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Full text of "Histoire de France, depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789"

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HISTOIRE 

DE  FRANCE 

II 


Cet  ouvrage 

a obtenu  de  l’Académie  des  Inscriptions 
et  Belles- Lettres 
en  1844 

et  de  l’Académie  Française 
en  1856  et  en  1859 

LE  GRAND  PRIX  GOBERT 


PARIS.  — IMPRIMERIE  DE  J.  CLAYE  , RUE  SAINT-BENOIT, 


HISTOfRE 

DE  FRANCE 

DEPUIS  LES  TEMPS  LES  PLUS  RECULÉS  JUSQU’EN  178U 

P A K 

HENRI  MARTIN 


Pulvis  veterum  rennvahilur. 


TOME  n 

OUATRIÈMK  ÉDITION 


PARIS 

FURNE,  LIBRAIRE-ÉDITEUR 

Se  ri^servo  le  droit  de  traduction  et  de  reproduction 
à l’Étranger. 

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HISTOIRE 


DE  FRANCE 


PREMIÈRE  PARTIE 

ORIGINES 


LIVRE  IX 

GAULE  FRANKE 

Rois  mérovingiens.  — Les  fils  de  Clovis.  — Partages  de  la  Gaule  sans  cesse  renou- 
velés. — Toute  la  Germanie  vassale  des  Franks.  — Conquête  de  la  Burgondie 
par  les  Franks.  — Acquisition  de  la  Provence.  — Guerres  d’Italie.  — Les  fils  de 
Chlother.  — Hilperik  et  Frédegonde,  — Sighebert  et  Brunehilde  [Brunehaut).  — 
Tentatives  des  rois  pour  restaurer  la  fiscalité  romaine.  — Meurtre  de  Sighebert. 
Commencements  des  maires  du  palais. 

511  — 575. 

L’unité  de  pouvoir  créée  par  Chlodowig  chez  les  Franks 
ne  lui  survécut  pas;  en  exterminant  toutes  les  branches  col- 
latérales de  la  race  mérovingienne,  en  concentrant  tous  les 
Franks  sous  son  épée,  il  n’avait  pas  élevé  l’intelligence  de  ce 
peuple  à la  conception  d’une  puissance  politique,  abstraite  et  in- 
divisible, telle  que  la  royauté  gothique,  qui  s’était  formée  sous 
l’influence  de  la  civilisation  et  sur  le  modèle  de  la  monarchie 
romaine.  Après  la  mort  du  conquérant,  son  immense  héritage 
fut  divisé  entre  ses  quatre  fils,  conformément  à la  loi  qui  régis- 
sait toutes  les  propriétés  saliennes,  et  chacun  fut  roi,  c’est-à-dire 
chef  indépendant  et  souverain  dans  son  lot.  Ce  fut  là  le  premier 
de  ces  fameux  partages  contre  lesquels  les  historiens  ont  tant 

II.  1 


49 


2 


GAULE  FRANKE. 


[511.] 

déclamé,  faute  de  se  rendre  compte  des  mœurs  et  des  idées  de  la 
bande  germanique,  qui  avait  absorbé  l’antique  société  de  la  tribu. 
Le  fils  de  roi  qui  eût  violé  la  Loi  Sali  que,  en  cherchant  à usurper 
toute  la  succession  paternelle  au  détriment  de  ses  frères,  eût  sou- 
levé la  réprobation  universelle,  et  aucun  Frank  n’eût  compris  que 
cette  tentative  fût  dans  l’intérêt  général.  Les  fils  du  chef  mort  se 
partagèrent  à l’amiable  ses  trésors  et  ses  biens-fonds,  et  le  com- 
mandement politique  sur  les  populations  romaines  ne  fut  consi- 
déré que  comme  fappendice  et  la  conséquence  de  la  possession 
des  esclaves,  des  colons,  des  terres,  des  palais,  des  métairies,  des 
forêts,  qui  composaient  le  domaine  royal  dans  chaque  district. 
Ce  partage  entraîna,  par  le  fait,  celui  de  la  population  tfanke  et 
de  la  truste  de  Ghlodowig  : les  Franks  conservèrent  leur  ancien 
droit  de  choisir  entre  les  membres  de  la  race  royale  ; mais  on 
conçoit  que  chacun  dut  généralement  choisir  le  patronage  du  roi 
le  plus  voisin. 

L’œuvre  de  Ghlodowig  ne  s’écroula  pourtant  pas  tout  entière. 
A défaut  de  f unité  monarchique,  funité  nationale  des  Franks  était 
fondée  ; la  nation  franke  ne  retourna  plus  à l’état  de  tribus,  et 
resta  une  sous  des  chefs  divers,  ou  du  moins  ne  fut  plus  frac- 
tionnée qu’en  deux  grandes  sections  : les  Saliens  et  les  Ripuaires, 
ou  les  Franks  de  l’Ouest  et  les  Franks  de  l’Est.  La  Meuse  était  à 
peu  près  la  ligne  de  démarcation. 

Les  quatre  lots  des  fils  de  Ghlodowig  ne  furent  point  égaux 
entre  eux.  L’aîné,  Théoderik,  qui  ne  devait  pas  le  jour  à Ghlot- 
hilde,  et  qui  avait  été  le  compagnon  des  exploits  de  son  père  , 
s’attribua  la  plus  forte  part,  mais  aussi  la  plus  difficile  à régir  et 
à défendre  : il  fut  reconnu  roi  par  les  Ripuaires,  par  les  Franks 
d’outre-Rliin , par  les  peuples  germains  , vassaux  des  Franks,  à 
savoir  les  Allemans  et  les  Boïowares,  et  conserva  un  pied  chez  les 
Saliens,  en  s’adjugeant,  à fouest  de  la  Meuse,  les  territoires  de 
Reims,  Ghàlons  et  Troies.  Les  trois  fils  de  Ghlothilde  tirèrent  pro- 
bablement leurs  royaumes  au  sort.  Le  plus  âgé,  Ghlodomir,  eut 
les  pays  de  l’Yonne,  de  la  Moyenne-Loire  et  de  la  Sarthe,  Sens, 
Auxerre,  Chartres,  f Orléanais,  l’Anjou,  le  Maine;  au  second, 
Hildebert  (Childebertus) , échurent  Paris , Meaux , Senlis , le  pays 
bellovake  ou  Beauvaisis , toute  la  région  armoricaine , depuis 


LES  FILS  DE  CHLODOWIG. 


3 


Rouen  jusqu’ài,  Rennes,  Nantes  et  Vannes.  Quant  aux  Bretons,  qui 
furent  renforcés  sur  ces  entrefaites  par  un  nouveau  flot  d’émigrés 
arrivés  d’outre -mer  sous  la  conduite  de  Riowal-Mûr-mac- 
Con^,  ils  étaient  certes  beaucoup  moins  soumis  à la  suzeraineté 
de  Hildebert  que  les  Allemans  ou  les  Boïowares  à celle  de  Théo- 
derik2.  Le  dernier  des  princes  franks,  QMoÛiqv  [Chlotacharius , 
Chlothariusj  Clotaire),  à peine  âgé  de  quatorze  ou  quinze  ans, 
régna  sur  le  vieux  pays  salien  et  sur  les  premières  conquêtes  de 
Chlodowig;  il  eut  Soissons,  Tournai,  Cambrai,  les  terres  de  l’Es- 
caut et  de  la  Sambre,  la  région  maritime  entre  la  Somme  et 
l’embouchure  de  la  Meuse.  Les  quatre  rois  résidaient  le  plus  or- 
dinairement : Théoderik,  à Metz  ou  à Reims;  Chlother,  dans 
le  Soissonnais  ; Hildebert,  dans  le  Parisis , et  Chlodomir,  dans 
l’Orléanais. 

La  Gaule  septentrionale  se  trouvait  ainsi  fractionnée  en  quatre 
territoires  assez  compacts  et  qui  pouvaient  passer  pour  des  espèces 
de  royaumes;  mais  le  morcellement  des  conquêtes  de  Chlodowig 
au  sud  de  la  Loire  fut  plus  bizarre,  et  l’on  y discerne  bien  plus 
sensiblement  le  véritable  esprit  de  ces  partages,  esprit  patrimo- 


1.  Ce  nom  signifie  le  «roi  Houël,  le  grand  fils  de  Conan». 

2.  Le  druidisme  était  encore  très  fort  parmi  les  Bretons  d’Armorique.  Vers 
cette  époque,  le  parti  de  la  vieille  tradition  celtique  était  animé  à la  résistance 
tout  k la  fois  contre  le  christianisme  et  contre  les  Franks  par  un  barde  appelé 
Kian  Gwenc’hlan  (Kian  de  la  race  pure  ou  de  la  race  blanche),  dont  quelques 
vers,  empreints  d’une  sauvage  grandeur  et  animés  d’un  souffle  puissant,  sont  ar- 
rivés jusqu’à  nous. 

« L’avenir  entendra  parler  de  Gwenc’hlan  : un  jour,  les  Bretons  élèveront  leurs 
voix  sur  le  Ménez-Bré,  et  ils  diront  en  regardant  cette  montagne  ; « Ici  habita 
Gwenc’hlan,  et  ils  admireront  les  générations  qui  ne  sont  plus,  et  les  temps  dont 
je  sus  sonder  la  profondeur.  » 

* L’espoir  du  barde  n’a  pas  été  trompé,  et  son  nom  a survécu;  mais  le  recueil  de 
ses  chants  prophétiques  (Diougannou),  conservé  jusqu’au  dix-huitième  siècle  k 
l’abbaye  de  Landevenec,  a disparu  lors  de  la  destruction  de  cette  abbaye  pendant 
la  Révolution,  perte  irréparable  pour  les  études  celtiques;  car  c’était  le  seul  grand 
monument  du  bardisme  purement  druidique  qui  eût  subsisté,  les  poésies  des  bardes 
gallois  appartenant  au  néo-druidisme,  mêlé  d’infiltrations  chrétiennes  (à  la  vérité, 
des  fragments  tout  k fait  primitifs  y sont  intercalés).  La  tradition  veut  que 
Gwenc’hlan  ait  prédit  qu’un  jour,  «le  peuple  de  Jésus-Christ  serait  traqué  comme 
bêtes  fauves;  que  les  chrétiens  mourraient  exterminés  par  grandes  bandes  sur  le 
Ménez-Bré;  que  le  sang  des  moines  ferait  tourner  la  roue  des  moulins.... Ces  choses 
arriveront  bien  avant  la  fin  du  monde;  aiors  la  plus  mauvaise  terre  rapportera  le 
meilleur  blé.  » Les  Bretons  appliquèrent  cette  prédiction  k la  Révolution,  v,  La 
Villemarqué,  Barzaz-Breiz,  t.  I,  p.  xm-xiv,  29-38. 


4 


GAULE  FRANKE. 


[511  à 523.] 

niai,  et  non  politique.  On  découpa  les  provinces  méridionales  en 
lambeaux,  qu’on  ne  songea  pas  le  moins  du  monde  à coudre  aux 
royaumes  dont  ils  dépendirent.  Théoderik,  le  roi  de  l’est , prit 
l’Arvcrnie,  le  Limousin,  le  Querci  et  quelques  autres  cantons 
aquitains  qu’il  avait  conquis  au  nom  de  son  père  ; Ghlother,  le 
roi  du  nord,  reçut  d’autres  lointaines  possessions  près  de  la  Haute- 
Garonne  et  des  Gévennes;  le  Berri  appartint  à Hildebert  avec 
Saintes  et  Bordeaux  ; Ghlodomir  obtint  Tours  et  diverses  cités  que 
Ton  ne  saurait  désigner  avec  certitude.  Ghacun,  pour  visiter  ses 
domaines  du  midi,  était  forcé  de  traverser  les  terres  d’un  ou  de 
plusieurs  de  ses  frères;  c’était  un  enchevêtrement  inextricable! 

La  puissance  franke  souffrit  peu  de  la  mort  prématurée  de 
Ghlodowig;  les  Goths  profitèrent  d’abord  de  cette  mort  pour  res- 
saisir quelques  cantons  aquitains  du  sud-est  (Rouergue,  Vêlai, 
Gévaudan , Albigeois)  ; mais  leurs  progrès  furent  promptement 
arrêtés.  Les  héritiers  de  Ghlodowig,  malgré  leur  turbulence  et 
leur  cupidité,  avaient  compris  la  nécessité  d’être  unis  contre  le 
dehors,  et  les  Goths  durent  renoncer  à l’espoir  de  recouvrer  leurs 
anciennes  provinces.  La  paix  fut  renouvelée  et  scellée  par  le  ma- 
riage d’Amalarik,  petit-fils  de  Théoderik  l’Ostrogoth,  avec  la  jeune 
Ghlothilde,  fille  de  Ghlodowig. 

La  mort  du  grand  roi  des  Franks  ne  valut  aux  peuples  voisins 
qu’un  répit  de  quelques  années,  et  les  fils  de  Ghlodowig  ne  tar- 
dèrent pas  à reprendre  l’œuvre  de  la  conquête  des  Gaules  où 
leur  père  l’avait  laissée.  Le  vieux  roi  de  Burgondie,  Gondebald, 
avait  achevé  (517)  dans  le  repos  et  la  prospérité  son  règne  agité 
de  tant  d’orages  : son  fils  aîné,  Sighismond,  fut  après  lui  roi  de 
Lyon  et  de  la  meilleure  partie  du  royaume  ; Godomar,  le  second* 
fils,  semble  avoir  obtenu  Vienne  et  le  midi  de  la  Burgondie. 
Sighismond  avait  épousé  une  fille  du  roi  des  Ostrogoths,  et  cette 
illustre  alliance  protégeait  la  Burgondie  contre  les  Franks  ; mais 
la  reine  mourut,  et  Sighismond  s’unit  à une  autre  femme,  qui 
prit  en  haine  le  fils  de  la  première  épouse.  Un  certain  jour,  la 
nouvelle  reine  alla  trouver  Sighismond,  et  lui  dit  que  son  fils 
Sigherik  projetait  de  le  tuer,  afin  de  joindre  son  royaume  à celui 
de  Théoderik  l’Ostrogoth  dont  Sigherik  était  le  petit-fils,  et  de  se 
faire  roi  des  Goths  et  des  Burgondes.  Sighismond,  esprit  faible  et 


GUERRE  CONTRE  LES  BURGONDES.  5 

crédule,  fut  saisi  d’un  de  ces  accès  d’aveugle  fureur  qui  s’empa- 
raient quelquefois  des  plus  doux  entre  les  barbares,  et  il  ordonna 
qu’on  étranglât  le  jeune  garçon  pendant  son  sommeil.  A peine  le 
meurtre  était-il  consommé,  que  le  malheureux  père  rentra  en 
lui-même,  et  se  vint  jeter  sur  le  cadavre  « avec  des  larmes  très 
amères  ».  Puis  il  se  retira  au  monastère  d’Agaune  (Saint-Maurice 
en  Valais),  qu’il  avait  somptueusement  réédifié,  et,  là,  jeûna, 
pleura  et  implora  le  pardon  du  ciel  pendant  bien  des  jours.  Il 
retourna  enfin  à Lyon  ; « mais  la  vengeance  divine,  dit  Grégoire 
de  Tours,  le  suivit  à la  trace  » (522). 

(523)  La  reine  Ghlothilde,  après  avoir  perdu  son  mari,  s’était 
retirée  dans  la  basilique  de  Saint-Martin  de  Tours,  « vivant  là  en 
toute  bénignité  et  chasteté,  et  visitant  quelquefois  Paris,  » où  l’atti- 
rait son  affection  pour  la  basilique  de  Saint-Pierre  et  Saint-Paul, 
et  pour  la  mémoire  de  sainte  Geneviève,  qu’elle  avait  connue  et 
grandement  aimée.  Paris  était  demeuré  une  sorte  de  centre  et  de 
lieu  de  réunion  pour  les  rois  franks.  Au  commencement  de  l’an- 
née 523,  les  trois  tils  de  Ghlothilde  étant  ensemble  à Paris,  leur 
mère  vint  vers  eux  et  leur  dit  : « Que  je  n’aie  point  à me  repentir, 
mes  chers  enfants,  de  vous  avoir  nourris  avec  tendresse  ! Prenez 
part,  je  vous  prie,  à mon  injure,  et  mettez  vos  soins  à venger  la 
mort  de  mon  père  et  de  ma  mère.  » 

Ghlothilde  trouva  les  trois  princes  tout  disposés  à servir  cette 
vengeance  héréditaire,  qui  poursuivait  sur  les  fils  le  forfait  du 
père  : quant  à leur  aîné,  Tliéoderik,  il  n’était  pas  du  sang  de  Ghlot- 
hilde et  n’avait  rien  à venger  sur  les  Burgondes,  auxquels  il  s’é- 
tait au  contraire  allié  en  épousant  la  fille  de  Sighismond  ; il  de- 
meura neutre.  Ghlodomir,  Hildehert  et  Ghlother  marchèrent  donc 
contre  les  Burgondes,  et  gagnèrent  une  grande  bataille  sur  Sighis- 
mond et  Godomar.  Ge  dernier  se  replia  vers  le  midi  avec  les  restes 
de  ses  troupes  ; mais  l’armée  de  Sighisnïond  se  dispersa  complè- 
tement, et  un  grand  nombre  de  Burgondes,  gagnés  par  les  in- 
trigues des  Franks,  ou  irrités  du  meurtre  de  Sigherik,  se  don- 
nèrent aux  vainqueurs.  Sighismond  fut  arreté  par  ses  propres 
sujets  à la  porte  de  son  hien-aimé  monastère  d’Agaune,  où  il  avait 
voulu  se  réfugier  après  s’être  fait  tonsurer  en  signe  de  renoncia- 
tion au  siècle,  et  les  Burgondes  le  livrèrent  aux  leudes  de  Ghlo- 


6 


GAULE  FRAAKE. 


[524  à 528.] 

doinir,  qui  remmenèrent  prisonnier  dans  l’Orléanais,  avec  sa 
femme,  cause  de  ses  malheurs,  et  deux  petits  enfants  qu’il  avait 
eus  d’elle. 

On  ne  sait  jusqu’où  les  fils  de  Chlothilde  avaient  pénétré  en 
Burgondie,  ni  de  quelle  manière  ils  avaient  entamé  le  partage 
du  royaume  de  Sighismond;  on  croit  entrevoir  qu’ils  se  brouil- 
lèrent à cette  occasion,  que  Hildebert  et  Cblotber  abandonnèrent 
Gblodomir,  qui  était  le  principal  instigateur  et  le  chef  de  la  guerre; 
ce  qui  est  certain,  c’est  que  tous  trois  retournèrent  hiverner  au 
pays  frank,  et  qu’aussitôt  qu’ils  furent  éloignés,  Godomar  « reprit 
des  forces  » , rallia  tous  les  Burgondes  autour  de  lui , et  chassa  les 
Franks  de  la  Burgondie  entière.  A cette  nouvelle,  Gblodomir 
pressa  les  préparatifs  d’une  seconde  campagne,  et  résolut  la  mort 
de  Sighismond  : le  bienheureux  Avitus,  abbé  de  Mici  en  Orléanais,^ 
s’efforça  de  prévenir  ce  crime,  en  annonçant  au  roi,  pour  lui  et 
les  siens , un  sort  semblable  à celui  qu’il  destinait  à son  captif- 
Gblodomir  n’écouta  rien  : « G’est  un  sot  conseil,  répliqua-t-il,, 
que  de  dire  à l’iiomme  qui  marche  contre  un  ennemi , d’en  laisser 
un  autre  derrière  lui!  » Et  il  fit  tuer  Sighismond,  sa  femme  et 
ses  enfants,  et  les  fit  jeter  au  fond  d’un  puits,  dans  la  bourgade 
de  Columna  (Golumelle) , dépendance  de  la  cité  d’Orléans.  Le  par- 
ricide Sighismond  a été  mis  plus  tard  au  nombre  des  saints,  à 
cause  de  son  repentir,  de  sa  fin  malbeureuse  et  surtout  de  ses 
riches  dons  aux  églises. 

(524)  Gblodomir  se  dirigea  ensuite  vers  la  Burgondie,  appelant 
à son  aide  son  frère  Théoderik  : celui-ci  « promit  d’y  aller  ; mais 
il  ne  pensait  qu’à  venger  son  lieau-père  » (Sighismond).  Les  deux 
rois  s’avancèrent  ensemble  jusqu’au  delà  de  Lyon,  et  joigni- 
rent Godomar  à A^éseronce  sur  le  Rhône,  bourg  du  territoire  de 
Alenne.  Après  un  rude  combat,  les  Burgondes  plièrent  : Gblodo- 
inir,  s’acharnant  à la  poursuite  des  fuyards,  s’aperçut  tout  à coup 
qu’il  était  séparé  des  siens  « par  un  grand  espace  î)  ; il  entendit  à 
quelque  distance  retentir  son  cri  de  guerre,  o.  Tourne,  tourne  par 
ici,  lui  criait-on,  nous  sommes  des  tiens  ! » Il  y alla,  et  tomba  au 
milieu  des  ennemis  qui  l’avaient  attiré  dans  le  piège.  Il  fut  ren- 
versé de  cheval,  percé  de  mille  coups,  massacré  sur  la  place;  les 
Burgondes  lui  coupèrent  la  tête,  qu’ils  plantèrent  au  bout  d’une 


GUERRE  CONTRE  LES  BURGONDES.  7 

pique,  et  revinrent  à la  charge  avec  une  farouche  allégresse.  A 
l’aspect  de  cette  royale  tête  aux  longues  tresses  sanglantes  qui 
apparaissait  au-dessus  des  rangs  ennemis,  une  terreur  panique 
s’empara  des  compagnons  de  Ghlodomir  ; les  armes  leur  tombè- 
rent des  mains,  et  ils  s’enfuirent  devant  ces  Burgondes  qu’ils 
étaient  accoutumés  à vaincre.  Les  Ripuaires  de  Théoderik  se  reti- 
rèrent en  bon  ordre  et  ^Taisemhlahlement  sans  avoir  participé 
au  combat;  et  Théoderik  conclut  un  traité  de  paix  avec  Godemar. 
La  Burgondie  se  releva  encore  une  fois  de  cette  furieuse  attaque, 
mais  bien  mutilée  et  bien  affaiblie.  Godomar  ne  recouvra  pas  les 
cités  d’Apt,  de  Taison,  de  Cavaillon  et  de  Saint-Paul-Trois-Ghâ- 
teaux,  ni  Genève  et  la  vallée  du  haut  Rliône  (Yalais),  que  les  Ostro- 
goihs  avaient  occupées  à la  faveur  de  l’invasion  franke,  et  que  le 
roi  des  Burgondes  fut  obligé  de  céder  au  roi  d’Italie  ^ . 

Ghlodomir  avait  trois  fils  en  bas  âge,  appelés  Théodowald,Gont- 
her  et  Ghlodov^  ald  : Gblother  ayant  épousé  « sans  délai  » Gontheuke, 
veuve  de  son  frère,  la  reine  Gblotbilde,  aïeule  des  jeunes  orphe- 
lins, ne  les  laissa  point  à leur  mère,  et  les  prit  avec  elle,  pour 
les  élever  jusqu’à  ce  qu’ils  fussent  en  âge  de  se  partager  les  do- 
maines de  leur  père  et  de  se  présenter  aux  choix  des  guerriers 
qui  avaient  été  dans  la  foi  de  Ghlodomir.  En  attendant,  les  oncles 
des  enfants  jouirent  probablement  de  leurs  revenus,  et  s’effor- 
cèrent d’attirer  à eux  en  détail  les  leudes  du  royaume  de  Ghlo- 
domir. Quelques  années  se  passèrent  ; les  enfants  grandissaient  : 
l’aîné  avait  dix  ans,  et  Gblotbilde  attendait  avec  impatience  le  mo- 
ment où  l’on  pourrait  «l’élever  sur  le  bouclier».  Un  jour,  la 
vieille  reine  était  venue  à Paris  avec  ses  petits-fils  pour  séjourner 
dans  l’enclos  sacré  de  la  basilique  Saint-Pierre  et  Saint-Paul  : 
Hildebert,  jaloux  de  voir  « l’amour  unique  » que  sa  mère  portait 
aux  enfants  de  Ghlodomir,  et  craignant  qu’elle  ne  parvînt  à les 
faire  « admettre' à la  royauté  »,  envoya  secrètement  vers  son  frère 
Gblother  : «Notre mère,  lui  manda-t-il,  garde  auprès  d’elle  les  en- 
fants de  notre  frère,  et  veut  leur  donner  le  royaume  : accours 
au  plus  vite  à Paris,  afin  que  nous  prenions  ensemble  conseil  sur 
ce  qu’il  faut  faire  d’eux  ; à savoir,  s’ils  auront  les  cheveux  coupés 


1.  Greg.  1.  III,  c.  1-6.  — Gesta  Reg.  Franc.  — Viîa  sancii  Sigismundi,  dans 
les  Hisi.  des  Gaules  et  de  la  France,  t.  III.  — Agath.  1.  I. 


8 


GAULE  FRANKE. 


[528.] 


et  seront  comme  le  reste  du  peuple,  ou  si  nous  les  tuerons  avant 
que  de  partager  par  moitié  entre  nous  le  royaume  de  notre  frère.  » 
Chlother  arriva  en  toute  hâte  de  Soissons  au  palais  des  Thermes, 
où  résidait  Hildebert.  Les  deux  rois  dépêchèrent  vers  leur  mère  : 

« Envoie-nous  les  enfants,  disaient-ils,  afin  que  nous  les  élevions 
à la  royauté.  » Elle,  pleine  de  joie,  fit  manger  et  boire  les  enfants, 
et  les  fit  partir  en  disant  : « Je  croirai  n’avoir  pas  perdu  mon  fils, 
si  je  vous  vois  régner  à sa  place.  » 

Les  enfants,  à peine  arrivés  au  palais,  furent  séparés  de  leurs 
serviteurs  et  de  leurs  nourriciers,  et  renfermés  sous  bonne  garde  ; 
puis  les  deux  rois  expédièrent  vers  Ghlothilde  l’Arverne  Arcadius. 
C’était  un  homme  de  haute  naissance,  petit-fils  de  l’illustre  Sido- 
nius  Apollinaris,  mais  qui  déshonorait  sa  race  et  son  intelligence 
par  sa  lâcheté  et  sa  corruption.  D’Aurélianus  et  d’Arédius,  tem- 
pérant adroitement  la  fougue  des  rois  barbares,  à Arcadius,  ser- 
vant et  excitant  leur  férocité,  l’on  peut  suivre  la  dégradation  pro- 
gressive de  l’aristocratie  gallo-romaine.  Arcadius,  quoique  sujet 
de  Théoderik,  s’était  attaché  spécialement  à la  personne  de  Hil- 
debert. Le  sénateur  arverne  se  rendit  donc  auprès  de  Ghlothilde, 
et*  lui  montrant  une  paire  de  ciseaux  et  un  glaive  nu  : « Très 
glorieuse  reine,  dit-il,  tes  fils,  nos  seigneurs,  te  demandent  conseil 
sur  ce  qu’on  doit  faire  des  enfants.  Veux-tu  qu’ils  vivent  la  che- 
velure coupée,  ou  veux-tu  qu’ils  soient  égorgés?  » 

A ces  paroles,  à l’aspect  de  cette  épée  et  de  ces  ciseaux,  la  reine, 
saisie  d’horreur  et  d’indignation,  s’écria,  « sans  savoir  ce  qu’elle 
disait  dans  sa  douleur  : Si  on  ne  les  élève  point  au  royaume, 
j’aime  mieux  les  voir  morts  que  tondus!  » Arcadius,  « se  souciant 
peu  de  sa  douleur,  » n’attendit  pas  quelle  revînt  de  son  premier 
transport,  et  retourna  sur-le-champ  vers  ceux  qui  l’avaient  envoyé  : 
a Achevez  l’œuvre  commencée,  leur  dit-il,  la  reine  y consent.  » 
Aussitôt  Ghlother  saisit  par  le  bras  l’aîné  des  enfants,  le  jeta  par  . 
terre,  et  lui  plongea  un  couteau  dans  l’aisselle.  Aux  cris  de  l’aîné, 
Gonther,  le  second,  se  prosterna  aux  pieds  de*  Hildebert,  et,  lui 
embrassant  les  genoux  avec  larmes  : « Secours-moi,  mon  bon 
père,  lui  criait-il,  pour  que  je  ne  meure  pas  comme  mon  frère!  » 
Hildebert  s’émut,  et,  tout  en  pleurs,  dit  à Ghlother  : « Je  f en  prie, 
mon  très  cher  frère,  accorde-moi  généreusement  sa  vie  : si  tu 


MEURTRE  DES  ENFANTS  DE  CHLODOMIR.  9 

consens  à ne  pas  le  .tuer,  je  te  donnerai,  pour  le  racheter,  tout  ce 
que  tu  voudras.  » 

Mais  Ghlother,  écumant  de  rage  : « Repousse-le  loin  de  toi,  ou 
tu  mourras  à sa  place  : c’est  toi  qui  m’as  poussé  à cette  action, 
et  voici  que  déjà  tu  manques  à ta  foi.  » Hildebert,  à ces  mots, 
repoussa  l’enfant  et  le  jeta  à Ghlother,  qui  le  reçut  sur  la  pointe 
de  son  couteau  et  l’égorgea  comme  le 'premier. 

Le  troisième  enfant,  le  petit  Ghlodowald,  allait  subir  le  même 
sort,  quand  des  guerriers  franks,  des  antrustions  de  Ghlodomir, 
pénétrant  de  vive  force  dans  le  lieu  où  se  passait  cette  horrible 
scène,  s’emparèrent  du  dernier  fils  de  leur  roi,  et  l’emmenèrent 
avant  que  les  meurtriers  eussent  pu  s’opposer  à leur  retraite.  Hil- 
debert et  Ghlother  se  vengèrent  en  massacrant  les  serviteurs  et  les 
nourriciers  des  enfants  ; puis  Ghlother  remonta  à cheval  et  s’en 
alla,  « sans  montrer  aucun  trouble  du  meurtre  de  ses  neveux.  » 

Ghlothilde,  ayant  fait  poser  les  petits  corps  des  enfants  sur  un 
brancard,  les  ramena,  au  chant  des  psaumes,  « avec  un  immense 
deuil  »,  à l’église  de  Saint-Pierre  et  Saint-Paul  (Sainte-Geneviève), 
où  ils  furent  inhumés.  L’aîné  avait  dix  ans,  et  le  second,  sept  ans. 
Le  dernier  des  trois  frères,  qui  avait  été  caché  et  mis  en  sûreté 
par  ses  libérateurs,  ne  fit  point  d’efforts  dans  la  suite  pour  re- 
prendre son  royaume,  partagé  entre  Hildebert  et  Ghlother  : il  se 
coupa  les  cheveux  de  sa  propre  main,  se  consacra  au  Seigneur, 
et  mourut  prêtre.  L’Église  catholique  en  a fait  un  saint,  et  la  tra- 
dition l’honore  sous  le  nom  défiguré  de  saint  Gloud;  il  a légué 
ce  nom  à un  célèbre  village  des  ‘environs  de  Paris,  qui  se  nom- 
mait auparavant  Novientum  ou  Nogent-sur-Seine. 

Après  cette  affreuse  catastrophe,  Ghlothilde  retourna  dans  sa 
retraite  et  passa  le  reste  de  ses  jours  dans  faumône  et  la  prière, 
« se  comportant  moins  en  reine  qu’en  servante  de  Dieu  ^ . » Elle 
mourut  à Tours  vers  545,  et  fut  inhumée  à Saint-Pierre  et  Saint- 
Paul  de  Paris,  près  de  son  mari  et  de  sainte  Geneviève. 


1.  Greg.  1.  III,  c.  6-18.  La  date  précise  du  meurtre  des  enfants  de  Clilodomir 
est  incertaine;  elle  ne  peut  être  postérieure  k 529  ou  530,  puisque  Ghlodomir 
mourut  en  524,  et  que  son  troisième  fils  n’avait  que  six  ans  lors  du  massacre  des 
deux  aînés.  L’époque  la  plus  probable  est  de  526  à 528.  Hildebert  prit  Orléans, 
Ghlother  prit  Tours;  c’est  tout  ce  qu’on  sait  du  partage. 


10 


GAULE  FRANKE. 


[528  à 531.] 

(528-531)  Le  roi  des  Ripuaires  n’intervint  point  pour  venger 
ses  neveux,  et  ne  demanda  pas,  du  moins  immédiatement,  sa 
part  de  leur  héritage  : sans  doute  le  besoin  qu’il  eut  de  l’assis- 
tance de  Clilother  arrêta  ses  réclamations.  Tandis  que  ses  frères 
assaillaient  le  royaume  de  Burgondie,  lui  tournait  ses  ambitions 
vers  la  Germanie;  il  visait  à continuer  de  ce  côté  l’œuvre  de 
Gblodowig,  et  à étendre  au  loin  la  suprématie  franke  sur  les  sau- 
vages régions  d’outre-Rhin.  Les  divisions  des  Thuringiens  avaient 
favorisé  ses  plans  : ce  peuple  était  régi  par  les  trois  fils  de  ce 
roi  Basin  qui  avait  été  le  premier  mari  de  la  mère  de  Gblodowig; 
l’un  des  trois,  Herménefrid,  ayant  épousé  une  nièce  du  grand  roi 
des  Ostrogoths,  la  fière  princesse  gothe  voulut  être  seule  reine 
de  tous  les  Thuringiens,  et  excita  son  mari  contre  ses  beaux- 
frères.  Herménefrid  tua  son  frère  Bertber,  et,  ne  se  trouvant  pas 
ensuite  assez  fort  pour  accabler  l’autre  frère,  Baderik,  il  invoqua 
le  secours  du  roi  des  Ripuaires,  et  lui  promit  la  moitié  des  dé- 
pouilles de  Baderik.  Théodorik  accourut  et  aida  Hermenefrid  à 
écraser  Baderik;  mais  le  Thuringien,  une  fois  victorieux  et 
chef  de  tout  son  peuple,  <^  oublia  la  foi  promise  »,  et  ne  voulut 
donner  au  Frank  ni  terres  ni  trésors. 

Théoderik  différa  quelque  temps  sa  vengeance,  pour  la  mieux 
assurer,  et  ne  reprit  la  route  de  la  Thuringe  qu’ après  avoir  obtenu 
l’alliance  de  Ghlother  : les  Ripuaires  de  la  Meuse,  les  Saliens  de 
l’Escaut,  de  la  Somme  et  de  l’Aisne,  les  Franks  d’outre-Rhin,  et 
sans  doute  les  Allemans  et  lesBoïowares,  fondirent  tous  ensemble 
sur  les  Thuringiens,  qui  avaient  pour  alliés  accoutumés  les  Érules 
et  les  Wàrnes.  Les  Thuringiens  perdirent,  aux  bords  de  FUns- 
trudt,  une  bataille  décisive  qui  abattit  complètement  la  Thuringe 
sous  la  puissance  des  Franks.  Gette  région  comprenait  une  grande 
partie  de  la  Germanie  centrale.  Herménefrid  se  soumit  à la  su- 
prématie de  Théoderik,  et  obéit  à l’ordre  de  venir  trouver  ce 
prince  à Tolbiac.  Théoderik,  qui  lui  avait  garanti  toute  sûreté, 
l’accueillit  d’abord  avec  honneur  et  magnificence;  mais,  un  jour 
que  le  Thuringien  se  promenait  avec  son  hôte  sur  les  remparts 
de  Tolbiac,  « poussé  par  on  ne  sait  qui  »,  il  tomba  du  haut  des 
murailles,  et  se  tua  dans  sa  chute.  ; 

La  suzeraineté  de  la  terre  thuringienne  demeura  au  roi  des 


11 


CONQUÊTE  DE  LA  TflUKINGE. 

Ripuaires,  mais  le  butin  et  les  prisonniers  furent  partagés  entre 
Chlother  et  Théoclerik,  et  une  multitude  de  Thuringiens  furent 
traînés  en  captivité  loin  de  leur  pays.  Parmi  les  captifs  se  trou- 
vaient le  fils  et  la  fille  du  malheureux  Berther,  mis  à mort  naguère 
par  Herménefrid  : la  beauté  *de  la  jeune  Radegonde  avait  frappé 
les  deux  rois  victorieux,  et  peu  s’en  était  fallu  qu’ils  rie  se  battis- 
sent pour  sa  possession  ; on  finit  par  la  tirer  au  sort  avec  le  reste 
du  butin,  et  Radegonde  tomba,  avec  son  frère,  dans  le  lot  de 
Chlother,  qui  l’épousa  à Soissons,  quoiqu’il  eût  déjà  trois  femmes 
épousées  par  le  sou  et  denier,  sans  compter  les  nombreuses  con- 
cubines qu’il  recrutait  parmi  les  filles  serves  des  gynécées  royaux  : 
ces  ateliers  de  « servantes  du  fisc  » (fiscalinæ)  étaient  de  « véri- 
tables harems.  » Entre  les  trois  premières  femmes  de  Chlother 
figurait  Gontheuke,  la  veuve  de  Clilodomir  ; les  deux  autres  étaient 
sœurs  et  se  nommaient  Ingonde  et  Aregonde  : Chlother  s’était 
marié  d’abord  à Ingonde.  « Comme  il  l’aimait  d’unique  amour, 
il  reçut  d’elle  une  prière  en  ces  termes  : « Mon  seigneur  a fait 
de  sa  servante  ce  qu’il  lui  a plu,  et  il  m’a  appelée  à son  lit.  Main- 
tenant, pour  compléter  le  bienfait,  que  mon  seigneur  roi  écoute 
ce  que  lui  demande  sa  servante  ! Je  vous  prie  de  daigner  procurer 
un  mari  puissant  et  riche  à ma  sœur,  votre  servante  comme  moi , 
afin  que  rien  ne  m’humilie,  et  qu’au  contraire,  élevée  par  une 
nouvelle  faveur,  je  puisse  vous  servir  encore  plus  fidèlement.  » 
A ces  paroles,  le  roi,  qui  était  trop  adonné  à la  luxure,  s’enflamma 
d’amour  pour  Aregonde,  alla  dans  la  villa  qu’elle  habitait,  et  se 
l’unit  par  mariage.  L’ayant  ainsi  prise,  il  retourna  vers  Ingonde, 
et  lui  dit  : « J’ai  songé  à f accorder  la  grâce  que  ta  douceur  m’a 
demandée,  et,  cherchant  un  homme  riche  et  sage  que  je  pusse 
unir  à ta  sœur,  je  n’ai  rien  trouvé  de  mieux  que  moi-même.  Ainsi 
sache  que  je  l’ai  prise  pour  femme,  ce  qui,  je  l’espère,  ne  te  dé- 
plaira pas.  » Alors  elle  répondit  : « Que  ce  qui  paraît  bon  à mon 
seigneur  soit  ainsi  fait  : seulement  que  votre  servante  vive  tou- 
jours avec  la  faveur  de  son  roi  *.  » 

Les  princes  franks , comme  on  le  voit,  s’inquiétaient  peu  des 
préceptes  moraux  et  sociaux  de  leur  nouvelle  religion;  et  tout  leur 


1.  Gregor.  1.  IV,  c.  3. 


GAULE  FRANKE. 


12 


[528  à 531.] 


christianisme  consistait  à recevoir  le  baptême,  à construire  quel- 
ques nouvelles  églises,  et  à doter  les  anciennes.  Ils  n’avaient  plus 
le  droit  de  dire,  comme  leurs  devanciers  du  temps  de  Tacite,  que, 
s’ils  prenaient  plusieurs  femmes,  c’était  par  politique  et  non  par 
volupté.  Leurs  mœurs,  depuis  la  conquête  des  Gaules,  étaient 
bien  dégénérées  de  celles  de  leurs  ancêtres  païens,  hîtés  par  la 
conquête  au  milieu  d'une  civilisation  corrompue,  ils  ne  faisaient 
guère  avec  elle  qu’un  échange  de  vices,  prenant  ses  raffinements 
sensuels  et  lui  communiquant  leur  brutalité. 

Radegonde  ne  demeura  pas  longtemps  auprès  de  son  féroce  et 
luxurieux  époux  : lorsqu’elle  eut  été  « instruite  aux  lettres  » et  à 
la  religion  chrétienne,  une  exaltation  ascétique  et  un  ardent  désir 
de  la  vie  contemplative  s’emparèrent  de  son  esprit,  et  fortifièrent 
la  répugnance  qu’elle  éprouvait  à vivre  avec  le  prince  frank,  en- 
nemi de  sa  race  et  destructeur  de  son  pays.  Son  jeune  frère,  sur 
d’injustes  soupçons,  ayant  été  égorgé  par  ordre  de  Ghlother,  elle 
ne  put  supporter  davantage  la  vue  de  son  mari  : elle  s’enfuit  de 
Soissons,  courut  se  réfugier  dans  la  basilique  de  Noyon^,  où  le 
fameux  saint  Médard  venait  de  transférer  le  siège  épiscopal  de 
Vermandois,  se  fit  consacrer  diaconesse j et  se  retira  de  Noyon  en 
Aquitaine  ; elle  fonda  un  monastère  à Poitiers,  et  y passa  le  reste 
de  ses  jours,  sans  que  Ghlother  osât  braver  le  « courroux  des 
saints  » en  disputant  sa  femme  à l’Église.  La  jeune  païenne  devint 
une  sainte  2. 

La  conquête  de  la  Thuringe  eût  été  moins  facile  aux  Franks,  si 
le  grand  monarque  des  Goths  eût  pu  secourir  le  mari  de  sa  nièce; 
mais  le  seul  homme  qui  eût  jadis  balancé  la  fortune  de  Ghlo- 
dowig,  et  qui  pût  arrêter  encore  les  progrès  de  ses  fils,  Théoderik 
rOstrogoth,  n’était  plus  ; il  était  mort  en  526,  à Ravenne  ; l’Em- 
pire des  Goths  s’était  de  nouveau  fractionné  en  deux  royaumes, 
mal  unis  au  dehors,  déchirés  au  dedans  par  les  factions,  et  les 
deux  petits-fils  de  Théoderik,  Amalarik,  roi  des  Wisigoths,  et 
Athalarik,  roi  des  Qstrogoths,  ne  paraissaient  pas  devoir  continuer 
leur  aïeul.  La  grandeur  des  Franks  n’avait  pas  même  été  ébranlée 
par  la  mort  de  Ghlodowig;  la  grandeur  des  Goths  disparut  tout 


1.  Noviomagus,  ancienne  ville  suessonne  réunie  à la  cité  de  Vermandois. 

2.  Greg.  1.  III,  c.  7;  IV,  c.  3.  — Ven.  Fortunat.  Vita  sanciæ  Radegundis. 


SAINTE  RADEGONDE. 


IS 


^ entière  avec  Théoderik,  et  il  n’y  eut  plus,  dans  le  monde  chrétien, 
que  deux  puissances  ’ capables  d’activité  extérieure,  à savoir  : 
aux  deux  extrémités  de  l’Europe,  la  nation  franke  et  l’Empire 
d’Orient. 

Les  Franks  sentaient  leur  force,  et  recommencèrent  à menacer 
les  provinces  gothiques,  sans  renoncer  à leurs  projets  sur  la 
Burgondie  : les  prétextes  ne  manquèrent  pas  à la  rupture  des  fils 
de  Chlodowig  avec  Amalarik;  ce  prince,  faible  et  violent  à la  fois, 
se  rendait  odieux  aux  Gallo-Romains  de  la  Narhonnaise  par  son 
fanatisme  arien;  il  accablait  de  brutalités  sa  femme,  la  Franke 
Chlothilde,  pour  l’obliger  à embrasser  l’arianismé,  faisant  jeter 
sur  elle  « du  fumier  et  des  ordures  »,  quand  elle  allait  à l’église  des 
catholiques^  et  s’emporta  jusqu’à  la  frapper  cruellement;  la  fille  de 
Chlodowig  envoya  à son  frère  Hildebert,  qui  était  le  moins  éloigné 
d’elle,  un  mouchoir  teint  de  son  sang. 

La  guerre  dès  lors  fut  résolue,  mais  Hildebert  se  laissa  dé- 
tourner un  moment  de  son  dessein  par  une  diversion  qui  eut  des 
suites  bien  fatales  pour  la  plus  illustre  des  régions  aquitaniques, 
L’Arvernie,  encore  riche,  courageuse  et  mal  domptée  par  les  Goths 
et  les  Franks,  ne  subissait  qu’avec  impatience  le  joug  de  Tbéo- 
derik  : elle  avait  tenté  récemment,  contre  ce  maître  lointain,  un 
mouvement  bientôt  étouffé.  Sur  ces  entrefaites  eut  lieu  l’expé- 
dition de  Thuriiige.  Pendant  que  Théoderik  et  Chlother  guer- 
royaient au  fond  des  forêts  germaniques,  le  bruit  se  répandit,  au 
sud  de  la  Loire,  que  le  roi  des  Ripuaires  avait  péri  dans  un  com- 
bat. Aussitôt  le  sénateur  Arverne  Arcadius,  qui  avait  déjà  donné  à 
Hildebert  de  si  exécrables  preuves  de  dévouement,  s’efforça  de  dé- 
cider ses  compatriotes  à choisir  son  patron  pour  seigneur,  de  pré- 
férence au  fils  de  Théoderik,  et  manda  au  roi  Hildebert  de  venir 
en  toute  hâte  prendre  possession  du  pays,  Hildebert  accourut, 
avide  de  « contempler  dje  ses  yeux  cette  Limagne  d’Auvergne 
[Arvernam  Limanem)  qu’on  lui  avait  dite  si  belle  et  si  riante  à 
voir».  Il  trouva  les  portes  delà  cité  (Clermont)  fermées,  malgré  les 
promesses  d’Arcadius;  la  plupart  des  citoyens  hésitaient  à se  dé- 
clarer; Arcadius  parvint  enfin  à briser  la  serrure  d’une  porte,  et 
à introduire  son  patron  dans  la  ville.  Mais  à peine  Hildebert  était- 
il  maître  de  la  cité  des  Arvernes,  qu’il  apprit  que  Théoderik  vivait 


14 


GAULE  FRANKE. 


[531  à 532.] 

et  revenait  victorieux  de  la  Thuringe.  Hildebert  évacua  l’Arvernie 
sans  qu’elle  retournât  à l’obéissance  de  Théoderik,  et  le  pays  de- 
meura sous  le  commandement  d’Arcadius  et  de  sa  faction  K 

Hildebert,  après  cette  course  en  Arvernie,  revint  sur-le-champ 
à ses  projets  contre  Amalarik,  et,  croyant  apparemment  ses  do- 
maines garantis  contre  les  ressentiments  de  Théoderik,  soit  par 
les  embarras  de  la  Thuringe  encore  mal  soumise,  soit  par  l’in- 
tervention de  Chlother,  il  dirigea  son  armée  vers  Y Espagne,  déno- 
mination qu’on  étendait  alors  à la  province  que  les  Wisigoths 
conservaient  au  nord  des  Pyrénées.  Lors  du  récent  partage  de  la 
monarchie  gothique’,  les  Ostrogoths  avaient  gardé  la  Province 
Marseillaise  avec  Arles;  et  les  Wisigoths,  la  Narhonnaise  et  les 
cantons  de  la  Première  Aquitaine  reconquis  sur  les  Franks.  Hil- 
dehert  fondit  sur  la  Narhonnaise  : les  événements  de  cette  guerre, 
où  le  roi  frank  fut  secondé  par  la  malveillance  des  catholiques 
gallo-romains  contre  Amalarik  et  par  l’indiscipline  des  seigneurs 
goths,  sont  fort  obscurs.  Amalarik  perdit  une  bataille  sanglante 
aux  environs  de  Narbonne,  qui  était  devenue  la  capitale  des  Wisi- 
goths depuis  la  conquête  de  Toulouse  par  les  Franks,  et  périt  à la 
suite  de  sa  défaite;  les  historiens  ne  sont  pas  d’accord  sur  les 
circonstances  de  sa  fin.  Ce  qui  est  sûr,  c’est  que  les  Franks  prirent 
et  pillèrent  Narbonne.  Il  paraît  que,  malgré  cette  catastrophe,  la 
nombreuse  population  gothique  de  la  Narhonnaise  continua  de 
résister  énergiquement  aux  Franks  : Théod,  successeur  d’ Ama- 
larik, brave  guerrier  et  habile  politique,  calma  l’irritation  des 
sujets  romains  par  sa  tolérance  religieuse,  et  recouvra  laNarbon- 
naise.  Hildebert  n’était  pas  assez  fort  pour  écraser  les  Wisigoths 
sans  l’assistance  de  ses  frères,  mais  il  se  consola  de  n’avoir  point 
agrandi  ses  domaines  en  emportant  les  splendides  dépouilles  de 
Narbonne.  Les  basiliques  de  la  Gaule  franke  eurent  part  au  butin, 
et  se  parèrent  des  vases  d’or  enrichis  de  pierreries  que  Hildebert 
avait  enlevés  aux  autels  de  la  Narhonnaise. 

(532-533)  La  confiance  et  l’ardeur  des  Franks  allaient  croissant, 
et  leurs  expéditions  se  succédaient  sans  interruption  comme  au 
temps  de  Chlodowig.  Hildebert  ne  réitéra  pas  ses  attaques  contre 

1.  Greg.  1.  III,  c.  9-10. 


GUERRE  CONTRE  LES  WISIGOTHS. 


15 


les  Goths  l’année  d’apres  la  mort  d’ Amalarik  ; son  frère  Ghlother 
l’entraîna  contre  d’autres  ennemis.  Ces  deux  princes  réunirent 
toutes  leurs  forces  pour  tenter  de  nouveau  la  conquête  de  la  Bur- 
gondie,  et  invitèrent  leur  aîné  Théoderik  à se  joindre  à eux; 
mais  Théoderik,  qui  n’avait  point  pardonné  à Hildebert,  dénia 
son  secours  à ses  frères.  Son  refus  ne  les  arrêta  point,  et  ils  se 
précipitèrent  sur  la  Burgondie,  r ésolus  cette  fois  à ne  déposer  les 
armes  qu’après  avoir  détruit  le  royaume  de  Godomar. 

Cependant  les  leudes  de  Théoderik  avaient  vu  avec  un  grand 
courroux  leur  roi  refuser  de  les  mener  à une  guerre  nationale  ; 
ils  se  soulevèrent  en  tumulte  et  lui  dirent  : « Si  tu  ne  veux  point 
aller  avec  tes  frères  en  Burgondie,  nous  te  quitterons,  et  nous  les 
suivrons  de  préférence  à toi.  » Mais  lui,  songeant  que  les  Arvernes 
lui  avaient  été  infidèles  : « Suivez-moi,  répondit-il  à ses  guerriers, 
et  je  vous  mènerai  dans  un  pays  où  vous  prendrez  de  l’or  et  de 
l’argent  autant  que  vous  en  pourrez  désirer,  où  vous  enlèverez 
du  bétail,  des  esclaves,  'des  vêtements  en  abondance;  seulement 
ne  suivez  pas  ceux-là I » Eux,  alléchés  [inlecti]  par  ses  promesses, 
consentent  à faire  sa  volonté  b.. 

A l’approche  des  bandes  germaniques,  Arcadius,  qui  avait  attiré 
sur  l’Arvernie  ce  terrible  orage,  abandonna  honteusement  son 
pays  et  sa  famille,  et  se  sauva  en  Berri,  dans  le  royaume  de  Hil- 
debert. Les  Barbares  passèrent  sur  la  Limagne  comme  une  nuée 
de  sauterelles;  arbres,  moissons,  chaumières,  tout  disparaissait 
sous  leurs  pas  ; les  monastères  et  les  églises  mêmes  étaient  rasés 
au  niveau  du  sol.  Tout  ce  qui  parvint  à éviter  la  mort  et  l’escla- 
vage se  réfugia  dans  la  cité  d’Arvernie  ou  dans  les  châteaux-forts 
des  montagnes.  Mais  les  Franks  parurent  bientôt  devant  la  cité, 
qui  se  défendit  avec  l’énergie  du  désespoir;  l’évêque  Quintianus, 
autrefois  chassé  de  Rhodez  par  les  Goths  à cause  de  son  attache- 
ment aux  Franks,  et  élevé  à la  chaire  épiscopale  d’Arvernie  par 
Théoderik  lui-même  2,  était  le  premier  à encourager  la  résistance 

1.  Greg.  1.  III,  c.  11. 

2.  La  puissance  et  la  richesse  des  évêques  faisant  de  l’épiscopat  l’objet  de  l’ani- 
bition  universelle,  les  droits  électoraux  du  clergé  et  du  peuple  des  cités  étaient 
en  butte  à de  fréquentes  usurpations  de  la  part  des  rois  barbares  et  de  leurs  créa- 
tures. «En  ce  temps-là,  dit  la  légende  de  saint  Gall,  on  commençait  à voir  les 
fruits  de  cette  semence  inique,  à savoir,  que  le  sacerdoce  (l’épiscopat)  fût  vendu 


GAULE  FRANKE. 


16 


[532  à 533.] 


de  ses  diocésains  contre  leurs  farouches  ennemis.  La  ville  dut 
enfin  céder,  et  l’on  n’est  pas  bien  assuré  si  elle  fut  prise  et  pillée, 
ou  si  elle  obtint  une  capitulation.  Tbéoderik,  qui  voulait  d’abord 
tout  détruire,  maisons  et  remparts,  recula  devant  la  crainte  d’ir- 
riter les  saints  par  la  destruction  des  basiliques  révérées  qui  atte- 
naient  aux  murailles.  Les  terreurs  religieuses  étaient  le  seul  frein 
que  respectassent  parfois  les  passions  des  barbares.  La  clémence 
de  Tbéoderik  ne  s’étendit  pas  au  delà  des  murs  de  la  cité,  et  il  lui 
eût  été  impossible  d’arrêter  les  hordes  furieuses  qu’il  avait  dé- 
chaînées sur  l’Arvernie.  De  la  plaine,  le  flot  de  l’invasion  remonta 
dans  les  hauteurs  : les  solitudes  du  Mont-Dore  et  du  Cantal,  les 
roches  volcaniques  et  les  forêts  de  sapins  qui  dominent  les  vallées 
de  l’Ailier  et  de  la  Dordogne,  retraites  sauvages  où  les  armes 
romaines  elles-mêmes  n’avaient  point  pénétré,  furent  fouillées  en 
tous  sens  par  les  hommes  du  Nord;  ils  emportèrent  de  vieilles 
forteresses  gaéliques  que  nul  ennemi  n’avait  jamais  prises  de  vive 
force.  Ainsi  succombèrent  Tigbern  {le  chef  de  canton,  la  maison  du 
chef,  aujourd’hui  Tbiers),  château  situé  au  pied  des  monts  qui 
séparent  l’Auvergne  du  Forez,  et  Lovolàtre  (Yolorre),  dans  les 
montagnes  du  haut  Allier;  Mérobac,  fort  inaccessible  du  Cantal 
(Châtel-Mériac,  près  de  Mamâac),  se  racheta  par  une  rançon.  Le 
grand  monastère  d’Iciodore  (Issoire)  fut  « réduit  en  solitude  » ; la 
basilique  de  Saint-Julien-de-Brivas  (Brioude)  fut  pillée  de  fond 
en  comble  ; les  églises  n’étaient  pas  un  asile  plus  sûr  qu’au  temps 
des  Wandales  ou  des  Huns  ; la  plus  grande  partie  des  guerriers 
de  Tbéoderik  n’avaient  point  encore  d’ailleurs  abjuré  le  paga- 
nisme. « On  ne  laissa  rien  en  propre  aux  petits  ni  aux  grands, 
hormis  la  terre  que  les  barbares  ne  pouvaient  emporter  avec  eux... 
On  voyait  des  troupeaux  d’enfants,  de  beaux  jeunes  gens  et  de 
jeunes  filles  aux  gracieux  visages,  tramés,  les  mains  liées  derrière 
le  dos,  à la  suite  de  l’armée,  et  vendus  à l’enchère  çà  et  là  dans 
les  beux  que  traversaient  leurs  maîtres...  » Les  clercs  arvernes, 
arrachés  à leur  patrie,  aUèrent  peupler  les  églises  des  Ripuaires 


par  les  rois  et  acheté  par  les  clercs.  » Les  conciles  de  Gaule  luttèrent  avec  plus 
de  constance  que  de  succès  contre  ces  envahissements.  Cette  «inique  semence», 
comme  dit  le  légendaire,  fit  germer  promptement  la  corruption  dans  le  corps  im- 
posant et  respectable  de  l’épiscopat  gaulois. 


SAC  DE  L’ARVElliNIE. 


17 


et  prêcher  les  païens  des  bords  du  Rhin  et  de  la  Moselle.  La  dé- 
solation de  l’Arvernie  fut  complète,  et  cette  noble  région  fut  long- 
temps à se  relever  de  ce  terrible  coupL 

Tbéoderik,  après  avoir  satisfait  sa  vengeance  contre  les  Arverne's, 
consentit  enfin  à se  réconcilier  avec  son  frère  Hildebert,  et  à lan- 
cer ses  Ripuaires  et  ses  Allemans  sur  la  Burgondie.  Godomar 
disputait  pied  à pied  son  royaume  aux  fils  de  Ghlodowig  avec  plus 
de  courage  que  de  bonheur  : Autun  avait  été  pris,  après  un  long 
siège,  en  532;  en  533,  comme  l’atteste  la  présence  de  l’évèque  de 
Vienne  au  second  concile  d’Orléans,  la  cité  de  Vienne  était  oc- 
cupée parles  Franks;  Godomar  invoqua  l’assistance  des  Ostro- 
gotbs,  qui  s’apprêtaient  à prendre  de  nouveau  leur  part  de  sa 
dépouille;  il  se  reconnut  vassal  du  roi  Athalarik,  et,  renforcé  à 
ce  prix  par  les  Ostrogotbs,  il  obtint  quelques  avantages  sur  les 
Franks  et  les  Allemans,  pendant  qu’une  partie  des  forces  frankes 
étaient  occupées  de  l’autre  côté  du  Rhône.  Tbéoderik  et  Gblother, 
voulant  recouvrer  les  anciennes  conquêtes  de  Ghlodowig  retom- 
bées au  pouvoir  des  Wisigoths,  avaient  envoyé  leurs  fils  Tbéo- 
debert  et  Gontber,  avec  deux  corps  d’armée , dans  la  Première 
Aquitaine,  pour  ressaisir  le  Rouergue,  le  Gévaudan  et  le  Vêlai  : 
Gontber  s’arrêta  à Rliodez,  qui  était  apparemment  du  lot  de 
Gblother;  mais  Tbéodebert  franchit  les  Gévcnnes,  descendit  dans 
la  Narbonnaise,  emporta  plusieurs  forteresses  aux  environs  de 
Béziers,  et  poussa  jusqu’à  Arles,  qui,  attaquée  à l’improviste, 
ouvrit  ses  portes  et  bvra  des  otages  au  prince  frank.  Les  Goths 
y rentrèrent  presque  aussitôt,  et  Tbéodebert  n’eut  pas  le  temps  de 
leur  disputer  de  nouveau  Arles;  on  lui  manda  tout  à coup  que 
son  père  était  gravement  malade,  et  que,  « s’il  ne  se  hâtait  afin 
de  trouver  Tbéoderik  encore  vivant,  il  serait  exclu  de  son  héri- 
tage par  ses  oncles.  » Tbéodebert  quitta  tout,  revola  au  pays  ri- 
puaire,  trouva  son  père  mourant  ou  peut-être  déjà  mort,  et  ses 
oncles  en  armes  pour  lui  enlever  son  royaume  ; mais  Tbéodebert, 
fameux  depuis  bien  des  années  par  ses  exploits,  n’était  pas  un 
enfant  qu’on  put  traiter  comme  les  héritiers  de  Ghlodomir.  La 

1,  Greg.  1.  III,  c.  11-12. — Vila  sancii  Fidoli. — Vila  sancii  Quiniiani.  — Id. 
sancii  Galli. — Id.  sancii  Ausiremouii,  Hisi,  des  Gaules  et  de  la  France, 

— Chronique  de  Verdun. 

II. 


2 


18 


GAULE  FRANKE. 


[534.] 

plupart  des  leiides  de  son  père  le  détendirent  fidèlement , et 
ses  oncles  furent  obligés  de  faire  la  paix  avec  lui  moyennant 
quelque  part  dans  les  trésors  de  Tliéoderik.  <l  Tliéodebert  s’éta- 
blit solidement  dans  la  royauté ^ ». 

(534)  Avec  la  mobilité  ordinaire  aux  barbares,  les  trois  princes 
franks  se  réconcilièrent,  et  retournèrent  ensemble,  à la  tête  de 
toutes  leurs  forces,  contre  Godomar  : la  campagne  de  534  vit  la 
conquête  définitive  et  le  partage  des  provinces  burgondiennes 
entre  les  rois  mérovingiens  ; et  le  dernier  roi  des  Burgondes, 
vaincu  et  pris  par  les  Franks,  fut  jeté  au  fond  d’un  château  fort, 
où  il  mourut  de  chagrin  et  d’ennui,  sinon  de  mort  violente.  « Les 
rois  franks  réduisirent  les  Burgondes  en  leur  obéissance,  les  obli- 
gèrent à leur  rendre  désormais  le  service  militaire,  et  soumirent 
au  tribut  tous  les  lieux  qu’ils  habitaient » Il  n’existait  point 
entre  les  Burgondes  et  les  Franks  cette  haine  mortelle,  cette  im- 
placable rivalité  qui  animait  ces  derniers  contre  les  Goths , et  la 
conquête  de  la  Burgondie  n’eut  pas  le  même  caractère  que  celle 
des  provinces  gothiques  après  la  victoire  de  Glilodowig  sur  Alarik; 

1.  Sous  Théoderik  avait  été  rédigée  la  Loi  des  Ripuaires,  « Théoderik,  dit  le 
préambule  de  la  Loi  Sadque,  étant  à Cbâlous,  choisit  des  hommes  sages  et  instruits 
dans  les  antiques  coutumes  de  son  royaume,  et  leur  prescrivit  d’écrire  les  lois  des 
Franks  (^Ripuaires),  des  Allenians  et  des  Doioares  (Boiowares,  Bavarois)...  et  les 
choses  qui  étaient  selon  la  coutume  des  païens,  il  les  changea  selon  la  loi  des  chré- 
tiens ; mais  il  ne  put  tout  amender,  parce  que  la  coutume  des  païens  était  trop 
ancienne  et  trop  enracinée...  » La  Loi  des  Ripuaires  diffère  peu  de  la  Loi  Salique; 
elle  marque  plus  fortement  encôre  la  supériorité  des  autrustions  du  roi  sur  les 
simples  hommes  libres;  on  se  justifie  de  l’accusation  d’avoir  tué  un  homme  libre 
en  déniant  le  fait  avec  douze  jureurs  ; il  eu  faut  soixante-douze  s’il  s’agit  du  meurtre 
d’un  antrustion  royal.  L’amende  pour  le  meurtre  d’un  Frank,  Ripuaire  ou  Salien, 
est  de  200  sous  d’or,  comme  dans  la  Loi  Salique;  le  meurtrier  d’un  barbare  étran- 
ger, Burgonde,  Alleman,  Frison,  Bavarois  ou  Saxon,  est  taxé  a 160  sous;  le  meur- 
trier d’un  Romain,  à 100.  Le  clergé  inférieur  n’a  point  de  pri^iléges;  mais  les 
clercs  des  ordres  majeurs  sont  estimés  au  plus  haut  prix  : le  meurtrier  d’un  sous- 
diacre  paye  400  sous;  celui  d’un  diacre,  500;  celui  d’un  prêtre,  600,  taux  du 
meurtre  d’un  antrustion  royal;  le  tanx  d’un  évêque  s’élève  à 900  sous.  Tous  les 
gens  d’église  vivent  sous  la  loi  romaine.  La  trahison  d’un  antrustion  envers  le  roi 
est  punie  par  la  confiscation  de  ses  biens.  Le  wehreghild  se  paye  soit  en  or, 
soit  eu  bétail,  en  armes,  etc.  Un  bœuf  est  évalué  a 2 sous  d’or  (30  francs);  une 
vache,  k 1 sou;  un  cheval,  6 sous;  une  grande  épée  (spaiha)  avec  son  fo-urreau, 
7 sous;  une  bonne  cuirasse,  12  sous;  un  heaume  {helm)  ou  casque,  a avec  son 
cimier  pointu»,  6 sous;  une  paire  de  jambières  en  métal,  6 sous;  une  lance  et  un 
bouclier,  2 sous.  La  cherté  des  armes  défensives  atteste  que  les  principaux  guer- 
riers en  pouvaient  setils  faire  usage. 

- 2,  &reg.  1.  in,  c.  11.  — Procop.  — Cassiodor.  1.  II,  ep.  l. — Marius,  Chronic, 


COiNQUÉTE  DE  LA  BURGONDIE.  19 

les  vaincus,  loin  de  sortir  en  masse  du  territoire  envahi,  conser- 
vèrent leurs  biens  et  leur  loi  nationale,  qui  subsistait  encore  en 
Gaule  trois  siècles  plus  tard.  Les  rois  franks  ne  confisquèrent  que 
les  biens  des  rois  burgondes  et  des  farons  qui  s’étaient  opiniâtrés 
les  derniers  dans  la  résistance. 

Il  se  tint  à Orléans,  peu  après  la  conquête  de  la  Burgondief,  un 
concile  remarquable  par  les  canons  qui  y furent  rendus  : les  évê- 
ques proclamèrent  l’unité  ecclésiastique  de  la  Gaule,  en  prescri- 
vant à leurs  confrères  de  se  rendre  au  concile  annuel , quel  que 
fût  le  royaume  frank  auquel  appartenait  leur  diocèse.  L’exécution 
de  ce  décret  n’était  pas  chose  aisée  en  temps  de  guerre  civile. 
Deux' des  canons  reçus  dans  l’assemblée  d’Orléans  anathématisent 
certains  chrétiens  qui  prêtaient  leurs  serments  la  main  sur  la  tète 
de  quelque  bête,  en  prononçant  des  noms  de  divinités  païennes, 
et  d’autres  qui  mangeaient  de  la  chair  des  animaux  « immolés  aux 
idoles». 

De  grands  événements  cependant  se  passaient  au  delà  des  Alpes, 
et  la  puissance  franke  allait  encore  étendre  ses  limites  : depuis 
cinquante  ans,  il  ne  s’accomplissait  pas  une  révolution  en  Europe 
qui  ne  tournât  au  profit  des  Franks.  Justinien  était  monté  sur  le 
trône  de  Constantinople  peu  de  mois  après  que  le  grand  Théode- 
rik  eut  expiré  sur  celui  de  Ravenne,  et  un  redoutable  effort  s’ap- 
prêtait en  Orient  contre  les  barbares  qui  s’étaient  partagé  l’Empire 
d’Occident;  la  cour  de  Byzance  croyait  le  temps  venu  de  réaliser 
des  plans  de  restauration  et  de  vengeance,  que  chaque  empereur 
avait  légués  en  mourant  à son  héritier,  depuis  les  catastrophes  du 
cinquième  siècle.  En  534,  le  patrice  Bélisaire  descendit  sur  la  côte 
d’Afrique  avec  une  belle  armée,  renversa  en  une  seule  campagne 
le  royaume  des  ^Vandales,  puis  se  disposa  à reconquérir  l’Italie. 
Le  jeune  roi  Atlialarik  n’existait  plus,  et  sa  mère  Amalasonthe, 
fille  du  grand  Tliéoderik,  venait  de  périr  victime  de  l’ingratitude 
de  son  cousin  Tbéodat,  qu’elle  avait  fait  roi  en  l’épousant  après  la 
mort  d’Athalarik.  La  cour  de  Constantinople  prit  pour  prétexte  le 
crime  de  Tbéodat,  et  donna  le.  signal  d’une  guerre  funeste  qui 
détruisit  l’avenir  de  l’Italie  et  y étouffa  les  germes  d’unité  pob- 
tique  semés  par  Tliéoderik.  Les  rois  franks,  surtout  Tbéodebert, 
commencèrent  à tourner  les  yeux  vers  la  péninsule  : les  deux 


2Ü 


GAULE  FRANKE. 


[536  à 541.] 


partis  sentirent  que  les  Franks  pouvaient  faire  pencher  la  balance 
à leur  gré,  et  s’adressèrent  à eux  en  même  temps  ; les  rois  franks 
agréèrent  les  propositions  de  Justinien,  qui  leur  avait  envoyé  en 
présent  une  grande  somme  d’argent  et  leur  promettait  un  sub- 
side annuel  s’ils  le  secondaient  contre  les  Ostrogotbs  ; Bélisaire , 
maître  de  la  Sicile,  débarqua  dans  le  midi  de  la  péninsule , avec 
l’espoir  d’une  diversion  franke  dans  le  Nord  (536)  ; mais  les  Franks 
ne  traversèrent  pas  les  Alpes.  Théodat  ayant  été  massacré  par  ses 
propres  çoldats,  Witighez,  «élevé  sur  le  bouclier à sa  place, 
voyant  Rome  déjà  au  pouvoir  des  Impériaux,  fit  consentir  les 
Ostrogotbs  à sacrifier  une  partie  de  leur  territoire  pour  tâcher  de 
sauver  le  reste,  et  offrit  120^000  sous  d’or  et  l’abandon  de  toutes 
les  possessions  transalpines  des  Ostrogotbs  aux  rois  franks,  pourvu 
que  ceux-ci  se  tournassent  contre  les  Impériaux.  Les  Franks  ac- 
ceptèrent, et  les  troupes  gothiques  évacuèrent  Arles,  Marseille, 
Aix,  Avignon,  tout  le  pays  conquis  par  Théoderik,  au  sud  et  au 
nord  de  la  Durance  : les  Franks  touchèrent  ainsi  à la  frontière  des 
Alpes.  La  province  d’Arles  semble  n’avoir  été  partagée  qu’entre 
Hildebert  et  Ghlother  : le  premier  eut  Arles;  le  second,  Marseille; 
Tbéodebert  eut  pour  sa  part  les  hautes  vallées  du  Rliône,  du  Rhin 
et  de  l’Inn  (Valais,  Grisons,  Tyrol  allemand),  habitées  en  partie 
par  des  populations  allemanniques  auparavant  vassales  des  Goths. 
Il  ne  restait  plus  en  Gaule  que  la  Narbonnaise  wisigothe  et  la  Bre- 
tagne kimrique , qui  ne  reconnussent  pas  la  souveraineté  des 
Franks.  La  conquête  mérovingienne  était  à son  apogée  : elle  avait 
atteint  des  limites  qu’elle  ne  devait  plus  franchir. 

Les  rois  franks  ne  violèrent  pas  d’abord  ouvertement  leur  traité 
avec  l’empereur,  et  n’expédièrent  point  d’armée  franke  en  Italie; 
mais  dix  mille  Burgondos  allèrent  joindre  les  guerriers  de  Witi- 
ghez,  sans  l’aveu  apparent  de  leurs  nouveaux  maîtres,  et  aidèrent 
les  Goths  à reprendre  la  grande  cité  de  Milan,  qui  fut  noyée  dans  le 
sang  de  ses  citoyens,  punis  par  un  affreux  massacre  de  leur  atta- 
chement à la  cause  impériale  (538).  Bélisaire  n’en  poursuivit  pas 
les  hostilités  avec  moins  de  vigueur,  et  la  capitale  des  Ostrogotbs, 
Ravenne,  était  sérieusement  menacée,  lorsqu’on  apprit,  au  prin- 
temps de  539,  que  Tbéodebert  avait  franchi  les  Alpes  et  descen- 
dait en  Ligurie  à la  tête  de  cent  mille  combattants;  les  Ripuaires 


LES  FRANKS  EN  ITALIE. 


2t 


avaient  entraîné  avec  eux  Burgondes , Allemans , Tliurigiens , 
Boïowares,  toutes  les  hordes  des  forêts  germaniques.  Les  Goths 
reçurent  en  libérateurs  cette  multitude  de  barbares,  « qui  ne  firent 
point  de  mal»  depuis  les  Alpes  jusqu’au  Pô,  et  leur  livrèrent  le 
passage  du  Pô  non  loin  de  Pavie  ; les  païens  de  l’armée  franke 
reconnurent  cet  accueil  en  égorgeant  les  femmes  et  les  enfants 
des  Goths  et  en  les  jetant  dans  le  fleuve,  pour  se  rendre  propices, 
par  ce  premier  sang  versé,  Hella  et  les  WalkyriesL  Deux  corps 
d’armée  goth  et  impérial  étaient  en  présence  aux  bords  du  Pô  : 
Théodebert  alla  fondre  avec  toutes  ses  forces  sur  les  Goths,  qui 
voyaient  approcher  sans  défiance  ceux  qu’ils  regardaient  comme 
des  alliés.  Les  Goths  furent  taillés  en  pièces  ; puis  les  Impériaux, 
qui,  à l’aspect  des  Goths  fugitifs,  s’imaginaient  que  c’était  Béli- 
saire qui  avait  pris  les  ennemis  en  queue,  furent  assaillis  à leur 
tour  et  traités  comme  les  Goths. 

Théodebert  ne  visait  à rien  moins  qu’à  s’emparer  de  l’Italie  en 
écrasant  les  deux  partis  qui  se  la  disputaient  ; mais  sa  double  tra- 
hison ne  porta  pas  les  fruits  qu’il  espérait  : le  climat  de  la  Haute 
Italie  fut  fatal  aux  hommes  du  Nord  ; la  dyssenterie,  la  disette, 
conséquence  de  leurs  effroyables  ravages,  décimèrent  les  bandes 
germaniques  ; le  découragement  se  mit  dans  l’armée  de  Théode- 
hert,  et  ce  prince  fut  obligé  de  ramener  ses  gens  en  Gaule  et  en 
Germanie,  sans  rien  garder  des  contrées  envahies.  Les  Impériaux 
conservèrent  quelque  temps  leur  supériorité  dans  la  péninsule  : 
Ravenne  ouvrit  ses  portes  à Bélisaire,  qui  envoya  le  roi  Witighez 
captif  à Constantinople;  mais  la  fortune  devint  plus  favorable 
aux  Ostrogoths  sous  Totila,  successeur  du  malheureux  Witighez  : 
ce  fut  sans  doute  alors  (vers  541),  que  Justinien,  craignant  quelque 
nouvelle  irruption  des  Franks,  s’efforça  de  les  enchaîner  par  un 
second  traité  plus  solennel  que  le  premier,  et  conclut  avec  leurs 
princes  un  pacte  fameux  dans  notre  histoire.  Anastase  avait  autre- 
fois ratifié  les  conquêtes  de  Chlodowig;  Justinien  ratifia  les 
progrès  des  successeurs  de  ce  prince,  et  confirma  la  cession  de 
la  province  d’Arles  faite  aux  Franks  par  les  Ostrogoths  : l’héritier 
des  Césars  renonça  solennellement  aux  droits  de  FEmpire  sur 

1.  La  déesse  delà  mort  et  les  vierges  des  combats,  les  trois  Parques  Scandinaves. 


22 


GAULE  FRANKE. 


[541  à 547.] 

la  Gaule,  et,  « depuis  ce  temps,  dit  l’iiistorien  grec  Procope, 
les  chefs  des  Germains  président  aux  jeux  équestres  (aux  jeux 
du  cirque)  dans  Arles,  et  battent  monnaie  avec  l’or  des  Gaules, 
non  plus  à l’effigie  de  l’empereur,  comme  c’est  la  coutume,  mais 
à leur  propre  image...  Les  autres  rois  des  barbares  ne  marquent 
point  leur  monnaie  de  leur  image;  car  cette  monnaie  n’aurait 
point  cours  même  chez  les  barbares.  » Ghlodowig  s’était  peut- 
être  engagé  à ne  pas  changér  les  coins  impériaux,  et  la  monnaie 
d’or  des  empereurs  avait  seule  jusqu’alors  servi  aux  éclianges  des 
peuples  d’Occident  ; la  monnaie  des  rois  franks  eut  des  lors  le 
même  avantage,  et  leurs  tiers-de-sou  d’or  [triens)  se  répandirent 
partout.  Théodebert  est  le  premier  roi  frank  dont  on  possède  une 
pièce  d’or  : elle  n’offre  encore  que  le  calque  exact  de  la  monnaie 
impériale  ; le  nom  seul  est  changé  ; Gblother  et  Hildebert  chan- 
gèrent ensuite  le  type. 

(542)  Pendant  que  Théodebert  fixait  incessamment  ses  regards 
sur  les  Alpes,  ses  deux  oncles  avaient  fait  une  grande  expédition 
contre  les  AVisigoths  ; au  lieu  d’envahir  la  Narbonnaise,  comme 
à l’ordinaire,  ils  avaient  marché  droit  en  Espagne  par  la  Novem- 
populanie,  passé  les  Pyrénées  occidentales,  pris  Pampelune  et 
saccagé  au  loin  la  Tarragonaise  ; mais  ils  furent  moins  heureux 
encore  en  Espagne  que  Théodebert  en  Italie.  Forcés  de  lever  le 
siège  de  Saragosse  [Cœsar-Augusta),  avec  de  grandes  pertes,  et 
de  se  replier  de  l’Èbre  vers  les  Pyrénées,  ils  trouvèrent  les  ports 
des  montagnes  gardés  par  les  AVisigoths,  faillirent  périr,  eux 
et  toute  leur  armée,  et  furent  contraints  d’acheter  le  passage  du 
général  ennemi  au  prix  « d’une  très  grande  somme  d’argent  »; 
ils  ne  s’arrêtèrent  qu’au  nord  des  Gévennes.  Hildebert,  apparem- 
ment, crut  devoir  son  salut  à la  protection  de  saint  ATncent,  pa- 
tron de  Saragosse  ; car  il  lui  érigea,  près  de  Paris,  une  somp- 
tueuse basilique  sous  le  titre  de  Saint-Auncent  et  Sainte-Groix. 
Cette  église  est  devenue  Saint-Germain-des-Prés  ^ . 

Les  Franks  avaient  recommencé  de  déborder  en  Italie,  et  Théo- 
debert ne  fut  pas  plus  lié  par  le  dernier  traité  que  par  les  autres  : 
la  lutte  des  Ostrogoths  et  des  Impériaux  continuait  toujours  plus 


1,  Greg.  1.  III,  c.  29.  — Isidor.  Chronic. 


THÉODEBERT.  23 

acharnée,  et  jonchait  Rome  et  la  péninsule  de  ruines  à jamais 
déplorables.  Les  bandes  deThéodehert,  à la  faveur  de  cette  guerre, 
occupèrent  sans  résistance  les  Alpes  Gottiennes  (Piémont),  la 
Ligurie  et  une  grande  partie  de  la  Vénétie.  Le  roi  des  Ripuaires 
portait  bien  plus  loin  ses  vues  ambitieuses  : irrité  que  Justinien, 
dans  ses  édits  impériaux,  s’attribuât  le  titre  de  Francique  et 
lemannique,  comme  si  les  Franks  et  les  Allemans  eussent  été  sub- 
jugués par  les  armes  byzantines,  il  voulait  entrer  de  la  Bavière 
et  de  la  Vénétie  dans  la  Pannonie,  entraîner  avec  lui  les  Gépides 
et  les  Langobards,  qui  habitaient  alors  la  Pannonie  et  la  Dalmatie, 
et  aller  porter  la  guerre  jusqu’aux  remparts  de  Constantinople. 
Une  mort  prématurée  l’empêcha  d’exécuter  cet  audacieux  projet  : 
un  jour  qu’il  chassait  dans  une  forêt  de  la  Germanie,  il  vit  fondre 
sur  lui  du  fond  d’un  taillis  un  énorme  taureau  sauvage  [aurochs)  ; 
il  s’apprêta  à le  recevoir  la  lance  au  poing  ; mais  le  formidable 
animal,  lancé  avec  une  impétuosité  aveugle  et  irrésistible,  brisa 
sur  son  passage,  d’un  seul  coup  de  tête,  un  arbre  qui  s’abattit 
violemment  sur  le  prince  et  le  renversa  contre  terre.  Théodebert 
ne  fit  que  languir  depuis  cet  accident,  et  mourut  au  bout  de  quel- 
ques mois  (547). 

Il  fut  regretté  par  ses  sujets  romains.  Malgré  sa  perfidie  dans 
les  affaires  d’Italie,  il  fait  exception  parmi  les  Mérovingiens.  On 
cite  de  lui  des  traits  d’humanité  tout  nouveaux  dans  les  fastes  de 
sa  race  ; il  allégea  la  misère  des  Arvernes  ainsi  que  des  habitants 
de  Verdun,  qui  avaient  toujours  été  l’objet  de  la  défiance  et  de  la 
haine  de  son  père,  à cause  de  leur  ancienne  révolte  contre  Chlo- 
dowig,  et  « il  se  montra  bon  et  clément  envers  tous,  dit  Grégoire 
de  Tours,  régissant  le  royaume  avec  justice,  honorant  les  évê- 
ques, dotant  les  églises,  soulageant  les  pauvres.  » Quelques-uns 
des  Barbares  s’élevaient  à des  idées  d’ordre  et  de  moralité  su- 
périeure, tandis  que,  par  une  triste  compensation,  la  plupart 
des  Gallo-Romains  descendaient  aux  mœurs  des  Barbares. 
Théodebert  avait  pour  conseillers  deux  a Romains  fort  sages 
et  versés  dans  les  belles-lettres»  ; ces  deux  ;<  sages  hommes», 
Astériolus  et  Sécundinus,  se  prirent  d’une  telle  jalousie  l’un  contre 
l’autre,  qu’ils  se  battirent  avec  fureur  en  public;  Sécundinus  finit 
par  tuer  Astériolus;  puis  le  fils  de  celui-ci,  étant  devenu  grand, 


24 


GAULE  FRANKE. 


[547  à 553.] 


rassembla  ses  amis,  poursuivit  Sécundinus  de  villa  en  villa  ^ , et  le 
réduisit  à se  donner  la  mort  pour  ne  pas  la  recevoir  d’une  main 
ennemie. 

Théodebert,  par  le  conseil  d’un  autre  Romain,  nommé  Parthé- 
nius,  avait  tenté  une  entreprise  singulièrement  téméraire  : c’était 
de  soumettre  toutes  les  terres  à l’impôt;  tout  système  régulier 
d’impôt  avait  disparu  avec  l’Empire,  et  la  chute  de  la  fiscalité  ro- 
maine était,  pour  les  peuples,  la  seule  compensation  des  misères 
de  la  domination  barbare.  La  masse  des  Gallo-Romains  ne  pou- 
vait donc  voir  reparaître  qu’avec  effroi  les  exigences  gouverne- 
mentales de  l’ancienne  société,  aggravées  par  l’anéantissement  de 
l’ordre  matériel;  mais  les  Franks,  qui  ne  reconnaissaient  de  pou- 
voir royal  qu’à  l’armée  ou  dans  le  mal  judiciaire,  et  qui  étaient 
incapables  de  comprendre  l’idée  abstraite  des  besoins  de  l’État,  se 
montrèrent  bien  autrement  irrités,  et  se  crurent  outragés  dans 
leur  indépendance  et  leur  dignité  de  propriétaires  libres.  A peine 
Théodebert  eut-il  rendu  le  dernier  soupir,  qu’un  soulèvement 
général  éclata,  et  que  Parthénius  fut  lapidé  par  les  Franks  dans 
la  cathédrale  de  Trêves,  où  il  avait  cherché  un  refuge  2, 

Cependant  les  Franks  orienfaux  reconnurent  pour  roi  Tbéo- 
debald,  fils  de  Théodebert  et  d’une  belle  matrone  romaine,  ap- 


1.  Ce  mot  de  villa,  qui,  par  une  singulière  révolution  de  langage,  est  devenu 
notre  mot  de  ville,  avait  primitivement  un  sens  tout  opposé  : il  désignait  toute  ha- 
bitation isolée,  toute  maison  de  campagne  un  peu  considérable,  susceptible  d’être 
habitée  par  le  propriétaire,  et  autour  de  laquelle  se  groupaient  quelques  cabanes 
de  colons  et  de  serfs.  La  villa  est  le  principe  du  château  féodal;  beaucoup  de  villas 
devinrent  aussi,  avec  le  temps,  des  bourgades,  puis  des  villes,  et  la  transformation 
du  mot  n’indique  que  celle  de  la  chose. 

2.  Les  rois  franks  Commençaient  à n’être  plus  satisfaits  du  produit  de  leurs  im- 
menses domaines,  qu’ils  morcelaient  sans  cesse  eux-mêmes  par  politique  et  par 
dévotion,  au  profit  de  leurs  antrustions  et  des  églises;  et  il  ne  manquait  pas  autour 
d’eux  de  conseillers  romains  pour  les  exciter  h relever  le  despotisme  fiscal,  des  em- 
pereurs. Chlother,  lui,  s’était  récemment  attaqué,  non  point  à ses  Franks,  mais  au 
clergé  ; il  avait  essayé  de  contraindre  toutes  les  églises  de  son  royaume  à lui  payer 
annuellement  le  tiers  de  leurs  revenus  : l’énergique  résistance  d’Injuriosus,  évêque 
de  Tours,  fit  avorter  ce  projet,  et  le  «bien  des  pauvres  » fut  sauvé  (ce  tiers  était 
la  part  consacrée  aux  aumônes)  ; Chlother  eut  peur  d’attirer  sur  sa  tête  la  colère 
de  saint  Martin.  Les  rois  franks,  toujours  combattus  entre  la  cupidité  et  la  supersti- 
tion, enrichissaient  tour  h tour  et  s’efforçaient  de  dépouiller  les  églises.  « Martin 
et  Martial,  disait  Léon  de  Poitiers  k Chramn,  fils  de  Chlother,  ne  laissent  rien  aux 
droits  du  fisc.  » Martial  était  le  grand  saint  de  Limoges.  Toutes  ces  tentatives  n’a- 
boutirent qu’à  des  exactions  partielles,  et  la  fiscalité  régulière  ne  se  releva  point. 


LES  FRANKS  EN  ITALIE. 


25 


pelée  Deutérie  : Théodebert  s’était  épris  de  cette  femme,  lors  de 
son  expédition  dans  la  Narbonnaise,  et  l’avait  épousée,  quoiqu’elle 
eût  déjà  un  mari  et  que  lui-même  fût  fiancé  à la  fille  du  roi  des 
Langobards.  Quelques  années  après,  Deutérie,  voyant  grandir  et 
embellir  une  fille  qu’elle  avait  eue  de  son  premier  mari,  craignit 
qu’elle  ne  lui  enlevât  l’amour  du  roi;  elle  fit  atteler  à \di  basterne 
de  sa  fille  des  bœufs  indomptés,  qui  la  précipitèrent  du  pont  de 
Verdun  dans  la  Meuse.  Tbéodebert,  indigné,  abandonna  Deutérie 
pour  épouser  son  ancienne  fiancée;  mais  le  fils  de  Deutérie  n’en 
fut  pas  moins  roi.  Le  jeune  Théodebald  était  un  enfant  d’environ 
treize  ans,  faible  et  valétudinaire;  cependant  ses  grands-oncles 
ne  paraissent  point  avoir  tenté  de  le  dépouiller;  sans  doute  ils 
furent  découragés  par  l’opposition  des  leudes  ripuaires,  qui  pré- 
féraient un  roi  incapable  d’attenter  à leur  indépendance. 

Tant  que  vécut  Tbéodebald,  il  n’y  eut  point  en  effet  de  royauté 
chez  les  Franks  orientaux;  le  roi  végétait  dans  ses  métairies  de  la 
Meuse  et  de  la  Moselle  : les  leudes,  groupés  autour  de  hérezoghes, 
de  chefs  électifs,  s’en  allaient  à des  expéditions  lointaines,  sans  se 
soucier  de  l’aveu  du  roi,  et  portaient  leurs  armes  jusqu’au  golfe 
de  Tarente  et  au  détroit  de  Messine. 

Après  la  disgrâce  de  l’illustre  Bélisaire,  l’eunuque  Narsês,  qui 
portait  une  âme  de  béros  dans  un  corps  de  vieille  femme,  avait 
ramené  la  victoire  sous  les  aigles  impériales  : les  deux  rois  ostro- 
gotbs  Totila  et  Teïa  avaient  péri  l’un  après  l’autre  dans  deux  ba- 
tailles désastreuses  (552-553).  Les  Ostrogotbs,  touchant  à leur  ruine 
après  dix-huit  ans  de  combats,  imploraient  de  nouveau  l’assistance 
des  Franks,  etNarsès  commençait  à menacer  les  positions  de  ceux- 
ci  dans  la  Vénétie  et  la  Ligurie.  Soixante-quinze  mille  guerriers 
franks,  allemans,  burgondes,  boïowares,  etc. , descendirent  du  haut 
des  Alpes  Rliétiques,  sous  les  ordres  de  deux  frères  appelés  Bukhe- 
lin  etLeuther(Zew^Aan.5),  qui  étaienkde  sang  alleman,  et  avaient 
été  placés  à la  tète’ dé  Leur  nation^par  Théodebert.  Ils  délruisirent 
près  de  ParmèunV armée  d’impériaux  et  d’auxiliaires  barbares; 
puis  ils  g! avancèrent  jusque  dans  l’ancien  Samnium,  bien  au  delà 
de  Renie, 'et,  se  divisbnf  en  corps,’ longèrent  ïés  côtes  des 
mersTyrrhénienne  et  A’driafiquV,  jusqu’à  ce  qu’ils  rencontrassent 
la  barrière  de  la  mer  Ionienne.  Les  plus  belles  provinces  de  l’Italie 


26  GAULE  FRANKE.  [553  à 554.] 

furent  plus  cruellement  dévastées  qu’elles  ne  l’avaient  jamais  été 
par  les  Wisigoths  d’Alarik  ou  les  Wandales  de  Glienserik  ; les  Alle- 
mans  païens  exercèrent  surtout  d’horribles  ravages.  La  barbarie 
franke  s’arrêtait  parfois  devant  le  seuil  des  basiliques;  mais  les 
idolâtres  germains  y portaient  le  fer  et  le  feu. 

Après  ce  gigantesque  pillage,  Leuther  regagna  le  Pô;  mais  il  traî- 
nait la  peste  après  lui,  et  son  armée  succomba  presque  entière  sous 
le  fléau  vengeur,  qui  ne  l’épargna  pas  lui-même.  Quant  àBukbelin, 
portant  ses  vues  plus  haut  que  son  frère,  il  n’évacua  point  l’Italie 
méridionale,  et  jura  aux  Ostrogotbs  de  les  délivrer  de  Narsès, 
dans  l’espoir  de  devenir  leur  souverain  et  le  maître  de  la  péninsule. 

Narsès,  qui  avait  prudemment  évité  le  premier  effort  des  Bar- 
bares, prit  enfin  l’offensive,  et  les  Franks  et  les  Impériaux  se  trou- 
vèrent en  présence  aux  bords  de  la  petite  rivière  du  Casilin,  à 
quelques  lieues  de  Capoue,  avec  un  égal  désir  de  décider  à qui 
resterait  la  possession  de  l’Italie.  Buklielin  comptait  encore  trente 
mille  hommes  sous  ses  drapeaux  ; Narsès  n’en  avait  que  dix-huit 
mille,  mais  il  était  bien  pourvu  de  cavalerie  et  de  gens  de  trait,  qui 
manquaient  totalement  à son  adversaire.  Les  Franks,  qui  s’étaient 
formés  en  com,  suivant  leur  coutume,  essuyèrent,  sans  y répon- 
dre, les  décharges  des  archers  et  des  frondeurs  ennemis  ; puis, 
quand  ils  furent  à portée,  les  premiers  rangs  lancèrent  leurs 
courtes  haches  à deux  tranchants  contre  les  boucliers  des  Impé- 
riaux, et  tous,  tirant  leurs  sabres,  se  précipitèrent  à l’attaque. 

Les  trois  lignes  de  l’infanterie  romaine  furent  enfoncées  du 
choc,  et  l’avantage  de  la  journée  fut  demeuré  aux  Franks,  s’ils 
n’eussent  couru  piller  le  camp  ennemi,  au  lieu  d’achever  la 
victoire.  Narsès  rallia  promptement  ses  légions;  sa  cavalerie, 
qu’il  avait  embusquée  derrière  des  bois,  tourna  les  Franks,  les 
prit  en  flanc  et  en  queue,  tandis  qu’un  corps  de  réserve,  composé 
d’Érules  et  de  Huns,  fondait  sur  .les  pillards.  La  victoire  com- 
mencée se  changea  en  une  sanglante  défaite;  Les  Franks  per- 
dirent tout  ce  qii’ils  avaient  envahi  au  ‘delà!  des  Alj;es  : l’Italie  re- 
tourna tout  entière  sous  le  sceptre  impérial,  et  Justinien  put  se 
dire  à juste  titre  «emp’eren'r  de^  Ro/nains  ; triomphe  éphémère, 
qui  n’affranchit  pas  pour  longtemps  fltalie  des  Barbares''. 


l.  Les  vastes  travaux  de  législation  exécutés  parles  jurisconsultes  de  Justinien  ont 


LES  FRANKS  EN  ITALIE. 


27 


A^’ers  ce  temps-là  Théodebald  termina  la  vie  languissante  et 
chétive  qu’il  avait  traînée  jusqu’à  vingt  ans.  Hildehert  était  gra- 
vement malade  et  privé  d’enfants  mâles  qui  pussent  défendre  ses 
intérêts  et  les  leurs;  Glilother,  entouré  de  cinq  fils  belliqueux,  se 
présenta  aux  suffrages  desleudesripuaires,  qui  le  reconnurent  pour 
chef  sans  difficulté,  et  s’empara  de  tout  ce  qui  avait  appartenu  à 
Théodebald,  y compris  sa  femme,  Wuldetrade,  fille  du  roi  des 
Langobards;.  cependant  il  recula  devant  la  réprobation  de  l’Église 
contre  ce  mariage  incestueux,  et  céda  AVuldetrade  au  duc  des  Boïo- 
^ ares^.  Il  envoya  son  fils  aîné  Ghramn  en  Arvernie  pour  réduire 
sous  son  obéissance  les  provinces  d’outre-Loire  et  se  dirigea  en 
personne  vers  la  Germanie. 

Il  rencontra  de  ce  côté  de  grands  embarras  et  de  grands  périls  : 
les  Germains  méridionaux,  qui  s’étaient  habitués  à la  suprématie 
franke,  acceptèrent  sans  résistance  le  nouveau  roi;  mais  il  n’en 
fut  pas  de  môme  dans  le  Nord.  La  nombreuse  et  belliqueuse  con- 
fédération saxonne,  dont  les  colonies  avaient  conquis  la  meilleure 
partie  de  la  Grande  Bretagne,  confinait  aux  Franks  le  long  du 
AVeser,  vers  la  Hesse  et  la  Thuringe.  Par  suite  de  la  conquête  de 
ce  dernier  pays,  conquête  qui  avait  porté  la  terreur  du  nom  frank 
jusque  chez  les  peuples  norses  (Northmans,  Danois,  Scandinaves), 
les  Saxons  avaient  subi  la  suzeraineté  des  rois  ripuaires  et  con- 
senti à leur  payer  tribut.  L’expédition  deBukhelin  etLeuther,  qui 
privait  les  Franks  de  tant  de  braves  guerriers,  parut  aux  Saxons 

valu  à ce  prince  une  renommée  plus  durable  que  les  conquêtes  de  ses  généraux. 
Eu  533,  avant  le  commencemeut  de  la  guerre  dTtalie,  il  avait  publié  l’iinmeuse 
corps  de  droit  qualifié  à juate  titre  de  Pandectes  ( 'lïàv-ôé/^opat,  je  contiens  tout), 
car  il  résume  véritablement  tout  l’esprit  des  ti’eize  siècles  du  droit  romain.  Après 
le  Digeste  ou  Pandectes,  livre  fonné  des  extraits  de  tous  les  jurisconsultes,  Justi- 
nien publia  un  Code  fort  supérieur  au  Théodosien,  et  contenant  les  édits  du  pré- 
teur et  les  rescrits  impériaux;  les  Institates  sont  une  sorte  d’ouvrage  élémentaire 
servant  de  péristyle  aux  deux  grands  monuments.  Les  livres  de  Justinien,  quoi  qu’on 
en  ai  dit,  pénétrèrent  dans  les  royaumes  barbares,  y furent  connus  et  étudiés  par 
les  hommes  qui  vivaient  sous  la  loi  l’omaiue,  et  n’apparurent  pas  au  treizième  siècle 
comme  une  merveille  ignorée.  L’Italie  surtout  ne  cessa  jamais  de  les  étudier  et  de 
les  mettre  en  pratique;  M.  de  Savigny  en  cite  des  preuves  irrécusables  dans  son 
Hist.  du  Droit  romain  au  moyen  âge. 

1 , Les  rois  franks  ne  souflTraient  pas  que  les  chefs  des  peuples  tributaires  se  qua- 
lifiassent de  honings,  titre  qui  emportait  l’idée  d’une  indépendance  absolue,  et  les 
obligeaient  à se  contenter  du  titre  plus  vague  de  hérezogue  (héretoghe,  herzog), 
que  les  Romains  traduisaient  par  dux. 


28 


GAULE  FRANKE. 


[555  à 557.] 

une  occasion  favorable  pour  ressaisir  leur  indépendance  : ils  prirent 
les  armes  et  soulevèrent  les  Thuringiens,  toujours  fidèles  à leurs 
vieilles  haines.  Ghlother  accourut,  gagna  une  sanglante  bataille 
sur  les  Saxons  aux  bords  du  Weser,  les  soumit  de  nouveau  au 
tribut,  et  livra  la  Tburinge  à de  cruels  ravages,  en  punition  de 
sa  révolte. 

(555)  Les  Saxons  ne  tardèrent  pas  à refuser  de  payer  le  tribut, 
peut-être  à l’instigation  de  Hildebert,  qui  n’avait  point  pardonné  à 
Ghlother  de  s’être  arrogé  toute  la  succession  de  Théodebald.  Ghlot- 
her reprit  aussitôt  le  chemin  de  la  Saxe  à la  tête  d’une  armée 
formidable.  Quand  il  fut  à la  frontière,  les  Saxons,  effrayés,  en- 
voyèrent offrir  leur  soumission  ; les  Franks  forcèrent  Ghlother  de 
continuer  sa  route  sans  les  écouter.  Les  Saxons  demandèrent  de 
nouveau  la  paix,  au  prix  de  la  moitié  de  leurs  biens  mobi- 
liers; Ghlother  voulait  accepter,  «de  peur  d’exciter  la  colère 
de  Dieu  » ; mais  les  Franks  s’écrièrent  : « Non  ! non  ! ce  sont  des 
menteurs;  ils  ne  tiendront  pas  leur  parole;  allons  sur  eux.  » 
Les  Saxons  alors  offrirent  jusqu’à  leurs  vêtements,  leurs  trou- 
peaux et  la  moitié  de  leurs  terres.  « Prenez  tout  cela,  dirent-ils, 
pourvu  seulement  que  nos  femmes  et  nos  petits  enfants  demeu- 
rent libres,  et  qu’il  n’y  ait  pas  de  guerre  entre  nous.  » Ghlother 
pria  ses  leudes  de  renoncer  à la  guerre,  et  leur  déclara  qu’il  ne 
les  suivrait  pas  s’ils  persistaient  à combattre  malgré  lui.  Les 
Franks  orientaux,  altérés  de  sang  et  de  pillage , se  jetèrent  sur  le 
roi,  déchirèrent  sa  tente,  l’en  arrachèrent  par  force  en  l’accahlant 
d’injures,  et  le  menacèrent  de  l’égorger  s’il  ne  marchait  à l’en- 
nemi. Ghlother  livra  donc  bataille  malgré  lui  aux  environs  de 
l’Elbe  : «il  mourut  dans  l’une  et  l’autre  armée  une  telle  multitude 
d’hommes  qu’on  ne  saurait  la  compter  » ; mais  la  plus  grande 
perte  tomba  sur  les  Franks.  Les  Franks  furent  mis  en  déroute, 
et  Ghlother,  consterné,  demanda  la  paix,  « disant  aux  Saxons  qu’il 
avait  été  sur  eux  contre  sa  volonté.  Il  obtint  la  paix,  et  retourna 
sur  ses  terres  ^ . » 

Ge  revers  des  Franks  est  un  fait  très  remarquable  : c’est  le  dé- 
but d’une  lutte  de  deux  siècles  et  demi,  durant  laquelle  les  deux 

1.  Greg.  1.  IV,  c.  10-14.  — Append.  ad  Chronic.  comitis  MarcellinL 


LES  FRANKS  BATTUS  PAR  LES  SAXONS, 


29 


partis  ne  combattirent  pas  seulement,  l’un  pour  la  domination 
militaire,  l’autre  pour  la  défense  d’une  liberté  sauvage  : la  Saxe 
devint  le  centre  de  résistance  du  paganisme  odinique  contre  les 
envahissements  du  christianisme.  Les  Saxons  ne  voyaient  pas  seu- 
lement des  oppresseurs,  mais  des  apostats,  dans  les  Franks,  qui 
avaient  trahi  les  dieux  de  laWalhalla  pour  embrasser  le  culte  des 
Romains  ; la  haine  religieuse  alla  s’envenimant  à mesure  que  les 
Franks  se  montrèrent  plus  zélés  en  faveur  de  leur  nouvelle  foi. 

(556-557)  Malgré  la  paix  obtenue  par  Ghlother,  l’attitude  mena- 
çante de  la  Germanie  septentrionale  retint  le  chef  frank  dans  le 
Frankene-land  ou  France  d’outre-Rhin  (Westphalie,  Hesse,  Pala- 
tinat,  Franconie).  Cependant,  sa  défaite  avait  eu  en  Gaule  un 
contre-coup  fatal  à sa  puissance  : une  partie  des  populations 
d’outre-Loire,  sans  s’effrayer  de  la  catastrophe  des  Arvernes,  s’ef- 
forçaient de  secouer  le  joug  du  roi  du  Nord,  et,  voulant  avoir  du 
moins  un  roi  pour  elles  seules,  si  elles  ne  pouvaient  entièrement 
chasser  les  Franks,  opposaient  à Ghlother  son  propre  fils,  ce 
Chramn  qu’il  aimait  le  mieux  entre  tous  ses  enfants.  Ghramn  n’a- 
vait d’abord  montré  en  Arvernie  qu’une  turbulence  brutale.  « 11 
agissait  en  beaucoup  de  choses  contre  la  raison,  et  il  était  fort 
maudit  par  le  peuple  ; il  n’aimait  personne  dont  il  pût  recevoir 
un  bon  conseil,  et  ne  s’entourait  que  de  jeunes  gens  de  vile  con- 
dition, et,  par  leur  avis,  ne  craignait  pas  de  faire  enlever  les  filles 
des  sénateurs  sous  les  yeux  de  leurs  pères.»  Des  Aquitains  de  haut 
rang,  l’Arverne  Ascovind,  le  Poitevin  Léon,  parvinrent  enfin  à s’em- 
parer de  son  esprit  et  à l’arracher  à ses  débauches,  mais  pour  le 
jeter  dans  de  périlleuses  menées  politiques  : il  alla  s’installer  roya- 
lement à Poitiers,  entra  en  correspondance  avec  son  oncle  Hilde- 
bert,  et  conspira  contre  son  père  de  concert  avec  son  oncle.  Poi- 
tiers, Limoges,  la  meilleure  partie  des  deux  Aquitaines  ( ou  plutôt 
de  l’Aquitaine,  car  la  division  de  cette  région  en  deux  provinces 
avait  disparu  ) se  déclarèrent  en  faveur  de  Ghramn,  et  lui  four- 
nirent une  armée,  à laquelle  se  joignirent  les  Franks  du  pays; 
mais  la  cité  des  Arvernes,  où  Chramn  avait  commis  tant  d’excès, 
lui  ferma  ses  portes  et  l’arrêta  par  un  long  siège.  Ghlother  apprit 
en  Germanie  ce  qui  se  passait,  et  dépêcha  deux  autres  de  ses  fils, 
Haribert  et  Gontliram,  contre  leur  aîné.  Ghramn,  à l’approche  des 


30 


GAULE  FRANKE. 


[558  à 561.] 


troupes  saliennes  et  burgondiennes  qu’amenaient  ses  frères,  se 
replia  vers  les  montagnes  du  Limousin,  et  l’on  fut  quelque  temps 
en  présence  sans  combattre;  les  Franks  manifestaient  toujçurs 
une  vive  répugnance  pour  la  guerre  civile.  Le  bruit  de  la  mort 
de  Chlother,  semé  avec  adresse  par  Gliramn,  effraya  ses  frères 
et  les  décida  à reprendre  au  plus  vite  le  chemin  de  la  Burgon- 
die  ; Chramn  traversa  l’Ailier  et  la  Loire  à leur  suite,  envahit 
la  Burgondie  et  prit  Chalon-sur-Saône,  puis  tourna  au  nord- 
ouest  et  joignit  à Paris,  le  roi  Hildebert.  A la  nouvelle  de  la 
mort  de  Chlother,  qui  s’était  répandue  rapidement  dans  toute  la 
Gaule,  Hildebert  s’était  jeté  sur  le  royaume  de  son  frère,  et  avait 
commencé  par  piller  et  brûler  toute  la  Champagne  Rémoise  ( Cam- 
pania  Remensîs),  étrange  manière  de  prendre  possession  d’une 
province.  Sur  ces  entrefaites,  la  Saxe  et  la  Thuringe  avaient  re- 
levé l’étendard  : les  Saxons,  rompant  leur  traité  de  paix  avec 
Chlother,  à l’instigation  de  Hildebert,  s’étaient  précipités  en  masse 
sur  la  France^  \ leurs  bandes  dévastatrices  s’avancèrent  jusqu’à 
Dmtia[\)QVLXz)  sur  le  Rliin,  près  de  Cologne. 

(558-561)  La  situation  de  Chlother  semblait  presque  désespérée. 
Cependant  l’orage  qui  éclatait  sur  lui  se  dissipa  sans  l’accabler  : 
un  mouvement  national  s’opéra  en  sa  faveur  ; les  Saxons  furent 
refoulés  dans  leurs  hmites  ; Hildebert,  repris  d’une  incurable  ma- 
ladie qui  décomposait  lentement  son  sang  et  ses  organes,  cessa 
les  hostilités,  languit  plusieurs  mois,  et  mourut  à Paris.  «Son 
royaume  et  ses  trésors  passèrent  aux  mains  de  Chlother,»  et  Chramn 
fut  réduit  à implorer  la  clémence  paternelle.  Pour  la  première 
fois  depuis  la  mort  du  conquérant  Chlodowig,  la  monarchie  des 
Franks  se  trouva  réunie  sur  une  seule  tête,  et  Chlother,  tout  à 
l’heure  si  près  de  sa  ruine,  se  vit  à la  tète  d’un  empire  qui  em- 
brassait presque  toute  la  Gaule*  et  la  moitié  de  la  Germanie. 

Hildebert  avait  dominé  pendant  quarante-sept  ans  la  Gaule  oc- 
cidentale. Il  fut  inhumé  dans  la  basilique  de  Saint- Vincent  et 
Sainte-Croix,  qu’il  avait  fait  bâtir  en  «forme  de  croix».  Ce  fut  un 
grand  fondateur  d’églises , d’hôpitaux  et  de  couvents , bien  qu’il 
ne  fût  ni  moins  cruel  ni  moins  débauché  que  la  plupart  des  princes 

1.  Francia,  dans  Grégoire  de  Tours,  désigne  toujours  la  « vieille  France  »,  le 
pays  frank  d’outre-Rliin. 


GUERRE  ENTRE  LES  FRANKS  ET  LES  BRETONS.  31 

mérovingiens  : grâce  à sa  munificence,  la  cathédrale  de  Paris  se 
décora  de  colonnes  de  marbre  et  de  «fenêtres  de  verre», innova- 
tion célébrée  par  le  poëte  contemporain- Yénantius  Fortunatus. 
Persécuteur  zélé  des  débris  du  paganisme,  il  avait  publié  une 
constitution  qui  réputait  sacrilèges  ceux  qui  conservaient  encore 
dans  leurs  champs  des  idoles,  des  simulacres  « consacrés  au  dé- 
mon», et  qui  empêchaient  les  évêques  de  les  détruire. 

Grégoire  de  Tours  n’expose  point  en  détail  comment  fut  étouf 
fée  la  rébellion  de  l’Aquitaine;  mais  il  fait  entendre  que  Ghramn 
essaya  de  la  rallumer,  après  avoir  reçu  son  pardon  de  Gblother. 
Gette  tentative  eut  peu  de  succès;  Ghramn,  poursuivi  parles 
troupes  de  son  père>  s’enfuit,  avec  sa  femme,  ses  enfants  et  ses 
principaux  partisans  chez  les  Bretons  indépendants  de  l’Armo- 
rique, Le  duc  Willeher,  complice  et  beau-père  de  Ghramn , se 
sauva  dans  la  basilique  de  Saint-Martin  de  Tours,  et  la  basilique 
et  la  ville  même  furent  incendiées  au  milieu  de  ces  troubles.  Le 
roi  Gblother,  «frémissant  de  colère  contre  Ghramn,»  entra  après 
lui  en  Bretagne  ; mais,  loin  de  livrer  le  coupable  à son  père,  les 
Bretons  marchèrent  hardiment  au-devant  de  l’arme  franke. 

La  population  de  langue  bretonne  avait  cm  en  nombre  et  en 
audace  depuis  la  venue  de  B.iowal,  ou  le  «roi  Houël»,  qui  avait 
réuni  sous  son  commandement  toute  la  péninsule , tout  le  pays 
maritime,  le  Llydaw  {Letavia,  le  rivage),  comme  on  disait  en  bre- 
ton, du  raz  de  Douarnenez  jusqu’aux  bords  de  la  Vilaine  et  du 
Gouësnon;  les  cités  de  Nantes  et  de  Rennes  étaient  seules  restées 
soumises  au  roi  Hildebert,  et  leurs  évêques  étaient  les  seuls  pré- 
lats de  la  contrée  qui  se  rendissent  aux  conciles  provinciaux  con- 
voqués par  le  métropolitain  de  Tours L Après  la  mort  de  Houël, 
ses  fils  et  d’autres  tierns  se  partagèrent  la  Bretagne;  l’un  d’eux, 
Ganao  ou  Gonobre,  extermina  trois  de  ses  frères , mit  en  fuite 

1.  Saint  Samson  avait  récemment  fondé  l’évêché  de  Dol,  saint  Mâlo  on  Maclou 
(Mac-Liaw),  l’évêché  d’Aleth , depuis  appelé,  de  son  nom,  saint  Mâlo.  Saint 
Brieuc,  saint  Tugdwal,  fondateur  de  Tréguier  {Lan-Treyuer),  saint  Pol,  évêque  de 
Léon,  saint  Gildas,  fondateur  du  monastère  de  Rhuys,  et  frère  du  fameux  barde 
Aueurin,  étaient  tous,  comme  saint  Samson,  des  Bretons  de  la  Grande  Bretagne, 
émigrés  en  Armorique  dans  le  courant  du  sixième  siècle.  Ce  furent  ces  saints  d’ou- 
tre-mer qui  assurèrent  enfin  la  suprématie  du  christianisme  parmi  les  Bretons 
d’Armorique.  Ces  rapports  continuels  des  deux  Bretagnes  expliquent  la  commu- 
nauté des  légendes  religieuses  comme  des  légendes  romanesques. 


32  GAULE  FRAINKE.  [ô58  à 561.] 

le  quatrième , appelé  Mac-Liaw  (Maclou , Màlo) , et  devint  ainsi  le 
principal  chef  des  Bretons  : c’était  chez  lui  que  Ghramn  avait 
cherché  un  refuge.  Gonobre  et  Ghramn  offrirent  la  bataille  à 
Ghlother  aux  environs  de  Bol,  suivant  la  tradition.  Le  farouche 
Breton,  malgré  ses  propres  crimes,  éprouvait  une  sorte  d’horreur 
pour  cette  lutte  parricide.  La  nuit  étant  venue  à tomber  comme 
les  armées  étaient  en  présence,  on  différa  de  combattre  : « Guer- 
royer, comme  tu  fais,  contre  ton  père,  dit  alors  Conohre  à Ghramn, 
n’est  pas,  à mon  avis,  chose  permise.  Abstiens-toi  du  combat, et 
laisse-moi  cette  nuit  tomber  seul  sur  lui,  et  le  défaire  avec  toute 
son  armée.  » 

Ghramn  ne  voulut  pas  y consentir,  et  obligea  son  allié  d’at- 
tendre le  jour.  La  bataille  fut  sanglante  : Gonobre  enfin  tourna  le 
dos,  tomba  et  mourut.  Ge  que  voyant  Ghramn,  il  s’enfuit  vers  des 
vaisseaux  qu’il  avait  fait  préparer  atout  événement;  mais,  retardé 
par  sa  femme  et  ses  filles,  qu’il  voulait  emmener  avec  lui,  il  n’eut 
pas  le  temps  de  gagner  le  bord  de  la  mer,  et  fut  pris  par  les  guer- 
riers de  son  père.  Lorsque  Ghlother  en  fut  instruit , il  fit  renfer- 
mer les  prisonniers  dans  la  chambre  d’un  pauvre  paysan,  puis  il 
commanda  qu’on  étranglât  son  fils  et  qu’on  mît  le  feu  à la  chau- 
mière^ dont  les  ruines  fumantes  ensevelirent  Ghramn  et  sa  fa- 
mille. 

Les  Bretons  se  soumirent  probablement  au  tribut,  et  les  Franks 
ne  les  poursuivirent  pas  dans  leurs  rochers  et  leurs  bruyères. 

Ghlother,  rassasié  de  vengeance,  reprit  le  chemin  de  Soissons , 
sa  résidence  accoutumée,  et  passa  par  Tours.  Arrivé  près  du  tom- 
beau de  saint  Martin,  dont  il  faisait  réparer  la  basilique  incendiée 
et  à qui  il  apportait  de  riches  offrandes,  il  se  mit  à repasser  dans 
son  esprit  toutes  les  négligences  qu’il  pouvait  avoir  commises, 
et  à prier  avec  de  grands  gémissements  le  bienheureux  confesseur 
d’obtenir  pour  lui  fahsolution  de  «tout  ce  qu’il  avait  fait  de  con- 
traire à la  raison».  Peu  de  temps  après,  faisant  dans  la  forêt  de 
Guise  ^ une  de  ces  grandes  chasses  d’hiver  que  les  rois  franks 
aimaient  tant,  il  fut  saisi  de  la  fièvre,  et  on  le  transporta  dans  la 
villa  de  Gompiègne  {Compendium),  Là,  cruellement  tourmenté  par 

1.  Coiia  Sylva,  vaste  forêt  qui  s'étendait  tout  le  long  de  la  rive  gauche  de  l’Oise, 
et  dont  celles  de  Conipiègne,  de  Couci,  etc.  ne  sont  que  des  débris. 


[562]  MORT  DE  CHLOTHER.  33 

la  maladie,  il  s’écriait  souvent  : aWa!  que  pensez-vous  que  soit 
ce  roi  du  ciel  qui  fait  mourir  de  si  grands  rois?  » 

(562)  Il  rendit  l’âme  «en  grande  tristesse,»  le  jour  anniversaire 
du  meurtre  de  Ghramn.  Les  quatre  fils  qui  lui  restaient  le  por- 
tèrent à Soissons,  et  l’ensevelirent  dans  la  crypte  de  la  basilique 
qu’il  avait  commencée  près  de  cette  ville,  sous  l’invocation  du 
bienheureux  Médard,  évêque  de  Noyon.  Cette  crypte  existe  en- 
core * . 

Le  règne  de  Ghlother  avait  offert  au  monde  l’effrayant  spectacle 
du  Barbare,  abandonné,  sans  frein  moral,  à tous  les  instincts  de 
l’animalité,  et  armé  de  tous  les  moyens  de  satisfaire  ses  passions; 
mais  le  monde  ne  s’étonnait  et  ne  s’indignait  plus  de  rien  : les  lu- 
mières, concentrées  dans  un  cercle  bien  étroit,  baissaient  rapide- 
ment ; la  douceur  et  l’élégance  des  mœurs  avaient  disparu,  et,  si  la 
civilisation  imposait  aux  Barbares  quelques-uns  de  ses  arts,  de 
ses  besoins  et  de  ses  idées,  les  Barbares  ne  lui  rendaient  que  trop 
influence  pour  influence.  L’attrait  d’une  vie  désordonnée  et  tur- 
bulente, les  penchants  brutaux  qui  semblent  la  réminiscence 
d’une  existence  inférieure,  et  que  le  progrès  social  comprime  sans 
les  anéantir,  se  réveillaient  avec  fougue  chez  les  Gallo-Romains  : 
la  classe  dominante  parmi  eux,  le  clergé,  se  démoralisait,  non- 
seulement  par  l’exemple,  mais  par  l’action  directe  des  conqué- 
rants; les  rois  franks  attentaient  de  plus  en  plus  fréquemment 
à la  liberté  des  élections  épiscopales,  respectée  jadis  par  les  plus 
orgueilleux  des  empereurs  chrétiens,  et  imposaient  aux  cités 
pour  évêques  leurs  domestiques  et  leurs  favoris:  des  intrigants 
débauchés  et  cupides,  des  clercs  sîmoniaques  qui  achetaient  les 
preceptions  royales  à prix  d’or,  d’immondes  ivrognes,  qui  avaient 
gagné  l’affection  du  prince  en  lui  tenant  tête  dans  les  longues 
orgies  des  banquets  germaniques,  s’asseyaient  sur  les  sièges  les 
plus  illustres  de  la  Gaule,  dilapidaient  les  revenus  et  même  les 
biens-fonds  de  leurs  églises  enrichies  par  les  dons  incessants  que 
la  superstition  arrachait  aux  seigneurs  franks,  et  exerçaient  sur 
leurs  clercs  de  telles  exactions,  que  ceux-ci  étaient  obligés  de  s'e 
coaliser  pour  se  défendre,  et  de  rechercher  le  patronage  des  sei- 

1.  V.  Hist.  de  Soissons,  par  H.  Martin  et  P.-L.  Jacob,  bibliophile,  t.  II,  appen- 
dice, p.  34. 

II. 


3 


34 


GAULE  FRANKE. 


[543  à 562.J 

gneurs  laïques  contre  les  évêques.  Un  certain  nombre  de  prélats 
graves  et  pieux  défendaient  encore  les  traditions  d’un  temps 
meilleur;  mais  leur  tache  était  de  jour  en  jour  plus  pénible,  et 
leurs  efforts  moins  efficaces  : les  habitudes  de  violence  et  de  bru- 
talité envahissaient  tout.  Un  chroniqueur  raconte  que  les  moines 
d’Agaune  (Saint-Maurice-en-Valais),  qui  étaient  fort  nombreux, 
livrèrent  une  véritable  bataille  à l’évêque  de  la  cité,  soutenu  par 
ses  clercs  et  par  le  peuple. 

Ce  fut  néanmoins  dans  le  sein  du  monachisme  que  se  réfugia 
l’esprit  d’ordre  et  de  paix,  et,  on  peut  le  dire,  l’esprit  de  l’Évan- 
gile : l’introduction  de  la  fameuse  Bèffle  de  Saint-Benoît  en  Gaule 
coïncide  avec  les  plus  mauvais  jours  du  sixième  siècle.  L’établis- 
sement définitif  des  conquérants  germains  ne  faisait  pas  dispa- 
raître les  causes  qui  avaient  aidé  au  développement  du  mona- 
chisme; il  les  rendait  permanentes,  au  contraire,  et  les  hommes 
qui  avaient  souffert  de  violentes  atteintes  dans  leurs  intérêts  ou 
leurs  affections,  les  hommes  dont  l’intelligence  et  le  cœur  se  sou- 
levaient à l’aspect  du  chaos  social,  continuaient  à se  jeter  en  foule 
dans  la  vie  de  retraite  et  de  prière  que  menaient  les  cénobites, 
ou  même  dans  l’isolement  absolu  des  ermites.  Mais,  jusqu’alors, 
les  moines  occidentaux,  considérés  comme  de  simples  laïques  et 
étrangers  au  clergé,  ne  prononçaient  aucuns  vœux,  et  les  mona- 
stères n’étaient  soumis  à aucune  règle  commune  et  générale. 
L’Italien  Bénédictus,  si  célèbre  sous  le  nom  de  saint  Benoît,  fut 
le  législateur  de  cette  petite  société  formée  entre  les  débris  de  la 
grande;  rassemblant  une  troupe  de  moines  sur  le  Mont-Gassin, 
dans  l’ancien  Samnium  (528),  il  les  astreignit  à des  vœux  perpé- 
tuels après  un  an  de  noviciat,  à l’obéissance  passive  envers  l’abbé 
une  fois  élu  par  leurs  suffrages,  et  au  « travail  des  mains  ».  Saint 
Maur,  disciple  de  saint  Benoît,  porta  les  institutions  de  son  maître 
au  delà  des  Alpes  vers  543,  et  vint  fonder  sur  la  Loire  le  couvent 
[cœnobium)  de  Glanfeuil  en  Anjou,  d’où  la  règle  se  propagea  peu 
à peu  en  Gaule.  La  nécessité  du  travail  manuel,  imposée  aux  reli- 
gieux, eut  des  fruits  incalculables  elle  fit  surgir,  à côté  des  colons, 
des  lites  et  des  esclaves,  une  nouvelle  population  d’agriculteurs 
libres  et  protégés  par  leur  caractère  sacré  les  couvents,  semés 

1,  «Des  hommes  ...qui  n’ont  point  de  serviteurs  »,  mais  qui  se  contentent 


[562]  les  Bénédictins  en  gaule.  ' 35 

au  fond  des  bois  solitaires  et  des  landes  incultes , devinrent 
autant  de  centres  agricoles;  les  moissons  reparurent  dans  des 
sillons  restés  en  friche  depuis  les  premières  invasions  des  Ger- 
mains, et  la  charrue  pénétra  dans  des  forêts  druidiques  que  la 
hache  romaine  n’avait  jamais  touchées.  « Les  moines  bénédic- 
tins, a dit  un  historien  célèbre  S ont  été  les  défricheurs  de 
l’Europe.  » Ils  devaient  servir  aussi  bien  la  culture  des  esprits  que 
celle  du  sol,  en  conservant  fidèlement  dans  leurs  monastères  les 
monuments  littéraires  de  l’antiquité.  Le  principe  d’obéissance  pas- 
sive, établi  au  sein  du  monachisme  dans  des  intentions  très  pures, 
fut  plus  tard  une  triste  compensation  des  immenses  services  que 
rendirent  les  moines  : il  devint  la  source  d’une  odieuse  tyrannie 
dans  l’intérieur  des  monastères,  lorsque  la  liberté  des  élections 
abbatiales  eut  été  faussée  comme  celle  des  élections  épiscopales, 
et,  s’unissant  aux  traditions  du  despotisme  romain,  il  répandit  au 
dehors  des  germes  empoisonnés,  des  principes  mortels  à la  dignité 
humaine,  à la  raison  et  à la  vérité. 

La  règle  de  saint  Benoît  n’eut  pas  toutefois  une  expansion  aussi 
rapide  qu’on  le  croit  communément.  Les  écrivains  de  cet  ordre 
illustre  ont  exagéré  la  grandeur,  sinon  de  ses  destinées,  au  moins 
de  ses  commencements.  Nous  verrons  plus  loin  que  ce  furent 
une  autre  règle  et  des  religieux  d’une  autre  origine  qui  eurent 
d’abord  la  suprématie  en  Occident. 

Le  royaume  des  Franks,  cependant,  était  partagé  de  nouveau 
entre  plusieurs  princes.  Ghlother  avait  laissé  quatre  fils,  Hari- 
bert,  Gonthramn,  Hilperik  [Chilpericus]  Sighebert.  Aussitôt 
les  funérailles  de  Ghlother  achevées,  Hilperik,  le  troisième  de  ses 
fils,  courut  de  Soissons  à Braine,  résidence  favorite  du  feu  roi. 
« Braine  sur  la  Vesle,  entre  Soissons  et  Reims,  était  une  de  ces 
immenses  fermes  dont  les  chefs  des  Franks  préféraient  le  séjour 
à celui  des  plus  belles  villes  de  la  Gaule,  et  dans  lesquelles  ils 
convoquaient  les  mais  nationaux  et  les  synodes  des  évêques.  Ges 
habitations  des  rois  barbares  ne  ressemblaient  en  rien  aux  châteaux 

du  travail  de  leurs  mains...  » (S.  Bonifac.  Epist.  75).  On  a vu  plus  haut  (t.  I,  p.  349) 
que  le  principe  du  travail  manuel  avait  été  importé  d’Orient  h Lérins.  Les  béné- 
dictins ne  le  créèrent  donc  pas,  mais  ils  lui  donnèrent  une  extension  immense. 

1.  M.  Guizot.  — Cette  gloire  ne  leur  appartient  pas  exclusivement;  ils  doivent 
la  partager,  comme  nous  le  montrerons  bientôt,  avec  d’autres  religieux. 


36 


GAULE  FRANKE. 


[562] 

féodaux  dont  les  ruines  imposantes  étonnent  encore  nos  yeux  : 
c’étaient  de  grands  bâtiments  non  fortifiés,  construits  en  bois  plus 
ou  moins  élégamment  travaillé,  et  entourés  de  portiques  d’un  style 
emprunté  à l’architecture  romaine.  Autour  de  la  demeure  du  prince 
étaient  disposés  les  logements  des  officiers  de  son  palais,  des  leudes 
qui  vivaient  à la  table  royale  et  ne  s’étaient  pas  fixés  sur  leurs  pro- 
pres terres,  et,  enfin,  des  « moindres  personnes  »,  des  lites  ger- 
mains, des  fiscalini  ou  serviteurs  du  fisc,  qui  exerçaient,  au  profit 
du  roi,  toute  espèce  de  métier,  depuis  l’orfèvrerie  et  la  fabrique  des 
armes  jusqu’à  la  tisseranderie  et  lamégisserie,  depuis  la  fabrication 
des  étoffes  grossières  destinées  aux  petites  gens  [minores  personœ) 
jusqu’à  la  broderie  en  soie  et  en  or.  Ces  fiscalins  avaient  été  en 
grande  partie  arrachés  aux  corporations  industrielles  des  cités  pour 
peupler  les  villas  royales,  et  on  les  assimilait  aux  lites  d’origine  ger- 
manique. a Des  bâtiments  d’exploitation  agricole,  des  haras,  des 
étables,  des  bergeries  et  des  granges,  les  masures  des  cultivateurs 
[coloni]  et  les  cabanes  des  serfs  du  domaine,  complétaient  le  village 
royal,  qui  ressemblait  parfaitement,  quoique  sur  une  plus  grande 
échelle,  aux  villages  de  l’anciemie  Germanie.  Dans  le  site  même  de 
ces  résidences,  il  y avait  quelque  chose  qui  rappelait  le  souvenir 
des  paysages  d’outre-Rliin;  la  plupart  d’entre  elles  se  trouvaient 
sur  la  lisière,  et  quelques-unes  au  centre  des  grandes  forêts  muti- 
lées par  la  cmlisation,  et  dont  nous  admirons  encore  les  restes  R » 
Hilperik  savait  qu’au  fond  des  appartements  de  Chlother,  à 
Draine,  étaient  gardés  les  trésors  du  vieux  roi,  magnifique  entas- 
sement d’or  monnayé,  de  lingots,  de  joyaux,  de  vases  précieux, 
de  riches  étoffes,  fruit  des  expéditions  de  Cblodowig  et  de  ses  fils 
depuis  quatre-vingts  ans,  dépouille  de  la  Gaule  et  de  l’Italie,  des 
Romains,  des  Goths  et  des  BurgondeS'.  Hilperik  s’empara  de  toutes 
ces  richesses  et  en  distribua  une  partie  aux  principaux  leudes  de 
Draine  et  des  emirons  : tous  lui  jurèrent  fidélité,  en  plaçant  leurs 
mains  entre  les  siennes,  suivant  la  formule  franke,  le  saluèrent 
roi,  et  marchèrent  avec  lui  sur  Paris.  Hilperik  se  saisit  sans  oppo- 
sition de  la  ville,  encore  renfermée  dans  l’île  de  « la  Cité  »,  ainsi 
que  de  la  « demeure  du  roi  Hildebert  » (le  palais  des  Thermes).  On 


1.  Aug.  Thierry,  Dix  ans  d'études  historiques,  édit,  de  1836,  p.  369. 


LA  VILLA  DE  BBAINE. 


37 


[562] 

ne  sait  s’il  aspirait  à être  seul  roi  des  Franks,  ou  seulement  à se 
faire  un  meilleur  lot  que  ses  frères;  dans  tous  les  cas,  son  usur- 
pation fut  de  courte  durée.  Il  existait  chez  les  Franks  deux  ten- 
dances contraires,  aussi  fortement  prononcées  l’une  que  l’autre: 
les  princes,  par  ambition  personnelle  et  par  instinct  monar- 
chique, visaient  à l’unité  de  la  royauté,  au  droit  exceptionnel;  le 
peuple,  avec  une  sorte  d’équité  barbare,  les  retenait  forcément 
dans  la  Loi  Sali  que,  dans  le  droit  commun.  La  majorité  des 
Franks  s’armèrent  contre  Hilperik,  et  ses  trois  frères  réunis 
s’avancèrent  contre  lui  et  le  chassèrent  de  Paris.  Hilperik  ne  pro- 
longea point  une  lutte  inégale,  abandonna  ce  qu’il  avait  pris  par 
fraude  et  se  contenta  du  lot  que  lui  assigna  le  sort  dans  la  succes- 
sion paternelle. 

« Ils  firent  entre  eux  quatre  un  partage  légitime,  dit  Grégoire 
de  Tours  : le  sort  donna  à Hariberl  le  royaume  de  Hildebert,  avec 
Paris  pour  résidence;  à Gonthramn,  le  royaume  de  Ghlodomir, 
dont  Orléans  était  la  capitale;  à Hilperik,  le  royaume  de  son  père 
Gblother,  et  Soissons  pour  cité  royale;  à Sighebert,  le  royaume 
de  Théoderik,  et  Reims  pour  résidence.»  Les  quatre  capitales 
du  vaste  empire  frank  se  trouvèrent  encore  une  fois  resserrées 
sur  un  rayon  de  cinquante  ou  soixante  lieues,  dans  la  région  de 
la  Gaule  où  la  conquête  salienne  et  mérovingienne  avait  poussé 
les  plus  fortes  racines.  Les  termes  de  Grégoire  de  Tours  sont 
inexacts  par  leur  trop  grande  précision  : le  partage  de  511  servit 
de  modèle  à celui  de  562,  mais  sans  y être  exactement  reproduit; 
le  nouveau  partage  fut  plus  irrégulier  'encore  que  l’ancien,  et 
n’annonça  point  de  progrès  dans  la  politique  franke  ; ainsi  la  loin- 
taine cité  de  Nantes,  qui  avait  dépendu  autrefois  du  royaume  de 
Hildebert  ou  de  Paris,  fut  donnée  à Hilperik,  roi  de  Soissons,  qui 
eut  aussi  le  Maine,  pendant  que  sa  capitale  était  comme  bloquée 
entre  Reims  et  Laon,  possessions  de  Sighebert,  et  Senlis  et  Meaux, 
domaines  de  Haribert;  l’Aisne,  qui  baigne  les  murs  de  Soissons, 
séparait  seule  cette  ville  des  terres  de  Sighebert,  et  le  monastère 
de  Saint-Médard,  situé  sur  la  rive  opposée,  n’appartenait  pas 
même  au  roi  de  Soissons.  Le  « royaume  de  FSst»,  en  langue 
franke  Oster-rike  (d’où  Austrie  et  Austrasie),  gagna  sur  celui  de 
Soissons  le  pays  entre  la  Meuse  et  l’Escaut,  le  vieux  pays  salien 


38 


GAULE  FRANKE. 


1.562] 

deTongrie  et  de  Toxandrie,  et  engloba  la  forêt  Charbonnière; 
Hilperik  eut  en  dédommagement  Rouen  et  les  cantons  entre  la 
basse  Somme  et  la  Seine  inférieure.  La  Germanie  paraissait  l’ap- 
pendice naturel  de  la  France  orientale;  les  régions  aquitaniques 
furent  divisées  entre  les  rois  de  Reims,  de  Paris  et  de  Soissons; 
le  roi  de  Paris  eut  la  meilleure  part,  tout  l’Ouest,  de  la  Loire  à 
l’Adour.  La  Burgondie  tout  entière  fut  annexée  aux  posses- 
sions du  roi  d’Orléans,  et  le  dédommagea  largement  d’être  le 
moins  bien  partagé  en  terre  franke  : il  eut  même  presque  toute 
la  province  d’Arles,  sauf  Marseille,  assignée  à Haribert,  le  roi  de 
Paris,  et  Avignon,  qui  appartint  à Sigbebert. 

Les  quatre  frères,  avant  d’aller  s’établir  chacun  dans  son 
royaume,  jurèrent  sur  les  reliques  des  saints  de  ne  point  em- 
piéter sur  leurs  frontières  respectives  et  de  vivre  en  bonne  intel- 
ligence. 

Il  ne  tint  point  à Haribert  et  à Gonthramn  que  ce  serment  ne 
fût  rigoureusement  observé.  Depuis  que  les  sauvages  guerriers 
de  la  Germanie  avaient  conquis  l’or  et  les  jouissances  physiques 
du  monde  civilisé,  leur  turbulente  activité,  privée  de  ce  puissant 
mobile,  commençait  à s’amortir;  le  goût  du  repos  et  des  plai- 
sirs faciles  l’emportait  déjà,  chez  plusieurs  de  leurs  chefs,  sur 
l’amour  des  aventures  : moins  emportés  par  leur  effervescence 
guerrière,  ils  s’essayaient  à copier  gauchement  les  manières  de 
leurs  sujets  romains,  et  témoignaient  un  certain  respect  aux  restes 
encore  debout  de  la  civilisation.  «Au  lieu  de  l’air  rude  et  guerrier 
de  ses  ancêtres,  le  roi  Haribert  affectait  de  prendre  la  contenance 
calme  et  un  peu  lourde  des  magistrats  qui,  dans  les  villes  gau- 
loises, rendaient  la  justice  selon  les  lois  romaines.  Il  avait  même 
la  prétention  d’être  savant  en  jurisprudence,  et  aucun  genre  de 
flatterie  ne  lui  était  plus  agréable  que  l’éloge  de  son  habileté 
comme  juge  dans  les  causes  embrouillées,  et  de  sa  facilité  à dis- 
courir en  latin  L » Il  rendait  la  justice  à Paris  selon  le  droit  ro- 
main, comme  eût  pu  faire  un  président  impérial.  Gonthramn 
n’était  guère  moins  pacifique,  et  montrait  généralement  assez  de 
douceur  et  de  bonhomie  : son  respect  pour  les  choses  de  la  reli- 

1.  Aug.  Thierry,  Dix  ans  d’éiudes  historiques,  p.  377  ; d’après  Ven. Fortunatus, 
1.  VI,  Carmen  4. 


LES  FILS  DE  CHLOTHER. 


39 


[562-565] 

gion  le  faisait  regarder  domine  un  sainthomme  ; cependant  le  natu- 
rel tudesque  reprenait  parfois  le  dessus,  et  il  se  livrait  alors  à des 
emportements  incroyables.  Il  fit  mettre  à mort  un  de  ses  leudes, 
sur  le  simple  soupçon  d’avoir  tué  un  taureau  sauvage  sur  le  domaine 
royal,  et  il  accéda  sans  scrupule  au  désir  d’une  de  ses  femmes, 
qui  l’avait  prié,  en  mourant,  de  tuer  les  médecins  coupables  de 
n’avoir  pu  la  sauver.  La  légitimité  de  cette  dernière  action  parut 
pourtant  douteuse  aux  casuistes  de  l’époque. 

Hilperik  et  Sigbebert  avaient  au  contraire  riiumeur  très  batail- 
leuse. Sighebert,  brave,  éloquent,  babile,  "réunissait  toutes  les 
qualités  convenables  au  chef  d’un  peuple  guerrier,  sans  les  incli- 
nations féroces  trop  ordinaires  aux  Mérovingiens  ; c’était  une  de 
ces  natures  héroïques  qui  deviennent  l’idéal  de  l’épopée  chez  les 
races  guerrières.  Quant  à Hilperik,  c’était  le  plus  étrange  carac- 
tère de  ce  temps  étrange;  féroce,  cupide,  luxurieux,  vorace,  «ne 
se  plaisant  qu’au  milieu  des  pillages  et  des  incendies  »,  il  joignait, 
aux  vices  brutaux  de  son  père  Ghlother,  des  prétentions  d’homme 
civilisé,  analogues  à celles  de  son  frère  Haribert,  si  ce  n’est  qu’il 
les  faisait  porter  sur  la  théologie  et  les  belles-lettres  plutôt  que 
sur  la  jurisprudence.  Aussi  remuant  d’esprit  que  de  corps,  il  vou- 
lait toucher  à tout  et  tout  bouleverser  : effarouché  par  les  obscu- 
rités de  la  métaphysique  chrétienne,  et  trouvant  mauvais  qu’on 
« partageât  » Dieu  « en  trois  personnes  »,il  tenta  un  beau  jour 
d’abolir,  sans  plus  de  façon,  le  dogme  de  la  Trinité  par  une  simple 
préception  royale,  disant  que  nulle  différence  n’existait  entre  le 
Père,  le  Fils  elle  Saint-Esprit,  et  défendant  de  donner  dorénavant 
à Dieu  cette  triple  qualification.  L’excès  d’indignation  que  témoi- 
gnèrent les  deux  premiers  évêques  auxquels  il  montra  son  or- 
donnance lui  fit  peur  et  l’obligea  de  renoncer  à cette  fantaisie. 
Il  se  rejeta  sur  la  poésie,  et  se  mit  à composer  deux  livres  de  pré- 
tendus vers  latins,  boiteux  et  informes,  où  les  syllabes  brèves  usur- 
paient la  place  des  longues,  et  réciproquement;  il  écrivit  encore 
d’autres  opuscules,  des  hymmes  et  des  offices  divers,  « entière- 
ment dépourvus  de  raison  » , dit  Grégoire  de  Tours  ; puis  il  tenta 
de  réformer  l’alphabet  latin  et  d’y  introduire  quatre  caractères 
nouveaux,  destinés  à exprimer  quelques  intonations  particulières 
à la  langue  tudesque  , langue  qui  ne  s’écrivait  point  encore.  Cette 


40 


GAULE  FRANKE. 


[562-565J 

dernière  invention  du  moins  n’était  pas  si  « dénuée  de  raison  ». 
Après  ou  avant  l’inquiétude  d’esprit,-  la  qualité  la  plus  saillante 
de  Hilperik  était  l’avidité,  mais  une  avidité  accompagnée  d’un 
certain  instinct  politique  : il  visait  à relever  la  fiscalité  romaine, 
s’efforçait  d’arrêter  l’accroissement  de  la  richesse  ecclésiastique, 
et  se  plaisait  à casser  les  testaments  faits  au  profit  des  églises  et 
des  monastères,  ou  même  à reprendre  les  dons  que  leur  avait 
octroyés  son  père.  « Voilà  que  notre  fisc  est  apauvri!  s’écriait-il 
souvent;  voilà  que  nos  biens  s’en  vont  aux  églises  ! Nul  ne  règne, 
en  vérité,  si  ce  n’est  les  évêques  des  villes  ! » Incrédule  et  super- 
stitieux tour  à tour,  tantôt  il  injuriait  et  maltraitait  les  évêques, 
tantôt  il  tremblait  devant  eux;  incapable,  au  reste,  d’ordre  et  de 
suite,  turbulent  sans  énergie,  fourbe  sans  habileté,  il  était  destiné 
à devenir  finstrument  d’un  être  plus  puissamment  organisé  que 
lui  pour  le  mal^  de  la  terrible  Frédegonde^  ! 

Les  trois  fils  aînés  de  Gblotber,  Haribert,  Gontbramn  et  Hil- 
perik, si  dissemblables  à tant  d’égards,  avaient  un  penchant 
commun  qu’ils  portaient  tous  trois  au  plus  haut  degré , celui 
de  fincontinence.  Bien  qu’ils  répudiassent  leurs  femmes,  en 
épousassent  d’autres,  reprissent  les  premières  au  gré  de  leurs 
caprices,  ils  ne  se  contentaient  presque  jamais  d’une  seule  épouse 
à la  fois,  sans  compter  leurs  nombreuses  concubines.  Ingoberghe, 
première  femme  de  Haribert,  avait  deux  suivantes,  nommées 
Markowèfe  et  Méroflède,  filles  d’un  lite  du  domaine  royal,  ou- 
vrier en  laine  de  son  métier.  Haribert,  charmé  de  leur  beauté, 
les  prit  fune  et  fautre  pour  concubines.  Ingoberghe,  jalouse  de 
l’amour  du  roi  pour  les  deux  sœurs,  fit  venir  un  jour  leur  père 
sous  les  fenêtres  du  palais,  et  lui  donna  de  la  laine  à carder  ; puis 
elle  appela  le  roi,  et  lui  montra  cet  artisan,  dans  l’espoir  qu’à 
cette  vue  il  allait  prendre  les  filles  du  lite  en  dédain.  Mais  le  roi 
au  contraire  s’irrita  contre  elle,  et,  la  quittant,  épousa  Méroflède.  Il 
fit  bientôt  une  seconde  reine  de  Tbéodebilde,  fille  d’mi  pasteur 
de  troupeaux;  puis,  Méroflède  étant  morte,  il  épousa  sa  sœur 
Markowèfe,  quoiqu’elle  eût  reçu  le  voile  de  religieuse.  On  pense 
bien  que  l’Église  ne  consacrait  pas  de  telles  unions  : elles  ne  se 


1.  Greg.  1.  V,  c.  45;  I.  VI,  c.  46. 


FRÉDEGONDE. 


41 


[562-565] 

soleiinisaient  que  suivant  la  vieille  coutume  franke,  par  le  sou  et 
le  denier  ; c’était  là  tout  ce  qui  distinguait  les  femmes  légitimes 
des  concubines.  Saint  Germain,  évêque  de  Paris,  prélat  qui  rap- 
pelait, par  l’élévation  de  son  caractère,  les  grands  évêques  du 
siècle  précédent,  osa  enfin  employer  les  armes  de  l’Église  contre 
les  scandaleux  exemples  que  dormaient  les  rois  franks  ; il  excom- 
munia le  roi  Haribert,  pour  faits  de  bigamie  et  de  cohabitation 
avec  la  religieuse  Markowèfe  ; Haribert  ne  s’en  vengea  pas,  mais  • 
il  n’en  tint  compte. 

