu 


-268 


maXlEME  PARTIE.  - CH.APITRE  Vlll. 


tout  pays  les  valeurs  produites  hors  des  ateliers  proprement  dits,  par  de 
petits  entrepreneurs  ne  possédant  que  de  petits  capitaux,  surpassent  les 
produits  qui  sortent  des  grandes  manufactures,  même  en  Angleterre , où 
il  y a un  si  grand  nombre  de  vastes  entreprises  et  de  gros  capitaux 
Il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  les  travaux  manufacturiers  qui  s’exé- 
cutent dans  les  boutiques  et  les  magasins  mêmes  où  leurs  produits  sont  mis 
en  vente,  font  partie  des  petites  entreprises.  La  plupart  de  ces  travaux 
devant  s’exécuter  à portée  du  consommateur  et  à proportion  des  besoins 
du  moment,  il  est  impossible  de  les  exécuter  dans  de  vastes  manufactures. 
Les  mets  qu’apprête  un  traiteur  doivent  être  préparés  le  matin  même, 
quoique  la  valeur  ajoutée  à la  matière  première  dans  ce  court  espace  de 
temps,  soit  assez  considérable;  puisque  sur  1000  à 1200 francs  de  recettes, 
le  traiteur  n’a  peut-être  pas  acheté  pour  plus  de  5 à 600  francs  de  maté- 
riaux. Le  surplus  de  la  valeur  ajoutée  est  distribué  entre  l’entrepreneur 
et  ses  ouvriers,  qui  sont  les  cuisiniers  et  les  garçons  de  service,  et  aussi 
entre  les  propriétaires  des  capitaux  de  l’entreprise  ; c’est-à-dire,  les  pro- 
priétaires du  local  et  des  avances  qui  ont  servi  à décorer  les  salles  et  à se 
procurer  le  mobilier.  Au  reste , les  valeurs  ainsi  produites  échappent  à 
toute  évaluation.  Le  restaurateur  gagne  peut-être  cent  pour  cent  sur  les 
salades,  et  il  ne  gagne  peut-être  pas  dix  pour  cent  sur  les  viandes  de  bou- 
cherie. Cela  vous  montre  combien  doivent  être  imparfaites  toutes  les  sta- 
tistiques du  monde.  Aoilà  incontestablement  des  valeurs  produites,  car 
les  valeurs  qu’on  donne  en  échange  pour  les  avoir  sont  des  valeurs  aussi 
réelles  qu’il  est  possible  : de  l’or,  de  l’argent  qui  sont  eux-mêmes  les  ré- 
sultats de  productions  non  moins  positives;  je  ne  connais  pourtant  pas  de 
livre  où  l’on  ait  jamais  tenté  d’évaluer  toutes  ces  choses-là. 

Enfin,  nous  avons  les  produits  manufacturés  qui  sont  créés  dans  les  mai- 
sons et  dans  les  ménages  des  consommateurs.  Dans  ce  nombre,  il  faut  com- 
prendre ceux  auxquels  concourent  les  maçons  qui  bâtissent  nos  maisons, 
les  charpentiers  (jui  en  font  les  planchers  et  la  toiture,  les  couvreurs,  les 


' Les  écrivains  anglais  ne  mesurent  les  profils  de  rentrepreneur  d’industrie 
que  par  l’étendue  de  ses  capitaux.  Cette  règle  me  parait  tout  à fait  insulfisante 
pour  juger  de  l’importance  des  petites  entreprises  où  le  manufacturier  produit 
plus  à proportion  de  son  capital,  et  où  par  des  achats  à crédit,  et  des  salaires  qui 
ne  sont  pas  immédiatement  aeipiittés,  il  supplée  souvent  .à  la  médiocrité  de  son 
capital. 


$ 


DES  ARTS  MANCFACTCRIERS.  269 

menuisiers,  les  peintres  en  bâtiments,  les  sculpteurs  qui  les  décorent.  Tous 
ces  industrieux  entrent  dans  la  catégorie  des  manufacturiers,  puisqu’ils 
modifient  des  produits  antérieurement  existants.  Ils  ne  travaillent  pour- 
tant ni  en  ateliers,  ni  en  chambre  : Ils  se  transportent  sur  le  lieu  où  doivent 

être  consommés  les  produits  de  leur  industrie. 

Dans  la  même  catégorie  se  trouvent  les  travailleurs  qui  préparent  les  ali- 
ments dans  chaque  ménage,  qui  blanchissent  le  linge  ou  le  raccommodent. 
On  demande  quelle  espèce  de  produit  exécute  une  blanchisseuse,  qui  semble 
ne  s’exercer  sur  aucune  matière  première  pour  la  modifier.  Le  linge  altéré 
par  l’usage  n’est-il  pas  une  matière  première?  La  blanchisseuse  le  prend 
dans  un  état  où  il  vaut  moins;  elle  le  rend  dans  un  étal  où  il  vaut  plus  : 
quoique  la  différence  ne  soit  que  de  quelques  sous,  elle  a fait  subir,  au 
produit  sur  lequel  son  art  s’est  exercé,  une  modification  qui  en  élève  le  prix 
à vos  yeux,  qui  le  rend  plus  apte  à votre  service.  La  propreté  du  linge 
est  une  qualité  qui  a une  valeur,  et  celte  valeur  se  consomme  par  l’usage, 
de  même  que  toutes  les  autres  qualités  qui  font  la  valeur  des  produits.  La 
matière  première  de  celte  industrie,  à la  vérité,  n’appartient  pas  à la  blan- 
chisseuse ; mais  les  travaux  industriels  en  sont-ils  moins  productifs  lors- 
qu’ils s’exercent  sur  les  capitaux  d’autrui?  Ici  le  capital  vous  appartient; 
et,  en  payant  une  blanchisseuse,  une  ravaiideuse,  vous  ne  payez  que  les 
services  productifs  de  son  industrie  et  non  les  services  productifs  de  son 
capital,  car  elle  n’en  a pas,  ou  presque  pas. 

Les  travaux  utiles,  exécutés  dans  l’intérieur  des  familles,  font  partie  des 
productions  générales.  Les  personnes  de  la  famille  sont,  dans  ce  cas,  tout 
à la  fois  productrices  et  consommatrices. 


Plusieurs  sectes  d’économistes  ont  nié  que  les  travaux  manufacturiers 
contribuassent  véritablement  à la  production  des  richesses.  Vous  avez  vu, 
quand  j’ai  mis  sous  vos  yeux  les  prétentions  des  économistes  du  dix-huitième 
siècle,  qu’ils  n’accordaient  ce  privilège  qu’à  la  production  agricole,  et  qu’ils 
prétendaient  que  les  manufacturiers,  comme  les  artisans,  en  même  temps 
qu’ils  travaillaient,  détruisaient  autant  de  valeurs  qu’il  en  sortait  de  leurs 
mains.  J’ai  réfuté  devant  vous  celle  doctrine. 

D’autres  publicistes , partisans  du  système  exclusif , tels  que  Colbert , 
Melon  , Forbonnais , Steuarl , et  beaucoup  d’autres  dont  les  principes  ont 
été  suivis  par  tous  les  gouvernements  de  l’Europe,  et  viennent  d’être  aban- 
donnés par  celui  d’Angleterre,  qui  est  de  beaucoup  le  plus  éclairé  sur  ce 
point , conviennent  bien  qiK‘  l’agriculture  et  les’  manufactures  sont  très 


270  DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  IX. 

t 

" Utiles,  et  méritent  toute  espèce  d’encouragement , mais  seulement  comme 

* moyens  de  fournir  des  objets  à la  vente  étrangère,  qui  seule,  dans  leur 

opinion,  enrichit  les  nations  assez  infortunées , suivant  eux , pour  n avoir 
point  de  mines  d’or  et  d’argent. 

I Cette  opinion  ne  peut  se  soutenir  devant  le  simple  exposé  de  ce  qui 

i*o*isiitue  les  richesses  et  la  manière  de  les  produire. 


CHAPITRE  IX. 

Du  choix  des  emplacements  pour  les  manufactures. 

Il  vous  a été  prouvé , messieurs  , que  le  plus  haut  point  de  perfection 
pour  rindustrie  consiste  à obtenir  la  même  quantité  et  la  même  qualité 
de  produits  au  meilleur  marché  possible,  c’est-à-dire  avec  le  moins  de 
frais  de  production  L’intérêt  du  producteur  et  rinlérêt  du  consomma- 
teur, bien  qu’opposés  au  moment  de  l’échange , au  moment  où  le  produc- 
teur vend  son  produit  au  consommateur,  sont  néanmoins  d’accord  en  ceci, 
qu’il  convient  à l’un  comme  à l’autre  que  le  produit  coûte  à produire  aussi 
peu  qu’il  est  possible.  Le  consommateur  en  jouit  à moins  de  frais  ; et  le 
producteur,  qui  ne  gagne  pas  moins  stir  chaque  produit,  voit  se  multiplier 
scs  ventes;  car  le  bon  marché  des  produits  en  favorise  la  vente  soit  à l’in- 
térieur, soit  à l’étranger,  plus  qu’aucune  autre  cause.  Le  commerce  , à 
son  tour,  procure  aux  nations  de  nouveaux  produits  et  des  jouissances 
plus  étendues  et  plus  variées. 

Or,  remplacement  des  manufactures  influe  beaucoup  sur  le  prix  auquel 
elles  peuvent  établir  leurs  produits.  Elles  ont  un  avantage  que  n’ont  pas 
les  entreprises  agricoles  : celui  depouvoir  choisir  le  siège  de  leur  industrie. 
Je  sais  que  des  raisons  de  famille  ou  d’intérêt  obligent  souvent  un  manu- 
facturier à placer  le  chef-lieu  de  son  entreprise  dans  un  endroit  qu’il  n’au- 
rait pas  choisi;  mais , quand  il  le  peut , il  doit  se  placer  bien,  et  nul  motif 
ne  doit  le  déterminera  entreprendre  ou  à continuer  une  manufacture  dont 
la  situation  seule  serait  un  élément  de  ruine. 

Une  manufacture  doit  être  à portée  de  ses  matières  premières  et  de  ses 
débouchés.  Elle  participe,  comme  tous  les  établissements  d’industrie  sans 


* Voyez,  première  pal  lie,  chap.  ix. 


DES  EMPLACEMENTS  POUR  LES  MANUFACTURES. 


271 


exception  , à l’avantage  que  procurent  des  moyens  de  communication  fa- 
ciles; mais  elle  a,  mieux  que  d’autres  établissements,  la  faculté  de  pouvoir 
se  mettre  à portée  des  bonnes  routes  et  des  navigations  peu  dispendieuses. 

Les  produits  manufacturés  contiennent , à volume  égal , plus  de  valeur 
que  la  plupart  des  autres  , parce  que  le  manufacturier  agit  sur  des  ma- 
tières déjà  pourvues  de  valeur,  et  qu’il  l’augmente.  C’est  ainsi  qu’on  a vu 
des  manufactures  d’étoffes  réussir  dans  des  lieux  assez  éloignés  de  leurs 
matières  premières  et  de  leurs  débouchés.  Lyon  tire  une  partie  de  ses  soies 
de  l’Italie  et  même  de  la  Chine,  et  vend  une  partie  de  ses  produits  en  Amé- 
rique. Tarare,  quoiqu’au  milieu  des  terres,  fabrique  avec  succès  des  mous- 
selines avec  des  cotons  récoltés  et  même  souvent  fdés  dans  l’étranger.  El , 
bien  que  les  manufactures  soient  appelées  l’industrie  des  villes,  par  op- 
position à l’agriculture  qui  est  bien , elle , l’induslrie  des  campagnes,  on 
peut  néanmoins  établir  avec  avantage  des  manufactures  dans  les  campa- 
gnes, lorsqu’elles  y trouvent  des  facilités  particulières  à certaines  localités. 
C’est  ainsi  qu’on  voit  des  filatures  de  colon  et  beaucoup  d’usines  se  rap- 
procher d’une  chute  d’eau  qui  met  en  mouvement  leurs  mécaniques. 

Dans  la  révolution  française,  les  superbes  bâtiments  de  beaucoup  de 
riches  abbayes  supprimées  attirèrent  de  grandes  manufactures;  et  l’on 
ne  peut  douter  que  cette  circonstance  n’ait  puissamment  secondé  les  dé- 
veloppements que  notre  industrie  a pris  à celte  époque.  Il  ne  faut  pas  se 
dissimulercependanlqtiecesvastesbâtimentssontdevenusquelquefoisdes 
amorces  trompeuses  qui  ont  attiré  des  entreprises  manufacturières  dans 
des  localités  où,  soit  à cause  de  la  difficulté  des  communications,  soit  en 
raison  d’une  population  trop  dispersée  et  trop  peu  industrieuse,  elles  ne 
pouvaient  pas  avoir  de  succès. 

Indépendamment  des  causes  extérieures  et  générales  qui  doivent  di- 
riger dans  le  choix  des  localités , il  y en  a qui  se  tirent  de  la  nature  même 
de  l’art  qu’on  exerce.  Si  des  circonstances  favorables  peuvent  faire  réussir 
certaines  manufactures  dans  les  campagnes,  il  y a d’autres  travaux  qui 
ne  peuvent  être  bien  exercés  que  dans  les  villes.  Ce  sont  principalement 
ceux  qui  réclament  le  concours  de  plusieurs  professions  séparées.  Ce  n’est 
que  dans  les  villes  qu’on  peut  faire  de  beaux  ameublements,  des  bronzes 
dorés,  des  pendules,  pour  lesquels  on  a besoin  de  dessinateurs  habiles, 
de  fondeurs,  de  doreurs,  de  marbriers,  d’émailleurs.  Ce  sont  encore  les 
travaux  manufacturiers  qui  s’exercent  sur  des  matières  premières  que  les 
villes  seules  fournissent  avec  abondance,  comme  les  débris  d’animaux , 
les  os,  la  corne,  les  peaux.  Ce  sont  enfin  les  travaux  manufacturiers  qui 


Ti'2  DEUXIEME  PAUTIE.  - CHAPITUE  IX. 

oni  besoin  de  trouver  à leur  portée  un  grand  nombre  de  consommateurs, 
et  même  de  consommateurs  aisés.  Cest  pour  ces  raisons  qu’on  ne  voit  que 
dans  les  villes  des  brasseries,  des  cafés  publics,  des  faiseuses  de  modes,  etc. 

D’autres  industries  ne  peuvent  être  exécutées  qu’à  côté  des  consomma- 
teurs; c’est  pour  cela  qu’on  voit  indifféremment  partout  des  maréchaux 
ferrants,  des  tailleurs,  des  couturières,  etc.  Il  faut  qu’ils  se  placent  à côté 
de  leurs  pratiques. 

