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Full text of "La Marquise de Chatillard"

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1 


'         1  '  '  ^  V*  •  ^ 


\ 


LA  MARQUISE 

\  %  )  W^  _  DE 

CHATILLARD 


Par  P#  li.  fiacM»li 


(BIBLIOPHILE). 


\       t  .    ^ 


*       l  »,^    i  ^l 


I 


u  ' 


I 


IDntf  ihnr  Ciition. 


PARIS 


IIBIOISE  DUPONT,  IDITIUII 

7,   RUS  ririBKNB. 

1845 

a 

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(.  5 


LA  MARQUISE 


DB 


CHATILLARD. 


,  ■       ■  n 

f  u         '• 

m,  •  * 


rooisin  ,  ncB  me  ne»  ,  'J. 


LA  MARQUISE 


D£ 


CHATILLARD 


Par  P.  L.  Jacob 


vBIBLIOPHILK. 


I 


BrujrtfttM  €l>ition. 


PARIS. 

AIBROISE  DUPONT,  ÉDITEUR 


4,   MUE   VI  VICK  ME. 


4839. 


V 


L\''3^  >n 


«y 


-i 


I 


LE  RfiVnLIATIH. 


En  i770,  n^était  pas  noble  quiconque  s*é^ 

veillait  avant  dix  heures  du  ndatin  ;  et  poui*- 

t       tant,  le  marquis  de  Chatillard ,  qui  se  piquait 

de  tenir  de  son  père  une  aussi  bonne  noblesse 

que  les  Montmorency ,  ne  dormait  plus  depuis 

le  point  du  jour  :  ce  devait  être  un  bien  grave 

motif  qui  s'opposait  à  ce  que  son  sommeil  se 
I.  1 


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Vi  VW 


LA  MABQUISE   DE   GHATILLARD. 

prolongeât  jusqu'à  Theure  ordinaire ,  c'est-à- 
dire  jusqu'à  midi,  pour  l'honneur  du  nom 
qu'il  portait. 

Les  premières  lueurs  de  l'aube  filtraient  à 
travers  les  volets  rembourrés  dans  la  chambre 
à  coucher  où  reposaient  conjugalement  le 
marquis  et  la  marquise  de  Chatillard,  lorsque, 
derrière  les  rideaux  de  l'alcôve  mystérieuse- 
ment fermés  ,  se  lit  entendre  un  profond  sou- 
pir pareil  à  ceux  de  Niobé  pleurant  ses  enfans; 
mais  ce  plaintif  soupir  n'eut  pour  écho  qu'un 
éclat  de  rire  plein  de  franchise  et  de  gaieté. 
La  marquise,  qui  ne  tenait  pas  autant  que 
son  mari  à  l'observance  des  devoirs  nobi- 
liaires ,  se  souciait  peu  de  l'étiquette  du  ré- 
veil I  et  fille  s'étonnait  plutôt  d'âtre  eppora  au 
lit,  lorsque  l'Aurore  avait  déjà  quitté  la  couche 
du  vieux  Titon  :  la  ca^rqujfe  m  comptait  p«p 
dix-huit  £in$|  le  ipariq^is  i^  av^t  aif  ^npi^fi 
î>Qixapte-(Jix  1 

—  Boji  pieu  !  monsieur  le  iqarqfii$ ,  qii'a- 
vez-vous  u  soupirer  de  la  sorte  ?  dît  une  petite 


Yoix  apgentJBe  eMreeaopée  de  nouveaux  Mal» 
de  rîre. 

—  Et  ton&,  madame  la  marquise,  qu'avez- 
▼ous  i  pire  de  la  sorte  ?  reprit  une  \oix  cassée 
et  asthmatique ,  accompagnée  de  fréquens 
accès  de  toux. 

—  Moi  y  monsieur  le  marquis ,  je  ris,  parce 
que  vous  soupirez,  répliqua  la  marquise  riant 
plus  fort. 

—  Et  moi ,  madame  la  marquise ,  je  sou- 
pire, parce  que parce  que  vous  riez,  rç-, 

partit  le  marquis  en  soupirant  une  secondis 

* 

fois  avec  angoisse. 

—  AsaurémçQt ,  je  rin  Qt  rirai  ^  v^  MfVr 
pirs  q^i  se  renowveliçqf  chaq^«|  Wldin  | 
comme  si  voij^  étï^  le  plqs  n^^hevreui  4et 
l^ommes. 

—  Vous  r^vaf  dit  i  madame,  je  mk  le  pl«g> 
i9a})iei|reux  dû»- boimnes ,  et  ce»  scmi^îm,  oàv 
vous  trouvez  tant  à  railler,  n'expyiiiMWt  pas 
mffii^amiaeiil  to^t  m  qu'il -y  a  é^  bdbtease 


4  LA   MARQUIdB    DE   CHATILLAnD. 

et  Souvent  de  désespoir  au  fond  de  mon 
âme. 

—  Bah  !  monsieur  le  marquis,  vous  parlez 
ainsi  pour  \ous  amuser  i  mes  dépens ,  quand 
j'aurai  eu  la  faiblesse  de  vous  plaindre! 
Croyez-moi ,  ajouta-t*elle  en  soupirant  à  son 
tour»  les  personnes  les  plus  heureuses  ne  sont 
pas  celles  qui  ont  souvent  l'apparence  la  plus 
gaie  ou  la  plus  folle  :  ainsi ,  vous  me  voyez 
rire  à  bon  marché,  et  vous  vous  imaginez  que 
je  suis  ravie  de  mon  sort,  au  point  que  je  n'aie 
plus  de  souhaits  à  former?  Je  ne  veux  pas  vous 
ôter  votre  erreur,  monsieur  le  marquis. 

**-  Oh  1  je  sais  bien  que  les  femmes  ne  sont 
jamais  contentes  !  Elles  font  peu  de  cas  de  ce 
qu^elles  ont ,  au  prix  de  ce  qu'elles  n'ont  pas  ; 
et  si  l'on  consultait  une  reine,  pour  savoir  ce 
qui  lui  manque  et  ce  qu'elle  désire  avec  des 
larmes ,  elle  répondrait  peut-être  :  Je  voudrais 
être  battue  par  mon  mari  comme  la  femme 
d'an  savetier  ! 

—  Le  souhait  ne  serait  pas  indifférent ,  si 


oette  reine  avait  épousé  j  Jeutto  et  belle  »  uu  . 
roi ,  fort  )re$pectable  d'ailleurs ,  maïs  plus 
propre  à  faire  le  bonheur  de  ses  sujets  que 
celui.rd^une.  femme  qui  vout.être  gou¥ernée 
d'une  autk*a  manière ,  et  qui  s'aperçoit  alors 

des  désagrémens  de  la  royauté 

-^  Tenez,  vous  êtes  une  ingrate^  madame 
la  marquise  !  interrompit  M.  de  ChatîUard  en 
s'agitant  sous  les  couvertures  avec  une  telle 
fougue ,  que  la  marquise  recula  en  silenee  i 
l'extrême  bord  du  lit,  dans  Fatt^ate  des  évé* 
nemens  annoncés  par  ce  retour  de  jeunesse. 
Oui , .  madame ,  une  ingrate  !  répéta4-il  en 
prenant  un  ton  radouci  et  presque  suppliant. 
Bipassons ,  s'il  vous  plaît ,  ce  que  j'ai  fait  pour 
vous ,  puisque  vous  me  forcez  de  faire  valoir 
la  reconnaissance  que  vous  me  devez ,  et  dont 
vous  vous  acquittez  assez  mal  :  qui  étiéz-vous, 
madame ,  avant  que  je  vous  honorasse  de  mon 
alliance?  Vous  étiez  la  fille  cadette  de  la 
veuve  d'un  mousquetaire  du  roi-:  vous  n'aviez 
pas  un  sou  de  dot*,  vous  pouviez  à  peiùe  pré^ 


6  LA   MAaqUlflE    DB   CHA11LLARD. 

tendre  à  épouser  un  eorneite  de  régimenl  ira 
quelque  procureur  enridii  par  la  chicane; 
vous  vous  seriez  piutdt ,  pour  ne  pas  déchoir^ 

elàlerrée  dans  un  couvent  de  filles  nobles 

Le  brillant  avenir  que  c'était ,  si  )e  n'euisse 
changé  tout  cela  ! 

—  Ah  !  monsieur,  que  vous  faites  un  mau- 
irais  historiographe!  reprit  la  marquise  blessée 
de  Tentendre  reprocher  des  bienfoits  qu'elle 
pensait  avoir  largement  payés.  Rectifions  les 
{aîts,  je  vous  prie^  pour  nous  mettre  d'acmrd  : 
.vous  m'avea  épousée  sans  dot  >  et  je  ne  sais 
jusqu'où  peut  aller  mon  obligation  pour  ce 
mariage  qui  vous  convenait  sans  doute;  car 
c'est  vous  keul  qui  l'dvez  cherché.  Je  vous 
dirai  entre  nous  que ,  si  j'avais  eu  plus  d'ex- 
périence du  monde  alors  et  moins  de  défé- 
rence aux  volontés  de  ma  méire  ^  je  ne  serais 
pas  devenue  votre  troisième  femme,  quoique 
je  sache  bien  n'avoir  pas  affaire  à  un  nouveau 
Barbe-Bleue..... 

—  Madame  !.  s'écria  M.  de  Ghatifiard  affligé 


tS  RÉVBII-IIATIK.  7 

y  de  M  rapprochetndut  qui  faisait  naître  d*é* 
franges  idées.  J'ai  éu  le  malheur  de  perdre 
«eux  teoiifies**»  •• 

—  Je  iD^en  lave  les  mains,  monsieur  ié 
marquis;  et  ce  n'est  pas  là  l'objet  de  notre  dé- 
bat. Je  sbfs  seulement  eh  humeur  de  vous 
prouver  qUe  vous  ne  m'avez  pas  épousée , 
eoittm^  tbtis  dites,  Sàtis  dot  et  par  grâce..... 
FI  doUb  !  étàte-jë  d'ufie  naissance  et  d*un  &ge 
indignes  de  tiette  alliance  que  vous  me  repro* 
ehefe  et  que  je  me  rëproeherai!(  davantage ,  si 
les  regrets  HVliient  boh  ail*  éh  ti»  sortes  Ûé 
ciMMea?  Avei^vous  la  isémbire  si  nmttvaise 
que  VMS  oaMiec  «e  q«  a'4al  paaté  l'an  éfft^ 
nier»  et  oeéMrt  œ  sMVÎMiieftl  tMH  atMMutêY 
L'an  dernier,  je  a'^tM  fias  pte  laMe  qu'Ail*' 
jourd'hui,  ce  me  semble,  et  je  n'ai  vieîiUi  que 
de  douze  mois  depuis  ce  temps-là }  juges  i  ma 
figure  de  dix'-huit  ana  celle  que  je  vous  ai  (ap- 
portée en  dot  le  jour  de  nos  noces  !.... 

—  le  me  soucie  bi^  dis  votre  figure ,  Vf  aâ* 


y 


8  LA   MaRQUIS£   DB   GHAXIUARO. 

ment!  Gd  n'est  pas  pour  vos  beaux  yeux, 
madame ,  que  je  vous  ai  prise  ! 

—  Eh  !  pourquoi  donc,  monsieur?  puisque 
je  n'avais  rien  de  mieux  à  vous  offrir,  hormis 
toutefois  ma  noblesse  qui  vaut  la  vôtre 

—  Votre  noblesse  n'a  pas  vingt*deux  quar- 
tiers prouvés  et  vérifiés  comme  la  mienne , 
mais  elle  est  assez  présentable  néanmoins. 
Quant  à  votre  beauté ,  je  vous  le  dis  tout  net, 
c'est  pour  moi  un  meuble  inutile.  J'aurais 
préféré  que  vous  fussiez  laide  à  faire  peur  et 
que  vous  me  donnassiez  un  héritier.. . 

—  Un  héritier  !  s'écria  la  marquise  de  Gha-- 
tiUard  qui  se  remit  à  rire  avec  d'autant  plus 
d'abandon  que  le  marquis  recommençait  à 
soupirer  avec  plus  d'amertume. 

—  Oui,  madame,  un  héritier!  répéta  le 
marqm*s  en  lui  serrant  le  cou  comme  s'il  eût 
voulu  l'étrangler  et  en  la  regardant  d'un  air 
sinistre. 

—  Holà!  prenez  donc  garde,  monsieur!  si 


c*^8t  aiiiii  que  tous  espérez  me  contraindre  à 
vous  donner  un  héritier,  vous  m'étoulferei 
avfMmvant! 

—  Pardon  y  madame  la  marquise,  je  n*ai 
pas  voulu  vous  faire  de  mal  ;  mais  quand  je 
pense  à  mon  malheur,  je  deviens  presque  in* 
sensé ,  je  ne  me  connais  plus. 

—  Votre  malheur  ?  Dieu  merci  !  je  n*y  suis 
pour  rien,  et  même  si  j'avais  pu  vous  obliger 
en  quelque  chose,  je  Taurais  foit  de  bon  cœur. 

—  Madame ,  madame ,  ne  raillez  pas  sur 
un  pareil  sujet  !  Tenez,  je  sacrifierais  la  moitié 
de  mes  biens  pour  avoir  un  enfent  ! 

—  En  vérité,  on  croirait,  à  vous  entendre,, 
qu'un  enfant  est  la  chose  du  monde  la  plus 
rare  :  il  y  a  des  gens  qui  en  ont  plus  qu'ils  ne 
veulent. 

—  Vous  voyez  que  je  ne  suis  pas  do  ces 
gens-là?  J'ai  eu  trois  femmes,  et  pas  une  n'a 
daigné  me  rendre  père  ! 

«-  Apparemment,  monsieur  le  marquis,  que 


lO  tk  HASQClflE   DK  GHATIUARD. 

f  om  n'avei  pas  daigné  les  rendre  tnères  Y  9<3m 
ma  part,  je  Favoue,  j'aurais  été  fort  aise  de 
me  voir  grosse ,  car  un  enfant  m'eût  preewé 
beaucoup  de  consolation,  surtout  dans  un 
temps,  encore  éloigné,  où  je  ne  serai  plus 
jeune,  où  je  n'aurai  plus  la  danse,  la  musique, 
la  galanterie  pour  me  distraire.  On  vieillit  tôt 

ou  tard ,  et  lorsqu'on  est  arrivé  là ,  on  se  sent 

« 

bien  seul ,  si  Ton  n'a  pas  une  affection  ten- 
dre et  solide  à  la  fois ,  qui  survive  à  toutes 
les  autres...  Ah  !  monsieur  Iç  marquis,  quelle 

existence  que  celle  d'une  vieille  femme  sans 
enfant  ! 

—  A  quoi  sert  un  enfant  à  une  femme ,  je 
vous  te  demande?  Est-ce  qu'une  femme  a  un 
itokh  &  perpétuer?  Yôus  auriez  dit  enl^tià, 
par  exemple,  aucun  d^eui  ne  se  nommei^ait 
de  même  que  vous ,  et  le  nom  de  votre  fa- 
mille, GafUer  de  Melvais^  s'éteindrait  >  st  vous 
n*àtiet  pas  un  frère^  qui  se  chargera  de  le  nm^ 
server. 

-*-  Vern  ôtes  étràflige  avec  vos  idéei^  sur 


rimporfauiee  de  la  ceaservation  d'im  non!  Qi 
serait  le  nom  d'un  Gondé  ou  d'on  Turenne» 
pasée  encore 9  mais... 

—  Allons,  madame  la  marquise,  ne  paHël 
pdii  dé  ce  que  tous  ignorei  :  uh  nom  nbblê  et 
ancien  est  le  t)lus  prëeieut  héHtegequ'bn  ^êt*è 
puisse  léguer  k  bott  fils  ! 

—  )e  me  réjouis  sans  doute  de  n*ètre  pas 
fille  de  Ramponneau  ou  de  quelque  honnête 
marchand  qui  m'aurait  enchaînée  dans  un 
comptoir  au  fond  d'une  boutique  noire  et 
puante;  mais  lorsqu'on  est  né  dans  notre 
classe ,  tous  les  noms  se  Ressemblent ,  et  peu 
importe  que  ce  soit  celui-ci  ou  celui-là.. . 

—  Tous  les  noms  se  ressemblent!  s'écria 
M.  de  Ghatiliard  en  se  redressant  sur  son  séaat 
et  en  croisant  les  bras  sur  sa  poitrine  avec 
un  air  superbe  et  indigné.  Savez- vous ,  ma- 
dame ^  que  vous  blasphèmes  contre  Tillustre 
nom  que  je  vous  ai  donné  en  partage?  Tous 
les  noms  se  ressemblent!  Grand  Dieu!  En 


Il  LÀ  MAR<2U1S£-DE   CHATIIXA.RD. 

trouverez-Yous  beaucoup  qui  ressemblent  au 
mien  ;  qui  sonnent  mieux  à  l'oreille  ;  qui  se 
recommandent  par  une  plus  glorieuse  ancien-* 

I  Jicl>t3  •  •  •  • 

-^  Vous  m'interrogez  là*dessus ,  comme  si 
j'étais  généalogiste  de  France  !  Je  ne  vous  con- 
tredirai  pas ,  monsieur  le  marquis. . . 

—  Je  vous  en  déflorais  bien  !  Les  seigneurs 
de  Chatillard  étaient  déjà  puissans  et  fameux 
en  Dauphiné ,  à  la  fin  du  treizième  siècle  ; 
entendez- vous,  madame?  au  treizième  siècle! 
Combien  avons-nous  de  familles  qui  remontent 
jusque-là?  Mais,  que  dis-je?  les  Chatillard 
ont  commencé  avant  l'an  1200,  et  notre  au- 
teur, qui  se  nommait  Aymar  de  Chatillard , 
premier  du  nom ,  a  combattu  héroïquement  à 
la  bataille  de  Bouvines.  Ce  sont  là  des  faits 
authentiques,  irrécusables,  et  mon  père,  le 
digne  gentilhomme!  s'est  occupé,  toute  sa 
vie ,  de  nos  ancêtres ,  en  faisant  dresser  leurs 
généalogies,  peindre  leurs  portraits,  écrire 
leur  histoire....  Vous  avez  dû  admirer  dans 


< 

I    • 


lE   RITEII.- MATIN.  I^ 

im  galerie  les  portraits  de  dix  -huit  Chatil- 
lard.... 

—  Ah!  monsieur  le  marquis,  ils  sont  si 
laklS)  que  je  ne  m'aventure  pas  à  les  regarder 
en  face  !  Leur  plus  grand  mérite  est  de  faire 
peur  aux  gens. 

^  Voilà  justement  oe  qui  prouve  leur  res-* 
semUanee.  Ces  braves  chevaliers,  ces  magis-' 
trats  austères ,  ces  prélats  vénérables ,  sortis 
de  la  vieille  souche  des  Chatillard  de  Dau*- 
pUné,  n'étaient  pas  des  freluquets,  des  damoî^ 
seaux ,  des  abbés  de  ruelle  ^  comme  ceux  d'à 
présent,  tant  il  est  vrai  que  tout  dégénère. ..« 
Cette  considération  me  consolerait  jM^esque 
de  n'avoir  pas  d'enfant,  car  si  mon  fils  ne  fai^ 
sait  pas  honneur  à  mon  nom... 

-^  VoQS'  avez  bien  raison  ,  monsieur  : 
mieux  vaut  ne  jamais  avoir  d'enfant  que  de 
s'exposer  à  mettre  au  monde  un  mauvais 
sujet. 

*  *^  Hélas ,  madame  la  marquise  ^  vous  vou- 
let  donc  que  je  sois  le  dernier  des  Chatillard  ! 


]4  l'A   MARQUISI   Dl  CIUTIUARD. 

reprit  le  aiarquis  en  gém»fiant  tout  baa  sur 
son  infortune. 

—  Héias!  moi^sieur  le  marquis,  ne  suis-je 
pas  foreée  de  vouloir  ce  que  toqs  vpqlex, 
puisque  j -ai  Thoaneur  d'être  yotre  femme? 

—  Je  vous  remercie,  madaiod,  répliqua  Is 
marquis  qui  ma^shinait  quelque  grand  dessein 
et  qui  ne  paraissait  pas  sûr  de  réussir.  Le 

docteur  eiunii.*. 

—  I^e  mettais  pas  >otre  docteur  Blitm  sur 
le  tapis ,  iiitpmiippil  la  marquise  en  éclatant 
de  rire  {  car  wvts  g&teri^z  les  choses  les  plus 
sérientea* 

^  l^  d«ptwr  lAvp  «st  pouruuit  no  haWte 
hominef  eontî^tta  U^^t^  GhatHlaj^  qui  $emn 

blait  réfléchir,  çans  écouter  la  marquise» 

-rr*  04IÎ,  un  h^e  homm^  q^i  vous  enverra 
an  cin^tiér^  à  fi)vee  de  drog^uon  H  de  soto^ 
cQoseîUk»  dit  h  marquise  qm  ^'efforçait  d^ 

contenir  son  hilarité. 

—  Un  très  tMàbile  hamp^e!  r^éta  SAucde- 
ment  le  marquis  en  sai&is^nt  Qpr  la  t^tble  4o 


LE   ftAVEIL -MATIN.  l5 

nuit  une  fiole  à  moitié  vide  qu'il  épuisa  d'un 
trait. 

—  Nous  verrons  bien  !  murmura  madame 
de  Chatillard  qui  mordait  ses  draps  pour  ne 
pas  rire  et  qui  laissait  échapper  de  petits  cris 
moqueurs. 

—  Il  faut  que  le  diable  s'en  mêle  !  grom- 
melait entre  ses  dénis  le  marquis  dont  la  tète 
retomba  sur  l'oreiller. 


r.  - 


It 


.« 


LE  CAlUPtMSR. 


~  Nous  sommes  ensorcelés ,  madame  la 
marquise  !  s*écria  le  marquis  de  Ghatillard  en 
se  frap[>ant  le  front  i  deux  mains. 

— Si  je  aTOÎs  quelque  moyen  de  vous  exor- 
ciser^ monsieur  le  marquis,  je  le  ferais  4e  bon 
cœur,  reprit  la  marquise  ,qui  s'abstenait  de 
rire  pour  ne  pas  augmenter  encore  le  déses-» 

I.  i 


^^ 


l8  JLA   MARQUIS!   DE   CHATILLAliB.  . 

poir  de  son  mari.  Mais,  en  vérité,  vous  vous 
affectez  trop  de  ce  petit  contre-temps... 

—  Comment,  madame,  vous  appelez  cela 
un  petit  contre- temps!  Que  .serait-ce  donc 
qu'un  grand,  à  votre  avis?  Petit  contre-temps, 
ce  qui  empoisonne  mon  existence,  ce  qui  abré* 
géra  mes  jours,  ce  qui  me  fait  mourir  de  cha- 
grin! Oui,  madame,  «âîis  a«itez  bientôt  Te 
plaisir  d'être  veuVe...     *  » , 

—  Eh  !  monsieur,  que  vous  me  connaissez 
mal ,  si  vous  me  nnppoBei  capable  de  souhai- 
ter votre  mort!...  Je  puis  regretter  que  vous 
m'ayez  épousée,  parce  que  j'aurais  trouvé 
un  parti ,  sinon  plus  avantageux  du  côté  de 
la  fortune,  du  moins  mieux  assorti  sous  le 
rapport  de  Tâge;  mais  puisque  la  chose  est 
f9ite.«. 

—  Consolez -vous,  je  vous  dis  ! , . .  la  chose  ae 
tardera  pas  i  se  défaire,  car  je  sais  bien  que 
je  ne  résisterai  pas  à  de  pareilles  secousses. «. 

-^  Je  le  crois  aussi,  à  vous  parler  net  ;  mais 
TOUS  êtes  bien  libre  d'y  porter  remède,  en  ne 


U  GAJLElPiDISTI.  )9 

suitant  plut  les  ridicules  ordoim^uces  du  doc- 
teur 01um... 

—  Je  les  envoie  à  tous  lé^  dii^bles  !  repartit 
M.  deChatilIard  qui,  saisissant  la  fiole  presque 
.vide,  restée  sur  la  table  de  nuit ,  la  lança  in 
milieu  de  la  chambre  où  elle  se  brisa ,  en 
tachant  les  meubles  et  les  tapis  par  ses  écla* 
boussures . 

—  Vous  auriez  mieux  fait  d'agir  ainsi  dès 
hier  soir,  répliqua  la  marquise  qui  avait  le 
cœur  trop  bon  pour  se  moquer  d*une  douleur 
véritable,  exprimée  par  des  larmes  amères 
qu'elle  sentait  couler  sur  ses  mains.  0ht 
monsieur,  ne  pfeurez  pas  !  ajouta-t'^elle  avec 
ilB  accent  de  pitié. 

—  Que  je  ne  pleure  pas,  quand  j«  voia  moa 
nom  qui  s'éteint ,  ma  race  qui  entre  au  tom- 
beau, tout  un  passé  d'illustration  nobiliaire 
qui  n'a  plus  d'avenir! 

—  Mon  Dieu!  qui  le  sait,  monsieur  le  mar- 
quis !  Nous  verrons  peut-être  en  avril  on  en 
juin  des  merveilles  que  vous  espériez  voir  en 


Sta  LA   MARQUISE   DE    CHATILLARD. 

janvier!  Le  teqdps,  roccasion,  le  hasard  sont 
de  plus  babilQS  docteurs  que  votre  vilain  Blum 
et  toute  la  faciiké  allemande.  Croyez-moi, 
laissez  là  Vos  drogues ,  ne  pensez  plus  à  ces 
folies*. • 

-^  Vous  voulez  que  je  ne  pense  plus  à  être 
père ,  à  donner  un  descendant  à  la  famille  des 
Chatillard  I  Ce  sera  mon  dernier  vœu  et  ma 
dernière  pensée! 

*^  Vous  me  comprenez  mal  ;  je  vous  prie 
seulement  de  vous  fier  davantage  à  la  nature 
et  beaucoup  moins  aux  charlatans  qui  vous 
tueront. . . 

-—  A  la  nature  !  Vous  savez  bien,  madame, 
que  je  n'ai  pas  trente  ans,  ni  quarmte,  ni 
même  cinquante;  je  suis  un  vieillard,  hélas! 

—  Sans  doute,  vous  n'êtes  plus  jeune, 
monsieur  le  marquis,  il  en  faut  convenir; 
mais  quand  vous  n'aviez  que  quarante  et  cin- 
quante ans,  la  chance  ne  vous  était  pas  plus 
favorable,  j'en  prends  à  témoin  vos  deux*  pre- 


LE  CULirÉDIdlE.  21 

loières  femmes  qui  n'ont  guère  servi  u  votre 
postérité. 

-*-  J'ai  eu  pourtant  des  enfans,  madame» 
avant  mon  premier  mariage,  lequel  se  fit  un 
peu  t^f  d ,  je  Taboue  I  murmura  le  marquis. 

—  Et  ces  enfans,  où  sont-ils?  dit  vivement 
la  marquise  emportée  par  sa  bonté  naturelle. 
Pourquoi  ne  me  les  avoir  pas  amenés?  Je  1^ 
recevrais  comme  une  mère  ou  plutôt  comme 
une  amie,  car  ils  doivent  être  plus  âgés  que 
moi,  si  leur  naissance  a  précédé  votre  premier 
myiage....  Je  serai  fort  aise  de  les  connaître, 

monsieur,  et  de  m'en  faire  aimer pourvu 

qu'ils  ne  ressemblent  pas  à  votre  filleul  Lan- 
glade  que  je  déteste  de  toutes  mes  forces... 

—  Vous  avez  tort  de  détester  ce  pauvre 
jeune  homme,  répondit  tristement  M.  de  Glia- 
tillard  que  la  haine  de  la  marquise  pour  Lan- 
glâde  contrariait  visiblement.  Il  est  orphdin , 
il  n'a  pas  de  nom ,  il  a  perdu  tous  ses  parens, 
excepté  moi  qui  lui  tiens  lieu  de  famiUe  ;  il  ne 
sera  jamais  riche.... 


1 


A3  tk  MAnQUISE  DB   caATÏLLAED. 

—  Je  partagerais  volontiers  avec  lui  le  bien 
que  vous  me  laisserez  un  jour,  s'il  pouvait 
partir  et  ne  revenir  sous  auoun  prétexte  dans 
Fendroit  où  je  resterai... 

—  Que  vous  a-t-il  donc  fait,  pour  q^e  vous 
le  haïssiez  avec  tant  de  fureur  ?  dit  d*un  ton 
sec  le  marquis  de  Chatillard  blessé  de  cette 
aversion  quil  n'Ignorait  pas,  mais  que  la  mar- 
quise avait  la  discrétion  de  ne  pas  faire  pa- 
raître devant  lui.  Dans  le  cas  où  vous  auriez 
quelques  reproches  à  lui  adresser.. . 

—  Des  reproches  !  i  cet  homme  I  interrom- 
pit dédaigneusement  la  marquise.  Il  serait 
trop  heureux  s*il  apprenait  que  je  me  plains 
de  son  odieuse  conduite  ! . .  w 

—  Quelle  est  cette  odieuse  conduite  dont 
vous  vous  plaignez  ?  demanda  le  marquis  atta- 
chant peu  d'importance  aux  grie&de  sa  featme 
contre  Langlade. 

~  A  quoi  bon  me  plaindre ,  monsieur  ? 
Vous  6tes  trop  aveuglé  à  Tégard  de  ce  tné- 


m   CALUFÉDI8TE.  »S 

chant ,  pour  que  vous  le  jugiez  avec  les  mémfls 
yeux  que  moi  ! 

—  Gertaiaement ,  madame,  je  ne  le  jugerai 
pas,  cômiue  vous,  aveofcet  e^ît  prévenu, 
^ur  enpâeho  de  jKihdFe  avx  geosl»  jwtiite 
qu'ila  méritent. 

—  Souhaitez  qu'on  ne  lui  rende  pu  Mlle 
justif»,  mpj»sieur  le  marquis,  «ir  il  faudrait 
que  mon  firére  ou  quelque  autre  k  payât  d'vP 
ou  deux  coup»  d'épée. 

—  Ah!  madame,  vous  prenez  là  un  lan- 
gage qui  ne  sied  guère  à  votre,  caractère  !  ^|^s 
j'iinaginâ  que  vous  ne  parlez  pas  sérieuse- 
ment. 

—  Très  sérieusement,  je  vous  assuré j  et 
puisque  vous  m'obligez  à  justifier  ces  paroles, 
je  vous  déclare  que  .je  ne  sais  rien  de  -plus 
sc^  I  infôme,  qîiè 
ce  otre  maison  et 
qu  re,  pbur  m'ou- 
tra 

ta  marquiMl 


1 


24  LA   MA&QU18$  DE   CHAl'IIXARD. 

,  s'iM)ria  ie  tnarquis  ému  de  colère  et  un  momeut 
ébranlé  dans  la  conûance  qu'il  accordait  à  son 
iiUeul. 

—  Yous  ne  me  croiriez  pas ,  monsieur,  ^t 
d'aiHeurs  je  me  garderai  bien  de  vous  affliger, 
sans  avoir  la  certitude  d'être  délivrée  d'un 
misérable... 

—  Hadame!  quel  plaisir  trouvez-vous  à 
m'offenser  moi-même,  en  traitant  ainsi  une 
personne  à  laquelle  je  m'intéresse,  et  qui 
pourtant  me  serait  plus  chère ,  si  elle  avait 
l'honneur  devons  plaire?...  Un  misérable! 
Vous  oubliez  que  je  fus  son  parrain  et  qu'il 
ne  m'a  presque  pas  quitté  depuis  son  en- 
fance.... 

—  Je  n'oublie  pas  mon  devoir,  monsieur 
le  marquis,  et  je  vous  demande  la  permission 
de  me  taire  toujours  comme  je  me  tais  au- 
jourd'hui. . 

V 

—  Allons ,  mad6mè  >  de  l'indulgence  !  Je 
prétends  faire. votre  paix  avec  un  brave  gar- 


4011  qui  est,  je  n'en  doute  pas,  désolé  de  cette 
brouille*.  •  ^ip« 

—  Il  n'y  a  pas  de  l^rôuille,  monsieur, 
pnvee  qu'il  n'y  a  rien  de  commun  entre  la 
BMrqmse  de  Cb^iUard  et  une  espèce  de 

IWICvf  •  •  •  • 

—  Langlade  n^est»pas  un  valet,  madame  !a 
marquise  ;  je  Fai  mis  à  la  tête  de  ma  maison, 
avec  les  attributions  d'un  intendant,  mais 
sans  vouloir  lui  en  imposer  le  jtitre.  C'est  mon 
ami ,  c'est  mon  filleul  enfin,  et  vous  lui  devez 
certaines  déférences  en  échange  de  son  res- 
peci*  •  •  • 

—  Son  respect  !  répéta  la  marquise  avec  un 
ricanement  sardonique.  Vous  me  feriez  sortir 
des  bornes  ! . .  • .  Ordonnez-lui  donc  qu'il  me 

respecte  ! 

% 

—  Je  le  lui  ordonnerai,  et  devant  vous 

Je  vais  sonner  pour  qu'on  Taj^Ue ,  et  vous 
voudrez  bien,  en  ma  présence 

—  Monsieur  le  marquis,  ne  sonnez  pas! 


â6  LA   MAAQUISIS   DE   GHATILLAAD. 

s'écria  la  marquise  en  lui  retenant  le  bras  au 
moment  où  il  tffiSti  le  cordon  de  la  sonnette  ; 
épargnei-moi  plutôt  la  vue  de  ce  monstre! 

La  fionaeite  avait  remiu  pourtant  un  K^for 
son  qui  ne  parvint  pas  jusqu'à  l'antichamliie, 
mais  qui  avertit  du  réveil  des  époux  un  p«r- 
aonnage  fort  impatient^ de  pénétrer  jusqu'à 
eux.  U  frappa  trois  fois  contre  la  porte  avec  le 
bout  de  sa  cagne,  et  n'hésita  pas  à  s'introduire 
lui-même,  avani  qu'on  l'y  autorisât.  C'était.^ 
docteur  allemand  Blum^  attaché  depuis  dix 
ans  au  service  particulier  du  marquis  de  Cha- 
tillard. 

Ce  docteur  conservait  à  peu  prés  l'ancien 
costume  de  la  faculté,  quoique  les  comédies 
de  Molière  eussent  fait  abandonner  en  France 
cette  livrée  lugubre  reléguée  dans  la  garde- 
robe  des  théâtres  ;  il  portait  le  chapeau  à 
cornes ,  la  canne  d'ébène ,  le  rabat  de  toile 
empesée,  l'habit,  la  veste  et  les  hauts-de- 
chausses  de  drap  noir,  les  bas  et  les  souliers 

égtfeoMNit  noirs  >  avec  une  houppelande  en 


LE   GALtIPÉDISTE.  â^ 

ratine  de  même  couleur.  H  avait  Tdir  d'être 
continuellement  en  deuil  de  ses  malades» 
quoiqu'il  n'exerçât  pas  la  médecine  pratique  ; 
il  ne  s'occupait  que  d'un  seul  objet ,  apparté- 
.  nant  à  cette  science  des  secrets  si  vantée  dans 
les  siècles  d'ignorance,  si  curieusement  ap^ 
profondie  autrefois  par  quelques  hommesl  re^ 
marquables,  et  si  dédaignée  depuis  par  leg 
véritables  savans  :  le  docteur  Blum,  au  lied 
d'apprendre  Fart  de  faire  mourir  les  gens, 
avait  passé  sa  fie  *à  chercher  l'art  de  fliire 
naître  det  enfttAs,  et  môme,  de  beaux  enfans. 
U  n'était  pas ,  il  est  vrai ,  un  exemple  des  rea- 
sources^e  cet  art  appliqué  phia  heureusement 
aux  peuleto  et  aux  vers  à  soie  qu'à  l'espèee 
humaine  ;  car  il  gardait  un  eéiibat  commandé 
par  la  condHion  de  son  individu ,  et  U  s'avMak 
ioeapaUe  de  mettre  en  usage  «es  prodigieuais 
découvertes  :  une  truie  furteose  avait  renversé 
le  berceau  où  il  dormait  chez  sa  nourrice,  et 
ce  méchant  animal  semblait  s'être  ikit  un  plai* 
air  d'enlever  au  callipédista  futur  lea  moyi 


J28  hk  MAEQDJS£   D£   CHAïlLLAnD. 

d'éfyrouver  les  avantages  de  son  système  bt 
refficacité  de  ses  recettes. 

La  figure  de  Blum  ne  prévenait  pas  beau*» 
coup  en  faveur  des  résultats  sérieux  de  son 
étrange  pharmacopée  ;  il  avait  réellement  de 
.la  ressemblance  avec  un  oiseau  de  la  famille 
dés  grues  :  ses  yeux  ronds ,  à  fleur  de  tète , 
entourés  de  paupières  rouges  dépourvues  de 
cils,  son  nez  pointu  comme  un  bec,  sa  bouche 
rentrée  et  sans  lèvres ,  son  front  et  son  menton 
;^âsi  peu  prononcés  Tun  que  Vautre,  ses  joues 
bouffies  et  luisantes ,  ses  cheveux  relevés  en 
crête  4  et  enfin  son  cou  maigre  d'une  longueur 
démesurée,  complétaient  un  ensemble  de  phy- 
sionomie tput-à-fait  bouffonne.  Ce  n'étaient 
pas  les  seules  analogies  qui  rapprochaient  du 
genre  volatile  ce  grave  docteur  germanique  ; 
on  retrouvait  encore  Toiseau  dans  ses  gestes , 
dans  son  marcher  et  surtout  dans  sa  voix 
aigre ,  criarde ,  gazouillante  à  tel  point  qu'on 
avait  besoin  d'une  grande  attention  pour  l'en- 
tendre parler  et  pour  le  suivre  à  travers  la 


s 

confusion  de  ses  paroles.  H  sautillait  en  mar- 
chant, il  remuait  la  tète  en  parlant, lise  tenait 
souvent  debout  sur  un  pied,  il  se  grattait  sans 
cesse  par  tout  le  corps,  avec  un  mouvement 
rapide  et  imprévu.  Quand  une  fois  on  avait 
remarqué  che«  lui  ces  bizarres*  rapports  de 
forme  et  d'habitude»,  Tillusion  devenait  de 
plus  en  plus  frappante ,  et  Ton  s'imaginait  le 
voir  couvert  de  plumes  noires  et  toujours  prêt 
à  battre  des  ailes  pour  s'envoler.  Le  docteui* 
avait,  en  outre,  quelques-^unes  des  imperfec' 
lions  intellectuelles  de  la  gent  ailée,  le  défaut 
de  mémoire,  Timprévoyance,  Tobstination  et 
quelquefois  la  stupidité.  Il  étaU  mieux  partagé 
du  côtè^jJA^alités  qu'il  devait  à, son  origine 
plus  éleVâe  dans  l'échelle  des  êtres  :  obligeant, 
désiméressé ,  charitable,  il  n'avait  dans  l'âme 
qu^une  passion  unique ,  celle  de  faire  le  bien, 
et  il  croyait  se  consacrer  au  bonheur  de  l'hu- 
manité  en  travaillant  avec  zèle,  par  théorie, 
non  seulement  à  multiplier  la  population, 
mais  encore  à  la  perfectionner  matériellement. 


30  tk  MARQUISE   DE   ÇHATILLAID* 

—  Eh  bien  I  eh  bien  !  monsieur  le  marquis, 
dit-il  en  s^vançant  jusqu'au  chevet  du  lit  et 
en  soulevant  le  ride^u^  cjue  M.  de  Ghatillard 
referma  y  comme  honteux  de  se  montrer. 

—  Eh  bien  !  reprit  le  marquis  avec  un  ton 
brusque  et  grondeur  en  se  repjongeant  dans 
ses  draps  pendant  que  la  marquise  s'y  cachait 
aussi. 

—  Eh  bien!  somnres-nous  eoqtens?  avons- 
nous  réussi  ?  Voilà  trois  heures  que  j'attends 
à  cette  porte,  et  jamais  je  ne  fus  plus  satis-- 
fait  d'attendre 

—  Votre  satisfaction  pouvait  mieux  choisir 
son  temps,  interrompît  le  marquis  irrité  de 
ces  félicitations  inopportunes  q^ii  Insultaient 
à  son  malheur.  .'    ^  . 

—  J'aurais  attendu  toute  la  journée  san^ 
m'en  plaindre ,  répliqua  le  docteur  dont  l'es- 
prit n'était  pas  trop  compréhensif  ;  car  je  pen- 
sais bien  que  vous  dormiez 

— ;  Vous  pensiez  très  mal,  monsieur,  repar- 
tit M.  de  Ghatillard  qui  n'osa  pas  rompre  avec 


'  L£    CÀLU|ÉDISTI.  5» 

» 

Blulfi^u'il  aimait  et  qu'il  regardait  comme  un 
très  habile  hotnme,  malgré  l'avortement  de 
tâat  de  promesses  et  d'expériences  pendant 
le  cours  de  dix  années.  Oui ,  docteur,  reprit-- 
4  d'une  voix  abattue,  j'y  renonce  I 

—  Vous  y  renoncez  !  s'écria  Blum  atterri^ 
Quoi  { le  courage  vous  manque  au  mooi#nt  du 
wfoooA  l  lorsqu'il  ne  vous  fiiudrait  qu'un  f^ 
devcrionté!  vous  y  renoncez!.... 

—  Hélas I  docteur,  je  n'ai  que  cela,  d6  la 
volonté ,  et  cela  ne  mène  pas  loin  1  Voua  m'a- 
viez  pourtant  promis ,  juré 

—  Sans  doute,  je  vous  ai  promis  que  vous 
finiriez  par  avoir  un  enfant ,  des  enfans,  beau- 
coup d'enfans,  et  je  vous  le  promets  encore. 

—  Vous  me  le  promettrez  jusqu'à  ce  que 
je  meure,  mon  cher  Blum,  dit  mélancolique- 
ment M.  de  Ghatillard  qui  n'avait  pas  la  force 
d'en  vouloir  à  son  médecin. 

—  Monsieur  le  marquis!....  Tenez ^  pour 
vous  tranquilliser,  je  puis  vous  fixer  une  épo» 


32  ,  r.A  «AnQrisi 
que  certaine  où  vous 
messe  ;  dans  neuf  m< 

—  Dans  neuf  mois  i 

â'aatre  terme.  Neuf  i ^ j 

à  tout,  et  depuis  dix  ans  vous  m'ajournez  à 
neufittois 

—  Oui,  vraiment,  neuf  mois,  répondit  avec 
ehrieur  et  sans  se  déconcerter  l'empirique 
qui  était  de  bonne  foi  dans  ses  doctrines.  Se- 
rais-je  digne  de  votre  confiance,  monsieur  le 
marquis,  si  je  vous  procréais,  après  six  ou  6q>t 
mois,  un  petit  marmot,  chélif>  imparfait,  à 
peine  viable ,  ainsi  que  la  plupart  des  enfans 
faits  au  hasard,  sans  aucune  intelligence  de  la 
saison,  du  jour,  du  moment,  sans  aucun 
principe  callipédique?.... 

—  £h!  mon  pauvre  Blum ,  il  ne  s'agit  pas 
pour  moi ,  interrompit  le  marquis  découragé , 
d'avoir  un  enfant  accompli  ;  et  peu  importe 
qu'il  laisse  quelque  chose  à  désirer  dans  son 
individu,  pourvu  qu'il  existe,  pourvu  qu'il 
porte  mon  nom 


LE    CArUPÉDISTB.  33 

—  Allons,  allons,  monsieur  le  marquis, 
reprit  dédaigneusement  l'entêté  docteur,  vous 
parlez  là  comme  le  vulgaire,  et  l'on  dirait  que 
je  ne  vous  ai  pas  lappris  combien  de  conditions 
étaient  requises  dans  mon  art  pour  obtenir 
un  beau  résultat  qui  nous  fasse  honneur  à  tous 
deux! 

—  Ce  beau  résultat,  croyez -vous  qu'il 
vienne  jamais  ?  Quant  à  moi,  je  ne  le  crois 
plus;  non,  mon  cher  docteur,  c'est  fini  ! 

—  Finit  s'écria  le  médecin  en  bondissant 
d'impatience  et  en  se  promenant  avec  vivacité 
devant  le  lit  de  son  élève.  Vous  doutez  de 
tout  I 

-*  J'ai  soiicante^dix  ans ,  Blum  I  répondit 
le  marquis ,  que  la  clarté  venant  de  la  porte 
ouverte  permettait  de  voir  assis  sur  son  lit, 
les  bras  croisés,  la  tète  penchée  en  avant, 
dans  la  posture  la  plus  expressive  d'un  pro- 
fond abattement.  Soixante  et  dix  ans  1  soupi- 
rait-il. 

—  Qu'est-ce  que  cela  fail?  repartit  fière- 

I.  ô 


s 


!■ 


X 


54  E*A   MARQUISE   DE   CHATItLAEO. 

inent  le  docteur  qui  s'arrêta  tout  à  coup  en 
heurtant  du  pied  un  débris  de  la  fiole  que 
M.  de  Chatillard  avait  rendue  victime  de  sa 
mauvaise  humeur.   Juste  ciel  !    monsieur  le 

« 

marquis ,  que  vois-je  là  ? 

- —  Ce  n'est  rîen,  mon  ami,  dit  le  marquis, 
craignant  d'offenser  la  susceptibilité  doctorale 
de  Blum,  c'est  une  bouteille  cassée. 

—  Vous  ne  voyez  là-dedans  qu'une  bou- 
teille cassée!  répliqua  le  caliipédiste  indigné 
de  ce  qu'il  prenait  pour  une  insulte  adressée 
à  sa  science.  MalKieûrenx  !  cette  bouteille  con- 
tenait un  élixir  que  j'avais  composé,  extrait 
et  distillé  avec  autant  de  soin  que  si  c'eût  été 
poùi^  ^rpétuéi*  la  famille  impériale  de  Hàps- 
bbiirfe!  Celtfe  bouteille,  qUe  dès  SbUvërâîriS 
auraient  dbhelée  bien  cher,  cônteilait  en  get*itië 
r héritier  deâ  Ch^tillafd  ) . . . 

-*Mrôil  Dîèdî  WSsûféi-Vôu^,  ttitta  ché*, 
ce  qif  èliè  bbdtètaàit  n'est  pas  {terdu  ou  plutôt 
n'a  pas  été  renversé,  car  la  fiole  était  vidé 
quand  elle  est  tombée. 


II   CÀLLIPBDISTI.  35 

—  Àhl  j'en  suis  bien  aise,  reprit  d'un  air 
triomphant  le  docteur  qui  oubliait  déjà  le 
dés^pbintemént  clu  marquis  et  le  regardait 
ep  se  frottant  les  mains. 

—  J'ai  avalé  votre  drogue ,  en  eîTet  ;  mais 
madame  la  marquise  ne  s^en  est  pas  aperçue. 

A  ,  .  .  . 

N'est-ce  pas 9  madame  la  marquise? 

—  Pas  possible!  répéta  plusreurs  fois  àlum, 
consterne  et  non  encore  convaincu.  Vous  êtes 
donc  dé  marbre,  marquis? 

—  Vous  savez  bien  ce  que  je  suis  l  nélas  !..  « 
Vous  m'aviez  annoncé  des  miracles,  et  pour- 
tant deknahde2  à  madame  la  marciufse... 

—  6i  madame  la  marquise  ne  le  disait  pas , 

je  vous  avoue  qae  je  serais  incrédule...  tliie 

■ 

préparation  des  plus  énergiques  !  j'avais  cette 
fois  triplé  la  dosé,  et  je  suis  sûr  de  -mes  re- 
cettesl...-  En  vérité,  nouis  avons  du  liiàlhèui', 
ifharquls,  et  ]é  li'y  conçois  plus  rieii  môN 

•  •  • 

« 

iiaème. 

—  froUèi«ar  ié  â^àntàl's,  je  VD(ii(  cbhjdré  ^e 
foire  soMiV  ëéi  homme  ^  (lit  I  ^ài  Uàk'k 


36 


LA   MARQUISE    DE    GHATirLARD. 


marquise  qui  rougissait  sous  les  draps  d'ôtrc 
partie  intéressée  dans  cet  entretien'  sur  une 
matière  si  épineuse.  Vous  pouvez  continuer 
ailleurs  votre  ridicule  conversation. 

—  Venez  dans  mon  cabinet ,  Blum,  dit 
M.  de  Chatillard  qui  alongea  hors  du  lit  ses 
jambes  décharnées  et  tremblotantes  pour 
chercher  ses  pantoufles,  et  qui  se  leva  avec 
eflbrt  comme  un  grand  squelette  à  ressorts 
rouilles.  Vous  riez,  madame  la  marquise? 

—  Moi,  monsieur!  répliqua-t-elle  en  s'a- 
vançant  au  bord  du  lit  qu'il  avait  quitté  et  en 
montrant  un  visage  qui  n'était  pas  trop  riant, 
j'ai  fort  envie  de  rire,  je  vous  affirme  :  il  est 
plus  de  midi ,  et  je  ne  suis  pas  encore  à  ma 
toilette  ! 

—  Vous  pensez  à  votre  toilette!  murmura 
le  marquis  en  tournant/  vers  elle  une  figure 
jaune,  maigre  et  ridée  qui  grimaçait  sous  une 
coiffure  de  nuit  chargée  de  rubans  et  qui  ma- 
nifestait plus  de  surprise  que  de  dépit.  Lorsque 
la  race  des  Chatillard  a  cessé  d'être  ! 


LE    CALLKPÉDISIE.  5y 

—  Bah  !  vous  n'êtes  pas  mort,  monsieur  le 
marquis,  dit  Blumqui  lui  offrait  le  bras  pour 
le  soutenir,  et  fussiez-vous  mort!... 

—  Blum,  né  riez  pas!  interrompit  M.  de 
Ghatillard  dont  Tidée  fixe  était  la  crainte  d'ex- 
citer chez  les  autres  un  sentiment  de  pitié 
mortifiante ,  et  qui  s'imaginait  sans  cesse  de- 
venir l'objet  d'une  moquerie  plus  ou  moins 
directe,  j'en  reviens  à  mon  ancien  projet... 

—  Et  moi ,  au  mien,  monsieur  le  marquis; 
c'est,  en  définitive,  le  plus  certain,  et  vous  n'en 
aurez  pas  la  peine... 

—  Fi  donc,  Blum  !  ne  renouvelez  pas  cette 
mauvaise  plaisanterie;  madame  la  marquise 
est  là  qui  vous  .écoute. 

—  Tant  mieux ,  puisque  nous  ne  pouvons 
rien,  faire  sans  madame  la  marquise.  Voulez- 
vous  que  je  la  consulte  là-dessus  ? 

—  Taisez- vous,  docteur  !  s'écria  le  marquis 
en  Tentrainant  dans  la  pièce  voisine  ;  madame 
la  marquisJK  ne  plaisante  pas ,  et  vous  vous 
exposeriez  à  vous  faire  jeter  à  la  porte.  Pen* 


5â  tk   MAIQUISE   DE   GQATILLARD. 

dant  q^  je  mMiabilIerai ,  rendez:\pu8  chez 
..  mon  notaire,  et  amenez-le-moi. 