Le  pieux  Gonthramn  n’était  pas  plus  réservé  dans  ses  mœurs 
que  Haribert  ; mais  Hilperik  les  surpassait  tous  deux  en  licence.  La 
première  femme  légitime  qu’on  lui  connaisse  se  nommait  Audo- 
wère  : parmi  les  servantes  de  cette  reine  se  trouvait  une  lite 
franke  d’une  rare  beauté,  appelée  Frédegonde,  qui  produisit  sur 
le  roi  une  vive  impression  aussitôt  qu’il  l’eut  vue.  Audowère, 
qui  avait  déjà  eu  trois  fils,  étant  accouchée  d’une  tille  pendant  un 
voyage  de  son  mari,  Frédegonde  « donna  par  astuce  un  avis  à la 
reine  » : « Ma  dame  et  maîtresse,  lui  dit-elle,  voici  que  le  seigneur 
roi  s’en  revient  : comment  pourra-t-il  faire  bon  accueil  à sa  fille, 
si  elle  n’est  baptisée  ? » La  reine  ordonna  qu’on  préparât  le  bap- 
tistère, et  envoya  chercher  l’évêque  ; mais,  l’évêque  arrivé,  il  ne 
se  trouva  point  là  de  matrone  (femme  libre)  qui  pût  tenir  l’en- 
fant. Frédegonde  dit  à la  reine  : « Qui  peut  mieux  que  toi  la  te- 
nir ? Que  ne  la  présentes-tu  toi-même  aux  fonts?  » 

Audowère  suivit  ce  conseil,  et  fut  la  marraine  de  sa  fille,  sans 
objection  de  la  part  de  l’évêque.  Barbare  abruti  par  l’ivrognerie, 
et  peut-être  d’ailleurs  gagné  par  Frédegonde.  Quand  revint  Hil- 
perik, toutes  les  jeunes  filles  du  domaine  allèrent  au-devant  de 
lui,  portant  des  fleurs  et  chantant  des  vers  à sa  louange.  Fréde- 
gonde l’aborda  et  lui  dit  : « Loué  soit  Dieu  de  ce  qu’une  fille  est 
née  à mon  seigneur!  Mais  avec  qui  mon  seigneur  couchera-t-il 
cette  nuit?  car  la  reine,  ma  maîtresse,  est  aujourd’hui  marraine 
de  sa  fille  Hildeswinde.  <v  Eh  bien!  répondit  joyeusement  le  roi, 
si  je  ne  puis  coucher  avec  elle,  je  coucherai  avec  toi.  » Et,  s’ap- 
prochant d’Audowère,  qui  l’attendait  sous  le  portique,  son  enfant 
entre  ses  bras  : « Femme,  lui  dit-il,  tu  as  fait  dans  ta  simplicité  une 
chose  défendue  : désormais  tu  ne  peux  plus  être  mon  épouse.  » 


42 


GAULE  FRANKE. 


[565,5661 

L’acte  religieux  de  tenir  un  enfant  sur  les  fonts  constituait 
entre  les  père  et  mère  du  néophyte  et  les  parrain  et  marraine  une 
parenté  spirituelle  incompatible  avec  le  mariage,  suivant  les  ca- 
nons de  l’Église.  Hilperik  engagea  donc  Audowère  à prendre  le 
voile  sacré  avec  sa  fille,  et  lui  donna  quelques  terres  aux  environs 
du  Mans,  l’une  de  ses  cités;  puis  « il  s’adjoignit  Frédegonde  pour 
reine ^ ».  - 

Avant  de  subir  la  fatale  influence  de  cette  femme,  Hilperik 
avait  déjà  violé  le  traité  de  partage  conclu  avec  ses  frères. 

A peine  Sighebert  avait-il  été  « élevé  sur  le  bouclier  » par  les 
Franks  orientaux  que  les  possessions  frankes  d’outre-Rhin  furent 
menacées  par  des  ennemis  étrangers  à la  race  teutonique,  et  que 
le  bruit  du  retour  des  Huns  porta  l’alarme  dans  la  Germanie  franke. 
Une  puissante  horde  d’Abares  ou  Awares  (Ouïghours),  peuple  ta- 
tar  qui  s’était  vraisemblablement  grossi  des  débris  des  tribus 
hunniques,  était  entrée  en  Europe  par  le  grand  chemin  des  in- 
vasions, par  le  Tanaïs  et  la  rive  septentrionale  de  la  mer  Noire. 
La  cour  de  Constantinople  les  détourna  de  l’Empire  d’Orient  en 
les  poussant  sur  la  Germanie,  et  « ils  s’apprêtèrent  à venir  en 
Gaule  ».  Sighebert  n’attendit  pas  le  secours  de  ses  frères,  alla  au- 
devant  des  Huns,  et,  sans  s’épouvanter  de  leur  sinistre  aspect 
ni  de  leurs  cheveux  cordonnés  et  tressés  comme  des  serpents, 
il  leur  livra  bataille  dans  l’intérieur  de  la  Germanie  (vers  la  Thu- 
ringe?).  Les  Tatars  eurent  le  dessous  : leur  Idiacan  {khan  des 
khans,  chef  des  chefs)  demanda  la  paix  à Sighebert  et  s’éloigna 
des  frontières  frankes. 

Sighebert  ne  poursuivit  pas  les  Huns,  et  rentra  en  Gaule,  animé 
d’une  juste  colère.  Tandis  qu’il  combattait  pour  la  cause  de  toute 
la  race  franke,  Hilperik  avait  profité  de  son  absence  pour  envahir 
Reims  et  une  grande  partie  des  domaines  austrasiens , vides 
de  défenseurs.  Sighebert  alla  droit  à Soissons,  s’en  empara  sans 
coup  férir,  y fit  prisonnier  Théodebert,  fils  de  Hilperik,  et,  mar- 
chant contre  ce  dernier,  qui  était  encore  dans  le  a royaume  de 
l’Est  »,  le  battit,  le  mit  en  fuite,  et  recouvra  les  cités  envahies.  II 
ne  poussa  pas  plus  loin  sa  vengeance  : la  médiation  de  Haribert 


1.  Gesta  Reg.  Franc,  c.  31. 


[566,567]  BRÜ^EIIILDE  ( F,RIU\EHÂULT).  43 

et  de  Gpnthramn  désarma  le  vainqueur,  et  Soissons  fut  rendu  à 
Hilperik.  Sighebert  remit  en  liberté,  avec  de  riches  présents,  son 
neveu  Tbéodebert.  Tbéodebert  jura  « de  ne  jamais  agir  contre 
son  oncle,  serment  qui  fut  violé  plus  tard  à grand  pécbé  x>,  dit 
Grégoire  de  Tours. 

(566)  Cependant  Sigbebert,  « voyant  que  ses  frères  s’alliaient 
à des  épouses  indignes  d’eux  et  prenaient  en  mariage  jusqu’à 
leurs  servantes»,  eut  bonté  d'un  tel  exemple;  il  résolut  de 
n’avoir  qu’une  seule  femme,  et'  de  la  choisir  fille  de  roi.  Il 
envoya  donc  un  de  ses  officiers  porter  en  Espagne  de  riches 
dons  au  roi  des  Wisigotbs,  Athanaghild,  et  lui  demander  en  ma- 
riage sa  fille  Brunehilde  (la  fameuse  Brunehault).  « Elle  était, 
dit  Grégoire  de  Tours,  élégante  dans  ses  manières,  belle  de  visage, 
pleine  de  décence  et  de  dignité  dans  sa  conduite,  de  bon  conseil 
et  d’agréable  conversation.  » Aussi  fut-elle  tendrement  aimée  du 
roi  d’Austrasie,  qui  « la  reçut  avec  une  joie  et  une  allégresse  in- 
finies »,  et  l’épousa  en  grande  pompe  dans  sa  ville  de  Metz.  Tous 
les  seigneurs  [seniores)  du  royaume  de  l’Est  avaient  été  invités  à la 
fête.  On  vit  s’asseoir  pêle-mêle  au  festin  de  noce  les  comtes  des 
cités  de  la  Gaule  orientale,  les  anciens  des  tribus  d’outre-Rhin,  les 
nobles  gallo-romains  qui  avaient  conservé  leur  rang  et  leur  for- 
tune, et  les  principaux  guerriers  de  l’Allemannie,  de  la  Bavière, 
de  la  Thuringe  : les  représentants  de  la  civilisation  vaincue  et  de 
la  barbarie  victorieuse  burent  dans  les  mêmes  coupes  de  jaspe, 
dans  les  mêmes  cornes  d’aurochs.  Pour  que  rien  ne  manquât  à 
ce  curieux  et  bizarre  spectacle,  un  poëte  italien,  qui  fut  évêque 
de  Poitiers,  Vénantius  Fortunatus,  réjouit  les  oreilles  des  convives 
d’un  épithalame  en  vers  latins,  tout  reluisants  de  clinquant  mytho- 
logique, où  il  faisait  de  Brunehilde  une  nouvelle  Yénus,  et  de  Si- 
ghebert un  nouvel  Achille.  Brunehilde,  « convertie  par  les  prédica- 
tions des  évêques  et  par  les  instances  de  son  époux  » , abjura  bientôt 
après  l’arianisme  où  elle  avait  été  élevée.  Les  filles  go  thés  ma- 
riées à des  Franks  changeaient  de  religion  avec  une  singulière 
facilité,  tandis  que  les  filles  frankes  mariées  en  Gothie  restaient 
attachées  à l’orthodoxie  trinitaire  avec  une  obstination  invincible. 

(567)  Sur  ces  entrefaites  mourut  le  roi  Haribert.  « Une  de  ses 
reines  »,  Théodehilde,  se  saisit  aussitôt  du  trésor  royal  et  envoya 


44  GAULE  FRANKE.  [566,5671 

offrir  sa  main  à Gonthramn  ; nelui-ci  l’invita  à venir  avec  ses 
richesses,  afin  qu’il  l’épousât  et  « la  fît  grande  aux  yeux  des 
peuples  » ; mais,  quand  la  reine  fut  arrivée , le  bon  roi  Gont- 
hramn garda  les  bagages  et  renvoya  la  femme  en  disant  : « Ne 
vaut-il  pas  mieux  que  ces  trésors  m’appartiennent,  plutôt  qu’à 
cette  femme,  qui  ne  méritait  pas  l’honneur  que  lui  a fait  mon 
frère?  » Il  ne  lui  rendit  pas  mêine  la  liberté,  et  la  fit  enfermer  au 
monastère  d’Arles,  en  lui  laissant  une  petite  portion  de  ses  ri- 
chesses. Théodehilde,  supportant  impatiemment  les  jeûnes  et  les 
veilles  monastiques,  essaya  de  s’enfuir  avec  un  certain  Goth  qui 
avait  promis  de  l’épouser  et  de  l’emmener  en  Espagne;  mais  elle 
fut  surprise  au  moment  de  s’échapper  du  couvent  : l’ahhesse  la  fit 
battre  cruellement  et  la  retint  en  prison,  «où  elle  souffrit  de 
grandes  angoisses  pendant  le  reste  de  ses  jours  ».  La  puissance 
abbatiale  tournait  déjà,  en  mainte  occasion,  à la  plus  brutale 
tyrannie. 

Gonthramn  conserva  les  trésors  qu’il  s’était  appropriés  par  sa 
ruse  déloyale,  et  ses  frères  obtinrent  quelque  dédommagement 
dans  le  partage  du  royaume  de  Haribert,  qui  n’avait  point  laissé 
d’enfants  mâles.  Les  villes  furent  tirées  au  sort,  à peu  près  sans 
égard  à leur  position  géographique.  Gonthramn  n’eut  guère  que 
Melun  au  nord  de  la  Loire;  Sighebert  reçut  Meaux,  une  portion 
du  pays  Gbartrain,  Avranches;  Hilperik  paraît  avoir  obtenu  la 
plupart  des  cantons  occidentaux,  et  put  dès  lors  être  considéré 
comme  le  roi  de  la  Gaule  occidentale,  que  les  Franks  nommaient 
le  Ni-Oster-Rike,  le  pays  ou  royaume  de  l’Ouest  (littéralement:  « le 
royaume  qui  n’est  pas  à l’est  »),  par  opposition  au  royaume  de 
l’Est  ou  rOstrie,  en  latin  Austrasia.  De  Ni-Oster-Rike,  on  a fait 
Neustrasia,  Neustria,  Neustrie.  Le  vague  de  cette  dénomination  de 
« pays  qui  n’est  pas  à l’est  » tenait  sans  doute  au  peu  de  fixité 
qu’avait  eu  jusqu’alors  la  situation  politique  de  cette  région, 
tandis  que  la  Gaule  orientale  avait  au  contraire  formé  un  seul  et 
même  royaume  depuis  la  mort  de  Gblodowig.  Les  noms  de  Neus- 
triens  et  d’Austrasiens  succédèrent  à ceux  de  Saliens  et  de  Ri- 
puaires,  sans  y correspondre  exactement,  car  plusieurs  cantons 
saliens  étaient  englobés  dans  l’Austrasie. 

Le  sort  de  Paris,  dans  cette  circonstance,  fut  très  singulier  : 


NOUVEAU  PARTAGE. 


45 


[567J 

aucun  des  trois  princes  franks  ne  voulant  renoncer  à ses  préten- 
tions sur  cette  cité,  ils  divisèrent  en  trois  parts  les  domaines 
royaux  du  territoire  parisien,  et  chacun  jura  de  ne  jamais  entrer 
dans  la  ville  sans  le  consentement  de  ses  deux  frères,  à peine  de 
perdre  sa  part  du  royaume  de  Haribert  : ce  serment  fut  prêté 
sur  les  reliques  des  deux  grands  patrons  de  la  Gaule,  Martin  de 
Tours  et  Hilaire  de  Poitiers,  et  sur  les  os  de  saint  Polyeucte, 
martyr  qui  passait  pour  chargé  spécialement  de  la  punition,  des 
parjures.  Les  princes  franks  semblaient  pressentir  confusément 
l’importance  politique  et  géographique  de  la  cité  où  Ghlodowig 
avait  jadis  placé  « le  siège  de  son  empire  ». 

Paris  fut  la  seule  ville  divisée  entre  les  trois  frères  ; mais  Hil- 
perik  et  Sighehert  partagèrent  Senlis  ; et  Sighehert  et  Gonthrainn, 
Marseille.  Sighehert  eut,  dans  les  régions  d’outre-Loire,  Tours, 
Poitiers,  Albi,  Aire,  Lapiirdum  (Bayonne),  Conserans  (Saint- 
Lizier);  à Hilperik  échurent  Limoges,  Cahors,  Bordeaux,  Tou- 
louse, Bigorre  (Turha,  Tarbes),  Béarn  (Lescar),  et  le  reste  des 
Hautes-Pyrénées  ^ ; Gonthrainn  eut  Bourges,  Agen,  Saintes,  An- 
goulême  et  Périgueux. 

A l’époque  où  mourut  Haribert,  le  roi  de  Soissons  était  engagé 
dans  une  négociation  matrimoniale  avec  le  roi  des  Wisigoths  : 
l’exemple  de  Sighehert  avait  fait  impression  sur  lui,  et  il  avait 
rougi  de  partager  son  trône  avec  des  servantes,  pendant  que  son 
jeune  frère  régnait  avec  la  fille  d’un  grand  roi.  Les  premiers  feux 
de  sa  passion  pour  Frédegonde  étaient  un  peu  amortis,  et  l’astu- 
cieuse Frédegonde  ne  put  parer  le  coup.  « Le  roi  Hilperik,  comme 
il  avait  déjà  plusieurs  épouses,  demanda  en  mariage  Galeswinthe, 
sœur  aînée  de  Brunehilde,  promettant  par  ses  ambassadeurs  qu’il 
quitterait  ses  autres  femmes,  pourvu  qu’il  obtînt  une  épouse  digne 
de  lui.  » Cette  demande  ne  fut  pas  accueillie  sans  difficulté  ; les 
Goths,  qui,  malgré  leur  arianisme,  vivaient  plus  chrétiennement 
que  les  Franks,  regardaient  les  mœurs  de  Hilperik  comme  celles 
d’un  païen;  la  jeune  princesse  ne  voyait  cette  alliance  qu’avec 
effroi.  Le  roi  Athanaghild  cependant  fut  ébloui  par  les  promesses 
de  Hilperik,  qui,  résolu  à tous  les  sacrifices  afin  d’éviter  la  honte 

l.  Greg.  1.  IV,  c.  26;  1.  VII,  c.  6 ; 1.  IX,  c.  20. 


46 


GAULE  FRANKE. 


[567,568] 

(l’un  refus,  offrait  à la  princesse  wisigothe,  pour  « présent  du  len- 
demain», les  villes  de  Limoges,  Cahors,  Bordeaux,  Béarn  et 
Bigorre,  c’est-à-dire  la  propriété  des  domaines  royaux  dans  ces 
cités  * . 

Galeswinthe  quitta  Tolède  2,  l’esprit  attristé  de  noirs  pressen- 
timents, et  partit  pour  le  palais  d’un  roi  comme  elle  eût  fait  pour 
le  cloître.  C’était  à Rouen,  et  non  à Soissons,  que  Hilperik  atten- 
dait la  nouvelle  reine,  et  Galeswinthe  fit  son  entrée  dans  cette 
ville  sur  un  char  de  parade  élevé  en  forme  de  tour  et  enrichi  de 
plaques  d’argent.  Les  cérémonies  de  sa  noce  furent  encore  plus 
solennelles  que  celles  du  mariage  de  Brunehilde  ; tous  les  leudes 
de  la  Neustrie  lui  prêtèrent  serment  de  fidélité  comme  à un  chef 
de  guerre , brandissant  leurs  épées  et  dévouant  le  parjure  au 
tranchant  du  glaive.  Sans  doute  le  roi  des  Goths  avait  exigé  cette 
cérémonie  inusitée  comme  une  garantie  pour  sa  fille.  Gale- 
swinthe se  montra  bonne  et  bienveillante  à tous,  et  « mérita  d’être 
aimée  d’un  grand  amour  par  le  peuple  » . 

Le  lendemain  matin,  Hilperik,  en  présence  de  témoins,  prit  la 
main  de  sa  nouvelle  épouse  et  jeta  sur  elle  un  brin  de  paille,  en 
prononçant  à haute  voix  le  nom  des  cinq  villes  dont  il  lui  faisait 
don  : c’était  la  formule  du  morgane-ghiba.  Galeswinthe  renia 
bientôt  après  l’arianisme,  à l’exemple  de  sa  sœur  Brunehilde. 
Hilperik  parut  quelque  temps  satisfait  de  son  mariage,  et  témoi- 
gna d’abord  « un  grand  amour  » à Galeswinthe,  « parce  qu’elle 
avait  apporté  avec  elle  de  grands  trésors»  ; mais  il  se  lassa  promp- 
tement d’une  femme  qui  n’avait  d’autres  charmes  que  ses  vertus 
et  sa  douceur.  Frédegonde,  avec  une  apparente  résignation,  était 
retournée  à sa  première  condition,  et  s’était  confondue  dans  la 
foule  des  servantes  du  palais  : quand  elle  crut  le  moment  favo- 
rable, elle  se  remontra,  et  n’eut  pas  de  peine  à ramener  dans  ses 
bras  ce  prince  capricieux  et  débauché.  Il  la  reprit  pour  concu- 
bine, en  dépit  de  tous  ses  serments,  et  elle  osa  braver  publique- 
ment la  reine.  Galeswinthe,  dont  la  patience  était  à bout,  se  plai- 

1.  V.  t.  I,  p.  168,  sur  le  Morgane- Ghiba. 

2.  Les  rois  wisigoths  avaient  transféré  leur  résidence  de  Narbonne  a Tolède, 
au  cœur  de  l’Espagne,  pour  n’être  plus  exposés  aux  brusques  irruptions  des 
Franks, 


GALESWINTHE. 


47 


[568] 


gnit  enfin  des  outrages  qu’elle  recevait  du  roi,  et  déclara  qu’elle 
ne  pouvait  plus  vivre  dans  sa  maison  avec  honneur.  Elle  proposa 
donc  d’abandonner  tous  les  trésors  qui  composaient  sa  dot, 
pourvu  qu’elle  fût  libre  de  retourner  près  de  sa  mère.  Hilperik 
était  trop  rapace  pour  croire  personne  capable  d’un  tel  désinté- 
ressement : ne  jugeant  pas  cette  offre  sincère,  il  dissimula,  et 
apaisa  Galeswintbe  par  des  protestations  de  repentir  et  une  con- 
duite plus  réservée. 

Peu  de  temps  après,  la  reine  fut  trouvée  morte  dans  son  lit. 
Hilperik  affecta  beaucoup  de  surprise  et  de  douleur  : puis , au 
bout  de  quelques  jours,  il  éleva  de  nouveau  Frédegonde  du  rang 
de  concubine  à celui  d’épouse,  que  nulle  rivale  ne  lui  disputa  plus. 

Cette  mort  mystérieuse,  ce  sort  si  triste  et  si  peu  mérité  émut 
fortement  les  esprits  : on  prétendit  qu’un  miracle  avait  eu  lieu  le 
jour  des  funérailles  de  Galeswintbe.  On  raconta  qu’une  lampe 
qui  brûlait  devant  le  sépulcre  de  la  reine,  s’étant  détachée  subite- 
ment, était  tombée  sur  les  dalles  sans  se  briser  et  sans  s’éteindre; 
le  marbre  s’était  même  amolb  sous  ce  choc,  et  l’on  avait  va  la 
lampe  s’enfoncer  à demi  dans  le  pavé. 

La  sœur  de  la  victime  ne  s’abusa  pas  un  moment  sur  le  crime  et 
sur  son  auteur.  La  fière  Brunebilde  fit  passer  sa  soif  de  vengeance 
dans  le  cœur  de  son  époux,  et  entraîna  jusqu’au  pacifique  Gont- 
hramn  ; si  violentes  et  si  sanguinaires  que  fussent  les  mœurs  du 
temps,  l’indignation  fut  universelle.  La  plupart  des  leudes  neus- 
triens,  qui  avaient  juré  fidélité  à Galeswintbe,  abandonnèrent  son 
lâche  assassin . Hilperik , dépouillé  de  son  royaume,  fut  traduit 
devant  le  mal  général  de  la  nation  franke,  et  jugé  selon  la  Loi  Sa- 
lique  : sa  mort  seule  eût  satisfait  Brunebilde  ; mais  Gonthramn  et 
les  leudes  obligèrent  la  reine  d’Austrasie  à accepter  le  rachat  du 
sang,  comme  héritibre  de  la  personne  assassinée.  Jamais  la  Loi 
Salique  n’avait  été  appliquée  sur  une  si  large  échelle  : le  wehre- 
ghild  consista  dans  les  cinq  cités  qu’avait  reçues  Galeswintbe 
en  morgane-ghiba ; Bordeaux,  Limoges,  Cahors,  Béarn  et  Bigorre 
passèrent  des  mains  de  Hilperik  dans  celles  de  Brunebilde.  Hilpe- 
rik, à ce  prix,  recouvra  son  royaume L 


1.  Greg.  1.  IV,  c.  17;  1.  IX,  c.  20.  Ven.  Fortunat. 


iS 


GAULE  FRANKE. 


[568  à 578. J 

(568)  Sans  les  événements  d’outre-Rliin,  Hilperik  n’en  eût  peut- 
être  pas  été  quitte  pour  perdre  une  partie  de  ses  États  ; mais  le 
retour  des  Awares  en  Germanie  obligea  Sighebert  de  courir  au 
secours  de  la  vieille  France.  « Les  Huns,  dit  Grégoire  de  Tours , 
tâchaient  de  nouveau  de  venir  en  Gaule  : Sighebert  s’avança  contre 
eux  avec  une  grande  multitude  de  vaillants  hommes;  mais,  au 
moment  de  combattre,  les  Huns,  habiles  dans  les  arts  magiques, 
firent  paraître  aux  yeux  des  Franks  divers  fantômes  qui  jetèrent 
parmi  eux  le  désordre  et  l’effroi.  » Sighebert,  poursuivi  et  cerné 
par  l’ennemi,  eût  infailliblement  péri,  s’il  ne  se  fût  tiré,  par  son 
adresse,  d’un  péril  que  sa  valeur  ne  pouvait  surmonter.  Il  entra 
en  pourparlers  avec  le  khacan  des  Awares,  sut  déguiser  habile- 
ment sa  situation  désespérée,  et  gagna  le  chef  ennemi  par  les 
dons  magnifiques  qu’il  lui  offrit  et  par  la  grâce  et  la  finesse  de 
ses  manières;  les  deux  princes  se  séparèrent,  en  jurant  de  ne 
jamais  porter  les  armes  l’un  contre  l’autre.  Le  Idiacùn  rendit 
à son  nouvel  allié  présents  pour  présents,  et  les  Awares  al- 
lèrent s’établir  sur  les  bords  du  Danube  (Autriche,  Hongrie),  où 
les  Franks  devaient,  deux  siècles  après,  les  retrouver  et  les 
détruire  L 

Ce  fut  vraisemblablement  après  cette  paix  que  Sighebert  atta- 
qua tout  à coup  son  frère  Gonthramn,  sans  autre  motif  que  le 
désir  de  posséder  toute  la  Provence  au  lieu  d’en  avoir  seulement 
la  moitié.  La  lutte,  chose  toute  nouvelle,  ne  se  passa  presque 
qu’entre  Gallo-Romains  ; l’esprit  militaire  renaissait  parmi  les 
populations  gauloises  au  contact  des  barbares,  mais  sans  autre 
résultat  immédiat  que  de  les  faire  entr’égorger  au  profit  de  leurs 
• maîtres  germains.  Un  corps  de  milices  arvernes,  commandé  par  le 
Romain  Firminus,  comte  d’Arvernie,  marcha  par  les  montagnes 
vers  le  bas  Rhône , et,  renforcé  par  des  troupes  austrasiennes, 
s’empara  d’Arles  sans  coup  férir.  Le  Romain  Celsu^,  patrice  de 
burgondie^,  arriva  en  toute  hâte  avec  l’armée  du  roi  Gonthramn, 

1.  L’étrange  explication  que  donne  Grégoire  de  la  déroute  des  Franks  est  digne 
de  remarque.  Les  peuples  teutoniques  attribuaient  une  puissance  surhumaine  et 
infernale  aux  peuples  finois  et  tatars,  et  les  regardaient  comme  une  race  de  sor- 
ciers. V.  Jornandès  et  les  Sagas. 

2.  Les  rois  burgoudes  avaient  porté  héréditairement  le  titre  de  pafrices.  Après 
leur  chute,  et  probablement  à l’époque  où  la  Burgondie  fut  réunie  tout  entière  sous 


[570]  GUERRE  CONTRE  LES  HUNS.  49 

enleva,  chemin  faisant,  Avignon  aux  Austrasiens,  et  resserra  dans 
Arles  les  agresseurs.  Ceux-ci  tentèrent  une  sortie,  furent  battus 
et  refoulés  vers  la  ville  ; mais,  quand  ils  voulurent  se  réfugier 
dans  les  murs  d’Arles,  les  habitants,  bien  qu’ils  eussent  prêté 
serment  au  roi'  Sighebert,  reçurent  les  Arvernes  et  les  Austra- 
siens à grands  coups  de  pierres  et  de  dards,  et  les  vaincus  furent 
réduits  à traverser  le  Rhône  à la  nage  : la  plupart  succombèrent 
«à  la  violence  du  fleuve».  Cette  catastrophe  n’eut  pas  d’autres 
suites,  et  Gonthramn,  « selon  sa  bonté  accoutumée  »,  rendit  Avi- 
gnon à son  frère. 

Des  guerres  étrangères  interrompaient  de  temps  à autre  les 
querelles  des  rois  franks;  mais  ces  guerres  étaient  de  défense  et 
non  plus  d’agression  : le  mouvement  ascendant  de  la  puissance 
mérovingienne  était  désormais  arrêté.  De  même  que  la  Germanie 
franke  avait  é^é  assaillie  par  les  Huns,  la  Burgondie  fut  en  butte 
aux  attaques  des  Langobards  ( Lombards) peuple  suève  qui, 
après  avoir  séjourné  assez  longtemps  en  Pannonie  dans  l’alliance 
impériale  et  guerroyé  heureusement  contre  lesGépides  et  les  Awa- 
res,  venait  de  se  précipiter  comme  un  torrent  sur  l’Italie,  pour  y 
remplir  le  vide  qu’avait  fait  la  chute  des  Ostrogoths  (568).  Aux  Lan- 
gobards s’était  jointe  une  grande  horde  de  Saxons,  qui  avaient  émi- 
gré d’une  patrie  où  leur  indépendance  é tait  sans  cesse  menacée  par 
les  Franks.  Narsès  n’était  plus  là  pour  défendre  l’Italie  : disgracié 
et  outragé  par  les  ineptes  héritiers  de  Justinien,  il  avait,  dit-on, 
égaré  par  la  soif  de  la  veng'eance,  appelé  lui-même  les  Barbares 
dans  la  péninsule.  Tandis  qu’une  partie  des  envahisseurs  se  ré- 
pandait jusqu’à  l’extrémité  méridionale  de  l’Italie,  un  autre  corps 
de  Langobards,  las  de  saccager  les  rives  du  Pô,  passa  les  Alpes  et 
pénétra  en  Burgondie  : le  patrice  Amatus,  successeur  de  Celsus, 
les  attaqua,  fut  vaincu,  et  périt  avec  une  multitude  de  Burgondes. 
Les  Langobards  retournèrent  en  Italie  chargés  de  butin  (570  ou 
571),  laissant  derrière  eux  la  désolation  et  l’effroi  dans  le  royaume 

le  sceptre  de  Chlother  (555),  le  monarque  frank  confia  le  commandement  civil-  et 
militaire  de  toute  la  contrée  a un  Gallo-Romain,  sous  ce  titre  qu’il  pou\ait  mettre 
quelque  orgueil  à conférer  a un  de  ses  sujets. 

1.  Fredeg.  Ep.  c.  65,  prétend  que  ce  nom  venait  de  longues  barbes{longœ  barbœ). 
Si  bard  a signifié  barbe  dans  le  vieux  teuton,  ce  radical  a disparu. 

II. 


4 


50  GAULE  FR.4NKE.  [571  à 573.] 

de  Gonthramn.  Cette  sanglante  irruption  semblait  aux  peuples  le 
début  d’une  nouvelle  conquête. 

Gonthramn  eut  le  bonheur  de  rencontrer  parmi  ses  sujets  ro- 
mains un  homme  de  la  plus  haute  capacité  militaire,  et  le  bon 
sens  de  l’employer  : c’était  le  comte  d’Auxerre,  Eonius  Mmnmo- 
lus,  personnage,  du  reste,  aussi  dénué  de  moralité  qu’éminent 
par  l’intelligence  : il  avait  commencé  par  supplanter  son  propre 
père  dans  le  comté  de  sa  ville  natale^.  Mummolus,  élevé  au  pa- 
triciat , ranima  le  courage  des  Burgondes  et  des  Gallo-Romains , 
et  s’apprêta  à recevoir  les  Langobards,  qui , encouragés  par  leurs 
premiers  succès,  reparurent  dès  l’année  suivante,  et  descen- 
dirent par  le  mont  Genèvre  dans  la  vallée  de  la  Durance  : par- 
venus aux  environs  d’Embrun,  les  ennemis  se  virent  arrêtés 
par  de  grands  abattis  d’arbres  et  de  rochers,  et  cernés  et  assaillis 
de  tous  côtés  par  des  troupes  gallo -burgondiennes.  Presque 
tous  les  envahisseurs  furent  exterminés  (572).  On  vit,  dit  Grégoire 
de  Tours , figurer  dans  cette  bataille  deux  évêques , Saloninus 
d’Einlnmn  et  Sagittarius  de  Gap , lesquels  « armés , non  de  la 
croix  céleste,  mais  du  casque  et  de  la  cuirasse  du*  siècle,  donnè- 
rent la  mort  à beaucoup  d’hommes  de  leurs  propres  mains  » . Ce 
fut  là  mi  grand  scandale  pour  tous  les  clercs  qui  conservaient 
quelque  chose  des  antiques  traditions  : ces  évêques , comme  l’in- 
diquent leurs  noms,  n’étaient  pas  même  des  hommes  de  sang  bar- 
bare ; c’étaient  deux  frères  de  race  gallo-romaine,  gens  d’ailleurs 
de  fort  méchante  vie. 

(573)  Les  émigrés  saxons,  qui  succédèrent  aux  Langobards, 
leurs  alliés,  ne  furent  guère  plus  heureux  : Mummolus  en  tua 
plusieurs  milliers  auprès  de  Riez,  sur  les  bords  de  la  rivière  d’Asse, 
où  ils  exerçaient  d’affreux  ravages.  Ce  combat  fut  suivi  d’un  traité 
fort  bizarre,  par  lequel  Mummolus  traliit  vraisemblablement  les 
intérêts  de  la  Gaule  dans  un  but  de  cupidité  personnelle.  On 
convint  que  les  Saxons,  qui  avaient  laissé  en  Italie  une  partie 

1.  Lorsqu’une  cité  était  ainsi  régie  par  un  comte  romain,  on  ne  peut  guère  croire 
que  ce  comte  présidât  le  mal  judiciaire  des  Franks  qui  habitaient  le  comté,  et 
ceux-ci  avaient  sans  doute  leur  juge  particulier.  La  distinction  que  les  monuments 
font  souvent  entre  les  grafs  {grafiones)  et  les  comtes  vient  a l’appui  de  cette  con- 
jecture. 


[574]  GUERRE  CONTRE  LES  LOMBARDS.  51 

de  leurs  compagnons  avec  leurs  femmes,  leurs  enfants  et  leurs 
bagages,  iraient  les  chercher,  et  obtiendraient  le  libre  passage 
par  la  Gaule,  pour  retourner  dans  leur  patrie  comme  vassaux  des 
Franks.  Cette  multitude  de  barbares,  au  printemps  de  574,  entrè- 
rent en  Gaule,  moitié  par  Nice,  moitié  par  Embrun,  et  les  deux 
masses  se  rejoignirent  à Avignon  ; mais,  au  moment  où  la  horde 
voulut  traverser  le  Rhône,  Mummolus  arriva  sur  eux  avec  une 
nombreuse  armée,  et,  leur  reprochant  les  dégâts  inévitables  qiTils 
avaient  commis  sur  les  terres  de  Gonthramn,  les  força  de  racheter 
leurs  méfaits  par  « bien  des  milliers  de  pièces  d’or  »;  tel  avait  été 
probablement  le  but  secret  du  traité,  qui  coûta  cher  à toutes  les 
provinces  que  traversèrent  les  barbares.  Les  Saxons,  après  le 
passage  du  Rhône,  entrèrent  en  Arvernie,  franchirent  la  Loire,  et 
se  trouvèrent  dans  la  Gaule  septentrionale,  tout  à point  pour 
prendre  part  aux  bouleversements  et  aux  furieuses  luttes  dont 
elle  était  alors  le  théâtre  L 

L’implacable  haine  de  deux  femmes,  bien  différentes  d’incli- 
nations et  de  mœurs,  mais  semblables  par  l’adresse,  l’ambition 
et  le  courage,  mettait  en  feu  tout  l’Empire  des  Franks,  et  préci- 
pitait l’une  sur  l’autre  la  Neustrie  et  l’Austrasie  : Rrunehilde,  qui 
régnait  sur  la  région  la  plus  barbare  de  la  Gaule,  avait,  avec  d’ar- 
dentes passions,  tous  les  goûts  et  toutes  les  opinions  de  la  civili- 
sation romaine,  et  ce  fut  là  ce  qui  fit  sa  gloire,  ses  malheurs  et 
même  ses  crimes  ; Frédégonde,  au  contraire,  reine  d’un  pays  plus 
civilisé  que  l’Austrasie,  puisait  sa  force  dans  la  profondeur  de  sa 
barbarie;  c’était  une  de  ces  natures  sauvages  chez  lesquelles  nulle 
conscience,  nul  idéal,  ne  se  sont  encore  éveillés;  mais  elle  joi- 
gnait à l’absence  de  tout  sentiment  moral  des  instincts  malfai- 
sants d’une  effroyable  énergie  : elle  apparaît,  dans  les  récits 
de  Grégoire  de  Tours,  comme  une  espèce  de  sorcière  du  Nord, 
une  Médée  franke,  belle  et  atroce,  entourée  de  maléfices,  de  poi- 
sons, de  superstitions  sanglantes  et  de  jeunes  sicaires  fanatisés 
par  ses  philtres  et  par  sa  funeste  beauté.  Il  était  impossible  que 
ces  deux  femmes  ne  fussent  point  ennemies,  quand  même  le  sang 

1.  C-reg.  1.  IV,  c.  42-43.  Les  Langobards,  pendant  ce  temps,  avaient  essuyé  un 
nouvel  échec  ; après  avoir  envahi  le  Valais  et  s’être  emparés  d’Agaune  ou  Saint- 
Maurice,  ils  avaient  été  battus  è Bex  par  les  Franks  et  les  Burgondes. 


52 


GAULE  FRANKE. 


[57-1 J 

de  Galeswinthe  ne  se  fût  pas  élevé  entre  elles.  Les  deux  reines 
usèrent  de  leur  ascendant  sans  bornes  sur  leurs  maris  pour  aigrir 
l’aversion  mutuelle  que  se  portaient  ces  deux  princes,  et  Hilperik, 
toujours  l’offenseur,  prit  encore  les  armes  le  premier.  Pour  se 
dédommager  d’avoir  perdu  les  cinq  cités  abandonnées  à Brune- 
hilde,  il  envoya  tout  à coup  le  jeune  Chlodowig,  un  des  fils  qu’il 
avait  eus  d’Audowère,  envahir  la  Touraine  et  le  Poitou,  domaines 
de  Sigbebert  (573).  C’était  dans  l’intervalle  de  la  victoire  de  Mum- 
molus  sur  les  Saxons  et  du  retour  pacifique  de  ceux-ci  en  Gaule. 
Gonthramn,  dès  qu’il  sut  la  paix  de  l’Empire  frank  troublée  par 
Hilperik,  se  déclara  contre  l’agresseur,  et  envoya  dans  l’Ouest 
le  redoutable  Muinmolus,  qui  se  mit  à la  tête  des  forces  austro- 
burgondieimes,  marcha  le  long  de  la  Loire  vers  Tours,  en  chassa 
Chlodowig,  puis  se  dirigea  sur  Poitiers.  La  population  poitevine, 
on  ne  sait  par  quelle  malheureuse  inspiration,  soutint  le  parti  du 
roi  de  Neustrie,  et  eut  la  témérité  de  livrer  bataille  en  rase  cam- 
pagne à Mummolus.  Les  gens  de  Poitiers  furent  écrasés,  et  leur 
ville  retourna  sous  la  domination  austrasienne. 

Gonthramn,  après  avoir  prêté  à Sighebert  cette  assistance  effi- 
cace, tenta  de  rétablir  la  paix  par  l’intervention  d’un  grand  nombre 
d’évêques,  réunis  à son  instigation  dans  la  cité  neutre  de  Paris; 
mais  « les  péchés  des  hommes,  dit  Grégoire  de  Tours,  firent 
qu’on  n’écouta  point  la  voix  des  évêques  ».  X\i  printemps  de  574, 
Hilperik  dépêcha  vers  la  Loire  une  armée  conduite  par  son  fils 
aîné  Théodebert,  celui  qui  naguère  avait  « juré  d’être  fidèle  à 
Sigbebert  »;  Tours  et  Poitiers  retombèrent  au  pouvoir  des  Neus- 
trieris,  qui  saccagèrent  horriblement  la  Touraine,  puis  le  Limou- 
sin, le  Querci  et  tous  les  cantons  voisins  qui  appartenaient  à l’A- 
quitaine austrasienne  ; ils  brûlèrent  les  églises,  pillèrent  les  vases 
sacrés,  égorgèrent  les  clercs,  ruinèrent  les  monastères  d’hommes, 
profanèrent  ceux  de  filles;  on  peut  juger  parle  sort  des  clercs  du 
sort  qu’essuyèrent  les  laïques.  « Il  y eut  en  ce  temps-là  dans  les 
églises,  dit  Grégoire  de  Tours,  un  plus  grand  gémissement  qu’au 
temps  de  la  persécution  de  Dioclétien.  » 

Sighebert,  exaspéré,  vengea  ses  sujets  du  Midi  en  déchaînant 
un  fléau  terrible  sur  les  populations  gauloises  de  la  Neustrie, 
bien  innocentes  des  fureurs  de  Hilperik  : il  prit  un  parti  aussi 


[574]  GUERRE  CIVILE  ENTRE  LES  FRANKS.  53 

impopulaire  parmi  les  Franks  qu’effrayant  pour  la  Gaule,  et  invita 
les  hordes  des  Germains  païens  à franchir  le  Rhin  et  à suivre  les 
étendards  austrasiens  en  Neustrie.  C’était  fouler  aux  pieds  la  po- 
litique nationale  des  Franks,  et  grandement  compromettre  l’œuvre 
de  Chlodowig.  L’alarme  fut  telle  dans  toute  la  Gaule,  que  Gont- 
hramn  quitta  le  parti  de  Sighehert  pour  s’allier  à Flilperik,  et  lui 
jura  de  l’aider  à repousser  les  étrangers.  Sighehert  parut  bientôt 
à la  tête  d’une  formidable  armée  d’ Austrasiens,  d’Allemans,  de 
Suèves  ou  Souabes,  de  Boïowares,  de  Thuringiens,  auxquels 
s’étaient  joints  les  Saxons  revenus  d’Italie;  et,  descendant  la 
Marne,  il  voulut  franchir  la  Seine  probablement  auprès  du  con- 
fluent de  ce  fleuve  avec  la  Marne.  Mais  Hilperik  se  tenait  sur  l’autre 
rive  avec  ses  Neustriens,  et  défendait  le  passage.  Alors  le  roi  Sighe- 
bert  fît  dire  à son  frère  Gonthramn,  qui  n’avait  pas  encore  rejoint 
Hilperik  : « Si  tu  ne  permets  pas  que  je  passe  le  fleuve  sur  ton 
territoire  (per  tuam  sortem,  sur  ton  lot),  je  marcherai  sur  toi  avec 
toute  mon  armée  ».  Gonthramn  eut  peur,  et  livra  le  passage.  Les 
Austrasiens  et  les  Germains,  remontant  la  Seine  de  quelques  lieues, 
la  traversèrent  dans  le  pays  de  Melun,  qui  appartenait  à Gont- 
hramn, et  se  précipitèrent  dans  l’intérieur  de  la  Neustrie.  Hilpe- 
rik, à la  nouvelle  de  la  défection  de  Gonthramn,  avait  reculé  du 
Parisis  vers  le  pays  Chartrain,  et  avait  assis  son  camp  au  bourg 
d’Alluie  (Availocium)  sur  le  Loir.  Sighehert  le  suivit  de  près,  et  lui 
envoya  offrir  le  choix  d’un  champ  de  bataille;  mais  Hilperik, 
« craignant  que  les  deux  armées,  en  s’entre-détruisant,  ne  fissent 
crouler  le  royaume  des  Franks,  demanda  la  paix,  et  proposa  de 
rendre  les  cités  que  Théod'ebert  avait  injustement  envahies.» 
Gonthramn  appuya  de  tout  son  pouvoir  la  prière  de  Hilperik, 
et  Germanus  (saint  Germain)  évêque  de  Paris,  écrivit  à Brune- 
hilde  une  lettre  grave  et  touchante,  où  il  la  conjurait  de  ne  point 
exciter  son  époux  à la  ruine  d’un  pays  déjà  trop  comblé  de  mi- 
sères, pour  satisfaire  ses  passions  personnelles.  Le  noble  et  ferme 
langage  du  prélat  émut  la  reine  d’Austrasie  : Sighehert,  de  son 
côté,  se  repentait  déjà  d’avoir  appelé  les  gens  d’outre-Rhin , en 
voyant  les  affreuses  dévastations  qu’ils  commettaient  autour  de 

1,  C’est  de  lui  que  l’église  de  Saint-Vincent  et  Sainte-Croix  frit  le  nom  de 
Saint-Germain-des-Prés. 


54 


GAULE  FRANKE. 


[575] 

Paris  : rien  ne  pouvait  arrêter  les  Germains,  et  le  roi  d’Aiistrasie 
était  obligé  de  tout  souffrir  de  leur  part.  Sigliebert  accepta  donc 
les  propositions  de  Hilperik  : les  Germains,  qui  avaient  compté 
s’enrichir  des  dépouilles  de  toute  la  Neustrie,  et  probablement  s’y 
établir  en  maîtres,  parurent  fort  courroucés  de  ce  qu’on  ne  don- 
nait point  de  bataille,  et  commençaient  à se  soulever;  Sighebert, 
«intrépide  qu’il  était»,  courut  vers  eux,  «et  les  apaisa  par  de 
bonnes  paroles  ».*Ils  se  décidèrent,  non  sans  peine,  à retourner 
en  Germanie;  mais,  quand  ils  se  furent  dispersés  dans  leurs  habi- 
tations d’outre-Rliin,  la  vengeance  de  Sighebert  sut  bien  retrou- 
ver les  plus  arrogants  et  les  plus  rebelles,  et  beaucoup  d’entre  eux 
furent  pris  et  « assommés  à coups  de  pierres  ». 

(575)  La  Gaule  espéra  en  vain  quelque  trêve  à ses  maux.  Fré- 
degonde  soufflait  incessamment  sa  rage  dans  le  cœur  de  Hilperik. 
Le  roi  de  Neustrie  invita  Gonthramn  à une  entrevue,  et  le  pressa 
de  s’unir  à lui  « contre  leur  ennemi  Sighebert  » . Le  facile  et  faible 
Gonthramn,  séduit  parles  artifices  de  Frédegonde,  promit  tout  ce 
qu’on  voulut:  Hilperik  ralluma  aussitôt  les  hostilités,  s’avança  jus- 
qu’à Reims,  brûlant  et  dévastant  tout,  et  dépêcha  une  seconde  fois 
son  filsThéodebert  contre  les  cantons  austrasiens  des  bords  de  la 
Loire.  La  fureur  de  Sighebert  à cette  nouvelle  ne  connut  plus  de 
bornes:  il  publia  derechef  son  ban  de  guerre  parmi  ses  tributaires 
germains,  leur  promit  des  terres  en  Neustrie,  et,  accourant  des 
bords  du  Rhin  à leur  tête,  arriva  droit  à Paris,  et  s’en  empara,  ou- 
bliant le  terrible  serment  qui  garantissait  la  neutralité  de  cette  ville; 
puis  il  se  mit  à la  poursuite  de  Hilperik,  tandis  que  le  duc  austra- 
sien  Gonthramn-Bose  armait  les  populations  de  la  Touraine  et  du 
pays  de  Dunois  contre  Théodebert.  Le  fils  de  Hilperik,  abandonné 
de  presque  tous  ses  guerriers,  fut  vaincu  et  tué  par  Gonthramn- 
Bose. 

La  catastrophe  de  Théodebert  semblait  le  présage  du  sort  qui 
attendait  le  traître  Hilperik  : son  frère  Gonthramn  ne  le  secourut 
pas,  et  fit  une  paix  particulière  comme  l’année  précédente;  la 
plupart  de  ses  leudes,  irrités  des  calamités  qu’il  attirait  sur  leurs 
domaines,  ne  se  rendirent  point  à son  appel,  et  Hilperik  n’eut 
d’autre  ressource  que  de  s’enfuir  jusqu’à  Tournai,  et  de  s’en- 
fermer, avec  Frédegonde  et  les  fils  qui  lui  restaient,  dans  la  cité 


GUERRE  CIVILE  ENTRE  LES  FRANKS. 


G5 


1575] 


qui  avait  été  le  berceau  de  l’Empire  frank.  Les  villes  des  deux 
rives  de  la  Seine,  depuis  Paris  jusqu’à  Rouen,  étaient  déjà  au  pou- 
voir de  Sigliebert,  qui  s’apprêtait  à tenir  sa  parole  aux  auxiliaires 
germains,  et  à leur  céder  toute  cette  province.  Cette  fatale  résolu- 
tion fut  prévenue  par  la  vive  opposition  des  chefs  austrasiens  et 
par  l’offre  que  tous  les  leudes  de  l’ancien  royaume  de  Hildebert  ou 
de  Paris  firent  à Sighebert  de  le  reconnaître  pour  roi.  Sighebert, 
à ce  prix,  ramena  son  armée  de  Rouen  à Paris,  où 'Brunehilde  et 
ses  enfants  l’étaient  venus  joindre;  il  avait  dépêché  un  corps  d’ar- 
mée vers  l’Escaut,  avec  ordre  de  bloquer  Tournai,  et  s’apprêtait 
à suivre  cette  avant-garde  : il  convoqua  un  grand  mal  national  à 
la  villa  de  Victoriacum  (Vitri  sur  la  Scarpe,  entre  Douai  et  Arras), 
puis  se  dirigea  vers  le  Nord,  pour  aller,  d’une  même  course, 
prendre  la  couronne  de  Neustrie  et  la  tête  de  Hilperik,  promises 
toutes  deux  à l’ambition  et  à la  vengeance  de  Brunehilde.  L’évêque 
de  Paris  s’efforça  en  vain  d’adoucir  l’implacable  ressentiment  des 
deux  époux,  et  eut  beau  prédire  à Sighebert  la  victoire  s’il  renon- 
çait au  projet  de  tuer  son  frère,  ou  la  mort  s’il  gardait  ce  projet 
dans  son  âme  ; Sighebert  n’aspirait  plus  qu’à  en  finir  avec  un 
ennemi  dont  nul  traité  ne  pouvait  enchaîner  l’incurable  perfidie. 
Il  partit  donc  avec  ses  Austrasiens  et  ses  Germains,  et  trouva  à 
Victoriacum  non-seulement  les  leudes  du  royaume  de  Paris,  mais 
presque  tous  ceux  du  royaume  de  Soissons.  Jusqu’aux  hommes 
du  vieux  pays  frank  de  Tournaisis  et  de  Morinie  avaient  aban- 
donné Hilperik;  un  seul  de  ses  leudes  était  resté  avec  lui  dans 
Tournai. 

Hilperik,  plongé  dans  une  morne  stupeur,  attendait  la  mort 
dans  les  murs  de  Tournai,  sans  rien  faire  pour  éviter  son  destin  : 
Frédegonde,  elle,  « se  souvint  de  ses  sciences  » [memor  artium  suor 
rum)  ; elle  fit  venir  deux  jeunes  hommes  de  Térouenne  qui  lui 
étaient  dévoués,  les  enivra  de  boissons  inconnues  qui  exaltèrent 
leur  cerveau  et  troublèrent  leur  raison,  et  leur  dit  : « Allez  à l’ar- 
mée de  Sighebert,  feignez  de  le  vouloir  saluer  comme  votre  roi, 
et  tuez-le.  Si  vous  échappez,  j’honorerai  merveilleusement  vous  et 
votre  race;  si  vous  mourez,  je  répandrai  pour  vos  âmes  beaucoup 
d’aumônes  dans  les  lieux  consacrés  aux  saints.  » Les  deux  servi- 
teurs marchèrent  sans  hésiter  au  camp  de  Sighebert,  et  arrivèrent 


50 


Gaule  franke. 


[575] 

au  moment  où  les  Neustriens  le  proclamaient  roi  et  le  promenaient 
parmi  leurs  rangs,  debout  sur  un  bouclier.  Ils  s’approcbèrent, 
feignirent  de  vouloir  parler  au  roi,  et,  comme  Sigbebert  se  bais- 
sait vers  eux,  ils  lui  plongèrent  deux  couteaux  ^ empoisonnés 
dans  les  deux  flancs.  Sigbebert  poussa  un  grand  cri,  tomba  du 
bouclier,  et  mourut,  pendant  qu’on  s’égorgeait  autour  de  son 
corps  sanglant.  Ses  officiers,  ses  ministres,  massacrèrent  les  deux 
assassins,  et  furent  assaillis  à leur  tour  par  des  tendes  austrasiens 
qu’avaient  irrités  profondément  les  tendances  romaines  et  mo- 
narchiques du  gouvernement  de  Sigbebert.  Le  mal  ne  fut  bientôt 
plus  qu’une  effroyable  cobue:  Austrasiens,  Neustriens,  Germains 
d’outre-Rhin,  s’effrayant  les  uns  des  autres,  et  se  croyant  réci- 
proquement menacés  et  trahis,  se  dispersèrent  dans  une  panique 
universelle;  les  Austrasiens  et  les  Germains  s’en  retournèrent  par 
bandes  vers  le  pays  de  l’Est,  et  les  Neustriens  allèrent  en  foule  re- 
porter leur  hommage  au  roi  qu’ils  venaient  d’abandonner,  et  qui 
tremblait  encore  derrière  les  remparts  de  Tournai  2. 

Hilperik,  sortant  comme  d’un  rêve  affreux,  quitta  son  asile  avec 
ses  fils  et  Frédegonde,  se  mit  à la  tète  de  l'armée  qui  lui  était 
rendue,  et  prit  la  route  de  Paris.  Il  trouva  à Victoriacum  le  ca- 
davre de  son  frère,  le  fit  inhumer  au  bourg  de  Lambres,  d’où  les 
restes  de  Sigbebert  furent  plus  tard  transférés  et  ensevelis  royale- 
ment à Saint-Médard  de  Soissons,  puis  gagna  rapidement  Paris. 
Déjà  la  veuve  et  les  enfants  de  Sigbebert  étaient  ses  prisonniers  : 
Brunebilde  et  sa  famille,  qui  étaient  demeurées  au  palais  des 
Thermes,  avaient  été  arrêtées,  à la  nouvelle  du  meurtre  de  Sigbe- 
bert, par  les  partisans  qu’un  crime  heureux  rendait  au  roi  de 
Neustrie.  Hilperik,  du  fond  de  l’abîme  où  il  s’était  vu  précipité, 
était  près  de  s’élever  à une  fortune  aussi  haute  que  celle  de  son 
père  Cblotber  ; Sigbebert,  tué  à quarante  ans,  n’avait  laissé  d’hé- 
ritier mâle  qu’un  enfant  de  cinq  ans,  et  cet  enfant  était  captif  avec 
sa  mère  : une  fois  le  petit  Hildebert  mort,  personne  n’était  en 
mesure  de  disputer  à Hilperik  la  couronne  d’Austrasie.  Déjà  le 
référendaire  ou  garde  du  sceau  royal  de  Sigbebert,  et  d’autres 

1.  Skrama-sax,  arme  de  sûreté;  large  couteau  que  les  Franks  portaient  toujours 
k leur  ceinture. 

2.  Greg.  1.  IV,  c.  46  k 52.  — Fredegar.  Epii.  c.  69-7 1.  — Gesta  Reg.  Franc, 


MEURTRE  DE  SIGHEBERT. 


57 


[575] 


leudcs  austrasieiis,  qui  habitaient  Meaux,  Sentis,  et  les  cantons 
de  ia  Champagne  voisins  de  Soissons,  s’étaient  donnés  à Hilperik. 

L’héritier  de  Sighebert  n’éprouva  pourtant  pas  le  sort  des  fils 
de  Ghlodomir  : Hilperik,  en  arrivant  à Paris,  n’y  trouva  plus  que 
Brunehilde  et  ses  deux  petites  filles.  Un  chef  austrasien  dévoué  à 
Sighebert  et  à Brunehilde,  le  duc  Gondebald,  était  parvenu  à 
correspondre  avec  la  reine  captive  : une  nuit,  on  cacha  le  petit 
Hildebert  dans  un  panier,  et,  par  une  fenêtre  du  palais  des 
Thermes,  on  le  remit  à un  serviteur  de  Gondebald,  qui  l’emmena 
à grandes  journées  sur  la  croupe  de  son  cheval,  et  ne  révéla  qu’à 
Metz  son  précieux  fardeau.  La  plupart  des  leudes  austrasiens 
s’étaient  réunis  dans  cette  ville  sur  l’appel  de  Gondebald,  et  l’en- 
fant fut  proclamé  roi  d’une  voix  unanime  le  jour  de  Noël  575. 

Le  duc  Gondebald  et  quelques  autres  leudes  du  malheureux 
Sighebert  avaient  pu  être  entraînés  par  une  impulsion  généreuse 
et  désintéressée  à investir  ainsi  l’orphelin  de  l’héritage  paternel  ; 
mais  ce  ne  fut  certes  pas  là  le  mobile  qui  fit  agir  la  plupart  des 
chefs  austrasiens  ; « en  élevant  sur  le  bouclier  »,  contrairement  à 
l’esprit  de  la  royauté  germanique , un  enfant  pour  longtemps 
incapable  de  porter  les  armes,  ils  ne  travaillèrent  que  pour  eux- 
mêmes.  Dans  tous  les  royaumes  barbares  fondés  par  la  con- 
quête s’étaient  manifestés  deux  grands  faits  également  inévitables, 
l’affaiblissement  de  la  classe  des  hommes  libres  au  profit  de  la 
royauté  et  de  l’aristocratie,  et  la  lutte  de  ces  deux  derniers  élé- 
ments politiques.  L’aristocratie  mobile  des  chefs  de  bandes,  la 
suprématie  de  la  force  et  du  courage  se  changeait  en  une  aristo- 
cratie territoriale  et  héréditaire,  de  même  que  le  commandement 
militaire  des  rois  tendait  à se  changer  en  une  royauté  absolue  à la 
romaine.  Les  rois  et  les  chefs  subalternes  ne  purent  s’entendre 
sur  le  partage  des  profits  de  la  conquête  : les  rois,  encouragés  par 
leurs  conseillers  romains,  qui  les  initiaient  aux  traditions  de  l’Em- 
pire, voulaient  traiter  leurs  antrustions  en  sujets  et  non  plus  en 
compagnons  d’armes,  et  se  croyaient  le  droit  de  donner,  de  re- 
tirer, de  faire  passer  de  main  en  main,  à leur  fantaisie,  les  hon- 
neurs et  les  bénéfices^,  c’est-à-dire  les  fonctions  politiques  de 

1.  Ils  donnaient  parfois  les  plus  hauts  emplois  à des  serfs  de  leur  domaine.  V.  la 
curieuse  histoire  du  comte  Leudaste,  dans  Greg.  1.  V,  c.  49. 


58 


GAULE  FRANKE. 


[575] 

ducs,  de  comtes,  etc  J,  et  les  terres  du  domaine  royal;  les  sei- 
gneurs ne  voyaient  dans  cette  prétention  ‘qu’usurpation  et  tyran- 
nie, et  s’efforcaient  d’assimiler  aux  alleux  toute  propriété), 
qu’ils  tenaient  de  leur  épée  ou  de  leurs  pères,  les  bénéfices  {feh-od, 
solde-propriété,  d’où  feudum,  fief),  qu’ils  recevaient  du  roi  en  ré- 
compense de  leurs  services  guerriers  ; ils  n’admettaient  qu’une 
seule  différence  entre  l’alleu  et  le  bénéfice,  c’est  que  le  bénéfi- 
ciaire ou  ses  héritiers  pouvaient  perdre  leur  bénéfice  s’ils  faus- 
saient leur  foi  envers  le  donateur;  hors  ce  cas,  tout  retrait  arbi- 
traire du  bénéfice  concédé  ne  leur  semblait  qu’iniquité,  et  ils 
comprenaient,  parmi  les  bénéfices,  les  fonctions  politiques,  les 
gouvernements  de  villes  et  de  provinces.  Le  duc,  le  comte,  le  béné- 
ficiaire de  tout  rang,  devait  posséder  son  bénéfice,  comme  le  roi 
possédait  la  royauté  et  le  domaine  royal.  Quant  à l’impôt,  grands 
et  petits  le  repoussaient  comme  une  exaction  et  comme  un  ou- 
trage; le  tribut  n’était  fait  que  pour  les  vaincus,  et  non  pour  la 
victorieuse  race  des  Franks  ! Ils  consentaient  seulement  à gratifier 
le  roi  de  quelques  « dons  volontaires  »,  dans  certaines  grandes  oc- 
casions de  réjouissance  nationale,  à l’avénement  d’un  roi,  au  ma- 
riage de  sa  fille,  à l’époque  où  son  fils  était  admis  au  rang  des 
guerriers,  etc.  2. 

Le  lien  du  serment  qui  liait  les  leudes  au  roi  était  bien  faible 
pour  résister  au  choc  d’idées  et  d’intérêts  si  opposés.  Chez  les 
AVisigoths,  une  crise  analogue  avait  amené  récemment  le  meurtre 
de  plusieurs  rois,  puis  l’extermination  des  grands  par  un  roi 
plus  heureux  que  ses  devanciers  (Léovvighild,  en  567-568).  Les 
Franks  n’en  étaient  pas  arrivés  à de  telles  extrémités  ; mais  la 
lutte  des  rois  contre  les  principaux  leudes  se  dessinait  de  plus  en 
plus  nettement,  surtout  en  Austrasie,  où  l’attachement  pour  la 
postérité  du  grand  Ghlodov\1g  n’était  point  une  sorte  de  religion 
nationale,  comme  chez  les  Saliens  de  Neustrie,  et  où  la  royauté 


1.  Les  ducs  s’étaient  multipliés  sous  les  rois  franks,  k tel  point  que  beaucoup 
d’entre  eux  ne  commandaient  qu’à  une  seule  cité,  de  même  que  beaucoup  de  comtes 
n’avaient  sous  leur  juridiction  qu’un  seul  canton,  qu’un  pàgus  démembré  de  quelque 
cité.  Les  anciennes  provinces  ne  subsistaient  plus  que  comme  divisions  ecclésias- 
tiques; les  divisions  territoriales  s’étaient  rétrécies  avec  les  empires. 

2.  Ces  dons  gratuits,  devenus  obligatoires,  passèrent  du  régime  barbare  dans  le 
régime  féodal,  et  y ‘inrent  une  place  importante. 


MAIRIE  DU  PALAIS  EN  AUSTRASIE. 


59 


i575] 


avait  affaire  à une  masse  de  population  germanique  bien  autre- 
ment nombreuse,  et  groupée  par  habitude  autour  des  chefs  de 
bandes.  Théoderik  et  Chlother  avaient  eu  de  rudes  épreuves  à sur- 
monter en  Austrasie,  et  les  leudes,  à leur  tour,  avaient  été  menés 
rudement  par  Théodebert  et  Sighebert. 

La  minorité  de  Hildebert  était  donc  pour  les  leudes  austrasiens 
une  excellente  occasion  de  relever  leur  puissance  aux  dépens  de 
la  royauté  : ils  se  hâtèrent  de  la  saisir  ; seulement,  pour  ne  pas 
dissoudre  complètement,  en  créant  un  roi  de  cinq  ans,  cette  asso- 
ciation de  la  truste  royale  qui  avait  englobé  en  quelque  sorte  la 
nation  et  l’État,  ils  élurent  un  chef  du  palais,  un  grand  juge  des 
antrustions,  chargé  d’élever  le  petit  roi  et  de  maintenir  la  paix  du 
pays.  Cette  dernière  condition  parut  tellement  inexécutable  au 
chef  élu,  qu’il  refusa  l’honneur  qu’on  lui  déférait.  «Tous  les 
grands  et  leurs  fils  sont  mes  parents,  dit-il;  je  ne  puis  ni  mettre 
à mort  ceux  d’entre  eux  qui  troubleront  la  paix,  ni  souffrir  leurs 
déportements;  choisissez  un  autre  que  moi.  j>  Ils  en  nommèrent 
un  autre  plus  hardi,  qui  accepta. 

Ce  n’était  pas  une  institution  nouvelle  que  les  grands  d’ Austrasie 
venaient  de  créer  : lorsque  la  maison  du  petit  chef  de  Tournai 
était  devenue  le  palais  du  roi  de  la  Gaule,  et  sa  truste  une  pépi- 
nière de  grands  officiers  et  de  dignitaires  royaux,  les  antrustions, 
en  partie  dispersés  sur  les  terres  conquises,  en  partie  réunis, 
comme  par  le  passé,  autour  du  prince,  avaient  conservé  leurs 
rapports  avec  lui  et  entre  eux;  chef  et  compagnons  ayant  grandi 
ensemble,  des  hommes  devenus  riches  et  puissants  continuèrent 
de  remplir,  dans  la  maison  commune,  les  fonctions  de  séneskalk 
(sénéchal),  de  marîskalk  (maréchal),  de  skanke  (échanson);  et 
celui  des  antrustions  qui  exerçait  une  surveillance  générale  sur 
la  maison  et  sur  la  truste,  qui  veillait  à la  subsistance  publique 
et  présidait  au  jugement  des  querelles  survenues  entre  leudes, 
comme  leur  grafî  particulier,  fut  tout  naturellement  le  premier 
officier  du  palais,  l’intendant  général  des  domaines  de  la  cou- 
ronne, le  premier  ministre,  et  le  plus  haut  personnage  de  l’État 
après  le  roi.  On  ne  sait  pas  bien  le  titre  germanique  de  cet  offi- 
cier * : il  semblerait  qu’on  l’appelait  communément,  en  langue  tu- 

1.  M.  de  Sismondi  croit  que  le  vrai  titre  du  maire  du  palais  était  mord-dom 


60 


GAULE  FRANKE. 


[575  à 576.] 

desque,  le  hérezoghe,  le  duc  ou  chef  par  excellence ^ ; les  Gallo- 
Romains  le  nommaient  major-domûs,  « le  plus  grand,  le  premier 
de  la  maison»,  qualification  que  jadis,  chez  les  riches  Romains, 
on  donnait  parfois  à l’affranchi  ou  même  à l’esclave  qui  avait 
autorité  sur  les  autres  esclaves  et  qui  gouvernait  l’intérieur  du 
logis.  C’est  de  ce  mot  que  nous  avons  fait  le  titre  si  fameux  de 

MAIRE  DU  PALAIS. 

Jusqu’alors  le  maire  du  palais  avait  été  la  créature  du  roi  et 
son  représentant  près  des  leudes  ; l’aristocratie  austrasienne  ve- 
nait d’en  faire  au  contraire  le  représentant  des  leudes  près  du  roi 
et  le  surveillant  de  la  royauté  : il  y avait  là  toute  une  révolution. 


(juge  du  meurtre),  et  que  ce  fut  k cause  de  la  ressemblance  purement  fortuite  des 
mots  que  les  Gallo-Romains  appelèrent  cet  officier  major-domûs.  Nous  ne  pensons 
pas  qu’on  puisse  admettre  la  distinction  qu’il  fait  entre  le  juge  des  leudes  et  l’offi- 
cier royal  « chargé  de  percevoir  les  revenus  du  domaine».  Il  n’a  pas  tenu  assez  de 
compte  du  caractère  tout  particulier  qu’avait  le  régime  de  la  truste.  V.  Hist.  des 
Français,  t.  I,  p.  340. 

1.  Marius  d’Avenclies  appelle  «duc  des  Franks  » l’officier  qui  exerçait  sur  les 
cantons  franks  du  roi  Gonthramn  la  même  autorité  que  le  palrice  avak  sur  la 
Burgondie. 


LIVRE  X 


GAULE  FRANKE 

[SUITE). 

Lutte  de  Frédegonde  et  de  Brunehilde. — Luttes  entre  la  royauté  et  les  leudes. — 
Établissement  des  Wascons  en  Gascogne,  — Meurtre  de  Hilperik.  — Frédegonde 
et  le  bon  roi  Gonthramn.  — Guerres  civiles  entre  lesFranks.  — Progrès  des  Bretons 
en  Armorique.  — Mort  de  Frédegonde.  — Vieillesse  de  Brunehilde.  — Saint  Co- 
lomban  et  les  moines  celtiques.  — Désastre  et  mort  de  Brunehilde.  — Victoire  de 
l’aristocratie  barbare  sur  la  royauté.  — Chlotber  II.  — Le  roi  Dagobert. 

575—638. 

La  révolution  qui  faisait  de  la  mairie  du  palais  le  contrôle  de  la 
royauté  ne  s’opéra  pas  sans  une  résistance  longue,  opiniâtre, 
souvent  heureuse  ; et  la  royauté  austrasienne  devait  rencontrer 
un  défenseur  aussi  courageux  qu’habile  dans  la  veuve  de  Sighe- 
bert.  Le  rôle  de  Brunehilde  n’était  pas  fini  ; on  peut  dire  qu’il 
commençait  à peine.  Brunehilde  n’avait  pas  été,  ainsi  qu’on  l’eût 
pu  craindre,  la  victime  de  Hilperik  et  de  Frédegonde  ; le  roi  de 
Neustrie  ne  s’était  pas  vengé  sur  elle  de  l’évasion  du  petit  roi 
d’Austrasie,  et  s’était  contenté  de  l’exiler  à Rouen,  après  l’avoir 
dépouillée  de  ses  trésors  et  séparée  de  ses  deux  filles. 

Hilperik,  obligé  de  renoncer  à la  couronne  d’Austrasie,  voulut 
du  moins  enlever  les  domaines  d’outre-Loire  à fhéritier  de  Sighe- 
bert,  et  dépêcha  vers  Tours  Rokholen,  un  de  ses  leudes,  à la  tête 
des  milices  du  Maine,  pour  occuper  la  cité  et  prendre  le  duc  Gont- 
hramn-Bose,  qui  avait  tué  récemment  le  prince  Théodebert  et 
reçu  de  Sighebert  le  gouvernement  de  la  Touraine.  Hilperik  por- 
tait au  meurtrier  de  son  fils  aîné  une  haine  que  Frédégonde  était 
loin  de  partager;  car  elle  avait,  dit-on,  excité  secrètement  le  gé- 
néral ennemi  à ne  point  épargner  le  jeune  prince,  s’il  le  rencon- 
trait les  armes  à la  main.  La  mort  des  trois  fils  d’Audowère  était 
le  principal  but  de  la  politique  de  Frédégonde  : le  seul  sentiment 


62 


GAULE  FRANKE. 


[576j 

humain  que  Frédegonde  eût  au  cœur  était  l’amour  maternel; 
mais  ce  sentiment  même  tournait  au  crime  dans  cette  âme  per- 
verse, et  elle  ne  savait  témoigner  d’affection  à ses  enfants  qu’en 
tramant  la  mort  de  leurs  frères  du  premier  lit.  Théodehert  disparu, 
restaient  deux  autres  jeunes  gens,  Mérowig  et  Ghlodowig;  Fréde- 
gonde n’épargna  rien  pour  les  perdre. 

Le  duc  Gonthramn,  surnommé  Base  (fourberie),  à cause  de  sa 
duplicité,  au  bruit  de  la  catastrophe  de  Victorîacum,  s’était  réfugié 
dans  la  basilique  de  Saint-Martin  de  Tours  : Rokholen  « vint  avec 
grande  jactance»,  assit  son  camp  sur  la  rive  septentrionale  de  la 
Loire,  et  somma  l’évêque  de  chasser  de  la  basilique  le  chef  austra- 
sieu.  L’évêque  de  Tours  était  alors  un  Arverne  de  race  sénatoriale, 
Georgius-Florentius-Gregorius  (Grégoire  de  Tours),  fameux  entre 
ses  contemporains  par  sa  sainteté  et  ses  écrits  à la  louange  des  con- 
fesseurs et  des  martyrs,  mais  beaucoup  plus  célèbre  aux  yeux  de 
la  postérité  par  le  grand  monument  historique  qu’il  nous  a laissé 
sur  la  Gaule  frankeL  Grégoire,  malgré  la  perturbation  du  sens 
moral  qui  apparaît  dans  certains  passages  de  ses  écrits,  était  un 
homme  ferme  et  inviolablement  attaché  à ce  qu’il  regardait  comme 
ses  droits  et  ses  devoirs  ; il  ne  répondit  aux  menaces  du  générai 
neustrien  qu’en  le  menaçant  lui-même  du  terrible  courroux  de 
saint  Martin,  s’il  tentait  de  « violer  la  sainte  basilique  ».  Rokholen 
n’en  tint  compte;  il  ravagea  les  domaines  de  l’église  de  Tours  au 
nord  du  fleuve,  et  réitéra  sa  sommation.  Grégoire  persista  dans  une 
résistance  que  soutenait  toute  la  population.  Rokholen  donc  passa 
la  Loire  le  jour  de  l’Épiphanie  (576),  et  entra  dans  Tours  au  moment 
où  la  procession  épiscopale  se  dirigeait  de  la  cathédrale  vers  le  fau- 
bourg où  s’élevait  la  fameuse  basilique  des  moines  de  Saint-Martin. 
Le  chef  frank  suivit  à cheval  le  crucifix  et  les  bannières,  en  profé- 
rant des  imprécations  furieuses  ; mais,  à l’entrée  de  la  basilique,  sa 
colère  tomba  tout  à coup  : une  terreur  subite  le  saisit;  il  s’en  re- 
tourna vers  la  cathédrale,  a ne  put  prendre  de  nourriture  ce  jour- 

I 

1.  VHist,  ecclésiastique  des  Franks,  c’est-à-dire  (car  ce  titre  bizarre  a besoin 
d’explication)  VHistoire  de  l’Église  gauloise  et  de  la  nation  franke.  Ce  livre  pré- 
cieux est  un  triste  monument  de  la  décadence  des  lettres  et  de  la  civilisation  : pour 
la  pensée  comme  pour  le  style,  il  y a loin  de  Grégoire  à son  devancier  Sidoine- 
Apollinaire,  qui  écrivait  un  siècle  auparavant;  néanmoins,  l’œuvre  de  Grégoire  a 
un  caractère  qui  rachète  tout,  même  la  barbarie  ; elle  a la  vie  I 


BRUNEHILDE  ET  MÉROWIG. 


63 


[576] 

là  »,  et,  n’osant  rester  dans  la  ville  de  Saint-Martin,  partit  «tout 
hors  d’haleine  » pour  Poitiers,  où  il  mourut  au  bout  de  quelques 
semaines.  Grégoire  raconte  naïvement  que  c’était  alors  le  saint 
temps  de  carême,  et  que  Rokholen  avait  mangé  quantité  de  la- 
pereaux. L’aventure  du  nouvel  Héliodore  fit  grand  bruit  dans 
toute  la  Gaule,  et  redoubla  la  frayeur  salutaire  que  saint  Martin 
inspirait  aux  Barbares. 

Un  second  corps  d’armée  neustrien  était  arrivé  à Tours  après  le 
départ  de  Rokholen.  Hilperik  avait  chargé  son  fils  Mérowig  de 
poursuivre  les  conquêtes  neustriennes  outre-Loire;  mais  le  jeune 
prince  ne  remplit  pas  les  intentions  paternelles.  Il  s’arrêta  à 
Tours,  puis  repassa  la  Loire,  et  l’on  apprit  en  même  temps  à la 
cour  de  Hilperik  l’arrivée  de  Mérowig  à Rouen , et  son  mariage 
avec  Brunehilde.  La  veuve  de  Sighebert,  encore  dans  tout  l’éclat 
de  sa  beauté,  avait  produit  une  profonde  impression  sur  le  fils 
de  Hilperik  pendant  qu’elle  était  captive  dans  Paris,  et  dès  lors 
cet  amour  fut  l’unique  pensée  de  ce  malheureux  jeune  homme 
durant  tout  le  reste  de  sa  courte  et  tragique  carrière.  L’évêque 
de  Rouen  Prætextatus,  cédant  imprudemment  à son  affection  pour 
Mérowig,  qu’il  avait  baptisé  et  qu’il  aimait  d’enfance,  dérogea 
aux  canons  de  l’Église  en  mariant  le  neveu  à la  femme  de  son 
oncle. 

Hilperik  arriva,  «plus  prompt  que  la  parole»,  avant  que  Mé- 
rowig se  fût  déclaré  en  rébellion  ouverte.  Les  deux  amants  cher- 
chèrent un  asile  dans  une  église  de  Saint-Martin,  « construite  en 
bois»,  contre  les  murs  de  Rouen.  Le  roi  essaya,  par  beaucoup 
d’artifices,  de  les  faire  sortir  ; et  j comme  ils  se  défiaient  de  lui,  il 
jura  de  leur  pardonner,  disant  : «Puisque  c’est  la  volonté  de 
Dieu,  je  ne  les  forcerai  point  à se  quitter».  Mérowig  et  Brune- 
hilde, sur  la  foi  de  son  serment,  sortirent  de  la  basilique;  il  les 
embrassa,  « et  prit  son  repas  avec  eux  ».  Mais,  peu  de  jours  après, 
il  s’en  retourna  vers  Soissons  et  emmena  avec  lui  Mérowig. 

Hilperik  retrouva  la  guerre  sur  les  bords  de  l’Aisne  et  de  la 
Marne.  Les  chefs  austrasiens  qui  avaient  passé  de  l’Austrasie  à 
la  Neustrie  après  la  mort  de  Sighebert  profitèrent  du  voyage  de 
Hilperik  à Rouen  pour  se  révolter  brusquement,  appeler  à eux 
les  Franks  de  la  Champagne,  et  marcher  droit  à Soissons.  Fréde- 


64 


GAULE  FRANKE. 


[576] 

gonde  et  le  jeune  prince  Chlodowig  furent  obligés  d’évacuer  à la 
hâte  la  cité  royale  de  Hilperik;  mais  celui-ci,  convoquant  autom’ 
de  lui  tous  ses  leudes , revint  vers  Soissons,  battit  et  chassa  les 
agresseurs,  et  confisqua  les  bénéfices  qu’il  avait  donnés  récem- 
ments  aux  chefs  rebelles  pour  les  récompenser  de  leur  défection  : 
la  basilique  de  Saint-Médard  reçut  une  bonne  partie  des  terres 
confisquées.  Hilperik,  vainqueur,  reprit  ses  desseins  sur  les  pro- 
vinces du  Midi , et  confia  à son  fils  Chlodowig  la  mission  que 
Mérowig  n’avait  pas  voulu  remplir  : il  aspirait  à la  conquête  de 
toute  la  région  entre  la  Loire  et  les  Pyrénées,  et  les  cités  du  lot  de 
Gontliramn  furent  assaillies  comme  celles  qui  dépendaient  de 
l’Austrasie.  Chlodowig  envahit  la  Saintonge  et  probablement  le 
Bordelais,  pendant  que  Désidérius,  duc  de  Toulouse,  saccageait 
f Abigeois  et  le  Limousin,  à la  tête  d’une  multitude  de  Gallo- 
Romains  méridionaux,  sujets  de  Hilperik.  Les  haines  invétérées 
des  cités  gauloises,  les  vieilles  rivalités  de  voisinage  se  réveillaient 
à la  faveur  de  fanarcliie  universelle,  et  les  Gallo-Romains  s’en- 
tr’égorgeaient et  s’entre-pillaient  pour  satisfaire  leurs  passions 
autant  que  celles  de  leurs  maîtres;  les  Romains  se  faisaient  autant 
de  mal  les  uns  aux  autres  qu’ils  en  recevaient  des  Barbares. 

Hilperik  avait  attaqué  le  pacifique  Gontliramn  à la  faveur 
des  embarras  où  se  trouvait  la  Burgondie.  Les  Langobards,  plus 
irrités  que  découragés  par  leurs  revers,  étaient  revenus  à la 
charge  contre  le  royaume  de  Gonthramn,  et,  au  printemps  de  576, 
trois  grands  corps,  conduits  par  trois  chefs  appelés  Amo,  Zaban 
et  Rliodan,  étaient  entrés  en  Gaule  par  les  Alpes  Cottiennes.  Amo 
descendit  la  vallée  de  la  Durance  jusqu’aux  portes  d’Avignon  ; 
Zaban  se  porta  sur  Valence  par  Die,  et  Rliodan  mit  le  siège 
devant  Grenoble.  Tout  le  pays  fut  envahi  depuis  les  environs 
d’Arles  et  d’Aix  jusqu’à  flsère;  mais  le  patrice  Mummolus  arriva 
comme  la  foudre,  tomba  sur  le  corps  de  Rliodan,  qui  assiégeait 
Grenoble,  et  le  tailla  en  pièces.  Zaban  leva  aussitôt  le  blocus  de 
Valence,  et  se  replia  vers  les  montagnes  ; mais  il  fut  atteint  et 
écrasé  aux  environs  d’Eiiibrun,  théâtre  de  la  première  victoire  de 
Mummolus.  L’armée  d’Aiiio  eût  éprouvé  le  même  sort,  si,  à l’ap- 
proche du  formidable  Mummolus,  elle  ne  se  fût  jetée  dans  les 
gorges  les  plus  impraticables  des  Alpes,  en  abandonnant  tout  son 


BRUINEHILDE  ET  MÉROWIG. 


65 


[576] 

butin,  tous  ses  bagages,  et  les  immenses  troupeaux  qu’elle  avait 
pris  dans  les  champs  de  la  Grau  : les  neiges  et  les  précipices  des 
Alpes  enlevèrent  presque  autant  de  monde  à Amo  que  le  fer  des 
Gallo-Burgondes  avait  fait  aux  deux  autres  chefs.  Ce  fut  la  der- 
nière tentative  des  Langobards  pour  envahir  la  Gaule,  et  ils  aban- 
donnèrent pour  toujours  l’offensive  contre  les  Franks. 

Mummolus  couronna  cette  brillante  campagne  en  courant  re- 
prendre les  villes  de  l’Aquitaine  burgondienne,  et  en  détruisant 
dans  le  Limousin  l’armée  de  Désidérius.  Les  Gallo-Burgondes  et 
les  Gallo-Aquitains  se  battirent  avec  tant  d’acharnement,  que  les 
vainqueurs  perdirent  5,000  hommes,  et  les  vaincus  plus  de  20,000, 
s’il  en  faut  croire  Grégoire  de  Tours. 

Les  hostilités,  si  sanglantes  dans  le  Midi,  avaient  cessé  au  nord 
de  la  Loire  entre  le  roi  de  Neustrie  et  les  seigneurs  austrasiens,  et 
Hilperik  acquiesça  même  à la  demande  que  le  maire  du  palais 
d'Austrasie  lui  adressa,  au  nom  du  petit  roi  Hildebert,  touchant  la 
liberté  de  Brunehilde  : le  maire  d’Austrasie  n’agit  point,  en  cette 
occasion,  dans  Fintéret  de  ceux  qui  l’avaient  élu.  Brunehilde  re- 
devint donc  libre  et  reine  ; mais  le  malheureux  jeune  homme  qui 
s’était  perdu  pour  elle  ne  put  la  suivre  : Hilperik  avait  rendu  Mé- 
rowig  responsable  de  la  révolte  des  leudes  défectionnaires  et  de 
leur  attaque  contre  Boissons;  excité  par  Frédégonde,  il  garda 
quelque  temps  Mérowig  prisonnier,  puis  commanda  qu’on  le 
tondît  et  qu’on  l’ordonnât  prêtre,  et  l’envoya  au  monastère  d’^wm- 
sw/ûj  (Saint-Galais),  près  le  Mans.  Mérowig  n’arriva  pas  à sa  destina- 
tion : la  faible  escorte  qui  le  conduisait  fut  attaquée  en  route  par 
Gaïlen,  fidèle  serviteur  du  jeune  prince,  à la  tête  de  quelques  gens 
de  guerre.  Mérowig  s’échappa,  couvrit  sa  tête  rasée,  jeta  son  habit 
de  prêtre,  et  courut  se  réfugier  sous  la  protection  du  grand  saint 
Martin  de  Tours,  auprès  de  Gonthramn-Bose,  qui  lui  avait  secrè- 
tement fait  parvenir  l’avis  de  gagner  cet  asile  ^ . 

1.  Il  entra  dans  la  basilique  au  moment  où  l’évêque  Grégoire  célébrait  la  messe, 
et  commença  par  menacer  de  tuer  quelqu’un  des  assistants,  si  l’évêque  ne  le  rece- 
.vait  pas  dans  la  communion  des  fidèles,  et  ne  lui  donnait  pas  le  pain  consacré 
comme  aux  autres.  L’évêque  céda,  «pour  éviter  un  plus  grand  mal».  Cette  violence 
de  Mérowig  donne  une  idée  de  la  conduite  des  réfugiés  barbares,  qui  remplissaient 
J leurs  asiles  de  bruit,  de  querelles  et  de  scandales,  se  battaient  entre  eux  et  avec 
^ les  fidèles  du  dehors,  maltraitaient  parfois  les  clercs,  et  devenaient  les  tyrans  de 

! leurs  hôtes. 

I 

II. 


5 


66 


GAULE  FRAAKE. 


[5*6,577') 


Hilperik,  averti  de  l’évasion  de  son  fils,  manda  à l’évêque  de 
Tours  : « Chassez  cet' apostat  hors  de  votre  basilique,  autrement 
je  livrerai  tout  le  pays  aux  flammes.  » « Nous  lui  répondîmes,  rap- 
porte l’évêque  Grégoire,  que  nous  ne  ferions  pas  dans  un  temps 
chrétien  ce  qui  ne  s’était  pas  fait  du  temps  des  hérétiques  (des 
Wisigoths).  » Hilperik  alors  dépêcha  des  troupes  vers  la  Touraine. 
Méro^vig,  à cette  nouvelle,  roula  dans  sa  tête  le  dessein  d’aller 
retrouver  Brunehilde  à travers  tous  les  périls  d’une  longue  route. 
« Ne  plaise  à Dieu,  disait-il,  que  la  basilique  de  monseigneur 
Martin  soit  violée,  ou  le  pays  réduit  en  captivité  à cause  de  moi.  » 
Hilperik  hésita  cependant  devant  ce  sacrilège.  Il  fit  écrire  à saint 
Martin  une  lettre  dans  laquelle  il  lui  demandait  la  permission  de 
pénétrer  dans  son  église  pour  en  tirer  Gonthramn,-Bose  ; car  il  en 
voulait  plus  encore  à Gonthramn  qu’à  Méro^vig,  à cause  de  la  mort 
de  son  fils  aîné  Théodebert.  La  lettre  fut  déposée  avec  mie  feuille 
de  papier  blanc  sur  la  tombe  du  saint.  Saint  Martin  ne  répon- 
dant pas,  Hilperik  renonça  à prendre  Gonthramn,  et  exigea 
seulement  de  lui  le  serment  de  ne  pas  quitter  la  basilique  à son 
insu. 

Frédegonde,  qui  « protégeait  secrètement  Gonthramn,  à cause 
de  la  mort  de  Théodebert  »,  s’était  mise  en  correspondance  secrète 
avec  lui,  et  Lavait  engagé  à trahir  Méroivig ; mais  Gonthramn, 
voyant  qu’on  ne  profitait  point,  pour  tuer  le  prince,  d’une  partie 
de  chasse  où  il  Lavait  perfidement  entraîné,  se  rejeta  dans  les  in- 
térêts de  Méro'^ig.  Le  prince  et  son  douteux  ami  s’efforcèrent, 
par  tous  les  moyens,  de  découvrir  l’avenir.  Gonthramn  consulta 
une  « femme  possédée  d’un  esprit  de  Python  (mie  extatique,  une 
visionnaire  pa'ienne),  qui  lui  prédit  le  trône  pour  Méroivig,  et  pour 
lui  le  duché  (la  mairie  du  palais)  de  tout  le  royaume.  Méroivig, 
ne  croyant  pas  à ces  sortilèges  illicites,  mit  sur  le  tombeau  de 
saint  Martin  le  Psautier,  le  livre  des  Rois  et  les  Évangiles  ; puis, 
revenant  après  trois  jours  de  jeûnes,  dé  veilles  et  d’oraisons,  il 
ouvrit  les  trois  volumes,  et  rencontra  des  versets  d’un  sens  mena- 
çant et  funeste.  L’évêque  Grégoire  avait  eu  de  son  côté  une  vision  : 
tandis  qu’il  sommeillait  après  vigiles,  il  avait  vu  un  ange  voler 
dans  les  airs  et  passer  au-dessus  de  la  basilique,  en  disant  d’une 
grande  voix  : « Hélas  ! hélas  ! Dieu  a frappé  Hilperik  et  ses  fils  et 


[5771  BRUNEHILDE  ET  MÉROWIG.  67 

il  n’en  survivra  aucun  de  ceux  qui  sont  sortis  de  ses  reins  pour 
gouverner  son  royaume  ! » 

Mérowig  n’en  persista  pas  moins  dans  son  projet  de  départ,  et 
décida  Gonthramn-Bose  à l’accompagner,  malgré  la  promesse 
que  celui-ci  avait  faite  à Hilperik.  « Le  duc  Gonthramn,  dit  Gré- 
goire, avait  certainement  de  bonnes  qualités;  mais,  toujours  prêt 
au  parjure,  il  ne  faisait  jamais  un  serment  à l’un  de  ses  amis 
qu’il  ne  le  violât  aussitôt.  » Ils  se  mirent  donc  en  devoir  de  ga- 
gner l’Austrasie,  à travers  le  nord  de  la  Burgondie,  et  Mérowig 
parvint  enfin  à rejoindre  l’amante  pour  laquelle  il  avait  bravé 
tant  de  misères.  Brunehilde  le  reçut  avec  tendresse,  mais  elle  eut 
la  douleur  de  le  voir  bientôt  arraché  de  ses  bras.  La  veuve  de 
Sighebert  était  déjà  en  fort  mauvaise  intelligence  avec  la  plupart 
des  leudes  austrasiens,  et  ceux-ci,  voyant  dans  Mérowig  un  nou- 
vel ennemi  et  un  dangereux  auxiliaire  du  parti  royal,  le  chas- 
sèrent de  la  cour  de  Hildebert.  Mérowig  se  cacha  près  de  Reims, 
pendant  que  les  troupes  de  son  père  saccageaient  la  Touraine  et 
les  terres  de  saint  Martin,  pour  punir  l’évêque  d’avoir  donné  asile 
au  rebelle,  et  fouillaient  la  Champagne  pour  découvrir  la  retraite 
de  Mérowig. 

Des  persécutions  acharnées  étaient  dirigées  en  même  temps 
contre  les  amis  du  prince  : l’évêque  de  Rouen,  Prætextatus,  fut 
arrêté  et  amené  à Paris,  et  les  évêques  du  royaume  de  Hilperik 
furent  convoqués  à Saint-Pierre-et-Saint-Paul  dans  le  faubourg 
de  Paris,  pour  juger  leur  collègue,  accusé  non-seulement  d’avoir 
transgressé  les  canons  en  consacrant  un  mariage  incestueux,  mais 
d’avoir  voulu  soulever  les  Rouennais  en  leur  distribuant  des  pré- 
sents et  de  l’argent  au  nom  de  Brunehilde.  La  résistance  éner- 
gique de  Grégoire  de  Tours  eût  fait  avorter  cette  procédure,  très 
inique  dans  le  second  chef  d’accusation  ; mais  Prætextatus,  homme 
simple  et  crédule,  se  laissa  persuader  par  les  agents  de  Fréde- 
gonde  d’avouer  son  prétendu  crime,  moyennant  promesse  de 
pardon.  Dès  qu’il  eut  fait  cet  aveu  devant  le  concile,  le  roi  de- 
manda que  le  coupable  fût  déposé  et  qu’on  déchirât  sa  robe,  ou 
qu’on  récitât  sur  sa  tète  le  cent-huitième  psaume,  commençant 
par  ces  mots  : « Lorsqu’il  est  en  jugement,  qu’il  sorte  condamné  », 
etc ; ou  que  du  moins  on  le  retranchât  à jamais  de  la  commu- 


68 


GAULE  FRANKE. 


[577,  578] 

nion  des  fidèles.  Grégoire  de  Tours  empêcha  les  éVêques  de  con- 
sentir à ces  rigueurs  excessives,  mais  ne  put  empêcher  le  roi  de 
maltraiter  cruellement  Prætextatus  et’ de  l’envoyer  en  exil  dans 
nie  de  Jersey  [Cœsarea], 

Cependant  les  Franks  du  pays  de  Térouenne,  ayant  appris  que 
Mérowig  était  caché  dans  la  Champagne  Rémoise,  lui  envoyèrent 
dire  de  venir  vers  eux  : ils  promettaient  d’abandonner  Hilperik 
et  de  prendre  son  fils  pour  chef.  Mérowig,  se  croyant  déjà  roi  de 
ces  gens  de  Térouenne,  qui  avaient  formé  jadis  une  peuplade 
indépendante,  rassembla  quelques  vaillants  hommes  et  se  diri- 
gea en  tonte  hâte  vers  la  Morinie  ; mais  ceux  qui  l’avaient  appelé, 
« montrant  alors  à découvert  leur  fraude  »,  tirèrent  le  glaive 
contre  lui,  le  refoulèrent,  lui  et  sa  petite  troupe,  dans  une  mé- 
tairie qu’ils  cernèrent  les  armes  à la  main,  et  firent  avertir  Hil- 
perik. Mérowig,  se  voyant  perdu,  « et  craignant  de  satisfaire  par 
beaucoup  de  tourments  à la  vengeance  de  ses  ennemis  »,  dit  à 
son  fidèle  Gaïlen  ; « Nous  n’avons  eu  jusqu’ici  qu’une  âme  et 
qu’une  volonté;  ne  souffre  pas,  je  te  prie,  que  je  leur  sois  IhTé 
vivant;  mais  prends  une  arme  et  donne-moi  la  mort.  » Gaïlen, 
sans  hésiter,  le  perça  de  son  skrama-sax,  et  le  roi  en  arrivant 
trouva  son  fils  sans  vie. 

Voilà  ce  qu’on  raconta  publiquement  sur  la  catastrophe  de  Mé- 
rowig; mais  bien  des  gens  crurent  ce  récit  supposé  par  Fréde- 
gonde,  et  l’on  pensa  généralement  que  le  prince  avait  été  égorgé 
par  les  affidés  de  sa  marâtre.  On  soupçonna  fortement  Gonthramn- 
Bose  et  l’évêque  austrasien  de  Reims,  Ægidius,  partisan  et  com- 
plice de  Frédegonde,  d’avoir  machiné  toute  cette  trahison  de  con- 
cert avec  les  Franks  de  Térouenne,  pays  barbare  où  Frédegonde 
recrutait  ses  dévoués.  Gaïlen  et  les  autres  compagnons  de  Mé- 
rowig, parmi  lesquels  figuraient  plusieurs  chefs  austrasiens,  furent 
pris  et  moururent  au  milieu  des  tortures  ^ . 

Mérowig  semblait  devoir  être  bientôt  vengé;  le  parti  de  Brune- 
hilde,  soutenu  par  les  Gallo-Romains  qui  conservaient  quelques 
idées  d’ordre,  et  peut-être  parles  petits  possesseurs  d’alleux,  par 
les  Franks  libres  qui  ne  voulaient  pas  se  soumettre  au  joug  des 


1.  Greg.  1.  V,  c.  1 à 19.  — Fredegar. 


TYRANNIE  DE  HILPERIK. 


69 


[578,5791 


grands,  reprenait  le  dessus  en  Austrasie,  et  le  royaume  de  l’Est  se  ’ 
ligua  contre  Hilperik  avec  le  roi  Gonthramn.  Ce  prince  se  voyait 
sans  héritier,  après  avoir  eu  quatre  fils  de  trois  femmes  diffé- 
rentes : Taîné  avait  été  empoisonné  par  une  marâtre  ; les  trois 
autres  étaient  morts  de  maladie.  Gonthramn  résolut  d’adopter 
son  neveu  Hildehert,  et  donna  rendez-vous  au  petit  roi  et  à ses 
leudes  en  un  lieu  dit  le  Pont-de-Pierre,  dans  la  forêt  des  Vosges, 
sur  les  confins  de  l’ Austrasie  et  de  la  Burgondie;  là,  plaça;it  Hil- 
dehert sur  son  trône  [sa  chaire,  cathedra),  il  l’institua  héritier  de 
tout  son  royaume,  en  disant  : « Qu’un  même  bouclier  nous  pro- 
tège, qu’une  même  lance  nous  défende  ! Que  s’il  me  survient  des 
fils,  je  te  considérerai  comme  l’un  d’eux,  afin  que  la  tendresse 
que  je  te  promets  devant  Dieu  subsiste  entre  eux  et  toi.  » Et  les 
grands  de  Hildehert  jurèrent  le  même  serment  pour  leur  roi,  et 
l’on  envoya  d’un  commun  accord  des  ambassadeurs  à Hilperik 
pour  le  sommer  de  rendre  « ce  qu’il  avait  enlevé  aux  deux  royau- 
mes » ; mais  Hilperik  « méprisa  leurs  paroles  »,  et  se  mit  tranquil- 
lement à bâtir  des  cirques  à Soissons  et  à Paris,  et  à y donner  aux 
peuples  des  spectacles  dans  le  goût  romain. 

Sans  doute  sa  sécurité  se  fondait  sur  la  connaissance  qu’il  avait 
de  la  situation  de  l’ Austrasie;  les  vicissitudes  continuelles  de  la 
lutte  des  grands  contre  la  royauté  annulaient  complètement  au 
dehors  l’infiuence  du  plus  belliqueux  des  royaumes  franks,  et  le 
traité  du  Pont-de-Picrre  ne  fut  pas  mis  à exécution.  La  tyrannique 
domination  de  Hilperik  s’affermit  sur  presque  toute  la  Gaule  oc- 
cidentale et  une  grande  partie  du  midi.  (579)  Ce  fut  la  période 
la  plus  désastreuse  qu’eussent  subie  ces  contrées  depuis  l’in- 
vasion franke  : Hilperik  fit  faire,  par  le  Romain  Marcus,  son  réfé- 
rendaire, de  nouveaux  rôles  d’impôts  [descriptiones)  dans  tout  son 
royaume.  Chaque  possesseur  libre  devait  payer  une  grande  cruche 
de  vin  par  demi-arpent  de  vigne.  D’autres  charges  accablaient 
les  autres  terres,  et  les  esclaves  étaient  mis  en  réquisition  pour 
des  corvées  continuelles.  Gomme  aux  jours  des  Bagaudies,  on 
voyait  les  citoyens  fuir  leurs  cités,  les  propriétaires  abandonner 
leurs  biens  et  s’enfuir  dans  les  royaumes  voisins  pour  échapper 
à l’insupportable  fardeau  des  impôts  et  à la  brutalité  sauvage  des 
percepteurs.  Hilperik  avait  coutume  de  terminer  ses  préceptions 


70 


GAULE  FRANKE. 


[579,580] 

par  cette  formule  : « Si  quelqu’un  désobéit  à nos  commande- 
ments, qu’on  lui  arraclie  les  yeux!  » Beaucoup  deFranks  posses- 
seurs d’alleux  étaient  assujettis  au  tribut  public  comme  les  Ro- 
mains. Il  y eut  de  violentes  séditions  parmi  le  menu  peuple;  les 
Limousins,  qui  étaient  retombés  sous  le  joug  de  Hilperik  malgré 
la  victoire  de  Mummolus,  voulurent  tuer  Marcus  et  brûlèrent  les 
registres  du  fisc;  mais  ces  mouvements  n’aboutirent  qu’à  unè  ré- 
pression atroce  et  à l’aggravation  des  tributs. 

Des  calamités  de  tout  genre,  que  la  crédulité  populaire  mé- 
langeait de  prodiges,  fondirent  sur  la  Gaule.  Des  débordements 
de  fleuves,  tels  qu’on  n’en  avait  pas  vu  de  mémoire  d’hommes, 
ensevelirent  sous  les  eaux  la  Limagne  , le  Lyonnais , le  Li- 
mousin. Un  tremblement  de  terre  ébranla  les  murs  de  Bor- 
deaux, et  détacha  des  Pyrénées  d’énormes  rochers  qui  écrasèrent 
des  vallées  entières.  Des  incendies,  des  grêles  terribles,  désolèrent 
le  Bordelais,  le  pays  Ghartrain  et  le  Berri;  à Chartres,  on  préten- 
dit que  le  sang  avait  coulé  du  pain  rompu  à l’autel.  (580)  Ces  mal- 
heurs furent  comblés  par  une  épidémie  dont  les  symptômes  étaient 
une  éruption  de  pustules  par  tout  le  corps  et  une  fièvre  ardente 
accompagnée  de  vomissements,  de  violentes  douleurs  de  reins  et 
d’une  grande  pesanteur  de  tête.  Le  roi  Hilperik  en  fut  atteint,  et 
réchappa  : il  avait  perdu  récemment  un  des  trois  fils  que  lui  avait 
donnés  Frédegondc;  les  deux  autres  furent  attaqués  de  la  maladie 
immédiatement  après  lui-même.  Frédegonde,  voyant  son  fils  aîné 
en  danger  de  mort,  fut  saisie  d’un  tardif  repentir,  et  dit  au  roi  : 
« Voilà  longtemps  que  la  miséricorde  divine  supporte  nos  mau- 
vaises actions  ; elle  nous  a souvent  frappés  de  fièvres  et  autres 
maux,  et  nous  ne  nous  sommes  pas  amendés  ; voilà  que  les  larmes 
des  pauvres,  les  gémissements  des  veuves,  les  soupirs  des  orphe- 
lins, vont  causer  la  mort  de  nos  fils;  voilà  que  nos  trésors  vont 
demeurer  sans  possesseur,  pleins  de  rapines  et  de  malédictions  ! 
Si  tu  y consens,  brûlons  tous  ces  iniques  registres;  qu’il  nous  suf- 
fise, pour  notre  fisc,  de  ce  qui  suffisait  à ton  père  le  roi  Chlother.  » 

Et,  se  frappant  la  poitrine  de  ses  poings,  elle  se  fit  apporter  les 
rôles  d’impôts  des  cités  que  Hilperik  lui  avait  assignées  en  douaire, 
les  jeta  au  feu,  et  invita  le  roi  à l’imiter.  « Qui  f arrête?  lui  cria- 
t-elle.  Fais  ce  que  tu  me  vois  faire,  afin  que,  si  nous  perdons  nos 


CRIMES  DE  j^RÉDEGONDE. 


71 


[580J 


chers  enfants,  nous  échappions  du  moins  aux  peines  éternelles!  » 
Hilperik  obéit,  brûla  tous  ses  registres,  et  défendit  qu’on  perçût 
les  tributs  à l’avenir  ; mais  les  petits  princes  n’en  succombèrent 
pas  moins  à l’épidémie. 

Le  repentir  de  Frédegonde  fut  de  courte  durée  : elle  avait  repris 
toute  sa  méchanceté  en  voyant  que  sa  bonne  œuvre  ne  lui  avait 
pas  été  payée  sur-le-champ  par  le  ciel,  et  la  douleur  que  lui  cau- 
sait la  perte  de  ses  fils  n’était  pas  d’une  femme,  mais  d’une  bête 
féroce  privée  de  ses  petits  : il  lui  fallait  du  sang  et  non  des  larmes! 

Des  six  enfants  mâles  qu’avait  eus  Hilperik,  il  ne  restait  plus 
que  Cblodowig,  le  dernier  des  fils  d’Audowère,  et  son  aspect  re- 
doublait la  rage  de  Frédegonde  : en  tramant  la  mort  des  deux 
aînés,  ce  n’était  pas  à ses  propres  enfants,  mais  au  troisième  fils 
de  sa  rivale,  qu’elle  avait  préparé  la  voie;  elle  avait  fait  de  Ghlo- 
dowig  l’unique  héritier  de  Hilperik!  Elle  essaya  de  livrer  son 
beau-fils  à la  contagion  qui  avait  enlevé  ses  propres  enfants; 
elle  l’envoya  à la  villa  de  Draine,  où  le  mal  sévissait  avec  fureur; 
mais  Cblodowig  échappa  à ce  péril,  et  revint,  plein  de  santé, 
d’énergie  et  de  projets  de  vengeance,  trouver  son  père  à la  mé- 
tairie royale  de  Chelles  [Cala]  sur  Marne,  en  Parisis.  Frédegonde 
frémissait  de  colère  et  de  terreur  aux  menaces  du  jeune  homme, 
qui  se  croyait  déjà  roi  « de  toute  la  Gaule  ». 

Sur  ces  entrefaites,  quelqu’un  dénonça  Cblodowig  à la  reine 
comme  Fauteur  de  la  mort  de  ses  trois  jeunes  frères  : les  enfants, 
au  dire  du  dénonciateur,  avaient  péri  par  les  maléfices  de  la  mère 
d’une  maîtresse  que  Cblodowig  avait  parmi  les  filles  du  palais.  Fré- 
degonde fit  planter  un  tronc  d’arbre  devant  le  logis  de  Cblodowig; 
on  entr’ ouvrit  le  poteau,  et  l’on  enferma  la  jeune  fille  entre  les 
deux  moitiés,  qui  se  refermèrent  violemment  sur  son  corps  et 
l’écrasèrent;  puis  on  mit  la  mère  à la  torture  : de  longs  tourments 
arrachèrent  à cette  malheureuse  l’aveu  du  forfait  qu’on  lui  impu- 
tait, et  elle  fut  brûlée  vive.  Le  prince,  du  consentement  de  son  père, 
fut  arrêté  et  conduit  enchaîné  de  Chelles  à Noisi  [Nocetum] , sur 
l’autre  rive  de  la  Marne,  où  le  skrama-sax  d’un  sicaire  de  Fréde- 
gonde termina  ses  jours.  Des  messagers  vinrent  dire  au  roi  que 
Cblodowig  s’était  percé  lui-même;  l’imbécile  Hilperik  les  crut,  et 
ne  pleura  pas  plus  Cblodowig  qu’il  n’avait  pleuré  Mérowig.  Fré- 


72 


GAULE  FRANKE. 


[580] 

degonde,  non  contente  de  ces  meurtres,  impliqua  dans  les  pré- 
tendus maléfices  de  Chlodowig  sa  mère  Audowère,  qui  vivait  dans 
un  couvent  aux  environs  du  Mans,  et  fit  périr  d’une  cruelle  mort 
celle  qui  avait  été  sa  reine  et  sa  maîtresse.  La  jeune  sœur  de  Ghlo- 
dowig,  « après  avoir  servi  de  jouet  aux  serviteurs  de  la  reine  »,  fut 
confinée  dans  un  couvent.  C’était  cette  enfant  dont  la  naissance 
avait  amené  le  divorce  de  sa  mère  avec  le  roi. 

Pendant  que  cette  horrible  tragédie  ensanglantait  les  rustiques 
palais  dü  roi  de  Neustrie,  la  région  armoricaine  était  le  théâtre 
d’une  assez  rude  guerre  entre  les  Bretons  et  les  Gallo-Franks  de 
l’Ouest.  Deux  chefs,  appelés  Waroch  et  Théoderik,  partageaient 
alors  la  Bretagne.  Waroch,  fils  de  Mac-Liaw  et  neveu  de  Gonobre, 
ayant  profité  des  discordes  des  Franks  pour  refuser  le  tribut  et 
prendre  la  ville  de  Vannes,  Hilperik  fit  marcher  contre  lui  les  mi- 
lices de  la  Touraine,  du  Poitou,  du  Maine,  de  l’Anjou,  de  Rennes, 
de  Nantes,  de  Bayeux,  etc.  ; mais  Waroch  assaillit  de  nuit  farinée 
ennemie  près  de  la  Vilaine  {Vicinonia),  et  surprit  et  tailla  en  pièces 
les  Saxons  de  Bayeux.  Ge  combat  fut  suivi  d’un  traité  par  lequel 
Waroch  se  reconnut  le  fidèle  du  roi  Hilperik,  donna  son  fils  en 
otage,  et  garda  Vannes,  en  promettant  de  payer  tribut  pour  cette 
cité.  Ce  pacte  fut  fort  mal  observé  : les  Bretons  reprirent  bientôt 
les  armes,  et  dévastèrent  cruellement  tout  le  pays  de  Nantes  et  de 
Rennes.  Chaque  année,  les  bandes  rapides  des  Kimris  s’élancaient, 
comme  des  nuées  d’oiseaux  de  proie,  du  fond  de  la  forêt  de  Bro- 
céliande  (Brécilien,  près  Ploermel),  des  rochers  du  Trégorrois, 
des  landes  druidiques  du  Morbihan,  et  allaient  moissonner  aux 
bords*  fertiles  de  la  Vilaine  et  de  la  basse  Loire  les  blés  et  surtout 
les  vignes  des  colons  romains,  en  chantant  le  vieux  chant  du  dieu 
Heol  ^ : les  Franks  et  même  les  Romains  des  cités  voisines  venaient 


1.  Mieux  vaut  vin  brillant 
Oh!  que  bière! 
Mieux  vaut  vin  brillant! 

Sang,  vin  et  danse, 

A toi,  Heol! 

Sang,  vin  et  danse! 

Danse  du  glaive, 

En  cercle; 

Danse  du  glaive I 


Bataille  où  le  glaive  sauvage 
Est  roi, 

Bataille  du  glaive  sauvage. 

Glaive,  grand  roi 
Du  champ  de  bataille! 
Glaive,  grand  roi  ! 

Que  l’arc-en-ciel  brille 
A ton  front! 

Que  l’arc-en'-ciel  brille! 


73 


[581]  LES  BRETONS  ET  LE  CHANT  DE  HÉOG. 

ensuite,  et  glanaient  sur  les  traces  des  Bretons,  en  les  refoulant 
dans  l’intérieur  de  la  Péninsule. 

(581)  Les  Franks  étaient  trop  occupés  de  leurs  dissensions  pour 
se  soucier  Beaucoup  des  courses  des  Bretons,  et  Frédegonde  rem- 
portait en  ce  moment  un  véritable  triomphe  sur  Bruneliilde. 
N’ayant  plus  d’enfants,  elle  engagea  Hilperik  à offrir  aux  leudes 
austrasiens  d’instituer  Hildebert  son  héritier,  pourvu  que  l’Aus- 
trasie  rompît  son  alliance  avec  le  roi.  Gonthramn.  Le  parti  aristo- 
cratique, dont  le  principal  meneur  était  un  Gallo-Romain,  l’évêque 
de  Reims,  Ægidius,  intrigant  vendu  à Frédegonde,  accepta  les  pro- 
positions de  Hilperik.  Brunehilde  s’efforça  en  vain  de  s’opposer 
au  pacte  impie  qui  allait  unir  le  fils  de  Sighebert  aux  assassins 
de  son  père.  Le  parti  royal  fut  le  plus  faible  dans  les  troubles  vio- 
lents qui  éclatèrent  à cette  occasion  ; Brunehilde  fut  elle-même 
sérieusement  menacée,  et  les  principaux  leudes  assemblèrent  une 
armée  pour  écraser  le  seul  des  ducs  austrasiens  qui  restât  dévoué 
à sa  reine  : c’était  le  Romain  Lupus,  duc  de  Champagne.  Brune- 
hilde, « compatissant  aux  iniques  persécutions  qu’endurait  son 
fidèle,  se  ceignit  virilement  d’un  habit  de  guerre  »,  et  se  précipita 
entre  les  bataillons  armés,  en  disant  : « Gardez-vous  de  cette  in- 
juste action;  cessez  de  poursuivre  un  innocent  : gardez-vous  de 
livrer,  en  haine  d’un  seul  homme,  un  combat  où  périra  tout  le 
bien  du  pays  ! — Éloigne-toi  de  nous,  femme,  répondit  le  duc 
Ursion  (Wurse  ?),  un  des  ennemis  de  Lupus.  Qu’il  te  suffise  d’avoir 
régné  du  temps  de  ton  mari  : c’est  maintenant  ton  fils  qui  règne  ; 
le  royaume  est  maintenant  sous  notre  tutehe  et  non  sous  la  tienne. 
Éloigne-toi  donc  de  nous,  de  peur  que  les  pieds  de  nos  chevaux 
ne  f écrasent  contre  terre  ! » 

La  reine  ne  s’effraya  ni  ne  se  rebuta  de  cette  réplique  brutale, 
et  parvint  à force  d’adresse  et  d’éloquence  à empêcher  le  combat. 
Cependant  Lupus,  pensant  bien  que  sa  perte  n’était  que  retardée, 
mit  sa  femme  en  sûreté  dans  les  murs  inaccessibles  de  Laon,  une 


Feu!  feu!  fer!  oh!  fer!  fer!  feu!  fer  et  feu! 

Chêne!  chêne!  terre  et  flots!  flots!  chêne!  terre  et  chêne! 

(La  Villeniarqué,  Barzaz-Breiz,  t.  I,  p.  25.) 

Les  saints  de  Bretagne  étaient  loin  d’avoir  extirpé  les  traditions  druidiques  qui 
se  combinaient  dans  de  singuliers  mélanges  avec  le  christianisme  chez  les  Bretons. 


74 


GÀULE  FRANKE. 


[581,582] 


des  Tilles  de  son  gouvernement,  et  se  réfugia  près  du  roi  Gont- 
liramn,  en  attendant  que  Hildebert  fût  en  âge  de  régner  et  de 
connaître  ses  vrais  amis. 

ïïilperik,  renforcé  par  l’alliance  austrasienne,  revint  à ses  pro- 
jets de 'Conquête;  Gontliramn  n’avait  plus  à lui  opposer  l’invin- 
cible Mummolus,  qui  s’était  brouillé  avec  le  roi  de  Burgondie,  et 
retiré  avec  sa  famille,  ses  amis  et  ses  trésors,  dans  la  ville  austra- 
sienne d’Avignon.  Les  Neustriens  eurent  beau  jeu  au  sud  de  la 
Loire,  et  le  Périgord  et  l’Agénais  furent  conquis  sur  Gontliramn 
par  le  duc  de  Toulouse,  Désidérius,  avec  tout  le  reste  de  l’Aqui- 
taine  burgondienne,  sauf  le  Berri , qui  résista  vigoureusement. 
Les  Bituriges,  ou  Berruyers,  prirent  même  l’offensive  contre 
leurs  voisins  de  Touraine  et  les  maltraitèrent  fort.  Le  duc  qui 
commandait  pour  Hilperik  à Bordeaux  et  dans  la  Novempopu- 
lanie  essuya  un  échec  plus  grave  de  la  part  d’un  ennemi  que 
les  chroniqueurs  montrent  pour  la  première  fois  aux  prises 
avec  les  Franks  : « Le  duc  Bladast,  dit  Grégoire  de  Tours,  alla 
en  Wasconie,  et  perdit  la  plus  grande  partie  de  son  armée.  » 
L’antique  Ibérie  n’avait  pas  péri  tout  entière  non  plus  que  la 
vieille  Gaule  ; une  langue  et  des  mœurs  antérieures  à la  conquête 
romaine  s’étaient  conservées  dans  les  hautes  vallées  des  Pyrénées 
comme  dans  les  landes  de  l’Armorique,  et  les  conquérants  wisi- 
goths,  sur  le  versant  méridional  des  montagnes  qui  séparent 
l’Espagne  de  la  Gaule,  s’étaient  trouvés  en  contact,  au  cinquième 
siècle,  avec  une  population  de  Barbares  primitifs,  encore  païens, 
qui  défendirent  avec  une  héroïque  opiniâtreté  l’indépendance  que 
leur  avait  rendue  la  chute  de  l’Empire.  Les  rois  goths,  maîtres  de 
Saragosse,  de  Pampelune,  de  toutes  les  cités,  ne  réussirent  jamais 
à soumettre  les  peuplades  de  la  montagne  ; et,  quand  les  Franks 
régnèrent  sur  la  Novempopulanie,  les  tribus  qui  habitaient  les 
vallons  du  versant  septentrional  résistèrent  aux  Franks  ainsi  que 
leurs  frères  du  sud  avaient  résisté  aux  Goths  ; les  montagnards 
du  midi  des  Pyrénées,  beaucoup  plus  nombreux  et  plus  puis- 
sants, secoururent  incessamment  ceux  du  nord,  et  les  Franks  et 
les  Goths  s’habituèrent  à donner  à toutes  les  tribus  pyrénéennes, 
comme  nom  collectif,  la  qualification  de  Waskes  ou  Guaskes 
[Wascones,  Basques,  Gascons),  qui  était  le  nom  particulier  d’une 


LES  WASCONS. 


75 


[582,583J 


grande  peuplade  de  la  Haute  Navarre,  fameuse  par  ses  exploits 
contre  les  Goths^  Les  cités  de  la  Novempopulanie  obéissaient 
encore  aux  rois  franks,  mais  les  montagnards  se  maintenaient 
libres  dans  les  hautes  vallées  de  l’Adour,  des  Gaves  et  de  la  Nive, 
qu’on  appelait  dès  lors  Wasconie  ou  Gascogne.  Le  nom  de  Was~ 
conîe  allait  bientôt  effacer  celui  de  Novempopulanie,  et  les  Wascons 
ne  devaient  pas  tarder  à s’élancer  de  leurs  montagnes,  comme 
les  Bretons  de  leurs  landes  ; les  vieilles  races  reprenaient  force 
et  courage  envoyant  les  conquérants  se  déchirer  de  leurs  propres 
mains,  et  les  royautés  germaniques  pencher  vers  une  précoce  dé- 
cadence. 

La  guerre  civile  grandissait  entre  les  trois  royaumes  franks, 
et  la  campagne  de  583  semblait  devoir  être  décisive  contre 
Gonthramn  : une  nombreuse  armée  austrasienne  s’était  enfin 
levée  pour  seconder  Hilperik,  qui  rassembla  ses  Franks  neustriens 
à Paris,  et  qui  envahit  les  domaines  de  Gonthramn  par  le  territoire 
de  Melun,  pendant  que  deux  grands  corps  de  Gallo-Romains, 
commandés  par  les  ducs  de  Tours,  de  Toulouse  et  de  Bordeaux, 
assaillaient  et  enveloppaient  le  Berri,  seule  possession  qu’eût 
conservée  Gonthramn  au  sud  de  la  Loire  et  à l’ouest  du  Rhône. 
Les  hommes  du  Berri,  au  nombre  de  quinze  mille,  allèrent  bra- 
vement au-devant  des  agresseurs;  mais  ils  furent  rejetés  dans 
Bourges  avec  un  affreux  carnage  : les  ennemis  coupèrent,  brû- 
lèrent, détruisirent  tout.  On  ne  voyait  plus  une  maison,  plus  une 
vigne,  plus  un  arbre,  et  le  pays  semblait  vide  d’hommes  et  de 
troupeaux.  La  guerre  eut  partout  ce  caractère  atroce  : on  eût  dit 
qu’une  rage  insensée  de  destruction  animait  Gaulois  et  Franks. 

L’issue  de  la  lutte  ne  fut  pas  telle  que  l’espérait  Hilperik  : les 
Austrasiens  n’opérèrent  pas  leur  jonction  avec  lui,  et  Gonthramn, 
un  soir,  fondant  sur  lui  avec  toutes  les  forces  franco-burgon- 
diennes,  « détruisit  une  très  grande  partie  de  son  armée.  » On  fit 
la  paix  dès  le  lendemain  matin  : les  nouvelles  du  camp  austra- 
sien  ne  laissaient  point  d’autre  ressource  à Hilperik.  Le  « menu 
peuple  » [minor  populus)  de  l’armée  d’Austrasie  s’était  soulevé  ino- 


1.  Ces  Waskes  d’Espagne  étaient  probablement  le  noyau  primitif  de  la  race 
euske  delà  les  monts,  comme  nos  Auskes  (d’Auch)  en  Gaule.  Waskes,  Auskes, 
Euskes,  même  radical.  * 


76 


GAULE  FRAINKE. 


[583,584] 


pinément  durant  la  nuit  contre  les  ducs  et  l’évêque  Ægidius,  en 
accablant  d’imprécations  « ceux  qui  vendaient  le  royaume  et  li- 
vraient les  cités  de  Hildebert  à la  domination  d’un  autre  roi  » (de 
Hilperik).  Au  point  du  jour,  une  foule  furieuse  envahit  la  tente 
du  jeune  roi  pour  en  arracher  l’évêque  de  Reims  et  les  seigneurs 
qui  s’y  étaient  réfugiés;  l’évêque  et  les  grands  n’eurent  que  le 
temps  de  monter  à cheval  et  de  s’enfuir. 

C’était  à l’instigation  de  Bruneliilde  et  au  profit  de  la  royauté 
austrasienne  qu’avait  eu  lieu  ce  réveil  bruyant  et  passager  de  la 
démocratie  guerrière  et  de  la  classe  des  hommes  libres.  Le  mou- 
vement, à ce  qu’il  semble,  avait  entraîné  jusqu’aux  vassaux  des 
grands,  et  il  amena  la  remise  du  pouvoir  aux  mains  de  Bruneliilde, 
et  la  rupture  de  l’alliance jieustrienne.  Hilperik  fut  menacé  à son 
tour  par  les  deux  autres  rois  ligués  : ses  prospérités  touchaient 
à leur  terme  : une  malédiction  d’en  haut  semblait  peser  sur  la 
maison  de  Hilperik,  comme  Frédegonde  elle-même  l’avait  avoué 
naguère  avec  effroi  ; le  quatrième  fils  de  cette  femme  et  du  roi 
de  Neustrie  mourut  comme  les  trois  premiers.  Sa  fin  fut  aussi 
attribuée  au  maléfice,  c’est-à-dire  au  poison;  car  on  attribuait  une 
certaine  vertu  diabolique  aux  herbes  vénéneuses  : plusieurs  mal- 
heureux furent  victimes  des  soupçons  de  Frédegonde  ^ . 

(584)  Cependant  les  Austrasiens  et  les  Burgondes  paraissaient 
s’apprêter  à reconquérir  leurs  cités  du  midi,  et  à envahir  là 
Neustrie.  Hilperik  n’osa  soutenir  le  choc  ; il  se  retira  dans  la 
ville  de  Cambrai  avec  tous  ses  trésors,  commanda  aux  ducs  et 
aux  comtes  de  ses  provinces  de  s’enfermer  dans  les  murs  des 
cités,  et  cacha  dans  la  métairie  de  Yictoriacum  un  dernier  fils 
que  la  reine  de  Neustrie  venait  de  mettre  au  monde,  de  peur 
que,  «si  on  F élevait  en  public,  il  ne  lui  arrivât  malheur».  Les 
craintes  de  Hilperik  se  dissipèrent  bientôt  : l’ascendant  con- 
quis par  Bruneliilde  en  Austrasie  n’eut  rien  d’assez  décisif  pour 
pousser  l’Austrasie  sur  la  Neustrie,  et  ce  ne  fut  pas  contre  Hiipe- 
rik  que  Hildebert,  alors  âgé  de  quatorze  ans,  fit  ses  premières 

1.  Hilperik  avait  présenté  cet  enfant  au  baptême  dans  la  cathédrale  de  Paris, 
malgré  le  fameux  serment  qui  interdisait  aux  fils  de  Chlother  d’entrer  dans  l’île 
de  la  Cité.  Pour  conjurer  le  courroux  des  saints  Martin,  Hilaire  et  Polyeucte,  ga- 
rants du  serment,  il  était  entré  dans  la  Cité,  précédé  des  reliques  de  bon  nombre 
de  saints,  qu'il  présuma  capables  de  le  protéger  contre  leurs  trois  confrères. 


[584]  RIGOINTHE.  77 

armes.  En  vertu  d’un  traité  conclu  avec  la  cour  de  Constanti- 
nople, qui  avait  payé  aux  Austrasiens  un  subside  de  50,000  sous 
d’or,  le  jeune  roi  d’Austrasie  descendit  en  Italie  par  les  Alpes  Rhé- 
tiques,  et  attaqua  les  Langobards,  qui  étaient  alors  complètement 
maîtres  de  la  Haute-Italie,  et  qui  disputaient  aux  Impériaux  le 
reste  de  la  péninsule.  Les  Langobards  offrirent  un  tribut  annuel 
au  roi  frank,  pour  n’être  point  pris  entre  deux  ennemis,,  et  éviter 
le  sort  des  Ostrogotbs  ; Hildebert,  manquant  de  parole  à l’empe- 
reur d’Orient,  accepta  cette  proposition,  et  repassa  les  Alpes  et  le 
Rhin  assez  promptement  pour  tenter  de  profiter  d’une  cata- 
strophe qui  allait  encore  une  fois  bouleverser  la  Gaule. 

Hilperik,  rassuré  sur  l’invasion  austro-burgondienne,  était  re- 
tourné de  Cambrai  à Paris  au  mois  de  septembre,  et  y avait  trouvé 
une  grande  ambassade  du  roi  des  Wisigoths,  Léowigbild,  qui 
envoyait  chercher  Rigonthe,  fille  de  Hilperik,  promise  à son  fils 
Rekkared.  Rigonthe  était  l’enfant  bien-aimée  de  Frédegonde,  qui 
lui  donna  en  présents  de  noces  cinquante  chariots  chargés  d’or, 
d’argent,  et  d’objets  précieux  de  tout  genre,  et  la  fit  escorter  par 
plusieurs  grands  de  Nèustrie,  à la  tête  d’une  armée  entière,  de 
peur  que  les  hommes  de  Hildebert  ou  de  Gonthramn  ne  lui  ten- 
dissent quelque  embûche  durant  la  route.  Une  foule  de  servi- 
teurs du  fisc  furent  arrachés  des  villas  royales  qu’ils  habitaient 
pour  grossir  l’escorte  et  former  la  maison  de  la  future  princesse 
des  Goths  ; on  sépara  le  fils  du  père,  la  mère  de  la  fille,  et  « l’on 
entendit  tant  de  pleurs  dans  la  cité,  qu’on  les  a comparés  aux 
pleurs  de  l’Égypte  la  nuit  où  périrent  tous  ses  premiers-nés. 
Beaucoup  de  gens  s’étranglaient  et  se  pendaient  de  leurs  propres 
mains,  plutôt  que  de  quitter  ainsi  leurs  familles  .»  Et  ce  n’étaient 
pas  seulement  des  hommes  de  condition  servile  qu’on  enlevait 
ainsi  de  vive  force  : bien  des  personnes  de  condition  libre  et  de 
naissance  distinguée  se  voyaient  contraintes  d’accompagner  la 
fille  du  roi  et  s’apprêtaient  au  voyage  d’Espagne  comme  s’il  se 
fût  agi  de  marcher  à la  mortU  Rigonthe  partit  enfin,  après  que 

1.  L’état  et  les  droits  civils  des  Romains  libres,  quoique  reconnus  en  principe, 
n’étaient  pas  plus  respectés  en  fait  que  leurs  propriétés.  Dans  les  guerres  conti- 
nuelles des  rois  franks,  lés  cités,  prises  et  reprises,  changeaient  sans  cesse  de 
maîtres,  et  les  citoyens  se  voyaient  sans  cesse  exposés  a perdre  biens  et  liberté. 
Quand  on  faisait  la  paix,  c’était  encore  a leurs  dépens.  Les  rois  franks  se  livraient 


78  GAULE  FRANKE.  [584] 

tous  les  seigneurs  et  les  fidèles  de  son  père  lui  eurent  présenté  ' 
de  riches  dons.  Mais,  dès  la  première  nuit  du  voyage,  cinquante 
des  hommes  qu’on  emmenait  malgré  eux  s’enfuirent,  en  déro- 
bant cent  chevaux  de  prix  avec  « leurs  freins  dorés  »,  et  les  Ro- 
mains, soit  libres,  soit  fiscalins,  continuèrent  à déserter  ainsi  tout 
le  long  de  la  route,  pendant  que  les  guerriers  de  l’escorte,  quoi- 
que largement  défrayés  par  les  cités,  pillaient  impitoyablement 
tous  les  pays  qu’ils  traversaient. 

Mais,  avant  que  le  cortège  de  Rigonthe  eût  atteint  la  terre  des 
Goths,  le  roi  Hilperik  « trouva  la  fin  qu’il  avait  si  longtemps  cher- 
chée ».  Un  soir  qu’il  revenait  de  la  chasse  et  qu’il  rentrait  dans 
sa  métairie  de  Chelles,  à cinq  lieues  de  Paris,  comme  il  mettait 
la  main  sur  l’épaule  d’un  de  ses  serviteurs  pour  descendre  de 
cheval,  un  homme  s’approcha  et  le  frappa  de  deux  coups  de 
skrama-saæ  sous  l’aisselle  et  au  ventre.  Aussitôt,  perdant  le  sang 
en  abondance,  tant  par  la  bouche  que  par  sa  double  blessure,  a le 
Néron,  l’Hérode  du  siècle,  comme  l’appelle  Grégoire  de  Tours, 
exhala  sa  méchante  âme  ».  « Il  était  adonné  à la  goinfrerie 
[gulœ],  et  se  faisait  un  dieu  de  son  ventre  ; en  fait  de  débauche  et 
de  luxure,  ses  actions  surpassent  tout  ce  que  peut  rêver  l’imagina- 
tion. Il  passait  sa  vie  à chercher  les  moyens  de  nuire  à son  peuple  : 
il  n’aima  jamais  personne,  et  personne  ne  l’aima;  et,  dès  qu’il 
eut  rendu  l’esprit,  tous  les  siens  l’abandonnèrent.  » Son  corps  fût 
resté  privé  de  sépulture  sans  la  charité  de  l’évêque  de  Senlis,  qui 
l’emmena  sur  un  bateau,  par  la  Marne  et  la  Seine,  jusqu’à  la  bâsi- 
lique  de  Saint-Vincent  (Saint-Germain-des-Prés),  où  il  l’ensevelit. 

L’abréviateur  de  Grégoire  de  Tours,  Frédegher,  impute  le 
meurtre  de  Hilperik  à Brunehilde;  l’auteur  des  Gesta  Francorum 
en  charge  Frédegonde  elle-même,  et  raconte  que  Hilperik,  étant 
entré,  avant  de  partir  pour  la  chasse,  dans  l’appartement  de  Fré- 
degonde, donna  par  derrière  à la  reine  un  léger  coup  avec  une 
baguette  qu’il  tenait  à la  main.  « Eh  bien!  s’écria  Frédegonde 
sans  se  retourner,  que  fais-tu  donc,  Landerik?  » Le  roi  ne  dit 
mot,  sortit  brusquement,  et  partit  pour  la  chasse.  Frédegonde 


réciproquement  des  otages  choisis  parmi  leurs  sujets  romains;  èi  la  première  brouille, 
on  commençait  par  assimiler  les  otages  à des  captifs  pris  h la  guerre,  et  par  les 
réduire  en  servitude.  V.  l’histoire  d’Attalus,  dans  Greg.  1.  III,  c.  15. 


[584,5851  MEURTRE  DE  HILPERIK.  79 

comprit  qu’elle  était  perdue,  si  elle  ne  prévenait  son  mari;  elle 
manda  en  toute  hâte  son  amant  Landerik,  et  le  résultat  de  leur 
conférence  Jut  l’assassinat  de  l’époux,  si  mal  payé  de  tous  les 
crimes  qu’il  avait  commis  ou  laissé  commettre  pour  plaire  à Fré- 
degonde. 

Frédegonde,  aussitôt  après  le  meurtre  de  Hilperik,  avait  quitté 
Chelles  en  toute  hâte  pour  courir  se  réfugier  dans  la  cathédrale 
de  Paris,  avec  ses  dévoués,  quelques  leudes  attachés  à ses  intérêts, 
et  le  trésor  royal  qui  était  gardé  à l’abri  des  murs  de  la  cité  ; elle 
n’avait  pas  même  pris  le  temps  d’enlever  les  richesses  qui  se  trou- 
vaient à Chelles,  et  qui  furent  portées  à Meaux  et  livrées  au  roi 
Hildebert  par  les  trésoriers  de  Hilperik.  Du  fond  de  son  inviolable 
asile,  Frédegonde  put  aviser  aux  moyens  de  conjurer  l’orage  qui 
éclatait  de  toutes  parts  sur  elle  et  sur  la  Neustrie.  Au  premier 
bruit  de  la  mort  de  Hilperik,  la  Neustrie  parut  près  d’être  déchi- 
rée en  lambeaux  par  ses  voisins  et  par  ses  propres  habitants  ; les 
cités  se  battirent  entre  elles;  les  grands  aspirèrent  à l’indépen- 
dance; les  Austrasiens  et  les  Franco-Burgondes  se  mirent  en  mou- 
vement pour  envahir  les  provinces  neustriennes,  et  Soissons,  l’an- 
cienne capitale  de  Hilperik,  fut  occupée,  au  nom  de  Hildebert,  par 
un  puissant  seigneur  du  pays  appelé  Raukhing.  Les  Austrasiens  et 
les  Burgondes  s’avançaient  déjà  sur  Paris,  les  premiers  par  Meaux, 
les  autres  par  Melun.  La  veuve  de  Hilperik  se  décida  prompte- 
ment; elle  députa  vers  le  roi  de  Burgondie,  et  lui  fit  dire  : « Que 
mon  seigneur  vienne  et  prenne  possession  du  royaume  de  son 
frère.  J’ai  un  petit  enfant  que  je  désire  mettre  dans  ses  bras,  et 
je  me  soumets  moi-même  à son  pouvoir.  » 

Le  « bon  roi  » Gonthramn,  facile  à émouvoir,  pleura  la  mort  de 
son  frère,  si  peu  regrettable  qu’il  fût,  et  se  rendit  sans  délai  à 
Paris  : les  Parisiens  lui  ouvrirent  leurs  portes  et  les  fermèrent  à 
Hildebert.  Une  députation  austrasienne  vint  alors  réclamer  « la 
part  du  royaume  de  Haribert»  qui  avait  été  usurpée  par  Hilperik 
sur  le  roi  d’Austrasie  ; mais  Gonthramn  déclara  que  Sighebert  et 
Hilperik  avaient  tous  deux  perdu  leurs  droits  au  « royaiune  de 
Haribert  » en  entrant  dans  Paris  sans  son  aveu,  et  que  ce  royaume 
lui  était  intégralement  dévolu.  Une  seconde  ambassade  se  pré- 
senta bientôt  après  pour  réclamer  la  reine  Frédegonde  : « Remets- 


80 


GAULE  FRANKE. 


[585] 

moi,  mandait  Hildebert,  remets-moi  cette  meurtrière  qui  a étran- 
glé ma  tante,  égorgé  mon  père  et  mon  oncle,  et  frappé  du  cou- 
teau jusqu’à  mes  cousins.  » Gonthramn  répondit  qu’on  viderait  ce 
différend  dans  une  assemblée  ^ dont  il  fixa  l’époque,  et  ne  déguisa 
plus  l’appui  qu’il  accordait  à Frédegonde  : sa  simplicité  l’avait 
livré  sans  défense  aux  artifices  de  l’astucieuse  veuve  de  Hilperik, 
qui  se  raillait  effrontément  de  sa  crédule  bonhomie. 

Frédegonde,  au  reste,  déploya  une  intelligence  et  des  talents 
qu’on  ne  peut  s’empêcher  d’admirer  : cette  femme,  souillée  de 
' tant  de  crimes,  avait  inspiré  un  attachement  fanatique  à beaucoup 
d’hommes  de  courage.  Secondée  par  Landerik  et  par  d’autres 
leudes  fidèles,  elle  détermina  la  plupart  des  antrustions  de  Hil- 
perik à « s’assembler  autour  » de  F en  faut  qu’on  élevait  à Victoria- 
cum,  et  qui  fut  nommé  Ghlother,  et  l’on  exigea  les  serments  des 
cités  du  royaume  de  Soissons  au  nom  du  roi  Gonthramn  et  de  son 
neveu  Ghlother.  L’irritation  populaire  contre  Hilperik  et  sa  race 
fut  calmée  par  la  conduite  de  Gonthramn,  qui  rendit  aux  légi- 
times possesseurs  les  biens  que  les  fidèles  de  Hilperik  avaient 
usurpés  sur  toutes  sortes  de  gens.  Il  enrichit  les  églises  par  l’exé- 
cution des  testaments  faits  en  leur  faveur,  et  que  Hilperik  avait 
supprimés  de  force.  Il  se  montrait  aumônier  pour  les  pauvres, 
et  hienveillant  pour  tous.  Néanmoins,  après  tant  de  meurtres  dont 
une  femme  artificieuse  lui  dérobait  le  véritaJile  auteur,  il  ne  se 
croyait  pas  en  sûreté  au  milieu  de  laNeustrie,  et  ne  sortait  jamais 
sans  une  garde  nombreuse.  Un  dimanche,  avant  la  messe,  il  se 
tourna  vers  la  foule,  et  s’écria  : « Je  vous  en  conjure,  hommes  et 
femmes  ici  présents,  gardez-moi  fidélité,  et  ne  me  tuez  pas  comme 
vous  avez  tué  mes  frères  ! Que  je  puisse,  au  moins  pendant  quel- 
ques années,  élever  mes  deux  neveux  de  Neustrie  et  d’Austrasie, 
de  peur  qu’il  n’arrive  qu’après  ma  mort  vous  ne  périssiez  avec  ces 
deux  enfants,  puisqu’il  ne  resterait  de  notre  race  aucun  homme 
fort  pour  vous  défendre.  » « A ces  mots,  dit  Grégoire  de  Tours, 
tout  le  peuple  adressa  pour  le  roi  des  prières  au  Seigneur.  » 

La  prétention  de  Gonthramn  était  de  gouverner  les  États  de  ses 

1.  Placilum,  une  conférence,  de  placitare,  plaider,  discuter;  de  placitum,  on 
a fait  plaid,  en  vieux  français.  Leplaid  convoqué  ici  par  Gonthramn  n’est  point  un 
mâl  national,  mais  une  conférence  entre  les  principaux  seigneurs  franks. 


GONTHRAMN  ET  CLHOTHER  II. 


81 


f584j 


deux  neveux , comme  étant  leur  père  adoptif,  et  de  « tenir  ainsi 
tout  l’empire  des  Franks,  ainsi  qu’avait  fait  son  père  Ghlother.  » 
Cette  prétention,  que  ni  Brunehilde,  ni  les  grands  d’Austrasie 
n’avaient  jamais  admise,  et  que  Frédegonde  ne  devait  pas  tarder 
à repousser,  attira  de  nouvelles  misères  sur  la  Touraine  et  les 
régions  aquitaniques , disputées  entre  les  officiers  de  Gonthramn 
et  ceux  de  Hildebert.  Gonthramn  l’emporta , bien  que  les  gens 
de  Touraine  et  de  Poitou  eussent  souhaité  retourner  à Hildebert. 
C’était  d’ordinaire  le  maître  le  plus  éloigné  que  préféraient  les 
Aquitains. 

Le  temps  fixé  pour  plaid  étant  arrivé,  Hildebert  envoya  vers 
Gonthramn  l’évêque  Ægidius,  Gonthramn-Bose  et  d’autres  grands, 
pour  lui  redemander  Tours , les  cités  de  FAquitaine  et  l’extra- 
dition de  Frédegonde  ; mais  le  roi  Gonthramn  réitéra  son  refus 
de  rendre  les  villes.  «Quant  à la  reine,  ajouta-t-il,  elle  ne  pourra 
être  remise  au  pouvoir  de  mon  neveu,  parce  qu’elle  a un  fils  qui 
est  roi  : d’ailleurs,  je  n’ajoute  pas  foi  à tous  les  crimes  que  vous 
lui  imputez.  » Puis  il  maltraita  extrêmement  de  paroles  Ægidius 
et  Gonthramn-Bose,  les  traitant,  avec  assez  juste  raison,  de  four- 
bes, de  menteurs  et  de  vrais  traîtres.  «Adieu,  roi!  dit  un  des 
envoyés , puisque  tu  ne  veux  pas  rendre  le  bien  de  ton  neveu  ! 
Nous  savons  où  est  la  hache  qui  a tranché  la  tête  à tes  frères  ; 
elle  te  fera  bientôt  sauter  la  cervelle  ! » 

C’était  moins  une  menace  directe  qu’un  avertissement  de  ce 
que  Gonthramn  devait  attendre  de  sa  protégée  Frédegonde.  Le 
roi  ne  le  prit  point  ainsi  : outré  de  colère,  il  fit  jeter  à la  tête  des 
députés , pendant  qu’ils  se  retiraient , du  fumier  de  cheval,  du 
foin  pourri  et  de  la  boue.  Cependant  la  clameur  publique  finit 
par  faire  impression  sur  Gonthramn,  et  il  relégua  Frédegonde  à 
Rueil,  domaine  des  environs  de  Rouen.  Furieuse  de  voir  son  pou- 
voir abattu  et  celui  de  Brunehilde  relevé,  la  veuve  de  Hilperik 
s’efforça  de  faire  assassiner  celle  de  Sighebert  ; elle  échoua  dans 
ce  nouveau  crime,  et  Brunehilde  lui  renvoya  dédaigneusement 
l’émissaire  à qui  l’on  avait  arraché  l’aveu  de  sa  mission.  Fréde- 
gonde punit  la  maladresse  de  son  envoyé  en  lui  faisant  couper 
les  pieds  et  les  mains,  malgré  sa  qualité  de  clerc. 

La  rancune  du  roi  Gonthramn  contre  Gonthramn-Bose  n’était 

U.  6 


82 


GAULE  FRÂNKE. 


[584j  585] 


pas  sans  inotîf  : celui-ci  avait  tramé , avec  le  patrice  Mummolus 
et  d’autres  seigneurs  austrasiens,  burgondes  et  neustriens,  un 
complot  qui  menaçait  vaguement  tous  les  trônes  franks.  Gont- 
liramii-Bose,  durant  une  ambassade  à Constantinople,  s’était  lié 
dans  cette  ville  avec  un  certain  Gondowald,  qui  passait  pour  fils 
naturel  de  Cblotherl^r^  niais  qui,  méconnu  et  repoussé  par  son  père 
et  par  ses  frères,  avait  couru  l’Europe  avec  des  aventures  assez 
curieuses  k Gonthramn-Bose  avait  donc  offert  à Gondoivald  de 
l’aider  à devenir  roi,  et  l’exilé,  encouragé  par  la  politique  byzan- 
tine, était  débarqué  à Marseille  dès  l’année  582.  Volé  et  trahi  par 
Gontbramn-Bose,  qui  n’avait  eu  probablement  d’autre  but  que 
de  lui  dérober  les  riches  dons  de  la  cour  de  Byzance,  il  se  cacha 
pendant  deux  ans  au  fond  d’«une  île  de  la  mer»  ; mais  Mum- 
molus renoua  l’affaire  avec  Désidérius,  duc  de  Toulouse,  l’évê- 
que Sagittarius,  qui  avait  été  dégradé  de  l’épiscopat  pour  ses 
déportements , et  beaucoup  de  grands  personnages  de  la  Gaule 
méridionale.  Au  premier  bruit  du  meurtre  de  Hilperik,  Désidé- 
rius prit  les  armes,  fit  main  basse  sur  les  trésors  de  la  princesse 
Rigontbe,  qui  arrivait  en  ce  moment  même  à Toulouse 2,  et  alla 
joindre  à Avignon  Mummolus  et  Gondovvald,  sorti  del’île  où  il 
s’était  caché  sur  la  côte  de  Provence.  Quelques  semaines  après  la 
mort  du  roi  de  Neustrie,  Gondovvald  fut  « élevé  sur  le  bouclier,» 
à Brives  en  Limousin  (Brives-la-Gaillarde)  (décembre  584)  : les 
Aquitains  accoururent  en  foule  sous  ses  drapeaux , et  presque 
toutes  les  villes  entre  la  Charente  et  les  Pyrénées  lui  ouvrirent 
leurs  portes.  Les  partisans  de  Gondovald,  n’osant  attaquer  à 
la  fois  les  trois  couronnes  frankes,  affectaient  de  ménager  les 
possessions  de  Hildebert,  et  n’exigeaient  de  serment  à leur  roi 


1.  Traité  en  prince  par  son  oncle  Hildebert  V Ancien,  puis  réduit  à la  misère 
après  la  mort  de  ce  roi,  il  avait  gagné  sa  vie  eu  peignant  à fresque  les  murs  des 
églises  et  les  appartements  des  palais,  art  qui  subsistait  encore,  quoique  bien  dé- 
chu. Il  avait  fait  ensuite  une  grande  fortune  en  Italie  sous  les  auspices  de  Narsès, 
et  s’était  établi  à Constantinople,  où  la  cour  impériale  l’avait  accueilli  comme  un 
instrument  utile. 

