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Full text of "Esquisse d'une histoire de France"

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SOtNTIA 


FNIVERSITY  OF  MlClilUAi^ 

HENILY  VIGNAUD 

LIBRART 


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Googk 


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ESQUISSE 

DTNE  HISTOIRE  DE  FRANCE 


BSQUlBtB  Btnr.  DB  PSAUCB. 


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EUGÈNE    CAVAIGNAC 


ESQUISSE 


DUNE 


HISTOIRE  DE  FRANCE 


HBE-« 


PARIS 

NOUVELLE  LIBRAIRIE  NATIONALE 

85,   RUI   DE   RBNNB8,   85 
1910 


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"VMyyvAjLAjl     ^K^^ 


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àYERTISSEHENT  BIBUOGRAPHiaUE 


Je  ne  voudrais  pas  que  ce  travail  apparût  comme  une 
simple  fantaisie  historique.  Je  vais  donc  indiquer  les 
quelques  règles  (je  n'irai  certainement  pas  jusqu'à  pro- 
noncer le  mot  de  méthode)  que  j'ai  suivies  en  le  rédi- 
geant. 

J'ai  pris  pour  point  de  départ  l'Hûfoire  de  France  qui 
achève  de  paraître  en  ce  moment  sous  la  direction  de 
M.  Lavisse.  Il  était  naturel  de  considérer  comme  repré- 
sentant, d'une  manière  complète  et  exacte,  l'état  actuel 
des  connaissances,  un  travail  aussi  récent,  fait  par  des 
hommes  aussi  qualifiés.  Pour  les  dernières  années  de 
l'ancien  régime,  la  collection  de  VHistoirede  France 
racontée  à  toas^  m'a  rendu  un  service  analogue 
(Stryenslri,  Le  Dix-huitième  Siècle), — et,  pour  la  période 
qui  suit  1789,  les  chapitres  de  YHistoire  générale  de 
Lavisse  et  Rambaud  relatifs  à  la  France,  bien  que  la 
valeur  en  soit  un  peu  plus  inégale  que  celle  des  diffé- 
rentes parties  de  YHistoire  de  France.  Enfin,  je  me 
suis  aidé  également  de  l'encyclopédie  semblable  parue 
en  Angleterre  (LordÂcton,  Cambridge  Modem  History). 


1.  Dans  laquelle  j*aTai8  déjà  mis  à  profit  le  lirre  de  M.  BatU&l  sur 
Le  nieh  de  la  Renawanu, 


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VI  AVERTISSEMENT  BIBLIOGRAPHIQUE 

On  verra  bien  que  ces  traités  généraux  ont  été  partout 
présents  à  mon  esprit,  bien  que  je  n*aie  pu  songer   à 
le  rappeler  constamment.  Néanmoins,  je  dois  avertir 
qu'en  beaucoup  d'endroits  je  n'ai  fait  que  rédiger  ici 
des  notes  prises  depuis  plusieurs  années,  et  que,  dans 
maints  récits,   dans  maints  jugements,  où  le  lecteur 
croira  peut-être  voir  des  imitations,  il  n'y  a  que  des 
coïncidences  dont  je  me  suis  d'ailleurs  félicité.  Tant  il 
est  vrai  que  certaines    conclusions  sont  «  dans  l'air  » 
à  un   moment  donné,   et    que  la   connaissance  des 
recherches  de  détail  y  conduit  naturellement  tous  ceux 
qui  risquent  une  synthèse.  Fait  consolant,  et  de  nature 
à  atténuer  fortement  le  scepticisme  où  l'on  est  parfois 
tenté  de  s'arrêter  quant  aux  a:  verdicts  de  l'histoire  ». 
Naturellement,  je  ne  me  suis  pas  cru  dispensé  de  lire 
et  de    relire  les   livres  antérieurs   aux  deux  ou  trois 
ouvrages  généraux   que  je  viens  de  mentionner,  par 
exemple  VHistoire  de  France  de  Ranke,  LEurope  et  la 
Révolution  de  Sorel,  etc.  etc.  Mais  je  n'ai  pas  cru  devoir 
mentionner  les  travaux  déjà  utilisés  par  les  auteurs  des- 
dits ouvrages  généraux,  sauf  quand  je  les  citais  tex- 
tuellement. On  ne  s'étonnera  donc  pas  de  ne  m'entendre 
parler  ni  des  études  de  M.  Diehl  sur   Byzance,  ni  de 
celles  de  M.  Longnon  sur  la  Gaule,  ni  de  celles  de 
M.  Langlois  sur  le  Parlement  et  les  États,  ni  de  celleisde 
M.  Fagniez  sur  Henri  IV,  ni  de  tous  les  travaux  parus 
sur  la  Révolution,  sur  Napoléon^  sur  la  guerre  de  1870, 
ni  de  tant  de  livres  enfin  qu'on  verra  assez  que  je 
connais  bien.  Je  n'ai  fait  exception  que  pour  certains 
ouvrages  comme  ceux  de  Mahan,  qui,  bien  que  déjà 
assez  anciens,  sont  peu  connus  en  France,  et  ne  figarent 


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AVERTISSBMENT  BIBLIOGRAPHIQUE  VII 

même  pas  dans  les  indices  bibliographiques  des  traités 
susdits. 

Au  contraire,  je  me  suis  efforcé  de  passer  en  revue 
le  plus  grand  nombre  possible  des  ouvrages  de  détail 
paras  après  les  Histoires  générales,  et,  pour  ceux-là, 
j'ai  joint  à  chacun  de  mes  chapitres  une  liste  qui  in- 
diquera ceux  dont  je  me  suis  servi.  J'espère  ainsi 
n*avoir  oublié  aucun  de  ceux  envers  qui  j'avais  des 
dettes. 

D'ailleurs,  j*ai  surtout  demandé  aux  livres  récents 
des  extraits  des  documents  originaux,  auxquels  je  ne 
pouvais  évidemment,  pour  la  plus  grande  partie  de 
cette  histoire  de  1000  ans,  songer  à  remonter.  Un  mot 
pourtant  sur  ce  dernier  point. 

En  ce  qui  concerne  les  monuments  historiques,  je 
ne  me  suis  arrêté^  pour  leur  consacrer  quelques  mots, 
qu'à  ceux  que  j  avais  vus  moi-même.  U  n'y  a  donc  rien 
que  de  purement  subjectif  dans  le  choix  que  j'en  ai 
fait.  Je  crois  pourtant  n'avoir  omis  de  cette  manière 
aucun  de  ceux  qui  sont  de  première  importance  pour 
l'hisloire  de  l'art  et  de  la  civilisation. 

Quant  aux  documents  écrits  contemporains  des  faits 
(pièces  d'archives,  mémoires,  etc.),  je  les  ai  utilisés  en 
général  tels  qu'ils  sont  donnés  : 

Pour  la  période  antérieure  à  1610,  dans  VHistoire  de 
France  racontée  par  les  contemporains^  collection  Lu- 
chaire  et  B.  Zeller;  néanmoins,  pour  les  auteurs  dont 
il  a  paru,  depuis  la  publication  de  cette  collection,  une 
édition  nouvelle  (par  exemple  Commynes),  c'est  à  elle 
que  j'ai  eu  recours; 

Pour  le  XVII®  et    le  xviii®  siècle,  dans    ï Histoire  de 


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VIII  AVBRTISSEIfENT  BIBLIOGRAPHIQUE 

France  de  Ranke  en  particulier,  qui  donne  beaucoup 
d'extraits  en  note. 

Pour  la  période  plus  moderne,  les  livres  où  j*ai 
puisé  mes  citations  sont  trop  abondants  et  trop  divers 
pour  que  je  puisse  les  indiquer  autrement  que  dans 
chaque  cas  particulier  :  il  faudrait  faire  entrer  en  ligne 
de  compte  ici,  non  seulement  les  livres,  mais  encore  les 
articles  de  périodiques. 

J  ai  donné  une  importance  particulière,  parmi  ces 
documents  écrits,  à  ceux  qui  avaient  une  valeur  litté- 
raire reconnue  et  consacrée  par  le  temps.  C'est  inten- 
tionnellement que  j'ai  cité  souvent  des  morceaux  qui 
sont  dans  toutes  les  anthologies,  voire  dans  toutes  les 
mémoires.  C'était  la  meilleure  façon  de  compenser  la 
place  forcément  très  restreinte  que  je  faisais  à  l'histoire 
littéraire  proprement  dite  ^ 

J'ai  multiplié  d'ailleurs  toutes  ces  citations  pour 
illustrer  mon  récit,  et  non  pour  Sûre  illusion  sur  le 
caractère  d'un  ouvrage  qui  ne  saurait  être,  cela  va  sans 
dire,  qu'un  travail  de  troisième  ou  de  quatrième  main. 


1.  Pour  les  littératures  étrangères,  je  me  suis  servi  surtout  du  livre  de 
M.  Rod,  Moreeaax  ehoiâis  des  littératureM  étrangère»  (pour  Nietische,  de 
la  traduction  Albert).  Je  n'ai  contrôlé  par  moi-même  que  les  traductions 
de  Tallemand. 


HH<- 


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ESQUISSE 

D'UNE  HISTOIRE  DE  FRANCE 

LIVRE  PREMIER 

LES  ORIGINES  DE  LA  FRANGE 


CHAPITRE  PREMIER 

L'EUROPE   CATHOLIQUE   (1095) 


Nécessité  de  définir  TEarope  pf  r  ses  antécédents. 

I.  L'HELLiNisMB.—  Origines  orientales,  origines  nationales. —  Les  guerres 

médiques  (480  av.  J.-G.).  —  Athènes. 
n.  Rome.  »  Migrations  celtiques   (t  387  av.  J.-G.}-  —  La  Macédoine, 

Cartbage  et  Rome  :   Tictoire  de  Rome  (168  av.  J.-C).    —   L'Empire 

romain. 

III.  L'Égusb.  —  Les  prophètes,  Jésus-Christ,  le  concile  de  Nicée  (SS5). 
—  Les  invasions  barbares.  rÉglise  et Byzance (527-565).  —La  papauté 
et  les  Francs  (800).  —  Le  Saint-Empire  romain  germanique  (962).  — 
La  théocratie  (1077). 

IV.  La  Cboisaob.  —  Première  croisade  (1095-9),  la  déviation  de  1204.  -- 
Maures  et  Tatares.  —  Influence  de  la  civilisation  musulmane  en  Eu- 
rope, influence  byzantine. 

V.  L'EuaoFB  FÉo»ALB  wt  l'État* 


La  France,  que  noas  sommes  si  naturellement  portés  à 
considérer  maintenant  comme  un  monde  fermé,  fait  néan- 
moins partie  d'un  ensemble  plus  grand, dont  la  notion  a  été 
peu  à  peu  obscurcie  dans  nos  esprits,  mais  dont  la  solida- 
rité s'impose  encore  à  nous  sous  plus  d'un  rapport.  La 

BSQUBSB  mST.   OB  FRAMCZ.  1 


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2  L  EUROPE  CATHOUQUE 

France  est  un  des  États  formés  au  sein  de  la  collectivité 
qu'on  appelait  au  moyen  âge  «  la  République  chrétienne  », 
que  nous  appellerions  plus  exactement  «  la  monarchie 
catholique  »,  et  qui  est  devenue  l'Europe. 

La  première  tâche  qui  s'impose  à  l'historien  de  la  France 
est  donc  la  définition  d'un  être  historique  vaste  et  complexe. 
Le  seul  moyen  d'y  parvenir  est  de  passer  en  revue  rapide- 
ment les  antécédents  qui  ont  préparé  la  formation  et  déter- 
miné le  caractère  de  l'Europe,  qui  l'ont  différenciée  peu à  peu 
du  reste  de  l'espèce  humaine .  Ces  antécédents  sont,  dans 
Tordre  chronologique  :  l'hellénisme,  l'Empire  romain,  le 
christianisme,  —  et,  parallèlement,  le  long  mouvement  des 
migrations  indo-européennes.  Nous  allons  tâcher  de  fixer  en 
quelques  mots  Tenchaînement  de  ces  grands  faits,  dont 
l'aboutissement  final  devait  être  la  théocratie  européenne 
du  XI®  siècle. 

I 
L'hellénisme. 

Si  Ton  voulait  remonter  jusqu'aux  origines  premières  de 
riiellénisme,  il  faudrait  se  reporter  dans  l'Orient  méditerra- 
néen tel  que  nous  commençons  à  l'entrevoir  bien  avant  le 
deuxième  millénaire  a  vantJ  -C.  Nous  y  constatons  l'existence 
de  deux  civilisations  principales,  celle  de  TÉgypte  et  celle  de 
la  Chaldée,  —  civilisations  qui  ont  pu  avoir  de  bonne  heure 
Tune  avec  l'autre  certains  contacts,  mais  qui  apparaissent 
bien  distinctes,  autochthones  Tune  et  l'autre,  ayant  pris 
forme  aux  lieux  mêmes  où  nous  les  voyons  se  développer 
historiquement,  l'une  sur  le  bas  Nil,  l'autre  sur  le  cours  infé- 
rieur du  Tigre  et  de  l'Euphrate.  Des  influences  égyptiennes 
et  chaldéennes  se  sont  fait  sentir,  plus  ou  moins  directes, 
plus  ou  moins  profondes,  mais  toujours  très  nettes,  à  l'ori- 
gine de  toutes  les  autres  civilisations  méditerranéennes. 
Quant  aux  civilisations  analogues  à  celles-là,  qui  sont  nées 


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ORIGINES   GRECQUES  3 

en  dehors  du  domaine  méditerranéen,  elles  sont  sans  intérêt 
pour  l'histoire  future  de  l'Europe. 

Il  est  un  point  surtout  où  les  érudits  modernes  se  sont 
efforcés  —  et  avec  succès  —  de  retrouver  les  traces  les  plus 
anciennes  des  vieilles  civilisations  orientales  :  je  veux  parler 
des  rives  de  l'Archipel  (la  Crète,  Troie,  Mycènes).  On  com- 
mence à  entrevoir  nettement  aujourd'hui  lexistence  très 
antique  (puisque  le  milieu  du  deuxième  millénaire  avant 
J.-C.  est  déjà  une  époque  de  décadence),  et  le  développe- 
ment prolongé,  d*nne  civilisation  à  laquelle  nous  garderons 
le  nom  usuel  de  mycénienne»  Elle  contient  sans  aucun  doute 
de  nombreux  éléments  égyptiens  et  chaldéens,  apportés  par 
un  commerce  maritime  auquel  les  Phéniciens  prenaient 
une  part  prépondérante.  Mais,  d'autre  part,  les  populations 
riveraines  de  l'Archipel  ont  su  s'assimiler  ces  éléments  et 
en  tirer  une  culture  parfaitement  originale,  ayant  un  carac- 
tère «  européen  »  très  marqué  et  rappelant,  par  moments, 
même  les  vestiges  informes  qu'ont  laissés  les  premiers  habi- 
tants de  la  France.  Cette  civilisation  a  sombré  dans  les 
bouleversements  ethniques  qui  suivirent,  mais  non  sans 
laisser  des  souvenirs  et  des  legs  qui  rendent  plus  facile  à 
comprendre  ce  que  Renan  appelait  «  le  miracle  grec  ». 

Le   mouvement  qui  portait  d'Orient  en   Occident   les 
premiers  germes  de  notre  civilisation  se  croisait  avec  un 
mouvement  d'ordre  différent,  qui   portait  du  nord-est  au 
sud-ouest  les  populations  de    souche  aryenne   ou  indo- 
européenne.  Parmi  les  populations  qui   descendirent  aux 
rives  de  la  mer  Egée,  on   distingue    deux  groupes  prin- 
cipaux,   correspondant  sans   doute    à   deux  courants    de 
migration  successifs.  L'un  se  trouve  assis  à  Tépoque  his- 
torique dans  les  îles  et  sur  les  deux  rives  de  l'Archipel  : 
ce  sont  les  Ioniens,  L'autre  est  fixé  surtout  dans  le  Pélo- 
pooése,   la  Crète  et  jusqu'à  l'angle  sud-ouest  de  l'Asie- 
Mîoeure  :   ce  sont  les  Doriens.  Ces  tribus  parlaient  des 
dialectes  divers,  mais  assez  voisins  pourtant  pour  qu'une 
langue  littéraire  commune  en  pût  sortir  :  elle  naquit  sur  la 
cote    d'Asie-Minenre    avec  les  grands  poèmes    épiques, 


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4  L  EUROPE  CATHOLIQUE 

Iliade  et  Odyssée^  et  se  répandit  de  là  dans  tous  les  pays 
qu'elle  fit  grecs.  Dès  le  vii«  siècle,  l'unité  et  l'originalité  de  la 
civilisation  hellénique  sont  visibles,  et,  sous  la  direction  per- 
sistante des  hommes  de  Tlonie,  elles  s'affirment  rapidement 
dansledomainepolitique  comme  dans  le  domaineintellectuel. 

Certains  faits  politiques  survenus  en  Orient,  par  exemple 
l'éclipsé  de  la  puissance  maritime  des  Phéniciens  au 
vue  siècle,  avaient  favorisé  l'établissement  des  Grecs  sur 
toutes  les  rives  de  la  Méditerranée,  dans  la  péninsule 
italique  et  jusqu'aux  bouches  du  Rhône.  Au  milieu  du 
VI*  siècle,  de  fortes  réactions  se  produisent:  en  Orient, 
la  monarchie  perse  se  constitue;  en  Occident,  c'est  la 
domination  maritime  des  Carthaginois  et  des  Étrusques. 
L'ennemi  pénétra  un  moment  jusqu*au  cœur  du  domaine 
hellénique  ;  mais  on  sait  que,  parmi  les  nombreux  États 
grecs,  il  s'en  trouva  d'assez  forts  pour  briser  l'attaque  : 
Sparte  d'abord,  puis  Athènes  et  Syracuse.  Les  triomphes 
militaires  de  Tan  480  ont  certainement  eu  leur  impor- 
tance, même  au  point  de  vue  du  développement  interne 
de  rhellénisme.  Cependant,  dans  l'art,  dans  la  science,  la 
prééminence  de  la  race  grecque  s'était  affirmée  avant  ces 
événements,  et  s'est  maintenue  ensuite  sans  relation  bien 
visible  avec  eux.  Ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  les  autres 
peuples  méditerranéens  eussent  été  moins  facilement  acces- 
sibles à  la  pénétration  de  l'hellénisme,  si,  pendant  trois 
cents  ans,  sa  supériorité  intellectuelle  ne  leur  fût  apparue 
jointe  à  la  supériorité  militaire  et  politique  des  principaux 
États  grecs. 

Parmi  ces  États,  un  seul  se  trouva  un  moment  en 
situation  de  réunir  des  cités  si  nombreuses  et  si  dissémi- 
nées, et  de  construire  l'édifice  politique  à  l'abri  duquel  la 
civilisation  nationale  aurait  pu  se  développer  librement. 
Athènes,  au  v'  siècle,  vit  sa  flotte  régner  sans  rivale  depuis 
la  mer  Noire  jusqu'au  golfe  de  Naples.  Mais  Sparte,  qui 
depuis  cent  ans  déjà  dominait  sur  le  continent  grec,  Syra- 
cuse, à  qui  ses  tyrans  avaient  laissé  la  première  place  en 
Occident,  firent  avorter  cet  essai  d'empire  athénien.  Comme 


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ATHÈNES  5 

d'ailleurs  ni  1  une  ni  l'autre  n'étaient  de  taille  ou  d'humeur  à 
reprendre  la  tentative  faite  par  Athènes,  le  morcellement 
politique  du  monde  grec  devint  irrémédiable  au  moment 
même  où  rhellénisme  commençait  à  s'imposer  dans  tous 
les  pays  méditerranéens. 

Mais  la  brève  hégémonie  d'Athènes  avait  eu  des  résultats 
qui  subsistèrent  après  la  catastrophe  politique  :  elle  avait 
fait  de  cette  ville  le  centre  de  la  civilisation  grecque.  Un  de 
ses  publicistes  avait  le  droit  d'écrire  :  «  Notre  ville  a  dis- 
lancé de  si  loin  les  autres  en  tout  ce  qui  regarde  la  pensée 
et  la  parole»  que  ceux  qui  y  sont  disciples  passent  pour  des 
maitres  ailleurs.  Grâce  à  elle,  le  nom  de  Grec  s'attache  non 
plus  à  une  race,  mais  à  une  civilisation  :  on  appellera  Grec 
un  étranger  qui  a  participé  à  l'éducation  athénienne,  bien 
plutôt  que  tel  autre  qui  pourtant  sera  Grec  par  la  naissance.  » 
U  n'a  pas  été  indifférent  que  l'hellénisme  trouvât  ainsi  un 
centre  d'attraction  vigoureux,  une  école  reconnue  de  tous, 
au  moment  où,  rayonnant  à  l'Orient  comme  à  l'Occident,  il 
risquait  de  perdre  en  force  de  cohésion  ce  qu'il  gagnait  en 
étendue  superficielle. 

Quoi  qu*il  en  soit,  c'est  entre  700  et  400  que  se  place 
leffort  créateur  eflBcace  de  la  race  grecque  :  au iv*"  siècle 
déjà,  le  capital  qu'elle  léguera  à  ses  successeurs  est  cons- 
titué dans  l'ensemble,  le  cadre  de  la  civilisation  future  est 
dessiné.  Alexandrie,  Rome,  Constantinople,  n'ajouteront 
guère  que  des  détails,  elles  auront  surtout  à  classer  et  à 
conserver  :  il  est  vrai  que  la  manière  dont  elles  s'acquit- 
teront de  cette  tâche  aura  des  conséquences  importantes 
pour  ceux  qui  recevront  d'elles  le  dépôt  sacré,  les  Arabes 
d'abord,  puis  les  Européens. 

II 
Rome. 

Parallèlement  au  travail  qui  s'accomplissait  ainsi  sur 
les  rives  de    la  Méditerranée,    se   poursuivait    le  vaste 


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6  l'europe  catholique 

mouvement  de  migrations  dont  la  race  grecque  était  jadis 
issue.  Les  Italiens  étaient  déjà  établis  dans  la  péninsule  de 
l'Apennin  lorsque  les  Hellènes  y  arrivèrent  au  vu®  siècle. 
Les  Celtes,  installés  dans  la  région  germanique,  s'étaient 
avancés  jusqu^aux  bords  de  TOcéan  (France,  Angleterre, 
Espagne)  dès  le  temps  d'Hérodote  (v*  siècle).  Puis,  ils 
refluèrent  sur  les  Alpes  et  le  Danube  vers  400  avant 
J.-C,  montrant  aux  plus  clairvoyants  des  Grecs  quel 
danger  permanent  recelait  le  monde  mouvant  de  la  bar- 
barie. Ils  prirent  Rome  vers  387,  et  leurs  invasions  dans 
l'Italie  centrale  et  méridionale  ne  cessèrent  que  vers  346  : 
c'est  dans  ces  luttes  que  la  capitfile  du  pays  latin  commença 
à  apparaître  comme  le  boulevard  même  de  la  civilisation 
(un  écrivain  du  iv®  siècle  la  qualifia,  à  cette  occasion,  de 
«  ville  grecque  ».)  Plus  à  l'est,  on  devine  la  pression 
celtique  derrière  les  invasions  répétées  qui  trempaient 
Ténergie  militaire  delà  Macédoine  et  préparaient  les  soldats 
de  Philippe,  d'Alexandre  et  de  leurs  successeurs  :  c'est 
pourtant  en  279  seulement  que  les  Celtes  s'avanceront 
jusqu'à  Delphes,  mais  ensuite  ils  pénétreront  jusqu'en  Asie- 
Mineure  (création  de  la  Galatie).  En  présence  du  morcel- 
lement toujours  croissant  du  monde  grec,  la  question  capi- 
tale était  de  savoir  si,  parmi  les  peuples  déjà  plus  ou  moins 
hellénisés,  il  se  rencontrerait  une  force  capable  de  faire 
reculer  le  péril  barbare  sans  cesse  renouvelé. 

Il  s'éleva,  sur  les  ruines  politiques  du  monde  grec,  trois 
peuples  puissants  :  l'un  d  origine  hellénique,  mais  resté 
longtemps  étranger  au  mouvement  de  la  civilisation  grec- 
que, et  ayant  conservé  sa  monarchie  héréditaire,  les 
Macédoniens  ;  les  deux  autres,  au  contraire,  de  race  bar- 
bare, mais  ayant  emprunté  l'un  et  l'autre  bien  des  traits  à 
l'hellénisme,  tout  d'abord  les  éléments  de  leur  constitution 
politique,  Carthage  et  Rome.  Les  Macédoniens,  conduits  par 
Alexandre,  renversèrent  Tempire  perse  (330)  et  fondèrent 
dans  rOrient  trois  monarchies  solides,  celles  d'Egypte,  de 
Syrie,  de  Macédoine  :  des  germes  de  civilisation  grecque 
furent  répandus  jusque  dans  le  Turkestan  et  dans  l'Inde. 


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CONQUÊTE  ROMAINE  7 

i  l'Occident,  les  puissances  proprement  grecqaes  résis- 
tèrent pins  longtemps,  grâce  à  une  série  d'aventuriers 
remarquables,  Denys»  Agathocle,  Pyrrhus  :  mais  ceux-ci 
ne  parent  empêcher  Carthage  d'affermir  sans  cesse  son 
empire  maritime,  pendant  qn'en  face  d'elle  se  constituait 
iempire  italien  de  Rome. 

La  période  qui  va  de  264  à  168  fut  remplie  par  les 
conflits  des  trois  nouvelles  puissances.  Rome,  dans  une 
^mière  guerre,  enleva  l'empire  de  la  mer  à  Carthage  et 
i^mença  à  prendre  pied  d'une  façon  menaçante  dans  le 
ifisin  oriental  de  la  Méditerranée.  Aussi,  quand  se  re- 
nouvela la  guerre  «  punique  »,  la  Macédoine  fit-elle  cause 
commune  avec  Carthage.  Rome,  après  sa  victoire  définitive 
3iT  les  Carthaginois  S  fut  donc  amenée  à  combattre  la 
Macédoine  '  ;  puis,  les  amitiés  nouées  à  cette  occasion 
^Qs  rOrient  la  mirent  en  conflit  avec  la  Syrie  ^.  Quand 
le  dernier  roi  de  Macédoine  eut  succombé  ^,  quand 
la  parole  d'un  ambassadeur  romain  eut  arrêté  le  roi  de 
Syrie  dans  la  conquête  de  l'Egypte  ',  rien  ne  résista  plus 
«Q  Orient.  Rome  resta  la  seu>e  force  militaire  et  politique 
du  monde  «  hellénistique  ». 

n  sembla  quelque  temps  qu'elle  n'eût  plus  qu'à  exploiter, 

dans  l'intérêt  de  ses  citoyens,  le  capital  de  richesse  et  de 

civilisation  accumulé  sur  les  bords  de  la  Méditerranée. 

Mais  elle  fut  bientôt  entraînée  par  la  force  des  choses  à 

assamer  le  rôle  des  puissances  qu'elle  avait  abattues,  et 

à  défendre    les  frontières  du  monde  civilisé  contre   les 

l>arbares  de  l'Est  et  du  Nord.   A  TOrient,   Tlran   avait 

RtroQvé  sa  vitalité  lors  de  l'affaiblissement  de  la  monarchie 

?rienne  :  les  Romains  se  heurtèrent  aux  rois  de  Pont  et 

d'Arménie  (88-63)  et  fixèrent  l'Euphrate  comme  borne  aux 

progrès  des  Parthes.  Au  nord,  derrière  les  Celtes  assagis, 


1-  Le  Métaare,  207;  Zama,  202. 

2.Cyiiogcéphales,197. 

3.  Magnéiie,  190. 

*.  Pydna,  168. 

^-  Cercle  de  PopUîas  Laeaas,  168. 


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8  l'burope  catholique 

étaient  apparus  les  Germains  (Tentons  etCimbres,  113-101). 
Contre  eux,  César  conquit  la  frontière  du  Rhin  (50),  et 
son  fils  adoptif  Octave  celle  du  Danube  (vers  9  avant 
J.-C)  ;  un  moment  même,  l'Elbe  sembla  devoir  être  la 
frontière  de  l'empire. 

Pour  faire  face  à  une  si  lourde  tâche,  l'État  romain  avait 
dû  transformer  la  milice  nationale,  par  laquelle  il  avait 
triomphé  de  ses  rivaux  hellénisés  :  Marins  avait  enrôlé  les 
prolétaires  en  107.  Dès  lors,  le  gouvernement  de  l'aris- 
tocratie ne  se  maintint  plus  très  longtemps  :  César  lui 
porta  des  coups  mortels  (49-44),  et  Auguste  organisa  la 
nouvelle  monarchie  militaire  (30  avant  J.-C.-14  après).  Le 
monde  méditerranéen  dut  à  cette  monarchie  une  longue  ère 
de  paix  et  de  prospérité  matérielle,  et  l'organisation  du 
droit  positif. 

Il  est  malaisé  de  mesurer  le  service  rendu  par  les  Ro- 
mains comme  conservateurs  de  la  civilisation  hellénique, 
puisque,  d'une  part,  des  parties  entières  de  cette  civilisa- 
tion ne  nous  sont  connues  précisément  que  par  leur  inter- 
médiaire, et  que,  d'autre  part,  nous  ne  pouvons  savoir 
quelle  eût  été  la  faculté  d'assimilation  des  Celtes,  par 
exemple,  ou  des  Germains.  Mais  le  fait  seul  que  tous  les 
pays  hellénisés  aient  été  réunis  longtemps  en  un  seul  État  a 
eu  déjà  d'importantes  conséquences.  C*est  en  s^appuyant 
sur  les  souvenirs  et  les  regrets  laissés  par  l'Empire  romain 
que  rÉglise  catholique  a  mené  à  bien  le  travail  civilisateur 
que  nous  allons  résumer.  Et  Timage  de  cette  époque  de 
demi-culture,  très  régressive  déjà  pour  qui  sait  apprécier 
la  grande  époque  grecque,  mais  empreinte  d'une  langueur 
et  d'un  charme  narcotique  dont  les  écrits  stoïciens 
(M.  Aurèle)  ont  conservé  le  souvenir,  —  celte  image  a 
exercé  une  attirance  puissante  jusqu'au  temps  des  grands 
États  européens,  jusqu'au  temps  de  Gibbon,  on  peut 
même  dire  jusqu'à  nos  jours. 


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ORIGINES  CHRénSNNBS  9 

m 

LÉgUse. 

Poar  atteindre  les  origines  premières  du  christianisme, 
il  faudrait  remonter  jusqu'au  début  de  l'histoire  d'une 
tribu  sémitique,  les  Israélites.  Nous  nous  contenterons 
de  rappeler  que  les  traditions  religieuses  particulières  à 
cette  tribu  prirent  un  caractère  absolument  unique  par 
le  fait  d'une  série  d'hommes  qui  vécurent  du  viii*  au 
Yi*  siècle  :  les  prophètes.  Les  conceptions  et  les  prescrip- 
tions de  ces  hommes,  codifiées  par  les  docteurs  des  com- 
munautés de  Babylone  et  de  Jérusalem,  formèrent  dès 
le  temps  de  l'empire  perse  le  lien  précis  et  solide  qui  unissait 
tous  les  Juifs.  A  Tépoque  macédonienne,  les  Juifs  essai- 
mèrent à  Alexandrie  et  dans  toutes  les  grandes  villes  du 
monde  hellénisé.  Mais  Jérusalem  resta  le  centre  reconnu 
de  tous,  et  la  profanation  du  temple  par  les  Syriens  (167) 
amena  une  révolte  et  la  reconstitution  d'un  État  juif  na- 
tional. C'est  dans  cet  État  que  parut  Jésus-Christ  (crucifié 
vers  33). 

L'impression  profonde  produite  par  la  vie  et  par  ren- 
seignement du  Christ  sur  un  petit  groupe  de  Juifs  fut 
communiquée  par  les  disciples  et  par  saint  Paul  aux  prin- 
cipales communautés  juives  de  l'Empire  romain,  et  même 
à  quelques  «  gentils»  (vers  60  après  J.-C).  Mais  c'est 
seulement  quand  des  révoltes  répétées  contre  les  Romains 
(70,  133)  eurent  amené  l'anéantissement  de  l'État  juif  et 
l'affaiblissement  général  de  l'autorité  juive,  que  le  chris- 
tianisme put  se  développer  comme  religion  à  part  —  reli- 
gion qui,  dès  le  n^  siècle,  se  répandait  uniquement  parmi 
les  païens.  L'autorité  romaine  avait  toujours  vu  avec  mé- 
fiance les  réunions  mystérieuses  des  chrétiens  :  le  commen- 
cement des  irruptions  barbares  au  ni«  siècle  la  rendit  plus 
hostile  encore  à  la  propagande  chrétienne,  accusée  de  saper 
le  patriotisme  romain.  Mais  les  chrétiens  formaient  déjà 


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10  l'europe  catholique 

une  part  trop  importante  de  la  population  pour  pouvoir  être 
extirpés  :  Constantin  préféra  s'appuyer  sur  eux  pour  ras- 
sembler l'Empire  démembré,  et,  pour  la  première  fois,  il 
réunit  à  la  qualité  de  chef  de  l'Empire  celle  de  chef  de  la 
communauté  chrétienne  (concile  de  Nicée,  325).  Après  la. 
réaction  momentanée  du  règne  de  Julien,  lempereur  ap— 
parut  décidément  comme  le  protecteur  auguste  de  l'as- 
semblée des  évêques,  à  partir  du  règne  de  Théodose  (378- 
395). 

Avant  ringérence  du  pouvoir  civil,  l'autorité  suprême 
dans  rÉglise  était  celle  du  siège  romain  (Paul  de  Samosate). 
Mais  à  mesure  que  les  fidèles  étaient  devenus  plus  nom- 
breux, la  hiérarchie  s'était  faite  plus  compliquée  :  peu  à  peu 
la  communauté  chrétienne  avait  été  représentée  pratique- 
ment par  les  chefs  des  églises  locales,  les  èvêques.  Au 
iv^  siècle,  Tautorité  réelle  dans  TÉglise  fut  dévolue  à  la 
majorité  de  la  réunion  plénière  des  évêques,  et  ceux  qui  ne 
se  soumettaient  pas  à  ces  conciles  œcuméniques  étaient 
réputés  hérétiques  (par  exemple,  les  partisans  d'Arius,  qui 
contestaient  la  divinité  du  Christ).  Les  conciles  allaient 
maintenir  théoriquement  l'unité  entre  les  populations  restées 
soumises  à  l'Empire  et  celles  qui  tombèrent  aux  mains 
des  rois  barbares,  et  définir  pour  tous  l'orthodoxie  chré- 
tienne ^  Mais  peu  à  peu,  la  substitution  de  nombreux 
États  barbares  à  l'unité  romaine,  en  multipliant  les  obstacles 
matériels  qui  entravaient  la  tenue  solennelle  de  ces  assises 
de  la  catholicité,  laissa  sans  rivale,  au  moins  en  Occident, 
Tautorité  de  Tévêque  de  Rome,   du  Pape  ' . 

Nous  avons  fait  allusion  déjà  aux  invasions  qui,  long- 
temps contenues  par  la  force  romaine,  avaient  repris  leur 
cours  au  m®  siècle  et  se  déchaînèrent  sur  les  pays  romains 
au  V*.  C'était  la  suite  de  ce  mouvement  de  migrations 
aryennes  d'où  étaient  issus  les  Grecs,  puis  les  Italiens, 
puis  les  Celtes,  et  d'où  sortaient  maintenant  les  Germains. 


1.  Duchesne,  HisL  anc,  de  VÉgliu,  t.  II,  p.  6M-1,  et  t.  III,  pa$$im. 

2.  Id.    ihid,  t.  III,  p.  667,  etc. 


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LES  BARBARES  11 

Dès  le  III*  siècle,  les  Goths  étaient  descendus  jusqu'aux 
rives  de  la  Méditerranée,  puis  avaient  fondé  dans  les 
steppes  russes  un  État  assez  stable.  Mais  les  Aryens  eux- 
mêmes  étaient  constamment  talonnés  par  les  nomades 
d*Asie  :  les  Huns  détruisirent  l'empire  goth  vers  375,  et 
dominèrent  quelque  temps  depuis  les  frontières  de  la 
Chine  jusqu'au  Rhin.  Sous  cette  pression  formidable,  di- 
verses peuplades  germaniques  s'échappèrent  vers  les  pays 
romains.  Les  Visigoths  passèrent  de  Grèce  en  Italie,  puis 
d'Italie  en  Espagne.  Les  Vandales  conquirent  l'Afrique. 
Les  Hérules  gouvernèrent  Tltalie,  jusqu'au  moment  où 
les  Ostrogoths  les  remplacèrent  :  le  roi  ostrogoth  Théodoric, 
vers  ÔOO,  domina  un  instant  tous  les  États  barbares  d'Occi- 
dent. Les  populations  gallo-romaines,  représentées  par 
leurs  évêqnes,  ne  furent  pas  systématiquement  hostiles  aux 
nouveaux  maîtres  ;  mais  la  plupart  de  ceux-ci  avaient  été 
convertis  par  des  ariens,  ce  qui  finit  par  leur  aliéner  leurs 
sujets  orthodoxes.  Seuls,  les  Francs,  qui,  avec  Clovis  (481- 
511),  avaient  conquis  la  Gaule,  ainsi  que  les  Anglo-Saxons 
de  Bretagne,  étaient  restés  païens,  et  leur  conversion  par  des 
catholiques  fut,  comme  nous  verrons,  un  fait  de  grande 
conséquence. 

L'opposition  aux  rois  ariens  en  Occident  a  rendu  pos- 
sible la  tentative  de  restauration  de  l'unité  romaine  que 
fit  l'empereur  Justinien  (527-565).  Il  reprit  pour  longtemps 
l'Afrique,  pour  un  instant  l'Italie  et  une  province  d'Es- 
pagne. Mais  l'empereur  byzantin  avait  à  faire  face  aussi,  à 
rOrient,  contre  les  Slaves,  qui  déjà  suivaient  les  Germains, 
et  contre  les  Perses.  Puis,  l'élan  religieux  et  militaire 
imprimé  aux  Arabes  par  Mahomet  '  eut  pour  effet  la 
constitution  d'un  empire  qui  menaça  bientôt  Constantinople 
même.  L'empereur  byzantin  cessa  d'apparaître  à  l'Église 
comme  un  appui  solide  :  bientôt,  par  son  ingérence  cons- 
tante dans  les  querelles  théologiques,  il  ne  fut  plus  pour 
elle  qu'un  embarras. 

1.  H^ire  (faite  de  Mahomet]  en  622:  ère  musnlinane. 


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12  l'europb  cathouqub 

Trois  grands  faits  ont  achevé  de  changer  complètement 
Tattitude  de  l'Église  en  Occident  : 

1°  Le  pape,  qui  n'avait  joui  longtemps  que  d*un  droit  de 
préséance  théorique  et  rarement  exercé,  commença  vers  600 
(pontificat  de  Grégoire  le  Grand)  à  ressaisir  le  pouvoir  réel. 
Il  conserva  quelque  temps  encore  sa  situation  subordonnée 
vis-à-vis  de  Théritier  de  Constantin  :  enfin  la  querelle  des 
iconoclastes  (vers  728)  rompît  les  derniers  liens. 

2^  Le  pape  avait  maintenant  toute  une  clientèle  parmi 
les  États  barbares  d'Occident,  Lombards  d'Italie,  Visi- 
sorgoths  d'Espagne,  Francs  et  Anglo-Saxons.  L'Angleterre 
devint  même,  au  vii*  siècle,  un  vaste  séminaire  d'où  devait 
sortir,  au  siècle  suivant,  Tapôtre  de  la  Germanie,  Boniface. 

3^  Parmi  ces  États,  il  en  était  un  auquel  sa  position  géo- 
graphique donnait  une  importance  spéciale  :  celui  des 
Francs.  Déjà,  avec  Clovis,  ils  avaient  arrêté  la  poussée 
germanique  sur  le  Rhin.  Un  descendant  de  Clovis,  Dago- 
bert,  régnait  à  la  fois  sur  la  Gaule  et  sur  la  Germanie.  Quand 
une  dynastie  nouvelle  eut  remplacé  les  Mérovingiens,  les 
Francs  arrêtèrent  les  Arabes  à  TOccident  *,  et,  à  l'Orient; 
protégèrent  les  missionnaires  de  la  Germanie. 

L'aboutissement  naturel  de  tous  ces  faits  fut  l'alliance 
que  le  pape,  en  querelle  spirituelle  avec  Constantinople, 
en  querelle  temporelle  avec  les  Lombards,  conclut  avec  le 
nouveau  roi  des  Francs  Pépin  le  Bref  (752-768).  Quand 
Charlemagne  eut  continué  dans  la  voie  tracée  par  ses  aïeux 
avec  plus  d'éclat  encore  et  de  succès,  le  pape  fit  le  pas  déci- 
sif en  rétablissant  en  faveur  de  ce  Germain  la  dignité  d'em- 
pereur (25  décembre  800). 

D'après  la  conception  de  TÉglise,  la  première  mission  de 
l'empereur,  romain  ou  franc,  était  de  défendre  les  marches 
chrétiennes  contre  les  païens,  toujours  pressants  à  Test. 
Or,  l'empereur  franc  se  montra  bientôt  inférieur  à  sa  tâche. 
L*arrière-ban  de  la  Germanie,  les  Scandinaves,  s'était  mis  en 
mouvement  vers  l'Europe  occidentale  comme  vers  la  Russie. 

1.  Bataille  de  Poitiers,  732. 


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E^EMPERBUR   ET  LE   PAPE  18 

Un  nouveau  peuple  asiatique»  les  Hongrois,  s*avançait  de- 
puis les  steppes  sibériennes  jusqu'en  Bourgogne.  La  nullité 
de  la  résistance  fut  telle,  un  moment,  que  les  papes  renon- 
cèrent à  couronner  d'inutiles  Césars. 

Cependant,  une  famille  saxonne  avait  constitué,  pour 
résister  aux  Hongrois,  une  monarchie  solide  en  Allemagne. 
Le  pape  conféra  à  un  membre  de  cette  famille,  Otton  I,  la 
dignité  impériale  (962).  De  nouveau,  les  frontières  chré- 
tiennes furent  défendues  et  reculées.  Mais,  les  conqué- 
rants allemands  étaient  gagnés  de  vitesse  par  les  apôtres 
envoyés  de  Rome  et  de  Byzance,  qui  travaillaient  encore 
sans  trop  de  heurts  à  l'œuvre  commune.  Finalement,  les 
Varègues  installés  en  Russie  entrèrent  eux-mêmes  dans  la 
communion  chrétienne  au  début  du  xi«  siècle.  C'était  la  fin 
d'un  mouvement  de  migrations  qui  avait  duré  trois  millé- 
naires au  moins  :  les  invasions  qui  devaient  encore  passer 
par  cette  porte  de  l'Europe  orientale  (celle  des  Tatares  en 
particulier)  prendront  désormais  un  caractère  nouveau, 
celui  de  lutte  religieuse. 

Ainsi  le  besoin  de  défense  extérieure  avait  cessé  de  se 
faire  sentir,  et  les  besoins  d'ordre,  de  réforme  intérieure, 
passaient  au  premier  plan  ;  c'est  à  ce  moment  que  le  moine 
Hildebrand  parvint  au  trône  pontifical  (1073).  Le  premier, 
il  indiqua,  par  un  acte  éclatant,  que  l'empereur  devait  céder 
le  pas  au  Pape  ^  Le  premier,  il  saisit  avec  décision  le 
goavemement  effectif  de  la  chrétienté.  La  théocratie  était 
dès  lors  fondée  avec  ses  traits  principaux  :  suprématie  du 
pontife  romain,  séparation  du  clergé  officiant  et  administrant 
et  des  grands  ordres  monastiques,  obligation  du  célibat 
établissant  une  barrière  entre  les  clercs  et  les  fidèles  ;  les 
Byzantins  et  ceux  de  leurs  clients  qui  n'acceptèrent  pas 
ce  régime  se  trouvèrent  pour  longtemps  mis  en  dehors  de 
l'Europe  (les  Russes  par  exemple). 

L'Église  était  restée,  dans  la  débâcle  romaine,  le   seul 
corps  organisé  qui  maintînt  l'harmonie  de  la  grande  civi- 

1.  HamiliatioB  de  Henri  IV  à  Gaaossa,  1077. 


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14  l'europe  catholique 

lisation  méditerranéenne.  Elle  avait  pu  transmettre  aux 
Barbares  des  idées  d*unité  et  d'ordre^  et  chercher  parmi 
eux  un  Empereur  plus  fort  que  celui  de  Constantinople. 
Maintenant,  elle  rejetait  cette  tutelle  et  procédait  en  même 
temps  à  une  concentration  de  l'autorité  spirituelle,  com- 
pensée par  une  amputation  qui  d'ailleurs  ne  fut  pas  absolue. 
Elle  allait  donner  aux  peuples  enfin  assis  en  Europe  la  dis- 
cipline nécessaire  pour  préparer  l'effort  intellectuel  général 
qui  aboutit  à  la  Renaissance.  Elle  allait  couvrir  l'Europe 
d'une  parure  variée  d'églises  qui  fut  la  première  manifesta- 
tion de  l'art  occidental.  Elle  allait  constituer  les  écoles  où 
la  pensée  latine  recommença  à  s'exercer.  Enfin,  en  elle  et 
par  elle,  l'Europe,  à  dater  duxi*  siècle,  fut  une  personne. 


La  croisade. 


Tels  sont  les  grands  événements  qui  ont  préparé  l'unité 
européenne  :  la  jeune  Europe  apparut  pour  la  première 
fois  dans  un  raccourci  saisissant,  et  agit  en  commun,  lors 
de  la  première  croisade  (1095-9). 

Nous  avons  parlé  de  l'invasion  arabe  :  elle  avait  abouti  à 
la  constitution  d'un  empire  allant  des  Pyrénées  à  l'Indus 
(viii®  siècle),  mais  qui  n'avait  pas  tardé  à  se  démembrer. 
Dès  le  XI®  siècle,  d'ailleurs,  une  race  plus  jeune  avait  acquis, 
dans  la  partie  orientale  du  monde  musulman,  la  prépondé- 
rance :  les  Turcs  avaient  fondé  des  dynasties  jusquVn 
Asie-Mineure.  Leur  entrée  à  Jérusalem  fut  Toccasion,  pour 
le  pape  Urbain  II,  de  concentrer  sur  ce  point  les  passions, 
les  énergies  et  les  convoitises  de  l'Europe  (1095)  ^  Une 
foule  énorme  s'ébranla  vers  toutes  les  avenues  qui  condui- 
saient à  Constantinople,  et,  traversant  en  deux  ans  et  demi 

1.  Paulot,  Urbain  JJ.  1903« 


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LA   CROISADE  15 

TAsie-Mineure  et  la  Syrie,  parvint  à  délivrer  le  lieu  de  la 
passion  du  Christ  (1099).  Des  États  chrétiens  furent  créés, 
qoi  eurent  peine  à  se  maintenir  au  milieu  des  révolutions  de 
rOrient,  mais  furent  soutenus  à  diverses  reprises  par  l'émi- 
gration européenne  :  le  royaume  de  Jérusalem  dura  jus- 
qu'en 1187,  les  derniers  États  «  francs  »  de  Palestine  ne 
devaient  succomber  qu'en  1291. 

Le  malheur  fut  que,  dès  le  début,  Byzance  tendit  à  faire 
dévier  le  courant  de  la  croisade.  La  séparation  religieuse 
des  Occidentaux  et  des  Grecs  engendrait  une  antipathie 
sans  cesse  croissante  '.  La  république  commerçante  de 
Venise,  dont  les  principaux  intérêts  étaient  engagés  de  ce 
côté»  cherchait  à  mettre  dans  des  mains  sûres  ce  qui 
restait  de  l'empire  romain.  Elle  réussit  en  1204  :  Constan- 
tinople  fut  prise  par  les  Francs,  et  les  États  fondés  par 
eux  subsistèrent  en  partie,  même  après  qu'une  dynastie 
grecque  fut  rentrée  dans  la  capitale.  Ces  événements 
affaiblissaient  d'autant  la  force  de  résistance  de  l'empire 
contre  les  Turcs. 

Il  ne  faut  pas  oublier,  en  appréciant  le  résultat  des  croi- 
sades, quelles  énormes  forces  nomades  tenait  en  réserve 
le  cercle  de  déserts  et  de  steppes  qui  s'étend  au  sud  et  à 
Test  de  la  Méditerranée  :  or,  toutes  ces  forces  étaient 
vouées  à  subir  Tascendant  religieux  de  l'islam.  A  l'époque 
même  de  l'offensive  chrétienne,  deux  poussées  nouvelles 
se  produisaient  à  l'Occident  et  à  l'Orient  : 

1°  A  l'Occident,  le  khalifat  arabe  d'Espagne  reculait  de- 
vant les  royaumes  chrétiens,  lorsque  des  profondeurs  de 
l'Afrique  arrivèrent  à  l'aide  les  Almoravides  ^.  Puis,  les 
Âlmohades  les  relayèrent,  et  ne  furent  arrêtés  qu'à  Las 
Navas  de  Tolosa  (1212).  Le  royaume  maure  de  Grenade 
se  maintint  jusqu'au  xv^  siècle. 

2^  A  l'Orient,  la  porte  de  Dzoungarie,  qui  avait  déjà  livré 
passage  aux  Turcs,  livra  passage  encore  aux  Tatares  à  la 


1.  Chalandon,  Alexis  Comnêtie,  1005. 

2.  Zdaeea  (1086). 


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16  l'europe  catholique 

fin  du  XII®  siècle  :  Gengiskhan  régna  sur  la  pins  grande  partie 
de  TAsie,  et,  peu  après  sa  morl,  ses  guerriers  arrivèrent 
jusqu*en  Silésie  *.  Or,  le  grand  Khan  devint  musulman 
dès  la  fin  du  xiii®  siècle.  Ses  vassaux  de  la  Horde  d!Or  res- 
tèrent les  vrais  maîtres  de  la  Russie,  jusqu'au  moment  où 
Tamerlan  porta  des  coups  funestes  à  tous  les  royaumes 
mongols  dissidents. 

Ces  attaques  ne  portaient  que  sur  les  extrémités  de  l'Eu- 
rope :  à  partir  de  1326,  celle  des  Turcs  ottomans  en  menaça 
le  cœur. 

Le  contact  établi  par  la  croisade  avec  les  musulmans 
civilisés  fut  plus  important  peut-être  encore  que  l'arrêt 
momentané  imposé  aux  races  nomades.  Les  Arabes  avaient 
trouvé  chez  les  Byzantins  et  chez  les  Perses  des  germes  de 
culture  dont  ils  tirèrent  brillamment  parti  aux  ix®  et  x^  siècles. 
Au  temps  des  croisades,  les  vrais  foyers  de  la  civilisation 
étaient  Bagdad,  le  Caire,  Samarkande,  Grenade.  C'est  au 
xiv""  siècle  seulement  que  Tislam  produisit  son  plus  grand 
historien,  Ibn-Khaldoun.  Or,  les  croisades  multiplièrent 
des  communications  qui  déjà,  quand  elles  étaient  bornées 
à  l'Espagne  et  à  la  Sicile,  avaient  été  extrêmement  impor- 
tantes *.  Les  Universités  du  xiii^  siècle  connurent  par 
les  Arabes  les  principaux  encyclopédistes  qui  avaient 
résumé  Tefiort  de  l'hellénisme,  Aristote,  Ptolémée.  Enfin 
c'est  par  les  Arabes  que  les  pltis  notables  inventions 
techniques,  boussole,  poudre  à  canon,  papier,  parvinrent 
aux  rives  européennes  de  la  Méditerranée  :  l'imprimerie 
seule  fut  une  invention  nettement  européenne. 

Non  moins  fécond  fut  le  contact  plus  intime  établi  avec 
Byzance,  qui,  sans  manifester  une  activité  créatrice  ana- 
logue à  celle  de  ses  élèves  musulmans,  soutenait  son  rôle 
de  conservateur    sous  la  dynastie  des    Comnènes.  C'est 


1.  Liegnitz  (1242). 

2.  Cf.  Renan,  Auerroès  et  VauerroUme,  Glialandon»  Hùtoirê  deU  domi- 
nation normande,' „t  190S. 


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INFLUENCSES  d'oRIENT  17 

par  là  qae  les  trésors  de  l'antiquité  furent  rendus  aux 
Italiens.  Dès  le  xiv®  siècle,  un  homme  comme  le  Toscan 
Pétrarque,  au  moins  par  son  vif  sentiment  de  la  grandeur 
de  la  civilisation  païenne,  est  «  un  homme  moderne  ». 
Et  la  même  tendance  commence  à  poindre  en  France  au 
temps  de  Charles  V  (1364-80),  en  Allemagne  au  xv^  siècle. 
C'est  en  s^nspirant  des  œuvres  artistiques  et  scienti- 
fiques conservées  par  Constantinople  que  l'Europe  latine 
est  entrée  dans  la  voie  de  la  Renaissance  :  dès  la  fin  du 
XV*  siècle,  d'ailleurs,  elle  distancera  ses  maîtres  avec  le 
Polonais  Kopernik. 

En  somme,  en  disant  que  l'Europe,  lancée  par  TÉglise  à 
la  conquête  de  l'Orient,  en  a  rapporté  sa  civilisation,  on 
résumerait  assez  exactement  le  grand  phénomène  historique 
que  nous  venons  de  retracer. 


A  Tintérieur,  le  Pape  s'était  trouvé,  au  xi'^  siècle,  à  la  tête 
d  an  mon<}e  qui  commençait  à  peine  à  s'asseoir  :  la  période 
des  invasions  barbares  venait  de  se  terminer.  On  achevait 
seulement  la  première  tâche  qui  s'impose  à  toute  société 
capable  de  civilisation  :  on  rattachait  l'homme  à  la  terre,  on 
réglait  les  conditions  de  la  propriété  foncière,  et  sur  cette 
base  unique  se  reconstituait  cette  hiérarchie  aussi  simple, 
dans  le  principe  que  variée  dans  les  détails,  que  nous  dési- 
gnons sous  le  nom  vague  de  féodalité.  Immédiatement  au- 
dessoas  du  Pape,  presque  à  son  niveau,  l'Empereur  repré- 
sentait une  autorité  théoriquement  universelle,  mais  plus 
vénérée  qu*obéie.  Les  rois  mêmes  avaient  des  prétentions 
étendues  plutôt  qu'un  pouvoir  réel.  Les  ducs,  comtes,  etc., 
plus  petits  par  l'étendue  des*  domaines,  étaient  générale- 
ment plus  forts  dans  ces  domaines  mêmes.  Les  «  communes» 
de  vilains  commençaient   seulement  à  se  constituer  çà  et 


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18  l'europe  catholique 

là^  En  somme,  rindividu  n'était  guère  tenu  effectivement 
qae  par  la  discipline  de  l'Église. 

C'est  dans  ce  monde  que  s'est  reformée  peu  à  peu  l'idée 
antique  de  l'État  :  dès  le  xii«  siècle,  elle  trouvait  dans  les 
juristes  de  Bologne  des  théoriciens  et  des  publicistes  atti- 
trés. A  partir  de  ce  moment,  elle  tendit  constamment  à  se 
réaliser,  mais  —  et  c'est  là  peut-être  le  fait  dominant  de 
l'évolution  européenne  <-  en  s*attachant,  non  pas  à  une  au- 
torité unique,  mais  bien  à  des  forces  régionales. 

L'Empereur  fut  toujours  arrêté  par  la  nature  vague  de 
son  pouvoir,  qui  le  mit  en  conflit  permanent  avec  la  Pa- 
pauté. En  Allemagne  même,  ce  fut  par  les  princes  subal- 
ternes que  se  reconstitua  l'État  (Saxe,  Autriche,  Prusse,  etc.)* 
En  Italie,  il  se  reconstitua  par  les  communes,  qui  devinrent 
de  puissantes  républiques. 

Dans  le  reste  de  l'Europe,  l'État  a  été  recréé,  en  règle 
générale,  par  la  royauté.  C'est  ce  fait  que  nous  avons  à  étu- 
dier maintenant  pour  le  pays  qui  nous  intéresse  particu- 
lièrement :  la  France. 

1.  Cf.  Pirenne,  La  anciennes  dimoeratiei  des  Pays-Bas,  1910. 


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CHAPITRE  II 

LE    ROYAUME  DE    FRANCE  (987-1180) 


I.    Le  pats  bt  la  racb.  —  La  région  française.  —  La  race  celtique. 

If.  La  Frakcib  occidbmtalb  et  la  névoLUTioN  de  987.  —  Marseille.  — 
La  coDqnéte  romaine.  —  L*ÉgUse  des  Gaules.  —  Les  rois  mérovin- 
giens. —  L'empire  carolingien  et  la  Francie  occidentale.  —  Le  mor- 
cellement féodal. —  L'empire  allemand  et  la  révolution  de  987  :  le  début 
des  Capétiens.  —  La  civilisation  en  France  jusqu'au  zii' siècle. 

Hl.  LoOTS  VI  ET  SuGBR.  —  Louis  le  Gros  (1108-1137),  les  châteaux,  le 
mouvement  national  de  1124,  les  grands  vassaux  et  les  communes.  — 
Suger. 

IV.  La  rotauté  sous  Louis  VII  (1137-1180).  —  Louis  le  Jeune.  --  L'Etat 
n'existe  pas  encore ,  charte  de  Lorris.  — -  Les  Grandes  chroniques  de 
France. 


Il  nOQs  faut  maintenant  revenir  sur  les  faits  qui,  dans 
l'unité  européesne  ainsi  définie,  ont  préparé  la  séparation 
de  rindividualité  française  :  après  les  antécédents  généraux 
de  rtiistoire  nationale  qui  comisence  au  x®  siècle,  les  anté- 
cédents locaux. 

I 
Le  pays  et  la  race. 

De  ces  antécédents,  le  plus  ancien  et  le  plus  permanent 
est  naturellement  le  pays  même,  tel  que  l'évolution  géo- 
logique l'a  défini  et  constitué. 

La  France  est  caractérisée  surtout  par  le  fait  qu'elle 
appartient  à  la  fois  à  la  région  méditerranéenne  et  à  la 
région  atlantique,  en  même  temps  qu'elle  s'ouvre  largement 


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20  LE  ROYAUME  DE  FRANCE 

aaz  influences  continentales.  La  Provence  (Marseille), 
le  Languedoc  (Montpellier),  sont  moins  séparés  de  Tltalie 
et  de  l'Espagne  par  les  barrières  des  Alpes  et  des  Pyrénées 
qu'ils  n'en  sont  rapprochés  par  la  Méditerranée.  D'autre 
part,  le  Massif  central  les  isole  nettement  des  régions  du 
Nord,  encore  que  le  couloir  du  Rhône  et  de  la  Saône  d'une 
part,  et  le  seuil  du  Lauraguais,  le  bassin  de  la  Garonne,  le 
seuil  du  Poitou,  d'autre  part,  ouvrent  d'assez  faciles  com- 
munications. Quant  aux  régions  du  Nord,  elles  ne  sont  que 
l'aboutissement  océanique  de  la  grande  plaine  nord- 
européenne,  sans  qu'on  puisse  ici  assigner  aucune  limite 
précise  entre  la  partie  maritime  et  la  partie  continentale. 
La  transition  vers  l'est  est  insensible  :  le  Rhin,  au  moins  au 
nord  des  Vosges,  n*est  ni  plus  ni  moins  une  «  limite 
naturelle  »  que  la  Seine  ou  la  Loire,  TEIbe  ou  la  Vistule. 
Ainsi,  la  France  n'est  pas  un  être  géographique  au  même 
degré  que  l'Italie,  TEspagne  ou  la  Grande-Bretagne  ;  elle 
n'est  pas  non  plus  multiple  indéfiniment  comme  l'Alle- 
magne ou  la  Russie  ;  en  elle,  c^est  le  dualisme  qui  domine  : 
Midi  et  Nord. 

Un  second  antécédent  est  la  race.  Le  premier  fait  ethnique 
nettement  saisissable,  dans  la  région  française,  est  la 
superposition,  aux  premiers  habitants,  des  Celtes,  rameau 
de  la  race  aryenne  détaché  (à  une  époque  qu'on  ne  saurait 
préciser)  des  Grecs,  puis  des  Italiens,  et  qui  était  parvenu 
aux  bords  de  l'Océan  au  plus  tard  au  vu®  ou  vi®  siècle  avant 
J.-C.  Les  Celtes  ont  certainement  fourni  le  gros  de  sa  popu- 
lation à  la  majeure  partie  de  la  région.  Mais  d'une  part  leur 
habitat  a  été  bien  plus  étendu  ;  ils  ont  laissé  nombre  de 
tribus  en  Germanie  ;  ils  ont  pénétré  jusqu'en  Espagne  où 
ils  se  sont  mêlés  aux  Ibères  (Celtibériens),  et  ils  ont  peuplé 
les  Iles  Britanniques  —  sans  parler  de  leur  reflux  vers  le 
Sud  et  l'Orient.  D'autre  part,  dans  notre  pays  même,  ils  n'ont 
jamais  dépossédé  complètement  les  Ibères  et  les  Ligures 
au  Midi,  et  ils  ont,  de  très  bonne  heure,  commencé  à  céder 
le  pas  aux  Germams  au  nord  de  la  Seine.  Le  trait  le  plus 
saillant  de  leur  civilisation  originale  est  l'existence  d'un 


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TERRE  ET  RACE  21 

clergé  assez  fortement  constitué  :  les  draîdes  ;  mais  les  lieux 
sacrés  de  ces  prêtres  étaient  au  delà  de  la  mer,  à  Mona  (An- 
glesey),  et  Ton  ne  trouve  pas  trace  de  leur  influence  en 
Aquitaine  par  exemple.  En  somme,  le  terme  de  Gaulois^  pour 
désigner  les  habitants  de  la  Gaule,  est  une  dénomination 
géographique  qui  ne  répond  à  aucune  unité  ethnogra- 
phique *. 

Nous  alloDS  donc  reprendre  les  grands  faits  généraux  que 
nous  avons  exposés  sommairement,  pour  chercher  dans 
cette  histoire  ce  qui  a  pu  préparer  le  sentiment  de  l'unité 
française. 

n 

La  Franoie  occidentale  et  la  révolution  de  987. 


Nous  avons  vu  les  Grecs  se  répandre,  aux  vu*  et  vi*  siècles 
avant  J.-C,  sur  toutes  les  côtes  de  la  Méditerranée.  En 
Gaule,  ce  furent  les  hommes  de  Phocée  qui  abordèrent 
d'abord  :  ils  fondèrent  Marseille  vers  600  avant  J.-C,  et 
tout  le  monde  connaît  la  gracieuse  histoire  d'Euxène  et  de 
Nann  qui  symbolise  les  bons  rapports  noués  dès  le  début 
avec  les  indigènes.  Marseille  à  son  tour  fonda  des  colonies, 
à  Test  jusqu'à  TArno,  à  l'ouest  jusqu'à  l'Ébre  :  elle  put  ainsi 
résister  aux  marins  carthaginois  et  étrusques  et  maintenir 
libres  ses  communications  avec  la  Grèce.  D'autre  part,  elle 
envoya  de  bonne  heure  ses  négociants,  par  le  couloir  du 
Rhône  et  de  la  Saône,  jusqu'aux  bouches  des  grands  fleuves 
du  Nord  :  Loire,  Seine,  Rhin.  Au  iv*^  siècle,  Pythéas  rap- 
porta des  mers  septentrionales  les  premières  notions  scien- 
tifiques sur  les  pays  de  l'ambre  et  de  Tétain.  Il  est  difficile 
d'apprécier  au  juste  ce  que  les  peuples  de  la  Gaule  durent 
à  ce  commerce,  parce  que  les  récits  de  voyage  de  Possi- 
donius  (il*  et  i®^  siècle  avant  J.-C)  ne  nous  sont  pas 

1.  Cf.  Jnllian,  Histoire  de  la  Gaule^  3  vol.,  1907-9. 


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22  LE  ROYAUME  DE  FRANCE 

parvenus .  Mais  Marseille  eut  un  autre  rôle  :  sur  le  chemin 
qui  allait  de  la  ville  aux  ports  de  l'Orient  se  trouvait  Rome, 
avec  laquelle  elle  fut  liée  dès  le  v*  siècle  ;  l'amitié  nouée 
ainsi  a  duré  quatre  cents  ans,  jusqu'au  jour  où  une  inter- 
vention malheureuse  dans  les  guerres  civiles  des  Romains 
a  préparé  la  transformation  de  la  vieille  cité  phocéenne  en 
colonie  romaine. 

Le  reflux  des  Celtes  vers  l'Orient  (iv®  siècle)  est  un  fait 
d'histoire  générale  :  nous  avons  vu  qu'il  fut  le  point  de 
départ  de  la  résistance  italienne  à  la  pression  du  Nord, 
et  subsidiaircment  de  la  conquête  romaine.  Ces  faits  ont 
amené  les  Méditerranéens  à  observer  de  plus  près  la  Gaule 
et  ceux  qui  l'habitaient,  et  à  regarder  cette  région  comme 
formant  une  unité.  Au  m*  siècle,  les  Romains  n*avaient 
encore  que  des  notions  rudimentaires  sur  ce  qui  se  passait 
au  delà  des  Alpes,  aux  lieux  d'où  les  «  Gésates  »  venaient 
de  temps  en  temps  relayer  les  Cisalpins.  Mais,  s'étant 
emparés  de  l'Espagne  au  cours  de  la  lutte  contre  Carthage, 
ils  furent  amenés  à  s'assurer  la  possession  de  la  route  qui 
conduisait  des  Alpes  aux  Pyrénées  (fin  du  ii'  siècle  avant 
J.-C.)  :  c'est  là  qu'ils  se  trouvèrent  en  présence  de  l'avanl- 
garde  des  envahisseurs  germains.  César  porta  la  frontière 
romaine  au  Rhin  (58-51),  et,  en  combattant  contre  lui,  une 
grande  partie  des  habitants  de  la  Gaule  se  trouvèrent  pour 
la  première  fois  réunis,  autour  de  Vercingétorix,  dans  un 
effort  commun. 

La  Gaule  romaine  eut  sa  capitale,  Lyon,  dès  Tan  43,  et 
fut  organisée  ensuite  par  Auguste  (30  avant  J.-C.  —  14 
après  J.-C.)  :  l'armée  qui  montait  la  garde  contre  les  Ger- 
mains eut  pour  mission  subsidiaire  de  contenir  le  pays 
conquis,  mais  il  semble  que  la  contrainte  soit  très  vite 
devenue  superflue  (le  soulèvement  des  paysans  ou  Bagaades^ 
au  iv^  siècle,  fut  un  fait  social,  non  ethnique).  La  langue  et 
la  religion  celtiques  s'effacèrent  devant  la  langue  et  la 
religion  romaines,  et  la  civilisation  gallo-romaine  ne  se 
distingua  que  par  des  nuances  de  la  grande  civilisation 
latine  ;  un  latiniste  très  averti  retrouverait  difficilement 


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LÀ  GAULE  23 

le  Gaulois  dans  le  poète  Ausone  de  Bordeaux  (iv*  siècle 
après  J.-C.)»  un  psychologue  subtil  peut  déjà  apercevoir 
en  lui  le  Français . 

Le  troisième  des  grands  faits  qui  ont  préparé  l'Europe  est 
la  conquête  de  l'empire  romain  par  la  religion  chrétienne  : 
en  Gaule  aussi,  la  pénétration  évangélique  a  suivi  les  voies 
tracées  par  la  conquête  romaine.  Dès  l'an  177,  les  chrétiens 
de  Lyon  étaient  assez  nombreux  pour  que  le  récit  de  leurs 
souffrances,  la  renommée  de  l'héroïque  Blandine,  retentît 
dans  toutes  les  communautés  chrétiennes.  Les  persécutions 
cessèrent  en  Gaule  plus  tôt  qu'ailleurs,  parce  que  c'est  en 
Gaule  que  Constantin  fut  d*abord  élevé  à  l'empire  :  dès 
cette  époque,  il  y  avait  un  évêque  jusque  dans  la  petite  ville 
de  Lutèce,  où  Julien  venait  se  reposer  dans  l'intervalle  de 
ses  campagnes  sur  le  Rhin  (356-7).  Au  v^  siècle,  nous  trou- 
vons les  populations  urbaines  groupées  régulièrement  autour 
de  leurs  pasteurs,  et,  dans  les  campagnes,  les  sénateurs  ou 
grands  propriétaires  fonciers  au  moins  avaient  été  entraînés 
par  Texemple  de  la  cour  vers  la  nouvelle  religion. 

Nous  savons  qu'à  partir  du  iv^  siècle  l'Église  reste,  dans 
la  débâcle  de  l'Empire,  la  seule  force  dirigeante  :  son  atti- 
tude hostile  vis-à-vis  du  plus  grand  nombre  des  Barbares  la 
rattache  longtemps  à  l'empire  byzantin.  En  Gaule,  la  situa- 
tion, à  ce  point  de  vue,  a  été  exceptionnelle,  en  raison  du 
caractère  de  la  peuplade  barbare  qui  finit  par  conquérir  le 
pays.  Le  Rhin  avait  été  franchi  dès  le  m*  siècle  par  certaines 
tribus  ;  au  v*  l'irruption  fut  générale.  Les  Wisigoths  s'éta- 
blirent sur  la  Garonne,  les  Burgondes  sur  le  Rhône  et  la 
Saône.  Tous  ces  peuples  reconnaissaient  encore  nomina- 
lement l'autorité  de  Rome,  et  c'est  sous  la  direction  d'Âétius 
qu^ils  repoussèrent  les  Huns  en  451  :  mais,  vingt-cinq  ans 
pins  tard,  l'autorité  romaine  n'était  plus  représentée  qu'entre 
la  Seine  et  la  Loire,  par  un  certain  Syagrius.  Le  chef 
d'une  des  tribus  franques  établies  près  du  Rhin,  Clovis 
(481-511),  profita  de  la  situation  et  abattit  successivement 
Syagrius,  les  Wisigoths,  les  Burgondes.  Or  Clovis  était 


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24  LE  ROYAUME  DE  FRANCE 

païen  et  reçut  le  baptême  de  la  main  d  un  évêque  catholique 
en  496  :  le  concile  régional  des  Gaules  put  ainsi  être  présidé 
par  le  roi  franc  dès  511,  et  acquit  une  situation  particuliè- 
rement indépendante  vis-à-vis  de  l'autorité  œcuménique  ^ 

Sous  les  successeurs  de  Clovis,  Tunité  de  la  monarchie 
franque  disparut  vite  :  elle  fut  reconstituée  momentanément 
sous  Clotaire  I  (mort  en  561),  puis  sous  Clotaire  II  etDago- 
bert  (mort  en  638).  Mais,  par  le  fait  des  démembrements 
qui  suivirent,  la  différence  alla  s^accentuant  entre  l'Austrasie, 
située  sur  le  Rhin,  et  la  Neustrie»  située  sur  la  Seine  et  la 
Loire. 

Cependant,  le  gouvernement  a  été  exercé  par  tous  ces  rois 
mérovingiens  suivant  les  mêmes  règles,  grossièrement  imi- 
tées des  précédents  Romains.  Le  roi  était  représenté  par  des 
fonctionnaires  locaux  qui  levaient  les  troupes  et  rendaient 
la  justice.  Seulement,  leur  action  se  heurtait  souvent  au 
pouvoir  des  grands  propriétaires  fonciers,  sénateurs  gallo- 
romains,  grands  wisigothsouburgondes,  «leudes  »  francs. 
Enfin  l'Église  fournissait  au  roi  des  conseillers  et  faisi^it 
reconnaître  en  échange  ses  immunités  :  mais,  ici,  les  privi- 
lèges n'étaient  pas  héréditaires,  et  le  roi  nommait  les  évêques 
et  abbés,  cequi  entraîna  une  pénétration  croissantedu  clergé 
par  les  laïques  les  moins  qualifiés. 

On  a  vu  comment  l'Église  d'Occident  a  été  amenée  à  se 
détacher  de  Tempire  byzantin  et  à  se  solidariser  avec  ses 
nouveaux  clients  barbares  :  les  Francs  ont  dû  la  prédilection 
dont  elle  les  honora  à  leurpositionsur  la  frontière  chrétienne, 
face  à  la  Germanie.  La  Gaule,  qui  avait  vécu  d'une  vie 
particulière  sous  les  Mérovingiens,  s'absorba  de  nouveau 
dans  TEmpire  restauré. 

Tout  d*abord,  la  victoire  de  TAustrasie  sur  la  Neustrie 
en  687  eut  presque  le  caractère  d'une  nouvelle  conquête  du 
pays  par  les  Germains,  conquête  à  laquelle  l'Aquitaine 
et  d'autres  régions  résistèrent  longtemps.  Mais  la  famille 

1.  Gasquet,  L'Empire  hgxantin  el  la  monarchie  franque^  1888. 


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MÉROVINGIENS  ET  CAROLINGIENS  25 

aastrasienne  qui  avait  saisi  le  gouvernement  au  nom  des 
Mérovingiens  dégénérés  ne  laissa  pas  prescrire  la  tradition 
anitaîre  :  c'est  en  échange  d'un  serment  de  vassalité  du 
dac  d'Aquitaine  que  Charles-Martel  arrêta  les  Arabes  à 
Poitiers  (732).  Les  Carolingiens  ne  laissèrent  pas  prescrire 
davantage  la  tradition  de  la  suzeraineté  exercée  sur  la 
Germanie  et,  à  ce  titre.  Pépin  le  Bref  (741)  protégea  de 
son  épée  Boniface,  apôtre  des  Germains  et  réformateur  du 
clergé  franc.  C'est  à  cette  occasion  que  les  ducs  francs 
entrèrent  en  relations  avec  le  Pape,  alors  séparé  de  Cons- 
tantinople  et  menacé  par  ses  voisins  lombards  :  il  déclara 
Pépin  roi  des  Francs  (752)  et  reçut  en  récompense  la  sou- 
veraineté de  la  terre  italienne  enlevée  aux  Lombards  (755). 
Charlemagne  (768,  771)  continua  dans  la  même  voie,  mais 
avec  une  ampleur  incomparable.  Nous  avons  déjà  vu  que 
ses  victoires  sur  les  Lombards,  les  Arabes,  les  Saxons, 
les  Avares,  lui  valurent  la  dignité  impériale  (25  décem- 
bre 800),  qu'il  transmit  paisiblement  en  814  à  Louis  le 
Débonnaire. 

Le  gouvernement  des  premiers  Carolingiens  est  déjà 
sensiblement  plus  éloigné  du  modèle  romain  que  celui  des 
Mérovingiens.  Il  y  a  maintenant  une  majorité  de  la  popula- 
tion que  le  roi  n'atteint  plus  qu'à  travers  les  grands  proprié- 
taires fonciers.  Et,  d'autre  part,  l'Église,  ayant  maintenant 
un  chef  effectif,  échappe  davantage  à  son  action.  En 
revanche,  la  culture  intellectuelle  est  en  progrès,  grâce  au 
contact  plus  étroit  avec  l'Italie  byzantine. 

Louis  le  Débonnaire  n'était  pas  assez  ferme  pour  que  l'an- 
tique coutume  du  partage  anticipé  entre  les  fils  du  souverain 
fût  sans  danger  pour  l'unité  impériale  qu'il  représentait. 
C'est  dans  les  luttes  qui  suivirent  que  le  pays  situé  à  l'ouest 
delà  Meuse  et  de  la  Saône  commença  à  s'isoler  sous  Charles 
le  Chauve.  Après  la  mort  de  Louis  (840),  Charles  s'unit  à 
Louis  le  Germanique  pour  forcer  Lothaire,  héritier  de 
Tempire,  à  le  reconnaître  comme  souverain  de  cette  région 
(traité  de  Verdun,  843).  Alors  seulement  fut  jetée  la  base  du 
particularisme  politique  de  cette  partie  de  l'Europe  :  encore 

BSQUXSSB  BIST.   DE  FRANCE.  2 


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26  LE  ROTAUHB  DE  FRANCE 

le  nom  de  Francia  occidentalis,  qui  la  désigna  d*abord, 
n'était-il  pas  toujours  étendu  à  TÂquitaine. 

II  n'est  pas  douteux  que  des  faits  naturels  d'ordre  intellec- 
tuel n'aient  préparé  cette  séparation  politique.  Le  serment 
prêté  par  Louis  le  Germanique  à  Charles  le  Chauve,  à 
Strasbourg  (842),  atteste  que  déjà  les  populations  habitant 
la  région  que  nous  venons  de  définir  parlaient  un  langage 
roman,  au  lieu  du  langage  germanique  dominant  dans  la 
Francie  orientale  (Franconie)  et  plus  à  Test  *.  Mais  c'est  le 
fait  de  la  séparation  dolitique  qui  allait  définir  géographique- 
ment  et  préciser  le  fait  linguistique. 

Charles  le  Chauve,  resté  roi  de  France,  fut  entraîné  par  le 
hasard  des  successions,  d'un  côté  à  revendiquer  une  part 
des  domaines  de  Lothaire  ou  Lotharingie  (Lorraine),  enfin  à 
réclamer  la  couronne  impériale  (875).  Inversement,  quand 
des  morts  prématurées  eurent  fait  passer  la  France  au  Souabe 
Charles  le  Gros  (884),  elle  se  trouva  un  moment  absorbée  de 
nouveau  dans  l'Empire.  Tout  entiers  à  ces  querelles,  les  rois 
carolingiens  négligeaient  souvent  la  tâche  essentielle,  la 
défense  du  pays  contre  les  Normands  ;  Paris,  assiégé  par 
ceux-ci  en  886,  fut,  après  une  valeureuse  défense,  trahi  par 
Charles  le  Gros  (887).  En  même  temps,  pour  s'assurer  des 
partisans,  les  rois  prodiguaient  les  lambeaux  du  domaine 
et  de  Tautorité  à  leurs  fonctionnaires  et  sujets  notables, 
accordant  surtout  l'hérédité.  Partout,  des  autorités  locales 
se  constituaient^  non  seulement  dans  les  provinces  (Aqui- 
taine, Bretagne,  Flandre),  mais  jusque  dans  les  simples 
cantons  :  elles  se  chargeaient  d'assurer  aux  populations  le 
minimum  de  sécurité  nécessaire  pour  empêcher  la  cessa- 
tion de  tout  travail.  Ce  furent  ces  propriétaires  fonciers, 
grands  ou  moyens,  qui  déposèrent  Charles  le  Gros  en  888, 


1.  Voici  le  texte  de  ce  serment  :  a.  Pro  Deo  amur  et  pro  Christian  poblo 
et  nostro  conunon  salvament,  dist  di  en  avant,  in  quant  Deus  savir  et 
podir  me  dunat,  si  salvarai  eo  ciet  meon  fradre  Karlo,  et  in  adiudha  et 
in  cadhuna  cosa,  sicnm  om  per  dreit  son  fradre  salvar  dist»  in  o  quid 
il  mi  altresi  fazeti  et  ab  Ludher  nul  plaid  nunquam  prendrai  qui,  meon 
Tol»  cist  meon  fradre  Karlo  in  damno  sit.  » 


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UL  FÉODALITÉ  27 

et  s'arrogèrent  le  droit  de  désigner  ses  successears.  Le  pro- 
cessas historique  qoi  isolait  la  France  dans  l'Europe  a  été 
ainsi  complètement  masqué  par  l'anarchie  grandissante  : 
celle-ci  ne  devait  plus  laisser  subsister  bientôt  d'autres 
liens  réels  que  ceux  qui  se  reformaient  çà  et  là  entre  les 
possesseurs  du  sol. 

L'empire  franc  s'est  effondré,  non  par  le  fait  de  ces  dissen- 
sionSy  mais  parce  qu'il  n'a  pas  satisfait  à  sa  mission  essen- 
tielle :  arrêter  les  païens  du  Nord  et  de  l'Est.  On  a  vu 
comment  le  roi  d'Allemagne  avait  mérité  de  relever  une  fois 
de  plus  l'Empire  (962),  et  comment  ensuite  la  conversion 
des  païens  de  l'Est  a  finalement  fait  paraître  presque  inutile 
l'autorité  impériale.  La  suprématie  de  l'empereur  allemand 
a  été  tout  de  suite  méconnue  par  certains  rois,  reconnue 
senlement  en  théorie  par  d'autres.  La  Francie  occidentale, 
qui  commence  alors  à  s'appeler  France,  avait  une  situation 
très  particulière  parce  qu'elle  resta  en  général  fidèle  à  des 
rois  carolingiens  :  les  empereurs  allemands  ne  pouvaient  se 
désintéresser  de  ce  qui  s'y  passait,  et  ce  sont  eux  en  somme 
qui,  au  x*  siècle,  ont  décidé  de  ses  destinées. 

Parmi  les  dynasties  locales,  une  surtout  s'était  signalée 
dans  la  latte  contre  les  Normands.  Le  premier  de  ses  mem- 
bres qui  soit  connu,  Robert  le  Fort,  était  tombé  en  combat- 
tant contre  ces  barbares,  àBrissarthe  (866).  Son  fils,  Eudes, 
venait  de  défendre  Paris  en  886.  Ce  fut  lui  que  choisirent 
pour  roi  les  grands  de  la  région  gouvernée  naguère  par 
Charles  le  Chauve  (888-898).  Pourtant  le  prestige  hérédi- 
taire des  Carolingiens  fut  assez  fort  pour  ramener  sur  le 
trône  un  petit-fils  de  celui-ci,  Charles  le  Simple,  de  898  à  922. 
Charles  chercha  à  s^appuyer  sur  les  Normands,  auxquels  il 
céda  la  province  qui  devint  la  Normandie  (911).  Il  n'en  fut 
pas  moins  battu  par  le  fils  d'Eudes,  et  remplacé  par  un  ne- 
veu de  celui-ci,  Raoul  (923-936).  L'héritierdes  domaines  des 
Robertiniens,  déjà  étendus  (Ile-de-France,  Bourgogne,  etc.), 
fat  ensuite  Hugues  le  Grand  :  il  préféra  rendre  le  trône  à 
an  Carolingien,  Louis  IV  d  Outre-Mer  (986-954).   Mais  le 


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28  LE  ROYAUME  DE   FRANCE 

roi  carolingien,  désormais  dépouilléde  presque  tous  ses 
domaines,  se  trouvait  réduit  à  invoquer  l'arbitrage  du  roi 
de  Germanie.  Or,  quand  celui-ci  devint  empereur  (962),  il 
fut  dominé  par  sa  méfiance  vis-à-vis  des  héritiers  deCharle- 
magne,  d'autant  que  le  successeur  de  Louis  IV,  Lothaire 
r954-985),  avait  des  prétentions  sur  la  Lorraine.  L'empe- 
reur allemand  pouvait  compter  sur  le  puissant  archevêque 
de  Reims,  le  Lorrain  Adalbéron,  adroitement  conseillé  par 
son  «écolâtre»  *  Gerbert  :  ils  travaillèrent  à  transférer 
la  couronne  du  Carolingien  au  fils  d*Hugues  le  Grand, 
Hugues  Capct.  D^autre  part,  les  grands  de  France  ne  con- 
naissaient pas  ces  intrigues,  et  au  contraire,  quand  la  mort 
de  Lothaire  (985),  puis  de  Louis  V  (987),  eut  laissé  le  duc 
de  Lorraine,  Charles,  héritier  des  Carolingiens,  ils  ré- 
pugnèrent à  accepter  pour  roi  un  vassal  de  l'Allemagne. 
Hugues  reçut  donc  la  couronne  (987)  :  son  élection  put  être 
considérée  comme  une  victoire  et  par  l'empereur  alle- 
mand Otton  III,  et  par  les  grands  de  France  qui,  d'instinct, 
ne  voulaient  pas  d'un  souverain  trop  puissant.  Restait  à 
savoir  comment  le  roi  capétien  allait  se  conduire  entre  ces 
forces  diverses. 

Durant  le  siècle  qui  suivit,  il  fut  servi,  de  part  et  d'autre, 
par  les  circonstances. 

D'un  côté,  nous  avons  dit  que  Tempereur  allemand  vit 
bientôt  s'élever  au-dessus  de  lui  le  pouvoir  de  la  papauté 
(Grégoire  VII,  1073-1085)  :  les  «  rois  provinciaux  »  eurent 
tendance  à  prendre  parti  pour  le  Pape,  qui  les  inquiétait 
moins  que  TEmpereur.  D'autre  part,  les  grands  proprié- 
taires fonciers  qui  se  considéraient  comme  les  pairs  du 
Roi  furent  absorbés  par  des  expéditions  extérieures  qui 
remplacèrent  avantageusement  les  guerres  privées  où 
s'usait  Tautorité  royale  (expéditions  des  Normands  en 
Angleterre  et  dans  les  Deux-Siciles  ;  croisade,  1095-9). 
Enfin,  les  communes  s'organisèrent  dans  les  domaines  sei- 

1.  Le  préu«  qui  dirigeait  Técole  annexée  à  la  cathédrale. 


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LES   CAPÉTIENS  29 

goeariaux  et,  presque  partout,  ouvrirent  une  porte  à  Tinter- 
yention  du  Roi. 

Les  premiers  Capétiens  n'ont  pu  tirer  grand  parti  de  ces 
circonstances.  Mais  ils  ont  duré  :  chacun  d'eux  eut  soin  de 
faire  proclamer  son  fils  roi  de  son  vivant,  ce  qui  assura  la 
permanence  de  la  fonction  royale  dans  la  même  famille. 
Après  un  siècle  entier  de  royauté  élective,  c'était  un  point 
important.  Huqces  Capet (987-996)  a  combattu  victorieuse- 
ment les  Lorrains  et  fait  reconnaître  son  autorité  éminente 
jusqu'au  delà  des  Pyrénées,  en  Catalogne.  Robert  le  Pieux 
(996-1031  )  a  essayé  de  rattacher  à  ses  domaines  la  Bour- 
gogne ;  par  son  mariage  avec  Constance  d*ÂrIes,  il  a  fait 
connaître  le  Roi  aux  Méridionaux.  Henri  P''  (1031-1060)  eut 
surtout  à  lutter  contre  le  duc  de  Normandie  :  il  épousa  Anne 
de  Russie»  relevant  ainsi  au  dehors  le  prestige  du  roi  de 
France.  Philippe  P'  (1060-1108)  intervint  dans  la  querelle  de 
la  succession  de  Flandre;  il  eut  le  bonheur  de  rester  dans  son 
royaume  pendant  la  croisade,  étant  à  ce  moment  brouillé 
avec  le  pape  par  suite  d'un  mariage  coupable  avec  Bertrade 
d'Anjou.  En  somme,  ces  rois  ne  se  sont  pas  contentés  de 
maintenir  à  peu  prés  intact  le  riche  domaine  sur  lequel 
reposait  leur  force  réelle  :  ils  ont  maintenu,  à  titre  d'indi- 
cation, pourrait-on  dire,  Tautorité  royale,  dans  les  limites 
territoriales  fixées  depuis  le  traité  de  Verdun.  Ce  n'est 
pas  peu,  si  Ton  suppute  les  chances  de  démembrement 
que  couraient  toujours  et  le  domaine  et  Tautorité  ;  mais  Ta- 
grandissement  de  Tun  et  de  l'autre  n'a  commencé  que  par  la 
saite. 

Reste  à  dire  un  mot  de  la  civilisation  européenne  qui, 
tous  [Influence  des  Orientaux,  allait  connaître  une  première 
renaissance  au  xii*  siècle  :  on  achèvera  ainsi  de  mettre  en 
garde  contre  la  tendance  à  antidater  le  début  de  l'histoire  de 
l'État  français.  La  science,  ou  ce  qu'on  appelait  alors  de  ce 
nom,  avait  toujours  trouvé  dans  la  région  française  des  re- 
présentants particulièrement  distingués  ;  le  plus  illustre  est 
Gerbert,  mais  on  a  vu  combien  fut  peu  française  celte  car- 


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30  LE  ROYAUME  DE  FRANCE 

riére,  qui  s'acheva  par  le  pontificat  (999-1003).  L'art  aussi 
fut  bien  représenté  lorsque  commença,  après  l'an  1000,  la 
reconstruction  des  églises  :  mais  il  est  aussi  inexact  de 
parler  d'un  «  art  roman  »  unique  que  d'un  régime  féodal 
bien  défini,  et  les  églises  du  Poitou  diffèrent  autant  des  édi- 
fices normands  que  de  ceux  qui  se  sont  élevés  alors  au  bord 
du  Rhin.  —  La  science  et  l'art  sont  toujours,  de  leur  na- 
ture, plus  ou  moins  universels  :  la  littérature,  au  contraire, 
est  particulariste.  Dans  nos  contrées,  plusieurs  dialectes 
étaient  déjà  représentés  littérairement,  mais  sous  des  formes 
très  diverses.  Au  nord,  on  avait  au  xi*  siècle  des  poèmes 
comme  la  Chanson  de  Roland,  monument  bien  connu  d^une 
production  épique  qui  naissait  sur  toutes  les  routes  de  pèle- 
rins de  TEurope  * .  Au  midi,  en  France  et  hors  de  France, 
les  troubadours  allaient  semer  leurs  chansons  au  xii«  siècle. 
Mais  ni  la  région  destinée  à  devenir  la  France  n'avait  encore 
pris  un  rôle  dirigeant  dans  la  civilisation  européenne,  ni 
une  influence  unique  ne  se  faisait  sentir  sur  les  diverses 
cultures  locales  qui  se  la  partageaient  :  c'est  au  xii®  siècle 
seulement  qu'Abailard  va  préparer  l'éclat  des  écoles  de 
Paris,  et  que  Notre-Dame  inaugurera  une  nouvelle  archi- 
tecture vraiment  française  d'origine,  le  gothique.  On  ne 
saurait  séparer  complètement  de  tels  changements  des  pre- 
miers succès  de  la  politique  capétienne. 


m 

Louis  VI  et  Sager. 

Nous  espérons  avoir  donné  une  idée  sommaire,  mais 
exacte,  de  la  situation  de  la  chrétienté  en  général,  et  de  la 
France  en  particulier,  au  moment  où  LooisVI  le  Gros,  pro- 
clamé roi  dès  1101,  succéda  à  son  père  Philippe  I*''(1108). 
Son  règne  apparaît,  dans  l'ensemble,  comme  la  continua- 

1 .  Bédler,  Ltt  Epopées  françaiiet,  2  vol.,  1906-8. 


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LOUIS   LE  GROS  31 

tîoQ  des  règnes  précédents.  Mais  il  se  trouve  que  la  per- 
sonne et  les  actes  de  ce  roi  nous  sont  connus  d'une  ma- 
nière plus  précise  :  il  faut  en  profiter. 

Louis  VI»  est  resté  d'abord  pour  nous  l'ennemi  déclaré  des 
châtelains  féodaux.  Sur  les  routes  qui  conduisaient  de  Paris 
aux  principales  villes  du  domaine  capétien,  Orléans,  Sois- 
sons,  etc.,  s'élevaient  des  châteaux  forts  qui  semblent  s*étre 
multipliés  à  la  fin  du  xi*  siècle.  Louis  VI  avait  eu  à  lutter 
contre  lears  possesseurs  dès  le  temps  de  sa  régence  ;  quand 
il  fut  roi,  il  continua.  En  1111,  il  avait  afiiaire  au  sire  du 
Pniset,  contre  lequel  l'avait  appelé  le  comte  de  Blois  et  de 
Chartres  :  le  château  fut  emporté,  et,  sauf  le  donjon,  livré 
aux  flammes.  Au  nord,  le  sire  Thomas  de  Marie  occupa  le 
roi  pendant  presque  tout  son  règne  : 

c  Sa  cruauté  était  tellement  inouïe  que  les  bouchers,  qui  pas- 
sent  pourtant  pour  insensibles,  épargnent  plus  de  douleur  au  bé- 
tail, en  regorgeant,  qu*il  n'en  épargnait  aux  hommes.  »  (Guibert  de 
Nogent  *.) 

Il  ne  succomba  qu'en  1130  : 

c  Quand  il  eut  exhalé  son  âme  noire  et  atroce,  le  roi,  satisfait 
d'avoir  rendu  la  paix  à  l'Église  par  la  mort  de  ce  tyran,  se  con- 
tenta d'exiger  la  mise  en  liberté  des  marchands  et  d  enlever  à  la 
veuve  et  aux  enfants  de  Thomas  la  plus  grande  partie  des  trésors 
que  le  défunt  avait  si  mal  acquis.  » 

Mais  on  voit  que  le  roi  combattait  encore  de  puissance  à 
puissance  avec  les  plus  modestes  représentants  de  la  hié- 
rarchie féodale. 

Sa  qualité  de  souverain' comportait  pourtant  des  conflits 
plus  sérieux,  soit  avec  les  puissances  supérieures,  soit  avec 
les  grands  "Vassaux.  Cherchons  à  saisir,  d'un  côté  comme 
de  l'antre,  les  faits  nouveaux. 

Depuis  quarante  ans  déjà,  la  conquête  de  l'Angleterre  par 


1.  Abbé  (1054-1124),   aateur  d'une  autobiographie,   et  des  Gesfa  Dei 
per  Fnmtos  ^histoire  de  la  croiiade). 


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32  LE  ROTAUMB  DB  FRANGE 

le  duc  de  Normandie  était  une  source  de  dangers  pour  la 
maison  de  France.  Louis  essayait  de  séparer  à  nouveau  les 
deux  États,  en  soutenant  contre  Henri  d'Angleterre  son  neveu 
Guillaume  Cliton,  qui  pouvait  prétendre  à  la  possession  de  la 
Normandie  :  il  fut  battu  à  Brémule,  en  1119.  Or,  le  roi  d'An- 
gleterre avait  marié  sa  fille  à  l'empereur  Henri  V,  qui  inter- 
vînt dans  la  lutte  en  1124  ;  ici,  nous  constatons  un  mouve-. 
ment  jusqu'alors  inconnu.  Quand  le  roi  apprit  que  les 
Allemands  se  portaient  sur  la  Champagne,  il  alla  prendre  à 
Saint-Denis  la  bannière  royale,  et  de  toutes  parts  on  vint  le 
rejoindre  à  Reims  : 

€  Un  corps  est  composé  des  gens  de  Reims  et  de  Ghàlons  dont 
le  nombre  dépasse  60.000,  tant  cavaliers  que  fantassins  ;  dans  le 
second  se  rangent  ceux  de  Laon  et  de  Soissons,  aussi  nombreux  ; 
le  troisième  est  composé  des  gens  d'Orléans,  d'Etampes  et  de 
Paris,  y  compris  la  nombreuse  armée,  toute  dévouée  au  roi,  du 
bienheureux  Denis...  Le  quatrième  corps  était  formé  par  le  comte 
palatin  Thibaut,  avec  son  onde  le  noble  comte  de  Troyes, 
Ilugues  ;  il  était  venu  sur  la  sommation  de  la  France,  quoi  qnil 
fat  alors  en  guerre  avec  le  roi  de  concert  avec  ton  autre  oncle  le  roi 
(V Angleterre.  Dans  le  cinquième  on  voyait  le  duc  de  Bourgogne  et 
le  comte  de  Nevers.  Le  vaillant  comte  de  Vermandois,  Raoul..., 
conduit  une  excellente  milice  fournie  par  Saint>Quentin  et  tonte  sa 
terre  et  armée  de  cuirasses...  L'aile  gauche  est  composée  des  gens 
du  Ponthieu,  de  TAmiénois  et  du  Beauvaisis.  Le  très  noble 
comte  de  Flandre,  avec  10.000  soldats  exercés  (il  aurait  pu  en 
amener  le  triple  s'il  eût  été  prévenu  à  temps),  est  à  l'arrîére-garde  ; 
près  d'eux  paraissent  le  duc  d'Aquitaine,  Guillaume,  le  valeureux 
comte  de  Bretagne,  le  belliqueux  comte  d'Anjou,  Foulques,  qui 
rivalisent  d'ardeur  ;  mais  la  longueur  du  chemin  qu'ils  avaient  eu 
à  parcourir  et  la  brièveté  du  délai  ne  leur  avaient  pas  permis 
d'amener  des  forces  considérables...  »  (Snger.) 

L'Empereur  recula.  Il  avait  été  irrité  surtout  de  ce  que 
c'était  sur  les  terres  du  Roi  que  le  Pape  avait  lancé  contre 
lui  l'anathème  :  la  querelle  des  investitures,  qui  les  divi- 
sait, n'avait  fini  qu'en  1122. 

Louis  VI  nous  apparaît  ici  comme  le  chef  des  grands  de 
France  contre  l'étranger  :  il  intervient  aussi  plus  souvent 
que  ses  prédéqesseurs  dans  leurs  querelles.  C'est  ainsi  qu*il 


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LB  MOUVEMENT  DE   1124,    SUOER  33 

protégea  l'évêque  de  Clermont  contre  le  comte,  dans  cette 
Auvergne  où  la  Loire  et  TÂllier  ouvraient  une  route  facile, 
de  Paris,  jusqu'au  cœur  du  Massif  Central  (1121,  1126).  En 
Flandre,  le  comte  Guillaume  le  Bon  avait  été  assassiné 
par  les  bourgeois  de  Bruges  (1127)  :  le  roi  tira  du  crime 
une  vengeance  mémorable,  et  donna  le  comté  à  Guillaume 
Cliton.  Enfin,  il  termina  son  régne  en  exerçant  avec  profit 
ses  droits  de  suzerain  sur  TAquitaine.  Le  duc  Guillaume 
était  mort  en  laissant  une  fille  à  marier,  Aliénor  :  le  prince 
héritier  Louis  alla  Fépouser  en  1137. 

Louis  VI  eut  à  prendre  position  vis-à-vis  du  mouvement 
communal  :  partout,  les  centres  importants  réclamaient  des 
seigneurs  la  définition  des  charges,  jusqu'alors  arbitraires, 
qui  pesaient  sur  le  vilain.  Louis  accorda  volontiers  des 
chartes  dans  ses  domaines,  à  Beauvais  (1115),  à  Soissons 
(1126).  Mais  il  se  montra  généralement  soucieux  surtout 
de  sauvegarder  les  droits  des  cvêques,  à  qui  appartenait  le 
plus  souvent  la  seigneurie  des  villes. 

Ce  qui  distingue  en  somme  ce  roi,  c'est  son  activité  :  plus 
que  ses  prédécesseurs,  il  s'est  fait  connaître  dans  toute 
rétendue  du  territoire.  Cela  malgré  la  difformité  physique 
qui  lui  valut  son  surnom  et  qui  l'enleva  assez  prématuré- 
ment en  1137. 

Mais  il  a  dû.  surtout  sa  renommée  à  son  ami  d'enfance, 
Suger,  né  en  1081,  élevé  prés  de  lui,  et  devenu  abbé  de 
Saint-Denis  en  1122.  Suger  a  écrit,  dans  le  latin  fleuri  de 
l'époque,  une  Vie  de  Louis  VI,  grâce  à  laquelle  le  roi  de 
France,  pour  la  première  fois,  est  pour  nous  autre  chose 
qu'une  figure  brumeuse  et  pâle. 

IV 
La  royauté  sous  Louis  le  Jeune. 

On  reconnaît  à  plus  d'un  signe  que  Louis  VI  avait  fait 
sentir  Fautorité  royale  plus  qu*on  n'était  habitué  à  la  con- 


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34  LB  ROTAUHB  DE  FRANCB 

naître  depuis  trois  siècles  peut-être  :  quand  il  voulut,  sui- 
vant l'usage  établi,  faire  couronner  d'avance  son  fils  Louis 
(1131)»  il  y  eut  de  sourdes  résistances  parmi  les  grands  et 
parmi  les  clercs,  lesquelles  attirèrent  des  représailles  -vio- 
lentes : 

«  Le  doyen  Hngaes,  élu  à  Févêché  d'Orléans,  périt  sons  les 
coups  de  quelques  téméraires...  et  Thomas,  chanoine  de  Saint- 
Victor,  fut  tué  sous  les  yeux  d'Etienne,  évêque  de  Paris,  » 

dit  succinctement  Orderic  Vital  S  dont  le  récit  embar- 
rassé laisse  soupçonner  des  crimes  d'État.  Louis  VII  le 
Jeune  succéda  pourtant  sans  diflSculté  à  son  père  (1137-1180). 

Mais  il  fut  bientôt  impliqué  dans  une  guerre  contre  le 
comte  de  Champagne,  Thibaut  (1143).  Le  roi  s'inquiétait  des 
alliances  de  celui-ci  avec  le  comte  de  Flandre  et  le  comte 
de  Soissons,  non  sans  raison  :  elles  attestaient  la  crainte 
générale  que  commençait  à  inspirer  la  maison  capétienne. 
C'est  au  cours  de  la  lutte  qui  s'ensuivit  que  fut  brûlée 
l'église  de  Vitry  ;  Louis  VII  allait  expier  ce  crime  en  par- 
tant pour  l'Orient. 

L'homme  qui  emporta  une  telle  détermination  atteste, 
par  un  exemple  vivant,  le  peu  de  place  que  tenaient,  dans  les 
préoccupations  des  contemporains,  ces  premiers  efforts  des 
Capétiens.  Né  en  Bourgogne,  saint  Bernard  s'était  fait  con- 
naître à  toute  la  chrétienté  par  la  réorganisation  des  ordres 
monastiques  :  il  tenait  alors,  sans  conteste,  la  place  que 
les  papes  du  temps  ne  savaient  pas  occuper.  IL  décida  le 
roi  de  France  à  s'associer  à  la  nouvelle  tentative  que  faisait 
la  chrétienté  pour  défendre  le  royaume  créé  à  Jérusalem 
(1147)  ;  le  temps  était  encore  loin  où  le  maintien  du  bon 
ordre  dans  le  royaume  devait  apparaître  comme  l'unique 
besogne  du  Roi.  Suger,  déclaré  régent,  suffit  à  cette  besogne 
jusqu'au  moment  où  Louis,  après  une  équipée  désastreuse, 
vint  reprendre  le  gouvernement  (1149). 


1.   Orderic   Vital,    moine    (1075-aprés  1141),   aateur  d'une    Histoire 
eecUsiastiqne. 


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LOmS  LE  JEUNE  35 

On  ne  peut  dire  que  la  notion  de  TÉtat  se  soit  précisée 
sous  lui  plus  que  sous  son  père.  Le  conseil  du  roi  est  encore 
rudimentaire  :  avec  le  prince  signent  seulement  son  séné' 
chal^  son  chambrier, son  connétable ^^on  bonteillier^  —  et  son 
chancelier  contresigne*  Nous  avons  montré  par  quelques 
exemples  de  quelle  armée  il  disposait,  et  comment  s'exerçait 
sa  justice.  Ses  revenus  sont  toujours  ceux  d'un  grand 
propriétaire  foncier  ;  voici  comment  Suger,  écrivant  à 
Louis  VII,  résume  sa  gestion  financière  : 

c  Nous  avons  remis  suivant  vos  ordres  aux  Frère»  du  Tem- 
ple ^  Targent  que  nous  nous  disposions  à  vous  envoyer.  Le 
comte  de  Vermandois  a  été  remboursé  de  ce  qu'il  vous  avait  prêté, 
c'est-à-dire  de  2.800  livres.  Votre  terre  et  ceux  qui  l'habitent, 
avec  l'aide  de  Dieu,  se  réjouissent  d'une  bonne  paix.  Dans  l'attente 
de  votre  retour,  nous  mettons  en  réserve  vos  droits  de  plaids  [de 
justice],  les  tailles  et  les  reliefs  de  vos  seigneuries  [droits  féodaux] , 
ainsi  que  les  provisions  de  bouche  levées  sur  vos  domaines,  i» 

Plus  que  son  père,  Louis  VII  a  été  favorable  aux  villes. 
C'est  lui  qui  a  signé  la  charte  de  Lorris  en  Gâtinais  (1155), 
laquelle  a  servi  de  modèle  à  une  foule  d  autres.  Le  roi 
accorde,  entre  autres  faveurs,  aux  habitants   de    Lorris, 

«  Qu'aucun  d'eux  n'aille  à  une  expédition  de  pied  ou  de  cheval 
d*où  il  ne  pourrait  revenir  le  même  jour  chez  lui,  s'il  le  voulait... 

Que  nul  homme  de  Lorris  ne  soit  obligé  d'en  sortir  pour  plaider 
(levant  le  seigneur  roi... 

Nous  aurons  à  Lorris,  pour  notre  service  et  celui  de  la  reine,  un 
crédit  de  15  jours  pleins  en  fait  d'aliments. .. 

Nous  ordonnons  que  toutes  les  fois  que  le  prévôt  changera  dans 
la  ville,  il  jurera  d'observer  fidèlement  ces  coutumes,  et  de  même 
feront  les  nouveaux  sergents  chaque  fois  qu'ils  seront  institués.  » 

Le  roi,  ici,  agit  en  simple  seigneur  féodal  :  c'est  avec 
l'institution  de  la  «  bourgeoisie  du  Roi  »,  protégeant  les 
habitants  des  villes  en  dehors  de  leur  commune,  et  dans 


1.  L'ordre  du  Temple  avait  été  fondé  après  la  croisade.  On  voit  ici 
comment  sa  situation  d'intermédiaire  entre  l'Europe  et  les  chrétiens 
d*Orient  fut  l'origine  de  sa  puissance  financière. 


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36  LE  ROYAUME  DE  FRANCE 

toute  rétendae  du  royaume,  qu'il  commencera  à  agir  en 
souverain. 

Suger  était  mort  en  1152.  Il  avait  commencé  à  étudier  les 
annales  de  la  royauté  :  «  l'histoire  lui  était  si  familière  que. 
quelque  prince  ou  roi  des  Français  qu'on  lui  nommât,  il  en 
parcourait  les  actions  avec  une  rapidité  et  une  suite  que 
rien  ne  pouvait  troubler  »,  nous  dit  son  biographe.  Avec  lai 
commence  la  rédaction  des  Grandes  Chroniques  de  France  : 
traduites  ensuite  en  français,  elles  furent  le  premier  et 
assez  indigne  monument  historique  du  dialecte  qui  allait 
devenir  décidément,  au  xiii*  siècle,  la  langue  nationale. 

Mais  l'avenir  de  la  dynastie  dépendait  de  Tissue  d'une 
crise  décisive  :  il  s'agissait  de  savoir  si  les  provinces  qui 
tendaient  à  s'échapper  vers  l'Angleterre  ou  vers  l'Espagne 
seraient  retenues  dans  l'unité  française. 


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CHAPITRE  III 

LA  LUTTE    CONTRE  LES   ANGEVINS   ET   LES  COMTES 
DE  TOULOUSE  (11541243)  « 


I.  L'OcssT  R  LB  Midi.  —  1*  L'Ouest,  Henri  II  Plantagenét  (1154), 
Looia  Vil  contre  Henri  II.  —  2*  Le  Midi,  les  Albigeois,  le  roi  de 
France  et  le  comte  de  Touloase. 

II.  La  dAparb  DBS  Anobyims  (1214).  —  Débuts  de  PbiUppe-Âuguste  et 
fin  de  Henri  II.  —  Philippe  et  Richard,  Philippe  et  Innocent  III.  — • 
Condamnation  de  Jean-sans -Terre,  la  conquête.  —  Philippe  et  l'Empire, 
Bonrines  (12!  4).  —  Louis  de  France  en  Angleterre. 

III.  La  BévHioN  DU  Lamgubdog  (1226).  —  Meurtre  de  P.  de  Castelnau 
(1206).  —  Muret  (1213).  —  Mort  de  Simon  de  Montfort.  —  Le  roi  de 
France  et  les  Albigeois,  croisade  de  Louis  VIII  (1226). 

IV.  Lb  RteLBMENT  (1243, 1258).  -->  Blanche  de  Castille.  paix  de  Meaux 
(1229).  —  Louis  IX  et  Henri  III  (1242),  trêve  de  Lorris  (1243).  —  Les 
traités  de  Paris  et  de  Perpignan  (1258). 

Accfoissainent  du  domaine  royal  de  1154  &  1243. 


Ainsi,  dans  la  grande  République  dont  le  lent  travail  de 
formation  nous  apparaît  achevé  au  temps  de  la  Croisade, 
on  être  politique  distinct,  la  France,  commence  à  vivre 
d'une -vie  propre  avec  Louis  VI,  Suger,  et  Louis  VIL  Mais 
son  existence  est  encore  très  indécise  et  précaire,  parce 
que  les  vicissitudes  de  l'hérédité  féodale  menacent  cons- 
tamment sa  base  réelle,  territoriale.  Du  côté  de  l'Est,  il  est 
vrai,  la  France  est  protégée,  au  moyen  âge,  parle  caractère 
du  voisin  :  l'Empereur,  en  conflit  permanent  avec  le  Pape. 
Mais,  à  rOuesty  les  tendances  séparatistes  ont  trouvé  un  fort 
point  d'appui  par  delà  la  Manche,  et,  au  Midi,  elles  ont  été 
accentuées  par  des  différences  intellectuelles  qui  croissaient 

1.  Lnduore,  Jnjioe«n<  HI,  1905  sqq. 


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38  LES  ANGEVINS   ET  LES   COMTES    DE  TOULOUSE 

avec  le  progrès  général.  C'est  la  lutte  soutenue  par  la 
dynastie  capétienne  contre  ces  deux  efforts  de  séparation 
qui  fait  Tintérêt  de  la  période  où  nous  entrons  (1154*1243). 


I 
L^Oaest  et  le  Midi. 

La  première  et  la  plus  dangereuse  des  sécessions  qui  se 
dessinaient  au  xii^  siècle  était  le  résultat  d'un  enchaînement 
d'événements  dont  le  dernier  terme  fut  l'avènement  de 
Henri  II  Plantagenêt  au  trône  d'Angleterre  en  1154.  Depuis 
1066,  le  duc  de  Normandie  était  en  même  temps  roi  d'An- 
gleterre, etc'était  déjà  là  une  source  de  préoccupations  cons- 
tantes pour  le  Capétien.  Mais  en  outre,  au  cours  du  xu®  siècle, 
un  mariage  avait  associé  la  dynastie  des  Plantagenêts 
d'Anjou  à  la  famille  ducale  de  Normandie.  Puis,  pendant 
la  seconde  croisade,  Louis  VII  avait  conçu  de  graves  soup- 
çons sur  la  conduite  de  la  reine,  Aliénor  d'Aquitaine  : 
répudiée  au  retour,  elle  donna  sa  main  et  son  duché  à 
Henri  Plantagenêt  (1152).  En  1154,  celui-ci  devenait  roi 
d*Angleterre.  Il  tenait  toute  la  côte  française  de  la  Somme 
aux  Pyrénées,  l'embouchure  de  tous  les  grands  fleuves.  II 
avait  trouvé  en  Angleterre,  importé  par  les  rois  normands, 
un  système  d'administration  déjà  sensiblement  plus  centra- 
lisé que  le  système  capétien,  et  qu'il  s'efforça  d'établir  sur 
le  continent.  Bref,  Henri  II  était,  au  point  de  vue  des  res- 
sources matérielles,  beaucoup  plus  fort  que  son  suzerain 
français. 

Louis  VII  le  sentit,  et  lutta  autant  qu'il  put.  Dès  1152, 
nous  le  trouvons  en  guerre  avec  son  vassal.  Après  l'avè- 
nement au  trône  d'Angleterre,  en  1159,  il  contrecarra  for- 
tement une  tentative  d'Henri  pour  faire  valoir  ses  droits  de 
suzeraineté  sur  Toulouse  :  cette  fois-là,  le  Plantagenêt 
recula  spontanément.  Bientôt,  son  adversaire  trouva  des 
auxiliaires  dans  son  camp  même,  quand  éclata  le  conflit  iné- 


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LOUIS  YII  RT  HBNRI  II  39 

vitable  entre  le  roi  centralisateur  et  rarchevéqne  Thomas 
Becket,  représentant  des  prétentions  de  TÉglise  anglaise.  Le 
prélat,  condamné,  se  réfagia  en  France  : 

«  Je  vous  prie  instamment,  écrivait  Henri  à  Louis,  de  ne  pas 
permettre  que  cet  homme  chargé  de  crimes,  ou  qui  que  ce  soit  de 
ses  adhérents,  séjourne  sur  vos  terres,  ni  qu'aucun  des  vôtres  prête 
à  mon  plus  grand  ennemi  secours,  appui  ou  conseil^  car  je  proteste 
que  vos  ennemis  ou  ceux  de  votre  royaume  n'en  recevraient  aucun 
de  ma  part  ni  de  celle  de  mes  gens  »  (1165). 

Lonis  VII  n'hésita  pas  à  affronter  la  lutte  pour  Thomas 
Becket,  et  finit  par  obtenir  le  pardon  du  prélat  rebelle  :  on 
sait  que  Becket,  à  peine  rentré  à  Cantorbéry,  y  fut  assassiné 
(1171).  Le  roi  de  France  était  apparu,  en  face  du  roi  anglais, 
comme  en  face  des  tyranneaux  d'Auvergne,  le  protecteur  de 
rÉglise. 

Il  trouva  d'autres  alliés  dans  la  famille  même  de  Henri, 
sombre  et  sensuelle  famille,  où  les  époux,  les  parents,  les 
enfants,  étaient  sans  cesse  en  lutte  les  uns  avec  les  autres. 
Henri  Court-Mantel,  associé  pourtant  par  son  père  à  la 
couronne  d'Angleterre,  n'en  fut  pas  moins  Tinstrument  des 
intrigues  capétiennes  contre  lui  :  quand  Philippe,  fils  de 
Louis,  fut  couronné  à  Reims  en  1179,  un  an  avant  la  mort 
du  roi  de  France,  le  fils  de  Henri  II  affecta  de  paraître  à  la 
cérémonie,  et  «  avec  les  autres  princes  et  prélats  criait 
moult  hautement  :  Vive  le  roi  !  vive  le  roi  !  »  (Chron.  de 
Saint- Denis.) 

Malgré  une  certaine  inconsistance  qui  le  fit  appeler  par 
les  contemporains^  jusqu'à  sa  mort  en  1180,  Louis  le  Jeune ^ 
Louis  VII  avait  fini  par  avoir  nettement  conscience  du  péril 
angevin,  que  lui-même  avait  tant  contribué  à  aggraver;  mais 
il  laissait  la  puissance  des  Plantagenèts  subsister  entière 
devant  son  successeur. 


Au  Midi,  le  danger  de  sécession  ne  provenait  pas  d'un 
ensemble  de  circonstances  fortuites,  mais  d'une  différence 
psychologique  qui  aurait  pu  aboutir  à  une  rupture  complète 


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40  LES   ANGEVINS   ET  LES   COMTES   DE  TOULOUSE 

Cette  différence  était  déjà  apparue  aux  gens  du  Nord,  quand 
le  roi  Robert  avait  épousé  Constance  d'Arles  :  elle    s'était 
accentuée  depuis,  parce  que  le  Midi  avait  vu  naître  une  civi- 
lisation véritable,  surtout  à  partir  du  moment  où  la  Croisade 
rendit  plus  actif  le  commerce  méditerranéen.  Au  xii®  siècle, 
le  comté  de  Toulouse  était  le  centre  d'une  zone  linguistique 
et  intellectuelle  qui  comprenait,  d'un  côté  l'Aquitaine   et 
TAragon,  de  l'autre  la  Provence  et   la    Lombardie.     Là 
régnaient  les  Iroabadours^  dont  les  poésies  légères  et   pas- 
sionnées ont  été  goûtées  depuis  le  Limousin  jusqu'en  Sicile. 
Les  mouvements  religieux  se  propageaient  d'une  extrémité 
à  l'autre  de  la  zone  :  les  Vaadoist  issus  de  Lyon,    étaient 
représentés  à  Milan  comme  à  Toulouse,   et  de    même   les 
Cathares^  qui  allaient  encore  plus  loin  dans  l'opposition  à 
rÉglise. 

En  effet,  le  trait  le  plus  original  de  la  civilisation  méri- 
dionale était  une  certaine  indifférence  religieuse.  Elle  avait 
favorisé  la  diffusion  de  doctrines  hérétiques  comme  celles 
que  nous  venons  de  nommer  :  les  Cathares  s'appelaient 
aussi  Albigeois.  Le  fond  de  leurs  idées  venait  d'Orient  : 
c'était  la  croyance  à  un  dieu  du  mal,  aussi  puissant  que 
Dieu.  Il  est  difficile  de  préciser  davantage  :  les  enquêtes 
instituées  contre  les  hérétiques  n'ont  pas  fait  la  lumière,  et 
eux-mêmes  eussent  peut-être  été  embarrassés  de  définir 
exactement  leur  réaction  contre  l'orthodoxie.  Le  renseigne- 
ment le  plus  précis  peut-être  est  fourni  par  un  procès  fait  à 
la  fin  du  xu*  siècle  à  deux  Méridionaux  ;  ils  durent  déclarer 
qu'ils  croyaient  : 

1^  Qu'il  n'y  avait  pas  un  double  principe  du  bien  et  du 
mal,  mais  un  Dieu  créateur  unique  ; 

2^  Que  tout  prêtre,  même  adultère  et  criminel,   avait  le 
pouvoir  de  consacrer  Thostie  ; 

3®  Que  les  enfants  étaient  sauvés  par  le  baptême  et  que 
toute  autre  imposition  des  mains  était  hérétique  ; 

4°  Que  l'état  de  mariage  n'était  pas  un  obstacle  au  salut  ; 

5°  Que  les  archevêques,  moines,  templiers,  etc.,  seraient 
sauvés  ; 


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LBS  ALBIGEOIS  41 

&>  Qa'il  fallait  visiter  les  églises,  vénérer  les  saints,  res- 
pecter les  prêtres  et  payer  la  dîme  : 

Voilà  donc  ce  qu'on  les  soupçonnait  de  ne  pas  croire. 
Ajoutons  que,  le  serment  sur  Thostie  ayant  été  déféré  aux 
accusés,  ils  le  refusèrent  :  ce  qui  était  encore,  paraît-il,  un 
signe  d'hérésie  cathare  ou  albigeoise. 

Le  roi  de  France  était  bien  le  suzerain  de  tous  les  sei- 
gneurs de  la  région  dite  plus  tard  c  Langue  d'oc  ».  Nous 
avons  vu  Louis  VII  intervenir  à  Toulouse  contre  Henri  II, 
et  le  cas  se  présenta  de  nouveau  après  Tavènement  de 
Philippe-Auguste,  en  1188.  Â  cette  date,  le  comte  de  Tou- 
louse Raimon  V  était  de  nouveau  en  armes  contre  le 
Plantagenêt  :  le  roi  de  France  le  dégagea  par  une  vigou- 
reuse diversion  sur  la  Loire. 

Au  fond,  la  «  nation»  méridionale  avait  sa  vie  à  part,  et 
il  fallut  la  formidable  secousse  religieuse  dont  ce  pays  fut  le 
théâtre  principal  pour  le  faire  rentrer  dans  Tunité  fran- 
çaise. 

II 
La  défaite  des  Angevins  (1214). 

Philippe-Auguste,  monté  sur  le  trône  en  1180,  à  quinze 
ans,  fut  avant  tout  Tennemi  de  la  puissance  angevine.  A  ses 
débuts,  cependant,  il  eut  affaire  aussi  aux  autres  grands 
vassaux,  et  il  déploya  contre  eux  une  activité  qui  les  ra- 
mena vite  au  sentiment  de  la  réalité.  Le  comte  de  Flandre 
avait  pris  le  château  de  Dampierre,  et  déclarait  :  «  Rien  de 
fait  encore,  si  je  ne  brise  les  portes  de  Paris  avec  les  che- 
valiers de  Flandre,  si  je  n'établis  mes  dragons  (emblème  de 
la  maison  flamande)  sur  le  Petit-Pont,  et  si  je  ne  plante  ma 
bannière  au  milieu  de  la  rue  de  la  Calandre  »  ^  Mais  la 


1.  D'après  Rigord,  médecin  langnedocîen,  historiographe  aUitré   do 
PUlqipe. 


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42  LES  AMGEYINS  ET  LES  COMTES  DE  TOULOUSE 

vae  de  Tarmée  royale  le  découragea  ;  il  acheta  la  paix  en 
cédant  définitivement  le  Vermandois.  —  Hugnes  de  Bour- 
gogne qui,  nous  dit-on,  persécutait  les  églises,  vit  le  roi  de 
vingt  ans  attaquer  et  prendre  son  château  de  Châtillon-sur- 
Seine.  Philippe-Auguste  eut  aussi  à  se  plaindre  du  comte 
de  Champagne,  qui  le  trahit  au  cours  de  la  lutte  contre 
Henri  II  :  mais,  les  premières  leçons  données,  il  put  se  con- 
sacrer uniquement  à  la  lutte  principale. 

Comme  son  père,  il  se  servit,  contre  Henri  II,  des  propres 
fils  du  roi  d'Angleterre.  Mais  Henri  Court-Mantel  était 
mort  en  1183,  et  Richard,  comte  de  Poitou,  soutint  d'abord 
son  père.  En  1187,  Philippe- Auguste  avait  commencé 
la  guerre  pour  dégager  le  comte  de  Toulouse  :  Henri  et 
Richard  vinrent  à  sa  rencontre  jusqu'à  Bonmoulins,  puis 
une  trêve  fut  signée.  Peu  après,  Richard  était  en  armes 
contre  son  père,  et  il  était  soutenu  secrètement  par  son 
frère  Jean.  Le  malheureux  Henri  II  ignorait  la  complicité 
de  celui-ci.  Quand,  négociant  avec  Philippe,  il  réclama  la 
liste  des  rebelles  qu'il  avait  à  amnistier,  ce  fut  le  nom  de 
Jean  qu'on  lui  donna  d'abord  :  c  Assez  m'en  avez  dit  I  » 
s'écria-t-il,  et  il  attendit  la  mort  (1189).  Richard  Cœur-de- 
Lion,  qui  lui  succéda,  fut  d'abord  l'ami  du  roi  de  France, 
et  tous  deux  partirent  pour  TOrient,  où  les  conquêtes  de 
Saladin  appelaient  une  nouvelle  croisade. 

Mais,  dès  la  Sicile,  des  dissentiments  éclatèrent  au  sujet 
d'Alix,  sœur  de  Philippe,  que  Richard  avait  promis 
d'épouser.  Il  s'y  refusait  maintenant,  et  il  fallut  arranger 
l'affaire  par  un  traité  (mars  1191).  Les  deux  rois  purent  pa- 
raître ensemble  devant  Saint-Jean-d'Acre,  mais  Philippe  se 
dégoûta  vite  de  la  Terre  Sainte.  Il  revint  pour  intriguer 
contre  Richard  avec  le  frère  de  celui-ci,  Jean,  pendant  que 
son  ancien  compagnon  d'armes,  fait  prisonnier  sur  le  che- 
min du  retour  par  un  ennemi  personnel,  était  retenu  en 
Autriche  :  «  Pas  n'est  merveille  si  j'ai  le  cœur  dolent,  chan- 
tait Richard,  lorsque  mon  seigneur  met  ma  terre  au  pillage. 
S'il  lui  souvenait  de  notre  serment  que  nous  fîmes  tous  deux 
en  commun,  bien  sais-je  vraiment  qu'ici  longtemps  ne  serais 


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PHILIPPE,   RICHARD  ET  INNOCENT  III  43 

prisonnier.  »  On  conçoitque  Richard  soit  revenu  en  Angle- 
terre altéré  de  vengeance  ;  il  fit  construire  le  Château-Gail- 
lard pour  barrer  Tentrée  de  la  Normandie,  et  commença 
une  guerre  offensive.  II  nous  a  raconté  lui-même  sa  vic- 
toire à  Courcelles  (1198): 

c  Le  roi  de  France,  nous  a-t-on  dit,  a  bu  dans  la  rivière,  et  vingt 
de  ses  chevaliers  s  y  sont  noyés.  Notre  lance  a  renversé  Mathieu 
de  Montmorency,  Alain  de  Conci  et  Foulques  de  Gilerval,  que  nous 
avons  pris  avec  environ  cent  autres  chevaliers...  On  a  capturé 
200  destriers,  dont  140  bardés  de  fer.  » 

Heureusement  pour  Philippe,  Richard  fut  tué  devant  le 
château  deChalus  en  Limousin  (1199),  et  Jean  sans  Terre, 
son  successeur,  menacé  par  la  compétition  du  jeune  Ârtur 
de  Bretagne,  fils  d'un  frère  aîné,  se  résigna  à  traiter  au 
Goulet  (1200)  :  «  Nous  recevrons  Ârtur  en  homme  lige, 
et  c'est  de  nous  qu'il  tiendra  la  Bretagne  »,  déclarait 
Jean. 

A  ce  moment,  Philippe  était  brouillé  avec  la  puissance 
qui  soutenait  si  constamment  la  maison  capétienne.  Âpres 
avoir  demandé  en  mariage  Ingeburge  de  Danemark^  il 
Tavait  répudiée  pour  épouser  Agnès  de  Méranie.  Le  pape 
Innocent  III  refusa  de  ratifier  l'annulation  du  mariage,  et, 
comme  le  roi  résista,  le  royaume  fut  mis  en  interdit  (1200)  : 

c  Que  toutes  les  églises  soient  fermées,  que  personne  n  y  soit 
admis,  si  ce  n'est  pour  faire  baptiser  les  petits  enfants...  Ceux  qui 
demanderont  à  se  confesser  seront  entendus  sous  le  portique  de 
l'église  :  dans  les  églises  dépourvues  de  portique,  on  pourra  seule- 
ment, lorsqu'il  fera  de  la  pluie  ou  du  mauvais  temps,  ouvrir  une 
des  portes  et  entendre  les  confessions  sur  le  seuil,  en  laissant 
dehors  tous  les  fidèles,  excepté  celui  ou  celle  qui  se  confessera  ; 
mais  la  confession  aura  lieu  à  haute  voix,  de  manière  que  le  péni- 
tent et  le  confesseur  soient  entendus  de  tous  ceux  qui  seront  hors 
de  l'église...  » 

Philippe-Auguste  finit  par  comprendre  que  le  Pape,  dans 
cette  affaire,  était  dans  son  rôle  et  dans  son  droit  :  il  reprit 
Ingeburge  en  1203,  et  recouvra  une  alliance  qu'il  savait 
précieuse. 


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44      LES  ANGEVINS  ET  LES  COMTES  DE  TOULOUSE 

Le  jeune  Artar  de  Bretagne  avait  succombé  dans  Tinter- 
valle»  et  l'on  disait  couramment  qu'il  avait  été  assassiné  par 
Jean  sans  Terre  :  Philippe  somma  celui-ci  de  comparaître 
devant  ses  pairs^  et  le  fit  condamner  par  contumace.  Voici 
comment  l'historien  anglais  Mathieu  de  Paris,  cinquante 
ans  plus  tard,  a  entendu  parler  du  procès  en  Angleterre  : 

Jean  avait  demandé  un  sauf-conduit  ;  le  roi  Philippe  ré- 
pondit, «  mais  ni  d'un  cœur  ni  d'un  visage  serein  »  :  «  Volon- 
tiers, qu'il  vienne  en  paix  et  en  sûreté  ».  Et  l'évêque  [ambas- 
sadeur de  Jean]  :  «  Et  quil  s* en  retourne  de  même,  sei- 
gneur ?»  Et  le  roi  :  «  Oui,  si  le  jugement  de  ses  pairs  le  lui 
permet.»  Et,  comme  les  envoyés  le  suppliaient...,  le  roi 
de  France,  irrité,  répondit  :  «  Non,  de  par  tous  les  saints 
de  France,  à  moins  que  le  jugement  n'y  consente.  » 

Jean  ne  vint  pas,  et  fut  condamné  à  la  confiscation  de 
tous  ses  fiefs  français.  Le  seul  point  difficile,  dans  l'exécu- 
tion du  jugement,  fut  la  prise  de  Château- Gaillard  (1204)  : 
mais  la  chute  de  cette  forteresse  amena  la  conquête  de  la 
Normandie,  qui  se  trouva  ainsi,  au  bout  de  cent  cinquante 
ans,  séparée  de  nouveau  de  l'Angleterre.  Philippe  occupa 
ensuite  l'Anjou,  le  Poitou.  Il  maintint,  dans  l'ensemble,  le 
régime  angevin,  par  exemple  en  ce  qui  concerne  les  com* 
munes  :  les  Etablissements  de  Roaen^  qui  avaient  servi  de 
type  aux  chartes  octroyées  par  les  Plantagenêts,  furent 
maintienus. 

Au  milieu  de  ce  conflit  avec  le  roi  anglais,  Philippe  avait 
été  amené  à  prendre  parti  dans  la  querelle  de  succession 
allemande  :  le  Pape  refusait  de  reconnaître  comme  empe- 
reur Otton  de  Brunswick.  Le  roi,  pour  d'autres  raisons, 
essaya  un  moment  de  soutenir  les  prétentions  du  duc  de 
Lorraine  (1208),  et  signa  même  avec  celui-ci  des  conventions 
sur  les  rapports  de  l'Empire  et  du  royaume  :  «  Si  d'aven- 
ture quelque  dijQTérend  survenait*..,  ce  différend  serait  sou- 
mis entre  Péronne  et  Cambrai  au  jugement  de  deux  arbitres 
légitimes  et  suffisants  pour  chaque  partie.  Si  les  quatre 
arbitres  ne  pouvaient  s'accorder,  ils  en  choisiraient  un  cin- 


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BOUVINBS  45 

qnième...»  et  termineraient  ainsi  la  querelle...  »  Tout  cela 
resta  à  Fétat  de  projet,  et  Philippe  finit  par  soutenir  pure- 
ment et  simplement  l'anticésar  Philippe  de  Souabe  :  mais 
il  amena  ainsi  Otlon  à  aider  de  ses  armes  Jean  sans  Terre. 
Ed  1214,  pendant  que  les  Anglais  attaquaient  par  le  Poitou, 
quelques-unes  de  leurs  troupes  vinrent  se  joindre  aux  Alle- 
mands sur  les  terres  du  comte  de  Flandre,  qui  faisait  partie 
de  la  coalition.  Philippe  vint  à  leur  rencontre  jusqu'à  Bou- 
yines  (27  juillet  1214)  avec  les  milices  du  nord  de  la  France. 
La  bataille  qui  suivit  est  encore  une  bataille  du  moyen 
âge  au  point  de  vue  militaire,  une  bataille  de  chevaliers, 
où  les  gens  des  communes,  Français  ou  Flamands,  ont  un 
rôle  bien  sacrifié.  Le  roi  Philippe-Auguste  fut  un  instant 
entouré  par  des  piétons  : 

c  n  allait  s*otivrant  na  chemin  vers  Otton,  lorsqu'un  homme, 
phu  audacieux  que  les  autres,  perça  les  mailles  de  sa  cuirasse  entre 
sa  poitrine  et  sa  tête.  La  pointe  de  fer,  poussée  par  un  bras  vîgou- 
renx,  s'enfonça  tant  qu'elle  trouva  le  bois,  à  travers  un  triple  col- 
lier, jusqu'au  fer,  qui  repoussa  tonte  blessure  tout  près  de  la  peau, 
et  précisément  au-dessous  du  menton.  »  (Guillaume  le  Breton  ')- 

Le  roi  fat  longtemps  an  milieu  de  ces  gens,  qui  ne  purent 
lui  faire  le  moindre  mal. 

Ce  qui  est  plus  moderne  que  le  combat  même,  ce  sont 
les  réjouissances  auxquelles  donnèrent  lieu  la  victoire  et 
le  retoar  du  Capétien.  Les  paysans  et  les  moissonneurs  in- 
terrompaient leurs  travaux  pour  voir  le  comte  de  Flandre, 
Ferrand,  qu*on  amenait  prisonnier  ;  les  écoliers  de  Paris 
prolongèrent  les  fêtes  pendant  sept  nuits  consécutives.  Il 
y  eut  là  vraiment  un  mouvement  national  et  populaire. 

Les  conséquences  de  la  bataille  furent  européennes.  Otton 
ne  put  garder  la  couronne  de  l'Empire.  Jean  sans  Terre, 
qui  avait  été  battu  en  même  temps  par  le  prince  Louis,  sur 
la  Loire,  vit  ses  sujets  anglais  se  révolter  contre  lui  et  lui 
arracher  la  Grande  Charte  (1215).  Comme  il  viola  les  pro- 

1.  Chapelain  de  Philippe  et  témoin  ocolaire,  auteur  d'une  Philippide 
et  d'oaa  rie  du  roi  en  prose. 


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46  LES  ANGEVINS   ET  LES  COMTES   DE  TOULOUSE 

messes  faites,  les  barons  et  les  bourgeois  appelèrent  Louis 
de  France  (1216).  Philippe  ne  voulut  pas  se  compromettre 
dans  cette  tentative  blâmée  par  le  Pape,  et  confisqua  pour 
la  forme  les  domaines  de  son  fils  et  des  barons  qui  l'accom- 
pagnaient. D'ailleurs,  la  mort  de  Jean,  qui  laissait  un  fils 
enfant,  Henri  III,  rallia  à  la  dynastie  angevine  la  plupart  des 
Anglais.  Une  bataille  navale  rendit  les  Ânglo-Âquitains 
maîtres  de  la  mer  ;  Louis  se  fit  payer  15.000  marcs  et  revint 
en  France  (1217).  On  renonça  à  attaquer  l'Angleterre  chez 
elle. 

Mais  Philippe  conserva  ses  projets  sur  la  dernière  pos- 
session continentale  de  TAnglais  :  la  Guyenne.  Pendant 
tout  son  règne,  il  ne  se  passa  pas  deux  printemps  de  suite 
qu'il  ne  fût  en  lutte  avec  le  roi  anglais  et  ses  barons.  Et, 
quand  il  mourut  en  1223,  Louis  VIII  continua  ces  expédi- 
tions en  Guyenne. 

Philippe-Auguste  a  été  le  premier  politique  de  la  dynastie  : 
aussi  actif  que  Louis  VI,  il  montre  plus  de  suite  dans  ses 
vues,  de  ténacité  dans  ses  actions.  D'ailleurs,  il  avait  un 
but  plus  précis,  et  qu'il  atteignit  :  la  destruction  de  l'empire 
angevin.  A  sa  mort,  le  péril  de  TOuest  était  écarté. 


III 
La  réunion  du  Midi  (1226). 

Philippe- Auguste  eut  l'habileté  ou  la  chance  de  rester 
étranger  aux  événements  tragiques  dont  le  Midi  avait  été  le 
théâtre  jlurant  son  règne. 

Nous  avons  parlé  de  Tétat  du  Midi  au  xii«  siècle.  Le  pape 
Innocent  III,  qui  reçut  la  tiare  en  1198,  s'était  préoccupé 
tout  de  suite  de  cette  situation.  Il  essaya  de  s'appuyer  sur 
les  autorités  sociales  pour  enrayer  les  progrès  de  l'hérésie. 
Mais  le  Midi  était  tombé  à  un  degré  d'anarchie  religieuse 
extraordinaire.  Les  barons  y  tenaient  des  assises  où  ils  pro- 


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LA  CROISADE  DBS  ALBIGEOIS  47 

voguaient  des  joutes  entre  cathares  et  orthodoxes.  Les 
TÎlles,  bien  plus  indépendantes  que  dans  le  Nord,  répu- 
gnaient à  sévir  contre  une  fraction  notable  de  leurs  citoyens. 
Le  légat  du  pape,  Pierre  de  Castelnau,  essaya  vainement 
d'obtenir  du  principal  seigneur,  Raimon  VI  de  Toulouse, 
des  mesures  de  rigueur  :  il  s'emporta  contre  le  comte,  et 
fat  assassiné  par  un  écuyer  (1208). 

Alors  Innocent  III  n'hésita  plus  à  proclamer  pour  la  pre- 
mière fois  une  <  croisade  »  contre  une  terre  chrétienne.  Il 
fut  écouté  aussitôt  dans  le  nord  de  la  France  :  on  prétendit 
que  20.000  chevaliers,  200.000  vilains,  s'ébranlèrent  pour 
saisir  la  riche  proie  offerte.  A  leur  tête  se  signala  très  vite 
le  comte  Simon  de  Montfort.  Béziers  fut  prise,  et  les  habi- 
tants massacrés.  Les  cruautés  commises  témoignent  de  la 
profondeur  des  haines  ethniques  et  religieuses  soulevées  : 

<  A  la  prise  de  Lavaur,  on  entraîna  hors  du  château  Aimeri, 
seigneur  de  Montréal,  et  d'autres  chevaliers  au  nombre  de  80.  Le 
noble  comte  de  Montfort  ordonna  aussitôt  qu'on  les  suspendit 
tons  à  des  potences  ;  mais  dès  qu*Aimeri,  qui  était  le  plus  grand 
d  entre  eux,  eut  été  pendu,  les  potences  tombèrent,  car,  dans  la 
grande  hâte  où  on  était,  on  ne  les  avait  pas  suffisamment  fixées  en 
terre.  Le  comte,  voyant  que  cela  entraînerait  un  grand  retard, 
ordonna  qu'on  égorgeât  les  autres  ;  et  les  pèlerins,  recevant  cet 
ordre  avec  la  plus  grande  avidité,  les  eurent  bientôt  tous  massacrés 
en  ce  même  lien.  La  dame  du  château. . .  fut  jetée  dans  un  puits 
que  l'on  combla  de  pierres...  » 

(Pierre  de  Vaux  de  Cernai,  témoin  oculaire.) 

La  croisade,  dirigée  contre  les  hérétiques,  ne  tarda  pas 
à  tourner  au  profit  d'ambitions  temporelles.  En  particu- 
lier, Simon  de  Montfort  recueillit  l'héritage  du  vicomte  de 
Béziers,  et  prétendit  à  celui  de  Raimon  de  Toulouse.  Plutôt 
que  de  se  soumettre  aux  gens  du  Nord,  les  méridionaux 
s'adressèrent  à  Pierre  II  d'Aragon,  qui  avait  d'ailleurs  plus 
d'an  vassal  au  nord  des  Pyrénées.  Il  venait  de  triompher 
des  Maures  à  Las  Navas  de  Tolosa  (1212)  ^  ;  il  s'avança 

1.  «  An  moins  toat  l'Occident  le  croyait  »,  dit  Luckaire  {Innocent  Ul 
la  Cnuade  du  Âlb.,  p.  196). 


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48      LES  ANGEVINS  ET  LES  COMTES  DE  TOULOUSE 

avec  plus  de  30.000  hommes,  dit-on,  jusqu^à  Muret,  au  sud 
de  Toulouse  (1213).  Il  avait  déclaré  qu'il  voulait  sauver 
Raimon  :  c  Et  comme  il  a  épousé  ma  sœur,  et  que  j'ai  marié 
mon  autre  sœur  à  son  fils,  j'irai  les  aider  contre  ces  miséra- 
bles qui  veulent  les  déshériter.  »  (Chanson  de  la  croisade, 
du  clerc-troubadour  Guilhem  de  Tudéle.)  Le  roi  d'Aragon 
fut  battu  et  tué  à  Muret,  et  les  méridionaux  restèrent  livrés 
à  eux-mêmes. 

Mais  le  pape  Innocent  III  avait  poursuivi  un  but  religieux, 
et  ne  se  souciait  guère  de  transférer  l'héritage  des  seigaeurs 
du  Languedoc  à  Montfort.  Au  concile  de  Latran  (1215),  il 
reçut  Raimon  VI  aussi  amicalement  qu'il  lui  fut  possible. 
Les  Toulousains,  ainsi  encouragés,  repoussèrent  Nfontfort, 
qui  vint  mettre  le  siège  devant  la  ville  : 

«  Il  y  a  dans  la  yiUe  une  pierrerie  que  fit  un  charpentier  :  la 
pierre  est  lancée  du  haut  de  Saint-Sernin.. .  Et  la  pierre  vint  tout 
droit  où  il  fallait,  et  frappa  si  juste  le  comte  sur  le  heaume  d*acier, 
qu'elle  lui  mit  en  morceaux  les  yeux,  la  cervelle,  les  dents,  le 
front,  la  mâchoire,  et  le  comte  tomba  à  terre  mort,  sanglant  et 
noir...  »  (Chanson  de  la  croisade.) 

Amauri  de  Montfort  hérita  des  prétentions  de  son  père. 

On  était  alors  en  1218,  et  le  roi  de  France  s'était  tenu  à 
l'écart,  malgré  les  invites  réitérées  du  Pape.  Philippe- 
Auguste  avait  précisé  la  situation  dès  1208  : 

«  En  ce  que  vous  [le  Pape]  offrez  la  terre  de  Toulouse  au  pre- 
mier occupant,  sachez  qu^aprés  en  avoir  conféré  avec  des  hommes 
lettres  et  éclairés,  nous  croyons  que  vous  n'avez  pas  ce  droit,  tant 
que  ledit  comte  n'aura  pas  été  condamné  comme  hérétique.  Lors- 
que celte  condamnation  aura  eu  lieu,  alors  seulement  vous  devez 
nous  le  signifier,  et  nous  inviter  à  livrer  sa  terre  comme  apparte- 
nant à  notre  fief. . .  » 

En  1216.  il  avait  envoyé  son  fils  Louis  inspecter  le  pays, 
et  se  montra  fort  irrité  de  l'usurpation  des  Montfort  :  «  J'ai 
encore  l'espoir  qu'avant  peu  le  comte  de  Montfort  et  son 
frère  périront  à  la  peine,  car  Dieu  est  juste,  et  il  permettra 
que  ces  comtes  y  meurent,  parce  que  leur  cause  n'est  ni 


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LOUIS  VIII   ET  LE  MIDI  49 

bonne,  ni  juste,  »  —  ainsi  le  fait  parler  un  historien  lan- 
guedocien. Le  roi  Louis  VIII  montra  tout  d'abord  la  même 
réserve.  Mais  la  situation  changea  quand  Montfort  eut 
transféré  ses  droits  au  roi  :  alors  Louis  écouta  le  légat 
et  se  croisa  (1226). 

L'armée  se  réunit  à  Bourges,  et,  par  Nevers  et  Lyon, 
arriva  à  Avignon  :  Tobstination  de  cette  ville  dansThérésie 
la  faisait  excommunier  depuis  sept  ans.  Avignon  tomba,  et 
le  roi  y  fit  raser  300  maisons  à  tourelles.  Puis  il  reçut  la  sou- 
mission des  villes  jusqu'à  quatre  lieues  de  Toulouse.  Mais, 
en  revenant,  il  mourut  à  Montpensier  (1226).  Le  litige  resta 
pendant  avec  Raimon  VII  de  Toulouse. 

En  attendant,  les  ravages  de  la  guerre  avaient  porté  un 
rade  coup  à  la  civilisation  qui  naissait  en  ces  régions.  La 
surveillance  rigoureuse  des  hérétiques,  Y  Inquisition^  avait 
commencé.  La  royauté  fera  pourtant  oublier  assez  vite  à 
ces  provinces  la  dureté  de  la  réunion  :  elle  les  trouvera 
fidèles  dans  la  guerre  de  Cent  Ans. 