JS  

1  —  Quel  ipisérable  dénouement  après  tan^ 

de  savantes  combinaisons  !  Au  lieu  du  docteur, 
un  notaire  !  au  lieu  d'un  fils  légitime,  un  bâ- 
tard ! 

—  Mieux  vaut  un  bâtard  que  rien  I  p*ail- 
leurs  un  bâtard  légitimé  n*est  plus  un  bâ- 
tard!...  J*ai  pour  moi  Texemple  de  Louis-le- 
Grand  !    • 


i 


i 


I 


■,i 


m 


Le  KO][iilM. 


Le  docteur  Blum  n*alla  pas  chercher  le  no- 
taire  sans  avoir  épuisé  auparavant  son  élo- 
quence à  dissuader  le  marquis  d'un  dessein 
totalement  contraire  à  la  callipédie ,  et  quand 
il  ramena  enfin  cet  officier  public  dans  le  ca- 
binet  de  M.  de  Clialillard,  il  avait  les  yeux 
pleins  de  larmes;  mais  le  marquis  était  trop 


4o 


LA.   UARQUISE    DE    CHATILLARD. 


obstine  dans  sa  résolution  pour  remarquer  la 
douleur  peinte  sur  les  traits  du  praticien  aile* 
mand  y  qu'il  renvoya  d'un  signe.  Blum  resta 
immobile  un  moment,  le  regard  fixe,  les  dents 
serrées,  comme  s'il  n'avait  pas  entendu  l'ordre 
d#son  patron ,  puis  il  leva  les  bras  au  ciel ,  et 
se  retira. 

Le  marquis  et  le  notaire ,  restés  en  tête  à 
tète,  semblaient  les  deux  extrêmes  de  la 
création  humaine.  Le  marquis,  âgé  de  ces 
soixante- dix  ans  qu'il  se  reprochait  chaque 
fois  que  son  âge  mettait  en  défaut  les  prévi- 
sions de  Blum,  avait  beaucoup  de  ressem- 
blance avec  son  contemporain  Voltaire,  qui 
ne  s'était  pas  sacrifié  à  la  reproduction  de  sa 
race;  ainsi  que  Voltaire,  H.  de  Ghatillard, 
enveloppé  de  sa  robe  de  chambre  de  soie  à 
ramages  et  coiffé  de  son  bonnet  de  nuit  pyra- 
midal, inspirait  à  la  première  vue  un  senti- 
ment tout  différent  du  respect  et  de  l'admira- 
tion :  les  magots  de  la  Chine ,  en  porcelaine , 
se  trouvaient  surpassés  par  ce  grotesque  per- 


f 
t 


LE    NOTAIRE.  4^ 

sonnage  qui,  dans  son  air  et  dans  sa  figure', 
avait  de  quoi  défrayer  iong-tenvps  le  rire  qu'il 
redoutait  au  point  de  paraître  se  rendre  jus- 
tice à  lui-même.  11  avait  au.  moins  six  pieds 
de  haut,  ou  plutôt  il  les  avait  eus,. lorsqu'il 
pouvait  déployer  toute  sa  taille;  mais  depuis 
long-temps  son  épine  dorsale  avait  subi  une 
déviation  qui  augmentait  tous  les  jours  et  qui 
domiaità  son  buste  Faspect  d'un  demi-arc  de 
voûte  en  ruines  ;  la  ligne  courbe  décrite  par 
son  dos,  irrégulièrement  incliné  versTépaule 
gauche,  se  terminait  par  un  angle  aigu  que 
formait  sa  tète  demeurée  à  peu  près  droite  au 
détriment  de  son  cou  tordu,  et  soudé,  pour 
ainsi  dire ,  dan^  ces  révolutions  de  la  moelle 
épinière.  Ce  port  de  tète,  encore  élevé,  con- 
servait au  marquis  le  caractère  de  sa  grande 
taille,  qui,  dans  sa  jeunesse,  lui  faisait  sou- 
vent maudire  les  portes,  trop  basses  et  les  lits 
trop  courts. 

Mais  cette  taille  était  vraiment  gigantesque, 
eu  égard  à  la  maigreur  excessive  qui  en  faisait 


il 


«  4 


5: 


r 


4.2  Là   MARQUISE   DE   CHATILLARD. 

re^rtir  les  forgea  anguleuses  et  grêles  :  on 
po]UL\£ii^9  à  trayers  la  peau  sèche  et  tçrreus^, 
çoçipter  les  os  çt  les  muscles ,  obsiecver  lisujps 
«açti^veipens  et  faire  une  étude  complète  de  l\ 
p^opçiie  ;  quand  le  i^arquis  étendait  les  bras 
et  i^einuait  les  jambes ,  on  sç  rajppel^it  a^u,ssi- 
tôt  ces  grosses  araignées,  qijii  s'éveillenjt  au 
uûli|çu  de^leur  toile  (jt  qui  talent  leyr  royte; 
L'aQalogiede  ^.  de  Chatillard  avec  un  fauchjSLiix 
ei)t  é^é  plus  frappante  encore,  s'il  avait,  eu  I^ 
yi^y^pit^  des,  arachnides  au  Heu  de  la  lepteur 
d^  crustacés.  Il  savait  si  bien  Veflet  pi:oduit 
par  le  spectacle  de  son  corps  presque  diaphane 
qf  d^e  ses  membre^  momifiés,  qu'il  ne  les  mpQ- 
t^it  ^anjais  qu'à  son  médjccin  ;  il  s'habillait  et 
se  déshabillait ,  pour  cette  raison ,  sans  le  se- 
cours de  sou  valet  de  chambre ,  et  madame  de 
fhatillard  n'ayait  pu  qu'entrevoir,  dans  quel- 
que  moment  4*oubli  ou  de  sommeil^  l'ef- 
frayante  nudité  de  son  mari.  Le  marquis  ne 
sortait  guère  de  sa  houppelande  fourrée  qui 
dissimulait  un  peu  son  état  d'amaigrissement 


LE   NOTAIRE.  4^ 

général  et  qui  rempècbait  d'être  un  sujet  d'é- 
tonnement  et  d'horreur;  car,  dès  qu'il  se 
soumettait  à  la  tyrannie  de  la  culotte  et  des 
bas,  on  se  demandait,  en  le  voyant  perché  sur 
deux  échasses  fragiles,  comment  il  osait  mar- 
cher.  Ce  n'était  donc  que  dans  de  rares  et 

s.  ê 

impérieuses  circonstances  qu'il  s'exposait, 
en  habit ,   aux  sarcasmes  et  aux  rires  qui  ne 

manquaient  pas  de  le  suivre  dans  les  rues  et 

«  •      .        ■ 

dans  les  salons;  il  s'affligeait  beaucoup  de 
n'être  p^s  toujours  vêtu  selon  la  convenance 
de  son  rang  ;  et ,  pour  y  suppléer  autant  que 
possible,  il  portait  sous  sa  robe  de  chambre 
le  ruban  de  l'ordre  de  Saint-Michel,  avec  Té- 
pée  ^u  côté. 

Quant  à  la  fiffure  de  cette  espèce  de  mas- 

•  ■***.* 

que,  elle  était  en  rapport  avec  le  reste  de  l'in- 
dividu :  ses  yeux  étincelaient  comme  des  char- 

■        »  • 

bons  au  fond  de  leurs  orbites  creuses  :  son  nez 
pointu  et  plus  étoffé  que  les  autres  parties  de 
son  corps  aurait  appartenu  saiis  disparate  à 
Goliath,  à  Teutobochus  ou  même  i  des  géaqs 


44 


Ik   MABQUiSE    DE    GUATXtLAHD. 


antédiluviens  :  on  ne  voyait  que  ce  nez  et 
ces  yeux  dans  ce  visage  dont  les  joues  8*é~ 
taient  tellement  rapprochées  qu'on  les  eût 
dites  collées  intérieurement^  et  dont  la  char- 
pente osseuse  se  dessinait  comme  une  tète  de 
mort.  Ces  yeux,  malgré  leur  éclat,  n'avaient 
aucune  expression  intelligente  ou  passionnée, 
et  ce  nez  monstrueux ,  qui  aurait  servi  à  mar- 
quer l'heure  sur  un  cadran  solaire,  causait 
une  véritable  surprise  aux  gens  qui  le  voyaient 
pour  la  première  fois;  ceux  qui  l'avaient  déjà 
vu  ne  se  lassaient  pas  de  le  regarder,  sans 
parvenir  à  s'y  accoutumer.  Le  marquis,  de- 
puis soixante-dix  ans  qu'il  avait  ce  nez-là ,  ne 
s'en  consolait  pas  encore,  et  il  évitait  de  s'arrê- 
ter devant  une  glace  dans  la  crainte  de  re- 
marquer que  ce  terrible  organe  avait  fait  de 
nouveaux  progrès;  mais  il  ne  réussissait  pas  à 
l'oublier,  lorsqu'il  en  apercevait  l'ombre  sur 
le  mur  ou  lorsquHl  essayait  de  vider  son 
verre, 
lue  notaire  avait,  dans  son  genre,  une  ori- 


LK   NOTAIRE.  4^ 

i 

m 

ginalité  non  moins  bouffonne,  et  Ton  pouvait 
aussi  découvrir,  p^rmi  les  animaux ,  une  fa- 
mille  à  laquelle  il  se  rattachait  par  de  singu- 
lières similitude^  :  il  tenait  de  l'écrevisse.  C'é- 
tait  le  plus  lent,  le  plus  méticuleux,  le  plus 
prudent  des  notaires;  tout  ce  qu'il  disait, 
tout  ce  qu'il  faisait,  avait  été  mûrement  com- 
biné à  l'avance  :  aussi  ne  parlait-il  qu'avec  une 
réserve  et  une  sobriété  que  rien  au  monde  n'é- 
tait capable  de  changer,  et,  à  force  de  réflé- 
chir sur  la  meilleure  manière  d'agir,  il  n'agis- 
sait pas,  ou  bien  il  agissait  hors  de  propos. 
De  même  que  l'écrevisse,  il  allait  en  tout  sens, 

souvent  à  reculons,  et  quelquefois  de  travers, 
dans  les  attributions  de  sa  charge  ;  il  s'efla- 
rouchdit  d'un  grain  de  sable  et  ne  prenait  pas 
garde  à  une  montagne  ou  à  un  précipice  ;  il 
n'avait  confiance  qu'en  sa  propre  expérience, 
et  jurait  de  son  infaillibilité  en  donnant  des 
preuves  de  son  aveuglement.  Il  se  considérait 
comme  la  science  vivante  du  notariat,  se  po- 
sait partout  en  juge  souverain  des  actes  et 


41 

4<5  LA   iiA&QUISB.DS   CMATILLAED. 

des  opinions  dVutrui ,  et  désâpproûVéil  înexo- 
rablement  tout  avis  qui  ne' venait  pas  ce  lui. 

< 

Otj  il  n^en  approuvait  aucun,  puisqu'il  eût 
été  Ken  embarrassé  d'en  offrir  un  seul  dé- 
gage  des  incertitudes  de  son  'esprit .  Il  n'avait 
d^assurancé  et  d'eneirgie  que  aans  la  contra- 
diction, et,  dès  qu'il  trouvait  une  rcsoliition 

« 

prise  chez  ses  cliens,  il  s'obstinait  à  la  com- 
battre jusqu'à  ce  qu'on  la  lui  abandonnât  : 
alors  il  se  l'appropriait  et  la  présentait  de 
nouveau  comme  sienne,  sans  avoir  r adressé 
d'en  nlodifier  quelque  peu  là  (orme. 

La  ressemblance  de  M.  Lecoq  avec  une 
écrevisse  était  encore  plus  exacte  au  physique  ; 
son  corps  bbése  et  ramasse ,  ses  janibëà 
courtes  ëit  cagneuses,  ses  bràS  déniésùrës  au 
bout  desquels  étaient  âsSéz  m'aladrotlemeht 
^ttachéeà  des  mains  rouges  fiiuk  doigta  cro'ôbos, 
sa  petite  tète  couronnée  de  chevéïit  jaunéà 
nérissès,  son  leint  écariate,  ses  gros  yeux 
ternes,  sa  bouche  violette  et  ses  immenses 
oreilles  vermeilleites,  totts  ces  dîverfe  cafkc- 


LE   ifOTilM.  4? 

tèred  èïtéHeurs  n'aifraient  pâ$  été  dftpfoeéB 
chez  un  magnifique  homard  cuit  âù  obttft- 
boQill<fti.  Ses  mains  ou  ses  pattes  ^  loià  depar- 
tici|[)ei^  a  la  lenteur  de  sa  démarche  tralnàhte  ^ 
s*oilvraiient  et  se  fermaient  incéssatni&ettl , 
comme  pour  prendre,  et,  lorsqu'il  kiM 
happé  quelqu'un  par  la  manche,  il  hh  le  lâ- 
chait plus. 

—  J'ai  Fhbnneur,  monsieur  le  marquis,..; 
dit-il  en  arrivant  à  pas  comptés  derrière  Blum 
et  en  saluant  à  plusieurs  reprises  avéë  une 

burlesque  majesté. 

•. 

—  Entrez,  entrez,  monsieur  Lecoq,  dit 

» 

brusquement  M.  de  Chatillard  qui  interrom- 
pit les  salutations  de  son  notaire  pour  le  faire 
asseoir,  après  avoir  renvoyé  Blum. 

^-^  Etttftdâmela  BOArquiae,  aurai^je  riion- 
iitiir?.*.  ropfit  U,  Leeoq  en  se  relevant  pour 
saluer  les  quatre  points  cardinaux  do  la 
chambre. 

— »  Vous  voyez  bien,  monsieur  Leeoqi  que 


48  LA   MAKQII8E  DE   CnÂTILLAUD. 

madame  la  martiuise  n'est  point  ici  elque  nous 
sommes  seuls  ! 

—  Madame  la  marquise  serait-elle  en  dan- 
ger de  mort  ?  répliqua  le  notaire  en  tirant  son 
écritoire,  et  voudrait-elle  faire  son  testa- 
ment? 

—  Son  testament?  à  d'autres ,  monsieur 
Lecoq!  madame  la  marquise  se  porte  mieux 
que  vous  et  moi,  par  malheur,  puisqu'elle 
n'est  pas  encore  grosse 

—  On  ne  sait  jamais  ces  sortes  de  choses , 
monsieur  le  marquis  9  et  vous  seriez  bien  sur- 
pris si  madame  la  marquise. .  •• 

—  Oh!  bien  surpris,  je  vous  certifie,  et  si 
prodigieusement  surpris ,  que  je  n'y  croirais 
pas  moi-même I...  Mais,  n'y  pensons  plus! 

—  Au  contraire ,  monsieur  le  marquis , 
pensons-y,  reprit  le  notaire  qui  déposa  sur  un 
fauteuil  une  liasse  de  papiers  qu'il  avait  ap- 
portée. 

—  Ce  n'est  pas  faute  d'y  penser  !  murmura 
le  marquis  en  laissant  tomber  sa  tète  dans  ses 


£B   NOTAIRE.  49 

mains  et  en  la  redressant  aussitôt.  No  riez 
point ,  monsieur  Lecoq  ! 

—  Je  n'ai  jamais  ri,  monsieur  le  marquis, 
rép<Hidit  le  notaire  occupé  à  mettre  en  ordre 
et  à  parcourir  les  pa[Hers  dont  il  s'était  pourvu. 

—  C'est  plus  honnête,  et  il  me  semble  que 
les  luMpes  devraient  ne  pas  rire  comme 
fon^NVHnes.  Cependant  vous  m'avez  ré* 
garée...  %• 

—  Je  ne  m'en  souviens  pas;  mais  cela  est 
possible.  Vous  dites  donc  que  je  vous  ai  re* 
gardé? 

—  Oui ,  et  d'un  air  qui  signifiait  que  vous 
n'êtes  pas  de  mon  avis.  • 

—  Sans  dojate,  je  ne  suis  pas  de  votre  avis. . . 
De  quoi  s'agit-il?  Je  gagerais  avoir  deviné... 
En  tout  cas,  je  devinerais,  si  j'avais  seule- 
ment deux  ou  trois  jours. . . 

—  Il  s'agit  de  l'héritier  du  nom  des  Cha- 
ttUard,  et  j'ai  compté  sur  vous... 

—  Pour  quelque  devoir  de  mon  ministère  ? 
Je  suis  tout  à  votre  dévotion;  mats  Théritier 

I.  4 


5o  LA   MARQUISE    DE    CqATlIXAKD. 

doDt  TOUS  êtes  en  peine  ne  se  trouve  pasduis 
mon  encrier. 

,  —  Il  s'y  trouve  justement;  et,  comme  je 
^e  l'attends  plus  d'autre  part ,  vous  n»  vojre^ 
déterminé,  monsieur Lecoq... 

—  On  ne  doit  pas  prendre  une  détermina- 
tion à  la  légère,  monsieur  le  it 
votre  détermination  me  parait  ^ 
impraticable... 

—  Mais  je  ne  vous  l'ai  pas  , 
monsieur  Lecoq  I 

—  Voilà  pourquoi  je  la  juge  mal;  car  si 
je  la  eonnaissais,  je  \ous  inviterais  à  fa  mo- 
difier de  telle  ou  telle  maoiùre,  après  un  en-r 
mm  de  quelques  mois... 

—  QQe^ues  mois  1  vouB  en  pariez  à  votre 
aise,  monsieur  Lecoq,  parce  que. vous  n'avei 
pas  plus  decinquante-uxaos,  mais  si  vouseM 
aviez  soixante-dix. . . 

—  El)  bien  !  monsieur  le  marquis  -,  si  .j'en 
avaÏB  soixaiUe-^lix ,  je  serais  encore  moins 
prompt  à  me  décider,  parce  qu'an  vieillard 


m  ifôTAiBE.  Si 

è  cMigé  d'a¥oir  plus  de  sagesse  jg^^ri  ^ùm 
liomme.  '  •  .     .. 

•  —  El  là  mort  Tiendrait  votre  ^u^pi'Mïdre 
XI vaut  que  tous  fussiez  dé<;îdé...  Ifo'n!  \ttàs 
avez  ta  les  papiers  que  j'ai  demandés? 

—  L'inventaire  des  Inens  meubles  et  îrt* 
menbïes  de  feu  M.  votre  père,  la  h>iAuie  de 
soh  teslan^ent,  le  codicille  x)tôgra^e  qu'il  -f 
ajouta..  « 

—  La  pesUe  soH  de  votre  codîcHte!  Nous 

M'avions  qne  fiafire  de  Qè^lwflbn  qoi  vi'étaît 
qu'une  pure  plaisanterie... 

—  Uiie  plaiManteH^  !  un  <^^iite  olographe  ! 
---  Moh  pànvpe  père  ti^vsrit  phis  la  ièté  î 

•     ■ 

lui  quand  il  a  griffonné  cette  petite  1di^éi#^, 
et  y  entre  nous ,  monsieur  Lecoq ,  voils  snrriez 
"Aiieux  <kit  de  jeter  an  feu  ce  brimbotion  loY'aN- 
•^ue  vous  l'avez  trouvé  dans  la  succession  ^ 
marquis. . . 

'^  noi,  ffioMtetn',  jelëf  an  itMi  «a  ^ÉOdicille  ! 
s'écria  le  ncMfrre'à^iil  ifittdtgiMnicMI  pMtilk 
«ÉfevitacMé  surnattAiHle/ 


5j2  LÀ   MARQUi6£   BE   GHATULÀRD. 

— '  P(!mirquoi  pas?  vous  eussiesi  à  U 
servi  mes  intérêts  et  témoigné  du  respect  pour 
la  mémoire  de  mon  père  qui  wus  noounait 
son  exécitfeur  testamentaire.  Ce  que  vous  ap- 
pelez un  codicille  est  le  rêve  d'un  malade,  et 
je  vous  délierais  bien  de  Texécuter... 

—  Vous  n'avez  qu'à  mourir,  et  je  l'exécu- 
terai de  point  en  point,  comme  feu  M.  votre 
père  l'a  ordonné. 

—  Vous  feriez  vendre  mon  château  et  mon 
marquisat  de  Gha4M(rd  au  profit  de  Thospice 
des  ehfans  trouvés? 

—  Oui,  monsieur  le  marquis,  la  vente  se 
ferait  aux  enchères  dans  la  chambre  du  Chft- 
telet  de  Paris. 

—  Vendre  mon  château!  répéta  le  marquis 
avec  emportement;  anéantir  mon  marquisat 
^1  du  moins  le  livrer  au  premier  venu,  à  un 
roturier  ! 

—  Oui ,  BAonsieur  le  marquis,  et  votre  mar- 
quisat se  vendrait  plus  d'un  million... 

—  Un  million  !    bourreau  I    interron^Mt 


UC  NCnrAIBE.  53 

M.  de  CbMiiburd  en  sMaissaiàt  par  le  -bras  Je 
paeifique  notaire  et  en  le  secouant  à  Ini  faire 
perdre  haleine.  Ah  !  qniconqae  aurait  un  mil- 
lion en  argent  pourrait  me  succéda  ei  devenir 
fluurqoîtf  de  GbatiUard  !  Me  riez  pas,  menaieur 
Leeeq  !  j'étnaf[lerais  le  faquin  ifui  se  permet* 
tnât  de  me  voler  mon  jiom  !  Morbleu  i  on  ap* 
prendrait  qu'il  ne  suffit  pas  d'avoir  un  mittion 
peur  me  suecéder  ! 
'—-Eh!  monsieur  le  marquis,  vous  oubyes 

■ 

que  j'ai  l'honneur  d*ètre  notaire  !  disait 
M.  Leeoq^ui  s'était  cramponné  i  la  robe  de 
ekambre  du  marquis  pour  n'Atre  pus  ren^ 
vené  et  qui  avait  eu  la  préeaiiÉfott  de  caelier 
ses  papiers  derrière  lui  pour  les  mettre  à  l'a-* 
bn  d  une  violence. 

—  Vous  aussi,  monsiem'  Leooq,  je  vous 
pMîiaia -Ravoir  trampédans  ce  complot  oonire 

rhomeur  de  ma  nriaen!  Vendre  le  château 

« 

de  mes  ancêtres!  je  vendrais  plbtôt  tout  ce 
que  je  possède ,  jusqu'à  ma  grande  croix  de 
l'ordre  de  Saint*Michel  !  Je  ne  vous  conseilie 


54  I*^   MARQi;iiB   UE   CaATILLlRD. 

pas  d'essayer  cette  veete,  moMimr  Loûoq;; 
oar  je  tous  léraerus  d'avaler  Tanore  dû  vàircf 
eomet,  de  maageff  volve  t>linne;  et,  ^Mlit  A; 
oe  qoi  eal  de  votre  papier  timbra.  •  • 

—  IkMB  t  puisque  voqs  aeriasi  lagrt ,  ■Mu*' 
sîeiir  k manfuisl  c^eoia  le  notaîra  qui  team* 
blait  moiiia  pour  sa  p^csonoe  que  peur  aea 

VAbIéMM 

.  —  Mort  !  qu'importe  !  je  resiHisqtteitia„ 
anatoîeur  Lecoq,  afio  d'empêcher  no.  saosi- 
lége  et  de  sauver  le  fief  de  ChatiUând!  . 

-^  EHeu  mevoîl  voua  n'êtes  pw  moH>  e» 
me  aeaaUe}  et,  ce  oaa éohéaiat,  je  sevaâ  fext^ 
r^îauî  de  wiM  ^m  rwamacilter,  9lOlUM^l9f  W 
manquia. 

—  Maudit  codicille  !  quelle  wom»  i^àê  9^H^ 
respectfijble  père  a  eue  li  p^adant  mm  voyage 
d'ALlIemagqel  Je  voua  dapuide  ea  foe  peurr 
v«ttt  avoir  de  commua  eitemble  la  i9ai«W<Ae. 
Gbatiliard  H  l'hospice  des  enfaiis  trmviis^l  G0. 
rap(»OGhai|aat  seul  eat  une  ii^uivô,  wpe  prp* 
faiiatî(Mi,».  M'est*ce  pas,^  mon  lelier  inoAsieur 


te   NOTAIRE.  55- 

Leooq,  que  ce  malhdnnète  co'dîciBe  ne  r^vra 
pas  son  exécution ,  quoi  qu'il  arme?  Vou» 
deyez  ^votr  iftm  votre  sac  mille  moyeas  de 
in'ép#gi;ier  cet'^lïrout? 

—  Jte  Wep  vois  fltt'\\n  seul,  a^#3^^  1^ 
marquis  ^  répondit  le  notaire  après  qqçlques 
moipens  deprofoi\de  méditation. 

—  Lequel?  demanda  impatiemment  1^.  de 
Chatillard  qui  tendait  déjà  la  main  pour  s' cm- 
parer  du  papier.  C'est  de  déchirer  en  pièces 
cette  babiole? 

—  Le  codicille?  répliqua  M.  Lecoq  en  re- 
culant avec  effroi.  Monsieur  le  marquis,  si 
mes  minutes  ne  sont  pas  en  sûreté  chez  vous, 
je  vais  vous  laisser  la  place. 

—  Que  vous  mQ  faîfces  langoir  1  Voyons  fe 
moyen  de  me  tirer  d'embarras  ?  Dépêchez-vous 
de  aé  le  dive,  tt  tû^^m^  |e  m'«B  lappople  à 
fOus ,  ne  me  le  dtl^  pa» ,  qsm^  ^n^ .  ; 

~-  Ge  moyen  ne4lb|MBttd  (fB^  ds  votfs,  rnott^ 
sieuè  le  marquis,  r^ij^tit  le  niotaiee plus  tran-» 
(putte  pour  $6&  mwqto$i« 


56  LA   MARQQIdB   DB   CHATILLABD. 

—  Quoi  !  il  y  a'un  quart  d*heure  que  je  vous 
écoute  :  accouchez  donc  ! 

—  Que  j'accouche?  Ce  n'est  p^s  à  moi  d'ac- 
coucher,  mais  à  madame  la  marquise  freu^ 
lântqu'etle aura  doit  annuler  ce  codicille. 

—  L'enfant  qu'elle  aura  !  Vous  wus  mo- 
quez de  moi,  monsieur  Lecoq!  oui,  vous 
riez! 

—  Je  vous  jure  que  je  ne  ris  pas  le  moins 
du  monde,  monsieur  le  marquis.  Ce  testament 
n'a  de  valeur  que  dans  l'hypothèse  où  vous 
viendriez  à  mourir  sans  héritier. 

—  Sans  héritier  !  s'écria  M.  de  Chatillard 
en  se  mordant  les  doigts  et  en  se  grattant  le 
front.  N'ayez  pas  peur,  monsieur  Lecoq,  j'au- 
rai  un  héritier  ! 

—  Je  vous  y  encourage ,  monsieur  le  mar- 
quis, et  si  je  pouvais  avoir  le  bonheur  4e  vous 
être  utik  en  quelque  chose ,  sans  sortir  du 
rôle  d'ua  bon  et  loyal  notaire. . . 

—  Merci,  je  n'ai  besoin  de  personne,  moa- 


LB^NdTAlRE.  57 

mur  Leeoq  ;  d'ailleurs ,  il  n'y  a  plus  rien  à 
iaire  là-dedans  :  j'ai  mon  héritier. 

—  Ah!  madame  la  marquise!...  dit  le  no- 
taire qui  se  le^a  de  son  siège,  et  salua  trois 
fois  le  messie  des  Gfaatillard. 

—  Non,  ce  n'est  pas  ce  que  vous  crqg^^ 
mon  cher  Leooq ,  et  madaqse  la  marquise  esl 
abfiolumwt  étrangère  à  cet' héritier  qui  va 
battre  en  brèche  votre  joli  codicille. 

-^  Ah!  madame  la  marquise!....  J'en  suis 
fâché  pour  vous,  monsieur  le  marquis. 

—  Bon!  vous  êtes  fâché  maintenant  que 
j'aie  un  héritier,  que  le  nom  de  Cbatillard  ne 
se  perde  pas ,  que  le  fief  de  mes  aïeux  reste 
dans  ma  maison... 

—  Je  ne  demanderais  pas  mieux;  mais... 
-*  Pourquoi  dire  mais  ? 

—  Si  .. 

—  Qu'entendez- vous  par  si?  Quand  je  vous 
apprends  que  j'ai  un  héritier  un  fils  qui  n'a 
plus  son  entrée  à  faire  dans  le  monde ,  un  fils 
qui  a  barbe  au  menton.... 


£»â.  LÀ   UiTtQCUB   m  CBÀTIUABD. 

TT-  Vu  fils  de  vingt  ans  ?  Il  fitut  que  vouB- 
l'ayez  eu  de  la  première  marqui«e  dfi  diam-- 
la^tl,  dunqt  ToUes^ouren  Allemagoû'! 

—  Durant  mon  séjour  à  Francfort,  où  j'ai 
passé  plusieurs  années  dans  la  fîimille  9e  feu 
ma  ^emiére  femme,  qui^ait  alors  atteinte 
d^ne  maladie  mortelle. . . 

—  Qui  ne  vous  laissait  pas  d'espoir  de  de- 
venir père,  car  ce  fut  la  fâcheuse  nouvelle  que 
vous  en  donnâtes  à  feu  M.  votre  père,  qui  s'é- 
tait loDg-tetnps  opposé  à  votre  mariage. 

—7  Oui ,  parce  que  je  prenais  une  femme  de 
souche  allemande,  quoiqu'elle  eût  une  no- 
blesse de  dix  quartiers,  bien  et  dûment  éta- 
blie j^r  titres. 

' —  Il  prétendait  (yie  vous  n'auriez  pa%  d'en- 
fent  de  cette  femme-là,  et  il  a  fait  un  testament 
pour  vous  pMiur  de  l'avoir  épousée  presque 
malgré  lui^ 

—  Il  avait  raiaou  de  penseï-  que  la  paiivre 
marquise  ne  lui  donnwùt  p^S  de  polit-fils; 


nia»  il  a  6«  U»t  ée  no  {M»  {urévoir  que.  j'y 
poanmnls  <f  un  autre  c6té, 

—  Je  comprends,  ifotre  première  fbmme 
n*est  pas  la  mère  de  cet  enfknt,  c'est  la-se-- 
CMéi  iiM.  \0Q6  avu  épouaèe.  «m  Angteterre 
apiës^  kl  mofHhd  fini  H.  iiatae  père? 

V  Pas  davantage,  mon  dier  Lecoq.  La  mère 
de  mon  fils....  Mais  tt  importe  peu  de  savoti^ 
ftielb  est  h  n^,  du  iMifnefit  que  I<  père 
se  déclare! 

—  Çel^  importe  beauçoi^p  4^s  reipèce, 
BQMMisî^uj^l^fiarqqls... 

*-*  GoBUMot)  dana  l'eanèaet  vepeit  aîgw«; 
miM  M.  de  GkatiUacd,  qui  ae  trouva  pat  ce» 
terme  de  ptatique  asseï  resp^otnew* . 

—  Gela  importe  tellement  que  tous  ne  se- 
riez  pas  libre  d'attribuer  cent  Ktres  de  rente 
à  iH^  mSMÊ^  naMirel  €n  aé«lléiièi« 

—  Je  ne  suis  pas  libre  de  disposer  <fe  ma 
ftMTtiMiMiimie  il  aieptaitl  s'écmie  marquis 
pulté  de  oet)e  andaaîaiiae  pra|>Q6iiia^, 


1 

\ 

r 

4 


6a  LA   MARQOlil  Ml  GiiiTILLAftD. 

^  On  peM  toQJours  léf^îiàfeT  Wt  enffeint  «t 
lui  donner  aon  nofii;  mais... 

--  BfeC6i%  mais  !  Xine\ dtaUé  d4ionraie  pour 
redire  à  tout  !  La  chose  est  possible  »  éï  bien  } 
fiiftes-ia. 

—  Vous  légitimerez  totre  eitfarit ,  j'en  con- 
viens; vom  lui  donnerez  vos  titres,  d'accord; 
mais  vos  l^s... 

—  Quoi  ?  tties  biens  appartiendront  à  tnon 
hérhier,  el  mon  héritier  sera  cet  enftivt  qui 
est  tasâMenant  un  grand  garçon. 

—  Non,  monsfieur  le  marquis. 

—  Comment  non  ?  i'eùsse  plréféré ,  sans 
douté,  -^Hoit  un  srutlte  ffls  l^ime  pour  portée 
infOn  aoUkj  A  je  l'ai  'éspèré  jusqu'à  présent. 
le  me  suis  marié  t!h)is  fois  avec  c^t  espoir,  et 
j*al  pfrS  èh  dernier  lien  une  feihmé  de  dîx*^ 
sept  ans,  d'après  l*ayîs  de  mon  Ynédecîn  qui 
me  prottiettaît  monts  et  mè^VeH^es.  Ma  pa- 
tience enfin  Vert  lassée,  et  j'e  né  compte  plus 
sur  môî  po'ur...  Votts  Vîéz,  mon^etir  fé  no»- 
taire? 


tS   MTitlUS.  •  6S 

~  BcoiAez  setKiiélitce  pftrogra|A^  êa 
codicille* 

•  —  Vous  m'assasmiez  dvec  véti«  MdfaiMèl 
Je  ne  tous  ai  pas  mandé  pour  que  wud  mè 
fassiez  la  leçon  ;  et  si  vous  refusez  de  m^ftMite^ 
ter  dans,  ce  qui  m'intéresse,  je  ne  manquerai 
pas  de  tabellions,  monsieur  Lecoq,  plus  com- 
plaisans  et  moins  difficuitueux.  Je  ne  veux  rien 
que  reconnaître  cet  enfant... 

—  Vous  en  êtes  le  maître  assurément; 
mais.... 

—  Et  le  faire  légataire  universel  de  toute 
ma  foftune,  en  l'autorisant  à  s'intituler  mar- 
quis de  Chatillard  après  ma  mort. 

—  n  s'intitulera  marquis  de  Cbatillârd  et 
n'aura  pas,  je  vous  le  répète,  plus  de  droits 
à  votre  fortune. 

—  Monsieur  Lecoq ,  mon  cTier  monsieur 
Lècoq,  note  nous  lâcherons  !  prenéz-y  garàe! 

—  Voici  le  paragraphe,  dit  le  notaire  quf 
s'était  mis  pour  le  lire  hors  de  la  portée  du 
marquis.  €  h^m ,  attendu  que  M,  mota'  fils 


f 


64  E-A    UAnQUUE  SE   GHATILLARD. 

Jérôme-ÀpoUodorerNBtbïBb ,  comte  de  Cha- 
tillard ,  a  épousé  contre*  ma  volonté  une  Aile- 
mande  qui  ne  procréeca  que  des  enfans 
blonds,  chétifs,  lynij^aliques  et  scorbu- 
tiques... ■ 

— Je  me  serais  contenté  d'un  enfant  blond  ! 
interrompît  en  soupirant  te  marquis,  ramené 
à  son  idée  fixe  qui  le  jetait  toujours  dans  une 
triste  rèvene. 

—  <  Attendu  que  ledit  Jérdme-Apollodore- 
Nathan  s'était  précédemment  obstiné  à  garder 
Ie«célibat ,  aûn  de  continuer  une  vie  débau- 
chée ,  bien  au-delà  de  l'âge  où  ce  genre  de  vfe 
n'est  pas  trop  nuisible  à  la  propagation  des 
familles,  je  veux  et  j'ordonne  que  M.  mon 
fils  susnommé  n'hérite  de  mes  biens  meubles 
et  immeubles  que  sous  la  condition  expresse 
et  irrémissible  de  ne  pouvoir  les  transmettre  ' 
qu'à  un  enfant  né  de  lui  en  I^'tiœe  ma- 
riage... • 

—  Lorsque  M.  mon  père  écrivait  ces  sot- 


LE   NOTAIRE.  65 

lises,  il  ne  soupçonnait  pas  que  j'aurais  Iroîs 
femmes  et  pas  un  enfant  ! 

—  €  Dans  le  cas  où  mondit  fils  et  héritier 
viendrait  à  mourir  sans  enfant  légitime  et 
entraînerait  ainsi  la  ruine  totale  de  ma  mai- 
aon ,  je  prétends  qu'il  soit  puni  de  cette  né- 
gUgence  coupable  à  l'égard  de  l'illustre  nom 
de  Chatillard  :  c'est  pourquoi  tous  les  biens 
meubles  ^  immeubles,  qu'il  possédera  en 
mourant,  seront  dévolus  à  l'hospice  des  en- 
fans  trouvés,  pour  tel  usage  qui  semblera  bon 
aux  administrateurs  de  cçt*  établissement  de 
charité.  Je  désire  que  ledit  hospice  accepte  ce 
legs  de  ma  part,  à  la  charge  seulement  de 
faire  graver  .sur  ^un  tableau  de  marbre,  dans 
la  cour  de  la  maison ,  l'inscription  suivante  : 
Le  dernier  dee  ChalUlard  adapte  tous  les  enfans 
irouoiSj  faute  de  pouvoir  parmi  eux  recotmattre 
les  siens.  » 

—  Moi  j'adopte  les  enfans  trouvés  t  s'écria 
le  marquis  en  agitant  ses  bras  pareils  aux 


66  LA   MARQCIBK    DE   CRATILLAKD. 

ailes  d'un  moulin  k  vent.  M.  mon  père  me  fait 
dire  une  étrange  impertinence. 

—  L'inscription,  en  effet,  n'est  pas  trop 
llattetise  pour  vous,  monsieur  le  marquis. 

—  Vous  rirez  placarder  en  enfer,  si  vous 
voulez  I  mais,  de  par  tous  les  diables ,  qu'on 
ose  la  mettre  ailleurs  et  je  vous  la  fois  effiicef 
avec  la  langue  I 

—  Voyez,  monsieur  le  marquis,  ce  que 
vous  résoudrez  !  Je  vous  conseille. . .  attendez 
encore  deux  ou  trois  ans. 

—  Que  j'attende  !  reprit  M.  de  Chatillard 
poussé  à  bout  également  par  tes  conseils  du 
notaire  et  par  les  dispositions  du  testament; 
que  j'attende ,  à  soixante-dix  ans^ 

—  On  ne  risque  janiais  riçn  ^  attendre, 
et  il  est  toujours  temps  de  prendre  pn  i^rti. 

—  Jusqu'à  quand  faut-il  que  j'attende  Ml) 
epfantfpJv^j'^ttepds,  moins  j'ai  die  cbajices... 
Et  vous  dites,  raonslËur  Lecoq,  qqe  mon  bft^ 


1 


&^  NOTAIRE.  £7 

1^,  recwiiit  ^as  tes  fermés,  fî^épiterait 
pas  même  d'une  portion  de  mes  biens ,  afin 
de  soutenir  le  nom  que  je  lui  laisserai^? 

» 

—  Vpus  9ittz  eplçindu  |^  codicille  | 

—  Ah  l'je  suis  tenté  de  maudire  mon  pèri^  ! 
jfi  pa<i4i8  du  ipojps  dç  bpq  cœur  spn  absurde 
oodjpH}».-  We  puis-je,  de  mon  ymn\,  ai^i|- 

—  Vous  poufez  lui  faive  piirlager  tos  revq- 
nus,  sans  toucher  au  fonds  inaliénable;  et 
comme  yob  revenus. .  < 

—  Et  madame  la  marquise  de  Ghatlllard, 
n'héritenît-elte  pa»  de  moi  en  im  qVA  je  mou- 
russe avant  elle?  éesianda  briS(iiQ«efit  ^ 
marquis. 

—  Elle  n'aurait  à  réclamer  que  son  ëoi^aipe 
de  yjngt  miUe  Kyres ,  repri^  le  notaire  en  in- 
j^^rrog^a^t  Je  dotm^r  ^q'il  feuilletait. 

—  Son  douaire  de  \ingt  mille  livres  t 
fl'écHa  le  ntarifuif  om^r^p,  L^  iQfirquise 


ri 


68  I.&    MARQtlSE    DE    CMATll.LAItn, 

de  Cliaiiîlani  se  verrait  réduite  à   Is  men- 
dicité!     . 

—  Vingt  mille  livres ,  ce  n'est  pas  la  men- 
dicité, et  cette  somme  suffira  pour  établir  un 


j  petit  commerce.. 


—  Un  petit  commerce!  Interrompit  le  mar- 
quis en  déchargeant  an  véritable  coup  de 
poing  sur  l'épaule  du  notaire.  Monsieur  Lecoq, 
parlez  plus  respectueusement  de  la  veuve ,  de 
l'épouse  du  marquis  de  Chatillard  !  Madame 

•la  marquise  ne  me  déshonorera  pag  en  s'occu- 
pant  de  commerce  et  de  marcfiandises... 

—  J'en  serais  chfrmé ,  monsieur  le  mar- 
quis, dit  M.  Leeoq  en  se  frottant  l'épaule  avec 
une  grimace  de  ressentiment.  Mais,  pour  vivre, 
vingt  mille  livres... 

— Madamela  marquise,  qui  aura  l'honneur 
d'hériter  de  mon  nom,  héritera  aussi  de  ma 
fortune!... 

—  Je  no  m'y  opposerai  pas,  monsieur  le 


LE   NOTAIUK.  6c) 

marquis;  mais  le  codicille  et  les  enfuns  Irou* 
vés 

—  Si  vous  me  fatiguez  encore  de  ces  bille- 
vesées insolentes  y  monsieur  le  notaire,  je 
vous...  Ne  riez  pas!  Madame  la  marquise  de 
Cbatiilard  conservera  son  rang  après  moi... 

—  Tant  mieux  pour  elle ,  monsieur  le  mar- 
quis, répliqua  M.  Lecoq  à  demi  persuadé  par 
Fassurance  du  marquis  et  en  même  temps 
poursuivi  par  le  souvenir  du  testament.  J'ap- 
prouverais fort  que  cette  honorable  dame  fût 
à  Fabri  des  conséquences  d'un  événement  qui 
peut  arriver  aujourd'hui  ou  demain  ;  cepen- 
dant le  codicille... 

—  Mon  parti  est  pris ,  monsieur  Lecoq ,  je 
ne  reconnais  pas  mon  bâtard,  et  j'annulle  votre 

codicille  en  me  rendant  à  l'avis  de  Blum 

Peste  !  je  ne  serai  pas  à  la  noce  !  ajouta-t-il 
en  regardant  le  bout  de  son  nez  avec  un  air 
peu  gracieux.  Ce  n'est  pas  très  agréable  pour 


I  il 


JO  LÀ   MARQUISE   DE  CHlTlLLlRD. 

un  mari,  et  j'aimerais  mieux  n'en  safoir  rien... 
Ne  riez  pas  ! 

—  Vous  m'étonnea  !  reprit  le  notaire  qui 
(Aerchaît  inutilement  i  deviner  de  quelle  ma- 
nière le  marquis  éluderait  ce  tyrannique  co- 
dicille :  Que  ferez-¥0us  ? 

—  Très  peu  de  chose  :  un  enfant  légitimCp 
si  madame  la  marquise  y  consent. 


I 


;    1 


IV 


U  TOtLÈlTK, 


La  marquise  de  Chatillard  avait  passé,  à  son 
lever,  dans  son  cabinet  de  toilette,  élégant 
se  et  entouré  de  so- 
qu'à  travers  de  dou- 
'y  changeait  en  cré- 
ur  du  miroir  drapé 
lies,  on  allumait  en 


ra  LA    UARQUISIE   DE    CnATILLATID. 

plein  midi  des  candélabres  étincetans  de  crie- 
laux,  où  brûlaient  trente  bougies  de  cire  verte. 
C'était  devant  cette  glace  qw  la  Temme  de 
chambre  coiffeuse  peignait,  crêpait,  tres^it, 
parfumait ,  poudrait  et  enrubanait  la  belle 
chevelure  noire  de  madame  de  Chatillard. 

La  marquise  s'était  levée  ce  matin  plus  triste 
qu'i  l'ordinaire;  elle  avait  encore  les  yeux  rou- 
gis par  les  larmes  de  la  nuit ,  et  e|he  s'aban- 
donnait si  complètement  à  ses  m^ocoliques 
préoccupations,  qu'elle  n'accordait  pas  un 
regard  ni  même  une  pensée  à  la  grande  affaire 
de  sa  coiffure  ;  sa  Femme  de  chambre,  Nanon , 
essayait  eq  vain  de  la  distraire  en  l'interro- 
geant sur  la  forme  d'une  boucle,  sur  le  choix 
d'un  parfum,  sur  le  nœud  d'un  ruban,  ou 
bien  en  commençant  des  digressions  relatives 
à  quelques  sujets  de  mode ,  de  plaisir  ou  de 
galanteriç  :  la 
férente ,  muetl 
que  son  pouf 
cessaires  et  qu 


1 


LA.  ÏOILEÏTE.  75 

reçu  la  moitié  de  la  poudre  destinée  à  neiger 
dans  ses  cheveux.  Nanon ,  troublée  et  inquiète 
de  la  situation  morale  de  sa  maltresse ,  devenait 
maladroite ,  enfonçait  ies  Cingles  j  usqu*au  vif, 
tiraillait  les  cheveux,  mêlait  huiles  et  pom- 
mades; parmomens,  elle  se  tournait ,  F  index 
posé  sur  ses  lèvres ,  vers  la  portière  de  damas , 
qui  semblait  soulevée  par  le  vent. 

Madame  de  Chatillard  était  une  charmante 
personne,  à  qui  une  année  de  mariage  n'a- 
vait rien  fait  perdre  de  sa  fraîcheur  et  de  ses 
grâces  de  dix-sept  ans  ;  ses  traits ,  ses  yeux , 
son  teint  n'eussent  pas  été  indignes  d'une  de 
ces  figures  de  vierges  que  la  peinture  chré- 
tienne a  souvent  rêvées  dans  ses  plus  divines 
inspirations;  le  caractère  de  cette  noble  et 
touchante  physionomie  respirait  une  bonté  et 
une  candeur  angéliques.  Cependant  certains 
éclairs  de  *  ses  prunelles  ombitées  de  longs 
cils  brillaient  de  finesse  e^e  malice ,  lorsque 
la  circonstance  invitait  son  esprit  à  se  mon- 
trer; et  y  dans  ces  révélations  du  for  intérieur, 


] 


74  ^^   HÀRQUIâE    DE    CHATILLARD. 

oii  devinait  que  cette  aîmab  le  et  douce  nature 
ne  resterait  pas  toujours  endormie,  mais  qu^elte 
s'éveillerait  aux  passions  et  s'animerait  de  la 
vie  dé  l'âme.  Sa  taille ,  parfaitement  prise  et 
relevée  d'un  attrayant  embonpoint,  n'éiaît  pas 

È 

le  ifibihdre  ornement  de  sa  beauté ,  qui  devait 
surtout  ke  produire  ddiis  les  fôtes  du  graitcl 
monde  y  et  qui  ïi'y  {iouvait  paraître  sans  être 
d'àbôrd  remarquée,  admirée  et  courtisée.  La 
inarqtrise  jusqu'alors  vivait  fort  retirée  dans 
soix  inénage  ou  plutôt  dans  son  appartement , 
estr  éon  mari  avait  la  discrétion ,  la  prudence 
de  Se  rendre  invisible ,  excepté  aux  heures 
dfés  repas,  comme  s'il  se  trouvait  honteux  de 
éâ  laideur  et  de  sa  décrépitude  en  présence  de 
cette  jeune  et  jolie  compagne,  qui  n'avait  pas 
la  cijriosité  de  Psyché. 

—  Nanoh ,  ne  sonne-t-on  pas  à  la  porte  de 
l'hôtel?  demanda  vivement  la  marquise  dont 
lès  joues  se  couvrfrent  d'un  vif  incarnat  et 
dont  le  sein  s'agita  sous  les  plis  du  peignoir; 
il  n'y  à  peut-être  personne  pour  ouvrir. 


lA   TOtliBTTB.  ^5 

— Oh!  luddame,  on  ouvrira  si  l'on  saone, 
répondit  la  femme  de  chambre,  mais  on  n'a 
pas  sonné ,  Je  vous  assdre. 

—  Je  te  croyais  !  murmura  madame  de  Cha- 
tiltarâ  en  jetant ,  pdur  là  première  fois ,  u^ 
coup  d'oeil  sur  la  glace ,  màii  ^ané  orgueil  et 
éatis  ptIâisi^. 

— •  En  elîei ,  nous  attendons  M.  l'abbé  qui 

•  ('<  I'*'  t''4't  '  î 

VOUS  a  proinis  hier  de  vetiir  surveiller  votre 
toiletté  :  il  en  sera  content,  je  gagé. 

—  L'abbé  Pèlerin  !  reprit  la  marquise  avec 
impatience}  je  ne  veux  pas  qu'il  entre!  C'est 
une  tyrannie  insupportable  !  cet  homme  re* 
vient  tous  les  jours  m'importuner ,  sous  pré- 
texte de  me  faire  sa  cour  et  de  se  ménager  au- 
près de  moi  la  qualité  de  directeur;  quel 
directeur  ! 

—  M.  l'abbé  n'est  [^as  une  connaissanoe  dés- 
agréable y  il  a  de  l'esprit  comme  un  démon , 
il  sait  mille  moyens  de  plaire  aux  femmes. 

—  11  ne  me  plait  guère ,  et  il  ne  me  plaira 


iv 


il' 

il 


I 

t 


i 


I 


r 


•^6  LA   MARQUISE    DE   CEIATILLARD. 

jamais,  en  dépit  de  ses  mille  moyens.  C'est 
un  sot  et,  qui  plus  est,  un  méchant 

—  M.  l'abbé ,  méchant  !  Vous  le  jugez , 
madame,  avec  bien  de  l'injustice  !  Il  n'a  pas 
son  pareil  pour  chanter ,  composer  des  vers , 
brader  au  tambour. 

—  C'est-à-dire  qu'il  a  les* ridicules  d'un 
abbé  de  comédie ,  mais  je  les  lui  pardonnerais 
presque  s'il  n'était  pas  méchant.... 

—  Il  m'a  confié  .qu'il  était  occupé  à  vous 
peindre  des  amours  en  écrans,  et,  dimanche 
dernier,  le  pauvre  abbé  a  oublié  la  messe.... 

—  Nanon,  ne  me  parlez  pas  de  lui  !  in- 
terrpmpit  la  marquise  en  prenant  un  air  et  un 
ton  d'autorité  sévère  qui  témoignait  son  mé- 
pris  et  son  aversion  pour  l'abbé  Pèlerin.  C'est 
déjà  trop  pour  moi  d'avoir  à  supporter  les  vi- 
sites de  l'ami  de  l'infâme  Langlade. 

—  Madame ,  vous  êtes  bien  cruelle  pour  ce 
malheureux  M.  Langlade  !  dit  timidement  la 
coiffeuse,  qui  observait  l'accueil  fait  à  celte 
réflexion. 