Parmi  les  denrées  que  l’on  consomme  en  grande  abondance  dans  presque 
toutes  les  manufactures,  est  la  main-d’œuvre,  le  travail  des  ouvriers.  C’est 
donc  une  de  celles  qu’il  est  le  plus  important  de  bien  apprécier  par  avance, 
toutes  les  fols  que  l’on  se  propose  de  former  un  établissement  manufac- 
turier. Les  ouvriers  journellement  employés  peuvent  difficilement  venir 
de  plus  loin  que  la  distance  d’un  quart  de  lieu  *.  Il  faut  même  que  ce  soient 
des  ouvriers  rompus  aux  travaux  diligents  et  suivis  des  manufactures;  car 
un  travail  exécuté  à contre-cœur , avec  indolence  et  peu  d’assiduité , iitt 
travail  auquel  on  n’a  pas  été  accoutumé  d’avance , quelque  peu  qu’on  le 
paie,  est  toujours  cher  Je  sais  qu’avec  le  temps  on  parvient  à vaincre 
rinerlie  d’une  population  paresseuse  ; mais  ce  n’est  qu’au  bout  d’une  ou 
deux  générations,  et  c’est  une  éducation  qui  coûte  toujours  assez  cher 
à celui  qui  renlreprend.  Il  faut  qu’il  fasse  venir  de  loin  des  ouvriers  ins- 
truits d’avance , et  on  ne  les  obtient  pas  sans  des  sacrifices  d’argent.  Il  est 
obligé  de  pourvoir  leurs  familles  de  logements;  ce  qui  entraîne  des  frais 


* J'ai  oui  dire  à M.  Oberkainpf,  fondateur  d’une  grande  iiianufacture  de  toiles 
peintes  à Jouy,  près  de  Versailles,  que  le  défaut  de  population  convenable  lui 
avait  fait  éprouver  dans  l’origine  de  fort  grandes  difficultés  pour  la  formation  de 
son  établissement.  11  lui  fallut  soixante  années  de  soins  opiniâtres  pour  en  faire 
une  des  plus  grandes  maniiûiclures  de  l'Kurope. 

’ J’ai  connu  un  inanufacturierqui  éeboua  dans  fenlreprise  qu’il  voulut  former 
dans  une  ville  qui  comptait  cependant  douze  mille  âmes,  mais  où  il  n'y  avait  au- 
paravant, pour  toute  industrie,  qu’une  école  militaire  et  une  garnison.  Il  y trouva 
si  peu  d’empressement  pour  le  travail  sévère  et  soutenu  qu’exigent  les  fabriques, 
que  les  différents  menuisiers  qu'il  appela  pour  la  construction  de  ses  métiers, 
de  prime  abord  refusèrent  cet  ouvrage,  disant  qj’ï7«  ne  Iravaillaient  que  pour 
les  bourgeois,  gens  en  effet  peu  connaisseurs  en  constructions  et  moins  difficiles 
sur  la  qualité  du  travail.  Ne  faisant  pas  travaillei*  <‘onstamment  les  menuisiers 
de  la  ville,  ils  étaient  moins  économes  sur  les  prix,  ce  qui  nourrissait  leur  paresse. 

* l ue  manufacture  (pie  j'ai  clé  à portée  de  htèn  connaitre  était  établie  dans 


I 


DES  EMPLACEMENTS  POUR  LES  MANUFACTURES. 


273 


On  se  plaint  souvent  de  la  rareté  des  capitaux  : l’habileté  et  l’amour  du 
travail  manquent  plus  souvent  encore  que  les  capitaux.  Les  capitaux  s’a- 
massent peu  à peu  là  où  se  rencontre  de  la  diligence;  et  c’est  presque 
toujours  l’indolence  et  les  inslituiions  propres  à la  nourrir  qui  retiennent 
les  peuples  dans  la  misère. 

Dans  un  pays  au  contraire  habité  par  une  population  industrieuse  , on 
a le  choix  des  ouvriers,  on  donne  la  préférence  aux  plus  honnêtes,  aux 
plus  actifs,  aux  plus  inlelligenls;  ils  sont  assidus  et  soigneux  , parce  qu’ils 
savent  qu’au  besoin  on  peut  les  remplacer. 

David  Hume,  compatriote  et  ami  d’Adam  Smith,  croit  que  les  manu- 
factures changent  de  lieu  de  proche  en  proche,  parce  qu’elles  enrichissent 
les  lieux  de  leur  séjour  et  y font  monter  le  prix  des  subsistances.  Les  nou- 
veaux élablissements  sont  dès  lors  obligés  de  chercher  des  endroits  où 
l’on  vive  à meilleur  compte , et  où , par  conséquent,  la  main-d’œuvre  soit 
moins  chère,  jusqu’à  ce  qu’ayant  donné  l’opulence  à ces  derniers , Us  en 
soient  exilés  par  les  mêmes  causes  *. 

C’est  une  pure  supposition  que  ne  confirme  ni  la  nature  des  choses  ni 
l’expérience.  L’on  a vu , à la  vérité , les  arts  industriels  passer  de  l’Italie  eu 
France , de  la  Belgique  en  Angleterre , et  maintenant  on  les  voit  s’intro- 
duire aux  États-Unis;  mais  celte  marche  a été  plutôt  une  propagation 
qu’une  translation  des  arts.  Us  n’ontpointété  perdus  pour  l’ilalie  et  la  Bel- 
gique ; et  tandis  qu’ils  se  sont  perfectionnés  en  Amérique,  ils  se  sont  aussi 
perfectionnés  en  Angleterre  et  en  France.  Ils  auraient  même  décliné  eu 
Italie,  qu’on  trouverait  ce  déclin  assez  expliqué  par  les  institutions  poli- 
tiques des  pays  italiens,  qui  ont  tous  passé  de  l’état  républicain  sous  un 
joug  militaire  ou  sacerdotal , et  quelques-uns  sous  la  domination  de  l’é- 
tranger. 


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un  village  trop  peu  peuplé,  et  avait  fait  bâtir  des  maisons  d'habitation  pour  les 
ouvriers  qu’elle  attirail.  L’entreprise  retenait  sur  le  salaire  de  l’ouvrier  le  loyer 
de  son  habitation;  et  jamais  elle  n’a  pu  de  celte  manière  retirer  plus  d’un  ou  deux 
pourcent  de  l’avance  qu’elle  avait  faite  pour  cet  objet;  ce  qui,  outre  une  perle 
sur  les  intérêts,  occupait  des  capitaux  qui  auraient  été  précieux  pour  donner  de 
l'extension  à fenlreprise.  Cette  entreprise,  à une  certaine  époque,  donnait  12 
pour  cent  des  fonds  qu’on  y employait  : dès  lors,  la  portion  de  ces  fonds  qu’on 
avait  consacrée  à loger  des  ouvriers,  qui  ne  rapportait  que  2 pour  cent,  était 
privée  d’un  bénéfice  annuel  de  10  pour  cent. 

* Discourse  on  Money,  page  43. 

I.  18 


I 

I 


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ri».  ' 


DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  IX. 


En  second  lieu,  il  n’est  pas  de  l’essence  des  arts  industriels  de  faire  ren- 
chérir les  denrées.  Ils  augmentent  la  }>opuIaiion,  il  est  vrai;  mais  les  den- 
rées aftluent  là  où  elles  trouvent  un  débit  assuré.  Elles  ne  sont  pas  plus 
chères  dans  les  villes  de  mamiraclures  que  dans  les  autres , quand  les  cir- 
constances sont  d’ailleurs  les  mêmes.  Ce  qui  fait  renchérir  les  denrées, 
ce  sont  les  frais  qu’elles  nécessitent  pour  être  produites;  or,  si  l’on  disait 
qu’en  un  certain  endroit  les  frais  de  production  sont  élevés  parce  que  les 
denrées  sont  chères,  et  qu’elles  sont  chères  parce  que  les  frais  de  produc- 
tion sont  élevés , on  tournerait  dans  un  cercle  vicieux. 

Il  est  très  vrai  que , si,  par  suite  des  succès  d’une  ville  manufacturière, 
elle  était  forcée  de  tirer  ses  aliments  de  fort  loin,  ils  pourraient  devenir 
assez  chers  pour  que  la  main-d’œuvre  montât  à un  taux  qui  rendrait  la 
fabrication  impossible  ; mais  ce  cas  est  fort  éloigné  pour  la  plupart  des 
lieux  de  grandes  manufactures.  Ce  sont  les  institutions , plus  que  la  dis- 
tance, qui  renchérissent  les  vivres.  S’il  était  permis  à la  ville  de  Man- 
chester de  tirer  ses  subsistances  d’Odessa  , de  la  côte  de  Barbarie,  des 
États-Unis,  de  la  Baltique , elle  les  paierait  moins  cher  qu’elle  ne  les  paie 
maintenant.  Lorsqu’un  fermier  est  obligé  de  supporter,  outre  les  contri- 
butions générales  de  l’État,  qui  sont  déjà  exagérées , sa  part  de  la  taxe  des 
pauvres,  de  la  taxe  des  chemins,  la  dîme,  l’entretien  des  églises  et  des 
prisons  , etc.,  il  faut  qu’il  vende  son  blé  à un  prix  qui  lui  rembourse  tout 
cela  ; autrement  il  se  ruinerait,  il  serait  forcé  d’abandonner  la  culture, et 
celui  qui  lui  succéderait  ne  s’en  tirerait  pas  mieux. 

Je  me  suis  arreté  à combattre  celte  opinion  de  Hume,  parce  que,  si  on 
la  croyait  fondée,  elle  serait  de  nature  à refroidir  le  zèle  que  doit  inspirer 
le  perfectionnement  des  arts.  On  regarderait  les  peuples  comme  con- 
damnés à suivre  la  rotation  de  je  ne  sais  quelle  roue  de  fortune,  dé- 
pendante, non  d’eux-mèmes,  non  de  leurs  talents,  de  leur  conduite 
et  de  leurs  institutions,  mais  du  destin;  tandis  qu’au  contraire  l’étude  qui 
nous  occupe  nous  démontre  la  possibilité  de  succès  soutenus,  toutes 
les  fois  et  aussi  longtemps  que  l’on  fait  ce  qu’il  faut  pour  obtenir  de  tels 
succès. 

Le  manufacturier , sans  remonter  aux  causes  de  la  cherté  des  denrées, 
peut  se  contenter  d’observer  le  fait  ; et,  après  avoir  pris  des  informations 
sur  le  prix  moyen  de  toutes  les  principales  denrées,  ne  pas  poser  son  éta- 
blissement sur  le  lieu  où  leur  prix  est  trop  élevé,  surtout  s’il  a des  con- 
currents dans  un  autre  endroit  où  l’on  vit  à meilleur  compte. 

Les  manufactures  prostȏreut  encore  moins  (|ue  ragriculture  dans  les 


DES  EMPLACEMENTS  POUR  LES  MANUFACTURES. 


275 


pays  où  règne  l’esclavage.  Charles  Comte  a fort  bien  prouvé  * que  l’effet 
inévitable  de  l’esclavage  est  de  dépraver  les  facultés  morales  et  physiques 
des  maîtres  et  des  esclaves  , c’est-à-dire , les  facultés  qui  rendent  indus- 
trieux. Le  maître  prend  le  moins  de  peine  qu’il  peut,  parce  que  dans  ces 
pays-là  tout  travail  est  flétrissant,  et  parce  que  l’habitude  de  se  faire  servir 
engendre  l’indolence.  L’esclave  cherche,  de  son  côté,  à déguiser  ses  fa- 
cultés. Il  n’a  pas  peur  d’être  renvoyé  ; et  il  sait  fort  bien  que  plus  il  mon- 
trera de  capacité,  et  plus  on  exigera  de  lui.  M.  Storch  rapporte  que  deux 
manufacturiers  des  environs  de  Sloskou , qu'il  nomme , après  avoir  formé 
leur  établissement , rendirent  la  liberté  à tous  leurs  esclaves  pour  obtenir 
d’eux  de  travailler  bien  *.  Et  l’on  sait  qu’aux  États-Unis  les  manufactures 
ne  prospèrent  que  dans  les  Étals  où  il  n’y  a point  d’esclaves. 

Certaines  localités  se  refusent  quelquefois  à l’établissement  de  certaines 
industries  par  des  causes,  ou  plutôt  par  des  réunions  de  causes  qu’il  est 
impossible  d’assigner  avec  exactitude.  L’impératrice  de  Russie,  Cathe- 
rine II , dans  la  vue  de  réussir  infailUhlement^  suivant  elle,  à naturaliser 
dans  ses  États  une  fabrication  d’étoffes  de  soie,  fit  venir  de  Lyon  tous  les 
ouvriers  nécessaires  pour  exécuter  jusqu’aux  moindres  parties  de  celte  fa- 
brication. Ils  furent  choisis  parmi  les  plus  habiles;  ils  étaient  fort  intéressés 
à réussir  ; ils  n’ont  pourtant  jamais  pu  parvenir  à terminer  une  seule  pièce 
d’étoffe.  Voici  comment  M.  Chapial,  dans  son  ouvrage  sur  l’industrie 
française,  rend  raison  de  ce  fait: 

« On  voit  d’abord  à Lyon,  dit-il  un  établissement  public  dans  lequel 
« on  expose  la  soie  à une  température  constante  pour  éviter  la  fraude  à 
« laquelle  pourraient  se  livrer  les  vendeurs;  on  y trouve  des  hommes  ha- 
<(  bilués  à juger  les  qualités,  exclusivement  employés  à faire  les  achats,  et 
« l’on  est  étonné  de  voir  cette  matière  précieuse  passer  par  dix  mains 
« différentes,  depuis  la  filature  du  cocon  jusqu’à  sa  conversion  en  tissus. 
« Ces  hommes  n’ont  rien  de  commun  entre  eux  que  le  but  de  leurs  tra- 
« vaux  ; leurs  fonctions  exigent  des  connaissances  distinctes  et  une  longue 
« pr^jlique;  chacun  d’eux  est  un  rouage  nécessaire  delà  fabrique;  aucun 
« d’eux  ne  peut  suppléer  l’autre;  et  tous  doivent  être  parfaits  pour  que  le 


\oyez  son  Traité  de  Légiilation.  Il  a consacré  son  tome  IV  presque  entier 
à décrire  la  dépravation  morale  et  physique  qui  résulte  de  l’esclavage  domes- 
tique. 

• Tome  IV,  page  310. 

* Tome  ! , page  51, 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  X, 

« produit  réunisse  les  qualités  qui  en  font  le  prix.  Ajoutez  à cela  les  iné- 
« caniciens  qui  construisent  et  réparent  les  machines , les  teinturiers  qui 
« ont  une  longue  expérience  de  leurs  drogues  et  de  leurs  procédés,  les 
« dessinateurs  qui  composent  les  dessins,  la  qualité  des  eaux  dont  on 
« connaît  reflet , la  nature  du  climat  dont  on  a éprouvé  Tinfluence , Thabi- 
« tude  qu’on  a acquise  de  chaque  genre  de  travail , et  l’on  sera  convaincu 
« qu’il  est  presque  impossible  de  transplanter  un  genre  de  fabrication 
U aussi  compliqué.  Chaque  industrie  a sa  localité  comme  chaque  plante 
« son  sol.  » 

Quoique  M.  Chaptal  généralise  beaucoup  trop  cette  dernière  assertion, 
il  aurait  pu  ajouter  d’autres  circonstances  encore  qui  influent  sur  le  succès 
d’une  fabrication  : notamment  la  facilité  des  débouchés,  la  nature  des  com- 
munications, soit  pour  faire  arriver  les  matières  premières,  soit  pour  expé- 
dier les  produits;  les  facilités  ou  les  tracasseries  qu’on  éprouve  de  la  part 
de  l’administration,  les  impôts,  etc.  Mais,  en  meme  temps,  on  doit  con- 
venir que  ces  diflicullés  n’équivalent  pas  à des  impossibilités,  car  comment 
la  fabrique  des  soieries  aurait-elle  été  transportée  de  Florence  et  de  Gènes 
à Lyon? 