IV 
Le  règlement  (1243,  1258). 

Malgré  la  conquête  décisive  de  la  Normandie  et  Técrase- 
mentdu  Languedoc,  les  questions  politiques  n'étaient  réglées 
définitivement  ni  d'un  côté  ni  de  l'autre,  ni  à  TOuest,  ni  au 
Midi,  lorsque  la  royauté  passa  à  Louis  IX,  encore  enfant,  et 
le  pouvoir  à  sa  mère  Blanche  de  Castille  (1226)  :  mais  la 
reine  avait  des  qualités  toutes  viriles  d'intelligence  et  de 
volonté,  et  sut  maintenir  les  résultats  acquis. 

Les  premiers  temps  du  nouveau  règne  furent  troublés, 
suivant  Tusage,  par  les  guerres  avec  les  grands  vassaux, 
Pierre  Mauclerc,  duc  de  Bretagne,  et  Thibaut  de  Cham- 
pagne. Un  moment,  la  reine  et  le  roi  furent  coupés  de  Paris  : 

ESQUISSE  HIST.    DE  FRANCE.  3 


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50  LBS  ANGEVINS  ET  LES  COMTES  DE  TOULOUSE 

ce  Et  me  conta  le  saint  roi,  dit  Joinville  S  que  lai  et  sa 
mère  qui  étaient  à  Montlhéry  n*osèrent  venir  à  Paris  jusques 
à  quant  ceux  de  Paris  ne  vinssent  les  quérir  avec  armes  ». 
La  comte  de  Champagne  et  le  duc  de  Bretagne  finirent  par 
se  soumettre  ;  mais  pendant  ce  temps  le  sénéchal  Imbert  de 
Beaujeu  était  resté  seul  en  face  de  Raimon  VII.  Enfin,  en 
1229,  Blanche  de  Castille  put  porter  son  attention  de  ce 
côté,  et  le  comte  traita  à  Meaux  :  il  ne  conserva  guère  que 
Toulouse  et  ses  environs,  et  ce  fut  à  la  condition  de  léguer 
ses  terres  à  sa  fille,  fiancée  à  Alphonse,  frère  du  roi. 

Les  seigneurs  du  nord  de  la  France  n'étaient  pas,  comme 
lui,  à  bout  de  forces  :  ils  donnèrent  encore  des  inquiétudes 
à  la  reine  mère,  puis,  à  partir  de  1236,  an  roi  devenu  ma- 
jeur. Mais  la  seule  lutte  sérieuse  eut  lieu  contre  le  comte  de 
la  Marche,  parce  que  derrière  lui  était  Henri  III  d'Angle- 
terre. En  1242,  le  roi  dut  se  porter  en  personne  sur  la  Cha- 
rente. Au  pont  de  Taillebourg,  on  aperçut  bien  les  Anglais, 
mais  sans  qu'ils  osassent  combattre  :  la  bataille  fut  livrée  à 
Saintes,  et  les  Anglais  battus  ;  «  illec  furent  pris  22  cheva- 
liers et  4  hauts  clercs  et  nobles  avec  11  sergents  »  (Guillaume 
de  Nangis  ').  Le  comte  de  la  Marche  se  reconnut  vassal 
d'Alphonse,  frère  du  roi  et  duc  de  Poitiers,  tandis  que  le 
roi  d'Angleterre  obtenait  une  trêve.  Le  comte  de  Toulouse 
s'était  laissé  entraîner  une  dernière  fois  :  il  dut  renouveler  à 
Lorris  la  convention  de  Meaux  (1243),  cette  fois  définitive- 
ment. 

Ce  n'est  pourtant  que  lorsque  Louis  ÏX.  sera  revenu  de 
la  croisade  qu'il  pourra  régler  définitivement  les  deux 
questions.  En  1258,  il  fit  venir  Henri  III  à  Paris  pour 
signer  le  traité  final  :  l'Anglais  conserva  la  Guyenne,  et 
Bordeaux  resta,  pendant  tout  le  moyen  âge,  une  ville  à 
moitié  anglaise.  La  même  année  (1258),  Louis  avait  achevé 
de  régler  la  question  du  Languedoc  avec  le  roi  d'Aragon 


1.  Voir  plus  loin,  p.  55. 

2.  Moine  bénédictin  de  la  fin  du  xui«  siècle,  biographe  de  saint  Louis. 


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TRAITÉS  DE  PAIUS  ET  DE  PERPIGNAN         5t 

(traité  de  Corbeil  ou  de  Perpignan)  :  il  renonça  an  Rous- 
sillon,  an  centre  important  de  Montpellier,  et  en  revanche 
TAragonais  abandonna  tous  ses  droits  sur  les  fiefs  langue- 
dociens. 

Ce  fut  donc  saint  Louis  qui  mit  un  terme  aux  deux  grands 
conflits  oui  avaient  tenu  en  suspens  pendant  cent  ans  Tave- 
nir  de  l'État  français,  et  il  les  termina»  en  somme,  à  Tavan- 
tage  de  la  dynastie  capétienne. 

Le  résultat  évident,  saillant,  de  ces  deux  crises,  c'est 
Faccroissement  énorme  du  domaine  royal.  Les  premiers 
Capétiens  avaient  été  les  premiers  propriétaires  fonciers 
de  France,  mais  c'étaient  des  propriétaires  fonciers  de 
tous  points  comparables  avec  leurs  vassaux  directs.  Or, 
Philippe-Auguste  fit  passer  le  nombre  des  prévôtés  S  de 
3S,  à  49  en  1202,  à  94  en  1223  !  Sous  saint  Louis,  on  en 
compta  132.  Il  n'y  avait  plus  guère  de  grands  fiefs  indépen- 
dants que  la  Champagne  (pour  peu  de  temps  encore),  la 
Bretagne,  la  Flandre  et  la  Guyenne. 

Il  est  vrai  que  le  domaine  était  déjà  morcelé  à  nouveau 
par  les  apanages  constitués  aux  princes  du  sang,  Alphonse 
de  Poitiers,  Charles  d'Anjou,  Robert  d'Artois  :  mais  le  droit 
féodal  multipliait  les  cas  où  Tapanage  revenait  à  la  branche 
royale,  et  en  fait  cette  coutume  n*a  été  dangereuse  que  dans 
la  région  de  l'Est,  et  dans  les  circonstances  toutes  spéciales 
qui  devaient  faire  la  grandeur  de  la  maison  de  Bourgogne. 

Il  va  de  soi  que  l'extension  du  domaine  avait  fait  prendre 
au  pouvoir  royal  un  aspect  tout  nouveau.  Et  d'autre  part, 
ce  pouvoir  fortifié  ne  contribuait  pas  peu  à  donner  à  la 
France  une  place  éminente  dans  la  civilisation  catholique. 
C'est  sur  ces  deux  points  que  nous  insisterons  dans  le  cha- 
pitre suivant. 

1.  Lu  domaine  capétien  était  administré  par  des  prévôts  (cf.  p.  35). 


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CHAPITRE  IV 

LA  ROYAUTÉ  SOUS  SAINT   LOUIS  ET  PHILIPPE  LE  BEL 
ET  LA  FRANCE  (1243-1337) 


I.  Saint  Louis.  —  Blanche  de  Castille  et  Louis  IX.  —  La  7*  croisade 
(1248-1254).  ^   Loais  IX  apaÏMeur,  —  Saint  Louis  (1226-1270). 

II.  La  royauté.  ~  Le  gouvernement  royal,  baillis  et  sénéchaux.  — 
L'armée.  —  La  justice,  le  Parlement.  —  Revenus,  la  monnaie. 

III.  Phiuppb  lb  Bel  —  Philippe  le  Hardi  et  Charles  d'Anjou.  —  Phi- 
lippe le  Bel  (1285-1314)  et  Edouard  I",  la  Flandre.  —  Lyon.  —  Philippe 
le  Bel  et  Boniface  VIII,  les  Templiers,  Dante  (1311). 

IV.  La  royauté  bt  la  nation.  —  Les  premiers  États  généraux  (1302). 
—  Les  mouvements  de  1314.  —  Les  États  généraux  et  la  loi  salique, 
Philippe  de  Valois  (1328).  «  France  et  Angleterre. 

V.  Éclat  de  la  Fran<;b.  —  Influence  du  progrès    monarchique   sur    la 
'   situation  du  pays,  Paris.  —  Le  luxe,   l'aisance  dans   les  campagnes, 

Taisance  dans  les  villes,  l'argent.  —   Éclat  intellectuel,  Université    de 
Paris»  Notre-Dame,  la  langue  française. 


Nous  avons  vu  la  royauté  capétienne  lutter  pour  Texis- 
tence.  Il  est  temps  de  voir  maintenant  quels  besoins 
de  force  et  de  justice  satisfait  TÉtat  ainsi  formé,  et  quelles 
ont  été  les  conséquences  des  faits  politiques  pour  la  civili- 
sation dans  la  région  française.  C'est  un  moment  favorable 
pour  cela  que  Tintervalle  de  calme  relatif  qui  s'étend  entre 
1243  et  1337,  entre  la  première  lutte  contre  les  rois  d'An- 
gleterre et  la  guerre  de  Cent  Ans  proprement  dite. 

I 
Saint  Louis. 

La  royauté  avait  passé  en  1226  à  Louis  IX,  pour  lequel 
Blanche  de  Castille,  sa  mère,  gouverna  jusqu'en  1236.  A 


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BLANCHE  DE  CÂSTILLE  ET  LOUIS   IX  53 

cette  date,  la  reine  mère  céda  officiellement  le  pouvoir  à 
son  fils  devenu  majeur,  et  son  besoin  d'autorité  ne  s'exerça 
plus  guère  que  sur  le  ménage  royal,  au  grand  détriment  de 
la  reine  Marguerite  de  Provence.  Mais  Blanche  de  Castille 
fut  toujours  consultée  par  Louis,  et  reprit  même  le  gouver- 
nement pendant  la  7®  croisade  :  la  nouvelle  de  sa  mort 
trouva  le  roi  et  sa  femme  en  Orient  (1252)  : 

c  Quand  je  vins  là  [auprès  de  la  reine  Margaerite],  dit  Joinviile, 
je  trouvai  qu'elle  pleurait,  et  loi  disque  vrai  disait  celui  qui  dit  que 
Ton  ne  doit  femme  croire  :  car  ce  était  la  femme  que  vous  plus 
haïssiez  et  vous  en  portez  tel  deuil  I  Et  elle  me  dit  que  ce  n'était 
pas  pour  elle  que  elle  pleurait,  mais  pour  la  mésaise  que  le  roi 
avait  du  deuil  qu'il  menait.  » 

Nous  avons  parlé  déjà  de  la  guerre  contre  Henri  III 
(1242)  :  elle  n'était  que  suspendue  par  une  trêve  quand 
Louis  partit  pour  l'Orient.  Louis  IX  s'était  déjà  montré 
guerrier  intrépide,  administrateur  vigilant,  roi  conscien- 
cieux ;  c'est  dans  cette  période  que  se  place  le  mot  bien 
connu  à  son  fils  aîné  :  «  Beau  fils,  je  prie  que  tu  te  fasses 
aimer  au  peuple  de  ton  royaume  ;  car  vraiment  j'aimerais 
mieux  qu'un  Écot  vînt  d'Ecosse  et  gouvernât  le  peuple  du 
royaume  bien  et  loyalement,  que  tu  le  gouvernasses  mal 
apertement.  »  Mais  c'est  en  Orient  que  s'est  fondée  la  répu- 
tation universelle  de  Louis. 

Il  s'était  croisé  au  cours  d'une  maladie  dangereuse  : 
<  Lorsque  la  reine,  sa  mère,  ouït  dire  que  la  parole  lui  était 
revenue,  elle  s'en  fit  si  grande  joie,  comme  elle  put  plus.  Et 
quand  elle  sut  qu'il  fut  croisé,  ainsi  comme  lui-même  le 
contait,  elle  mena  aussi  grand  deuil  comme  si  elle  le  voyait 
mort.  »(Joinville.)  En  effet,  l'expédition,  dirigée  sur  l'Egypte, 
fut,  en  elle-même,  fertile  en  désastres.  Louis  s'embarqua  à 
Aigues-Mortes  en  1248  :  battu  à  Mansourah  dès  avril  1249, 
il  fut  prisonnier  des  Mameluks.  Retiré  en  Syrie,  il  n'avait 
plus  que  1.500  chevaliers  :  il  dut  se  borner  à  réparer  de  ses 
deniers  les  fortifications  des  places  restées  aux  chrétiens. 
Cependant,  le  royaume  ne  laissait  pas  de  soufifrir  de  son 


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54  SAINT  LOUIS   BT   PHILIPPE   LE  BEL 

absence  :  témoin  le  soulèvement  des  paysans  {Pastoareaux) 
qui  voulaient  aller  délivrer  le  roi,  et  auxquels  il  fallut  faire 
la  chasse  (1251).  Louis  rentra  enfin  en  1254.  Mais  sa  con- 
duite en  Orient,  son  courage  militaire,  sa  douceur  dans 
l'adversité,  tout  cela  avait  fait  une  impression  profonde  en 
Europe  ;  on  savait  par  exemple  comment,  à  Cypre,  son 
vaisseau  avait  failli  périr,  et  comment  il  avait  refusé  de  le 
quitter  pour  ne  pas  abandonner  les  pèlerins  qui  l'accom- 
pagnaient :  «  dont  j'aime  mieux  mon  corps  et  ma  femme  et 
mes  enfants  mettre  en  la  main  Dieu,  que  je  fisse  tel  dom- 
mage à  si  grand  peuple  comme  il  y  acéans  ».  (Joinville.)  Dès 
ce  moment,  Louis  avait  presque  l'auréole  d'un  saint. 

Il  joua  partout,  dans  les  années  qui  suivirent,  le  rôle 
à'apaiseur  que  la  Papauté  laissait  échapper  au  cours  de  sa 
lutte  inexpiable  contre  les  Hohenstaufen.  L'exemple  le  plus 
connu  est  son  intervention  entre  Henri  III  d  Angleterre  et 
ses  barons  rebelles  (1264).  Louis  IX  se  prononça  pour  le 
roi,  et  les  barons  n'obéirent  d'ailleurs  pas  à  sa  sentence 
d'arbitre  ;  mais  ils  étaient  si  convaincus  de  son  impartialité 
qu'ils  s'adressèrent  de  nouveau  à  lui  un  peu  plus  tard.  Son 
abstention  dans  la  lutte  des  Papes  et  des  Empereurs  fut  plus 
méritoire  encore,  pour  un  chrétien  comme  lui,  que  son 
désintéressement  au  cours  de  la  guerre  civile  anglaise  : 
malgré  sa  soumission  au  Saint-Siège,  il  se  refusa  constam- 
ment à  intervenir  au  risque  d'envenimer  la  querelle.  C'est 
sans  son  appui,  presque  sans  son  aveu,  que  son  frère  Charles 
d'Anjou  alla  enlever  aux  héritiers  de  Frédéric  II  le  royaume 
de  Naples  (1266-8). 

A  voir  son  autorité  dans  la  chrétienté,  on  comprend  l'o- 
béissance absolue  qui  lui  était  rendue  en  France,  et  la  paix 
dont  jouit  le  royaume  pendant  la  seconde  partie  du  règne. 
La  croisade  nouvelle  que  le  roi  entreprit,  et  qu'il  dirigea 
contre  Tunis  pour  profiter  de  la  coopération  de  Charles 
d'Anjou,  mit  le  sceau  à  sa  réputation  (1270).  Il  partit  déjà 
très  malade  :  «  La  faiblesse  de  lui  était  si  grande,  dit 
Joinville,  qu'il  souffrit  que  je  le  portasse  dès  l'hôtel  du  comte 
d'Auzerre^là  où  je  pris  congé  de  lui,  jusquesaux  Cordeliers, 


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SAINT  LOUIS   ET  JOINVILLE  55 

entre  mes  bras.  »  II  mourut  le  25  août.  Quand  Philippe  III 
le  Hardi  ramena  le  cercueil,  on  parla  déjà  de  miracles  :  ce 
mouvement  d'opinion,  étendu  et  profond,  aboutit  à  la  cano- 
nisation de  Louis  IX,  sous  Philippe  le  Bel  (1297)  —  et  ce, 
par  décision  du  pape  Boniface  VIII  ! 

Enfin,  saint  Louis  a  trouvé  un  biographe  dans  un  de  ses 
compagnons  d'armes,  le  sire  deJoinville,  sénéchal  de  Cham- 
pagne. Celui-ci  consacra  sa  longue  vieillesse  à  écrire  une 
«  vie  de  saint  »  qui  est  restée  le  document  le  plus  connu 
sur  le  roi  :  les  histoires  du  départ  pour  la  croisade,  de  la 
reine  et  du  vieux  chevalier,  de  la  discussion  sur  les  péchés 
mortels,  dont  le  sincère  Joinville  aurait  préféré  commettre 
trente  plutôt  que  d'être  lépreux,  etc.,  etc.,  sont  encore  dans 
tontes  les  mémoires.  Mais  d'autre  part  Joinville  a  fait  un  peu 
trop  le  roi  à  son  image  :  «  prud'homme  »  certes,  mais  un  peu 
naïf —  j'allais  dire  un  peu  enfant.  On  ne  voit  pas  assez,  chez 
lai,  ce  qu'il  y  eut  en  saint  Louis  de  virilité,  d'intelligente 
fermeté  :  en  réalité,  on  ne  saurait  exagérer  l'action  person- 
nelle de  ce  roi  dans  la  constitution  du  gouvernement  capé- 
tien. Non  qu*il  ait  introduit  des  innovations  capitales,  sauf 
(dans  une  certaine  mesure)  le  Parlement  de  Paris  :  il  a 
introduit  plutôt  de  bonnes  habitudes  que  de  fortes  institu- 
tions, —  ce  que  les  générations  suivantes  appelaient  quel- 
quefois c  les  bonnes  coutumes  du  temps  de  Monseigneur 
saint  Louis  ». 

II 
La   Royauté. 


Le  moment  est  venu  de  jeter  un  coup  d'oeil  sur  les  insti- 
tutions capétiennes  :  encore  une  fois,  les  éléments  en  étaient 
presque  tous  antérieurs  à  Louis  IX,  mais  c'est  lui  qui  les 
a  régularisés,  consacrés  surtout  par  l'usage  qu'il  en  a  fait. 
Son  fils  Philippe  le  Hardi  (1270-1285)  n'a  guère  rédigé  d'or- 
donnances que  pour  mettre  par  écrit  les  traditions  pater- 


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56  SAINT   LOUIS  ET  PHILIPPE  LE  BEL 

nelles,  —  si,  dans  la  pratique,  il  a  apporté  des  innovations 
qui  préparèrent  le  règne  de  Philippe  le  Bel  (1285-1314). 
Enfin,  c'est  par  les  conseillers  généralement  obscurs  de 
celui-ci  que  le  lent  travail  d'organisation,  dans  l'histoire 
duquel  il  est  impossible  d'établir  des  démarcations  nettes, 
a  été  achevé  dans  ses  grandes  lignes. 

Le  pouvoir  royal,  électif  au  x^  siècle,  est,  au  xii®,  déci- 
dément devenu  héréditaire  :  ni  Louis  VIII  ni  saint  Louis 
n'ont  eu  besoin  d'être  couronnés  du  vivant  de    leur  père 
pour  lui  succéder.   Mais   le  roi    gouverne  de    moins   en 
moins  par  lui-même':  à  mesure  que  le  domaine  s'est  étendu, 
le  nombre  des  conseils    et  des  agents   s'est  naturellement 
accru.  Nous  verrons  ce  qu'est   devenue  la  cour  du   roi. 
Quant  aux  prévôts  qui  administraient  les  diverses  parties 
du  domaine,  ils  se  sont  tellement  multipliés  qu'il  a  fallu 
leur  superposer    des    baillis  :    Philippe-Auguste,   par  le 
testament    qu'il   rédigea  avant  de    partir    pour  la    croi- 
sade (1190),  en  avait  créé  4,  saint  Louis  en  a  eu   17  ;   et 
l'institution  a  été  étendue  au  Midi,  où  les  sénéchaux  équi- 
valent aux  baillis.  En  fait,  ces  agents  n'administrent  que  le 
domaine  royal,  mais  les  domaines  seigneuriaux  sont    déjà 
rattachés  théoriquement  à  leurs  circonscriptions,  en  atten- 
dant le  moment  de  les  y  rattacher  plus  effectivement  :  d'après 
un  arrêt  de  1271,  le  bailli  de  Bourges  et  celui   de  Mâcon 
4c  auront,  l'un  Tévêché  d'Auvergne,  l'autre  le   comté  de 
Forez  ».   Ces  agents  cumulent   des  fonctions  administra- 
tives, militaires,  judiciaires,  financières. 

Mais,  les  services  publics  devenant  de  jour  en  jour  plus 
importants,  la  division  des  pouvoirs  s'établit  déjà,  au  moins 
au  centre. 

L^armée  royale  est  commandée,  après  le  roi,  par  le  con- 
nétable, les  maréchaux,  le  maître  des  arbalétriers.  Elle 
comprend  trois  éléments  : 

1®  les  chevaliers,  tenus  au  service  en  vertu  de  l'obli- 
gation féodale,  mais  pour  un  certain  temps  seulement  : 

«  M*advint  ainsi,  raconte  Joinville, que,  quand  j'arrivai  en  Cypre, 


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ARMÉE  ET  JUSTICE  57 

il  oe  me  fut  demouré  de  remanant  [restant]  que  douze  vingt  livres 
rooraois,  ma  nef  paîée,  dont  aucun  de  mes  chevaliers  me  man  - 
â^reot  qjae,  si  je  ne  me  pourvoyais  de  deniers,  que  ils  melairaient. 
Et  Dieu  qni  oncques  ne  me  faillit  me  pourvut  en  telle  manière 
i]iie le  roi,  qui  était  à  Nicosie,  m'envoya  quérir  et  me  retint,   et 

\    me  mit  1800  livres  en  mes  coffres,  et  lors  eus-je  plus  de   deniers 

i    que  il  ne  me  convenait  ;  » 

2<'les  sergents,  gens  de  pied  fournis  par  les  châtelains,  les 
communes,  les  églises,  toujours  d'après  Tobligation  féodale . 
[  Mais  Tarmée  féodale  est  lourde  à  mobiliser,  et  quapd  il 
I  faudra  mettre  sur  pied 20.000  hommes,  comme  Philippe  le 
j.  Hardi  contre  la  Navarre,  ou  60.000,  comme  Philippe  le  Bel 
I   contre  les  Flamands,  on  aura  recours  de  plus   en  plus 

^ ^uTi soadogers  ou  mercenaires,  déjà  bien  connus  des 
'    contemporains  de  Philippe-Auguste,  et   que  le  roi  paiera 
'    avec  l'argent  levé  sur  les  sujets  qu'il  exempte  ainsi  «  du  péril 
delenrs  corps  ». 

La  justice  a  été  le  principal  objet  des  préoccupations  de 
saint  Louis.  Il  aurait  voulu  pouvoir  tout  juger  lui-même 
soas  son  chêne  de  Vincennes,  et,  autant  que  possible,  il 
intervenait  en  personne.  C'est  précisément  pour  cela,  d*ail- 
I  leurs,  qu'il  répugnait  à  étendre  le  ressort  de  la  justice 
royale,  ne  tenant  pas  à  alourdir  une  responsabilité  dont  il 
a^ait  si  pleinement  conscience.  On  connaît  Thistoire  d*En- 
gnerrand  de  Couci,  qui  avait  fait  pendre  trois  enfants  pour 
QQ  lapin.  Le  roi  fut  violemment  indigné,  mais  il  s'assura 
qae  le  sire  de  Couci  ne  tenait  pas  sa  terre  «  en  baronnie  »  : 
sans  quoi  il  n'y  aurait  eu  qu'un  abus  de  la  justice  seigneu- 
riale, ne  relevant  que  de  Dieu.  C'est  seulement  quand  il 
fut  prouvé  que  le  sire  de  Couci  ne  tenait  pas  sa  terre  «  en 
l)aroDnie  »que  leroi  le  fit  mettre  au  Louvre,  et  voulut  le 
pendre  :  Couci  se  racheta  moyennant  10.000  deniers  et  des 
ibodations  pieuses. 

Mais,  à  mesure  que  la  juridiction  royale  s'étendait,  elle 
se  séparait  de  la  personne  du  roi.  Saint  Louis  n'était  pas 
toujours  en  son  parlement  :  souvent  déjà,  celui-ci  recevait 
sans  lai  les  appels.  Ceci  devint  ensuite  la  règle  :  dès  1279, 

3» 


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58  SAINT  LOUIS  ET  PHIUPPE  LE  BEL 

le  représentant  du  dnc  de  Guyenne,  dans  un  procès  plaidé  à 
Paris,  lui  fait  observer  que  le  roi  (Philippe  le  Hardi)  a  pris 
un  intérêt  spécial  à  son  affaire,  car  il  est  venu  presque  à 
toutes  les  séances  où  elle  a  été  débattue.  Philippe  le  Bel  a 
donc  trouvé  le  Parlement  de  Paris  déjà  organisé  :  il  lui  a 
seulement,  vers  1300,  fait  aménager  son  local  sur  la  rive 
de  la  Seine,  le  futur  Palais  de  Justice. 

Dès  1303,  il  faut  décharger  ce  Parlement  d'une  partie 
des  causes  qui  s'accumulent  :  «  II  y  aura,  dit  une  ordon- 
nance bien  connue  de  Philippe  le  Bel,  pour  Texpédition  des 
causes,  tous  les  ans  deux  sessions  du  Parlement  à  Paris, 
deux  échiquiers  à  Rouen,  et  deux  fois  l'an  les  Jours  de 
Troyes  [la  Champagne  avait  été  réunie  par  le  mariage  de 
Philippe].  Et  il  y  aura  un  Parlement  de  Toulouse,  si  les 
gens  de  cette  province  consentent  qu'il  n  y  ait  point  d'appel 
des  présidents  de  ce  Parlement.  »  Cette  habitude  de  désigner 
des  commissions  judiciaires  dans  les  provinces  remonte 
plus  haut  que  Philippe  le  Bel  :  il  fallait  seulement  la  régu- 
lariser, à  mesure  que  la  justice  royale  devenait  le  recours 
universel. 

Saint  Louis  n'avait  encore,  pour  entretenir  ces  services 
naissants,  d'autres  revenus  fixes  que  les  revenus  du  do- 
maine, plus  les  quelques  aides  féodales,  et  surtout  les  sub- 
sides abondants,  mais  irréguliers,  de  l'Église.  Les  dépenses 
étaient  faites  en  grande  partie  sur  place,  et  l'excédent 
(115.000  livres  en  1238,  115.000  livres  en  1248)  envoyé  par 
les  baillis  à  Paris,  où  le  roi  en  constituait  un  trésor  qu'il 
confiait  au  Temple  ^  Mais,  dés  le  temps  de  saint  Louis,  et 
malgré  sa  sévère  économie,  l'excédent  de  recettes  devint 
l'exception,  et,  sous  ses  successeurs  immédiats,  l'excédent  de 
dépenses  fut  la  règle.  Désormais,  les  rois  de  France  allaient, 
littéralement,  vivre  d'expédients,  jusqu'à  l'introduction 
de  la  taille  perpétuelle. 


1.  Sur  le  Temple,  cf.  p.  35,  n.  1.  La  forteresse  des  Templiers  était  an 
N.-E.  de  Parit,  à  l'extrémité  de  la  région  marchande. 


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LA  MONNAIE  59 

Le  plus  fameax  de  ces  expédients  est  la  variation  des 
monnaies  :  je  dis  expédient  parce  que  cette  opération  nous 
apparaît  telle,  mais  au  début  elle  était  considérée  comme 
un  profit  très  normal  tiré  d'une  fraction  du  domaine  S  et 
on  ne  commençait  à  s'en  plaindre  que  parce  que  l'activité 
des  échanges  même  lointains  la  rendait  peu  à  peu  domma- 
geable à  tous  '.  C'est  encore  saint  Louis  qui  a  donné  à 
la  monnaie  royale,  en  1262,  cours  forcé  dans  toute  Tétendue 
du  royaume  —  sans  toucher  cependant  au  droit  de  mon- 
nayage des  barons  ou  communautés  d'Église.  Lui-même 
s  abstint  de  faire  varier  le  titre  de  sa  monnaie,  plutôt  par 
délicatesse  morale  que  par  une  claire  conscience  du  péril 
économique.  Mais  l'idée  que  celui  qui  garantit  la  valeur 
d'nne  pièce  d*argent  peut,  à  volonté,  déterminer  cette 
valeur,  —  cette  idée  est  trop  naturelle  pour  que  les  rois  ne 
fussent  pas  tentés  de  multiplier,  par  ce  moyen  factice,  la 
richesse  qu'ils  avaient  entre  les  mains.  Les  conseillers  bour- 
geois de  la  royauté  l'ont  parfois  avertie  : 

c  Par  suite  de  ces  altérations,  écrit  P.  Dubois  sous  Philippe 
le  Bel,  ceux  qui  ont  des  rentes  en  argent  ont  perdu  d*abord  le 
1/4,  puis  le  1/3,  ensuite  le  1/2,  enfin  le  tont.  Moi  qui  écris  ces 
choses,  je  sais  que,  chaque  année,  j'ai  vu  mon  revenu  diminuer  de 
500  livres  depuis  qu'on  a  commencé  à  changer  les  monnaies. 

Je  ne  crois  pas  qu'un  homme  sain  d'esprit  puisse  ou  doive 

penser  que  le  roi  aurait  ainsi  changé  ou  altéré  les  monnaies  s'il 
avait  su  que  d'aussi  grands  dommages  en  résulteraient ]» 

Mais,  vers  1300,  les  conseillers  du  roi  sont  encore,  en 
très  grande  majorité,  chevaliers  ou  clercs  :  les  gens  des 
communes  n'occupent  encore  que  des  emplois  subordonnés, 
et  nous  verrons  combien  leur  voix  est  timide  devant  le  roi. 

En  somme,  les  institutions  essentielles  de  la  monarchie 
existaient  à  la  mort  de  saint  Louis.  Philippe  le  Bel  a 
trouvé  les  rouages  montés  et  même  mis  en   marche  :  il  n'a 

1.  Babelon,  La  théorie  féod,  de  la  monnaie^  1908. 

2.  On  sait  qae  la  lettre  de  change  apparaît  Ters  1200. 


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60  SAINT  LOUIS  ET  PHILIPPE  LE  BEL 

eu  qu'à  les  tendre  pour  raction  au  dedans  et  surtout  au 
dehors,  et  nous  allons  voir  pourquoi  il  les  tendit  sans 
ménagements. 


III 
Philippe  le  Bel. 

Jusque  vers  1300,  la  seule  action  extérieure  qui  puisse 
être  considérée  comme  normale  est  encore  l'action  contre 
l'infidèle  :  à  l'Est,  le  roi  capétien  commence  seulement  à 
esquisser  une  politique  d'agrandissement  (cf.  ci-dessous). 
II  n  y  a  qu'une  puissance  avec  laquelle  les  rapports  puis- 
sent et  doivent  être  définis  d'une  manière  stable,  parce  que 
l'État  naissant  la  rencontre  partout  :  la  papauté. 

La  royauté  capétienne  avait  jusque-là  été  presque  cons- 
tamment d'accord  avec  Rome  :  saint  Louis,  qui  avait  fait 
preuve  d'indépendance  en  certaines  circonstances,  aurait 
pourtant  considéré  comme  impie  un  conflit  avec  le  Saint- 
Père.  En  dernier  lieu,  son  frère  Charles  d'Anjou  avait  été 
le  bras  droit  des  papes  contre  les  Hohenstaufen.  Quand  la 
Sicile  se  souleva  contre  Charles  d'Anjou  et  ses  Français 
(Vêpres  Siciliennes,  1282),  le  pape  déclara  déchu  le  roi 
Pierre  d*Aragon,  pour  avoir  accepté  la  couronne  que  les 
rebelles  lui  ofiraient,  et  Philippe  III  le  Hardi  se  chargea  de 
l'exécution.  Il  mourut  au  pied  des  Pyrénées  (1285),  et  Phi- 
lippe le  Bel,  en  montant  sur  le  trône,  se  trouva  embarrassé 
de  ce  conflit.  Il  ne  se  dégagea  qu'en  1295,  grâce  à  un  com- 
promis qui  partagea  la  Sicile  entre  Angevins  et  Aragonais, 
et  il  le  dut  encore  à  la  papauté. 

Ce  n'est  pas  que  Philippe  le  Bel  ne  fût,  autant  que  n'im- 
porte lequel  de  ses  prédécesseurs,  un  roi  chevalier,  mais 
son  ambition  se  portait  ailleurs  :  pour  la  première  fois, 
l'idée  des  «  frontières  naturelles  »  de  la  France  commence 
à  {)oindre.  Pour  les  atteindre,  à  ce  moment,  il  eût  fallu 
d'abord  jeter  les  Anglais  à  la  mer    Philippe  fut  longtemps 


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POUTIQUB  EXTÉRIEURE  DE   PHIUPPE  LE  BEL  61 

en  gaerre  avec  le  roi  Edouard  I^,  mais  celui-ci  trouva 
moyen  de  paralyser  son  ennemi,  en  soulevant  contre  lui 
son  vassal  de  Flandre,  et  la  paix  fut  signée  en  1299  :  Phi- 
lippe donna  sa  fille  Isabelle  au  futur  Edouard  II,  prépa- 
rant ainsi  sans  le  prévoir  la  guerre  de  Cent  Ans. 

Les  Anglais  avaient  partie  liée  avec  la  Flandre.  L'An- 
gleterre de  cette  époque,  Old  England,  était  en  effet  un  pays 
agricole,  une  terre  de  labourage  et  de  pâturage,  et  la  laine 
de  ses  moutons  était  «  ouvrée  »  dans  les  industrieuses 
villes  de  Flandre.  Philippe  fut  entraîné  ainsi  à  combattre 
les  Flamands,  et  son  armée  de  chevaliers  subit  un  vrai 
désastre  à  Courtrai  (1302).  Il  le  répara  en  personne  à  Mons- 
en-Puelle  (1304)  : 

c  Un  violent  combat  eat  lieu  entre  les  deux  armées,  raconte  une 
chronique  anonyme.  Presque  tous  les  siens  ayant  pris  la  fuite,  le 
roi  se  vit  abandonné,  et  il  n'avait  plus  autour  de  lui  que  10  che- 
valiers, n  fondit  alors  sur  les  ennemis,  les  frappant  avec  une  telle 
raideur,  que  toutes  ses  armes  offensives  ayant  été  ou  brisées  ou 
perdues,  il  ne  lui  restait  plus  de  quoi  se  défendre...  Cependant 
ceux  qui  avaient  pris  la  fuite^  voyant  le  roi  au  combat  et  son 
enseigne  debout,  revinrent  à  la  bataille...  » 

Philippe  gagna  à  cette  lutte  Lille,  Douai  et  Béthune. 

Mais  ces  guerres  épisodiques  l'ont  probablement  empêché 
de  s'avancer  du  seul  côté  où  une  action  méthodique  fût  pos- 
sible, grâce  à  l'anarchie  allemande.  Il  réalisa  pourtant  à 
TEst  une  acquisition  préparée  de  longue  date,  et  qui  fut 
plus  durable  que  les  conquêtes  flamandes  :  Lyon  (1310). 


Ce  roi  entreprenant  finit  par  heurter  un  pape  non  moins 
combattif,  Boniface  VIII  (1294-1303),  et  le  conflit  du  pou- 
voir spirituel  et  du  pouvoir  temporel  prit  entre  ces  deux 
hommes  un  caractère  de  violence  qui  rappela  les  temps  de 
Frédéric  IL  II  s'agissait  des  biens  d'Église,  dont  le  pape 
voulait  se  réserver  l'exploitation,  alors  qu'ils  devenaient 
de  jour  en  jour  la  principale  ressource  du  roi  impliqué 
dans  tant  de  lattes.  A  une  bulle  réelle  et  comminatoire, 


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62  SAINT  LOUIS   ET  PHILIPPE  LB  BEL 

Philippe  substitua  une  bulle  fausse,  qu'il  laissa  circuler 
sous  mains  avec  la  réponse  suivante  : 

ce  Philippe,  par  la  grftce  de  Dieu,  roi  des  Français,  à  Boniface, 
qui  se  dit  pape,  peu  ou  point  de  saint.  Que  ta  très  grande  fatuité 
sache  que  nous  ne  sommes  soumis  k  personne  an  temporel.  La 
collation  des  églises  et  des  prébendes  nous  revient,  et  nous 
avons  le  droit  de  nous  en  attribuer  les  revenus...  » 

Le  pape  excommunia  le  roi,  le  roi  envoya  un  homme  à 
lui,  Nogaret,  pour  saisir  le  pape  et  le  traduire  devant  un 
concile  œcuménique  qu'il  projetait  de  réunir.  Le  tout  se 
termina  par  l'irruption  des  gens  du  roi  à  Anagni,  rési- 
dence de  Boniface  (1303),  et  par  la  scène  où  l'Italien  Co- 
lonna,  dit-on,  souffleta  le  vieux  pontife. 

Le  deuxième  successeur  de  Boniface  VIII  fut  un  prélat 
français,  Clément  V,  qui,  pour  des  motifs  restés  obscurs, 
vint  s'établir  à  Avignon  en  1309.  Le  pape  commença  à  faire 
figure  de  chapelain  du  roi  de  France.  Il  lui  avait  déjà  sacri- 
fié un  de  ses  ordres  religieux,  le  plus  riche,  les  Templiers  *  ; 
les  malheureux,  accusés  de  pratiques  superstitieuses  et 
immorales  qu'ils  auraient  rapportées  d'Orient,  furent  l'objet 
d*unlong  procès  qui  se  termina  par  des  supplices  comme 
celui  du  grand  maître  J.  Molay  (1314). 

Le  procès  n'a  guère  d'autre  portée  que  celle  d'une 
opération  fiscale,  analogue  aux  spoliations  de  juifs  :  mais  la 
férocité  avec  laquelle  il  fut  conduit,  Tanathème  lancé  par 
J.  Molay  mourant  contre  ses  bourreaux,  en  ont  fait,  avec 
les  scandales  privés  de  la  famille  royale,  un  des  épisodes 
les  plus  connus  du  règne. 

Cette  résistance  victorieuse  au  pape,  puis  cette  main- 
mise sur  la  papauté,  émurent  fortement  la  chrétienté,  même 
les  Italiens  Gibelins,  qui  n  admettaient  pas  qu*un  autre  que 
l'Empereur  osât  s'élever  contre  Rome  : 

«  J'eus  nom  Hugues  Capet,  déclare  l'ancêtre  de  la  dynastie  capé- 
tienne dans  le  Purgatoire  de  Dante,  vers    1310  ;  de  moi  sont  nés 

1.  Cf.  p.  35,  n.  1. 


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lA  PÀPAUTé,  LBS  ÉTATS  GÉNÉRAUX  63 

ces  Philippe,  qui  depuis  peu  régnent  en  France.  J'étais  fils  d'un 
boucher  de  Paris;  mais»  quand  les  anciens  rois  manquèrent...,  je 
metrouyai  tenir  les  rênes....  De  mon  fils  sort  cette  race  où  les 
morts  font  reliques  [on  voit  que  saint  Louis  même  n'est  pins  res- 
pecté]... Mais  Yoici  qui  dépasse  le  mal  fait  et  à  faire  :  je  le  yois 
entrer  dans  Anagni,  le  fleurdelisé  I  je  vois  le  Christ  captif  en  son 
vicaire...  Je  vois  le  nouveau Pilate  si  cruel,  que  ceci  ne  le  rassasie 
p«s,etque  sans  retenue  il  porte  vers  le  Temple  ses  avides  désirs...  » 


IV 
La  royauté  et  la  nation. 

Le  sonverain  révolutionnaire  qui  a  été  amené  par  toutes 
ces  luttes  à  rendre  si  autoritaires  les  institutions  de  saint 
Louis,  a  été  conduit  aussi  à  une  mesure  libérale  :  c'est  lui 
qui  passe,  non  sans  raison,  pour  avoir  réuni  la  première 
représentation  nationale,  les  États  généraux. 

Les  rois  avaient  bien  souvent  consnltéleurs  sujets,  même 
les  humbles  {homines  médiocres),  et  s'étaient  arrêtés  parfois 
devant  leurs  remontrances.  Mais  Philippe  le  Bel  donna  le 
premier  à  la  consultation  un  caractère  d'universalité  voulu 
et  systématique.  Ce  fut  au  cours  du  conflit  avecle  pape  (1302), 
quand  le  roi  tinta  prouver  qu'il  avait  tous  ses  sujets  derrière 
loi.  Les  nobles  et  les  clercs  furent  convoqués  personnelle- 
ment, les  gens  des  communes  par  «  procureurs  ».  Les  deux 
ordres  laïques  approuvèrent  sans  réserves  le  souverain  :  le 
clergé,  qui  se  trouvait  dans  une  situation  délicate,  écrivit 
diplomatiquement  au  Saint-Père  qu'il  aurait  voulu  protester, 
mais  qu'il  avait  vu,  d'après  l'attitude  «  du  roi  et  du  peuple  », 
que  c'e&t  été  inutile.  Philippe  renouvela  la  consultation 
contre  les  Templiers  en  1308,  et  s'en  trouva  bien. 

Mais,  en  1314,  ayant  de  nouveau  convoqué  des  États  en 
vue  de  la  guerre  de  Flandre  qui  menaçait  de  renaître,  il  dut 
introduire  devant  eux  la  question  brûlante  des  subsides  à 
percevoir.  Cette  fois-ci,  les  bourgeois,  qui  seuls  avaient  à 
payer  la  c  taille  »  projetée,  se  contentèrent  de   déclarer 


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64  SAINT  LOUIS   ET  PHILIPPE  LE   BEL 

qu'ils  paieraient;  «  le  roi  les  en  mercia  »,  et  ce  fut  tout. 
Seulement,  au  moment  où  Philippe  le  Bel  mourut  (1314), 
des  assemblées  de  nobles,  de  clercs  et  de  bourgeois  se  réu- 
nissaient spontanément  en  Bourgogne  et  ailleurs,  pour  pro- 
tester contre  les  exactions  du  gouvernement  royal.  Les  Irois 
ordres  allaient-ils  arracher  une  «Grande  Charte  »?...I1 
n'en  fut  rien.  Mais  les  rois  comprirent  qu'ils  feraient  bien  de 
donner  un  caractère  plus  sérieux  aux  consultations  qu'ils 
avaient  inaugurées,  s'ils  ne  voulaient  voir  l'initiative  leur 
échapper. 

Louis  X  le  Hutîn  (1314-1316)  accorda  toute  une  série  de 
réformes  sur  des  points  de  détail.  Philippe  V  le  Long  (1316- 
1322)  et  son  frère  Charles  IV  le  Bel  (1322-1328)  ne  craignirent 
pas  de  multiplier  les  consultations  nationales.  Mais  il  ne 
sortit  pas  grand'chose  de  ces  réunions,  —  point  intéressant 
à  constater  dès  le  début.  La  bourgeoisie  surtout,  qui  aurait  pu 
obtenir  tant  de  concessions  en  échange  du  vote  des  subsides, 
ne  semble,  dès  ce  moment,  montrer  de  défiance  que  vis-à- 
vis  de  rÉglise  et  des  barons,  d'initiative  qu'au  service  du 
souverain. 

A  la  mort  de  Louis  X,  les  États  généraux  s'étaient  réunis 
pour  trancher  la  question  la  plus  grave,  celle  de  la  succes- 
sion. Le  trône  devait-il  revenir  à  la  fille  de  Louis  X  on  à 
son  frère  Philippe  ?  Ce  furent  les  États  qui  décidèrent  en 
faveur  des  mâles.  Quand  Charles  IV  mourut,  la  question 
se  présenta  de  nouveau  :  cette  fois,  les  barons  seuls,  ecclé- 
siastiques et  laïques,  furent  appelés  à  la  résoudre,  et  ils  la 
résolurent  dans  le  même  sens  qu'en  1316.  Philippe  VI  de 
Valois,  cousin  du  dernier  roi,  devint  ainsi  roi  de  France 
(1328).  Il  allait  apparaître  surtout  comme  roi  de  la  noblesse  : 
dès  1328,  il  combattait  pour  elle  contre  les  communes  de 
Flandre  (victoire  de  Cassel).  Sa  cour  devint  le  centre  de 
ralliement  de  la  plus  fine  chevalerie  d'Europe  :  on  y  vit 
paraître  même  le  roi  Jean  de  Bohême. 

Mais  son  administration  resta  bourgeoise.  Déjà  les  plus 
intelligents  des  bourgeois  ont  une  tendance  marquée  à 
dédaigner  les  charges  municipales  fortement  amoindries  par 


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PARIS  65 

la  taielle  royale,  à  dédaigner  même  la  «  marchandise  », 
pour  se  porter  vers  les  fonctions  d'État  —  et  ce  fait  est  sans 
doute  l'explication  de  la  passivité  des  réunions  des  trois 
ordres.  Dés  le  début  du  xiv'  siècle,  à  travers  Tanalogie  du 
développement  général  en  France  et  en  Angleterre,  on  voit 
se  dessiner  la  différence  du  groupement  dans  les  deux  pays  : 
en  Angleterre,  barons  et  communes  contre  roi  ;  en  France, 
roi  et  bourgeois  contre  noblesse  et  clergé 


V 
Éolat  de  la   France. 

Ainsi,  non  seulement  TÉtat  français  existait,  mais  il  avait 
déjà  groupé  autour  de  lui  les  éléments  constitutifs  de  la 
nation.  Il  est  naturel  de  penser  que  ce  grand  fait  politique 
n*a  pas  peu  contribué  à  la  très  réelle  prospérité  de  la  France, 
prospérité  dont  les  premières  bases  avaient  été  jetées  au 
xii^  siècle,  mais  que  le  progrès  de  la  royauté  a  assurée  de 
1250  à  1350.  Le  plus  sûr  indice  de  cette  connexité  est  la 
place  déjà  tenue  par  Paris  \  la  capitale  capétienne. 

Paris  avait  été  enfermée  dans  une  enceinte  fortifiée  par 
Philippe- Auguste,  et  ses  rues  étroites  et  boueuses  étaient 
pavées  depuis  le  même  règne.  Sur  la  Seine  se  groupaient  les 
principaux  édifices,  Louvre  au  nord,  cathédrale,  Palais  de 
Justice  et  Sainte-Chapelle  dans  la  cité,  etc.  Quatre  ponts 
reliaient  les  deux  rives  :  la  rive  gauche  comprenait  la 
montagne  Sainte-Geneviève,  le  quartier  intellectuel  ;  la  rive 
droite,  les  quartiers  marchands,  qui  allaient  à  peu  près 
jusqu'aux  boulevards  actuels^  et  nombre  de  riches  mai- 
sons : 

€  Que  de  grands  et  beaux  hôtels  de  riches  fameux  I  s'écrie  un 
anonyme  au  début  du  ziv«  siècle.  Les  uns  sont  ceux  des  rois,  des 
comtes,  des  ducs,   des'  chevaliers,   des  autres  barons  ;  les  autres 

1.  dOOiWO  habitants  an  nv*  siècle. 


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66  SAINT  LOUIS   ET  PHILIPPE  LE  BEL 

appartiennent  aux  prélats  ;  ils  sont  nombreux,  grands,  bien  bâtis, 
beaux  et  splendides,  au  point  qu'à  eux  seuls  et  séparés  des  autres 
maisons,  ils  pourraient  constituer  une  merveilleuse  cité.  » 


Mais  ce  n'était  pas  sealement  la  capitale  qui  produisait 
sur  l'étranger  cette  impression  favorable  :  tout  le  pays  était 
prospère.  Passons  sur  les  classes  riches,  dont  le  luxe  était 
tel  que  le  roi  Philippe  le  Bel  a  pu  rendre,  dès  1294,  une 
ordonnance  somptuaire  :  «nulle  bourgeoise  n'aura  char... 
nul  chevalier  ne  donnera  à  nul  de  ses  compagnons  que 
deux  paires  de  robe  par  an...  nul  ne  donnera,  au  grand 
manger,  que  deux  mets  et  un  potage  au  lard,  sans  fraude  : 
et  au  petit  manger  un  mets  et  un  entremets....  »  Bornons- 
nous  à  parler  des  classes  où  les  preuves  d*aisance  ne 
peuvent  passer  pour  des  fantaisies  individuelles. 

Les  paysans  de  France  étaient,  en  certaines  régions  tout 
au  moins,  par  exemple  en  Normandie,  aussi  nombreux  au 
XIV*  siècle  que  de  nos  jours.  «  Cinq  de  nos  départements 
n'ont  pas  retrouvé  leur  population  de  cette  époque  » 
(Coville).  En  ce  qui  concerne  le  bien-être  matériel,  les 
manants  n'étaient  pas,  proportions  gardées,  plus  mal  par- 
tagés qu'aujourd'hui.  On  commençait  à  porter  partout  la 
chemise.  Ajoutons  que,  pour  apprécier  cette  prospérité  à 
sa  juste  valeur,  il  faudrait  pouvoir  comparer  l'état  du  reste 
de  l'Europe. 

On  sait  que  les  artisans  étaient,  dès  le  xiii*  siècle,  orga- 
nisés en  corporations.  Le  prévôt  de  saint  Louis,  Etienne 
Boileau,  nous  a  conservé  les  «  statuts  »  de  ces  métiers  pour 
la  ville  de  Paris  :  ils  donnent  Tidée  d'une  industrie  où  le 
maître,  le  compagnon,  l'apprenti,  ne  sont  pas  éloignés  l'un 
de  l'autre,  où  l'on  travaille  sans  grande  intensité,  mais 
sans  grands  risques.  Ces  artisans  apparaissent  dans  une 
dépendance  assez  étroite  des  marchands;  qui  forment  la 
partie  la  plus  riche  de  la  bourgeoisie. 

Les  seuls  revenus  assurés  proviennent  encore  de  la  terre. 
Non  seulement  ni  l'industrie  ni  le  commerce  n'ont  besoin 
de  gros  capitaux,  mais  encore  l'Église  condamne,  en  prin- 


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HéaÉMONIB  INTELLECTUELLE  DE   LA   FRANGE  67 

cîpe,  le  prêt  à  intérêt.  Les  Juifs  et  les  «  Lombards  »  (Italiens), 
qui  en  ont  le  monopole  de  fait,  sont  toujours  sous  le  coup 
d'expulsions  arbitraires  :  des  mesures  particulièrement  radi- 
cales furent  prises  contre  eux  sous  Philippe  le  Bel. 


Cet  état  de  grand  bien-être  relatif  explique  à  son  tour, 
pour  une  bonne  part,  la  place  éminente  qu'occupe  la  France 
de  ce  temps  dans  la  civilisation  catholique. 

L'Université  de  Paris  est  sortie  de  Técole  de  l'évêché  : 
son  existence  a  été  reconnue  par  le  roi  en  1200;  les  bases  de 
sa  constitution  ont  été  jetées  par  le  pape  une  vingtaine 
d'années  plus  tard.  En  1257,  saint  Louis  lui  donna  la  Sor- 
bonne.  Les  maîtres  de  théologie  et  d'c  arts  »  (sciences  et 
lettres)  attirent  des  étudiants  de  toute  l'Europe  S  Pour  la 
médecine  seulement,  Montpellier  est  supérieure,  et,  pour 
le  décret  (droit),  Bologne. 

Dans  Tart  aussi,  Tinfluence  de  la  France  ne  paraît  guère 
douteuse.  Nous  avons  vu  combien  était  variée  de  formes, 
suivant  les  régions,  «  la  blanche  parure  d*églises  »  dont  s'était 
revêtue  TEurope  après  Van  1000  ;  mais  c'est  bien  dans  la 
région  parisienne  que,  vers  1150,  on  a  eu  l'idée  d'étayer  les 
murs  des  églises  par  des  piliers  en  arc-boutant,  et  qu'on  a 
pu  ainsi  élever  à  des  hauteurs  inconnues  des  cathédrales 
comme  Notre-Dame  de  Paris,  de  Chartres,  etc.  (cf.  plus 
loin,  ch.  viii).  Dès  1250,  cette  architecture  «  gothique  »  a  pro- 
duit à  Paris  son  chef-d'oeuvre,  la  Sainte-Chapelle,  et  trouvé 
un  théoricien,  Villard  de  Honnecourt.  Or,  c'est  au  xiii®  siècle 
seulement  qu'elle  paraît  en  Allemagne  et  en  Angleterre,  et 
la  cathédrale  d'Upsal  en  Suède  (xiv®  siècle)  fut  élevée  par 
des  architectes  français. 

Dans  la  littérature,  si  l'activité  reste  grande,  les  chevau- 
chées d'un  pays  à  l'autre  deviennent  plus  rares.  Nous  avons 
indiqué  le  caractère  errant  de  nos  Chansons  de  geste,  qui  ont 


1.  Dès  le  zm*  siècle,  on  pape  parle    «  dn  fleuve  de  scxence  »  qtn  se 
répand  de  Paris  sar  toute  la  chrétienté. 


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68  SAINT  LOUIS   ET  PHILIPPE  LE  BEL 

séduit  TAUemagne  des  Hohenstanfen.  La  littérature  de 
langue  d'oc  n^avait  pas  résisté  à  la  croisade  contre  les 
Albigeois,  mais  ses  rejetons  avaient  été  portés  par  les  Afîn- 
nesànger  de  Frédéric  II  jusqu'à  Palerme.  Mais,  vers  1300, 
le  «  français  »  de  Parisis  et  de  Champagne  a  pris  le  dessus, 
et  cette  langue  plus  ferme  se  prête  moins  aisément  aux 
imitations  des  étrangers  :  cependant  ceux-ci  se  passent  tou- 
jours difficilement  de  certaines  productions  de  notre  litté- 
rature féodale  comme  de  notre  littérature  bourgeoise 
(romans),  et  un  Italien  déclare  le  français  «  la  langue 
la  plusdélittable  et  celle  qui  s'entend  le  plus  communément 
en  Europe  )». 

La  Renaissance  seule  a  enlevé  à  la  France  cette  hégé- 
monie intellectuelle  relative. 


Il  faut  bien  se  représenter  cette  situation  de  la  France, 
due  à  la  royauté,  et  que  la  nation,  dans  l'ensemble,  sait  être 
due  à  la  royauté,  pour  comprendre  combien  va  être  ressen- 
tie douloureusement  l'horrible  crise  de  la  guerre  de  Cent 
Ans,  et  comment  la  nation  va  se  serrer  autour  du  Roi.  Tout 
le  monde  sentira  le  changement,  et  tout  le  monde  en  verra  la 
cause  principale  :  l'Anglais  —  tout  le  monde,  même  le 
paysan  encore  à  demi  serf,  le  Grand  Ferré,  puis  Jeanne 
d'Arc. 


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CHAPITRE  V 
LA  GUERRE  DE  CENT  ANS  (1337-1453) 


I.  Cr£ct  bt  Poitibrs.  —  L'Angleterre,  le  Roi  et  le  Parlement  (1337).  — 
Flandre  et  Bretagne.  ~  Grécy  (24  août  1346),  Calais.  —  Peste  noire.  — 
Poitiers  |18  septembre  1356).  •—  L'anarchie.  —  Paix  de  Brétigoy  (1360), 
les  Compagnies. 

II.  DuGUBscuN.  —  Charles  V,  la  liquidation.  —  La  revanche. 

III.  La  TRâvB  (1380-1415).  —  Les  troubles.  Marmousets  et  princes.  — 
Orléans  et  Bourgogne  (1407),  Armagnacs  et  Bourguignons.  —  Le  grand 
schisme. 

IV.  AzniooiiRT.  —  Azincourt  (25  octobre  1415). —  L'alliance  anglo-bour- 
guignonne. —  Paix  de  Troyes  (1420).  —  La  France  anglaise,  Charles  VII. 

V.  Jbarmb  d'Arc.  -  La  Pucelle  d'Orléans  (1429),  sa  fin  (1431).  -  La 
réconciliation  avec  le  duc  de  Bourgogne,  Paris  repris.  —  La  réorgani- 
sation du  royaume.  —  L'expulsion  des  Anglais  (1450,1453). 


Au  sortir  de  la  première  lutte  que  le  roi  capétien  avait 
soutenue  contre  le  plus  dangereux  de  ses  vassaux,  la 
France  avait,  pendant  près  d'un  siècle,  exercé  une  hégémo- 
nie réelle,  dont  l'éclat  de  la  cour,  sous  Philippe  VI  de  Valois 
(1328*1350),  était  le  signe  extérieur.  Cependant  il  semble 
qae  la  création  politique  des  Capétiens  ne  soit  encore 
qu'un  édifice  féodal  éphémère,  comme  l'empire  angevin  ou 
l'empire  germano-sicilien  des  Hohenstaufen  :  à  voir  le 
caractère  cosmopolite  de  la  cour,  la  passivité  des  communes 
dans  les  premiers  États  généraux,  à  bien  d'autres  indices, 
on  sent  que  le  lien  immatériel  qui  fera,  de  cet  assemblage 
de  provinces  acquises,  une  personne,  n'est  pas  encore 
formé.  L'âme  va  naître  au  contact  d'un  autre  État  qui,  lui, 
est  déjà  une  nation  :  TÂngleterre. 


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70  LA  aUERRB  DB  CENT  ANS 

I 

CSréoy  et  Poitiers. 

Une  série  de  circonstances  a  donné  alors  à  l'Angleterre 
une  avance  d'environ  un  siècle.  La  population  laissée 
par  les  invasions  barbares  y  est  devenue  plus  tôt  qu'ail- 
leurs un  peuple  homogène  :  les  Anglo-Saxons.  Par  le 
fait  de  la  conquête  normande  (1066),  la  royauté  absolue  a 
été  superposée  d'un  seul  coup  à  ce  peuple,  et,  dès  le 
XII*  siècle,  elle  avait  créé  les  institutions,  judiciaires  et 
autres,  que  nous  ne  trouvons  en  France  qu*au  temps  de 
saint  Louis  et  de  Philippe  le  Bel.  Au  xui*  siècle,  en  face  de 
cette  royauté  fortement  organisée,  on  trouve  déjà  en  Angle- 
terre un  Parlement  qui  agit  comme  les  États  généraux  de 
France  ne  pourront  agir  qu'en  1357.  Ainsi,  l'Angleterre 
est  «  prête  »  pour  agir  à  l'extérieur  (Lavisse),  au  temps 
d'Edouard  l^  et  d'Edouard  III,  comme  la  France  le  sera  au 
temps  de  Charles  VIII.  Cest  Edouard  I*'  qni  a  jeté,  dans  ce 
pays  très  petit  alors  relativement  à  la  France  (il  ne  faut  pas 
oublier  ce  point),  les  bases  d'un  service  d'infanterie,  sinon 
universel,  du  moins  largement  étendu,  qu'Edouard  III  (1327- 
1377)  allait  développer.  Aussi  l'action  extérieure  tente-t-elle 
fortement  cette  nation.  D'abord  le  roi,  par  sa  mère  Isabelle, 
fille  de  Philippe  le  Bel,  a  fait  valoir  des  prétentions  au  trône 
de  France  en  1328,  lors  de  l'exclusion  définitive  des  femmes 
au  profit  de  Philippe  de  Valois  :  Edouard  III,  sentant  qu'un 
mouvement  national  appuyait,  en  France,  cette  mesure,  a 
reconnu,  il  est  vrai,  Philippe  VI  comme  roi  (1329,  1331). 
Mais  la  jeunesse  anglaise  tout  entière  est  «  frétillante  » 
d  aller  visiter  les  riches  campagnes  de  France  :  la  France 
va  être  c  Tlnde  »  de  l'Angleterre  au  xiv*  et  au  xv*  siècle 
(S.  Luce). 

En  présence  de  ce  besoin  d'expansion  du  jenne  roi  et  de 
ses  sujets,  il  est  presque  inutile  de  parler  des  incidents  qui 


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EDOUARD   III  71 

amenèrent  la  rupture  :  ce  sont  à   peine  des  prétextes.  La 
décision  fiit  prise  en  1337  : 

€  Àdonc  le  jeune  roi  d'Angleterre,  qui  voyait  la  bonne  volonté 
de  ses  hommes,  par  le  bon  conseil  qu'il  eut,  fit  une  grande  assemblée 
à  Londres  pour  avoir  un  parlement,  au  palais  de  Westmoustier, 
des  prélats,  des  nobles  et  des  consauls  des  bonnes  villes  d'Angle- 
terre, et  pour  avoir  conseil  sur  ce  à  savoir  qu'il  en  pourrait  et  de- 
vrait faire...  »  (Froissart.) 

Le  résultat  fut  qu'Édoaard  reprit  ses  prétentions  à  la  cou- 
ronne de  France.  Un  nouveau  Parlement,  en  septembre  1337, 
avisa  aux  moyens  de  les  faire  vafoir  : 

«  Encore  fut-il  dit  et  arrêté  que  pour  aider  le  roi  à  avoir  finance 
et  ses  guerres  à  permaintenir,  chaque  sac  de  laine  paierait  double 
imposition... 

Encore  fut-il  conseillé  et  arrêté  qu'on  défendit,  et  sur  la  tête, 
parmi  le  royaume  d'Angleterre,  que  nul  ne  jouât  ni  s'esbaniftt  fors 
que  de  l'arc  à  la  main  et  des  saiettes  (flèches),  et  que  tout  ouvrier 
ouvrant  arcs  et  saiettes  fût  franc  et  quitte  de  toutes  dettes... 

Encore  fut- il  ordonné  et  arrêté  que  tout  chevalier  et  écuyer  et 
compagnon  servant  le  roi  en  sa  guerre,  aurait  les  soudées  [soldes]  du 
roi  ;  et  que  tout  prisonnier  et  conquêt  qu'ils  pourraient  faire  ni 
prendre,  ce  leur  demeurât  à  leur  profit... 

Encore  fut-il  ordonné  et  arrêté  que  tout  seigneur,  baron,  cheva- 
lier, et  honnête  homme  de  bonnes  villes  missent  cure  et  diligence 
dlnstruire  et  apprendre  à  leurs  enfants  la  langue  française,  par 
quoi  ils  en  fussent  plus  habiles  et  coutumiers  en  leurs  guerres. . .  » 
(Froissart.) 


Le  roi  d'Angleterre  attaqua  d'abord  par  la  Flandre.  An- 
glais et  Flamands  étaient  en  relations  intimes  :  nous  avons 
dit  que  les  laines  d'Angleterre  alimentaient  les  métiers  fla- 
mands, et  que  par  là  le  roi  anglais  avait  un  moyen  dépression 
sur  les  gens  de  Gand  onde  Bruges.  Il  l'employa  en  interdisant 
l'exportation  de  laines  anglaises  :  aussitôt  les  Flamands  se 
mirent  de  nouveau  en  révolte  contre  leur  comte.  Un  certain 
Artevelde  leur  montra  que  «  sans  le  roi  d'Angleterre  ils  ne 
pouvaient  vivre,  car  toute  Flandre  est  fondée  sur  draperie, 
et  sans  laine  on  ne  peut  draper  »  (Grandes  Chroniques  de 


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72  LA   GUERRE   DE  CENT  ANS 

Saint'Denis) ,  Les  premiers  coups  furent  donc  portés  dans 
ce  pays,  à  la  bataille  navale  de  TEk^lase  (1340)  :  bataille  de 
vaisseaux  petits,  mais  nombreux,  puisque  les  Français  en 
avaient  400  ^  Les  Anglais  y  affirmèrent  déjà  leur  supé- 
riorité sur  mer. 

Un  autre  champ  d'opérations  s'ouvrit  en  Bretagne  par  la 
mort  du  duc  Jean  III  (1341)  :  Charles  de  Blois  et  Jean  de 
Montfort  revendiquèrent  le  duché,  et  les  deux  rois  inter- 
vinrent, chacun  pour  soutenir  un  droit  de  succession  pré- 
cisément contraire  de  celui  qu'ils  représentaient  en  se  dis- 
putant le  trône  de  France.  Philippe  VI  aida  Charles  de 
Blois,  héritier  par  les  femmes,  et  Edouard  aida  Montfort,  re- 
présentant de  la  lignée  masculine.  Ce  fut  une  guerre  de 
«  belles  bacheleries  et  expertises  d'armes  »,  dont  le  paysan 
des  marches  bretonnes  fit  les  frais  :  elle  a  trempé  Dugues- 
clin. 

Le  roi  de  France  avait  pris  des  mesures  défensives  dès  le 
début  de  la  guerre  :  il  avait  envoyé  des  gens  d'armes,  nous 
apprend  Froissart,  dans  les  places  frontières.  Plusieurs 
fois,  les  deux  rois  se  trouvèrent  en  présence.  Mais  ce  n'était 
pas  une  mince  affaire  que  d'assembler  de  tous  les  points 
du  royaume  l'armée  féodale  et  communale.  En  1346,  le  roi 
d'Angleterre  débarqua  en  Normandie,  ravagea  cette  pro- 
vince, fit  apercevoir  des  habitants  de  Paris  les  feux  de  ses 
incendies,  et  enfin  passa  la  Somme,  avant  que  Philippe  VI 
eût  son  monde  sous  la  main  :  le  24  août,  «encore  attendait  le 
roi  le  comte  de  Savoie  et  Monseigneur  Louis  de  Savoie, 
son  frère,  qui  devaient  venir  à  bien  1.000  lances...,  car  ainsi 
étaient-ils  mandés  et  retenus  et  payés  de  leurs  gages  pour 
trois  mois  tous  pleins  «(Froissart).  Philippe  avait  pourtant, 
dit-on,  20.000  armures  de  fer  à  cheval,  et  plus  de  100.000 
hommes  de  pied  ;  c'est  avec  ces  forces  qu'il  attaqua  les 
25.000  Anglais  à  Crécy  en  Ponthieu.  Les  archers  an- 
glais montrèrent  là,  pour  la  première  fois,  leur  écrasante 


1.  Les  tonnages  étaient  de  80  à  220  t.  (La  Roncière,  Hist.  At   la 
fr.,  I,  p.  439J 


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CRÉCY  ET  POITIERS  73 

supériorité  :   elle  assura  à  leur  roi  une  victoire  complète . 

Le  résultat  durable  de  la  bataille  de  Crécy  fut  de  per- 
mettre à  Edouard  le  siège  de  Calais.  La  ville  fut  prise  en 
1347,  et  on  se  mit  à  la  repeupler  avec  des  Anglais.  Jusque- 
là,  le  roi  d'Angleterre  devait  aller  à  Bordeaux  pour  trouver 
une  base  d'opération  sûre  :  désormais,  il  eut  un  point  de 
débarquement  sous  sa  main  —  et  pour  deux  cents  ans. 

Les  malheurs  avaient  déjà  commencé  pour  certaines  pro- 
vinces comme  la  Normandie.  Un  fléau  naturel  vint  s'ajouter 
à  la  guerre,  la  peste  noire,  venue  d'Orient  par  Tltalie  : 

c  En  cet  an  (1347-8)  fut  une  mortalité  de  gens,  en  Provence  et 
en  Languedoc,  venue  des  parties  de  Lombardie  'et  d'outre-mer, 
si  très  grande  qu'il  n'y  demeurât  pas  la  sixième  partie  du  peuple... 
La  devant  dite  mortalité  au  royaume  de  France  dura  environ  un 
an  et  demi,  peu  plus»  peu  moins,  en  telle  manière  qu'à  Paris 
mourait  bien  jour  par  autre  800  personnes...  »  (Grandes  Chro- 
niques. y 

La  mort  de  Philippe  VI  (1350),  mit  le  comble  à  ces 
maux,  car  Jean  le  Bon,  qui  lui  succéda,  était  sensiblement 
moins  intelligent  que  lui,  de  plus,  entêté  et  brutal.  D'ailleurs, 
il  eut  affaire  dès  le  début  aux  intrigues  de  Charles  de 
Navarre,  qui  avait  des  possessions  en  France  (Évreux,  etc.), 
et  n'était  pas  sans  prétentions  à  la  couronne  :  Jean  le  fit 
arrêter  à  Rouen  en  1355. 

Mais  l'Anglais  était  revenu  :  il  fallut  réunir  des  États 
pour  avoir  de  l'argent,  et  établir  le  monopole  du  sel,  la 
trop  célèbre  gabelle.  Des  soulèvements  éclatèrent  partout, 
fomentés  par  le  roi  de  Navarre.  Néanmoins,  Jean  put 
réunir  plus  de  50.000  hommes  en  1356,  lorsque  le  Prince 
Noir,  fils  d'Edouard  III,  renouvela  l'attaque  par  Bordeaux. 
Le  roi  avait  réussi  à  couper  les  Anglais,  qui  s'étaient  aven- 
turés jusqu'à  la  Loire,  et  réussit  encore,  semble-t-il,  aies 
surprendre  près  de  Poitiers,  en  plein  passage  du  Miosson. 
Leur  arrière-garde  fut  détruite. 

Devant  que  pût  être  tournée 
L'avant-garde  et  repassée, 
Car  jà  fat  outre  la  rivière, 

BSQUISSB  mST.    DB  FRANCE.  4 


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74  LA  GUERRE  DE  CENT  ANS 

chante  le  héraat  Cbandos,  qui  était  présent  ^  Mais  le 
prince  Noir  fit  volte-face,  et  les  archers  anglais  décidèrent 
encore  la  bataille  en  sa  faveur.  Le  roi  même  fut  pris 
(18  septembre  1356).  C'était  le  début  de  la  grande  misère  : 

«  Dans  ma  jeunesse,  écrivait  le  Toscan  Pétrarque  (qui  vint  en 
France  en  1360),  les  Bretons  que  Ton  appelait  Angles  passaient 
pour  les  plus  timides  des  Barbares  :  maintenant  c'est  une  nation 
très  belliqueuse.  Elle  a  renversé  l'antique  gloire  militaire  des  Francs 
par  des  victoires  si  nombreuses  et  si  inespérées,  que  ceux  qui 
naguère  étaient  inférieurs  aux  misérables  Ecossais...  ont  tellement 
écrasé  par  le  fer  et  par  le  feu  le  royaume  tout  entier  que  moi, 
qui  le  traversais  dernièrement  pour  affaires,  j'avais  peine  à  me 
persuader  que  c'était  là  le  pays  que  j'avais  vu  autrefois  )»  ^. 

Le  désastre  commun  avait  fait  naître  une  mauvaise  hu- 
meur générale.  Mauvaise  humeur  contre  le  «  dauphin  > 
Charles  (âgé  de  20  ans),  qui  prenait  le  pouvoir.  Mauvaise 
humeur  contre  les  nobles,  dont  la  défaillance  était  cer- 
taine :  à  Crécy  il  y  avait  eu  surtout  des  morts,  à  Poitiers  il 
y  eut  trop  de  prisonniers.  Chez  les  bourgeois,  atteints  si 
directement  par  les  altérations  de  monnaies  et  les  aides, 
cette  mauvaise  humeur  fut  formulée  avec  une  précision  jus- 
qu'alors inconnue,  et  qui  fit  la  popularité  historique  d*un 
des  tribuns.  Les  États  généraux,  réunis  à  Paris,  prirent 
une  attitude  révolutionnaire  (1357)  :  la  bourgeoisie  pari- 
sienne, qui  les  dominait  par  le  prévôt  des  marchands 
Etienne  Marcel,  intrigua  avec  le  roi  de  Navarre,  et  installa 
les  bandes  de  celui-ci  aux  portes  de  la  capitale.  Poussés  à 
bout  par  ces  bandes,  les  paysans  eux-mêmes,  les  Jacques^ 
se  révoltèrent  (1358).  Le  dauphin  Charles  se  montra  heu- 
reusement capable  de  surmonter  la  crise  :  quand  Marcel  eut 
été  tué  par  les  royalistes  (31  juillet  1358),  il  sut  reconquérir 
la  capitale  par  sa  modération,  et  faire  face  à  une  nouvelle 
invasion  d'Edouard  III  (1359-60). 

La  paix  de  Brétigny  délivra  le  roi,  qui  la  ratifia  à  Calais, 

1.  Cf.  coll.  B.  Zeller,  Jean  le  Bon,  p.  146. 

2.  Trad.  S.  Lace,  DuguesclUif  p.  124. 


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LÀ  DÉTRESSE  DE  LA  FRANCE  75 

mais  loatde  fat  la  rançon.  Il  fallut  céder  à  l'ennemi  les 
provinces  limitrophes  de  la  Guyenne  et  le  Ponthieu,  et  lui 
promettre  trois  millions. 

Ce  n'eût  pas  été  trop  cher,  si  le  royaume  avait  pu  être 
délivré  en  même  temps  des  Compagnies  de  mercenaires 
que  la  guerre  y  avait  multipliées  ;  mais  celles-ci,  ne  con- 
naissant plus  aucun  chef,  continuèrent  à  traiter  la  France 
comme  leur  «  chambre  »  : 

c  n  n'est  t^mpSy  ébattement,  ni  gloire  en  ce  monde  qne  de  gens 
d*armes,  confiait  plus  tard  un  de  ces  aventuriers  à  Froissart,  de 
gueiToyer  par  la  manière  qu'avons  fait  au  temps  de  notre  jeunesse 
folle...  Âh  !  il  y  avait  parfois  de  durs  moments...  Mais,  lorsque 
nous  arrivait  de  faire  quelque  bonne  prise,  quelque  riche  capture, 
comme  nous  nagions  dans  l'abondance  I  Pour  punir  les  lâches 
qai  se  rançonnaient  aux  brigands  de  Bentley,  nous  les  obligions  à 
nous  apporter  à  notre  tour  les  blés,  la  farine,  le  pain  tout  cuit..-  la 
poulaiÛe  et  la  volaille...  Par  ma  foi,  cette  vie  était  bonne  et  belle,  d 


II 
Dugu^solin. 

Le  roi  Charles  V,  qui  succéda  à  Jean  le  Bon  en  1364, 
trouva  donc  une  situation  effrayante  à  liquider.  Il  s'occupa 
d*abord  du  roi  de  Navarre.  Le  jour  même  du  sacre,  à 
Reims^  on  lui  apprit  que  les  bandes  de  celui-ci  avaient  été 
battues  à  Cocherel.  Il  fallut  néanmoins  acheter  la  paix 
à  Charles  au  prix  de  Montpellier,  que  Philippe  de  Valois 
avait  acquis  peu  de  temps  auparavant  sur  la  maison 
d'Aragon.  Mais  les  étrennes  du  règne  nouveau  étaient 
d*aatant  plus  heureuses  que  la  bataille  de  Cocherel 
attira  Tatlention  du  roi  sur  Bertrand  Duguesclin^  à  qui 
était  dû  le  succès.  C'était  un  cadet  de  famille  bretonne, 
moitié  gentilhomme,  moitié  paysan,  et  plus  paysan  que 
gentilhomme,  assez  peu  soucient  du  point  d'honneur 
chevaleresque  (il  fut  pris  plus  souvent  que  blessé),  hostile 
aux  <  chaperons  fourrés  »  des  villes,  mais  pitoyable  aux 


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76 


LA  GUERRE   DE  CENT  ANS 


«Jacques  »,  et  jouissant  par  là  d'une  réelle  popularité: 
captif  du  Prince  Noir,  il  avait  le  droit  de  compter  sur  les 
«  fileresses  »  de  France  pour  gagner  sa  rançon. 

Charles  V  tira  profit  aussi  de  la  fin  de  la  guerre  de  suc- 
cession de  Bretagne.  Son  protégé  Charles  de  Blois  fut 
vaincu  et  tué  à  Âuray  (1364)  :  mais  cette  mort  permettait 
au  roi  de  reconnaître,  en  tout  bien  tout  honneur,  le  vain- 
queur comme  duc  de  Bretagne.  La  Bretagne  fut  apaisée  : 
c'était  encore  une  porte  fermée  à  l'Anglais. 

Enfin,  Charles  confia  à  Duguesclin  le  soin  d*emmener  les 
Compagnies  en  Espagne.  Le  prétexte  fut  la  querelle  de  suc- 
cession de  Castille  :  Henri  de  Transtamare  disputait  le  trône 
à  Pierre  le  Cruel.  Duguesclin  vint  soutenir  le  premier  ;  mais 
Pierre  le  Cruel  appela  à  l'aide  le  Prince  Noir,  qui  tenait  sa 
cour  à  Bordeaux.  Le  prince  triompha  à  Navarette  (1367),  et 
ce  n'est  qu'après  son  départ  qu'Henri  prit  sa  revanche  à 
Montiel  (1369).  L'allié  des  Français  resta  maître  de  la 
Castille,  dont  la  flotte  allait  être  à  la  disposition  du  roi  de 
France  pour  la  guerre  anglaise. 

En  effet,  Charles,  dès  le  début,  n'avait  eu  en  vue  qu'un 
objectif  :  l'expulsion  de  TÂnglais.  Il  ne  voulut  pas  s'engager 
sans  avoir  multiplié  les  précautions.  Avant  tout,  il  com- 
mença par  se  constituer  une  armée  régulière,  imitant,  dans 
la  mesure  du  possible,  les  dispositions  qui  avaient  fait  la 
force  de  l'ennemi  (voir  Tordonnance  du  16  janvier  1373). 
Use  pourvut  aussi  d*artillerie.  Il  employa  à  cette  œuvre 
Targent  levé  en  vue  de  la  rançon  du  roi  Jean,  puis  ïaide, 
votée  par  les  États  de  1369,  et  qu'il  rendit,  sans  mot  dire, 
permanente  :  c'est  de  lui  que  datent  les  principaux  cadres 
de  l'administration  financière,  généralités  et  élections.  Puis 
il  leva  le  masque  en  prenant  fait  et  cause  pour  des  seigneurs 
gascons  qui  s'insurgeaient  contre  le  Prince  Noir,  et  en 
«  sommant  »  celui-ci  de  comparaître  devant  son  Parlement  : 
c  J'irai,  répondit  le  Prince,  le  bassinet  en  tête  et  60.000 
hommes  en  ma  compagnie  »  (1369). 

L'Anglais  saccagea,  en  effet,  Limoges  qui  l'avait  trahi  ; 
mais  l'hydropisie  le  força   bientôt  à  regagner  sa  patrie, 


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CHARLES   V  ET  DUGUESCLIN  77 

OÙ  il  mourut  en  1376.  Le  roi  de  France  n'avait  plus  devant 
lui  que  des  subalternes,  et  Daguesclin,  devenu  connétable 
en  1370,  les  battit  partout  :  d'ailleurs,  la  connivence  des 
populations  facilita  le  succès  dans  les  villes  et  dans  les 
campagnes.  Edouard  III  n'était  plus  alors  que  l'ombre  de  lui- 
même  :  il  mourat  en  1377.  A  sa  mort,  les  Anglais  ne  con- 
servaient guère  que  Bordeaux,  Bayonne  et  Calais.  Ils  ne 
signèrent  pas  de  paix,  mais  leur  roi  Richard  II  était  mineur, 
une  révolution  le  renversa  en  1399,  et  Henri  IV  de  Lan- 
castre,  qui  Tavait  détrôné,  eut  affaire  toute  sa  vie  à  des  rébel- 
lions. Les  envahisseurs  ne  devaient  reparaître  qu'au  bout 
d'une  génération. 

La  tradition  déjà  établie  qui  portait  la  maison  de  France 
à  s'éteodre  du  côté  des  terres  d'Empire,  «  terrains  vagues  » 
au  point  de  vue  politique,  n'avait  pas  été  interrompue 
même  par  la  guerre  de  Cent  Ans.  Lorsque  Philippe  de 
Valois  avait  «  assuré  »  ses  frontières  au  début  de  la  lutte, 
il  avait  considéré  comme  siennes  les  places  fortes  de  Savoie, 
de  Lorraine,  de  Hainaut.  Il  avait  acheté  le  Dauphiné: 
dès  1356,  le  fils  du  roi  de  France  s'appelait  officiellement 
le  Dauphin.  Charles  V  chercha  à  profiter  de  ses  bonnes 
relations  avec  l'empereur  Charles  IV,  et  d'une  visite  de 
celui-ci  à  Paris  (1378),  pour  faire  reconnaître  ces  empiète* 
ments  sur  le  domaine  impérial.  La  Provence,  en  outre,  était 
depuis  longtemps  à  la  maison  capétienne  d'Anjou.  Mais 
tout  ce  mouvement  d'expansion  allait  être  compromis  par 
la  constitution  de  la  Bourgogne  en  apanage  au  profit  du 
fils  préféré  de  Jean  le  Bon  (1364),  et  par  la  politique  parti- 
cuUère  de  cette  maison  ducale. 

III 
La  Trêve  (1380-1415). 

Il  était  temps  que  l'Anglais  fût  chassé,  car,  visiblement, 
Charles  V,  uniquement  attentif  à  la  libération  du  territoire, 


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78  LA  GUERRE  DE  CENT  ANS 

avait  froissé  beaucoup  de  susceptibilités  plus  ou  moins  lé- 
gitimes, et  trop  tendu  les  ressorts.  A  la  fin  du  règne,  la 
révolte  couve  partout  :  à  Paris  d'abord,  puis  en  Bretagne 
où  le  roi  veut  imposer  son  gouvernement  direct,  en  Flandre 
où  le  duc  de  Bourgogne  ^  est  sur  le  point  d'hériter  du 
vieux  comte  Louis,  en  Languedoc  où  gouverne  le  duc 
d'Anjou,  frère  du  roi.  Charles  V  perd  encore  son  conné- 
table '  avant  de  disparaître  (1380).  Le  nouveau  roi  est 
un  enfant  :  ses  oncles  vont  avoir  à  faire  face  aux  insur- 
rections provoquées  par  les  aides ^  trop  répétées,  du  roi 
défunt.  La  crise  fut  dure  à  surmonter  ;  comme  toujours, 
c'est  dans  les  grasses  communes  de  Flandre  qu'était  le 
principal  foyer.  On  les  écrasa  à  Roosebecque  (novembre 
1383),  et  le  coup  frappé  là  retentit  partout.  Paris  fut  maté, 
privé  d'une  partie  de  son  enceinte  et  de  ses  portes.  A  Rouen 
et  dans  le  Languedoc,  il  y  eut  plus  d'un  supplice. 

Le  fait  qui  domine  désormais  la  vie  politique  est  l'op- 
position entre  les  vieux  conseillers  de  Charles  V,  comme 
le  connétable  de  Clisson,  et  les  oncles  du  roi,  les  princes 
apanages,  Bourgogne,  Berry,  Anjou,  Bourbon.  Charles  VI, 
devenu  majeur,  eut  assez  d'énergie  pour  conserver  au 
pouvoir  les  premiers,  les  Marmousets.  Mais  l'opposition 
des  grands  feudataires  assurait  un  point  d'appui  à  tous  les 
ennemis  du  gouvernement  :  c'est  ainsi  que  Pierre  de  Craon, 
qui  tenta  d'assassiner  Clîsson  en  1392,  trouva  un  asile  tout 
préparé  en  Bretagne.  Ce  fut  bien  pis  quand  Charles  VI  fut 
frappé  de  folie  (1392).  «  Il  n'a  été  empoisonné  que  de  mau- 
vais conseils,  »  déclara  aussitôt  avec  autorité  le  duc  de 
Berry,  et  les  Marmousets  ne  trouvèrent  pas  dans  la  jeune 
reine  Isabeau  de  Bavière  l'appui  nécessaire  pour  résister 
aux  oncles.  Le  pays  n'eut  pas  à  se  louer  du  changement  de 
gouvernement,  à  en  croire  un  fonctionnaire  poète  qui 
rimait  vers  1400,  Eustache  Deschamps  : 


1.  Philippe  le  Hardi,  fils    du  roi  Jean,  devenu  duc   de  Bourgogne  en 
1363. 

2.  Duguesdin  mourut  devant  Ghâteauneuf-Randon  (1380). 


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MBURTRE  DU  DUC  D  ORLÉANS  79 

Lasse,  lasse,  chétive  et  égarée, 

[il  s'agit  de  la  France] 

Pauvre  d'amis,  défaillant  de  seigneurs. 
Qui  jadis  fut  partout  si  renommée. 
Riche  d'avoir,  franche  et  digne  d'honneur, 
Qui  aujourd'hui  suis  si  pleine  de  pleurs, 
Serve  en  tout  cas  et  presque  anéantie. 
Droit  me  défaut,  sur  moi  règne  rigueur. 

Que  deviendra  la  dolente  ébahie  ? 
Je  dusse  être  comme  veuve  gardée. 
Et  chérie  comme  la  douce  fleur 
De  ceux  de  qui  je  suis  emparentée, 
Qui  dussent  supporter  ma  douleur. 
Car  lors  voit-on  et  Tami  et  l'amour. 
Quand  le  besoin   court  sur  la  seigneurie. 
Secourez-moi,  las  !  ou  je  ne  vois  tour  : 

Que  deviendra  la  dolente  ébahie  ? 


Il  n'y  aurait  eu  que  demi-mal,  si  les  princes  du  sang  se 
fassent  entendus  entre  eux.  Mais  une  haine  sourde  sépa- 
rait le  duc  de  Bourgogne,  Philippe  le  Hardi,  et  laîné  des 
frères  du  roi,  Louis  d'Orléans.  Le  respect  dû  à  l'âge  con- 
tenait encore  celui-ci  :  mais  en  1404  Philippe  mourut,  et  son 
duché  de  Bourgogne,  ainsi  que  les  nombreux  clients  que  le 
duc  s*était  faits  en  France,  passèrent  sous  la  direction  de 
son  fils  Jean  sans  Peur.  Dès  lors,  rien  ne  tempéra  plus 
Tacharnement  de  la  lutte  entre  les  deux  cousins  :  elle 
aboutit  à  l'assassinat  infâme  du  duc  d'Orléans  (M07). 

Il  ne  faut  pas  s'exagérer  la  portée  des  déclamations  : 
depuis  la  mort  d*Édouard  III,  et  sauf  les  troubles  de  1382, 
la  France  venait  de  traverser  une  période  de  calme  et  de 
prospérité  au  moins  relatifs.  C'est  seulement  après  la  mort 
du  duc  d'Orléans  que  recommencèrent  les  troubles  sérieux. 
Le  gouvernement,  représenté  par  la  reine  Isabeau  et  un 
dauphin  en  bas  âge,  était  trop  débile  pour  assurer  justice 
aux  enfants  d'Orléans  contre  le  maître  de  la  Bourgogne  et 
de  la  Flandre  :  ils  n'avaient  donc  à  compter  que  sur  eux- 
mêmes  et  sur  les  partisans  que  le  mariage  du  fils  de  Louis 
d'Orléans  avec  la  fille  du  comte  d'Armagnac  leur  fit  dans  le 


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80  LA   GUERRE   DE   CENT   ANS 

Midi.  On  vit  reparaître  des  bandes,  armées  par  Tun  ou 
l'autre  parti,  aux  environs  de  Paris,  ville  qui  était  Tenjeu 
principal  de  la  lutte  :  en  1410  «c  fut  défendu  par  le  roi...  que 
nuls  nobles...  n^allassent  au  mandement  de  Tune  partie  ni 
de  l'autre,  ni  qu'à  Tun  ni  à  l'autre  nul  ne  présume  de  le 
servir  en  armes,  sur  la  confiscation  de  tous  ses  biens  »  *. 

Mais  le  gouvernement  même  dut  prendre  parti  :  quand 
Jean  sans  Peur  Teut  inquiété  en  s'appuyant  sur  la  démo- 
cratie parisienne  (l^s  Cabochiens^  1413),  il  devint  franche- 
ment armagnac.  Les  paysans  commencèrent  à  revoir  les 
temps  des  Grandes  Compagnies  : 

«  Non  pas  un  an  ni  deux,  leur  fait-on  dire  en  1422,  mais  il  y  a 
déjà  14  ou  15  ans  que  cette  danse  douloureuse  commença.  Je  ne 
crois  mie  que  depuis  le  roi  Clovis . . .  France  fut  aussi  désolée  et 
divisée  comme  elle  est  aigourd'hui,  car  oncques  puis  que  le  nom 
vint  en  France  de  Bourguignon  et  d'Ârmagnac,  tous  les  maux  que 
Ton  pourrait  penser  ni  dire  ont  été  commis  au  royaume  de 
France...  *.  » 

Le  retour  de  l'Anglais  allait  mettre  le  comble  aux  souf- 
frances. 


Mais,  au  temps  de  la  génération  qui  suivit  Charles  V, 
toute  la  chrétienté  était  éprouvée.  L'autorité  qui,  jusqu'à 
présent,  avait  été  le  suprême,  et  souvent  efficace,  recours, 
était  décidément  défaillante.  Quand  Urbain  VI,  le  dernier 
pape  d'Avignon,  fut  revenu  mourir  à  Rome  (1378),  un  con- 
clave lui  donna  un  successeur  italien,  mais  un  autre  lui 
élut  un  successeur  français.  On  vit  donc  deux  papes  :  on 
devait  bientôt  en  voir  trois,  «  l'abominable  trinité  »  î  L'Uni- 
versité de  Paris  intervint  pour  remettre  en  honneur  la 
doctrine  qui  subordonnait  le  pape  aux  conciles  généraux  : 
le  concile  de  Pise  (1409)'  essaya  de  terminer  le  schisme, 


1.  D  après  Monstrelet  (1390-1453),  le  premier  des  grands  chroniqueur 
bourguignons. 

2.  Journal  étun   bourgeois  de   Paris    (1409-1445),   p.    162.  Ce  curieux 
document  est  anonyme  ;  l'auteur  était  clerc  et  ami  des  Bourguignons. 


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LB  GRAND   SCHISME  81 

mais  les  deux  papes  n'étaient  d'accord  que  pour  décliner 
son  autorité.  Un  nouveau  concile,  à  Constance  (1415), 
greffa  sur  ce  désordre  une  guerre  redoutable  en  faisant 
brûler  Jean  Huss,  qui  prêchait  à  Prague  une  «  réforme  » 
totale  de  l'Église.  L'Église  gallicane,  sans  se  mettre  en. 
révolte  ouverte,  revendiquait  une  série  de  libertés  :  avant 
tout,  elle  tenait  à  ce  que  les  dignités  ecclésiastiques  fussent 
conférées  par  Télection,  avec  autorisation  pour  les  rois  et  les 
grands  de  «  recommander  »  leurs  candidats,  mais  interdic* 
tion  pour  la  cour  de  Rome  de  tout  distribuer  à  ses  créatures  ; 
ce  sont  ces  principes  qui,  admis  par  les  conciles  au  temps 
du  grand  schisme,  devaient  être  solennellement  proclamés 
à  l'assemblée  de  Bourges  en  1438.  La  conviction  que  la 
France  était  schismatique,  bruyamment  affichée  par  les 
Anglais,  allait  aggraver  les  maux  qu'ils  apportaient  au 
pays. 

IV 
▲sinocurt. 


Cest  en  1415  que  les  étrangers  reparurent  sur  le  sol  fran- 
çais. Le  roi  Henri  V  (1413)  avait,  aussitôt  après  son  avène- 
ment, envoyé  des  ambassadeurs  à  Charles  VI  pour  faire 
revivre  les  prétentions  à  la  couronne  de  France,  sous  la 
forme  insidieuse  d'un  mariage  avec  une  fille  du  roi  : 

«  Qnaad  le  retour  da  roi  [Charles  VI]  fut  venu  à  la  connaissance 
des  Anglais,  raconte  Jouvenel  des  Ursins  ^,  ils  retournèrent  à 
Paris  pour  avoir  réponse  des  o£Eres  qu'ils  avaient  faites  d'avoir 
madame.  Catherine  pour  leur  roi,  et  demandaient  Guyenne  et  Pon- 
thien  et  en  effet  que  le  traité  de  Brétigny  se  tînt. ..  Et  à  la  fin  tou- 
jours venait  que  paix  ne  se  pouvait  faire,  sinon  qu'elle  fût  dirigée 
et  condoite  par  vérité  et  par  justice.  » 

Henri  V  commença  l'attaque  par  la  Normandie,  qui  avait 
1.  ÂrcheTéqae  de  Reims  et  chroniqueur  (1388-1473). 


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82  LA  GUERRB  DE  CENT  ANS 

laissé  à  ses  sujets  des  souvenirs  alléchants,  et,  après  avoir 
pris  Harfleur,  se  mit  en  marche  vers  Calais. 

Le  gouvernement  armagnac  n  avait  pas  manqué  d'appeler 
tous  les  vassaux  de  France  aux  armes  : 

((  et  pour  ce  faire  envoya  [le  roi]  à  tous  ses  baillis  et  sénéchaux  ses 
mandements  royaux,  par  lesquels  il  requérait  bien  instamment  à 
tous  ses  vassaux  et  sujets  que  sans  délai  le  voulsissent  aller  servir. 
Âpres  lequel  mandement  publié  à  Paris,  Amiens,  et  autres  lieux 
du  royaume,  le  roi  envoya  vers  les  ducs  d'Orléans  et  de  Bourgogne 
ses  ambassadeurs  eux  requerre  bien  acertes  que  chacun  d'eux  lui 
voulsît  envoyer  500  bassinets.  Ledit  duc  d'Orléans  fut  [non]  con- 
tent d'envoyer,  mais  depuis  y  alla  lui-même  avec  toute  sa  puis- 
sance. Et  le  duc  de  Bourgogne  fit  réponse  que  point  n'y  enverrait 
ses  gens,  mais  irait  en  propre  personne...  servir  le  roi;  néan- 
moins... n'y  alla  pas.. .  » 

Le  connétable  d'Albret  eut  plus  de  100.000  hommes  et 
du  canon  pour  arrêter  25.000  Anglais  à  Azincourt  (25  octo- 
bre 1415)  ;  le  résultat  fut  un  désastre,  dû  une  fois  de  plus 
aux  arcs  anglais,  et  plus  complet  encore  qu'à  Crécy  et  à 
Poitiers. 


Le  gouvernement  armagnac  ne  s'abandonna  ;  pas  mais  il 
avait  à  faire  face  du  côté  des  Anglais  et  du  côté  des  Bour- 
guignons. Henri  V,  d'une  part,  reparut  en  1418,  portant 
toujours  son  effort  sur  la  Normandie,  où  il  prit  Rouen. 
Cependant,  Jean  sans  Peur  revenait  sur  Paris,  dont  les 
portes  lui  furent  ouvertes  par  les  partisans  qu'il  y  avait 
conservés,  et  où  il  remit  le  pouvoir  à  la  populace.  Très 
agrandie  matériellement  par  la  construction  d'une  nou- 
velle enceinte  sous  Charles  V,  pourvue  désormais  d'un 
palais  digne  de  ce  nom  (le  Louvre)  et  d'une  véritable  forte- 
resse (la  Bastille),'  Paris,  avec  le  prestige  national  que  lui 
donnait  son  rang  quatre  fois  séculaire  de  capitale,  avec  le 
prestige  européen  qu'elle  devait,  en  ce  moment  même,  au 
rôle  directeur  de  son  Université  dans  le  schisme,  avec  son 
esprit  municipal  qui  s'était  affirmé  dans  tontes  les  éclipses 
du  pouvoir  (1357,  1382,  1413),  Paris  était  de  taillée  faire 


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HENRI   V  83 

pencher  la  balance  du  côté  où  il  se  jetterait  :  sa  défection 
définitive  ne  contribua  pas  peu  à  affoler  les  Armagnacs  et  à 
les  porter  aux  résolutions  extrêmes.  Or,  si  la  reine  Isabeau 
de  Bavière  penchait  vers  les  Bourguignons,  eux  avaient  entre 
les  mains  le  jeune  dauphin  Charles.  Il  eut  une  entrevue  avec 
Jean  sans  Peur  à  Montereau  (1419),  enti^evue  dans  laquelle 
le  duc  de  Bourgogne  fut  assassiné  avec  ou  sans  sa  conni- 
vence. 

La  conséquence  immédiate  fut  de  jeter  Philippe  le  Bon, 
le  nouveau  maître  de  la  Bourgogne  et  de  la  Flandre, 
dans  les  bras  des  Anglais.  D'ailleurs,  beaucoup  d'autres 
sujets  du  roi,  dans  le  nord  de  la  France,  avaient  été  indignes 
par  le  drame  de  Montereau,  et  la  reine  Isabeau  elle-même  se 
rapprocha  des  alliés,  auxquels  le  traité  de  Troyes  (1420) 
donna  alors  cause  gagnée.  Henri  V  devait  épouser  Cathe- 
rine et  hériter  de  Charles  VI,  et  : 

«  considéré  les  horribles  et  énormes  crimes  et  délits  perpétrés 
andit  royaume  de  France  par  Charles,  soi-disant  dauphin  de 
Viennois,  il  est  accordé  que  nous  [Charles  VI],  notre  dit  fils  le 
roi  [Henri  V],  et  aussi  notre  très  cher  fils  Philippe,  duc  de  Bour- 
gogne, ne  traiterons  aucunement  de  paix  ni  de  concorde  avec 
ledit  Charles...  » 

La  ville  de  Paris  accueillit  bien  le  roi  d'Angleterre, 
héritier  présomptif  de  France,  mais  Henri  V  mourut  dès 
1422.  Quelques  semaines  après,  la  mort  du  roi  fou  (1422) 
était  suivie  de  la  proclamation  de  Henri  VI  comme  «  roi 
d'Angleterre  et  de  France  »,  et  il  semblait  que  le  but  de  la 
guerre  commencée  par  Edouard  III  fût  atteint. 


Mais  le  dauphin  devenu  Charles  VII  avait  toujours  pour 
lui  les  provinces  du  centre  et  le  Languedoc,  sans  compter 
de  nombreux  partisans  dans  les  possessions  anglaises  et 
bourguignonnes,  et  quelques  alliés  au  dehors .  C'était  un 
garçon  de  19  ans,  chétif  et  veule  et  qui,  connaissant  la  vie 
scandaleuse  de  sa  mère,  eut  plus  d'une  fois  des  doutes  sur 


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84  LA  GUERRE  DE  CENT  ANS 

sa  naissance  et  sur  son  droit  *.  Il  se  serait  peut-être 
abandonné  s'il  n'avait  eu  autour  de  lui  des  hommes  comme 
Tanneguy-Duchatel  et  d'autres  Armagnacs,  en  chacun 
desquels  le  patriote  était  doublé  de  Thomme  de  parti, 
l'un  et  l'autre  compromis  par  un  crime  inexpiable.  On 
entama  la  lutte,  qui  d'abord  fut  malheureuse  :  deux  défaites 
en  Bourgogne  et  en  Normandie  rejetèrent  les  lieutenants  du 
«  roi  de  Bourges  »  sur  la  ligne  de  la  Loire,  et  il  semble  bien 
que  si,  avec  l'offensive  anglo-bourguignonne  au  nord,  se 
fut  combinée  une  attaque  venant  de  Guyenne,  il  aurait  pu 
être  réduit.  Mais  la  ligne  de  la  Loire  fut  bien  défendue  : 
Montargis,  qui  en  était  le  poste  avancé,  repoussa  les  Anglo- 
Bourguignons  (1427),  et  Orléans  se  mit  en  devoir  de  faire 
de  même  (1428).  Les  Orléanais  y  réussirent  grâce  à  une  in- 
tervention vraiment  surprenante,  laquelle  rendit  décisif  le 
courant  moral  qui  se  dessinait  déjà  en  faveur  de  Charles  VIL 


V 
Jeanne  d'Arc. 

En  mars  1429,  Charles  VII  résidait  au  château,  aujour- 
d'hui ruiné,  qui  domine  la  petite  ville  de  Chinon  et  les 
bords  de  la  Vienne,  lorsqu'on  lui  amena,  du  village  de 
Domrémy(sur  les  confins  delà  Champagne  etde  la  Lorraine), 
une  «  bergerette  »  d'environ  18  ans,  qu'on  disait  inspirée 
de  Dieu.  Le  fait  n'était  pas  nouveau,  et  devait  se  reproduire. 
Mais,  cette  fois,  la  bergère,  qui  s'appelait  Jeanne  d'Arc, 


1.  Oa  trouvera  des  renseignements  sur  cette  scabreuse  question 
dans  Thibault,  habeau  de  Bavière  (1903),  p.  371,  376.  401,424.  Le  per- 
turbateur possible  de  la  lignée  royale  serait  Louis  d'Orléans.  Or 
Charles  Vil  est  né  en  février  1403.  Mais,  encore  en  février  1403,  Louis 
d'Orléans  donnait  des  marques  d'hostilité  à  la  reine  :  de  plus,  il  était 
alors  «  occupé  »  ailleurs.  En  avril  1403,  Isabeau  fut  désignée  par 
Charles  VI  comme  régente,  et  c'est  en  1404  qu'elle  semble  s*étre  séparée 
du  roi. 


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JEANNE   d'arc  85 

alla  droit  au  prince  et  lui  parla  d'un  secret  qu'il  ne  croyait 
connu  que  de  Dieu  et  de  lui  seul  :  une  prière  intérieure 
qu  il  avait  prononcée  dans  un  de  ses  moments  de  doute  sur 
sa  naissance  ^  Le  cœur  de  la  paysanne  s'était  ému  à  la 
pensée  de  ce  jeune  homme  auquel  elle  sentait  irrésisti- 
blement, avec  tant  de  braves  gens,  qu'on  «  faisait  tort  » 
de  son  héritage,  et  de  plus,  avec  ce  tact  psychologique 
extraordinaire  qui  caractérise  souvent  les  femmes,  elle 
avait  deviné  qu'en  lui  la  faiblesse  se  doublait  d'une  angoisse 
profonde  sur  son  droit,  et  que  c'était  à  lui  d'abord  qu'il 
fallait  rendre  confiance  en  sa  cause. 

Quoi  qu'il  en  soit^  le  roi  fut  impressionné,  et,  comme  un 
certain  nombre  de  gens  d'armes  allaient  partir  au  secours 
d'Orléans,  Jeanne  fut  autorisée  à  chevaucher  avec  eux.  A 
Orléans,  son  arrivée  acheva  d'exalter  le  courage  de  la 
population  :  les  Anglais  furent  repoussés  plus  rudement 
encore  qu'à  Montargis  (8  mai  1429).  Ce  que  l'incident  de 
Chinon  avait  été  pour  le  roi,  la  délivrance  d'Orléans  le  fut 
pour  tous  ceux  qui  soutenaient  sa  cause  :  le  «  signe  »  de 
Dieu.  Partout  l'état  d'esprit,  assez  déprimé  Jusque-là,  fut 
changé  en  quelques  semaines. 

Les  conseillers  et  les  capitaines  de  Charles  VII  ne  se 
décidèrent  pas  sans  peine  à  tirer  parti  de  l'effet  moral  pro- 
duit sur  la  troupe  et  sur  les  populations  par  Tapparition  de 
c  la  Pucelle  ».  Ils  se  laissèrent  enfin  entraîner  au  coup 
hardi  que  demandait  Jeanne  d'Arc  :  le  roi  se  rendit  jusqu'à 
Reims,  où  il  fut  sacré  (juillet  1429).  Puis,  les  communica- 
tions rétablies  ainsi  avec  les  Armagnacs  du  nord  de  la 
Loire,  on  tâta  Paris  :  mais,  à  l'attaque  de  la  porte  Saint- 
Honoré,  la  Pucelle  fut  blessée.  Le  charme  était  décidément 
rompu  pour  les  chefs  :  ils  laissèrent  prendre  Jeanne  par  les 
Bourguignons  à  Compiègne,  et  ne  s'en  inquiétèrent  plus. 
On  aurait  probablement  pu  la  racheter  avant  qu'elle  passât 

1.  «  [Le  fait]  repose  sur  un  appareil  de  preaves  si  solide  qu'il  est  im- 
possible de  le  rejeter  sans  rejeter  les  fondements  de  l'histoire  tout  en- 
tière »,  juge  Quicherat  (reproduit  par  M.  A.  Lang,  La  Jeanne  d*Arc  de 
Jf.  Anatole  France,  1909,  in  fine). 


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ob  LÀ   GUERRE   DE  CENT  ANS 

des  Bourguignons  aux  Anglais  :  rien  ne  fut  fait.  Cette 
ingratitude  fut  cruellement  ressentie  par  plus  d'un  contem- 
porain, et  la  postérité  a  quelque  peine  |à  lui  trouver  une 
explication  *. 

Les  clercs  dévoués  à  l'Angleterre  firent  brûler  la  Pucelle 
à  Rouen  (1431).  Cette  vengeance  atroce,  racharnement  des 
bourreaux,  la  ferme  douceur  de  la  victime,  l'attachement 
délicat  qu'elle  montra  jusqu'au  bout  pour  son  roi,  achevè- 
rent ce  qu'avaient  commencé  ses  premiers  faits  d'armes. 
Après  la  victoire,  Charles  VII  comprit  qu'il  ne  pouvait 
laisser  la  mémoire  de  l'héroïque  paysanne  qui  avait  sauvé  sa 
cause  sous  le  coup  d'une  condamnation  officielle  comme 
sorcière  :  quand  le  schisme  fut  terminé  et  la  paix  rendue  à 
l'Église,  il  obtint  du  pape  la  cassation,  en  bonne  forme,  de 
l'arrêt  porté  par  des  prêtres  entachés  de  schisme  (1456). 

Au  moment  même  du  sacre,  Charles  VII  pensait  avant 
tout  à  arracher  le  duc  de  Bourgogne  à  lalliance  anglaise. 
Mais  il  n'y  parvint  qu'au  prix  de  rudes  concessions  : 
désaveu  éclatant  des  meurtriers  de  Jean  sans  Peur,  cession 
du  Maçonnais  et  des  villes  de  la  Somme,  etc.  (paix 
d'Arras,  1435).  De  plus,  on  convenait  : 

u  Item  et  que  mondit  seigneur  de  Bourgogae  ne  sera  tenu  de 
faire  aucune  foi,  ni  hommage,  ni  service  au  roy  des  terres  et  sei- 
gneuries qu'il  tient  à  présent  au  royaume  de  France,  ni  de  celles 
qu'il  doit  avoir  par  ce  présent  traité,  et  pareillement  de  celles  qui 
lui  pourront  échoir  cy-après,  par  succession,  audit  royaume,  mais 
sera  et  demeurera  exempt,  de  sa  personne,  en  tous  cas,  de  sujé- 
tion» hommage,  ressort,  souveraineté  et  autres  du  roy,  durant  la 
vie  de  lui...  s 

Les  Anglais  furent  atterrés  : 

«  Si  n'était  pas  fils  de  bonne  mère  [en  Angleterre]  qui  ne 
disait  de  grands  maux  et  villainies  d'icelui  duc  et  de  ses  paîs.  Si 
se  mirent  ensemble  plusieurs  du  commun  et  allèrent  en  divers 
lieux,  parmi  ladite  ville  (Londres],  pour  quérir  aucuns  Flamands... 
et  antres  des  pays  dudit  duc  qui  là  étaient  pour  faire  leurs  mar- 

1.  Cf.  Hauotaux,  Reuue  des  Deux  Mondes,  1910. 


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TRAITÉ   d'aRRAS  87 

chandises. ..  Et  en  cette  fureur  en  prirent  et  occirent  aucuns  sou* 
dainement...  •  (Monstrelet . ) 

Le  résultat  immédiat  du  traité  d'Arras  fut  la  rentrée  du 
roi  dans  Paris  (1436)  :  la  ville  était  bourguignonne,  non 
anglaise.  C'est  plaisir  de  voir  comment  le  bourgeois  de 
Paris,  qui  a  parlé  de  Jeanne  d'Arc  avec  un  dédain  assez 
haineux,  traite  les  Anglais  après  le  revirement  d'Arras. 
Ceux-ci  s'étaient  pourtant  donné  du  mal  pour  plaire  :  mais 
dès  ce  moment  les  traits  saillants  de  leur  caractère,  l'hypo- 
crisie pompeuse  de  leurs  procédés  politiques,  leur  morgue 
gauche,  leur  brutalité  à  froid,  tout  était  particulièrement 
antipathique  au  tempérament  français  déjà  dessiné  —  singu- 
lièrement peut-être  au  tempérament  parisien. 

Avant  d'achever  la  besogne  nationale,  Charles  «  le  bien 
servi  »  avait  à  remettre  un  minimum  d'ordre  dans  ses  do- 
maines et  à  réorganiser  ses  forces.  Les  tentatives  de  fronde 
des  nobles  (on  dit  alors  la  Praguerie  *)  furent  réprimées 
(1440).  Les  mercenaires,  qu  on  désignait  du  nom  sinistre- 
ment  expressif  à'écorchears^  mais  auxquels  le  roi,  en 
somme,  devait  en  grande  partie  son  trône,  avaient  droit  à 
quelques  égards  :  le  dauphin  Louis  les  conduisit  en  Suisse, 
et  leur  donna  ce  pays  à  piller  (bataille  de  Saint-Jacques, 
1444).  Pour  se  passer  d'eux,  Charles  s'était  constitué  une 
armée  régulière,  cavalerie  etinfanterie,  — régulière  et  régu- 
lièrement payée.  Il  avait  surtout  perfectionné  l'artillerie  : 

t  En  laquelle  artillerie  il  y  avait  le  plus  grand  nombre  de 
grosses  bombardes,  gros  canons,  serpentines,  couleuvrines,  cra- 
paudeaux..  Etaient  commis  à  Tartillerie  messire  Jean  Bureau  et 
son  frère,  qui  en  faisaient  moult  bien  le  devoir...  )»  (Mémoires  de 
J.  du  Clcrcq  «.) 

Les  États  généraux  avaient  fourni  l'argent  sans  marchander 
pour  cette  besogne  urgente  :  de  1423  à  4425,  ceux  de  langue 

1 .  En  souvenir  des  troubles  de  Bohême. 

2.  Jacques  du  Glercq  (1420,  ^  après  1467),  chroniqueur  bourguignon. 


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88  LA   GUERRE  DE   CENT  ANS 

d'oîl  avaient  voté  plus  de  6.000.000  liv.  tourn.,  ceux  de 
langue  d'oc  plus  de  2.000.000  liv.  tourn.  (la  livre  tournois 
était  censée  valoir  environ  20  francs).  Pour  plus  de  sûreté, 
Charles  rendit  tout  doucement  la  taille  permanente. 

Cependant,  la  discorde  s'était  mise  au  camp  anglais  : 
les  troubles  se  multipliaient  contre  le  débile  Henri  VI  et 
sa  femme  Marguerite  d'Anjou.  Les  garnisons  de  Normandie 
et  de  Guyenne  ne  recevaient  plus  d'argent  et  pillaient  chez 
le  duc  de  Bretagne  et  chez  le  roi  de  France.  «  Lesquelles 
choses  les  Anglais  refusant  de  réparer,  le  roi  délibéra  par 
conseil  de  leur  faire  la  guerre  par  terre  et  par  mer  »  (1449). 
L'armée  royale  avait  maintenant  un  chef  digne  d'elle  : 
Arthur  de  Richemont,  frère  du  duc  de  Bretagne,  connétable 
depuis  1425,  mais  qui  n'avait  acquis  toute  l'influence  qu'il 
méritait  que  dix  ans  après,  et  qui  allait  mener  avec  le  comte 
de  Clermont  les  campagnes  décisives.  On  commença  par  la 
Normandie,  et  l'on  y  gagna  la  bataille  de  Formigny  (1450)  : 
petite  action,  mais  d'effet  moral  immense,  car  on  avait  cette 
fois,  en  rase  campagne,  vu  le  dos  des  Anglais.  Aussitôt  Ton 
se  porta  sur  la  Guyenne,  qui  fut  conquise  à  son  tour  :  le 
vétéran  Talbot  vint  la  disputer  une  dernière  foix  aux  Fran- 
çais, mais  à  Castillon  le  canon  décida  contre  lui,  et  lui- 
même  resta,  comme  il  convenait,  sur  ce  dernier  champ  de 
bataille  de  la  guerre  (1453).  Bordeaux,  ville  anglaise  depuis 
300  ans  presque  sans  interruption,  ouvrit  ses  portes,  —  et 
l'Anglais  ne  tint  plus  que  Calais.  Une  traita  pas,  et  le  suc- 
cesseur d'Henri  V  s'appela  «  roi  d'Angleterre  et  de  France  » 
jusqu'en  1802  ;  mais  la  France  n'en  poursuivit  pas  moins 
la  carrière  que  son  caractère,  déjà  dessiné  et  désormais 
librement  développé,  devait  faire  si  importante. 


DansTintervalle  des  116ans  écoulésdcpuis  qu'Edouard III 
avait  commencé  la  lutte,  en  effet,  un  grand  événement  s'était 
accompli  ;  une  nation  de  plus  était  née  en  Europe.  Il  suffit 


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LA   DÉLIVRANCE   DE  LA   FRANCE  89 

de  rappeler,  pour  marquer  l'importance  de  la  période^  tant 
de  récits  nés  sous  le  talon  de  l'étranger,  et  dans  lesquels  s'est 
trempé,  pendant  des  générations,  le  patriotisme  français, 
Eustache  de  Saint-Pierre,  Ringois,  le  grand  Ferré,  la  dame 
de  la  Roche-Guyon,  enfin  le  «  mystère  »  de 

Jehanne,  la  bonne  Lorraine, 
Qu'Anglais  brûlèrent  à  Rouen  (Villon  ^). 

Le  Roi  avait  maintenant,  du  consentement  au  moins  tacite 
de  tous,  son  armée,  sa  justice,  son  impôt  permanent.  On 
ne  peut  même  pas  dire  que  cette  période  de  cruelles  épreuves 
ait  été  coDiplètement  perdue  pour  la  civilisation  française  : 
messire  Jehan  Froissart,  de  Valenciennes,  avait  écrit  entre 
les  deux  grandes  guerres  anglaises  (1380-1415),  et  un  gra- 
cieux poète,  Charles  d'Orléans,  rélevé  sur  le  champ  de  car- 
nage d*Âzincourt,  s*était  révélé  dans  les  prisons  de  Henri  V. 

Cependant,  à  la  faveur  de  la  guerre  étrangère,  deux 
petites  nations  étaient  en  train  de  se  reformer  dans  les 
flancs  de  la  grande:  la  Bourgogne  et  la  Bretagne.  Il  fallait 
les  faire  rentrer  dans  l'unité  française,  si  Ton  voulait  que  la 
personne  collective,  créée  à  si  grand'peine  par  la  royauté, 
pût  se  développer  librement. 

1.  Voir  p.  113. 


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CHAPITRE  VI 

BOURGOGNE  ET  BRETAGNE  (1453-1494)  < 


I.  Bourgogne  et  Bretagne  en  1461.  —  Le  domaine  royal  en  1453  et 
les  fiefs,  Bourgogne  et  Bretagne  ~  Le  duc  de  Bourgogne,  la  Toison 
d'Or.  —  Le  duc  de  Bretagne.  —  La  fin  de  Charles  VU  (1461). 

n.  LoDis  XI  et  la  Bourgogne  (1477).  —  Charles  VII  et  Louis  (1461), 
Louis  XI.  —  Ligne  du  Bien  Public  (1465).  —  Charles  le  Téméraire, 
Péronne  (1468).  -  Mort  du  duc  de  Guyenne  (1472).  —  Edouard  IV 
(1475).  —  Le  Téméraire  et  les  Suisses.  —  Les  comptes  du  roi.  —  La 
'  mort  du  Téméraire  (1477),  la  succession  de  Bourgogne.  —  La  succès* 
sion  du  roi  René.  ^-  Louis  XI  (1483). 

III.  Les  Beaujbu  et  la  Bretagne  (1488).  —  La  Bretagne  isolée.  —  Les 
Etats  de  1484.  —  Saint- Aubin-du-Cormier  (1488).  —  Le  mariage  de 
Charles  VIII  et  d'Anne  de  Bretagne  (1491).  -  Charles  VIII  (1494). 
~  Bourbon. 


La  monarchie  avait  surmonté  la  seconde  crise  comme  la 
première,  au  prix  de  concessions  qui  avaient  reconstitué 
une  féodalité  moins  universelle  qu'au  xii^  siècle,  mais  plus 
concentrée  :  la  Bourgogne,  la  Bretagne  étaient  de  véritables 
États.  Il  fallait  que  la  royauté  capétienne  reconquît  encore 
une  fois  le  terrain  perdu,  sous  peine  de  mort. 


I 
Boargogne  et  Bretagne  (1461). 

En  1453,  le  domaine  royal  ne  comprenait  encore  qu*une 
certaine  partie  deT  «  empire  »  traditionnel  du  roi  deFrance  : 
au  nord,  Tlle-de-France,  la  Champagne  et  la  Normandie  ;  — 

1.  Klcinclansz,  Hist,  de  la  Bourgogne^  1909.  —  Batiffol,  Le  siècle  de  la 
RenaisMance,  1909. 


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FÉODALITÉ  NOUVELLE  91 

an  midr,  le  Poitou  et  le  Limousin,  la  Guyenne  et  le  Langue- 
doc; —  ajoutons,  dans  le  domaine  prétendu  du  Saint-Em- 
pire, Lyon  et  le  Dauphiné.  Hors  de  ces  limites,  les  grandes 
institutions  régularisées  par  Charles  VII  ne  fonctionnaient 
qu'avec  toutes  sortes  de  restrictions,  ou  même  ne  fonction- 
naient pas.  Une  partie  des  territoires  extérieurs  apparte- 
naient, il  est  vrai,  à  des  branches  de  la  famille  royale,  et 
devaient,  à  ce  titre,  revenir  tôt  ou  tard  à  la  couronne  :  l'Or- 
léanais, le  Bourbonnais,  puis  le  Maine  et  TAnjou,  unis  pour 
lors  à  la  Provence  en  la  personne  du  c  bon  roi  René)»,  etc. 
Mais  la  maison  de  Bourgogne  était  sortie  elle  aussi  (en  1363) 
du  tronc  capétien,  et  la  carrière  qu'elle  avait  parcourue  depuis 
étaitnn  avertissement  sérieuxpour  la  royauté.  Enfin,  d^autres 
domaines  appartenaient  à  des  maisons  indépendantes  :  le 
comté  de  Saint-Pol,  Dunois,  Nevers,  Périgord,  les  petits 
fiefs  gascons  (Albret, Nemours,  Armagnac,  Poix)  — enfin  la 
Bretagne,  dont  la  parenté  avec  la  maison  royale  était  à  tout 
le  moins  très  lointaine.  Bourgogne  et  Bretagne  méritent  de 
nous  arrêter  un  instant  :  c'est  à  peine  si  on  les  considérait 
comme  françaises  au  dehors,  à  une  époque  où  la  notion  de 
frontière  n'était  pas  encore  bien  précisée. 

La  Bourgogne  s'était  développée  dans  des  proportions 
inespérées  pendant  les  «  règnes  »  de  Philippe  le  Hardi  (1363- 
1404),  Jean  sans  Peur  (1404-1419),  et  surtout  de  Philippe  le 
Bon  (1419-1467).  Elle  comprenait  maintenant,  non  seule- 
ment le  duché  et  le  comté  de  Bourgogne  (Bourgogne  et 
Franche-Comté),  mais  la  Flandre,  acquise  par  mariage 
dès  1384,  plus  le  Brabant  et  la  Hollande  d  une  part,  d'autre 
part  l'Artois  et  la  Picardie.  Entre  les  deux  tronçons  de  cet 
État  mal  fait  était  la  Lorraine,  objet  constant  de  l'ambition 
des  ducs  :  en  1431,  Philippe  avait  empêché  René  d'Anjou 
d'hériter  de  ce  pays(bataille  de  Bulgnéville),  préférant  assu- 
rer la  succession  k  la  maison  obscure  des  Vaudemont.  De- 
puis le  traité  d'Arras  en  1435,  le  duc  de  Bourgogne  était 
vraiment  souverain  dans  toute  l'étendue  des  territoires 
énumérés  plus  haut. 


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92  BOURGOGNE   ET  BRETAGNE 

Son  armée  était  organisée  sur  le  modèle  de  celle  de  la 
France,  mais  plus  forte  encore  en  artillerie.  —  La  justice  se 
rend  au  nom  du  duc,  auquel  elle  aboutit  non  sans  peine, 
comme  le  prouve  de  cet  appel  1388  : 

a  Je  me  appelle  de  vous  et  de  votre  puissance  (du  bailli  de  Tab- 
baye  de  Sainte>Seine)  à  laudience  de  M.  le  bailli  de  la  Montagne, 
et  au  cas  que  vous  différeriez  et  voudriez  différer  aucunement,  je 
en  appelle  devant  nos  seigneurs  les  auditeurs  des  causes  des  ap  - 
peaux  du  duché  de  Bourgogne  à  Beaune,  et  au  cas  que  vous  voul- 
driez  différer,  j'en  appelle  au  pallement  Monseigneur  le  duc  à 
Beaune,  et  au  cas  que  vous  y  voulderiez  différer,  je  en  appelle  au 
Pallement  du  roi  notre  sire  à  Paris  *.  » 

Mais  volontiers  le  duc  abrège  la  procédure  et  siège  lui- 
même. 

Le  duc  de  Bourgogne  était  peut-être  le  plus  riche  prince 
de  la  chrétienté  :  il  montrait  aux  étrangers  «  plus  de  100.000 
quintaux  d'or  monnayé,  des  joyaux  d\ine  inexprimable 
magnificence  »,  raconte  un  voyageur  bohémien.  La  source 
principale  de  cette  richesse  était  la  possession  des  indus> 
trieuses  villes  de  la  région  belge,  Liège,  Gand,  Bruges,  vers 
lesquelles  Philippe  avait  cherché,  au  temps  de  la  «  grant 
pitié  »  du  royaume  de  France  (vers  1430),  à  détourner  le 
commerce  méditerranéen,  en  évitant  le  passage  par  le  Lan- 
guedoc et  Lyon.  Cette  possession  était,  d'autre  part,  une 
source  d'embarras  constants.  Les  leçons  données  aux  fac- 
tieux s'étaient  succédé  :  Mons-en-Puelle,  Cassel,  Roose- 
becque,  Hesdin  (1408),  Gavres  (1453).  Saint-Trond  (1467), 
—  et  toujours  en  vain. 

Au  reste,  Philippe  le  Bon  préférait,  malgré  tout,  au  séjour 
de  Dijon,  celui  de  ces  grasses  villes  :  c'est  là  qu'il  présidait 
l'ordre  de  chevalerie  qu'il  avait  créé,  la  Toison  (TOr.  Phi- 
lippe était  salué  dans  ces  cérémonies  comme  a  Monsieur  le 
duc  de  Bourgogne,  de  Lorraine,  de  Brabant,  de  Limbourg 
et  de  Luxembourg,  comte  de  Flandre,  d'Artois  et  de  Bour- 
gogne, palatin  de  Hollande,  Zélande  et  de'Namur,  marquis 

1.  Kleinclausz,  op,  eit,^  p.  180. 


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BOURGOGNE  ET   BRETAGNE  93 

da  Saint-Empire,  seigneur  de  Frise,  de  Salins  etdeMalines, 
chef  et  fondateur  du  noble  ordre  de  la  Toison  d'Or  ».  Et  le 
duc  d'Orléans  «  neluifit  point  l'honneur  de  son  degré  comme 
à  la  tierce  personne  du  royaume  de  France,  mais  comme 
frère  et  chevalier  de  la  Toison  d'Or».  En  1453,  une  be- 
sogne se  présenta  pour  cette  chevalerie  nouvelle  :^Constan- 
tinople  venait  d'être  prise  par  les  Turcs,  et  le  pape  appelait 
à  la  croisade.  En  1396,  Jean  sans  Peur  avait  été  combattre 
Tinfidèle  à  Nicopolis  :  en  1453,  Philippe  et  sa  cour  tirent 
vœu  de  partir,  mais  ils  restèrent.  Le  grand-duc  féodal  lui- 
même  était  maintenant  absorbé,  comme  les  rois,  par  la 
besogne  nationale. 

La  Bretagne  avait  toujours  mené  une  existence  à  part. 
Rattachée  an  royaume  tant  bien  que  mal  au  xiii®  siècle, 
elle  avait  été,  sous  Pierre  Mauclerc  (1213-1237),  un  foyer 
de  résistance.  Mais  tout  cela  avait  été  racheté  par  son 
attitude  au  moment  des  guerres  anglaises,  :  Dugucsclin  et 
Richement  étaient  des  Bretons,  et  le  lien  créé  par  ces  sou- 
venirsétait  solide.  Cependant,  le  duc  François  11(1458-1489) 
semble  avoir  pris  à  tâche  de  le  relâcher  sans  cesse  :  lui 
aussi  se  considérait  comme  souverain.  Spn  armée  était  or- 
ganisée à  part,  très  forte  en  archers  et  arbalétriers,  corps 
qui  formaient  encore  le  noyau  de  Tinfanterie.  11  avait  son 
Parlement  à  Rennes.  Il  levait  l'impôt  et  battait  monnaie. 
On  ne  pouvait  comparer  sa  puissance  matérielle  avec  celle 
du  duc  de  Bourgogne,  mais  elle  avait  l'avantage  d'être 
appuyée  sur  un  fort  sentiment  de  particularisme  local  : 
malgré  tout  ce  qui  les  portait  vers  la  couronne  de  France, 
les  Bretons  ne  considéraient  pas  comme  une  trahison  Tal- 
liance  avec  l'étranger. 

Tels  étaient  les  deux  principaux  appuis  de  la  féodalité 
reformée.  Ce  n'était  pas  le  roi  Charles  VII  qui  pouvait  les 
briser  :  ses  concessions  au  Bourguignon,  son  alliance  avec 
le  Breton  avaient  trop  contribué  à  lui  rendre  possible 
Fexpulsion  des  Anglais.  D'une  manière  généralei  si  le  roi 


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94  BOURGOGNE  BT  BRETAGNE 

avait  été  forcé  à  de  grands  ménagements  vis-à-vis  de 
simples  a  écorcheurs  »,  on  comprend  qu'il  ne  pût  se 
montrer  trop  sévère  pour  des  grands  qui  lui  avaient  renda 
sa  couronne  ;  sa  situation  d'ailleurs  était  la  même  à 
regard  de  la  haute  bourgeoisie,  parlementaire  ou  com- 
merçante. Ce  n'est  que  dans  des  cas  très  exceptionnels  que 
Charles  VII  a  exercé  son  rôle  de  justicier  avec  une  sévérité 
que  ne  tempéra  pas  la  gratitude,  et  qui,  dans  un  de  ces 
cas,  ne  fut  pas  heureuse.  Le  financier  Jacques  Cœur  avait 
contribué  plus  que  qui  que  ce  fût  à  la  renaissance  commer- 
ciale qui  suivit  le  relèvement  politique  :  grâce  à  ses  rela- 
tions étendues  avec  le  Levant,  il  avait  ramené  vers  l'ouest 
le  courant  d  affaires  que  le  duc  de  Bourgogne  cherchait  à 
dévier.  Colossalement  riche,  il  avait  rendu  aux  finances 
royales  des  services  plus  directs,  et  contribué,  par  ses 
avances,  à  rendre  possible  l'expulsion  des  Anglais.  Il  fut  con- 
damné à  la  suite  d'un  procès  inique  (1453)  et  mourut  en  exil. 
Au  reste,  Charles  VII  estimait  sans  doute,  et  non  sans 
quelque  raison,  qu'il  avait  accompli  la  grande  tâche  de  sa 
vie.  Ce  fut  jusqu'au  bout  une  nature  molle  :  c'est  lui  qui  a 
révélé  à  nos  rois  ces  bords  de  la  Loire  qu'avaient  déjà  connus 
les  Plantagenêts,  ce  doux  et  alanguissant  pays  qui  allait 
être  un  des  centres  de  la  civilisation  au  xvi*  siècle. 


II 
Louis    XI  et  la  Bourgogne  (1477 

Enfin,  Charles  VII  avait  été  paralysé  par  un  fait  grave  : 
l'hostilité  de  son  fils  aîné  Louis.  Né  lui-même  en  1403,  il 
avait  eu  ce  fils  en  1423,  et,  à  peine  parvenu  à  l'ftge  d'homme, 
Louis  avait  trempé  dans  la  révolte  des  nobles  et  des  gens 
de  guerre  (Pragaerie^  1440).  Quand  les  rebelles  firent  leur 
soumission,  il  voulut  rester  avec  eux  :  «  Louis,  répondit 
Charles,  les  portes  sont  ouvertes  ;  et,  si  elles  ne  vous  sont 
assez  grandes,  je  vous  ferai  abattre  16  ou  20  toises  de  mur 


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CHARLES   VII   ET  LOUIS  XI  95 

pour  passer  OÙ  mieux  vous  semblera.  Vous  êtes  mon  fils 
et  ne  vous  pouvez  engager  à  quelque  personne  sans  mon 
congé  et  consentement  ;  mais,  s*il  vous  plaît  en  aller,  si 
vous  en  allez  ;  car  au  plaisir  de  Dieu  nous  trouverons 
aucuns  de  notre  sang  qui  nous  aideront  mieux  à  maintenir 
et  entretenir  notre  honneur  et  seigneurie  qu'encore  n'avez 
fait  jusque-ici.  »  Le  père  et  le  fils  se  réconcilièrent  pourtant, 
et  ce  fut  Louis  qui  conduisit  les  écorcheurs  au  dehors  en 
1444:  c'est  alors  qu*il  apprit,  à  Saint- Jacques,  à  apprécier 
les  Suisses.  Chargé  du  gouvernement  du  Dauphiné,  il  y 
c  subtilia  »  tant  d'  «  étrangetés  d  que  son  père  le  menaça 
d  arrestation  en  1456  :  il  dut  s'enfuir  à  la  cour  de  Bour- 
gogne. Charles  mourutavant  d  avoir  pu  le  déshériter  (1461), 
et  ce  fut  Philippe  le  Bon  qui  amena  le  nouveau  roi  à  Paris. 
Au  sacre  le  vassal  éclipsa  complètement  le  suzerain. 

Louis  XI  s'empressa  de  multiplier  les  preuves  de  l'activité 
brouillonne  et  déconcertante  qui  avait  été  jusque-là  le  seul 
trait  bien  saillant  de  son  caractère.  Il  parut  travaillé  d*un 
furieux  besoin  de  «  réformation  ».  Réformation  des  fonc- 
tionnaires : 

<r  niec  désappointa  les  plus  grands  et  principaux  officiers  du 
sojdit  royaume,  comme  le  chancelier  Jouvenel,  le  maréchal,  l'ami- 
ral, le  premier  président  du  parlement,  le  prévôt  de  Paris,  et 
plnsiears  autres.  »  (Jean  de  Troyes^) 

Réformation  religieuse  :  il  voulait  sacrifier  la  Pragma- 
tique an  Pape,  au  risque  de  mécontenter  fort  parlements  et 
universités  :  «  Si  les  prélats  et  les  universités  de  votre 
royaume  veulent  quelque  chose  de  nous,  lui  écrivait  Pie  II 
satisfait,  c'est  à  vous  qu'ils  devront  s'adresser  ;  par  vous 
seul  ils  pourront  l'obtenir,  d  On  voit  poindre  l'idée  du 
concordat.  Pour  ce  qui  est  des  nobles,  Louis  XI  s'attaqua 
particulièrement  à  leur  droit  de  chasse. 

En  quatre  ans,  il  eut  mécontenté  tout  le  monde  sans 
effrayer  personne  ;  les  grands   se  réunirent  de  tous  les 

1.  Chroniqueur  mal  connu. 


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96  BOURGOGNE   ET  BRETAGNE 

points  du  royaume.  Le  frère  du  roi,  duc  de  Berry,  reprit 
vis-à-vis  de  lui  le  rôle  que  Louis  avait  joué  vis-à-vis  de 
son  père.  Dès  qu  on  sut  que  le  Bourguignon  et  le  Breton 
aideraient  les  rebelles,  la  Ligue  du  Bien  public  fut  formée 
(1465).  Une  forte  armée  coupa  un  moment  Louis  de  sa 
capitale  Paris,  qui  comptait  déjà  près  de  300.000  ftmes,  et 
était  encore  à  demi  bourguignon  de  cœur.  Le  roi  multiplia 
ses  avances  pour  soutenir  sa  fidélité  :  «  il  leur  mandait 
qu'il  leur  enverrait  la  reine  pour  accoucher  à  Paris, 
comme  à  la  ville  du  monde  que  plus  il  aimait.  »  Il  agit 
plus  efficacement  en  livrant  bataille  à  Montlhéry.  Mais 
l'ennemi  se  maintenait  sur  la  Seine  :  il  fallut  traiter  (1465-6). 
A  Conflans,  à  Saint-Maur,  on  demanda  la  Normandie,  les 
villes  de  la  Somme,  et  bien  d'autres  choses  qui  montraient 
à  quel  point  «  le  bien  public  était  converti  en  bien  particu- 
lier ».  Louis  l'avait  compris  depuis  longtemps  :  chacun  s'en 
alla  avec  un  morceau  de  France.  Le  roi  eut  le  temps  de 
réfléchir. 

Il  avait  distingué  l'ennemi  principal,  lobjectif  auquel  il 
fallait  tout  subordonner  :  la  Bourgogne.  Bourgogne  et 
France  étaient  désormais  en  présence. 

«  Min«  la  duchesse  [de  Savoie,  sœur  de  Louis  XI],  raconte 
Brantôme,  trouva  le  moyen,.,  de  venir  trouver  le  roi  son  frère 
au  Plessis-lez-Tours...  ;  ...  le  roi  alla  audevant  d'elle  jusqu*à  la 
basse-cour  pour  la  recueiUir  ;  et,  en  Ja  saluant,  la  baisant 
et  l'accolant,  moitié  en  riant,  moitié  en  la  picotant,  il  lui  dit  : 
«  Madame  la  Bourguignonne,  vous  soyez  la  très  bien  venue  » . 
Elle,  en  lui  faisant  une  très  grande  révérence,  lui  dit  : 
ce  Monsieur,  je  ne  suis  point  Bourguignonne,  vous  me  pardon- 
«  nerez.  s'il  vous  plaît.  Je  suis  fort  bonne  Française,  et  votre  très 
«  humble  servante.  » 

A  partir  de  1467,  la  Bourgogne  fut  dirigée  par  Charles  le 
Téméraire,  le  fils  de  Philippe  le  Bon,  qui  avait  les  passions 
ardentes  des  siens  sans  leur  esprit  de  prudence  —  une 
nature  de  sanglier,  que  l'adversité  devait  rendre  farouche  : 

€  Apres  cela,  remarque  Commynes  à  propos  de  ses  dernières 
années,   fait  grand  bien  de  parler    à  quelques  amis  privés,  et 


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LOUIS  XI  ET  CHARLES  LB  TÉMÉRÂIRB  97 

hardiment  devant  lui  plaindre  ses  douleurs,  et  n*ayoir  point  de 
honte  de  montrer  sa  douleur  devant  Tespécial  ami  ;  car  cela 
allège  le  cœur  et  le  réconforte..,  et  non  point  prendre  le  chemin 
que  prit  ledit  duc  de  se  cacher  ou  se  tenir  solitaire...  *  9 

Le  roi  excitait  contre  lui  ses  bonnes  villes  de  Flandre  : 
en  1468,  il  alla  le  trouver  à  Péronne  sans  songer  à  t  décom- 
mander »  une  insurrection  de  Liège.  Ce  qui  devait  arriver 
arriva  :  la  nouvelle  de  la  révolte  parvint  au  duc  pendant 
qu*il  tenait  le  roi.  Louis  XI  passa  un  mauvais  moment,  «  et 
se  voyait  loger  rasibus  d'une  grosse  tour,  où  un  comte  de 
Vermandois  fit  mourir  un  sien  prédécesseur  roi  de  France 
[Charles  le  Simple]  »,  raconte  Commynes,  qui  lui  rendit  en 
cette  occasion  ses  premiers  services.  Le  duc  se  contenta 
de  le  déshonorer  en  l'obligeant  à  venir  aider  au  sac  de 
Liège. 

Charles  le  Téméraire  lui  avait  arraché  autre  chose  :  la 
cession  de  la  Champagne  à  son  frère,  ce  qui  aurait  mis 
l'influence  bourguignonne  aux  portes  de  Paris.  Louis  XI 
joua  des  États  généraux  (1468,  1470),  pour  se  faire  délier 
de  ses  serments  par  t  la  nation  ».  Son  frère  avait  déjà 
accepté  la  Guyenne  à  la  place  de  la  Champagne  :  là,  il 
était  loin  des  Bourguignons,  mais  il  pouvait  appeler  les 
Anglais.  Les  députés  de  1468^  qui  avaient  encore  le  sou- 
venir présent  des  invasions  anglaises,  le  craignaient  : 
t  l'appointement  de  M.  Charles  avec  les  Anglais,  décla- 
raient-ils, est  une  chose  damnable,  pernicieuse,  et  de  très 
maavaise  conséquence,  qui  n*est  à  permettre,  souffrir,  ni 
tolérer  en  aucune  manière  ».  La  mauvaise  santé  du  duc 
évita  cette  chose  pernicieuse  :  en  1472,  le  frère  du  roi 
monrat.  Charles  le  Téméraire  accusa  le  roi  d'avoir  pro- 
voqué cette  mort,  et  chercha  à  la  venger  :  il  s'avança 
jusque  près  de  Paris,  et  fut  arrêté  devant  Beauvais. 

Il  avait  compté  sur  Tappui  de  l'Anglais.  Depuis  la  fin  de 
la  guerre  de  Cent  Ans,  l'Angleterre  avait  été  déchirée  par 

1.  Commynea  (1445-1609),  d'abord  au  terrice  de  la  Bourgogne»  puis 
(■près  PérauM,  cf.  plm  bas)  an  service  du  roi  ;  aolear  de  Mémoires* 

SSQCI8BB  mST.   DU  VRANCE.  S 


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V^  BOURGOGNE  ET  BRETAGNE 

la  lutte  des  Lancastre  et  des  York  :  cesté  vainqueur  en  1471, 
Edouard  IV  ne  demandait  qu'à  recommencer  les  entreprises 
de  Henri  V.  Le  duc  de  Bourgogne  lui  avait  envoyé  500  ba* 
teaux  ;  mais  le  roi  d'Angleterre  mit  plus  de  trois  semaines 
à  passer  entre  Douvres  et  Calais,  bien  qu'il  n'y  ait  que  sept 
lieues.  La  campagne  continua  avec  la  même  lenteur  : 
«  les  Anglais  n'ont  fait  que  danser  à  Saint-Omer  »,  écrivait 
Louis  XI  en  juillet  1475.  Le  traité  de  Pecquigny  détourna 
le  danger,  moyennant  125.000  écus  et  un  traité  de  com- 
merce. 

Cependant  Charles  le  Téméraire  commençait  à  regarder 
du  côté  t  des  Allemaignes,  qui  est  chose  si  grande  et  si 
puissante  qu'il  est  presque  incroyable  »  (Commynes). 
Grande  certes,  mais  puissante  alors  seulement  par  sa  masse 
et  son  imprécision.  Charles  ne  savait  pas  au  juste  ce  qu'il 
avait  à  y  revendiquer  :  il  assiégea  Neuss  sur  le  Rhin,  et 
pendant  ce  temps  se  mit  à  dos  les  Suisses.  La  main  de 
Louis  XI  était,  bien  entendu,  dans  toutes  ces  complications: 
il  commençait  à  prendre  les  Suisses  à  sa  solde.  La  poli- 
tique des  diversions  coûtait  cher,  et  Louis  XI  devait 
rester  pour  le  peuple  le  «mangeur  de  tailles  ».  Mais  elle 
réussit  :  Charles  le  Téméraire  se  jeta  sur  les  Suisses,  fut 
battu  à  Granson,  à  Morat  (1476). 

Le  roi  en  profitait  déjà  pour  régler  un  certain  nombre  de 
comptes.  Déjà,  le  cardinal  Balue,  qui  le  trahissait,  avait 
goûté  des  prisons  du  roi (1469), et  le  comte  d'Armagnac  avait 
été  mis  à  mort  4ans  Lectoure  (1473).  En  1475,  Louis  XI  en 
finit  avec  le  connétable  de  Saint-Pol,  qui  avait  trahi  tout  le 
monde,  Angleterre,  Bourgogne  et  France  :  il  fut  décapité 
à  la  satisfaction  générale.  Le  duc  de  Nemours  obtint  plus  de 
sympathie,  d'abord  en  raison  du  bas  acharnement  avec 
lequel  le  roi  arracha  la  condamnation  aux  juges.  Deux  furent 
destitués  pour  n'avoir  pas  voulu  trouver  dans  son  cas  un 
crime  de  lèse-majesté  :  «  Je  pensais,  écrivit  Louis  Xlf  que... 
vous  ne  voulussiez  approuver  qu'on  dût  faire  si  bon  marché 
de  ma  peau  »  (1477).  La  féodalité  de  Gascogne  était  matée. 

Cependant,  tout  était  en  suspens  tant  que  le  Téméraire 


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LA  FIN  DE  LA  BOURGOGNE  99 

vivait.  Mais  le  jeune  René  de  Vaudemont  avait  profité  de 
la  guerre  de  Suisse  pour  reprendre  son  duché  de  Lorraine, 
conquis  par  le  Bourguignon  :  Charles  vint  Tattaquer  à 
Nancy,  et  y  trouva  la  mort  (janvier  1477).  La  poste,  orga- 
nisée par  Louis  XI  depuis  peu,  servit  alors  presque  pour  la 
première  fois  : 

<  Mgr  du  Lude  (raconte  Commynes),  qui  couchait  hors  du  Pies* 
sis  *,  sut  le  premier  Tarrivée  du  ckevaucheur  qui  apporta  les 
lettres  de  eette  hataiUede  Nancy,  dont  j*ai  parlé... Le  roi  de  prime 
fiice  fut  tant  surpris  de  la  joie  qu'il  eut  de  cette  nouvelle,  qu*& 
grand'peine  sut- il  quelle  contenance  tenir...  et  nous  commanda 
partir  incontinent,  et  que  nous  ouvrissions  toutes  les  lettres  de 
postes  et  messagers,  que  nous  rencontrerions  en  allant,  afin  que 
fussions  avertis  si  ledit  duc  était  mort  ou  vif...  » 

Il  était  mort,  et  avec  lui  l'État  bourguignon. 

Charles  ne  laissait  qu'une  fille,  Marie,  qu*on  aurait  pu 
fiancer  au  dauphin.  Louis  XI  y  pensa,  mais  mêla  à  ce  pro- 
jet de  louches  intrigues  en  Flandre,  lesquelles  aboutirent  à 
la  mort  des  conseillers  de  la  jeune  duchesse,  Hugonet  et 
Hymbercourt.  Marie  était  assez  âgée  (17  ans)  pour  ressentir 
Toutrage  :  elle  se  confia  à  Frédéric  IIL  qui  était  un  pauvre 
EImpereur  (1440-1493),  mais  un  archiduc  d'Autriche  fort 
avisé*  Le  mariage  de  son  fils  Maximilien  avec  rhéritière  de 
Bourgogne  était  un  fait  des  plus  graves,  et  Louis  XI  le 
comprit,  mais  sans  pouvoir  Tempêcher.  Cependant,  il  avait 
saisi  la  Bourgogne  et  l'Artois,  et  ne  les  lâcha  pas  au  traité 
d*Arras  (1482)  :  en  vertu  de  ce  traité,  la  fille  de  Maximilien 
et  de  Marie  devait  épouser  le  dauphin  et  apporter  l'Artois 
et  la  Franche-Comté  en  dot.  Mais  laFrandre  échappait  à  la 
France,  probablement  par  la  précipitation  et  la  duplicité  de 
Louis. 