*-^'^'  ^'^ 


LA   TOlLETtt.  77 

~  Ce  malheureiix  M.  Langlade  est  un  ifil 
scélérat  I  s'écria  la  marquise  indignée  de  cette 
espèce  de  plaidoyer  en  faveur  d'un  person- 
nage qu'elle  eût  voulu  pouvoir  traiter  comme 
il  le  méritait;  eh!  c'est  vous,  Nanon,  qui 
oses  le  défendre  contre  moi  ! 

--  Je  ne  le  défends  pas ,  madame ,  et  même 
je  le  Mimerais  davantage  si  vous  aviez  plus 
dep\tié.... 

— He  la  pitié  !  répéta  madame  de  Ghatillard 
transportée  de  colère,  de  la  pitié  pour  cet 
abominable  homme  ! 

~  Est-on  un  abominable  homme  parce  qu'on 
vous  aime,  madame?  M.  Langlade  a  eu  le  tort 
de  vous  faire  voir  trop  d'amour ,  voilà  tout  ! 

—  Voilà  tout  !  Le  misérable  abuse  de  la 
position  où  il  croit  m'a  voir  placée,  entre  mon 
mari  ef  mon  cousin  ;  il  se  flatte  de  l'impunité, 
parce  qu'il  imagine  être  maître  de  mon  secret  ; 
il  me  défie  de  me  plaindre  de  ses  insolentes 
poursuites  en  faisant  entendre  que  moA.:^si^ 
lence  est  le  prix  du  sien  !  Ce  n'est  pas  que 


^D  LA   HiKQViBl   H  CIIATILLAUD. 

j'aie  peur  de  l'^Eet  de  ses  m«B&cM,  et  je  Tau- 
rais  &ît  cbasser  igaorninieusemeot  par  M.  le 
marquis ,  si  je  n'étais  retenue  par  k  crùnte 
d'affliger  ce  vi^Uard,  d'empoJaonner  sfs  der- 
DÎprs  jours ,  d^  remplir  sa  maisQu  de  scandale; 
que  sais-je!  H.  le  warquia,  tout  vieut  ^9*il 
est ,  a  des  idées  telles  sur  l'honneur,  qu'il  se 
regarderait  pçut-étre  comme  offensé  et  qu'il 
en  viendrait  à  une  extrémité  déploriib|e<... 
jiJne  querelle  est  si  vite  engagée,  et  le$  suites 
eu  ppurrai^pt  être  sj  ftiqestesl...  )lpii  pouHn 
a  la  vivacité  d'un  jeune  hont(Q«»  la  suscepti- 
bilité d'4P  koinn)?  d'épéel  H-  le  marquis  se 
laisse  aller  p^rÇais  i  des  colères  gui  ne  con- 
naissent [dus  aucuns  borne,  ^  que  son  Age 
n'excuse  PA9l>--  Lgngla^e  qe  n^nquerait  pas 
de  rassfifitbler  to^t  ce  qui  §er9it  p9p9b)$  d'ac- 
créditer  i$a  çaiofflme,  et  M.  le  m^rqui^y  ajoM- 

tarait  fïii,  C4r  il  I  9  de?  c}^P8es  qu'uii  niari 
suppose  vraies,  p^r  <^h  sepl  qu'elles  soot 
tctjjjjours  yr4isçFpl}lable$-...  Up  due),  Napopl 
M.  de  Ghamora|t  tué  !  tué  par  M-  le  marquis  I 


LA   TOILETTÏ.  jg 

—  Vous  avez  raison  de  choisir  le  parti  4^  la 
prudence,  madame  :  M.  Langlade  a«dans  le^ 
mains  deux  lettres  de  M.  de  Chamoran 

—  Oh  !  ces  '  lettres  ne  m^arréteraioBl  pas 
une  minute  !  reprit  la  marquise  en  hésitante 
Que  renferment  ces  lettres  ?  des  protestations 
d^amitié  et  de  dévouement  qui  ne  sont  pas 
déplacées  de  la  part  d'un  cousin  à  sa  cou- 
sine'. Je  ne  sais  pas  ce  qu'il  y  a  dans  ces  let- 
tres ;•  en  tout  cas ,  si  M.  de  Chamoran  se  dit 
amoureux  de  moi ,  rien  ne  prouve  que  je  Vj 

aie  encouragé Une  femme,  fût-elle  plus 

vertueuse  qu'une  sainte  du  calendrier,  est  ex* 
posée  à  ce  qu'un  homme  aît«de  l'amour  pour 
elle,  et  le  lui  fosse  savoir  par  lettre  ou  autre* 
ment.... 

—  M.  Langlade  prétend  que  ces  lettres 
prouvent  clairement  que  vous  étiez  d'intelli- 
gence, et  que 

—  Les  mensonges  ne  lui  coûteitt  qpe  I9 
peine  de  les  inventer!....  Mais  enfin  je  lui  ai 


8o  TJL    UIRQCISE   DE   CHATlLUtlD. 

fourni  la  preuve  du  contraire  en  ne  recevant 

plus  mon  cousin 

.—  M.  Langlade  soutient  que  vous  vous  en 
dédonmageE  ailleurs ,  et  que  vous.contHiuez  à 
vous  voir  en  secret..... 

—  En  secret  !  Où  le  verrai»-je ,  bon  Dieu  ? 
depuis  quinze  jours  que  j'ai  écrit  celte  fatale 
lettre,  je  ne  suis  pas  sortie  une  fois! 

—  M.  Langlade  suppose  que,  pendant  h 
nuit,  M.  de  Ghaowrao  escalade  les  murs  du 
jardin 

—  Quel  roman  ridicule  !  Ce  Langlade  con- 
naît la  vérité  mieux  que  personne,  puisque 
je  l'entends  la  niiit  rôder  sous  mes  fenêtres , 
lorsque  je  coucbe  seule  dans  ma  chambre  par- 
ticulière. M.  de  Cliamoran  escalader  les  murs, 
comme  un  voleur!  il  en  est  incapable,  serait- 
ce  pour  me  voir. 

—  Un  amant,  madame,  ne  se  fait  pas  faute 
de  franchir  un  petit  mur,  lorsqu'il  est  cei'tain 
d'une  bonne  réception. 

—  Mois,  Nanon,  je  vous  jure  que  c'est  en- 


LA  TOILKTTE*  Si 

core  une  calomnie  de  Langladc.  M.  de  Cha- 
moran  n'a  pas  remis  les  pieds  chez  moi  depuis 
celte  malheureuse  lettre  que  j'ai  eu  la  foi* 
blesse  d'écrire  et  de  lui  faire  tenir  par  Lan- 
glade.  Dans  cette  lettre ,  je  le  priais  de  ne  plus 
me  compromettre  par  ses  assiduités  qui  ayaient 
éveillé  les  soupçons  de  mon  mari...  Ces  soup- 
çons n'ont  jamais  existé  ;  je  m'en  suis  con- 
vaincue ,  et  Langlade  les  a  imaginés  pour  me 
déterminer  à  une  démarche  que  je  voudrais 

maintenant  n'avoir  pas  faite De  Chamoran 

n'a  pas  répondu  à  ce  brusque  congé  que  je 
lui  donnais  en  des  termes  peu  méi^gés  sans 
doute  y  mais  il  a  obéi ,  et  je  ne  l'ai  pas  revu  ! 

—  Nous  devons  tous  souhaiter  que  vous  ne 
le  revoyiez  pas,  car  M.  Langlade  se  vengerait 
comme  il  l'a  dit 

—  11  l'assassinerait ,  n'est-ce  pas  ?  le  lâche 

ne  l'attaquerait  jamais  en  face  I....  Moi  aussi, 

Nanon,  je  ne  souhaite  pas  le  revoir  1....  je 

serais  seulement  bien  aise  de  lui  dire  adieu  !.. 

oui,  ce  serait  le  dernier  adieu!....  Je  lui  de- 
I.  « 


â3  LA    HARQ0ISE    DB   CHITILLARD. 

maaderais  pardon  de  cette  lettre  que  je  dé»- 
avoue,  parce  que  Langlade  l'a  en  quelque 
sorte  commandée...  Il  m'expliquerait  quelles 
sont  ces  deux  lettres  que  Langlade  a  surprises , 
et  qui  n'ont  probablement  pas  le  caractère 
qu'on  leur  prête  !.... 

—  H.  Langlade  me  les  a  fait  voir,  ma- 
dame, et  je  vous  proteste  que  M.  de  Chamo- 
ran  ne  s'y  montre  pas  en  amant  repoussé  H 


—  Ëh  bien  I  M.  de  Ghamoran  aurait  à  me 
Kndre  compte  de  ses  projets  et  à  s'excuser  de 

m'avoir  écrit  d'une  manière  inconvenante 

Depuis  quinze  jours,  quinze  mortek  jours  !  je 

n'ai  pas  eu  de  ses  nouvelles Il  peut  être 

malade!:...  S'il  était  tnalade?....  Ma  lettrelai 
a-t-elle  été  remise?....  Cette  lettre  l'a  certai- 
nement étonné,  affligé,  car  enfin  m)uâ^mmes 
parcns,  nous  nous  aimons  d'enfàttce.....  je 
t'aimak  comme  un  fVére  atné!....  Cette  lettré 
lui  aura  porté  un  conp  terrible  ! 

—  Vous  èlcs  bonne  et  crédule,  madame, 


► 


LA  TOiiEm.  83 

^  Êiute  d'avoir  {dvs  d'etpéiimoe  :  vous  petiseï 

*  qn'oD  mifiiaire  de  vingt-cinq  ans  se  soacîn 

I  d'une  lettre,  au  point  de  se  la  rappeler  eneoire 

^  après  qurnse  jours!  Il  en  aura  fait  dés  pa- 

I  pillotes  à  ses  mahresses,  et  depuis  quiilzq 

jours. jl  tous  a  traïïie  plus  de  quinze  fois! 

—  Vous  le  jugez  mal ,  Nanon  !  M.  de  Cha» 
flÉMT sfti  n'est  pas  un  libertin  ni  un  înipoéteur  ; 

I  M .  de  Ghâmoran  m'aime Je  veux  dire  par« 

là  qu'il  m'eût  épousée,  s'il  avait  eu  de  quoi 

!  aclieler  un  régiment,  au  lieu  d'attendre  uA 

I  gi^de  d'officier  de  fortune!....  Je  ne  diMito 

pas,  au  contraire,  du  chagrin  que  lui  a  causé 

cette  maudite  l^ure  que  je  déchirerais  de  bon 

cœur,  si  je  ne  l'avais  pas  envoyée Exécrable 

Laaglade  !  il  avait  machiné  ce  comi^lot  pour 
désoler  M.  de  Ghamoran  dont  il  était  jaloux  » 
et  il  s'est  servi  de  ma  lettre  comme  d'un  poi* 
gnard  pour  percer  le  cœur  d'un  rival  !..«.  £h  I 
p«Ss-j«  apprécier  l'usage  qu'il  a  &it  dq  cette 
lettre ?.«•.  Ecoute^  Nanon  »  j'ai  confiance. en; 
toi»  et  je  ne  te  cache  rien  de  mea  peines  :  il  n'y 


84  LA    UAnQl'lSB    DB    CIIA.TII,LAIID. 

a  pas  de  reioède  au  rnoode  pour  les  guéHr, 
mais  il  dépi^  de  toi  de  les  adoucir  aujour- 
d'hui  

—  De  moi,  madame? Que  Toulei-vous  que 

je  fime?  je  suis  fffftte  i  tout  foire H.  Lan- 

glade  s'empresserait  aussi  d'aller  au-devaat  da 
vos  désirs 

—  Encore  ce  nom  qui  m'est  odieux  !  Ne  le 

prononcez  jamais,  Nanon Voici  le  service 

que  j'attends  de  toi  :  tu  iras  à  la  maisoo  où 
draneure  U.  de  Chamoran  l'informer  de  sa 

santé  et  savoir  s'il  est  toujours  à  Paris Je 

soupçonne  que  ma  lettre  l'a  fait  partir  et  re- 
tourner à  son  régiment  de  Champagne Tu 

te  garderas  bien  de  dire  que  tu  viens  de  ma 
part ,  et  même  i(  ne  (but  pas  qu'il  sache  que 
tu  es  venue 

—  Oui,  madame,  j'irai  demain  ou  dans 
quelques  jours 

—  Demain!  dans  quelques  jours I  répéta 
la  marquise  qui  ne  se  rendit  pas  compte  des 
raolirs  de  cet  ajournement  étrange ,  opposé  & 


MO  îBipatiaice,  et  qui  ^témoigna  seulement 
d«T»M«fe.  Ah  I  NaDon ,  qoe  tu  cofdprends 
mal  ce  qui  se  passe  en  moi  !  Si  tu  savais  ce  que 
je  sotifre,  ce  que  j'ai  soaflkrt  depuis  quinze 
joim!.... 

—  Vous  souffirez ,  madame?  je  ne  m'en  étaôs 
pas  aperçue;  et  qiiandje  vous  voyais  pleurer... 

•—  Je  plearus  de  son  absence!  je  pleure  en 
le  partent  de  lui  !  je  pleurerai  to«te  ma  vie! 

—  J'avoue,  madame,  que  je  n'y  comprends 
rien  ;  veu*  pleurez ,  vow  riez  alternativement  : 
H.  ie  marquis  se  plaint  même  de  votre  gai^é, 
car  souvent  le  fou -rire  vom  prend,  dés  que 
vous  le  ngardez;  et,  oe  matin  encore,  je  vous 
eotendais  rire  tout  haut  dans  votre  Ht..... 

—  Si  je  pensais  sans  Gesse  à  oe  qui  me  feit 
I^eanr,  je  serais  bienMt  morte  !..^.  reprit  la 
narquiae  eosan^tant.  Je  ne  rirai  pas  long- 
leoqM,  NaMn,  puisque  ce  pauvre  M.  de  Cha- 
liUard  ne  vivra  guère,  et  j'en  suis  nattnent 
fàohée,  car  c'est  un  digne  liommc,  malgré  son 
uifireux  notl  ajou[a-t-etie  avec  un  éctutde  rire. 


86 


LA   MARQUISE   PB   GHiTILLARD.. 


Au  re$te,  si  j«  deviens  veuve,  j'aurai  le  plaisir 
4'exp4ilaer  ignoininieuaewant  ce  coquin  de 
i.^ug(a4e 

—  Yqu3  le  haâasezdouc  bîeq,  ma^iaiue  !  Soi| 
seul  tort  envers  vous  est  pourtant  de  yoùs  tvop 
sânier  ! 

—  Q\xi  e$t  là  ?  dit  avec  émolii&n  la  foarquMf 
eutendaut  )a  portière  se  lev^  derraèce  elle. 
Q  mou  Vîm  1  seraitrcô  luj  ?  mUrmuia-ft^le , 
ppffupe  si  elle  ptmf.. 

—  ^m  $  Mk  m^tqm^ ,  m  n'pst  pas  lui } 

c'e^  ipoi  1  répoadit  une  vcû:^  jovial^  quiagbuta 
du  dépit  h  9on  désappointement. 

—  pn  u'evtre  pas  aiusi,  mfliiflîeur  l!alAé, 
quand  je  Miis  à  ma  (oileite,  répliqua  ntedan* 
d»  C)mtillar4  eo  rinvitanlt  du  g$$$e  ^  sortir. 

—  Vous  voyeï  Uen  qu'on  entr» ,  W^^  dame , 
ttmqnf^  me  yoili  entré,  re|«»rtit  Tabbé  qui 
$>ssi(  op  pluM>t  s'éteu4it  ^ur  un  sopba  eu 
frefJpDnant  un  air  d'opéra. 

—  Si  la  place  vous  plaît,  je  vous  la  cède, 
dit  la  marquise  qui  s'enveloppa  dans  son  peir 


Là   TOILBITE.  87 

gooir  et  marcha  v^rs  la  porte  sans  regarder 
Tabbé. 

—  Holà  t  œs^  chère  d^me ,  oa  oe  m'^happp 
pas  de  la  sorte ,  *  reprit  rabhà  en  la  retenant 
au  passage  et  en  la  fi^rçaul  de  retournei:  ep 
arrière;  il  fi^udrait  d'abord  payer  le  tribu(,  et 
rendra  à  César  ce  qiii  appartient  à  Pès^r»  c'est- 
à-dire  dopQer  un  |>ai^6r  à  votre  directeur,  ou 
4iii  ippii|s  )e  lui  Istis^er  pfcpfire.  Qq'es^-ce 
q»'HB  li^^f^  de  plus  pu  fie  moifls  pour  qffi 
çn  t^  df^  milliers  à  ga  JjilPftsi^oij  î  Ypipi  ponj- 

Tous  les  cbeniios  mènent  à  Rome , 
Toute  carte  devient  atout , 
Un  baiser  n*est  rien ,  mais  en  somme ,  ' 
Un  iNiiser  peut  conduire  à  tout  I 

t'abbé  Rélprin  nlé^i^  pli^f  JQUflç  ;  el»^ 
q^6}q!lUl  ^\,  peirda  f»  y^\\9s%n^  l'exffpae  4e 

ses  i»aii|à$s  l^v^r  Û9  «>4  kingagi?  ^(kant^  et 

de  ses  mœors  oorroiiifpiteB,  î)  pe  changeait  pap 
de  geore  de  vie  :  il  avait  swlement  modéré  spp 


88 


LA    MARQUISE   DE   GUATILLARD. 


libertinage  pour  se  livrer  plus  exclusivement  à 
la  passion  de  la  table  >  en  disant  qu'on  était 
plus  vite  délivré  d'une  indigestion  que  d'une 
maîtresse.  La  bonne  chère  et  surtout  le  vin 
acquéraient  chaque  jour  un  plus  grand  em- 
pire sur  ses  goûts  et  ses  facultés,  qui  devaient 
finir  par  être  absorbées  dans  l'ivrognerie  et  la 
gourmandise.  Il  aimait  encore  les  femmes , 
mais  il  préférait  leur  société,  leur  conversa- 
tion et  leur  vue>  à  des  rapports  plus  intimes 
qu'il  avait  recherchés  avec  ardeur  pendant  le 
beau  temps  de  sa  carrière  d'abbé  mondain.  Il 
conservait  ainsi  ses  entrées  matinales  chez 
beaucoup  de  femmes  galantes  qui  le  recevaient 
à  leur  toilette  et  s'amusaient  de  son  entretien 
peu  édifiant  pour  de  saintes  personnes ,  mais 
assaisonné  de  saillies,  hérissé  d'épigrammes  et 
semé  de  petits  vers  profanes.  L'abbé  Pèlerin 
avait  en  outre  une  foole  de  talens  précieux 
dans  les  réunions  à  la  mode  :  il  composait  de 
la  musique ,  jouait  du  clavecin ,  pinçait  de  la 
guitare,  chantait  des  airs  ital^ns,  savait  tous 


LA   TOILBTTE*  '89 

•les  jeux  de  carteB  et  de  hasard,  Usait  et  décla- 
mait d'après  les  leçons  de  Lekain,  faisait  pla- 
siears  espèces  d'oirrrages  à  TaigiriUe,  dansait 
avec  grâce,  dirigeait  enfin  les  plaisirs  d'un 
cercle  aussi  habilement  que  Tabbé  Voisenon 
aurait  pu  le  faire;  mais  ces  qualités  aimables, 
qui  n'étaient  déplacées  que  chez  un  abbé,  et 
qui  néanmoins  l'avaient  mis  en  vogue  dans  les 
salons,  cachaient  une  immoralité  révoltante. 
Cet  abbé  ne  croyait  pas  plus  en  Dieu  qu'au 
diable;  il  bornait  sa  religion  à  ne  pas  faire  ce 
qui  pouvait  lui  nuire,  et  il  regardait  ses  sem- 
blables comme  des  instrumens  ou  des  victimes 
à  sa  convenance  ;  en  un  mot,  il  n'eût  pas  même 
reculé  devant  un  crime  avantageux ,  s'il  avait 
été  assuré  d'avance  de  l'impunité.  Les  remords 
lui  semblaient  l'invention  la  plus  plaisante  des 
gens  d'esprit  pour  effrayer  les  sots,  et  il  s'é- 
tonnait de  les  voir  respectés  par  les  philosophes 
qui  attaquaient  alors  de  mwns  grossières  su- 
perstitions. 11  n'avait  aucune  idée  du  bien 
mébiphysique  et  il  le  confondait  avec  les 


go  LA  HARQUISE   DE   GHATILLARD. 

jouissances  de  son  impitoyable  égmwd.  Qp 
devait  >  en  égard  à  cette  vicieuse  iiatore,  liii 
aaïûir  gré  de  la  misUre  en  dehors ,  au  li^  de 
la  dégiiiser  sous  i|o  luasque  religieui^  p\  boq- 
A^  :  il  étalait  à  toqt  propos  ses  principe^  ^ul)- 
y^rsife  de  l'ordre  moral  et  naturel ,  njal^  i\  j\e 
les  imposait  pas  d'un  ton  dogmatique;  \\  risût 
^t  )>ftdinait  en  les  développant ,  de  sorte  qu'qn 
li'y  attachait  pas  plus  d'importance  qvC4  (t^B 
^radoxea  imaginés  poiir  divertir  l'auditoire. 
Pep^Rfiaot  cette  doctrine  perverse  g^gn^it  ç» 
et  là  quelques  prosélytes  niais  ou  mécbaqs ,  ft 
i'abbé  Pèlerin,  sans  se  donner  la  peîn»  de 
ponnuivre  UQ  apo^tQlat  hQPteux ,  acceptait  Iw 
illèves  qui  Yw^mt  à  Im  :  l^anglade,  înteiKtonl; 
de  ii«  de  ChaMUard  »  était  ma  des  di^pi$^  les 

^Jua  cher»  de  l'ahbé  Pélerpn. 

Ce  ierpier  portait  dans  s»  pjiysionoipii)  \^ 
triMa4«  H  déhaiich»  qMi  l'avaient  amené  p»r 
degrés  à  ériger  en  système  ses  periHeieuses 
liaJi»tudes  et  sonin&tigable  complaisance  poiip 
le  mal  :  son  visage,  oéguliérement  beau  et 


U  TOILETTE.  9I 

noble*)  pf  ettait  ud  caractère  de  dégradation  et 
de  bassesse ,  lorsqu'on  Tobservait  plus  attentî- 
Tement  ;  car  ses  yeux  incertains  et  cKgnotans 
ne  lançaient  que  des  regards  obliques;  son 
nez ,  rougi  par  riqtempérance ,  s'ébranlait  sans 
GOigo  d'un  mouvement  nerveuv  qui  partait  du 
froftt  et  des  sMrcik^  la  bouche ,  continuelle* 
ment  ouverte  et  proéminente,  était  aussi  le 
siège  d'un  tic  détagréadUe  qu'elle  oommu- 
niquati  à  tous  |es  musdes  de  la  joue  droite. 
L'abbé  Pèlerin  ne  se  j^iquait  pas  d'avoir  une 
iMiie  déqpnte  et  modeste  :  il  fionnait  les  pau- 
fâèref  «I  léîUail  «i  cadence;  il  se  couchait  si}r 
pu  oanaiié  et  sî  j  coulait  qemBie  un  okat  qu^Ma 
nartasp  ;  il  reiemtt  ses  }aaol)es  au  Qiveau  dest 
tète  fiçor  se  chaqifer  devast  une  clieminée;  Il 
avait  les  mains  toujours  enfoncéet  dans  ses 
goussets;  tl  l^aossait  la  voix  au^défsos  des 
autMs,  et  se  permettait  de  singqlières  privautés 
avec  les  dames  qni  eonuMnçaient  par  se  fileher 
et  finissaient  par  le  trouver  charmant  en  dépit 
de  ses  impertinefaces. 


4 


ga  LA   1IARQUI5B   DE   GHATILLAED. 

—  Monsieur  Tabbé,  je  vous  prie  de  me 
laisser,  sinon  j'appelle  M.  de  GhàtiUard,  dit  la 
marquise,  qui  ne  partageait  pas  rengouemeiH 
des  femmes  pour  Tabbé  Pèlerin. 

—  Voulez-vous  que  je  TappeUe  moi-même  » 
Jl                                 ma  divinité?  répondit*il  en  fléchissant  le  genou, 

et  nous  vous  adorerons  ensemble  comstie  deux 


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Vieux  païens. 

—  Nanon,  allez  dire  à  M.  le  marquis Je 

vais  sonner,  monsieur  Tabbé,  pour  qu'on  vous 
reconduise.  ^ 

—  Il  fiiit  grand  joiir,  et  je  n'ai  pas  besoin 
qu'on  m'édaire;  mais,  fussions-nous  en  pleine 
nuit,  je  ne  voudrais  que  vos  rayons,  bel  astre, 
pour  me  guider  dans  le  sentier  du  parfiât 
bonheur.  J'ai  tourné  à  peu  prés  cette  pensée 
en  madrigal... ••  Mais  nous  avons  à  parier  de 
choses  plus  sérieuses.  Va-t'en,  Nanon! 

— Nanon,  je  vous  ordonne  de  demeurer; 
Nanon  1...  Elle  va  sans  doute  avertir  M.  le 
marquis]que  vous  êtes  ici. 

^-  Ne  dérangeons  pas  M.  le  marquis  :  il  est 


• 


I 


LA  TOllETTE.  ^5 

en  train  de  faire  des  enfans  avec  le  docteur 
Blum.  Je  bénid  le  ciel  de  ce  que  ce  n*est  pas 
avec  voos. . . 

—  Monsieur,  clierchez  quelqu'un  qui  vous 
comprenne  et  vous  réponde ,  interrompit  froi- 
dement madame  de  Ghatillard  en  lui  jetant  un 
regard  de  mépris;  vous  avez  un  langage  que  je 
ne  saurais  entendre;  et,  comme  je  ne  veux  pas 
vous  fermer  la  bouche,  je  me  retire... 

—  Quand  je  soutiens  que  vous  êtes  un  ange, 
Une  vierge  et  martyre,  je  m'y  connais!  ré- 
pliqua  l'abbé  en  dansant  autour  d'elle.  Vous 
serez  canonisée ,  ma  chère ,  prenez-y  garde  ; 
et  franchement,  les  litanies  de  TEglise  ne 
valent  pas  celles  de  Cythére  : 

Le  palli  IHm  qoft  féal  qu'on  aime , 
A  les  élut»  ion  pendit  ; 
Hait  en  emoiir  le  Irfen  inpréme 
Est  de  seyoir  pécher  poor  dii. 

—  Monsieur,  vous  me  forcerez:  de  vous  dire 
ce  que  je  pense  de  vous! 


4? 


94  I*^  MARQUISE   Dl   CHATILLARD. 

—  Je  pense  de  vous,  belle  dame^  .^ue  je 
voudrais  avoir  dix  ans  de  moins  et  c^t  mé*^ 
rites  de  plus  pour  me  faire  écouter^  je  pense 
de  vous  que  Langlade 

—  Ahl  de  grâce!...  ne  pourrai-je  jamais 
obtenir  qu'on  cesse  de  me  poursuivre  de  ce 
nom.... 

—  Allons ,  madame ,  le  nom  ne  fait  rien  à 
la  chose.  Et  Langlade,  qui  vous  aime  comme 
un  furieux ,  vaut  bien  M.  de  Chamoran... 

—  Quelle  comparaison  !  Eh  !  monsieur,  qui 
vous  parle  de  M.  de  Chamoran  ? 

—  Je  vous  en  parle,  moi,  belle  dame,  parce 
que  tout  le  monde  parle  de  lui,  et  que  bientôt 

on  n'en  parlera  plus. 

il-.     .   .    '         '    . 

—  On  parle  de  M.  de  Chamoran  !  s'écria  la 
marquise  intriguée  et  déjà  inqiifèfee. 

—  Sans  doute  on  pal^fé  de  Son  %véhtàre  qui 
était  restée  secrète  jiisqu  a  présent,  reprit  en 
ricanant  l'abbé  Pèlerin  qui  jouait  un  rôle. 

—  Son  aventure  !  répétait  à  demi  voix  ma- 
dame  de  Ghatîllard  en  s'interrogeant  elle- 


lA   TOILETTE.  ^5 

même  sur  les  nialheurs  qu'elle  avait  à  craindre 
et  en  ne  voyant  rien  de  plus  aflDîgeant  pour 
elle  que  l'inâdélité  de  son  cousin.  Expliquek^ 
vous,  je  vous  supplie,  monsieur  Tabbé? 

—  Hé!  hé!  je  ne  doutais  pas  (Jue  bè  bœuf 
d'airain  eût  quelque  côté  sensible,  et  c'est  le 
côté  du  cousitt  que  j'ai  fbppé,  dit  j|[afeétiïeBt 
l'abbé  qui  s'empara  d'une  main  de  là  mM^ 
quise  et  qui  la  porta  plusieurs  fois* à  ses 
lèvres ,  sans  que  la  marquise  songeât  à  la  lui 
retirer. 

—  Monsieur,  n'est-ce  pas  une  ruse  inirentée 
pbur  m'éprouver  ?  demanda-t-dle  d'Un  acceni 
faible  et  tremblant.  Que  s'est-il  passé? 

—  Une  bagatelle ,  un  enfantillage  ;  mais  cet 
enfantillage  coûtera  cher  à  M.  «dé  Chainoran. 

—  Grand  Dieu  !  qu'est-ce  donc  ?  s'écria-t- 
eMe  tout  éplorée.  Monsieur,  Inonsteur^  tuez* 
moi  tout  de  suite  ! 

—  Que  je  vous  tue,  mignonne!  re^tH 
VtVbé  éa  la  faisant  asseoir  auprès  de  lui  et  en 


rv-  Tf 


96  LA   MARQUISE   DB   CHATILLARD. 

pressant  les  belles  mains  qui  devenaient  gla- 
cées dans  les  siennes.  Ai-je  Tair  d'un  Barbe- 
Bleue,  s'il  vous  plait?  Mais,  à  votre  avis,  ce 
serait  vous  tuer  que  de  faire  mourir  votre 
M  *  de  Gbamoran  ? 

—  Faire  mourir  M.  de  Chamoran  !  dit-elle 
assaillie  des  plus  sinistres  pressentimens.  Met- 
tez un  terme  à  cette  affreuse  plaisanterie. 

—  La  plaisanterie  n'est  pas  de  mon  fait , 
Dieu  merci!  et  je  me  garderais  de  déclarer  la 
guerre  aux  statueg  de  la  Vierge ,  excepté  en 
vers.  A  propos,  que  vous  semble  de  cette  épi- 
gramme  faite  hier  dans  un  souper  qui  n'était 
pas  vigile  et  jeûne? 


Voici  de  quoi  prouver  aai  incrédules 

Que  d^aoe  Vierge  ud  Dieu  naquit  pour  nous. 


—  Avez-vous  le  courage  de  me  laisser  dans 
cette  horrible  anxiété  ?  interrompit  la  mar- 
quise. 

—  Il  est  inutile  que  vous  connaissiez  mon 


LA  TOILETTE.  97 

épigramme  qui  est  un  peu  forte  de  café  et 
qui  toutefois  ne  m'empochera  pas  de  dormir 
tranquille. 

-^  Est-ce  que  M.  de  Ghamoran  aurait  com- 
posé aussi  quelque  épigramme  contre  un  per- 
sonnage puissant,  tel  que  le  roi  ou  madame 
du  Barry? 

—  C'est  encore  plus  fort  que  cela  !  M.  de 
Ghamoran  eût  moins  risqué  de  s'en  prendre 
à  madame  du  Barry,  qui  serait  femme  à  l'ex- 
cuser,  parce  quil  est  joli  homme.  Mais  la  per- 
sonne qu'il  a  offensée  ne  parait  pas  sensible 

à  cette  considération  tmp  humaine. 

# 

—  Et  cette  personne,  monsieur?  dit  en 

tremblant  madame  de  Ghatillard  qui  joignait 
les  mains  et  se  sentait  défaillir. 

^  Ne  tous  Fai^je  pas  déjà  nommée  ?  C'est 
Notre-Dame,  la  très  sainte  Vierge  Marie,  mère 
immaculée  de  notre  seigneur  Jésus-Christ. 

^  Je  me  reproche  de  vous  avoir  interrogé 
avec  tant  d'instance,  reprit  sèchement  la  mar* 


98  Là   MARQUISE   DE   GRATILEARD. 

quise  que  celle  élrange  conclusion  avait  pres- 
que rassurée  en  la  scandalisant^  Je  m'étonne 
qu'un  homme  de  votre  état  se  raille  ouverle- 
meot  de  ce  qu'on  respecte  dans  la  religion  ;  et 
quoique  je  ne  sois  pas  une  dévote ,  j'ai  faor^ 
reur  de  ces  blasphèmes. 

—  Bah!  vraiment?  En  ce  cas  vous  aurez 
horreur  de  votre  cher  cousin  ^  et  ilous  avan- 
cerons un  peu  les  affaires  de  cet  honnête 
Langlade. 

—  Quel  rapport  entre  M.  de  Chamoran  et 
vos  misérables  moqueries  des  choses  saintes? 
M^  de  Chamoran  ne  pôrle  pas  votre  habit , 
monsieur,  mais  il  ne  se  permeltraU  pas... 

—  M.  de  Chamoran  s'est  permis  des  actes 
peu  courtois  à  l'égard  de  cette  pauvre  Vierge, 
•I  il  sent  le  &if  ot  ^  comme  feu  le  <rfiewlier  de 
hà  Barre. 

—  Quel  était  ee  chevalier  de  La  Barre? 
Quels  susteé  s'est  permis  M.  de  Chamoran?... 
Aves-vous  juré  de  me  pousser  à  bout? 


LA   TOILETTE.  99 

~  Non  )  belle  dame ,  c'est  à  un  plus  digne 
qu'il  appartient  de  vous  pousser  à  bout. 

La  j^iev  Ui  um  moutagiid 
D'où  Ton  Toit  an  loin  la  campagne, 
fit  quand  nous  fou  poussons  en  bas, 
L'amovr  sons  reçoit  dans  ses  bras. 


—  Monsieur  î  je  wus  demande  ce  qu*a  pu 
faire  M.  deChamoran? 

-^  DiaMe  I  Je  ne  sais  trop  comment  vous 
conter  le  fait  sans  vous  jwMindalisttr* 

^  Scandalisez-moi,  j'entendrai  tout|  mais 
M  o»  tene}  pas  plus  longtemps  dans  celte 
angoisse  ! 

—  Eh  bien!  M.  de  Chamoran  a  fait  ce<|tt'a« 
vait  fait  le  chevalier  de  La  Barre  qui  fut  roué 
vif  à  Arras. . . 

—  Roué  vif!  interrompit-eiie  avec  un  cri 
<^échiraBt.  Roué  vifl  répéta-t-elie  en  refusant 
d'appliquer  à  son  cousin  une  pareille  analogie 
avec  le  chevalier  de  La  Barre. 


lOO 


LA  MAHOriSE  DE  CHÂTILLARD. 


—  Si  VOUS  aviez  lu  les  ouvrages  de  M.  de 
Voltaire,  qui  a  défendu  la  mémoire  du  cheVa- 
lier  avec  plus  d'esprit  que  de  raison ,  après 
avoir  attaqué  celle  dé  la  Pucelle  d'Orléans... 

—  Que  m'importent  M.  de  Voltaire  et  le 
chevalier  de  La  Barre!  Ce  qui  m'importe,  ce 
que  je  veux  savoir  seulement ,  c'est  le  crime 
dont  M.  de  Charaoran  se  voit  accusé... 

—  Sachez  donc  que  depuis  quinze  jours 
M.  de  Ghamoran  est  enfermé  à  la  Bastille,  et 
qu'on  instruit  son  prqcès. . . 

—  M.  de  Ghamoran  est  en  prison?  depuis 
quinze  jours?  et  je  l'ignorais I  et  je  lui 
reprochais  son  silence  !  On  instruit  son 
procès  î 

—  Un  procès  qui  fera  du  bruit  dans  le 
monde  et  qui  pvouvera  que  le  roi  Louis  XV 
n'a  pas  médiocrement  de  dévotion  pour  la 
Vierge.  Puisque  les  détails  ne  vous  font  pas 
peur,  en  voici.  11  y  a  quinze  jours,  une  bande 
'de  joyeux  convives  se  réunît  chez  Rampon- 


LA  TOIUmS.  101 

neau ,  pour  y  souper  comme  on  soupe  au  oa« 
baret;  Langlade  y  était... . 

—  Langlade!  murmura  H  marquise  qui  fris^ 
sonnait  toujours  à  ce  nom.  ^ 

—  Sans  doute  1  Langlade  ne  s'épouvante 
pas  d'un  bon  et  copieux  souper;  il  y  fait  figure 
mieux  qu'un  lieutenant  au  régiment  de  Cham- 
pagne, et  de  plus,  il  ne  s'enivre  jamais.  Les 
soupeurs  de  sa  compagnie,  qui  étaient  la  plu- 
part de  jeunes  militaires ,  ne  l'imitèrent  pas 
et  burent  à  l'envi  jd^u'à  ce  qu'ils  fussent 
tous  dans  le  même  état.  Us  avaient  le  vin  gai, 
et  ils  le  prouvèrent  par  mille  charmantes  e^ié- 
gleries  dont  je  vous  fais  grâce,  par  respect 
pour  les  dames... 

—  Ce  sont  des  calomnies  de  M.  Langlade  ! 
s'écria  la  marquise  en  rougissant  des  folies 
attribuées  à  son  cousin,  sans  apprécier  au 
juste  ce  qu'elles  pouvaient  être.  M.  de  Gha- 
moran... 

—  N'était  pas  plus  réservé  que  les  autres, 
je  vous  atteste  ^  et  la  fin  démontra  qu'il  avait 


■•a  LA    HARQDlMt   Dl   GHATILUBD. 

perdu  toute  reteoue  ;  car  on  sortît  de  taUfi 
vers  le  milieu  de  la  nuit,  et  les  galans  conpa- 
gnons  ebabtaat  k  toe-tète ,  se  mirent  on  mar- 
che par  les  rues  désertes.  lU  ne  r^ioontràrMl 
qu'une  Notre-Dame,  dans  sa  nîahe  entre  deux 
obsjideUes  :  cette  illumination,  aux  frais  d'une 
vieiUe. femme  du  voisinage  qui  avait  son  fib 
malade,  provoqua  rbilarité  dies  buveurSi  qui 
s'arrêtèrent  au-dessous  de  la  cbapdie  ardente 
«t  qui  dansèrent  nioina  sérieusement  qu« 
David  devant  l'arcbe—rVous  connaitoei  von 
madrigal: 

Quand  BtTid  duiMlt  deraol  l'aiclM, 
Ce  TteénUe  pitrUrcbe 
IT«  portait  pai  de  caleçon* , 
KlMiUM4eU»>Ma.... 

—  Monsieur!  monsieur!  achevez!  s'écria 
madame  de  Chatillard  qui  treratdait  sur  le  sort 
de  son  cousin. 

—  Le  reste  est  un  peu  leste ,  dit  l'abbé 
qui  entendait  parler  de  son  madrigal;  mais..; 


LA   TOILETTE.  103 

—  Us  dansèrent  9  dites-vous  j»  devant  cette 
Notre -Pâme?  ce  n'est  pas  là  un  crime!,... 
D'ailleurs  le  vin  leur  troublait  les  sens,.. 

—  S'ils  n'avaient  fait  que  4^n$er!^|^|s  Le 

démon  les  tentait;  et  ils  invitèrent  la  Vierge 
à  leurs  danses  :  ils  la  descendirent  de  sa  niche, 
la  déshabillèrent ,  et  M.  de  Chamoran  ne  la 
traita  pas  plus  poliment  qu'une  coureuse  de 
carrefours;  il  la  fouetta  et  la  martyrisa  de 
toutes  les  manières... 

-—  G^est  faux  !  c'est  faux  I  dit  avec  énergie 
la  marquise  qui  avait  la  conviction  de  Tinno- 
cence  de  son  cousin. 

—  Je  voudrais  que  le  fait  fût  moins  avéré , 
car  ce  pauvre  M.  de  Ch&moran  n'aurait  pas  le 
désagrément  d'être  condamné  à  mort. 

—  Condamné  à  mort!  reprit  madame  de 
ChatUlard  qui  comprenait  la  "gravité  d'une 
accusation  de  sacrilège  et  qui  chancelait  dans 
sa  confiance  en  l'honorable  cgraotère  de  M.  de 
Chamoran. 

* 

—  Sans  doute,  comme  le  chevalier  de  La 


I04  LA   MARQUISE    DE   CHATILLAED. 

Barre  qui ,  étant  ivre ,  avait  de  même  insulté 
un  crucifix  sur  le  pont  d'Ârras.  Crucifix  ou 
madone,  c'est  de  la  même  farine.  Le  chevalier 
devait;ôtre  brû4é  :  on  se  contenta  de  le  rouer 
vif;  peut-être  se  contentera-on  de  pendre  M.  de 
Chamoran. 

—  Hais  on  le  calomnie;  il  est  innocent! 
j'en  répondrais  sur  ma  vie  !  M.  de  Cbamoraiv 
est  homme  d'honneur. .  • 

—  On  peut  être  homme  d'honneur  et  agir 
très  cavalièrement  avec  la  sainte  Vierge...  Un 
petit  impromptu  me  vient  à  l'instant  : 


Si  Toof  éties  la  sainte  Vierge» 
Je  vous  brûlerais  plas  d'an  cierge  ; 
El  n*en  déplaise  à  Jésos-Glirist , 
Je  voudrais  être  Saint-Esprit  ! 


A* 


—  Non^  je  ne  croirai  jamais  que  M.  de  C||a- 
moran  se  soit  abandonné  à  des  excès  de^ce 
genre  ! 

—  Groycz-lc ,  ne  le  cto/f^z  pas  j  la  belle  : 


l  TOILEm.  io5 

on  06  vous  demandera  pas  votre  avis  pour  pen* 
dre  M*  de  Ghamoran. 

—  Pendre  M.  de  Chamoran  !  s'écria*-t-efie 
hors  d'elle-même  j  à  mesure  que  le  doute  lui 
était  enlevé  avec  le  courage  de  nier.  Il  est  dono 
vrai!... 

—  Attendez  un  peu  et  vous  verrez  de  quelle 
manière  messieurs  du  parlement  prennent 
fait  et  cause  pour  la  sainte  Vierge  :  nous  au* 
rons  une  superbe  admonition  de  M.  le  premier 
président,  qui  a  un  penchant  très  coûteux  pour 
les  vierges;  un  discours  très  édifiant  de  M.  Ta- 
vpcat  du  roi,  qui  estime  fort  les  demoiselles  de 
rOpéra;  les  conseillers ,  qui  sont  très  moraux 
en  principes,  lorsqu'ils  siègent  hors  de  leurs 
petites  maisons,  s'indigneront  comme  de  bons 
chrétiens. . .  # 

—  Oh  !  j'irai  à  la  Bastille!  je  pénétrerai  jus- 
qu'à lui  !  je  le  sauverai ,  disait  madame  de 
Ghatillard  qui  tenait  tout  haut  conseil  avec 
elle-même  sans  écouter  les  facéties  de  l'abbé. 

—  Peste!  Vous  irez  à  la  Bastille?  cela  est 


106 


LA  MARQUISE  DB  CHATILLARD. 


facile.  Yous  péoétrerez  dans  la  prison  de  votrifi 
cher  sacrilège  ?  cela  est  moins  aisé.  Vdiis  le 
sauverez?  cela  est  impossible. 

—  Impossible!  répéta-*t-elle  dûuloure^fli^- 
ment*  Je  l'essaierai  du  moins,  et  si  je  ne  réussis 
pas ,  je  mourrai  avec  lui  ! 

En  prononçant  ce  vcsu  avec  une  touchante 
exaltation ,  elle  s'élança  vers  la  porte ,  avant 
que  l'abbé  Pèlerin  eût  prévu  sa  sortie.  L'abbé 
la  rappela  en  vain  ;  il  ne  reçut  aucuno  ré^ 
ponse}  alors  s  bauewint  les  épaules  et  ricuiant 
à  part  lui ,  il  s'approcha  de  la  glace ,  s'y  mira 
et  lissa  ses  cheveux  plats  »  en  récitant  ce  roa^ 
drigal  de  sa  façon  : 


Iris  t'enfuit ,  Irû  m'évite. 

Iris  parvient  à  m*échapper. 

La  pauvre  Iri? courrait  moins  vile, 

fil  je  eeorais  pour  rattraper. 


\;im\m. 


La  maropwe  de  Ghatillard  traversait  à  grapds 
pas  aes  appartemens,  avec  la  ferme  résolution 
de  se  reqdre  sur-le-champ  à  la  Bastille  et  d'y 
voir  soD  cousin  ;  elle  n*avait  pas  songé  un  mp- 
meut  à  rimpossibiUté  de  réaliser  ce  dessein 
conçu  sans  réflexion,  à  la  longueur  du  chemin, 

m'  ' 

au  négligé  de  sa  toilette,  et  par-dessus  tout  aux 


io8 


IK  MARQUISE  DE  GUATIUARD. 


obstacles  de  toute  espèce  qui  fermaient  l'en- 
trée de  cette  prison  d'état.  Elle  fût  descen- 
due, en  peignoir  blanc  et  nu-tète,  dans  la  rue, 
et  eUù  eût  commencé  la  route ,  à  pied ,  ea 
pantoufles  de  velours  brodé  d'or,  à  travers  la 
neige  fondue ,  les  boues  et  les  ruisseaux  dé- 
bordés, si  elle  n'avait  pas  été  retenue  sur  le 
seuil  du  dernier  salon  par  deux  bras  qui  la 
saisirent  au  milieu  du  corps  et  la  pressèrent 
amoureusement.  Elle  jeta  un  cri,  en  recon- 
naissant Langlade  à  cette  étreinte  dont  elle  ne 
se  débarrassa  qu'après  une  lutte  désespérée. 
L'apparition  de  Langlade,  qu'elle  abhorrait, 
avait  produit  sur  elle  l'effet  de  la  tète  de  Mé- 
duse :  elle  resta  pétrifiée  d'horreur. 

Langlade,  intendant  et  factotum  ^  marquis 
de  Ghatillard  qui  lui  accordait  une  confiance 
aveugle  et  illimitée,  était  une  des  plus  laides 
créatures  qui  déshonorassent  le  nom  d'homme. 
On  ne  conçoit  pas ,  en  l'examinant ,  que  les 
lois  ordinaires  de  la  nature  eussent  présidé  à 
la  formation  et  à  la  naissance  d'un  tel  mens- 


l'expulsion.  109 

Ire.  Il  avait  quelques-uns  des  traits  caracté- 
ristiques du  crétin  et  de  Falbinos,  une  énorme 
tète,  une  figure  écrasée,  un  teint  blafard,  des 
yeux  rouges  aux  paupières  retroussées,  des 
cheireux  blanchâtres^,  une  bouche  à  lèvres 
boursouflées,  toujours  bâinte,  des  oreilles 
plates  et  démesurées,  une  taille  exiguë,  un 
gros  ventre ,  un  dos  convexe ,  des  mains  tom- 
bant au  niveau  de  ses  genoux ,  des  jambes  en 
poteaiix,  la  voix  faible  et  indistincte,  en  un 
root  tous  les  signes  d'une  race  inférieure  et 
abâtardie. 

Gepeddant,  malgré  cette  physionomie  stu^ 
pide ,  malgré  ces  analogies  avec  la  bète,  Lan-» 
glade,  par  son  intelligence  et  son  éducation  » 
occupait  un  rang  distingué  parmi  les  hommes 
les  mieux  doués,  comme  si  la  Providence  eût 
voulu  kii  donner  la  supériorité  de  l'esprit  en 
dédommagement  de  sa  difformité  physique. 
Mais  cette  supériorité  réelle  était  malheu- 
reusement dégradée  par  une  laideur  morale , 
composée  de  tons  les  vices  bas  et  humilians< 


110  LA    HARQtlISE    DJE   CH&TILUHD. 

Lânglàdè  avait  si  bien  proAlé  de«  leçons  de 
l'abbé  Pèlerin ,  que  TélèTe  surpassait  le  maî- 
tre en  malice  et  en  perversité.  Il  possédait 
surtout  le  génie  du  mensonge;  lâche  et  vin- 
dicatir,  rampaot  et  insolent,*  il  n'était  pas 
incapable  de  commettre  un  crime  en  guet- 
ipens. 

—  Où  voulez-vous  aller,  madame  la  mar- 
quise ?  lui  demanda-t-il  en  se  plaçant  devant 
^e  pour  lui  fermer  le  passage.  w 

—  Que  vous  importe  1  reprit-elle  sans  la 
'  regarder;  je  vais  en  un  lieu  où  vous  ne  sereï 

pas,  et  j'ai  bâte  de  quitta  celui  où  vous.èies. 

—  Vous  espérez  entrer  â  la  Bastille  et  voir 
H.  de  Chamonn  dans  sa  pmon  ï  reprit-il  a^^ 
va  ricanement  sauvage. 

— Comment  savei-vous?...  Mais  je  me  «mi- 
«îena  :  vous  étiez  de  ce  souper  qui  a  fini  d'hutte 
lA  déploraUe  naniére  ;  vous  awc  été  ténoin 
de  ce  qui  s'est  passé  ? 

—  Je  n'étais  pas  au  nombrt  des  ooavtves , 
mais  je  les  ai  rencootrés,  pendant  la  n<»t,  i 


t'BXPUUION.  1 1 1 


rendroil  où  ils  outrageaient  une  statue  de 
Notre-Dame. 

—  Ah  I  vous  n'aviez  point  soupe  avee  eux  I 
s'écria  madame  de  Chatiii^d  à  qui  Un  trait 
de  lumière  montra  isoudain  le  rôle  que  Laa*^ 
glade  avait  joué  dans  cette  scène  nocturne. 

—  Non,  l'abbé  Pèlerin  vous  a  mal  in* 
formée.  Je  cherchais  H.  de  Ghamoraa  pour 
lui  faire  lire  la  lettre  que  vous  m'aviez  prié 
de  lui  remettre... 

—  La  lettre  que  vous  m'aviez  arrachée  è 
force  de  menaces  et  de  mensonges;  cette  lettre 
que  je  désavoue,  quoique  j'aie  eu  la  faiblesse 
de  l'écrire  sous  votre  dictée  I 

—  Vous  avez  tort  de  la  désavouer,  madame» 

•     -  » 

après  l'avoir  écrite  et  signée;  mais  vos  plus 
solennels  désaveux  n'empêcheront  pas  qu'elle 
existe  et  qu'elle  atteigne  son  but. 

—  Eh  quoi  !  ne  l'avez -vous  pas  remise  à 
M.  de  Chamoràn  ?  Ne  vous  a-t-il  pas  répondu^ 
en  la  lisant,  qu'il  se  conformerait  à  mes  in*- 
tentions  ? 


I 
\ 


2  LA.   HARQDISE    DE    ClIàTILUHD. 

-—  Je  l'ai  gardée  aûn  de  ne  pas  aggraver  l'in- 
tune  de  M.  de  Chamoran,  et  je  vous  ai  ca- 
h  la  vérité  de  peur  de  vous  affliger. .. 

—  Rendez-moi  cette  lettre ,  puisqu'elle  est 
Mte  dans  vos  mains  !  interrompit-elle  im- 
liente  {}e  l'anéantir;  rendez-la,  je  vous  en 
ijure,  je  vous  l'ordonne  ! 