CHAPITRE  X. 

De  rétalounageeu  manufactures. 

L’étalonnage  est  ce  mode  de  fabrication  où  l’on  exécute  une  grande 
quantité  du  même  produit , sur  un  modèle  uniforme , sur  un  meme 
étalon. 

C’est  grâce  à l’étalonnage  que  nous  obtenons  à très  bon  compte  la  plu- 
part des  objets  qui  nous  servent  dans  nos  ménages  : des  pelles  et  pincettes, 
des  poêles  à frire,  des  chandeliers,  des  mouchettes.  A bien  examiner  un 
de  ces  objets,  à considérer  les  outils  dispendieux  qu’il  a fallu  employer,  la 
main-d’œuvre  qu’ils  ont  du  exiger,  on  ne  conçoit  pas  que  l’on  puisse  les 
vendre  pour  le  prix  auquel  nous  les  achetons;  d’autant  plus,  qu’ils  viennent 
souvent  de  fort  loin,  comme  les  quincailleries  que  nous  tirons  d’Alle- 
magne. Lorsqu’on  examine  un  moulin  à moudre  le  café,  le  nombre  des 
pièces  dont  il  se  compose,  dont  quelques-unes  sont  très  difliciles  à exé- 
cuter, comme  sa  noix  et  l’alvéole  où  elle  se  meut,  l’une  et  l’autre  en  acier, 
on  serait  tenté  de  croire  qu’une  semblable  machine  doit  coûter  50  francs, 


M 


DE  L’ÉTALONNAGE  EN  MANUFACTURE.  277 

et  probablement  les  premiei*s  que  l’on  fit  coûtèrent  plus  que  cela,  tandis 
qu’on  les  a maintenant  pour  cent  sous.  On  fait,  dans  les  montagnes  du 
Jura,  des  mouvements  de  montre  qui  ne  coûtent  que  50  sous. 

Non-seulement  on  obtient  par  ce  moyen  les  produits  à meilleur  marché; 
mais  on  les  a plus  jolis,  plus  légers,  plus  commodes;  ce  qui  est  une  autre 
espèce  de  bon  marché. 

A quoi  devons-nous  attribuer  cette  elTet?  La  raison,  ou  plutôt  les  raisons 
en  sont  évidentes. 

Les  ouvriers  qui  font  ces  produits  ont  eu  le  temps  d’acquérir  tout  l’usage, 
toute  l’adresse  qu’il  est  possible  d’y  déployer.  Les  procédés  expédiiils 
pour  les  exécuter  ont  été  tous  dès  longtemps  découverts  ; ils  ont  été  plu- 
sieurs fois  rectifiés,  amendés,  jusqu’à  ce  qu’enfin  on  se  soit  arreté  à ceux 
qui  ont  paru  préférables  à tous  les  autres.  En  exécutant  de  tels  produits, 
quoiqu’ils  soient  quelquefois  assez  compliqués  dans  leurs  différentes  par- 
ties, il  n’y  a jamais  chez  l’ouvrier  aucune  hésitation;  depuis  longtemps 
toutes  les  combinaisons  auxquelles  ils  peuvent  donner  lieu  ont  été  épui- 
sées; et,  comme  il  n’est  plus  nécessaire  de  réfléchir  sur  rien,  plusieurs 
procédés  d’exécution,  qui  dans  l’origine  réclamaient  beaucoup  d’intelli- 
gence, ont  pu  être  confiés  aux  travailleurs  les  plus  ineptes.  Les  outils  meme 
dont  on  est  obligé  de  se  senâr,  étant  toujours  les  mêmes,  ont  pu  être  faits 
<Mifabri(iueel  en  très  grand  nombre;  ils  sont  eux-mêmes,  par  cette  raison, 
plus  parfaits  et  moins  chers.  Enfin,  des  produits  entièrement  pareils  et 
nombreux  sont  ceux  à la  production  desquels  on  parvient  à appliquer 
avec  le  plus  de  succès  le  pouvoir  des  machines,  la  division  du  travail,  et 

en  général  tous  les  moyens  expéditifs. 

C’est  par  toutes  ces  raisons  que  le  charronnage  de  l’arlillerie  est  beau- 
cotip  plus  parfait  et  coûte  moins  que  celui  de  nos  charretiers,  qui  est  hideux 
comparé  à l’autre,  où  chaque  pièce  est  faite  sur  le  même  modèle;  telle- 
ment que,  lorsqu’un  caisson  d’artillerie  vient  à être  brisé,  on  peut  prendre 
celle  de  ses  roues  qui  reste  entière,  et  la  mettre,  sans  autre  préparation, 
a tout  autre  caisson. 

Eh  bien , messieurs , la  plupart  des  produits  dont  nous  faisons  usage 
pourraient  être  étalonnés  de  la  même  manière.  M.  Christian , dans  ses 
Vues  sur  les  arts  industriels , observe  judicieusement  qu’avec  une  dou- 
zaine de  modèles,  pour  chacun  des  objets  qtii  entrent  dans  l’achèvement 
d’une  maison,  suivant  la  grandeur  de  l’édifice  et  l’opulence  de  son  pro- 
priétaire, on  pourrait  satisfaire  tous  les  besoins  raisonnables;  il  serait 
alors  possible  d’établir  en  manufacture  la  fahncaliou  de  presque  toutes 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  X. 


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ij 


m 

ces  pièces  *.  C’est  ainsi  qu’en  Angleterre  on  peut  faire  usage  pour  les  croi- 
sées de  châssis  de  fonte  qui  ont  de  fort  beaux  avantages  sur  ceux  de  bois. 
Clant  beaucoup  plus  minces,  Us  obstruent  beaucoup  moins  le  jour;  ils 
ont  une  légèreté  et  une  élégance  fort  agréables  à l’œil.  L’humidité  ne  les 
déjette  pas  et  ne  les  pourrit  Jamais.  Enfin  , ils  sont  plus  économiques  et 
durent  éternellement.  Si  nous  voulions  avoir  de  tels  châssis  en  France, 
ils  coûteraient  fort  cher,  et  ils  seraient  mal  faits;  car  les  fondeurs  seraient 
obligés  de  faire  payera  l’amateur  qui  les  commanderait  les  frais  de  mo- 
delés, les  tâtonnements,  les  essais  imparfaits,  les  soins  spéciaux  du  maître 
et  des  principaux  ouvriers,  qui,  tous,  mettraient  plus  de  temps,  consom- 
meraient plus  de  combustible,  et  prendraient  plus  de  peines  que  si  l’objet 
était  exécuté  en  fabrique. 

On  en  peut  dire  autant  des  balustrades  en  fer  qui  entourent  les  maisons 
et  garantissent  certaines  portions  des  courset  desjardins.  Ces  objets  peu- 
vent être  exécutés  en  fonte  à beaucoup  moins  de  frais  qu’en  fer  forgé  ou 
laminé.  Déjà  l’on  emploie  en  France  la  fonte  aux  balcons  qui  ornent  le 
devant  de  nos  croisées  ». 

Or,  qu’est-ce  qui  s’oppose  à ce  que  ces  objets  et  beaucoup  d’autres  soient 
exécutés  en  fabrique?  Le  caprice.  Point  d’uniformité  dans  les  goûts,  point 
de  goût  national.  Chaque  architecte  veut  faire  briller  son  invention;  chaque 
propriétaire  veut  réaliser  ses  fantaisies.  Sur  cent  maisons  que  l’on  cons- 
truit, il  n’y  en  a pas  deux  pareilles  pour  la  hauteur  des  plafonds,  la  di- 
mension des  portes  et  fenêtres  ; ce  qui  fait  qu’il  est  impossible  d’exécuter 
en  grand  nombre , sur  le  même  modèle , les  pièces  qui  entrent  dans  leur 
composition.  Vu  l’abondance  des  matériaux  et  le  bas  prix  delà  main-d’œu- 
vre, la  construction  des  maisons  pourrait  être  en  France  moins  dispen- 
dieuse qu’en  Angleterre:  elle  l’est  beaucoup  plus.  Ce  sont  les  propriétaires 
et  par  suite  les  locataires  qui  paient  tout  cela. 

J’ajouterai  que,  pour  qu’une  nation  puisse  jouir  des  avantages  de  l’éta- 
lonnage dans  beaucoup  de  produits,  il  faut  qu’elle  contracte  en  général 
le  goût  des  formes  et  des  ornements  simples.  Tout  ce  qui  est  recherché  et 
contourné  ne  saurait  convenir  à beaucoup  de  goûts  différents.  C’est  l’œuvre 


' On  le  fait  déjà  pour  plusieurs  pièces,  telles  que  les  espagnolettes,  les  ser- 
rures, etc.;  mais  on  pourrait  le  faire  pour  beaucoup  d’autres. 

» Un  de  nos  plus  ingénieux  mécaniciens  (M.  Calla)  est  parvenu  à les  faire  tout 
à la  fois  solides,  élégants,  et  à bon  compte,  en  mélangeant  les  parties  droites  en 
fer  laminé,  avec  les  parties  ornées  qui  sont  en  fonte. 


DE  L’EMPLOI  DES  MOTEURS  AVEUGLES.  27Ü 

(l’uiie  fantaisie,  laquelle  est  toujours  repoussée  par  une  fantaisie  contraire. 
Au  lieu  que  ce  qui  n’est  préféré  qu’en  raison  de  son  utilité  peut  coiiveuir  a 
tout  le  monde;  car  les  besoins  réels  sont  à peu  près  les  mêmes  chez  tous 
les  hommes. 

La  grande  diversité  des  goûts  ne  permet  guère  d’étalonner  les  objets  où 
la  mode  exerce  son  influence.  A peine  un  fabricant  aurait-il  fait  la  dépense 
des  outils  nécessaires  pour  faire  à bon  compte  un  produit  commode  et 
joli,  qu’on  n’en  voudrait  plus.  Peut-être  n’en  voudrait-on  plus,  parce  qu  il 
serait  à trop  bon  marché.  Aussi , la  mode  n’est-elle  un  moyen  d économie 

ni  pour  les  particuliers,  ni  pour  les  nations. 

Dans  les  arts  chimiques,  l’étalonnage  réduit  les  diverses  compositions 
à des  recettes  invariables,  cl  les  recettes,  les  formules,  sont  d un  giand 
service  dans  les  arts.  Si  l’on  se  servait  toujours  dans  des  circoustaucespa- 
nullesdes  mêmes  couleurs , les  teinturiers  sauraient  les  atteindre  sans 
làlonnemenis;  ils  les  exécuteraient  mieux  et  plus  vile , et  on  les  rassorti- 
rait plus  aisément.  Mais  â peine  a-l-on  trouvé  un  procédé,  que  la  mode 
change , et  que  les  soins  qu’on  a pris , les  outils  dont  on  s’est  pourvu  de- 
viennent inutiles.  Il  faut  tout  recommencer.  Celte  mobilité  dans  les  goûts 
des  consommateurs  est  un  plaisir,  dit-on  : je  le  crois,  puisqu’on  l’assure; 
mais  il  ne  faut  pas  qu’on  s’imagine  qu’il  contribue  â la  prospérité  publique. 
Si  l’on  a regardé  jusqu’à  présent  les  changements  des  modes  comme  fa- 
vorables aux  développements  de  l’industrie  des  nations,  et  par  suite  â leui 
A)pulencc,  c’est  parce  que  l’on  ignorait  les  véritables  principes  de  1 éco- 
nomie polilique  et  l’art  d’en  tirer  de  justes  conséquences.  Ce  préjugé  s’u- 
sera avec  le  temps , ainsi  que  beaucoup  d’autres. 


CHAPITRE  XI. 

De  remploi  des  moteurs  aveugles  relativement  à rinlérêl  des  entrepreneurs. 

Nous  nous  sommes  déjà  occupés  des  machines,  mais  dune  manière 
pour  ainsi  dire  philosophique  et  générale*.  Ici,  je  me  propose  d’en  ob- 
server quelques  applications  aux  manufactures. 

Le  prix  de  la  main-d’œuvre  fait  que  beaucoup  de  manutacturiers  iie 


* Première  Partie,  iliap.  \N  lll. 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  XI. 


rêveiil  qu’aux  moyens  de  s’en  affranchir,  el  de  substituer  des  forces 
aveugles  à celles  des  hommes  et  des  chevaux , dont  l’emploi  leur  paraît 
trop  dispendieux.  Il  ont  très  grande  raison  si  leurs  frais  de  production 
doivent  en  être  effectivement  diminués.  Mais  ce  point,  il  faut  s’en  assurer. 

Je  vous  ai  déjà  fait  observer,  messieurs,  que  c’est  improprement  que 
nous  donnons  le  nom  de  moteur  à la  machine,  à l’intermédiaire  qui  nous 
permet  de  faire  usage  d’une  force  nalui*elle  qui  est  le  véritable  moteur; 
clïacun  d’eux  a cependant  un  mérite  qui  lui  est  propre.  Avant  l’applica- 
tion des  moteurs  aux  filatures  de  colon,  au  moyen  d’une  mule-jenny,  un 
fileur  avec  un  enfant  pour  rattacher  les  fils  cassés  exécutaient  autant 
d’ouvrage  que  cent  personnes  en  pouvaient  faire  auparavant,  et  le  pro- 
duit était  plus  parfait.  Après  y avoir  appliqué  un  moteur  aveugle,  un 
homme  et  son  raltacheur  purent  conduire  deux  mule-jennys.  Le  moteur 
remplaça  seulement  une  personne  sur  deux. 

La  machine  rend  possible  l’application  d’une  force  aveugle.  Autrefois, 
lorsqu’une  largeur  d’étoffe  trop  considérable  ne  permettait  pas  au  tisse- 
rand d’étendre  les  bras  d’un  côté  à fautre  de  son  métier,  on  plaçait,  aux 
côtés  du  métier,  deux  personnes  qui  se  renvoyaient  muiuellement  la  na- 
vette. Du  moment  que  la  navette  volante  fut  inventée,  au  moyen  de  la- 
quelle un  seul  homme,  armé  seulement  d’un  manche  où  sont  attachées 
deux  ficelles,  fait  voler  la  navette  de  droite  à gauche  el  de  gauche  à 
droite,  dès  ce  moment,  un  moteur  a pu  être  substitué  au  tisserand,  et 
faire  agir  un  très  grand  nombre  de  métiers  à la  fois  ; on  a fait  la  part  de 
la  force  aveugle,  et  l’on  a réservé  rintelligence  de  l’homine  pour  la  con- 
duite du  travail  el  la  réparation  des  accidents. 

\otre  esprit  ayant  saisi  cette  analyse,  nous  pouvons  sans  inconvénient 
donner  le  nom  de  moteur  à la  force  brute  aidée  de  la  machine  qui  transmet 
son  action  ; et  il  ne  nous  restera  plus  qu’à  balancer  les  avantages  avec  les 
inconvénients  de  chaque  espèce  de  moteur  : et  nous  trouverons  peut-être 
qu’un  moteur  naturel  n’est  pas  si  gratuit  <|u’il  le  paraît  quelquefois,  el  qu’il 
est  digne  d’un  bon  économiste  de  calculer  s’il  est  convenable,  dans  tous 
les  cas,  de  substituer  l’eau  ou  le  vent  à une  force  dont  il  faut  payer  l’usage. 