D  était  plus  heureux  là  où  les  obstacles  étaient  moindres. 
En  1480,  le  c  bon  roi  René  »  mourait,  laissant  au  roi 
la  Provence,   avec  Marseille,  et  l'Anjou  et  le  Maine  à  un 

1.  Le  château  de  Plessis-lez-Tours,  résidence  dernière  de  Louis  XL 


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100  BOURGOGNE  ET  BRETAGNE 

autre  héritier,  qui  disparut  sans  enfants  en  1481.  Angers  et 
le  Mans  rentrèrent  alors  définitivement  dans  l^unité  fran- 
çaise. Il  ne  restait  plus  de  grands  fiefs  que  le  Bourbonnais 
et  la  Bretagne. 

De  tels  résultats  ont  fait  oublier  les  petits  côtés  de 
Louis  XI,  sa  vulgarité  foncière,  son  douteux  courage,  sa 
sournoise  méchanceté.  Il  avait  rendu  au  royaume  la  situa- 
tion qu*il  avait  perdue  depuis  le  début  du  xiv*  siècle  : 

«  Or  donc,  accompli  ce  mariage  de  Flandre  que  le  roi  avait 
fort  désiré,  et  tenant  les  Flamans  à  sa  porte,  Bretagne,  à  qui  il 
portait  grande  haine,  en  paix  avec  lui,  mais  il  les  tenait  en  grande 
crainte,  pour  le  grand  nombre  de  gens  d'armes  qu'il  tenait  logés 
à  leurs  frontières...  Espagne  était  en  repos  avec  lui,  et  ne  dési- 
raient le  roi  et  la  reine  sinon  son  amitié  ;  et  il  les  tenait  en  doute 
et  dépense,  a  cause  du  pays  de  Roussillon,  qu'il  tenait  delà  maison 
d'Aragon,  qui  lai  avait  été  baillé  par  le  roi  Jean  d'Aragon,  père 
du  roi  de  Castille,  en  gage,  et  par  aucunes  conditions...  Toutes  les 
puissances  d'Italie  le  voulaient  bien  avoir  pour  ami  et  avaient 
quelque  confédération  avec  lai,  et  souvent  y  envoyaient  leurs 
ambassadeurs.  En  Allemagne,  avait  les  Suisses  qui  lui  obéissaient 
comme  ses  sujets.  Les  rois  d'Ecosse  et  de  Portugal  étaient  ses 
alliés,  partie  de  Navarre  faisait  ce  qu'il  voulait.  Ses  sujets  trem- 
blaient devant  lui...  » 

Ainsi  résume  Commynes,  en  parlant  de  ses  derniers 
jours  (1483).  Louis  XI  avait  avant  tout  le  goût  de  Tordre 
matériel  et  de  larrondissement  territorial  prochain,  et  par 
là  il  est  resté  pour  beaucoup  de  Français  le  type  du  roi. 


III 
Les  Beaujeu  et  la  Bretagne  (1488). 

La  Bretagne  restait  maintenant  le  dernier  réduit  de  la  tur- 
bulence féodale  et  de  l'ambition  étrangère,  —  car  la  maison 
de  Bourbon  se  trouvait  unie  à  la  royauté  par  un  mariage. 
Un  cadet  et  héritier  de  Bourbon,  le  sire  de  Beaujeu,  avait 


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LES  ÉTATS   DE   1484  101 

époQsé  la  fille  de  Louis  XI,  Anne,  à  qui  précisément  la 
jeunesse  de  Charles  VIII  allait  livrer  la  régence  :  «  la  moins 
folle  femme  qui  fût  au  monde,  disait  Louis  XI,  car,  pour  de 
sages,  n'y  en  a  pas.  »  Le  vieux  roi  avait  recommandé  en 
mourant  de  se  garder  de  toute  imprudence  du  côté  du 
Breton. 

Mais  les  Beaujeu  avaient  un  concurrent  à  la  régence,  le 
premier  prince  du  sang  et  héritier  désigné,  Louis 
d'Orléans  :  par  là,  les  mutins  pouvaient  retrouver  un  chef. 
Les  Beaujeu  recoururent  aux  États  généraux  :  ils  eurent 
assez  de  confiance  dans  la  sympathie  générale  pour  donner 
à  cette  convocation  un  caractère  tout  nouveau.  Les  élec- 
tions se  firent  non  pas  par  ordre,  mais  par  région,  tout  le 
monde  étant  convoqué,  sans  distinction,  même  les  paysans. 
Les  régions  furent  distinguées  suivant  les  généralités  de 
finance  :  il  y  en  eut  donc  six.  La  première  comprenait  Paris, 
Picardie,  Champagne,  Orléans,  Mâcon.  La  deuxième  com- 
prenait la  Bourgogne.  La  troisième  était  la  Normandie,  la 
quatrième  TAquitaine  ;  la  cinquième,  le  Languedoc,  le  Dau- 
phiné,  la  Provence,  le  Roussillon  ;  la  sixième,  le  Berry, 
Poitou,  Anjou,  Limousin,  Bourbonnais,  Lyon,  Angoulême. 

Pais,  quand  les  États  se  réunirent  dans  la  cathédrale  de 
Tours  (janvier  1484),  on  laissa  tenir  des  propos  qui  parais- 
sent d'abord  d'une  hardiesse  singulière  : 

«  Tout  d'abord,  déclara  Philippe  Pot  de  la  Roche  (un  Bourgui- 
gnon), je  voudrais  vous  voir  convaincus  que  TÉtat  est  la  chose  du 
peuple  et  est  confiée  par  lui  aux  rois,  et  que  ceux  qui,  par  force 
ou  autrement,  mais  sans  le  consentement  du  peuple,  la  détiennent» 
sont  des  tyrans  et  des  usurpateurs.  Il  faut  donc  qu'il  revienne  au 
peuple,  qui  la  donné,  et  qu'il  le  reprenne  [en  cas  de  minorité] .  » 

Tout  cela  pour  prouver  que  les  États  pouvaient  donner  le 
gouvernement  aux  Beaujeu  :  ce  qui  était  le  but  de  cette 
mise  en  scène. 

Jean  Masselin,  qui  nous  a  laissé  le  récit  de  ces 
assises,  aborda  une  question  plus  pratique  et  plus  brûlante  : 
c  Personne  ne  doit  être  surpris,   dit-il,  que,  ayant  reçu 


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102  BOURGOaNB  BT  BRETAGNE 

un  mandat  du  peuple,  nous  défendions  sa  cause  de  toutes 
nos  forces,  alors  surtout  qu'il  s'agit  de  la  perpétuité  des 
tailles,  odieuses  à  la  nation  i>.  Un  Normand  proclama  même 
le  droit  de  la  propriété  supérieur  à  celui  de  l'État.  Il  était 
temps  de  renvoyer  de  tels  députés  :  ce  qu'on  fit  en  suspen- 
dant le  paiement  de  leurs  indemnités.  Les  Beaujeu  restèrent 
seuls. 

Alors  le  duc  d'Orléans  eut  recours  à  l'insurrection,  et 
provoqua  la  guerre  qu'on  appela  Isl  guerre  folle  :  la  noblesse, 
en  effet,  s'y  jeta  uniquement  pour  occuper  ce  trop-plein 
d'activité  qui  allait  être  bientôt  détourné  vers  l'Italie.  Folle, 
mais  dangereuse,  car  rAutrichien  et  l'Anglais  y  furent 
appelés  à  l'aide.  Mais,  ce  qui  fait  surtout  l'intérêt  de  cette 
guerre,  c'est  qu'elle  fîit  aussi  la  guerre  de  l'indépendance 
bretonne.  La  dernière  bataille  se  donna  à  Saint-Aubin-du- 
Cormier  (juillet  1488),  et  les  Bretons  succombèrent.  La 
Trémouille,  le  vainqueur,  refusa  de  traiter  les  Bretons  en 
prisonniers  de  guerre  :  on  ne  reconnaissait  plus  l'indépen- 
dance du  duché.  Le  traité  de  Sablé  (1488)  allait  y  mettre  un 
terme:  François  II,  qui  n'avait  que  des  filles,  dut  promettre 
de  ne  pas  marier  sans  le  consentement  de  son  roi  l'aînée, 
rhéritîèrey  Anne. 

Il  mourut  bientôt.  Tout  le  monde  avait  compris  qu'en 
stipulant  cette  clause,  Anne  de  Beaujeu  réservait  la  main 
d'Anne  de  Bretagne  à  son  jeune  frère.  Mais  il  y  avait 
d'autres  prétendants,  dont  le  plus  dangereux  était  Maximi- 
lien  d'Autriche,  veuf  de  Marie  de  Bourgogne,  et  Empereur 
désigné.  L'insatiable  Autriche  était  d'autant  plus  redou* 
table  qu'elle  était  appuyée  par  l'Anglais  :  la  guerre  civile 
venait  de  se  terminer  en  Angleterre  par  la  bataille  de 
Bosworth  (1485),  et  par  le  mariage  d'Henri  VII  Tudor, 
héritier  des  Lancastre,  avec  Elisabeth  d'York.  Henri  n'était 
pas  fâché  de  se  venger  en  Bretagne  de  certaine  intervention 
malencontreuse  d'Anne  de  Beaujeu  eu,  Angleterre.  Mais 
le  roi  Charles  VIII  alla  avec  son  armée  exercer  une  pres- 
sion salutaire  sur  les  conseillers  d'Anne  de  Bretagne,  et  son 
mariage  avec  elle  fut  célébré  au  chftteau  de  Langeais  (1491). 


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ANNEXION  DE  LA   BRETAGNE  103 

Le  daché  devait  redevenir  indépendant,  s'il  ne  naissait 
pas  d'héritier  mâle.  L'amour  arrangea  les  choses  :  Louis 
d'Orléans  aimait  Anne,  et,  quand  Charles  VIII  mourut 
sans  enfants  en  1499»  il  hérita  de  sa  femme  en  même  temps 
que  de  son  royaume.  La  réunion  ne  fut  pourtant  assurée 
que  par  le  mariage  de  leur  fille  unique  Claude  avec  Théri- 
tier  de  Louis  XII,  François  I***. 

€  Quelle  puissante  monarchie  que  la  France  !  »  s'écria 
Ferdinand  d'Aragon  en  apprenant  cette  annexion  dernière. 
La  France  était  prête  maintenant  pour  l'action  extérieure  : 
on  sait  quel  but  imprévu  Charles  VIII  allait  assigner  à 
ce  besoin  d'expansion.  Dés  1494,  il  revendiquait  les  droits 
sur  Naples,  qu'il  avait  trouvés  dans  la  succession  des  Ange^ 
vins. 


Il  restait  pourtant  un  grand  fief  :  le  Bourbonnais,  où 
Tantorité  royale  était  encore  presque  inconnue  en  1480  : 

€  Très  souvent,  écrivait  un  magistrat  en  se  plaignant  du  duc, 
les  sujets  du  roi  sont  obligés  de  renoncer  à  leurs  appellations 
[appels],  comme  unique  moyen  d'échapper  à  tant  de  violences... 
[Les  officiers  du  roi]  ont  été  tellement  molestés  que,  depuis  15  ou 
16  ans,  à  peine  ose-t-on  aller  es  dits  pays  pour  y  exécuter  commis- 
sions et  mandements  royaux.  Ne  sont-ee  pas  tons  moyens  de 
s'exempter  de  la  justice  souveraine  ?  » 

Les  rapports  s'améliorèrent  quand  le  pays  eut  passé  aux 
Beaujeu  ;  mais  leur  héritier,  le  connétable  de  Bourbon,  était 
encore  une  manière  de  prince  souverain.  Seulement,  il  était 
maintenant  isolé  ;  quand  il  se  révoltera,  il  devra  passer  à 
Tétranger.  Sa  révolte  n'apparut  que  comme  la  désertion  du 
plus  grand  propriétaire  foncier  de  France  :  t  Je  vous 
plains,  lui  fait-on  dire  par  Bayard,  le  représentant  du  loya- 
lisme militaire  moderne,  car  vous  servez  contre  votre  roi, 
contre  uotre  patrie,  et  contre  votre  serment.  »  Bourbon 
n'avait  fait  que  ce  que  faisaient  tant  d'autres  jusque  sous 


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104  BOURGOGNE  ET  BRETAGNE 

Louis  XI  ;  mais,  en  se  tournant  contre  la  France,  il  cher- 
chait maintenant  à  tuer  un  être  bien  vivant. 

Nous  avons  à  voir  quelle  était  la  structure  de  cet  être 
historique,  à  présent  qu'elle  est  fixée,  dans  ses  grandes 
lignes,  pour  trois  siècles. 


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CHAPITRE  VII 

LES  INSTITUTIONS   DE   LA  MONARCHIE  VERS  1494 


L  GouTERNBHSHT.  —  Le  foi.  —  Sa  coar.  —  Son  conseil.  —  Les  «  offi« 

cîers  ». 
IL  Grands  sbrvicbs  publics.    —   Armée.    —   Marine.  —  Justice.   — 

Finanças.  —  La  taille. 
IIL  LsROiBT  LA  NATION.  —  Lcs  c  ordrcs  ».  —  Clergé.  —  Le  concordât 

de  1516.  —  La  noblesse.  —  Les  «  communes  ».  -^  États  généraux.  — 

c4ats  provindanz.  —  L'opinion. 


Nous  prenons  la  monarchie  française  au  sortir  des  mains 
de  Louis  XI  (1461-1483),  dans  l'état  où  elle  apparut  au 
Florentin  Machiavel  (1469-1527)  qui  la  visita  en  1500» 
1503-4, 1510  et  1511,  et  la  décrivit  dans  un  court  opuscule 
composé  après  son   troisième  voyage  ^.    Plus  d'un  trait 


1.  Viilari,]^.  MacchiaotUij  t.  II,  p.  89sq({. 

Nous  n'hésitons  pas  &  reproduire  les  chiffres  de  Machiavel,  afin  de  don- 
ner quelque  idée  de  la  place  tenue  par  l'Etat  dans  la  rie  de  la  nation. 
Nous  essayerons  d'indiquer  ce  que  représentent  ces  chiffres,  &  Taide 
de  queiquea  données  empruntées  &  l'énorme  enquête  de  M.  d'Ayenel 
{Bitt,  éeon.  de  U  prop,  efc,  1894). 

Voici  d'abord  la  valeur  de  la  Uttc  tournois  (=  20  sols  =  240  deniers) 
par  rapport  an  marc  d'argent  (245  gr.)  et  au  franc  en  poid* 
14  gr.  fiO)  : 


xtn*  siècle. 


Nombre  de  IW.  toarn.  dans  1  mare 


2  Ut.  10  sols  à  3  liv.  8  sols 

4  liv.  à  7  liv.  4  sols 

7  liv.  18  sols  à  11  liv.  13  sols 

13  Uv.  12  sols  à  21  liv. 


Valear  de  k  liv.  toom.  en  fr. 


21  fr.  77  &  16  fr. 

13fr.40&  7fr.53 
6fr.  85à  4fr.  64 
3fr.92&    2fr.57 


Voici  maintenant  quelques  denrées  estimées  en  liv.  toum.»  au  xm*  et 
an  XVI*  sîèele  : 

fi* 


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106 


LES  INSTITUTIONS   DE  LA   MONARCHIE 


sera  ajouté  à  son  organisation  par  François  I^  (1515-1547) 
et  depuis  ;  mais,  dans  l'ensemble,  les  institations  sont 
déjà  définies  pour  longtemps,  et,  surtout,  le  sens  dans  lequel 
elles  se  modifieront  légèrement  est  fixé. 


Gouvernement. 

Le  Roi  est  désigné  par  l'hérédité.  Le  fils  succède  au  père, 
et,  depuis  Charles  V,  il  est  réputé  majeur  à  Tftge  de  14  ans. 
Eln  cas  d'absence  de  fils,  il  est  posé  en  principe,  depuis 
1328,  que  les  femmes  n'ont  pas  de  droits  et  n*en  transmet- 
tent pas  :  on  va  chercher  le  parent  le  plus  proche  par  les 
mâles,  un  cousin  issu  de  germain  à  la  mort  de  Charles  VIII 
(1499,  Louis  XII),  et  de  même  à  la  mort  de  celui-ci  (1515, 
François  I^).  D'autre  part,  la  coutume  a  été  jusqu'ici  de 
doter  les  fils  cadets  du  roi,  et  même  ses  plus  proches  pa- 
rents, de  fiefs  dit  apanages,  soumis,  il  est  vrai,  à  des 
clauses  spéciales  de  réversibilité.  La  nation  ne  paraît  pas 
favorable  à  cet  usage  et  préférerait  que  les  c  seigneurs  des 
fleurs  de  lys  »  fussent  pourvus  en  argent  : 

«  Et  par  tous  ceux  ici  assemblés  [il  s'agît  des  États  de  1468,  si 


1    xni«  tiède 
1    xvi«     — 

Heetol.  de  blé 
à  Strasbourg 

IfaiMm  (la    même) 
en  Eure-et-Loir 

Jonmfe  de  jonnudiei 

3fr.  80 
21  fr.  70 

52.600  fr. 
200.460  fr. 

Ofr,  60 
0  fr.  93 

M.  d'Avenel  estime  ainsi  le  pouvoir  de  l'argent  au  moyen  Age  par  rap- 
port à  celoi  qn'il  a  actuellement  : 

uii«  siècle 4  1/2  à  4. 

XIV»    — 8         à  4. 

XV     - 4  1/4  à  6. 

XVI»     - 6        à  2  1/2. 


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LB  ROI  ET  SA    COUR  107 

dociles  pourtant],  et  à  grande  et  mûre  délibération  fut  dit  et 
conclu  :  que,  an  regard  de  la  question  d'entre  le  roi  et  mondit 
seigneur  Charles  [Louis  XI  et  le  duc  de  Berry]  touchant  son  apa- 
nage, qu'il  aurait  et  recevrait  pour  icclui  apanage,  et  de  ce  se  tien«* 
drait  ponr  bien  content,  12.000  liv.  tourn.  en  Assiette  de  terre  par 
an,  et  titre  de  comté  et  duché  ;  et  en  outre  que  le  roi  lui  fournirait 
en  pension  par  chacun  an  jusques  à  60.000  liv.  tourn...  Et  en  tant 
que  touchait  le  duché  et  pays  deNormandie,  Mgr  Charles  ne  l'aurait 
point,  disant  qu*il  n'était  pas  au  pouvoir  du  roi  de  le  bailler,  ne 
démembrer  sa  couronne.  » 

Machiavel  remarque  que  par  cette  double  coutume  : 
l'exclusion  des  femmes  de  la  succession  et  le  don  d'apa- 
nages aux  princes  du  sang,  il  se  trouve  que  les  princi- 
paux barons  peuvent  espérer  être  roi,  et  que  cela  les  rend 
dociles  à  la  couronne  :  c'est  que  l'Italien,  habile  à  observer, 
mais  prompt  à  conclure,  songe  à  Tavènement  de  Louis  XII 
et  de  François  1*^  et  écrit  avant  la  trahison  de  Bour- 
bon. 


Le  Roi  a  maintenant  sa  cour  et  son  conseil  bien  dis- 
tincts. 

La  cour  varie  d'aspect  avec  le  roi  même.  Louis  XI 
n'avait  que  des  compères  :  à  la  fin  de  sa  vie,  emprisonné 
volontairement  à  Plessis-lez-Tours,  il  ne  voyait  plus  guère 
que  son  médecin  Coytier.  Avec  Charles  VIII,  avec  Louis  XII 
même,  qui  est  pourtant  un  roi  simple,  la  cour  se  développe. 
Elle  comprend  non  seulement  la  famille  immédiate  du 
prince  et  sa  domesticité,  mais  encore  bien  d'autres  éléments. 
D'abord  la  maison  militaire  :  400  archers  dont  100  Écossais 
(300  liv.  tourn.  par  an),  24  gardes  du  corps  (400  liv.  tourn. 
par  an)  commandés  sous  Louis  XII  par  d'Aubigny,  Crussol 
et  Gabriel  delà  Châtre,  —  et,  à  pied,  100  Allemands  (12 liv. 
tourn.  par  mois),  plus  les  cent  Suisses. 

La  maison  civile  est  moins  nombreuse  et  mieux  payée. 
Les  8  maîtres  d'hôtel  touchent  jusqu'à  1.000  liv.,  et  leur 
chef  11  000  ;  sous  Louis  XII,  après  le  fameux  Georges 
d'Amboise,  la  charge  a  passé  à  La  Palice,  célèbre  pour 


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lOS  LBS  INSTITUTIONS  DE  LA  MONARCHIE 

d'antres  causes.  Les  chambellans  ont  6,  8  et  10.000  liv. 
tourn.  et  sont  exempts  de  gabelles.  Le  grand  écnyer  a  sous 
ses  ordres  tout  un  corps  d'écuyers. 

On  devine  que  le  déplacement  de  tout  ce  monde,  fréquent 
alors,  est  difficile  à  régler,  et  Machiavel,  comme  ambassa- 
deur ayant  suivi  la  cour,  est  particulièrement  informé  à 
ce  sujet.  Il  y  a  32  fourriers,  à  300  liv.  tourn.  par  an.  Us  sont 
commandés  par  4  maréchaux  des  logis  (600  liv.  tourn.)» 
qui  se  partagent  la  besogne  :  Tun  règle  les  affaires 
dans  Tendroit  que  la  cour  vient  de  quitter,  le  second  dans 
celui  où  elle  se  trouve,  le  troisième  prépare  le  gîte  du 
lendemain,  et  le  quatrième  reconnaît  les  lieux  plus  en 
avant.  On  loge  les  courtisans  et  les  hôtes  du  roi  chez  les 
premiers  habitants,  et  il  existe  un  règlement  minutieux 
des  obligations  réciproques  :  l'étranger  doit  1  sou  et 
2  deniers  par  jour,  moyennant  quoi  Thabitant  doit  changer 
les  draps  tous  les  8  jours,  le  reste  du  linge  tous  les 
15  jours  ;  moyennant  2  deniers  supplémentaires,  l'habitant 
doit  loger  un  cheval. 

La  noblesse  a  déjà  pris  l'habitude  de  fréquenter  la 
cour  :  quand  un  noble  a  commis  une  désobéissance  envers 
le  roi  au  détriment  d*un  tiers,  observe  Machiavel,  il  en 
est  quitte  pour  être  exilé  de  la  cour  pendant  4  mois. 
Cette  assiduité  tient  en  partie  à  ce  que  les  pensions  payées 
par  le  roi  pour  services  civils,  militaires  ou  exceptionnels, 
ne  sont  pas  encore  bien  fixées,  et  par  suite  sont  susceptibles 
de  réductions  et  aussi  d'extensions  très  largement  com- 
prises. Sous  François  I^*^  (1515-1547),  la  cour  deviendra 
la  première  institution  de  la  monarchie,  en  même  temps 
qu'elle  formera  intellectuellement  la  noblesse. 

Quant  au  conseil,  on  sait  que  Louis  XI  se  vantait  de 
porter  le  sien  dans  sa  tête.  Sous  Louis  XII,  au  contraire, 
il  acquiert  de  l'importance  et  de  la  fixité.  Chaque  con- 
seiller d'État  touche  8.000  liv.  tourn.  par  an.  Figurent  en 
ce  conseil  :  les  évêquts  de  Paris  et  de  Beauvais,  le  bailli 
d'Amiens,  le  comte  de  Bussi,  le  chancelier,  et  le  trésorier 


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109 

Robertet,  qai  est  secrétaire  de  finances  ;  après  la  dispari- 
tion de  Georges  d'Amboise^  qui  occupait  une  situation  à 
part,  Févêque  de  Paris  est  le  membre  le  plus  influent. 
Cette  institution  toute  politique  se  distingue  déjà  nettement 
du  Grand  Conseil^  où  figurent  des  gens  de  robe  et  de 
plume.  Les  attributions  administratives  de  celui-ci  ne  gran- 
diront que  quand  la  correspondance  avec  les  agents  du 
Roi  dans  les  provinces  se  développera. 

Ces  agents  sont  toujours  les  baillis  et  sénéchaux.  Leurs 
attributions  apparaissent  à  Machiavel  comme  surtout  mili- 
taires (par  exemple,  ils  président  aux  levées).  Cela 
n'allait  pas  sans  entraîner  des  droits  plus  larges  à  Tépo- 
qne  féodale  :  ainsi,  les  sénéchaux  pouvaient  empêcher 
l'exportation  du  blé  ou  du  vin  d'une  province  dans  l'autre  ; 
de  pareils  faits  ne  se  produisent  plus  guère,  à  Tépoque  où 
nous  sommes,  que  dans  les  circonscriptions  frontières.  De 
temps  en  temps,  le  Roi  réunit  plusieurs  bailliages  ou  séné- 
chaussées sons  un  gouverneur  militaire,  mais  cette  insti- 
tution ne  deviendra  normale  que  sous  Henri  II  (1547-1559). 
Nous  verrons,  en  parlant  des  communes  et  des  États  pro- 
vinciaux, pourquoi  l'activité  des  officiers  royaux  est  encore 
relativement  limitée. 


II 
Orands  Barvioes  publioa. 

Le  gouvernement  royal  satisfait  maintenant  régulièrement 
aux  grandes  obligations  de  l'État  :  défense  extérieure,  appli- 
cation du  droit  an  dedans,  ^  et  il  a  pour  cela  des  ressources 
stables. 

Le  Roi  a,  depuis  Louis  XI,  un  service  d'ambassadeurs 
— -  et  aussi  d'espions  —  déjà  organisé.  On  a  relevé  avec 
raison  chez  Commynes,  parlant  des  bourgeois  de  Gand 
qui  conduisirent  les  négociations  relatives  à  la  succession 


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110  LES  INSTITUTIONS   DE  LA  MONARCHIE 

de  Bourgogne,  le  dédain  du  diplomate  de  carrière  pour  les 
profanes  ^ 

L'armée  comprend  d'abord  la  Maison  du  Roi,  dont  nous 
avons  déjà  parlé.  Nous  avons  vu  qu'elle  est  bien  peu  nom- 
breuse :  c'est  que  l'armée  elle-même  ne  Test  pas.  Cepen- 
dant, il  y  a  des  forces  permanentes  :  elles  stationnent, 
sauf  le  cas  de  guerre,  en  Guyenne,  Picardie,  Bourgogne 
et  Provence  ;  mais»  pour  ce  qui  est  des  garnisons  particu- 
lières, le  roi  les  fait  changer  souvent. 

La  force  principale  de  cette  armée  est  dans  la  cavalerie, 
la  gendarmerie  y  organisée  depuis  Charles  VIL  En  1467, 
Louis  XI  avait  achevé  de  régler  ce  qui  concernait  les 
compagnies  d'ordonnance.  Le  capitaine  de  chaque  compa- 
gnie, généralement  un  vidame,  devait  passer  une  montre 
(revue)  tous  les  trois  mois.  La  compagnie  se  divisait  en 
lances  garnies,  d*abord  de  6  hommes  (F effectif  diminua  au 
temps  des  guerres  d'Italie)  : 

«  C'est  assavoir  la  lance  :  3  chevaux  pour  elle,  son  page  et  son 
coustilier  ;  2  chevaax  pour  les  2  archers  et  1  cheval  pour  le  varlet  » 
(ordonnance  de  Louis  XI) . 

Cette  gendarmerie  se  recrute  surtout  parmi  les  cadets  de 
noblesse.  Elle  est  très  régulièrement  payée  :  les  «  lances  » 
vont  chaque  mois  recevoir  l'ordonnance  de  paiement 
du  surintendant  et  se  font  payer  par  le  receveur  de  leur 
province.  Dans  la  garde  (200  hommes),  on  reçoit  20  écus 
(20  1. 1.)  par  mois.  Cette  gendarmerie  est  la  force  principale 
de  l'armée  française,  celle  qui  paraîtra  en  première  ligne  sur 
tous  les  champs  de  bataille  d'Italie,  et  dont  le  chevalier 
dauphinois  Bayard  est  resté  le  type  populaire. 

L'infanterie,  au  contraire,  est  faible.  Charles  VII  avait 
cherché  à  organiser  la  milice  des  francs-archers^  lesquels 
devaient  être  un  par  paroisse,  soit  17.000  en  tout.  Mais 
cette  infanterie  nationale  ne  parait  pas  avoir  été  prise  très 

1.  Lnnson,  HUtoire  de  la  littérature  fraitçaise^  p.  179. 


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l'arméb  111 

aa  sérieux,  si  l*oa  s'en  rapporte  au  monologne>aDonyme  du 
franc-archer  de  Bagnolet  (du  temps  de  Louis  XI)  : 

Par  le  sang  bien  I  je  ne  crains  page 
S'il  n'a  point  pins  de  14  ans. 


Un  rien,  jusques  au  Lion  d'Angers, 
Je  ne  craignais  qne  les  dangers. 
Moi  :  je  n'avais  penr  d'antre  chose. 


n  semble  même  s*être  formé  sur  ce  sujet  toute  une 
littérature  ;  dans  une  autre  chanson,  le  franc-archer  crie 
alternativement  :  Vive  France  î  Vive  Angleterre  !  Vive 
Bourgogne  !  et  finalement,  pressé  de  tontes  parts,  se 
résume    ainsi  :  Vivent  les  plus  forts  I 

Au  temps  de  Louis  XII,  on  se  servait  surtout  de  mer- 
cenaires allemands  ou  suisses,  qu'on  payait  cher,  mais 
qu'on  ne  gardait  pas  indéfiniment  :  d'ailleurs,  l'infanterie  ne 
deviendra  «  souveraine  chose  aux  batailles»  qu'avec 
l'arme  à  feu  portative.  En  1508-9  pourtant,  une  réforme 
ambitieuse  aboutit  au  moins  à  augmenter  la  proportion  des 
contingents  gascons,  dauphinois,  etc.,  dans  nos  armées.  En 
1534  enfin,  François  l"  organisera,  en  7  légions,  42.000 
hommes,  dont  30.000  armés  de  piques  et  hallebardes  et 
12.000  d'arquebuses. 

Enfin  l'artillerie,  créée  par  les  frères  Bureau^  a  été 
spécialement  développée  par  Louis  XI.  Sous  Louis  XII, 
on  en  mit  dans  toutes  les  villes  fortifiées  :  les  frais  furent 
couverts  par  une  taxe  spéciale  sur  les  entrées  (octroi).  Mais 
en  campagne,  cette  artillerie  était  bien  lourde  encore, 
si  Ton  en  croit  un  document  qui  nous  dit  qu'il  fallait 
50  hommes  pour  servir  chaque  grosse  pièce.  Au  vrai, 
un  seul  peuple  savait  alors  tirer  parti  du  canon:  les 
Turcs. 

La  marine  française  était  née.  La  charge  d'amiral  de 
France  était  importante  sous  Louis  XII,  puisque  Prégent 
de  Bidoux,  qui  en  était  titulaire,  recevait  10.000  liv.  tourn. 
Mais  l'amiral  de    France  luttait    vainement   pour  faire 


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112  LB8  INSTITUTIONS   DE  LA  MONARCHIE 

reconnaître  son  autorité  de  ceux  de  Guyenne,  de  Provence 
et  de  Bretagne.  La  Méditerranée,  assure  Machiavel,  était 
bien  garnie  de  vaisseaux,  parmi  lesquels  un  certain  nombre 
de  galéasses,  de  600  tonnes  et  40  canons.  Sur  l'Océan, 
depuis  Anne  de  Bretagne,  les  incomparables  marins  bretons 
étalant  au  service  de  la  France. 

La  justice  suprême  appartient  au  Roi,  mais  il  ne  Texerce 
plus  jamais  en  personne.  Le  chancelier,  qui  le  représente, 
peut  aller  jusqu'à  faire  grâce,  et  il  authentique  les  actes 
parle  sceau  royal.  Il  reçoit  10.000  liv.  tourn.  par  an,  plus 
11.000  liv.  tourn.  de  frais  de  représentation,  car  il  a  tou- 
jours à  sa  table  nombre  de  secrétaires»  d'avocats,  etc.,  qui 
vont  et  viennent  autour  de  lui. 

La  juridiction  ordinaire  appartient  aux  Parlements,  qui 
sont  maintenant  au  nombre  de  5  :  Paris,  Rouen,  Tou- 
louse, Bordeaux,  Grenoble  (plus  Rennes  pour  la  Bretagne). 
Ce  sont  là  les  cours  souveraines,  qui  jugent  sans  appel, 
et  par  contre  reçoivent  les  appels  de  toutes  les  juridictions 
inférieures,  royales  '  et  seigneuriales.  Cependant,  le  pré- 
vôt qui  accompagne  la  cour  juge  sans  appel  :  il  a  avec 
lui  2  juges  civils,  et  un  lieutenant  criminel  (avec  30  archers), 
lequel,  assure  Machiavel,  aussitôt  qu'il  a  confronté  le 
prévenu  et  les  témoins,  prononce  la  sentence  et  la  fait 
exécuter. 

La  magistrature  est  encore  à  la  nomination  arbitraire 
du  Roi  sous  Louis  XI,  qui  cependant,  chose  étrange  de 
sa  part,  a  songé  à  la  rendre  inamovible.  Elle  était  notée 
en  Europe  pour  son  indépendance  :  sous  Louis  XII,  le 
premier  président  de  la  Vacquerie  ne  voulait  pas  souper 
chez  le  comte  d'Ângoulême,  père  de  l'héritier  présomp- 
tif, «  car,  disait-il,  si  le  prince  n'a  pas  de  procès  de- 
vant le  Parlement,  il  pourra  en  avoir.  »  Le  corps  judi- 
ciaire, pourtant,  commence  seulement  à  acquérir  la  garantie 
sérieuse  de  son  indépendance,  car  les  charges  ne  seront 

1.  Les  préëHiaus  na   seroot  eréés  que  sous  Henri  II. 


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LA  JUSTICE  113 

officiellement  reconnues  vénales  que  sous  François  I*' 
(1522).  On  sait  qne  cette  institution  a  été  considérée  uni- 
quement comme  un  procédé  ISscal  permettant  au  roi  de 
tirer  argent  des  charges  qu'il  créait,  puisque  «  chaque  fois 
qne  S.  M.  créait  un  office,  Dieu  créait  un  sot  pour  l'ache- 
ter ».  Dés  le  ZYi®  siècle,  l'ambassadeur  vénitien  évalue  à 
400.000  liv.  tourn.  par  an  le  revenu  de  ce  trafic,  et  estime 
que  la  justice  pourrait  être  rendue  aussi  bien  par  un  per- 
sonnel moitié  moindre.Ces  abus  ne  doivent  pas  faire  oublier 
l'avantage  sérieux  de  la  propriété  judiciaire. 

Au  civil,  rinconvénient  capital  est  la  complication  du 
droit,  car  le  droit  écrit  (romain)  ne  domine  qu'exception- 
nellement, et  les  c  coutumes  »  varient  suivant  les  provinces. 
Louis  XI  avait  donc  songé  à  unifier  le  droit  : 

c  Aussi  désirait  fort  qu'en  ce  royaume  on  usftt  d'une  coutume, 
d'un  poids  et  d'une  mesure,  et  qne  toutes  ces  coutumes  fussent 
mises  en  français  en  un  beau  livre,  pour  éviter  la  cautèle  et  la 
pîllerie  des  avocats,  qui  est  si  grande  en  ce  ro3raame  qne  nulle  autre 
n'est  semblable  ;  et  les  nobles  d'icelui  la  doivent  bien  connaître.  » 
(Commynes.) 

On  en  resta  an  projet,  et  maître  Patelin  continua  de  sévir. 

Au  criminel,  la  justice  agissait  d'une  manière  bien  inter- 
mittente, ^histoire  du  bon  poète  Villon  est  suggestive  à 
cet  égard:  né  en  1431,  il  avait  déjà,  en  1455,  commis  un 
meurtre.  En  1456,  après  un  vol  avec  effraction,  il  part 
de  Paris  pour  Angers,  où  il  se  trouve  dans  le  domaine  du 
duc  d'Anjou.  En  1461,  l'évêque  d'Orléans  l'a  fait  enfermer 
àMeung,  pour  une  affaire  de  meurtre  ;  mais  Louis  XI,  en 
montant  sur  le  trône, lui  donne  des  «  lettres  de  rémission». 

EIn  1463,  nouvel  assassinat,  qui  est  resté  sans  donteimpuni 

On  parle  toujours  de  l'atrocité  des  supplices  :  elle  n'était 
qu'une  compensation  de  la  facilité  avec  laquelle  on  se  déro- 
bait à  la  répression. 

Une  des  causes  du  désordre  était  la  survivance  des  jus* 
ticea  seigneuriales.  Toutes  étaient  sujettes  à  l'appel  devant 
le  Parlement,  mais  on  a  vu  le  cas  qu'en  faisait,  vers  1480, 
le  duc  de  Bourbon.  En  de  telles  conjonctures,  on  envoyait 


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114  LES   INSTITUTIONS   DE  LA  MONARCHIE 

une  commission  extraordinaire ,  des  Grands  Jours,  que 
l'Auvergne  avait  dès  lors  le  privilège  de  provo<{uer 
fréquemment. 

Pour  entretenir  la  cour,  si  simple,  Tarmée,  si  réduite 
qu'elle  fût,  et  la  justice,  que  le  Roi  payait  de  plus  en  plus 
cher  y  il  fallait  un  budget  déjà  assez  gros.  Le  roi  l'établis- 
sait en  août,  octobre  et  janvier,  comme  au  temps  de 
Philippe-Auguste,  avec  l'aide  du  surintendant.  Mais  les 
variations  étaient  constantes,  les  pensions  (traitements) 
n'ayant  rien  de  bien  fixe,  et  le  surintendant  expiait  souvent 
le  désordre  qui  en  résultait.  C'est  ce  qui  arriva  au  sur- 
intendant Semblançay,  pendu  en  1527. 

Les  revenus  du  roi  étaient  : 

d'abord  le  domaine  ; 

ensuite  les  gabelles,  nom  qui  ne  se  restreignait  pas  encore 
au  monopole  du  sel,  mais  s'étendait  à  tous  droits  sur  le 
pain, le  vin,  la  viande,  etc.  :  Machiavel  en  évalue  leproduit  à 
1.700.000  écus  (14  millions  ?)  ; 

puis  la  taille,  l'impôt  direct,  rendu  permanent  par 
Charles  VII,  quadruplé  et  quintuplé  par  Louis  XI,  le 
«  mangeur  de  tailles  »,  mais  réduit  à  2.000.000  liv.  t.  par 
Louis  XII  (8  millions)  ?  ;  pour  la  répartition,  l'opération  la 
plus  importante  en  matière  d'impôt  direct,  un  esprit  libéral 
subsistait  encore  :  en  face  des  é/us,  fonctionnaires  du  roi, 
les  États  provinciaux,  les  corps  municipaux,  maintenaient 
avec  ténacité  leur  droit  de  contrôle  ; 

enfin  les  subsides  prélevés  sur  les  bénéfices  ecclésias- 
tiques. 

Le  roi  est  déjà  forcé  d'avoir  parfois  recours  à  l'emprunt  ; 
mais  Machiavel,  habitué  aux  exactions  plus  régulières  de  la 
ville  des  Médicis  (où  fonctionnait  un  sévère  impôt  sur  le 
capital),  est  visiblement  stupéfait  du  caractère  spécial  de 
ces  «  emprunts  »,  qui  se  versent  chez  le  receveur,  et  dont 
le  roi  sert  la  rente  quand  il  peut.  François  P%  le  premier, 
usera  réellement  du  crédit  public. 

Malgré  tout,  un  grand  point  est  gagné.  Au  moyen  âge,  le 


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LES  FINANCES  115 

seal  revenu  c  ordinaire  »  était  le  domaine,  et  on  y  compre- 
nait le  droit  de  battre  monnaie.  On  a  vn  qnel  parti  les  rois 
du  xrv*  siècle  avaient  tiré  de  ce  principe  désastreux:  or 
l'impôt  permanent  a  rendu  inutile  l'altération  des  monnaies. 
Les  contemporains  peut-être,  les  historiens  sûrement, 
n'ont  pas  suffisamment  senti  Timportance  de  cette  corréla- 
tion des  deux  faits. 

Ajoutons  que  la  comptabilité  était  vérifiée  par  la  Chambre 
des  comptes^  qui  contrôlait,  non  seulement  les  trésoriers 
de  province,  généraux,  élus,  receveurs,  mais  même  le  surin- 
tendant. Contrôle  qui  devait  être  singulièrement  difficile, 
car  les  généraux  de  finances,  avec  leurs  énormes  circons- 
criptions, leurs  opérations  compliquées,  les  alliances  qu'ils 
formaient  entre  eux,  étaient  arrivés  à  constituer  une  véri- 
table oligarchie  financière.  Mais,  en  théorie  tout  au  moins, 
l'arbitraire  était  réduit  à  la  personne  du  Roi  —  ce  qui,  à 
vrai  dire,  était  déjà  beaucoup  sous  un  prince  comme  Fran- 
çois !•'. 

On  remarquera,  en  terminant,  que  les  services  d'État,  qui 
se  sont  tellement  multipliés  par  la  suite,  étaient  encore 
réduits  à  peu  près  au  nécessaire. 

m 

Le  Roi  et  la  Nation. 

Reste  avoir  quels  sont  les  rapports  de  la  royauté  avec  les 
divers  éléments  sociaux  dont  elle  a  fait  les  trois  ordres 
d'une  seule  nation  :  clergé,  noblesse,  communes. 

Commençons  par  le  clergé,  le  plus  anciennement  assis 
des  trois,  celui  qui  rattache  le  royaume  à  la  République 
chrétienne.  Il  s'est  toujours  montré,  en  France,  particuliè- 
rement porté  vers  le  Roi,  et  disposé  à  le  soutenir  même 
contre  le  Pape.  Charles  VII,  profitant  du  schisme  et  des 
décrets  du  concile  de  Bftle,  avait  fait  voter  à  Bourges  la 
Pragmatique  Sanction  de  1438  : 


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116  LES   INSTITUTIONS   DE    LA   MONARCHIE 

raatorité  du  concile  général  est  supérienre  à  celle  du 
Pape,  en  ce  qui  touche  la  foi,  l'extirpation  du  schisme  et  la 
réforme  de  l'Église  dans  son  chef  et  dans  ses  membres; 

l'élection  est  rétablie  pour  les  dignités  ecclésiastiques  ; 
mais  le  roi  et  les  princes  de  son  royaume  pourront,  sans 
se  mettre  en  opposition  avec  les  régies  canoniques,  donner 
des  recommandations  pour  les  élections  faites  dans  les 
chapitres  on  les  monastères  ; 

les  papes  ne  pourront  plus  se  réserver  la  collation  des 
bénéfices,  on  conférer  aucun  bénéfice  avant  qu'il  soit 
vacant  (ils  le  faisaient  pour  percevoir  le  droit  A* expectative). 

Aussitôt  le  schisme  terminé  (1449)  et  Tautorité  pontificale 
rétablie,  le  Pape  avait  essayé  de  faire  revenir  le  roi  ou 
l'Église  gallicane  sur  les  décisions  prises  en  commun. 
Louis  XI  s'y  prêta  d'abord,  mais  la  collation  des  bénéfices 
par  Rome  produisit  rapidement  ses  effets  ordinaires,  et  en 
1478  «  le  roi  fit  faire  grande  assemblée  de  prélats. ••  pour 
eux  trouver  moyen  de  ravoir  la  Pragmatique,  et  que  Tar- 
gent  des  vacances  et  bénéfices  ne  fût  plus  porté  à  Rome, 
ni  tiré  hors  de  ce  royaume  ».  D'antre  part,  l'élection  des 
prélats  donnait  lieu  à  de  perpétuelles  interventions  du  roi. 
et  Machiavel  nous  atteste  que  les  choses  ne  se  passaient  pas 
toujours  sans  violences. 

Cette  situation  aboutira  au  concordat  de  1516,  qui  re- 
connaîtra au  Pape  le  droit  d'appel  en  matière  canonique 
et  le  drpit  à  certains  prélèvements,  mais  accordera  au  Roi 
la  nomination  aux  bénéfices  ecclésiastiques.  Dès  lors  le 
souverain  ne  se  gênera  plus  pour  taxer  le  clergé.  Des 
dîmes  de  400.000  liv.  t.  seront  levées  sur  lui  sans  même 
le  consulter  :  et  le  roi  répondra  aux  réclamations  «  qu'il  est 
bien  juste  qu'en  cas  de  besoin  le  donateur  des  bénéfices 
reçoive  du  donataire  quelque  petit  cadeau  ». 

Au  reste,  le  clergé  a  de  quoi  payer.  Machiavel  estime 
qu'il  possède  alors  les  2/5  du  royaume.  Il  perçoit  la  dîme 
sur  toutes  les  populations,  et  néanmoins  est  populaire  :  il  se 
recrute  en  général  dans  les  classes  inférieures,  et  reste  assez 
près  du  peuple.  C'est  contre  le  clergé  régulier  seulement 


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CLERGÉ  ET  NOBLESSE  117 

qu'il  semble  y  avoir  une  certaine  tradition  d'anticlérica- 
lisme superficiel  :  les  ordres  religieux  n*étaient  pas  faciles  à 
réformer,  et  Louis  XII  eut  maille  à  partir  avec  les  Jacobins 
et  les  Cordeliers,  quil  voulut  ramener  à  l'antique  austérité. 

Passons  aux  descendants  des  puissants  propriétaires  fon- 
ciers qui,  jadis,  formaient  une  hiérarchie  dont  le  Roi 
souverain  n'était  qu'un  membre  éminent.  On  a  vu  que  le 
Roi  s'était  peu  à  peu  mis  «  hors  de  page  »,  d'une  part  en 
acquérant  presque  tous  les  grands  fiefs,  d'autre  part  en 
faisant  pénétrer  son  autorité  dans  les  moindres.  Mais  les 
nobles  restent  au  premier  rang  parmi  les  serviteurs  du  Roi  : 
avant  tout,  ils  lui  fournissent  son  armée.  Le  roi  soutient 
par  sa  solde  et  par  ses  pensions  les  nobles  qui  n'ont  pas 
accès  à  la  propriété  foncière,  les  cadets.  Par  là,  le  fait  de  la 
naissance  commence  à  primer  le  fait  de  la  richesse  :  en  1567, 
on  ouvrira  les  États  de  Bretagne  à  tous  les  gentilshommes, 
avec  ou  s<ms  terres.  L'aristocratie  féodale  achève  de  se 
muer  en  <  noblesse  de  France  ». 

En  général  pourtant,  le  noble  a  des  domaines  fonciers 
encore  étendus,  et  exerce  des  droits  lucratifs  tant  sur  les 
villes  que  sur  le  plat  pays.  Il  perçoit  des  gabelles  et  un 
fouage  qui  peut  aller  à  778  sous  par  quartier  ;  pour  lever 
des  tailles  ou  contracter  des  emprunts*  seulement,  il  lui  faut 
l'autorisation  spéciale  du  roi.  Enfin  il  a  été  déclaré  par 
Louis  XI  (1469)  que  le  noble  peut  se  livrer  ,au  commerce 
de  mer  sans  déroger  :  permission  précieuse  au  moment  où 
va  commencer  le  grand  mouvement  colonial. 

En  1469,  le  même  Louis  XI  a  créé  l'ordre  de  Saint-Michel, 
comprenant  36  membres  :  les  chevaliers  sont  nommés  à 
vie,  et  touchent  4.000  liv.  t.  C'est  un  moyen  de  plus  de  dis- 
tinguer ceux  des  nobles  qui  servent  bien.  Le  roi  s'est  même 
attribué  le  droit  plus  étendu  d'anoblir  :  c'est  donc  lui  qui 
recrute  et  définit  la  noblesse. 

Le  reste  de  la  population  ne  comptait,  au  moyen  âge,  que 
s'il  s'était  organisé  en  communes.  Or,  la  royauté  s'était  de 


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118  LES  INSTITUTIONS  DE  LA  MONARCHIE 

bonne  heure  efforcée  de  rendre  ces  communes  dociles.  Les 
grandes  villes  ont  pu  se  défendre»  consenrer  leur  maire  élu, 
leur  corps  municipal.  Paris  est  une  puissance,  et  François  P'' 
aura  recours  à  son  crédit  pour  contracter  ses  premiers 
emprunts.  On  voit  par  l'exemple  de  Montaigne  ce  qu'était 
encore,  cent  ans  après  Louis  XI,  un  maire  déBordeaux.  Les 
petites  communes,  en  revanche,  ont  disparu. 

Dans  les  villes,  la  bourgeoisie  est  généralement  organisée 
dans  ses  corporations  de  marchands  et  d'artisans.  Mais  elle 
tend  à  se  dérober  aux  charges  municipales  ^  et  accuse  déjà 
deux  tendances  :  d'une  part,  elle  recherche  de  plus  en  plus 
les  offices  du  roi  ;  d*autre  part,  elle  cherche  à  placer  son 
argent  en  terres  ou  sur  hypothèques.  Aux  États  de  1506 
apparaissent  pour  la  première  fois»  comme  représentants  du 
troisième  ordre,  des  délégués  spéciaux  des  Parlements»  la 
future  «  noblesse  de  robe  ».  Â  la  même  époque»  Machiavel  a 
déjà  remarqué  le  nombre  étonnant  des  propriétaires  fonciers 
en  France.  —  Grâce  au  système  corporatif,  la  distinction 
s'est  faite,  jusqu'ici,  plutôt  entre  marchands  et  artisans 
qu'entre  bourgeois  et  ouvriers  :  cependant,  la  condition  des 
hommes  qui  n'ont  que  leur  salaire  va  empirer  par  suite  de 
l'élévation  des  prix.  La  Réforme  trouvera,  dans  ces  milieux» 
un  terrain  particulièrement  favorable. 

Quant  au  plat  pays»  il  retrouve  peu  à  peu,  après  Louis  XI, 
l'aspect  heureux  qu'il  avait  au  début  du  xiv*  siècle.  La  France 
est  un  pays  agricole  très  riche,  remarque  Machiavel»  et 
d^autre  part,  dans  l'intérieur  de  la  classe  populaire,  lapro* 
priété  est  assez  également  répartie.  Le  paysan  a  ce  qu'il  lui 
faut  en  pain  et  vin»  —  mais  rien  de  plus.  D'ailleurs  le  pro- 
ducteur agricole,  an  contraire  du  citadin,  va  profiter  incon- 
testablement de  la  révolution  économique  qui  suivra  la  dé- 
couverte de  l'Amérique  et  abaissera  la  valeur  de  l'argent  :  on 
a  vu  qu'à  Strasbourg,  par  exemple,  l'hectolitre  de  blé  valait 
3fir.  30  vers  1300,27  fr.  10  vers  1600;  or»  au  même  endroit, 


1.  Dam  les  Livret  <2e  raison  (de  complet)  de  bourgcoii  du  xv*  lidcle. 
ce  conseil  eit  donné  aonvent. 


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LES  COMMUNES,  LES  ÉTATS  119 

le  kilogramme  de  pain  s'achetait  pour  0  fr.  17  à  la  première 
époque,  pour  0  fr.  34  à  la  seconde. 

Tels  sont  les  trois  ordres  qne  le  roi  a  réunis  en  un 
corps  national,  etgue,  dans  certaines  circonstances  solen- 
nelles, il  convoque  ensemble.  Nous  avons  rencontré  plu- 
sieurs fois  l'institution  des  États  généraux  —  la  dernière 
fois  en  1484.  En  1506,  Louis  XII  les  convoque  encore  à  Blois 
—  mais  ils  n'y  font  guère  que  saluer  le  c  Père  du  peuple  »• 
An  fond,  la  royauté  se  méfie  d'eux  :  c*est  qu'il  y  a  toujours 
entre  le  roi  et  les  députés  de  la  nation  un  procès  pendant,  la 
question  de  la  permanence  de  Timpôt,  escamotée  en  somme 
par  Charles  VU.  Aussi  le  roi  préfère-t-il  convoquer  seule- 
ment les  notables.  En  1468,  Louis  XI  avait  convoqué  les 
États  pour  se  faire  délier  de  son  serment  de  Péronne.  En 
1526,  François  I*^se  contentera  des  notables  pour  se  faire 
délier  de  son  serment  de  Madrid. 

La  royauté  s'est  montrée  moins  défiante  vis-à-vis  des 
États  provinciaux.  Ceux-ci  existaient  dès  l'époque  féodale, 
mais  c'est  la  monarchie  qui  leur  a  donné  leur  importance, 
en  étendant  leur  valeur  représentative  d  une  part,  leurs 
attributions  de  l'autre.  De  1400  à  1500,  un  nombre  de  villes 
de  plus  en  plus  grand  obtiennent  d'être  représentées  dans 
ces  assemblées  locales.  Et,  surtout,  elles  conservent  la 
hante  main  sur  la  répartition  de  l'impôt  —  bien  plus  impor- 
tante, dans  la  pratique,  que  le  vote  de  la  somme  totale. 
Anne  de  Montmorency  a  beau  parler  avec  dédain,  au 
xvi^  siècle,  des  bourgeois  flagorneurs  qui  composent  les 
États  du  Languedoc,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  ces 
États  ont  joué  jusqu'à  la  fin  de  la  monarchie  un  rôle  pré- 
cieux :  précieux  surtout  quand  les  franchises  municipales  se 
réduiront  à  néant. 

En  dehors  de  ces  institutions  régulières,  Topinion  géné- 
rale a  plus  d'une  manière  de  s'exprimer.  Louis  XI,  pourtant, 
a  déjà  commencé  à  la  surveiller  :  même  les  querelles  inno- 
centes des  partisans  de  Platon  et  d'Âristote,  dans  les  univer- 
sités,  lui  ont  paru  suspectes.   Mais,  sous  le  bonhomme 


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120  LES  INSTITUTIONS   DB  lA  MONARCHIB 

Louis  XII,  le  poète  Griogoire  parle  hardiment  sous  les  voûtes 
du  Palais.  Cependant,  l'imprimerie  augmente  de  jour  en  jour 
la  portée  et  le  retentissement  des  «  libelles  »  '.  François  P' 
inaugurera  la  royauté  policière,  ayant  «  des  yeux  et  des 
oreilles  partout  ».  Encore  ne  fera-t-on  jamais  taire  les  pré- 
dicateurs :  ils  maintiendront  la  tradition  de  franchise  sou- 
vent brutale  que  le  catholicisme  (sinon  toujours  la  royauté) 
sera  heureux  de  retrouver  au  moment  de  la  Réforme. 

Nous  sommes  préparés  maintenant  à  voir  comment  la 
royauté  a  agi,  au  moment  décisif  de  la  Renaissance,  sur  la 
civilisation  française.  Mais  il  faut  dire  d'abord  à  quel  stade 
cette  civilisation,  livrée  à  elle-même,  était  parvenue  à  la  fia 
du  moyen  âge. 


1.  Voici  et  qu'on  faisait  circuler  clandestinement  en  France,  après 
Pavie  (cf  p.  162),  contre  la  mère  du  roi  et  son  chancelier  Duprat  : 
c  Vonlez-Tous  savoir  qui  a  causé  tout  le  mal  ?  G*est  Mb«  Ambition  et 
son  chancelier.  Par  leur  humeur  obstinée  et  TindicatiTO  [contre  Bourbon]» 
ils  ont  précipité  le  roi  et  le  royaume  dans  ce  malheur,  qui  s  aggravera 
encore,  si  Ton  ne  corrige  le  chancelier.  » 


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CHAPITRE  Vm 

LA  CIVILISATION  MÉDIÉVALE  EN  FRANCE 
ET  LA  BENAi$8ANCE 


I.  Rnjoioii.  ^  La  religion  aa  moyen  ftge»  antieléricalitme.  —  Les 
prédlcateon  de  l'an  1400,  VlmittUiim,  la  danse  maeabre.  —  Lei 
moines  en  1501-2. 

II.  SciBHCs.  ~-  La  Bcienee  teolaitiqne,  UniTenité  de  Paris  (1200),  Uni- 
yersités  secondaires.  ~-  La  vraie  science,  legs  des  Arabes.  —  Les 
grandes  inventions. 

IQ.  Abt.  ~  L'archttectore  gothique,  les  chAteani.  —  La  sculpture  en 
Bourgogne.  —  La  peinture  en  Flandre.  —  La  musique.  —  L'Italie, 

IV.  LiTTiRATURB.  —  La  langue.  —  La  littérature  de  la  postérité  et  la 
littérature  des  contemporains.  »  Imprimerie.  —  Renaissance  avortée. 
-  Lltalie. 


Noas  avions,  en  commençant,  essayé  de  définir  la  civi- 
lisation catholique,  qui  a  été  la  première  expression  de 
l'âme  européenne  et  a  préparé  la  Renaissance.  Nous  nous 
sommes,  depuis,  attaché  à  suivre  la  formation,  au  sein  de 
la  catholicité,  d'un  être  politique  :  la  France.  Chemin 
faisant,  nous  avons  eu  déjà  Toccasion  de  voir  quelle  forme 
particulière  la  nation  naissante  avait  su  donner  à  la  civili- 
sation commune.  Depuis,  la  crise  e£Froyable  de  la  guerre  de 
Cent  Ans  avait  créé  un  milieu  bien  peu  favorable  au  dévelop* 
pement  de  la  culture  que  nous  avions  somtnairement  carac- 
térisée ^  U  faut  cependant  reprendre  et  compléter  ce  que 

1.  II  n*est  pas  de  meilleur  moyen  de  mesurer  ce  que  fut  cette 
crise  que  de  résumer  l'histoire  de  la  population  en  France  (Levasseur, 
La  populaiion  françaite^  1889).  La  population  de  la  région  française 
(déénie  par  les  limites  politiques  actuelles)  a  atteint  un  premier  apogée 
aa  début  du  xiv*  siècle  :  21  millions  d'Ames  suivant  M.  Levasseur,  qui 
a  plulAI  tendance  à  coter  bas.  Puis    vient  la  dépopulation  du  xxv«  et 

■SQtnSSB  KIST.    OB  FRÀMCS.  6 


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122  GIYIU8ATI0N   MÉDIÉVALE   ET  RENAISSANCE 

nous  avons  dit,  parce  qu'il  est  essentiel  de  voir  exacte- 
ment où  en  est  la  France  au  moment  où  elle  va  entrer 
dans  le  grand  mouvement  qui  a  transformé  profondément  le 
milieu  européen. 


I 
Religion. 

L'élément  central  de  la  civilisation,  depuis  la  chute  de 
TEmpire  romain,  n'avait  pas  cessé  d'être  le  sentiment 
religieux.  L*É^lise,  qui  en  était  la  gardienne,  faisait  sentir 
son  action  à  tous  les  moments  importants  de  la  vie  des 
hommes  :  à  la  naissance  par  le  baptême  ;  —  à  la  puberté, 
par  le  mariage  indissoluble  ;  —  dans  la  période  de  pleine 
activité,  par  toutes  les  coutumes  solennelles  qui  réglaient 
la  pensée  et  l'action  ;  — à  la  mort,  par  l'absolution  suprême. 
Vers  1200,  un  Pape,  sur  une  question  d'ordre  strictement 
privé  :  une  répudiation  injustifiée,  venait  à  bout  de  la  résis- 
tance d'un  roi  puissant  et  victorieux,  en  suspendant  pure- 
ment et  simplement  la  vie  religieuse  de  ses  sujets.  An 
XIII*  siècle  encore,  deux  ordres  nouveaux,  Franciscains  et 

surtout  du  xv«  siècle.  Laîssous  Limoges  détruite  par  le  prince  Noir, 
et  qui  n'a  que  5  habitants  en  1435.  Mais,  près  de  Rouen,  221  paroisses, 
qui  avaient  14.992  habitants  au  xW  siècle,  n'en  ont  que  5.976  au  zv*. 
Avallon  n  avait  défà  plus  que  31  feux  solvables  et  35  misérables  en  1397: 
en  1442,  elle  en  a  5  solvables,  36  misérables,  11  mendiants.  Toulouse  a 
perdu  moitié  de  ses  habitants,  Saint-Gilles  est  passé  de  10.000  à  400  ftmes. 
—  Par  la  suite,  la  population  s'était  relevée  sous  Louis  XII  et  Fran- 
çois I*r,  lorsque  les  guerres  religieuses  enrayèrent  le  mouvement  :  Paris 
serait  retombé  alors  de  400.000  à  200000  âmes.  L'effet  de  I«  goerre 
de  Cent  Ans  a  été  rendu  ainsi  tellement  durable,  qu'en  Normandie  (pro- 
vince, il  est  vrai,  particulièrement  éprouvée),  65  paroisses  qui  comptaient 
4.095  habitants  au  xm*  siècle,  n'en  avaient  encore  que  2.222  sous  Louis  XIII. 
La  France  n'a  retrouvé  qu*au  xvxn*  siècle  sa  population  de  1300  (19  mil- 
lions d*âmes  vers  1700).  La  comparaison  générale  est  permise»  parce  que 
le  grand  développement  des  viUes  n'avait  pas  «aeore  commencé  :  en 
1787,  Paris,  il  est  vrai,  renfermait  déjà  6  ou  700.000  Ames,  mais,  en 
dehors  de  la  capitale,  Lyon  seul  avait  plus  de  100.000  habitanU. 


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DOMINATION  DB  L*É6USE  123 

Dominicains,  attestaient  par  la  rapidité  de  leur  croissance 
rintensité  et  Tuniversalité  des  besoins  moraux  auxquels 
répondait  la  prédication  chrétienne. 

A  peine,  çà  et  là,  nne  note  discordante  :  ainsi  chez  Jean  de 
Meung,  le  chantre  de  la  Rose,  et  chez  Rutebœuf,  poète  du 
temps  de  saint  Louis  et  de  Philippe  le  Hardi,  chez  lequel 
perce  par  moments  Taccent  du  bourgeois  voltairien.  Mais 
encore  ne  s*attaque-t-il  qu'aux  moines  ;  il  reproche  à  saint 
Louis  d'avoir  laissé  pulluler  la  gent  qui  vaparles  rues, 
criant  : 

Donnes,  pour  Dion,  du  pain  aux  frères. 

Mais  c'est  du  point  de  vue  de  TÉglise  qu'il  flétrit  les  abus 
du  c  'cléricalisme  »,  —  du  moins  il  le  prétend  hautement  : 

Sainte  Eglise  se  plaint,    et  ce  n'est  point  merveille. 
Chacun  &  guerroyer  contre  elle  se  prépare  ; 
Ses  fils  sont  endormis,  pour  elle  nul  ne  veille. 
Elle  est  en  grand  péril,  si  Dieu  ne  la  conseille. 

Et  il  y  a  dans  cette  mauvaise  humeur  de  chrétien  un 
accent  de  sincérité  indéniable. 

L'abaissement  de  la  papauté  après  Boniface  VIII  ne 
produit  pas,  en  France,  une  éclipse,  je  ne  dis  pas  du  sen- 
timent religieux,  mais  même  du  sentiment  catholique.  Nulle 
révolte,  ni  contre  le  dogme,  ni  contrela  discipline,  chez  ceux 
mêmes  qui  flétrissent  les  mœurs  des  clercs  :  la  prédication 
chrétienne  n'a  pas  (avant  Bossuet)  de  représentant  plus 
illustre  que  Gerson  : 

«  Grande  chose  était  k  Paris,  dit  Guillebert  de  Metz  (DeMcription 
de  Paris,  vers  1400),  quand  maître  Eustache  de  Pavilly,  maître 
Jean  Genon,  frère  Jacques  le  Grand,  le  ministre  des  Mathurins  et 
tant  d'antres  docteurs  et  clercs  venaient  prêcher  tant  d'excellents 
sermons.  » 

Gerson  n'était  donc  pas  seul,  mais  il  a  dépassé  les  autres 
(1963^1429).  Or,  tandis  que  les  sermons  de  saint  Bernard 
étaient  composés  en  latin,  c'est-à-dire  réservés  auxclercs. 


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124  aVIUSATION   MÉDIÉVAIf  BT  RENAISSANCE 

ceux  de  Gerson  ont  été  pensés  et  dits  en  français»  et 
s'adressent  par  conséquent  à  tous  les  fidèles. 

Les  grandes  misères  du  xv*  siècle  ont  même  provoqué 
une  recrudescence  de  religiosité  allant  jusqu'au  mysti- 
cisme dans  les  ftmesles  plus  délicates. 

Le  fait  caractéristique  est  l'essor,  à  cette  époque»  d*un 
livre  qui  avait  été  composé  deux  siècles  auparavant,  et 
dont  le  ton  apaisé  décèle  une  société  où  Ton  connaissait 
encore  la  joie  de  vivre,  mais  dans  lequel  le  public  ne  vint 
chercher  des  consolations  qu*au  moment  de  la  détresse  : 
Vlmitation  de  Jésas^Christ.  Les  aspirations  qu'il  satisfit  an 
XV*  siècle  sont  tellement  les  mêmes  qui  Tout  fait  «  redé- 
couvrir »  des  esprits  religieux,  à  toutes  les  époques 
d'angoisse  morale  et  de  pessimisme,  qu'il  n'y  a  pas  ana- 
chronisme à  les  définir  par  ce  commentaire  de  Lamennais 
(1.1,20): 

«  Que  cherchez-vous  dans  le  monde  ?  le  bonheur?  il  n'y  est  pas. 
Écoutez  ce  cri  de  détresse,  cette  plainte  lamentable  qui  s^élève  de 
tous  les  points  de  la  terre,  et  se  prolonge  de  siècle  en  siècle.  G^est  la 
voix  du  monde.  Qu'y  cherchez-vous  encore  ?  des  lumières,  des 
secours,  des  consolations  pour  accomplir  en  paix  votre  pèle- 
rinage ?  Le  monde  est  livré  à  l'esprit  des  ténèbres,  &  toutes  les  con- 
voitises qu'il  inspire,  à  tous  les  crimes  et  à  tous  les  maux  dont  il 
est  le  principe  ;  et  c'est  pourquoi  le  prophète  s'écriait  :  Je  me  suis 
éloigné,  j'ai  fui,  et  j*ai  demeuré  dans  la  solitude.  » 

Vlmitation  de  Jésus-Christ  est  le  livre  par  excellence  du 
zv*  siècle,  et  de  la  France  en  particulier.  Les  titres  des 
quatre  parties  qui  le  composent  sont  significatifs  :  Avis  utiles 
pour  entrer  dans  la  vie  intérieure  ;  Instructions  pour  avancer 
dans  la  vie  intérieure  ;  De  la  vie  intérieure;  Du  sacrement  de 
rEucharistie,  L'imprimerie  naissante,  en  France,  a  d'abord 
servi,  dit  Michelet,à  répandre  ce  livre  ^dont  la  quatrième 
partie,pourtant»  paraissait  à  de  sévères  théologiens  franchir 
presque  la  limite  du  mysticisme  orthodoxe. 

Dans  des  milieux  plus  rudes,  l'aversion  contre  la  matière, 
contre  la  chair,  contre  la  vie,  contre  tout  ce  qui  apparaît  alors 
uniquement  comme  source  de  tortures,  prend  des  formes  plus 


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LE  CHRISTIAMISMB  AYANT  LA  RÉFORME  126 

âpres.  Le  xv*  siècle  est  le  siècle  de  la  danse  macabre,  de  ces 
éclats  de  rire  convulsifs  à  l'aspect  de  la  mort  libératrice  et 
niveleuse,  dont  la  poésie  et  la  musique  ont  souvent  depuis 
cherché  à  retrouver  Taccent  trépidant. 

Avec  le  rétablissement  de  l'unité  pontificale  (1449),  avec 
la  victoire  de  la  royauté  nationale,  la  religiosité  reprend 
nne  allure  plus  calme,  mais  non  moins  fervente.  La  réforme 
des  couvents  est  une  des  grandes  préoccupations  du  Roi  et 
de  Topinion  publique,  et  Louis  XII  Taccomplit  partielle- 
ment en  1501-2,  non  sans  rudesse.  Beaucoup  de  «  pauvres 
frères»  furent  rappelés  par  de  sévères  châtiments  au  sérieux 
de  leur  vocation  ascétique  : 

c  et  les  autres,  comme  mats  et  confo8>  ne  surent  que  dire,  sinon 
que,  s'ils  eussent  su  qu'à  tant  étroite  règle  eussent  été  obligés,  de 
corde  nouée  jà  n'eussent  fait  ceinture  »  (Jean  d'Authon)  ^. 

Des  mesures  de  ce  genre  ont  contribué  à  maintenir  l'auto- 
rité du  clergé  en  France,  et  à  y  faire  avorter  la  Réforme. 

On  ne  s'étonnera  pas  que,  pendant  tout  ce  temps,  l'Église 
ait  conservé  encore  la  haute  main  sur  la  science  comme  sur 
l'art. 


II 
Scienoe. 

Cest  le  clergé  qui,  après  reffondrement  de  l'Empire  caro- 
lingien, avait  conservé  dans  ses  écoles  cathédrales  le  peu  de 
connaissances  qui  subsistait  en  Occident.  Ce  dépôt  s*est 
augmenté  assez  subitement  au  xii*  siècle  par  suite  de  deux 
faits.  D'une  part,  renseignement  d'Abailard  (1079-1143)  a 
donné  quelque  vie  aux  discordes  entre  les  partisans  de  Pla- 
ton et  d'Aristote  —  les  deux  seules  doctrines  anciennes  dont 
on  eût  encore  une  notion  assez  précise.  Puis,  vers  1160, 

1.  Historiographo  fayori  de  Loms  XII. 


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126  CIVILISATION  MÉDIÉVALE  BT  RBKAISSANGB 

par  Âverroès  et  les  musulmans  d'Espagne,  l'œuvre  entière 
d'Âristote  avait  été  rendue  aux  Latins  —  donnant  ainsi  à  ce 
philosophe  une  autorité  qu'il  conserva  pendant  400  ans. 
Aussi  le  petit  monde  d'écoliers  qui  avait  de  tout  temps  fré- 
quenté la  montagne  Sainte-Geneviève  devint  si  nombreux, 
si  actif,  qu'il  fallut  que  Roi  et  Pape  lui  reconnussent  des 
privilèges  spéciaux,  le  constituassent  en  corporation,  en 
Université  (1200). 

Nous  avons  déjà  dit  le  prestige  de  TUniversité  de  Paris 
vers  1300,  son  intervention  au  temps  du  grand  schisme.  Il 
faut  maintenant  la  placer  dans  Thistoire  de  l'intelligence 
humaine. 

Son  enseignement»  superficiellement  réformé  en  1452,  ne 
s'adressait  qu'à  des  jeunes  gens  ayant  déjà  franchi  le  cycle 
du  triuiam  (grammaire,  rhétorique,  dialectique)  et  du  qaa- 
driviam  (arithmétique,  géométrie,  astronomie,  musique). 
Les  écoliers  se  groupaient  en  quatre  Facultés  (théologie, 
droit,  médecine,  arts  ')>  et  le  corps  enseignant  se  recru- 
tait parmi  eux  par  cooptation.  Pour  leur  permettre  de  vivre 
pendant  le  très  long  temps  que  duraient  les  études  (pour  la 
théologie,  jusqu'à  35  ans),  il  y  eut  de  bonne  heure  des  fon- 
dations de  collèges  —  sans  parler  des  couvents  spéciaux 
qu^entretenaient  les  grands  ordres  monastiques  pour  forti- 
fier leur  recrutement.  En  1257,  Robert  de  Sorbon,  ami  de 
Joinville  et  de  saint  Louis,  avait  donné  une  maison  «  sise  à 
Paris,  rue  Coupe-Gueule,  devant  le  palais  des  Thermes  », 
pour  y  loger  «  de  povres  maîtres  étudiant  en  théologie  ». 
La  Sorbonne  était  fondée,  et  allait  être  la  plus  forte  pépi- 
nière de  théologiens  jusqu'au  xvi*  siècle.  En  1508,  Érasme, 
énumérant  les  supériorités  que  s'attribuent  les  différentes 
nations,  dit  que  «  pour  les  Français,  ils  se  vantent  surtout 
d'être  les  premiers  théologiens  d'Europe  ».  La  Faculté  de 
droit  n'enseigna  plus  bientôt  que  le  droit  canon  ;  les  deux 
autres  facultés  étaient  devenues  également  moins  fortes  que 
dans  mainte  Université  d'Europe. 

1.  On  sait  que  les  arts  comprenaient  belles-leUres  et  sciences. 


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UNIYEBSITÉS^   SCIENCE  127 

D'autres  Universités  furent  fondées  sur  le  modèle  de 
celle  de  Paris  :  Orléans,  Bourges,  Poitiers,  plus  Tours  et 
Angers»  considérées  comme  inférieures.  Toutes  étaient 
appuyées  par  des  fondations  de  collèges  ;  mais  il  semble  que 
le  courant  de  la  générosité  publique^  découragé  par  les 
misères  de  la  guerre  S  ne  se  soutînt  plus  :  Machiavel  pré- 
tend, vers  1513,  que  les  établissements  végètent.  L'école  de 
médecine  de  Montpellier  se  maintenait  mieux. 

On  voit  que  la  science  proprement  dite,  la  connaissance 
de  la  nature,  tenait  peu  de  place  dans  ce  que  l'Occident 
appelait  alors  de  ce  nom.  Il  y  avait  pourtant  une  production 
assez  abondante  d'ouvrages  sur  les  phénomènes  naturels,  — 
mais  sans  que  les  recherches  fussent  poussées  méthodique- 
ment, ni  surtout  qu'on  se  préoccupât  de  les  développer.  En 
somme,  on  vivait  sur  ce  qu'on  avait  reçu  des  Arabes. 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  ceax-ci  avaient  trouvé  dans  les 
pays  conquis  par  eux,  dès  le  vin*  siècle,  un  fonds  de  connais- 
sances qui  ne  représentait  qu'une  partie  de  la  science 
grecque,  mais  qu'ils  firent  admirablement  fructifier.  Leurs 
savants,  dès  le  x*  siècle,  se  servaient  du  calcul  algébrique  ; 
ils  avaient  calculé  la  longueur  de  l'année  solaire  aussi  exac- 
tement peut-être  que  les  savants  de  la  réforme  grégorienne  ; 
ils  avaient  enrichi  de  substances  précieuses  la  pharmacopée. 
Une  partie  de  ces  richesses  se  répandit  en  Europe  au  temps 
des  croisades,  mais  n*y  suscita  pas  aussitôt  de  grand  mou- 
vement scientifique.  Au  xiv*  siècle  encore,  le  Maure  Ibn- 
Khaldoun,  dans  son  tableau  de  la  civilisation,  parle  avec 
dédain  de  l'état  où  est  la  science  chez  les  Francs  :  €  cepen- 
dant, ajoute-t-il,  il  semble  qu'elle  ait  fait  quelque  progrès 
chez  eux  depuis  un  certain  temps.  » 

Les  Européens  se  sont  approprié  les  applications  pra- 
tiques de  la  science  arabe  beaucoup  plus  vite,  naturelle- 


1.  Sons  Charles  VII,  od  se  plaîot  que  les  étudiants  ne  peuTeut  plus  se 
rendre  en  sécurité  dans  les  Universités. 


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128  CIVILISATION  MÉDIÉTALE  ET  RENAISSANCE 

ment,  que  les  notions  dont  elles  dérivaient,  et  surtout  qne  la 
méthode  qui  y  avait  abouti.  Rappelons  ici  les  plus  clas- 
siques. La  poudre  à  canon,  employée  par  les  musulmans 
d'Espagne  dès  le  xiii^  siècle,  fait  son  apparition  en  France 
à  l'époque  de  la  guerre  de  Cent  Ans  (1337-1380).  La  bous- 
sole est  connue  des  marins  italiens  qui  font  le  commerce  du 
Levant  au  xiii*  siècle  :  vers  1400,  elle  accompagne  déjà, 
chez  nous,  le  Dieppois  Jean  deBéthencourt  dans  ses  courses 
sur  les  côtes  de  Guinée.  Le  papier  aussi,  qui  se  fabriquait 
chez  les  Orientaux  dès  l'époque  des  croisades,  a  été  connu 
en  France  au  xiv*  siècle  :  il  allait  bientôt  rendre  écono- 
mique,  et  par  conséquent  féconde,  la  découverte  de  l'im- 
primerie. 

Mais  la  langue  arabe  n'était  pas  assez  connue  en  Europe 
pour  que  le  mouvement  se  propageât  de  Bagdad  ou  de  Fez 
à  Paris.  C*est  quand  les  livres  grecs  parviendront  directe- 
ment en  Occident,  au  xv*  siècle,  que  l'on  verra  de  véritables 
savants  reprendre  le  flambeau  que  les  Orientaux,  précisé- 
ment alors,  laissaient  peu  à  peu  s^éteindre. 


III 
Art. 


L'art  s'est  réveillé  en  Occident  pour  relever  les  édifices 
religieux  disparus  dans  les  invasions  barbares.  Nous  avons 
déjà  indiqué  Tinfinie  multiplicité  de  l'art  dit  €  roman  »  et 
Torigine  nettement  française  (au  sens  le  plus  étroit  du  mot) 
de  l'architecture  «  gothique  ».  Il  convient  de  s'arrêter  un 
instant  sur  la  portée  artistique  du  changement. 

Voici  le  problème  qu*avaient  à  résoudre  les  maçons.  Soit 
à  couvrir  un  rectangle  A  B  C  D  ;  on  peut  le  couvrir  : 


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ROMAN   ET  GOTHIQUE 


129 


en  berceau  (demi-cyliodre). 


I  école  poitevine.     \ 
.     .     .  ;     —     auvergnate, 
)    -    du  Midi. 

^ÂrêuTT''^    entrecroisés    (voûte  j  ^^j^  ^^.^^^ 

par  une   coupole 

**'^b«u'^'*'"***^"*""   ^'■'"*"  \  *«>k  normande. 

€n  DOIS ) 


par  une  coupole  soutenue  par  des  ar- 
ceaux (voûte  domicale) 


école  d'Anjou  et 
des  domaines  des 
Plantagenêts. 


Les  «  Français  »  du  xii*  siècle  élèvent  (cf.  fig.)  : 

1*  Le  long  des  mars  (A  B,  C  D),  2  arcs  dits  formereis  ; 

2*  En  travers  de  la  nef  de  l'église  (A  D,  B  C),  2  arcs  dits 
doubleaax  ; 

3*  En  diagonale  (A  C,  B  D),  2  arcs  destinés  à  augmenter 
la  force  de  la  voûte  et  dits  aagifs  (ogifs). 

Pais  ils  remplissent  de  fragments  de  voûtes,  partoat  sou- 
tenus par  ces  arcs,  les  triangles  cylindriques  ainsi  obtenus. 

RésuItaU  : 

1*  La  poussée  de  la  voûte  sera  celle  des  arcs  ; 

2*  Une  fois  plusieurs  rectangles  juxtaposés  (neOi  toutes 
ces  poussées  viendront  porter  aux  points  de  retombée  des 
arcs(A,B,C,D). 


Ces  poussées  appliquées  en  un  point  mathématique  (le 
haut  des  piliers),  et  dont  la  direction  est  constante  (de  Tin- 

6* 


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130  «lYIUftATION  MtolÉVALB  BT  RBNAISSANCB 

térieur  à  Textérienr),  seront  annulées  par  des  forces  agissant 
de  l'extérieur  à  l'intérieur»  et  «'insérant  au  même  point. 
D'où  l'invention  de  l'arc-boutant.  Désormais  la  pile  ne  porte 
plus  que  le  poids  de  la  voûte,  Tarc-boutant  équilibre  sa 
poussée.  Le  mur  ne  porte  plus  rien  :  d*où  possibilité  de 
l'élever  et  de  multiplier  les  percées  ornementales  dans  ces 
mors  inutiles.  Notre-Dame  de  Paria  (fin  du  xin*  siècle) 
porte  sa  flèche  à  près  de  150  mètres.  Les  clochers  de  Notre- 
Dame  de  Chartres  sont  visibles  de  toute  la  plaine  environ- 
nante. Le  chef-d'œuvre  de  cette  architecture  est  la  Sainte- 
Chapelle  (milieu  du  xiu*  siècle).  Mais  peu  à  peu  les  construc- 
teurs des  églises  gothiques  ont  poussé  jusqu'au  paradoxe  la 
suppression  des  murs  (gothique  flamboyant).  On  verra  le 
a  progrès  »  en  comparant  la  nef  de  Saint-Ouen  à  Rouen 
(xiv*  siècle)  et  la  chapelle  de  Saint-Maclou  (xv*  siècle). 
L'ornementation  aussi  alla  se  surchargeant.  Pourtant,  le 
gothique  finissant  a  produit  des  joyaux  dans  l'architecture 
civile  :  la  maison  de  Jacques  Cœur  à  Bourges,  le  Palais  de 
Justice  de  Rouen  (1493-9). 

A  côté  de  Tarchitecture  sacrée,  en  efi'et,  l'architecture 
profane  avait  pris  de  plus  en  plus  sa  place  dans  l'art.  Le 
château  féodal  n'avait  été  construit  longtemps  qu'en  vue 
de  l'utilité  militaire.  Le  château  de  Pierrefonds,  construit 
pour  Louis  d'Orléans  vers  1400,  a  déjà  quelque  chose  d'une 
demeure  de  plaisance.  Il  tient  le  milieu  entre  Coucy  et 
Blois. 

La  sculpture  n'avait  servi  longtemps  qu'à  orner  les  détails 
des  églises  (école  de  Reims).  Elle  continue  à  jouer  ce  rôle 
au  XV*  siècle,  mais  déjà  la  sculpture  funéraire  lui  fait  con- 
currence. Celle-ci  est  bien  représentée  en  Flandre  dès  le 
début  du  XV*  siècle,  et  passe  de  là  en  Bourgogne,  où  Clans 
Sluter  orne  le  tombeau  de  Philippe  le  Hardi  :  ce  fut  le  der- 
nier des  «  bons  et  agréables  services  »  dont  le  duc  se  montre, 
dans  ses  chartes»  si  reconnaissant  à  l'artiste.  Le  sculpteur 
bourguignon  qui  a  dessiné  les  pleureurs  du  tombeau  de 
Jean  sans  Peur  est  pourtant  encore  bien  moins  maître  de  la 


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l'art  avant  l'inplubngb  italienne  131 

matière  que  Tautear,  presque  contemporain,  da  CoUeone* 
Les  arts  de  la  couleur  aussi,  qui  pendant  si  longtemps 
s'étaient  bornés  à  composer  les  vitraux  ou  à  enluminer  les 
Bibles,  commencent  à  se  proposer  d'autres  buts.  Les  Van 
Eyck(Yers  1400),  encore  des  Flamands,  ont  donné  à  la  pein- 
tare  à  l'huile  droit  de  cité  dans  Tart  :  et  le  portrait  de  Phi- 
lippe le  Bon  (mort  en  1467)  est  un  des  premiers  chefs-d'œuvre 
du  genre  nouveau.  Ici,  nous  sommes  moins  loin  des  Italiens 
contemporains. 

La  musique,  dès  le  moyen  âge,  avait  été  cultivée  hors  de 
rÉglise  aussi  bien  qu'en  elle.  La  musique  sacrée  n'a  peut-être 
jamais  dépassé  le  Dies  ira  de  Fr.  de  Gelano  (xiii*  siècle). 
Quant  à  la  musique  profane,  à  la  fin  du  moyen  ftge,  la 
poésie,  qui  l'avait  soutenue  jusqu'alors,  s'en  détache,  et  les 
compositeurs  essaient  d'y  suppléer  par  la  richesse  de  l'or- 
chestration. Mais  il  y  a  là  une  intention  intéressante  plutôt 
que  des  «  acquisitions  pour  l'éternité  »  :  le  violon  seul  (qui 
apparaît  vers  1520)  permettra  à  la  musique  de  se  suffire 
vraiment  à  elle-même. 

Le  mouvement  artistique  de  la  fin  du  moyen  âge  est,  dans 
la  partie  orientale  de  la  France,  original  et  puissant  :  il  n'a 
pas  laissé  de  se  propager  ailleurs  ^,  mais  on  ne  peut  dire 
qu'il  soit  commun  à  toute  la  nation.  Le  passage  deTétincelle 
italienne  sera  bien  sensible  en  France. 


IV 
Littérature . 

Les  aspirations  religieuses,  scientifiques,  artistiques,  en 
tant  qu'elles  sont  particulières  et  communes  à  un  peuple, 
ne  s'expriment  pleinement  que  par   le  langage,   et  ici  le 


1.  En  Bretagne,  tombean  àvL  dnc  Françoit  II.  Le  bon  roi  René  d'Ân- 
joo  a  été  anasi  un  Méeène  émineat. 


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132  aVIUSATIOM  MÉDIÉVALB  ET  RENAISSANCE 

progrès  da  fait  national  se  traduit  nettement,  à  mesure 
qu'on  avance,  par  la  place  de  plus  en  plus  grande  du  fran- 
çais à  côté  du  latin.  Sans  doute,  la  langue  maternelle  est 
encore  loin  d'être  la  même  pour  tous,  et  les  différences  dia- 
lectales seront,  d'ailleurs,  représentées  littérairement  bien 
plus  longtemps  qu'on  ne  le  croit  souvent  *.  De  plus, 
cette  langue  elle-même  est  encore^  au  xve  siècle,  bien  loin 
d'être  fixée»  Néanmoins  on  peut  déjà  parler,  sans  trop 
abuser  des  mots,  de  littérature  française  —  au  moins  par 
opposition  aux  littératures  des  grands  pays  voisins. 

Nous  avons  déjà  rencontré  les  principales  œuvres,  si 
souvent  collectives,  qui  attestent  l'activité  littéraire  de  la 
France  jusqu'au  xiii*  siècle:  auteurs  d'épopées  (Chanson  de 
Roland),  de  chansons  légères,  de  romans  (Roman  de  la  Rose, 
roman  de  Renart).  Malgré  les  misères  du  xiv*  siècle,  cette 
activité  se  soutient  :  les  traités  de  Nicolas  Oresme  sur  la 
monnaie  (vers  1380),  les  sermons  de  Gerson  (vers  1400),  et 
surtout  les  Chroniques  de  Froissart,  suffisent  à  prouver  que 
les  ruines  accumulées  par  la  grande  guerre  n'ont  pas  tué  la 
joie  et  le  courage  d'écrire.  Au  xv*  siècle  encore,  on  trouve 
à  citer  deux  vrais  poètes,  Charles  d'Orléans,  le  prisonnier 
d'Azincourt  (1415),  et  Villon,  le  chantre  des  <  neiges 
d'antan  »,  puis  un  chroniqueur  qui  est  déjà  presque  un 
historien,  Philippe  de  Commynes  (vers  1500). 

Quant  au  théâtre,  il  produit  sans  relâche  mystères, 
miracles,  farces  et  soties.  Tout  cela  ne  suffirait  pas  à  prouver 
la  survivance  du  génie  dramatique,  si,  dans  ce  fatras,  la 
Farce  de  Maître  Patelin  ne  nous  offrait  une  image  vilaine, 
mais  pleine  de  vie,  de  la  société  française  vers  1455  :  «  Un 
avocat  décrié  et  mis  au  pilori  s'entretenant  avec  Guille- 
mette,  sa  digne  épouse,  des  moyens  de  mettre  à  neuf  leurs 
habits  usés  ;  l'avocat  leurrant  de  belles  paroles  le  drapier, 
son  voisin^  pour  se  faire  donner  du  drap  à  crédit,  puis 
employant    un  grossier  artifice  pour  ne  pas  le  payer  ;  le 


1.  Cf.  Tan  6«Ter,Lef  poète»  du  terroir,  1908-1909.  L'ouvrage  n'est  mal- 
henreusement  pas  fait  dans  nn  esprit  scientifique. 


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LA  LITTÉRATURE  AYANT   L'iNFLUENCE   DES  ANCIENS     133 

drapier  se  félicitant  d'avoir  trompé  Patelin  en  lui  vendant 
24  sous  ce  qui  n'en  vaut  que  20  ;  le  berger  Thibaud  Agnelet 
volant  le  drapier,  son  patron,  et  trouvant  Patelin  prêt  à 
plaider  pour  lui  contre  leur  commun  débiteur  ;  le  berger 
enfin  trompant  Tavocat  qui  lui  a  fait  gagner  une  mauvaise 
cause  et  tournant  contre  lui  la  ruse  que  Tavocat  lui  a  ensei- 
gnée contre  sa  partie  :  voilà  la  nouvelle  littérature  qui 
succède  à  celle  des  trouvères  et  des  troubadours...  Assu- 
rément, si  Louis  XI,  comme  il  est  assez  vraisemblable,  a 
assisté  à  ce  spectacle,  il  a  dû  s'y  plaire.  Je  crois  le  voir  de 
son  air  moqueur  applaudissant  Patelin  ;  Agnelet  surtout 
a  dû  lui  paraître  un  héros...  Tout  habile  qu'il  était,  le  roi  ne 
vit  pas  sans  doute  la  portée  historique  du  drame  qui  le  fai- 
sait sourire  :  il  fallait  plusieurs  siècles  pour  que  la  royauté 
apprh  à  ses  dépens  que  Thibaud  Agnelet  est  un  client 
ingrat,  et  que,  quand  on  se  fait  son  avocat,  on  risque  fort  de 
ne  pas  toucher  ses  honoraires  ^  » 

Ce  sont  là  les  œuvres  que  la  postérité  a  consacrées  ; 
mais  il  est  à  remarquer  que,  pour  les  contemporains,  la 
littérature  consistait  en  tout  autre  chose.  Charles  VIH  ne 
lisait  guère  que  des  romans  de  chevalerie,  et  toutes  les  fêtes 
de  cour,  jusqu'à  Louis  XII  inclusivement,  ont  fait  une  place, 
dans  leurs  programmes,  aux  auteurs  de  lais,  virelais, 
ballades,  rondeaux,  etc.,  à  ceux  qu'on  appelait  les  grands 
rhétoriqaears. 

L'imprimerie  s'était  formée  peu  à  peu,  au  cours  de  la 
première  moitié  du  xv*  siècle,  dans  la  vallée  du  Rhin.  C'est 
sous  Louis  XI  (1471)  qu'elle  s'établit  à  Paris.  Or,  les  pre- 
mières presses  ont  été  employées  surtout  à  reproduire, 
avec  ITmitatiorif  toutes  ces  œuvres  que  nos  manuels  aujour- 
d'hui signalent  à  peine. 

C'est  que  les  Français  avaient  à  apprendre  ou  à  rapprendre 
deux  choses  pour  acquérir  une  littérature  digne  de  ce  nom  : 

1®  A  exprimer  dans  la  langue  de  leurs  mères  des  pensées 

1.  Renan..  Es$aii  de  morale  et  de  critique,  1850,  p.  903-915. 


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134  CIYIUSATION  MÉDIÉVALE  ET  RBNAISSÂM«B 

qui  valassent  la   peine  d'être  écrites  :  ceci  commence  avec 
Gommynes  ; 

2^^  A  remplacer  les  phrases  inorganiques  de  Froissart  et  de 
Gommynes  même  par  la  phrase  construite,  la  période  ^ 
Ceci  ne  pouvait  guère  s'apprendre  qu'au  contact  des  grands 
auteurs  anciens.  Sous  Charles  V  (1364-1380),  il  avait  paru 
un  moment  qu'à  l'imitation  de  la^  cour  papale  d'Avignon, 
l'étude  des  chefs-d'œuvre  antiques  allait  devenir  la  préoccu- 
pation dominante  de^  esprits.  Puis,  ce  goût  s'était  perdu,  et 
la  Renaissance  française,  littérairement  parlant,  avait  avorté. 

On  le  voit,  qu'il  s'agisse  de  religion,  de  science,  d'art,  de 
littérature,  partout  nous  avons  la  même  impression  sur  la 
France  de  Charles  VIII  et  de  Louis  XII.  La  France  avait, 
sans  contredit,  tenu  une  place  éminente  dans  la  civilisation 
proprement  médiévale,  par  ses  prédicateurs,  par  ses  univer- 
sités, par  son  architecture  religieuse,  par  sa  littérature  che- 
valeresque. Mais,  par  cela  même  (et  abstraction  faite  de 
ses  malheurs),  elle  était  restée  attachée,  plus  que  tout  autre 
pays,  à  ces  formes  de  civilisation.  Vers  1500,  on  a  l'impres- 
sion que  l'esprit  humain  y  piétinait  sur  place,  se  répétant 
sans  cesse,  s'ingéniant  à  varier  des  détails  insignifiants,  et 
ne  trouvant  nulle  part  la  voie  nouvelle.   Or,  à  la  même 
époque,  non  seulement  il  suffisait  de  franchir  les  Alpes  pour 
rencontrer  des  hommes  autrement  ouverts  à  toutes  les  ten- 
dances modernes,  mais,  à  l'est  de  la  France,  Érasme  de 
Rotterdam  (1467-1&36)  était  le  premier  des    humanistes, 
Holbein  peignait  des  portraits  achevés,    Kopernik    allait 
renouveler  la  science  humaine,  et  les  Italiens  parlaient  avec 
rage  de  la  rivalité  des  Teutons  et  des  Slaves  !  En  France,  ce 
sont  incontestablement  les  excitations  venues  d'Italie  qui 
ont  lancé  la  nation  dans  le  grand  mouvement  d'où  sort, 
non  pas  la  culture  européenne,  mais  l'hégémonie  qui  a  fait 
d'elle,  à  nos  yeux,  «  la  civilisation  »  par  excellence. 

1.  Voir  comment  Commynei  gAche  une  réflexion  psychologique  fine 
et  profonde,  p.  96-7. 


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LIVRE  II 

UL   FRANGE   ET  L'ÉQUILIBRE 
(1484-1661) 


CHAPITRE  PREMIER 

L'ÉaUlLIBRE   EUROPÉEN  (1511) 


Transfomiafion  de  l'Europe  catholique.  —  An  dehors  : 

I.  Les  Tîntes.  —  Chrétienté  et  Islam  après  les  croisades.  —  Les  Turcs 
Ottomans»  prise  de  Gonstantinople  (1458).  —  Barbareiques  et  Tartares. 

-  Soliman  (1520-1&66). 

II.  Las  DtfcouvBRVBs.  —  Les  épices.  —  Les  Portugais.  —  Colomb  (1492). 
-•Magellan  (1520).  —  Les  colonies  européennes. 

III.  Transformation  iNTiantuaB,  les  États.  —  L'Europe  féodale,  les 
Suisses. —Les  États.  —  Princes  allemands,  républiques  italiennes. 

—  Las  royaumes  d'Occident»  les  royaumes  du  Nord  et  de  TOrient.  — 
Les  guerres  d*États. 

IV.  L^toviUBRR.  —  L'Italie  a  yn  nattre  Tidée  de  l'équilibre.  —  L'équi- 
libre italien.  ->  Charles  VIII  interrient  (1494).  —  L'armée  française» 
Pomoue  (1495).  —  Français  et  Espagnols.  —  Politique  de  Louis  XII»  la 
Sainto-Ligne  (1511).  —  La  campagne  de  Gaston  de  Fois,  RaTcnne 
(1512).  —  Les  traités  de  1514.  —  Les  alliances  de  la  France  au  Nord 
et  à  TEst. 

V.  La  RjtFORMB  (1517).  —  La  Réforme  et  l'équilibre  européen.  —  Équi- 
libre européen  et  dvilisation  européenne. 


Pendant  les  quatre  cents  ans  qu'avait  duré  la  formation 
de  la  France,  la  République  chrétienne  avait  été  trans- 
formée par  une  série  d'événements  extérieurs  et  intérieurs. 
Nous  commencerons  par  les  premiers.  On  sait  k  quel 
point  ridée  de  la  Croisade  a  dominé  les  conceptions  poli- 


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136  l'équilibre  européen 

tiques  du  moyen  âge.  Les  faits  qui  ont  changé  la  position  de 
l'Europe  catholique  dans  le  inonde  n*ont  pas  moins  dominé 
les  conflits  de  l'époque  moderne  :  la  crainte  du  Turc  a 
exercé  souvent  une  pression  décisive  au  temps  des  guerres 
d'Italie,  la  possession  de  l'Amérique  n'a  pas  peu  contribué 
à  la  prépondérance  espagnole  au  xvi^  siècle.  C'est  à  tort 
que  ces  faits  «  mondiaux  »  sont  généralement  relégués  au 
second  plan  par  les  historiens  de  l'équilibre. 


I 
Les  Tares  ^ 

A  l'orienti  en  face  de  l'Europe  catholique,  était  le  monde 
musulman,  sorti  de  la  conquête  arabe,  et  rajeuni,  dès  le 
temps  des  croisades,  par  un  afQux  de  peuples  nouveaux  : 
Turks  Seldjoukides,  Berbères  à  Touest,  Mongols  à  l'est. 
La  Croisade,  malgré  les  déboires  qu'elle  apporta,  avait  eu 
pour  effet  d'enrayer  l'offensive  turque  ;  sur  les  deux  ailes 
de  la  grande  armée  chrétienne,  elle  avait  reconquis  l'Espa- 
gne, limité  l'invasion  mongole  à  la  plaine  russe.  Aussitôt 
que  l'élan  religieux  qui  avait,  pendant  deux  siècles,  soulevé 
le  monde  chrétien  fut  tombé,  l'attaque  reprit,  au  centre 
cette  fois,  et  menaçant  le  cœur  même  de  TEurope,  avec 
les  Turcs  ottomans. 

C'est  vers  1326  que  le  chef  d'une  tribu  turque  établie  en 
Asie-Mineure  commença  de  constituer  l'État  ottoman. 
En  1356,  un  de  ses  descendants  prenait  pied  en  Europe. 
Dès  lors,  Tempire  de  Constantinople  et  ses  voisins  des 
Balkhans  et  du  Danube  furent  constamment  menacés. 
En  1389,  Amurath  battait  les  chrétiens  à  Kossowo.  En 
1396,  une  armée  venue  d'Occident  au  secours  des  Grecs, 
et  dans  laquelle  figurait  Jean  sans  Peur,  était  anéantie  à 

1.  Cf.  Jorgft,  Gteh.  du  Onnan,  Reieiut  (j,  1688),  2  vol.,  1908-9. 


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LA  CONQUÊTE  TURQUE  137 

Nicopolis.  Les  Turcs,  il  est  vrai,  furent  un  moment  pris  à 
revers  par  les  Mongols  de  Tamerlan  :  en  1402  le  sultan 
Bajazet  était  vaincu  et  pris  à  Âncyre.  L'empire  grec  dut  à 
cette  diversion  quelques  années  de  tranquillité,  et  une  der- 
nière floraison  sous  Manuel  Paléologue.  C'était  l'époque 
des  grands  conciles  d'Occident  :  une  réconciliation  des 
deux  Églises  fut  tentée  et,  à  cette  occasion^  des  suggestions 
nouvelles  et  fécondes  apportées  à  l'Italie  civilisée.  Mais  le 
Turc  reparut  :  il  fut  vainqueur  des  croisés  grecs  et  latins  à 
Varna  en  1444,  à  Kossowo  en  1448.  Enfin,  le  29  mai  1453, . 
Mahomet  II  entrait  à  Constantinople. 

Les  Turcs  devaient  ces  succès  à  la  concentration 
énergique  de  leur  gouvernement,  d*abord,  et  surtout  à  la 
supériorité  de  leur  organisation  militaire.  La  discipline 
excellente  de  leurs  armées  était  rendue  immédiatement 
sensible  par  le  silence  dans  lequel  s'effectuaient  leurs 
mouvements  :  «  cent  hommes  d'armes  des  chrestiens 
feront  plus  de  bruit  à  un  partement  de  logis  que  ne  feront 
10.000  Turcs  »,  dit  un  «  Franc  ».  La  cavalerie  était 
composée  des  spahis  on  possesseurs  de  fiefs,  dont  une 
hiérarchie  rigoureuse  assurait  la  réunion  rapide  autour 
du  Sultan.  Le  noyau  de  l'infanterie  était  le  corps  des  janis' 
saires,  recruté  au  moyen  d'enfants  chrétiens  enlevés  à  leurs 
familles,  et  qui  ne  connaissaient  plus  d'autre  milieu  que 
leur  camp.  De  plus,  les  Turcs,  à  partir  de  Mahomet  II, 
surent  manier  le  canon  mieux  que  n'importe  quel  autre 
peuple.  Ajoutons  qu'ils  avaient  le  seul  service  d'approvi- 
sionnement qui  fût  régulièrement  organisé. 

Mahomet  II  avait  débuté  en  prenant  Constantinople  :  il 
acheva  de  réduire  les  petits  États  d'Âsie-Mineure  et  des 
Balkhans.  Mais  sa  mort  (1481)  fut  suivie  d'un  temps  d'arrêt. 
Bajazet  II  fut  paralysé  par  la  rivalité  de  son  frère  Djem,  qui 
s'enfuit  en  Italie,  et  il  ne  réussit  même  pas  à  enlever  aux 
Vénitiens  leurs  possessions  de  l'Archipel.  La  marche  en 
avant  reprit  avec  Sélim  le  Féroce  (1512-1620),  que  les 
lauriers  d'Alexandre  et  de  César  empêchaient  de  dormir  ;  — 
mais  elle  reprit  surtout  contre  des  musulmans  :  les  Persans 


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138  L*ÉQUIL|BRB  EUROPÉEN 

furent  battus,  la  Syrie  conquise,  les  Mamelouks  d'Egypte 
devinrent  vassaux. 

Cependant  des  changements  graves  étaient  intervenus 
aux  deux  extrémités  du  monde  musulman  ;  les  deux  cornes 
du  croissant  étaient  ébréchées.  En  Espagne,  le  seul 
royaume  musulman  subsistant,  après  les  conquêtes  des 
chrétiens  au  xiii*  siècle,  était  le  royaume  maure  de  Gre- 
nade :  or,  Grenade  fut  prise  en  1492  par  les  souverains 
d'Aragon  et  de  Castille,  Ferdinand  et  Isabelle,  et  les 
Espagnols  songèrent  bientôt  à  passer  en  Afrique.  Mais  là 
s'établirent  de  hardis  aventuriers,  les  frères  Barberousse  ; 
ils  firent  des  ports  barbaresques  des  repaires  de  pirates 
redoutables,  et  redoutés  jusqu'au  xix*  siècle. 

A  l'orient,  la  Russie  s'était  agitée  de  bonne  heure  sous 
le  joug  tartare.  Dès  1389  fut  gagnée  par  un  prince  de  Mos- 
cou la  bataille  de  Koulikovo.  Mais  c'est  surtout  l'attaque  de 
Tamerlan  contre  les  Tartares  de  là  Volga  qui  afiTaiblit  cette 
horde  dissidente,  connue  sous  le  nom  de  Horde  d'Or.  Enfin 
le  grand-duc  de  Moscou  Ivan  III  arriva  en  1487  à  secouer 
la  suzeraineté  des  Khans.  Les  Tartares  ne  tenaient  plus 
que  Kazan,  Astrakhan  et  la  Crimée. 

Aussi,  Barbaresques  et  Tartares  se  mirent-ils  sous  la 
protection  du  sultan  des  Turcs,  qui  avait  saisi  en  Egypte, 
entre  les  mains  du  dernier  khalife,  l'étendard  du  Prophète, 
devenant  ainsi  le  chef  religieux  de  l'Islam  orthodoxe.  Le 
chérif  de  la  Mecque  s'était  soumis  au  nouveau  comman- 
deur des  croyants,  et  avait  reçu  de  ses  mains  le  pré- 
cieux voile  de  soie  destiné  à  la  mosquée  du  Prophète. 
Ainsi  se  prépara  la  concentration  des  forces  musulmanes 
qui  allait  rendre  si  redoutable  Soliman  le  Magnifique 
(1520-1566)  :  avec  celui-ci,  l'attaque  contre  les  chrétiens 
recommença. 


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LES  PORTUGAIS  ET  LES  ESPAGNOLS  139 

II 

Les  dteouvertes. 

Da  côté  opposé,  la  situation  de  TEarope  dans  le  monde 
changeait  également. 

Au  temps  des  croisades,  ce  n'était  pas  seulement  l'élan 
religieux  et  militaire  des  Francs  qui  était  dirigé  vers  le 
Levant.  Des  mobiles  beaucoup  plus  positifs  les  portaient 
aussi  de  ce  côté.  La  supériorité  du  monde  arabe  se  faisait 
sentir  au  point  de  vue  économique  comme  au  point  de  vue 
intellectuel.  En  outre,  l'Extrême-Orient,  sensiblement  rap- 
proché par  l'effet  des  conquêtes  mongoles  du  xiii*  siècle,  ne 
livrait  ses  produits,  ses  épices,  qu'à  travers  les  ports  musul- 
mans. C'est  sur  ce  fait  que  reposait  Timportance  du  rôle  de 
Venise,  dont  la  puissance  méditerranéenne  avait  survécu  à 
la  chute  de  l'empire  latin  de  Constantinople  en  1261.  Les 
récits  du  Vénitien  Marco-Polo  (xiii*  siècle)  ont  répandu  dans 
tonte  l'Europe  le  renom  des  «  Indes  ». 

Mais,  peu  à  peu,  on  se  prit  à  regarder  vers  l'Occident,  on 
eut  ridée  de  tourner  le  monde  islamique,  de  chercher  sur 
ses  derrières  les  produits  merveilleux  des  pays  qu'on  entre- 
voyait au  loin.  Dés  Tan  1400,  les  Dieppois  commerçaient 
en  Guinée,  et  on  parlait  des  hommes  sauvages  à  la  cour  de 
Charles  VI. 

Ce  sont  les  Portugais  qui,  entourés  à  partir  du  xiii*  siècle 
de  royaumes  chrétiens,  et  ne  pouvant  plus  s'étendre  dans 
la  péninsule,  ont  commencé  à  avancer  méthodiquement 
vers  le  Sud.  Leurs  vues  dépassèrent  bientôt  le  Maroc. 
En  1484,1e  cap  de  Bonne- Espérance  fut  franchi  par  Barthé- 
lémy Diaz.  Il  ne  devait  pas  tarder  &  mériter  son  surnom  : 
en  1499,  Vasco  de  Gama  parvint  dans  Tlnde  par  mer. 

Enfin»  ces  voyages  suggérèrent  Vidée  d'atteindre  par 
rOnest  les  pays  que  les  Portugais  cherchaient  sur  la  route 
du  Sud.  Christophe  Colomb,  un  Génois  soutenu  par  les 


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140  l'équilibre  européen 

souverains  espagnols,  fat  le  premier  à  voir  la  terre  de  ce 
côté  (14  octobre  1492).  Il  mourat  sans  se  douter  qu'il  avait 
touché  un  continent  nouveau  :  ce  (ut  le  Florentin  Âmé- 
rie  Vespuce  qui  constata  le  fait.  L'Amérique  continua, 
dans  le  langage  courant,  de  s'appeler  les  «  Indes  Occiden- 
tales »,  et  ses  habitants  les  «  Indiens  ». 

Au  reste,  les  résultats  de  ces  découvertes  n'apparurent 
clairement  aux  yeux  dans  leur  ensemble  que  par  l'exploit 
d'un  Portugais  passé  au  service  de  TEspagne,  et  que  le 
Camoôns  regarde  comme  un  traître  :  Magellan.  Parti  dans  la 
direction  de  TOuest,  celui-ci  doubla  le  détroit  qui  prit  son 
nom,  et,  quand  il  eut  péri  dans  les  Philippines,  son  lieu- 
tenant del  Cano  ramena  son  escadre  par  l'Est  (1519-1521). 

Ainsi,  non  seulement  le  monde  de  l'Islam  était  tourné, 
mais  déjà  s'édifiaient  sur  ses  derrières  des  empires  euro- 
péens. Les  premiers  furent  ceux  des  Portugais  et  des 
Espagnols^  entre  lesquels  le  Pape  crut  pouvoir  partager 
le  monde  (1524).  Bientôt  la  France,  la  Hollande,  l'Angle- 
terre devaient  s'inscrire  en  faux  contre  cet  «  article  du 
testament  d'Adam  »  (mot  de  François  PO* 


III 
Transformation  intérieura,  les  États. 

Il  faut  se  rappeler  maintenant  la  transformation  inté- 
rieure qui,  parallèlement  à  ces  faits,  peuplait  l'Europe 
d'États.  Elle  n'avait  pas  laissé  de  réagir  sur  la  dtùation 
extérieure.  Les  Turcs  n'auraient  pas  avancé  si  vite,  si  les 
noblesses  européennes  n'eussent  déjà  été  absorbées  par  les 
guerres  royales.  Les  grandes  découvertes  n'auraient  pas  eu 
de  si  importantes  conséquences,  si  déjà  de  puissantes  mo- 
narchies n'avaient  été  là  pour  tirer  parti  des  exploits  de 
quelques  navigateurs. 

La  théocratie  s'était  établie  en  Europe  grftce  à  l'éclipsé  de 


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LA  RBNAISSANCB  D£  L*ÉTAT  141 

ridée  d'État  depais  la  chate  de  l'Empire  romain  :  elle 
s'était  établie  sar  une  hiérarchie  de  propriétaires  fonciers, 
individus  on  collectivités,  dont  elle  prétendait  régler  les 
rapports.  De  cette  Europe  féodale  il  ne  restait  plus  guère 
qu'un  témoin  au  xv^  siècle  :  la  Suisse,  le  seul  pays  où  des 
circonstances  géographiques  spéciales  eussent  permis  à 
des  «  communes  »  de  paysans  de  prospérer.  Les  Suisses 
s'étaient  délivrés  des  Autrichiens  au  xiv*  siècle,  ils  venaient 
de  repousser  les  Bourguignons.  Les  cantons  helvétiques 
apparaissaient  déjà  aux  puissances  voisines  comme  le  grand 
réservoir  de  mercenaires,  parce  que,  presque  partout 
ailleurs,  les  forces  des  soldats,  sinon  des  chefs,  étaient  de 
plus  en  plus  accaparées  par  la  politique  d'État  ^ 

Nous  avons  dit,  en  effet,  que  la  renaissance  de  l'idée  d'État, 
à  partir  du  xu*  siècle,  avait  transformé  le  caractère  des  sou- 
verainetés féodales,  en  agissant  dans  des  conditions  diffé- 
rentes suivant  les  milieux.  Il  ne  faut  pas  craindre  de  revenir 
sur  ce  point,  pour  montrer  à  quel  état  de  choses  avait  abouti 
cette  évolution  à  la  fin  du  xv^  siècle. 

D'abord  en  Allemagne  et  en  Italie,  c'est-à-dire  dans  les 
pays  soumis  directement,  sinon  très  réellement,  à  l'héritier 
de  Charlemagne.  Frédéric  Barberousse  (1152-1190)  avait 
lutté  énergiquement  pour  rendre  son  autorité  effective 
dans  ce  domaine  géographique.  Mais  les  Césars  allemands 
avaient  été  paralysés  parle  caractère  œcuménique  de  leur 
pouvoir,  qai  les  mettait  en  conflit  immédiat  avec  le  Pape. 
On  sait  que  ce  conflit  aboutit  à  l'écrasement  du  pouvoir 
temporel  après  la  mort  de  Frédéric  II  (1250).  Dès  lors, 
ce  sont  les  pouvoirs  régionaux  qui  restent  seuls  forts  dans 
TEurope  centrale. 

En  Allemagne,  les  principaux  vassaux  sont  complètement 
indépendants  pendant  le  grand  interrègne  (1250-1273),  et 
plusieurs  djmasties  se  reconstituent,  principalement  les 
dynasties  électorales,  dont  la  Bulle  d*Or  (1356)  a  limité  le 

1.  Cf.  l'incidaiit  des  mercenaires  allemands  de  Lonis  XII,  rappelés 
par  rEmpereor  en  1613. 


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142  l'équiubrb  européen 

nombre  à  4  (4  électeurs  laïques»  plus  3  ecclésiastiques).  En 
Bohême,  la  dynastie  de  Luxembourg  crée  un  État  prospère, 
qui  sombre  dans  la  guerre  religieuse  des  Hussites,  au  temps 
du  grand  schisme  ^  En  Autriche,  la  dynastie  de  Habsbourg 
travaille  à  constituer  une  domination  territoriale  qui  reste 
sa  préoccupation  dominante,  même  quand  la  dignité  impé- 
riale, à  partir  de  1439,  devient  en  fait  héréditaire  pour  elle  : 
on  sait  comment  elle  a  profité  de  la  ruine  de  l'État  bourgui- 
gnon. En  Saxe,  même  spectacle;  le  même  aussi  en  Bran- 
debourg, quand,  après  1413,  la  dynastie  de  Hohenzollern 
a  pris  en  main  les  destinées  de  cette  marche  germanique. 
Ce  sont  là  des  États  à  peu  près  souverains,  et  on  pourrait 
en  dire  autant  de  la  Hanse^  la  confédération  des  grandes 
villes  de  l'Allemagne  du  Nord. 

En  Italie,  la  chute  de  l'Empire  a  profité  d'abord  aux  gran- 
des communes,  constituées  dès  le  xii®  siècle,  et  affranchies 
par  leurs  luttes  contre  les  Hohenstaufen,  Frédéric  Barbe- 
rousse  et  Frédéric  IL  Au  xiv*  siècle,  Tltalie  renferme  un 
monde  de  républiques,  Venise,  Florence,  etc.  :  seuls,  l'État 
pontifical  et  le  royaume  de  Naples  restent  monarchiques.  Il 
est  vrai  qu'au  xv^  siècle  les  républiques  se  sont  transfor- 
mées en  principautés  au  profit  de  condottieri  ou  de  c  parti- 
sans »  heureux,  les  Médicis  à  Florence  (1434),  les  Visconti, 
puis  les  Sforza,  à  Milan  :  à  ce  moment,  au  contraire,  Venise 
seule,  grâce  àson  oligarchie,  reste  républicaine.  Mais  en  Ita- 
lie aussi,  tous  les  petits  États  ne  reconnaissent  plus  la  su- 
zeraineté de  l'Empereur  que  pour  la  forme,  et  sont  maîtres 
de  leurs  destinées. 

Ailleurs  c'est,  dans  la  règle,  au  profit  du  premier  des 
pouvoirs  féodaux,  au  profit  de  la  royauté,  que  s'est  recons- 
titué l'État,  embrassant  de  grandes  régions  à  peu  près  défi- 
nies géographiquement,  et  dont  il  fera  des  nations. 

Nous  avons  eu  l'occasion  de  constater  le  fait  pour  l'An- 
gleterre. La  royauté  y  est  fortement  constituée  dès  le  len- 
demain de  la  conquête  normande  (1066),  organisée  sous 

1.  La  Bohême  fiit,  parla  suite,  réunie  à  la  Hongrie. 


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LES   MONARCHIES   EUROPÉENNES  143 

Henri  II  (1154-1189).  Au  xii*  siècle,  naît  en  face  d'elle  un 
organe  de  contrôle  efficace,  le  Parlement.  Mais  la  guerre  des 
Denx  Roses  (1455-1485),  en  décimant  Taristocratie  qui  diri- 
geait l'exercice  de  ce  contrôle,  va  permettre  une  concentra- 
lion  plus  énergique  du  pouvoir  sous  Henri  VII  Tudor  (1485- 
1509)  et  ses  descendants. 

Nous  avons  étudié  spécialement  le  phénomène  en  France, 
nous  avons  appris  là  à  connaître  de  plus  près  une  des  créa- 
tions politiques  dont  nous  parlons. 

En  Espagne,  il  a  subsisté  plusieurs  royaumes  jusqu'à  la 
fin  du  XV*  siècle.  Cest  seulement  en  1479  que  le  mariage 
de  Ferdinand  et  d'Isabelle  unit  l'Aragon  et  la  Castille,  et 
en  1492  que  la  conquête  de  Grenade  achève  la  constitution 
de  la  monarchie  espagnole.  Mais  l'évolution  était  si  bien 
préparée  qu'en  quelques  années  les  c  rois  catholiques  »  ont 
doté  le  jeune  royaume  de  ses  organes  essentiels. 

La  transformation  a  été  analogue  dans  Tensemble  pour 
les  États  de  l'Orient,  moins  étroitement  rattachés  pourtant 
à  la  civilisation  européenne. 

Des  royaumes  existaient  en  Danemark,  en  Suède,  en  Nor- 
vège, dès  le  temps  des  invasions  normandes.  L'union  de 
Calmar,  au  xiv*  siècle,  fit  de  ces  trois  royaumes  une  seule 
monarchie,  qui  se  disloquait  déjà  au  siècle  suivant.  Le  pou- 
voir royal  ne  devait  se  constituer  fortement,  en  Suède 
comme  en  Danemark,  qu'après  la  Réforme. 

La  Pologne  formait  une  monarchie  beaucoup  plus  mal 
définie  géographiquement.  L'union  avec  l'État  à  demi  bar- 
bare de  Lithnanie,  sous  la  dynastie  des  Jagellons  (1386),  la 
victoire  de  Tannenberg  sur  Tordre  allemand  qui  avait  colo- 
nisé les  rives  de  la  Baltique  (1413),  agrandirent  déme- 
surément cet  État,  qui  resta,  malheureusement  pour  lui, 
avec  sa  couronne  élective,  constitué  d'une  manière  très 
lâche. 

En  Hongrie,  la  royauté  avait  aussi  devant  elle  des 
pouvoirs  locaux  très  vigoureux.  Mais  les  exigences  de  la 
lutte  contre  les  Turcs  ont  permis  à  Jean  Hunyade,  puis  à 
Mathias  Corvin  (xv*  siècle),  de  créer  une  armée  permanente 


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144  l'équilibbb  européen 

(la  garde  noire),  une  justice  respectée,  bref  un  gouvernement 
effectif. 

Un  mot  enfin  de  la  Russie,  à  laquelle  sa  conversion  par 
des  Grecs  avait  préparé  des  destinées  spéciales.  Les  grands- 
ducs  de  Moscou  avaient  commencé  à  fonder  leur  pouvoir  à 
l'ombre  de  l'autorité  tartare,  avant  de  s'attacher  avec  Ivan 
le  Grand  (1464-1505),  puis  Ivan  le  Terrible  (1533-1584),  à 
c  rassembler  la  terre  russe  ». 

Si  ce  phénomène  presque  général  nous  apparaît,  par  rap- 
port à  la  République  catholique,  comme  un  démembrement, 
il  a  été,  par  rapport  aux  pouvoirs  féodaux  ou  communaux, 
une^  concentration.  Elle  a  rendu  les  guerres  intérieures  de 
l'Europe  plus  rares,  mais  plus  sérieuses  :  la  guerre  de  Cent 
Ans  en  est  un  exemple  (1337-1453).  Subsidiairement,  elle  a 
fait  que  ces  guerres  locales  ont  eu  des  répercussions  plus 
lointaines  :  le  congrès  d'Arras  (1435),  oùle  duc  de  Bourgogne 
se  détache  de  l'Angleterre  pour  revenir  à  la  France,  a  déjà 
l'aspect  d'un  congrès  européen.  Le  nombre  des  conflits  pos- 
sibles se  restreignant  et  l'enjeu  en  devenant  plus  gros,  la  ten- 
dance naturelle  des  faibles  à  s'unir  pour  arrêter  une  puis- 
sance écrasante  étendra  les  combinaisons  politiques,  fera 
naître  l'idée  de  Véquilibre  —  de  plus  en  plus  nécessaire  à 
mesure  que  l'arbitrage  du  Pape  deviendra  illusoire,  et  que 
le  Pape  lui-même,  à  dater  du  xv^  siècle,  se  trouvera  engagé 
fort  avant  dans  les  conflits  internationaux.  C'est  en  Italie 
que  cette  évolution  se  prépare,  puis  s'opère  rapidement 
et  gagne  toute  l'Europe. 


IV 
Ii*équilibre  européen  (1511). 

C'est  en  efiet  l'Italie^  avant-garde  de  l'Europe  du  côté  de 
l'Orient  byzantin,  terre  de  la  Renaissance,  qui  est  arrivée 
le  plus  vite  à  dégager  l'État  des  conceptions  théocratiques 


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L*ÉQUILIBRB  ITALIEN  145 

et  féodales  y  à  lui  donner  le  caractère  absolument  souverain 
qui  a  rendu  possibles  les  combinaisons  diplomatique  illi- 
mitées. Le  Prince,  capable  de  faire  entrer  les  pays  même 
éloignés  dans  les  calculs  raisonnes  desapolitique,  TÂmbas- 
sadear,  capable  d'observer  et  de  réfléchir,  agent  permanent 
du  Prince,  THistorien,  capable  de  discerner  les  moments 
décisifs  de  la  lutte  politique,  ont  apparu  en  Italie. 

Au  XIV*  siècle  encore,  les  guerres  entre  les  républiques 
italiennes  ont  un  caractère  d'intérêt  local.  Cela  change 
avec  Tapparition  des  c  tyrannies  »,  quand  le  Pape,  à  la 
fin  du  grand  schisme,  est  rentré  à  Rome  (1449),  quand 
le  roi  aragonais  de  Naples  s'est  solidement  installé,  quand 
les  Médicis  régnent  à  Florence  et  les  Sforza  à  Milan  :  le 
sénat  de  Venise  s'isole  en  apparence,  mais  il  a  des  agents 
partout.  En  1454,  sous  la  menace  du  Turc,  un  congrès  de 
toutes  les  puissances  italiennes  se  tient  à  Lodi;  mais  les  dis- 
cussions renaissent  aussitôt,  et  même  la  prise  d'Otrante  par 
les  Ottomans  (1480)  ne  les  fera  pas  cesser  :  le  secrétaire  de 
Florence,  Machiavel  (1469-1527),  nous  montre,  du  point  de 
vue  florentin  {Istorie  florentine)^  comment  ces  discussions, 
nées  sur  un  point,  se  répercutent  immédiatement  d'un  bout 
à  l'antre  de  la  péninsule. 

En  1476,  deux  ligues  divisaient  l'Italie  :  le  Pape  et  le  roi 
de  Naples  contre  Venise,'Milan  et  Florence.  En  1478,  les 
Pazzi  assassinent  un  des  Médicis  régnants,  et  le  Pape  et  le 
roi  de  Naples  s'ébranlent  contre  l'autre,  Laurent.  Avec  les 
armées  de  condottieri,  «  un  cheval  qui  tournait  la  tète  ou  la 
croupe  suffisait  pour  faire  gagner  ou  perdre  une  bataille  »  : 
les  Florentins  sont  battus  grâce  à  un  incident  de  ce  genre 
(1479).  Mais  Laurent  se  rend  alors  à  Naples,  où  des  goûts 
communs  d'humanistes  le  rapprochent  tout  de  suite  du  roi 
Ferdinand.  Le  Pape  et  Venise  sont  maintenant  contre  Flo- 
rence, Naples  et  Milan.  Enfin  le  pape  Sixte  IV  se  décide  à 
traiter,  mais  il  en  meurt  de  dépit  (1484).  Florence  est 
maintenant  tranquille  jusqu'à  la  mort  de  Laurent  (1492). 
Et  l'historien  Guichardin  (1483-1540),  plus  tard,  se  rappelait 
avec  mélancolie  cette  époque  :  c  L'Italie  était  heureuse  et 
■•QmsB  wawr,  db  fbaiccb.  7 


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146  l'équilibre  européen 

tranquille...  Depuis  mille  ans  que  l'empire  romain  était 
tombé,  jamais  elle  n'avait  été  si  florissante  que  vers  1490... 
Elle  avait  Testime  et  l'admiration  des  étrangers...  »  Car 
Laurent  «  comprit  avec  les  Florentins  qu'il  fallait  s'opposer 
à  l'agrandissement  des  principales  puissances  d'Italie 
et  conserver  entre  elles  un  juste  équilibre,  i»  Et  dès  qu'il  fut 
mort,  répète  l'historien,  finit  c  cette  entente  qui  avait  tenu 
les  affaires  d'Italie  dans  un  juste  équilibre...»  Comme  on 
voit,  le  principe  qui  allaitêtre  étendu  à  l'Europe  était  trouvé. 

Quelques  années  auparavant,  Ludovic  Sforza  avait  usurpé 
le  trône  de  Milan  sur  son  jeune  neveu.  Âpres  la  mort  de 
Laurent,  dit  Machiavel,  «  personne  neput  plus  refréner  Louis 
Sforza,  et  alors  commencèrent  ces  troubles  qui  causèrent 
bientôt  et  causent  encore  la  ruine  de  Tltalie  )» .  En  effet, 
Ferdinand  de  Naples  en  voulait  à  ce  Ludovic  (dit  le  More), 
mais  il  craignait  ses  propres  sujets,  se  souvenant  du  mal 
qu'il  avait  eu  à  vaincre  le  parti  angevin  :  c  le  passé  lui  rap- 
pelait l'affection  de  ses  sujets  pour  la  domination  française  » 
(Guichardin).  Mais  Pierre,  le  successeur  de  Laurent,  lia 
partie  étroitement  avec  lui,  et  conclut  cette  alliance  qui 
fut  «  répoque  et  la  source  des  maux  de  l'Italie  ».  Ludovic 
inquiet  s'adressa  à  Charles  VIII,  qui  se  considérait  comme 
héritier  légitime  des  droits  de  René  d'Anjou  sur  Naples,  et 
invoqua  son  aide  contre  l'Âragonais. 

((  La  France  n'avait  peut-être  jamais  été  si  florissante  de- 
puis Charlemagne...  Les  frontières  du  royaume  venaient 
d'être  reculées  bien  au  delà  des  limites  des  trois  parties  de 
l'ancienne  Gaule...  Les  favoris  de  Charles  lui  répétaient 
sans  cesse  qu'il  renverserait  sans  peine  l'empire  ottoman 
dès  qu'il  serait  maître  du  royaume  de  Naples.  »  (Guichardin.) 
Louis  XI  avait  été  l'ami  du  duc  Sforza,  mais  il  n'avait  jamais 
voulu  d'annexions  italiennes:  Charles  VIII  conclut  sans 
hésiter  le  traité  proposé  par  Ludovic  le  More  (1493). 

Le  jeune  roi,  en  effet,  avait  été  hanté  de  tout  temps  par 
l'idée  des  aventures  à  chercher  en  Italie,  à  Naples,  dans  le 
Levant.  Il  avait  rendu  le  Roussillon  aux  Espagnols,  l'Artois 
à  l'archiduc  Philippe  d'Autriche,  fils  de  Maximilien,  pour 


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l'expédition  de  CHARLES  VIII  147 

avoir  les  mains  libres  ;  il  avait  acheté  encore  la  paix  à  l'An- 
gleterre. Il  négociait  avec  Florence  par  l'intermédiaire  des 
riches  banquiers  établis  à  Lyon.  Il  n^était  retardé  que  par 
le  manque  d  argent,  «  car  l'impôt  n'était  pas  encore  levé 
aussi  régulièrement  que  maintenant  »,  remarque  Guichardin, 
qui  est  contemporain  de  François  I^.  Enfin,  le  roi  de 
France  s'engagea  dans  les  Alpes  en  septembre  1494. 

Les  Italiens  virent  tout  de  suite,  à  l'aspect  de  son 
armée,  que  ce  n'était  pas  là  une  de  ces  «  chevauchées  » 
sans  importance  auxquelles  les  avaient  habitués  les  Em- 
pereurs ou  les  aventuriers  féodaux.  Outre  200  gentils-* 
'hommes  de  la  garde  et  les  Suisses  d'avant-garde,  elle 
comprenait  1.600  hommes  d'armes  dont  chacun  avait  sous 
lui  deux  archers,  de  sorte  que  chaque  lance  menait  6  che- 
vaux —  plus  6.000  Suisses,  6.000  autres  fantassins  dont  la 
moitié  Gascons,  —  et  surtout  des  canons  sensiblement  plus 
légers,  plus  maniables,  que  tous  ceux  que  l'Italie  avait  vus 
jusqu'alors.  La  gendarmerie  française,  composée  de  gentils- 
hommes bien  payés  et  ayant  des  vues  d'avancement 
régulier,  était  excellente  :  quant  à  l'infanterie,  la  différence 
entre  elle  et  les  mercenaires  italiens  était  beaucoup  moins 
considérable.  L'expédition  avait  été  préparée  avec  soin  :  le 
roi  avait  fait  faire  par  son  agent  à  Ferrare  une  carte  sur 
laquelle  les  villes  étaient  dessinées  luxueusement.  Il  est 
vrai  que  lorsqu'il  voulut  savoir  si  l'on  pouvait  aller  de 
Sarzana  à  Pise  en  passant  par  Lucques,  il  ne  put  la  lire  *. 

Charles  VIII  pénétra  presque  sans  obstacle  jusqu'à 
Naples  (1495).  Mais  une  coalition  des  princes  italiens  se 
forma  derrière  lui  ;  le  roi  d'Aragon,  parent  du  roi  de 
Naples  détrôné,  y  figura,  ainsi  que  l'empereur  Maximilien,— 
tous  deux  très  platoniquement  d'ailleurs  ;  mais  le  précédent 
n'en  était  pas  moins  menaçant.  Charles  VIII  dut  se  frayer 
la  route  du  retour  par  ce  que  Guichardin  appelle  le  «  fait 
d'armes  du  Taro  »  (Fornoue,  1495). 

Ferdinand  rentra  à  Naples,  et  il  sembla  qu'il  ne  dût  pas 

Reoae  deê  Deux  Monde»,  août  1909,  p.  695  (M.  Maumené). 


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148  l'équilibre  européen 

rester  trace  de  Texpédition  de  Charles  VIII.  Le  moine 
Savonarole,  qui  avait  salué  l'irruption  des  Barbares  comme 
le  juste  châtiment  des  crimes  de  lltalie,  et  qui  fut  brûlé 
par  les  Florentins  en  1498,  n'avait  pourtant  pas  tort  de 
voir  dans  cette  expédition  le  prélude  d'une  longue  expia- 
tion. 

L'avcoement  de  Louis  XII  au  trône  de  France  (1498) 
compliqua  encore  la  question  italienne  :  le  nouveau  roi, 
outre  ses  «  droits  »  sur  Naples,  avait  encore,  comme 
descendant  des  Visconti  S  des  prétentions  sur  Milan.  En 
se  liguant  avec  les  Vénitiens,  il  vint  à  bout  de  Ludovic  le 
More  (1500),  qui  alla  finir  ses  jours  dans  la  tour  de 
Loches. 

Quant  à  Naples,  Louis  XII  crut  faire  un  coup  de  maître 
en  s  associant  à  Ferdinand  le  Catholique,  héritier  des  pré- 
tentions aragonaises,  pour  renverser  le  roi  Frédéric,  qui 
avait  succédé  à  Ferdinand  II  ',  et  partager  le  royaume. 
Naturellement,  un  conflit  s'éleva  bientôt  entre  les  coparta- 
géants.  A  Terranova,  à  Séminara,  à  Cérignole  (1503),  les 
Français  apprirent  à  connaître  une  race  trempée  par  sept 
siècles  de  croisade,  et  l'infanterie  que  Gonzalve  de  C^rdoue 
venait  d'organiser  à  l'imitation  des  grands  condottieri 
italiens.  Naples  resta  aux  Espagnols. 

En  même  temps  qu'il  avait  à  régler  la  question  italienne 
avec  Ferdinand,  Louis  avait  à  régler  Téternelle  question 
bourguignonne  avec  Tarchiduc  Philippe  le  Beau,  qui  ne 
pouvait  renoncer  à  l'espoir  de  recouvrer  tout  Thèritage  du 
Téméraire  :  et  les  deux  questions  se  mêlaient  par  suite  du 
mariage  de  Jeanne  la  Folle,  fille  de  Ferdinand,  avec  l'archi- 
duc, auquel  elle  avait  donné  un  fils,  Charles,  né  en  1500. 
Il  s'ensuivit  un  jeu  de  négociations  extraordinairemcnt 
compliqué,  qui  aboutit  aux  traités  de  Blois  (1505-6).  Le 
fonds  en  était  très  simple  :   c'était  le  rapprochement  de 

1.  Louis  d'Orléans,  assassiné  en  1407,  avait  pour  femme  une  Visconti. 

2.  Rois  de   Naples  :  Ferdinand  !«'  (1458-1494),  Alphonse.!''   (1494  5), 
Ferdinand  11(1495-6],  Frédéric  III  (1496-1501). 


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LÀ   SAINTE-LIGUE  149 

TAutriche  et  de  l'Espagne  qui  se    préparait,  et  l'inquiétude 
très  légitime  qu'en  éprouvait  le  roi  de  France. 

Louis  XII  choisit  ce  moment  pour  s'engager  dans  une 
nouvelle  aventure  italienne  :  il  s'allia  au  Pape  Jules  II 
et  à  l'Empereur  Maximilien  pour  dépouiller  les  Vénitiens. 
Il  les  battit  sur  la  Ghiara  d  Âdda  (Âgnadel,  1509).  Mais 
Jules  II  n'avait  contre  les  Vénitiens  que  des  griefs  légers  : 
il  avait  au  contraire  une  haine  tenace  contre  Georges 
d'Amboise,  cardinal  de  Rouen  et  favori  de  Louis  XII, 
qui  lui  avait  disputé  la  tiare.  A  peine  Venise  humiliée,  il 
se  tourna  contre  les  «  Barbares  ».  Le  roi  de  France  eut  la 
maladresse  de  riposter  en  convoquant  un  concile  pour 
déposer  le  pontife.  Ce  fut  l'origine  de  la  Sainte-Ligue 
(5  octobre  1511)  :  elle  était  conclue  entre  le  Pape,  les 
Vénitiens»  les  Suisses»  les  Espagnols,  et  on  invitait  FEm- 
pereur  et  le  roi  d'Angleterre  à  y  accéder. 

L'objectif  immédiat  des  coalisés  était  de  reprendre  le 
Milanais  aux  Français.  Mais  la  défense  en  avait  été  confiée 
au  jeune  Gaston  de  Foix,  duc  de  Nemours,  neveu  de 
Louis  XII.  La  campagne  qu'il  fit  mérite  de  nous  arrêter. 
Jusqu'alors,  on  n'avait  su  que  marcher  et  combattre  :  pour 
la  première  fois,  on  vit  une  armée  manœuvrer. 

Gaston  était  à  Milan,  et  commandait  à  une  vingtaine  de 
milliers  d'hommes  dispersés  sur  les  rives  du  Pô.  Il  allait 
être  menacé  de  trois  côtés  :  au  nord  par  les  Suisses,  à  Test 
parles  Vénitiens,  au  sud-est  par  les  Pontificaux  et  les 
Espagnols  de  Naples  ;  heureusement,  la  bienveillance  des 
Florentins  le  couvrait  au  sud-ouest.  Les  Suisses  parurent 
les  premiers  à  l'automne  de  1511,  descendant  en  nombre 
imposant  de  leurs  montagnes.  Gaston  les  attendit,  bien 
retranché  dans  Milan,  dédaignant  d'opérer  une  concentra- 
tion de  ses  forces  éparses,  dédaignant  même  d'acheter  leur 
retraite.  En  effet,  ils  renoncèrent  d'eux-mêmes  à  attaquer 
Milan  et  repartirent.  Cependant,  les  Pontificaux  et  les 
Espagnols,  commandés  par  le  vice-roi  Raimon  de  Cardona, 
serraient  de  près  Bologne,  qui  s'était  donnée  aux  Français  : 
cette  fois,  Gaston  appela  à  lui  tontes  ses  garnisons,  et  vint 


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150  l'équilibre  européen 

camper  près  de  la  ville.  Il  s  y  glissa  à  la  faveur  d'une  tour- 
mente de  neige,  le  dernier  jour  de  Tannée  1511,  sans  que  les 
ennemis  le  vissent.  C'est  seulement  quand  un  prisoniyer 
leur  eut  dit  «  qu'il  était  venu  avec  l'armée  »  qu'ils  soupçon- 
nèrent la  présence  de  Gaston  :  ils  levèrent  le  siège.  Les 
Vénitiens  avaient  profité  du  mouvement  des  Français  vers 
le  Sud  pour  rentrer  dans  Brescia  :  ils  virent  arriver  Gaston 
surleMincio  avant  de  savoir  qu'il  avait  quitté  Bologne. 
Leurs  troupes  furent  culbutées,  Brescia  emportée  d'assaut 
(février  1512).  Et  déjà  Gaston  était  retourné  sous  Bologne, 
cherchant  l'armée  de  Cardona  pour  la  bataille  décisive 
dont  le  roi  avait  besoin  :  il  s'agissait  de  parer  l'accession 
imminente  de  Maximilien  et  de  Henri  VIII  d'Angleterre  à 
la  Sainte-Ligue.  Pour  obtenir  la  bataille,  les  Français  as- 
saillirent la  ville  pontificale  de  Ravenne  :  ils  furent  re- 
poussés, mais  l'armée  ennemie  s'était  avancée  jusqu'à 
quelques  kilomètres  de  la  ville,  séparée  des  Français  seule- 
ment par  le  Montone  et  le  Ronco.  Elle  ne  pouvait  plus 
reculer:  la  première  bataille  moderne  s'engagea. 

Le  11  avril  1512,  jour  de  Pâques,  de  grand  matin,  Gaston 
passa  les  deux  rivières  :  le  Montone  vient  de  l'ouest,  le 
Ronco  du  sud,  et  tous  deux  se  réunissent  au  sud-est  de  Ra- 
venne pour  se  jeter  dans  la  mer  ;  l'ennemi  était  à  trois  kilo- 
mètres plus  haut,  sur  le  Ronco.  Aussitôt  le  passage  effectué, 
le  général  français  disposa  son  armée  perpendiculairement 
à  la  rivière  :  il  n'avait  laissé  que  1.000  hommes  devant 
Ravenne  et  400  sur  la  rive  gauche  du  Ronco.  A  la  gauche, 
étaient  les  700  lances  françaises,  puis  les  lansquenets,  puis 
8.000  Picards  et  Gascons,  puis  5.000  Italiens,  enfin  3.000  ar- 
chers et  chevau-légers  ;  Tartillerie  (une  vingtaine  de 
pièces)  devant  les  lances,  600  lances  en  réserve.  On 
marcha  ainsi  le  long  du  fleuve  jusqu'à  200  pas  de  la  posi- 
tion des  alliés.  Ceux-ci  s*étaîent  tassés  derrière  un  fort 
retranchement,  en  trois  lignes  :  devant,  800  gens  d'armes 
sur  le  bord  du  Ronco,  et  6.000  arquebusiers  espagnols 
sous  Pedro  Navarro,  couverts  par  de  l'artillerie  et  des 
chariots  ;  derrière,  600  hommes  d'armes  et  4.000  Italiens  ; 


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RAVBNNE 


151 


derrière  encore,  400  hommes  d'armes  et  4.000  fantassins 
espagnols,  avec  le  vice-roi  ;  sur  la  droite,  les  chevau- 
légers.  Le  duel  d  artillerie  s'annonçait  à  l'avantage  des 
Espagnols  :  alors  le  duc  de  Ferrare,  lieutenant  de  Gaston, 
fit  passer  du  canon  de  la  droite  à  la  gauche,  où  la  ligne 
française,  repliée  en  croissant  vers  l'ouest,  débordait  forte- 
ment la  ligne  ennemie  et  permettait  de  la  prendre  d'en- 


N.  B.  —  n  faot  sopposer  le  pont  sur  le  Roneo,  en  1512,  pins  près 
de  Ift  rénnion  avec  le  Montone* 

filade.  Navarro  fit  coucher  ses  fantassins,  mais  les  cavaliers 
souffraient  horriblement  :  ils  n  y  tinrent  plus,  sortirent  des 
retranchements,  et  foncèrent.  Gaston  les  reçut  rudement. 
En  même  temps,  les  Gascons  et  les  Picards  s'attaquaient 
aux  fantassins  espagnols,  mais  ils  étaient  ramenés  :  il  fallut 
que  les  lansquenets  s'avançassent  et,  pesant  de  tout  leur 
poids  sur  les  piques  espagnoles,  leur  fissent  enfin  baisser  le 
nez.  La  ligne  ennemie  fléchissait  ;  la  Palice  fit  amener  la 
réserve  et  même  les  troupes  laissées  de  Tautre  côté  du 
Ronco  :  vigoureusement,  elles  achevèrent  la  déroute  de  la 
cavalerie    d'Espagne    et  vinrent  ensuite  donner  un  coup 


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152  L*ÉQUILIBRB  EUROPÉEN 

d*épaule  décisif  aux  gens  de  pied.  La  journée  était  gagnée, 
mais,  de  Tinfanterie  espagnole,  une  partie  se  retirait  en  bon 
ordre  le  long  du  fleuve  :  Gaston  se  jeta  sur  elle  avec  une 
poignée  de  gens  d'armes,  et  tomba  frappé  de  quatorze 
coups  de  pique... 

Il  n'avait  que  23  ans,  et  ne  put  donc  même  pas  cueillir 
sa  gloire.  Mais  les  Français  n'oublièrent  pas  le  «  gentil  duc 
de  Nemours  »  qui,  d'instinct,  s'était  trouvé  grand  capitaine 
presque  avant  d*être  soldat.  Et  il  se  rencontra  en  Italie  des 
connaisseurs  capables  d'apprécier  sa  campagne  de  sept 
mois  aussi  bien  qu'une  toile  de  Raphaël  ou  un  plan  de 
Bramante. 

La  mort  de  Gaston  de  Foix  détruisit  TeSTet  de  la  victoire 
de  Ravenne  :  les  Suisses  rentrèrent  dans  le  Milanais,  et 
leur  victoire  de  Novare  acheva  de  rejeter  les  Français  an 
delà  des  Alpes  (1513).  En  même  temps,  les  Anglais  ren- 
traient en  scène,  et  l'allié  de  Louis  XII,  Jacques  d'Ecosse, 
était  vaincu  et  tué  à  Flodden.  C'était  une  coalition  générale  : 
Louis  XII  dut  la  désarmer  avec  de  l'argent  et  en  renonçant 
à  toutes  ses  acquisitions  (1514). 

Ainsi  les  querelles  des  États  italiens  s'étaient  étendues 
à  toute  l'Europe  occidentale.  Déjà  même,  Louis  XII,  se 
sentant  menacé  à  l'Est,  avait,  d'instinct,  recherché  l'alliance 
des  Scandinaves,  de  la  Bohême,  de  la  Hongrie.  En  juillet 
1498,  il  avait  stipulé  avec  Jean  l*^  de  Danemark  une 
alliance  perpétuelle,  doublée  d'un  traité  de  commerce.  En 
juillet  1500,  il  avait  traité  aussi  avec  Ladislas,  roi  de 
Bohême  et  de  Hongrie,  et  Jean- Albert  de  Pologne,  — -  en 
exceptant,  il  est  vrai,  de  l'alliance  offensive  TEmpereur  et 
le  Pape.  Le  temps  approche  où  les  Turcs  entreront  à  leur 
tour  dans  les  combinaisons  de  «  l'équilibre  européen  ». 