2.  Rigontbe  n’épousa  pas  le  prince  des  Wisigoths;  elle  se  réfugia  dans  la  cathé- 
di'ale  de  Toulouse,  puis  elle  parvint  à rejoindre  sa  mère  Frédegonde.  Mais  l’affec- 
tion que  s’étaient  portée  la  mère  et  la  fille  se  changea  en  une  haine  mortelle;  elles 
eu  vinrent  a se  battre  ù coups  de  pieds  et  à coups  de  poings,  et,  un  jour,  Fréde- 
gonde, exaspérée  des  insolences  de  Rigontbe,  l’eût  étranglée  si  on  ne  l’eût  arrachée 
de  ses  mains. 


GONDOWALD. 


83 


[585] 


que  dans  les  villes  neustriennes  ou  burgondiennes.  Gondowald 
députa  vers  le  roi  de  Burgondie,  pour  réclamer  sa  part  de  l’héri- 
tage paternel , deux  ambassadeurs  avec  des  « baguettes  consacrées 
selon  la  coutume  des  FranksG)  : c’était  un  sauf-conduit  qui  garan- 
tissait de  toute  injure;  mais,  ces  messagers  ayant  eu  l’imprudence 
de  se  laisser  surprendre  sans  leurs  baguettes,  Gonthramn  les  fît 
arrêter  et  mettre  à la  question.  Ils  avouèrent  alors  que  leur  prince 
avait  des  intelligences  avec  beaucoup  de  seigneurs  austrasiens 
pour  détrôner  aussi  Hildebert,  dont  le  caractère  énergique  in- 
quiétait déjà  ses  leudes. 

Cette  découverte  rapprocha  l’oncle  et  le  neveu  : Gonthramn 
appela  Hildebert  près  de  lui  à Chalon-sur-Saône,  et  lui  mit  sa 
lance  dans  la  main  en  présence  de  tous  ses  leudes,  le  déclarant 
ainsi  son  unique  héritier  et  l’investissant  par  avance  de  ses  do- 
maines; car  la  lance  était  le  sceptre  belliqueux  des  chefs  de  la 
race  franke  : il  lui  rendit  les  cités  qu’avait  possédées  Sighebert, 
exhorta  les  guerriers  d’Austrasie  à ne  plus  considérer  leur  roi 
comme  un  enfant,  et  à lui  obéir  dorénavant  comme  à un  homme 
fait,  en  renonçant  à leurs  méchancetés  et  à leur  arrogance  (585). 
Une  grande  armée  austro-burgondienne  se  mit  en  marche  sous 
les  ordres  du  patrice  de  Burgondie  et  du  connétable  [cornes  sta- 
buli],  c’est-à-dire  comte  des  écuries  royales  et  commandant  de  la 
cavalerie  de  Gonthramn.  Gondowald  et  Mummolus  ne  s’étaient 
point  attendus  à la  coalition  des  Austrasiens  avec  les  Franco-Bur- 
gondes.  Très  affaiblis  par  la  défection  subite  du  duc  Désidérius, 
ils  reculèrent  de  la  Charente  sur  la  Dordogne,  de  la  Dordogne  sur 
la  Garonne,  et  finirent  par  s’enfermer  dans  la  cité  des  Convènes  ou 
de  Comminges.  L’armée  de  Gondowald  commença  par  expulser 
traîtreusement  de  la  ville  presque  tous  les  habitants,  en  récom- 
pense de  leur  lion  accueil,  et  par  s’emparer  de  leurs  biens  : la  cité 
dos  Convènes,  située  sur  une  montagne  isolée,  près  des  sources 
de  la  Garonne,  était  si  forte  d’assiette  et  si  bien  garnie  de  vivres  et 
de  munitions  de  tout  genre,  « qu’on  eût  pu  s’y  maintenir  durant 
plusieurs  années  sans  souffrir  aucunement  de  la  faim.  » 

La  cité  des  Convènes  fut  attaquée  et  défendue  avec  une  égale 


1.  C’étaient  probablemeat  des  bâtons  runiques. 


84 


GAULE  FRANKE. 


[585j 

vigueur;  mais  les  assiégés  repoussèrent  les  premiers  assauts, 
écrasèrent  ou  incendièrent  les  machines  de  siège  en  roulant  du 
haut  de  leurs  murailles  des  quartiers  de  rochers  et  des  tonneaux 
remplis  de  poix  bouillante.  Les  généraux  de  Gonthramn,  «voyant 
qu’ils  n’avançaient  à rien  par  la  force,  » envoyèrent  alors  secrè- 
tement des  messagers  vers  Mummolus,  afin  de  lui  offrir  son  par- 
don et  celui  de  ses  adhérents,  pourvu  qu’il  abandonnât  Gon- 
dowald.  La  femme  et  les  enfants  de  Mummolus  étaient  tombés  au 
pouvoir  du  roi  Gonthramn,  et  peut-être  la  crainte  de  causer  la 
perte  de  ces  précieux  otages  décida-t-elle  seule  ce  chef  à trahir 
une  cause  qui  n’était  pas  encore  désespérée  : quoi  qu’il  en  soit, 
Mummolus  s’entendit  avec  les  principaux  de  la  garnison,  et  ils 
livrèrent  le  malheureux  Gondowald  entre  les  mains  des  assié- 
geants, qui  le  massacrèrent  sur  la  place.  Gonthramn-Bose,  qui 
s’était  raccommodé  avec  le  roi  Gonthramn  et  qui  était  venu  au 
siège  parmi  les  Austrasiens,  brisa  la  tète  de  Gondowald  avec  une 
pierre.  La  nuit  d’après,  les  principaux  des  assiégés  s’échappèrent 
de  la  ville  « avec  tous  les  trésors  qu’ils  purent  emporter  » : le  len- 
demain matin,  l’armée  austro-hurgondienne  entra  dans  la  ville, 
et,  bien  que  nul  ne  se  défendit,  peuple,  prêtres,  soldats,  tout  fut 
exterminé,  et  la  cité  fut  détruite  par  les  flammes  : il  n’y  resta  plus 
que  le  sol  « nu  et  vide  ^ » . 

Mummolus,  qui  avait  rejoint  l’armée  hurgondienne,  ne  porta 
pas  loin  la  peine  de  sa  perfidie  : il  fut  égorgé  peu  de  temps 
après,  sur  l’ordre  du  roi  Gonthramn.  Telle  fut  la  misérable  fin 
d’un  homme  qui  avait  sauvé  la  Burgondie,  et  qui,  dans  un  siècle 
moins  ténébreux,  eût  compté  peut-être  entre  les  grands  noms  de 
l’histoire.  Mais  il  est  des  temps  où  les  dons  du  génie  avortent 
obscurément  dans  le  chaos  universel.  Les  prodigieuses  richesses 
que  Mummolus  avait  entassées  dans  les  murs  d’Avignon  furent 
partagées  entre  les  rois  Gonthramn  et  Hildehert.  Gonthramn 
donna  presque  tout  son  lot  aux  pauvres  et  aux  églises.  On  avait 
trouvé  dans  Avignon  250  talents  d’argent  et  plus  de  30  talents 


1.  La  cité  des  Convènes  ne  fut  relevée  qu’au  commencement  du  douzième  siècle 
par  un  évêque  nommé  Bertrand;  on  la  nomma  Saint-Bertrand-de-Commiuges,  du 
nom  de  ce  second  fondateur. 


CONCILE  DE  MACON. 


85 


[585] 


d’or.  On  racontait  que  Mummolus  avait  découvert  un  trésor  en- 
foui dans  des  temps  inconnus. 

Les  principaux  chefs  des  Gondowaldiens  obtinrent  leur  pardon 
par  l’intervention  de  Grégoire  de  Tours  et  de  quelques  autres 
prélats  ; cependant  une  grande  partie  des  évêques  avaient  vive- 
ment excité  la  colère  de  Gonthramn  en  soutenant  plus  ou  moins 
ouvertement  Gondowald,  et  le  roi  de  Burgondie  déféra  les  prélats 
rebelles  au  jugement  de  leurs  confrères,  dans  un  concile  qu’il 
réunit  à Mâcon,  tandis  qu’il  se  vengeait  de  quelques  factieux  laï- 
ques avec  moins  de  formalités.  Les  comtes  de  Gonthramn  voulu- 
rent punir  non-seulement  les  ennemis  déclarés,  mais  les  indiffé- 
rents, et  condamnèrent  à l’amende  tous  les  hommes.  Barbares  et 
Romains,  qui  n’avaient  pas  pris  les  armes  contre  le  faux  roi,  dans 
les  cantons  oii  la  levée  en  masse  avait  été  ordonnée,  dans  le  Berri 
par  exemple.  Mais  les  avoués  [agentes)  des  églises  et  des  mona- 
stères privilégiés  par  le  grand  roi  Chlodowig  résistèrent  vigou- 
reusement, et  prétendirent  que  les  hommes  de  leurs  églises  n’é- 
taient pas  plus  assujettis  au  service  militaire  qu’à  tout  autre  ser- 
vice en  argent  ou  en  nature.  Soixante-un  évêques  ou  délégués  d’é- 
vêques des  royaumes  de  Burgondie  et  de  Neustrie  s’assemblèrent  à 
Mâcon,  le  23  octobre  585.  On  remarque  parmi  eux  six  ou  sept  noms 
franks.  Le  courroux  du  roi  Gonthramn,  qui  menaçait  d’abord  pres- 
que tous  les  évêques  d’Aquitaine  et  de  Novempopulanie,  s’était  un 
peu  apaisé  : unseulprélat  paya  pour  tous,  à savoir  Ursicinus,  évêque 
de  Gahors,  qui  fut  excommunié,  suspendu  de  ses  fonctions  pour 
trois  ans,  et  condamné,  durant  ce  temps,  à ne  pas  couper  sa  barbe 
ni  ses  cheveux,  et  à s’abstenir  de  chair  et  de  vin.  Le  concile  de 
Mâcon  est  un  des  plus  notables  qui  se  soient  tenus  en  Gaule  sous 
les  Mérovingiens  : il  prescrivit  l’observation  rigoureuse  du  di- 
manche, défendant  de  plaider  ce  jour-là,  à peine  pour  le  deman- 
deur de  perdre  sa  cause,  et  décrétant  des  châtiments  corporels 
contre  les  colons  et  les  esclaves  qui  se  livreraient  aux  travaux  de 
la  campagne  ; il  décida  qu’on  ne  devait  baptiser  les  enfants  et  les 
adultes  que  pendant  la  semaine  de  Pâques,  et  ordonna  de  payer 
la  dîme  de  tous  les  fruits  aux  ministres  de  l’Église,  à peine  d’ex- 
communication : « c’est  la  première  loi  pénale  pour  la  dîme  que 
j’ai  remarquée  »,  dit  l’iiistorien  de  l’Église  (l’abbé  Fleuri).  La 


86 


GAULE  FRANKE. 


[585] 

dîme  du  moyen  âge  est  sortie  moins  encore  de  l’ancienne  dîme 
mosaïque  ressuscitée  par  le  clergé,  que  des  contributions  volon- 
taires par  lesquelles  les  premiers  chrétiens  soutenaient  l’Église 
avant  qu’elle  fût  montée  sur  le  trône  avec  Constantin.  La  dîme 
ecclésiastique  ne  put  trouver  place  dans  le  système  d’impôts  de 
l’Empire  ; les  peuples  ne  suffisaient  point  à satisfaire  les  besoins 
dévorants  du  pouvoir  civil  ; mais,  une  fois  l’Empire  dissous  et  la 
monarchie  catholique  des  Franks  établie  en  Gaule,  le  clergé  se 
mit  à l’œuvre  et  travailla  sans  relâche  à changer  les  antiques 
oblations  volontaires  en  un  impôt  garanti,  non  pas  seulement  par 
les  terreurs  religieuses,  mais  par  le  glaive  des  puissances  tempo- 
relles, but  qu’il  n’atteignit  qu’au  huitième  siècle,  car  les  diffi- 
cultés étaient  immenses  : les  laïques  romains  résistèrent  long- 
temps à l’exigence  des  clercs,  et  l’on  peut  juger  comment  les  pro- 
priétaires barbares  reçurent  les  premiers  collecteurs  des  dîmes. 

Les  évêcpies  conservaient  toujours  les  fonctions  de  défenseurs  : 
le  concile  interdit  à tout  juge  séculier  de  poursuivre  les  veuves 
et  les  orphelins,  avant  de  s’être  adressés  à l’évêque  ou  à l’archi- 
diacre, leurs  patrons  légaux  ; il  interdit  aux  clercs  d’assister  aux 
jugements  de  mort  et  aux  exécutions  ; il  voulut  contraindre  les 
veuves  des  clercs  à garder  la  continence,  et  leur  défendit  de  se 
remarier.  Le  roi  Gonthramn  confirma,  de  son  autorité  royale,  les 
décrets  du  concile.  Après  la  séparation  de  l’assemblée,  chaque 
évêque  réunit  les  abbés  et  les  prêtres  de  son  diocèse,  afin  de  pro- 
mulguer et  de  commenter  les  décrets  de  Mâcon  : l’on  a conservé 
les  canons  du  synode  diocésain  d’Auxerre  ; plusieurs  sont  dignes  de 
remarque  : ainsi,  par  exemple,  la  défense  de  fêter  le  premier  jan- 
vier par  des  mascarades  et  des  étrennes,  à la  manière  des  païens, 
qui  se  déguisaient  ce  jour-là  en  vaches  ou  en  cerfs  ^ ; l’interdic- 
tion d’acquitter  des  vœux  aux  buissons,  aux  arbres,  ^ux  fon- 
taines 2,  ainsi  que  de  danser  dans  les  églises,  d’y  faire  chanter  des 
filles,  d’y  préparer  des  festins  : c’était  l’abolition  des  derniers 
vestiges  des  agapes  3. 

1.  C’était  un  mélange  des  usages  celtiques  et  romains  ; la  Mastruca  et  VEguinané 
gaulois  se  célébraient  au  solstice  d’hiver  et  non  au  i®'  janvier.  V.  notre  1. 1,  p.  72. 
Une  coutume  analogue  à la  Mastruca  se  retrouve  chez  les  Scandinaves. 

2.  Ceci  était  tout  celtique. 

8.  Labb.  ConciL  t.  I,  p.  979-986. — Coint.  Annal,  Ecoles,  an.  585-586. 


87 


'[586]  NOUVEAUX  CRIMES  DE  FRÉDEGONDE. 

La  réconciliation  du  roi  Gonthramn  et  des  évêques  méri- 
dionaux n’apaisa  point  l’agitation  qui  continuait  dans  toute  la 
Gaule  depuis  la  catastrophe  de  Gondowald  : la  lutte  des  rois 
contre  les  leudes,  sourde  en  Burgondie,  patente  en  Austrasie, 
s’aggravait  chaque  jour,  et  parle  cours  naturel  des  choses,  et  par 
les  intrigues  de  Frédegonde,  qui  semblait  la  discorde  incarnée, 
qui  complotait  avec  les  grands  d’ Austrasie  et  de  Burgondie,  avec 
le  roi  des  Wisigoths,  avec  les  chefs  des  Bretons,  et  qu’on  entre- 
voit, comme  un  démon  tentateur,  derrière  tous  les  désordres  et 
tous  les  crimes  de  l’époque.  Elle  ne  faisait  pourtant  pas  le  mal  au 
hasard  : son  but  était  d’arracher  la  Neustrie  à la  tutelle  du  roi 
Gonthramn  et  de  relever  la  Neustrie  aux  'dépens  de  l’Austrasie  ; 
elle  travaillait  donc,  par  tous  les  moyens,  à développer  l’esprit 
national parmilesFranksneustriens  et  àexciterleur  antipathie  con- 
tre la  doinination  du  roi  de  Burgondie  : elle  y réussit,  et  fut  protégée 
par  la  nationalité  neustrienne  dans  une  occasion  où  la  cause  de 
Gonthramn  était  celle  de  la  justice  et  de  l’humanité  mêmes.  Gont- 
hramn avait  rétabli,  en  dépit  de  Frédegonde,  l’évêque  Præ- 
textatus  sur  le  siège  de  Rouen;  à la  suite  d’une  querelle  avec  ce 
prélat,  Frédegonde  le  fit  poignarder  par  un  de  ses  dévoués  pen- 
dant l’office  divin,  le  jour  de  Pâques  586,  sans  que  personne, 
parmi  les  assistants,  eût  le  courage  de  secourir  le  malheureux 
évêque;  puis  Frédegonde  eut  encore  l’impudence  d’aller  lui 
rendre  visite  pendant  son  agonie.  « Il  est  fâcheux  pour  nous  et 
pour  le  reste  de  ton  peuple,  lui  dit-elle,  ô saint  évêque,  que  ceci 
te  soit  arrivé;  mais  plaise  au  Ciel  qu’on  découvre  celui  qui  a osé 
commettre  une  telle  chose,  afin  qu’il  subisse  des  supplices 
dignes  de  son  crime  ! — A"a,  répondit-il,  nul  n’a  fait  ceci  que  celui 
qui  a fait  périr  deux  rois,  et  qui  a si  souvent  versé  le  sang  inno- 
cent. Tu  seras  maudite  dans  les  siècles,  et  Dieu  prendra  ven- 
geance de  mon  sang  sur  ta  tête  ! » Il  expira  un  instant  après. 

Frédegonde  empoisonna  ensuite  un  seigneur  frank  qui  l’avait 
menacée  de  punir  cet  attentat,  et  tenta  de  faire  assassiner  l’évêque 
de  Bayeux,  qui  avait  mis  en  interdit  les  églises  de  Rouen  jusqu’à 
ce  qu’on  eût  découvert  l’auteur  du  meurtre,  et  qui  poussait  vi- 
goureusement une  enquête  à ce  sujet.  Plusieurs  des  gens  de  Fré- 
degonde furent  arrêtés,  mis  à la  torture,  et  avouèrent  la  vérité, 


88 


GAULE  FRANKE. 


[586,587] 

qu’on  manda  aussitôt  au  roi  Gonthramn.  Le  roi  de  Burgondie 
était  déjà  tout  à fait  brouillé  avec  Frédegonde,  qui  l’avait  appelé 
jusqu’à  trois  fois  en  Neustrie  pour  tenir  son  fils  sur  les  fonts  de 
baptême,  et  qui  n’avait  jamais  pu  se  décider  à lui  amener  l’en- 
fant, de  peur  apparemment  qu’il  ne  s’en  rendît  maître*.  Gont- 
hramn témoigna  une  indignation  extrême,  et  dépêcha  à Rouen 
trois  évêques  pour  aller  chercher  « l’auteur  du  crime  » et  le  lui 
amener  ; mais  les  grands  de  Neustrie  repoussèrent  sa  demande, 
comme  lui-même  avait  repoussé  naguère,  en  semblable  occa- 
sion, la  demande  du  roi  d’Austrasie.  « Si  quelqu’un  est  reconnu 
coupable  parmi  nous,  répondirent  « ceux  qui  nourrissaient  le  petit 
Cblotber,  il  ne  doit  point  être  conduit  devant  le  roi  Gonthramn, 
parce  que  nous  avons  pouvoir  de  réprimer  les  forfaits  des  nôtres 
par  l’autorité  royale  qui  nous  est  confiée.  — Sachez  donc,  repri- 
rent les  envoyés,  que,  si  celle  qui  a fait  ces  choses  n’est  pas  mise 
en  jugement,  notre  roi  viendra  avec  son  armée  et  dévastera  tout 
ce  pays  par  le  fer  et  le  feu.  » 

Frédegonde  ne  tint  compte  de  ces  menaces,  et  installa  évêque 
à Rouen  un  des  instigateurs  de  fassassinat  de  Prætextatus  : Gont- 
hramn ne  vint  pas  en  personne,  et  ne  dirigea  point  de  grandes 
armées  vers  le  Nord  ; ses  principales  forces  étaient  engagées  dans 
une  guerre  assez  malheureuse  contre  les  Wisigoths.  Il  y eut. tou- 
tefois dès  lors  une  lutte  presque  continuelle  en  Neustrie  entre  les 
partisans  du  roi  de  Burgondie  et  ceux  de  Frédegonde  ; les  terri- 
toires de  Rennes,  de  Nantes,  d’Angers,  furent  surtout  le  théâtre 
de  ces  troubles.  Les  deux  factions  rivalisaient  de  violences.  Néan- 
moins le  parti  de  Gonthramn,  qui  prenait  presque  toujours  les 
armes  à propos  de  quelque  nouvelle  scélératesse  de  Frédegonde 
et  de  ses  adhérents,  se  présentait  habituellement  comme  le  ven- 
geur du  droit  outragé.  Tout  ce  qu’il  y avait  d’hommes  effrénés  et 
sanguinaires  dans  la  Neustrie  se  ralliait  à la  veuve  de  Hilperik, 
beaucoup  moins  par  nationalité  que  par  aversion  contre  un  prince 
qui  cherchait  à faire  prévaloir  quelques  idées  d’ordre;  mais,  tout 

1.  Le  bon  roi  Gonthramn  s’étant  fâché  à la  fiii  de  tous  ces  délais  et  ayant  dit 
que  Clilother  n’était  sans  doute  pas  son  neveu  puisqu’on  ne  le  lui  montrait  pas, 
Frédegonde  lui  fit  jurer  par  trois  évêques  et  trois  cents  hommes  notables  {optimi 
viri)  que  Chlother  était  bien  le  fils  de  Hilperik. 


[587]  NOUVEAUX  CRIMES  DE  FRÊDEGONDE.  81) 

grossi  que  fût  le  parti  de  Frédegonde,  la  reine  de  Neustrie  comp- 
tait bien  plus  sur  les  couteaux  de  ses  sicaires  que  sur  les  framées 
de  ses  guerriers  : elle  avait  envoyé  récemment  deux  clercs,  avec 
des  skrama-sax  empoisonnés,  pour  tuer  Hildebert  et  Brunebilde  ; 
comme  ils  tremblaient  en  recevant  ses  ordres,  elle  leur  fit  boire 
une  « potion  qui  fortifia  leurs  courages  »,  et  leur  donna  un  vase 
plein  de  la  même  liqueur,  afin  qu’ils  la  bussent  le  « matin  du  jour 
où  ils  accompliraient  l’œuvre  ».  Les  clercs  partirent,  déguisés  en 
mendiants  ; mais  ils  furent  découverts  et  mis  à mort.  Frédegonde 
ne  se  découragea  point;  chose  étrange!  elle  trouvait  toujours  de 
nouveaux  séides  ; ces  martyrs  du  crime  se  multipliaient  sous  ses 
pas,  et  le  fanatisme  personnel  qu’elle  inspirait  avait  des  effets  que 
le  fanatisme  religieux  ou  politique  semble  seul  capable  de  pro- 
duire. L’année  d’après  sa  dernière  tentative  contre  la  vie  du  roi 
d’Austrasie  et  de  sa  mère,  elle  dépêcha  contre  Gonthramn  un  as- 
sassin, qui  fut  trouvé  caché,  de  nuit,  avec  une  épée  et  une  pique, 
dans  l’oratoire  où  le  vieux  roi  avait  coutume  d’aller  ouïr  matines. 

Tout  cela  ne  fit  que  resserrer  l’alliance  des  rois  d’Austrasie 
et  de  Burgondie;  mais  Frédegonde  espérait  être  bientôt  débar- 
rassée du  premier,  que  menaçait  une  conjuration  formidable. 
Le  jeune  Hildebert,  docile  aux  conseils  de  sa  mère,  s’efforçait  de 
briser  la  farouche  indépendance  de  ses  leudes  : le  maire  du  palais 
étant  mort  en  585,  Brunehilde  avait  empêché  qu’on  le  remplaçât, 
et  l’autorité  royale  avait  fait  de  sensibles  progrès  depuis  deux 
ans  : les  principaux  leudes  d’Austrasie  et  de  Neustrie  s’abouchè- 
rent sous  prétexte  de  traiter  de  la  paix  entre  les  deux  États,  s’en- 
tendirent secrètement  entre  eux  et  avec  Frédegonde,  et  organisè- 
rent une  conspiration  dirigée  par  les  ducs  Raukhing,  Ursion  et 
Berthefred.  Hildebert,  à peine  âgé  de  dix-sept  ans,  avait  déjà  deux 
fils  appelés  Théodebert  et  Théoderik  : on  convint  de  tuer  Hilde- 
bert et  de  diviser  l’Austrasie  en  deux  royaumes  : Raukhing,  duc 
de  Boissons,  « homme  rempli  de  toute  vanité  » et  qui  se  disait  fils 
de  Chlother  V Ancien,  devait  commander  dans  la  Champagne  et 
les  cantons  voisins  au  nom  du  petit  Théodebert  ; le  reste  de  l’Aus- 
trasie  devait  être  régi,  sous  le  nom  du  second  fils  de  Hildebert, 
par  Ursion  et  Bertbefred,  et,  sans  doute,  les  leudes  se  seraient 
partagé  les  domaines  royaux.  Un  autre  complot,  qui  se  rattachait 


90 


GAULE  FRANKE. 


[587] 

à celui-là,  fut  ourdi  par  beaucoup  de  seigneurs  burgondiens  contre 
les  jours  du  roi  Gonthramn.  Le  meurtre  des  deux  rois  allait  être 
le  signal  d’une  épouvantable  anarchie  : la  Gaule  eût  été  démem- 
brée entre  des  bêtes  féroces  qui  s’en  fussent  arraché  les  lambeaux 
sanglants;  les  principaux  meneurs  de  la  conspiration  étaient  les 
plus  brutaux  et  les  plus  dépravés  des  chefs  barbares;  Rauldiing, 
surtout,  dépassait  en  perversité  Frédegonde  elle-même,  et  « n’avait 
rien  qui  fût  de  l’homme»,  dit  Grégoire  de  Tours.  Frédegonde 
tuait  avec  indiflérence  ; Rauldiing  torturait  avec  volupté.  Souvent, 
pour  éga^^er  ses  repas,  il  forçait  ses  esclaves  à éteindre  entre  leurs 
jambes  nues  des  flambeaux  allumés,  et  répétait  son  horrible  jeu 
tant  que  les  chairs  de  ces  malheureux  n’étaient  pas  brûlées  jus- 
qu’à l’os  : un  jour,  il  fit  enfouir  tout  vifs  deux  de  ses  serviteurs, 
un  jeune  homme  et  une  jeune  fille,  qui  s’étaient  mariés  sans  son 
consentement  L 

La  trame  fut  découverte  : un  émissaire  des  conjurés  burgon- 
diens fut  saisi  dans  l’église  Saint-Marcel  de  Chalon,  au  moment 
où  il  levait  déjà  le  couteau  pour  frapper  le  roi  Gonthramn  ; ap- 
pliqué à la  torture,  il  avoua  tout;  « un  grand  nombre  d’hommes 
furent  tués  »,  par  ordre  du  roi,  sans  avoir  le  temps  de  se  mettre 
en  défense,  et  Gonthramn  manda  en  toute  hâte  ce  qui  se  passait 
à son  neveu  Hildebert.  Rauldiing,  « se  vantant  de  parvenir  bientôt 
à la  gloire  du  sceptre  royal  »,  était  déjà  en  chemin  pour  se  rendre 
à la  cour  d’Austrasie,  qui  se  tenait  tantôt  à Coblentz  [Castrum- 
Confluentis),  tantôt  à Metz,  tantôt  à Reims;  il  s’était  chargé  d’as- 
sassiner Hildebert  de  sa  propre  main.  Arrivé  à la  cour  d’Austrasie, 
il  fut  introduit  dans  la  chambre  à coucher  du  roi,  qui  « l’entretint 
de  choses  et  d’autres  » , puis  le  congédia  sans  témoigner  le  moindre 
soupçon,  mais  sans  que  Rauldiing  trouvât  l’occasion  propice  pour 
frapper.  A l’instant  où  le  duc  sortait,  deux  gardes  de  la  porte 
[ostiarii,  huissiers)  le  saisirent  par  les  pieds  et  le  renversèrent  sur 
l’escalier,  les  jambes  étant  encore  dans  la  chambre  et  la  tête 
pendant  sur  les  marches.  Avant  qu’il  pût  se  reconnaître,  des 

gens  apostés  se  ruèrent  sur  lui  et  lui  hachèrent  le  crâne  à 

> 

1.  Greg.  1.  VIII,  c.  9-10-21-22,  28,  29,  31,  32,  41,  42,  44.  — Grégoire  de 
Tours  cite  d’un  prélat  frank,  Berthramn,  évêque  du  Mans,  des  traits  aussi  atroces 
que  ceux  de  Raukhing,  1.  VIII,  c.  39. 


PACTE  D’ANDELOT. 


91 


[5871 


coups  d’épée;  puis  on  dépouilla  son  cadavre  et  on  le  jeta  par 
la  fenêtre.  Des  serviteurs  du  roi  étaient  partis  d’avance^  pour 
aller  mettre  la  main  sur  les  trésors  de  Raukhing.  Ursion  et  Ber- 
thefred  avaient  pris  les  armes  et  combiné  leurs  mouvements  de 
manière  à arriver  à la  cour  immédiatement  apres  que  Raukhing 
aurait  fait  son  coup  : à la  nouvelle  de  la  mort  de  leur  complice, 
ils  rétrogradèrent  et  allèrent  s’enfermer,  avec  leurs  antrustions, 
leurs  familles  et  leurs  trésors,  dans  une  basilique  construite  sous 
l’invocation  de  saint  Martin,  au  haut  d’une  montagne  du  pays  de 
Vaivre  [Yabrensis  pagus,  près  d’Ivoi,  dans  le  Luxembourg).  Le 
reste  des  conjurés  n’osèrent  éclater. 

Les  rebelles  eurent  quelque  répit,  et  Hildebert  ne  marcha 
pas  sur-le-champ  contre  eux  : son  père  adoptif  Gonthramn  lui 
avait  assigné  un  rendez-vous  à Andelot  {Andelaus)^  dans  le  dio- 
cèse de  Langres,  afin  d’aviser  aux  intérêts  communs  et  de 
résoudre  les  différends  qui  n’avaient  été  que  suspendus  et  non 
terminés  entre  l’Austrasie  et  la  Burgondie,  entre  Brunehilde 
et  Gonthramn.  Les  deux  rois,  les  reines  Brunehilde  et  Faileube, 
mère  et  femme  de  Hildetert,  et  beaucoup  de  grands  et  d’évê- 
ques, s’abouchèrent  donc  à Andelot  le  29  novembre  587,  et 
l’on  rédigea  un  pacte  solennel  qui  décidait  toutes  les  questions 
relatives  aux  cités  du  morgane-ghiba  de  Galeswmthe  et  de  la 
succession  de  Haribert,  que  Gonthramn  s’était  appropriées  : il 
fut  convenu  que  Gonthramn  garderait  le  tiers  de  Paris  qui  avait 
appartenu  à Sighebert,  ainsi  que  la  portion  des  pays  d’Étampes 
et  de  Chartres  provenant  de  ce  prince,  et  les  cantons  de  Ghâteau- 
Dun  et  de  Vendôme;  Meaux,  Senlis,  Tours,  Poitiers,  Avranches, 
Aire-sur-l’Adour  ou  Vico- Julius,  Gonserans,  Lapurdum  (Bayonne) 
et  Albi  demeurèrent  ou  furent  restitués  à Hildebert  ; Gonthramn 
garda  viagèrement  quatre  des  cinq  cités  du  morgane-ghiba,  et 
restitua  la  cinquième,  Cahors,  à Brunehilde,  qui  devait  recouvrer 
les  quatre  autres  après  la  mort  de  Gonthramn.  Le  survivant  des 


1.  Evectîone  publicâ,  «par  le  transport  public»,  dit  Grégoire  de  Tours,  ce  qui 
semblerait  signifier  qu’ils  avaient  pris  la  poste;  les  postes  romaines  étaient  com- 
plètement désorganisées  depuis  longtemps,  et  Veveclio  publica  n’était  plus  qu’un 
droit  de  réquisition  de  chevaux,  de  chariots  et  de  vivres.  Peut-être  cependant 
Brunehilde  avait-elle  tenté  de  rétablir  les  relais  réguliers.  V.  les  formules  de  Mar- 
kulf,  1.  I,  form.  ii. 


GAULE  FRANKE. 


92 


[587] 


deux  rois  était  déclaré  héritier  de  l’autre  en  cas  de  mort  sans 
enfants.  La  libre  circulation  était  établie  entre  les  hommes  des 
deux  ro3^aumes.  Toutes  choses  devaient  être  remises  sur  le  même 
pied  qu’à  la  mort  de  Ghlother  l’Ancien  : les  leudes,  qui,  depuis  la 
mort  de  ce  prince,  avaient  passé  d’un  royaume  dans  l’autre,  au 
gré  de  leurs  caprices,  devaient  être  contraints  de  retourner  en 
l’obéissance  du  roi  auquel  ils  avaient  primitivement  engagé  leur 
foi  lors  du  partage  des  domaines  de  Ghlother.  G’était  là  une  in- 
novation grave;  car,  jusqu’alors,  le  serment  d’un  antrustion  à 
son  chef  n’avait  été  qu’un  engagement  individuel  d’homme  à 
homme,  et  Ton  voulait  ici  rendre  cet  engagement  héréditaire  à 
l’égard  des  successeurs  du  chef.  Par  compensation  de  cette  exigence, 
les  leudes  obtinrent  des  garanties  ; les  rois  s’obligèrent  à main- 
tenir leurs  fidèles  en  possession  des  dons  qu’ils  leur  avaient  ac- 
cordés ou  leur  accorderaient  dorénavant,  et  à leur  rendre  tous 
les  bénéfices  qui  leur  auraient  été  enlevés  injustement  depuis  la 
mort  de  Ghlother.  Les  parties  jurèrent  d’observer  inviolahlement 
ce  traité,  «par  le  nom  de  Dieu  tout-puissant,  par  l’indivisible 
Trinité,  et  par  le  redoutable  jour  du  jugement.  » 

Le  plaid  d’Andelot  fut  témoin  d’un  acte  de  justice  ; le  châ- 
timent de  Gonthramn-Bose,  qui  avait  si  odieusement  trahi  le 
jeune  prince  Mérovvig  et  le  malheureux  Gondovvald;  Gonthramn- 
Bose  fut  condamné  à mort  pour  ses  innombrables  perfidies  et 
pour  un  sacrilège  qu’il  avait  récemment  commis.  Dans  ce  temps 
de  barbarie,  la  justice  même  ressemblait  au  crime,  et  l’exécution 
de  Gonthramn-Bose  eut  l’air  d’un  assassinat.  Le  condamné  s’était 
réfugié,  avec  quelques-uns  de  ses  gens,  dans  une  maison  occupée 
par  Tévêque  de  A^erdun;  on  mit  le  feu  à la  maison,  au  risque  de 
brûler  Tévêque  avec  l’hôte  qu’il  avait  reçu  bien  malgré  lui. 
Gonthramn  alors  sortit  Tépée  à la  main,  et  fut  salué  d’une  telle 
volée  de  pierres  et  de  dards  qu’il  eut  le  corps  cloué  à la  muraille, 
et  resta  debout,  tout  mort  qu’il  fût. 

Le  sort  de  Gonthramn-Bose  présageait  celui  qui  attendait  les 
rebelles  Ursion  et  Berthefred.  Ursion,  voyant  qu’on  allait  incen- 
dier la  basilique  où  il  s’était  retranché,  s’élança  dehors  comme  un 
tigre  forcé  dans  son  repaire,  et  massacra  tout  ce  qui  se  trouva 
devant  lui,  jusqu’à  ce  que,  frappé  à la  cuisse,  il  tomba  et  fut 


PACTE  D’ANDELOT. 


93 


'l58S-590] 


achevé  de  mille  coups.  Berthefred  s’était  retiré  dans  un  oratoire 
dépendant  du  palais  épiscopal  de  Verdun;  un  des  ducs  de  Hilde- 
bert  entra  dans  Verdun,  cerna  l’oratoire,  et,  sur  le  refus  que  fit 
l’évêque  de  livrer  le  réfugié,  commanda  à ses  compagnons  de  mon- 
ter sur  le  toit,  d’arracher  les  tuiles  qui  le  couvraient,  et  d’en  acca- 
bler Berthefred,  sans  respect  pour  le  droit  d’asile.  L’évêque  en  mou-, 
rut  de  chagrin.  Les  vengeances  royales  ne  s’arrêtèrent  pas  là  : 
plusieurs  autres  ducs  furent  dégradés  de  la  dignité  ducale,  et  rem- 
placés par  des  créatures  du  roi  et  de  Brunehilde  ; « beaucoup  de 
gens,  de  peur  du  roi,  s’en  allèrent  dans  les  régions  étrangères.  » 
Le  fourbe  évêque  Ægidius,  qui  avait  été  un  des  affidés  de  Fréde- 
gonde  et  des  pires  ennemis  de  Brunehilde,  fut  cependant  reçu  à 
merci,  moyennant  les  riches  présents  qu’il  porta  au  roi.  On  igno- 
rait qu’il  eûttrempé  dans  les  projets  de  Raukhing  et  d’Ursion  ; mais, 
deux  ans  plus  tard  (en  590),  ses  crimes  furent  complètement  dé- 
voilés à l’occasion  d’un  nouveau  complot.  Brunehilde  et  Hildebert 
avaient  d’abord  usé  de  clémence;  maisFrédegonde,  qu’exaspéraient 
la  grandeur  et  la  puissance  de  sa  rivale,  ayant,  sur  ces  entrefaites, 
envoyé  douze  assassins  à la  fois  contre  le  roi  d’Austrasie  et  sa 
mère,  la  rigueur  reprit  le  dessus.  Les  privilèges  ecclésiastiques  ne 
furent  cependant  pas  violés  dans  la  personne  d’ Ægidius,  et  les 
évêques  austrasiens  furent  convoqués  à Verdun  au  mois  d’oc- 
tobre 590,  pour  juger  leur  confrère,  qu’ils  dégradèrent  canoni- 
quement. Les  grandes  sommes  d’or  et  d’argent  qui  avaient  été  le 
prix  de  ses  perfidies  furent  portées  dans  les  coffres  royaux,  et 
Hildebert,  accordant  sa  vie  aux  prières  des  évêques,  le  relégua 
« dans  la  ville  d’Argentoratum,  qu’on  appelle  maintenant  Stras- 
bourg » [Stratehurgum),  dit  Grégoire  de  Tours  L 
Brunehilde  faillit,  peu  de  temps  après,  tirer  une  juste  vengeance 
de  Frédegonde,  et  « l’ennemie  de  Dieu  et  des  hommes  » fut  sur  le 
point  de  se  prendre  dans  ses  propres  pièges.  Une  haine  à mort 
s’était  élevée  entre  deux  des  principales  familles  frankes  du  Tour- 
naisis  : un  Frank  ayant  abandonné  sa  femme  pour  une  concu- 


1.  Greg.  1.  IX,  c.  3,  9,  10-12,  14,  20,  38;  1.  X,  c.  18-19. — C’est  la  première 
fois  qu’apparaît  le  nom  de  Strasbourg,  composé  d’un  mot  latin  et  d’un  mot  ger- 
manique ; Slrata-bury,  la  ville  du  chemin.  On  l’appela  ainsi,  parce  que  c’était  un 
des  grands  passages  de  la  Gaule  en  Germanie. 


94 


GAULE  FRANKE. 


L 590-59 ï J 


bine,  le  jeune  frère  de  l’épouse  délaissée,  après  d’inutiles  repro- 
ches, vint,  attaquer  son  beau-frère  à la  tête  de  quelques  serviteurs 
armés;  ils  se  livrèrent  un  si  furieux  combat  que  tous  les  com- 
battants s’entre-tuèrent,  à l’exception  d’un  seul  homme  « demeuré 
vivant  faute  de  quelqu’un  qui  le  pût  frapper  ».  La  mort  des  par- 
ties intéressées  ne  mit  pas  fin  à la  querelle,  et  la  guerre  continua 
entre  les  deux  familles  et  tous  leurs  clients  et  serviteurs.  Fréde- 
gonde  voulut  les  réconcilier  : sa  médiation  fut  méprisée  par  une 
des  deux  factions.  La  veuve  de  Hilperik  s’avisa,  pour  rétablir  la 
paix,  d’un  expédient  bien  digne  d’elle  : elle  invita  à un  banquet 
les  trois  plus  récalcitrants  des  guerroyeurs,  les  enivra,  puis  leur 
fit  fendre  la  tête  à coups  de  hache.  Les  parents  des  morts  cou- 
rurent aux  armes,  bloquèrent  le  logis  de  Frédegonde,  et  dépêchè- 
rent des  messagers  vers  le  roi  Hildebert  afin  qu’il  les  aidât  à la 
prendre  et  à la  tuer;  mais,  avant  que  les  milices  de  la  Champagne 
eussent  pu  entrer  dans  le  Tournaisis,  les  amis  de  Frédegonde  la 
délivrèrent  et  l’emmenèrent  hors  de  Tournai  (591)  L 
C’était  une  étrange  situation  que  ces  tentatives  violentes  et  ces 
hostilités  continuelles  sans  guerre  ouverte.  Cet  état  de  choses 
tenait  aux  craintes,  aux  scrupules,  à l’humeur  pacifique  du  ^ieux 
Gonthramn,  qui  redoutait,  par-dessus  touL  une  grande  guerre 
civile  entre  les  royaumes  franks,  et  qui  protégeait  la  Neustrie  tout 
en  la  disputant  à Frédegonde.  Malgré  ses  terribles  griefs  contre 
cette  meurtrière,  et  malgré  les  plaintes  de  la  cour  d’Austrasie,  il 
consentit  à tenir  sur  les  fonts  de  baptême  son  neveu,  le  petit  roi 
Chlother,  qui  lui  fut  envoyé  à Paris  par  Frédegonde,  après  six 
ans  de  délai.  La  cérémonie  eut  lieu  dans  l’église  du  bourg  de 
Nanterre,  célèbre  par  la  vocation  de  sainte  Geneviève  ; puis  le  vieux 
roi  s’en  retourna  paisiblement  à Chalon-sur-Saône,  et  l’enfant, 
dans  l’intérieur  de  la  Neustrie.  Frédegonde  avait  pourtant,  l’année 
précédente,  fait  périr  par  une  trahison  sanglante  le  chef  du  parti 
de  Gonthramn  en  Neustrie,  avec  tout  un  corps  d’armée  frank.  Les 
tierns  des  Bretons  ayant  recommencé,  durant  les  vendanges  de 
587,  588  et  590,  leurs  incursions  dévastatrices  sur  les  territoires 
de  Nantes  et  de  Rennes,  Gonthramn,  comme  tuteur  du  roi  de 


1.  Greg.  1.  X,  c.  27. 


95 


[590]  DÉFAITE  DES  FRANRS  PAR  LES  BRETOîNS. 

Neiistrie,  donna  ordre  à Beppolen,  duc  de  la  Marche  de  Bretagne, 
et  à Éhraher,  duc  de  Paris,  de  conduire  une  armée  contre  les  Bre- 
tons. Beppolen  était  dévoué  à Gonthramn  et  hostile  à Frédegonde, 
avec  laquelle  Éhraher  avait  au  contraire  des  intelligences.  Les  deux 
ducs  franchirent  sans  obstacle  la  Yilaine,  puis  la  rivière  d’Oust,  et 
pénétrèrent  jusqu’au  fond  du  pays  de  Yannes,  où  ils  rencontrèrent 
toutes  les  forces  des  Bretons  réunies  sous  le  commandement  de 
Gwaroch,  tiern  de  Yannes,  et  grossies  par  un  renfort  inattendu. 
Les  Saxons  de  Bayeux,  à l’instigation  secrète  de  Frédegonde, 
étaient  venus  joindre  Gwaroch,  « après  s’ctre  tondus  et  habillés  à 
la  manière  des  Bretons*».  Beppolen  se  précipita  impétueuse- 
ment sur  l’ennemi,  à travers  les  détilés  et  les  fondrières;  mais 
il  ne  fut  pas  suivi  par  Éhraher,  et,  après  trois  jours  d’une  lutte 
acharnée,  il  tomba  sous  les  lances  des  Bretons,  et  tous  ses  com- 
pagnons furent  pris,  égorgés  ou  noyés  dans  la  vase  des  marais. 
Éhraher,  au  lieu  de  lui  porter  secours,  s’était  dirigé  sur  la  ville 
de  Yannes,  où  il  fut  reçu  avec  de  grands  honneurs  par  l’évêque 
et  par  la  population  gallo-romaine,  qui  ne  portait  qu’à  regret 
le  joug  des  Bretons  Kimris.  Gwaroch,  affaibli  par  sa  coûteuse 
victoire,  demanda  la  paix  et  livra  des  otages;  mais  à peine 
Éhraher  se  fut-il  mis  en  devoir  de  rentrer  dans  le  pays  Nantais, 
que  Canao,  fils  de  G^varoch,  fondit  sur  les  Franks  occupés  à re- 
passer la  Yilaine  à gué  près  de  son  embouchure,  et  prit  ou  détrui- 
sit toute  leur  arrière-garde.  L’armée  franke  n’était  pas  au  bout  de 
ses  malheurs,  et  les  populations  angevines  qu’elle  avait  cruel- 
lement pillées  à son  premier  passage  lui  tendirent  des  embûches 
au  retour  ; la  traversée  de  la  Mayenne  ne  fut  guère  moins  fatale 
aux  gens  d’Éhraher  que  celle  de  la  Allaine  (590).  Le  traître  Éhraher 
fut  dépouillé  de  tous  ses  biens  par  le  roi  Gonthramn 2. 

Les  Bretons  n’étaient  pas  les  seuls  adversaires  qui  fissent  alors 
essuyer  de  graves  échecs  aux  Franks  : les  rois  franks  avaient 
tentp  de  détourner  au  dehors  la  turbulence  de  leurs  peuples  et 
de  recommencer  les  guerres  de  conquêtes,  mais  avec  fort  peu  de 

1.  Greg.  1.  X,  c.  9.  Il  paraîtrait,  d’après  ce  passage,  que  les  Bretons  de  mœurs 
et  de  langue  celtiques  portaient,  au  sixième  siècle,  les  cheveux  courts  à la  ro- 
maine, ce  qui  est  fort  difficile  à comprendre.  Les  longs  cheveux  sont,  aujourd’hui 
encore,  le  signe  distinctif  des  Bretons  comme  des  anciens  Gaulois. 

2.  Greg.  1.  IX,  c.  18;  1.  X,  c.  9. 


GAULE  FRANKE. 


[585] 


succès.  Depuis  quelques  années,  l’Espagne  était  agitée  de  grands 
troubles  religieux  : la  foi  catholique  avait  fait  des  progrès  parmi 
les  Wisigoths;  l’arianisme  était  attaqué  au  cœur  de  son  empire,  et 
une  guerre  civile  avait  éclaté  entre  le  roi  Léowighild,  arien  zélé, 
et  son  fils  Herméneghild,  converti  au  catholicisme  par  sa  femme, 
Ingonde,  fille  de  Sigliehert  et  de  Bruneliilde.  Herméneghild,  quoi- 
que soutenu  par  les  gouverneurs  impériaux  de  l’Afrique  et  par  les 
Suèves  de  la  Galice,  dont  une  giande  partie  étaient  catholiques, 
avait  été  pris  et  mis  à mort,  et  Ingonde  était  morte  exilée  en  Afri- 
que. Bruneliilde,  en  585,  sollicita  inutilement  les  leudes  austra- 
siens  de  tirer  l’épée  en  faveur  de  sa  fille  : les  Austrasiens  ne  bou- 
gèrent pas  ; mais  les  Burgondes  et  les  populations  d’entre  Seine- 
et-Loire  et  d’Aquitaine  s’armèrent,  sur  Tordre  de  Gontliramn, 
quelques  mois  après  la  catastrophe  de  Gondowald.  Gontliramn 
sembla  vouloir  parodier  le  grand  Glilodowig,  son  aïeul.  « Allez, 
dit-il  à ses  généraux,  et  commencez  par  soumettre  à notre  pouvoir 
la  province  de  Septimanie,  qui  touche  aux  Gaules.  C’est  une  chose 
intolérable  que  de  voir  les  limites  de  ces  horribles  Goths  s’étendre 
jusque  dans  les  Gaules.  » Deux  armées  de  Franks,  de  Gallo-Ro- 
mains et  de  Burgondes  se  dirigèrent  donc  vers  la  Septimanie  ou 
Gotlïie  gauloise  par  les  vallées  du  Rhône  et  de  la  Garonne,  en 
dévastant  tout  sur  leur  passage,  sans  connaître  amis  ni  ennemis. 
Les  deux  armées  s’avancèrent.  Tune  sur  Nîmes,  l’autre  sur  Car- 
cassonne ; les  catholiques  de  Carcassonne  ouvrirent  aussitôt  leurs 
portes;  mais, quand  ils  virent  le  désordre  et  le  pillage  entrer  avec 
les  Franks  dans  leur  cité,  ils  reprirent  courageusement  les  armes, 
fondirent  à Timproviste  sur  cette  horde  effrénée,  et  la  chassèrent 
de  la  ville.  Les  Franco-Aquitains  se  débandèrent  dans  toutes  les 
directions,  et  beaucoup  furent  exterminés  en  détail,  soit  par  les 
Goths,  soit  par  les  habitants  du  pays  Toulousain,  que  leurs  violences 
avaient  exaspérés.  L’autre  armée  n’eut  point  un  meilleur  sort  : elle 
se  retira  sans  avoir  pu  prendre  ime  seule  ville  importante.  Sa  retraite 
fut  désastreuse  ; l’hiver  était  arrivé  ; les  routes  étaient  interceptées 
par  les  torrents  ; toutes  les  moissons  des  bords  du  Rhône  ayant  été 
gaspillées  ou  incendiées  par  les  soldats,  ils  ne  trouvaient  plus  aucun 
moyen  de  subsistance  : les  uns  se  noyaient  au  passage  des  rivières, 
les  autres  s’entr’égorgeaient  pour  s’arracher  un  morceau  de  pain  : 


[585,586]  INVASION  FRANKE  EN  SEPTIMANIE.  97 

il  en  périt  plusieurs  milliers  par  les  mains  de  leurs  camarades;  la 
misère  ne  les  rendait  que  plus  furieux,  et  ils  ne  cessèrent  leurs 
déprédations,  leurs  meurtres,  leurs  sacrilèges,  qu’en  atteignant 
chacun  leurs  foyers.  Le  roi  Gonthramn  montra  tant  de  courroux , 
que  les  ducs  qui  avaient  commandé  cette  armée  cherchèrent  un 
asile  dans  la  basilique  de  Saint-Symphorien  d’Autun,  et  ne  se  pré- 
sentèrent à lui  que  dans  l’enceinte  de  ce  lieu  sacré.  Gonthramn 
les  accabla  de  reproches.  «Nos  pères,  s’écria-t-il,  mettaient  tout 
leur  espoir  en  Dieu  ; ils  bâtissaient  des  églises,  honoraient  les  mar- 
tyrs, vénéraient  les  évêques;  aussi  ont-ils  obtenu  la  victoire  sur 
leurs  ennemis;  mais  nous,  bien  loin  de  craindre  Dieu,  nous  dé- 
vastons ses  sanctuaires,  nous  tuons  ses  ministres,  nous  jouons 
avec  les  reliques  des  saints  : voilà  pourquoi  nos  mains  sont  im- 
puissantes, notre  épée  tiédit,  et  notre  bouclier  ne  nous  protège 
plus.  S’il  y a de  ma  faute  en  ceci,  que  Dieu  le  fasse  retomber  sur 
ma  tête  ; mais,  si  c’est  vous  qui  avez  méprisé  mes  commandements, 
vous  méritez  que  la  hache  vous  fende  le  crâne  ! — Très  excellent 
roi,  répliquèrent-ils,  tout  ce  que  tu  dis  est  juste  et  vrai;  mais  que 
pouvions-nous  faire,  quand  le  peuple  tout  entier  se  précipitait 
dans  le  mal,  et  faisait  ses  délices  de  l’iniquité?  Nul  ne  craignait  le 
roi,  nul  ne  respectait  duc  ni'comte,  et,  si  ces  choses  déplaisaient 
à quelqu’un  de  nous  et  qu’il  les  voulût  empêcher,  aussitôt  la  sédi- 
tion d’éclater,  et  chacun  de  s’élever  avec  tant  de  furie  contre  son 
chef,  que  celui-ci  se  croyait  trop  heureux  d’éviter  la  mort  en  se 
taisant.  » 

L’effrayante  naïveté  de  cet  entretien  dit  tout  sur  la  désorganisa- 
tion de  la  société. 

Pendant  la  campagne  de  Septimanie,  une  escadre  franke,  partie 
de  la  Gironde  ou  de  la  Loire  pour  aller  « infester  la  province 
de  Galice  »,  dit  la  chronique  de  Jean  de  Biclar,  avait  été  entière- 
ment détruite  par  les  Goths;  puis  le  prince  Rekkared,  second  fils 
de  Léowighild,  avait  pris  l’offensive  au  nord  des  Pyrénées  et  em- 
porté plusieurs  châteaux-forts  des  territoires  d’Arles  et  de  Tou- 
louse. Malgré  tous  ces  avantages,  le  roi  Léowighild,  qui  avait 
assez  d’afiaires  en  Espagne,  tâcha  par  deux  fois  d’obtenir  la  paix 
en  offrant  de  riches  présents  à Gonthramn  ; mais  celui-ci  s’entêta 
dans  le  dessein 'de  conquérir  la  Septimanie  : la  guerre  continua, 
II.  7 


98 


GAULE  FRAINKE. 


L587-589J 

et,  eu  587,  le  duc  Désidérius,  qui  eommaudait  encore  à Toulouse 
au  nom  de  Gonlhramn  et  du  petit  Ghlotlier,  fut  tué  dans  un 
combat  de  cavalerie  sous  les  murs  de  Carcassonne.  Il  se  passait 
en  ce  moment  de  grands  événements  en  Espagne  : le  clergé  his- 
pano-romain voyait  se  réaliser  les  hautes  espérances  qu’il  nour- 
rissait depuis  longtemps,  et  l’héritier  des  Alarik  et  des  Éwarik, 
le  roi  Rckkared,  qui  venait  de  succéder  à son  père  Léowigliild, 
embrassait  solennellement  la  foi  catholique  et  proscrivait  la  reli- 
gion que  sa  nation  avait  professée  durant  plus  de  deux  siècles. 
L’extermination  de  la  plupart  des  seigneurs  gotlis  par  Léowigliild 
fut  très  favorable  à cette  révolution  religieuse,  qui  eût  rencontré, 
sans  cette  circonstance,  de  plus  sérieux  obstacles.  Elle  ne  s’opéra 
pourtant  pas  sans  opposition,  et  la  résistance  fut  vive  dans  la 
Gaule  gothique  : l’évêque  arien  de  Narbonne  et  deux  des  comtes 
de  la  Septimanie  insurgèrent  les  ariens  contre  le  roi  Rekkared, 
et  les  rebelles  coururent  sus,  dans  toute  la  province,  aux  clercs  et 
aux  moines  catholiques.  Les  Gallo-Franks  des  contrées  voisines, 
au  lieu  de  porter  aide  à leurs  coreligionnaires,  secoururent  les 
hérétiques.  Rekkared  avait  envoyé  une  double  ambassade  aux 
cours  d’Austrasie  et  de  Burgondie,  pour  demander  Tamitié  des 
rois  franks  et  la  main  de  Ghlodoswinde,  fille  de  la  reine  Bruiie- 
liilde  : cette  reine  et  son  fils  Hildebert  accueillirent  avec  joie  les 
avances  du  nouveau  roi  catholique;  mais  le  pieux  Gontliramn, 
bien  qu’il  ii’eùt  plus  aucun  prétexte  de  poursuivre  les  hostilités, 
n’écouta  rien,  et  profita  sans  scrupule  des  embarras  que  l’intérêt 
de  la  religion  occasionnait  au  roi  des  Gotlis.  Les  ariens  iiéan- 
moins  furent  accablés  par  Rekkared,  maisr  Garcassonne  se  rendit 
au  duc  de  Toulouse,  Austrowald,  successeur  de  Désidérius,  et 
soixante  mille  combattants,  levés  dans  la  Saintonge,  le  Périgord, 
le  Bordelais,  l’Agenais,  le  Toulousain,  etc.,  s’apprêtèrent  à mar- 
cher par  la  vallée  de  l’Aude  sur  Narbonne.  Ils  avaient  assis  leur 
camp  près  de  Garcassonne,  et  ce  n’était  parmi  eux  « que  banquets, 
qu’i\Togiieries  » et  que  forfanteries.  Ils  n’eurent  pas  la  peine 
d’aller  chercher  leurs  ennemis  à Narbonne  : l’armée  des  Gotlis 
les  assaillit  un  beau  jour  pendant  qu’ils  ne  songeaient  qu’à  boire  et 
à se  réjouir;  les  Gallo-Franks,  tout  surpris  qu’ils  fussent,  se  ral- 
lièrent et  soutinrent  bravement  le  choc  : les  Gotlis  lâchèrent  pied; 


[585-590]  REVERS  DES  FRANKS  AU  DEHORS.  99 

les  Gallo-Franks  se  précipitaient  à la  poursuite  de  rennemi,  lors- 
qu’un corps  nombreux,  embusqué  à quelque  distance,  les  chargea 
soudain  en  flanc  et  en  queue.  Les  Franks  furent  mis  en  pleine 
déroute,  et  les  Goths  rentrèrent  dans  Carcassonne  (589) 

Ce  fut  le.  dernier  effort  des  Mérovingiens  contre  les  Wisi- 
gotbs. 

(585-590)  Tandis  que  Gonthramn  attaquait,  avec  si  peu  de 
succès,  la  Gaule  gothique,  les  Austrasiens  renouvelaient  leurs 
tentatives  contre  l’Italie  lombarde  : Hildebert,  cédant  aux  in- 
stances des  ambassadeurs  de  l’empereur  Maurice,  qui  lui  repro- 
chaient d’avoir  fort  mal  gagné,  en  584,  les  50,000  sous  d’or  à lui 
envoyés  pour  guerroyer  contre  les  Langobards,  s’était  décidé,  l’an 
d’après,  à rompre  son  traité  avec  ce  peuple,  et  à dépêcher  une 
armée  au  delà  des  Alpes  ; mais,  grâce  aux  discordes  des  généraux 
et  aux  séditions  des  soldats,  les  Austrasiens  « revinrent  sans 
aucun  butin  »,  dit  Grégoire  de  Tours.  Ils  retournèrent  en  Italie 
au  bout  de  trois  ans  (588)  ; mais  ils  perdirent  contre,  les  Lango- 
bards une  grande  bataille,  et  « il  se  fit  un  tel  carnage  des  Franks, 
que,  de  mémoire  d’homme,  on  n’avait  rien  ouï  de  pareil  ».  Ce 
désastre  eut  beaucoup  de  retentissement  en  Germanie,  et  le  duc 
des  Bavarois,  espérant  en  profiter  pour  s’affranchir  de  la  suze- 
raineté franke,  s’allia  à Authar  [Autharis)^  roi  des  Langobards,  et 
lui  fiança  sa  fille.  Cependant  les  Langobards,  tout  vainqueurs 
qu’ils  fussent,  craignirent  d’être  écrasés  ,à  la  fin  entre  les  forces 
des  Franks  et  celles  des  Impériaux,  et  tâchèrent  d’obtenir  la  paix 
en  offrant  aux  rois  des  Franks  un  tribut  d’argent  et  de  soldats. 
Hildebert  refusa  : au  printemps  de  590,  il  se  dirigea  en  personne 
contre  la  Bavière,  et  envoya  en  Italie  vingt  ducs  avec  une  formi- 
dable armée  ; on  vit  se  renouveler,  dans  les  contrées  amies  où  pas- 
sèrent les  chefs  austrasiens,  toutes  les  horreurs  qui  avaient  signalé 
naguère  la  marche  des  légions  de  Gonthramn;  arrivés  dans  le  Mi- 
lanais et  la  Vénétie,  ils  saccagèrent  cruellement  le  plat  pays,  mais 
échouèrent  devant  toutes  les  cités  : l’art  de  la  guerre  se  perdait  de 
jour  en  jour  par  l’anéantissement  de  toute  discipline,  même  de 
celle  qu’avaient  connue  les  anciens  Barbares.  Le  roi  Authar  s’était 

1.  Greg.  1.  VIII,  c.  30,  35,  38,  46;  1.  IX,  c.  1-31.  — Paul.  diac.  Emerit.  (de 
Mérida).  — Joan.  de  Biclar.  — Isidor.  Hispal.  (de  Séville^ 


100 


GAULE  FRANKE. 


1587] 

retiré  dans  les  murs  de  Pavie  pour  laisser  s’écouler  ce  torrent.  Les 
Austrasiens,  tourmentés  par  la  disette  et  par  les  maladies,  n’at- 
tendirent pas  les  Impériaux,  qui  s’avancaient  pour  se  joindre  à 
eux,  et  ils  reprirent  par  bandes  le  chemin  de  leur  patrie,  vendant 
partout  leurs  habits  et  leurs  armes  pour  acheter  des  vivres.  Le 
duc  des  Bavarois,  moins  heureux  que  son  gendre,  avait  été  mal 
secondé  par  son  peuple,  et  avait  promptement  succombé  sous  les 
armes  de  Hildehert,  qui  donna  aux  Bavarois  un  autre  prince  ’ . 
L’Austrasie  se  rebuta  enfin  de  la  guerre  d’Italie,  et  laissa  les  Lan- 
gobards  en  repos,  moyennant  un  tribut  annuel  de  12,000  sous 
d’or. 

(587)  Non-seulement  les  Mérovingiens  ne  faisaient  plus  de  nou- 
velles conquêtes,  mais  ils  voyaient  entamer  celles  de  leui’s  pères  : 
durant  les  vains  efforts  de  Gonthramn  pour  s’emparer  de  la  Sep- 
timanie.  Tes  Fraiiks  avaient  perdu  la  No^nmpopulanie.  « Les  AVas- 
cons,  dit  Grégoire  de  Tours,  s’élançant  du  haut  des  montagnes, 
descendent  dans  les  plaines,  ravagent  les  vignes  et  les  terres  la- 
bourées, livrent  les  maisons  aux  flammes,  et  emmènent  des 
captifs  et  des  troupeaux.  Le  due  Austro^vald  (duc  de  Tou- 
louse) marcha  contre  eux  à plusieurs  reprises,  mais  n’en  tira 
guère  de  vengeance.  » Cette  descente  des  AA'ascons  n’était  pas  une 
simple  irruption  de  pillards,  mais  une  invasion  de  conquérants  : 
les  montagnards  de  langue  euscare  avaient  été  appelés,  à ce  qu’il 
paraîtrait,  par  un  parti  gallo-romain  ; les  officiers  franks  furent 
chassés  des  villes  novempopulaniennes,  Lapurdum  (Bayonne), 
Beneharnum  (Lescar),  Tarbes  {Turbo)  deBigorre,  Conserans,Aire, 
Daoi{Âquœ  Tarbellicœ),  Eause,  Audi;  les  Romains  de  la  plaine  s’u- 
nirent bon  gré  mal  gré,  sous  les  mêmes  chefs,  aux  Escaldunac  de 
la  montagne,  et  le  nom  de  Novempopulanie  s’effaça  devant  celui 
de  Wasconie  2. 

(593)  Le  temps  approchait  où  les  Franks  allaient  tourner  contre 
eux-mêmes,  avec  une  fureur  jusqu’alors  inconnue,  ces  armes  que 

1.  Frédegher  cite  vers  le  même  temps  un  duc  desAllemans  destitué  et  remplacé 
de  la  même  manière  par  le  roi  d’Austrasie. 

2.  Greg.  1.  IX,  c.  7.  — Sur  toute  LHistoire  des  Wascons  aux  sixième,  septième 
et  huitième  siècles,  v.  le  savant  travail  de  M.  Fauriel,  dans  son  Hisi.  de  la  Gaule 
méridionale,  t.  II,  c.  18  et  20,  et  appendice,  n“  2 ; t.  III  et  IV,  passim,  sauf  ré- 
serve pour  ce  qui  regarde  la  charte  apocryphe  d’Alaon. 


[^.93]  LES  WASCONS  EN  NOVEMPOPULANIE.  101 

la  victoire  ne  couronnait  plus  dans  leurs  guerres  contre  l’étran- 
ger, Le  vieux  Gonthramn  mourut  le  28  mars  593,  et  fut  enseveli 
dans  son  église  bien-aimée  de  Saint-Marcel,  à Chalon-sur-Saône  ^ . 
Sa  mort  déchaîna  les  tempêtes  qu’il  avait  conjurées  à si  grand’- 
peine.  Suivant  les  conventions  solennelles  de  Ghalon  et  d’Andelot, 
Hildebert  fut  reconnu  roi  dans  les  royaumes  de  Paris,  d’Orléans 
et  de  Burgondie,  et  envoya  sa  mère  à Ghalon  prendre  possession 
du  gouvernement  de  la  Burgondie.  Des  deux  enfants  de  Hildebert, 
le  puîné,  Tliéoderik,  qu’il  avait  eu  de  la  reine  Faileube,  accom- 
pagna Bruneliilde  chez  les  Burgondes,  pour  représenter  parmi 
eux  la  race  royale  ; l’aîné,  Théodehert,  né  d’une  concubine,  avait 
été  installé  roi  dans  Soissons,  par  son  père,  en  589,  à la  prière 
des  Franks  de  Soissons,  de  Meaux  et  de  Senlis,  qui  voulaient  avoir 
un  roi  à eux  comme  autrefois.  La  mort  de  Gonthramn  doublait 
les  forces  de  la  royauté  austrasienne  et  donnait  pour  instrument 
aux  desseins  de  Bruneliilde  des  populations  chez  lesquelles  les 
habitudes  romaines  et  monarchiques  avaient  encore  une  assez 
grande  puissance  ; mais,  par  compensation,  cet  événement  avait 
terminé  les  divisions  de  la  Neustrie  septentrionale  et  rallié  tout 
ce  pays  à Frédegonde.  Elle  en  profita  avec  autant  d’habileté 
que  d’énergie  : elle  prit  le  moment  où  Hildebert  et  sa  mère 
étaient  tout  occupés  à recueillir  l’immense  héritage  de  Gonthramn, 
et  envahit  brusquement  le  Soissonnais  avec  une  armée  que  com- 
mandait son  amant  Landerik,  le  maire  du  palais  et  peut-être  le 
véritable  père  du  jeune  Chlother.  Le  petit  Théodebert,  trahi  sans 
doute  par  une  bonne  partie  des  Franks  soissonnais,  fut  obligé  de 
s’enfuir,  avec  ses  comtes  et  ses  fidèles,  devant  l’autre  enfant-roi. 


1.  Il  avait  fondé  Saint-Marcel  de  Chalon,  Saint-Bénigne  de  Dijon,  et  plusieurs 
autres  églises.  On  a fait  un  saint  de  ce  «bon  roi  Qsaint  Contran),  k qui  on  ne 
reprochait  que  deux  ou  trois  meurtres  »*,  dit  M.,  Michelet,  o Grégoire  de  Tours 
(1.  IX,  c.  21)  raconte  que  Gonthi^imn  faisait  des  miracles,  et  qu’un  jeune  homme 
tourmenté  de  la  fièvre  quantt?,  fr,t’,gùéri  pour  avoir  avalé  des  fr>angfis  q,u  manteau 
de  Gonthramn  détrempées  dans  de  l’eau.  Grégoire  termine  son  livre  enj59r  : c’est 
un  guide  dont  on^ne  çeisépare  pas  sans  regret;  après  lui,  on  retombe  dans  les  té- 
nèbres; nous  n’aA;ons  plus  d’autorité^  qi\e  ,d’àridè  Frédegfièry  ^incohérente  *et  fa- 
buleuse chronique  des  Gesia  RegumlFTQjiiioxur>j,,\Q\.  ieb,vie^s  des  saints,  précieuses 
pour  l’expression  des  opinions  et  pour  les  détails  de  mœurs,  mais  suspectes  ou 
controuvées,  quant  aux  faits  historiques,  toutes  les  fois  qu’elles  ne  sont  pas  tout 
à fait  contemporaines.  Ce  sont  de  pâles  flambeaux  qui  jettent  à peine  ça  et  là  quel- 
ques lueurs  dans  la  nuit  profonde. 


102 


GAULE  FRANKE. 


[593] 

et  rancienne  capitale  de  Hilperik  rentra  sous  la  domination  de  sa 
veuve.  Tels  sont  du  moins  les  faits  qu’on  est  obligé  de  supposer 
pour  expliquer  le  récit  des  Gesta  Francorum,  qui  nous  montrent 
tout  à coup  les  Neustriens  campés  à Braine  [Brinnacum),  sur  la 
route  de  Soissons  à Reims,  sans  rien  dire  de  la  reprise  de  Sois- 
sons  par  Frédegonde.  « Le  roi  Hildebert,  rapportent  les  Gesta 
(xxxiv),  informé  des  méchancetés  de  Frédegonde  (c’est-à-dire 
apparemment  de  son  agression),  rassembla  une  armée.  Les  Aus- 
trasiens,  les  Burgondes  et  les  Franks  Supérieurs  (les  Franks  de 
Germanie),  s’avançant  par  la  Champagne  avec  de  grandes  forces, 
entrèrent  dans  le  pays  de  Soissonnais,  sous  la  conduite  de  leurs 
Wintrio  et  Gondebald.  A cette  nouvelle,  Frédegonde,  avec 
Landerik  et  les  autres  ducs,  convoqua  son  armée,  eh  venant  à la 
villa  de  Brenne,  elle  octroya  à ses  Franks  beaucoup  de  dons  et 
de  bénéfices,  et  les  exhorta  à combattre  valeureusement  contre 
leurs  ennemis.  » Le  défi  des  Austrasiens  fut  donc  accepté,  et  Ton 
convint,  par  députés,  du  jour  et  du  lieu  de  la  bataille  : le  champ 
fut  assigné  à Truccia  ou  Triicciagum  ( Droisi,  entre  Soissons  et 
Ghâteau-Thierri). 

Quand  Frédegonde,  rapportent  les  Gesta,  eut  vu  que  les  Aus- 
trasiens étaient  trop  supérieurs  en  nombre,  elle  donna  un  con- 
seil aux  siens  : « Marchons  de  nuit  contre  eux,  dit-elle;  que  tous 
nos  compagnons  portent  en  main  des  rameaux  d’arbres,  que  tous 
nos  chevaux  aient  des  clochettes  au  cou,  afin  que  les  sentinelles 
des  ennemis  ne  nous  reconnaissent  pas.  Au  point  du  jour  nous  fon- 
drons sur  eux,  et  peut-être  de  la  sorte  les  vaincrons-nous  !»  « Ce 
conseil  plut  aux  Franks»;  et  Frédegonde  et  ses  [îdèles  montèrent 
à cheval  sur-le-champ,  la  reine  tenant  le  petit  roi  entre  ses  bras» 
Lorsque  parut  le  crépuscule  du  matin,  les  sentinelles  austra- 
siennes  aperçurent  les  <’ameaux  d’arbres  derrière  lesquels  se 
cachaient' fes  guerriers  de  Nèustriè:  l’un'iiès  Austrasiens  dit  à son 
canrafade "‘"a  Est-ce  qu’il  n’y  avait  point 'là-bas,  hier  soir,  une 
rase  campagne  ? Gomment  s’y  tçouvç-t-il  un  bois  aujourd’hui  ? » 
Mais  fautre,  se  moquant;  lui  répondit  : « Tu  étais  ivre  hier,  tu  es 
fou  aujourd’hui.  N’enlends-tu  pas  les  clochettes  de  nos  chevaux 
qui  paissent  autour  de  ce  bois  ? » 

Les  Franks,  en  campagne,  avaient  coutume  d’attacher  des  cio- 


[593]  BATAILLE  DE  TRÜCCIA.  103 

elle Itcs  à leurs  chevaux  pour  les  empêcher  de  s’égarer,  et  n’ôtaient 
ces  sonnettes  que  lorsqu’ils  voulaient  surprendre  leurs  ennemis. 
Frédegonde,  tout  au  contraire,  surprit  les  Austrasiens  par  l’oinis- 
sion  même  de  celte  précaution.  Tout  à coup  les  trompettes  son- 
nèrent : le  prétendu  bois  taillis  s’abattit  et  laissa  voir  les  cavaliers 
de  Neustrie  accourant  au  galop  ‘ . Les  Austrasiens,  assaillis  impé- 
tueusement avant  d’avoir,  pour  ainsi  dire,  ouvert  les  yeux,  furent 
mis  en  fuite  avec  une  perte  très  considérable  ; mais  les  plus  braves 
d’entre  eux  se  rallièrent  et  revinrent  à la  charge.  « Le  massacre 
fut  bien  grand  dans  l’une  et  l’autre  armée  »,  dit  Frédegher;  la 
victoire  néanmoins  demeura  aux  Neustriens  ; les  ducs  AVintrio  et 
Gondebald  n’échappèrent  que  par  la  vitesse  de  leurs  coursiers  à 
la  paursuite  de  Landerik  et  des  leudes  de  Ghlother.  Frédegonde 
et  son  armée  poussèrent  jusqu’aux  portes  de  Reims,  saccageant 
et  incendiant  au  loin  la  Champagne,  puis  regagnèrent  Soissons, 
chargés  de  butin.  C’était  la  première  grande  bataille  qui  se  fût 
livrée  entre  Franks  : jusqu’alors,  c’était  presque  toujours  au  midi 
de  la  Loire,  parmi  les  populations  gallo-romaines,  que  les  Mé- 
rovingiens avaient  établi  le  théâtre  de  leurs  querelles  et  que 
s’étaient  portés  les  grands  coups;  lorsque  les  rois  avaient  voulu 
précipiter  les  unes  sur  les  autres  les  masses  du  peuple  frank,  un 
instinct  national,  remarquable  au  milieu  d’une  si  grande  bar- 
barie, s’était  élevé  contre  eux  à l’instant  d’engager  le  combat,  et 
leur  avait  imposé  la  nécessité  de  transiger  : le  charme  venait  de 
se  rompre.  Cependant  ce  vaste  carnage  produisit  d’abord  sur  les 
populations  frankes  une  impression  profonde  et  douloureuse,  et 
Frédegonde  et  Brunehilde  furent  forcées  presque  immédiatement 
par  leurs  peuples  à une  paix  également  odieuse  à toutes  deux^. 

D’autres  embarras,  d’ailleurs,  auxquels  probablement  con- 
tribuèrent les  intrigues  de  Frédegonde,  empêchèrent  la  cour 

1.  C’est  Ik  la  source  originale  du  stratagème  de  Mac-Duff  contre  Mac-Beth. 
V.  Macbeth,  acte  V. 

2.  On  a conservé  un  monument  curieux  de  cette  paix  : c’est  un  pacte  conclu 
entre  les  rois  Uildebert  et  Chlother  pour  la  répression  des  brigandages,  qui  se 
multipliaient  à un  degré  inouï.  La  peine  de  mort  frappait  seulement  le  meurtrier 
qui  ne  pouvait  payer  le  wehregbild  ni  par  lui-même  ni  par  ses  parents;  elle  fut 
étendue  au  voleur  dans  le  même  cas.  Les  leudes  eux-mêmes  avaient  appelé  cette 
mesure,  dair.  l’intérêt  de  leurs  propriétés.  Historiens  des  Gantes,  t.  IV,  p.  115. 


104 


GAULE  FRAJsKE. 


[594,  595] 

d’Austrasie  de  chercher  à venger  la  défaite  de  Truccia;  la 
grande  supériorité  de  forces  dont  paraissaient  disposer  Hildehert 
et  sa  mère  était  contre-balancée  par  les  inauvaises  dispositions 
des  leudes  austrasiens,  plus  dangereuses  pendant  la  guerre  que 
pendant  la  paix,  et  le  royaume  de  Hildehert  était  attaqué  à la  fois, 
vers  ses  deux  extrémités,  par  des  ennemis  étrangers  ; les  Bretons, 
d’une  part,  les  Warnes,  de  l’autre,  assaillaient  les  frontières 
frankes.  La  Neustrie  étant  alors  resserrée  entre  l’Escaut,  l’Aisne, 
la  Marne,  la  Seine  et  la  mer,  la  Marche  de  Bretagne  appartenait  à 
Hildehert  : les  Bretons  se  jetèrent  sur  cette  contrée;  les  généraux 
de  Hildehert  se  portèrent  au  secours  de  Nantes  et  de  Rennes,  et 
donnèrent,  contre  les  tierns  des  Bretons,  un  opiniâtre  et  sanglant 
combat.  Frédegher,  le  seul  auteur  qui  en  parle,  ne  dit  pas  même 
quel  fut  le  vainqueur;  mais  les  événements  subséquents  le  disent 
assez,  et,  depuis  lors,  il  n’y  eut  plus  de  comtes  franks  à Rennes 
ni  à Nantes  : ces  cités  reconnurent  la  seigneurie  des  princes  bre- 
tons, et  la  Bretagne  kimrique  atteignit  les  limites  du  moderne 
duçhé  de  Bretagne  (594). 

Hildehert  réussit  mieux  l’année  d’après  contre  les  Warnes, 
qu’il  alla  écraser  dans  le  nord  de  la  Germanie  (595).  Peut- 
être  eùt-il  ensuite  ressaisi  l’offensive  contre  la  Neustrie;  mais 
il  mourut  à vingt-six  ans,  empoisonné,  dit-on,  par  la  reine 
sa  femme  L Les  deux  fils  de  Hildehert  avaient  déjà  neuf  et 


1.  Hildehert  avait  promulgué,  l’année  d’avant  sa  mort,  dans  le  mâl  annuel  tenu, 
suivant  l’usage,  aux  kalendes  de  mars,  une  constitution  législative  de  la  plus  haute 
importance.  Il  y décrétait  la  représen'ation  en  ligne  directe  dans  les  successions  ; 
le  petit-fils  orphelin  était  admis  à partager  avec  ses  oncles  l’héritage  de  son  aïeul. 
L’inceste  était  défendu  aux  chevelus  (aux  Franks),  a peine  de  mort  contre  quicon- 
que épouserait  la  fpmme  de  son  père,  et  d’expulsion  de  la  truste  royale,  avec  perte 
de  tous  hiens,  contre  quiconque  épouserait  la  femme  de  son  frère,  la  sœur  de  sa 
femme,  ou  la  femme  de  son  oncle.  La  prescription  des  actions  et  revendications  de 
propriétés  fut  élahlie  à peu  près  selon  les  lois  romaines.  Le  rapt  fut  puni  de  mort, 
et  la  peine,  étendue  à la  femme  qui  s’était  laissé  ravir  de  hon  gré.  Tout  le  système 
pénal  de  la  Loi  Salique  fut  bouleversé,  et  le  législateur  s’efforça  de  substituer  la 
peine  de  mort,  dans  tous  les  cas  graves,  aux  compensations  eu  argent.  Hildehert 
tenta  d’abolir  complètement  le  wehreghild  pour  les  homicides;  puis  il  l’entoura  des 
plus  grandes  difficultés,  abolissant  l’obligation  où  étaient  les  parents  de  payer  les 
uns  pour  les  autres,  défendant  même  aux  parents  et  amis  d’intervenir  dans  le 
payement,  puis  prescrivant  du  moins  que  celui  d’entre  eux  qui  oserait  assister  le 
coupable  fût  condamné  à payer  le  tout  entier.  La  seule  menace  d’attaque 

a main  armée,  faite  dans  le  mâl  public,  fut  punie  par  l’obligation  de  payer  le 


[595,596] 


BATAILLE  DE  LATOFAO. 


105 


dix  ans:  Théodebert  eut  pour  lot  rAiistrasie  et  la  Germanie; 
Théodei’ik,  la  Burgondie,  le  royaume  d’Orléans  et  l’Alsace  [Eli- 
satia),  détachée  de  l’Austrasie;  sa  capitale  fut  Orléans.  On  Yoit, 
par  ce  partage  entre  le  fils  d’une  reine  et  celui  d’une  concubine, 
que  la  légitimité  ou  rillégitimité  de  la  naissance  était  encore  assez 
indifférente  aux  yeux  des  Franks.  Quant  au  royaume  de  Paris, 
on  n’eut  pas  la  peine  de  le  partager  : Frédegonde  l’envahit  sans 
déclaration  de  guerre  (à  la  manière  « des  Barbares  »,  dit  Fréde- 
gber),  et,  à ce  qu’il  semble,  presque  sans  résistance  ; les  leudes 
de  Paris  et  des  cités  d’alentour  abandonnèrent  volontairement 
l’Austrasie  pour  se  réunir  à leurs  voisins  du  royaume  de  Soissons. 
Pendant  ce  temps,  la  France  orientale  était  menacée  par  un  for- 
midable ennemi  : les  Awares,  après  de  longs  démêlés  avec  l’Em- 
pire d’Orient  et  les  Langobards,  se  tournaient  de  nouveau  contre 
la  Germanie  franke,  et  s’étaient  précipités  de  la  Pannonie  sur  la 
Tburinge.  Brunehilde,  ne  pouvant  faire  face  des  deux  côtés  à la 
fois,  acheta  la  paix  des  Awares  par  une  forte  somme  d’or,  et  diri- 
gea ses  deux  petits-fils  contre  les  Neustriens  avec  tout  ce  qu’elle 
put  assembler  de  gens  de  guerre.  Les  armées  se  rencontrèrent 
sur  lès  vastes  plateaux  de  Latofao  (Lafaux),  entre  Soissons  et  Laon  : 
les  trois  jeunes  rois,  dont  le  plus  âgé,  Gblotber,  n’avait  que  douze 
ans,  assistèrent  en  personne  à la  bataille.  Brunehilde  n’eut  pas  le 
même  bonheur  que  naguère  Frédegonde  en  pareille  circonstance  : 
les  Austro-Burgondes  furent  défaits  avec  un.grand  carnage,  mal- 
gré la  supériorité  de  leur  nombre,  et  le  royaume  de  Paris,  prix 
de  la  victoire,  demeura  au  fils  de  Frédegonde  : le  royaume  de 

ivehreghild.  La  peine  de  mort  contre  les  brigands  et  les  malfai teurr  devait  être  ap- 
pliquée, sans  forme  de  procès,  sur  la  simple  dénonciation  de  cinq  ou  sept  « hpmmes 
de  bonne  foi  ».  La  mort  était  décrétée  contre  le  juge  (comte  ou  graf)  convaincu 
d’avoir  laissééchapper  un  voleur.  La  centaine  (subdivision  àMgawonpngus,  qui  avait 
été  primitivement  composée  de  cent  feux)  sur  le  territoire  de  laquelle  se  conuneltait 
un  vol,  était  condamnée  à payer  pour  le  voleur,  si  elle  ne  le  représentait  pas  en  juge- 
ment. Ce  curieux  décret  est  ce  que  nous  possédons  de  plus  explicite  sur  le  carac- 
tère du  gouvernement  de  Brunehilde,  qui  l’avait  certainement  dicté  à son  fils; 
cette  invasion  de  la  pénalité  romaine,  ce  rigoureux  système  de  répression,  fut  pro- 
fondément impopulaire  chez  les  Austrasiens,  et  fut  balayé  par  la  première  crise 
politique.  Cette  pièce  se  trouve  dans  les  Ilistor.  des  Gaules  et  de  la  France,  t.  IV, 
p.  111,  et  dans  les  Capitulaires  de  Baluze,  1. 1,  p.  17.  D.  Bouquet  a attribué,  sans 
aucune  vraisemblance,  à Hildebert  l’Ancien,  ce  décret  rédigé  à Andernacb,  à 
Maëstricht  et  à Cologne,  lieux  que  le  premier  Hildebert  ne  posséda  jamais. 


106 


GAULE  FRANKl. 


[597,  59S1 

Neustrie  fut  ainsi  reconstitué  dans  toute  son  étendue  (596). 

Frédegonde  mourut,  « pleine  de  jours  »,  peu  après  son  se- 
cond triomphe  (à  la  fin  de  597  ou  au  commencement  de  598). 
Elle  termina  son  immonde  carrière  ^ dans  la  puissance  et  dans  la 
gloire  : c’était  le  génie  du  mal  et  de  la  destruction  qui  avait  triom- 
phé avec  elle,  et,  si  elle  eût  fondé,  comme  on  l’a  dit,  cette  nationa- 
lité neustrienne  qui  s’était  manifestée  récemment  avec  tant  de 
vigueur  et  de  succès,  c’eût  été  là  une  origine  bien  sinistre  et  bien 
honteuse  pour  un  peuple.  Mais  la  nationalité  neustrienne  datait  de 
plus  loin  : c’étaient  les  souvenirs  de  la  gloire  salienne  qui  avaient 
rallié  si  promptement  les  Saliens  de  Soissons  et  de  Paris  à ceux  de 
Tournai  contre  la  domination  des  Austrasiens,  fils  des  Ripuaires  : 
Frédegonde  avait  profité  de  cette  réaction  nationale,  mais  elle 
n’en  avait  pas  créé  le  principe  : seulement,  elle  s’était  attaché  les 
guerriers  delà  Neustrie  en  lâchant  la  bride  à toutes  leurs  furieuses 
passions;  tout  l’avait  servie,  jusqu’à  ses  instincts  de  désordre. 
Brunehilde,  moins  heureuse,  n’eut  pas  même  le  bénéfice  de  ses 
belles  qualités  : elle  fut  constamment  en  lutte  avec  l’esprit  de  la 
nationalité  austrasienne,  esprit  d’indépendance  aristocratique,  qui 
avait  presque  entièrement  étouffé  le  vieil  esprit  d’indépendance 
égalitaire  : les  leudes  de  la  France  orientale  se  laissaient  battre 
volontairement  pour  nuire  à la  mère  de  leurs  princes  ! Brune- 
hilde avait  entrepris  une  œuvre  irréalisable,  la  restauration  de  la 
monarchie  romaine  : les  matériaux  épars  de  cet  édifice  achevaient 
de  tomber  en  poussière  autour  d’elle;  eût-elle  réussi  à les  ras- 
sembler, à les  relever,  son  succès  n’eût  abouti  qu’à  substituer  un 
régime  de  corruption  et  de  servilité  à une  violente  anarchie;  dans 
cette  anarchie,  du  moins,  s’agitaient  quelques  germes  d’un  lointain 
avenir.  Les  résistances  insurmontables  que  rencontrait  Brunehilde, 
les  trahisons  qui  l’assiégeaient  sans  cesse,  peut-être  aussi  le  dou- 
loureux sentiment  de  l’impossibilité  de  l’œuvVe  à laquelle  elle 
s’opiniâtrait,  aigrirent  et  faussèrent  son  noble  caractère.  Avec 
ses  belles  années  disparut  ce  qu’il  y avait  eu  de  généreux  en  elle  : 
son  amour  actif  de  l’ordre  et  de  la  civilisation  dégénéra  en  besoin 
de  pouvoir  à tout  prix,  en  ambition  égoïste  et  cupide;  tous  les 

1.  Elle  fut  ensevelie  à Saint-Vincent  de  Paris  ( Saint-Germain-des-Prés);  sa 
pierre  tumulaire  existe  encore  et  a été  transférée  dans  les  caveaux  de  Saint-Denis. 


107 


f598-600]  MORT  DE  FRÉDEGONDE. 

moyens  lui  devinrent  bons;  toute  notion  du  juste  et  de  l’injuste 
s’éteignit  dans  son  âme  : elle  finit  par  descendre  au  niveau  de  ses 
ennemis.  Ses  éternels  débats  avec  les  leudes  austrasiens  l’empê- 
chèrent de  mettre  immédiatement  à profit  la  mort  de  Frédegonde, 
pour  tirer  du  fils  de  sa  rivale  la  vengeance  qu’elle  n’avait  pu 
prendre  de  Frédegonde  elle-même.  Elle  avait  laissé  le  gouver- 
nement de  la  Burgondie  à un  maire  du  palais  et  à un  patrice, 
pour  s’installer  à la  cour  austrasienne  de  Metz,  et  surveiller  ainsi 
de  plus  près  ses  plus  implacables  adversaires.  Une  grande  crise 
éclata  en  599, à la  suite  du  meurtre  de  Wintrio,  duc  de  Champa- 
gne, mis  à mort  par  ordre  de  Brunehilde  : les  leudes  se  soulevè- 
rent contre  l’aïeule  de  Théodebert,  roi  de  treize  ans,  dont  l’intel- 
ligence était  encore  au-dessous  de  son  âge,  et  qui  ne  joua  qu’un 
rôle  passif  dans  la  lutte.  Brunehilde,  pour  échapper  aux  coups 
dirigés,  non-seulement  contre  sa  puissance,  mais  contre  sa  vie, 
fut  obligée  de  s’enfuir  de  Metz  en  toute  hâte.  Frédegher  raconte 
qu’un  « pauvre  homme  » de  la  Champagne  la  rencontra,  seule  et 
égarée,  dans  la  plaine  d’Arcis-sur-Aube,  se  dévoua  à elle,  et  la 
conduisit  saine  et  sauve  jusqu’en  Burgondie,  où  le  petit  roi  Théo- 
derik,  enfant  «beau,  brave  et  subtil  »,  les  seigneurs  burgondes 
et  surtout  les  Gallo-Romains  accueillirent  avec  de  grands  hon- 
neurs la  reine  exilée.  Brunehilde,  dit-on,  récompensa  plus  tard 
son  guide  en  lui  faisant  donner  l’évêché  d’Auxerre. 

La  réception  de  Brunehilde  en  Burgondie  n’amena  pas , 
comme  on  l’eùt  pu  croire,  des  hostilités  entre  les  royaumes 
de  ses  deux  petits-fils  : on  négocia.  Brunehilde  ressaisit  l’avan- 
tage dans  les  négociations , et  il  en  sortit  le  résultat  le  plus  ca- 
pable de  satisfaire  la  vieille  reine,  à savoir,  un  traité  d’alliance 
offensive  contre  le  « royaume  de  l’Ouest  ».  Frédegonde  parut  avoir 
emporté  avec  elle  la  fortune  de  la  Neustrie.  La  revanche  de  Truc- 
cia  et  de  Latofao  fut  terrible  ; les  trois  rois  se  mesurèrent  de  nou- 
veau en  personne  : les  forces  combinées  de  l’Austrasie  et  de  la 
Burgondie  assaillirent  et  écrasèrent  l’armée  neustrienne  dans  le 
pays  de  Sens,  à Boromellum  (Dormeille),  sur  l’Orvanne,  petite 
rivière  qui  se  jette  dans  le  Loing;  le  cours  de  l’Orvanne,  disent  les 
Gesta,  fut  arrêté  par  la  multitude  des  cadavres  qui  encombrèrent 
son  lit.  Cette  journée  fatale  frappa  vivement  l’imagination  popu- 


108 


GAULE  FRANKE. 


[600-602] 

Idire  : Frédegher  et  les  Gesta  racontent  que  des  météores  flam- 
boyants avaient  annoncé  à l’avance  cette  grande  extermination, 
et  que  l’ange  du  Seigneur  apparut  avec  son  glaive  de  feu  au- 
dessus  des  deux  armées.  LeroiChlother  s’enfuit  le  long  de  la  Seine, 
vers  Melun,  puis  de  Melun  à Paris,  puis  de  Paris  jusqu’à  la  forêt 
d’Arelaune  ou  de  Brotone,  pendant  que  les  vainqueurs  sacca- 
geaient cruellement  tout  le  pays  de  Seine  et  Loire  pour  punir  sa  dé- 
fection durant  la  guerre  précédente.  Les  deux  rois  ligués  eussent 
pu  anéantir  le  royaume  de  Neustrie  et  chasser  Clilo Hier  jusqu’au 
fond  des  marais  de  l’Escaut  et  de  la  Meuse  : ils  consentirent  à 
pactiser  avec  lui,  malgré  leur  aïeule;  mais  ce  fut  à de  dures  con- 
ditions. La  Neustrie  fut  de  nouveau  démembrée  : Paris  et  toute  la 
région  entre  Seine  et  Loire,  jusqu’à  l’Océan  et  aux  frontières  bre- 
tonnes, furent  cédés  au  royaume  orléanais-burgondien;  l’Austrasie 
eut  pour  sa  part  Soissons,  Meaux,  Senlis,  et  un  territoire  entre 
la  Seine,  l’Oise  et  la  mer,  que  Frédegher  appelle  le  duché  de  Den- 
ielin,  c’est-à-dire  le  duché  du  fils  de  Dent  [Dejitel-ing),  apparem- 
ment du  nom  d’un  cbeffrank  qui  avait  régi  cette  contrée.  Gblot- 
ber  ne  conserva,  outre  le  vieux  pays  salien  au  nord  de  la  Somme, 
que  douze  cantons  entre  la  Seine,  l’Oise  et  la  mer  Britannique  (la 
Manche).  Ce  fut  nn  beau  moment  pour  Brunehilde;  elle  dut  seu- 
lement regretter  que  la  mort  eût  soustrait  Frédegonde  à l’humi- 
liation de  son  fils  et  de  son  peuple.  La  victoire  de  Doromelle  fut 
subie  d’une  expédition  destinée  à ramener  la  Novempopulanie 
sous  la  domination  franke.  Selon  Frédegher,  les  deux  rois  vain- 
quirent les  iVascons,  leur  imposèrent  un  tribut  et  établirent  sur 
eux  un  duc.  Les  termes  mêmes  de  l’écrivain  frank  prouvent  que 
tes  Wascons  ne  furent  pas  refoulés  dans  leurs  montagnes,  et  qu’on 
ne  leur  demanda  que  de  reconnaître  par  un  tribut  la  suzeraineté 
des  rois  franks  (60*2).  » 

Brunehilde  triomphait;  mais  son  triomphe  n’était  pas  pur 
et  ne  devait  pas  être  durable.  Elle  avait  marié  l’aîné  de  ses 
petits-fils,  Théodehert  d’Austrasie,  à une  jeune  esclave  « qu’elle 
avait  achetée  à des  marchands»,  espérant  que  la  reconnaissance 
retiendrait  celle-ci  dans  ses  intérêts;  mais  la  jeune  Bilihilde  était 
bientôt , au  contraire , devenue  F ennemie  de  sa  bienfaitrice,  et 
s’était  faite  l’instrument  de  la  faction  des  leudes  auprès  du  sim- 


[602-604]  BRUNEHILDE  ET  SES  PETITS-FILS.  lüO 

pie  Théodebert,  qu’elle  éloignait  autant  qu’elle  pouvait  de  son 
aïeule.  Brunehilde,  afin  d’é^dter  que  pareille  chose  se  renouvelât 
en  Burgondie , ne  négligea  rien  pour  empêcher  son  autre  petit- 
fils  de  prendre  une  femme  légitime,  et  favorisa  tes  goûts  volages 
et  licencieux  de  Théoderik.  On  a exagéré  l’odieux  de  cette  con- 
duite en  prétendant  que  la  reine  voulait  énerver  et  hébéter  ce 
jeune  prince  par  un  précoce  libertinage;  elle  voulait  seulement 
ne  pas  avoir  de  rivale  de  crédit  auprès  de  lui.  Théoderik,  celui 
de  ses  petits-fils  avec  lequel  elle  vécut  et  quelle  gouverna  jusqu’à 
la  fin,  fut  précisément  le  seul  des  deux  qui  montra  de  la  force, 
du  courage  et  de  l’intelligence.  Le  développement  physique  pré- 
maturé, la  dangereuse  surexcitation  des  sens  qu’on  remarque 
chez  les  enfants  de  Brunehilde  (Théoderik  fut  père  à quatorze 
ans),  était  un  fait  général  dans  la  race  mérovingienne,  depuis 
qu’elle  s’était  enivrée  des  jouissances  de  la  civilisation  vaincue, 
et  présageait  l’épuisement  et  l’atonie  qui  ne  tardèrent  pas  à suivre 
cette  fureur  de  voluptés.  S’il  en  faut  croii’e  Frédegher,  Brune- 
hilde elle-même  oublia  dans  sa  vieillesse  la  réserve  et  la  dignité 
quelle  avait  toujours  montrées  dans  l’âge  où  les  faiblesses  du 
cœur  et  des  sens  sont  le  plus  excusables;  elle  avait  pour  amant  le 
Gallo-Romain  Protadius,  qu’elle  fit  nommer  patHce  du  pays  de 
Salins  (Scotingoriim)  et  de  la  région  à'outre-Jura^ , et  qu’elle  aspi- 
rait à investir  de  la  mairie  du  palais,  alors  occupée  par  un  sei- 
gneur appelé  Berthoald.  Afin  de  se  débarrasser  de  Berthoald,‘on 
l’envoya,  avec  une  simple  escorte  de  trois  cents  hommes  de 
guerre,  recueillir  les  revenus  du  fisc  dans  les  cités  et  les  cantons 
neustriens  cédés  à Théoderik,  le  long  de  la  Seine  jusqu’à  la  mer. 
Brunehilde  apparemment  était  informée  que  Chlother  s’apprêtait 
à rompre  la  paix  et  à tenter  de  recouvrer  ses  provinces.  En  effet, 
tandis  que  Berthoald  remplissait  sa  mission  en  toute  sécurité  et 
s’amusait  à chasser  au  bord  du  fieuve,  dans  la  forêt  d’Arelaune, 
le  maire  du  palais  de  Neustrie,  le  fameux  Landerik,  passa  la 
Seine  avec  un  corps  d’armée,  et  se  jeta  sur  ce  territoire  cédé  de- 
puis quatre  ans.  Berthoald  ne  dut  son  salut  qu’à  la  célérité  avec 

1.  Le  patricial  n’était  plus,  à ce  qu’il  paraît,  la  première  dignité  de  Burgondie: 
on  avait  créé  plusieurs  patrices;  on  les  confondait  avec  les  ducs,  et  on  les  subor- 
donnait au  maire  du  palais. 


110 


GAULE  FRANKE. 


[GO  i,  605] 

laquelle  il  gagna  Orléans.  L’armée  neiistrienne  fut  bientôt  au  pied 
des  murs  d’Orléans,  et , comme  Landerik  défiait  Bertlioald  et  le 
sommait  de  sortir  pour  combattre  : « Attends  un  peu,  répondit 
l’autre  du  haut  des  murailles,  nos  seigneurs  ne  tarderont  pas 
à en  venir  aux  mains,  à cause  de  ce  que  vous  faites  présentement; 
couvrons-nous  alors,  moi  et  toi,  de  vêtements  écarlates,  et  précé- 
dons tous  les  autres  au  combat;  c’est  là  qu’on  reconnaîtra  qui 
vaut  le  mieux  de  nous  deux  (9  octobre  604).  » 

Théoderik,  qui  était  alors  en  Burgondie,  convoqua  de  toutes 
parts  ses  fidèles,  invita  son  frère  Tbéodebert  à envahir  de  son 
côté  les  domaines  de  Chlother,  et  s’avança  rapidement  entre 
l’Yonne  et  la  Loire.  Landerik  se  replia  d’Orléans  sur  Étampes 
{Stampœ),  et  l’on  se  rencontra  devant  Étampes  le  jour  de  Noël. 
Chlother  n’y  était  pas  : il  faisait  face  aux  Austrasiens  sur  l’Oise  ; 
mais  son  fils,  le  petit  Mérowig,  représentait  la  race  royale  aux 
yeux  des  Saliens,  qui  attachaient  encore  une  sorte  de  superstition 
à la  présence  d’un  Mérovingien  dans  leurs  rangs.  Les  Franco- 
Burgondes  avaient  à franchir,  pour  joindre  l’ennemi,  une  étroite 
chaussée  qui  traversait  les  marais  formés  par  la  rivière  de  Juinne 
et  par  ses  affluents.  Bertlioald,  tout  vêtu  de  rouge,  passa  le  pre- 
mier à la  tête  de  l’avant-garde,  et  se  précipita  sur  les  Neustriens, 
appelant  Landerik  à grands  cris , et  n’attendant  pas  le  reste  de 
l’armée.  Landerik  ne  se  commit  point  aux  hasards  d’uncomhat 
singulier,  et  le  vaillant  maire  de  Burgondie  périt  accablé  par  le 
nombre.  « Il  ne  voulut  point  se  tirer  de  danger,  dit  Frédegher, 
parce  qu’il  savait  qu’on  avait  dessein  de  le  dépouiller  de  sa 
dignité  en  faveur  de  Protadius.»  Bertlioald  fut  vengé  par  ses 
compagnons  d’armes  : Landerik  fut  mis  en  fuite;  l’armée  neus- 
trienne  fut  complètement  défaite,  et  le  petit  Mérowig  fut  pris; 
on  eut  la  cruauté  de  mettre  à mort  cet  enfant.  Théoderik  entra 
victorieux  dans  Paris,  et  s’apprêta  à aller  charger  en  flanc  Chlot- 
her et  son  dernier  corps  d’armée,  qui  devaient  être  aux  prises  en 
ce  moment  avec  les  Austrasiens.  Le  fils  de  Frédegonde,  en  violant 
la  paix,  avait  donné  à ses  rivaux  le  droit  d’être  sans  pitié  ; le 
moindre  effort  des  Austrasiens  consommait  sa  perte.  Tout  à coup 
Brunehilde  et  Théoderik  reçurent  la  nouvelle  de  la  conclusion 
d’un  traité  de  paix  arrêté  dans  la  villa  de  Compiègne  [Compen- 


[G05,606]  BRUiNEHILDE  ET  SES  PETITS-FILS.  111 

diam),  entre  Chlother  et  Tliéodebert.  Le  faible  et  inepte  roi  d’Aiis- 
trasie  avait  été  entraîné  par  sa  femme  et  par  ses  leudes  à trahir 
la  cause  de  sa  maison  : la  ruine  de  Gblotber  eût  fait  Brune- 
bilde  trop  grande  au  gré  des  seigneurs  austrasiens. 

Rien  ne  saurait  exprimer  l’implacable  ressentiment  de  Brune- 
bilde,  qui  se  voyait  arracher  par  son  petit-fils  la  vengeance  de 
quarante  ans  d’injures  : sa  haine  changea  brusquement  d’objet, 
et  se  tourna  tout  entière  contre  un  enfant  qui  ne  méritait  que  la 
pitié  ; Brunebilde  n’eut  désormais  pour  but  que  la  perte  de  Tbéo- 
debert  et  la  réunion  de  toute  la  monarchie  franke  entre  les  mains 
de  Tbéoderik.  On  laissa  Gblotber  en  repos  dans  le  pays  au  nord 
de  la  Seine;  on  congédia  l’armée,, mais  avec  la  pensée  de  la  rap- 
peler promptement  sous  les  étendards,  et  l’on  éleva  Protadius  à 
la  niairie  du  palais  :1a  royauté  ressaisissait  la  disposition  de  cette 
haute  dignité.  La  promotion  du  nouveau  maire  fut  le  signal  des' 
mesures  monarchiques  les  plus  violentes.  Au  portrait  que  Pré- 
dégher  trace  de  cet  homme,  il  est  facile  de  reconnaître  que  ce 
n’était  pas  une  folle  passion  de  vieille  femme  qui  lui  avait  valu  la 
faveur  de  Brunebilde  : « il  était  d’un  génie  très  aiguisé,  dit  le 
chroniqueur,  et  habile  en  toutes  choses.»  Brunebilde  avait  vu  en 
lui  un  ministre  intelligent  et  intrépide,  et  ne  s’était  pas  trompée; 
mais  il  frappa  trop  vite  et  trop  fort  : « il  s’efforçait  d’abaisser 
tous  les  hommes  de  noble  race,  et  s’ingéniait  à enrichir  le  fisc  à 
leurs  dépens.  » Peut-être  chercha-t-il  à s’appuyer  sur  « ce  menu 
peuple  » qui  avait  quelquefois  défendu  Brunebilde  contre  les 
grands,  et  particulièrement  sur  les  Gallo-Romains;  mais  la  classe 
inférieure  des  hommes  libres  se  désaffectionnait  d’un  gouverne- 
ment qui  tendait  à restaurer  les  impôts  et  la  fiscalité  impériale, 
et  des  nuages  s’élevaient  peu  à peu  entre  le  clergé  et  Brunebilde, 
jadis  si  chère  aux  évêques  gaulois.  Gependant  l’administration  de 
Protadius  fut  couronnée  d’un  succès  apparent,  et  tout  sembla  se 
courber  sous  le  foug  monarchique.  Brunebilde  crut  alors  le  temps 
venu  d’agir  ; elle  excita  l’esprit  « fier  et  acerbe  » de  Tbéoderik,  et 
par  l’espoir  de  devenir  seul  roi  des  Franks,  et  par  maintes  pa- 
roles de  dédain  contre  le  roi  d’Austrasie  : « Pourquoi,  lui  répé- 
tait-elle, pourquoi  ne  retires-tu  pas  les  trésors  de  ton  père  et  son 
royaume  des  mains  de  Tliéodebert?  G’est  le  fils  d’une  courtisane, 


112 


GAULE  FRANKE.  ‘ 


[606] 

d’une  concubine  de  ton  père  ; il  est  né  dans  l’adultère  et  ne  doit 
point  être  ton  égal.  Ce  n’est  pas  même  ton  frère  ; ce  n’est  pas  le 
fils  de  Hildebert,  mais  de  cette  courtisane  et  d’un  jardinier.  » 

Théoderik,  après  quelque  hésitation,  publia  son  ban  de  guerre 
et  entra  hostilement  sur  les  terres  d’Austrasie;  Tbéodebert  vint 
à sa  rencontre,  « au  lieu  dit  Kiersi  » [Caraciacum],  sur  l’Oise,  à 
quelques  lieues  au  nord  de  Soissons  et  de  Gompiègne.  Quand  les 
armées  furent  en  présence,  les  leudes  franco -burgondiens  com- 
mencèrent à exhorter  leur  roi  à la  paix  ; Protadius  seul  pressait 
Théoderik  de  donner  le  signal  du  combat.  Tout  à coup  une  ré- 
volte générale  éclate  : « Mieux  vaut  qu’un  seul  homme  meure, 
crie-t-on  de  toutes  parts,  que  de  mettre  toute  une  armée  en  péril!» 
Protadius,  ignorant  tout  ce  qui  se  passait,  jouait  tranquillement 
<»  aux  échecs  » {ad  tahulam]^  dans  la  tente  du  roi,  avec  le  premier 
médecin  de  Théoderik  : le  roi  était  sorti  ; les  leudes  le  retiennent 
de  force  pour  l’empêcher  de  porter  secours  à son  maire.  Théo- 
derik dépêche  alors  ünkilen,  un  de  ses  officiers,  pour  défendre 
aux  soldats  de  commettre  aucune  violence  contre  Protadius  : 
Unkilen  crie,  tout  au  contraire,  que  le  roi  ordonne  de  tuer  le  maire 
du  palaiis.  On  se  précipite  sur  la  tente  royale,  on  la  déchire  à 
grands  coups  d’épée,  on  égorge  Protadius,  et  l’on  contraint  Théo- 
derik à conclure  immédiatement  la  paix  avec  son  frère. 

Ainsi,  toutes  les  fois  que  Brunehilde  croyait  atteindre  la  réali- 
sation de  ses  projets,  une  catastrophe  nouvelle  la  rejetait  violem- 
ment loin  du  but  ; c’était  rouler,  comme  le  damné  de  la  fable,  un 
rocher  qui  lui  retombait  éternellement  sur  la  tête.  Elle  ne  se  dé- 
couragea pas;  elle  plia  sous  la  nécessité  du  moment,  et  poussa  à 
la  mairie  du  palais,  au  lieu  du  superbe  Protadius,  un  autre  Ro- 
main nommé  Glaudins,  personnage  4’hiimeur  douce  et  conciliante, 
d’esprit  cultivé,  patient,  prudent  et  fidèle;  mais  elle  n’abandonna 
aucun  de  ses  plans,  et  travailla  bientôt  à se  venger  en  détail  des 
chefs  qui  avaient  excité  l’émeute  contre  Protadius.  Le  traître 
Unkilen  eut  le  pied  coupé  et  fut  dépouillé  de  ses  biens  ; le  patrice 
Wolf  fut  tué,  et  remplacé  dans  son  office  par  un  Romain  dévoué 
à la  reine.  G’est  surtout  vers  l’Austrasie  que  continuaient  à se 
tourner  les  regards  de  Brunehilde  ; sa  passion  contre  Théodebert 
était  si  vive  qu’elle  lui  fit  applaudir  à un  rapprochement  avec  le 


113 


[606,6071  BRU^EHILDE  ET  SES  PETITS-FILS. 

roi  de  Neustrie  ; Glilother  tint  sur  les  fonts  de  baptême  un  fils  de 
Tliéoderik,  en  gage  de  réconciliation.  Théoderik  lui-même,  néan- 
moins, n’était  pas  toujours  aussi  gouvernable  que  le  souliaitait 
son  aïeule  : sans  doute  à l’instigation  de  quelque  évêque  ou  de 
quelque  pieux  moine,  il  s’était  décidé  à prendre  une  femme  légi- 
time, et  avait  dépêché  en  Espagne,  pour  demander  au  roi  Witterik 
sa  fille  Ermenberglie,  avec  promesse  de  ne  jamais  la  répudier.  On 
amena  la  princesse  gotbe  à Chalon-sur-Saône  ; mais,  soit  qu’elle 
manquât  d’intelligence  ou  de  beauté,  Brunebilde  trouva  moyen 
d’en  dégoûter  son  petit-fils  à la  première  entrevue.  Théoderik  ne 
la  « connut  » point,  et  la  renvoya,  au  bout  d’un  an,  sans  lui  rendre 
les  trésors  qu’elle  avait  apportés.  Le  roi  des  Gotbs,  animé  d’une 
juste  colère,  noua  une  fedoutable  coalition  avec  les  rois  de  Neus- 
trie, d’Austrasie  et  de  Lombardie  [Lcmgohardia),  ainsi  qu’on  nom- 
mait l’ancienne  Gaule  Cisalpine  depuis  qu’elle  était  occupée  par 
les  Langobards  : tous  les  ennemis  de  Brunebilde  se  donnèrent  la 
main  contre  elle  ; cependant  cet  orage  se  dissipa  sans  effet,  peut- 
être  à cause  de  la  prompte  mort  du  roi  des  Gotlis.  Brunebilde  pa- 
raissait plus  puissante  que  jamais  : elle  eût  dû  éviter  les  guerres 
et  tous  les  grands  rassemblements  d’hommes  plutôt  que  de  les 
provoquer,  car  elle  n’était  vraiment  forte  que  durant  la  paix,  qui 
dispersait  les  leiides  dans  leurs  agrestes  habitations  et  leur 
rendait  toute  action  collective  difficile  ; mais  ses  passions  lui 
dérobaient  souvent  la  connaissance  de  ses  vrais  intérêts.  Elle  se 
dépopularisait  toujours  davantage.  L’évêque  de  Vienne  Désidé- 
rius,  fameux  par  sa  sainteté,  ayant  voulu  s’immiscer  dans  la  con- 
duite de  Théoderik  et  l’exhorter  à quitter  « ses  fornications, 
parce  qu’il  vaut  mieux  se  marier  que  brûler  et  qu’il  convient 
que  chaque  homme  ait  sa  femme,  et  chaque  femme  son  mari  », 
Brunehilde,  excitée  par  Arédius,  évêque  de  Lyon,  très  jaloux  de 
la  renommée  de  son  collègue,  fit  assommer  le  saint  homme  à 
coups  de  pierres  (607)  : l’Église  l’honore  comme  martyr  sous  le 
nom  de  saint  Didier.  Le  sort  de  Désidérius  n’effraya  pas  un  autre 
saint  bien  plus  célèbre,  et  Brunehilde,  longtemps  liée  d’amitié 
avec  les  meilleurs  d’entre  les  prélats  gaulois  et  de  correspondance 
avec  les  pontifes  romains,  se  trouva  en  lutte  ouverte  avec  la  plus 
grande  puissance  morale  du  temps. 

11. 


8 


114 


GAULE  FRANKE. 


[590-610] 

Pendant  que  la  guerre  de  Frédegonde  et  de  Bruneliilde  abou- 
tissait à n’être  plus  que  la  guerre  entre  la  dépravation  barbare 
et  la  dépravation  civilisée  ; que  le  clergé  se  dégradait  comme  les 
laïques;  que  les  moines,  cette  réserve  de  l’Église,  étaient  sub- 
mergés à leur  tour  par  le  désordre  et  l’ignorance  ‘ ; que  la  règle 
importée  d’Italie  par  les  disciples  de  saint  Benoît  semblait,  dans 
la  lenteur  de  ses  progrès,  impuissante  à régénérer  l’Église  de 
Gaule,  une  tentative  éclatante  de  régénération  partit  d’un  autre 
point  de  l’horizon.  Le  monde  celtique,  si  durement  foulé,  en- 
vahi, transformé  depuis  six  ou  sept  cents  ans,  avait  gardé  une 
réserve  inviolée.  Son  génie  se  réveille  au  fond  de  Vile  d' Occident, 
de  celte  Érin  où  n’ont  jamais  pénétré  les  aigles  voyageuses  de 
Rome,  mais  où  le  christianisme  s’est  établi  au  cinquième  siècle 
sans  martyrs,  sans  réaction,  sans  autres  combats  que  ceux  de  la 
parole,  où  un  conquérant  pacifique,  saint  Patrice,  Écossais  in- 
struit en  Gaule,  sans  autre  arme  que  le  principe  d’ammur  et  de 
charité  auquel  la  loi  druidique  ne  donnait  pas  satisfaction,  a fait 
passer  du  druidisme  à l’Évangile  les  fougueux  héros  de  la  «bran- 
che rouge  2».  Conversion  imparfaite,  sans  doute  : le  christianisme, 
pas  plus  que  le  druidisme,  ne  réussit  à constituer  une  société 
bien  ordonnée  chez  ces  , tumultueuses  et  mobiles  tribus  que  l’es- 
prit politique  de  Rome  n’a  pas  dressées  à la  discipline.  Mais, 
parmi  la  barbarie  guerrière  des  clans  d’Irlande  et  d’Écosse,  l’É- 
glise gaélique  prend  toutefois  un  magnifique  essor  au  sixième 
'siècle,  et  les  grands  monastères,  ou,  pour  mieux  dire,  les  villes 
saintes  des  cw/tZees  ou  religieux  celtiques  ^ sont  des  oasis  de  lu- 

1.  Les  écoles  de  Lérins,  de  Saint-Victor,  de  Marmoutier,  etc.  étaient  en  pleine 
décadence. 

2.  Les  débats  de  saint  Patrice  et  d'Oisin  (Ossian),  dans  les  vieilles  poésies  ir- 
landaises, personnifient  d'une  manière  originale' l’époque  de  transition. — Saint 
Patrice  était  sorti  de  la  grandé  pépinière  de  Lérins. 

3.  Cul-Dee,  solitaire  de  Dieu.  Ceux  qui  étaient  mariés  n’étaient  pas  obligés  de 
quitter  leurs  femmes  et  leurs  enfants,  qui  avaient  part  dans  les  dons  faits  à l’au- 
tel.— Low,  History  of  Scotland,  p.  318.  Chez  les  Gaëls  d’Irlande  et  d’Ecosse, 
comme  chez  les  Kimris  des  deux  Bretagnes,  les  hommes  mariés  qu’on  ordonnait 
prêtres  ne  se  séparaient  pas  non  plus  de  leurs  femmes.  Ce  point  est'reconnu  par 
M.  Ozanam,  dans  ses  consciencieuses  Éludes  Germaniques^  t.  II,  p.  100.  Il  r 
avait  h la  fois  moins!  d’ascétisme  que  dans  les  autres  Églises,  et  des  mœurs  extrê- 
mement pures.  — La  plus  illustre  des  villes  des  culdées  était  dans  une  petite  île 
des  Hébrides,  Jona  ou  Icolm-Kill,  autrefois  appelée  l’île  de  Hu  et  probablement 
le  siège  d’un  grand  collège  druidique. 


S4INT  COLOMBAN. 


115 


[590-610] 


mière  où  s’unissent  la  charité  chrétienne  et  la  science  druidique. 
Les  études  hébraïques,  grecques  et  latines  y sont  pleinement 
épanouies  : ces  hardes  chrétiens  sympathisent  surtout  avec  le 
génie  grec,  qu’ils  embrassent  par-dessus  le  monde  latin,  et  leur 
sympathie  ne  distingue  pas  entre  la  Grèce  homérique  et  la 
Grèce  des  Pères  et  des  conciles,  La  supériorité  morale  et  scien- 
tifique de  cette  jeune  Église  sur  la  Gaule  du  continent  est  im- 
mense. 

Cette  Gaule  libre  vient  au  secours  de  la  Gaule  asservie,  contre 
la  corruption  romaine  et  la  brutalité  teutonique.  Dans  les  der- 
nières années  du  sixième  siècle,  un  homme  jeune  encore,  beau, 
éloquent,  inspiré,  débarque  dans  la  Gaule  franke  à la  tête  de 
douze  culdées  du  grand  monastère  de  Bangor  enUltonie  et  par- 
court tout  le  pays  en  prêchant  et  en  donnant  les  exemples  comme 
les  préceptes  d’une  si  haute  vertu  chrétienne,  que  l’admiration 
populaire  attache  bientôt  des  miracles  à chacun  de  ses  pas.  Le 
vieux  roi  Gonthramn  fait  des  offres  splendides  à Colomban  ^et  à 
ses  moines  Mherniens  pour  les  retenir  auprès  de  lui.  Colomban 
n’accepte  que  la  permission  de  se  choisir  une  retraite  dans  un 
des  cantons  les  plus  sauvages  des  Vosges,  afin  d’y  vivre,  avec  ses 
compagnons,  du  travail  de  leurs  mains.  Bientôt  on  raconte  que 
les  ours  s’éloignent  à son  commandement,  que  les  oiseaux  du 
ciel  voltigent  sur  sa  tête,  que  les  écureuils  descendent  du  haut 
des  chênes  pour  se  poser  sur  sa  main.  Les  légendes  celtiques, 
toujours  remplies  de  la  communion  mystique  de  l’homme  avec 
la  nature,  renaissent  de  toutes  parts  autour  de  ce  barde  chrétien. 
Son  ascétisme,  qui  dépasse  de  beaucoup  l’esprit  général  du  chris- 
tianisme gaélique,  l’idéal  de  pureté  surhumaine  qu’il  propose,  par 
l’exagération  même  de  sa  hauteur,  produit  une  réaction  extra- 
ordinaire sur  les  âmes.  Les  disciples  affluent  en  si  grand  nombre, 
qu’il  lui  faut  bâtir  successivement  trois  monastères  dans  la  mon- 
tagne, Anegrai,  Luxeuil  {Luxovium,  Luxeu)  et  Fontaines. 

A partir  de  590,  durant  vingt  ans,  sa  renommée  ne  cesse  de 
croître.  Les  peuples  le  révèrent  comme  un  nouvel  apôtre  : les 
grands  lui  envoient  leurs  enfants  à instruire  ; mais  les  évêques 


1.  Les  culdées  se  groupaient  douze  par  douze  sous  un  abbé  élu,  sans  doute  en 
mémoire  des  douze  apôtres. 


116 


GAULE  FRANKE. 


[607-6 10 1 

dégénérés  de  la  Gaule  le  jalousent  et  lui  cherchent  querelle  sur 
les  rites  particuliers  qu’il  a apportés  de  sa  patrie  S et  son  zèle 
pour  les  bonnes  mœurs  finit  par  le  mettre  en  guerre  ouverte  avec 
la  cour  de  Burgondie.  Il  avait  souvent  pressé  le  jeune  roi  Théœ 
derik  de  quitter  ses  déportements  pour  « les  douceurs  d’un  ma- 
riage légitime,  » et  Brunehilde  voyait  son  intervention  de  fort 
mauvais  œil.  Un  jour,  saint  Colomban  vint  trouver  la  reine  à la 
villa  de  Brocarîaca  (Bourcheresse),  entre  Chalon  et  Autun  ; elle 
appela  les  enfants  que  Théoderik  avait  eus  de  diverses  concu- 
bines, et  les  amena  au  saint.  «Voici  les  fils  du  roi,  dit-elle,  for- 
tifie-les  de  ta  bénédiction  î — Je  ne  le  ferai  point,  répondit-il,  et 
sache  que  ces  enfants  ne  posséderont  jamais  le  sceptre  royal, 
parce  qu’ils  sont  sortis  des  lieux  de  prostitution  ! » Brunehilde, 
irritée,  commanda  à tous  les  hommes  du  roi  de  cesser  tous  rap- 
ports avec  le  triple  monastère  de  Colomban.  Le  saint  se  rendit* 
en  personne  à la  cour  pour  s’en  plaindre,  et,  le  roi  lui  envoyant 
des  mets  et  des  vins  de  sa  table,  il  les  rejeta  « avec  abomination». 

« Le  Très-Haut,  s’écria-t-il,  réprouve  les  dons  des  impies  » ; puis  il 
écrivit  à Théoderik  « des  lettres  pleines  de  coups  » (jilems  verbe^ 
ribv.s),  suivant  l’énergique  expression  du  légendaire,  et  le  menaça 
d’excommunication.  Colomban  aspirait  au  sort  de  Désidérius; 
mais  il  n’atteignit  pas  l’objet  de  ses  vœux  : le  jeune  roi  déclara 
« qu’il  n’aurait  pas  la  folie  de  donner  à l’abbé  la  couronne  du 
martyre»,  et  qu’on  le  renverrait  seulement  d’où  il  était  venu.  On 
tira  donc  Colomban  de  son  désert  et  on  le  conduisit  le  long  de  la 
Loire  jusqu’à  Nantes,  où  on  l’embarqua  pour  l’Irlande;  mais,  le 
vaisseau  ayant  été  repoussé  par  les  vents  vers  le  port,  les  officiers 
de  Théoderik  craignirent  da  s’opposer  à la  volonté  du  ciel,  et 
laissèrent  à Colomban  la  liberté  d’aller  où  il  voudrait,  pourvu 
qu’il  sortît  des  terres  de  leur  roi.  Colomban  se  retira  dans  le 
royaume  de  Cblother,  qui  le  reçut  avec  allégresse.  Les  rôles  étaient 
changés  : le  fils  de  la  sorcière  Frédegonde  devenait  à son  tour  le 
protecteur  des  saints  persécutés  par  Brunehilde,  et  Colomban 
avait  prédit  partout  sur  sa  route  que  le  royaume  des  Franks  serait 
sous  peu  transféré  tout  entier  au  roi  de  Neustrie. 

' 1.  La  différence  la  plus  notable  con.ernait  l’époque  de  la  célébration  de  la 
Pâque. 


SAINT  COLOMBAN. 


U7 


I610J 


Sur  ces  entrefaites,  arrivèrent  en  môme  temps  à la  petite  cour 
de  Chlotlier  des  ambassadeurs  des  rois  d’Austrasie  et  de  Burgondie, 
qui  réclamaient  son  alliance  l’un  contre  l’autre.  Chlotlier,  s’il  en 
faut  croire  la  légende  de  saint  Golomban,  consulta  le  saint  abbé, 
qui  lui  prescrivit  de  demeurer  neutre,  « parce  que  les  royaumes 
des  deux  rois  devaient  tomber  en  son  pouvoir  avant  trois  ans  » ; 
puis  Golomban,  refusant  de  se  fixer  en  Neustrie  et  ambitionnant 
la  conversion  des  païens  après  avoir  prêché  la  réforme  aux  chré- 
tiens, passa  en  Austrasie,  où  il  fut  bien  accueilli  par  le  roi  Théo- 
debert  ; il  se  rendit  dans  l’Helvétie  orientale  (Zurich,  Zug),  etc., 
habitée  par  des  Allemans  qui  adoraient  encore  le  dieu  Woden  et 
son  fils  Donar,  et  séjourna  quelque  temps  à Bregenz,  renversant 
les  idoles,  évangélisant  les  Germains  païens,  tandis  que  la  Gaule 
était  déchirée  par  les  furieuses  discordes  des  Frariks. 

(610-612)  Une  question  de  frontières  était  le  sujet  de  la  nouvelle 
rupture  des  rois  d’Austrasie  et  de  Burgondie,  et,  cette  fois,  Théo- 
derik  n’avait  point  été  l’agresseur.  La  séparation  de  l’Alsace  [Eli- 
satia,  Alesaciones)  d’avec  l’Austrasie,  lors  du  partage  de  596,  avait 
laissé  des  germes  de  mécontentement  national  parmi  les  Austra- 
siens  : ils  poussèrent  leur  roi  à envahir  cette  province  sans  décla- 
ration de  guerre.  Théoderik,  chose  assez  remarquable,  recourut 
aux  négociations  plutôt  qu’aux  armes,  et  un  mal  fut  assigné.>à 
Saloïssa  (Selz)  en  Alsace,  « pour  terminer  le  débat  par  le  jugement 
des  Franks  ».  Théoderik  se  rendit  pacifiquement  au  mal,  accom- 
pagné de  dix  mille  guerriem;  Théodebert  vint  avec  toutes  les  forces 
de  l’Austrasie,  et  enveloppa  de  ses  nombreux  bataillons  le  cortège 
de  son  frère.  Théoderik  ne  se  tira  de  ce  mauvais  pas  qu’en  cédant 
aux  Austrasiens  l’Alsace,  le  Sundgaw  (Belfort,  Altkirch,  Ferette), 
le  Thurgaw  (Thurgovie)  et  la  Ghampagne  troyenne.  Les  Allemans 
de  l’Helvétie  septentrionale  et  orientale  ne  furent  pas  encore  sa- 
tisfaits de  cette  concession  : peu  après  la-  séparation  du  mal,  ils 
se  jetèrent  sur  l’Helvétie  gallo-burgondienne,  qu’on  appelait  le 
pays  d’Avenches,  taillèrent  en  pièces  les  milices  de  la  contrée,  et 
saccagèrent  horriblement  tout  le  pays  entre  les  lacs  de  Neufchàtel 
et  de  Genève,  jusqu’au  Jura.  G’ était  dans  toute  la  monarchie  aus- 
trasienne  comme  une  explosion  d’emportement  et  de  violence 
sauvage  qui  enivrait  jusqu’au  faible  Théodebert  : il  fit  mourir  sa 


GAULE  FRANPCE. 


118 


[6il,  G12J 


reine  Bilihilde,  qui  avait  eu  sur  lui  tant  d’empire,  pour  épouser 
une  autre  femme. 

Le  roi  de  Burgondie  ne  respirait  que  vengeance,  et  n’avait  plus 
besoin  des  exhortations  de  son  aïeule  pour  conjurer  la  perte  de 
Théodebert,  Il  dépêcha  une  seconde  ambassade  vers  Ghlother 
pour  lui  promettre  le  duché  de  Bentelin  comme  part  dans  la  dé- 
pouille du  roi  d’Austrasie,  à la  seule  condition  qu’il  gardât  la 
neutralité.  Ghlother  s’empressa  d’accepter.  D’immenses  prépara- 
tifs furent  faits  dans  tous  les  pays  soumis  à Théoderik.  Des  bou- 
ches du  Rhône  à celles  de  la  Loire  et  de  la  Seine,  de  la  Gironde 
aux  chaînes  du  Jura,  les  Franks  neustriens  et  les  Burgondes,  en- 
traînant avec  eux  des  bandes  innombrables  de  Gallo-Romains, 
se  dirigèrent -vers  Langres,  où  l’armée  fut  réunie  dans  le  courant 
de  mai  612.  Théoderik  se  porta  sur  Toul  par  Andelot.  L’armée 
austrasienne  l’attendait  dans  la  plaine  de  Toul.  Les  entreprises 
des  Austrasiens  et  des  Allemans  avaient  excité  une  grande  irrita- 
tion parmi  les  masses  gallo-neustriennes  et  gallo-burgondiennes, 
et  les  scènes  de  Kiersi  ne  se  renouvelèrent  pas  : Théoderik  fut  se- 
condé avec  ardeur  par  ses  guerriers  ; « une  multitude  de  vaillants 
hommes  tombèrent  du  côté  de  Théodebert»,  et  les  Austrasiens 
furent  mis  en  pleine  déroute.  Théodebert  se  sauva  de  Toul  à Metz, 
traversa  sans  s’arrêter  les  montaghes  du  pays  de  Trêves,  et  ne  fit 
halte  qu’à  Gologne,  où  il  rallia  les  débris  de  son  armée  et  les 
grossit  des  contingents  envoyés  par  les  Saxons,  les  Thuringiens  et 
tous  les  vassaux  germains  d’outre-Rhin.  Théoderik  avait  suivi  les 
vaincus  l’épée  dans  les  reins;  il  déboucha  bientôt  de  la  forêt  des 
Ardennes  dans  les  fameux  champs  de  Tolbiac.  Les  Austrasiens, 
ranimés  par  les  puissants  renforts  des  païens  de  Germanie,  et 
brûlant  de  venger  leur  affront,  marchèrent  au-devant  des  Franco- 
Burgondes,  et  la  bataille  s’engagea  dans  les  lieux  mêmes  où  le 
grand  Ghlodowig,  cent  quinze  ans  auparavant,  avait  fondé  par  la 
victoire  la  monarchie  chrétienne  des  Franks.  On  combattit  de  part 
et  d’autre  avec  une  rage  inexprimable  : on  s’égorgeait,  on  s’étouf- 
fait par  milliers  sans  gagner  ni  perdre  un  pouce  de  terrain;  à 
mesure  que  les  guerriers  des  premiers  rangs  étaient  abattus,  ceux 
qui  étaient  derrière  bouchaient  aussitôt  la  trouée.  Les  combat- 
tants se  pressaient  tellement,  que  « les  morts,  dit  Frédegher, 


reio)  BRUNEHILDE  ET  SES  PETITS-FILS.  119 

n’avaient  pas  de  place  pour  tomber,  et  restaient  debout,  serrés 
les  uns  contre  les  autres,  comme  s’ils  eussent  été  encore  vivants.  » 
Ainsi  que  dans  l’autre  journée  de  Tolbiac,  les  Teutons  de  la  Gaule 
remportèrent  sur  ceux  d’outre-Rbin.  « Le  Seigneur  marchait  de- 
vant Tbéoderik,  qui  vainquit  derechef  Théodebert,  et  l’armée 
d’Austrasie,  livrée  au  tranchant  du  glaive,  couvrit  de  ses  morts 
la  face  de  la  terre  depuis  Tolbiac  jusqu’à  Cologne.  Le  soir  même, 
le  roi  des  Burgondes  entra  dans  Cologne,  et  y prit  possession  de 
tous  les  trésors  de  Théodebert.  Tbéoderik  dépêcha  outre-Rhin, 
sur  la  trace  de  Théodebert,  son  chambellan  Berther,  qui  atteignit 
Théodebert  tandis  qu’il  fuyait  avec  un  petit  nombre  de  compa- 
gnons, le  ramena  à Cologne,  et  le  présenta,  dépouillé  des  vête- 
ments royaux,  au  roi  Tbéoderik.  » Le  malbenreux  roi  d’Austrasie 
fut  envoyé,  chargé  de  fers,  à Chalon-sur-Saône  : il  avait  un  fils  en 
bas  âge  ; sur  l’ordre  de  Tbéoderik,  un  soldat  prit  cet  enfant  par  les 
pieds,  et  lui  brisa  la  tête  contre  une  pierre.  Brunehilde  fit  tondre, 
puis  mettre  à mort  le  roi  détrôné,  « le  fils  de  jardinier  » qu’elle 
avait  renié  pour  son  petit-fils. 

Brunehilde,  transportée  d’une  farouche  allégresse,  était  ac- 
courue s’installer  triomphalement  dans  Metz,  cette  capitale  de 
l’Austrasie,  d’où  elle  s’était  vue  chassée  outrageusement  il  y avait 
treize  années.  Ses  ennemis  étaient  morts,  dispersés  ou  frappés  de 
stupéfaction  : la  Gaule  et  la  Germanie  courbaient  la  tête  devant 
elle  et  devant  le  superbe  jeune  homme  à qui  elle  avait  commu- 
niqué ses  passions  et  son  génie.  Il  ne  restait  plus  qu’à  faire  dis- 
paraître le  petit  royaume  de  Chlother  pour  consommer  l’unité 
de  l’Empire  frank,  et  Tbéoderik  s’y  préparait.  A la  nouvelle  des 
désastres  de  l’Austrasie,  Chlother,  suivant  ses  conventions  avec  le 
roi  des  Burgondes,  avait  réuni  sans  résistance  à ses  domaines  le 
duché  de  Bentelin,  qui  comprenait  vraisemblablement,  en  tout 
ou  en  partie,  le  Vexin,  le  Beauvaisis  et  le  pays  de  Caux.  Tbéoderik 
signifia  par  ambassadeurs  au  roi  de  Neustrie  « qu’il  eût  à se  re- 
tirer dudit  duché;  qu’autrement  lui,  Tbéoderik,  couvrirait  de  ses 
armées  tout  le  royaume  de  Chlother  ».  Le  roi  de  Neustrie  refusa, 
et  se  disposa  hardiment  à soutenir  le  choc  de  forces  dix  fois  su- 
périeures aux  siennes  : Chlother  connaissait  les  éléments  de  dis- 
corde qui  fermentaient  dans  les  masses  que  Tbéoderik  voulait 


120 


GAULE  FRANKE. 


[613] 

précipiter  sur  lui,  et  comptait  plus,  pour  aiusi  dire,  sur  ses  enne- 
mis que  sur  ses  fidèles.  Frédegher  semble  donnera  entendre  que 
Théoderik  était  trahi  par  les  ambassadeurs  mêmes  qu’il  avait  en- 
voyés à Chlother. 

(613)  Quoi  qu’il  en  soit,  au  printemps^de  613,  les  légions  austro- 
burgondiennes  s’ébranlaient  de  toutes  parts,  et  n’attendaient  plus 
que  leur  roi  pour  franchir  l’Oise  et  la  Seine;  mais  Théoderik  ne 
vint  pas  les  rejoindre,  et  Chlother  reçut,  sur  ces  entrefaites,  une 
nouvelle  bien  inespérée  : Théoderik  avait  été  attaqué  de  la  dys- 
senterie  à Metz  et  emporté  en  peu  de  jours  par  la  maladie.  Cette 
mort  fut  suivie  d’une  révolution  inouïe  même  dans  ce  siècle  de 
révolutions  incessantes.  Aussitôt  qu’on  sut  que  le  roi  n’existait 
plus,  l’armée  d’invasion  se  dissipa  entièrement,  chacun  repre- 
nant la  route  de  ses  foyers.  Théoderik,  mort  à vingt-six  ans 
comme  son  père,  laissait  quatre  fils,  dont  le  plus  âgé,  Sighebert, 
avait  près  de  onze  ans.  Brunehilde  s’apprêta  à faire  élever  Sighe- 
bert sur  le  bouclier,  soit  qu’elle  le  jugeât  seul  en  âge  d’être  pro- 
clamé roi,  soit  qu’elle  eût,  ce  qui  est  très  probable,  l’audacieux 
projet  de  briser  les  coutumes  nationales  par  l’exclusion  des  puînés 
et  l’établissement  de  l’unité  monarcbique.  Mais,  avant  que  la  cé- 
rémonie eût  pu  avoir  lieu,  Brunehilde  apprit  que  Chlother,  sai- 
sissant brusquement  l’offensive,  avait  passé  l’Escaut,  qu’il  était 
sur  la  Meuse,  qu’il  marchait  vers  le  Rhin.  Peppin  [Pippinus],  puis- 
sant chef  austrasien  du  pays  de  Hasbain  ^ (partie  de  la  Tongrie  ou 
pays  liégeois),  Arnulf,  grand  seigneur  du  pays  de  Metz,  et  beau- 
coup de  leudes,  s’étaient  déclarés  pour  Chlofner.  Brunehilde,  ne 
voyant  ou  ne  soupçonnant  autour  d’elle  qu’embûches  et  trahi- 
sons, se  retira  précipitamment  de  Metz  à AVorms  avec  les  petits 
princes,  et  envoya  sommer  Chlother  « de  sortir  du  royaume  que 
Théoderik  avait  laissé  à ses  fils  ».  Chlother,  qui  avait  poussé  jus- 
qu’à Andernach,  non  loin  de  Coblentz.  répondit  qu’il  était  prêt  à 
soumettre  sa  cause  au  mâl  général  de  la  nation  franke.  Brunehilde 
savait  trop  ce  que  lui  réserverait  cet  arbitrage  pour  y souscrire  ; 

1.  Hist.  des  Gaules  et  de  la  France,  t.  III,  p.  603.  Les  historiens  le  surnomment 
Peppin  de  Landen,  parce  qu’il  fui  enseveli  dans  sa  villa  de  Landen,  sur  les  con- 
fins du  Hasbain  [Haspen-gaw)  et  du  Brabant.  L’alliance  des  deux  familles  de  Pep- 
pin et  d’ Arnulf  enfanta  la  grande  race  des  Carolingiens,  improprement  appelés 
Carloviiigiens. 


[613]  CHUTE  DE  BRUNEHILDE.  12L 

elle  ne  pouvait  douter  qu’une  telle  assemblée  ne  fût  dominée  par 
les  leudes,  ses  mortels  ennemis:  elle  tâcha  donc  de  s’appuyer 
sur  les  peuples  de  la  Germanie  intérieure,  qu’elle  supposait  étran- 
gers aux  intrigues  et  aux  ressentiments  des  leudes  franks  ou  des 
tarons  de  Burgondie. 

Les  Germains  ne  répondirent  point  à son  appel.  Elle  s’était 
rendue  de  Worms  en  Burgondie,  et  avait  expédié  des  messagers 
dans  toute  l’Austrasie  et  la  Burgondie  pour  inviter  les  populations 
à s’armer  contre  Ghlotlier  ; c’était  emboucher  elle-meme  la  trom- 
pette qui  appelait  ses  ennemis  de  tous  les  points  de  l’horizon.  Le 
maire  Warnaher,  successeur  de  Claudius,  les  principaux  ducs  et 
presque  tous  les  f cirons  de  Burgondie,  « tant  les  évêques  que  les 
autres  leudes  »,  dit  Frédegher,  étaient  conjurés  contre  elle.  Quant 
aux  leudes  austrasiens,  la  moitié  d’entre  eux  étaient  déjà  au  camp 
de  Chlother,  probablement  avec  tous  les  hommes  d’entre  Seine 
et  Loire;  le  reste  des  Austrasiens  rejoignit  les  Gallo-Burgondes, 
qui,  sous  le  petit  roi  Sighebert,  se  dirigeaient  vers  la  Champagne. 
Quand  les  deux  armées  se  trouvèrent  en  présence  aux  bords  de 
l’Aisne,  les  chefs  burgondiens  donnèrent  le  signal,  non  point  du 
combat,  mais  de  la  retraite,  et,  tournant  le  dos,  reprirent  le  che- 
min de  leur  pays.  Chlother  les  suivit  à peu  de  distance,  à travers 
toute  la  Gaule  centrale,  depuis  l’Aisne  jusqu’à  la  Saône.  Toutes 
les  villes  ouvraient  leurs  portes  aux  hommes  de  Chlother;  il  n’y 
eut  de  résistance  qu’à  Sens,  où  l’évêque  Lupus,  fidèle  à Brune- 
hilde,  « sonna  la  cloche  » pour  appeler  le  peuple  aux  armes  L 
Les  armées  continuèrent  leur  marche.  Arrivés  au  cœur  de  la  Bur- 
gondie, les  conjurés  levèrent  le  masque,  proclamèrent  Chlother 
roi  de  tous  les  Franks,  et  lui  livrèrent  trois  des  fils  de  Théoderik. 
Chlother  en  fit  égorger  deux;  il  eut  compassion  du  troisième, 
a parce  qu’il  l’avait  reçu  au  sortir  de  la  sainte  piscine  du  bap- 
tême »,  et  il  l’envoya  en  Neustrie,  où  cet  enfant  vécut  et  mourut 
dans  l’obscurité.  Le  quatrième  s’enfuit  et  ne  reparut  jamais. 

Le  triomphe  de  Chlother,  ou  plutôt  de  l’aristocratie  barbare 
dont  il  était  l’instrument,  fut  bientôt  complété  par  la  prise  de 

1.  «C’est  la  première  fois,  observe  Fleuri,  que  je  trouve  les  cloches».  Hisi. 
ecclésiastique,  t.  VIII,  p.  244,  in-12,  1740.  L’usage  des  clochettes  était  fort  an- 
cien; mais  la  grosse  cloche  suspendue  dans  une  tour  était  une  innovation  récente. 


122 


GAULE  FRANKE. 


[613] 

Brunehilde.  La  vieille  reine,  atterrée  par  cet  épouvantable  écrou- 
lement de  sa  fortune  et  de  sa  race,  s’était  jetée  dans  les  gorges 
du  Jura,  sans  savoir  à quelle  région  elle  irait  demander  un  asile; 
les  grands  de  Burgondie  envoyèrent  à sa  poursuite  le  connétable 
Herpe,  qui  l’arrêta  dans  la  villa  d’Orbe,  à une  lieue  du  lac  de 
Neufcliàtel.  On  amena  cette  grande  victime  à Glilother,  dans  le 
bourg  de  Rionne  {Rionava,  en  Franche-Comté).  Le  fils  de  Fréde- 
gonde  accueillit  l’illustre  captive  par  un  torrent  d’injures,  et  lui 
reprocha  d’avoir  causé  la  mort  de  « dix  rois  des  Franks,  » à sa- 
voir : son  mari  Sighebert,  le  jeune  Mérowig,  fils  de  Hilperik,  et 
Hilperik  lui-même,  Théodebert  et  son  fils,  Mérowig,  fils  de  lui 
Ghlother,  Théoderik  et  ses  trois  fils,  qui  venaient  de  périr  L L’hé- 
ritier de  Frédegonde  avait  bonne  grâce  à accuser  Brunehilde  du 
meurtre  de  Sighebert  et  du  fils  de  Hilperik  ! 

« Après  l’avoir  tourmentée  pendant  trois  jours  par  divers  sup- 
plices »,  Ghlother  la  fit  promener  dans  tout  le  camp,  assise  sur  un 
chameau,  à travers  les  huées  et  les  imprécations  des  leudes  ; puis 
il  commanda  qu’on  l’attachât,  par  les  cheveux,  par  un  pied  et 
par  un  bras,  à la  queue  d’un  cheval  indompté  : l’animal  furieux 
emporta  au  galop  ce  corps  mutilé,  qui  ne  fut  bientôt  plus  qu’un 
cadavre  informe  et  hideux;  il  le  traîna  longtemps  à travers  la 
campagne,  et  sema  au  loin  les  halliers  et  les  ravins  des  sanglantes 
dépouilles  de  la  reine  des  Franks.  C’était  F emblème  de  findomp- 
table  barbarie  achevant  de  mettre  en  pièces  la  vieille  civilisation. 