Un  moteur  aveugle  coûte  toujours  à ceux  qui  l’emploient  l’intérêt  du 
capital  nécessaire  pour  établir  la  machine.  Cette  dépense  permanente 
peut  être  évaluée  par  l’intérêt  qu’on  est  obligé  de  payer  pour  l’usage  de 
ce  capital;  ou,  ce  qui  revient  au  même,  par  l’intérêt  qu’on  en  pourrait 
tirer  si  l’on  voulait  employer  autrement  le  même  capital. 

Mais  ce  n’est  pas  tout.  La  force  naturelle  elle-même  est  rarement 


gi'aluitc,  comme  est  le  vent.  Souvent  elle  est  devenue  une  propriété, 
comme  la  plupart  des  chûtes  d’eau  ; el  celle  appropriation  n’est  pas  moins 
nécessaire  que  celle  des  terres;  car,  si  une  chute  d’eau  n’était  pas  une 
propriété,  et  si,  par  ce  moyen,  son  usage  n’était  pas  exclusivement  ré- 
servé à celui  qui  juge  à propos  d’y  bâtir  un  moulin,  personne  ne  voudrait 
se  hasarder  à faire  cette  construction;  on  laisserait  couler  l’eau  infruc- 
tueuseinenl;  elle  ne  serait  d’aucun  service  pour  l’homme  ; or,  un  service 
dont  on  ne  peut  pas  jouir,  équivaut  à un  service  trop  cher  pour  qu’on 
puisse  y avoir  recours.  Ce  service  coûte  au  producteur,  mais  ne  rend  pas 
le  produit  plus  cher  pour  le  consommateur. 

Les  forces  de  ce  genre  sont  bornées,  quant  à leur  quantité,  et  même 
on  ne  les  paie  que  parce  qu’elles  sont  bornées,  de  même  que  les  terres 
cultivables  qui  ont  en  elles  une  force  aussi.  S’il  y avait  autant  de  chûtes 
d’eau  qu’on  voudrait  en  employer,  on  n’aurait  pas  besoin  d’en  payer  l’usage. 
On  observe  une  grande  diversité  dans  le  loyer  des  moteurs  appropriés; 
car  ils  sont  soumis  à l’action  de  toutes  les  circonstances  qui  influent  sur 
les  prix.  Dans  les  pays  où  les  chûtes  d’eau  sont  très  multipliées  et  les 
consommateurs  peu  nombreux,  comme  dans  les  montagnes,  les  cours 
d’eau,  bien  qu’ils  soient  des  propriétés,  prêtent  leur  action  à très  bas  prix. 
Ils  sont  fort  chers,  au  contraire,  dans  les  lieux  de  manufactures,  surtout 
lorsqu’ils  sont  eu  plaine , parce  que  les  chûtes  d’eau  y sont  rares , el  leur 
emploi  très  recherché. 

D’autres  forces  naturelles  doivent  être  payées  par  l’aliment  qu’on  est 
obligé  de  leur  fournir.  Elles  ressemblent,  sous  ce  rapport,  à la  force  mus- 
culaire de  l’homme,  qui  nous  coûte  par  la  nécessité  où  nous  sommes  de 
nourrir  le  travailleur,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  de  lui  payer  de  quoi  se 
nourrir.  On  nourrit  une  machine  à vapeur  avec  du  combustible  ; el  il  est 
à remarquer  que  les  forces  de  ce  genre  sont  absolument  sans  bornes,  ou 
du  moins  sans  autres  bornes  que  ralimenl  qu’on  est  obligé  de  leur  fournir*. 
Mais  les  frais  de  leur  aliment  présentent  une  très  grande  diversité  suivant 
les  lieux.  En  Angleterre,  où  les  vivres  sont  chers,  l’entretien  des  hommes, 
comme  moteurs,  est  fort  dispendieux  comparativement  à la  force  pure- 
ment mécanique  que  l’on  retire  d’eux,  en  faisant  abstraction  du  service 
qu’ils  peuvent  rendre  par  leur  intelligence,  leur  adresse  et  leurs  talents, 
service  d’un  autre  genre  et  que  Ton  paie  séparément. 


* On  verra  plus  loin,  lorsque  je  traiterai  delà  population,  que  les  Iimnmes  aussi 
se  iinilliplieut  indéfiniment,  lorsqu’on  leur  fournil  des  moyens  de  subsister. 


^»Si> 


DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  XI. 


Les  niadiines  à vapeur,  dans  le  même  pays,  coûtenl  moins  (|u’ailleurs 
à établir  et  à entretenir,  la  houille  y ('tant  abondante  et  sou  extraction 
fort  perfectionnée,  c’est-à-dire  peu  dispendieuse.  Faut-il  être  surpris  que 
le  travail  des  bras  y soit  remplacé  par  la  inâchine  à vapeur,  partout  où 
celle  subslituiioïi  est  praiieable  ? 

Eu  chine,  au  contraire,  le  combustible  est  rare,  le  riz  abondant,  elles 
hommes  extraordinairement  sobres.  Aussi,  tout  s’exécuteà  bras  d’hommes, 
et  les  machines  à vapeur  s’y  introduiraient  dilBcilcment , quand  même  le 
peuple  chinois  serait  moins  attaché  qu’il  ne  l’est  à ses  anciennes  habitudes. 

L’usage  qu’on  fait  de  la  force  des  animaux  est  moins  dispendieux  que 
I usage  qu’on  fait  de  la  force  des  hommes.  Outre  que  leur  nourriture  est 
plus  grossière,  leur  vêtement  nu),  et  leur  logement  plus  économique, 
nous  profitons  de  leur  dépouille.  La  formation  du  poil , de  la  peau,  de  la 
corne,  de  la  chair,  des  os  et  des  autres  jn-oduits  animaux  est  un  don  de  la 
nature,  une  sorte  de  végétation  qui  s’opère  au  profit  de  l’homme.  Ainsi , 
tiuaiid  nous  avons  appliqué  la  charrue  au  labourage  de  la  terre,  outre 
1 avantage  d’avoir  fait  usage  d’un  outil  qui  divise  et  retourne  la  terre  d’une 
manière  continue  tout  le  long  d'un  sillon  (ce  qui  est  un  mérite  inhérent  à 
la  machine),  nous  avons  joui  d’un  autre  avantage  , celui  d’avoir  pu  em- 
ployer un  moteur  moins  coûteux  que  les  bras  de  l’homme. 

Le  travail  auquel  nous  obligeons  les  animaux  est  accompagné  de  pro- 
duits SI  nombreux,  si  variés , fournis  par  les  animaux  eux-mêmes,  et  si 
convenables  aux  usages  de  fhotnme,  que  Je  suis  toujours  tenté  d’accuser 
l’industrie  d’une  province,  d’un  pays  où  les  animaux  utiles  ne  sont  pas 
très  multipliés.  Il  me  semble  que,  dans  ces  localités,  il  y a une  grande 
quantité  de  forces  naturelles  qu’on  ne  sait  pas  développer.  Le  nombre 
des  animaux  et  des  bestiaux  s’est  beaucoup  accru  en  France  depuis 
ipielques  années;  cependant,  il  est  encore  bien  loin  de  ce  qu’il  pourrait 
elle,  si  Ion  y cultivait  généralement  des  plantes  fourragères. 

Je  vous  ferai  remarquer,  en  passant,  (jue  l’homme  peut,  sans  beaucoup 
de  scrupule,  multiplier  des  êtres  vivants  pour  les  faire  travailler,  et  même 
les  tuer  à son  prolit , pourvu  qu’on  ne  les  excède  pas  de  travail , et  que 
leur  mort  soit  instantanée  ; car  rien,  selon  moi,  ne  peut  absoudre  l’homme 
du  crime  de  faire  souffrir  des  êtres  vivants.  Je  ne  prétends  ni  approuver 
les  lois  imposées  à la  nature  animée,  ni  m’en  plaindre.  Nul  de  nous  n’en 
a le  droit  ; nous  sommes  obligés  d’accepter  les  conditions  de  l’être  ; mais 
il  est  de  fait  que  plusieurs  espèces  animales  sont  faites  de  telle  sorte , 
qu’elles  ne  peuvent  exister  que  par  la  destruction  de  plusieurs  autres.  Tels 


i 


DE  L’EMPLOI  DES  MOTEURS  AVEUGLES. 


sont  les  animaux  carnassiers,  an  nombre  desquels  nous  sommes  forcés 
de  nous  compter.  Nous  ne  faisons  donc  qu’obéir  à une  des  lois  de  notre 
nature  lorsque  nous  détruisons  des  animaux  pour  en  faire  noire  pâture 

Nous  les  faisons  travailler;  mais  le  travail  est  encore  une  des  conditions 
de  leur  existence,  comme  de  la  nôtre.  Si  nous  ne  leur  procurions  pas  des 
aliments,  ils  seraient  obligés  d’en  chercher,  quelquefois  très  péniblement , 
et  ils  n’en  auraient  pas  toujours.  La  chasse  est  pour  les  animaux  sauvages 
une  véritable  occupation  ; et,  quand  nous  obligeons  nos  chevaux  et  nos 
bœufs  à travailler,  nous  ne  faisons,  pour  ainsi  dire , que  leur  faire  payer 
une  indemnité  de  la  nourriture  que  nous  avons  soin  de  faire  croître  pour 
eux,  que  nous  récoltons  et  que  nous  mettons  en  réserve  pour  la  mauvaise 
saison. 

Quant  à la  mort,  lorsqu’elle  n’est  accompagnée  ni  d’appréhensions,  ni 
de  douleur,  elle  n’est  pas  un  mal.  Les  personnes  qui  ont  éprouvé  les  ac- 
cidents les  plus  graves,  et  qui  en  sont  revenues,  s’accordent  à dire  qu’elles 
n’ont  absolument  rien  senti  au  moment  de  l’accident.  La  barbarie  n’est 
que  dans  les  apprêts  ; cl  c’est  ce  que  l’on  évite  pour  les  animaux , quand 
on  est  Juste  et  humain. 

Vous  voyez  , messieurs,  que  nous  pouvons,  dans  notre  industrie,  dis- 
poser, soit  de  forces  entièrement  gratuites,  comme  celle  du  vent,  soit  de 
forces  dont  nous  sommes  obligés  de  payer  l'emploi  à düTérents  titres.  Or, 
il  s’agit,  dans  rinlérét  des  entreprises,  et  l’on  peut  même  ajouter  dans  l’in- 
lérét  général,  de  se  décider  en  faveur  des  plus  économiques.  Il  semble, 
au  premier  aperçu,  qu’il  y a plus  à gagner  à choisir  celle  qui  coûte  le 
moins,  mais  les  inconvénients  qui  s’y  rencontrent  surpassent  bien  souvent 
l’économie  qu’on  y trouve. 

J’ai  vu  placer  des  manufactures  à 30  lieues  de  l’endroit  où  l’on  pouvait 
se  procurer  des  matières  premières  et  des  débouchés,  uniquement  pour 
profiler  de  l’avantage  d’une  chûte  d’eau.  Mais  quand  il  s’est  agi  de  payer 
des  frais  de  transport  immenses  pour  tous  les  ustensiles  et  les  approvi- 
sionnements dont  on  avait  besoin;  quand  il  a fallu  se  procurei’ des ma- 


* Franklin  raconte,  dans  se's  Mémoires,  qu’il  fut  fidèle  pendant  un  fort  long 
temps  au  plan  qu’il  s’était  fait  de  ne  rien  manger  qui  eût  eu  vie;  mais  qu'un  jour, 
pendant  une  traversée  de  Boston  à Philadelphie,  il  vil,  tandis  que  l’équipage 
péchait  et  préparait  des  morues,  qu'on  lira  de  leur  estomac  une  grande  quantité 
de  petits  poissons  que  ces  morues  avaient  avalés  : Oh!  oh  •'  dit-il , si  vous  vous 
ma*  tjez  tes  U s aulrcs/^e  ne  vois  pas  pourquoi  nous  ne  vous  tnatujerions  pas. 


DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  XI. 

chines  el  des  coiislruclioiis  pour  lesquelles  le  pays  u’offrait  point  do  res- 
sources; quand  il  a fallu  de  fortes  dépenses  pour  y attirer  des  ouvriers; 
quand  on  s’est  vu  obligé  d’ajouter  aux  frais  de  l’entreprise  la  réparation 
(H  l’entretien  des  chemins  de  traverse  sans  lesquels  on  se  trouvait  séparé 
du  inonde  entier,  alors  ou  s’est  aperçu  que  l’on  avait  payé  bien  cher  une 
chûte  d’eau  qui  ne  coûtait  rien. 

Les  meuniers  des  moulins  à vent  ne  dépensent  rien  pour  la  force  qui 
fait  tourner  leurs  meules  ; toutefois,  il  ne  parait  pas  qu’ils  gagnent  davan- 
tage ou  quils  fassent  payer  leur  mouture  moins  cher  que  les  meuniers 
des  moulins  à eau,  qui  cependant  ont  à débourser  le  loyer  d’un  cours  d’eau. 
Ceux-ci,  à leur  tour,  paraissent  ne  pouvoir  longtemps  soutenir  la  concui- 
rence  des  moulins  que  les  machines  à vapeur  mettent  en  mouvement, 
quoique  Talimenl  de  ces  machines  coûte  plus  qu’un  loyer.  Dans  les  ma- 
chines à vapeur,  on  peut  proportionner  la  puissance  à la  résistance  que 
I on  doit  vaincre.  Elles  peuvent  être  placées  entre  les  cantons  où  se  produit 
le  blé , et  les  villes  où  se  consomme  la  farine;  tandis  qu’il  faut  que  celte 
denrée  lourde  et  encombrante  se  détourne  de  sa  route,  soit  pour  atteindre 
les  hauteurs  où  l’on  place  les  moulins  à vent  *,  soit  pour  approcher  les 
moulins  à eau,  situés  communément  dans  les  lieux  bas.  Il  faut,  pour  les 
uns  comme  pour  les  autres,  prendre  des  chemins  de  traverse,  quelquefois 
praticables  pour  des  bêtes  de  somme  seulement,  qui  font  perdre  le  béné- 
lice  du  transport  sur  des  roues.  Ajoutons  que  la  machine  à vapeur  n’est 
pas  exposée  à chômer,  tantôt  par  le  dél'aut  de  vent,  tantôt  parla  surabon- 
dance ou  la  disette  des  eaux 


' Le  nombre  des  moulins  à vent  qui  garnissaient  le  sommet  de  la  montagne 
Montmartre,  dans  les  faubourgs  de  Paris,  diminue  tous  les  jours,  et  ils  finironi 
par  disparaître  tout  à fait.  La  montagne  elle-même  disparaîtra  avec  le  temps, 
étant  composée  tout  entière  d'uu  plâtre  précieux  qui  s’envoie  partout. 