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RÉFORME  ET  CONTRE-RÉFORME  153 

V 
Réforme  (1617). 

C'est  dans  ces  conjonctures  qu'éclata  la  «  querelle  de 
moines  »  qui  aboutit  à  la  première  insurrection  qui  eût 
réussi  contre  le  pouvoir  pontifical.  En  1517,  le  moine 
saxon  Luther  s'élevait  contre  letrafic  des  «  indulgences  »• 
La  dispute  s'échauffa,  et^  en  1520,  Luther  brilla  solen- 
nellement une  bulle  du  Pape.  L'imprimerie  a.  .^nt,  le 
mouvement  s'étendit  en  quelques  mois  à  l'Allemagne,  en 
quelques  années  à  l'Europe. 

Le  pape  Léon  X  (1513-1521)  n'en  avait  pas  mesuré  la 
gravité.  Il  fallut  le  sac  de  Rome  par  des  bandes  de  soldats, 
en  partie  luthériens,  en  1527  (cf.  chap.  ii),  pour  amener  la 
curie  romaine  à  se  ressaisir.  L'Église  catholique  mit  du 
temps  à  réorganiser  ses  forces,  mais  avant  le  milieu  du 
siècle  la  lutte  générale  contre  le  «  protestantisme  »  était 
engagée.  Nous  avons  vu  que,  déjà,  la  politique  d'États 
dominait  la  vie  de  l'Europe  :  elle  dut  tenir  compte  de  plus 
en  plus  des  déchirements  religieux.  Le  principe  d'équilibre 
protégea,  dans  l'ensemble,  le  mouvement  de  la  Réforme,  en 
empêchant  une  réunion  des  souverains  catholiques  contre 
l'hérésie.  Inversement,  la  révolte  de  Luther  avait  brisé  le 
lien  qui,  malgré  tout,  unissait  encore  les  Européens  ;  par 
le  £ait  des  passions  religieuses,  la  politique  de  certains 
souverains  fut  appuyée  par  des  nations  entières  gagnées 
aux  idées  nouvelles.  Finalement,  les  deux  mouvements  se 
trouvèrent  avoir  travaillé  dans  le  même  sens  à  la  disloca- 
tion de  l'unité  européenne. 

Quel  a  été  le  résultat  de  ces  faits,  pour  qui  se  place  au 
point  de  vue  de  la  civilisation  générale? 

Dans  l'Europe  du  moyen  âge,  il  y  avait  un  pouvoir  cen- 
tral, rÉglise  romaine,  pouvoir  presque  universellement 
reconnu  et  accepté,    mais  lointain,  et   dont  les  organes 

7» 


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154  l'équilibre  européen 

multiples,  beaucoup  plus  souples  alors  qu'ils  ne  le  furent 
depuis  le  concile  de  Trente,  se  prêtaient  bien  à  l'adaptation 
régionale.  Sous  ce  pouvoir,  un  grand  nombre  de  pouvoirs 
locaux,  qui  pouvaient  être  oppresseurs  et  l'étaient  souvent, 
mais  dont  la  multiplicité  et  les  conflits  constituaient  des 
garanties  sérieuses  de  liberté.  Il  en  résultait  que  Tindividu, 
enserré  si  étroitement,  en  apparence,  et  dans  tant  de  liens, 
trouvait,  quand  il  était  énergique,  bien  des  moyens  de  con- 
quérir une  liberté  d'activité  et  d'allures  très  réelle.  Pour  la 
masse,  dont  les  aspirations  étaient  et  sont  toujours  morales, 
sentimentales,  religieuses,  on  s'en  aperçoit  à  la  diversité 
des  manifestations  mystiques  (saint  François  d'Assise, 
Catherine  de  Sienne).  Pour  l'élite  intellectuelle,  le  même 
ait  ressort,  quoique  à  un  degré  moindre,  du  nombre  des 
productions  artistiques  et  de  leur  variété  (même  quand  la 
formule  gothique  se  fut  imposée)  ;  il  ressort  même  de  l'in- 
tensité de  la  recherche  scientifique,  si  mal  dirigée  qu'elle 
fût  (astrologie,  alchimie).  Si,  dans  ces  conditions,  l'Europe 
avait  eu  de  la  peine  à  produire  une  civilisation  achevée, 
cela  tient  à  Thorrible  situation  matérielle  créée  par  six  cents 
ans  d'invasions  et  de  migrations,  et  à  la  prostration  intel- 
lectuelle qui  en  était  résultée  :  il  avait  fallu  le  contact  pro- 
longé de  l'Orient,  alors  bien  plus  favorisé,  pour  qu'il  se 
retrouvât  de  nouveau,  en  Europe,  des  esprits  capables  de 
faire  à  l'autorité  sa  part.  Mais,  au  bout  de  quatre  cents  ans, 
au  temps  de  Jules  II  et  de  Léon  X,  on  arrivait  au  but. 

Quelle  pouvait  être,  pour  la  civilisation  ressuscitée,la 
conséquence  de  la  grande  révolution  politique  7  L'État 
était  un  maître  moins  entier,  moins  jaloux  que  TÉglise, 
mais  plus  proche,  de  force  plus  réelle,  et  qui  pouvait 
décupler  la  puissance  de  Tautorité  spirituelle  en  lui  prê- 
tant ses  services.  C'était  un  maître  plus  lointain  que  les 
pouvoirs  locaux  etcorporatifs,mais  dont  l'action,  plus  éten- 
due, était  servie  par  des  juristes  qui  substituaient  la  notion 
absolue  du  droit  à  la  notion  contingente  du  contrat,  —  par 
des  soldats  dont  la  fidélité  devenait  peu  à  peu  une  foi  :  le 
patriotisme.  L'individu  était  exposé  à  subir,  du  fait  de 


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L*ÉQUIUBRB  ET  LA  CRISE  REUOIBUSE  155 

rÉtat,  one  contrainte  singulièrement  pins  pénétrante  que 
celle  des  autorités  chrétiennes  ou  féodales  du  moyen  âge,  — * 
et  cela  au  moment  où  sa  personnalité  prenait  une  valeur 
plus  grande.  Elle  prenait  une  valeur  plus  grande  dans  la 
masse  par  le  renforcement  du  sentiment  religieux,  qui, 
pour  le  protestant,  transformait  la  liberté  de  conscience  en 
besoin  impérieux,  et  qui,  chez  le  catholique,  faisait  désor- 
mais de  la  soumission  un  état  d'esprit  plus  volontaire,  plus 
réfléchi,  intransigeant  jusqu'à  la  gageure  chez  le  Jésuite. 
Elle  prenait  une  valeur  plus  grande  pour  Télite  intellec- 
tuelle du  fait  du  renouvellement  de  l'art  au  contact  de 
l'antiquité  classique,  comme  du  fait  de  l'intérêt  considé- 
rable des  recherches  scientifiques  mieux  dirigées.  Enfin, 
pour  les  groupes  infimes  qui  constituaient,  si  l'on  peut  dire, 
l'élite  de  l'élite,  la  liberté  de  penser  était  la  vie  même. 

Heureusement,  en  Europe,  l'État  ne  fut  pas  un  :  la  force 
nationale  rencontra  d'autres  forces  semblables  par  qui  elle 
fut  contenue  et  limitée.  C'est  ce  qui  fait  l'intérêt  passionnant 
du  jeu  d'équilibre  inauguré  au  xv^  siècle  ^  Et  c'est  de  ce 
point  de  vue  que  nous  sommes  portés  à  apprécier  la  Réforme. 
  première  vue,  les  conséquences  de  ce  fait  sont  désas- 
treuses. Désastreuses  directement,  parce  que,  dans  les  pays 
entraînés  par  le  mouvement,  la  vie  artistique  a  été  sou- 
vent gênée  par  l'austérité  protestante,  et  que  la  recher- 
che scientifique  même  n'a  pas  laissé  d'être  entravée  par 
l'orthodoxie  intransigeante  de  la  première  heure.  Désas- 
treuses indirectement  par  la  transformation  imposée  au 
catholicisme  de  la  Renaissance  :  ici  c  est  surtout  dans  le 
domaine  scientifique  que  le  mal  a  été  rendu  manifeste  par 
plusieurs  exemples  restés  fameux.  Les  libres  esprits  ont  dû 
compter  longtemps  avec  les  deux  fanatismes  réveillés  par 
Luther.  —  Mais,  nous  l'avons  dit,  ce  grand  mouvement  de 
réaction  chrétienne  a  brisé  le  lien  qui  unissait  encore  les 


1.  Proadbon  a  lenti  juste,  qaand  il  dit,  dans  sa  langue  barbare  : 
c  eet  équilibre,  dont  le  perfectionnement  est  une  des  données  les  plus 
authentiques  de  Thisloire...  »  {RévoL  9oeiaU,  p.  175.) 


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156  l'équilibre  européen 

nations  européennes  et  pouvait  toujours  redevenir  un  lien 
politique;  il  a  doublé  la  vigueur  de  certaines  résistances 
nationales;  il  a  fait  de  l'équilibre  la  base  nécessaire  de  la  vie 
deTEurope.  Et,  le  replaçant  au  milieu  des  contingences 
historiques  qui  l'environnent,  nous  sommes  amenés  à  juger 
plus  favorablement  ses  conséquences  lointaines.  Au  sortir 
de  la  crise  religieuse,  TEurope  fut  plus  irréductiblement 
divisée  qu'auparavant,  et  les  hommes  pour  qui,  depuis 
la  Renaissance,  la  pensée  humaine  avait  pris  une  valeur 
nouvelle,  trouvèrent  là  une  sérieuse  sauvegarde.  Or,  cette 
liberté  d*allures  intellectuelle  semble  bien  être  le  secret 
de  l'hégémonie  incontestée  que  l'humanité  européenne  a 
exercée  déjà  depuis  plus  de  quatre  cents  ans,  et  qui  lui 
assure,  quel  que  doive-être  son  avenir,  une  place  de  premier 
ordre  dans  Tœuvre  de  la  civilisation  générale.  • 

Voilà  des  déductions  à  longue  portée,  et  sur  lesquelles  on 
peut  discutel*  à  perte  de  vue.  Répétons  seulement,  en  ter- 
minant, qu'il  nous  parait  impossible  de  séparer  du  morcel- 
lement politique  de  TEurope,  garanti  par  le  principe  d'équi- 
libre, lalibre  activité  des  esprits  qui  a  abouti  au  rayonnement 
intense  de  la  civilisation  européenne.  Et  voyons  quelle 
a  été  l'action  de  l'État  créé  par  les  Capétiens  dans  le  milieu 
nouveau  dont  nous  avons  essayé  de  définir  le  caractère. 


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CHAPITRE  II. 
LA  FRANCE  DÉFENSEUR  DE  L'ÉOUILIBRE  (1515-1547) 


Il  semble  d*abord  que  la  France  doive  être  l'eunemie  de  l'équilibre.  — 
François  !•'  &  Marignan  (1515).  —  Sa    puissance. 

I.  L'ÉLBcnoM  ▲  L*EifPiRB  (1519).  —  Cbarles-Quint  élu  empereur  en 
1519.  —La  campagne  électorale  de  François  I«r.—  Il  cherche  des  alliés, 
Henri  VIII  (1509-1547).  —  François  I*',  menacé  sur  toutes  ses  fron- 
tières, 8*attache  pourtant  à  l'Italie. 

II.  Patib  (1525).  —  Défection  de  Bourbon  (1523).  —  Campagne  do  1524, 
Pavie  (1525).  — Les  conditions  deCharles-Quint,  traité  de  Madrid  (1526;. 
—  Bourbon  à  Rome  (1527). 

III.  François  I«' bt  l'éqdiijbrb.  —  La  guerre  en  Italie,  paix  de  Cambrai 
11529).  — François  I*'  et  la  France,  légions  provinciales  (1534^. —>  Fran- 
çois   h'  et  ses  alliances,    les   Turcs.    —    La    diplomatie. 

IV.  L'imusATiON  DB  L*ÉQUXLiBRB.  —  Guerre  de  1536  à  1538.  " 
Cérisoles  (1544),  guerre  maritime  (1545).  — François  I«' a  mis  la 
France  à  la  tête  de  l'équilibre. 


Au  premier  momeDt,  il  semble  que  la  force  d'expansion 
de  la  France  soit  telle,  que  le  système  d'équilibre  italien, 
devenu  européen,  doive  se  former  contre  elle.  Contre  elle 
se  noue  la  ligue  italienne  de  1495.  Contre  elle  la  première 
coalition  européenne  (1511-1514).  Et  les  débuts  de  Fran- 
çois I"*  (devenu  roi  le  l*''  janvier  1515)  ne  sont  pas  de 
nature  à  atténuer  la  défiance  qu'elle  a  soulevée. 

Le  nouveau  roi  était  monté  sur  le  trône  dans  les  circons- 
tances les  plus  favorables  au  dedans  ;  le  Père  du  Peuple  avait 
fait  aimer  de  tous  la  royauté,  et  le  jeune  souverain  avait  les 
qualités  et  les  défauts  qui  plaisaient  aux  Français  :  bonne 
humeur,  facilité  à  parler  de  tout  avec  tous,  valeur  militaire, 
générosité,  galanterie.  Il  fut  mieux  obéi  que  n'importe  lequel 
de  ses  prédécesseurs  :  on  a  vu  que  les  institutions  monar- 


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158  LA   FRANCE  DÉFENSEUR  DE  l'ÉQUILIBRE 

chiques  décrites  plus  haut  n*ont  vraiment  fonctionné  avec 
régularité  que  sous  son  règne.  Cela  lui  donnait  une  grande 
supériorité  sur  la  plupart  des  rois  d'Europe,  surtout  au 
point  de  vue  financier  :  il  ne  devait  pas  se  faire  faute  d'en 
abuser. 

Au  dehors,  au  contraire,  la  situation  était  difficile.  Les 
dernières  négociations  de  Louis  XII  avaient  seulement  déli- 
vré la  France  de  l'étreinte  qu'elle  subissait  :  tout  au  plus 
restait-il  quelques  arrangements  pécuniaires  à  liquider  avec 
les  Anglais.  Mais  le  Milanais  était  perdu;  les  Suisses  avaient 
ramené  un  Sforza  à  Milan,  et  gardaient  pour  lui  les  passages 
des  Alpes.  François  l^  franchit  pourtant  les  montagnes, 
avec  une  brillante  armée  qui  fit  ses  preuves  à  Marignan 
(13-14  septembre  1515). 

La  victoire,  bien  gagnée  et  bien  racontée  par  le  roi,  eut 
des  conséquences  étendues.  Le  Milanais  était  reconquis,  et 
protégé,  à  Test  par  la  réconciliation  avec  Venise  (dont  les 
troupes  avaient  combattu  aux  côtés  du  roi  à  Marignan),  au 
sud  par  la  bonne  entente  maintenue  avec  Florence.  Le 
pape  Léon  X  s'inclina  devant  le  fait  accompli  (Bologne, 
1516)  :  on  a  vu  ailleurs  comment  fut  réglée  alors  la  situation 
de  rEglisede  France.  Avec  les  Suisses,  une  paix  perpétuelle 
fut  signée,  dans  laquelle  le  roi  chercha  à  accaparer  à  son 
profit  le  recrutement  helvétique  :  en  efiTet,  le  recrutement 
allemand  devenait  de  plus  en  plus  difficile,  et  Ion  ne  pou- 
vait oublier  qu'à  la  veille  de  Ravenne  l'empereur  Maximilien 
avait  rappelé  —  inutilement  il  est  vrai —  les  lansquenets  qui 
servaient  sous  Gaston  de  Foix.  Enfin,  Marignan  exerça  une 
pression  opportune  sur  l'archiduc  Charles  d'Autriche,  qui 
continuait  à  revendiquer  l'héritage  bourguignon  :  il  renonça 
à  la  Bourgogne,  moyennant  quoi  François  l^^  le  laissa  hériter 
tranquillement  de  Ferdinand  d'Espagne  (traité  de  Noyon, 
1516).  L'empereur  Maximilien,  resté  seul,  ne  pouvait 
qu'accéder  à  la  réconciliation  générale.  François  I'**  appa- 
raissait vraiment  comme  l'arbitre  de  l'Europe,  et  songeait 
presque  sérieusement  à  organiser  une  croisade  contre  le 
Turc.  Mais  on  devine  qu'à  cette  situation  brillante  de  la 


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l'élection  a  l'empire  159 

France  répondait,  presque  partoat,  une  hostilité  sourde  qui 
ne  se  dissipera  que  lentement. 

Et  pourtant,  la  France  allait  devenir  le  principal  soutien 
de  l'équilibre  européen  pendant  150  ans,  et  fonder  en  cette 
qualité  sa  situation  dans  le  monde.  Il  vaut  la  peine  d*exami- 
nercomment  s*est  faite  cette  évolution. 


I 
L'éleotiondelB19. 


Le  point  de  départ  en  fut  la  mort  de  l'empereur  Maximilien  : 
elle  remettait  en  question  la  succession  à  TEmpire,  resté 
électif  malgré  le  privilège  de  fait  des  Habsbourg  (1519). 
Deux  prétendants  se  mettaient  sur  les  rangs.  L'un  était 
François  I^  de  France.  L^autre  était  ce  Charles  d'Autriche 
sur  la  tête  duquel  s'accumulaient  déjà  les  couronnes.  Il 
était  né  à  Gand  en  1500,  de  Philippe  le  Beau,  fils  de 
Maximilien,  et  de  Jeanne  la  Folle,  fille  des  rois  catholiques. 
De  son  père,  mortdés  1504,  il  avait  hérité,  l'Autriche  d'abord, 
et  aussi  la  Franche-Comté  et  les  Pays-Bas,  morceaux  de 
Bourgogne  que  les  rois  de  France  avaient  abandonnés  pour 
avoir  les  mains  libres  en  Italie.  Par  sa  mère,  et  en  passant 
outre  aux  droits  qu'elle  avait,  il  était  devenu  roi  d'Espagne 
en  1516,  recueillant  aussi  les  droits  sur  Naples  et  sur  le 
Nouveau-Monde.  Si  les  sept  électeurs  d'Allemagne  avaient 
été  préoccupés  avant  tout  de  maintenir  les  usurpations  qui 
avaient  fait  d'eux  des  princes  souverains  et  qu*ils  appelaient 
les  c  libertés  germaniques  »,  ils  auraient  redouté  peut-être 
plus  encore  le  Habsbourg  que  le  roi  de  France.  Mais  ils 
furent  sensibles  avant  tout  à  des  promesses  de  l'ordre  le 
plus  immédiat  et  le  plus  palpable.  Il  est  juste  d'ajouter  que 
rAntrichien,  par  la  position  de  sa  capitale  Vienne,  leur 
parut  le  plus  intéressé  à  faire  face  au  péril  turc.  Charles  fut 
élu  (28  juin  1519). 


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160  LA  FRANCE    DÉFENSEUR  DE  L^ÉQUILIBRB 

François  P**  avait  fait  cependant  nne  campagne  ardente 
auprès  des  électeurs  : 

«  Content  de  ce  qu'il  a  pin  à  Dieu  de  lui  donner,  dédarait-il,  le 
Roi  Très  Chrétien»  qui  n'est  mû  par  aucun  motif  d'intérêt  ni  d'am- 
bition, n*aurait  point  visé  à  l'Empire  qu'il  sait  lui  devoir  plus 
coûter  et  peser  que  profiter,  s'il  n'y  avait  pas  été  invité  par  ceux 
qui  demandent  à  être  défendus,  et  si  son  grand  désir  d'être  utile  à 
la  chrétienté  ne  l'y  avait  point  décidé.  Il  est  jeune  et  à  la  fleur  de 
son  âge,  libéral,  magnanime,  aimant  les  armes,  expérimenté  et 
habile  à  la  guerre,  ayant  de  bons  capitaines,  nu  gros  royaume, 
plusieurs  pays,  terres  et  seigneuries  riches  et  puissants,  où  il  est 
aimé  et  obéi  tellement  qu'il  en  tire  ce  qu'il  veut  :  là  un  grand 
nombre  de  gens  d'armes  qu'il  tient  continuellement  à  sa  solde,  et 
qui  sont  aussi  vaillants  que  nuls  autres  de  la  chrétienté,  beaucoup 
d  artillerie  montée  et  d'aussi  bons  canonniers  qu'on  puisse  trouver, 
des  ports  et  havres  en  son  royaume  et  dans  ses  autres  pays,  tant 
sur  la  mer  Méditerranée  que  sur  l'Océan,  avec  navires,  galères, 
caraques,  etc.,  équipés  et  armés.  Il  a  bonne  paix  et  amitié  avec 
tous  ses  voisins,  en  sorte  qu'il  pourra  employer  au  service  de 
Dieu  et  de  la  foi  sa  personne  et  tout  son  avoir,  sans  que  nul  ne  le 
détourne  et  que  rien  neTen  empêche.  ]» 

Le  Roi  Catholique,  au  contraire, 

c  était  en  bas  âge...  maladif...  il  gouvernait  par  des  serviteurs 
qui  bien  souvent  s'occupaient  plus  de  leur  intérêt  que  de  la  chose 
publique  ;  ses  royaumes  étaient  éloignés  de  l'Allemagne  et  il  lui 
serait  impossible  de  la  secourir  dans  ses  dangers  et  de  l'aider 
dans  ses  affaires  ;  les  mœurs  des  Espagnols  étaient  tout  à  fait 
contraires  à  celles  des  Allemands,  comme  on  l'avait  vu  lorsqu'ils 
avaient  fait  la  guerre  ensemble  ;  enfin,  le  Roi  Catholique  était  roi 
de  Naples,  et  aucun  roi  de  Naples,  par  suite  même  du  serment 
qu'il  prêtait  lors  de  son  investiture,  ne  devait  aspirer  à  l'Empire,  et, 
s'il  y  parvenait,  ce  serait  entre  lui  et  le  Pape  un  commencement 
de  guerre  qui  remettrait  la  division  dans  la  chrétienté  maintenant 
paisible.  » 

François  I*''  avait  été  certainement  inspiré,  dans  cette 
campagne  acharnée,  moins  par  l'ambition  que  par  l'instinct 
de  conservation.  Aussitôt  Charles  d'Espagne  devenu 
Charles-Quint,  il  se  sentit  cerné  de  toutes  parts,  et  com- 
mença à  chercher  des  appuis  au  dehors. 


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COMMENCEMENT  DE  LA    GUERRE  161 

Celai  qui  s'offrait  le  plus  naturellement  était  celui  de 
l'Angleterre.  Les  souvenirs  de  la  guerre  de  Cent  Ans,  si 
vivants  encore  an  temps  de  Charles  VIII S  commençaient 
à  s'estomper.  Et  d*autre  part,  même  dans  leur  île,  les 
Anglais  ne  pouvaient  pas  ne  pas  s'alarmer  d'une  puissance 
qui  commençait  à  s'étendre  partout.  François  P'  essaya  tout 
de  suite  de  gagner  le  roi  Henri  VIII  à  l'entrevue  du  Camp  du 
Drap  d*or,  près  de  Boulogne  (1620).  Mais  l'Empereur  avait 
détruit  d'avance  l'œuvre  de  séduction  tentée  parle  roi  de 
France,  et  il  recueillit  le  fruit  de  sa  diplomatie  à  Gravelines. 
Pendant  la  guerre  qui  éclata  dès  1521  entre  les  deux  con- 
currents à  l'Empire,  Henri  VIII  prit  même  les  armes  pour 
Cbarles-Quint.  Il  est  vrai  que  l'armée  anglaise  avait  déchu 
depuis  Azincourt  :  l'invasion  de  1522  finit  piteusement. 

Dès  cette  première  attaque,  la  France  avait  été  menacée 
sur  toutes  ses  frontières.  Le  péril  fut  grand  surtout  au 
nord-est  :  Mézières,  attaquée  par  ceux  que  nos  chroniqueurs 
appellent  encore  «  les  Bourguignons  »  et  qu'on  appellera 
par  la  suite  les  Impériaux,  ne  dut  son  salut  qu'à  la  vigou- 
reose  défense  du  chevalier  Bayard.  Les  Français  purent 
prendre  l'offensive  à  leur  tour  :  «  Les  Allemands  firent  en 
Picardie  beaucoup  de  mal  par  le  feu,  mais  les  Français 
ne  furent  point  ingrats  et  le  leur  rendirent  au  double  en 
Hainant  >,  raconte  le  biographe  de  Bayard  (le  Loyal  Ser- 
viteur). 

Le  Français  apparaissait  encore  à  la  plupart  des  petits 
États  italiens  comme  l'ennemi  le  plus  dangereux.  Le  pape 
Léon  X  se  déclara  contre  leroi.  Les  Français  furent  vaincus 
à  la  Bicoque  (1522)  et  ne  tardèrent  pas  à  perdre  le  Milanais. 

En  Navarre,  la  guerre  n'aboutit  à  aucun  résultat  mar- 
quant, et  les  combats  livrés  sur  cette  frontière  ne  méri- 
teraient pas  mention,  si  Ignace  de  Loyola,  le  futur  créateur 
de  l'ordre  des  Jésuites,  n'y  avait  été  blessé,  et.  amené  ainsi 
à  changer  l'épée  pour  la  robe  de  prêtre. 


1.  Se  rappeler  la  tapisserie  représentant  la  bataille  de  Formigny,  qu 
ornait  rappartement  d^Anne  de  Bretagne  à  Blois. 


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162  LA  FRANCE  DÉFENSEUR  DE    LÉQDILIBRE 

II 

Pavie  (1525). 

C'est  à  ce  moment  que  François  l^^  aggrava  la  situation  en 
entrant  en  conflit  avec  le  dernier  grand  seigneur  féodal  de 
France,  lequel  était  en  même  temps  son  connétable  : 
Bourbon. 

La  mère  du  roi,  Louise  de  Savoie,  toute-puissante  sur  l'es- 
prit de  son  fils,  disputa  à  ce  prince  du  sang  son  héritage. 
Sous  Taction  du  chancelier  Duprat,  le  procès,  instruit 
devant  le  Parlement  de  Paris,  prenait  mauvaise  tournure 
pour  Bourbon.  En  même  temps,  un  favori  du  roi,  l'amiral 
Bonivet,  l'humiliait  comme  connétable.  Il  s'enfuit  auprès  de 
Charles-Quint  (1523). 

Louise  de  Savoie  n'était  pas  sans  grave  responsabilité  en 
cette  affaire.  Les  complices  de  Bourbon  furent  pardonnes 
par  le  roi,  malgré  leur  faute  évidente,  c  Par  les  choses  pré- 
dites [ces  grâces],  on  peut  facilement  reconnaître  la  grande 
humanité  de  roy  »,  déclare  du  Bellay  ^  On  peut  surtout 
reconnaître  qu'il  n'était  pas  sans  quelque  remords  :  l'opi- 
nion, en  France,  ne  condamna  pas  Bourbon  sans  réserves. 

En  tout  cas,  il  fut  mis  aussitôt  à  la  tête  des  armées  impé- 
riales, et  la  guerre  fut  poussée  vigoureusement  en  1524.  Au 
nord,  Paris  trembla  un  instant. 

Mais  le  roi  était  tout  entier  à  ce  qai  se  passait  à  la  frontière 
du  sud- est.  Le  Milanais  avait  été  entièrement  perdu  parla 
journée  de  Rebecco,  et  Bourbon  avait  poussé  jusqu'en  Pro- 
vence. Il  avait  avec  lui  le  marquis  de  Pescaire,  15.000  hom- 
mes de  pied,  2.000  chevaux  et  18  pièces  d'artillerie.  Il  se 
persuadait  «  qu'étant  arrivé  en  ce  royaume,  la  plupart  de  la 
noblesse  se  retirerait  à  lui  ;  de  laquelle  espérance  il  fut 

1.  Martin  du  Bellay  (f  1550),  diplomate  sous  François  I•^  et  auteur 
de  Mémoires,  Montaigne  Taccase  d'être  un  panégyriste  plutôt  qu'un  histo- 


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FRANÇOIS  I*'  PRISONNIER  163 

frastré,  car  le  natarel  du  Français  est  de  n'abandonner 
jamais  son  prince  >.  (Du  Bellay.)  Non  seulement  l'invasion 
recula,  mais  François  I^  put  reprendre  l'offensive  en  Italie. 
Il  assiégea  doncPavie,  qui  tint  bon  sous  la  conduite 
d'Antonio  de  Leyva,  et  donna  aux  Impériaux  le  temps 
d'arriver.  Bourbon  et  Pescaire,  qui  les  commandaient, 
commencèrent  par  débaucher  les  Suisses  de  l'armée  royale. 
Puis  les  généraux  de  Charles-Quint  s'avancèrent  jusque 
sous  les  murs  de  Pavie,  sous  le  feu  de  l'artillerie  française. 
François  l*^  fut  généralement  accusé  de  s'être  jeté  trop 
vite  avec  sa  cavalerie  devant  ses  canons  :  il  vint  se  briser 
contre  les  arquebusiers  espagnols  et  allemands.  Lui-même 
fut  pris  (24  février  1525).  et  son  armée  détruite.  C'est  de 
Pixzighettone  qu'il  écrivit  le  soir  même,  à  sa  mère,  la  lettre 
fameuse  :  c  Madame,  pour  vous  faire  savoir  comment  se 
porte  le  reste  de  mon  infortune,  de  toutes  choses  ne  m'est 
demeuré  que  l'honneur,  et  la  vie,  qui  est  sauve.  » 

Charles-Quint  voulut  tirer  de  sa  capture  le  maximum  de 
conséquences  qu'elle  comportait.  Lalistede  ses  propositions, 
annotée  delà  main  de  François  I**^,  donnera  une  idée  des  pré- 
tentions réciproques  : 

c  Le  fait  de  la  reddition  de  Boni|{ogne  et  vicomte  d'Auxonne  et 
ressort  de  Saint-Laurent.  Impouible, 

Souveraineté  de  Flandre  et  Artois,  en  quittant  tons  droits  de 
régale  et  cas  royanx.  Impoêêihle,  quant  à  la  ratification  des  Étatê 
et  conn  de  Parlement  ;  maie  le  roi  en  baillera  lettrée  à  part, 
telles  que  eera  aviei. 

Le  mariage  du  roi  et  de  Madame  Éléonore,  reine  de  Portugal,  qui 
se  fait  sans  dot,  par  effet.  Ledit  mariage  facile^etf  quanta  la  dot, 
accordé  comme  ci-deseou»  sera  dit*.. 

Restitution  de  Hesdin,  quittance  de  Tournai,  Arras,  et  autres... 
Quant  à  Heêdin,  facile  ;  et  quant  aux  autreê,  difficile,  comme 
choêee  qui  t'aliènent  de  la  couronne. 

Ratification  de  tous  les  États  de  France,  vérification  des  Par- 
lements et  Chambres  des  comptes.  Étant  le  traité  tel  qu'il  esf,  et 
sane  être  modéré,  il  est  impouible.. . 

M.  de  Bourbon  et  ses  complices  condamnés  pour  rébellion 
retournent  en  leurs  biens  confisqués.  Facile,  vuidant  les  autres 
points. 


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164  LA   FRANCE  DÉPENSEUR   DE   l'ÉQUIUBRB 

Bourbon  demeure  exempt  du  service  et  devoirs  de  sa  personne, 
lui  vivant,  et  peut  demeurer  au  service  de  l'Empereur,  et  ses  com- 
plices, encore  que  le  roi  ne  puisse  retirer  nul  siyet  dudît  empereur 
sans  son  congé  et  vouloir.  Facile^  mais  quon  ne  le  voie  jamais.  >. 

Outre  la  quittance  deNapleSj  Milan,  Gênest  A st^  souveraineté  de 
Flandre  et  Artois^  Tournai  j,,.  et  le  droit  delà  cité  d'Arras^ 
semble  que  l'Empereur  se  devrait  contenter  si  le  roi  lui  baillait 
2  millions  d'icns  [17  millions?  ]...  » 

Les  négociations  n^aboutirent  que  quand  François  eut 
été  transféré  à  Madrid  (traité  du  14  janvier  1526).  Le  roi 
abandonnait  la  Bourgogne,  l'Artois,  la  Flandre,  —  tout  Thé* 
ritage  du  Téméraire,  —  Milan  et  Naples;  il  épousait 
Éléonore  de  Portugal,  sœur  de  TEmpercur.  et  livrait  en 
otages  François  et  Henri,  ses  deux  iSls. 

Il  avait  signé  non  sansi  restriction  mentale  en  ce  qui 
concerne  la  Bourgogne.  Les  députés  de  la  province  se 
chargèrent  de  rassurer  sa  conscience  : 

«  Sire,  déclarèrent- Ils,  ce  serment  est  nul,  parce  qu'il  est  contraire 
à  celui  que  vous  avez  prêté  à  votre  couronnement,  et  aux  lois  fon- 
damentales de  la  monarchie.  D  ailleurs,  il  a  été  arraché  pat*  la 
violence  a  un  roi  prisonnier.  Si  toutefois  vous  persistez  à  rejeter 
des  sujets  fidèles,  si  les  États  du  royaume  nous  retranchent  de  leur 
association,  alors  c'est  à  nous- mêmes  de  disposer  de  nous  ;  rendez- 
nous  à  notre  ancienne  liberté,  et  nous  adopterons  telle  forme  de 
gouvernement  qui  nous  plaira  ;  nous  déclarons  d'avance  que  nous 
n'obéirons  îamais  à  des  maîtres  qui  ne  seront  pas  de  notre 
choix  ^  » 

La  Bourgogne  resta  française,  et  la  paix  se  trou  va  rompue. 

L'armée  victorieuse  à  Pavie  était  devenue  un  sérieux 
embarras  pour  Charles-Quint,  dont  les  finances  étaient 
loin  d'être  aussi  solidement  assises  que  celles  de  son  adver- 
sairele  (Pérou  ne  lui  fut  acquis  que  vers  1535)  :  «  Le  dit 
vice-roi  (Lannoy,  vice-roi  de  Naples)  ma  laissé  ici  sans 
argent  et  sans  moyen  de  recouvrer  des  Allemands  pour  faire 
Tentreprisc  de  France  (pour  envahir  la  France)  »,  écrivait 


1.  Trad.  Kleinclautz,  Histoire  de  Boargùgne,  p.  225. 


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LE  TRAITÉ   DE   MADRID   VIOLÉ  165 

Bourbon  à  TEmperear  dans  une  lettre  qui  fut  interceptée 
Charles-Quint  le  laissa  livré  à  lui-même,  ou  plutôt  à  ses 
soldats  :  ses  bandes,  parmi  lesquelles  figuraient  déjà  de 
nombreux  luthériens  venus  d'Allemagne,  l'entraînèrent  au 
sac  de  Rome.  Il  fut  tué  à  l'assaut  (1527).  On  sait  qu  un 
Bonaparte  qui  vivait  au  xvi*  siècle,  Jacques,  a  raconté 
cette  fin  de  damné  :  «  En  ce  moment^  il  reçut  dans  le 
flanc  une  balle  d'arquebuse  qui  le  traversa  de  part  en  part  ; 
il  tomba  à  terre,  mortellement  blessé...  »  Ses  hommes  le 
vengèrent  en  saccageant  horriblement  la  ville  pontificale. 
La  victoire  écrasante  de  Pavie  avait  déjà  donné  aux  diffé- 
rents États  une  claire  notion  de  la  supériorité  de  Charles- 
Quint  et  du  danger  que  faisait  courir  à  leur  indépendance 
la  maison  d'Autriche.  Le  sac  de  Rome  par  les  bandes  de 
Bourbon  ajouta  aux  suggestions  de  Tinstinct  de  conserva- 
tion une  révolte  sentimentale,  qui  fut  encore  assez  généra- 
lement ressentie. 


III 
François  I«r  et  réqailibre  (1627-1536). 

Aussi  François  l^^  nous  apparaît-il,  dès  le  lendemain  du 
traité  caduc  de  Madrid,  à  la  tête  d'une  ligue  de  défense 
européenne.  La  Bourgogne  avait  à  peine  formulé  sa  pro- 
testation, que  les  ambassadeurs  de  Charles-Quint  à  Cognac 
avaient  entendu  publier  en  leur  présence  une  convention 
faite  entre  le  pape  Clément  Vil,  le  roi  de  France,  le  roi 
d'Angleterre,  les  Vénitiens,  les  Suisses,  les  Florentins, 
pour  la  c  délivrance  »  de  l'Italie  (1526).  Après  la  mort  de 
Bourbon,  Lautrec  fut  envoyé  pour  chasser  les  Impériaux 
de  Milan  et  de  Naples.  Il  parvint  jusque  sous  les  murs  de 
cette  dernière  ville,  mais  eut  la  maladresse  de  s'aliéner  le 
fameux  André  Doria,  qui  commandait  la  flotte  auxiliaire 
fournie  par  Gênes  :  Doria  l'abandonna.  Cette  perte  d'une 


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166  LA   FRANCE   DÉFENSEUR  DE  l'ÉQUILIBRË 

marine  que  le  roi  de  France  ne  pouvait  encore  remplacer 
fit  avorter  l'expédition.  Mais,  à  ce  moment,  Charles-Quint 
était  menacé  dans  Vienne  par  les  Turcs.  Il  traita  donc  à  Cam 
brai  (1529),  renonçant  à  la  Bourgogne,  mais  gardant  lltalie. 

Cest  à  partir  de  ce  moment  que  François  I***^  mûri  par 
ses  malheurs,  travaille  à  organiser  méthodiquement  l'équi- 
libre européen.  Il  ne  négligeait  d'ailleurs  pas  la  défense 
intérieure  du  royaume  même,  puisque  c'est  en  1534  qu'il 
organisa  les  légions  provinciales.  Il  décida  de  lever,  «  à 
Texemple  des  Romains  »,  dans  chaque  province  du  royaume, 
une  légion  de  6.000  hommes  de  pied.  Un  capitaine  et  deux 
lieutenants  devaient  commander  chaque  groupe  de  deux 
enseignes  (1.000  hommes).  OflGiciers  et  soldats  eurent  des 
privilèges  en  matière  d'impôt.  Dès  le  mois  de  mai  1535,  le 
roi  put  passer  en  revue  les  légions  de  Normandie  et  de 
Picardie,  puis  de  Champagne.  Mais  il  fallait  encore  du 
temps  pour  que  cette  infanterie  nationale  pût  s'opposer  aux 
tercios  (régiments)  espagnols. 

C'est  donc  surtout  sur  la  diplomatie  que  comptait  le  roi 
de  France.  En  Allemagne,  un  certain  nombre  de  princes 
avaient  déjà  suivi  le  mouvement  de  schisme  déchaîné  par 
Luther,  et  s'étaient  emparés  des  biens  ecclésiastiques.  Us 
avaient  formé  une  ligue  à  Smalkalde  pour  se  prémunir 
contre  l'Empereur  :  François  I*""  s'aboucha  avec  eux.  En 
Italie,  Charles-Quint  avait  achevé,  par  la  prise  de  Florence, 
de  mater  les  résistances  :  François  ne  pouvait  plus  guère 
espérer,  dans  la  péninsule,  que  de  conserver  Talliance  du 
pape,  à  la  nièce  duquel  il  fiançait  son  fils.  Catherine  de 
Médicîs  épousa  le  futur  Henri  II. 

C'était  le  moment  où  Henri  VIII  se  séparait  du  Saint- 
Siège  pour  pouvoir  répudier  Catherine  d'Aragon,  tante  de 
l'Empereur,  et  épouser  Anne  deBoleyn  (1531).  Il  paraissait 
donc  difficile  de  se  joindre  à  la  fois  au  pape  et  au  roi  d'An- 
gleterre. Brantôme  *  prétend  qu*un  moment  François  I^ 

1.  Brantôme  (1527-1614),  le  plus  fécond  et  le  plus  amusant  de  nos 
anecdotiers. 


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l'aluange  ottomane  167 

fut  tenté  de  faire  comme  son  voisin.  Mais  François  I"* 
était,  en  somme,  satisfait  du  concordat  de  1516,  et  com- 
mençait à  s'inquiéter  du  caractère  que  prenait,  en  France, 
Topposition  à  TÉglise  romaine  (cf.  ch.  m).  Il  n*y  eut  donc 
pas  besoin,  comme  le  dit  Brantôme,  du  mariage  de  Cathe- 
rine et  d*Henri  pour  «  rhabiller  tout  »,  et  le  roi  resta  lami 
d'Henri  VIII  sans  devenir  son  imitateur. 

Enfin  François  I^  reprit  avec  plus  de  suite  l'idée  qu'avait 
eue  déjà  Louis  XII,  de  chercher  des  alliés  sur  les  derrières 
de  l'adversaire,  dans  TEurope  orientale  :  il  noua  des  rela- 
tions plus  étroites  avec  les  États  Scandinaves,  et,  chose  plus 
hardie,  avec  le  Turc.  Soliman  le  Magnifique  avait  pris 
Rhodes  (1622),  conquis  la  Hongrie  à  la  journée  de  Mo- 
hacz  (1626),  où  périt  le  dernier  des  Jagellons  :  larchiduc 
Ferdinand,  frère  de  Charles-Quint,  et  déjà  son  lieutenant 
en  Autriche,  prétendait  hériter  du  mort  en  Hongrie  et  en 
Bohème.  Ainsi  s'ouvrit  la  lutte  entre  les  Ottomans  et  TAu- 
triche  :  en  1529,  Soliman  menaçait  Vienne  ;  en  1532,  il  était 
dans  les  Alpes.  François  signa  avec  lui  des  conventions 
commerciales  qui  masquaient  des  stipulations  politiques  : 

c  Ce  que  loi  redonda  à  reproche,  dit  Brantôme,  d'appeler  un  chien 
pour  défaire  le  chrétien  ^disait-on  lors)...  Si  ne  saurait-on  tant 
blâmer  le  roi  que  l'alliance  avec  le  Tore  ait  fait  de  grands  maux 
à  la  chrétienté,  mais  du  bien  ;  car  quand  il  n'y  en  aurait  d'autre 
que  d'avoir  conservé  le  saint  Sépulcre  et  l'église  latine  de  Jéru- 
salem, que  le  grand  sultan  voulut  faire  une  fois  du  tout  abattre,... 
ce  que  le  roi  empêcha  par  ses  prières,  sollicitations  et  ambassades.  » 

Et  voici  qui  est  plus  certain  : 

c  Que  l'on  s'informe  un  peu  aux  consuls  et  marchands  qui 
traitent  et  sont  pour  le  roi  en  Constanti noble,  Alexandrie,  au 
Caire,  en  Damas,  Alep.  à  Tripoli  de  Syrie,  et  en  Alger,  combien  de 
plaisirs  et  courtoisies  reçoivent  les  chrétiens  une  fois  l'an,  sous  le 
nom  français  et  cestni  du  roi  de  France.  .  » 

Les  relations  de  François  I*'  avec  le  Grand  Seigneur,  si 
scabreuses  qu'elles  fussent  au  ppint  de  vue  de  la  religion 


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168  LA  FRANCE  DÉFENSEUR  DE  l'ÉQUIUBRE 

et  de  la  civilisation  européennes,  satisfaisaient,  au  point  de 
vue  français,  un  besoin  ancien  et  profond.  Dès  le  temps 
des  croisades,  nos  ports  du  Languedoc  et  de  la  Provence 
prenaient  une  part  non  méprisable  au  commerce  méditer- 
ranéen, le  seul  qui  fût  alors  d'importance  mondiale.  Après 
l'interruption  de  la  guerre  de  Cent  Ans,  Jacques  Cœur 
avait  renoué  avec  éclat  la  tradition,  et,  dès  la  seconde 
moitié  du  xv^  siècle,  les  commerçants  de  Marseille  consti- 
tuaient une  force  assez  respectable  pour  faire  échouer  les 
projets  ultra-protectionnistes  du  roi  Louis  XL  On  a  vu 
que,  dans  leurs  entreprises  en  Italie,  nos  rois  n'avaient 
jamais  perdu  de  vue  le  Levant,  et,  si  chimériques  qac 
fussent  les  projets  politiques  qui  se  mêlaient  à  ces  préoc- 
cupations, ils  avaient  une  base  économique  et  pratique. 
Au  temps  du  grand  Soliman,  il  fallait  reconnaître  qu'il  était 
vain  de  vouloir  sauvegarder  par  la  force  les  intérêts 
français  dans  le  Levant.  Les  capitulations  signées  par 
François  I*'  ont  réglé  d'une  manière  durable  la  situation 
de  notre  commerce  méditerranéen,  qui  devait  rester  long- 
temps encore  le  plus  important. 

Déjà,  il  est  vrai,  les  Français  se  risquaient  dans  l'autre 
domaine  maritime  ouvert  par  la  nature  à  leur  activité: 
rOcéan.  On  a  vu  que  le  roi  Louis  XII  n^avaitpas  négligé 
les  intérêts  engagés  dans  les  mers  du  Nord.  Au  temps  de 
François  P%  de  hardis  commerçants,  dont  le  plus  connu 
fut  Ango,  se  lançaient  dans  la  voie  plus  large  ouverte  par 
les  découvertes  des  «  Portugalais  »  et  des  Espagnols.  On 
s'occupait  même  de  trouver  des  points  du  globe  où  Ton  pût 
éviter  la  concurrence  de  ces  peuples.  Rabelais,  qui  écrit 
vers  1535,  est  très  au  courant  des  tentatives  faites  pour 
effectuer  le  tour  du  monde  par  le  nord  de  l'Amérique:  il 
«  vint  apprendre  de...  Cartier  les  termes  de  la  marine  et  du 
pilotage  à  Saint-Malo  pour  en  chamarrer  ses  bouffonesques 
Lucianismes  et  impies  épicuréismes  »,  assure  un  opuscule 
du  siècle  suivant  ' .   Et  l'autorité  invoquée  par  Técrivain 

1.  Ab.  Lefranc,  Les  naoîgatwiu  de  Pantagruel  (1906),  p.  60. 


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LA   FRANCE   ET  LA   MER  169 

n'était  pas  mal  choisie,  puisque  J.  Cartier  jetait  alors  les 
bases  de  notre  empire  futur  sur  les  rives  du  Saint-Laurent. 
François  I®**  n*a  pas  laissé  de  s'intéresser  à  ces  tentatives  : 
la  fondation  du  Havre  l'atteste.  Mais,  embrassant  l'ensem- 
ble delà  situation,  il  devait  tenir  compte,  dans  ses  alliances 
avec  le  Portugal,  dans  ses  traités  avec  l'Espagne,  de  Thos- 
tilité  irréductible  des  deux  peuples  contre  tout  empiéte- 
ment sur  le  domaine  où  ils  avaient  pris  une  si  énorme 
avance  ;  il  devait  tenir  compte  aussi  de  l'infériorité  de  sa 
marine  de  guerre.  Bref,  en  subordonnant  le  commerce 
océanique  au  commerce  méditerranéen,  il  reconnaissait  un 
état  de  fait  qui  était  destiné  à  subsister  longtemps  après  lui. 
Seulement,  les  traités  conclus  avec  le  Turc  ne  furent  pas 
exclusivement  commerciaux,  et  la  chrétienté  s'indigna  non 
sans  raison,  alors  que  Charles-Quint  allait  à  Tunis  (1535) 
délivrer  20.000  esclaves  chrétiens,  de  voir  les  flottes 
ottomanes  opérer  de  concert  avec  celles  de  la  France,  et 
vendre  librement  leurs  captifs  dans  les  ports  de  Provence. 

Toutes  ces  négociations  se  faisaient  par  des  agents  qui 
n'avaient  pas  encore  tous  un  caractère  officiel  :  il  en  résul- 
tait que  l'ambassadeur  était  parfois  difficile  à  distinguer  de 
l'espion.  C'est  ainsi  que  Merveilles,  envoyé  par  le  roi  de 
France  au  duc  de  Savoie  en  1534,  fut  assassiné  en  route  : 
c  Et  n'y  avait  homme  de  ceux  qui  avaient  accoutumé  de 
voyager  et  aller  en  ambassade  pour  le  roi,  qui  n'estimât  lui 
en  pendre  autant  à  Tœil  »  (Du  Bellay).  Le  fait  se  renouvel- 
lera en  effet  en  1541,  pour  des  ambassadeurs  envoyés  parle 
roi  au  Sultan. 


IV 
L'utilisation    de  Téquilibra. 

Charles-Quint  ne  voulut  pas  laisser  se  fermer  le  cercle 
d'alliances  dont    il  était  entouré  :  en  1536,   il  reprit  les 

BIQUI88E  HIBT.   DB  FBAKCZ.  8 


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170  LA.    PRAMGB  DÉFENSEUR  DE  l'ÉQUILIBRB 

armes,  et  entra  ea  France  par  le  sud.  Il  était  très  confiant  : 
pendant  huit  jours  qu'il  passa  sur  le  Var,  en  attendant  que 
la  concentration  de  ses  troupes  s'achevât,  il  s'occupa  de 
distribuer  d'avance  les  «  états,  offices,  capitaineries,  gouver- 
nements, villes,  châteaux  »,  etc.  Mais  le  connétable  de  Mont- 
morency fit  le  désert  de  vaut  lui,  et  il  fut  repoussé.  La  même 
tactique  réussit  aussi  en  Picardie.  En  1538,  la  trêve  de 
Nice  laissa  les  belligérants  sur  leurs  positions,  et  il  y  eut 
même,  l'année  suivante,  quand  l'Empereur  passa  à  Fontai- 
nebleau en  allant  châtier  les  Gantois,  une  tentative  d^c  en- 
tente cordiale». 

Mais,  en  1541,  deux  envoyés  du  roi  de  France  au  Sultan, 
Rincon  et  Frigose,  furent  assassinés  en  Italie  par  les  lieu- 
tenants de  l'Empereur,  qui  voulaient  s'emparer  de  leurs 
dépêches.  La  guerre  recommença  :  cette  fois,  le  roi  d'An- 
gleterre était  retourné  du  côté  de  Charles-Quint.  Les  Fran- 
çais, pour  assurer  la  frontière  des  Alpes,  avaient  mis  la 
main  sur  la  Savoie  et  le  Piémont,  dont  le  duc,  malgré  ses 
attaches  avec  la  famille  royale,  s'était  rendu  suspect  :  ils 
remportèrent  la  victoire  de  Cérisoles  (1544).  Mais,  dit 
Montluc  S  qui  eût  voulu  voir  pousser  cette  offensive, 
«  nous  ne  saurons  jamais  faire  valoir  nos  victoires  :  il  est 
vrai  que  le  roi  était  occupé  à  garder  son  royaume  de  deux 
si  puissants  ennemis.  »  En  effet,  Charles-Quint  était  en 
Champagne  et  Henri  VIII  en  Picardie.  L'Empereur^  heu- 
reusement, signa  la  paix  de  Crépy  (1544)  pour  avoir  les 
mains  libres  contre  les  princes  protestants  d'Allemagne. 
Avec  Henri  VIII,  la  guerre  continua  quelque  temps,  et 
fut  portée  sur  mer. 

La  marine  de  guerre  de  la  France,  à  l'avènement  de 
François  I**"  (1520),  était  encore  très  modeste  :  il  n'y  avait 
de  galions  (navires  de  600  tonneaux  au  moins)  que  sur  la 
Méditerranée,  et,  sur  la  mer  du  c  Ponant  »,  seulement  26 
vaisseaux  portant  10.000  hommes.  Si  Ton  ajoute  que,  dans 
la  lutte  contre  TEspagne,  la  réunion  des  deux  parties  de  la 

1.  Montluc  (1501-1577)  était  à  Cérisoles.  Auteur  de  Commentaires, 


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FRANÇOIS   l",   CHARLES-QUINT  ET  HENRI   VHI  171 

force  navale  française  était  rendue  presque  impossible,  on 
s'expliquera  Timportance  de  la  défection  des  Génois  devant 
Naples,  et  Tappui  demandé  à  la  marine  ottomane.  A  la  fin 
du  règne,  pour  rendre  aux  Anglais  le  mal  que  nous  faisaient 
leurs  incursions  dans  le  nord  de  la  France,  on  fut  amené 
à  augmenter  la  marine  du  Ponant  :  en  1545,  le  Havre  vit 
sortir  un  vaisseau  amiral  jaugeant  800  tonnes,  et  150  vais- 
seaux de  ligne,  60  flouins  (bâtiments  de  50  tonneaux), 
25  galères.  La  mauvaise  organisation  du  commandement 
empêcha  de  tirer  parti  de  l'instrument,  qui  commençait  à 
être  formidable.  Les  Anglais  évitèrent  un  débarquement, 
mais  ils  traitèrent  en  1546  *« 

François  I^*"  était  alors  arrivé  au  terme  d'un  règne  dans 
lequel  il  avait  tracé  la  ligne  de  conduite  de  la  France 
pour  un  siècle  et  demi.  Mais  il  avait  vu  commencer  aussi 
la  crise  intérieure  qui  allait  rendre  difficile,  pour  ses  suc- 
cesseurs, de  suivre  avec  fermeté  la  politique  tracée  par  lui. 
Il  est  temps  de  revenir  aux  origines  de  cette  crise. 

1.  Cf.  La  Roneiére,  Hi§t,  de  la  mar,  fr,,  t.  III. 


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CHAPITRE  III 
LA  CRISE    RELIGIEUSE  (1615-1563)' 


Simultanéité  de  révolution  extérieui'e  et  de  révolution  intérieure. 

I.  La  Renaissance.  —  Le  contact  de  l'Italie.  —  L'art,  les  châteaux  de  la 
Loire.  —  L'humanisme,  le  Collège  do  France,  science.  —  Paganisme 
de  la  littérature.  —  Les  humanistes  et  la  Réforme. 

II.  La  Réforme.  —  Luther.  —  L'entrée  des  idées,  nouvelles  en  France.— 
Leur  imprécision,  les  humanistes,  la  nation.  —  Calvin.  — >  François  I", 
massacre  des  Vaudois  (1545). 

IIL  Henri  II  (1547^9).  —  Politique  extérieure,  Metz.  —  Abdication  de 
Charles-Quint  (1556).  —  Saint-Quentin  et  Calais.'—  Paix  de  Cateau- 
Cambrésis  (1559).  —  Les  progrès  du  calvinisme,  le  concile. 

IV.  Commencement  des  guerres  reugibuses.  —  François  II,  conjuration 
d'Âmboise  (1560).  -—  Le  parti  huguenot.  —  La  guerre  civile  (1562) , 
édit  de  Catherine  de  Médicis. 


Au  moment  même  où  la  France  était  amenée  à  prendre, 
sous  la  direction  de  François  I^'',  le  rôle  de  champion  de  l'é- 
quilibre européen,  elle  subissait,  elle  aussi,  la  crise  intellec- 
tuelle et  morale  qui  secouait  tous  les  pays  européens.  Avant 
même  le  milieu  du  xvi'  siècle,  la  question  de  l'équilibre  et 
celle  de  la  Réforme  ne  peuvent  plus  se  séparer  que  par  un 
artifice  d'exposition. 


1.  Duron,  Les  chroRtqueê  de  FoiUainebleau.  —  Bournon,"£/oii  e/  les 
châteaux  du  Blésois  (illustrations).  —  Ab.  Le(ranc,;Hû^  du  Collège  de 
France.  —  Brunetière,  Hist.  de  la  Littàr,  clou.  —  Imbart  de  la  Tour, 
Lts  origines  de  la  France  moderne,  I  et  II,  la  Réforme,  —  Haoser,  Etudes 
sur  la  Réf.  fr»  ->  Batiffol,  Le  Siècle  de  la  Renaissance, 


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LA   CIVILISATION  FRANÇAISE  VERS   1500  173 

I 

Renaissanoe. 

II  faat  dire  d'abord  quel  aspect  nouveau  avait  pris  la 
haute  société  française  depuis  1494. 

Le  point  de  départ  de  la  transformation  fut  le  contact 
prolongé  avec  l'Italie.  On  n'a  pas  manqué  de  relever  les 
faits  qui  attestent  ce  contact  même  avant  l'expédition  de 
Charles  VIII.  On  a  montré  aussi  que  les  relations,  devenues 
plus  actives  à  la  suite  de  cette  expédition,  avaient  mis  du 
temps  à  produire  leur  effet.  Prenons,  par  exemple,  Commy- 
nés,  une  des  têtes  les  plus  réfléchies,  pourtant,  de  la  France 
du  XV*  siècle.  Ambassadeur  de  Charles  VIII  à  Venise,  il 
n'a  pas  manqué  de  noter  qu'il  y  a  vu  :  «  des  navires  de  400 
tonneaux,  ou  plus,  prés  des  maisons  »  ;  que  «  les  maisons 
sont  fort  grandes  et  hautes,  et  de  bonne  pierre,  et  les 
anciennes  toutes  peintes  ;  les  autres,  faites  depuis  cent  ans, 
ont  le  devant  de  marbre  blanc,  qui  leur  vient  d'Istrie,  à 
cent  milles  de  là  »  ;  que  c'est  «  la  plus  triomphante  cité  qull 
ait  jamais  vue,  et  qui  fait  plus  d'honneur  à  ambassadeurs  et 
à  étrangers  ».  Voilà  de  l'observation  bien  superficielle. 

Même  sous  Louis  XII,  la  France  est  bien  encore  la  France 
du  moyen  âge  ;  par  exemple,  les  pièces  qui  s'y  jouent  sont 
des  mystères  et  des  sotieSy  sans  aucun  rapport  avec  les  pièces 
de  théâtre  à  Tantique  qu'écoutent  déjà  les  Italiens.  Et  le 
spectacle  est  encore  le  même,  sur  bien  des  points,  dans  les 
premières  années  du  règne  suivant  :  le  luxe  tant  soit  peu 
barbare  du  Camp  du  Drap  d'or  rappelle  de  tous  points  les 
fêtes  médiévales. 

En  somme,  les  hommes  qui  avaient  été  jeunes  an  temps 
de  Louis  XI  ont  été  rebelles  an  prestige  italien.  Mais  avec  le 
jeune  roi  et  la  génération  nouvelle  qui  entre  en  scène  vers 
1515,  tout  change  rapidement.  Et,  si  la  cour  de  François  I*** 
ressemble  si  peu  à  celle  de  Louis  XI»  on  ne  saurait  raison- 


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174  LA   CRISE  RELIGIEUSE 

nablement  se  refuser  à  en  chercher  la  raison  principale  dans 
les  guerres  d'Italie.  Dans  le  détail,  il  va  de  soi  qu*il  ne  faut 
pas  négliger  les  nuances. 

Le  vestige  le  plus  précieux  laissé  sur  notre  sol  par  Fart 
de  la  Renaissance,  ce  sont  les  châteaux. 

Celui  où  apparaît  le  mieux  la  transition  du  donjon  mé- 
diéval à  la  maison  de  plaisance  moderne  est  Fontainebleau. 
La  forêt  de  Fontainebleau,  qui  fut  toujours  une  des  plus 
belles  de  France,  avait  attiré  de  bonne  heure  les  regards  des 
rois  :  Louis  VII  y  avait  un  donjon,  saint  Louis  ajouta  une 
chapelle,  Charles  V  y  mit  ses  livres,  et  Charles  VU  y  fit 
peindre  ses  victoires.  François  I®'  en  fit  sa  résidence  de 
choix  :  les  travaux  commencèrent  en  1527,  et  quand  Char- 
les-Quint y  vint  en  1539,  déjà  la  cour  ovale  était  entourée 
de  bâtiments  nouveaux»  et  la  galerie  de  François  P^  la  cour 
de  la  Fontaine,  les  pavillons  de  la  façade,  étaient  prêts  à 
recevoir  l'Empereur.  Le  nationalisme  légitime  des  Français 
a  donc  pu  exclure  de  Fontainebleau  Tarchitecte  bolonais 
Serlio  (venu  en  France  en  1541).  Mais,  ce  qui  fut  tout 
italien,  ce  fut  la  décoration  de  l'édifice  :  les  vestiges  du 
Primatice^  du  Rosso,  de  Benvenuto  Cellini,  associés  à  ceux 
de  François  I***  et  de  son  fils,  se  retrouvent  à  chaque  pas. 
Il  faut  seulement  les  chercher  sous  les  souvenirs  plus 
récents  ;  car  Fontainebleau,  c'est  toute  l'histoire  de 
France. 

Plus  particuliers  à  la  Renaissance  sont  les  châteaux  qui 
se  groupent  sur  le  cours  moyen  de  la  Loire.  Blois,  œuvre 
de  Louis  XII  et  de  François  P'  ;  Chambord,  qui  n'appar- 
tient qu'au  dernier  ;  Cbaumont,  élevé  par  le  cardinal 
d' Amboise  (mort  en  1510)  ;  Amboise,  œuvre  de  Charles  Y III  ; 
Chenonceau,  qui  rappelle  le  souvenir  de  la  maîtresse  et  de 
la  femme  de  Henri  II;  Langeais,  qui  vit  le  mariage  de  Char- 
les VIII  et  d'Anne  de  Bretagne. 

Langeais  et  Cbaumont  sont  des  œuvres  toutes  françaises. 
A  Amboise,  des  mains  étrangères  ont  déjà  travaillé»  mais  il 
est  besoin  que  Commynes  nous  le  dise  : 


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LES   CHATEAUX  '  175 

c  (Charles  VIII)  avait  amené  de  Naples  plusieurs  maîtres  excel- 
lents en  plusieurs  ouvrages,  comme  tailleurs  et  peintres,  et 
semblait  bien  que  ce  qu'il  entreprenait  était  entreprise  de  roi 
jeune,  et  qui  ne  pensait  point  à  la  mort,  mais  espérait  longue  vie, 
car  il  joignit  ensemble  toutes  les  belles  choses  dont  on  lui  faisait 
fête,  en  quelque  pays  qu'elles  eussent  été  vues,  fût  France,  Italie 
ou  Flandre.  » 

Blois  estmléressaot  par  les  périodes  successives  qui  s  y 
reflètent.  La  façade  Louis  XII  se  rattache  à  notre  «  gothique  » 
finissant.  Dans  la  cour,  l'escalier  de  François  l^^  est  dû  à 
Dominique  de  Cortone.  A  Chambord,  c*est  F.  de  Pont- 
briant  qui,  en  1519,  a  été  chargé  du  travail  ;  mais  le  même 
Dominique  de  Cortone  a  passé  par  là,  et,  le  14  août  1529^  le 
roi  donne  «  à  Pierre  Cassé,  de  Novare,  ingénieur,  la  somme 
de  41  livres  pour  sa  dépense,  peine  et  salaire  d'estre  venu... 
du  lieu  de  Cbambord  à  la  Fère  en  Picardie^  pour  illec  faire 
entendre...  la  manière  qu*il  était  besoin  et  nécessaire  tenir 
pour  faire  passer  et  conduire  partie  de  la  rivière  de  Loyre 
par  ledit  lieu  de  Chambord  ». 

Enfin,  c*est  par  un  voyage  en  Italie  que  les  artistes  nés  à 
Taube  du  règne  de  François  P^,  Goujon  et  Delorme,  les  ar- 
chitectes du  Louvre  et  des  Tuileries,  ont  commencé  leur  vie 
artistique. 

L'Italie  a  donc  été  l'initiatrice  en  beaucoup  de  cas,  au 
moins  comme  intermédiaire  vers  l'antiquité  classique.  Ce 
qui  reste  bien  national,  par  exemple,  c'est  l'inspiration 
d'ensemble  d'où  sont  sortis  tous  ces  édifices,  le  goût  du 
Français,  encore  rural  et  déjà  civilisé,  pour  l'habitation  à 
la  fois  confortable,  accueillante  et  harmonieuse. 

Dans  la  pensée,  l'évolution  s'est  faite  non  moins  lente- 
ment que  dans  le  goût.  Encore  en  1509,  quand  Érasme 
passe  en  revue  les  titres  de  gloire  des  principales  nations 
(Éloge  de  la  Folie),  la  France  lui  apparaît  comme  la  nation 
des  théologiens  :  pour  lui,  c'est  tout  dire.  Elle  compte  pour- 
tant déjà  de  bons  humanistes,  comme  Guillaume  Budé,  qui 
a  prouvé,  dans  son  traité  de  Asse  (1514),  qu'une  œuvre  d'éru- 


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176  LA  CRISE  RBLIGIEUSB 

ditîon  pouvait  être  une  œuvre  scientifique,  et  en  même 
temps  une  œuvre  d'art.  Mais  les  vieilles  Universités  ne 
pouvaient  décidément  servir  de  centre  de  ralliement  à  ces 
hommes  :  ce  fut  seulement  François  I^  qui  leur  donna  leur 
maison. 

Dès  le  xiii^  siècle  on  avait  songé  en  France  à  enseigner 
les  langues  du  Levant  ;  puis  un  «collège  de  Constantinople  » 
a  végété  au  xiv^  siècle.  Mais  les  malheurs  de  la  guerre  de 
Cent  Ans  avaient  coupé  court  à  ces  premiers  essais  de  Re- 
naissance :  rUniversité  implorait  en  vain  du  roi  Henri  Y, 
vers  1420,  la  création  d'une  chaire  d'hébreu.  Peu  à  peu 
commencent  à  arriver  en  France  des  Italiens  sachant  le 
grec,  puis  des  Grecs  mêmes.  Vers  1476,  enseignait  le  Grec 
Hermonyme,  dont  Budé  se  souvenait  bien  :  «  Pour  mon 
malheur,  j'ai  rencontré,  il  y  a  26  ans,  un  certain  Grec,  déjà 
âgé...»  C'était,  paraît-il,  une  pauvre  connaissance  :«  Et 
pourtant,  j'entendais  dire  qu'il  n'y  avait  pas  en  France 
d'autre  Grec  que  lui...  »  Un  autre  Levantin,  Jean  Lascaris, 
amené  en  France  en  1495,  y  reçut  d'emblée  400  livres 
tournois  à  l'Université  :  et  des  citations  grecques  se  ren- 
contrent sur  les  registres  à  partir  de  1498.  En  1508,  nous 
trouvons,  à  la  tête  du  corps,  Aléandro,  qui  s'occupe  de 
répandre  en  France  les  éditions  classiques  du  Vénitien 
Aide  Manuce  ;  car,  écrit-il  à  celui-ci,  c  la  librairie  Jean- 
Pierre  vend  ici  vos  livres  au  prix  d'un  œil  d'homme,  de 
sorte  qu'ils  ne  s'écoulent  pas  facilement...  » 

François  I^  apparaît  tout  de  suite  en  relations  avec  les 
rares  hommes  qui  ont  profité  de  ces  premières  leçons,  avant 
tout  avec  Guillaume  Budé,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heure. 
Dès  1517,  le  roi  songe  à  réunir  ces  hommes  en  une  Société 
destinée  à  la  culture  des  «  humanités  ».  Ce  qui  précisa  ses 
projets,  ce  fut  la  vue,  pendant  sa  captivité  à  Madrid  (1526,) 
du  collège  d'Alcala,  création  du  fameux  régent  d*Espagne 
Ximénès,  avec  ses  42  chaires  :  6  de  théologie,  6  de  droit 
canon,  5  de  médecine,  1  d'anatomie,  1  de  chirurgie,  8  de 
philosophie,  1  de  morale,  1  de  mathématiques,  1  de  grec  et 
d'hébreu,  4  de  rhétorique,  6  de  grammaire.  Dès  son  retour 


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l'humanisme  177 

les  pourparlers  s'engagent  ;  en  1529,  les  c  lecteurs  royaux  » 
sont  rassemblés^  établis  ;  en  1532,  le  Collège  de  France 
existe  -^  comme  institution,  car  le  bâtiment  ne  date  que 
de  Henri.IV.  Les  premiers  maîtres  sont  Danès,  Toussaint, 
Guidacérius,  Vatable»  Oronce  Fine,  Paradis. 

Fine  représentait  les  mathématiques.  On  voit  ici  com- 
ment la  science  s'introduit,  pour  ainsi  dire,  à  l'ombre  des 
études  grecques.  A  la  fin  du  siècle,  le  mathématicien  Viéte 
cherchera  encore  un  établissement  où  poursuivre  ses  études 
à  l'abri  du  besoin. 


Au  fond,  la  cour  et  tout  ce  qui  s'y  rattache,  l'élite  intel- 
lectuelle, toute  la  haute  société  française,  étaient  en  train  de 
redevenir  plus  qu'à  moitié  païennes.  Ce  n'est  plus  à  l'église, 
mais  au  château,  que  travaillait  l'artiste.  Ce  n  est  plus  la 
théologie,  mais  la  philosophie  antique,  qui  formait  le  pen- 
seur. La  littérature  s'imprégnait  de  réminiscences  classi- 
ques, et  les  idées  venaient  à  la  suite  des  mots.  A  la  vérité, 
ce  paganisme  est  plus  superficiel  qu'on  ne  le  dit  souvent 
dans  Rabelais  (Pantagraely  1533;  Gargantua^  1535  et  suiv.), 
chez  qui  le  culte  de  la  nature  a  jailli  spontanément  de  la 
verve  du  paysan  tourangeau.  Il  sera  autrement  profond 
chez  Michel  de  Montaigne  (Essaisy  1580,  1588  et  suiv.),  qui, 
en  associant  toute  sa  vie  intérieure  aux  réflexions  '«nspirées 
déjà  à  ses  prédécesseurs  par  la  lecture  des  moralistes 
antiques,  a  donné  le  maître  livre  du  xvi*  siècle. 

Mais  la  masse  de  la  nation  continuait  à  prendre  terrible- 
ment au  sérieux  le  christianisme,  TÉglise,  et  sa  c  réforma- 
tion ».  La  cour  ne  pourra  pas  s'isoler  dans  la  crise  qui  va 
venir.  Les  humanistes,  eux,  y  assisteront  assez  indififérents, 
rattachés  souvent  à  la  vieille  Église  (parce  que  c'est  avec  les 
bénéfices  ecclésiastiques  qu'on  paie  volontiers  poètes  et 
savants),  mais  pouvant  suivre  sans  remords  les  suggestions 
de  l'intérêt  matériel,  parce  que  les  deux  fanatismes  en  pré- 
sence leur  seront  étrangers.  Malgré  la  crise,  le  travail  ne 
s'interrompra  plus. 

8* 


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178  LA  GRISB  RELIGIEUSE 

II 

Réforme. 

La  Réforme  était  apparae  tout  de  suite  comme  an  mou- 
vement de  réaction  chrétienne  contre  le  paganisme  romain, 
et  un  homme  comme  Érasme  ne  s'ytrompa  pas  longtemps. 
C'est  un  voyage  à  Rome  qui  avait  déterminé  dans  l'esprit 
de  Luther  la  révolte  décisive  contre  les  Italiens,  «  les  plus 
impies  de  tous  les  hommes,  qui  disent  :  Allons  à  la  messe 
pour  ne  pas  scandaliser  le  vulgaire.  »  C*est  aux  dépens  de 
la  Renaissance  païenne  qu  en  Italie  le  catholicisme  devait 
bientôt  se  reconstituer  pour  la  résistance. 

En  France,  le  mouvement  fut,  dans  l'ensemble,  analogue. 
Il  est  inutile  d'insister  sur  l'humaniste  Lefèvre  d'Étaples 
(1512),  et  sur  telles  facéties  traditionnelles  contre  la  pail- 
lardise des  moines,  pour  trouvera  la  Réforme  des  précur- 
seurs nationaux.  Le  fait  est  que  les  manifestations  de  ré- 
bellion contre  TÉglise  romaine  apparaissent  d'abord  dans 
l'Est,  dans  l'ancienne  Lotharingie,  en  Lorraine,  où  se  pro- 
page le  dernier  flot  de  l'insurrection  des  paysans  souabes,  à 
Lyon  où  vivaient  encore  des  Vaudois,  etc.  Mais  on  ne  suit 
pas  servilement,  dans  les  premiers  prêches  français,  l'ini- 
tiateur de  la '.Réforme  :  «  Où  Luther  a  bien  dit,  disait  à 
Meaux  un  prédicateur,  homme  n'a  mieux  dit  ;  où  il  a  mal  dit, 
homme  n'a  pis  dit.  » 

D'ailleurs,  ce  premier  mouvementde  révolte  des  années 
qui  suivent  1520  est  encore  tout  à  fait  imprécis.  On  recon- 
naît l'agitation  des  esprits  au  nombre  sans  cesse  croissant 
de  c  liber^l^  »  qui^  par  le  personnel  clérical  ou  scolaire 
subalterne,  se  répandent  dans  tous  les  milieux.  Le  ton  en 
est  toujours  mystique,  mais,  dans  le  même  opuscule, 
souvent  une  assertion  hétérodoxe,  par  exemple  sur  l'Eu- 
charistie, se  trouve  à  côté  d'invocations  franchement  ca- 
tholiques à  la  Vierge  et  aux  Saints.  Dans  tonte  cette  gêné- 


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COMMENCEMENTS   DU   PROTESTANTISME  179 

ration,  beaucoap  d'hommes  n'ont  pas  su  s'ils  étaient  ou 
non  détachés  de  l'Église  :  témoin  Cl.  Marot.  Ce  poète, 
qui»  après  avoir  été  un  représentant  attardé  de  Técole  des 
grands  rhétoriqueurs,  avait  annoncé  dignement,  dans  cer- 
taines de  ses  œuvres,  la  littérature  classique  (par  exemple, 
dans  le  sonnet  sur  Semblançay,  1527)  —  ce  poète  a  vive- 
ment protesté  contre  les  accusations  d'hérésie,  et  nul  n'au- 
rait songé  peut-être  à  le  ranger  parmi  les  premiers  protes- 
tants, si  sa  traduction  des  Psaames^  adoptée  par  Calvin, 
n'avait  soutenu  ensuite  dans  leurs  épreuves  les  premiers 
martyrs  de  la  foi  nouvelle. 

Aussi,  la  cour  et  les  humanistes  furent-ils  longtemps  en 
coquetterie  réglée  avec  les  novateurs.  François!*' les  proté- 
gea plus  d'une  fois  contre  le  zèle  des  autorités  subalternes. 
Sa  sœur,  M'^rguerited'Alençon,  reine  de  Navarre,  a  été  plus 
loin  :  dès  1531-2,  la  religion  l'a  écartée  même  de  la  Renais- 
sance, alors  qu'elle  renonce  aux  futilités  du  siècle,  et  jure 
«  d'aimer  la  mort  comme  la  vie».  Quant  aux  humanistes, 
après  la  sympathie  de  la  première  heure,  ils  se  reculèrent 
dès  qu'eut  parlé  Calvin. 

Mais,  loin  du  centre  où  brillaient  dans  tout  leur  éclat 
l'art  et  les  idées  nouvelles,  c'est  au  mouvement  religieux 
que  sembla  un  instant  être  l'avenir.  Le  bas  clergé,  la  no- 
blesse de  province,  fournirent  les  premières  recrues.  La 
haute  bourgeoisie  des  villes  assista,  ennuyée  par  les  trou- 
bles, mais  cherchant  à  en  pallier  le  caractère  hérétique  pour 
éviter  l'immixtion  du  pouvoir  dans  les  affaires  municipales, 
et  l'exode  des  ouvriers.  C'est,  en  effet,  dans  cette  dernière 
classe,  surtout  dans  la  partie  qui  échappait  à  l'organisation 
corporative,  et  qui  souffrait  tant  alors  (parce  que  la  hausse 
des  salaires  n'avait  pas  suivi  la  baisse  de  la  valeur  de  l'ar- 
gent), c'est  là  que  semble  s'être  propagé  le  •  ^p  aisément 
r«  hérésie  germanique  ».  En  revanche,  la  masse  de  la  popu- 
lation rurale,  pour  laquelle  la  première  moitié  du  xvi*  siècle 
a  été  une  époque  d'intense  prospérité,  était  mal  préparée  à 
recevoir  des  idées  révolutionnaires  :  dans  cette  classe,  les 
conversions 'ne  se  produisirent  guère  que  par  l'influencexles 


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180  LA   CRISE  RELIGIEUSE 

hobereaux  protestants.  C'est  dans  les  villes  qu'éclatèrent 
les  premiers  incidents  graves,  jusqu'au  moment  où  des 
placards  hétérodoxes  furent  affichés  jusque  sur  les  murs 
des  châteaux  qu'habitait  le  Roi  Très  Chrétien  (Amboise, 
1534). 

Jusqu'à  ce  moment,  la  Réforme  française  avait  été  presque 
inconsciente  d'elle-même,  souvent  difficile  à  saisir  pour 
l'autorité  ;  elle  reçut  sa  formule  de  Calvin  (né  à  Noyon  en 
Picardie  en  1509).  Son  livre  de  VInstilation  chrétienne  (1535, 
1541)  fut  un  des  premiers  livres  où  la  prose  française  s'atta- 
qua aux  idées  abstraites.  Mais  c'est  à  Genève  seulement  qu'il 
trouva  le  milieu  favorable  pour  faire  Texpérience  d'une 
République  conforme  de  tous  points  au  christianisme  tel 
qu'il  le  concevait.  Son  action  eut  un  triple  effet  : 

V  Séparer  nettement  le  mouvement  religieux  et  moral  du 
mouvement  intellectuel  :  c  A  quoi  peut  bien  vous  servir 
de  philosopher  uniquement  pour  être  savant  et  en  avoir  la 
gloire?...  Faites  d'abord  que  vos  études  tendent  à  imprimer 
une  bonne  direction  à  votre  conduite,  ensuite  à  vous  rendre 
capable  d'aider  les  autres...  »  Il  n'en  faut  pas  plus  pour 
expliquer  les  invectives  d'un  Rabelais  contre  les  «  démo- 
niacles  Cal  vins  ». 

2°  Une  fois  éliminé  ainsi  Télément  aristocratique  intel- 
iiectuel,  assurer  la  propagande  dans  toutes  les  classes  de  la 
nation.  Là  où  le  terrain  avait  été  préparé  par  l'agitation 
antérieure,  les  églises  calvinistes  s'organisèrent  très  rapi- 
dement. 

3^  Rassurer  l'autorité  temporelle  sur  le  caractère  de  la 
révolution  religieuse,  en  profitant  du  moment  où  l'ultra- 
montanisme  revivifié  pouvait  inquiéter  les  pouvoirs  sécu- 
liers. (Cf.  laleHre  de  Calvin  à  des  Adrets,  après  les  troubles 
de  Lyon  en  1562.) 

Mais  sur  ce  point,  le  calvinisQie  avait  déjà  cause  perdue 
en  France.  On  a  vu  que  François  I**"  avait  été  un  moment 
assez  hésitant.  Mais,  à  partir  de  l'affaire  des  placards,  son 
siège  fut  fait,  et  désormais  les  tribunaux  ecclésiastiques  et 


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LE   CALVINISME  181 

séculiers  se  sentirent  stimalés  par  le  pouvoir,  an  lieu  d'être 
modérés.  Le  roi  s'était  évidemment  rallié  à  l'opinion  que 
Brantôme  fait  exprimer  par  son  allié  Soliman  : 

«  Le  grand  sultan  Soliman  en  disait  de  même  [delà  Réforme]  : 
laquelle,  combien  qu'elle  renversait  force  points  de  la  religion 
chrétienne  et  du  Pape,  il  ne  la  pouvait  aimer,  d'autant,  ce  disait- 
il,  que  les  religieux  d'icelle  n'étaient  que  brouillons  séditieux,  et  ne 
se  tenaient  jamais  en  repos  qu'ils  ne  se  remuassent  toujours.  » 

Les  «  brûlements  »  d'hérétiques  se  multiplièrent,  surtout 
à  partir  de  1543.  Visiblement,  François  l^^  tenait  à  effacer, 
par  ces  rigueurs,  la  mauvaise  impression  qu'avaient  laissée 
aux  catholiques  ses  alliances  avec  les  protestants  d'Alle- 
magne ou  de  Scandinavie,  le  roi  schismatique  d'Angleterre 
et  rinfidèle.  Le  plus  atroce  de  ces  autodafés  fut  l'extermi- 
nation des  Vaudois  des  vallées  alpines,  —  population  inoffen- 
sive, et  dont  l'hétérodoxie  remontait  au  moyen  âge  (1545). 


III 
Henri  II. 

C'est  à  ce  moment  que  disparut  le  roi  François  I"  (1547)  : 
il  avait  eu  à  prendre  parti  dans  deux  graves  questions,  et 
avait  adopté  une  ligne  de  conduite  contradictoire  en  appa- 
rence, et  hardiment  originale.  Henri  II,  son  fils,  suivit 
d'abord  exactement  la  politique  tracée  par  lui  :  alliance  avec 
les  infidèles  du  dehors  contre  la  maison  d'Autriche,  répres- 
sion de  rhérésie  au  dedans. 

Son  premier  choc  fut  avec  l'Angleterre,  mais  c'était  là  une 
guerre  qui  ne  pouvait  plus  avoir  de  très  graves  consé- 
quences :  notons  seulement  que  la  marine  de  guerre  fran- 
çaise acheva  de  s'y  former.  Plus  sérieuse  était  la  lutte 
contre  Charles-Quint,  contrelequel  les  années  de  dure  capti- 
vité passées  en  Espagne,  alors  que  Henri  était  otage  pour 


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182  LA  CRISE  RELIGIEUSE 

son  père,  avaient  laissé  dans  Tâme  du  roi  une  rancune 
tenace. 

L'Empereur  avait  profité  de  la  paix  conclue  avec  Fran- 
çois I^  pour  abattre  les  princes  protestants  d'Allemagne 
(bataille  de  Mûhlberg,  1547)  :  il  avait  transféré  Télectorat 
de  Saxe  de  la  branche  hérétique  au  prince  Maurice,  sur 
lequel  il  croyait  pouvoir  compter.  Alors  les  autres  princes 
de  l'Empire,  se  sentant  menacés,  proclamèrent  Henri  II 
<  protecteur  des  libertés  germaniques  ».  Le  protecteur 
commença  par  se  payer  de  l'appui  qu'il  allait  donner  aux 
Allemands  luthériens.  Il  occupa  Metz,  Toul  et  Verdun,  et 
tàta  même  Strasbourg  (1&52).  Metz  était  un  des  boulevards 
de  l'Allemagne  :  Charles-Quint  mit  tout  en  œuvre  pour  le 
reprendre  (1552-3).  Il  se  trouva  devant  Metz  avec  14  régi- 
ments de  143  enseignes  de  lansquenets,  27  enseignes  d'Es- 
pagnols, 16  d'Italiens,  et  21.000  chevaux,  114  pièces  d'artil- 
lerie, 7.000  pionniers.  Mais  la  défense  était  confiée  à 
Taîné  d'une  des  principales  familles  lorraines,  le  duc  Fran- 
çois de  Guise.  Vigoureusement  conduite,  elle  aboutit  à  la 
levée  du  siège,  non  sans  causer  aux  assaillants  des  pertes 
inouïes.  Quand  les  Français  purent  visiter  les  plateaux  qui 
entourent  la  ville,  ils  trouvèrent 

«  des  soldats  par  grands  troupeaux»  de  diverses  nations,  malades 
à  la  mort,  qui  étaient  renversés  sur  la  boue  ;  d'autres  assis  sur 
grosses  pierres,  ayant  les  jambes  dans  les  fanges  gelées,  jusqu'aux 
genoux  qu'ils  ne  pouvaient  ravoir,  criant  miséricorde  et  nous 
priant  de  les  achever  de  tuer.  En  quoi  M.  de  Guise  exerça  grande- 
ment la  charité  ;  car  il  en  fit  porter  plus  de  soixante  à  l'hôpital 
pour  les  faire  traiter  et  guérir  ;  et  à  son  exemple,  les  princes  et 
seigneurs  firent  le  semblable  ;  si  bien  qu'il  en  fut  tiré  près  de  trois 
cents  de  cette  horrible  misère.  Mais,  à  la  plupart,  il  fallait  couper 
les  jambes,  car  elles  étaient  mortes  et  gelées  ».  |Yieilleville^^^ 

En  même  temps,  Henri  II  avait  repris  la  lutte  en  Italie. 
Montluc  était  là,  qui  n'a  «  jamais  eu  plus  grand  regret  que 


1.  Vieilleville  (1509-71),    maréchal,  a  laissé  des  Mémoires  précieux, 
mais  inachevés  dans  la  forme. 


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FRANÇOIS   DE  OUISE  183 

de  n'avoir  vu  ce  siège  [de  Metz]  ;  mais  on  ne  peut  être  en  tant 
de  lienx  ».  Le  roi  avait  fait  révolter  la  ville  de  Sienne,  «  qui 
est  une  très  belle  ville  et  importante  en  la  Toscane  », 
contre  les  Espagnols  :  mais  ceaz-ci  revinrent  sur  elle»  et, 
malgré  la  belle  défense  de  Montlnc  lui-môme,  ils  y  furent 
plus  heureux  qu'à  Metz  (1555). 

Battu  au  dehors,  Charles-Quint  se  voyait  trahi  par 
Maurice  de  Saxe,  forcé  de  signer  la  paix  avec  les  protestants 
allemands.  Il  jugea  le  moment  venu  de  prendre  un  repos 
que  la  ruine  de  sa  santé  rendait  nécessaire,  et  il  abdiqua 
toutes  ses  couronnes  en  1556.  L'Empire  passait  à  son  frère 
Ferdinand;  TEspagne,  avec  ses  annexes  énormes,  à  son  fils 
Philippe  IL  Les  deux  branches  de  la  maison  d'Autriche  se 
trouvaient  séparées  :  en  revanche,  Philippe  II  était  l'époux 
de  Marie Tudor,  reine  d'Angleterre.  —  Henri  II  avait  signé 
avec  TEmpereur,  avant  l'abdication,  la  trêve  de  Vaucelles, 
qui  devint  définitive  avec  l'Empire  (en  1559)  :  il  resta  en 
face  de  Philippe,  au  Nord  et  en  Italie. 

En  Italie,  François  de  Guise  contraria  la  fortune  d'un  des 
plus  renommés  capitaines  espagnols,  le  duc  d'Âlbe.  Mais, 
au  nord,  un  grand  désastre  frappa  les  Français  en  1557.  Les 
Espagnols  assiégeaient  Saint-Quentin,  bien  défendu  par 
l'amiral  de  Coligny.  Le  connétable  Anne  de  Montmorency 
voulut  secourir  la  place  :  il  fut  défait  et  pris,  c  Mon  fils 
est-il  à  Paris  ?  »  s'écria  Charles-Quint  à  cette  nouvelle  (il  ne 
devait  mourir  qu'en  1558).  Mais  le  duc  dépossédé  de  Savoie, 
Philibert- Emmanuel,  qui  avait  remporté  la  victoire,  n'en 
sut  pas  tirer  parti. 

On  rappela  Guise  de  l'Italie,  qui  restait  décidément  livrée 
aux  Espagnols  ;  il  allait  prendre  au  nord  la  revanche  écla- 
tante des  derniers  revers.  Au  mois  de  janvier  1558,  par  un 
raid  audacieux,  il  enlevait  aux  Anglais  Calais,  le  dernier 
reste  des  conquêtes  de  la  guerre  de  Cent  Ans.  En  même 
temps,  le  mariage  du  dauphin  avec  la  jeune  reine  Marie 
Stuart  confirmait  Talliance  traditionnelle  de  l'Ecosse. 
Marie  Tudor  mourut  peu  après,  laissant  le  trône  à  sa 


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184  LA  CRISB  RELIGIEUSE 

demi-sœur  Elisabeth.  L'Angleterre  se  retirait  de  la  latte. 
Henri  II  et  Philippe  II  traitèrent  à  Cateau-Cambrésis 
(1559).  Le  traité  fit  pousser  des  cris  de  douleur  aux  mili- 
taires, parce  qu'on  abandonnait  Tltalie.  Mais  Tessentiel, 
Metz  et  Calais,  nous  restait  :  «  Il  faut  faire  une  seconde  loi 
salique,  écrivait  notre  ambassadeur  à  Constantinople,  que 
le  premier  conseiller  qui  parlera  d'entreprendre  plus  la 
guerre  en  Italie  et  de  jamais  rendre  ni  changer  les  villes  de 
Metz  et  de  Calais,  soit  brûlé  comme  un  hérétique  ».  Henri  II 
s'était  très  heureusement  servi  du  sacrifice  des  vaines  pré- 
tentions italiennes  pour  assurer  Tessentiel  :  et  notre  situa- 
tion méditerranéenne  restait  mieux  sauvegardée  par 
l'alliance  turque  qu'elle  ne  l'eût  été  par  la  conquête  de 
Naples. 

La  paix  avait  été  certainement  hâtée  par  l'inquiétude 
grandissante  que  causait  au  roi  Tétat  religieux  de  la  France. 
La  Réforme  gagnait  du  terrain  dans  les  régions  les  plus 
diverses.  En  Auvergne,  par  exemple,  les  chanoines  de  Cler- 
mont  nous  montrent  les  disciples  de  Calvin  se  multipliant 
tous  les  jours  dans  la  ville,  «  où  ils  s'insinuaient...  en  s'in- 
troduisant  finement  dans  les  maisons  des  particuliers,  afin 
de  répandre  en  secret  le  venin  de  leur  doctrine...  »  On  ne 
s'apercevait  guère  du  fait  à  Paris,  et  c'était  une  chose  im- 
portante que  la  capitale,  qui  tenait  à  tant  de  points  de  vue 
une  place  énorme  dans  le  royaume,  restât  catholique. 

Mais,  même  là,  la  rigueur  de  la  répression  ne  suffit 
plus  à  la  longue  à  arrêter  la  contagion.  Et  déjà,  l'intrépidité 
des  «  huguenots  »  qu'on  brûlait  avait  produit  sur  Tesprit 
de  certains  de  leurs  juges  l'impression  qu'on  pouvait 
attendre  :  il  fallut  instituer  la  mercuriale,  sermon  hebdoma- 
daire par  lequel  on  s'efibrçait  de  confirmer  la  foi  vacillante 
des  magistrats  du  Parlement.  Un  d'eux,  Dubourg,  déclara  en 
face  au  roi  que  c'était  lui  qui  c  troublait  Israël  »  (1559)  :  il 
fut  envoyé  au  bûcher. 

Telle  était  la  situation  dont  le  roi  avait  tenu  compte  en 
se  rapprochant  de  l'Espagne  :  il  ne  fallait  pas  que  la  catho- 


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COMMENCEHEXT  DES  TROUBLES  RELIGIEUX  185 

licite  fût   troublée,  au  moment  où  le  concile  de   Trente 
allait  travailler,  pensait-on,  à  «  assoupir  les  hérésies  ». 


IV 
Gommenoement  des  guerres  religienses. 

Pour  opérer  avec  l'énergie  et  la  prudence  voulues  ce 
changement  de  politique,  il  fallait  à  tout  le  moins  une  main 
virile.  Henri  II  en  était-il  capable  ?  il  avait  un  sens  de  la 
tradition  royale  qui  pouvait  suppléer  à  Tintelligence,  et  une 
obstination  qui  pouvait  avoir  les  mêmes  effets  que  l'énergie. 
Mais  il  fut  tué  dans  le  tournoi  qui  suivit  la  conclusion  de 
la  paix  (1559).  Le  trône  revenait  au  jeune  François  II,  en- 
core adolescent,  et  le  gouvernement  effectif  au  duc  de  Guise, 
très  populaire  dans  Tarmée,  et  dont  le  frère,  le  cardinal  de 
Lorraine,  était  le  chef  naturel  des  catholiques. 

Les  protestants  se  sentirent  tout  de  suite  à  la  fois  menacés 
et  encouragés  par  ce  régime,  et  commencèrent  à  s'organiser 
pour  la  lutte  armée  ;  ils  avaient  des  intelligences  à  la  cour, 
avant  tout  le  prince  de  Condé  et  Antoine  de  Bourbon,  roi  de 
Navarre,  puis  Tamiral  de  France,  Coligny.  Quelques-uns  de 
leurs  chefs  subalternes  tentèrent  un  coup  hardi  :  enlever  le 
jeune  roi  à  son  entourage,  pour  le  mettre  entre  les  mains  de 
leurs  hauts  protecteurs.  Mais  ils  furent  trahis,  et  les  princi- 
paux conjurés  pendus  aux  créneaux  du  château  d'Âmboise 
(1560).  Condé,  taxé  de  haute  trahison,  n'échappa  à  un 
procès  que  par  la  mort  prématurée  de  François  II. 

L'avènement  de  Charles  IX,  qui  n'avait  que  onze  ans^ 
donnait  le  gouvernement  à  Catherine  de  Médicis,  la  veuve 
de  Henri  II,  négligée  toujours  par  son  mari,  et  dont  on 
connaissait  mal  les  intentions.  Elle  était  résolue  à  essayer 
une  politique  d'apaisement,  et  y  fut  aidée  par  le  chancelier 
Michel  de  l'Hôpital,  réputé  comme  juriste  et  humaniste,  et 


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186  LA   CRISE  RELIGIEUSE 

qu'on  savait  acquis  aux  idées  de  tolérance.  L'édit  de 
février  1561  fit  cesser  les  poursuites  pour  fait  de  religion, 
et  aussitôt  se  révéla  la  force  et  Taudace  croissantes  des 
huguenots* 

Voici,  par  exemple,  les  faits  que  signale  très  simplement, 
pour  la  ville  de  Castres,  le  journal  d'un  chaussetier  protes- 
tant. 1560  a  été  une  année  de  persécution,  tant  de  la  part  des 
magistrats  que  de  la  part  du  peuple  :  les  prêches  se  tenaient 
la  nuit.  Arrive  l'édit  (février  1561)  :  les  prisonniers  sont 
élargis  ;le  ministre,  M.  de  Lostau,  prêche  dans  les  maisons, 
puis  publiquement,  le  18  avril,  devant  5.600  personnes  ;  les 
magistrats  lui  enjoignent  de  sortir  :  il  refuse  ;  on  n'insiste 
pas.  Des  ministres  de  Genève  arrivent  les  26  et  28  avril.  Le 
31  août,  premier  enterrement  huguenot  ;  c  nul  ne  s'estému,  » 
Le  l®*"  septembre,  on  élit  un  corps  municipal  tout  protes- 
tant. En  octobre,  on  abat  toutes  les  <  idoles  d,  «  sans  aucune 
contradiction  ».  Le  protestantisme  est  maître  de  la  ville. 

On  saisit  là  sur  le  vif  Tétat  d'esprit  d'hommes  trempés 
par  une  longue  persécution  héroiquement  soutenue,  et  qui 
voient  tout  à  coup  la  compression  se  détendre,  qui  se 
découvrent  des  chefs  <  jusque  sur  les  marches  du  trône  », 
et  qui,  en  présence  de  cette  amélioration  subite,  s*abandon- 
nent  à  toutes  les  espérances,  cependant  que  les  catho- 
liques, habitués  à  se  reposer  sur  l'autorité  du  soin  de  la 
répression,  restent  inorganisés  et  inertes. 

La  paix  publique  était  donc  rompue  sur  plus  d'un  point, 
lorsqu'un  incident  acheva  de  déchaîner  les  passions.  A 
Vassy(1562),  des  huguenots  furent  massacrés  par  les  gens 
du  duc  de  Guise.  Les  violences  se  déchaînèrent  de  proche 
en  proche.  En  Guyenne,  Montluc  «  branchait  »  les  protes- 
tants. En  Dauphiné,  des  Adrets  les  vengeait  sur  les  catho- 
liques par  des  cruautés  que  Calvin  jugea  compromettantes. 

Les  catholiques  avaient  pour  eux  le  pouvoir  royal  (pour- 
tant hésitant),  la  capitale,  et  la  majeure  partie  de  l'armée, 
très  diminuée  d'ailleurs  depuis  la  conclusion  de  la  paix.  Ils 
rencontrèrent  les  protestants  français  et  allemands  de  Condé 


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PREMIER    ESSAI   DE  TOLÉRANCE  187 

à  Dreux  :  c  Lors  chacun,  dit  La  Noue  ',  repensait  en  soi- 
même  que  les  hommes  qu'il  voyait  venir  à  lui  n'étaient  ni 
Anglais  ni  Espagnols,  mais  Français,  voire  des  plus  braves, 
entre  lesquels  il  y  en  avait  qui  étaient  ses  parents  et  amis, 
et  que  dans  une  heure  il  faudrait  se  tuer  les  uns  les  autres, 
ce  qui  donnait  quelque  horreur  du  fait,  sans  ôter  néanmoins 
le  courage  ».  Les  catholiques  l'emportèrent,  mais  peu  après, 
leur  grand  chef,  François  de  Guise,  était  assassiné  devant 
Orléans  (1563).  Antoine  de  Bourbon  ayant  été  tué  et  Condé 
pris  au  cours  de  la  guerre,  Coligny  restait  le  chef  des  hu- 
guenots :  il  eut  le  tort  de  rendre  publique  la  satisfaction  que 
lui  causait  la  mort  du  «  Guisard  »,  provoquant  ainsi  chez  le 
fils  et  les  amis  de  la  victime  un  ressentiment  qui  ne  devait 
pas  être  la  moindre  cause  de  la  Saint-Barthélémy. 

La  reine  mère,  libre  de  ses  mouvements,  accorda  la  liberté 
de  culte  privé  aux  <  barons,  châtelains,  hauts  justiciers  et 
seigneurs  tenant  pleins  fiefs  de  haubert  »  (Âmboise,  1563), 
—  en  somme,  la  liberté  de  conscience  aux  nobles  et  à  leur 
clientèle  (les  roturiers  ne  l'eurent  que  dans  une  ville  par 
bailliage). 

Le  coup  était  digne  de  Machiavel  :  en  donnant  satisfac- 
tion aux  grands  de  la  secte  sur  la  question  de  conscience, 
elle  voulait  les  porter,  sinon  à  <  vendre  le  peuple  de  Dieu  », 
comme  dirent  les  fanatiques,  au  moins  à  se  désintéresser 
de  l'œuvre  de  recrutement  et  de  propagande.  La  reine  mère 
n*en  avait  pas  moins  rencontré,  dans  ces  premières 
années,  la  solution  qui,  généralisée,  eût  été  la  bonne.  Mais 
il  était  évident  qu'alors,  en  pleine  lutte,  cette  solution  ne 
pouvait  être  acceptée  :  il  faudra  un  demi-siècle  pour  qu'elle 
prévale. 

1.  Capitaine  huguenot,  et  auteur  de  Mimoiret  (1531-91). 


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CHAPITRE  IV 
LA  RÉACTION  CATHOLiaUE  (i559-i598)« 


La  guerre  ouverte  :  Bourbons  et  huguenots,  la  royauté  et  les 
catholiques.  —  l&lisabeth  et  Philippe  II.  —  La  France  passive. 

I.  La  Saint- Barthélbmt  (1572).  —  Surprise  de  Monceau  (1567U  —  Henri 
de  Navarre.  —  Catherine  de  Médicis  et  Goligny.  —  La  Saint> Barthé- 
lémy (24  août  1572). 

II.  La  Ligue  (1576-1584)  —  Henri  III  (1574).  -  La  Ligue  (1576).  — 
Henri  de  Navarre  chef  de  parti  et  héritier  présomptif  (1584).  —  Contras 
(1587).  -  Henri  III  et  Henri  de  Guise  (1588). 

m.  Henri  IV  (1593).  -  Henri  III  et  Henri  IV  (1589).  —  Inter\ention 
espagnole.  —  L'abjuration  du  roi  (1593).  —  La  liquidation  des  guerres 
religieuses  (1598).  —  Satire  Ménippée. 


L'essor  qu'avait  pris  la  France,  à  tous  points  de  vue,  sous 
François  I"  et  Henri  II,  se  trouvait  arrêté  brusquement,  et 
les  passions  et  les  énergies  de  la  nation  se  concentraient 
désormais  sur  la  question  intérieure  :  la  France  devien- 
drait-elle protestante,  ou  resterait-elle  catholique  ? 

Il  n'est  pas  inutile  de  rappeler  comment  Davila  ^  résume 
Forigine  de  ces  guerres  civiles  : 

Depuis  douze  cents  ans,  le  royaume  des  Francs  était  gou- 
verné par  des  rois  se  succédant  suivant  les  principes  de  la 
loisaliqae^  les  princes  du  sang  étant  intéressés  à  la  stabilité 
du  trône  parlespoir  d'y  arriver  un  jour  en  labsence  d'héri- 
tiers mâles.  Or,  de  Louis  IX  étaient  issues  deux  branches  ; 
l'aînée  était  celle  des  Valois,  la  cadette  celle  des  Bourbon, 


1.  Batiffol,  le  Siècle  de  la  Renaissance.  —  Lettres  de  Catherine  de  Médi- 
cis^ édit.  Laferriére  et  Baguenault  de  Puchesse. 

2.  Davila  (1576*1831),  historien  italien  des  guerres  de  religion  fran- 
çaises, très  lu  au  xYii*  siècle  :  <  Davila  est  admirable  p,  déclarait 
M»«  de  Sévigné. 


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LES  DEUX  PARTIS  189 

en  disgrâce  depuis  le  fameux  connétable.  Les  Montmorency 
et  les  Guise  avaient  remplacé  ces  princes  du  sang  dans  la 
faveur  des  rois  François  I'**  et  Henri  IL  Mais  les  Bourbon, 
Antoine,  roi  de  Navarre  et  de  Béarn  *,  et  le  prince  de 
Condé,  ne  se  résignaient  pas  à  leur  éloigaement.  C'est  alors 
que  l'amiral  de  Coligny  (dans  un  discours  que  Davila  repro- 
duit avec  sérénité,  à  la  façon  des  historiens  antiques)  leur 
conseilla  de  s'attacher  les  huguenots.  Ceux-ci  étaient  exas- 
pérés par  les  persécutions  de  François  I*^''  et  de  Henri  H  : 
ils  s'offrirent  tout  de  suite  comme  vengeurs.  De  là  la  conju- 
ration d'Âmboise,  le  massacre  de  Vassy,  et  les  guerres  reli- 
gieuses. 

L'Italien  exagère  beaucoup  -  cela  va  sans  dire  --  le  côté 
politique  du  mouvement,  et,  si  nous  rappelons  son  point 
de  vue,  c'est  qu'il  fut  celui  de  Catherine  de  Médicis,  dans 
Tentourage  de  laquelle  Davila  avait  été  élevé.  Nous  avons 
vu  qu'il  faut  renverser  les  termes,  et  voir  la  cause  princi- 
pale dans  le  nombre  '  et  l'exaltation  croissants  des  hugue- 
nots, —  Toccasion  seulement  dans  le  fait  qu'ils  trouvèrent 
des  chefs  haut  placés.  On  le  vit  au  moment  de  la  paix  d'Âm- 
boise  (1563)  :  Calvin  et  d'autres  reprochèrent  durement  à 
(x)ndé  de  n'avoir  stipulé  que  pour  les  gentilshommes  ; 
mais  les  masses  prolestantes  ne  furent  ni  ébranlées  dans 
leur  constance,  ni  même  détachées  de  leurs  chefs  militaires. 
Beaucoup  de  huguenots  espéraient,  à  ce  moment,  que  la 
révolution  religieuse  irait  jusqu'au  bout:  jusqu'à  la  con- 
quête de  la  France. 

Les  catholiques  avaient  prouvé  qu'ils  pouvaient  s'orga- 
niser en  dehors  du  pouvoir  royal  ;  ils  avaient  trouvé  pour 
les  conduire  le  plus  renommé  des  généraux  français,  et 
déjà  une  seconde  génération  de  chefs  s'annonçait  dans  la 
famille  des  Guise.  Le  gouvernement  cherchait,  pour  le 
moment,  à  maintenir  l'équilibre  :  mais,  représenté  par  un 


1.  Roi  par  ton  mariage  avec  Jeanne  d*Albret. 

2.  Un  protestant  contre  huit   catholiques  à  la  fin  du   xvi*  siècle,  dit 
Boehmer,  le$  JésuUei  (trad.  Monod,  p.  89). 


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190  LA  RÉACTION   CATHOUQUB 

enfant,  une  étrangère,  un  vieux  magistrat  *,  il  ne  sut  ou  ne 
put  faire  prévaloir  le  point  de  vue  «  politique  »  avec  déci- 
sion. Or,  la  France  n'était  pas  un  pays  comme  l'Allemagne, 
où,  grâce  à  la  constitution  très  lâche  de  TEmpire,  aux  pré- 
rogatives  de  la  foule  des  princes,  au  morcellement  territo- 
rial qui  en  résultait,  catholiques,  luthériens  et  calvinistes 
allaient  vivre  côte  à  côte  pendant  soixante  ans  sans  trop  de 
heurts,  déversant  leurs  partisans  les  plus  ardents  sur  nos 
champs  de  bataille.  II  était  évident  que,  dans  un  pays  déjà 
fortement  centralisé,  le  roi,  suivant  quil  pencherait  sans 
réserve  dans  l'un  ou  l'autre  sens,  ou  se  prononcerait  pour  la 
tolérance,  exercerait  une  action  décisive.  Et  d'autre  part, 
Tattitude  finale  de  la  France  devait  être  d'une  importance 
capitale  en  Europe  ;  de  là  l'attention  passionnée  avec  la- 
quelle rétranger,  dès  le  début,  suivit  la  lutte  engagée,  et 
ses  interventions  dans  nos  querelles. 

En  Europe,  la  Réforme  était  née  en  Allemagne,  mais  elle 
avait  trouvé  son  point  d'appui  principal  en  Angleterre,  par- 
ce que  là  elle  était  devenue  très  vite  nationale.  Henri  VIII 
avait  été  schismatique,  non  hérétique.  Après  lui,  Marie 
Tudor,  femme  de  Philippe  II,  avait  essayé  de  restau- 
rer le  catholicisme.  Elisabeth,  à  son  avènement,  hésita  un 
moment,  puis  elle  se  sépara  résolument  de  Rome  (1562). 
Dès  lors  elle  allait  apparaître,  durant  son  long  règne, 
comme  le  principal  champion  de  la  cause  protestante.  En 
France,  les  huguenots  avaient  tourné  les  regards  vers  elle 
dès  la  première  guerre  :  ils  avaient  livré  aux  Anglais  le 
Havre.  Aussitôt  la  paix  conclue  (1563),  les  deux  partis 
scellèrent  la  réconciliation  en  allant  reprendre  ce  port. 
Les  Anglais  durent  renoncer  au  dédommagement  qu'ils 
avaient  espéré  trouver  là  pour  la  perte  de  Calais. 

D  autre  part,  le  catholicisme,   surpris    d'abord  par  la 


1 .  Cest  Tépoque  des  réformes  de  THopital,  dont  quelques-unes  ont  eu 
des  effets  durables  :  ordonnance  de  Moulins  (1566),  création  de  tribu- 
naux de  commerça,  etc. 


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L  ANGLETERRE   ET  l'ESPAGNE  191 

Réforme,  s*était,  à  partir  de  la  rude  alerte  du  sac  de  Rome 
(1527),  ressaisi  lentement.  En  1534,  Ignace  de  Loyola 
achevait  de  fonder  Tordre  des  Jésuites.  De  1545  à  1563,  le 
concile  de  Trente  rendait  plus  précis  le  dogme,  et  plus  sévère 
la  discipline.  Enfin  et  surtout,  le  nouveau  roi  d'Espagne 
met  au  service  de  la  cause  catholique  sa  puissance,  les  tré- 
sors de  l'Amérique,  et  la  force  des  tercios  qui  se  vantaient 
de  tenir  «  les  quatre  parties  du  monde  sous  la  terreur  de 
leurs  mousquets  ».  Or,  Philippe  II  suivait  avec  intérêt  les 
troubles  de  la  France.  En  1565,  son  général,  le  duc  d'Âlbe, 
le  futur  gouverneur  des  Pays-Bas,  vit  Catherine  de  Médicis 
à  Rayonne.  D'après  Davila,  il  lui  aurait  suggéré  qu'il  fallait 
exterminer  les  hérétiques  en  commençant  par  «  les  têtes  de 
saumon,  lesquelles  valent  mieux  que  les  têtes  de  gi<e- 
nouilles  »  : 

«  Mais,  écrivait  le  régent  des  Pays-Bas,  Granvelle,  à  propos  de 
Catherine,  je  la  crois  si  fortement  entichée  de  cette  idée  qu'en 
ménageant  les  deux  partis  elle  a  trouvé  le  secret  de  consolider  son 
autorité,  qu  elle  s'obstinera  dans  ce  système,  d*oà  naîtra  infailli- 
blement la  ruine  de  la  religion  et  dn  trône  de  son  fils.  » 

La  France  allait  être  le  champ  clos  des  deux  religions  — 
Henri  IV  dira  :  la  «  salle  de  danse  ». 


I 
La  Saint-Barthélémy  (1672). 

Des  incidents  tels  que  les  pourparlers  de  Bayonne  alar- 
mèrent les  chefs  huguenots,  et  en  1567  ils  rouvrirent  les 
hostilités  en  tentant  d'enlever  la  cour  à  Monceau,  pour 
settrele  jeune  roi  entre  leurs  mains.  Le  vieux  Montmo- 
rency les  arrêta  à  Saint-Denis,  près  de  Paris,  au  prix  de  sa 
vie.  Le  gouvernement  royal  commença  alors  à  incliner 
résolument  du  côté  des  catholiques  ardents.  L'armée  du  duc 
d'Anjou,    frère  du  roi,    que    conseillait    Tavannes,  alla 


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192  LA   RÉACTION   CATHOLIQUE 

chercher  le  prince  de  Gondé  dans  le  Midi,  et  l'atteignit  à 
Jarnac  avant  qull  pût  se  joindre  aux  auxiliaires  que  les 
protestants  d'Allemagne  lui  envoyaient  par  la  Bourgogne 
(1569):  Coudé  fut  tué. 

C'était  une  perte  grave  pour  les  huguenots,  car  le  fils  du 
roi  de  Navarre,  devenu  maintenant  le  chef  officiel  du  parti, 
était  un  enfant  (né  en  1553).  On  disait  grand  bien  de  ce 
jeune  héritier  ;  un  magistrat  de  Béarn  écrivait  quelque 
temps  auparavant  : 

«  Nous  avons  ici  le  jeune  prince  de  Béarn  ;  il  faut  avouer  que 
c'est  une  jolie  créature.  A  l'âge  de  13  ans,  il  a  toutes  les  qualités 
d'une  personne  de  18  ou  de  19.  Il  est  agrcablct  il  est  civil,  il  est 
obligeant.  Un  autre  dirait  qu'il  ne  connaît  pas  encore  ce  qu'il  est. 
Mais  pour  moi,  qui  l'étudié  fort  souvent,  je  puis  vous  assurer  qu'il 
le  connaît  parfaitement  bien.  Il  vit  avec  tout  le  monde  d'un  air  si 
aisé,  qu'on  fait  toujours  la  presse  où  il  est  ;  il  agit  si  noblement 
en  toutes  choses  qu'on  voit  bien  qu'il  est  un  grand  prince.  Il 
entre  dans  la  conversation  comme  un  fort  honnête  homme.  Il 
parle  toujours  à  propos,  et,  quand  il  arrive  qu'on  parle  de  la  cour, 
on  remarque  aussi  bien   qu'il  est   fort  instruit,  et   qu'il   ne  dit 

mais  rien  que  ce  qu'il  faut  dire  à  la  place  où  il  est.  Je  haïrai 
toute  ma  vie  la  nouvelle  religion  de  nous  avoir  enlevé  un  si  digne 
sujet.  Sans  ce  péché  d'origine,  il  serait  le  premier  auprès  du  Roi.  > 

Mais  le  jeune  Henri  n'avait  que  seize  ans  :  le  vrai  chef 
des  huguenots  fut  Coligny.  Il  subit  une  nouvelle  défaite  à 
Moncontour  (1569)  ;  «  mais,  ditMontluc,  ce  que  l'épée  nous 
donnait,  on  le  reperdait  toujours  avec  ces  diablesses  d'é- 
critoires  ».  En  effet,  la  reine  mère  accorda  aux  protestants 
la  liberté  de  conscience  avec  des  «  places  de  sûreté  »  (paix 
de  Saint-Germain,  1570). 

Elle  se  débattait  contre  des  difficultés  financières  et  mi- 
litaires qui  lui  faisaient  comprendre  l'impossibilité  de 
réduire  les  protestants  par  la  force  ouverte.  Or,  ces  discordes 
civiles  Texcédaient.  Elle  n'était  pas  insensible  au  désir  de 
gloire  extérieure  :  les  entreprises  maritimes  la  séduisaient 
facilement.  Et  surtout,  elle  aspirait  passionnément  au 
moment  où  elle  pourrait  se  livrer  à  ses  goûts  <le  Florentine 
pour  les  jouissances  de  l'esprit  :  c'est  le  moment  où  elle 


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C0U6NT  193 

s'occupe  le  plas  des  Tuileries.  Il  est  impossible  de  relever, 
dans  sa  correspondance  de  cette  époque,  aucune  arrière- 
pensée  machiavélique,  aucun  piège  tendu  aux  huguenots. 

La  paix  permit  à  Coligny  de  venir  à  Paris,  mais  c'est  le 
mariage  du  roi  de  Navarre  avec  Marguerite  de  Valois  qui 
y  attira  surtout  les  chefs  (1572).  Coligny,  ainsi  entouré, 
essayait  d'entraîner  le  jeune  Charles  IX  dans  une  guerre 
contre  TEspagne  :  comme  amiral  de  France,  il  avait  déjà 
encouragé  les  tentatives  des  corsaires  de  La  Rochelle 
contre  les  colonies  espagnoles.  Maintenant  des  bandes 
huguenotes  traversaient  Paris,  se  rendant  dans  les  Pays- 
Bas,  qui  commençaient  à  se  soulever  contre  TEspagne.  En 
outre,  au  cours  des  conversations  de  Tamiral  avec  le  roi, 
des  mots  imprudents  révélèrent  à  Catherine  de  Médicis 
la  forte  organisation  que  s'étaient  donnée  les  protestants, 
les  10.000  hommes  dont  Coligny  se  vantait  de  disposer 
(alors  que  l'armée  régulière,  même  sous  Henri  II,  ne  comp- 
tait guère  plus  de  100.000  hommes),  les  24  églises  calvi- 
nistes, et  les  800.000  livres  qu'elles  pouvaient  percevoir, 
la  rapidité  de  la  mobilisation  possible... 

La  crainte  d'une  guerre  extérieure  mal  préparée,  la  crainte 
de  la  guerre  civile  si  la  guerre  espagnole  était  refusée  à 
0>ligny,  décidèrent-elles  la  reine  mère  à  se  prêter  formel- 
lement aux  projets  de  vengeance  des  Guise  ?  Le  fait  est  que, 
le  22  août  1572,  Cloligny  était  l'objet  d'un  attentat  parti- 
culier qui  exaspéra  les  gentilshommes  huguenots  réunis 
à  Paris.  Catherine  de  Médicis,  le  duc  d'Anjou,  enfin 
Charles  IX,  furent  entraînés  à  parer  le  coup  dont  ils  se 
croyaient  menacés  \  Il  ny  eut,    pour   Texécution,   qu'à 


1.  Agrippa  d'Aubigaé,  poète  protestant  (1552-1630),  grand-père  de 
M"*  de  Maintenon,  a,  comme  on  sait,  accuBé  le  roi  d'avoir  tué  lui-même 
(des  fenêtres  duLouvre,  en  1572  I)  : 

. . .  Notre  Sardanapale 
Ridé,  hideux,  changeant,  tantôt  feu,  tantôt  pâle, 
Ce  roi,  non  juste  roi,  mais  juste  arquebusier, 
Giboyaît  aux  passants  trop  tardifs  à  noyer^ 

BSQCJSSR  HTST     DE  PRANCR. 


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194  LÀ  RÉACTION   CATHOLIQUE 

s'en  remettre  à  la  population  catholique  de  Paris.  Coligny 
et  ses  coreligionnaires  furent  massacrés,  et  les  égorge - 
ments  s'étendirent  à  plusieurs  villes  de  province. 

La  guerre  espagnole  se  trouva  écartée.  Le  pape  fit  célé- 
brer la  Saint-Bartbélemy  à  Tégal  de  la  bataille  de  Lépante, 
dans  laquelle,  l'année  précédente  (1571),  don  Juan  d*Âutri- 
che  avait  brisé  l'offensive  ottomane.  Dans  TEurope  catho- 
lique et  en  France  même,  on  eut  Timpression  que  le  gou- 
vernement royal,  jusque-là  hésitant  et  souvent  suspect, 
s'était  pour  la  première  fois  engagé  à  fond  • 


II 
La  Ligue  (1576,  1584). 

Charles  IX  mourut  prématurément  en  1574,  laissant  les 
protestants  sans  chefs,  mais  en  armes,  et,  dans  la  majorité 
catholique,  les  uns  inclinant  à  la  modération,  les  autres  à 
l'intransigeance.  C'est  dans  ces  circonstances  difficiles  que 
le  due  d'Anjou,  qui  avait  été  élu  roi  de  Pologne  peu  aupa- 
ravant, revint  «  de  chez  les  Sarmates  »  pour  devenir  le  roi 
Henri  III.  Le  nouveau  prince  était  le  plus  cultivé.des  Valois, 
élève  d'Amyot  (le  traducteur  de  Plularque),  admirateur  de 
Ronsard  \  et  qui  conçut  le  premier  l'idée  de  l'Académie 
française.  Mais,  avec  cela,  il  déconcerta  ses  sujets  par  des 
raffinements  d'Italien,  des  vices  étranges  et  dégradants,  une 
propension  constante,  en  matière  d'administration,  à  se 
noyer  dans  le  détail,  enfin  et  surtout  par  ses  complai- 
sances pour  les  brasseurs  d'afiaires  transalpins. 

Il  n'avait  pas  d'enfants.  Le  duc  d'Alençon,  son  frère  (qui 
devint  duc  d'Anjou  après  l'avènement  de  Henri  III),  déjà 
mpopulaire  par  ses  sympathies  pour  les  huguenots,  était 
iaussi  sans  postérité.  De  sorte  que  Henri  de  Navarre,  leur 

1.  En  1549  avait  paru  la  Défense  et  Vllluttration  de  la  langae  française^ 
manifeste  de  la  Pléiade  :  Ronsard  était  le  chef  de  cette  école  poétique. 


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LB  ROI  ET  LA   LIGUE  195 

cousin,  se  trouvait  singulièrement  rapproché  du  trône.  On 
commença  à  envisager  avec  trouble  Téventualité  d'un  roi 
protestant. 

Depuis  longtemps  déjà,  çà  et  là,  les  catholiques  avaient 
pris  l'habitude  de  s'organiser  en  dehors  du  pouvoir 
royal.  Dès  1567,  Tavannes  *  nous  raconte  que  son  père 
«  fit  une  confrérie  du  Saint-Esprit,  où  il  fit  liguer  les  ecclé- 
siastiques, la  noblesse  de  Bourgogne  et  les  riches  habitants 
des  villes,  qui  volontairement  jurent  servir  pour  la  religion 
catholique  contre  les  huguenots  de  leurs  personnes  et  biens, 
joints  au  service  du  roi  ;  sans  contrainte  met  bon  ordre 
pour  l'enrôlement  des  gens  de  guerre  et  levées  de  deniers  ; 
crée  surveillants,  espions  et  messagers,  à  l'exemple  des 
huguenots,  pour  découvrir  leurs  menées...  »  Mais  l'attitude 
du  gouvernement  ne  laissait  pas  d'arrêter  certains  catholi- 
ques. Cependant,  à  partir  de  la  Saint-Barthélémy,  le  parti 
pris  par  la  couronne  ne  sembla  plus  douteux.  Lorsqu'en 
1576  les  Picards  conclurent  une  Ligue  contre  le  gouverneur 
huguenot  qu'on  leur  destinait,  le  mouvement  se  propagea 
rapidement.  Après  que  Henri  III,  jugeant  habile  d'en  enlever 
la  direction  à  Henri  de  Guise,  se  fut  déclaré  chef  de  la 
Ligue  dans  toutes  les  parties  du  territoire,  il  se  trouva 
nombre  d'hommes  pour  prêter  le  serment  qui  y  rattachait  : 

«  Je  jare  Dieu  le  créateor,  touchant  cette  Evangile  et  sur  peine 
d'anathématisation  et  damnation  éternelle,  que  j  ai  entré  en  cette 
sainte  association  catholique,  selon  la  forme  du  traité  qui  m'y  a 
été  lu  présentement,  justement,  loyalement  et  sincèrement,  soit 
pour  y  commander  et  obéir,  et  servir  ;  et  promets  sur  ma  vie  et 
mon  honneur  de  m'y  conserver  jusqu'à  la  dernière  goutte  de  mon 
sang,  sans  y  contrevenir  ou  m'en  retirer  pour  quelque  mande- 
ment, prétexte,  excuse  ni  occasion  que  ce  soit.  > 

On  a  remarqué  qu'il  y  avait  eu  une  espèce  d'entente 
pour  diminuer  le  caractère  national  de  la  Réforme  française  : 
€  Les  historiens  catholiques  répugnent  à  reconnaître  dans 

1.  Le  maréchal  de  Tavannes  avait  pris  part  à  toutes  les  guerres  d'Italie 
et  de  religion,  et  conseillé  la  Saint -Barthélémy.  C'est  son  fils  que  nous 
citons  ici  (1563-1596). 


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196  LA   RÉACTION   CATHOUQUE 

la  Réforme  française  un  mouvement  populaire,  parce  que  ce 
serait...  avouer  qu'elle  eut  des  racines  profondes  dans  le 
sol  national...;  les  protestants  sont  en  cela  d'accord  avec  les 
catholiques,  parce  qu'une  sorte  de  pudeur  les  empêche 
d'avouer  que  la  Réforme  fat  une  révolution  sociale...'.  » 
Nous  avons  dit  dans  quelle  mesure  il  fallait  corriger  ces 
appréciations.  Or,  il  s'est  passé  quelque  chose  d'analogue 
pour  la  réaction  catholique.  Les  historieas  protestants 
tendent  à  y  faire  trop  grande  la  part  de  certains  groupes, 
comme  <  la  maison  de  Guise  »,  ou  Tordre  des  Jésuites,  qui, 
dès  son  entrée  en  France,  avait  été  très  mal  accueilli  par 
l'Université  et  le  Parlement,  et  qui,  dans  le  mouvement  de 
la  Ligue,  ne  s'est  distingué  en  rien  des  autres  ordres  reli- 
gieux. Les  historiens  catholiques,  surtout  après  la  vic- 
toire de  Henri  IV^  ont  tenu  aussi  à  atténuer  le  rôle  de  cer- 
tains éléments  démagogiques,  comme  les  Seize  (le  fameux 
comité  de  vigilance  de  la  Ligue  à  Paris).  En  réalité,  on 
trouve  côte  à  côte,  dans  la  Ligue  naissante,  comme  dans  le 
protestantisme,  des  gentilshommes,  des  bourgeois  impor- 
tants, des  artisans  et  des  paysans.  Les  deux  mouvements 
ont  été  vraiment  nationaux,  en  ce  sens  qu'ils  ont  déchiré  la 
nation  du  haut  en  bas,  sans  distinction  de  classes,  et  l'on 
peut  dire  famille  par  famille.  Il  est  d'ailleurs  évident  que  la 
majorité,  comme  dans  toutes  les  crises,  a  été  retenue  par  le 
poids  des  intérêts,  l'amour  de  la  tranquillité,  ou  (rarement) 
une  indifférence  raisonnée,  dans  une  attitude  plus  modérée, 
et  c'est  elle  enfin  qui,  en  se  portant  du  côté  catholique,  a  fait 
pencher  la  balance  vers  les  vaillants  d'un  des  deux  partis. 

Les  États  convoqués  par  le  roi  à  Blois  en  1576-7,  et  où 
les  protestants  s'étaient  abstenus  en  masse  de  paraître,  se 
montrèrent  animés  de  l'esprit  «  ligueur  ».  L'assemblée 
conclut  à  la    rupture    de    la  dernière  paix  religieuse  '. 


1.  Hauser,  loc.  cit. 

2.  On  compte  huit  guerres  religieuses  :  1S62,  1566,  1569,  1573,  1575, 
1576f  1579,  1587.  En  réalité,  les  conflits  armés  ne  cessèrent  pas  sons  le 
règne  de  Henri  III. 


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HENRI   DE  NAVARRE   HÉRITIER    PRIÎSOMPTIF  197 

Mais,  comme  les  députés  refusèrent  l'argent  nécessaire 
pour  soutenir  cette  politique  par  les  armes,  le  roi  put 
laisser  les  huguenots  en  paix.  Il  y  eut  seulement  une  échauf- 
fourée  en  1580,  dans  laquelle  le  roi  de  Navarre  fit  ses  pre- 
mières armes  comme  chef  du  parti.  Mais  déjà,  prévoyant  la 
mort  du  duc  d'Anjou,  Thabile  homme  parlait  en  prétendant 
au  trône  :  «  Nous  sommes  tous  Français  et  concitoyens 
d'une  même  patrie  ;  partant,  il  nous  faut  accorder  par 
raison  et  par  douceur,  et  non  par  la  rigueur  et  cruauté,  qui 
ne  servent  qu'à  irriter  les  hommes  »  (1580). 

En  1584,  le  duc  d*  Anjou  mourut,  au  retour  d'une  équipée 
dans  laquelle  il  avait  tenté  de  se  créer  un  royaume  dans  les 
Pays-Bas.  Cette  fois,  Henri  de  Béarn  était  le  roi  dé- 
signé. C'est  alors  que  la  Ligue  devint  réellement  agissante. 
Son  chef  effectif,  Henri  de  Guise,  conclut  un  traité  formel 
avec  Philippe  H.  Le  pape  Grégoire  XIII  avait  été  longtemps 
méfiant  vis-à-vis  des  ligueurs  ;  peu  de  jours  avant  de  mourir, 
il  déclarait  encore  au  cardinal  d'Esté  qu'ils  n'auraient  <  ni 
bulle,  ni  bref,  ni  lettres  de  lui  )»,  avant  qu'il  vît  clair  dans 
leurs  «  brouilleries  ».  Sixte-Quint,  qui  lui  succéda  en 
1585,  fut  plus  résolu  :  il  déclara  inapte  à  succéder  Henri  de 
Navarre,  en  raison  de  sa  qualité  d'hérétique.  Le  mouvement 
était  si  étendu  et  si  fort  que  le  roi  dut  suivre  :  il  évita  seu- 
lement de  reconnaître  formellement  comme  héritier  le  roi 
choisi  par  la  Ligue,  un  Bourbon  catholique  et  cardinal. 
L'autre  Bourbon,  siir  des  subsides  de  la  reine  Elisabeth  et 
des  secours  de  l'Allemagne  prdtestante,  se  prépara  à  soutenir 
ses  droits  par  les  armes. 

C'était  le  moment  où  la  lutte  entre  Elisabeth  et  Philippe  II 
approchait  de  la  crise  décisive.  En  1587,  Elisabeth  faisait 
décapiter  Marie  Stuart,  jetant  cette  tête  en  défi  à  tous  les 
catholiques  d'Europe.  L'an  d'après,  l'Invincible  Armada 
du  roi  d'Espagne  se  dirigeait  contre  les  côtes  de  TAngle* 
terre  au  milieu  de  l'anxiété  générale  des  réformés.  Le  roi 
de  France  était  alors  trop  hésitant  et  trop  débile  pour 
qu'aucun   des  deux  grands  souverains  chefs  de  parti  prît  la 


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198  LA  RÉACTION   CATHOUQUE 

peine  de  le  gagner  :  mais,  de  part  et  d^autre»  on  s'occupa 
passionnément  de  le  paralyser  par  la  guerre  civile. 

Entre  les  deux  autres  Henri,  le  roi  de  France  disparaissait 
complètement  :  tandis  que  Joyeuse  marchait  contre  le  Béar- 
nais, et  Henri  de  Guise  contre  les  Allemands  qui  venaient 
au  secours  de  nos  huguenots,  lui  restait  incertain,  espérant 
que  Joyeuse  triompherait  et  que  Guise  succomberait.  Ce 
fut  le  contraire  qui  arriva. 

Joyeuse  et  Henri  de  Navarre  se  trouvèrent  en  présence 
à  Centras  (20  octobre  1587).  Le  duel  d'artillerie  s  annonçait 
mal.  Joyeuse  essaya  alors  de  décider  l'affaire  par  une 
attaque  de  cavalerie  ;  mais  les  pistolets,  qu'on  commençait 
à  employer  couramment,  firent  merveille  entre  les  mains 
des  cavaliers  huguenots  :  le  duc  fut  repoussé  et  tué. 
«  Cette  victoire,  qui  fut  la  première  cause  et  l'origine  de  la 
grandeur  du  roi  de  Navarre,  et  d'autant  plus  glorieuse  pour 
lui  que  c'était  la  première  que  les  huguenots  eussent  rem- 
portée dans  tout  le  cours  des  guerres  civiles,  ne  causa  pas 
beaucoup  de  chagrin  au  roi  de  France.  »  (Davila.)  Henri  HI 
pleura  Joyeuse  et  ne  vit  pas  sans  anxiété  le  Béarnais  maître 
du  Midi,  mais  il  commençait  à  craindre  bien  davantage 
le  duc  de  Guise. 

Celui-ci  revenait,  de  son  côté,  vainqueur  des  Allemands. 
II  était  devenu  l'idole  de  Paris.  Une  tentative  du  roi  pour 
l'en  chasser  n'aboutit  qu'à  une  insurrection  (journée  des 
Barricades,  1588).  Alors  le  roi  essaya  de  nouveau  des  États 
généraux,  qu'il  réunit  à  Blois.  Il  eût  voulu  détourner  les 
esprits  vers  une  guerre  contre  le  duc  de  Savoie,  qui  avait 
profité  des  troubles  pour  prendre  certaines  places  fron- 
tières. Mais  les  députés  ligueurs  étaient  unanimes  :  «  Il 
faut  premièrement  pourvoir,  disaient-ils,  aux  entrailles  du 
royaume  et  ôter  l'hérésie  qui  les  travaille.  Puis  on  chassera 
bien  les  étrangers  qui  auront  entrepris  sur  les  frontières  » 
(UEstoile  0.  Henri  III  se  décida  alors  à  faire  assassiner 


1.   L'Estoile    (1546-1611),   esprit    modéré,    auteur    d'un    Joarnal   de 
Henri  in. 


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LES  TROIS   HBNRI  199 

le  dnc  de  Guise  et  son  frère  le  cardinal  (1588).  La  vue  du 
château  de  Blois  rend  encore  très  présente  cette  tragédie, 
racontée  par  le  médecin  du  roi  avec  tous  les  détails,  — 
jusques  et  y  compris  le  billet  si  opportunément  trouvé  sur 
le  cadavre  du  duc  et  dont  le  narrateur  donne  le  texte  sans 
hésiter  :  «  Pour  entretenir  la  guerre  en  France,  il  faut 
700.000  livres  par  mois  !  » 

Henri  III  n'était  arrivé  qu*à  s'aliéner  définitivement  sa 
capitale.  L'anarchie  était  maintenant  au  comble  :  les  gouver- 
neurs de  province,  les  grandes  villes  devenaient  réellement 
indépendants. 


III 
Henri  IV  (1593). 

Ainsi,  après  un  premier  moment  de  flottement,  la  réac- 
tion catholique  s'était  produite  avec  violence,  dans  le  gou- 
vernement d  abord,  puis  dans  les  entrailles  mêmes  de  la 
nation.  L'héritier  légitime  du  trône  allait  avoir  de  la  peine 
à  reconstituer  Tautorité  nationale  au  milieu  des  factions  dé- 
chaînées. 

Après  la  révolte  de  Paris,  il  ne  restait  plus  à  Henri  III, 
poursuivi  jusque  sur  les  bords  de  la  Loire  par  le  nouveau 
chef  de  la  Ligue,  le  duc  de  Mayenne,  frère  de  Guise,  qu  a  se 
jeter  dans  les  bras  du  Béarnais  :  ce  qu'il  fit  à  Tours. 

c  Monsieur  du  Plessis,  écrirait  Henri  de  Navarre  a  Dnplessis- 
Momay  (le  futur  «  pape  des  huguenots  »),  Monsieur  du  Plessis,  la 
glace  a  été  rompue,  non  sans  encombre  d'avertissements  que,  si  j'y 
allais,  j^étais  moi*t.  J'ai  passé  Teau  [la  Loire]  en  me  recommandant 
à  Dieu,  lequel  par  sa  bonté  ne  m'a  pas  seulement  préservé,  mais  fait 
paraître  au  visage  du  roi  une  joie  extrême,  au  peuple  un  applaudis- 
sement non  pareil,  même  criant  :  «Vivent  les  rois  !  o  de  quoi  j'étais 
bien  marri...  Le  duc  de  Mayenne  avait  assiégé  Châteaurenault  ; 
sachant  ma  venue,  il  a  levé  le  siège,  sans  sonner  rien  que  la  sour- 
dine,  et  8*en  est  allé  à  Montoire  et  Lavardin...  Du  faubourg  de 
Tours. ..  le  30  avril  1589.  » 


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200  LA  RÉACTION   CATHOLIQUE 

Les  deux  rois  s'avancèrent  jusque  sous  Paris,  mais,  à 
Saint-Cloud,  Henri  III  tomba  assassiné  par  le  moine  Jacques 
Clément  (1589).  «  La  justice,  dit-il  à  son  cousin  en  mourant, 
veut  que  vous  succédiez  après  moi  à  ce  royaume,  dans  le- 
quel vous  aurez  beaucoup  de  traverses,  si  vous  ne  vous 
résolvez  à  changer  de  religion.  Je  vous  y  exhorte  autant 
pour  le  salut  de  votre  âme  que  pour  l'avantage  du  bien 
que  je  vous  souhaite.  »  Henri  de  Béarn,  devenu  Henri  IV, 
devait  faire  son  profit  de  ces  paroles. 

Le  roi,  ne  se  sentant  pas  assez  fort  pour  attaquer  Paris, 
se  tint  d'abord  sur  la  défensive  contre  Mayenne  (Arques, 
1589).  La  victoire  d'Ivry  (1590)  permit  de  commencer  le 
blocus  de  la  capitale.  Cette  fois,  Philippe  II  intervint  militai- 
rement: battu  sur  mer  par  les  Anglais  en  1588,  repoussé  de 
Hollande,  mais  ne  renonçant  pas  encore  à  ressaisir  la  fortune, 
il  ne  voulait  pas  sentir  la  France  hostile  derrière  lui.  Le 
duc  de  Parme  amena  ses  régiments  de  Flandre  sur  Paris. 
«  Leur  infanterie,  écrivait  Henri  IV,  est  bonne  et  brave,  et, 
pour  ne  vous  en  mentir  point,  je  la  crains.  Mais  je  me  fie 
en  Dieu  et  en  ma  noblesse  et  cavalerie  française,  que  les 
plus  grands  diables  même  craindront  d'affronter.  »  Le  duc 
de  Parme  «  déboucla  »  Paris,  mais  il  fut  moins  heureux 
devant  Rouen  :  il  repartit  mortellement  blessé. 

A  cet  échec  militaire  s*ajouta  une  maladresse  diploma- 
tique. Le  duc  de  Mayenne  avait  convoqué  à  Paris  les  États 
de  la  Ligue,  pour  désigner  un  roi  catholique  en  remplace- 
ment du  cardinal  de  Bourbon,  mort  en  1590.  Certains  li- 
gueurs n'eussent  pas  hésité  à  faire  passer  la  couronne  à  la 
maison  de  Guise.  L'ambassadeurde  Philippe II,  lui,  proposa 
la  fille  de  son  maître,  mais  il  eut  le  tort  d'avouer  qu'il  lui 
destinait  pour  mari  un  prince  autrichien.  A  cette  décla- 
ration, l'assemblée  se  cabra  (1593).  On  commença  à  com- 
prendre presque  partout  que  la  seule  solution  nationale  était 
de  reconnaître  le  Bourbon . 

Celui-ci  jugea  le  moment  venu  de  lever  la  grosse  diffi- 
culté, en  se  convertissant.  Ce  fut  Tarchevêque  de  Bourges 
qui  reçut  son  abjuration  à  Saint-Denis  (25  juillet  1593)  :  «  Je 


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ABJURATION  DE  HENRI  IV  201 

proteste  et  jure,  déclara  Henri  IV,  devant  la  face  de  Dieu 
tout-puissant,  de  vivre  et  mourir  en  la  religion  catholique 
et  romaine,  de  la  protéger  et  défendre  envers  tous  au  péril 
de  mon  sang  et  de  ma  vie,  renonçant  à  toutes  hérésies  con- 
traires à  cette  Église...  »  Le  roi  avait  trouvé  que  «  Paris 
valait  bien  une  messe  »  :  la  capitale  le  remercia  en  ou- 
vrant ses  portes  (1594).  Les  Espagnols  sortirent,  c  le  tam- 
bour battant»  les  drapeaux  au  vent,  les  armes  sur  l'épaule 
et  la  mèche  éteinte.  »  Us  avaient  laissé,  paraît-il,  beau- 
coup d'écronelles  :  mais  le  roi  avait,  maintenant,  le  droit 
de  les  guérir. 

Les  guerres  de  religion,  en  réalité,  étaient  finies.  Mais 
il  y  avait  trois  questions  importantes  à  régler  : 

1°  Avec  les  seigneurs  ligueurs.  Il  fallut  acheter  leur 
soumission  au  prix  de  graves  concessions  :  c'est  à  ce 
moment  que  les  gouverneurs  de  province  devinrent  de 
véritables  vice- rois. 

2?  Avec  TEspagnol.  La  guerre  se  prolongea  quelque 
temps  sur  les  frontières  de  Flandre  et  de  Franche-Comté, 
mais  l'étranger  ne  pouvait  plus  espérer  sérieusement 
imposer  un  roi  aux  Français,  surtout  depuis  que  le  Pape 
avait  absous  Henri  IV.  Philippe  II,  tenu  en  échec  partout,  à 
demi  ruiné,  mourant,  signa  le  traité  de  Vervins  (1598): 
on  revenait  aux  stipulations  de  Cateau-Cambrésis.  Phi- 
lippe laissait  le  duc  de  Savoie  s'arranger  avec  la  France, 
Henri  abandonnait  ses  alliés  d'Angleterre  et  de  Hollande. 

3^  Avec  les  protestants,  qui  restaient  organisés,  armés, 
défiants.  Ce  fut  Tobjet  de  l'édit  de  Nantes  (1598).  Le  roi 
accordait  aux  calvinistes,  non  seulement  la  pleine  liberté 
de  conscience,  mais  des  garanties  comme  les  «  chambres 
mi-partie  »  (composées  de  juges  des  deux  religions),  un 
certain  nombre  de  «  places  de  sûreté  »  —  garanties  expli- 
cables si  Ton  songe  aux  terribles  persécutions  qu'avaient 
subies  les  huguenots,  excessives  pourtant  sur  bien  des 
points,  et  qui  devaient  être  re visées.  Pour  le  moment,  la 
Résistance  opposée  par  la  magistrature  fut  vaiue  : 


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202  LA.  RÉACTION   CATHOLIQUE 

«  Je  vous  prie  de  vérifier  Fédit,  dit  Henri  aux  pariemcntaires  ; 
ce  que  j'en  ai  fait  est  pour  le  bien  de  la  paix.  Je  l'ai  faite  an 
dehors,  je  la  veux  faire  au  dedans  de  mon  royaume...  J'ai  sauté 
sur  des  murailles  de  villes,  je  sauterai  bien  sur  des  barricades. 
Ne  m'alléguez  pas  la  religion  catholique,  je  l'aime  plus  que 
vous  ;  je  suis  plus  catholique  que  vous  ;  je  suis  fils  aîné  de 
rËglise,  nul  de  vous  ne  Test  ni  ne  le  peut  être.  Vous  vous  abusez 
si  vous  pensez  être  bien  avec  le  Pape  ;  j'y  suis  mieux  que  vous. 
Quand  je  lentreprendrai,  je  vous  ferai  déclarer  tous  hérétiques 
pour  ne  me  vouloir  obéir.  » 

Pour  comprendre  combien  le  ralliement  de  la  nation, 
après  la  conversion  du  Roi,  fut  général  et  sincère,  il  suffit 
de  lire  la  Satire  Ménippée  (1594).  Ce  pamphlet  n*a  pas  dû 
sa  fortune  exceptionnelle  au  mérite  littéraire,  qui  est  mé- 
diocre, même  dans  la  fameuse  harangue  de  d'Âubray  : 
bien  des  libelles  ligueurs  sont  autrement  nerveux  et  élo- 
quents. Mais  la  Satire  Ménippée  traduisait  aussi  exactement 
que  possible  l'état  d'âme  de  la  masse,  attachée  à  la  religion 
traditionnelle,  mais  défiante  à  l'égard  de  tout  ce  qui  repré- 
sentait une  ingérence  étrangère  S  bref,  comme  on  disait 
alors,  avant  tout  «  politique  ».  C'est  ce  que  Henri  IV  était 
éminemment. 


1 .  Un  incident  caractéristique  à  cet  égard  est  l'expolsion  des  Jésuites. 
Peu  après  l'entrée  dans  Paris  (1594),  un  attentat  fut  commis  contre 
Henri  IV  par  un  nommé  Chàtel,  et  le  Parlement  en  profita  pour  bannir 
Tordre,  qui  représentait  à  ses  yeux  l'ultramontanisme.  Il  est  curieux  de 
voir  comment*  en  cette  circonstance,  la  passion  de  la  population  pari- 
sienne, si  indulgente  naguère  même  aux  excès  des  Seize,  se  retourna 
contre  les  moines. 


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CHAPITRE  V 

LA  MORT  DE  HENRI  IV  (1594-1626) 


I.  La  France  db  Hbnri  IV  (1589-1610).  —  La  France  en.  1598.  — 
Henri  IV  et  les  notables.  —  Administration.  —  Armée.  —  Justice.  — 
Snlly  et  les  finances.  —  Biron  (1602).  —  Le  grand  dessein,  la  guerre 
imminente  (1610). 

II.  Les  conséquences  du  14  mai  1610.  —  Ravaillac  (14  mai  1610).  ^  Au 
dedans,  Marie  de  Médicis.  —  États  de  1614-5,  les  trois  ordres  et  la 
cour.  —  Mariages  espagnols.  —  De  Lnynes  (1617).  —  Au  dehors,  la 
maison  d'Autriche  après  1610,  la  guerre  de  Trente  Ans  (1618). 

III.  L'nfBROouo.  —  Marie  de  Médicis  dans  l'opposition.  —  Leshuguenots 
(1622).  —  L'évéque  de  Luçon  au  conseil  (1624).  —  Le  mariage  anglais. 
—  La  Valteline.  —  Danemark,  Angleterre  et  France.  —  La  France  ne 
pent   lutter  en   même  temps    contre  les   huguenots  et  l'Espagne  i . 


Aussitôt  que  la  nation  française  eut  retrouvé  un  roi,  elle 
rentra  dans  la  voie  ouverte  par  François  P"^.  Mais  une  cata- 
strophe imprévue  devait  retarder  le  moment  où  elle  joua 
enfin  le  rôle  décisif  qui  lui  était  dévolu. 