Tel  fut  le  dénoûment  de  cette  tragédie  d’un  demi-siècle,  com- 
mencée et  terminée  par  le  meurtre  des  deux  sœurs  Galeswinthe  et 
Brunehilde.  Le  nom  de  Brunehilde  demeura  maudit  parmi  les 
Franks.  Les  chroniqu*eurs  barbares,  renchérissant  les  uns  sur  les 


1.  Ces  paroles  de  Ghlother,  entre  beaucoup  d’autres  témoignages,  prouvent  que 
les  Franks  donnaient  le  titre  de  rois  à tous  les  membres  de  la  race  royale.  Il  sem- 
blerait, d’après  les  reproches  adressés  par  Ghlother  a Brunehilde,  que  les  ennemis 
de  cette  reine  l’accusaient  d’avoir  empoisonné  son  petit-fils  Théoderik,  à qui 
étaient  attachées  sa  fortune  et  sa  puissance.  L’auteur  anonyme  des  Gesia  Regum 
Francorum,  qui  écrivait  cent  vingt  ans  après,  a forgé  la-dessus  une  absurde  his- 
toire; le  récit  des  dernières  années  de  Brunehilde  n’est,  dans  cette  chronique, 
qu’un  tissu  de  fables  ridicules.  C’est  au  contraire,  la  partie  la  plus  claire  et  la  plus 
satisfaisante  de  la  chronique  de  Frédegher.  Le  Franco-Burgoudien  Frédegher  avait 
pu  être  témoin  oculaire  de  ces  grands  événements  dans  son  enfance  : il  écrivit  son 
livre  de  650  a 660. 


MORT  DE  BRÜNEHILDE. 


123 


[613] 


autres  de  génération  en  génération,  chargèrent  sa  mémoire  de 
mille  forfaits  imaginaires,  et  la  vouèrent  à l’exécration  de  la  pos- 
térité; mais  les  populations  gallo-romaines,  qui  n’avaient  pas 
défendu  Bruneliilde,  qui  avaient  abandonné  en  elle  la  restaura- 
trice de  la  détestable  fiscalité,  gardèrent  pourtant  de  la  reine  des 
Franks  un  autre  souvenir.  Il  s’éleva  de  siècle  en  siècle  comme 
une  protestation  confuse  en  sa  faveur  : elle  obtint  l’espèce  de 
réhabilitation  qu’eût  pu  souhaiter  son  ombre  ; son  souvenir,  iden- 
tifié au  souvenir  de  la  grandeur  romaine,  fut  enchaîné  aux  nobles 
débris  de  ces  monuments  romains  qui,  de  son  temps,  couvraient 
encore  la  Gaule,  et  qu’elle  avait  réparés,  protégés,  entourés  d’un 
culte  religieux.  Toutes  les  « voies  » romaines  devinrent  « les  chaus- 
sées de  Brunehaut  »,  comme  tous  les  camps  romains  étaient  « les 
camps  de  César»;  le  peuple  de  nos  provinces  du  Nord,  après 
douze  cents  ans,  n’a  pas  encore  oublié  le  nom  de  la  grande  reine 
d’Austrasie. 

(613-614)  L’unité  de  l’Empire  frank,  rêvée  en  vain  par  la  mal- 
heureuse Bruneliilde,  semblait  réalisée  au  profit  du  fils  de  Fré- 
degonde,  unique  héritier  de  toute  une  race  royale  exterminée 
par  le  poignard,  par  le  poison  ou  par  le  glaive.  Lui  seul  réimis- 
sait  le  fruit  de  tant  de  misères  et  de  forfaits,  et  Ghlother  second 
était  roi  de  tous  les  Franks,  comme  l’avait  été  Ghlother  l’ancien; 
mais  cette  unité  monarchique  était  dans  les  mots  et  non  pas  dans 
les  choses.  Les  leudes  austrasiens  et  franco-burgondiens  n’avaient 
pas  livré  leurs  rois  aux  bourreaux  neustriens  pour  subir  un  simple 
changement  de  dynastie;  et  la  destruction  de  tous  les  établisse- 
ments monarchiques  formés  ou  ébauchés  par  ‘Brunehilde  avait 
été  la  première  condition  de  leur  pacte  avec  le  roi  de  Neustrie. 
Ghlother  renonça  à toute  intervention  dans  le  choix  des  maires 
du  palais,  chefs  électifs  de  l’aristocratie  austrasienne  et  burgon- 
dienne.  Le  maire  de  Burgondie,  Warnaher,  qui  avait  efficacement 
coopéré  à la  perte  de  Brunehilde,  fit  jurer  au  roi  qu’il  ne  le  dé- 
posséderait jamais  de  sa  charge,  et  Ghlother  prit  vraisemblable- 
ment le  même  engagement  envers  le  maire  d’Austrasie,  nommé 
Rade.  La  chute  du  gouvernement  de  Brunehilde  fut  suivie  d’un 
débordement  incroyable  de  pillages  et  de  violences  en  tout  genre, 
Ghlother  tâcha  d’y  mettre  un  frein,  « fît  mourir  par  le  glaive 


124  GAULE  FRANKE.  [614] 

beaucoup  de  gens  qui  agissaient  iniquement  en  Alsace  »,  et  en- 
voya un  duc  frank  dans  le  pays  d’outre-Jura  pour  y rétablir  un 
peu  d’ordre.  Les  gens  du  pays,  à l’instigation  des  principaux  sei- 
gneurs, se  soulevèrent,  massacrèrent  l’envoyé  de  Ghlother,  et  une 
conjuration  redoutable  s’organisa  contre  la  vie  du  roi.  Le  com- 
plot, cependant,  fut  découvert  et  étouffé,  et  l’union  des  trois 
royaumes  franks  fut  scellée,  l’année  suivante,  à Paris,  dans  une 
assemblée  générale  des  deux  aristocraties  barbare  et  ecclésias- 
tique, dont  la  coalition  avait  renversé  Brunehilde. 

Dans  ce  grand  synode,  les  évêques,  au  nombre  de  soixante-dix- 
neuf,  proclamèrent  solennellement  la  liberté  des  élections  ecclé- 
siastiques, et  décrétèrent  qu’à  la  mort  d’un  évêque,  celui  qui  devait 
être  ordonné  à sa  place  par  le  métropolitain  et  les  comprovin- 
ciaux  serait  élu  gratuitement  par  le  clergé  et  par  le  peuple,  con- 
formément aux  anciens  canons  de  l’Église.  « S’il  en  arrive  autre- 
ment, par  la  puissance  de  quelqu’un  ou  par  négligence,  » 
l’élection  sera  nulle.  Aucun  évêque  ne  désignera  d’avance  son 
successeur.  Aucun  clerc  ne  se  retirera  vers  le  prince  ou  vers 
quelque  homme  puissant,  et  ne  prendra  un  pati  onage  laïque  au 
mépris  de  son  évêque  : s’il  le  fait,  il  ne  sera  point  reçu.  Aucun 
juge  n’entreprendra  de  châtier  un  clerc  sans  le  consentement  de 
son  évêque.  Après  la  mort  d’un  évêque,  d’un  prêtre  ou  d’un  autre 
clerc,  personne  ne  touchera  aux  biens  de  leur  église  ou  à leurs 
biens  propres;  mais  l’archidiacre  et  le  clergé  prendront  soin  de 
ces  biens  jusqu’à  l’élection  du  successeur  et  à l’ouverture  du  tes- 
tament du  défunt.  L’évêque  et  l’archidiacre  ne  doivent  pas  non 
plus  toucher  aux  biens  qu’un  abbé,  un  prêtre  ou  tout  autre  clerc 
laissent  en  mourant  à leurs  églises  L Les  évêques  n’usurperont 
point  les  uns  sur  les  autres,  et  encore  moins  les  séculiers  sur  les 
clercs,  a sous  prétexte  de  la  défense  ou  de  la  séparation  des 
royaumes  ».  Les  fonctions  de  percepteurs  des  revenus  du  prince 
sont  interdites  aux  juifs  (qui  étaient  nombreux,  riches  et  influents 
dans  beaucoup  de  villes).  Ce  fut  une  sorte  de  renouvellement  du 

1.  A la  mort  d^un  évêque,  ses  biens  étaient  presque  toujours  mis  au  pillage  par 
les  comtes  du  roi  et  par  les  principaux  personnages  de  la  contrée  ; cela  passa  en 
coutume  et  se  perpétua  bien  avant  dans  le  moyen  âge  au  profit  des  seigneurs  féo- 
daux. Les  évêques  en  faisaient  souvent  autant  A la  mort  de  leurs  clercs. 


[614]  ASSEMBLÉE  DE  PARIS.  125 

concile  d’Orléans  et  du  pacte  de  l’épiscopat  avec  la  royauté  franke. 

Les  canons,  toutefois,  ne  furent  pas  promulgués  textuellement. 
Chlother  ne  put  se  décider  à abdiquer  toute  influence  sur  le  choix 
des  évêques,  et,  dans  l’édit  royal  qui  sanctionna  les  décrets  du 
concile,  il  stipula  la  nécessité  d’un  ordre  du  roi  pour  consacrer 
l’évêque  élu,  et  ajouta  même  que  l’évêque  pourrait  être  « choisi 
dans  le  palais  »,  pourvu  qu’il  fût  reconnu  être  de  mérite  suffisant 
et  de  saine  doctrine.  Il  établit  que  le  prince  pourrait  intervenir  à 
l’amiable  entre  les  évêques  et  leurs  clercs,  si  ces  derniers  recou- 
raient à la  médiation  royale;  , il  excepta  les  crimes  manifestes  et 
flagrants  du  privilège  qu’avaient  les  clercs  inférieurs  d’être  jugés 
en  cour  d’Église,  et  stipula  que  les  prêtres  et  diacres  convaincus 
de  crime  capital,  c’est-à-dire  pris  en  flagrant  délit,  seraient  jugés 
par  le  juge  laïque  de  concert  avec  les  évêques.  De  même,  s’il  s’éle- 
vait un  procès  entre  un  officier  public  et  des  gens  d’Église,  le  débat 
devait  être  jugé  par  les  prévôts  des  églises  réunis  au  « juge  pu- 
blic » (au  comte)  L On  ne  devait  point  décider  les  causes  concer- 
nant la  liberté  des  affranchis,  ni  adjuger  lesdits  affranchis  au  do- 
maine royal,  sans  la  présence  de  l’évêque  ou  du  prévôt  de  l’église 
diocésaine,  leurs  défenseurs  légaux.  Le  roi  s’interdit  le  droit 
d’autoriser  ses  hommes  à tirer  « les  vierges,  les  veuves  religieuses 
ou  les  nonains  » de  leurs  maisons  et  de  leurs  monastères  pour 
les  épouser;  le  ravisseur  d’une  religieuse  est  condamné  à mort,  à 
moins  qu’elle  n’ait  consenti  au  rapt;  dans  ce  cas,  tous  deux  sont 
bannis  séparément,  et  leurs  biens  sont  dévolus  à leurs  héritiers. 
Ainsi  la  force  publique  se  rend  garante  des  vœux  de  continence. 
C’est  le  commencement  d’une  grande  tyrannie. 

Plusieurs  articles  de  l’édit  royal  exprimaient  les  conventions  du 
roi  avec  les  leudes,  et  non  plus  avec  les  évêques.  Le  plus  impor- 
tant aux  yeux  du  peuple  fut  l’abolition  générale  des  impôts  di- 
rects (census),  des  «nouveautés  impies»  introduites  par  Brune- 
hilde,  réserve  faite  du  tonlieu  [teloneum),  c’est-à-dire  de  l’impôt 
indirect  ou  péage  établi  sur  les  routes,  sur  les  ponts,  aux  portes 
des  villes,  tel  qu’il  existait  «sous  les  rois  de  bonne  mémoire  Gont- 
hramn,  Hilperik  et  Sighebert  ».  Ceci  concernait  toutes  les  classes 

1.  Le  prévô<  (præpositus)  était  le  clerc  chargé  des  intérêts  temporels  du  cha^ 
pitre  diocésain. 


126  GAULE  FRANKE.  [614] 

de  la  société.  Un  autre  article  fut  principalement  à l’avantage  des 
grands  : il  y fut  décrété  que  les  juges  ou  comtes  seraient  toujours 
pris  entre  les  propriétaires  du  pays  même  où  s’exerçait  la  juri- 
diction, «afin  que,  s’ils  commettaient  quelque  exaction  illicite, 
on  pût  les  obliger  à restitution  sur  leurs  biens  propres.  » Cette 
mesure  avait  bien  une  autré  portée  que  le  motif  qui  lui  est  assi- 
gné ne  le  ferait  supposer;  il  est  surprenant  que  les  historiens 
ne  s’y  soient  pas  arrêtés  davantage  : le  droit  qu’avaient  les  rois 
de  nommer  les  comtes  fut  réduit  à néant  dans  tout  comté 
où  quelque  personnage  puissant  avait  sur  ses  compatriotes  une 
prépondérance  décidée  de  force  et  de  richesses,  et,  dans  les 
comtés  où  la  prépondérance  était  disputée,  le  droit  royal  ne 
put  plus  s’exercer  qu’à  travers  les  troubles  et  les  factions  po- 
pulaires. La  dignité  de  comte  se  confondit  généralement  avec  la 
position  sociale  du  plus  grand  propriétaire  du  canton,  et  ceci  fut 
universel  ; la  mesure  s’étendit  à la  Neustrie  aussi  bien  qu’aux 
deux  autres  royaumes.  C’était  un  pas  immense  de  l’aristocratie. 
Au  reste,  les  antnistions  et  les  colons  ou  lites  des  leudes  royaux, 
ainsi  que  les  hommes  des  églises,  obtinrent  contre  les  seigneurs 
et  les  évêques  la  même  garantie  que  ceux-ci  avaient  contre  le  roi 
et  ses  officiers;  les  seigneurs  et  les  évêques  qui  possédaient  des 
terres  dans  des  provinces  éloignées  de  leur  résidence  eurent  dé- 
fense d’y  envoyer  des  juges  étrangers.  La  peine  capitale  fut  dé- 
crétée contre  les  violateurs  de  la  «délibération  arrêtée  par  le  roi 
avec  les  évêques,  les  grands,  les  meilleurs  hommes  et  fidèles  du 
roi,  en  concile  synodal ^ ». 

Cette  assemblée  de  Paris  est  un  des  faits  capitaux  de  l’histoire 
de  la  Gaule  franke,  et  jette  de  vives  lumières  sur  l’état  de  la  so- 
ciété et  sur  les  transformations  politiques  de  ce  siècle  et  des  deux 
siècles  suivants  (614). 

Du  double  mouvement  aristocratique  et  religieux  qui  s’était 
accidentellement  combiné,  Chlother  subissait  l’un  et  coopérait  de 
bonne  grâce  à l’autre.  «Cblotlier,  dit  Frédegber,  était  patient, 

1.  Labb.  Concîl.  t.  V,  p.  1649-1655.  — Hîstor.  des  Gaules, III,  p.  118. — Au 
concile  de  Reims,  dix  ans  après  (en  625),  on  décida  que  l’évêque  devait  être  choisi 
dans  le  diocèse,  comme  le  comte  dans  le  comté.  Ce  n’était,  du  reste,  que  revenir 
aux  anciens  principes  du  droit  ecclésiastique. 


SAINT  COLOMBAN  ET  BONIFAGE  IV. 


127 


[614] 


instruit  dans  les  lettres , craignant  Dieu , généreux  envers  les 
églises  et  les  évêques,  aumônier  pour  les  pauvres,  bienveillant 
pour  tous  et  plein  de  piété;  seulement  il  s’adonnait  trop  assi- 
dûment à la  chasse  des  bêtes  sauvages,  et,  sur  la  fin,  se  montra 
trop  facile  aux  suggestions  des  femmes  et  des  jeunes  filles,  ce 
qui  lui  attira  le  blâme  de  ses  leudes.»  Le  portrait,  malgré  cette 
restriction,  est  un  peu  flatté. 

Une  des  premières  pensées  de  Chlother  vainqueur  avait  été  de 
rappeler  le  prophète,  l’apôtre  qui  lui  avait  prédit  son  triomphe. 
Saint  Golomban,  au  moment  de  l’éphémère  victoire  de  Tbéoderik 
sur  Théodebert , avait  quitté  son  asile  de  Bregentz,  laissant  dans 
ces  cantons  son  disciple  Gallus,  qui  y fonda  le  fameux  monastère 
de  Saint-Gall , et  s’était  retiré  au  delà  des  Alpes,  dans  le  royaume 
des  Langobards.  Il  y fut  accueilli  avec  un  profond  respect,  ety  éta- 
blit le  monastère  de  Bobbio  (Bobium).  C’est  de  là  qu’il  eut, 
avec  Bonilace  IV,  une  correspondance  où  il  le  prend  de  très  haut 
envers  le  pontife  romain,  lui  reprochant  « l’orgueil  qui  le  pousse 
à réclamer  plus  d’autorité  que  les  autres  dans  les  choses  divines, 
et  l’exliortant  à se  purger  du  soupçon  d’hérésie,  lui  et  son  Église, 
en  assemblant  un  concile  ^ . Le  soupçon  d'hérésie  portait  sur  des 
points  assez  obscurs,  où  il  paraît  qu’il  y avait  plus  de  malentendu 
que  de  dissidence  réelle  ; mais  c’est  bien  le  fils  des  druides  qui 
reparaît,  lorsque  Golomban  s’écrie,  à propos  du  débat  sur  la 
Pâque  : « Les  Hiberniens  sont  meilleurs  aslronomes  que  vous 
autres  Romains  ! » On  le  vit  bien,  au  siècle  suivant,  lorsque  l’Ir- 
landais Virgile  causa  tant  d’étonnement  et  de  scandale  en  ensei- 
gnant l’existence  des  antipodes  2. 

1.  s.  Columban.  Epîst,  ad  Bonifacîiimpapam.  — Fleuri,  Hîst.  ecclésîast.  t.  VIII, 
p. 227. 

2.  On  a exagéré  toutefois  l’opposition  entre  l’Église  gaélique  .et  l’Église  ro- 
maine.'Dans  cette  même  épîlre,  si  indépendante,  saint  Golomban  reconnaît  que 
c’est  Rome  qui  a transmis  à sa  patrie  la  doctrine  apostolique.  «Nous  sommes 
liés,  dit-il,  k la  chaire  de  saint  Pierre...*  Les  successeurs  de  Pierre  et  de  Paul  sont 
grands  et  illustres,  etc.  » Les  moines  gaëls  qui  voulaient  régénérer  la  chrétienté, 
s’ils  n’entendaient  pas  être  les  sujets  de  l’évêque  de  Rome,  ne  voulaient  pas  non 
plus  rompre  avec  ce  vigoureux  centre  d’action  et  de  discipline  qui  luttait  de  son 
mieux  contre  le  désordre  général.  Les  pontifes  romains,  de  leur  côté,  tout  en  augmen- 
tant leur  autorité  avec  persévérance,  protestaient  encore  alors  contre  toute  préten- 
tion au  titre  d'évêque  universel.  F.  là  lettre  de  saint  Grégoire  le  Grand  a l’empe- 
reur. S.  Gregor.  1.  IV,  epist.  32,  Ce  ne  fut  pas  l’Église  gaélique  d’Irlande,  mais 


128 


GAULE  FRAAKE. 


[6151 

Saint  Golomhan,  qui  approchait  du  tenue  de  ses  jours,  s’excusa 
d’accepter  l’invitation  de  Chlother,  et  mourut  à Bohbio  vers  l’an 
Ô15,  Le  roi  des  Franks  continua  de  protéger  ses  disciples,  et  dota 
de  vastes  possessions  le  monastère  de  Luxeuil,  devenu  ce  qu’a- 
vaient été  jadis  Lérins  et  Saint-Ahctor,  la  pépinière  des  évêques 
et  des  chefs  de  communautés,  avec  cette  différence  que  les  pré- 
dicateurs, selon  le  besoin  du  siècle,  y prévalaient  sur  les  doc- 
teurs. «Les  Irlandais,  dit  un  historien  de  notre  temps,  corrigèrent 
la  mollesse  des  Gallo-Piomains  et  l’ignorance  des  Germains  L » 
Sous  cette  salutaire  influence,  les  Franks,  les  Germains,  qui  avaient 
dégradé  l’épiscopat  gaulois  par  leur  brutale  invasion,  commen- 
cent à le  relever  en  tournant  leur  fougueuse  énergie  vers  les  vertus 
chrétiennes.  Chrétiens  jusqu’ici  par  l’écorce,  ils  commencent  à 
l’être  par  le  cœur  : saint  Remi  n’avait  jadis  gagné  que  leurs  bras. 
Dans  la  première  moitié  du  septième  siècle,  les  noms  teutoniques 
abondent  parmi  les  prélats  réformateurs  et  les  fondateurs  de  com- 
munautés religieuses  ; mais  tous  ont  reçu  directement  ou  indi- 
rectement le  souffle  inspirateur  de  Luxeuil.  Les  monastères  éclo- 
sent de  toutes  parts  aux  bords  des  torrents  du  Jura,  sur  les  bal- 
lons des  Vosges,  dans  les  bois  marécageux  et  les  plaines  inondées 
de  la  Flandre  2 et  du  Brabant.  Ces  pieuses,  colonies  défrichent  le 
sol  comme  les  âmes , dessèchent  les  marais,  essartent  les  noires 
forêts  encore  fréquentées  par  les  ours  et  par  les  aurochs;  les  en- 
fants de  saint  Colomban  posent  les  premières  digues  des  côtes 

i’Église  kimrique  de  Galles  qui  rompit  avec  Rome  pour  défendre  la  nationalité  gal- 
loise menacée''par  l’établissement  d’un  métropolitain  unique  sur  les  Anglo-Saxons 
et  les  Gallois.  11  y eut  plus  tard  quelque  chose  d’analogue  dans  uotreBretagne. — Nous 
ferons  ici  une  observation  qui  eût  dû  être  placée  dans  l’histoire  du  quatrième  au 
einquième  siècle;  c’est  que  le  premier  acte  solennel  qui  ait  accordé  a l’évêque  de 
Rome  une  supériorité  non  de  simple  préséance,  mais  de  juridiction,  est  la  décision 
du  concile  de  Sardique,  en  344.  Ce  concile  décida  que  tout  évêque  condamné  par 
ses  comproviuciaux  pourrait  appeler  à l’évêque  de  Rome,  qui  aurait  di  oit  de  ren- 
voyer la  sentence  en  appel  aux  évêques  d’une  province  voisine.  Le  concile  de  Sar- 
dique avait  été  presque  exclusivement  composé  d’occidentaux.  Un  siècle  après, 
en  451,  le  concile  de  Chalcédoine,  beaucoup  plus  nombreux,  mais  presque  exclu- 
sivement oriental,  revint  sûr  les  canons  de  Sardique,  et  établit  l’égaliié  entre  les 
évêques  de  Rome  et  de  Constantinople. 

1.  Ozanani.  Eludes  german  ques,  t.  II,  p.  103. 

2.  La  vie  de  saint  Éloi,  écrite  par  son  ami  saint  Ouen  (Audoenl,  est  le  plus  an- 

cien livre  où  se  trouve  le  nom  de  Flandre,  qui  ne  désigna  d’abord  que  le  pays 
de  Bruges.  ^ 


LES  DISCIPLES  DE  SAINT  COLOMBAN. 


129 


[6 15-1350] 

nervieiines,  et  c’est  à eux  que  riudustrie  humaine  doit  ses  pre- 
mières conquêtes  sur  les  basses  terres  des  pays  de  Gand  et  de  Bruges, 
ces  lagunes  impraticables,  ces  déserts  de  fange  où  croupissaient 
éternellement  les  eaux  de  la  mer,  et  qui  devaient  un  jour  en- 
fanter les  hommes  par  cent  mille.  Plusieurs  de  ces  monastères, 
enrichis  par  la  munificeiLce  des  rois  et  des  leudes,  qui  leur  oc- 
troient toutes  les  terres  environnantes  avec  les  coloiTs  et  les  serfs 
qui  les  habitent,  groupent  autour  d’eux  une  population  considé- 
rable et  donnent  naissance  à des  villes  florissantes.  L’importante 
cité  de  Saint-Omer  naquit  autour, du  couvent  de  Sithieu  (dit  plus 
tard  de  Saint-Bertin),  établi  par  Audomar  (saint  Orner),  évêque  de 
Térouenne  et  de  Boulogne;  Saint- Riquier  fut  formé  par  le  mo- 
nastère de  Cenlulle,  fondation  de  l’abbé  Riklier  [Richarius , Ri- 
quier)  ; Abbeville  n’était  d’abord  qu’une  simple  métairie  de  l’abbé 
de  Gentulle  ou  de  Saint- Riquier,  comme  l’indique  son  nom  [Ah- 
batis-Villa]\ Saint-A^aleri-sur-SommeprovientdumonastèredeLeu- 
conne,  institué  par  l’abbé  AValarik;  Nivelles,  Marebiennes,  Saint- 
Guilain  [Ghislen],  Saint-Arnaud,  Fécamp,Lure,  Gorbie,  Saint-Tron 
ont  une  semblable  origine;  d’un  monastère  bâti  sur  l’emplace- 
ment d’un  vieux  camp  romain  [Castri-Locus]  est  issue  la  grande 
ville  de  Mous;  Rcmiremont  (Romarici  Mons)  n’était  que  le  couvent 
de  Habendcn,  bâti  par  saint  Pmmarik. 

Une  innovation  d’un  grand  caractère  a été  introduite  par  les 
, religieux  celtiques:  « A l’exemple  delavillecénobitique  deKildare, 
fondée  par  sainte  Brigite,  où  une  abbesse  et  un  évêque  gouver- 
naient de  concert  deux  grandes  communautés  de  moines  et  de 
religieuses  ' , les  monastères  doubles  s’étaient  propagés  en  Irlande, 
et  plus  tard  en  Austrasie,  où  l’on  connaît  ceux  de  Nivelles,  de 
Maubeuge  et  de  Remiremont..Les  hommes  et  les  femmes  y vivaient 
séparés,  mais  sous  une  même  loi.  A Rcmiremont,  l’abbé  avait  le 
gouvernement  spirituel  ; l’abbesse  semble  l’avoir  retenu  à Nivelles 
et  à Maubeuge 2.  » U n’est  pas  besoin  d’insister  sur  l’attention  que 
mérite  le  fait  de  cette  autorité  attribuée  aux  femmes  dans  les 


1.  Le  couvent  de  Sainte-Brigite  avait  hérité  d’un  collège  de  druidesses  et  eu 
gardait  plus  d’une  tradition.  Le  feu  perpétuel  continua  d’y  brûler  durant  plusieurs 
siècles,  comme  au  temps  du  culte  de  Koridwen  ou  d’Eire. 

2,  Ozanam,  Eludes  gerinaniques,  t.  II,  p.  119. 

Il, 


9 


130 


GAULE  FRAAKE. 


[615-650J 

choses  de  religion,  et  sur  l’origine  celtique  de  ce  fait.  Ces  doubles 
communautés  gouvernées  par  des  femmes  ne  se  maintinrent  pas 
sous  l’empire  des  Franks  ; mais  elles  reparurent  plus  tard  dans 
la  France  chevaleresque,  à Fontevrauld  et  ailleurs. 

Les  réformateurs  monastiques  n’avaient  pas  à lutter  seulement 
contre  la  nature  sauvage  et  stérile  ou  contre  les  passions  des  mau- 
vais chrétiens;  ils  retrouvaient  en  face  d’eux  le  paganisme  bar- 
bare, ravivé  par  la  décadence  morale  de  la  Gaule  franke.  Non- 
seulement  le  mouvement  de  conversion  des  Germains  s’était  de- 
puis longtemps  arrêté;  mais  une  grande  partie  des  Franks  deçà 
le  Rhin  étaient  retournés  aux  croyances  de  leurs  pères  : le  nord- 
ouest  de  la  Gaule,  le  vieux  pays  salien,  des  bouches  de  l’Escaut 
jusqu’à  celles  de  la  Somme  ' , était  retombé  enpleine  barbarie.  Ger- 
mains ou  Gaulois  d’origine,  les  habitants  n’y  avaient  plus  d’autre 
religion  qu’un  amalgame  de  supevstitions  populaires,  et  il  n’y  avait 
plus  un  prêtre  ni  une  église  hors  des  portes  de  quelques  rares 
cités.  Ce  ne  fut  qu’en  bravant  et  parfois  en  recevant  le  martyre 
que  les  nouveaux  apôtres  irlandais  ou  gallo-franks  recommen- 
cèrent à entamer  cette  barbarie  relapse,  au  sein  de  laquelle  ils 
plantèrent  leurs  monastères  comme  les  postes  avancés  de  la  civi- 
lisation 2.  En  peu  d’années,  les  disciples  de  saint  Golomban  modi- 
fièrent profondément  et  les  hommes  et  le  sol  dans  nos  provinces 
du  Nord,  et  c’est  à eux  qu’en  revient  l’honneur  attribué  par  l’opi- 
nion commune  aux  bénédictins,  qui  ont  recueilli  le  fruit  de  leurs 
travaux.  D’autres  de  leurs  frères  conquirent  à l’Évangile  les  Alle- 
mans  ef  les  Boiowares,  et  rendirent  ainsi  à la  chrétienté  la  partie 
de  la  Germanie  au  sud  du  Danube  qu’avaient  autrefois  possédée 
les  Romains.  Tout  le  septième  siècle  appartient  moralement  aux 
élèves  de  l’Irlande. 

Ce  grand  Ilot  qui  semblait  près  de  tout  couvrir  devait  cepen- 
dant s’allanguir,  sinon  tarir  au  huitième  siècle.  LesGaëls  n’étaient 


1.  Lupus  (le  second  saint  Loup),  métropolitain  de  Sens,  exilé  par  Chlother 
comme  partisan  de  Brunehilde,  convertit  un  duc  et  d’autres  Franks  païens  dans 
le  canton  qui  portait  encore  le  nom  celtique  de  Vinemagus  (la  plaine  du  vin?  le 
Vimeux),  au  midi  de  la  Somme.  La  vie  de  saint  Ouen  nous  montre  le  paganisme 
dans  le  diocèse  de  Rouen. 

2.  Le  plus  illustre  de  ces  apôtres  fut  l’évêque  irlandais  Livin,  grand  cœur,  âme 
simple  et  poétique,  qui  fut  mis  à mort  par  les  païens  près  de  Gand. 


LES  DISCIPLES  DE  SALNT  COLOMBAN. 


131 


(616-622] 


pas  destinés  à achever  la  conquête  spirituelle  de  la  Germanie. 
La  difficulté  ne  fut  pas  seulement  dans  le  manque  d’affinité  entre 
les  races.  L’esprit  mystique  de  la  règle  de  saint  Golomban  com- 
portait trop  de  prières,  trop  de  contemplation  et  pas  assez  d’action, 
bien  que,  par  le  fait  et  sous  l’impulsion  des  circonstances,  les 
disciples  du  saint  gaël  eussent  d’abord  beaucoup  agi.  Cet  élan 
ascétique  était  impossible  à soutenir  longtemps  et  détruisait  le 
corps  : sainte  Gertrude,  la  fondatrice  de  Nivelles,  meurt  d’épuise- 
ment à trente-trois  ans!  Saint  Golomban  avait  représenté  seule- 
ment le  côté  sentimental,  mais  non  pas  le  côté  rationnel  du  génie 
celtique.  La  supériorité  pratique  de  la  règle  de  saint  Benoît,  qui 
prévoit  et  réglemente  davantage,  mais  exige  moins,  devait  sup- 
planter peu  à peu  dans  le  monachisme  la  loi  irlandaise.  Le  génie 
romain  était  nécessaire  encore  à l’Europe,  et  les  bénédictins,  ex- 
pression de  ce  génie  dans  le  monde  monastique,  avaient  à obtenir 
à leur  tour  une  prépondérance  concordant  avec  l’ascendant  long- 
temps civilisateur  de  la  papauté. 

L’inspiration  émanée  des  culdées  s’affaissera  donc,  tout  en  lan- 
çant encore  bien  des  jets  lumineux,  durant  les  huitième  et  neu- 
vième siècles  ; mais  le  rôle  du  génie  celtique  dans  le  moyen  âge 
ne  sera  pas  terminé  là,  et  la  poésie  chevaleresque  des  Kimris  en- 
vahira l’Europe  à son  tour  d’une  manière  plus  durable  que  n’a 
fait  l’ascétisme  des  Gaëls. 

A l’époque  où  est  parvenu  notre  récit,  l’impulsion  donnée  par 
saint  Golomban  est  dans  sa  plus  grande  force,  et,  grâce  aux  nom- 
breux légendaires  du  temps,  l’histoire  religieuse  est  beaucoup 
mieux  connue  que  l’histoire  politique,  qui  serait  bien  plus  obscure 
encore  sans  le  secours  indirect  des  légendes.  La  royauté  franke 
continue  à s’affaiblir.  En  616,  Ghlother  est  obligé  de  « faire  droit, 
dit  Frédegber,  à toutes  les  justes  demandes  » des  évêques  et  des 
farons  de  Burgondie,  qu’il  a convoqués  en  assemblée  générale  à 
la  villa  de  Bonneuil  (en  Parisis  ou  en  Brie).  En  622,  le  même  Fré- 
degher  nous  apprend  que  Ghlother  « associa  son  fils  Dagobert  au 
royaume,  et  l’établit  roi  sur  les  Austrasiens,  retenant  pour  lui  ce 
qui  était  en  deçà  des  Ardennes  et  des  Yosges  >>.  L’Austrasie  fut 
ainsi  derechef  séparée  de  la  Neustrie  au  bout  de  neuf  ans. 

Ghlother  n’agit  certainement  pas  de  son  plein  gré  en  cette  occa- 


132 


GAULE  FRANRE. 


[622-625] 

sion,  et  ne  fit  que  céder  à un  vœu  exprimé  d’une  façon  péremp- 
toire parles  chefs  austrasiens;  il  ne  céda  même  pas  de  bonne 
grâce,  s’efforça  d’affaililir  la  région  dont  il  abandonnait  le  gou- 
vernement, et  démembra  l’Austrasie  au  profit  de  la  Neustrie.  Il 
réunit  à la  Neustrie  non-seulement  toutes  les  cités  d’outre-Loire 
qui  avaient  dépendu  du  royaume  d’Austrasie,  et  les  diocèses  de 
Soissons,  de  Meaux,  de  Senlis,  de  Reims,  de  Laon,  de  Gbâlons, 
c’est-à-dire  les  cantons' dont  la  population  franke  était  d’ori- 
gine salienne,  mais  aussi  les  territoires  de  Verdun,  de  Toul 
(qui  comprenait  Nanci,  etc.),  austrasiens  et  ripuaires  de  toçit 
temps,  et  jusqu’à  Metz,  la  capitale  du  royaume  de  l’Est.  Dagobert, 
qui  était  à peine  sorti  de  l’enfance,  partit  pour  aller  s’installer 
royalement  à Trêves.  Il  avait  été  élevé  par  le  célèbre  Arnulf  (saint 
Arnoul),  un  des  grands  d’Austrasie  qui  avaient  le  plus  contribué 
à la  chute  de  Brunebilde,  et  qui  était  devenu  évêque  de  Metz  et 
un  des  chefs  du  mouvement  religieux;  et  on  lui  imposa  pour 
maire  du  palais  le  ducPeppin.  Ces  deux  puissants  personnages  et 
les  autres  grands  d’Austrasie,  qui  avaient  vu  de  très  mauvais  œil 
le  démembrement  de  leur  pays,  ne  tardèrent  pas  à brouiller  le 
fils  et  le  père  : Dagobert,  jeune  homme  rempli  d’ambition  et  d’au- 
dace, avait  déjà  eu,  avant  d’être  élevé  sur  le  bouclier,  de  violentes 
altercations  avec  le  roi.  Si  l’on  en  doit  croire  sa  vie  (Gesta  Dago- 
berti  \ écrite  du  huitième  au  neuvième  siècle  par  un  moine  de 
Saint-Denis,  il  avait,  un  jour,  fait  donner  des  coups  de  verges  et 
couper  la  barbe  à un  duc  d’Aquitaine  qui  ne  le  traitait  pas  avec  la 
déférence  due  à un  fils  de  roi,  et  Ghlolher  s’était  tellement  cour- 
roucé contre  lui,  que  Dagobert  avait  été  obligé  de  chercher  un 
asile  dans  une  petite  chapelle  bâtie  jadis  par  sainte  Geneviève  sur 
le  tombeau  de  saint  Denis,  dans  la  bourgade  de  Gatuliac  (Saint- 
Denis).  Ghlother,  en  couronnant  son  fils,  avait  espéré  conserver 
la  haute  main  sur  les  affaires  d’Austrasie  du  fond  de  ses  résidences 
des  bords  de  la  Seine  ; mais  Dagobert,  une  fois  roi,  s’estima  tout 
à fait  indépendant  de  son  père,  et  se  livra  entièrement  aux  conseils 
de  ses  leudes.  Ghlolher  dissimula  son  mécontentement  et  s’efforça 
de  se  rattacher  son  fils  en  le  mariant  à une  sœur  de  sa  femme. 
Dagobert,  escorté  de  ses  leudes,  vint,  « avec  une  pompe  royale  », 
célébrer  ses  noces  à la  villa  de  Glichi  [Clippiacum)^  près  Paris; 


[625-628]  CHLOTHER  II  ET  DÂ(:îOBERT.  133 

mais,  « le  troisième  j our  après  les  noces,  raconte  Frédegher  (c.  LUI) , 
il  s’éleva  entre  Chlother  et  Dagobert  une  grave  contestation;  car 
Dagobert  demandait  cpie  tout  ce  qui  avait  appartenu  au  royaume 
des  Austrasiens  fût  restitué  à sa  domination,  ce  dont  Cblollier  se 
défendait  avec  véhémence.  Les  deux  rois  choisirent  douze  des  prin- 
cipaux d’entre  les  Franks,  auxquels  furent  adjoints  le  seigneur 
Arnulf,  évêque  de  Metz,  et  les  autres  évêques  (présents  à la  cour), 
afin  que  leur  médiation  terminât  cette  querelle...  Chlother  rendit 
enfin  à Dagobert  tout  ce  qui  regardait  le  royaume  des  Austrasiens, 
conservant  seulement  sous  son  pouvoir  ce  qui  était  situé  outre- 
Loire  et  du  côté  de  la  Provence  (625).  » 

Chlother  destinait,  à ce  qu’il  semble,  les  provinces  méridionales 
à son  second  fils  Harihert.  On  n’a  presque  aucune  lumière  sur 
fhistoire  du  Midi  durant  la  première  partie  du  septième  siècle  : 
il  paraît  que  Chlother  essaya  en  vain  de  réduire  à une  soumis- 
sion effective  la  Wasconie,  où  commandait  nominalement  un 
duc  frank,  établi  à Bordeaux. 

En  l’année  626,  « Chlother,  dit  Frédegher,  eut  une  entrevue  à 
Troies  avec  les  grands  et  les  leudes  de  Burgondie  : il  leur  de- 
manda s’ils  voulaient  élever  un  d’entre  eux  à la  dignité  qu’avait 
eue  Warnaher  (mort  récemment);  mais  tous,  d’une  voix  unanime, 
refusèrent  d’élire  un  autre  maire,  et  sollicitèrent  la  grâce  de  traiter 
séparément  avec  le  roi.  » C’était  le  triomphe  complet  de  l’anar- 
chie : après  avoir  annihilé  la  royauté,  on  abattait  à son  tour  la 
mairie  au  profit  de  findépendance  individuelle  des  seigneurs  ; on 
détruisait  tout  ce  qui  ressemblait  à un  gouvernement,  à une  cen- 
tralisation quelconque;  la  nationalité  était  nulle  en  Burgondie, 
pays  habité  par  des  populations  si  diverses.  L’aristocratie  austra- 
sienne  avait  procédé  autrement  : en  s’affranchissant  du  pouvoir 
royal,  elle  n’avait  pas  dissous  le  lien  national;  aussi  les  destinées 
de  l’Austrasie  et  de  la  Burgondie  furent-elles  bien  différentes.  Il 
y avait  cependant  parfois  des  assemblées  générales  où  les  évêques 
et  les  grands  de  Burgondie  venaient  siéger  près  des  grands  de 
Neustrie;  mais,  une  fois  le  mâl  séparé,  chacun  rentrait  dans  son 
indépendance,  et  les  assemblées  mêmes  étaient  d’ailleurs  le  théâtre 
des  plus  violents  désordres. 

Chlother  mourut  au  commencement  de  l’année  628,  à l’âge  de 


134 


GAULE  FRÂNKE. 


[628-G30] 

quarante-quatre  ans,  et  fut  inhumé,  près  de  Frédegonde,  « à Saint- 
Yincent,  dans  le  faubourg  de  Paris  (Saint-Germain-des-Prés).  » Il 
avait  rarement  quitté  les  environs  de  cette  cité  depuis  l’an  613. 

La  puissance  des  Franks  au  dehors  était  restée  stationnaire  sous 
son  faible  règne.  Ghlother  avait  consenti  à remettre  aux  Lango- 
bards  le  tribut  annuel  qu’ils  avaient  payé  à Hildebert  et  à Gont- 
hramn,  moyennant  le  payement  de  36,000  sous  d’or,  représentant 
trois  années  de  ce  tribut  (Frédegher,  c.  XLV).  On  doute  qu’il  ait 
conduit  aucune  expédition  hors  des  frontières  frankes. 

(628-630)  A la  nouvelle  de  la  mort  de  son  père,  Dagobert  dépê- 
cha des  messagers  en  Neustrie  et  en  Burgondie,  afin  de  solliciter 
les  leudes  de  le  choisir  pour  roi  préférablement  à son  frère,  et, 
rassemblant  à la  hâte  toutes  les  forces  de  l’Austrasie,  il  se  diri- 
gea par  Reims  sur  Soissons,  où  tous  les  évêques  et  les  leudes  de 
Burgondie  vinrent  « se  donner  à lui  » : la  plupart  des  évêques  et 
des  grands  de  Neustrie  se  déclarèrent  aussi  pour  Dagobert,  « à 
cause  de  la  simplicité  de  Haribert  » . Les  trois  royaumes  franks 
et  tous  les  trésors  des  Mérovingiens  furent  réunis  entre  les  mains 
du  fils  aîné  de  Ghlother.  Ainsi  fut  violée,  pour  la  première  fois, 
la  coutume  nationale  du  partage  égal  entre  les  fils.  Ge  n’était  point 
par  un  progrès  d’intelligence  politique,  mais  par  indifférence 
pour  les  idées  de  droit  et  de  justice,  que  les  Franks  foulaient  aux 
pieds  leur  vieille  loi.  Haribert  ne  fut  cependant  point  entièrement 
spolié  de  l’héritage  paternel;  il  se  retira  au  midi  de  la  Loire,  et  y 
continua  la  lutte.  Frédegher  ne  fournit  aucuns  détails  sur  ce  qui 
se  passa  en  Aquitaine;  mais  les  événements  subséquents  indi-  ' 
quent  que  les  populations  du  Midi  se  rattachèrent  à l’espoir  de 
former,  sous  Haribert,  un  royaume  indépendant  de  l’Empire 
frank  ; quant  à ce  qu’on  raconte  du  mariage  de  Haribert  avec 
la  fille  d’un  prétendu  Amandus,  duc  indépendant  de  Wasconie, 
c’est  une  pure  fable.  Dagobert,  « écoutant  les  conseils  des 
sages  hommes  »,  tels  que  le  maire  d’Austrasie  Peppin  et  l’évêque 
Arnulf,  se  décida  à transiger  avec  son  jeune  frère  et  à le  recon- 
naître roi  des  cités  qui  avaient  composé  autrefois  la  Seconde 
Aquitaine;  Toulouse,  Arles  et  les  cantons  provençaux  qui  avaient 
dépendu  de  la  Neustrie  furent  annexés  aux  domaines  du  roi 
d’Aquitaine;  Haribert  fixa  sa  résidence  â Toulouse,  et  jura  de 


DAGOBERT  ET  HARIBERT. 


135 


[628-630] 


ne  jamais  réclamer  autre  chose  de  l’héritage  paternel.  Ce  traité 
comhla  les  vœux  des  Gallo-Romains  d’Aquitaine  et  de  Provence. 
Harihert,  qui  résidait  parmi  eux  et  qui  n’avait  aucune  possession 
en  terre  franke,  devenait  un  roi  national  à leurs  yeux;  ils  n’étaient 
plus  sujets  des  Franks;  ils  étaient  délivrés  des  Barbares  et  comp- 
taient bien  étendre  plus  tard  au  reste  de  l’Aquitaine  cette  heu- 
reuse révolution. 

Pendant  qu’on  se  réjouissait  unanimement  au  midi  de  la  Loire, 
les  premiers  actes  de  Dagobert  excitaient,  dans  les  autres  régions 
de  la  Gaule,  un  mélange  de  joie  et  de  terreur,  de  reconnaissance 
et  de  haine.  Le  petit-fils  de  Frédegonde  s’était  rejeté  tout  à coup 
sur  la  trace  de  Brunehilde,  avec  une  audace  et  une  énergie  in- 
croyables ; sans  être  effrayé  par  le  terrible  exemple  de  la  reine 
d’Austrasie,  il  attaquait  de  front  les  grands  leudes,  mais  en  s’ap- 
puyant habilement  sur  la  classe  des  hommes  libres  et  sur  les  masses 
gallo-romaines.  Immédiatement  après  son  traité  avec  Harihert, 
il  avait  commencé  une  espèce  de  tournée  de  grand  justicier  dans 
toute  la  Burgondie,  présidant  partout  les  mais  des  comtés  et  les 
curies  des  villes,  « frappant  de  crainte  les  grands,  les  évêques  et 
les  autres  leudes,  portant  l’allégresse  dans  l’âme  des  pauvres  qui 
avaient  le  bon  droit  pour  eux,  ne  faisant  acception  de  personne, 
ne  recevant  point  de  présents,  et  ne  prenant  pas  le  temps  de  man- 
ger ni  de  dormir,  tant  le  zèle  de  la  justice  le  dévorait.  » Les  tarons 
de  Burgondie,  ainsi  surpris  isolément,  ne  firent  point  de  résistance, 
et  les  peuples,  auparavant  opprimés  par  mille  petits  tyrans,  ap- 
plaudirent à ce  violent  rétablissement  de  l’ordre.  Le  roi  retourna 
ensuite  de  Burgondie  à Paris,  et,  au  printemps  suivant,  « parcou- 
rut l’Austrasie  avec  une  pompe  royale  » , y faisant  probablement, 
avec  un  peu  moins  de  hardiesse  et  de  rudesse,  ce  qu’il  avait  fait 
en  Burgondie  ; puis  il  revint  s’installer  dans  les  « villas  publiques  » 
du  Parisis  qu’avait  habitées  son  père. 

Les  commencements  du  règne  de  Dagobert  sur  la  monarchie 
franke  furent  très  brillants  : c’étaient  les  derniers  rayons  de  la 
splendeur  mérovingienne  prête  à s’éteindre.  Les  grands  étaient 
étourdis  du  rigoureux  début  de  ce  jeune  roi,  si  beau,  si  fier, 
si  actif:  les  clercs  l’aimaient  pour  ses  largesses  envers  les  églises; 
les  masses  populaires  respiraient  sous  la  protection  de  sa  hache 


136 


GAULE  FRAINKE. 


[630,631] 

jusiicière;  les  leudes,  les  évêques,  les  ambassadeurs  étraug-ers, 
admiraient  la  magnificence  de  sa  cour,  Dagobert  égalait  en 
faste  les  monarques  d’Orient  : les  pierres  précieuses  étincelaient 
sur  les  bandeaux  et  sur  les  ceintures  d’or  des  officiers  et  des 
femmes  du  palais  ; les  soies  éclatantes  de  la  Chine,  que  les  mar- 
chands syriens  < apportaient  d’Asie  en  Gaule  et  y vendaient  au 
poids  de  l’or,  couvraient  le  roi  et  ses  courtisans;  Dagobert  sié- 
geait, aux  jours  de  fêtes,  sur  un  trône  d’or  massif  forgé  par  le 
fameux  Éligius  (saint  Éloi),  qui,  avant  de  devenir  évêque  de  Noyon 
et  l’un  des  saints  les  plus  populaires  de  la  Gaule,  fut  longtemps 
directeur  de  la  monnaie  royale  de  Paris  et  le  plus  habile  orfèvre 
de  son  siècle.  Si  altéré  que  fut  le  goût  antique,  les  arts  de  luxe, 
qui  flaltaient  l’orgueil  des  conquérants  barbares,  étaient  moins 
déchus  que  les  arts  essentiels.  Cette  pompe  extérieure,  semblable 
à celle  des  rois  orientaux,  ne  déguisait  pas,  comme  chez  la  plu- 
part d’entre  eux,  la  mollesse  et  l’impuissance.  Ce  fut  pendant 
cette  première  période  de  son  règne  que  Dagobert  fit  réviser  et 
écrire  le  corps  de  la  Loi  Ripuaire , promulgué  jadis  oralenient 
sous  Tbéoderik,  fils  du  grand  Cblodowig,  ainsi  que  les  lois  de  ses 
vassaux  les  Allemans  et  les  Boiowares  ou  Bavarois.  Le  peuple  fi  ank 
reprenait  son  ascendant  au  dehors;  les  Langobards,  quoique  in- 
dépendants du  roi  des  Franks,  lui  témoignaient  une  déférence 
^ aussi  obséquieuse  que  ses  vassaux  de  Tburinge  ou  d’Allemannie. 
Dagobert  semblait  plus  puissant  que  ne  l’avait  été  aucun  prince 
de  sa  race  depuis  le  grand  Cblodowig. 

Sa  domination  s’accrut  encore  sur  ces  entrefaites.  Son  frère 
Haribcrt  était  mort  à la  fin  de  630,  après  avoir  obligé  les  Was- 
cons  à reconnaître  sa  suzeraineté.  Haribert  laissait  un  fils  en 
bas  âge  appelé  Hilperik.  Cet  enfant  fut  proclamé  roi  à Toulouse; 
mais  il  ne  tarda  point  à périr  de  mort  violente.  « On  rapporte,  dit 
le  contemporain  Frédegher,  qu’il  fut  tué  par  la  faction  de  Dago- 
bert. Le  roi  Dagobert  réduisit  sur-le-champ  en  son  pouvoir  tout 
le  royaume  de  Haribert,  avec  la  Wasconie,  et  chargea  le  duc  Ba- 

1.  Les  négociants  des  villes  maritimes  de  Syrie  étaient  alors  les  grands  facteurs 
du  commerce  de  la  Méditerranée  : l’appât  d’un  profit  énorme  leur  faisait  braver 
tous  les  périls  qui  menaçaient  leurs  vies  et  leurs  biens  dans  les  royaumes  barbares, 
et  ils  aflluaient  dans  toutes  les  grandes  villes  des  Gaules. 


DAGOBERT  SEUL  ROI. 


137 


[6311 

ronle  de  lui  amener  les  trésors  de  Haribert;  maisBaronte  en  vola 
une  grande  partie  chemin  faisant^.  » La  monarchie  franke  s’éten- 
dit de  nouveau  jusqu’aux  Pyrénées  occidentales,  et  Dagobert  in- 
tervint bientôt  avec  honneur  et  profit  dans  les  affaires  d’Espagne. 
Deux  chefs  wisigoths  se  disputant  la  couronne,  Dagobert  fit  pen- 
cher la  balance  en  faveur  du  prétendant  qui  s’était  élevé  contre 
le  roi  établi  : les  Toulousains  et  les  Aquitains  traversèrent  les 
montagnes  et  poussèrent  jusqu’à  Saragossc,  où  ils  aidèrent  le 
parti  de  Sisenand  à renverser  Sisebod  ; Sisenand  paya  200,000  sous 
d’or  fassistance  du  roi  des  Franks^  (631). 

Dagobert  était  à l’apogée  de  sa  prospérité;  mais  des  nuages 
s’élevaient  de  toutes  parts  sur  f horizon  : une  haine  sourde  et  im- 
placable couvait  parmi  faristocratie  franke,  et  le  roi  s’aliénait 
rapidement  le  peuple  et  une  partie  du  clergé.  Dagobert  surpas- 
sait tous  ses  devanciers  en  licence  de  mœurs , et  donnait  à ses 
sujets  l’exemple  de  la  polygamie  ; « livré  outre  mesure  à la 
luxure,  dit  Frédcgher,  il  avait,  à l’instar  de  Salomon,  trois  reines 
et  une  multitude  de  concubines.  » Ne  pouvant  suffire,  avec  ses 
revenus  et  les  péages  qu’il  percevait,  aux  grands  besoins  qu’en- 
fantait son  faste  excessif,  et  trouvant  insuffisants  les  moyens  d’ac- 

1.  Ici  commence  tout  un  .vaste  roman  historique  qui,  forgé  par  un  érudit  espa- 
gnol au  dix-septième  siècle,  a envahi  l’histoire  de  France,  s’est  imposé  aux  plus 
éminents  écrivains,  aux  bénédictins  auteurs  de  l'iiisioire  de  Languedoc,  à M.  Fau- 
riel,  à M.  de  Sismondi,  à M.  Michelet,  et  que  nous  avons  subi  dans  nos  premières 
éditions  sur  la  foi  de  si  graves  autorités.  Ce  roman,  reposant  sur  une  prétendue 
charte  donnée,  en  845,  par  Charles-le-Chauve  au  monastère  d’Alaonen  Catalogne, 
comble  les  lacunes,  éclaire  les  obscurib's  des  fastes  de  la  Gaule  méridionale,  du 
septième  au  neuvième  siècle,  rattache  a un  lien  commun  une  foule  de  person- 
nages et  de  faits,  les  uns  authentiques,  les  autres  imaginaires,  invente  toute  une 
dynastie  de  Mérovingiens  ü* Aquitaine,  issus  de  Haribert,  qui  aurait  eu  trois  fils 
au  lieu  d’un  seul.  Dagobert  aurait  laissé  aux  deux  fils  survivants  la  possession  de 
l’Aquitaine  a titre  de  duché.  L’un  de  ces  deux  neveux  de  Dagobert,  appelé  Ber- 
trand, aurait  été  le  père  du  fameux  saint  Hubert,  évêque  de  Liège  ; de  l’autre, 
Boggis,  serait  né  le  roi  Eude  d’Aquitaine,  qui  fit  si  grande  figure  dans  la  première 
partie  du  huitième  siècle.  Les  principaux  chefs  féodaux  d’Aquitaine  et  de  Was- 
conie  ou  Gascogne,  et  même  les  fondateurs  des  dynasties  royales  d’Espagne  au- 
raient procédé  de  cette  souche.  La  supposition  de  la  charte  d'Alaon  a été  pleine- 
ment démontrée  par  M.  Rabanis  dans  son  judicieux  Essai  historique  et  critique  sur 
les  Mérovingiens  d’Aquitaine,  Bordeaux,  1841.  M.  Rabanis  prépare  une  deuxième 
édition  augmentée  de  curieuses  recherches. 

2.  Le  sou  d’or,  si  souvent  mentionne  dans  cette  histoire,  avait  baissé  de  la 
valeur  de  15  fr.  36  c.  à celle  de  9 fr.  28  c.,  selon  M.  Guérard;  Dissertation  sur  les 
Monnaies  frankes,  dans  la  Revue  de  numismatique  de  novembre-décembre  1837. 


138 


GAULE  FRANKE. 


[631] 

tion  qu’avait  la  royauté,  il  privait  les  leudes  de  leurs  bénéfices  et 
s’emparait  des  biens  d’un  grand  nombre  d’églises,  tandis  qu’il  en 
enrichissait  immodérément  quelques-unes  qu’il  affectionnait: 
« ses  largesses  envers  les  pauvres  tarissaient  ; il  oubliait  entière- 
ment la  justice  qu’il  avait  aimée  »,  et  il  recommençait  à deman- 
der le  cens  aux  peuples.  Le  biographe  de  saint  Sulpice,  évêque  de 
Bourges,  raconte  que  le  roi  Dagobert,  « à l’instigation  de  l’ennemi 
du  genre  humain  »,  ayant  fait  inscrire,  <c  sur  les  registres  mau- 
dits du  cens  »,  les  prêtres  et  le  peuple  de  Bourges,  l’évêque  Sul- 
pitius  ordonna  un  jeûne  général  pour  détourner  ce  fléau,  et  en- 
voya au  roi  un  ermite  qui  le  menaça  d’une  prompte  mort  s’il  ne 
se  désistait  « d’une  telle  impiété.  » Dagobert,  suivant  la  légende, 
eut  grand’peur,  et  commanda  qu’on  déchirât  les  rôles  de  l’impôt  L 

Le  mécontentement  était  surtout  extrême  en  Austrasie,  depuis 
que  le  roi  cessait  de  suivre  les  avis  du  duc  Peppin  et  de  l’évêque 
Arnulf,  qui  avait  quitté  son  évêché  pour  se  retirer  dans  un  ermi- 
tage au  fond  des  Vosges.  Peppin,  homme  prudent  et  modéré,  ne 
rompit  point  ouvertement  avec  le  roi  ; mais  Dagobert  n’en  ressen- 
tit pas  moins  les  effets  de  l’irritation  des  Austrasiens  dans  une 
occasion  grave.  Les  cantons  franks  de  Germanie  se  trouvaient  en 
contact,  vers  l’Est,  avec  une  race  d’hommes  qui  avait  pris  rang, 
depuis  peu,  entre  les  peuples  indépendants.  Les  populations  in- 
digènes des  régions  situées  à l’est  et  au  sud-est  de  la  Germanie, 
si  longtemps  foulées  et  asservies  par  les  Romains,  par  les  Goths, 
par  les  Huns,  commençaient  à figurer  à leur  tour  sur  la  scène  du 
monde,  sous  leur  nom  national  de  Slaves. 

Les  peuples  slaves  les  plus  avancés  vers  l’ouest  étaient  les  Serbes 
ouSorabes  (Brandebourg,  Mecklenbourg,  Poméranie),  qui  avaient 
reconnu  la  suprématie  franke,  et  les  Tchékhes  ou  Wendes 
{Winidî),  frères  d’origine  peut-être  de  ces  Vénètes  qui,  dans  les 
temps  atité-historiques,  avaient  peuplé  fextrémité  nord-est  de  l’Ita- 
lie (partie  du  territoire  de  Venise).  Les  Wendes,  qui  s’étaient 

1.  Il  y avait  au  moins  autant  de  politique  que  de  cupidité  dans  les  exactions 
que  les  chroniqueurs  reprochent  à Dagobert  : la  plupart  des  terres  du  domaine 
royal  avaient  passé  peu  à peu  dans  les  mains  des  leudes  bénéficiaires  et  des  gens 
d’église.  Dagobert  essaya  de  reconstituer  le  domaine  royal  en  confisquant  les  biens 
des  leudes  les  plus  remuants,  en  reprenant  aux  fils  les  bénéfices  donnés  aux  pères, 
et  en  enlevant  h un  certain  nombre  d’églises  la  moitié  de  leurs  revenus. 


LES  FRANKS  ET  LES  SLAVES. 


139 


[631] 


établis  dans  la  Bohème  par  suite  de  l’émigration  des  Suèves-Mar- 
comans  en  405,  et  qui  s’étendaient  de  la  Bohème  jusqu’à  l’Istrie 
et  à l’Adriatique,  avaient  été,  de  même  que  beaucoup  d’autres 
tribus  slaves  et  que  les  Bulgares  ^ , subjugués  par  les  hordes  er- 
rantes des  Huns-Ogors  ou  Awares.  Ces  barbares  dominaient  de 
la  Pannonie  au  Wolga,  ressuscitaient  l’empire  d’Attila  dans  l’Eu- 
rope orientale,  et  venaient,  chaque  hiver,  enlever  les  femmes,  les 
filles  et  les  bestiaux  des  Wendes,  qu’ils  forçaient  en  outre  à leur 
servir  d’avant-garde  dans  toutes  leurs  guerres.  Les  Wendes  secouè- 
rent ce  joug  honteux.  Durant  la  guerre  de  l’indépendance  slave, 
Aint  à passer  chez  les  Wendes  un  marchand  frank,  appelé  Samo, 
du  pays  de  Sens  ou  du  pays  de  Soignies  [SengavS]  en  Hainaut. 
La  vallée^  du  Danuhe  était  alors  la  grande  voie  du  commerce 
de  la  Gaule  septentrionale  avec  Constantinople  et  l’Asie,  et  le 
commerce  de  l’Europe  se  faisait  par  caravanes,  à cheval  et  la 
lance  au  poing,  comme  se  fait  encore  aujourd’hui  celui  de  l’Asie 
et  de  l’Afrique  centrale  ; les  plus  hraves  des  Franks  embrassaient 
avec  ardeur  une  profession  qui  satisfaisait  à la  fois  leur  amour 
de  l’or,  et  leur  soif  de  mouvement  et  d’aventures.  Samo  et  ses 
compagnons  ne  manquèrent  pas  de  prendre  parti  dans  la  guerre 
de  Bohème  : ils  se  déclarèrent  pour  les  opprimés,  et  se  compor- 
tèrent de  telle  sorte,  qu’après  avoir  gagné  une  grande  bataille  sur 
les  Huns,  les  tribus  wendes  proclamèrent  roi  Samo  sur  leur 
champ  de  victoire.  Samo  prit  les  mœurs  et  la  religion  de  ses  nou- 
veaux sujets, « et  épousa  douze  femmes  de  leur  race»  (623).  Cet 
événement  fut  d’abord  aussi  profitable  que  glorieux  à la  nation  des 
Franks,  et  multiplia  les  relations  entre  eux  et  les  Slaves  ; mais, 
sept  ou  huit  ans  après  que  Samo  fut  devenu  roi  des  Wendes,  il 
s’éleva  une  querelle  entre  ce  peuple  et  une  nombreuse  caravane 
de  Franks  : beaucoup  de  négociants  furent  tués  et  dépouillés  par 
les  Wendes,  qu’ils  avaient  peut-être  provoqués.  Dagobert  dépêcha 
un  ambassadeur  au  roi  Samo  pour  requérir  justice  de  ces  meur- 
tres et  de  ces  pillages.  Samo,  craignant  également  de  méconten- 
ter ses  sujets  et  de  refuser  la  demande  du  monarque  frank,  différa 


1.  Peuple  qui,  de  même  que  les  anciens  Sarmates,  paraît  avoir  été  formé  d’une 
couche  tatare  superposée  à des  Slaves. 


140 


GAULE  FRANKE. 


[631] 

le  plus  possible  de  recevoir  l’envoyé  ; mais  l’ambassadeur,  appelé 
Siklier,  se  déguisa  en  Slave,  se  plaça  sur  le  passage  du  roi,  et 
l’aborda  à l’improviste.  Samo  alors  proposa  de  débattre  à l’amia- 
ble dans  un  plaid  les  griefs  réciproques.  Siklier  s’emporta,  me- 
naça, et  prétendit  que  Samo  et  son  peuple  devaient  obéissance  à 
Dagobert.  « Oui,  répondit  Samo  un  peu  intimidé,  la  terre  que 
nous  possédons  est  à Dagobert,  et  nous  sommes  à lui;  mais  pourvu 
qu’il  fasse  en  sorte  de  conserver  amitié  avec  nous.  — Il  n’est  pas 
possible,  répliqua  insolemment  Siklier,  que  des  chrétiens  servi- 
teurs de  Dieu  fassent  amitié  avec  des  chiens.  » 

Le  roi  des  Wendes  perdit  patience.  « Si  vous  ôtes  les  serviteurs 
de  Dieu,  s’écria-t-il,  nous  sommes  les  chiens  de  Dieu,  et,  puisque 
vous  agissez  sans  cesse  contre  sa  volonté,  il  nous  donne  per- 
mission de  vous  déchirer  à belles  dents.  » Et  Samo  chassa  Siklier 
de  sa  présence.  Aussitôt  le  retour  de  l’envoyé,  Dagobert  publia  le 
ban  de  guerre  dans  toute  l’Austrasie  et  la  Germanie  franke,  et 
réclama  même  l’assistance  des  Langobards,  ses  alliés.  Les  Lango- 
bards  assaillirent  le  pays  des  Slaves  vers  le  sud;  les  Allcmans  et 
les  Boïowares,  vers  l’ouest;  les  Austrasiens,  les  Franconiens  et 
les  Thuringiens,  vers  le  nord.  Les  Allenians  et  les  Langobards 
dispersèrent  les  faibles  corps  slaves  qui  leur  furent  opposés,  ra- 
vagèrent le  pays,  et  s’en  retournèrent  avec  beaucoup  de  captifs  et 
de  butin  ; Samo  s’était  retranché  avec  presque  toutes  ses  forces 
près  d’un  château  nommé  AVogastibourg,  afin  d’arrêter  la  véri- 
table armée  des  Franks,  l’armée  austrasicnne.  Après  trois  jours 
de  combats,  les  leudes  austrasiens  lâchèrent  pied,  entraînèrent 
toute  l’armée  dans  leur  fuite,  et  abandonnèrent  tentes  et  bagages 
à l’ennemi; une  grande  partie  de  l’infanterie  fut  taillée  en  pièces. 
La  puissance  franke  fut  ébranlée  dans  toute  la  Germanie  : les 
Slaves  serbes  d’entre  l’Elbe  et  l'Oder  renoncèrent  à l’obéissance 
de  Dagobert  pour  se  donner  au  roi  Samo,  et  la  Thuringe  et  la 
France  germanique  furent  incessamment  désolées  par  les  incur- 
sions des  Wendes.  Dagobert  se  vengea  honteusement  et  perfide- 
ment sur  neuf  mille  familles  de  Bulgares,  qui,  après  avoir  tenté 
de  suivre  l’exemple  des  AVendes  en  se  révoltant  contre  les  Huns, 
étaient  venus  chercher  un  asile  en  Bavière.  Dagobert  répondit  à 
l’offre  de  leur  soumission  en  les  faisant  massacrer,  hommes, 


[631-634]  LES  FRANKS  BATTUS  PAR  LES  SLAVES.  Ui 

femmes  et  enfants,  par  les  Bavarois,  qui  les  avaient  d’abord  reçus 
en  hôtes  et  en  amis  (631). 

(632-634)  Le  mauvais  vouloir  des  chefs  austrasiens  ne  se  cachait 
plus  : ils  restaient  sourds  aux  ordres  du  roi  et  aux  cris  de  détresse 
des  Franconiens  harcelés  par  les-  Slaves.  Dagobert  appela  aux 
armes  les  Neustriens  et  les  Burgondes  : au  moment  où  il  allait 
passer  le  Rhin  à leur  tcte,  les  Saxons,  jusqu’alors  demeurés  neu- 
tres malgré  leur  condition  de  vassaux  des  Franks,  envoyèrent 
proposer  au  roi  de  défendre  les  frontières  frankes,  à condition 
qu’on  leur  remît  le  tribut  de  cinq  cents  vaches  qu’ils  payaient 
annuellement.  Les  Neustriens  se  souciaient  peu  d’aller  guerroyer 
outre-Rliin,  et  obligèrent  Dagobert  d’accepter  l’offre  ; mais  les 
Saxons,  une  fois  déchargés  du  tribut,  oublièrent  de  remplir  leur 
promesse.  Dagobert  céda  à la  nécessité,  et,  suivant  l’exemple  de 
son  père,  reconnut  l’indépendance  de  l’ingouvernable  Austrasie. 
Il  lui  donna  pour  roi  son  fils  Sighebert,  enfant  de  trois  ans,  qu’il 
avait  eu  d’une  concubine  austrasienne,  « permit  que  Sighebert 
eût  son  siège  dans  la  cité  de  Metz,  et  confia  le  gouvernement  du 
palais  et  du  royaume  à Kunibert,  évêque  de  Cologne,  et  au  duc 
Adalgbiscl,  du  consentement  de  tous  les  évêques  et  de  tous  les 
grands  (633).  Il  remit  à son  fils  une  part  suffisante  des  trésors 
royaux.  Dès  lors  les  Austrasiens  • défendirent  de  tout  leur  pou- 
rvoir le  royaume  des  Franks  contre  les  AVendes  (Fredegar. 
c.  LXXV).  » 

Dagobert,  toutefois,  ne  pardonna  pas  aux  leudes  austrasiens  : 
il  s’efforça  de  garder  une  haute  infiuence  sur  l’Austrasie  en  y 
plaçant  un  homme  à lui,  Adalghisel,  et  en  exigeant  que  le  maire 
Peppin  et  plusieurs  autres  ducs  résidassent  à la  cour  de  Neustrie; 
puis  il  *îâclia  d’assurer  une  prépondérance  durable  au  royaume 
de  Neustrie,  où  un  reste  d’idées  romaines,  se  combinant  avec 
l’affection  nationale  des  Saliens  pour  le  sang  de  Chlodowig,  mili- 
tait encore  en  faveur  de  la  royauté.  Nantbilde,  une  de  ses  femmes 
légitimes,  lui  ayant  donné  un  second  fils,  appelé  Cblodowig,  il 
manda,  « par  le  conseil  des  Neustriens,  tous  les  grands,  les  évê- 
ques et  les  autres  leudes  d’ Austrasie  »,  et  les  obligea  de  confirmer 
par  serment,  «en  étendant  la  main  »,  le  partage  qu’il  faisait  d'a- 
vance de  la  monarchie  franke  entre  ses  deux  héritiers.  Les  Aus- 


142 


GAULE  FRANKE. 


[634-Ü36J 

trasiens,  « contraints  par  la  terreur  de  Dagobert»,  ratifièrent  la 
réunion  définitive  de  la  Neustrie  et  de  la  Burgondie  au  profit  du 
petit  Glilodowig.  Dagobert  seulement  rendit  au  royaume  d’Aus- 
trasie  tout  ce  qui  en  avait  autrefois  dépendu  au  nord  et  au  midi 
de  la  Loire,  excepté  le  duché  de  Dentelin.  La  dislocation  de  la 
monarchie  fut  ainsi  solennellement  renouvelée. 

(635)  Cette  dislocation  tendait  à ne  pas  s’arrêter  là  : l’Aquitaine 
et  la  Wasconie  ne  voulaient  pas  plus  que  l’Austrasie  être  gou- 
vernées par  la  Neustrie;  la  Neustrie  était  trop  romaine  pour  les 
Austrasiens,  et  trop  franke  pour  les  Méridionaux.  A peine  les 
Austrasiens  avaient-ils  souscrit  au  pacte  imposé  par  le  roi,  que 
Dagobert  reçut  la  nouvelle  d’une  violente  insurrection  outre 
Loire.  Dagobert  mit  aussitôt  sur  pied  toutes  les  forces  de  la  Bur- 
gondie, et  dépêcha  contre  les  rebelles  le  référendaire  Hadoïnd, 
avec  le  patrice  Willibald,  dix  ducs,  et  « beaucoup  de  comtes  qui 
n’avaient  point  de  duc  au-dessus  d’eux  ^».  Cette  puissante  armée 
emporta  et  saccagea  Poitiers,  qui  avait  levé  l’étendard  de  la  ré- 
bellion, comprima  les  mouvements  de  l’Aquitaine,  envahit  la 
basse  Wasconie,  rejeta  les  Wascons  dans  les  gorges  des  Pyrénées, 
et  y pénétra  après  eux.  Une  des  divisions  de  l’armée  franco-bur- 
gondienne  fut  exterminée  au  fond  de  la  vallée  de  Soûle  [Suhola)  ; 
mais,  malgré  cet  avantage,  les  Wascons,  voyant  leurs  belles 
vallées  en  proie  à la  dévastation,  leurs  maisons  brûlées,  leurs 
familles  exposées  au  massacre  et  à l’esclavage,  se  décidèrent  à 
demander  la  paix.  Les  chefs  promirent  d’aller  se  présenter  en 
personne  au  roi  Dagobert,  « afin  de  se  donner  à lui  »,  ce  qu’ils 
exécutèrent  l’année  suivante  dans  la  métairie  royale  de  Clichi. 

Dagobert,  encouragé  par  le  succès  de  l’expédition  de  Wasconie, 
« envoya  des  messagers  en  Bretagne  pour  signifier  aux  Bretons 
qu’ils  se  hâtassent  d’amender  ce  qu’ils  avaient  fait  de  mal,  et  de  se 
remettre  en  son  pouvoir,  sinon  que  l’armée  de  Burgondie,  qui 
avait  été  chez  les  Wascons,  se  jetterait  sur  la  Bretagne.»  Depuis 
quarante  ans , les  forces  des  Bretons  s’étaient  accrues  par  leur 
réunion  sous  un  seul  chef  autant  que  par  la  conquête  de  Rennes 
et  de  Nantes.  Complètement  affranchis  de  la  suprématie  franke, 


1.  Ainsi  tout  le  territoire  frank  n’était  point  partagé  en  duchés. 


143 


[636]  DAGOBERT  ET  JÜDICAEL. 

ils  entretenaient  infiniment  moins  de  relations  avec  le  reste  de  la 
Gaule  qu’avec  les  régions  kimriques  de  la  Grande-Bretagne,  et 
leurs  rois  Hoël  et  Salomon  étaient  presque  aussi  respectés  dans  le 
pays  de  Galles  qu’en  Armorique.  Les  Gallois  avaient  sans  cesse 
recours  à eux  dans  leurs  querelles  intestines  ou  dans  leurs  guerres 
contre  les  Anglo-Saxons.  Cependant  le  roi  Judicaël,  frère  et  suc- 
cesseur de  Salomon,  n’osa  braver  les  armes  des  Franks,  et  vint  à 
Clichi  trouver  Dagobert , « avec  beaucoup  de  présents.  » « Il  pro- 
mit que  lui  et  son  royaume  de  Bretagne  seraient  toujours  soumis 
à Dagobert  et  aux  rois  des  Franks.  » On  ne  lui  contesta  pas  le  titre 
de  roi.  Malgré  ses  soumissions  envers  Dagobert,  Judicaël,  « qui 
était  fort  religieux  et  qui  craignait  grandement  Dieu  (on  en  a fait 
un  saint),  » ne  voulut  point  prendre  part  aux  pompeux  festins  du 
voluptueux  monarque  des  Franks,  et  aima  mieux  s’asseoir  à la 
table  du  référendaire  Dade,  autrement  appelé  Audoën,  ami  intime 
de  saint  Éloi , disciple  de  saint  Golomban,  et  « homme  de  sainte 
vie,»  qui  fut  depuis  évêque  de  Rouen,  et  que  nous  connaissons 
sous  le  nom  de  saint  Ouen.  Dagobert  ne  s’en  fâcha  point,  et  rendit 
présents  pour  présents  au  roi  des  Bretons , qui  repartit  le  lende- 
main pour  son  pays. 

Cette  cour  de  Dagobert  était  quelque  chose  d’étrange  : les  saints 
y coudoyaient  les  courtisanes;  les  chants  de  l’orgie  s’y  confon- 
daient avec  les  hymnes  sacrés;  Dagobert  rendait  d’une  main  au 
clergé  ce  qu’il  lui  enlevait  de  l’autre,  dépouillant  et  enrichissant 
tour  à tour  les  églises;  ce  roi  de  mœurs  polygames  et  païennes 
faisait  baptiser  de  force  les  juifs  des  cités  gauloises  et  les  Franks 
païens  des  bois  de  l’Escaut  et  de  la  Meuse.  Le  moine  poitevin 
Amandus  (saint  Amand)  lui  ayant  reproché  ses  débauches,  il 
l’exila,  puis,  se  raccommodant  avec  lui,  il  l’autorisa  à prêcher  la 
foi  dans  le  nord  de  la  Gaule,  et  à requérir  l’assistance  des  ducs 
et  des  comtes  pour  contraindre  les  idolâtres  à embrasser  le  chris- 
tianisme, quoique  ce  mode  de  conversion  eût  été  désapprouvé  par 
le  pape  de  Rome,  saint  Grégoire  le  Grand.  Saint  Amand  était  qua- 
lifié de  chorévêque,  c’est-à-dire  évêque  sans  cité,  évêque  errant 
dans  les  campagnes.  Ces  chprévêques  étaient  de  grands  convertis- 


, Fiédegar,  c.  78. 


144 


GAULE  FRAINKE. 


[636-G38J 


seurs.  Saint  Amand  fut  énergiquement  secondé  dans  ses  prédica- 
tions par  le  maire  d’Austrasie  Peppin,  père  de  sainte  Gertrude,  la 
célèbre  fondatrice  de  Nivelles  : il  finit  par  être  élu  évêque  de  Maës- 
triebt,  chef-lieu  de  l’ancien  évêché  deTongres,  ce  qui  ne  l’empêcha 
point  de  pousser  ses  excursions  jusque  chez  les  Wascons  et  les  Sla- 
ves. L’ahhaye  de  Saint-Bavon  de  Gand  lui  doit  son  origine.  Saint 
Éloi  et  Audoën  ou  Saint  Ouen  avaient  pris  le  parti  de  fermer  les 
yeux  sur  la  façon  de  vivre  du  roi  Dagobert,  et  n’en  restaient  pas 
moins  à sa  cour,  érigeant  avec  son  assistance  les  riches  monas- 
tères de  Solignac,  de  Rehaix,  de  Jouarre,  et  l’excitant  à racheter 
ses  péchés  à force  de  largesses.  Cette  tolérance  peut  paraître  assez 
peu  orthodoxe  ; mais  la  charité  passionnée  de  saint  Éloi,  qui  em- 
ployait tous  les  bienfaits  du  roi  à racheter  et  à affranchir  des 
esclaves,  ôte  le  courage  de  blâmer  son  indulgence.  La  générosité 
de  Dagobert  brilla  surtout  envers  le  monastère  de  Saint-Denis  : il 
avait  changé  la  petite  et  obscure  chapelle  du  martyr  parisien  en 
une  basilique  éclatante  de  marbre,  d’or  et  de  pierreries,  et  il 
lui  avait  octroyé  une  multitude  de  terres  et  de  villas  situées  en 
diverses  provinces,  avec  une  partie  des  péages  qui  appartenaient 
au  roi  dans  le  pays  de  Parisis  ^ . 


1.  Il  donna,  entre  autres  biens,  aux  moines  de  Sain’-Denis,  vingt-sept  grandes 
métairies  en  Anjou  et  en  Poitou,  et  de  vastes  salines  aux  bords  de  la  mer,  prove- 
nant de  la  succession  de  Sadregliisel,  autrefois  duc  d’Aquitaine.  Les  GcfUa  Daejo- 
berii  racontent  que  ces  biens  avaient  été  confisques,  suivant  la  loi  romaine,  sur 
les  fils  de  Sadregliisel,  parce  qu’ils  n’avaient  pas  poursuivi  la  vengeance  de  la 
mort  de  leur  père  assassiné.  Les  lois  romaines  étaient,  en  effet,  d’accord  sur  ce 
principe  avec  les  lois  barbares;  seulement  elles  imposaient  aux  héritiers  le  devoir 
de  la  poursuite  judiciaire  et  non  de  la  voie  de  fait.  — Dagobert  octroya  encore  à 
Saint-Denis  beaucoup  de  terres  dans  le  Parisis  et  la  Brie;  mais  ni  Frédeglier  ni 
les  Gesia  Daijoberii  ne  parlent  de  la  donation  générale  du  pays  ou  comté  de  Vexin 
a ce  monas  ère,  donation  qui  passait  pour  constante  trois  siècles  plus  tard,  et 
qui  paraît  une  fraude  pieuse.  Il  y a,  dans  les  Diplômes  ei  Charles  publiés  par 
Brequigni  et  Laporte-Dutlieil,  une  pièce  intéressante  touchant  les  largesses  de  Da- 
gobert envers  Saint-Denis  : c’est  une  prescription  royale  pour  l’établissement  d’une 
foire  annuelle  près  de  Paris,  dans  un  lieu  peu  éloigné  de  la  moderne  porte  Saint- 
Martin;  tous  les  droi.s  et  péages  sur  les  marchands  qui  se  rendront  à cette  foire 
sont  concédés  à l’abbaye  de  Saint-Denis;  ces  droits  sont  au  nombie  de  quinze: 
il  y a le  droit  de  navigation,  le  droit  de  port  ou  de  débarquement,  le  droit  de  péage 
en  passant  sous  les  ponts,  le  droit  sur  les  bêtes  de  somme,  le  droit  sur  les  voi- 
tures, le  droit  de  passage  aux  portes  des  villes,  le  droit  pour  la  réparation  des 
chemins,  etc.  F.  Brequigni,  p.  l3l,  et  les  llisior.  des  Gaules,  t.  IV,  p.  627.  Tous 
ces  droits  profitaient  au  roi  et  non  aux  corps  municipaux. 


145 


[638]  SAINT  ÉLOI.  - MORT  DE  DAGOBERT. 

Dagobert  survécut  peu  à ses  traités  avec  les  Bretons  et  les  Was- 
,cons  : au  commencement  de  janvier  638,  il  tomba  malade  d’un 
«flux  de  ventre»  dans  sa  métairie  d’Épinai-sur- Seine  [Spinogi- 
lurn),  se  fit  porter  à sa  basilique  de  Saint-Denis,  manda  en  dili- 
gence Éga,  grand  seigneur  neustrien,  qu’il  affectionnait  beau- 
coup, lui  confia  la  reine  Nanthilde  et  son  fils  Ghlodowig,  et  mourut 
à la  fleur  de  l’âge.  Il  fut  inhumé  dans'  son  église  favorite.  Son 
nom  est  demeuré  populaire  et  comme  proverbial  en  France:  sa 
magnificence,  son  séjour  continuel  dans  les  environs  de  Paris, 
où  le  grand  Ghlodowig,  puis  Gblother  second,  avaient  déjà  tenté  de 
fixer  le  siège  de  l’empire,  la  fondation  du  célèbre  monastère  de 
Saint-Denis,  qui  fut  plus  tard  le  centre  de  la  nationalité  française 
presque  autant  que  Paris  même,  ont  contribué  à protéger  la  mé- 
moire du  grand  roi  Dagobert.  Il  fut  d’ailleurs  le  dernier  des  Méro- 
vingiens qui  sut  porter  le  sceptre,  et  l’on  peut  dire  que  la  royauté 
salienne  fut  ensevelie  dans  sa  tombe.  Après  lui  commence  cette 
longue  série  rois  fainéants,  qui,  durant  un  siècle,  passent  en 
silence  sur  le  trône,  comme  des  fantômes  tour  à tour  évoqués  et 
replongés  dans  le  néant  par  la  voix  des  maires  du  palais  ^ . 

1.  Les  Gesta  Dagoberli  racontent  une  curieuse  légende  sur  la  fin  du  roi  Dago- 
bert : le  jour  et  l’iieure  où  mourut  ce  prince,  un  saint  solitaire,  qui  vivait  dans 
une  des  îles  volcaniques  de  Lipari,  fut  éveillé  inopinément  par  un  personnage  en 
cheveux  blancs,  qui  l’invita  à se  lever  et  à prier  pour  l’âme  de  Dagobert,  roi  des 
Franks,  lequel  venait  de  rendre  le  dernier  soupir.  A peine  l’ermite  était-il  en  prière, 
qu’il  vit  apparaître  sur  la  mer  une  barque  remplie  de  spectres  effroyables  qui  ac- 
cablaient de  coups  et  de  menaces  une  figure  humaine  chargée  de  fers,  et  la  menaient 
à force  de  rames  vers  le  volcan  de  Stromboli,  une  des  bouches  de  l’enfer.  La  pauvre 
âme  captive  se  débattait  et  appelait  à grands  cris  les  saints  martyrs  Denis  et  Mau- 
rice, et  le  saint  confesseur  Martin.  Aussitôt  le  ciel  retentit  des  éclats  du  tonnerre, 
la  foudre  sillonne  les  nues;  trois  hommes  couverts  de  vêtements  blancs  comme  la 
neige  descendent  du  sein  de  la  tempête,  s’élancent  a la  poursuite  des  démons,  leur 
arrachent  l’âme  prisonnière,  et  reprennent  leur  vol  avec  elle  vers  les  deux.  Cette 
aventure  est  représentée  en  bas-relief  sur  le  tombeau  de  Dagobert,  monument  re- 
fait au  treizième  ou  au  quatorzième  siècle,  et  qui  se  voit  à l’entrée  de  l’église  de 
Saint-Denis. 


U. 


10 


LIVRE  XL 


GAULE  FRANKE 

{SUITE). 

Rois  fainéants  et  maires  du  palais.  — Réaction  d’Ébroïn  contre  l’aristocratie. Il 
relève  le  peuple  en  Neustrie.  Après  Ébroïn,  triomphe  définitif  de  l’aristocratie 
auslrasienne.  Gouvernement  de  Peppin  de  Héristall.  — Eude,  roi  d’Aquitaine, 
— Charles-Martel.  Il  subjugue  la  Neustrie  et  les  Germains.  — Invasion  des 
Sarrasins.  Bataille  de  Poitiers.  Gloire  de  Charles-Martel.  — Il  règne  sur  la 
Gaule  et  la  Germanie.  — Peppin  le  Bref  et  saint  Boniface.  — Alliance  des 
Carolingiens  et  des  papes.  Sacre  de  Peppin. 

638  — 752. 


Ce  ne  fut  point  par  une  crise  violente  que  le  pouvoir  effectif 
passa  des  rois  aux  maires  du  palais  après  la  mort  de  Dagobert, 
qui  avait  retardé  de  quelques  années  ce  grand  changement  po- 
litique, déjà  si  imminent  au  temps  de  son  père  Ghlother.  Deux 
enfants  de  huit  et  de  quatre  ans,  Sighebert  et  Ghlodowig, 
étaient  les  seuls  héritiers  de  ce  prince  énergique  et  actif  : les 
maires  n’eurent  pas  besoin  de  lutter  contre  de  tels  rivaux,  et  ils 
agirent,  au  contraire,  en  protecteurs  d’une  royauté  dont  ils  exer- 
çaient les  attributions.  Aussitôt  Dagobert  expiré,  Peppin  deLanden 
et  tous  les  chefs  austrasiens  que  le  roi  avait  retenus  auprès  de  lui 
comme  en  otages  retournèrent  dans  leur  pays,  et  Peppin  reprit 
les  fonctions  de  maire  à Metz,  tandis  que  les  leudes  de  Neustrie 
et  de  Burgondie  élevaient  sur  le  bouclier,  à Maslai  près  Sens,  le 
petit  Ghlodowig.  Les  Neustriens  confirmèrent  les  dernières  vo- 
lontés de  Dagohert  à l’égard  du  duc  Éga  et  l’acceptèrent  pour 
maire  du  palais,  à condition  qu’il  restituât  aux  leudes  « les  biens 
que  Dagobert  avait  injustement  réunis  au  fisc,»  c’est-à-dire  les  bé- 
néfices que  le  roi  avait  repris  à la  mort  des  titulaires,  au  lieu  de 
les  laisser  aux  héritiers.  Les  trésors  de  Dagohert  furent  partagés 


147 


[638-640]  PEPPIN  DE  LANDEN. 

à l’amiable  entre  ses  deux  fils,  et  l’on  accorda  à la  reine  Nant- 
hilde^  le  «tiers  de  ce  que  Dagobert  avait  acquis.  » 

Éga  et  Peppin  remplirent  peu  de  temps  les  fonctions  de  maires; 
ils  moururent  tous  deux  à quelques  mois  de  distance  (639-640). 
Peppin,  chef  des  leudes  austrasiens  et  lié  étroitement  aux  chefs 
du  clergé,  qui  firent  de  lui  un  saint  après  sa  mort,  avait  fondé, 
en  mariant  une  de  ses  filles  au  fils  du  célèbre  Arnulf  de  Metz,  la 
plus  grande  race  aristocratique  de  l’empire  frank.  Cependant  son 
fils  Grimoald  ne  lui  succéda  pas  sans  obstacle  dans  la  mairie  : un 
officier  du  palais,  nommé  Otto  (Othe,  Othon) , gouverneur  ou 
nourricier  {hajulus,  d’où  bailli]  du  roi  Sighebert,  ne  craignit  pas 
de  disputer  cette  dignité  au  redoutable  Grimoald,  soutenu  par  la 
plupart  des  grands  et  des  évêques.  Apparemment , comme  l’a 
pensé  un  historien  (M.  de  Sismondi),  les  hommes  libres  qui  ne 
dépendaient  pas  des  chefs  de  trustes  formaient  le  parti  d’Otto.  Au 
plus  fort  de  ces  troubles,  la.  guerre  éclata  au  delà  du  Rhin.  Ra- 
dulf,  duc  de  Thuringe,  enorgueilli  de  quelques  avantages  qu’il 
avait  remportés  sur  les  Wendes,  s’était  séparé  de  l’empire  frank 
et  refusait  toute  obéissance  à la  cour  d’Austrasie.  Le  ban  de  guerre 
fut  publié  dans  l’Austrasie  et  dans  toutes  les  contrées  qui  en  dé- 
pendaient, tant  outre-Loire  qu’outre-Rliin,  et  le  petit  roi  partit  en 
personne.  Le  premier  acte  de  l’armée  austrasienne  fut  de  tailler 
en  pièces  un  corps  bavarois  qui  paraissait  disposé  à passer  à l’en- 
nemi avec  son  chef,  fils  d’un  seigneur  que  Dagobert  et  Peppin 
avaient  autrefois  mis  à mort;  puis  on  marcha  aux  Thuringiens, 
campés  sur  une  montagne  au  bord  de  l’Unstrudt.  Quand  on  fut  en 
vue  des  retranchements  de  Radulf,  une  effroyable  anarchie  se  mit 
dans  l’armée  : le  chef  bavarois  n’avait  pas  été  le  seul  qui  fût  d’ac- 
cord avec  le  duc  de  Thuringe  ; non-seulement  beaucoup  de  vas- 
saux germains,  mais  les  leudes  du  pays  de  Mayence  et  d’autres 
Austrasiens  « étaient  infidèles.  » Les  chefs  fidèles  voulaient  atta- 
quer sur-le-champ  ; les  autres  criaient  qu’on  attendît  au  lende- 
main : le  maire  Grimoald  crut  les  jours  du  jeune  roi  menacés, 
l’enleva  du  milieu  de  ce  tumulte  et  l’environna  de  ses  antrus- 
tions  ; pendant  ce  temps,  le  duc  d’Auvergne,  avec  ses  Aquitains, 

• 1.  Pourquoi  plutôt  à Nanthilde  qu’aux  autres  veuves  du  roi?  c’est  ce  .qui  n’est 

pas  expliqué. 


148 


GAULE  FRANRE. 


[640-642] 

le  comte  de  Suridgaw,  avec  ses  Alsaciens^  et  plusieurs  autres  des 
principaux  seigneurs,  se  précipitaient  en  désordre  à l’assaut  du 
camp  ennemi,  en  entraînant  une  grande  partie  de  l’armée;  le 
reste  demeura  immobile,  et  vit,  sans  s’émouvoir,  le  malheureux 
succès  de  l’attaque,  que  les  Thuringiens  repoussèrent  avec  un  af- 
freux carnage.  La  nuit  seule  interrompit  le  massacre.  Le  len- 
demain matin,  des  messages  furent  échangés  entre  les  généraux 
de  Sighebert  et  le  duc  Radulf,  et  l’on  convint  que  les  Franks  « re- 
passeraient paisiblement  le  Rhin  » sans  être  inquiétés  dans  leur 
retraite  ; Radulf  reconnut  nominativement  la  suprématie  de  Si- 
gbebert,  mais  cessa  tout  tribut,  tout  service  militaire,  contracta 
des  alliances  avec  les  Wendes  et  d’autres  nations,  et  agit  désor- 
mais en  roi  indépendant  (640). 

On  ne  sait  quel  rôle  avait  joué  le  parti  d’Otto  dans  la  campagne 
de  Tburinge  ; mais  la  discorde  continua  après  le  retour  de  l’ar- 
mée dans  ses  foyers,  et  Grimoald  ne  l’emporta  définitivement  sur 
son  concurrent  qu’en  642.  Otto  fut  tué  par  le  duc  des  Allemans, 
qui  était  de  la  faction  de  Grimoald,  et  personne  n’osa  plus  désor- 
mais s’opposer  au  fils  de  Peppin,  qui  exerça  environ  quatorze 
ans,  sous  le  nom  de  Sighebert,  le  peu  de  pouvoir  public  que 
f aristocratie  austrasienne  consentait  à subir.  Sighebert  passa  sa 
jeunesse  à fonder  et  à doter  des  couvents  au  fond  des  Ardennes 
(Stavelo,  MalmediErça),  et  n’est  connu  que  par  sa  dévotion,  qui 
lui  a valu  de  prendre  place  parmi  les  saints.  Le  monachisme  dé- 
bordait et  attirait  à lui  pêle-mêle  toutes  les  conditions  socia- 
les et  toutes  les  natures  d’esprits.  La  translation  des  restes  de  saint 
Benoît,  qu’on  apporta  du  monastère  du  Mont-Gassin,  ruiné  de- 
puis longtemps  par  les  Langobards,  au  couvent  de  Fleuri-sur- 
Loire,  fut  un  événement  qui  remua  toute  la  Gaule.  Les  couvents 
sortaient  de  terre  en  tous  lieux;  c’est  le  temps  de  la  fondation  des 
fameux  monastères  de  Fontenelle  (ou  Saint-Wandrille)  et  de  Ju- 
miéges  : le  premier  eut  trois  cents  moines  ; l’autre,  cinq  cents. 

Le  maire  de  Neustrie,  Éga,  mort  vers  le  temps  de  la  guerre 
de  Tburinge , avait  été  rernplacé  par  Erkinoald , seigneur  qui 
possédait  Péronne  et  d’autres  domaines  sur  la  rivière  de  Somme, 
et  qui  était  parent,  par  sa  mère,  du  roi  Dagobert.  « Ami  de  la 
paix,  et  plein  de  déférence  et  de  bonne  volonté  envers  les  évè- 


149 


[640,641J  la  THURINGE  S’AFFRANCHIT  DES  FRANKS. 

ques  » , il  ne  fut  pas  moins  populaire  en  Neustrie  qu’Éga,  et  laissa 
les  choses  suivre  leur  pente  sans  tâcher  d’en  arrêter  le  cours  par 
force;  d’ailleurs  les  mœurs,  en  Neustrie,  malgré  les  souvenirs  fu- 
nestes de  Hilperik  et  de  Frédegonde,  supportaient  encore  quelque 
peu  d’ordre  et  d’unité  administrative.  Il  n’en  était  pas  de  même 
en  Burgondie,  pays  complètement  dépourvu  d’unité,  où  chaque 
province,  chaque  cité,  aspirait  à vivre  exclusivement  de  sa  vie 
particulière.  Erkinoald,  d’accord  avec  Nanthîlde,  mère  du  roi 
Ghlodowig,  ayant  voulu  établir  en  Burgondie  un  maire,  ami  et 
allié  de  cette  reine,  cette  entreprise  excita  un  orage  terrible  : la 
reine  gagna  un  à un,  à force  de  dons  et  de  caresses,  la  plupart 
des  grands  de  Burgondie,  et  les  fit  consentir  à l’élévation  du  Frank 
Flaokhat  au  rang  de  maire,  moyennant  le  serment  que  tous  les 
leudes  seraient  maintenus  dans  leurs  honneurs,  dignités  et  béné- 
fices. Mais  à peine  Flaokhat  était-il  installé,  que  la  guerre  civile 
s’éleva  entre  lui  et  le  patrice  Willibald,  qui  s’était  vivement  op- 
posé à son  élection.  Flaokhat  appela  à son  aide  le  roi  Ghlodowig 
et  Erkinoald,  qui  vinrent  de  Paris  à Autun  avec  les  grands  de 
Neustrie  et  leurs  antrustions  : Willibald  y fut  mandé  au  nom  du 
roi.  « Willibald,  voyant  que  Flaokhat  avait  conjuré  sa  mort,  ras- 
sembla une  grande  multitude  d’hommes  des  confins  de  son  pa- 
triciat,  les  nobles,  les  vaillants,  et  même  les  évêques  qu’il  put 
attirer  à lui  et  se  dirigea  vers  Autun...  On  lui  envoya  le  domestique 
Ermenrik  pour  lui  garantir  sûreté,  et  il  planta  ses  tentes  non  loin 
de  la  ville...  Le  lendemain,  Flaokhat  et  tous  les  ducs  du  royaume 
de  Burgondie  sortirent  de  la  ville  en  armes  : Erkinoald  et  les 
Neustriens  en  firent  autant,  et  Flaokhat,  avec  trois  ducs  burgon- 
diens,  fondit  sur  Willibald  ; mais  les  autres  ducs  et  les  Neustriens 
ne  voulurent  point  attaquer  Willibald  et  attendirent  l’événe- 
ment... Willibald  fut  tué,  ainsi  que  beaucoup  des  siens,  et  sa 
tente,  et  les  tentes  des  évêques  et  des  autres  qui  l’avaient  accom- 
pagné, furent  pillées  tant  par  les  vainqueurs  que  par  ceux  qui 
n’avaient  pas  combattu.  » Flaokhat  fut  emporté  par  une  fièvre 
chaude  onze  jours  après  sa  victoire;  on  ne  lui  donna  pas  de 
successeur  (641)  L 


1.  Ici  finit  la  chronique  de  Frédegher,  écrÎTain  aussi  supérieur  à ses  continua- 


150 


GAULE  FRANKE. 


[6i2-656] 

Les  annales  de  Burgondie  deviennent  dès  lors  de  plus  en  plus 
obscures,  et  celles  de  Neustrie  et  d’Austrasie  ne  présentent  plus 
rien  de  notable  jusqu’à  la  mort  des  rois  Chlodowig  et  Sigliebert. 
L’histoire  se  tait  pendant  quinze  ans.  Arrivé  à l’adolescence,  Ghlo- 
dowig  avait  abandonné  toute  l’autorité  à son  maire;  mais  ce  ne  fut 
point,  comme  son  frère  Sighebert,  pour  se  livrer  à des  actes  de  dé- 
votion : « souillé  de  toute  espèce  d’impureté,  fornicateur  et  séduc- 
teur de  femmes,  adonné  à la  gourmandise  et  à l’ivrognerie  »,  il 
termina  ses  jours  à vingt-deux  ans,  par  une  fin  étrange  et  mi- 
sérable. Les  Gesta  Dagoherti  racontent  que  la  fantaisie  lui  prit  un 
jour  d’avoir  dans  sa  chapelle  ambulante  des  reliques  de  saint 
Denis  : il  fit  ouvrir  le  saint  tombeau,  et  rompit  l’os  du  bras  du 
martyr  pour  l’emporter;  mais  les  ténèbres  et  le  silence  de  la 
crypte,  et  l’idée  du  sacrilège  qu’il  commettait,  le  saisirent  tout  à 
coup  d’une  telle  frayeur  qu’il  tomba  en  démence.  Il  mourut  au 
bout  de  deux  ans,  sans  avoir  recouvré  la  raison  (vers  656).  Il  laissa 
trois  fils  d’une  esclave  anglo-saxonne,  appelée  Bathilde,  jeune 
femme  remplie  de  beauté,  de  grâces  et  de  vertus,  que  le  maire 
Erkinoald  aurait  voulu  épouser  par  amour,  puis  qu’il  avait  mariée 
au  roi  par  politique  ^ . « Les  Franks  établirent  roi  sur  eux  Glilother, 
l’aîné  des  trois  enfants,  pour  régner  avec  la  reine  sa  mère  » 2.  Le 
crédit  des  femmes  chez  les  Franks,  à partir  de  Frédegonde  et  de 
Bruneliilde,  devient  un  fait  habituel  et  frappant;  il  s’exerce,  non 
pas  seulement  dans  les  obscurs  détours  du  palais,  mais  à la  face 
du  ciel,  dans  les  assemblées  de  la  nation,  et  sans  être  motivé  par 
un  caractère  mystique,  comme  chez  les  elfes  de  Germanie. 

Le  roi  d’Austrasie,  Sighebert,  avait  devancé  de  quelques  mois 

leurs  et  k l’auteur  des  Gesta  Regutn  Francorum,  qu’il  est  inférieur  à Grégoire  de 
Tours.  Les  ténèbres  vont  s’épaississant  jusqu’à  Éginhard. 

1.  Bathilde,  élevée  de  l’esclavage  sur  le  trône,  n’oublia  pas  les  misères  de  son 
ancienne  condition;  elle  racheta  de  ses  deniers  des  milliers  d’esclaves.  A travers 
les  calamités  universelles,  un  grand  progrès  se  préparait  en  Occident.  Tout  tendait 
à l’abolition  de  l’esclavage  domestique  : les  habitudes  germaniques,  conformes  à 
celles  de  la  Gaule  primitive,  secondaient  à cet  égard  l’esprit  du  christianisme,  et 
l’Église  continuait  à montrer  un  louable  zèle  pour  la  rédemption  des  esclaves.  Le 
concile  de  Chalon,  en  644,  avait  défendu  de  vendre  des  esclaves  pour  les  em- 
mener hors  du  royaume  des  Franks,  « de  peur  qu’ils  ne  demeurassent  toujours  en 
servitude»,  ou  qu’ils  ne  vinssent  au  pouvoir  des  Juifs.  (Il  n’était  pas  permis  aux 
Juifs,  en  Gaule,  d’avoir  des  esclaves  chrétiens.) 

2.  Gesta  Reg.  Franc,  c.  44. 


ÉBROIN, 


151 


[656-660] 

son  frère  dans  la  tombe.  Cette  mort  fut  suivie  de  graves  événe- 
ments : le  maire  Grimoald,  allié  par  lui-même  et  par  son  beau- 
frère,  fils  d’Arnulf  de  Metz,  à presque  tous  les  grands  d’Austrasie, 
et  jugeant  sa  puissance  inébranlablement  affermie  par  un  com- 
mandement de  quatorze  années,  crut  le  temps  venu  d’en  finir  avec 
l’ombre  de  la  royauté  salienne  ; il  fit  tondre  le  petit  Dagobert,  fils 
unique  du  feu  roi  Sighebert,  le  fit  conduire  secrètement  en  Irlande, 
et  plaça  son  propre  fils  Hildebert  sur  le  trône  en  vertu  d’un  pré- 
tendu testament  souscrit  par  Sighebert  au  profit  de  cet  enfant. 
Cette  tentative  était  prématurée  : une  sorte  de  religion  politique 
souleva  les  esprits  contre  l’usurpateur  ; la  masse  de  la  population 
franke  refusa  de  reconnaître  le  nouveau  roi  : les  grands  s’irritè- 
rent qu’un  de  leurs  égaux  se  proclamât  leur  maître.  Grimoald, 
attiré  dans  une  embuscade,  fut  pris  par  les  partisans  des  Méro- 
vingiens et  envoyé  captif  à Paris  avec  son  fils.  D’après  les  termes 
des  Gesta  regum  Francorum,  Grimoald  paraît  avoir  été  condamné 
à mort  par  un  mal  national;  il  périt  dans  les  supplices,  et  le  petit 
Hildebert  paya  aussi  de  sa  vie  sa  royauté  éphémère. 

On  ignorait  le  sort  du  jeune  Dagobert,  et  les  trois  couronnes 
frankes  se  trouvèrent  réunies  un  moment  sur  la  tête  de  Cblodowig, 
puis  sur  celle  de  son  fils  aîné,  Chlother,  que  le  maire  de  Neustrie, 
imbu  des  idées  romaines,  fit  proclamer  seul  roi.  La  catastrophe 
de  Grimoald  avait  tellement  désorganisé  l’Austrasie,  que  les  Aus- 
trasiens  laissèrent  agir  Erkinoald  et  ne  réclamèrent  point  d’abord 
de  roi  particulier.  Erkinoald  mourut  peu  après  le  roi  Cblodowig 
(vers  657)  : « Les  Pranks,  après  beaucoup  d’hésitation  sur  le  choix 
d’un  maire,  élevèrent  Ébroïn  à* ce  comble  d’honneur  ».  L’élection 
d’Ébroïn,  Frank  du  Soissonnais,  riche,  mais,  dit-on,  de  basse  ori- 
gine, fut  l’œuvre  des  Neustriens  ; les  Austrasiens  et  les  Burgondes 
semblent  n’avoir  joué  qu’un  rôle  passif  en  cette  occasion  ; mais  l’u- 
nité de  l’empire  ne  se  conserva  pas  longtemps  sous  le  roi  Chlother 
et  le  maire  Ébroïn;  vers  660, les  Austrasiens  exigèrent  qu’on  leur 
expédiât  à Metz  comme  roi  le  petit  Hilderik,  second  fils  de  Chlo- 
dowig,  et  lui  donnèrent  pour  maire  le  duc  Wulfoald.  La  Neus- 
trie et  la  Burgondie  restèrent  ensemble  sous  la  mairie  d’Ébroïn. 
Avec  Ébroïn,  l’histoire  reprend  un  grand  intérêt  : ce  n’est  plus, 
comme  Éga  ou  Erkinoald,  un  esprit  insinuant  et  flexible,  qui 


152 


GAULE  FRANKE. 


[660-664] 

s’accommode  au  temps  et  plie  plutôt  que  de  rompre  ; c’est  une 
âme  violente,  orgueilleuse,  intrépide,  que  nul  scrupule  et  nulle 
crainte  ne  détournent  du  but,  une  âme  de  la  trempe  du  grand 
ChlodoAvig  et  de  Brunebilde  ; il  veut  abattre,  au  profit  de  la  cou- 
ronne et  des  masses,  l’aristocratie  dont  il  a reçu  son  pouvoir,  et 
confond  dans  sa  personne  la  royauté  et  la  mairie,  tout  en  entou- 
rant de  vains  honneurs  le  fantôme  royal  au  nom  duquel  il  com- 
mande. La  classe  anarchique  des  leudes  ayant  été  incapable  d’user 
de  ses  avantages  sur  la  monarchie  pour  fonder  un  sénat,  un 
gouvernement  aristocratique  un  peu  régulier,  et  n’ayant  pro- 
duit, sous  le  titre  de  mairie,  qu’une  espèce  Aq  sous  ^royauté 
[major-domûs,  suh-?egulus),  il  était  naturel  que  la  mairie  s’animât 
d’instincts  monarchiques  et  se  retournât  contré  le  parti  qui  l’avait 
créée. 

On  ne  connaît  guère  les  actions  d’Ébroïn  que  par  les  récits  de 
ses  ennemis,  les  biographes  de  saint  Léger,  et  l’on  peut  supposer 
que  ceux-ci  l’ont  calomnié  en  l’accusant  de  vendre  la  justice  au 
poids  de  l’or  dans  les  mâls;  mais  on  ne  saurait  douter  qu’il  n’ait 
employé  les  moyens  les  plus  impitoyables  et  les  plus  arbitraires 
pour  comprimer  les  leudes  : il  ne  cherchait  contre  eux  que  des 
prétextes  de  confiscation,  « versait  le  sang  des  nobles  hommes 
pour  des  fautes  légères  »,  et  foulait  aux  pieds  toutes  les  coutumes 
barbares;  il  porta  à l’aristocratie  un  coup  d’une  extrême  har- 
diesse, en  déchirant  de  sa  seule  autorité  le  décret  de  l’assemblée 
de  Paris  (614)  qui  prescrivait  de  choisir  les  comtes  dans  les  comtés 
qu’ils  devaient  gouverner.  La  résistance  fut  faible  en  Neustrie  : 
l’évêque  de  Paris,  Sigbebrand,  bdnnne  arrogant  et  ambitieux, 
qui  avait  gagné  la  confiance  de  la  reine  Bathilde  et  qui  contrecar- 
rait le  maire  du  palais,  « fut  tué  par  les  Franks  à cause  de  son 
orgueil  »;  la  reine,  ne  voulant  pas  se  réconcilier  avec  les  meur- 
triers et  ne  pouvant  les  punir,  se  retira  au  monastère  de  Chelles, 
qu’elle  avait  fondé,  et  Ébroïn,  qu’il  eût  ou  non  ordonné  la  mort 
de  l’évêque,  n’en  fut  que  plus  absolu  dans  la  Neustrie  (664).  Ébroïn 
rencontra  chez  les  Franco-Burgondes  une  opposition  bien  autre- 
ment opiniâtre  ; les  légendes  prétendent  que,  dès  son  avènement 
à la  mairie,  il  fit  périr  l’évêque  de  Lyon,  qui  s’était  montré  son 
adversaire.  Ce  fait  est  assez  obscur.  Quoi  qu’il  en  soit,  le  sort  des 


153 


[664-670]  LUTTE  D’ÉBROIN  ET  DE  SAINT  LÉGER. 

évêcfiies  de  Lyon  et  de  Paris  n’effraya  pas  un  autre  prélat  qui  mit 
au  service  du  parti  aristocratique  une  intelligence  aussi  vigou- 
reuse et  des  passions  aussi  indomptables  que  celles  d’Ébroin  : 
c’était  Léodegher,  évêque  d’Autun,  dont  l’Église  a fait  un  saint 
(saint  Léger),  mais  en  qui  l’histoire  voit  surtout  un  courageux 
chef  de  faction.  L’évêque  d’Autun,  membre  d’une  des  plus 
grandes  familles  barbares  de  la  Gaule,  était  en  relation  avec 
la  plupart  des  grands  des  trois  royaumes,  et  rallia  autour  de  lui 
presque  tous  les  farons  de  Burgondie.  Après  plusieurs  années  de 
tiraillements  et  d’hostilités  sourdes,  les  choses  en  vinrent  à tel 
point  qu’Ébroïn  défendit  par  un  édit  royal  à tout  Burgonde  de  se 
présenter  au  palais  du  roi  sans  avoir  été  mandé  ; il  préparait  des 
mesures  terribles,  lorsque  le  jeune  roi  Chlother  III  « fut  rappelé 
par  le  Seigneur  »,  dans  un  âge  moins  avancé  encore  que  son  père 
Chlodowig  ou  que  son  oncle  Sighebert;  tous  ces  Mérovingiens 
étaient  hommes  à douze  ou  treize  ans,  et  caducs  à vingt.  La  plu- 
part étaient  emportés  par  des  dyssenteries,  suite  de  leur  intem- 
pérance (670). 

La  mort  de  Chlother  III  fut  le  signal  d’une  brusque  révolu- 
tion : Ébroïn,  qui,  depuis  longtemps  peut-être,  n’avait  pas  con- 
voqué de  mal  national , et  qui  craignait  qu’une  révolte  géné- 
rale n’éclatât  si  tous  les  seigneurs  neustriens  et  burgondes  se 
trouvaient  réunis  en  quelque  occasion  que  ce  fût,  proclama  roi 
le  jeune  Théoderik,  troisième  fils  de  Ghlodowig  II,  sans  attendre 
les  leudes,  que  se  dirigeaient  de  toutes  parts  vers  les  rives  de  la 
Seine  pour  élever  Théoderik  sur  le  bouclier  ; les  leudes  rencon- 
trèrent sur  toutes  les  routes  des  messagers  d’Ébroin  qui  leur  por- 
taient l’ordre  de  retourner  chez  eux.  Les  leudes  répondirent  à 
cette  audacieuse  violation  des  coutumes  nationales  par  une  in- 
surrection universelle  : les  partisans  d’Ébroïn  furent  forcés  de 
s’enfuir  ou  de  suivre  le  torrent,  sous  peine  d’être  massacrés  ou 
brûlés  dans  leurs  maisons,  et  des  députés  allèrent  offrir  les  cou- 
ronnes de  Neustrie  et  de  Burgondie  au  roi  d’Austrasie  Hilderik; 
Ébroïn,  abandonné  de  tous,  se  réfugia  dans  une  église,  pendant 
que  ses  ennemis  pillaient  et  se  partageaient  ses  trésors,  fruit  de 
treize  ans  de  pouvoir  arbitraire.  Les  évêques,  et  même  Léodegher 
ou  saint  Léger  d’Autun,  au  dire  de  ses  panégyristes,  s’interposè- 


154 


GAULE  FRANKE. 


[670-673] 

rent  pour  qu’on  ne  violât  point  le  droit  d’asile  dans  la  personne 
du  maire  déchu  : on  épargna  donc  la  vie  d’Ébroïn;  on  le  tondit 
et  on  l’envoya  en  exil  au  monastère  de  Luxeuil  ; on  coupa  aussi 
les  cheveux  au  roi  d’Éhroïn,  au  jeune  Théoderik,  et  on  le  mena 
devant  son  frère  Hilderik,  qui  lui  demanda  ce  qu’il  voulait  qu’on 
fît  de  lui  : « Théoderik  répondit  seulement  qu’injustement  dé- 
pouillé du  royaume,  il  remettait  sa  cause  au  Dieu  du  ciel.»  On 
l’enferma  au  couvent  de  Saint-Denis. 

La  chute  d’Ébroin  eut  des  conséquences  qui  rappellent  les 
suites  de  la  ruine  de  Brunehilde  : les  grands  imposèrent  leurs 
conditions  à Hilderik,  comme  autrefois  à Ghlother  II;  chaque  race 
reprit  ses  lois  et  ses  coutumes,  « telles  que  les  gardaient  les  juges 
des  anciens  jours  »;  les  décrets  de  l’assemblée  de  Paris  (de  614) 
furent  renouvelés,  et  les  leudes  neustriens  et  hurgondes  exigèrent 
l’abolition  de  la  mairie  viagère,  qui,  après  avoir  été  une  garantie 
contre  la  royauté,  était  devenue  plus  redoutable  qu’elle,  « De  peur 
que  quelqu’un  n’usurpât  à l’instar  d’Ébroïn,  et  ne  vînt  comme 
lui  à mépriser  ses  co-antrustions  [contiihermles],  » on  convint 
que  les  grands  exerceraient  tour  à tour  les  fonctions  de  maire. 
L’évêque  Léodegber  fut  pendant  quelque  temps  le  véritable  maire 
du  royaume  neustro-burgondien,  quoiqu’il  n’en  eût  pas  le  titre; 
mais  la  bonne  intelligence  ne  dura  guère  entre  Hilderik  et  les 
leudes  : ce  jeune  prince,  qui  avait  quitté  Metz  pour  s’établir  dans 
le  Parisis , au  centre  de  l’Empire  gallo-frank , faisait  exception 
dans  sa  race  dégénérée  : il  avait  l’énergie  et  les  passions  fou- 
gueuses de  ses  ancêtres  ; il  viola  bientôt  les  conditions  auxquelles 
il  avait  reçu  le  trône  et  montra  aux  leudes  un  autre  Ébroïn. 
L’évêque  Léodegber  le  menaça  de  la  vengeance  divine  s’il  ne  res- 
pectait les  coutumes  nationales  qu’il  avait  jurées,  et  s’il  ne  se 
séparait  de  sa  cousine  germaine  Bilihilde , fille  du  feu  roi  Sighe- 
bert  II,  qu’il  avait  épousée  contre  les  décrets  des  conciles  et  des 
rois  ses  devanciers.  Hilderik  s’irrita  de  ces  reproches;  Léodegber 
ne  tarda  pas  à être  aussi  mal  avec  lui  qu’avec  Ébroïn , et  fut 
accusé  auprès  du  roi  de  comploter  avec  Hector,  patrice  de  Mar- 
seille, et  d’autres  grands,  « pour  renverser  la  domination  royale.  » 
Hilderik  fit  tuer  Hector,  et  voulait  traiter  de  même  févêque  d’Au- 
tun  : on  eut  grand’peine  à obtenir  qu’il  se  contentât  de  l’exiler 


[673,674]  LUTTE  D’ÉBROIN  ET  DE  SAINT  LÉGER.  155 

à Luxeuil,  dans  ce  même  monastère  où  était  renfermé  son  ancien 
adversaire  Ébroïn. 

Léodegiier  confessa  qu’  « il  avait  gravement  péché  contre 
Ébroïn,  » et  ces  deux  tiers  ennemis,  rapprochés  par  une  sem- 
blable infortune,  se  jurèrent  de  vivre  en  paix  et  en  concorde  dans 
leur  commun  asile;  mais  ni  l’un  ni  l’autre  n’était  résigné  à rester 
enseveli  dans  Tombre  du  cloître  : selon  toute  apparence,  à peine 
réunis  à Luxeuil,  ils  entrèrent  ensemble  dans  une  vaste  conspi- 
ration contre  Hilderik,  qui  venait  de  pousser  les  grands  à la  der- 
nière exaspération,  en  faisant  attacher  à un  poteau  et  battre  de 
verges  un  noble  homme  de  la  truste  royale,  appelé  Bodolen; 
c’était  le  châtiment  réservé  parla  loi  aux  esclaves.  On  reçut  bien- 
tôt à Luxeuil  la  nouvelle  de  l’issue  du  complot  : Bodolen  et  ses 
amis  avaient  surpris  le  roi  chassant  dans  la  forêt  de  Leuconie 
(aujourd’hui  la  forêt  de  Bondi),  non  loin  de  la  maison  royale  de 
Chelles,  et  l’avaient  égorgé  avec  sa  femme  enceinte  et  un  petit  en- 
fant (septembre  673).  Lemaire  d’Austrasie,  Wulfoald,  qui  se  trou- 
vait auprès  du  roi,  s’était  enfui  dans  son  pays,  et  une  anarchie 
épouvantable  bouleversait  la  Gaule.  « Tous  ceux  que  Hilderik 
avait  condamnés  à l’exil  raccouraient  comme  des  serpents  qui 
sortent  de  leurs  cavernes,  tout  gonflés  de  venin,  au  retour  du 
printemps.  Leur  fureur  déchaînée  suscita  un  si  grand  trouble 
dans  le  pays,  qu’on  croyait  voir  l’avénement  de  l’Ante-Ghrist  ; les 
gouverneurs  des  provinces  s’entre-déchiraient  par  des  hostilités 
incessantes,  et  chacun  faisait  ce  qui  lui  semblait  bon,  sans  crainte 
de  châtiment  { Vita  S,  Leodegarii,)  » 

(674)  Ébroïn  et  Léodegher  étaient  tous  deux  sortis  de 
Luxeuil,  après  avoir  renouvelé  entre  les  mains  de  l’abbé  le  ser- 
ment d’oublier  le  passé  : ils  entrèrent  ensemble  dans  Autun, 
chacun  à la  tête  de  ses  partisans,  puis  se  dirigèrent  de  cette  ville 
vers  Paris,  afin  de  se  rendre  près  du  roi-moine  Théoderik, 
qu’on  avait  tiré  de  Saint-Denis;  mais  leur  bon  accord,  déjà  fort 
compromis  à Autun,  se  rompit  complètement  chemin  faisant. 
Ébroïn  voulait  ressaisir  la  mairie;  Léodegher  voulait  la  conférer 
à Leudès  [Leudesîus),  fils  d’Erkinoald,  le  prédécesseur  d’Ébroïn. 
Ébroïn  partit  de  nuit  dans  la  crainte  d’être  arrêté,  et  s’en  alla 
dans  ses  domaines  du  Soissonnais  ; l’évêque  d’Autun  poursuivit 


156 


GAULE  FRANKE. 


[674] 

sa  route  avec  beaucoup  de  tarons  burgondiens  ; ils  rejoignirent 
les  grands  de  Neustrie,  proclamèrent  dans  un  mal  solennel  Théo- 
derik  roi  etLeudès  maire,  se  dispersèrent  ensuite,  et  retournèrent 
chez  eux  comme  si  tout  eût  été  fini  par  cette  cérémonie.  Ils  sem- 
blèrent oublier  qu’Ébroïn  était  libre  et  qu’il  avait  le  fer  à la  main. 
Ébroin  ne  perdait  pas  son  temps  ; il  avait  jeté  son  habit  de  moine, 
laissé  repousser  ses  cheveux  et  repris  sa  femme,  puis  convoqué 
sur  ses  terres  tous  ses  amis,  tous  ses  fauteurs,  tous  les  gens  pau- 
vres et  hardis  qui  ne  dépendaient  d’aucun  chef  de  truste  et  qu’at- 
tirait l’espoir  de  se  partager  les  biens  des  grands  ; il  pactisa  avec 
divers  chefs  austrasiens,  naguère  ses  ennemis  ; une  foule  d’aven- 
turiers du  pays  de  l’Est  accoururent  sous  ses  drapeaux.  Les  Gesta 
Francorum  racontent  qu’au  moment  d’agir,  saisi  de  quelque  in- 
quiétude, il  envoya  demander  conseil  à saint  Ouen,  évêque  de 
Rouen  : le  vieux  ministre  de  Dagobert  ne  lui  répondit  que  ces 
mots  : « Qu’il  te  souvienne  de  Frédegonde  ! » La  morale  de  ce 
conseil  était  un  peu  extraordinaire  pour  un  saint.  « Ébroïn, 
comme  il  avait  l’esprit  ouvert,  comprit  ; » il  proclama  roi,  sous  le 
nom  de  Ghlodowig,  un  enfant  qu’il  prétendit  être  le  fils  de  Ghlot- 
ber  III,  et  saisit  rapidement  l’offensive.  Au  bruit  de  ses  prépa- 
ratifs, le  maire  Leudès  et  le  roi  Théoderik  avaient  rassemblé 
quelques  troupes  sur  l’Oise,  et  s’étaient  établis  à Pont-Sainte- 
Maxence. 

Une  nuit,  l’armée  d’Ebroïn,  arrivée  à marche  forcée  des  envi- 
rons de  Soissons,  passa  l’Oise  et  pénétra  dans  la  ville  par  es- 
calade : le  roi  et  le  maire  eurent  à peine  le  temps  de  s’enfuir  en 
emportant  le  trésor  royal  ; une  grande  partie  des  gens  de  la  cour 
furent  massacrés.  Leudès  avait  emmené  le  roi  sur  les  bords  de 
la  Somme,  où  étaient  ses  propres  possessions;  mais  il  ne  put 
s’y  défendre  : Ébroïn  suivit  les  fugitifs  l’épée  dans  les  reins  ; 
à Baisiu,  près  Gorbie,  le  trésor  royal  tomba  en  son  pouvoir;  à 
Gréci,  en  PonthieuL  le  roi  lui-même  fut  atteint  et  pris  ; on  ne  lui 
fit  aucun  mal;  Leudès,  sur  le  serment  d’Ébroin  qui  lui  garantis- 

1.  Crîsicagum  in  Poniivo.  Ponüvus,  c’est-k-dire  le  pays  mariiime,  partie  méri- 
dionale de  l’ancien  Tracius  Nervicanus. — Dans  les  noms  de  lieux,  la  désinence  si 
commune  acus,  acum,  agum,  provenant  de  Vac*h  celtique,  a été  remplacée  en 
français  par  i,  quelquefois  par  ai,  tandis  que  l’ac  s’est  conservé  dans  nos  dialectes 
du  Midi. 


[674]  LUTTE  D’ÉBROIN  ET  DE  SAINT  LÉGER.  157 

sait  la  vie  sauve,  se  rendit  auprès  du  vainqueur  pour  faire  sa  paix; 
il  fut  traîtreusement  massacré.  Ébroïn  frappa  un  rival  dans  Leudès, 
et  conserva  dans  Théoderik  un  instrument  qui  pouvait  redevenir 
utile.  On  confina  le  pauvre  prince  dans  quelque  métairie  isolée,  et 
l’on  répandit  le  bruit  de  sa  mort.  Toute  la  Neustrie  reconnut  le 
prétendu  fils  de  Gblother  III,  mais  l’Austrasie  et  une  grande  par- 
tie de  la  Burgondie  repoussèrent  le  faux  ro/.La  veuve  du  roi  Sighe- 
bert  II,  qui  vivait  encore  en  Austrasie,  avait  appris  par  des  voya- 
geurs que  son  fils  Dagobert  n’était  pas  mort,  et  qu’i  1 étai  t encore  dans 
le  monastère  d’Irlande  où  Grimoald  l’avait  envoyé  dix-huit  ans  aii- 
' paravant  : elle  détermina  le  maire  Wulfoald  et  les  chefs  austrasiens 
à faire  revenir  ce  jeune  homme  du  fond  de  file  d’Occident,  et  à le 
prendre  pour  roi.  Ébroïn  ne  tenta  pas  de  s’y  opposer  ; il  dirigea 
tous  ses  efforts  vers  la  Burgondie,  et  dépêcha  contre  Autun  un 
corps  d’armée  commandé  par  le  duc  de  la  Champagne  troyenne, 
par  l’évêque  de  Clialon  et  par  f évêque  déposé  de  Valence,  chefs 
de  cette  minorité  qui  soutenait  la  cause  monarchique  en  Bur- 
gondie. Les  habitants  d’ Autun  parurent  prêts  à braver  tous  les 
périls  pour  défendre  leur  évêque,  qui  avait  magnifiquement  dé- 
coré la  cathédrale,  relevé  les  murs  de  la  ville,  réparé  les  princi- 
paux édifices,  et  qui  s’était  rendu  très  populaire  par  ce  noble  em- 
ploi de  ses  richesses.  A rapproche  des  ennemis,  Léodegher  fit 
briser  à coups  de  marteau  sa  vaisselle  d’argent,  et  distribua  tout 
son  trésor  aux  églises,  aux  monastères  et  au  pauvre  peuple  ; puis 
il  ordonna  un  jeûne  de  trois  jours,  et  demanda  publiquement 
pardon  à tous  ceux  d’entre  le  peuple  qu’il  avait  pu  offenser.  Les 
gens  d’ Autun,  exaltés  par  ce  spectacle,  se  battirent  comme  des 
lions,  et  repoussèrent  un  furieux  assaut  qui  dura  une  journée 
entière.  Le  lendemain  matin,  Léodegher  dépêcha  un  abbé  vers 
f évêque  de  Chalon,pour  demander  à se  racheter  par  une  rançon, 
lui  et  la  ville;  mais  févêque  de  Ghalon  déclara  que  farinée  ne  se 
retirerait  pas,  jusqu’à  ce  que  Léodegher  se  fût  rendu  « et  eût  pro- 
mis sa  foi  au  roi  Ghlodowig».  L’évêque  refusa,  et  les  javelots  et  les 
traits  incendiaires  garnis  d’étoupes  enflammées  recommencèrent 
à pleuvoir  sur  les  remparts.  Léodegher,  voyant  que  sa  cité  allait 
périr  à cause  de  lui,  embrassa  une  résolution  héroïque,  et 
se  décida  à finir  par  la  mort  d’un  martyr  la  vie  d’un  chef  de 


158 


GAULE  FRANKE. 


[674-6781 

parti  : « il  dit  adieu  à tous  ses  frères,  communia  par  le  pain  et  par 
le  vin  »,et  alla  se  livrer  aux  ennemis,  qui  ne  lui  donnèrent  pas 
la  mort,  mais  lui  crevèrent  les  yeux  et  l’envoyèrent  captif  dans  le 
pays  de  Troies. 

Les  chefs  de  l’armée  d’Ébroïn  prirent  ensuite  possession  d’Au- 
tun,  et  marchèrent  sur  Lyon  et  sur  le  Midi,  afin  d’arracher  du 
siège  de  Lyon  le  métropolitain  Génésius,  ami  de  Léodegher,  et 
d’installer  dans  le  patriciat  de  Provence  un  duc  dévoué  à Éhroïn  ; 
« mais  les  peuples  rassemblés  de  toutes  parts  ne  leur  permirent  pas 
de  s’emparer  delà  grande  cité  de  Lyon.  » Ébroïn,  informé  de  cet 
échec,  jugea  utile  d’ôter  à ses  adversaires  le  prétexte  dont  ils  se  cou- 
vraient aux  yeux  des  niasses,  savoir  la  défense  de  la  cause  du  vrai  roi: 
il  replongea  dans  l’obscurité  le  fantôme  royal  qu’il  en  avait  tiré, 
se  réconcilia  avec  Théoderik,  le  remit  sur  le  trône  et  se  fit  pro- 
clamer maire  du  palais  de  ce  prince;  en  même  temps,  il  publia, 
au  nom  de  Théoderik,  un  édit  qui  défendait  toutes  les  poursuites 
judiciaires  relativement  « aux  dommages  et  aux  dévastations 
commis  durant  les  troubles  » . Il  atteignit  son  but  : la  Burgondie 
se  soumit,  à l’exemple  de  la  Neustrie,  moins  complètement  toute- 
fois, et,  durant  cinq  années,  Ébroïn  n’eut  plus  à combattre,  mais 
à user  de  la  victoire.  Il  en  usa  sans  scrupule  et  sans  pitié,  mais 
avec  génie  : on  est  obligé  de  deviner  ses  vues  et  ses  plans  à tra- 
vers les  arides  indications  des  chroniques  et  les  vagues  déclama^ 
tions  des  légendes.  Il  fit  tout  pour  briser  l’aristocratie  hérédr 
taire,  qui  tendait  à se  former  depuis  un  siècle  et  demi,  rendit  les 
dignités  et  les  bénéfices  à la  circulation,  enleva  les  terres  du  fisc 
aux  familles  qui  se  les  étaient  appropriées  depuis  plusieurs  géné- 
rations, les  répartit  entre  des  hommes  nouveaux,  constitua  ainsi 
une  classe  nombreuse  de  petits  bénéficiaires  intéressés  à soutenir 
son  œuvre  contre  les  principaux  leudes,  confisqua  les  patrimoines 
de  tous  les  grands  qui  résistaient,  et  réduisit  beaucoup  d’entre 
eux  à chercher  un  asile  chez  les  Austrasiens  ou  chez  les  Wascons, 
Il  n’épargnait  pas  même  les  religieuses  qui  appartenaient  aux 
grandes  familles  frankes,  et  il  les  bannissait  avec  leurs  pères  et 
leurs  frères  ^ . Il  n’eut  pas , comme  Brunehilde  et  Dagobert , 

1.  « ébroïn,  « dit  la  légende  de  saint  Ragnehert,  » homme  de  naissance  infime, 
n’aspirait  qu’à  tuer,  à chasser  ou  à dépouiller  de  leurs  honneurs  tous  les  Franks 


159 


[674-678]  VICTOIRE  D’ÉBROIN  SUR  LES  GRANDS. 

l’imprudence  de  rétablir  les  impôts  sur  le  peuple  ; la  dépouille 
des  grands  lui  suffisait  : aussi  les  masses  lui  furent  - elles  dé- 
vouées. Quant  à l’épiscopat,  qui  jouait  dans  toutes  ces  luttes 
un  rôle  militaire  et  séculier  fort  éloigné  de  l’esprit  des  ré- 
formateurs monastiques,  il  s’était  tellement  partagé  entre  les 
deux  factions  qu’il  se  neutralisait  en  quelque  sorte  lui-même  : si 
Ébroïn  avait  contre  lui  saint  Léger  d’Autun,  saint  Genest  de  Lyon, 
il  avait  pour  lui  saint  Ouen  de  Rouen,  saint  Prix  (Præjectus)  d’Au- 
vergne, saint  Réol  de  Reims,  saint  Égilhert  de  Paris,  étranges 
saints  ! et  un  synode  épiscopal  l’aida  à consommer  sa  barbare 
vengeance  sur  Léodegher,  qui  lui  faisait  encore  ombrage  dans  le 
misérable  état  où  il  l’avait  réduit.  Il  feignit  de  vouloir  punir  les 
auteurs  du  meurtre  du  roi  Hilderik,  dont  il  avait  certes  lui-même 
vivement  souhaité  la  mort,  s’il  n’y  avait  pas  directement  coopéré: 
il  ordonna  qu’on  lapidât  Ghérin,  frère  de  Léodegher,  un  des 
principaux  complices  de  Bodolen,  fit  couper  les  lèvres  et  le  bout 
delà  langue  à l’évêque  d’Autun,  et  le  fit  amener  devant  un  nom- 
breux concile  d’évêques  neustro-burgondiens,  tenu  à Marlacum 
(Marli)  près  Paris.  Les  prélats  demandèrent  à Léodegher  s’il  se 
reconnaissait  coupable  de  la  mort  de  Hilderik  : Léodegher  se 
contenta  de  répondre  que  « Dieu  savait  ce  qui  en  était  »,  appa- 
remment pour  ne  point  se  parjurer  en  niant  sa  participation  au 
complot.  Il  fut  donc  condamné;  on  déchira  sa  tunique  du  haut 
en  bas,  et  on  le  livra  à un  comte  dû  palais,  qui  lui  fit  trancher  la 
tête  (678).  La  fin  tragique  de  Léodegher,  après  quatre  ans  de  souf- 
frances et  de  captivité,  émut  profondément  les  esprits,  et  souleva 
de  nouvelles  haines  contre  Ébroïn.  La  renommée  du  prélat,  que 
l’Église  catholique  honore  sous  le  nom  de  saint  Léger,  alla  tou- 
jours croissant  ; on  remarquait  que  les  instruments  de  sa  perte, 
le  duc  de  Troies  et  l’évêque  de  Ghalon,  avaient  déjà  péri,  sacrifiés 
à leur  tour  par  la  politique  d’Ébroin,  et  l’on  prédisait  que  le 
terrible  maire  ne  tarderait  pas  à rejoindre  ses  victimes  h 

de  haute  race,  pour  leur  substituer  des  gens  de  basse  origine.  » F.  les  Hist.  des 
Gaules,  t.  III,  p.  619. 

1.  F.  les  deux  vies  de  saint  Léger  (Sancii  Leodeyarii  Viia)  dans  les  Hist.  des 
GûZiles,  t.  III,  p.  61 1-632;  les  Gesta  Regum  Franc. — Fredegar.  continuât.  1. — Sancti 
Præjecli  Vila,  dans  les  Hist.  des  Gaules,  X.  III,  p,  595.  — Diplomata  Theode- 
rici  III ; dans  les  Hist.  des  Gaules,  etc.  t.  IV.  p.  658. 


160 


GAULE  FRANKE. 


[678-680] 

Un  orage  redoutable  se  formait  en  effet  contre  Ébroin,  à la  suite 
d’importantes  révolutions  qui  venaient  d’avoir  lieu  en  Austrasie. 
Les  chefs  austrasiens , en  rappelant  d’Irlande  un  jeune  homme 
élevé  dans  l’obscurité  des  cloîtres,  avaient  cru  se  donner  un  roi 
sans  passions  et  sans  volonté,  un  roi  pareil  à son  cousin  Tbéo- 
derik  de  Neustrie  ; Dagobert,  au  contraire,  suivit  les  traces  de  Hil- 
derik  : la  contrainte  du  couvent  avait  comprimé  ses  passions  sans 
les  étouffer  ; elles  débordèrent  avec  impétuosité  quand  il  put  les  sa- 
tisfaire ; il  s’aliéna,  par  ses  violences  et  par  ses  exactions,  les  grands, 
les  évêques  et  la  multitude,  « imposa  au  peuple  l’iiumiliation  du 
tribut,»  et  provoqua,  au  commencement  de  l’année  678,  une  con- 
j Liration  générale , à la  tête  de  laquelle  se  placèrent  tout  naturel- 
lement les  héritiers  et  les  vengeurs  du  maire  Grimoald.  La  pos- 
térité mâle  de  Peppin  de  Landen  s’était  éteinte  avec  Grimoald  et 
son  jeune  fils;  mais  Begga,  fille  de  Peppin,  mariée  à Anséghis, 
fils  de  Saint  Arnulf  de  Metz,  avait  donné  lejouràun  jeune  homme  ap- , 
pelé  Peppin,  comme  son  aïeul  maternel  : les  historiens  modernes, 
pour  le  distinguer  de  Peppin  l’ancien , l’ont  surnommé  Peppin  de 
Héristall,  du  nom  d’une  célèbre  villa  qu'il  habitait  aux  bords  de  la 
Meuse  (près  Liège).  Le  jeune  Peppin,  et  son  cousin  germain  Mar- 
tinus  ou  Martin  G fils  d’un  autre  lils  de  saint  Arnulf,  furent  plus 
heureux  que  Grimoald  : on  ignore  entièrement  les  détails  de  leur 
insurrection  contre  le  roi  Dagobert  II,  ; il  paraît  que  Dagobert 
fut  pris  et  mis  à mort  par  les  ducs , « du  consentement  des  évê- 
ques : on  lui  plongea  un  glaive  jusqu’à  la  garde  dans  l’aine'^.  » 
Avec  l’infortuné  Dagobert  II,  la  royauté  salienne  disparut  de  la 
France  orientale  : la  race  de  Cblodowig  le  grand  ne  fut  pas  rem- 
placée par  une  autre  dynastie;  les  seigneurs  étaient  parvenus 
à leurs  fins,  et  une  fédération  aristocratique  de  bérezogiies  et 
de  grafs  (ducs  et  comtes)  succédait  à la  truste  royale  ; Peppin  et 
Martin  avaient  seulement  sur  les  autres  chefs  la  prépondérance 
que  leur  donnaient  leur  union,  leur  génie  guerrier  et  leurs  vastes 
domaines,  qui  s’étendaient  le  long  de  la  Meuse  et  de  la  Moselle, 

1.  Depuis  la  fin  du  sixième  siècle,  on  commençait  avoir  des  Germains  portant 
des  noms  gallo-romains,  et  réciproquement,  indice  d’une  tendance  naissante  a la 
fusion  des  races. 

2.  Sancti  Vilfrid.  Vila,  dans  les  Hist.  des  Gaules,  t,  III,  p.  6U0-605.  Cette 
légende  contemporaine  est  le  seul  monument  où  il  soit  question  du  roi  Dagobert  II. 


i 


[688]  ’ DERNIERE  VICTOIRE  D’ÉBROIN.  161 

dans  le  pays  de  Tongres  (Liégeois),  le  Brabant,  les  Ardennes  et 
le  pays  Messin.  La  dissolution  de  la  truste  royale  n’amena  pas, 
comme  on  eût  pu  le  craindre,  la  dissolution  de  la  nationalité 
même  et  le  démembrement  complet  du  territoire  : la  haine  et 
l’effroi  qu’inspirait  Ébroïn  arrêtèrent  les  dispositions  des  grands 
à l’isolement  et  à l’indépendance  absolue,  et  resserrèrent  les  liens 
de  leur  fédération. 

Une  lutte  acharnée  devait  nécessairement  s’engager  entre  les 
deux  principes  contraires,  qui  avaient  triomphé,  l’un  en  Neus- 
trie  et  l’autre  en  Austrasie  : une  foule  de  mécontents  et  de 
proscrits  neustriens  s’étaient  réfugiés  auprès  des  jeunes  ducs  Pep- 
pin  et  Martin,  et  les  excitaient  incessamment  à délivrer  la  Neus- 
trie  et  la  Burgondie  du  cruel  tyran  Ébroïn.  Les  chefs  austrasiens 
levèrent  l’étendard  en  680  , et  s’apprêtèrent  à entrer  dans  le 
royaume  de  l’ouest  avec  une  puissante  armée  : ils  comptaient  sur 
un  soulèvement  général,  comme  en  670;  mais  ils  furent  bien 
déçus  dans  leurs  espérances  : ils  n’eurent  pas  la  peine  de  passer  la 
frontière,  et  ils  rencontrèrent  Ébroïn  et  ses  légions  à Luco-Fago, 
lieu  qui  semble  identique  à ce  Latofao  où  s’était  déjà  donnée 
une  grande  bataille  en  596,  et  qu’on  croit  être  le  village  de  La- 
faux,  entre  Laon  et  Soissons.  En  cet  endroit  tomba  de  part  et 
d’autre  « une  multitude  infinie  de  peuple  : » ce  lieu  était  fatal 
aux  Austrasiens;  ils  y furent  vaincus  pour  la  seconde  fois,  et 
« tournèrent  le  dos,  poursuivis  avec  un  cruel  carnage  par  Ébroïn, 
qui  dévasta  tout  le  pays.  Martin  se  sauva  dans  Laon-le-Gloué^,  et 
Peppin  s’enfuit  dans  une  autre  direction.  Ébroïn , après  avoir 
achevé  sa  victoire,  ramena  son  armée  à la  ville  d’Ercheregum  » 
(Écri-sur-Aisnc)  et  dépêcha  vers  Martin  deux  prélats,  l’un  neus- 
trien,  l’autre  austrasien,  Réolus,  métropolitain  de  Reims,  et 
Aghilbert(ou  Égilbert),  évêque  de  Paris,  pour  l’inviter  à venir  le 
trouver.  Les  deux  évêques  jurèrent  sur  des  reliquaires  que  Martin 
aurait  la  vie  sauve  ; mais,  sachant  bien  le  dessein  d’Ébroïn,  ils 
avaient  eu  la  précaution  de  vider  furtivement  les  châsses.  Martin, 
((  croyant  à leur  serment,  » descendit  des  inaccessibles  remparts 
de  Laon  avec  ses  antrustions  et  ses  alliés,  se  rendit  à Écri,  et  y 
fut  tué  ainsi  que  tous  les  siens.  Réolus  et  Aghilbert  figurent  au 
nombre  des  saints  ! 


II. 


162 


GAULE  FRANKE. 


[681] 

La  conquête  de  l’Aiistrasic  semblait  imminente  : Ébroïn  lui  en- 
leva la  Cbampagne  et  l’Alsace  ; mais  il  n’eut  pas  le  temps  de  pour- 
suivre jusqu’au  bout  les  conséquences  de  sa  victoire.  Un  Ncustrien 
de  dislinclion,  nommé  Ermenfrid,  ayant  malversé  dans  l’admi- 
nistration  des  biens  du  fisc,  Ebroïn  confisqua  une  partie  des  pro- 
priétés du  concussionnaire,  et  le  menaça  de  la  mort  : Ermenfrid 
prévint  le  péril  par  un  coup  de  désespoir;  il  assembla  ses  amis, 
et,  un  dimanche,  avant  le  jour,  comme  le  maire  du  palais  sortait 
de  son  logis  pour  aller  aux  matines  dans  l’église  voisine,  Ermen- 
frid, embusqué  près  de  la  porte  de  la  maison,  se  précipita  sur 
Ébroïn,  lui  fendit  la  tête  d’un  furieux  coup  d’épée,  puis,  remon- 
tant à cheval,  s’entuit  à toute  bride  jusqu’en  Austrasie.  Ébroïn 
était  tombé  roide  mort.  L’aristocratie  poussa  dans  toute  la  Gaule 
un  long  cri  d’allégresse  ; le  duc  Peppin  combla  de  riches  dons 
l’assassin  Ermenfrid.  Un  homme  qui  avait  été  privé  de  la  vue  par 
ordre  du  maire  du  palais,  et  qui  s’était  retiré  dans  l’ilc  Barbe, 
près  de  Lyon,  raconta  qu’une  nuit,  comme  il  était  en  oraison  aux 
bords  de  la  Saône,  il  avait  entendu  le  bruit  d’un  vaisseau  qui 
remontait  contre  le  courant  du  fleuve  à grande  force  de  rames  : 
il  demanda  où  allait  ce  navire  ; alors  une  voix  terrible  retentit  à 
ses  oreilles  : « C’est  Ebroïn  que  nous  emportons  à la  chaudière 
infernale  ! » Ébroïn  ne  s’était  pas  fait  de  parti  dans  le  ciel,  comme 
autrefois  le  roi  Dagobert,  et  aucun  saint  ne  descendit  du  firma- 
ment pour  délivrer  son  âme  U 

(681-G8C)  Tout  le  monde  n’avait  pas  si  mauvaise  opinion  du 
maire  de  Neustrie  : « il  réprimait  virilement  toutes  les  méchance- 
tés et  les  iniquités  qui  se  commettaient  sur  la  surface  de  la  terre  ; 
il  châtiait  les  forfaits  des  hommes  superbes  et  injustes;  il  faisait 
régner  la  paix  par  toute  la  terre...  C’était  un  homme  de  grand 
cœur,  bien  qu’il  fût  trop  cruel  envers  les  évêques.  » Tel  est  le 
témoignage  que  lui  rendent  des  légendes  (celles  de  saint  Prœjec- 
tus  d’Auvergne  et  des  miracles  de  saint  Martial  de  Limoges),  qui 
expriment  sans  doute  l’opinion  des  Franks  de  condition  infé- 
rieure auxquels  il  avait  partagé  les  bénéfices  royaux,  et  du  peuple 

1.  Gesta  Regum  Franc,  continuât.  II;  Saneci  Leodegar,  Viia  ; Adon.  Chronic. 
dans  les  Hist.  des  Gaules,  U II,  p.  670. 