“ Dans  les  moulins  à huile,  qui  sont  nojnbreux  en  Flandre,  le  vent,  comme 
moteur,  sera  indubitablement  remplacé  par  des  machines  à vapeur,  car,  quand 
le  vent  ne  donne  pas,  les  moulins  chôment,  l’huile  renchérit;  mais  les  fabricants, 
dans  ces  momenis-là,  ne  peuvent  pas  fournir;  quand  le  vent  se  soutient,  les 
graines  oléagineuses  reuchérissenl  et  les  huiles  baissent.  De  sorte  que  les  fabri- 
cants achètent  toujours  quand  les  matières  premières  soûl  chères,  et  ils  n'ont 
des  produits  à vendre  que  lorsqu’ils  sont  à hou  marché.  Les  machines  à vapeui-, 
au  contraire  du  vent,  peuvent  travailler  quand  les  matières  sont  à hou  maiclié, 
cl  s’arrêter  quand  elles  sont  chères. 


Il 


DE  L’EMPLOI  DES  MOTEURS  AVEUGLES. 


N’avoiis-nous  pas  vu,  en  beaucoup  de  circonstances,  les  paquebots  à 
vapeur  substitués  avec  avantage  aux  paquebots  à voile,  quoique  le  vent 
soit  un  moteur  gratuit? 

Les  machines  à vapeur  ont  aussi  de  grands  avantages  sur  les  animaux  : 
elles  ne  sont  pas  sujettes  à se  ralentir  par  la  fatigue.  Elles  marchent  d’un 
mouvement  plus  égal.  Il  y a telles  résistances  que  nul  autre  moteur  ne  peut 
vaincre.  On  voulut,  il  y a quelques  années,  mettre  en  mouvement  une  fort 
grande  fdalure  à l’aide  de  24  chevaux*  ; mais  ces  24  chevaux  n’en  éga- 
laient pas  12  pour  la  force;  ils  ne  liraient  jamais  tous  en  meme  temps. 

De  leur  côté,  les  animaux  ont  leur  mérite.  Ils  peuvent  se  déplacer  et  se 
rendre  à l’endroit  même  où  leur  travail  est  nécessaire.  Ils  s’accommodent 
mieux  à des  cahots,  à des  obstacles  imprévus.  C’est  sans  doute  une  mer- 
veilleuse application  des  moteurs  aveugles,  que  ces  chariots  à vapeur  que 
l’on  voit,  en  certains  endroits  de  l’Angleterre , traîner  à leur  suite  une 
longue  file  de  voilures  chargées.  Il  y a quelque  chose  de  magique  dans  ces 
<;aravanes  factices  qui  traversent  le  pays  comme  si  elles  étaient  mues  par 
un  principe  de  vie.  C’est  avoir  vaincu  une  fort  grande  difficulté  que  d’être 
parvenu  à faire  marcher  le  moteur  avec  la  résistance.  Jamais  peut-être 
rintelligence  de  l’homme  ne  s’est  approchée  de  plus  près  de  la  puissance 
du  créateur.  On  est  même  à la  veille  de  transporter  sur  des  chemins  de 
fer,  par  des  machines  à vapeur,  les  voyageurs  avec  une  rapidité  surpre- 
nante. Je  ne  sais  jusqu’à  quel  point  on  pourra  vaincre  les  accidents  que 
présentent  les  localités,  et  surtout  les  montées  et  les  descentes  ; et,  en  sup- 
posant qu’on  surmonte  ces  difficultés,  nulle  machine  ne  fera  jamais,  comme 
les  plus  mauvais  chevaux,  le  service  de  voiturer  les  personnes  et  les  mar- 
chandises au  milieu  de  la  foule  et  des  embarras  d’une  grande  ville. 

De  plus,  à égalité  de  forces  et  de  frais  d’entretien , des  chevaux  sont  un 
moteur  que  Ton  peut  vendre  ou  louer,  lorsque,  passagèrement  ou  défini- 
tivement, on  n’en  a plus  besoin.  Des  hommes  eux-mêmes , qui  sont  en  gé- 
néral un  moteur  dispendieux,  ne  coûtent  plus  rien  du  moment  qu’on  ne 
les  occupe  plus  ; mais  une  machine , ou  un  appareil  de  machines,  coûtent 
encore,  même  lorsqu’ils  sont  arrêtés;  iis  coûtent  rintérêt  des  avances 
(pi’ils  ont  occasionnées. 

J’ai  entendu  des  calculateurs  estimer  que  la  chûte  d’eau  de  Saint-Maur, 
près  Paris , pouvait  valoir  160  mille  francs  de  revenu.  Ils  se  fondaient  sui* 


' fancien  couvent  des  Bons-Hommes,  à Passy. 


I 


i>S6  DEUXIÈME  PARTIE.  — CHAPITRE  XI. 

ce  qu’aux  environs  de  la  capitale  la  force  capable  de  faire  tourner  une 
meule  se  loue  2,ÜÜ<)  francs,  et  que  la  chute  de  Saint-Maur  est  capable  de 
faire  tourner  80  meules.  Mais  80  moulins  en  tin  groupe  ne  se  loueraient 
pas  aussi  bien  que  le  même  nombre  de  moulins  épars  çà  et  là  dans  la  cam- 
pagne et  à portée  d’autant  de  localités  et  de  voisinages  différents  ’. 

La  situation  forcée  des  travaux  qu’il  s’agit  d’exécuter  doit  exercer  une 
grande  influence  sur  le  choix  des  moteurs.  Dans  le  sein  des  montagnes, 
au  milieu  des  forêts  et  des  cascades  naturelles , les  moulins  à scier  réus- 
sissent fort  bien,  quoiqu’ils  soient  en  général  fort  imparfaits.  C’est  parce 
que  1e  bois  scié  en  planches  se  transporte  plus  facilement  hors  de  la  mon- 
tagne que  lorsqu’il  reste  en  grosses  pièces.  Dans  les  chantiers  des  villes , 
au  contraire , il  convient  d’employer  d(!S  scieurs  de  long,  parce  qu’ils  se 
rendent  sur  le  lieu  même  où  l’on  a besoin  de  diviser  le  bois  , et  qu’ils  se 
prêtent  mieux  aux  formes  variées  qu’on  veut  lui  donner.  On  a échoué 
chaque  fois  que  l’on  a voulu  scier  dans  les  villes,  à l’usage  de  la  menui- 
serie ou  de  la  charpente,  au  moyen  d’une  machine  à vapeur.  La  dépense 
d’apporter  et  d’emporter  le  bois  surpassait  le  profit  que  l’on  pouvait  trouver 
à se  servir  de  la  machine. 

Le  même  motif  a plus  de  force  encore  loi-squ’il  s’agit  de  remplacer  le 
travail  du  scieur  de  pierre.  Peu  d’occupations  sont  plus  fastidieuses  que  la 
sienne,  et  réclament  moins  l’intelligence  de  l’homme.  Mais  quelle  éco- 
nomie dans  ce  genre  de  travail  ne  serait  bien  vite  excédée  par  les  frais 
qu’il  faudrait  faire  pour  approcher  les  pierres  de  la  machine  et  les  porter 
ensuite  à l’endroit  où  il  s’agit  de  les  mettre  en  œuvre  ! 

Le  moteur  et  la  machine  ne  peuvent  pas  toujours  lutter  avec  avantage 
contre  le  simple  travail  des  mains.  Les  Anglais  ont  inventé  une  mécanique 


• On  a lieu  de  s’étonner  que  la  belle  cbûte  d’eau  résultant  de  l’établissement 
du  canal  de  Saint-Maur,  soit  restée  si  longtemps  sans  être  utilisée.  Sa  force  est 
d’environ  *100  chevaux,  dont  120  viennent  d’être  affectés  à un  établissement  de 
moulins  à blé,  mis  en  mouvement  par  l’ingénieux  moteur  hydraulique  de.M.  Four- 
neiron  : quatre  turbines  font  marcher  chacune  10  paires  de  meules;  cette  portion 
de  force,  evaluee  a 120  chevaux,  fait  ainsi  mouvoir  TO  paires  de  meules,  pouvant 
débiter  plus  d’ouvrage  que  ne  feraient  40  moulins  ordinaires.  A ce  compte,  la 
chute  de  Saint-Maur  pourrait  faire  aller  jusqu’à  133  paires  de  meules;  mais  il 
n’y  a pas  intérêt  à avoir  sur  un  seul  point  une  fabrique  de  farine  aussi  considé- 
rable, et  une  partie  de  la  force  est  appliquée  à faire  marcher  des  scieries  méca- 
niques. des  pappleries,  des  laminoirs,  etc.  (JVo/e  de  l'édileur.) 


r — ^ ^ T ^ 

! 

COMPARAISON  DES  FRAIS  AVEC  LES  PROÜLITS.  287 

curieuse , au  moyen  de  laquelle  des  pièces  de  mousseline  sont,  à la  leliro, 
brodées  par  une  machine  a vapeur.  Les  dessins  brodés  sont  exécutés  par 
une  espèce  de  châsse  de  tisserand  qui  fait  agir  des  crochets  sur  une  pièce 
de  mousseline  tendue  verticalement.  La  machine  exécute  simultanément 
une  ligne  entière  de  bouquets , puis  une  autre  ligne , et  ainsi  de  suite.  Au 
premier  aperçu  il  semble  que  ce  soit  un  avantage  immense  que  de  rem- 
placer une  demi-douzaine  de  brodeuses  par  une  machine  qui  fait  six  bou- 
quets en  même  temps  et  par  un  moteur  qui  fait  mouvoir  à la  fois  une 
vingtaine  de  ces  machines;  cependant,  les  entrepreneurs  d’une  manufac- 
ture de  ce  genre  m’ont  avoué  qu’ils  avaient  toutes  les  peines  du  monde  à 
soutenir  la  concurrence  des  brodeuses  à la  main;  que  leur  machine  ne 
l’emportait  que  dans  les  petits  dessins  où  elle  peut  exécuter  plus  de  six 
bouquets  sur  la  même  ligne;  mais  que,  lorsqu’elle  n’en  a que  six  ou  quatre, 

t 

les  brodeuses  ont  décidément  l’avantage. 

CHAPITRE  XII.  i 

De  la  comparaison , dans  la  pratique , de  la  somme  des  frais  avec  la 

i 

valeur  des  produits. 

Une  question  m’a  souvent  été  faite  : Pourquoi,  m a-t-on  dit,  voit-on  les 
entreprisesmanufacturièreséchouersi  fréquemment,  que  le  placement  d’un 
capital  dans  une  manufacture  est,  dans  bien  des  pays,  non  sans  quelque  ' 

raison,  regardé  comme  un  placement  hasardé,  et  les  fonds  qu’on  y engage, 
comme  des  fonds  aventurés? 

La  réponse  à cette  question  est  un  peu  dure  à entendre  : c’est  parce  que 
les  entreprises  y sont  trop  souvent  mal  conçues  et  mal  conduites.  Mais 
comment  pourraient-elles  l’être  mieux?  Ici  une  réponse  spéciale  devrait 
être  faite  pour  chaque  entreprise,  et  ne  pourrait  l’être  qu’autant  qu’on 
aurait  mis,  sous  les  yeux  de  celui  que  l’on  consulte,  toutes  les  circonstances 
où  l’entreprise  se  trouve  placée  ; car  deux  établissements  ne  sont  jamais, 
sous  tous  les  rapports,  dans  une  situation  absolument  pareille.  Alors,  en 
effet,  ce  ne  serait  peut-être  pas  sans  quelque  utilité  que  l’on  irait,  avant 
de  formerunétablissenteni,  consulter  des  conseillers  expérimentés,  comnn* 
on  consulte  des  avocats  avant  d’entreprendre  un  procès.  On  ne  se  briserait 
pas  si  souvent  contre  des  écueils  faciles  à éviter  ; on  renoncerait  à courir 
après  un  succès  impossible;  on  recevrait  des  suggestions  nouvelles  et 
prolilables.  j 


J 


!28K  deuxième  PAIITIE.  - CHAPITRE  XII. 

Vousséntez,  messieurs,  que  Ton  ne  peut  trouver  ces  conseils  spéciaux 
dans  un  Cours  général,  où  l’on  ne  peut  considérer  que  comme  desexemples, 
les  cas  parliculiers.  Mais  ce  qu’on  doit  y trouver,  ce  sont  les  bases,  les 
principes  sur  lesquels  il  faut  appuyer  les  conseils  que  réclame  chaque 
position  particulière. 

La  première  de  ces  bases  est  qu’un  produit  ne  donne  du  profil  qu’au- 
tant  que  la  valeur  échangeable  qu’il  aura , lorsqu’il  sera  terminé , égalera 
ses  frais  de  production.  On  serait  meme  tenté  de  croire  que  cela  ne  suflTit 
pas,  et  qu’il  faut  que  la  valeur  du  produit  excède  les  frais  de  production. 
l\[ais  on  ne  fait  pas  attention  que  je  comprends  dans  les  frais  le  profit  de 
rentrepreneur,  qui  n’est  autre  chose  qu’un  salaire  de  ses  travaux.  Son 
travail  fait  partie  de  ses  avances  : si  le  salaire  qu’il  en  recueille  n’équivaut 
pas  à celui  qu’avec  les  memes  moyens  il  pourrait  obtenir  en  faisant  autre 
chose,  il  n’est  pas  complètement  indemnisé  de  ses  avances. 

Les  frais  de  production  se  composent  de  toutes  les  dépenses  indispen- 
sables pour  qu’un  produit  soit  amené  à l’étal  d’existence  j or,  les  concep- 
tions, l’administration,  les  travaux  en  un  mot  de  l’entrepreneur,  ne  sont 
pas  moins  indispensables  que  tous  les  autres  travaux  pour  qu’un  produit 
existe;  la  réflexion  elles  soins,  de  même  que  les  fatigues  corporelles,  sont 
des  avances  aussi  bien  que  les  avances  il’argent,  et  dont  on  n’est  remboursé 
que  par  les  profits  industriels,  et  un  produit  ne  rembourse  la  totalité  de 
ses  frais  de  production,  que  lorsque  setn  prix  est  suffisant  pour  acquitter 
le  salaire  de  ce  genre  de  travail. 

Après  cette  explication.  Je  reprends  ma  proposition,  qui  était  que  tout 
produit  n’est  avantageux  à créer  qu’autant  que  la  valeur  qu’il  aura,  étant 
terminé,  se  trouvera  égale  à la  valeur  des  frais  de  production  qu’il  aura 
coûtés.  Si  une  aune  de  drap  d’une  certaine  qualité  doit  coûter  (les  frais  de 
l’entrepreneur  compris)  30  francs,  il  ne  faut  en  entreprendre  la  fabrica- 
tion qu’autant  que  son  prix  courant  égalera  ou  surpassera  30  francs. 

Ce  précepte  est  si  simple,  qu’il  ne  vaudrait  pas  la  peine  d’étre  énoncé, 
s’il  ne  devait  nous  conduire  à la  nécessité  d’une  exacte  appréciation  des 
frais  de  production  ; sujet  compliqué  qui  réclame  toutes  les  lumières  de 
l’économie  politique,  c'est-à-dire,  de  l’expérience  raisonnée. 