I 
La  France  sous  Henri  IV  (1689-1610). 

Le  pays  avait  été  rudement  éprouvé  par  les  guerres  de 
religion.  Toute  sa  face  portait  les  traces  du  zèle  iconoclaste 
des  huguenots  :  aujourd'hui,  dans  nombre  de  nos  églises» 


1.  Fagniez,  UEcon.  soc.  sou$  Henri  IV,  —  Batîffbl,  Le  siècle  de  la 
Renaiitanee,  —  Batiffol,  Au  temps  de  Louis  XIIL  —  Hanotaux,  Hist,  de 
Riehdieu. 


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204  LA   MORT  DE  HENfU  IV 

il  faut  rechercher  les  vestiges  du  moyen  âge  sous  les  cons- 
tructions du  XVII*  siècle.  Les  châteaux  s'étaient  fortifiés 
de  nouveau  dans  presque  toutes  les  régions.  Mais  la  vitalité 
du  pays  était  loin  d'être  épuisée  :  les  étrangers  s'en  aper- 
cevaient bien. 

Le  sol  est  toujours  le  même,  abondant  en  «  blés,  vins, 
huiles,  fruits,  légumes,  pastels,  outre  grandes  et  foison- 
neuses  nourritures  de  bétail  et  haras  »  (Palma-Cayet  ^). 
La  population  y  est  ce  qu'elle  doit  être,  dense,  sans  excès 
(16  millions  d'habitants  environ)  :  «  l'affluence  du  peuple  y 
est  si  grande,  les  villes  et  les  champs  si  bien  peuplés,  que 
la  terre  ne  reste  pas  d'être  bien  cultivée  et  tous  métiers  et 
arts  mécaniques  bien  fournis  ;  »  —  voilà  tout.  En  somme,  en 
temps  normal,  on  vit  bien  :  l'étranger  constate  «  la  bonne 
nourriture  au  manger  et  au  boire  dont  le  menu  peuple  use 
plus  que  parmi  nulle  autre  nation  ».  Et  le  moral  s'en  ressent. 
Le  besoin  de  vie  intérieure  est  faible.  On  l'a  déjà  vu  à 
l'échec  final  du  protestantisme.  Une  fois  l'ardeur  ligueuse 
tombée,  les  mouvements  de  rénovation  catholique,  si  in- 
téressants qu'ils  soient  (saint  François  de  Sales,  BéruUe, 
le  jansénisme  même),  sont  restés  confinés  dans  des 
milieux  restreints  :  seuls,  les  Jésuites,  rentrés  en  1603,  ont 
su  acquérir  rapidement  une  influence  étendue  sur  la  jeu- 
nesse cultivée  et  sur  le  monde  de  la  cour. 

Ce  qui  domine,  c'est  l'appétit  de  vie  sociale,  la  sociabilité. 
Parmi  les  qualités  des  hommes,  l'étranger  est  surtout 
frappé  de  la  bonne  humeur  qui  résiste  à  tout,  de  l'amour 
du  plaisir  sain  et,  chose  à  noter,  du  sport  :  «  Les  Français 
sont  nés  une  raquette  à  la  main  »,  dit  un  Anglais  qui  voit 
partout  jouer  à  la  paume.  Pour  les  femmes,  il  est  plus  sûr 
de  consulter  les  témoignages  italiens  que  la  chronique 
scandaleuse  de  l'inépuisable  Brantôme  :  les  Italiens  ne 
relèvent  guère  chez  les  Françaises  qu'un  peu  d'avarice»  et 


1.  Palma-Cayet  (1525-1610),  protestant  converti,  a  raconté  dans  sa 
Chronologie  noptnnaire  (continuée  par  la  Chronologie  sq^timain),!».  plu4 
Krand^  partie  du  régne  de  Henri  JV. 


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LA   FRANCE   EN   1598  205 

ce  n*est  pas  un  mauvais  signe.  La  vie  intellectuelle  n'est 
pas  restée  bien  intense,  une  fois  la  première  fièvre  de  la 
Renaissance  tombée  :  parmi  les  productions  nationales, 
ce  sont  des  romans  de  chevalerie  ou  de  bergerie,  les  Quatre 
fils  Aymon^  Mélusine,  FAstrée^  qui  ont  décidément  la  faveur 
du  public  lisant.  Pourtant  le  goût  se  forme  peu  à  peu,  et  le 
ronronnement  majestueux,  quoique  un  peu  monotone,  de 
notre  alexandrin  a  commencé  avec  Bertaut  (1552-1611). 
Il  ne  manque  ft  cette  nation  qu'un  gouvernement  qui  mette 
de  l'ordre  et  n'en  veuille  pas  mettre  trop  :  on  le  voit  sous 
Henri  IV. 

Celui-ci  s'est  mis  à  l'œuvre  dès  le  lendemain  de  sa  con- 
version pour  donner  ce  qu'on  attendait  de  lui.  Il  n'osa  pas 
convoquer  des  États  :  les  souvenirs  de  la  Ligue  étaient 
encore  trop  récents.  Mais  il  appela  autour  de  lui,  à  Rouen, 
les  notables  (1596).  Et  voici  ce  qu'il  leur  dit  : 

c  Si  je  voulais  acquérir  le  titre  d'orateur,  j'aurais  appris  quel- 
que belle  et  longue  harangue,  et  la  vous  prononcerais  avec  assez  de 
gravité  ;  mais,  Messieurs,  mou  désir  me  pousse  à  deux  plus  glo- 
rieux titres,  qui  sont  de  m*appeler  libérateur  et  restaurateur  de 
cet  État  ;  pour  à  quoi  parvenir,  je  vous  ai  assemblés.  Vous  savez 
à  vos  dépens,  comme  moi  aux  miens,  que,  lorsque  Dieu  m'a 
appelé  à  cette  couronne,  j'ai  trouvé  la  France  non  seulement  quasi 
minée,  mais  presque  toute  perdue  pour  les  Français.  Par  la  gr&ce 
divine,  par  les  prières  et  bons  conseils  de  mes  serriteurs  qui  ne 
font  profession  des  armes,  par  l'épée  de  ma  brave  et  généreuse 
noblesse,  de  laquelle  je  ne  distingue  pas  les  princes,  pour  être 
notre  plus  beau  titre,  foi  de  gentilhomme  !  par  mes  peines  et 
labeurs,  je  lai  sauvée  de  la  perte...  Je  ne  vous  ai  point  appelés 
comme  faisaient  mes  prédécesseurs,  pour  vous  faire  approuver 
leurs  volontés,  je  vous  ai  assemblés  pour  recevoir  vos  conseils, 
pour  les  croire,  pour  les  suivre,  bref,  pour  me  mettre  en  tutelle 
entre  vos  mains,  envie  qui  ne  prend  guère  aux  rois,  aux  barbes 
grises,  etauxrictorieux...  » 

La  rondeur  du  roi  cachait  un  tempérament  tort  autori^ 
taire.  La  centralisation  administrative  ne  faisait  que  poindre 
alors.  La  vie  municipale  était  encore  active  :  L'Hôpital  avait 
entrepris  sur   les  prérogatives   judiciaifes   des    maires, 


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206  LA  MORT  DE  HENRI  IV 

échevins,  etc.,  mais,  au  cours  des  guerres  civiles,  ils 
étaient  devenus  de  puissants  personnages  politiques. 
Henri  IV,  partout  où  il  le  put,  «  retrancha  ^  sur  les  usur- 
pations et  même  sur  les  droits  traditionnels  des  municipa- 
lités. Mais  il  avait  d'abord  à  remettre  en  état  les  vrais 
services  publics,  les  services  du  Roi. 

Pour  Tarmée,  il  la  réduisit  àTeffectif  strictement  néces- 
saire. François  l^^  avait  créé  34  légions  provinciales  ; 
Henri  IV,  outre  la  garde,  ne  conserva,  après  la  paix  de 
Vervins  (1598),  que  quatre  régiments  :  Piémont,  Picardie, 
Champagne  et  Navarre.  La  marine  était  réduite  à  néant  : 
pour  recevoir  Marie  de  Médicis  (qu'il  épousa  en  1600),  le 
roi  dut  emprunter  des  vaisseaux  à  Malte  et  au  Pape.  Ce 
n*est  qu'à  la  fin  du  régne  qu'on  put  commencer  quelque 
chose  de  ce  côté. 

La  magistrature  aida  vigoureusement  le  roi  dans  la  tâche 
ardue  du  rétablissement  de  la  sécurité  publique.  Mais  elle 
aussi  était  devenue  singulièrement  puissante.  Le  roi  pouvait 
être  tenté  de  briser  Tindépendance  de  ces  Parlements 
qu'il  avait  rencontrés  devant  lui  plus  d'une  fois,  par 
exemple  lors  de  la  publication  de  l'édit  de  Nantes.  Mais, 
loin  de  toucher  à  l'institution  qui  garantissait  cette  indé- 
pendance :  la  vénalité  des  charges,  il  ne  songea  qu'à  en 
développer  l'exploitation  fiscale.  Les  droits  prélevés  sur 
les  offices,  devenus  une  des  ressources  importantes  du 
Trésor,  furent  affermés  tout  d'abord  à  un  financier  nommé 
Paulet,  d'où  le  nom  de  Paulette  qui  leur  resta  (1604). 

C'est  qu'avant  tout  il  fallait  songer  aux  finances.  Ici  le 
roi  fut  bien  secondé  par  un  de  ses  compagnons  de  la  pre- 
mière heure,  un  huguenot  de  fâcheux  caractère,  mais  de 
dévouement  entier  et  sûr,  Rosny,  fait  duc  de  Sully  (1560- 
1641).  La  dette  était  énorme  (300  millions  de  livres  ?),  le 
désordre  universel.  Sully,  sans  réformes  profondes,  mais 
par  la  régularité  qu'il  exigea  et  obtint,  arriva  à  des  résultats 
remarquables.  A  la  fin  du  règne,  il  y  avait  un  trésor  de 
réserve  de  12  ou  13  millions  de  livres  à  l'Arsenal.  On  peut 
croire  Sully,  quand  il  parle  de  l'agréable  surprise  que  cette 


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SULLY  207 

constatation  causa  aa  roi,  sans  toutefois  prendre  au  sérieux 
les  chiffres  qu*il  nous  donne  : 

c  Mais  encore,  dit  le  roi,  sans  vous  interrompre,  com- 
bien ai-je  bien  d'argent  ?  car  je  ne  Tai  jamais  bien  su.  — 
Or,  devinez,  Sire,  lui  dites-vous  ^,  que  pensez-vous  bien 
avoir  ?  —  Ai-je  bien  12  millions  comptant  ?  vous  dit-il.  — 
Un  peu  davantage,  lui  répondîtes-vous.  —  Combien  ?  14  ?  » 
Et  ainsi  de  2  millions  en  2  millions,  il  allait  en  augmen- 
tant,  à   mesure  que  vous  disiez  un  peu  davantage  ;   et, 

'*  comme  vous  vîntes  à  30,  il  vous  alla  embrasser,  disant  : 
<  Oh  I  je  ne  vous  en  demande  plus.  —  Or,  Sire,  répondîtes- 
vous,  j'ai  dressé  un  état  pour  vous  faire  voir  un  nou- 
veau fonds  assuré  de  40  millions  d'extraordinaire  en  trois 

I 

ans...  » 

Henri  IV  n'avait  pas  encore  les  moyens  d'exercer,  dans 
rintérêt.  du  fisc,  une  trop  grande  pression  sur  la  vie  écono- 
mique du  pays.  Son  action  fut  généralement  bien  dirigée, 
surtout  en  ce  qui  concerne  le  rétablissement  des  voies  de 
communication.  Sully  professait  que  l'agriculture  était  la 
source  de  richesse  la  plus  solide,  et  qu'il  fallait  avant  tout 
la  laisser  tranquille.  L'industrie  se  trouvait  protégée  par 
le  régime  douanier  que  Henri  HI  surtout  avait  établi  :  les 
représailles  de  l'étranger  forcèrent  le  gouvernement  royal 
I  à  le  modérer. 

I  Henri  IV  ne  put  pas  non  plus  s'intéresser  de  trop  près 

I  au   commerce    lointain,  que    commençait    à   développer 

I  l'initiative  de  hardis  pionniers.  Sully  était  sceptique  sur 

«  la  conservation  et  possession  de  telles  conquêtes,  comme 
trop  éloignées  de  nous  et  par  conséquent  disproportionnées 
an  naturel  et  à  la  cervelle  des  Français,  que  je  reconnais,  à 
mon  grand  regret,  n'avoir  ni  la  persévérance  ni  la  pré- 
voyance requises  pour  telles  choses,  et  qui  ne  portent  ordi- 
nairement leur  vigueur,  leur  esprit  et  leur  courage  qu'à  la 
conservation  de  ce  qui  leur  touche  de  proche  en  proche..., 

1.  On  8«it  qne  Salljr,  dans  ses  Mémoires  bizarrement  intitulés  Écono- 
I  mies  rogaUêf  emploie  cette  toomure  plus  bicarré  eneore. 


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208  LA   MORT  DE  HBMRI  IV 

tellement  que  les  choses  qui  demeurent  séparées  de  notre 
corps  par  des  terres  ou  des  mers  étrangères  ne  nous  seront 
jamais  qu*à  grand'charge  et  à  peu  d'utilité».  La  France 
avait  des  droits  sur  le  Canada  depuis  François  P'  et  Jacques 
Cartier  ;  en  1608,  Champlain  y  fonda  Québec,  et  une  carte 
superbe  du  pays  fut  apportée  au  petit  dauphin. 

La  monnaie  fut  irréprochable  jusqn*au  temps  des  ar- 
mements de  la  dernière  année.  Et  l'ensemble  du  pays, 
grâce  au  lent  rétablissement  de  la  tranquillité,  bénéficia 
des  circonstances  favorables  créées  par  le  développement 
du  commerce  général  européen  au  xvi*  siècle. 

Tout  entier  à  sa  besogne  d'administrateur,  Henri  IV 
cherche  surtout,  au  dedans,  à  panser  les  plaies,  à  ménager 
les  oppositions.  De  temps  en  temps,  une  crise  vient  le 
déranger  dans  son  travail,  rappeler  combien  la  paix  inté- 
rieure est  encore  fragile.  La  plus  notable  est  le  complot  de 
Biron  :  il  fallut  se  décider  à  faire  un  exemple,  et  Biron, 
ancien  compagnon  d'armes  pourtant,  fut  décapité  en 
1602. 

De  même,  quand  la  paix  de  Vervins  eut  été  signée  (1598), 
quand  la  querelle  pendante  avec  le  duc  de  Savoie  eut  été 
liquidée  par  l'acquisition  de  Gex  et  du  Bugey  (traité  de 
Lyon  1601),  Henri  IV  s'appliqua  uniquement  à  éviter  tout 
conflit  au  dehors.  Il  nlndiquait  guère  ses  préférences  que 
par  les  relations  amicales  toujours  maintenues  avec  TAn- 
gleterre.  Il  avait  été  jusqu'à  comparer  à  sa  Gabrielle  *  la 
vieille  Elisabeth  :  quand  elle  fut  morte  (1603),  il  traita  en 
soldat  son  successeur  Jacques  I*',  «  maître  Jacques  »  ! 
Pour  le  reste,  il  déconcerta  plus  d'une  fois  ses  alliés  natu- 
rels, par  peur  de  compromettre  la  France  convales- 
cente. 

Il  n'était  donc  pas  facile  pour  les  contemporains  de  déga- 
ger de  ses  actes  les  idées  profondes  dont  l'imagination  de 
Sully  a  tiré  plus  tard  le  grand  dessein.  Dans  ces  projets  de 

1.  Gabriel!»  4'Eitréet|  mattffPH  4»  roi,  moite  en  1699. 


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HENRI   IV   ET  LA   MAISON   d'auTRICHE  209 

réorganisation  de  l'Europe,  une  seule  idée  précise  appar- 
tient à  Henri  IV  :  la  crainte  de  la  maison  d* Autriche,  et  la 
volonté  persistante  de  la  combattre.  Mais  il  mit  du  temps  à 
accentuer  sa  politique  hostile  à  l'Espagne  et  à  TAutriche.  Il 
ne  s'engagea  formellement  que  lorsque,  en  1609,  la  succes- 
sion de  Clèves  mit  en  présence  les  princes  catholiques  et 
protestants  d'Allemagne,  les  derniers  comptant  formelle- 
ment sur  Tappui  de  la  France.  En  1610,  Henri  IV  écrivait 
en  termes  menaçants  à  Tarchiduc  Albert,  gouverneur  des 
Pays-Bas  : 

«  Mon  frère,  comme  j  ai  toigoars  par  vrais  et  signalés  effets 
favorisé  la  paix  publique,  j'ay  encore  la  même  volonté...  Vous  en 
avez  tiré  une  preuve  digne  de  mémoire  Tannée  dernière,  laquelle 
est  plus  que  suffisante  pour  vous  donner  cette  créance  de  moi  ; 
toutes  fois,  j'ai  voulu  encore  ajouter  ceste-ci  à  l'autre  sur  l'occasion 
du  secours  que  j'ai  promis  et  suis  tenu  de  donner  aux  héritiers  des 
duchés  de  Qèves,  Juliers,  Berg  et  d*autres  pays...  Partant,  ayant 
pour  ce  faire  à  passer  par  quelques  endroits  et  villages  des  pays 
de  votre  obéissance,  je  désire  savoir  si  je  ne  puis  pas  le  faire 
comme  roy  qui  ne  veut  commencer  aucun  acte  d'hostilité.  » 

L'armée  qui  devait  soutenir  ces  paroles,  quoique  tout 
récemment  renforcée,  était  encore  bien  faible  pour  se 
mesurer  avec  les  Espagnols,  et  l'initiative  du  roi  était  si 
imprudente,  qu'il  faut  bien  croire  qu'une  crise  passion- 
nelle avait  précipité  sa  décision.  Il  avait  conçu  un  amour 
sénile  pour  la  belle  Charlotte  de  Montmorency,  que  son 
mari,  le  prince  de  Condé,  mit  en  sûreté  à  Bruxelles  :  le 
refus  des  Espagnols  de  livrer  les  fugitifs  avait  fait  voir  à 
Henri  IV  sous  un  jour  tout  nouveau  la  question  assez 
anodine  entre  les  héritiers  de  Clèves  et  l'Empereur  autri- 
chien. Quoi  qu'il  en  soit,  l'armée  française  était  en  Cham- 
pagne et  le  roi  allait  quitter  Paris  pour  se  lancer  en  pleine 
aventure... 


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210  LA  MORT  DE  HENRI  IV 

II 

Les  conséquences  du  14  mai  1610 

C'est  à  ce  moment  même  qae  le  coup  dont  il  était 
menacé  depuis  si  longtemps  l'atteignit  :  le  14  mai  1610,  en 
allant  dire  adieu  à  Sully,  il  fut  assassiné  dans  la  rue  de  la 
Ferronnerie.  Le  peuple  soupçonna  immédiatement  les 
complicités  les  plus  diverses  ;  mais  l'assassin,  un  nommé 
Ravaillac,  semble  bien  n'avoir  été  qu'un  fanatique  renfermé 
et  mégalomane.  Le  récit  de  l'ambassadeur  florentin  est 
catégorique  : 

«  Le  scélérat  qui  a  tué  le  roi  se  trouvait  au  Palais  où  on  Tavait 
conduit  pour  le  torturer  ;  on  le  laissa  voire  parler  à  beaucoup  de 
geus  ;  on  paraissait  même  désirer  qu'il  parlât.  Je  reçus  la  visite  de 
Âf .  de  Beaumont,  fils  du  premier  président,  qui  a  été  ambassadeur 
en  Angleterre,  et  il  me  dit  que,  si  je  voulais  voir  ce  monstre, 
il  me  le  ferait  voir  et  lui  parler.  J'acceptai  volontiers  l'invitation... 
Je  lui  demandai  [à  Ravaillac]  si,  n'ayant  pas  tué  le  roi,  il  recom- 
mencerait. Et  il  me  répondit  que,  si  c'était  la  volonté  de  Dieu 
qu'il  le  fît,  il  le  ferait  encore,  les  mêmes  causes  subsistant.  Puis 
il  laissa  clairement  entendre  quelles  étaient  ces  causes:  le  roi  vou- 
lait aller  contre  le  Saint-Pére  et  contre  les  catholiques  et  il  voulait 
protéger  les  hérétiques  ;  il  s'en  était,  disait-il,  parfaitement  éclaircî 
auprès  de  maints  soldats  des  gardes,  qui  l'avaient  confirmé  dans 
son  opinion...  Puis  il  a  été  torturé,  et  il  n'a  cessé  de  maintenir 
ses  affirmations,  en  disant  qu'il  n'avait  été  ni  poussé  ni  conseillé 
par  personne.  J» 

Torturé,  tenaillé,  écartelé,  Ravaillac  ne  dénonça  aucun 
complice.  Son  acte  devait  avoir  des  conséquences  graves 
au  dedans  et  au  dehors . 

Au  dedans,  c*était  le  roi  mineur  (il  avait  neuf  ans),  le 
gouvernement  livré  de  nouveau  à  une  femme  étrangère, 
Marie  de  Médicis,  moitié  italienne,  moitié  autrichienne, 
ayant  un  entourage  tout  florentin  et  des  sympathies  mar- 
quées pour  les  Habsbourg.  Les  «  barbons  »  qui  entouraient 


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LES  ÉTATS   DE   1614  211 

Henri  IV  furent  bientôt  écartés»  et  la  bri4e  lâchée  aux 
gouvernears  de  province  comme  au  parti  huguenot.  En 
même  temps,  les  deux  fils  de  Henri  IV,  le  petit  Louis  XIII 
et  son  frère  cadet  Gaston  d'Orléans,  furent  fiancés  aux 
filles  du  roi  d'Espagne  Philippe  III.  En  quatre  ans,  l'œuvre 
de  Henri  IV  était  défaite,  le  prince  de  Condé  et  d'autres 
grands  en  armes,  les  finances  en  désordre  :  on  réclama  de 
tous  côtés  les  États  généraux.  Marie  de  Médicis  fit  procla- 
mer la  majorité  du  roi  pour  ne  pas  paraître  découverte 
devant  les  Etats  (octobre  1614),  et  réunit  aussitôt  les  dépu- 
tés à  Paris  (décembre  1614). 

Us  étaient  464,  140  pour  le  clergé,  132  pour  la  noblesse, 
192  pour  le  tiers-état.  La  répartition  des  députés  du  tiers 
permet  de  mesurer  les  progrès  qu'avait  faits  dans  la  bour- 
geoisie le  fonctionnarisme:  156  officiers  de  justice  et  de 
finances,  pas  plus  de  15  ou  16  maires  et  échevins,  —  et 
très  peu  de  ces  bourgeois  se  qualifient  de  marchands.  Le 
trait  caractéristique  de  la  session  fut  l'hostilité  réciproque 
des  ordres. 

Entre  la  noblesse  et  le  tiers  ce  furent  des  querelles  irri- 
tantes sur  des  questions  d'argent.  La  noblesse  voulait  faire 
supprimer  la  vénalité  des  charges.  Le  tiers  ripostait  en  se 
plaignant  des  pensions.  Entre  le  clergé  et  le  tiers,  le  débat 
fut,  malgré  tout,  un  peu  plus  grandiose.  Le  tiers  avait 
demandé,  en  rédigeant  son  cahier,  que  : 

€  Soit  inviolable  et  notoire  à  tous  que,  comme  le  roi  est  reconnu 
souverain  dans  son  royaume,  ne  tenant  sa  couronne  que  de  Dieu 
seul,  il  n'y  a  puissance  en  terre  quelle  qu'elle  soit,  spirituelle  ni 
temporelle,  qui  ait  aucun  droit  sur  son  royaume  pour  en  priver  les 
personnes  sacrées  de  nos  rois,  ni  dispenser  ou  absoudre  leurs 
sujets  de  la  fidélité  et  obéissance  qu'ils  lui  doivent.  Tous  les  pré- 
cepteurs, régents,  docteurs  et  prédicateurs  du  royaume  seront  tenus 
de  renseigner  et  publier  [cette  loi]  », 

Ceci  était  une  réponse  aux  excommunications  lancées  par 
les  papes  contre  Henri  IV,  aux  apologies  du  tyrannicide 
par  les  Jésuites,  aux  progrès  des  collèges  fondés  par  cet 
ordre.  Mais  le  clergé  distingua  :  il  réprouva  le  tyrannicide 


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212  LA  MORT  DB  HENRI   IV 

et  môme  reconaut  la  souveraineté  temporelle  des  rois;  mais, 
sur  ce  point  «  qu'en  aucun  cas  les  sujets  ne  peuvent  être 
déliés  du  serment  de  fidélité  qu'ils  doivent  à  leur  prince  », 
il  fit  ses  réserves.  La  reine  ne  voulait  pas  mécontenter  le 
Saint-Siège,  qu'après  tout  Henri  IV  avait  été  heureux  d'avoir 
pour  auxiliaire  contre  les  intransigeances  de  la  démocratie 
ligueuse  :  elle  se  servit  d'un  artifice  de  procédure.  Il  fut 
inscrit  au  procès-verbal  que  :  <  Le  premier  article  extrait 
du  procès-verbal  de  la  Chambre  du  tiers-état  a  été  pré- 
senté au  roi  par  avance  du. . .  cahier  [du  tiers],  le  15  jan- 
vier 1615,  par  le  commandement  de  S.  M.,  qui  a  promis  d'y 
faire  favorable  réponse.  » 

Le  résultat  le  plus  net  de  ces  discordes  était  de  rendre 
l'assemblée  impuissante  vis-à-vis  de  la  cour  :  la  question 
des  finances  de  l'État  passait  au  second  plan.  Marie  de 
Médicis,  ayant  en  somme  paré  le  coup,  se  hâta  de  con- 
clure :  le  23  février  1615  eut  lieu  la  séance  de  clôture  de  ces 
ÉtatSy  qui  justifièrent  le  discrédit  où  l'institution  allait  tom- 
ber pour  deux  siècles.  L'orateur  du  tiers  fit  un  dernier 
appel  au  roi  pour  faire  cesser  les  troubles  :  «  Il  est  à  craindre 
que  le  désespoir  ne  fasse  connaître  au  pauvre  peuple  que 
le  soldat  n'est  pas  autre  chose  que  le  paysan  portant  les 
armes,  que  le  vigneron,  quand  il  aura  pris  l'arquebuse, 
d'enclume  qu'il  est  ne  devienne  marteau.  »  L'ordre  1  voilà 
d'abord  ce  qu'on  attendait,  et  on  l'attendait  du  Roi. 

II  devait  encore  se  faire  attendre.  Quand  la  cour  se  trans- 
porta au  Sud-Ouest  pour  conclure  les  mariages  espagnols, 
elle  dut  se  frayer  passage  au  milieu  des  hommes  d'ar- 
mes levés  par  Condé,  par  les  gouverneurs  rebelles,  par 
les  huguenots.  Le  prétexte  était  la  faveur  inouïe  dont 
jouissaient  la  femme  de  chambre  de  Marie  de  Médicis, 
Léonora  Galigaï,  et  son  mari  Concini.  G>ncini  était  résolu 
à  se  défendre  contre  les  sujets,  et  il  fit  arrêter  Condé;  mais 
il  avait  un  adversaire  particulièrement  dangereux  :  le  roi. 
Un  complot  fut  préparé  dans  l'entourage  immédiat  du 
prince  contre  le  valet  étranger,  et  en   1617  Concini  (devenu 


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LOUIS   XIII   ET  LUYNES  213 

maréchal  d'Ancre)  fut  tué,  en  entrant  au  Louvre,  par  le 
capitaine  des  gardes . 

«  Maintenant  je  suis  roi!  »  s'écria  Louis  XIII.  Il  n'était 
guère  capable  de  l'être.  Il  était  à  la  fois  autoritaire  *  et 
timide,  jaloux  de  son  pouvoir  et  ne  sachant  comment  l'exer- 
cer,  cherchant  déjà  un  ministre  qui  se  chargeât  de  le  faire 
obéir.  Son  premier  favori,  Luynes,  n  y  réussit  guère.  Il 
voulut  faire  quelque  chose  pour  répondre  aux  espérances 
qu'avait  suscitées  son  avènement  au  pouvoir,  et  convoqua 
les  notables  (1617)  :  13  prélats,  16  nobles  et  25  membres 
des  cours  souveraines.  L'aigreur  qui  avivait  les  ordres 
l'un  contre  Tautre  fut  la  même  qu'aux  États. 

La  noblesse  se  plaignit  des  inconvénients  du  fonctionna- 
risme, et  de  l'un  des  maux  qu'il  entraînait  déjà,  la  multipli- 
cation des  charges,  la  formation  d'un  prolétariat  intellectuel 
(l'Université  de  Paris  comptait  15.000  étudiants  !)  : 

c  Y.  M.  est  suppliée  de  retrancher  le  nombre  excessif  des  collèges, 
lesquels,  au  dommage  de  l'État,  soustraient  au  public  une  infinité 
de  gens,  qui  abandonnent  les  arts  [métiers],  le  commerce,  le 
labourage  et  la  guerre,  tournent  à  charge  au  public,  et  qui,  pour 
avoir  passé  leur  jeunesse  dans  Toisiveté  des  lettres,  deviennent 
pour  la  plupart  incapables  de  servir.  » 

Inversement,  le  tiers  demandait  la  disparition  de  cette 
noblesse  de  cour  parasitaire  dont  l'existence  ne  se  tradui- 
sait que  par  les  pensions  qu'elle  absorbait  :  il  calculait 
qu'on  pouvait  réaliser  de  ce  chef  une  économie  de  trois  mil- 
lions de  livres.  Tous  ces  maux  étaient  plus  faciles  à  signaler 
qu'à  supprimer,  et  les  grands,  les  protestants,  créaient  pour 
le  moment  au  gouvernement  des  besognes  plus  pressantes. 


1.  De  enrieax  détails  noas  montrent  qu'il  le  fut  de  très  bonne  heure. 
Enfant,  il  menaçait  souTent  ses  compagnons  de  jeu  a  de  leur  faire 
couper  le  cou  »,  etc. 

Le  dernier  livre  de  M.  BatiiFol  (Louis  XIll  à  oingt  ans)  tendrait  à  faire 
regarder  la  personnalité  du  roi  comme  plus  agissante  qu'on  ne  le  croyait 
jusque-là.  Louis  s'est  toujours  efficacement  intéressé  aux  questions  mili- 
taires. Mais  l'impression  de  gaucherie  politique  subsiste  ;  Richelieu  reste 
RiekeUen. 


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214  LA   MORT  DE  HENRI  IV 

Au  dehors,  la  mort  de  Henri  IV  avait  été  le  signal  d'une 
reprise  d'oSensive  de  la  part  de  la  maison  d'Autriche» 
qu'une  guerre  avec  la  France  aurait,  sinon  inquiétée  sériea- 
sement,  au  moins  embarrassée.  Â  Madrid,  le  confesseur 
du  roi  n'avait  pas  hésité  à  voir  dans  la  catastrophe  du 
14  mai  1610  la  récompense  du  Ciel  pour  l'expulsion  défini- 
tive des  Maures,  prononcée  l'année  précédente  :  les  <  ma- 
riages espagnols  »  des  fils  de  Henri  IV  avaient  justifié 
cette  allégresse.  A  Vienne,  lempereur  Rodolphe  fut  rem- 
placé par  Mathias  en  1611,  et  la  réaction  catholique  s'ac- 
centua en  Allemagne.  Mathias  n'avait  pas  d'enfants,  et  le 
droit  de  succession  était  douteux  :  Philippe  III  d'Espagne 
pouvait  élever  des  prétentions,  et  songeait  à  réunir  les 
deux  moitiés  de  l'empire  de  Charles-Quint.  Mais  Mathias 
préféra  désigner  son  cousin,  Ferdinand  de  Styrie,  un  élève 
des  Jésuites  :  et,  comme  ce  prince  offrait  aux  électeurs 
catholiques  les  mêmes  garanties  que  le  roi  espagnol,  sans 
paraître  aussi  dangereux  pour  leur  indépendance,  Taffaire 
s  arrangea  sans  difficulté. 

En  revanche,  les  protestants  d* Allemagne,  qu!  venaient 
de  jouir  de  60  ans  de  paix,  s'inquiétaient  de  plus  en  plus. 
Ce  fut  dans  les  États  héréditaires  d'Autriche,  où  les  ré- 
formés se  sentaient  plus  directement  menacés,  qu'eut  lieu 
Texplosion  (défenestration  de  Prague,  1618).  On  opposa  à 
Ferdinand  Télecteur  protestant  du  Palatinat,  Frédéric.  Le 
roi  d'Angleterre  et  le  stathouder  de  Hollande  étaient  portés 
à  le  soutenir  ;  mais,  s'ils  étaient  en  mesure  de  résister  à 
l'Espagne  et  de  la  harceler  sur  mer,  ils  ne  pouvaient  porter 
à  la  maison  d  Autriche  des  coups  décisifs  :  tout  dépendait 
de  Tatlitude  de  la  France. 

Au  cours  des  négociations  qui  avaient  eu  lieu  entre  les 
deux  branches  des  Habsbourg,  le  roi  d'Espagne  avait  cher- 
ché à  obtenir,  comme  dédommagement  du  trône  impérial, 
l'Alsace,  qui  eût  réuni  ses  possessions  du  Sud  et  du  Nord, 
et,  l'entente  avec  les  princes  lorrains  aidant,  rétabli  l'inves- 
tissement de  la  France.  Mais  le  gouvernement  de  Luynes 
ne  s'inquiéta  pas  du  danger  extérieur,  ni  ne  chercha  à  pro- 


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POLITIQUE  DE  LUYNES  215 

fiter  d'abord  de  l'explosion  de  la  <  guerre  de  Trente  Ans  ». 
Les  succès  militaires  de  la  maison  d'Autriche  allaient  se 
poursuivre  longtemps  avant  de  changer  cet  état  d'esprit. 


III 
L'imbroglio. 


Le  nouveau  gouvernement  français  avait  eu  tout  de  suite 
à  compter  avec  la  rancune  de  la  reine  mère,  brutalement 
dépossédée  du  pouvoir.  La  cour  de  Marie  de  Médicis,  à 
Blois,  devint  le  centre  des  intrigues  des  grands  récalci- 
trants, Tespoir  des  huguenots  de  plus  en  plus  méfiants.  Le 
roi  Louis  XIII  finit  par  aller  en  personne  couper  court  à 
cette  agitation  :  la  petite  armée  des  rebelles  fut  dispersée 
aux  Ponts-de-Cé(1619).  Marie  de  Médicis,  heureusement 
pour  elle,  avait  auprès  d'elle  un  jeune  prélat  de  35  ans, 
Tévêqne  de  Luçon,  qui  ménagea  la  réconciliation  entre  la 
mère  et  le  fils. 

Avec  les  huguenots,  la  querelle  était  plus  grave  :  il  s'agis- 
sait des  biens  ecclésiastiques  du  Béarn.  Jeanne  d'ÂIbret, 
mère  de  Henri  IV,  les  avait  sécularisés  ;  Henri  IV  avait 
accordé  une  indemnité  pécuniaire  à  TÉglise  catholique. 
Aux  États  de  1614,  le  clergé  avait  demandé  la  restitution 
de  ces  domaines,  offrant  en  échange  de  largent  aux  réfor- 
més :  a  Que  la  somme  de  10.000  livres  soit  prise  par  an, 
du  fonds  qui  sera  imposé  sur  le  clergé,  pour  être  employée 
au  paiement  desdites  charges,  jusqu'à  ce  que  Sa  Majesté 
puisse  avoir  retranché  lesdites  charges,  et  durant  les  dix 
années  suivantes.  »  Luynes  accorda  cette  demande,  mais  il 
fallut  la  faire  exécuter  par  les  armes. 

Le  Béarn  fut  véritablement  conquis  ;  le  français  resta  la 
seule  langue  employée  dans  les  tribunaux.  Mais  ce  com- 
mencement de   restitution   des  biens  ecclésiastiques  était 


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216  LA   MORT   DE   HENRI   iV 

de  nature  à  alarmer  les  huguenots  sur  toutes  les  conces- 
sions qu'ils  avaient  obtenues. 

Ils  élargirent  le  débat  (1620).  À  l'assemblée  de  la  Ro- 
chelle, ils  divisèrent  le  Midi  de  la  France  en  sept  provinces, 
cherchant  à  se  donner  une  organisation  fédérative  imitée 
des  Hollandais.  Us  oubliaient  que,  même  là  où  la  popula- 
tion protestante  était  le  plus  dense  en  France,  elle  ne  for- 
mait qu'une  minorité:  à  Rouen,  le  gouverneur  fît  simplement 
réunir  la  milice  bourgeoise,  et,  quand  les  réformés  eurent 
pris  place  dans  leurs  compagnies,  les  capitaines  les  désar- 
mèrent et  les  renvoyèrent.  Dans  le  Midi,  l'opération  était 
plus  délicate,  car  il  y  avait  au  moins  quelques  villes  pure- 
ment protestantes.il  fallut,  par  exemple,  que  l'armée  royale 
assiégeât  Montauban(1622),  qui  essuya  plus  de  20.000  coups 
de  canon  sans  se  rendre.  A  la  paix  de  Montpellier  (1622), 
les  protestants  perdirent  le  droit  de  tenir  ces  assemblées 
générales  qui  étaient  de  véritables  conseils  de  guerre  : 
c'était  une  première  brèche  à  Tédit  de  Nantes  —  insuffisante 
encore  pour  le  repos  du  pays.  Louis  XIII,  dès  ce  moment, 
avait  nettement  indiqué  son  intention  :  respecter  la  liberté  de 
conscience,  mais  mettre  le  parti  huguenot  horsd'état  de  nuire. 

Luynes  venait  de  mourir,  laissant  le  gouvernement  à  des 
comparses,  Sillery,  la  Vieuville.  Marie  de  Médicis  réussit 
alors  à  glisser  dans  le  conseil  son  homme  de  confiance, 
l'évêque  de  Luçon,  et  celui-ci  «  se  poussait  »  peu  à  peu  : 
à  partir  d'août  1624,  il  dirigea  les  affaires  ^ 

  ce  moment  même,  le  roi,  pour  essayer  d'ôter  aux  hu- 
guenots le  principal  appui  sur  lequel  ils  comptaient,  con- 
cluait une  alliance  de  famille  avec  la  dynastie  d'Angleterre. 
Charles  P',  qui  allait  succéder  à  Jacques  I*'  en  1625,  épousa 
la  sœur  de  Louis  XIII,  Henriette  de  France.  Et,  comme 
TÂngleterre  entraînait  généralement  la  Hollande,  Louis 
allait  avoir,non  seulement  des  vaisseaux  anglais,mais  encore 


1.  G^est  à  partir  de  cette  époque   que  les  aecréiaires  d'État^  simples 
scribes  au  xvi*  tiède,  devienneDt  peu  à  peu  de  Téritablet  mmiatres. 


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LA  VALTELINE  217 

des  vaisseaux  hollandais,  pour  combattre  les  protestants  de 
la  Rochelle,  de  nouveau  rebelles  <1625).  Il  est  vrai  que 
ceux-ci  y  maintenant,  intriguaient  avec  le  Roi  Catholique  ! 

La  guerre  qui  avait  éclaté  en  Allemagne  avait  tourné  à 
l'avantage  de  T Autriche.  L^électeur  palatin,  battu  à  la 
Montagne-Blanche  (1620),  avait  été  dépouillé  de  ses  États 
malgré  les  timides  protestations  du  roi  anglais.  Les  Autri- 
chiens et  les  Bavarois  faisaient  la  loi  en  Allemagne,  les 
Espagnols  reprenaient  ToiSensive  contre  la  Hollande.Enfin, 
pour  maintenir  les  communications  toujours  ouvertes  entre 
les  possessions  espagnoles  dltalie  et  les  États  héréditaires 
d'Autriche»  on  songeait,  à  Madrid  et  à  Vienne,  à  mettre  la 
main  sur  la  Valteline,  en  l'affranchissant  du  canton  protes- 
tant des  Grisons.  Le  nouveau  secrétaire  d'État  de  Louis  XIII 
sentait  si  bien  la  gravité  de  cette  combinaison,  qu'il  envoya 
des  troupes  en  Valteline  ;  mais  il  déconseillait  hautement 
d'entreprendre  une  guerre  générale  pour  la  faire  échouer. 

Les  protestants  d'Allemagne  étaient  réduits  aux  secours 
du  roi  Christian  IV  de  Danemark.  L'Empereur  dut  envoyer 
contre  celui-ci  son  meilleur  général,  Wallenstein  (1625). 
On  sentait  que  le  petit  roi  du  Nord  était  encouragé  sous 
main  par  la  France  et  l'Angleterre  ;  mais  la  première  des 
deux  puissances  n'osait  pas  se  compromettre  ouverte- 
ment. 

Les  deux  rois,  en  effet,  s'étaient  déjà  séparés  de  nou- 
veau. On  connaît  l'anecdote  qui  a  «  illustré  »  cette 
rupture  :  Charles  I*^  renvoyant  les  domestiques  français  de 
Henriette,  et,  comme  elle  les  regarde  partir  en  pleurant, 
l'arrachant  de  la  fenêtre  si  brusquement  que  ses  ongles  en 
saignent.  Le  roi  d'Angleterre  se  rapprochait  des  huguenots 
de  France,  sous  la  pression  d'un  sentiment  national  gran- 
dissant, et  qui  devait  aboutir  à  la  Révolution.  Et  la  France 
semblait  s'écarter  de  jour  en  jour  de  la  politique  antiespa- 
gnole. 

Au  fond,  tout  cela  se  résumait  d'un  mot  :  le  roi  de  France 
ne  pouvait  en  même  temps  réduire  ses  sujets  rebelles  et  se 
lancer  dans  une  guerre  contre  la  maison  d'Autriche.  Mais 

BSQUI8SB  mST.   DE  FRANCS.  10 


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218  LA  MORT  DB  HENRI  IV 

il  ne  faut  pas  chercher  à  rendre  trop  claire  une  situation  très 
confuse  :  l'imbroglio  apparaît,  à  ce  moment,  complet  en 
France  et  en  Europe.  Heureusement,  Thomme  qui  est  ca- 
pable de  le  dénouer  méthodiquement  au  profit  delà  mo- 
narchie française  a  déjà  pris  place  aux  conseils  du  gouver- 
nement :  Tévêque  de  Luçon,  que  Marie  de  Médicis  a  donné 
à  Louis  XIII)  s'appelle  Richelieu. 


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CHAPITRE  VI 
RICHELIEU   (1624-1648) 


Richelîea. 

I.  Les  hugubnots  (16W).—  Ricbelieu  et  la  cour.—  Les  notables  (1626-7). 

—  La  Rochelle  (1627-8).  —  L'édit  de  grâce  (1629).  -  Édit  de  restitu- 
tion (1629^  la  question  de  Manloue  (1630)  et  Gustave-Adolphe  (1631-2). 

—  La  maison  d'Autriche  toujours  victorieuse. 

II.  La  maison  d'Autriche  (1635-1648).  —Journée  des  Dupes  (1630),  Mont- 
morency (1632).  —  Les  intendants.  —  Les  Lorrains.  —  Préparatifs  de 
guerre.  —  La  guerre  (19  mai  1635).  —  Gorbîe  (1636).—  L'offensive.  — 
Les  derniers  complots  '1642).— Changement  de  gouvernement  (1642-3). 

—  Rocroy  (19  mai  1643).  —  Gondé  et  Turenne. 

ni.  —  Pau  de  Westphalib  (1648).  —  La  paix  avec  l'Empire  (24  octobre 
1648).  — L'Allemagne  impuissante.  —  Cession  de  l'Alsace. 


Il  était  donc  prouvé  que,tant  que  les  forces  rebelles  créées 
par  les  guerres  de  religion  resteraient  organisées,  la  France 
ne  pourrait  agir  avec  vigueur  pour  faire  prévaloir  ce  principe 
d'équilibre  auquel  la  puissance  de  la  maison  d'Autriche 
avait  attaché  sa  fortune.  Mais  la  condition  première  comme 
le  bat  dernier  étaient  également  présents  à  l'esprit  de 
rhomme  qui  venait  'd'arriver  au  pouvoir.  Il  avait  40  ans  : 
on  connaissait  son  ambition  depuis  longtemps,  et  on  soup- 
çonnait sa  supériorité  politique^  puisque  Tambassadeur 
vénitien,  en  le  voyant  entrer  au  ministère  (1624),  avait  écrit  : 
«  autant  qu'il  est  possible  de  prévoir  humainement  l'avenir, 
le  nouvel  édifice  ne  s'écroulera  pas  aussi  facilement  que  les 
autres  ».  Cependant,  les  débuts  du  cardinal  de  Richelieu 
risquaient  de  décevoir  ses  admirateurs.  Au  dedans,  malgré 
les  secours  des  Anglais  et  des  Hollandais,  il  avait  fallu 
traiter  encore  avec  les  huguenots  (1625-6).  Au  dehors,  l'af- 
faire de  laValteline,  mal  engagée  par  les  prédécesseur  s,  avait 


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220  RIGHËUEU 

abouti  à  une  demi-reculade  :  au  traité  de  Monçon  (mars 
1626),  le  roi  de  France  obtînt  que  les  passages  des  Alpes  lui 
restassent  ouverts,  mais  les  Valtelins  demeurèrent  indépen- 
dants des  Grisons.  Toutefois  les  deux  questions  étaient 
seulement  ajournées. 


I 
Les  hngaenots  (1629). 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  Richelieu  ait  été  d'emblée 
maître  des  «  dix  pieds  carrés  de  cabinet  »  dont  dépendait  sa 
situation.  Il  se  trouva  un  certain  nombre  de  mécontents 
ou  d'écervelés  pour  exploiter  ses  débuts  malheureux.  L*oc- 
casion  fat  le  mariage  qu'il  voulait  faire  contracter  au  frère 
du  roi  et  héritier  présomptif,  Gaston  d'Orléans,  avec  M"*  de 
Montpensier  :  le  mariage  était  considéré  comme  anticatho- 
lique par  les  dévots  de  la  cour  et  de  la  haute  société.  Riche- 
lieu intervint  avec  vigueur  contre  le  «  parti  de  Taversion  »  : 
d'Ornano  fut  embastillé,  Chalais  décapité  (1626).  Le  minis- 
tre avait  revendiqué  hautement  la  responsabilité  de  ces 
mesures  :  il  fut  désormais  le  point  de  mire  des  mécontents, 
derrière  lesquels  étaient  presque  toujours  les  hommes 
d'État  espagnols'. 

C'est  pourquoi  Richelieu  se  préoccupa  de  se  montrer 
appuyé  sur  la  nation  :  il  se  méfiait  des  États  généraux,  et 
ne  réunit  que  les  notables  (1626-7),  12  prélats,  10  nobles, 
22  membres  des  cours  souveraines,  le  prévôt  des  marchands 
et  un  trésorier  des  finances.  Il  leur  tint  un  langage  signi- 
ficatif :  <  Les  malades  mourant  aussi  bien  quelquefois  pour 
être  surchargés  de  remèdes  que  pour  en  être  entièrement 
privés,  j'estime  que  pour  rétablir  cet  État  en  sa  première 
splendeur,  il  n'est  pas  besoin  de  beaucoup  d'ordonnances, 


1.  Le  roi  d'Espagne  était  alors  Philippe  IV  (1621-1665),   pour  leqael 
gouvernait  le  due  d'OlÎTarès. 


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LA  MARINE  FRANÇAISE  221 

mais  bien  de  réelles  exécutions.  »  Les  notables  se  chargèrent 
des  ordonnances,  et  Richelieu  tint  compte  de  leurs  avis. 
Il  en  sortit  un  code  rédigé  par  le  chancelier  Michel  de 
Marillac  (Code  Michau)^  et  passablement  incohérent  :  code 
que  le  Parlement  refusa  d'ailleurs  d'enregistrer.  Une  partie 
mérite  pourtant  d'être  signalée  :  les  articles  430-461,  relatifs 
à  la  marine.  La  flotte  française  date  de  là. 

c  J'ai  le  cœur  tout  serré,  écrivait  un  marin  en  1626, 
quand  je  viens  à  considérer  les  discours  que  font  tous  les 
jours  les  étrangers,  quand  ils  parlent  de  la  France.  Et 
me  disaient  :  Quelle  puissance  a  votre  roy,  vu  qu'en  toutes 
ses  forces,  il  n'a  pu  vaincre  un  gentilhomme  de  ses  sujets 
(Rohan,  le  chef  du  parti  huguenot)  sans  l'assistance  d'An- 
gleterre, de  Hollande  et  de  Malte  :  à  plus  forte  raison,  s'il 
avait  guerre  contre  le  roi  d'Angleterre.  »  Richelieu  com- 
mença par  abolir  la  charge  d'amiral  de  France,  et  s'intitula 
grand  mattre  de  la  navigation  :  les  trois  autres  amiraux 
(Guyenne,  Bretagne,  Levant)  disparurent  ensuite,  et  toute 
l'administration  de  la  marine  se  trouva  concentrée  en  une 
seule  main.  Dés  1627,  rejBféctif  normal  de  la  flotte  fut  fixé 
à  45  vaisseaux  de  ligne.  Le  cardinal  était  résolu  à  continuer 
l'œuvre  :  il  avait  toujours  présent  le  souvenir  d'un  affront 
fait  à  Sully,  «  ces  trois  coups  de  canon  qui,  perçant  son 
navire,  percèrent  en  même  temps  le  cœur  de  tout  bon 
Français  *,  » 

Cependant,  il  veillait  aux  <  réelles  exécutions  ».  Il  com- 
mençait à  balayer  ceux  des  châteaux  qui  étaient  à  l'épreuve 
du  canon.  Il  s'attaquait  même  aux  personnes  :  un  duelliste 
intraitable,  Boutteville,  paya  de  sa  vie  sa  désobéissance 
aux  édits  (1627).  La  passion  des  duels  résista  à  cet  exemple  : 
ce  qui  corrigea  les  «  chevaux  de  sang  devenus  vicieux  à 
récurie  »  (d'Avenel),  ce  furent  les  guerres  sanglantes  qui , 
allaient  se  succéder  pendant  75  ans.  Au  reste,  Richelieu 
n'avait  aucun  parti  pris  contre  la  noblesse  :  il  la  voulait 
seulement  dans  la  main  du  Roi. 

1.  La  Ronciére,  Hisi.  de  la  mar.  fr.f  t.  lY. 


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222  RICHBUBU 

Maintenant,  il  pouvait  se  donner  tout  entier  aux  deux 
besognes  capitales  :  guerre  contre  les  huguenots,  derrière 
lesquels  serait  l'Angleterre,  —  lutte  diplomatique  contre  la 
maison  d'Autriche.  Sa  grande  habileté  fut  de  séparer  les 
deux  luttes. 

Contre  les  huguenots,  la  guerre  reprit  autour  de  la  Ro- 
chelle (1627).  Le  roi  avait  fait  bâtir  un  fort  en  face  de  la 
ville,  le  fort  Louis,  etTaltière  cité  protestante  ne  pouvait 
se  résigner  à  voir  ainsi  brider  ses  commerçants  et  ses 
flibustiers  :  «  Il  faut  que  le  fort  prenne  la  ville,  ou  que  la 
ville  prenne  le  fort,  »  disait-on.  Le  roi  se  mit  en  marche  de 
sa  personne  : 

Donc,  un  nonveaa  labeur  à  tes  armes  s'apprête . 
Prends  ta  foudre,  Louis,  et  va  comme  un  lion 
Donner  le  dernier  coup  à  la  dernière  tête 
De  la  rébellion, 

chanta  Malherbe  '.  Mais  le  labeur  fut  rude,  caria  ville 
avait  derrière  elle  la  mer  libre,  et  la  flotte  anglaise.  Riche- 
lieu jeta  une  digue  pour  barrer  Feutrée  du  port.  Cet  entas- 
sement de  pierres,  dans  une  mer  rebelle,  fut  fort  admiré,  et 
méritait  de  l'être  : 

Et  là  suait  Euryte  à  détacher  les   roches 
Qu'Encelade  jetait. 

Les  Anglais  pouvaient  maintenant  être  reçus  à  coups  de 
canon.  Mais  la  ville,  sous  la  direction  du  fameux  maire 
Guiton,  résista  jusqu'au  bout  aux  horreurs  de  la  faim  (1628). 
Quand  Louis  XIII  y  entra,  ce  fut  au  milieu  des  tas  de 
cadavres  <  qui  achevaient  de  se  dessécher  plutôt  qu'ils  ne 
pourrissaient  »  (Richelieu)  : 

Enfin,  mon  roi  les  a  mis  bas, 

Ces  murs  qui  de  tant  de  combats 

Furent  les  tragiques  matières. 
La  Rochelle  est  en  poudre,  et  ses  champs  désertés 

N*ont  face  que  de  cimetières. 
Où  gisent  les  Titans  qui  les  ont  habités. 

1.  Malherbe  ,1555-1628).  Je  profite  de  cette  occasion  pour  citer  celui 
qui  <  réduisit  la  muse  aux  règles  du  devoir  ». 


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l'édit  db  gracb  223 

Restait  l'antre  forteresse  des  huguenots  :  les  Cévennes. 
Richelieu  y  accompagna  le  roi,  et  c'est  à  Âlais  que  fut  signé 
le  pacte  qui  mettait  fin  à  la  lutte  (1629).  Pacte,  cette  fois,  est 
impropre  ;  Louis  XIII  dit  :  Védit  de  grâce. 

Richelieu,  quoique  très  préoccupé  désintérêts  de  la  propa- 
gande catholique,  n'avait  jamais  songé  à  anéantir  violemment 
la  religion  réformée.  Dés  1617-8,  évêque  de  Luçon  et 
écrivant  pour  ses  ouailles  et  pour  son  roi  (Les  principaux 
points  de  la  foi)  y  il  disait  : 

«  En  ce  débat  j^aserai  de  la  pins  grande  modération  ..  et  traiterai 
mes  adversaires  avec  tant  de  douceur  que,  s*ils  se  dépouillent  de 
passion^  ils  auront  sujet  d  en  être  contents.  Par  là,  ils  connaîtront 
que  mon  dessein  est  de  leur  faire  du  bien  et  non  du  mal,  de  les 
guérir  et  non  de  les  blesser,  qu'au  Heu  d*étre  haïs  de  nous,  comme 
ils  disent,  nous  les  aimons  véritablement. . .  Et  afin  qu'ils  ne  peu» 
sent  pas  que,  parlant  de  leur  conversion,  je  veuille  inciter  Votre 
Majesté  à  les  y  porter  par  force,  je  lui  dirai  que  les  voies  les  plus 
douces  sont  celles  que  j'estime  les  plus  convenables  pour  retirer  les 
âmes  de  l'erreur  :  l'expérience  nous  faisant  connaître  que  souvent, 
aux  maladies  d'esprit,  les  remèdes  violents  ne  servent  qu*à  les  aigrir 
davantage Parce  moyen  Votre  Majesté,  correspondant  au  glo- 
rieux titre  de  Très  Chrétien  que  la  piété  de  ses  prédécesseurs  lui  a 
acquis,  se  rendra  le  plus  signalé  roi  du  monde  et  affermira,  de  plus 
en  plus,  le  repos  et  la  paix  dans  son  État.  > 

Louis  XIII  était  acquis  à  ces  idées,  et  Tédit  de  grâce  fut 
rédigé  en  ce  sens.  La  partie  de  l'édit  de  Nantes  qui  faisait 
des  protestants  de  France  une  puissance  militaire,  en  leur 
donnant  des  places  de  sûreté,  devint  définitivement  cadu- 
que. Mais  la  liberté  de  conscience  leur  resta  entière,  et 
Richelieu,  résistant  aux  sollicitations  des  hommes  très 
agissants  qui  avaient  pris  en  main  la  direction  du  catholi- 
cisme, s'appliqua,  dans  toutes  les  questions  de  personnes, 
à  prouver  sa  loyauté.  Les  pasteurs  furent  exempts  de  la 
taille.  Guiton  servit  sur  la  flotte  royale.  La  solution  mo- 
derne de  la  question  religieuse  était  trouvée. 

L'Angleterre  s'était  compromise  peu  honorablement  et 
inutilement.  Richelieu  ne  devait  pas  l'oublier  :  quand  com- 
menceront les  troubles  d'Ecosse  (1638),  il  aura  la  main 


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224  RICHEUEU 

dans  cette  rébellion  ,  destinée  à  aboutir  à  la  chute  de 
Charles  I«^ 

Pendant  que  le  roi  de  France  avait  les  mains  liées,  les 
successeurs  de  Charles-Quint  avaient  poussé  leurs  avan- 
tages. Depuis  la  fin  de  la  guerre  de  Bohôme  et  du  Palatinat, 
le  nord  de  l'Allemagne  avait  été  livré  aux  bandes  impé- 
riales, et,  aux  Pays-Bas,  Spinola,  par  ses  succès  contre  les 
Hollandais,  avait  fourni  de  beaux  sujets  au  pinceau  de 
Velasquez  (les  Lances).  Le  roi  de  Danemark  fut  rudement 
puni  de  son  intervention  par  Tilly  et  Wallenstein.  Enfin, 
l'empereur  Ferdinand  II  crut  pouvoir  faire  le  dernier  pas  : 
l'année  même  de  Tédit  de  grâce  (1629),  il  signa  Yédit  de 
restitution,  qui  obligeait  les  princes  protestants  à  rendre 
à  l'Église  les  biens  sécularisés  depuis  1555. 

Richelieu  ne  pouvait  encore  qu'essayer  de  rompre  le 
cercle  espagnol,  sans  s'engager  à  fond  :  une  occasion  s'offrit 
quand  le  hasard  d'une  succession  mit  Mantoue  et  le  Mont- 
ferrat  en  des  mains  françaises.  Le  point  à  surveiller  était 
la  Savoie-Piémont,  dont  le  malheureux  duc  déployait  des 
trésors  de  finesse  dauphinoise  ou  italienne  pour  louvoyer 
entre  les  Français,  établis  au  pied  des  Alpes,  et  les  Espa- 
gnolsy  maîtres  de  Naples  et  de  Milan  :  cette  fois,  il  aidait 
les  Espagnols  à  reprendre  le  Montferrat  à  Charles  de 
Ne  vers.  Louis  XIII  et  Richelieu  allèrent  forcer  le  pas  de 
Suze  (1629),  et  une  garnison  française  resta  dans  Casai.  La 
paix  conclue  sous  les  murs  de  cette  place  par  l'intermé- 
diaire du  Pape  laissa  à  la  France  Pignerol,  qui  nous 
ouvrait  la  porte  de  Tltalie  pour  le  jour  où  éclaterait  la 
guerre  prévue. 

Contre  l'Autriche,  Richelieu  n'agissait  qu'indirectement, 
mais  sa  main  se  retrouvait  partout.  En  1630,  Ferdinand 
voulait  faire  désigner  d'avance  son  fils  comme  empereur  : 
le  confident  de  Richelieu,  le  P.  Joseph,  parvint  à  alarmer 
même  les  électeurs  catholiques,  et  le  projet  échoua.  Bien 
plus,  les  princes  de  TEmpire  exigèrent  le  renvoi  du  redou- 
table Wallenstein,  et  Ferdinand  se  trouva  sans  général,  au 


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RICHELIEU  ET  OUSTÂTB- ADOLPHE  225 

moment  où  se  levait  l'ennemi  le  pins  dangereux  qu'il  eût 
encore  rencontré.  Gustaye-Âdolphe  était  roi  de  Suéde 
depuis  1611,  et,  depuis  lors,  guerroyait  contre  ses  voisins 
polonais  ou  autres  :  il  s'était  constitué  dans  ces  guerres 
une  armée  solide.  Ce  fut  Richelieu  qui  s'entremit  pour 
opérer  les  réconciliations  nécesaires,  et  qui  versa  les 
subsides  indispensables  pour  amener  cette  armée  en  Alle- 
magne. Ainsi  Gustave-Adolphe  put  venir  au  secours  des 
protestants  en  1631.  Tilly  fut  vaincu  et  tué  :  Wallenstein 
lui-même,  rappelé,  ne  put  arracher  aux  Suédois  le  champ 
de  bataille  de  Lûtzen  (1632).  Il  est  vrai  que  Gustave- 
Adolphe  succomba  dans  cette  action,  et  qu'après  sa  mort 
les  Suédois  furent  vaincus  à  Nordlingen  (1634). 

Le  seul  échec  sérieux  pour  la  maison  d'Autriche  résultait 
donc  des  succès  maritimes  constants  des  Hollandais  :  sur 
ce  point  au  moins,  le  colosse  espagnol,  manifestement,  était 
touché. 


II 
La  maison  d'Autrlcha  (1685-48). 

Les  huguenots  domptés,  Richelieu  n'avait  pas  encore 
retrouvé  sa  liberté  d'action  au  dedans.  Marie  de  Médicis  ne 
pouvait  pardonner  à  celui  qu'elle  considérait  comme  sa 
créature,  ni  l'ascendant  qu'il  avait  pris,  ni  la  politique  qu'il 
suivait.  Autour  d'elle  se  ralliaient  tous  ceux  que  le  réta- 
blissement de  l'autorité  royale  inquiétait,  des  hommes 
comme  ce  Bassompierre  qui  avait  dit  :  «  Vous  verrez  que 
noas  serons  assez  fous  pour  prendre  la  Rochelle  I  »  En 
1630,  un  grand  assaut  fut  donné  au  roi,  et  un  instant  on 
crut  la  partie  gagnée  :  les  courtisans  s'entassaient  au 
Luxembourg,  le  palais  qu'avait  fait  construire  Marie.  Mais 
déjà  Louis  XIII  avait  fait  rassurer  le  cardinal  par  son  écuyer 
Saint-Simon  :  ce  iui  la  journée  des  Dupes.  La  reine  mère  fit 
}M>one  çontepance  quelque  temps  encore,  puis  finit  par  aller 

10* 


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226  RICHELIEU 

cacher  son  dépit  à  Bruxelles.  Le  maréchal  de  Marillac, 
qui  avait  représenté  Tarmée  dans  le  complot»  fut  arrêté  et 
décapité  en  1632. 

Restait  Gaston  d'Orléans,  le  frère  et  l'héritier  présomptif 
du  roi,  l'espoir  de  tous  les  rebelles,  — triste  prince,  heureu- 
sement, et  <  qui  avait,  à  Véxception  du  courage^  toutes  les 
qualités  de  Thonnête  homme  »,  dira  cruellement  Retz. 
Mais  il  pouvait  servir  de  drapeau,  et  un  gouverneur  de 
province  se  trouva  prêt  à  le  soutenir  :  Montmorency,  adoré 
dans  son  Languedoc,  où  l'autonomie  régionale  était  encore 
si  forte.  En  1632,  la  révolte  éclata  :  il  fallut  un  maréchal  de 
France,  Schomberg,  et  une  bataille  en  règle,  près  de  Castel- 
naudary,  pour  réduire  Montmorency.  II  périt  sur  Téchafaud 
de  Toulouse  en  1632. 

Depuis  longtemps,  Richelieu  s'occupait  de  limiter  le 
pouvoir  des  gouverneurs  de  province,  qui  existaient  avant 
le  xvi^  siècle,  mais  s'étaient  rendus  presque  inamovibles 
et  tout-puissants  au  temps  des  guerres  religieuses.  Il  avait 
proposé  de  les  déplacer  tous  les  trois  ans.  C'est  évidem- 
ment contre  eux  qu'il  développa  l'institution  des  intendants^ 
simples  maîtres  des  requêtes  détachés  du  Conseil  et 
investis  d'attributions  vagues  de  justice,  police  et  financer. 
Ceux-ci  n'étaient  que  les  successeurs  des  enquêteurs  que 
nous  rencontrons  presque  à  toutes  les  époques  de  la 
monarchie  :  mais  c'est  certainement  à  cette  époque  que 
leurs  fonctions  deviennent  permanentes .  L'institution  n'a 
jamais  perdu  son  caractère  militant  :  elle  devait,  non  seule- 
ment annuler  les  gouverneurs,  mais  frapper  bien  des 
libertés  qui  faisaient  la  vie  du  pays  et  ne  nuisaient  pas  à 
son  essentielle  unité.  Ce  n'est  pas  par  hasard  que  la  mau- 
vaise administration  des  communes,  leur  endettement 
progressif,  s'accusent  à  partir  du  règne  de  Louis  XIII. 

La  «  féodalité  »  n'avait  plus  de  représentants  qu'aux 
frontières,  dans  ces  terres  lorraines  qui  d'ailleurs  n'étaient 
pas  encore  rattachées  au  royaume  :  le  duc  de  Lorraine,  le 
duc  de  Bouillon,  maître  de  Sedan,  étaient  en  relations  cons- 
tantes avec  l'Espagne.    La  Lorraine  fut  occupée,  aban- 


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GOUVERNEMENT  DB  RICHELIEU  227 

donnée,    réoccnpée.    Les    derniers  coups  tentés   contre 
Richelieu  à  Tintérienr  partiront  de  là. 

Cependant,  au  milieu  de  tant  de  traverses*  le  cardinal 
administrait,  développait  les  moyens  d'action  de  la  France. 
Henri  IV  se  félicitait  de  pouvoir  envahir  l'Allemagne  avec 
30.000  hommes,  Gustave- Adolphe  n'en  avait  pas  eu  davan- 
tage :  Richelieu  porta  peu  à  peu  les  effectifs  à  155.000 
hommes.  A  la  vérité,  c'était  là  un  chiffre  sur  le  papier,  et, 
dans  un  temps  où  colonels  et  capitaines  étaient  encore 
propriétaires  de  leur  corps,  les  nombres  réels  différaient 
souvent  étrangement  des  nombres  déclarés.  En  1630, 
Richelieu  croyait  avoir  3  ou  4.000  hommes  à  Casai  :  il  y 
en  avait  1.700.  —  La  marine  fut  réellement  créée  par  le 
cardinal,  qui  en  avait  assumé  la  direction  spéciale  :  le 
budget,  qui  était  de  929.000  liv.  à  son  arrivée  au  pouvoir,  fut 
de  4.327.000  liv.  à  sa  mort.  —  Le  tout  n'allait  pas  sans  une 
augmentation  énorme  d'impôts,  et  pourtant  on  a  calculé  que 
le  Français  ne  payait  alors,  en  temps  de  guerre,  que  la 
moitié  (?)  de  ce  qu'il  paie  aujourd'hui  en  temps  de  paix.  Mais 
la  perception  était  dure,  et  des  révoltes  éclatèrent  en  Nor- 
mandie, en  Provence.  M.  d'Avenel  a  cherché  à  prouver 
que  Richelieu  eût  pu  obtenir  les  mêmes  résultats  dans  la 
politique  générale  en  ménageant  mieux  les  ressources  du 
pays,  et  il  semble  l'avoir  convaincu  d  avoir  été  un  déplo- 
rable ministre  des  finances. 

C'est  que,  de  plus  en  plus,  le  ministre  était  absorbé  uni- 
quement par  Tapproche  de  la  guerre  d'Espagne.  Depuis  la 
mort  de  Gustave*Adolphe,  et  malgré  la  présence  toujours 
menaçante  de  l'armée  suédoise  en  Saxe,  la  position  de  la 
maison  de  Habsbourg  paraissait  aussi  solide  que  jamais. 
La  main  de  l'Espagnol  s^était  retrouvée  dans  tous  les 
complots  destinés  à  paralyser  l'État  français,  évidente,  à 
peine  dissimulée.  Le  19  mai  1635,  un  héraut  français,  vêtu 
à  l'ancienne  mode,  vint  à  Bruxelles,  au  grand  Sablon, 
porter  le  défi  de  Louis  XIII  au  Cardinal-Infant,  gouverneur 
des  Pays-Bas^  et,  comme  personne  ne  releva  son  parche- 


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228  RIGHEUEU 

min,  il  s'en  alla.  Â  Madrid»  Olivarès  répondit  que,  puisque 
les  deux  couronnes  ne  pouvaient  vivre  en  paix,  mieux  valait 
en  venir  franchement  aux  armes .  D^aiileurs,  plusieurs  fois 
déjà,  opérant  contre  la  Lorraine,  des  colonnes  françaises 
avaient  violé  le  territoire  impérial. 

Richelieu  ne  songeait  pas  à  moins  qu'à  une  triple  offen- 
sive, aux  Pays-Bas,  en  Franche-Comté,  en  Italie.  Mais  les 
Espagnols  lui  prouvèrent  qu*ils  n'étaient  pas  encore  réduits 
à  se  défendre  :  en  1636,  ce  fut  la  France  qui  fut  envahie  sur 
deux  points  Au  nord»  Tennemi  assiégea  Corbie  sur  la 
Somme.  Il  y  eut  un  moment  de  panique  à  Paris.  Mais  la 
ville  assiégée  tint  bon,  et  le  Cardinal  vint  la  délivrer  lui- 
même.  En  Bourgogne,  Saint-Jean-de-Losne  avait  non  moins 
bien  résisté,  soutenue  par  un  élan  remarquable  de  toute  la 
province. 

Et  la  chance,  bien  aidée,  tourna.  Elle  tourna  en  Flandre, 
où  les  Français  rentrèrent  à  Arras,  la  ville  qu'on  avait 
laissé  échapper  depuis  Louis  XI.  Elle  tourna  en  Alsace,  où 
les  troupes  françaises  visaient  Brisach,  «  le  plus  important 
point  de  tonte  l'Europe  »,  parce  que  c'était  le  pont  du  Rhin. 
Elle  tourna  en  Allemagne,  où  Richelieu  acheta  au  chancelier 
de  Suède  Oxenstiem  larmée  de  Gustave- Adolphe,  après  la 
mort  de  Bernard  de  Saxe-Weimar  (1639).  Elle  tourna  en 
Italie,  où  le  Piémont  dut,  bon  gré  mal  gré,  livrer  passage 
aux  Français.  Elle  tourna  enfin  sur  mer,  et  ceci  permit 
d'attaquerl'adversaire  jusque  chez  lui.  En  1640,  la  Cata- 
logne se  révolta,  et  Louis  XIII  s'empressa  de  traiter  avec 
les  Barcelonais.  En  même  temps,  le  Portugal,  la  conquête 
de  Philippe  II,  retrouvait  une  dynastie  nationale  avec  les 
Bragance,  et  ce  fait  entraînait  pour  l'Espagne  la  perte  des 
colonies  portugaises  :  Louis  XIII  négocia  la  paix  du  Por- 
tugal avec  les  Hollandais. 

On  conçoit  que  l'homme  qui  avait  ainsi  réuni  en  un 
faisceau  toutes  les  forces  hostiles  à  la  maison  d'Autriche, 
fût  l'objet  de  bien  des  haines.  Contre  lui  se  concentraient 
les  menées  des  ministres  espagnols,  les  intrigues  des 
factieux,   voire  les    poignards  des    assassins.    En   1638, 


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LA   FIN   DE  RICHELIEU  229 

Loais  XIII  avait  eu  enfin  d*Ânne  d'Autriche  un  fils,  qui 
devait  être  Louis  XIV  :  Gaston  d'Orléans  cessait  d'être 
héritier  pésomptif,  mais  ne  cessa  pas  de  pactiser  avec  les 
Lorrains.  En  1641,  le  comte  de  Soissons  faisait  une  tenta- 
tive du  côté  des  Ardennes  :  il  y  périt  au  bois  de  la  Marfée. 
En  1642,  Bouillon  trouva  encore  des  complices  dans  Tentou- 
rage  immédiat  du  roi.  Un  jeune  étourdi,  Cinq-Mars,  parce 
que  Louis  XIII  l'appelait  «  bon  ami  »,  crut  pouvoir  intriguer 
avec  les  Espagnols  sous  les  murs  mêmes  de  Perpignan, 
alors  assiégée  par  l'armée  française.  Richelieu,  averti  à 
temps,  fit  arrêter  les  coupables  :  Bouillon  se  racheta  en 
livrant  Sedan.  Cinq-Mars  n'avait  rien  à  donner  en  échange 
de  sa  tête  :  il  fut  décapité.  Son  ami  de  Thou  fut  condanmé 
à  mort  pour  non-révélation*.  Leur  jeunesse,  leur  amitié, 
leur  bonne  grâce,  leur  avaient  conquis  bien  des  sympathies, 
et  <  il  n'y  eut  personne  qui,  en  détestant  le  crime,  ne 
plaignît  les  criminels  ». 

A  ce  moment,  Richelieu  était  mourant.  II  avait  perdu  le 
P.  Joseph  au  moment  même  où  les  Français  entraient  à 
Brisach.  Lui-même  vit  conquérir  l'Artois  et  le  Roussillon. 
Puis  le  mal  qui  lui  déchirait  la  poitrine  l'emporta  en  son 
Palais-Cardinal  (Palais-Royal)  le  5  décembre  1642.  Quand 
le  prêtre  lui  demanda  s*il  pardonnait  à  ses  ennemis  :  «  Mes 
ennemis  ?  dit-il,  je  n'en  ai  connu  d'autres  que  ceux  de 
rÉtat  ».  Mots  importants  pour  l'historien  curieux  de  la  psy- 
chologie de  cet  homme  :  il  pensait  très  certainement,  en 
les  prononçant,  comparaître  quelques  instants  plus  tard 
devant  un  Juge  infaillible . 

Louis  XIII  dit  simplement  :  «  Voici  mort  un  grand  poli- 
tique !  »  Lui-même  ne  survécut  que  cinq  mois  au  ministre 
qu'il  avait  toujours  soutenu  sans  l'aimer.  La  régence  fut 
remise  à  Anne  d'Autriche,  le  gouvernement  à  un  prélat  que 
les  négociations  de  Casai  avaient  attaché  à  la  maison  de 
France  :Mazarin. 


1.  G'éUît  le  fils  d'Ang.  da  Thoa  (1563-1617),  jnritcoosulte  et  auteur 
d'une  Hiâioirt  dâ  mon  temps. 


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230  RICHBUEU 

Les  Espagnols  n'avaient  pas  négligé  de  profiter  du  chan- 
gement de  régime  en  France  pour  tenter  de  ressaisir  la  vic- 
toire. An  printemps  de  1643,  ils  se  présentèrent  à  la  trouée 
de  la  Meuse^  et  assiégèrent  «la triste  Rocroy  »,  pour  s'ou- 
vrir la  route  de  l'Oise  et  de  Paris.  L'armée  de  secours  était 
commandée  par  un  débutant,  Enghien,  fils  du  vieux  prince 
de  Condé,  bien  conseillé  par  des  capitaines  expérimentés. 
Après  quelques  jours  de  canonnade,  il  attaqua  pour  prévenir 
l'arrivée  des  Allemands  qui  venaient  par  le  Luxembourg. 
L'aile  gauche  française  fut  enfoncée,  mise  en  grand  péril. 
Mais  Enghien,  vainqueur  à  la  droite,  se  rabattit  derrière  la 
ligne  de  bataille,  et  vint  mettre  les  vainqueurs  d'un  moment 
entre  deux  feux.  «  Restait  cette  redoutable  infanterie  de 
l'armée  d'Espagne,  dont  les  gros  bataillons  serrés,  sem- 
blables à  autant  de  tours,  mais  à  des  tours  qui  sauraient 
réparer  leurs  brèches,  demeuraient  inébranlables  au  milieu 
de  tout  le  reste  en  déroute,  et  lançaient  des  feux  de  toutes 
parts.  »  Cavalerie,  infanterie,  artillerie,  se  concentrèrent 
sur  ces  régiments  d*élite  :  enfin  leurs  chefs  tombèrent,  ils 
cédèrent.  Les.  Allemands  arrivèrent  le  soir  même  (19  mai 
1643),  mais,  voyant  tout  perdu,  ils  repartirent. 

Il  y  avait  cent  cinquante  ans  que  les  Espagnols  avaient 
pris  Grenade  et  vaincu  à  Cérignola  :  depuis,  ils  étaient 
reconnus  comme  les  premiers  soldats  du  monde.  Le  tour  de 
l'infanterie  française  était  venu  —  pour  deux  siècles.  Quand 
se  produira  pour  elle  le  tragique  revirement  des  choses 
humaines,  ce  sera  à  quelques  lieues  de  Rocroy,  à  Sedan. 

Dès  lors,  ToSensive  était  aux  Français.  En  Allemagne, 
un  autre  jeune  général,  le  vicomte  de  Turenne,  de  la  mai- 
son de  Bouillon,  avait  commencé  à  s'avancer  sur  le  Danube  : 
les  Bavarois  furent  battus  à  Fribourg  (1644),  à  Nordlin- 
gen  (1645).  Cependant  le  chef  des  Suédois,  le  paralytique 
Torstenson,  triomphait  à  Jankowitz  (1645).  Turenne  et 
les  Suédois  allaient  se  donner  la  main  sous  les  murs  de 
Vienne,  quand  la  paix  intervint.  Enghien,  devenu  prince  de 
Condé,  eut  encore  le  temps  de  disperser  les  Espagnols  à 
Lens  (1648). 


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ROCROYi   LA  PAIX   DE  WBSTPHALIB  231 

III 

Paix  de  Westphalle  (1648). 

Dès  le  lendemain  de  la  mort  de  Richelieu,  des  négocia- 
tions étaient  ouvertes  dans  deux  villes  de  Westphalie  : 
Munster  et  Osnabrûck.  Il  s'agissait  de  tirer  les  conséquences 
de  la  réforme  protestante  et  de  la  réaction  catholique  ;  pour 
la  première  fois,  des  puissances  que  le  Pape,  le  roi  d'Es- 
pagne et  le  souverain  autrichien,  n'avaient  jamais  voulu 
reconnaître  comme  régulières,  allaient  être  admises  à  traiter 
solennellement.  Les  questions  de  droit  public  n'étaient  donc 
pas  moins  difficiles  à  trancher  que  les  questions  de  pos- 
session territoriale,  et  chaque  diplomate  devait  être  doublé 
d*un  jurisconsulte  :  la  France  était  représentée  par  Servien 
et  d'Avaux. 

La  paix  ne  fut  signée  qu  en  1648,  et  les  dernières  ratifica- 
tions traînèrent  même  jusqu'en  1650.  Le  Saint-Empire, 
auquel  un  Charles-Quint  avait  encore  pu  rendre  quelque 
consistance,  était  dissous  cette  fois.  Les  princes  devenaient 
vraiment  souverains.  Pour  la  religion,  d*abord  on  étendait 
aux  calvinistes  les  droits  reconnus  aux  luthériens  depuis 
1555;  ensuite,  on  appliquait  le  principe  ca/as  regio,  hujus 
religio  :  telle  patrie,  telle  religion.  En  Allemagne,  où  il  y 
avait  maintenant  350  patries,  le  principe  équivalait  à  peu 
près,  en  fait,  à  la  tolérance.  Mais  l'Allemagne,  dans  son 
ensemble,  était  réduite  à  l'impuissance. 

Les  Allemands  n*en  saluèrent  pas  moins  la  paix  avec 
enthousiasme.  Jusque  dans  les  derniers  villages,  des  fêtes, 
des  gravures,  des  allégories,  popularisèrent  les  repas  gar- 
gantuesques qu'avaient  dévorés,  avant  de  se  séparer,  les 
diplomates  de  Westphalie.  C'est  que  le  pays  avait  payé  cher 
l'honneur  d*avoir  donné  naissance  à  des  mouvements  histo- 
riques  aussi  importants   que   la  Réforme    et  [la  contre- 


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232  RICHELIEU 

réforme  ^  Alors  que,  vers  1618,  la  prospérité  y  était  géné- 
rale et  réelle»  vers  1650,  la  détresse  s  y  voyait  en  tous  lieux. 
Des  villages,  pris  dans  les  régions  les  plus  opposées,  y  étaient 
passés  de6.500  âmes  à  850, de  1.774  familles  à316,  etc.  L'Al- 
lemagne mettra  deux  siècles  à  se  relever  :  ce  qui  permet 
d'apprécier,  par  comparaison,  la  chance  qu*avait  eue  la 
France  de  trouver,  au  sortir  de  la  crise  religieuse,  un  gou- 
vernement comme  celui  de  Henri  IV  et  de  Louis  XIIL 

Plus  d'Empereur  et  plus  de  Pape  :  car  le  Pape  a  réprouvé 
les  traités  de  Westphalie,  qui  mettaient  fin  définitivement  à 
son  pouvoir  d  arbitrage  si  longtemps  reconnu.  Pour  l'Eu- 
rope, l'unité  n'est  plus  attestée  que  par  un  expédient  :  l'équi- 
libre. 

L'équilibre  était  garanti  par  «  les  libertés  germaniques  », 
et  les  libertés  germaniques  étaient  garanties  par  la  France 
et  la  Suède  :  il  va  de  soi  que  la  France  et  la  Suède  ne  les 
garantissaient  pas  gratuitement.  La  France  se  faisait  d'abord 
céder  définitivement  les  Trois-Évêchés  lorrains,  Metz,Toul, 
Verdun,  qn'elle  occupait  en  fait  depuis  un  siècle.  En  outre, 
elle  obtenait  l'Alsace,  que  ses  armées  venaient  de  conquérir. 
L'Empereur  disait  (art.  75)  : 

Imperator  pro  se  totâqae  Serenissimft  Domo  Austriacft,  îtemque 
Imperiam,  cédant  omnibus  juribus,  proprietatibus,  dominiis,  pos- 
sessionibos  ac  jorisdictionibas,  qaœ  hactenus  sibi,  Imperio  et 
familisB  Austriacœ  competebant  in  oppidum  Brisacnm,  Landgra- 
viatum  saperions  et  inférions  Alsatiœ,  Santgoviam,  prsefectoram- 
que  provinr.iaIem  decemcîyitatam  imperialiam  inAlsatiâsitanim... 
omnesque  pagos  et  alia  qasecanqae  jura,  quœ  a  dicta  pnefectarft 
dépendent,  eaqae  omnia  et  singîda  in  Regem  Cbristianissimum 
Regnamque  Galliamm  transférant. 

Il  semble,  à  lire  tant  de  mots  latins,  que  la  cession  soit 
complète.  Et  pourtant  on  ajoute  (art.  89)  : 

Teneator  Rez  Cbristianissimus  non  solnmEpiscopos  Argentinen- 

1.  Ganisius,  Ixautenrda  catédûime  catholi^e,  était  un  jésuite  bava- 
rois. 


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CONQUÊTE  DE  L* ALSACE  233 

sem  et  Basileensem  [Strasboui^g  etBâIe],  cum  civitate  Ârgentinensi, 
sed  etîam  reliquos  per  utramque  AlsatiamRomanoImperio  immé- 
diate subjectos  Ordiues,...  totiusque  inferiorisAlsatisenobilitatem, 
itemque  praedictas  Decem  Ci  vitales  Impériales....  ineâ  libertate  et 
possessîone  immedietatis  erga  Imperiam  romanum  quâ  hactenus 
gavîsœ  sunt,  relinqaere,  ita  ut  nuUam  ulterius  in  eosregiam  supe- 
rioritatem  prœtendere  possît,  sed  iis  juribus  contentas  raaneat, 
quœcanqne  ad  Domum  Ânstriacam  spectabant,  et  per  hnnc  pacifi- 
cationis  tractatum  corons  Galliœ  cedantur. 

Cela  voulait  dire  simplement  que  le  roi  de  France  serait 
tenu  à  plus  de  ménagements  envers  les  seigneurs  posses^ 
sionnés  en  Alsace  qu'envers  les  nobles  d'Ile-de-France  ou 
d'Auvergne .  Il  faudra  encore  150  ans  de  centralisation  pro- 
gressive, couronnés  par  la  Révolution,  pour  que  larticle  89 
du  traité  de  Westpbalie  apparaisse  singulier,  inquiétant, 
monstrueux  :  il  sera,  sinon  la  cause,  au  moins  l'occasion, 
des  guerres  révolutionnaires.  Mais  en  1648,  on  vit  seule- 
ment que  le  roi  de  France  pouvait  désormais  conGer  à  ses 
soldats  «  la  garde  sur  le  Rhin  ». 

La  Suéde  obtenait  les  bouches  de  la  Weser,  de  TElbe,  de 
rOder  :  cela  lésait  l'électeur  de  Brandebourg  et  le  mettait 
en  mauvais  rapports  avec  les  «  sauveurs  »  de  sa  religion  — 
ce  qui  n'était  pas  pour  déplaire  aux  Français.  Au  reste,  bien 
des  questions  restaient  en  suspens  :  l'Espagne  n'avait  rien 
signé. 

Mais,  dés  à  présent,  la  France  a  fait  prévaloir  le  point  de 
vue  qu'elle  maintient  depuis  plus  d*un  siècle.  On  a  vu  quels 
avantages  palpables  elle  en  a  déjà  retirés.  Il  faut  maintenant 
rentrer  à  l'intérieur,  où  cet  effort  prolongé  avait  eu  des  con- 
séquences graves. 


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CHAPITRE  VII 

LA  FRANCE  APRÈS  RIOHEUEU  (1643-1661) 


L*œuvre  de  Kichelieu. 

I.  La  Frondb  (1648-1653).  —  Le  gouvernement  nouveau  et  1  opposition 
en  1643.  —  La  Fronde  :  1«  Fronde  parlementaire  (1648-9)  ;  2*  Fronde 
des  princes  et  princesses  (1649-50)  ;  3^  Union  des  deux  Frondes 
(1650-61),  majorité  du  roi  (sept.  1651),  rupture  des  deux  Frondes 
(1651-2).  —  La  soumission  (1C53-1655).  —  Le  roi  maître  absolu. 

II.  La.  paix  DBS  Pyrénées  vl659).  —  La  guerre  espagnole  et  Talliance 
anglaise.  —  Paix  des  Pyrénées  (7  nov.  1659).  —  L'Europe  vers  1660. 
au  dehors  et  au  dedans  ;  le  passé  ;  le  présent  ;  1  avenir.  —  La  France 
arbitre  de  la  situation. 

III.  Mazarin  (1602-1661).  —  Caractère  de  rœuvre,  jugement  sur  la  per- 


Richelieu  avait  fait  rentrer  avec  éclat  la  monarchie  fran- 
çaise dans  le  rôle  de  défenseur  de  i*éqailibre  européen  : 
pour  cela,  il  avait,  au  dedans,  tendu  à  l'extrême  tous  les 
ressorts  du  gouvernement,  —  au  dehors,  engagé  la  lutte 
contre  la  puissance  austro-espagnole,  sur  tous  les  points  à 
la  fois,  et  par  toutes  les  armes.  Mais  il  était  mort  prématu- 
rément, et  son  œuvre  pouvait  péricliter  comme  avait  péri- 
clité celle  de  Henri  IV  :  il  n'en  fut  rien. 


I 
La  Fronde  (1648-53). 

Au  moment  où  était  mort  Richelieu,  Louis  XIII  était 
également  mourant  ;  mais  il  avait  en  le  temps  d*assnrer  la 
succession  du  c  grand  politique  »  à  un  homme  désigné  par 


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LE  DÉBUT  DE  MÂZARIN  235 

le  cardinal  lui-même,  Tltalien  Mazarin.  Celui-ci,  né  à  Rome 
en  1602,  s'était  signalé  à  l'attention  des  Français  lors  des 
négociations  relatives  à  l'affaire  de  Mantoue  en  1630.  Car- 
dinaU  représentant  du  Pape  en  France,  il  s'attacha  peu  à 
peu  à  sa  patrie  d'adoption.  Richelieu  le  fit  secrétaire  d'État, 
Louis  XIII  le  choisit  comme  parrain  du  dauphin  (1638). 
Lorsque  le  roi  mourut  le  14  mai  1643,  la  régence  pour  le 
jeune  Louis  XIV  (âgé  seulement  de  5  ans)  était  dévolue  à  la 
reine  Anne  d'Autriche  :  celle-ci  n'éprouvait  aucune  répu- 
gnance pour  le  premier  ministre  qui  lui  était  désigné. 
Bientôt  on  vit  que  Mazarin  était  décidé  à  suivre  de  tous 
points  la  voie  ouverte  par  son  prédécesseur,  surtout  au 
dehors  :  <  La  guerre  d^ Allemagne  n'est  point  guerre  de  reli- 
gion, mais  seulement  guerre  pour  réprimer  la  grande 
ambition  de  la  maison  d'Autriche  »,  écrivait-il  en  1644. 
Les  succès  de  Condé  et  de  Turenne  inauguraient  brillam* 
ment  le  nouveau  régne. 

Mais  au  dedans,  il  va  de  soi  que  le  changement  de  régime 
avait  fait  rentrer  en  scène  tout  ce  qui  avait  été  comprimé  par 
le  grand  ministre  ;  beaucoup  crurent  revenu  l'âge  d'or  des 
intrigues  de  cour.  Anne  d'Autriche  était  disposée  à  se 
laisser  faire  :  «  il  n'y  avait  plus  que  cinq  petits  mots  dans 
la  langue  française  :  la  reine  est  si  bonne,  »  Mais  Mazarin, 
sous  des  dehors  rassurants,  n'était  pas  moins  décidé  que 
son  prédécesseur  à  arrêter  les  «  Importants  ».  Beaufort,  le 
chef  de  l'intrigue,  fut  embastillé  (2-3  septembre  1643), 
avec  une  vivacité  qui  rallia  au  ministre  étranger  l'opinion  de 
la  capitale. 

Plus  grave  était  le  mécontentement  que  causait  l'augmen- 
tation des  impôts,  rendue  nécessaire  par  la  guerre.  Des 
révoltes  avaient  éclaté  dans  diverses  provinces  sous  Riche- 
lieu :  elles  se  renouvelèrent  contre  Mazarin.  D'autant  que 
celui-ci  avait  placé  à  la  tête  des  finances  un  sien  compa- 
triote, Particelli  d'Emery,  qui  se  trouva  en  présence  d'une 
situation  financière  terrible  :  l'intérêt  de  la  dette  avait  passé 
de  2  millions  à  5  millions.  Particelli  se  signala  par  certaines 
de  ces  inventions  ingénieuses  qui  ravissent  les  hommes  du 


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236  LA   FRANCE  APRÈS   RICHELIEU 

métier,  et  blessent  à  vif  le  contribuable  :  tel  Tédit  du  toisé^ 
sur  les  maisons  (1645),  l'édit  du  tarify  sur  les  achats  de 
charges  (1647).  Par  là»  il  s^aliéna  peu  à  peu  toute  la  bour- 
geoisie de  Paris,  et  Paris  jouait  dès  lors  en  France,  avec  ses 
400.000  habitants,  un  rôle  qu'aucune  capitale,  sauf  Londres, 
ne  pouvait  prétendre  dans  un  autre  État  européen.  Les  Pari- 
siens avaient  déjà  trouvé  leur  idole  :  c'était  le  coadjuteur  de 
l'archevêque,  Paul  de  Gondi,  le  futur  cardinal  de  Retz  *. 

Ainsi  se  préparait  la  Ftonde,  dont  Ranke  a  apprécié  (avec 
une  bienveillance  d'étranger)  le  côté  sérieux,  respectable 
—  et  redoutable  : 

«  La  Fronde  fut  tissue  d'intrigues,  mais  ne  fut  pas  une 
intrigue.  Ce  mouvement  a  une  signification  historique.  Ce 
sont  les  vieilles  institutions  nationales  qui  se  soulèvent 
contre  Toppression  du  gouvernement  absolu,  ce  sont  les 
Parlements  qui  x^éclament  la  part  qu'ils  avaient  eue  aux 
affaires  publiques,  que  le  pouvoir  leur  refuse,  et  dont  ils 
prennent  possession  ;  c'est  le  clergé  qui  ne  vent  plus  que 
le  pouvoir  empiète  sur  ses  droits  et  lui  prenne  ses  biens  ; 
enfin,  c'est  la  noblesse  qui  rappelle  au  pouvoir  ses  privilèges 
héréditaires.  » 

Heureusement  pour  TÉtat,  tous  ces  gens  ne  s'entendaient 
guère.  Nous  voyons  deux  Frondes  éclater  successive- 
menty  tenter  de  s'unir,  se  séparer  très  vite,  et  finalement 
tout  le  monde,  lassé,  revenir  au  Roi. 

Le  premier  corps  qui  se  leva  fut  le  Parlement  de  Paris. 
De  tous  temps  il  avait  eu  la  prétention,  assez  naturelle,  de 
ne  pas  enregistrer  sans  remontrances  les  lois  qu'il  avait  la 
charge  d'appliquer.  François  I^*"  et  Henri  IV  s'étaient  élevas 
contre  cette  prétention,  mais  nul  plus  durement  que 
Louis  Xni  n'avait  rappelé  aux  gens  du  Roi  qu'ils  étaient  là 
seulement  pour  juger  les  questions  de  mur  mitoyen  «  entre 
maître  Pierre  et  maître  Paul  ».  Joignez  à  cela  l'abus  —  réel- 

1.  Retz  (1613-1679).  Nous  aurons  toujours  ses  Mimoire»  présents  à 
Tesprik  dans  le  récit  qui  va  suivre  :  non  qu'ils  soient  très  véridiqnes, 
mais  ils  s'imposent  par  la  verve  et  par  le  trait. 


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LA  FRONDE  PARLEMENTAIRE  237 

lement  scandaleux — qu'avait  fait  Richelieu  des  commissions 
extraordinaires  présidées  par  les  Laubardemont  et  les 
Laffemas,  pour  atteindre  ses  ennemis.  Enfin  les  €  combi- 
nazione  »  financières  de  Mazarin  et  d*Emery  avaient  comblé 
la  mesure.  Déjà  il  avait  fallu  un  lit  de  justice  (janvier  1648) 
pour  faire  enregistrer  l'édit  du  tarif.  Peu  après  «  le  Parle- 
ment de  Paris,  cherchant  à  se  solidariser  avec  tous  les 
magistrats  de  France,  rendait  Yarrét  d'union  des  cours  sou- 
veraines (mai  1648).  Dans  ces  conjonctures  arriva  la  nou- 
velle de  la  victoire  de  Lens  (10  août  1648).  La  cour  se  sentit 
plus  forte  et  fit  arrêter  un  des  représentants  les  plus  obstinés 
—  et  d'ailleurs  les  plus  bornés —  de  l'opposition  parlemen- 
taire :  Broussel.  On  vit  alors  que  le  Parlement  avait  derrière 
lui  un  appui  plus  efficace  que  celui  de  ses  collègues  de  pro- 
vince :  celui  de  la  ville  même.  Les  barricades  se  relevèrent 
comme  au  temps  du  duc  de  Guise  (28  août  1648).  La  cour 
céda,  sacrifia  d*Emery.  Excité,  le  Parlement,  par  la  décla- 
ration du  22  octobre,  se  chargea  tout  simplement  de  la 
réforme  générale  du  royaume. 

C'est  que  les  mécontents  regardaient  au  dehors.  Le  con- 
grès de  Westphalie,  ouvert  depuis  1643,  approchait  de  sa 
fin.  L'Allemagne  crucifiée  ne  demandait  que  la  paix,  mais 
l'Espagne  ne  se  sentait  pas  encore  au  bout  de  ses  ressources. 
En  1647,  elle  s'était  décidée  à  traiter  avec  les  rebelles  de 
Hollande  plutôt  que  de  céder  aux  Français  : 

c  Les  ministres  d'Espagne  n'ayant  jamais  en  d'antre  but  dans 
l'Assemblée  [de  Westphalie]  que  de  tirer  toujours  en  longueur  la 
négociation  avec  la  France,  pour  finir  cependant  un  accommodement 
séparé  avec  MM.  les  EUU  [la  Hollande],  afin  qu'étant  délivrés  de 
cette  guerre-là,  ils  la  pussent  continuer  plus  fortement  contre  cette 
couronne,  ce  qui  pourtant  n  aurait  pas  empêché  qu'ils  n'eussent  été 
contraints  à  la  finir,...  si  le  commencement  de  noi  désordres  ne  leur 
eût  enflé  le  coarage.,.  »  (Mazarin  en  1651.) 

Il  ne  faut  pas  oublier  que  le  «  glorieux  »  traité  de  West- 
phalie, signé  le  24  octobre  1648,  deux  jours  par  conséquent 
après  la  déclaration  du  Parlement,  était  mal  accueilli  par 
une  grande  partie  de  l'opinion  française  : 


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238  LA   FRANCE  APRÈS  RICHELIEU 

«  Quiconque  lira  à  l'avenir,  disait  un  curé  de  Saint-Roch,  le 
traité  fait  en  faveur  des  Suédois  et  des  protestants  de  TÀllemagne 
sous  Tappui  de  la  France...,  ne  se  pourra  jamais  persuader  qu'il 
soit  d'autre  conseil  ni  d*autre  esprit  que  celui  d'un  Turc  ou  d'un 
Sarrazin  déguisé  sous  le  manteau  d'un  cardinal,  » 

et  Gondi  : 

«  Je  fis  une  assemblée  fameuse  de  curés,  de  chanoines,  de  doc- 
teurs, de  religieux,  et,  sans  avoir  seulement  prononcé  le  nom  du 
cardinal  dans  toutes  ces  conférences...,  je  le  fis  passer  en  huit  jours 
pour  le  Juif  le  plus  convaincu  de  l'Europe.  » 

Pour  le  parti  dévot  et  tous  ceux  qui  s'y  rattachaient,  Tal- 
liance  normale,  au  fond,  était  l'alliance  espagnole  :  dès  que 
la  cour,  en  quittant  Paris,  eut  donné  le  signal  de  la  lutte 
ouverte,  le  Parlement  même  négocia  à  Bruxelles. 

Anne  d'Autriche  et  Mazarin,  en  effet,  n'avaient  pu  par- 
donner à  la  capitale  les  barricades  et  le  sacrifice  d'Emery  : 
«  Quand  le  roi  d'Angleterre,  disait  Mazarin,  signa  la  mort 
du  chancelier  d'Irlande  [Strafiford],  il  crut  d'avoir  donné 
bonne  fin  à  tout,  et  ce  ne  fut  que  le  commencement  pour 
abolir  la  royauté...  »  L'exemple  de  la  révolution  d'Angle- 
terre était  présent  à  tous  les  esprits,  rappelé  quotidienne- 
ment par  la  présence  de  la  reine  Henriette  fugitive.  Le  6  jan- 
vier 1649,  «  jour  des  Rois  »,  la  cour  abandonna  la  capitale 
—  avec  l'intention  de  la  reconquérir  par  les  armes. 

Les  armées  étaient-elles  sûres  ?  Condé  aux  Pays-Bas 
se  montrait  encore  fidèle,  mais  Turenne  en  Allemagne  était 
hostile  :  il  était  frère  de  Bouillon,  et  son  armée  se  composait 
en  grande  partie  des  Suédois  et  des  Allemands  hérités  de 
Bernard  de  Saxe-Weîmar.  Un  banquier,  Hervart,  alla 
porter  les  ordres  du  roi  aux  officiers,  de  l'argent  à  la 
troupe  :  «  Vous  aurez  su  à  présent,  écrit  Lionne  (secrétaire 
aux  affaires  étrangères)  dès  le  6  mars  1649,  comme  M.  de 
Turenne  a  été  abandonné  par  toute  l'armée  et  qu'il  s'est 
retiré  à  Heilbronn  avec  la  seule  compagnie  de  ses  gardes.  » 
Dès  que  l'armée  était  fidèle,  la  révolte  de  Paris  n  était  plus 
très  redoutable.  Le  1'^'' avril  1649,  le  Parlement  traita  à  Rueil. 


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VIEILLE  ET  JEUNE  FRONDE  239 

c  Aussitôt  que  Paris  se  fat  déclaré,  écrit  Ret2  dans  ses  Mémoires, 
tout  le  royaume  branla.  Le  Parlement  d*Âix,  qui  arrêta  le  comte 
d'Âlais,  gouyernenr  de  Provence,  s*unit  à  celui  de  Paris.  Celui  de 
Rouen,  où  M.  de  Longueville  était  allévers  le  20  de  janvier  [1649], 
fit  la  même  chose.  Celui  de  Toulouse  fut  sur  le  penchant  et  ne  fut 
retenu  que  par  la  nouvelle  de  la  conférence  de  Rneil...  Et  Bordeaux 
n'attendait  pour  se  déclarer  que  les  lettres  que  le  Parlement  de 
Paris  avait  écrites  à  toutes  les  compagnies  souveraines  et  à  toutes 
les  villes  du  royaume  pour  les  exhorter  à  s'unir  avec  lui  contre 
Fenneini  commun ...» 

Il  faut  en  rabattre  :  les  troubles  furent  limités  à  quelques 
régions»  et,  dans  les  provinces  du  Nord-Est,  où  pénétrèrent 
les  EIspagnols,  rien  ne  bougea.  La  cour  rentra  à  Paris  le 
18  août  1649,  et  la  «  vieille  Fronde  »  parut  terminée. 


La  jeune  commençait.  La  vieille  noblesse  (même  Gaston 
d'Orléans)  avait  été  assagie  par  Richelieu,  mais  les  «  petits- 
maîtres  »  s*agitaient  :  ils  avaient  autour  d'eux  beaucoup  de 
femmes  qui  n'aimaient  pas  les  «jeux  innocents»,  et  pour 
chef  le  vainqueur  de  Rocroy  et  de  Lens,  Enghien,  prince  de 
Condé  depuis  1646.  Celui-ci  détestait  Anne  d'Autriche  et 
surtout  Mazarin,  «  Tillustrissimo  signor  facchino  ».  Si  Maza- 
rin  ne  s'inquiétait  guère  des  nasardes,  les  complots  le 
gênaient  :  brusquement,  le  18  janvier  1650,  Condé  fut  arrêté 
par  Miossens,  le  capitaine  des  gardes.  Le  coup  le  prit  au 
dépourvu.  Il  dit  seulement,  en  passant  devant  Miossens,  à 
mi-voix  :  <  Miossens,  si  tu  voulais  I  —  Je  suis  serviteur  du 
roi,  »  répondit  l'autre.  —  Et  Condé  vivement,  à  haute  voix  : 
«  Je  ne  vous  prie  de  rien  »  (c'est  Priolo,  le  confident  de 
Condé,  qui  raconte  la  scène). 

Mais  l'outrage  fait  au  héros  servit  de  prétexte  à  une  série 
de  mouvements,  à  Paris,  en  province,  partout.  Le  plus 
dangereux  était  celui  de  Turenne,  qu'avait  entraîné,  dit-on, 
M"*®  de  Longueville  :  il  avait  derrière  lui  les  Lorrains,  et 
marchait  maintenant  à  la  tête  des  Espagnols.  On  le  déclara 
«  perturbateur  du  repos  public,  rebelle,  ennemi  de  TÉtat, 
et  criminel  de  lèse-majesté  au  premier  chef».  Cela  ne  Tem- 


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240  LA   FRANGE  APRÈS   RICHBUEU 

pécha  pas  de  prendre  Rethel,  à  40  lieues  de  Paris  à  peine. 
Mazarin  alla  en  personne  Vy  combattre,  avec  le  maréchal 
du  Plessis'Praslin  (15  décembre  1650).  Les  Lorrains  et  les 
Espagnols,  que  commandait  Turenne,  ne  tinrent  pas  devant 
cette  infanterie  française  qu'il  avait  contribué  lui-même  à 
former.  Ms^zarin,  devenu  héros,  rentra  à  Paris  le  dernier 
jour  de  l'an  1650. 

Le  danger  était  que  les  deux  Frondes  ne  se  réunissent,  et 
Mazarin  le  sentait  bien .  Comme  il  avait  essayé  de  gagner 
Coudé  lors  de  la  Fronde  parlementaire,  il  avait  cherché  à 
s'assurer  du  Parlement  contre  les  nobles.  Il  avait  donné  les 
sceaux,  le  2  mars  1650,  à  Châteauneuf  :  «  l'homme  le  plus 
fin  de  France,  et  ennemi  de  Coudé  »,  écrivait  l'ambassadeur 
vénitien.  Ce  magistrat  avait  70  ans,  mais,  dit  Retz,  «  sa 
santé  forte  et  vigoureuse,  sa  dépense  splendide,  son  désin- 
téressement parfait  en  tout  ce  qui  ne  passait  pas  le  médiocre, 
son  humeur  brusque  et  féroce,  qui  paraissait  franche,  sup- 
pléaient à  son  âge.  »  Il  y  avait  bien  des  préventions,  d'ail- 
leurs, chez  les  bourgeois  de  la  magistrature  contre  les 
grands,  chez  les  amis  de  Coudé  contre  «  les  diables  de 
bonnets  carrés  ».  Mais  Gondi,  qui,  dans  la  crise  précédente, 
avait  servi  la  reine,  à  l'en  croire,  «  avec  une  application 
incroyable,  et  —  la  vérité  me  force  à  le  dire  —  avec  une 
sincérité  qui  a  peu  d'exemples  »,  se  chargea  de  réconcilier 
tout  le  monde  contre  l'Italien  qui  lui  refusait  le  chapeau 
de  cardinal.  Mazarin  se  décida  à  s'effacer  (février  1651).  Il 
alla  délivrer  Coudé  et  ses  amis,  détenus  au  Havre,  et  quitta 
le  royaume.  Il  eut  le  mérite  de  repousser  les  sollicitations 
espagnoles,  et  établit  à  Rûhl,  près  de  Cologne,  son  quartier 
général.  Anne  d'Autriche  restait  seule.  Retz  assure  qu'elle 
«  avait,  plus  que  personne  que  j'aie  jamais  vue,  de  cette 
sorte  d'esprit  qui  lui  était  nécessaire  pour  ne  pas  paraître 
sotte  à  ceux  qui  ne  la  connaissaient  pas  »  Le  fait  est  qu'elle 
eut  Tinstinct  de  séparer  les  deux  Frondes,  mais  ne  sut 
pendant  longtemps  à  laquelle  des  deux  il  convenait  de  faire 
les  avances. 


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DÉFAITE  DB  GONDÉ  241 

Heureusement,  la  majorité  du  roi  approchait  (6-7  sep- 
tembre 1661).  Le  nouveau  souverain  n'était  pas  homme  à 
tolérer  longtemps  sa  situation  dépendante.  Au  moment  où 
avaient  commencé  les  troubles,  il  avait  dix  ans  et  un  métré 
de  haut»  et»  à  la  nouvelle  de  la  bataille  de  Lens»  on  avait 
recueilli  de  lui  ce  cri  du  cœur  :  <  Le  Parlement  sera  bien 
fïché  1  »  Ce  qu'il  avait  vu  depuis  ne  l'avait  pas  rendu  plus 
bienveillant  vis-à-vis  des  frondeurs  et  des  frondeuses  :  mais 
il  était  encore  forcé  de  se  contenir. 

Il  s'adressa  à  la  Fronde  parlementaire,  la  moins  dange- 
reuse :  Gondi  devint  cardinal  de  Retz.  Coudé»  se  trouvant 
alors  isolé,  partit  de  Paris  pour  le  Sad  et  commença  la 
guerre  civile  (1652).  Mais  le  roi  avait  reconquis  Turenne  : 
<  Je  vous  prie  de  rappeler  souvent  à^Sa  Majesté»  avait  écrit 
Maxarin  à  un  confident»  qu'il  est  très  important  de  conser- 
ver l'affection  de  ces  deux  personnages  [Bouillon  et  Tu- 
renne].  »  Turenne  fut  chargé  d'arrêter  la  marche  de  Coudé 
sur  Paris.  Pourtant  <  M.  le  Prince  »  arriva  jusqu'à  la  porte 
Saint- Antoine  (2  juillet  1652)  ;  il  y  fut  arrêté,  mais  sa  cou- 
sine, la  Grande  Mademoiselle,  fit  pointer  le  canon  de  la  Bas- 
tille sur  l'armée  royale  et  ménagea  au  rebelle  l'entrée  de  la 
capitale.  Le  duc  de  Lorraine,  en  même  temps»  lâchait  ses 
bandes  sur  la  Champagne.  Par  bonheur»  le  vice-roi  des 
Pays-Bas,  Fuensaldana,  manqua  de  décision. 

Coudé  allait  se  charger  de  ruiner  lui-même  sa  cause.  Sen- 
tant les  autorités  parisiennes  mal  disposées,  il  lança  contre 
elles  la  populace  (massacre  de  l'Hôtel  de  Ville»  4  juillet  1652). 
Dès  lors,  la  rupture  des  deux  Frondes  était  irrémédiable  : 
Coudé  s'enfuit  à  Bruxelles  (octobre  1652),  pendant  que  le 
roi  rentrait  dans  sa  capitale.  Le  dernier  foyer  de  la  résis- 
tance fut  Bordeaux»  où  la  démagogie  avait  également  pris  le 
dessus  :  les  troupes  royales  n'y  rentrèrent  que  le  3  août 
1653. 

Peu  à  peu,  tout  le  monde  revenait  à  l'obéissance.  Dès  le 
début  de  1653»  Mazarin  était  rentré  à  Paris  en  triomphe. 
Une  de  ses  premières  mesures  fut  de  rétablir  les  inten- 
dants que  le  Parlement  avait  supprimés  :  c'était  la  consé- 

BIQUISSR   lUST.   DE  FBAKGK.  11 


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242  LA  FRANCE  APRÈS  RIGHBUBU 

cration  définitive  de  Tiiistitation*  Les  magistrats  pourtant 
n'étaient  pas  tout  à  fait  domptés  :  en  16S5,  on  parlait 
encore,  à  la  Chambre  des  Enquêtes,  de  refuser  l'enregistre- 
ment de  nouveaux  imp6ts.  Louis  XIV  était  à  la  chasse  :  il 
vint  tout  droit  au  Palais  de  Justice  en  justaucorps  ronge 
et  chapeau  gris  (la  légende  a  qouté  les  bottes  et  le  fouet  de 
piqueur),  et  il  dit  : 

c  Chacon  sait  combien  vos  assemblées  ont  excité  de  tronble  dans 
mon  État,  et  combien  de  dangereux  effets  eUes  y  ont  produits.  JTai 
appris  que  vous  prétendiez  encore  les  continuer  aoiis  |Hrétexte  de 
délibérer  sur  des  édits  qui  naguère  ont  été  lus  et  publiés  en  ma 
présence.  Je  suis  venu  ici  tout  exprés  pour  en  défendre  la  conti- 
nuation, ainsi  que  je  le  fais  absolument,  et  à  vous.  Monsieur  le 
Premier  Président,  de  les  souffiîr  et  de  les  accorder,  quelque  ins* 
tance  qu'en  puissent  fidre  les  Enquêtes.  » 

Malgré  ces  paroles  historiques,  tant  que  dura  la  guerre 
espagnole,  c  de  chaque  campagne  les  mécontents  attendaient 
une  révolution  ». 

Mais  ils  étaient  de  plus  en  plus  isolés  dans  la  nation.  A 
tous  ceux  qui  assuraient  par  leur  travail  la  base  matérielle 
de  la  civilisation  française,  laboureurs,  artisans,  marchands, 
le  rétablissement  de  l'autorité  royale  avait  rendu  presque 
immédiatement  une  tranquillité  dont  ils  avaient  grand  be- 
soin, et  le  bien-être,  la  «  poule  au  pot  »,  presque  inconnue 
depuis  Henri  IV,  reparaissait.  Paris  était  en  1657  c  une  con- 
tinuelle foire»,  dit  l'ambassadeur  vénitien.  Le  surintendant 
des  finances,  Fouquet,  avait  protégé  la  marine  nationale 
en  frappant  les  étrangers  d'un  droit  de  50  sous  par  ton- 
neau, et  un  Hollandais  assurait  que  le  commerce  d*expor- 
tation  français  s*élevait  déjà  à  40  millions.  Aucune  expé- 
rience mieux  que  la  Fronde  ne  pouvait  faire  apprécier 
aux  Français  les  bons  côtés  de  la  monarchie  absolue 
Louis  XIV  allait  pouvoir  être  sûr  de  ses  sujets. 


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FIN   DE  LA    LUTTE  CONTRE  l'ESPAONE  243 

II 

La  paix  das  Pyrénées  (16B0). 

Restait  à  régler  avec  TEspagne.  Et  le  règlement  menaçait 
de  se  prolonger,  puisque  c'était  Condé  qui  commandait 
Tarmée  des  Flandres  :  dès  1653  on  le  vit  prendre  Rocroy 
aux  Français  !  L'Espagne  était  épuisée,  mais  Mazarin  aussi 
se  débattait  au  milieu  des  difficultés  ;  il  fallut  recourir  à 
Talliance  anglaise.  Depuis  la  révolution  qui  avait  détrôné 
Charles  P',  l'Angleterre  avait  passé  du  gouvernement  du 
Parlement  à  la  dictature  de  Cromwell.  Il  en  coûta  à 
Louis  XIV  de  mettre  sa  main  dans  celle  du  bourreau  de  son 
oncle,  d'autant  qu*il  fallait  promettre  à  «  M.  le  Protecteur  » 
Dunkerque.  Mais  l'Angleterre  paraissait  alors  ne  pouvoir 
guère  devenir  dangereuse  :  et  c'est  seulement  à  ce  prix  que 
les  célèbres  «  Côtes  de  fer  »  de  Cromwell  furent  mis  à  la 
disposition  de  Turenne,  qui  commandait  l'armée  des  Pays- 
Bas.  Celui-ci  ne  trouva  Toccasion  d'une  bataille  décisive 
qu'aux  Dunes  (14  juin  1658).  Condé  était  découragé  :  «  Votre 
Altesse  n'a  jamais  vu  une  bataille  7  demanda-t-il  à  Tar- 
chiduc.  —  Non.  —  Eh  bien  I  dans  une  heure,  vous  allez  voir 
comment  on  en  perd  une  » .  L'arrêt  de  Rocroy  et  de  Lens 
fut  en  effet  confirmé  pour  les  Espagnols  —  cette  fois  sans 
appel.  Dunkerque  fut  pris  et  remis  aux  Anglais. 

Philippe  IV  céda  ;  il  rencontra  son  jeune  rival  sur  la  Bi- 
dassoa,etlapaix  des  Pyrénées  fut  signée  le  7  novembre  1669. 
L'Espagne  cédait  l'Artois,  le  Roussillon,  plusieurs  places  au 
Luxembourg.  E31e  abandonnait  le  Lorrain,  dont  le  duché, 
pris  entre  les  Trois-Évêchés  et  l'Alsace,  allait  rester  sous 
le  séquestre  français  jusqu*en  1697.  On  lui  demandait  même 
d'abandonner  les  transfuges.  Mais  le  vieux  pandonor  cas- 
tillan, du  moins,  sortait  intact  de  tant  de  défaites  :  les  Espa- 
gnols firent  une  condition  sine  quâ  non  de  l'amnistie  entière 
poor  Condé.  Les  diplomates  trouvèrent  une  formule  qui 


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244  LA.  FRANGE  APRÈS  RICHELIEU 

ménageait  la  souveraineté  du  roi  de  France,  la  bonne  grâce 
du  jeane  Louis  XIV  fit  le  reste.  Lorsque  Thommequi  venait 
de  servir  six  ans  contre  son  pays,  mais  à  qui  était  due 
Taînée  des  victoires  françaises,  reparut  au  Louvre,  tout  se 
passa  très  convenablement.  Cette  lutte  de  24  ans  finissait 
par  un  mariage  :  Louis  XIV  épousait  l'infante  Marie-Thé- 
rèse. 

Arrêtons-nous  au  lendemain  de  ce  traité,  et  jetons  un 
coup  d'œil  sur  l'état  de  cette  Europe  qui,  principalement 
sous  l'action  de  la  France,  s'était  si  radicalement  transfor- 
mée depuis  150  ans. 

Et  d'abord,  la  situation  de  l'Europe  dans  le  monde  s'é- 
tait fortifiée  —  et  la  France  devait  bénéficier  aussi  de  ce 
grand  fait.  Les  Turcs,  depuis  Lépante  (1571),  avaient  dé- 
cliné lentement.  Juste  à  ce  moment,  les  Kôprigli  les  galva- 
nisaient pour  quelque  temps  :  en  1683,  Vienne  verra  encore 
une  armée  ottomane  sous  ses  murs,  mais  l'Europe  n'en 
sera  pas  ébranlée.  —  D'un  autre  côté,  la  puissance  mari- 
time des  États  européens  s'était  développée  prodigieu- 
sement, sauf  peut-être  en  pays  jaune  :  et  la  France,  sous 
Richelieu,  avait  commencé  à  prendre  part  à  cette  expansion 
(Canada,  Madagascar). 

Mais  c'est  à  l'intérieur  surtout  que  la  transformation  est 
visible.  La  papauté  a  définitivement  cessé  de  compter  parmi 
ses  fidèles  tous  les  États  civilisés.  Ses  représentants  au 
xvu*  siècle  sont  d'ailleurs,  en  général,  des  médiocres, 
comme  cet  Innocent  X  à  qui  Velasquez  a  rendu  le  mauvais 
service  d'immortaliser  ses  traits.  A  la  place  de  l'unité,  on  a 
mis  Véquilibre.  Mais  l'équilibre  est  plus  instable  que  l'unité 
n*était  précaire.  Au  moment  où  nous  sommes,  au  sortir  d'une 
telle  lutte,  il  y  a  des  vaincus  qui  achèvent  de  descendre, 
des  vainqueurs  qui  continuent  de  monter.  Passons  en  revue 
le  passé,  le  présent,  l'avenir. 

Le  passé,  c'est  la  maison  d'Autriche,  qui  a  associé  son 
destin  à  celui  de  l'unité  catholique,  et  succombe  avec  elle. 
La  branche  espagnole  fait  encore  belle  figure.  La  Cata- 


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l'bcropb  bm  1661  245 

logne  est  rentrée  dans  le  devoir,  si  le  Portugal  est  en  train 
d'échapper.  UEspagne  n'anra  plus  que  l'Amérique  :  l'Inde 
suit  le  Portugal.  Mais  le  Roi  Catholique  conserve  Naples  et 
Milan.  Il  conserve  la  Franche-Comté  et  la  Flandre.  Si  les 
forces,  les  richesses,  la  population  de  l'Espagne,  ne  décrois* 
saient  pas,  on  ne  la  croirait  pas  touchée  à  fond. 

La  branche  autrichienne  a  toujours  Vienne,  la  Bohême,  la 
moitié  de  la  Hongrie  (\es  Turcs  sont  encore  à  Buda-Pesth)  ; 
surtout,  la  couronne  impériale  lui  reste.  Mais  l'autorité  de 
cette  couronne  devient  complètement  illusoire,  puisque  les 
princesde  l'Empire  ont  maintenant  le  droit  reconnu  de  trai- 
ter avec  l'étranger.  En  1658,  beaucoup  d'entre  eux  ont  noué 
la  «  ligue  du  Rhin  »  avec  le  roi  de  France.  Et  c'est  dans  la 
maison  de  Bourbon  qu'ils  cherchent  à  marier  leurs  filles. 

Le  présent,  c*est  d'abord  la  France.  C'est  elle  qui  a 
triomphé.de  la  puissance  des  Habsbourg,  et  créé,  au  cours  de 
cette  lutte,  son  armée  et  sa  marine.  A  l'intérieur,  un  seul 
point  délicat  :  les  protestants.  Mais  ils  n'ont  pas  remué 
pendant  la  Fronde.  Il  ne  dépend  que  du  roi  de  ne  pas  lais- 
ser perdre  cette  partie  des  forces  nationales. 

La  France  a  élevé  avec  elle  ses  alliés  ;  d'abord  la  Suède. 
Celle-ci  est  apparue  comme  sauveur  duprotestantisme  avec 
Gustave-Adolphe,  puis  avec  le  chancelier  Oxenstiern.  Le 
règne  fantaisiste  de  Christine  a  failli  faire  péricliter  la  mo- 
narchie, mais  Charles  X  remet  la  Suède  en  bonne  situation. 
n  triomphe  de  ses  voisins  coalisés,  Danemark,  Pologne, 
Moscovie,  et,  aux  traités  de  Copenhague,  d'Oliva  (1660),  de 
Kardis,  fait  de  la  Baltique  «  un  lac  suédois  ».  La  Moscovie, 
d'ailleurs,  est  encore  toute  tournée  vers  TOrient,  vers  les 
Tartares,  jadis  ses  maîtres,  qu'elle  refoule  maintenant  jus- 
qu'aux frontières  de  Chine. 

Une  autre  puissance  est  sortie  singulièrement  glorieuse 
de  la  crise  :  la  Hollande.  Elle  a  fondé  sa  puissance  mari- 
time sur  les  ruines  de  l'empire  portugais-espagnol  :  elle  a 
presque  accaparé  le  commerce  de  commission.  Aussi  les 
Hollandais  ont-ils  été  les  premiers  à  s'alarmer  des  progrès 
de  la  France. 


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246  LA  FRANCE  APRES  RICHEUEU 

L'avenir )  c'est  TAngleterre.  Mais  elle  vient  de  traverser 
une  terrible  crise  politico-religiease  (révolution  de  1648). 
Après  la  dictature  de  Cromwell,  elle  rappelle  Charles  II 
(1660).  Il  faudra  encore  bien  du  temps  avant  qu'elle 
trouve  l'assiette  intérieure  qu'elle  cherche.  Et,  sur  mer,  elle 
est  tout  entière  absorbée  par  sa  lutte  contre  la  Hollande, 
que  les  Français  ne  peuvent  voir  qu'avec  satisfaction. 
On  ne  peut  donc  encore  prévoir  son  immense  avenir. 

On  le  voit,  tout  semble  se  disposer,  à  ce  moment,  pour  la 
plus  grande  commodité  de  la  France.  Elle  peut  ae 
développer  presque  librement  à  l'Est,  ou,  si  elle  le  préfère, 
se  donner  à  la  mer.  L'homme  qui  va  disposer  d'elle  dispo- 
sera en  même  temps  du  sort  de  l'Europe,  et  déjà»  par  consé- 
quent, du  monde. 


III 
Mazarin  (1602-1661). 

Dans  cette  œuvre,  il  est  entendu  que  la  part  de  Richelieu  est 
prépondérante.  Mais,  en  comparant  ce  qui  s'est  passé  après  le 
14mail610et  après  le  14  mai  1643,  on  appréciera  Faction  per- 
sonnelle de  Mazarin.  La  Rochefoucauld  (1613-1680),  qui  a  si 
bien  tiré  partide  cette  merveilleuse  école  qu'ont  été  les  scènes 
de  la  Fronde  pour  les  psychologues  du  grand  siècle,  a  dit 
du  second  cardinal  «  qu'il  avait  plus  de  hardiesse  dans  le 
cœur  que  dans  l'esprit,  au  contraire  de  Richelieu,  qui  avait 
l'esprit  hardi  et  le  cœur  timide  ».  Richelieu  s'était  voué  toat 
entier  à  une  idée  :  briser  l'étreinte  de  la  maison  d'Autriche. 
C'est  pour  cela  qu'il  avait  écrasé  toutes  les  résistances  au 
dedans,  lancé  la  France  dans  un  duel  sans  merci  an  dehors. 
Il  n'est  pas  sûr  qu'il  ait  voulu  réellement  la  monarchie 
absolue  ni  la  prépondérance  mondiale.  Mazarin,  avec  ses 
dehors  hésitants,  les  «  petites  vues  qu'il  apportait  même 
dans  ses  plus  grands  projets  »,  a  certainement  visé  plus  haut 


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MAZARIN  247 

que  loi.  Aa  dedans,  il  a  inangoré  le  despotisme  adminis- 
tratif, commencé  à  organiser,  avec  son  protégé  Colbert, 
l'absolutisme  économique.  An  dehors,  qaandil  faisait  déci- 
der le  mariage  avec  Marie-Thérèse,  il  songeait  sans  aacnn 
doute  à  l'héritage  espagnol,  à  la  c  monarchie  universelle  »... 
Quand  il  mourut  (9  mars  1661),  il  avait  ouvert  à  Louis  XIV 
les  voies  dangereuses. 

Mais  il  est  juste  de  considérer  avant  tout,  en  le  quittant, 
le  présent  splendide.  Personne  alors  n*avait  le  droit  de  pro- 
tester quand  il  disait  que,  c  si  sa  langue  n'était  française, 
son  cœur  Tétait  ».  Il  en  donna,  à  la  veille  de  sa  mort,  une 
dernière  preuve.  Probablement,  il  n'eût  tenu  qu'à  lui  de 
couronner  son  extraordinaire  fortune  en  faisant  de  sa  nièce, 
Marie  Mancini,  une  reine  de  France  :  Louis  XIV  avait 
90  ans,  il  était  roi,  (et  il  aimait.  Cette  fois-là,  le  chef  de 
famille  si  attentif,  si  impérieux,  qui  avait  c  placé  »  si  avan- 
tageusement ses  parents  même  éloignés,  se ^tut  en  Mazarin 
devant  le  chefd'Étot  ;  il  fit  épouser  au  jeune  roi  l'héritière 
d*Elspagne.  Il  ne  voulut  pas  laisser  compromettre  par  une 
Cuitaisie  l'avenir  de  la  puissance  à  laquelle  il  avait  attaché 
tout  son  amour-propre  de  virtuose  politique. 


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CHAPITRE  Vm 

FORMATION  DE   LA  CIVILISATION    NATIONALE 
(1592-1661)  « 

LRbligion.  —Le  paganisme  da  xvi*  siècle.  —Mouvement  protestant.  -^ 
Mouvement  catholique,  les  jésuites,  etc.  —  Port-Ro3ral|  la  question 
de  la  grâce,  condamnation  de  Jansénius  et  d'Amauld,  les  Propineialtê 
(1656),  le  formnUire  (1660). 

II.  Pbilosophib.  --  Philosophie  dérivée  de  Tantiquité,  Gassendi.  —  Le 
Diicoun  de  la  Méthode  (1637).  —   Les  Penaéeg  de  Pascal  (1662). 

III.  LmiuiATiTRB,  ART  ET  sciBMCB.  —  La  languo  et  les  influences  étran- 
gères. —  Malherbe.  —  Le  théâtre.  —  La  prose  classique,  Académie 
française  (1635-1637).  — >  Commencement  de  Tinfluence  au  dehors. 

Nous  avons  tena  à  mener  jusqu'à  son  terme  le  mouvement 
politique  qui  a  porté  la  France  au  premier  rang  des  Éats 
européens.  Il  faut  maintenant  marquer  l'action  exercée  par 
la  grande  crise  intellectuelle  et  morale  du  xvi*  siècle  sur 
Tâme  française.  Il  faut  montrer  comment  celle-ci  y  a  réagi 
dans  son  sens  propre  et  vraiment  national.  II  faut  dire  enfin 
où  elle  en  était  au  moment  où  la  supériorité  politique  de  la 
France  allait  imposer  au  dehors  la  forme  particulière  qu'elle 
avait  su  donner  à  la  civilisation  générale. 


I 
Religion. 

An  milieu  du  xvi*  siècle,  l'esprit  français  était  sous  Tin- 
fluence  récente  et  déjà  puissante  de  l'antiquité»  retrouvée  à 

1.  Hallaysy  Le  pUeriaage  de  Port-Rogûl,  —  Bmnetière.  Hitioire  de  la 
littérûinre  franc.  —  N.  Aymès,  La  France  de  Louiâ  XIIL 


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1IBNAI8SANCB  BT  RÉFORME  248 

travers  les  Italiens.  Cette  découverte  de  Tantiquité  n'avait 
pas  été  sans  un  retonr  accentué  au  naturalisme  paien  : 
ridée  est  sensible  chez  la  plupart  des  grands  auteurs  du 
xvu*  siècle,  si  divers  que  soient  leurs  tempéraments.  L'état 
d'esprit  de  la  Renaissance,  peut-être  parce  qu'il  avait  été 
retardé  en  France,  s'est  trouvé  de  suite  réduit  à  une  petite 
minorité  ;  mais  cette  minorité  comprenait  encorer  au 
XVI*  siècle»  un  homme  comme  Malherbe,  auquel  il  fallut,  à 
son  lit  de  mort,  rappeler  la  nécessité  d'une  confession  qu'il 
avait  complètement  oubliée.  Qu'on  se  rappelle  les  dates  où 
écrivent  les  principaux  écrivains  de  la  Renaissance,  Rabe- 
lais, Ronsard,  Montaigne,  Malherbe  (1648,  1572,  1588, 
1628),  on  verra  que  les  grandes  passions  sont  alors  ailleurs. 
Le  mouvement  protestant  avait  été  dans  une  large  mesure 
une  réaction  contre  le  paganisme,  et  tes  invectives  de 
Rabelais  contre  c  les  démoniacles  Calvins  »  indiquent  que 
les  hommes  de  la  Renaissance,  si  peu  «  papelars  »  qu'ils 
fussent,  le  sentaient  fort  bien.  La  Réforme  fut  d'abord  an  élan 
vraiment  national  en  France  :  nous  avons  vu  que  le  livre  de 
Odvin  qui  l'inaugure  (Institution  chrétienne,  1535-1541) 
avait  marqué  aussi  une  date  dans  notre  histoire  littéraire. 
Dans  la  petite  noblesse,  la  religion  nouvelle  avait  trouvé 
maint  représentant  éloquent.  Nous  avons  déjà  rencontré  le 
poète  d' Aubigné  (Tragiqaes,  1594),  qui  a  trouvé,  pour  peindre 
les  violences  catholiques,  des  accents  aussi  frémissants  que 
Ronsard  pour  peindre  les  excès  des  huguenots  : 

Ce  qa*il8  n'ont  en  homur  de  faire. 
On  a  horrenr  de  U  tairt  toit... 

Un  autre  poète  qui  a  eu  son  heure  de  réputation,  du 
Bartas,  n'est  guère  connu  aujourd'hui  que  par  l'admiration 
de  Gœthe,  qui  nous  paraît  si  bizarre.  Ce  protestant  (tué  en 
1500)  avait  eu  l'idée  de  mettre  en  vers  la  cosmogonie  de 
l'Ancien  Testament  (1579).  Il  était  malheureusement  doublé 
d'un  Gascon  verbeux,  qui  a  appliqué  au  sujet  austère  de  la 
création  du  monde  des  procédés  dignes  de  Cyrano  de  Ber- 
gerac : 

11* 


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260  FORMATION  OB  LA  CIVIU8ATI0N  MATIONALB 

Ce  prunier  monde  était  une  Cnrme  tant  fome» 
Une  pile  confuse,  nn  mélange  difforme 
D'abîmes  sur  abîmes,  un  corps  mal  composé, 
Un  chaos  de  chaos,  un  tas  mal  entassé^ 
Où  tons  les  éléments  se  logeaient  péle-mèle, 
Où  le  liquide  avait  avec  le  sec  querelle. 

Bref,  durant  cette  guerre, 
La  terre  était  an  ciel  et  le  ciel  sur  la  terre. 
La  terre,  l'air,  le  feu  se  tenaient  dans  la  mer, 
La  mer,  le  feu,  la  terre  étaient  logés  dans  l'air. 
L'air,  la  mer  et  le  feu  dans  la  terre,  et  la  terre 
Chez  Tair,  le  feu,  la  mer... 

Le  sujet  de  Milton  n'était  décidément  pas  an  snjet  fran- 
çais. 

Après  le  premier  mouvement,  la  réaction  catholique  était 
venue,  et  à  la  fin  du  xvi«  siècle  elle  était  en  somme  victo- 
rieuse. La  France  ne  pouvait  oublier  qu'elle  avait  été  le 
principal  foyer  de  la  théologie  catholique  au  moyen  âge  : 
elle  avait  la  Sorbonne,  les  plus  éloquents  des  prédicateurs 
dominicains^  etc.  En  revanche.  Tordre  espagnol  des  jésuites 
se  heurta  à  une  forte  opposition,  surtout  dans  les  milieux 
parlementaires.  Peu  à  peu,  cependant,  ils  s'implantèrent. 
Un  des  leurs,  Canisius,  avait  donné  en  Bavière  (1583)  le 
catéchisme  qui  fut  adopté  et  est  encore  enseigné  dans  toutes 
les  paroisses.  A  dater  de  leur  rentrée  en  1603,  ils  s'empa- 
rèrent de  l'éducation  des  hautes  classes.  Leurs  collèges  se 
multiplièrent,  et  Henri  IV  se  refusa  à  défendre  contre  leur 
concurrence  les  établissements  d'Université  :  «  On  leur  est 
ennemi  parce  qu'ils  enseignent  mieux  et  ont  plus  de  dis- 
ciples que  les  autres,  »  déclarait-il,  et  il  confia  à  des  jésuites 
son  établissement  de  la  Flèche,  créé  pour  les  fils  de  soldats. 

Les  jésuites  tendirent  à  accaparer  aussi  la  direction  des 
consciences,  au  prix  de  concessions  dont  la  morale  ne  laissa 
pas  de  souffrir.  On  avait  reproché  au  catholicisme,  au 
xvi«  siècle,  sa  tendance  à  restreindre  la  réalisation  de  l'idéal 
chrétien  à  une  élite  sacerdotale  fortement  hiérarchisée,  en 
laissant  le  laïque  qui  s*en  écartait  acheter  son  pardon  par  sa 
soumission  au  sacerdoce,  par  des  pratiques  comme  la  con- 


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RBNAISSAMCB  CATHOLIQUE  251 

fessioD,  etc.  Les  casuistes  jésaites  rendaient  la  soumission 
an  peu  trop  facile  aux  spadassins,  aux  traitants  et  aux 
entremetteuses,  et  Pascal  ya  le  leur  reprocher  avec  l'éclat 
que  Ton  sait. 

Les  progrès  des  jésuites  sont  le  trait  le  plus  marqué  de 
l'actif  travail  de  propagande  fait  par  la  vieille  Église  au 
début  du  xvn*  siècle  :  les  sanctuaires  construits  après 
les  guerres  religieuses  Tout  été  dans  le  stgle  jésuite  (église 
de  la  Sorbonne,  sous  Richelieu).  Mais  il  s'en  faut  que  les 
Pères  aient  été  les  seuls  ouvriers  de  cette  propagande,  dont 
nous  avons  retrouvé  les  traces  dans  l'ordre  politique.  Il  nous 
est  impossible  d'énuraérer  le  multiple  et  fécond  travail 
dont  les  séminaires,  récemment  créés  (Bourdoise,  1620),  et 
les  diverses  maisons  religieuses  ont  été  le  siège  avant  et  pen- 
dant le  ministère  de  Richelieu  :  mais  on  ne  peut  se  dispenser 
de  citer  le  nom  de  celui  que  les  contemporains  appelèrent 
le  Père  Vincent  de  la  Mission,  et  la  postérité  saint  Vincent 
de  Paul  (1576-1660). 

Au  reste»  on  retrouve,  non  pas  tout  ce  qu'il  y  a  de  sérieux, 
mais  tout  ce  qu'il  y  a  de  particulièrement  national  dans  ce 
mouvement  de  restauration  religieuse,  en  parlant  de  Port- 
Royal  :  et  c'est  pourquoi  nous  ne  craindrons  pas  de  nous 
arrêter  à  cette  histoire. 

Port-Royal-des-Champs,  monastère  situé  dans  une  vallée 
voisine  de  Paris,  avait  été  fondé  en  1204.  Au  début  du 
XVII*  siècle,  il  était  fortement  atteint  par  le  relâchement  qui 
se  manifestait  dans  les  anciennes  maisons  religieuses.  En 
1602,  on  lui  avait  donné  une  abbeçse  de  seize  ans,  Marie- 
Angélique  Amauld.  Elle  était  fille  d'un  magistrat  dont  le 
père,  magistrat  lui-même,  avait  abjuré  le  calvinisme.  Elle 
était  sœur  d'un  docteur  en  théologie,qui  fut  le  grand  Arnauld. 
Enfin,  elle  était  amie  de  saint  François  de  Sales,  auteur  de 
VlrUrodaction  à  la  vie  dévote^  et  de  M'"*  de  Chantai,  qui  avait 
exercé  tant  d'influence  sur  l'âme  de  cet  illustre  évéque.  A 
partir  de  1608,  elle  entreprit  la  réforme  de  la  maison  qui  lui 
était  confiée,  avec  un  tel  succès  qu'on  l'appela  pour  réfop- 


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252  FORMATION  DE  LA  CIVIUSATION   NATIONALE 

mer  également  la  maison  mère,  Port*Royal  de  Paris^  et 
l'abbaye  de  Maubuisson. 

L'institnt  versa  bientôt  dans  le  mysticisme  :  an  petit  écrit 
sur  le  Saint-Sacrement  provoqua  la  censure  de  la  Sorbonne 
(vers  1625).  c  Les  docteurs,  jugeant  à  la  rigueur  certaines 
expressions  abstraites  et  relevées,  telles  qae  sont  à  peu  prés 
celles  des  mystiques^  le  condamnèrent  »,  avoue  Racine 
{Abrégé  de  Thistoire  de  Pori-Rogat).  Cette  affaire  fit  fiaire  à 
Port-Royal  une  connaissance  dangereuse,  celle  de  Duver- 
gier  de  Hauranne,  abbé  de  Saint-Cyran,  qui  avait  défendu  le 
livre.  Les  religieuses  apprécièrent  fort  ses  mérites  de  direc- 
teur de  conscience;  mais  le  P.  Joseph  et  Richelieu  appré- 
cièrent moins  ses  opinions  théologiques  et  son  caractère 
indépendant  :  Saint-Cyran  fut  mis  à  Vincennes  en  1638.  Jean 
de  Verth,  officier  bavarois  alors  prisonnier  en  France,  y  fit 
sa  connaissance,  et,  invité  ensuite  à  une  fête  donnée  par  le 
cardinal  et  par  les  évêques  de  son  entourage,  déclara  que  ce 
qui  l'avait  le  plus  surpris  en  France,  c  c'était  de  voir  les 
saints  en  prison  et  les  évéques  à  la  comédie  ».  Saint-Cyran 
était  en  effet  un  homme  européen  :  il  fit  faire  à  Port-Royal 
une  connaissance  encore  plus  dangereuse  que  la  sienne,  cdie 
de  Jansénius,  évèque  dTpres. 

La  querelle  qui  allait  s'engager  portait  sur  rétemelle 
question  de  la  grâce  :  l'homme  a-t-il  besoin  de  la  grâce, 
don  insondable  de  Dieu,  pour  faire  son  salut,  ou  peut-il  le 
faire  par  son  seul  mérite  ?  Telle  était  la  question  qui  avait 
divisé  l'Église  dès  le  temps  de  saint  Augustin.  L'Église,  au 
moyen  âge,  s'était  arrêtée  à  une  opinion  qui,  venant  de  ce 
docteur,  proclamait  au  fond  la  grâce  nécessaire.  Mais, 
Luther  et  surtout  Calvin  ayant  été  jusqu'au  bout  dans  cette 
voie,  les  jésuites  avaient  été  amenés  à  exagérer  en  sens  con- 
traire. La  Sorbonne  et  les  dominicains,  gardiens  de  la  tra- 
dition de  saint  Thomas,  s'étaient,  â  diverses  reprises,  pronon- 
cés contre  eux,  lorsque  la  nécessité  de  la  grâce  fut  fortement 
accentuée  dans  deux  ouvrages  écrits  presque  simultanément  : 
celui  de  Jansènius,  Tévêque  d'Ypres,  intitulé  Aagustinus^  et 
celui  d'ArnauId,  la  Fréquente  Commanion  (1638).   Seule* 


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L*AFPAIRB  DU  JANSÉNISME  253 

ment,  Ârnauld  se  bornait  à  protester  contre  les  absolutions 
données  trop  facilement  aux  pécheurs,  alors  que  Tonvrage 
de  Jansénins  contenait  des  propositions  qu'on  pouvait  tra- 
duire ainsi  : 

«  Quelques  eommandements  de  Dieu  sont  impossibles  aux 
bommes  justes,  lors  même  qu'ils  Teulent  et  qu*ils  s'àforcent  selon 
les  forces  qu'ils  ont  dans  l'état  où  ils  se  trouvent,  si  la  grâce  qui  les 
doit  rendre  possibles  leur  manque...  »,  etc. 

Les  jésuitesiétaient  depuis  longtemps  animés  contre  Port- 
Royal.  Us  se  souvenaient  que  le  premier  Âmauld,  au 
XVI*  siècle,  avait  requis  contre  eux  au  Parlement.  Puis, 
Port-Royal  était  devenu  le  refuge  d'une  pléiade  d'hommes 
comme  Ârnauld,  son  frère  Amauld  d'Andilly,  Nicole,  etc.» 
dont  les  ouvrages  menaçaient  leur  autorité  d'éducateurs  *• 
Us  ne  purent  faire  censurer  la  Fréquente  Commanion^  mais 
un  ancien  membre  de  la  Société,  Cornet,  devenu  syndic  de 
la  Sorbonne,  fit  condamner  par  elle  la  proposition  que  j'ai 
reproduite  et  quatre  autres  (1650).  Cet  arrêt  fut  confirmé 
par  le  Pape  le  31  mai  1653. 

Arnauld  fut  amené  peu  après  à  écrire  une  lettre  où  il 
disait  : 

«  qu'ayant  In  enetement  le  livre  de  cet  évêque  [Jansénius],  il  n'y 
avait  point  trouvé  les  cinq  propositions,  étant  prêt  d'ailleurs  à  les 
ooadaîttner  partout  où  elles  seraient,  et  dans  le  livre  même  de 
Jansénius,  si  dles  s'y  trouvaient.  L'antre  [proposition  contenue 
dans  la  lettre],  qui  regardait  le  dogme,  était  une  proposition  com- 
posée des  propres  termes  de  saint  Ghrysostome  et  de  saint  Augus- 
tin, et  portait  que  les  Pères  nous  montrent  en  la  personne  de 
saint  Pierre  un  juste  &  qui  la  grâce,  sans  laquelle  on  ne  peut  rien, 
avait  manqué,  v  (Racine,  Abrégé  de  VHuioire  de  Port^RogaU  éd. 
Gasier,  p.  74-5.) 

Arnauld  fut  censuré  parla  Sorbonne  en  février  1656. 
Mais»  depuis  quelque  temps,  Port-Ro3ral  était  entré  en 


1.  Le  tndt  le  plus  intéressant  de  la  pédagogie  de  Port-Royal  était  la 
plaee  maintenae  au  grée,  alors  qae  les  professeurs  jésoites  cédaient  au 
courant  qui  portait  Tcrs  Tétade  eselosiTe  de  l'antiquité  latine. 


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264  FORMATION  DE  LA  CIVILISATION  NATIONALE 

contact  avec  la  famille  Pascal  :  M"*  Pascal,  M"^  Përier  sa 
nièce,  s'y  étaient  retirées.  Le  frère  de  l'ane»  Fonde  de  l'autre 
était  Biaise  Pascal,  déjà  connu  comme  mathématicien.  Il 
publia  aussitôt,  pour  défendre  Ârnauld,  une  série  de  Lettres 
à  an  provincial  ^  anonymes^  dont  les  trois  premières  (23 
janvier,  29  janvier,  9  février  1666)  eurent  un  retentissement 
universel. 