163 


[GS1-6S6]  ' MEUBTRE  D’ÉBROIN. 

des  villes,  qu’il  avait  protégé  contre  la  tyrannie  des  grands.  En 
Bu'rgondie  et  en  Aquitaine,  la  mort  d’Ébroïn  eut  des  suites  graves; 
mais,  en  Neustrie,  le  parti  d’Ébroïn  s’était  tellement  fortifié  et 
organisé  depuis  sept  ans,  qu’il  garda  le  pouvoir  apres  la  mort  du 
grand  chef  qui  paraissait  devoir  tout  entraîner  dans  sa  tombe  : le 
duc  Peppin  et  ses  alliés,  tout  étourdis  encore  de  leur  sanglante 
défaite,  furent  trop  heureux  de  donner  des  otages  au  maire  Wa- 
ratte  ou  Wert,  successeur  d’Ébroin,  et  d’obtenir  de  lui  la  paix.  Les 
seigneurs  bannis  demeurèrent  en  exil,  et  rien  ne  fut  changé  dans 
la  Neustrie.  Le  vieux  métropolitain  de  Rouen  , Audoën  ou  saint 
Ouen,  contribua  de  toute  son  influence  à maintenir  l’ouvrage  de 
son  ami  Ébroïn.  La  paix  conclue  avec  les  Austrasiens  fut  meme 
vivement  désapprouvée  en  Neustrie  par  les  hommes  énergiques, 
et  amena  une  révolution  dans  le  palais  : Waratte  fut  supplanté 
par  son  propre  fils , Ghislemar,  jeune  homme  plein  d’audace  et 
d’astuce,  qui  recommença  la  guerre  contre  Peppin,  et  qui  pénétra 
en  Austrasie.  Peppin  vint  à la  rencontre  de  Ghislemar  près  du 
château  de  Namur  [Namugo)\  on  négocia,  on  jura  la  paix;  mais 
Ghislemar,  fondant  à l’improviste  sur  les  Austrasiens,  « tailla  en 
pièces  un  grand  nombre  de  leurs  nobles  hommes.  » La  crainte 
que  son  père  ne  profitât  de  son  absence  pour  recouvrer  la  mai- 
rie fobligea  de  retourner  en  Neustrie  au  lieu  de  pousser  son 
avantage  ; mais  il  mourut  subitement,  et  Waratte  rentra  dans  la 
• mairie  (684).  Saint  Ouen  et  Waratte  moururent  dans  les  deux 
années  qui  suivirent  ces  événements  L L’élection  du  successeur 
de  Waratte  fut  longuement  et  orageusement  débattue  ; enfin  la 
veuve  de  Waratte,  nommée  Ansflède,  femme  de  tête  et  de  courage, 
eut  le  crédit  de  faire  élever  à la  mairie  son  gendre,  Bertber.  C’était 
le  plus  malheureux  choix  auquel  on  se  pût  arrêter  : Bertber, 
a vain  et  léger,  petit  de  taille  et  d’esprit,  méprisant  les  conseils 
et  l’amitié  des  Franks,  » mit  partout  le  trouble  et  la  discorde. 
Beaucoup  de  chefs  neustriens  retirèrent  leur  obéissance  à Bert- 
her,  envoyèrent  à Peppin  des  otages  en  garantie  d’alliance , et 

1.  Saint  Ouen  avait  été  évêque  quarante-trois  ans;  il  était,  pour  ainsi  dire,  le 
souverain  spirituel  et  temporel  de  la  province  ecclésiastique  de  Rouen  :1e  roi  Théo- 
derik  et  le  maire  Waratte,  en  684,  lui  avaient  accordé  un  privilège  d’après  lequel 
on  ne  pouvait  établir  dans  sa  province,  sans  son  aveu,  ni  évêque,  ni  abbé,  «ni 
comte,  ni  tout  autre  juge»,  r.  Coint.  Annal,  eccl.  ad  an.  681. 


1G4  GAULE  FRANKE.  1686,0871 

« l’excitèrent  contre  Berther  et  le  reste  des  Franks.  » Les  nom- 
breux exilés  qui  vivaient  de  l’hospitalité  austrasienne  assiégeaient 
le  duc  Peppin  d’instances  continuelles,  et  s’efforcaient  de  lui  per- 
suader qu’il  n’avait  qu’à  tirer  l’épée  pour  devenir  chef  de  tous 
les  Franks  : l’ambition  excitait  Peppin,  le  souvenir  de  Lucofago  le 
retenait;  il  essaya  d’abord  les  voies  pacifiques,  et  dépêcha  une 
ambassade  au  roi  Théoderik  pour  le  prier  de  rappeler  les  bannis 
et  de  leur  restituer  les  biens  qui  leur  avaient  été  enlevés  par 
Ébroïn.  C’était  demander  le  bouleversement  de  laNeustrie.  «Théo- 
derik,  disent  les  Annales  de  Metz,  à l’instigation  de  Berther,  reçut 
orgueilleusement  les  messagers,  et,  rejetant  leur  requête,  an- 
nonça qu’il  irait  bientôt  chercher  ses  serviteurs  fugitifs  que  Pep- 
pin avait  reçus  chez  lui  contre  le  droit  et  la  loi.  » 

Au  commencement  de  687, Peppin  convoqua  les  grands  d’Aus- 
trasie,  et  leur  communiqua  la  réponse  menaçante  du  roi  ou 
plutôt  du  maire  de  Neustrie.  La  puissance  de  Peppin,  qui  avait 
réuni  à ses  domaines  les  grandes  terres  de  son  cousin  Martin,  et 
qui  s’était  récemment  signalé  contre  les  Germains  rebelles  à la 
suzeraineté  franke,  lui  assurait  une  prépondérance  infaillible 
dans  le  mal  austrasien,  et  la  cause  débattue  était  d’ailleurs  celle 
de  tous  les  grands.  « Il  reçut  de  l’assemblée  le  conseil  qu’il  avait 
déjà  résolu  dans  son  âme  »,  et  fut  proclamé  chef  de  la  guerre. 
L’armée  fut  convoquée  dans  la  forêt  Charbonnière,  qui  cou- 
vrait le  Brabant  méridional  et  une  partie  du  Hainaut,  et  qui  sépa- 
rait laNeustrie  de  l’Austrasie.  Là,  Peppin  harangua  les  seigneurs 
et  tous  les  guerriers,  et  se  donna  comme  le  vengeur  des  prêtres 
de  Dieu  et  des  nobles  franks,  dépouillés  par  les  maires  de  Neustrie. 
L’armée  applaudit  en  heurtant  ses  lances  et  ses  boucliers,  traversa 
la  forêt,  entra  dans  le  vieux  pays  salicn  de  l’Escaut,  remonta  ce 
fleuve,  et,  ravageant  tout  sur  son  passage,  s’avança  jusqu’à  la 
métairie  de  Tertri  (ou  Testri,  Testricium),  sur  la  petite  rivière 
d’Aumignon  ou  de  Daumignon  [Dalmannio],  dans  le  pays  de  Ver- 
mandois.  Les  Austrasiens  furent  arrêtés  aux  bords  de  fAumignon 
par  les  masses  neustro-burgondiennes  qu’amenaient  Berther  et 
le  roi  Théoderik:  les  milices  des  villes,  les  populations  gallo- 
romaines,  avaient  été  appelées  aux  armes  de  toutes  parts  contre 
les  Austrasiens  et  les  nobles  neustro-burgondiens,  leurs  alliés, 


[687]  INVASIOiN  DE  LÀ  NEUSTRIE  PAR  LES  AUSTRASIENS.  165 

et,  quoique  Peppin  se  proclamât  le  champion  du  clergé,  la  lutte 
était  véritablement  entre  le  parti  romain  et  le  parti  germain.  Les 
annales  du  monastère  de  Saint-Arnoul  de  Metz,  qui  ne  sont  qu’un 
panégyrique  perpétuel  de  Peppin  et  de  sa  race,  prétendent  que  le 
général  des  Austrasiens  montra  une  modération  extrême,  proposa 
de  nouveau  la  paix  au  roi  de  Neustrie,  et  lui  offrit  môme  de  grandes 
sommes  d’or  et  d’argent  pour  obtenir  la  restitution  des  biens  des 
proscrits  et  des  églises;  maisBerther,  confiant  dans  l’innombrable 
a multitude  de  peuple  » qui  suivait  ses  bannières,  rejeta  tout  ; les 
armes  pouvaient  seules  trancher  cette  querelle.  Peppin  prit  ses 
dispositions  en  habile  capitaine  : il  mit  le  feu  à toutes  ses  tentes 
pendant  la  nuit,  pour  faire  croire  à ses  adversaires  qu’il  battait 
en  retraite,  passa  l’Aumignon  en  silence  aux  premières  lueurs  de 
l’aube,  et  s’établit  sur  une  colline,  à l’est  du  camp  neustrien,  afin 
que  les  rayons  du  soleil  matinal  éblouissent  les  yeux  des  ennemis 
lorsqu’on  engagerait  le  combat.  Les  Neustriens,  à l’aspect  des 
flammes,  avaient  cru  l’armée  austrasienne  en  fuite,  et  s’apprêtaient 
à la  poursuivre,  quand  ils  la  virent,  pour  ainsi  dire,  sur  leurs  têtes  : 
ils  l’attaquèrent  sur-le-champ.  La  bataille  fut  longue,  opiniâtre, 
acharnée  : les  légions  populaires  de  Neustrie,  mal  commandées, 
aveuglées  par  le  soleil,  qui  les  empêchait  de  diriger  leurs  coups, 
précipitées  sans  ordre  sur  un  ennemi  qui  avait  l’avantage  du  poste 
et  des  armes,  se  brisèrent  enfin  contre  les  lignes  de  fer  des  Aus- 
trasiens. L’armée  ncustrienne  se  débanda  : le  roiThéoderik  et  le 
maire  Bcrtber  s’enfuirent,  « laissant  tous  les  chefs  de  leur  armée 
abandonnés  au  tranchant  du  glaive»;  la  plupart  des  Neustriens 
coururent  chercher  un  refuge,  soit  au  monastère  de  Saint-Quentin, 
dans  la  cité  de  Vermandois,  soit  au  couvent  des  Irlandais  [des 
Scotts;  Scotorum^)  ou  de  Saint-Fursi  à Péronne.  Peppin,  après 
avoir  partagé  à ses  fidèles  les  dépouilles  du  camp  royal,  reçut  en 
grâce  les  fugitifs  de  Saint-Quentin  et  de  Saint-Fursi,  à la  prière 
des  abbés  de  ces  monastères,  leur  accorda  la  vie  et  la  conservation 
de  leurs  patrimoines,  à condition  qu’ils  devinssent  ses  hommes  et 
lui  jurassent  fidélité,  puis  il  se  mit  à la  poursuite  du  roi  et  de  Bert- 
her.  Le  malheureux  maire  n’existait  plus  : il  avait  été  massacré 

1.  Les  écossais  ou  ScoUs  d’Ecosse  n’étaient  qu’une  colonie  des  Scotts  hiber- 
nions, population  dominante  de  l’Irlande. 


166 


GAULE  FRANKE. 


[687,688] 

par  les  compagnons  de  sa  fuite,  à l’instigation  de  sa  belle-mère 
elle-même,  exaspérée  de  sa  sottise  et  de  sa  lâcheté.  Quant  à Théo- 
derik,  il  avait  couru  sans  s’arrêter  jusqu’à  Paris  : il  attendit  là  le 
vainqueur  et  se  rendit  à lui.  « Peppin,  disent  les  Annales  de  Metz, 
lui  conserva  respectueusement  le  nom  de  roi,  et  prit,  comme  son 
propre  bien,  le  gouvernement  de  tout  le  royaume,  les  trésors 
royaux  et  le  commandement  de  toute  l’armée  des  Franks  ».  La 
truste  de  Peppin  remplaça  la  truste  royale  : le  roi  n’eut  plus  de 
fidèles.  Théoderik  devint  ainsi  roi  titulaire  de  tous  les  Franks  par 
la  défaite  même  qui  consommait,  dans  sa  personne,  l’irrémé- 
diable abaissement  des  Mérovingiens. 

L’histoire  est  muette  sur  les  vengeances  qui  suivirent  le  triomphe 
du  parti  aristocratique  : les  exilés  ressaisirent  leurs  patrimoines, 
leurs  bénéfices,  leurs  honneurs  ; les  anciens  amis  d’Ébroin  furent 
sans  doute  à leur  tour  dépouillés,  persécutés,  massacrés  par  les 
grands  et  par  les  antrustions  des  grands;  les  chefs  austrasiens  se 
firent  payer  leur  assistance  par  des  dignités  et  des  bénéfices  en 
Neustrie.  Peppin,  homme  de  haute  intelligence,  modéra  vraisem- 
blablement la  réaction  plutôt  qu’il  ne  l’encouragea  : il  ne  voulait 
pas  désespérer  les  populations  neustriennes,  mais  au  conlraire 
dominer  fun  par  fautre  les  royaumes  de  l’Est  et  de  l’Ouest;  ce- 
pendant il  se  garda  bien  de  quitter  l’Austrasie  pour  la  Neustrie, 
comme  avaient  fait  les  Mérovingiens  Dagobert  et  Hilderik,  par- 
venus du  gouvernement  de  l’Austrasie  au  commandement  de  tous 
les  Franks;  il  plaça  auprès  du  roi  un  de  ses  fidèles,  nommé Nord- 
bert,  comme  une  sorte  de  vice-maire,  et,  après  avoir  pacifié  et 
réformé  la  Neustrie  dans  le  sens  aristocratique,  il  retourna  dans 
ses  terres  du  Hasbain  en  688,  transférant  ainsi  le  siège  de  la  puis- 
sance franke  des  bords  de  la  Seine  à ceux  de  la  Meuse,  et  conser- 
vant par  cette  conduite  toute  sa  popularité  parmi  les  Austrasiens, 
qui  avaient  été  finstrument  et  qui  restèrent  l’appui  de  sa  gran- 
deur. Sa  victoire  et  fimmense  influence  qu’elle  lui  valait  chan- 
geaient par  le  fait  la  fédération  austrasiemie  en  une  espèce  de 
monarchie  militaire.  Mais  cette  monarchie  aristocratique  ne  res- 
sembla en  rien  au  gouvernement  d’Ébroin  : Peppin  fut,  sous  le 
titre  de  maire  du  palais,  ce  qu’avaient  été  les  premiers  rois  franks, 
le  chef  militaire  et  le  grand  juge  de  la  nation  ; les  lois  barbares, 


167 


[68S]  PEPPliN  DE  HÉRiS  l ALL. 

bouleversées  par  Ébroin,  furent  remises  en  pleine  vigueur;  le 
grand  mal  annuel,  tombé  en  désuétude,  fut  convoqué  régulière- 
ment aux  kalendes  de  mars  : tous  les  membres  de  la  « noble  na- 
tion des  Franks  » y étaient  convoqués,  sous  peine  d’amende  ; le 
duc  Peppin  y faisait  amener  le  roi  sur  un  chariot  traîné  par  des 
bœufs,  et,  là,  le  descendant  du  grand  Clilodowig,  sa  couronne  d’or 
en  tète,  sa  longue  barbe  et  sa  longue  chevelure  flottant  sur  ses 
vêtements  royaux,  siégeait  sur  un  trône  au  sommet  de  la  colline 
du  mal  [mâlberg],  « représentait  un  monarque  en  effigie,  donnait 
audience  aux  ambassadeurs  venus  de  toutes  les  régions  étran- 
gères, leur  rendait,  comme  de  sa  propre  volonté,  les  réponses  qui 
lui  avaient  été  enseignées  ou  plutôt  enjointes,  recevait  les  présents 
des  notables  franks,  parlait  pour  la  paix  et  la  protection  des 
églises,  des  veuves  et  des  orphelins,  prescrivait  à l’armée  de  se 
tenir  prête  à partir  pour  le  jour  et  le  lieu  qui  seraient  indiqués. 
Ges  choses  faites,  Peppin  renvoyait  le  roi  à la  villa  publique  de 
Maumagues  [Mamacca,  dans  la  forêt  de  Lesgue,  sur  la  rive  gauche 
de  l’Oise,  entre  Compiègne  et  Noyon),  pour  y être  gardé  avec  hon- 
neur et  respect,  tandis  que  lui,  ceint  de  vigueur,  gouvernait  le 
royaume  des  Franks,  à l’intérieur  par  la  justice  et  la  paix,  à l’ex- 
térieur, par  la  prudence  et  la  force  de  scs  armes  invincibles...  Le 
Mérovingien,  sauf  le  vain  titre  de  roi  et  une  pension  alimentaire 
que  le  maire  du  palais  lui  octroyait  précairement  selon  son  bon 
plaisir,  n’avait  rien  en  propre  que  cette  seule  villdj  d’un  très 
modique  revenu,  qui  lui  servait  à entretenir  le  petit  nombre  de 
domestiques  nécessaires  à son  service.  Il  n’allait  nulle  part  que 
sur  un  chariot  attelé  de  bœufs,  à la  manière  des  gens  de  labour 
et  des  bouviers  < . » 

Le  nouveau  gouvernement  offrait  en  apparence  la  restauration 
complète  des  vieilles  coutumes  germaniques  : les  Franks  du  sep- 
tième siècle  n’étaient  pourtant  plus  les  Franks  du  quatrième,  et 
le  rôle  étrange  de  la  royauté  n’était  pas  la  seule  différence  entre 
les  deux  époques;  le  peuple  n’était  guère  moins  annulé  que  le 


1,  Annal.  Meienses,  dâns\e%IIist.des  Gaulex,  t.lT,p.  680 ; Eginhard.  Vitn  KaroU 
Magni;  ibid.  t.  V,  p.  89.  Ces  deux  écrivains  exagèrent  un  peu  l’espèce  de  captivité 
du  roi  mérovingien;  les  chartes  et  diplômes  nous  montrent  Théoderik  III  et  ses 
successeurs  vojageaut  de  villa  en  villa. 


168 


GAULE  FRANRE. 


[688j 

roi,  et  ne  figurait  plus,  dans  l’assemblée  nationale,  que  comme 
l’appendice  des  grands,  ou  plutôt  il  n’y  avait  plus  de  peuple  : il 
n’y  avait  quasi  que  des  grands  propriétaires  suivis  chacun  d’une 
arimannie,  d’une  troupe  de  feudataires  et  d’antrustions  ; les  chefs 
seuls  débattaient  les  intérêts  publics  avec  le  chef  suprême  ; les 
hommes  de  moyenne  condition,  qui  s’obstinaient  encore  dans 
leur  indépendance  et  leur  isolement,  étaient  dénués  de  toute  in- 
fluence. Quant  à la  masse  des  populations  gallo-romaines,  elle 
n’était  représentée  qu’indirectement  par  les  évêques. 

Le  désir  de  ménager  l’affection  des  Austrasiens  n’était  pas  le 
seul  motif  qui  eût  engage  Peppin  à retourner  dans  sa  terre  na- 
tale : quoiqu’il  eût  pris  le  titre  de  maire  du  palais,  auquel  la  Neus- 
trie  était  accoutumée  d’obéir,  il  cherchait  à paraître  le  moins 
possible  le  ministre  et  le  lieutenant  du  roi,  et  à faire  du  pouvoir 
son  bien  propre,  son  patrimoine  : il  aimait  donc  mieux  dater  ses 
chartes  de  Héristall  ou  de  Landen,  que  de  Clichi  ou  de  Mauma- 
gues;  mais  c’était  surtout  la  situation  extérieure  de  la  nation 
franke  qui  l’appelait  dans  le  nord  de  la  Gaule.  Le  septième  siècle 
avait  été  une  ère  de  décadence  pour  les  Franks  ; leur  empire  était 
entamé  dans  l’ouest  et  le  midi  de  la  Gaule,  et  croulait  de  toutes 
parts  dans  la  Germanie.  Sous  Chlother  II,  les  Langobards,  sous 
Dagobert,  les  Saxons,  avaient  été,  à l’amiable,  déchargés  du  tribut  ; 
sous  Sighebert  II,  les  Thuringiens  s’en  étaient  affranchis  par  les 
armes;  puis,  durant  les  dernières  guerres  civiles,  les  Bavarois, 
les  Allemans,  les  Frisons,  tous  les  vassaux  teutons  enfin,  avaient 
rejeté  la  suprématie  austrasienne  ; le  roi  de  Bretagne  Allan  ne 
reconnaissait  plus  le  traité  de  son  père  Judicacl  avec  le  roi  Da- 
gobert, et  l’Aquitaine  aspirait  à former  un  royaume  indépendant 
sous  un  jeune  chef  nommé  Eude,  qui  travailla  constamment  durant 
trente  années  à attirer  tout  le  midi  de  la  Gaule  sous  sa  domina- 
tion ^ ; elle  tendait  même  à englober  la  Provence.  La  perte  immi- 

1.  Dès  les  premières  années  du  gouvernement  d’ÉbroIn,  ou  même  antérieure- 
ment, Toulouse,  cédant  a une  attraction  qu’on  peut  appeler  géographique,  s’était 
réunie  au  duché  de  Wasconie  sous  le  noble  pairice  Félix  ; après  la  mort  de  ce 
Félix,  un  de  ses  officiers,  jeune  Gallo-Romain  d’obscure  naissance,  appelé  Lupus, 
et  « qui  voulut,  a l’exemple  d’Ébroïn,  être  l’auteur  de  son  nom»,  rassembla  autour 
de  lui  tous  les  braves  aventuriers  des  montagnes,  recueillit  aussi  les  guerriers 
franks  qui  fuyaient  la  hache  d’Ébroïu,  se  fit  proclamer  duc  de  Wasconie  et  de  Tou- 


169 


[688]  PEPPIN  DE  HÉRISTALL. 

nenle  de  la  Gaule  méridionale  n’était,  pas  toutefois  ce  qui  touchait 
le  plus  la  nation  franke  : l’Aquitaine  n’était  pour  elle  qu’une  terre 
de  conquête,  qu’on  parcourt,  qu’on  rançonne,  mais  où  l’on  ne 
fixe  pas  sa  demeure,  où  l’on  n’attache  pas  son  cœur  et  sa  gloire  ; 
les  Franks  avaient  deux  patries,  la  France  d’outre-Rhin,  leur  ber- 
ceau, la  Gaule  septentrionale,  théâtre  de  leur  grandeur  et  foyer 
de  leur  puissance  : leur  empire  germanique  ne  leur  était  pas 
moins  cher  que  leur  empire  gaulois,  et  leur  orgueil  national  était 
profondément  humilié  de  l’état  de  la  Germanie  : la  France  d’outre- 
Rhin,  qui  naguère  embrassait  la  Teutonie  entière,  était  réduite 
aux  contrées  des  bords  duMein  etduNecker  (Franconie.,Palatinat), 
à la  Hesse  et  à une  partie  de  la  Westphalie;  les  Saxons,  autrefois 
bornés  à l’ouest  par  le  Weser,  pénétraient  de  tous  côtés  dans  la 
région  entre  ce  fleuve  et  le  Rhin,  et  venaient  planter  leurs  huttes 
de  bois  et  de  terre  presque  en  face  de  Cologne,  parmi  les  Franks 
païens,  qui  faisaient  probablement  cause  commune  avec  eux  : les 
Frisons,  jusqu’alors  si  complètement  associés  ou  soumis  aux 
Franks  que  les  historiens  ne  les  en  distinguaient  plus  et  ne  pro- 
nonçaient meme  plus  leur  nom  depuis  des  siècles,  les  Frisons 
avaient  repris  non-seulement  leur  existence  nationale,  mais  une 
attitude  hostile  et  menaçante,  et  empiétaient  largement  sur  le 
territoire  frank.  Le  pays  des  Frisons  s’étendait  le  long  des  eôtes 
de  la  mer  du  Nord,  de  l’embouehure  du  Weser  aux  bouehes  du 
Rhin,  de  la  Meuse  et  de  l’Escaut:  l’île  des  Bataves,  le  canton 


louse,  envahit  une  grande  partie  de  l’Aquitaine,  depuis  Toulouse  jusqu’à  Limoges, 
et  chassa  les  comtes  franks;  on  ne  sait  s’il  y eut  quelque  accommodement  entre 
Lnpus  et  Ébroïn,  chose  assez  probable  : ce  qui  est  certain,  c’est  qu’ Ébroin,  ab- 
sorbé par  les  affaires  de  Neustrie  et  de  Burgondie,  ne  réprima  pas  les  entreprises 
du  chef  gallo-wascon,  que  soutenaient  avec  ardeur  les  populations  romaines  du 
Midi. Lupus,  en  673,  se  trouva  assez  fortement  établi  dans  «sa  principauté  » pour 
porter  ses  armes  en  Septimanie,  à la  prière  des  comtes  et  des  évêques  golbo-sep- 
timaniens,  qui  s’étaient  révoltés  contre  Wamba,  roi  des  Wisigoths,  de  concert 
avec  quelques  chefs  goibs  do  la  Tarragouaise.  Lupus  et  ses  Gallo-Wascons  arrivè- 
rent trop  tard  : le  roi  Wamba,  descendant  des  montagnes  comme  la  tempête,  avait 
déjà  emporté  d’assaut  Narbonne,  puis  Nîmes,  où  les  rebelles  avaient  pris  pour 
forteresse  rampbitbcâtre  romain  si  célèbre  sous  le  nom  à' Arènes  de  Mmes.  Lupus 
fut  obligé  de  se  replier  sur  Toulouse.  Il  mourut  vers  le  même  temps  qu’Ébroïn, 
ou  quelques  années  plus  tard,  et  eut  pour  successeur,  en  Wasconie  et  en  Aquitaine, 
Eude,  qui  était  peut-être  son  fils  ou  son  neveu.  La  prétendue  charte  d’Alaon  fait 
d’Eüde  un  Mérovingien,  fils  de  l’imaginaire  Boggis,  neveu  du  roi  Dagobert.  — 
Ex  miracul.  Sanci.  Marlialis  ; dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  III,  p.  600-626. 


17ü 


GAULE  FRANKE. 


[689j 

d’Anvers,  le  nord  du  canton  de  Gand,  étaient  englobes  dan*s  la 
Frise,  avec  la  bande  de  terre  qui  sépare  la  Basse-Meuse  du  Bas- 
Rhin  (Gueldre  méridionale),  et  avaient  pris  le  nom  de  Frise-Cité- 
rieure.  Le  paganisme  s’était  ravivé  dans  ces  contrées  par  réaction 
contre  les  conversions  forcées  et  les  prédications  armées,  et  les 
cantons  franks  du  nord-ouest  s’étaient  volontairement  joints  aux 
Frisons  païens. 

L’extinction  des  grandes  guerres  civiles  permettait  enfin  à 
la  «nation  chrétienne  des  Franks»  de  réunir  ses  forces  contre 
ses  vassaux  et  ses  enfants  rebelles.  Deux  ans  après  la  bataille 
de  Tertri,  Peppin  convoqua  toute  l’armée  des  Franks,  et,  après 
avoir  débattu  dans  le  mal  « les  intérêts  de  l’Empire  »,  leva  l’é- 
tendard contre  les  Frisons;  leur  duc  ou  roi  Radbod  vint  hardi- 
ment à la  rencontre  des  Franks,  dans  le  pays  entre  le  Bas-Rhin 
et  la  Basse-Meuse  ; il  fut  complètement  défait,  perdit  une  très 
grande  partie  de  son  armée,  demanda  la  paix,  livra  des  otages, 
et  se  reconnut  tributaire  de  Peppin.  Les  Franlcs  recouvrèrent  la 
Frise  Citérîeure,  Celte  première  victoire  ne  fut  que  l’inauguration 
dès  longues  guerres  qui  remplirent  le  gouvernement  de  Peppin  ; 
après  les  Frisons,  Peppin  eut  à combattre  les  Saxons,  les  Alle- 
mans,  Suèves  ou  Souabes,  les  Bavarois,  etc.  Les  Frisons  reprirent 
dix  fois  les  armes  : nulle  paix,  nulle  trêve,  ne  mettait  fin  à ces 
hostilités  perpétuelles,  dans  lesquelles  les  Teutons  païens  rem- 
plissaient à l’égard  des  Franks  le  rôle  que  les  Franks  eux-mêmes 
avaient  rempli  jadis  envers  les  Romains  de  la  Gaule.  Le  glaive  ne 
fut  pas  la  seule  arme  de  Peppin  dans  celte  lutte  : le  « prince  des 
Austrasiens  »,  animé  d’une  dévotion  héréditaire  dans  sa  famille, 
et  qui  était  à la  fois  très  sincère  et  merveilleusement  adaptée  à 
ses  intérêts  politiques,  avait  fait  alliance  avec  l’Église  contre  le 
paganisme  germain  : la  croix  accompagnait  ou  devançait  partout 
les  bannières  frankes;  les  missionnaires  servaient  d’éclaireurs 
aux  soldats,  et  se  lançaient  intrépidement  à travers  les  contrées 
barbares  où  les  attendaient  toujours  la  fatigue  et  la  misère,  sou- 
vent les  outrages  et  le  martyre.  L’esprit  de  dévouement  et  de  cha- 
rité ne  s’éteignait  pas  dans  le  sein  du  christianisme  ; le  sentiment 
veillait  et  agissait  durant  l’engourdissement  de  l’intelligence.  A 
la  tête  de  cette  invasion  religieuse  s’était  placé,  auprès  des  Franks, 


171 


L690-695J  GUERRES  DES  FRANKS  EN  GERMANIE. 

un  peuple  nouveau  qui  venait  d’entrer  dans  le  giron  de  l’Église  : 
les  farouches  conquérants  de  la  Grande-Bretagne,  les  Anglo- 
Saxons,  avaient  été,  dans  le  cours  de  ce  siècle,  conquis  à l’Évan- 
gile par  des  missionnaires  de  Borne  ^ et  les  clercs  anglo-saxons, 
avec  le  zèle  de  nouveaux  convertis,  brûlaient  de  propager  à leur 
tour  la  foi  parmi  les  Saxons  de  Germanie,  leurs  frères  d’origine, 
et  parmi  tous  les  Germains  : c’était  à eux  qu’était  réservée  l’œuvre 
que  n’avaient  pu  achever  les  moines  celtiques.  Une  première 
troupe  de  douze  clercs  saxons,  conduits  par  saint  AVillehrod,  dé- 
barqua en  Frise  en  690,  et  y commença  l’ouvrage  apostolique  à 
la  faveur  du  traité  récent  de  Peppin  et  de  Radbod. 

On  ne  doit  quelques  lumières  sur  les  événements  du  dehors 
qu’aux  légendes  des  saints;  quant  aux  faits  intérieurs  du  gouver- 
nement de  Peppin,  ils  sont  presque  entièrement  inconnus.  Le 
roi  fainéant  Théoderik  mourut  en  691  ; la  légende  de  saint  Ans- 
bert,  successeur  de  saint  Ouen  dans  l’évéché  de  Rouen,  indique 
qu’il  y eut,  vers  cette  époque,  « de  grandes  discordes  entre  les 
princes  des  Franks  touchant  la  division  du  royaume  » : apparem- 
ment les  seigneurs  neustriens,  las  du  patronage  de  Peppin,  re- 
muèrent et  tentèrent  de  se  séparer  de  l’Austrasie.  La  tentative  ne 
fut  sans  doute  pas  très  sérieuse  ; on  sait  seulement  que  Peppin 
exila  le  métropolitain  Anshert,  accusé  d’avoir  tramé  des  desseins 
contraires  à son  pouvoir,  et  plaça  sur  le  trône  Ghlodowig  III, fils 
aîné  du  feu  roi,  qui  « termina  son  innocente  vie  » quatre  ans 
après,  en  695,  et  qui  fut  remplacé  par  son  frère  Ilildehcrl.  Le 
vice-maire  de  Neustrie,  Norlbcrt,  venait  de  mourir  : Peppin  avait 
deux  fils  de  sa  « très  noble  et  très  sage  épouse  » Plectrude  : il  avait 
conféré  le  duché  de  la  Champagne  à l’aîné,  nommé  Drogho(/>>ro^o); 
il  créa  le  second,  Grimoald,  maire  du  palais  du  petit  roi  Ililde- 
bert,  proclamant  ainsi  hautement  que  lamairie  n’était  plus  digne 
de  lui,  et  que  son  droit,  tout  personnel,  était  le  droit  du  génie  et 
de  la  victoire.  En  meme  temps,  comme  gage  de  réconciliation 
avec  le  reste  du  parti  d’Ébroin  et  avec  les  populations  neus- 
triennes,  il  fit  épouser  au  duc  de  Champagne,  son  fils  aîné,  la 
fille  du  maire  AVaratte,  veuve  du  maire  Bcrther.  Le  caractère  de 

1.  Ce  fut  le  pape  saint  Grégoire  le  Grand  qui  conçut  l’entreprise,  et  le  second 
saint  Augustin,  Augustin  de  Canterbury,  qui  l'exécuta. 


172 


GAULE  FRANKE. 


[685-696] 

Grimoald,  jeune  homme  « très  doux,  rempli  de  toute  bonté,  au- 
mônier et  dévot»,  semblait  propre  à rendre  plus  supportable 
aux  Neustriens  la  suprématie  austrasienne.  Peppin  se  montrait 
rarement  en  Neustrie  presque  tous  les  ans,  à la  suite  du  mal  na- 
tional, il  montait  à cheval  avec  ses  leudes  pour  faire  quelque  ex- 
pédition en  Germanie.  Les  Frisons  avaient  violé  le  pacte  de  689, 
et  renouvelé  leurs  irruptions  sur  le  territoire  frank  : un  second 
choc  eut  lieu  entre  Peppin  et  Radbod,  en  695,  auprès  du  château 
de  Duerstedt  ou  Dorstadt  (Gueldre  méridionale)  ; les  Frisons  fu- 
rent encore  vaincus,  « frappés  d’un  grand  désastre  »,  et  refoulés 
au  nord  du  Rhin  et  de  File  des  Bataves.  La  guerre  ne  fut  cepen- 
dant point  terminée  par  la  journée  de  Duerstedt  : les  secours  des 
Saxons  aidaient  les  Frisons  à perpétuer  leur  résistance.  Mais,  en 
dépit  du  fanatisme  odinique,  les  missionnaires  anglo  - saxons 
poussaient  plus  avant  leurs  conquêtes  que  les  guerriers  franks. 
Saint  Willehrod,  en  696,  alla  recevoir  à Rome  le  pallium,  insigne 
des  métropolitains,  de  la  main  du  pape  Sergius,  qui  le  consacra 
archevêque'  des  Frisons.  L’évèque-patriarche  de  Rome  tendait 
depuis  longtemps  à transformer  sa  primauté  hiérarchique  en 
monarchie  spirituelle.  Évêque  et  premier  magistrat  de  l’ancienne 
capitale  du  monde,  qui,  placée  comme  en  équilibre  entre  les  rois 
langohards  et  les  exarques  de  l’empereur  d’Orient,  était  rede- 
venue une  espèce  de  république,  et  ne  reconnaissait  plus  que 
nominalement  la  souveraineté  byzantine  2,  le  patriarche  d’Oc- 
cident,  indépendamment  des  prétentions  fondées  sur  la  parole 
du  Christ  à saint  Pierre,  avait,  par  sa  grande  position,  une  in- 
contestable supériorité  sur  tous  les  autres  évêques,  et  la  chute 
des  patriarcats  orientaux  d’Alexandrie,  de  Gésarée,  de  Jéru- 
salem, d’Antioche,  engloutis  récemment  par  le  torrent  de  l’in- 
vasion musulmane,  contribuait  encore  à rehausser  et  à isoler  le 
pape  de  Rome.  La  papauté  romaine  se  montrait  digne  du  progrès 
de  sa  fortune:  elle  était  à, la  tête  de  la  chrétienté  par  l’activité 

1.  Ce  fut  la  cour  de  Rome,  qui,  dans  l’intérêt  de  ses  plans  hiérarchiques,  intro- 
duisit en  Occident  ce  titre  usité  dans  l’Église  d’Orient  dès  le  quatrième  siècle.  Un 
diplôme  de  Karle-Martel,  de  l’an  722,  est  la  première  pièce  de  ce  côté  des  Alpes, 
où  nous  l’ayons  rencontré. 

2.  Nous  avons  vu  que  les  empereurs  eux-mêmes  avaient  voulu  imposer  aux 
évêques  d’Occident  l’autorité  souveraine  du  pontife  romain,  v.  notre  t.  I,  p,  350. 


173 


[696-708]  LES  MISSIONNAIRES  ANGLO  SAXONS. 

comme  par  l’intelligence  ; elle  s’était  mise  à la  tête  du  grand 
œuvre  de  la  conversion  des  Germains,  et  s’efforcait  de  rendre  au 
christianisme  dans  le  Nord  ce  qu’il  perdait  dans  l’Orient  par  le 
débordement  de  l’islamisme.  Les  efforts  des  envoyés  de  Rome 
avaient  été  couronnés  d’un  plein  succès  en  Angleterre,  et  le  pa- 
ganisme d’outre-Rliin  était  entamé  à son  tour  : Willebrod  établit 
son  siège  épiscopal  à Utrccht,  alors  appelé  Wiltbourg,  repris  par 
les  Franks  sur  les  Frisons,  et,  dans  ses  courses  aventureuses,  il  pé- 
nétra jusqu’en  Danemark;  les  païens,  étonnés,  respectèrent  son 
courage  et  ne  l’en  punirent  point.  Les  prêtres  gallo-franks,  saisis 
d’émulation, accouraient  seconder  ces  apôtres  d’outre-mer  : Wuli- 
ramn,  évêque  métropolitain  de  Sens,  quitta  son  diocèse  pour  se 
vouer  à la  conversion  des  Frisons  ; Rudbert,  évêque  de  Worms, 
passa  en  Bavière,  pays  où  le  christianisme  s’était  déjà  répandu 
passagèrement  sous  le  grand  Gblodowig  et  ses  fils,  puis  avait 
commencé  d’être  relevé  par  les  disciples  de  saint  Golomban  : 
Rudbert  fut  reçu  avec  de  grands  honneurs  à Regensbourg  (Ratis- 
bonne)  par  Tbéod,  duc  des  Bavarois,  le  baptisa  ainsi  que  beau- 
coup des  principaux  de  la  nation,  et  fonda  l’évêcbé  de  Salzbourg 
(696).  Les  Allemanno-Suèves  (Souabes),  qui  avaient  repris  leur 
vieille  haine  contre  les  Franks,  furent  ainsi  tournés  par  le  chris- 
tianisme et  serrés  entre  les  Franks  et  les  Bavarois  : ils  continuè- 
rent pourtant  à repousser  le  joug  des  Franks,  et  la  guerre  ger- 
manique, dont  les  détails  sont  ignorés,  resta  assez  grave,  tant 
que  vécut  Peppin,  pour  exiger  exclusivement  ses  soins  ; on  ne 
voit  pas  que,  durant  vingt-cinq  années,  il  ait  tenté  le  moindre 
effort  pour  retenir  les  provinces  du  Midi  qui  se  détachaient, 
lambeau  par  lambeau,  de  l’empire  des  Franks.  Le  duc  Eiide  réa- 
lisait tous  scs  plans  sans  obstacles,  et  s’élargissait  jusqu’à  la  Loire, 
pendant  que  Peppin  combattait  sur  le  Rhin  : toutes  les  cités  d’A- 
quitaine se  ralliaient  l’une  après  l’autre  au  duc  de  Toulouse,  qui 
vraisemblablement  avait  déjà  pris  le  titre  de  roi,  et  qui  s’étendait 
peu  à peu  de  Bordeaux  et  de  Toulouse  jusqu’à  Poitiers  et  jusqu’à 
Bourges.  Aucune  révolution  n’a  fait  si  peu  de  bruit  dans  l’his- 
toire; il  est  probable  qu’Eude,  en  reconstituant  et  en  agrandis- 
sant de  la  sorte  l’éphémère  royaume  de  Haribert  II,  reconnut  au 
fantôme  royal  de  Maumagues  une  ombre  de  suzeraineté  : ce  qu'on 


174 


GAULE  FRANKE. 


; 687-7 laj 

peut  nommer  le  domaine  utile,  les  terres  du  fisc,  les  revenus,  les 
péages,  avaient  échappé  depuis  longtemps  aux  rois  et  aux  maires, 
dans  la  région  d’outre-Loire,  et  étaient  passés  dans  'les  mains 
des  ducs  et  des  autres  seigneurs  du  pays  : c’est  là  ce  qui  peut, 
expliquer  l’espece  d’indifférence  que  montra  Peppin.  La  Provence 
et  la  Burgondie  méridionale  étaient  dans  une  situation  presque 
analogue  : Arles  et  son  territoire  reconnaissaient  l’autorité 
d’Eude  ; le  reste  de  la  contrée,  au  moins  jusqu’à  l’Isère,  n’ohéis- 
sait  guère  qu’à  ses  patrices,  ducs  ou  comtes  L et  Lyon  môme  et 
le  nord  de  la  Burgondie  étaient  fort  peu  soumis  au  gouvernement 
dustrasien. Partout,  dans  ces  régions,  les  ducs,  les  comtes  et  quel- 
quefois même  les  évêques,  ajipuyés  par  les  populations,  visaient 
à l’indépendance.  Le  lien  ecclésiastique,  qui  eût  pu  comprimer 
cette  tendance,  se  relâchait  de  jour  en  jour  : tandis  que  Peppin 
ravivait  les  mais  germains,  les  conciles  gallicans  cessaient  pres- 
que entièrement. 

Peppin  parut  enfin  obtenir,  dans  ses  derniers  jours,  le  fruit  de 
tant  d’années  de  combats  : les  Allemans,  à la  suite  de  trois  cam- 
pagnes meurtrières,  dans  lesquelles  leur  pays  avait  été  saccagé, 
brûlé,  bouleversé  de  fond  en  comble  par  le  « prince  des  Franks  » 
(709-710-712),  se  résignèrent  à redevenir  les  tributaires  et  les 
auxiliaires  de  la  nation  franke.  La  paix  fut  également  conclue 
avec  les  Frisons  : le  maire  Grimoald  épousa  la  fille  de  Radbod,  et 
le  duc  des  Frisons  ne  s’opposa  plus  à la  prédication  de  l’Évangile 
parmi  son  peuple  2 (711).  En  l’an  713,  Peppin  se  trouva  en  paix 
pour  la  première  fois.  «Cette  année-là,  disent  les  Annales  de  31etz^ 

1.  Le  seul  monument  qui  atteste  que  le  gouvernement  de  Peppin  conservait  une 
apparence  d’autorité  dans  le  sud-est  est  une  charte  royale  de  l’an  697,  en  faveur 
de  l’Église  de  Vienne.  Uist.  'des  Gaules,  l.  IV,  p.  578. 

2.  Radhod  parut  même  disposé  à céder  aux  exhortations  de  l’ex-évêque  de  Sens, 
saint  Wulframn,  et  à recevoir  le  baptême;  il  avait  déjà  mis  le  pied  dans  les  fonts 
sacrés,  lorsqu’il  s’avisa  de  demander  âu  missionnaire  s’il  retrouverait,  dans  ce  pa- 
radis dont  on  lui  parlait  tant,  les  âmes  de  scs  ancêtres  et  des  héros  de  sa  patrié: 
«Que  dites-vous  ? s’écria  Wulframn;  ceux  dont  vous  parlez  sont  avec  les  démons 
dans  les  fleuves  brûlants  de  l’enfer,  puisqu’ils  n’ont  pas  reçu  le  baptême!  — Alors, 
je  ne  quitterai  pas  la  compagnie  de  mes  pères,  répondit  Radhod  : là  où  ils  sont, 
là  je  veux  être!  » Et  il  sortit  de  la  piscine.  L’Évangile,  néanmoins,  poursuivit  ses 
progrès  autour  de  lui,  et  les  sanglants  rites  odiniques,  les  sacrifices  humains,  com- 
mencèrent à tomber  en  désuétude  chez  les  Frisons.  Sancti  Wulframni  Vita;  Act, 
SS.  ord.  sanc.  Benedîct.  t.  III,  p.  361. 


[708] 


175 


EÜDE  ROI  D’AQUITAINE. 

le  prince  Peppin  ne  conduisit  l’armée  d’aucun  côté  hors  les  limites 
de  su  principauté,  «Mais  les  troubles  intérieurs  qui  agitaient  l’Aus- 
trasie  étaient  une  triste  compensation  du  rétablissement  de  la 
paix  extérieure  : la  vieillesse  de  Peppin  était  empoisonnée  par 
les  discordes  de  sa  famille  ; son  fils  aîné  Droghe  était  mort  en  708, 
laissant  deux  enfants,  appelés  Arnold  et  Hugbe  [Hugo),  qui  succé- 
dèrent à ses  dignités  et  à ses  domaines.  Il  restait  au  duc  des 
Franks,  outre  Grimoald,  un  fils  né  d’une  autre  épouse  que  Plec- 
trude  : malgré  sa  dévotion,  Peppin  avait  suivi  les  coutumes  poly- 
games des  princes  franks,  et  épousé  une  seconde  femme,  («  noble 
et  belle  »,  appelée  Alfeïde  ou  Alpaïde  ; elle  lui  avait  donné  un  fils, 
qu’on  nomma  Karle  [Carolus,  Charles),  c’est-à-dire  « le  fort,  le 
vaillant;  l’enfant  crût  et  devint  beau,  valeureux  et  propre  à la 
guerre  [elegans,  egregius  atque  iitilis)  » ; cet  enfant  devait  être  le 
grand  Charles-3Iartel!ViiiQ  haine  implacable  s’éleva  entre  les  deux 
femmes  et  leurs  fils  h 

Les  prêtres  avaient  pris  parti  pour  la  première  épouse,  la  seule 
légitime  selon  la  loi  chrétienne,  et  ils  n’épargnaient  ni  les  reproches 
à Peppin,  ni  les  outrages  à Alféïde;  Landehert  (saint  Lambert), 
évêque  de  Maëstricht,  diocèse  qu’habitait  ordinairement  le  prince 
des  Franks,  assaillait  Peppin  de  remontrances  continuelles.  Les 
traditions  liégeoises  racontent  qu’un  jour  Landebert  fut  invité 
par  Peppin  à un  banquet  dans  la  métairie  de  Jopil  sur  la  Meuse  ; 
quand  on  lui  présenta  les  coupes  des  conviés  à bénir,  suivant 
l’usage,  il  refusa  de  bénir  la  coupe  de  la  concubine  du  duc,  et  se 
retira  tout  courroucé.  La  nombreuse  et  puissante  famille  d’Al- 
feïde  se  vengea  en  ravageant  les  terres  de  l’évcché  ; les  neveux  et 
les  amis  de  Landebert  repoussèrent  la  violence  par  la  violence,  et 
tuèrent  les  deux  principaux  chefs  des  pillards.  Dode,  grand  do- 
meslique  ou  chef  de  la  maison  de  Peppin,  frère  d’ Alfeïde  et 
cousin  de  ceux  qui  avaient  péri,  rassembla  une  troupe  nombreuse 
d’hommes  de  guerre  et  vint  assaillir  l’éveque  à Liège  [Leodio], 
alors  simple  métairie  ou  terre  d’église  : les  palissades  furent  ar- 
rachées, les  portes  enfoncées,  et,  tandis  que  les  neveux  de  Lan- 
dehei  t se  faisaient  massacrer  en  défendant  l’entrée  du  logis  épi- 

1.  Il  paraît  que  Peppin  eut  d’Alfeïde  un  second  fils  appelé  Hildebrand  (Childe- 
brand). 


176  GAULE  FRANKE.  [708^714] 

scopal,un  des  gens  de  Dode  monta  sur  le  toit,  et  lança  à l’évêque 
un  dard  qui  l’étendit  mort  * (vers  708).  Cet  événement  tragique 
consterna  Peppin,  le  rapprocha  de  sa  première  femme  Plectrude, 
et  amena  la  disgrâce  d’Alfeïde,  du  jeune  Karle  et  de  leurs  amis; 
les  haines  de  famille  continuèrent  à couver,  et  éclatèrent  à la 
première  occasion  par  une  nouvelle  catastrophe.  En  714,  Peppin 
tomba  malade  dans  sa  maison  de  Jopil,  près  de  Héristall  et  de 
Liège  ; les  deux  partis  de  Grimoald  et  de  Karle  s’apprêtaient  déjà 
à se  disputer  l’héritage  du  « prince  des  Franks  ».  Grimoald,  ac- 
couru de  Neustrie  pour  voir  son  père,  étant  entré  dans  la  basi- 
lique commencée  à Liège  au  lieu  où  était  mort  saint  Landehert, 
\m  païen  s’approcha  de  lui  tandis  qu’il  priait,  et  lui  passa  son  épée 
au  travers  du  corps.  La  douleur  et  la  colère  rendirent  des  forces 
au  vieux  Peppin  : il  se  leva  de  son  lit  pour  venger  son  fils,  « exter- 
mina tous  ceux  qui  avaient  trempé  dans  le  complot  »,  et  établit 
maire  du  palais,  à la  place  de  Grimoald,  un  jeune  enfant  appelé 
Théodoald,  que  Grimoald  avait  eu  d’une  concubine  avant  d’é- 
pouser la  fille  du  prince  des  Frisons.  Le  roi  Hildehert  était  mort 
en  711  et  avait  été  enseveli  à Saint-Étienne  de  Choisi,  non  loin  de 
la  villa  royale  de  Maumagues  ; on  lui  avait  substitué  son  fils,  Da- 
gobert III.  Peppin  retomba  et  s’affaissa  sur  lui-mème  après  cet 
effort  d’énergie  morale  qui  avait  un  moment  ranimé  son  corps, 
usé  par  les  travaux  guerriers  : il  mourut  le  16  décembre  714,  ex- 
cluant de  sa  succession  son  fils  Karle,  qu’il  soupçonnait  vraisem- 
blablement de  complicité  dans  le  meurtre  de  Grimoald  ; « il  avait 
commandé  vingt-sept  ans  et  six  mois  à tout  le  peuple  frank,  avec 
les  rois  à lui  soumis,  Tbéoderik,  Cblodowig,  Hildehert  et  Dago- 
bert», disent  les  annales  frankes 

(715-716)  La  mort  de  Peppin  déchaîna  les  tempêtes  : toutes  les 
tendances  à la  séparation  et  au  démembrement,  mal  comprimées 

1.  Le  successeur  de  Landebert  bâtit  une  somptueuse  basilique  sur  l’emplace- 
ment de  la  maison  où  ce  prélat  avait  «subi  le  martyre»,  et  ce  fut  autour  de  cette 
église  que  se  forma  peu  a peu  la  ville  de  Liège.  Le  siège  épiscopal  de  ce  vaste  dio- 
cèse, qui  avait  été  transféré  de  Tongres  â Maëstricht,  fut  enfin  fixé  fi  Liège.  Le 
successeur  de  Landebert  et  !e  fondateur  de  Liège  fut  le  fameux  saint  Hubert  (Hud- 
berl),  que  la  prétendue  charte  d’Alaon  fait  cousin  du  roi  Euds  d’Aquitaine. 

.2.  Annal.  Meienses.  — Fredegar.  contin.II.  — Gesla  Reg.  Franc.  — Annal.  Fui- 
denses,  Pelianœ,  Tilianœ,  etc. 


[715]  RÉVOLTE  DE  LA  INEÜSTRIE  CONTRE  L’AUSTRASIE.  177 

à force  de  victoires,  reprirent  leur  essor  et  firent  crouler  en  dé- 
bris l’empire  dont  le  vieux  duc  d’Austrasie  avait  incomplètement 
rétabli  l’unité.  Les  Frisons,  les  Allemans,  les  Bavarois,  se  remi- 
rent aussitôt  en  pleine  liberté  ; la  vaste  région  entre  la  Loire,  les 
Cévennes  et  les  Pyrénées,  acheva  de  s’affranchir  sous  son  roi  Eude  : 
le  pays  entre  la  Durance  et  la  mer,  peut-être  même  entre  l’Isère 
et  la  mer,  accepta  la  suprématie  de  ce  roi  des  Gallo-Romains  ; 
Lyon  et  les  contrées  voisines  se  rendirent  complètement  indé- 
pendantes sous  leurs  évêques  et  leurs  comtes.  L’Histoire  latine 
des  évêques  d’Auxerre  ^ raconte  que  l’évêque  Sawarik , « homme 
de  très  noble  race,  s’adonnant  aux  intérêts  du  siècle  plus  qu’il 
ne  convient  à un  pontife,  envahit,  avec  une  troupe  de  gens  de 
guerre,  les  pays  d’Orléans,  de  Nevers,  de  Tonnerre,  d’Avallon  et 
de  Troies,  et  les  soumit  à son  pouvoir;  dédaignant  la  dignité 
pontificale  et  rassemblant  de  toutes  parts  une  grande  multitude, 
il  marcha  sur  Lyon  pour  subjuguer  cette  cité  par  le  fer.»  Sa- 
vvarik  projetait  apparemment  de  s’établir  roi  d’Orléans  et  de 
Burgondie,  lorsqu’il  fut  «frappé  par  le  tonnerre  du  ciel»  (vers 
octobre  715).  Son  armée  épouvantée  se  dispersa,  et  les  cités  dont 
il  s’était  fait  une  sorte  de  royaume  se  rallièrent  pour  un  moment 
au  gouvernement  neustrien,  qui  venait  de  se  reconstituer  par 
voie  d’insurrection. 

La  première  épouse  de  Peppin  , la  vieille  Plectrude , femme 
énergique  et  intelligente,  avait  essayé  audacieusement  de  rem- 
plir la  place  de  son  mari,  et  de  régir  la  Gaule  franke  au  nom  du 
jeune  roi  Dagobert  III  et  du  jeune  maire  Théodoald.  Maîtresse 
des  trésors  de  son  époux,  confiante  dans  les  serments  de  ses 
leudes,  elle  partit  des  bords  de  la  Meuse  pour  aller  installer  son 
petit-fils  dans  la  mairie  neustrienne,  après  s’être  emparée  de  Karle 
et  l’avoir  jeté  au  fond  d’un  cachot.  Plectrude  avait  pour  escorte  toute 
une  armée  formée  par  les  leudes  de  Peppin  et  de  Grimoald  : elle 
parvint  sans  obstacle  jusqu’à  la  forêt  de  Guise  (les  forêts  de  Gom- 
piègne  et  de  Lesgue),  où  étaient  situées  les  métairies  de  Mauma- 
gues,  de  Gompiègne  et  de  Ghoisi,  séjours  accoutumés  des  rois  fai- 
néants ; mais,  là , les  Austrasiens  furent  assaillis  à l’improviste 

1.  Histor.  des  Gaules,  t.  III,  p.  639. 


II. 


12 


178 


GÆULE  FRANKE. 


[715,716] 

par  les  Ncustriens  levés  en  masse  : un  furieux  combat  se  livra 
dans  ces  clairières  qu’avaient  tant  de  fois  fait  résonner  les  chasses 
bruyantes  des  rois  franks  ; les  leudes  de  Peppin  et  de  Grimoald, 
surpris,  enveloppés  par  les  légions  des  insurgés,  tombèrent  en 
foule  sous  les  épées  neustriennes.  Plectrude  et  Théodoald  s’en- 
fuirent « avec  un  petit  nombre  des  leurs,  » et  le  petit  maire  alla 
mourir  en  Austrasie  des  suites  de  sa  fuite  et  de  sa  terreur.  Sans 
distinction  de  partis,  la  Neustrie  entière  s’était  insurgée  contre 
l’Austrasie.  Les  Austrasiens  avaient  vendu  chèrement  leur  patro- 
nage aux  seigneurs  de  Neustrie,  et  l’orgueil  de  ces  héritiers  des 
vieux  héros  saliens  avait  été  sans  doute  maintes  fois  humilié  par 
leurs  alliés  devenus  leurs  maîtres  : une  grande  partie  des  duchés 
et  des  comtés  de  l’Ouest  avaient  été  livrés  aux  hommes  de  l’Est  ; 
les  seigneurs  neustriens  avaient  été  traînés  incessamment  aux 
guerres, de  Germanie,  et  forcés  de  prodiguer  leur  or  et  leur  sang 
pour  des  intérêts  quasi  étrangers.  Les  prétentions  d’une  femme 
et  d’un  enfanta  gouverner  leur  patrie  furent  à leurs  yeux  le  dernier 
des  outrages  et  comblèrent  la  mesure.  L’armée  neustrienne  élut 
maire  sur  le  champ  de  bataille  un  seigneur  frank  de  l’Anjou,, 
nommé  Raghenfrid , qui  se  montra  digne  du  choix  populaire. 
Raghenfrid  saisit  aussitôt  l’offensive,  passa  la  forêt  Charbonnière, 
dévasta  tous  les  cantons  austrasiens  situés  entre  l’Escaut  et  la 
Meuse,  et  s’empara  de  la  Champagne,  qui  appartenait  aux  en- 
fants du  Ris  aîné  de  Peppin.  L’irritation  des  Neustriens  et  leur 
désir  de  prévenir  à tout  prix  le  retour  de  la  domination  austra- 
sienne  étaient  tels  qu’ils  s’allièrent  aux  Frisons  et  aux  Saxons, 
et  les  excitèrent  à envahir  le  territoire  de  la  nation  franke.  Le 
royaume  de  l’Est,  lorsque  commença  l’année  716,  semblait  tou- 
cher à sa  perte  : les  principaux  compagnons  d’armes  de  Peppin 
étaient  morts  dans  la  forêt  de  Cuise  ; l’anarchie  régnait  sur  les 
deux  rives  du  Rliin;  Plectrude  s’était  enfermée  dans  Cologne 
avec  ses  partisans  et  ses  trésors  ; aucun  chef  n’avait  assez  de  pou- 
voir ni  de  renom  pour  grouper  autour  de  lui  les  défenseurs  de 
l’Austrasie  et  tenir  la  campagne , et  cependant  les  ennemis  s’a- 
vançaient de  tous  les  points  de  l’horizon  : à l’orient,  les  bandes 
saxonnes,  qui  déjà,  l’année  précédente,  avaient  saccagé  tout  le 
pays  des  Hatteivares  (la  Hesse),  partie  septentrionale  de  la  France 


RÉVOLTE  DE  LA  NEÜSTRIE. 


179 


[7(6] 


germanique, recommençaient  leurs ravagesavêcurieDOuvclle  furie, 
et  débordaient  jusqu’au  Rhin  ; au  nord,  le  vieux  roi  des  Frisons, 
Radbod,  relevant  la  bannière  du  paganisme,  arrivait  par  la  Guel- 
'dre  à la  tète  de  scs  guerriers,  qui  brûlaient  de  venger  leurs  longs 
revers  ; à l’ouest,  Ragbenfrid  et  les  Neustriens  entraient  au  cœur 
de  l’Austrasie  par  la  Champagne  et  les  Ardennes,  conduisant  avec 
eux  un  nouveau  roi  mérovingien  qu’ils  venaient  d’élever  au  trône 
sous  le  nom  de  Hilperik  ^ . 

Dans  cette  situation  critique,  le  bruit  se  répandit  tout  à coup  que 
Karle,  le  fils  déshérité  de  Peppin,  jeune  homme  de  vingt-cinq  ou 
vingt-six  ans,  déjà  bien  connu  par  son  indomptable  courage , s’é- 
tait échappé  de  la  prison  où  le  retenait  sa  belle- mère  : « les  peu- 
ples consternés,  et  désespérant  presque  du  salut  public,  » virent  en 
lui  leur  unique  appui,  et  le  reçurent  comme  si  leur  grand  chef 
Peppin  lui-méme  fût  revenu  à la  vie  pour  les  sauver.  » Radbod  et 
Ragbenfrid  étaient  déjà  en  marche , chacun  de  son  côté , vers  Co- 
logne : Karle,  avec  tous  les  braves  accourus  à son  ban  de  guerre, 
s’élança  au-devant  des  Frisons,  qui  avaient  remonté  le  Rhin  sur 
une  multitude  de  barques  ; mais  la  fortune  ne  répondit  point  à 
ses  espérances  : après  un  long  et  sanglant  combat,  il  fut  vaincu 
et  perdit  beaucoup  de  vaillants  hommes.  Les  Frisons  victorieux 
exercèrent  à loisir  des  représailles  dévastatrices  sur  la  terre  de 
leurs  ennemis.  Pendant  ce  temps,  les  Neustriens  s’étaient  portés 
droit  à Cologne,  pillant  et  désolant  tout  sur  leur  chemin.  Plec- 
trude  capitula  et  livra  une  partie  de  ses  trésors  pour  racheter  et 
la  cité  et  sa  personne;  puis  l’armée  neustrienne,  gorgée  de  butin 
et  satisfaite  de  sa  campagne , rentra  dans  les  Ardennes  pour  re- 
tourner chez  elle.  Karle,  cependant,  déployait;  afin  de  réparer 
son  malheur,  cette  intelligente  activité,  celte  fermeté  d’âme, 
ce  mélange  de  prudence  et  d’audace  qui  caractérisent  le  grand 
homme  de  guerre.  L’énergie  des  Austrasiens  ne  se  laissait  plus 
abattre  depuis  qu’ils  l’avaient  à leur  tête  ; divisés  en  petits  corps 
de  troupes,  ils  se  mirent  à harceler  incessamment  les  Neustriens 


1.  C’était  un  fils  du  malheureux  Hilderik,  échappé  au  massacre  de  ses  parents, 
et  caché  depuis  quarante-deux  ans  au  fond  d’un  cloître,  où  on  le  nommait  Da- 
niel. Raghenfrid  et  les  chefs  neustriens  le  préférèrent  ù un  enfant  au  berceau, 
nommé  Théoderik,  que  venait  de  laisser  Dagobert  III,  en  mourant  à seize  ans. 


180 


GAULE  FRANKK. 


[716] 

et  les  Frisons,  prenant  l’avantage  des  lieux  et  taillant  en  pièces 
tous  les  détachements  qui  s’écartaient  pour  piller.  Kaiie,  avec 
cinq  cents  cavaliers  d’élite,  tenta  un  coup  bien  plus  hardi  : ayant 
reconnu,  du  haut  des  collines  dès  Ardennes,  l’armée  de  Neustriè 
campée  dans  la  plaine  d’Amhlef  [Amhlava,  dans  le  Limhourg),  il 
fondit  tout  à coup  sur  elle  « à l’heure  du  dîner,  » la  jeta  dans  le 
plus  grand  désordre,  lui  tua  beaucoup  de  monde,  et  se  retira  sain 
et  sauf  avec  sa  petite  troupe  chargée  de  riches  dépouilles  ^ Les 
Neustriens  regagnèrent  leur  pays,  et  cette  brillante  escarmouche 
termina  la  campagne. 

Les  Auslrasiens,  revenus  de  l’espèce  de  stupeur  où  le  désastre  de 
Guise  et  les  suites  de  cette  défaite  les  avaient  plongés,  ne  respiraient 
que  vengeance.  Ce  n’étaient  pas  quelques  échecs  accidentels  qui 
pouvaient  terrasser  cette  race  héroïque  ; elle  était  trop  fortement 
constituée.  De  File  des  Bataves,  au  sud-ouest,  sur  la  côte  jusqu’au 
Détroit  Gallique  (Pas-de-Calais),  au  sud-est  jusqu’à  la  moyenne 
Meuse,  sur  la  Moselle  en  amont  jusqu’à  Metz  et  tout  le  long  de  la 
rive  gauche  du  Rhin,  la  population  germanique  dominait  numé- 
riquement dans  les  campagnes,  et  même  parfois  dans  les  villes, 
bien  que  l’élément  gallo-romain  restât  fort  dans  les  anciennes 
cités  : les  différences  de  conditions  étaient  moins  compliquées  en 
ce  pays  qu’ailleurs  par  des  différences  d’origine  et  de  langue;  celte 
masse  d’hommes  belliqueux,  unis  de  langage,  de  mœurs  et  de  tra- 
ditions, formait  le  corps  national  le  plus  compact  et  le  plus  ro- 
buste de  l’Europe,  et  se  personnifiait  en  ce  moment  dans  le  plus 
puissant  homme  de  guerre  que  l’Occident  eût  vu  naître  depuis  le 
conquérant  Ghlodowig.  Le  peuple  austrasien  tout  entier  n’était 
plus  qu’une  armée  : l’Austrasie  avait  enfin  trouvé  des  chefs  qui 
comprenaient  et  représentaient  son  génie  national,  au  lieu  de  le 
violenter  en  poursuivant  un  but  impossible  : de  là,  cent  vingt  ans 
de  gloire  sous  quatre  hommes  extraordinaires. 


1.  Beaucoup  de  fuyards  se  sauvèient  dans  l’église  d’Amblef.  Au  moment  où  l’un 
d’eux  se  précipitait  dans  l’église  et  avait  déjà  mis  un  pied  sur  le  seuil,  un  Austra- 
sien lui  lança  un  coup  de  sabre  qui  lui  abattit  l’autre  pied.  On  reprocha  vivement 
à ce  soldat  d’avoir  ainsi  souillé  le  lieu  saint;  il  se  défendit  en  prétendant  avoir 
respecté  tout  ce  qui  était  dans  l’église;  quant  à ce  qui  se  trouvait  dehors,  il  l’a- 
vaity  disait-il,  bien  et  dûment  coupé.  Cette  subtile  interprétation  du  droit  d’asile 
fut  jugée  valable.  (Annal.  Met.) 


KÂRLE-MARTEL. 


181 


[7l7j 


Karle  employa  l’hiver  à organiser  les  forces  de  l’Austrasie  : au 
printemps  de  717,  les  légions  austrasiennes,  grossies  par  les  ren- 
forts des  Franks  d’outre-Rliin  et  par  une  foule  d’aventuriers  ap- 
partenant à toutes  les  nations  teutoniques,  se  rasseml3lèrent  autour 
de  Héristall.  Presque  tous  les  leudes  de  Peppin  s’étaient  ralliés  à 
Karle  l’année  précédente  ; cependant  le  parti  de  Plectrude  était 
toujours  maître  de  Cologne  et  de  quelques  autres  places  fortifiées. 
Karle  n’usa  point  le  premier  feu  de  sa  belle  armée  contre  les 
murs  de  Cologne,  qu’il  était  bien  assuré  de  voir  tomber  devant 
lui,  s’il  revenait  vainqueur  du  royaume  de  l’Ouest  : il  traversa  la 
foret  Charbonnière  et  se  précipita  sur  le  Cambraisis;  il  n’alla  pas 
loin  sans  rencontrer  l’armée  neustrienne,  qui  était  campée  à Vinci 
[Vinciacus,  près  de  Crèvecœur).  Karle  envoya  des  députés  au  roi 
Hilperik  pour  réclamer  la  [prîncipatum]  qu’avait  eue 

son  père  Peppin  sur  les  Franks  occidentaux;  le  maire  Raghenfrid 
répondit,  au  nom  du  roi,  en  menaçant  Karle  de  lui  enlever  le 
commandement  des  Franks  orientaux,  et  en  « le  sommant  de  se 
préparer  à tenter  le  jugement  de  Dieu  pour  le  lendemain,  afin 
que  la  puissance  divine  décidât  à qui  appartiendrait  le  royaume 
des  Franks.  » C’était  le  21  mars  717,  solennelle  et  terrible  journée! 
Les  Neustriens,  pleins  d’ardeur  et  de  confiance,  attendirent  les 
hommes  de  l’Est  : ils  n’étaient  plus  commandés,  ainsi  qu’à  Tertri, 
par  un  inepte  fanfaron,  mais  par  un  brave  et  babile  capitaine  : ils 
ne  voyaient  plus  dans  les  rangs  ennemis  toute  l’aristocratie  de 
leur  pays  ; peut-être  même  avaient-ils  au  contraire  parmi  eux  les 
Austrasiens  de  la  Champagne,  les  leudes  des  jeunes  ducs  Hughe 
et  Arnold,  fils  du  fils  aîné  de  Peppin  et  de  Plectrude,  qui  avaient 
été  élevés  par  la  veuve  de  Waratte,  leur  aïeule  maternelle  ^ ; ils 
soutinrent  donc  de  grande  vigueur  le  choc  des  guerriers  de  Karle, 
qui  s’étaient  rués  impétueusement  à l’attaque  ; « la  bataille  fut 
très  cruelle,  disent  les  chroniques,  et  l’on  comlxittit  très  long- 
temps avant  de  savoir  à qui  resterait  la  victoire  » : les  Neustriens 


1.  Les  populations  do  la  Burgondie  septentrionale  avaient  sans  doute  aussi  en- 
voyé quelques  contingents;  mais  toute  la  région  au  midi  du  Rhône  resta  proba- 
blement étrangère  à cette  lutte,  bien  qu’un  diplômt  de  l’an  716  atteste  que  le 
gouvernement  neustrien  conservait  encore  des  prétentions  sur  Marseille.  F.  les 
Hislor.  des  Gaules^  t.  IV,  p.  691. 


t82 


GAULE  FRANKE. 


[717,  718] 

étaient  supérieurs  en  nombre;  mais  le  menu  peuple  gallo-romain 
des  YÜles  [vulgaris  plebs),  qui  faisait  le  gros  de  leurs  bataillons, 
était  bien  inférieur,  par  les  armes,  l’adresse,  la  force  physique  et 
l’habitude  de  la  guerre,  aux  compagnons  de  Karle,  tous  gens 
éprouvés  aux  combats,  forts  et  hauts  de  taille,  couverts  de  casques 
de  fer,  de  cottes  de  mailles  et  de  vastes  boucliers,  armés  de  grandes 
épées  tranchantes,  de  lourdes  haches  et  de  longues  lances.  Les 
hommes  de  l’Ouest  succombèrent  enfin  ; Raglienfrid  prit  la  fuite 
avec  le  roi  Hilperik,  laissant  les  plaines  du  Camhraisis  jonchées 
de  cadavres  neustriens.  Karle,  après  avoir  partage  entre  ses  fidèles 
d’innombrables  dépouilles,  marcha  de  l’Escaut  sur  l’Oise,  passa 
cette  rivière  à la  suite  des  fuyards,  et  poursuivit  Hilperik  et  Pia- 
ghenfrid  jusqu’à  Paris.  Si  grand  qu’eût  été  le  désastre  des  Neus- 
triens, une  seule  bataille,  cette  fois,  ne  termina  pas  la  querelle  : 
Raglienfrid  ne  se  résigna  point  à ce  «jugement  de  Dieu»  qu’il  avait 
provoqué,  et  s’apprêta  à se  défendre  au  midi  de  la  Seine.  Au  nord 
de  ce  fieuve,  plusieurs  cités  furent  prises  et  pillées,  mais  il  y en 
eut  d’autres  qui  résistèrent  avec  succès  : Içs  Austrasiens  avaient 
hâte  de  reporter  chez  eux  leur  riche  butin;  Karle  fut  contraint 
de  retourner  en  Austrasie  sans  avoir  complété  sa  victoire.  Il  alla 
en  recueillir  le  prix  à Cologne  : Plectrude  ouvrit  les  portes  de  cette 
ville,  et  remit  à Karle  les  trésors  de  son  père.  Karle,  proclamé 
duc  ou  prince  [hérezoghe]  par  l’Austrasie  entière,  crut  devoir  en- 
lever au  maire  de  Neustrie  le  faible  prestige  qu’il  pouvait  encore 
tirer  du  nom  mérovingien,  et  se  donna  aussi  un  roi,  nommé 
Ghlother;  on  ne  sait  où  il  alla  chercher  ce  Mérovingien  inconnu. 
Les  chroniqueurs  n’ont  pas  daigné  nous  apprendre  de  qui  Clilot- 
her  était  fils. 

Les  Neustriens  eurent  plus  d’un  an  de  répit,  grâce  à la  situa- 
tion de  l’Austrasie,  obligée  de  faire  face  à des  ennemis  si  divers  : 
les  Saxons  et  probablement  les  Frisons  avaient  profité  de  l’ab- 
sence des  légions  austrasicnnes  pour  renouveler  leurs  ravages 
dans  un  pays  privé  de  défenseurs  ; Karle  dirigea  toutes  ses  forcos 
contre  les  Saxons,  et  tâcha  d’imprimer  une  terreur  durable  à 
CCS  dangereux  voisins;  il  désola  par  le  fer  et  la  flamme  tous 
les  cantons  occupés  par  les  Saxons  à l’ouest  du  Weser,  entre 
la  Frise  orientale  [Ost~Frise)  et  la  Hesse;  cette  expédition  remplit 


183 


[718,719]  LA  ÎNEÜSTRIE  SUBJUGUÉE. 

l’été  de  l’an  7 1 8 ’ . Le  maire  de  Neiistrie  n’avait  pas  perdu  son  temps  : 
il  avait  employé  tous  les  moyens  pour  relever  le  courage  de  ses 
compatriotes  et  pour  leur  assurer  de  puissants  secours  du  dehors  ; 
il  avait  renoué  son  alliance  avec  Radhod,  et  dépêché  une  ambas- 
sade au  roi  d’Aquitaine,  en  lui  envoyant  de  la  part  de  Hilperik  le 
règne  {regnum),  c’est-à-dire  la  couronne  et  les  ornements  royaux, 
et  lui  reconnaissant  ainsi  tous  les  droits  de  souveraineté  sur  la 
Gaule  méridionale.  Eude,  quoique  préoccupé  de  grands  périls  qui 
commençaient  à menacer  la  Gaule  du  côté  de  l’Espagne,  sentit 
bien  que  l’intérêt  des  Gallo-Wascons  était  de  soutenir  les  Gallo- 
FranlvS  de  Neustrie  contre  les  Franco-Germains  d’Austrasie  et  de 
Teutonie:  dans  les  premiersmois  de  719,  une  armée  deMéridionaux, 
dont  les  montagnards  des  Pyrénées  étaient  la  principale  force, 
passa  la  Loire  et  joignit  sur  la  Seine  les  débris  des  bataillons 
neustriens.  Le  chef  des  Frisons  se  préparait,  de  son  côté,  à une  di- 
version qui  eût  ôté  à Karle  la  disposition  d’une  partie  de  ses  forces. 
La  mort  subite  de  Radbod  désorganisa  les  plans  de  la  coalition  : les 
Frisons  demeurèrent  immobiles,  et  Karle,  à la  tête  de  toute  l’armée 
austrasienne,  courut  au-devant  des  Neustro-Aquitains.  Le  choc  eut 
lieu  sur  l’Aisne,  près  de  Soissons,  à quelques  lieues  de  cette  forêt  de 
Guise,  naguère  si  fatale  aux  Austrasiens.  « Il  y eut  là  une  grande  tue- 
rie de  Franks  » , disent  les  Annales  de  saint  Nazaire  : il  paraît  qu’une 
terreur  panique  s’empara  de  l’armée  neustro-aquitaine,  composée 
d’éléments  si  discordants  et  si  hétérogènes;  Wascons,  Gallo-Ro- 
mains, Franks-Saliens,  se  jalousaient  et  se  défiaient  les  uns  des 
autres  : cette  masse  confuse  se  débanda-  à la  première  charge  des 
Austrasiens,  et  il  fut  impossible  de  la  rallier.  Eude,  entouré  de 
l’élite  de  ses  Wascons,  entraîna  avec  lui  le  roi  Hilperik,  comme 
un  précieux  otage,  se  retira  sur  Paris,  enleva  en  passant  les  trésors 
royaux,  puis  regagna  Orléans  et  le  pays  d’outre-Loire.  Raghenfrid 
traversa  la  forêt  de  Guise  et  l’Oise,  s’enfuit  vers  la  Seine  inférieure, 
et  de  là  en  Anjou.  Karle  poursuivit  Eude  et  Hilperik  jusqu’à  la 
Loire  sans  pouvoir  les  atteindre,  et  employa  le  reste  de  l’année 
à dompter  les  résistances  partielles  qui  survivaient  à la  chute  dé- 
finitive du  gouvernement  neustrien.  Son  roi  Ghlother  étant  mort 

1.  Annal,  Francor,  Metenses.  — Fredegar.  continuât.  II.  — Gesta  Reg,  Franc.  — 
Adon.  Chronic.  — Fonianel.  Ccenob.  Chvonic.  Annal.  Francor. 


184 


GAULE  FRANKE. 


[719-7231 

sur  ces  entrefaites,  il  expédia  des  aniLassadeurs  vers  Eudc,  et 
lui  offrit  de  « faire  amitié  avec  lui  »,  pourvu  qu’Eude  remît  entre 
ses  mains  le  roi  et  le  trésor  royal  de  Neustrie.  Il  s’était  passé  de 
telles  choses  dans  le  midi  depuis  quelques  mois,  et  l’imminence 
des  dangers  que  courait  l’Aquitaine  était  telle,  qu’Eude  dut  ac- 
quiescer à l’instant  aux  demandes  de  Karle,  et  s’estima  heureux 
d’accepter  ce  pacte,  qui  consacrait  le  partage  de  la  Gaule  entre  le 
duc  des  Franks  et  le  roi  des  Gallo-Wascons.  Hilperik,  ainsi  ballotté 
de  Raghenfrid  à Eude,  d’Eude  à Karle,  et  changeant  de  maître 
avec  une  morne  indifférence,  fut  renvoyé  au  nord  de  la  Loire. 
Karle  « agit  miséricordieusement  envers  lui,  disent  les  Annales  de 
Metz,  et  l’établit  roi  sous  son  autorité  »;  Raghenfrid  et  les  jeunes 
neveux  de  Karle,  Hughe  et  Arnold,  traitèrent  avec  le  vainqueur, 
et,  de  l’Escaut  à la  Loire,  la  Neustrie  courba  la  tète  sous  le  joug, 
tandis  que  tous  les  comtés  de  la  Burgondic,  sauf  peut-être  les 
cinq  ou  six  villes  les  plus  septentrionales,  se  détachaient  de  l’em- 
pire frank  et  s’isolaient  dans  une  complète  indépendance  de  fait. 

Hilperik  mourut  au  bout  de  quelques  mois,  et  Karle  le  rem- 
plaça par  le  fils  de  ce  jeune  Dagobert  III  qui  s’était  éteint  peu 
après  la  bataille  de  Cuise  ; on  appela  cet  enfant  Théoderik  de 
Chelles,  parce  qu’il  avait  été  nourri  dans  le  couvent  de  femmes 
établi  à Chelles  par  la  reine  Batbilde.  La  Neustrie  n’était  point 
encore  tout  à fait  résignée  à la  servitude  ; d’après  les  brèves  et 
vagues  indications  des  chroniques  [Annales  de  saint  Nazaire  et  de 
Pétau],  il  pai’aîtrait  qu’une  maladie  de  Karle  enhardit  les  mécon- 
tents, et  qu’un  complot  fût  ourdi  entre  l’ex-maire  Raghenfrid  et 
les  deux  neveux  de  Karle,  qui  arrivaient  à l’àge  d’homme  et  qui 
avaient  de  grandes  possessions  en  Neustrie.  Le  duc  des  Franks 
découvrit  leurs  projets,  et  jeta  en  prison  ses  deux  neveux;  l’un 
d’eux,  Arnold,  mourut  sur  ces  entrefaites  (723).  Raghenfrid  n’en 
prit  pas  moins  les  armes,  souleva  l’Anjou  et  les  contrées  voisines, 
et,  refoule  par  Karle  dans  les  murs  d’Angers,  se  défendit  si  bien, 
que  le  duc  des  Franks,  traitant  de  nouveau  avec  lui,  consentit  à 
lui  laisser  le  comté  d’Angers  sa  vie  durant.  Ce  dernier  effort 
avait  épuisé  l’énergie  du  patriotisme  neustrien,  et  le  pouvoir 
du  vainqueur  de  Yinci  et  de  Soissons  ne  rencontra  plus  d’obsta- 
cles dans  le  royaume  de  l’Ouest.  Karle  rattacha  bientôt  à sa  for- 


[723-730]  INVASION  DES  BIENS  D’ÉGLISE.  185 

tune  tout  ce  qu’il  y avait  d’hommes  hardis  et  aventureux  en 
Neustrie,  Romains  ou  Salions,  peu  importe,  et  se  servit  d’eux 
aussi  utilement  que  de  ses  Austrasiens  ou  de  ses  Franks  d’outre- 
Rhin  : quiconque  savait  manier  la  lance  ou  la  hache  était  reçu  à 
bras  ouverts  dans  la  truste  du  grand  chef  des  Franks,  et  avait  part 
à la  proie  ; c’était  le  règne  des  gens  de  guerre,  et  toute  autre 
puissance  que  celle  du  sabre  avait  disparu  : la  vieille  alliance  de 
l’Église  gallicane  et  de  l’armée  franke  était  brisée  ; l’Église  des 
Gaules  était  bouleversée  de  fond  en  comble.  Kaiie  avait  arraché 
violemment  du  siège  de  Reims  le  métropolitain  Rigohert,  qui  lui 
avait  fermé,  en  719,  les  portes  de  sa  cité,  alors  qu’il  marchait 
contre  Eude  et  Raghenfrid  ^ . Les  deux  évêchés  métropolitains  de 
Reims  et  de  Trêves  furent  livrés  ensemble  à un  certain  Milon, 
compagnon  d’armes  de  Karle,  « qui  n’avait  d’un  clerc  que  la  ton- 
sure ».  Lejeune  Hughe,  le  survivant  des  neveux  de  Karle,  récon- 
cilié avec  son  oncle  et  engagé  dans  les  ordres,  reçut  l’archevéché 
dé  Rouen,  les  évêchés  de  Paris  et  de  Bayeux,  les  abbayes  de  Fon- 
tenelle  (ou  Saint-Wan drille)  et  de  Jumiégcs.  Un  grand  nombre 
d’évêchés  furent  ainsi  donnés  en  bénéfices  aux  an  trustions  du 
maire  du  palais  ; dans  d’autres  diocèses,  les  titulaires  qui  venaient 
à mourir  n’étaient  pas  remplacés  ; on  empêchait  les  clercs  et  le 
peuple  de  procéder  aux  élections,  et  l’on  partageait  les  terres  et 
les  villages  diocésains  aux  leudes  de  la  contrée.  « En  ce  temps 
malheureux,  dit  Y Histoire  des  évêques  de  Trêves,  les  biens  des 
églises  furent  ravis  : les  choses  qui  appartenaient  aux  évêchés  en 
furent  séparées  ; les  maisons  religieuses  furent  détruites,  et  la 
discipline  ecclésiastique,  perdue  à tel  point,  que  les  clercs,  les 
prêtres,  les  moines,  les  nonains  vivaient  sans  règle  aucune,  réfu- 
giés çà  et  là  hors  de  leurs  légitimes  demeures. — Les  clercs, 
rapporte  un  autre  monument^,  n’étaient  plus  jugés  par  leurs  évê- 
ques : lo6  prêtres  et  les  évêques  étaient  ordonnés  par  des  évêques 

1.  Sancti  Rigoberli  Vila;  dans  les  Hîsior.  des  Gmiles,  t.  III,  p.  658.  «Je  ne 
l’ouvrirai  point,  » avait  crié  Bigobert  à Karle  du  haut  de  son  logis,  bâti  contre 
la  porte  de  la  cité;  «je  ne  l’ouvrirai  point,  parce  que  tu  ne  veux  pas,  comme  tu 
dis,  aller  faire  la  prière  à l’église  de  Sainte-Marie,  mais  plutôt  piller  la  ville  comme 
tu  en  as  déjà  pillé  bien  d’autresl  » Rigohert  s’enfuit  en  Wasconie  après  la  victoire 
de  Karle. 

2.  La  lettre  du  pape  Adrien  à l’archevêque  Turpin;  Hisior.  des  Gaules,  t.  ill, 
p.  658. 


186 


GAULE  FRANKE. 


[723-730] 

d’autres  provinces.  » Des  Barbares  qui  ne  savaient  pas  lire,  et  qui 
venaient  peut-être  à peine  d’abjurer  Odin  ou  Fosith  (dieu  des  Fri- 
sons) pour  le  Christ,  s’installaient,  avec  leurs  femmes,  leurs  sol- 
dats et  leurs  chiens  de  chasse,  dans  les  palais  épiscopaux  des 
cités  gauloises,  et  se  croyaient  les  éveques  les  plus  réguliers  du 
monde,  quand  ils  avaient  coupé  en  rond  sur  le  crâne  leurs  longs 
cheveux  roux  et  endossé  une  chasuble  par-dessus  leur  jaque  de 
fer.  Heureux  le  diocèse  où  quelque  chorévêque  errant  accom- 
plissait les  fonctions  épiscopales,  pendant  que  l’usurpateur  laïque 
dévorait  le  revenu  des  clercs  et  des  pauvres.  L’Église  gallicane 
semblait  prise  d’assaut  par  les  Germains,  et  l’on  eût  dit  que  les 
derniers  rayons  de  rintclligcnce  chrétienne  allaient  s’éteindre, 
et  que  le  monde  était  livré  aux  hasards  delà  force  brutale.  «Toute 
religion  de  chrétienté  fut  presque  abolie  dans  les  provinces  des 
Gaules  et  de  Germanie  »,  dit  un  écrivain  du  siècle  suivant  (Hink- 
mar  de  Reims). 

Ce  n’était  pas  que  Charles -Martel  eût  aucune  haine  contre 
l’Église,  ni  surtout  qu’il  fût  païen,  supposition  implicitement 
réfutée  par  tous  les  monuments  contemporains.  Tout  en  dés- 
organisant l’Église  de  Gaule,  il  suivait  outre-Rhin  la  politique 
chrétienne  de  son  père,  et  protégeait  efficacement  les  convertis- 
seurs. Une  impérieuse  nécessité,  et  non  la  passion  ou  la  colère, 
l’avait  poussé  à l’invasion  violente  des  dignités  et  des  biens  ecclé- 
siastiques ; avec  quoi  eût-il  soldé  le  dévouement  intéressé  de  cette 
formidable  association  militaire  dont  il  était  le  chef?  Les  do- 
maines publics  d’Austrasic  étaient  partagés,  de  temps  presque  ini- 
mémorial;  les  terres  fiscales  de  Neustrie  s’étaient  fondues  entre 
les  mains  de  Peppin  ; elles  lui  avaient  servi  à gagner  et  à contenir 
les  leudes  pendant  vingt-sept  ans.  Quelles  ressources  restait-il  à 
Karle  ? aliéner  les  domaines  de  sa  maison  eût  été  un  expédient 
aussi  insuffisant  qu’impolitique;  rétablir  les  impôts?  Ébroin  lui- 
même  ne  l’avait  point  osé!  Et  cependant  les  besoins  se  renouve- 
laient sans  cesse  : il  avait  fallu  d’abord  récompenser  les  hommes 
auxquels  on  devait  les  victoires  de  Vinci  et  de  Boissons  ; les  con- 
fiscations sur  les  vaincus  avaient  pu  y suffire  ; mais  maintenant 
il  fallait  stimuler  leur  zèle  d’année  en  année  par  d’autres  appâts 
et  un  nouveau  salaire;  à chaque  printemps,  l’interminable  guerre 


INVASION  DES  BIENS  D’ÉGLISE. 


187 


[723-730] 


de  Germanie  renaissait,  ainsi  qu’aux  jours  de  Peppin,  contre  les 
Saxons,  contre  les  Frisons,  contre  les  Alleinans,  contre  les  Bava- 
rois ; et,  dans  la  pauvre  et  sauvage  Germanie,  la  guerre  ne  payait 
pas  la  guerre!  Ce  fut  dans  cette  situation  que  Karle  vit  devant  lui, 
à ses  pieds,  ces  immenses  et  inaliénables  terres  d’Église,  dont 
les  limites  s’étaient  élargies  de  génération  en  génération  depuis 
quatre  siècles!  Nul  scrupule  ne  l’arrêta  : autant  qu’on  peut  deviner 
le  caractère  de  ce  fier  conquérant,  qui  ne  nous  est  connu  que  par 
ses  victoires,  il  était  étranger  aux  sentiments  de  dévotion  qui 
avaient  animé  ses  pères,  et  il  ne  comprenait  que  le  droit  de  l’cpée. 
Le  règne  de  Karle  fut  une  rude  époque  pour  le  clergé  en  Aus- 
trasie,  pour  le  clergé  et  le  peuple  en  Neustrie  ; la  domination 
austrasienne  parut  dure  aux  masses  laborieuses  des  villes  et  des 
campagnes  de  Neustrie,  qui  s’étaient  accoutumées  aux  Saliens 
par  une  longue  cohabitation  sur  le  môme  sol,  et  peut-être  môme 
déjà  par  la  communauté  de  langage  ; car  il  est  probable  que  les 
Franks  établis  parmi  les  populations  gauloises  de  l’Ouest  parlaient 
à la  fois  le  tudesque  et  le  patois  gallo-latin,  la  langue  romane 
{romana)  vulgaire , qui  se  formait  alors  sur  les  deux  rives  de  la 
Loire.  La  langue  et  les  mœurs  germaniques  reprirent  une  sau- 
vage vigueur  avec  Karle,  et  le  joug  pesa  lourdement  sur  la  Gaule. 

Et  pourtant  ce  fléau  était  nécessaire  : il  fallait  que  la  Gaule 
franke  fût  réunie  sous  une  puissante  épée,  et  que  tout  appartînt 
pour  un  temps  aux  plus  forts  et  aux  plus  braves,  car  les  hommes 
du  glaive  pouvaient  seuls  sauver  l’Occident  : devant  l’immense 
danger  qui  s’approchait,  devaient  se  taire  toutes  les  oppositions 
de  mœurs,  de  langage  et  d’origine  : qu’importait  qu’on  fût  Ro- 
main ou  Germain,  quand  tout  ce  qui  était  chrétien  et  européen 
était  menacé  d’une  ruine  commune?  Tous  les  peuples  qui  se 
disputaient  la  Gaule  s’étaient  associés  jadis  contre  les  Barbares 
d’Asie,  contre  Attila  : ces  jours  terribles  étaient  revenus;  de  nou- 
veaux Allilas  s’élançaient,  non  plus  des  steppes  glacées  de  la  Mon- 
golie, mais  des  déserts  enflammés  de  l’Arabie  et  de  l’Afrique,  et 
les  peuples  de  la  Gaule  méridionale  voyaient  avec  épouvante  des 
étendards  inconnus  descendre  du  haut  des  Pyrénées,  où  ne  flot- 
taient plus  les  bannières  des  Goths  ; les  musulmans  entraient  en 
Aquitaine. 


188  GAULE  FRANKE.  [711-7l3j 

Le  sixième  siècle,  ouvert  par  la  conversion  des  Franks  et  les 
victoires  de  Chlodowig  sur  les  Wisigotlis  ariens,  fermé  par  la 
conversion  de  ces  mêmes  Wisigoths  sous  Rekkared  le  Catho- 
lique, avait  été  une  ère  de  gloire  pour  le  catholicisme  : l’aria- 
nisme, vaincu  successivement  en  Gaule,  en  Afrique,  en  Italie, 
en  Espagne  , terrassé  par  les  armes  étrangères  chez  les  Bur- 
gondes,  les  Wandales,  les  Ostrogoths,  ahandonné  volontaire- 
ment par  les  Wisigoths,  les  Suèvcs  et  les  Langohards,  n’avait 
plus  d’asile  en  Occident;  l’Église,  à la  fin  du  sixième  siècle,  avait 
enfin  conquis  à sa  foi  tous  les  royaumes  barbares,  et  assis  l’unité 
victorieuse  sur  les  ruines  de  la  grande  hérésie.  L’Église  n’eut  pas 
longtemps  à se  réjouir  de  son  triomphe  : à peipe  maîtresse  de 
l’Occident,  elle  se  vit  arracher  l’Orient,  son  berceau,  et  perdit  la- 
terre  qu’avaient  consacrée  les  pas  de  Jésus  et  la  naissance  du  chris- 
tianisme. Le  déisme  arien,  ahattu  au  Couchant,  surgissait  au  Le- 
vant sous  une  forme  nouvelle  : il  avait  péri  par  un  rationalisme 
aride;  il  reparaissait  entouré  de  prestiges  éblouissants,  armé  d’un 
irrésistible  enthousiasme,  et  secondé  par  la  réaction  des  senti- 
ments et  des  besoins  naturels  que  l’ascétisme  chrétien  avait  vio- 
lemment comprimés  ; l’arianisme  renaissait  mahométisme!  Des 
débats  sans  fin  sur  la  nature  du  Yerhe  et  de  Jésus-Christ  et  sur 
les  rapports  des  Trois  Personnes  Divines  avaient  fort  ébranlé, 
dans  les  masses  gréco-syriennes,  la  croyance  à la  divinité  du 
Christ  et  la  croyance  même  à la  théologie  trinitaire,  et  de  sourdes 
révoltes  du  cœur  et  des  sens  contre  la  morale  chrétienne  corres- 
pondaient aux  discussions  de  l’esprit  sur  ou  contre  le  dogme. 
L’ascétisme  chrétien,  sinon  le  christianisme,  avait  prononcé  l’ana- 
thème sur  la  chair  et  sur  les  sens,  et  imprimé  à l’àme  de  l’homme 
hors  de  la  nature  un  essor  impossible  à soutenir  pour  fespèce 
humaine,  impossible  surtout  sous  le  ciel  brûlant  de  la  Syrie.  Les 
excès  ascétiques  du  spiritualisme  chrétien  préparaient  une  iné- 
vitable réaction  sensualiste,  de  même  que  la  frénésie  licencieuse 
du  paganisme  avait  amené  la  réaction  chrétienne  ; mais  le  retour  en 
faveur  des  sens  devait  se  manifester  sous  une  forme  religieuse,  et 
non  pas  avec  le  caractère  d’un  débordement  matérialiste.  Ce  de- 
vait être  une  espèce  de  retour  vers  V ancienne  loi.  Ce  ne  fut  point 
d’abord  dans  l’Asie  chrétienne  qu’éclata  cette  révolution  : l’Asie 


I 


[711-713]  MAHOMET.  189 

chrétienne  était  à la  fois  trop  éclairée  et  trop  amollie  pour  pro- 
duire de  telles  choses  ; un  peuple  nouveau  entra  sur  le  théâtre  du 
monde  : la  race  arabe,  jusqu’alors  confinée  dans  sa  péninsule  et 
comme  perdue  dans  ses  déserts  entre  l’empire  des  Perses  et  l’em- 
pire romain,  avait  ressenti  obscurément  le  contre-coup  de  toutes 
les  crises  politiques  et  religieuses  de  l’Asie;  entamée,  sans  être 
jamais  asservie,  par  tous  les  peuples  et  par  toutes  les  religions, 
elle  avait  emprunté  aux  antiques  Ghaldéens  l’adoration  des  astres, 
ou  plutôt  des  génies  qui 'animent  les  astres,  et  des  statues  magi- 
ques habitées  par  ces  génies;  sur  ce  vieux  fond  babylonien  s’é- 
taient entées  successivement  des  traditions  hébraïques , des 
croyances  persanes,  des  dogmes  chrétiens  : à côté  de  la  religion 
nationale  s’agitaient  les  sectateurs  de  Moïse,  de  Zoroastre  et  de 
Jésus-Christ  ; c’était  un  de  ces  mélanges  où  les  éléments  divers 
fermentent  et  se  fusionnent,  comme  dans  une  fournaise  ardente, 
pour  enfanter  quelque  création  colossale.  Mahomet  naquit. 

L’histoire  du  prophète  de  la  Mekke  est  étrangère  à ce  livre  : 
contentons-nous  d’observer  ici  qu’on  ne  saurait  douter  que  cet 
homme  extraordinaire  n’ait  été  persuadé  tout  le  premier  de  la 
réalité  de  sa  mission,  et  n’ait  véritablement  cru  recevoir  les  in- 
structions de  Vange  cV Allah,  pendant  les  extases  où  le  jetait  l’exal- 
tation de  sa  pensée.  Dieu  est  un  et  n’a  point  de  fils,  enseignait-il; 
Dieu  s’est  manifesté  aux  hommes  par  des  prophètes  déplus  en  plus 
illuminés  de  l’esprit  divin,  Adam,  Abraham,  Moïse,  Jésus-Christ; 
Jésus  a été  réellement  le  Verbe  deDieu,  le  Messie;  mais  ce  Verbe, 
ce  Messie,  a été  créé  dans  le  temps  comme  les  autres  hommes. 
Mahomet  (Mohamed)  est  le  dernier  et  le  plus  grand  de  tous,  plus 
grand  que  Jésus  même,  et  sa  pensée,  la  pensée  de  sa  mission,  a 
été  en  Dieu  de  toute  éternité  : il  est  le  médiateur  suprême.  Les 
livres  des  juifs  et  des  chrétiens  sont  saints,  mais  les  hommes  en 
ont  corrompu  le  sens;  Mahomet  est  venu  rétablir  la  vraie  foi. 
Cette  foi  (islam)  consiste  dans  la  soumission  la  plus  illimitée  à la 
volonté  de  Dieu,  du  prophète  de  Dieu  et  des  successeurs  légi- 
times du  prophète  (khalifes,  c’est-à-dire  vicaires),  La  prédestina- 
tion est  absolue  ; tout  est  écrit  dans  le  ciel,  et  les  hommes  ne 
peuvent  rien  changer  à « ce  qui  est  écrit  ».  Les  plaisirs  des  sens 
sont  permis,  pourvu  qu’ils  ne  blessent  pas  le  droit  d’autrui  (par 


f 


190  GAULE  FRANKE.  [711-713J 

l’adultère,  par  exemple).  La  polygamie  est  légitime  ; l’autre  vie 
sera  corporelle  et  gardera  les  jouissances  matérielles  de  la  vie  ter- 
restre « Dieu  a créé  deux  choses  pour  le  bonheur  des  hommes, 
les  femmes  et  les  parfums  » ; mais  le  vin,  l’opium,  toutes  les 
liqueurs  enivrantes,  sont  sévèrement  interdits  aux  fidèles.  Vislam 
doit  se  fonder  par  la  parole  et  par  le  glaive  ; le  martyre  se  con- 
quiert sur  le  champ  de  bataille,  et  non  plus  par  la  résistance 
passive,  comme  chez  les  chrétiens  ; Mahomet  est  un  prophète  de 
gloire  et  de  puissance;  son  royaume  est  de  ce  monde;  la  terre  et 
tous  les  biens  de  la  terre  appartiennent  aux  vrais  croyants. 

Tels  sont,  en  y ajoutant  de  fortes  maximes  sur  les  devoirs  de 
charité  et  de  sincérité,  et  sur  l’égalité  des  fidèles  devant  Dieu, 
les  principes  généraux  du  Koran'^y  c’est-à-dire  le  livre  y le  livre 
par  excellence,  titre  par  lequel  les  wonsleinîns  (musulmans,  secta- 
teurs de  Yislam  et  de  Mahomet)  désignent  leur  livre  sacré,  et  qui 
équivaut  au  mot  hébraïque  micra  et  à notre  mot  grec  de  bible 
(ptêXoç).  L’Orient  fut  remué  jusque  dans  ses  fondements  par  cette 
doctrine  : les  superstitions  idolâtriques  s’écroulèrent  sous  les 
pieds  du  Prophète  ; une  multitude  de  juifs  et  même  de  sectaires 
chrétiens  grossirent  les  bataillons  des  païens  convertis,  et  Maho- 
met mourut  à la  Mekke,  en  631,  maître  de  l’Arabie  entière.  Ses 
successeurs  sortirent  bientôt  des  déserts,  le  sabre  dans  une  main 
et  le  Koran  dans  l’autre,  pour  marcher  à la  conquête  du  monde. 
Neuf  ans  après  la  mort  du  Prophète  (640),  les  autels  du  feu  étaient 
à jamais  éteints  sur  la  terre  des  mages;  la  croix  était  abattue  à 
Damas,  à Jérusalem,  à Antioche,  à Édesse,  à Alexandrie  ; l’empire 
des  Perses  était  effacé  de  la  terre,  et  les  plus  belles  provinces  de 
l’empire  gréco-romain,  la  Syrie  et  fÉgypte,  avaient  subi  le  joug 
des  musulmans.  Avant  la  fin  du  siècle,  une  des  ailes  de  l’armée 
arabe  touchait  au  Bosphore  de  Thrace  et  l’autre  aux  Colonnes 
d’Hercule  (détroit  de  Gibraltar);  l’Asie  mineure  était  envahie, 
Constantinople  assiégée,  et  l’Afrique  conquise.  En  711,  les  Arabes 
franchirent  le  détroit  et  entrèrent  en  Europe.  Le  dernier  roi  des 

1.  Là  est  la  différence  essentielle  entre  la  vie  future  des  musulmans  et  celle  des 
cbrétieiis  ; car  la  croyance  à la  « résurrection  des  corps  » leur  est  commune. 

2.  On  voit  que  le  Koran  a deux  principes  essentiels  d’infériorité,  le  renverse- 
ment de  la  théologie  devant  le  vieux  monothéisme  juif  et  le  rétablissement  de  la 
polygamie,  par  lequel  il  retombe  au-dessous  de  la  civilisation  païenne. 


LES  ARABES  EN  SEPTIMANIE. 


191 


[711-719] 

Wisigoths,  Roderik,  fut  vaincu  et  tué  au  Guadalète,  et  deux  cam- 
pagnes suffirent  aux  Arabes  pour  anéantir  la  monarchie  gothique 
et  soumettre  toute  l’Espagne,  à l’exception  des  rochers  stériles 
de  la  Cantabrie  (portion  de  la  Galice,  des  Asturies,  de  la  Biscaye 
et  du  Guipuzcoa).  Les  longues  discordes  des  Wisigoths  entre  eux 
et  avec  la  population  hispano-romaine  avaient  préparé  cette  vaste 
ruine,  qui  fit  trembler  l’Europe. 

« Le  tour  de  la  Gaule  était  venu  : c’était  elle  qui  se  trouvait  dès 
lors  sur  la  voie  de  l’islamisme  ; c’était  à elle  qu’il  appartenait 
désormais  de  défendre,  au  cœur  même  de  l’Europe,  le  christia- 
nisme et  le  génie  de  la  Grèce  et  de  Rome  persistant  dans  ses  tra- 
ditions, dans  scs  lois  et  dans  ses  monuments...  La  grande  lutte 
commencée  sur  les  confins  de  l’Europe  et  de  l’Afrique  allait  se 
poursuivre  aux  bords  de  la  Garonne  et  du  Rhône  ^ . » Les  Was- 
cons  espagnols,  terrifiés  par  les  exploits  de  ces  formidables  étran- 
gers, avaient  laissé  occuper  sans  résistance  toute  la  ligne  des  Pyré- 
nées; dès  712  ou  713,  les  musulmans  descendirent  des  Pyrénées 
orientales  dans  la  région  pour  eux  inconnue  qu’ils  nommaient  va- 
guement El  Frandjat  (le  pays  frank)  ou  la  Grande  Terre,  et  pous- 
sèrent des  reconnaissances  par  toute  la  Septimanie  ou  Gothie 
gauloise,  abandonnée  à ses  évêques  et  à ses  comtes  par  la  chute 
du  gouvernement  de  Tolède.  Ces  irruptions,  qui  précédaient  et 
annonçaient  la  guerre  de  conquête,  se  renouvelèrent  durant  plu- 
sieurs années,  et  répandirent  la  terreur,  non-seulement  dans  la 
Septimanie,  mais  dans  l’Aquitaine  méridionale  et  la  Provence.  La 
Gaule  méridionale  n’avait  de  chance  de  salut  qu’en  se  serrant  au- 
tour du  roi  Eude  d’Aquitaine,  seul  capable  de  résister  aux  maîtres 
de  l’Espagne  : néanmoins  lorsque  le  wali  ou  gouverneur  d’Espagne 
El-Haur  entama  sérieusement  la  conquête  de  la  Gothie  gauloise 
et  mit  le  siège  devant  Narbonne,  Eude  ne  put  secourir  cette  grande 
cité  ; il  était  contraint  de  partager  son  attention  entre  le  nord  et  le 
midi,  et  se  trouvait,  comme  nous  l’avons  vu,  engagé  dans  une  autre 
querelle  par  sa  position  entre  les  Franks  et  les  Arabes,  position  qui 
devait  être  si  fatale  à lui  et  à ses  Gallo-Romains.  Tandis  que  les 
Arabes  plantaient  leurs  tentes  sur  les  rives  de  l’Aude,  Eude  se  fai- 

1.  Fauriel,  Eist,  de  la  Gaule  méridion.  t.  III,  p,  64, 


192 


GAULE  FRANKE. 


[716-72Ï] 

sait  battre  aux  bords  de  l’Aisne  par  les  Austrasiens.  Narbonne,  où 
s’étaient  réfugiés  beaucoup  de  nobles  gotlis  d’outre  les  monts,  fut 
emportée  de  vive  force,  etj  si  l’on  en  doit  croire  la  chronique  du 
monastère  de  Moissac,  « tous  les  hommesfurent  passés  au  tranchant 
du  sabre:  les  femmes  et  les  enfants  furent  emmenés  captifs  en  Es- 
pagne, » L’horreur  de  cette  catastrophe  a été  probablement  exagé- 
rée par  le  chroniqueur  ; les  musulmans  auraient  tout  au  moins 
épargné  les  juifs,  qui  étaient  très  nombreux,  très  riches  et  très 
forts  dans  les  villes  septimaniennes,  et  qui  secondaient  partout  la 
conquête  arabe  de  leurs  intrigues,  en  représailles  des  lois  tyranni- 
ques portées  contre  eux  par  les  rois  et  les  conciles  hispano-gothi- 
ques (719).  Narbonne,  qui  n’avait  jamais  été  prise  par  un  ennemi 
étranger  depuis  la  fondation  du  royaume  des  Wisigoths,  conservait 
encore  de  beaux  restes  de  sa  splendeur  passée,  et  le  butin  fut  im- 
mense : les  vainqueurs  enlevèrent  d’une  des  églises  de  la  cité  sept 
statues  de  saints,  sept  idoles,  comme  ils  disaient,  en  argent  massif. 

La  chute  de  Narbonne  hâta  la  paix  de  l’an  720  entre  Eude  et  le 
duc  Karle  : le  roi  d’Aquitaine  ne  pensa  plus  qu’à  se  préparer  à 
soutenir  le  choc  des  Arabes.  Dès  le  printemps  de  721,  l’ouragan 
de  l’invasion  fondit  sur  ses  États  : El-Samali,  nommé  wali  d’Es- 
pagne par  le  Idialife  à la  place  d’El-Haur,  franchit  les  monts  avec 
une  nombreuse  armée,  et,  laissant  la  conquête  de  la  Septimanie 
inachevée,  s’élança  sur-le-champ  à une  plus  grande  entreprise  : 
il  entra  sur  le  territoire  d’Eude,  et  assaillit  Toulouse.  L’espoir 
d’un  prompt  secours  décida  les  Toulousains  à se  défendre  coura- 
geusement. Cet  espoir  ne  fut  point  déçu  : au  bout  de  quelques 
jours,  assiégés  et  assiégeants  aperçurent  du  côté  du  nord-ouest 
« des  nuages  de  poussière  qui  obscurcissaient  le  ciel  : » c’étaient 
les  Aquitains  et  les  Wascons  levés  en  masse  à l’appel  de  leur  chef. 
Eude  s’était  résolu  à jouer  dans  une  seule  bataille  son  existence 
et  celle  de  son  royaume  : tout  avait  été  appelé  sous  l’étendard  ; ces 
flots  pressés  de  combattants,  qui  inondèrent  la  vallée  de  la  Ga- 
ronne, surpassaient  en  nombre  les  musulmans,  qui  ne  pouvaient 
guère  compter  au  delà  de  cinquante  ou  soixante  milJe  hommes 
de  guerre  ; mais  les  chrétiens  étaient  bien  inférieurs  à leurs  adver- 
saires en  discipline  et  en  habitude  des  armes.  « Ne  craignez  point 
cette  multitude,  cria  El-Samah  au  moment  de  donner  le  signal; 


BATAILLE  DE  TOULOUSE. 


193 


1711] 

si  Dieu  est  avec  nous,  qui  sera  contre  nous?»  Eude,  de  son  côté, 
harangua  ses  guerriers  et  leur  distribua  par  parcelles  trois  éponges 
qui  avaient  été  bénies  par  le  pontife  romain  Grégoire  II,  et  qui 
avaient  servi  à essuyer  la  table  sur  laquelle  les  évêques  de  Rome 
donnaient  la  communion  aux  fidèles.  «Les  deux  armées,  dit  un 
historien  arabe,  se  heurtèrent  avec  l’impétuosité  des  torrents  qui 
se  précipitent  des  montagnes  ; » on  connaît  mal  les  circonstances 
de  la  journée  du  11  mai  721  ; l’exaltation  religieuse  et  patriotique 
était  égale  dans  les  deux  partis  ; l’intelligence  d’Eude  suppléa  à ce 
qui  manquait  à ses  légions  du  côté  de  la  discipline  ; il  paraît  que  le 
roi  d’Aquitaine  parvint  enfin  à envelopper  les  ennemis  entre  son 
armée  et  la  ville'.  Après  de  longues  et  sanglantes  vicissitudes,  El- 
Samah  tomba  percé  de  coups  en  combattant  comme  un  lion,  et 
les  deux  tiers  de  l’armée  arabe  restèrent  avec  lui  sur  le  champ 
de  bataille  ; le  fort  du  carnage  eut  lieu  sur  la  voie  romaine  de 
Toulouse  à Carcassonne,  que  les  Arabes  surnommèrent  la  chaus- 
sée des  Marhjrs  [Balat  al  Chouda).  L’historien  des  pontifes  de 
Rome,  Anastase  le  Bibliothécaire,  qui  vivait  au  milieu  du  neu- 
vième siècle,  prétend  qu’Eude,  «le  duc  des  Franks  » , écrivit 
à Grégoire  II  que  trois  cent  soixante  quinze  mille  Sarrasins  ^ 
avaient  péri  dans  la  bataille,  et  que  les  chrétiens  n’avaient  perdu 
que  quinze  cents  hommes,  entre  lesquels  ne  s’était  trouvé  aucun 
guerrier  muni  de  quelque  parcelle  des  saintes  éponges  2,  Les  po- 
pulations de  la  Garonne,  chez  lesquelles  se  sont  combinés  f or- 
gueil ibérien  et  f emphase  gauloise,  ont  été  de  tout  temps  portées 
à fhyperbole.  On  pouvait  pardonner  à Eude  et  aux  Aquitains  un 
peu  de  vanterie  dans  fivresse  de  leur  glorieux  triomphe. 

Les  Arabes  supportèrent  avec  une  pieuse  résignation  le  pre- 
mier grand  revers  qu’ils  eussent  essuyé  depuis  leur  entrée  en  Eu- 

1.  Histor.  des  Gaules,  ete.  t.  III,  p.  640.  C’est  aux  Byzantins  que  nos  chroni- 
queurs ont  emprunté  ce  nom  de  Sarrasins  (aapaacvot,  nomades),  par  lequel  les 
auteurs  gréco-romains  désignaient  primitivement  les  tribus  errantes  de  la  mer 
Rouge  à l’Euphrate.  Quelques  légendes  appellent  les  Arabes  Wandales,  parce  qu’ils 
venaient  de  l’Afrique,  autrefois  conquise  par  les  Wandales. 

2.  La  renommée  de  la  bataille  de  Toulouse  ayant  été  effacée  par  celle  de  la  ba- 
taille de  Poitiers,  donnée  onze  ans  plus  tard,  beaucoup  d’bistoriens  ont  reporté 
à cette  dernière  journée  la  fable  des  trois  cent  soixante-quinze  mille  Sarrasins.  Sur 
cette  guerre,  a».  Anastas.  dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  III,  p.  648.  — Isidor. 
Pacens.  ibid.  t.  II,  p.  720.  — Chronic.  Moissiac.  ibid.  t.  II,  p.  654.  — Fauriel,  t.  II, 
p.  23.  — Romey,  Hist.  d'Espafjne,  t.  II,  c.  10. 

IL 


13 


194 


GAULE  FRANKE. 


[721-725] 

rope  : les  débris  de  l’armée  d’El-Samah,  ralliés  par  l’émir  Abd-El- 
Rabman  (l’Abdérame  de  nos  historiens),  se  firent  jour,  les  armes 
à la  main,  au  travers  des  légions  victorieuses,  et,  grâce  à leurs  ad- 
mirables coursiers  arabes  et  numides,  parvinrent  à regagner 
Narbonne^  malgré  l’ardente  poursuite  du  roi  Eude.  La  consé- 
quence naturelle  de  la  journée  de  Toulouse  semblait  devoir  être 
l’expulsion  des  musulmans  du  sol  gaulois  : Abd-El-Rahman,  ce- 
pendant, se  maintint  dans  Narbonne,  et,  renforcé  par  des  troupes 
que  lui  envo^^a  en  toute  hâte  Anl^essa,  successeur  d’El-Samah,  il 
parvint  même  à soumettre  les  habitants  du  pays  narbonnais  et  du 
diocèse  d’Elne  (Roussillon) , qui  s’étaient  révoltés  après  le  désastre  de 
leurs  maîtres.  On  ne  saurait  deviner  pourquoi  l’actif  et  courageux 
roi  d’Aquitaine  profita  si  peu  de  sa  victoire  : les  sèches  et  con- 
fuses chroniques  du  huitième  siècle  sont  muettes  à cet  égard  : ce 
qui  est  certain,  c’est  que  les  Arabes  eurent  quatre  ans  de  répit 
pour  se  remettre  de  leur  défaite.  En  725,  le  wali  Anbessa  se  crut 
en  état  de  reprendre  l’œuvre  de  la  conquête  du  Frandjat  : il  tra- 
versa les  Pyrénées-Orientales  « avec  mie  très  grande  armée  » , dit  la 
chronique  de  Moissac  ; mais  il  ne  se  porta  point  d’abord  contre 
l’Aquitaine,  comme  avait  fait  El-Samah  : il  assaillit  et  prit  d’as- 
saut Carcassonne,  la  plus  forte  place  de  la  Septimanie,  puis  se 
dirigea  vers  fEst.  « Dieu,  raconte  l’historien  arabe  Maccari,  avait 
jeté  la  terreur  dans  le  cœur  des  infidèles  : si  quelqu’un  d’eux  se 
présentait,  c’était  pour  demander  merci.  Les  musulmans  prirent 
du  pays,  accordèrent  des  sauvegardes,  s’enfoncèrent  dans  les 
vallées,  gravirent  sur  les  hauteurs,  jusqu’à  ce  qu’ils  atteignissent 
la  vallée  du  Rhône  ^ ».  Toute  la  Septimanie,  de  Carcassonne  à 
Nîmes,  fut  « conquise  pacifiquement,  et  remit  des  otages  qu’on 
envoya  à Barcelonne  » [Chron.  Moissiac.).  En  wali  ou  gouverneur 
de  province,  subordonné  à Anbessa,  fut  installé  dans  Narbonne. 
Les  villes  qui  avaient  capitulé  conservèrent  leurs  comtes  goths 
ou  romains,  leurs  lois  nationales,  et  fexercice  de  leur  culte  dans 
f intérieur  des  églises,  mais  à condition  de  recevoir  des  garnisons 
musulmanes,  de  payer  le  kharadj,  tribut  annuel  qui  variait  du 
dixième  au  cinquième  des  revenus  fonciers,  et  peut-être  délivrer 

1.  Maccan,  cité  par  Reinaud,  Hist.  des  invasions  arabes  en  Gaule. 


LES  ARABES  EN  BURGONDIE. 


195 


[725-726] 


leurs  chevaux  et  leurs  armes,  ainsi  que  les  trésors  de  l’Église. 
Les  domaines  de  la  couronne  et  des  citoyens  morts  en  combattant 
les  musulmans  furent  confisqués,  probablement  avec  la  majeure 
partie  des  biens  de  l’Église. 

Anbessa,  chargeant  un  de  ses  lieutenants  d’organiser  le  pays 
conquis,  s’était  précipité  en  avant  et  poussait  une  pointe  auda- 
cieuse au  coeur  de  la  Grande-Terre,  Arrivés  à la  vallée  du  Rhône, 
près  de  Nîmes,  « les  musulmans,  dit  l’arabe  Maccari,  s’éloignèrent 
des  côtes  et  s’avancèrent  dans  l’intérieur  du  pays.  » Les  légers 
cavaliers  arabes  et  africains  remontèrent  rapidement  le  cours  du 
Rhône,  fondirent  sur  la  Burgondie  comme  une  nuée  d’oiseaux 
de  proie,  pillèrent  peut-être  Lyon,  et,  dépassant  cette  grande  cité, 
prise  ou  non,  enlevèrent  et  saccagèrent  Autun  le  22  août  725 
(selon  les  Annales  d’Aniane  et  la  Chronique  de  Moissac).  Partout, 
sur  le  passage  des  musulmans,  les  monastères  étaient  pillés  et 
brûlés,  les  moines  dispersés  et  quelquefois  massacrés  ; une  bande 
d’Arabes  pénétra  jusqu’aux  Vosges  pour  aller  saccager  l’illustre 
abbaye  de  Luxeuil.  La  Burgondie,  abîmée  dans  l’anarchie  et  dé- 
membrée entre  vingt  chefs  clercs  et  laïques,  fut  incapable  d’ar- 
rêter ce  torrent  : la  Neustrie  et  l’Austrasie  commençaient  à s’é- 
mouvoir ; mais  Karle  et  ses  leudes  étaient  alors  hors  de  la  Gaule, 
occupés,  sur  les  rives  du  Danube,  à dompter  les  Allemans  et  les 
Bavarois.  Avant  que  l’armée  franke  eût  repassé  le  Rhin,  on  apprit 
l’éloignement  des  Arabes  : Anbessa  n’était  pas  en  mesure  d’oc- 
cuper la  vaste  région  qu’il  venait  de  reconnaître  et  de  dévaster  à 
course  de  cheval  ; il  se  replia  vers  le  Rhône,  en  se  rabattant  du 
nord  au  sud;  au  lieu  de  reprendre  sa  route  première  à l’ouest  du 
Pdiône,  il  passa  sur  la  rive  gauche  de  ce  fleuve,  afin  de  répandre 
l’effroi  des  armes  musulmanes  dans  la  Viennoise  e-  la  Provence  ; 
mais  ces  contrées,  secourues  vraisemblablement  par  le  roi  Eude, 
se  mirent  bravement  en  défense;  les  Provençaux  avaient  à leur  tête 
le  duc  Mauronte,  homme  d’intelligence  et  d’énergie.  Les  Arabes 
furent  repoussés  dans  plusieurs  actions  meurtrières,  et  la  fortune 
trahit  Anbessa,  qu’elle  avait  jusqu’alors  si  bien  secondé  : le  wali 
subit  le  «martyre  pour  la  foi  dans  le  pays  au  delà  du  Rhône». 
Blessé  à mort  dans  un  combat,  il  revint  expirer  en  Septimanie, 
dans  les  premiers  mois  de  l’an  726. 


196  . GAULE  FRANKE.  [726-731] 

Les  musulmans,  en  perdant  ce  brave  chef,  ne  perdirent  pas  le 
fruit  de  ses  exploits  ; la  Septimanie  leur  resta,  et,  si  leurs  dis- 
cordes intestines  ne  les  eussent  arrêtés  trois  ou  quatre  ans,  ils 
eussent  ressaisi  sur-le-champ  l’offensive  et  tenté  sans  délai  de 
venger  les  deux  walis  tombés  dans  la  guerre  sainte.  Ce  qu’il  y avait 
de  plus  terrible  dans  les  Arabes,  ce  n’étaient  ni  leurs  soudaines 
et  impétueuses  algarades^,  ni  leurs  incomparables  coursiers, 
auxquels  on  ne  pouvait  échapper  et  qu’on  ne  pouvait  atteindre, 
ni  leur  adresse  au  maniement  de  la  lance  et  du  glaive  ; c’était 
leur  opiniâtre  constance  : ils  semblaient  se  multiplier  par  leurs 
pertes  mêmes,  et  raccouraient,  plus  nombreux  et  plus  acharnés, 
après  la  défaite  comme  après  la  victoire.  Les  mobiles  populations 
de  la  Gaule  méridionale  étaient  plus  fatiguées  de  leurs  succès  que 
les  Arabes  de  leurs  revers,  et  le  vieux  roi  Eude  n’envisageait  pas 
sans  de  tristes  pressentiments  l’avenir  du  royaume  qu’il  avait 
fondé  avec  tant  de  persévérance  et  défendu  avec  tant  de  courage. 
L’élévation  d’Abd-El-Rahman,  l’ancien  lieutenant  d’El-Samah, 
au  rang  de  wali  d’Espagne,  fut  pour  Eude  un  menaçant  augure 
(729).  Abd-El-Rahman,  adoré  des  soldats  pour  sa  brillante  va- 
leur, sa  piété  fervente  et  sa  libéralité  sans  bornes,  était  bien 
l’homme  d’une  guerre  de  conquête.  Pendant  deux  années,  les 
nouvelles  d’Espagne  devinrent  de  plus  en  plus  alarmantes  pour 
l’Aquitaine  : les  tribus  de  l’Arabie,  de  la  Syrie,  de  l’Égypte  et  de 
l’Afrique  passaient  incessamment  le  détroit,  qui  avait  reçu  récem- 
ment le  nom  du  vainqueur  de  Guadalète  (Djabal-Tharêq,  la  mon- 
tagne de  Tharêq,  Gibraltar).  La  Péninsule  entière  retentissait  des 
préparatifs  d’Abd-El-Rhaman  et  du  cri  de  la  guerre  sainte.  Eude 
déploya  toutes  les  ressources  de  la  politique  pour  détourner  cette 
tempête.  Il  ne  put  recourir  aux  Franks;  des  nuages  s’étaient 
élevés  entre  lui  et  Karle,  et  il  ne  voulait  pas  sacrifier  l’indépen- 
dance de  ses  États  en  y appelant  ces  dangereux  voisins.  Ce  fut 
parmi  les  musulmans  eux-mêmes  qu’il  chercha  des  alliés  contre 
Ahd-El-Rahman.  Les  armées  avec  lesquelles  les  généraux  des 
khalifes  avaient  conquis  l’Espagne  et  entamé  la  Gaule  se  compo- 
saient de  deux  éléments  principaux,  les  Arabes  et  les  Berbères 


1.  Al~garâh  : attaque  brusque  et  imprévue. 


197 


[732)  ABDÉRAME. 

{Barbari,  Barbares,  Barbaresques),  nom  générique  sous  lequel  les 
Romains  el  les  Maures  civilisés  des  villes,  avant  l’invasion  arabe, 
désignaient  les  tribus  d’origine  diverse  qui  habitaient  les  chaînes 
de  l’Atlas  et  le  pays  des  palmiers  {Bellad-Al-Djérîd),  Nous  connais- 
sons aujourd’hui  les  habitants  de  l’Atlas  sous  le  nom  arabe  de 
Kabyles,  qui  signifie  les  tribus  (g entes).  Les  Berbères,  après  de 
furieux  combats  contre  les  premiers  envahisseurs  arabes,  s’étaient 
faits  leurs  co-religionnaires  et  leurs  compagnons  de  gloire,  et 
une  émulation  parfois  utile,  souvent  périlleuse  à la  chose  publi- 
que, excitait  et  divisait  les  deux  peuples  ; l’un  était  toujours  en- 
clin à la  tyrannie,  l’autre  à la  révolte.  Le  commandement  des  Py- 
rénées orientales  se  trouvait  alors  entre  les  mains  d’un  chef  maure 
ou  berbère,  Othman-Ben-Abou-Nessa  (le  Munuz  de  nos  chroni- 
queurs), « Il  apprit,  dit  Isidore  de  Béja,  que  la  cruelle  témérité 
des  juges  arabes  opprimait  ceux  de  sa  nation  dans  la  région  de 
Libye  : il  se  hâta  donc  de  faire  la  paix  avec  les  Franks  (avec  les 
Aquitains),  et  projeta  d’usurper  le  souverain  pouvoir^ sur  les  Sar- 
rasins d’Espagne.  » L’amour  eut,  dit-on,  part  à sa  rébellion  : il 
avait  eu  occasion  d’apercevoir  la  fille  du  roi  Eude  ; il  l’aimait  et 
la  demanda  à son  père;  le  prince  chrétien  et  fémir  musulman 
scellèrent  leur  alliance  par  un  mariage  qui  scandalisa  également 
les  fidèles  des  deux  religions  ^ . 

Eude  n’avait  pas  le  choix  des  moyens  de  défense;  sa  situation 
s’était  bien  compliquée  et  aggravée  : il  était  menacé  à la  fois  vers 
la  Loire  et  vers  les  Pyrénées,  et  ne  savait  quel  était  le  plus  grand 
et  le  plus  pressant  des  deux  périls.  La  paix  entretenue  à grand’peine 
depuis  dix  ans  entre  la  France  et  l’Aquitaine  allait  se  rompre  : 
l’espèce  de  fatalité  qui  avait  poussé  Karle  à l’invasion  des  biens 
de  l’Église  l’entraînait  maintenant  contre  le  Midi.  De  720  à 730, 
l’infatigable  chef  des  Franks  n’avait  cessé  de  guerroyer  contre  les 
anciens  vassaux  de  la  nation  franke  pour  les  forcer  à rentrer  sous 
sa  suzeraineté  et  à redevenir  les  instruments  de  sa  puissance.  En 
720,  722,  729,  il  avait  ravagé  les  terres  des  Saxons,  vigoureuse- 
ment assaillis  dès  718;  en  725,  il  avait  envahi  la  Souabe  alleman- 

1.  C’est  sur  cette  alliance  que  repose  la  grossière  méprise  des  chroniques  frankes, 
qui  accusent  Eude  de  s’être  allié  avec  Abd-El-Raliman  et  de  l’avoir  appelé  en 
Gaule  : ces  chroniqueurs  ont  confondu  Abd-El-Rahman  avec  son  rival  Othman. 


198 


GAULE  FRANRE. 


[720-732] 

nique  et  la  Bavière,  enlevé  les  trésors  du  duc  des  Bavarois,  et  ra- 
mené captives  son  épouse  et  sa  nièce;  il  prit  cette  dernière  pour 
seconde  femme.  En  728,  il  retourna  contre  les  Bavarois  ; en  730,  ( 
contre  les  Allemans.  Gés  deux  peuples  se  soumirent  derechef  au 
tribut  et  surtout  aux  contingents  militaires,  qui  étaient  le  grand 
but  de  Karle.  La  Thuringe  et  la  Frise  étaient  retournées  sous  la 
domination  franke,  grâce  aux  efforts  du  parti  chrétien,  dominant 
en  Thuringe  et  déjà  nombreux  chez  les  Frisons.  Les  missionnaires, 
que  dirigeait  alors  l’Anglo-Saxoïi  Winfrid,  si  fameux  sous  le  nom 
de  saint  Boniface,  redoublaient  de  ferveur  et  d’activité.  Karle, 
toutefois,  n’acheva  pas  d’assujettir  la  Germanie  : on  n’eùt  pu 
assurer  sa  soumission  qu’en  l’occupant  militairement,  qu’en 
perçant  ses  forêts  par  des  routes,  qu’en  bâtissant  des  forteresses 
sur  ses  montagnes.  Karle  ne  tenta  point  une  telle  entreprise,  ir- 
réalisable avec  les  forces  dont  il  disposait  : ses  leudes  étaient  las 
de  courir  ces  sauvages  contrées  où  le  butin  devenait  de  plus  en 
plus  rare,  et  Karle  n’avait  plus  de  biens  d’Église  à distribuer  pour 
ranimer  leur  zèle  ; il  était  contraint  de  penser  à des  expéditions 
plus  productives,  s’il  voulait  garder  son  empire  sur  les  Franks  et 
s’attacher  la  belliqueuse  jeunesse  de  la  Frise,  de  la  Souabe  et  de 
la  Bavière,  qu’il  avait  attirée  sous  ses  bannières  après  l’avoir 
vaincue  : c’était  là  pour  lui  la  seule  manière  de  maintenir  sa  suze- 
raineté en  Germanie.  Les  nécessités  de  ce  gouvernement,  que  la 
guerre  avait  fondé  et  qui  ne  pouvait  se  conserver  que  par  la 
guerre,  devaient  être  fatales  à ses  voisins:  Karle  prétendit  qu’Eude 
avait  violé  les  conditions  du  traité  de  720,  et  s’apprêta  à tirer  ven- 
geance de  cette  infidélité  supposée  ^ . Dans  les  premiers  mois  de 
731 , au  moment  où  le  roi  d’Aquitaine  était  tout  occupé  à surveiller 
les  mouvements  d’Abd-El-Rahman  et  à concerter  ses  plans  de 
défense  avec  l’émir  Othman,  son  gendre,  on  reçut  à Toulouse  la 
nouvelle  de  l’entrée  des  Franks  en  Aquitaine  : Karle  avait  traversé 
la  Loire;  il  était  déjà  sous  les  murs  de  Bourges.  Les  chroniques 
frankes  du  nord  énoncent  vaguement  que  Karle  « mit  Eude  en 
fuite  et  dévasta  laWasconie  »;  mais  elles  emploient  improprement 
le  nom  de  Wasconie  pour  celui  d’Aquitaine.  D’après  la  légende 

1.  Une  charte  de  l’an  722  atteste  que  Karle  avait  toujours  entendu  conserver 
une  certaine  suzeraineté  au  midi  de  la  Loire. 


KARLE  SOUMET  LES  GERMAINS. 


199 


[732] 

de  saint  Austregliisel  ’ , Karle  dévasta  le  Perd,  s’empara  de  Bourges, 
et  repassa  la  Loire  sans  attendre  Eude,  qui  arriva  bientôt  et  reprit 
la  dlle.  Le  duc  des  Franks  revint  en  hâte,  exerça  de  nouveaux 
ravages  au  midi  de  la  Loire,  et  « retourna  chez  lui,  plein  de  joie, 
avec  un  riche  butin»,  mais  sans  garder  pied  dans  le  royaume 
d’Eude.  L’agression  des  Franks  n’en  eut  pas  moins  de  fimestes 
conséquences  pour  FAquitaine  : pendant  qu’Eiide  défendait  sa 
terre  contre  Karle,  l’émir  des  Pyrénées  avait  été  accablé  par  Abd- 
El-Rahman  ; Othman,  assailli  brusquement  dans  ses  montagnes 
par  les  troupes  du’^ali  général,  s’était  jeté  dans  la  forteresse  de 
Livia  (Puycerda),  puis,  ne  se  sentant  pas  en  état  d’y  soutenir  un 
siège,  il  avait  tenté  de  s’échapper  à travers  les  rochers  avec  la 
fille  d’Eude,  la  belle  Lampégia;  retardé  dans  sa  fuite  par  sa  jeune 
compagne,  il  fut  poursiim,  atteint,  et  se  fit  massacrer  en  dé- 
fendant bcn  amante.  Abd-El-Rahman  envoya  en  présent  au  kha- 
life la  fille  du  roi  d’Aquitaine , avec  la  tête  de  son  malheureux 
époux  2. 

L’année  732  s’ouvrit  sous  ces  sombres  auspices:  Abd-El-Rahman 
était  prêt  enfin,  et,  de  jom’  en  jour,  de  nouvelles  colonnes  de  cava- 
lerie débouchaient  dans  la  vallée  du  Haut-Èbre,  rendez-vous 
général  de  l’armée  d’invasion.  Le  M ali  d’Espagne,  au  lieu  d’atta- 
quer l’Aquitaine  par  la  Septimanie,  avait  résolu  de  fondre  du  haut 
des  PjTénées  occidentales  sur  la  Wasconie  gauloise;  les  Wascons 
espagnols,  effrayés  de  l’immensité  des  forces  musulmanes,  et 
contenus  par  les  garnisons  arabes  de  Pampelune,  de  Jacca,  etc., 
n’opposèrent  aucun  obstacle  à la  marche  des  conquérants.  « Ab- 
dérame,  racontent  la  Chronique  de  Moissac  et  Isidore  de  Béja, 
voyant  la  terre  couverte  de  la  multitude  de  son  armée,  passa  par 
Pampelune,  traversa  les  montagnes  des  AVascons,  et,  franchissant 
défilés  et  plaines,  descendit  chez  les  Franks».  La  descente  du 
M'ali  et  de  son  principal  corps  d’armée  s’opéra  par  le  port^  de  Ron- 
cevaux,  depuis  si  célèbre,  et  par  la  vallée  de  la  Bidouze,  en  mai 
ou  juin  732.  Les  tribus  d’Asie  et  d’Afrique  inondèrent  la  Wasconie 

1.  Dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  III,  p.  660. 

2.  Isidor.  Pacensis  (Isidore  de  Béja). 

3.  Les  ports  ou  Puertos,  nom  sous  lequel  les  populations  pyrénéennes  désignent 
les  Hautes-Pyrénées,  sont  un  mot  basque  qui  Teut  dire  hautes  montagnes  {ponu; 
pluriel  portuac). 


200 


GAULE  FRÂNKE. 


[732| 

comme  une  mer  débordée  : les  milices  basques  et  gallo-romaines, 
malgré  leur  vive  résistance,  furent  partout  culbutées  et  refoulées 
jusqu’à  la  Garonne  ; les  villes  furent  forcées  et  pillées,  les  abbayes 
détruites  de  fond  en  comble  ; le  gros  des  légions  arabes  se  porta 
directement  sur  Bordeaux,  et  planta  ses  tentes  devant  cette  ville, 
où  le  roi  Eude  se  trouvait  en  personne.  Eude  n’attendit  pas  l’en- 
nemi derrière  les  remparts  de  Bordeaux  : toutes  les  forces  de 
l’Aquitaine  s’étaient  concentrées  près  du  confluent  de  la  Garonne 
et  de  la  Dordogne.  Le  roi  d’Aquitaine,  animé  par  le  souvenir  de 
la  victoire  de  Toulouse,  et  brûlant  de  venger  sa  fille  captive  et  ses 
États  désolés,  sortit  de  la  ville  et  présenta  la  bataille  aux  musul- 
mans. Un  seul  jour  lui  ravit  le  fruit  de  cinquante  ans  de  gloire  : 
l’armée  aquitanique  fut  écrasée,  « et  Dieu  seul,  dit  Isidore  de  Béja, 
sait  le  nombre  de  ceux  qui  moururent  dans  cette  journée  » ! Le 
vieux  roi  s’enfuit  le  désespoir  dans  l’ànie,  et  put  voir,  de  la  rive 
nord  de  la  Garonne,  les  flammes  qui  dévoraient  les  églises  de 
Bordeaux,  emporté  d’assaut  et  saccagé  par  les  vainqueurs.  Tout 
était  perdu  : FAquitaine  ne  pouvait  plus  rien  pour  elle-même;  il 
ne  lui  restait  qu’à  tendre  les  mains  aux  fers  des  Arabes  ou  à se 
jeter  entre  les  bras  des  Franks.  Eude  avait  fait  son  choix,  et,  sans 
chercher  à prolonger  la  lutte  contre  les  musulmans,  sans  négocier 
préalablement  avec  le  duc  Karle,  il  franchit  la  Loire  et  courut 
demander  à son  rival  de  sauver  l’Aquitaine  en  sauvant  ses  pro- 
pres États,  déjà  menacés  à leur  tour. 

Pendant  ce  temps,  le  torrent  de  l’invasion  arabe  se  rèpandaitdans 
l’Aquitaine  épouvantée,  depuis  laGironde  jusqu’aux  montagnes  de 
l’Auvergne  et  du  Yelai.  Jamais  invasion,  depuis  l’époque  d’Attila, 
ne  s’était  étendue  avec  une  telle  rapidité  sur  une  si  grande  surface 
de  pays  ; les  courses  des  Barbares  germains  ne  pouvaient  se  com- 
parer aux  irruiùions  de  ces  cavaliers  qui  semblaient  arriver  sur 
les  ailes  du  vent  du  Midi,  et  qu’on  voyait  tout  à coup  apparaître 
quand  on  les  croyait  encore  à cent  lieues.  Bientôt  la  terreur  vola 
d’Aquitaine  en  Neustrie  avec  leurs  légères  avant-gardes  : les  bandes 
arabes  passèrent  la  Loire  à gué,  et  portèrent  le  fer  et  la  flamme 
dans  l’Orléanais,  l’Auxerrois,  le  Sénonais.  Un  corps  musulman 
attaqua  la  ville  de  Sens;  mais  les  habitants  reçurent  courageuse- 
ment l’ennemi,  et  l’évêque  Ebbe  fit,  à la  tête  des  plus  braves  de 


201 


[732]  LES  ARABES  EN  AQUITAINE. 

ses  Guailles,  une  si  vigoureuse  sortie,  que  les  assaillants  prirent 
la  fuite  et  levèrent  le  siège.  L’Église  a canonisé  ce  belliqueux 
prélat. 

Ce  ne  fut  pas  ce  léger  échec,  mais  l’ordre  d’Abd-El-Rahman, 
qui  obligea  toutes  ces  bandes  aventureuses  à se  rabattre  vers  le 
sud-ouest,  après  deux  ou  trois  mois  de  courses  et  de  ravages  dans 
toutes  les  directions;  le  wali  concentrait  ses  troupes  sur  les  rives 
de  la  Charente  pour  marcher  à une  expédition  qui  enflammait 
à la  fois  le  fanatisme  et  la  cupidité  des  musulmans.  Les  Arabes 
avaient  ouï  parler  d’un  temple  rempli  de  richesses  inestimables, 
qui  était  comme  le  sanctuaire  de  Yidolâtrie  dans  le  Frandjat  : 
Abd-El-Rahman  jura  de  détruire  la  basilique  de  Saint-Martin,  et 
prit  le  chemin  de  Tours  par  Poitiers,  ruinant  sur  son  passage  les 
maisons  royales  et  brûlant  les  églises  ; les  faubourgs  de  Poitiers 
furent  saccagés  de  fond  en  comble,  et  la  célèbre  basilique  de 
Saint-Hilaire,  « chose  douloureuse  à dire  »,  s’écrie  le  continuateur 
de  Frédegher,  fut  pillée  et  réduite  en  cendres.  Les  Arabes  ne  s’ar- 
rêtèrent pas  au  siège  de  la  cité,  où  les  populations  environnantes 
s’étaient  réfugiées  en  foule  : Abd-El-Rahman  continua  sa  route 
vers  Tours  ; mais  il  n’atteignit  pas  les  bords  de  la  Loire.  La  nou- 
velle de  l’approche  d’une  formidable  armée  qui  venait  au  secours 
a de  la  maison  du  bienheureux  Martin  » décida  le  wali  à se  replier 
sur  Poitiers  ^ et  il  se  prépara  à affronter  les  guerriers  du  Nord 
dans  ces  mêmes  plaines  de  la  Tienne  et  du  Glain,  où  la  possession 
de  la  Gaule  avait  été  débattue,  deux  cent  vingt-cinq  ans  aupara- 
vant, entre  les  Franks  et  les  Wisigoths,  entre  les  ariens  et  les  ca- 
tholiques. 

Karle  n’avait  pas  attendu  que  les  tribus  musulmanes  apparus- 
sent aux  portes  d’Orléans  et  de  Sens  pour  publier  son  ban  de 
guerre  :il  n’avait  pas  quitté  la  Gaule  cette  année-là,  et  il  s’était  tenu 
prêt  à jeter  dans  la  balance  le  poids  de  son  épée.  L’arrivée  d’Eude, 
vaincu,  fugitif,  général  sans  armée,  roi  sans  royaume,  lui  montra 
le  danger  plus  imminent  encore  qu’il  n’avait  cru  ; il  reçut  bien 
son  ancien  ennemi,  et  lui  promit  tout,  à condition  qu’Eude  re- 

1.  Le  wali  voulait,  dit-on,  obliger  ses  soldats  à abandonner  leur  butin,  qui  les 
embarrassait  et  les  préoccupait  plus  qu’il  ne  convenait  à de  pi».ux  champions  de 
l’islam.  Les  musulmans  refusèrent,  ce  quLeut  pour  eux  de  graves  conséquences. 


202 


GAULE  FRANKE. 


[732J 

connut  sa  suzeraineté  et  que  TAquitaine  rentrât  ainsi  dans  la  mo- 
nar cilié  franke.  Durant  tout  le  reste  de  l’été,  les  clairons  romains 
et  les  trompes  germaniques  sonnèrent  et  mugirent  dans  les  cités 
de  laNeustrie  et  de  l’Austrasie,  dans  les  rustiques  palais  des  leudes 
franks,  dans  les  gaws  de  la  Germanie.  Les  plus  impraticables  ma- 
récages de  la  mer  du  Nord,  les  plus  sauvages  profondeurs  de  la 
forêt  Noire,  vomirent  des  flots  de  combattants  à demi  nus,  qui  se 
précipitèrent  vers  la  Loire  à la  suite  des  lourds  escadrons  austra- 
siens  tout  chargés  de  fer.  Cette  masse  énorme  de  Franks,  de  Teu- 
tons et  de  Gallo-Romains  passa  le  fleuve  probablement  à Orléans, 
rallia  les  restes  de  l’armée  aquitanique,  qui  avaient  dû  se  retirer 
dans  le  Berri  et  la  Touraine,  et  parut  en  vue  des  Arabes  dans  le 
courant  du  mois  d’octobre  732. 