—  Je  regrette  infiniment  d'être  aussi  peu 
isible  h  votre  ordre  qu'à  votre  prière.  Cette 
tre  est  un  gage  trop  précieux  pour  que  j'y 
lonce. 

—  Quel  usage  en  prétendez-vous  faire? 
itte  lettre  ne  vous  appartient  pas  ;  cette 
tre  ne  vous  est  pas  adressée;  celte  lettre, 
Dusieur,  cette  lettre! 

r-  Patientez,  madame,  votre  cousin  ne  l'a 
5  encore;  mais  il  l'aura  si  vous  le  voulez 
«olument  I 

—  Gardez-vous-en  bien,  monsieur;  anéan- 
»ez  cette  lettre,  puisqu'elle  est  désormais 
utile  !  M.  de  Chamoran  n'est-il  pas  mainte- 
mt  assez  malheureux  ! 


L*BXPULSI0N.  Il3 

—  Je  iui  pardonnerai  de  s'être  fait  aimer, 
pourvu  qu'il  meure  !  reprit  Langlade  a\ec  le 
cri  de  joie  que  pousse  un  oiseau  de  carnage  en 
déchirant  sa  yictime. 

— *  Misérable  !  c'est  toi  qu'il  l'as  dénoncé  ! 
c'est  toi  qui  l'accuses,  et  il  est  innocent  !  dit 
la  marquise  éclairée  par  ses  pressentîmens 
mieux  que  par  des  preuves  et  des  inductions. 

—  Peut-être  !  murmura-t-il  en  la  considé* 
rant  d'un  air  de  triomphe.  Que  vous  semble- 
rait  de  cette  vengeance,  marquise  ? 

-^  Elle  serait  digne  d'un  lâche  comme  vous, 
répliqua  madame  de  Ghatillard,  qui  le  re* 
poussa  d'un  geste  dédaigneux  et  qui  essaya  de 
passer  outre. 

—  Vous  n'irez  pas  où  vous  pensez  aller, 
repartit  Langlade  en  se  mettant  de  nouveau 
devant  elle;  vous  n'irez  pas  pour  votre  hon- 
neur, pour  celui  de  M.  le  marquis  t 

-^  Vous  vous  souciez,  en  effet,  de  l'hon- 
neur de  mon  mari  !  objecta*t-elle  du  ton  de 

I.  8 


Il4  U   MAKQVIM   DS   GBiTILURD. 

la  pliu  amère  ironie.  Voiu  platt*il  que  je  l'en 
f^sse  ju^  lui-mCme  ? 

—  Faites,  si  vons  croyez  n'avoir  nen  à 
perdrodanscejugementidit-il  awcaoetraa- 
quillfl  effrange  ;  les  deux  lettres  de  M.  de 
ChatD6ran  l'inslritiront  mieux  que  je  ne  saor 
rais  Ibire- 

—  Les  daux  lettres  sont  des  inventions  dm 
votre  méchanceté,  et  je  suis  assurée  qne  vous 

u  ifj  I  ne  les  avez  pas,  puisque  tf,  de  Chamoran  w 

les  a  point  écrites. 

—  M,  le  marquis  déci^^ra,  si  vous  le  trou- 
vez bon,  ce  qu'on  doit  conclure  de  ces  àsa^ 
lettres,  di;-il  en  les  tirant  à  4emi  de  «t 
poche. 

—  Ah  1  monsieur,  n'aurea-vous  pas  pitié 
d^  fnoi  t  spupfra  la  marquis  en  t«nda^t  Ifs 
mains  yers  ces  lettres  qui  reAtrèrep^  a^$sjU^ 
dans  la  pocttç  de  ^aeglade. 

—  El  voMs^  madaqp^  n'^turez-yoBs  |^s  pitié 
de  moi  ?  répondit  Langlade  qui  se  rapprocha 


l'fiXPULSIOK.  1 1 5 

d'elle  eb  la  dèvordnt  des  yeux.  N'aurez-'vouft 
pas  pteié  de  cet  amour. . . 

I  —  Vous  osez  encore  !...  reprif-ette  en  re* 

I        calant  à  ce  mot  d'amour  dans  )a  bouebe  d*un 
paieil  monstre  que  chaque  minute  de  con^ 

I        templdtion  enhardissait  à  oser  davantage. 

•«<-  J'oaerai  tout,  puisque  je  vous  aîme,  ditf 

I        il  en  ae  précipitant  aux  pieds  de  la  marquiae 
qui  détourna  la  tète  et  voulut  s'enfuir. 

-prr  Monsieur,  avez- vous  le  projet  de  me  re- 
tenir de  force  ?  s'écria-t-elle  en  tremblant 
d'eflroi  au  souvenir  des  audacieuses  entre- 
prises de  l'intendant  depuis  quinze  jours. 

—  Je  vous  fais  donc  horreur  ?  repartit  Lan- 
glade  qui  lui  baisait  les  mains  avec  transport. 
Je  ne  suis  pas  beau,  il  est  vrai,  mais  je  vous 
aime.  « 

—  Laissons  cela,  je  vous  prie,  monsieur, 
dit  la  marquise  qui,  se  voyant  seule,  Jugea 
prudent  de  ne  pas  mettre  au  désespoir  cet 
atMftt  îii9fu^*là  sUf^pttttt  et  reapeaveux. 

^^  Je  voua  aime  fkm  ^'ob  m  ^ma  a  ja-* 


Ii6 


LA    MAnnulSE    DE  CHATILLARD. 


l  !^'f''l| 


mais  aimee ,  el  qu  on  ne  vous  aibera  jami&is  ; 
je  ne  demandais  que  de  l'espoir,  \tmi  tn-aveE 
accablé  de  baine  et  de  mépris. 

—  Vous  vous  êtes  trompé  sur  la  nature  de 
mes  sentimens ,  reprit-elle  en  se  voyant  for- 
cée de  composer  avec  cet  homme  qui  pouvart 
renouveler  des  combats  pénibles  où  la  vic- 
toire ne  serait  peut-être  pas  fid^e  à  la  pu- 
deur.  Oui ,  monsieur  Langlade,  je  o'ai  pas  de 
haine  pour  vous  ;  et  si  vous  vous  contmtiez  de 
l'amitié... 

—  De  l'amitié  pour  moi  et  de  l'amour  pour 
lui  !  s'écria-t-il  en  frémissant  k  l'idée  d'un  ri- 
val préféré;  mais  votre  amitié  même  ne  serait 
qu'un  leurre. 

—  Elle  serait  véritable,  si  vous  la  fondiez 

* 

sur  ma  reconnaissance.  A.insi ,  vous  pourriez 
me  restituer  deux  lettres  qui  me  furent  adres- 
sées ,  et  que  vous  avez  prises  injustMoent. 

—  Je  serais  votre  complaisant,  et  je  servi- 
rais vos  relaUons  avec  votre  Chamoran  I  Avez- 


l'bxpulsion.  .  117 

TOUS  l6  froDt  de  -  me  proposer,  à  moi ,  à  moi 
qoi  vous  aime 9  qai  veux  vous  posséder  !... 

—  Ces  lettres ,  je  les  détruirais  sous  vos 
yeux ,  interrompit-elle  toute  tremblante;  vous 
pourriez  encore. déchirer  cette  autre  lettre  que 
je  vous  ai  confiée,  et  qui  n'a  plus  de  sens  au- 
jourd'hui, après  le  triste  événement  que  vous 
savez...  Ensuite,  pour  acquérir  des  droits  à 
une  reconnaissance  impérissable... 

— *  Eh  bien  I  que  ferai-je  ?  reprit-il  ironi- 
quement en  l'invitant  à  parler,  et  en  devinant 

« 

la  cause  de  cette  hésitation.  Que  me  propo- 
sez*vous  ? 

—  Vous  n'êtes  pas  riche,  monsieur  Lan* 
glade,  dit<^e  timidement  :  je  crois  du  moins 
que  vous  n'avez  pas  d'autre  fortune  que  vos 
gages  de  M.  le  marquis... 

—  Quel  rapport  existe-t-il  entre  mon  amour 
pour  vous  et  mes  gages  d'intendant  ?  reprit 
Langlade  en  appuyant  sur  ces  derniers  mois 
qui  l'avaient  blessé. 


>*■?•■ 


ilô 


LA.   MARQUUS  D£   GKATIUAAD. 


—  YoQS  deviendrez  riche  si  fous  voulez,  efc 
pour  cdai  il  ae  vous  ikudraît  qu'uo  fm  ée 
coadescendance  pour  moi.  M.  le  marquis  de 
Ghatillard  n'ayant,  pas  d'enfant  de  ses  trocs 
mariages ,  ses  biens  me  doivent  revenir  à  sa 
mort.  Je  n'entends  pas  dire  que  je  serais  bien 
aise  qu'il  mourût ,  ce  bon  marquis,  malgré  le 
chagrin  qu  il  m'a  fait  en  m' épousant  ;  mais  il 
est  si  vieux ,  si  cassé ,  que  tous  mes  vœux  les 
plus  sincères  ne  réussiraient  pas  i  lé  faire 
vivre  au-delà  du  terme 

—  Vous  ne  me  dites  pas  à  quel  prix  je  puîd 
acquérir  votre  reconnaissance  f  interrompit 
Langlade  qui  voyait  dans  cette  digression  Tu- 
.niquê  dédr  de  gagner  du  temps. 

—  Je  m'engagerais  y  d'une  manière  irréi^o- 
cable  t  à  vous  coneéder  une  part  de  mon  futur 
héritage,  si  vous  consentiez  à  partir... 

—  Partir  !  répéta  Langlade  avec  un  gro- 
gnement de  colère  concentrée.  Vous  raillez - 
vous  de  moi,  madame?  Partir!  eh!  pourquoi 
partirai9-je  ? 


l'bxpvlsion.  119 

-^  Pour  aller  toutenir  des  kitérAts  de  fa- 
mille que  mon  père  a  presque  abandoimés 
au  celonleê  où  neds  avoM  des  terres  con- 
«MéraUes  qui  ne  produiaenl  aucun  fe- 
won..* 

—  Cessez,  madame,  cette  malhonnête pifii* 
santerîe  !  s'écria-t-ii  rudement.  Cessez  de  me 
tendte  des  pièces  grQssiers  où  je  me  garderai 
bien  de  tomber.  Voys  $ayez  que  mon  amour 
ne  se  contente  à  si  bon  marché  !  Vous  m'of- 
frez de  l'argent  pour  que  je  cède  à  un  autre 
un  trésor  que  je  paierais  de  mon  sang  ! 

—  Vous  me  connaissez  mal ,  si  vous  pen- 
sez que  je  cherche  à  vous  éloigner,  afin  d'être 
plus  libre  dans  une  intrigue  criminelle,  ré- 
pondit la  marquise  avec  dignité.  ||pprenez-le, 
monsieur,  en  épousant  M.  le  marquis  de  Cha- 
iniard,  je  n'ai  pasf  regardé  la  disproportion 
de  nos  âges  comràe  une  excusé  capable  de 
m'entbalner  dans  des  fautes  qiiéje  ne  pardon- 
nerais pas  même  à  }é  paisio*  la  plus  vraie  ! 
Mm  mfiti  m'a  remis  aap  bonneur  en  garda,  e| 


120 


Lk  MARQUISE  DE   CHATII.URD. 


je  ne  manquerai  pas  à  des  devoirs  qui  me  sont 
imposés  par  le  nom  que  je  porte... 

—  'Courage ,  madame  !  vous  prêchez  à  mer- 
veîHe.  Mais  je  ne  me  laisserai  pas  prendre 
davantage  à  ces  ridicules  protestations  de 
vertu 

—  Appelez  vertu ,  si  bon  vous  semble  ,  la 
volonté  que  j'ai  et  aurai  toujours  de  conserver 
ma  propre  estime,  vous  ne  parviendrez  pas  à 
m'y  faire  renoncer. 

—  Vous  y  renoncerez  de  gré  ou  de  force , 
dit*il  en  la  fascinant  du  regard  comme  un  ser-> 
peut  qui  guette  un  oiseau.  Oui,  marquise, 
de  gré  ou  de  force!  vous  avez  encore  le 
choix. 

-^  0  mon  Dieu  !  est-ce  là  de  l'amour?  mur- 
mura-t-elle  décidée  à  suivre  le  parti  de  la 
prudence  pour  échapper  aux  violences  bru- 
tales de  cet  odieux  poursuivant. 

—  L'amour  dédaîgnèdevient  de  la  fureur, 
et  mieux  vaut  inspirer  de  Teffiroî  que  du  mé« 


l'expulsion.  121 


fNris,  de  la  haine  que  de  l'iikbflérenoa.  Vous 
serez  à  moi,  madame,  ne  fût^oe  qu'un  mo« 
mant! 

— *  Votre  conduite  à  mon  égard  n'est  pas 
seulement  un  oubli  de  toute  délicatesse,  de 
toute  convenance;  c'est  de  l'ingratitude  en* 
vers  le  marquis  de  GhatUIard,  votre  bien-< 
faiteur. .  • 

—  De  l'ingratitude!  répliqua  Langlade  en 
éclatant  de  rire.  Voilà,  je  l'avoue,  une  étrange 
barrière  pour  m'arréter!  Je  ne  sais  ce  que 
vous  nommez  mon  bienfeiteur  :  le  marquis 
récompense  mes  services,  et  je  suis  à  peine  son 
obligé.  Mais  je  serais  son  fils  ^  maftame ,  que 
je  n'aurais  pas  plus  de  scrupules. . . 

—  Ah  !  monsieur,  vous  flattez-vous  de  me 
iriaire  en  fiiisant  parade  de  ces  infamies?  Dieu 
soit  louél  vous  n'avez  pas  pour  père,  la  per- 
sonne  que  vous  outragez  par  ces  tenta- 


tives. • . 


—  Cet  entrelien  ne  mène  à  rien ,  dit  brus- 


IJ30 


LA  MARQUISE  DS  CHATILLAU. 


quemeiit  Laiigbde  qui  se  jâta  sur  elle  ot 
reoferoia  dans  uae  étreinte  qu'dla  fee  put 
rompre.  Consentez  à  vous  donner  à  md;    , 

*-^  linpiident  soélérit  I  fc'éona  la  UÉlrquise 
eh  s'eflbrçaht  de  lai  faii^  lâdber  prise.  LaidM», 
lass^-moi  ou  je  criet  j'appeUe  et  )e  tous 
ftiis  chasser  de  la  maison  ! 

—  Criez ,  appelez ,  je  m'en  mOque ,  reprit 
Langlade  qui  ne  paraissait  pourtant  pas  déter- 
miné à  en  venir  wx  extrémités  que  redoutait 
madame  de  Chatillard.  l'ai  eu  la  sottise  d'é- 
^uter  vos  sermons  et  d'y  répendre ,  et  î'ai 
mal  employé  des  momena  précieux.  Vous 
m'écouterAz  maintenant  k  votre  tour,  et  je 
vous  promets  d'être  plus  bref. 

^-  Il  faut  bien  que  je  vous  écoute,  dit  la 
marquise  pâle  et  glacée  de  terreor  entre  lèiE) 
bras  de  cet  audacieux  prétendant.  Maûa  je 
voua  eonjure  de  me  laisser  respirer. 

—  Je  vous  fais  une  proposition  qui  mérita 

(l'$(r$  mieux  accueillie  que  celte  que  vous  m'st* 


yez  faite  ^  reprit  le  moiMlre  en  sooriant  d^tfA 
air  infernal.  Je  ne  ipou8  répàteni  pas  eoml^n 
)e  tous  aime ,  c'e&t  U  mou  unique  pensée , 
c'est  li  ma  vie  Y  ^  j#  i^QHirftls  volooiiere  épris 
avoir  été  heureux  :  teu(  ce  que  je^pourrâsa 
ajouter  sur  ce  sujet  ne  vous  convaincrait  pfis  ^ 
si  vous  n'êtes  convaincue  dès  à  présent^;  mais 
les  faits  vous  persuaderont  à  défaut  des  paroles. 
Vous  souhaitez  que  je  parte,  je  partirai  ;  vous 
redemandez  les  preuves  écrites  que  j'ai  rassem- 
blées contre  vous,  non  pour  vous  nUire,  mais 
pour  me  faire  des  armes  redoutables ,  eh  bien  î 
je  vous  rendrai  ces  lettres;  vous  souffrez  de 

me  voir,  ne  me  te  cachez  pas,  vous  ne  souf- 

■ 

Mrez  plus,  ca^  je  vous  jure  de  ne  jamais  re- 
paraître à  vos  yeux  !  Enfin,  vous  aimez  M.  de 
Gbamoran... 

—  Momieur  1...  dit  à  demi  voix  la  marquise 
qui  eoiniften^it  k  espérer  de  te  peirt  de  Lait^ 
d^de  une  sorte  d'amende  bonwàbfo. 

—  Vous  l'aimez,  madame,  etfen  ai  trop 
IP^mi  peur  me  méprendre  «tir  TaSéotian  <|ue 


Bjj,      j,  ,. 


1^4 


LA  MARQUISE  DE   CHATIUARD. 


vow  lui  portes.  Vous  Taimez  d'amant  plus 
que  vous  craignez  de  l'avouer. . . 

—  Monsieur,  je  vous  atteste  !.  • .  dit-^Ue  d'un 
accent  voilé  et  suppHant.  M^e  Ghamoran  est 
mon  parent /mon  ami  d'enfance...  J'ai  de  l'at- 
tachement  pour  lui. . . 

—  Vous  n'en  convenez  pas,  n'importe  !  Ce* 
pendant,  si  vous  veniez  à  le  perdre,  vous  ne 
vous  en  consoleriez  pas  aisément,  j'imagine. 

—  Le  perdre  !  répliqua  la  marquise  qui  se 
souvint  alors  de  la  fâcheuse  situation  de  son 
cousin.  Je  ne  puis  croire  que  M.  de  Ghamoran 
se  soit  permis  des  actes  que  réprouvent  son 
éducation  et  son  caractère;  il  est  victime  de 
quelque  méprise,  de  quelque  calomnie,  et  son 
honneur  en  sortira  sain  et  sauf. 

—  La  vérité  est  qu'il  se  trodve  accusé  d'à- 
voir  commis  un  sacrilège  dans  un  lieu  public, 
et  qu'il  sera  condamné  soit  à  la  potence ,  soit 
à  la  roue,  soit 

—  Quelle  atrocité!  s'écria  madame  de  Cha- 


Ulhrd  qui  éclata  en  sanglots.  J'ai  reAisé  de  le 
croire,  fai  nié  obstinément ,  mais  à  présent 
)e  crois  à  mon  malheur! 

—  Ce  malheur,  je  wus  propose  justement 
d'y  remédier;  je  vous  propose  de  sauver  M.  de 
Chamoran. 

—  Hé!  c'est  vous  qui  le  sauveriez!  vous, 
mt>n6ieur!  reprit  la  marquise  chez  qui  la  dé- 
ibnce  dominait  Tétonnement.  Gomme  je  vous 
bénirais  t 

^  Bénissez-moi,  maudissez-moi,  je  ne 
m'en  soucie  guère,  pourvu  que  vous  m'accor- 
diez le  prit  que  je  mets  aux  plus  grands  sa-^ 
crifices* 

^  Vous  mettez  un  prix  à  vous  conduire  en 
honnête  homme)  répondit-elle  froidement  : 
j'aurais  dû  m'y  attendre!  j'oubliais  qui  vous 
êtes! 

—  Je  vous  offre  un  marché ,  madame ,  et 
non  pas  un  service  :  à  défaut  d'amour,  je  me 
contenterai  de  complaisance;  et,  pour  une 
heure  de  possession,  je  renoncerai  à  vous... 


UQ  Là  HilKQUKIB  M  CtfATlLLARD'. 

goéo  ea  le  rapousaant  avae  ime  ^er gia  suf  aa- 
turelle.  Je  te  ferai  traiter  aoiaïae  un  valet  !.«• 

^  Ce  valet  tient  dana  aes  maioa  la  vie  de 
votre  amant»  marquise!  repartit  fièrement 
Langlade.  Tuez-le  ou  sauvez-le  par  mon  în^ 
tervention»  choisissez! 

^  Mon  choix  eat  fait,  lâche,  répondit*eile 
avec  une  indicible  expression  de  pouêpris.  Ta 
serais  le  bourreau,  que  je  ne  m'abaisserais paa 
à  t'implorer  ! 

—  Je  suis  bon,  vraiment,  de  marchander 
ce  qui  est  à  ma  merci  I  reprit-il  d'une  voix 
rauque  et  sifflante  en  s'élançant  avec  plus  de 
fureur  que  d'amour  sur  la  jeune  femme  qui 
n'eut  pas  la  force  de  crier  au  secours  et  qui 
';  ?i  :'    ;  lutta  d'abord  silencieusement  oontre  cet  éner* 

guméne.  Je  prendrai  ce  qu'on  ne  veut  pas 

la 

l:j      '  me  donner! 

i  !:  —  A  moi  !  à  l'aide!  monsieur  de  Ghatil^rd  I 

Il  criaU  la  marquise  dcgi  e(xliiméei  dans  ee  «mu* 

bat  où  elle  souhaitait  mourir  plutôt  que  é^ 


.  1 


stteoomtMr.  0  ï)knl  «^od  Diai»!  MMfiiiew 
de  Ghftmoranl  peiMWM  ne  viwdr»!  Infâiae) 
infiilM  I  Ah  !  tu  n'aufis  q«'ua  oadavrft  I 
œeiuttre  t  Si  J'avais  une  arme  !  •  • .  Gr^  !  giAeel 
Dieulohili 

Le$  doulouwases  plid^tes  de  la  marquise^ 
étouffées  et  e&lreooupées  pard'iti^mrs  hai^ 
eere  w^uris  sa  houclie  ne  réussissait  pM 
toujours  à  se  soustraire  »  furent  entendues  d« 
11,  de  Chatillard  qui  était  dans  son  cabinet  en 
tftte  à  tète  ayee  Bluspi«  U  reeonnut  la  Toix  dts 
sa  femme»  il  distingua  des  gémissemens»  il 
ne  soupçonna  pas  la  cause  des  cris  que  pous- 
sait la  marquisOi  mais  il  fut  frappé  du  brjiil 
d^une  lutte  dans  laquelle  on  avait  renversé 
des  meubles  :  l'idée  lui  vint  que  des  voleurs 
s'étaient  introduits  dans  sa  maison  et  que  la 
marquise  se  débattait  contre  eux.  Il  prit  des 
pistolets  dans  un  tiroir  et  courut ,  aussi  vite 
qu'il  le  pMViît,  vers  l'endroit  d'où  pwtfttent 
06  tumulte  et  ces  eris.  An  spectacle  qui  se 
présentait  à  lui,  lorsqu'il  eut  ouvert  la  perte 


ia8 


LA   HAKQUISE   DE   CttATILLARD. 


de  la  pièce  où  Langlade  et  la  marquise  étaient 
seuls,  il  sentit  un  frisson  courir  dans  ses 
veines,  la  sueur  monter  à  son  front  et  des 
nuages  passer  sur  ses  yeux.  Il  n'avait  pas  été 
préparé  à  une  émotion  de  cette  nature;  et, 
aussitôt  qu'il  fut  en  état  d'apprécier  ce  qu'il 
voyait,  sa  femme  résistant  aux  attaques  for-» 
calées  d'un  homme ,  il  dirigea  ses  deux  pis« 
tolets  à  la  fois  contre  cet  homme  qui  était 
trop  animé  pour  s'apercevoir  de  l'arrivée  d'un 
tiers.  Mais  il  ne  lAcha  pas  la  détente  et  dé^ 
tourna  le  canon  prêt  &  faire  feu ,  dès  qu'il  eut 
envisagé  l'auteur  de  cette  insolente  provoca* 
tiofi;  il  resta  immobile ,  anéanti. 

—  Langlade,  tu  ea  mort!  cria«-t-il  d'une 
voix  de  tonnerre  en  le  visant  de  nouveau ,  sans 
avoir  le  courage  de  tirer,  quoiqu'il  en  eût  la 
volonté. 

—  Ah  !  merci ,  monsieur  le  marquis  !  vous 

■ 

arrivez  à  temps  !  murmura  madame  de  Cha- 
tillard  qui  tomba  évanouie  sur  le  parquet,  au 


l'expulsion.  139 

moment  où  elle  n'eut  plus  besoin  de  se  dé- 
fendre. 

.• 

~  Je  vais  te  tuer  comme  un  chien  enragé, 
dit  le  vieillard  en  tenant  sous  ses  pistolets  Tin- 
tendant  qui  s'était  jeté  la  fiice  à  terre  et  les 
mains  jointes. 

—  Ne  me  tuez  pas ,  monsieur  le  marquis  ! 
grommela  le  coupable  qui  s'étonnait  de  n'être 
pas  encore  puni.  Les  apparences  vous  ont 
trompé 

—  Le^i^pparences ,  coquin  !  tu  appelles  cela 
les  apparences!  Va,  je  te  conseille  de  rire,  au 
Heu  de  te  repentir  et  de  te  préparer  à  ift 
mort  1 

-^  Monsieur  le  marqui»,  vous  avei  mal  fu^ 
je  vous  en  fais  serment ,  répliqua  Langlade  en 
se  traînant  aux  pieds  de  M.  de  Chatillard; 
Madame  la  marquise  avait  une  attaque  de 
nerfey  et  je  la  délaçais 

—  Gorbleol  monsieur  le  délaœar,  je  vous* 

apprendrai  à  porter  vos  mains,  vos  vilaines 
i.  9 


iSo  LA  MARQUISB  BE   CHATILLARD. 

mains  de  bâtard ,  sur  la  marquise!  A  genoux 
devant  elle ,  brigand ,  à  genoux  I  et  demande- 
lui  pardon  à  iolx  haute  et  inteUtgibley  libertin  ! 
dis-lui  que  tu  états  ivre,  que  tu  avais  pardu  l'es* 
prit  ;  dis-lui  œ  quO  tu  voudras  »  pourvu  que  ee 
soit  quelque  excuse  honnête.  Dépôehe *- tai ^ 
tâche  qu'elle  te  fasse  grâce,  sinon  je  t'envoie 
deiux  balles  dans  ta  tète  de  caméléon  !  p(e  ris 
pas ,  fils  du  diable  p  ou  je  te  ferai  rire  d'une 
drôle  de  manière  ! 

—  Monsieur  le  marquis ,  je  suis  toqt  dis- 
posé à  implorer  le  pardoi)  de  nçiadanro  la  nuir- 
quise;  mais  elle  est  hors  d'état  de  m'entendre 
et  de  me  répondre  I....  Cessez  de  me  menacer. 

—  Tu  sais  bien  que  je  ne  te  tuerai  pas,  et 
voilà  pourquoi  tu  oses  m*outrager  !  s'écria  le 
marquis  d'un  ton  de  reproche  tendre  et  amer. 
In^at ,  quelle  récompense  pour  tous  mes 
bienfaits!  Je  t^i  élevé,  Je  t'ai  servi  de  père, 
j'avais  mis  en  toi  ma  confiance  et  mes  alTec- 
liMs,  j'étan  swr  le  point  4e  te  reconnaître 
pour  mon  fils ,  de  t'adopter  I 


l'expulsion.  i3t 

—  Je  sufe  Mut  déYOué  à  vos  intérêts ,  mon- 
sieur le  marquis,  à  votre  honneur!  répli^iufi-^ 
t*ii  .espérant  profiter  de  Tévanoaisseiiient  de 
madame  de  ChatUiard . 

—  Toi,  dévoué  à  mon  honneur,  misérable  I 
interrompit  le  marquis  que  cette  impudence 
irrita  au  pins  haut  d^ré.  Toi  qui ,  sous  mes 
yeux ,  tout  à  l'heure  ! .. . . 

-^  Moi ,  monsieur  le  marquis  ,  je  ne  crai- 
gnais pas  de  m'expoaer  au  ressentiment  de 
madame  la  mar^ise,  en  recupèobaAt  de  se 
reodM  auprès  de  a^n  amant .  . 

-r-  De*soB  amant  !  Ah  !  ce  n*est  point  assea 
de  nnsulter,  foquin,  tu  te  peirmets  efteore  de 
la  calomnier  !  Sors  de  ma  maison ,  et  n'y 
rentre  jamais  ! 

*--  la  ne  calomnie  pas ,  monsieur  le  marquis, 
et  vous  me  forcex  vous-même ,  en  m'accuaant , 
à  me  justifier  aux  dépens  de  madame 

~  Tu  »a  le  jmifieras  pâa,  malheureux , 
d'être  le  plus  exécrable  des  hommea  1  ta  n'es 


3  LA    MAnQUIïE    RE   CHATILLARI). 

t  un  liomiue;  tu  n'en  as  ni  h  figure  ni 
ne  :  tu  es  un  démon  ! 

—  J'ai  les  preuves  de  ce  que  j'aniioe ,  et 
lis  verrez  par  ces  lettres,  monsieur  le  mar- 
is, si  c'est  moi  qui  vous  trompe,  si  c'est 
i  qui  ai  mérité..... 

—  Je  ne  veux  rien  voir,  dit  avec  fureur 
de  Chaiillard  qui  lui  arracha  ces  lettres  et 
mit  en  pièces;  je  veux  que  tu  sortes,  que 

ne  reparaisses  plus  Rêvant  moi!.... 

—  Que  vous  êtes  injuste,  monsieur  le  mar- 
is 1  répliqua  Langlade  qui  se  releva  lenle- 
nt  et  marcha  vers  la  porte  en  cherchant 
■  intervalles  à  émouvoir  la  pitié  du  mar- 
is. 

—  Itemercie-moî  de  ne  pas  t«  maudire^ 
lin  I  Va-t'en,  cache-toi  dans  un  couvent* 
ieos  moine,  et  confesse-toi  de  tes  péchés, 
ir  en  avoir  l'ahstrfutîon  ! 

—  Mais,  monsieur  le  marquis,  ne  me  con- 
nnes  pas dit  l'intendant  qui  revint  sur 


•• 


l'expulsion.  i35 

ses  pas  et  s'efforça  de  faire  t^etomber  sur  la 
marquise  la  colère  de  son  mari. 

—  Ah!  tu  n'es  pas  dehors!  tu  refuses  de 
sortir!  s'écria  M.  de  Ghatillard  en  lui  montrant 
ses  deux  pistolets  armés.  Je  le  l>rûle  la  cer< 
velle,  si  tu  ajoiiles  un  mot  ! 

—  Restez  dans  votre  aveuglement ,  ce  n'est 
pas  ma  faute ,  murmura  Langlade  en  se  rési* 
gnant  à  la  retraite.  Je  vous  plains  de  ne  pas 
distinguer  vos  amis  de  vos  ennemis  I 

—  Qu'est-ce  que  tu  dis ,  fourbe  ?  reprit  le 
marquis  dont  le  doigt  s'appuyait  plus  d'une 
fois  sur  la  détente  du  pistolet.  Accuser  la  plus 
pure,  la  plus  vertueuse  des  femmes  ! 

—  Interrogez  la-dessus  If.  de  Chamoran, 
repartît  à  demi  voix  l'intendant  qui  ricanait  de 
rage  et»  hodhait  la  tète  en  fixant  ses  pru- 
nelles sanglantes  sur  la  marquise  toujours 
évanouie. 

—  M.  de  Chamoran  ?  ce  pelit  lieutenant  au 
régiment  de  Ghampugne?  fi!  donc,  madame 


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l34  LA   MARQUISE   DB   CIÏATIIXAHD. 

de  Chatillard  sak  trop  ce  qu'elle  de  doit  à  elie« 
même  pour  avoir  dérogé  l 

—  Sans  mot,  sans  nion  int^yentioA,  «ans 
mon  zèle,  monsieur  le  marqui^^  Y(H(»élit2t.« ... 
Je  n'ai  pas  souffert  qu'on  vous  donnât  œ  ridi^ 
cuie  et  qu'on  ftft  en  droit  de  vous  rire  au  ntts  I 

.  —  Sortiras-tu,  imposteur!  dit  d'uoe  voix 
grondante  le  marqiûs  dont  un  mbuvéïiieal  ifi- 
volontaire  fit  partir  un  des  pistolets  ^  sans  que 
la  balle  atteignit  Langlade  que  l'explosion  mil 
en  fuite. 


—  Monsieur  le  marquis^  quel  malheur 
il  arrivé?  soupira  madame  de  GhaCillard  en 
rouvrant  les  yeui  au  firacas  de  l'arme  à  feu. 
Vous  l'avez  tué  ? 

—  Il  faut  faire  plw  de  cas  <te  la  vie  d'un 
homme ,  monsieur  le  marquis ,  dit  gravement 
le  docteur  filum  qui  avait  compris  la  sature  du 
grief  que  M.  de  Chatillard  jugeait  digne  d'une 
telle  expiation.  Mais  vous  aviez  le  vertige! 
Quoi  !  lorsque  nous  allions  chercher  bien  loia 


ji 


l'expulsion.  i35 

ce  que  vous  trouviez  bien  près!....  que  ne 
fermiez- vous  plutôt  les  yeux  ? 

—  Blum ,  ce  misérable  est  mon  uls  !  ^  ré- 
pondit à  l'oreilie  du  docteur  le  marquis  de  Gha- 
tillard  qui  voulut'arréter  les  réflexions  calli- 
pédiques  de  TAllemand. 

—  Votre  fils!  Ne  vous  en  vantez  pas,  mon- 
sieur le  marquis  )  car  il  n'est  pas  beau  !  répliqua 
Blum  avec  une  grimace  de  désapprobation 
doctorale. 


VI 


LHOEN. 


.  La  marquise  de  Chatillard ,  bouleversée  par 
l'horrible  scèoe  où  elle  avait  failli  être  victime 
de  la  brutalité  amoureuse  de  Langlade  >  s'était 
mise  au  lit  avec  la  fièvre;  elle  versa'  d'abon- 
dantes larmes  qui  la  soulagèrent ,  mais  ces 
larmes  amères  étaient  moins  proifoquées  par 
le  souvenir  d'une  tentative  injurieuse,  heu- 


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i38 


LÀ   HARQUISB   Dl   GHÂTILLARD. 


reusement  déjouée,  que  par  Tinquiétude 
qu'elle  éprouvait  sur  le  sort  de  son  cousin. 
Elle  n'osa  pourtant  pas  redire  à  son  mari  ce 
qu'elle  avait  appris  de  l'arrestation  et  de  Té- 
trange  procès  de  M.  de  Chamoran  :  elle  crai- 
gnit de  ne  point  assez  déguiser  l'intérêt  par- 
ticulier qu'elle  prenait  au  héros  de  l'aventure 
de  la  Notre-Dame ,  et  pourtant  elle  ne  se  sen* 
tait  pas  la  force  d'attendre  jusqu'au  lendemain, 
pour  savoijr  des  nouvelles  d'une  affîiire  qu'on 
lui  avait  représentée  noms  un  aspect  si  tragique. 
Nanon ,  par  malheur,  la  seule  personne  à  qui  la 
marquise  osât  se  confier,  n'avait  pas  reparu  de- 
puis l'expulsion  de  Langlade;  et,  quoique 
madame  de  Ghatillard  eût  sonné  plusieurs  fois 
pour  la  faire  venir,  personne  ne  répondait  au 
coup  de  sonnette. 

Enfin  la  porte  s'ouvrit,  et  au  lieu  de  Nanon ^ 
ce  fut  le4ocleur  Blum  qui  entra  :  il  s'approcha 
du  lit  en  saluant  à  chaque  pas,  et  s'empara  de 
la  main  de  la  marquise  que  celle-ci  lui  aban- 
donna en  suivant  de  l'œil  les  pronostics  boqs  ou 


,  I 


mauvais  qoe  Texamen  de  son  pouls  détermine^ 
rait  sur  i^f  physionomie  du  médecin.  Blum  avaU 
Tair. pensif  et  recueilli;  il  écouta^  compta  et 
mesura  les  batlemens  de  Tartère  ;  puis,  il  sa 
gratta  Tocciput  et  le  sincipui  en  tressaillant 
Qomme  un  oiseau  mouillé  qui  se  secoue  ;  il 
examina  le  teint»  les  lèvres  et  les  narines  de  la 
malade  ;  puis ,  il  fit  entendre  une  espèce  de 
ramage  guttural ,  et  sautilla  en  se  frottant  les 
msttns.  La  marquise  ne  soupçonnait  pas  qu'elle 
fût  dans  un  état  de  santé  si  satisfaisant. 

-^  EstieHwM  di«piMitidii  I  4h«il  en  l^  to(H 
ekant  Km  teffipes  ei  )ë  flK>ftf .  UûMtàé  h  .inar^ 
quise,  auriez-vous  laf  écMyptaliÉkinee  de  ine  fldre 
connaître  quels  ont  été  roé  rêvés  i  cette  nuit? 

—  Mes rêves,  monsieur?  répondit-élle  sur- 
prise de  cette  question  qui  amena  une  rougeur 
pudique  sur  ses  joues;  eh!  que  vous  importent 
tnes  rêves ,  docteur  ? 

— Ils  m'importent  plus  que  vous  ne  pensez^ 
madame,  et  j'en  tirers^i  des  conclusions  for( 


l4o  LA    UAKQUISE    DE    CUATILLARD. 

importantes  pour  les  projets  de  M.  le  mar- 
quis. 

—  Je  TOUS  promets  que  M.  le  marquis  est 
tout-à-&it  étranger  à  ce  que  j'ai  rêvé,  repnt 
en  souriant  madame  de  Cbatillard  qui  se  rap> 
pela  que  M.  de  Gbamoran  y  était  seul  intéressé. 

—  Je  le  présume  bien ,  madame  la  mar- 
quise ,  et  je  n'en  suis  que  plus  curieux  de  ces 
songes  qui  ont  un  sens  intelligible  pour  moi 
seul.  Auriez-vous  rêvé  de  mouches  à  miel?    ' 

—  Pas  le  moins  du  monde,  docteur,  répli- 
qua madame  de  Chatillard  égayée  par  ce  bi^ 
zarre  interrogatoire.  Si  vous  tenez  \  savoir  ce 
dont  j'ai  rêvé,  devinez-le. 

— •  J'ai  deviné  des  énigmes  plus  împén&> 
trahies ,  madame.  Eh  !  parbleu,  vous  avez  rêvé 
que  vous  voliez  à  tire  d'ailes ,  comme  un  ange 
ou  un  aigle  ? 

—  En  vérité,  j'ai  rêvé  cela  ou  à  peu  près , 
reprit  la  marquise  avec  un  naïf  enjouement. 
Vous  êtes  sorcier,  docteur,  autrement  M.  le 
marquis  vous  a  conté  mon  songe. 


I 


l'exorde.  ]4i 

—  Point  du  tout ,  madame ,  répliqua  Blum 
en  se  rengorgeant.  Je  ne  pouvais  pas  m'y 
tromper  après  avoir  observé  les  diagnostics  de 
votre  figure  et  de  votre  pouls  « 

'  —  Il  est  vrai  que  je  n'ai  pas  dit  mon  rêve 

}  à  M.  le  marquis.  C'était  quelque  chose  de  ma- 

gnifique. Les  ailes  me  poussaient  à  la  place 
des  bras,  et  je  m'élevais  rapidement  au-dessus 

K  des  nuages... 

i  —Parfait,  admirable!  répétait  le  docteur 

tnûrnant  sur  lui-même  et  gazouillant  de  joie. 

^  Notre  enfant  sera  de  la  plus  haute  concep* 

^  lîoni 

I  --  Quoi  ?  vous  parlez  d*enfant  ?  mon  rêve 

n'en  disait  rien.  Quand  je  fus  dans  les  airs  où 

*  je  me  balançais  doucement,  je  vis  monter  vers 

moi  un  être  ailé... 

—  De  mieux  en  mieux ,  s'écria  Blum  qui 
expliquait  à  sa  façon  tous  les  détails  de  ce 
songe.  Vous  avez  donc  vu  ce  pauvre  petit  qui 
s^envolait  de  votre  côté. 

-*-  Ce  n'était  pas  un  pauvre  petit ,  mais  un 


143 


LA  MARQUtSB  DE  CHATILLARD. 


grand  et  1^1  ange  qui  me  demanda  la  permis- 
sion  de  ne  plus  me  quitter.  Nous  \olions  de 
compagnie  en  nous  regardant... 

—  Eh  bien!  qu'avais-je  prédît?  interrom- 
pit Blam  triomphant.  Vous  Tavez  vu ,  vous 
pourriez  presque  nous  indiquer  la  couleur  de 
ses  cheveux  et  de  ses  yeux. 

—  Sans  doute,  puisqu'il  ressemblait  à  M.  de 
Ghamoran,  à  mon  pauvre  cousin  !  a] oula-t- 
elle  en  soupirant.  Hélas!  c'était  lui-même,  et 
comme  un  rêve  signifie  toujours  le  contraire 
de  ce  qu'il  représente,  la  promenade  que  nous 
faisions  ensemble  au  milieu  des  airs  annonçait 
qu' il  était  prisonnier. . . 

—  M.  de  Chamoran?  repartit  le  docteur 
dont  ce  nom  prononcé  à  l'improviste  rafraîchit 
tout  à  coup  la  mémoire.  Sans  doute,  il  est  à 
la  BastiUe. 

—  Vous  le  savez  donc?...  cette  fâcheuse 
affiBiire  est  donc  certaine?  reprit  vivement  ma- 
dame de  Gbatillard  qui  n'avait  plus  même  ta 
consolation  du  doute.  Langfade  disait  vrai  t 


—  M.  de  Ghamorafi,  je  crois,  n^est  pas  mal 

•  -  ^    <  •  • 

fait?  demanda  Blum  qui  rentrait  dans  Tordre 
habituel  de  ses  idées.  L*enfant  sera  bien  avisé 
de  lui  ressembler,  comme  dans  votre  rêve. 

— Je  ne  sais  pas  de  quel  enfont  vous  enten- 
dez parler,  interrompit-elle^  moi,  je  vous 
parte  de  M.  de  Ghamoran  qui  est  en  prison , 
et  je  voua  supplie  de  me  parler  de  lui  ! 

—  En  effet,  j'ai  quelque  chose  à  vous  en 
dire,  répliqna  le  docteur  en  se  grattant  les 
sourcils  comme  pour  y  retrouver  des  détails 
relatifs  au  prisonnier.  Attendez  !...  Oui,  je  Tai 
rencontré. . . 

—  Vous  avez  rencontré  M.  de  Ghamoran? 
il  n'est  donc  pas  à  la  Bastille?  on  m'abusait 
donc  par  ces  récits  qui  m'ont  tant  tourmentée 
depuis  ee  matin... 

—  Je  l'ai  rencontré  lorsqu'on  le  condui- 
sait entre  quatre  hoquetons  dans  le  cabinet  du 

lieutenant  de  police Il  y  a  dix  ou  douze 

jours  de  cela;  j'élats  allé  faire  visite  au 


^ 


1^  LA    MARQUISE    DE    CBATILt.AItD. 

chirui^eD  de  la  Bastille,  lequel  s'occupe  avec 
succès  de  calHpédie;  il  a  déjà  donné  trois 
beaux  enfans  à  la  femme  du  major  qui  n'en 
désirait  qu'un... 

—  Il  y  a  douze  joara  que  vous  l'avez  vu  ! 
s'écria-t-elle  tout  absorbée  dans  la  pensée  de 
son  cousin  et  joyeuse  d'avoir  des  nouvelles 
plus  fraîches  et  moins  suspectes  que  cdles 
qui  lui  étaient  venues  par  l'abbé  Pèlerin  et  par 
Langtade.  Vous  êtes  sâr  que  c'ét9it  lui?  dans 
le  cabinet  du  lieutenant  de  police?  à  la  Bas- 
tille? Lui  avez-vous  parlé? 

—  Je  me  souviens  qu'il  m'adressais  parole; 
il  me  dit...  Ma  foi  I  j'avais  dans  ce  moment-U 
l'esprit  plein  d'une  expérience  neuve  et  ingé- 


—  Oh!  monsieur  Blum,  faites  vos  efforts 
pour  vous  souvenir  de  ce  qu'il  vous  a  dit  !  II 
vous  aura  sans  doute  raconté  la  cause  de  son 
emprisonnement?  Vous  a-t-il  parlé  de  moi? 

—  Assurément  il  m'a  parlé  de  vous,  et 


même....  Alterniez  un  peu!...  U  m'a  chargé 
d'une  commission,  d'une  lettre... 

—  Une  lettre  !  une  lettre  de  lui  !  Donnez , 
donnez-la-moi  !  11  y  a  douze  jours  qu'il  vous 
Va  remise?  douze  jours!  pourquoi  m'en  avoir 
Drivée  si  long-temps  ? 

« 

—  C'est  un  oubli ,  madame  la  marquise  ^ 
répondit  tranquillement  le  docteur  en  remuant 
ses  poches  Tunç  après  l'autre.  Pourvu  que  je 
ne  l'aie  pas  perdue  ! 

--  Perdue  !  oh  !  monsieur^  ce  serait  un  mal* 
heur  irr^rable  !  L'avez-vous?  Non,  ce  n'est 
pas  son  écriture,  ce  papier  !  0  ciel  !  perdue  ! .  •  • 
Que  je  suis  malheureuse  ! 

--  Madame,  madame  la  marquise,  ne  dé-^ 
rangez  pas  Téquilibre  des  humeurs  animales  ! 
s'écria  Blum  qui  tremblait  sur  lés  conséquent 
ces  de  l'agitation  de  madame  de  Ghatillard. 

Ce  n'était  qu'un  chiffon  de  papier,  madame 

» 

la  marquise  :  en  tout  cas,  ne  vous  en  affectez 
point,  j'irai  exprès  à  la  Bastille  redemander 


<  . 


l46  LA   HARQUISB   DE   GHATIIXARD. 

à  M.  de  Chamoran  une  autre  lettre!  Eh! 
voici  ! 

—  Monsieur  Blum,  vous  me  sauvez  la  vie! 
s'écria-telle  en  lui  arrachant  ce  billet  écrit  au 
crayon  sur  un  morceau  de  papier  gris  et  à 
demi  effacé  par  son  séjour  dans  la  poche  du 
docteur. 

—  Je  vous  laisse ,  madame  la  marquise , 
pour  transmettre  à  M.  votre  mari  le  résultat 
de  mes  observations.  Votre  rêve  est  du  meil- 
leur augure,  et  j'oserais  presque  direqu^il  ne 
nous  trompera  pat)  en  outre,  vous  êtes  dans 
la  situation  la  plus  favorable  à  la  réussite  oom* 
plète  de  cette  petite  expérience.  En  atteodanli 
tenez-vous  au  Ht  bien  chaudement  et  ayez  Tes* 
prit  en  repos. 

En  terminant  cette  mystérieuse  consulta- 
tion que  la  marquise  n'eût  pas  su  compren- 
dre, si  elle  Favait  écoutée,  il  se  secoua  en 
gambadant,  se  gratta  successivement  le  nez  et 
les  oreilles,  se  balança  sur  un  pied,  à  la  ma- 
nière d'un  hochequeue,  et  prit  sa  volée,  avec 


ï47 

pltisteiin  cm  èa  témoignage  de  sâ  bb/iMiù^ 

tien.  La  niar({«iBe  de  ClHitiUard ,  qd  déeUf>- 

Araîc  awc  mi  menreîHeax  instinct  kl  bUfet 

faiéro^phiqQe  de  $on  cousin,  ne  s'aperçut  pee 

eeolenient  ém  <Mipart  dn  docteor  ;  elle  acteva 

de  Ifre  ttos  aucune  interrap^on ,   Itoram 

celles  causées  par  les  larmes  qui  l'avMgWent 

I        à  chaque  instant ,  et  eUe  rdut  auasitdc  plus 

I        lentement  eette  lettre  ainit  omnçoe  : 

I  €  Madame  la  marquise,  <pi'aves*¥0us  d4 

I         penser  de  moi,  de  moa^  attachement,  de  ma 

[        fidélité,  en  ne  me  Tdpiit  f)M  d<^ts  cette  4or»- 

I         n^re  eotrevue  qui  était  bien  faite  |MMr  «e 

I        rappeler  le  lendemain,  le  jour  même  à  «se 

I         pieds?  Vous, me  croyez  ingrat,  iautbei,  i»» 

constant,  ce  que  sont  la  ptupart  dee  hoummsH 

et  powtant  parmi  tons  les  noms  que  ^w  me 

donne2  sus  doote,  tous  ofiUiéa  iselm  d'iiH 

I         floriutté  que  je  mérite  seul.  Oui ,  madaiM , 

i        ma  beHe  cousine,  ees  deux  éeeraels  j^nm  tq«e 

4^ai  passés  loin  de  tons  ie  plus  irislemeat  dii 

[         monde,  \oqs  n'en  doofterez  pm;  oes  deux 


l/(8  \.\.    MiHOUISK    DE    CIIATII,IARI>. 

mortels  jours,  qui  m'accablent  eocore  de  sou- 
venir, ils  ont  élé  dévorîés  par  un  monstre 
^tirdet  inOexible  qu'on  nomme  prison.  Je 
suis  à  la  Bastille!  Vous  allez  supposer  à  ce 
mot  terrible  que  j'ai  conspiré  contre  le  roi  et 
ses  ministres;  mais,  hélas!  tous  mes  «irimes 
d'état  se  bornent  à  leur  ridicule  et  absurde 
acteusalioo  qui  m'étonne  encore  à  présent, 
quoique  mon  étonaemcnt  n'ait  pas  dîscooti- 
Jiuc  depuis  que  je  me  suis  vu  arrêté  et  mené 
ici  dans  une  vilaine  «hambre  puante,  où  j'ai 
déjà  dessiné  au  charbon  votre  portrait  sur  tous 
les  murs.  Ce  portrait  serait  une  profanation 
partout  ailleurs,  mais  à  la  Bastille,  chère  cou- 
sine, il  m'a  consolé  autant  qye  je  pouvais 
l'être  en  votre  absence.  Je  vous  conterai  le 
prétexte  de  la  soLie  affiiire  dans  laquelle  je 
siiis  embourbé  par  la  malice  de  quelque  «i- 
nemi  secret  ou  par  une  erreur  que  je  ne  m'ex- 
plique pas  même  :  on  m'assure  cependant  que 
■je  serai  au  moins  pendu  et  brûlé ,  en  punition 
d'un  acte  que  je  n'ai  pas  à  me  roprtwher, 


Dieu  merci  !  et  qui  devrait  ni*envoyer  à  Cim- 
renton  si  j'avais  eu  la  folie  de  le  commettre. 
Duns  raprès-diner  du  jour  bù  je  vous  vis 
plus  aimable  et  plus  charmante  que  jamais , 
deux  oflàciers  du  régiment  de  Picardie  vin^ 
rent  m'inviter  à  un  souper  de  corps  qu'ils 
donnaient  chez  Ramponneau,  qui  attire  tou- 
jours dans  son  cabaret  la  foule  des  curieux. 
Je  refusai  d'abord,  et  je  unis  par  accepter  à 
condition  que  je  ne  changerais  rien  à  mes  ha- 
bitudes et  que  je  serais  libre  de  ne  pas  boire 
de  vin.  Souper  chez  Hamponneau  sans  boire 
de  vin  !  c'était  comme  une  gageure.  Je  la  per- 
dis après  une  héroïque  résistance,  et  j'eus  la 
mortification  de  voir  mon  vegro  rempli  trois 
ou  quatre  fois  par  les  joyeux  vainqueurs.  Je 
me  confesse  à  vous,  cousine,  afin  que  vous 
ne  m'imputiez  pas  les  fautes  des  autres.  La 
vérité  est  que  je  sortis  de  table  avec  tout  mon 
bon  sens,  et  j'en  eus  besoin  pour  reconduire, 
la  nuit,  cette  troupe  d'ivrognes  qui  riaient, 
chantaient  et  criaient  de  manière  à  réveiller  la 


I 


H 


1  ■■ 


I     r 


•    r 


i5o 


LA  UARQUISR  M   CHATILLÀED. 


ville  entière.  Ils  trouvèrent  par  malheur  sur 
leur  chemia  une  bonne  Vierge  en  plâtre,  éclai- 
rée par  deux  chandelles  qui  brûlaient  pour 
l'hanorer.  Cette  îUumination  augmaata  leur 
^ieté,  et  Us  s'arrêtèrent  non  pour  prier,  mak 
pour  continuer  leurs  extravagances,  où  la  pau- 
vre Notre-Dame  joua  son  rôle  sans  pouvoir 
se  défendre.  Je  la  protégeai  de  nion  mieux  « 
mais  l'avais  affaire  à  quinze  gaillards  qui  ne 
se  ridaient  pas  plus  à  la  raison  qu'à  la  force  : 
ils  m'enjoignirent  df  les  laisser  Êdre  le  baif 
et  en  efifet,  à  la  clarté  dés  deux  chandelle  mau^ 
dites  qui  étaient  cause  de  tout,  ils  se  mirent 
è  gambader  autour  de  la  statue  qu'ils  avaient 
tirée  de  sa  nicl^;  ensuite  ils  la  dépouiUèreat 
de  ses  oripeaux  et  la  traînèrent  dans  le  rui$« 
seau  en  la  sommant  de  changer  en  vin  cette 
eau  croupie*  le  ne  sais  ce  qu'ils  firent  encore» 
car  y  n'ayant  pas  les  moyens  de  m'opposer  à 
ces  profanations  et  ne  voulant  pas  y  prendre 
part  y  je  me  séparai  des  auteurs  d'une  scan- 
dalerne  comédie  que  leur  ivresse  n'excusait 


i  pas.  Mais  j*avais  été  suivi  par  das  gens  de  po-» 

lice  qui  se  saisirent  de  moi  au  moment  où  je 

I  lieurtals  à  la  porte  de  mon  logis  ;  je  me  ré^ 

I  criai  centre  cette  violence ,  et  on  me  répopdit 

i  que  je  venais  de  commettre  un  crime,  ce  qui 

I  m'étonna  fort.  Là-dessns ,  on  me  conduisit  à 

I  Tendroit  où  la  statue  gisait  encore  dans  la 

,  boue  f  nue  et  horriblement  souillée,  la  tète  et 

f  les  bras  cassés.  Une  patrouille  du  guet,  qui 

I  gardait  le  théâtre  de  Tévénement,  déclara  que 

I  les  profanateurs  ayient  fui  de  tous  côtés  à 

I  son  approche ,  e(  ces  honnêtes  ageûs  de  la 

I  sAreCé  publique  n'hésitèrent  pas  à  me  reeon- 

,  MiUre  pear  le  chef  4es  ennemis  de  la  Vierge. 