Par  exemple,  si  l’on  veut  avoir  une  idée  complète  des  frais  annuels  qui 
naîtront  de  l’intérêt  des  capitaux  employés  dans  une  entreprise,  il  est  es- 
sentiel, en  premier  lieu,  de  se  former  une  idée  exacte  de  toutes  les  avances 
que  réclamera  l’entreprise , à commencer  par  les  capitaux  engagés.  Un 
devis  bien  complet  des  frais  d’établissement,  tels  que  ceux  des  batiments, 


289 


’i 


COMPAK  VISO.N  DES  FHAIS  AVEC  LES  IMlüDL'lTS. 


des  travaux  hydrauliques,  est  absolument  nécessaire,  et  demande  qu’on 
y comprenne  pour  beaucoup  les  dépenses  accidentelles  que  l’humaine 
prudence  ne  saurait  prévoir.  Il  ne  suffit  pas  de  faire  entrer,  dans  les  frais 
de  production,  l’inlérél  de  ce  capital  engagé  : il  faut  y comprendre  aussi 
la  détérioration  de  toutes  les  choses  dont  il  se  compose;  car  elles  ne  se 
revendent  jamais  ce  qu’elles  ont  coûté. 

Lorsque  1 entrepreneur , ou  les  entrepreneurs,  indépendamment  des 
avances  que  réclame  impérieusement  la  production,  emploient  une  partie 
de  leurs  capitaux  à des  objets  d’ostentation,  outre  qu’ils  grèvent  l’entre- 
prise d’intérêts  qui  ne  donnent  aucun  produit , ils  ravissent  cette  portion 
de  capital  à un  autre  emploi  où  son  absence  peut  porter  un  grand  préju- 
tlice.  On  accuse  en  général  les  manufacturiers  français  de  commencer  par 
consacrer  une  partie  de  leurs  fonds  à des  bâtiments  trop  fastueux  , soit 
par  leurs  ornements,  soit  même  par  leur  solidité.  Que  diraient-ils  si  on  les 
obligeait  à payer  leurs  ouvriers  au-dessus  du  taux  ordinaire  de  la  main- 
d’œuvre?  Ils  s’imposent,  par  des  constructions  trop  dispendieuses,  des 
intérêts  de  fonds,  une  charge  du  même  genre,  et  dont  il  leur  est  ensuite 
impossible  de  s’affranchir'. 

L’excès  de  solidité  est  un  luxe  aussi  nuisible  que  tout  autre.  Les  établisse- 
ments manufacturiers  ne  sont  pas  destinés  à durer  très  long-temps.  Les 
circonstances  qui  ont  décidé  leur  formation  changent  au  bout  d’une  cer- 
taine période;  les  goûts  des  consommateurs  varient;  d’autres  produits 
analogues  remplacent  ceux  que  l’on  fabriquait  d’abord  avecavantage  ; une 
guerre,  ou  bien  des  lois  mal  conçues,  rendent  mauvaises  des  combinai- 
sons qui  étaient  bonnes  dans  l’origine.  Il  y a sans  doute  des  manufactures 
(pii  durent  depuis  longtemps,  comme  la  manufacture  de  glaces  du  fau- 
bourg Saint-Antoine,  qui  date  du  temps  de  Colbert;  mais,  pour  une  de  ce 
genre,  singulièrement  aidée  par  des  circonstances  de  plus  en  plus  favo- 


' (.eue  proposition  peut  paraître  exagérée,  et  pourtant  elle  ne  l’est  pas.  On 
peut,  dira-t-on , s’alTranehir  d’un  intérêt  en  reinboursaiit  le  capital  ; et  l’on  peut 

lenilioiirser  une  portion  du  capital , en  économisant  des  bénéfices. Mais  si 

par  des  accumulations  successives  vous  parvenez  a former  de  nouveau  un  capital 
de  20  mille  francs  que  vous  avez  dépensé  de  trop,  vous  vous  êtes  privé  d’avance 
de  1 intérêt  de  ces  20  mille  francs  que  vous  auriez  pu  faire  travailler  à profit,  en 
supposant  que  vous  n’eussiez  pas  eu  de  remboursement  à faire.  Le  fait  est  que 
20  mille  francs  dépensés  de  trop,  sont,  de  toutes  manières,  entièrement  perdus, 
(‘I  \r,iv  oonsêquenl  rinlêrêt  qui  poiivaii  on  rêsnllci*. 


-JOO  DEHMKMK  PARTIE.  — CHAPITRE  XII. 

lables,  combien  n’y  en  a-i-il  pas  eu,  dans  le  même  espace  de  temps,  dont 
la  forme  a complèlement  change,  et  qui  ont  cessé  de  travailler,  même 
après  avoir  répondu  par  leur  succès  à 1 attente  de  leurs  auteurs 

Les  Anglais,  qui  sont  de  très  habiles  manufacturiers,  ne  construisent 
pas  leurs  bùtiments  pour  durer  un  graml  nombre  d’années.  C’est  un  des 
points  sur  lesquels  ils  économisent  leurs  capitaux;  et  ce  qu’ils  épargnent 
ainsi,  ils  l’appliquent  à des  constructions  prochainement  reproductives  et 
qui  portent  intérêt. 

Un  calcul  bien  simple  va  nous  montrer  ce  que  coûte  le  luxe  de  solidité. 
Nous  supposerons  un  manufacturier  qui,  pour  élever  les  bâtiments  et  eu 
général  toutes  les  constructions  (pii  sont  micessaircs  à son  entreprise,  dé- 
pensera cent  mille  francs.  A ce  prix  j’admets  que  ces  constructions  seront 
susceptibles  de  durer  éternellement,  quoique  rien  ne  soit  éternel  dans  ce 
monde. 

Un  autre  manufacturier  moins  fastueux  construira  une  habitation  et 
des  ateliers  de  même  étendue,  et  capables  d’abriter  le  même  nombre  de 
travailleurs  et  de  machines;  mais  qui,  plus  simples  et  composés  de  ma- 
tériaux moins  chers  (en  bois  et  plâtre  par  exemple),  ne  seront  pas  de  longue 
durée.  Supposons  que,  par  ce  moyen,  les  bâtiments  qui  auront  coûté  cent 
mille  francs  au  premier,  ne  lui  auront  occasionné,  à lui,  qu’une  dépense 
de  soixante  mille  francs.  (On  peut,  si  l’on  veut,  remplacer  ces  évaluations 
par  d’autres.) 

Quel  sera  le  résultat  de  la  supposition?  Il  restera  au  second  manufac- 
turier, une  fois  que  son  exploitation  sera  eu  activité,  une  somme  de  40 
mille  francs  à faire  valoir  que  le  premier  ne  possédera  plus.  Or,  40  mille 
francs  sont  un  capital  qui , en  supposant  qu’il  ne  rapporte  que  l’intérêt 
modéré  de  5 pour  cent,  av(!C  les  intérêts  des  intérêts,  est  doublé  en  moins 
de  13  ans. 

Arrivée  à cette  époque,  cette  portion  du  capital  de  ce  manufacturier  sera 
donc  de  80  mille  francs;  et,  au  bout  de  30  ans,  elle  ne  vaudra  pas  moins 

' La  inanufacliire  royale  des  glaces  a lini  par  abandonner  elle-même  les  lieux 
et  les  bâtiments  on  elle  avait  été  fondée;  le  polissage  des  glaces  a clé  reporté  à 
Saint-Gobain  et  à Cbauny  ; les  glaces  sont  envoyées  maintenant  à Paris  prêtes 
à être  vendues,  et  le  dépôt  en  a été  transféré  rue  Saint-Denis;  les  anciens  bâti- 
ments de  la  rue  de  Reuilly,  au  faubourg  Saint-Antoine,  sont  restés  sans  emploi  ; 
leur  solidité  aurait  eependaiil  pu  les  faire  durer  longtemps  encore  : ils  ne  sont 
convenables  |)oiir  aucun  élablissemenl  industriel  actuel.  [Note  de  l'éditeur.) 


t 


COMPARAISON  DES  FRAIS  AVEC  LES  PRODUITS 

.le  100  mille  francs!  Vous  voyez,  messieurs,  que  si,  à cette  époque  sou 

.ment  demande  a être  reconstruit,  il  lui  causera  â la  vérité  une  nou- 

>e  le  dépensé  de  60  nulle  francs,  mais  qu’il  aura  un  bénéfice  net  de  100 

'".Ile  bancs  que  n’aura  pas  le  manufacturier  solidement  logé  dans  sou 
éternelle  maison.  ' ^ "" 

Tel  oe.  le  p,.„r„  g„e  !•„„  ,acrif,e  ,,„„rla  sa, israc, ion  d'avoir  „„  M,i„en, 

t,  et  dont  la  d.stnbut.on  mterieure  conviendra  mal  à tout  autre  E.t 
^uppitsant  mente  que  l’élablissemcnt  primitif  aille  bien  et  qu’ildoivedurm- 
nutautque  le  plus  solide  bâtiment,  l’art  fait  des  progrès;  chaque  JoÜr  de 
oLveaux  besoins  se  font  sentir  dans  l’exploitation  d’une  entreprise  et 
presque  toujours  elle  gagnerait  à se  loger  dans  un  «ouv,mu  local  n.iêux 
..dapte  a sa  situation  présente.  Vous  voyez  qu’en  cherchant  une  solidité 
supernue,  on  sacrifie  et  de  la  richesse  et  de  la  commodité,  qui 
autre  sorte  de  richesse  '.  ’ ' 

Uans  los  pays  vrain,cm  indns.rienv  o.  où  l'on  calcule  bicn.cce  ll.éorir 

"S  dans  .ou.es  les  .éles.  el  sauf  les  cdinces  publics,  où  le  luvc  de  solidil.i 
< St  bien  place,  tous  les  bâtiments  sont  légers. 

On  pcu.appliquc-,  si  l'on  vem, celle  observalion  à lon.e  espèce  de  con, 
.racon  civile  aux  maisons  d'Iiabila.ioi.  ordinaires.  Il  nous  sied  bien  à 
ous  don,  la  duree  es,  si  eonrle,  el  qui  ne  pouvons  jamais  répondre  dé 
approuver  nos  plans  e,  nos  goù.s,  même  à nos  successeurs  in, ml 
. delcver  des  edilices  sticulaires I Gardes-vous  de  bùiir,  dlMi,  • les 
lia, ,s«s  sou.  ruineuses...  Je  le  crois  bien,  vraimen.,  elles  le  sou,  ■ mais 
• est  de  la  mamere  dont  on  les  fait  chez  nous. 

Ouaii,  aux  embellissemoms  dans  les  èdif.ecs  qu'on  élève  à l'indiislrie 
Ils  son,  encore  moins  juslifiables.  Lorsque  je  vols  un  beau  porlail  à mm 

r.'“pe7l’  .'  » .les colonnes,  ils 

Le  capilal  cireula,,,  de  sou  cù,é  (e'es.-à-dii'e,  les  avances  journalières 

que  rembou,.e„,  les  reii.réesjournalières)  veulè.re  aussi  rigoureuslmem 

appiecc  alin  que  l'on  puisse  comprendre,  dans  les  frais  de  prodnrlion 
tous  les  mterêis  qu’il  ooùie.  ^ 


* Hes  l)Aiiinenis  légers  oui  des 
|d;»ee  d.ins  lonr  intérieur. 


nnirs  plus  minees  el  |>nr  ronséquent  plus  de 


.,,,2  in:i  XIKME  PARTIE.  - CHAPITRE  XII. 

l>oui-  évahier  le  capital  circulant  (pii  sera  nécessaire  dans  une  manul'ac- 
lure  il  faut  savoir  quel  espace  de  temps  réidament  la  fabrication  du  pro- 
duit son  envoi  au  lieu  de  la  vente,  et  le  terme  qu’on  est  forcé  d’accorder 
pour  le  paiement.  Si,  depuis  l’instant  où  l’on  commence  à faire  des  frais 
sur  une  matière  première,  jus(pi’au  moment  où  sa  vente  vous  procure  des 
rentrées,  il  s’écoule  huit  mois,  votre  capital  circulant  doit  être  assez  con- 
sidérable pour  acquitter  pendant  huit  mois,  sans  l’aide  d’aucune  rentrée, 
tous  les  frais  journaliers  de  la  manufacture,  c’est-à-dire,  l’achat  des  ma- 
tières premières  employées  chaque  jour,  pendant  huit  mois,  les  salaires 
d’ouvriers  et  de  commis,  les  réparations,  les  impdts,  le  combustible,  le 
luminaire,  les  intérêts  des  capitaux  eux-mêmes  répartis  sur  charpie  jour; 
car  toutes  ces  dépenses  sont  à faire  ; et  celles  du  premier  janvier  ne  devant 
être  remboiu-sées  que  par  les  rentrées  du  premier  septembre , celles  du 
deux  janvier  par  celles  du  deux  septembre,  et  ainsi  de  suite,  l’entrepre- 
neur est  toujours  en  avance  de  toutes  les  dépenses  de  huit  mois.  Tellement 
qu’une  grande  manufacture  dont  les  dépenses  journalières  s’eleveraient 
à 750  frincs,  et  dont  les  produits  ne  seraient  payés  que  huit  mois  après 
les  premiers  déboursés  qu’ils  occasionnent,  aurait  besoin  d’un  capital  cir- 
culant qui  ne  pourrait  pas  être  moins  de  180  mille  francs,  indépendam- 
ment de  son  capital  engagé. 

Je  n’ai  pas  besoin  de  vous  faire  remarquer  que,  lors  même  quiin  en- 
irepreneur  est  propriétaire  du  capital  engagé  ou  circulant  employé  dans 
son  entreprise,  il  n’en  paie  pas  moins  les  intérêts.  En  effet,  s’il  n’occupait 
pas  ses  bâtiments,  il  en  tirerait  un  loyer  ; s’il  ne  faisait  pas  valoir  ses  fonds 
par  lui-même,  il  en  tirerait  un  intih-êl.  Il  dépense  le  loyer,  l’intérêt  que 

son  entreprise  lui  ravit. 

Le  simple  mouvement  de  ses  affaires  lui  permet  l’emploi  d’une  portion 
de  capital  circulant  qui  n’est  pas  à lui.  Il  a beau  ne  pas  l’emprunter  direc- 
tement à un  capitaliste,  il  n’en  paie  pas  moins  les  intérêts.  Si  son  entre- 
prise réclame  180  mille  francs  de  capital  circulant,  et  ([u’il  n’en  possédé 
ipte  100  mille,  il  négociera,  pour  accélérer  ses  rentrées,  les  billets  de  ses 
acheteurs;  on  lui  en  fera  payer  l’escompte.  S’il  demande  du  terme  pour 
payer  ses  matières  premières,  on  lui  en  fera  payer  l’intérêt  également.  Le 
fait  est  que  l’établissement  réclame  180  mille  francs  de  capital  circulant; 
que  cette  avance  doit  être  faite  avec  les  fonds  d’un  capitaliste  quelconque  ; 
et  que  celui  qui  avance  des  fonds,  quel  qu’il  soit,  a soin  de  se  faire  payer 
un  intérêt  qui  toujours  fait  partie  des  frais  de  production. 

Telle  est  rexaclilude  »|u’il  faut  mettre  dans  rappiTcialion  des  capiiaux. 


CO.MPAR.MSON  UES  FRAIS  AVEC  LES  PRODLTTS. 