Dans  la  première,  Pascal  racontait  qu'il  avait  été  deman- 
der à  un  théologien  de  la  Sorbonne,  dominicain,  en  quoi 
Âmanld  était  hérétique  :  c  C'est,  me  répondit«il,  en  ce  qu'il 
ne  reconnaît  pas  que  les  justes  aient  le  pouvoir  d'accomplir 
les  commandements  de  Dieu  en  la  manière  que  nous  l'en- 
tendons. »  lies  dominicains  étaient  embarrassés,  ayant 
défendu  naguère  contre  les  jésuites  la  doctrine  de  saint 
Augustin,  bien  voisine  au  fond  de  celle  qu'on  reprochait 
à  Jansénius  :  ils  s'en  étaient  tirés  en  déclarant  que  le  juste 
avait  le  poopoir  prochain  de  faire  son  salut,  mais  qu'il  lui 
fallait  encore  la  grâce  :  c  Je  chargeai  ma  mémoire  de  ce 
terme,  continuait  Pascal,  car  mon  intelligence  n'y  avait 
aucune  part.  »  Et  il  va  chez  un  jésuite  :  t  S'il  appelle  ce 
pouvoir  prochain,  déclare  celui-ci,  il  sera  thomiste  [domi* 
nicain],  et  partant  catholique  ;  sinon,  il  sera  janséniste^  et 
partant  hérétique.  » 

Dans  la  seconde  lettre,  Pascal  tirait  encore  meilleur  parti 
de  l'embarras  des  dominicains,  qui  au  fond  étaient  jansé- 
nistes, mais  avaient  accordé  aux  jésuites  que  le  juste  avait 
une  grâce  suffisante  —  distincte  cependant  de  la  grâce  effi^ 
cace  :  «  Eh  bien,  mon  Père,  faisait  dire  Pascal  au  domini- 
cain, ce  n'est  pas  assez  que  les  hommes  aient  un  pouvoir 
prochain,  par  lequel  pourtant  ils  n'agissent  en  effet  jamais  ; 
il  faut  qu'ils  aient  encore  une  grâce  suffisante^  avec  laquelle 
ils  agissent  aussi  peu.  »  Et  Pascal  concluait  par  une  me- 
nace aux  dominicains  :  prenez  garde  d'être  remplacés  dans 
la  défense  de  la  doctrine  orthodoxe  par  les' jansénistes  ! 


1.  On  Mit  qae  U  promneùd  est  on  membre  de  la  hiérarchie  dans  U 
Société  de  Jéaoï. 


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LBS  PROVINGIALRS  255 

Enfin,  dans  la  troisième  lettre,  intervenait  nn  c  neutre  », 
qui  avait  fini  par  s'apercevoir  qa'aa  fond  la  doctrine  repré- 
sentée par  Ârnauld  était  la  doctrine  traditionnelle,  jadis 
soutenue  par  la  Sorbonne.  Mais,  disait-il  en  parlant  des 
jésuites,  «  il  leur  est  bien  plus  aisé  de  trouver  des  moines 
que  des  raisons  ».  Et,  parlant  du  public  qu'il  était  censé 
représenter  :  «  Us  croient  assee  que  ceux  qui  ne  sont  pas 
dupes  considèrent  pour  le  moins  autant  le  jugement  de 
70  docteurs  qui  n^avaient  rien  à  gagner  en  défendant  M.  Âr- 
nauld, que  celui  d'une  centaine  d'autrc^s  qui  n'avaient  rien 
à  perdre  en  le  condamnant.  » 

Les  trois  premières  Provinciales  n'étaient  que  la  préface 
d'une  série  d'autres  (18  en  tout),  dans  lesquelles  Pascal  passa 
à  Toffensive  contre  les  casuistes  jésuites.^  Molina,  Esco- 
bar,  etc.  Ceux-ci  étaient  tombés  dans  les  exagérations  qui 
caractérisent  les  casuistes,  qu'ils  soient  stoïciens,  puritains 
ou  jésuites  (voir  Tintroduction  de  l'édition  Molinier).  Ils 
examinaient,  par  exemple,  le  cas  de  l'homme  qui  tue  un 
voleur,  et  soutenaient,  au  fond,  cette  doctrine,  que  la  colère 
qui  s'emporte  jusqu'au  meurtre  est  plus  légitime  contre  le 
voleur  qui  nous  a  ruinés  que  contre  celui  qui  nous  a  dérobé 
un  objet  minime.  Rien  de  plus  sensé,  sinon  déplus  chrétien, 
mais  les  casuistes  s'étaient  demandé  à  partir  de  quelle 
somme  le  meurtre  est  excusable  :  Molina,  «  la  gloire  de  la 
Société  »,  disait  6  ou  7  ducats  ;  mais  Escobar,  jésuite  de 
Valladolid,  et  contemporain,  descendait  jusqu'à  1  écu.  On 
voit  le  parti  qu'un  homme  comme  Pascal  pouvait  tirer  de 
ces  puérilités.  Au  reste,  les  citations  étaient  bien  choisies, 
car  le  pape  Alexandre  VII,  éclairé,  fut  forcé  de  condamner 
solennellement  les  casuistes. 

Mais  les  jésuites  se  vengèrent  en  faisant  dresser  nn  forma* 
laire  dans  lequel  le  Pape  condamnait  les  cinq  propositions 
comme  étant  dans  Jcmsénius,  et  l'assemblée  du  clergé  de 
France  de  1660  rendit  le  formulaire  obligatoire  non  seu« 
lement  pour  les  religieux,  mais  même  pour  c  les  régents  et 
les  maîtres  d'école,  chose  jusqu'alors  inouïe  dans  l'Église 
catholique,  et  qui  n'avait  été  pratiquée  que  par  les  protes- 


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256  PORMATION  DB  LA  CIvaiSATION  NATIONALE 

tants  d'Allemagne  ».  (Racine,  /.  c,  p.  117.)  Or,  Arnanid  et 
les  jansénistea  étaient  prêts  à  désavouer  les  propositions, 
mais  refusaient  de  reconnaître  qu'elles  fussent  dans  Jan- 
sénius.  L'affaire  était  dangereuse  pour  eux,  à  cause  des 
bonnes  relations  qu'ils  se  trouvaient  avoir  avec  Retz,  le 
trop  célèbre  coadjuteur,  puis  archevêque  de  Paris,  et  avec 
d'autres  héros  on  héroïnes  de  la  Fronde.  A  partir  de  Tavè- 
nement  de  Louis  XIV  (1661),  les  vexationb  se  succédèrent 
contre  les  religieuses  de  Port-Royal,  c  pures  comme  des 
anges,  mais  orgurilleuses  comme  des  démons.  » 

Malgré  le  grand  nombre  d'hommes  remarquables  par  Tin* 
telligence  on  le  caractère  dont  le  nom  était  associé  à  celui 
de  Port-Royal,  la  majorité  de  Topinion  catholique  en  France, 
quelque  jalouse  qu'elle  fût  de  son  indépendance  vis-à-vis  du 
Pape,  a  ratifié  au  xvu*  siècle  le  mot  injuste  dit  sur  les  jansé- 
nistes —  injuste  seulement  par  grossière  exagération  :  «  Un 
protestantisme  sans  courage,  et  un  catholicisme  sans  sou- 
mission. »  Mais  on  voit  par  cette  histoire  quelle  forme  pro- 
fondément religieuse  ont  revêtue  encore  au  xvii*  siècle  les 
grands  débats  philosophiques  et  moraux  qui  ont  agité  Tesprit 
et  le  cœur  de  Télite  de  la  nation. 


II 
Philosophie. 

On  voit  plus  nettement  encore  la  place  que  continuait  à 
tenir  la  religion,  si,  du  domaine  de  la  théologie,  on  passe  à 
celui  de  la  philosophie.  Le  moyen  âge  ne  connaissait  sous 
ce  nom  qu'une  gymnastique  intellectuelle,  d'ailleurs  em- 
pruntée à  Aristote.  Même  au  temps  de  la  Renaissance,  la 
pensée  philosophique  ne  s'est  montrée  que  sous  la  forme 
d'exégèse  de  penseurs  anciens,  surtout  de  Platon.  (Combien 
d'ailleurs  on  pouvait  aller  loin  souâ  ce  masque  (quand  on 
évitait  les  fautes  qui  perdirent  Vanini  en  1619),  l'exemple 
de  Gassendi  le  montre. 


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GASSENDI  BT  DB8CARTBS  257 

L'abbé  Pititt  Gassend  dit  Gassendi  était  né  près  de  Digne 
en  1592»  et  fut  ordonné  prêtre  en  1617.  Professeur  de  philo- 
sophie à  Âix,  il  quitta  la  ville  quand  les  jésuites  y  établirent 
leur  collège  en  1622.  En  1645,  il  professa  les  mathématiques 
au  Collège  de  France,  et  mourut  en  1655.  Il  s^était  posé  dès 
1624  en  adversaire  des  méthodes  d*Âristote^  mais,  parmi 
les  anciens,  au  lieu  de  suivre  Platon,  il  alla  droit  à  Épicure. 
n  commenta  avec  amour  la  morale  du  plaisir,  comprise  à  la 
manière  élevée  du  philosophe  grec,  —  et  il  est  visible,  par 
son  Syntagmaphilosophicam  (posthume,  1658),  qu'il  y  adhère 
pleinement,  avec  quelques  réserves  :  il  ajuste  répicurisme, 
dit-il,  c  au  niveau  du  christianisme  aussi  bien  que  de  la  rai- 
son  ».  L'adaptation  au  christianisme  ne  laisse  pas  d*être 
laborieuse  :  Tadaptation  à  la  raison  (c'est-à-dire  aux  pro- 
grès des  sciences  physiques)  est  beaucoup  plus  aisée. 

Un  autre  Français,  Descartes,  a  le  premier  conçu  un  sys- 
tème de  philosophie  original,  -^  car  les  réflexions  de  Bacon 
ne  méritent  guère  ce  titre.  Né  en  1505,  c'est  en  1637  seule- 
ment que  Descartes  a  publié  son  Dîscoan  de  la  Méthode.  Il 
contient  six  parties,  comprenant  quelques  pages  seulement 
chacune. 

«  Le  bon  sens,  commence  Deseartes,  est  la  chose  du  monde  la 
mieux  partagée,  car  chacun  pense  en  être  si  bien  pourvu,  que  ceux 
même  qui  sont  les  plus  difficiles  à  contenter  en  toute  autre  chose 
n'ont  point  coutume  d*en  désirer  plus  qu'ils  n'en  ont.  » 

Descartes  va  donc  simplement  nous  exposer  l'histoire  de 
son  c  bon  sens  »  personnel.  Nourri  aux  lettres  c  en  Tune  des 
plus  célèbres  écoles  de  l'Europe  »  (an  collège  de  la  Flèche, 
1604-1612)y  il  a  vu  que  les  sciences,  telles  qu'on  les  conçoit 
alors,  ne  satisfont  point  sa  curiosité  la  plus  essentielle.  Il  a 
donc  voyagé»  et  c  le  grand  livre  du  monde  »  ne  lui  a  pas  non 
plus  appris  ce  qu*il  voulait  savoir.  Il  est  alors  rentré  en  lui- 
même.  Et,  dans  la  seconde  partie,  il  nous  expose  comment 
il  a  refidt  son  éducation,  d*après  quatre  principes  : 

c  Le  premier  était  de  ne  recevoir  jamais  aucune  chose 
pour  vraie  que  je  ne  la  connusse  évidemment  être  telle  »; 


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258  FORMATION   DE  LA  CIVILISATION   NATIONALE 

Le  second  consiste  à  analyser  jusqu'au  bout  les  difficultés 
qu'il  rencontre  ; 

Le  troisième,  à  procéder  toujours  du  simple  au  complexe  ; 

Le  quatrième,  à  faire  des  revues  complètes. 

Mais  d'abord  (3*  partie)  il  faut  un  abri  provisoire  pour 
Tesprlt;  donc: 

1^  «  Obéir  aux  coutumes»  retenant  constamment  la  religion 
en  laquelle  Dieu  m'a  fait  la  grâce  d'être  instruit  dès  mon 
enfance...  »  ; 

2^  Être  constant  dans  la  voie  choisie  ; 

3^  Se  vaincre  plutôt  que  de  vaincre  les  obstacles,  <  n'étant 
maîtres  que  de  nos  pensées  »  ; 

4^  Cultiver  avant  tout  sa  raison. 

Alors  a  commencé  l'examen  général  (4*  partie),  jusqu'au 
moment  où  un  seulfait  apparaît  certain  :  Jepeiue^  doncjeiuis. 
Puis  :  €  je  doute  et  j'ai  l'idée  de  la  vérité  ;  donc  cette  idée  ne 
peut  venir  que  de  Dieu  ».  Bref,  Dieu  et  Tâme  sont  plus  cer- 
tains que  ce  qu'apprennent  les  sens.  Maintenant  (5*  partie) 
on  peut  essayer  de  soumettre  aux  lois  de  cet  esprit,  reconnu 
réel  et  en  un  sens  infaillible,  toute  la  Nature  —  jusqu'à 
l'âme  humaine  exclusivement,  qui  a  été  reconnue  absolu- 
ment distincte  de  la  matière  (dans  la  matière,  Descartes 
comprend  les  bêtes).  Et  en  terminant  (Q*  partie),  Descartes 
annonce  suivant  quel  plan  se  poursuivront  ses  recherches 
scientifiques. 

Le  livre  eut  un  succès  immédiat  et  énorme.  On  y  trouvait 
évidemment  trois  besoins  satisfaits  : 

1^  Il  donnait  un  fondement  philosophique  à  la  foi,  la  fai- 
sant ainsi  rentrer  dans  un  système  complet  de  pensée  ; 

2»  En  même  temps»  par  la  séparation  absolue  établie  entre 
Dieu  et  l'âme  d'une  part,  la  matière  de  l'autre,  il  posait  entre 
les  vérités  révélées  et  les  vérités  scientifiques  une  c  cloison 
étanche  »  d'apparence  inébranlable  ; 

3^  Enfin,  il  ouvrait  aux  recherches  sur  la  matière  une 
perspective  sinon  illimitée,  au  moins  très  large. 

Il  y  eut,  à  la  vérité,  des  protestations.  Des  crojrants  trou- 
vèrent un  peu  bien  impertinent  qu'on  fît  une  place  à  la 


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DBSCARTE8  ET  PASCAL  259 

religion  dans  on  système  fondé  sur  le  seul  raisonnement. 
Quand  Pascal  monrut  en  1662,  il  avait  ébaaché  an  grand 
ouvrage  sur  le  christianisme  (ce  qu*on  a  publié  sous  le  nom 
de  Pensées)  ;  or,  l'irritation  contre  Descartes  y  perce  à 
chaque  instant  :  art.  VU,  2  bis,  <  sur  l'esprit  de  géométrie 
et  Tesprit  de  finesse  »,  —  art.  XXIV,  5  :  «  voilà  ce  que  c'est 
que  la  foi;  Dieu  sensible  au  cœur,  non  à  la  raison  »,  — 
art.  XXIV,  100  :  <  écrire  contre  ceux  qui  approfondissent 
trop  les  sciences  :  Descartes  d,  etc.  Un  peu  plus  tard,  La 
Fontaine  le  poète  des  animaux,  protestait  —  sans  s'en  dou- 
ter —  au  nom  de  l'unité  de  la  nature  vivante  (1*  ^*  fable  1). 
Mais,  dans  l'ensemble,  le  xvii*  siècle  a  trouvé  dans  le 
cartésianisme  le  système  d*ensemble  qui  satisfaisait  à  la  fois 
son  besoin  de  croyance,  encore  profond,  et  son  besoin  de 
recherche  scientifique,  déjà  intense. 


ni 

laittératnre,  art  et  solence. 

Cependant,  l'esprit  français,  si  actif  dans  cette  période, 
trouvait  enfin  l'instrument  de  vulgarisation  qui  allait  décu- 
pler sa  puissance  :  la  langue.  Les  œuvres  du  xvi*  siècle 
exigent  encore,  par  moments,  des  lexiques  pour  être  com- 
prises. Les  influences  du  dehors  s'y  exercent  d'ailleurs  si 
librement  que  la  langue  en  est  parfois  défigurée.  Influence 
del'antiquitéd'abord.chezRabelais,  chez  Ronsard.  Influence 
de  ritalie  dans  tous  les  genres  venus  de  ce  pays,  sonnet^ 
comédie,  etc.  Influence  de  l'Espagne  enfin,  prépondérante  au 
début  du  xvu*  siècle.  Dans  la  langue  des  premiers  «  salons  » 
qu'ait  connus  Paris  (ceux  des  Précieuses^  vers  1630),  les 
scories  italiennes  et  espagnoles  abondaient. 

Enfin  Malhfirbe  vint,  qui,  le  premier  en  Franee, 
Fit  sentir  dans  les  yers  une  juste  cadence... 


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260  FORMATION  DB  LA  CIVILISATION   NATIONALE 

Les  stances  citées  plus  haat  permettront  d'apprécier  le 
chemin  parcouru  depuis  du  Bartas.  Et  le  temps  fut  donné 
à  Malherbe  d'exercer  une  influence  durable  sur  la  langue 
poétique  (1590-1628)  : 

Les  puisMntei  fayeon  dont  Pâmasse  m'honore 
Non  loin  de  mon  berceau  commencèrent  lear*  cours. 
Je  les  possédai  jeane.  et  les  possède  encore 
Sur  la  fin  de  mes  jours. 

Peu  après,  parut  la  première  de  nos  grandes  tragédies,  le 
Cidt  de  Pierre  Corneille  (1636).  Une  série  d'autres  du 
même  auteur,  Horace^  Cinnat  Polgeucte^  se  succédèrent  avant 
1648.  La  comédie  attend  un  peu  plus  longtemps  pour  être 
élevée  au  rang  de  grand  genre  littéraire  :  Tauteur  de  «  farces  » 
perce  encore  chez  Molière  (Médecin  malgré  lui^  etc.)  ;  mais 
Amphitryon  (1668)  prouve  avec  quelle  maîtrise  il  savait, 
quoi  qu'on  en  ait  dit,  manier  le  vers  français. 

La  prose  a  été  fixée  un  peu  plus  tard.  Le  Discours  de  ta 
Méthode  est  encore  pensé  en  latin,  et  cela  se  sent.  Le  premier 
chef-d'œuvre  de  notre  prose  classique,  ce  sont  les  Provins 
ciales  (1656)  ;  c'est  pour  cela  que  nous  y  avons  tant  insisté. 
La  période  française  est  trouvée,  logique,  claire,  impérieuse 
—  avec,  déjà,  quelques-unes  de  ses  susceptibilités  gênantes, 
comme  la  crainte  anxieuse  des  répétitions  ^.  Dans  quelques 
années,  une  femme  d*intelligence  très  moyenne  pourtant, 
M"**  de  Sévigné,  la  maniera  magistralement. 

Richelieu  a  compris  l'importance  du  fait  qui  se  passait 
sous  ses  yeux.  Il  a  réuni  quelques  hommes  de  lettres  pour 
les  charger  de  fixer  ce  qui  pouvait  s'écrire  —  et  le  contraire. 
V Académie  française  était  créée  (1635-1637).  Dès  1656,  l'au- 
torité de  ce  corps  est  reconnue  comme  un  fait  (cf.  Pascal,  à 
la  fin  de  la  1^  Provinciale).  Sa  fortune  unique  annonce  que, 
dans  aucune  société,  le  fait  de  c  bien  écrire  »  ne  jouera  un 
rôle  aussi  grand  que  dans  la  société  française. 


1.  Cf.  dans  la  3*  lettre  les  deux  phrases  consécutives  dont  Tune  com- 
mence par  U  malade^  l'autre  par  U  hUsU  (p.  25  de  l'édit.  Haret,   en 

bas). 


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UTTÉRATURB,   ART  ET  SGIBNCB  261 

L'art  et  la  science  sont  certainement  moins  brillants.  Au 
commencement  du  xvn*  siècle,  l'Espagne  et  la  Belgique  ont 
les  grands  peintres.  Velasques,  Rembrandt,  —  Rnbens,  à 
qui  Marie  de  Médicis  confie  la  décoration  du  Luxembourg. 
L'Italie  et  l'Angleterre  ont  les  grands  savants,  Galilée,  Har- 
vey. 

Cependant,  au  xvi*  siècle,  les  bords  de  la  Loire  avaient  vu 
s'élever  une  pléiade  de  chefs-d'œuvre  d'architecture  dus, 
comme  le  palais  de  nos  rois,  en  grande  partie  à  des  mains 
françaises.  C'est  dans  l'ornementation  de  Fontainebleau 
qu'on  observe  le  mieux  le  passage  de  la  période  d'imitation 
et  d'italianisme  à  la  période  vraiment  nationale.  Au  commen- 
cement du  siècle  suivant,  les  environs  de  la  capitale  sont  pa- 
rés à  leur  tour  (chftteau  deDampierre,  de  Vaux-le- Vicomte, 
enfin  Versailles).  Dans  les  arts  du  dessin,  un  grand  artiste 
orignal,  le  Lorrain  Callot,  dont  les  gravures  illustrent, 
de  manière  si  dramatique,  les  tristes  côtés  de  la  guerre  de 
Trente  Ans,  Claude  Gelée,  autre  Lorrain,  et  bon  élève  des 
Italiens,  enfin  Ph.  de  Champaigne,  dont  un  portrait  fameux 
a  associé  le  nom  à  celui  de  Richelieu.  Poussin  appartient 
aussi  à  cette  période  (1593-1666),  et  cependant  nul  ne  son- 
gerait, devant  ses  tableaux,  à  le  détacher  du  siècle  de 
Louis  XIV  proprement  dit,  et  à  ne  pas  le  mettre  à  cdté  de 
Bossuet. 

Au  point  de  vue  scientifique,  la  France  se  distingue  déjà 
dans  les  mathématiques  :  Viète  (vers  1600)  a  développé  l'al- 
gèbre, Fermât  (vers  1630)  l'arithmétique.  Descartes  se  place 
ici  au  premier  rang  par  un  chef-d'œuvre  de  trente  pages,  le 
Traité  de  Gëom^/rie  (analytique),  qui  lui-même  renferme  une 
merveille  :  la  règle  des  signes,  un  des  efforts  les  plus  élégants 
et  les  plus  vigoureux  de  la  pensée  mathématique  *•  Pascal 
a  appliqué  avec  éclat  le  calcul  à  la  physique.  Mais  la  méde- 
cine firançaise  méritera  trop  souvent  les  sarcasmes  de 
Molière.  Et  la  chimie  n'est  pas  encore  soupçonnée  à  la  fin 
du  siède. 

1.  Im  Géom.  de  Dueartu,  édit.  1886«  p.  5t. 


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262  FORMATION   DE  LA  GIVIUSATION   NATIONALE 

Louis  XIV  sera  bien  souvent  forcé  d'appeler  des  étrangers 
autour  de  lui.  Son  grand  musicien  sera  un  Italien,  Lulli. 
Dans  son  Académie  de3  Sciences  naissante  (1666)  entreront 
un  Hollandais,  Huygjiens»  un  Italien,  Cassini.  Jamais  la 
France  ne  sera  par  l*art  ni  même  par  la  science  ce  quelle  a 
été  par  sa  littérature. 


Mais  on  voit  comment  sa  civilisation,  vers  1661,  s'est 
affranchie,  se  complète,  et,  dans  l'ensemble,  se  suffit  à  elle- 
même.  Et  déjà,  le  prestige  politique  aidant,  elle  commence 
à  s'imposer  au  dehors.  Voici  ce  que  dit  Macaulay,  à  propos 
de  r  Angleterre  de  Charles  II  (1660-1685)  : 

a  La  France  possédait  à  cette  époqae  la  supériorité  dans  tons 
les  genres  :  sa  gloire  militaire  était  à  l'apogée...  le  fier  Castillan 
avait  dû  reconnaître  sa  prééminence...  Son  autorité  était  souveraine 
en  matière  de  bon  goût  et  de  modes,  depuis  le  dnel  jusqu'au  me- 
nuet ;  elle  décidait  de  la  coupe  de  Iliabit  d*un  gentilhomme,  de  la 
longueur  de  sa  perruque,  de  la  hauteur  de  ses  talons,  de  la  largeur 
des  galons  de  son  chapeau.  En  littérature,  elle  faisait  la  loi  au  monde 
entier,  et  la  renommée  de  ses  écrivains  emplissait  TEurope...  La 
gloire  littéraire  de  Fltalie  et  de  TEspagne  n'était  plus,  celle  de 
l'Allemagne  n'était  pas  encore  :  aussi  le  génie  des  hommes  émi- 
nents  qui  faisaient  romement  de  Paris  brillait-il  avec  une  splen- 
deur qu'augmentait  encore  le  contraste.  La  France  avait  de  fiait,  à 
cette  époque,  un  empire  sur  le  monde  que  la  république  romaine 
elle-même  n'atteignit  jamais  ;  car  lorsque  Rome  dominait  par  sa 
politique,  la  Grèce  était  sa  maîtresse  dans  les  arts  et  les  lettres. 
La  France  an  contraire  exerçait  à  la  fois  iur  les  pays  voisins,  et  la 
supériorité  que  Rome  avait  sur  la  Grèce,  et  celle  que  la  Grèce  avait 
sur  Rome.  La  langue  française  devenait  donc  rapidement  la  langue 
universelle,  la  langue  des  sociétés  éUgantes  et  de  la  diplomatie. 
Dans  certaines  cours,  les  princes  et  la  noblesse  parlaient  le  français 
plus  correctement  et  plus  élégamment  que  leur  propre  langue.  » 


Notons  que  ces  réflexions,  un  peu  prolixes,  de  Macaulay. 
seraient  prématurées  si  on  les  appliquait  à  la  date  de  1661, 
et  le  sont  même,  appliquées  à  la  date  de  1685  :  l'influence 
française  a  été  particulièrement  grande  en  Angleterre  sous 
Charles  II,  et  cCi  pour  des  raisons  spéciales.  Elle  n'était  pas 


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LTITÉRATUREy  ART  ET  SCIENCE  263 

encore  si  sensible  que  le  dit  l'historien  anglais  dans  les 
antres  pays.  C'est  le  long  règne  de  Louis  XIV  qui  va  éta- 
blir pour  un  siècle  an  moins  la  prépondérance  française  en 
Europe. 


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LIVRE  III 

LOUIS    XIV  (1661-1715) 


CHAPITRE  PREMIER 
LE  ROI  LOUIS  XIV  (1661-1672) 


Importanee  exceptîoiuieU«  de  la  penonnslilé  de  Louii  XIV. 

I.  h'wMTKÙM  KM  tcàHB  DU  GRAND  Roi.  —  Louii  XIV  611  1661,  Mt  pre- 
mières démarches.  —  Au  dedans,  le  roi  et  ses  ministres,  chnte  de  Fou- 
qnet  (1661-4),  les  Grands  Jours  d'Auyei^ne  (1665-6).  —  Au  dehors,  les 
Turcs,  le  Pape,  l'Espagnol  et  l'Anglais  ;  la  succession  d'Espagne,  guerre 
dedéTolution  (1667-6). 

n.  GoLBBaT  BT  Louvoie.  ^  Colbert,  finances,  agricnltare,  industrie,  com- 
merce, marine  de  guerre  ;  Colbert  et  le  travail  national.  —  Lonvois, 
transformation  de  l'armée  ;  Vauban. 

L'avenir  dépend  de  Louis  XIV  et  de  la  Hollande. 


L'année  1661  est  une  de  celles  où  Thistorien  de  la  France 
peat  s  arrêter  sans  encoarir  le  soupçon  de  rhétorique .  Jusque- 
là,  l'État  français  avait  soutenu  deux  luttes  pour  Tezistence 
contre  l'Angleterre,  puis  une  lutte  pour  l'indépendance 
contre  la  maison  d'Autriche  :  on  pourrait  dire  que  son  his- 
toire avait  été  presque  constamment  passive.  Mais  les  der^ 
niéres  générations  d'hommes  d*État  avaient  manœuvré  de 
telle  sorte  que  la  France  restait,  non  seulement  la  plus  forte, 
mais  presque  la  seule  forte.  Son  initiative  était  aussi  libre 
que  peut  l'être  celle  d'une  nation  qui  n'est  pas  seule  au 
monde.  De  là  l'intérêt  exceptionnel  que  présente  le  jeu  po* 

BSQUnsa  BIST.   VE  FRANCS.  12 


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266  LB  ROI  LOUIS  XIV 

litique  et  militaire  dans  la  période  qui  s'ouvre  devant  nous. 

Car  il  était  évident  que  cette  liberté  d'initiative  serait  mise 
à  profit  pour  Taction.  Et  cela^  non  seulement  parce  que  le  roi 
était  jeune»  parce  qu'une  grande  partie  de  la  noblesse  était 
remuante  :  les  causes  étaient  plus  générales.  La  France  était 
le  pays  le  plus  peuplé  de  l'Europe,  celui  où  la  population 
était  le  plus  dense.  Rien  ne  prouve  qu'elle  fût  surpeuplée  par 
rapport  aux  conditions  économiques  générales,  car  bien 
des  famines,  bien  des  misères,  pouvaient  être  évitées,  et 
le  seront  sous  Colbert,  par  une  gestion  plus  intelligente 
et  plus  juste  des  finances  publiques.  Mais  il  est  certain  que 
le  dérivatif  de  Texpansion  extérieure  était  indiqué,  sinon 
imposé.  Puis,  la  race  était  encore  rude,  naturellement 
sioique,  du  haut  en  bas,  peu  disposée  à  marchander  sa  souf- 
france ou  celle  des  autres  *.  Elle  était  peu  portée  (pas 
assez  peut-être)  à  tout  subordonner  à  l'effort  économique, 
à  l'augmentation  du  bien-être  matériel.  En  revanche,  elle 
était  particulièrement  sensible  aux  souffrances  comme  aux 
satisfactions  de  l'amour-propre  individuel  ou  collectif. 
Tontes  circonstances  dont  un  gouvernement,  si  fort  qu'il  fût, 
était  obligé  de  tenir  compte  pour  la  direction  à  imprimer 
à  l'activité  générale. 

Fort,  le  gouvernement  l'était.  Nous  avons  vu  la  nation, 
au  cours  des  luttes  passées,  se  serrer  de  plus  en  plus  autour 
du  pouvoir   central.  La  dernière  tentative  de  résistance 


1.  Les  «neodotet  abondeot  qui  proavent  combien  cette  endttnuiee*B*est 
conservée,  même  à  la  coar,  après  un  demi-siècle  de  discipline  monar- 
chique et  de  yie  plus  civilisée  :  prenons*en  one  au  hasard  (1714).  Le 
dm  de  Beny,  petit-fils  de  Louis  XIV,  avait  eu  d^à  de  sérieux  accidenta 
de  chasse,  lorsqu*un  jour  son  cheval  s'abattit,  et  il  re^ut  le  pommeau  de 
la  selle  dans  l'estomac  si  violemment  que,  le  soir,  il  vomit  le  sang.  Il 
commanda  aux  valets  de  n'en  rien  dire,  et  Tafiaire  se  découvrit  par  un 
paysan  qui, deux  jours  plus  tard,  demanda  des  nouvelles  du  prince:  c  U 
chasse  le  loup,  lui  répondit- on.  —  Il  faut  donc  que  les  princes  soient  bAtis 
autrement  que  nous,  dit  rhomme,  car  je  Tai  vu  recevoir  un  coup  dont 
seraient  crevés  trois  paysans.  »  Le  duc  de  Berry  mourut  quelques  semaines 
après.  —  On  est  loin,  au  xvn*  siècle,  de  la  manière  larmoyante  dont 
sera  racontée  plus  tard  Thistoire  de  Louis  XIV,  et  qui  commence  à 
poindre  avec  Pension. 


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LA  PERSONNE  DE  LOUIS  XIV  267 

n^avait  pas  seulement  échoaé,  elle  était  apparue  ridicule.  Et 
Texpérieuce  ayait  été  complète  :  les  classes  les  plus  diverses, 
noblesse,  bourgeoisie  parlementaire,  démagogie  urbaine, 
avaient  semblé  s'attacher  à  Tenvi  à  prouver  qu'il  n'y  avait, 
en  France,  que  le  Roi.  Ainsi,  les  coups  de  barre  qu'allait 
donner  le  jeune  homme  qui  prenait  le  pouvoir,  adroits  ou 
faux,  devaient  avoir  une  importance  décisive. 

Il  est  donc  essentiel,  même  dans  le  récit  le  plus  rapide, 
de  s'arrêter  un  instant  sur  la  psychologie  du  roi  Louis  XIV. 


I 
L'entrte  en  ■cène  da  roi  (1001-8). 

Le  roi  Louis  XIV  était  né  en  1638,  d'un  père  qui  était 
«  un  gentilhomme  français,  maigre  et  svelte  »  (La visse), 
mais  d'une  mère  née  espagnole,  et  chez  laquelle  l'atavisme 
germanique  était  bien  marqué.  Arrivé  au  trône  en  1643,  il 
ne  s'était  jamais  connu  que  roi*  Il  était  parvenu  à  la  majorité 
légale  (1653)  au  milieu  de  difficultés  qui  avaient  laissé  en 
lui  une  impression  profonde  :  <  Mes  sujets  rebelles,  dit-il 
dans  ses  Mémoires^  lorsqu'ils  ont  pris  les  armes  contre 
moi,  m'ont  donné  peut-être  moins  d'indignation  que  ceux 
qui  en  même  temps  se  tenaient  auprès  de  ma  personne  et 
me  rendaient  plus  de  devoirs  et  d'assiduités  que  tous  les 
autres,  pendant  que  j'étais  bien  informé  qu'ils  me  trahis- 
saient ».  Il  saura  dissimuler,  et  toujours  sera  étonnamment 
maître  de  lui-même. 

Enfin,  il  avait  accepté  librement,  jusqu'en  1661,  la  tutelle 
de  son  parrain  Mazarin,  du  ministre  italien  qui  lui  avait 
donné  une  éducation  tonte  politique  et  diplomatique.  Il  ne 
manquait  pas  de  curiosité  intellectuelle,  mais  on  n'y  avait 
fourni  aucun  aliment  :  €  non  e  cultivato  di  alcuna  scienza  », 
dit  un  ambassadeur  vénitien,  et,  pour  pouvoir  comprendre 
les  documents  émanés  de  la  chancellerie  pontificale,  il  dut 


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268  LE  ROI  LOUIS  XIV 

rapprendre  le  latin.  Vigoureux,  sanguin,  il  avait  le  goût  de 
la  vie  militaire  :  sur  ce  point,  Mazarin  n^avait  pas  cru  de« 
voir  contrarier  ses  aspirations.  Malgré  l'intérêt  très  vif 
qu'il  portera  toute  sa  vie  aux  choses  militaires,  Louis  aura 
asseas  de  jugement  pour  ne  jamais  se  croire  grand  stratège, 
mais  il  saura  toujours,  dans  l'occasion,  se  montrer  soldat. 
L'impression  qu'il  produit  à  son  entrée  définitive  sur  la 
scène  politique,  à  23  ans,  est  grande  :  «  Le  sobra  serre  g  r^ 
(il  est  roi  par-dessus  le  marché),  a  dit  un  Espagnol,  et  un 
ambassadeur  de  Venise  :  <  Il  semble  que  la  nature  ait  eu 
rintention  de  faire  en  Louis  XIV  un  homme  destiné,  par 
ses  avantages  personnels,  non  moins  que  par  les  lois  du 
royaume,  à  être  le  roi  de  cette  nation.  »  Mot  intéressant, 
puisqu'il  a  été  prononcé  au  moment  de  Tavènement,  avant 
la  «  gloire  »  officielle,  et  par  un  étranger,  confidentielle- 
ment. 

Le  seul  écueil,  pour  son  intelligence  et  sa  volonté,  semble 
être  alors  son  penchant  pour  les  femmes.  Marié  en  1659  à 
Marie-Thérèse  d'Espagne,  dès  1662  il  montre  un  goût  exces- 
sif pour  les  filles  d'honneur  de  la  reine  :  Anne  d'Autriche 
l'en  reprend,  et  il  déclare  €  qu'il  avait  fait  ce  qu*il  avait  pu 
pour  se  retenir  d'offenser  Dieu,  et  pour  ne  pas  s*abandon- 
ner  à  ses  passions,  mais  qu'elles  étaient  devenues  plus 
fortes  que  sa  raison  ».  Mais  d'abord,  nourri  des  romans 
«  précieux  »  et  familier  avec  la  «  carte  du  Tendre  »,  il  enga- 
gera toujours  un  peu  de  son  cœur,  même  dans  ses  fantaisies 
les  plus  passagères,  et  se  défendra  ainsi  contre  la  luxure  vul- 
gaire. Et  surtout,  c  il  dit  un  jour  à  ses  ministres  que,  s'ils 
remarquaient  qu'une  femme  acquit  sur  lui  une  influence 
dont  les  affaires  eussent  à  soufirir,  il  était  de  leur  devoir  de 
Ten  avertir,  qu*il  leur  promettait  que,  dans  les  vingt-quatre 
heures,  il  se  débarrasserait  de  liens  préjudiciables  au  bien 
général  ».  Il  se  rappelait  le  rôle  joué  par  tant  de  belles 
intrigantes  sous  Richelieu  et  Mazarin,  et  qui  avait  abouti 
au  feu  d'artifice  de  la  Fronde  :  ce  n*est  que  quand  le  roi  «  se 
rangera  »  que  la  femme  deviendra  dangereuse  pour  TÉtat. 

Bref,  dès  son  début,  tout  le  monde  le  regarde,  mais  per- 


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LOUIS  XIV  ET  POUQUET  269 

sonne  ne  prévoit  nettement  ce  qu'il  donnera  :  on  l'attend  à 
ses  premières  démarches»  au  dedans  et  au  dehors. 

Au  dedans,  Louis  XIV  avait  annoncé,  le  lendemain  même 
de  la  mort  de  son  parrain  (10  mars  1661),  qu'il  entendait 
maintenant  gouverner  : 

c  Je  vous  ai  convoqués,  déclara-t-il  à  ses  ministres,  pour 
vous  dire  qu'il  m'a  pl1:^  jusqu'à  présent,  de  laisser  diriger 
mes  affaires  par  le  défont  cardinal  ;  à  Tavenir,  je  serai  moi- 
même  mon  premier  ministre.  Je  veux  qu'aucun  décret  ne 
soit  scellé  que  par  mon  ordre,  et  j'ordonne  aux  secrétaires 
d'État  et  au  surintendant  des  finances  de  ne  rien  signer  sans 
mon  exprès  commandement.  » 

Les  trois  ministres  qui  l'entouraient  alors  étaient  Nicolas 
Fouquet  aux  finances»  Le  Tellier  à  la  guerre,  Lionne  aux 
affaires  étrangères  —  ce  qu'on  appelait  le  <  Conseil 
étroit  s.  Le  Tellier  et  Lionne  avaient  pris  déjà  les  allures 
modestes  de  serviteurs.  Mais  Nicolas  Fouquet  était  d'une 
autre  humeur.  Il  y  avait  des  années  qu'il  dirigeait  les 
finances  de  la  France,  et  il  avait  rendu  de  précieux  ser- 
vices :  c'est  Fouquet  qui  établit  un  droit  de  50  sous  par 
tonneau  sur  les  navires  étrangers  faisant  le  commerce  en 
France.  Mais  il  avait  laissé  s'introduire  ou  tout  au  moins 
développé  sans  vergogne  les  pratiques  les  plus  périlleuses, 
avant  tout  celle  de  garantir  les  emprunts  d*Etat  en  engpigeant 
les  revenus  publics,  taille,  aides,  etc.  Entraîné  par  les  faci- 
lités qu'il  trouvait  ainsi  à  contracter  des  dettes,  il  en  était 
arrivé  à  ne  plus  distinguer  aucunement  le  crédit  de  l'État 
du  sien.  Si  l'on  voulait  remettre  de  l'ordre  dans  le  chaos  des 
finances,  il  était  certainement  indispensable  de  sacrifier 
d'abord  le  surintendant.  Mazarin,  qui  était  trop  «  tenu  » 
par  lui  pour  rien  oser,  avait,  avant  de  mourir,  signalé  au 
roi  son  protégé  :  deux  mois  après  sa  mort  (mai  1661),  la 
perte  de  Fouquet  était  résolue.  La  réception  du  roi  au 
château  de  Vaux  près  Melun,  la  colère  que  lui  inspira  ce 
faste  insolent  de  parvenu,  le  mot  à  la  reine  :  c  Ah  1 
Madame,  quand  ferons-nous  rendre  gorge  à  ces  gens-Ià  ?  » 


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270  LB  ROI  LOUIS  XIV 

tout  cela  ne  fat  que  comédie.  Le  roi,  depuis  quelque  temps 
déjà,  «  conspirait  contre  son  ministre  »  (Lavisse). 

On  fit  vendre  à  Fouquet  sa  charge  de  procureur  général 
au  Parlement,  qui  aurait  pu  faire  de  sa  chute  un  nouvel  in- 
cident Broussel.  On  le  saisit  au  moment  où  il  sortait  du 
conseil,  à  Nantes  (sept.  1661).  On  mit  la  main  sur  son  châ- 
teau de  Belle-Isle  avant  que  le  bruit  de  sa  disgrâce  y  fût 
parvenu.  Ce  complot  royal»  les  intrigues  de  Colbert  (l'in- 
tendant de  Mazarin),  qui  l'avait  dirigé,  tout  cela  n'avait  rien 
de  majestueux  :  €  La  bonne  foi  et  l'humanité  ne  se  trouve 
pas  grande  en  tout  ce  procédé  »,  gémit  plus  tard  le  pauvre 
diable.  La  suite  fut  pire  encore.  Bien  que  jugé  par  commis- 
saires, Fouquet  n'avait  été  condamné  qu'au  bannissement 
(1664)  :  le  roi,  renversant  le  droit  de  grâce,  commua  la 
peine  en  emprisonnement  à  Pignerol.  Fouquet  n'a  même  pu 
être  consolé  par  l'écho  des  plaidoyers  éloquents  de  quelques 
amis  qu'il  avait  reçus  au  temps  de  sa  splendeur  et  qui  Tout 
défendu  devant  la  postérité,  par  les  lettres  de  M"'*  de  Sévi- 
gné,  par  l'appel  au  roi  du  bon  poète  Jean  de  la  Fontaine  : 

Et  c'est  être  innocent  que  d'être  malheureux. 

Mais  l'opinion  applaudit.  La  noblesse  n'aimait  pas  le 
maroufle  enrichi,  le  peuple  voyait  en  Fouquet  le  père  des 
traitants  (fermiers  des  impôts),  qui  eurent  en  e£fet  à  pâtir  de 
sa  chute.  Surtout,  c'était  le  <  ministériat  »  qui  disparaissait 
définitivement.  Or,  le  premier  ministre,  qui  depuis  si  long- 
temps gouvernait  en  fait,  tandis  que  le  roi  gouvernait  en 
principe,  était  toujours  apparu  aux  Français  comme  un 
<  tyran  »  :  leur  esprit  logique  voulait  que  le  Roi  fût  roi.  Il 
Tétait  maintenant  :  Colbert,  qui  remplaça  Fouquet,  eut  tou- 
jours l'air,  avec  son  sac  sous  le  bras,  d'un  €  petit  commis  de 
l'Épargne  ».  Le  roi  mit,  au  début,  de  l'ostentation  â  recevoir 
tout  le  monde  auprès  de  lui  :  <  Le  roi  a  pris  une  nouvelle 
décision  en  vertu  de  laquelle  il  donnerait*  tous  les  mardis, 
des  audiences  publiques,  écouterait  les  plaintes  et  les  sup- 
plications, et  ferait  justice,  afin  de  montrer  de  cette  façon  à 


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OOUVBRNBMBMT  PBRSONNBL  271 

font  le  monde  que  lai  seul  gouvernait  le  royaume  »  (Diariam 
Earopœam^  gazette  allemande).  A  si  peu  de  distance  de  la 
Fronde,  cette  décision  n*était  pas  sans  mérite  :  un  jour,  un 
Auvergnat  irascible  dit  à  Louis  «  que  la  race  des  Ravaillac 
n*était  pas  encore  éteinte  ». 

Louis  XIV  voulait  même  prouver  qu'il  rendait  justice  de 
loin  comme  de  près.  Parmi  toutes  les  provinces,  la  rocheuse 
Auvergne  était  celle  où  les  mœurs  du  moyen  ftge  s'étaient 
le  mieux  maintenues.  En  1666-6,  on  y  envoya  des  <  Grands 
Jours  »,  un  président,  seize  conseillers,  et  un  substitut  du 
Parlement  de  Paris.  Le  vicomte  de  la  Mothe-Canillac  fut 
décapité,  d'autres  <  bandits  féodaux  »  condamnés.  Il  faut 
voir  dans  Fléchier(ilfiémoire«ur  les  Grands  Jours  de  Clet' 
mont,  publiés  en  1844)  les  détails  de  lopération,  les  sergents 
de  justice  pénétrant  dans  les  chftteanx,  les  paysans  enfon- 
çant leur  chapeau  sur  la  tète  et  réclamant  des  propriétés 
que  leurs  aïeux  avaient  vendues  trois  ou  quatre  générations 
auparavant.  Le  président  Novion  arrêta  cette  manifestation 
démocratique. 

Ceci  pour  «  le  théâtre  »,  comme  avait  dit  Louis  en  une 
autre  circonstance.  Cependant,  le  roi  vaquait  à  des  besognes 
plus  sérieuses  :  c'est  l'époque  où  il  siégeait  dix  heures  en 
son  Conseil.  Mais  les  effets  de  ce  travail  ne  furent  sensibles 
qu'au  bout  de  plusieurs  années. 

Au  dehors,  l'entrée  en  scène  de  Louis  XIV  fut  plus  pres- 
tigieuse encore  qu'au  dedans.  <  Tout  était  tranquille  en 
tous  lieux  »,  dit-il  lui-même  en  parlant  de  Tépoque  de  son 
avènement.  On  croyait  généralement  qu'après  les  traités 
de  1648,  qui  avaient  défini  en  principe  l'équilibre  européen, 
après  ceux  de  1659  et  de  1660  qui  avaient  fixé  les  «  récom- 
penses »  de  la  France  et  de  la  Suède,  rien  ne  pouvait 
troublir  gravement  la  paix  de  la  chrétienté.  Dans  ce  calme 
de  l'Europe,  les  moindres  incidents  diplomatiques  devaient 
faire  sensation  :  Louis  XIV  les  machina  avec  art. 

Le  seul  point  noir  se  montrait  du  côté  des  Turcs.  Une 
famille  de  vizirs  intelligents  et  hardis,  les  Kôprigli,  avaient 


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272  LE  BOI  LOUIS  XIV 

galvanisé  les  forces  dn  Grand  Seigneur.  Les  Turcs  s'étaient 
attaqués  aaz  possessions  vénitiennes  du  Levant  :  ils 
assiégeaient  Candie.  Us  menaçaient  de  nouveau  rAutriche. 
C'était  une  belle  occasion  pour  le  roi  de  France  de  se  mon- 
trer comme  protecteur  de  TÂlIemagne  :  n'était-il  pas  le  chef 
reconnu  de  la  ligae  du  Rhin  ?  Au  Pape,  qui  le  pressait  de  se 
faire  croisé,  il  fit  bien  valoir  qu'il  risquait  de  compromettre 
les  antiques  «  capitulations  »,  le  commerce  français  du  Le* 
vaut,  les  intérêts  des  chrétiens  d'Orient.  Mais,  au  dernier 
moment,  le  désir  de  la  <  gloire  »  l'emporta  :  4.000  Français 
traversèrent  l'Allemagne  pour  soutenir  les  Impériaux  à 
Saint-Gottard  en  Hongrie  (1664).  Le  roi  ne  craignit  pas 
d'aider  aussi  les  Vénitiens  :  Beaufort  et  <  la  fleur  de  la  no- 
blesse française  »»  nous  assure-t-on,  se  rendirent  à  Candie, 
ce  qu'un  historien  musulman  exprime  en  disant  que  <  des 
pourceaux  malintentionnés  »  débarquèrent  dans  l'ile  (Can- 
die succomba  d'ailleurs  en  1669). 

Ce  qui  dégageait  le  roi  de  tous  scrupules,  c'est  que  la 
piraterie  barbaresque  ne  cessait  de  se  développer,  et  ne 
respectait  même  pas  les  côtes  de  France  :  des  démonstra- 
tions furent  faites  contre  Alger.  Un  jeune  Allemand,  qui 
allait  devenir  le  grand  Leibniz,  proposait  même  à  Louis  XIV 
de  profiter  de  la  décadence  turque  pour  mettre  la  main  sur 
rÉgypte  :  on  lui  répondit  que  <  les  projets  de  croisade 
avaient  cessé  d'être  à  la  mode  depuis  saint  Louis  ».  L'idée 
valait  pourtant  la  peine  d'être  prise  plus  au  sérieux. 

Le  Roi  Très  Chrétien,  en  même  temps  qu'il  protégeait 
ainsi  l'Empereur,  était  amené  à  braver  le  Pape.  Mazarin, 
comme  cardinal  et  comme  Italien,  avait  été  fort  engagé  dans 
les  petites  querelles  delà  noblesse  romaine  :  lorsque  son 
parent  Créqui  vint  représenter  le  roi  à  Rome,  Tentourage 
d'Alexandre  VII  lui  témoigna  vite  de  l'hostilité.  La  garde 
corse  du  Pape  se  crut  autorisée  à  insulter  l'ambassadeur 
français.  Louis  XIV  s'emporta»  fit  effacer  les  armes  du  Pape 
sur  tous  les  monuments  d'Avignon  (1664).  Il  fallut  que  le 
Pape  s'humiliât  et  perpétuât  par  une  pyramide  le  souvenir 
de  son  humiliation. 


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PRBMIBR»  AGTBS  AU  DEHORS  273 

On  jage  qu'an  tel  souverain  tenait  a/ant  tout  à 
apparaître  comme  le  premier  des  rois.  L'oçpasion  de  le 
montrer  se  présenta  lorsque  l'ambassadeur  ^'d'Espagne  à 
Londres,  Watteville,  disputa  la  préséance  à  1  ambassadeur 
firançais,  d'Estrades  ;  celui-ci  protesta,  fut  insulté  par  le 
mob  (1661).  Louis  XIV  n'hésita,  pas  à  menacer  delà  guerre, 
et  le  pauvre  Philippe  IV  dut  déclarer  que,  <  étant  le  plus 
vieux,  il  devait  être  aussi  le  plus  sage  »  :  les  ambassadeurs 
d'Espagne  furent  invités  à  s'abstenir  prudemment  de  dis* 
puter  le  pas  aux  représentants  de  la  France. 

A  fortiori^  Louis  XIV  n'était-il  pas  d'humeur  à  s'incliner 
devant  le  roi  d'Angleterre.  Il  avait  vu  avec  joie  la  restaura- 
tion des  Stuarts  en  1660  :  Charles  II  allait  être  dominé  par 
ridée  de  ne  pas  demander  d'argent  à  son  Parlement,  et, 
comme  il  en  avait  grand  besoin,  il  s'adressa  au  roi  de 
France.  Louis  en  profita  tout  de  suite  pour  reprendre 
Dunkerque,  dont  la  cession  à  Cromwell  avait  été  si  doulou*- 
reusement  ressentie.  Cela  coûta  5.000.000  de  livres  (1662)  : 
€  Je  n'y  aurais  eu  nul  regret,  écrivait  le  roi,  quand  j'aurais 
payé  le  double  de  ce  qull  me  coûte.  »  L'Angleterre  com- 
mençait à  songer  à  Thégémonie  sur  mer  :  elle  prétendait 
déjà  faire  saluer  partout  son  pavillon.  Louis  XIV  déclara 
qu'on  ne  le  connaissait  pas  sien  le  croyait  capable  de  céder 
à  la  crainte,  et  les  Anglaisrenoncèrent  à  leur  prétention  dans 
la  mer  située  «  au  delà  du  cap  Finisterre  ».  L'alliance  an- 
glaise ne  parut  pas  compromise  par  ce  nuage  :  lorsque  la 
guerre  éclata  de  nouveau  entre  cette  puissance  et  la  Hol- 
lande en  1666,  Louis  XIV  se  trouva  dans  la  situation  sin- 
gulière d'être  allié  des  deux  belligérants. 

Par  de  tels  actes,  Louis  XIV  marquait  la  situation  nou- 
velle de  la  France,  mais  aussi  il  avertissait  ses  rivaux  pos- 
sibles. Si  l'on  réfléchit  à  Tétat  des  communications  dans 
l'Europe  du  xvii*  siècle,  on  trouvera  stupéfiante  la  rapi- 
dité avec  laquelle  le  sentiment  de  l'équilibre,  la  veille  encore 
incamé  par  les  Français,  s'est  retourné  contre  eux.  Les 
premières  démarches  de  Louis  XIV  expliquent  pourquoi  les 
Hollandais  ont  été  si  vite  crus,  quand  ils  ont   déclaré 


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274  LE  ROI  LOUIS  XIY 

dès  1663  que  le  péril  français  avait  remplacé  le  péril  espa- 
gnol :  le  roi  avait  donné  l'éveil  partout,  quand  il  passa, 
pour  la  première  fois,  à  l'action  effective. 

Dès  le  début,  en  effet,  la  pensée  de  Louis  XIV  était  obsé- 
dée par  ridée  de  la  succession  espagnole.  En  Tépousant 
(1659),  Marie-Tbérèse  avait  bien  déclaré  solennellement 
qu'elle  renonçait  à  tous  ses  droits  éventuels  sur  la  succes- 
sion de  son  père.  Mais  la  renonciation  était  subordonnée 
au  paiement  de  la  dot,  et  il  devenait  évident  que  la  dot  ne 
serait  jamais  pajée.  Au  reste,  le  roi  visait,  dans  la  succes- 
sion totale,  deux  points  précis  :  la  Flandre  et  la  Franche- 
Comté,  la  Flandre  qui  était  si  proche  de  Paris,  la  Franche- 
Comté  qui  séparait  presque  le  royaume  de  sa  nouvelle 
province  d'Alsace.  Entre  les  deux,  on  avait  déjà  occupé 
la  Lorraine,  que  le  duc  Charles  IV  réclamait  énergique- 
ment  en  1659  :  c  Don  Luis  [de  Haro],  racontait  Mazarin 
(parlant  du  plénipotentiaire  espagnol  aux  Pyrénées),  me 
fit  un  grand  récit  des  persécutions  que  le  duc  de  Lorraine 
lui  faisait,  qu'il  ne  lui  avait  pas  laissé  un  quart  d'heure 
de  repos.  »  Pour  lui  montrer  combien  on  songeait  peu  à  lui 
rendre  son  duché,  on  occupa  Marsal,  sa  dernière  place 
forte,  en  1663. 

Louis  XIV  prépara  ses  conquêtes  en  invoquant  le  t  droit 
de  dévolution  ».  On  lisait  dans  la  coutume  de  Brabant  :  «  un 
des  époux  étant  mort,  l'autre  reste  usufruitier  des  biens, 
mais  leur  propriété  est  dévolue  immédiatement  aux  enfants 
aînés  ou  aux  héritiers  naturels  »  ;  or,  la  reine  de  France 
était  sœur  aînée  de  l'héritier  d'Espagne.  Le  cas  se  présenta 
à  la  mort  de  Philippe  IV  (1665)  :  Louis  XIV  fit  lancer  aus- 
sitôt le  Manifeste  des  droits  de  la  reine.  Il  était  rédigé  par  le 
secrétaire  de  Turenne  —  ce  qui  indiquait  le  caractère,  beau- 
coup plus  militaire  que  juridique,  du  factum. 

Pendant  ce  temps,  Lionne  travaillait  à  isoler  TEspagne. 
L'Empereur  était  tenu  par  les  alliances  multiples  du  roi  en 
Allemagne  ;  on  le  lui  rappelait  à  chaque  occasion  :  les  Fran- 
çais tantôt  allaient  rétablir  Tévêque  de  Munster  sur  soo 


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GUERRE  DE  DÉVOLUTION  275 

siège  épiscopal»  tantôt  intervenaient  à  Erfîirt,  etc.  La  Hol- 
lande et  r Angleterre  étaient»  croyait-on,  liées.  Tune  par  nn 
traité  formel,  Taatre  par  l'appui  qne  la  France  lui  prêtait 
dans  l'affaire  de  Portugal  :  dans  ce  pays,  en  effet,  Louis  XIV 
et  Charles  II,  sans  entrer  en  guerre  ouverte  avec  l'EIspagne, 
soutenaient  sous  main  les  révoltés.  D*ailleurs,  Anglais  et 
Hollandais  se  livraient  en  1666  de  furieuses  batailles 
navales,  et  Louis  XIV  les  jugeait  paralysés. 

Alors  il  attaqua  (1667).  La  conquête  de  la  Flandre  fut 
presque  une  partie  de  plaisir  :  la  cour  s'y  rendit  tout  entière, 
dans  les  carrosses  qu'a  peints  Lebrun.  Mais  les  puissances 
maritimes  ne  se  souciaient  pas  de  voir  la  France  se  substi- 
tuer à  l'Espague  aux  Pays-Bas  :  elles  se  réconcilièrent  à  la 
paix  de  Bréda  (1667)  et  s'adjoignirent  la  Suède,  qui  occupait 
alors  (il  ne  faut  pas  l'oublier)  les  bouches  de  la  Weser,  et 
prétendait  toujours  au  protectorat  des  protestants  en 
Allemagne.  On  vit  donc  les  trois  puissances  protestantes 
intervenir  an  profit  du  descendant  de  Charles-Quint  1 
Louis  XIV  avait  répondu  en  conquérant  la  Franche-Comté 
en  plein  hiver  (1667*8).  Il  consentit  à  la  rendre  contre  la 
cession  de  la  Flandre  (paix  d'Aix-la-Chapelle,  1668).  Lille, 
dont  les  tapisseries  des  Gobelins  allaient  illustrer  la  prise, 
resta  à  la  France. 

Cette  fois,  l'Angleterre  et  la  Hollande  avaient  vu,  en  un 
éclair,  les  Français  aux  bouches  de  FEscaut.  Toute 
TEurope  avait  eu  la  vision  de  l'Espagne  réunie  à  la  France 
sous  un  seul  sceptre.  Louis  XIV  avait  montré,  par  sa 
modération  un  peu  tardive,  qu'il  sentait  l'équilibre  euro*- 
pèen  retourné  contre  nous. 


n 

Golbcrt  et  iMarolm. 

Cependant,  sûr  de  son  autorité  à  Tintérieur,  de  sa  force 
au  dehors,  Louis  XIV  s'occupait  de  développer  toutes  les 


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276  LE  ROI  LOUIS  ZIV 

ressources  de  son  royaume.  Ou  plutôt,  deux  hommes  y 
travaillaient  sous  sa  surveillance,  deux  hommes  dont 
Faction,  souvent  exagérée  depuis  par  les  historiens,  a  été 
pourtant  multiple  et  pénétrante  :  Colbert  et  Louvois. 

Nous  connaissons  déjà  Colbert  (né  en  1619)  :  il  était  entré 
au  Conseil  du  roi  en  1661  par  suite  de  la  chute  de  Fouquet. 
Depuis,  sous  le  titre  de  contrôleur  général  (cékâ  de  surinten- 
dant ayant  été  supprimé),  il  dirigeait  les  finances  du  royaume. 

Il  avait  commencé  par  un  travail  de  liquidation,  dans 
lequel  il  employa  des  moyens  dont  tous  ne  furent  pas 
louables,  à  beaucoup  prés.  Je  ne  parle  pas  seulement  du  dur 
traitement  infligé  à  son  prédécesseur  à  son  instigation,  des 
châtiments  arbitraires  qui  frappèrent  tant  de  financiers, 
mais  encore  de  la  suppression  d'une  partie  des  rentes  des 
créanciers  de  l'État.  Il  est  fort  possible  qu'une  partie  de 
ces  gens  eussent  profité  et  abusé  de  la  détresse  du  Trésor 
public  sous  Mazarin,  mais  l'opération  de  Colbert  n'en  était 
pas  moins  une  banqueroute  partielle.  On  constate,  en  lisant 
BoileauS  qu'elle  fut  prise  par  l'opinion  beaucoup  plus 
légèrement  qu'elle  ne  le  serait  aujourd'hui.  Mais  elle  expli- 
que la  situation  précaire  du  crédit  public  pendant  toute  la 
durée  du  règne.  —  Il  n*est  pas  besoin  de  dire  qu'elle  facilita 
singulièrement  la  besogne  de  réorganisation  entreprise  par 
Colbert.  Celui-ci  s'occupa  avant  tout  de  remettre  en  honneur 
les  habitudes  de  prévision  régulière  oubliées  depuis  Sully, 
de  rendre  plus  facile  la  perception  des  revenus,  domaine, 
taille,  aides,  gabelles,  de  supprimer  les  dépenses,  inutiles, 
enfin  de  liquider  l'arriéré  des  dettes.  Le  roi  a  enregistré 
dans  ses  Cornefs  les  résultats  de  cette  administration  sous 
une  forme  saisissante  '  : 


1.  Boileaa  (1SS6-1711).  Je  fais  aUnsion  à  la  Satire  UI  : 

Et  ce  Tisage  «seor  plus  pâle  qu'un  rentier 

A  l'aipeet  d'an  arrêt  qui  retranche  un  quartier. 

2.  Les  chiffres  en    lirres.  La  livre  est  la  livre  tournois,    qui  alors»  «n 
poids,  est  un  peu  plus  faible  que  notre  franc. 

Ces   renseignenients  sont   probal^lement  plus  e^aets  que    les  propos 


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Recettes 
Dépenses. 

Excédent. 
Arriéré. 


COLBBRT  ET  LBS  FINANCES  277 

1081  1669  1680 

84.222.096  76.468  967  61.448.568 

93.427.839  76.283.149  96.318.016 

—9.205.734  -1-185.818  —34.869.448 

50.533.674  0  12.670.644 


La  comparaison  des  deaz  premières  années  donne  le 
résultat  dn  travail  de  Colbert  ;  la  comparaison  des  deux 
dernières  indique  la  rapidité  avec  laquelle  il  devait  être 
réduit  à  néant. 

Mais  Colbert,  comme  contrôleur  des  finances  (ou  à 
d'autres  titres  qu'il  est  inutile  d*énumérer),  s'est  occupé 
de  tout  ce  qui  touchait  à  la  richesse  du  pays. 

Il  a  prot^é  efficacement  les  cultivateurs,  par  les  adoucis- 
sements apportés  à  la  perception  de  la  taille  :  <  Par  les 
grands  soulagements  que  le  roi  a  donnés  à  ses  peuples, 
écrit-il  en  1670,  en  mesnageant  la  crainte  de  la  saisie,  on 
pourra  les  porter  à  payer  sans  en  venir  à  cette  extrémité.  » 
Il  ne  voulait  pas  publier  trop  ouvertement  ses  principes 
de  modération  fiscale,  pour  ne  pas  inciter  le  contribuable 
à  ne  pas  payer,  mais  ils  étaient  réels. 

Il  s'est  préoccupé  dimporter  en  France  des  industries  qui 
n'y  étaient  pas  représentées,  celle  des  glaces  par  exemple. 
Il  n'est  arrivé  à  les  acclimater  qu'en  les  surveillant  de 
près,  et  en  rendant  pour  elles  le  système  corporatif  plus 
étroit  encore  :  telle  ordonnance  sur  la  fabrication  des  den- 
telles contient  300  articles,  et  certaines  contraventions  sont 
punies  des  galères.  Mais  nulle  part  les  résultats  ne  sont  plus 
appréciables  :  personne  ne  peut  affirmer  que  la  France, 
sans  Colbert,  serait  devenue  une  grande  nation  industrielle. 

Pour  que  l'industrie  se  rendît  utile  et  se  fit  connaître,  il 
£dlait  d'abord  fiiciliter  la  circulation  intérieure.  Colbert  a 
réuni  nie-de-France,  la  Picardie,  la  Normandie,  la Touraine, 

tmas  par  le  rai  derant  un  ambattadenr  de  Savoie  an  moment  de  la 
guerre  de  DéTolntion  (noT.  1667)  :  «  J'ai  92  million!  de  revenn,  dont  95 
on  36  pour  les  dépenees  ordinaires»  et  56  épargnés  pour  la  gnem.  »  (Cf. 
^muiêPmriê,  15  sept.  1910,  lettres  4e  Saint-Mauriee.) 


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278  LE  ROI  LOUIS  XIV 

le  Poitou,  TÂnvergne,  la  Champagne,  en  une  nnion  doua- 
nière :  les  provinces  frontières,  en  général,  préféraient  se 
fermer  vers  l'intérieur  et  s'ouvrir  vers  les  pays  étrangers 
limitrophes. 

Ensuite,  il  fallait  tirer  parti  des  deux  mers  qui  baignaient 
nos  côtes.  Colbert  a  d'abord,  plus  que  personne,  contribué 
à  obtenir  qu'elles  fussent  jointes  par  un  canal  :  le  canal 
du  Midi.  Il  a  travaillé  constamment  à  protéger  le  commerce 
méditerranéen—  le  principal  alors,—  contre  les  Barbares- 
ques,  en  créant  une  marine  de  guerre.  Il  a  enfin  tout  fait 
pour  donner  au  commerce  de  l'Atlantique  des  débouchés 
coloniaux,  en  créant  les  Compagnies  des  Indes  orientales  et 
occidentales.  C'est  là  qu'il  a  rencontré  peut-être  le  plus  de 
résistances  :des  commerçants,  invités  à  prendre  des  actions 
dans  la  première  de  ces  compagnies,  répondent,  en  loyaux 
sujets,  qu'ils  en  prendront  parce  qu*il  s'agit  de  la  gloire 
du  Roi,  mais  ils  appellent  cela  <  l'impôt  des  Indes  ».  Toute 
notre  histoire  coloniale  est  dans  ce  mot. 

Cette  industrie,  ce  commerce  naissants  furent  d'abord 
protégés  pacifiquement  par  les  tarifs  rigoureux  de  1667,  qui 
devaient  provoquer  de  la  part  des  rivaux  de  la  France  tant 
de  cris  de  colère  et  tant  de  représailles.  Mais  Colbert  savait 
qu'il  fallait  faire  sentir  derrière  ces  tarifs  une  protection 
plus  efficace  :  c'est  pourquoi  il  reconstituait  la  marine  de 
guerre. 

Richelieu  l'avait  créée,  mais  Mazarin  la  laissa  dépérir  : 
en  1661,  le  roi  avait  en  tout  30  vaisseaux,  dont  3  à  60 
canons.  Or,  en  1671,  Brest,  Rochefort,  Toulon  étaient 
construits  :  196  vaisseaux  étaient  fournis  par  leurs  chan- 
tiers, et  le  recrutement  assuré  par  l'institution  de  l'inscrip- 
tion maritime.  Cette  activité  se  maintint  longtemps  encore  : 

«  Quand  je  fus  fait  prisonnier,  écrit  un  officier  anglais  vers  1690, 
et  conduit  ici,  je  passai  d'abord  quatre  mois  à  Thôpital  de  Brest, 
pour  guérir  mes  blessures.  Là,  je  fus  étonné  de  la  rapidité  qu'ils 
mettaient  à  armer  et  à  gréer  leurs  navires.  Jusqu'alors  j'avais 
pensé  que  nulle  part  ces  opérations  ne  se  disaient  plus  vite  qu'en 
Angleterre,  où  nous  avons  dix  fois  plus  de  navires  et  de  marins 


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COLBBRT  ET  Lk  MARINE  279 

qu'ils  n'en  ont  en  France.  Mais,  à  Brest,  je  vis  armer,  en  20  joon, 
20  Tsisseanx  de  ligne»  chacun  d'environ  60  canons;  ils  étaient  désar- 
més et  lenrs  équipages  dissous,  lorsque,  sur  un  ordre  de  Paris,  ils 
furent  abattus  en  caréné,  radoubés,  gréés,  approvisionnés,  armés, 
et  prirent  la  mer  dans  le  temps  que  j'ai  dit,  avec  la  plus  grande 
£ftdlité.  Je  vis  aussi  un  vaisseau  de  100  canons  qui  débarqua  toutes 
ses  pièces  en  quatre  ou  cinq  heures,  avec  plus  de  facilité  et  moins  de 
risques  qu'en  Angleterre,  où  la  même  opération  n*a  jamais,  que  je 
•  sache,  été  fiitte  en  moins  de  24  heures.  Voilà  ce  que  je  vis  de  la 
fenêtre  de  mon  hôpital.  » 

Colbert  a  eu  surtout  à  lutter  contre  Tesprit  du  tiers  état, 
déjà  trop  porté  vers  les  besognes  sédentaires.  Nous  avons 
vu  sa  désinvolture  vis-à-vis  des  rentiers.  Il  a  désiré  res- 
treindre le  fonctionnarisme,  supprimer  la  vente  des  offices  : 
on  retrouve  ces  idées,  sa  tendance  à  diminuer  les  frais  de 
justice  et  le  nombre  de  ceux  qui  vivaient  des  procès, 
dans  les  Codtsdeprocidurtcwile,  de  procédure  criminelle^  etc. 
II  partageait  aussi  Taversion  de  la  noblesse  de  1627  pour 
le  prolétariat  intellectuel  ;  et,  comme  ce  prolétariat  trouvait 
alors  abri  surtout  à  l'ombre  de  l'Église,  il  a  eu  des  mots 
singulièrement  âpres  à  l'endroit  des  couvents. 

Mais  il  a  montré  qu'il  savait  apprécier  ceux  pour  qui  la 
cnltnre  intellectuelle  n'était  pas  uniquement  un  moyen 
d'échapper  au  travail  manuel  :  c'est  à  son  instigation  que 
le  roi  a  appelé  des  savants  étrangers,  a  fait  travailler  des 
artistes  S  a  pensionné  enfin  les  littérateurs  dont  la  gloire 
commençait  à  se  répandre  en  Europe.  Louis  XIV,  d'ail- 
leurs, n'avait  pas  besoin  d'être  stimulé  pour  chercher  à 
grouper  jalousement  autour  du  trône  les  richesses  intellec- 
tuelles de  là  nation  et  môme  de  l'étranger. 

Colbert,  lui,  rêvait  d'une  France  capable  non  seulement 
de  se  suffire  à  elle-même,  mais  de  rendre  le  monde  tribu- 
taire de  son  travail. 

Louvois  entra  au  Conseil  plus  tard  que  Colbert,  puisqu'il 


1.  Colbert  défendit  longtemps   le   Louvre    contre  VerMilles,    qui,  à 
partir  de  \Wi^^  commença  à  TinquiéteTf 


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us  ROI  LOUIS  ZIV 

dut  attendre  la  démissioa  de  son  père  jusqu'en  1667,  mais 
depuis  plusieurs  années  déjà  il  s'était  consacré  à  l'organi- 
sation de  larmée. 

Celle-ci  était  au  milieu  du  xm*  siècle  moins  €  royale  » 
peut-être  que  sous  Charles  VIL  Le  connétable,  puis  le 
colonel  général  de  l'infanterie,  avaient  disparu,  mais  les 
maréchaux  étaient  presque  souverains  dans  leurs  armées. 
Les  capitaines  achetaient  leurs  grades  comme  les  magistrats 
leurs  charges,  et  recrutaient  leurs  compagnies  à  forfait,  se 
faisant  ensuite  rembourser  par  le  Trésor.  Ce  régime  devait 
laisser  dans  la  noblesse  des  regrets  dont  Técho  se  retrouve 
jusque  chez  Â.  de  Vigny  (Grandeur  et  $ermtude  militaire)  : 

«  Dans  le  moyen  âge  et  au  delà,  jusqu'à  la  fin  du  régne  de 
Louis  XIV,  l'armée  tenait  à  la  nation,  sinon  par  tous  ses  soldats, 
du  moins  par  tous  leurs  chefs...  Le  régiment  appartenait  au  colond, 
la  compagnie  au  capitaine,  et  Tan  et  l'autre  savaient  fort  bien 
emmener  leurs  hommes,  quand  leur  conscience  comme  citoyens 
n'était  pas  d*accord  avec  les  ordres  qu'ils  recevaient  comme 
hommes  de  guerre.  Cette  indépendance  de  l'armée  dura  en  France 
jusqu'à  M.  de  Louvois,  qui,  le  premier,  la  soumit  aux  bureaux  et  la 
remit,  pieds  et  poings  liés,  dans  la  main  du  Pouvoir  souverain. 
Il  n'y  éprouva  pas  peu  de  résistance,  et  les  derniers  défenseurs  de 
la  liberté  généreuse  des  gens  de  guerre  furent  ces  rudes  et  francs 
gentilshommes,  qui  ne  voulaient  amener  leur  famille  de  soldats  à 
l'armée  que  pour  aller  en  guerre...  lU  haïssaient  partieuliirtment 
Vnniforme  qui  donne  à  tous  le  même  aspect,  et  soumet  les  esprits 
à  r habit  et  non  à  rhomme. . .  Et  j'aime  à  rappeler,  sur  la  foi  de 
Mirabeau,  ce  vieux  marquis  de  Goetquen,  qui,  plutét  que  de 
paraître  en  uniforme  à  la  revue  du  roi,  se  fit  casser  par  lui  à  la 
tète  de  son  régiment  :  €  Heureusement,  Sire,  que  les  morceaux  me 
restent  »,  dit-il  après.  G*était  quelque  chose  que  de  répondre  ainsi 
à  Louis  XIV.  »  (Edit.  Lahnre,  1885,  p.  16-17.) 

Louvois  mit  fin  à  ce  régime.  Il  subordonna  les  princi- 
paux chefs  à  Tautorité  centrale.  Il  ne  put  supprimer  Tachât 
des  grades,  mais  il  exigea  des  officiers  des  garanties  de 
capacité.  Il  exigea  surtout  que  les  effectifs  qu'ils  présentaient 
au  contrôle  fussent  réels. 

Vers  1661,  ces  effectifs  auraient  été  de  25.000  hommes 
d'infanterie,  de  1.700  hommes  de  cavalerie,  de  7.000  hommes 


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LOnvOIS  ET  L*ARMÉ£  281 

d'artillerie.  Dès  septembre  1667,  Louvois  estimait  pouvoir 
compter  sur  80.000  fantassins,  28  ou  30.000  cavaliers,  sans 
compter  les  corps  spéciaux  ^  Vingt  ans  après,  le  roi  dispo- 
sera de  170.000  hommes.  Comme  on  voit,  la  masse  principale 
est  désormais  Tinfanterie  :  naguère  elle  se  divisait  également 
en  piquiers  et  mousquetaires,  maintenant  le  mousquetaire, 
grâce  au  perfectionnement  de  la  pierre  à  feu  (facile^  d'où 
fusil)  ^,  est  devenu  le  personnage  essentiel,  en  attendant 
que  la  baïonnette  complète  son  armement  (vers  1693). 

Cette  force  militaire  formidable  semblait  être  conçue 
surtout  comme  défensive.  Vauban  travaillait  à  l'appuyer  de 
solides  forteresses,  répandues  sur  toutes  les  frontières,  et 
dans  lesquelles  l'enceinte  à  fossés  remplaçait  les  anciens 
murs  :  Lille,  fortifiée  après  la  conquête  (1668),  est  restée  le 
type  le  plus  achevé  de  ces  travaux  de  défense. 

Hais  qui  a  une  pareille  armée  est  tenté  d'en  abuser.  Paris 
est  trop  près  de  la  frontière  :  si  Ton  reprend  la  métaphore 
qui  en  fait  le  cœur  de  la  France,  on  dira  que  ce  cœur  bat  à 
fleur  de  poitrine.  Le  besoin  de  mettre  la  capitale  à  l'abri  se 
mue  déjà  en  <  principe  des  frontières  naturelles  ».  La 
France  est  ainsi  faite  par  la  nature  que  la  distinction  entre 
guerres  défensives  et  guerres  offensives,  subtile  toujours, 
est,  en  ce  qui  la  concerne,  presque  entièrement  chimérique. 

Boileau  faisait  donc  bien  de  se  hâter  de  «  dire  les  exploits 
de  ce  règne  paisible  »  *•  Le  soldat,  «  dans  la  paix,  sage  et 
laborieux,»  en  réclamait  d'autres.  Et  nos  voisins 

Fraitrés  de  cm  trilmtt  lervilet 

Que  paysit  à  leur  art  le  Inxe  de  noi  Tillei, 

n'étaient  pas  d'humeur  à  accepter  ce  changement  sans  y 
être  contraints  par  Vultima  ratio  regam . 

Rien  ne  serait  plus  focile  que  de  construire  un  schéma 
comme  le  suivant  : 


1.  Cf.  Rêvuê  dâ  Paru,  15  lept.  1910.  kttres  de  Saint-Maariee. 

2.  PeifeedoDiieinent  qu'on  eut  de  la  peine  à  faire  adopter. 
9.  EpUf  I  (1668-72).  Tout  le  oMMeau  eet  à  lire. 


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282  LE   ROI   LOUIS   XIV 

En  1661,  pour  la  première  fois,  l'État  français  était  libre 
absolument  de  s'engager  dans  la  voie  qu'il  choisirait  :  soit 
dans  la  voie  des  annexions  continentales,  soit  dans  la  voie 
des  entreprises  maritimes,  commerciales,  mondiales. 
Louis  XIV  a  tout  de  suite  choisi  la  première.  Entre  les 
deux  ministres  dont  chacun  représentait  une  des  deux  poli- 
tiques, il  a  dédaigné  l'homme  du  commerce  et  écouté  le 
terrien. 

L'obligation  d'examiner  les  premiers  biïM  du  règne  dans 
Tordre  chronologique  et  avec  quelque  détail  (et  c'est  pour 
cela  qu'ils  valent  la  peine  d'être  examinés)  nous  met 
en  garde  contre  ces  idées  simples.  D  abord,  ni  Louis  XIV 
ni  aucun  Français  d'alors  n'aurait  conçu  semblable  alter- 
native :  la  France  leur  paraissait  assez  forte,  assez  supé- 
rieure à  tous,  pour  pouvoir  grandir  dans  toutes  les  direc- 
tions que  Dieu  ou  la  nature  ouvrait  devant  elle.  Il  est  très 
vrai  que  le  roi  avait  une  secrète  préférence  pour  la  conquête 
continentale,  et  en  cela  d'ailleurs  son  instinct  conspirait 
avec  celui  de  presque  toute  la  nation.  Il  n'en  est  pas  moins 
vrai  qu'il  a  laissé  la  plus  entière  latitude  au  ministre  de  la 
mer.  Lui  et  Colbert  se  sont  intéressés  sans  cesse  au  Levant, 
où  la  situation  de  la  France  remontait  plus  haut  qu'ailleurs, 
où  il  était  plus  facile  de  reprendre  le  terrain  que  des 
circonstances  accidentelles  avaient  laissé  gagner  aux  Hol- 
landais ou  aux  Anglais  ^  Et  ce  n'est  pas  un  mince  mérite 
de  la  part  du  roi,  tel  qu'il  était  (ait,  d'avoir  résisté  à  toutes 
les  tentations  de  croisade,  par  raison  d'intérêt.  Quant  aux 
autres  mers,  Colbert  a  fait  ce  qu'il  était  humainement  pos- 
sible de  faire  pour  tirer  de  la  France  autre  chose  que  des 
explorateurs,  des  missionnaires,  des  corsaires  et  des  flibus- 
tiers. Et  si,  au  point  de  vue  de  la  «  peuplade  »,  ses  procédés 
d'interventionnisme  à  outrance  n'ont  pas  mieux  réussi,  en 
général,  que  le  système  du  laissez-Caire  qui  avait  prévalu 


1.  Par  azemple,  Louis  XIV  enroya,  en  1070,  ponr  renonvaler  Itt  eapi- 
tulationi,  le  marquis  de  Nointel»  qoi  «nt  la  chance  de  Toir  —  et  la  bonne 
idée  de  faire  reprodnire  —  les  marbras  da  Parthénon. 


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LA   MBR  ET   LB  CONTINENT  283 

depuis  Henri  II,  sur  un  point  au  moins,  au  Canada,  il  a 
obtenu  des  résultats  appréciables...  Mais  le  moment  n'est 
pas  encore  venu  de  résumer  sur  oe  point. 

D'ailleurs,  si  exceptionnellement  libre  que  fût  alors  l'ini- 
tiative du  roi  de  France,  il  n'en  rencontrait  pas  moins  des 
obstacles^  et  sa  politique  devait  dépendre  aussi  du  degré  et 
de  la  direction  de  la  résistance.  Elle  a  dépendu  dans  une 
très  large  mesure  de  l'adversaire  auquel  il  se  heurta  bientôt 
sur  toutes  les  routes  de  terre  comme  de  mer  :  la  Hol- 
lande. 


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CHAPITRE  II 
LA  HOLLANDE  (1672-1685) 


I.  Ljl  HoLLàNOB.  —  Le  p«ys  hollandais»  la  Répnbliqae  hollandaÎM.  — La 
marine  hollandaiia,  la  commerce  hoUandaii.  —  La  ciTiliiation  hol- 
landaise, la  presse. 

II.  GumRB  DB  HoLLAMoa  (1672-8).  —  Loub  XIV  isole  la  Hollande  et  se 
prépare  à  rattaq[aer.  —  L'inTasion  (1672).  —  Guillanme  d*Orange.  — 
L'inondation.  —  La  coalition  (1673).  —  La  France  en  défense,  Senef 
(1674),  Tnrenne  (1674-6).  —  Dnqnesne  et  Hnyter  (1676).  —  Paix  da 
Nimégne  (1676). 

III.  Las  niumoMS.  -*  Louis  XIV  et  le  continent,  les  réunions,  Strasbourg 
(1681).  —  Les  Turcs  à  Vienne  (1683),  trêve  de  Ratisbonne  (1684), 
Luxembourg. 


La  Hollande  se  sentait  gênée  par  la  politique  de  Fonqaett 
puis  de  Colbert,  —  par  le  droit  de  50  sous  par  tonneau  que 
le  premier,  sons  Tempire  des  mêmes  idées  que  les  répu- 
blicains anglais,  avait  imposé  sur  tous  les  navires  étrangers, 
—  et  par  le  tarif  de  1667,  si  dur,  que  le  second  avait  fixé 
aux  droits  sur  les  marchandises  étrangères.  Elle  se  sentait 
menacée  par  la  lente  poussée  de  la  frontière  française  aux 
Pays-Bas.  Et  elle  faisait  sentir  son  irritation  de  toutes  ma- 
nières. Tout  le  monde,  en  France,  commençait  à  s'unir 
contre  elle.  L'ambassadeur  vénitien  pouvait  écrire  : 

<  Le  roi,  animé  contre  les  États  de  Hollande  par  la  li- 
berté de  langage  de  ce  peuple,  de  ses  gazettes  et  de  ses  mi- 
nistres, contre  sa  personne  et  sa  gloire,  a  volontiers  ouvert 
Toreille  aux  propositions  de  Colbert  et  du  sieur  de  Louvois 
qni  ne  s'entendent  que  sur  ce  point  ;  on  a  décidé  de  porter 
les  forces  royales  contre  cette  puissance,  dans  l'espoir  de  la 
réduire.  Les  esprits  sont  absorbés  par  la  recherche  des 


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LB  PATS  ET  L*ÉTAT  HOLLANDAIS  285 

moyens  de  dépouiller  le  Roi  Catholique  et  les  États  de 
Hollande  de  tontes  les  provinces  des  Pays-Bas.  » 

n  importe  de  s'arrêter  un  instant  sur  cette  nation  qui  va 
jouer  dans  notre  histoire  un  r61e  à  beaucoup  d'égards  déci- 
sif. 


I 
La  HoUandtt. 

La  Hollande  est  située  aux  bouches  du  Rhin  et  aux  alen- 
tours du  lac  Zuydersée»  lequel  avait  été  mis  en  communica- 
tion avec  la  mer  par  des  cataclysmes  naturels  au  xni*  siècle  : 
c'est  dire  que  le  pays  n'existait  que  par  la  volonté  humaine» 
qui  en  avait  conquis  une  grande  partie  sur  l'Océan,  et  dé- 
fendait sa  conquête  à  force  de  digues  et  de  canaux. 

Quant  à  l'État  hollandais,  il  était  né  d'une  réaction  contre 
la  puissance  de  la  maison  d'Autriche,  héritière  des  Bour- 
guignons. An  XVI*  siècle,  les  Hollandais»  pour  garder  leur 
foi  calviniste^  s'étaient  révoltés,  et  avaient  proclamé  leur 
indépendance.  Longtemps  attaqués  par  terre  et  par  mer. 
ils  n'avaient  été  reconnus  indépendants  par  l'Espagne  qu'en 
1618. 

Dans  cette  longue  lutte,  ils  avaient  en  pour  chefs  les 
princes  de  la  maison  de  Nassau»  maîtres  d'Orange  depuis 
le  zvi*  siècle  :  Guillaume  le  Taciturne,  puis  son  fils  Maurice. 
La  dignité  de  ttathoudtr  (gouverneur  militaire)  des  pro- 
vinces révoltées  était  restée,  en  fait,  héréditaire  dans  cette 
famille.  Mais  il  avait  existé  de  tout  temps  contre  eux  une 
opposition  républicaine,  qui  devint  plus  forte  quand  le 
péril  national  fut  écarté.  En  1650,  le  pouvoir  réel  avait  été 
transféré  à  l'avocat  pensionnaire  de  Hollande  {Grand  Pett' 
êionnairé)^  secrétaire  influent  des  États  généraux  des  pro- 
vinces confédérées  (ce  qu'on  appelait  en  style  diplomatique 
les  Haateê  Paisionceà)  :  c'était,  à  l'avènement  de  Louis  XIV» 
Jean  de  Witt  qui  exerçait  la  charge. 


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286  LA   HOLLANDE 

L*armée  avait  été  négligée  depuis  la  un  de  la  guerre  espa- 
gnolei  mais  la  marine  de  guerre,  créée  au  cours  de  la  lutte, 
avait  été  maintenue  sur  un  pied  qui  permît  de  lutter  contre 
TAngleterre  :  depuis  que  celle-ci,  par  Tacte  de  navigation 
(1651),  avait  chassé  de  ses  ports  les  navires  étrangers,  elle 
était  Tennemie  nationale,  et  deux  guerres  acharnées  avaient 
été  soutenues  contre  elle  (1652-1 654»  1665-7).C'est  au  cours 
de  ces  comhats  que  s'étaient  formés  les  grands  hommes  de 
mer  hollandais,  avant  tons  Ruyter  (1607-1676).  Nos  of- 
ficiers, autorisés  à  servir  en  Hollande  pendant  la  dernière 
guerre,  avaient  appris  à  connaître  et  à  admirer  ce  dernier  : 

€  Je  ne  le  vis  jamais  pendant  ces  trois  derniers  jonrs,  raconte 
le  comte  de  Guidien  en  parlant  du  combat  naval  des  Quatre-Joars 
(1666),  autrement  que  d'humeur  égale  ;  et,  quand  la  victoire  £ut 
assurée,  il  disait  toujours  que  nous  la  devions  au  bon  Dieu.  Dans 
le  désordre  des  escadres  et  les  pertes  qu'on  lai  signalait,  il  sem- 
blait sentir  seulement  le  malheur  qui  en  résulterait  pour  son  pays, 
et  restait  sounùs  à  la  volonté  de  Dieu.  Enfin,  je  pourrais  igouter 
qu'il  avait  quelque  chose  de  la  franchise  et  de  la  rudesse  des  ma- 
nières de  nos  patriarches  ;  et,  pour  conclure  ce  que  j'ai  à  dire  de 
lui,  je  signalerai  que,  le  lendemain  de  sa  victoire,  je  le  trouvai 
occupé  à  balayer  sa  chambre  et  à  donner  à  manger  à  ses  pou- 
lets. » 

Ajoutons  que  la  marine  hollandaise,  à  la  différence  de  la 
nôtre,  était  née  spontanément,  et  avait  derrière  elle  une 
marine  de  commerce  dont  Colbert  évaluait  l'effectif  à 
16.000  bateaux. 

La  Hollande  n*était  pas  un  pays  particulièrement 
favorisé.  Son  sol,  formé  en  grande  partie  de  polders, 
était  gras,  mais  la  population  y  était  dense.  L'industrie 
avait  bénéficié  de  la  décadence  des  Pays-Bas  espagnols  : 
les  fines  toiles  de  Flandre  s'appelaient  maintenant  des  hol- 
landes. Mais  le  seul  article  d'exportation  sérieux  venait 
des  produits  de  la  pêche  :  «  Amsterdam,  disait-on,  est 
bâtie  sur  des  carcasses  de  harengs.  »  Les  Hollandais 
n'avaient  pu  créer  leur  grandeur  commerciale  qu'en  se 
faisant   les  commissionnaires  des  peuples,  les  a  rouliers 


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CIVIUSATION   HOLLANDAISE  287 

des  mers  ».  Us  n'avaient  de  domaine  colonial  étendu  qae 
dans  le  Pacifique,  aux  îles  de  la  Sonde. 

Ce  commerce  de  commission  avait  suffi  pour  accumuler 
dans  le  pays,  en  un  demi-siècle,  des  capitaux  énormes.  Le 
crédit  des  Hollandais  était  alors  le  plus  facile,  et  aussi  le 
plus  sûr,  d'Europe  :  on  y  prêtait  à  2  0/0.  Ce  sera  leur  seule 
supériorité  en  face  du  grand  roi,  qui,  pour  les  combattre, 
finira  par  emprunter  à  7^5  0/0  :  fait  trop  naturel,  si  l'on  se 
rappelle  avec  quelle  désinvolture  il  avait  traité,  au  début 
de  son  règne,  l'argent  qu'il  c  laissait  dans  le  commerce  de 
ses  peuples  ». 

Les  Hollandais  savaient  d'ailleurs  faire  bon  usage  de  leurs 
richesses.  L'esprit  de  la  bourgeoisie  y  était,  à  la  vérité, 
fortemant  puritain,  et,  dans  cette  simplicité  de  mœurs,  la 
littérature  psychologique  ne  trouvait  pas  un  terrain  aussi 
favorable  qu'en  France  à  la  même  époque  f  le  grand  écri- 
vain du  pays,  Cats  (1577-1660),  parait  bien  anodin  à  qui  le 
compare  à  notre  Molière.  Mais  la  Hollande  du  xvii*  siècle 
prenait  sa  revanche  dans  Tart  et  dans  la  science.  Elle  avait 
recaeilli  toute  une  pléiade  d'artistes  émigrés  des  provinces 
belges,  elle  avait  vu  naître  Paul  Potter  (1625-1654).  Elle 
était  en  état  de  fournir  à  notre  Académie  des  sciences  nais- 
sante un  astronome  comme  Huyghens  (1629-1695).  Elle 
donnait  l'hospitalité  à  un  Juif  qui  fut  un  des  plus  intelligents 
assimilateurs  de  Descartes,  Spinoza. 

Surtout,  par  la  liberté  absolue  de  la  parole,  elle  pesait 
d'un  grand  poids  dans  l'opinion  européenne  :  la  Gazette 
d* Amsterdam  y  qui  n'avait  rien  de  commun  avec  l'officielle 
Gazette  de  France,  venue  au  monde  sur  l'ordre  de  Richelieu, 
était  lue  en  tous  pays.  Les  gazettes,  les  libelles,  émanés  des 
presses  hollandaises,  colportaient  partout  des  nouvelles 
qui  n'étaient  pas  de  nature  à  plaire  aux  rois  de  l'Europe,  et, 
moins  qu'à  personne,  à  Louis  XIV.  Us  faisaient  même  sa 
part  à  la  caricature  :  après  la  Triple-Alliance  (1668),  on 
vit  l'ambassadeur  hollandais  Van  Beuninghen  représenté 
en  Josné,  devant  Louis  XIV  en  Soleil  :  in  conspectu  meo 
stetit  SoL  Les  gamineries  de  ce  genre  émanaient  seulement 


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288  LA  HOLLANDE 

de  gazetiers  imprudents,  mais  elles  n^étaient  pas  faites  pour 
faciliter  les  bonnes  relations  entre  le  jeune  dieu  de  la 
France  et  le  gouyernement  qui  les  tolérait. 


II 
Oki«rre  de  Rollands. 

Louis  XIV9  en  réalité,  fut  décidé  à  se  venger  de  la  Hol- 
lande du  jour  où  il  connut  l'alliance  de  1667.  Il  essaya  bien 
encore  de  sonder  les  hommes  qui  dirigeaient  la  République, 
pour  savoir  s'il  pouvait  attendre  d'eux  une  attitude  bien- 
veillante dans  la  question  de  la  succession  espagnole.  Mais, 
dans  le  même  temps,  il  travaillait  à  isoler  Tadversaire. 

Les  difficultés  avec  les  Turcs  n'étaient  même  pas  un  em- 
barras. Avec  TEmpereur.  le  roi  s'était  entendu  pour  le  par- 
tage de  la  succession  d'Espagne  par  une  négociation  si 
secrète  que  la  plupart  de  ses  représentants  au  dehors  l'igno- 
raient (elle  n^a  été  révélée  que  par  Mignet).  Charles  II  d'Es- 
pagne ne  pouvait  donc  avoir  aucun  soupçon  de  ce  qu*avaient 
arrangé,  au  sujet  de  ses  États,  son  cousin  et  son  beau- 
frère.  Enfin,  les  subsides  français  avaient  ramené  à  nous 
deux  des  membres  de  la  Triple- Alliance  :  la  Suéde  et 
TAngleterre.  Avec  TAngleterre,  on  conclut  même  un 
traité  d'alliance  offensive  (traité  de  Douvres,  1670)  : 
Henriette  d'Angleterre,  sœur  de  Charles  II  Stuart,  et  pre- 
mière femme  de  «  Monsieur  ^  (Philippe  d'Orléans,  frère 
du  roi),  avait  été  le  gracieux  intermédiaire  de  cette  négo- 
ciation, qui  ne  précéda  que  de  peu  la  «  nuit  effroyable  » 
immortalisée  par  Bossuet  ^ 

Les  préparatifs  militaires  se  poursuivaient  maintenant 
ouvertement.  Pour  atteindre  la  Hollande  par  terre,  il  fallait 
se  servir  du  couloir  de  la  Meuse  et  du  Rhin.  Ici  furent  uti- 

1.  Philippe  d*Orléans  sa  remaria  bientôt  avec  la  fille  de  1  électeur 
palatin,  la  seconde  «  Madame  ». 


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l'invasion  française  289 

Usées  les  alliances  du  roi  avec  les  princes  allemands  de  la 
ligue  du  Rhin,  les  évéques  de  Trêves,  Cologne  et  Munster* 
Neuss  était,  dés  1671,  an  centre  d'approvisionnements  fran- 
çais. De  leur  côté,  les  Hollandais  multipliaient  les  défenses 
de  lenrs  places  fortes,  de  Maéstricht,  et  aussi  des  places  des 
Pays-Bas  :  c  Les  Hollandais,  dit  Turenne  dans  son  Mémoire^ 
avaient  mis  une  grande  garnison  dans  Maéstricht  et  envoyé 
un  grand  corps  de  troupes  dans  beaucoup  de  places  des 
Espagnols.  »  On  voit  quel  cas  on  faisait,  de  part  et  d^autre, 
des  droits  des  neutres  ou  soi-disant  tels.  Parallèlement  se 
poursuivrait  l'attaque  par  mer  combinée  entre  les  flottes 
française  et  anglaise  :  le  commandement  devait  appartenir 
au  duc  d'York,  frère  de  Charles  H,  que  les  officiers  fran- 
çais soutinrent  mollement. 

L'attaque  eut  lieu  au  printemps  de  1672.  Louis  XIV 
8*ébranla  avec  trois  armées,  et,  tournant  Maastricht,  alla 
passer  le  Rhin  au  Tolhuys  (mai  1672).  Un  paysan,  proba- 
blement catholique  (car  les  catholiques  n'étaient  pas  heureux 
en  Hollande,  et  bien  des  s]rmpathies  religieuses  allaient 
au-devant  des  Français),  indiqua  un  gué  où  la  noblesse 
s'élança   à  la  suite  de  Condé.   L'opération   fut  vivement 
enlevée,  et  le  roi  se  trouva  en  Hollande.  On  vit  alors  com- 
bien était  fragile  par  lui-même  TEtat  néerlandais  :  tout 
s'écroala.Les  Français  arrivèrent  sans  coup  férir  àMuyden, 
clef  des  canaux  de  la  Hollande,  qu'ils  commirent  la  faute 
de  ne  pas  occuper  solidement.  De  Witt  envoya  proposer  le 
paiement  des  frais  de  la  guerre,  la  cession  des  provinces  au 
sud  du  Rhin,  etc.  Louis  XIV  voulait  plus  :  la  soumission 
sans  conditions  des  Provinces-Unies  ;  il  refusa.  Un  moment 
les  républicains  agitèrent  le  projet  de  se  réfugier  sur  la 
flotte  de  Ruyter,  qui  tenait  encore  la  mer,  et  d'aller  à  Ba- 
tavia chercher  une  patrie  nouvelle. 

Mais  alors  la  plèbe  des  grandes  villes,  que  le  sac  des 
fermes  et  des  maisons  de  campagne  ne  pouvait  démo- 
raliser à  ce  point,  s'ameuta.  Il  y  avait  toujours  un 
stathouder  de  Zélande  :  il  était  tenu  en  étroite  surveillance 
eta'avaitque  17 ans;  mais  il  s'appelait  Guillaume  d'OrangCi 

JBBQUntB  BIST.  DK  FIUHCB*  13 


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290  LA  HOLLANDB 

Toutes  les  provinces  le  réclamèrent  pour  chef.  Cornélis  de 
Witt,  frère  de  Jean,  puis  Jean  lui-même,  furent  arrêtés, 
incarcérés,  finalement  massacrés  par  une  populace  que 
Spinoza  traita,  à  cette  occasion,  d*uUimi  Barbaroram.  La 
valeur  morale  des  deux  frères  ne  saurait  faire  oublier  qu'ils 
avaient  longtemps  négligé  les  intérêts  de  TEtat  par  crainte 
de  la  dictature  militaire  :  elle  s  établit  sur  leurs  cadavres 
(juillet  1672).  Guillaume  d'Orange  allait  se  montrer  digne 
du  poste  désespéré  qui  lui  était  confié.  ' 

Il  fallait  d*abord  mettre  à  l'abri  ce  qui  restait  du  pays. 
On  rompit  les  digues,  on  ouvrit  les  écluses  de  Muyden,  et 
en  quelques  semaines  la  Hollande  fut  sous  Teau.  Les  Fran- 
çais espéraient  que  la  gelée  leur  livrerait  Taccès  des  villes 
principales,  Amsterdam  et  la  Haye  :  un  dégel  subit  leur 
barra  la  route.  Ruyter  cependant  continuait  à  garder  la 
côte  contre  la  flotte  franco*anglaise,  et  une  marée  extraor- 
dinaire empêcha  le  débarquement  de  l'ennemi  :  «  il  fut 
affirmé  par  des  gens  ayant  l'expérience  de  la  mer  et  des 
vaisseaux  que  les  eaux  n'avaient  pas  eu  leur  flux  et  leur 
reflux  ordinaires  ]».  Comme  on  voit,  l'imagination  des 
Hollandais,  exaltée  par  le  péril,  leur  faisait  voir  la  Nature 
combattant  pour  eux  Elle  leur  fit  au  moins  gagner  du  temps, 
et  leur  nouveau  chef  le  mit  à  profit  pour  faire  lever  partout 
la  moisson  de  défiances  semée  par  Louis  XIV. 

Les  premiers  qui  se  décidèrent  à  intervenir  furent  les 
Espagnols  :  la  rancune  de  tant  d'humiliations,  le  souvenir 
du  service  rendu  par  la  Hollande  en  1667,  les  décidèrent  à 
affronter  une  lutte  dont  ils  étaient  pourtant  destinés  à  sup- 
porter le  poids  principal.  L'Empereur  fut  entraîné  par  les 
princes  protestants,  surtout  par  Télecteur  de  Brandebourg. 
Enfin,  TAngleterre  dénonça  son  traité  d'alliance  avec  la 
France  et  rentra  dans  la  neutralité  (début  de  1674).  Elle  avait 
été  mécontente  de  la  mollesse  des  Français,  qui  manifeste- 
ment désiraient  voiries  deux  marines  rivales  s'entre-détruire. 
Les  Anglais  allaient  jouer  le  même  jeu  vis-à-vis  de  la  France 
et  de  la  Hollande,  mais  avec  plus    de   bonheur.   Bref, 


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GUBRRK  CONTRE  LA  COALITION  291 

Louis  Xiy  n'avait  plus  avec  lui  que  la  Suède  :  celle-ci  pou- 
vait au  moins  immobiliser  le  Brandebourg. 

Il  fallut  reculer,  abandonner  la  Hollande  :  avant  de  partir, 
Luxembourg  y  «grilla  »  un  certain  nombre  de  villages 
occapés  par  ses  troupes  *-  avec  les  habitants  qu'ils  conte- 
naient. Les  Français  rentrèrent  lentement  par  la  vallée  de 
la  Meuse.  Ils  garnirent  la  Lorraine,  que  le  duc  Charles  V  ne 
renonçait  pas  à  reconquérir.  Turenne  alla  pousser  une 
pointe  dévastatrice  dans  le  Palatinat,  pour  chercher  à  inti- 
mider l'adversaire.  Ainsi  assuré  an  centre,  le  roi  chercha 
à  se  garder  sur  les  ailes  en  réoccupant  la  Flandre  et  la 
Franche-Comté.  Dans  la  première  de  ces  provinces,  on  prit 
les  places  qui  couvraient  Lille»  et  Vauban  leur  fit  aussitôt 
leur  ceinture.  La  Franche-Comté  fut  enlevée  aux  Espagnols 
aussi  facilement  qu'en  1667-8,  et  nous  estrestée.  De  ce  côté, 
d'ailleurs,  la  France  était  gardée  par  l'alliance  des  Suisses. 

L^attaque  des  coalisés  porta  sur  le  Nord  et  sur  l'Est.  Au 
Nord,  ils  espéraient  atteindre  la  France  par  la  vallée  de 
l'Elscaut.  Mais  il  fallait  passer  devant  Condé,  qui  les  arrêta 
à  Senef  (août  1674)  ;  —  ce  fut  la  plus  grande  tuerie  du  siècle: 
20.000  morts.  L'action  passa  pour  indécise,  mais  l'ennemi 
dut  renoncer  à  ses  projets  d'invasion.  Senef  fut  le  dernier 
grand  exploit  de  M.  le  Prince  :  depuis  1676,  il  ne  quitta  plus 
guère  Chantilly. 

A  l'Est,  les  Allemands  etles  Lorrains  essayèrent  de  nous 
enlever  l'Alsace.  Turenne  était  chargé  de  la  défendre,  et  dut 
d*abord  reculer  derrière  les  Vosges  (1674).  Mais  il  profita 
de  rhiver  pour  surprendre  l'ennemi  dans  ses  quartiers,  et 
balaya  la  province  par  une  campagne  qu*on  considéra 
comme  son  chef-d*œuvre  (début  de  1675).  Il  obtenait  beau- 
coup du  soldat,  auquel  il  ne  demandait  rien  en  vain  :  son 
armée  garda  longtemps  le  souvenir  des  campagnes  faites 
en  commun.  Par  malheur,  le  grand  homme  de  guerre  fut 
emporté  par  un  boulet  à  Salzbach,  dès  1675. 

Créqui  n'était  pas  de  taille  à  le  remplacer.  Il  laissa  le  duc 
de  Lorraine  rentrer  dans  son  duché,  et  se  fit  battre  par  lui 
à  Consarbrûck. 


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292  LÀ  HOLLANDB 

Pendant  ce  temps,  Toccasion  s'était  présentée  de  tenter 
par  mer  une  diversion  qui  pouvait  être  précieuse.  Messine, 
inquiétée  parle  gouvernement  espagnol  dans  ses  privilèges 
presque  républicains^  appela  la  flotte  française  :  le  vieux 
Duquesne  la  commandait  ^  En  passant  devant  Stromboli, 
il  rencontra  Ruyter  avec  les  Hollandaist  et  remporta  un  pre- 
mier succès.  Quelques  jours  après,  une  nouvelle  action  s'en- 
gagea en  vue  d'Agosta,  dans  laquelle  le  héros  hollan- 
dais fut  tué  (1676).  Mais  la  perspective  de  voir  les  Français 
régner  sans  rivaux  sur  la  Méditerranée  acheva  d'exaspérer 
les  Anglais,  déjà  inquiets  pour  les  Pays-Bas  :  en  1677,  le 
Parlement  força  Charles  II  d'accéder  à  la  coalition. 

Louis  XIV  se  résigna  à  traiter.  Il  alla  droit  à  l'adversaire 
principal,  la  Hollande,  et  lui  offrit  de  sacrifier  le  tarif  de 
Colbert.  Un  ambassadeur,  Beverningk,  vint  trouver  le  roi 
en  Flandre,  où  la  guerre  se  poursuivait  dans  les  règles,  les 
Français  avançant  méthodiquement  (prise  de  Valenciennes, 
victoire  de  Cassel  1677,  etc.).  L'entrevue  eut  lieu  près  de 
Gand  (10  juin  1678).  Le  Hollandais  semblait  hésiter  : 
«Craignez-vous  vos  alliés? lui  demanda  Louis  ;je  vous  sou- 
tiendrai contre  eux.  »  La  paix  fut  signée  à  Nimègue  (août 
1678),  malgré  Guillaume  d'Orange,  qui  tenta  de  la  Sûre 
rompre  en  se  jetant  sur  Luxembourg  à  Saint-Denis  près 
Mons  :  il  ne  put  que  tuer  encore  quelques  Français.  Sans  la 
Hollande,  les  autres  puissances  ne  pouvaient  continuer  la 
lutte;  elles  payèrent  pour  elle  :  l'Espagne  perditla  Franche- 
Comté,  TEspagne  et  l'Empire  diverses  places  dans  la  région 
des  Ardennes.  Le  plus  récalcitrant  fut  l'électeur  de  Brande- 
bourg, qui  avait  battu  les  Suédois  à  Fehrbellin  (1675)  : 
Louis  XIV  le  força  pourtant  à  rendre  ses  conquêtes  en  Pomé- 
ranie  (traité  de  Saint-Germain,  1679).  On  jugea  généralement 
que  le  Roi  avait  dicté  sa  loi  à  l'Europe  :  et  bientôt  il  disposa, 
dans  Paris,  les  monuments  de  la  place  des  Victoires. 


1.  Abraham  Duquesne,  né  en  1610  à  Dieppe,  filt  d'un  eonaire  pro- 
testant, et  déjà  fameux  au  temps  de  la  guerre  de  Trente  Ans. 


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LA  PAIX  CONQUÉRANTE  293 

III 

Les  rônnlons. 

Il  est  Tisible  qu'à  ce  moment  Louis  XIV,  moitié  de  gré, 
moitié  de  force,  s'engage  de  plus  en  plus  dans  l'une  des 
deux  voies  qui  s'ouvraient  devant  lui  dix  ans  plus  t6t.  Par 
le  sacrifice  du  tarif,  il  fait  une  concession  importante  au 
point  de  vue  de  la  concurrence  commerciale.  En  revanche, 
il  a  conquis  sur  la  frontière  du  Nord-Est  une  série  de  posi- 
tions nouvelles,  en  Flandre,  en  Franche-Comté  ;  il  ne  veut 
pas  rendre  la  Lorraine^  et  il  ne  songe  qu'à  pousser  encore 
plus  loin  vers  le  Rhin. 

En  effet,  le  roi  va  inaugurer  la  paix  conquérante.  Dans 
les  cours  de  justice  qui  désormais  relèvent  de  lui,  à 
Besançon,  à  Douai,  à  Brisach,à  Metz,  il  installe  des  ehamhret 
de  réunion^  ayant  pour  mission  de  commenter  juridique- 
ment les  textes  des  traités  récedts,et  de  découvrir  aux  pays 
cédés  des  annexes  imprévues.  Louvois  se  charge  de  tirer 
les  conséquences. 

La  plus  importante  des  réunions  fut  Strasbourg.  C'était 
une  des  plus  vieilles  et  des  plus  authentiques  villes  libres 
de  l'Empire»  et  rien  ne  la  rattachait  aux  bailliages  d'Alsace 
cédés  en  1648.  Mais  elle  avait  soutenu  les  Impériaux  dans 
les  campagnes  précédentes,  et  c'était  une  tête  de  pont  de 
première  importance.  On  lui  fit  savoir  dès  1680  c  que  l'on 
attend  que  ladite  ville  se  détache  d'elle-même  de  la  dépen- 
dance qu  elle  a  avec  TEmpire,  pour  vivre  d'ailleurs  libre  et 
avec  ses  privilèges  sous  la  protection  de  la  France  ».  En 
1681»  Louvois  vient  lui-même  hftter  l'opération  : 

«  On  sut  que  M.  de  Louvois  avait  porté  avec  loi  la  capitulation 
qu'il  devait  faire  insinuer  à  la  ville  de  Strasbourg...  qu'il  y  avait 
même  lieu  de  croire  qu'on  aurait  bon  marché  du  magiitrat  (muni- 
cipalité). »  (Relation  de  Spanheim,  représentant  du  Brandebourg 
en  France.) 


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294  LA  HOLLANDE 

En  effet,  quand  les  intentions  de  Louvois  devinrent  trop 
claires  et  que  la  population  s'ameuta,  ledit  «  magistrat  »  fit 
cacher  les  vieux  canons  qui  auraient  rendu  possible  quelque 
coup  de  tête.  35.000  hommes  avaient  été  massés,  sous  divers 
prétextes»  aux  abords  de  la  ville  (septembre  1681)  : 
Strasbourg  devint  français. 

Il  n'en  fut  pas  autrement  de  Casai,  ville  située  en  pleine 
Italie,  mais  que  Richelieu  avait  jadis  occupée  dans  la 
querelle  de  Mantoue,  et  qu'on  considéra  apparemment 
comme  une  «  annexe  »  de  Pignerol.  De  même  aussi  de 
Luxembourg,  qu'on  voulait  occuper  sous  prétexte  qu'on  avait 
besoin  de  garantir  Longwy  et  Thionville.  Sur  quoi  le  gou« 
verneur  espagnol  des  Pays-Bas  remarqua  :  «  Mais  alors, 
qui  nous  garantira  contre  Thionville  et  Longwy  ?  » 

Le  rapprochement  des  deux  branches  de  la  maison  de 
Habsbourg,  qui  s'étaient  éloignées  l'une  de  l'autre  depuis 
la  paix  de  Westphalie,  allait  se  faire  en  présence  de  ces 
empiétements. 

Mais,  auparavant,  l'Autriche  eut  à  soutenir  une  autre 
lutte.  Les  Ottomans,  qui  l'avaient  laissée  en  paix  depuis 
Saint-Gottard,  parurent  devant  Vienne  en  1683.  Etaient-ils 
encouragés  par  Louis  XIV  ?  C'est  peu  probable,  car  le  roi 
était  en  conflit  constant  avec  les  pirates  musulmans  vassaux 
de  la  Porte.  En  1681,  Duquesne  était  même  venu  bombarder 
Chio  —  Duquesne,  que  les  Turcs  croyaient  «  l'amant  de  la 
mer  en  fureur  )>.  Le  roi  vit  toutefois  sans  déplaisir  Vienne 
menacée.  Il  était  en  bons  termes  avec  le  roi  de  Pologne 
Sobieski,  mari  d'une  Française  ;  il  lui  avait  écrit  en  1677  : 
9  J'accepte  volontiers  la  proposition  que  vous  me  faites, 
que,  dans  les  choses  où  nous  aurons  besoin  Tun  de  l'autre, 
nous  nous  en  ouvrirons  réciproquement.  »  Or,  il  essaya 
de  le  détourner  de  secourir  Vienne.  Le  Polonais  n'en  vint  pas 
moins  délivrer  la  capitale  autrichienne  (1683).  Louis  XIV 
ne  prit  aucune  part  à  la  croisade  qui  suivit  cet  événement  : 
le  désir  de  ne  pas  compromettre  le  commerce  levantin  de 
la  France  lui  inspira  jusqu'au  bout  une  grande  prudence. 


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LA  SITUATION  EXTÉRIEURE  EN   1684  295 

L'Aatriche  et  TEspagne  s'étaient  concertées  sur  la  con- 
duite à  tenir  en  présence  des  dernières  réunions  de 
Louis  XIV.  Celui-ci  en  profita  pour  enlever  encore  Luxem- 
bourg et  deux  ou  trois  places  flamandes  à  Charles  IL  Quant 
à  la  lourde  Allemagne,  elle  ne  pouvait  se  mettre  en  mouve- 
ment :  à  la  diète  de  Ratisbonne  (1683-4),  tout  le  monde 
renonça  à  se  reconnaître  dans  les  questions  juridiques  sou- 
levées en  Alsace  et  ailleurs,  et  on  finit  par  signer  une  trêve 
de  vingt  ans,  sans  se  prononcer  sur  les  droits  de  TEmpire  et 
du  royaume.  L'Espagne,  restée  seule,  se  résigna. 

Il  ne  pouvait  venir  de  résistance  efficace  que  du  c6té  des 
puissances  maritimes.  Mais  là,  justement,  de  graves  événe- 
ments se  préparaient. 


Il  est  intéressant  devoir  comment  le  philosophe  allemand 
Leibniz  jugeait  la  situation.  Cétait  lui  qui,  bien  des 
années  auparavant,  avait  montré  au  roi  de  France  le 
Levant  à  conquérir  (cf.  page  272).  Maintenant,  il  publiait  un 
pamphlet,  le  Mars  christianissimus  (1684),  pour  déplorer 
que  Louis  XIV  eût  préféré  s^engager  sans  réserves  dans  la 
voie  des  conquêtes  européennes.  II  blâmait  les  procédés  : 

«  Dés  l'année  1672,  il  a  été  résolu  en  France  que  le  roi  n*aurait 
plus  besoin  à  l'avenir  de  rendre  raison  au  monde  de  ses  entre* 
prises,  comme  ses  ancêtres  ou  les  autres  potentats  avaient  tou- 
jours tenté  défaire,  en  publiant  des  manifestes  superflus...  » 

Il  blâmait  les  résultats  : 

€  n  ne  faut  pas  s'étonner  si  ceux  qui  sont  dépouillés  tout  fraîche- 
ment... nous  montrent  les  champs  inondés  de  sang  chrétien  pour 
satisfaire  à  l'ambition  d'une  nation  seule  perturbatrice  du  repos 
public,  s'ils  font  voir  des  milliers  d'hommes  immolés  par  le  fer, 
par  la  faim  et  par  les  misères,  afin  seulement  qu'on  ait  de  quoi 
mettre  sur  les  murs  de  Paris  le  nom  de  Louis  le  Grand  en  lettres 
dW.  » 

Il  est  possible  que  le  patriotisme  allemand,  qui  pourtant 
était  peu  exigeant  chez  Leibniz,  ait  influé  sur  lui  quand  il 


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296  LA   HOLLANDE 

prononçait  ces  paroles.  En  tout  cas.  Ton  ne  peut  accepter 
son  jugement  tel  quel.  Dès  que  Louis  XIV  avait  entrepris 
de  {iûrede  la  France  une  puissance  «  commerciale  »,  il  allait 
au-devant  de  luttes  inévitables.  Il  n'avait  pas  tenu  à  lui 
que  ses  adversaires  du  continent  le  laissassent  séparer  la 
politique  maritime  des  ambitions  de  terrien  qu'il  avait  au 
fond  du  cœur.  Tout  au  plus  peut-on  dire  que»  par  son 
arrogance  soutenue  S  par  la  brutalité  de  ses  procédés,  il 
fit  ce  qui  dépendait  de  lui  pour  leur  rendre,  après  la  défaite, 
la  résignation  difficile. 


1.  Une  preuve  fameuse  de  cette  arroganee  fàt  donnée,  en  1686,  à  la 
république  de  Gènes.  Les  financiers  génois  aTaient  senri  de  banquiers 
à  1* Espagne  pendant  un  siède,  et  lenr  opulence  restait  proveriiiale 
Louis  XIV  saisit  le  premier  prétexte  pour  humilier  la  république  :  il 
exigeait  que  les  Génois  fournissent  de  sel  la  garnison  de  Casai,  etc.,  etc. 
Sur  leur  refus,  Duquesne  écrasa  de  ses  bombes  la  ville  superbe,  et, 
comme  la  constitution  défendait  an  doge  de  quitter  Gènes,  le  roi  se  fit 
un  plaisir  de  le  forcer  à  venir  s^humilier  à  Versailles. 


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CHAPITRE  m 
LA  RÉVOCATION  (1685)  « 


I.  LouB  XIV  ▲  Vbmaillbs.  —  VertaillM.  —  M**  de  Maintenon.  —  La 
Cour.  —  Las  ministrea.  -~   Lea   întandanla.  —  Las  oppoaîtîona  rali- 


II.  GALUGAMiaifa.  —  Jéauitaa  et  jansénialas.  ^  La  Régala  (1673).  —  Décla- 
ration de  1682,  Bossuat. 

m.  PaoTBSTAMTisiiB.  —  Les  hugnanots  at  la  roi  an  début.  —  RaTirament 
la  manaca  (1682).  —  Las  dragonnades.  —  La  Révocation  de  lEdit  de 
Nantes  (octobre  1685).  —  Les  réfugiés.  —  L'opinion. 

IV.  Jans^xismb.  —  Les  jansénistes  après  la  paix  de  l'Eglise.  —   Fin   de 
Port-Royal  (1709).  —  Le  jansénisme  subsiste. 
Lea  libûtins. 


Noos  venons  de  voir  combien,  depuis  1668,  la  politique 
de  Louis  XIV  au  dehors  s'est  précisée,  combien  de  haines 
elle  a  déjà  soulevées.  Il  faut  maintenant  rentrer  à  l'intérieur 
du  royaume,  où  la  bonne  volonté,  l'entrain  général  du  début 
ont,  d'autre  part,  fait  place  à  un  état  d'ftme  plus  sombre. 


I 
Louis  XIV  à  VersaUles. 

Louis  XIV  s'était  signalé  d'abord  par  une  grande  mobi- 
lité :  toujours  prêt,  non  seulement  à  paraître  à  Tarmée,  mais 

1.  Gazes,  Le  ehàteaut  de  Versailles,  Versailles,  1910.  —  Anr.  Barine, 
Madame,  Mire  da  Régent,  1909.  —  Boebmer,  Us  Jésuites  (trad.  Monod), 
1910.    —  J.  Umaltra,   Fénelmi,  1910. 

18* 


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298  LA   RÉVOCATION 

encore  à  sortir  de  Paris  pour  se  transporter  dans  Tnne  ou 
Tautre  des  résidences  royales.  Encore  en  1681,  il  était  à 
Chambord  lorsque  l'approche  de  la  chute  de  Strasbourg  le 
décida  à  partir  pour  l'Alsace. 

Mais  peu  à  peu  une  résidence  nouvelle  avait  absorbé  son 
attention.  Versailles  n'était  encore,  en  1661,  qu'un  pavillon 
de  chasse  installé  par  le  roi  Louis  XlII.  En  1664,  on  y  voyait 
seulement,  sur  une  butte  faisant  face  à  Paris,  un  petit  chftteau 
en  briques  rouges,  entouré  de  quelques  maisons  (aujour- 
d'hui le  bâtiment  central).  Le  roi  prit  vite  goût  à  cette  de- 
meure, et  la  fit  embellir  par  les  anciens  serviteurs  de  Fou- 
quet,  Tarchitecte  Le  Vau  et  le  jardinier  Le  Nôtre.  Dés  1668, 
le  chftteau  se  prolongeait,  du  côté  de  Paris,  par  deux  ailes, 
entourant  une  cour  fermée  par  une  ample  grille  de  fer.  En 
1673,  le  derrière  était  rebâti,  tranchant  par  sa  blancheur 
sur  la  brique  du  reste  du  bâtiment,  et  faisant  face  au  grand 
Canal,  qui  s'achevait  :  Hardouin-Mansart  compléta  cette 
seconde  façade  par  la  galerie  des  Glaces.  Vers  1682,  les 
jardins  étaient  aménagés,  et  l'on  creusait,  pour  les  pourvoir 
d'eau,  la  machine  de  Marly.  L'ensemble  parut  enfin  digne 
de  devenir  la  résidence  permanente  du  Grand  Roi  et  de  sa 
cour  :  c'est  à  Versailles  qu'en  1685  le  doge  de  Gênes  c  se 
vit  »  avec  étonnement  dans  la  posture  de  vassal. 

Le  roi  avait  été  jusqu'alors  aussi  prompt  aux  fantaisies 
amoureuses  qu'aux  déplacements.  La  reine  n'avait  jamais 
tenu  une  grande  place  dans  ses  pensées  ;  quand  la  pauvre 
Marie-Thérèse  mourut  en  1683,  il  dit  simplement  :  «  C'est 
le  premier  chagrin  qu'elle  me  cause.  »  Le  cœur  de 
Louis  XIV  avait  appartenu  d'abord  à  la  douce  La  Vallière, 
puis  à  Faîtière  Montespan.  Les  bâtards  qu'il  eut  de  cette  der- 
.nière  furent  confiés  à  la  veuve  du  poète  burlesque  Scarron, 
dont  Torigine  noble  (elle  était  petite-fille  du  poète  gentil- 
homme Agrippa  d'Aubigné)  parut  compenser  le  passé  équi- 
voque. Le  roi  apprécia  tout  de  suite  la  gouvernante,  et  petit 
à  petit  prit  goût  à  la  femme.  Elle  n'était  plus  belle  déjà,  à 
supposer  qu'elle  l'ait  jamais  été  vraiment  :  sur  le  portrait  de 
Mignard,  Tépaisseur  de  ses  traits  est  encore  accentuée  par 


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M™«  DE  MAINTENON  299 

]e  contraste  avec  ceux  de  l'enfant  de  M"^  de  Montespan, 
appuyée  à  ses  genoux.  Mais  elle  avait  du  jugement,  de  la 
tenue  :  le  roi  fit  d'elle  la  marquise  de  Maintenon  et,  bientôt 
après  la  mort  de  la  reine,  contracta  avec  elle  une  union 
secrète.  Dès  1685,  elle  avait  à  Versailles  son  logement  spé- 
cial, donnant  sur  la  cour  de  Marbre. 

La  famille  royale  était  nombreuse,  et,  le  grand  Dau- 
phin ayant  plusieurs  fils,  la  succession  paraissait  assurée. 
Louis  XIV,  d'ailleurs,  n*eut  jamais  à  craindre  de  son  frère 
l'opposition  constante  que  Louis  XIII  avait  rencontrée  de 
la  part  de  Gaston  d'Orléans  :  Philippe  d'Orléans  était  une 
nature  molle,  qui  se  retrouvait  au  feu  (il  Tavait  prouvé  à 
Cassel  en  1677),  mais  à  qui  le  roi  épargna  jalousement  les 
occasions  de  se  viriliser.  Marié  en  premières  noces  à  la 
séduisante  Henriette  d'Angleterre,  il  avait  épousé  ensuite  la 
princesse  palatine,  Allemande  robuste  et  franche,  mais  qui 
n'était  pas  faite  pour  affiner  le  frère  du  roi.  Elle  faillit  un 
moment  être  rebutée  par  les  goûts  ignobles  du  prince  ;  mais 
Louis  XIV,  qui  appréciait  fort  ses  qualités  solides,  inter- 
vint pour  la  retenir  :  «  Eh  bien.  Madame,  lui  déclara-t-il, 
puisque  je  vois  que  c'est  véritablement  votre  intention  d'aller 
au  couvent  de  Maubuisson,  je  veux  vous  parler  franche- 
ment. Otez  cela  de  votre  tête  :  car,  tant  que  je  vivrai,  je  n'y 
consentirai  point  et  m^y  opposerai  hautement  et  de  force. 
Vous  êtes  c  Madame  »  et  obligée  de  tenir  ce  poste  ;  vous 
êtes  ma  belle-sœur,  et  l'amitié  que  j*ai  pour  vous  ne  me 
permet  pas  de  vous  laisser  aller  me  quitter  pour  jamais  ;  vous 
êtes  la  femme  de  mon  frère  :  ainsi  je  ne  souffrirai  pas  que 
vous  lui  fassiez  tel  éclat,  qui  tournerait  fort  mal  pour  lui 
dans  le  monde.  »  Le  roi  devait  reporter  un  peu  de  l'amitié 
qui  l'unissait  à  sa  belle-sœur  sur  le  fils  de  celle-ci,  qui  sera 
le  Régent  (né  en  1675). 

Nous  avons  déjà  dit  que  la  cour  était  un  monde  à  part^ 
que  le  roi  surveillait  de  près  et  tenait  absolument  en  dehors 
des  affaires.  Celles-ci  revenaient  aux  ministres,  ou  plusexac- 
tement  aux  deux  grandes  dynasties  ministérielles  des  Colbert 


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300  LA  RÉVOCATION 

et  des  Letellier.  Le  grand  Colbert  déclinait  peu  à  pea  :  les 
dépenses  formidables  de  la  guerre  de  Hollande  avaient  dé- 
moli son  échafaudage  financier,  si  laborieusement  élevé.  Le 
goût  au  travail  s'en  allait,  et  la  joie  de  vivre,  et  la  santé  :  il 
mourut  en  1683,  tué  à  la  peine,  plein  de  rancœur  contre  le 
prince  qu'il  accusait  d'ingratitude,  au  milieu  des  malédic- 
tions populaires  inséparables  des  fonctions  qu'il  avait  rem- 
plies ^  Son  fils,  Colbert  de  Croissy,  sut  se  maintenir  aux 
affaires  étrangères,  et  le  cadet,  Seignelay,  continua  Toeuvre 
paternelle  à  la  marine. 

Letellier  avait  été  assez  avisé  pour  passer  de  bonne  heure 
(1667)  le  secrétariat  de  la  guerre  à  son  fils  Louvois,  guettant 
la  place  de  chancelier  qu'il  eut  en  1677.  C'est  Louvois  qui 
avait  hérité  de  la  faveur  de  Colbert,  grâce  aux  services 
éminents  qu'il  avait  rendus  dans  la  guerre  de  Hollande,  fai- 
sant mouvoir  des  masses  qu'on  n'avait  encore  jamais  vues 
réunies  dans  les  guerres  entre  Européens,  assurant  partout 
leur  approvisionnement,  entrant  dans  tous  les  détails,  8*oc- 
cupant  même  des  vieux  soldats  (les  Invalides  datent  de  1674)* 
En  matière  de  politique  extérieure,  ses  vues  n'étaient  que 
trop  conformes  à  celles  du  roi  :  de  l'esprit  militaire,  il 
n'avait  guère  acquis  que  les  mauvais  côtés,  la  tendance  à  ne 
voir  que  les  moyens  et  à  oublier  le  but,  l'incapacité  à  me- 
surer et  à  prévoir  les  réactions  produites  par  l'emploi  de  la 
force  brutale.  Il  ne  devait  jamais  être,  ni  un  véritable 
homme  d'Etat,  ni  un  soldat. 

Dans  l'administration  locale,  l'institution  des  intendants 
commençait  à  porter  ses  fruits.  Il  y  avait  déjà,  répandu  dans 
les  provinces  ',  un  personnel  d'agents  uniquement  attentifs 
aux  gestes  du  pouvoir  central,  exercés  à  devancer  les 
désirs,  à  aggraver  au  besoin  les  instructions  données  dans 
le  sens  qui  ne  peut  déplaire,  —  gens  dont  Foucault  allait 


1.  On  afficha  à  la  porte  du  mort  :  <  Gaoz  qui  yont  éerire  «a  enfer 
n'ont  qn*à  faire  promptement  leurt  dépêches  et  à  les  apporter  :  le  ooar- 
rier  va  partir.  » 

2.  A  Paris,  le  même  office  était  rempli  à  peu  près  par  le  lieutenant  de 
police. 


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LÀ   CENTRALISATION  RBLIGIBUSB  301 

être  le  type  dans  l'affaire  des  haguenots.  Intendant  dans 
le  Midit  il  vint  à  Versailles  montrer  au  roi  une  statistique 
des  temples  protestants  du  Béarn,  lui  représentant  qu'il 
y  en  avait  trop,  qu*on  pourrait  n'en  garder  que  cinq. 
Louis  XIY  accepte,  non  sans  recommander  qu'on  agran- 
disse les  temples  conservés.  Mais  Foucault  sait  déjà  que 
ces  temples  se  sont  mis  par  ailleurs  dans  le  cas  d'être  fer- 
més :  aussitôt  les  autres  supprimés»  il  procède  à  Topéra- 
tion,  et  il  peut  écrire  à  Paris  qu'il  n'y  a  plus  de  huguenots 
parmi  ses  administrés. 

Le  roi,  si  bien  servi,  n'était  plus  disposé  à  souffrir  la 
moindre  résistance  intérieure.  Or,  à  cette  époque,  la  «  di- 
versité »,  la  «  variation  »,  tant  redoutée,  ne  pouvait  guère  se 
produire  qu*en  matière  religieuse.  C'est  là  que  Louis  XIV  a 
rencontré  toutes  ses  difiBcultés,  dont  il  a  d'ailleurs  créé  lui- 
même,  dans  son  orgueil  croissant,  les  principales  :  voyons 
comment  il  les  trancha. 


II 
Qaliicantoiiie. 

La  France  était  restée  catholique,  et  le  catholicisme  con- 
siste d'abord  à  être  soumis  au  Pape.  Mais  il  y  a  bien  des 
degrés  dans  la  soumission,  bien  des  manières,  étroites  ou 
larges,  de  la  comprendre.  Quelques  catholiques,  et  à  leur 
tête,  en  général,  les  Jésuites,  tenaient  pour  la  manière 
étroite,  allant  déjà  jusqu'à  réclamer  pour  le  Pape  l'infail- 
libilité :  c'est  ce  qu'un  fougueux  avocat  au  Parlement  appe- 
lait en  1662  c  rhérésie  des  Jésuites  ».  Mais,  danslensemble, 
la  France  catholique,  même  le  clergé,  tenaient  pour  la  ma- 
nière large  :  c'est  ce  qu'on  appelait  depuis  quelque  temps 
déjà  le  Gallicanisme. 

En  outre,  à  l'avènement  de  Louis  XIV,  le  mQnde  pieux 
était  divisé,  nous  l'avons  vu,  par  la  question  du  jansénisme  : 
l'archevêque  de  Paris  arriverait-il  à  faire  reconnaître,  par  les 


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302  LA  RÉVOCATION 

religieases  de  Port-Royal,  qae  les  cinq  propositions  con- 
damnées par  la  Sorbonne  et  par  Rome  figuraient  dans  le 
livre  de  Jansénius  ?  Le  jeune  roi  n'aimait  pas  les  jansé- 
nistes» en  raison  de  leurs  relations  avec  les  frondeurs  et 
de  leur  rigorisme  moral.  On  a  supposé,  non  sans  vraisem- 
blance, qu*il  pensait  surtout  à  eux,  lorsqu'il  permit,  malgré 
bien  des  oppositions,  de  jouer  le  Tartufe  de  Molière  (1667)  ; 
on  sait  par  quel  éloge  il  en  fut  récompensé  : 

Nous  vivons  sous  un  prince  ennemi  de  la  fraude,  etc. 

Mais,  d'autre  part,  les  jansénistes  pouvaient  être  un  utile 
contrepoids  contre  les  ultramontains.  Dans  ces  conditions, 
on  ne  s'étonne  pas  que  le  roi  se  soit  entremis  pour  faire  si- 
gner la  paix  de  TÉglise  (1668).  On  trouva  une  formule  que 
les  jansénistes  pussent  signer  :  ils  ne  promettaient  leur  «  foi 
divine  »  qu'à  la  doctrine  romaine  et  leur  «  foi  humaine  » 
seulement  au  fait  que  les  cinq  propositions  figurassent  dans 
Jansénius.  Le  grand  Ârnauld  reparut  à  la  cour  après  la  con- 
version de  Turenne  au  catholicisme,  conversion  qui  lui  était 
due  :  c  Ârnauld,  écrivait  l'ambassadeur  de  Savoie  le  26  oc- 
tobre 1668,  Arnauld,  Texilé  et  le  persécuté,  est  maintenant 
ici  sur  le  théâtre,  bien  vu  du  roi,  du  nonce,  de  tous  les  prélats, 
et  rentrera  en  Sorbonne;  c'est  assurément  un  grand  homme. 
L'on  dit  que  le  roi  le  regarde  comme  un  homme  capable 
d'unir  les  Eglises  d'Orient  et  d'Occident.  »  {Revue  de  Paris, 
l"oct.l910.)*. 

Bientôt  après,  la  querelle  entre  la  France  et  le  Saint- 
Siège  éclatait  à  propos  de  la  Régale  (1673).  Il  s'agissait  de 
savoir  si  le  Roi  disposait  des  revenus  des  «  bénéfices  » 
ecclésiastiques  vacants.  Le  Pape  laissait  en  général  exercer 
ce  droit  dans  les  vieilles  provinces  capétiennes,  mais  il  pro- 
testa quand  on  voulut  l'étendre  aux  provinces  du  Midi.  Ici, 
les  rôles  se  renversaient.  Tout  ce  qui  était  de  tendances 
jansénistes  trouvait  déjà  les  évoques  trop  «  officiers  du  Roi  » 

1.  C'est  seulement  en  1670  que  le  roi  confia  à  son  confesseur  jésuite 
la  <  feuille  des  bénéfices  ». 


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L  ASSEMBLÉE  DE   1682  303 

depuis  le  concordat  de  1516  —  noas  dirions  trop  fonction- 
naires *,  Dans  ces  milieux,  on  tenait  pour  le  Pape,  qui 
faisait  contrepoids  à  l'administration  de  la  c  feuille  des  bé- 
néfices »,  et  on  contestait  aux  évêques  de  France  le  droit  de 
se  lever  contre  lui,  c  à  ces  hommes  issus  de  la  Régale  le 
droit  de  prononcer  sur  la  Régale  ».  Ceci  amena  —  chose 
inouïe  —  les  Jésuites  à  se  prononcer,  au  moins  officieuse- 
ment, pour  le  Roi.  On  peut  dire  que  leur  faveur  à  la  cour 
date  de  ces  années  ;  mais  ce  fut  aussi  le  début  de  la 
grande  déviation  qui  devait  aboutir  à  la  suppression  de 
Tordre  par  le  Pape,  un  siècle  plus  tard. 

Finalement,  Louis  XIV  se  décida  à  transformer  l'assem- 
blée du  clergé  en  une  sorte  de  concile  national  (assemblée 
de  Paris,  1681-2).  Les  quatre  propositions  chères  aux  galli- 
cans y  furent  proclamées  à  nouveau  : 

1®  Le  Roi,  en  son  temporel,  ne  relève  que  de  Dieu  ; 

2^  Les  conciles  généraux  sont  supérieurs  au  Pape  ; 

3°  Le  Pape  n*est  infaillible  sur  les  questions  de  dogme 
que  s'il  a  pour  lui  ces  conciles  ; 

4®  L'exercice  de  l'autorité  pontificale  en  France  est  subor- 
donné à  l'observation  des  lois  du  royaume. 

Il  va  de  soi  que  le  pape  Innocent  XI  repoussa  énergique- 
ment  ces  prétentions,  appuyé  sur  les  clergés  d'Espagne  et 
d'Autriche.  Les  incidents  se  multiplièrent  entre  Rome  et  le 
roi,  jusqu'à  ce  que  les  évêques  acceptassent  de  signer,  en 
1693,  une  formule  de  regret. 

L'homme  qui  avait  mis  sa  plume  magistrale  au  service  de 
la  cause  gallicane  en  1682  était  Tévêque  de  Meaux,  Bossuet. 
Né  en  Bourgogne  en  1623,  il  s'était  fait  connaître  comme 
prédicateur  dès  le  début  du  règne,  et  Louis  XIV  lui  avait 
confié  en  1670  l'éducation  du  grand  Dauphin.  Il  avait  le  degré 
de  souplesse  et  le  degré  de  fermeté  qui  pouvait  plaire  au  roi 

1.  La  prédication  catholique  est  rettée  pourtant  singalièrement  rude 
soiis  le  règne  de  Louis  XIV,  même  dans  les  sermons  des  prêtres  les 
moins  jansénistes  (cf.  M.  Lange,  La  Bmgère  critique  des  conditionM  et  de» 
inititatioM  toeialu^  1909). 


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904  LA  RÂYOCATION 

dans  le  représentant  d'an  corps  aassi  nécessairement  indé- 
pendant que  le  clergé.  Après  1682,  beaucoup  le  considérèrent 
comme  une  sorte  de  patriarche  des  Gaules.  Mais  sa  résistance 
au  Saint-Siège  fut  toujours  pour  lui  un  secret  remords  :  on  le 
sent  à  l'ardeur  indiscrète  avec  laquelle  il  saisit  Toccasion  de 
servir  l'autorité  romaine,  quand  se  présenta  l'affaire  du 
QuiétUme  (1697-9).  Les  doctrines  mystiques  avaient  toujours 
trouvé  des  représentants  en  Elspagne  :  elles  y  avaient  inspiré 
sainte  Théréseau  xvi*  siècle;  au  zvii*  elles  y  forent  accentuées 
par  Molinos.  Bossuet  fit  jeter  à  la  Bastille  la  dame  Guyon, 
qui  voulait  les  introduire  en  France,  et  s'acharna  contre  un 
jeune  prélat  qui  sympathisait  avec  cette  dame,  Fénelon*, 
avec  un  zèle  qui  ne  s'explique  que  par  un  secret  remords. 
Il  fot  certainement  heureux  de  se  montrer  en  cette  affaire, 
au  déclin  de  sa  vie,  plus  orthodoxe  presque  que  le  Pape. 


III 
Protastantism^. 

L'assemblée  de  1682  n'avait  pas  gêné  seulement  Bossuet, 
mais  toute  la  France  catholique.  En  ce  même  temps,  le  Roi 
Très-Chrétien  se  tenait  à  Técart  de  la  grande  croisade  contre 
le  Turc.  Il  avait  donc  plus  d'un  méfait  à  expier  au  moment 
même  où  était  survenue  la  secousse  morale  de  l'affaire  des 


1.  <  Molinos  fait  eoiuiitor  la  perfeetioii  de  rhomme  en  cette  yie  dans 
nn  acte  continuel  de  contemplation  et  d'amoor,  qui  dispeneeràme  de  tous 
les  actes  des  yertus  distinctes  et  la  réduit  à  un   état  d'inaction  absolue. 

c  M»*  Guyon  admet  le  principe  fondamental  de  Molinos,  c'est-à-dire 
l'acte  continuel  de  contemplation  et  d'amour,  qui  renferme  à  lui  seul  tous 
les  actes  des  vertus  distinctes,  mais  elle  rejette  avec  horreur  les  affreuses 
conséquences  que  Molinos  tire  de  ce  fisux  principe  contre  la  résistance 
positive  aux  tentations. 

a  Enfin  le  livre  des  Maxùneê  (de  Fénelon)  condamne  expressément  l'acte 
continu  des  faux  mystiques  :  mais  il  fait  consister  la  perfection  dans  un 
état  habituel  de  pur  amour,  où  le  désir  des  récompenses  et  la  crainte 
des  châtiments  n'ont  plus  de  part.  »  (Théologien  cité  par  J.  LemaUra» 
Ftfnsloa.) 


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LOUIS  XIV  ET  LES  HUGUENOTS  305 

poisons  dans  laquelle  tant  de  personnes  qui  lui  étaient  at- 
tachées furent  compromises,  au  moment  aussi  où  l'âge  et 
les  infirmités  (une  fistule  nécessita  une  opération  doulou- 
reuse) commençaient  à  lui  rendre  réellement  présent  le 
souci  de  son  salut.  Un  autodafé  était  nécessaire  pour  mon- 
trer qu'il  restait  malgré  tout  le  fils  aîné  de  l'Eglise  :  les 
huguenots  allaient  en  faire  les  frais. 

Ils  vivaient  en  France  sous  un  statut  spécial,  qui 
était  l'Edit  de  Nantes  signé  par  Henri  IV,  —  ou  plus 
exactement  TEdit  de  Nantes  revisé  par  Richelieu,  en  1629, 
de  manière  à  leur  retirer  les  privilèges  qui  faisaient  d'eux 
une  force  indépendante  (places  de  sûreté),  sans  toucher  aux 
garanties  privées.  Parmi  celles-ci,  une  surtout  excitait  l'ir^ 
ritation  des  gens  du  Roi  :  les  chambres  mi-partie^  instituées 
pour  juger  les  procès  entre  catholiques  et  protestants  — 
marque  de  défiance  assez  justifiée  vis-à-vis  de  la  magis- 
trature. 

Mais  le  roi,  au  début,  protégea  les  huguenots  :  ils 
s'étaient  montrés  fidèles  pendant  la  Fronde,  et  c'était  une 
chose  qu*il  oubliait  difficilement.  En  1666,  on  avait  voulu 
lui  donner  des  soupçons  contre  les  protestants  du  Havre  ; 
il  répondit  qu'il  ne  fallait  pas  faire  retomber  sur  tous  la 
Caute  commise  par  un  d'eux  :  c  Ne  m'étant  pas  moins  fidèles 
que  mes  autres  sujets,  il  ne  faut  pas  les  traiter  avec  moins 
d'égards  et  de  bonté.  »  Il  avait  dans  ses  armées  deux  protes- 
tants, Turenne,  qui  ne  se  convertit  qu'en  1668,  et  Duquesne, 
c  qui  était  huguenot,  mais  dont  les  services  étaient  catho- 
liques ».  Les  coreligionnaires  du  plus  grand  homme  de 
guerre  et  du  plus  grand  homme  de  mer  du  règne  semblaient 
avoir  quelque  droit  à  la  protection  royale. 

Ce  fut  la  guerre  de  Hollande  qui  changea  la  situation  des 
protestants,  à  deux  points  de  vue.  D'abord,  dans  cette  lutte 
difficile,  le  clergé  catholique  se  montra  plein  de  patriotisme, 
prodiguant  sans  compter  l'argent  de  ses  dons  gratuits  au 
service  du  roi,  mais  demandant  en  échange,  comme  pre- 
mière faveur,  «  l'extirpation  de  Thérésie.  »  Et,  d'autre  part, 
les  suspicions  se  réveillèrent  contre  les  protestants  :  c  La 


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306  LA   RÉVOCATION 

France,  a  dit  Michelet,  sentait  une  antre  Hollande  dans  son 
sein,  qui  se  réjouissait  des  succès  de  l'autre.  »  Je  ne  vois 
aucun  fait  catégorique  qui  justifie  cette  vue,  mais  il  n'est  pas 
douteux  que  la  pensée  de  Michelet  dut  venir  aux  contempo- 
rains, dont  beaucoup  avaient  vécu  le  siège  de  la  Rochelle. 