JMgnore  qui  leur  avpit  b\  bien  fait  la  leçan , 

mais  ils  furent  d'acoord  pour  m'aceuser,  ^ 

sorte  que  j'étais  seul  de  mop  avis,  ha  cofp-* 

iDÎssfiire  de  police  dssoeadjt  sur  les  Ueux  et 

dressa  procès* verbal  du  dégât  que  j'offrais  de 

réparer  à  mes  frais  ,|^n  rétablissant  la  Vierge 

dans  sa  niche  avec  uHe  grille  en  fer  capable 

de  la  préserver  à  l'avenir  d'insultes  i$enU>la- 


132 


LÀ   IfÂRQLlSE   DE    GHATILLiLRD. 


\ 


bles.  On  ne  m'écouta  seulement  pas ,  et  j'eus 
riionneur  d'être  traité  de  philosophe  et  d'en- 
cyclopédiste par  les  assistans  qui  signèrent  le 
procésX verbal  aussi  délibérément  que  s'ils 
n'eussent  pas  eu  en  poche  le  prix  de  leurs  faux 
témoignages.  Je  haussais  les  épaples,  en  m'in- 
quiétant  peu  des  suites  de  cetIpSvaf&ire,  mais 
je  compris  qu'elle  était  plus  grave  que  je  ne 
pensais  quand  on  me  mena  coucher  à  la  Bas^ 
tille,  quand  j'y  fus  interrogé  par  le  lieutenant 
de  police  et  par  d'autres  lybes  noires  qui  ont 
pris  la  chose  au  sérieux  et  qui  me  retiennent 
ici  pour  Véclaircir.  Je  pourrais  faire  cesser 
sur-le-champ  cette  désagréable  position,  en 
nommant  les  sacrilèges  qui  ne  se  souviennent 
peut-être  plus  de  leurs  méfaits  après  avoir  cuvé 
leur  vin;  et  si  j'ai  parfois  l'envie  de  devenir 
dénonciateur  de  mes  camarades ,  c'est  que  je 
ne  puis  m'accoutumer  à  ne  pas  vous  voir.  Venez 
donc  à  mon  aide,  et  ey péchez-moi  de  suc* 
comber  à  la  tentation  d'être  libre,  à  tout  prix, 
pour  me  retrouver  à  vos  genoux.  Ne  deman* 


VEXORDE.  l53 

dez.  pas  ma  grâce ,  puisque  je  suis  innoce&i , 
mais. obtenez  rentrée  de  mon  purgatoire  que 
vous  changerez  en  paradis ,  dès  que  vous  y 
aurez  le  pied ,  belle  cousine.  Au  reste ,  sans 
I  prétendre  m'abuser,  j'espère  n'être  pas  longr 

i  temps  embastillév  si  l'on  consent  à  me  con- 

1  fronter  avec  mon  principal  accusateur,  qui 

I  doit  être  un  hardi  coquin.  En  attendant,  je 

i  suis  toujours  un  philosophe  et  un  encyclopé^ 

I  diste ,  véritable  gibier  de  potence.  N'en  croyes 

pas  un  mot,  cousine,  quoique  ma  plus  grande 
religion  soit  de  vous  adorer,  religion  naturelle 
chez  moi ,  mais  inconnue  à  M.  de  Voltaire  et 
k  ses  amis  de  J'Encydopédie.  On  assure  que 
la  sainte  Vierge  pourrait  m' envoyer  au  bûcher 
du  chevalier  de  La  Barre  (c'était  un  jeune  of- 
ficier de  belle  espérance,  qui  fut  brûlé  vif  à 
Arras  pour  avoir,  disait-on,  manqué  de  res- 
pect au  crucifix).  N'est-ce  pas  vous,  chère  cou* 
sine,qui  exécuterez  la  sentence,  puisque  vous 
avez  déjà  embrasé  mon  cœur  dont  1#6  flammes 
ne  sont  pas  prêtes  à  s'éteindre  ?  Je  souhaite 


l'-i! 


•31. 


t. 


\H 


II 
r 


l54  U  lUaQUIfl  DE  GHÀTJLLARD. 

aeidemeM  qnt  le  feu  vous  gagne  ^  pour  iwos 
rendre  la  pareille.  Adieu,  couaine,  ne  m^aban*- 
donner  paa  dans  mon  afflietîon,  qui  ne  du^* 
rera  qu'autant  que  voua  le  voudrai  bien  ;  je  ne 
réelame  qu'une  visite  d^  charité  chrétienne. 
Voyez  pourtant  à  quoi  sert  ia  fortune  i  6i  j'a» 
vais  vingt  nnUe  livres  de  caution  à  défioeer 
maintenant,  je  serais  en  liberté  dans  ime 
heure  t  Si  j'avais  été  riche ,  hélas  1  vous  ne 
séries  pas  aujourd-bui  la  marquise  de  Cha* 
tiHard!...» 

Cette  longue  lettre,  écrite  avec  beauooop 
d'abréviations  qui  ménageaient  l'espace,  avait 
fini  faute  de  papier^  et  la  {i|airquise,  en  U 
relisant  pour  la  troisième  fois,  essayait  d'y  dé- 
couvrir qne  continuation ,  pour  laquelle  M.  de 
Chamoran  n'avait  pas  trouvé  une  seoonde 
page  blanche  dans  le  livre  qui  lui  fourniasait 
la  première.  Madanie  de  Chatillard ,  réfléchta- 
sant  à  la  mani^  de  s'introduire  à  la  Bi(S|;illû  y 
attendait,  pour  sortir  du  lit,  sa  femme  de 
chambre  qu'elle  avait  sonnée  de  nouveau  avec 


tint  de  foroe ,  qoe  la  sonnette  en  f Qt  brisée. 
Mais,  au  lieu  de  Nanon,  M.  de  ChaUHard 
se  présenta  dans  l'appartement  particulier  de 
la  marquise  où  il  n'entrait  jamais  :  celle-ci  eut 
à  peine  le  tempe  de  faire  disparaître  sous  }es 
draps  la  l^tre  qu'dle  tenait  pour  la  rdire  en^ 
core ,  et  cette  apparition  imprévue  lui  causa 
une  telle  surprise,  qu'elle  poussa  un  cri,  rougit 
et  se  cadia  la  figure  entre  l^s  m^ins.  Le  mar* 
quis  étendit  ses  prodigieu^i  bras  vers  sa  trem<* 
blante  moitié,  comme  s'il  lui  eût  donn^  Ia 
bénédiction;  il  ferma  la  porte  derrière  lui  avec 
précaution,  et  s'avaii«a  d'un  pas  discret  jue* 
qu'au  bbrd  du  lit  i  la  in>rqui$e  se  rej^  on 
arrière,  épouvantée  des  prqjets  de  son  murii 
car  elle  les  rapportait  à  qudque  nouvelle  or- 
donnance du  docteur  Blum.  Miis  le  marquw 
avait  l'air  de  composer  son  épîtapbe,  tant  il 
était  sombre,  sinistre  et  silencieux.  Il  regar- 
dait moins,  le  lit  qui  semblait  vide  que  les 
portraits  de  famille  suspendus  dans  l'alcâvoi 


i58 


liA   MÂRQUIftS   DE   €HAT1LLARD. 


marqttÎB.  Raororei-Toi»  sur  les  effets  de  h 
promenade»  qui  ae  seront  que  très  salutaires 
pour  tout  le  monde. 

~  Vous  êtes  d'une  extrême  obstination , 
madame  la  marquise!...  Mais  l'intérêt  de  ma 
maison  me  commande  ici  de  tenir  rigueur  à 
vos  caprices,  et  vous  ne  sortirez  pas  ! 

—  Je  ne  sortirai  pas  !  reprit  la  marquise  eh 
pleurant  à  chaudes  larmes,  parce  que  Tordre 
bizarre  que  lui  imposait  le  marquis  retardait 
encore  sa  visite  à  la  Bastille.  C'est  de  k  ty- 
rannie ! 

—  Point  du  tout,  madame  la  marquise , 
c'est  une  ordonnance  du  médecin ,  une  or- 
donnance fort  sage  et  peu  difficile  à  suivre. 

—  Encore  le  médecin  !  toujours  le  mé- 
decin !  Mais,  monsieur  le  marquis,  je  n'ai  pas 
eu  d^autre  médecin  que  le  docteur  Blum  qui 
tie  daignerait  pas  guérir  ub  mal  de  tête. 

—  Aussi,  n'est-ce  pas  pour  le  mal  de  tête 
qu'il  vous  prie  d'exécuter  ses  prescriptions  ! 


Vous  le  savez  de  reste,  madame,  et  la  peine 
que  je  prends  de  m'en  oœuper  moi-même 
vous  montre  assez  de  quoi  il  s'agît.  Nous  par- 
lons très  s^frieusement,  et  vous  ferez  bien  de 
me  comprendre  à  demi  mot ,  car  la  matière 
est  délicate.... 

—  Je  vous  jure  que  je  ne  vous  comprends 
pas,  monsieur  le  marquis,  à  moins  que  le 
bonhomme  Blum  vous  ait  dit  que  j'étais  en* 
ceintç. ... 

—  Blum  ne  dit  pas  de  sottises,  madame,  et 
il  connaît  mieux  que  moi-môme  votre  post** 
tion;  mais  le  moment  approche  où  vous  de- 
viendrez mère,  grâce  à  Dieu. 

—  Grâce  à  Dieu ,  ce  sont  des  liiystéres  où 
personne  n*a  rien  à  voir,  et  je  me  soandalise 
seulement  de  ce  que  Blum  se  mêle  toujours 
de  ces  détails  désagréables. ... 

-^  Moi^  Aiadattie ,  je  suis  tro|^  heureux  qu'il 
s'en  mêle,  et  si  je  ne  l'avais  pas  pour  conseil, 
ce  cher  Blum ,  je  mourrais  sans  enfant.  Riez , 


l60  T.A   UARQUtSE'DE  CRATIUARD. 

riez  tant  qu'il  vous  plaira,  je  ne  m'en  fôcberai 
pas,  pourvu  que  j'arrive  à  mes  fins. . . .  A  pro- 
pos, Blum  m'a  conté  que  vous  aviez  fait  un 
rêve  magnifique.... 

—  tjn  rêve!  reprit-elle  embarrassée  au  sou- 
venir  d«  la  part  que  H.  de  Chamoran  y  avait 
eue;  ce  rêve  ne  me  parait  pas  plus  magnifique 
qu'un  autre. 

~~  Comment!  un  rêve  qui  annonce  claire- 
ment que  vous  aurez  un  fils,  et  que  ce  fils  res- 
semblera... à  qui  donc?  un  joli  homme!... 
Eh!  parbleu!  votre  cousin  de  Chamoran... 

—  Monsiâur  le  marquis!  murmura  en  rou- 
gissant madame  de  Chatillard  qui  crut  entre- 
voir une  allusion  à  ses  senlimens  pour  son 
cousin ,  que  voulez-vous  dire  par-là  ? 

—  Je  veux  dire  que  vous  me  donnerez  un 
fils,  madame  la  marquise,  un  fils  parfaitement 
conformé,  sain,  robuste,  d'un  beau  sang, 
voilà  ce  qui  m'intéresse;  quanta  la  figure.... 

■  —  Cet  entretien  mo  n'-pugne  au  dernier 


l'exorde.  i6t 

point,  intéirrcympit  madame  de  Ghatiliard  avec 
impatience;  ce  sont  d'ailleurs  des  folies  im- 
pertinentes.... 

—  Vous  appelez  cela  des  folies ,  madame  ! 
se  récria  le  marquis  offensé  de  «ette  légèreté 
dans  un  sujet  si  grave;  des  folies  !  Un  fils,  un 
héritier,  un  descendant  des  Chatillard,  un 
continuateur  de  ma  race ,  un  soutien  de  mon 
nom  !  Eflforeez^YOus  de  me  faife  des  folies  de 
cette  espèce ,  madame ,  et  je  les  recevrai  avec 
des  transp#rts  de  joie. . .  • 

•-^Laissons  un  moment  votre  marotte i 
tnonsieur  le  marquis,  et  parlons  sérieuse-^ 
ment,  comme  vous  le  diaiez  tout  &  rheure^ 
Vous  m^empêchez  de  sortir,  votre  parti  en  est 
pris? 

—  Oui ,  madame  la  marquise  ;  vous  sor-^ 
tirez  ensuite  autant  quç  vous  voudree ,  éL  je 
n'y  trouverai  plus  d'objection  valaUe,  à  vaoim 
que  Blum.... 

—  Toujours  Blum!  Eh!  monsieur  le  mar* 
I.  il 


I 


II 


l6a  LA  HARQUI8B  DX  GBATIUAIU). 

quis,  BloiD  n'a  rien  à  faire  là-dedanâ!  Vous 

* 

ifn'empèchez  donc  de  sortir  ;  mais  dans  le  cas 
où  il  faudrait  que  je  sortisse. . . . 

—  Dans  ce  cas ,  vous  ne  sortirez  pas  davan- 
tage. Voici  la  recette  :  garder  le  lit  ^  ne  pat 
parler 4  ne  pas  manger,  ne  pas  boire ^  et 
puis.... 

—  Jusqu'à  quand ,  monsieur,  espérez-^vous 
prolonger  cette.plaisanterie  ?  s* écria  la  mar- 
quise dont  le  dépit  se  manifesta  par  des  gestes 
violens  et  par  une  agitation  croissapte. 

—  Au  nom  du  ciel,  madame,  ne  vous  trou- 
blez  pas  ainsi  les  humeurs,  ou  nous  sommes 
perdus!  Demandez-moi  tout  ce  qu*il  vous 
plaira,  des  bijoux,*  des  dentelles,  des  brode- 
ries, je  voâs  les  donnerai  â  condition  que  vous 
vous  soumettrez  de  point  en  point  à  Tordon- 
nance  du  docteur  Blum  ! 

-^  St  eiette  ordonnaiiee  itnil  le  sehs  eôat^ 
mmHf  ^pum  encerej  J'aurai  justcfmefrt  ôfl 
service,  un  important  service  i  vonâ  de- 
mander.    ** 


t*EÏOMB.  f6S 

—  Demandez ,  demander,  madame ,  je  ii*af 
rien  à  vous  refuser,  car  J'étais  veiio  exprès( 
pour  voQS^  demander  également  uti  senrice 
non  moins  important... 

—  A  moi  y  monsieur  le  marquis?  un  ser- 

♦ 

vice  en  dehors  de  l'observation  de  Fordon- 
nance  du  docteur  Blum  ?  Si  la  chose  est  pos- 
sible et  facile.... 

' —  Oh  !  assurément ,  avec  un  peu  de  bonne 
volonté. . .  A  vrai  dire^  ce  n'est  que  de  la  bonne 
volonté  que  je  réclame  de  vous. 

— Vous  êtes  certain  que  je  n'en  manqueirai 
pas  )  mais  vous  ne  m'avez  pas  dit  quel  est  ce 
service  !  Je  vous  dirai  après  celui  que  j'atteod^ 
de  votre  humanité. 

--  De  nùû  humanité  !  Diable  !  madame  la 
marquise,  vous  apprêtez-vous  à  rire  sitr  mon 
compte  9  Qu'enteiidec^vous  par  mofk  bi^ma* 
mté?  ^.  . 

—  J'entends  que  vous  viendtM.au  aecomf 
d'un  de  mes  amis^  d'un  éé  mes  parMs^  e^^ue 


l64  {«A   MARQUISE   DB   GHATILLÂRD. 

\ous  ferez  volontiers  une  démarche  pour  sau* 
ver  un  homme. 

—  Bon  !  j'en  ferai  dix  au  lieu  d'une^  surtout 
si  rhomme  qu'on  veut  sauver  est  d'une  bonne 
noblesse,  çk  s'il  .si  un  nom,  un  beau  nomi 
sauver  avec  son  personnage. 

—  M.  de  Chamoran,  mon  cousin,  est  de 

cette  bonne  noblesse  que  vous  aimez ,  et  soi 

nom ,  qui  me  parait  fort  beau ,  ne  repose  que 

sur  sa  tète. 

•  *  • 

—  Oui-dà ,  c'est  M.  de  Chamoran  que  nous 

avons  i  sauver?  De  quoi  le  sauverons^nous? 
de  ses  créanciers  ?  de  ses  maîtresses  ? 

—  M.  de  Chamoran  n*a  pas  de  maftresdes, 
reprit  sèchement  la  marquise.  S'il  a  des  créaft* 
ciers,  il  les  cache  très  honnêtement.  Saa« 
vons-le  de  la  Bastille  et  d'un  procès  criminel  l 

—  Un  procès  criminel!  M.  de  Cbamona 
est  militaire,  je  crois?  Il  aura  tué  quélqu^an 
enduel.*Pourquoi  ne  donne-t-ii  pas  caution 
pour  é4re  libre? 

-^  Un  officier  de  fortune  n'a  pas  vingt^cinq 


I 


l'£xord£.  i65 

mille  livres  à  déposer  chez  le  lieutenant  de 
police.  Il  n*a  tué  personne,  monsieur  le  mar* 

I  —  QuVl-il  donc  fait?  Quant  aux  vingt-cinq 

mille  livres ,  je  le  cautionnerai  de  bon  cœur, 
pourvu  qu'il  n'ait  pas  commis  d'aelion  con- 

I       traire  à  l'honneur. . . 

I  —  Merci,  monsieur  le  marquis,  mille  fois 

I        merci  !  Vous  me  sauvez  la  vie  en  même  temps 
qu'à  lui  !  M.  de  Chamoran  est  innocent,  n'en 
I        doutez  pas... 

'  —  Il  ne  suffît  pas  qu'il  le  dise,  par  malheur. 

Mais  l'accuse-t-on  d'une  action  dégradante , 
f  qui  lui  enlève  son  caractère  et  son  titre  de 
I        noble  t 

—  On  l'accuse  d*avoir  éteint  des  cierges 
allumés  devant  une  image  de  la  Vierge  et  de 

'         s'être  diverti  aux  dépens  de  Cette  Vierge  de 
plâtre. . . 

—  Et  on  l'a  mis  en  prison  !  et  on  parle  de 
te  juger  !  ^'écria  le  marquis  indigné,  doqt  les 


1(36        LA  mabquisjs  de  chatillakd. 

api»îoft6  religieuses  s'étaient  imbues  de  la 
philosophie  sceptique  et  déiste  du  dix-huilièpie 
siècle.  Corbleu  !  cela  crie  vengeance  !  Retenir 
k  la  Bastille  un  gentilhomme  pour  un  pareil 
enfantillage  ! 

^  Je  TOUS  affirme  que  M.  de  Gfaamorai)  est 
incapable  d'une  conduite  aussi  scandaleiise  ; 
il  s'est  efforcé 9  au  contraire,  de  s'y  opposer... 

—  Bah  1  ce  sont  d^  jeux  d'écoliars  ;  et  si 
iwe  personne  de  moqi  nom  avait  é|é  inquiétée 
sans  plus  de  raisons ,  je  porterais  plainte  au 
roi  et  j'inviterais  la  noblesse  à  solliciter  répar 
ration  de  l'injure  faite  à  un  de  ses  membres. 
Une  Vierge  de  plâtre  aurait  le  droit  d'oppri- 
mer un  gentilhomme!  quel  scandale  ! 

—  Ainsi  vous  consentez  à  vous  faire  l'a- 
vocat  de  M.  de  Ghamoran  !  s'écria  la  marquise 
versant  des  larmes  de  reconnaissance  et  de 
joie. 

—  J'y  consens  avec  plaisir,  madame ,  non 
seulement  parce  que  M.  de  Ghamoran  a  Thon- 


l'exorde.  167 

Qeqr  d!ètra  votcft  cousin,  nmift  encore  {laree 
qu'il  appartient  à  raoeieaDe  nobleaie.  J'irai 
trpuver  M.  le  lieuteoant  de  police  ;  et  si  il.  de 
Cbamoran  n'e^t  pas*  plus  coupable  que  vous 
)e  dites,  il  ne  restera  pas  ioag-temps  prison* 
nier  pour  là  hfsiux  yeux  d'une  image  de  plâtre. 
2)^1^1  ose-trpu  bien  de  nos  jours  avoir  si  peu 
d'^^ds  pour  les  nobles  I 

rvT  H  VOUS  remereierai  <mcore  miU^  fois  « 
monsieur  I4  marquis,  quand  mon  pauvre 
pOttSÎA  sera  en  liberté;  mais  «ous  n'attendra 
pas  A  d^iuaia?... 

—  Permettez-moi  d'attendre  un  jour  ou 
dMK,  car  j'ai  à  m'ocouper  d'une  affaire  qui 
demande  tous  nifis  nmipens  et  dont  rien  ne 
saumit  Me^iistFaive. 

—  Qu'est-ce  donc,  monsieur  le  marquis t 
ne  ppiirrais-je  voy^  y  suppléer,  pendant  que 
nm  donneriez  quelques  înstans  &  notre  pri* 
sonnier  ? 

—  Je  comple  bien  sur  vous ,  madame , 
quoique  votre  rôle  soit  infiniment  moins  dés- 


lOâ  Lk   lUKQVliX   DE    CHÀTILUBO. 

agréaUe  que  le  oûen.  Que  voulez-vous?  il  y 
a  de  mauvais  quarts  d'heure  dans  la  vie. 

— 'tl.  de  Chamoran  s'en  est  aperçu  sans 
doute,  depuis  quinze  jours  qu'il  est  à  la  Bas- 
tille !  reprit  madame  de  Cbatillard  qui  n'avait 
à  cœur  que  de  décider  son  mji-i^  faire  sur- 
'  le-champ  une  démarche  en  faveur  du  jeune 
oflScier,  et  qui  ne  cherchait  pas  mèoie  un  sens 
à  des  paroles  ambiguës  qu'elle  eût  rai^rtées 
à  l'objet  de  l'eatretien.  Ayez  un  peu  de  com- 
plaisance pour  mettre  le  comble  i  vos  bontés, 
monsieur  le  marquis ,  et  voyez  dès  i  présent 
le  lieutenant  de  police! 

~  C'est  un  grand  sacrifice  que  je  vous  fois, 
madame,  car  je  n'ai  pas  l'esprit  disposé  à  me 
mêler  aujourd'hui  des  int^'éts  des  autres  :  si 
je  vous  refusais... 

—  Si  vous  me  refusiez,  je  passerais  la  jour- 
née à  i^urer,  et  jos- 
qu'à  ce  que  j'eu  I.  de 
Chaoïoran. 

—  Los  femmes  dans 


l'£XORB£.  169 

leurs  désifst  J'ignorais  que  vous  aimassiez  si 
tendrement  votre  cousin  ! 

—  Je  Faime.  • .  comme  un  cousin ,  reprit  la 
marquise  rougissant  et  balbutiant.  Je  n'aurais 
pas  de  cœur  si  je  Tabandonnaiis  lorsqu'il  est 
malheureux... 

—  Vous  faites  fort  bien  d*avoir.du  coîur, 
madame ,  et  je  ne  vous  adresse  pas  de  re- 
proche. Votre  amitié  pour  votre  cousii).  m'ex- 
plique comment  Langlade. . .      ' 

—  Ce  misérable  Langlade  m'a  calomniée 
auprès  de  vous!  s'écria  madame  de  ChalîUard 
qui  comprit  aussitôt  que  l'intendant  avait 
parlé.  Mais  vous  ne  le  croyez  pas?  Vous  con- 
naissez maintenant  la  cause  de  ses  calomnies, 
et  vous  avez  vu,  de  vos  propres  yeux,  quels 
étaient  ses  desseins.  Mon  affection  pour  M.  de 
Ghamoran... 

* 

—  Ne  vous  en  défendez  pas,  madame,  je 
la  trouve  très  naturelle  et  très  bien  placée. 
M.  de  Ghamoran  est  un  officier  distingue ,  et 
je  ne  lui  ferai  pas  un  crime  de  sa  jolie  figure  : 


l'JO  LA  MAKQUISS  DE  O^ATILLARD. 

certes ,  je  serais  enchaaté  que  wm  fils  lui 
ressemblât  {  Recevez4e  à  toute  heure  du  Jour 
fil  du  soifi  on  n*est  plus  jaloflx  4  omi  âge, 
luadame  la  marquise. 

-^  Vous  le  seriez  sans  motif,  monsieur,  ré- 
pondit  fièrement  la  marquise,  car  j'apprécie 
mes  devoirs,  et  mon  cousin  ni  personne 
autre  ne  m'y  ferait  manquef . 

—  Holà ,  madame  la  marquise  !  quel  dra*^ 
gon  de  vertu  vous  êtes!  reprit  en  riant  le 
marquis.  Une  faut  pas  d'exagération ,  surtout 
si  les  circonstances 

—  Qu'entendez-vous  par  des  circonstances  ? 
interrompit  madame  de  Ghatillard  avec  autant 
de  défiance  que  d'indignation.  Est-ce  pour  me 
tendre  un  piège ,  monsieur  le  marquis?... 

—  Un  piège!  pas  le  moins  du  moDd#»  4^ 
vous  parle  au  contraire  à  cœur  ouvert,  et  je 
vous  supplie  de  ne  pas  vous  Êiire  des  mpD^r^Ms 
de  cçr tai  nés  choses ... 

--  Brisons  là ,  oM)nsieur,  dit  sécheaiant  la 


JEf'BSCPIlDX,  171 

marquise  qui  fi'obstiqait  à  juger  suspect  cç 
langage  nouveau  dans  la  bouche  de  son  mari  : 
vous  ne  pensez  pas  un  mot  de  ce  que  vous 
avancez.  Je  sais  dans  quelle  intention  :  c'est 
une  épreuve  que  vous  avez  tentée;  ne  la  pous- 
sez pas  plus  loin,  je  vous  y  engage  par  res- 
pect pour  vous. 

-*.0u9isl  je  prévois  que  Fentreprise  dç 
Blum  ne  sera  pas  si  simple  qu'il  le  pense  !  se 
dit  à  lui-même  le  marquis  hésitant  à  pour- 
suivre cette  explication  épftieuse  et  indis- 
pensable. 

—  Eh  bien!  monsieur  le  marquis ^  wus  ne 
partes  pas  ?  le  lieutenant  de  police  peut  s'ab- 
senter plus  tard.  Quelle  heure  est-il?  Deux 
heures!  Vous  n'avez  pas  une  minute  à  per- 
dre!... Avez-vous  fait  atteler  votre  carrosse  ? 
Vous  n'êtes  pas  encore  habiller  tton' Dieu I 
M.  de  Ghamoran  ne  sera  pas  aujourd'hui  hors 
de  la  Bastille  ! 

—  S'il  ne  faut  qu'une  caution  de  vingt-cinq 


lya  LA   MARQOIftE   DE   CHATILfJl&D. 

mille  livres,  j*aurai  bientôt  fait;  mais  ce  n^est 
pas  tout  :  qui  in*habiUera? 

—  Plaisante  question  !  ^otre  valet  de  cham*  ' 
bre.  Dans  le  cas  où  Joseph  serait  sorti,  La- 
fleur,  François ,  Maxime  ne  sont-ils  pas  là  ? 

•  ■ 

—  S'ils  étaient  là ,  je  me  trouverais  moins 
embarrassé.  Eh  !  vraiment ,  Blum  m'aidera 
bien ,  pour  cette  fois ,  à  faire  ma  toilette  ! 

—  Où  sont  donc  tous  nos  gens  ?  En  effet  [ 

j'ai  sonné  plus  ^e  dix  fois  sans  me  faire  en- 

■ 

tendre  :  Nanon  ne  vient  pas,  et  je  commence  à 
m'impatienter. . . 

—  Vous  avez  tort,  madame  la  marquise , 
car  elle  ne  viendra  pas ,  dussiez-vous  sonner 
jusqu'à  demain.  Je  l'ai  congédiée  avec  tous 
nos  gens. 

—  Outt!  monsieur,  sans  me  consulter! 
sans  ïté  demander  au  moins  ma  permission  ! 
Cette  fiUe  vous  a-t-elle  manqué?  avez- vous 
découvert  qu^elle  nous  trompât  ? 

«—  Non ,  madame  la  marquise ,  cette  lille 


l'bxorde.  170 

n'a  rien  fait  de  plus  que  les  autres  ;  mais  c*est 
une  mesure  générale  que  Vai  cru  devoir 
prendre  après  Texpulsion  de  Langlade.  Ce 
garçon-là  s'ét^ménagc  des  intelligences  avec 
mes  domestiques  qui  lui  étaient  plus  dévoués 
qu'à  moi-même... 

-^  Vos  domestiques  avaient  pu  se  laisser 
gagner  par  de  l'argent  et  par  des  promesses } 
mais  Nanon  est  une  fille  trop  attachée  à  ma 
personne  pour  qu'on  parvienne  jamais  à  la  sé<* 
duu!Ç«,  Je  vous  prie  de  Fexcepter  d'une  me« 
sure  ({ue  j'approuve  d'ailleurs  ;  car»  comme  je 
vous  l'avais  annoncé,  Langlade  est  capable 
de  tout. 

—  Soît ,  je  vous  rendrai  votre  Nanon ,  ma-» 
dame  la^ marquise 9  mais  dans  quelques  jours, 
lorsque  sa  rentrée  dans  ma  maison  n'aura 
plus  d'inconvéniens. . . 

*—  Je  ne  vous  conçois  pas,  en  vérité;  tou- 

m 

tefois,  vous  allez  travailler  si  généreusement 

à  la  délivrance  de  mon  cousin,  que  je  ne  dois 

-pas  vous  contrarier. •.  Vous  me  promettez  de 


174  LA  MA&QUlkK   DE  CHATILLARD. 

rappeler  Nanon  le  plus  tôt  possible;  deitiain , 
par  exemple  ?  1^  pauvre  Nanon  est  sans  doute 
bien  désalée  «...  Mais  qui  me. servira  en  at- 
tendant? '% 

« 

—  Bon,  il  sera  grand  temps  d'y  songer 
quand  vous  vous  lèverez!  Ne  sommes-nous 
pas  là,  moi  etBlum? 

—  Vous  raillez  !  Avez-vouà  l'idée  de  devenir 
ma  femme  de  chambre?  Prenez  garde,  mon^ 
sieur  le  imàrquis,  ce  qui  Se  passé  en  vous  n'est 
pas  ordinaire. 

—  Ah  I  vous  vous  en  apercevez ,  madame 
la  marquise?  Eh  bien!  je  vous  avoue  que  je 
ne  suis  pas  à  jQQon  aise,  et  que  j'ai  besoin  de 
tout  mon  courage... 

—  Les  calomnies  de  Làflgiàtlé  vous  ont 
touché  à  èe  point!  mdrinûrsi  ftfltfattie  de  t:ha- 
tiilard  dont  \i  pénétration  n'allât  pas  au-delà 
pour  interpréter  !*aif  et  les  discours  étrangers 
du  tnarquis.  Cet  infilMe  Langlade  n  en  le  fitmt 


l'bioros.  T75 

de  m'aecaêer!  Apprenez  )  monsieur^  mar* 
quis,  que  j'étais  en  butte  aux  perséctitioM 
cootioueUes  de  cet  hoBime. . . 

—  y  en  ai  vu  quelque  chose  /  madame  ta 
marquise,  et  j'ai  pu,  par-là,  juger  du  r^te; 
mais  ce  n'est  plus  le  moment  d'y  penser. 
Quant  à  moi,  je  ne  vous  en  parlerai  jamais, 
âjouta^HU  en  passant  à  d'autres  idées  sans  au* 
cniie  transiticMi ,  faute  d'en  inventer  une  claire 
et  honnête  à  la  foie;  je  m'y  suis  résigné  avec 
peine;  et,  pour  surmonter  mes  répugmiMee, 
il  a  fallu  tous  les  raisonnemens  de  Bium ,  le- 
quel me  presse  depuis  cinq  ou  six  mois  de 
prendre  ce  parti  décisif,  qui  n'est  pas  trop 
plaisant  pour  un  mari.... 

'^  Vous  (dites  que  Blom  tous  conseillait  de*- 
puis  cinq  ou  six  mois  de  chasser  votre  ilMM^ 
dant  ? 

-f-  Il  è'agii  bien  de  moit  intendatxt ,  ma- 
dame 1  Ne  faileu  donc  pas  la  soufde  oreille  I 


V 

I-' 


176  LA   MAllQGISB   DE   CHATIUARIK 

Est-ce  4pe  je  ne  vous  ai  pAs  expliqué  en  détoil 
le  plan  de  Blum  ? 

~  Qud  plan  ?  reprit  la  marquise ,  encore 
plus  éloignée  que  jamais  du^^jUiMAe  sems 
de  la  conversation.  M.  Bluni»^auj(f|it-il  déjà 
dressé  un  plan  pour  tirer  de  lalBastille  M.  de 
Ghamoran  ? 

,  —  Hé  !  M.  de  Ghamoran  ne  sera  poiir  rien 
dans  celte  affaire  y  s'écria  le  marquis  pker-* 
chant  à  se  faire  comi^endre  &  demi  mot.  Fi- 
guMS^-vons  un  songe ^  une  apparition ...« 

-*-«  Que  je  me  figure  un  songe  /  une  appa*» 
rition  t  Pourquoi  me  figurer  un  songe  ?  Que 
serait  cette  apparition  ? 

—  Gette  apparition  sera  très  réelle;  mais  il 
ne  vous  restera  qu'un  souvenir va^guel...  oh! 
trè^fague,.**  outre  le  résultat  qui  ne  s'éva^ 
nouîra  pas  en  fumée. 

^^  G'est  une  gageure,  monsieur  le  marquis, 
dit  madame  de  Chatillard ,  piquée  d'avoir  prêté 


taoi  d'aUentioii  à  un  assemblage  de  mats  in- 
cohérens;  vous  êtes  plus  obscur  qu'un 
oracle. 

—  Un  oracle?  justement ,  nous  y  voilà, 
c'est  un  oracle  qui  vous  annonce  que  je 
vais  être  père,  si  wus  voulez  bien  le  per- 
mettre. 

—  Monsieur  le  marquis,  avez-vous  le  temps 
de  vous  amuser  à  ces  plaisanteries  ?  Ef  moi 
qui  vous  écoutais  avec  un  sérieux  et  une  pa- 
tience admirables  ! 

•~  Je  vous  en  sais  gré ,  madame  ;  alors  vous 
m'avez  entendu  et  compris.  Que  vous  semble 
de  notre  expédient  ? 

—  Ce  congé  donné  à  tous  vos  gens  1  répon^ 
dit  la  marquise  essayant  de  bonne  foi  à  deviner 
Texpé^ni  sur  lequel  on  lui  demandait  son 
avis. 

—  £b  !  non ,  madame  ;  n*y  mettez  pas  de 
pruderie,  nous  sommes  là  vis-à-vis  Tun  de 

I.  12 


îtA        i-a  marquw  bb  chatillard. 

1- autre  comme  deux  intéressés  à  la  même  a^ 
faire. 

—  Mais  encore   me  ferez -vous  savoir  à 

« 

quelle  affaire  je  suis  intéressée  ?  le  ne  vois 
que  la  délivrance  de  M.  de  Ghamoran,  à  tout 
prix  ;  et  si  vous  ne  partez  pas... 

—  Je  pars,  madame,  je  pars  sur  l'heure ^ 
répli(iiua  M.  de  Ghatiliard  s'apercevanC  que  sa 
femme  se  disposait  à  sauter  hors  du  lit.  Mais 
tenons  chacun  notre  promesse. 

— Tenez-moi  d'abord  celle  que  vous  m'avez 
faîte  de  sauver  mon  cousin  et  de  le  rendre 
libre,  aujourd'hui  même!  Allez,  monsieur, 
ne  tarde?  plus. 


—7  Ty  valst  ma4aine,  et  m'en  coûtât* il 
vittft-<{ijM|  BnUk  litrea,  îo  dégageraii  Blft'  fa- 
rcie. ...  Et  la  vôtre ,  j 'y  compte  aussi . 

* 

•^  Saine  doute,  monsieur  le  mdrquis,  Je 
vous  aï  promis,  je  croîs,  de  demeurer  alitée, 


akai  nidttgiér  eè  mm  laaudtre  l'erdciiinaiice  du 
médeekf.  Esi-e«f  là  unit  ? 

—  Non ,  il  y  a  quelque  chose  dé  ptus,  mais 
vous  le  veri^z  bieà  quand  vous  y  serez!...  Ne 
vous  en  préoccupez  pas  d'avance,  faites  cdmme 


-r-  le  m  flie  préoccupe  que  de  M.  éë  Cba-.- 
ihOl^ ,  de  sa  prisoft ,  de  son  procès. . .  La  pé- 
nitence que  votM  M'imposez  durera-tellétong-, 
temps  ? 

—  C'est  selon,  peut-être  jusqu'à  demwft 
qMin  l...  J'aurai,  aojez-ea  sûre,  phsd'enw 
prMseinent  que  vous  à  la  ^re  cesser. 

—  Jasqtfà  ëenain  matin- f  H  n'est  encore 
que  trois  bmee»  !  Qûet  purgatoire,  ibonsteur 
le  marquis!  Hais  je  vous  reverrai,  vous  m'ap- 
porterez des  nouvelles. 

•r»  Oai  ^  vetM  conaaHres»  avant  une  heëre^. 
bisunqès  dà  bm  dâmarehe  en  fiwvew  de  M.  d6 
ekMi(»r«a.  Si  je  «6  récrias»  pbs-  eetwadMtf 


]8o  tk   MARQUISE    D£   CHATILLARD. 

madame  la  maniuise,  recevez  comme  moi 
même  la  personne  que  je  vous  enverrai  ;  re- 
cevez-la de  certaine  manière  avenante,  ac- 
corte  Ql  tout-à-fait  encourageante ,  entendez- 
vous  t 

—  Quoi  !  monsieur ,  vous  voulez  que  je  re- 
çoive une  visite  en  cet  équipage  ?  Souffrez  que 
je  me  lève  et  m* habille,  ou  bien  défendez  ma 
porte  :  à  moins  que  mon  cousin... 

—  Parbleu  !  ce  ne  sera  pas  votre  cousin , 
madame,  s^écria  le  marquis  toujours  obsédé 
de  son  idée  fixe  que  sa  femme  ne  soupçonnait 
pas,  seulement.  Choisir  [yom  cette  corvée 
M.  de  Chamoran  !  Livrer  mon  secret  à  un 
homme  qui  ne  me  reriéontrerait  plus 'sans 
rire  !  il  faudrait  q<tt  je  fusse  devenu  fou  I 

—  Vous  devenez  terriblement  bavard  et  tra- 
cassier  I  dit  avec  pétulance  madame  de  Gha- 
tillard ,  qui  était  prête  à  pleorer  de  dépit.  Je 
vous  conjure  de  partir ,  de  ne  pas  prolonger 


l'exords.  181 

iiioii  inqmétude  y  et  fous  rester  exprès  poar 
peur  me  tympaniser ,  pour  me  tourneater, 
pour  me  désiespérer  !  # 

—  Moi!  madame  la  marquise^  je  voulais 
simplement  vous  offrir  quelques  instruc- 
tions préNminaires  et  convenir  de  tout  avec 

VOUSi... 

# 
-«Tout  est  convenu,  monsieur,  inlerrooi*- 

pî(  <r  elle  avec  eo^por temeni.  Si  je.  n -ai  pa^ 

dans  deux  heures  la  preuve  que  M.  de  Cba* 

movw  eM  sorti  de  la  Basblle. . . .  ^ 

—  On  est  bien  forcé  de  vous  obéii^,  ma- 
dame ;  mais  lin  jour  de  plus  ou  de  moins  à 
la  Bastille ,  ce  '  n'est  pas  matière  à  contes- 
tation. 

— -  M.  de  Ghamoran  sera  libre  dans  deux 
heures,  sinon  je  me  lève,  je  m'habille,  je  me 
promène ,  je  danse ,  je  mange . . . . 


•      • 


-^Madame,  madame  la   maripise^   vous 


iSs  LA  MARQUIiB   DE    GHATILLARD. 

mmiuettriez  là  un  io&ntioide  !  Adieu ,  fê  comr 
mencerai  par  votre  eounn,  qui  dérange  un 
peu  mas  projets ,  et  je  n'irai  pas  avec  Btum 
à  la  recherche  de  l' homme  qu'il  nous  faut 
ayan)  d'avoir  rempli  ma  promesse ,  dans  l'es- 
poir (jue  vous  tiendrez  la  vôtre. . .  Y  pus  riez , 
madame  !  moi ,  je  ne  suis  guère  en  humeur  de 
rire ,  et  j'ai  pein#  à  vous  persuader  que  mon 
fils...  N'importe  1  un  vrai  gentilhomme  se  sa- 
crifie à  l'intérêt  de  sa  maison  !  Enfin  Je  serai 
père! 

—  Ce  pauvre  M.  de  Ghatittard  tombeau  en- 
fance! se  dit  à  elle*mème  la  qaarqujse  en 
voyant  §oi)  inari  quitter  la  chambre  avec  pré* 
cipitation  et  fermejr  la  porte  à  double  tour  der- 
rière lui.  Bon  !  il  a  peur  que  je  ne  m'échappç  ! 
ajouta-t-elle  en  riant.  Il  a  ôté  la  clef  de  la  ser- 
rure ;  je  consens  à  être  sa  prisonnière,  pourvu 
que  M.  de  Ghamoran  ne  soit  plus  prisonnier 
du  roi  !  Langlade  et  son  digne  afnî  l'abbé 
Pèlerin  avaient  teaté  de  ip'effrayer  «n  par- 


l'exorde.  i83 

tant  de  procès  criminel ,  de  roue,  de  potence  ! 
Les  malheureux  !  Dieu  merci!  ces  terribles 
menaces  se  borneronl  à  un  emprisonnement 
de  quinze  jours ,  et  je  ne  suis  pas  fâchée  au 
fond  q>ie  mon  cousin  soit  puni  :  il  ne  retour- 
nera plus  souper  chez  Ramponneau  avec  des 
ivrognes  et  des  libertins  ! 


VII 


LA 


Le  marquis  de  Ghalillard  et  le  docteur  Blum 
étaient  postés ,  Tun  en  face  de  Pautre,  entre 
deux  arbres  de  la  grand*route  d'Orléans,  entre 
Paris  et  Montrouge ,  que  n'avait  pas  encore  rap- 
proches  Fenceinte  actuelle  de  la  ville.  Celte 
route  se  trouvait  presque  déserte  a  cause  de 
Tbeure ,  de  la  saison  et  du  mauvais  temps.  La 


l86  LA   MARQCISE   DE   CHATILLAnD. 

neige,  qui  tombait  par  tourbillons,  formait  une 
espèce  de  brouillard  dans  Tatmosphére,  qui  ne 
permettait  pas  de  distinguer  les  objets  à  quel- 
que distance ,  et  cette  neige ,  à  demi  fondue , 
arrivant  à  (erre,  y  devenait  eau  et  verglas,  de 
sorte  que  le  chemin  n'était  pas  plus  pratica- 
ble pour  les  hommes  que  pour  les  chevaux  ; 
la  bise  soufflait  avec  violence  et  le  froid  aug* 
mentait  a  mesure  que  la  nuit  s'avançait  ;  six 
heures  sonnaient  au  clocher  des  Chartreux. 

Le  marquis  et  Id  docteur,  envdoppés  dans 
leurs  manteaux ,  qui  les  couvraient  jusqu'aux 
yeux,  et  abrités  sous  de  larges  chapeaux 
tout  ruisselans  comme  des  gouttières,  ne 
remuaient  pas  plus  que  les  arbres  auxquels 
}\^  ^'appuyaient ,  excepté  lorsqu'ils  aperce- 
vaient un  piéton  venant  seul  dans  la  direction 
de  Paris*  Alors  ils  ^'avertissaient  mutuellemeot 
par  un  cri  et  s'avançaient  en  môme  temps, 
chacun  de  son  côté,  vers  le  voyagemr»  qiai  n^ 
les  voyait  pas  saue  inquiétude ,  marcher  droit 
à  lui  et  qui  s'étonnacît  de  n'être  psis  atluqué. 


XI  MIGKBMHB   AI  t'fldHIfE.  187 

AfNrés  avpir  aiadi  aianeiiaé  de  près  oha^fo^poifl- 
saot ,  comiqe  pour  se  rembe  compte  de  la  su- 
hmr  d^  balià  qu'ils  ea  pouvaient  espérer^  ife 
retournaient  i  leur  piaoe  en  sileoe^  et  r6eoi|i>- 
manjcaîeiitkiQjottrsJèiiiIflaeifiaiié^e;  quilevr 
attirait  souv^  des  îbîoms  et  des  «Maatea^ 
mais ,  comme  ils  n'y  répandaient  pas,  on  lay 
prenait  pour  des  agens  de  k  poliee  mc^ 

« 

pfts  dans  Vmiwtkîm  deieocs  ^Mi^ûns  raulre^ 
aeat  ils  enssentété  plnspanm  fiiis  apsmisiés 
pnr  ûsnx  -  là  tnâme  qu-Ue  axaisnl  effnayés  dt 
prime  abord. 

La  nnît  étant  de  plu  eb  plus  awiàre  et  la 
route  de  phis  en  pins  désette,  ils panBoat^e 
lasser  d'attendre  inutilement ,  et  lo  «Barqnîs 
nbmdon^a  le  premkf  s(m  <^a«rlvaMMe  pour 
traversw  la  chaussée  et  r^îqdre  h  doQi^^ 
JUum,  qui  a'^itvt  autour  d«  SQQ  arbre,  fl^p« 
l^it  du  pied  y  santitlait  à  droite  et  à  g^ii^hey 
tournait  la  tète  en  tous  sens  et  s'efforçait  de 
dép«nsef  daps  un  cdrele  étroit  am  activité 


l88  ti  HAB^UISS   m  GBATILtARD. 

nenpise  que  le  repos  ne  fiûsait  quMrrkef. 
Blum  regardait  sans  cesse  sur  la  route  et  daM 
la  campagne,  ou  circulaient,  ainsi  que  des 
ombres,  quelques  ouvriers  sortant  des  car* 
riéres  d'issy.  On  entendait  au  loin  le  roule* 
ment  sourd  des  toitures  de  transport  atturdées 
par  la  diffiiulté  des  chemins;  maïs  le  froid, 
le  givre  et  robscurîté  s'opposaient  à  ce  que 
des  voyageurs  s'aventurassent  isolément  i  tra* 
vers  les  ornières  proftmdes  et  les  mares  boui^ 
brases  qui  entreeoopaient  cette  ro«le  mal  en- 
tretaoue  et  peu  ftéquenlée  en  hiver,  comme 
si  les  vieux  souvenirs  des  diables  de  Vauvert 
et  du  brigand  de  la  Hoche  Issoire  phnaient 
enoore  sur  Taneien  théâtre  de  leurs  exploits 

nocturnes. 

•> 

~  Mon  cher  Hum ,  je  crains  bien  d'afbir 
gagné  une  (deurésie  dans  cette  mdencontreuse 
expédition ,  dit  en  grelottant  le  marquis ,  dont 
la  vonc  enrouée  annonçait  du  moins .  un  gros 
rhume. 

—  Qu'importe  une  pleurésie,  monsieur  le 


U  UGflSKGBB  DE  l'HOMMK.  1S9 

marquis,  si  nous  eu  venons  à  noire  honneur 
et  à  votre  enfant!  s'écria  le  docteur  qui  no 
semblait  pas  se  préparer  à  la  retraite. 