Ce  fut  un  des  moments  les  plus  solennels  des  fastes  du  genre 
hmnain.  L’islamisme  se  trouvait  en  face  du  dernier  boulevard 
de  la  chrétienté  : après  les  Wisigoths,  les  Gallo-Wascons;  après 
les  Gallo-Wascons,  les  Franks;  après  les  Franks,  plus  rien.  Ce 
n’étaient  pas  les  Anglo-Saxons,  isolés  au  fond  de  leur  île  ; ce  n’é- 
taient pas  les  Langobards,  faibles  dominateurs  de  l’Italie  épuisée  ; 
ce  n’étaient  pas  même  les  Gréco-Romains  de  l’empire  d’Orient 
qui  pouvaient  sauver  l’Europe  : Constantinople  avait  assez  de  peine 
à se  sauver  elle-même  ! Le  chroniqueur  contemporain  Isidore  de 
Béja  ne  s’y  trompe  pas  : il  appelle  l’armée  franke  l’armée  des 
Européens.  Cette  armée  détruite,  la  terre  était  à Mahomet!  Quel 
eût  été  l’avenir  de  l’humanité,  si  la  civilisation  européenne  du 
moyen  âge,  notre  mère,  eût  été  ainsi  étouffée  au  berceau?  Au 
moment  de  ce  vaste  choc,  les  Arabes,  encore  dans  la  première 
ferveur  de  l’islam,  avaient  plus  d’humanité,  de  moralité,  de 
lumières  que  les  Franks;  mais  il  ne  faut  pas  se  faire  illusion 
sur  cette  supériorité  accidentelle,  ni  s’éblouir  des  élégants 
raonmnents  d’art  et  de  littérature  qu’ont  vus  naître  Cordoue, 
Bagdad,  Grenade  ou  Scbiïaz.  L’islamisme,  relativement  aux 
croyances  européennes,  n’était  pas  un  développement  nouveau  de 
l’humanité,  mais  un  funeste  élan  en  arrière  : le  Koran  intronisait 
le  vieux  fatalisme,  déjà  beaucoup  trop  réveillé  en  Occident  par  la 
doctrine  de  la  prédestination,  rejetait  les  femmes  sous  le  joug 
lionteux  de  la  polygamie,  brisé  par  la  civilisation  grecaue  et  ro- 


1732]  BATAILLE  DE  POITIERS.  203 

maine,  et  ruinait  toute  la  métaphysique  humaine  et  divine.  La 
soumission  absolue  des  musulmans  aux  lois  fatales  du  ciel  et  aux 
représentants  du  prophète  étouffait  chez  eux  la  personnalité  hu- 
maine ainsi  que  la  vie  politique,  et  devait  les  précipiter  sans 
transition  d’un  fanatisme  aveugle  et  téméraire  dans  une  incorri- 
gible inertie  : les  femmes,  malgré  les  éloges  poétiques  que  leur  a 
prodigués  le  prophète  ne  sont  pour  l’islamisme  que  de  brillants 
jouets,  que  des  esclaves  dont  on  cache  les  chaînes  sous  des  fleurs; 
il  les  dégrade  de  la  dignité  qu’elles  avaient  eue  dans  la  Rome  ré- 
publicaine et  que  le  christianisme  avait  agrandie  et  idéalisée; 
leur  existence  n’est  plus  qu’un  appendice  tout  extérieur  de  celle 
de  l’homme;  enfin  le  déisme  musulman  est  la  négation  de  la  théo- 
logie, non  pas  seulement  chrétienne,  mais  universelle:  avec  lui 
se  brise  cette  longue  chaîne  de  la  pensée  religieuse  partie  des 
bords  de  l’Oxus  et  du  Gange  pour  arriver  aux  Pères  de  l’Église 
chrétienne  à travers  l’Égypte  et  la  Grèce  ; avec  lui,  l’œuvre  de  cin- 
quante siècles  de  méditations  est  perdue;  la  Cause  Première, 
sombre  et  incompréhensible,  se  retire  dans  ce  septième  ciel  fan- 
tastique dont  la  porte  ne  s’est  ouverte  qu’au  seul  Mahomet  ; le 
lien  se  rompt  entre  les  deux  et  la  terre;  le  Verbe 2 et  l’Esprit  de 
vie  rentrent  dans  les  profondeurs  impénétrables  de  l’Absolu,  et 
l’homme  perd  tout  espoir  de  pénétrer  les  mystères  de  son  es- 
sence et  de  l’essence  divine! 

Le  sort  du  monde  allait  se  jouer  entre  les  Franks  et  les  Arabes  ! 
Les  Barbares  d’Austrasie  ne  soupçonnaient  guère  quelles  destinées 
étaient  confiées  à leur  épée  ; cependant  un  sentiment  confus  de  la 
grandeur  de  la  lutte  qu’ils  allaient  engager  parut  les  saisir  ; les 
musulmans,  de  leur  côté,  hésitèrent  pour  la  première  fois.  Durant 
sept  jours,  l’Orient  et  l’Occident  s’examinèrent  avec  haine  et  ter- 
reur : les  deux  armées,  ou  plutôt  les  deux  mondes,  s’inspiraient 
un  étonnement  réciproque  par  la  différence  des  physionomies, 
des  armes,  des  costumes,  delà  tactique.  Les  Franks  contemplaient 
d’un  œil  surpris  ces  myriades  d’hommes  bruns  aux  turbans 

1.  «Dieu  fit  la  femme  et  se  reposa,  » a écrit  Mohâmed* dans  le  Koran. 

2.  Du  moins,  les  musulmans  n’entendent  plus  par  Verbe  qu’une  créature,  qu’un 
prophète.  Issa  (Jésus)  a été  le  Verbe.  Mohâmed  est  un  Verbe  supérieur.  Ils  finirent 
par  faire  de  Mohâmed  l’archétype,  le  Logos  d’Arius. 


GAULE  FRÂT^ÎE. 


2t)4 


[732j 


blancs,  aux  burnous  blancs,  aux  ahas  rayés,  aux  boucliers  ronds, 
aux  légères  zagaies,  caracolant,  parmi  des  tourbillons  de  pous- 
sière, sur  leurs  cavales  échevelées.  Les  cheiks  musulmans  pas- 
saient et  repassaient  au  galop  devant  les  lignes  gallo-teutoniques, 
pour  mieux  voir  les  géants  du  Nord  avec  leurs  longs  cheveux 
blonds,  leurs  heaumes  brillants,  leurs  casaques  de  peaux  de 
buffle  ou  de  mailles  de  fer,  leurs  longues  épées  et  leurs  énormes 
haches.  Enfm^  le  septième  jour,  qui  était  un  samedi  de  latin  d’oc- 
tobre, vers  l’aube,  les  Arabes  et  les  Maures  sortirent  de  leurs  ten- 
tes, aux  cris  des  muezzins,  appelant  le  peuple  fidèle  à la  prière  ; 
ils  se  déployèrent  en  ordre  dans  la  plaine,  et,  après  la  prière  du 
matin,  Abd-El-Rahman  donna  le  signal.  L’armée  chrétienne  reçut 
sans  s’émouvoir  la  grêle  de  traits  que  firent  pleuvoir  sur  elle  les 
archers  berbères  ; les  masses  de  la  cavalerie  musulmane  s’élan- 
cèrent alors,  et,  poussant  leur  fameux  cri  de  guerre  : Allah  akbar 
[Dieu  est granciy.  tombèrent  comme  un  immense  ouragan  sur  le 
front  de  bataille  des  Européens.  La  longue  ligne  des  Franks  ne 
ploya  pas,  et  resta  immobile  sous  ce  choc  épouvantable,  « comme 
un  mur  de  fer,  comme  un  rempart  de  glace  ; les  peuples  du  Sep- 
tentrion demeurèrent  serrés  les  uns  contre  les  autres,  tels  que  des 
hommes  de  marbre^  ».  Yingt  fois  les  musulmans  tournèrent 
bride  pour  reprendre  du  champ  et  revenir  avec  la  rapidité  de  la 
foudre  ; vingt  fois  leur  charge  impétueuse  se  brisa  contre  cette 
barre  inébranlable;  les  colosses  d’Austrasie,  se  dressant  sur  leurs 
grands  chevaux  belges,  recevaient  les  Arabes  sur  la  pointe  du 
glaive,  et,  frappant  de  haut  en  bas,  les  perçaient  d’outre  en  outre 
par  d’effroyables  estocades.  La  lutte  se  prolongea  néanmoins  tout 
le  jour,  et  Abd-El-Rahman  conservait  encore  l’espoir  de  lasser  la 
résistance  des  chrétiens,  lorsque,  vers  la  dixième  heure  (quatre 
heures  de  l’après-midi),  un  tumulte  terrible  et  de  lamentables 
clameurs  s’élevèrent  sur  les  derrières  des  musulmans  : c’était  le 

1.  Glacialiler  manent  adslricii.  Isidor.  Pacensis.  Ce  cri  d’étonnement  que  la 
manière  de  combattre  des  Franks  arracha  aux  Arabes,  et  que  le  chroniqueur  espa- 
gnol redit  pour  l’avoir  entendu  de  la  bouche  de  quelque  compagnon  d’ Abd-El- 
Rahman,  d’autres  guerriers  musulmans  le  répétèrent  mille  ans  après  en  présence 
de  nos  soldats  républicains.  « Ils  sont  enchaînés  les  uns  aux  autres  ! » s’écriaient 
les  mamelouks  en  brisant  leurs  escadrons  contre  nos  carrés  au  pied  des  pyramides. 
— Les  chroniques  frankes  sont  muettes  sur  l’attaque  du  camp  arabe  par  Eude. 
Paul  le  Diacre  (■  1.  VI,  c.  26)  est  d’accord  la-dessus  avec  les  historiens  musulmans. 


BATAILLE  DE  POITIERS. 


205 


[732] 


roi  Eiide,  qui,  avec  les  restes  de  ses  Wascons  et  de  ses  Aquitains, 
tournait  l’année  arabe,  se  jetait  sur  le  camp  du  wali  et  en  massa- 
crait les  gardiens.  Aussitôt  une  grande  partie  de  la  cavalerie  mu- 
sulmane quitte  le  combat  pour  voler  à la  défense  des  richesses 
entassées  sous  les  tentes  : tout  l’ordre  de  bataille  d’Abd-El-Rah- 
man  est  bouleversé  ; le  wali,  désespéré,  s’efforce  en  vain  d’arrêter 
le  mouvement  rétrograde  et  de  reformer  ses  lignes;  le  « mur  de 
glace  » s’ébranle  enfin  ; Karle  et  ses  Austrasiens  chargent  à leur 
tour,  culbutent,  sabrent,  écrasent  tout  ce  qui  se  trouve  devant 
eux,  et  le  brave  Abd-El-Rahman  et  l’élite  de  ses  compagnons, 
renversés  de  leurs  chevaux,  disparaissent  broyés  sous  cette  masse 
de  fer.  A l’instant  où  le  soleil  descendit  sous  l’horizon,  la  foule 
confuse  des  musulmans  se  précipitait  vers  ses  tentes,  pressée  dans 
toute  la  largeur  du  champ  de  bataille  par  une  forêt  mouvante  de 
glaives  qui  s’élevaient  et  s’abaissaient  incessamment,  abattant  à 
chaque  pas  sur  le  champ  du  carnage  une  nouvelle  file  de  cadavres. 
La  fin  du  jour  arrêta  les  Pranks.  Karle  n’essaya  pas  de  pénétrer 
de  nuit  parmi  ces  tentes  innombrables,  qui  ressemblaient  de  loin 
à une  grande  cité;  les  Aquitains  avaient  été  repoussés  par  les 
premiers  escadrons  accourus  au  secours  du  camp  : Karle  fit  son- 
ner la  retraite,  et  les  « Européens,  brandissant  leurs  glaives  avec 
dépit,  » passèrent  la  nuit  dans  la  plaine,  s’attendant  à livrer  une 
seconde  bataille  le  lendemain  pour  la  conquête  des  campements 
arabes. 

Au  point  du  jour,  les  Pranks  revirent  blanchir  les  tentes  enne- 
mies à la  même  place  et  dans  le  même  ordre  que  la  veille;  aucun 
bruit  ne  s’entendait,  aucun  mouvement  n’apparaissait  dans  les 
quartiers  arabes  : Karle,  pensant  que  les  musulmans  allaient  sor- 
tir en  armes  d’un  instant  à l’autre,  fit  tous  les  préparatifs  de  l’at- 
taque, et  envoya  des  éclaireurs  à la  découverte.  Ceux-ci  s’avan- 
cèrent à travers  les  milliers  de  corps  morts,  entrèrent  dans  les 
premières  tentes  : elles  étaient  vides  ; il  ne  restait  pas  un  seul 
homme  en  vie  dans  ce  vaste  camp  ; les  débris  harassés  de  l’armée 
musulmane  étaient  partis  en  silence  à la  faveur  des  ténèbres, 
abandonnant  tout,  hormis  leurs  chevaux  et  leurs  armes.  La  grande 
querelle  était  décidée  ! 

Les  Pranks  eussent  aisément  complété  leur  victoire  et  anéanti 


206 


GAULE  FRANKE. 


[732,733] 

tout  ce  qui  avait  suivi  Abd-El-Rahman  en  Gaule;  mais  rien  ne 
put  les  décider  à poursuivre  les  vaincus.  Ils  étaient  tout  occupés 
à se  partager  le  prodigieux  butin,  l’or  monnayé,  les  lingots,  les 
vases  précieux,  les  étoffes,  les  denrées,  les  troupeaux  amoncelés 
et  parqués  dans  le  camp  arabe;  leur  allégresse  devait  déchirer  le 
cœur  des  malheureux  Aquitains,  qui  voyaient  les  dépouilles  de 
Bordeaux  et  de  tant  d’autres  cités  passer  des  mains  de  leurs  spo- 
liateurs dans  celles  de  leurs  farouches  auxiliaires.  Après  ce  par- 
tage, les  gens  de  Neustrie,  d’Austrasie  et  de  Germanie  reprirent 
le  chemin  de  leurs  foyers.  « Karle,  dit  la  chronique  de  Moissac, 
ayant  recueilli  les  dépouilles  de  l’ennemi,  retourna  en  France 
dans  la  gloire  de  son  triomphe ^ » « Il  s’en  retourna  après  avoir 
soumis  l’Aquitaine  »,  ajoutent  les  Annales  de  Metz  et  d’autres  chro- 
niques; c’est-à-dire  qu’Eude  remplit  ses  engagements,  et  jura 
fidélité  au  libérateur  qui. lui  vendait  si  chèrement  ses  services. 
Sans  doute  il  renonça  au  titre  de  roi,  signe  de  son  indépendance 
passée,  et  ne  fut  plus  que  le  duc  des  Aquitains.  L’Aquitaine,  dé- 
livrée de  ses  ennemis  et  de  ses  alliés,  qui  la  laissaient  plus  morte 
que  vive,  put  enfin  respirer  et  panser  ses  blessures;  les  bandes 
mutilées  des  musulmans  avaient  encore  eu  assez  de  force  et  d’au- 
dace pour  tout  dévaster  sur  leur  passage  en  fuyant  vers  la  Septi- 
manie. 

Les  conséquences  de  la  journée  de  Poitiers  se  développè- 
rent rapidement  : Karle  savait  profiter  de  la  victoire  aussi  bien 
qu’il  savait  vaincre,  et  il  comptait  avoir  conquis  la  Gaule  entière 
dans  les  champs  poitevins;  le  souverain  de  l’Aquitaine  s’était  re- 
connu son  vassal;  le  tour  de  la  Burgondie  arriva.  Au  printemps 
de  733,  « Karle  pénétra  dans  le  royaume  de  Burgondie  avec  un 


1.  «Dès  lors  tous  commencèrent  îi  le  surnommer  Martel,  parce  que,  comme  le 
martel  (marteau)  brise  toute  espèce  de  fer,  ainsi  Karle,  avec  l’aide  du  Seigneur, 
broyait  ses  ennemis  dans  toutes  les  batailles.»  Adhemar.  Chronic.  dans,  les  Histor, 
des  Gaules,  t.  II,  p.  574.  Adhémar,  Hépidan  etOdoran,  chroniqueurs  du  onzième 
siècle,  sont  les  plus  anciens  écrivains  connus  qui  aient  appelé  Karle  de  ce  surnom 
de  Martel,  qu’on  donnait,  de  leur  temps,  à tous  les  grands  guerriers.  On  disait  un 
marteau  d’armes,  comme  on  a dit  plus  tard  un  foudre  de  guerre.  Aucun  auteur 
côntemporain  de  Karle  ne  le-  qualifie  ainsi;  et  c’est  sans  fondement  que  M.  Mi- 
chelet a cru  trouver  un  caractère  païen  dans  ce  surnom.  Le  moine  de  Saint- 
Gall  (c.  XXII  ) rapporte  que  les  Normands  appelaient  ainsi  Charlemagne,  le  plus 
tet’rible  ennemi  du  paganisme. 


KARLE  SOUMET  LA  BURGONDIE. 


207 


[733,734] 

puissant  corps  d’armée,  soumit  Lyon  et  les  autres  cités  à son  pou- 
voir, confia  aux  plus  éprouvés  de  ses  ducs  et  de  ,ses  leudes  les 
confins  de  cette  région  à défendre  contre  les  peuples  rebelles  et 
infidèles,  conclut  une  trêve,  et  s’en  retourna  victorieux.  » Les 
rebelles  dont  parle  ce  passage  assez  obscur,  extrait  du  continuateur 
de  Frédegher  et  des  Annales  de  Metz,  paraissent  être  les  Proven- 
çaux, qui  n’obéissaient  plus  à Eude  et  qui  résistèrent  à Karle  sous 
Mauronte,  duc  de  la  province  marseillaise,  pendant  que  toute 
la  Burgondie,  jusqu’à  la  Durance,  subissait,  ville  après  ville,  la 
domination  austrasienne.  Ce  dut  être  avec  Mauronte  que  Karle 
conclut  une  trêve.  Les  bandes  feutoniques  commirent  sans  doute 
dans  cette  expédition  de  bien  grandes  violences,  et  les  leudes 
franks  ou  germains,  qui  avaient  dépossédé  les  comtes  romains  et 
burgondes,  exercèrent  une  bien  brutale  tyrannie,  car  il  s’alluma 
contre  le  règne  des  Franks  des  haines  qui  ne  tardèrent  pas  à écla- 
ter de  la  manière  la  plus  étrange. 

Les  affaires  de  Germanie  avaient  rappelé  Karle  à la  hâte 
dans  le  Nord  et  l’avaient  empêché  d’achever  la  conquête  du 
Midi.  Le  parti  païen,  toujours  excité  et  renforcé  par  les  Saxons, 
venait  de  reprendre  le  dessus  en  Frise,  d’élire  un  chef  ou  roi 
nommé  Poppe,  et  de  recommencer  ses  anciennes  déprédations 
sur  les  marches  austrasiennes.  Karle  jugea  le  péril  assez  sérieux 
pour  courir  sur-le-champ  de  la  Durance  au  Wabal,  et  termina  la 
campagne  de  733  par  une  violente  irruption  en  Frise.  Il  avait  ré- 
solu d’en  finir  cette  fois  avec  les  insurrections  frisonnes,  et,  aus- 
sitôt après  le  mal  de  734,  les  Franks  envahirent  la  Frise  par  mer 
et  par  terre  : Karle^  avait  équipé,  durant  l’iiiver,  un  grand  nombre 
de  navires  dans  les  ports  de  N^ustrie  ; il  s’embarqua  en  personne 
avec  l’élite  de  ses  guerriers,  « descendit  dans  les  îles  des  Frisons,  la 
Westrakhie  et  l’Austrakhie^  »,  cantons  qui  étaient  le  centre  et  le 
cœur  de  la  Frise,  défit  et  tua  le  duc  Poppe  près  de  la  rivière  de 
Burde,  écrasa  l’armée  frisonne,  coupa  les  bois  sacrés,  brûla  les  tem- 
ples grossiers  que  les  idolâtres  consacraient  à leurs  dieux,  et  pour- 

1.  Ce  sont  les  deux  cantons,  occidental  et  oriental,  de  la  West-Frise,  ayant  pour 
chefs-lieux  Straveren  et  Leuwarden.  Le  continuateur  de  Frédegher  les  qualifie  d’îles, 
parce  qu’ils  sont  tout  entourés  d’eau  : à l’ouest,  au  nord-ouest  et  au  sud,  la  mer; 
des  autres  côtés,  des  étangs,  des  marais  et  des  rivières. 


208 


GAULE  FRANKE. 


[734,735] 

suivit  les  Frisons  « jusqu’à  extermination  ; ceux  qu’il  laissa  vivants 
livrèrent  des  otages  en  garantie  de  leur  obéissance  ».  Cette  terrible 
exécution  épouvanta  la  faction  païenne  dans  toute  la  Germanie,  et 
lui  ôta  l’envie  de  remuer  durant  trois  ou  quatre  ans  ; d’ailleurs, 
le  paganisme  germanique  ou  Scandinave,  cette  religion  de  la 
guerre,  disposait  mal  l’aventureuse  jeunesse  de  Teutonie  à résis- 
ter au  plus  grand  guerrier  du  monde.  Karle  leur  semblait  Odin 
incarné,  tout  chrétien  qu’il  fût  : les  salles  resplendissantes  de 
Héristall  ou  de  Kiersi,  aux  lambris  desquelles  étaient  appendues 
les  dépouilles  de  la  terre,  n’étaient-elles  pas  la  véritable  Wallialla  ? 

Les  Germains  suivirent  bientôt  ‘Karle  à de  nouvelles  proies. 
Le  vieil  Eude  d’Aquitaine  mourut  en  735,  emportant  au  tom- 
beau la  consolation  d’avoir  vu  fuir  les  musulmans  devant  les 
Wascons  de  la  montagne.  Le  khalifat,  que  nul  revers  ne  détour- 
nait de  ses  projets,  avait  envoyé  en  Espagne  un  successeur  d’Abd- 
El-Rabman,  avec  des  renforts  et  l’ordre  de  ressaisir  immédiate- 
ment l’offensive.  Toutes  les  Pyrénées  ibériennes  étaient  en  insur- 
rection : le  wali  Abd-El-Melek  comprima  tant  bien  que  mal  les 
Wascons  ibériens,  et  voulut  entrer  dans  la  Wasconie  gauloise;  il  fut 
complètement  battu  dans  les  défilés  de  Roncevaux  ou  du  Bigorre. 
Eude  survécut  peu  à ce  succès,  et  fut  enseveli  au  couvent  de  File 
de  Ré,  qu’il  avait  fondé.  Il  eut  pour  successeur  son  fils  Hunald, 
homme  d'un  ferme  courage.  Hunald  tenta  de  secouer  la  supréma- 
tie franke,  et  i*epoussa  les  exigences  de  Karle,  qui  sans  doute  vou- 
lait exercer  en  Aquitaine  les  droits  utiles  de  la  souveraineté.  Les 
bannières  du  prince  des  Franks  ne  tardèrent  pas  à flotter  au  midi 
de  la  Loire.  Karle  traversa  les  plaines  qui  avaient  été,  trois  ans 
auparavant,  le  théâtre  de  son  triomphe,  et  perça  jusqu’à  Blaie  et 
jusqu’à  Bordeaux.  La  résistance  des  Aquitains  fut  toutefois  beau- 
coup plus  opiniâtre  qu’on  n’eùt  dû  fattendre  d’un  peuple  récem- 
ment frappé  de  si  grands  désastres.  Hunald  disputa  le  terrain 
pied  à pied,  et  fit  aux  Franks  une  guerre  meurtrière  de  surprises 
et  d’embuscades. 

Les  nouvelles  des  Pyrénées  et  du  Rliône  produisirent,  sur  ces 
entrefaites,  une  diversion  utile  aux  Aquitains,  et  le  prince  des 
Franks  se  décida  à traiter  avec  Hunald  à des  conditions  accepta- 
bles : « il  lui  donna  le  duché  d’Aquitaine  »,  et  Hunald  de  son  côté 


[736,737]  LES  ARABES  EN  PROVENCE.  209 

consentit  à jurer  fidélité  à Karle  et  à ses  fils  Peppin  et  Karlo- 
man,  «pacte  qui  devait  être  peu  durable»,  dit  la  Chronique 
d’Adon  (736). 

(737)  Karle  et  Hunald  avaient  été  rapprochés  par  leurs  intérêts 
communs  : l’Aquitaine  était  menacée;  la  Burgondie,  entamée  par 
les  Arabes,  que  rien  ne  décourageait,  et  qui  s’apprêtaient  à un 
effort  désespéré  pour  venger  leurs  innombrables  martyrs;  le  Bé- 
douin Okbah,  un  des*  héros  de  l’islamisme,  était  arrivé  à Sara- 
gosse  avec  toutes  les  forces  dont  avait  pu  disposer  le  khalife,  et 
s’apprêtait  à franchir  les  Ports.  Joussouf,  wali  provincial  de  Septi- 
manie,  avait  déjà  commencé  heureusement  les  hostilités  vers  le 
Rhône.  Il  s’était  passé  d’étranges  choses  en  Provence!  Le  duc 
Mauronte  et  les  autres  seigneurs  provençaux , se  sentant  trop 
faibles  pour  résister  à Karle  lorsqu’il  aurait  le.  loisir  de  les  atta- 
quer sérieusement,  et  préférant  tout  à la  domination  austrasienne, 
avaient  pactisé  avec  les  musulmans  dès  734  ou  735.  Ils  avaient 
reconnu  l’autorité  du  Idialife  et  de  ses  délégués,  s’étaient  obligés 
au  tribut,  et  avaient  livré  Arles  à Joussouf,  qui  « entra  pacifique- 
ment dans  cette  ville,  s’empara  des  trésors  de  la  cité  »,  c’est-à-dire 
apparemment  de  la  caisse  municipale  et  des  richesses  des  églises, 
puis  marcha  sur  Avignon  et  s’en  saisit  par  surprise,  avec  l’assis- 
tance des  seigneurs  provençaux»  Les  habitants,  à ce  que  semblent 
insinuer  les  Annales  de  Metz,  introduisirent  eux-mêmes  les  mu- 
sulmans dans  la  place,  et  les  aidèrent  à chasser  ou  à exterminer 
la  garnison  franke.  Maîtres  pour  maîtres,  ils  aimaient  mieux  les 
Arabes  que  les  Franks  ; l’esprit  de  droiture  et  d’équité  que  mon- 
traient les  gouverneurs  de  Narbonne  avait  fait  beaucoup  d’impres- 
sion sur  les  méridionaux.  De  la  province  d’Arles  et  du  comté  d’A- 
vignon, les  musulinans  se  répandirent  dans  tout  le  reste  de  la 
Provence  et  de  la  Viennoise  ; les  chroniqueurs  arabes  prétendent 
que  les  guerriers  de  Joussouf  remontèrent  le  Rhône  jusqu’à  Lyon 
et  s’emparèrent  de  cette  grande  ville.  Tout  le  pays  entre  le  Rhône, 
les  Alpes  et  la  mer,  était  bouleversé  à la  fois  par  la  guerre  étran- 
gère et  par  les  discordes  civiles  ; les  anciens  comtes  dépossédés  et 
les  grands  propriétaires  laïques  se  rallièrent  aux  Arabes  contre 
les  Franks,  leurs  spoliateurs,  tandis  que  les  clercs  et  les  moines, 
pillés,  insultés,  maltraités  par  les  bandes  musulma/ies,  appelaient 

n.  14 


210 


GAULE  FRANKE. 


L737] 

les  vengeances  du  ciel  et  les  armes  des  Franks  sur  la  tête  des  in- 
fidèles et  de  leurs  fauteurs  G 

Les  Franks  parurent  bientôt,  et  les  Provençaux  apprirent  en 
même  temps  l’approche  de  Karle  et  l’éloignement  d’Okbali  ; le 
wali  d’Espagne  avait  été  obligé  d’abandonner  ses  plans  et  de  cou- 
rir en  Afrique  pour  réprimer  une  grande  révolte  des  Berbères, 
tandis  que  Karle,  joignant  à ses  leudes  franco-germains  une  mul- 
titude de  Gallo-Burgondes,  exaltés  par  les  cris  du  clergé,  se  préci- 
pitait vers  la  Durance.  Les  détachements  arabes  épars  dans  la  Bur- 
gondie  méridionale  se  replièrent  sur  Avignon  et  s’y  renfermèrent. 
Ils  étaient  serrés  de  près  par  l’avant-garde  franke  que  comman- 
daient Hildebrand,  frère  de  Karle,  et  plusieurs  autres  ducs  : ces 
chefs  mirent  aussitôt  le  siège  devant  la  place.  Les  citoyens  secon- 
dèrent la  résistance  des  soldats  étrangers;  mais  les  masses  de 
l’armée  du  Nord  ne  tardèrent  pas  à assaillir  de  toutes  parts  la  ville 
et  le  château  : tout  céda  à l’invincible  Karle  ; les  murs  de  « cette 
très  forte  cité»  furent  renversés;  la  garnison  et  les  habitants 
« furent  exterminés  par  le  fer  et  la  flamme  ».  Avignon  pris,  Karle 
ne  passa  point  la  Durance,  mais  le  Rhône;  il  tenta  une  entreprise 
plus  hardie  et  plus  décisive  que  la  conquête  de  la  Provence  : il 
marcha  par  le  pays  des  Goths  droit  à Narbonne,  et  pressa  avec 
une  extrême  vigueur  le  siège  de  ce  chef-lieu  des  établissements 
arabes  en  Gaule.  Les  walis  musulmans  n’avaient  rien  épargné 
pour  fortifier  Narbonne  et  la  mettre  à l’abri  de  toutes  les  attaques. 
Au  bruit  de  la  perte  d’Avignon,  les  garnisons  de  toutes  les  villes 
septimaniennes  s’étaient  concentrées  dans  la  capitale  de  la  pro- 
vince; l’émir  Othman  {['Adihima  des  chroniqueurs),  lieutenant 
de  Joussouf,  dirigea  la  défense  en  grand  homme  de  guerre.  Jous- 
souf,  qui  était  sans  doute  à Arles,  n’avait  pas  les  moyens  de  secou- 
rir Narbonne  contre  la  formidable  armée  des  Franks.  Narbonne 
toutefois  ne  fut  point  abandonnée  : Okbah,  déjà  vainqueur  des  in- 
surgés berbères,  assembla  une  multitude  de  bâtiments  sur  la  côte 
d’Afrique,  et  dépêcha  par  mer  en  Septimanie  tout  ce  qu’il  put  réu- 


1,  Suivant  les  légendes,  les  Sarrasins  descendirent  par  eau  dans  les  îles  de  Lé- 
rins,  et  exterminèrent  tous  les  moines,  au  nombre  de  près  de  cinq  cents,  parce 
qu’ils  ne  voulurent  pas  se  faire  musulmans.  Cela  n’était  ni  dans*  les  habitudes  des 
Arabes  ni  dans  les  principes  du  Koran,  et  la  tradition  peut  paraître  suspecte. 


[737]  RARLE  DÉFAIT  LES  ARABES.  21t 

nir  de  troupes,  sous  les  ordres  de  l’émir  Omar  [Y Amor  de  nos 
chroniqueurs),  qui  vint  débarquer  près  de  l’étang  de  Sigean 
[stagnum  Rnbresus),  Rarle  laissa  une  partie  de  ses  bataillons  de- 
vant la  ville,  et  courut  avec  le  reste  à la  Ten contre  de  l’armée  de 
secours;  il  la  joignit  à sept  milles  de  Narbonne,  dans  le  val  de 
Corbière,  aux  bords  du  petit  fleuve  de  Berre,  qui  se  jette  dans 
l’étang  de  Sigean.  Omar  fut  tué,  et  ses  compagnons,  culbutés  et 
mis  en  déroute  avec  un  grand  massacre  : une  multitude  de  mu- 
sulmans se  jetèrent  dans  l’étang  de  Sigean  pour  regagner  leurs 
vaisseaux  à la  nage;  mais  les  Franks,  qui  avaient  des  barques 
armées  en  guerre  sur  ce  lac  salé  et  à l’embouchure  de  l’Aude, 
les  poursuivirent  et  « les  firent  périr  dans  les  eaux.  » 

« Les  Franks  gagnèrent  ainsi , avec  l’honneur  du  triomphe,  de 
riches  dépouilles  et  une  grande  multitude  de  captifs.  » Ils 
n’eurent  pourtant  pas  Narbonne.  Le  brave  émir  Othman  con- 
tinua de  se  défendre  après  avoir  perdu  tout  espoir  de  secours, 
repoussa  tous  les  assauts , et  lassa  la  patience  des  Franks.  Karle 
recevait  d’ailleurs  des  nouvelles  inquiétantes  du  Nord  ; il  était 
placé  entre  l’islamisme  et  le  paganisme,  comme  entre  deux  hy- 
dres dont  les  têtes  renaissaient  toujours  sous  ses  coups,  et  il  ne 
pouvait  se  jeter  sur  l’un  de  ses  deux  ennemis,  que  l’autre,  à peine 
terrassé,  ne  se  relevât  aussitôt  et  ne  l’assaillît  par  derrière.  Les 
Franks  levèrent  donc  le  siège  de  Narbonne  ; mais  ils  s’en  ven- 
gèrent cruellement  sur  le  reste  de  la  Septimanie  : avant  d’éva- 
cuer cette  province,  ils  pillèrent  les  « villes  très  célèbres  de  Nîmes, 
d’Agde  et  de  Béziers,  » détruisirent  de  fond  en  comble  Mague- 
lonne  [Magdalonà],  saccagèrent  tous  les  châteaux  et  les  bourgades, 
et  dévastèrent  horriblement  les  campagnes.  Karle  ne  se  contenta 
pas  d’emmener  des  otages  des  villes  septimaniennes;  il  ruina 
complètement  leurs  murailles  romaines,  respectées  par  les  Goths 
et  par  les  Arabes,  et  voulut  détruire  le  grand  monument  qui  fait 
la  gloire  de  Nîmes,  les  Arènes,  afin  que  ses  adversaires  ne  pus- 
sent les  ériger  en  citadelle  ; mais  les  larges  assises  et  l’indes- 
tructible ciment  de  l’amphithéâtre  romain  défièrent  la  rage  des 
Barbares,  et  l’incendie  vint  mourir  sur  les  arcades  colossales  où  se 
voit  encore  la  trace  noire  des  flammes  allumées  par  Charles-Martel  ♦ . 

1.  Ang,  Thierry,  Lettres  sur  VHist,  etc.,  lettr.  II. — Fredegar.  continuât.  III. — 


212 


GAULE  FRANKE. 


[738-740) 

(738)  Karle  avait  gagné  et  attiré  à son  service  les  chefs  de  trustes 
dans  une  grande  partie  de  la  Germanie  ; mais  il  restait  dans  chaque 
région  teutonique  un  noyau  de  population  attaché  au  sol  et  aux 
dieux  de  la  patrie;  ceux-là  s’appuyaient  sur  les  Saxons,  les  païens 
par  excellence  [paganissimi]^  comme  les  aventuriers  s’appuyaient 
sur  les  Franks;  la  masse  des  Saxons  demeurait  toujours  inébran- 
lable et  toujours  menaçante.  Le  christianisme  ne  gagnait  rien 
sur  eux,  ni  par  promesses,  ni  par  menaces;  non-seulement  ils 
refusaient  presque  toujours  le  tribut , mais  ils  harcelaient  inces- 
samment les  Franks  et  les  sujets  des  Franks.  Karle,  en  738,  con- 
voqua son  armée  près  du  confluent  du  Rhin  et  de  la  Lippe,  entra 
sur  les  terres  des  Saxons,  qui  touchaient  au  Rhin  de  ce  côté,  entre 
les  Frisons  au  nord  et  les  Franks  hessois  et  bructères  au  midi , 
dévasta  une  grande  étendue  de  pays  sans  que  les  Saxons  osassent 
lui  livrer  bataille,  et  les  contraignit  de  lui  remettre  des  otages  et 
de  promettre  le  tribut.  Une  conspiration  neustrienne,  qui  avait 
peut-être  pour  but  d’obliger  Karle  à faire  un  roi  en  remplace- 
ment de  Théoderik,  avait  coïncidé  avec  les  mouvements  des 
Saxons. 

(739-741)  L’infatigable  prince  des  Franks  reprit  au  printemps 
suivant  la  route  de  la  Provence.  Les  Arabes  et  leurs  alliés  étaient 
rentrés  dans  les  ruines  d’Avignon  et  s’étaient  réinstallés  sur  le 
rocher  de  la  citadelle  (depuis  le  château  des  papes)  : les  Franks 
chassèrent  leurs  ennemis  d’Avignon,  passèrent  la  Durance,  et, 
après  de  sanglants  combats,  s’emparèrent  d’Arles,  de  Marseille, 
de  tout  le  pays  entre  la  Durance  et  la  mer.  Le  duc  Mauronte  et 
les  débris  des  troupes  musulmanes  se  réfugièrent  dans  des  tours 
bâties  parmi  des  rocs  inaccessibles,  aux  bords  de  la  Méditerranée, 
vers  l’embouchure  du  Var  et  les  montagnes  de  Nice  ; mais  un 
corps  d’armée  langobard,  envoyé  par  Luitprand,  roi  de  Lombar- 
die, agit  de  concert  avec  les  Franks  pour  forcer  les  musulmans  et 
leurs  complices  dans  ces  derniers  asiles.  On  ne  sait  ce  que  devint 

Annal,  Metenses,  — Chronîc.  Moissiac. — Chronîc.  Fontanell.  Le  roi  Théoderik  de 
Chelles  mourut  cette  année-la;  pas  un  chroniqueur  n’a  daigné  parler  de  cette  mort, 
dont  on  ignorerait  la  date  sans  un  manuscrit  cité  par  Labbe,  le  collecteur  des 
conciles.  Karle  ne  se  donna  pas  la  peine  de  remplacer  le  roi,  et  il  continua  de  régner 
sous  le  titre  de  maire  du  palais.  On  a un  diplôme  daté  de  «la  cinquième  année” 
après  la  mort  du  roi  Théoderik  ». 


213 


[740]  CONQUÊTE  DE  LA  PROVENCE. 

Mauronte.  «Karle^  ne  laissant  plus  d’adversaires  derrière  lui  et 
ayant  soumis  toute  cette  région  à son  empire,  retourna  au  pays 
des  Franks,  à la  villa  de  Verberie-sur-Oise.  Tous  les  ennemis  des 
Franks  étant  vaincus,  en  l’année  740,  il  gouverna  en  paix  ses  états,  - 
et  ne  conduisit  d’armée  vers  aucun  point  de  l’horizon.  » [Annal. 
Metenses).  Le  chroniqueur  frank  remarque  cette  circonstance 
extraordinaire,  comme  les  annalistes  de  la  république  romaine 
signalaient  la  fermeture  du  temple  de  Janus. 

Triste  paix,  au  reste,  pour  les  provinces  qui  venaient  d’être 
ramenées  par  la  force  sous  la  monarchie  franke!  La  Burgondie 
et  la  Provence  avaient  le  sort  qu’avait  eu  la  Neustrie  après  la 
journée  de  Vinci,  et  subissaient  le  joug  avec  plus  d’amertume 
encore,  les  oppositions  de  mœurs  et  d’idées  étant  plus  pronon- 
cées entre  les  sujets  et  les  maîtres.  Le  clergé,  qui  avait  vu  dans 
les  Franks  ses  libérateurs  , n’était  guère  mieux  traité  que  les  fa- 
rons  burgondes  et  les  sénateurs  gallo-romains;  on  prenait  les 
biens  de  l’Église  sans  plus  de  scrupule  que  les  alleux  ou  les  bé- 
néfices des  seigneurs  proscrits.  L’archevêque  de  Lyon  était  mort, 
et  on  ne  lui  donnait  pas  de  successeur  : l’archevêque  de  Vienne, 
voyant  les  propriétés  de  son  église  livrées  au  pillage  et  n’ ayant 
plus  de  quoi  subsister,  avait  quitté  son  siège  et  s’était  retiré  au 
monastère  de  Saint-Maurice  d’Agaune;  la  plus  grande  partie  des 
terres  de  l’évêché  d’Auxerre  avait  été  distribuée  en  bénéfices  à six 
chefs  bavarois  pour  payer  leur  entrée  dans  la  truste  de  Karle.  Ce 
n’était  dans  toute  l’Église  gallicane  qu’un  long  cri  de  douleur  et 
de  malédiction  contre  le  tijran  austrasienL 

Karle  n’inspirait  point  partout  de  tels  sentiments.  Ennemi  de 
l’Église  en  Gaule,  il  passait  pour  le  seul  espoir  de  la  religion  chez 
les  chrétiens  de  la  Germanie  et  même  à Rome  ; c’était  à lui  que  le 
pape  Grégoire  II  avait  recommandé  l’apôtre  des  Germains,  l’An- 
glo-Saxon  Winfrid,  qui  était  allé  en  Italie  prendre  commission  du 
successeur  de  saint  Pierre  et  « jurer  fidélité  à l’évêque  et  àPÉglise 
de  Rome  »,  avant  que  d’entreprendre  fœuvre  apostolique  (719- 
723).  Grégoire  II  consacra  évêque  ce  grand  missionnaire,  et 
changea  son  nom  de  Winfrid  pour  le  nom  de  Bonifacius  (celui  qui 


1.  Adon.  Chron. — Chronic.  episc.  Autissiodor, 


214 


GAULE  FRANKE. 


[740,741] 

fait  le  bien).  On  a conservé  la  circulaire  adressée  par  Karle, 

((  homme  illustre,  maire  du  palais  »,  à tous  les  évêques,  ducs  et 
comtes,  etc.,  pour  leur  enjoindre  d’aider  Boniface  en  toute  occa- 
sion et  par  tous  les  moyens^ . Karle  avait  raison  d’aider  Boniface  : 
c’était  là  pour  lesFranks  le  plus  puissant  des  alliés,  et  sa  conquête 
pacifique,  que  nous  n’avons  point  à raconter  ici,  devait  être  plus 
durable  que  les  conquêtes  de  leurs  épées. 

Karle  avait  contracté  ainsi  avec  l’Église  romaine  des  relations 
que  les  papes  entretenaient  soigneusement,  et  qui,  sur  la  fin  de 
sa  vie,  prirent  un  caractère  de  plus  en  plus  important.  L’Italie  était 
en  ce  moment  agitée  par  des  guerres  à la  fois  politiques  et  reli- 
gieuses. Les  hostilités  perpétuelles  des  Langobards  et  des  Impé- 
riaux, dont  les  possessions  s’enchevêtraient  depuis  les  rives  du 
Pô  jusqu’au  delà  de  Naples  et  de  Bénévent,  s’étaient  compliquées 
des  troubles  excités  par  les  violences  de  l’empereur  Léon  l’Isau- 
rien,  chef  de  la  secte  des  iconoclastes,  c’est-à-dire  des  briseurs 
d'images,  La  doctrine  rigoureuse  que  les  musulmans  avaient  em- 
pruntée au  monothéisme  juif,  touchant  le  culte  des  images,  s’était 
infiltrée  parmi  les  chrétiens  d’Orient  ; les  honneurs  rendus  aux 
statues  et  aux  peintures  qui  représentaient  le  Christ,  la  Vierge 
et  les  saints  dégénéraient  en  superstition,  et  cet  abus  causa 
une  réaction  fanatique  et  dévastatrice  contre  toutes  les  images 
produites  par  « l’art  détestable  de  la  peinture  ».  On  s’arma  pour 
détruire  et  pour  défendre  les  images,  et  le  pape  de  Rome  se  mit 
à la  tête  de  leurs  défenseurs.  L’Italie  romaine  brisa  les  statues  du 
prince  qui  brisait  les  représentations  de  Jésus -Christ  et  des 
saints.  Les  Langobards  profitèrent  de  ces  discordes  pour  tomber 

1.  Sur  les  travaux  apostoliques  de  saint  Boniface  dans  la  Hesse,  la  Thuringe, 
la  Franconie  et  la  Bavière,  et  sur  ses  rapports  avec  Rome,  'v.  Fleuri,  Eht.  ecclés. 
t.  IX,  1.  41-42;  Mignet,  La  Civilisation  chrétienne  chez  les  Germains)  Ozanam, 
Études  germaniq.  t.  II,  c.  v.  Boniface  semble  n’être  que  le  soldat  dévoué  du  pon- 
tife romain,  qu’il  regarde  comme  le  chef  de  l’Église  militante.  Les  instructions 
que  lui  adresse  le  pape  sont  intéressantes  à étudier;  elles  sont,  le  plus  souvent, 
d’un  grand  sens  pratique  et  d’un  esprit  droit;  tout  n’y  est  pourtant  pas  digne 
d’éloge  : le  pape  établit  que  les  enfants  consacrés  par  leurs  parents  à la  vie  mo- 
nastique ne  peuvent  plus  se  marier;  ainsi  la  tyrannie  religieuse  entre  en  Germa- 
nie avec  les  bienfaits  de  l’Évangile.  Le  bon  sens  de  Boniface  se  révoltait  pourtant 
un  peu  contre  les  exagérations  bizarres  de  l’Église  romaine  sur  Vinceste , et  ne 
pouvait  comprendre  que  ce  fût  un  inceste  d’épouser  sa  commère.  — Boniface  fut 
surtout  secondé  par  les  missionnaires  anglo-saxons,  ses  compatriotes. 


1741]  KARLE-MARTEL  ET  GRÉGOIRE  III.  215 

sur  les  deux  partis,  envahir  la  Toscane,  saccager  les  terres  de 
l’Église  romaine,  prendre  Ravenne  et  menacer  Rome.  Le  pape 
Grégoire  III  éleva  sa  voix  suppliante  à plusieurs  reprises  vers  le 
vainqueur  des  « Sarrasins,  l’illustre  sous-roi  des  Franks  {sub-re- 
gulus;  en  tudesque,  under-koning)\  » mais  Karle,  jusqu’à  ce  qu’il 
eût  entièrement  dompté  les  rebelles  Provençaux  et  rejeté  les 
Arabes  à l’ouest  du  Rhône,  ne  voulut  pas  se  brouiller  avec  les 
Langobards;  le  roi  Luitprand  était  au  contraire  son  allié  fidèle, 
et  il  lui  avait  récemment  envoyé  son  second  fils  Peppin  pour 
resserrer  les  nœuds  de  cette  alliance.  Paul  Diacre  raconte  que  le 
roi  langobard  se  déclara  le  père  adoptif  du  jeune  prince  frank,«  en 
lui  coupant  les  cheveux  »,  formule  d’adoption  usitée  chez  les  peu- 
ples germaniques,  comme  chez  les  peuples  celtiques  (1.  VI,  c.  53). 
Même  après  la  guerre  de  Provence  terminée,  Karle  hésitait  encore 
à entrer  dans  les  débats  du  pontife  romain  et  des  Langobards  ; il 
aimait  mieux  revenir  à son  projet  d’expulser  les  Arabes  de  la 
Gaule.  Grégoire  III  comprit  qu’un  grand  intérêt  politique  déter- 
minerait seul  le  chef  des  Franks  à diriger  ses  forces  vers  l’Italie, 
et,  de  concert  avec  les  principaux  des  Romains  [décréta  Roma- 
norum  prîncipum)^  disent  les  Annales  de  Metz,  il  prit  secrète- 
ment une  résolution  d’une  portée  incalculable.  Dans  le  courant 
de  Tannée  741,  il  expédia  coup  sur  coup  deux  ambassades  en 
«France,  avec  des  présents  infinis  »,  entre  autres  « les  clefs  de  la 
confession  de  saint  Pierre  ^ »,  et  des  lettres  où  il  implorait  le  se- 
cours de  « son  très  excellent  fils  le  seigneur  Karle  ».  Ces  lettres, 
qui  ont  été  conservées,  n’en  disent  pas  davantage  ; mais  le  troi- 
sième continuateur  de  Frédegber,  écrivain  contemporain,  qui 
rédigea  sa  chronique  par  ordre  de  Hildebrand,  frère  de  Karle, 
affirme  que  le  pape  offrit  de  « se  retirer  » de  l’obéissance  impé- 
riale et  de  conférer  le  consulat  romain  au  prince  des  Franks. 

C’était  transférer  aux  Franks  les  débris  de  l’Empire  d’Occident: 
la  domination  de  Constantinople  avait  toujours  été  insupportable 
à l’Italie  ; le  passé  de  la  Rome  des  Césars,  l’avenir  de  la  Rome  des 


1.  Lecointe,  l’auteur  des  Annales  ecclés.  de  France,  pense  que  c’étaient  des 
clefs  dans  lesquelles  on  avait  inséré  quelques  parcelles  de  fer  limées  des  prétendues 
chaînes  de  saint  Pierre,  qui  se  conservaient  à Rome  ; ces  clefs  étaient  censées  celles 
du  tombeau  du  prince  des  apôtres,  qu’on  nommait  « la  confession  de  saint  Pierre  ». 


216 


GAULE  FRANKE. 


[74tj 

papes,  repoussaient  également  le  despotisme  mesquin  et  tracassier 
des  Byzantins  ; les  empereurs  brisèrent  le  dernier  lien  en  atta- 
quant violemment  les  rites  de  l’Église  ; la  papauté,  dans  laquelle 
se  personnifiait  la  Rome  du  moyen  âge,  n’aspirait  plus  qu’à  asso- 
cier ses  idées  et  son  intelligence  à cette  immense  force  militaire 
desFranks,  qui  était,  depuis  la  fin  du  cinquième  siècle,  l’épée  et 
le  bouclier  du  christianisme.  Karle  accueillit  magnifiquement  à 
Verberie  les  ambassadeurs  pontificaux  ; il  reçut  les  présents  et 
les  propositions  du  pape  avec  «grande  joie  »,  renvoya  les  députés 
de  Grégoire  III  chargés  de  riches  dons,  et  les  fit  accompagner 
à Rome  par  plusieurs  de  ses  « fidèles  »,  entre  autres  par  Grime, 
abbé  de  Corbie,  et  Sighebert,  moine  de  Saint-Denis,  qu’il  char- 
gea de  suivre  les  négociations  avec  le  pontife  romain. 

Les  événements  qui  semblaient  s’apprêter  furent  cependant 
ajournés  : Charles-Martel  ne  vit  jamais  l’Italie.  Grégoire  III  mourut 
dans  cette  même  année,  et  le  prince  des  Franks,  lorsqu’il  reçut 
les  envoyés  du  pape,  avait  aussi  dans  le  sein  les  germes  d’une 
maladie  mortelle  : la  Provence  devait  être  sa  dernière  conquête. 
Lorsque  Karle  comprit  que  sa  fin  était  proche,  il  manda  « tous 
ses  grands  » {optirnates  suos),  tous  ses  an  trustions,  et,  de  leur 
consentement,  il  régla  le  partage  de  sa  « principauté  » entre  ses 
fils  : à l’aîné , Karloman , furent  assignées  l’Austrasie,  FAlle- 
mannie  ou  Souabe,  la  France  d’outre-Rliin  et  la  Tburinge  ; au 
second,  Peppin,  la  Neustrie,  la  Burgondie  et  la  Provence  L La 
suzeraineté  sur  les  autres  Germains  appartenait  à Karloman,  et 
la  suzeraineté  sur  l’Aquitaine,  à Peppin,  sous  condition  de  la  con- 
quérir. Karle  avait  un  troisième  fils,  appelé  Grippo,  que  lui  avait 
donné  sa  seconde  femme,  sa  concubine,  comme  disaient  les  gens 
d’église,  la  Bavaroise  Sonihilde  : il  lui  assigna  « diverses  portions 
de  la  Neustrie,  de  l’Austrasie  et  de  la  Burgondie  » ; puis  il  dépê- 
cha son  fils  Peppin  et  son  frère  Hildebrand  en  Burgondie  avec 
une  armée  pour  comprimer  les  restes  de  la  faction  de  Mauronte, 
qui  essayaient  de  relever  la  tête.  Le  bruit  de  la  maladie  du 
grand  Karle  agitait  toute  la  Gaule  : les  chroniqueurs  rapportent 
que  « des  signes  apparurent  dans  le  ciel»;  le  plus  caractéristique 

1.  On  remarque  que  les  chroniqueurs  ne  citent  ni  l’Aquitaine,  ni  la  Bavière,  ni 
la  Frise,  parmi  les  contrées  qui  sont  l’objet  du  partage.' 


[741,742]  MORT  DE  KARLE-MARTEL.  217 

de  tous  les  « signes  »,  c’était  de  voir  Karle  doter  les  églises,  lui 
qui  avait  passé  sa  vie  à les  spolier  ; il  donna  Clichi  au  monastère 
de  Saint-Denis,  où  il  était  allé  prier  ; mais  ses  présents  et  ses  orai- 
sons n’apaisèrent  pas  la  fièvre  qui  le  consumait  : ses  forces  décli- 
nèrent rapidement,  et  il  mourut  à Kiersi-sur-Oise,  le  22  octobre 
741,  « après  avoir  soumis  autour  de  lui  tous  les  peuples  à l’em- 
pire des  Franks  ».  Il  était  âgé  d’environ  cinquante  et  un  ans.  On 
l’ensevelit  dans  la  basilique  de  Saint-Denis,  qui  n’avait  point  en- 
core reçu  de  si  illustre  mort. 

A peine  Karle  eut-il  fermé  les  yeux,  que  ses  dernières  volontés 
furent  violées  par  ses  fils  et  par  ses  compagnons  d’armes.  Peppin 
était  raccouru  de  Burgondie  ; les  deux  fils  du  premier  lit,  soute- 
nus et  excités  par  leurs  leudes,  tirèrent  l’épée  contre  le  fils  de 
l’étrangère  K Grippo,  âgé  d’une  quinzaine  d’années,  s’enfuit  de 
Kiersi  à Laon  avec  sa  mère  et  ses  partisans.  Karloman  et  Pep- 
pin le  poursuivirent  et  l’assiégèrent  dans  cette  forte  place.  Grippo, 
n’espérant  point  de  secours  du  dehors,  « se  remit  à la  foi  de  ses 
frères.  » Karloman'  envoya  Grippo  prisonnier  dans  une  forte- 
resse : Sonihilde,  la  mère  de  Grippo,  fut  enfermée  au  couvent  de 
Chelles,  et  les  deux  aînés  se  partagèrent  les  domaines  légués  à 
leur  jeune  frère  ; mais  du  moins  ils  épargnèrent  sa  vie  : c’était  un 
progrès  sur  la  barbarie  mérovingienne. 

(742)  Cette  courte  guerre  civile  fut  le  prélude  des  guerres  étran- 
gères qui  remplirent  le  règne  de  Peppin  et  de  Karloman.  L’em- 
pire de  Charles-Martel  n’eùt  pas  survécu  à ce  terrible  vainqueur, 
s’il  n’eùt  transmis  à ses  fils,  avec  son  sang,  sa  valeur  et  son  génie. 
A l’exception  des  musulmans,  absorbés  par  de  furieuses  luttes 
intestines,  tous  les  anciens  adversaires  de  Karle  relevaient  l’éten- 
dard contre  les  Franks.  Le  duc  Hunald,  au  premier  bruit  de  la 
mort  de  Karle,  avait  jeté  en  prison  l’abbé  de  Saint-Germain-des- 
Prés,  ambassadeur  du  maire  du  palais,  et  s’était  remis  en  pleine 
possession  de  son  indépendance.  La  Bavière  en  faisait  autant  sous  le 

1.  Outre  Grippo,  légitime  aux  yeux  des  Germains,  Karle  avait  laissé  trois  fils 
naturels,  qui  ne  manifestèrent  point  de  prétentions  sur  son  héritage  politique; 
l’un  d’eux,  Remedius  ou  Remigius,  entra  dans  le  clergé  et  fut  archevêque  de  Rouen  ; 
les  deux  autres,  Bernhard  et  Hieronymus  ou  Jérôme,  figurèrent  parmi  les  princi- 
paux leudes  de  leur  frère  Peppin;  Hieronymus  fut  père  d’Adalhard  et  de  Wala, 
deux  des  plus  illustres  personnages  de  l’époque. 


21S  GAULE  FRÂINKE.  [742] 

duc  Odile  (Odilo) , prince  rempli  de  courage  et  d’ambition,  qui 
avait  eu  bien  de  la  peine  à reconnaître  la  suprématie  de  Karle  , 
et  qui  aspirait  à coaliser  la  Germanie  entière  contre  les  fils  du 
héros  frank.  Allemans,  Saxons,  et  jusqu’aux  Slaves,  tout  était 
remué  par  les  intrigues  d’Odile.  Dans  l’intérieur  même  de  la 
Gaule  franke,  les  amis  du  jeune  Grippo  s’entendaient  avec  le  duc 
des  Bavarois,  cousin  de  Sonihilde,  et  la  propre  sœur  germaine 
de  Karloman  et  de  Peppin,  Hiltrude,  gagnée  par  sa  belle-mère 
Sonihilde,  s’évada,  passa  le  Rhin,  et  alla  épouser  le  rival  de  ses 
frères.  L’ancien  parti  neustrien  s’agitait  : l’église  de  Gaule,  spo- 
liée, mutilée,  profanée,  élevait  une  voix  triste  et  menaçante  ; mais 
les  fils  de  Karle  n’étaient  au-dessous  de  leur  position  ni  par  l’in- 
telligence ni  par  la  fermeté  d’âme,  et  leur  étroite  union  dissipa 
les  espérances  qu’on  avait  pu  fonder  sur  le  démembrement  de  la 
monarchie  : ils  prirent  leur  parti,  sans  tâtonnements,  sans  hési- 
tations, sur  les  grandes  questions  qui  les  pressaient  de  toutes 
parts  : avec  du  courage,  sans  portée  d’esprit,  ils  eussent  suivi 
aveuglément  la  voie  de  leur  père  et  s’y  fussent  brisés  ; ils  surent 
au  contraire  adapter  à une  situation  différente  des  moyens  diffé- 
rents. Les  ennemis  de  leur  famille  eussent  pu  se  faire  un  instru- 
ment d’un  obscur  Mérovingien,  fils  de  ce  Daniel-Hilderik,  qui 
était  mort,  captif  couronné,  en  729  : Peppin  et  Karloman  allèrent 
chercher  ce  Mérovingien,  nommé  Hilderik,  au  fond  de  la  métairie 
ou  du  couvent  où  il  végétait,  le  proclamèrent  roi  des  Franks,  et 
gouvernèrent  sous  son  nom  comme  maires  du  palais,  l’un  en 
Neustrie,  l’autre  en  AustrasieL  A l’égard  de  la  religion,  inspirés 
à la  fois  par  une  sage  politique  et  par  des  croyances  sincères,  ils 
cherchèrent  l’appui  de  cette  force  morale  qui  avait  manqué  à leur 
père  au  milieu  de  sa  gloire,  firent  cesser  le  scandaleux  contraste 
d’un  gouvernement  qui  dégradait  et  dissolvait  l’Église  en-deçà  du 
Rhin  pendant  qu’il  propageait  l’Évangile  au  delà  de  ce  fleuve,  et 
confièrent  la  réorganisation  de  l’église  gallicane  à saint  Boniface, 
l’infatigable  missionnaire  qui  avait  constitué  l’église  germani- 
que. En  même  temps,  ils  déployèrent  contre  l’ennemi  du  dehors 

1.  La  plupart  des  historiens  ont  cru  que  Hilderik  n’avait  été  proclamé  roi  qu’en 
Neustrie  : les  diplômes  recueillis  dans  le  t.  IV  de  la  collection  des  Historiens  des 
Gaules  prouvent  le  contraire. 


PEPPIN  ET  KARLOMAN. 


219 


[743] 


cette  énergie  guerrière  et  ces  forces  matérielles  dont  ils  avaient 
senti  l’impuissance  vis-à-vis  des  questions  intérieures,  et  ils  s’ap- 
prêtèrent à accabler  tour  à tour  les  Aquitains  et  les  rebelles  ger- 
mains. 

La  première  année  du  règne  des  deux  frères  fut  significative  : la 
réforme  religieuse  commença  par  l’Austrasie;  en  avril  742,  tandis 
que  l’armée  franke  marchait  vers  la  Loire,  saint  Boniface,  « ar- 
chevêque des  Germains,  » assembla  en  concile,  « à la  prière  de 
Karloman,  » les  évêques  de  Wurtzbourg  en  Franconie,  de  Dura- 
bourg  en  Hesse,  d’Erfurt  en  Thuringe,  d’Utrecht  en  Frise,  d’Augs- 
bourg  et  d’Eichstadt  en  Bavière,  avec  les  deux  évêques  austra- 
siens  de  Cologne  et  de  Strasbourg.  Tous  les  autres  évêques  d’Aus- 
trasie  étaient  intrus  et  irréguliers,  « laïques  avares,  clercs  débau- 
chés , ou  publicains  exploitant  les  revenus  de  l’Église  comme 
biens  profanes  L » Le  mal  remontait  bien  au  delà  du  règne  de 
Karle,  et  l’on  n’avait  point  vu  de  concile  en  Austrasie  depuis 
quatre-vingts  ans  : les  conciles  n’avaient  pas  cessé  aussi  complè- 
tement dans  le  reste  de  la  Gaule  ; mais  ils  y étaient  devenus  de 
plus  en  plus  rares  : le  sixième  siècle  en  avait  compté  cinquante- 
quatre;  le  septième,  \^ngt;  la  première  partie  du  huitième,  sept 
seulement.  C’étaient  les  Barbares  qui  allaient  arrêter  la  déca- 
dence causée  par  les  Barbares  : la  jeune  église  germanique,  diri- 
gée par  Rome,  rapportait  en  Gaule  la  morale  et  la  discipline 
religieuses.  La  réforme  celtique  de  saint  Colomban  avait  été 
étouffée  sous  le  débordement  austrasien  ; la  réforme  romano- 
tudesque  reprenait  l’héritage.  Le  premier  concile  de  Germanie 
se  tint  avec  l’autorisation  expresse  du  pape  de  Rome,  sollicitée 
pour  la  première  fois  peut-être  en  pareille  occurrence.  Boniface 
se  qualifiait  « d’envoyé  de  saint  Pierre.  » Les  évêques  décrétèrent 
que  les  conciles  seraient  annuels,  et  que  les  couvents  seraient 
soumis  dorénavant  à la  règle  de  saint  Benoît.  Les  autres  canons 
les  plus  remarquables  concernent  la  restitution  des  biens  enlevés 
aux  églises,  la  punition  des  prêtres  fornicateurs.et  adultères,  l’in- 
terdiction aux  clercs  de  chasser,  de  porter  les  armes  et  de  verser 
le  sang  des  chrétiens  ou  des  païens,  la  condamnation  des  super- 


1.  Labb.  Concil.  t.  TI,  p.  1-94;  sanct.  Bonifac.£pî5C  132. 


220 


GAULE  FRANRE. 


L7i2] 

sti lions  païennes  et  la  répression  des  fa'ux  évêques' des  faux 
prêtres  qui  couraient  les  provinces  et  exerçaient  indûment  le  saint 
ministère  ' . Boniface  et  ses  acolytes  ne  se  dissimulaient  pas  quelle 
distance  il  y avait  entre  la  proclamation  de  ces  décrets  et  leur 
exécution;  mais  rien  n’effrayait  leur  zèle. 

Les  deux  princes  des  Franks  avaient  laissé  les  évêques  et  leur 
synode  pour  marcher  contre  le  duc  d’Aquitaine  : à chacun  son 
œuvre  ! L’armée  franke  entra  en  Berri  et  emporta  diverses  forte- 
resses ou  fertés-,  entre  autres  Loches  [Lucca). Les  An7iales  de  Metz, 
remarquent  que  les  Franks  « épargnèrent  miséricordieusement  » 
les  habitants  de  Loches  prise  d’assaut  ; au  lieu  de  les  égorger, 
ils  se  contentèrent  de  les  réduire  en  servitude.  Le  continuateur 
de  Frédegher  dit  que  les  deux  frères  mirent  les  Romains  en  fuite  ; 
cependant  il  ne  paraît  pas  que  Hunaid  ait  risqué  de  bataille  : le 
système  de  défense  des  Aquitains,  à partir  de  cette  époque,  fut  de 
fatiguer  les  Franks  par  une  guerre  de  sièges  et  d’embuscades,  en 
évitant  les  grands  chocs.  Hunaid,  qui  était  en  correspondance 
avec  Odile,  avait  compté  sur  une  diversion  du  côté  du  Rliin  ou 
du  Danube  : la  nouvelle  de  l’insurrection  des  Allemans  vint  en 
effet  mettre  un  terme  aux  progrès  des  Franks.  Les  fils  de  Karle 
repassèrent  la  Loire  et  coururent  en  Souabe.  Le  duc  des  Bavarois 
n’était  pas  en  mesure  de  secourir  efficacement  ses  voisins  après 
les  avoir  soulevés.  Théodehald,filsde  Godfrid,  duc  des  Allemans, 
se  retira  au  delà  du  Danube  avec  les  plus  compromis  et  les  plus 
intraitables  de  ses  compatriotes  ; le  vieux  duc  et  le  reste  de  la  na- 
tion se  soumirent  et  livrèrent  des  otages. 


1.  « Les  clercs,  est-il  dit  dans  les  canons,  n’iront  point  à la  guerre,  si  ce  n’est 
ceux  qui  sont  cboisis  pour  célébrer  la  messe  et  porter  les  «reliques  qui  protègent 
l’armée  » {patrocinia  sanctorum),  savoir  : un  ou  deux  évêques  avec  leurs  chape- 
lains et  leurs  prêtres.  Chaque  chef  pourra  mener  un  prêtre  pour  juger  ceux  qui 
confesseront  leurs  péchés.  — Chaque  prêtre  sera  soumis  h Tévêque  diocésain,  et, 
chaque  année,  au  carême,  il  lui  rendra  compte  de  sa  foi  et  de  son  ministère.  » 

2.  Fredegar.  coutin.  IV.  — Firmitates,  fermetés,  lieux  où  l’on  s’affermit,  où  l’on 
se  fortifie.  Ce  nom  nouveau  indique  une  chose  nouvelle,  à savoir  : la  transforma- 
tion des  métairies  ouvertes  en  châteaux-forts,  en  tours,  en  donjons.  Le  castrum, 
généralement,  est  une  vieille  place-^forte  romaine;  la  fh-mitas  est  une  villa  changée 
en  forteresse.  C’est  en  Aquitaine,  pays  ravagé  sans  cesse  par  les  armes  étrangères, 
que  nous  voyons  apparaître  d’abord  les  ferlés;  puis  les  chroniqueurs  nous  les 
signalent  chez  les  Saxons,  qui  ne  se  trouvent  plus  assez  défendus  par  leurs  bois 
et  leurs  marais. 


221 


[743]  RÉVOLTE  DE  L’AQUITAINE  ET  DE  LA  BAVIÈRE. 

La  guerre  grandit  en  743  : la  coalition  qui  menaçait  Teinpire 
frank  sur  ses  deux  flancs,  et  dont  les  deux  têtes  étaient  Hunald  et 
Odile,  avait  resserré  ses  liens  ; la  guerre  de  Germanie  prenait  un 
caractère  complexe  et  alarmant  : ce  n’était  plus  la  vieille  lutte  des 
païens  contre  les  chrétiens,  c’était  une  partie  des  nouveaux  chré- 
tiens qui  se  plaçaient  à la  tête  des  païens  pour  reconquérir  l’indé- 
pendance germanique.  Odile,  d’une  part,  attirait  sous  ses  dra- 
peaux les  Allemans,  les  Saxons,  les  Slaves  même,  et,  de  l’autre, 
intéressait  à sa  cause  le  pape  Zacharie  : il  avait  son  saint  à oppo- 
ser à l’ami  des  Franks,  à l’Anglo-Saxon  Boniface  ; c’était  l’Irlan- 
dais Virgile,  qui  n’était  peut-être  pas  doué,  comme  Boniface,  de 
ce  zèle  et  de  cette  foi  enthousiaste  avec  lesquels  « on  transporte 
les  montagnes  »,  mais  qui  le  surpassait  de  beaucoup  en  science  L 
Peppin  et  Karloman  ne  laissèrent  point  Odile  accroître  indéfini- 
ment ses  forces;  après  le  mal  de  743,  ils  traversèrent  la  Souabe 
sans  obstacle,  et  fondirent  sur  la  Bavière,  Odile  les  attendait  sur 
le  Lech  ; la  rivière  était  inguéable  en  cet  endroit,  et  un  « très  fort 
retranchement»  couvrait  en  outre  le  front  des  coalisés.  On  resta 
ainsi  quinze  jours  à se  considérer  d’une  rive  à l’autre.  Les  Franks, 
exaspérés  des  railleries  et  des  insultes  de  leurs  adversaires,  ne 
songeaient  qu’à  trouver  moyen  de  les  joindre,  lorsque  tout  à coup 
le  prêtre  Sergius,  envoyé  du  pape  en  Bavière,  se  présenta  devant 
les  princes  franks,  leur  interdit  la  guerre  au  nom  de  saint  Pierre 
et  du  « seigneur  apostolique  2»,  et  les  somma  d’évacuer  la  Ba- 
vière. C’était  la  première  fois  que  l’évêque  de  Rome  s’immisçait 
ainsi  dans  les  querelles  des  nations. 

Le  dévot  Karloman  eût  peut-être  cédé,  mais  Peppin  répondit  à 


1.  Nous  avons  déjà  fait  allusion  à cepersonnage  remarquable  ; -v.  t.I,  Éclaircisse- 
ments, n°  VIII.  Il  fut  dénoncé  par  saint  Boniface  au  pape  Zacharie  ,pour  avoir  aflSrmé 
l’existence  des  antipodes.  Saint  Boniface  n’avait  pas  compris  l’idée  de  la  sphéricité 
de  la  terre  : il  croyait  que  le  docte  Irlandais  soutenait  l’existence  d’un  autre  monde 
sous  la  terre,  habité  par  d’autres  hommes  et  éclairé  par  un  autre  soleil  et  une 
autre  lune.  La  croyance  à la  pluralité  des  mondes  habités  par  des  êtres  semblables 
àThomme  était  aux  yeux  de  l’Église  du  moyen  âge  une  damnable  hérésie.  Il  est 
bien  possible  que  Virgile,  héritier  de  la  science  druidique,  eût  la  pensée  de  la 
pluralité  des  mondes;  mais  il  n’avait  rien  avancé  à cet  égard,  et  il  paraît  qu’il  ne 
fut  pas,  comme  on  l’a  dit,  définitivement  condamné  à Rome  ; du  moins,  on  le 
retrouve  plus  tard  évêque  de  Saltzbourg. 

2.  Les  pontifes  romains  cherchaient  un  titre  qui  les  distinguât  des  autres  évê- 
ques; mais  ils  n’avaient  pas  encore  songé  à s’attribuer  exclusivement  celui  de  pape. 


222 


GAULE  FRANRE. 


[743,744] 

l’envoyé  que  ce  n’étaient  ni  saint  Pierre  ni  le  pape  de  Rome  qui 
l’avaient  chargé  de  cette  commission.  Les  Franks  décampèrent 
néanmoins,  et  les  Bavarois  se  crurent  débarrassés  de  leurs  enne- 
mis ; mais  les  Franks,  loin  de  reprendre  la  route  de  leur  pays, 
s’étaient  engagés  hardiment  dans  des  lieux  déserts  et  des  marais 
impraticables  : ils  traversèrent  la  rivière  loin  du  camp  d’Odile, 
et,  divisés  en  plusieurs  corps,  se  précipitèrent  à l’improviste  sur 
les  Bavarois  au  milieu  de  la  nuit.  L’armée  coalisée  fut  dispersée 
ou  taillée  en  pièces  : Odile  s’enfuit  au  delà  de  l’Inn  ; l’Alleman 
Théodehald  se  sauva  d’un  autre  côté;  le  prêtre  Sergius  fut  pris 
avec  l’évêque  de  Ratisbonne  et  amené  aux  princes.  « Eh  bien, 
seigneur  Sergius,  lui  dit  Peppin,  nous  voyons  bien  maintenant 
que  vous  n’avez  point  parlé  de  la  part  de  saint  Pierre  ; il  a été 
décidé,  par  l’intercession  de  saint  Pierre  et  le  jugement  de  Dieu, 
que  la  Bavière  et  les  Bavarois  appartenaient  à l’empire  des 
Franks  » [Annal,  de  Met.). 

Le  pape  en  fut  quitte  pour  désavouer  son  légat,  qui  avait  au 
reste  fort  mal  servi  les  vrais  intérêts  de  Rome  en  attaquant  la  do- 
mination des  Franks  sur  la  Germanie.  « Les  Franks  parcoururent 
victorieusement  la  Bavière  durant  cinquante- deux  jours»,  puis 
leurs  deux  chefs  se  séparèrent  : Karloman  pénétra  de  Bavière  en 
Saxe,  et  « soumit  par  un  traité  » Tbéoderik,  chef  d’une  partie  des 
Saxons,  qui  avait  assisté  Odile.  Quant  à Peppin,  il  repassa  préci- 
pitamment le  Danube  et  le  Rhin  pour  voler  au  secours  de  la 
Neustrie.  Hunald  avait  pris  l’offensive,  traversé  la  Loire,  emporté 
d’assaut  et  brûlé  la  ville  de  Chartres,  « avec  son  église  épiscopale 
dédiée  à sainte  Marie,  mère  de  Dieu».  Les  Aquitains  s’étalent  déjà 
retirés  lorsque  Peppin  reparut  en  Neustrie,  mais  ce  prince  trouva 
partout  des  traces  de  leurs  sanglantes  représailles. 

(744-745)  Peppin  ne  put  tirer  vengeance  du  sac  de  Chartres 
l’année  suivante  : la  guerre  de  Germanie  n’était  rien  moins  que 
terminée  ; les  Saxons,  les  Allemans,les  Bavarois  couraient  de  nou- 
veau aux  armes  ; le  chef  alleman  Théodehald  eut  la  hardiesse  de 
se  jeter  sur  l’Alsace,  et  il  cherchait  à passer  les  Vosges,  au  moment 
où  Peppin,  qu’il  croyait  peut-être  en  Aquitaine,  vint  fondre  sur 
lui  avec  une  grande  armée  ; les  Allemans  furent  culbutés,  chassés 
au  delà  du  Rhin,  poursuivis  en  Souahe,  et  Peppin  leur  imposa 


[744,745]  SOUMISSION  DE  LA  GERMANIE,  DE  L’AQUITAINE.  223 

un  autre  duc  à la  place  de  Tliéodebald.  Rarloman,  de  son  côté, 
était  rentré  en  Saxe  : il  occupa  les  cantons  saxons  enclavés  entre  les 
pays  des  Franks  Bructères,  des  Franks  Hessois  et  la  Franconie  ac- 
tuelle, s’empara  des  habitants,  et  contraignit  une  multitude  d’entre 
eux  à recevoir  le  baptême.  On  n’avait  pas  vu  jusqu’alors  d’exem- 
ples de  ces  conversions  forcées  en  masse,  si  souvent  répétées 
depuis  par  la  politique  franke.  Peppin  et  Karloman  ne  furent  en 
mesure  d’agir  efficaceluent  contre  l’Aquitaine  qu’en  745.  Tout 
présageait  une  furieuse  lutte  entre  les  fils  de  Karle  et  Hunald  : 
l’attente  générale  fut  trompée.  Hunald,  se  sentant  près  d’être  ac- 
cablé par  toutes  les  forces  frankes,  demanda  la  paix,  livra  des 
otages,  prêta  aux  deux  frères  le  serment  de  vassalité  qu’il  avait  si 
fièrement  refusé  lors  de  leur  avènement,  et  subit,  vis-à-vis  des 
fils  de  Karle,  la  position  qu’avait  acceptée  son  père  Eude  vis-à-vis 
de  Karle  lui-même,  après  la  bataille  de  Poitiers.  Sa  fierté,  à ce 
qu’il  semble,  ne  put  se  résigner  à cette  situation  : il  abdiqua  et 
céda  sa  couronne  à Waïfer,  son  fils  ou  son  frère,  on  ne  sait  lequel 
des  deux,  tant  les  annales  du  Midi  sont  obscures. 

La  victoire  avait  donc  partout  favorisé  les  bannières  des  fils  cb‘ 
Karle.  Leur  allié  Boniface,  dans  un  autre  ordre  de  choses,  ne 
montrait  pas  moins  de  vigueur  et  d’activité  : un  second  concile , 
en  exécution  des  canons  du  concile  de  Germanie  qui  prescrivait 
la  périodicité  de  ces  assemblées,  avait  été  réuni  à Liptines  (Les- 
tines) , dans  le  Cambresis , le  743.  Le  concile  précédent 

avait  ordonné  la  restitution  de  tous  les  biens  enlevés  aux  églises 
sous  le  règne  de  Karle.  Les  deux  princes  des  Franks  firent  com- 
prendre aux  évêques  l’impossibilité  d’exécuter  ce  décret.  On  tran- 
sigea , et  le  concile  autorisa  les  gens  de  guerre , qui  avaient  des 
biens  d’église  à titre  de  bénéfices,  à les  conserver  viagèrement,  en 
tout  ou  en  partie,  à titre  de  précaires^ , sous  condition  de  payer  à 
l’église  dépossédée  un  cens  annuel  d’un  sou  d’argent  par  case  (c«- 
sata)  ou  ménage  de  colons.  Les  princes  se  réservaient  de  renou- 
veler le  précaire  à la  mort  de  l’usufruitier,  « si  c’étoit  chose  néces- 
saire. » Si  modéré  que  fût  cet  arrangement,  et  si  sincères  que  fus- 

1.  Precarium  signifie  également  la  concession  de  Tusufruit  d’une  propriété  a titre 
gratuit  et  pour  un  temps  limité,  ou  le  bail  d’une  terre  à court  terme  moyennant 
redevance. 


224 


GAULE  FRANKE. 


[743-745] 

senties  princes  dans  leur  bon  vouloir,  on  peut  douter  que  le  cens 
ait  été  exactement  payé  et  que  les  familles  se  soient  généralement 
dessaisies  des à la  mort  des  usufruitiers.  Les  incidents  qui 
accompagnèrent  ou  suivirent  ce  concile  furent  très  remarquables  : 
l’archevêque  des  Germains,  « envoyé  de  saint  Pierre  »,  agissait  en 
véritable  primat  des  Gaules  ; il  consacra  trois  archevêques  « légi- 
times » sur  les  trois  sièges  de  Rouen,  de  Reims  et  de  Sens.  Les 
deux  premiers  sièges  étaient  occupés  par  des  intrus  ; le  troisième 
était  vacant.  L’évêque-soldat  Milon,  l’usurpateur  de  Trêves  et  de 
Reims,  résista  de  vive  force,  et  se  maintint  dix  ans  dans  ses  deux 
diocèses,  jusqu’à  ce  qu’il  eût  été  tué  à la  chasse  par  un  sanglier. 
Ge  trait  donne  une  idée  de  la  terrible  opposition  que  rencontraient 
les  réformateurs.  Ils  n’en  poursuivaient  que  plus  ardemment 
leurs  travaux.  En  744,  ce  fut  sur  les  terres  de  Peppin,  à Soissons, 
que  se  tint  le  Concile.  On  ordonna  encore  des  évêques  « légitimes  » 
dans  plusieurs  évêchés.  Le  concile  de  Soissons  décréta  que  les 
infracteurs  de  ses  canons  seraient  jugés  « par  le  prince,  les  évê- 
ques et  les  comtes,  » et  condamnés  à l’amende.  Ces  tribunaux 
mixtes  furent  l’anneau  intermédiaire  entre  les  mais  et  les  con- 
ciles. La  législation  canonique  tendait  ainsi  à se  confondre  avec 
le  droit  civil,  comme  elle  y arriva  dans  les  fameux  Capitulaires 
décrétés  par  le  roi,  les  évêques  et  les  seigneurs  réunis  * . 

Le  concile  de  745  déposa  Ghewilieb,  évêque  de  Mayence,  pour 
avoir  tué  en  trahison  un  chef  saxon  qui  avait  autrefois  tué  dans 
un  combat  le  père  de  Ghewilieb,  évêque  comme  lui.  Après  la 


1.  Le  concile  de  Soissons  condamna  un  hérésiarque,  nommé  Adalbert,  qui  s’é- 
rigeait en  nouvel  apôtre,  faisait  dédier  des  églises  en  son  nom,  plantait  des  croix 
et  bâtissait  des  oratoires  dans  les  champs,  dans  les  bois,  au  bord  des  fontaines, 
dans  des  lieux  consacrés  par  les  traditions  celtiques  ou  germaniques,  et  y attirait 
le  peuple  au  mépris  des  évêques  légitimes  et  des  anciennes  églises;  il  était  ap- 
puyé par  les  chorévêques.  Il  prétendait  savoir  les  plus  secrètes  pensées  de  ses 
pénitents,  sans  avoir  besoin  d’ouïr  leurs  aveux,  et  les  absolvait  sans  confession;  il 
disait  avoir  une  lettre  de  Jésus-Christ  apportée  par  l’archange  Michel.  La  condam- 
nation de  ce  visionnaire  fut  confirmée  par  un  concile  assemblé  à Rome.  Plusieurs 
séducteurs  de  cette  espèce  avaient  paru  en  Gaule  sous  la  domination  des  barbares: 
depuis  l’extinction  des  grandes  hérésies  métaphysiques,  des  rêves  mystiques  agi- 
taient de  temps  à autre  le  pénible  sommeil  de  l’intelligence  occidentale.  — Le 
concile  de  Liptines  avait  condamné  les  sacrifices  dans  les  forêts,  appelés  Nimides 
(JSémêdes),  antique  nom  qui  atteste  la  persistance  des  traditions  druidiques  ail- 
leurs qu’en  Bretagne. 


[746,747J  BÉFORMES  DE  SAINT  BONIFACE.  225 

déposition  de  Ghewilieb,  Boniface,  qui  n’avait  point  encore  eu  de 
résidence  fixe,  établit  son  siège  archiépiscopal  à Mayence  : sa  juri- 
diction directe  s’étendait  sur  les  provinces  de  Mayence  et  de  Co- 
logne^ et  sur  toute  la  Germanie.  Ce  fut  désormais  avec  Peppin 
seul  que  les  chefs  de  l’Église  eurent  à s’entendre.  Karloman,  en 
746,  fit  une  dernière  expédition  contre  les  Allemans,  qui  s’étaient 
encore  révoltés.  Les  rebelles  sollicitèrent  la  paix.  On  convint  d’un 
plaid  général  pour  régler  amicalement  tous  les  différends  entre 
les  vassaux  et  le  suzerain  ; mais,  quand  on  fut  en  présence,  les 
Franks,  sur  l’ordre  de  Karloman,  cernèrent  tout  à coup  les  Alle- 
mans : « l’une  des  deux  armées,  disent  les  Annales  de  Metz,  se 
laissa  prendre  et  lier  tout  entière  par  l’autre  armée  sans  rendre 
de  combat,  et  Karloman  immola  par  le  glaive  beaucoup  de  ceux 
qui  lui  étaient  rebelles  G»  Peu  de  temps  après,  Karloman,  pris 
d’un  dégoût  du  monde  auquel  contribuait  le  remords  de  cette 
vengeance  déloyale,  « annonça  à son  frère  qu’il  voulait  quitter  le 
siècle  et  se  consacrer  au  service  de  Dieu.  Il  remit  aux  mains  de 
Peppin  ses  enfants  et  son  royaume,  partit  pour  l’église  de  Saint- 
Pierre  avec  beaucoup  de  ses  grands  et  des  présents  sans  nombre, 
déposa  la  chevelure  de  sa  tête,  et  reçut  l’habit  clérical  de  la  main 
du  pape  Zacharie.  » 11  bâtit  un  monastère  sur  le  mont  Soracte , 
non  loin  de  Rome,  y résida  quelque  temps,  puis  se  retira  dans  la 
métropole  des  Bénédictins,  au  couvent  du  Mont-Gassin , relevé 
récemment  de  ses  ruines  (747).  Le  Mont-Gassin  compta  bientôt 
parmi  ses  moines  deux  souverains  descendus  volontairement  du 
trône  : Raghis  , roi  de  Lombardie , y vint  joindre  le  prince  des 
Austrasiens.  Le  monachisme  exerçait  une  fascination  étrange, 
un  invincible  attrait,  sur  les  hommes  de  ce  temps.  Pour  ces  âmes 
passionnées  et  incultes,  il  n’existait  point  de  milieu  entre  le  fracas 
des  batailles  et  de  la  vie  barbare  et  les  extases  mystiques  du 
désert  ! 

Karloman  n’avait  sans  doute  compté  faire  qu’un  dépôt  en  con- 
fiant ses  états  à Peppin;  mais  celui-ci  ne  l’entendait  pas  ainsi, 
et,  quelques  engagements  qu’il  eût  pu  prendre  en  recevant  le 
gouvernement  de  l’Austrasie,  il  « s’appropria  tout  le  royaume 

1.  Fredegarï  cont,  IV. 

II. 


15 


226  GAULE  FRANKE.  [748,749] 

[regnum  toium  sibi  vindicavit)^  bien  résolu  à ne  point  le  partager 
avec  les  lils  de  Karloman , qui  furent  élevés  au  fond  d’un  monas- 
tère. Il  se  montra  plus  généreux  envers  son  frère  Grippo  qu’envers 
ses  neveux  : Grippo,  qui  languissait  depuis  six  ans  dans  la  prison 
où  l’avait  enfermé  Karloman,  fut  délivré,  rappelé  au  palais,  et  gra- 
tifié de  plusieurs  comtés  et  de  beaucoup  de  terres  du  domaine 
[fiscus),  Peppin  espérait  s’attacher  son  jeune  frère  et  s’en  faire  un 
appui;  mais  les  ennuis  d’une  injuste  captivité  avaient  aigri  cet 
esprit  ambitieux  et  inquiet.  Il  n’usa  de  la  liberté  qui  lui  avait  été 
rendue  que  pour  se  former  un  parti  parmi  les  hommes  les  plus 
turbulents  de  l’aristocratie  franke,  excita  de  grands  troubles  pen- 
dant le  mal  et  le  concile  de  748,  qui  se  tinrent  simultanément  à 
Duren  sur  la  Roër  ; puis,  quittant  l’Austrasie  avec  une  foule  de 
jeunes  aventuriers,  il  se  retira  chez  les  Saxons  et  les  excita  à la 
guerre.  Peppin  le  suivit  de  près,  et  entra  par  la  Thuringe  « sur  le 
territoire  des  Saxons  appelés  Nordsquaves.  » Les  chefs  des  Fri- 
sons et  de  c(  la  nation  farouche  » des  Slaves-Wendes,  ennemis  des 
Saxons,  vinrent  en  aide  à Peppin.  Les  Slaves  de  la  Bohême  et  des 
bords  de  l’Oder  accoururent  au  nombre  de  près  de  cent  mille  com- 
battants, et  prirent  la  Saxe  à revers  pendant  que  les  Franks  et  les 
Frisons  l’attaquaient  en  face.  Les  Saxons  Nordsquaves  se  soumi- 
rent à payer  le  tribut  de  cinq  cents  vaches,  qu’ils  avaient  cessé 
d’acquitter  depuis  le  roi  Dagobert,  et  beaucoup  d’entre  eux  se 
laissèrent  baptiser,  sauf  à retourner  à leurs  dieux  quand  les 
Franks  seraient  partis.  Peppin  pénétra  tout  au  fond  de  la  Haute- 
Saxe  et  la  dévasta  pendant  quarante  jours.  Grippo,  toutefois,  ne 
se  découragea  pas  : il  passa  de  Saxe  en  Bavière  avec  ses  fidèles. 
Le  duc  Odile  était  mort  tout  récemment,  et  avait  eu  pour  succes- 
seur son  fils  Tassile  [Tassilo,  le  Tassillon  de  nos  historiens).  Grippo, 
aidé  par  Landfrid,  duc  des  Allemans,  et  par  les  Bavarois  les  plus 
attachés  au  parti  de  l’indépendance  germanique,  déposséda  le 
petit  Tassile,  fils  de  sa  sœur  Hiltrude,  et  fut  proclamé  duc  des  Ba- 
varois. Il  ne  jouit  guère  de  sa  nouvelle  seigneurie  : une  armée 
formidable  envahit  la  Souabe  et  la  Bavière  au  printemps  de  749  ; 
tout  plia  devant  Peppin  ; les  Bavarois  se  retirèrent  en  masse  au 
delà  de  l’Inn  avec  leurs  femmes  et  leurs  enfants;  puis,  voyant  que 
Peppin  préparait  des  barques  pour  forcer  le  passage  de  cette  ri- 


PEPPIN  ET  LE  PAPE  ZACHARIE. 


227 


[747-751] 


vière,  ils  sollicitèrent  la  paix,  « en  offrant  beaucoup  de  présents  à 
Peppin.  » Le  prince  des  Frank  s consentit  à traiter  moyennant  la 
remise  de  beaucoup  d’otages  et  la  déposition  des  ducs  Grippo  et 
Landfrid.  Le  jeune  Tassile  fut  rétabli  dans  le  duché  de  Bavière, 
et  Grippo  obtint  en  dédommagement  le  duché  du  Mans,  avec 
douze  comtés  en  Neustrie  : tous  ses  compagnons  rentrèrent 
dans  leurs  bénéfices.  La  paix  ne  fut  pas  rétablie  pour  longtemps 
entre  les  deux  frères;  Grippo,  %Q\i  inconstance,  comme  disent  les 
chroniqueurs,  soit  crainte  bien  fondée  du  ressentiment  de  Peppin, 
quitta  son  duché  pour  se  jeter  en  Aquitaine  et  s’établir  auprès  de 
Waïfer,  l’ennemi  naturel  de  la  monarchie  franke  L 
Peppin  ne  poursuivit  pas  immédiatement  Grippo  dans  les 
pays  d’outre-Loire,  « et  la  terre  se  reposa  de  batailles  durant  deux 
années  » , dit  le  continuateur  de  Frédegher.  Un  plus  grand  des- 
sein préoccupait  le  prince  des  Franks,  et  rien  ne  l’en  détourna 
plus  jusqu’à  ce  qu’il  l’eut  réalisé.  Peppin  se  sentait  inébranlable- 
ment affermi  par  huit  ans  de  victoires.  La  fortune  de  l’Austrasie 
était  identifiée  à celle  de  sa  race.  La  Neustrie,  tout  en  restant  sé- 
parée de  l’Austrasie  par  de  profondes  différences  d’idées  et  de 
langue,  s’était  peu  à peu  accoutumée  à une  domination  dont  elle 
partageait  l’éclat  et  la  gloire.  Peppin  crut  le  temps  arrivé  d’en  finir 
avec  la  vieille  comédie  de  la  royauté' mérovingienne,  et  non-seu- 
lement de  supprimer  le  roi,  comme  avait  fait  Karle-Martel  dans 
les  dernières  années  de  sa  vie,  mais  d’unir  la  royauté  à la  mairie. 
Karle  ne  l’avait  point  osé  : il  ne  disposait  pas  d’une  force  morale 
capable  de  réduire  au  silence  les  antiques  superstitions  qui  en- 
chaînaient la  royauté  à la  race  de  Mérowig.  L’alliance  de  l’Église 
prêta  cette  force  à Peppin,  et  le  pacte  solennel  proposé  naguère 
à Karle  par  Grégoire  III  se  conclut  à cette  occasion  entre  l’héri- 
tier de  Karle  et  le  successeur  de  Grégoire.  Les  Langobards  avaient 
donné  un  peu  de  relâche  à Rome  depuis  quelques  années  ; mais 
la  situation  de  l’Italie  était  toujours  fondamentalement  la  même, 
et  les  empereurs  de  Constantinople  persévéraient  dans  leurs  fu- 
reurs iconoclastes.  Le  pape  Zacharie  accueillit  donc  avec  une 
grande  joie  les  ouvertures  de  Peppin.  En  l’année  751,  le  prince 


1,  Fredeg.  cont.  IV.  — Annal.  Metenses. 


228 


GAULE  FRÂNKE. 


[751] 

fies  Franks  dépêcha  en  Italie  Burkhard,  évêque  de  Wurtzbourg, 
disciple  et  aini  de  saint  Boniface,  et  Fulrad,  abbé  de  Saint-Denis 
et  archichapelain  du  palais,  et  les  chargea  « d’interroger  le  pape 
Zacharie  touchant  les  rois  des  Franks  descendus  de  l’antique  race 
des  Mérovingiens,  lesquels  étaient  appelés  rois,  tandis  que  toute  la 
puissance  appartenait  au  maire  du  palais,  si  ce  n’est  que  les  chartes 
et  les  privilèges  étaient  écrits  au  nom  du  roi.  Il  pria  le  pape  de  dé- 
cider lequel  devait  légitimement  être  et  se  nommer  roi,  de  celui  qui 
demeurait  sans  inquiétude  et  sans  péril  en  son  logis,  ou  de  celui 
qui  supportait  le  soin  de  tout  le  royaume  et  les  soucis  de  toutes 
choses.  » Peppin  s’était  assuré  d’avance  que  la  réponse  serait  fa- 
vorable. «Le  pape  Zacharie,  par  l’autorité  de  l’apôtre  saint  Pierre, 
manda  au  peuple  des  Franks  que  Peppin,  qui  possédait  la  puis- 
sance royale,  devait  jouir  aussi  des  honneurs  de  la  royauté.  » 

Peppin  convoqua  aussitôt  à Soissons  l’assemblée  générale  des 
évêques  et  des  leudes.  Hilderik,  « qui  était  dit  faussement  roi  »,' 
fiit  déposé,  tondu  et  relégué  parmi  les  moines  de  Sithieu,  à Saint- 
Omer.  « Peppin,  par  l’élection  de  toute  la  Fi  ance,  fut  élevé  sur  le 
trône  du  royaume,  lui  et  sa  reine  Bertrade,  avec  la  consécration 
des  évêques  et  la  soumission  des  grands....  Il  fut  oint  comme  roi 
par  saint  Boniface  ^ . » 

Tout  fut  nouveau  et  extraordinaire  dans  cette  cérémonie,  la 
participation  des  évêques  à l’élection  du  roi.  Fonction  du  saint- 
chrême  conférée  au  chef  du  peuple  frank  par  le  représentant  du 
chef  de  l’Église  occidentale,  et  le  serment  prêté  par  le  nouveau 
monarque  à Dieu  et  à son  peuple  2.  Ce  sacre  changeait  le  caractère 


1.  Fredegar.  contin.  IV.  — Annal,  Fuld. — Annal.  Lauresham.  — En  sacrant 
Bertrade  avec  son  mari,  les  évêques  voulurent  sans  doute  imposer  k Peppin  l’en- 
gagement de  renoncer  aux  habitudes  polygames  de  ses  devanciers.  La  polygamie 
légale,  en  effet,  ne  reparut  plus  chez  les  princes  franks,  et  le  mariage  germanique 
par  le  sou  et  le  denier  vint  s’absorber  dans  le  mariage  chrétien.  — Plus  tard,  on 
forgea,  pour  consolider  la  dynastie  nouvelle,  une  généalogie  qui  la  rattachait  aux 
Mérovingiens.  Ou  supposa  que  saint  Arnoul  de  Metz  était  fils  d’une  fille  de  Chlot- 
her  I.  Hinkmar  cite  cette  fable  comme  un  fait  constant*.  {Annal,  S.  Berlin,  an.  869.) 

2.  Voici,  d’après  l’archevêque  de  Reims  Hinkmar,  la  formule  du  serment  prêté 
par  le  roi  Karle-le-Chauve,  arrière-petit-fils  de  Peppin,  et  identique,  sans  aucun 
doute,  au  serment  de  Peppin  lui-même  : 

«Puisque  les  vénérables  évêques  ont  déclaré,  conformément  à votre  assentiment 
unanime,  que  Dieu  m’a  choisi  pour  votre  salut,  votre  bien  et  votre  gouvernement; 
puisque  vous  l’avez  reconnu  par  vos  acclamations;  sachez  qu’avec  l’aide  du  Sei- 


229 


[75J]  PEPP'lN  SACRÉ  ROI. 

de  la  royauté.  Peppin  n'était  plus  seulement,  comme  le  grand 
Ghlodowig,  l’allié  du  clergé,  il  en  devenait  membre;  il  était 
Voint  du  Seigneur,  comme  avaient  été  les  rois  d’Israél  sous  l’an- 
cienne loi  : c’est  là  qu’on  doit  chercher  l’origine  de  ces  idées  sur 
le  caractère  indélébile  de  la  royauté  et  sur  l’inviolabilité  de  la 
personne  royale,  qui  ont  survécu  vaguement  à l’état  social  et 
religieux  dont  elles  étaient  issues  ^ L’entrée  du  roi  dans  le  corps 
ecclésiastique,  la  part  prise  par  l’Église  à l’avénemeut  du  roi, 
pouvait  enfanter  des  résultats  très  divers.  Le  roi  se  trouvait  auto- 
risé à s’immiscer  dans  les  affaires  intérieures  de  l’Église  et  dans 
la  direction  des  conciles  ; et  les  évêques  et  les  papes,  de  leur  côté, 
devaient  aspirer  à se  subordonner  le  roi,  à le  réduire  à la  con- 
dition d’exécuteur  de  leurs  décrets,  et  à établir  la  doctrine  que 
ceux  qui  avaient  fait  le  roi  pouvaient  le  défaire  ; l’une  et  l’autre  de 
ces  conséquences  eut  lieu,  chacune  en  son  temps. 

gneur  je  maintiendrai  l’honneur  et  le  culte  de  Dieu  et  des  saintes  églises;  que, 
de  tout  mon  pouvoir  et  mon  savoir,  j’assurerai  à chacun  de  vous,  selon  son  rang, 
la  conservation  de  sa  personne  et  l’honneur  de  sa  dignité;  que  je  maintiendrai 
pour  chacun,  suivant  la  loi  qui  le  concerne,  la  justice  du  droit  ecclésiastique 
et  séculier;  et  ce,  afin  que  chacun  de  vous,  selon  son  ordre,  sa  dignité  et  son 
pouvoir,  me  rende  l’honneur  qui  convient  h un  roi,  l’obéissance  qui  m’est  due, 
et  me  prête  son  concours  pour  conserver  et  défendre  le  royaume  que  je  tiens  de 
Dieu,  comme  vos  ancêtres  l’ont  fait  pour  mes  prédécesseurs  avec  fidélité,  avec 
justice,  avec  raison.  » 

C’est  après  cet  engagement  solennel  que  les  prélats  environnent  le  prince  et  que 
l’officiant  le  sacre  en  prononçant  cette  prière  : « Que  le  Seigneur  vous  couronne  de 
gloire  dans  sa  miséricorde,  et  qu’il  vous  oigne  de  l’huile  de  sa  grâce  pour  le  gouver- 
nement du  royaume,  comme  il  a oint  les  prêtres,  les  rois,  les  prophètes  et  les  mar- 
tyrs qui,  par  la  foi,  ont  vaincu  les  empires,  pratiqué  la  justice,  et  mérité  l’accom- 
plissement des  promesses.»  (Hincmar.  Oper.  t.  I,  p.  741.) 

1.  Ces  idées  se  sont  répandues  dans  toute  la  chrétienté  avec  l’institution  du  sacre 
royal,  que  les  monarques  franks  léguèrent  aux  diverses  royautés  sorties  des  débris 
de  l’empire  de  Charlemagne.  Les  empereurs  d’Orient,  depuis  Théodose  le  jeune, 
se  faisaient  couronner  par  les  patriarches  de  Constantinople,  et  les  rois  catholiques 
des  Wisigoths  avaient  suivi  cet  exemple;  mais  le  sacre  proprement  dit,  Vonciion 
à la  manière  hébraïque,  reparaît  pour  la  première  fois  chez  les  brenyns  gallois  du 
cinquième  siècle,  d’où  il  passe  chez  les  Gaëls  d’Ecosse  et  d’Irlande  et  chez  les  An- 
glo-Saxons, et  de  ceux-ci  chez  les  Franks  par  saint  Boiiiface.  V.  Ozanam,  Éludes 
germaniq.  t.  II,  p.  341.  Les  chefs  celtes  avaient  cherché,  sans  beaucoup  de  succès, 
dans  l’onction  sacrée,  une  protection  contre  la  facilité  de  leurs  peuples  a déposer 
ou  à mettre  à mort  les  princes.  ' 


LIVRE  XII 


LA  GAULE  FRANKE 

{SUITE). 

Rois  Carolingietîs — Peppin  le  Bref  et  \Ya!fer.  L’Aquitaine  reconquise  par  les 
Franks. — Conquête  delà  Septimanie.  — La  Gaule  entière  auxFranks.  — Guerres 
de  Lombardie.  Peppin  donne  l’exarchat  au  pape.  — Karle  et  Karloman  suc- 
cèdent k Peppin.  — Karle  règne  seul  (Charlemagne).  — Charlemagne  reprend 
l’offensive  contre  les  Saxons.  Grande  guerre  de  Saxe.  — Conquête  de  la  Lom- 
bardie.— Guerre  d’Espagne.  Échec  de  Roncevaux.  — Organisation  du  gou- 
vernement laïque  et  ecclésiastique  de  Charlemagne.  Capitulaires.  — Création 
des  royaumes  vassaux  d’Italie  et  d’Aquitaine.  — Alcuin.  Restauration  des 
lettres  et  des  écoles. 

752  — 781. 

Peppin,  à peine  arrivé  au  grand  but  vers  lequel  avait  marché 
. sa  famille  depuis  cinq  générations,  voulut  se  montrer  digne 
de  la  couronne  en  reprenant  l’œuvre  de  l’imité  de  la  Gaule,  inter- 
rompue par  les  violentes  guerres  de  Germanie.  Il  dirigea  toutes 
ses  pensées  vers  l’assujettissement  de  l’Aquitaine  et  de  la  Bre- 
tagne à une  suzeraineté  effective,  et  vers  la  conquête  de  la  Septi- 
manie. L’asile  accordé  par  le  duc  Waïfer  à rindomptable  Grippo 
et  à ses  partisans  prouvait  assez  que  le  fils  de  Hunald  persévé- 
rait dans  l’attitude  hostile  de  son  père  vis-à-vis  de  la  monar- 

1.  ffarZ-mgen,  enfants  de  Karl;  en  latin,  Carolingi. 

Le  temps  et  l’usage  ne  nous  paraissant  pas  légitimer  un  étrange  barbarisme,  nous 
avons  rétabli,  d’après  M.  Augustin  Thierry,  le  véritable  nom  de  la  race  de  Karle. 
Le  nom  bizarre  de  Carlovingiens  a été  forgé  par  les  écrivains  de  la  fin  du  moyen 
âge,  par  une  prétendue  analogie  avec  le  mot  Mérovingiens  ; quelques-uns  d’entre 
eux,  ne  s’arrêtant  pas  en  si  beau  chemin,  voulurent  de  même  appeler  Capévingiens 
les  descendants  de  Hugues-Capet.  — On  doute  si  Carolingiens  signifie  « enfants  de 
Karle-Martel»,  ou  si  cette  qualification  patronymique  ne  remonte  pas  jusqu’à  un 
certain  Karle  ou  Karloman,  père  du  premier  des  Peppins,  qui  vivait  à la  fin  du 
sixième  siècle. 

Le  surnom  fameux  de  Peppin  le  Bref  ou  le  Petit  n’est  pas  donné  à ce  prince  par 
les  contemporains  ; une  anecdote  rapportée  par  la  chronique  du  moine  de  Saint- 
Gall,  écrite  plus  d’un  siècle  après  la  mort  de  Peppin,  en  a été  l’origine. 


PEPPIN  EN  SEPTIMANIE. 


231 


{7521 


chie  franke.  Peppin  somma  le  duc  d’Aquitaine  de  lui  rendre  le 
fugitif  : Waifer  refusa;  aussi  brave  et  aussi  rusé  que  Hunald,  Waïfer 
attendit  sans  effroi  l’attaque  du  roi  des  Franks;  mais  l’armée  qui 
s’était  mise  en  mouvement  contre  lui  n’entra  point  en  Aquitaine  : 
Forage  qui  menaçait  les  Aquitains  alla  crever  sur  les  Arabes.  Les 
musulmans  d’Espagne  et  d’Afrique  s’étaient  fait  plus  de  mal  à 
eux-mêmes  dans  ces  derniers  temps  que  ne  leur  en  avaient  causé 
les  victoires  des  Franks.  Les  sanglantes  querelles  des  trois  bran- 
ches rivales,  les  Alides,  les  Ommiades  et  les  Abassides , qui  se 
disputaient  le  kbalifat,  avaient  ruiné  en  fait  le  dogme  de  l’obéis- 
sance passive,  principe  de  la  puissance  musulmane.  Le  vaste  corps 
de  la  monarchie  arabe,  tourmenté  par  une  effroyable  anarchie, 
semblait  prêt  à se  dissoudre  plus  vite  encore  qu’il  ne  s’était  formé: 
les  vieilles  baines  de  peuple  à peuple,  de  tribu  à tribu,  se  déchaî- 
naient à la  faveur  du  schisme  ; les  Berbères  s’étaient  soulevés 
contre  les  Arabes;  puis  les  Arabes  d’Espagne  s’étaient  divisés  en 
deux  partis,  formés,  l’un  par  les  hommes  de  l’Yémen,  l’autre  par 
les  descendants  des  Bédouins  de  la  Syrie,  du  Hedjaz  et  du  Nedjd. 
Les  chrétiens  indépendants  des  Asturies,  conduits  par  le  fameux 
Pélage,  son  fils  Favila  et  son  gendre  Alphonse  pr,  com- 

mençaient à descendre  de  leurs  rochers  et  à disputer  aux  conqué- 
rants les  cités  du  nord  de  l’Espagne.  L’instant  était  favorable  pour 
chasser  les  musulmans  de  la  Gaule  : Waïfer  l’avait  tenté  en  746, 
mais  sans  résultat  sérieux  ; Peppin,  à son  tour,  l’essaya  avec  de 
plus  grandes  forces,  que  secondèrent  les  complots  des  chrétiens 
de  Septimanie. 

Le  pouvoir  effectif  des  Arabes  ne  s’étendait  plus  guère  au  delà 
du  territoire  de  Narbonne  : un  seigneur  goth,  nommé  Ansemond, 
commandait  à Nîmes,  à Maguelonne,  à Agde,  à Beziers,  sous  la 
suzeraineté  nominale  du  wali  musulman  : les  murs  de  ces  cités 
avaient  été  relevés  après  la  retraite  de  Karle-Martel  en  737  ; mais 
Peppin  n’eut  pas  la  peine  de  les  renverser  une  seconde  fois  : An- 
semond était  secrètement  d’accord  avec  le  roi  des  Franks,  et  lui 
livra  toutes  les  places  dont  il  avait  la  garde.  La  Septimanie  pres- 
que entière,  à l’exception  de  Narbonne,  fut  occupée,  à peu  près 
sans  coup  férir,  par  les  Franks,  et  Peppin  mit  le  siège  devant 
la  capitale  de  la  province.  La  guerre  ne  s’entama  réellement 


232 


GAULE  FRANKE. 


[752,753] 

qu’au  pied  des  remparts  de  cette  cité,  où  s’étaient  réunis  tous  ^ 
les  musulmans  de  Septimanie.  Les  Arabes  se  défendirent  héroï- 
quement derrière  les  inébranlables  murailles  romaines  aux- 
quelles ils  avaient  ajouté  de  nouvelles  fortifications,  et  Peppiii 
dut  renoncer  à emporter  la  ville  de  vive  force  : il  laissa  devant 
Narbonne  un  corps  de  troupes  frankes,  puis  il  retourna  dans  le 
Nord  à la  tin  de  l’année,  après  avoir  assuré  la  soumission  de  la 
Septimanie,  en  exécutant  avec  loyauté  les  engagements  qu’il  avait 
pris  avec  les  nouveaux  sujets  qui  venaient  de  se  donner  à lui. 
Ansemond  et  les  fauteurs  de  sa  défection  furent  récompensés  par 
des  bénéfices  pris  sur  le  domaine  public  qu’avait  possédé  le  gou- 
vernement arabe,  et  les  Goths  septimaniens  conservèrent  leur 
loi  nationale  en  devenant  membres  de  l’empire  des  Franks.  On 
.retrouve  des  vestiges  de  la  loi  gothique  en  Septimanie  jusqu’au 
onzième  siècle. 

Peppin  ne  put  vaquer  sans  interruption  à l’exécution  de  ses 
plans  en  Gaule  : les  événements  qui  se  èompliqiiaient  de  tou- 
tes parts  l’obligeaient  à se  multiplier.  La  papauté  n’avait  pas 
entendu  coopérer  gratuitement  à f élévation  de  la  dynastie  caro- 
lingienne ; Zacharie,  l’allié  de  Peppin,  était  mort  peu  de  jours 
avant  ou  après  la  solennité  de  Soissons;  mais  Étieime  ou  Sté- 
phane II,  successeur  de  Zacharie,  réclamait  la  promesse  faite  par 
Peppin  de  défendre  l’Église  romaine  envers  et  contre  tous.  Astolfe 
[Aistulf),  roi  des  Langobards,  frère  de  ce  Ragbis  qui  avait  pris 
l’habit  monastique  au  Mont-Gassin,  s’efforcait  de  compléter  la 
conquête  de  l’Italie  ; il  avait  définitivement  chassé  les  exarques 
grecs  de  Ravenne  et  de  tout  le  centre  de  la  péninsule,  envahissait 
le  duché  de  Rome,  et  voulait  forcer  les  Romains  à se  reconnaître  ses 
tributaires.  Au  commencement  de  fan  753,  un  pèlerin,  arrivant 
d’Italie,  remit  au  roi  des  Franks  une  lettre  par  laquelle  le  pontife 
romain  implorait  son  assistance.  Les  dépêches  et  les  négociations 
ne  cessèrent  de  se  croiser  durant  toute  la  saison  ; le  roi  de  Lom- 
bardie négociait  de  son  côté  avec  Waïfer  et  Grippo,  et  sans  doute 
un  grand  mouvement  qui  éclata  sur  ces  entrefaites  parmi  les 
Saxons  coïncidait  avec  les  menées  de  Grippo.  Les  tribus  saxonnes 
qui  avaient  promis  le  tribut  en  748  relevaientla  bannière,  et  Peppin, 
jugeant  avec  raison  les  Saxons  ses  plus  redoutables  ennemis, 


PEPPIN 


EN  SAXE. 


233 


[7531 

quitta  tout  pour  courir  en  Saxe  ^ : la  lutte  fut  très  sanglante  ; « ce- 
pendant le  roi  Peppin  eut  la  victoire  » : il  s’avança  jusqu’au  Weser, 
et  détruisit  les  forteresses  oufertés  bâties  par  les  Saxons.  Les  Saxons 
occidentaux  se  soumirent,  s’obligèrent  à payer  un  tribut  de  trois 
cents  chevaux  par  an,  et  « à souffrir  que  les  prêtres  chrétiens  prê- 
chassent parmi  eux  le  nom  du  Seigneur.  » Peppin  repassa  le  Rhin 
à Bonn,  et  apprit  là  que  son  frère  Grippo  s’était  jeté  sur  la  Bur- 
gondie  avec  ses  fidèles,  qui  formaient  un  petit  corps  d’armée, 
et  avait  pris  la  route  des  Alpes  pour  aller  joindre  le  roi  Astolfe  : 
les  comtes  de  Vienne  et  du  « pays  d’outre-Jura  » réunirent  leurs 
milices,  se  mirent  à sa  poursuite,  et  l’atteignirent  comme  il  était  déjà 
au  pied  des  grandes  Alpes.  Un  combat  meurtrier  se  livra  près  de 
la  ville  de  Maurienne  (Saint- Jean-de-Maurienne),  sur  le  torrent  de 
l’Arche,  et  le  prince  et  les  deux  comtes  y périrent  tous  trois. 

1.  On  ne  sait  si  ce  fut  avant  son  départ  ou  lors  de  son  retour  que  le  concile 
annuel  se  réunit  au  « palais  royal  de  Verberie».  Le  roi  était  désormais  le  véritable 
président  des  conciles  gallo-germaniques;  car  les  canons  se  rendaient  de  concert 
avec  lui,  et  étaient  promulgués  ensuite  sous  forme  de  capiiulaire  royal.  Le  concile 
de  753  ordonna  qu’on  séparât  les  époux  parents  l’un  de  l’autre  au  troisième  de- 
gré, et  défendit  pour  l’avenir  les  mariages  au  quatrième  degré.  On  était  encore  loin 
des  rigueurs  de  l’Église  romaine,  qui  interdisait  les  mariages  entre  parents  jusqu’à 
la  septième  génération.  Le  concile  statua  sur  divers  cas  de  divorce  : si  une  femme 
a une  fille  d’un  premier  lit,  et  que  son  second  mari  commette  adultère  avec  cette 
fille,  la  femme  peut  se  remarier  à un  autre;  mais  les  deux  coupables  sont  exclus 
du  mariage  pour  toujours.  Le  réciproque  a lieu  en  cas  d’adulière  d’un  fils  avec  sa 
belle-mère.  Si  une  femme  a conjuré  la  mort  de  son  mari  avec  d’autres  hommes, 
qu’il  y ait  eu  effusion  de  sang,  et  que  le  mari  ait  tué  un  homme  en  se  défendant, 
il  peut  renvoyer  sa  femme  et  en  prendre  une  autre;  mais  la  femme  est  condamnée 
à une  pénitence  perpétuelle,  et  ne  peut  jamais  se  remarier.  Ainsi  l’exclusion  du 
mariage  est  une  des  peines  qui  atteignent  certaines  sortes  de  crimes.  L’homme 
libre  qui  a épousé  une  femme  serve,  la  croyant  libre,  a droit  d’épouser  une  autre 
femme  s’il  ne  peut  racheter  la  première  de  la  servitude;  de  même  pour  une  femme 
, libre  qui  a épousé  un  esclave.  Si  un  homme  est  forcé  de  quitter  son  pays  sans 
espoir  de  retour,  et  que  sa  femme  refuse  de  le  suivre  dans  l’exil,  il  peut  se  re- 
marier sur  la  terre  étrangère;  mais  la  femme  qui  n’a  pas  voulu  partager  le  mal- 
heur de  son  mari  ne  peut  en  épouser  un  autre  tant  qu’il  existe.  Si  une  femme  se 
plaint  que  son  mari  n’a  jamais  habité  (mansisseï)  avec  elle,  «qu’ils  aillent  tous 
deux  à la  croix»,  et,  si  le  fait  est  vrai,  que  la  femme  fasse  ce  qu’elle  voudra.  Ces 
capitulaires,  aussi  clairs  qu’importants,  sont  fort  incomplètement  rapportés  et  fort 
étrangement  interprétés  dànsVHist.  ecclésiasüq.de  l’abbé  Fleuri,  ordinairement  si 
exact  et  si  judicieux  (t.  IX,  p.  314).  Fleuri  ne  veut  pas  se  décider  à admettre  que 
le  divorce  fût  autorisé  dans  certains  cas  au  huitième  siècle.  L’épreuve  de  la  croix 
consistait  à obliger  les  deux  plaideurs  d’étendre  leurs  bras  en  croix;  celui  qui  se 
lassait  le  premier  et  laissait  tomber  ses  bras  était  réputé  condamné  par  le  jugement 
de  Dieu. 


234 


GAULE  FRANRE. 


[753] 

Peppin,  ainsi  débarrassé  de  cel  implacable  ennemi  domestique, 
utilisa  le  reste  de  la  campagne  en  menant  son  armée  des  bords 
du  Rhin  aux  grèves  du  Morbihan.  Il  paraît  que,  du  temps  de  Karle- 
Martel , les  cités  de  Nantes  et  de  Rennes  étaient  rentrées  sous  la 
domination  franke  ; « Peppin  conquit  la  forte  place  de  Yannes,  et 
réduisit  toute  la  Bretagne  au  pouvoir  des  Franks,  » c’est-à-dire 
qu’il  imposa  un  tribut  aux  Bretons,  et  plaça  un  comte  frank  à 
Vannes.  On  ne  sait  si  les  Bretons  avaient  alors  un  roi,  ou  s’ils, 
étaient  divisés  entre  plusieurs  tiernsK 

Mais  la  grande  affaire,  l’affaire  qui  préoccupait  tous  les  esprits, 
c’était  la  querelle  d’Italie.  Une  première  ambassade  de  Peppin 
était  déjà  revenue  avec  de  nouvelles  lettres  du  pape,  qui  s’adres- 
sait, non  plus  seulement  au  roi,  mais  à tous  les  ducs  de  la  nation 
des  Franks,  et  les  conjurait  de  ne  pas  mettre  obstacle  aux  bonnes 
intentions  du  roi;  Étienne  leur  promettait,  « au  nom  de  leur  pro- 
tecteur saint  Pierre,  » la  rémission  de  leurs  péchés  et  l’entrée  du 
paradis,  à condition  qu’ils  prissent  les  armes,  et  menaçait  les 
opposants  de  la  perte  de  Vélernelle  béatitude.  En  même  temps,  il 
priait  Peppin  de  lui  renvoyer  une  seconde  ambassade  qui  l’enga- 
geât officiellement  à passer  en  France.  L’évêque  de  Metz  et  un 
duc  furent  aussitôt  expédiés  à Rome  par  mer;  le  pape,  les  ambas- 
sadeurs franks  et  un  ambassadeur  de  Constantinople  se  rendirent 
ensemble  à Pavie,  capitale  des  Langobards,  et  Étienne  II  et  l’en- 
voyé byzantin  invitèrent  le  roi  Astolfe  à rendre  à l’Empire  Ra- 
venne  et  les  autres  places  conquises.  Astolfe  refusa  dédaigneuse- 
ment, comme  le  pape  s’y  attendait.  Cette  démarche  d’Étienne 
était  un  dernier  acte  de  condescendance  pour  la  cour  de  Constan- 
tinople, et  le  pontife  romain  se  crut  dès  lors  délié  de  tout  devoir 
envers  l’empire  d’Orient  ; les  députés  franks  parlèrent  à leur  tour, 
et  invitèrent  Astolfe  à donner  passage  au  pape  à travers  ses  États 
pour  se  rendre  en  France.  Astolfe  n’osa  refuser;  il  espérait  en- 
core détourner  la  guerre.  Étienne,  à la  fin  de  novembre,  entra 
en  Gaule  par  le  Mont-Joux  (le  Grand-Saint-Bernard).  Peppin  ex- 
pédia son  fils  aîné  au-devant  d’Étienne.  Le  fils  aîné  de  Peppin, 
alors  âgé  de  onze  à douze  ans,  portait  le  nom  de  Karle,  comme 

1.  Fredegar.  contin.  IV. — Annal.  Meiem.  — Annal.  Fuld.  — Anastas.  Vila  Ste- 
phaui  IL 


235 


[754J  GUERRE  DE  LOMBARDIE, 

son  aïeul,  dont  il  devait  surpasser  la  renommée;  c’était  lui  qui 
devait  être  un  jour  Karle-le-Grand  par  excellence  ; Charlemagne  < î 
Le  jeune  Karle  amena  le  pontife  romain  à Pontion,  où  l’attendait 
Peppin.  Les  peuples  étaient  accourus  de  toutes  parts  pour  voir 
révoque  de  Rome,  et  le  pape  fut  accueilli  avec  de  grands  hon- 
neurs. Les  chroniques  frankes  ne  disent  pas  néanmoins,  comme 
Anastase,  l’historien  des  papes,  que  le  roi  des  Franks,  sa  femme 
et  ses  grands,  se  soient  «prosternés  à terre»  devant  le  pontife 
jùmain;  elles  racontent  au  contraire  qu’Étienne,  le  lendemain 
de  son  arrivée,  vint  trouver  Peppin  à la  tête  de  son  clergé,  le 
front  couvert  de  cendres,  le  corps  revêtu  d’un  cilice,  et  se  pro- 
sterna en  implorant  sa  délivrance  et  celle  du  peuple  romain , 
sans  vouloir  se  relever  jusqu’à  ce  que  Peppin  et  les  chefs  des 
Franks  eussent  juré  d’exaucer  sa  prière  (7  janvier  754). 

Le  roi  fit  conduire  Étienne  à Saint-Denis , pour  y passer  le  reste 
de  l’hiver,  et  envoya  sommer  le  roi  de  Lombardie  d’évacuer  ses 
conquêtes  et  de  se  désister  de  ses  entreprises  contre  le  pape  et  les 
villes  romaines,  Astolfe  répondit  par  l’envoi  d’un  ambassadeur 
qu’il  croyait  propre  à balancer  l’influence  du  pape  chez  les  Franks: 
c’était  l’ex-prince  d’Austrasie,  Karloman,  sorti  du  Mont-Gassin 
sur  l’ordre  de  son  abbé,  sujet  du  roi  des  Langobards.  Le  prince- 
moine  et  celui  qui  l’enwyait  ne  pensaient  probablement  pas  s’en 
tenir  à des  négociations.  Karloman  avait  de  trop  justes  griefs 
contre  son  frère,  qui  s’était  approprié  tout  l’héritage  paternel , 
au  détriment  des  jeunes  neveux  confiés  à sa  foi;  le  moine  du 
Mont-Cassin  eût  pu  susciter  de  graves  embarras  au  monarque  des 
Franks  : déjà  plusieurs  des  premiers  d’entre  les  Franks,  «de  ceux 
que  Peppin  ayait  accoutumé  de  consulter,»  déclaraient  haute- 
ment qu’ils  n’iraient  point  en  Italie,  « qu’ils  délaisseraient  le  roi 
et  retourneraient  chez  eux.  » Peppin  et  Étienne  se  concertèrent  à 
la  hâte  : Karloman  fut  arrêté  et  enfermé  dans  un  monastère  à 
Vienne,  où  il  mourut  Tannée  suivante,  et  ses  fils  furent  tondus  et 
engagés  dans  les  ordres  2.  Aucun  mouvement  n’éclata  en  leur  fa- 


1.  Carolus  magnus;  en  langue  romane,  Karlemaines,  Challemaines.  L’épilhète 
de  grand  est  restée  à jamais  scellée  au  nom  du  second  Karle  par  l’admiration  des 
peuples  de  langue  romane. 

2.  Eginhard.  Vita.  Karol.  Magni.  — Fontanell.  Chronic. 


i36 


GAULE  FRANKE. 


[754] 

veur.  La  guerre  contre  les  Langobards  fut  consentie  par  la  nation 
franke  au  mal  ou  Cliamp-de-Mars , tenu  soit  à Braine , soit  a 
Kiersi  ‘ , et  Peppin  s’engagea  à livrer  au  pape  le  domaine  de  toutes 
les  villes  qui  seraient  reprises  sur  Astolfe.  Étienne , de  son  côté  , 
donna  un  nouveau  gage  d’alliance  au  roi.  Le  28  juillet,  dans  l’é- 
glise de  Saint-Denis,  «Ponction  de  l’huile  sainte»  fut  conférée 
derechef  à Peppin  et  à sa  femme;  mais,  cette  fois,  ce  fut  de  la 
main  du  pape , qui  sacra  rois  en  même  temps  les  deux  fils  de 
Pépin,  Karle,  âgé  de  douze  ans,  et  Kaiioman,  âgé  de  trois  ans. 
Le  pape  bénit  ensuite  les  chefs  des  Franks , et  leur  interdit , à 
peine  d’excommunication,  d’élire  jamais  un  roi  «issu  des  reins 
d’un  autre  homme  que  Peppin.  » Il  termina  cette  imposante  cé- 
rémonie en  conférant  à Peppin  et  à ses  fils  le  titre  de  pafrices  des 
Romains^.  C’était  dépouiller  implicitement  les  empereurs  d’Orient 
de  tous  leurs  droits  sur  Rome,  qu’ils  n’avaient  pas  su  défendre. 
L’avenir  ratifia  cette  déchéance  : Piome  ne  devait  plus  retourner 
sous  l’empire  des  héritiers  de  Constantin. 

L’armée  franke  entra  en  campagne  vers  la  fin  de  l’été.  Astolfe, 
quoique  trompé  dans  les  espérances  qu’il  avait  fondées  sur  l’in- 
tervention de  Karloman  et  sur  les  dissensions  des  Franks,  ne  put 
se  décider  à abandonner  sans  combat  ses  conquêtes  et  les  préten- 
tions de  son  peuple  : il  leva  en  masse  les  Langobards,  et  vint 
asseoir  son  camp  dans  le  val  de  Suze.  Toutes  les  chances  étaient 
contre  les  Langobards,  qui  n’avaient  pas  même  à opposer  l’avan- 
tage du  poste  à celui  du  nombre  et  de  la  valeur  guerrière.  Les 
Franks,  depuis  leurs  anciennes  expéditions  du  sixième  siècle, 
étaient  demeurés  maîtres  des  principaux  défilés  ou  cluses  [clusœ, 
de  clausuj  lieux  fermés)  qui  conduisent  de  Gaule  en  Italie,  et  des 
forts  qui  commandaient  ces  défilés.  Astolfe  vit  bientôt  l’avant- 
garde  de  Peppin  logée  dans  la  montagne  au-dessus  de  sa  tête.  Les 
Franks  descendirent  hardiment  dans  la  vallée,  sans  attendre  le 

1.  Le  pape,  à Kiersi,  consulté  par  quelques  moines  sur  certains  points  de  dis- 
cipline, rendit  des  décisions  qui  prouvent  que  le  baptême  par  immersion  était 
encore  d’un  usage  presque  général;  il  déclara  illicite  le  mariage  entre  parrain  et 
marraine.  Labb.  Concil.  IV,  p.  1650. 

2.  L’ex-roi  Hilderik  mourut  vers  ce  temps-là  dans  son  couvent  de  Sithieu;  il 
avait  un  fils  appelé  Tliéoderik,  qui,  comme  lui,  s’éteignit  obscurément  dans  un 
cloître. 


[75i,755]  PEPPIN  PATRICE  DES  ROMAINS.  237 

gros  de  leurs  bataillons,  qui  défilaient  lentement  et  péniblement 
à travers  les  gorges  du  mont  Cenis.  Astolfe  tenta  de  profiter  de  leur 
témérité,  et  fondit  sur  eux  avec  toutes  ses  forces  ; mais  l’avant- 
garde  franke,  « invoquant  Dieu  et  saint  Pierre,  » soutint  le  choc 
avec  tant  de  vigueur  qu’elle  mit  en  déroute  l’armée  entière  des 
Langobards.  Une  foule  de  ducs,  de  comtes  et  de  seigneurs  lango- 
bards  restèrent  sur  le  champ  de  bataille  ; le  camp  et  toutes  les 
richesses  qu’il  renfermait  furent  pillés  par  les  Franks , et  le  roi 
Astolfe  n’échappa  qu’à  grand’peine  aux  vainqueurs  en  se  laissant 
glisser  du  haut  d’un  précipice,  au  risque  de  se  briser  contre  les 
rochers.  Il  regagna  Pavie  « avec  peu  d’entre  les  siens,  » et  ne 
tarda  pas  à y être  bloqué  par  l’armée  franke.  Astolfe,  « voyant 
qu’il  ne  pouvait  aucunement  échapper,  » sollicita  la  paix  par  l’en- 
tremise des  évêques  et  des  seigneurs  franks,  qu’il  gagna  par  de 
riches  présents,  promit  d’accomplir  tout  ce  qu’exigeait  le  roi 
Peppin,  c’est-à-dire  de  remettre  au  pape  les  villes  de  l’exarchat, 
et  jura,  lui  et  ses  grands,  de  ne  jamais  se  soustraire  à la  suzerai- 
neté franke,  et  de  ne  jamais  commettre  d’hostilité  contre  le  saint- 
siège  apostolique  ni  la  «république  romaine.  » Il  paya  30,000 
sous  d’or  à Peppin , s’obligea  à un  tribut  de  5,000  sous  par  an, 
et  livra  en  otages  quarante  nobles  langobards.  Peppin  fit  recon- 
duire Étienne  à Rome  par  son  frère  Hiéronyme  et  son  archi-cha- 
pelain  Fulrad , et  retourna  en  Gaule  avec  ses  Franks  gorgés  de 
butin,  malgré  le  pape,  qui  les  pressait  de  rester  en  Italie  jusqu’à 
ce  que  les  Langobards  eussent  évacué  Ravenne  et  les  autres  cités 
de  l’exarchat. 

(755)  Le  pape  avait  raison  de  ne  pas  se  fier  aux  Langobards  : 
Peppin  était  à peine  réinstallé  dans  ses  métairies  royales  du  nord, 
que  l’abbé  Fulrad,  revenu  par  mer  au  plus  vite,  lui  apporta  une 
lettre  par  laquelle  Étienne  l’avertissait  de  la  violation  du  traité  ; 
puis  un  évêque  italien,  un  comte  et  un  abbé  franks  arrivèrent 
avec  une  missive  plus  pressante,  expédiée  « aux  très  excellents 
seigneurs  Peppin,  Karle  et  Karloman,  tous  trois’ rois  et  patrices 
des  Romains , et  à tous  évêques,  abbés,  prêtres  et  moines,  à tous 
glorieux  ducs  et  comtes,  et  à l’armée  entière  des  royaume  et  pro- 
vince des  Franks , par  le  pape  Étienne , et  par  tous  les  évêques , 
prêtres  et  diacres,  tous  les  ducs,  cartulaires,  comtes,  tribuns, 


238 


GAULE  FRANKE 


[755J 

et  tout  le  peuple  et  armée  des  Romains.  » C’était  le  cri  de  détresse 
poussé  par  un  peuple  faible  vers  un  peuple  fort.  Les  Langobards, 
exaspérés  de  leur  défaite,  voulaient  s’en  venger  sur  les  Romains, 
et,  non  contents  de  garder  les  places  de  l’exarchat,  ils  s’étaient 
précipités  avec  fureur  sur  le  duché  de  Rome,  ravageaient  tout  le 
pays  par  le  fer  et  le  feu,  assiégeaient  la  cité  même,  et  menaçaient 
« d’exterminer  tous  les  Romains  parle  glaive,»  si  le  pape  Étienne 
n’était  livré  au  roi  Astolfe.  Étienne,  dans  son  angoisse,  ne  se  crut 
pas  encore  assez  sûr  du  retour  de  ses  auxiliaires,  et  recourut  à 
un  expédient  plus  hardi  pour  les  attirer  : il  envoya  aux  rois,  chefs 
et  peuple  franks  une  lettre  écrite  par  «Pierre,  apôtre  de  Jésus- 
Christ  , fils  du  Dieu  vivant,  » qui  annonçait  aux  Franks  qu’il  les 
assisterait  «comme  s’il  était  vivant  selon  la  chair  parmi  eux.  » 
« Si  vous  obéissez  en  diligence,  faisait-on  dire  à l’apôtre,  vous 
aurez  grande  récompense , vous  vaincrez  tous  vos  ennemis  dans 
la  vie  présente,  vous  vivrez  longuement,  vous  mangerez  les  biens 
de  la  terre,  et  vous  jouirez  ensuite  de  la  vie  éternelle  L » L’auda- 
cieuse prosopopée  du  pontife  romain  eut  un  plein  succès  : les 
Franks,  ne  doutant  pas  de  l’authenticité  de  la  lettre,  répondirent 
à l’appel  de  saint  Pierre  en  s’élançant  de  nouveau  vers  le  mont 
Cenis,  à la  suite  du  mal  national , qui  venait  d’avoir  lieu  pour  la 
dernière  fois  en  mars  : à partir  de  cette  année,  de  Champ-de-Mars, 
disent  les  Annales  frankes  de  Pétau,  fut  changé  en  Champ-de-3Iai;y> 
l’époque  annuelle  des  assemblées  fut  reculée  de  deux  mois  2.  Les 
Franks , comme  l’année  précédente  , culbutèrent  et  taillèrent  en 
pièces  les  troupes  qui  essayèrent  de  les  arrêter  à l’entrée  du  val 
de  Suze,  et  allèrent  planter  leurs  tentes  autour  de  Pavie,  sur  les 
deux  rives  du  Tésin,  pendant  que  Tassile,  le  jeune  duc  de  Bavière, 
descendait  des  monts  de  la  Rhétie  avec  ses  Bavarois,  à l’appel  de 
son  oncle  Peppin.  L’imprudent  Astolfe,  hors  d’état  de  résister  aux 

1.  Stcphani  II  epistola;  dans  les  Histor.  des  Gaules,  etc.  t.  V,  p.  485-497. 

2.  Celte  mnovation,  que  la  routine  seule  avait  empêché  de  s’opérer  beaucoup 
plus  tôt,  tenait  au  changement  qui  s’était  introduit  dans  l’organisation  militaire 
des  Franks.  Les  anciens  Germains,  avant  la  conquête  de  la  Gaule,  avaient  presque 
toujours  combattu  à pied;  les  leudes  franks  et  leurs  vassaux  combattaient  presque 
toujours  h cheval,  chose  inévitable  chez  toute  aristocratie  guerrière.  La  diflTiculté 
des  fourrages  fut  la  principale  raison  qui  fit  reculer  le  mâl  et  l’entrée  en  cam- 
pagne qui  suivait  le  inâi. 


[755]  PEPPIN  DONNE  L’EXARCHAT  AU  PAPE.  239 

adversaires  qu’il  avait  bravés,  fut  trop  heureux  d’acheter  la  paix 
en  sacrifiant  le  tiers  de  son  trésor  royal.  L’ahbé  Fulrad  fut  chargé 
d’aller  recevoir  les  clefs  des  villes  de  l’exarchat,  et  de  les  porter 
au  tombeau  de  saint  Pierre  à Rome.  Un  ambassadeur  de  Constan- 
tinople, débarqué  à Marseille,  avait  joint  Peppin  au  eamp  devant 
Pavie,  et  lui  avait  offert  des  dons  magnifiques,  afin  d’obtenir 
qu’il  restituât  l’exarebat  à l’Empire  ; mais  Peppin  déclara 
qu’il  ne  s’était  armé  qu’au  profit  de  saint  Pierre  et  de  l’église 
romaine;  et,  sans  rien  éeouter,  il  fit  rédiger  la  fameuse  donation 
par  laquelle  il  transférait  au  siège  apostolique  les  cités  devenues 
siennes  par  le  droit  de  la  vietoire  : e’étaient  Ravenne,  Rimini,  Pe- 
saro,  Jesi,  Fano,  Géséna,  Sinigaglia,  Forli,  Montefeltro,  Saint- 
Marin,  Boi3bio,  Urbino,  Gomaehio,  Narni,  ete.;  c’est-à-dire  la 
Romagne,  le  duché  d’Urbin  et  une  partie  de  la  Marche  d’Ancône. 
Tel  /ut  l’acte  célèbre  qui  plaça  le  pontife  romain  parmi  les  sou- 
verains temporels,  qui  acjieva  de  lui  assigner  une  position  poli- 
tique à part  entre  les  évêques,  et  qui  l’aida  à obtenir  dans  Rome, 
en  fait,  sinon  en  droit,  la  même  domination  qu’il  exerçait  dans 
les  vingt-deux  eités  données  par  Peppin.  L’autorité  des  patrices 
franks  qu’il  avait  lui-même  créés  eût  pu  seule  abaisser  son  pou- 
voir ; mais  leurs  intérêts  étaient  trop  étroitement  liés  aux  siens  : 
Peppin,  d’ailleurs,  quoiqu’il  ne  fût  pas  indifférent  à la  gloire  de 
dominer  l’Italie , avait  ses  plus  sérieuses  et  surtout  ses  plus  ac- 
tuelles ambitions  en  Gaule  et  en  Germanie,  et  non  par  delà  les  monts. 

Peppin  s’était  empressé  de  repartir  aussitôt  après  la  remise  de 
l’exarchat,  et  il  se  trouva,  dès  le  11  juillet,  à son  palais  de  Ver- 
non-sur-Seine,  pour  ouvrir  le  concile  de  l’année  755  : on  y tra- 
vailla très  activement  au  rétablissement  de  la  discipline  et  à la 
réorganisation  des  diocèses,  et  l’on  ordonna  qu’il  y aurait,  non 
plus  un,  mais  deux  conciles  par  an,  le  premier  au  1®^  mars,  au 
lieu  désigné  par  le  roi  et  en  sa  présence,  le  second  à Soissons,  ou 
' en  tout  autre  lieu  convenu  entre  les  évêques.  Un  des  décrets  « pro- 
mulgués par  le  roi  et  les  évêques  » s’élève  contre  les  supersti- 
tions judaïques»  relatives  à l’observation  du  dimanche,  et  dé- 
clare que  ce  n’estpoiptpécher  que  de  voyager  ce  jour-là  avec  des 
chevaux,  des  bœufs  et  des  chariots,  ni  de  préparer  les  choses  né- 
cessaires à la  vie  ; toutefois  les  travaux  agricoles  sont  interdits. 


240 


GAULE  FRÂNKE. 


L755J 

pour  qu’on  ne  néglige  pas  d’aller  à l’église.  — Tous  les  ma- 
riages doivent  être  célébrés  en  public.  — Les  pèlerins  seront 
exempts  de  tous  tonlieux  ou  péages. — Les  comtes  ou  juges,  dans 
leurs  plaids,  doivent  juger  premièrement  les  causes  des  veuves, 
des  orphelins  et  des  églises.  Les  juges  ecclésiastiques  ou  laïques 
ne  doivent  point  accepter  de  présents  des  plaideurs. 

A côté  des  décrets  qui  tiennent  aux  choses  et  aux  personnes 
d’église,  on  en  voit  d’autres  de  pure  administration,  tels  que 
l’exemption  de  péages  pour  les  denrées  de  première  nécessité , 
et  une  ordonnance  sur  la  monnaie,  prescrivant  de  tailler  vingt- 
deux  sous  (d’argent)  dans  une  livre,  au  lieu  de  vingt-cinq  qu’on 
taillait  auparavant^.  Le  concile  tournait  au  conseil  d’État,  et  l’ad- 
ministration passait  tout  naturellement  aux  mains  de  la  classe 
d’hommes  qui  seule  avait  quelques  idées  d’ordre  et  quelques 
étincelles  de  lumière.  , 

Saint  Boniface  n’assista  point  au  concile  de  Vernon;  l’apôtre 
de  la  Germanie  n’était  plus  : l’année  précédente,  sentant  ses  in- 
firmités croître  et  sa  fin  approcher,  il  avait  écrit  à l’archi-chape- 
lain  Fulrad  une  lettre  touchante  où  il  le  priait  de  pourvoir  après 
lui  aux  besoins  de  ses  pauvres  prêtres  établis  sur  les  confins  des 
païens,  et  demandait  le  consentement  du  roi  pour  se  choisir  un 
successeur,  ainsi  que  le  pape  fy  avait  autorisé.  Après  avoir  tout 
réglé  dans  sa  province,  Boniface  voulut  mourir  comme  il  avait 
vécu,  en  prêchant  fÉvangile  aux  idolâtres  : il  s’en  alla  en  Frise 
par  le  Rhin  et  l’Issel,  et  baptisa  un  grand  nombre  de  Frisons  ; 
mais , arrivé  aux  bords  de  la  rivière  de  Burde,  il  fut  surpris  et 
massacré  avec  ses  compagnons  par  une  troupe  de  païens.  Sa  mort 
acheva  l’œuvre  de  sa  vie  : les  chrétiens  de  la  Frise  poursuivi- 
rent avec  un  enthousiasme  furieux  la  vengeance  du  martyr,  atta- 
quèrent les  païens,  sans  attendre  le  secours  des  Franks,  et  les 
écrasèrent  dans  toute  la  contrée  2. 

1.  A partir  de  Peppin,  le  sou  d’argent  remplace  habituellement  le  sou  d’or  dans 
la  circulation  ; on  ne  connaît  aucune  monnaie  d’or  carolingienne.  M.  Guérard 
pense,  d’après  un  canon  du  concile  de  Reims  de  8l3,  que  Peppin  supprima  en- 
tièrement la  monnaie  d’or  ; cependant  les  chroniqueurs  parlent  a plusieurs  reprises 
de  sous  d’or  postérieurement  h Peppin.  Le  sou  d’argent,  sous  Peppin,  valait  4 fr. 
46  c.  ; sous  Charlemagne,  4 fr.  35  c. 

2.  Ilisior.  des  Gaules,  etc.  t.  V,  p.  4 1 4-483.  Boniface  avait  fondé,  dans  la  France 


[756,757]  FIN  DE  SAINT  BONIFACE.  241 

Les  conciles  de  756  et  757  poursuivirent  les  travaux  du  sy- 
node de  Yernon.  L’importance  des  mais  s’effacait  devant  celle 
des  conciles,  quand  il  ne  s’agissait  pas  de  débattre  une  ex- 
pédition militaire;  parfois,  comme  à Gompiègne  en  757,  le  mal 
et  le  concile  se  confondaient,  le  mal,  cette  année-là,  s’étant  tenu 
en  mars,  suivant  la  vieille  coutume;  les  évêques  et  les  leudes  sié- 
geaient alors  ensemble;  Nous  avons  les  capitulaires  de  Metz  et  de 
Gompiègne  (756-757)  : l’inceste  y est  puni  de  la  confiscation  des 
biens  (HildebertII  et  Brunehilde  l’avaient  autrefois  puni  de  mort). 
Les  prêtres  et  les  clercs  doivent  se  rendre  aux  synodes  diocésains 
sur  mandement  de  l’archidiacre  et  du  comte , à peine  d’une 
amende  de  60  sous  d’argent  au  profit  de  la  chapelle  du  roi;  les 
détenteurs  de  biens  d’église  sont  menacés  de  perdre  leurs  pré- 
caires s’ils  ne  paient  le  cens  qu’ils  doivent.-  Divers  cas  de  di- 
vorce sont  établis  : la  lèpre  en  est  un  ; la  femme  d’un  lépreux, 
ou  le  mari  d’une  lépreuse,  peuvent  se  séparer  de  leurs  conjoints 
et  se  remarier  à d’autres.  L’assemblée  de  Gompiègne  eut  lieu  en 
présence  de  deux  légats  du  pape,  qui  prirent  part  aux  délibéra- 
tions ' . 

Les  affaires  d’Italie  avaient  amené  les  deux  légats  en  Gaule. 
Astolfe  avait  péri  par  accident  en  756,  et  les  Langobards,  influencés 
par  la  cour  de  Rome  et  par  l’abbé  Fulrad,  l’habile  et  dévoué  né- 
gociateur de  Peppin,  avaient  porté  au  trône  le  duc  de  Toscane 
Désidérius,  tandis  que  les  ducs  de  Spolète  et  de  Bénévent,  princes 
langobards  qui  ne  dépendaient  que  nominalement  du  roi  de 
Lombardie,  se  séparaient  du  royaume  et  se  mettaient  sous  la  pro- 
tection franke.  Désidérius  (le  Didier  de  nos  historiens)  s’était  ac- 
quis l’appui  du  pape  et  des  Franks,  en  promettant  de  céder  à 
l’église  romaine  Bologne,  Ferrare,  Faënza,  Imola  et  Ancône  ; mais, 
une  fois  couronné , il  fut  emporté  par  le  sentiment  national  qui 
se  soulevait  contre  le  démembrement  du  royaume,  et,  au  lieu 
d’évacuer  les  cités  promises , il  saccagea  le  territoire  de  Ravenne, 
envahit  les  terres  des  ducs  de  Spolète  et  de  Bénévent,  traîtres  à la 
nation  langobarde,  et  invita  les  Grecs  à descendre  en  Italie.  Les 

d’ouire-Rhin,  le  fameux  monastère  de  Fulde,  qui  devint  le  foyer  de  la  civilisation 
germanique. 

1.  Hisior.  des  Gaules,  etc.  t.  II,  p.  642-644. 


II. 


16 


242 


GAULE  FRANKE. 


[757-759] 


Grecs,  toujours  harcelés  par  les  Arabes,  étaient  peu  disposés  à se 
heurter  contre  la  puissance  franke.  L’empereur  d’Orient  reçut 
volontiers  les  avances  de  Peppin,  qui  lui  avait  expédié  une  am- 
bassade ; il  envoya  de  son  côté  des  députés  au  roi  frank,  avec  de 
riches  présents  % et  tout  se  passa  en  négociations.  L’empereur 
n’obtint  qu’une  concession  honorifique,  la  conservation  de  son 
nom  sur  les  actes  publics  à Rome. 