Bref,  les  huguenots  reçurent  de  plus  en  plus  les  marques 
de  la  défaveur  royale,  chose  grave  dans  un  pays  déjà  très 
centralisé.  On  les  exclut  systématiquement  des  charges,  de 
la  ferme  des  impôts.  On  se  mit  à  faire  porter  sur  eux,  autant 
que  possible,  le  principal  fardeau  des  impôts,  des  réquisi- 
tions, des  logements  militaires  :  ce  fut  un  intendant  du 
Poitou  qui  inventa  ce  dernier  procédé,  destiné  à  une  si 
brillante  fortune. 

Alors  survint  l'assemblée  de  1682  qui,  nous  l'avons  déjà 
dit,  fut  la  cause  prochaine  de  la  grande  persécution.  Les 
évéques  y  parlèrent  aux  huguenots  en  hommes  qui  sont  déjà 
sûrs  du  bras  séculier.  On  leur  adressait  une  dernière  exhor- 
tation à  se  réunir^  pensant  peut-être  que  l'attitude  semi- 
schismatique  du  clergé  français  leur  en  facilitait  le  moyen  * 
(Bossuet  seul,  parmi  ces  évéques,  connaissait  exactement 
le  véritable  esprit  du  protestantisme).  Et  l'on  concluait,  en 
parlant  de  la  résistance  éventuelle  : 

<  Et  parce  que  cette  dernière  erreur  sera  plus  criminelle  en  vous 
que  toutes  les  autres,  vous  devez  vous  attendre  à  des  malheurs 
incomparablement  plus  épouvantables  et  plus  fanestes  que  tous 
ceux  que  vous  ont  attirés  jusqu*à  présent  votre  révolte  et  votre 
schisme.  > 

Aussitôt  on  passa  à  Texécution.  On  commença  à  s'occu- 
per de  «  la  liberté  naissante  de  l'enfant  »  :  on  déclara  que 
les  jeunes  huguenots  pourraient  se  convertir  à  partir  de 
7  ans  —  pour  un  jouet  refusé  I  Les  subalternes  aggravèrent 
de  beaucoup,  comme  on  pense,  les  ordres  venus  de  Paris. 


1.  n  est  intéressant  de  voir  cette  pensée  retoomée  par  le  Pape  :  «  Peu 
importe,  disait-il  après  la  Révocation,  qu'on  détruise  les  temples  d'héré- 
tiques dans  un  royaume  où  les  évéques  sont  en  train  de  devenir  scfaia- 
matiqnes.  » 


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LE  PROGRÈS   DE  LA  PERSÉCUTION  307 

Enfin,  Louvois  se  chargea  d'y  c  mêler  du  militaire  ».  On 
réserva  les  logis  des  huguenots  pour  le  corps  nouveau  d'in- 
fanterie montée  désigné  sous  le  nom  de  dragons  :  les  rigueurs 
de  la  discipline  militaire  furent  levées  pour  ceux-ci  en  Thon- 
neur  de  la  grande  mission  qui  leur  incombait.  Le  succès  des 
c  missionnaires  bottés  »  fut  prodigieux  parmi  des  popula- 
tions déshabituées  des  armes  depuis  cinquante  ans  :  Nîmes 
vit  60.000  conversions  en  trois  jours  ;  la  Rochelle,  la  ville  de 
Guiton,  se  fit  catholique  en  vingt-quatre  heures. 

Et  alors,  Louis  XIV  et  son  entourage  tinrent  le  raisonne- 
ment habituel  en  pareil  cas  :  que,  pour  une  poignée  d'obs- 
tinés qui  restait  encore,  il  serait  ridicule  de  conserver  un 
statut  solennel  comme  l'Edit  de  Nantes  : 

«  Il  y  a  quelques  jours,  écrivait  le  représentant  du  Brandebourg 
en  octobre  1685  %  que  la  résolution  fut  enfin  prise  à  Fontaine- 
bleau» où  le  procureur  général  du  Parlement  avait  été  appelé  pour 
en  venir  à  la  suppression  ourerte  de  l'Edit  de  Nantes,  sur  le  fon- 
dement de  ces  grandes  et  générales  conversions,  comme  on  les 
appelle,  arrivées  dans  le  royaume,  et  ainsi  de  la  cause  comme  ces- 
sante qui  avait  donné  lieu  audit  édit  et  à  ce  qui  en  résulte.  » 

Par  la  révocation  de  l'Edit  de  Nantes,  les  protestants  ne 
perdaient  pas  absolument  le  droit  d'exercer  leur  religion  : 
Fexercice  public  seulement  leur  était  formellement  interdit. 
Voici  un  exemple  du  régime  sous  lequel  ils  allaient  vivre 
normalement  :  la  scène  se  passe  à  Orange,  ville  sur  laquelle 
la  suzeraineté  du  stathouder  Guillaume  avait  attiré  l'atten- 
tion. Le  comte  de  Tessé  déclara  aux  habitants  que  le  roi  ne 
violenterait  pas  leur  conscience  (szc),  mais  que  : 

c  dés  qu'un  se  catholiciserait»  les  soldats  qui  seraient  chez  lui  (chez 
le  protestant)  se  délogeraient  pour  être  logés  chez  ceux  de  laR.  P.  R., 
et  que  dés  ce  jour  les  nouveaux  convertis  seraient  exempts  de  con- 
tribuer aux  frais  de  la  subsistance  des  troupes,  ce  qui  serait  toujours 
ainsi  continué,  jusqu'à  ce'qu'il  n'y  eût  plus  aucune  personne  de  la 
R.  P.  R.,  en  sorte  que  s'il  en  restait  un  seul,  toutes  les  troupes 
seraient  mises  sur  lui  et  payées  sur  lui  seul.  » 

1.  Spanheim,  dont  la  correspondance  a  été  publiée  :  nous  respectons 
le  stjle  étrange  qu*il  emploie. 


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308  LA   RÉVOCATION 

On  cessa  assez  vite  d'exiger  Tassistance  à  la  messe  :  les 
évoques  ne  voyaient  pas  sans  dégoût  des  communions,  des 
mariages,  des  confessions  sacrilèges. 

Depuis  quelque  temps  déjà,  les  huguenots  avaient  com- 
mencé à  fuir.  Mais  les  Français,  en  aucun  temps,  pas  pins 
à  l'époque  de  la  Révocation  qu*à  celle  de  la  Révolution, 
n'ont  été  gens  à  se  contenter  d  autre  chose  que  de  l'adhé- 
sion intellectuelle  absolue.  On  s'emporta  contre  l'évasion  de 
gens  auxquels  on  rendait  le  pays  inhabitable.  On  menaça 
de  mort  les  fugitifs,  les  capitaines  de  navire  qui  les  assiste- 
raient! L'exode  eut  lieu  néanmoins,  et  dans  de  grandes 
proportions. 

L'Etat  français  en  souffrit.  Exclus  des  emplois  publics 
où  commençait  à  s'immobiliser  une  si  notable  partie  de  la 
bourgeoisie,  les  huguenots  s'étaient  portés  vers  Tindus- 
trie,  vers  le  commerce.  Des  manufactures  furent  ruinées 
par  leur  départ,  à  Montpellier,  à  Tours,  en  Normandie. 
Dans  l'ordre  intellectuel,  le  mal  avait  été  fait  plus  tôt,  parce 
que  Télite  de  la  secte  avait  été  plus  tôt  sensible  à  l'intolé- 
rance :  des  érudits  comme  Saumaise  (1588-1663)  avaient 
vécu  en  Hollande.  Mais  la  Révocation  multiplia  le  nombre 
de  ces  «  réfugiés  ».  Dans  ces  milieux  s'élaboreront  des 
livres  comme  celui  de  Bayle  (Dictionnaire,  1695-7),  où  les 
attaques  visaient  déjà,  en  religion,  plus  haut  que  le  Pape, 
en  politique,  plus  haut  que  le  despote,  —  et  là  se  fera  la 
transition  mystérieuse  entre  l'opposition  protestante  du 
xvii*  siècle  et  l'opposition  libertine  du  xvuI^  Nous  y  revien- 
drons. 

Il  ne  resta  en  France  que  quelques  groupes  compacts  de 
protestants,  surtout  dans  les  milieux  ruraux  qui  étaient 
venus  les  derniers  à  la  Réforme,  et  lui  restèrent  les  derniers 
fidèles,  dans  les  âpres  Cévennes.  On  s'aperçut  bientôt  de 
leur  présence  :  au  fort  de  la  lutte  ccfkitre  l'Europe,  il  faudra 
envoyer  contre  eux  une  armée  et  le  meilleur  général  de  la 
France. 

L'approbation  fut  rare  en  Europe,  le  blâme  violent  égpde- 


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LES   RÉFUGIÉS  309 

ment,  car  Louis  XIV  était,  selon  les  idées  du  temps,  dans 
son  droit,  c  Madame  »,  si  bavarde,  si  aigrie  à  ce  moment,  et 
qui  redoutait  si  peu  le  «  Cabinet  noir  »,  ne  parle  presque 
pas  de  la  Révocation.  Cependant,  de  nouveaux  ferments 
de  haine  furent  semés  par  la  Révocation  dans  les  pays 
protestants.  Mais  Louis  XIV  ne  voulut  entendre  que 
la  voix  de  la  France,  où  ces  violences  à  froid  rencon- 
trèrent une  approbation  presque  unanime.  Le  peuple  n'était 
pas  c  aussi  déchaîné  que  les  chefs  contre  ceux  de  la  reli- 
gion »,  assure  un  Allemand  en  1680,  mais  il  ne  vit  pas  sans 
plaisir  traiter  en  parias  des  riches  orgueilleux.  L'élite  du 
pays  fut  dithyrambique  '•  Il  n'y  a  guère  que  Saint-Simon, 
que  la  haine  de  Louis  XIV  a,  cette  fois,  heureusement  ins- 
piré, dans  la  page  classique  sur  le  spectacle  «  prodigieux  » 
de  ce  peuple  entier  c  proscrit,  fugitif,  nu,  errant,  sans 
crime  ». 


IV 
Janséniame. 

On  juge  qu'un  pouvoir  qui  en  était  arrivé  à  rompre  un 
pacte  solennel,  ayant  presque  un  caractère  international 
(car  le  roi  d'Angleterre  avait  garanti  l'édit  de  1629),  ne 
devait  pas  s'arrêter  devant  l'opposition  janséniste.  Mais  là, 
l'adversaire  était  plus  difficile  à  saisir,  parce  qu'il  niait 
obstinément  l'hérésie,  et  flétrissait  même  les  hérétiques. 
Arnauld  a  écrit  pour  TEurope  Y  Apologie  pour  les  catho" 
ligues^  c  et  Ton  sait  qu'une  partie  de  ce  livre  est  employée  à 
justifier  la  conduite  du  roi  à  l'égard  des  huguenots,  et  à  jus- 
tifier les  Jésuites  même  »  (Racine). 

1.  L'aeta  de  violenca  du  roi  n*a  pas  pourtant  imposé  silance  à  toutes 
les  sympathies.  A  la  bataille  de  Neerwinden  (1693),  un  réfugié,  Ruvigny, 
tomlM  blessé  dans  la  mêlée.  S'il  avait  été  relevé  par  les  Français,  il  était 
perda  :  il  ne  so  trouva  pas  un  homme  dans  la  Maison  du  Roi,  ni  officier 
ni  soldat,  pour  le  reconnaître. 


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310  LA   RÉVOCATION 

Âa  moment  de  la  pacification  de  1669,  on  n'avait  pu  faire 
reconnaître  explicitement  des  jansénistes  que  les  proposi- 
tions îussent  dsins  VAugastinas  :  on  avait  respecté  lenr  c  cas 
de  conscience  ».  Il  y  avait  là  de  quoi  entretenir  le  dépit  de 
leurs  ennemis,  etraviver  la  persécution  à  Toccasion.  L  at- 
taque recommença  en  1679,  quand  la  puissance  des  Jésuites 
fut  établie  à  la  cour.  Le  confesseur  du  roi  était  depuis  1675 
le  P.  La  Chaize  (f  1709),  qu*on  disait  pourtant  modéré. 
Les  tracasseries  durèrent  jusqu'en  1694  :  Arnanld  était 
exilé  en  Hollande  quand  il  faisait  l'apologie  de  la  per- 
sécution contre  les  huguenots  !  Le  produit  caractéristique 
de  cette  période  est  VAbrégé  de  rHistoire  de  Port-Rogaly 
écrit  par  Racine  dans  ses  dernières  années.  Racine,  né  en 
Champagne  en  1634,  avait  été  élevé  à  Port-Royal.  Plus  tard» 
entraîné  par  le  tourbillon  de  la  jeune  cour,  par  ses  succès 
de  dramaturge,  continus  jusqu'à  la  c  cabale  »  de  Phèdre 
en  1677,  il  avait  renié  ses  maîtres.  Il  en  conçut  d'amers 
regrets,  qui  s'exprimèrent  par  l'ouvrage  consacré  à  Port- 
Royal.  Mais  le  timide  poète  mourut  en  1699  sans  avoir 
publié  son  abrégé,  <  un  des  plus  parfaits  morceaux  d'histoire 
qui  existent  en  notre  langue  »  (Boileau)  ;  ce  livre  ne  devait 
voir  le  jour  qu'au  xviii*  siècle. 

En  1703  seulement,  un  demi*siècle  après  les  Provinciales, . 
trente-quatre  ans  après  la  «  paix  de  l'Eglise  »,  l'affaire  jan- 
séniste fut  reprise,  d'accord  entre  le  pape  et  le  roi,  et  avec 
la  volonté  d'en  finir.  La  maison  mère  de  Port-Royal  à  Paris 
avait  été  depuis  longtemps  purgée  de  jansénistes,  et  n'avait 
jamais  cessé  de  revendiquer  Port-Royal-des-Champs.  En 
1709,  la  justice  royale  lui  donna  gain  de  cause,  et  le  lieute- 
nant de  police  d'Ârgenson  alla  expulser  les  religieuses  res- 
tantes : 

c  Le  29  octobre,  qui  était  un  mercredi,  M.  d'Argenson  arrive  A 
Port- Royal  avec  des  carrosses  et  environ  300  hommes,  pour  enle- 
ver et  disperser  une  vingtaine  de  pauvres  filles,  qui  n'avaient  pas 
plus  de  défende  qu'en  auraient  eu  vingt  brebis  contre  trois  cents 
loups.....  Les  ennemis  de  cette  sainte  maison  n'étant  pas  encore 
satisfaits,  ils  sollicitent  et  obtiennent,  la  même  année,  un  autre 
arrêt  du   Conseil   [d*Etat]  pour  exhumer  tons  les  corps,  ce  qu'ils 


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FIN  DB  PORT-ROYAL  811 

exécutent  avec  une  barbarie  qui  n*a  point  dVxemple,  si  ce  n*est 
dans  le  royaume  du  Maroc.  Enfin  Téglise  même  ne  fut  pas  épar- 
gnée... » 

La  bulle  Unigenitas  (1713)  acheva  de  ranger  le  jansénisme 
parmi  les  hérésies. 

Mais  il  avait  jeté  des  racines  assez  profondes,  sinon  éten- 
dues. Il  avait  enrayé  le  progrés  delà  morale  des  confesseurs 
jésuites,  qui  pardonnait  facilement  une  vie  déréglée,  sinon 
pour  quelques  pratiques,  au  moins  pour  quelques  bonnes 
actions  et  un  mouvement  de  repentir  sincère.  Par  l'impor- 
tance donnée  à  la  gràce^  il  avait  rappelé  qu'un  bon  état  de 
santé  morale  reste  la  chose  essentielle.  L'esprit  janséniste 
devait  survivre,  par  exemple,  dans  les  meilleures  parties  de 
la  magistrature.  Et  il  se  trouva  toujours,  parmi  les  Fran- 
çais respectueux  dupasse  de  la  France,  des  pèlerins  pour 
la  vallée  solitaire  de  Port-Royal. 


Mais  tant  de  discordes  religieuses,  tant  de  persécutions 
finirent  par  inspirer  à  une  grande  partie  de  la  société  fran- 
çaise le  dégoût  général  des  questions  théologiques,  des  cas 
de  conscience,  etc.  Dès  1688,  La  Bruyère,  qui  rarement 
gaspille  son  encre,  consacre  aux  c  esprits  forts  »  un  chapitre 
qui  est  peut-être  le  plus  serré  de  ses  Caractères^  et  où  sa 
phrase  incisive  et  brève  déborde  par  instants  en  périodes 
métaphysiques.  Louis  XIV,  avant  de  mourir,  verra,  ou  tout 
au  moins  sentira,  le  «  libertinage  »  installé  tout  autour  de  lui. 

Revenons  au  contre-coup  de  ces  événements  dans  les  rela- 
tions de  la  France  avec  l'Europe.  Louis  XIV  avait  mécon- 
tenté le  pape  et  toutes  les  puissances  catholiques.  Il  sou- 
leva, par  la  Révocation,  une  violente  indignation  dans 
beaucoup  de  cœurs  protestants  :  en  Hollande,  le  parti  répu- 
blicain et  Guillaume  d'Orange  ne  se  réconcilièrent  que  sous 
cette  impression.  Et,  quand  Guillaume  d  Orange  va  se 
rendre  en  Angleterre,  tel  sera  le  succès  général  de  la  poli- 
tique religieuse  de  Louis  XIV,  que  le  pape  aura  un  mot  de 
sympathie  pour  «  le  vaillant  et  habile  hérétique  ». 


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CHAPITRE  rv 
LA  RÉVOLUTION  D'ANGLETERRE  (1685-1700) 


I.  Là  nroATioN  bn  1688.  —  La  guerre  turqae.  —  La  question  de  Cologne 
(1688).  —  L^armée  en  Allemagne. 

IL  RivoLonoM  D'ÀMouRBiiaB  (1689).  —  Cbaries  II  et  Jacques  II.  —  La 
chute  de  Jacques  II  (1688)  et  ravènement  de  (kûllaume  III  (1689).  — 
Louis  XIV  et  Jacques  II,  Flrlande.  —  La  Hougue  (1692). 

m.  GuBRRB  DB  LA  UGUB  d'Auosboubo  (1689-1697).  —  L*incendieda  Pala- 
tinat  (1689),  mort  de  Louvois  (1691).  —  Luxembourg  en  Flandre, 
Neerwinden(1693).  —  (Patinât  en  Piémont,  la  Marseille  (1693).  —  Bar- 
celone. —  Traités  de  Turin  (1696)  et  de  Ryswick  (1697).  —  L^Orient. 

IV.  La  FATiGOB  DB  LA  Frahcb.  ~  L'cffort  de  la  France,  ses  résultats.  — 
Fénelon.  ~  Boisguillebert  et  Vauban. 


L'aspect  intérieur  da  royaame  s'était  donc  assombrii 
depuis  le  début  radieux  du  règne.  Or,  pendant  ce  temps, 
une  nouvelle  coalition  se  préparait,  et  révénement  que  toute 
la  politique  de  Louis  XIV  avait  tendu  à  conjurer  s'accom- 
plissait. Les  velléités  de  restauration  absolutiste  et  catho- 
lique en  Angleterre,  menaçantes  depuis  la  restauration  des 
Stuarts,  le  devenaient  bien  plus  encore  par  l'avènement  de 
Jacques  II  (1685)  ;  l'Angleterre  s'exaspérait  et  appelait  de 
ses  vœux  Guillaume  d'Orange,  gendre  du  Stuart  ;  les  pro- 
vocations de  Jacques  et  une  fausse  manœuvre  de  Louis  XIV 
achevaient  de  la  joindre  à  la  coalition. 


I 
La  situation  en  1688. 

On  se  rappelle  qu'au  moment  où  la  Révocation  écartait 
décidément  de  Louis  XIV  toutes  les  sympathies  protes- 


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LA   GUERRE  TURQUE  313 

tantes,  c'est  surtout  avec  le  monde  catholique  qu'il  tenait 
querelle  ouverte. 

L'affaire  qui  occupait  le  plus  les  esprits,  dans  cette  partie 
de  l'Europe,  était  sans  contredit  la  guerre  des  Turcs  :  le 
pape  Innocent  XI  et  l'empereur  Léopold  en  avaient  pris  la 
direction,  Venise  fournissait  la  flotte,  l'Allemagne  les 
armées,  la  Pologne  et  même  les  lointains  Moscovites  s'étaient 
ébranlés.  Les  succès  des  coalisés  excitaient  un  vif  enthou- 
siasme dans  la  jeune  noblesse  :  Villars  fit  ses  premières 
armes  à  Mohacz  en  Hongrie  (1687).  On  en  voulait  au  roi, 
même  en  France,  de  ne  pas  s'associer  à  cette  guerre  sainte 
autrement  que  par  quelques  c  bombarderies  »  contre  les 
pirates  barbaresques.  Louis  XIV  n'osait  pas  trop  négocier 
avec  le  Grand  Seigneur  :  il  eût  certainement  préféré,  comme 
allié  oriental,  la  catholique  Pologne,  où  il  comptait  donner  à 
Sobieski  un  successeur  français.  Mais  la  logique  de  la  situa 
tion  remportait  :  toute  attaque  à  TOrient  contre  rAUemagui 
contribuait  à  dégager  la  France,  à  favoriser  ses  empiète* 
ments.  On  savait  que,  du  côté  de  TAutriche,  la  fin  de  la 
guerre  turque  serait  le  signal  de  la  reprise  de  la  guerre 
française  : 

«  M.  le  marquis  de  Louvoîs,  dit  l'envoyé  du  Brandebourg, 
Spanheim,  combattit  dans  l'esprit  de  Sa  Majesté  la  répugnance 
qu  elle  avait  à  en  venir  à  la  reprise  des  armes  ;  lui  en  fit  valoir 
d*un  côté  la  prétendue  nécessité  pour  relever  et  soutenir  la  gloire 
du  roi  et  la  réputation  de  la  France,  prévenir  les  desseins  et  les 
facilités  qu'on  avait  autrement  à  Tattaquer  ;  d'ailleurs,  pour  inti- 
mider le  pape  S  d*autre  part  les  facilités  qu'il  y  trouvait  et  la  gloire 
de  donner  encore  une  fois  la  loi  à  ses  ennemis,  de  profiter  de  la 
conjoncture  et  forcer  la  conversion  de  la  trêve  [de  Ratisbonne]  en 
paix  avant  la  guerre  du  Turc  finie,  à  quoi  on  se  détermina  d*autant 
plus  vite  dés  qu'on  sçut  la  prise  de  Belgrade,  et  qu'on  jugea  par  là 
l'affaire  de  Hongrie  comme  finie  et  l'Empereur  en  état  de  donner 
la  loi  au  Turc,  pour  ensuite  la  venir  donner,  comme  on  disait,  à 
la  France,  et  en  prendre  sujet  ou  prétexte  de  toutes  les  prétendues 
contraventions  faites  a  la  trêve.  » 

1.  Avec  lequel  une  nouvelle  querelle  avait  surgi,  à  propos  des  fran- 
ehise»  des  ambassadeurs  (droit  d'asile),  qui  faisaient  de  Rome  nu  coupe- 
gorge. 

BSQVlStE  BIST.  DB  FRANCS.  14 


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314  LA  RÉvoLunoH  d'anoleterre 

En  efifet,  il  n'existait  entre  TEmpire  et  la  France  qu'âne 
trêve,  et  les  Allemands  avaient  évité  de  se  prononcer  sur  les 
gravcanina  dont  ils  avaient  à  se  plaindre  :  mais  plusieurs 
de  leurs  princes  avaient  conclu  la  ligue  d'Âugsbourg  (1686)» 
qui  cherchait  de  tous  côtés  des  adhérents  étrangers.  Or, 
Louis  XIV  restait  établi  en  fait,  sinon  en  droit,  sur  le  Rhin 
moyen  (où  il  revendiquait  en  ce  moment  même,  au  nom  de 
c  Madame  »,  le  Palatinat)  :  une  occasion  se  présenta  alors 
de  s'établir,  au  moins  par  intermédiaire,  sur  le  Rhin  infé- 
rieur. L'évêque  de  Cologne  avait  toujours  figuré  parmi  les 
auxiliaires  les  plus  dévoués  de  la  politique  française,  mais  il 
vieillissait,  et  Louis  patronnait,  pour  lui  succéder,  un  honune 
à  lui,  le  cardinal  de  Fûrstemberg.  Dés  1687,  c  les  frontières 
étaient  pleines  de  soldats  français,  prêts  à  prévenir  les 
empêchements  qui  auraient  pu  venir  des  puissances  voi- 
sines »  à  Télection  de  Fûrstemberg.  Le  chapitre  de  Cologne 
l'élut  (1688).  Mais  le  pape  devait  confirmer,  et  il  était  hostile 
au  candidat  de  la  France  :  l'Empereur  promettait  de  mettre 
les  forces  de  l'Empire  au  service  du  candidat  adverse.  Chose 
plus  grave,  celui-ci  était  un  frère  de  l'électeur  de  Bavière,  et 
l'affaire  refroidissait  envers  nous  ce  dernier,  sympathique 
jusqu'alors,  et  même  allié  à  la  maison  de  Bourbon  (le  dau- 
phin avait  épousé  sa  fille).  Louis  s'entêta  à  soutenir  l'élu  du 
chapitre.  La  Lorraine  était  toujours  occupée  par  ses  troupes  : 
les  forces  françaises  s'amassèrent  dans  la  vallée  de  la 
Moselle,  et  le  grand  Dauphin  vint  prendre  le  commande- 
ment (septembre  1688). 

Cette  armée  pouvait  servir  à  deux  fins,  car  le  roi  ne  per- 
dait pas  de  vue  la  Hollande.  Depuis  la  Révocation,  il  avait 
négligé  tous  ménagements  envers  les  Etats,  rétabli  le  tarif  de 
1667.  Il  tenait  Luxembourg  :  il  commençait  à  s'occuper 
d'arrêter,  par  ane  intervention  armée,  les  projets  de  plus 
en  plus  manifestes  du  stathouder  sur  ^Angleterre.  Et 
Louis  XIV  ne  désespérait  pas  de  regagner  l'Autriche  par 
des  concessions  sur  la  succession  imminente  du  roi 
d'Espagne,  pour  accabler  à  loisir  la  République  détestée. 
On  s'est  demandé  pourquoi  il  laissa,  au  moment  décisif,  se 


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ALLEMAGNE  ET  ANGLETERRE  315 

desserrer  l'étreinte  qui  retenait  Gaillaume  d'Orange  :  ce  fat 
Jacqaes  II  lai-même  qai  déclina  ses  ofires  de  secoars,  crai-' 
gnant  qne  l'aide  avoaéeda  Roi  Très  Chrétien  ne  précipitât  la 
révolntion  qui  le  menaçait.  Bref,  l'armée  se  tourna  vers  le 
Palatinat  :  pais,  le  6  octobre  1688,  Vauban  prenait  Philipps- 
bourg.  Le  11  novembre,  Guillaume  d'Orange  s'embarqua 
poor  l'Angleterre. 


II 
BéTolntion  d'Angleterre. 

Revenons  an  instant  sur  les  événements  de  Londres,  qui 
vont  aboutir  à  un  changement  décisif  dans  la  situation  de 
l'Earope  :  c'est  devant  l'alliance  des  deux  c  puissances  ma- 
ritimes »  que  reculera  finalement  Louis  XIV. 

Le  roi  Charles  II  avait  été,  pendant  25  ans,  un  pensionné 
de  la  France,  parce  qu'il  avait  besoin  de  ces  subsides  pour 
éviter  de  tomber  dans  la  dépendance  complète  du  Parle- 
ment, qu'il  redoutait.  Mais,  au  point  de  vue  de  la  politique 
extérieure,  il  n'avait  pu  sacrifier  grand'chose  à  l'alliance 
française  :  les  guerres  de  1665  et  de  1672  contre  la  Hol- 
lande, de  1677  contre  la  France,  avaient  été  conformes  à 
l'intérêt  anglais.  De  plus,  malgré  ses  penchants  catholiques, 
il  ne  se  convertit  qu'à  son  lit  de  mort,  n'osant  pas  braver 
ouvertement  les  croyances  de  ses  sujets.  Enfin,  le  roi  de 
France  pensionnait  aussi  ses  adversaires  ;  il  ne  tenait  pas  à 
trop  fortifier  les  Stuarts  : 

«  L'intérêt  da  roi,  dictait-il  on  joor,  s^accordera  toujours  avec 
celui  de  la  nation  anglaise  en  ce  qu'il  ne  conyiendra  jamais  à  Sa 
Biigesté  qu'un  roi  d'Angleterre  soit  trop  absolu.  » 

Il  crut  pouvoir  compter  davantage  sur  Jacques  II,  qui  suc- 
céda à  son  père  en  1685,  et  qui  était  catholique  déclaré  — 
jésuite  même,  disait-on.  Mais  celui-ci,  franc,  borné,  opi« 
niâtre,  était  un  dangereux  auxiliaire  :  en  trois  ans,  il  eut 


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316  LA  RÉVOLUTION  d'aHGLBTERRB 

tout  le  monde  contre  lai.  Même  son  armée  fredonnait  le 
Lilliballero,  chant  des  ivhigs  (adversaires  de  Tabsolatisme). 
En  1688,  la  naissance  tardive  d'un  prince  de  Galles  acheva 
d'exaspérer  les  Anglais  :  ils  étaient  prêts  à  supporter  on 
Jacques  II,  mais  ils  avaient  toujours  compté  être  gouvernés 
ensuite  par  sa  fille  Marie,  la  femme  de  Guillaume  d'Orange. 
De  tous  côtés,  on  appela  Guillaume  :  le  15  novembre  1688, 
il  débarquait  à  Torbay,  avec  quelques  milliers  de  Hollan- 
dais, quelques  Anglais,  et  des  réfugiés  français  (dont 
Schomberg).  Le  ralliement  s'étendit  rapidement  à  Londres 
et  dans  la  vieille  Angleterre.  Jacques  II  aurait  pu  se  jeter  soit 
en  Ecosse,  —  où  la  dynastie  des  Stuarts  était,  malgré  tout, 
regardée  comme  la  dynastie  nationale,  —  soit  dans  la  catho- 
lique Irlande.  Il  préféra  se  réfugier  chez  le  souverain  dont 
il  avait  méconnu  les  conseils,  et,  au  dernier  moment,  re- 
poussé les  offres  :  «  Voilà  un  bonhomme  qui  a  perdu  trois 
royaumes  pour  une  messe  »,  dit  un  abbé  bien  parisien. 

Les  Communes  déclarèrent  le  trAne  vacant.  Mais,  parmi 
les  lords,  les  torgs  (partisans  de  la  légitimité  et  de  la  c  pré- 
rogative »  royale)  étaient  en  majorité  ;  ils  voulaient  seule- 
ment reconnaître  pour  reine  Marie,  et  pour  régent  son 
époux.  Guillaume  III  tint  à  être  vraiment  roi  d'Angleterre 
(février  1689).  Or,  en  reconnaissant  pour  souverain  Thomme 
dont  la  seule  passion  avait  toujours  été  la  haine  du  nom 
français,  l'Angleterre  entrait  décidément  dans  fa  coalition 
contre  Louis  XIV:  elle  s'unit  étroitement  à  TEmpire,  à  la 
Hollande,  puis  à  TEspagne  (mai  1689).  Elle  apportait  dans 
la  lutte  Tardeur  d'une  passion  nationale,  et  des  ressources 
ménagées  par  une  longue  paix. 

Louis  XIV  releva  le  défi.  Il  accueillit  Jacques  II  conmie 
un  roi  et  Tinstalla  au  château  de  Saint-Germain.  Mais  il  ne 
comptait  pas  l'y  laisser  s'endormir.  Dès  1689,  il  lui  donna 
une  flotte  et  un  corps  de  troupes,  et  l'envoya  en  Irlande. 
Jacques  n*y  parut  que  pour  paralyser  par  son  incapacité  la 
bravoure  de  ses  alliés  et  le  dévouement  des  Irlandais.  Guil- 
laume III  vint  le  combattre  en  personne,  et  l'action  déci- 


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LA  BOYNE,   LA  HONGRIE  317' 

sive  eQt  lieu  sor  la  Boyne  (1690).  Jacques  II  s^enfoit  dès 
le  début,  abandonnant  Tlrlande  à  son  effroyable  sort.  U  y 
eut  peine  de  mort  contre  tout  prêtre  qui  marierait  un  catho- 
lique et  une  protestante.  Un  catholique  ne  put  être  tuteur 
de  ses  propres  enfants.  Du  jour  où  le  fils  aîné  d*un  catho- 
lique se  ferait  protestant»  il  entrerait  en  possession  de  Thé- 

ritage,  les    parents  ne  gardant  que    Tusufruit A  la 

paix,  le  roi  Louis  XIV  ne  fit  rien  pour  ces  malheureux, 
voulant  conserver  le  droit  de  répondre  à  ceux  qui  intercé- 
daient pour  les  réfugiés  :  t  Je  ne  me  mêle  pas  de  la  conduite 
des  autres  rois  quant  à  la  religion,  je  n'entends  pas  qu*on  se 
mêle  de  la  mienne.  » 

La  campagne  dlrlande  avait  été  vigoureusement  soutenue 
sur  mer.  Une  flotte  française  parut  en  1690  sur  les  côtes 
d'Angleterre,  et  Tourville,  qui  la  commandait,  remporta  la 
victoire  de  Beachy-Head.  L*an  d'après,  il  tint  en  échec, 
dans  la  Manche,  les  forces  très  supérieures  des  Anglo-Hol- 
landais. En  1692,  il  devait  attendre  la  flotte  de  Toulon  pour 
passer  à  Tofiensive  :  cette  flotte  n'arriva  pas  à  temps.  Les 
alliés  avaient  99  vaisseaux  contre  50  :  mais  Tourviile, 
piqué  de  ce  que  le  ministre  avait  semblé  incriminer  sa  timi- 
dité après  Beachy-Head,  attaqua,  ayant  le  vent  pour  lui,  en 
vue  de  la  Hougue.  II  semble  que  Louis  XIV  se  fit  des  illu- 
sions sur  les  sentiments  des  hauts  officiers  anglais  :  pour- 
tant, l'amiral  Russell  avait  fait  prévenir  que,  s'il  aperce- 
vait Jacques  II  sur  le  pont  du  vaisseau  amiral,  il  n^hésite- 
rait  pas  à  faire  tirer  sur  lui.  Les  Français  luttèrent  toute  la 
journée,  sans  subir  d^avaries  majeures  :  «  Ce  résultat  extra- 
ordinaire, estime  l'historien  américain  Mahan,  est  bien  la 
plus  forte  preuve  d'esprit  militaire  et  de  valeur  qui  ait  pu 
être  donnée  par  une  marine.  Dû  en  grande  partie  à  l'habileté 
tactique  et  professionnelle  de  Tourville,  il  ne  fait  pas, 
nous  devons  le  confesser,  grand  honneur  aux  alliés.  » 
La  flotte  française  serait  restée  intacte  si  la  rade  de  Cher- 
bourg eût  déjà  existé  :  surprise  par  un  changement  de  vent, 
ellefutjetéeàla  côte,  oùles  alliés  brûlèrent  12  vaisseaux. 
L'effet  moral  fut  disproportionné,  et  immense  :  on  consi- 


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318  LA  RÉVOLUTION   d'aNOLETERRE 

déra  que  la  France,  après  avoir  saisi  «le  sceptre  des  mers  », 
venait  de  le  perdre. 

De  fait,  il  n'y  eat  plus,  à  partir  de  1692,  de  tentative  de 
débarquement  en  Angleterre.  Tourville  remporta  encore  un 
brillant  succès  à  Lagos(1693),  mais  ensuite  les  Français  se 
bornèrent  de  plus  en  plus  à  faire  une  guerre  de  course,  où 
certains  marins  hardis,  comme  Jean  Bart,  se  créèrent  une 
grande  popularité,  mais  qui  attestait  simplement  qu'on  n'o- 
sait plus  aborder  l'ennemi  en  bataille  rangée. 


III 
Outrre  cto  la  Uguo  d'Angabourg. 

Sur  terre,  la  France  gardait  l'avantage,  parce  que  l'ad- 
versaire principal,  la  molle  mais  populeuse  Allemagne 
était  prise  à  revers  par  le  Turc. 

Nous  avons  laissé  le  grand  Dauphin  installé  dans  le  Pa- 
latinat  :  il  y  attendait  Tattaque  centrale.  Mais,  lorsque  se 
noua  la  coalition  générale,  Louis  XIV  et  Louvois  estimèrent 
qu'on  ne  pourrait  soutenir  la  guerre  à  la  fois  au  centre 
et  sur  les  deux  ailes,  en  Allemagne,  en  Flandre,  et  aux 
Alpes  où  le  duc  de  Savoie  se  prononçait  contre  nous.  L'ordre 
fut  donné  de  rendre  le  Palatinat  inhabitable  aux  armées 
impériales.  D'antiques  villes,  de  vieux  châteaux,  que  Tu- 
renne  avait  respectés,  furent  cette  fois  livrés  aux  flammes. 
La  femme  de  «  Monsieur  »  s'était  d'abord  réjouie  de  voir 
son  pays  natal,  sur  lequel  elle  avait  apporté  des  droits  à  la 
maison  de  France,  aux  mains  de  nos  troupes  ;  quand  elle 
apprit  ce  qui  s'y  passait,  elle  éclata  en  sanglots  inutiles  : 

c  Quand  il  devrait  m'en  coûter  la  vie,  écrivait-elle  à  sa  tante» 
rélectrice  de  Hanovre,  le  20  mars  1689,  je  ne  cesserai  de  regretter 
et  de  déplorer  d'être  pour  ainsi  dire  la  mine  de  ma  patrie,  et  sur- 
tout de  voir  perdre  d'un  seul  conp  les  soins  et  les  peines  de  feu 
Féltetenr,  mon  père  et  seigneur.  » 


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LB  PALATINAT»   PIN  DE  LOUVOIS  319 

L  indignation  fut  générale  en  Europe,  impérissable  en 
Allemagne.  Et  de  fait^  quand  on  cherche  sur  le  sol  de  l'Eu- 
rope les  vestiges  du  grand  règne  restés  encore  visibles,  on 
ne  peut  s'empêcher  déplacer,  à  côté  de  Versailles  et  des  In- 
valides» Port-Royal  et  les  chftteaux  historiques  du  Rhin. 

Militairement  parlant ,  d'ailleurs  »  l'opération  réussit 
pleinement.  La  Lorraine,  que  cherchait  toujours  à  reprendre 
le  duc  Charles  V«  et  l'Alsace,  furent  couvertes  pour  toute  la 
durée  de  la  guerre. 

Ce  fut  le  dernier  exploit  de  Louvois.  Les  «  scènes  »  du 
roi  contre  lui  se  renouvelaient,  mortelles  pour  cet  homme 
sanguin,  déjà  accablé  par  un  terrible  labeur.  Le  16  juillet 
1691,  il  fut  foudroyé  par  l'apoplexie: 

«  Voilà  donc  M.  de  Louvois  mort,  écrivit  M"'*  de  Sévigné,  ce 
grand  ministre,  cet  homme  si  considérable,  qui  tenait  une  si 
grande  place,  dont  le  moU  comme  dit  M.  Nicole  S  était  si  étendu, 
qui  était  le  centre  de  tant  de  choses  I  Que  d*affaires,  que  de  des^ 
seins,  cpie  de  projets,  que  de  secrets,  que  d'intérêts  à  démêler,  que 
de  guerres  commencées,  que  d'intrigues,  que  de  beaux  coups 
d'échecs  à  faire  et  à  conduire  I  «  Ah  !  mon  Dieu  1  donnez-moi  un 
peu  de  temps  :  je  voudrais  bien  donner  un  échec  au  duc  de  Savoie, 
un  mat  au  prince  d'Orange.  •—  Non,  non,  vous  n*aurez  pas  un 
setd,  un  seul  moment.  » 

Les  politiques  prirent  Tévénement  plus  au  sérieux  que 
l'aimable  femme,  et  le  même  mot  courut  partout  :  «  Il  eût 
fallu,  on  que  Louvois  ne  fût  jamais  né,  ou  qull  ne  fût  pas 
mort  en  ce  moment.  »  Un  chansonnier  dit  : 

Ici  glt  80QS  qui  toat  pliait 
Et  qui  de  tout  avait  oonnaissanee  parfaite, 
Lonvoii,  que  personne  n*aiinait. 
Et  que  tout  le  monde  regrette  1 

Lui  seul,  en  effet,  était  capable  d'embrasser  d'un  coup 
d'oeil  le  grand  échiquier  sur  lequel  se  mouvaient  les  armées 
qu'il  avait  ébranlées.  Les  opérations  se  poursuivirent  désor- 

1.  Nicole,  moraliste  de  Port-Royal. 


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320  LA  RÉVOLUTION   d'aNGLBTERRB 

mais  sans  idée  d'ensemble  :  heareusement,  il  en  était  de 
même  du  côté  de  l'adversaire. 

En  Flandre,  l'armée  française  était  confiée  à  Luzem- 
bonrg,  nain  bossa,  personnage  équivoque  sur  lequel  avaient 
couru  de  fâcheux  bruits  à  propos  de  l*afiaire  des  poisons, 
—  mais  chef  émérite.  Il  dut  pourtant  se  borner  à  défendre 
la  ligne  de  la  Sambre  contre  les  Ânglo-HoUandais.  Il  fut 
vainqueur  à  Fleurus  en  1690,  à  Steinkerque  en  1692.  C  est 
dans  cette  guerre,  au  siège  de  Namur  (pris  par  le  roi  en 
1692),  que  Saint-Simon,  le  futur  historien  de  Louis  XIV,  a 
fait  ses  premières  armes,  et  recueilli  les  éléments  de  ses 
premières  médisances.  En  1693,  Guillaume  III  vint  en  per- 
sonne livrer  la  bataille  de  Landen  ou  Neerwinden,  sur  un 
des  rares  points  où  quelques  vallonnements  interrompent 
l'uniformité  de  la  plaine  belge.  Les  alliés  attendaient  l'en- 
nemi avec  70  pièces  de  canon  en  une  seule  batterie  :  c'était 
la  première  fois  qu'on  employait  l'artillerie  par  si  grandes 
masses.  Mais  l'infanterie  française  venait  d'être  *  pourvue 
de  la  baïonnette,  et  les  lourdes  pièces  de  l'époque  étaient 
perdues  quand  le  fantassin  pouvait  les  aborder  de  près. 
Guillaume  fut  battu  :  la  maladie  le  débarrassa  peu  après 
de  son  redoutable  adversaire.  Le  roi  essaya  bien  de  rem- 
placer Luxembourg,  mais  il  n'osait  jamais  livrer  bataille  : 
«  il  n'avait  pas  peur  de  se  battre,  mais  d'être  battu  ».  Namur 
fut  repris  par  les  alliés  en  1695,  et  depuis  on  s'observa. 

A  Tautre  extrémité  de  Ténorme  ligne  de  bataille,  nous 
avons  dit  que  le  duc  de  Savoie,  offensé  à  plusieurs  reprises 
parles  brutalités  de  Louvois,  s'était  uni  aux  alliés  :  il  avait 
à  reprendre  Casai  et  Pignerol.  Mais  il  rencontra  un  adver- 
saire dangereux  :  le  maréchal  de  Catinat.  Le  duc  fut  battu  à 
Staffarde  en  1690,  et  à  la  Marsaille  en  1693.  Ce  qui  nous 
servit  le  plus  de  ce  côté,  ce  fut  l'impossibilité  où  se  trouva 
Victor-Amédée  de  donner  la  main  aux  protestants  des 
Ce  venues.  Il  avait  à  peu  près  perdu  son  duché  quand  il 
entra  en  négociations. 

Les  Espagnols  n'étaient  entrés  en  1  igné  que  pour  mé- 
moire. On  finit  par  leur  prendre  Barcelone,  dont  le  siège 


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LUXBUBOURG  ET  CATINAT,   TRAITÉ  DB  TDRIK  321 

montra  qae  cette  nation  déchue  savait  encore  se  défendre 
sur  son  sol:  «  Les  Anglais  et  les  Hollandais,  dit  Ralph  S 
auraient  pu  sauver  la  place,  s*ils  eussent  voulu  :  but  they 
ralher  declined.  i> 

Depuis  quelque  temps  déjà,  le  roi  était  arrivé  à  une 
appréciation  plus  modeste  des  forces  de  la  nation.  Et  son 
sentiment  était  partagé  par  tous  : 

«  Le  sentiment  très  vif  existe  dans  la  nation,  écrit  1  ambassa* 
denr  vénitien  dès  Thiver  1694-5,  que,  cette  année,  on  a  été  contraint 
par  rînégalité  des  forces  à  renoncer  à  la  gloire  des  précédentes 
actions  pour  passer  à  la  défensive,  m 

Louis  XIV  se  tourna  d'abord  vers  le  duc  de  Savoie  (traité 
de  Turin^  1696).  Il  lui  rendait  Pignerol,  et  lui  demandait  sa 
fille  pour  un  fils  du  grand  Dauphin,  le  duc  de  Bourgogne. 
Les  concessions  étaient  graves  par  lesquelles  on  achetait 
une  amitié  bien  douteuse  :  ce  fut  sous  de  tristes  auspices 
que  se  conclut  le  mariage  de  la  vive  et  gracieuse  princesse 
qui  allait  donner  Louis  XV  à  la  France. 

Quant  aux  antres  coalisés,  on  ne  put  entamer  avec  eux  de 
pourparlers  sérieux  que  quand  le  roi  de  Suéde  Charles  XI, 
allié  traditionnel  de  la  France,  mais  que  ses  sympathies 
protestantes  avaient  tenu  à  Técart  de  la  lutte,  fit  accepter  sa 
médiation.  Le  lieu  désigné  fut  le  château  de  Ryswick,  situé 
non  loin  de  la  Haye  au  milieu  des  campagnes  les  plus  fleu- 
ries de  la  Hollande,  et  où  le  père  de  Guillaume  d'Orange 
avait  réuni  les  chefs-d'œuvre  de  l'art  flamand  et  italien.  Les 
questions  d^étiquette  furent  difficiles  à  régler  entre  les  re- 
présentants de  l'Empereur  et  du  grand  Roi  :  les  Français  dé- 
claraient que  si,  en  entrant  dans  la  salle,  ils  ne  voyaient  pas 
les  plénipotentiaires  impériaux  entrer  en  même  temps  par 
Tautre  porte,  ils  se  retireraient.  Les  questions  de  fond  furent 
plus  longues  encore  à  résoudre. 

Enfin,  Louis  XIV  s'adressa  directement  à  son  principal 

1.  Historien  anglais  de  Guillaume  HI. 


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322  LA  RÉVOLUTION  D*AN6LBTBRRB 

adversaire.  Aux  avant-postes  de  Flandre  se  rencontrèrent 
le  maréchal  de  BonfiDers  et  Bentinck,  le  confident  de  Goil- 
lanme.  C'était  une  pénible  nécessité  pour  Lonis  XIV  de  re- 
connaître Guillaume  III,  d'autant  que  la  reine  Marie  était 
morte  en  1695,  et  que  la  reconnaissance  ne  pouvait  se  dissi- 
muler sous  son  nom.  Il  refusa  du  moins  formellement  de 
chasser  le  roi  d'Angleterre  détrôné,  et  s'engagea  seulement 
à  empêcher  tous  complots  ourdis  en  sa  faveur  sur  le  sol 
français. 

Cette  affaire  réglée,  les  autres  puissances  ne  pouvaient 
plus  maintenir  la  prétention  qu'elles  avaient  émise  de  ra- 
mener la  France  à  sa  situation  de  1661.  Les  Hol- 
landais obtinrent  le  retour  au  tarif  de  1678,  l'abolition 
(en  ce  qui  les  concernait)  du  droit  de  50  sous  par  tonneau. 
Les  Espagnols,  contre  toute  attente,  recouvrèrent  Luxem- 
bourg» mais  les  Allemands  durent  renoncer  définitivement 
à  r Alsace  —  y  compris  Strasbourg.  La  formule  employée 
fut  :  les  Français  restitueront  tout  ce  qu'ils  ont  pris  hors 
de  l'Alsace  (ce  qui  englobait  la  Lorraine).  Le  traité  de 
Rysvrick  (1697)  achevait  ce  qui  avait  été  commencé  à 
Nimègne  :  la  France  reculait  devant  les  puissances  mari- 
times pour  s'attacher  seulement  à  ses  principales  conquêtes 
continentales.  Il  est  à  remarquer  pourtant  qu'aux  colonies, 
les  Français  maintenaient  leurs  positions  (cf.  chap.  vu). 

Le  roi  avait  senti  Tavantage  des  alliances  contractées 
sur  les  derrières  de  l'Empire.  En  1697,  il  tenta  de  donner 
à  la  Pologne  un  souverain  français»  et  fit  conduire  le  prince 
de  Conti  à  Dantzick  par  Jean  Bart  :  mais  les  Polonais  élu- 
rent l'électeur  de  Saxe.  Les  Français  avaient  également 
essayé  de  faire  comprendre  les  Turcs  dans  la  paix  :  le 
Grand  Seigneur  s'obstina,  et  mal  lui  en  prit.  A  Carlowitz 
(1699),  il  perdit  définitivement  la  Hongrie,  et  dut  pour  la 
première  fois  renoncer  au  tutoiement  yis-à-vis  des  princes 
chrétiens. 


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PIM  DB  LA  ODBRRB,  SBS  CONSÉQUENCES  323 

IV 

Fatigno  de  la  France. 

Cette  guerre  avait  été  la  plus  dangereuse  que  la  France 
eût  encore  soutenue,  puisqu'elle  avait  eu  contre  elle  toute 
TEurope  occidentale,  sans  trouver  un  allié  formel.  Au 
début»  elle  avait  mis  sur  pied  150.000  hommes  ;  à  la  fin,  elle 
en  eut  440.000  —  sur  le  papier,  il  est  vrai  ;  mais  beaucoup 
de  corps,  en  dehors  de  l'armée  régulière,  rendirent  d'im* 
portants  services  :  Staffarde  et  la  Marseille  furent  des  vic- 
toires de  milices  provinciales.  La  flotte  française  était  de 
259  vaisseaux  lorsque  commença  la  guerre  —  respectable 
encore,  au  moins  par  le  nombre,  lorsqu'elle  finit. 

Il  est  inutile  de  dire  de  quel  poids  de  telles  dépenses 
pesaient  sur  la  richesse  du  pays.  Tous  les  moyens  ordi- 
nairement employés  pour  trouver  de  l'argent  Tavaient  été 
sur  une  échelle  inconnue  jusqu'alors.  Le  roi  avait  donné 
l'exemple,  en  envoyant  à  la  Monnaie  les  magnifiques  orne- 
ments de  la  galerie  des  Glaces.  La  fiscalité  avait  pénétré 
partout.  En  1695,  il  avait  fallu  recourir  à  un  impôt  direct 
et  général  sur  les  revenus  de  tous,  la  capitation.  Le  Par- 
lement, si  docile  depuis  la  Fronde,  ne  l'enregistra  que  pour 
la  durée  de  la  guerre.  Le  clergé,  qui  pourtant  avait  été  rela- 
tivement ménagé  de  toutes  façons,  fut  récalcitrant.  La  capi- 
tation,  d'aiUeurs,  ne  fit  supprimer  aucune  des  taxes  anté- 
rieures :  ce  fut  seulement  un  instrument  de  pression  de 
plus  entre  les  mains  des  autorités  subalternes  ^.  —  Depuis 

1.  Le  grand  obtUde  à  vaincre  était  la  répugnance  înTÎneible  dn  con* 
tribnable  contre  l'inquisition  détaillée.  Pour  la  taille,  l'antorité  t*était 
toujours  basée  sur  les  signes  extérieurs  de  la  richesse,  et  avait  évité  les 
perquisitions.  Celles-ci,  disait  le  Parlement  en  1664,  c  constituent  une 
violation  dn  secret  des  familles...  et  sont  contre  la  liberté  publique  des 
Français...  A  la  vérité,  tons  les  hommes  doivent  être  taxés  selon  leurs 
biens  et  facultés,  mais  il  n'y  a  pas  d'antre  moyen  pour  en  juger  que  la 
commune  renommée.  »  Pour  la  capitation,  on  essaya  d'éviter  l'inquisi^ 


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324  LA  RÉVOLUTION  D*AMQLETERRB 

Colberty  le  commerce  et  l'industrie  avaient  pris  une  place 
de  plas  en  pins  grande  dans  la  vie  de  la  nation.  Or,  les  effets 
de  la  Révocation  se  faisaient  déjà  nettement  sentir,  quand 
la  guerre  générale  vint  multiplier  les  charges  et  les  en- 
traves. Par  exemple,  les  prohibitions  portées  par  l'Espagne 
contre  nos  produits  firent  fermer  bien  des  manufactures  à 
Tours,  à  Lyon  et  ailleurs. 

Aucune  des  guerres  de  Louis  XIV  n'a  paru  moins  jus- 
tifiée au  pays  :  jamais  le  parti  pris  de  respect,  qui  se  for- 
tifiait à  mesure  que  vieillissait  le  roi,  le  loyalisme  des 
masses,  l'esprit  militaire  delà  noblesse  \  n'ont  été  mis 
aune  si  rude  épreuve.  On  le  voit  bien  au  nombre  des 
hommes  qui  ont  alors  élevé  la  voix,  jusque  dans  les  milieux 
les  plus  enclins,  par  profession,  à  tout  accepter  du  pou- 
voir : 

«  Vos  peuples,  disait  une  lettre  que  le  roi  reçut  vers  la  fin  de  la 
latte,  vos  peuples,  que  vous  devriez  aimer  comme  vos  enfiants,  et 
qui  ont  été  juscpi'ici  si  passionnés  pour  vous,  meurent  de  fidm*  La 
culture  des  terres  est  presque  abandonnée  ;  les  villes  et  la  cam- 
pagne se  dépeuplent,  tous  les  métiers  languissent  et  ne  nourrissent 
plus  les  ouvriers*  Tout  commerce  est  anéanti.  Par  conséquent  vous 
avez  détruit  la  moitié  des  forces  réelles  du  dedans  de  votre  Etat, 
pour  faire  et  pour  défendre  de  uainei  conquêtes  au  dehors  [on  voit 
qu'il  y  aurait  de  fortes  réserves  à  faire]...  La  France  entière  n'est 
plus  qu'un  grand  hôpital  désolé  et  sans  provision.  Les  magistrats 
sont  avilis  et  épuisés.  La  noblesse,  dont  tout  le  bien  est  en  décret 
[c'est-à-dire  sous  le  coup  de  la  saisie],  ne  rit  que  de  lettres  d'Etat 
[garantie  écrite  du  roi]...  Les  magistrats  sont  contraints  de  tolérer 
l'insolence  des  mutins,  et  de  faire  couler  sous  main  quelque  mon- 
naie pour  les  apaiser  :  ainsi  on  paie  ceux  qu'il  &udrait  punir...  » 

On  reconnut  dans  cette  lettre  anonyme  la  main  du  prélat 
«  bel  esprit  et  chimérique  »,  que  le  roi  avait  placé  auprès 


tion,  mais  on  livrait  alors  le  contribuable  à  Tarbitraire  des  intendants  et 
de  leurs  sons-ordres.  Voir  les  amusantes  scènes  auxquelles  il  donnait  lien, 
dans  un  ortide  de  M.  de  Lasteyrie,  Reoue  des  Deux  Mondes^  1^  avril 
1910  (p.  696).  Dans  l'ensemble,  le  siyet  français  a  tonjours  mieux  aimé 
courir  le  risque  de  larbitraire  que  d'être  exposé  A  l'indiscrétion  du  fisc. 
1.  L'ordre  de  Saint-Louis  fnt  créé  en  1 


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LBS  PLAINTES  325 

du  duc  de  Bourgogne,  fils  atné  du  Dauphin  :  Fénelon, 
archevêque  de  Cambrai,  qui  en  1699  donna,  pour  tout  le 
monde  cette  fois,  le  Tilémaqae. 

On  ne  se  bornait  pas  à  des  plaintes  vagues.  Sous  le  coup 
de  ces  misères,  les  têtes  travaillaient,  on  cherchait  des  re- 
mèdes politiques  et  économiques.  Beaucoup  de  Français 
voyaient  d'un  œil  hostile  le  grand  commerce,  l'industrie, 
qui  leur  apparaissaient  inséparables  du  cortège  de  mono- 
poles, de  vexations,  d'abus,  multipliés  par  la  fiscalité 
royale  :  ils  préconisaient  le  retour  à  la  terre,  qui  suffirait 
largement  au  Roi  et  aux  particuliers,  si  seulement  on 
rendait  l'impôt  plus  équitable,  si  on  libérait  le  commerce 
des  grains,  etc.  C'est  là  le  fond  des  idées  de  Boisguillebert 
(1697),  de  Vauban  (Dîme  royale,  1707).  La  France  était 
toujours  riche  :  il  s'agissait  seulement  de  rassembler  les 
éléments  de  prospérité  intérieure  que  les  atteintes  portées 
à  sa  situation  mondiale,  en  vue  d'avantages  continentaux, 
rendaient  plus  indispensables.  Mais,  pour  cela,  il  était 
grand  temps  de  lui  laisser  du  repos. 

Et  justement,  parmi  les  avantages  continentaux,  celui  qui, 
depuis  le  début  du  règne,  attirait  plus  que  tout  autre  la  pensée 
de  Louis  XIV,  allait  se  présenter  de  lui-même  à  son  am- 
bition :  le  roi  Charles  II  d'Espagne,  décidément,  se  mou- 
rait. 


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CHAPITRE  V 
LA  SUCCESSION  D'ESPAGNE  (1700-1715)  « 


.  La  succession  bt  la  coalriom.  —    La  saeeassioa   espagnole,  les  pré- 
tendants. —  Les  traités  de  partage,  le  testament  de  Charles  II  (1700-1). 

—  La  prise  de  possession.  —  Eugène.  —  Mort  de  Guillanme  III  (1702). 

—  Marlborough    — •  Les  Camisards. 

XI.  La  oubrrb  db  1701  a  1707.  —  Hoelistaedt  (1704).  —  RamiiUes  et  Tarin 
(1706).  -  La  mer.       Altranstadt  (1707). 

III.  La  GUERRE  DE  1707  A  1713.  -  Audedarde  (1708).  —  Malplaquet  (1709). 
^  Les  négociations  de  1709  et  1710.  —  VillaTidosa  (1710).  —  Dé- 
fection de  TAngleterre  (1711).  —  Denain  (1712).  —  Les  traités  d*U- 
trecht  (1713)  et  de  Rastadt  (1714).  —  Dunkerqne. 

IV.  La  fin  de  Louis  XIV.  —  La  cour  et  la  nation.  —  Le  dnc  de 
Bourgogne  (1712).  —  Mort  de  Louis  XIV  (1«  septembre  1716). 


Nous  avons  vu,  dès  le  début  de  son  règne,  Louis  XIV 
occupé  de  tirer  les  conséquences  de  son  mariage  avec 
Marie-Thérèse.  La  lutte  contre  les  puissances  maritimes, 
l'intervention  de  TEmpire,  lui  avaient  imposé  depuis  d'autres 
soucis.  Mais  on  peut  dire  qu'il  avait  poursuivi  ces  guerres 
les  yeux  fixés  sur  l'Espagne.  Le  moment  arrivait  où  la  suc- 
cession tragique  allait  s'ouvrir. 


I 
La  sncoeasion  et  la  coalition. 

Cette  succession  restait  immense»  malgré  tant  de  pertes 
subies.  L'Espagne  d'abord,  même  sous  Charles  II  (1665- 

1.  Saint-Simon,  édit.  BoisUale»  t.  XXII  paru  «n  1910. 


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LA  SUCCESSION  DB  CHARLES  II  327 

1700),  même  à  demi  rainée  «t  dépeuplée  par  les  consé- 
quences de  la  politique  grandiose  poursuivie  pendant  150 
ans,  se  souvenait  qu'elle  avait  été  la  grande  nation  :  la  té- 
nacité malheureuse  avec  laquelle  elle  avait  cherché  la  c  re- 
vanche »  contre  Louis  XIV  l'attestait.  L'or  de  l'Amérique 
du  Sud  continuait  à  y  affluer,  y  maintenant  une  richesse 
factice  mais  réelle.  Le  Portugal,  il  est  vrai,  était  séparé 
depuis  1668,  mais  ses  colonies  dispersées  étaient  déjà  for- 
tement entamées  par  les  Hollandais  et  les  Anglais  lorsque 
la  séparation  s'était  effectuée,  de  sorte  que  la  perte  n'avait 
pas  été  grave.  Les  Pays-Bas,  Milan  et  les  Deuz-Siciles 
étaient  toujours  sous  Tautorité  de  vice-rois  espagnols.  Tout 
le  monde  pensait  qu'un  gouvernement  moins  débile  que 
celui  du  moribond  en  qui  allait  s'éteindre  la  descendance 
de  Charles-Quint  pouvait  tirer  de  tout  cela  un  parti  for- 
midable. 

Or,  les  mariages  contractés  au  zvii*  siècle  par  les  prin- 
cesses espagnoles  rendaient  singulièrement  difficile  de 
prévoir  à  qui  reviendrait  cette  mission  ^  D*une  part,  les 
liens  existant  entre  les  deux  branches  de  la  maison  de 
Habsbourg  avaient  été  resserrés  par  le  mariage  de  l'em- 
pereur Ferdinand  III  avec  Marie-Anne,  sœur  de  Phi- 
lippe IV;  l'empereur  Léopold  (1658-1705)  était  né  de  ceUe 


1.  Tableaa  généalogique  : 


PHILIPPE  n 

I 


PoiuprB  in  Cathxbiiis 


éponae 

hËMMAMU 


AmnhHAmn         PaiumlV  ICamb-Ahiib 

I  éponae  rempcreor  FaEaonum»  IH  VtcroB-AifiDiB  I*' 


Louis  XIII 


Lovn  XIV,  ép.  HiîiiB-  Gharl»  II  Mabooxbitb-  ép.  Léopoui  I", 

I             TaiateB  f  1700          Thékèbm              époiue  «n  3*'  boom 

I  I                        on*  NxuBOURO           Cb.  Emmabdxl  II 

Lb    DaOPBIB  MABIB-AMTOmKm                            I                                                      I 

I  ILuc-Emmabubl      Jonni  I"  ChabubVI      Vigtob-AmAhAs  II 

Ls  ooc  DB  BayiAbb 


o'Abwu  ,  t 

JoiBPH  DB  BaTI£BB 


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328  LA  SUCCESSION  d'bspaone 

union,  et,  si  les  renonciations  des  antres  prétendants 
étaient  valables,  il  pouvait  transmettre  ses  droits  à  l'archi- 
duc Charles,  son  second  fils.  D'autre  part,  le  Dauphin,  fils 
de  Marie-Thérèse,  avait  bien  renoncé  pour  lui  et  ses  enfants 
à  ses  droits;  mais  cette  renonciation,  subordonnée  au 
paiement  d'une  dot  mort-née,  pouvait  toujours  être  remise 
en  question.  Enfin,  une  fille  de  Léopold  et  de  Marguerite- 
Thérèse,  fille  elle-même  de  Philippe  IV,  avait  apporté  à  son 
mari,  l'électeur  de  Bavière,  représenté  par  son  fils,  des  pré- 
tentions qui  primaient  celles  de  l'archiduc,  —  sauf  la  renon* 
dation  obtenue  par  Léopold.  Au  reste,  chacun  sentait  que 
la  question  de  droit  serait  subordonnée  à  des  considérations 
d'équilibre. 

Or,  les  puissances  maritimes  ne  pouvaient  voir  sans 
s'alarmer  un  rejeton  de  Louis  XIV  recueillir  tout  Théritage» 
et,  comme  leur  opposition  était  la  seule  redoutable, 
Louis  XIV,  dès  le  lendemain  du  traité  de  Rys  wick,  s'adressa 
directement  à  Guillaume  III.  Dans  un  premier  traité  de  par- 
tage (1698),  on  convint  que  la  Castille  et  les  Indes  iraient 
au  Bavarois  que  personne  ne  craignait,  —  les  maisons 
de  Bourbon  et  d'Autriche  se  dédommageant  sur  les  annexes. 
Or,  le  Bavarois  mourut,  et  il  fallut  élaborer  un  deuxième 
traité  (1700).  Cette  fois,  la  maison  de  France  devait  recevoir 
la  Castille  et  les  Indes  [occidentales  =  rAmérique  du  SudJ, 
moyennant  de  fortes  concessions  commerciales  aux  Anglo- 
Hollandais,  et  l'Autriche  obtenait  le  reste  :  mais  l'Empereur, 
dès  le  principe,  refusa  d'adhérer  à  ce  projet. 

Pendant  ce  temps,  l'infortuné  Charles  II  sentait,  avec 
une  amertume  Cncile  à  concevoir  chez  un  homme  qui  n'avait 
pas  40  ans,  sa  succession  anticipée  par  des  souverains  qui 
tous  lui  déplaisaient  pour  des  motifs  divers.  La  reine  Marie 
de  Neubourgy  qui  le  dominait  complètement,  était  plus 
animée  encore  :  quand  elle  apprit  le  second  traité  de 
partage,  «  elle  a  tout  cassé  de  rage  dans  sa  chambre,  » 
écrivit  le  chargé  d'afiaires  français.  L'opinion  des  Cas- 
tillans, sinon  de  tous  les  Espagnols,  était  absolument 
conforme  à  celle  de  la  cour  :  une  idée  les  dominait,  celle  que 


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PHILIPPE  d'anjou  roi  d'espagne  329 

leur  empire  passât  intact  au  successeur  du  roi,  quel  qu'il 
fût.  Charles  II  rédigea  immédiatement  un  testament  qui 
donnait  tout  au  Bourbon,  supposé  seul  capable  de  maintenir 
l'intégrité  de  la  monarchie  de  Philippe  II.  Il  était  temps: 
en  novembre  1700»  il  mourait. 

Louis  XIV  hésita  un  instant.  Le  rêve  de  sa  vie  était  là, 
réalisé  s'il  faisait  un  geste  d'adhésion.  Mais  la  pensée  du 
traité  solennel  qu'il  venait  de  conclure,  la  pensée  de  la 
guerre  terrible  qu'il  allait  préparer,  retinrent  un  instant  sa 
main  au  moment  de  faire  le  geste.  Puis  il  se  décida,  et 
permit  à  son  petit-fils,  le  duc  d'Anjou,  d'accepter  la  suc- 
cession (novembre  1700).  Le  grand  Dauphin  avait  cédé  ses 
droits  à  ce  fils;  il  lui  suffisait,  déclara-t-il,  de  pouvoir  dire 
toujours  :  «  le  roi  mon  père,  le  roi  mon  fils.  »  Et  Philippe 
d'Anjou,  en  devenant  Philippe  V,  déclarait  solennellement, 
à  la  face  de  FEurope,  renoncer  à  tous  droits  éventuels  à  la 
couronne  de  France.  Malheureusement,  Louis  XIV  com* 
mit  rimprudence  de  chicaner  sur  cette  renonciation. 

Aussitôt,  on  se  mit  en  possession.  Philippe  V  se  rendit  à 
Madrid,  où  il  fut  accueilli  avec  sympathie.  Aux  Pays-Bas, 
les  troupes  françaises  facilitèrent  le  changement  de  régime  : 
il  fallut  seulement  mettre  la  main  sur  les  garnisons  hollan- 
daises, auxquelles  les  Espagnols,  dans  la  dernière  guerre, 
avaient  confié  la  défense  des  places  de  barrière.  A  Milan  et 
à  Naples,  le  nouveau  roi  fut  salué  avec  soumission.  On 
voyait  derrière  lui  les  forces  de  son  grand-père,  les  plus 
formidables  que  le  monde  civilisé  eût  connues  depuis  Rome. 
Chamillart  S  le  successeur  des  Louvois,  venait  d'augmen- 
ter de  10  hommes  chaque  compagnie  d'infanterie  :  cela 
faisait  219  bataillons  à  13  compagnies  de  125  hommes  — 
sans  parler  des  57  bataillons  de  milices.  On  comptait29.500 
hommes  de  cavalerie  légère,  plus  9.540  dragons.  En  tout, 
205.300  hommes,  ce  qui  représenterait  le  1/  50*  de  la  popula- 
tion du  royaume,  s'il  ne  fallait  tenir  compte  des  étrangers. 


1.  Chamillart,    né  en  1652,  contrdleor   général  en   1699,   secrétaire 
d*£Ut  à  la  guerre  en  1701,  démissionnaire  en  1708  1709. 


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330  LA  SUCCESSION  d'espagnb 

Le  point  noir  était  la  flotte,  qui  avait  périclité.  Les  finances 
avaient  été  placées,  comme  les  forces  militaires,  sons  le 
contrôle  de  Ghamillart,  bon  joneur  de  billard  et  hon- 
nête homme,  mais  qui  n'était  pas  de  taille  à  porter  le  double 
fardeau  de  Colbert  et  de  Louvois. 

L* Autriche  pourtant  crut  pouvoir  d*emblée  afironter  la 
lutte.  Elle  n'était  pas  sûre  d*avoir  toute  l'Allemagne  avec 
elle,  mais  au  moins  rien  ne  la  menaçait,  pour  le  moment,  à 
rOrient.  Et  surtout,  elle  avait  trouvé  un  général  dont  la 
valeur  compensait  la  difiérence  de  forces.  Parmi  les  neveux 
que  Mazarin  avait  «  placés  >  en  France,  se  trouvait  Eugène 
de  Savoie-Carignan  ^  Louvois  lui  enleva  une  survivance 
sur  laquelle  il  comptait,  pour  la  donner  à  un  bfttard  du  roi» 
et  le  «  petit  abbé  de  Savoie  »  passa  aussitôt  chez  l'Empereur. 
Il  venait  de  donner  sa  mesure  en  écrasant  les  Turcs  à 
Zentha  (1697).  Léopold  le  chargea  de  conquérir  le  Mila- 
nais, le  premier  morceau  de  la  succession  espagnole  qu'il 
revendiquât,  comme  terre  impériale.  Dès  1701,  Eugène  des- 
cendit en  Italie,  faisant  rouler  ses  canons  par  les  gorges  du 
Tyrol.  Catinat  ne  sut  pas  garder  les  passages,  et  Villeroy, 
qui  lui  succéda,  se  fit  prendre  à  Crémone  ;  la  ville,  il  est 
vrai,  échappa  aux  Impériaux.  On  chanta  à  Paris  : 

Français,  rendaz  grâoet  à  BeUone  : 
Votre  bonheur  est  sans  égal  ! 
Voui  avez  eonaenré  Crémone, 
Et  perdu  TOtre  général. 

Vendôme,  un  descendant  illégitime  de  Henri  IV,  pares- 
seux mais  génial,  remplaça  avantageusement  Villeroy  —  le 
seul  homme  que  Louis  XIV  ait  appelé  son  favori. 

Mais  l'essentiel  était  de  savoir  quel  parti  prendraient  les 
puissances  maritimes.  Guillaume  III  avait  reçu  la  nouvelle 
de  l'acceptation  du  testament  du  même  geste  que  la  reine 


1.  Fih    de  Maurice  de  SaToie-Carignan,  comte  de  Soissont,   et  d'O- 
lympe Mancîai. 


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LA  GRANDE-ALLIANCE  331 

d'Espagne  celle  du  traité  de  partage  :  il  avait  tout  cassé. 
Mais,  quelle  que  fût  lamitié  qui  le  liait  au  Pensionnaire 
Heinsius  S  il  ne  dirigeait  pas  absolument  à  sa  guise  les 
Hautes  Puissances.  En  Angleterre,  il  était  obligé  de 
compter  avec  le  Parlement.  Il  avait  fallu  l'incident  des 
places  de  la  Barrière  pour  décider  les  bourgeois  d'Ams- 
terdam à  se  réunir  à  TAutricbe  :  il  fallut  une  autre  provo- 
cation de  Louis  XIV  pour  entraîner  le  Parlement  d* Angle- 
terre. Guillaume  III  en  effet  était  moribond,  et  les  Anglais 
ne  voulaient  comme  souverain,  après  lui,  que  le  repré- 
sentant de  la  branche  protestante  des  Stuarts,  Anne  —  et 
après  elle  son  cousin  l'électeur  de  Hanovre.  Or,  quand 
Jacques  II  mourut  à  Saint-Germain  (1701),  Louis  n'hésita 
pas  à  saluer  son  fils  Jacques  comme  roi  d'Angleterre  :  Guil- 
laume III  ne  survécut  que  peu  de  temps  à  cette  insulte,  qui 
rendit  la  guerre  nationale  en  Angleterre.  Il  mourut  en  1702  ; 
mais  le  même  esprit  anima  les  conseils  de  la  reine  Anne.  Le 
duc  de  Marlborough,  mari  de  la  favorite  Abigail  Masham, 
vint  aussitôt  mettre  ses  talents,  déjà  remarqués  par  Tu- 
renne,  au  service  des  alliés  du  continent. 

La  Grande- Alliance  avait  un  auxiliaire  tout  trouvé  au 
cœur  de  la  France.  On  a  vu  que  les  Cévennes  recelaient  en- 
core des  protestants.  En  1702,  ces  malheureux  furent  saisis 
d'un  accès  de  rage  trop  explicable.  Les  milices  du  Langue- 
doc ne  suflSrent  pas  contre  les  Camiêards  (ainsi  nommés  des 
chemises  blanches  qui  leur  servaient  de  signe  de  ralliement). 
Finalement,  il  fallut  envoyer  contre  eux  un  nuiréchal  de 
France,  Villars,  dont  on  venait  d'apprécier  les  services  sur 
le  Rhin.  Son  cœur  de  soldat  fut  moins  dur  à  ces  exaltés  que 
celui  des  intendants  :  «  Ils  sont  Français,  écrivait-il,  très 
braves  et  très  forts  —  trois  qualités  qui  sont  bien  à  consi- 
dérer. »  Il  finit  par  obtenir  leur  soumission  :  «  Les  Cami- 
sards,  écrivait  Madame  le  20  mai  1704,  se  rendent  au  roi, 
demandant  tous  leur  grftce  :  400  se  sont  livrés  en  otage, 

1.  Heintius,  né  en  1640,  Pentionnaire  de  Hollande  de  1689  à  1720. 


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332  LA   SUCCESSION  D^BSPAONE 

500  demandent  à  quitter  le  pays  avec  leurs  biens.  »  Les  alliés 
n'avaient  pas  su  tirer  parti  de  cette  diversion. 


II 
La  guerre  de  1701  à  1707. 

Louis  XIV  avait  commencé  la  lutte  par  une  offensive  d'a- 
bord générale,  mais  qui  se  concentra  bientôt  sur  TÂllema- 
gne.  Il  trouvait  là  une  aide  inappréciable  de  la  part  de  l'élec- 
teur de  Bavière,  qui  ne  voulait  à  aucun  prix  laisser  la 
succession  d'Espagne  à  l'Autriche.  La  haute  vallée  du 
Danube  revit  donc  les  troupes  françaises,  comme  au  temps 
delà  guerre  de  TrenteÂns  :  un  instant  on  parla  de  marcher 
sur  Vienne.  Mais  les  alliés  avaient  compris  cette  fois  quelle 
imprudence  il  y  avait  à  disperser  l'attaque  sur  tous  les 
points  à  la  fois,  comme  dans  la  guerre  précédente  :  Marl- 
borough  remonta  le  Rhin,  puis  le  Main  pour  venir  se  joindre 
à  Eugène,  revenu  d'Italie  sur  le  Rhin.  Ces  deux  chefs 
s'étaient  compris  au  premier  coup  d'oeil  :  «  Mylord  Marlbo- 
rough,  écrivait  Eugène,  c'est  un  homme  qui  a  beaucoup 
d'esprit,  de  la  bravoure,  fort  bien  intentionné  et  grande 
envie  de  faire  quelque  chose,  d'autant  plus  qu'il  serait  perdu 
en  Angleterre  s'il  retourne  sans  avoir  rien  fait.  »  L'armée 
française  fut  assaillie  à  Hochstaedt,  au  moment  où  elle  pas- 
sait le  Danube  :  une  partie  échappa,  mais  10.000  hommes,  à 
Blenheim,  mirent  bas  les  armes  (août  1704).  C'était  la 
première  défaillance  grave  :  elle  allait  se  répéter. 

Non  seulement  c*en  était  fait  de  l'offensive  en  Allemagne, 
mais  l'électeur  de  Bavière  fut  dépouillé  de  ses  Etats,  mis 
an  ban  de  l'Empire.  Peu  après,  l'Alsace  revit  les  Allemands, 
que  le  duc  de  Lorraine  heureusement  n'appuya  pas  :  ils 
furent  d'ailleurs  arrêtés  par  les  retranchements  élevés  sur 
la  Lauter.  Les  forces  principales  restèrent  engagées  aux 
ailes. 


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LES   PREMIERS   DÉSASTRES  333 

Marlborough  était  retourné  aux  Pays-Bas,  où  Villeroy 
était  déjà  réduit  à  défendre  la  ligne  de  la  Sambre.  Le  choc 
se  produisit  à  Ramillies  (mai  1706)  :  on  vit  là  de  nouveau, 
comme  à  Neerwinden,  une  artillerie  supérieure  attaquée  à 
la  baïonnette  par  l'infanterie,  mais  cette  fois  l'expérience  fut 
faite  aux  dépens  des  Français.  C'était  la  perte  des  provinces 
belges.  Les  Etats  de  Brabant  reconnurent  le  prétendant 
antrichien  sous  le  nom  de  Charles  III,  à  la  condition  qu'ils 
garderaient  leurs  privilèges.  C'est  à  ce  moment  que  la  Bel- 
gique, par  un  entraînement  très  réel,  est  devenue  autri- 
chienne pour  un  siècle  :  on  vit  là  combien  la  fidélité  tradi- 
tionnelle aux  Habsbourg  avait  laissé  de  traces  dans  les 
âmes.  Il  était  superflu  de  maintenir  la  fiction  de  l'autorité 
espagnole  :  Louis  XIV  mit  des  Français  dans  les  dernières 
places  qui  tenaient  encore. 

Eugène,  cependant,  avait  repris  le  commandement  en  Ita- 
lie, dans  des  conditions  biçn  meilleures  qu'en  1702.  En 
effet,  le  duc  de  Savoie  trahissait  depuis  longtemps  déjà  les 
deux  couronnes.  Vendôme  reçut  Tordre  secret  de  désar- 
mer les  contingents  savoyards  et  piémontais.  Il  convoqua  son 
armée  pour  une  revue,  noya  le  contingent  de  Victor-Âmédée 
dans  ses  régiments^  et  le  désarma  avec  rapidité  et  bonheur. 
Le  duc  exaspéré  proclama  aussitôt  sa  défection  (1703). 
On  vint  l'assiéger  dans  Turin  ;  mais  Vendôme  avait  été  rem- 
placé par  Philippe  d'Orléans,  neveu  du  roi,  et  Marsin,  le 
vaincu  d*Hochstaedt.  Ils  laissèrent  Eugène  filer  le  long  du 
Pô,  et  furent  assaillis  dans  leurs  retranchements  (1706)  : 
Marsin  fut  tué,  et  l'armée  du  duc  d'Orléans  repassa  les 
Alpes  en  désordre.  Le  Milanais  était  perdu,  et  Naples  par 
contre-coup  ;  en  Italie  comme  en  Flandre,  le  rejeton  des 
Habsbourg  fut  mieux  reçu  que  n'avait  été  le  Bourbon.  La 
frontière  française  du  Sud-EIst  était  ouverte. 

Et  déjà  l'on  ressentait  les  effets  de  la  décadence  de  la  marine . 
Nos  corsaires  nuisaient  considérablement  au  commerce 
anglais  et  hollandais,  mais  les  flottes  des  deux  puissances 
cernaient  la  péninsule  espagnole  :  une  seule  bataille  leur 
fut  livrée,  à  Malaga  (1704),  et  elle  fut  malheureuse.  Les 


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334  LA  SUCCESSION  D*BSPAGNE 

Anglais  s'installaient  à  Gibraltar,  à  Port-Mahon.  Sous  o«tte 
pression,  le  Portugal  s'était  ouvert  à  enx  (traité  deMèthuen, 
1703),  et  depuis  ils  en  restèrent  les  protecteurs  impérieux. 
La  Catalogne  s'insurgea,  et  Charles  III  fut  salué  roi  à  Barce- 
lone. Mais  les  Castillans  voyaient  dans  Philippe  V  leur  roi 
national  :  quand  les  alliés  voulurent  aborder  le  massif  pla- 
teau, Bervrick,  un  réfugié  Irlandais  devenu  généralfrançais» 
les  arrêta  à  Almanza  (1707).  En  même  temps,  l'action  de  la 
flotte  anglaise  contre  Toulon,  combinée  avec  une  attaque 
d'Eugène,  échouait. 

Nombreux  et  graves  étaient  les  échecs  déjà  subis  en  1707* 
Précisément  alors,  une  diversion  importante  s'annonça  à 
l'Est.  Le  roi  de  Suède  Charles  XII,  attaqué,  au  commence- 
ment de  son  règne,  par  une  coalition  du  Danemark,  de  la 
Pologne  et  du  tzar  de  Russie,  Pierre  I^,  avait  bousculé  Danois 
et  Russes,  et,  conquérant  la  Pologne,  en  avait  traqué  le  roi 
jusque  dans  son  électorat  de  Saxe.  Il  était  à  Altranstadt» 
sur  l'Elbe,  et  les  Français  espérèrent  un  moment  lui  voir  re- 
prendre le  rôle  de  Gustave-Adolphe  :  mais  les  sympathies 
protestantes  du  Suédois  l'écartaient  maintenant  de  la  France» 
et  d'ailleurs  il  n'avait  pas  de  querelle  avec  l'Empire.  Il 
se  retourna  contre  la  Russie,  dont  personne  encore  ne  soup- 
çonnait la  force  naissante  :  ce  fut  lui  qui  l'éprouva  (bataille 
de  Poltava,  1709). 


III 
La  guerro  de  1707  à  1713. 

Dès  les  premiers  désastres,  Louis  XIV  avait  tenté 
d'ouvrir  des  négociations  avec  les  Hollandais,  qu'il  snppo* 
sait  particulièrement  fatigués  par  la  guerre.  Les  pour- 
parlers devinrent  plus  sérieux  lorsque  l'hypothèse  d'une  di- 
version suédoise  fàt  définitivement  écartée.  Le  roi  espérait 


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LES  NÉGOCIATIONS  335 

certainement  gagner  la  Hollande  par  la  cession  des  Pays- 
Bas  :  les  Hollandais  ne  tenaient  pas  à  voir  les  terres  d'Em- 
pire les  entourer  complètement,  et  ils  commençaient  à  se 
sentir  devenir,  vis-à-vis  de  l'Angleterre,  «  une  chaloupe 
dans  le  sillage  d'un  vaisseau  de  haut  bord.  »  Mais  ils  ne  pou- 
vaient traiter  seuls  :  le  Pensionnaire  Heinsius,  héritier  de 
Guillaume  d*Orange,  c  triumvir  »  avec  Eugène  et  Maribo- 
rongh,  les  rivait  à  la  coalition. 

En  1708,  les  Français  eurent  un  moment  l'espoir  de  re- 
prendre la  Belgique.  Les  alliés  avaient  eu  l'imprudence  de 
confier  la  garde  du  pays  aux  Hollandais  et  non  aux  Impé- 
riaux :  Gand,  Bruges,  d'autres  villes,  en  ressentirent  un 
profond  dépit,  et  préférèrent  rappeler  nos  troupes,  c  Les 
Etats,  écrivait  Marlborongh  inquiet,  en  ont  usé  si  mal  avec 
ce  pays-ci,  que  je  crains  que  toutes  les  villes  ne  nous  jouent 
le  même  tour  que  Gand.  »  Le  duc  de  Bourgogne,  qui  com- 
mandait Tarmée,  aurait  pu  profiter  de  la  situation  ;  mais  un 
dissentiment  entre  lui  et  Vendôme,  qui  l'accompagnait,  se 
traduisit  par  des  lenteurs  dont  Marlborough  profita.  Les 
Français  furent  battus  sur  l'Escaut,  à  Audenarde  (1708),  et 
reculèrent  sur  la  frontière.  Lille  même,  une  des  plus  glo- 
rieuses conquêtes  du  règne,  le  chef-d'œuvre  de  Vauban,  fut 
assiégée.  Les  Français  s'efforcèrent  de  couper  les  alliés  de 
leurs  communications  :  pendant  un  mois,  ceux-ci  ne  reçurent 
pas  une  lettre.  Mais  on  n'osait  plus  livrer  bataille,  et 
Bonfflers,  qui  commandait  la  place,  dut  capituler.  La  cein- 
ture de  Vauban  était  rompue  en  un  point. 

Pour  comble,  l'hiver  fut  terrible  (janvier-février  1709). 
Madame  écrivait  en  Hanovre  :  c  On  peut  à  peine  boire.  Le 
vin  et  l'eau  gèlent  près  du  feu  :  tout  ce  qu'on  veut  manger 
est  gelé  ;  de  ma  vie  je  n'ai  vu  un  hiver  aussi  rude.  » 
L'ambassadeur  vénitien  estimait  à  deux  millions  d'âmes  la 
diminution  de  population  depuis  10  ans.  Louis  XIV,  cette 
fois»  ouvrit  des  négociations  générales,  et  offrit  de  sérieuses 
concessions  :  mais  les  alliés,  pour  accorder  seulement  un 
armistice,  exigeaientquePhilippeV  cédât  tonte  la  monarchie 
espagnole  !  Tout  fat  rompu. 


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336  LA  SUCCESSION  d'espagnb 

Eugène  et  Marlborough  s'avancèrent  sur  nous  après  la 
rupture  des  préliminaires,  passant  entre  l'Escaut  et  la  Sam- 
bre  :  ils  se  heurtèrent  à  Villars  et  à  Boufflers  à  Malplaqnet 
(septembre  1709),  où  se  livra  la  plus  sanglante  bataille  du 
siècle.  Mais  les  alliés  perdirent  21.000  hommes,  les  Français 
seulement  9.000.  Quoique  le  champ  de  bataille  eût  été 
cédé,  on  vit  tout  de  suite  que  le  moral  des  troupes  et  de  la 
nation  était  relevé. 

Louis  XIV  en  profita  pour  renouveler  les  négociations  à 
Gertruydemberg  (1710).  Il  se  heurta  à  des  prétentions 
plus  exorbitantes  encore  que  précédemment,  aggravées  de 
procédés  qui  attirèrent  aux  Hollandais  cette  réponse  d'un 
plénipotentiaire  français  :  «Parbleu  1  Messieurs,  on  voit  que 
vous  n'êtes  pas  accoutumés  à  vaincre  1  »  On  voulait  que  le 
roi  de  France  mît  ses  troupes  au  service  des  alliés  pour 
renverser  son  petit-fils.  Le  roi  avait  fait  lire  l'ultimatum  de 
1709  dans  toutes  les  paroisses  ;  cette  fois  il  conclut  par  cette 
phrase  lapidaire  :  <  Puisqu'il  faut  la  guerre,  j'aime  mieux  la 
faire  à  mes  ennemis  qu'à  mes  enfants.  » 

Il  avait  touché  le  fond  de  ses  humiliations.  Philippe  V 
s'était  jusqu'à  présent  maintenu  tant  bien  que  mal  en  Cas- 
tille.  Après  la  rupture  des  conférences,  Stanhope  et  Stah- 
remberg,  qui  avaient  20.000  hommes,  firent  un  effort  déci- 
sif contre  lui.  Mais  il  était  bien  conseillé  par  Vendôme^  et 
parvint  à  couper  en  deux  les  ennemis  ;  Stanhope  mit  bas 
les  armes  à  Brihuega,  et  Stahremberg,  resté  seul,  fut  vi- 
goureusement attaqué  à  Villaviciosa  :  Saint-Simon  attribue 
aux  Espagnols  de  Valdecafias  et  de  Mahony  le  succès  de  la 
journée  (décembre  1710).  Philippe  rentra  dans  Madrid. 

Déjà,  un  événement  bien  plus  grave  se  préparait.  L'An- 
gleterre s'était  jetée  dans  la  guerre  avec  une  ardeur  qu'ex- 
pliquait la  crainte  d'une  restauration  des  Stuarts,  et  elle  en 
avait  retiré  de  grands  avantages,  tels  que  Toccupation  de 
Gibraltar  et  de  Port-Mahon,  celle  de  nombreuses  colonies 
françaises,  etc.  Elle  était  satisfaite,  et  en  1711  prit  Tinitia* 
tive  de  pourparlers  séparés  avec  Louis  XIV.  Le  prétendant 


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MALPLAQUET,  TILLAVICIOSÀ,  DBNAIN  337 

Charles  d'Autriche  venait  de  monter  sur  le  trône  impérial 
par  la  mort  prématurée  de  son  frère  Joseph  (1711),  et  les 
Anglais  ne  tenaient  nullement  à  voir  l'Espagne  et  l'Empire 
unis  de  nouveau  dans  une  même  main.  Un  ministère  tory 
remplaça  le  ministère  whig,  Marlborough  fut  disgracié,  et 
Bolingbroke,  le  nouveau  ministre  de  la  reine  Anne,  rap- 
pela aussitôt  les  contingents  anglais  qui  servaient  aux  Pays- 
Bas  (ces  contingents  d'ailleurs  étaient  seulement  soldés 
par  l'Angleterre  ;  ils  étaient  de  nationalité  allemande, 
et  Eugène  parvint  à  les  retenir  en  partie.)  —  Les  Anglais 
demandaient,  comme  prix  de  leur  défection,  l'expulsion 
du  prétendant  Stuart  de  la  France,  des  concessions  com- 
merciales importantes  de  la  part  des  «  deux  couronnes  »,  et 
surtout  l'assurance  formelle  que  le  duc  d'Anjou  renoncerait 
à  tous  ses  droits  en  France.  Pour  s'assurer  que  la  renon- 
ciation serait  effective,  Bolingbroke,  très  habilement,  fit 
substituer  d'une  manière  précise,  aux  droits  de  Philippe  V, 
ceux  de  la  maison  d'Orléans,  intéressée  ainsi  à  Tobservation 
de  la  clause  (dès  ce  moment,  des  deuils  répétés  avaient 
rapproché  Philippe  d^Orléans  du  trône).  Pour  le  surplus, 
l'Angleterre  demandait  simplement  des  places  de  sûreté 
pour  la  Hollande  aux  Pays-Bas  (ce  qu'on  appelait  la  Bcu*" 
riéré)^  —  et  le  Milanais  pour  l'Autriche,  <  aux  frais  de  la- 
quelle la  paix  sera  faite,  commela  guerre  Ta  été  aux  nôtres,  » 
dit  joliment  Bolingbroke. 

On  comprend  que  la  Hollande  et  l'Autriche  répugnassent 
à  une  telle  paix.  Leur  armée,  sous  Eugène,  était  maintenant 
établie  aux  sources  de  la  Sambre  et  de  la  Scarpe,  prête  à 
pousser  dans  la  vallée  de  TOise.  Mais  Villars  sut  en  voir  le 
point  faible  :  les  lignes  qui  reliaient  le  corps  principal  aux 
magasins  ;  il  le  força  à  Denain  (juillet  1712).  On  revit  des 
drapeaux  ennemis  à  Notre-Dame. 

Cette  fois,  les  Hollandais  s'humanisèrent.  Les  conférences 
définitives  s'étaient  ouvertes  à  Utrecht,  où  fut  signé  le  traité 
en  1713.  Louis  XIV  gardait  ses  conquêtes  continentales, 
Strasbourg,  Lille,  et  faisait  seulement  aux  colonies  des  con- 
cessions sur  lesquelles  nous  reviendrons.  Philippe  Vgardait 

B8QVISSB  HIST.  DB  PRANCB.  15 


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S38  jjl  succession  d'sspagnb 

l'Espagne  et  les  Indes»  moyennant  certaines  tolérances  com- 
merciales, comme  le  vaisseau  de  permission^.  Les  Anglais 
et  les  Hollandais  profitaient  de  tontes  ces  concessions;  en 
entre,  on  reconnaissait  au  dnc  de  Savoie,  proclamé  roi,  les 
Deux-Siciles.  L'Autriche  recevait  seulement  la  Belgique  et 
le  Milanais. 

Elle  n^était  pas  encore  résignée,  et  Eugène  se  retrouva  en 
présence  de  Villars  sur  les  Vosges.  Mais  la  moitié  des  cer- 
cles de  l'Empire  n'avaient  plus  envoyé  de  troupes  :  et  sur- 
tout, le  meilleur  soutien  de  l'Empereur,  le  Brandebourgeois 
(reconnu  roi  de  Prusse  depuis  1701),  était  occupé  à  partager 
avec  les  Danois  et  les  Russes  les  dépouilles  de  Charles  XII, 
détenu  chez  les  Turcs.  L'Allemagne  ne  pouvait  rien  par  elle- 
même  :  à  Rastadt,  puis  à  Bade  (1714),  elle  contresigna  le 
traité  d'Utrecht.  L'électeur  de  Bavière  recouvra  ses  Etats. 

La  France  arrivait  au  but  haletante,  mais  elle  arrivait.  Un 
Bourbon  était  sur  le  trône  d'Espagne  ;  on  espérait  que  cette 
nation  allait  être  amie  pour  toujours,  et  qu'elle  ne  tarderait 
pas  à  se  relever.  Nous  examinerons  tout  à  Theure  les  con- 
séquences de  la  situation  nouvelle  au  point  de  vue  maritime. 
Une  seule  des  concessions  faites  dans  ce  domaine  blessa 
cruellement  la  nation  :  la  démolition  des  fortifications  de 
Dunkerque,  exigée  par  les  Anglais.  L'ambassadeur d* Angle- 
terre voulait  même,  au  nom  de  son  gouvernement,  y  ajouter 
la  défense  de  creuser  un  canal  à  Mardyk  :  c  Monsieur  l'am- 
bassadeur, lui  dit  le  roi,  j'ai  été  le  maître,  toujours  chez 
moi,  souvent  chez  les  autres,  quelquefois  chez  vous  :  ne 
m'en  faites  pas  souvenir.  »  Il  serait  fâcheux  que  le  mot  ne  fût 
pas  historique  :  il  termine  bien  le  grand  règne. 


1.  On  sait  qne  In  colonies  espagnoles  étaient  fermées  en  principe  au 
commerce  étranger.  On  permit  aux  Anglais  d'y  envoyer  nn  Taisseaa 
par  an. 


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FIN  DB  LA  OUBRRB,  CONSÉQUENCES         339 
IV 

Z«a  fin  de  Xiouis  XZV. 


Rentrons  à  Versailles,  où  les  nouvelles  de  cette  longue 
guerre  apportaient  des  tristesses  répétées,  supportées  avec 
une  constance  qui  prenait  de  plus  en  plus  un  caractère  reli- 
gieux. Ceci  était  surtout  une  conséquence  de  Finfluence  de 
M°^  de  Maintenon,  qui  en  était  venue  à  demander  des  mira- 
cles à  la  lointaine  patronne  de  Paris.  On  sait  déjà  que  cet 
état  d'esprit  de  la  cour  se  traduisit  par  des  rigueurs  nou- 
velles contre  les  jansénistes. 

Quant  au  pays,  les  charges  militaires  n'atteignaient  pas 
encore  l'ensemble  de  la  population,  et  c'est  surtout  par  ses 
conséquences  financières  que  la  guerre  se  faisait  sentir  : 
en  1706,  le  budget  des  dépenses  fut  de  196  millions,  dont  100 
millions  pour  l'extraordinaire  des  guerres  (12  millions 
pour  le  pain  des  soldats).  Louis  XIV  eut  recours  au  moyen 
préconisé  par  les  réformateurs  économistes,  la  taxe  directe  ; 
mais  au  lieu  de  faire  du  dixième  un  impôt  de  remplacement, 
il  l'ajouta  purement  et  simplement  aux  charges  terribles  qui 
pesaient  déjà  sur  le  pays. 

Il  expiait  toujours  davantage  l'incapacité,  où  l'avait  ré- 
duit l'improbité  constante  de  son  gouvernement,  d'établir 
un  crédit  d'État  sérieux.  Il  lui  fallait  acheter  à  grands  frais 
le  crédit  de  banquiers,  même  huguenots,  même  étrangers. 
Ici  se  place  la  scène  fameuse  avec  Tun  d'eux,  Samuel  Ber- 
nard. En  1708,  le  contrôleur  général  Desmarets  ne.  pouvait 
plus  obtenir  de  celui-ci  la  moindre  avance.  Alors  il  Finvita 
chez  lui,  et,  comme  par  hasard,  le  roi  passa.  Il  engagea  la 
conversation,  et  brusquement  dit  à  Bernard  :  «  Vous  êtes 
bien  homme  à  n'avoir  jamais  vu  Marly  ^  ;  venez  le  voir  à 

1.  Cliâtean  ékivé  an  nord  de  Venaillet  en  1684  et  ponr  lequel  le  rei, 
à  la  fin  de  son  règne,  montrait  nne  préférenee  marqnée. 


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340  lA  SUCCESSION  d'bspagnb 

ma  promenade,  je  vous  rendrai  après  à  M.  Deamarets.  »  La 
promenade  satisfit  Bernard,  <  car  d'abordée  il  lui  dit  [à 
Desmarets]  qu'il  aimait  mienx  risquer  sa  ruine  que  de 
laisser  dans  Tembarras  un  prince  qui  venait  de  le  combler 
et  dont  il  se  mit  k  faire  des  éloges  avec  enthousiasme.  » 
C'est  surtout  le  mal  financier  qui  a  inspiré  les  idées  de  ré- 
forme politique  dont  on  verra  l'éclosion  au  lendemain  même 
de  la  disparition  du  roi. 

Les  deux  traits  que  nous  rencontrons  à  la  cour  et  dans  le 
pays,  la  dévotion  de  plus  en  plus  étroite  et  les  rêveries  réfor- 
matrices, se  mêlaient  chez  le  prince  que  la  vieillesse  du  roi 
et  l'âge  avancé  du  Dauphin  pouvaient  appeler  au  trône  de 
France  :  le  duc  de  Bourgogne.  Lorsque  le  Dauphin  fut  en- 
levé par  la  petite  vérole  en  1711,  on  crut  un  moment  que 
l'élève  deFénelon  seraitroi.On  prévoyait  un  règne  pacifique, 
avec  des  réformes  libérales  et  aristocratiques.  Mais  la  du- 
chesse de  Bourgogne  succomba  à  son  tour  à  la  terrible  ma- 
ladie en  1712,  et  le  duc  lui  survécut  peu.  Ils  avaient  perdu 
deux  enfants,  le  troisième  résista  au  mal  et  aux  médecins  — 
malheureusement,  car  ce  sera  Louis  XV. 

Le  vieux  roi  se  préoccupa  de  lui  constituer  un  conseil 
de  régence.  Il  ne  pouvait  en  confier  la  présidence  qu'à  son 
neveu,  Philippe  d'Orléans,  que  la  voix  publique  accusa, 
un  moment,  d'avoir  multiplié  les  deuils  dans  la  famille 
royale.  Louis  XIV  ne  laissait  pas  de  craindre  ce  prince 
<  libertin  »  dans  tous  les  sens  du  mot.  Il  avait  depuis 
longtemps  fait  une  place  éminente,  scandaleuse  au  juge- 
ment de  beaucoup,  à  ses  bâtards,  les  <  légitimés  »,  duc  du 
Maine,  comte  de  Toulouse,  etc.  Surtout  il  comptait  encore 
pouvoir  guider  lui-même  les  premiers  pas  du  futur  roi.  On 
répandait  à  tort  le  bruit  que  sa  pensée  faiblissait  : 

c  Ce  sont  d'abominables  mensonges,  écrit  Madame  ;  notre  roi 
n*est  pas  du  tout  en  enfance  ;  il  a  encore,  Dieu  soit  loaé,  sa  bonne 
tête.  Je  radote  pins  que  Sa  Majesté,  car  je  perds  complètement  la 
mémoira.  » 


I 


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PIN  DE  LOUIS  XIV  341 

A  la  fin  d'août  1715,  pourtant,  l'apoplexie  lui  donna  un 
premier  avertissement  :  il  se  prépara  avec  calme,  et  partit 
le  1^  septembre  1715,  —  le  dernier  de  son  <  siècle  ^,  qua- 
rante ans  après  Turenne,  trente  ans  après  Condé,  dix  ans 
après  Bossuet,  sept  ans  après  Hardouin-Mansart. 

L'intérêt  dramatique  du  long  règne  de  cet  homme,  dont 
le  nom  est  si  intimement  associé  à  l'apogée  du  pays,  l'éclat 
du  début,  la  majesté  douloureuse  de  la  fin,  ont  toujours 
captivé  l'attention  des  historiens.  Il  occupe  une  place 
unique,  parce  que  la  destinée  de  la  France  a  vraiment, 
un  moment,  dépendu  de  lui  autant  qu'une  destinée  de 
peuple  peut  dépendre  d'un  homme.  Il  faut  pourtant  le 
replacer  avant  tout  dans  la  série  nationale  à  laquelle  il 
appartient,  et,  se  rappelant  toujours  en  quel  état  il  avait 
pris  la  France,  examiner  en  quelle  situation  il  la  laissait. 


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CHAPITRE  VI 

LA  FRANCE  EN  1715  < 


I.  La.  tieillb  France.  —  L'unité  françaîae.  —  La  cour.  —  L'Église.  - 
La  noblesse.  —  Les  «  officiers  D.  —  Le  peuple.  —  Les  intendants. 

IL  Lk  continent.  —  Les  frontières  de  TEst,  T Alsace.  —  Les  alliances. 
—  La  France  première  puissance  militaire. 

III.  La  mer.  —  Colbert,  la  Hollande  décline.  ->  La  France,  pays  agri- 
cole, et  Ifi  commerce.  —  Le  Levant,  Marseille.  —  Le  commerce  du 
Nord,  des  Indes  orientales,  des  Antilles,  du  Canada,  de  l'Amérique 
du  Sud  ;  Nantes.  —  Industrie. 

Le  déclin  de  la  marine  de  guerre. 


En  1661,  la  France  nous  était  apparue  identifiée  à  un 
homme  comme  elle  ne  l'avait  jamais  été,  et  en  mesure  de 
s'engager  à  fond  dans  la  voie  qu'il  ouvrirait  à  son  expansion 
nécessaire.  54  ans  avaient  été  donnés  à  Louis  XIV  pour 
choisir  cette  voie,  s'y  tenir  ou  en  dévier  :  si  nous  avons 
suivi  les  faits  pas  à  pas,  c'est  avec  l'intention  de  faire,  dans 
la  direction  adoptée,  la  part  de  l'homme  et  celle  des  cir- 
constances. Il  reste  à  voir  quel  fut  le  résultat,  et  quelle 
place  la  France  occupait,  à  tous  égards,  dans  le  monde  du 
XVIII*  siècle. 

I 
La  vieille  France. 

Un  premier  trait  est  frappant  :  le  progrès  de  la  cohé- 
sion nationale  à  travers  toutes  les  vicissitudes  de  ce    long 

1.  Heinricb,  Im  Louisiane  ;  Préoost  hiêtorien  de  la  Loaisieuie. 


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LA  8O0MISSION  AU  ROI  343 

règne.  Rien  n*a  impressionné  les  étrangers,  contempo- 
rains on  postérité,  comme  Tanité  française.  Tandis  que 
les  princes  allemands  suivaient  chacun  leur  politique 
personnelle,  tandis  que  les  membres  de  l'aristocratie  an- 
glaise, jusqu'à  Marlborough,  acceptaient  l'argent  de  la 
France,  jamais  l'idée  ne  vint  de  corrompre  un  plénipoten- 
tiaire, ni  de  débaucher  un  corps  de  troupes  français.  On 
sait  à  quelles  odieuses  persécutions  a  résisté,  presque 
jusqu'au  bout,  la  fidélité  des  huguenots  eux-mêmes.  Quand 
vinrent  les  désastres,  au  jour  sombre  de  Malplaquet  (1709), 
les  généraux  alliés  entendaient  avec  émotion  sortir  de 
toutes  les  poitrines  ce  cri  de  :  Vive  le  roi  1  «  que  les  Fran- 
çais poussent  toujours  dans  le  danger,  comme  slls  appe- 
laient leur  prince  à  leur  secours  ». 

Il  faut  indiquer  par  quelle  ligne  de  conduite,  par  quelles 
concessions  aussi,  Louis  XIV  s'est  assuré  cette  saisissante 
obéissance* 

Nous  passerons  rapidement  sur  la  cour,  ayant  déjà  dit 
Tessentiel.  C'est  là  que  le  Grand  Roi  nous  a  été  rendu  fa- 
milier par  les  récits  de  M"«  de  Sévigné  et  de  Saint-Simon,  à 
Versailles,  au  milieu  de  cette  société  toujours  en  mouvement 
qui  déjà  constitue  un  peu  trop  pour  lui  la  nation,  maître  de 
maison  avant  d^être  souverain  : 

c  Jamais  on  ne  vit  d'homme  si  natm^Uement  poli,  ni  d'une  po- 
litesse si  fort  par  degrés,  ni  qui  distinguât  mieux  l'ftge,  le  sexe,  le 
rang,  depuis  les  réponses,  dés  qu'elles  dépassaient  le  :  Je  verrai, 
jusqu'au  sourire.  » 

C'est   un  bon  signe  qu'il  ait  été  aimé  davantage  par  ceux 
qui  l'approchaient  de  plus  prés  ^ 

Nous  avons  suffisamment  parlé  aussi  des  rapports  avec 
le  clergé.  Louis  XIV  l'avait  trouvé  docile,  et  l'eut  toujours 
avec  lui  contre  le  Pape  :  à  la  fin  seulement,  des  signes  de 
résistance    se   montrèrent.  Mais    il  lui  avait   fait    d'ex- 

1.  Exception  faite  pour  M»*  de  Maintenon,  qui  ne  l'aima  pas  :  «  de 
ses  deux  maris,  ce  fut  Scarroaqoi  fut  le  plus  regretté  »  (Arréde  Banne). 
Elle  lui  lurvéeut  quatre  ans. 


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344  LA  FRANCE  EN   1715 

trèmes  concessions  :  la  Révocation,  la  persécution  des  jan- 
sénistes. Elles  ne  lui  pesèrent  pas  :  la  foi  chez  lui  alla 
toujours  se  fortifiant,  depuis  l'époque  où  il  autorisait 
Tartufe  jusqu'à  celle  de  la  bulle  Unigenitus  ;  à  la  fin,  il 
n'eut  pas  de  peine  à  imiter  le  bigotisme  de  plus  en  plus 
étroit  de  M°*®  de  Maintenon,  qui  souleva  dans  son  entourage 
immédiat  de  naturelles  mais  excessives  réactions. 

Quoiqu'il  ait  toujours  éloigné  des  services  centraux  les 
grands  seigneurs  (il  ne  fit  d'exception  que  pour  le  duc  de 
Beauvilliers,  précepteur  du  duc  de  Bourgogne),  il  vit 
toujours  dans  la  noblesse  la  principale  force  de  sa  monar- 
chie. Il  lui  a  réservé  le  service  qui  lui  convenait  :  celui  des 
armes.  Il  eut  même  recours  à  la  vieille  institution  de  <(  l'ar- 
rière-ban  »  en  1674  :  mais  cette  expérience  montra  combien 
les  hobereaux  étaient  peu  propres  à  la  guerre  moderne .  Il 
tint  rigoureusement  la  main  à  l'exécution  des  èdits  sur  le 
dueU  et  arrêta  enfin  la  manie  qui  avait  coûté  tant  de  vies 
précieuses  dans  la  période  précédente  (1.000  gentilshommes 
sous  Mazarin,  prétend-on).  D'ailleurs,  les  guerres  conti- 
nuelles suffirent  largement  à  occuper  la  fougue  et  à  ré- 
pandre le  sang  de  la  noblesse  :  à  Malplaquet,  22  des 
premières  familles  françaises  furent  mises  en  deuil.  Ces 
tueries  ont  commencé  à  épuiser  un  ordre  qui  ne  se  renou- 
velait plus,  ni  assez  largement,  ni  surtout  par  la  sélection 
naturelle  :  la  sélection  militaire.  «  On  donna  la  permis- 
sion à  trop  déjeunes  gens,  dit  Voltaire  en  parlant  du  minis- 
tère de  Chamillart  (Siècle  de  Louis  XIV,  édition  de  1851, 
p.  187),  d'acheter  des  régiments  presque  au  sortir  de 
l'enfance,  tandis  que  chez  les  ennemis,  un  régiment  était  le 
prix  de  vingt  ans  de  service.  »  L'oisiveté  de  Versailles  con- 
tinua la  décadence  ;  la  littérature  sentimentale  et  démago- 
gique de  Jean-Jacques   devait  faire  le  reste. 

Louis  XIV  conserva  toujours  une  antipathie  assez  vive 
contre  les  parlementaires  :  depuis  la  fameuse  journée  qui 
clôtura  la  Fronde,  il  ne  reparut  devant  le  Parlement  de 
Paris  qu'en  1714,  pour  faire  enregistrer  son  testament. 
Mais  il  ne  toucha  pas  aux  privilèges  traditionnels  de  la 


\ 


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LA  VIEILLB  SOCIÉTÉ   FRANÇAISE  345 

magistrature  ni  de  l'ordre  des  c  officiers  »  en  général,  bien 
que  les  abus  de  la  vénalité  des  charges  lui  aient  été  plus 
d*une  fois  signalés  '.  II  n*a  pas  cherché  à  rendre  la  vie  à  ces 
organes  qui  s'atrophiaient,  à  utiliser  l'énorme  économie  de 
forces  que  représente  l'hérédité.  Il  se  borna  à  substituer 
aux  titulaires  des  charges,  dans  toutes  leurs  attributions, 
des  fonctionnaires  de  l'ordre  administratif.  Il  en  résulta 
cette  situation  particulière  que  lambassadeur  vénitien 
signale  quand  il  dit  qu'en  France^  <  personne  n'exerce  la 
charge  dont  il  est  pourvu  »  :  les  généraux  de  finances,  par 
exemple,  sont  réputés  «  agents  voyers  »,  mais  ce  sont  les 
subdélégués,  les  hommes  de  confiance  des  intendants,  qui 
font  les  routes. 

Louis  XIV  a  toujours  conservé  une  certaine  méfiance 
contre  la  population  frondeuse  et  chansonnière  de  Paris, 
défiance  qui  s'est  traduite  par  l'abandon  du  Louvre  pour 
Versailles  :  le  lieutenant  de  police  fut  institué  sous  son 
règne.  Dans  ses  négociations  avec  l'étranger,  quand,  par 
exemple,  Guillaume  III  lui  demanda  des  garanties  contre 
les  complots  jacobites  qui  pouvaient  se  tramer  sur  terri- 
toire français,  il  n'admit  jamais  qu'on  révoquât  en  doute 
l'obéissance  de  ses  sujets.  Pourtant,  il  se  refusa  toujours 
à  consulter  des  États  généraux  ou  même  des  notables  :  il  ne 
connut  <  l'esprit  des  populations  »  que  par  les  rapports  des 
intendants,  consultés  avec  méthode  à  partir  de  la  fin  du 
XVII*  siècle. 


1.  RappeloK»  qoe  ces  abus  ont  créo  parfois  des  loisirs  précieux.  La 
Fontaine  (1621-1095)  fut  maître  des  eaux  et  forêts,  et,  si  les  foréu  con- 
fiées à  ses  soins  lurent  mal  entretenues,  elles  lui  ont  inspiré  des  rêve- 
ries compensatrices.  Le  littérateur  Furetîère  le  déclarait  incapable  de 
distinguer  le  bois  de  grume  de  celui  de  marmenteau,  à  quoi,  Puretière 
ayant  été  rossé  par  M.  de  Guilleragues  pour  quelque  propos  di£fama- 
toire,  La  Fontaine  répondit  : 

Toi  qui  erois  Umt  MToir,  moreUlenx  Fnretière, 
Qui  décides  toi^oara,  et  sar  Umte  madère, 

Quand  de  tes  chicanes  ootré, 

Gaillenicaes  t'en!  rencontré  « 
Et,  friqppnnt  enr  ton  dos  comme  sor  nne  endome, 
Ent  i  ooaps  de  béton  secooé  ton  manteau, 
Ce  bétcm,  dis-le-nous,  était-ce  bois  de  gmme, 

Ou  Ùcn  du  bois  de  marmenteau  Y 

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346  LA  FRANCE  EN   1715 

Un  des  traits  les  plus  caractéristiques  du  règne  fat  en 
effet  rachèvement  de  cette  institution.  Nous  avons  yh  le 
rôle  décisif  et  caractéristique  Joué  par  ces  maîtres  des  re- 
quêtes, émanés  du  Conseil  d*  Etat  et  révocables  à  volonté, 
dans  l'affaire  des  huguenots  :  les  évêques,  dès  1698,  en 
vinrent  à  se  plaindre  de  leur  zèle,  et  Bossuet  rédigea  des 
instructions  pour  que  la  «  police  religieuse  »  leur  fût 
retirée.  Leurs  pouvoirs  étonnaient  les  étrangers  :  «c  Jamais, 
dira  Law,  je  n'aurais  cru  ce  que  j'ai  vu  ici.  Sachez  qu'il  n  y 
a  en  ce  pays  ni  ordres,  ni  parlements,  ni  droits.  Ce  royaume 
de  France  est  gouverné  par  trente  intendants  :  ce  sont  treete 
maîtres  des  requêtes,  commis  aux  provinces,  de  qui 
dépendent  le  malheur  ou  le  bonheur  de  ces  provinces.  » 
Plus  d'un  intendant  s'est  montré  administrateur  remar- 
quable. Mais,  dans  l'ensemble,  ce  corps  de  fonctionnaires, 
dans  lequel  la  servitude  n'était  pas  relevée  par  la  grandeur 
militaire,  manifestait  déjà  des  tendances  dangereuses  pour 
Tinitiative  des  Français  et  la  vitalité  du  pays,  tendances  qui, 
depuis  Louis  XIV,  en  passant  par  Napoléon,  et  jusqu'à  nos 
jours,  ne  devaient  pas  cesser  de  s'accentuer. 


II 
Le  continent. 

Nous  avons  tâché  de  montrer  comment  Louis  XIV  a  été 
amené  peu  à  peu,  au  dehors,  à  faire  dominer  les  préocca- 
pations  continentales.  Il  est  remarquable  que  ce  souverain, 
que  les  historiens  étrangers  comparent  volontiers  à  Attila 
ou  à  Napoléon,  s'est  toujours  regardé,  en  âme  et  cons- 
cience, comme  placé  dans  une  position  défensive.  Bossuet 
était  certainement  d'accord  avec  la  conception  du  roi  de 
France,  quand  il  le  peignait  comme  le  commandant  chargé 
de  la  défense  d'une  place  forte. 

Cette  place  forte,  Louis  l'a  rendue  plus  forte  encore.  Il 
avait  trouvé  TAlsace  conquise,  mais  il  assura  la  conquête 


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LES  FRONTIÈRES  347 

par  la  prise  de  Strasbourg,  et  la  laissa  consolidée.  L'assi- 
milation de  ce  pays,  préparée  par  Téclipse  du  patriotisme 
germanique,  était  chose  faite  à  sa  mort  : 

€  n  est  notoire,  écrit  un  Allemand  à  Eagène  et  à  Mariborongh 
en  1709,  que  les  habitants  de  rAlsace  sont  pins  français  que  les 
Parisiens,  et  que  le  roi  de  France  est  si  sûr  de  lenr  affection  à 
son  service  et  à  sa  gloire  qu'il  leur  ordonne  de  se  fournir  de  fusils, 
de  pistolets,  de  hallebardes,  d'épées,  de  poudre  et  de  plomb,  toutes 
les  fois  que  le  bruit  court  que  les  Allemands  ont  dessein  de  passer 
le  Rhin,  et  qu'ils  courent  ei^  foule  sur  les  bords  de  ce  fleuve  pour 
en  empêcher  ou  du  moins  en  disputer  le  passage  à  la  nation  ger- 
manique, au  péril  évident  de  leurs  propres  vies*  comme  8*ils 
aUaientau  triomphe.  > 

On  a  reproché  au  roi  d'avoir  rendu  la  Lorraine,  occupée 
pendant  60  ans  par  nos  troupes,  à  son  duc  héréditaire  ; 
mais  il  est  juste  d'igouter  que,  du  côté  du  Rhin  moyen,  la 
poursuite  de  la  c  frontière  naturelle  »  était  alors  beaucoup 
moins  imposée  qu'elle  ne  nous  le  paraît,  puisqu'à  cette 
époque  des  vassaux  impériaux  comme  l'évéque  de  Cologne 
étaient  alliés  ou  stipendiés  de  la  France. 

Sur  les  deux  ailes,  Louis  XIV  avait,  d*nne  part,  assujetti 
la  Franche-Comté  (derrière  laquelle  la  Suisse  restait  amie), 
d'antre  part  pris  un  tiers  de  la  Flandre,  où,  même  au  delà 
de  la  frontière,  des  sympathies  françaises  subsistèrent  an 
moins  dans  quelques  villes. 

Enfin,  les  frontières  conquises  avaient  été  hérissées  par 
Vaubande  forteresses  modernes,  qui,  dans  la  guerre  de  la 
Succession,  puis  à  la  fin  du  xviii*  siècle,  arrêtèrent  ici,  et 
là  filtrèrent,  Tinvasion  menaçante. 

Aux  Alpes,  Louis  XIV  avait  dû  laisser  la  Savoie  à  son 
roi  national.  En  revanche,  t  il  n'y  avait  plus  de  Pyrénées  »^ 
et  la  France  avait  ainsi  ses  derrières  assurés  en  cas  de 
guerre  nouvelle. 

On  a  vu  que  Louis  XIV  avait  tenté  d'introduire  une  mo- 
dification dans  la  politique  traditionnelle  de  nos  rois  à 
rOrient  :  à  la  Turquie  et  à  la  Suède,  il  aurait  voulu  substi- 
tuer^ comme  alliée,  la  Pologne.  On  s'obstinera,  après  lui, 


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àiS  LA  FRANCE  EN   1?1Ô 

à  s'appuyer  sur  ce  roseau  fléchissant  :  lui  n'avait  pu  encore 
deviner  la  Russie. 

En  somme,  la  France,  en  1715,  restait,  haut  la  main,  la 
première  puissance  militaire  d'Europe.  Après  les  désastres 
de  la  guerre  de  Succession,  Malplaquet,  plus  encore  que 
Villaviciosa  et  Denain,  avait  sauvé  Thonneur  : 

«  La  suite  des  malheurs  arrivés  depuis  quelque  temps  aux  armes 
de  Votre  Majesté,  écrivait  BouSQers  après  cette  bataille,  avait  telle- 
ment humilié  la  nation  française,  qu'on  n'osait  qnasi  plus  s'avouer 
Français  ;  j'ose  vous  assurer,  Sire,  qne  le  nom  français  n'a  jamais 
été  tant  en  estime,  et  peut-être  plus  craint  qu'il  l'est  présentement 
dans  toute  Farmée  des  alliés...  Il  nous  en  coûte  beaucoup,  et  ou 
ne  peut  s'empêcher  de  regretter  la  perte  de  tant  d'honnêtes  gens; 
mais  c'est  un  sang  bien  utilement  répandu,  et  il  faut  compter  pour 
une  grande  victoire  d'avoir  regagné  et  rétabli  l'honneur  et  la  ré- 
putation de  toute  une  nation.  » 

Trois  coalitions  regardées  en  face  avaient  valu  à  notre 
armée  la  même  réputation  dont  avait  joui,  cent  ans  aupara- 
vant, rinfanterie  espagnole,  et  la  France  n'avait  cédé  —  à 
moitié  —  que  devant  les  puissances  maritimes. 


m 

X«a  mer. 

Sur  ce  point  même,  il  convient  d'apporter  de  fortes  atté- 
nuations. 

La  situation  mondiale  de  la  France  n^existait  pas  encore 
au  xvi^  siècle  :  un  Français,  Jacques  Cartier,  avait  navigué 
sur  le  Saint-Laurent  au  temps  de  François  I®'  :  un  autre, 
Champlain,  avait  fondé  Québec  sous  Henri  IV,  mais  la 
colonisation  du  Canada,  pourtant  la  première  de  nos  posses- 
sions lointaines,  ne  faisait  que  commencer.  C'est  Richelieu 
qui  avait  créé  une  marine  de  guerre,  condition  indispensable 
à  lacquisition  et  à  la  conservation  de  postes  coloniaux. 
Fouquet,  en  instituant  le  droit  de  50  sous  partonneau,  avait 


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lE^OLITIQtJË   MONDIALE  349 

rendu  possible  la  naissance  d'une  marine  marchande.  Mais, 
dans  Tensemble,  Colbert  avait  trouvé  tout  à  faire  ou  à 
refaire  :  il  a  déployé  dans  ce  domaine  plus  d'activité  encore 
qu'ailleurs,  stimulé  par  sa  passion  de  dépasser  la  Hollande. 
La  marine  française  avait  connu  auparavant  des  hauts  et 
des  bas,  mais  elle  n'avait  jamais  compté  parmi  les  pre- 
mières du  monde  :  la  seconde  partie  du  xvii*  siècle  a  été,  là 
comme  partout,  un  moment,  non  seulement  d'apogée 
relative,  mais  d*apogée  absolue,  qu'on  ne  devait  plus  revoir 
même  au  temps  de  Choiseul  et  de  Suffren. 

Louis  XIV  s  est  intéressé  à  ces  efforts  par  naturelle  poli- 
tesse, par  conscience  de  son  devoir,  par  confiance  en  son 
ministre,  mais  a  mis  du  temps  à  en  comprendre  la  grandeur  : 

«  Je  nu  jamais  vu,  écrivait-il  naïvement  en  1680  après  une 
visite  à  Dunkerque,  d'hommes  si  bien  faits  que  les  soldats  et  les 
matelots,  et,  si  je  vois  jamais  beaucoup  de  mes  vaisseaux  ensemble, 
ils  me  feront  grand  plaisir.  Les  travaux  de  la  marine  sont  surpre- 
nants, et  je  n'imaginais    pas  les  choses  comme  elles  sont....  » 

Deux  fois,  nous  l'avons  vu  sacrifier  les  tarifs  protecteurs 
au  désir  de  la  paix  avec  la  Hollande  (1678,  1697).  Il  mon- 
tra plus  de  désinvolture  encore  en  1713,  en  cédant  Terre- 
Neuve  et  les  bouches  du  Saint-Laurent  aux  Anglais,  pour 
garder  Strasbourg. 

Dans  l'ensemble  pourtant,  il  est  certain  que,  le  princi* 
pal  adversaire  du  développement  maritime  français  étant,  en 
1661,  la  Hollande,  les  tarifs  protecteurs  avaient  été  en  vi- 
gueur assez  longtemps  pour  soulever  le  poids  sous  lequel 
elle  menaçait  d*étouffer  notre  industrie  et  notre  marine 
marchande  naissantes.  Au  reste,  à  la  fin  du  règne,  la  Hol- 
lande elle-même  avait  reculé  comme  puissance  maritime  de 
premier  plan,  écrasée  par  la  lutte  disproportionnée  qu'elle 
venait  de  soutenir,  et  qui  l'avait  jetée  dans  les  bras  de 
TAngleterre. 

Mais,  avant  d*aller  plus  loin,  il  faut  préciser  ce  qu'on 


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350  LÀ  FRANCE  BN   1715 

entend  en  parlant  du  développement  maritime  de  la  France. 

  la  fin  du  XVII*  siècle,  la  société  française  est  encore 
éminemment  c  terrienne  »,  an  sens  le  plus  propre  da  mot. 
Tout  d'abordy  Timmense  majorité  de  la  population  se  com- 
pose de  paysans,  qu'il  ne  faudrait  pas  tous  se  représenter 
d'après  le  portrait  trop  classique  de  La  Bruyère.  En  réalité, 
le  paysan  français  est  libre  dans  la  règle,  et,  dans  bien 
des  contrées,  le  paysan  propriétaire  n'est  pas  une  espèce 
inconnue  :  on  n'en  pourrait  dire  autant  pour  beaucoup  de 
pays  de  l'Europe. 

Les  seuls  revenus  solides  de  la  bourgeoisie,  et  surtout 
de  la  noblesse  et  du  clergé  (en  dehors  des  profits  des  char- 
ges et  des  pensions  du  roi),  viennent  des  biens-fonds  :  c'est 
surtout  par  la  diminution  de  ces  revenus  qu'on  se  sent 
atteint  à  la  fin  du  règne.  Bien  plus,  l'économie  ten  essence» 
(ou,  comme  nous  dirions,  en  nature)  a  encore  une  grande 
extension  :  la  dîmey  par  exemple,  que  prélève  le  clergé,  se 
prélève  sous  cette  forme,  et  Boisguillebert  discute  contre 
Vauban  (1707)  si  l'impôt  ne  devrait  pas  se  lever  de  même. 

Le  commerce  naturellement,  est  déjà  développé.  Mais  que 
d'entraves  il  supporte  encore  I  En  ce  qui  concerne  le  blé, 
d'abord,  les  provinces,  vivant  dans  une  crainte  permanente 
de  la  disette,  l'empêchent  de  sortir  autant  qu'elles  peuvent. 
Les  villes  tirent,  bien  entendu,  leur  nourriture  de  leur  ban- 
lieue, mais  elles  n'ont  pas  encore  besoin  d'un  grand  rayon 
d'approvisionnement  :  Paris  seul  compte  déjà  par  centaines 
de  mille  habitants.  Les  marchands,  en  général,  vendent  ce 
qu'ils  fabriquent  eux-mêmes  pour  les  besoins  de  la  consom- 
mation locale. 

On  ne  voit  pas,  dans  ces  conditions,  ce  qui  nécessiterait 
un  commerce  extérieur  actif  et  étendu  :  la  France  a  rare- 
ment besoin  de  blé,  elle  n'exporte  encore  que  peu  de  vins. 
Ce  qu'on  demande  surtout  au  commerce  extérieur,  c'est  de 
faire  entrer  dans  le  pays  de  l'argent^  et  c'est  le  Roi  surtout 
qui  ne  peut  se  passer  d'argent  :  pour  payer  sa  chambre, 
ses  troupes,  ses  artistes,  ses  maçons,  etc.,  il  faut  des  espèces 
immédiatement  disponibles.  Voilà  pourquoi,  en  France,  le 


 


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LE   COMMERCE  EXTÉRIEUR,  LA  MÉDITERRANÉE  351 

commerce  lointain,  le  commerce  maritime,  apparaît  comme 
une  affaire  essentiellement  politique  :  de  là  la  création 
répétée  de  compagnies  à  monopoles  qui  sont  des  institu- 
tions d'État,  le  protectionnisme  à  outrance,  etc. 

Voyons  rapidement  dans  quelles  directions  se  meut  le 
commerce. 


Il  y  en  a  deux  possibles,  la  Méditerranée  et  PÂtlan- 
tique,  et  la  première  avait  été,  jusque-là,  de  beaucoup  la  plus 
importante. 

Ce  n'est  pas  qu'elle  fût  très  sûre,  tant  s'en  faut.  On  a  vu 
les  efforts  répétés  faits  contre  les  pirates  barbaresques, 
dont  une  c  galère  »  au  moins  a  été  immortalisée  par  Molière. 
Il  faut  ajouter  que  les  corsaires  français  n'étaient  pas  en 
reste  avec  les  Turcs.  Un  certain  Paul  Lucas  nous  raconte 
entre  autres  Thistoire  suivante  : 

«  Le  4  juin  1708,  je  m'embarquai  sur  un  petit  vaisseau  anglais  qui 
allait  à  Livonme,  et  je  le  fis  d'autant  plus  volontiers  que  par  là  je 
n^avais  presque  rien  à  craindre  des  ennemis  de  l'État.  Je  me  per- 
suadais que,  portant  sur  moi  les  ordres  du  roi,  si  le  vaisseau  an- 
glais était  attaqué  par  quelque  Français,  je  serais  également  en 
sûreté,  et  que  des  gens  de  Sa  Migesté  ou  même  des  gens  de 
ma  patrie  n'auraient  garde  de  me  maltraiter...  » 

Hélas  I  un  corsaire  français  met  la  main  sur  le  vaisseau  ; 
Lucas  exhibe  ses  papiers  au  capitaine  Brémond  : 

«  Mais  il  me  dit  tout  net  que  mes  ordres  du  roi  étaient  une 
chanson...  que  j'étais  son  prisonnier,  que  c'était  à  lui  tout  ce  que 
j'avais,  et  que  chez  lui,  Français  ou  autre,  c'était  la  même  chose... 
Que  dire  à  un  corsaire  qui  ne  respire  que  le  pillage  et  le  sang,  et 
le  maître  absolu  dans  son  vaisseau  !...  » 

Ce  commerce  était  dangereux,  mais  profitable  : 

€  Milo,  raconte  le  célèbre  voyageur  Toumefort  (1656-1708),  abon- 
dait en  tontes  sortes  de  biens  dans  le  temps  que  les  corsaires 
francs  tenaient  la  mer.  Ils  amenaient  leurs  prises  en  cette- île, 
comme  à  la  grande  foire  de  l'Archipel  ;  les  marchandises  s'y  don- 
naient à  bon  marché  ;  les  bourgeois  les  revendaient  à  profit,  et  les 


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352  LA   FRANCE  EN    1715 

équipages  consommaient  les  denrées  da  pays.  Les  dames  y  trou- 
vaient leurs  avantages  ;  elles  ne  sont  pas  moins  coquettes  que  celles 
del'Ârgentiére...  » 

Ces  voyages  étaient  longs,  par  la  faute  des  vents  capri- 
cieux de  ces  parages  :  Tournefort  mit  40  jours  pour  aller 
de  Constantinople  à  Trébizonde.  Un  voyageur,  Chardin, 
pénétra  pourtant  jusqu'en  Perse,  et  en  rapporta  un  récit  de 
voyage  aussi  animé  que  celui  de  Tournefort. 

Après  les  c  bombarderies  »  de  Dnquesne,  après  la  guerre 
de  la  Succession,  le  commerce  du  Levant  trouva  un  peu  plus 
de  calme  :  la  concurrence  hollandaise  recula.  Marseille 
jouissait  d'un  monopole  qui  fut  attaqué  assez  vivement 
dans  une  assemblée  de  commerçants  réunie  vers  1710  :  elle 
prit  un  essor  que  la  grande  peste  de  1720  ne  devait  inter- 
rompre qu'un  moment. 

Le  commerce  par  1*  Atlantique  fut  plus  spécialement  une 
création  de  Colbert.  Il  se  portait  jusqu'alors  principalement 
vers  le  Nord  :  c'était  des  forêts  Scandinaves  que  venait  en 
grande  partie  le  bois  pour  la  marine.  Le  ministre  s'efforça 
de  rendre  les  chantiers  tributaires  de  nos  forêts.  Mais  il  fat 
question  un  moment  de  créer  un  grand  entrepôt  franco* 
anglais  à  Gothland,  au  milieu  de  la  Baltique.  Le  Havre  était 
en  communications  assez  réglées  avec  Dantzick. 

Mais  l'essentiel,  du  côté  de  l'Ouest,  était  d'établir  des  rela. 
tiens  avec  les  pays  lointains  d'où  les  Portugais,  les  Espa- 
gnols, les  Hqllandais,  avaient  tiré  jusque-là  les  épices  et 
l'or. 

Sur  la  route  de  l'Inde,  les  Français  avaient  été  des  précur- 
seurs jadis,  mais  c'est  au  xvu*  siècle  seulement  que  des 
vaisseaux  du  Havre,  de  Nantes,  de  Bordeaux,  reprirent  cette 
route.  Fort-Dauphin  à  Madagascar  fut  à  nous  dès  le  temps 
de  Richelieu,  et  Corée  en  1677  ;  35  vieux  canons,  préci- 
pités aujourd'hui  du  haut  des  rochers  où  s'élève  le  fort,  y 
rappellent  encore  le  temps  de  notre  splendeur.  L'adminis- 
trateur Brue  jeta  des  comptoirs  au  Sénégal.  On  arrivait  dans 


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LBS  INDBS  353 

l'Inde  méme^  oayerte  par  l'alliance  du  Portugal.  François 
Martin  y  fonda  Pondichéry,  plusieurs  fois  perdue  et  reprise 
dans  les  luttes  contre  la  Hollande  :  à  la  fin  du  règne,  elle 
comptait  40.000  habitants.  Mais  l'Inde  fut  jusqu'en  1707 
sous  le  gouvernement  d'Aureng-Zeyb,  qui  n'eût  pas 
toléré  d'établissements  européens  trop  envahissants  : 
c'est  le  démembrement  de  son  empire  qui  a  permis  à 
Dumas  (1735),  puis  à  Dupleix,  de  poursuivre  leurs  rêves  de 
conquête. 

Dans  les  t  Indes  occidentales  »»  nous  avions  pris  pied 
dès  le  temps  de  Richelieu  aux  Antilles  (Martinique,  Guade- 
loupe, Saint-Domingue,  etc.)  ;  mais  des  flibustiers  hardis 
s'étaient  fait  de  ces  fies  des  propriétés,  et  la  compagnie 
fondée  par  Colbert  dut  commencer  par  les  leur  racheter. 
Ces  petites  possessions  nous  sont  restées,  sauf  Saint-Chris- 
tophe, an  traité  d'Utrecht  (1713).  On  en  rapportait  du  sucre, 
et  on  y  portait  des  nègres. 

Au  Nord,  nous  avons  parlé  de  Tœuvre  commencée  par 
(krtier  etChamplain.  Elle  fut  le  point  de  départ  d'explo- 
rations brillantes  au  temps  de  Colbert.  Le  P.  Marquette 
explora  la  région  des  Lacs,  et  atteignit  le  Mississipi  :  il 
célébra  la  messe  dans  les  Prairies,  et  fit  acclamer  le  grand 
chef  français  dans  tous  les  pays  où  se  parlait  le  dialecte 
canadien.  Cavelier  de  la  Salle  acheva  la  reconnaissance  du 
Mississipi,  qu'il  descendit  jusqu'à  son  embouchure.  Il  fut 
assassiné  en  1687,  mais  tout  le  pays  qu'il  avait  découvert  et 
appelé  Louisiane  était  considéré  comme  nous  appartenant. 
On  a  vu  que  le  traité  d'Utrecht  livra  aux  Anglais  «  les 
portes  du  Canada  »,  mais  ils  durent  laisser  leurs  colonies 
des  bords  de  T  Atlantique  cernées  par  les  possessions  fran- 
çaises, qui  s'étendaient  des  bouches  du  Saint-Laurent  à 
celles  du  Mississipi  : 

«  Si  la  France,  avait  écrit  l'administrateur  d'Iberville  vers  1699, 
ne  se  saisit  de  cette  partie  de  TAmérique,  qui  est  la  plus  belle, 
ponr  avoir  une  colonie  assez  forte  pour  résister  à  celle  de  TAn- 
gleterre,  la  colonie  anglaise,  qui  devient  très  considérable, 
s'augmentera  de  manière  qne,  dans  moins  de  cent  années,  elle 


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354  LA  FRANCE  EN   1715 

sera  assez  forte  pour  se  saisir  de  TÂmérique,  et  en  chasser 
toutes  les  autres  nations.  » 

Là  comme  ailleurs,  la  France  était  destinée  à  fournir  les 
pionniers,  non  les  colons.  Colbert  avait  mis  en  bonne 
voie  le  peuplement  du  Canada  ;  mais,  pour  peupler  la  Loui- 
siane, il  fallut  employer  les  procédés  que  le  roman  de  Tabbé 
Prévost  a  rendus  célèbres  (Manon  Lescaut^  1733). 

L'Espagne,  toujours  en  guerre  contre  nous,  nous  avait 
fermé  hermétiquement  l'Amérique  du  Sud.  Nos  mar- 
chandises n'y  parvenaient  que  par  Tintermédiaire  de 
la  métropole,  mais  en  1686  il  y  en  avait  pour  30  ou  40  mil- 
lions engagés  dans  ce  domaine.  Le  grand  résultat  de  Tac- 
ceptation  de  la  succession  espagnole  devait  être  de  nous 
ouvrir  ce  continent.  Une  flotte  qui  ramenait  les  galions  du 
Pérou  en  Europe  subit  un  désastre  fameux  dans  la 
baie  de  Vigo  (1702),  mais  bien  d'autres  arrivèrent 
à  bon  port.  Les  Anglais  estiment  que  les  sommes  ainsi 
parvenues  en  France  ont  seules  permis  de  soutenir 
la  guerre  de  la  Succession  :  il  est  de  fait  que,  en  1708,  200 
millions  entrèrent  d*un  coup  à  Bordeaux,  et  rétablirent  le 
crédit  toujours  chancelant  du  grand  roi.  Mais  la  France 
ne  put  s'assurer  d'une  manière  durable  la  participation  an 
commerce  que  les  Espagnols  se  réservaient  si  jalousement  : 
à  la  paix  d'Utrecht,  il  fallut  même  céder  la  part  la  meilleure 
aux  Anglais,  qui  s'arrogèrent  en  particulier  le  droit  à  la 
traite  des  nègres  (asienio). 

Malgré  tout,  l'élan  donné  par  ces  deux  faits  (découverte 
de  l'Amérique  du  Nord,  ouverture  au  moins  partielle  de 
l'Amérique  du  Sud)  à  nos  ports  du  Havre,  de  Nantes,  de 
Bordeaux,  se  maintint. 

Encore  une  fois,  le  but  de  ce  commerce  colonial  était 
avant  tout  de  faire  entrer  en  France,  outre  quelques  pro- 
duits lointains,  de  l'argent.  En  échange,  on  donna  les 
produits  des  industries  créées  par  Colbert.  Mais  il  ne  fau- 
drait pas  se  représenter  l'industrie  française,  au  début  du 


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ul  colonisation  française  355 

xviii*  siècle,  comme  produisant  en  grand  poor  le  marché 
universel  ;  le  fait  seul  qu'elle  ait  supporté  pendant  un  siècle 
encore  le  régime  des  corporations  à  monopoles  suffit  à  mon- 
trer avec  quels  petits  capitaux  elle  travaillait* 

La  nation,  dans  son  ensemble,  a  vu  l'immense  effort  de 
Colbert  du  même  œil  que  le  roi  Louis  XIV  :  toutes  ces  en- 
treprises c  mondiales  *»  n'intéresseront  guère  que  les  habi- 
tants de  la  périphérie,  même  quand  les  routes  d'Orry  en 
auront  rapproché  ceux  du  centre.  Ce  qui  a  d'ailleurs  con- 
tribué à  empêcher  ce  mouvement  colonial  de  porter  tous 
ses  fruits,  c'est  la  similitude  excessive  des  institutions 
dans  la  métropole  et  au  delà  des  mers.  La  colonisation 
européenne  avait  été  surtout  stimulée  par  la  présence, 
dans  les  divers  États,  d'hommes  qui  ne  s'accommodaient 
pas  du  régime  religieux,  politique,  social,  de  la  mère 
patrie,  sans  vouloir  pourtant  rompre  tous  liens  avec 
elle.  Dans  Tempire  français,  le  colon  éventuel  retrouvait 
partout  le  même  despotisme  administratif,  la  même  législa- 
tion, les  mêmes  persécutions  :  c'est  ainsi  que  le  Canada,  dès 
le  temps  de  Richelieu,  fut  fermé  aux  huguenots.  Les  mêmes 
circonstances  ont,  au  reste,  pesé  sur  la  colonisation  fran- 
çaise du  XIX*  siècle. 

Là  comme  ailleurs,  on  peut  dire  qu'en  1715  rien  n'était 
sérieusement  compromis.  Il  est  même  notoire  que  les  vingt- 
cinq  ans  qui  ont  suivi  la  guerre  de .  la  Succession  ont  été 
l'apogée  de  la  prospérité  commerciale  et  coloniale  de  la 
France,  comparée  au  développement  général  des  États  eu- 
ropéens. Or,  ce  mouvement  partait,  dans  l'ensemble,  de 
Colbert  et  de  Louis  XIV  :  la  longue  paix  qui  suivit  la  mort 
du  roi  l'a  favorisé  et  soutenu,  Law  l'a  accéléré,  mais  ne  Ta 
pas  créé. 

Le  côté  dangereux  de  la  situation  était  l'infériorité  de  la 
marine  de  guerre.  Les  successeurs  de  Colbert  l'avaient 
laissé  dépérir  depuis  la  bataille  de  la  Hougue,  mais  la 
guerre  de  la  Succession  aggrava  beaucoup  le  mal  : 

«  Le  but  national  poursuivi  par  l'Angleterre  dans  cette  guerre 


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356  LA   FRANGE  EN   1715 

fat  en  grande  partie  atteint,  dit  un  historien  anglais  du  zvni«  siècle, 
Campbell.  J'entends  la  destrnction  de  la  puissance  maritime  des 
Français  ;  car,  après  la  bataille  de  Malaga  [1704],  il  n'est  plus 
question  de  leurs  escadres  ;  et,  bien  qu'aiosi  le  nombre  de  leurs 
corsaires  fût  beaucoup  augmenté  [les  navires  que  TEtat  renonçait 
à  employer  étaient  cédés  à  des  capitaines  au  long  cours  comme 
Duguaj-Trouin  et  autres],  les  pertes  de  nos  marchands  furent 
cependant  beaucoup  moindres  sous  ce  règne  [Anne]  que  sous  le 
précédent  [Guillaume  III]...  Les  escadres  [que  l'Angleterre  envoya 
'  sur  les  côtes  de  France  pendant  toute  la  guerre]  étaient  nécessaires  ; 
elles  protégeaient  notre  pavillon  et  celui  de  nos  amis,  ainsi  at< 
tachés  à  notre  alliance  ;  et,  chose  importante  entre  toutes,  elles 
établissaient  la  réputation  de  nos  forces  navales  assez  efficacement 
pour  nous  faire  sentir  encore  aujourd'hui  [1746J  les  heureux 
effets  de  cette  renommée.  » 

Louis  XIV  avait  pour  excase  la  terrible  lutte  engagée 
sur  le  continent,  mais  le  gouvernement  suivant,  en  pleine 
paix,  n'enrayera  pas  suffisamment  la  décadence  de  notre 
marine  :  en  1727,  au  lieu  des  260  vaisseaux  de  1689,  nous 
n'avions  que  45  vaisseaux  de  ligne  et  67  frégates.  Et  toute 
notre  situation  mondiale  était  par  là  à  la  merci  de  l'ennemi. 
Mais  le  roi  Louis  XIV  a  pu  goûter  jusqu'au  bout  la  fierté 
légitime  d  appartenir  à  la  première  nation  du  monde,  et  cette 
satisfaction  appréciable,  dont  il  avait  enivré  ses  sujets,  ils  en 
ont  joui  encore  après  lui.  Nous  allons  voir  qu'il  en  fut  de 
même  dans  Tordre  intellectuel. 


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CHAPITRE  Vn 

LE  GRAND  SIÈCLE: 
CIVILISATION  FRANÇAISE  ET  CIVILISATION  GÉNÉRALE  ' 


La  cÎTillsalion  française  achevée  et  prépondérante. 

l.  La  LrrrâaATUiui.  —  G>meille  et  Racine,  Molière.  ^  Poésie.  -^  Prose. 