—  U  ne  passe  plus  personne,  reprit  triste*- 
ment  M.  de  Ghatillard,  et  quand  nous  reste- 
rions jusqu'au  jour,  nous  ne  serions  pas  plus 
avancés. 

—  C'est  votre  faute  aussi ,  monsieur  le  mar- 
quis, répliqua  Blum avecliumeur ;  nous  avons 
vu  trois  oit  quatre  gaillards  taillés  en  Hercule , 
qui  ne  vous  ont  pas  convenu. 

—  L'un  était  trop  petit ,  l'autre  trop  grand  ; 
celui-là  n'avait  pas  l'air  noble,  un  autre  pa* 
raissait  malsain 

—  Allons  donc»  vous  êtes  bien  difficile, 
monsieur  le  marquis  f  On  ne  trouve  pas  sou*' 
vent  de  pareils  hommes  dans  la  noUesse ,  où 
là  race  manque  de  force  en  général*  Vous 
savez  pourquoi?  C'est  que  ta  noblesse  s'alUe 
e«tre  elle  et  se  gale  par  le  retour  eonlinuel  du 
même  sang  vor9  sa  source  :  un  peu  de  swg 


iga  LA  ttABfQVlSV  BS  ClfâTlItAW; 

rdttirier  m  mamic  poQrtmt  pas  à  la  beatrté 
del'espèee. 

—  Hé  !  mon  ami ,  tous  noua  traiter  comme 
dœàaiiMiix;  je  me  paaserala  aï  Uea  du  mé- 
laag»  du  aani^  des  Chalîltoré  aiee  celui  de. 
qndque  porte-faix  I 

—  Vous  n'entendez  pas  vos  intérêts ,  bmbt 
sieur  le  marquis,  en  faisant  fi  des  porte- 
faix, dans  les  travaux  de  leur  compétence.  Ces 
gens-là  ont  des  épaules  d'Atlas,  des  poitrines 
larges  et  sonores,  des  reins  magnifiques!... 
Vous  autres  nobles,  vous  n'avez  pas  ce  genre 

dis  mérite,  et  aussi  vous  ne  donnez  le  jour 

•  ■ 
qu^à  de  pauvres  créatures,  chétîves,  rachî- 

tiques.  Je  vous  l'avoue  maintenant,  c'est  un 

bonheur  pour  vous  de  n'ôtre  poi&l  l'auteur 

de  KeflAmt  q«i  vous  naîtra,  ear  un  euAHit 

ism  de  ^ow  n'eût  pas  vécu. 

—  Voue  ne  m'aviez  point  encofe  jugé  de  si 
peu  de  reesoupce  I  muraïupa  le  murquîs  mé-- 
cOBteiit  de  Itf  fraivekise  du  deeteur.  J'ai  peur- 
VtM  un  enfent  fn  a  vécu ,  qui  vit  et  vivra. 


lA  IIBCHfifteHE .  DIS   LHCMOIB.  I9I 

—  €kt  enâmt^li  »  aioMîeur  le  mftnquis  » 
n'est  pfts  mon  affidre  ^  il  date  de  Tirtre  ^«h 
nesM*  D'ailteurs ,  je  ne  sois  guère  prévenu  en 
a»  byeuf ,  fAiisque  voa».ifte  VannoncesMJewrf' 
d'iAui  pour  là  {^reiBÎère  foisf  t^oa  m'em  èlM 
pas  fier  I  ce  n'est  donc  point  un  chef-d'œtiire  ! 
Bah  1  je  parierais  que  ee  bâtard  (  e'esft  un  bâ- 
tard ?  )  ressemble  à  un  avorton. .... 

—  Un  avorton ,  docteur  l  ît  se  porte  à  mer- 
veille, il  aura  bientôt  vingt-cinq  ans;  et, 
quoiqu'il  ne  soit  pas  beau ,  je  tn'en  contente- 
rais s'il  était  légitime. 

—  Je  ne  veux  pas  reconnaître  un  enfant 
qui  a  été  formé  au  hasard ,  contre  les  prin- 
cipes fondamentaux  de  la  callipédie  :   vous 

■  •      * 

aure:^  fait  un  monstre  et  vous  en  rougissez 
ainsi  que  d'une  mauvaise  action.  Oubliez  ces 
péchés  d'autrefois,  et  xenouvelez  le  vieil 
homme  par  une  création  qui  ne  vous  co0t«ca 
qu'un  baptême 

—  Blum,  mon  cher  Btum,  j'ai  grand  be* 


igs  LA  1IARQU18S   DS  CHATIUARD. 

soin  d'être  persuadé!  interrompit  M.  de  Gha* 
tiiiard  avec  un  mélancolique  découragement. 
^-  Vous  Tétiez  autant  que  moi-même  quand 
nous  nous  sommes  rendus  ici!  vous  trouviez 
alors  admirable  l'expédient  que  je  vous  avais 
ftit  adopter  ! 

—  Oui,  alors,  je  le  voyais  avec  d'autres 
yeux  ;  mais ,  à  présent ,  la  réflexion  ne  lui  à 
pas  été  si  favorable,  et  c'est  un  sentiment  de 
pudeur  qui  m'arrête 

—  Vraiment,  voilà  une  pudeur  bien  tar- 
dive! s*écria  le  docteur  piqué  de  ce  retour 
d'opinion.  Vous  dites  que  la  réflexion  vous  a 
présenté  mon  projet  sous  un  aspect  difli&rent  ? 
Chaque  chose  ici-bas,  monsieur  le  marquis , 
a  deux  faces  opposées  :  il  ne  faut  voir  que 
celle  qui  convient  à  la  circonstance.  Or,  la 
circonstance  est  telle  que  vous  devez  ne  pas 
hésiter  un  instant  à  suivre  la  seule  voie ,  au 
bout  de  laquelle  vous  pouvez  entrevoir  un 
fils  qui  portera  votre  nom  et  qui  perpétuera 
la  famille  des  Chatillard« 


—  SiMis  doute,  si  fon  élak  sûr  que  le 
secret  sera  éterneBenieiit  g^rdé  et  que  rie» 
n'en  tranafireva  tôt  ou  taid,  on  n'hésiterait 
fM  on  Ton  hésilenâ  noû». 

—  Le  seeret  !  eb!  momîonr  le  mait|iH$i  ee 
seer^t  ne  rest^n-t^il  pas  entre  trois  fMrsonnes 
également  intéressées,  qnoiqiie  par  des  mo- 
tifs différons,  à  le  renfernter  ra  eUes^mémea? 
Madame  la  marqmse  ne  se  \antera  pas  de 
Taventure,  et  peut-être  lui  ferons-nous  croire 
que  yoù»  en  tàtM  le  héros;  quant  à  vous, 
«onaiéar  le  mardis ,  wus  ne  serez  pas  moina 
dis«et  sur  ce  qui  précédera  la  naisaaaee  de 
votre  fils,  et  vous  finirez  certainement  par 
fous  €ORvaln<»pe  que  vous  n'y  êtes  pas  tout-à* 
tàSt  étrmger.  Pour  moi ,  le  premier  devoir  de 
mon  art,  c-esl  le  sHenee  le  plus  religieux;  et 
m  outre,  je  vous  avis  inféodé,  pour  ainsi 
<Kre ,  pniaque  Je  eoMacM  maintenant  à  voua 
sent  le  fruit  des  redierehes  de  ma  vie  entière. 
Je  ne  yons  quiltorad  pins,  monsieur  le  mar^ 
quis,  et,  si  vous  le  permettez,  jècMilfaMierai 

'•  13 


4ë  MTvir  avec  te  uénie  lèle  ee  fils  ifDe  wus 
tiradHif  de  nwi  sawir^^re; 

—  YdiH  b»n  trm  fttrsôoMS  qw  as  tmiû» 
ront  pas  la  singulière  erigîM  dn  (Ma  qwa  vo«$ 
me  |m)iMilles,  mis  il  y  aiei  a  mie  qMlrièaie 
éffm  nMp  ne  fenMroat  paa  la  faraebe».... 

*^  One  qualrimM  !  fépKqm  Muni  q[«i  «e 
la  troaraHt  immI  ëasi  «es  calculs.  Al  qt» 
deno  f  YoCf e  fils  ne  se  eoinaiJra  pas  de  ai 
tokii 

-  AssiMFé«eai,  mais  san  (lèrel  |6  m'e»^ 
pricae  mfl|l>  i%muM  à  qau  je  «rai  wdwahte 
di  aaHc  étoaage  piteraîli^  I  Ne  riei  |K4»  ««Ml 
aaqi! 

*^  Rkal  im  iférlbé^  je  me  asaitmâg  plttiM 
en  caUffe  tNuMM  'vati;  i  mhIm  vptc«  <»iiaMgto> 
mentt  «l^ittne  vatre  tîmidilé  !  iOa»ttd  b  «atuow 
aat  coAiIruite,  4a«iaMfe-t(«p  a#  q/m  «QiM 
dwanais  Jm  Attofciidagat  et  |ea  ^wmr^^  fai 
siMtA  lofidiMb  4K  imaM^w  «fes  la  m^nl^t 
L'JwwQtaiei  «'^aM-dîaè  li  «ni^Mi  diipa^ 
rateaa  foi»  t0uja«M, 


—  i^i  Irt^ft  ài^â:  i  ma  ptece,  itioû  bher 
fihitt>,  îidf  tfuriai  jpb»  d*âlj^réhensfol)  et  <)ë 
scrapule.    Cet   homme    irivra,   6A  tiomiidé 

-     » 

—  Tenez,  dans  ce  moment,  il  ^  a  quantité 

àé  gèifs  qti  partent  dans  tous  les  coins  âe 
l^arfs  :  liiiais  \ôus  n"* entendez  pas  seulement 
Técho  de  ce  qu'ils  disent. 

—  Êh*!  eh'l  je  t'entendrais  peut-être,  s*H8 

•  *  » 

partaient  de  moi!...  Lé  roï  Midas  entendait 
bien  les  roseaux  dire  qu^il  avait  des  oreilles 

dlrte/....    vV. 

i. 

—  Bah  I  votre  homme  aura  liie^u  crier  à  son 

•  ^  •      . , .       «•      .  ,       •  - 

dé  trompe  :  J'ai  fait  un  enfaa(  au  profit  ^ 
queMU||!  on  ne  soupçonnera  |aai$i8  que  ce 
qîD^^Hp  soit  le  marquis  de  ^Wm^rd.  A.llez, 
j4fi  ^ré^  tH^tSèk  \^  tûBêëc^encëk  éé  mon 
IsHk^ë  tifllt^qiië  ;  et  $e  vous  jure  sur  îna 
fèté^è  vtràs  tf'àVëi  pik  ùhe  ^atïviltsè  t^anfcsi 
fUmh  mWk  fMiHfté.  Hïrdjè-^ions  que  be  ^' 
mon  toufi  ^ësétif  leh  ^  ^ehre^  fi^  ms  W[-^i 


igô       '    tk  MÀIQtUSE  1>S  CHATIUARD. 

pas  raconté  comment  j'ai  opéré,  dunsuncas 
semblable  au.  vâtre,  pour  le  yw^  |V^^  de 
Pollnitz?... 

—  Vous  m'avez  raconté  ce  miracla  afin 
de  me  tranquilliser.  Mais  les  Allemands  n'ont 
pas  le  caractère  léger  des  Français  ;  et ,  d*ail* 
leurs,  comment  répondre  d'un  choix  livré ati 
hasard  ? 

—  JMon  Dieu  !  vopdriez-vous  que  J'homme 
qu*il  nous  faut  fournit  un  certificat  de  l)onnes 
vie  et  mœurs ,  donnât  des  garans  de  sa  pro- 
bjté  et  fût  recommandé  au  prôfu^  de  sa  pa- 
roisse? 

—  Je  voudrais  seulement  une  certitude  de 
n*étre  jamais  découvert  et  molesté  par^r indi- 
vidu que  jl^plfiierai. 

—  Eh  bien  !  n'ai*jepa«  toqt  combiné  pour 
ee  résultat  ?  Nous  sommes  .stifl9bMtfttmi»al  dé? 
guises  de  la  sorte»  ce  me  seodUe,  et  je  doute 
même  que  Ton  puisse  voii^  notre  ligore.  Vous 
iflirez  soin  tptitefoi^  de  ne  pas  relever  votre 


lit  mcimikcus  de  lhomic.  19^ 

ehapeaQ,<iir  vous  avez  qb  mz  q^jî  est  peu 
ordisme  et  qui  pmrmil;  rmUiv  émê  la  Mér 
mùire  de  ôiitre  hoteoiè . 

m 

—  Si  ce  n'était  que  mon  nez  !  niats  ttM 

^^>  JV^MJJU^  ^^^'  ^^^  ^^'^  '***  ^^  '^^* 
4^|«t  ldi^R|BMb,  ne  la  verrart-il  |Hk&  fort  à 

soa  lîaS  I  U  aur ^ot  même  le  teoqps  de  iaire  le 

portrait  de  ma  femme  ! 

— :  Ne  8ont-ce  pas  ces  raisons  qui  nous  ont 
fait  venir  ici  pour  y  rencontrer  un  étranger 
que  vous  ne  soyez  plus  exposé  à  retrouver  sur 
votre  chemin  ?  Quand  une  fois  vous  l'aurez 
renvoyé  dans  le  fond  de  la  province,  en  lui  as- 
signant  un  petit  revenu  viager... 

—•  Non,  pas  dé  reste  qni  mettrait  sur  la 
voie  pour  déoïKivrir  miM  secret,  mais  une 
grosse  sonraM  utie  fois  payée,  cinq  eeits  à 
mille  louis. 

—  Diable  !  celui  qui  touch^^  cette  sommé 
ne  se  plaindra  pas  d'avoir  fait  une  méchante 
aibire  !  Qu'appréhendez-vous  après  ce  marché 
cohdu? 


-^  Que  oe  ^i^fim  m  m^  tîewe  pûat  m 
prwiMsw»  qa'U  9e«te  »  P»ns,(  qu'il  y  4«liMrto 

son  aventure ,  qu'il  se  mM»  e»  quèM  4i4  mu 

"^  l^ans  doute  te  Mfaient  l^jUj^  ié^Aànx  in* 
toà^éniètis  si  ce  qltidmn  occupait  xsertafai  fm^ 
dati^  iê  HKHide;  uiftiA  nous  le  ptetow  eiptès 
dans  une  condition  inÛme. . . . 

—  Qu'en  saurons-nous  ?  l'habit  n'esf  pas 
toujours  un  caractère  infaillible  de  Tétat  des 
gens.  J'aurais  souhaité  seulemépt  que  la  mar- 
quise ne  pût  être  reconnue. 

—  J'avais  9»  4*f4»»i|^  l'Wie  ni»  ^«r»  4Mr  |» 
binMàre^  «N»  c'ol^  «lé  «ow  «réer  dfls  diflQ- 

orité» A  fieq fine»  imHftn»nrtiWfli|  h  »\i(mm 

^t  Mfséf  np  cwvMiQf  la  «MrqiNM  imigW^ 
rait  qu'on  en  veut  à  ses  jours  ;  l'IiQiiE^ne  M 
Virait  pM  qu'on  liù  (Jâiva^dd  «n  j^çrv^ce  fa- 
cile, et  même  s^gréab^j  ((^uis  r^)Jbts<»iril4  k« 
obtjal»  changent  de  iorme  et  s'e^tovrent  4*UQ 
prestige  effrayant  :  une  rose  ressemble  à  ua 


Qhiv4<n,  le  vin  i  Tew.  Ga  i»'#8t  pt»  IMH,  4» 
nature  de  Tenfant  ^Hm  fé$M^^i 

n*s:  Y««8  cw8ai§fie*  v44^WWé(^Wi  Wl^  cher 

OldJI^  df  «Miv^iHr  qiy«  vp^  èi,t»  phi&  {dé- 
voyant que  moi-fl|^«  Cr^efldwb,  q«^îf|W* 
je  vous  donne  gajn  de  cause  en  ce  quL  €0^ 
cerne  votre,  art ,  je  ne  parviens  pas  ^  me 
mettre  au-dessus  de^  préjugés  que  vous 
foulez  ^ux  pieds  comme  un  philosophe.  Vous 
riez? 

-r-n  0|i  I  je  rirais  ju^lfi'fi  denjaip,  sj  j'ei» 
awil  \e  U>im  t  wflp^W  l^  W^rqqis,  Qmpî  | 
vfiiii.  ¥Q«s  fKi^Vil^z  «O^o^fl  ^  c^  bU|evQ^9, 
à  vQ|^  4fl^  f  daoA  ^es  KiiiH)aa«|taiicç«  iiopf  r 
rieuse  I 

voit  bien  que  vous  n'avez  jamais  élé  iMnrf^, 
à  I9  jnsmière  j^ftl^^v^u^  Irrite?  cela  ! 

-^  6i  j'avais  élé  mriKé  <  Momaîeuf  te  liar- 
qttÎB,  je  aurais  ce  que  vous  Avea  cié«  on  ee 


dOO  LA  MàlM^VlSE   DE   GH'ÂTILLàaû. 

que  tous  èles,  ou  oe  que  vous  Mrex,  et  je  ma 
m'en  pwterais  pas  plus  nml. 

—  Vous  ne  comprmez  pas  ce  qui  m'arrête» 
Blum;  ce  n'est  pas  une  jalousie  égotste  et 
injuste  qui  me  fait  veiller  à  la  garde  d'un  bien 
d^girmais  inutile  pour  moi^ 

vpà  li&n  dont  vous  parlez ,  monsieur  le 
marquis,  n*a  de  valeur  que  par  ses  produits  » 
qui  sont  des  enfans.  Je  vous  répéterai  ma 
comparaison  favorite  :  si  vous  possédiez  un 
champ  de  bonne  terre,  et  si  vous  manquiez 
de  bras  pour  le  labourer,  de  grains  pour 
l'ensemencer,  seriez-vous  f&ché  qu'un  voisin 
labourât  et  semât  pour  vous ,  en  vous  laissant 
le  bénéfice  de  la  récolte?  À  quoi  sert  un  champ 
en  friche?  Vous  ne  vous  êtes  pas  marié  en 
troisièmes  noces  pour  avoir  une  femme  stérile , 
je  présume? 

—  Blum,  vous  ne  me  coiftprenez  pas;  vous 
ne  devinez  pas  mes  Amords;  oui,  des  re- 
mords qui  me  font  monter  la  rougeur  au 


1  • 


fioBt  dès  qoe  jeiODgei  eelte  espèce  de  guet-- 


>••••• 


—  Guet^apens  I  s*écria  le  médecin  en  se 
démenant  avec  un  air  ébouriffa  I  Appeler  guet- 
apens  la  plus  ingénieuse,  la  plus  innocente 
snliBtitution  de  personne  ! 

—  Vous  voyez  les  choses  en  savant ,  en  ar- 
tiste;  je  les  vois  en  homme  du  monde,  en 
mari ,  si  vous  voulez  ! 

-—  Guet-apens  I  murmurait  Blum ,  qui  pas- 
sait de  l'étonnement  à  l'indignation.  M'accu- 
ser  de  guet^^ipens  !  Et  voilà  donc  ma  récom* 
paase!  Guet-apens! 

—  C'est  le  nom  que  mérite  la  contrainte 
que  nous  prétendions  employer,  dans  un  but 
utile,  je  Tatoue,  mais  avec  des  moyens  in- 
qualifiables !  Je  '  ne  ptkis  me  faire  illusion  sur 
Todieux  de  ces  moyens ,  lors  même  que  je 
m'eflbrce  de  n'en  voir  que  les  suites,  un  fils, 
un  descendant ,  un  Ghatiliard  !  Vous  n'y  avez 
pas  pensé ,  Blum  ! 


OpSI  LA  MAIQUISS  DB  OiâlIUâRfiu 

-?r*  Il  D'y  a  )ri«a  dtt  fent,  si«|fli0»r  lé 
quis ,  reprit  le  médecia  avec  un  froid 

qjji  çaçl^i^  gpn  cQjirppiix  ;  ^f^olvmiUL  à 
Paris!  , 

—  Pensez-y  ^n  sioinent,  iflqn  |nfi,  ^t  yÇi^f 
serez  épouvanté  con^iQf;  ff^pj.  )1  y  s^  ifi^  ab  (m^; 
j'ai  pris  une  troisième  femme  sous  la  garantie 
que  vous  me  donniez,  de  devenir  père.  Made- 
moîselte  Cartier  de  Mélvas,  que  vous  avez 
choisie  vous-même,  n'avait  alors  que  dix- 
sept  anp;  die  a- en  a  qu^  dtx«h«it  âiljoiir- 
d'hot  :  die  esl  candide  6t  terlueuie... 

T^  lioB8ieur  le  oiarqalS)  imas  ne  qj^^ave* 
pas  prié  de  vous  accompagner  sur  la  ghuMla 
rQute  d'Orlé^n^  ppur  ^nt^xidire  voii  élégies 
C9njug?ile§  ! 

qiatillard  qui  «vait  ï^ojrm^  tfe  9m  fiwnulAl 
lâche  et  immor^  j  un^  iempie  pyirQ  et  fmfl^ 
liqil^I  ^t  c'eat  m^i'qui  la  prai^tHiiâpMi.  i|i) 
premier  venu,  |^t-êtré  à  un  D)i4ài^6« 
peut-être  à  un  voleur  sortant  éss  gi4àre$| 


4À  ■yiBiitfîM  u  L'Miaa,         m? 

-r<  fM^f  moMtee  le  mkfqÊki  aiiMil 
j«  MtoorueiMi  AHwttgilB ,  tjjâpliqai  iVun  ««% 
détiié  b  donteiir  BfaM»  qui  m  tnit^  ei  tftt  ^ 
imarohttr  du  eAtâ  de  Aitls; 

•^  Al  Allemagne  !  ê^lSHrfo  te  mftrqttiii  éith^ 
]^éMt  et  attrièlé  de  eetté  détertnfniitloii  ifëfl 
s^èeeiieait  d^a^élr  ptonetinée  I^^Jêfhi^^ 
ehe«  ittjimeè,  YeM  «le  ^prittet ,  fiUHXi  1 

—  Oui ,  monsieur  lé  marquié,  je  voiis  aban- 
donne à  vos  pvélugéSy  à  votî*e  fngrathude! 
répondit  le  docteur  en  continuant  èa  rétraiie 
à  pas  moins  précipités. 

—  Mon  iq^ratitu^e^  Blun^  !  jreprit  M.  de 
Ghatillard  qui  le  suivait  par  derriër^.  Dpuf^z: 

•       •        ■ 

vous  donc  de  mon  amitié^  ^pr^dix  aps  d'é- 
preuVés  et  ^e  confiance  ? 

—  ]$t  vous,  dotttpk-.vfl|j»  4a  \^  m^n^  IvJùt 
jgfiftil  TAlleinaDd  <^iii  s'àftèl^  «t  Attendît  I9 
pianifis.  JD^utiez-vgtus  de  rintjérM9i^tr6p)«<}lM 


â04  lA   MARQ€Ië£   DE   CHATILLARD. 

j^  porte  à  tout  ce  qui  vous  touehe  ?  Depuis  dix 
ans  ne  me  suis-je  pas  consacré  à  la  réalisa* 
tion  de  voire  plus  ^er  désir  ?  M*ai-je  pas  eu 
pour  unique  objet  de  mes  étades  la  nais- 
sanoe  de  ce  fils  que  vous  aves  maintenant  la 
cruauté  de  vouloir  laissa  dans  le  néant?  De* 
puis  dix  ans  nous  poursuivons  d'un  oommun 
aock>rd  cette  glorieuse  eotrqi^rise  que  votre 
énf|M|a|t>i^otre  âge,  et  surtout  votre  mau^ 
vaise  ét^l^  ont  fait  échouer  jusqu'à  pres- 
sent I  Enfin,  nous  sommes  certains  de  réus- 
sir, et  vous  hésitez,  vous  reculer,  vou« 
m*injuriez  I 

—  Blum  !  je  n'en  suis  pas  moins  reoon* 
naissant  de  ce  que  vous  avez  fait  pour  moi , 
et  je  vous  offre  la  sommé  que  j'aurais  payée 
à  l'individu  qui... 

—  A  moi  de  l'argent ,  à  moi ,  Blum^  qui 
travaille  au  perfectionnement  de  l'espèce  hu- 
maine  t  à  moi  qui  achève  l'ouvrage  de  la  créa- 
tion  divine  !  Yo.Q$«.va^ye:^  bien,  monsieur  le 
marquis,  que  voq$  m'9ccablcz  de  votre  iograv 


titude!  Adieu  ;a^a!  Où  ike  iB'outMgert  ftH 

—  Hélas  !  mcftk  ami  »  vous  vouleî  Â)nc  que 
je  ttieure  sans  enfens  !  vous  voulez  donc  que 
le  château  de  Ghatillard  soit  Théritage  de  Thos^ 
piee  dbs  enfans  trouvés  ! 

-^  Ce  n^est  pas  mol  qui  le  veux^^'est  vous 

# 

* 

seilll  II  ne  fallait  qu'un  peu  de  patien'ee  pen- 
dant quelques  heures,  et  démain  vous  étiez: 

***  - 

pèie! 

•--'^psii^^la^péta  M.  de  Chatiilard  qui  son- 
tait  MhanVpavee  plus  d'énergie  son  ardente 
soif  de  Ipteraité.  Demain!  Etes- vous  sûr  de 
eela*;;^  tnon  ch&t  Blum  ? 

~  9i  j'en  suis  .sûr  !  répliqua  le  doitour 
aiiec  une  étourdissante«¥]hubîlité  de  paiv>le, 
qivi  M  laimi  pas  de  i4R|^fier  kus  dispositiops 
dvi  narquisu  Je  ne  me^  trompe  janwiîSi.à 
moKM  qi)i\iui  éyéMPMfMT  iiMflpiné  vi^np^  en-* 

mëilÉKpM  tfompé  une  JluiéP^.i^plv  et  quand 


Û0ê         LA  «&«4)«IgS  m  GttAtiuas. 

soutiens  que  le  fait  devA  0tte  î^%<ftflré««élbeiii; 
yr^  d'^iTièff  le  calcul  4^  {Mrpba)uU||is.  Ma 
9fi\emfi  9St  îqfjatillj^le ,  ne  990  je  yau»  aï  4^^^ 
nioxilré  <^pt  {»»  ^  ^(  je  v^a  |{A  4éiajOiitraraî 
encore  en  vous  donnant  un  ii|a,  ce  Ato  4lf«a 
vous  esp^ez  si  ardemment ,  ce  fils  qui  n'a 
tardé  que' par  votre  faute»  ce  fils  qui  est  ^nfin 
prêt  à  voir  \e  jouf  ) 

—  Qu'il  se  hâte  !  s'écria  le  marquis  émti 
d'un  pressentiment  de  sa  fin  prot^haànav  quil 
se  hâte,  pour  que  le  nom  de  Chatillard  ^ufsse 
lui  appartenir  !  ^  ^  . 

—  Voici  le  moment  décisif  f. . .  H  ne  se  reprè- 
sentera  plus  peut-ôtre,  repartit  vivement  Blum 
(ffrt  èMenttit  HHm  te  lôitotaitt  lé  hkvSi  d'un 
pas  tifttoè  éi  pesant ,  jKX«in^^e^  d«  t^tèlH 

eliaaMMf  ^ft-eHiVIMéè  à  deifii  •k>iÉ.  tmmeti 
c'eât  fliMÉtne  ««hl  ndofi  Hntt ,  yë&féi^MêRl 

j^rs,  mon' airii^  éiC^^ee  «tttfétU  ff.  tle^tliït' 


M  tmmwm'm^  mt'wma.        ito^ 

Ow>  fWidiWi  ifimml  àtmàt  imi  ib  iiADt4i 
me  familiariser  avec  uni»  tÉÉt  qtrf  mhèfèiÊ^i 

^.nte^»  9?»  i»'Hm>iw  ^«01^  4e  V-horwiwl  je 
tnoi]D|phe^i  de  p^  r^PHptt^f^  à  ÎQWS  d<l 
les  combattra  g  et.... 

le  m^rquia)  paptil  antitMMBt  le  aMc^îd.  ié 
n'y  Ami  |Ét  «<rf«Me  el  |«-Hp  imis«(mMiH« 
^U;»  rien.. 

•^fihia ,  f»  a'eitfi» èti  refils  de Àb  |iMf  J 
je  VÊB^ûté^mmàeqm  tpxkiqtM»  joùf«,  MfiH 
il»  (ue  jtréfifi|)9r..  V .  AprèaF^MPaja,  nctis-re- 
KÏ^i^WDf  }cii  j^  la  wê^M  hdNkPe  !.. . 

uuiAJ||(êtH««tt«ifl>  €roye2-Vôtt9'qae  >e  tA*&ici 

—  Quoi!  vous  w  m'accolrâèi;  ffes  un  jôTÏf  T 
afi^pMi  le*9Êmifm  fq  Mât  dégàTfiîmfi  à 


~  ImfktayM»  1  Rtpoeea-votts  ée  toot  sur 
mM^dtw le  «s  oà  wm  ne  tous drattriez  pas 
hi  iMTce  d'èlre  tteiom*.. 

—  Etre  témoin ,  bon  Dieu  !  Croyez-voas 
qHe  je  sois  métamorphosé  en  pierre  et  que  j'aie 

« 

perdu  toute  espèce  de  sentiment  I  Non ,  non , 
j'iffti  ne  eouoii4r,  mon  pauvre  Mum,  et  tous  me 
ferez  pvendb^  une  potion  calmante  qui  m'o^ 
hitge  à  dormir  pendant  celle  vîlajae  nuk  ! 

—  Vous  vous  endormirez  d'un  sommeil 
ti«&i|aiUe  et  rafralehttiânt ,  juaqu'à  ce  que  je 
vienne  vous  réveiller  en  vow  saluant  père. 

*—  Tenez ,  M«m ,  je  r^^rette  que  voua 
n'ayez  pas  agi  sans  me  prévenir;  j'aurais  pu 
ra'imaginer  que  j'étais  père  comme  i]||  autre. 

.  —  Bah  !  les  autres  ne  le  sent  pas  dillërem* 
naent  !  Ifaia  nous  n'avoM  ^ue  le  Mair  de  pré- 
férer ceci  à  cela  :  il  ne  noua  neale  pas  même 
deux  minutes  pour  réfléchir  ! 

*~  Je  ne  réfléchte  pan,  hmi  aher  Blnm}  je 
coi^^  sur  vous  9  je  meta  mon  sort  dans  vos 


lA  BXGHBECHS   Ut  t'nOMMB.  SÔ^ 

mains  et  je  vous  laisse  faire  tout  ce  que 
vous  jugerez  bon,  si  vous  me  inromettez 
un  fils. 

—  Je  tous  promets  un  fiis^  pourvu  que... 

—  Promettez-le-moi  sans  condition  !  inter- 
rompit le  marquis  en  lui  pressant  les  mains 
comme  pour  contracter  un  engagement  so« 
lennel.  Me  le  promettez- vous ,  Blum? 

—  Oui ,  monsieur  le  mai^quis,  mais  à  votre 
tour ,  promettez-moi  de  ne  me  susciter  au- 
cune difficulté  et  d^  consentir  d'avance  à  iamt, 
en  demeurant  neutre  et  passif  dans  mes  com- 
binaisons. 

—  Soit,  je  le  promets  !  dit  M.  de  Chatillard 
ave€  un  dernier  soupir  de  répugnance  et  de 
tristesse.  Je  vous  cède  mes  pleins  pouvoirs  de 
mari  et  de  chef  de  maison  !  A  la  grâce  de 
Dieu  ! 

—  Dites  plutôt  à  la  grâce  du  docteur  Blum 
et  de  ce  brave  homme  que  la  Providence  nous 
envoie  ! 

1.  14 


dIO  Là  MAIQUISB   DB  €B1TILLAB0. 

Ce  dernier,  qui  se  trouvait  asseÉ  proche 
pour  entendre  la  TOix  de  deux  personnes  (Ju^il 
apercevait  immobiles  au  milieu  de  la  route , 
les  soupçonna  de  desseios  hostiles  eoAtre  la 
vie  et  la  bourse  des  voyageurs  ;  quoiq«i'il  ne 
craignit  pas  pour  lui-même,  n'ayant  pas  d'ar- 
gent à  perdre,  il  attendit  un  moment  ^  avant 
de  continuer  sa  marche ,  et  il  espéra  que  le 
passage  lui  serait  ouvert ,  sans  qu'il  eût  re- 
cours  à  des  moyens  de  rigueur.  Mais  Blum 
et  M.  de  Chalillard,  qui  attendaient  aussi 
que  Tinconnu  fût  près  d'eux  pour  entrer 
en  pourparlers  avec  lui,  cessèrent  leur  en- 
trelien et  ne  bougèrent  pas  de  leur  place. 
Le  nouveau  venu  se  mit  à  siffler  et  à  faire 
résonner  son  bâton  sur  le  pavé ,  laûn  de*  les 
avertir  dte  ses  dîfspositions  assez  peu  pacifi- 
qttes  ;  voyant  que  ce  langage  liguré  n'âvàtl 
pas  été  compris,  ou  bien  qu'on  y  voulait  ré- 
pMlAre  <1'qm  Manière  moins  oobeHitAte ,  il 
alla  drak  à  ces  advsrtawes  ^m  \m  femajeiit 
le  chemin  et  s'avança,  le  bâton  levé,  à  trois 


U  BCflOMm  M  ft'WyXM.  Ail 

pÉg  ém  éni^tMlhrdt94^*exaflriMieM  atten^ 

Gétàt  im  fewM  hotnfiie,  dont  h  naUe  et 
Mb  pfayiiDâOBiie,  la  taHIe  âégafrfie  et  la  toaf- 
mm  dbtmgttée  aemlriaîâiil  démentir  Te  cos-^ 
itflMB  apiMMenaiit  à  «n  simple  paysan  de  TÂil* 
rà^fne.  Sea  yenit  nmrs  avaient  une  éxpressîoii 
4eé  ferlé  et  d'tntelligenee  qnr  révélaît  dei 
iiéas  Men  sopérîeurea  à  son  rang  social ,  et 
TM^vit  naiorcA  brillait  dana  le  caractère  de  si 
bouche,  mélangé  de  finesse  et  de  bonhomie^ 
lea  travaux  de  la  campagne  et  les  int^m-^ 
fériea  dea  saiaems  B*a:(raient  pas  eilcore  eu  lef 
leakpa  de  déformer  ses  traits  et  d'altérer  ton 
teint  de  ^i^  ans;  une  tna^fique  cheveltire 
brune  bouclait  autour  de  s^  tempes  et  sur 
son  cou  blanc  comme  celui  d'une  fiHe  ;  ses 
mains  même,  qui  s'étaient  conservées  sans 
gerçwes  et  sans  calus,  n'accusaient  pas  Feter- 
eîeé  d*un  métier  rude  et  fatigant.  Aucun  de 
oèB  détail  physiques  n'édiappèreitt  au  regard 
perçaM  de  Blum,  qui  ne  borna  point  là  ses  ob« 


i 


ai  a  LA   MARQVIâB   DS  GflATlLLABD. 

servatioM  et  qui  fut  caiii{>léteiii6nt  aMisfiiîliie 
cette  heureuse  rencpntre  :  il  se  représenta  ce 
beau  garçon  débarrassé  de  son  feutre  à  larges 
bords 9  de  sa  chemise  de  toile  jaune,  de  sa 
veste  de  bure  bleue,  de  son  gitet  de  drap 
rouge,  de  ses  chausses  grimaçantes ,  deaaa 
guêtres  de  cuir  et  de  ses  gros  souliers  de 
voyage.  11  le  vit  avec  les  formes  de  l'Apollon  ^u 
Belvédère,  et  il  le  vêtit,  en  imagination,  d'un 
pourpoint  de  veloui^s  et  d'une  culotte  de  satin, 
en  le  parfumant  de  musc  et  d'ambre,  à  l'instar 
des  jeunes  gens  à  la  mode.  Quant  à  M.  de  Cha« 
tillard ,  il  n'avait  pas  l'esprit  assez  présent  ni 
la  tête  assez  calme  pour  pousser  aussi  loin  que 
le  docteur  un  examen  qui  ne  pouvait  tourner 
qu'à  ravanta|e' de  ce  vigoureux  gaillard;  il 
remarqua  seulement  que  le  costume  auvergnat 
de  celuî<<^i  et  le  petit  paquet  de  bardes  qu'il 
avait  sur  l'épaule  annonçaient  qu'il  arrivait 
de  âi  province  à  Paris,  et  qu'on  n'aurait  pns 
de  peine  k  le  renvoyer  à  son  village,  en  lui 
faisant  un  pont  d'or  pour  son  retour  immé- 


hk  nCHMCHfi    DE  t  HOMME.  ai 3 

diat.  Cette  remarque  apaisa-  une  partie  des 
inquiétudes  de  M.  de  Gbatillard  qui  commen- 
çait à  s'apprivoiser  avA  la  pensée  de  l'étrange 
service  qu'il  allait  demander  à  cet  inconnu. 

—  Holà  !  que  me  voulez-vous ,  messiews  ? 
cria  d'un  ton  délibéré  ce  paysan  qui  s'ap|Mrè^ 
tait  ^B^eùvrir  de  vive  force  un  passage.  Avez- 
vous  ai&ire  à  moff 

—  Oui,  vraiment',  reprit  Blum  qui  s'ap^ 
procha  aussitôt,  dans  la  crainte  de  le  voir 
s'échapper.  .C'est  vous  que  nous  cherchons, 
mon  ^mi. 

—  C'est  moi  que  vous  cherchez  ?  repartit 
l'Auvergnat  dont  l'étonnement  fit  place  sur- 
le^shamp  à  T  incrédulité.  Vous  m'appeles  votre 
ami ,  et  vous  ne  me  connaissez  point. 

—  Qu'importe  !  je  vous  connais  assez  du 
moment  que  je  vous  ai  vu,  et  d'ailleurs,  je  vous 
connaîtrai  davantage,  pour  ce  que  je  d^ire 
de  vous. 

—  Eh  !  que  désirez-vous  dd  moi  ?  répliqua 


ai4  ^^   MARQUSJB   Di  CHATIUàBNDu 

d'iin  air  4e  doute  le  jeuae  étranger  qui  se  te- 
nait toujours  sur  lad^ensive.  Qui  êtes* vous? 

—  Cela  ne  vous  regarde  pas  et  vous  intéres- 
serait peu ,  mon  cher  ;  mais  nous  avons ,  au 
ûonAniîra ,  un  inlérôt  particulier  à  savoir  qui 
voua  êtes. 

—  Je  n^i  pas  de  compte  à  vous  rendre , 
messieurs,  dit  fièrement  celui  qu'on  inter- 
pellait ainsi  j  et»  ai  vous  le  permutez ,  je  vous 
donne  le  iKHtsoir. 

-^  Non,  mon  ami ,  vous  ne  nous  quitterez 
pas  de  la  sorte,  répondit  Blum  en  lui  prenant 
kl  bras,  e|  vous  viendras  avec  nous  ! 

^  Eat-^ee  une  violence  qu'on  prétend  exer- 
eer  sur  moi  9  s'écria  l'Auvergnat  qui  brandit 
son  bâton  et  le  tint  suspendu  sur  la  tète  de 
Bium  que  cette  menace  n'émut  pas. 

Ce  n'est  pas  une  violence,  car  vous  nous 

en  remercierez  ensuite  et  votis  souhaiterez 
rencontrer  souvent  de  pareilles  violences,  aussi 
douces  et  ausai  lucratives... 


Là  UCBBECBB   OS   l'aOHMI.  2i5 

-TT  Je  ne  veus  oemprends  pas  et  je  n'ai  pas 
!•  ia»ps  de  wus  oompimiidre,  înterrompit 
iirnsqaiinont  le  fbyageur  qui  essaya  d^aH^r  en 
avfAt.  U  se  ij^H  t»«d,  et  j^ai  grande  hâte  d^ar^ 
M¥€ar  i  Paris  pour  y  tmmirer  un  gîte  et  pour 
y  aonfier,  ear  je  suis  en  poute  depuis  le  point 
du  jour  et  j'ai  une  .terriUf  faim. 

T^  Ne  yoys  ioq^iigtçs  pas  du  souper  at  du 
içoupber»  nous  po}}§.  en  chargerons,  et  voqs 

ççre?  contint  de  nQw^. 

—  Vous  m'offre^  de  we  loger,  me^sieur^? 
étes-vous  aubergistes?  Mais  ce  n'est  pointa 
cette  heure  et  sur  un  grand  chemin  qu'on  iiç 
connaissance  ! 

—  Pourquoi  pas?  nous' sommes  heureux 
de  vous  avoir*  rencontré ,  et  vous  remplirez , 
j'en  suis  convaincu ,  nos  intentions.  N'est-ce 
pas  9  monsieur  le  marquis? 

—  Taisez-vous  donc,  imprudent  !  dit  M.  de 
Chatiliard  à  l'oreille  de  Blum.  Vous  avez  feilll 
me  nommer  tout  haut  !  'êtes-vous  sûr  de  ne 
m-airoir  pas  nommé? 


2l6  LA  MARQUISE   DE  GHATILLARD. 

—  Encore  une  fois ,  je  vous  somme  de  me 
laisser  !  s'écria  presque  avec  colère  Fétranger 
qui  prit  ombrage  de  cette  consultation  à  voix 
basse  entre  les  deux  vieillards  ;  je  n'ai  eu  que 
trop  de  patience  !  vos  desseins  ne  me  semUent 
pas  honnêtes ,  puisqu'ils  se  cachent  dans  la 
nuit.  Ne  m'arrêtez  plus,  ou  sinon... 

--  On  ne  veut  pas  vou6  faire  de  mal ,  dit  le 
marquis  de  Ghatillard  qui^  mesurait  de  l'œil 
les  conséquences  de  la  chute  du  bâton  ferré 
toujours  levé  et  prêt  à  s'abattre. 

*—  On  veut  vous  faire  du  bien ,  beaucoup 
de  bien  y  ajouta  Blum  enchanté  des  brillans 
résultats  qu'il  espérait  de  l'entremise  d^in 
tiers  dans  les  affaires  de  ménage  du  mar- 
quis. 

— Je  ne  crains  pas  qu'on  me  fasse  du  mal 
et  je  ne  demande  pas  qu'on  me  fasse  du  bien, 
repartit  le  voyageur  qui  attendait  l'explication 
de  cette  offre  bienveillante. 

—  Vous  êtes  justement  Tbomme  qu'il  nous 


Ik  UCHEIGHE  SB  l'HOlÙie.  aij 

iaat  !  reprit  le  docteur  eothoasûsmé  d'a^uioe 
du  succès  de  ses  plans.  N'est-ce  pas  Totre  ans, 
monsîear?  dit^l  ea  s'adressant  i  M.  de  Chatil- 
lard  qui  ne  put  témoigner  son  approbation 
que  par  un  geste  mélancolique.  Ecoutez,  mon 
ami,  continua-t-il  d'un  air  joyeux  et  (amilier-, 
ne  TOUS  convient-il  pas  de  devenir  riche  sans 
vous  donner  grand* peine?  Je  ne  plaisante 
pas  :  il  ne  tient  qu'à  vous  d'être  riche  de- 
main. 

—  Ah!  vous  pensez  qu'il  ne  tient  qu'à  moi? 

répliqua  en  riant  le  pauvre  garçon  que  cette 
proposition  n'avait  pas  étourdi,  parce  qu'il  ne 

pouvait  y  croire. 

—  Sans  doute,  et  vous  pouvez  en  avoir  I9 
preuve  à  l'instant  même  :  monsieur  va  vous 
remettre  un  rouleau  de  cent  louis  comme 
arrhes  de  notre  marché. 

—  Cent  louis  !  à  moi  I  cent  louis  d'or  !  est* 
il  possible  ?  Ne  vous  moquez  donc  pas  ainsi 
des  gens ,  monsieur  le  gausseur  ! 


ai8        u  MA&Quiai  m  ghaiulakd. 

•-*->  Nous  De  noua  moqwms  pas,  dstt  H.  ée 
ChatiUard  qai  tira  dé  sa  pocbe  un  rouleau  «t 
le  refioit  au  paysan  qui  Taocepta  maehiaate 
ment. 

—  Qu'est-ce  que  cela  ?  demanda  le  voya- 
geur en  déroulant  le  papier  qui  enveloppait 
une  pile  de  louis.  De  l'or  !  Vous  vous  trompez, 
messieurs,  je  ne  suis  pas  la  personne  que 
vous  pensez!  ajouta- t-il  le  bras  étendu  vers 
eux  pour  leur  restituer  le  rouleau  qu'ils  re- 
ftiiérenl  de  reprendre. 

—  Ce  n'est  là  qu'une  petite  partie  de  la 
somme ,  dit  Blum  qui  supposa  que  le  paysan 
devigait  l'emploi  qu'on  ferait  de  sa  personne  et 
De  se  trouvait  pas  suffisamment  payé.  On  a 
•Mlement  voulu  ^ous  donner  un  à-eompte  sur 
la  somme  de  quatre  cents  louis,  que  vous  tou- 
cherez immédiatement  après... 

—  Après  quoi?  quatre  cents  louis!  répliqua 
TAuvergnat  qui  avait  toujours  la  volonté  de 
rendre  l'argent  qu'il  présentait  avec  insistance 


à  Mum  et  au  marqui$  alternatWeiamt.  MeB* 
muTBf  vous  abusez  de  ee  que  je  ne  sais  pas 
les  usages  de  ce  paysH^i  pour  vous  jouw  de 
ma  simplicité.  Cessez  ce  jeut  je  yous  en  prie, 
et  reprenez  votre  or. 

—  Gardez-le,  mon  ami,  répondit  M*  d« 
Chatillard  touché  de  la  délicatesse  de  €e  pan* 
vre  diable  et  ifb  peu  tranquillisé  par  les  ga- 
ranties que  lui  offrait  un  pareil  confident.  I^es 
cent  louis  ne  sont  de  ma  part  qu'un  don  d'a- 
mitié; mais  si  vous  vous  conduisez  comme  je 
Tespére,  vous  aurez  mille  louis  de  récom- 
pense. 

—  Mille  louis!  s'écria  FÀutergnat  qn'é- 
bkniissait  respérance  de  posséder  une  fortune 
si  considérable ,  bien  qu'en  même  temps  il  (M 
troublé  de^l'appréhension  des  wayfps  pfor  les- 
quels il  pourrait  acquérir  um  jpareiUe  seimme. 
Mille  louis ,  grand  Dieu  t  ne  serait-^e  pas  viiigi* 
quatre  mille  Jivres  ?  Yingt^quatre  mîU^  livres  ! 
C'eat  impossible. 

—  Venez  avec  nous,  mon  ami^  dit  Blom 


a^a  LA  MARQUISE   DE  CHATILLARD. 

impatient  d'exécuter  cequ'il  coDsidérajt  comme 
une  œuvre  de  science  et  de  philantropîe ,  ne 
perdons  pas  une  minute  ! 

—  Où  me  menez-Yous ,  messieurs  ?  objecta 
le  jeune  homme  dont  la  défiance  n'était  pas 
inspirée  par  de  lâches  terreurs,  quels  sont 
vos  projets  ? 

—  Vous  les  apprendrez  ailleurs.  Nous  allons 
Wus  bander  les  yeux  et  vous  faire  monter  dans 
une  voiture  qui  nous  conduira  à  Fendroit  ou 
vous  gagnerez  vos  mille  louis. 

—  Jurez-moi  auparavant  sur  Thonneur» 
ajouta  le  marquis,  de  ne  jamais  divulguer, 
quoi  qu'il  arrive,  le  secret  qu'on  vous  con-^ 
fiera  ! 

—Je  le  jurerais,  monsieur,  et  je  serais  fidèle 
à  ma  parole,  répliqua  le  paysan  avec  une  di- 
gnité dépourvue  d'apprêt  et  d'exagération; 
mais  il  feudrait^que  je  consentisse  à  recevoir 
la  confidence Tde  ce  secret.  Je  ne  m'effraie 
guère  des  conditions  auxquelles  vous  me  feriez 


LA  AtCmilCHB   ùt  L'HOMid.  ^2t 

oettè  eonfideiice;  je  me  laisserais  volontiers 
oonduire ,  les  yeux  bandés ,  partout  où  il  vous 
plairait,  messieurs;  ear  je  né  présutne  pas 
qu'os  en  téûilleà  ma  vie,  et  je  n'ai  pas  de  bourse 
&  voler«.. 

—  U  ne  vous  arrivera  rîen  de  i^cheux  ni  de 
désagréable,  interrompit  Blujn;  demain  vous 
toucherez  la  somme  et  Ton  vous  ramènera  ici 

—  Vous^nous  jurerez  aussi,  ajouta  le  mar-» 
quis  dé  GhaliU^rd,  de  ne  jamais  revenir  a 
Paris,  du  moins  avant  bien  des  années. 

^  Hé  !  messieurs ,  je  venais  à  Paris  pour  y 
faire  fortune ,  répondit .  l'Auvergnat ,  et  je  ne 
me  déciderais  pas  facilement  à  retourner  dané 
mes  montagnes. 

—  Puisque  votre  fortune  sera  faite,  puisque 
demain  vous  ai«rez  milici  louis  pour  acheter 

des  terres  dws  vos  montagnes Quel  est 

votre  pays? 

—  L'Av^iergne,  et  j'ai  ma  mère  infirma, 


22%  LL  IftàiaVIfB  M  «ATIUiU. 

qui  m'attend  l  Hi«rmum  le  JeiMW  liottuM  édnc. 
les  paupières  se  bordèrent  de  krnieB.  Ma  mère 
ne  peut  plus  travailler  poar  vivre ,  et  c^^M 
pour  la  nourrir  que  je  Tai  qùklée  ^  en  ké 
promettant  de  revenir  auprès  d'elle ,  lorsqoe 
j'aurai  amassé  quelque  chose  ! 

—  £h  bieni  vous  y  reviendrez  plus  vtto 
qu'elle  ne  respère^  Vous  voilà  riche  pour  le 
reste  de  vos  jours  !  N'aurez-vous  point  assm 
de  mille  loùis? 

—  Mille  loufe)  monsieur  I  refléta  le  voyageur 
en  joignant  les  mains  avec  Télan  d'ijné  prière. 
Si  ce  n'était  pas  un  rêve,  quelles  richeises ! 

—Pour  que  le  rêve. se  réalise ,  mon  enfant, 
il  ne  yom  AnH  que  de  la  cotnpMsance  et  de  la 
docilité  à  mes  conseils,  dit  le  doefeur  qui  avait 
déjà  déployé  son  mouchoir. 