293 


pour  avoir  une  idée  juste  des  intérêts  qu’ils  vous  coûtent.  On  est  en  géné- 
ral peu  disposé  à les  économiser,  parce  qu’on  voit  en  eux  des  avances 
seulement,  et  que  des  avances  doivent  rentrer;  tandis  que  les  dépenses 
journalières  sont  définitives,  et  l’on  sent  tout  de  suite  que  les  profits  sont 
réduits  de  tout  ce  (ju’on  dépense  de  trop.  Tout  le  monde  sait  que,  sur  des 
dépenses  qui  se  renouvellent  tous  les  jours,  il  n’y  a point  d’économie  qui 
ne  devienne  importante.  Mais,  lorsqu’on  prend  de  l’argent  sur  ses  capi- 
taux, on  se  lie  sur  ce  que  renireprise  n’est  grevée  que  des  intérêts  de  la 
somme,  sans  laire  attention  que  c’est  d’un  intérêt  perpétuel  et  composé 
<]U  on  la  grève.  Au  moment  où  l’on  commence  une  entreprise,  on  est  moins 
pacimonieux  qu’a  une  autre  épo(|ue;  on  a beaucoup  d’argent  devant  soi  ; 
on  se  flatte  que,  dans  un  avenir  plus  ou  moins  éhngné,  il  se  présentera 
des  chances  heureuses  qui  rembourseront  toutes  les  avances  auxquelles 
on  s’est  laissé  entraîner;  le  moment  du  départ  est  celui  des  espérances; 
car  on  ne  commencerait  pas  une  entreprise  si  on  ne  la  jugeait  pas  bonne. 


Lest  alors  au  contraire  qu’il  convient  de  marcher  avec  prudence  : le  suc- 
cès n’est  encore  fondé  que  sur  des  [)résomptions  ; attendez  qu’il  soit  fondé 
sur  1 expérience  pour  disposer  à votre  aise  de  ce  succès,  qui  peut  encore 
vous  échapper.  Alors  du  moins  si  vous  hasardez  des  avances,  vous  savez 
avec  quelles  valeurs  nouvelles  vous  en  serez  dédommagé.  Les  mises- 
dehors  les  plus  sages,  les  agrandissements  les  plus  sûrs,  sont  ceux  où  l’on 
emploie  les  bénéfic^^s  déjà  réalisés.  Outre  qu’on  les  fait  avec  une  expé- 
rience acquise,  si  le  succès  ne  répoud  pas  à l’attente,  on  ne  perd  que  des 
profits;  on  conserve  le  fonds  de  l’entreprise,  et  elle  ne  s’en  trouve  pas 
ébranlée. 


Souvent,  après  qu’une  production  a œssé  d’être  avantageuse,  on  la  con- 
tinue pour  ne  pas  perdre  rinlérêl  des  capitaux  qui  s’y  trouvent  engagés, 
pour  ne  pas  perdre  les  ouvriers  qu’on  a coutume  d’y  enqiloyer,  pour  con- 
server les  acheteurs  qu’on  approvisionne.  Ce  sont  des  riscpies  inliérents 
aux  manufactures,  et  qu’il  faut  apprécier  convenablement  avant  de  s’en- 
gager dans  une  industrie  de  ce  genre.  Une  manufacture  dont  les  profils 
ne  couvrent  pas  ce  risque  par  une  prime  d’assurance , n’est  pas  suffisam- 
ment lucrative , et  si  d’ordinaire  on  trouve  dans  les  bénéfices  un  dédom- 
magement des  crises  passagères  auxquelles  on  est  exposé,  il  faut  les  mettre 
en  réserve,  afin  de  s’assurer  les  moyens  de  pouvoir  travailler  sans  profils 
et  même  avec  perle.  Celle  extrémité,  par  sa  nature,  ne  peut  durer  loiïg- 
leinps  si  le  genre  d’industrie  est  bien  clioisi  et  rcxécution  bomu‘.  C.oinme 


1, 


29i  DKI  XIKMK  PARTIi:.  — CIIAPITUE  XII. 

chacun  redoute  de  iravaillor  à perte,  nulle  cntrc])rise  du  môme  genre  ne 
s’établit;  parmi  celles  qui  sont  existantes,  plusieurs  ne  peuvent  supporter 
la  crise  et  cessent  de  travailler;  celles  qui  continuent  ralentissent  aulani 
qu’elles  peuvent  leur  production;  la  consommation,  quoique  diminuée, 
ne  s’arrête  pas;  les  besoins  renaissent,  et  les  prix  se  rétablissent. 

Si  le  déclin  de  la  demande  tient  à des  causes  durables,  et  que  réco- 
nomie  politique  est  en  étal  d’assigner,  on  ne  saurait  suspendre  trop  promp 
lemenl  une  entreprise  qui  donne  de  la  perte. 


L’économie  du  temps  a beaucoup  d’analogie  avec  celle  des  capitaux 
Souvent,  en  formant  une  entreprise  manufacturière,  on  fait  deux  calculs 
séparés  : un  pour  la  perfection  de  la  chose  obtenue , raulre  pour  le  temps 
que  réclame  la  fabrit^alion , tandis  que  ces  deux  calculs  doivent  marchei’ 
de  front.  Une  fabrication  parfaite  ne  vaut  rien  si  elle  conte  plus  que  le  pri.v 
que  Ton  peut  y mettre.  J’ai  connu  nu  1res  habile  cxpérimenlaleur  qui  sa- 
vait très  bien  ce  qu’on  peut  extraire  de  li(|ueur  sucrée  de  la  pulpe  des 
betteraves  pour  en  faire  du  sucre  ; mais  il  n’avait  pas  tenu  compte  du  soin 
et  du  temps  qu’il  fallait  luellrc  à celle  exliînaion  pour  qu’elle  fut  parfaite. 
Il  apprit  à ses  dépens  qu’il  valait  mieux  sacrifier  une  partie  de  la  liqueitr 
et  de  la  pulpe,  qui  d’ailleurs  pouvait  servir  à l’engrais  des  bestiaux,  qiu' 
de  perdre  , pour  eu  tirer  tout  le  parti  possible , le  temps  , ingi  édienl  si 
précieux  eu  manufacture!  Ceci  nous  montre  combien  nous  devons  nous 
méfier  des  essais,  lorsqu’il  s’agit  de  faire  usage  en  grand  d’un  prociid*' 
qu’on  n’a  étudié  que  dans  des  expériences  où  Ton  ne  lient  point  compte 
assez  scTupuleuscment  du  temps  employé. 

Les  avances  qu’il  faut  faire  pour  se  procurer  les  matières  premières  que 
l’on  doit  consommer  sont  plus  aisées  à calculer;  mais  il  faut  y faire  entrer, 
et  les  matières  qn’il  s’agit  de  transformer , et  de  plus  celles  qui  seront  per- 
dues à la  suite  de  celle  transformation.  Dans  une  raiïinerio  de  sucre,  on 
ne  consomme  pas  seulement  la  valeur  de  la  cassonade,  mais  aussi  ccll(‘ 
des  matières  qui  ne  sont,  pour  ainsi  dire,  que  des  instruments,  comme 
celle  du  combustible  nécessaire  pour  évaporer  l’eau , celle  du  charbon 
d’os  qui  sert  à décolorer  le  sucre  brut,  etc. 

Pour  évaluer  toutes  ces  matières  premières , il  convient  de  savoir  nuu- 
sculement  combien  elles  valent,  mais  d’où  on  les  lire,  et  combien  le  trans- 
port ajoute  à leur  prix  d’achat.  Celles  qui  sont  très  encombrantes  peuvent 
revenir  très  cher  par  l’éloignomeni  des  lieux  d’où  l’on  est  obligé  de  les  faire 
venir.  A ma  connîiissauce , une  grande  papeterie  dépense  aiinuellemeni 


J 


CO.MPAIiAISOA  DLS  FRAIS  AVKC  LFS  PRODUITS. 

CO  mille  fr.  pour  le  seul  trausi)orl  des  chiffons  qu’elle  achète  sur  plusieurs 
points  de  la  France.  Un  manufacturier  qui  négligerait  d’ajouter  au  prix 
d’achat  de  la  houille  le  prix  de  sou  transport , aurait  une  idée  fort  impar- 
faite de  ses  frais.  La  houille  voit  les  frais  de  transport  décupler  son  prix, 
quand  la  navigation  des  fleuves  et  des  canaux  n’est  pas  perfectionnée.  Or, 
comme  le  combustible  est  nécessaire  dans  liiesque  tous  les  arts  manu- 
facturiers, il  est  diirieile  qu’ils  soient  cultivés  avec  quelque  suite , ainsi  que 
l’observation  vous  en  a déjà  été  faite,  loin  des  lieux  où  la  nature  a place 
de  glands  dépôts  de  combustibles. 

Si  la  silualiou  d’une  manufacture  inllue  sur  les  frais  de  producliou  de 
W's  produits , sa  disposition  intérieure  n’y  inllue  pas  moins.  Il  y a des  ma- 
luifactures  de  toiles  peintes  en  Alsace  qui  sont  morcekkjs  en  trois  ou  quatre 
elablissemeiiis,  situés  à plusieurs  lieues  de  distance  les  uns  des  autres. 

Dans  l’uii  on  lile  le  coton  ; dans  un  autre  on  le  tisse;  dans  uu  autre  en- 
core on  le  blanchit.  Les  dessinateurs  et  les  graveurs  sont  dans  un  endroit, 
les  imprimeurs  dans  un  autre , les  bureaux  et  magasins  de  vente  sont  ail- 
leurs. On  conçoit  que  tous  les  déplacements  de  la  marchandise , son  en- 
trée , sa  sortie , enirainent  des  frais  et  une  comptabilité.  Pour  éviter  les 
infidélités  que  provoquent  tous  ces  transports;  pour  éviter  les  pertes  que 
rincurie  et  le  défaut  de  travail  des  ouvriers  et  des  commis  occasionneraieut , 
il  faut  placer  des  surveillants,  deschels,  des  associés,  dans  chacun  de  ces 
etablissements.  Fl  faut  à ces  associés  des  ménages,  des  maisons  d’habita- 
tion. On  peut  nommer  cela  les  états-majors  des  manufactures;  et  les  états- 
majors  ne  sont  pas  la  partie  la  moins  coûteuse  d’une  armée.  Ces  frai.s 
cuti  eut  uécessaii  ement  dans  les  ti*ais  de  production  des  produits. 

Je  sais  qu’on  a des  motifs  pour  morceler  de  grands  établissements.  11 
faut  placer  les  travaux  qui  exigent  le  plus  de  main  -d’œuvre  dans  les  loca- 
lités où  il  y a le  plus  de  bras;  les  blanchisseries  dans  celles  où  il  y a le 
l>lus d’eau;  les  machines  à vapeur  dans  celles  où  le  charbon  de  terre  ai- 
I ivc  le  plu»  aisément.  J en  conviens  ; mais  je  dis  que  les  entreprises  manu- 
facturières les  mieux  combinées  sont  celles  où  toutes  les  difficultés  sont 
surmontées  avec  le  moins  de  frais. 


-\près  qu’on  a fait  entrer,  dans  l’évaluation  des  frais  de  la  |»roduclio 
manufacturière,  la  totalité  des  éléments  dont  ils  se  composent,  il  coiivieii 
d’apprécier  judicieusement  ce  que  les  iiroduils  peuvent  rapporter.  La  va 
leur  produite  a deux  élénieiiis  ; la  quantité  de  la  chose  , et  le  prix  que  1 
(’onsfuninaleur  voiuli  a v mrlire. 


DEUXIÈME  PARTIE.  - CHAPITRE  XII. 


29G 

Pour  ce  (jui  est  de  la  iiuaiiliic  de  la  chose , son  apprédaiioii  se  fonde 
sur  des  détails  purement  techniques.  C’est  Tart  lui-nièinc  qui  vous  indique 
ce  que  la  matière  première  subit  de  déchet,  quelle  quantité  de  produit  un 
métier  ou  un  alambic  peuvent  élaborer  en  un  jour,  etc. 

Le  prix  que  le  consommateur  mettra  au  produit  donne  lieu  à quelques 
considérations  générales*. 

Si  le  produit  est  connu  d’avance , s’il  a un  cours  établi  sur  le  marché , 
robservation  de  ce  cours  et  de  ses  vicissitudes  fournit  des  données  pré- 
cieuses relativement  aux  prix  futurs. 

S>\\  s’agit  d’un  produit  nouveau,  d’une  poterie,  par  exemple,  nouvelle 
pour  la  matière,  les  formes  cl  les  dessins,  et  supérieure,  quant  à la  légè 
fêté  et  à la  durée,  aux  poteries  déjà  connues,  il  est  beaucoup  plus  dilïicile 
de  prévoir  à quel  prix  ce  nouveau  produit  pourra  se  vendre.  Si  c’est  un 
produit  entièrement  neuf  et  qui  ne  ressemble  en  rien  à ceux  don!  on  se  sert 
déjà,  la  difilcullé  est  plus  grande  encore.  Son  t>rix  dépend  de  la  denuuuh» 
qui  en  sera  faite,  et  celle  demande  dépend  elle-même  dos  besoins  (pi’il 
pourra  satisfaire.  Mais  les  besoins  des  hommes  tiennent  à des  motifs  si 
compliqués  et  sont  liés  à des  circonstances  si  nombreuses,  qu’on  ne  peu! 
les  apprécier  que  très  difficilement.  La  seule  difficulté  de  répandre  l’usagcï 
d’un  produit  nouveau  est  fort  grande,  meme  en  supposant  le  produit  d’une 
utilité  inconteslable.  L’objelle  plusconnu  n’a  paslui-mème,  bien  souvent, 
plus  d’un  consommateur  sur  mille  individus  qui  le  connaissent,  faute  de 
facultés  suffisantes  pour  racheter,  ou  par  incurie.  L’utilité  d’un  mouchoir 
de  poche  n’est  pas  douteuse,  et  des  nations  entières  savent  fort  bien  s’en 
passer;  mais  en  supposant  que  sur  mille  individus  auxquels  parvient  la 
connaissance  d’un  produit  nouveau,  un  seul  se  trouve  avoir  le  goût  et 
l’aisance  nécessaires  pour  s’en  sen  ir,  il  faut  que  cent  mille  personnes  soient 
averties  de  son  existence  pour  qu’jl  trouve  seulement  cent  acheteurs. 

Ce  n’est  pas  trop  d’une  longue  expérience  des  hommes,  cl  d’une  obseï  - 
vation  assez  fine  de  la  manière  dont  ils  se  sont  comportés  dans  d’autres 
circonstances  analogues,  pour  prévoir  rempressemenl  ou  rindifférence 
I dont  ils  accueilleront  le  produit  que  vous  leur  présentez, 

î Ce  qui  contribue  à répandre  l’usage  d’un  produit  nouveau,  est  son  bas 

* On  verra,  dans  la  partie  suivante  de  cet  ouvrage,  quelles  sont  les  bases  sur 
lesquelles  se  fonde  le  prix  courant  des  pi  oduils.  Il  s’agit  ici  de  la  nécessité  de 
prévoir  d'avance  ce  que  seront  ces  bases;  c’est  la  partie  conjecturale  de  la  ques- 
!j  lion. 

I 


COMPARAISON  DES  FRAIS  AVEC  LES  PRODimS, 


207 


prix;  meme  lorsque  nui  autre  produit  ne  lui  fait  concni’rence,  il  convient 
au  producteur  de  se  contenter  d’un  prolit  modéré.  H vaut  mieux  gagnei' 
moins  sur  une  plus  grande  quantité  d’objets  vendus,  que  davantage  sur 
une  moindre  quantité.  La  première  méthode  admet  de  plus  grands  déve- 
loppements et  procure  une  nombreuse  clientelle,  avantage  si  précieux 
dans  l’industrie. 