—  L^histoire.    *-  L'influence    de    la    littérature    française.   -^    La 
«  clarté  •. 

IL  L'Art,  —  Art  français.  —  Versailles.  «  La  décoration  du  bfltiment. 

—  Musique.  —  Littérature  d'art. 

IIL  Là  Scibncb.  —  Philosophie  et  science.  —  Académie  des  sciences 
(1666,16^19),  Fontenelle.  —  1«  Sciences  exactes,  Newton.  —  2«  Médecine, 
Buffon.  — '  La  chimie  et  la  conception  de  la  science. 

La  ■  philosophie  »  du  xvni*  siècle. 


L  année  1661  est  une  date  au  point  de  vue  intellectuel 
comme  au  point  de  vue  politique.  La  France  ayait  été  un 
foyer  brillant,  peut-être  le  plus  brillant»  de  la  civilisation 
médiévale  ;  mais  cette  civilisation  n'avait  rien  de  national. 
Puis,  jusqu'au  début  du  xvii*  siècle,  on  avait  subi  de  façon, 
non  pas  servile,  mais  du  moins  assez  docile,  l'influence  de 
l'Italie  et  même  de  l'Espagne.  Nous  avons  assisté  à  Tafiran- 
chissement  décisif  du  génie  français  au  temps  de  Richelieu 
et  de  Mazarin  :  quand  Louis  XIV  commença  de  régner  par 
lui-même,  il  existait  enfin  une  civilisation  française  exempte 
de  toute  autre  imitation  que  de  celle  des  anciens. 

Et  déjà  la  France  commençait  à  donner  Texemple  et  le 
ton  au  dehors.  En  citant  les  constatations  d'un  historien 
anglais,  nous  avions  prévenu  qu'elles  étaient  quelque  peu 
prématurées.  Â  la  fin  de  la  période  conquérante  et  brillante 

1.  J.  Lemaltre,  Racine,  1909.  —  E.  Gazes,  Le  Châteaa  de  YersaîlUë^ 
1910. 


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368  LB  OKàXD  SlàCXB 

dn  règne  de  Louis  XIV,  elles  deyiennent  rigoarensement 
exactes,  et  exactes  pour  toute  TEorope.  Voici,  par  exemple, 
ce  que  dit  Leibniz  (1646-1716),  parlant  de  l'ÂUeiBi^e 
de  1700  : 

€  Auparavant,  TAUemagna  conservait  l'équilibre  entre  les  Italiens, 
les  Impériaux,  les  Français,  comme  le  parti  suédois.  Mah  aprh 
les  traités  de  Munster  et  des  Pyrénées,  la  puissance  française  aussi 
bien  que  la  langue  a  prévalu  chez  nous.  On  a  érigé  les  Français 
en  modèles  de  toutes  les  délicatesses,  et  nos  jeunes  gens»  et 
jusqu'à  nos  jeunes  seigneurs,  ont  tout  admiré  chez  les  Français... 
Les  Francophiles  ont  gouverné  l'Allemagne  pendant  des  années, 
de  sorte  que,  s'ils  ne  l'ont  pas  soumise  aux  souverains  français  (et 
il  ne  s'en  faut  pas  de  beaucoup),  ils  Tout  soumise  à  la  mode  et  i  la 
langue  française  ^.  Je  veux  cependant  être  juste  pour  chacun,  et 
reconnaître  que  cette  manie  française  et  étrangère  a  introduit  chez 
nous  beaucoup  de  bonnes  choses.  De  même  que  nous  avons  appris 
des  Italiens  les  meilleurs  remèdes  contre  le  développement  des 
maladies,  de  même  nous  avons  pris  aux  Français  une  meilleure 
organisation  militaire,  grftce  à  laquelle  un  grand  roi,  régnant 
librement,  pourrait  le  mieux  prendre  le  pas  sur  les  autres.  On  a 
modéré  la  gravité  allemande  par  un  peu  de  gaieté  dans  les  manières, 
et  surtout  introduit  un  peu  d'élégance,  de  bien-être  et  d'agrément 
dans  la  façon  de  vivre  de  chacun...  a 


On  ne  s'étonnera  pas  que  nous  ne  nous  croyions  pas 
tenus,  ici,  de  nous  arrêter  à  la  date  1715.  On  considère  com- 
munément que  «  le  Grand  Siècle  »  est  le  xvii^.  Michelet 
répliquait  :  «  Le  Grand  Siècle...  je  veux  dire  le  xviu*.  » 
Pour  nous,  le  Grand  Siècle  sera  la  période  limitée  à  peu 
près  par  les  dates  1630  et  1760.  C'est  Tépoque  où  la  civili- 
sation française  est  doublement  intéressante,  comme  fait 
national  presque  pur  d'alliage,  et  comme  fait  universel. 
C'est  donc  le  moment  propice  pour  la  définir,  et,  quelque 
peine  que  nous  ayops,  même  aujourd'hui,  à  porter  un  ju- 
gement sur  sa  valeur  absolue,  nous  ne  pouvons  pourtant  nous 
dérober  à  cet  effort. 


1.  L'électeur  palatin,  père  de  «  Madame  »,  éerivait  en  français  avant 
1670. 


I 


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LE  THÉÂTRE 
I 

Littérature. 


Le  premier  trait  qui  frappe  dans  cette  civilisation,  c'est 
la  place  qu'y  occupe  la  littérature.  Qui  parle  du  «  siècle  de 
Léon  X  »  songe  surtout  aux  grands  peintres  ;  qui  parle  du 
«  siècle  de  Louis  XIV  »  pense  d'abord  à  de  grands  écri- 
vains. 

Commençons  par  le  théâtre,  puisqu'il  a  été  au  premier 
rang  dans  les  préoccupations  intellectuelles  des  hommes  de 
ce  temps.  Les  Français  sont  arrivés,  en  effet,  à  donner 
une  forme  originale  aux  genres  consacrés  de  la  tragédie 
et  de  la  comédie. 

Pierre  Corneille  appartient  à  la  période  précédente;  C'est 
en  1651  qu'il  avait  donné  la  dernière  de  ses  grandes  tra- 
gédies, celle  où  il  a  peut-être  le  mieux  retrouvé  Tâme 
antique  :  Nicomède.  Puis,  vers  1661,  un  jeune  rival  a 
commencé  à  lui  disputer  la  faveur  de  la  cour  et  du  public, 
un  rival  moins  vigoureux  que  lui,  mais  plus  subtil  analyste 
et  plus  maître  du  «  métier  »,  plus  agréable  par  là  à  une 
société  qui  se  modérait  et  s'affinait  de  jour  en  jour  :  Racine. 
Les  deux  dramaturges  se  sont  rencontrés  en  1670  dans  le 
sujet  de  Bérénice.  Corneille  essayait  de  mêler  dans  son  œuvre 
un  drame  politique  et  une  comédie  galante  à  la  mode  des 
€  Précieuses  ».  Racine  se  souvint  surtout  de  Louis  XIV, 
de  Marie  Mancini,  d'Henriette  d'Angleterre  :  il  acheva  de 
conquérir  la  faveur  de  la  cour  à  un  moment  où  la  cour 
entraînait  la  ville,  et,  depuis,  il  la  garda  jusqu'à  la  chute  de 
Phèdre  en  1677. 

Sur  la  scène  comique,  Molière  régnait  sans  rival.  Sa 
comédie  est  très  italienne  d'aspect  extérieur,  et  parfois  il  se 
souvient  trop  des  facéties  napolitaines.  Mais  il  a  mis  dans 
ses  personnages  tant  de  réalisme  français  et  de  verve 
française,  qu'il  a  mérité  de  faire  de  sa  «  troupe  »  la  scène 


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360  LB  GRAND  SIÈCLE 

nationale  par  excellence  (elle  ne  le  devint  qu'après  sa  mort 
en  1673). 

On  est  quelquefois  tenté  de  regretter  que  la  domination 
de  l'alexandrin  dramatique  ait  étouffé  la  poésie  variée  et 
souple  dont  les  ancêtres  avaient  laissé  quelques  modèles 
achevés.  Il  y  avait  pourtant  un  grand  poète  dans  Racine, 
et  le  christianisme  le  réveilla.  On  le  voit  dans  les  pièces 
d'arrière-saison  que  M"**  de  Maintenon  obtint  de  lui  pour 
ses  jeunes  protégées  de  Saint-Cyr,  Esther  (1689)  et  surtout 
Athalie  (1691),  —  la  dernière  de  nos  grandes  tragédies  clas- 
siques, la  première  où  le  défilé  des  alexandrins  ait  été 
coupé  de  chœurs  à  la  grecque.  On  le  voit  encore  mieux 
dans  ses  Cantiques  (1694)  : 

Quel  charme  vainqueiir  du  monde 
Vert  Dieu  m'élève  aujourd'hui  7 
Malheureux  l'homme  qui  fonde 
Sur  les  hommes  son  appui  ! 
Leur  gloire  fuit,  et  s'efface 
En  moins  de  temps  que  la  trace 
Du  yaisseau  qui  fend  les  mers. 
Ou  de  la  flèche  rapide 
Qui,  loin  de  rceil  qui  la  guide, 
Cherche  l'oiseau  dans  les  airs. 

Un  autre  sentiment  éminemment  générateur  de  poésie,  le 

sentiment  de  la  nature,  a  inspiré  un  poète  qui  vécut  loin  de 

la  cour   et  de  l'Académie,  Jean  de  La  Fontaine  (Fables, 

(1679  sqq.)  : 

A  l'heure  de  l'affdt,  soit  lorsque  la  lumière 
Précipite  ses  traits  dans  l'humide  séjour, 
Soit  lorsque  le  soleil  rentre  dans  sa  carrière, 
Et  que,  n  étant  plus  nuit,  il  n'est  pas  encor  jour. 
Au  bord  de  quelque  bois,  sur  un  arbre  je  grimpe. 
Et,  nouveau  Jupiter,  du  haut  de  cet  Olympe, 
Je  foudiroie  à  discrétion 
Un  lapin  qui  n'y  pensait  guère 

Quant  à  la  prose,  nous  avons  vu  que  Pascal  l'avait  mise 
en  pleine  possession  de  la  période.  Bossuet  (1627-1704) 
mania  celle-ci  avec   une   ampleur  de    souffle  quelle  ne 


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UTTÉRATURE  ET  HISTOIRB  361 

retrouvera,  par  Roaâseaa  et  Qiateaabriand,  qu'au  prix  de 
la  déclamation.  Dans  La  Bruyère  (Caractères^  1688),  et  par 
moments,  malgré  l'onction  épiscopale,  dans  Fénelon  {Télé- 
maque^  1699),  s'annonce  déjà  la  petite  phrase  courte, 
tranchante,  du  xyiii*  siècle. 

Un  des  signes  de  l'importance  énorme  du  «  bien  écrire  » 
dans  cette  civilisation,  c'est  la  façon  dont  est  conçue 
l'histoire. 

L'âge  précédent,  en  Italie  et  en  France,  avait  connu  les 
grands  érudits,  Estienne,  Scaliger,  Casaubon,  Saumaise. 
Ces  personnages  existent  toujours,  mais  passent  au  second 
plan.  On  ne  cultive  plus  l'antiquité  entière  comme  au  temps 
de  la  Renaissance  :  le  grec  est  négligé,  sauf  à  Port-Royal. 
On  conçoit  d*ailleurs  cette  époque  comme  un  tout  homo- 
gène, sous  l'aspect  d'un  certain  nombre  de  héros  (les 
hommes  de  Plutarque),  et  d'un  certain  nombre  de  chefs- 
d^œuvre  réputés  classiques  :  Racine,  qui  connaissait  excep- 
tionnellement les  Grecs,  et  en  particulier  Sophocle  et 
Euripide,  s'est  inspiré  des  deux  poètes,  sans  soupçonner 
ce  que  leur  association  a  de  singulier.  C'est  avec  cette 
unité  majestueuse  que  Fantiquité  se  présente  à  l'esprit  de 
ceux  qui,  dans  la  Querelle  des  Anciens  et  des  Modernes 
(vers  1700),  la  défendent  passionnément.  L'étude  totale  et 
sérieuse  de  toutes  les  manifestations  de  la  vie  antique  est 
certainement  négligée  dans  la  France  de  Louis  XIV  ;  c'est 
parmi  les  «  réfugiés  »  français  que  se  rencontrera  le  seul 
homme  capable  de  retrouver,  sous  les  phrases  de  Tite-Live, 
quelques  faits  vrais  de  l'histoire  romaine  :  Beaufort. 

Quant  au  moyen  âge,  au  moment  même  où  les  ordres 
religieux  en  rassemblent  de  toutes  parts  les  vestiges,  il 
semble  que  le  public  cultivé  en  ait  complètement  perdu  le 
sens  et  le  goût.  Bossuet,  dans  son  Discours  sur  Thistoire 
universelle  (1681,)  s'arrête  à  Charlemagne,  et,  dans  la  con- 
clusion, saute  de  celui-ci  à  Louis  XIV. 

L*histoire  nationale  n'est  connue  quelque  peu  des 
honnêtes  gens  que  grâce  au   frondeur  Mézeray.  M*"*  de 

BflQUISSB  nST.  DE  FRAMCB  16 


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362  LE   GRAND    SIÈCLE 

Sévigné  apprend  l'histoire  de  nos  guerres  de  religion  dans 
un  Italien,  Davila. 

A  cette  époque,  l'érudition  et  la  littérature  ne  s'unissent 
guère  que  dans  le  titre  de  V Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-Lettres^  fondée  par  Colbert  (1673).  Ceux  qui  étudient 
les  matériaux  de  l'histoire,  et  ceux  qui  l'écrivent,  vivent  à 
part.  Pour  Fénelon,  il  va  de  soi  que  l'histoire  n'est  qu'un 
genre  littéraire,  et  ne  peut  fournir  que  des  c  sujets  »  à 
rhomme  éloquent  (Lettre  à  T Académie^  1714  :  s'il  lui  fait 
une  place  à  part,  c'est  à  cause  de  sa  portée  politique).  Et,  an 
xviii^  siècle,  Vertot  trouvera  tout  naturel  d'écrire  l'histoire 
des  c  Révolutions  de  Rome  »  sans  connaître  à  fond  Appien  t 
L'Allemagne,  au  xix*  siècle,  aura  à  rappeler  que  le  but 
de  l'histoire  est  d'abord  de  reconstituer,  dans  son  infinie 
complexité,  c  ce  qui  s'est  passé  ». 

Or,  toutes  ces  manières  de  voir  ont  passé  les  frontières. 
La  chose  nationale  par  excellence,  la  langue  française,  était 
devenue  européenne.  A  plus  forte  raison,  les  formes  d'art 
de  notre  littérature. 

Combien  le  roi  de  Prusse,  par  exemple,  vers  1730-1735, 
était  au  courant  de  la  vie  littéraire  de  la  France  !  Frédéric, 
le  prince  héritier,  veut  avoir  auprès  de  lui  Tabbé  Gresset. 
Or,  son  père  apprend  tout  de  suite,  par  les  gazettes,  que 
cet  écrivain,  pourtant  de  troisième  ordre,  a  quitté  Paris  : 
c'est  un  fait  européen.  Frédéric  joue  lui-même  dans  les 
pièces  de  Racine.  Il  a  <  lu  et  dévoré  »  l'histoire  romaine  du 
bon  Rollin  ^,  qui  cependant  ne  peut  passer  pour  un  des 
chefs-d'œuvre  de  notre  littérature  historique.  Il  veut  écrire 
autre  chose  que  du  c  français  réfugié  ».  Il  lit  la  Métaphysique 
de  Wolf  '  dans  la  traduction  française,  et  c'est  sur  le 
conseil  de  Voltaire  qu'il  a  la  c  curiosité  »  de  se  reporter  à 
l'original  allemand  (Lavisse). 

L'Italie  du  xviii*  siècle    ne  s'est  connue  (si  elle  s'est 

1.  Rollin  (1661-1741),  pédagogue  français  ;  Histoire  romaine,  1738. 

2.  Wolf  (1679-1754),  philosophe  allemand. 


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l'influence  de  la  littérature  classique        363 

connue)  que  dans  les  récits  du  président  de  Brosses  ; 
l'Espagne  a  presque  considéré  comme  sien  le  Gil  Bios  de 
Lesage  (1731).  Je  ne  vois  guère  alors  que  l'Angleterre  qui 
ait  trouvé,  surtout  dans  le  roman  «  une  manière  vraiment 
originale. 

La  France  a  eu  la  première  (après  l'Italie)  un  nombre  de 
c  chefs-d'œuvre  classiques  »  suffisant  pour  pouvoir  en 
ajouter  l'étude  à  celle  des  chefs-d'œuvre  antiques,  dans 
l'éducation  des  classes  cultivées.  Fénelon  a  caractérisé  en 
termes  exemplaires  les  principes  dont  l'application  instinc- 
tive a  fait  des  contemporains  de  Louis  XIV  les  maîtres  de 
tout  ce  qui  a  parlé  français  {Lettre  à  V Académie,  V)  ; 

«  En  foit  de  langue,  on  ne  vient  à  bout  de  rien  sans  l'aveu  des 
hommes  pour  lesquels  on  parle.  On  ne  doit  jamais  faire  deux  pas 
à  la  fois  ;  et  il  faut  s'arrêter  dès  qu'on  ne  se  voit  pas  suivi  de  la 
multitude.  La  singularité  est  dangereuse  en  tout  ;  elle  ne  peut  être 
excusée  dans  les  choses  qui  ne  dépendent  que  de  l'usage  ». 

En  Voltaire,  l'homme  de  lettres  l'emportera  sur  le  pré- 
curseur de  la  Révolution,  quand  il  fera  du  c  Siècle  de 
Louis  XIV  »  le  fondement  de  la  culture  moderne. 

Grâce  à  la  langue  française,  ou  pourra  construire  la 
vérité  avec  des  «  Essays  »  anglais  ou  la  dégager  du  fatras 
allemand,  pour  la  rendre  accessible  même  aux  dames  de 
la  cour.  BoileaUy  le  législateur  un  peu  indigne  de  cette 
littérature,  avait  écrit  (Art  poétique,  1674)  : 

Ce  qui  se  conçoit  bien  s'énonce  clairement, 

et  il  resta  entendu  en  France  qu'une  chose  n'était  c  bien 
conçue  »  que  quand  elle  était  clairement  (et  agréablement) 
énoncée.  C'est  une  idée  bien  française  que  lart  et  la  science 
ont  besoin  de  la  littérature  pour  «  se  penser  »  (Ch.  Maurras)  : 
il  est  sûr,  en  tout  cas,  que  la  France  a  souvent  «  pensé  » 
ainsi  l'art  et  la  science  des  autres  nations.  Elle  a  pourtant 
apporté,  dans  Tart  et  dans  la  science,  sa  contribution,  qui 
n'est  pas  méprisable. 


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S64  LE   GRAND   SlàCLB 

n 

Art. 

Dans  l'art,  l'Italie  de  la  Renaissance  avait  foorni 
des  modèles  que  Ton  imitait  toujoars  en  France  an  milieu 
da  xvii*  siècle  :  Colbert  envoya  chaque  année  de  jeunes 
artistes  français  étudier  à  Rome»  avec  les  antiques, 
les  maîtres  italiens.  En  revanche,  les  grands  artistes 
espagnols,  Velasquez,  Murillo,  ne  semblent  pas  avoir  été 
très  connus  :  on  appréciait  davantage  les  Flamands  et  les 
Hollandais.  Mais  Louis  XIV  a  voulu  avoir  autour  de  lui 
des  artistes  du  pays  :  Hardouin-Mansart,  Le  Nôtre,  Lebrun, 
qui  ont  construit  ou  paré  Versailles,  étaient  Français. 

Nous  avons  dit  Tessentiel  sur  la  construction  de 
Versailles.  Dans  la  seconde  partie  du  règne,  le  palais  était 
tel,  dans  Tensemble,  que  nous  le  voyons  aujourd'hui  ;  un 
seul  élément  important  manque  à  présent  :  l'escalier  des 
Ambassadeurs  (sur  le  côté  nord  de  la  cour),  qui  faisait  com- 
muniquer les  deux  étages,  et  qui  disparut  en  1752.  Le  palais 
était  constitué  essentiellement  par  une  ligne  brisée  de  salons, 
longue  et  étroite,  où  la  circulation  intérieure  était  aisée,  et 
à  travers  laquelle  le  visiteur,  arrivant  de  Paris  dans  la 
cour  de  marbre,  entrevoyait  les  magnificences  des  jardins 
qui  s'étendaient  au  couchant.  L'uniformité,  naturelle  et 
majestueuse  à  la  fois,  de  la  ligne,  n'était  guère  interrompue 
que  par  la  chapelle,  qui  fut  avec  les  Invalides  le  chef- 
d'œuvre  de  H.  Mansart. 

Versailles  n'est  pas  la  plus  belle  chose  du  monde,  mais 
c'est  une  chose  unique,  parce  qu'aucune  demeure  n'a  été 
marquée  si  fortement  par  la  personnalité  de  celui  pour 
lequel  elle  fut  élevée.  Il  a  réalisé  une  idée  toute  différente 
de  celle  de  nos  précieux  châteaux  de  la  Renaissance  :  le 
seul  précédent  qu'on  ait  pu  avoir  devant  les  yeux  est 
l'Escurial.  Mais  la  forme  est  tout  autre  :  au  lieu  du  somJbre 


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VERSAILLES  ET  LES  OOBBLINS  965 

corps  de  bâtiment,  fermé  comme  un  couvent,  la  demeure 
de  Louis  XIV  s'ouvrait  de  toutes  parts,  du  côté  de  Paris  et 
du  côté  du  parc,  isolée  mais  accueillante  ^ 

Déjà  le  type  architectural  ainsi  créé  avait  été  reproduit. 
Reproduit  d'abord  en  France  :  on  a  été  jusqu'à  enlaidir 
Chambord,  issu  d'une  conception  si  différente,  pour  le 
rapprocher  du  type  nouveau.  A  Meudon,  à  Saint-Cloud,  et 
en  province,  le  grand  Dauphin,  Monsieur,  les  principaux 
seigneurs  ont  fait  des  imitations  partielles.  Pour  l'étranger, 
Versailles  est  devenu  le  type  de  l'art  français  :  à  Potsdam, 
à  Dresde,  on  voulut  avoir  des  palais  à  l'instar  de  celui  du 
roi  de  France. 

Ce  n'est  pas  seulement  par  l'ensemble  du  logement,  mais 
encore  plus  par  les  détails,  que  l'art  français  est  apparu 
original  et  a  suscité  des  imitateurs.  Les  tapisseries  des 
Gobelins  '  ont  toujours  attiré  l'attention  particulière  du 
grand  roi  :  il  s'est  fait  représenter,  dans  ses  appartements, 
visitant  les  ateliers.  Les'  détails  de  l'ameublement,  riches 
mais  quelque  peu  lourds  au  temps  du  c  grand  goût»,  se 
sont  afiBnés  au  zviii®  siècle.  Dans  les  arts,  ce  sont  les  genres 
qui  ornent  les  demeures  :  le  buste,  le  portrait,  finalement 
le  pastel,  —  qui  se  sont  surtout  développés.  Pour  tout  ce  qui 
relève  du  simple  goût,  la  France  a  été  imitée  très  généra- 
lement. 

Voici  une  lacune  de  la  civilisation  française  :  la  musi* 
que  (cf.,  à  ce  sujet,  les  observations  de  Voltaire,  Siècle  de 
Louis  XIV,  éd.  de  1851,  p.  599).  C'est  un  Florentin,  LuUi, 
qui  a  «  gouverné  »  l'art  de  l'oreille,  passionnément  apprécié 

1.  Sur  la  fiicilité  d'accès  dn  palais,  les  témoignages  abondent,  au 
temps  de  la  guerre  do  la  Succession,  Louis  XIV  eut  de  la  peine  à  foire 
évacuer  les  vestibules  par  les  mendiants  de  la  ville  naissante.  Voici  une 
anecdote  du  règne  suivant  : 

c  Un  homme  habillé  de  noir  toucha  M»**  Adélaïde  dans  la  galerie, 
lorsqu'elle  allait  à  la  chapelle.  On  dit  même  qu'il  la  prit  par  l'épaule.  Ce 
même  homme,  le  soir,  au  grand  couvert,  s'approcha  fort  près  de 
M">«  Victoire  et  lui  tendit  la  main,  en  lui  demandant  l'aumâne  ;  on 
l'anêta...  C'est  un  fol.  » 

2.  Gobelin  vivait  an  temps  de  François  I*^'  ;  mais  sa  manufacture  est 
devenue  <  royale  »  en  1667. 


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366  LE  GRAND   SIÈCLE 

de  Louis  XIV  :  en  réservant  à  la  voix  humaine  sa  place 
éminente,  il  a  su  en  élargir  et  en  amplifier  l'effet  par  rem- 
ploi en  grand  des  instruments.  C'est  vers  1700  seulement 
que  l'opéra  de  Quinault  (mort  en  1688)  commence  à  devenir 
un  genre  fâcheusement  national. 

La  France  a  été  la  créatrice  de  la  littérature  d'art. 
L'Italie  avait  trouvé  dans  Vasari  un  biographe  de  ses 
-grands  peintres.  Mais  l'idée  de  faire  de  Fart  une  matière 
littéraire  ne  pouvait  guère  venir  qu'en  France  :  quand  les 
«  salons  »  de  peinture  et  de  sculpture,  inaugurés  par 
H.  Mansart,  se  développeront  au  milieu  du  xviii*  siècle, 
Diderot  donnera  le  modèle  de  ce  genre.  Et  il  ne  faut  pas 
oublier  que  Rameau  (1683-1764)  a  écrit  autant  d'ouvrages 
sur  la  musique  qu'il  a  composé  d'opéras. 

Mais  il  faut  bien  reconnaître  que,  en  dehors  de  Versailles, 
l'art  puissant,  saisissant,  de  l'antiquité  et  de  la  Renaissance 
n'a  pas  trouvé  ici  son  terrain.  Toute  cette  culture  a  été 
plus  harmonieuse,  puis  plus  «  jolie  v,  que  vraiment  belle. 
Entre  les  grands  peintres  et  sculpteurs  de  l'Italie,  et  les 
grands  musiciens  de  l'Allemagne  (dont  la  série  commence 
avec  Bach  *),  tout  en  restant  gracieux,  cet  art  paraît  grêle. 


III 
Science. 

Dans  la  science,  les  Européens  avaient,  dès  le  temps  de 
Kopernik,  dépassé  les  Grecs  et  les  Arabes  :  la  situation 
exacte  de  la  terre  par  rapport  au  soleil  était  trouvée.  Puis 
la  grande  crise  religieuse  avait  enrayé  le  mouvement  : 
Galilée  avait  eu  maille  à  partir  avec  l'Inquisition  (1632), 
Descartes  même  avait  dû  se  montrer  singulièrement  pru- 
dent sur  certains  points.  Il  y  eut  au  moins  une  compen- 

1.  Bach  (1685-1750). 


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PHILOSOPHIE  ET  SCIENCES  367 

sation.  Le  cartésianisme,  déjà  très  répandu  dans  renseigne- 
ment an  miliea  du  xvii®  siècle,  pouvait  devenir  aussi  dange- 
reux que  le  dogmatisme  aristotélicien  :  il  pouvait  détourner 
l'intérêt  du  calcul  infinitésimal»  engager  dans  une  voie  fausse 
les  recherches  biologiques.  Lie  pouvoir  royal,  dont  l'action 
devint,  avec  Louis  XIV,  très  puissante  sur  les  sommités 
intellectuelles,  et  par  là  pénétra  Jusqu'aux  pédagogues 
ordinaires  encore  indépendants  de  l'Etat,  — le  pouvoir  royal . 
aurait  pu  faire  une  besogne  dangereuse  en  donnant  à  un 
cartésien  comme  Malebranche  le  <  gouvernement  »  de  la 
science,  comme  il  avait  donné  à  un  Lebrun  ou  à  un  Lulli 
le  «  gouvernement  »  de  Tart.  C'est  parce  que  la  synthèse 
métaphysique  fut  suspecte  que  les  sciences  particulières 
purent  se  développer  librement. 


Depuis  la  Renaissance,  elles  n'avançaient  plus  par  les 
Universités,  obstinément  attachées  aux  encylopédies  an- 
tiques ;  les  jésuites  n'enseignaient  que  les  mathématiques, 
et  ce,  à  titre  de  gymnastique  intellectuelle.  C'est  par  des 
corps  savants  nés  spontanément,  par  la  correspondance  et 
les  défis  qu'échangeaient  leurs  membres  d'un  pays  à  l'autre, 
que  s'opérait  le  travail  scientifique.  A  Londres,  la  Société 
Royale  (1645),  à  Florence,  V Académie  del  Cimento  (1657), 
avaient  déjà  reçu  un  caractère  officiel.  Colbert  fit  créer  en 
1666  Y  Académie  des  Sciences^  qui  dut  comprendre  d'abord 
20  membres  :  on  fut  obligé  au  début  d'appeler  un  certain 
nombre  d'étrangers.  Après  la  mort  du  fondateur,  Louvois 
pensa  un  moment  faire  dévier  l'institution  en  lui  imposant 
des  recherches  c  utiles  et  non  curieuses  »  : 

c  Mais,  dit  Condorcet  en  rappelant  cette  tentative,  c'est  précisé- 
ment parce  que  les  recherches  difficiles,  les  découvertes  qui  agran- 
dissent la  sphère  de  l'esprit  humain,  peuvent  rester  longtemps 
inapplicables  aux  usages  de  la  vie,  qu'il  est  bon  que  des  compagnies 
savantes  en  maintiennent  le  goût,  rassemblent  les  hommes  qui  s'en 
occupent,  leur  offrent  des  récompenses,  les  encouragent  enfin  en 
fixant  sur  eux  les  regards,  en  leur  assurant  l'estime  de  ceux  qui  ne 
sont  pas  en  état  de  les  juger.  » 


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368  LE  GRAND   SIÈCLE 

L*  Académie  des  Science^  fat  réorganisée  en  1699,  etdepuis 
se  chargea  de  la  centralisation  et  de  la  vulgarisation  du 
travail  scientifique,  tandis  que  le  Collège  de  France  restait 
l'asile  de  la  spéculation  pure. 

On  avait  établi  en  commençant  la  coutume  des  Éloges 
de  savants,  qui  offrait  un  moyen  pratique  de  faire  parvenir 
les  résultats  de  leurs  travaux  à  la  connaissance  du  public. 
Fontenelle,  le  second  secrétaire  perpétuel  (1657-1767),  a 
donné  tout  de  suite  les  modèles  du  genre  (Histoire  de  TAca- 
démie^  à  partir  de  1697). 

Les  recherches  sur  la  matière  se  poursuivaient  alors  en 
deux  séries,  si  l'on  peut  dire,  absolument  distinctes. 

D'une  part,  on  travaillait  à  perfectionner  Tinstrament  de 
toute  recherche  précise,  la  mathématique,  on  étudiait  les 
phénomènes  les  plus  immédiatement  analysables  par. ce 
moyen  :  mouvement  des  astres,  pesanteur,  etc.  On  savait 
depuis  le  moyen  âge  généraliser  les  démonstrations  arith- 
métiques en  se  servant  de  lettres  (algèbre),  et  on  avait  eu, 
au  commencement  du  xvn®  siècle,  l'idée  d'étudier  par  le  cal- 
cul algébrique  les  courbes  géométriques  (géométrie  analy- 
tique). On  chercha  alors  à  préciser  la  notion  des  infiniment 
petits,  en  partant  des  propriétés  du  mouvement.  On  sait 
que  le  mouvement  consiste  en  une  modification  parallèle  de 
l'espace  et  du  temps,  de  telle  nature  qu'à  chaque  élément 
de  temps  ajouté  correspond  un  élément  d'espace.  Si  on 
prend  l'élément  de  temps  de  plus  en  plus  petit,  tendant  vers 
zéro,  l'élément  d'espace  tend  aussi  vers  zéro  ;  mais  le  rap- 
port de  l'un  à  l'autre  se  rapproche  de  plus  en  plus  d*une 
valeur  limite  qui  définit  le  mouvement.  L'étude  de  ces  li- 
mites a  été  ouverte  simultanément  *■  par  l'Anglais  Nevirton 
et  l'Allemand  Leibniz,  vers  1700. 

On  avait  déjà  appliqué  les  propositions  relatives  au  mou- 
vement aux  révolutions  des  astres.  Et,  d'autre  part,  Torri- 


1.  Ce  qui  provoqua  un«  querelle  de  priorité   famease  entre  les    deux 
MTantB. 


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LE  CALCUL  ET  LA  TIB  369 

celli,  Pascal,  Boyle,  Mariotte,  avaient  étadié  la  chute  des 
corps  terrestres.  Newton  eut  l'idée  que  les  forces  qui  déter- 
minent le  mouvement  des  astres  dans  le  ciel  et  celles  qui 
déterminent  la  chute  des  corps  vers  la  terre  sont  au  fond 
les  mêmes  (1687,  Principes  mathématiques  de  la  philosophie 
na/areZ/a).  Newton  était  associé  étranger  de  notre  Académie, 
mais  la  théorie  de  l'attraction  universelle  n'a  été  répandue 
en  France  que  par  la  traduction  de  M"**  du  Châtelet,  après 
1715. 

D'unautrecôtéyOn  étudiait  les  êtres  vivants  — ou  plus 
exactement  l'être  vivant  dont  l'étude  a  été  imposée  de  tous 
temps  par  la  nécessité  :  Thomme.  La  médecine  du  temps 
nous  est  surtout  connue  par  les  sarcasmes  de  Molière  sur 
ses  saignées  et  ses  clystères.  II  semble  qu'elle  les  méritât 
pleinement.  Voici,  par  exemple,  comment  fut  soignée  Marie- 
Thérèse,  femme  de  Louis  XIV.  En  1683,  on  s'aperçut  qu*elle 
avait  ntne  tumeur  au  sein.  On  la  saigna  donc  au  pied,  puis, 
l'effet  étant  nul,  on  lui  administra  un  émétique  énergique. 
Elle  mourut  quelques  jours  après. 

La  zoologie  n'était  encore  qu'une  distraction  d'ama- 
teurs :  à  Versailles,  par  exemple,  au  bout  de  l'aile  sud  du 
grand  canal,  fut  placée  une  ménagerie  royale.  Quant  aux 
études  sur  les  plantes,  elles  ne  venaient  pour  ainsi  l'ire 
qu'en  appendice.  Écoutons  Fontenelle  parlant  du  voya- 
geur Tournefort  (1656-1708),  qui  fit  paraître  en  1694  des 
Éléments  de  botanique^  ou  Méthode  pour  connaître  les 
plantes  : 

[Ce  livre]  c  est  fait  pour  mettre  de  l'ordre  dans  ce  nombre  pro- 

digieox  de  plantes  Cet  ordre  si  nécessaire  n'a  pas  été  établi 

par  la  nature  (<ic)...  Celui  que  Tonmefort  a  préféré,  après  une 
longne  et  savante  discussion,  consiste  à  régler  les  genres  des  plantes 
par  les  fleurs  et  par  les  fruits  pris  ensemble,  c'est-à-dire  que 
tontes  les  plantes  semblables  par  ces  deux  parties  seront  du 
même  genre  ;  après  quoi,  les  différences,  ou   de  la  racine,  ou  de 

la  tige,   ou  des  feuilles,    feront  leurs  différentes  espèces La 

botanique  ne  serait  qu'une  simple  curiosité  de  l'esprit^  si  elle  ne 
MB  rapportait  à  la  médecine...  Dans  son  Histoire  des  plantes^ 

16* 


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370  LE   GRAND    SIÈCLE 

des  environs  de  Paris,  Toumefort  rassemble...  les  analyses 
chimiques  que  TÂcadémie  en  avait  faites,  et  leurs  vertus  les  mieux 
prouvées.  Ce  livre  seul  répondrait  suffisamment  aux  reproches  que 
Ion  fait  quelquefois  aux  médecins  de  n'aimer  pas  les  remèdes 
tirés  des  simples,  parce  qu'ils  sont  trop  faciles  et  d'un  e£Fet 
trop  prompt » 

Le  Jardin  des  Plantes,  créé  par  Guy  de  la  Brosse  (1635), 
allait  donner  à  Baffon  (1739)  les  loisirs  nécessaires  pour 
constituer  sa  synthèse,  un  peu  anticipée^  de  l'étude  des  êtres 
vivants. 

Mais  on  voit  que  l'étude  de  la  nature  se  poursuivait  sans 
qu'on  en  conçût  l'unité  ;  aucun  lien  ne  rattachait  les  sciences 
du  calcul  et  c  l'histoire  naturelle  »  :  d'Âlembert  ne  saura 
encore  (1748)  comment  classifier  les  sciences.  C'est  que  la 
chimie  n'existait  pas.  On  ne  connaissait  guère  sous  ce  nom 
que  les  recherches  suspectes  relatives,  soit  à  la  produc- 
tion de  Tor,  soit  aux  poisons  '.  Priestley,  le  premier, 
devait  traiter  méthodiquement  la  décomposition  des  corps 
naturels  par  le  feu  (milieu  du  xviii®  siècle),  et  Lavoisier, 
en  disant  :  c  la  respiration  est  une  combustion  »,  mon- 
trera le  lien  qui  rattache  les  études  sur  la  Matière  et  la 
Force  aux  études  sur  la  Vie.  Je  ne  crois  pas  qae  la 
notion  de  «  la  science  »  (et  non  plus  :  les  sciences)  ait  été 
formulée  clairement  avant  les  positivistes  du  xix®  siècle. 

Mais  tout  cela  nous  entraîne  bien  loin  :  nous  voulions  sur- 
tout faire  ressortir  ici  ce  qui  a  toujours  été  le  rôle  spécial 
de  notre  pays.  Les  Français  sauront  toujours  dégager,  dans 
la  compilation  méritoire  des  travaux  humains,  le  point  in- 
téressant, et,  bien  qull  semble  y  avoir  là  une  qualité  na- 
turelle de  leur  esprit,  l'éducation  littéraire  du  siècle  de 
Louis  XIV  ne  sera  pas  étrangère  à  son  application. 


La  prééminence  de  la  culture  française,  fruit  des  succès 
du  temps  de  Richelieu  et  de  Louis  XIV,  de  Tentrain  géné- 

1.  L'a£Eûre  des  poisons  est,  à  ce    titre,  particulièrement  intéressante 
(1679).  Cf.  Lemonlt,  La  Chimie  et  le  crime  aa  XVII*  siècle. 


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LES   IDÉES   DU   XVIIl*^   SIÈCLE  371 

rai,  de  la  confiance  en  soi  qu'ils  avaient  suscités,  s'est  pro- 
longée jusqu'au  milieu  du  xviii^  siècle  et  même  au  delà. 
Nous  avons  essayé  d'en  montrer  les  résultats  précis,  solides, 
positifs.  Il  y  en  aura  d'autres. 

Dès  la  fin  du  règne  de  Louis  XIV,  toute  cette  culture 
semble  être  empoisonnée  par  un  souffle  de  révolte  :  il  appa- 
raît surtout  dans  la  littérature,  parce  que  les  productions 
inférieures  de  la  presse,  pamphlets,  libelles,  gazettes, 
restent  étroitement  surveillées  (exception  faite  pour  les 
chansons).  Signalons  seulement,  parmi  mille  indices  de 
«  l'esprit  nouveau  »,  la  tendance  à  substituer  à  l'analyse  des 
mœurs  celle  des  institutions.  Molière  avait  peint  l'avare,  le 
misanthrope  ;  Lesage  présente  le  traitant,  auquel  la  dé- 
tresse de  la  guerre  de  Succession  avait  donné  un  si  fâcheux 
relief  {Tarcaret,  1709).  Le  drame  purement  psychologique 
trouvera  encore  des  représentants,  dont  quelques-uns 
exquis  (Marivaux,  Jeux  de  F  Amour  et  du  Hasard^  1730)  ; 
mais  souvent  le  théâtre  va  devenir  une  tribune. 

De  cet  esprit  de  révolte,  le  gouvernement  était  en  partie 
responsable,  surtout  par  sa  politique  religieuse.  Une  al- 
liance de  plus  en  plus  étroite  s'était  conclue  entre  le  catho- 
licisme et  la  royauté.  L'Église  enseignait  l'obéissance  au 
pouvoir  absolu  du  roi,  le  roi  mettait  la  police  au  service 
de  rÉglise.  Ce  fut  l'origine  d'une  animosité  que  la  tolé- 
rance souvent  extrême  des  deux  pouvoirs,  après  1715,  ne 
désarmera  pas. 

Cette  littérature,  à  laquelle  Téclat  du  grand  siècle  avait 
donné  droit  de  cité  partout,  allait  donc  colporter  surtout  des 
paroles  de  dénigrement  systématique.  Mais  elle  ne  s'en 
tiendra  pas  longtemps  à  la  négation  :  elle  cherchera  des 
principes  à  substituer  aux  traditionnelles  conceptions  sur 
lesquelles  s'appuyait  la  monarchie  française. 

Or,  nous  avons  dit  que  le  principal  résultat  de  l'équilibre 
européen  avait  été  d'assurer  une  exceptionnelle  liberté  à  la 
vie  intellectuelle  de  l'Europe.  Au  xvii*  siècle,  les  mécon- 
tents avaient  eu  devant  les  yeux  la  petite  Hollande  ;auxviii®, 
ils  trouveront  presque  une  seconde  patrie  dans  la  puissante 


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372  LB  GRAND   SièCLB 

Angleterre.  L&  surtout  s'élaboreront  les  idées  que  la  prose 
française  va  recouvrir  de  son  éclat  encore  intense  *  : 

c  Ce  qu'on  appelle  les  idées  modernes»  s'écrie  le  foa- 
gaeux  Nietzsche,  ou  les  idées  du  xviii*  siècle,  ou  encore  les 
idées  françaises,  tout  ce  contre  quoi  l'esprit  allemand  s'est 
levé  avec  un  profond  dégoût,  tout  cela  est  incontestablement 
d'ori^e  an^aise.  Les  Français  ne  forent  que  les  singes  et 
les  acteurs  de  ces  idées  [nous  dirons  :  les  vulgarisateurs], 
comme  ils  en  furent  les  meilleurs  soldats,  et  malheureuse- 
ment aussi  les  premières  et  les  plus  complètes  victimes > 


1.  On  a  en  tort,  je  crois,  de  direqoe  «  tout  le  xvm*  siéde  est  dans 
FonteaeUe,  et  Fontenelle  n'a  rien  d'Anglais  «  (Lanson).  Préeîsément  en 
lisant  Fontenelle,  on  voit  combien  il  est  loin  d'avoir  devant  les  yeux  «t 
«  derrière  la  tète  »  quelque  chose  à  proposer,  an  lieu  et  place  de  Tor- 
dre dont  il  plaisante  les  points  fiûbles. 


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SYNCHRONISMES  POLITIQUES  ET  LITTÉRAIRES 

tfe   1624  à  1789 


1624.  —  Riefaelien. 

1628.  —  Stances  de  Malherbe  sur  le  siège  de  la  Rochelle. 

1635.  —  Guerre  de  Trente  Ans.  — »  Académie  française. 

1636.  —  Querelle  du  Gid. 

1640-1643.  ^  Horaee,  Cinnat  Polffeuete,  le  Menteur^  de  Cor- 
neiUe. 
1648.  —  Paix  de  Westphalle. 
La  Fronde. 
Rete. 
1656.  —  Prouineiale$t  de  Pascal. 
1659.  —  Paix  des  Pyrénées. 
1662.  —  LÉcoLe  des  femmee^  de  Molière. 

1664.  —  Procès  de  Fouquet. 

Lettrée  de  Mn«  de  Sévîgné. 

1665.  —  Maximes  de  La  Rochefoucauld. 
1665-1666.  —  Grandi  Jonrs  d'Auvergne^  de  Fléchier. 

1666.  —  Le  Misanthrope^  de  Molière. 
1667-1668.  —  Guerre  de  Dévolution. 

Fables  de  La  Fontaine  (6  livres). 

1668.  —  Amphitryon^  V Avare,  de  Molière. 

Les  Plaideurs,  de  Racine. 

1669.  —  Britannieus,  de  Racine. 

Tartufe,  de  Molière. 

1670.  —  Bérénice,  de  Racine. 

Oraison  funèbre  de  Henriette  d^ Angleterre,   de 
Bossuet. 

1672.  —  Guerre  de  Hollande. 

Femmes  savantes,  de  Molière. 

1673.  —  Le  Malade  imaginaire,  mort  de  Molière. 

1674.  —  Art  poétique,  de  Boileau. 

IphigéniCf  de  Racine. 

1675.  —  Mort  de  Turenne. 


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374  SYNCHRONISMES  POUTIQUES   ET  LITTÉRAIRES 

1677.  —  Phèdre,  de  Racine. 

1678.  —  Paix  de  Nimègue. 

Prinettte  de  Clèoes^  de  M""*  de  Lafayette. 

1678.  —  Politique  Urée  de  V Ecriture  eainte,  de  Bossaet. 

1679.  —  Fahlety  de  La  Fontaine. 

1681.  —  Discours  sur  V  Histoire  universelle^  de  Bossaet. 

Réunion  de  Strasbourg. 

1682.  —  Déclaration  des  4  articles. 

1683.  —  Les  Turcs  devant  Vienne. 
1681.  —  La  Cour  à  Versailles. 

1685.  —  Révocation  de  FEdit  de  Nantes. 

1687.  —  Oraison  funèbre  de  Condi,  de  Bossaet. 

Newton  publie  la  loi  de  gravitation. 

1688.  —  Histoire  des   Variations  des  Eglises  proiestcailes, 

de  Bossuet. 
Caractères  de  La  Bruyère. 

1689.  —  Révolution  d'Angleterre. 

Esther,  de  Racine. 

1691.  —  Athalie,  de  Racine. 

1692.  —  BaUille  de  la  Hoi^e. 

1694.  —  Dictionnaire  de  V Académie. 

Ccmtiques  de  Racine. 

1695.  —  Fénelon  arche vêcpe  de  Cambrai. 

Première  campagne  de  Saint-Simon.  ' 

1697.  —  Traité  de  Ryswick. 

Dictionnaire,  de  Bayle.  ' 

1699.  —  Tilémaque,  de  Fénelon. 
1701.  —  Acceptation  de  la  succession  d'Espagne. 
1704.  —  Mort  de  Bossuet. 

Hochstaedt. 
1707.  —  Fontenellci  Éloges  des  Académiciens. 
1709.  —  Malplaquet. 

Turcarety  de  Lesage. 

1713.  —  Paix  d'Utrecht. 

1714.  —  Fénelon,  Lettre  à  t Académie. 

1715.  —  Mort  de  Louis  XIV. 

Massillon. 

La  Régence. 
1721.  —  Lettres  persanes,  de  Montesquieu. 
1725.  —  Mariage  de  Louis  XV  avec  Marie  Leczînska. 

1730.  —  Jeu  de  V  Amour  et  du  Hasard,  de  Marivaux. 

1731.  —  GilBlas,  de  Lesage. 

1733.  —  Manon  Lescaut,  de  Prévost. 

1734.  —  Lettres  philosophiques,  de  Voltaire. 
1738.  —  Paix  de  Vienne. 


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SYNCHRONISMES   POLITIQUES   ET  LITTÉRAinES  375 

1740.  —  Frédéric  II  et  Marie-Thérèse. 
1743.  —  Mérope,  de  Voltaire. 
1745.  —  Fontenoy. 

1748.  —  Paix  d^Aix- la- Chapelle. 

Esprit  des  Lois^  de  Montesquieu. 

1749.  —  Buffon,  Histoire  naturelle, 

1750.  —  Discours  de  J.-J.  Rousseau  sur  les  lettres,  etc. 

1751.  —  Commencement  de  VEnegelopédie,  d'Alembert  et 

Diderot. 

Voltaire,  Siècle  de  Louis  XIV. 
1754.  —  Condillac,  Traité  des  Sensations. 
1756.  —  Voltaire,  Essai  sur  les  mœurs. 
1767.  —  Rosbach. 

Guerre  dans  l'Inde  et  au  Canada. 
1758.  —  Candide,  de  Voltaire. 

1761.  —  Nouvelle  HéloîsCy  de  J.-J.  Rousseau. 

1762.  —  Contrat  social^  de  J.-J.  Rousseau. 

1763.  —  Paix  de  Paris. 

Lettre  de  Voltaire  sur  les  «  arpents  de  neige  ». 
Dictionnaire  philosophique,  de  Voltaire. 
1770.  —  Chute  de  Choiseul. 

1773.  —  Mémoire,  de   Beaumarchais,  contre  la  magistra- 

ture de  Maupeou. 

1774.  —  Louis  XVI. 

1775.  —  Barbier  de  Séuille,  de  Beaumarchais. 
1778.  —  Mort  de  Voltaire  et  de  Rousseau. 
1780.  —  Neutralité  armée. 

1783.  —  Paix  de  Versailles. 

1784.  —  Mariage  de  Figaro,  de  Beaumarchais. 

1785.  —  André  Chénier. 
1789.  —  La  Révolution. 


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LIVRE  IV 

TRAFALGAR 
(1715-1815) 


CHAPITRE  PREMIER 

L'ANGLETERRE 


L'Angleterre  an  %rm^  siècle. 

L  Formation  db  la  politique  iiritamniq17B.  —  L'Angleterre  et  la  gnerre 
de  Cent  Ans,  fin  des  ambitions  continentales.  —  L'Angleterre  et  les 
réTolntions,  politique  nationale.  —  Les  deux  principes  de  la  politique 
anglaise.  ^  L'empire  maritime.  ^  Gomment  la  nation  est  associée  à  sa 
construction  :  1«  la  dette  ;  2*  la  marine. 

IL  Formation  o£ooraphiqub  db  l'Empirb  anglais.  —  L'Inde  (1757).  -> 
Le  Cap.  —  L*Égypte.  ->  La  traite.  —  Amérique  du  Nord.  —  Aus- 
tralie. —  Le  chant  des  TiUea. 

III.  Anglbtbrbb  bt  Europb.  —  La  troisième  guerre  de  Cent  Ans 
(1689-1815). 


La  période  1650-1750  est  le  moment  où  la  nation  fran- 
çaise a  occupé  la  première  place  dans  cette  société  euro- 
péenne qui  elle-même^  depuis  deux  siècles,  était  la  plus 
civilisée  de  la  terre.  Mais,  à  partir  de  1713,  la  France  sen- 
tira peser  sur  elle  de  plus  en  plus  la  rivalité  et  Tinfluence 
d'un  État  plus  qualifié  qu'elle  peut-être,  par  la  nature  du 
pays,  pour  dominer  le  milieu  européen  tel  qu'il  s'était  cous- 
tltué  :  l'Angleterre. 


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378  L^ANaLBTBRRB 

I 

Formation  de  la  politiqae  britanniqne. 

Nous  avons  déjà  vu  TAngleterre,  à  peine  née,  faire  éprou- 
ver directement  à  sa  voisine  sa  force  d'expansion,  an  point 
que  la  France  avait  pensé  en  être  étouffée.  Les  Anglais 
avaient  tenu  longtemps  une  porte  ouverte  sur  notre  soi, 
puisque  Calais  ne  leur  fut  enlevé  qu'en  1558.  Mais,  à  cette 
époque,  ils  avaient  déjà  renoncé  à  tout  rêve  de  domination 
continentale.  La  liaison  dynastique  avec  le  Hanovre,  au 
xviii^  siècle,  fiit  établie  trop  tard  pour  faire  rentrer  FAngie- 
terre  dans  la  voie  des  conquêtes  en  Europe. 

A  partir  du  milieu  du  xv'  siècle,  l'Angleterre,  aujourd'hui 
si  calme,  avait  traversé  une  série  deux  fois  séculairede  terri- 
bles crises  intérieures.  Ce  fut  d'abord  la  guerre  des  Deux 
Roses,  qui  détruisit  presque  la  haute  aristocratie.  Ce  fut  en- 
suite la  Réforme,  qui  tua  le  haut  clergé,  considéré  comme 
corps  indépendant.  Le  Parlement  qui,  dès  le  moyen  âge, 
avait  exercé  sur  le  pouvoir  royal  un  contrôle  inconnu  dans 
les  autres  pays  d'Europe,  fut  transformé  par  cette  ruine  des 
grands  seigneurs  laïques  et  ecclésiastiques  ;  Télément  diri- 
geant y  fut  désormais,  non  la  Chambre  des  Lords,  mais 
celle  des  Communes.  Entre  la  royauté  et  les  Communes  se 
livra  le  grand  combat  qui  remplit  le  xvii®  siècle,  combat 
dont  le  Parlement  sortit  vainqueur  en  1689.  Lorsque  i^élec- 
teur  de  Hanovre  devint  roi  d'Angleterre  en  1714,  le  Parle- 
ment, soutenu  par  la  presse,  était  déjà  assez  fort  pour 
empêcher  «  qu'un  grand  royaume  fût  traîné  à  la  remorque 
d'un  misérable  électorat  »,  ou,  comme  nous  dirions,  pour 
faire  prévaloir  la  politique  nationale  sur  la  politique  dynas- 
tique. L'Angleterre  était  dès  ce  moment  débarrassée  des 
révolutions  politiques,  —  sinon  des  résistances  particuia- 
ristes  :  quoiqu'elle  eût  été  unie  officiellement  à  TEcosse  en 
1707,  et  qu'elle  eût  forcé   depuis   longtemps  l'union  de 


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DÉBUT  DE  LA   POLITIQUE  MONDIALE  379 

l'Irlande,  elle  devait  éprouver  encore  que  le  patriotisme 
régional  n^était  pas  mort  dans  ces  deux  pays. 

Et  alors,  l'Angleterre  s'aperçut  qu'elle  était  une  île.  Au 
moyen  âge,  sa  situation  insulaire  avait  plutôt  contrarié 
son  expansion  sur  le  continent.  Mais  la  mer  l'avait  sauvée 
de  l'Espagne  en  1588,  de  la  Hollande  en  1653,  de  la  France 
en  1692.  Puis,  la  nation  avait  pris  part  au  mouvement  colo- 
nial dès  le  temps  de  Henri  VII,  ensuite  sous  Elisabeth, 
sous  Cromv^ell,  sous  Guillaume  III  En  1713,  à  la  paix 
d'Utrecht,  elle  se  faisait  concéder  par  les  «  deux  couron- 
nes »  (Espagne  et  France)  d'importants  privilèges  commer- 
ciaux, des  territoires  profitables.  Dès  lors,  les  principes 
directeurs  de  sa  politique  sont  posés. 

Elle  s'interdira  toute  conquête  continentale,  et  s'érigera 
au  contraire  en  défenseur  de  l'équilibre  européen.  Vis-à-vis 
des  puissances  continentales,  toutes  plus  ou  moins  con- 
damnées à  être  ou  à  paraître,  à  un  moment  donné,  mena- 
çantes pour  cet  équilibre,  un  tel  rôle  lui  assure  un  avan- 
tage considérable.  Il  lui  permet,  en  outre,  de  réserver 
presque  toutes  ses  forces  pour  Teffort  maritime. 

Secondement,  elle  fera  prédominer  toujours  les  intérêts 
du  «  commerce  »,  comme  on  disait  alors,  c'est-à-dire  de 
l'exploitation  des  pays  extra-européens.  Vis-à-vis  de  races 
alors  inférieures  de  tous  points  aux  Européens,  cette  con- 
centration de  forces  la  rend  plus  formidable  que  n'importe 
quelle  autre  nation  civilisée. 

C'est  en  se  conformant  à  ces  principes  que  les  hommes 
d'État  du  xviii^  siècle  ont  jeté  les  bases  du  plus  vaste  édifice 
politique  que  le  monde  ait  encore  vu. 

Mais  cette  œuvre  n'a  pas  été  accomplie  seulement  par 
quelques  chefs  :  toute  la  nation  y  a  été  activement  associée, 
les  riches  par  la  dette,  les  pauvres  par  la  marine. 

Depuis  longtemps  les  États  avaient  eu  l'idée  de  faire  face 
à  leurs  dépenses  au  moyen  d'emprunts,  mais  l'Angle* 
terre  la  première,  à  partir  de  1689,  rendit  ce  moyen  absolu- 


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380  l'anoleterre 

ment  régulier.  Sa  dette  s'accrut  à  partir  de  ce  moment» 
par  l'effet  des  grandes  guerres  qu'elle  soutint  ;  mais,  dans 
les  intervalles  de  tranquillité,  ses  hommes  d'État  ne  per- 
dirent pas  de  vue  un  instant  l'obligation  qui  leur  incombait 
de  Tamortir  —  et  de  Tamortir  correctement  :  la  probité 
scrupuleuse  de  leur  gestion  forma  le  plus  saisissant  con- 
traste avec  Timpossibilité  où  se  trouva  la  monarchie  fran- 
çaise d'asseoir  solidement  son  crédit.  Par  la  dette  conso- 
lidée, tous  les  capitalistes  d'Angleterre,  grands,  moyens  et 
petits,  se  trouvèrent  solidarisés  doublement  avec  l'État, 
créancier  par  Timpôt,  et  débiteur  par  la  rente  '. 

Une  grande  partie  de  la  nation  était  restée  en  dehors  de 
Torganisation  parlementaire  que  le  moyen  âge  avait  léguée 
à  l'Angleterre  moderne  :  on  peut  dire  que,  dans  l'ensemble, 
tout  ce  qui  n'était  pas  propriétaire  n*était  pas  représenté. 
L'État  n'avait  donné,  à  ce  prolétariat  grandissant,  qu'une 
législation  sur  le  paupérisme  assez  perfectionnée.  Or,  à 
partir  du  xvii*  siècle,  la  mer  absorbe  les  éléments  les  plus 
vigoureux  de  cette  masse.  Ces  hommes  peuplent  les  vais- 
seaux qui  vont  au  loin,  très  souvent  s*installent  hors  d'Eu- 
rope, et,  en  cas  de  guerre,  ce  sont  eux  qui  défendent  les 
routes  ouvertes  et  les  établissements  fondés  :  l'Angleterre  a 
pu  se  passer  de  l'inscription  maritime,  inaugurée  en  France 
par  Colbert,  et,  pendant  tout  le  xviii^  siècle,  a  recruté  sa 
marine  de  guerre  au  moyen  de  l'enrôlement  volontaire 
(complétée  au  besoin  par  la  presse  exercée  sur  les  popula- 
tions des  ports  et  des  côtes).  Ainsi  est  employée  au  dehors 
une  foule  que  Fapparition  seule  de  la  grande  industrie,  à 
la  fin  du  siècle,  ramènera  en  partie  au  dedans. 

On  voit  quelle  est  la  vigueur  du  mouvement  d'expansion 

1.  La  dette  anglaise,  qni  était  de  63.000.000  £  en  1713,  a'élera  à 
122.000.000  £  en  1764,  à  238.000  000  £  en  1783;  elle  dépassera 
800  000.000  £  en  1815.  Mais  il  faut  examiner  la  Tariété  des  combinaisons 
employées  pour  les  émissions  d  emprunts,  se  rappeler  que  dans  certains 
cas  on  admit  des  participations  de  100  £  seulement  ou  même  de' 50  ou 
40  £,  si  on  veut  se  faire  une  idée  du  nombre  des  particuliers  qui  furent 
aÎDsi  intéressés  au  crédit  de  l'État.  (Cf.  un  article  de  M.  R.-G.  Léry, 
Reum  été  DenxMondu^  15  lept.  1808.) 


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FORCE  BT  DIRECTION  DB  SON  EXPANSION  381 

dont  nous  avons  maintenant  à  indiquer  les  directions  prin- 
cipales. 


Il 
Formation  gtegraphlqua  de  TEmpire. 

L'Angleterre  entrait  en  ligne  après  toute  une  série  de 
peuples  colonisateurs,  sur  les  brisées  desquels  elle 
marcha  tout  d'abord.  C'est  ainsi  qu'au  traité  d'Utrecht 
(1713)  elle  avait  forcé  les  colonies  espagnoles  d'Amérique, 
si  hermétiquement  closes,  à  s^ouvrir  au  moins  à  un  de  ses 
vaisseaux  (vaisseaa  de  permission),  lequel  se  transforma 
bientôt  en  entrepôt.  Mais  elle  ne  s'était  pas  contentée  de  gla- 
ner :  un  coin  de  TAmérique  du  Nord  était  déjà  une  terre 
anglaise.  Au  xviii*  siècle^  se  multiplièrent  les  domaines 
ouverts  par  elle  à  la  colonisation  européenne. 

Un  concours  heureux  de  circonstances  a  indiqué  aux 
Anglais  celui  de  ces  domaines  dont  ils  devaient  tirer  le 
plus  brillant  parti  :  l'Inde. 

L'Inde,  après  avoir  connu  bien  des  dominations  étran- 
gères, était  tombée  finalement  aux  mains  des  Grands 
Mogols,  descendants  de  Tamerlan  (xvi*  siècle).  L'un 
d'eux,  Aureng-Zeyb,  réunit  un  moment  presque  toute  la 
péninsule.  Mais  il  mourut  en  1707,  et  presque  aussitôt  cette 
monarchie  se  décomposa.  En  1738,  la  prise  de  Delhi,  capi- 
tale des  Grands  Mogols,  par  le  Persan  Nadir-Shah  ache- 
vait d*ébranler  la  péninsule  *.  Déjà  les  gouverneurs  de 
la  Compagnie  des  Indes  françaises,  Dumas,  puis  Dupleix, 
songeaient  à  profiter  de  la  situation.  Mais  l'Angleterre 
aussi  était  représentée  dans  le  pays,  depuis  1708,  par  une 
Compagnie  des  Indes  orientales,  dont  le  comptoir  principal 

1.  C'était  !•  eommaneement  d*im  mouTement  d'expansion  afghane 
(bataille  de  Panipat,  1761),  qui  se  poursoivit  paraUèlemant  à  la  conquête 
européenne. 


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382  l' ANGLETERRE 

était  à  Calcutta.  Un  des  gouverneurs  de  la  Compagnie, 
Clive,  se  lança  à  la  conquête  du  Bengale,  et  fut  vainqueur  à 
Plassey  (1757).  Depuis  ce  moment,  la  domination  anglaise 
fit  de  tels  progrès  que  la  situation  de  la  Compagnie  vis-à- 
vis  de  la  couronne  était  devenue,  à  la  fin  du  siècle,  une 
question  politique  de  premier  ordre:  elle  fut  réglée  en  1784 
(Regulating  Act).  La  conservation  de  l'Inde  fut  désormais  la 
préoccupation  dominante  des  Anglais,  d'abord  dans  la  lutte 
contre  la  France,  puis  dans  la  lutte  contre  la  Russie. 

Au  XVIII®  siècle,  la  route  de  l'Inde,  depuis  Vasco  de 
Gama,  passait  par  le  Cap.  Les  Hollandais  en  avaient  occupé 
la  position  centrale,  le  Cap  même,  au  xvu®  siècle.  Les 
Anglais  étaient  établis  aux  alentours,  par  exemple  à  Sainte- 
Hélène.  Ils  commencèrent,  à  partir  de  1750,  à  convoiter 
la  possession  du  Cap. 

En  revanche,  la  route  de  l'isthme  de  Suez,  si  active  au 
moyen  âge,  était  désertée.  La  France,  qui  tenait  un  rang 
éminent  dans  le  commerce  méditerranéen,  avait  été  solli- 
citée à  s'en  emparer  au  temps  de  Colbert,  mais  ses  hommes 
d'État  n'avaient  pas  cru  devoir  troubler  par  des  tentatives 
de  conquête  les  relations  d'affaires  avec  le  Levant.  Les 
Anglais  étaient  à  Gibraltar  depuis  1704,  disposant  par  là  de 
l'entrée  de  la  grande  mer  intérieure  :  depuis  la  conquête  de 
rinde,  ils  eurent  l'œil  constamment  fixé  sur  Alexandrie  et 
sur  Constantinople. 

Quant  au  centre  de  l'Afrique,  il  ne  les  intéressait  encore 
qu'en  raison  de  la  part  qulls  prenaient  à  la  traite  Leur 
intérêt  dans  ce  trafic  devait  d'ailleurs  diminuer  sensible- 
ment après  la  perte  de  leurs  colonies  d'Amérique  :  à  la  fin 
du  xvni«  siècle,  des  Anglais  prendront  une  part  active  à  la 
campagne  contre  l'esclavage. 

A  l'Ouest,  l'Angleterre  était  intervenue  une  des  premières 
dans  la  colonisation  de  l'Amérique  du  Nord.  Sans  remonter 
jusqu'aux  Cabot  (vers  1500),  on  peut  rappeler  que  W.  Ra- 
lisgb  avait  inauguré  l'occupation  de  la  côte  des  Alleghanys 
(vers  1600).  Les  persécutions  religieuses  du  xvii®  siècle 
donnèrent  la  plus  vive  impulsion  à  Témigration  qui  se  por- 


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LES   COLONIES  DE  l'aNOLETERRE  383 

tait  de  ce  côté.  Aa  débat  du  xvni*  siècle»  13  colonies  s'éche. 
tonnaient  snr  l'Atlantique.  Mais  les  possessions  françaises 
les  étreignaient  de  toutes  parts  :  d'où  la  nécessité  de  la  latte 
qui  donnera  le  Canada  à  l'Angleterre.  Nous  verrons  par 
quel  étrange  contre-coup  cette  lutte  même  entraînera  la 
séparation  des  colonies  anciennes  :  mais  l'Angleterre  gar- 
dera toujours  ses  possessions  des  Antilles  (Jamaïque,  etc.)* 

A  l'Est,  les  Anglais  avaient  été  attirés  vers  le  Pacifique 
par  leurs  guerres  contre  la  Hollande,  qui  dominait  en 
Océanie  au  xvii®  siècle.  Mais  ils  n'apprirent  à  connaître  les 
ressources  de  ce  domaine  que  par  les  voyages  de  Cook 
(après  1750).  En  1788  commencera  la  colonisation  de 
l'Australie. 

L'expansion  anglaise  s'est  distinguée  de  celle  des  autres 
peuples,  non  seulement  par  son  caractère  plus  spontané 
que  partout  ailleurs  (sauf  en  Hollande),  mais  surtout  par 
son  universalité.  Et  Ton  comprend  l'enthousiasme  d'un 
enfant  de  l'Angleterre,  le  poète  Rudyard  Kypiing,  devant 
l'œuvre  achevée  : 


LE  CHANT  DES  VILLES 

BoJfibag.  —  Royale  et  royalement  dotée,  moi  la  reine,  j'élève  en 
face  de  ta  mer  la  plus  riche,  mes  mains  plus  riches  encore  ;  un 
millier  de  manufactnres,  où  je  rassemble  toutes  les  races  de  tous 
les  pays,  rugissent  en  moi. 

Calcutta.  —  Moi,  les  capitaines  de  marine  m'aimèrent,  le  fleuve 
me  bâtit,  la  fortune  me  courtisa,  et  des  rois  risquèrent  leur  vie 
pour  me  garder.  Salut,  Angleterre  I  Je  suis  FAsie,  un  pouvoir  sur 
le  sable,  j'ai  la  mort  dans  mes  mains  —  mais  For  aussi. 

Madraê.  —  Clive  me  baisa  sur  la  bouche,  sur  les  yeux,  sur  le 
front  —  de  merveilleux  baisers  I  Aussi  fus -je  couronnée  au-dessus 
des  reines;  maintenant  me  voici,  vieille  femme  flétrie ,  méditant  sur 
ma  gloire  ancienne. 

Rangoon.  —  Salut,  mère  1  On  dit  que  mon  commerce  est  riche  ? 
Peu  m'importe  ;  mais  j'écoute  le  chant  du  prêtre  tondu,  et  je 
veille  sur  mes  amoureux  vêtus  de  soie,  le  jeune  homme  à  côté  de 
la  jeune  fille,  en  riant  près  de  mon  Dagon. 

Singapore.  —  Salut,  mère  I  L'Orient  et  T Occident  doivent  invo- 
quer mon  aide  avant  de  risquer,  dans  les  ports  lointains,  les  mar- 


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384  L^ANGLBTERRB 

chandises  achetées.  C'est  moi  qui  peuxonTrirou  fermer  la  seconde 
porte  du  commerce  dans  le  vaste  monde. 

Hong-Kong,  —  Salut,  mère!  Tiens-moi  ferme.  Ma  Praya  dort 
ai;gourd'hui  sons  d'innombrables  carènes.  Prends  garde  cependant 
(et  du  côté  des  terres),  ou  demain  pourrait  balayer  de  la  baie  tes 
vaisseaux  de  guerre. 

Halifax.  —  Dans  le  brouillard  pointent  mes  proues  tutélaires; 
derrière  le  brouillard  s'étendent  mes  remparts  vierges  ;  gardienne 
de  l'honneur  du  Nord,  je  suis  voilée  et  sans  sommeil. 

Québec  et  Montréal.  —  La  paix  est  notre  lot.  Cependant  un 
murmure  s'est  élevé,  stupîde  et  sans  cause,  moitié  sérieux,  moitié 
haineux.  A  présent  nous  nous  réveillons,  et,  nous  rappelant  des 
coups  valeureux,  nous  attendons,  sans  crainte  d'aucun  honune. 

Victoria,  —  De  T Orient  à  l'Occident,  un  mot  circulaire  a  passé, 
jusqu'à  ce  que  l'Occident  soit  devenu  TOrient,  à  côté  de  notre 
Océan  bleu  emprisonné  dans  les  terres.  De  l'Orient  à  l'Occident, 
la  chaîne  éprouyée  est  solide,  l'anneau  bien  forgé  résonne  fidèle. 

Capetown.  —  Salut  !  Souvent  arrachée  et  troquée  de  main  en 
main,  parmi  les  roches,  la  brousse,  les  pins,  je  rêve  mon  rêve 
d'empire  vers  le  Nord.  Ah  !  un  seul  pays  de  la  Tête  du  Lien  i 
l'Equateur. 

Melbourne.  —  Salut  I  Ni  la  crainte  ni  la  faveur  ne  nous  valurent 
la  place  ;  nous  y  fûmes  poussés  par  la  soif  de  l'or  et  l'effroi  du 
besoin,  bruyants  et  insoumis  comme  le  sauvage  afflux  des  flots  qui 
fouettent  l'entrée  de  notre  port. 

Sidneg,  —  Salut  I  J'ai  changé  en  bien  ma  tache  de  naissance, 
obligé  à  l'honnêteté  de  fortes  volontés  perverses  ;  la'  première 
ardeur  des  tropiques  est  dans  mon  sang,  le  succès  est  à  mes 
pieds. 

Briihane,  —  Race  du  Nord  sous  un  ciel  du  Sud,  je  construis  une 
nation  pour  les  besoins  d*un  empire  ;  je  patiente  et  souffire  un  peu, 
et  ma  terre  s'élèvera,  reine  au-dessus  des  autres,  en  vérité  I 

Hobart.  —  L'amour  de  l'homme  me  découvrit  d'abord.  La 
haine  de  l'homme  fit  de  moi  un  enfer.  Pour  le  bien  de  mes  enfants 
je  me  suis  purifiée  de  ces  infamies.  Avec  la  permission  de  vivre  et 
de  bien  travailler,  Dieu  me  jeta  la  paix  et  l'aisance. 

Auckland.  —  La  dernière,  la  plus  solitaire,  la  plus  aimable,  je 
suis  à  part,  exquise  ;  —  à  nous,  à  nous  la  saison  inaltérablement 
sourit,  à  nous  qui  nous  demandons  parmi  nos  fougères  pourquoi 
des  hommes  partent  à  la  recherche  des  îles  heureuses  ! 

Et  l'Angleterre  répond  : 

«  En  vérité,  vous  êtes  de  notre  sang,  plus  lents  à  bénir  qu'à 
maudire»  peu  accoutumés  à  ramper  sur  l'ordre  d'aucun  honune... 


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EXPANSION   MARITIME  ET  POLITIQUE  CONTINENTALE     385 

Mes  fils,  j'ai  enfanté  beaucoup  de  fils,  mais  mon  sens  n'est  pas 
tari... 

•  Soyez  à  votre  ouvrage  et  soyez  sages,  sûrs  de  votre  épée  et  de 
votre  plume,  vous  qui  n'êtes  ni  des  enfants  ni  des  dieux,  mais  des 
hommes  dans  un  monde  d'hommes.  » 

Mais  l'Angleterre  n'aurait  pas  jeté,  au  xviii*  siècle,  les 
bases  de  l'empire  si  magnifiquement  célébré  ici,  si  elle 
n'était  pas  intervenue  dans  la  politique  européenne  avec  la 
préoccupation  constante  de  paralyser  celles  des  puis- 
sances qui  pouvaient  encore  lui  disputer  la  mer. 


III 
▲ngleterre  et  Europe. 

En  effet,  à  partir  de  la  guerre  de  la  succession  d'Espagne, 
l'Angleterre  commence  à  peser  d'un  poids  toujours  crois- 
sant sur  la  politique  européenne.  Chose  curieuse,  la  grandeur 
de  son  action  semble  n'avoir  été  mesurée,  au  xviii"  siècle, 
ni  par  les  États  qui  la  combattent,  ni  par  ceux  qui  sont  ses 
alliés,  ni  parles  politiques,  ni  parles  philosophes.  Frédéric  II 
remarque  que  les  grands  armements  maritimes  ont  toujours 
causé  la  ruine  des  peuples  qui  les  ont  entrepris.  Rousseau 
déclare,  avant  même  la  guerre  d'Amérique,  que  d'ici  peu 
c  l'Angleterre  aura  perdu  sa  puissance,  et,  de  plus,  la  liberté  » . 
Pour  tous,  on  dirait  qu'elle  ne  vaut  que  par  ses  subsides, 
par  la  bonne  gestion  de  ses  finances,  qui  lui  permet  de  sou- 
tenir ses  alliés.  La  vérité  est  «  qu'ils  n'y  comprennent 
rien  ».  Ils  ne  voient  pas  «  quelle  grande  chose,  quelle 
chose  nationale,  c'est  en  Angleterre  que  le  commerce  » 
(Sorel).  Ils  ne  voient  pas  quelle  force  est  par  elle-même  la 
marine  anglaise,  dont  le  second  Pitt  dira  :  «  Si  la  marine 
s'affaisse,  c'en  est  fait  de  l'esprit  public  dans  ce  pays.  »  11^ 
n'ont  commencé  à  comprendre  tout  cela  qu'après  la  lutte 
plus  que  séculaire,  au  terme  de  laquelle  l'Angleterre  ter- 
rassa la  France  révolutionnaire. 

ESQUISSE   IIIST.    DE   FRANCS.  17 


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CHAPITRE  II 

LA  TRÊVE  DE   VINQT-CINa  ANS  (1715-1740) 


L'entente  cordiale. 

L  Law  et  Ddbois  (1715-1723).  —  L'oraison  funèbre  de  Loois  XIV.  —  Le 

Régent.  ^  !<>  Au  dedans,  la  détresse  financière.  —  Law.  —  Le  lit  de 

justice  du  26  août  1718.  —  Ruine  du  système.  —  2*  Au  dehors,  Dubois 

et  Albéroni.— Puissance  de  Dubois  (1722).— Les  Le/fres  Persanes  (1721). 
IL  La  MAJoiuTé  DB  Louis  XV.  —  Le  duc  de  Bourbon  (1723-1726),  au  de» 

dans  et  au  dehors,  mariage  du  roi.  —  Louis  XV  en  1726. 
IIL  FLBimY  (1726-1743).  —  Fleury  au  dedans,  les  routes.  —  Opposition 

religieuse.  —  Opposition  philosophique.  Voltaire. 
IV.  Trait6  de  Vienne  (1738).  —  Espagne  et  Autriche.  •—  La  succession 

de  Pologne  (1734).  —  Traité  de  Vienne  (1738),  la  Lorraine  française. 

—  La  marine. 


Au  lendemain  de  la  paix  d'Utrecht,  le  besoin  dominant 
de  la  France  était  le  besoin  de  repos.  Pour  le  satisfaire,  il 
fallait  que  le  gouvernement  montrât,  au  dedans,  une  grande 
modération,  surtout  dans  les  querelles  religieuses,  —  au 
dehors,  un  désir  sincère  d'apaiser  les  rancunes  que  les  der- 
nières guerres  avaient  soulevées.  L'ennemi  éventuel  le  plus 
dangereux  étant  1*  Angleterre,  la  condition  sine  qaâ  non  de  la 
tranquillité  était  une  entente  avec  cette  puissance.  Restait  à 
savoir  si  le  maintien  de  cette  entente  n'exigerait  pas  des 
sacrifices  exorbitants,  dangereux  pour  l'avenir  de  notre 
situation  mondiale.  Telle  est  la  difficulté  principale  que 
les  gouvernements  qui  succédèrent  à  Louis  XIV  eurent  à 
résoudre. 


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L  ORAISON   FUNÈBRE  DE  LOUIS  XIV  387 


Law   et  Dubois. 

Loais  XIV  étaît  mort  le  l**"  septembre  1715.  L'impression 
du  moment  fut  celle  du  soulagement.  Même  le  prédicateur 
chargé  de  Toraison  funèbre  du  roi,  Massillon,  fut  entraîné 
à  la  manifester  : 

[Il  venait  de  parler  de  la  gloire  militaire  du  règne] 

«  Mais,  hélas  !  continua-t-il,  triste  souvenir  de  nos  vic- 
toires, que  nous  rappelez- vous?...  Un  siècle  entier  d'hor- 
reur et  de  carnage,  l'élite  de  la  noblesse  française  préci- 
pitée dans  le  tombeau  ;  tant  de  maisons  anciennes  éteintes  ; 
tant  de  mères  point  consolées,  qui  pleurent  encore  sur  leurs 
enfants  ;  nos  campagnes  désertes,  et,  au  lieu  des  trésors 
qu'elles  renferment  dans  leur  sein,  n'offrant  plus  que  des 
ronces  au  petit  nombre  des  laboureurs  forcés  de  les  négli- 
ger ;  nos  villes  désolées  ;  nos  peuples  épuisés  ;  les  arts  à  la 
fin  sans  émulation  ;  le  commerce  languissant...  Grands 
événements  qui  nous  attiraient  la  jalousie  bien  plus  que 
l'admiration  de  TEurope  I  Et  des  événements  qui  font  tant 
de  jaloux  peuvent  bien  embellir  rhistoire  d'un  règne,  mais 
ils  n'assurent  jamais  le  bonheur  d'un  État.  » 

Massillon  était  un  prédicateur  distingué,  qui  se  fit  sur- 
tout connaître  depuis  par  son  Petit  Carême  de  1718  ;  la  sen- 
sibilité larmoyante  qui  se  manifeste  dans  ces  lignes  lui  va* 
lut  d'être  mis  par  les  «  philosophes  »  du  xviii^  siècle  presque 
au  rang  de  Bossuet,  et  fit  considérer  par  Voltaire  telle  pro- 
sopopée  sur  les  élus  et  les  réprouvés  comme  «  un  des  plus 
beaux  traits  d'éloquence  qu'on  puisse  lire  chez  les  nations 
anciennes  et  modernes  ». 

Louis  XIV  avait  organisé,  par  son  testament,  le  conseil 
de  régence  qui  devait  gouverner  pour  Louis  XV,  âgé  de 
6  ans  :  il  divisait  le  pouvoir  entre  le  duc  d'Orléans,  son 
neveu,  le  duc  du  Maine,  son  bâtard,  le  maréchal  de  Ville- 


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388  LA  TRÊVE  DE  26  ANS 

roy,  précepteur  de  Tenfant  royal,  etc.  Mais  Philippe  d'Or- 
léans n'était  pas  disposé  à  partager  le  gouvernement  :  distin- 
gué par  son  courage  dans  la  guerre  de  Succession,séduisant  de 
toutes  manières,  il  avait  de  nombreux  amis  dans  la  noblesse 
(par  exemple  le  duc  de  Saipt-Simon,  le  futur  historien). 
II  fit  casser  le  testament  du  roi  par  le  Parlement  (1715)  et 
fut  seul  «  Régent  ». 

Au  dedans,  il  réagit  à  divers  points  de  vue  contre  «  le 
long  règne  de  roture  et  de  vile  bourgeoisie  »  de  Louis  XIV. 
Il  n'aimait  ni  les  secrétaires  d'État  ni  les  intendants,  et  cher- 
cha un  instant  à  se  passer  au  moins  des  premiers,  en  orga- 
nisant des  Conseils  composés  mi-partie  de  nobles  et  de 
robins.  Il  écarta  les  jésuites,  et  témoigna  de  la  faveur  aux 
jansénistes,  sinon  aux  huguenots.  Mais  la  question  grave 
entre  toutes  était  la  question  financière. 

Louis  XIV  avait  légué  à  la  France  une  dette  de  2  mil- 
liards, les  revenus  de  la  couronne  n'étant  que  de  69  millions 
environ  I  Le  duc  de  Noailles  fit  des  efforts  de  toutes  sortes 
pour  réduire  ces  obligations.  Beaucoup  de  financiers,  tout 
en  aidant  l'Etat,  avaient  exploité  sa  détresse  :  Samuel  Ber- 
nard avait  fini  par  prêter  à  400  0/0.  L'opinion  était  fort 
excitée  contre  les  Turcarets.  Une  chambre  de  justice  fit 
rendre  gorge  à  quelques  princes  de  la  finance,  mit  au  pilori 
quelques  «  larronneaux  » .  Mais  Noailles  eut  recours  à  des 
opérations  plus  contestables.  La  re vision  des  créances  frus- 
tra très  réellement  des  rentiers  qui  n'avaient  d'autre  tort 
que  d'être  sans  défense.  Enfin,  on  vit  recommencer  les  alté" 
rations  de  monnaies.  Tout  cela  faisait  du  mal  et  ne  menait 
pas  loin.  Le  Régent  finit  par  se  jeter  dans  les  bras  de 
Law. 

John  Law  était  né  en  Ecosse  (1671)  ;  il  avait  mené  une  vie 
errante,  se  soutenant  partout  par  sa  chance  au  jeu.  Il  avait 
conçu,  au  cours  de  ses  voyages,  particulièrement  en  Hol- 
ande,  une  idée  juste,  mais  exagérée,  de  la  puissance  du 
crédit.  Louis  XIV  n'avait  pas  voulu  se  prêter  à  l'applica- 
tion de  cette  idée  aux  affaires  publiques  :  Philippe  d'Or- 
léans autorisa  la  banque  créée  par  Law  à  se  charger  de  la 


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LAW  389 

dette  royale.  Law  pensait,  comme  presque  tous  ses  con- 
temporains, qu'il  s'agissait  uniquement  de  procurer  à  TÉtat 
du  numéraire  :  mais,  en  outre,  il  jugeait  possible  de  multi- 
plier indéfiniment  sa  richesse,  en  émettant  du  papier-mon- 
naie. Ses  idées  avaient  été  exposées  surtout  dans  un  mé- 
moire publié  en  1705  (Considérations  sur  le  numéraire  et  le 
commercé).  Âpres  y  avoir  rappelé  l'origine  de  la  monnaie 
métallique,  il  insistait  sur  les  inconvénients  de  l'emploi  de 
l'argent,  et  disait  : 

c  Ce  que  je  propose,  c'est  de  faire  une  monnaie  territoriale, 
égale  tout  ensemble  à  la  valent*  de  la  terre  et  à  la  valeur  de  l'argent- 
monnaie,  sans  être  sujette  à  tomber  de  valeur  quand  l'argent  perd 
de  la  sienne.  » 

Et  plus  loin  : 

«  Ce  papier-monnaie  ne  baissera  pas  de  valeur,  comme  l'argent- 
monnaie  a  baissé,  ou  peut  baisser  encore  :  les  marchandises  ou 
lea  espèces  peuvent  diminuer  de  valeur,  s'ils  augmentent  en  quan- 
tité, ou  si  la  demande  diminue.  Mais  la  commission  délivrant 
toutes  les  sommes  demandées,  et  reprenant  toutes  les  sommes 
rapportées,  ce  papier-monnaie  conservera  sa  valeur,  et  nous  aurons 
toujours  autant  de  numéraire  qu'il  nous  en  faudra,   ou  que  nous 

pourrons  en  employer,  mais  jamais  au  delà Le  papier-monnaie 

n''est  sujet  à  aucun  changement  de  sa  valeur,  parce  que  la  quan- 
tité et  la  demande  augmentent  ou  diminuent  toutes  les  deux 
ensemble  »  '. 

Lav^  racheta  successivement  les  créances  de  TÉtat  et  ses 
sources  de  revenus^  désintéressant  les  créanciers  par  des 
actions  qui  n'étaient  garanties  que  par  le  produit  des  impôts 
ou  des  monopoles  I  II  est  certain  qu'il  donna  un  grand  essor 
aux  Compagnies  privilégiées  qui  végétaient,  Compagnies  des 
Indes  occidentales  (Louisiane)  et  des  Indes  orientales  (Séné- 
gal, Seychelles,  Inde).  Lorient,  qui  n'était  qu'une  bourgade 
sous  Colbert,  eut  bientôt  30.000  habitants.  Et  cet  essor  a 
survécu  à  la  ruine  du  système  :  l'effectif  de  la  marine  mar- 


1.  Voir  aussi  {Coll.   de»  économisles,  p.  503  4)  la    métaphore  très  cu- 
rzcase  de  Tlle. 


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390  LA   TRÊVE  DE  25  ANS 

chande  quadrupla,  dit-on,  dans  le  courant  de  la  première 
moitié  du  siècle,  multipliant  les  relations  avec  les  pays 
d'outre-mer,  et  facilitant  la  colonisation. 

Mais  le  système  de  Law  inspirait  une  inquiétude  instinc- 
tive dans  beaucoup  de  milieux,  avant  tout  chez  les  parlemen- 
taires. Il  fallut  forcer  l'enregistrement  des  édits  relatifs  aux 
monnaies  dans  le  lit  de  justice  du  26  août  1718,  où  Saint-Simon 
oublia  un  moment  sa  défiance  des  financiers  pour  jouir  pleine- 
ment de  l'humiliation  des  gens  de  robe.  La  haine  qui  perce 
dans  son  récit  montre  bien  à  quelles  difficultés  se  heurtait  la 
collaboration  de  la  noblesse  et  des  juristes,  essayée  par 
le  Régent. 

Ce  n'en  était  pas  moins  le  Parlement  qui,  au  fond,  avait 
raison.  Quand  les  principaux  actionnaires  de  Law  commen- 
cèrent à  échanger  leur  papier  contre  du  métal,  le  péril  du 
système  apparut.  Law  finit  par  s'enfuir,  en  n'emportant  que 
quelques  louis  (décembre  1720).  L'État  dut  se  tirer  d'affaire 
en  imposant  un  concordat  à  ses  créanciers  spoliés  :  le  cré- 
dit public  avait  reçu  cette  fois  le  dernier  coup,  et  pendant 
un  siècle  le  gouvernement  français  ne  pourra  rien  deman- 
der qu'à  rimpôt.  Il  ne  faut  pas  oublier,  enfin,  le  profond 
trouble  moral  qu'avait  causé  tout  cet  agiotage. 

Au  dehors,  le  Régent  s'était  trouvé  en  présence  de  la  si- 
tuation créée  par  la  liquidation  incomplète  de  la  succession 
espagnole.  La  France  et  l'Espagne  semblaient  unies  étroi- 
tement par  la  parenté  de  leurs  rois,  et  l'on  espérait  à  Ma- 
drid donner  aux  Bourbon  une  partie  des  trônes  italiens. 
L'Angleterre  d'une  part,  et  d'autre  part  la  Hollande, 
avaient  reconnu  cet  état  de  choses,  mais  l'Autriche  faisait* 
des  réserves  et  ne  paraissait  pas  vouloir  se  contenter,  en 
Italie,  du  Milanais.  Il  est  vrai  que  l'empereur  Charles  VI, 
par  ses  tentatives  pour  relever  les  Pays-Bas  devenus  au- 
trichiens (fondation  de  la  compagnie  d'Ostende),  alarmait 
ses  alliées  de  la  veille,  et,  par  ses  efforts  pour  assurer  l'hé- 
rédité de  l'Empire  à  l'époux  futur  de  sa  fille  Marie-Thérèse 
(Pragmatique  Sanction),   mécontentait   les    princes    alle- 


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ALBÉROMI  ET  DUBOIS  391 

mands.  Enfin  la  situation  de  TEarope  orientale  venait  de 
se  modifier  par  l'entrée  en  scène  foudroyante  de  la  Russie. 

Le  Régent  craignait  que  Philippe  V  d'Espagne  ne  voulût 
pas  renoncer  sincèrement  à  la  succession  éventuelle  de  l'en- 
fant chétif  qu'était  Louis  XV,  —  succession  qui,  autrement, 
devait  échoir  à  la  maison  d'Orléans.  Il  se  rapprocha  très 
vite,  par  l'entremise  de  son  précepteur  l'abbé  Dubois,  de 
Georges  P'' d'Angleterre  et  de  son  ministre  Stanhope  (1716). 
Il  commença  même  à  soutenir  l'Autriche  contre  l'Espagne. 
Aussi  dédaignait-ilTalliance  que  Pierre  le  Grand  venait  lui 
proposer  dans  un  voyage  à  Paris  (1717). 

Un  aventurier  italien,  devenu  premier  ministre  en  Espagne» 
Albéroni,  espéra  profiter  de  cette  situation  compliquée  pour 
rendre  à  l'Espagne  toutes  les  anciennes  possessions  des 
Habsbourg  II  voulait  paralyser  le  Régent  par  une  cons- 
piration avec  le  duc  du  Maine,  évincé  en  1715  ;  mais  l'am- 
bassadeur espagnol  Cellamare  fut  expulsé  (1718),  et  le  com- 
plot dont  il  était  le  centre,  déjoué.  Albéroni  espérait  aussi 
armer  contre  Georges  l*^  le  roi  de  Suède  Charles  XII,  mé- 
content des  annexions  que  Georges,  comme  électeur  de 
Hanovre,  avait  faites  aux  bords  de  la  Baltique  aux  dépens 
de  la  Suède  :  mais  Charles  fut  tué  au  siège  de  Frédérikshall 
en  Norvège  (1718)^  et  la  Suède  épuisée  s^empressa  de  traiter 
avec  tous  ses  ennemis.  Enfin,  les  Turcs  avaient  été  entraînés 
à  reprendre  les  armes  contre  l'Autriche  :  mais  le  prince 
Eugène  les  battit  partout,  et  le  traité  de  Passarowitz  (1718) 
ne  fut  onéreux  que  pour  Venise,  alliée  malheureuse  de  l'Em- 
pereur. Albéroni  se  décida  à  quitter  la  place,  pour  rendre 
possible  la  pacification  de  l'Europe  (1719). 

Au  cours  de  la  crise,  la  France  s'était  alliée  plus  étroite- 
ment encore  avec  l'Angleterre  et  ses  amis.  Ce  fut  le  triomphe 
de  Dubois,  et  Tapogée  de  sa  fortune  (1720-1722)  ;  on  con- 
naît son  portrait  par  Saint-Simon  : 

«  C'était  un  petit  homme  maigre,  effilé,  chafouin,  à  perruque 
blonde,  à  mine  de  fouine,  à  physionomie  d'esprit,  qui  était  en 
plein  ce  qu'un  mauvais  français  appelle  un  êacrêj  mais  qui  ne  se 
peut  guère  expliquer  autrement.  Tous  les  vices  combattaient  en 


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392  LA  TRÊVE  DE  25  ANS 

lai  à  qui  en  demeurerait  le  maître.  Ils  y  faisaient  un  brnit  et  on 

combat  continnel  entre  eux Il  aurait  parlé  avec  grâce  et  facilité» 

si,  dans  le  dessein  de  pénétrer  les  autres  en  parlant,  la  crainte  de 
s'avancer  plus  qu'il  ne  voulait  ne  l'avait  accoutumé  à  un  bégaye- 
ment  factice  qui  le  déparait,  et  qui,  redoublé  quand  il  fut  arrivé  k 
se  mêler  de  choses  importantes,  devint  insupportable,  et  quelque- 
fois inintelligible...  Il  avait  de  l'esprit,  assez  de  lettres,  d'histoire 
et  de  lecture,  beaucoup  de  monde,  force  envie  de  plaire  et  de  s'in- 
sinuer, mais  tout  celagAté  par  une  fumée  de  fausseté  qui  sortait 
malgré  lui  de  tous  ses  pores  et  jusque  de  sa  gaîté  qui  attristait 
par  là...  » 

Le  drôle  devint  pourtant  archevêque  de  Cambrai,  comme 
Fénelon,  et,  quand  approcha  la  majorité  du  roi,  premier 
ministre  (1722).  Il  mourut  presque  aussitôt  des  suites  de  ses 
débauches^  et  le  Régent  ne  dédaigna  pas  de  prendre  sa  sac- 
cession  :  il  ne  la  garda  que  quelques  mois  (mort  en  1723). 


On  comprend,  en  voyant  des  fortunes  comme  celle  de 
Law  et  de  Dubois,  que  l'opposition  contre  la  monarchie  ait 
grandi  alors,  même  dans  les  milieux  sains  de  la  haute  so- 
ciété. Avec  le  siècle  de  Louis  XIV,  la  littérature  était  de- 
venue une  puissance  à  Paris  :  les  hommes  qui  <(  écrivaient 
bien  »  se  risquaient  de  plus  en  plus  sur  le  terrain  politique. 
En  1721  parurent  les  Lettres  Persanes,  prétendues  apprécia- 
tions d'un  Persan  sur  la  société  française  :  les  jugements 
sur  le  corps  des  laquais,  qui  est  le  premier  de  l'État,  sur  les 
querelles  des  jésuites  et  des  jansénistes,  etc.,  furent  bientôt 
dans  toutes  les  bouches.  La  critique  était  pourtant  superfi- 
cielle ;  mais  l'arme  avec  laquelle  l'ancien  régime  devait  se 
faire  tant  de  mal  était  trouvée  :  V impertinence,  mot  qui  au 
XVII*  siècle  signifiait  sottise  étourdie,  qui  depuis  a  signifié 
insolence  légère,  et  qui  désigna  tout  cela  à  la  fois  au 
XVIII*  siècle.  Le  Persan  en  question,  Montesquieu  (1689- 
1755),  devait  faire  depuis  des  ouvrages  plus  dignes  de  sa 
gravité  de  magistrat  :  Grandeur  et  Décadence  des  Romains 
(1734),  Esprit  des  Lois  (1748).  Mais  ce  fut  surtout  Texemple 
des  Lettres  Persanes  qui  piqua  d'émulation  les  beaux-esprits. 


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LETTRES  PERSANES,   BOURBON  393 

II 

Loais  XV. 

Louis  XV  avait  été  déclaré  majeur,  conformément  à  la 
loi,  en  1723.  Mais  le  gouvernement  échut  à  un  prince  du 
sang,  le  duc  de  Bourbon,  petit-fils  du  grand  Condé,  et  un 
de  ceux  qui  avaient  le  plus  gagné  à  Tagiotage  du  temps  de 
Law,  celui-là  même  à  qui  avait  été  dit  le  joli  mot  à  propos 
des  «  actions  »  qu'il  réalisait  :  «  Monseigneur,  une  seule  des 
actions  de  votre  aïeul  valait  mieux  que  toutes  celles-là.  » 
Il  était  lui-même  gouverné  par  M"'*  de  Prie. 

Au  dedans,  il  revint  dans  une  certaine  mesure  à  la  poli- 
tique des  dernières  années  de  Louis  XIV,  favorisant  les 
jésuites,  et  cherchant  à  renouveler  contre  les  jansénistes 
rinépuisable  querelle  de  la  bulle  Unigeniius,  L'opinion  était 
lasse  de  ce  genre  de  débats,  et  la  popularité  du  jeune  roi 
fut  un  instant  compromise  : 

Et  ton  règne  s'affermira. 
Cher  Unigeuitos,  par  TUnigenita, 

chanta-t-on  à  Paris  au  moment  du  mariage  de  Louis  XV. 

Le  duc  de  Bourbon  avait  gravement  offensé  TEspagne  en 
renvoyant  Tinfante  qui  devait  devenir  reine  de  France  en 
vertu  des  arrangements  de  1719  :  il  ne  se  rapprocha  pas 
pour  cela  de  F  Autriche.  L'attention  des  Français  était  tou« 
jours  attirée,  par  l'hostilité  delà  maison  de  Habsbourg,  vers 
les  alliés  d'Orient  :  mais  Bourbon  arrêta  son  choix  sur  le 
plus  faible  d'entre  eux,  la  Pologne.  Encore  rechercha-t-il  le 
roi  détrôné  Stanislas  Leczinski,  la  créature  de  Charles  XII, 
de  préférence  au  roi  régnant  Auguste  II,  que  soutenaient 
Autrichiens  et  Russes.  Louis  XV  fut  marié  à  Marie 
Leczinska  (1725),  princesse  bornée  et  vertueuse,  qui  a  tra- 
versé la  vie  dans  l'attitude  résignée  et  rêveuse  qu'a  fixée 
Mignard. 

17* 


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394  LA  TRÊVE  DE  25  AKS 

Cependant,  à  mesure  que  Louis  XV  réfléchissait,  il  se 
rangeait  déplus  en  plus  aux  vues  de  son  précepteur,  le  vieux 
cardinal  de  Fleury,  évêque  de  Fréjus,  l'auteur  de  Y  Histoire 
ecclésiastique.  Bourbon  et  M"*  de  Prie  essayèrent  d'écarter 
le  prélat  :  ce  fut  eux  que  le  roi  renvoya  (1726).  Marie 
Leczinska  s'était  montrée  opposée  à  l'avènement  du  nouveau 
ministre  :  «  Je  vous  prie,  Madame,  lui  dit  le  roi,  et  au  besoin 
je  vous  ordonne,  de  recevoirlesavis  de  M.  de  Fréjus  comme 
les  miens  propres.  » 


Louis  XV  aurait  pu  dès  ce  moment  s*essayer  au  gouver- 
nement personnel  :  il  n'y  songea  pas.  Non  qu'il  faille  se  le 
représenter  dèsTadolescence  comme  gagné  par  la  débauche. 
Au  contraire,  il  n'avait  rien  du  tempéramentde  Louis  XIV  : 
la  nature  l'avait  fait  plutôt  semblable  à  Louis  XIII,  Louis 
le  Chaste.  Il  fut  pendant  des  années  fidèle  à  la  reine,  en  eut 
un  fils  et  plusieurs  filles.  Il  garda  toujours  le  goût  de  la  vie 
de  famille,  conserva  toutes  ses  filles  (sauf  une)  à  Versailles, 
prenant  le  chocolat  avec  elles.  Ce  ne  fut  guère  que  vers  1735 
que  le  duc  de  Richelieu  parvint  à  le  «  dégourdir  »,  d'abord 
par  les  demoiselles  de  Nesie,  auxquelles  succédera,  au  bout 
de  dix  ans,  la  Pompadour.  C'est  à  partir  de  ce  moment  seu- 
lement que  Louis  XV  se  dédommagea  des  années  de  vertu, 
par  des  excès  où  devait  sombrer  très  vite  sa  volonté  et  fina- 
lement son  intelligence,  qui  était  grande.  Mais,  dès  le  début, 
il  n'avait  manifesté  qu'un  goût  médiocre  pour  son  métier 
de  roi. 

Le  cardinal  de  Fleury  resta  donc  le  maître  de  la  France. 
Il  aurait  pris  volontiers  la  même  devise  que  son  ami 
Walpole,  le  «  Premier  »  d'Angleterre  :  Quieta  non  mouere. 
Les  circonstances  ne  lui  permirent  pas  de  réaliser  complè* 
tement  ce  vœu. 


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LOUIS  XV  ET  FLEURT  395 

III 

Fleary. 

A  rintérieur,  Fleury  n  a  pas  touché  à  la  machine  instituée 
au  XVII*  siècle  :  il  s'est  contenté  de  la  faire  fonctionner  avec 
ménagement,  surtout  au  point  de  vue  financier.  Il  n'y  a  à 
signaler,  dans  l'administration  du  contrôleur  général  Orry 
(1730-1745),  que  le  développement  du  réseau  de  nos  grandes 
routes. 

Ce  réseau  de  routes  avait  pour  centre  Paris,  depuis  que 
la  centralisation  à  outrance  avait  prévalu  dans  le  pays.  Une 
route  allait  de  Paris  à  la  vallée  de  la  Somme  et  delà  à  Calais 
et  Dunkerque.  Une  autre  joignait  Paris  au  Havre.  Une  autre, 
par  Âlençon  et  Rennes,  "iliait  à  BresK**  Autre  route,  par 
Chartres,  le  Mans,  Angers,  à  Nantes.  Autre  encore,  par 
Orléans,  Tours,  Poitiers,  à  Bordeaux  et  en  Espagne.  Entre 
les  routes  de  Brest,  Nantes,  Bordeaux,  une  route  allait 
d' Alençon  à  Tours.  Route  de  Paris  à  Moulins,  allant  jus- 
qu'au fond  du  massif  central,  et  continuant  de  là  jusqu'à 
Nîmes.  Route  de  Paris,  par  Dijon,  à  Lyon  et  à  Marseille. 
De  Bordeaux,  par  Toulouse,  une  route  suivait  la  voie  déjà 
empruntée  par  le  canal  du  Midi,  et  rejoignait  Marseille  :  la 
route  Paris-Orléans-Limoges-Toulouse  s'embranchait  à 
Toulouse  sur  celle-là.  Venaient  ensuit  les  routes  de  la  fron- 
tière nord-est  :  route  Paris-Douai-Lille  ;  route  qui,  par  la 
vallée  de  TOise,  rejoignait  celle  de  la  Sambre  (la  route  de 
Cologne  et  de  T Allemagne)  ;  route  de  Paris,  par  Metz,  à 
Strasbourg  ;  enfin  route  de  Paris,  par  la  vallée  de  la  Seine, 
à  Langres  et  Bâle.  Entre  les  deux  dernières  routes,  un 
réseau  de  voies  secondaires,  ouvertes  à  nos  troupes  en 
vertu  des  derniers  traités  ',  préparait  Tannexion    de  la 


1.  Les  «  quatre  routes  »  de  Nancy  vers  la  Champagne,  vers  Metx* 
▼ers  TAlsace  et  vers  la  Saône. 


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396  LA  TRÊVE   DE   25  ANS 

Lorraine.  L'exécution  de  ce  travail  fut  due  au  service  des 
ponts  et  chaussées,  organisé  sous  la  Régence,  et  aux  inten- 
dants :  elle  fut  d'ailleurs  singulièrement  facilitée  par  l'em- 
ploi intensif  de  la  corvée  royale.  Ces  belles  routes  auraient 
dû  assurer  une  base  solide  au  commerce  de  nos  grands 
ports,  qui  alors  atteignait  son  apogée  :  mais  on  ne  voit  pas 
que  l'intérieur  du  pays  ait  pris  grande  part  à  ce  mouve- 
ment commercial  et  colonial. 

La  sage  administration  de  Fleury  n'a  pas  désarmé  les 
critiques  de  plus  en  plus  nombreux.  Une  première  oppo- 
sition, très  superficielle,  venait  des  milieux  jansénistes. 
Fleury,  quelles  que  fussent  ses  défiances  contre  les  jésuites, 
ne  put  éviter,  comme  prince  de  l'Église^  de  prendre  parti 
contre  certains  excès  du  jansénisme,  par  exemple  les 
convulsions  du  cloître  Saint-Médard  (1732).  Quand  la  police 
ferma  le  cimetière,  on  afficha  sur  les  murs  : 

De  par  le  roi,  défense  à  Dieu 
De  faire  miracle  en  ce  lieu. 

Ce  qui  donnait  quelque  consistance  à  cette  opposition  jan- 
séniste, c'étaitla  partialité  que  montrait  pour  elle  la  majo- 
rité des  magistrats  :  mais  tout  cela  ne  pouvait  aller  très 
loin. 

Plus  profonde  déjà  était  l'opposition  qu'on  commençait  à 
appeler  <  philosophique».  Nous  avons  vu  s'accentuer  les 
tendances  frondeuses  des  gens  de  lettres  :  déjà  même  une 
tentative  d'organisation  régulière  de  la  propagande  anti- 
religieuse et  anlimonarchique  avait  été  ébauchée  par  le  Club 
de  r Entresol,  que  Fleury  fit  fermer  en  1731.  Voltaire  allait 
faire  à  lui  seul  la  besogne  de  toute  une  école.  Né  en  1694,  ce 
jeune  écrivain  avait  été  très  vite  bien  accueilli  dans  les 
milieux  dirigeants  de  la  Régence.  Mais  il  s'était  permis  une 
impertinence  vis-à-visd'un  grand  seigneur,  Bohan-Chabot, 
qui  le  fit  corriger  par  ses  laquais.  Il  avait  égratigné  le  duc 
de  Bourbon,  qui  lui  fit  faire  connaissance  avec  la  Bastille. 
Tout  cela  altéra  son  humeur  naturellement  conservatrice. 


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l'opposition,  la  misèrb  397 

II  alla  en  Angleterre,  et  en  rapporta  ses  Lettres  philosophi- 
qaes  (1734),  où  il  ne  cachait  pas  son  admiration  pour  le 
tempérament  c  républicain  »  des  Anglais.  Il  rapporta 
surtout  d'outre-Manche  une  haine  plus  Apre  contre  le  catho- 
licisme, haine  qu'il  traduisit,  à  la  mode  de  l'époque,  dans 
une  série  de  tragédies.  Le  pouvoir  royal  montrait  dés  ce 
moment  une  singulière  indulgence  pour  cette  littérature, 
pourtant  dangereuse,  parce  qu'elle  tuait  le  loyalisme  et 
endormait  Tinstinct  de  conservation  dans  les  hautes 
classes. 

Le  travail  de  propagande  et  de  révolte  n'était  pas  encore 
avancé  dans  la  bourgeoisie  moyenne  et  basse.  Quant  au 
peuple,  il  eut  à  souffrir  cruellement  à  diverses  reprises,  en 
1725,  en  1738-1740  :  on  n'est  pourtant  pas  forcé  de  croire 
d'Argenson  *,  quand  il  assure  que  la  disette  tua  autant 
d'hommes  dans  ces  deux  dernières  années  que  toutes  les 
guerres  de  Louis  XIV.  La  population  augmentait  *,  et  nous 
avons  dit  que  les  profits  du  commerce  restaient  limités  à  la 
périphérie  du  pays  :  l'industrie  aussi  ne  se  développait  que 
lentement.  Enfin,  les  exigences  croissantes  du  fisc  royal 
s'ajoutaient  à  ces  causes  de  malaise  :  mais  l'attachement  à  la 
royauté  restait  encore  profond  dans  les  masses.  On  espérait 
beaucoup  du  gouvernement  personnel  du  roi  de  vingt-cinq 
ans  qu'on  ne  connaissait  guère  encore. 


1.  La  marquis  d*Argenioii  (1694-1757),  fils  d'un  lieutenant  de  police 
de  Louis  XIV,  ministre  des  affaires  étrangères  de  1744  à  1747,  esprit 
ooTert,  mais  chagrin. 

2.  La  population  française,  qui  atteignait  déjà  le  ehiffire  de  20  millions 
à  la  fin  du  zvn*  siècle,  avait  été  notablement  diminuée  par  les  dernières 
guerres  de  Louis  XIV.  Elle  ne  retrouva  quevers  17S0  le  chiffre  de  1686  ; 
mais  à  partir  de  ce  moment  elle  augmenta  peut-être  plus  rapidement 
qu'au  XIX*  siècle.  Il  semble  qu'au  xvm*  siècle  la  France  se  peuplât  plus 
vite  que  les  pays  du  Midi  (Italie,  Espagne),  et  moins  vite  que  ceux  du 
Nord  (Angleterre,  Allemagne)  :  mais  l'Angleterre  fournissait  à  une  colo- 
nisation intense,  et  l'Allemagne  avait,  depuis  la  guerre  de  Trente  Ans, 
un  énorme  arriéré  à  regagner.  La  France  était  certainement  celui  des 
pays  européens  qui  était  le  plus  près  d'être  «  surpeuplé  »,  eu  égard  aux 
conditions  économiques  générales. 


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398  hK  TRÊVE  DE  25  A)9S 

IV 

Traité  de  Vienne. 

  l'extérieur,  Fleory  avait  troavé  la  France  en  mauvais 
termes  à  la  fois  avec  l'Espagne  et  TAutriche,  que  cette  irri- 
tation commune  réconcilia.  La  pomme  de  discorde  entre 
les  deux  puissances  avait  été  la  question  italienne. 
Philippe  V  et  sa  femme  Elisabeth  Farnèse  comptaient  trouver 
en  Italie  des  royaumes  pour  les  infants,  à  Naples,  à  Parme: 
ils  y  réussirent.  L'Autrichien,  comme  compensation  à  ces 
progrès  de  la  maison  de  Bourbon,  voulait  au  moins  la 
Toscane  pour  son  gendre  François,  duc  de  Lorraine.  C'est 
au  cours  de  ces  arrangements  que  le  roi  de  Savoie  troqua  la 
Sicile  contre  la  Sardaigne. 

La  France  continuait  à  entretenir,  sur  les  derrières  de 
l'Autriche,  des  relations  avec  la  Pologne.  C'était  un  faible 
État  pourtant  que  la  Pologne,  sans  frontières,  sans  gouver- 
nement. Mais  la  France  était  liée  à  elle  par  le  mariage  de 
Louis  XV,  et  en  1733,  à  la  mort  d'Auguste  II,  parvint  à  faire 
élire  roi  Stanislas  Leczinski.  Mais  Auguste  III  de  Saxe,  fils 
d'Auguste  II,  trouvait  naturel  de  succéder  à  son  père  :  les 
Autrichiens  et  les  Russes  étaient  prêts  à  l'imposer.  D*où  la 
guerre  de  succession  de  Pologne. 

Fleury  eût  bien  voulu  faire  le  minimum  :  la  démonstra- 
tion de  La  Pérouse  en  faveur  de  Stanislas  fut  ridicule.  Mais 
notre  ambassadeur  à  Copenhague,  Plélo,  qui  tint  à  sauver 
rhonneur,  se  fît  tuer  à  Dantzick  :  la  France  se  trouva 
engagée  contre  T  Autriche.  Au  moins  la  guerre  fut-elle  menée 
avec  quelque  éclat  sur  les  deux  théâtres  accoutumés  :  Alle- 
magne et  Italie.  Les  vieux  héros  de  la  lutte  entre  Louis  XIV 
et  l'Europe,  Berwick,  Villars,  Eugène,  y  parurent.  En  Alle- 
magne, les  Français  prirent  Philippsbourg.  En  Italie,  ils 
furent  également  vainqueurs.  Fleuryjugea  que  cela  suffisait, 
et  engagea  les  négociations  qui  aboutirent  au  traité  de 


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THAITÉ  DE  VIENNE  399 

Vienne  (1735-8).  Il  disgracia  Gfaauvelin,  le  principal  artisan 
de  la  guerre,  quoiqu'il  eût  conduit  avec  succès  les  négocia- 
tions :  <  Vous  avez  manqué  au  roi,  au  peuple,  à  vous- 
même,  »  lui  écrivait*il. 

Injustement,  car  le  traité  de  Vienne  nous  était  avanta- 
geux. Il  donnait  satisfaction  à  la  maison  de  Bourbon  en 
Italie,  où  elle  acquérait  définitivement,  dans  la  personne 
des  infants,  Naples  et  Parme.  Il  forçait  TAutrichien  à  se 
contenter  de  la  Toscane  pour  François,  qui  troquait 
contre  ce  pays  sa  Lorraine.  Celle-ci  fut  attribuée  à  Stanis- 
las, ce  qui  réglait  honorablement  l'affaire  de  Pologne.  Et, 
à  la  mort  de  Stanislas,  la  Lorraine  devait  revenir  à  la 
France  :  Tacquisition  de  Nancy  était  cette  fois  assurée. 
Enfin,  Fleury  apparaissait  comme  le  pacificateur  du 
continent  :  personne  ne  prévoyait  encore  que  la  courte 
guerre  qui  venait  de  finir,  en  révélant  la  faiblesse  de  TÂu- 
triche,  avait  allumé  des  convoitises  menaçantes  pour  la 
paix. 

Au  reste,  jamais  les  Négociations  et  les  guerres  n'avaient 
été  aussi  indifférentes,  même  à  ceux  qui  en  étaient  les 
acteurs  :  l'institution  de  la  milice,  renouvelée  en  1725, 
apparut  comme  particulièrement  anachronique  et  pesante. 
En  somme,  la  période  de  vingt-cinq  ans  qui  s'achevait 
avait  été  une  période  de  paix  sans  précédent,  que  la  civili- 
sationeuropéenne  avait  bien  mise  à  profit. 

C'est  surtout  au  point  de  vue  extra-européen  que  l'élan  de 
la  France  se  soutenait.  Dans  la  Méditerranée,  la  France 
était  traitée  toujours  comme  la  nation  la  plus  favorisée  : 
en  1739,  c'est  sur  son  intervention  que  la  Porte  signa  le 
traité  de  Belgrade  avec  les  Autrichiens  et  les  Russes.  Du 
côté  de  l'Océan,  l'essor  imprimé  par  Law  avait  accéléré  le 
mouvement  commencé  au  xvii^  siècle .  Dans  l'Inde,  Dumas 
(1735)  apprenait  à  profiter  de  la  chute  des  Grands-Mogols  : 
son  exemple  ne  sera  perdu,  ni  pour  Dupleix,  ni  malheureu- 
sement pour  les  Anglais.  En  Amérique,  la  Louisiane  ne 
laissait  pas  de  se  peupler,   quoique  par  des  voies  moins 


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400  LA  TRÊVE  DE  25  ANS 

pares  que  celles  qui  avaient  fait  du  Canada  une  terre  fran- 
çaise (cf.  p.  364). 

Mais,  si  ce  commerce  maritime  enrichissait  notablement 
les  grands  ports,  il  ne  rendait  pas  le  service  qu'on  était  en 
droit  d'en  attendre,  au  point  de  vue  du  soulagement  du  pays. 
Le  Canada  ne  reçut  que  3.000  immigrants  dans  la  première 
moitié  du  xviii^  siècle  ;  il  ne  comptait  que  70.000  colons  vers 
1750,  tandis  que  les  colonies  anglaises  avaient  2  millions 
d'habitants.  Quand  le  comte  d*Ârgenson,  ministre  de  la 
guerre  (de  1743  à  1757),  voulut  faire  ramasser  les  mendiants 
et  vagabonds  de  Paris  pour  les  embarquer  (vers  1753),  ces 
malheureux  et  leurs  semblables  revendiquèrent  avec  une 
énergie  désespérée  le  droit  de  mourir  de  faim  sur  le  pavé 
de  Paris,  plutôt  que  de  partir  outre-mer.  Quant  à  la  plèbe 
des  campagnes,  le  gouvernement  ne  semble  même  pas  y 
avoir  songé. 

Mais  Fleury  ne  se  rappelait  pas  assez  que,  de  son  temps 
(comme  d'ailleurs  àtoutesles  époques),  tout  développement 
colonial  devait  être  appuyé  par  une  forte  marine  de  guerre. 
Non  que  Maarepas,  son  ministre  de  la  marine,  n*eût  fait 
quelques  efforts  pour  relever  Tétat  du  matériel  et  du 
personnel.  Mais  tout  avait  été  paralysé  par  la  crainte  de 
provoquer  la  rupture  de  Tentente  cordiale  avec  l'Angle* 
terre.  Or,  à  ce  moment  même,  la  brutale  déclaration  de 
guerre  des  Anglais  à  TEspagne  (1739)  révélait  combien 
l'ambition  restait  éveillée  et  agissante  outre-Manche,  com- 
bien les  jalousies  y  étaient  âpres,  bref,  de  quel  œil  on  y 
pouvait  voir  la  prospérité  commerciale  de  la  France.  La 
grande  trêve  touchait  à  sa  fin. 


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CHAPITRE  III 

L'AVOBTEMENT  DE  L'EMPIRE  COLONIAL  FRANÇAIS 
(1740-1763)  * 


Les  gaenet  oontinentales. 

L  Succession  d'âutrichb  (1740-1748).    —  La  soccession  d'Autriche.    — 

Intervention  anglaise  (1744).  ^  Charles-Edouard  (1746-6).   —  Inde  et 

Canada.  —  Paix  d'Âiz-la-Cbapelle  (1748).    —  La  lutte  continue  ans 

colonies. 
II.  L'opposition  oagmb  (1748-1757).   —  La  Pompadour.  —  1«  Opposition 

littéraire»  Voltaire.  —  Le  début  de  Rousseau.  —  2*  Opposition  dans 

la  bourgeoisie.  •»  3*  Le  peuple.  Mandrin. 
IIL  GoBRBB  vm  Sbpt  Ans  (175^1763).  ^  Le  renversement  des  alliances 

(1765-7).  —  Minorque  (1756)  et  Rosbach  (1757).  —  Frédéric  II  et  Pitt. 

—  Inde.  —  Canada.  ->  M.  de  Conflaus.  —  Pacte  de  famille.—  Paix  de 

Paris  (1763). 
L'humiliation  nationale. 


La  prospérité  du  commerce  français  et  l'infériorité  de  la 
marine  de  guerre  française  étaient  une  double  raison  pour 
les  Anglais  de  ne  pas  laisser  se  prolonger  indéfiniment  la 
période  de  paix.  Une  lutte  de  vingt  ans  va  suivre,  continue 
malgré  les  apparences.  Mais  il  fallait,  pour  assurer  l'avan- 
tage à  l'adversaire,  que  la  France  se  laissât  impliquer,  sans 
raison  valable,  dans  les  querelles  continentales  soulevées, 
d'abord  par  Taffaiblissement  de  la  monarchie  autrichienne, 
puis  par  l'essor  de  la  monarchie  prussienne. 


1.  J.  Lemaltre,   /.-/.   Aonsseau,  1908.  -^  L.  Paul-Dubois,  Frédéric  h 
Grand, 


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402  AVORTBMENT  DE  l'bMPIRE  COLONIAL 

I 

Guerre  de  la  snooession  d'Autriche. 

En  1740  montaient  sur  le  trône,  à  quelques  mois  de  dis- 
tance, Marie-Thérèse  d'Autriche  et  Frédéric  II  de  Prusse. 
Marie-Thérèse  était  jeune,  mariée  à  un  prince  incapable,  et 
semblait  hors  d'état  d'empêcher  le  démembrement  de  la 
monarchie  des  Habsbourg.  Frédéric  II  était  ambitieux, 
avait  reçu  de  son  père  une  armée  solide,  et  convoitait  la 
Silésie.  Une  coalition  se  noua  entre  lui  et  d'autres  princes 
allemands  pour  donner  le  trône  à  l'électeur  Charles  de 
Bavière.  L'armée  prussienne  débuta  par  la  victoire  de 
MoUwitz  (1741). 

Il  semblait  que  la  France  n'eût  pas  de  raison  de  se  mêler 
à  la  lutte.  Mais  les  vieilles  traditions  qui  faisaient  voir 
dans  la  maison  de  Charles-Quint  l'ennemie  héréditaire  trou- 
vèrent un  représentant  écouté  dans  le  maréchal  de  Belle- 
Isle.  Fleury  se  laissa  faire.  La  France  devint  l'âme  —  et  la 
bourse  —  de  la  coalition  contre  rAutriche. 

La  guerre  commença  bien,  militairement  parlant.  Une 
armée  s'avança  jusqu'en  Bohême,  escalada  les  murs  de 
Prague.  Vienne  sembla  menacée.  Marie-Thérèse  fut  sauvée 
d'abord  par  le  loyalisme  des  Hongrois,  qui  jurèrent  de 
mourir  «  pour  leur  roi  ».  Ensuite,  l'armée  française  se 
trouva  subitement  isolée  par  la  défection  de  Frédéric  II, 
et  dut  faire  une  retraite  désastreuse  (1742).  La  France  y 
perdit  un  officier  et  y  gagna  un  écrivain  :  Vauvenargues, 
devenu  infirme  pendant  cette  retraite,  se  mit  à  écrire  ses 
Réflexions, 

Cependant  Georges  II  était  intervenu,  comme  électeur  de 
Hanovre,  en  faveur  de  l'Impératrice.  Les  Anglais  étaient 
prêts  à  le  suivre,  dès  qu'il  s'agissait  d'affaiblir  la  France. 
Une  armée  anglo-allemande  chercha  à  couper  à  nos  troupes 
le  retour  sur  le  Rhin  :  la  bataille  de  Dettingen  sur  le  Mein 


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FONTENOT  403 

(1743)  fnt  indécise,  mais  Toffensive  en  Allemagne  devenait 
impossible. 

On  revint  à  la  guerre  traditionnelle,  défensive  sur  le 
Rhin,  offensive  aux  Pays-Bas  et  en  Italie.  Un  instant, 
Charles  de  Lorraine,  qui  commandait  l'armée  autrichienne, 
inonda  TAlsace,  menaça  Nancy  :  le  bon  roi  Stanislas  avait 
fui.  Louis  XV,  au  contraire,  vint  jusqu'à  Metz,  où  il  tomba 
dangereusement  malade  :  l'invasion  n'en  fnt  pas  moins 
repoussée  et,  grâce  à  l'intervention  armée  de  Frédéric  II 
(1744). 

L'offensive  réussit  mieux.  Aux  Pays-Bas  commandait  le 
maréchal  de  Saxe,  fils  naturel  d'Auguste  II  de  Pologne, 
passé  au  service  de  la  France.  Il  rencontra  les  Anglais, 
Allemands  et  Hollandais  du  duc  de  Cumberland  à  Fontenoy 
près  de  Tournai  (mai  1745).  Les  Français  faillirent  payer 
cher  la  courtoisie  qui  leur  faisait  laisser  à  Tennemi  l'hon- 
neur du  premier  feu.  Mais,  au  dernier  moment,  une  charge 
heureuse  nous  rendit,  tant  bien  que  mal,  la  victoire,  que  le 
roi  put  savourer  en  personne.  Bruxelles  fut  prise.  En  Italie, 
malgré  la  défection  du  roi  de  Sardaigne,  le  succès  fut 
pareil. 

Sur  mer,  la  supériorité  des  Anglais  ne  s'était  pas  encore 
affirmée  de  manière  définitive.  La  France  avait  donc  encore 
le  moyen  de  frapper  au  cœur  l'ennemi  principal.  Le  pré- 
tendant Stuart  vivait  toujours  à  Rome,  et  son  fils  Charles- 
Edouard  obtint  du  gouvernement  français  les  moyens  de 
débarquer  en  Ecosse,  où  la  dynastie  déchue  gardait, 
après  50  ans,  grâce  au  loyalisme  féodal  encore  intact  dans 
ces  montagnes,  de  solides  sympathies*.  De  fait,  Charles- 
Edouard  pénétra  jusqu'à  30  lieues  de  Londres  (1745).  Il 
fallut  rappeler  du  continent  le  duc  de  Cumberland,  qui 
trouva  déjà  le  prétendant  en  retraite  :  l'équipée  s'acheva  à 
Culloden  près  d  Inverness  (1746). 

Charles- Edouard  manqua  à  Arizaig,au  nord  de  l'Ecosse, 
deux  armateurs  de  Nantes  qui  lui  apportaient  des  renforts  ; 
deux  frégates  françaises  furent  plus  heureuses  et  le  recneil- 


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404  AYORTEMENT  DE  l'eMPIRB  COLONIAL 

lirentle  29  septembre  1746.  Mais  elles  troavèrentle  port  de 
Brest  bloqué  par  une  escadre  anglaise,  ainsi  que  la  côte 
aux  environs  de  Morlaix  :  Charles-Edouard  ne  fut  débarqué 
que  le  10  octobre  1746,  à  Saint-Pol-de-Léon.  Â  la  paix,  le 
roi  de  France  accorda  son  expulsion,  et  le  fit  arrêter  à 
rOpéra  :  le  dernier  espoir  des  Stuarts  s'évanouit  ainsi. 

L'Angleterre,  encore  menacée  chez  elle,  avait  dû  laisser 
ses  colons,  dans  Tlnde  et  dans  TÂmérique  du  Nord^  se  dé- 
fendre seuls. 

Dans  rinde,  nous  avons  dit  que  Caron,  Martin,  Damas, 
avaient  jeté  les  bases  de  la  grandeur  française  :  mais 
Dupleix,  gouverneur  en  1741,  avait  des  idées  plus  ambi- 
tieuses encore.  Il  lui  fallut  toutefois  se  défendre  d'abord, 
dans  Pondichéry  même,  contre  la  Compagnie  anglaise.  Mais 
La  Bourdonnais,  de  Tîle  de  France  S  accourut  à  son 
secours  :  Madras,  le  plus  important  des  comptoirs  britanni- 
ques, fut  pris  en  1746.  Malheureusement,  un  conflit  éclata 
entre  Dupleix  et  La  Bourdonnais  :  ce  dernier  fut  rappelé  en 
France,  jeté  à  la  Bastille.  De  deux  bons  serviteurs  du  pays, 
l'un  fut  sacrifié  :  Dupleix  resta  seul. 

Dans  TAmérique  du  Nord,  on  se  rappelle  que  les  posses- 
sions françaises,  au  début  du  xviii*  siècle,  enserraient  déjà 
de  toutes  parts  les  13  colonies  anglaises  :  depuis  la  perte  de 
l'Âcadie  et  de  Terre-Neuve  en  1713,  les  Français  avaient 
fait  de  Louisbourg  la  citadelle  du  Canada.  Les  colons  an- 
glais commencèrent  la  lutte  avec  âpreté  en  1744  :  Louis- 
bourg  succomba. 

Ce  qui  était  plus  grave,  c'était  la  supériorité  croissante 
des  Anglais  sur  mer.  La  France  éprouvait  de  grandes  diffi- 
cultés à  réunir  ses  escadres  de  Toulon  et  de  Brest,  malgré 
la  bienveillance  des  Espagnols.  En  1744,  Matthews  arrêtait 
l'Eslanduère  devant  Toulon.  Anson  battit  une  autre  flotte 
à  Belle-Isle  en  1747. 

C'est  sur  terre  qu'il  fallut  conquérir  la  paix.  Maurice  de 


1.  L'île  de  France  n'était  occupée  que  depuis  1721,   mais  elle  s'éiait 
développée  très  rapidement  grâee  à  La  Bourdonnais. 


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PAIS  d'aIX-LA- CHAPELLE  405 

Saxe  tenait  la  Belgique,  menaçait  la  Hollande.  Il  remporta 
deux  victoires  à  Raucoux  (1746)  et  à  Lawfeldt  (1747).  Fré- 
déric II  cependant  avait  vaincu  les  Autrichiens  et  leurs 
alliés  saxons  à  Hohenfrîedberg  et  à  Soor...  Marie-Thérèse 
fit  encore  un  effort,  appela  les  Russes  de  la  tzarine  Elisa- 
beth sur  le  Rhin  :  puis  il  fallut  traiter. 

Louis  XV  avait  déclaré  qu'il  voulait  faire  la  paix  «  en  roi, 
et  non  pas  en  marchand  »  (Aix*la-Ckapelle,  1748).  Voici  ce 
qui  se  cachait  sous  ces  paroles  pompeuses  : 

La  France  reconnaissait  l'époux  de  Marie-Thérèse  comme 
Empereur  ; 

Elle  ne  gardait  rien  en  Belgique,  rien  en  Italie  ; 

Elle  rendait  Madras  contre  Louisbourg. 

Les  sacrifices  énormes  qu'elle  avait  faits  restaient  vains  : 
on  avait  combattu  «  pour  le  roi  de  Prusse  »,  qui,  lui,  gar- 
dait la  Silésie.  De  plus^  les  conflits  coloniaux  n'étaient  nul- 
lement réglés. 

Dans  l'Inde,  Dupleix  continua  à  agrandir  le  domaine,  ou, 
comme  nous  dirions,  la  zone  d'influence  française.  Il  fit  du 
souverain  du  Dekhan  son  vassal,  des  Mahrattes  même,  voi- 
sins de  rindus,  ses  alliés.  Il  acquit  entièrement  la  côte  Est 
du  Dekhan  (Carnatic).  Il  avait  montré,  à  San  Thomé,  ce 
que  pouvait  une  troupe  d'Européens  contre  les  hordes 
asiatiques  et  leurs  éléphants.  Mais  ces  conquêtes  le  met- 
taient en  conflit  permanent  avec  la  Compagnie  anglaise.  Le 
gouvernement  se  décida  à  sacrifier  Dupleix  (1753)  : 

«  Vous  pouvez  déclarer,  écrivait  le  ministre  Machault  à  notre 
ambassadeur  à  Londres,  que  l'on  ne  projette  ici,  ni  d'avoir  dans 
rinde  des  possessions  plus  vastes  que  l'Angleterre,  ni  de  s'y  faire 
9  millions  de  rente,  ni  de  se  conserver  la  faculté  exclusive  du 
commerce  de  Golconde,  encore  moins  celui  de  toute  la  côte  du 
Goromandel.  Nous  envisageons  nous-même  ces  projets  comiile  des 
chimères  et  des  visions.  » 

Godeheu,  envoyé  pour  remplacer  Dupleix,  d'un  trait  de 
plume,  rendit  tout  (1754).  Dupleix  ne  trouva  en  France  que 
des  embarras  pécuniaires  qui  hâtèrent  sa  fin  (1763)  : 


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406  AVORTBMENT  DE  l'eMPIRE  COLONIAL 

c  J*aî  sacrifié,  écrivait-il  dans  sa  dernière  lettre,  ma  jeunesse, 
ma  fortune,  ma  vie,  poar  enrichir  ma  nation  en  Asie...  Mes  ser- 
vices sont  traités  de  fables  ;  ma  demande  est  dénoncée  comme 
ridicule  ;  je  suis  traité  comme  Têtre  le  plus  vil  du  genre  humain.  » 

Dans  TÂmérique  du  Nord,  les  frontières  étaient  restées 
mal  délimitées  :  les  Français  s^avançaient  dans  la  vallée  de 
rOhio,  voulant  toujours  rattacher  le  Canada  à  la  Louisiane  ; 
les  Américains,  de  plus  en  plus  inquiets,  couvraient  de  forts 
les  pentes  des  Âlleghanys.  Finalement,  un  détachement 
commandé  par  Jumonville  fut  surpris  et  massacré  par 
G.  Washington  (1754). 

Machault  d'Arnouville,  le  ministre  de  la  marine^  ne  s'aveu- 
glait pas  sur  le  danger  de  la  situation,  mais  il  se  contentait 
d'encourager  la  marine  de  commerce  en  rétablissant  le 
droit  de  50  sous  par  tonneau  sur  les  navires  étrangers.  Il 
travaillait  mollement  à  refaire  le  matériel  de  guerre.  A  la 
colonisation  même  il  ne  s*intéressait  guère,  et  la  nation 
non  plus.  Si  Ton  songe  au  temps  qu'a  mis  la  race  française, 
même  au  xix^  siècle,  pour  coloniser  TÂlgérie,  on  mesurera  le 
temps  et  le  loisir  qui  eussent  été  nécessaires  pour  que  la 
France  se  décidât  à  tirer  parti  des  domaines  que  quelques 
enfants  perdus  lui  ouvraient.  Ce  temps  et  ce  loisir,  les 
Anglais  étaient  décidés  à  ne  pas  les  lui  laisser. 


II 
L'opposition  gagne. 

En  1748,  Louis  XV  était  débarrassé  depuis  cinq  ans  déjà 
de  la  tutelle  de  Fleury.  Il  avait  eu  des  velléités  de  faire 
son  métier  de  roi  au  cours  de  la  dernière  guerre,  et  la 
douleur  générale  qui  s'était  manifestée  au  moment  de  sa 
maladie  de  Metz  attestait  qu'il  était  vraiment  encore  c  le 
bien-aimé  ».  Bientôt  pourtant,  une  nouvelle  favorite,  la 
marquise  de  Pompadonr,  prit  sur  lui  une  influence  exorbi- 


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LB  DÉBUT  DE  ROUSSEAU  407 

tante  :  la  France  devii  \  le  royaume  de  «  Cotillon  II  ». 

La  c  bonne  machine  »  ionctionnait  encore  passablement. 
D'utiles  réformes  de  détail  étaient  introduites  dans  Tarmée 
par  le  comte  d'Argenson.  Le  commerce  extérieur  restait  en 
progrès. 

Pourtant,  l'opposition  se  faisait  plus  fipre,  excitée 
d'abord  par  les  querelles  religieuses  incessantes.  Jésuites  et 
jansénistes  continuaient  leur  lutte  énervante,  et  souvent  le 
clergé  d'un  côté,  la  magistrature  de  Tautre,  étaient  entraînés 
à  prendre  parti.  Par  moments,  le  pouvoir  royal  lui-même 
se  découvrait  dans  ces  conflits  troubles,  mais  acharnés  : 
en  1757,  un  fanatique,  Damiens,  tenta  d'assassiner 
Loais  XV.  L'attentat,  pour  un  moment,  réconcilia  les  fac- 
tions, dont  l'agitation  n'était  qu'un  symptôme  superficiel 
d'un  mal  plus  profond. 

L'esprit  de  révolte,  en  efiet,  gagnait  les  différents  étages 
de  la  société  française. 

En  haut,  la  société  polie  était  rongée  de  plus  en  plus  par 
la  littérature  d'opposition  que,  non  seulement  elle  tolérait, 
mais  encore  encourageait.  Voltaire  a  publié  dans  cette 
période  (1740-1763)  les  principaux  de  ses  innombrables 
ouvrages.  Lui  du  moins  était  retenu,  dans  une  certaine  me- 
sure, par  ses  goûts  d'aristocrate.  Mais,  à  côté  de  lui,  et  non 
sans  son  concours,  paraissait  l'Enci^c/op^die  (1751  etc.)  :  les 
promoteurs  de  l'entreprise,  d'Alembert  et  Diderot,  parta- 
geaient le  fanatisme  antireligieux  de  Voltaire,  et  Diderot 
même  joignait  déjà,  dans  ses  haines  incohérentes,  les  «  rois  » 
auxc  prêtres  ».  Il  était  même  dépassé.  En  1750,  l'Académie 
de  Dijon  mettait  au  concours  la  question  de  savoir  si  les 
lettres,  les  arts  et  les  sciences  étaient  nuisibles  ou  utiles  au 
genre  humain.  Un  jeune  écrivain  répondit  en  jetant  l'ana- 
théme  sur  toute  la  civilisation  :  avec  une  hardiesse  et  une 
profondeur  qui  depuis  n'a  été  égalée  par  aucun  autre,  il 
dénonçait  l'antinomie  radicale  qui  existait  entre  la  civilisa- 
tion et  l'idée  de  justice,  pour  laquelle  il  prit  parti  décidé- 
ment dans  cet  écrit  et  dans  un  autre  (Discours  sur  le  fonder 
ment  de  Tinigalité  parmi  les  hommes^  1756). 


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408  ATORTEMENT  DE  l'eUPIRE  COLONIAL 

Ainsi  commença  la  vogue  de  J.-J.  Rousseau  (1712-1778), 
que  le  style  lyrique,  Tappel  constant  à  la  sensibilité,  soutin- 
rent à  travers  une  série  d'ouvrages  (Noauelle  HélolsCj 
Émilty  Contrat  social,  1762). 

La  société  civilisée,  en  France,  se  ruait  sur  tous  les 
paradoxes,  à  condition  qu'ils  fussent  assaisonnés  de  larmes 
ou  de  propos  grivois,  et  les  patronnait  auprès  du  public 
inférieur.  Un  Allemand  naturalisé,  le  baron  d'Holbach, 
s'était  constitué  Torganisateur  de  la  propagande. 

L#a  connivence  des  hautes  classes  rendait  de  plus 
en  plus  dangereux  Tesprit  révolutionnaire  des  hommes  de 
demi-culture  :  procureurs,  avocats,  médecins,  petits  com- 
merçants de  province.  C'est  sur  ce  point  qu'a  porté  raction 
des  loges  maçonniques,  où  de  grands  seigneurs,  par  sottise 
ou  par  curiosité,  coudoyaient  des  apothicaires  et  des  limo- 
nadiers. C'est  aussi  dans  ces  milieux  que  sera  lu  avec 
avidité  le  Contrat  social  de  J.-J.  Rousseau. 

Quant  au  peuple,  nous  avons  déjà  indiqué  combien  peu 
Texpansion  coloniale  était  soutenue  par  une  population 
pourtant  régulièrement  croissante.  Le  malaise  matériel 
paraît  réellement  avoir  fait  des  progrès  dans  cette  période  : 
en  tout  cas,  il  fut  plus  malaisément  supporté.  Des  faits  signi- 
ficatifs se  produisaient  :  un  contrebandier.  Mandrin,  fut 
pendant  plusieurs  années  le  héros  idéal  des  populations 
méridionales  (roué  en  1757). 

Mais,  pour  rendre  tous  ces  craquements  réellement  dan- 
gereux à  la  monarchie,  en  démoralisant  complètement  la 
France  patriote  et  militaire,  il  fallut  les  désastres,  les 
hontes,  les  ridicules  de  la  guerre  de  Sept  Ans. 


III 
Guerre  de  Sept  Ans. 

Louis  XV  était  représenté  au  dehors  par  Fabbé  de  Bernîs, 
homme  droit  et  clairvoyant,  mais  qui  n'avait  pas  Tenver- 


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l'alliance  autrichienne  409 

gure  d'un  homme  d'Etat  :  c  représenté  c  est  presque  une 
figure  de  rhétorique  ,  puisque  le  souverain  ne  craignait 
pas  d'avoir  une  diplomatie  secrète  qu'il  cachait  à  ses  mi- 
nistres, le  «  secret  du  roi  ». 

Personne  ne  pouvait  se  méprendre  sur  la  nécessité  pri- 
mordiale d'une  lutte  plus  ou  moins  prochaine  avec  l'Angle- 
terre, mais  encore  une  fois  on  allait  se  laisser  engluer  dans 
une  guerre  continentale  plus  oiseuse  encore  que  l'autre,  par 
une  haine  irraisonnée  contre  le  roi  de  Prusse  :  le  rappro- 
chement avec  TAutriche  était  amorcé. 

L'Angleterre,  elle,  n'avait  jamais  considéré  la  lutte 
contre  la  France  comme  vraiment  suspendue.  Elle  finit  par 
faire  enlever,  sans  déclaration  de  guerre,  300  vaisseaux 
de  commerce  et  8.000  hommes  par  l'amiral  Boscawen 
(1755).  Louis  XV  protesta  avec  éloquence,  mais  eut  de  la 
peine,  même  alors,  à  se  décider  à  combattre.  Déjà  le  secret 
du  rapprochement  de  la  France  et  de  l'Autriche  était 
éventé  par  les  ministres  de  Georges  II  ;  aussi  l'Angleterre 
conclut-elle  (janvier  1756)  un  traité  de  subsides  avec 
Frédéric  II,  que  menaçait  ce  rapprochement.  Ceci  précipita 
la  conclusion  ouverte  de  Talliance  franco-autrichienne 
(traité  de  Versailles,  1756),  alliance  à  laquelle  accédèrent 
la  tzarine  Elisabeth,  et  la  Suède,  qui  voulait  recouvrer  sa 
situation  sur  la  Baltique.  La  jeune  Prusse  allait  être  en- 
serrée par  une  coalition  formidable,  et  les  Français  se 
lançaient  avec  légèreté  dans  une  guerre  qui,  à  la  vérité, 
devait  rester  éloignée  du  territoire  national. 

La  France  était  toujours  la  première  puissance  d'Eu- 
rope par  le  total  des  forces  qu'elle  pouvait  armer  :  elle 
disposait  encore  de  plus  de  100.000  soldats,  de  45  bâti- 
ments de  ligne.  Le  début  fut  brillant  :  le  duc  de  Riche- 
lieu enleva  Port-Mahon,  qu'occupait  une  garnison  anglaise 
(1756),  et  une  autre  armée,  qui  avait  envahi  le  Hanovre, 
fit  capituler  Cumberland  à  Closterseven  (1757).  La  défense 
de  l'Inde  fut  confiée  à  Lally-Tollendal,  un  Irlandais  qui 
s'était  signalé  à  Fontenoy.  Celle  du  Canada  incomba  au 
marquis  de  Montcalm,  qui  débuta  par  des  victoires. 

BSQUISSB  HIST.  DE  FRAMGB  18 


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410  AVORTBllBNt  D%  L^EMPIRE  COLONIAL 

Cependant  Frédéric  II  avait  prévenu  ses  adversaires  en 
envahissant  la  Saxe  (1756)  :  il  força  les  Saxons  à  capituler 
à  Pirna  et  les  incorpora  dans  son  armée.  Mais  l'Autri- 
chien Daun  le  battit  à  KoUin  (1757).  En  même  temps, 
Soubise,  avec  l'armée  française  et  celle  de  l'Empire,  s*a- 
vançait  sur  la  Saale  :  Frédéric  l'arrêta  à  Rosbach  (5  no- 
vembre 1757).  La  défaillance  des  soldats  n'avait  pas  été 
moins  marquée  que  celle  du  chef  :  c  Les  Français  ont  fait 
semblant  de  m  attaquer  le  5  de  ce  mois,  »  écrivait  Frédéric. 
Il  couronna  sa  campagne  en  écrasant  les  Autrichiens  entre 
Leuthcn  et  Lissa  (déc.  1757). 


Il  était  inquiété  par  les  discussions  du  Parlement  d'An- 
gleterre, qui  menaçaient  de  paralyser  le  gouvernement 
anglais  : 

«  Est-ce  à  présent,  écrit-il,  le  temps  de  discuter  des  bagatelles, 
lorsqu'il  est  question  de  savoir  si  rÉurope  restera  libre  ?  si  l'An- 
gleterre conservera  les  possessions  qui  jusqu'à  présent  l'ont  en- 
richie ?  si  rÂllemague  et  la  cause  protestante  se  soutiendront  ? 
si  enfin  le  roi  d'Angleterre  conservera  son  électorat,  ses  alliés, 
leurs  btats,  et  le  genre  humain,  la  liberté  de  penser  ?  » 

L'avènement  de  Pitt  (1708-1778)  au  ministère  donna  sa- 
tisfaction au  roi  de  Prusse  (juin  1757).  Désormais,  laguerre 
contre  la  France  allait  être  poursuivie  à  outrance  par  les 
Anglais. 

Dans  rinde^  on  envoya  le  colonel  Eyre  Ck>ote,  qai 
profita  de  l'ascendant  assuré  aux  officiers  européens  sur  les 
contingents  indiens  par  les  lieutenants  de  Dupleix:  bien  des 
années  après  sa  mort,  un  cipaye  indou,  appelé  chez  le 
gouverneur  et  y  voyant  le  buste  de  Ck>ote,  rectifiait  encore 
la  position.  Lally  fiit  vaincu  à  Vandavachy,  forcé  de  capi- 
tuler dans  Pondichéry(1760).  L'Inde  était  perdue  pour  nous. 

Au  Canada,  c'est