«->  A.voir  peur»  monsieur  t  refmrtit  vivement 

gM  intrépide  garçon  qu'un  tel  soupçon  fit  rou*' 

« 

gir.  t}n  homme  n'a  pas  peur  !  J'avais  eu  d'a- 
bord l'envie  de  m'^rùler  pour  me  fiiire  soldat. 


mm  m^boikmt  «ère  s'^  etk  ofipoaéd  en  diii«| 
(|o*^rile  itaierait  la  mease  de  sod  mten^«diM| 
avec  l'trgeM  qw  je  rcoewaîs  d«  rMdfew» 

—  Ënfik),  mon  amî,  né  yous  étonnëa^^ 
de  Mi  mafti^aa  d'agir,  ref^rit  Btuiâ  4pii  n'at- 
tendît pas  un  eonaôntem^it  plue  déciaif  pMf 
ap^qaer  ie  bandeau  sur  lea  yeux  du  jettM 
homme.  Ce  n'est  qu'un  moment  de  patiéhél 
que  je  réclame  de  vous  :  une  voiture»  qui 
nous  attend  près  d'ici,  va  nous  conduire...    . 

^  Et  lorsque  nous  serons  arrivée,  ajottfft 
le  marquis  de  Ghatillard,  on  vous  appreAdfa' 
ce  que  vous  aures  à  faire  cette  nuit. 

—  Ua  mot  encore,  messieurs!  s'éCrîà 
TAufergnat  retenant  le  docteur  qui  rentrât- 
nait.  Vous  devez  être  des  personnages  biet)r 
rielieael  bien  pui^sans,  si  j'en  juge  par  la 
magnifieeiM^  ife  vos  dotis  tk  de  vos  promesMl  { 
iMia  iiw ,  qui  ne  suis  quanti  paysan  ifnè  H 
iirisèrb  tdhttBse  de  sa  province,  qUel  sel*vitte 
pMrrai*je  vous  rendre,  quel  service  asse^  iitt» 


dâ4  LA^  JfARQOISE   DS   CHATII.LAKD. 

portant  pour  mériter  le  prix  que  vous  y  met^ 
(ez?  Ce  n'est  point  par  des  moyens  honnêtes 
qu'on  gagne  en  une  nuit  la  fortune  qui  s*ac* 
querrait  à  peine  pendant  une  vie  entière  ! 

*—  Vous  êtes  bien  curieux  I  répliqua  le 
marquis  sentant  se  réveiller  ses  craintes.  Il 
nous  plaît  de  vous  payer  cette  somme,  vous 
platt-il  de  la  gagner? 

«—  Oui,  monsieur,  si  pour  la  gagner  je  ne 
suis  pas  obligé  de  me  prêter  à  une  action  cou- 
pable ou  seulement  contraire  à  mes  prin- 
cipes !... 

—  A  vos  principes  I  répliqua  Blum  surpris 
de  ce  langage  dans  la  bouche  d'un  paysan  qui 
s'exprimait  avec  les  formes  d'une  politesse 
parfaite. 

-^  Vous  verrez  bien  si  la  chose  répugne  à 
vos  principes,  dit  le  marquis  piqué  de  rew* 
voir  une  leçon  de  morale  que  l'étranger  ne 
soupçonnait  pas  si  directe  et  si  humiliante.  Si 
ces  gens-là  se  targuent  d'avoir  des  principes, 


i    ' 


LA  BECiiEKCHB  DE  t'oomtt»  aa5 

aiiirtiftura-*t41  de  mauvaise  humeur,  nous  se- 
rotts  donc  forcés,  nous  autres  nobles,  de  rou- 
gir devant  la  canaille  ! 

—  Dôpèçhons-nous,  partons,  dit  le  docteur 
qui  Tavait  saisi  par  le  bras  afin  de  le  guider. 
Noos  somnes  ravis  de  savoir  que  vous  avez 
de9  pripeipes,  nous  en  awns  aussi  à  revendre, 
mon  cher  ami ,  et  vous  aurez  de  .quoi  vous 
satisfisiire  avec. nous...  Quel  âge  avez- vous, 
s'il  vous  plaît  ?  Laissez- vous  une  maltresse  au 
pays?... 

—  Monsieur  I  répondit  le  jeune  homme  qui 
balançait  à  prendre  au  sérieux  cette  singulière 
question,  je  n'ai  pas  encore  vingt«un  ans... 

-^  Vingt^un  ansi  bel  âgel  A  vous  toir,  on 
vous  donnerait  vingt«cinq  ans  !  vous  devez  être 
fort  comme  un  Turc  ?  Je  gage  que  vous  por^ 
tenez  au  moins  quatre  cents  livres*»» 

.    —^Ckuil  voici  la  voinh^l  ihibrrompitM.de 

dont  les  dents  daquaîent  et  qui 


I.  15 


2!k&  LA  Xâ«QDISB   DB 

grelottait  d6  tous  ses  membres ,  quoiqu'il  eût 
une  fièvre  ardeote  qui  n'était  pas  de  pore  ioia-t 

gi  nation. 

^  -^  Nous  oontîuMMns  notre  entretien  dans 
une  heure,  dit  Bhim  qui  ne  se  lassait  par 
d'admirer  oomUen  ie  hasard  les  avait  bieH^ 
serns.  Si  vous  avez  une  amoureuse,  ioon 
cher  ^ve,  penses  à  elle  et  figurez-vous  que; 
vo«s  ailes  ia  revoir  cent  fois  plus  lielle.  Cette 
sfianiére  de  passer  ie  temps  vous  disposera 
merveilleusement  à  votre  rôle. 

—  Vous  vous  di^rffssez  à  mes  dépens, 
monsieur,  répliqua  froidement  le  Jeune 
hoffiiM.  Je  n^  pas  d^amoureuse  et  je  ne  sou- 
haite |Ni6  an  av0ir. 

—  Tant  fuisl  grommcJlà  le  dodetir  qui  aidafi 
t^e  beA  inseiMible  à  monter  dans  un  cairroSse 
dont  le  cocher  is'^tt  endormi  sur  son  siège 
en  «laudisMttt  4es  j^lhrsmaes  %«i'il  attendait 
d^uis  tn»»  hewes  par  le  froM  et  ta  iieiffe; 


Là  MCHERCHB  DB   l'HOMMB.  23^ 

Eh  bien  !  monsieur  le  noarquis ,  que  vous 
semble  de  notre  acquisition?  dit  tout  bas  à 
M.  de  Ghatillard  le  caHipédiste  triomphant  : 
vous  aurez  un  fils  qui  vous  fera^  honneur. 

—  Blum,  mon  cher  Blum,  répondit  le 
marquis  en  lui  serrant  la  main  dans  la  sienne 
qui  était  glacée,  je  suis' bien  malade!  Je  vou* 
drafs  en  être  quitte  pour  un  catarrhe  I 


VIlI 


li  nÊSMTATlOK. 


La  marquise  de  Ghatillard  ne  songea  pas 
d*abard  i  s*étonner  des  étranges  discours  que 
son  mari  lui  avait  tenus,  ,ni  à  rechercher,  par 
induction  I  quelle  pouvait  être  la  pensée  do- 
minante du  marquis  dans  cette  longue  et 
prolixe  conversation  :  elle  n'était  occupée  que 
du  résultat  des  démarches  qui  dçv?ti^nt  faire 


23o  LA   MARQUISE    DE   CHATILLAED. 

sortir  de  la  Bastille  M.  de  Ghamoran.  Elle  at- 
tendit donc  deux  heures  le  retour  de  M.  de 
Chatillard ,  qu'elle  espérait  voir  reparaître  ac- 
compagné du  prisonnier;  et,  chaque  fois  qu*un 
bruit  du  dehors  »  un  cri,  un  roulement  de 
voiture,  la  fermeture  d'une  porte,  le  martèl- 
lement  d'un  ouvrier,  faisait  écho  dans  son 
cœur,  elle  s'imaginait  que  ses  vœux  allaient 
être  comblés,  et  que  son  cousin  arrivait  avec 
autant  d'empressement  qu'elle  en  avait  elle- 
même  à  se  retrouver  avec  Ivi.  Alors,  elle  se 
soulevsSt  sur  son  séant,  s'apprêtait  à  se  vêtir 
à  la  hftte ,  sautait  lestement  à  bas  du  lit ,  cou- 
rait dans  sa  chambre  pieds  nus,  écoutait, 
écoutait  encore  tout  le  corps  penché  en  avant, 
et  restait  long-temps  dabout  estpoféie  9fi  fioid 
qui  la  saisissait  par  degrés  ^  à%ibsu|re  q\|VUe 
se  persuadait  que  ses  oreilles  l'aYaiept  trom- 
pée. Elle  retournait  lentement  se  coudieri  et 
cachait  sa  tète  sous  les  draps  pour  pleurer  ea 
silence  jusqu'à  ce  qu'un  nouvel  eq[)oir,  aussi 
mensonger  que  le  précédent ,  réveillât  son  at* 


LA.   raÉmTÉ3l«N.  85  1 

tiOtiiNfi*  Bàobêi9u\»mm  ck  là  remit  dau  «m 
BiiiUeÉM4ii{K>ttlîon  d'«tpriL 

Li  mÊà  était  tmuo  y  et  aoiDiin  tDOomaml 
dans  l'hôtel  Be  l«i  annoofatl  que  son  mari  y 
fkt  FMtié  :  elle  en  eonctarl  q«e  le  marqoii 
n'avait  pas  encore  réoM  à  obtenir  ia  liberté 
de  M*  de  Gbamot^aa,  môme  soas  caution; 
iMia  elle  en  eoodttt  auaaî  qu'il  ne  se  déeaiura*' 
gaail  pu»  dans  ses  ettMrta  et  qu'il  finirait  aana 
doute  par  trtompker.  BUe  attendit  avec  un 
redoublement  de  patienoe  et  ne  douta  plus 
que  l'absence  de  M«  de  Chatillard  fôt  de 
bon  augure  pour  le  sUecéS  de  ses  sollicttatioiis 
persévérâmes.  Quand  eUe  se  trouva  dans  une 
oliacafité  cotti|riète  et  quand  l'heure  avancée 
•ut  rendu  plus  rainas  les  rumeurs  de  la  rue, 
où  diaMnuait  le  nombre  des  passans  et  des 
cavroasea,  elle  s -inquiéta»  elle  s'elfraya  de  ce 
qui  l'avait  rassurée  ;  elle  ne  s^expliqua  plus  le 
retard  du  marquis^  Avail-il  appris  quelque 
malheur?  M.  de  Ohamoran  était  jugé!  oon- 
damqél  exécutôl.«.   Une  fois  entraînée  dans 


25a  LA   MARQUISE   D8   GHATULARD. 

06116  voie  d6  sinistres  suppositions,  madame 
d6  Ghatillard  ne  s'arrêta  pas  au  doute  et  à 
Tanxiété;  elle  demeura  bientôt  eon^raiiM^ie  de 
la  triste  réalité  de  ses  craintes,  et  elle  fit  re* 
passer  sous  ses  yeux  avec  angoissa  les  hor- 
ribles conséquences  que  Tabbé  Pèlerin  et  Lan* 
gbde  avaient  données  à  raccusation  portée 
contre  M.  de  Ghamoran.  Ses  pleurs  ne  cessè- 
rent plus  de  couler,  comme  si  elle  était  certaine 
de  ia  mort  de  son  cousin.  Cependant  elle  en* 
tendit  frapper  à  la  porte  cocbére  de  la  maison, 
et  les  coups  de  marteau  se  succédèrent  avec 
une  persistance  qui  la  charma. 

Elle  se  réjouit  de  ce  vacarme,  lequel  devait, 
selon  toute  vraisemblance,  se  terminer  par 
l'introduction  de  la  personne  qui  heurtait  si 
opiniâtrement;  elle  n'hésita  pas  i  reconnaître 
M.  de  Ghamoran  dans  ce  visiteur  obstiné  que 
ne  rebutait  pas  la  rigueur  de  cette  porte 
inexorable.  Aussitôt  die  se  mit  à  tirailler  de 
toutes  ses  forces  le  cordon  muet  de  la  sonnette, 
sans  s'apercevoir  que  le  ressort  ne  jouait  plus. 


LA  PlUKIITATIOll.  aoS 

LeMovMsr  de  Taocidént  sarvena  à  cette  son- 
nette toi  ocHMeilla  d'airoir  recoure  à  on  autre 
iBode  d'appel  ;  et,  après  a?oir  crié  à  ae  déchi- 
rier  le  gosier^  aprée  a'Atre  meurtri  le  poing  à 
la  munoile,  eÙe  se  leira,  tout  irritée,  à  tâtons 
el  sans  prendre  de  tètemens;  elle  se  dirigea , 
mm  sans  se  choquer  aux  angles  des  meubles , 
vers  Tunique  entrée  de  sa  chambre;  mais 
cette  entrée  avait  été  fermée  à  double  tour  de 
def  par  le  marquis  de  Chatillard,  et  il  eût 
fallu ,  pour  rouvrir,  des  mains  plus  fortes  que 
cellâs  de  la  pauvre  femme  qui  ne  parvint  pas 
même  à  Tébranler  sur  ses  gonds.  Elle  se  rap- 
pela seulement  alors  que  le  marquis  avait  lui- 
même  pris  l'étrange  précaution  de  renfermer 
chez  elle ,  pour  la  forcer  sans  doute  de  rester 
au  Ut,  et  que  Thôtel  était  entièrement  désert, 
puisque  tous  les  domestiques  avaient  été  ren- 
voyés en  masse  à  la  suite  de  Texpulston  de 
rint^idant.  Elle  maudit  tour  à  tour  et  à  la  fois 
Langlade,  le  marquis  et  même  le  docteur 
filum,  qui  méritait  une  exception  en  faveur  du 


s 34  LA  MA^UiaK   M   GUkJlLLAXD. 

message  qu'il  avait  apporté  un  peu  tardive^ 
meot  de  la  BatfiUa;  «Ue  tr^ignay  se  mêféà 
lea  doigte,  a'arraoba  les  ohevevk  et  pleilni , 
^eroière  re^uroe  4m  fenftttiea.qiH.éproiiwiit 
)me  ooDtrariôté  qu'elles  ae  pauf eol  viiMire. 

On  s'était  lassé  do  frapper  ÎAUtileiiieiit  i  la 
porte  de  la  rue  ;  wr  personae  n'avait  ouvert^ 
personne  n'était  entné.  Madame  de  ChatiUard 
jurait  tout  bas  de  ne  jamais  pardonner  à  aon 
mari  l'abandon  où  il  l'avait  laissée  pendant 
une  demi -journée;  mais  le  véritable  et  seid 
motif  de  son  ressentiment  contre  le  marS|«is 
ao  bornait  à.  ce  que  M»  de  Chamoran  avak 
trouiré  la  porte  dose  et  s'était  peut-être  mépris 
sur  la  cause  de  oe  aontre*temps,  en  l'attribwuit 
^  un  ordre  donné  «  à  une  mesure  prise  i  son 
égard  r  La  marquise  se  tranquillisa  dés  ce  mo« 
ment  au  sujet  du  so^  de  son  cousin  qu'elle 
crut  bars  de  prison,  et  pourtant  eUe  regretta 
presque  de  l'en  avoir  ûdt  sortir,  s'il  devait  œ 
jour-là  mal  juger  les  sentîmens  qu'elle  lui 
portait  et  la  rendre  responsable  d'une  mal- 


1.4  tiiiBIfTÀTlM.  iSS 

adro&M  do  marquia.  EUe  m  Qattait  touJoMt 

qii^  ce  dernier  rentrerait  d'un  inattiat  à  l'autre 

fit  li)i  donnerait  dw  iioiive(}ea  eertaiaea  di 

|i.  de  Cliain^ran  quî  n'était  |os  eapaUe  d'«t<- 

tendre  au  lendemain  poup  \^  r#««irt  poiT  kl 

f epefcier  de  s'ôtre  empkqrée  k  I0  retUreir  de 

priion^  pour  3e  justifier  d'^TOir  été  env^ofity 

4diis  une  aoUe  et  méchant»  ï^flMra*  ^le  ofiblia 

jlfone  sa  promesse  de  fjHr^  1«  Ut  ^i  e|i  eUe  fiom- 

menoat  presque  au  ba^Ardg»  à  s'habiller  dwf 

les  tépèbres  qui  étaient  é  peu  près  pen^lètes^ 

Jes  triples  rideaux  des  fenêtres  étant  tirés  ^  I^ 

feu  0e  la  cheminée  étant  éteiQt*  La  nuit  et  )» 

ailenisie  V^uvaiitèrent  aii  ini^ieu  d^ne^  t&tQRr 

nemens  de  toilette  qi^e  le  pianque  d*hahitiidp 

et  la  préoccupation  égaraient  «ms  <îwae  :  el)e  sp 

soovint  diQs  menaces,  d^  tent^tii^Wt  d«  la  l^v- 

diesse  de  Langla4<^  qui  n'avait  plus  rien  k  m^ 

nager,  puisqu'il  était  banni  de  la  ifom^  de 

son  biefaiteur;  elle  pensa  qu'elle  ét^  seule 

.dans  l'hôtel  et  que  ses  cris ,  en  ca3  d'attaque, 

n'attireraient  pas  même  un  domestique.  iSon 


a  36  LA  MAltQOISE   l»S   CHATlLtARD. 

éffihoi  s'accrut  tellement  qu'elle  tomba  presque 
anéantie  sur  un  fauteuil  et  qu'elfe  n'eut  plus 
la  force  de  continuer  à  se  vêtir,  car  <4le  trem- 
blait que  Langlade  se  présentât  à  elle  au  lieu 
de  M.  de  Chamoran.  * 

Elle  écoutait,  elle  frémissait  toujours  :  ses 
terreurs,  ses  espérances  augmentaient  alter- 
nativement l'agitation  de  son  cerveau  ;  elle  se 
créait  des  fimtômes  qui  l'entouraient  d'une 
ronde  tournoyante  au  milieu  de  laquelle  un 
pouvoir  invisible  semblait  l'enchaîner  :  c'était 
Langlade  qui  revenait  sans  cesse  avec  les  plus 
hideuses  figures  que  multipliait  à  l'infini  le  mon- 
strueux type  de  ce  grotesque  visage.  Souvent  la 
marquise,  trop  vivement  illusionnée  par  cette 
fantasmagorie  de  son  imagination ,  poussait  un 
cri  et  fermait  les  yeux  :  tantôt  elle  croyait  en- 
tendre tourner  une  clef  dans  la  serrure,  tantôt 
se  soulever  un  rideau ,  tantôt  les  vitres  des 
fenêtres  tressaillir;  elle  se  levait,  les  bras 
étendus  vers  une  ombre  ou  vers  une  lueur 
qu'elle  animait,  qu'elle  personnifiait ,  sous  l'in- 


LA   PlUbBliTATION.  sS^ 

ihbeiMse  de  «on  bûrrear  pour  Lan^ade.  Enfin, 
ao  bout  d'une  heure  de  iranaea  el  d'aUMie» 
ridée  lui  irinl  d'essayer  à  sorUr  de  cette  obseu^ 
riiéqui  Fattristait  et  reffrayait  à  la  fiii&ea  se  peu* 
plant  de  toutes  les  chimères  que  son  imaginatioa 
créait  et  en  lui  montrant  sans  cesse  Lapglade  à 
ses  cAcés ,  Langlade  amoureui  et  plus  odieux 
que  jamais  ^  Langlade  capable  d'un  crime  pour 
assouvir  sa  passioD  brutale  et  forcenée.  Elle 
chercha  dans  les  cendres  qudque  reste  du  feu 
qu'elle  avait  laissé  éteindre  et  elle  y  découvrit 
un  charbon  encore  ardent  à  l'aide  duquel ,  en 
l'excitant  d'ivie  haleine  essouOée  »  elle  eut  la 
joie  d'allumer  une  bougie  et  suceessivMaeiM 
ceQes  qui  garnissaient  les  flambeaux  et  les  ouït 
ddahres  ^e  la  cheminée  :  cette  iUumiiMtieii  la 
raseura  si  bien ,  qu'elle  parvint  à  se  délivrer 
de  l'obsédant  cauchemar  qui  la  poursuivait 
ioitt  éfveiUée  ^  sous  la  forme  de  Lsmglaëe ,  et 
elle  se  remit  à  s'occuper,  de  sc«  cousin  qui 
Wéiwit  pas  vmu ,  qui  ne  venait  pas  »  qui  vien'* 
4mM  sans  idoutè  :  eUe  reprit  hinsi  Tune  après 


33&  hk  MARQUISE  M  €HAmLAlD. 

ravtre  les  pensées  qui  l^a^ient  émue  ait  htsà 
de  Vàme^  jusqu'à  la  nuit. 
Asudain  nii  coup  vioIeAt ,  porté  du  dehors 

ta 

contre  tme  tftre,  la  brisa  en  ititlle  pièces  :  h 
tturquise  Jeta  un  tri  d'alarme,  en  supposant 
qa^on  TDtttait  pénétrer  de  tlve  fbrce  chez  eNe  ;    ^  ^ 
et,  dans  son  époutante,  elle  courut  machinale- 
mmt  à  sa  sonnette  qui  n'avaif  plus  de  voix ,  ' 
pais  elle  retourna  par  réflexion  à  la  cheminée, 
oA  elle  s'arma  des  pincettes ,  afin  de  résister 
courageusement  i  une  agression  qu'elle  s'éton^' 
mK  d'attendre  encore.  Mais  elle  compta  dà- 
iwnlage  sur  la  sMdlté  de  la  fenêtre,  en  $e 
sMmntuit  qu'elle  Tavalt  fait  fortifier  d'une 
batM  dé  fer  et  d'un  cadenas,  pour  se  mettre 
à  l'abri  ém  swpHses  nocturnes  que  Langlade 
avait  tMtèes  plusietirs  f<Bfe;  fAle  présuma' 
qn'un  |iM)6ctile  lancé  dans  (a  vitre  était  cause 
de  ce  firae»»  et  en  s'approtihant de  là  femétlre»  ' 
qm  n'awast  pas  été  ébranlée,  elle  rémëssa  Mr 
le  tapis ,  eiitM  las  débris  de  verve  ^  imfe  «sèea 
groase  pierre  à  laqvrile  uo  bittat  ae  freuFftft' 


attaché.  EUefliilUt  s'étanouir  de  joie  en  recon- 
iiaisMiit  Téerfture  de  son  coosin  :  il  étdft  donc 
Kbre,  H  était  donc  prés  d*eilc  1  Cette  pierre 
ayait  parooura  peu  de  chemin  pour  arriver  si 
jmte  au  but  et  pmir  rompre  en  éclat  un  terre 
épafe  4e  Bohême  !  M.  de  Chamoran  se  tenait-il 
dans  la  rue  ou  dans  le  jardib  t  Sa  lettre  avait- 
elle  été  adressée  de  la  sorte  par  lui-m^me  jou 
par  son  messager?  C'était  lui-même  probable- 
ment qui  recourait  à  ce  mode  de  correspop-^ 
dance,  imité  de  ceux  qu'on  employait  autre* 
fois  avec  les  villes  assiégées.  Madame  de  Cbat 
tillard  eut  le  chagrin  de  ne  pouvoir  répondf€| 
de  vive  voix  à  cette  lettre  »  les  fenê(re9  étapt 
barricadées  comme  pour  .soutenir  un  siéfe,  e^ 
elle  U9  fit  que  passer  son  bras  à  travers  Fou- 
verture  de  la  vitre  brisée,  en  secouant  son 
moiicëofi^  à  t^fwtâr  d*un  drapeau  de  détresse. 
BUe  er ut  qu'on  l'appelait  doucement  par  ^ 
MiÈ  et  qu'on  lui  dféatt  adieu  avec  une  Cent!r« 
ttélancdSé;  elle  fKstingua  l'accent  de  son  cou« 
«itt  et  ^  )ugea  qUe  celui-ei  n-avatt  pas  vu  fé 


240  Lk  MARQUISE  DE  GHATJU.AED. 

signal  d^intelligence  qu'elle  renouvelait  en 
vain  9  car  il  s'^oigna  et  se  tut.  Elle  Tappeliit 
encore  à  voix  basse ,  lorsqu'il  n'était  plus  là 
dans  la  rue  voisine  d'où  il  avait  jeté  la  pierre.  La 
marfuise  revint  lentement  s'asseoir,  i  demi 
vêtue,  près  du  foyet  éteint,  sans  ressentir  le 
froid  qui  r^ait  dans  la  chambre. 

Elle  lut  continuellement  pendant  une  hetif^e 
entière  la  lettre  de  M.  de  Ghamoran,  quoique 
èette  lettre  ne  demandât  pds  plus  de  cinq  mi« 
nutes  de  lecture  ;'  mais  elle  la  relisait  toujours, 
bien  qu'elle  la  sût  par  cœur,  et  elle  en  analysait 
chaque  mot ,  pour  y  retrouver  partout  la  pen- 
sée secrète  de  l'amant.  Voici  quelle  était  la 
teneur  du  billet  couvert  de  taches  de  café  en 
guise  de  larmes  : 

«  Madame  et  belle  cousine  I  j'enrage  de  voM 
écrire  sur  une  table  de  café ,  en  compagnie  de 
gens  qui  jouent  aux  dominos ,  qui  boivent  du 
punch  et  qui  fument;  mais  j'aurais  trouvé 
di(Bcilement  ailleurs  une  plume  et  de  l'encre 


Là  PRÉSBNTATION.  a^î 

{H>ur  VOQS  faire  savoir  qae  je  suis  hors  du 
purgMtoire  depuis  deux  heures  et  que  je  n'ai 
pas  la  eonsolatio&  de  me  reposer  dans  votre 
paradis.  Ma  sortie  de  la  Bastille  tient  du  mi-^ 
racle  ;  Taflàire  pour  laquelle  on  m'avait  si  du« 
remrat  raoprisonné  prenait  une  assez  vilaine 
tournure;  je  m'étab  permis  de  malmener  le 
lieutenant  de  police  et  de  me  moquer  des  mes^ 
sieurs  du  parlement,  qui  perdaient  leur  temps 
i  m'interroger  au  sujet  de  cette  maudite  vierge 
de  plAtre  que  vous  savez  ;  ma  patience  était  à 
bout>  car  on  m^opposaif^à  tout  propos' une 
dénonciation  occulte  dont  Tauteur  u^&vait 
garde  de  m'accuser  eu  face.  Les  qoiuze  joura^ 
que  j'avais  passés  sans  vous  voir  et  sans  avoii' 
de  vos  nouvelles ,  belle  cousine,  ne  m'avaieiii 
pas  peu  courroucé  contre  Tennemi  caché  qtii 
fusait  mouvoir  les  ressorts  de  ce  complot  i  Je 
demandais  avec  tant  d'assurance  à  me  défendre 
vis-à-vis  des  témoins  qui  n^'avaient  dénoncé, 
que  le  lieutenant  de  police  craignit  d'avoir  été 
dupe  d'une  calomnie,  et  me  promit  de  toc 

I.  16 


Si^2  LA  MAHQCISS  DB  GHATIUÂRD. 

mettre  aujourd'hui  même  en  présénoe  de  deux 
personnes  qui.  m'accusaient.  Cette  confronta- 
tion piquait  d'autant  plus  ma  curiosité  »  que  ce 
bon  lieutenant  de  police  avait  juré  que  je  ne 
coucherais  pas  à  la  BastiHe ,  si  mon  innocence 
était  avérée,  et  que  mes  dénonciateurs  pren*- 
draient  alors  ma  place  pour  se  <;orrigtf  du: 
péché  de  mensonge. 

<  Aujourd'hui  donc,  à  deux  heures,  on 
m'a  conduit  au  tribunal,  où  le  lieutenant 
de  police ,  assisté  de  trois  conseillers  rébar- 
batife,  devait  constater  si  j'étais  innocent  ou 
criminel  :  on  avait  étalé  sous  mes  yeux  lea 
pièces  du  procès,  savoir  :  la  pauvre  Notre*< 
Dame  estropiée ,  mutilée ,  salie  et  crottée  i  sa 
lampe  profanée,  des  lambeaux  d'étoile,  de 
clinquant  et  de  fleurs  artificielles ,  une  chan- 
son  obscène  écrite  sur  un  papier  gras  qu'on 
prétendait  avoir  été  trouvée  dans  la  niche  de 
la  Vierge.  Jfe  regardai  tout  cet  arsenal  de  cou* 
viction  avec  calme  et  indifférence  j  ce  n'étaient 
pas  là  mes  accusateurs.  Le  lieutenant  de  po«* 


lice  m^annonça  qu'un  seul  a^ait  pu  èhre  aiMiié, 
quoique  tous  deux  euMeut  été  sommés  de 
eempataltre.  Or,  devines,  ma  chère  eouslne, 
quels  étaient  ecs  deux  témoins  à  charge  qui 
ne  itettsnt  qu*à  me  dire  rouer  vift  Vms  ne 
le  definsries  pas ,  quand  bien  même  je  vous 
le  donnerais  en  cent;  j'ai  peine  à  me  persua- 
der que  ee  $ont  eux^  quoique  je  n'en  puisse 
plus  douter,  quoique  j'aie  écrasé  de  mon  {n*« 
dignation  un  de  ces  plats-pieds ,  qui  n'eftt  pas 

« 

osé  répondre  i  la  citation,  «  Fon  o*eAt  pas  en** 
voyé  un  exenqpt  peur  l'ai^réhender  au  eorps« 
Devinez-vaus  ?  Vous  devineriez  pourtant  s'il 
ne  s'agissait  que  de  savoir  ce  que  j'adnuM  et 
ce  que  j'aime  le  pkw  au  monde,  foue  avec 
deviné,  adwaUe  cousine  I 

<  Non  pridacipal  accusateur  n'était  autve  que 
ce  drôle  de  Langlade,  l'intmdant  du  marquis  ! 
Eaites-hii  eomptimeal  de  sm  effirenterie,  el 
vous  le  rencontrez,  et  priez4e  d'aùendre  que 
je  lui  coupe  les  oreilles  4  la  praffsére  oeoa*^ 
sion.  On  a  transporté  devant  moi  le  petH  boa*' 


i^44  ^  M4RQÛISE  DE   CRATILLÀKDr 

homme  plus  mort  qae  vif,  qui  n*avait  plus  ni 
pouls ,  ni  voix ,  ni  regard  :  je  l'ai  foudroyé 
de  ma  colère  et  de  mon  mépris.  On  a  la  sa 
déposition  sans  qu'il  osât  la  soutenir  ;  il  sem- 
blait accablé,  et  il  m'a  fait  pitié  au  point  que 
je  l'ai  abandonné  à  sa  honte ,  comme  un  in- 
secte venimeux  qu'on  ne  daigne  pas  écraser. 
Quant  à  mon  second  accusateuri  je  l'aurais 
jugé  plus  digne  de  ma  vengeance,  et  je  re« 
grette  qu'il  ait  eu  la  pudeur  de  ne  point  pa<«. 
raltre;  mais  je  le  retrouverai  tôt  ou  tard.  Vous 
soupçonnes  déjà  que  ce  misérable  est  Tamii 
le  maître  et  le  comi^ice  de  mons  Langlade  f 
justement,  Fabbé  Pèlerin,  qui  était  un  des 
oonvives  les  moins  retenus  de  notre  souper 
chez  Ramponneau ,  et  qui  avait  conseillé  les 
outrages  faits  à  la  statue  de  Notre-Dame! 
l'abbé  Pèlerin,  auteur  de  la  chanson  impie 
qu'on  m'attribuait  sans  aucune  preuve  !  Après 
cet  excès  d'impudence,  je  ne  devais  garder 
aucun  ménagement  pour  un  pareil  misérable , 
et,  d'accusé,  je  devins  accusateur  en  flétris- 


LA,   PRBSSNTATIOiV.  345 

gant  la  oooduite  de  cet  indigne  abbé.  Le 
lieutenant  de  police  n'accorda  que  trop  de 
confiance  à  mes  révélations,  puisqu'il  crut 
nécessaire  de  retarder  ma  délivrance  jusqu'à 
ce  que  l'abbé  Pèlerin  fût  lui-même  arrêté.  Ce 
dénouement  ne  me  satisfit  guère.  Ma  situa- 
tion me  semblait  tout  aussi  f&cheuse ,  du  mo- 
ment  que  je  n'avais  pas  le  bonheur  d'être  à 
vos  genoux. 

^  «  J'ignore  comment  les  choses  changèrent 
en  moins  d'une  heure  :  j'étais  rentré  fort 
triste  dans  ma  cdhile,  et  je  me  lamentais 
tout  seul  sur  les  lenteurs  de  la  justice,  lors- 
qu'on vint  m'avertir  que  j'étais  libre ,  sans 
me  dire  d'où  provenait  la  subite  clémence  du 
lieutenant  de  police.  On  me  montra  l'ordre 
signérde  sa  main  pour  que  les  portes  me  fus<^ 
sent  ouvertes;  et,  craignant  qu'elles  se  re« 
fermassait  par  un  retour  de  fortune,  je  ne 
m'arrêtai  pas  à  questionner  l'etempt  qui  me 
conduisit  fort  poliment  hors  de  la  Bastille. 
•J'écoutai  à  peine  les  officieuses  communica* 


a46  ^^  MARQ13ISS  OB  CHATlll.tARD. 

lions  dé  cet  exempt  :  il  m'engageait  avec  in« 
stance  à  me  tenir  sur  mes  gardes.  Car,  disait- 

* 

il^  Langlade ,  qu'il  venait  de  faire  sortir  de 
prison  quelques  moraens  auparatant  d'apràs 
un  onlre  particulier  dU  lieutenant  dé  police  « 
avail  proféré  oent  injures  contre  Bsoi  en  se 
voyant  libre»  et  n'aVait  pas  dissimulé  son  projet 
de  m'assas^ner.  Si  Langlade  était  Un  homme» 
je  craindrais  fort  peu  ses  menaces»  mais  je  povr^ 
rais  lui  en  demaiider  raison»*.  Chère eoiisine, 
je  tie  veux  pas  vous  cacher  un  singulier  épisode 
qui  m'a  interrompu  ici  aèseï  désagréablement 
et  qui  a  liâseé»  sur  mon  papier»  des  ttaees  que 
je  ne  puis  tn'empècher  de  vous  expliquer  e  j'é- 
tais tout  à  rbéure  en  tète  i  tète  âvee  vons^  et 
je  ne  tongeua  paa  le  moins  du  mohde  aux  gens 
qut  M  divertissaient  autour  da  moi  :  voilà 
qu'une  tafese  pleine  de  café»  laneéè  du  fend  de 
la  salle  »  me  rafle  la  tempe  et  vient  se  brieer 
contre  la  muraille»  en  me  couvrant  d'édabous- 
sttres^  ainsi  que  la  lettre  que  j'aurais  toulu 
préserver  de  ce  coup  de  foudre.  Je  dierche 


f 


tk  PRÉSENTATION.  a^? 

d'un  œil  à  demi  aveuglé  par  la  liqaeur  brû«- 
lante  quel  est  le  iupitet  tonnant  qui  m'a  pris 
pourplaBtron,  et  j'aperçois,  blotti  sous  une 
taMe ,  mon  dénoneiateur  Langlade ,  qui  avait 
peut*ètre  espét^  que  je  ne  reoonnattrais  pas 
sa  main.  Je  suis-  allé  droit  à  la  cachette  de  ce 
lAehe  et  je  l'en  al  tiré  par  les  cheveux,  pour 
le  provoquer  devant  les  mêmes  pet'sonnes  qui 
avaient  vn  son  ins«itè.  Le  malheureux ,  souf- 
fleté par  moi  et  conspué  pair  tous  les  assis- 
tans»  n'a, pas  soutenu  le  rôle  offisnsif  dans 
lequel  il  s'était  essayé  sans  en  calculer  les 
éonséquences  ;  non  seulement  il  n'a  pas  ac- 
cepté un  diHil  que  je  lui  proposais  avec  toutes 
•sortes  d'avantager,  mais  encore  il  ne  répondait 
rien  à  mes  défis,  &  mes  outrages,  à  mes  mé*- 
pris  ;  il  se  renfermait  dans  la  contenande 
ka«aUe,  timide  et  houleuse  qui  l'avait  sauvé 
des  représailles  dans  ma  ooaffontation  avec 
lui.  Que  vousdirai^^je^  «kère  cousine?  les  gens 
du  café  ont  jeté  deliors  ce  médiant  monstre 


^43  -         tA  MARQUISE  DB   GHATILLA&D. 

qui  grinçait .  des  dents  et  faisait  une  affreuse 
grimace,  comme  sMl  m*allait  dévorer  :  on  l'au- 
rait meurtri  de  coups ,  après  lui  avoir  souiUé 
la  faee»  mais  je  n'ai  pas  souffert  qu'on  le  battit, 
et  je  me  suis  contenté  de  l'avoir  réduit  à  ne 
plus  se  montrer  en  public.  . 

«  Je  reviens  avec  plaisir  à  l'objet  de  ma  lettrCi 
qui  est  de  vous  rendre  un  compte  exact  de  l'em- 
ploi que  j'ai  fait  de  mon  temps  depuis  ma  sortie 
de  la  Bastille.  J'ai  commencé  par  accourir  à 
votre  hôtel  :  la  grand 'porte  était  fermée ,  ce 
qui  m'inspira  une  telle  émotion  que  je  restai 
pétriûé,  sans  avoir  le  courage  de  heurter.  Je 
frappai  cependant  d'une  si  furieuse  façon,  que 
vous  avez  dû  m'entendre,  fussiez*vous  mieux 
endormie  que  la  Belle  au  Bois  dormant  :  on 
n'eut  garde  de  m'ouvrir,  et  j'en  fus  moins 
consterné  après  les  informations  que  me  four- 
nirent les  voisins.  On  m'assura  que  M.  de 
Ghatillard  avait  renvoyé  à  la  fois  intendant; 
concierge,  cocher,  valets  de  chambre,  laquais 


X 


LA   PKÉSXNTATION.  2^9 

et  josqu^à  votre  chère  Nanon ,  qui  était  une 
audacieuse  coquine,  soit  dit  en  passant.  Ce 
congé  gteéral^  dans  lequel  Langlade  n'était  pas 
excepté,  me  donna  beaucoup  à  .réfléchir,  et  je 
présumai ,  faute  de  trouver  une  raison  valable 
pour  expliquer  ce  coup  d*état  domestique, 
que  le  marquis  avait  mis  la  main  sur  les  deux 
'  lettres  un  peu  vives  que  j'eus  le  tort  de  vous 
écrire  par  Tentremise  de  Nanon ,  et  qui  ne  vous 
sont  jamais  parv^ues.  Je  suis  à  peu  prés 
tranquillisé  là-dessus  à  présent,  grâce  à  des 
renseignemens  nouveaux  que  j'ai  recueillis  de 
vos  domestiques  eux*mèmes;  ils  attribuent 
leur  disgrâce  à  Langlade,  et  ils  lui  en  témoi- 
gneront leur  reconnaissance.  J'ai. donc  frappé 
de  plus  belle  à  la  porte^de  votre  hôtel ,  sans 
obtenir  un  meilleur  résultat.  On  m'a  dit  néan* 
moins  que  vous  éUez  chez  vous,  et  que  M.  de 
Chatillard  s'est  absenté  dans  l'après-dtner  avec 
le  docteur  Blum ,  sans  doute  pour  engager  de 
nouveaux  domestiques*  J'ai  guetté  son  retour 


fl5o  tk  MARQUISE   DE  CHATILLAKD. 

et  je  patienterais  encore ^  si  je  ne  m'inquii-- 
tais  de  votre  santé. 

«  Est-il  vrai  que  vous  soyez  enfermée,  seule, 
dans  votre  hôtel?  N'êtes* vous  pas  malade? 
J'aimerais  mieux  croire  que  vous  avez  suivi  le 
marquis  à  la  campagne,  malgré  la  saison, 
malgré  le  temps  épouvantable  que  nous  avons 
et  qui  ressemble,  pour  moi ,  à  la  fin  du  monde,' 
en  votre  absence.  Ah!  cousine,  je  voudrais 
être  certain  que  vous  avez  quitté  Paris  I  Ce 
voyage,  du  moins,  pourrait  avoir  une  oaïue 
naturelle,  tandis  que  votre  réclusion  au  fond 
d'un  appartement,  dans  cet  hôtel  désert,  a  Tair 
d'une  pénitence,  d'une  bouderie  ou  d'un  «ha- 
grin.  Vous  ne  savez  peut-être  pas  que  je  ne 
serai  ni  roué,  ni  brûlé,  ni  pendo.  Certaine- 
ment vous  me  supposez  toujours  dans  ma 
prison  1  Je  devrais  avoir  un  peu  de  raneme 
contre  vous  qui  ne  m'avez  pas  seulemékit  fiait 
passer  de  voe  nouvelies;  maisonouUJeei  vile 
ce  qu'on  a  souffisrt  1  Tenez ,  je  suis  prêt  à  votas 


{ordonner  totre  indifférence ,  votre  (cruauté , 
à  condition  que  je  vous  voie.  Hélas  !  il  parah 
que  je  ne  vous  verrai  pas  ce  soir,  puisque  Voti*e 
mari  ne  revient  pas  1  Vous  a-t-il  invitée  à  ne  plus 
me  recevoir  ?  Il  n'est  pas  jaloux ,  et  d'ailleurs 
mon  «lire  de  cèusin  mè  sert  de  pws^^^n  au- 
près  d»  vous,  i|iioique  utî  cdusib  n'ait  pas  un 
cœur  de  redie.  Yous  ates  de  l'aiâitié  pour 
ittei ,  sinon  de  l'amour,  et  vimis  hè  peuiserez 
pas  la  vertu  eu  la  barbarie  jueqe'à  me  retirer 
la  permission  de  vous  voii^éi.  Mon  Dieu!  que 
s'esMl  pcMéJ  que  se  pAseM^il?  Votite  mari 
abiMe*t*-il  de  ses  droits  pour  vous  retenir  dans 
UÉe  espèce  de  eji|Mivité?  M;,  de  Ghatâlard  ve» 
rend'il  malliettrense?^  Vous  n'aurez  pas  basoin 
de  voM  plaindre,  Ina  belle  eottaine,  j'irai  au- 
devant  de  vos  plainteB  et  je  me  ferai  votée 
av^eat,  votre  |Mrotecteur...  Gomaseat  arriver 
4  TOUS  ?  eoaunent  voua  feire  parvenir  ee  billet? 
M'importe,  il  &ut  absolument  qae  voua  sa- 
diiez  que  je  ne  suis  plus  à  la  Beatîlle^  et  que 
je  veille  âur  vous  !  Tous  les  moyen  me  seront 


■  I 


2^2  LA   MABQUISE   DE   CHATILLARD. 

bons  pour  que  vous  ayez  ma  lettre  :  je  paie- 
rais de  mon  meilleur  sang  une  réponse  de 
votre  main  ! 

<  De  Ghamoran.  » 

La  marquise  de  GbatiUard  ne  s'attachait 
qu'à  un  seul  point  de  cette  lettre,  la  querelle 
commencée  entre  son  cousin  et  Langlade*  Elle 
connaissait  le  caractère  implacable  de  ce  der- 
nier ;  elle  savait  la  haine  qu'il  portait  à  M.  de 
Ghamoran,  surtout  à  cause  d'elle.  L'affiront  fait 
en  public  i  Lan^de,  maltraité  et  chassé  du 
café  où  il  avait  déclaré  la  guerre  à  son- ennemi, 
ne  pouvait  manquer  d'amener  quelque  tarrible 
vengeance.  La  marquise  trouvait  ses  craintes 
trop  bien  fondées,  quand  elle  se  représen- 
tait, avec  les  couleurs  sombres  et  sous  le 
reflet  de  ses  pressentimens ,  les  pièges  ^  les  at- 
taques souterraines,  les  guet-apens  et  les  vio- 
lences de  toute  nature  que  Langlade  était  ca- 
pable de  mettre  en  œuvre  pour  se  venger.  Elle 
tomba  insensiblement  dans  une  profonde  tris- 


tk   PRÉSMTATION.  i253 

lesse  qin  finit  par  se  résoudre  en  larmes  abon- 
dantes. Les  émotions  de  cette  journée  et  le 
manque  absolu  de  nourriture  l'avaient  al&i- 
blie  au  point  qu'elle  se  sentait  défaillir  et 
qu'un  malaise  général  lui  causait  des  vertiges 
qui  changeaient  à  ses  yeux  la  forme  des  objets 
ét^qui  les  faisaient  tournoyer  dans  un*Ioinlain 
fentastique.  Elle  espérait  encore  que  son  cou- 
sin «  malgré  Ttieure  avancée,  allait  venir  d'un 
momentà  Fautre,  et  elle  se  fit  un  devoir  de 
l*attendr6  en  dépit  de  Tétat  de  faiblesse  et  de 
A)ufI)rancé*où  elle  se  trouvait;  enfin,  elle  dut 
eéder  à  la  nature  qui  lui  ordonnait  de  se  re^ 
mettre  au  lit  pour  se  reposer  le  corps  et  Tes^ 
prit  :  ce  ne  fut  pas  sans  de  longs  intervalles 
dé  crise   spasmodique  et   d'évanouissement 
qu'elle  acheva  de  quitter  ses  vétemens  et  de 
se  recoucher  dans  des  draps  froids  et  défaits 
qui  ne  lui  promettaient  ni  soulagement  ni 
sommeil.  La  fièvre  la  reprit  dés  qu'elle  eut 
placé  sa  tète  brûlante  sur  l'oreiller. 
Elle  entendit  une  pendule  qui  sonnait,  et 


X 


if54  LA  MÀAQQttK  PV  C^ÀTtUAlD. 

ellç  coiopta  àh  bewres  ;  sqa  nuiH  devait  être 
rentré,  et  les  bruits  de  pas  et  de  porbe» »  qui  ar^* 
riv^eqt  ^ors  à  son  oreille ,  ne  lui  laissèrent 
point  de  dputa  à  cet  égard,  Maj3  elle  ne  concd-: 
yait  rien  à  ra]l)andon  dans  lequel  on  l'oubliait 
depuis  si  long-temps.  Elle  appela»  elle  cria, 
mais  d'une  vpix  éteinte  qui  expirait  dans  les 
tentures  du  lit;  elle  s'agita,  frappa  aur.  mu^ 
railles,  se  pendit  au  cordon  quî  survivait  à 
la  sonnette  et  ne  réussit  pas  à  fixer  l'sittentioii 
des  gens  qui  allaient  et  venaient  dans  l'appar*- 
temeni.  Elle  s'était  fatiguée  de  ses  ^orts  in-> 
fructueux,  et  elle  n'avait  plus  recours  qu'à  des 
pleurs  entrecoupés  de  sanglots,  lorsque  la 
porte  de  sa  chambre  s'ouvrit  doucement  et  so 
referma  aussitôt  à  double  tour  avec  fracas. 
La  marquise  de  Chatillard  gardait  une  si  fière 
rancune  au  .marquis,  que,  sans  faire  un  mou* 
vement,  sans  proférer  une  syllabe,  elle  con^* 
tinua  de  pleurer  plus  abondamment ,  dans  la 
persuasion  que  son  geôlier  était  en  sa  pré- 
sence. Elle  ne  voulait  pas  lui  parler  la  pre« 


LA  fJXÈgÊtiTknùM.  dS5 

mière,  manie  pour  lui  adresser  des  repro^os, 
«telle  se  flattait  qu'il  prendrait  la  parole  afin  de 
se  justifier  d'une  conduite  aussi  étrange.  Mais 
après  avoir  attendu  quelques  minutes ,  étonnée 
de  eette  visite  muette  qui  lui  aurait  fiut  croire 
qu'dle  était  toujours  seule,  si  elle  n'eût  pas 
remarqué  le  murmure  d'une  respiration  plus 
gteée  que  la  sienne ,  elle  essuya  s^  yeui  lar** 
moyens  el  se  souleva  sur  le  coude  pour  voir  là 
personne  qui  était  entrée  dans  sa  chambre. 

OudUa  fut  sa  surprise,  en  apercevant  contre 
la  porte  fermée  un  homme,  un  étranger  qui  ne 
remuait  pas  et  qui  considérait  avec  une  singu- 
lière expression  de  physionomie  la  chambre, 
le  lit  et  elle-même  I  L'apparition  d'une  femme 
en  oostume  de  nuit  avait  produit  sur  cet  iÉu» 
connu  un  étonnement  mèié  d'une^^notion  de 
eurioeité  et  de  plaisir.  La  marquise,  de  son 
eûtéy  tout  eflrayée  qu'elle  était  de  voir  un 
homme  dans  sa  chambre ,  eût  été  presque  rae« 
surée  par  la  charmante  figure  de  cet  homme, 
autant  que  par  son  habillement  dont  la  tU 


^56  LÀ  MARQUISE  BB  C0AT1LLARD. 

cbesse  et  Télégance  n'appartenaient  qu'à  un 
courtisan  arriérant  d'une  fôte  de  Versailles; 
mais  elle  conserva  son  air  eflhré  et  mécontent^ 
dans  l'explication  qu'elle  entama  avec  Pin- 
OHinu ,  en  rapprochant  de  son  visage  les  draps 
et  les  couvertures  pour  se  défendre  le  mieux 
possible  contre  la  témérité  du  regard.  Le  jeune 
hofnme  en  yj t  assez  néanmoins  pour  se  faire  une 
haute  idée  des  charmes  de  la  jolie  marquise  à 
qui  le  rouge  de  la  pudeur  alarmée  convenait 
mieuxquela  pâleur  répanduesur  sestraitsavant 
b  venue  de  cette  incompréhensible  viiite.  lla« 
damede  Chatillard  n'eut  pas  seulement  la  pensée 
de  crier  au  voleur,  et  elle  se  rappela  ce  qu'on 
racontait  de  la  jeunesse  du  maréchal  duc  de 
Richelieu  qui ,  moins  beau  et  moins  séduisant 
que  ce  gentilhomme,  s'était  vingt  fois  intro* 
'duit  dans  la  chambre  à  coucher  des  dames  avec 
une  adresse  et  une  audace  qui  lui  réussissait 
toujours.  Elle  se  promit  bien  toutefois,  fût-ce 
le  plus  galant  élève  du  duc  de  Richelieu ,  d'être 
fidèle  à  ses  devoirs  de  femme  mariée  et  à  son 


LA  PBÉSENTAIION.  !25'] 

coogin,  qui  n'égalait  pourtant  pas  en  bonne 
mine  ce  chercheur  d'aventures.  Ils  se  regar- 
dèrent mutuellement  pour  s'accoutumer  à  ce 
tète  à  t6te  imprévu,  et  l'opinion  qu'ils  prirent 
l'un  de  l'autre  dans  un  rapide  examen,  n'eut 
qu'à  se  défendre  d'être  trop  favorable;  la  ren« 
contre  de  leurs  yeux  avait  fait  naître  dans  leurs 
âmes  une  sympathie  qui  se  traduisait  chez  hiî 
en  admiration ,  et  en  bienveillance  chez  elle. 

—  Monsieur!  lui  dit-elle  d'un  ton  qui  s'ef* 
forçait  d'être  rude  et  tenait  mal  ce  diapason  ; 
monsieur  !  que  faites-vous  ici  ? 

—  Madame  !  répondit-il  d'une  voix  douce  et 

timide;  madame,  je  ne  sais! pardonnez* 

moi!...  je...  je  me  retire!, ••  Mais  il  me  semble 
que  la  porte. . . 