Lorsqu’on  veut  se  livrer  à une  production  qui  n’est  pas  nouvelle,  on 
donne  moins  au  hasard,  maison  a moins  à attendre  de  la  fortune.  On  a, 
dans  ce  cas,  la  facilité  de  pouvoir  comparer  les  proüts  qui  se  font  dans  les 
diverses  branches  de  l’industrie  manufacturière,  et  de  se  décider  en  faveur 
de  celle  qui  promet  le  plus.  On  peut  consulter  l’étal  présent  de  la  société 
<■1  la  direction  probable  que  prendront  ses  goûts  ou  scs  besoins.  On  peut 
adopter  des  procédés  plus  récents  et  meilleurs,  indiqués  j)ur  les  derniers 
progrès  des  sciences.  Mais,  quand  on  prend  ce  parti,  on  est  obligé  de 
lutter  contre  une  concurrence  redoutable.  Les  anciens  établissements  ont 
une  clientelle  acquise;  Us  connaissent  les  meilleures  sources  pour  se  pro- 
curer ce  qui  leur  est  nécessaire,  et  les  meilleurs  débouchés  pour  écouler 
ce  qu’ils  ont  fabriqué.  Depuis  longlcnqis  les  différentes  mélliodes  ont  été 
éprouvées  dans  ces  sortes  d’entreprises,  et  l’on  y connaît  le  fort  et  le  faible 
du  mélicj*. 

Le  nouvel  cnü*eprencur  a son  éducation  à faire  sur  chacun  de  ces  points, 
et  nulle  éducation  n’est  gratuite. 

Une  clientelle  toute  forim^,  une  expérience  acquise,  sont  des  avantages 
si  précieux  en  maimfaclnres , qu’ils  éx[uivalent  à un  capital  considérable. 
Un  jeune  homme  qui  passe  par  tons  les  grades  dans  une  entreprise  toute 
formée,  acquiert  successivement  l’cxpériciice  et  la  clientelle,  c’est-à-dire 
nu  capital.  C’est  une  marche  lente,  mais  assurée. 

C’est  sans  doute  eu  vue  de  ces  avantages  que  les  anciens  Égyptiens 
avaient,  dit-on,  fait  une  loi  qui  prescrivait  à un  tils  de  suivre  la  profession 
de  son  père.  Mais  une  loi  pareille  est  absurde  sous  tous  les  autres  rapports. 
Outre  qu’elle  blesse  le  droit  qu’à  tout  homme  de  faire  ce  qui  n’esl  pas  nui- 
sible, que  deviendraient  les  malheureux  qui  seraient  obligés  de  produire 
ce  qui  ne  trouverait  plus  de  consommateurs?  En  tout  pays  l’étal  de  la  so- 
ciété, ses  besoins,  sa  population,  ses  lumières,  ses  riehcsscs,  ses  relations 
avec  d’autres  peuples,  tout  change  de  ffice  avec  le  temps;  les  arts  qui 
pourvoient  à tout  doivent  donc  changer  aussi.  Le  seul  régime  qui  leur 
convienne  est  cidiii  rpii  leur  procure  la  sûreté  et  le  libre  dév(‘loppemeiU 
de  leurs  moyens. 


dklxiKme  partie.  - CnAPlTHE  XII. 

Lorsqu’on  est  libre  de  faire  un  dioix,  on  demande  à quel  genre  de  pro- 
duction il  convient  de  se  livrer?  quels  sont  les  produits  qui  indemnisent 
plus  sûrement  les  producteurs  de  leurs  avances? 

On  peut  dire  que  ce  sont  en  général  les  produits  qui  ont  un  cours  établi, 
un  prix  courant  toujours  ouvert  sur  le  marché.  Ce  sont  ceux-là  du  moinl 

qui  offrent  des  bases  pour  comparer  sûrement  les  frais  de  production 
avec  la  valeur  produile. 

Je  sais  fort  bien  qu’aucun  prix  n’est  invariable;  mais  un  prix  courant, 
(juel  qu  d soit,  toujours  ouvert,  suppose  une  demande  constante.  L’avan- 
tage qu’on  trouve  à faire  ces  produits  là,  c’est  que  l’on  ne  peut  pas  y 
perdre  la  totalité  de  leurs  frais  de  production,  comme  il  peut  arriver  lors- 
(pi’on  a fabriqué  des  choses  entièrement  nouvelles,  et  qui  peuvent  ne  se 
vendre  à aucun  prix.  Un  entrepreneur  qui  a préparé  des  cuirs,  est  assuré 
de  les  vendre,  quoi  qu’il  arrive;  celui  qui  a fabriqué  des  quantités  consi- 
dérables de  rubans  d’une  certaine  façon,  peut  n’avoir  aucun  moyen  de  ren- 
trer dans  ses  fonds  si  l’usage  de  ces  rubans  est  entièrement  passé  de  mode. 

Ce  n’est  pas  seulement  dans  le  commerce,  c’est  dans  les  manufactures, 
que  les  variations  de  prix  donnent  lieu  à des  considérations  délicates  et 
importantes.  On  achète  des  matières  premières  qui  peuvent  perdre,  péti- 
llant les  opérations  manufacturières , plus  de  valeur  que  ces  opérations 
elles-mêmes  ne  peuvent  leur  eu  donner,  s’il  faut  surtout  qu’elles  durent 
un  peu  longtemps.  On  peut  perdre  sans  avoir  fait  aucune  faute  contre  les 
procédés  de  l’art  ; on  peut  gagner  sans  avoir  fait  usage  des  meilleurs  pro- 
cédés. La  fortune  entre  sans  doute  pour  beaucoup  dans  ces  divers  événe- 
ments; mais  l’imprudence  et  le  jugement  y iiinuent  beaucoup  aussi. 

Les  observ  ations  suivantes  peuvent  aider  à résoudre  les  questions  qu’on 

pourrait  faire  sur  le  prix  qu’aura  le  produit  dont  on  s’occupe,  après  qu’il 
sera  termine. 

Coproduit  est-il  un  objet  de  nécessité  indispensable,  du  moins  chez  un 
peuple  civilisé  ? Est-il  à l’usage  de  tout  le  monde,  du  pauvre  comme  du 
nche?  Est-il  du  moins  à l’usage  d’une  forte  partie  de  la  population  ? Est-il 
indépendant  de  la  mode,  de  la  forme  du  gouvernement , do  la  paix  ou  de 
la  guerre?  Si  ces  différentes  circonstances  peuvent  en  faire  baisser  consi- 
dérablement le  cours,  ou  même  l’anéantir  tout-à-fait,  il  convient  d’appre- 
eier  la  duree  probable  du  besoin  ipi’oii  en  aura , et  de  ne  s’eu  occuper 
qu  autant  que  les  profits  présumés  de  cet  espace  de  temps  sont  suffisants, 
iion-seulemeut  pour  acquitte,  les  frais  de  ru  oduCion  , m.ais  pour  rem- 


COMPARAISON  DES  FRAIS  AVEC  LES  PROÜLITS. 


boursor  le  capital  engagé  qui  sc  trouvera  perdu  quand  la  consommation 
de  ce  produit  devra  cesser. 

Les  autres  questions  à éclaircir,  avant  do  s’occuper  de  la  fabrication 
d’un  produit,  sont  celles-ci  : Quelles  sont  les  personnes  qui  racliclenl? 
Sont-elles  en  général  dans  l’aisance,  exactes  à payer?  Comment  s’opère 
la  vente  de  ce  produit?  Est-elle  entre  les  mains  des  monopoleurs,  et  faïU- 
il  nécessairement  avoir  à faire  à eux  ? Est-elle  exposée  aux  entreprises  du 
fisc?  Les  entrepreneurs  de  distilleries,  par  exemple,  sont  souvent  victimes 
des  précautions  que  prend  l’aulorilé  pour  s’assurer  de  la  rentrée  des  droits. 
On  les  soumet  à des  déclarations,  à des  visites,  à ce  qu’on  appelle  des 
exercices,  qui,  indépendamment  des  droits,  causent  des  frais  qu’il  faut 
payer,  ne  fùt-ce  que  par  les  pertes  de  temps  qui  en  résultent ‘. 

Il  ne  sufiit  point,  dans  une  manufacture,  de  l’avoir  établie  sur  le  meilleur 
pied  dans  le  moment  où  on  l’a  formée;  il  faut,  pour  que  son  succès  se 
soutienne,  qu’elle  suive  les  progrès  que  font  toutes  les  autres  manufac- 
tures du  meme  genre,  et  meme  qu’elle  suive  avec  souplesse  les  mouve- 
ments du  commerce  et  les  aipricos  des  consommateurs.  Sans  cela,  le  plus 
bel  établissement  serait  bieniét  en  arrière  de  tous  les  autres.  La  vie  de 
ceux  qui  se  livrent  à rindustric  n’est  point  une  vie  de  chanoine,  mais  une 
vie  toute  d’action. 

De  ces  considérations  il  résulte,  ce  me  sembk»,  que  réléinenl  principal 
du  succès  dans  les  entreprises  industrielles,  et  particulièrement  dans  les 
maiiufactures,  est  dans  l’habileté  et  la  condtiite  de  renlreprencur. 

Un  auteur  italien,  M.  Uioja,  qui  a publié,  en  1815,  un  ouvrage  intitulé  ; 

« 

Nuovo  prospetto  delle  scienze  economiche,  donne  un  aperçu  des  qualités 
que  doit  réunir  un  entrepreneur  d’industrie  pour  obtenir  des  succès.  Ces 
qualités  sont  nombreuses  et  ne  sont  pas  communes.  On  peut  réussir  sans 
les  posséder  toutes  ; mais  plus  on  peut  en  réunir,  et  plus  on  a de  chances 
de  succès. 

Je  voudrais  que  celui  qui  se  voue  à la  carrière  industrielle,  et  surtout 
(|ui  veut  former  une  entreprise  manufacturière,  eût,  avant  toute  autrt* 
(lualité,  un  jugement  sain.  C'est  à former  le  jugement  que  doivent  tendre 
toutes  les  éducations  industrielles  ; et  le  jugement  naît  principalement  de 


* En  18l21,  tous  ceux  qui  di>lillaicul  des  pommes  de  icne  dans  Raris  furent 
f(»i*ccs  par  radministration  de  tianspoiim  leur  éuddisseineiil  hors  do  IVinviulo 
iW  la  ville. 


■W)0  ÜELXirME  PARTIE.  — CHAPITRE  XII. 

lû  cüiinaissunce  qu’on  a de  la  nature  de  Thuninie  et  des  choses.  Il  marche 
devant  Tart  lui-méme  j car  on  peut  acheter  les  lumières  et  le  talent  de  l’ar- 
tiste; mais  rien  ne  peut  suppléer,  chez  le  conducteur  d’une  entreprise,  la 
prudence  et  l’esprit  de  conduite,  qui  ne  sont  que  du  jugement  réduit  en 
pratique.  S’il  apprécie  beaucoup  ce  qui  servira  peu  à l’accomplissement 
de  ses  desseins,  ou  s’il  apprécie  peu  ce  qui  doit  être  pour  lui  d’une  grande 
importance,  il  ne  fera  que  des  fautes. 

Il  faut  savoir  perdre  à propos  pour  s’assurer  des  avantages  qui  dédom- 
mageront de  celte  perte.  Il  faut  se  méfier  des  propositions  trop  avanta- 
geuses, parce  qu’elles  cachent  pour  l’ordinaire  quelque  dommage.  Il  faut 
souvent  supposer  la  fraude  et  ne  jamais  le  laisser  apercevoir;  faire  coïn- 
cider Tintérél  de  ses  agents  avec  le  sien  jiropre  ; rendre  impossibles  leurs 
infidélités  ; les  exposer  à une  inspection  inattendue  ; ne  point  confondre 
le  travail  de  l’un  avec  le  travail  de  l’autre,  afin  que  l’approbation  arrive  ;i 
qui  elle  appartient  ; les  intéresser  à une  surveillance  mutuelle  sans  en- 
courager l’espionnage,  qui  fait  mépriser  ceux  qui  l’emploient. 

G est  un  des  faits  le  mieux  constatés  par  l’expérience,  que  tous  les 
l)euples  dont  les  institutions  dépravent  le  jugement  ont  une  industrie  lan- 
guissante. En  Irlande,  la  partie  nord-<ist,  qui  est  la  partie  de  file  la 
moins  favorisée  par  la  nature,  mais  dont  les  habitants  sont  en  majeure 
partie  protestants,  est  industrieuse  et  riche.  La  partie  sud-ouest,  dont  les 
habitants  se  laissent  conduire  par  des  prêtres  et  se  livrent  à des  pratiques 
très  superstitieuses , a peu  d’industrie  et  végète  dans  la  plus  affreuse  mi- 
sère. On  a fait  depuis  longtemps  la  même  observation  sur  l’Espagne. 

Je  nai  pas  besoin  d’avertir  qu’il  faut  avoir  les  connaissances  spéciales 
de  l’art  qu’on  veut  exercer.  Mais,  pour  bien  connaître  un  art , il  ne  sidiil 
pas  d’en  avoir  étudié  la  technologie  dans  les  livres  ; il  faut  en  avoir  appris 
la  pratique  en  mettant  soi-même  la  main  à l’œuvre,  et  avoir  rempli  toutes 
les  fonctions  du  simple  ouvrier.  Celui  qui  ne  connaît  pas  toutes  les  dilli- 
eultés  de  l’exécution , commande  mal  et  mal  à propos.  Franklin,  qui  sa- 
vait si  bien  traduire  en  langage  populaire  les  vérités  utiles,  disait  ; Un 
chat  en  mitaines  n’attrappe  point  de  souris. 

Au  reste,  les  connaissances  spéciales  n’empêchent  pas  (jii’on  acquière 
une  instruction  générale.  Quel  que  soit  l’appartement  qu’on  occupe  dans 
(!e  vaste  édifice  qu’on  appelle  la  société,  il  est  toujours  bon  de  iiouvoir  en 

sortir  par  la  pensée,  et  de  savoir  quels  en  sont  les  dispositions  et  les 
alentours. 

Les  autres  qualités  lavorables  à un  entrepreneur  d'industrie  sont  des 


DE  LA  l'RODFCTlON  COMMERCIALE.  301 

qualités  morales,  utiles,  non-seulement  dans  l’industrie,  mais  dans  toutes 
les  situations  de  la  vie.  Telle  est  l’activité  par  laquelle  un  homme  se  mul- 
tiplie dans  le  temps  et  dans  l’espace , et  qu’il  communique  à tout  ce  qui 
l’entoure;  la  constance  qui  fait  surmonter  les  contrariétés  dont  la  vie  est 
semée  ; la  fermeté  au  moyen  de  laquelle  un  homme  consulte  les  besoins 
(le  son  entreprise,  plutôt  que  ses  affections  et  ses  ressentiments,  dédaigne 
la  perversité  des  autres  plutôt  qu’il  ne  s’en  irrite,  et  repousse  les  conseils 
de  la  crainte  aussi  bien  que  ceux  de  la  témérité. 

Après  qu’on  a réuni  tous  les  documents  qu’on  pouvait  se  procurer  et 
que  l’on  a fait  tous  les  calculs  indiqués  par  l’économie  industrielle;  après