Désidérius,  cependant,  ne  fut  pas  contraint  à remplir  stricte- 
ment ses  engagements.  Peppin  agitait  d’autres  projets  dans  sa 
tête,  et  croyait  avoir  un  meilleur  emploi  à faire  de  ses  forces  que 
d’écraser  les  Langobards,  dont  il  ne  pouvait  rien  redouter.  Il  fit, 
en  758,  une  campagne  contre  les  Saxons,  qui  continuaient,  mal- 
gré leurs  promesses,  à brûler  les  églises,  à chasser  les  prêtres,  et 
à piller  leurs  voisins  chrétiens.  Peppin  détruisit  les  ferlés  qu’ils 
avaient  rebâties  aux  environs  des  frontières  frankes,  et  obtint 
d’eux  de  nouveaux  serments,  qui  devaient  être  gardés  comme 
les  autres.  Celte  année-là  JesCarinthiens,  population  mêlée,  parmi 
laquelle  dominaient  des  tribus  wendes,  et  qui  habitaient  entre  la 
Drave  et  le  golfe  de  Trieste,  se  soumirent  volontairement  à la 
suzeraineté  franke,  afin  d’obtenir  protection  contre  les  Huns,  qui 
étaient  toujours  la  terreur  de  PEurope  orientale,  bien  que  les 
Slaves  leur  eussent  résisté  plus  d’une  fois  avec  succès. 

L’an  759  fut  signalé  par  un  plus  grand  événement.  Depuis  l’ex- 
pédition de  Peppin  en  Septimanie,  Narbonne  et  le  peu  de  territoire 
demeuré  au  pouvoir  des  Arabes  n’avaient  cessé  d’être  assaillis 
par  les  Franks  et  les  Gallo-Wisigoths,  nouveaux  sujets  des  Franks. 
Après  sept  ans  de  siège  ou  de  blocus,  la  garnison  de  Narbonne 
succomba  enfin;  mais  la  trahison  seule  put  triompher  de  son 
opiniâtre  résistance.  Les  habitants  goths  de  Narbonne,  las  des 
misères  qu’ils  partageaient  avec  les  musulmans  leurs  maîtres,  né- 
gocièrent secrètement  avec  les  assiégeants,  obtinrent  la  promesse 


1.  Entre  autres  un  orgue,  instrument  inconnu  en  Gaule,  où  il  excita  l’admira- 
tion générale  «par  ses  sons  tour  à tour  aussi  terribles  que  le  rugissement  du  ton- 
nerre, aussi  doux  que  la  lyre,  aussi  brillants  que  les  cymbales,  » dit  le  moine  de 
Saint-Gall.  Ce  majestueux  instrument,  si  bien  en  rapport  avec  les  hymnes  sévères 
du  christianisme,  ne  paraît  pas  toutefois  avoir  été  adopté  immédiatement  par  les 
églises  d’Occident.  Les  cloches  s’étaient  introduites  au  septième  siècle.  La  poésie 
du  culte  prenait  corps. 


[759.760]  les  arabes  chassés  de  la  gaule.  243 

que  leur  loi  nationale  leur  serait  conservée,  se  soulevèrent  contre 
les  Arabes,  et  ouvrirent  les  portes  aux  Franks.  Ainsi  fut  réunie  la 
Septimanie  à l’empire  des  Franks;  ainsi  finit,  au  bout  de  qua- 
rante années,  la  domination  arabe  dans  le  midi  de  la  Gaule.  Bien 
que  les  musulmans  fussent  expulsés  en  masse  par  les  vainqueurs, 
ils  laissèrent  en  Septimanie  des  souvenirs  et  des  idées  que  le  voi- 
sinage de  l’Espagne  musulmane  empêcha  de  s’effacer  et  qui  ne 
furent  pas  sans  influence  sur  le  développement  de  la  civilisation 
langTiedocienne  et  provençale  au  moyen  âge.  Pour  la  première 
fois  l’islamisme  reculait.  La  prise  de  Narbonne  entraîna  la  reddi- 
tion d’Elne,  de  Gollioure  [Cauco-Liberis)  et  de  tout  le  pays  jus- 
qu’aux Pyi’énées,  et  l’émir  Soliman,  qui  commandait  à Barce- 
lonne  et  à Gironne,  et  qui  était  en  rébellion  contre  le  gouver- 
nement arabe  de  Cordoue,  reconnut  la  suzeraineté  de  Peppin 
[Annales  de  Metz),  C’était  la  contre -partie  du  Provençal  Mau- 
ronte  ^ . 

(760)  Maître  de  cette  belle  Septimanie,  qui  avait  jusqu’alors 
échappé  à la  conquête  franke,  Peppin  n’eut  plus  désormais  d’autre 
pensée  que  d’y  joindre  l’Aquitaine  : il  sentait  son  œuvre  incom- 
plète tant  qu’il  aurait  près  de  lui,  sous  le  nom  de  vassal,  un  irré- 
conciliable rival.  Peppin,  toutefois,  sur  qui  les  idées  d’ordre  et  de 
droit  avaient  un  empire  inaccoutumé  chez  les  Franks,  sentit  le 
besoin  de  légitimer  aux  yeux  des  autres  et  aux  siens  mêmes  l’agres- 
sion qu’il  méditait;  il  commença  par  demander  pacifiquement 
à WaLfer  le  redressement  de  ses  griefs.  Waïfer  avait  soumis  à 
l’impôt  des  propriétés  privilégiées  que  certains  monastères  et  cer- 
taines églises  de  la  Gaule  franke  possédaient  en  Aquitaine  : il  avait 
m’is  à mort , on  ne  sait  en  quelle  occasion , des  Goths  septima- 
niens,  sujets  des  Franks;  il  avait  enfin  attiré  ou  accueilli  beau- 
coup A'iiommes  de  Peppin,  déserteurs  de  la  truste  royale.  Peppin 
le  somma  de  cesser  ses  exactions  sur  les  biens  d’église,  de  payer 
le  ivelireghild  pour  les  Goths  tués,  et  de  livrer  les  leudes  réfugiés. 
M'aïfer  refusa  fièi'ement.  L’armée  franke  traversa  la  Loire  à Mesvé 
en  Nivernais,  et  se  précipita  sur  le  Berri  et  l’Auvergne.  Waïfer, 
qui  ne  s’était  point  attendu  aune  attaque  si  brusque  et  si  violente, 

1.  Conde,  Hist.  de  la  domination  arabe,  etc.  — Chronic.  Moissiac.  — Annales 
Metenses. 


244 


GAULE  FRANKE. 


[761] 

députa  vers  Peppin,  lui  offrit  de  faire  droit  à toutes  ses  demandes 
dans  un  plaid  qui  serait  convoqué  à cette  intention , l’année  sui- 
vante, et  lui  envoya  des  otages.  Peppin  accepta  la  proposition,  et 
ramena  son  armée  en  France. 

(761)  Waifer  n’avait  pensé  qu’à  gagner  du  temps.  Il  passa 
l’hiver  et  le  printemps  à se  préparer  et  à recruter  les  bandes  de 
mercenaires  wascons  qui  faisaient  sa  principale  force.  Peppin, 
sans  défiance,  avait  assemblé  le  Ghamp-de-Mars  cette  année- 
là  bien  loin  de  PAquitaine,  dans  le  pays  ripuaire,  à Duren,  sur  la 
Roër.  Sitôt  que  Waifer  sut  le  mal  dissous  et  les  leudes  franks  dis- 
persés, il  fit  passer  la  Loire  à l’élite  de  son  armée,  et  la  lança  sur 
lu  Burgondie  : tout  le  pays  d’Autun  fut  ravagé  par  le  fer  et  le  feu 
jusqu’aux  portes  de  Ghalon,  et  les  Aquitains  retournèrent  chez 
eux  chargés  de  butin,  sans  avoir  rencontré  la  moindre  résistance. 
A la  nouvelle  de  cette  audacieuse  invasion,  Peppin,  transporté  de 
fureur,  publia  son  ban  de  guerre,  et  fondit  de  nouveau  sur  l’Aqui- 
taine, accompagné  de  son  fils  aîné,  Karle  (Gharlemagne),  qui  fit 
dans  cette  campagne  ses  premières  armes.  Waifer  avait  réparti 
ses  troupes  dans  les  places  fortes,  et  comptait  lasser  la  fougue  des 
Franks  par  une  opiniâtre  guerre  défensive  ; mais  les  Franks 
n’étaient  plus  les  bandits  indisciplinables  de  la  décadence  mérovin- 
gienne : ils  avaient  rappris  l’art  de  la  guerre  sous  Karle-Martel 
et  les  deux  Pepp'in  ; ils  savaient  joindre  la  persévérance  au  cou- 
rage, et  manœuvrer  les  redoutables  machines  de  siège,  dont  la 
tradition  ne  s’était  pas  perdue  depuis  les  Romains.  Les  châteaux 
de  Bourbon  [Borho,  Borbone,  Bourbon-!’ Archambauld)  et  de  Ghan- 
telle  [Cantela]  furent  emportés  d’assaut  et  livrés  aux  flammes,  et 
les  garnisons,  emmenées  captives  : de  là  les  Franks  se  portèrent 
en  masse  sur  la  cité  d’Auvergne  : la  population,  à leur  approche, 
se  réfugia  dans  le  château  de  Glermont  {Clams  MonSj  Claremons\ 
qui  était  alors  la  citadelle  de  la  ville  d’Auvergne,  et  qui  a fini  par 
lui  donner  son  nom.  Malgré  l’énergique  résistance  d’une  nom- 
breuse garnison  wasconne,  Glermont  fut  pris  de  vive  force  et 
incendié  par  les  vainqueurs,  malgré  les  ordres  du  roi;  une  multi- 
tude d’hommes,  de  femmes  et  d’enfants  périrent  dans  les  flammes, 
et  tous  les  Wascons  furent  exterminés  dans  le  combat  ou  massa- 
crés de  sang-froid  après  la  victoire.  Les  Franks  poursuivaient  les 


245 


[761-7631  CONQUÊTE  DE  L’AQUITÀINE. 

'\\'ascons  d’une  haine  implacable  : c’était  en  effet  sur  ces  belli- 
queux montagnards  que  reposait  l’espoir  de  la  « rébellion  aqui- 
tanique  ».  La  terreur  de  cette  exécution  détermina  beaucoup  de 
châteaux  forts  d’Auverg-ne  à ouvrir  leurs  portes  ; l’armée  franke 
s’avança  jusqu’auprès  de  Limoges,  et  repartit  avec  un  immense 
butin,  après  avoir  horriblement  ravagé  le  Bourbonnais  (qui  était 
alors  une  dépendance  du  Berri),  l’Auvergne  et  le  Limousin. 

(762)  La  formidable  irruption  de  761  n’avait  été  qu’un  acte  de 
représailles  et  qu’une  sorte  de  grande  reconnaissance  sur  TAqui- 
taine  ; la  véritable  guerre  de  conquête  commença  en  762  ; Peppin, 
ses  deux  fils,  et  « toute  la  multitude  de  la  nation  des  Franks  »,  en- 
trèrent en  Berri  au  printemps,  « et  environnèrent  de  leur  camp 
la  cité  de  Bourges,  ville  très  fortifiée  : » des  lignes  de  circonvalla- 
tion furent  tracées  autour  de  Bourges,  qu’on  assaillit  « avec  toute 
espèce  d’armes  et  de  machines  de  guerre».  Le  siège  se  prolongea 
plusieurs  mois;  enfin  les  béliers  des  Franks  ouvrirent  maintes 
brèches  dans  les  murailles,  et  les  assiégeants  pénétrèrent  dans  la 
ville.  Bourges,  cependant,  n’eut  pas  le  sort  de  Clermont  : Peppin, 
cette  fois,  parvint  à contenir  la  furie  de  ses  soldats,  et  traita 
généreusement  ses  nombreux  prisonniers  ; il  rendit  la  liberté  à 
tous  les  Gallo-Aquitains,  les  renvoya  chez  eux,  reçut  à son  service 
les  Wascons , qui  abandonnèrent  Waïfer  et  prêtèrent  au  roi  des 
Franks  serment  de  fidélité,  et  expédia  en  France  leurs  femmes  et 
leurs  enfants  comme  gage  de  leur  foi.  Cette  circonstance  atteste 
que  les  soldats  Tvascons,  comme  les  anciens  mercenaires  barbares, 
traînaient  partout  leurs  familles  à leur  suite.  Du  Berri,  Peppin  passa 
en  Poitou  et  alla  prendre  et  brûler  le  château  de  Thouars,  un  des 
plus  forts  de  l’Aquitaine.  La  garnison  wasconne  fut  conduite  en 
France. 

(763)  L’épreuve  des  deux  campagnes  de  761  et  762  semblait  dé- 
cisive : nulle  place  de  guerre  n’était  imprenable  pour  les  Franks,^ 
et  Waïfer  avait  encore  moins  de  chances  de  succès  sur  les  champs 
de  bataille  que  derrière  les  murs  de  ses  cités.  L’habile  et  intré- 
pide duc  d’Aquitaine  ne  perdit  pourtant  pas  l’espérance;  il  tra- 
vailla à se  préparer  des  diversions  au  dehors,  et  vit  avec  plus  de 
courroux  que  d’effroi  les  légions  franco-germaniques  se  ruer  de 
nouveau  sur  ses  États  après  le  mâl  ou  Champ-de-Mai  tenu  à 


246 


GAULE  FRANKE. 


[763] 

Nevers  en  763.  Les  Franks  se  portèrent  par  le  Berri  sur  le  Limou- 
sin, brûlèrent  les  villas  publiques  qui  appartenaient  à Waifer, 
saccap^èrent  la  belle  vallée  de  la  Vezère,  arrachèrent  ses  vignes, 
qui  avaient  alors  dans  toute  l’Aquitaine  la  renommée  dont  jouis- 
sent aujourd’hui  les  vins  de  Bordeaux,  et  se  dirigèrent  vers  la 
Dordogne  et  le  Lot,  ruinant  tout  sur  leur  passage,  sans  épargner 
même  les  couvents.  Mais  l’armée  franke  éprouva,  chemin  faisant, 
une  importante  défection  préparée  par  les  menées  de  M'aifer. 
Tassile,  duc  des  Bavarois,  devait  son  duché  au  roi  Peppin,  frère 
de  sa  mère;  mais  le  souvenir  de  son  père  Odile  et  des  efforts  de 
ce  valeureux  chef  pour  l’indépendance  de  la  Bavière  l’emportè- 
rent, dans  son  âme,  sur  la  reconnaissance  : dès  756,  il  avait  tenté 
de  secouer  la  suzeraineté  franke  ;'puis,  ne  se  sentant  pas  en  état 
de  soutenir  la  lutte,  il  s’était  soumis  de  nouveau  ; il  était  venu  à 
Gompiègne  mettre  ses  mains  dans  les  mains  de  Peppin  en  signe 
de  vassalité  S et  lui  jurer  fidélité  sur  les  corps  de  saint  Denis, 
de  saint  Germain  et  de  saint  Martin  : il  avait  participé,  comme  les 
autres  vassaux  d’outre-Rhin,  aux  premières  campagnes  d’Aqui- 
taine; tout  à coup,  il  quitta  l’armée  franke  sous  prétexte  de  ma- 
ladie, emmena  ses  Bavarois,  « et  ne  voulut  plus  dorénavant  voir 
la  face  du  roi  ».  Waifer  s’était  peut-être  imaginé  que  Peppin 
prendrait  aussitôt  l’alarme  et  évacuerait  l’Aquitaine  pour  aller 
surveiller  la  Germanie;  mais  Peppin  continua  sa  route,  traversa 
la  Haute-Dordogne,  et  poussa  jusqu’à  Gahors.  Waifer,  exaspéré 
de  la  désolation  de  son  pays,  se  décida  enfin  à risquer  une  ba- 
taille : il  attaqua  les  Franks  « avec  une  grande  armée  des  Was- 
cons  qui  demeurent  outre- Garonne  ».  Il  fut  vaincu  : «les  Was- 
cons  tournèrent  le  dos  selon  leur  coutume  »,  dit  le  continuateur 
de  Frédegher. 

Waifer  s’efforça  d’obtenir  la  paix  : il  députa  vers  Peppin  et  lui 
redemanda  Bourges  et  les  autres  cités  conquises,  à condition  de 
lui  payer  tous  les  tributs  et  revenus  annuels  que  les  rois  franks, 
ses  prédécesseurs,  avaient  autrefois  tirés  de  l’Aquitaine.  Peppin, 
il  par  le  conseil  de  ses  grands  »,  refusa  ce  pacte.  La  saison,  néan- 


1.  C’est  la  première  fois  que  le  cérémonial  de  l’hommage  per  inamis  se  trouve 
nettement  indiqué  dans  les  chroniques.  — Annal.  Eijinhard.  — Tilian,  — Loisel. 
— Petav.  — Sancli  Nazar.  — Meiens.  — Fredegar.  continuât.  IV.  — Moissme.  Chron. 


247 


[764-766]  CONQUETE  DE  L’AQUITAINE. 

moins,  était  trop  avancée  pour  mettre  immédiatement  à profit  la 
défaite  des  Wascons,  et  les  Franks  s’en  retournèrent  chez  eux. 

(764-766)  L’armée  franke  ne  parut  pas  l’année  suivante  au  midi 
de  la  Loire  : Peppin  tint  le  Champ-de-Mai  à Worms,  aux  bords  du 
Rliin,  et  la  situation  de  la  Germanie,  la  révolte  de  la  Bavière,  les 
mouvements  de  la  Saxe,  lui  parurent  assez  graves  pour  ne  pas 
quitter  le  Nord.  Tassile  avait  invoqué  la  médiation  du  pape  Paul 
auprès  de  Peppin,  et  les  négociations  furent  aussi  renouées  avec 
Waifer,  mais  sans  résultat.  C’était  quelque  chose  pour  Waïfer  que 
d’avoir  gagné  un  an  : il  employa  ce  répit  à reformer  son  armée, 
et,  au  printemps  de  765,  il  saisit  hardiment  l’offensive  : trois  corps 
d’ Aquitains  et  de  Wascons  se  jetèrent,  le  premier  sur  la  Septi- 
manie,  le  second  sur  le  Lyonnais,  et  le  troisième  sur  la  Touraine 
(Tours,  quoique  situé  sur  la  rive  méridionale  de  la  Loire,  ne  faisait 
point  partie  de  l’Aquitaine).  Les  trois  attaques  échouèrent  égale- 
ment: la  troisième  fut  repoussée  par  l’ahhé  de  Saint-Martin  de 
Tours,  qui  livra  bataille  à la  tète  des  nombreux  vassaux  de  l’ab- 
baye L Partout  le  sort  des  armes  tournait  contre  Waïfer  : « le  roi 
Peppin,  dit  le  continuateur  de  Frédegher,  croissait  et  se  fortifiait 
incessamment,  mais  le  parti  de  Waifer  décroissait  de  jour  en 
jour.  » La  soumission  de  Tassile  et  la  pacification  de  la  Bavière, 
qui  permit  à Peppin  de  concentrer  de  nouveau  toutes  ses  forces 
contre  le  Midi,  fut  pour  Waïfer  un  coup  terrible. 

L’Aquitaine  se  lassait  de  cette  effroyable  lutte  et  semblait  dis- 
posée à abandonner  son  chef.  Waïfer  prit  une  résolution  déses- 
pérée : il  sacrifia  la  moitié  de  ses  États  pour  sauver  l’autre  ; il 
démantela  Poitiers , Limoges , Saintes , Angouleme , Périgueux , 
presque  toutes  les  places  au  nord  de  la  Dordogne,  et  se  retira 
lansle  pays  montueux,  boisé  et  accidenté,  qu’arrose  cette  rivière  2, 
lâchant  ainsi  de  couvrir  la  Wasconie,  Bordeaux  et  Toulouse,  et 
abandonnant  à peu  près  tout  le  reste.  Quand  les  masses  frankes 
débordèrent  en  Aquitaine,  à la  suite  du  mal  qui  fut  tenu  à Orléans 
en  mai  766,  elles  ne  rencontrèrent  plus  d’ennemis  : Peppin  releva 

1.  Un  des  généraux  de  Waifer  fut  tué  avec  ses  pairs  {cum  paribus  suis),  dit  le 
continuateur  de  Frédegher,  c’est-a-dire  avec  d’autres  comtes  qui  l’accompagnaient: 
c’est  le  premier  exemple  de  l’emploi  du  mot  pairs  dans  cette  acception. 

2.  C’est  un  des  principaux  massifs  du  calcaire  jurassique. 


248 


GAULE  FRANKE. 


[7G6-76S] 

les  murs  de  toutes  les  villes  évacuées,  y mit  des  garnisons  frankes, 
tourna  la  position  de  AVaifer,  passa  la  Haute-Dordogne  et  s’avança 
jusqu’à  la  Garonne.  Beaucoup  de  seigneurs  aquitains  et  de  chefs 
wascons  se  rendirent  près  de  Peppin,  à Agen,  et  se  soumirent  à 
son  pouvoir. 

(767-768)  Le  dénoùment  approchait  : Peppin,  qui  était  allé  hi- 
verner aux  bords  de  la  Seine , s’apprêtait  à une  campagne  déci- 
sive; l’armée  franke  partit  aussitôt  après  Pâques,  mais,  au  lieu  de 
marcher  directement  vers  les  contrées  encore  insoumises,  elle 
descendit  la  vallée  du  Rhône,  entra  en  Septimanie,  et  se  porta  par 
Narhonne  sur  Toulouse  : tout  tomba  devant  cette  manœuvre  de 
grand  capitaine;  les  dernières  cités  de  l’Aquitaine  orientale,  ainsi 
prises  à revers,  se  rendirent  sans  résistance:  Toulouse,  Albi , 
Rhodez,  la  cité  de  Gévaudan  ou  Javouls,  reçurent  les  Franks  dans 
leurs  murailles.  L’été  était  à peine  commencé  ; Peppin  n’accorda 
à ses  leudes  que  le  temps  de  reporter  leur  hutin  chez  eux,  et  leur 
assigna  un  nouveau  rendez-vous  général  à Bourges,  pour  le 
mois  d’août.  L’armée  réunie , il  laissa  la  reine  Berthe  ou  Ber- 
trade,  à Bourges,  où  il  se  faisait  hàtir  un  palais  en  signe  d’iné- 
vocahle  conquête,  et  se  mit,  avec  le  gros  de  ses  Franks,  à la  pour- 
suite de  Waifer.  Le  duc  d’Aquitaine  et  les  troupes  qui  lui  restaient 
fidèles  ne  tinrent  nulle  part  en  corps  d’armée  contre  les  Franks, 
mais  se  défendirent  opiiiiàtrément  par  une  guerre  de  surprises 
et  d’embuscades  à travers  les  ravins , les  bois  et  les  précipices  de 
la  région  sauvage  qui  s’étend  sur  les  confins  du  Limousin,  du 
Périgord  et  du  Querci.  Les  dernières  forteresses  de  AYaifer,  les 
châteaux  de  Scoraille,  de  Turenne  [Torinnia]  et  de  Peyruce,  fu- 
rent emportés  par  Peppin  ; le  duc  AAkaïfer  et  ses  compagnons 
furent  chassés  de  «rocher  en  rocher,  de  caverne  en  caverne.  j> 
Peppin  ne  cessa  de  poursuivre  AYaifer  qu’à  l’approche  de  l’hiver  : 
il  n’octroya  qu’à  gfand’peine  aux  leudes  quelques  semaines  de 
repos,  et  les  cantonna  dans  la  Burgondie,  sans  leur  permettre 
de  retourner  chez  eux;  c’était  la  première  fois  qu’une  armée  franke 
ne  se  dispersait  pas  à l’entrée  de  l’iiiver. 

Dès  la  mi-février,  les  Franks  furent  rappelés  sous  les  drapeaux  ; 
Peppin  en  personne  reprit  la  trace  de  AAnïfer,  et  se  dirigea  par 
Saintes  vers  la  Garonne  : la  mère,  les  sœurs  et  les  neveux  de  AYaifer 


249 


[768J  CONQUÊTE  DE  L’AQÜiTAINE. 

furent  remis  entre  ses  inaius;  le  peu  qui  restait  d’Aquitains  indépen- 
dants firent  leur  soumission,  et  tous  les  chefs  « desWaseonsd’outre- 
Garonne,  » résolus  de  ne  point  attirer  sur  leur  pays  les  fléaux  qui 
avaient  désolé  l’Aquitaine,  vinrent  trouver  le  roi,  jurèrent  fidélité  à 
lui  et  à ses  fils,  et  livrèrent  des  otages  : c’était  l’appui  suprême  de 
Waïfer  qui  s’écroulait.  L’infortuné  duc  d’Aquitaine,  abandonné 
de  tous,  hormis  de  quelques  vaillants  hommes  qui  avaient  juré 
de  mourir  avec  lui,  errait  çà  et  là  sur  les  lisières  du  Périgord  et 
du  Poitou,  dans  les  profondeurs  de  la  forêt  d’Édobole  (la  forêt  de 
Ver) , comme  une  hète  fauve  traquée  par  des  milliers  de  chas- 
seurs. Il  déjoua  pendant  plusieurs  semaines  les  recherches  des 
légions  qui  fouillaient  les  bois  dans  tous  les  sens,  et  Peppin  fut 
obligé  de  retourner  sur  la  Loire  sans  avoir  sa  proie  : il  avait 
donné  rendez-vous  à Gelles-sur-Loire  à une  ambassade  étrangère 
qui  excitait  vivement  l’intérêt  et  la  curiosité  de  la 'Gaule.  Trois  ans 
auparavant,  le  roi  des  Franks  avait  expédié  des  dvéputés  au  fond 
de  l’Orient,  vers  le  puissant  monarque  que  les  Occidentaux  appe- 
laient Y Amiramomeni,  par  corruption  du  titre  arabe  émir-al-inovr 
menim,  c’est-à-dire  le  prince  ou  commandeur  des  croyants  (le  kha- 
life) : après  cette  longue  absence,  les  ambassadeurs  franks  arri- 
vaient avec  des  envoyés  du  Idialife  Al-Mansor  *.  L’ambassade  sar- 
rasine  fut  très  bien  accueillie , et  reconduite  à Marseille  avec  de 
grands  honneurs.  Les  chroniqueurs  ne  nous  apprennent  pas  le 
résultat  des  négociations;  mais  les  événements  de  l’Asie  et  de 
l’Afrique  en  font  comprendre  aisément  l’objet.  Une  grande  révo- 
lution avait  éclaté  dans  le  sein  de  l’islamisme,  et  brisé  l’unité  du 
khalifat  : une  nouvelle  dynastie,  celle  des  Abbassides,  issue  d’un 
oncle  de  Mahomet , ayant  arraché  le  khalifat  aux  Ommeyas  ou 
Ommiades,  l’Ommiade  Abd-el-Rabman,  échappé  à la  destruction 
de  sa  famille,  s’était  réfugié  en  Afrique,  puis  avait  passé  le  détroit 
et  s’était  fait  proclamer  chef  des  Arabes  et  des  Berbères  d’Es- 
pagne ; le  souverain  de  l’Espagne  était  donc  à la  fois  l’ennemi  du 
roi  des  Franks  et  du  khalife  d’Asie,  et  c’était  contre  lui  que  ces 
deux  adversaires  cherchaient  à s’entendre  de  si  loin. 

L’indomptable  Waïfer  avait,  durant  cet  intervalle , rassemblé 


l.  Cet  Al-Mansor,  père  du  grand  Haroun-Al-Reschid,  fut  le  fondateur  de  Bagdad. 


250 


GAULE  FRANKE. 


[7681 

un  certain  nombre  d’aventuriers,  à la  tète  desquels  il  tenta  une 
dernière  fois  de  tenir  la  campagne  ; mais  Peppin  reparut 
bientôt  sur  la  Charente  avec  l’élite  de  ses  leudes.  Waifer 
regagna  les  cantons  montueux  du  Périgord , suivi  de  près  par 
quatre  corps  ou  scares  {scara,  d’où  escadron)  de  troupes  franlves, 
qui  s’efforçaient  de  l’enfermer  et  de  l’écraser  entre  eux  comme 
dans  un  piège.  Waïfer  n’eut  pas  même  la  consolation  de  mourir 
.en  combattant  les  Franks  ; quelques-uns  des  siens,  voyant  tout 
perdu,  s’étaient  décidés  à acheter  leur  grâce  par  la  perte  de  leur 
brave  et  malheureux  chef.  Peppin  reçut  bientôt  la  nouvelle  que 
Waïfer  avait  été  tué  en  trahison  (2  juin  768).  Ainsi  finit  le  royaume 
d’Eude  et  l’indépendance  aquitanique.  On  ignore  l’histoire  admi- 
nistrative d’Eude  et  de  ses  fils  ; l’esprit  de  leur  gouvernement  avait 
été,  selon  toute  apparence,  assez  romain,  mais  pas  du  tout  ecclé- 
siastique, et  le  clergé  seconda  mal  leur  résistance  à la  conquête 
carolingienne.  L’Aquitaine  ne  périt  pourtant  pas  avec  Waïfer  : 
réunie  à l’empire  frank,  partagée  entre  des  ducs  et  des  comtes  de 
la  truste  royale,  contenue  par  des  garnisons  frankes,  elle  ne  per- 
dit point  ses  tendances  anti-germaniques,  et  garda  un  caractère 
à part  dans  la  monarchie  L 

Peppin  ne  survécut  guère  à l’accomplissement  de  son  œuvre, 
l’unité  politique  de  la  Gaule;  la  fièvre  le  saisit  à Saintes,  où  il 
était  entré  en  triomphe  aussitôt  après  la  mort  de  Waïfer,  traînant 
sur  ses  pas  le  nombreux  cortège  de  ses  nouveaux  vassaux  : il  prit 
la  route  de  Tours,  visita  le  monastère  de  Saint-Martin,  répandit 
de  grandes  largesses  sur  les  églises,  sur  les  couvents  et  sur  les  pau- 
vres, «invoqual’assistancedubienheureuxMartin,  afin  qu’il  daignât 
prier  le  Seigneur  pour  ses  méfaits,  » et  gagna  péniblement  Saint- 
Denis  avec  sa  femme  et  ses  fils;  là,  sentant  que  la  vie  lui  échap- 
pait, il  convoqua  tous  ses  grands,  «ducs  et  comtes,  évêques  et 
prêtres,  » et  du  consentement  de  tous,  il  partagea  son  royaume 
entre  ses  fils.  Ce  partage,  incomplètement  exposé  par  le  continua- 
teur de  Frédegher,  eut  quelque  chose  d’étrange  et  d’inusité  : Karle 
reçut  l’Austrasie  et  toute  la  Germanie,  moins  le  pays  des  Allemans; 
Karloman  eut  la  Burgondie,  avec  la  Provence  et  la  Gotkie  (Septi- 

1.  Annal.  Francorum  Loisel.  — Lambec.  — Mttens.  etc,  — Moissiac.  Chronic.  — 
Fredcgar.  coniin. 


MORT  DE  PEPPIN. 


251 


[768] 


manie),  rAllemannie  et  l’Alsace.  La  Neustrie  et  FAquitaine  furent 
partagées  : Karle  obtint  la  moitié  occidentale  de  l’Aquitaine,  avec 
le  nord  de  la  Neustrie,  c’cst-à-dire  la  contrée  entre  l’Oise,  la  Seine, 
la  mer  et  l’Escaut;  àKarloman  fut  donné  le  pays  entre  Seine  et 
Loire,  avec  Soissons,  Senlis  et  Meaux,  et  FAquitaine  orientale. 
Peppin  voulait,  à ce  qu’il  semble,  éviter  le  renouvellement  des 
vieilles  rivalités  de  la  Neustrie  et  de  FAustrasie,  en  morcelant  la 
première  de  ces  deux  régions.  Il  mourut  d’hydropisie  peu  de  jours 
après,  le  24  septembre  7ô8.  Son  fils  Charlemagne  l’inhuma  près 
de  son  père  Charles-Martel,  à Saint-Denis.  La  destinée  historique 
de  Peppin  fut  d’être  étouffé,  pour  ainsi  dire,  entre  ces  deux  noms 
gigantesques  ; s’il  n’eût  point  eu  un  tel  père  et  un  tel  fils,  ce  chef 
de  la  seconde  dynastie  des  rois  franks  figurerait  parmi  les  plus 
grands  hommos  du  moyen  âge  ^ . 

Après  les  funérailles  de  Peppin,  chacun  des  deux  rois,  accom- 
pagné de  ses  leudes,  « s’en  alla  vers  le  siège  particulier  de  son 
royaume  »,  savoir  ; Karle,  àNoyon,  et  Karloman,  à Soissons;  et, 
le  même  jour,  7 octobre,  « ils  furent  élevés  au  trône  dans  ces 
deux  cités  par  le  consentement  des  grands  et  la  consécration  des 
évêques  ».  Le  plus  jeune  des  deux  princes  était  âgé  de  dix-sept  à 
dix-huit  ans;  l’aîné,  né  dans  le  courant  de  742,  avait  plus  de 


1.  Les  traditions  frankes  parvenues  jusqu’à  nous  le  représentent  comme  un  homme 
de  très  petite  taille  et  de  mauvaise  mine,  mais  d’une  force  de  corps  et  d’une  adresse 
prodigieuses.  « Un  jour,  raconte  la  chronique  du  Moine  de  Saint-Gall,  Peppin  fut 
informé  que  les  principaux  de  son  armée  se  raillaient  secrètement  de  lui  eu  toute 
occasion.  Il  commanda  qu’on  amenât  un  taureau  d’une  grandeur  effrayante  et  d’un 
courage  indomptable,  contre  lequel  il  fit  lâcher  un  lion  d’une  extrême  férocité.  Le 
lion,  fondant  d’un  bond  impétueux  sur  le  taureau,  le  saisit  par  le  col  et  le  jeta  par 
terre.  «Allez,  dit  le  roi  à ceux  qui  l’entouraient,  allez  arracher  le  taureau  à la 
fureur  du  lion,  ou  tuer  le  lion  sur  le  taureau.  » Mais  eux,  se  regardant  les  uns  les 
autres,  et  le  cœur  glacé  de  frayeur,  purent  à peine  articuler  ce  peu  de  mots  : 
« Seigneur,  il  n’est  point  d’homme  sous  le  ciel  qui  ose  tenter  une  telle  entreprise.» 
Le  roi  se  lève  alors  de  son  trône,  tire  son  sabre,  descend  dans  l’arène,  tranche  en 
deux  coups  la  tête  du  lion  et  celle  du  taureau,  remet  son  glaive  dans  le  fourreau 
et  vient  se  rasseoir  en  disant  ; « Vous  semble-t-il  maintenant  que  je  puisse  être 
votre  seigneur?  N’avez -vous  donc  jamais  entendu  dire  comment  le  petit  David 
vainquit  l’énorme  Goliath,  et  comment  Alexandre,  malgré  sa  petite  taille,  surpas- 
sait en  force  les  plus  grands  de  ses  guerriers?»  Tous  tombèrent  à ses  genoux 
comme  frappés  de  la  foudre  en  s’écriant  : « Qui  donc,  à moins  d’être  insensé,  re- 
fuserait de  reconnaître  que  vous  êtes  fait  pour  commander  aux  hommes?» 

Suivant  la  Vie  de  Louis  le  Débonnaire,  par  V Astronome,  ce  fait,  qui  est  évidem- 
ment une  légende  poétique,  se  serait  passé  dans  la  cour  du  monastère  de  Fer- 
rières en  Gâtinais. 


'252 


GAULE  FRANKE. 


[769J 

vingt-six  ans.  On  ne  sait  presque  rien  de  son  enfance,  ni  de  sa 
première  jeunesse;  mais  sans  doute,  dans  cette  rude  guerre 
d’Aquitaine,  où  l’héritier  des  Peppin  avait  partagé  les  travaux  et 
les  exploits  de  son  père,  quelque  chose  de  l’avenir  du  grand 
Karle  s’était  déjà  révélé  aux  Franks.  Le  début  de  son  règne  an- 
nonça ce  qu’on  devait  attendre  de  lui  en  fait  d’intelligence  so- 
ciale et  de  vigueur  politique  et  militaire.  Il  commença  par  pré- 
sider, prohahlement  à Rouen,  le  concile  de  mars  769,  et  par  y 
promulguer  un  capitulaire  qui  renouvelait  les  canons  du  pre- 
mier concile  de  Germanie,  en  742,  contre  les  prêtres  chasseurs 
et  guerriers,  et  touchant  la  hiérarchie  cléricale  et  la  bonne  ad- 
ministration des  diocèses*.  Après  le  concile,  il  présida  le  mal 
national,  invita  son  frère  à s’unir  à lui  pour  la  défense  com- 
mune, et  se  dirigea  rapidement  vers  la  Loire.  *Une  agitation 
menaçante  se  manifestait  au  midi  de  ce  fleuve.  A la  nouvelle  de 
la  mort  de  Waifer  et  de  Peppin,  « un  certain  Hunald,  disent  les 
Annales  d’Éginhard,  prétendit  à régner  (regnum  affectans)  ».  C’é- 
tait apparemment  le  vieux  prince  rentré  dans  la  vie  privée  depuis 
vingt-quatre  ans,  qui  reparaissait  pour  tenter  de  venger  sa  race^. 
Une  multitude  de  Wascons  et  d’ Aquitains  accoururent  à l’appel  de 
Hunald.  Karle  se  mit  en  marche  avec  les  leudes  qu’il  avait  sous  la 
main,  sans  attendre  les  masses  austro-germaniques,  et  entraîna 
son  frère  en  Aquitaine.  Karloman,  jaloux  de  son  aîné,  se  brouilla, 
chemin  faisant,  avec  Karle,  l’abandonna  et  retourna  en  France; 
Karle’ poursuivit  sa  route  vers  Angoulême  et  Périgueux,  « dissipa, 


1.  Le  capitulaire  de  769  autorise  les  évêques  à excommunier  les  juges  laïques 
qui  jugeraient  et  condamneraient  des  clercs,  de  quelque  grade  qu’ils  fussent,  à 
l’insu  de  leur  évêque.  Karle,  en  tête  de  ce  capitulaire,  s’intitule  « roi  par  la  grâce 
de  Dieu,  défenseur  dévoué  de  la  sainte  Église,  allié  (aide,  adjutor)  en  toutes  choses 
du  siège  apostolique.  » 

L’année  de  ce  capitulaire,  sept  archevêques  et  cinq  autres  évêques  furent  en- 
voyés à Rome  par  les  deux  rois,  â la  prièi'e  du  pape  Étienne  III,  pour  assister  à 
un  concile  d’évêques  italiens  tenu  au  palais  de  Latran  : le  concile  de  Latran  or- 
donna J’honorer  les  images  suivant  l’ancienne  tradition,  et  anathématisa  un  con- 
cile tenu  en  Crient  contre  les  images  sous  l’influence  de  l’empereur  Constantin 
Copronyme.  Depuis  les  grandes  invasions,  l’on  n’avait  pas  vu  les  évêques  des  Gaules 
passer  ainsi  les  monts  pour  se  réunir  aux  prélats  d’Italie;  une  r mvelle  ère  de 
l’histoire  ecclésiastique  s’ouvrait. 

2.  On  a une  charte  souscrite  de  l’ex-prince  Hunald,  en  760,  sous  le  principal 
de  Waïfer  {Waïfero  principe),  v.  Baluze,  Capiiular.  t.  II,  apud.  acl.  veler.  col.  392. 


KARLE  ET  KARLOxVlAiN. 


233 


[769] 


avec  un  petit  nombre  de  Franks,  les  projets  de  Hunald  »,  l’oblijî^ea 
de  s’enfuir  outre  Garonne  chez  les  Wascons,  commença  aux  bords 
de  la  Dordogne  la  construction  d’une  forteresse  destinée  à tenir  en 
respect  l’Aquitaine  et  la  Wasconie,  et  dépêcha  vers  Lupus  (ou 
Lope),  principal  chef  des  Wascons  S pour  le  sommer  de  livrer 
Hunald.  Le  chef  wascon  obéit  à Karle,  se  reconnut  son  vassal,  et 
lui  remit  Hunald.  Le  roi  .d’Austrasie  repartit  avec  son  captif,  après 
avoir  pacifié  le  Midi  et  chargé  ses  comtes  d’achever  le  château-frank 
de  la  Dordogne  [Castrum  Francîcum,  autrement  dit  Frontiacum^ 
aujourd’hui  Fronsac). 

Une  guerre  civile  faillit  suivre  le  retouF  de  Karle  dans  le 
Nord.  La  désertion  de  Karloman  donnait  de  trop  justes  griefs  au 
roi  d’Austrasie,  et  le  jeune  roi  de  Burgondie  était  poussé,  de  son 
côté,  par  les  mauvais  conseils  de  ses  flatteurs,  qui  lui  représen- 
taient son  lot  comme  inférieur  à celui  de  son  frère.  L’interven- 
tion de  Bertrade,  mère  des  deux  rois,  empêcha  cette  mésintelli- 
gence d’aller  jusqu’aux  dernières  extrémités.  Cette  reine  s’était 
« consacrée  à Dieu  » depuis  la  mort  de  son  mari,  sans  renoncer 
à se  mêler  des  affaires  de  ce  monde  ; elle  exerçait  au  contraire 
une  influence  politique  très-active.  Après  avoir  réconcilié  ses  fils, 
elle  entreprit  de  terminer  la  querelle  toujours  renaissante  de  la 
papauté  et  des  Franks  contre  les  Langobards,  et  se  rendit  en 
Italie  par  la  Souabe  et  la  Bavière,  afin  d’aller  négocier  en  per- 
sonne avec  le  roi  Désidérius,  qui  désirait  vivement  allier  par 
mariage  les  deux  maisons  royales  de  France  et  de  Lombardie. 
Bertrade  y mit  pour  condition  que  Désidérius  abandonnerait  les 
places  réclamées  par  le  pape;  mais  la  papauté,  exaspérée  par 
des  griefs  de  tous  les  instants,  voulait  la  ruine  et  non  l’amende- 
ment des  Langobards,  et  rien  ne  saurait  exprimer  la  colère  du 
pape  Étienne  III,  lorsqu’il  apprit  que  Bertrade  projetait  de  marier 
un  de  ses  fils  à la  fille  de  Désidérius.  Il  écrivit  à ce  sujet  aux  rois 
Karle  et  Karloman  une  étrange  épître.  Après  un  torrent  d’injures 
contre  la  «perfide,  l’horrible  et  fétide  race  des  Langobards  »,  qui, 
suivant  luf  n’était  pas  digne  d’être  comptée  au  nombre  des  na- 


1.  Ce  Lupus  était-il  de  la  race  du  premier  Lupus?  ('y.  ci-dessus,  p.  168)  était-il 
allié  à.  la  famille  d’Eude?  Ôn  n’en  sait  rien. 


254 


GAULE  FRANKE. 


1.770,  ?nj 

lions,  et  qu’il  prétendait  avoir  introduit  dans  le  monde  le  fléau 
de  la  lèpre,  il  s’efforcait  de  réveiller  les  haines  et  les  préjugés 
nationaux  des  Franks,  et  s’élevait  contre  ce  projet  de  mariage 
avec  une  princesse  catholique,  dans  les  mêmes  termes  qu’eût  pu 
employer  un  prophète  juif  à propos  d’une  alliance  des  adora- 
teurs du  vrai  Dieu  avec  les  filles  de  Baal,  c'était,  à l’entendre,  un 
crime  aux  Franks  que  d’épouser  des  filles  de  sang  étranger. 
« Vous  avez  promis,  s’écriait-il,  à saint  Pierre  et  à son  vicaire 
que  leurs  amis  seraient  vos  amis,  et  leurs  ennemis,  vos  ennemis; 
vous  ne  devez  agir  en  aucune  manière  contre  la  volonté  des 
pontifes  du  siège  apostolique!  » La  papauté  du  moyen  âge  appa- 
raît tout  entière  dans  cette  lettre.  C’est  bien  là  ce  mélange 
d’adresse  et  d’orgueil  sans  bornes,  cet  abus  de  l’anathème  et  de 
l’hyperbole  biblique,  cette  application  forcée  des  choses  saintes 
aux  intérêts  de  la  politique  mondaine,  ce  peu  de  scrupule  sur  le 
choix  des  armes  et  des  moyens,  et,  en  même  temps,  par  un  sin- 
gulier contraste,  cette  forte  conviction  de  son  droit  et  de  sa  mis- 
sion et  ce  sentiment  social,  qui  rendirent  la  papauté  si  impo- 
sante jusque  dans  ses  plus  grands  excès  et  ses  plus  éclatantes 
erreurs.  A côté  de  ces  déclamations  si  peu  chrétiennes,  le  pape 
employait  un  argument  d’une  nature  plus  orthodoxe,  à savoir, 
que  les  deux  frères  Karle  et  Karloman  étaient  déjà  mariés  à de 
« belles  épouses  de  la  très-noble  nation  des  Franks  »,  et  ne  pou- 
vaient les  renvoyer  pour  en  épouser  d’autres. 

Mais  la  puissance  morale  de  la  papauté  ne  répondait  pas  en- 
core à ses  prétentions  : on  n’écouta  point  Étienne  III,  et  Ber- 
trade  ramena  en  France  Désidérata,  fille  du  roi  de  Lombardie  ; 
Karle  répudia  sa  première  femme  pour  épous^er  la  princesse 
langoharde.  Ce  mariage  fut  malheureux  : Karle  se  dégoûta 
promptement  de  Désidérata,  jeune  femme  frêle  et  maladive;  au 
bout  d’un  an,  comme  elle  ne  lui  donnait  pas  d’enfant,  a il  la 
délaissa  de  même  que  si  elle  eût  été  morte,  par  le  conseil  des  plus 
saints  prêtres  ».  Le  clergé,  qui  avait  tonné  contre  son  premier 
divorce,  F excita  à un  second,  et  Karle,  ne  réalisant  pas  les  espé- 
rances d’une  jeune  fille  de  noble  sang,  appelée  Himiltrude,  dont 
il  avait  eu  un  fils,  prit  pour  troisième  épouse  la  belle  Hildegarde, 
fille  d’un  chef  suève  ou  alleman,  mariage  qui  lui  attacha  cette 


255 


[771,772]  KARLE  LE  GRAND  (CHARLEMAGNE). 

nation,  au  moment  où  la  Souabe,  comme  tout  le  reste  de  l’em- 
pire frank,  passait  sous  sa  domination 

Karloman  était  mort  le  4 décembre  771,  dans  sa  métairie  de  la 
forêt  de  Samouci-en-Laonnois , laissant  deux  tils  au  berceau  : 
Karle  accourut  aussitôt  à la  villa  de  Gorbeni,  sur  les  conflns  du 
Laonnois  et  du  Rémois,  et  là,  les  principaux  personnages  ecclé- 
siastiques et  laïques  du  royaume  de  Karloman,  entre  autres  l’ar- 
chi-chapelain  Fulrad,  abbé  de  Saint-Denis  2,  accoururent  auprès 
du  roi  d’Austrasie,  « et  ils  oignirent  Karle  roi  sur  eux,  et  Karle 
obtint  beureusement  la  monarchie  du  royaume  des  Franks^  ». 

Gerberge  (Gherberghe),  veuve  de  Karloman,  prit  la  fuite  avec 
ses  enfants  et  quelques  grands  attachés  à ses  intérêts,  ceux-là 
sans  doute  qui  naguère  avaient  fomenté  la  discorde  entre  les 
deux  frères,  et  les  fugitifs  allèrent  se  mettre  sous  la  protection  du 
roi  des  Langobards,  que  la  répudiation  récente  de  sa  fille  ani- 
mait d’un  ressentiment  mortel  contre  Karle.  Le  roi^  disent  les  An- 
nales frankes  attribuées  à Eginhard,  « supporta  impatiemment 
ce  départ  comme  bien  inutile  » [supervacuum),  Karle  n’en  voulait 
pas  à la  vie  de  ses  neveux,  mais  au  sceptre  qu’avait  porté  leur 
père,  et,  fort  de  l’adhésion  nationale , il  avait  saisi  ce  sceptre 
d’une  main  trop  puissante  pour  craindre  qu’on  tentât  de  le  lui 
arracher.  A mesure  que  les  Franks  redevenaient  une  nation  es- 
sentiellement conquérante,  une  armée  plutôt  qu’une  nation,  ils 
tenaient  moins  de  compte  des  droits  héréditaires  des  enfants  des 
rois,  et  n’admettaient  plus  de  partage  qu’entre  princes  capables 
de  conduire  immédiatement  la  « noble  race  des  Franks  »^  [edele 
frankene  liudé)  à la  victoire. 

(772)  Le  fils  aîné  de  Peppin  touchait  à sa  trentième  année,  au 
moment  où  il  se  vit  seul  maître  du  plus  vaste  empire  qu’eût  en- 
core possédé  un  chef  germain.  A l’intérieur  de  la  Gaule,  l’œuvre 
de  l’épée  était  terminée  ; tout  reconnaissait  l’autorité*  carolin- 

1.  Stephani  III  epîst.  dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  V,  p.  541-544,  — Monach. 
S.  Gall.  De  Gesiis  Caroli  Magni,  ibid.  p.  131. 

2.  L’archi-chapelain  était  un  personnage  très  important.  Il  prenait  soin  de  tout 
ce  qui  se  rapporiait  a la  religion  et  à l’ordre  ecclésiastique,  ainsi  qu’a  l’observa- 
tion des  canons  et  à la  discipline  des  monastères;  toutes  les  affaires  de  l’Église 
qui  se  traitaient  dans  le  palais  étaient  de  son  ressort. 

3.  Annal.  Melenses. 


256 


GAULE  FRANKE. 


:77  2J 

gienne  ; mais  cette  unité  politique,  si  péniblement  conquise  et 
maintenue,  n’avait  pas  mis  fin  au  désordre  immense,  universel, 
qui  était  depuis  si  longtemps  l’état  habituel  de  l’Occident  : la  force 
prédominait  presque  toujours  sur  le  droit  dans  les  relations  des 
hommes  entre  eux  ; l’état  des  personnes  et  des  propriétés,  surtout 
dans  les  classes  inférieures,  était  sans  cesse  précaire  et  sans  cesse 
menacé  ; les  seigneurs  agissaient  en  despotes  sur  leurs  terres,  et 
les  comtes  royaux  violaient  continuellement  les  lois  qu’ils  étaient 
chargés  d’exécuter  ; l’Église  elle-même  n’était  guère  mieux  ré- 
glée, et  la  réforme  ecclésiastique  de  Peppin  et  de  saint  Boniface 
n’avait  eu  qu’un  résultat  bien  incomplet.  Les  évêques  qui  rédi- 
geaient les  capitulaires  étaient  les  premiers  à les  enfreindre  ; ils 
continuaient  de  surpasser  en  faste  les  grands  laïques,  aux  dépens 
de  leurs  clercs  réduits  à l’indigence,  de  courir  les  bois  avec  des 
chiens  et  des  faucons  , et  de  mener  leurs  hommes  à la  guerre  , 
afin  de  ne  point  passer  pour  gens  inutiles  aux  yeux  des  guerriers 
et  de  ne  point  donner  prétexte  à l’invasion  des  biens  d’Églisc  L 
Cette  société  ne  comprenait  Tordre  que  dans  les  camps  : elle  res- 
semblait à une  armée,  qui,  livrée  à une  licence  effrénée  lorsque 
la  paix  la  dissémine  par  le  pays,  retrouve  sa  discipline  quand  la 
guerre  la  rappelle  sous  les  drapeaux.  Les  Carolingiens  étaient 
condamnés  à toujours  combattre  et  à toujours  vaincre  pour  conti- 
nuer de  régner  : la  grandeur  de  Charlemagne  fut  de  chercher 
dans  la  victoire  autre  chose  que  la  victoire  même,  et  de  tenter 
la  réforme  intérieure  à la  faveur  des  triomphes  remportés  sur 
l’étranger. 

Le  roi  des  Franks  avait  besoin  d’une  guerre  heureuse  pour 
inaugurer  son  règne  : il  hésita  peut-être  un  instant,  mais  ce  fut 
l’hésitation  de  Taigle  qui  se  balance  sur  ses  ailes  robustes  pour 
choisir  sa  proie.  Au  sud-ouest  de  son  royaume,  les  Arabes,  encore 
agités  par  les  discordes  qui  avaient  suivi  rétablissement  d’un 
prince  ommiade  à Cordoue,  ne  songeaient  pas  à inquiéter  les  fron- 
tières frankes.  Au  sud-est,  les  Langohards  montraient  des  diposi- 
tions  malveillantes  : leur  roi  Désidérius,  aigri  par  Taffront  qu’a- 

1.  Celte  invasion  n’avait  pas  entièi  ement  cessé,  car  Peppin  etKarloman  avaient 
donné  plus  d’un  nouveau  précaire  à leurs  fidèles,  sous  condition  de  cens,  il  est 
vrai. 


257 


[7T2J  GUERRE  DES  SAXONS. 

vait  reçu  sa  fille,  tâchait  de  se  servir  de  la  veuve  et  des  fils  de 
Karloman,  et  pressait,  priait,  menaçait  le  pape  Adrien,  succes- 
seur d’Étienne  III,  afin  qu’il  consentît  à sacrer  rois  des  Franks  les 
neveux  de  Karle  ; mais  le  pape  refusait  et  tenait  bon,  malgré  les 
courses  desLangobards  sur  les  terres  de  la  «république  romaine.» 
Quand  même  l’intérêt  évident  de  la  papauté  n’eût  point  été  de 
soutenir  Karle,  il  entrait  dans  les  tendances  .de  la  politique  pa- 
pale de  favoriser  Funité  royale  contre  le  système  barbare  des  par- 
tages : la  papauté  considérait  avec  raison  la  royauté  comme  une 
fonction  et  non  comme  un  héritage. 

Il  y avait  donc  un  motif  de  guerre  au  delà  des  Alpes.  Ce  ne  fut 
point  toutefois  vers  le  sud-est,  mais  vers  le  nord,  que  Karle  tourna 
d’abord  ses  armes  : il  connaissait  trop  la  Lombardie  pour  la 
craindre  ; les  Franks  avaient  des  adversaires  plus  dangereux  que 
les  Langobards  ! La  situation  de  la  Germanie  était  devenue  très 
alarmante  dans  ces  dernières  années  ; tandis  que  les  Franks  con- 
sommaient l’assujettissement  de  la  Gaule  par  la  conquête  de  la 
Septimanie  et  de  l’Aquitaine,  leur  domination  avait  recommencé 
à péricliter  au  delà  du  Rhin,  non  plus,  comme  naguère,  par  des 
révoltes  souabes  ou  bavaroises,  qui  n’étaient  quasi  que  des  guerres 
civiles  depuis  que  le  christianisme  régnait  dans  ces  contrées,  mais 
par  une  puissante  réaction  païenne  et  saxonne.  Le  succès  des  pré- 
dications de  Boniface  et  de  ses  compagnons  avait  fait  espérer  un 
instant  la  conversion  de  la  Germanie  entière  ; la  France  orientale, 
laTburinge,  l’Allemannie,  laBavière,  la  Frise  même  s’étaient  laissé 
plus  ou  moins  complètement  conquérir  à la  foi  ; mais  la  prédica- 
tion évangélique  était  venue  expirer  dans  les  marches  saxonnes. 
L’origine  des  Saxons,  leurs  affinités  nationales,  leur  état  politique, 
rendent  raison  de  leur  opiniâtre  résistance  à la  religion  et  aux  armes 
des  Franks  : quoiqu’ils  eussent  englobé  parmi  eux  des  tribus  de 
cette  race  istévone  qui  avait  engendré  les  Franks  (les  Angriens  ou 
Angriwares,  par  exemple) , la  masse  de  leur  population  était  de  sang 
iiigévon  ^ et  beaucoup  plus  rapprochée  que  les  autres  Germains  des 
Danois  et  des  Scandinaves;  ils  avaient,  dit-on,  reçu  directement  les 
dogmes  odiniques  de  la  main  des  Ases,  dans  des  temps  inconnus  : 

1.  V.  t.  I,  p.  213. 


II. 


17 


258 


GAULE  FRANKE. 


[772] 

la  religion  d’Odin  était  aussi  indigène  chez  eux  qu’au  fond  des  îles 
danoises  ou  delaNorwége,  et  leurs  communications  avec  les  prê- 
tres et  les  skaldes  du  Nord  ravivaient  continuellement  leur  enthou- 
siasme pour  les  dieux  de  laWalhalla.  Ce  n’était  pas  seulement  la  reli- 
gion des  Romains  qu’ils  haïssaient  chez  les  Franks  : la  différence  des 
mœurs  n’était  pas  moins  profonde  entre  eux  que  celle  des  croyan- 
ces; les  Saxons  étaient  demeurés  à l’état  de  tribu,  pendant  que  le 
régime  de  l’association  guerrière,  de  la  truste,  l’emportait  chez  les 
Franks  et  enfantait  la  royauté.  Les  Saxons  étaient  divisés  en  trois 
fédérations  : les  Westfaliens  à l’ouest,  en  deçà  du  Weser  ; les  An- 
griens  ou  Nord-Liudes  (nation  du  Nord),  au  nord,  sur  les  deux 
rives  du  Bas-Elbe,  et  les  Ostfaliens  à l’est,  entre  le  Haut-Weser  et 
le  Haut-Elbe.  Ces  confédérations  se  subdivisaient  en  tribus  ou 
cantons  {gaw),  qui  avaient  chacun  leur  chef  particulier,  et  l’on 
n’élisait  de  chef  supérieur,  de  duc  ou  héretogJie,  qu’en  cas  de 
guerre  nationale.  La  lutte  des  Saxons  contre  les  Franks,  c’était  la 
lutte  de  la  vieille  Germanie  stationnaire  contre  la  Germanie  mo- 
bile et  conquérante.  Cette  société  ancienne,  mais  non  pas  primi- 
tive, était  partagée  en  trois  castes  qui  ne  s’unissaient  jamais  par 
mariages  : les  nobles  [edhelings  ou  athelings),  entre  lesquels  on 
choisissait  les  chefs  de  cantons,  et  qui  jouissaient  de  certains  privi- 
lèges; les  libres  {freylings,  frilingî]\  les  lites  ou  lasses,  qui,  par 
exception  entre  les  colons  des  peuples  germaniques  ou  celtiques, 
faisaient  partie  du  corps  politique,  et  avaient  droit  d’être  repré- 
sentés dans  les  conseils.  La  royauté  n’était  pas  venue  se  super- 
poser à cette  hiérarchie  : l’absence  de  toute  centralisation  politique 
rendait  la  nation  saxonne  presque  insaisissable,  et  explique  ce  peu 
de  respect  pour  les  traités,  cette  perfidie  habituelle  que  les  histo- 
riens franks  reprochent  aux  Saxons,  comme  les  historiens  ro- 
mains l’avaient  reprochée  autrefois  aux  aïeux  des  Franks  dans  un 
pareil  état  social. 

Les  progrès  du  christianisme  n’avaient  donc  fait  qu’irriter  les 
passions  de  ce  peuple  redoutable,  en  même  temps  que  la  longue 
guerre  qui  occupa  Peppin  au  midi  de  la  Loire  durant  les  neut 
dernières  années  de  sa  vie,  et  l’affaiblissement  numérique  de  la 
population  franke  d’outre-Rhin,  qui  s’était  déversée  incessamment 
sur  la  Gaule  depuis  Peppin  de  Héristall,  semblaient  laisser  le 


GUERRE  DES  SAXONS. 


259 


■72] 


champ  libre  en  Germanie.  Les  Saxons  en  profitèrent,  et,  de  760, 
année  où  éclata  la  guerre  d’Aquitaine,  jusqu’en  772,  ils  ne  cessè- 
rent de  harceler  les  chrétiens  germains,  et  d’empiéter  pas  à pas 
sur  la  France  transrhénane  : sans  invasion  générale,  sans  guerre 
ouverte,  sans  batailles,  les  bandes  westfaliennes,  poussant  tou- 
jours de  l’est  à l’ouest,  envahirent  peu  à peu  le  pays  des  Bructères, 
l’ancienne  patrie  des  Sicamhres,  et  d’autres  cantons  franks,  dont 
la  population  était  apparemment  ou  bien  faible  et  bien  clairsemée, 
ou  fondue  en  partie  avec  les  envahisseurs.  On  ne  saurait  douter 
que  beaucoup  de  Franks  d’outre-Rhin,  restés  païens,  ne  se  soient 
donnés  aux  Saxons.  Au  commencement  de  772,  les  Westfaliens 
étaient  sur  l’Issel,  sur  la  Lippe,  sur  la  Rohr,  sur  la  Sieg  ou  Sighe, 
occupaient  toute  la  lisière  du  Rhin,  de  la  pointe  de  la  Batavie 
jusqu’au  midi  de  la  Sieg;  ils  avaient  un  fort  sur  une  hauteur  qui 
commandait  l’embouchure  de  cette  rivière  dans  le  Rhin  (Sieg- 
berg  ou  Sighehourg)  ; l’Austrasie  était  véritablement  menacée  et 
surtout  blessée  dans  son  orgueil  national  ; Cologne  pouvait  être 
d’un  instant  à l’autre  surprise  et  saccagée  par  les  païens  : il 
ne  restait  pas  une  église  ni  un  prêtre  chrétien  dans  toute  cette 
région. 

L’Austrasie  demandait  à grands  cris  la  guerre,  une  guerre  dé- 
cisive ; les  prêtres  élevaient  la  voix  plus  haut  que  les  guerriers. 
Un  missionnaire  , anglais  appelé  Liefwyn  (saint  Libuin),  dont  les 
Saxons  avaient  brûlé  l’église  à Deventer  sur  l’Issel,  osa  bien  se 
rendre  à l’assemblée  générale  des  tribus  saxonnes  aux  bords  du 
Weser,  et  leur  annoncer  que,  s’ils  n’adoraienf  le  vrai  Dieu,  ils 
verraient  bientôt  leur  pays  ravagé  et  leurs  familles  traînées  en 
captivité  par  le  grand  roi  des  Franks.  Ils  furent  tellement  frappés 
de  son  audace  qu’ils  le  laissèrent  aller  sans  lui  faire  aucun  mal. 
L’effet  suivit  de  près  la  menace  : au  printemps  de  772,  Karle 
réunit  le  Champ-de-Mai  à Worms,  passa  le  Rhin  avec  toute 
l’armée  des  Franks,  envahit  ce  fameux  canton  de  la  Haute-Lippe, 
dont  les  forêts  et  les  montagnes  avaient  été  jadis  le  théâtre  des 
grands  combats  d’Arminn,  de  Varus  et  de  Germanicus,  et  marcha 
droit  à Ehresbourg  ou  Héresbourg  ( la  ville  d’honneur  ou  la  ville 
de  la  guerre),  «place  également  fortifiée  par  la  nature  et  parla  main 
de  l’homme  »,  dit  le  Poëte  Saxon,  et  qui  était  à la  fois  la  citadelle 


260 


GAULE  FRANKE. 


[772] 

et  le  sanctuaire  de  la  Westfalie.  Au  sommet  de  la  montagne  sur 
laquelle  était  bâti  le  bourg,  s’élevait,  dans  un  noir  massif  d’arbres 
séculaires,  le  temple  qui  renfermait  le  mystérieux  Irmensul  (ou 
Hermen-Saül,  la  colonne  d’irmen),  symbole  de  la  colonne  qui 
soutenait  le  monde  dans  la  cosmogonie  odinique  ^ . Les  Franks 
emportèrent  « à grande  force  d’armes  » {magno  robore)  le  château 
d’Ehresbourg,  s’emparèrent  des  trésors  accumulés  dans  le  sanc- 
tuaire de  la  montagne,  et  passèrent  trois  jours  à démolir  le  temple, 
à briser  l’idole,  à brûler  le  bois  sacré  d’Irmen.  Le  ciel,  au  dire 
des  chroniques,  applaudit  par  un  prodige  à la  ruine  du  grand 
temple  païen.  Les  chaleurs  d’un  été  aride  et  brûlant  avaient  tari 
les  fontaines  et  les  ruisseaux  du  voisinage  ; le  lit  même  de  la  ri- 
vière était  à sec,  et  une  soif  ardente  tourmentait  les  Franks  ; tout 
à coup,  vers  midi,  voici  que  d’un  torrent  desséché  jaillirent  des 
eaux  si  abondantes  que  l’armée  entière  put  s’y  désaltérer. 
On  croit  que  ce  torrent  était  la  fontaine  intermittente  de  Bul- 
lerborn.  Le  roi  des  Franks,  vainqueur  des  dieux  de  la  Saxe 
comme  de  ses  guerriers,  alla  ensuite  camper  vers  le  Weser. 

* La  chute  de  l’Irmensul  avait  jeté  les  Westfaliens  dans  une  morne 
stupeur;  ils  envoyèrent  des  députés  au  camp  du  roi  Karle,  pro- 
mirent de  recevoir  en  paix  les  prêtres  chrétiens,  et  livrèrent  douze 
otages.  Karle  les  traita  fort  modérément,  et  ne  les  chassa  même 
pas  entièrement  de  l’ancien  pays  frank  qu’ils  avaient  envahi  ; il 
espéra  sans  doute  que  l’effet  du  grand  coup  qu’il  avait  frappé 
durerait  au  moins  jusqu’à  ce  qu’il  eût  mis  ordre  aux  autres  affaires 
qui  venaient  l’assaillir. 

La  querelle  du  pape  et  du  roi  de  Lombardie  continuait  : Dé- 
sidérius,  après  avoir  tâché  inutilement  d’attirer  Adrien  dans  son 
royaume  pour  l’obliger  à sacrer  les  fils  de  Karloman,  avait 

1.  F.  notre  t.  I,  p.  212.  Ehresburg  est,  dit-on,  Arensberg  sur  la  Robr,  ou  Stadt- 
berg  sur  le  Dimel,  ou  bien  encore  Mespurg  ou  Mesborg.  Le  Saxon  chrétien,  presque 
contemporain,  qui  a écrit  en  vers  latins  les  annales  de  Cbarlemagne,  dit,  en  par- 
lant de  l’Irmensul  : Simulacrum...  cujus  similis  factura  columnæ;  «c’était  un  si- 
mulacre, qui  avait  la  forme  d’une  colonne».  F.  sur  cette  guerre.  Annal.  Francor.  i 
Loisel.  — Annal.  Eginbard.— Eginbard.  CaroU  Magni  Vila;  et  les  diverses  Annales 
des  Franks,  dans  le  t.  V des  Histor.  des  Gaules.  — S.  Libuini  Vila,  ap.  Surium, 

12  novembre.  On  a prétendu,  b tort  à ce  qu’il  semble,  que  V Irmensul  était  un 
monument  érigé  à la  mémoire  à' Arminn,  le  vainqueur  de  Varus;  toutefois,  ce  mo- 
nument était  très  voisin  du  cbamp  de  bataille  d’Arminn. 


DESTRUCTION  DE  L’IRMENSUL. 


261 


[7731 


enlevé  au  pontife  plusieurs  villes  de  l’exarchat.  Un  envoyé  du 
pape  vint  trouver  Karle  à Thionville,  vers  l’automne  de  773,  afin 
de  démentir  les  assertions  deDésidérius,  qui  prétendait  avoir  res- 
titué à l’Église  romaine  ses  droits.  La  belle  saison  s’était  passée 
en  négociations;  mais  Karle  ne  voulut  point  attendre  l’année  pro- 
chaine pour  entrer  en  campagne  : il  convoqua  l’assemblée  géné- 
rale des  Franks  à Genève,  et  expédia  une  dernière  ambassade  à 
Désidérius,  bien  décidé,  si  le  roi  langobard  ne  donnait  pas  des 
garanties  suffisantes,  à en  finir  avec  cette  Lombardie  qui  était 
pour  l’empire  frank,  sinon  un  péril,  du  moins  un  embarras  tou- 
jours renaissant.  Anastase,  l’historien  des  papes,  dit  que  Désidé- 
rius refusa  d’accéder  aux  justes  requêtes  de  Karle,  bien  que  celui- 
ci  eût  offert  au  Langobard  14,000  sous  d’or,  à condition  qu’il 
restituerait  les  biens  de  l’Église.  Une  sorte  de  fatalité  entraînait 
les  Langobards  à leur  perte  : ils  ne  voulaient  pas  se  rendre  compte 
de  leur  infériorité  ; ils  se  croyaient  toujours  au  temps  où  ils 
avaient  repoussé  glorieusement  les  Franks  des  plaines  du  Pô.  Un 
sentiment  généreux  retint  peut-être  aussi  le  roi  Désidérius,  et 
l’empêcha  de  livrer  les  réfugiés  franks  à Karle.  Les  Franks  et  leurs 
vassaux  s’étaient  déjà  de  toutes  parts  assemblés  aux  bords  du 
Léman  : Karle  divisa  ses  légions  en  deux  corps,  confia  l’un  à son 
oncle  Bernhard,  un  des  fils  naturels  de  Karle-Martel,  se  mit  à la 
tête  de  Fautre,  et  les  deux  armées  se  dirigèrent  sur  la  Lombardie, 
la  première  par  le  Valais  et  le  Mont-Joux,  la  seconde  par  la  Sa- 
voie, la  Maurienne  et  le  mont  Genis.  Désidérius  était  parvenu  à se 
saisir  des  cluses  qui  ferment  la  vallée  de  Suze  ou  de  la  petite 
Doire  ; il  avait  coupé  ces  défilés  par  des  murailles,  des  palissades 
et  des  abattis  d’arbres,  et  il  parvint  à arrêter  Karle  à la  descente 
du  mont  Genis.  Désidérius  pensait  que  les  légions  de  Karle  se  re- 
buteraient promptement  de  bivouaquer  sur  les  neiges  des  Alpes 
au  mois  de  décembre.  Les  leudes  en  effet  commençaient  à crier 
qu’ils  voulaient  retourner  chez  eux,  lorsqu’un  matin  on  vit  le  dé- 
filé vide  de  gardiens  et  le  camp  langobard  abandonné.  Une  terreur 
panique  avait  mis  en  fuite  toute  l’armée  de  Désidérius  ; le  corps 
de  Bernhard  était  descendu  dans  le  val  d’Aoste  et  les  plaines  de 
Lombardie,  et  les  Langobards  s’étaient  trouvés  sur  le  point  d’être 
pris  et  écrasés  entre  deux  armées.  Le  gros  des  troupes langobardes, 


2f»2 


GAULE  FRANKE. 


[774] 

poursuivi  et  sabré  par  les  Franks,  se  sauva  du  côté  de  Pavie,  et 
un  corps  d’armée  entier  s’enferma  dans  cette  capitale  avec  le  roi 
Désidérius.  Adalghis,  fils  du  roi,  poussa  plus  loin,  et  alla  se  jeter 
dans  Vérone,  « cité  très  forte  entre  toutes  les  villes  de  Lom- 
bardie »,  avec  la  veuve  et  les  fils  de  Karloman  et  le  duc  frank 
Autber  ou  Otgher^  le  plus  considérable  entre  les  partisans  des 
neveux  de  Karle. 

Le  roi  des  Franks  entama  le  blocus  de  Pavie  2,  y laissa  la  meil- 
leure partie  de  son  armée,  et  se  porta  sur  Vérone  à la  tête  d’un 
corps  d’élite.  A son  approche,  la  veuve  de  son  frère  sortit  de  la 
ville  et  vint  se  remettre  entre  ses  mains  avec  ses  enfants  et  Otgher  : 
les  réfugiés,  forcés  de  renoncer  à leurs  illusions,  aimèrent  mieux 
se  livrer  à Karle  que  de  s’en  aller  en  exil  chez  les  Grecs.  Otgher 
se  fit  moine  à Saint-Faron  de  Meaux.  L’histoire  ne  nous  apprend 
pas  ce  que  devinrent  les  fils  de  Karloman  ; ces  deux  enfants,  ren- 
voyés en  France,  durent  s’éteindre  obscurément  dans  le  silence 
du  cloître.  Karle,  ayant  atteint  le  but  de  son  excursion,  revint  de 
Vérone  vers  Pavie,  dont  le  siège,  commencé  au  mois  de  décembre, 
se  prolongea  durant  tout  l’hiver  et  le  printemps.  Les  Langobards, 
entassés  dans  cette  ville,  combattaient  avec  le  courage  du  déses- 
poir pour  leur  existence  nationale  ; les  autres  places  au  nord  du 
Pô  se  rendaient  successivement  aux  détachements  de  l’armée 
franke  ; les  Langobards  de  Spolète  et  de  Riéti  se  donnaient  volon- 
tairement au  pape,  et  coupaient  leurs  longues  chevelures,  carac- 
tère distinctif  des  Barbares,  en  signe  d’adoption  de  la  loi  romaine, 
mais  Pavie  tenait  toujours. 

Aux  approches  de  Pâques,  le  roi  des  Franks  quitta  son  camp 
« avec  plusieurs  évêques,  abbés,  ducs  et  grafs  » [graphioneSy 
comtes)  et  une  nombreuse  escorte,  et  s’en  alla  par  la  Toscane  à 
Rome,  afin  de  célébrer  les  fêtes  pascales  auprès  du  saint  siège 
\ apostolique.  Le  pape  Adrien  dépêcha  au-devant  de  lui,  jusqu’à 
I trente  milles  de  Rome,  tous  les  magistrats  [judices]  avec  la  ban- 
nière de  la  république.  A un  mille  de  la  cité,  Karle  rencontra  les 
cohortes  de  la  milice,  les  sénateurs  [patroni]^  les  écoliers,  char- 

1.  Ce  personnage  est  le  type  d’un  célèbre  héros  de  roman,  d’Oger  ou  Ogier, 
mal  à propos  surnommé  le  Danois,  comme  l’a  démontré  M.  Paulin  Pàris. 

2.  V.  aux  Éclaircissements,  n”  I,  Charlemagne  devant  Pavie, 


[774]  COrsQUÉTE  DE  LA  LOMBARDIE.  263 

gés  de  palmes  et  de  branches  d’olivier  et  chantant  ses  louanges, 
et  enfin  les  grandes  croix  d’or  et  d’argent  qu’on  avait  coutume 
de  porter  au-devant  des  patrices  et  des  exarques.  D’immenses 
acclamations  saluèrent  le  roi  des  Franks,  le  « patrice  de  Rome  », 
qui  descendit  de  cheval  à l’aspect  des  croix,  et  se  dirigea  à pied, 
« avec  tous  les  juges  des  Franks  » , vers  la  basilique  de  Saint- 
Pierre,  où  l’attendait  le  pape  avec  tout  le  clergé  et  le  peuple  ro- 
main. Arrivé  aux  degrés  de  la  basilique,  le  roi  Karle  s’agenouilla, 
baisa  les  marches  l’une  après  l’autre,  « par  respect  pour  saint 
Pierre,  et  parvint  ainsi  jusqu’au  pape,  qui  se  tenait  sur  le 
seuil  » ; le  roi  et  le  pontife  s’embrassèrent  cordialement,  et  en- 
trèrent ensemble,  se 'tenant  par  la  main,  « dans  la  maison  du 
prince  des  apôtres  »,  suivis  de  l’escorte  franke  et  des  clercs  et 
des  moines  romains  qui  chantaient  à pleine  voix  : « Béni  soit  ce- 
lui qui  vient  au  nom  du  Seigneur  » ! Adrien  conduisit  Karle  à la 
« confession  de  saint  Pierre  » , c’est-à-dire  à la  crypte  où  repo- 
saient les  restes  vrais  ou  supposés  de  l’apôtre;  à l’entrée  de  la 
crypte,  le  roi  et  tous  les  Franks  se  prosternèrent  et  remercièrent 
Dieu  et  saint  Pierre  de  leur  victoire.  Anastase,  qui  écrivait  un 
siècle  après,  prétend  que  Karle  demanda  ensuite  au  pape  la  per- 
mission d’entrer  dans  la  cité  de  Rome,  pour  en  visiter  les  di- 
verses églises  ; mais  il  n’est  nullement  probable  que  le  « patrice 
des  Romains  » ait  cru  avoir  à demander  cette  permission,  et 
Anastase  est  indigne  de  toute  confiance.  Quoi  qu’il  en  soit,  le  roi 
et  le  pape,  et  «les  juges  des  Franks  et  des  Romains  »,  se  jurèrent 
mutuellement  foi  et  amitié  sur  le  corps  du  saint  apôtre,  et  firent 
ensemble  leur  entrée  dans  la  ville  de  Rome  au  sortir  de  l’église 
de  Saint-Pierre.  Anastase  raconte  que,  le  quatrième  jour  de  la 
semaine  de  Pâques,  le  roi  Karle  scella  lé  pacte  d’alliance  qu’il 
venait  de  renouveler  avec  le  pape  par  une  seconde  donation  non 
moins  magnifique  que  celle  de  Peppin  : il  aurait  donné  à saint 
Pierre  et  à ses  vicaires  à perpétuité  l’île  de  Corse,  le  port  de  Luna 
(aujourd’hui  détruit,  dans  le  golfe  de  la  Spezzia),  Parme,  Reggio, 
Mantoue,  avec  toutes  les  dépendances  de  l’exarchat  de  Ravenne; 
la  Yénétie,  l’Istrie  et  les  duchés  de  Spolète  et  de  Bénévent.  Il  y a 
toute  apparence  qu’ Anastase  a falsifié  cette  donation  pour  l’ac- 
croître démesurément;  une  grande  partie  de  ces  contrées 


264 


GAULE  FRANKE. 


[774] 

n’étaient  point  au  pouvoir  des  Franks  ; la  Corse,  par  exemple, 
ne  passa  sous  leurs  lois  que  bien  des  années  plus  tard.  Il  ne 
faudrait  pas  (Toire  non  plus  que  Karle  ait  entendu  renoncer  à la 
seigneurie  politique  des  cités  qu’il  octroyait  au  pape;  elles 
étaient  comprises  dans  son  patriciat.  i 

Karle  et  Adrien  se  séparèrent  enfin,  après  avoir  contracté, 
non-seulement  une  alliance  politique,  mais  une  amitié  qui  ne  se 
démentit  jamais.  Adrien  offrit  à Karle,  en  présent  d’adieii,  le  re- 
cueil des  canons  de  l’Église  romaine  ou  lettres  décrétales  des 
papes,  dans  l’espoir  que  ce  code  apostolique  servirait  de  base  aux 
décisions  futures  des  conciles  gallicans.  Karle  retourna  devant 
Pavie,  dont  l’armée  avait  continué  le  siège.  Les  défenseurs  de 
cette  malheureuse  cité  se  laissèrent  décimer  par  le  typhus  et 
par  la  faim  avant  de  consentir  à parler  de  capitulation  : l’excès 
de  la  misère  et  la  conviction  de  l’inutilité  de  ses  efforts  ame- 
nèrent enfin  la  garnison  à traiter  avec  les  Franks,  et  il  semblerait 
qu’une  négociation  générale  fut  entamée  entre  Karle  et  les  chefs 
du  peuple  langobard,  qui  commandaient  à Pavie,  à Vérone  et 
dans  le  reste  des  villes  encore  insoumises.  Pavie  ouvrit  enfin  ses 
portes,  et  le  malheureux  Désidéiius  fut  remis  entre  les  mains  du 
roi  des  Franks,  avec  sa  femme  et  sa  fille,  et  le  trésor  royal,  sans  au- 
tre condition  que  la  vie  sauve.  Anastase  dit  que  le  vieux  duc  Hu- 
nald  d’Aquitaine,  à qui  le  roi  Karle  avait  apparemment  permis 
de  se  retiier  dans  quelque  monastère  d’Italie,  « périt  assommé  à 
coups  de  pierres»,  sans  énoncer  s’il  fut  lapidé  par  les  Franks,  après 
la  prise  de  la  ville,  ou  par  les  Langobards,  avant  la  reddition,  à la- 
quelle il  s’opposait  avec  une  opiniâtreté  désespérée.  « Tous  les  Lan- 
gobards, disent  les  vinrent  de  toutesles  citésd’Italie, 

et  se  soumirent  à la  seigneurie  du  glorieux  seigneur  roi  Karle  et 
des  Franks.  » On  doit  peut-être  excepter  Aréghis,  duc  de  Bénévent, 
gendre  de  Désidérius,  qui  resta  immobile  au  fond  de  sa  lointaine 
seigneurie.  En  passant  sous  la  domination  d’un  prince  étranger, 
les  Langobards  ne  perdirent  ni  leurs  terres,  ni  leurs  honneurs^  ni 
leur  loi  nationale,  et  Karle  ajouta  au  litre  de  roi  des  Franks  celui 
de  roi  des  Langobards.  Ce  fut  une  conquête  purement  politique; 
c’est  là  ce  qui  explique  la  prompte  soumission  de  ce  peui)le. 
L’attitude  des  populations  de  langue  latine,  sujettes  des  Lango- 


[774]  CONQUÊTE  DE  LA  LOMBARDIE.  265 

bards,  qui  étaient  partout  disposées  à seconder  plutôt  qu’à  re- 
pousser l’invasion,  dut  contribuer  aussi  beaucoup  à paralyser  la 
résistance.  Presque  tous  les  ducs  et  comtes  du  peuple  vaincu 
conservèrent  leurs  dignités  : Karle  ne  laissa  de  garnison  franke 
qu’à  Pavie,  et  « retourna  vers  la  France  en  grand  triomphe  », 
emmenant  captif  le  dernier  roi  national  des  Langobards.  Le  tîls 
de  Désidérius,  Adalghis,  abandonné  de  ses  compagnons  d’armes, 
s’était  sauvé  par  mer  dans  l’empire  d’Orient,  d’où  il  ne  cessa 
d’agiter  l’Italie  tant  qu’il  vécut.  Quant  à Désidérius,  il  se  résigna 
à son  sort  : exilé  d’abord  à Liège,  puis  aü  monastère  de  Gorbie, 
il  passa  le  reste  de  ses  jours  « dans  les  veilles,  les  oraisons,  les 
jeûnes  et  les  bonnes  œuvres.  » 

La  conquête  de  la  Saxe  ne  devait  pas  être  si  facile.  La  cam- 
pagne de  772  n’avait  été  que  le  prélude  d’une  effroyable  lutte  de 
trente-trois  ans,  qui  remplit  le  règne  entier  de  Charlemagne  : 
toutes  les  autres  guerres  ne  sont  que  les  épisodes  de  ce  règne 
héroïque;  la  guerre  de  Saxe  en  est  l’interminable  épopée.  Tandis 
que  les  Franks  guerroyaient  en  Lombardie,  les  Saxons,  revenus 
de  la  consternation  où  les  avait  plongés  la  ruine  de  l’Irmensul, 
s’étaient  levés  en  armes,  avaient  rasé  eux-mêmes  la  forteresse 
profanée  d’Ehresbourg,  et  s’étaient  précipités  sur  la  Hesse  et  sur 
la  Frise  : ils  saccagèrent,  d’une  part,  Deventer,  de  l’autre,  le  châ- 
teau-fort de  Durabourg,  siège  d’un  évêché  fondé  par  saint  Boni- 
face,  et  voulurent  détruire  la  basilique  que  ce  « saint  martyr»  avait 
bâtie  à Fritzlar;  mais,  comme  ils  s’apprêtaient  à brûler  l’église 
avec  les  chrétiens  qui  s’y  étaient  réfugiés,  ils  furent  soudaine- 
ment saisis  d’une  frayeur  superstitieuse,  et  « prirent  la  fuite  sans 
que  personne  les  poursuivît  ».  Ils  avaient  cru  voir  accourir  à la 
défense  de  la  basilique  deux  de  ces  êtres  surnaturels,  de  ces 
anges  lumineux  dont  leur  parlaient  les  missionnaires.  Ils 
croyaient  aux  divinités  rivales  des  dieux  de  laWalhalla,  tout  en  les 
combattant.  Leur  agression  ne  fut  pas  longtemps  impunie  : Karle, 
raccciiru  des  Alpes  sur  le  Rhin,  lança  en  Saxe  quatre  scares  de 
troupes  frankes,  qui  battirent  les  bandes  saxonnes  partout  où 
elles  les  rencontrèrent  : « assuré  par  sa  propre  expérience,  dit 
le  Poète  Saxon  [Annal,  lïb,  1 ),  que  nul  serment  et  nul  traité  ne 
les  pouvaient  lier,  il  résolut  de  ne  leur  laisser  aucun  repos  jus- 


266 


GAULE  FRANKE. 


[775] 

qu’à  ce  qu’ils  fussent  tous  chrétiens  ou  tous  détruits.  » Après 
avoir  hiverné  à Riersi,  il  convoca  le  mal  national  de  775  à Du- 
ren,  passa  le  Rhin  au-dessus  de  Cologne , attaqua  et  emporta 
d’assaut  le  fort  de  Sighehourg,  marcha  de  là  sur  Ehresbourg,  en 
releva  les  remparts,  et  y plaça  une  garnison  franke  : c’était  le 
commencement  d’un  système  d’occupation  militaire  nouveau 
dans  les  guerres  de  Germanie.  D’Ehreshourg,  Karle  se  porta  sur 
le  Weser  : une  multitude  de  Saxons  étaient  réunis  à l’autre  bord 
du  fleuve,  sur  le  Brunnesherg  (le  mont  brillant)  ; le  passage  du 
Weser  fut  forcé  avec  un  grand  carnage;  une  partie  de  l’armée 
franke  demeura  campée  sur  cette  rivière,  et  Karle,  avec  le  reste, 
s’avança  jusqu’à  l’Ocker  (rivière  du  pays  de  Brunswick).  Tous  les 
chefs  de  la  confédération  ostfalienne  (autrement,  Osterlings  ou 
Osterliudes,  hommes  de  l’Est,  nation  de  l’Est),  vinrent  trouver  le 
roi,  jurèrent  fidélité  et  livrèrent  des  otages.  Karle  se  rabattit  vers 
le  nord-ouest,  et  reçut  également  les  soumissions  de  la  fédération 
septentrionale  : les  Angrariens,  ou  nation  du  Nord  [Nord-liude), 
donnèrent  les  mêmes  garanties  que  les  hommes  de  l’Est. 

Mais  les  tribus  de  la  frontière,  les  Westfaliens^  plus  implacables 
ennemis  des  Franks  parce  qu’ils  en  étaient  plus  proches  voisins, 
n’avaient  pas  posé  les  armes.  Une  troupe  de  Saxons,  s’approchant, 
à travers  les  bois,  du  corps  d’armée  frank  demeuré  sur  le  Weser, 
se  mêlèrent  aux  fourrageurs  franks,  comme  s’ils  eussent  été  des 
leurs,  pénétrèrent  avec  eux  dans  le  camp,  se  jetèrent  à l’impro- 
viste  sur  les  soldats  endormis , et  en  firent  un  cruel  massacre , 
avant  que  les  plus  braves  se  fussent  ralliés  et  mis  en  état  de  dé- 
fense. On  parlementa,  la  hache  au  poing,  et  les  Franks  furent 
obligés  de  souffrir  que  les  audacieux  assaillants  sortissent  du 
camp  sains  et  saufs.  Karle,  au  bruit  de  cette  surprise,  accourut 
avec  une  telle  célérité  qu’il  atteignit  et  écrasa  les  Westfaliens  dans 
leur  retraite  ; alors  seulement  les  tribus  westfaliennes  se  décidè- 
rent à livrer  des  otages. 

Karle  suspendit,  bien  à contre-cœur,  l’exécution  de  ses  plans 
sur  la  Saxe  ; il  avait  reçu,  au  delà  du  Rhin,  de  fâcheuses  nouvelles 
d’Italie  : le  pape  Adrien  lui  avait-écrit  pour  le  prévenir  que  les 
principaux  ducs  des  Langobards , Aréghis  de  Bénévent , Hilde- 
brand  de  Spolète,  Rotgaud  de  Frioul,  Réghinald  de  Clusion  [Chiusi 


GUERRE  DE  SAXE. 


267 


[775, ‘776] 


en  Toscane),  conspiraient  avec  la  cour  de  Byzance,  qui,  jalouse 
et  effrayée  de  l’éclatant  triomphe  des  Franks,  voulait  tenter  de 
restaurer  l’indépendance  langobarde  et  de  recouvrer  Rome  pour 
son  propre  compte.  Le  prince  langohard  Adalghis  devait  débar- 
quer en  Italie,  au  mois  de  mars  776,  à la  tête  d une  armée  grecque, 
et  les  quatre  ducs  avaient  promis  de  l’aider  à reconquérir  le  trône 
de  son  père  : l’archevêque  de  Ravenne  essayait  de  rivaliser  avec  le 
pape,  et  prétendait  que  c’était  à lui,  non  à son  confrère  de  Rome, 
que  le  roi  des  Franks  avait  donné  Ferrare,  Bologne,  la  Romagne 
et  la  Pentapole  (Rimini,  Ancône,  Pesaro,  etc.).  Le  parti  gréco- 
langobard  pensait  peut-être  opposer  cet  archevêque  au  pape; 
toute  l’Italie  était  remuée  par  ces  intrigues.  Le  peu  de  concert 
des  conjurés  fît  avorter  les  chances  d’une  entreprise  vraiment 
redoutable  : le  duc  de  Frioul,  qui  travaillait  pour  lui-même  et 
non  pour  Adalghis,  éclata  prématurément  dès  l’automne  de  775, 
souleva  les  Langobards  dans  quelques  villes  de  la  Haute  Italie,  et 
se  fit  proclamèr  roi.  Karle,  à peine  de  retour  de  Saxe,  n’attendit 
pas  le  printemps,  et  ne  jugea  pas  nécessaire  de  convoquer  la 
grande  armée  nationale  : il  partit  avec  ceux  des  leudes  qui  vi- 
vaient à sa  table,  remplissaient  les  offices  de  son  palais  et  for- 
maient sa  maison  militaire,  et  descendit  en  Frioul  au  milieu  de 
l’hiver.  Rotgaud  périt  les  armes  à la  main  : la  cité  de  Frioul  [Fo- 
rojuliensis  civitas,  Ciudad  de  Friuli)  fut  prise  de  vive  force,  et 
Karle  mit  le  siège  devant  Trévise  ; les  Italiens  (les  gens  de  langue 
latine)  livrèrent  la  ville  aux  Franks.  Des  comtes  franks  furent 
substitués  aux  comtes  langobards  dans  toute  la  Haute  Italie,  et 
les  Langobards,  dans  cette  contrée,  qui  avait  été  le  centre  de  leur 
puissance,  perdirent  les  prérogatives  qui  les  élevaient  au-dessus 
des  Italiens,  leurs  anciens  sujets.  La  prompte  ruine  de  Rotgaud 
déconcerta  les  trois  autres  ducs  conjurés  ; ils  restèrent  immo- 
biles, et  la  flotte  grecque  ne  parut  pas.  Karle  se  contenta  provi- 
soirement de  leurs  protestations  de  fidélité,  ainsi  que  de  la  justi- 
fication de  l’archevêque  de  Ravenne,  et  repartit  comme  la  foudi^e  : 
il  était  de  retour  sur  le  Rhin,  à Worms,  pour  le  Ghamp-de-Mai 
de  776.  Ces  marches  prodigieuses,  ou  plutôt  ce  vol  impétueux 
qu’il  renouvela  tant  de  fois,  sont  quelque  chose  de  vraiment  in- 
concevable : bien  que  les  étapes  fussent  marquées  ou  par  les 


268 


GAULE  FRANKE. 


[776] 

cités  ou  par  les  nombreuses  villas  publiques  disséminées  sur  tout 
le  territoire,  bien  que  les  comtes,  les  bénéficiaires  et  même  les 
propriétaires  d’alleux  fussent  tenu  s de  fournir,  selon  leur  pouvoir, 
des  vivres  et  des  moyens  de  transport  au  roi  et  à ses  officiers,  bien 
queKarle,  et,  avant  lui,  Peppin,  eussent  recommencé  à réparer 
les  chemins  et  peut-être  à remonter  les  relais,  on  a peine  à con- 
cevoir comment  des  services  publics  si  faiblement  organisés  pou- 
vaient permettre  à Kaiie  de  franchir  de  telles  distances  avec  cette 
rapidité  inouïe,  surtout  si  l’on  pense  qu’il  traînait  toujours  après 
lui  une  multitude  d’officiers  du  palais  ‘ , de  leudes,  de  clercs  et  de 
gardes,  une  maison  qui  équivalait  à une  petite  armée.  Les  héros 
franks , depuis  Karle-Martel , semblaient  avoir  pris  les  ailes  de 
l’aigle  romaine  avec  son  audace  et  son  génie. 

La  prévision  des  entreprises  des  Saxons  avait  précipité  le  re- 
tour de  Karle  : à peine  en  Gaule,  le  roi  apprit  que  les  Saxons 
violaient  leurs  serments,  et,  abandonnant  leurs  otages  à la  ven- 
geance des  Franks,  avaient  assailli  Ebresbourg.  La  garnison  franke, 
effrayée  de  la  multitude  des  assaillants,  s’était  laissé  entraîner  à 
capituler  et  à livrer  la  place  pour  avoir  la  vie  et  la  liberté.  Les 
Saxons  avaient  détruit  les  ouvrages  construits  par  ordre  du  roi , 
puis  s’étaient  portés  sur  Sighebourg  ; mais  la  nombreuse  garni- 
son de  ce  cbàteau-fort  résista  vigoureusement  : une  terreur  su- 
perstitieuse, pareille  à celle  qui  avait  empêché  les  Saxons  de  brûler 
l’église  de  Fritzlar,  se  répandit  tout  à coup  parmi  les  assiégeants 
et  les  mit  en  fuite.  Karle  se  hâta  d’entrer  en  Saxe  avec  toute  l’ar- 
mée des  Franks.  La  paix  vraisemblablement  n’avait  pas  été  rom- 
pue du  consentement  général  : les  vieillards,  les  gens  prudents  et 
timides,  l’emportèrent  dans  les  conseils  des  fédérations  saxonnes  ; 
les  Saxons  accoururent  de  toutes  parts  trouver  le  roi  Karle  aux 
sources  de  la  Lippe,  tendirent  les  mains  en  signe  de  soumission, 
et  promirent  d’être  chrétiens.  «Une  immense  multitude  de  Saxons, 
hommes,  femmes  et  enfants»,  furent  baptisés  en  présence  de  l’ar- 
mée franke  ; Karle  reçut  leurs  otages,  releva  derechef  les  murs 
d’Ehresbourg,  bâtit  un  autre  fort  sur  la  Lippe,  y laissa  des  garni- 
sons frankes,  et  revint  fêter  la  Noël  à Héristall. 

1.  On  appelait  ces  officiers  du  palais  aulici  ou  paluiini.  De  palatins  les  roman- 
ciers ont  fait  paladins. 


LA  SAXE  SOUMISE. 


269 


[777] 


De  cette  année'(776)  seulement  avait  sérieusement  commencé 
le  travail  d’assimilation  delà  Saxe  à la  France;  le  Cliamp-de-Mai 
de  777  fut  significatif  à cet  égard  : Karle  le  réunit  au  cœur  de  la 
Saxe,  à Paderborn  [Pathalbrunnen ; les  eaux  brillantes,  les  claires 
fontaines),  à une  lieue  des  sources  de  la  Lippe.  « Tous  les  Franks, 
disent  les  Annales  d’Éginhard  et  de  Loisel  *,  s’assemblèrent  en  ce 
lieu  avec  tous  les  Saxons,  les  anciens  [senatus)  et  le  peuple,  si  ce 
n’est  que  Witikind- demeura  rebelle  avec  quelques  autres,  et  se  ré- 
fugia, lui  et  ses  compagnons,  au  pays  « des  hommes  du  Nord(p«r- 
tihus  Normanniœ).y>'\\\{ikm&,  un  des  principaux  d’entre  lesWest- 
faliens,  « se  sentant  coupable  de  beaucoup  de  forfaits  »,  et  redou- 
tant le  courroux  du  roi,  chercha  un  asile  près  de  Sighefrid,  roi 
des  Danois.  » Ce  chef  intrépide  avait  été  l’instigateur  de  tout  ce  qui 
s’était  fait  dans  les  derniers  temps  contre  le  christianisme  et  con- 
tre la  domination  franke.  « Les  autres  qui  étaient  venus,  reprend 
Éginhard,  se  remirent  de  telle  sorte  en  la  puissance  du  roi,  qu’ils 
consentirent  à perdre  leur  liberté  et  leur  patrie,  c’est-à-dire  à 
être  emmenés  comme  serfs,  si  jamais  ils  violaient  de  nouveau 
leurs  engagements.  » Des  milliers  de  Saxons  furent  baptisés  so- 
lennellement par  les  évêques  franco-germains  dans  les  vastes 
cuves  qu’on  avait  préparées  aux  bords  de  la  Lippe.  Cet  impo- 
sant spectacle  eut  pour  témoins  des  hôtes  lointains  que  recevaient 
pour  la  première  fois  les  forêts  de  la  Germanie  : le  Nord  et  le  Midi 
semblaient  s’être  donné  rendez-vous  à Paderborn,  et  des  cheiks 
arabes  figuraient  à côté  des  éthelings  saxons  dans  le  cortège  du 
grand  Karle.  Soliman  Ibn-el-Arabi , wali  de  Saragosse,  venait 
offrir  son  hommage  au  roi  des  Franks  pour  obtenir  l’assistance 
de  Karle  contre  le  souverain  de  Cordoue.  Ibn-ei-Arabi  était  vrai- 
semblablement le  même  personnage  que  ce  Soliman,  wali  de  Barce- 
lonne  et  de  Gironne,  qui  s’était  déjà  reconnu  vassal  de  Peppin  en 
759  ou  760;  rentré  en  grâce  auprès  de  l’émir  de  Cordoue,  il  avait 
été  récemment  transféré  de  Barcelonne  à Saragosse,  et  projetait, 
d’accord  avec  le  wali  de  Pampelune  et  d’autres  gouverneurs  des 
frontières,  de  se  rendre  indépendant  entre  l’Ébre  et  les  Pyrénées, 


1.  Durant  presque  tout  le  règne  de  Charlemagne,  nous  marcherons  appujé 
principalement  sur  ces  deux  chroniques,  et  nous  ne  citerons  nos  sources  que  lorsque 
nous  puiserons  ailleurs. 


210 


GAULE  FRANKE. 


[777,778] 

SOUS  la  suzeraineté  nominale  du  monarque  frank.  Karle  accueillit 
vivement  les  propositions  du  chef  arabe,  appuyées,  suivant  les 
Annales  de  Metz,  par  les  prières  et  les  plaintes  des  chrétiens  qui 
étaient  en  Espagne  sous  le  joug  des  Sarrasins,  et  qui  ne  cessaient 
d’implorer  les  armes  des  Franks,  depuis  qu’ils  les  voyaient  do- 
miner l’Occident.  Karle  avait  déjà  sans  doute  plus  d’une  fois 
tourné  les  yeux  vers  la  péninsule  ibérique,  et  regretté  de  n’avoir 
pas  le  loisir  de  mettre  à profit  les  discordes  des  Arabes.  Les  af- 
faires d’Italie  et  de  Saxe  l’avaient  absorbé  jusqu’alors;  mais 
l’Italie  était  soumise,  et  la  masse  du  peuple  saxon  paraissait  ré- 
signée à la  révolution  politique  et  religieuse  qui  changeait  son 
sort,  apparence  qui  n’eût  pas  dû  décevoir  le  prudent  Karle.  Le 
roi  des  Franks  voulut  saisir  l’occasion  de  reculer  sa  frontière 
méridionale  des  Pyrénées  jusqu’à  l’Èbre,  et  d’abriter  ainsi  défini- 
tivement l’Aquitaine  et  la  Septimanie  contre  les  invasions  musul- 
manes. Après  qu’Ibn-el-Arabi  eut  pris  congé  et  fut  retourné  à 
Saragosse,  Karle  passa  tout  l’hiver *à  méditer  son  plan  de  cam- 
pagne et  à préparer  une  expédition  formidable. 

(778)  Parti  des  métairies  royales  de  la  Meuse  au  milieu  de  l’hiver, 
<£  après  avoir  laissé  des  garnisons  dans  les  lieux  convenables  des 
frontières  saxonnes  »,  Karle  fêta  la  Pâque  à Ghasseneuil  ou  Gassi- 
neuil  {Cassînogilum),  au  confluent  du  Lot  et  de  la  Garonne,  sur 
les  confins  de  l’Aquitaine  et  de  la  Wasconie  : le  roi  et  les  leudes 
du  palais  furent  rejoints  en  cet  endroit  par  une  partie  des  Aus- 
trasiens  et  par  les  contingents  de  Neustrie  et  d’Aquitaine.  Karle, 
laissant  à Gassineuil  sa  femme  Hildegarde,  qui  était  enceinte, 
entra  en  Wasconie  à la  tête  de  ces  nombreuses  légions,  tandis 
que  le  reste  des  Austrasiens,  les  Burgondes,  les  Bavarois  et  les 
autres  vassaux  germains,  les  Langobards,  les  Provençaux,  les 
Septimaniens,  se  dirigeaient  de  toutes  parts  vers  les  ports  des 
Pyrénées-Orientales.  Tout  était  en  mouvement  du  Danube  au 
Tibre  et  du  Rhin  à la  Durance  : la  jonction  des  deux  armées 
devait  s’opérer  devant  Saragosse.  Le  passage  des  montagnes 
s’opéra  des  deux  côtés  sans  obstacle.  Le  roi  Karle  descendit 
par  le  port  de  Roncevaux  dans  la  Wasconie  espagnole,  qui 
commençait  à prendre  le  nom  de  Navarre,  et  se  présenta  devant 
Pampelune.  Le  gouverneur,  Abou-Thôr  ou  Thaer,  capitula  sur- 


[7V8J  GUERRE  D’ESPAGNE.  271 

le-champ.  De  là,  le  roi  marcha  vers  Saragosse  : les  deux  armées 
frankes,  « dont  l’immense  multitude  faisait  trembler  toute  i’Es- 
pagne  »,  disent  les  Annales  de  Metz,  se  réunirent  devant  Saragosse, 
et  se  déployèrent  sur  les  deux  rives  de  l’Èbre,  autour  de  cette 
ville,  dans  laquelle  Ibn-el-Arabi  avait  promis  de  recevoir  le  roi 
Karle.  Selon  plusieurs  chroniques  frankes,  le  corps  entré  par  les 
ports  orientaux  avait  reçu,  chemin  faisant,  les  otages  et  les  sou- 
missions des  walis  de  Gironne  et  de  Barcelonne.  A partir  de  ce 
moment,  de  grandes  obscurités  enveloppent  la  suite  de  cette  ex- 
pédition, qui  semblait,  par  son  début,  annoncer  la  ruine  de  l’isla- 
misme en  Espagne  : il  paraît  que  les  chrétiens,  sujets  des  Arabes, 
n’osèrent  rien  tenter  pour  seconder  l’invasion  qu’ils  avaient  tant 
souhaitée,  et  que  l’aspect  des  légions  du  Frandjat,  au  lieu  de  ter- 
rifier les  musulmans,  suspendit  leurs  dissensions,  réveilla  leur 
ferveur  religieuse  et  les  rallia  pour  la  plupart  dans  l’unique 
pensée  de  sauver  leur  foi  et  leur  territoire.  Ibn-el-Arabi  ne  voulut 
ou  ne  put  remplir  sa  promesse  : les  portes  de  Saragosse  furent 
fermées  aux  infidèles;  les  populations  musulmanes  de  la  vallée  de 
i’Èbre  et  des  provinces  voisines  coururent  partout  aux  armes,  à 
l’appel  des  walis  de  Huesca  [Osca],  de  Lérida,  et  d’autres  chefs 
fidèles  à l’émir  de  Cordoue.  L’armée  franke  n’était  pas  préparée 
à entreprendre  le  siège  de  Saragosse  : les  vivres  manquaient  sans 
doute,  et  cette  prodigieuse  multitude  avait  déjà  consommé  les 
ressources  du  pays  ; peut-être  aussi,  comme  l’affirme  la  Chro- 
nique de  Moissac,  les  premiers  bruits  d’une  rébellion  saxonne  par- 
vinrent-ils dès  lors  à Karle.  Quoi  qu’il  en  soit,  on  traita  : Karle 
renonça  à occuper  militairement  Saragosse,  et  consentit  à évacuer 
la  contrée,  moyennant  une  « immense  quantité  d’or  » ; des  otages 
lui  furent  livrés  en  garantie  de  vassalité  par  les  walis  de  Sara- 
gosse, de  Pampelune,  de  Jacca,  et  par  quelques  autres  gouver- 
neurs arabes,  peut-être  aussi  par  quelques  chefs  chrétiens  de 
la  Castille  et  de  la  Biscaye.  Les  légions  frankes  se  replièrent  sur 
Pampelune,  en  rasèrent  les  murs  jusqu’au  sol  par  ordre  du  roi, 
<c  afin  que  cette  cité  ne  pût  se  révolter»  ; puis  elles  rentrèrent  dans 
les  gorges  des  Pyrénées,  par  les  vallées  d’Engùi,  d’Erro  et  de 
Roncevaux,  qu’une  partie  d’entre  elles  avaient  déjà  franchies, 
quelques  semaines  auparavant,  pour  entrer  en  Espagne. 


GAULE  FRAPsKE. 


272 


[778^ 


La  traversée , cette  fois , ne  devait  pas  être  si  heureuse  ni  si 
paisible.  Des  milliers  de  sauvages  ennemis,  tapis  comme  des 
loups  affamés  dans  les  noires  sapinières,  attendaient,  du  haut  du 
mont  Altahiçar,  les  bataillons  qui  montaient  lentement  de  Ronce- 
vaux  vers  le  port  d’Ihayeta  : c’étaient  les  AVascons  d’Espagne  et 
de  Gaule.  Toutes  les  haines  amassées  dans  le  cœur  des  Escal- 
dunac,  parleurs  longues  et  mallieureuses  guerres  d’Aquitaine, 
s’étaient  réveillées  avec  fureur  à la  ^me  de  la  grande  armée  franke 
qui  traversait  leurs  montagnes  en  triomphant  appareil,  et  les 
braves  de  toutes  les  tribus  de  langue  euscare  étaient  accourus  au 
rendez-vous  de  l’Altabicar.  Le  roi  Karle  et  le  principal  corps  de 
l’armée  franke  atteignirent  cependant  le  port  d’Ibayeta,  et  re- 
descendirent vers  la  vallée  de  la  Nive  et  les  terres  de  Gaule,  sans 
avoir  vu  paraître  un  seul  ennemi;  mais,  quand  l’arrière-garde, 
qui  protégeait  les  bagages,  et  qui  comptait  dans  ses  rangs  la 
fleur  des  leudes  et  la  plupart  des  palatins,  eut  commencé  de 
se  déployer  le  long  de  l’étroit  sentier  qui  serpente  sur  le  flanc 
de  r Altahiçar,  une  avalanche  de  quartiers  de  rocs  et  d’arbres 
déracinés  roula,  avec  un  horrible  fracas,  du  sommet  de  la  mon- 
tagne, broyant,  écrasant  ou  entraînant  au  fond  des  précipices 
tout  ce  qu’elle  rencontra.  Tout  ce  qui  n’avait  pas  été  balayé  par 
cette  effroyable  tempête  se  rejeta  en  désordre  au  fond  du  val  de 
Roncevaux,  où  les  AVascons  s’élancèrent  après  les  Franks  : là 
s’engagea  une  lutte  atroce,  implacable,  une  lutte  d’extermination  ; 
ni  la  discipline  des  Franks,  ni  leurs  armes  redoutables  auxquelles 
ils  avaient  dù  tant  de  victoires,  ne  les  sauvèrent  à cette  heure  : 
entassés  les  uns  sur  les  autres  dans  l’étroite  vallée,  embarrassés 
par  leurs  heaumes,  leurs  hauberts,  leurs  pesantes  haches  et  leurs 
longues  lances,  ils  tombaient,  sans  pouvoir  se  défendre  ni  se 
venger,  sous  les  javelines  acérées  des  AA’ascons,  qui  perçaient  les 
cottes  de  mailles  comme  si  elles  eussent  été  de  laine  ; leur  courage 
ne  leur  servit  qu’à  mourir  : « Là  périrent  Égbibard,  prévôt  de  la 
table  royale  (ou  sénéchal),  Anselme,  comte  du  palais,  et  Roland 
{ Hruodlandiis,  Rotlandus),  commandant  (prœfectus)  de  la  marche 
de  Bretagne,  et  bien  d’autres.  » La  nuit  vint,  et  la  vallée  rentra 
dans  un  silence  qu’interrompaient  seulement  les  plaintes  des 
blessés  et  le  râle  des  mourants  : l’arrière-garde  franke,  « jusqu’au 


[778] 


RONCEVAUX. 


273 


dernier  homme  »,  gisait  dans  le  val  et  dans  les  gouffres  qui  l’en- 
vironnent. 

Tel  fut  ce  combat  de  Roncevaux , dont  le  souvenir  passa  de 
génération  en  génération,  dans  des  chants  héroïques  et  funèbres, 
d’abord  composés  en  langue  tudesque,  puis  en  langue  romane, 
jusqu’à  ce  que  l’épopée  chevaleresque  s’en  emparât  pour  l’im- 
mortaliser en  l’altérant  h Toutes  les  chroniques  contemporaines 
sont  muettes  sur  cette  catastrophe, àl’exception  des  deux  ouvrages 
d’Éginhard  (la  Vie  de  Charlemagne  Qi  les  Annales),  qu’ont  suivi  le 
Poète  Saxon  et  l’Astronome,  auteur  de  la  Vie  de  Lodewig-le-Pieux 
(Louis-le-Déhonnaire).  Le  mélange  de  réserve  et  de  tristesse  avec 
lequel  Éginhard  raconte  ce  désastre  en  révèle  assez  la  gravité  : 
« Le  souvenir  de  cette  blessure,  » dit-il,  « obscurcit  grandement 
« dans  le  cœur  du  roi  la  joie  des  succès  obtenus  en  Espagne.  » 
— Je  n’ai  pas  besoin,  ajoute  l’Astronome,  de  mettre  ici  les  noms 
des  martyrs;  tout  le  monde  les  connaît  de  reste,  » Il  est  plus 
aisé  de  sentir  que  d’exprimer  la  douleur  et  la  colère  de  Karle, 
qui  n’avait  pu  secourir  et  qui  ne  put  venger  ses  compagnons 
d’armes  : les  bandes  wasconnes  s’étaient  dispersées  sur-le- 
champ  à la  faveur  des  ténèbres,  et  avaient  disparu,  avec  leur 
butin,  à travers  les  gorges  et  les  forêts  impénétrables  de  la 
montagne  : il  eût  fallu,  pour  les  rejoindre  et  les  punir,  fouiller, 
avec  le  fer  et  le  feu,  les  hautes  vallées  des  deux  Wasconies,  où 
elles  avaient  caché  les  dépouilles  des  Franks,  et  n’épargner  ni  le 
temps  ni  les  hommes  à cette  œuvre;  or,  Karle  était  trop  impé- 
rieusement rappelé  vers  le  Nord  par  les  intérêts  les  plus  pressants. 

Karle  était  allé  retrouver  à Gassineuil  sa  femme,  accouchée 
en  son  a])sence  de  deux  fils,  dont  l’un  ne  vécut  pas  et  l’autre  fut 
« Louis-le-Débonnaire  » : il  s’y  arrêta  peu  de  jours,  mais  employa 
ce  court  espace  de  temps  à d’importantes  mesures  politiques.  Il 
organisa  l’Aquitaine  de  manière  à déjouer  les  tentatives  que  la 
catastrophe  de  Roncevaux  eût  pu  suggérer  aux  Wascons  et  aux 
musulmans,  renouvela  la  plupart  des  gouverneurs  des  cités  mé- 
ridionales, « s’attacha  les  évêques  par  des  moyens  opportuns, 
établit  par  toute  l’Aquitaine  des  comtes , des  abbés  et  beaucoup 


1,  y.  aux  Éclaircissements,  n®  II,  Le  chant  dWliabiçar. 

n. 


18 


274 


GAULE  FRANKE. 


[778J 

de  vassaux  [vassos  de  race  franke,  dont  il  n’eùt  point  été  sûr  de 
défier  la  prudence  et  le  courage  ni  par  force  ni  par  ruse,  et  leur 
confia  le  soin  du  pays,  la  garde  des  frontières  et  fintendance  des 
villas  royales.  » Parmi  les  nouveaux  oflicicrs  franks,  on  remarque 
deux  noms  que  les  romans  ont  rendus  célèbres  : liotgher  (Roger), 
comte' de  Limoges,  et  Ilaime  (Aimon),  comte  d’Albi,  père  du 
fabuleux  Renaud  de  Montauban  et  des  autres  fils  Aimon,  Karle 
s’efforça  de  gagner  le  cœur  des  Aquitains  en  leur  annonçant  la 
prochaine  résurrection  du  royaume  d’Aquitaine  avec  une  ad- 
ministration séparée.  Il  donna  ensuite  des  ordres  pour  qu’on 
accueillît  en  Septimanie  les  réfugiés  chrétiens  et  arabes  qui 
affluaient  d’au  delà  des  ports^  par  suite  de  la  réaction  qui  pour- 
suivait les  partisans  des  Franks  dans  FEspagne  septentrionale: 
Ibn-Al-Arabi  venait  d’étre  massacré,  et  son  fils,  obligé  de  se  sau- 
ver à Narbonne  2. 

Après  avoir  tout  réglé  derrière  lui,  le  roi  Karle  reprit  la  route 
du  Nord  : il  était  temps  ! Karle  fut  informe  à Auxerre  que  les 
Saxons,  « sachant  le  seigneur  roi  et  les  Franks  si  loin  au  pays 
d’Espagne  »,  s’étaient  insurgés  à la  voix  de  AVitikind,  raccouru 
de  Danemark  avec  des  bandes  d’hommes  du  Nord.  Ni  le  souvenir 
des  terribles  serments  prêtés  aux  bords  de  la  Lippe,  ni  peut-être 
l’opposition  des  anciens  et  de  la  partie  la  moins  belliqueuse  du 
peuple,  n’avaient  pu  arrêter  une  fougueuse  jeunesse  qui  avait 
vu  avec  rage  les  scènes  de  Paderborn.  Les  Saxons  avaient  em- 
porté et  brûlé  le  nouveau  fort  de  la  Lippe,  puis,  sans  s’attaquer 
à Elircsbourg  ni  à Sighebourg,  s’étaient  préci[)ités  droit  au  Pdiin 
pour  tâcher  d’entrer  en  Austrasie  : ne  pouvant  forcer  le  passage 
du  fleuve,  ils  se  mirent  à ravager  tout  ce  qui  était  occupé  par  la 
population  franke  sur  la  rive  droite  du  Rhin,  depuis  Deutz  jusqu’à 
Coblentz,  brûlant  les  villages,  les  églises,  les  métairies,  massacrant 
les  habitants,  « sans  faire  aucune  distinction  d’àge  ni  de  sexe,  de 
sacré  ni  de  profane,  et  montrant  ainsi,  dit  Éginbard,  qu’ils  en- 
vahissaient les  frontières  frankes,  non  pour  le  pillage,  mais  pour 

1.  vasselagc,  ne  dérivent  pas  du  \uàc?([\ie  ghesel,  compagnon, 
on  fassen,  lier,  mais  du  celtique  uasel,  noble,  ou  gwas,  was,  jeune  homme,  jeune 
guerrier  k la  suite  d’un  chef. 

2.  Astronom.  Vita  Liidovici  Pii;  dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  VI,  p.  88. 


[778-789]  RÉVOLTE  DE  LA  SAXE.  275 

la  vengeance  ».  Karle  dépêcha  en  toute  hâte  contre  les  Saxons  les 
contingents  des  Franks  d’outre-Rliin  et  des  Allemans.  Les  Franks 
et  les  Allemans  atteignirent  les  Saxons  qui  se  retiraient  par  la 
Hesse,  sauvèrent  de  leur  fureur  Fahhaye  de  Fuldc  et  les  restes  de 
saint  Bonifacc,  les  assaillirent  comme  ils  traversaient  à gué  la 
rivière  d’Adcrn,  à Badcnfeld,  et  les  défirent  avec  un  grand  carnage. 

Les  Saxons  curent  l’iiivcr  pour  se  remettre  de  cet  échec,  et 
pour  préparer  leur  défense.  Après  le  mal  national,  tenu  à Duren, 
en  mai  779,  les  Franks  s’avancèrent  en  Wcslfalie  par  la  rive  sep- 
tentrionale de  la  Lippe  : « les  Saxons  voulurent  résister  au  lieu 
dit  Bucholt  ou  Bokholz  (Bokholt,  dans  le  Zutphen);  mais  ils  furent 
mis  en  fuite,  abandonnèrent  toutes  leurs  ferlés,  et  laissèrent  la 
route  ouverte  aux  Franks  [Annal.  LoiseL).  » « Legrand  nombre  des 
Franks,  dit  le  Poète  Saxon,  les  avait  frappés  d’effroi  ».  Witikind 
et  scs  compagnons  dévoués  quittèrent  de  nouveau  le  pays;  la 
Westfalic  entière  se  soumit,  et  Karle  fit  grâce  à ces  populations 
du  cbàtimcnt  qu’il  eût  pu  leur  infliger,  aux  termes  du  pacte  de 
Paderborn.  Il  alla  camper  sur  le  Weser,  y reçut  les  otages  et  les 
serments  des  tribus  du  Nord  et  de  l’Est,  puis  retourna  biverner  à 
Worms.  Il  convoqua  le  Champ-dc-Mai  de  780  aux  sources  de  la 
Lippe  [Lippspring),  et  partit  de  ce  canton  « pour  les  régions  de 
l’Elbe  ».  Il  franchi t le  Weser  et  FOcker  : au  delà  de  cette  dernière 
rivière,  tous  les  habitants  du  Bardengaw  (pays  de  Lunebourg),  et 
un  grand  nombre  de  Saxons  du  Nord  et  de  FEst  vinrent  vers  le 
roi  et  reçurent  le  baptême,  « avec  leur  dissimulation  accou- 
tumée » ; ils  avaient  toujours  Odin  dans  le  cœur,  tandis  que  leur 
bouche  invoquait  le  nom  du  Christ.  De  nombreux  otages,  tant 
libres  que  lid.es  [liles],  furent  livrés  au  roi  Karle,  qui  traversa 
ainsila  Saxe  entière  de  l’ouest  à Fest,  jusqu’à  l’endroit  où  lallohre 
se  jette  dans  FElbe  : c’était  la  limite  des  Saxons  et  des  Slaves.  Les 
envoyés  des  Slavcs-Wcndcs  se  rendirent  là  auprès  du  monarque 
de  Fianks,  qui  « s’occupa  de  régler  les  choses  tant  des  Saxons 
que  des  Slaves  qui  habitent  les  deux  rives  du  fleuve  »,  et  établit 
en  ce  lieu  une  forteresse  ou  camp  retranché  [castra  stativa).  Une 
multitude  de  Wendes  et  aussi  beaucoup  de  Frisons  encore  païens 
furent  baptisés.  Tout  paraissait  soumis  en  Saxe,  et,  pour  la  pre- 
mière fois,  Karle  essaya  d’y  organiser  régulièrement  le  christia- 


276 


GAULE  FRAjVKE. 


[779] 

Disme  : « Il  partagea  le  pays  entre  des  évêques,  des  piètres  et  des 
abbés,  afin  qu’ils  l’habitassent  et  y prêchassent  la  foi,  » dit  la 
Chronique  deMoissac.  Les  biens  des  chefs  rebelles  furent  donnés 
sans  doute  aux  nouvelles  églises. 

Les  heureux  événements  de  Saxe  effacèrent  l’impression  de  la 
guerre  d’Espagne  : Roncevaux  n’avait  été  qu’un  accident  ter- 
rible, qui  ne  réagit  point  sur  la  puissance  intérieure  du  roi  des 
Franks,  et  c’est,  au  contraire,  à cette  époque  que  paraît  avoir  ap- 
partenu la  réalisation  des  plans  administratifs  de  Charlemagne.  Du 
moins,  le  premier  capitulaire  important  que  nous  possédions  est 
daté  de  779  : en  même  temps  que  Karle  s’efforcait  d’en  finir  avec  le 
paganisme  saxon,  et  qu'il  projetait  de  donner  une  constitution 
nouvelle  à l’Aquitaine  et  à l’Italie,  il  tentait  dans  le  royaume  des 
Franks  le  plus  vigoureux  essai  de  reconstruction  politique  qui 
eût  surgi  en  Occident  depuis  la  chute  de  l’Empire  Romain, 
et  s’efforcait  de  faire  sortir  la  centralisation  de  l’excès  même 
du  désordre  et  de  l’anarchie.  Dans  tout  ce  qui  ne  touchait 
point  aux  passions  guerrières  ou  religieuses,  dans  la  vie  civile, 
dans  les  rapports  sociaux,  régnait  un  égoïsme  effréné  : les  petits 
étaient  éloignés  de  tout  intérêt  un  peu  général  par  leur  condition 
précaire  et  misérable  ; les  riches  et  les  forts,  par  leur  soif  d’in- 
dépendance et  leur  impatience  de  tout  lien.  Les  hommes  libres 
[rakimbourgs,  rakin-biirgs),  les  jurés,  comme  nous  dirions  au- 
jourd’hui, n’allaient  plus  aux  assemblées  judiciaires  des  comtes 
ni  des  centeniers,  abandonnaient  avec  insouciance  le  droit  pré- 
cieux de  juger  leurs  pairs,  et  se  soustrayaient  par  la  force,  quand 
ils  le  pouvaient,  aux  amendes  infligées  aux  absents  par  les  ma- 
gistrats, qui  multipliaient  les  convocations  afin  de  multiplier  les 
amendes.  Karle  réduisit  à trois  par  an  le  nombre  des  mais  lo- 
caux auxquels  les  hommes  libres  pouvaient  être  convoqués,  et 
pour  assurer  en  tous  cas  l’administratioh  de  la  justice,  in- 
stitua les  skepen  [scabini,  échevins),  magistrats  subalternes,  à 
la  noinination  du  comte  dans  le  comté,  du  centenier  dans  la 
centaine  : les  skepen  devaient  assister  le  comte  ou  le  centenier, 
et  juger  les  procès,  soit  seuls,  soit  avec  les  hommes  libres, 
quand  il  s’en  présenterait  pour  participer  aux  jugements  ; les 
skepen  devaient  toujours  être  au  moins  sept.  Ceci  fut  appli- 


CAPITULAIRES. 


277 


[780] 


qué  aux  populations  romaines  comme  aux  populations  barbares. 

La  désorganisation  n’était  pas  moindre  dans  les  élections  ecclé- 
siastiques que  dans  les  assemblées  judiciaires  : l’absence  d’esprit 
public  et  de  moralité  éclairée  parmi  les  clercs  et  le  peuple  n’avait 
pas  moins  contribué  que  les  usurpations  royales  à ruiner  la  vieille 
liberté  des  élections.  Karle,  sans  nier  le  principe  des  libres  élec- 
tions, s’empara  des  choix  parle  fait, non  plus, comme  les  rois  mé- 
rovingiens, pour  vendre  les  évêchés  et  les  abbayes  au  plus  offrant 
ou  les  jeter  au  plus  servile,  mais  pour  en  faire  la  récompense  du 
mérite  et  du  travail  : la  plupart  des  évêques  et  des  abbés  sortirent 
d’entre  les  clercs  de  sa  chapelle  royale.  Toute  vie  intellectuelle  et 
politique  fut  attirée  au  palais,  et  rayonna  de  ce  centre  dans  les  di- 
verses régions  du  royaume  : les  comtes  ne  sortirent  pas  tous  de 
la  cour  comme  les  prélats  ; le  roi  fut  souvent  obligé  de  subir  les 
influences  locales  à cet  égard  ; mais  il  créa  une  institution  admi- 
rablement propre  à maintenir  les  comtes  dans  le  devoir,  et  à ral- 
lier toutes  les  parties  de  l’état  au  centre  : ce  furent  les  fameux 
mîssî  dominîci,  ou  commissaires  du  prince,  clercs  ou  laïques,  qui 
parcouraient  sans  cesse  les  provinces,  et  exerçaient  une  haute 
surveillance  sur  les- comtes  et  autres  officiers  royaux,  sur  les 
vassaux  ou  bénéficiaires,  et  sur  les  prélats  eux-mêmes,  « corri- 
geant ce  qui  était  à corriger,  ou  déférant  au  prince  ce  qu’ils  ne 
pouvaient  corriger  par  eux-mêmes^  ».  L’institution  entièrement 
nouvelle  des  missi  fut  la  cheville  ouvrière  du  gouvernement  de 
Charlemagne,  Elle  n’eût  pas  suffi  toutefois,  si  les  magistrats  lo- 


1.  Les  évêques  avaient  grand  besoin  de  surveillance  et  de  correction,  h en  juger 
par  les  étranges  anecdotes  que  le  moine  de  Saint-Gall  rapporte  sur  leur  compte. 
F.  son  lib.  I,  De  ecclesiasiicà  cura  Karoli  Magni , passim.  — « C’était  surtout, 
dit  M.  Guizot,  contre  l’isolement  des  pouvoirs  locaux  que  l’institution  des  missi 
dominici  était  dirigée  ; Charlemagne  prenait  contre  leur  force  des  précautions  d’une 
autre  nature.  « — « Le  très  prévoyant  Karle  ne  confiait  jamais  plus  d’un  comté  à, 
aucun  des  comtes,  si  ce  n’est  k ceux  qui  étaient  établis  sur  les  frontières  ou  dans 
le  voisinage  des  Barbares.  Il  n’accordait  jamais,  sans  motif  bien  grave,  k aucun 
des  évêques  quelqu’une  des  abbayes  ou  des  églises  « qui  appartenaient  k la  cou- 
ronne » (c’étaient  les  abbayes  de  fondation  royale  et  les  églises  du  domaine).  Lors- 
que ses  conseillers  ou  ses  familiers  lui  demandaient  pourquoi  il  agissait  de  la 
sorte,  il  répondait  : « Avec  ce  domaine  ou  cette  métairie,  cette  petite  abbaye  ou 
:ette  église,  je  m’acquiers  la  foi  d’un  vassal  aussi  bon  ou  meilleur  que  ce  comte 
ou  cet  évêque!»  {Monach.  S.  Gallens.  1.  I,  c.  14.)  C’est  par  suite  de  ce  système 
qu’il  n’est  presque  jamais  question  de  ducs  sous  son  règne  en  Austrasie  ou  en 
Neustrie.  Karle  laissait  tomber  en  désuétude  cette  dignité  trop  redoutable. 


278 


GAULE  FRANKE. 


[779] 

eaux  n’eussent  correspondu  avec  le  souverain  que  par  l’entre- 
mise de  ces  commissaires,  et  s’ils  n’eussent  été  appelés  périodi- 
quement auprès  de  lui  pour  recevoir  ses  encouragements  ou  ses 
réprimandes,  et  s’animer  de  son  esprit.  Le  roi  Karle  établit  donc 
deux  plaids  généraux  par  an,  ou  plutôt  convoqua  régulièrement 
ses  officiers,  ses  vassaux,  et  môme,  à ce  qu’il  semblerait,  les  grands 
propriétaires,  aux  époques  où  se  réunissaient  les  conciles  épisco- 
paux, c’est-à-dire  enniars  et  dans  le  courant  de  l’automne  : les  dons 
gratuits  et  les  redevances  des  bénéfices,  qu’on  avait  coutume  de  pré- 
senterai! roi  dans  le  Cbamp-dc-Mars  ou  de  Mai,  furent  transférés  au 
plaid  d’automne,  et  le  Champ-dc-Mai,  perdant  tout  caractère  po- 
litique, ne  fut  plus  que  la  revue  de  l’armée  à l’instant  d’entrer  en 
campagne.  Ces  plaids  généraux  durent  être,  sous  un  certain  rap- 
port, aux  anciens  mais  nationaux  ce  qu’étaient  les  plaids  locaux 
aux  anciennes  assemblées  de  cantons  : à la  place  des  hommes 
libres,  les  officiers  royaux  en  firent  le  fond  obligé;  les  proprié- 
taires d’alleux  et  les  simples  bénéficiaires  ne  furent  plus  que 
l’accessoire.  Mais  les  plaids  généraux  avaient  en  outre  un  carac- 
tère auquel  les  plaids  parliculiers  demeuraient  étrangers  : ils 
étaient  à la  fois  politiques  et  religieux;  les  mûls  et  les  conciles 
étaient  venus  s’y  réunir*  sous  la  présidence  du  roi,  devenu,  de 
fait,  chef  de  l’Église  comme  de  l’État,  et  les  articles  des  capitu- 
laires étaient  aussi  bien  des  canons  de  conciles  que  des  ordon- 
nances adminisiratives. 

Il  subsiste  sur  ces  assemblées  un  précieux  monument  contem- 
porain; c’est  le  traité  de  l'Ordre  du  Palais,  écrit  par  Adalbard, 
cousin- germain  de  Charlemagne,  et  reproduit  par  l’arclievèque 
de  Reims  Ilinkmar,  au  siècle  suivant  (Hlncmar.  Opéra,  t.  II, 
p.  20G).  a Dans  le  plaid  du  printemps,  rapporte  Adalbard,  on  ré- 
glait les  affaires  générales  de  tout  le  royaume;  aucun  événement, 
à moins  d’une  nécessité  impérieuse  et  universelle,  ne  faisait 
changer  ce  qui  y avait  été  arreté.  Dans  cette  assemblée  se  réunis- 
saient tous  les  grands  [majores],  tant  clercs  que  laïques;  les  prin- 
cipaux ( les  seigneurs,  seniores],  pour  prendre  et  arrêter  les  dé- 
cisions; les  moindres  [minores],  pour  recevoir  ces  décisions,  et 

1.  Sans  toutefois  se  confondre;  v.  plus  bas,  p.  281. 


[779]  ADMINISTRATION  DE  CHARLEMAGNE.  279 

quelquefois  en  délibérer  aussi  et  les  confirmer,  non  par  un  con- 
sentement formel,  mais  par  leur  opinion  et  l’adhésion  de  leur 
intelligence.  » Par  le  titre  de  seigneurs,  Adalliard  désigne  évi- 
demment les  évêques,  abbés,  ducs  et  comtes  ; les  moindres  sont  les 
archidiacres,  les  clercs  élevés  en  dignité,  les  vicnires  des  comtes 
[vicariif  vicomtes),  les  centeniers,  les  intendants  [majores]  des  villas 
royales,  les  vicaires  laïques  des  évêques  (ü/ce-c/om/n/,  vidâmes), 
les  avoués  des  églises.  « L’autre  assemblée,  reprend  Adalbard,  se 
tenait  seulement  avec  les  seigneurs  de  l’assemblée  précédente  et 
les  principaux  conseillers.  On  commençait  à y traiter  des  affaires 
de  l’année  prochaine,  comme  aussi  de  celles  qui  pouvaient  être 

survenues  dans  le  cours  de  l’année  qui  touchait  à sa  fin Ils 

délibéraient  de  longue  main  sur  les  choses  futures;  et,  lorsque 
les  mesures  convenables  avaient  été  trouvées,  elles  étaient  tenues 
si  secrètes,  que,  jusqu’à  l’assemblée  générale  suivante,  on  l’igno- 
rait entièrement  au  dehors....  L’apocrisiaire,  c’est-à-dire  le  cha- 
pelain ou  gardien  du  palais  (espèce  de  ministre  des  affaires  ec- 
clésiastiques) et  le  chambellan  assistaient  toujours  aux  assem- 
blées. Quant  aux  autres  officiers  du  palais  [ministeriales],  s’il  en 
était  quelqu’un  qui,  d’abord  en  s’instruisant,  ensuite  en  don- 
nant des  conseils,  se  montrât  capable  de  siéger  honorablement 
aux  assemblées,  il  recevait  Tordre  d’y  assister,  en  prêtant  la  plus 
grande  attention  aux  choses  qui  s’y  traitaient,  rectifiant  ce  qu’il 
croyait  savoir,  apprenant  ce  qu’il  ignorait,  retenant  dans  sa  mé- 
moire ce  qui  avait  été  ordonné  et  arrêté.  On  voulait  par  là  que, 
s’il  survenait,  au  dedans  ou  au  dehors  du  royaume,  quelque  acci- 
dent inopiné,  les  officiers  du  palais,  avec  la  grâce  de  Dieu  et  parleur 
longue  habitude  soit  d’assister  aux  conseils  publics,  soit  de  traiter 
les  affaires  domestiques,  fussent  capables,  ou  déconseiller  ce  qu’il  y 
avait  à faire,  ou  d’indiquer  les  moyens  d’attendre  sans  inconvé- 
nient le  temps  fixé  pour  la  réunion  de  l’assemblée...  Quant  aux 
officiers  inlérieurs,  proprement  appelés  qui  ne  s’occu- 

paient point  des  affaires  générales  du  royaume,  mais  seulement  de 
celles  qui  concernaient  les  personnes  spécialement  attachées  au 
palais,  le  souverain  réglait  leurs  fonctions  avec  grand  soin,  etc... 
Les  assemblées  générales  ne  s’occupaient  pas  des  affaires  parti- 
culières ni  des  contestations  élevées  au  sujet  des  propriétés  ou  de 


280  GAULE  FRANKE.  [779] 

l’applioation  des  lois,  avant  d’avoir  réglé  tout  ce  qui  intéressait 
le  roi  et  le  royaume  en  général.  Gela  fait,  si,  d’après  les  ordres  du 
roi,  on  avait  réservé  quelque  affaire  particulière  qui  n’avait  pu 
être  terminée,  soit  par  le  comte  du  palais,  soit  par  l’officier  dans 
la  compétence  duquel  elle  était  comprise,  l’assemblée  exami^ 
nait  la  question.  Dans  l’une  ou  l’autre  des  deux  assemblées  (de 
printemps  et  d’automne),  on  soumettait  à l’examen  et  à la  déli- 
bération des  grands  désignés  plus  haut,  ainsi  que  des  premiers 
sénateurs  du  royaume  et  en  vertu  des  ordres  du  roi,  les  arti- 
cles de  lois  nommés  capitula,  que  le  roi  lui-même  avait  rédigés 
par  l’inspiration  de  Dieu,  ou  dont  la  nécessité  lui  avait  été  mani- 
festée dans  l’intervalle  des  sessions.  Après  avoir  reçu  ces  commu- 
nications, ils  en  délibéraient,  un,  deux  ou  trois  jours,  ou  plus, 
selon  l’importance  des  affaires.  Des  messagers  du  palais,  allant 
et  venant,  recevaient  leurs  questions  et  leur  rapportaient  les  ré- 
ponses du  roi,  et  aucun  étranger  n’approebait  du  lieu  de  leur 
réunion  jusqu’à  ce  que  le  résultat  de  leur  délibération  pût  être 
mis  sous  les  yeux  du  grand  prince,  qui  alors,  avec  la  sagesse 
qu’il  avait  reçue  de  Dieu,  adoptait  une  résolution  à laquelle  tous 
obéissaient.  Pendant  que  ces  choses  se  traitaient  de  la  sorte  hors 
de  la  présence  du  roi,  le  prince  lui-même,  au  milieu  de  la  mul- 
titude venue  à l’assemblée  générale,  était  occupé  à recevoir  les 
dons,  saluant  les  hommes  les  plus  considérables,  s’entretenant 
avec  ceux  qu’il  voyait  rarement,  témoignant  aux  plus  âgés  un 
intérêt  affectueux,  s’égayant  avec  les  plus  jeunes,  et  agissant  de 
la  sarle  avec  les  clercs  comme  avec  les  laïques.  Cependant,  si 
ceux  qui  délibéraient  sur  les  matières  soumises  à leur  examen  en 
manifestaient  le  désir,  le  roi  se  rendait  auprès  d’eux,  y restait 
aussi  longtemps  qu’ils  le  voulaient,  et,  là,  ils  lui  rapportaient, 
avec  une  entière  familiarité,  ce  qu’ils  pensaient  de  toutes  choses. 
Si  le  temps  était  beau,  tout  cela  se  passait  en  plein  air,  sinon  dans 
plusieurs  bâtiments  distincts,  où  ceux  qui  avaient  à délibérer  sur 
les  propositions  du  roi  étaient  séparés  de  la  multitude  venue  à 
rassemblée.  Le  lieu  destiné  à la  réunion  des  seigneurs  était  di- 
visé en  deux  parties,  de  telle  sorte  que  les  évêques,  les  abbés  et 

1.  Par  sénateurs,  Adalliard  entend  évidemment  ce  qui  restait  de  l’ancien  patri- 
ciat  des  cités,  confondu  avec  les  grands  propriétaires  d’alleux. 


[779j  ADMINISTRATIO.N  DE  CHARLEMAGNE.  281 

les  clercs  élevés  en  dignité  pussent  se  réunir  sans  aucun  mélange 
de  laïques;  de  même,  les  comtes  et  les  autres  principaux  de 
l’État  se  séparaient,  dès  le  matin,  du  reste  de  la  multitude,  et  les 
clercs,  d’un  côté,  les  laïques  de  l’autre,  se  rendaient  dans  la  salle 
pi  leur  était  assignée.  11  dépendait  des  seigneurs  clercs  et  laïques 
de  siéger  ensemble  ou  séparément,  selon  la  nature  des  affaires 
qu’ils  avaient  à traiter,  ecclésiastiques,  séculières  ou  mixtes...  La 
seconde  occupation  du  roi  était  de  demander  à chacun  ce  qu’il 
avait  à lui  rapporter  ou  à lui  apprendre  sur  la  partie  du  royaume 
d’où  il  venait  : non-seulement  cela  leur  était  permis  à tous,  mais 
il  leur  était  strictement  recommandé  de  s’enquérir,  dans  l’inter- 
valle des  assemblées,  de  ce  qui  se  passait  au  dedans  où  au  dehors 
du  royaume,  et  ils  devaient  chercher  à le  savoir  des  étrangers 
comme  des  nationaux,  des  ennemis  comme  des  amis,  quelque- 
fois en  employant  des  émissaires  spéciaux,  et  sans  s’inquiéter 
beaucoup  de  la  manière  dont  étaient  acquis  les  renseignements. 
Le  roi  voulait  savoir  si,  dans  quelque  coin  du  royaume,  le  peu- 
ple murmurait  ou  était  agité,  et  quelle  était  la  cause  de  son  agi- 
tation, et  s’il  était  survenu  quelque  désordre  dont  il  fût  néces- 
saire d’occuper  l’assemblée  générale.  Il  cherchait  aussi  à con- 
naître si  quelqu’une  des  nations  soumises  voulait  se  révolter,  si 
quelqu’une  de  celles  qui  s’étaient  révoltées  semblait  disposée 
à se  soumettre,  si  ceiles  qui  étaient  encore  indépendantes  mena- 
çaient le  royaume  de  quelque  attaque.  Partout  où  apparaissait  un 
désordre  ou  ün  danger,  il  s’informait  surtout  quels  en  étaient  les 
motifs  ou  l’occasion,  etc.  » 

Ges  textes  si  intéressants  précisent  trop  bien  la  vraie  physiono- 
mie du  gouvernement  politico-religieux  de  Charlemagne  pour 
qu’il  soit  besoin  de  commentaire  : c’était  une  monarchie  consul- 
tative ; la  masse  des  hommes  libres , possesseurs  d’alleux  ou  de 
bénéfices,  restait  tout  à fait  en  dehors  des  affaires  publiques,  et 
les  grands  n’étaient  que  les  conseillers  du  prince,  ainsi  que  les 
qualifie  fréquemment  l’auteur  de  ce  livre.  Charlemagne  n’avait 
pas  détruit  des  libertés  politiques  qui  n’existaient  plus  ; il  n’avait 
porté  atteinte  qu’à  l’anarchie,  à l’indépendance  anti-sociale.  Avoir 
ainsi  constitué  et  maintenu  un  gouvernement  régulier  parmi  de 
tels  hommes  et  à une  telle  époque  peut  passer  pour  le  chef-d’œuvre 


GAULE  FRANKE. 


282 


[7791 


du  génie  et  de  la  puissance;  les  Carolingiens  n’ avaient  pas  eu  trop 
d’un  siècle  de  gloire  pour  en  arriver  là. 

La  première  série  d’actes  de  ccs  assemblées  semestrielles  que 
nous  connaissions  est  le  capitulaire  promulgué  à Héristall  en 
mars  779  : il  est  célèbre  par  rétablissement  définitif  de  la  dîme  ; 
l’épiscopat  obtint  enfin  le  prix  de  ses  longs  efforts;  depuis  deux 
siècles  il  avait  fait  de  la  dîme  un  cas  de  conscience  ; il  réussit 
enfin  à en  faire  une  loi  positive.  Karle-lc-Grand  ne  put  refuser 
cette  concession  au  clergé,  en  écliange  des  services  qu’il  recevait 
des  gens  d’église,  indispensables  instruments  de  ses  projets  civi- 
lisateurs : Karle  ne  pouvait  se  servir  du  clergé  qu’en  se  faisant  son 
chef  et  son  patron  ; ce  fut  là  un  magnifique  dédommagement  des 
spoliations  de  Karlc-Martel.  La  dîme  fut  fort  aggravée  pour  les 
terres  d’église  tenues  à titre  de  précaire  : ç\\c?>  durent  payer  la 
dîme  et  la  none.  Les  populations  avaient  été  préparées  à ce  lourd 
impôt  par  Peppin,  qui  avait  déjà  ordonné  le  paiement  des  dîmes 
dans  certaines  années  (en  764,  par  exemple),  sans  en  faire  une 
loi  permanente;  néanmoins  la  perception  des  dîmes  souffrit  de 
grandes  diCfiCLiltés  et  de  grandes  lacunes;  on  sc  tromperait  fort  si 
l’on  croyait  que  tous  les  capitulaires  de  Charlemagne  obtinssent  une 
prompte  et  complète  obéissance,  c(  si  l’on  voyait  dans  son  gouver- 
nement autre  chose  qu’une  lutte  perpétuelle.  La  supériorité  des 
évêques  sur  les  comtes  commence  à se  dessiner  dans  rassemblée 
de  mars  779;  cela  devait  être;  ils  aidaient  Karle  à penser,  les 
comtes  ne  l’aidaient  qifà  agir;  si  grossiers  que  fussent  la  plupart 
des  clercs,  si  bornées  que  fussent  leurs  lumières,  c’était  presque 
uniquement  parmi  eux  que  cetlc  prodigieuse  intelligence  rencon- 
trait quelques  esprits  capables  de  la  comprendre  et  delà  seconder. 
« Les  évêques,  est-il  dit,  porteront  témoignage  si  les  comtes  ren- 
dent la  justice  sans  haine  et  sans  mauvaise  intention  touchant  la 
punition  des  larrons  : le  comte  qui  aura  puni  un  homme  contre 
le  droit  perdra  sa  dignité  et  sera  puni  à proportion  de  la  peine 
qu’il  aura  infligée.» 

La  répression  des  brigandages  est  un  des  principaux  objets 
de  ce  capitulaire  ; les  juges  inférieurs  (centeniers)  doivent  repré- 
senter au  plaid  du  comte  les  larrons  qui  ont  volé  dans  leur  cerir 
tuine,  à piMue  de  perdre  leur  dignité  et  leurs  bénéfices,  ou  de 


ADMINISTRATION  DE  CHARLEMAGNE. 


283 


[779] 


payer  le  ban  (l’amende)  s’ils  n’ont  pas  de  bénéfices.  Les  vassaux 
du  roi  sont  soumis  à la  meme  obligation  pour  les  vols  commis 
sur  leurs  terres.  Si  un  comte  ne  rend  pas  la  justice  dans  son 
comté,  les  commissaires  du  roi  {missi)  s'installeront  dans  son  lo- 
gis, jusqu’à  ce  que  justice  ait  été  rendue.  Si  un  vassal  du  roi 
(n’étant  ni  comte  ni  ccntenicr)  ne  rend  point  justice  sur  sa  terre*, 
le  comte  et  le  commissaire  du  roi  iront  chez  lui  vivre  de  son  bien 
jusqu’à  ce  que  justice  soit  faite.— Pour  un  premier  vol,  on  perdra 
un  œil  ; pour  un  second,  le  nez  ; pour  un  troisième,  la  vie.  — Le 
droit  d’asile  ne  doit  pas  profiter  aux  homicides  et  autres  cou- 
pables « qui  doivent  mourir  selon  les  lois  : » s’ils  se  réfugient  dans 
une  église,  on  ne  leur  donnera  point  à manger,  pour  les  obliger  à 
sortir  (cette  limitation  du  dangereux  droit  d’asile  est  très  impor- 
tante).— Le  parjure  est  condamné  à perdre  une  main,  si  son  crime 
est  prouvé  par  Vépreuvé  de  la  croix,  — Si  quelqu’un  ne  veut  point 
accepter  de  composition  pour  la  vengeance  {pro  [aida]  qu’il  a à 
exercer,  le  roi  l’enverra  là  où  il  lui  sera  le  moins  facile  de  mal 
faire.  — Les  esclaves  doivent  être  vendus  en  présence  de  l’évèque 
ou  du  comte,  de  l’archidiacre  ou  du  centenicr,  du  vicaire  de  l’é- 
veque  ou  du  vicaire  du  comte,  ou  au  moins  de  personnes  nota- 
bles. Nul  ne  vendra  d’esclaves  hors  des  marches  du  royaume  2,  à 
peine  de  payer  l’amende,  ou  de  devenir  esclave  lui-mème,  s’il  ne 
peut  payer  l’amende.  Nul  ne  vendra  de  cuirasse  ou  cotte  d’ar- 
mes (brunia,  de  brïin,  brillant)  hors  du  royaume.  — Deux  articles 
très  dignes  d’attention  défendent  enfin  de  fane  truste  et  de  s’asso- 
cier par  serment,  ce  qui  ne  s’entend  pas  des  seigneurs  ayant  des 
vassaux  engagés  dans  leur  foi,  mais  des  associations  nouvelles  qui 
se  formeraient  pour  courir,  pour  piller  et  résister  à l’autorité  royale. 

1.  Ceci  indique  la  juridiction  privée  exercée  par  les  possesseurs  de  bénéfices, 
analogue  k la  juridiction  patrimoniale  des  propriétaires  d’alleux.  Us  devaient  jus- 
tice a leurs  fidèles,  k leurs  comineusaux,  et  k leurs  liies  ou  colons. 

2.  Cette  défense,  qui  avait  été  renouvelée  a diverses  reprises  eu  Gaule  depuis 
le  septième  siècle,  et  dont  le  motif  était  tout  religieux,  fut  étendue  k l’Iialic  : on 
a une  lettre  du  pape  Adrien  dans  la(|uelle  ce  pontife  se  défend,  lui  et  ses  Romains, 
d’avoir  vendu  des  esclaves  « k la  race  criminelle  des  Sarrasins».  Cliarlemagne  lui 
avait  écrit  nne  lettre  sévère  k ce  sujet;  Adrien  rejette  le  fait  sur  les  Langohards, 
qui,  dit-il,  pressés  de  la  famine,  avaient  vendu  des  milliers  de  leurs  serviteurs, 
non  pas  directement  aux  Sarrasins,  mais  aux.  Grecs,  qui  faisaient  le  commerce  des 
esclaves  {Ilistor.  des  Gaules,  l.  V,  p.  557). 


284 


GAULE  FRANKE. 


[779] 

Un  second  capitulaire  de  la  même  année  779  ordonne  des  au- 
mônes publiques,  une  espèce  de  taxe  des  pauvres,  à raison  de  la 
grande  sécheresse  et  disette:  les  évêques,  abbés,  abbesses,  comtes, 
vassaux  du  roi,  paieront  à proportion  du  nombre  de  cases  ou  de 
familles  serves  qu’ils  possèdent.  Les  capitulaires  embrassent  la 
vie  sociale  sous  toutes  scs  faces  : on  y trouve  de  tout,  depuis  les 
prescriptions  de  la  morale  religieuse  jusqu’aux  ordonnances 
de  police  et  aux  plus  minutieux  reglements  de  l’intendanee  des 
métairies  royales L L’activité  du  grand  Karle  était  aussi  univer- 
selle qu’infatigable  : les  facultés  les  plus  rares  elles  plus  opposées 
se  réunissaient  dans  cette  étonnante  organisation  ; Karle  avait  le 
regard  de  l’aigle  ; aucun  détail  ne  lui  échappait  dans  les  immenses 
horizons  qu’embrassait  son  œil  de  flamme;  il  calculait  l’emploi 
des  revenus  d’une  métairie  entre  le  renversement  et  la  création  - 
de  deux  royaumes.  Tant  d’ordre  avec  tant  de  génie  expliquent 

1.  On  a réuni  en  un-seul  capitulaire  toutes  les  ordonnances  rendues  à diverses 
époques  par  Charlemagne  touchant  l’administration  de  ses  villas.  Ce  document, 
qui  nous  fait  connaître  le  sort  d’une  partie  assez  considérable  de  la  population 
gauloise,  est  d’un  haut  intérêt.  On  y voit  avec  étonnement  le  dominateur  de  l’Eu- 
rope, le  conquérant  sur  la  tête  duquel  pesait  l’Occident  tout  entier,  faire  trêve  k 
ses  immenses  occupations,  k ses  innombrables  affaires,  pour  régler,  avec  le  soin  du 
propriétaire  le  plus  exact  et  le  plus  vigilant,  les  moindres  détails  relatifs  k l’entre- 
tien de  ses  maisons,  de  ses  jardins  et  de  ses  étables.  Mais  le  grand  politique  perce 
toujours  k travers  ces  petites  choses.  «On  ne  doit  pas  prendre,  dit-il,  les  maires 
des  villas  royales  parmi  les  hommes  puissants,  mais  parmi  les  gens  de  médiocre 
état,  parce  qu’ils  sont  plus  fidèles.  » C’était  ainsi  qu’il  tâchait  d’arrêter  le  penchant 
des  intendants  k détourner  k leur  profit  le  travail  des  esclaves  et  le  revenu  des 
biens  qui  leur  étaient  confiés.  Les  hommes  libres  et  non  libres  qui  habitaient  les 
terres  royales  avaient  au-dessus  d’eux  des  maires  (majores),  des  forestiers,  des 
inspecteurs  des  haras  (poledrarii),  des  celleriers,  des  dîzainiers,  des  péagers,  etc. 
et  tous  ressortissaient  a deux  grands  officiers,  le  sénéchal  (seneskalk,  senescallus) 
et  le  bouteillier  (buticulariiis),  qui  avaient  hérité  de  quelques-unes  des  attributions 
de  la  mairie  du  palais.  Le  régime  des  serfs  du  fisc  était  dur  : la  peine  capitale 
ou  son  rachat  pour  le  vol;  le  bâton  pour  toute  autre  faute.  Les  négligences  des  in- 
tendants et  préposés  étaient  punies  assez  singulièrement  : on  leur  imposait  absti- 
nence de  chair  et  de  vin  dans  certains  cas.  — Presque  tous  les  arbres  fruitiers  que 
nous  connaissons  aujourd’hui  étaient  cultivés  dans  les  jardins  du  domaine;  on  y 
possédait  diverses  sortes  de  pruniers,  de  poiriers,  de  pommiers,  de  cerisiers,  de 
pêchers,  avec  le  châtaignier,  le  néf.ier,  le  noisetier,  l’amandier,  le  mûrier,  le  figuier, 
le  noyer,  etc.  — Le  Pohjpiyque,  ou  registre  d’Irminon,  abbé  de  Saint-Gerniain- 
des-Prés,  publié,  avec  de  savants  commentaires,  par  M.  Guérard,  complète,  sur 
l’état  des  classes  inférieures,  les  lumières  que  fournit  le  capitulaire  De  villis,  éga- 
lement expliqué  par  M.  Guérard,  dans  la  bibliothèque  de  l’école  des  Charles, 
numéro  de  janvier  1853  et  suivants. 


[780]  ADMINISTRATION  DE  CHARLEMAGNE.  285 

seuls  quarante  ans  d’une  prospérité  si  soutenue  parmi  tant  d’ob- 
stacles et  de  périls. 

Après  avoir  constitué  son  système  administratif  dans  le  pays 
frank  et  soumis  la  Saxe,  au  moins  en  apparence,  Karle  réalisa  un 
grand  projet  qu’il  avait  formé  dès  778,  au  retour  de  Roncevaux. 
Sentant  que  la  nature  n’avait  pas  fait  l’Italie  pour  être  une  pro- 
vince de  la  Gaule,  et  que  l’Aquitaine,  par  des  motifs,  non  pas  géo- 
graphiques, comme  l’Italie,  mais  politiques  et  sociaux,  répugnait 
également  à recevoir  les  ordres  d’un  gouvernement  qui  siégeait 
au  bord  de  la  Meuse  ou  du  Rhin,  il  résolut  d’ériger  ces  deux  ré- 
gions en  royaumes  ayant  leurs  gouvernements  particuliers,  quoi- 
que relevant  du  royaume  des  Franks.  Sa  femme  Hildegarde  lui 
avait  donné  trois  fils  ; il  destina  l’aîné,  Karle,  à régner  sur  les 
Franks  après  lui,  et  les  deux  autres,  Peppin  et  Lodevvig  ou  Lo- 
dhuwigG  à régir  l’Italie  et  l’Aquitaine.  L’Aquitaine,  agrandie  de 
la  Septimanie^,  devenait  dans  la  pensée  de  Karle  la  barrière  de 
la  chrétienté  contre  l’islamisme,  et  cette  destination  glorieuse, 
offerte  à l’espèce  de  nationalité  qui  était  rendue  avec  honneur  à 
la  Gaule 'méridionale,  devait  rallier  les  populations  d’outre- 
Loire  au  système  général  de  la  monarchie  carolingienne.  Le 
royaume  d’Italie  allait  être  élevé  en  face  des  Grecs,  comme  le 
royaume  d’Aquitaine  en  face  des  Arabes  ; le  nom  de  royaume  des 
Langobards  était  condamné  à disparaître,  et  un  gouvernement 
franco-italien,  établi  à Pavie,  contiendrait  les  Langobards  à l’aide 
des  peuples  de  langue  latine  et  surveillerait  les  mouvements  de  la 
cour  de  Byzance.  Karle  espérait  bien  changer  plus  tard  cette  dé- 
fensive en  offensive  sur  les  deux  frontières  grecque  et  arabe,  et 
rejeter  un  jour  les  musulmans  au  delà  de  l’Èbre  et  les  impériaux 
au  delà  du  détroit  de  Messine.  Ce  fut  afin  d’entourer  ses  desseins 
de  l’auréole  de  la  religion  qu’il  partit  pour  Rome,  dans  le  cou- 
rant de  l’automne  de  780,  avec  sa  femme  et  ses  deux  plus  jeunes 
fils  : le  pape  Adrien  l’avait  prié  de  passer  les  Alpes  pour  arrêter 

1.  Lodewig  ou  Lodhuwig  {Lodowtcus,  Liidewicus,  Ludovicus),  dont  nous  avons 
fait  Louis,  n’est  autre  que  le  nom  de  Chlodowig  ou  Hlodewig,  moins  l’aspiration 
rude  de  1’^  initiale  : la  prononciation  tudesque  s’adoucissait  chez  les  Franks. 

2.  La  SepLimanie  prit  le  nom  de  marche  ou  marquisat  de  Gothie  : les  marquis 
(marchisi)  ou  mark-grafs  (margraves,  comtes  des  frontières)  jouent  un  grand  rôle 
sous  Charlemagne,  qui  avait  un  si  vaste  développement  de  frontières  à défendre. 


286 


GAULE  FRAiNKE. 


[781] 

les  entreprises  des  Grecs,  qui,  secondés  par  les  gens  de  Naples, 
sujets  de  l’Empire  d’Orient,  et  par  les  Langobards  de  Bénévent, 
s’étaient  emparés  de  Terracine;  les  Grecs  avaient,  d’une  autre 
part,  excité  un  soulèvement  en  Istrie  contre  l’évéque  de  ce  pays, 
qui  voulait  y recueillir  les  revenus  octroyés  par  Karle  à l’église 
romaine;  les  révoltés  avaient  arraché  les  yeux  à l’évêque.  Karle 
vint  célébrer  la  Pâque  de  781  à Rome,  et  Adrien  oignit  rois  Peppin 
et  Lodevvig,  apres  avoir  conféré  le  baptême  au  premier  de  ces 
deux  enfants.  La  papauté  ne  perdait  jamais  de  vaie  sc5  intérêts, 
et  Adrien  trouva  encore  le  moyen  de  se  faire  donner  la  Sabine 
(l’ancien  pays  des  Sabins)  à cette  occasion.  Karle  n’abandonnait 
pas  plus,  toutefois,  son  autorité  suprême  sur  les  contrées  ainsi 
cédées  au  pape,  que  sur  les  deux  nouveaux  royaumes  d’Ilalie  et 
d’Aquitaine:  il  continua  de  s’intituler  « roi  des  Fraiiks  et  des 
Langobards,  et  patrice  des  Romains.  » 

La  présence  de  Karle  en  Italie  n’amena  point,  ainsi  qu’on  l’eût 
pu  croire,  une  guerre  sérieuse  contre  les  Grecs,  mais,  au  con- 
traire, d’actives  négociations.  Une  révolution  religieuse  avait  eu 
lieu  à Constantinople,  par  suite  de  la  mort  de  l’empereur  Léon, 
ardent  persécuteur  des  images.  Sa  veuve  Irène,  tutrice  de  son  fils 
Constantin,  tendait  à se  rapprocher  de  l’église  romaine  : elle  en- 
voya deux  ambassadeurs  à Karle,  afin  de  lui  demander  la  main 
de  sa  fille  Rotrude,  âgée  de  huit  ans,  pour  le  jeune  Constantin; 
Karle  agréa  cette  proposition,  et  les  envoyés  byzantins  laissèrent 
au  roi  desFranks  l’eunuque  Elisée,  chargé  d’apprendre  les  lettres 
et  la  langue  des  Grecs  à la  princesse,  en  attendant  qu’elle  fût 
nubile.  Karle  établit  le  petit  roi  Peppin  à Pavic,  avec  les  con- 
seillers et  les  chefs  qui  devaient  gouverner  en  son  nom,  et,  de  re- 
tour en  Austrasic,  dépêcha  Lodewig,  enfant  de  trois  ans,  vers  le 
royaume  d’Aquitaine.  L’enfant-roi  voyagea  dans  son  berceau  jus- 
qu’à  Orléans  : arrivé  sur  la  rive  méridionale  de  la  Loire,  « on  le 
revêtit  d’une  armure  convenable  à son  âge  et  à sa  taille  » ; on  le 
plaça  sur  un  cheval,  et  il  fit  ainsi  son  entrée  dans  son'royaume, 
avec  le  cortège  « des  ministres  préposés  à sa  tutelle.  » L’Aqui- 
taine n’eut  point  de  capiLale  proprement  dite  ; cependant  Tou- 
louse fut  le  siège  accoutumé  des  plaids  du  royaume  ; la  cour  du 
petit  roi,  à l’exemple  de  celle  de  son  père,  résidait  habituelle- 


287 


[781]  ROYAUMES  D’ITALIE  ET  D’AQUITAINE. 

ment  dans  les  métairies  royales  plutôt  que  dans  les  cités.  L’admi- 
nistration de  l’Italie  et  de  TAquitaine  fut  calquée  sur  le  régime 
de  la  Gaule  franke,  et  Karle  fit  profiter  ces  deux  royaumes  de 
toutes  les  améliorations  qu’il  introduisait  dans  le  reste'  de  ses 
États  L La  création  des  royaumes  vassaux  d’Italie  et  d’Aquitaine 
compléta  le  système  politique  de  Charlemagne,  Un  incident  d’un 
autre  ordre  aida  ce  grand  homme  à organiser  un  système  de  pro- 
grès intellectuel,  noblement  lié  à sa  politique. 

Le  retour  d’Italie  en  781,  est  une  des  époques  capitales  de  sa 
vie.  C’est  en  passant  à Parme  qu’il  rencontra  et  qu’il  s’attacha 
l’Anglo-Saxon  Alcuin  [Alkicin],  l’esprit  le  plus  vaste  et  le  plus  ac- 
tif du  huitième  siècle  après  Karle  lui-mème.  Ces  deux  hommes 
se  comprirent  et  s’associèrent  de  prime  abord.  Le  monarque 
frank  connaissait,  au  moins  de  réputation,  le  docte  chef  de  l’école 
d’York,  qui  avait  déjà  voyagé  sur  le  continent,  et,  lorsqu’il  le 
rencontra  revenant  d’une  mission  à Rome,  peut-être  avait-il 
d’avance  jeté  les  yeux  sur  lui  pour  en  faire  « une  sorte  de  pre- 
mier ministre  intellectuel»,  suivant  l’expression  d’un  historien 
(M.  Guizot).  C’est  au  jour  où  ces  deux  illustres  Barbares  scellèrent 
lem’  pacte  contre  la  barbarie,  qu’on  peut  marquer  le  point  d’ar- 
rêt de  la  longue  décadence  commencée  avec  les  invasions  germa- 
niques. Cette  alliance  morale  des  Franks  et  des  Anglo-Saxons 
est  le  moment  le  plus  brillant  de  la  race  germanique.  On  ne  sau- 
rait s’empêcher  d’être  frappé  du  grand  rôle  que  jouent  les  Anglo- 
Saxons  au  huitième  siècle  : ils  rapportent  sur  le  continent  le 
flambeau  qu’ils  ont  reçu  de  Rome  ; Boni  face  avait  restauré  la  re- 
ligion en  Gaule  ; Alcuin  y restaure  les  lettres.  La  Gaule,  boule- 
versée par  d’immenses  guerres  extérieures  et  intérieures,  avait 
laissé  éteindre  dans  son  sein  le  foyer  de  la  science,  et  tout  ce  qui 
subsistait  de  lumière  en  Occident  s’était  concentré,  d’une  part  à 
Rome  et  dans  quelques  cités  italiennes,  de  l’autre,  dans  les  mo- 
nastères anglais  et  scolts  de  la  Grande-Bretagne  et  de  l’Irlande 
et  dans  les  collèges  bardiques  de  la  Cambrie;  mais  la  pensée,  si 
longtemps  engourdie  sur  notre  terre  de  Gaule,  demandait  à 
reprendre  essor,  et  le  grand  homme  qui  commandait  aux 

1.  ChronofjrapJi.  Théophanis,  dans  les  Ilistor.  des  Gaules,  t.  V,  p.  187.  — Astron. 
Yita  Ludowici  Pii,  ibiJ.  t.  VI,  p.  89. 


288 


GAULE  FRANKE. 


[782-796] 

Gallo-Franks  n’avait  plus  assez  de  la  gloire  des  armes  ; la  résur- 
rection des  lettres  était  à ses  yeux  une  partie  essentielle  du  réta- 
blissement de  l’ordre  social.  Le  roi  des  Franks  appelait  donc  de 
toutes  parts  et  groupait  autour  de  lui  quiconque  pouvait  servir 
d’instrument  intelligent  à ses  nobles  desseins  : tous  les  pays  et 
toutes  les  races  fournirent  leur  contingent  à cette  cohorte  sacrée. 
On  y voyait  figurer  le  Goth  Théodulfe,  théologien  et  poëte,  que 
Karle  fit  évêque  d’Orléans,  le  diacre  langohard  Paul,  fils  de  A^'ar- 
nefrid,  auteur  de  Y Histoire  des  Langobards,  le  Bavarois  Leidrade, 
qui  fut  plus  tard  archevêque  de  Lyon,  le  Scott  irlandais  Clément, 
et  plusieurs  de  ses  compatriotes,  le  Toscan  Pierre  de  Pise;  mais 
l’ Anglo-Saxon  Alcuin  les  dépassait  tous  de  la  tête  : hhmme  d’ac- 
tion et  de  pensée  à la  fois,  esprit  net  et  pénétrant  dans  la  con- 
ception, ferme,  patient,  ^xact  dans  la  pratique,  c’est  à lui  qu’ap- 
partient le  principal  honneur  d’avoir  réorganisé  renseignement, 
et  éclairé,  pour  ainsi  dire,  la  matière  de  renseignement.  Les 
écoles  étaient  tombées,  il  les  releva;  les  textes  des  monuments  de 
l’antiquité  sacrée  et  profane  s’étaient  profondément  altérés  et  cor- 
rompus de  génération  en  génération  par  l’ignorance  des  copistes, 
il  les  restitua  par  une  érudition  laborieuse  et  sagace,  et  fut  ainsi 
le  précurseur  des  savants  de  la  Renaissance,  qui  devaient,  sept 
siècles  plus  tard,  recommencer  et  continuer  cette  œuvre  dont  les 
résLÜtats  ne  peuvent  plus  périr.  Ce  fut  lui  qui  créa,  dans  les  mo- 
nastères  de  Saint- AA^andrille,  de  Gorhie,  de  Reims,  de  Fulde,  de 
Saint-Gall,  ces  écoles  de  copistes  et  de  (enlumineurs), 

artistes  originaux  qui,  après  avoir  restauré  la  calligraphie,  re- 
créèrent la  peinture,  se  perpétuèrent  jusqu’à  la  découverte  de  f im- 
primerie, et  dont  les  manuscrits,  enrichis  d’éclatantes  miniatures, 
après  avoir  longtemps  conservé  le  dépôt  des  textes  les  plus  cor- 
rects, ont  aujourd’hui  un  autre  mérite  aux  yeux  de  la  science, 
celui  de  fournir  de  précieux  documents  sur  les  mœurs  et  les  arts 
du  Moyen  Age  ^ . 

1.  Ils  avaient  eu  auparavant  le  mérite  de  fournir  les  types  et  les  sujets  de  com- 
position a la  peinture  sur  verre,  puis  à la  peinture  proprement  dite,  jus'ju’à  la 
Renaissance.  La  magnifique  Bible  de  Charles  le  Chauve  montre  où  leur  art  était 
arrivé  dès  le  neuvième  siècle.  Il  est  probable,  quoiqu’on  ne  puisse  le  démontrer, 
que  le  bel  art  de  la  peinture  sur  verre  est  né  sous  Charlemagne.  Le  moine  Ricber, 
écrivain  de  la  fin  du  dixième  siècle,  parle  d’une  église  «éclairée  par  des  fenêtres 


ALCUIN. 


289 


[782-796] 


En  même  temps,  avec  l’aide  de  ses  collègues  et  des  zélés  auxi- 
liaires qu’ils  avaient  promptement  formés  parmi  les  clercs  et 
même  parmi  les  officiers  laïques  du  palais,  Alcuin  ranimait  les 
études  en  Gaule.  Alcuin,  sans  doute,  prit  pour  base  l’enseigne- 
ment de  l’école  épiscopale  qu’il  avait  dirigée  à York,  et  qui  était 
aussi  complet  que  possible  pour  le  temps;  on  y apprenait  la 
grammaire,  la  rhétorique,  la  jurisprudence,  la  versification, 
l’astronomie,  la  physique,  les  mathématiques,  la  chronologie,  et 
surtout  «l’explication  des  mystères  de  la  Sainte-Écriture  ».  L’école 
du  palais,  dirigée  par  Alcuin  de  782  à 796, fut  le  modèle  de  toutes 
celles  qu’on  raviva  ou  qu’on  institua  dans  les  cathédrales  et  les 
monastères. 'Les  bénédictins  ont  inséré  dans  la  collection  des 
historiens  des  Gaules  (t.  V,  p.  621)  un  exemplaire  d’une  des  cir- 
culaires [epîstolœ  generales]  que  le  roi  Karle  expédiait  aux  évêques 
et  aux  abbés  à ce  sujet.  Cette  pièce,  qu’elle  soit  l’œuvre  de  Karle 
lui-même  ou  d’Alcuin,  chose  plus  probable,  offre  un  grand  inté- 
rêt ; elle  est  adressée  à l’abbé  de  Fulde.  « Que  voire  dévotion,  » 
mande  le  roi,  « sache  que,  d’accord  avec  nos  fidèles,  nous  avons 
jugé  utile  que,  dans  les  évêchés  et  les  monastères  confiés  par 
la  grâce  du  Christ  à notre  gouvernement,  on  prît  soin,  non-seu- 
lement de  vivre  régulièrement  selon  notre  sainte  religion,  mais 
encore  d’enseigner  la  connaissance  des  lettres  à ceux  qui  sont 
capables  de  les  apprendre  avec  l’aide  du  Seigneur...  Quoiqu’il 
vaille  mieux  pratiquer  le  bien  que  de  le  connaître,  il  faut  le  con- 
naître avant  de  le  pratiquer.  Chacun  doit  donc  apprendre  par  la 
science  ce  qu’il  souhaite  d’accomplir  par  ses  œuvres...  Or,  plu- 
sieurs monastères  nous  ayant,  dans  ces  dernières  années,  envoyé 
des  écrits...,  nous  avons  remarqué  que,  dans  la  plupart' de  ces 
écrits,  les  sentiments  étaient  bons  et  le  langage  mauvais;  car,  ce 
que  la  pieuse  dévotion  inspirait  fidèlement  à l’intérieur,  la  langue 
ignorante  et  malhabile  ne  savait  point  l’exprimer  correctement 
au  dehors.  C’est  pourquoi  nous  avons  commencé  de  craindre' 
que,  de  même  qu’il  y avait  peu  d’habileté  à écrire,  il  n’y  eût  pa- 
reillement peu  d’intelligence  pour  comprendre  les  saintes  Écri- 
tures, et  nous  savons  bien  tous  que,  si  nuisibles  que  puissent  être 

contenant  diyerses  histoires.»  Richer.  Histor.  1.  III,  c.  23.  Or,  il  n’est  nullement 
probable  qu’on  doive  au  triste  dixième  siècle  une  telle  invention. 

II. 


19 


290 


GAULE  FRAINKE. 


[782-7  96J 

les  erreurs  de  langage,  les  erreurs  qui  touchent  au  sens  sont  bien 
autrement  dangereuses.  Nous  vous  exhortons  donc,  non-seule- 
ment à ne  pas  négliger  l’étude  des  lettres,  mais  à vous  y livrer  de 
tout  votre  pouvoir,  afin  d’être  en  état  de  pénétrer  les  mystères 
des  divines  Écritures.  Gomme  il  se  trouve  dans  les  livres  sacrés 
des  allégories,  des  figures  et  autres  choses  semblables,  il  n’est  pas 
douteux  que  le  lecteur  ne  comprenne  d’autant  plus  vite  leur  sens 
spirituel,  qu’il  aura  été  auparavant  mieux  instruit  dans  les  let- 
tres. » 

Le  caractère  à la  fois  religieux  et  rationnel  de  cette  pièce  re- 
marquable, ce  désir  de  comprendre  ce  qu’on  croit  et  de  se  rendre 
raison  des  devoirs  qu’on  remplit,  appartient  également  au  roi  et 
au  ministre  ; leurs  sentiments  étaient  tout  à fait  semblables  à cet 
égard.  Alcuin,  aussi  versé  dans  l’antiquité  grecque  et  latine  que 
dans  l’étude  des  livres  saints,  était  très-préoccupé  du  sens  symbo- 
lique des  Écritures,  et  cherchait  à éclairer  sa  foi  avec  le  flambeau 
de  la  philosophie  religieuse  ^ . Cette  disposition  devait  s’accroître 
par  les  questions  continuelles  de  Karle,  l’esprit  curieux  et  inves- 
tigateur par  excellence.  Karle  eût  voulu  tout  connaître  et  tout 
posséder  dans  le  monde  des  idées  comme  dans  le  monde  des  faits. 
Rien  ne  saurait  exprimer  l’ardeur  avec  laquelle  les  intelligences 
fortes  et  neuves  de  ces  Barbares  fraîchement  initiés  à la  civili- 
sation se  précipitaient  dans  les  régions  inconnues  qui  venaient  de 
leur  être  ouvertes.  « Alcuin,  dit  son  biographe,  apaisa  un  peu  ia 
soif  de  science  qui  consumait  Karle,  mais  ne  la  put  rassasier,  » 
La  restauration  des  lettres  n’était  pas  pour  le  monarque  frank  un 

1.  On  a de  lui  un  traité  de  la  nature  de  l'âme,  ou  plutôt  de  la  manière  d'exis- 
ter de  l'àrne  (de  ralione  animœ),  dans  lequel  des  traits  de  lumière  brillent  a tra- 
vers des  définitions  assez  confuses  et  des  idées  dépourvues  de  méthode.  « L’âme, 
dit-il,  porte  divers  noms,  selon  la  nature  de  ses  opérations;  en  tant  qu’elle  vit 
ou  fait  vivre,  elle  est  l’âme  (ou  la  vie,  anima)  ; en  tant  qu’elle  contemple,  elle  est 
rqsprit  (fph'itus);  en  tant  qu’elle  sent,  le  sentiment  (sensus);  mais  ces  choses  ne 
sont  point  divisées  quant  à 1a  substance  comme  quant  aux  noms;  car  toutes  ces 
choses,  c’est  l’âme  et  une  seule  âme.»  C’est  là  de  très  saine  métaphysique.  — 
Alcuin  a laissé  divers  autres  ouvrages,  parmi  lesquels  se  trouve  un  petit  traité  des 
sept  arts  libéraux;  à savoir:  la  Grammaire,  la  Rhétorique,  la  Dialectique,  l’A- 
rithmétique, la  Musique,  la  Géométrie  et  l’Astronomie.  Ces  quatre  derniers  arts  se 
confondaient  sous  le  nom  de  Mathématiques , ainsi  la  Musique  était  rangée  parmi 
les  sciences  exactes.  Les  sept  arts  se  divisèrent  en  deux  groupes,  le  Trivium,  ou 
les  trois  arts  littéraires,  et  le  Quadrivium,  ou  les  quatre  arts  mathéraaîiques. 


RESTAURATION  DES  LETTRES. 


291 


[782-796] 

moyen  de  politique,  mais  un  besoin  personnel,  une  passion  irré- 
sistible : il  prêchait  d’exemple  ses  sujets;  on  le  voyait  tour  à tour 
surveiller  les  écoles  ^ , et  s’asseoir  lui-même  le  premier  entre  les 
écoliers  d’Alcuin,  qu’il  appelait  son  maître  {magistrum).  Il  parlait 
le  latin  aussi  facilement  que  le  tudesque  : il  parvint,  non  à parler, 
mais  du  moins  à entendre  le  grec  ; le  vieux  diacre  Pierre  de  Pise 
lui  enseigna  la  grammaire  ; il  apprit  d’Alcuin  la  rhétorique  et  la 
dialectique,  l’art  du  calcul  et  la  connaissance  du  cours  des  astres  ; 
Théodulfe  lui  montra  les  règles  de  la  poésie  et  de  la  musique  ; 
<i  il  devint  fort  habile  à réciter  et  h chanter  des  psaumes,  » et 
composa  divers  morceaux  de  poésie  latine,  corrects,  sinon  re- 
marquables. « Il  essaya  aussi,  » ajoute  Éginhard  [Vita  Karoli 
Magni,  c.  25),  « d’apprendre  à écrire,  et  il  avait  coutume  de  porter 

1.  Il  avait  placé  Clément  le  Scott  à la  tete  d’une  école  dans  laquelle  il  faisait 
élever  un  grand  nombre  d’enfants  « de  haute,  de  moyenne  et  de  basse  condition». 
Au  retour  d’une  de  ses  campagnes,  « il  manda  par-devant  lui  les  enfants  qu’il  avait 
confiés  à Clément,  et  se  fit  apporter  leurs  compositions  en  prose  et  en  vers.  Les 
élèves  de  naissance  moyenne  et  inférieure  présentèrent  des  ouvrages  qui  passaient 
toute  espérance  et  qui  étaient  pleins  des  plus  douces  saveurs  de  la  science;  les 
nobles  n’eurent  k montrer  que  des  compositions  remplies  d’inepties.  Alors  le  très 
sage  Karle,  imitant  la  sagesse  du  souverain  juge,  fit  passer  à sa  droite  ceux  qui 
avaient  bien  travaillé,  et  leur  parla  en  ces  termes  : « Grâces  vous  soient  rendues, 
mes  enfants,  pour  avoir  ainsi  travaillé  selon  votre  pouvoir  à l’exécution  de  mes 
ordres  et  â votre  propre  avantage!  Tâchez  maintenant  d’atteindre  a la.perfection, 
et  je  vous  donnerai  des  évêchés  et  de  splendides  monastères,  et  vous  serez  toujours 
dignes  de  considération  h mes  yeux».  Puis,  tournant  vers  ceux  qui  étaient  k sa 
gauche  son  visage  irrité,  et  portant  l’effroi  dans  leurs  consciences  par  son  regard 
de  flamme,  il  leur  lança  ironiquement  ces  terribles  paroles,  «en  tonnant  plutôt 
qu’en  parlant»  : Quant  a vous,  nobles,  vous,  enfants  des  premiers  du  royaume, 
vous,  beaux  fils  délicats  et  mignards,  qui  comptez  sur  votre  naissance  et  sur  vos 
grands  biens,  vous  avez  négligé  l’étude  des  lettres,  sans  égard  pour  mes  comman- 
dements et.pour  votre  honneur;  vous  avez  mieux  aimé  vous  livrer  h la  débauche, 
au  jeu,  k la  paresse,  ou  k des  exercices  frivoles.  » Et,  levant  au  ciel  sa  tête  au- 
guste et  sa  droite  invincible,  il  s’écria  d’une  voix  foudroyante  : « Par  le  roi  des 
cieux  (c’était  son  serment  ordinaire)!  je  ne  fais  pas  grand  cas  de  votre  noblesse 
ni  de  votre  beauté,  que  les  autres  admirent  tant;  et  sachez  bien  que,  si  vous  ne 
réparez  au  plus  tôt  votre  négligence,  vous  n’obtiendrez  jamais  rien  de  bon  de  Karle.  » 
{Monach.  Sanct.  Gall.  dans  les  Histor.  des  Gaules,  t.  V,  p.  107.)  — Karle  fit  en- 
trer un  des  plus  pauvres  de  ces  jeunes  écoliers  parmi  les  clercs  de  sa  chapelle, 
«nom  que  les  rois  des  Eranks  donnaient  k leur  trésor  sacré  {sanclis  suis),  k cause 
de  la  chape  de  saint  Martin,  qu’ils  portaient  à la  guerre  pour  les  protéger  contre 
leurs  ennemis»;  le  jeune  clerc  obtint  ensuite  un  bon  évêché.» 

Il  n’y  avait  pas  seulement  équité,  il  y avait  une  excellente  politique  k protéger, 
à élever  ainsi  les  gens  de  médiocre  condition;  malheureusement,  la  tendance  qui 
poussait  la  société  vers  l’aristocratie  héréditaire  était  plus  forte  que  Charlemagne 
lui-même.  ° 


292 


GAULE  FRANKE. 


[782-796] 


partout  avec  lui  des  tablettes  et  du  parchemin,  qu’il  plaçait  sous 
le  chevet  de  son  lit,  afin  de  s’exercer,  quand  il  avait  un  moment 
de  libre,  à tracer  des  caractères  ; mais  il  réussit  peu  dans  cette 
étude,  pour  l’avoir  entreprise  trop  tard.  » Ce  serait  un  curieux  trait 
de  mœurs,  que  ce  grand  homme  qui  sait  l’astronomie  ^ , qui  sait 
le  grec,  qui  travaille  à l’épuration  du  texte  des  quatre  évangé- 
listes 2,  et  qui  ne  sait  pas  écrire!  Mais  il  est  douteux  qu’on  doive 
prendre  le  texte  d’Eginhard  au  pied  de  la  lettre. 

L’admiration  de  Karle  et  de  ses  lettrés  pour  l’antiquité  se  ma- 
nifestait par  des  formes  aussi  naïves  qu’énergiques  : ils  s’effor- 
çaient, pour  ainsi  dire,  de  s’identifier  avec  elle  ; les  membres  de 
l’espèce  d’académie  qui  s’était  formée  autour  de  Karle  et  d’Alcuin 
ne  se  donnaient  entre  eux  que  des  noms  hébreux,  grecs  ou  latins; 
c’est  un  trait  de  conformité  de  plus  avec  la  grande  Renaissance 
du  seizième  siècle.  Alcuin  s’appelait  Alhinus  Flaccus^  du  nom  du 
poète  Horace  [Horatius  Flacons]^  qu’il  avait  compris  dans  ses  tra- 
vaux de  révision;  Théodulfe  se  nommait  Pîndare;  Rikulfe,  qui 
fut  archevêque  de  Mayence,  avait  pris  le  nom  de  Damœtas,  per- 
sonnage des  églogues  de  Virgile  ; Adalhard,  cousin-germain  de 
Karle  et  abbé  de  Gorbie,  était  Augustin  (saint  Augustin);  Angbil- 
bertjduc  de  la  France  maritime  (Pontbieu  et  Boulonnais), se  qua- 
lifiait A! Homère  ; le  jeune  Éginhard,  secrétaire  de  Karle,  s’appelait 
Calliopéus;  les  princesses  Ghisèle  et  Gondrade  étaient  Lucia  et 
Eulalia  ; Karle  lui-même  enfin  était  le  roi  David,  Le  pieux  mon- 
arque -témoignait,  par  le  choix  de  ce  nom,  sa  préférence  pour  la 
littérature  sacrée  : « J’aimerais  mieux,  disait-il  souvent  à l’arche- 
vêque Rikulfe,  grand  admirateur  de  Virgile,  j’aimerais  mieux 
posséder  l’esprit  des  quatre  évangélistes  que  celui  des  douze  livres 
de  VÉnéide!  » Toute  son  ambition  eût  été  d’élever  les  études  dans 
son  royaume  au  niveau  des  anciens  Pères  : — Plût  au  ciel,  s’écriait- 

1.  Au  moins  ce  qu’en  savaient  ses  maîtres I 

2.  En  813,  dans  la  dernière  année  de  sa  vie.  — L’enseignement  était  alors  presque 
tout  oral  : les  leçons  d’Alcuin,  par  exemple,  étaient  des  espèces  de  controverses  dans 
lesquelles  les  illustres  écoliers  de  ce  docte  maître  ne  se  servaient  que  de  la  parole 
et  de  la  mémoire.  Les  princes  et  les  gens  de  guerre  faisaient  écrire  toute  leur  cor- 
respondance par  des  clercs,  des  notaires.  Toutefois,  M.  Ampère  {Hist.  lia.  de  la 
France,  t.  III,  p.  36)  et  d’autres  historiens  ont  interprété  autrement  ce  passage 
d’Eginhard,  et  pensent  qu’il  s’agissait  ici  de  calligraphie,  de  l’art  dépeindre  les  ca- 
ractères, et  non  de  l’écriture  courante. 


{782^796]  RESTAURATION  DES  LETTRES.  293 

il  un  jour,  plût  au  ciel  que  j’eusse  douze  clercs  aussi  doctes,  aussi 
parfaitement  instruits  en  toute  chose  que  le  furent  Jérôme  et  Au- 
gustin ! — « A ces  mots,  le  très-docte  Alhinus  (Alcuin),  s’estimant, 
ajuste  titre,  fort  peu  docte,  en  comparaison  de  tels  hommes,  s’in- 
digna grandement,  et  le  témoigna  quelque  peu,  osant  plus  que 
nul  mortel  n’eût  osé  en  présence  du  terrible  Karle  : « Eh  quoi  ! 
répondit-il,  le  créateur  du  ciel  et  de  la  terre  n’en  a pas  eu  d’autres 
semblables  à ceux-là,  et  vous  en  voulez  avoir  douze!  s>  Alcuin, 
moins  novice  que  son  illustre  associé  dans  les  choses  de  l’esprit, 
appréciait  mieux  l’état  intellectuel  de  la  société,  et  se  faisait  moins 
d’illusion  sur  le  résultat  qu’on  pouvait  atteindre  : « Il  ne  dépend 
encore  ni  de  vous  ni  de  moi,  écrivait-il  à Karle,  de  faire  de  la 
France  une  Athènes  chrétienne  [epist.  X.).  » 

Avant  Charlemagne,  d’autres  princes  barbares  s’étaient  jetés 
avec  ardeur  dans  la  civilisation  ; mais  ce  qui  caractérise  entre  tous 
le  grand  Karle,  c’est  d’avoir  substitué  une  imitation  intelligente  à 
un  calque  servile;  c’est  de  n’avoir  emprunté  aux  traditions  ro- 
maines que  des  idées  et  des  lumières,  et  non  des  formes  politiques 
impraticables  ; c’est  enfin  d’avoir  voulu  civiliser  la  race  franke  et 
germanique  par  le  développement  et  non  par  l’anéantissement  de 
son  génie  natif:  là  était  sa  force,  et  il  ne  l’oublia  jamais.  « Il  or- 
donna, dit  Éginbard,  que  toutes  lois  non  écrites  des  peuples  vi- 
vant sous  sa  domination  fussent  recueillies  et  rédigées  * . Il  entre- 
prit d’assigner  des  règles  écrites  à la  langue  de  ses  pères,  et  fit 
commencer  une  grammaire  teutônique;  il  donna  des  noms  franks 
<€  aux  douze  mois  et  aux  douze  vents,  » que  les  Franks  appelaient 
auparavant  de  noms  empruntés  au  latin  et  à divers  dialectes  bar- 
bares ; les  noms  qu’il  imposa  aux  vents  ont  passé  de  la  langue 
teutônique  dans  la  langue  romane,  et  de  là  dans  le  français  mo- 
derne : ostroniwint,  le  vent  d’est;  sundostroni,  le  vent  de  sud-est; 
sundroni,  le  vent  de  sud  ; nordroni,  le  vent  du  nord,  etc.  « Il  fît  re- 
cueillir et  écrire  des  chants  barbares  et  très-antiques,  qui  célé- 
braient les  actions  et  les  combats  des  anciens  chefs,  afin  de  les 
conserver  à la  postérité.  » Le  vœu  de  Karle  n’a  malheureusement 

1.  Les  lois  des  Frisons,  des  Saxons  et  des  Thuringiens.  Canciani,  Leges  Bar- 
barorum. 


294 


GAULE  FUANKE. 


[782-79.] 

point  été  rempli  : les  vieilles  chansons  de  guerre,  les  bardits  des 
Germains,  rassemblés  par  ses  ordres,  ont  disparu  pour  la  plupart 
dans  les  siècles  malheureux  qui  suivirent  sa  mort,  et  sont  perdus 
pour  la  postérité,  comme  les  chants  des  druides  et  des  bardes 
gaulois  ^ 

Nous  avons  vu  l’organisation  politique,  morale,  intellectuelle 
du  gouvernement  de  Charlemagne  : nous  allons  en  suivre  les  la- 
. borieux  développements  jusqu’à  sa  mort. 


1.  Il  en  subsiste  quelques  débris , par  exemple  le  beau  chant  de  Hildebrand  et 
Hadubrand.  Beaucoup  d’autres,  disparus  sous  leur  forme  primitive,  sont  fondus 
dans  les  Nibelungen. 


LIVRE  Xlll 

GAULE  FRANKE 

{SVITE). 

SüiTE  ET  FIN  DU  REGNE  DE  CuARLEMAGNE. — Fin  de  la  grande  guerre  de  Saxe. 
Capitulation  de  Witikind.  La  Saxe,  la  Bavière  et  toute  la  Germanie  réduites  de 
nations  vassales  en  provinces  frankes.  — Les  Slaves  Wendes,  Serbes,  etc.  recon- 
naissent la  suzeraineté  franke. — Nouvelles  révoltes  saxonnes. — L’empire  des 
Huns-A\yares  détruit  p^r  les  Franks.  — Rétablissement  de  l’empire  d’Occident 
au  profit  des  Franks.  Charlemagne  empereur.  — La  Saxe  définitivement  sou- 
mise. — Conquête  de  la  Marche  d’Espagne.  — Conciles  de  l’empire  frank  et  leurs 
grandes  décisions. — Testament  et  mort  de  Charlemagne. 

782—814. 

C’était  pendant  ses  hivernages  sur  le  Rhin,  la  Meuse,  la  Moselle 
oul’Oise,  dans  les  intervalles  de  ses  campagnes,  que  Karle  se  livrait 
à ses  travaux  administratifs  et  scientifiques  : c’était  ainsi  qu’il  se 
délassait  des  fatigues  militaires.  La  guerre  de  Saxe,  un  moment 
assoupie,  s’était  rallumée  avec  une  violence  inouïe  en  782  : les 
commencements  de  cette  année  avaient  été  pourtant  paisibles; 
Karle,  inquiet  des  menées  de  l’indomptable  Witikind,  qui  s’était 
retiré  en  Danemark,  était  allé  tenir  le  Ghamp-de-Mai  aux  sources 
de  la  Lippe  ; les  nobles  et  les  hommes  libres  saxons  s’y  rendirent 
et  se  montrèrent  dociles  à toutes  les  volontés  du  roi,  qui  imposa 
aux  divers  cantons  des  comtes  pris  parmi  les  principales  familles 
saxonnes,  et  les  organisa  à la  manière  franke  {Moissiac,  Chron,). 
Mais  à peine  Karle  eut-il  repassé  le  Rhin,  que  Witikind  revint  du 
pays  des  Nordmans  : les  Saxons,  race  « au  cœur  de  fer,  qui  ne  sait 
point  se  reposer  dans  la  défaite,  et  redouble  de  ruse  et  de  violence 
à mesure  qu’elle  est  plus  accablée  par  la  guerre,  se  ravivaient  par 
leurs  désastres  mêmes,  et  préparaient  incessamment  les  efforts  de 
la  vengeance  » [Poëta  Saxonic.).  La  jeunesse  et  le  peuple  couru- 
rent aux  armes  à l’aspect  de  Witikind  et  des  Danois  : ceux  qui 


296  GAULE  FRANKE.  [782] 

avaient  reçu  le  baptême  renièrent  le  Christ  ; les  prêtres  chrétiens 
et  plusieurs  des  comtes  choisis  par  le  roi  des  Franks  furent 
chassés  ou  égorgés  ; le  célèbre  missionnaire  anglais  Willehade, 
l’apôtre  de  la  Wigmodie  (pays  de  Brême,  de  Verden,  etc.),  fut 
forcé  de  se  sauver  par  mer  en  Frise.  Trois  généraux,  expédiés 
par  Karle,  à la  tête  des  Franks  d'outre -Rhin,  marchèrent  vers  le 
Weser,  où  était  assemblée  l’armée  de  Witikind.  Le  comte  Théo- 
derik,  parent  du  roi  et  capitaine  de  grand  renom,  les  rejoignit  en 
chemin  avec  des  troupes  réunies  au  plus  vite  dans  le  paysripuaire, 
entre  le  Rhin  et  la  Meuse.  « Gomme  les  trois  délégués  du  roi  se 
hâtaient  de  pousser  à l’ennemi,  Théoderik  leur  conseilla  de  faire 
d’ahord  reconnaître  par  des  éclaireurs  où  étaient  les  Saxons,  et 
ce  qui  se  passait  parmi  eux,  afin  de  les  attaquer  de  concert'  si  la 
situation  des  lieux  le  permettait.  Ils  approuvèrent  son  avis,  et 
s’avancèrent  avec  lui  jusqu’au  mont  de  Sonnethal  (c’est-à-dire  de 
la  vallée  du  Soleil),  sur  le  flanc  septentrional  duquel  était  assis  le 
camp  des  Saxons.  Théoderik  dressa  ses  tentes  au  pied  de  la  mon- 
tagne, et  les  autres,  d’accord  avec  lui,  passèrent  le  Weser,  afin  de 
cerner  la  position  des  ennemis.  Mais,  là,  ils  tinrent  conseil  entre 
eux  trois,  et,  craignant  que  fhonneur  de  la  victoire  ne  revînt  à 
Théoderik,  s’ils  l’avaient  pour  compagnon  de  bataille,  ils  résolu- 
rent d’attaquer  sans  lui,  et  coururent  sur-le-champ  aux  Saxons. 
A les  voir  ainsi  pousser  en  avant  de  toute  la  vitesse  de  leurs  che- 
vaux, on  eût  dit  qu’ils  n’avaient  qu’à  poursuivre  et  à dépouiller 
des  fuyards,  et  non  à combattre  des  adversaires  qui  les  atten- 
daient de  pied  ferme  en  ordre  de  bataille.  Ils  joignirent  bientôt 
l’ennemi,  et  à leur  détriment,  car  les  Saxons  les  environnèrent, 
et  exterminèrent  presque  tous  les  agresseurs.  Plus  grande  encore 
fut  la  perte  des  Franks  par  la  qualité  des  morts  que  par  leur 
nombre  : les  deux  lieutenants  du  roi,  Adalghis,  chambellan,  et 
Gheilo,  connétable,  quatre  comtes,  et  jusqu’à  vingt  autres  hom- 
mes illustres,  périrent,  sans  compter  les  guerriers  delà  suite 
de  ceux-ci,  qui  aimèrent  mieux  mourir  avec  eux  que  de  leur 
survivre.  Ceux  qui  purent  échapper  s’enfuirent  de  fautre  côté  de 
la  montagne  vers  le  camp  de  Théoderik  (Éginhard,  Annal.)  » 
Théoderik  se  retira  sain  et  sauf.  Au  hruit  de  cette  seconde  journée 
de  Ronce  vaux,  Karle  manda  sans  délai  toutes  les  milices  de  la 


[782,783]  MASSACRE  DE  VERDEN.  297 

Gaule  franjke,  et  se  précipita  au  delà  du  Rhin  à leur  tête.  Les 
Saxons,  effrayés  de  leur  propre  triomphe,  n’osèrent  soutenir  le 
choc  : le  parti  de  la  soumission  l’emporta,  et  Witikind  se  trouva 
sans  armée  après  sa  victoire  comme  il  eût  pu  l’être  après  une  dé- 
faite ; il  retourna  dans  son  asile  accoutumé,  chez  les  hornmes  du 
Nord,  avec  une  partie  de  ses  intrépides  complices.  Malheur  à ceux 
que  le  soin  de  leur  famille  ou  l’espoir  de  l’impunité  retint  dans 
leur  patrie  ! Karle,  cette  fois,  accourait  altéré  de  vengeance  : le 
sang  de  ses  prêtres  et  de  ses  soldats  le  rendit  implacable  ; il  con- 
voqua tous  les  chefs  saxons  à Verden,les  menaça  d’anéantir  leur 
nation  par  le  fer  et  le  feu  s’ils  ne  lui  livraient  ceux  de  leurs  com- 
patriotes qui  avaient  pris  part  au  « crime  de  Witikind  » ; on  lui 
en  amena  jusqu’à  4,500;.  il  les  fit  tous  juger  et  décapiter  en  un 
"seul  jour,  en  leur  appliquant  la  loi  contre  les  traîtres. 

Après  cette  effroyable  exécution,  Karle  retourna  hiverner  à 
Thionville,  croyant  en  avoir  fini  avec. les  rebelles  : mais  déjà  la 
stupeur  des  Saxons  s’était  changée  en  rage;  ils  se  reprochaient 
avec  désespoir  leur  lâcheté;  ils  jurèrent  de  venger  par  des  flots 
de  sang  les  braves  qu’ils  avaient  livrés  aux  bourreaux  ; ils  rappe- 
lèrent Witikind,  les  bannis,  les  Danois;  ils  s’insurgèrent  en  masse 
dans  les  trois  grandes  régions  de  la  Saxe,  et  débordèrent  comme 
un  torrent  sur  la  Frise,  où  le  massacre  de  Verden  avait  réveillé 
les  vieux  sentiments  de  fraternité  des  Frisons  pour  les  homjnes 
de  la  Saxe.  Une  grande  partie  des  Frisons  se  laissèrent  entraîner 
par  les  bandes  saxonnes  ; dans  presque  toute  la  Frise,  les  autels 
du  paganisme  furent  relevés  ; les  églises,  brûlées  ; les  prêtres,  mis 
à mort  ou  expulsés;  les  païens  s’avancèrent  jusqu’à  Utrecht  et 
jusqu’à  l’île  de-  Batavie.  Karle  apprit,  au  commencement  du 
printemps,  ces  fatales  conséquences  de  l’action  barbare  où  l’a- 
vaient emporté  la  douleur  et  la  colère  : il  fit  en  bâte  les  prépara- 
tifs d’une  campagne  qui  paraissait  devoir  être  plus  difficile  et  plus 
sanglante  qu’aucune  de  celles  qu’il  eût  faites  jusqu’alors.  Un  triste 
devoir  le  retint  quelques  jours  à Thionville  : à l’instant  de  se 
mettre  en  marche,  il  vit  mourir  dans  ses  bras,  le  30  avril  783, 
celle  de  ses  femmes  qu’il  aima  le  plus,  « la  grande  Hildegarde,  la 
mère  des  rois  »,  comme  l’appelle  rinstorien  langohard  Paul  Dia- 
cre, qui  lui  fit  une  épitaphe  où  il  vante  sa  rare  beauté  et  sa  bonté 


298 


GAULE  FRANKE. 


[783] 

plus  rare  encore’.  Karle  monta  à cheval,  après- avoir  rendu  les 
honneurs  funèbres  à la  reine  et  commandé  qu’on  lui  érigeât  un 
tombeau  « ornérde  figures  dorées  ».  Il  passa  le  Rliin  sans  attendre 
que  toute  l’armée  franlœ  fût  sous  les  drapeaux.  Les  Saxons  s’é- 
taient concentrés  dans  le  canton  de  la  Haute-Lippe,  sur  le  mont 
Osnegg  et  sur  la  montagne  plus  célèbre  qu’on  nomma  tour  à tour 
le  mont  de  Teut,  le  fort  de  Teut,  l’assemblée  de  Teut,  le  bois 
de  Theut  [Theutherg,  Teuthurg,  Theotmâl,  Theotwald,  aujourd’hui 
Dethmold)  : l’ombre  irritée  du  grand  Arminn  semblait  planer  en- 
core sur  ce  champ  de  sa  victoire.  La  présence  de  Karle  ne  fît 
qu’accroître  l’exaspération  des  rebelles,  et  ils  soutinrent  l’attaque 
des  Franks  avec  une  sombre  intrépidité.  Les  dieux  delà  Germanie 
défendirent  mieux  le  camp  de  Théotmâl  qu’ils  n’avaient  protégé 
Ehresbourg  ou  Irmensul  : le  carnage  fut  terrible  ; la  victoire  de- 
meura indécise.  Karle  s’arrêta  à Paderborii,  à peu  de  distance 
du  champ  de  bataille,  pour  laisser  aux  troupes  qui  arrivaient  de 
Gaule  le  temps  de  le  rejoindre,  et  ne  reprit  l’offensive  qu’après 
avoir  réuni  toutes  ses  forces.  L’armée  ennemie  s’était  reformée 
aux  bords  de  la  Hase,  petite  rivière  qui  baigne  Osnabrück  et  se 
jette  dans  l’Ems.  Une  seconde  bataille  fut  livrée  sur  la  Hase  ; la 
fortune  de  Karle  l’emporta;  Witikind  fut  vaincu,  et  des  milliers 
de  Saxons  furent  taillés  en  pièces  ou  faits  prisonniers  et  traînés 
en  servitude  loin  de  leur  patrie.  Le  vainqueur  franchit  leWeser  et 
s’avança  jusqu’à  l’Elbe,  « dévastant  tout  sur  son  chemin  » ; mais 
l’automne  arriva  sans  qu’un  seul  député  saxon  fût  venu  implorer 
le  pardon  du  roi  ; jamais  la  Saxe  ne  s’était  montrée  si  opiniâtre 
et  si  héroïque  ; elle  puisait  dans  l’excès  meme  de  ses  misères  une 
énergie  désespérée. 

Les  Saxons  respirèrent  un  peu,  tandis  que  Karle  allait  se  rema- 
rier, à Worms,  avec  Fastrade,  fille  d’un  comte  de  la  France  ger- 
manique. Ce  fut  un  choix  déplorable  : cette  femme,  adroite  , or- 
gueilleuse et  méchante,  obtint  sur  le  grand  roi  une  influence  dont 
elle  n’usa  que  pour  le  mal,  et  les  haines  que  soulevèrent  ses  pas- 
sions rejaillirent  sur  Karle,  jusqu’alors  aimé  et  respecté  univer- 
sellement de  scs  officiers  et  de  ses  vassaux.  Après  avoir  fêté  la 

1.  Uislor.  des  Gaules,  t.  V,  p.  192. 


[7841  FIN  DE  LA  GUERRE  DE  SAXE.  299 

Noël  et  la  Pâque  à Hénstall,  le  roi,  « résolu  de  parachever  lès  restes- 
de  la  guerre  de  Sâxe,  » quitta  sa  nouvelle  épouse  dès  que  la  sai- 
son fut  redevenue  favorable  (784).  Les  Frisons  révoltés  partagèrent 
les  maux  des  Saxons  : tous  les  cantons  westfaliens  furent  désolés 
par  le  fer  et  la  flamme  ; hommes  et  troupeaux,  tout  ce  qu’on  pou- 
vait saisir,  était  considéré  comme  butin  de  guerre  et  emmené 
dans  la  Gaule  ou  dans  la  France  germanique.  Des  inondations 
causées  par  les  grandes  pluies  arrêtèrent  Karle  aux  bords  du 
Weser  et  l’empêchèrent  de  passer  de  la  Westfalie  dans  la  Saxe 
septentrionale  : il  se'  dirigea  par  la  Tburinge  vers  la  Saxe  orien- 
tale, pilla  et  brûla  les  cantons  voisins  du  confluent  de  l’Elbe  et  de 
la  Saalé,  puis  retourna  vers  le  Rhin,  à Worms,  où  son  fils  Karle, 
enfant  de  douze  ans,  qu’il  avait  laissé  en  Westfalie  avec  un  corps 
d’armée,  vint  lui  faire  hommage  d’un  précoce  triomphe  : les 
Westfaliens  ayant  voulu  se  rassembler  sur  les  rives  de  la  Lippe, 
îe  jeune  prince  les  avait  assaillis  et  mis  en  déroute  avec  sa  seule 
cavalerie,  grâce  aux  capitaines  expérimentés  que  lui  avait  donnés 
son  père.  Aucune  parole  de  soumission  ne  fut  cependant  portée 
au  roi.  Les  Saxons  espéraient  quelque  relâche  jusqu’au  printemps 
prochain;  mais  ils  virent  bientôt  avec  consternation  le  roi  Karle 
rentrer  chez  eux  aux  approches  de  la  saison  rigoureuse,  installer 
ses  quartiers  d’hiver  à Ehreshourg,  et  y mander  sa  femme  et  ses 
enfants,  en  signe  de  sa  détermination  de  rester  en  Saxe  tant  que 
subsisterait  une  ombre  de  rébellion.  La  malheureuse  Saxe  avait 
eu  jusqu’alors  les  mois  d’hiver  pour  panser  ses  blessures;  mais, 
maintenant,  toute  trêve,  tout  relâche  lui  était  refusé.  Karle,  après 
avoir  placé  dans  Ehreshourg  une  forte  garnison , et  commencé  la 
construction  d’une  basilique  sur  l’emplacement  dç  l’Irmensul 
{Chronic,  Moissiac,),  divisa  le  reste  de  son  armée  en  nombreuses 
«scares,  qui,  portant  dans  toutes  les  directions  le  meurtre  et  l’in- 
cendie, firent  aux  Saxons  un  hiver  sans  repos.  » «Plus  de  feuilles 
qui  dérobent  le  proscrit  : les  marais  durcis  par  la  glace  ne, le  défen- 
dent plus;  le  soldat  l’atteint,  isolé  dans  sa  cabane,  au  foyer  domes- 
tique, entre  sa  femme  et  ses  enfants,  comme  la  bête  fauve  tapie  au 
gîte  et  couvant  ses  petitsL 


1.  Michelet,  Hist.  de  France,  t.  I,  p.  321. 


300 


GAULE  FRANKE. 


[785] 

La  Saxe  s’affaissait,  épuisée  de  sang,  aux  pieds  de  son  vain- 
queur, et  Karle,  disent  les  annales  frankes,  « faisait  ce  qu’il  vou- 
lait dans  tout  le  pays  sans  que  personne  lui  résistât;  » quelques 
cantons  du  nord  et  Witikind  pourtant  tenaient  encore  ; Karle 
jugea  le  temps  venu  de  cesser  cefte  guerre  d’extermination  et 
d’achever  par  la  clémence  l’œuvre  de  la  force  : après  avoir  présidé 
le  Ghamp-de-Mai  de  785  à Paderborn^,  il  s’en  alla  au  nord,  dans 
le  Bardengaw  (pays  de  Lunebourg),  et,  là,  informé  que  Witikind 
était  dans  les  cantons  saxons  au  delà  de  l’Elbe  (Holstein),  il  lui 
envoya  des  messagers  saxons  «pour  lui  persuader  de  renoncer  à 
sa  perfidie  et  de  se  remettre  sans  crainte  à la  foi  royale.  » Tant  de 
calamités  avaient  enfin  abattu,  non  point  le  courage  de  Witikind, 
mais  sa  confiance  dans  les  dieux  du  Nord  : il  consentit  d’abjurer 
des  divinités  impuissantes  .qui  ne  savaient  plus  donner  la  victoire 
à leurs  adorateurs,  et  obtint  de  Karle  toutes  les  conditions  et 
toutes  les  sûretés  qu’il  demanda  ; le  roi  des  Franks  n’eût  jamais 
cru  trop  faire  pour  gagner  l’homme  de  qui  dépendait  la  pacifica- 
tion de  la  Germanie.  Un  des  palatins  du  roi  Karle  remit  à Witi- 
kind les  otages  qu’il  avait  exigés,  et  Witikind  se  rendit  en  Gaule, 
où  Karle  était  retourné  aussitôt  après  la  conclusion  de  cette  im- 
portante négociation.  Witikind  reçut  solennellement  le  baptême 
avec  ses  compagnons  dans  la  villa  royale  d’Attigni-sur-Aisne,  en 
présence  du  roi  et  de  tout  le  palais  des  Franks;  Karle  servit  de 
parrain  àWilikind  et  « l’bonora  de  présents  magnifiques  {Chronk. 
Moissiac,)^  et  alors  toute  la  Saxe  fut  subjuguée,  et  réduite  au  repos 
pour  quelques  années-  » Karle  s’empressa  de  mander  cette  heu- 
reuse nouvelle  au  pape  et  au  roi  anglo-saxon  de  Merde,  Offa,  le 
« plus  puissant  prince  des  chrétiens  occidentaux,»  (c’est-à-dire  des 
îles  de  l’ouest).  Lajoie  fut  universelle  dans  la  chrétienté;  le  pape 

1.  Il  y manda  Lodewig,  le  petit  roi  d’Aquitaine,  alors  âgé  de  sept  ans,  «avec 
tous  les  guerriers  de  son  peuple,  sauf  les  markis  (marquis),  qui  défendaient  les 
marches  du  royaume».  Le  glorieux  Karle  craignait  que  sa  longue  absence  n’en- 
hardît les  Aquitains  à l’indocilité,  ou  que  son  fils,  dans  un  âge  si  tendre,  ne  s’ac- 
coutumât aux  mœurs  étrangères.  » Cette  animadversion  contre  les  « mœurs  étran- 
gères » ne  s’étendait  pas  jusqu’au  costume,  car  le  jeune  Lodewig  se  présenta  à çon 
père  sous  l’habit  des  Wascons,  c’est-à-dire  le  petit  manteau  rond,  la  chemise  aux 
manches  flottantes,  les  larges  braies,  les  bottines  (caZ/f/u/œ)  éperonnées,  et  lejnve- 
îot  au  poing.  Astronom.  Vita  Ludowici  Pii,  dans  les  Historiens  des  Gaules,  t.  VI, 


3ül 


[785,786]  FIN  DE  LA  GUERRE  DE  SAXE, 

ordonna  des  actions  de  grâces  et  des  litanies  pour  la  conversion 
de  la  Saxe. 

Malheureusement  le  roi  des  Franks  n’avait  été  clément  qm’en- 
vers  Witildnd,  et  les  lois  qu’il  imposa  au  peuple  conquis  ne  se 
ressentaient  que  trop  de  l’irritation  d’une  lutte  si  cruelle.  Le  capi- 
tulaire de  785  punissait  de  mort  les  païens  qui  refuseraient  le 
baptême,  qui  brûleraient  leurs  morts  au  lieu  de  les  enterrer,  ou 
qui  enfreindraient  le  carême  par  mépris.  Toutes  les  institutions  des 
Saxons  étaient  brisées;  ils  n’avaient  plus  d’autre  assemblée  natio- 
nale que  le  Ghamp-de-Mai  des  Franks. 

Il  était  temps  que  la  guerre  de  Saxe  se  terminât  : la  lassitude 
était  extrême  parmi  les  Franks  et  leurs  vassaux  d’outre-Rhin,  et, 
si  les  Saxons  eussent  pu  tenir  une  campagne  ou  deux  de  plus, 
les  leudes  eussent  fini  par  refuser  le  service.  Le  retour  précipité 
de  Karle  en  Gaule  avait  eu  des  motifs  graves  : le  roi  avait  été  in- 
formé de  l’existence  d’une  conspiration  tramée  contre  son  auto- 
rité et  contre  sa  vie  par  les  chefs  des  Thuringiens,  le  peuple  qui 
avait  le  plus  souffert  du  passage  continuel  des  armées  et  des  vicis- 
situdes de  la  guerre;  un  grand  nombre  de  Franco-Germains  et 
même  d’Austrasiens  trempaient  dans  le  complot.  Karle  dissimula 
jusqu’à  ce  qu’il  fût  arrivé  à Attigni,  et,  là  même,  la  conjuration 
lui  parut  assez  redoutable  pour  ne  pas  l’attaquer  de  front;  il  prit 
un  biais  adroit  afin  de  soulever  l’orgueil  national  des  Austrasiens 
contre  les  Thuringiens.  Un  des  principaux  de  cette  nation  avait 
fiancé  sa  fille,  «selon  la  loi  des  Franks,  » à un  seigneur  austrasien» 
et  ne  remettait  pas  la  jeune  fille  à son  époux  ; Karle  somma  le 
Thuringien  de  « rendre  la  promise.  » Le  père  refusa,  et  rassem- 
bla ses  parents  et  presque  tous  les  guerriers  de  Thuringe  « pour 
résister  au  roi  des  Franks.  » Le  but  de  Karle  fut  atteint  : les  Aus- 
trasiens firent  de  cette  affaire  particulière  une  injure  nationale, 
et,  au  printemps  de  786,  les  milices  frankes  envahirent  la  Thu- 
ringe. Les  chefs  thuringiens,  hors  d’état  de  résister  à cette  irrup- 
tion, allèrent  chercher  un  asile  dans  la  basilique  de  Fulde,  «au- 
près du  corps  de  saint  Boniface,  » et  réclamèrent  la  médiation  de 
l’abbé  de  Fulde.  Karle  leur  enjoignit  « de  venir  en  paix  à un 
plaid  » convoqué  à Worms  pour  le  mois  d’août,  et  leur  demanda, 
lorsqu’ils  comparurent  devant  lui,  s’il  était  vrai  qu’ils  eussent 


302 


GAULE  FRANKE. 


1786] 

conjuré  sa  mort  : l’un  d’eux  avoua  fièrement  le  fait  : « Si  mes 
alliés  et  mes  compagnons,  s’écria-t-il,  eussent  consenti  à mon 
désir,  tu  n’eusses  jamais  repassé  vivant  le  fleuve  du  Rhin  ! y>.  Le 
roi  parut  vouloir  user  de  clémence,  et  envoya  les  conspirateurs 
vers  les  sanctuaires  les  plus  révérés  d’Italie,  de  Neustrie  et  d’A- 
quitaine, afin  qu’ils  jurassent  sur  les  corps  des  saints  de  garder 
dorénavant  fidélité  à lui  et  à ses  enfants.  Mais,  au  retour,  tous  les 
chefs  thuringiens  furent  arretés  et  exilés  en  divers  pays  : beau- 
coup d’entr’eux  «perdirent les  yeux;  » trois  des  plus  braves  se  firent 
tuer  en  se  défendant,  et  tous  leurs  biens  furent  confisqués.  Ces 
tardives  rigueurs,  odieuses  après  le  pardon  accordé,  furent  attri- 
buées aux  conseils  de  la  reine  Fastrade,  or  dont  la  cruauté  passait 
pour  avoir  été  la  première  cause  du  complot  ; » il  en  resta  un  fâ- 
cheux levain  dans  bien  des  esprits  L 

Les  événements  du  dehors  continuaient  d’être  prospères  : l’in- 
fluence franke,  sinon  les  armes  des  Franks,  avait  de  nouveau 
franchi  les  Pyrénées.  En  785,  les  gouverneurs  de  Gironne  et  d’Lr- 
gel  s’étaient  soumis  à la  suzeraineté  franke;  en  786,  le  sénéchal 
Audulfe  fut  dépêché  contre  les  Bretons,  qui  refusaient  le  tribut, 
« n’écoutaient  pas  les  paroles  du  roi  » , et  reprenaient  probablement 
leurs  vieilles  habitudes  de  pillage  envers  leurs  voisins  gallo- 
romains  et  franks.  Audulfe  poursuivit  les  Bretons  à travers  leurs 
bruyères  et  leurs  marais,  prit  leurs  forteresses,  et  les  obligea  de 
livrer  en  otages,  pour  garantie  de  leur  soumission  future,  leurs 
principaux  chek  [capitaneos),  qu’il  amena  au  roi  Karle,  à Worms. 

Après  le  plaid  de  AVorms,  Karle,  se  « voyant  en  paix  de  tous 
côtés,  prit  conseil  de  partir  pour  Rome,  afin  d’attaquer,  dit  Égin- 
hard,  la  partie  de  Fltalie  où  est  situé  Bénévent,  et  de  réduire  en 
sa  puissance  le  reste  du  royaume  des  Langobards.  -o  Le  Langobard 
Aréghis,  duc  de  Bénévent,  dont  le  vaste  duché  comprenait  au 
moins  la  moitié  du  royaume  actuel  de  Naples,  s’était  maintenu 
dans  une  complète  indépendance  de  fait  depuis  la  chute  de  Dési- 
dérius.  Effrayé  de  l’approche  du  grand  roi  des  Franks,  il  se  hâta 
de  lui  expédier  un  de  ses  fils  avec  de  riches  présents,  pour  tacher 
de  le  détourner  d’entrer  « sur  la  terre  des  Bénéventins  » ; mais 

1.  Annal. 'Sazarian. — Fuldenses.  — Moîssiac,  chronic.  — Eginhard.  Annal. — 
Yita  Karoli  Magni. 


1786,787]  COMPLOTS  COINTRE  CHARLEMAGNE.  303 

les  chefs  des  Franks,  et  surtout  le  pape,  toujours  acharné  contre 
les  débris  de  la  puissance  langobarde,  engagèrent  le  roi  à pous- 
ser en  avant  ; les  Franco-Romains  marchèrent  de  Rome  sur  Ga- 
poue  ; le  duc  Aréghîs  évacua  Bénévent,  sa  capitale,  et  se  réfugia 
dans  la  place  maritime  de  Salerne,  d’où  il  adressa  de  nouvelles 
propositions  au  roi.  Karle,  « ne  voulant  pas  détruire  ce  pays  avec 
ses  évêchés  et  ses  monastères  »,  et  craignant  en  faveur  d’Aréghis 
quelque  révolte  dans  la  Lombardie  septentrionale,  consentit  en- 
fin à laisser  le  duché  à Aréghis,  moyennant  douze  otages  pris 
parmi  les  principaux  de  la  contrée.  Le  duc  promit  un  tribut  an- 
nuel de  7,000  sous  d’or,  et  prêta,  ainsi  que  tout  son  peuple,  ser- 
ment de  fidélité  au  roi  des  Franks.  Karle  eut  ensuite  dans  le 
Bénéventin,  avec  des  ambassadeurs  de  Constantinople,  une  con- 
férence qui  se  termina  par  une  rupture  dont  on  sait  mal  les  cir- 
constances ^ ; puis  il  retourna  célébrer  la  Pâque  de  787  avec  son 
ami  Adrien. 

Karle  s’occupa,  à Rome,  d’une  affaire  importante  qui  avait  pu 
contribuer  à le  rendre  plus  facile  envers  le  duc  Aréghis.  Le  duc 
des  Bavarois,  Tassile,  tenait  depuis  bien  des  années  une  con- 
duite dont  Karle  l’eut  fait  repentir  plus  tôt,  s’il  n’eût  été  pressé  par 
tant  d’autres  embarras  : vassal  infidèle  sous  Peppin,  Tassile 
s’était  montré  plus  malveillant  encore  sous  l’héritier  de  ce  mo- 
narque. Excité  par  sa  femme,  fille  du  dernier  roi  des  Lango- 
bards,  il  avait  paru  à plusieurs  reprises  sur  le  point  de  rompre 
toutes  relations  avec  la  monarchie  franke,  et  ne  cessait  d’intri- 
guer avec  les  Grecs,  les  Awares,  les  Slaves  et  les  mécontents  de 
Lombardie.  En  781,  sommé  par  les  ambassadeurs  du  roi  et  du 
pape  de  remplir  ses  devoirs  de  vassal,  il  était  venu  trouver  Karle 
à Worms,  lui  avait  juré  fidélité  et  remis  des  otages;  mais  il  était 
bientôt  retombé  dans  ses  errements.  Il  dépêcha  à Piome,  tandis 
que  le  roi  s’y  trouvait,  f évêque  de  Saltzbourg  et  un  abbé  bava- 
rois pour  solliciter  l’intervention  du  pape;  mais,  les  envoyés 
n’ayant  pouvoir  de  rien  conclure  et  n’offrant  aucune  garantie, 
Adrien  traita  leur  mission  de  déception  et  de  fraude,  et  menaça 

1.  Les  historiens  franks  disent  que  Karle  refusa  de  réaliser  le  mariage  projeté 
entre  sa  fille  et  le  fils  d’Irène  : les  Grecs  veulent  qu’Irène  ait  retiré  sa  parole,  ce 
qui  est  plus  probatle. 


304  GAULE  FRANKE.  [7871 

Tassile  et  ses  fauteurs  « du  glaive  de  l’anathème.  Si  le  duc  ne  se 
soumet  pas,  ajouta  Adrien,  les  incendies,  les  homicides  et  tous 
les  autres  maux  qui  s’ensuivront  retomberont  sur  Tassile  et  sur 
ses  adhérents,  et  le  roi  Karle  et  les  Franks  demeureront  ahsous- 
de  tout  péché  à cet  égard.  » Karle  repassa  les  Alpes  * , e't,  dans  un 
plaid  assemblé  de  nouveau  à Worms,  le  roi  et  ses  leudes  réso- 
lurent de  prévenir  l’effet  des  dangereuses  menées  de  Tassile,  qui 
s’efforçait  de  coaliser  les  Grecs,  les  Huns-Awares  et  les  Slaves 
pour  arracher  l’Italie  et  la  Germanie  aux  Franks.  Trois  grandes 
armées  se  portèrent  sur  la  Bavière  par  le  nord,  l’ouest  et  le  midi; 
les  Austrasiens,  les  Franks  d’outre-Rliin^  les  Thuringiens,  les 
Saxons  mêmes,  probablement  sous  les  ordres  du  jeune  prince 
Karle,  marchèrent  vers  le  Danube.  Les  Neustriens,  les  Burgon- 
des,  les  Gaulois  méridionaux,  conduits  par  le  roi  Karle  en  per- 
sonne, se  dirigèrent  sur  Augshourg  et  le  Lech  par  l’Allemannie, 
dont  les  milices  se  joignirent  aux  Gallo-Franks  ; enfin  l’armée  du 
royaume  d’Italie,  avec  son  petit  roi  Peppin,  arriva  par  la  vallée 
de  l’Adige,  Trente  et  Bolzen.  Si  formidable  que  fut  l’invasion , les 
Bavarois,  peuple  nombreux  et  guerrier,  dont  le  territoire  s’éten- 
dait alors  jusqu’à  la  ri\ière  d’Ens  et  embrassait  une  partie  du 
moderne  archiducbé  d’Autriche,  eussent  pu  opposer  assez  de  ré- 
sistance pour  donner  le  temps  aux  bordes  hunniques  d’accourir 
à leur  aide;  mais  les  Bavarois  ne  partageaient  ni  les  sentiments 
ni  les  projets  de  leur  prince  : dans  leur  ferveur  de  nouveaux 
chrétiens,  ils  voyaient  avec  répugnance  les  complots  de  Tassile 
avec  les  païens,  et  préféraient  être  les  vassaux  des  Franks  que 
des  Awares.  Ils  refusèrent  presque  unanimement  de  prendre  les 


1.  Chaque  voyage  de  Karle  en  Italie  apportait  quelque  nouveau  profit  à la  civi- 
lisation de  la  Gaule  franke  : cette  fois,  le  roi  ramena  d’habiles  professeurs  de  gram- 
maire et  de  calcul,  et  deux  excellents  chantres  de  l’église  romaine,  qu’il  préposa 
à la  réforme  du  chant  ecclésiastique  de  ça  les  mou^s.  Le  chant  grégorien,  qui  de- 
vait son  origine  au  pape  saint  Grégoire  le  grand,  fut  substitué  a la  vieille  méthode 
de  saint  Ambroise,  maigre  la  résistance  des  clercs  gallc-franks,  qui  se  prétendaient 
meilleurs  chanteurs  que  les  Romains.  Deux  écoles  de  chant  furent  établies  à Metz 
et  à Soissons,  et  celle  de  Metz  devint  tibs  célèbre,  bien  que  l’art  des  professeurs 
n’allât  point  jusqu’à  faire  perdre  aux  Franks  leur  accent  rauque  et  guttural,  « qui 
brisait  les  notes  dans  leur  gosier,  au  lieu  de  les  moduler  claires  et  pures  comme 
faisaient  les  Romains.  Leï  chantres  romains  enseignèrent  aussi  aux  chautres  des 
Franks  l’art  de  jouer  des  instruments.  » Monacb.  Engolismens.  Vita  Karoli  Magni^ 
dans  les  Hislor,  des  Gaules,  t.  Y,  p.  185. 


[787,788]  la  BAVIÈRE  RÉUNIE  A LA  FRANCE.  305 

armes,  et  Tassile  fut  réduit  à reconnaître  « qu’il  avait  péché  en 
toutes  choses,  et  à venir  remettre  aux  mains  de  Karle  le  duché 
qu’il  avait  reçu  du  roi  Peppin  »,  pour  le  recevoir  de  nouveau 
du  monarque  frank  : il  renouvela  son  serment  de  vassalité,  livra 
douze  otages  et  son  fils  aîné,  et  promit  de  comparaître  l’année 
suivante  au  plaid  du  printemps,  à Ingelheim  près  Mayence,  avec 
les  principaux  de  son  peuple;  tous  les  Bavarois  jurèrent  directe- 
ment fidélité  au  roi,  comme  avaient  fait  les  Bénéventins. 

L’assemblée  d’Ingelheim  (788)  fut  la  plus  solemielle  qu’on  eût 
encore  vue  sous  Charlemagne  ; tous  les  prélats,  comtes  et  sei- 
gneurs des  peuples  vassaux  y siégèrent  à côté  des  grands,  clercs 
et  laïques,  de  la  nation  franke.  A peine  le  plaid  fut-il  ouvert,  que 
les  Bavarois  eux-mêmes  dénoncèrent  leur  duc  comme  coupable 
de  haute  trahison  [de  lèse-majesté)  : ils  déclarèrent  que  Tassile,  à 
la  persuasion  de  sa  femme,  avait  continué  ses  fraudes  depuis  la 
remise  des  otages,  qu’il  avait  dépêché  de  nouveaux  messages  aux 
Awares,  qu’il  avait  engagé  les  vassaux  du  roi  à conspirer  contre 
lui,  et  enjoint  « à ses  hommes,  lorsqu’ils  prêtaient  serment  au 
roi,  de  penser  intérieurement  le  contraire  de  ce  qu’ils  promet- 
taient verbalement;  » qu’il  avait  enfin  déclaré  qu’il  aimerait  mieux 
perdre  ses  dix  enfants  et  mourir  lui-même  que  de  vivre  vassal  de 
Karle.  Tassile  avoua  tout  ; « les  Franks  et  les  Bavarois,  les  Lan- 
gobards  et  les  Saxons,  et  tous  ceux  des  autres  provinces  qui  as- 
sistaient au  synode.»,  le  condampèrent  à mort,  après  l’avoir 
dégradé  du  rang  d’homme  de  guerre  {harisliz),  comme  traître  à 
la  chrétienté,  au  roi  et  au  royaume.  Mais  Karle,  « pour  f amour 
de  Dieu  et  parce  que  Tassile  était  son  cousin  »,  lui  fit  grâce  de  la 
vie,  et  lui  épargna  même  fopprobre  de  perdre  sa  chevelure  de- 
vant l’assemblée  des  Franks  : il  le  fit  tonsurer  au  couvent  de 
Saint-Nazaire  sur  le  Rhin,  d’où  il  l’envoya  à Jumièges.  La  femme 
et  les  filles  du  malheureux  duc  prirent  le  voile  ; ses  fils  furent 
tonsurés  et  renfermés  dans  divers  monastères,  et  ceux  des  sei- 
gneurs bavarois  qui  avaient  trempé  dans  ses  complots  furent  en 
voyés  en  exil  ; le  trésor  ducal  fut  apporté  en  France  et  réuni  au 
trésor  du  roi,  et  le  duché  même  de  Bavière  s’éteignit  avec  la  race 
des  Aghilolfmgs,  qui  avait  commandé  aux  Bavarois  durant  plus 
de  deux  siècles.  Le  gouvernement  de  la  Bavière,  comme  celui  de 
II.  20 


306 


GAULE  FRANRE. 


1788] 

rAllemannie,  de  la  Thuringe,  de  la  Saxe,  fut  partagé  entre  plu- 
sieurs comtes  et  mark-grafs  ; la  politique  franke  était  parvenue  à 
détruire  successivement  toutes  les  races  pondères  de  Germanie. 

Les  événements  qui  suivirent  la  condamnation  de  Tassile  prou- 
vèrent combien  ses  plans  avaient  été  habilement  organisés  : sa 
chute  n’empêcha  pas  l’explosion  de  la  mine  qu’il  avait  préparée; 
deux  armées  d’Awares  se  précipitèrent,  l’une  sur  la  Bavière, 
l’autre  sur  la  marche  de  Frioul,  tandis  qu’une  flotte  grecque, 
commandée  par  le  prince  langohard  Adalghis,  le  logothète 
Joannès  et  le  patrice  de  Sicile,  débarquait  en  Calabre  et  envahis- 
sait le  duché  de  Bénévent.  Aréghis  venait  de  mourir,  et  le  pape 
Adrien,  inébranlable  dans  sa  haine  contre  tout  ce  qui  avait  du 
sang  langohard  dans  les  veines,  avait  tâché  de  déterminer  Karle 
à dépouiller  les  fils  du  duc  de  l’héritage  paternel.  Karle  usa  d’une 
politique  plus  généreuse  : il  conféra  le  duché  au  jeune  Gri- 
moald,  fils  d’ Aréghis,  qui  était  resté  près  de  lui  en  otage  depuis 
l’an  passé,  et  le  chargea  de  repousser  l’agression  des  impériaux. 
La  confiance  du  monarque  ne  fut  pas  trompée  : Grimoald 
n’écouta  pas  sa  mère,  sœur  du  prince  Adalghis  ; il  réunit  ses 
troupes  à celles  du  missus  frank  Wineglns  et  du  duc  langohard 
de  Spolète,  et  marcha  amdevant  de  son  oncle  et  des  Grecs.  Les 
Langohards  combattirent  fidèlement  pour  le  monarque  desFranks 
contre  le  fils  de  leur  dernier  roi;  les  Grecs  furent  entièrement 
défaits;  Adalghis  périt  dans  la' mêlée,  et  Joannès,  son  collègue, 
fut  pris  et  mis  à mort  par  les  vainqueurs.  Les  Awares  n’eurent 
pas  un  meilleur  succès  que  les  Grecs  ; ils  furent  battus  en^ Bavière 
par  les  populations  du  pays,  soutenues  de  quelques  troupes 
frankes,  et  en  Frioul,  par  les  Franco-Italiens  du  jeune  roi  Pep- 
pin.  Irrités  de  leur  double  défaite,  ils  revinrent  à la  charge,  peu 
de  semaines  après,*  contre  les  Bavarois  : la  lutte  fut  cette  fois  plus 
opiniâtre  et  plus  sanglante;  mais  les  agresseurs  n’y  gagnèrent 
qu’un  plus  éclatant  revers  : une  multitude  d’Awares  tombèrent 
sous  le  glaive  des  Bavarois,  ou  se  noyèrent  dans  leur  fuite  en  vou- 
lant traverser  le  Danube  à la  nage.  Le  prestige  qui  entourait  en- 
core le  nom  des  Huns,  autrefois  si  terrible,  se  dissipa  ainsi  au 
premier  choc  de  ces  Barbares,  non  pas  même  contre  les  Franks, 
mais  contre  le  peuple  germain  qui  servait  d’avant-garde  aux 


[788,789]  GUERRE  CONTRE  LES  GRECS,  LES  HUNS,  ETC.  307 

Franks  du  côté  de  TOrient.  La  victoire  n’attendait  même  plus  la 
présence  deKarle,  et  elle  couronnait  partout  les  armes  de  ses  lieu- 
tenants et  de  ses  vassaux.  Le  grand  roi  des  Franks  termina  cette 
heureuse  année  par  un  voyage  en  Bavière,  où  il  n’eut  que  des 
éloges  et  des  récompenses  à distribuer  ; il  organisa  complètement 
ce  pays  sqr  le  pied  des  provinces  frankes. 

Un  autre  feu dataire  du  royaume  des  Franks  avait  suivi  l’exem- 
ple de  Tassile  : en  787,  pendant  la  campagne  de  Bénévenl, 
le  chef  wascon  Adalarik  s’était  révolté  contre  le  gouvernement 
franco-aquitain,  avait  insurgé  tous  les  Wascons,  s’était  allié.aux 
walis  arabes  de  Pampelune  et  d’autres  cités  d’outre-Pyrénées,  et 
avait  surpris,  ‘battu  et  fait  prisonnier  le  Frank  Horse  {Chorso), 
comte  ou  duc  de  Toulouse.  Les  ministres  du  jeune  roi  Lodewig 
avaient  transigé  avec  Adalarik  au  lieu  de  le  punir  ; mandé  au  plaid 
général  du  royaume  d’Aquitaine  à Toulouse,  en  788,  il  n’avait 
comparu  qu’ après  s’être  fait  livrer  de^  otages  en  garantie  de  sa 
sûreté,  et  on  l’avait  traité  moins  en  vassal  rebelle  qu’en  souverain 
étranger  qui  vient  débattre  des  conditions  de  paix.  Charlemagne 
fut  obligé  d’intervenir  dans  cette  affaire,  mal  engagée  par  la  fai- 
blesse du  gouvernement  aquitain;  il  le  fit  d’une  manière  prompte 
et  décisive;  il  appela  le  jeune  Lodewig  à Worms,  où  il  avait  con- 
voqué le  mal  d’automne  de  789,  y cita  le  prince  wascon,  et  prit 
de  telles  mesures  pour  le  cas  de  résistance,  qu’Adàlarik  n’osa  re- 
fuser de  comparaître.  « Il  plaida  sa  cause’ devant  les  rois,  fut 
condamné  et  envoyé  en  exil  perpétuel.  » Horse,  duc  de  Toulouse, 
« dont  l’incurie  avait  valu  un  si  grand  déshonneur  au  roi  et  aux 
Franks,  fut  destitué,  et  son  duché  fut  confié  à un  vaillant  homme 
de  guerre  appelé  Wilhelm,  qui  comprima  les  mouvements  des 
Wascons,  tant  par  adresse  que  par  force  »,  et  imposa  la  paix  à 
cette  nation  turbulente,  qu’avait  enflée  sa  victoire  sur  Horse  et 
qu’irritait  l’exil  d’ Adalarik.  Ce  Wilhelm  n’est  autre  que  Guilhem 
ou  Giiillaume-au- Court-Nez  y ou  Guillaume  de  Gellone,  si  célèbre 
dans  les  romans  de  chevalerie  et  dans  les  légendes  religieuses 
{k^XvQXiom.  vita  LudowiciPii). 

Le  procès  d’Adalarik  eut  lieu  au  retour  d’une  expédition  qui 
avait  rempli  la  belle  saison  de  l’année  789.  La  réduction  de  la 
Saxe  et  de  la  Bavière  en  provinces  frankes  mettait  les  Franks  en 


308 


GAULE  FRANKE. 


contact  direct  avec  les  nations  slaves,  depuis  le  Holstein  jusqu’à 
la  Saale  et  aux  montagnes  de  la  Bohême.  « La  ceinture  de  peuples 
barbares  qui  entourait  le  royaume  des  Franks  se  dédoublait  ^ ; » si 
loin  que  Charlemagne  eût  pu  étendre  son  bras  de  géant,  toujours 
aux  Barbares  subjugués  eussent  succédé  de  nouveaux  Barbares 
dans  les  plaines  sans  bornes  de  l’Orient.  A la  fin  du  huitième 
siècle,  les  deux  principales  nations  ou  plutôt  fédérations  de  tribus 
slaves  étaient,  à l’est,  les  Tchéldies  de  la  Bohême  et  de  la  Moravie, 
qui  avaient  vaincu  les  Franks  du  temps  de  Dagobert,  et,  au  nord, 
les  Wélétabes,  qui  avaient  rejeté  les  tribns  serbes  entre  l’Elbe  et 
Ja  Saale,  et  qui  occupaient  un  Vaste  territoire  le  long  de  la  Bal-  ^ 
tique,  et  entre  le  moyen  Elbe  et  la  Vistule.  Les  historiens  franks 
confondent  ces  deux  peuples,  et,  en  général,  tous  les  Slaves  sous 
le  nom  de  Wendes.  Les  Slaves-Obotrites  ou  AbotriteS  du  Mecklen- 
bourg,  voisins  des  Wélétabes,  et  en  butte  à des  incursions  et  à 
des  pillages  continuels  de  leur  part,  s’étaient  mis  sous  la  protec- 
tion des  Franks;  les  Wélétabes,  « confiants  dans  leur  grand  nom- 
bre »,  n’eurent  égard  à aucune  représentation  ; Karle  dut  recourir 
aux  armes  pour  défendre  ses  vassaux,  et  entreprendre,  peut-être 
malgré  lui,  une  nouvelle  conquête.  Il  marcha  vers  l’Elbe  à la  tête 
des  Franks  et  des  Saxons,  tandis  que  les  Frisons  entraient  dans 
le  fleuve  et  le  remontaient  avec  des  bateaux  armés  en  guerre. 
Karle  jeta  sur  l’Elbe  deux  ponts,  et  pénétra  chez  les  Wélétabes  : 
les  Obotriteset  les  Serbes  d’entre  l’Elbe  et  la  Saale  s’étaient  joints 
aux  Franks.  « La  nation  des  Wélétabes,  toute  belliqueuse  qu’elle 
fût,  ne  put  soutenir  longtemps  fimpétuosité  de  l’armée  royale,  et, 
quand  on  approcha  de  leur  cité  de  Dragawit,  Wiltzan,  qui  avait 
la  prééminence  sur  les  autres  chefs  des  tribus  wélétabes  et  par 
l’illustration  de  sa  race  et  par  fautorité  de  sa  vieillesse,  vint  vers 
le  roi  avec  les  siens,  donna  les  otages  qui  lui  furent  demandés,  et 
lui  et  tous  les  autres  chefs  et  principaux  des  Slaves  jurèrent  fidé- 
lité au  roi  et  aux  Franks  (Éginhard,  Annal.).  » 

Cette  année  789  fut  signalée  en  outre  par  une  grande  activité 
législative  : on  a conservé  le  discours  d’ouverture  du  plaid  se- 
mestriel de  mars  789:  Karle  s’y  exprime  véritablement  comme  le 


1.  Sismôndi,  /ffÿC  des  Français. 


[789]  SOUMISSION  DES  SLAVES.  309 

chef  de  l’Église  et  Y évêque  des  évêques,  litre  que  lui  donne  le  moine 
de  Saint-Gall  dans  sa  chronique.  Il  exhorte  les  évêques,  ces  « bril- 
lants luminaires  du  monde  »,  à conduire,  par  leur  vigilance  et 
leur  exemple,  le  peuple  de  Dieu  et  le  troupeau  confié  à leurs  soins 
<r  dans  les  pâturages  de  la  vie  éternelle,  promettant  à la  sainteté 
des  prélats  le  concours  de  sa  diligence.  » « C’est  pourquoi,  ajoute- 
t-il,  nous  avons  envoyé  vers  vous  nos  commissaires,  afin  qu’ils 
corrigeassent  de  concert  avec  vous  ce  qui  était  à corriger;  nous 
vous  prions  de  ne  pas  nous  imputer  à présomption,  mais  à cha- 
rité, si  nous  tâchons  de  redresser  les  erreurs,  de  retrancher  les 
superfluités,  d’améliorer  même  le  bien...  Nous  avons  donc  fait 
rédiger  quelques  nouveaux  chapitres  conformes  aux  canons,  afin 
que  vous  preniez  soin  de  les  faire  observer,  et  nous  vous  enga- 
geons, de  votre  côté,  à ne  pas  omettre  de  nous  avertir  de  ce  que 
votre  sainteté  jugerait  utile  au  peuple  de  Dieu.  » Suivent  des  ar- 
ticles très  divers  : — On  ne  doit  prêter  de  serment  qu’à  jeun;  les 
parjures  ne  peuvent  plus  être  admis  au  serment.  — Les  évêques 
sont  exhortés  à établir  de  petites  écoles  pour  apprendre  à lire  aux 
enfants,  et  d’autres  écoles  supérieures  dans  toutes  lés  cathédrales 
et  les  monastères,  où  l’on  enseignera  les  psaumes,  les  notes,  le 
chant,  l’arithmétique  et  la  grammaire.  — Les  moines  et  les  clercs 
n’iront  point  aux  plaids  laïques.  — Que  les  comtes  jugent  pre- 
mièrement dans  leurs  plaids  les  causes  des  mineurs  et  des  orphe- 
lins: qu’ils  ne  fassent  ni  parties  de  chasse  ni  banquets  les  jours 
de  plaids. — Que  les  nonnaîns  [nonnanes)  ne  vivent  pas  sans  règles; 
que  les  abbesses  et  nonnains  ne  sortent  pas  de  leur  monastère 
sans  l’ordre  du  roi;  qu’elles  n’écrivent  ni  ne  fassent  écrire  des 
lettres  d’amour.  — Que  tous  viennent  à l’église  les  dimanches  et 
fêtes,  et  qu’on  n’engage  pas  les  prêtres  à célébrer  la  messe  dans 
les  maisons  particulières  (ceci  est  contre  les  seigneurs  et  les  riches, 
qui  s’isolaient  de  leurs  évêques  et  prêtres  paroissiaux,  et  se  fai- 
saient dire  la  messe  par  des  chapelains).  — Le  péché  d’ivrognerie 
est  expressément  défendu  à tous.  — Que  les  évêques,  abbés  ou 
abbesses  n’aient  ni  couples  de  chiens,  ni  faucons,  ni  éperviers, 
m jongleurs.  — Les  pauvres  ne  doivent  point  gîter  dans  les  places 
et  les  carrefours,  mais  se  faire  inscrire  aux  églises.  — Diverses 
superstitions  sont  défendues,  entre  autres,  « le  baptême  des  cio- 


310 


GAULE  FRANKE. 


[789,7901 

ches,  — Les  lépreux  doivent  être  séquestrés  du  reste  du  peuple 
(ainsi  les  léproseries  ou  ladreries  existaient  dès  le  temps  de  Char- 
lemagne). — Dans  les  questions  de  propriété,  il  faut  sept  témoins, 
ou  au  moins  cinq.  — Les  trois  quarts  d’un  trésor  trouvé  appar- 
tiennent au  roi,  le  quart  seulement  à l’inventeur  ; si  le  trésor  est 
trouvé  sur  terre  d’église,  le  tiers  appartient  à l’évêque  L 

L’année  790  s’écoula  sans  champ-de-mai  et  sans  ost  [sine  hoste; 
hostis  commence  à prendre  le  sens  armée  en  campagne)  ; le  nou- 
veau peuple-roi  n’avait  pas  joui  d’un  an  de  repos  depuis  bien  long- 
temps. Dès  l’automne  de  790,  l’ordre  de  s’apprêter  pour  le  prin- 
temps prochain  fut  expédié  dans  tous  les  cantons  du  royaume  : 
Karle  se  disposait  à la  plus  sérieuse  de  toutes  les  guerres  de  son 
règne,  kprès  celle  de  Saxe.  D’inutiles  négociations  avec  les  Idia- 
cans  des  Huns  avaient  rempli  toute  la  belle  saison  ; l’on  n’avait  pu 
s’entendre  sur  le  règlement  des  frontièi’es,  et,  d’ailleurs,  Karle 
n’avait  probablement  négocié  que  pour  la  forme  avec  ces  odieux 
voisins  : il  voulait  les  faire  repentir  de  leur  malencontreuse  agres- 
sion, et  purger  l’Europe  d'une  race  détestée,  que  les  nations  d’o- 
rigine indo-européenne  regardaient  à peine  comme  des  hommes: 
tous  les  autres  peuples  européens.  Grecs  ou  Latins,  Gaulois,  Ger- 
mains ou  Slaves,  s’estimaient  presque  compatriotes  en  comparai- 
son de  ces  Mongols.  Les  immenses  richesses  que  des  siècles  de 
pillage  avaient  entassées  dans  le  sauvage  palais  des  khacans  et 
dans  les  huttes  de  leurs  sujets  étaient  d’ailleurs  un  puissant  at- 
trait pour  le  monarque  frank,  qui  sentait  le  besoin  de  dédomma- 
ger ses  fidèles  des  pénibles  et  infructueuses  guerres  de  Saxe. 

Karle  fit  à (Ratisbonne)  des  préparatifs  gigan-- 

lesques,  et  épuisa  son  empire  pour  accabler  les  Huns  : il  s’atten- 
dait à la  plus  opiniâtre  résistance  de  la  part  de  ces  Barbares,  re- 

1.  Baluze,  Capitulai  t.  I,  p.  209-243.  — Après  les  assemblées  générales,  les 
évêques  faisaient,  dans  leurs  diocèses,  des  capitulaires  particuliers,  qui  étaient, 
pour  ainsi  dire,  le  commentaire  des  généraux.  On  a un  capitulaire  intéressant  de 
Théodulfe,  évêque  d’Orléans,  collaborateur  des  réformes  littéraires  d’Alcuin.  Il 
défend  d’enterrer  personne  dans  les  églises,  sauf  les  prêtres  ou  les  laïques  de  grande 
vertu  (les  sages  ordonnances  de  la  police  romaine  qui  interdisaient  d’enterrer  dans 
les  villes  étaient  tombées  en  pleine  désuétude).  Théodulfe  défend  les  assemblées 
profanes  dans  l’église;  il  interdit  aux  prêtres  de  loger  avec  des  femmes  et  d’aller 
aux  tavernes.  Les  prêtres  (les  curés)  tiendront  des  écolesf^dans  les  villages,  et  en- 
seigneront gratuitement  les  enfants.  — L’hospitalité  est  instamment  recommandée. 


GUERRE  CONTRE  LES  HUNS. 


311 


[791] 

tranchés  d’une  manière  formidable  dans  leurs  repaires,  au  fond 
de  la  Pannonie.  Toutes  les  forces  de  la  Gaule  et  de  la  Germanie  se 
réunirent  en  Bavière,  pendant  que  les  Italiens  s’assemblaient  dans 
le  Frioul;  le  jeune  roi  d’Aquitaine,  qui  avait  atteint  l’âge  de  treize 
ans,  fut  admis  au  nopibre  des  guerriers,  selon  la  coutume  ger- 
manique, et  ceignit  l’épée  devant  toute  l’armée  (Astronom.).  Les 
masses  gallo-teutoniques  ne  purent  s’ébranler  avant  la  fin  d’août 
791  : les  Saxons,  qui  s’étaient  rendus,  « bien  qu’à  contre-cœur,  » 
au  ban  du  roi,  les  Frisons,  les  Thuringiens  et  les  Franks  d’Aus- 
trasie  et  de  Germanie,  sous  les  ordres  du  comte  Théoderik  et  du 
chambellan  Meghinfred,  vinrent  par  la  Bohême,  qui  fut  traversée 
sans  obstacles,  et  gagnèrent  la  rive  septentrionale  du  Danube.  Le 
reste  des  légions  franco-gauloises,  conduit  par  le  roi  Karle  en 
personne,  marcha  par  la  rive  méridionale  du  fleuve  : les  Bavarois 
descendirent  le  Danube  sur  des  barques  armées,  escortant  les 
innombrables  bateaux  qui  portaient  les  approvisionnements. 
Arrivée  au  confluent  du  Danube  avec  l’Ens  (un  peu  au  delà  de 
Lintz),  toute  l’armée  s’arrêta,  et,  durant  trois  jours,  le  nombreux 
clergé  qui  accompagnait  Karle  implora  l’assistance  de  Jésus- 
Christ  par  des  processions  et  des  messes  solennelles;  tous  les  guer- 
riers s’abstinrent  de  chair  et  de  vin,  ou  rachetèrent  l’abstinence 
par  des  aumônes;  puis  on  se  porta  en  avant.  Au  nord,  la  rivière 
de  Camb  ou  Kamp  séparait  le  pays  des  Awares  du  territoire  bo- 
hème, comme,  au  sud,  l’Ens  le  séparait  de  la  Bavière;  l’embou- 
chure de  ces  deux  rivières  était  protégée  par  de  grandes  lignes  de 
fortifications,  de  larges  fossés,  des  haies  touffues.  Une  double 
attaque  fut  opérée  simultanément  au  nord  et  au  midi  du  Danube  ; 
la  première,  à l’embouchure  du  Camb;  la  seconde,  au  lieu  dit 
Cumméoberg,  où  avait  été  l’ancienne  ville  romaine  de  Coma- 
gène  L A la  facilité  de  la  victoire,  les  Franks  durent  penser  que 
le  ciel  faisait  pour  eux  le  miracle  qu’avaient  sollicité  leurs  prières: 
les  Huns  abandonnèrent  presque  sans  combat  leurs  fortes  posi- 
tions, et  laissèrent  la  Pannonie  ouverte  aux  légions  du  roi  Karle. 
Urie  diversion  opérée  par  les  Langobards  et  les  Italiens  du  jeune 
Peppin  avait  déterminé  cette  retraite  précipitée  : les  Italiens,  se- 

1.  Haimburg,  entre  Vienne  et  Presbourg,  suivant  Eckbard;  Konigstadter,  près 
du  mont  Kaunberg,  suivant  M.  Pertz. 


312 


GAULE  FRANKE. 


[791] 

condés  par  les  Slaves  méridionaux,  sur  lesquels  pesait  la  tyrannie 
des  Huns,  avaient  poussé,  par  la  Carinthie  et  la  Styrie,  droit  au 
cœur  du  pays  hunnique,  franchi  le  Danube,  et  emporté  d’assaut  la 
première  des  immenses  haies  circulaires  qui  entouraient  la  ci  lé 
des  Huns,  prodigieux  entassement  de  villages  bâtis  les  uns  contre 
les  autres,  à portée  de  la  voix,  dans  les  intervalles  de  neuf  en- 
ceintes concentriques,  dont  la  plus  large,  celle  qui  embrassait 
toutes  les  autres^  enfermait,  suivant  le  moine  de  Saint-Gall,  un 
espace  égal  à la  distance  de  Zurich  à Constance.  Ces  haies,  for- 
mées de  troncs  d’arbres  et  de  blocs  de  pierre,  avaient  vingt  pieds 
de  large  sur  autant  de  haut,  et  le  sommet  en  était  hérissé  d’épaisses 
broussailles  ; les  habitations  étaient  si  pressées  dans  les  inter- 
valles, que  le  signal  des  trompettes,  se  répétant  de  hameau  en  ha- 
meau, volait  avec  une  rapidité  inouïe  du  premier  au  dernier  cercle; 
les  légers  escadrons  des  Awares,  défilant  à travers  d’étroites  is- 
sues pratiquées  dans  les  baies,  s’élancaient  alors  à la  proie  vers  les 
quatre  vents  du  ciel,  puis  rapportaient  leur  butin  dans  ces  murs 
inexpugnables  où  personne  n’avait  encore  osé  les  poursuivre. 
A l’abri  de  la  dernière  haie,  tout  au  fond  de  ce  gigantesque  re- 
paire situé  entre  le  Danube  et  la  Tbeyss,  s’élevait  le  village  royal, 
le  ring  [regia,  le  lieu  royal),  comme  disaient  les  Germains,  avec 
ses  kiosques  de  bois  peint  où  resplendissaient  des  trésors  presque 
comparables  à ceux  des  palais  impériaux  de  Constantinople;  dé- 
pouilles de  la  Tbrace  et  de  la  Grèce,  de  l’Orient  et  de  l’Occident. 

Les  Italiens  forcèrent  le  premier  retranchement  avec  un  très 
grand  carnage,  pillèrent,  toute  une  nuit,  l’intervalle  du  premier  au 
second  cercle, puis  se  retirèrent,  sans  doute  devant  les  masses  qui 
se  précipitaient  sur  eux;  mais,  pendant  ce  temps,  les  garnisons  des 
forts  de  l’Ens  et  du  Camb  évacuaient  leurs  postes  en  désordre, 
et  la  grande  armée  franke  inondait  la  Pannonie,  refoulant  vers  les 
bois  et  les  montagnes  ou  traînant  en  captivité  les  habitants  des 
rares  villages  épars  entre  l’Ens  et  le  Raab.  La  conquête  de  la  Pan- 
nonie occidentale  était  plus  apparente  que  réelle;  les  vastes 
plaines  où  se  déployaient  librement  les  légions  frankes  n’offraient 
guère,  depuis  le  temps  d’Attila,  que  des  pâturages  déserts  ; la 
population  hunnique,  qui  ne  cultivait  pas,  qui  ne  vivait  que  de 
ses  rapines  et  des  tributs  de  ses  vassaux,  était  concentrée  dans  ses 


[791,792J 


LE  RING  DES  HUNS. 


313 


haies,  autour  du  ring  et  des  trésors  qui  faisaient  son  orgueil  et 
comme  le  talisman  de  sa  nationalité.  La  saison  avançait:  les  pluies 
d’automne  rendaient  impraticables  les  terres  humides  et  basses  de 
la  Pannonie  ; les  chevauN  périssaient  par  milliers  dans  ces  marais 
fangeux;  il  se  mit  parmi  eux  une  telle  épizootie  qu’on  n’en  sauva 
pas  le  dixième.  Il  fallut  songer  à la  retraite,  et  remettre  à une 
autre  année  l’attaque  décisive  du  ring.  Le  roi  congédia  l’armée, 
et  revint  prendre  ses  quartiers  d’hiver  à Ratishonne,  afin  de  ne 
pas  s’éloigner  de  l’ennemi  L 

(792)  Les  troupes  avaient  été  convoquées  pour  le  commence- 
ment de  l’été  suivant  ; mais  l’armée  des  Franks  ne  reprit  pas  le 
chemin  de  la  Pannonie  : un  succès  incomplet  avait  ébranlé 
Pempire  • de  Karle  presque  autant  que  l’eût  pu  faire  une  dé- 
faite; cette  campagne  avait  été  fatigante  et  dispendieuse  pour 
tous,  Franks  et  alliés  ; le  mécontentement  était  extrême  parmi 
tous  ces  peuples  condamnés  à dépenser  incessamment  leurs 
biens  et  leurs  vies  au  profit  de  leurs  conquérants,  et  ces  con- 
quérants eux-mêmes  étaient  las  de  courir  chaque  année  d’un 
bout  de  FEurope  à l’autre,  pour  la  gloire  de  leur  chef  ou  pour 
des  intérêts  généraux  qu’ils  comprenaient  peu  et  qui  les  tou- 
chaient faiblement.  L’arrogance  et  l’âpreté  de  la  reine  Fastrade, 
qui  poussait  Karle  hors  de  son  caractère  et  ne  cessait  de  l’exciter 
à des  mesures  de  répression  violente,  changèrent  la  lassitude  des 
leudes  en  haine  et  en  colère  : plusieurs  des  premiers  d’entre  les 
Franks  conjurèrent  la  mort  du  roi  et  de  ses  fils  légitimes,  et  pro- 
jetèrent d’élever  au  trône  le  fils  aîné  de  Karle,  que  ce  prince  avait 
eu  de  sa  concubine  Himiltrude.  La  mère  de  cet  enfant  lui  avait 
donné  le  nom  « du  très  glorieux  roi  Peppin,  en  signe  de  sa  gran- 
deur future»  ; mais  le  présage  ne  paraissait  pas  devoir  se  réaliser: 
Peppin  le  bâtard,  « beau  de  visage,  mais  difforme  de  corps,  nain 
et  bossu  »,  avait  peu  de  part  à la  tendresse  de  son  père,  et  sem- 
blait écarté  à l’avance  de  l’héritage  paternel  : le  jeune  Karle  était 
destiné  au  royaume  des  Franks,  et  était,  depuis  789,  investi  du 
duché  du  Mans  ; le  second  Peppin  et  Lodewig  étaient  rois  d’Italie 
et  d’Aquitaine,  et  Peppin-le-J5o5S!^  n’était  rien  : le  ressentiment 


l.  Eginhard.  Annal.  — Viia  Karoli  Magni.  — Annal.  Loisel.  — Monach.  S.  Gall. 
1.11,  § 2.  — Ep.  Karoli  Magni  ad  Faslradam,  dans  les  Uislor.des  Gaules,  t.  V,  p.  623. 


314  GAULE  FRANRE.  [792] 

de  sa  fausse  position  et  les  duretés  de  sa  belle-mère  le  jetèrent 
dans  les  bras  des  conjurés.  Ce  complot  parricide,  tramé  dans 
l’intérieur  même  du  palais,  fut  beaucoup  plus  près  de  réussir  que 
la  conjuration  de  Thurin’ge,  et  Karle  ne  fut  sauvé  que  par  l’im- 
prudence des  conspirateurs,  qui  se  réunirent  une  nuit  pour  con- 
férer de  leur  projet  dans  l’église  de  Saint-Pierre  à Ratisbonne,  et 
ne  s’assurèrent  pas  que  personne  ne  les  écoutait.  Un  pauvre  dia- 
cre langobard,  appelé  Fardulfe,  entendit  tout,  courut  au  palais, 
à demi  vêtu  qu’il  était,  franchit  à grand’ peine  les  « sept  portes  » 
qui  conduisaient  à la  chambre  à coucher  du  roi,  et,  repoussé  par 
les  femmes  de  la  reine,  qui  se  moquaient  de  lui  et  le  prenaient 
pour  un  fou,  il  fît  tant  de  bruit  à la  porte,  que  le  vigilant  Karle 
ordonna  de  l’introduire  sur-le-champ.  Avant  neuf  heures  du  ma- 
tin, Peppin  et  tous  ses  complices  étaient  arrêtés.  Karle  les  tra- 
duisit devant  l’assemblée  générale  des  Franks  et  « de  ses  autres 
fidèles  »,  qui  condamna  tous  les  coupables  à perdre  les  biens  et  la 
vie  ; quelques-uns  subirent  la  sentence  dans  toute  sa  rigueur  ; 
les  autres  furent  envoyés  en  exil  ; Peppin,  a après  avoir  été  très 
rudement  battu  » , fut  tondu  et  enfermé  dans  l’austère  couvent 
de  Saint-Gall.  Beaucoup  de  comtes  furent  destitués  à l’occasion  de 
cette  conjuration,  et  remplacés  par  des  gens  de  basse  origine,  par 
des  hommes  nés  entre  les  lites  du  domaine  royal.  « Tous  les  évê- 
ques, abbés,  comtes  et  autres  fidèles,  qui  n’avaient  point  pris 
part  au  très  méchant  dessein  de  Peppin,  furent  honorés  par  le 
roi  de  riches  présents  en  or,  en  argent,  eh  soie  et  autres  dons.  » 
[Chronîc.  3Ioissiac.),  Fardulfe  eut  l’abbaye  de  Saint-Denis  pour 
récompense. 

Karle,  sorti  de  ce  péril,  espérait  pouvoir  reprendre  ses  plans 
contre  les  Huns  : les  troupes  étaient  en  marche  de  toutes  parts, 
et  le  roi  avait  fait  jeter  un  pont  de  bateaux  sur  le  Danube,  à Ra- 
tisbonne, pour  faciliter  les  communications  des  armées  du  Nord 
et  du  Midi.  De  sinistres  nouvelles  vinrent  renverser  ses  projets  : 
après  sept  ans  d’obéissance  et  de  résignation  apparente,  l’insur- 
rection saxonne  s’était  réveillée  ; les  Saxons  ne  voulaient  plus 
aller  mourir  au  loin  pour  leurs  maîtres.  Un  corps  considérable 
d’Austrasiens  et  de  Frisons,  que  le  comte  Théoderik  amenait  par 
la  Saxe  vers  la  Bavière,  fut  surpris  et  taillé  en  pièces  le  6 juillet 


COMPLOTS  ET  KÉVOLTES. 


315 


[792] 

792,  aux  bords  du  Weser,  par  les  Saxons,  rassemblés  sous  pré- 
texte de  se  joindre  à lui  ^ et  ce  valeureux  capitaine,  moins  heu- 
reux qu’ autrefois  à Sonnethal,  périt  avec  presque  tous  ses  com- 
pagnons d’armes. 

A l’extrémité  opposée  de  l’Empire,  une  autre  défection  coïnci- 
dait avec  celle  des  Saxons;  Grimoald,  duc  de  Bénévent,  qui  avait 
agi  en  vassal  si  fidèle  en  788,  cédait  aux  instigations  des  Grecs  et 
aux  tentations  d’une  situation  trop  favorable  à l’indépendance;  il 
s’était  révolté,  et  l’on  pouvait  craindre  que  les  Langobards,  enor- 
gueillis de  leurs  exploits  dans  la  campagne  de  Pannonie,  ne  ten- 
tassent de  renverser  le  jeune  roi  d’Italie  au  profit  de  leur  Compa- 
triote Grimoald.  Karle  jugea  fltalie  tellement  compromise,  qu’il 
renvoya  le  roi  d’xVquitaine  dans  son  royaume,  avec  ordre  de  lever 
à la  hâte  les  milices  aquitaniques,  de  les  réunir  aux  troupes  pro- 
vençales et  burgondiennes,  et  de  les  conduire  au  delà  des  Alpes 
afin  de  secourir  Peppin.  Rien  ne  fut  tenté  cette  année-là  pour 
soumettre  la  Saxe,  si  ce  n’est  peut-être  des  négociations.  Il  semble 
que  la  rupture  ne  fut  pas  immédiatement  complète  ni  générale 
après  le  terrible  massacre  du  Weser.  L’envoi  de  toutes  les  forces 
de  la  Gaule  méridionale  en  Italie  atteignit  le  but  que  le  roi  s’était 
proposé  : la  Lombardie  resta  ou  rentra  dans  le  devoir,  elle  duc 
de  Bénévent,  assailli  dans  son  duché  par  les  deux  frères  Peppin  et 
Lodewig,  demanda  la  paix  et  reconnut  de  nouveau  l’autorité  de 
son  suzerain  ; luais  cet  avantage  fut  chèrement  acheté  sous  plus 
d’un  rapport  : une  affreuse  famine  désolait  l’Italie  et  la  Gaule  ; 
l’armée  d’Italie  en  souffrit  cruellement;  les  vivres  étaient  si 
rares,  « qu’en  plein  carême,  dit  la  Chronique  de  Moîssac,  on  ne 
s’abstenait  pas  de-viande  quand  on  en  pouvait  trouver  ; plusieurs 
moururent  de  faim  ».  Les  éléments  semblaient,  comme  les  hom- 
mes, se  révolter  contre  l’empire  des  Franks.  Tout  était  plein  d’a- 
larmes et  de  menaces  autour  de  Karle  ; mais  rien  n’ébranlait  cette 
âme  de  fer  : au  milieu  de  tant  de  soucis  et  de  dangers,  le  héros 
frank,  avec  une  confiance  et  une  sérénité  dignes  des  Romains, 
ses  modèles,  poursuivait  l’œuvre  de  la  civilisation  germanique  ; 
il  avait  résolu  de  joindre  le  Danube  au  Rhin,  et,  par  conséquent, 

1.  Karle  leur  avait  défendu  de  tv.'nir  aucune  assemblée  nationale  sans  son  ordre. 
Capitul.  de  79 1 ; dans, Baluze,  t.  I,  p.  256. 


316 


GAULE  FRANKE. 


L792J 

la  mer  Noire  à l’Océan  du  Nord,  par  un  canal  percé  entre  la  rivière 
d’Altmülil,  affluent  du  Danube,  et  la  Rednitz,  qui  se  jette  dans  le 
Mein,  affluent  du  Rhin  : il  avait  rassemblé  des  milliers  d’hommes 
pour  exécuter  ce  grand  dessein,  et  s’était  établi,  avec  toute  sa 
maison,  à portée  des  travaux,  qu’il  surveilla  durant  l’automne  en- 
tier. Le  canal  fut  ouvert  sur  une  largeur  de  trois  cents  pieds 
(275  pieds  français},  et  creusé  durant  deux  milles;  mais  des  pluies 
continuelles  et  la  nature  inconsistante  et  marécageuse  du  terrain 
opposèrent  aux  .ouvriers  des  obstacles  que  ne  put  vaincre  la 
science  trop  bornée  de  ce  temps  ; chaque  nuit,  les  berges  du 
canal  s’éboulaient  et  détruisaient  l’ouvrage  de  la  veille.  Ce  ne 
fut  pas  la  seule  occasion  où  Charlemagne  sentit  douloureusement 
l’impuissance  de  son  siècle  à suivre  l’essor  de  sa  pensée  : plus 
d’une  de  ses  glorieuses  conceptions  avorta  ainsi,  faute  de  moyens 
de  réalisation,  sans  parler  de  celles  qui,  réalisées  à force  de  per- 
sévérance et  de  génie,  moururent  avec  leur  auteur. 

L’horizon  devenait  de  plus  en  plus  sombre;  les  trois  grandes 
régions  de  la  Saxe  avaient  ressaisi  leur  indépendance,  chassé  les 
comtes  du  roi,  les  évêques  et  les  abbés,  les  prêtres  et  les  moines, 
relevé  les  autels  des  idoles,  et  contracté  alliance  avec  les  Awares, 
les  Wélétabes,  et  d’autres  peuples  slaves.  D’un  autre  côté,  dans 
le  midi  de  la  Gaule,  le  départ  des  principaux  officiers  et  du  gros 
des  milices  de  l’Aquitaine  pour  l’Italie  avait  eu  un  résultat  fu- 
neste. Au  moment  où  la  Gaule  méridionale  se  dégarnissait  de 
ses  meilleurs  combattants,  les  Arabes  d’Espagne,  qui,  durant  de 
longues  années,  avaient  usé  leurs  forces  et  leur  courage  dans 
d’interminables  guerres  civiles,  se  trouvaient  enfin  réunis  sous 
la  main  vigoureuse  de  l’Emir  Hescbam,  fils  et  successeur  d’Abd- 
el-Piahman  l’Ommiade  : Hescbam  s’efforcait  de  diriger  contre  les 
ennemis  de  l’islamisme  l’ardeur  turbulente  de  son  peuple;  la 
guerre  sainte  avait  été  proclamée  ; le  royaume  des  Asturies  et  les 
frontières  du  Frandjat  furent  attaqués  à la  fois.  Dès  791,  les  ban- 
des de  l’émir  de  Gordoue  saccagèrent  les  environs  de  Gironne  et 
d’Urgel,  places  soumises  à la  suzeraineté  franke,  et  les  vallées  des 
Pyrenées-Orientales  : en  792,  elles  se  montrèrent  sur  le  revers 
des  ports  occidentaux,  et  firent  des  courses  dans  la  Wasconie 
gauloise;  les  milices  aquitaniques  n’en  partirent  pas  moins  pour 


LES  ARABES  EN  SEPTIMANIE. 


317 


[7931 


l’Italie.  Hescham  profita  de  leur  absence;  au  printemps  de  793, 
pendant  que  les  soldats  de  Lodewig  étaient  décimés  au  delà  des 
Alpes  par  la  misère  et  le  typhus,  l’émir  lança  sur  le  «pays  des 
Franks  » une  nombreuse  armée  sous  les  ordres  d’un  chef  nommé 
Abd-el-Melek  : Gironne  fut  emportée  d’assaut  et  noyée  dans  le 
sang  de  ses  habitants,  musulmans  ou  chrétiens;  puis  les  Arabes 
franchirent  les  montagnes,  se  précipitèrent  sur  la  Septimanie, 
pillèrent  et  ravagèrent  tout,  des  Pyrénées  aux  portes  de  Nar- 
bonne, enlevèrent  d’assaut  et  brûlèrent  les  riches  et  populeux 
faubourgs  de  cette  ville,  et,  sans  s’obstiner  au  siège  de  la  cité,  se 
dirigèrent  de  là  vers  Carcassonne.  Le  duc  de  Toulouse,  Wilhelm 
ou  Guillaume  « au  court  nez  et  les  comtes  des  marches,  avaient 
rassemblé  à la  hâte  les  garnisons  peu  nombreuses  de  la  frontière, 
et  levé  en  masse  les  populations  aquitaniques.  Abd-el-Melek  et 
Wilhelm  se  rencontrèrent  à quelques  milles  à l’ouest  de  Nar- 
bonne, vers  le  confluent  de  l’Aude  et  de  l’Orbieu  :1a  multitude 
inaguerrie  des  citadins  et  des  colons  qui  formaient  l’armée  chré- 
tienne ne  put  soutenir  le  choc  impétueux  des  musulmans,  et 
Wilhelm  de  Toulouse,  voyant  ses  compagnons  morts  ou  en  fuite, 
fut  forcé  de  céder  le  champ  de  bataille , après  avoir  fait  des  pro- 
diges de  valeur.  (Chronic.  Moissiac.)  Tout  vaincu  qu’il  fût,  il  réus- 
sit, à la  vérité,  à arrêter  les  vainqueurs  : les  musulmans,  affaiblis 
par  leur  sanglante  victoire,  et  chargés  d’un  immense  butin  qu’ils 
avaient  hâte  d’emporter  dans  leurs  foyers,  ne  poussèrent  pas 
plus  loin  l’invasion.  Ils  gardèrent  seulement  les  forteresses  des 
montagnes,  et  repassèrent  les  Pyrénées,  tramant  après  eux  des 
milliers  de  captifs.  Suivant  les  traditions  arabes,  l’émir  Hescham 
employa  sa  part  du  butin  à l’achèvement  de  la  fameuse  mosquée 
de  Cordoue,  le  plus  vaste  édifice  peut-être  qu’aient  élevé  les  sec- 
tateurs du  prophète. 

Karle  se  décida  enfin  à quitter  la  Bavière,  où  il  était  resté  deux 
ans,  attendant  toujours  l’instant  de  ressaisir  l’offensive  contre  les 
Awares  : cet  instant  semblait  indéfiniment  éloigné  ; la  guerre 
avait  reculé  du  Raab  jusqu’au  Wes'er,  et  Ratisbonne  n’était  plus 
le  poste  qui  convenait  au  roi  des  Franks  ; Karle  revint  de  la  Ba- 
vière dans  la  France  germanique,  et  hiverna  sur  le  Mein,  à 
Wurtzbourg  et  à Francfort  {Francono-furtj  Frankene-furt),  d’où 


318 


GAULE  FRANKE. 


1794] 

il  renvoya  en  Aquitaine  son  fils  Lodewig,  qui  s’était  rendu  près 
de  lui  après  la  campagne  de  Bénéveht^. 

Lodewig  ne  retrouva  pas  la  guerre  en  Séptimanie;  un  échec 
considérable  essuyé  par  les  Arabes  dans  les  Asturies  les  avait  fait 
renoncer  à poursuivre  leurs  agressions  contre  la  Gaule.  Karle 
s’apprêtait  à punir  les  Saxons  du  massacre  de  Théoderik  et  de 
tant  d’autres  braves  : une  grande  partie  de  la  belle  saison  de  794 
s’écoula  néanmoins  sans  que  les  Franks  marchassent  en  Saxe  ; 
Karle  eut  auparavant  à vider  des  affaires  d’une  autre  nature, 
mais  d’une  égale  importance  à ses  yeux.  De  vives  controverses 
religieuses  troublaient  l’Église,  et  ne  préoccupaient  pas  moins 
Fbomme  qui  était  le  vrai  chef  de  la  chrétienté  que  les  intérêts 
politiques  et  militaires  de  son  empire;  il  couvoqua  dans  Franc- 
fort, au  commencement  de  l’été,  un  concile  général  des  évêques 
d’Occident,  où  les  prélats  d’Italie,  et  d’Aquitaine  se  réunirent  aux 
évêques  de  France  et  de  Germanie  : l’Eglise  anglo-saxonne  y fut 
représentée  par  Alcuin  et  d’autres  doctes  hommes,  et  le  pape, 
par  deux  légats.  La  doctrine  de  Félix  et  d’Élipand,  et  la  querelle 
des  images,  occupèrent  tour  à tour  cette  grande  assemblée.  Félix, 


1.  L’Astronome,  auteur  de  la  Vie  de  Lodewig  le  Pieux,  rapporte  des  faits  inté- 
ressants touchant  le  retour  de  son  héros  en  Aquitaine  : « Au  moment  de  se  sépa- 
rer, le  roi  père  demanda  au  roi  son  fils  pourquoi  il  était  d’une  telle  parcimonie 
qu’il  n’octroyait  pas  même  sa  bénédiction,  à moins  d’en  être  sollicité.  Lodewig 
apprit  alors  à Karle  que  tous  les  grands,  sacrifiant  l’intérêt  public  à leur  intérêt 
privé,  et  s’appropriant  h l’envi  les  biens  du  domaine,  lui,  seigneur  nominal  de 
toutes  choses , était  presque  réduit  à l’indigence. » Karle,  ne  voulant  pas  mettre 
son  fils  personnellement  aux  prises  avec  les  seigneurs,  dépêcha  en  Aquitaine  son 
cousin  Rikhard,  frère  d’Anghilbert,  intendant-général  des  villas  royales,  et  un  autre 
missus,  qui  firent  restituer  au  «service  publie»  les  terres  du  domaine.  Ces  grands, 
ces  comtes  qui  dépouillaient  ainsi  la  couronne,  étaient  presque- tous  des  hommes 
du  choix  de  Karle  : il  les  avait  pris  parmi  ses  vassaux  « les  plus  fidèles»;  on  peut 
juger  par  là  des  prodigieuses  difficultés  de  son  gouvernement,  et  de  la  tendance 
générale  des  choses.  — Karle  et  ses  commissaires  tâchèrent  de  paralyser  le  mécon- 
tentement des  grands,  en  attachant  les  populations  au  gouvernement  du  jeune  roi. 
Le  Frank  Méghinher,  chargé  de  régir  l’Aquitaine  au  nom  de  Lodewig,  régla  toutes 
choses  avec  beaucoup  de  prudence  et  de  sagesse  : quatre  grandes  métairies,  Doué 
(Theotadum),  sur  les  confins  de  l’Anjou  et  du  Poitou,  Cassineuil  en  Agenais,  Au- 
diac  en  Angoumois,  et  Ébreuil  sur  la  Sioule,  en  Auvergne,  furent  assignées  comme 
résidences  d’hiver  à Lodewig  ; Leur  revenu  devait  suffire  à défrayer  sa  cour.  Le 
reste  des  revenus  royaux  dut  entretenir  les  gens  de  guerre,  et  les  impôts  en  na- 
ture qu’on  levait  au  profit  de  l’armée  furent  supprimés,  à la  grande  joie  du  peuple; 
le  roi  Karle  fut  si  content  de  ces  mesures,  qu’il  les  imita  en  France  et  y supprima 
pareillement  les  réquisitions  de  grains  et  autres  denrées.  Astronom.  c.  6-7. 


CONCILE  DE  FRANCFORT. 


319 


[794] 


évêque  d’Urgel,  et  son  ami  Élipand,  archevêque  de  Tolède,  renou- 
velant et  exagérant  les  opinions  de  Nestorius,  patriarche  de  Constan- 
tinople au  cinquième  siècle,  avaient  avancé  que  Jésus-Christ  n’était 
fils  de  Dieu  que  par  adoption  et  par  grâce,  et  que  ce  n’était  point 
par  lui,  mais  par  « Celui  qui  est  fils  de  Dieu  par  nature  » (c’est-à- 
dire  par  le  Verbe  divin),  que  Dieu  avait  créé  les  choses  visibles 
et  invisibles.  Comme  Nestorius,  ils  distinguaient  le  Christ,  le 
Messie  humain,  du  Verbe  éternel  et  incréé,  qui  s’était  uni  à 
lui*  Le  dogme  de  la  Trinité  n’était  plus  là,  ainsi  que  dans  l’aria- 
nisme, attaqué  par  la  hase  ; néanmoins  il  ne  restait  intact  qu’en 
apparence,  comme  nous  le  verrons  tout  à l’heure.  Cette  doctrine, 
rapidement  répandue  chez  les  chrétiens  d’Espagne  et  jusqu’en 
Septimanie,  excitait  une  extrême  agitation,  et  soulevait  des  pas- 
sions qui  n’étaient  pas  uniquement  religieuses;  on  regardait  cette 
négation  de  la  divinité  du  Christ  comme  une  sorte  de  compromis 
sacrilège  des  chrétiens  d’outre-Pyrénées  avec  les  musulmans, 
leurs  maîtres,  et  Yhérésie  espagnole  fut  poursuivie  avec  vigueur. 
En  792,  l’évêque  d’Urgel,  Félix,  qui  ressortissait  à la  métropole 
de  Narbonne,  avait  déjà  été  cité  à Ràtishonne  devant  les  évêques 
franco-germains,  qui  avaient  condamné  son  erreur,  et  l’avaient 
envoyé  faire  abjuration  au  tombeau  de  saint  Pierre;  mais,  à peine 
de  retour  dans  son  diocèse,  il  avait  recommencé  à prêcher  ses 
opinions.  Après  une  polémique  très-ardente,  soutenue  entre 
Félix  et  Élipand,  d’une  part,  et  de,  l’autre,  Alcuin  et  Paulin,  pa- 
triarche d’Aquilée,  le  roi  Karle  réunit  le  concile  de  Francfort,  qui 
condamna  solennellement  ceux  qui  prétendaient  que  Jésus- 
Christ  n’était  que  le  fils  adoptif  de  Dieu  : Karle  écrivit  en  son 
propre  nom  aux  évêques  d’Espagne,  pour  les  menacer  de  rom- 
pre toutes,  relation  s entre  eux  et  le  reste  de  la  chrétienté,  s’ils  ne 
renonçaient  à Yhérésie  des  adoptiens.  Félix,  fatigué  de  lutter 
contre  l’opinion  de  FEurope  chrétienne,  se  rétracta  définitive- 
ment en  799,  et  finit  ses  jours  dans  l’exil  à Lyon  : le  vieil  Élipand 
mourut  sans  avoir  abjuré,  et  leur  doctrine  s’éteignit  peu  à peu 
pour  ne  reparaître  qu’au  douzième  siècle,  avec  moins  de  har- 
diesse et  de  netteté,  chez  Abeilard.  Sous  le  rapport  politique,  la 
doctrine  des  adoptiens  eût  été  funeste  aux  peuples  qui  se  trou- 
vaient en  contact  avec  les  musulmans  ; si  Jésus-Christ  n’eût  plus 


320 


GAULE  FRANKE. 


[794] 

été  qu’un  homme  élu  de  Dieu,  pourquoi  la  multitude  n’eût-elle 
pas  accepté  au  même  titre  le  prophète  de  la  Mekke?  Le  dogme 
de  la  Trinité,  séparé  de  la  divinité  du  Christ,  était  trop  haut  dans 
le  ciel  pour  les  masses  ignorantes;  il  fallait  qu’elles  pussent  voir 
et  toucher  le  Verbe  sur  la  terre  pour  ne  pas  se  rejeter  dans  le 
monothéisme  pur  et  simple  de  l’islam.  Le  dogme  de  la  Trinité, 
d’ailleurs,  la  grande  notion  chrétienne  de  la  nature  de  Dieu,  était 
compromis  par  l’adoptianisme,  qui  cessait,  à ce  qu’il  semble,  de 
voir  dans  le  Verbe  ce  médiateur  nécessaire,  cet  Homme-Dieu,  ce 
type  divin  de  la  nature  humaine,  proposé  pour  but  suprême  à 
l’homme,  dogme  essentiel  qui  fait  du  christianisme  bien  compris 
la  religion  du  progrès  sans  limite. 

Le  concile  traita  ensuite  une  autre  question  beaucoup  moins 
grave  en  elle-même,  mais  intéressante  par  les  circonstances. 
L’Église  gallo-germanique  , pendant  la  domination  des  icono- 
clastes (briseurs  d’images)  en  Orient,  s’était  associée,  bien  qu’a- 
vec réserve,  à la  réprobation  du  pape  et  des  évêques  italiens 
contre  cette  secte  fanatique;  mais  l’avénement  d’Irène  avait 
amené  une  violente  réaction  à Constantinople,  et  377  évêques  de 
l’empire  d’Orient,  assemblés  à Nicée  avec  deux  légats  du  pape 
Adrien,  avaient  ordonné  l’adoration  des  images  en  787.  Le  pape 
envoya  les  canons  du  second  concile  de  Nicée  dans  l’empire  frank 
et  en  Angleterre  pour  les  y faire  recevoir.  Il  fut  trompé  dans  son 
attente  : l’Occident,  qui  admettait  les  images  dans  lés  églises 
comme  un  pieux  ornement,  mais  qui  ne  leur  rendait  aucun  culte, 
se  souleva  unanimement  contre  l’injonction  de  les  adorer.  Le  roi 
Karle  se  mita  la  tête  de  l’opposition  occidentale,  dans  laquelle  Al- 
cuin joua  un  grand  rôle,  et  y apporta  une  passion  qui  se  ressentit 
peut-être  un  peu  de  ses  démêlés  avec  les  Grecs  ; il  fit  rédiger  et  rédi- 
gea en  partie  lui-même  un  ouvrage  divisé  en  quatre  livres,  qu’on 
nominales  livres  carolîns,  et  qui  réfutaient  à la  fois  « les  deux  erreurs 
opposées  » des  destructeurs  et  des  adorateurs  des  images.  Cet  ou- 
vrage est  remarquable  parle  sens  pratique  ; on  y fait  ressortir  avec 
force  les  occasions  de  scandale  et  de  superstition  que  le  culte  des 
images  donne  aux  esprits  faibles  et  aux  ignorants.  Le  concile  de 
Francfort,  sans  protestation  de  la  part  des  légats  et  évêques  ita- 
liens, entra  complètement  dans  les  sentiments  des  livres  carolins^ 


ADOPTIANISME  ET  CULTE  DES  IMAGES. 


321 


[7941 

et  réprouva,  en  termes  très-sévères,  « le  concile  des  Grecs,  qui 
avait  anathématisé  quiconque  ne  rendait  pas  aux  images  des 
saints  le  même  service  et  la  même  adoration  qu’à  la  Trinité  di- 
vine. » Suivant  l’historien  de  l’Église  (Fleuri),  il  y eut  ici  erreur 
matérielle  et  malentendu;  les  Grecs  n’avaient  point  avancé  cette 
doctrine  idolâtrique,  et  avaient  au  contraire  distingué  V adoration 
des  images  du  service  (Xarpsia)  dû  à Dieu  seul.  Le  verbe  grec 
itpo(7xuv£Îv,  que  nous  traduisons  par  adorer,  n’a  pas,  à beaucoup 
près,  la  même  force  que  le  verbe  français;  il  signifie  saluer  en  s'a- 
genouillant, en  se  prosternant  : on  adorait  l’empereur  et  ses  images , 
tout  comme  les  images  des  saints.  Quoiqu’il  en  soit,  le  roi  envoya 
au  pape  les  décisions  du  concile  avec  les  livres  carolins,  par  Apghil- 
bert,  qui  avait  embrassé  la  vie  religieuse  et  était  devenu  abbé  de 
Gentulle  (Saint-Riqûier)  et  arebi -chapelain.  Le  pape,  dont  les  lé- 
gats, à sept  ans  de  distance,  avaient  autorisé  par  leur  présence 
deux  conciles  diamétralement  opposés,  se  trouvait  dans  une 
position  fort  délicate  : il  adressa  au  roi  une  rép'onse  modérée  et 
conciliante,  en  avouant  qu’on  ne  devait  adorer  que  Dieu,  mais 
que  les  images  étaient  utiles  pour  l’instruction  des  fidèles  et  mé- 
ritaient d’être  honorées  à cause  des  sujets  qu’elles  représen- 
taient. 

Après  ces  deux  grandes  affaires , le  roi  et  le  concile  rédigèrent 
plusieurs  décrets  civils  et  ecclésiastiques  : — Si  un  laïque  plaide 
contre  un  clerc,  l’évêque  et  le  comte  jugeront  ensemble.  — Le 
prêtre  accusé  d’un  crime  quelconque  sera  jugé  par  l’évêque. — 
L’évêque  ne  s’absentera  point  de  son  église  plus  de  trois  semaines 
(il  y avait  des  exceptions  : l’évêque  de  Metz  et  l’archevêque  de 
Cologne , par  exemple , avaient  obtenu  du  pape  l’autorisation  de 
résider  habituellement  à la  cour  pour  les  affaires  ecclésiastiques). 
— Les  abbés  ne  prendront  point  d’argent  pour  la  réception  des 
moines,  et  « ne  pourront  faire  perdre  les  yeux  ni  aucun  membre 
à leurs  moines,  pour  quelque  faute  que  ce  soit.  » — Le  roi  ne 
fera  point  élire  d’abbés  sans  le  consentement  de  l’évêque.  — 
Il  est  permis  de  prier  Dieu  en  toute  langue. — Nul  homme,  clerc 
ou  laïque,  ne  vendra  les  grains,  en  temps  de  disette  comme 
en  temps  d’abondance,  au  delà  du  prix  fixé  pour  le  boisseau  pu- 
blic ( il  y avait  donc  unité  de  mesure  ) , à savoir,  un  denier  par 
n.  ‘il 


322 


GAULE  FRANKE. 


[794] 

boisseau  d’avoine,  deux  par  boisseau  d’orge,  trois  par  boisseau  de 
seigle,  quatre  par  boisseau  de  froment  (le  denier  d’argent  valait 
trente-six  centimes  vingt-quatre  centièmes).  Le  pain  ne  se  vendra 
pas  au  delà  d’un  denier  les  vingt-quatre  livres.  — Le  blé  du  do- 
maine royal  ne  se  vendra  que  deux  deniers  le  boisseau  de  seigle, 
trois  deniers  le  boisseau  de  froment.  — Ceux  qui  tiennent  des 
bénéfices  du  roi  auront  grand  soin , « autant  que  faire  se  pourra 
par  Laide  de  Dieu,  » qu’aucun  esclave  appartenant  à leurs  béné- 
fices ne  meure  de  faim  < . 

L’ex-duc  Tassile  fut  tiré  de  la  retraite  où  il  était  confiné  depuis 
six  ans,  et  amené  devant  le  concile,  où  il  déclara  renoncer,  pour 
lui,  ses  fils  et  ses  filles,  à tous  les  droits  de  justice  [omnem  justi- 
tiam)  et  de  domaine  qu’il  avait  possédés  dans  le  duché  des  Bava- 
rois. Cette  déclaration,  entourée  de  tant  de  solennité  et  revêtue 
d’une  si  haute  sanction  religieuse,  avait  paru  très  utile  à Karle 
dans  l’état  d’agitation  où  se  trouvait  la  Germanie.  Près  de  Tassile 
comparut  Pierre,  évêque  de  Verdun , accusé  de  participation  au 
complot  de  Peppin-le-Bossu;  Pierre  se  purgea  par  le  «jugement 
de  Dieu,  » non  en  personne,  mais  par  l’intermédiaire  d’un  de  ses 
gens.  On  ne  sait  quel  fut  le  genre  d’épreuve  que  subit  cet  homme. 

La  reine  Fastrade  mourut  pendant  la  session  du  concile.  Karle 
seul  regretta  cette  mécliante  femme,  qui  lui  avait  suscité  tant 
d’ennemis  et  dont  la  mort  causa  une  joie  universelle. 

Karle  se  trouva  enfin  libre  d’attaquer  les  Saxons  : deux  armées, 
commandées  par  le  roi  et  par  son  fils  aîné,  entrèrent  à la  fois  sur 
le  territoire  des  rebelles.  Les  Saxons  s’étaient  rassemblés  en  masse 
à Sintfeld,  à quelques  lieues  de  Paderborn,  comme  pour  livrer 
bataille  au  roi  ; mais,  quand  ils  se  virent  sur  le  point  d’être  enve- 
loppés par  les  deux  armées  frankes,  le  cœur  leur  faillit,  et,  «vain- 
cus sans  combat,  ils  se  remirent  en  la  puissance  de  Karle,  par 
serments  et  par  otages,  et  jurèrent  d’être  chrétiens  et  soumis  au 
roi.  » Les  prêtres  et  les  comtes  furent  rétablis  parmi  eux. 

1.  Ce  capitulaire  veriaità  la  suite  d’une  grande  famine;  lors  de  la  moisson  de  792, 
on  avait  trouvé  presque  partout  les  épis  vides;  le  concile  déclara  que  «c’étaient 
les  démous  qui  avaient  dévoré  le  grain,  parce  que  le  peuple  ne  payait  pas  la  dîme  ». 
Cet  argument  fit  plus  d’effet  que  tous  les  ordres  du  roi.  Baluze,  Capitul.  t.  I, 
p.  267.  Le  maximum  imposé  par  le  concile  indique  où  en  étaient  les  idées  écono- 
miques. 


323 


[7951  RÉVOLTE  SAXONNE. 

(795-796)  Karle  s’était  montré  plus  facile  à apaiser  qu’on  ne 
l’eût  pu  croire  d’après  la  violence  de  son  ressentiment  ; il  n’avait 
pas  oublié  les  terribles  suites  du  massacre  de  Verden,  et  voulait 
essayer  de  la  clémence.  Il  avait  hâte  d’ailleurs  de