—  Est  fermée?  reprit-elle  en  s'encouragfant 
tout  bas  à  montrer  plus  de  colère.  Eh  bien  ! 
ouvrei*la  tout  de  suite ,  monsieur,  et  hâtez^ 
vous  de  sortir!...  Oui,  sortez,  ou  sinon!... 

—  Que  je  l'ouvre ,  madame  ?  dit  le  jeune 
homme  qui  ne  se. résignait  pas  sans  regret  à 

I.  17 


â58  LA.  MARQinaB   DS   GHAtlILARD. 

obéir  et  qui  voyait  arec  une  secrète  joie  ta  ré- 
aîsianee  de  la  serrure;  cette  porte  est  fermée 
en  dehors. 

—  Qui  Ta  feMnée  ?  C'est  vous ,  sans  doute  ! 
Je  fous  invite  à  vous  retirer  de  bonne  grâce, 
autrement!...  Sr  vous  n'avez  pas  la  clef,  en- 
foncez la  porte!... 

—  Oh!  madame, «j^  ^^  suis  pas  un  malfai- 
teur !  reprit-il  troublé  de  l'injonction  que  lui 
adressait  la  marquise  avec  un  geste  impérieux. 
Je  ne  me  permettrai  jamais... 

—  Mon  Dieu  !  puisque  je  vous  le  permets, 
puisque  je  vous  le  commande  I  car  il  faut  bien 
que  vous  sortiez ,  par  la  porte  ou  par  la  fenêtre  ! 
Sortez,  vousdis-je,  sortez! 

—  Par  ou  voulez- vous  qtieje  M^rltf,  ma- 
dame? répliqj«a-t-îl  en  tâebml  de  vaiMUs  sa 
timidité  qui  résultait  tmn^  de  «m  ^aM^tèm 
que  de  sa  position  «Meptioiuidle  et  fsMMOL 

—  Peu.  m'importe ,  pourvu  que  tous  sor- 
tiez I  Un  homme  de  votre  rang  et  de  votre  qua> 


LA   PRÉSÉNTATlOlf.  û5q 

lité  devrait  savoir  qu'on  n'entre  pas  aiùsi  dans 
la  chambre  d*une  femme.!.... 

—  Ce  n^est  pas  moi,  madame !...  dit-il  ëh 
balbutiant  et  en  rougissant,  fauté  dé  pouvoir 
s'excuser  d'une  inconvenance  qu'il  reconnais- 
sait lui-même. 

—  Gomment,  monsieur,  ce  n^estpîas  Vôuâl 
^epartii  la  marquise ,  qui  haussa  les  épaules  à 
cette  objectioii  banale  que  présentait  la  phrase 
interrompue  de  l'intrus  qu'elle  jugea  peu 
spirituel. 

—  Oui  f  madame,  ce  n'est  pas  un  fait, de  ma 
^olooté  si  j*ai  pénétré  en  un  lieu  où  je  ne 
devrais  pas  être ,  répliqua  le  jeune  homme  à 
qui  le  mouvement  dédaigneux  de  madame  de 
Chatillard  rendit  la  parole  et  la  présence  d'es- 
prit  11  est  vrai  que  je  n'ai  pas  le  courage  d'à- 
voir  des  remords  d'être  venu  ici,  puisque  ma 
hàrdleissé  m'a  ^rocctré  l'ooca^én  de  vous  voir, 
madame. .  • 

—  Les  personnes  dé  votre  (SottdflioA ,  «lôtf- 
sieur,  ont  toujours  des  raisons  de  galanterie 


26o  LA   MARQUISE   DE   CHATliLARD. 

pour  se  faire  pardonner  leurs  plus  grandes 
hardiesses,  reprit  la  marquise  qui  eut  dès 
lors  meilleure  opinion  de  l'adresse  et  de  Télo- 
quènce  de  ce  prétendu  courtisan  ;  mais,  eussé- 
je  moins  de  répugnance  à  vous  rencontrer  ail 
leurs,  je  suis  très  courroucée  de  wus  recevoir 
de  là  sorte ,  et  je  vous  réitère  Tordre  de  partir 
sur  rheure  !  Aussi  bien ,  monsieur,  qui  êtes- 
vous?  comment  vous  nomme-t-on?  pourquoi 
vous  trouvez-vous  chez  moi ,  la  nuit  ? 

—  Madame,  je  vous  jure  que  pour  vous 
être  agréable,  je  partirais  à  Tinstant  si  la 
chose  était  possible,  nonobstant  .le  chagrin 
que  j'en  aurais! 

—  En  vérité,  monsieur,  vous  partirez!  s'é- 
cria madame  de  Chatillard  qui  commençait  à 
s'effrayer  sérieusement.  Partez  donc! 

*-  Ehl  madame ,  vous  le  voyez ,  la  porte  est 
fermée,  et  toute  ma  bonne  volonté  ne  fera  pas 
qu'on  l|i  rouvre  avant  le  jour,  je  le  crains 
fort. 


LA   PBÉSENTATIOK.  26 1 

—  Avant  le  jour  »  monsieur  !  répéta  la  mar- 
quise qui  espéra  encore  que  cet  étranger  vou* 
lait  seulement  lui  faire  peur.  Encore  une  fois; 
monsieur,  qui  ètes-vous? 

—  Ohl  je  vous  supplie,  madame,  de  ne 
pas  me  demander  qui  je  suis,  répliqua  le 
jeune  homme  en  baissant  la  tète ,  je  n'oserais 
l'avouer  devant  une  personne.  • . 

—  Je  vois  bien  à  votre  air,  à  votre  habit ,  à 
votre  langage,  que  vous  êtes  d'une  naissance 
peiit*ètre  supérieure  à  la  mienne... 

—  Madame,  vous  vous  trompez!  murmura 
Vinconnu  qui  balançait  à  se  faire  connaître  et 
qui  ne  pouvait  se  persuader  que  son  déguise- 
ment  lui  fût  aussi  favorable. 

—  Non ,  monsieur,  je  ne  me  trompe  pas  ;  il 
n'y  a  qu'un  homme  de  cour  ou  un  voleur  qui 
eût  osé  faire  invasion  dans  la  chambre  à  cou- 
cher  d'une  femme  de  mon  rang.  Vous  n'êtes 
pas  un  voleur,  je  le  suppose;  vous  seriez  donc 

» 

un  homme  de  cour,  un  de  ces  aimables  roués 
qui  se  jouent  de  la  vertu  des  femmes  et  de 


â6a  LA  MARQUISE  lit  COATlIiLAED. 

rbonneur  des  maris?  que  sais-je?  Vous  n'avez 
peut-être  violé  moa  domicile,  troublé  mon 
spmmeil,  excité  ma  surprise,  mon  indigna tiou 
et  ma  terreur,  que  pour  satisfaire  à  une  mi- 
sérable ^eure  ? 

—  Une  gageure,  mat^m^I  s'^ria  celuj  que 
ceU|9  inqulpation  attaquait  dans  «pn  caractère 
et  qui  se  repentait  d'avoir  oédé  À  d'autres 
inspirations  plus  innocentes. 

—  Je  ne  le  sais  pas,  je  ne  le  soupçonne  pa$ 
même  :  mais  il  faut  |)ien  que  j'explique  de 
quelque  manière  plausible  yotre  prince  chez 
moi  »  et  à  pette  heure  I 

— Madame,  calme^-yous^  je  vous  en  oonjwe^ 

dit  humblement  le  fm%  courtisan  qui  4}ompre* 
i^ait  l'emb^rr^s,  l'impatience  et  Vefiroi  ^e  cette 
dame  i  mesuire  q^'i|  se  rendait  miçux  comptç 

dô  sofi  iqooiicftYable  mission.  Jç  snis  chez  vous 

»  •         •    * 

par  wite  4^  circonstances  tellement  Q](traor- 

dinaires,  que  tout  à  l'hepre  encore  JQ  croyais 

rêver!..;  Mafs  non,  je  nç  rêve  pas,  ajouta-t-il 

'  d'une  yoix  étouffée;  et,  quoique  le  rouge  m'en 


LA   FlUBSMTÂTIOir.  2&S 

monte  au  front,  c'était  là  le  service  qu'on 
attemlait  de  moi ,  bon  Dieu  ! 

9r-  Qttfi  Mrviœ  aAtèndait*on  de  vous  ?  repar^ 
tit  vivement  la  marquise  qui  se  rappelait  pour 
h  première  fois  ta  singulière  conversaition  avec 
H»  «de  ChatîUard  et  qui  entrevoyait  sous  les 
pwolaa  de  ce  dernier  un  mystère  odieux. 
Quelles  sont  ces  oiroonstances  extraordinafrej^^ 
HapQaîettrt  Je  ne  prévois  pas  quelles  excuses 
vous  poorrieE  faire  valoir  dans  cette  affaire. 

-7^  Je  vous  atteste  sûr  Ttionneur,  madame, 
répondit  le  jeune  homme  avec  noblesse ,  que* 
je  n'avais  point  une  idée  nette  et  positive  du 
Bâle  honteux  et  ridioule  qu'on  me  réséf vaît 
m  m'impo^nt  une  oondition  exorbitante  que 
j'aurais  dû  repousser  fiveo  mépris...  Mais  non  / 
nadame.  on  aura  voulu  se  divertir  a  mes  dô^ 
pens»  et  vous  éliei  du  complot  sans  doute! 

--  S'il  y  a  un  complot,  c'est  Langlade  qui 
l'a  imaginé!  a*éeria  la  marquise  dont  la  terreur 
s'accroissait  au  lieu  de  diminuer.  Qui  vous  a 
introduit  dans  ma  maison ,  dans  ma  chambre  9 


!l64  l'A   HABQU18E   DE  CRATIIXàRD. 

—  Deux  honunas  que  je  ne  connnais  pas  et 
dont  je  ne  n'ai  pu  diatinguer  les  traits,  car  il 
fusait  nuit  noire ,  lorsqu'ils  m'ont  abordé  sur 
U  route ,  aux  portes  de  Paris. 

—  Sur  quelle  route?  demanda  madame  de 
ChatiUard  qui  se  perdait  en  conjectures  et  qui 
persistait  à  voir  la  main  de  Langhde  dans  une 
aventure  qu'elle  ne  s'expliquait  pas- encore. 
Deux  hommes  vous  ont  amené  ici  ?  L'un  de 
ces  deux  hommes  n'était-il  pas  une  espèce  de 
monstre  contrefait ,  boiteux  ;  bossu ,  avec  une 
e£Broyable  figure  ?. . . 

—  Je  ne  les  ai  point  assez  vus  pour  faire 
leur  portrait ,  mais  je  suis  fondé  à  croire  qu'ils 
n'étaient  pas  jeunes  ;  l'un  avait  une  très  haute 
taille  et  se  tenait,  courbé  ;  il  parlait  peu ,  tous- 
sait et  soupirait  beaucoup.  Il  portait  un  large 
chapeau  rabattu  qui  lui  couvrait  la  face,  et 
pourtant  j'ai  été  frappé  de  la  longueur  de  son 
nez,  qui  était  probablement  postiche... 

—  C'est  lui  I  murmura  la  marquise  qui  ne 
pouvait  se  méprendre  à  celte  description  d'un 


LA  FHÉSMTATION.  ^65 

« 

pareil  nez  ,  et  qui  devina  aussitôt  que  Blum 
accompagnait  M.  de  Ghatillard. 

—  L'autre  homme ,  avec  lequel  je  me  suis 
longuement  entretenu  et  que  j*ai  par  consé- 
quent fÊbn  observé,  était  petit,  avait  une 
physionomie    réjouissante ,    sautillait    sans 

—  Eh  bien  !  monsieur,  que  vous  ont  dit  ces 
deux  hommes?  interrompit  madame  de  Gha- 
tillard qui  n'avait  plus  de  doutes  sur  Tidentité 
des  deux  personnages.  Pourquoi  vous  ont-ils 
amené? 

—  Vous  allez,  madame,  avoir  pour  moi 
bi^d  peu  d'estime!  répondit  Tinconnu  qui 
eût  voulu  restituer  l'argent  qu'il  avait  reçu. 
Vous  penserez  que  la  cupidité  a  dirigé  ma 
conduite... 

—  Je  ne  penserai  rien ,  monsieur,  et  l'es- 
time que  j'aurai  pour  vous  ne  doit  guère  vous 
toucher,  dit  brusquement  la  marquise  qui  avait 
hâte  d'arriver  à  une  solution  qu'ielle  redoutait  ; 
mais  répondez-moi ,  j'ai  droit  de  l'exiger,  sur 


266  LÀ  HA.BQUI8B  DX  CHATIILÀRD. 

un  saul  poiat  qui  m'intéresse.  Dans  quelle  in- 
tention ces  deux  bommes  vous  ont-ils  ocmduit 

ch«9  moit 

—  Il  pie  m'appai^tient  pas  de  juger  leur  in- 
tenti(>nt  madame;  mais^  quoi  qu'il  m^  coAtei 
je  TOUS  apprendrai  ce  qui  s'est  passé  :  Vùn  d€| 
ces  deux  hommes  m'a  donné  cent  louis  et 
m'en  a  promis  mille  ! 

—  Mille  louis  !  répéta  la  marquise  pour  qui 
cette  révélation  fut  un  trait  de  lumière^  et  qui 
sentit  en  elle  plus  d'horreiir  que  d'épouvante 
en  s'apercevant  du  danger  qu'elle  courait. 

^  J^aqrais  méprisé  ces  offires,  madame,  et 
refusé  d'accepter  de  l'argent  que 'je  n'avais 
pa9  gagné  !  continua  le  jeune  Auvergnat  qui 
brûlait  de  se  justifier  aui  yeux  de  cette  femme 
qu'il  avait  outragée  en  consentant  à  seoender 
un  complot  formé  contre  elle.  Oui,  madame, 
je  suis  trop  fier  pouF  ouvrir  la  main  i  un 
don,  i^  une  aumàûe;  mais  ma  mère,  ma 
pauvre  mère... 

^  On  vous  a  promis ,  dites  «  vou9 ,  mille 


U  PIUSSUTATIOJf.  2167 

louis  ?  interrompit  la  marquise  qui  tremblait 
'4  ridée  de  l'attentat  que  cette  somme  pouvait 
eDCQurager.  Moi,  je  vous  en  propnets  deux 

mille! 

•• 

—  On  me  jura ,  poqr  trioifipher  de  n^qp 
hé^l^tipn ,  qu^  l'on  ne  me  den^andait  rien  ^ui 
blessât  mes  principes  et  mes  sentimens  d'bon- 
neur;  on  m'assura  qu'il  s'agissait  d'un  pari 

« 

et  que  je  serais  toujours  libre  de  me  dédire. 
En  définitive ,  si  l'on  ne  me  persuada  pas ,  on 
m^ôta  du  moins  la  force  de  résister,  et  je  me 
laissai  conduire  les  yeux  bandés... 

—  Les  yeut  bandés  1  dît  à  voix  basse  la 
marquise  qui  se  souvenait  des  leoommanda?» 
tiops  expresses  que  lui  awit  listes  M.  de  Char 
tillard  au  sujet  de  l'accueil  qu'il  féelamai( 
ppur  qn  amt, 

—  U^  voiture  d^ns  laqMelle  nous  étipii$  ^ 
roulé  long- temps  >  et  l'on  m'a  fait  descendre 
sans  me  délivrer  du  bandeau  qui  était  ui^c 
des  clauses  du  marché-  Jvsque-là  ^  jp  n'avais 
aucune  défiance ,  et  ma  curiosité  se  trouvait 


â68  LA  MARQUISE   DE   GHÀTIlLARD. 

fort  en  jeu  ;  je  me  suis  donc  prêté  de  bonne 
grâce  à  ce  que  je  regardais  comme  une  mas- 
carade :  on  m'a  coiflfé  de  cette  énorme  per- 
ruque, on  m^a  infecté  de  parfums,  puis  on  m'a 
affublé  de  cet  habit  brodé  et  de  tout  cet  atti- 
rail qui  ne  convient  ni  à  ma  naissance  ni  à 
mon  état... 

—  Vous  n'êtes  pas  ce  que  vous  paraissez  ? 
interrompit  madame  de  Ghatillard  qui  regret* 
tait  d'être  désabusée  sur  la  véritable  condition 
de  ce  prétendu  courtisan.  Qui  êtes- vous  donc  ? 

—  Hélas  !  madame,  répondit-il  en  hésitant 
à  faire  cet  aveu,  je  suis...  j'ai  Tàme  assez 
haut  placée  cependant.  •«  je  suis  un  simple 
paysan  d'Auvergne. 

—  Ah  1  quelle  infamie  !  s'écria  la  marquise 
avec  une  indignation  'profonde.  Les  malheu- 
reux! est-il  possible?  Avoir  eu  l'insolence 
de  me  compromettre  dans  cette  abominable 
trame  I  Si  c'était  Langladç  qui  l'eût  machinée, 
je  me  contenterais  de  l'avoir  déjouée,  et  j'en 


LA   l^ftésXNTÂTlOll.  ^269 

rirais  peut-être!  Mais  )'en  pleure  de  rage, 
quand  je  songe  que  je  suis  insultée  par  cdùi« 
là  même  qui  devrait  me  défendre  et  me  faire 
respecter,  quand  je  reconnais  mon  mari  dans 
Tauteur  d'une  si  lâche  et  si  sale  comédie  !.... 

~  Votre  mari  !  repartit  le  jeune  homme 
s'associant  à  la  juste  exaspération  de  cette 
épouse  outragée.  Quoi  !  madame ,  c'est  votre 
mari  qui... 

—  Je  n'ai  pas  de  compte  à  vous  rendre, 
répliqua  la  marquise  avec  hauteur  et  dédain  : 
il  n'y  a  rien  de  commun  entre  nous ,  malgré 
votre  impertinente  admission  dans  mon  appar- 
tement. 

«--  Madame,  je  ne  mérite  pas  d'être  jugé 
comme  vous  le  &ite8 ,  reprit  le  paysan  avec 
une  inflexion  pleine  «de  reproche  et  de  tris* 
tesse  ;  non ,  madame,  je  suis  encore  digne  de 
votre  estime ,  en  dépit  de  l'équivoque  situa^* 
tien  où  mon  imprudence  m'a  mis  à  votre 
égard.  Je  vous  respecterai ,  madame ,  je  vous 
défendrai.». 


• 


H'JO  LA  MAUQOISE  ht  GHAt/UAKD. 

—  Eloignez -vous!  Interrompit  sèchement 
madame  de  ChatHlard  qui  ne  s'accôàtutnait  pas 
à  la  pensée  de  l'injure  que  son  mari  lui  voulait 
faire.  Je  n'ai  pas  besoin  qu'on  me  défende,  je 
me  défendrai  bien  seule  !  H.  de  Ghamoran  me 
défendra  !...  Demain  je  me  retirerai  dans  ma 
famille  !  demain  je  demanderai  ma  sépara- 
tion !...  Le  vieux  fou!  je  n'aurai  plus  de  mé- 
nagement pour  lui,  je  ne  me  ferai  plus  de 
scrupules... 0  mon  Dieu  !  quelle  stupide  inven- 
tion !  Ce  Èlum  n'aura  pas  toIé  la  correction  que 
M.  de Chamioran  lui  administrera  de  ma  part  !.. 
Mais  c'est  de  la  scélératesse  !  ajouta-t-eltc  en 
s'exaltant  davantage  dans  son  ressentiment  : 
cet  homme  enfermé  une  nuit  avec  moi  I  un 
paysan  !  un  rustre  !  Oh  !  les  indignes  !  Lànglade 
n^en  a  pas  fait  tant!... 

Les  sanglots  étoufl%rent  sà  voix  ,  et  elle  àe 
cacha  la  tête  dans  ses  draps  qd'eVé  mof  dait  de 
fureur  :  eHe  pleura  pendant  tftfe  heute  en^ 
tîère  en  répétant  par  intervalles  avec  des  fe- 
doublemens  de  larmes  :  tin  paysan!  un  rustre! 


LA   PRidllITATION.  2J\ 

Celui  qu'elle  désignait  ainsi  se  tenait  respec- 
tueusement debout  au  pied  du  lit,  et  fixait 
sur  elle  un  regard  triste  et  doux,  sans  un 
mouvement  de  colère,  sans  une  parole  d'a- 
mertume :  il  s'accusait  d'être  cause  des  pleurs 
qu'elle  Ycrsait ,  et  pourtant  il  se  disait  en  Fui- 
même  qu'un  autre  moins  scrupuleux  profite- 
rait mieux  des  bénéfices  de  son  aventure  ro- 
manesque. 


•  • 


IX 


Il  80DPR. 


Là  marquise  de  Ghatîllard  n'aurait  paâF  é& 
^iné  certainement  le  projet  de  son  mari ,  si  te 
docteur  Blum  ne  Feût  pas  (Questionnée  plusieurs 
fois  sur  le  concours  qu'elle  accorderait  à  un 
projet  de  cette  nature;  elle  n'avait  feit  que  rire 
de  Textravagante  proposition  du  callipédistey 
dans  ^  attacher  la  moiodre  importance  et  sans 

I.  18 


^74  l'A   MARQUISB   DE   CHâTlLLARD. 

faire  semblant  de  l'avoir  comprime  dans  toute 
son  immoralité;  elle  ne  s'en  était  pas  préoc- 
cupée plus  que  des  autres  recettes ,  auxquelles 
Blum  l'avait  toujours  trouvée  rebelle.  Mais  l'en- 
tretien que  le  marquis  avait  eu  avec  elle  dans 
la  journée  ne  lui  permit  plus  de  mettre  en 
doute  la  réalité  du  complot  où  ce  paysan  avait 
trempé  malgré  lui  :  elle  se  rappela  successive- 
ment les  diverses  phrases  de  cet  entretien  et 
surtout  le  marché  conditionnel  qu'elle  avait 
contracté  avec  M.  àè  Ghatillard  qui  s'engageait 
à  tirer  delà  Bastille  M.  de  Chamoran,  pourvu 
qu'elle  restât  au  lit  sans  bouger,  sans  parler 
et  sans  manger,  jusqu'au  lendemain.  Elle  en- 
tendit, dès  qu'elle  eut  la  clef  de  cette  énigme 
malhonnête  ^  une  foule  de  phrases  équivoques 
qui  n'avaient  pour  elle  qu'un  sens  nul  ou  indif- 
férent. Après  avoir  acquis  la  certitude  d'une 
exécrable  machination  qui  devait  suppléer,  à 
TiMuffisanoe  conjugale  du  marquis,  elle  se 
promit  de  se  venger  aussitôt  qu'elle  en  aurait 
*  l'occaûoni  et  elle  se  sentit  moins  éloignée  qu« 


U   SOUPER.  Sk'J^ 

jamais  d'associer  à  sa  vengeance  son  cousin 
qui  eût  a(;heté  bien  cher  ce  qu'on  jetait  igno- 
minieusement au  premier  venu. 

EHe  vint  alors  à  penser  à  ce  premier  venu , 
qui  n'était  qu'un  malheureux  paysan  sous  des 
ori^ux  de  grand  seigneur;  mais  elle  avait 
amassé  tant  de  courroux  contre  M.  de  Cha- 
tiilard  et  son. conseiller  impudent,  qu'elle  ne 
trouva  plus  un  regard  de  colère  pour  le  pau- 
vre garçon  dont  la  contenance  humble  et  res^ 
pectueuse  demandait  grâce  ;  elle  se  souvenait 
en  même  temps  de  la  beauté  remarquable  de 
ce  paysan ,  et  elle  n'en  était  que  mieux  dis-^ 
posée  à  rindulgence.  D'ailleurs,  cet  homme, 
qu'on  envoyait  auprès  d'elle  avec  de  pleins  pou- 
voirs injurieux,  n'avait  pas  tenté  même  d'en 
faire  usage  stius  la  garantie  de  l'impunité  et 

« 

d'une  récompense  capable  de  séduire  de  plus 
riches  que  lui  ;  loin  de  là ,  il  s'était  prononcé 
énergiquement  à  l'égard  des  auteurs  d^une  in- 

•  •  • 

digne  trame  qu'A  refusait  de  seconder^  ë(  il 
avait  offert  de  éétenét^  ce  <ju'j|  aurait  pu  at« 


276  LA    MAnQlISE    DE   CHATILLARI). 

laquer.  La  marquise,  éclairée  par  un  examen 
réfléchi  de  sa  situation ,  reconnut  qu'elle  devrait 
de. la  gratitude  à  un  paysan  qui  s'était  conduit 
\is*à-vis  d'elle  avec  plus  de  noblesse  que  n'au- 
raient fait  la  plupart  des  gentilshommes  dans 
une  semblable  bonne  fortune;  elle  résolut  d'à* 
bord  de  ne  pas  lui  montrer  la  moindre  crainte 
durant  la  nuit  périlleuse  qu'ils  étaient  destinés 
à  passer  en  compagnie ,  et  elle  fit  vœu  ensuite 
de  lui  donner,  fût-elle  obligée  de  vendre  ses 
diamans  pour  avoir  l'argent  nécessaire,  le 
double  de  la  somme  à  laquelle  le  marquis  avait 
taxé  son  propre  déshonneur.  C'était  à  la  fois 
prudence  et  reconnaissance ,  car  elle  ne  se  dissi* 
lAula  pas  que  son  mari  l'avait  mise  cruellement 
à  la  merci  de  cot  homme ,  qui  pouvait  d'un 
instant  à  l'autre  cesser  d'être  généreux. 

—  Eh  bien  ,  monsieur  !  lui  difc-elle  avec  en- 

* 

jouement ,  en  cherchant  à  modifier  l'impres* 
sion  que  la  scène  prêchante  a*vait  faite  sur 
l'esprit  sans  doute  neuf  et  grossier  de  l'Au* 
vergnat  qu'elle  jugeait  néanmoins  supérieur 


lE    SOLPER.  277 

ft  fiOB  origine,  par  Téclucation  comme  par 
1^  seotimens,  que  pensez^  vous  de  votre 
BTeoture  ? 

—  Je  pense,  madame,  que  j ^aurais  été  heu- 
reux de  me  faire  connaître  de  vous  sous  de 
plus  honorables  auspices ,  répondit  le  paysan 
ému  du  changement  subit  qui  se  manifestait 
à  son  égard  dans  la  physionomie  et  dans  Tac* 
cent  de  la  marquise  ;  mais  vous  âvea&  la  cha- 
rité d'oublier  qu'on  m'avait  choisi  pour  vous 
outrager... 

—  Pas  du  tout,  mon  cher  monsieuri  ré- 
pUqua-t-«Ue  eif  affectant  de  rire.  On  nous  a 
mystifiés  l'un  par  l'autre,  et  je  m'en  veux  de 
n'avoir  pas  été  plus  perspicace. 

—  Je  D6  vous  comprends  pas,  madame , 
reprit,  le  jeune  homme  que  ne  (pagna  pas  le 
rire  fercé.de  la  marquise,  el  qui  décaâta- 
nança  par  son  air  froid  la  ièinte  de  cette  der* 
nière.  .  • 

~  Rien  nV^st  phts  invellîgrbte ,  cependant  : 


278  l'A  MARQUISE  DB   CHATILLARD. 

j'alteadais  moD  mari  qai  revient  d'un  long 
voyage;  et,  pour  lui  faire  une  surprise 
agréable,  précédée  de  quelques  appréhea^ 
siens  propres  à  piquer  sa  curiosité  et  à  éprou- 
ver son  courage,  j'avais  ordonné  à  deux  va- 
lets de  Tenlever  sur  la  route ,  aux  portes  de 
Paris,  et  de  l'amener,  les  yeux  bandés ,  dans 
ma  chambre. 

—  Vraiment  ?  dit  tranquillement  l'étranger 
qui  n'était  pas  dupe  d'une  si  tardive  et  ^ 
maladroite  explication  d'un  événement  qu'il 
avait  commenté  sans  beaucoup  d'efforts  d'in- 
telligence. 

—  Oui,  monsieur,  continua-t-eHe  en  évi* 
tant  de  rencontrer  le  regard  fin  et  narquois 
du  paysan  qui  avait  la  politesse  d'écouter  un 
mmmmge  q«e  ne  oolorak  aucune  waisem- 
blaAce.  Demain ,  lorsqu'on  vous  délivrera,  de 
priMn ,  je  vont  ferai  wait  las  diux  inbéoiies 
qui  vous  ont  pris  pour  mon  mari,  et  i)  f^nàm 
qéon  vous  demande  pardon... 

~  Je  les  en  dispense,  madume,  e^r  les 


l»iiwea  gens  aoot  aveoglies,  s'îU  n'oot  pps  v^ 
que  M.  TOire  nari  portait  uae  vef^te  de  l>ure^ 
èm  giiftP09  de  oujr^  im  gîlet  rpqge.... 

— .  Oh  !  le  Mtr,  on  peut  «q  tromper  ^^ 

les  iMilleiira  yeux  du  mmule Vous  n'ar 

vtêz  p^s  une  veste  de  balte ,  an  gUet  rougi^^ 
idée  guêtres  fie  cuir  I 

—  Je  les  avais,  madame,  à  telles  eneeigttBs 
qu'^n  mè  les  rendra  pour  que  Je  poisse  exer* 
cer  mon  métier  de  tourneur  en  bois. 

—  Vous  êtes  tourneur  en  boîs  ?...  Je  com- 
menée  à  ne  plus  vous  croire,  monsieur;  uà 
ouvrier  n'aurait  pas  votre  ton  ni  vos  manières^. 

—  Il  y  a  des  exceptions  partout ,  madadie  : 
voilà  pourquoi  le  mari  d'une  dame  qui  loge 
dans  des  appartemens  dorés ,  tendus  en  soie 
et  eu  velours,  voyage  à  pied,  un  bâton  ferré 
à  la  main,  sur  les  grandes  routes,  par  le  vent 
etlanei^el. 

—  fÇ  ft'»î  Pai  /(^t.que  jpqiî  ij?Q^i  voyageait 
^ç  p^lfç  f03iïièr,e,  f«epwt:#U(Ç  4épi|pe,d*  pe  p«w- 


â8o  LA   tlÀRQUCSÇ    DE   CilATiLLAIID. 

\oir  en  imposer  à  son  interlocuteur.  Au  rmt% 
monsieur,  je  ne  peux  que  me  féliciter  4^ 
hasard  qui  a  fait  tomber  ce  quiproquo  sur 
vous,  plutôt  que  sur  tout  autre;  car  je  me 
serais  trouvée  dans  une  situation  fort  embar- 
rassante, fort  dangereuse  même...  Il  est  vrai 
que  j'ai  prévenu  mes  domestiques  dTentrér 
chez  moi  dès  que  je  crierais... 

~  M.  votre  mari»  madame,  ne  vous  par* 
donnera  pas  d'avoir  eu  recours  i  de  sembla* 
blés  précautions ,  repartit  le  paysan  blessé  de 
ce  qu'on  lui  supposât  assez  de  crédulité  et 
de  simplicité  pour  ne  pas  &ire  justice  de  ces 
coplradictions  choquantes.  Si  j'avais  l'hon- 
neur d'être  votre  mari ,  je  chasserais  le  co- 
quin qui  s'aviseraiud'entrer  ;  mais  je  me  flatte 
que  personne  n'entrera ,  puisque  je  ne  vous 
offrirai  aucun  prétexte  de  crier  :  ce  qui  peut 
témoigner  mon  respect  et  mon  admiration. 

—  Et  vous  prétendez  n'être  qu'un  tourneur 
en  bois!  s'écria  la  marquise  émerveillée  de 
rélocution  polie  et  facile  de  ce  paysan  qui  la 


LE   SOUPBR«  281 

raiUatt  avec  tant  d'urbanité  et  de  galanterie. 
C'est  TOUS ,  monsieur,  qui  cherchez  à  m'abu* 
ser;  j'en  reviens  à  ma  première  opinion,  et  Je 
TOUS  baptise  homme  de  eonr. 

—  Madame,  si  vous  le  permettez,  laissons  là 
Thomme  de  cour  et  M.  votre  mari  qui  voyage, 
ce  sont  deux  fictions  que  je  ne  saurais  ad- 
mettre, quelle  que  soit  mon  envie  de  vous 
plaire.  Je  vous  ai  déclaré  que  j'étais  un  pauvre 
Auvergnat  ;  je  viens  à  Paris  pour  y  faire  for- 
tune, et  j'espère  bien  que  votre  rencontre 
me  portera  bonheur. 

—  Que  voulez-vous  dire  par-là  ?  reprit  ma- 
dame de  Cbatillard  effarouchée  des  préten* 
tiens  que  semblait  annoncer  cette  espérance. 

—  On  tire  de  certains  présages  une  conclu* 
sion  bonne  ou  mauvaise,  répondit  le  jeune 
homme  qui  s'empressa  de  la  rassurer  par  des 
formes  encore  plus  respectueuses  et  par  une 
voix  moins  haute.  Chacun  se  fait  de  l'avenir 
une  image  plus  ou  moins  flatteuse,  d'après 


a8â  LA   MARQOIAE   DB   CHATILLAaD. 

des  iodiees  qui  n'oat  pas  toujoufjB  ev  9W^-* 
reoce  beaucoup  de  rapport  avec  la  d^stUié^. 
Ainsi ,  madame ,  le  hasard  m'a  procuré  l'iuûi»- 
neur  d'être  reçu  par  oae  dasàe  dont  la  cofi- 
dition  sociale  est  si  supérieure  à  la  mienne 
que  ie  pouvais  à  peine,  dans  les  circonstances 
ordinaires,  obtenir  d'elle  un  coup  d'œil  ou 
un  mot.  Cette  dame  me  parle  avec  bonté  et 
me  permet  de  la  contempler  pendant  tpyte 
une  nuit... 

-t-  le. ne  vous  ai  rien  permis,  i9onsÎ9wr, 
interrompit  la  marquise  i  qui  répugnais  une 
conversation  presque  galante,  avec  un  inter- 
locuteur de  cette  classe. 

—  Vous  ma  permettez  de  vous  adrça^r  la 

■  « 

parole,  madame,  et  vous  daignez  me  ré- 
pondre :  c'est  plus  que  je  ne  mérite  sans 
doute,  et  je  vous  remercie  de  cette  insigne 
faveur.  ^ 

—  Oh  I  vous  ne  me  devez  aucun  refpejrcf- 
noent,  monsieur  :  je  vous  parle,  je  vqhs  v^^ 


UB   80UPEB.  â83 

ponds 9  il  est  vrai,  mai^  je  ne  saurais  moins 
faire  après  le  quiproquo. . . 

—  C'est  par  respect  pour  vous,  madame, 
que  je  n'admets  pas  la  possibilité  d'un  qui- 
proquo qui  mettrait  si  peu  de  différence  epti^ 
^otre  mari  e^  un  paysan  tel  que  moi. 

—  Je  n'admet  pas  non  plus  que  vous  soye^ 
g^  paysan ,  cpmpie  vous  le  soutenez  av^c  i^ 
))on  goût  d'expressions  qui  m^  ptouve  q^j^ 
vous  êtes. . . 

—  En  ce  mom^ent,  madame,  je  voudrais 
être  votre  égal!  reprit  chajei^'euaement  l^ 
jeune  homme  qui  fit  fifi  pas  pn  avaqt  et  jin 
geste  verç  madame  de  GhatiU^rd,  qu^  cette 
démonstration  intimida  au  point  qu'elle  se  r^ 
tira  insensiblement  ^  l'autre  tK>rddu  lit.  11  lue 
semible  que  mes  idées  son(  à  la  liauteiur  des 
vôtres,  qde  mon  cœur  a  toute  1^  noblesse  qui 
manque  à  m^  naissance ,  que  mes  sentimçqs 
trouveraient  tle  l'écho  hors  de  la  sphère  où  le 

R 
%  ■•  « 

sort  m'a  placé!  Oui,  je  sens  pour  la  première 
fois  de  ma  vie  <|ue  je  ne  suis  pas  un  paysan  ! 


â84  U   tfÀRQl519E  DB   ClIAniURD. 

—  Vous  .avouez  donc  votre  superelierie  ! 
s'écria  la  marquise  qui  revint  facilement  à  ses 
suppositions  d*unê  ruse  de  grand  seigneur. 
Au  nom  du  Gîel,  monsieuri  n^abusez  pas  d*une 
situation . . . 

—  Moi  f  madame  !  répliqua-t-il  avec  une 
inflexion  pleine  de  fierté.  Ne  vous  ai-je  pas 
témoigné  tout  à  Theure  que  je  serais  heu- 
reux de  Festime  d'une  personne  à  qui  je  ne 
puis  demander  davantage?  Je  vous  ai  avoué 
mon  véritable  état ,  qui  est  celui  d'un  ouvrier 
assez  habite  et  capable  peut-être  de  devoir  un 
jour  à  son  travail  une  honnête  aisance. . . 

—  Vous  savez ,  monsieur,  dit  madame  de 
Chatillard  convaincue  par  Tair  de  véracité  de 
l'Auvergnat ,  vous  savez  que  je  me  charge  des 
frais  de  votre  établissement. .  • 

—  Madame  !  répondit  le  jeune  homme  qui 
rougit  d'une  promesse  d'argent  que  sa  con- 
duite  délicate  ne  lui  paraissait  pas  devoir  pro* 
voquer,  je  suis  bien  pauvre,  et  j'ai  une  mère 
infirme;  mais... 


VR   SOUPIR.  285 

—  C'est  une  dette  pour  moi,  monsieur,  ré- 
pliqua la  marquise  qui  ne  comprit  pas  la  pu- 
deur de  ce  refus  ;  c'est  un  faible  gage  de  ma 
reconnaissance.  On  vous  a  promis  mille  louis  : 
vous  les  auriez  pu  gagner  en  me  déshonorant 
et  en  m'ôtant  la  vie ,  car  je  serais  morte  aupa^ 
ravani!  Ces  mille  louis  tous  appartiennent,  et 
je  vous  les  rendrai  avec  mille  autres  que  vous 
acc^erez... 

—  Je  n'accepte  rien,  s'écria  d'un  accent  dé  - 
daigneux  le  jeune  homme  en  tirant  de  sa 
poche  un  rouleau  qu'il  posa  sur  un  meuble  ; 
vous  me  rappelez  que  j'ai  là  cent  louis  qui  ne 
sont  pas  à  moi... 

—  Ils  ne  sont  point  à  moi  non  plus  I  repartit 
madame  de  Ghatillard  indignée  de  voir. les 
arrhes  de  son  déshonneur.  Gomment  ne  les 
avez*vous  pas  jetés  à  la  tête  de  celui  qui  vous 
les  oiïrait? 

— J'avais  affaire  à  vos  domestiques,  objecta 
rînconnu  qui  se  reprochait  tout  bas  d'avoir 


^86  LA   HARQDIdB   DE   GfiATILLARD. 

reçu  cette  somnâe»  et  j'ai  pris  ce  qu'ils  m'of- 
fraient de  votre  part  pour  vous  le  restituer  en 
mains  propres!... 

—  Monsieur  !.«•  murmura  la  marqiiise  qui 
vit  bien  qu'elle  avait  offensé  la  susceptibifité  de 
cet  étrange  paysan,  et  qu'elle  n'aurait  pas 
l'avantage  en  soutenant  par  de  nouveaux 
mensonges  l'invraisemblable  quiproquo  in« 
venté  pour  sauver  l'odieux  et  le  ridicule  du 
dessein  de  son  mari.  £n  vérité,  je  suis  encore 
tentée  de  croire  que  je  rêve  ! 

— r  Et  moi ,  madame ,  est-ce  que  je  ne  rêve 
pas?  reprit  le  jeune  étranger  avec  une  tou- 
chante mélancolie.  Maintenant  je  suis  en  com- 
munication directe  de  pensée  avec  une  femme 
qui  réunit  à  la  distinction  du  rang  celle  de 
l'esprit  et  de  la  figure;  je  vous  vois  et  vous  ad- 
mire, madame;  je  vous  écoute  comme  on 
écoute  dans  un  songe  une  harmonie  céleste... 
Et  demain,  de  cet  enivrement  qui  remplit  mon 
âme,  il  ne  me  restera  qu'un  souvenir,  souve- 
nir profond  et  indélébile  ;  mais,  en  me  retroch 


U   80VPBR.  3^7 

vaiHI  9iveç  mes  babHs  de  bure  dans  quelque 
atelier  de  tonraeur,  je  croirai  av<Mf  rêvé  ! 

—  Plus  Je  vous  entends,  monsieur,  moins  je 
puis  croire  à  la  qualité  obscure  que  vous  vous 
attribaez,  dit  madame  de  Chatillard  qui  se 
laissait  idlér  à  la  douceur  de  cette  |Hire  et  ehar- 
màiite  diction.  Un  (>aysan  n'est  qu'un  paysan^ 
et  voua  lï'avéz  pas  même  l'accent  de  l'Auver- 
gne, où  vous  prétendez  être  né.  Expliquez- 
moi  9  je  vous  prie,  ce  que  je  ne  m'explique  pas 
à  cet  égard. 

—  Vous  désirez  connaître  mon  histoire, 
madame?  répondit  tristement  le  jeune  bomme  : 
c'est  une  manière  d'employer  le  temps  que 
noua  avonb  à  passer  ensemble;  car  vous  ne 
voua  intéressez  pas... 

—-Au  contraire,  monsieur,  repartit  itti-* 
dame  dé  Gbatillard  qui  ne  se  faisait  plus  vio- 
leace  pour  montrer  de  b  confiance  et  de  l'in- 
télrêt  A  une  personne  si  digne  d'en  inspirer^ 
je  suis  extrêmement  curieuse  d'apprendre  par 


â8d  tk  ttiRQUiSB  DB  CHATILURD^ 

quelles  circonstances  singulières  un  «aille 
paysan  d'Auvergne,  un  tourneur  en  bois,  a 
pu  acquérir  tout  ce  que  donnent  une  éducation 
soignée  et  l'usage  du  monde... 

—  L'usage  du  monde  !  reprit^l  en  souriant  r 
la  population  de  mes  montagnes  n'est  par  le 
monde  que  j'ai  le  plus  fréquenté  en  effet  f 
mais  j'ai  vécu  beaucoup  avec  moi*mème.., 

r-  Veuillez  attendre  un  peu  pour  comment* 
cer  votre  récit,  interrompit  de  l'air  le  plus  na« 
turel  madame  de  Ghatillard  qui  s'élança  dans 
la  ruelle  en  faisant  tomber  derrière  elle  les 
rideaux  de  «on  lit.  Je  m'ennuie  d'être  couchée 
sans  dormir,  et ,  puisque  nous  ne  dormirons 
guère)  j'aime  mieux  m'approeher  de  la  cfae«« 
minée.  Ayez  la  complaisance  de  rallumer  le 
feut 

— Pardonnez-moi^  madame,  si  je  demeure 
pendant  ^ile  vous  vous  habillez  ;  mais  je  ne 
saurais  où  me  réfugier.  Soyez  tranquille  ;  je 
ne  regarderai  pas  de  votre  côté. 


— Vous  i^garderiez  avec  des  yeux  de  lynx , 
irotts  ne  verriez  que  l'élofle  de  mes  rideaux  » 
bquelle  n'est  pas  i  mépriser,  répondit  gaier 
ment  la  marquise  qui  se  hâtait  de  passer  une 
robe,  sans  oublier  toutefois  d'attacher  les 
agrafes  et  de  nouer  les  cordons.  Je  ne  suis  pas 
longue  à  ma  toilette  ;  il  est  vrai  que  je  ne  vais 
point  au  bal.  Vous  ne  dormez  pas  ? 

—  Madame  I  répliqua  vivement  l'Auvergnat  , 
qui  soufflait  le  feu  et  qui  se  retourna  du  cûlé 
du  lit  à  cette  épigrammatique  interpellation. 
Dormir!  Voilà  mon  sommeil  perdu  pourlong-^ 
temps! 

—  Quant  à  moi,  je  suis  plus  éveillée  que  je 
ne  Faurais  été  demain  sans  votre  visite,  dît  la 
marquise  en  sortant  de  la  ruelle  dans  un  cos-» 
tume  assez  complet  et  assez  décent,  pour 
qu'elle  ne  craignit  pas  d'exalter  l'imagination 
de  son  compagnon  de  nuit ,  et  pour  qu'elle 
fôt,  en  tout  cas,  plus  capable  de  résister  i  une 
tentative  de  violence.  CkmteZ'^moi  à  présent 
votre  histoire. 

I.  49 


S^  LA  MARQUIH  W  MATIIXARD. 

—  Volontiers ,  madame ,  répondit  le  jeune 
homme  qui  ne  ae  lassait  pa^  de  la  oonaidéror 
airec  admiration  et  qqi  étak  plein  du  bonheur 
de  la  voir  ainsi  face  à  faoç  en  dépit  de  la  dn 
•tanee  qui  les  séparait. 

—  Eh  bien  î  qu'avez-vous  donc  à  me  re- 
garder de  la  sorte?  dit-elle  embarrassée  de 
cette  inévitable  contemplation.  '  N'ayez  pas 
égard  à  ma  toilette,  s*il  vous  plaît!  elle  est 
telle  que  le  hasard  Ta  faite ,  et  je  ne  m'en  suis 
pas  souciée  le  moins  du  monde.  Je  ne  me  mon- 
trerais à  personne  en  cet  équipage...  Voyons, 
vous  m'avez  promis  votre  histoire. 

.  — La  peste  soi^  de  l'homme!  fauriQitf^  y^e 
voix  ^azovjillante  qui  partait  ^e  la  pièce  voi- 
sine ;  pense-t-il  qu'on  l'a  mjs  ici  ppur  Qojn\f3^ 
4^  histoire^  9 

•-^  Qui  a  paillé  ?  s*é<ria  la  WÊÊàf^vjnB  qui  n'a^ 
v»H  entendu  qoe  le  nMprmure  delà  voix  cl  qid 
songea  avec  in<ttgnation  qu'on  était  aux  éoootea. 

N'êtes-vous  pas  seul ,  monsieur  ? 


LE   80CPXK.  391 

'  —  On  a  parlé  dans  la  rne  f  reprit  le  èontenr 
d'histoires,  trop  absorbé  par  leplaîdr  dé  hi 
vue  peur  prêter  Foreille  i  ee.yii  pouvait  in- 
térvonpre  îin  ai  délicieux  lète^tète^ 

—  Dans  la  rue  t  dit^dle  en  courant  à  là  fe-^ 
nètre  afin  de  se  rapprocher  de  h  wh  qo^tte 
n'afuit  pas:  leoemiué  pour  eellede  M.  de 
GlttmoraB.  Ce  ne  serait  que  mn  fsovfki^ 
qui,.*.. 

—  Votre  cousin  y  votre  cousin,  marine  t 
répéta  le  jeuM  boiiiiBe  qui  chetchiif  un  sens 

i  r^mprasswiieot  M  im  troi|bl«  d»  Ifi  «MiftiM 
qu'il  eèl  sMbiiîtée  plus  i^diftroMe  poun  m 

—  Oh  1  si  c'était  lui ,  je  ne  m'y  serais  psH 
mmféià  \  râpétftrt-^Ue  e«  raveuflRi  s'ttseoir 
et  m  dirigeant  s^  regards  ver^  1»  pMt«i  qAÎ 
restait  fornt^e,  Vou«  ^'etatepA^s  plu*  NW I 

^  Noii,  madamef,  dif  le  paysan  cpA  Évéli 
eoBolu  avêo  ai)(ierlume  que  ce  éoush^,  'dont 
la  VOIX  eût  été  reeennue  entre  miRe,  n*^tak 


39^  LA   MARQUISE  0B   GHATILURD. 

pas  le  plus  mal  partagé  dans  les  afTections  de 
la  marquise. 

-*  On  ii*a  pas  parlé  sans  doute^  reprit^lle] 
il  est  tard  et  Ton  dort. . .  •  Minuit  I  comme  le 
temps  s'écoule  lentement  l  Je  croyais  voir 
poindre  le  jour.... 

—  Minuit  !  repartit  le  paysan  ;  comme  le 
temps  passe!  Je  donnerais  la  moitié  des 
années  que  j'ai  à  vivre  pour  faire  reculer  de 
trois  heures  Taiguille  de  cette  pendule  ! 

—  A  quoi  bon?  Votre  histoire,  j'imagine, 
ne  durera  pas  jusqu'à  demain  ;  au  reste,  j'en 

serais  réjouie,  car  j'aime  qu'on  me  conte 

Commencez  donc ,  monsieur,  et  ne  vous  pres- 
sez pas. 

—  Ne  vous  attendez  pas  à  des  aventures  ex- 
traordinaires ,  madame ,  dit^il  en  soupirant  ; 
c'est  une  vie  tout  uniforme  que  la  mienne  : 
vous  n'y  trouverez  pas  d'autres  événemens 
que  ceux  de  ma  naissance,  de  mon  éducation, 
de  la  mort  de  mon  père  et  de  mon  départ 


tE  soupEn.  993 

d* Auvergne.  Mes  vingt  et  un  ans  n'ont  été  que 
le  prélude  de  mon  existence,  et  voici  seule- 
ment que  je  commence  à  vivre,  puisque  je 
vous  ai  rencontrée. . •  Je  me  nomme  Antoine; 
ce  nom  vulgaire  ne  vous  annonce  pas  une 
origine  dont  je  puisse  tirer  vanité  ;  mais  j'ai 
pourtant  quelques  gouttes  de  sang  noble  dans 
les  veines ,  puisque  mon  père  est  le  baron  de 
la  Vannissière.  Vous  comprenez  pourquoi  je 
n'ai  pas  hérité  de  son  nom  !  Le  château  de  la 
Vannissière,  situé  dans  la  partie  la  plus  sau- 
vage des  monts  d'Or,  appartenait  à  un  brave 
et  digne  gentilhomme  qui  s'y  était  retiré  avec 
sa  femme  et  son  fils  en  bas  Age ,  parce  que 
ses  revenus  ne  lui  permettaient  pas  de  tenir  à 
la  cour  le  rang  qui  convenait  à  sa  vieille  no- 
blesse d'épée  ;  il  avait  dû  renoncer  également 
à  suivre,  comme  ses  ancêtres,  la  carrière  des 
armesj  où  il  eût  achevé  de  se  ruiner  sans  hon- 
neur, pour  fournir  au  luxe  des  équipages  dans 
lesquels  on  fait  consister  aujourd'hui  le  mérite 
d'un  officier.  Le  patrimoine  du  baron  se  corn** 


fl94  ^^   UARQtlSB  DX  CHATILLARD. 

poeait  de  terres  qu'il  aiferiDait  à  dea  proj^é- 
tairas  de  troupeaux,  la  plupart  pauvrea  el 
hors  d'état  de  payer  leur  feraiage  si  TanBéa 
était  mauvaise.  Le  mari  de  ma  mère  se  trouva 
dans  ce  cas;  Tépizootie  ayant  fait  périr  prea-^ 
^ue  tous  les  moutons  qu'il  pMsédait ,  il  M  put 
ni  reaipiaMr  le  bétail  qu'il  airait  perdu  i  ni 
acquitter  le  loyer  des  pAturages  qu'il  ne  pouvait 
utiliser  { il  eouçut  de  cette  iUcheuse  situattoa 
uneba^in  tel  qu'il  se  jeta  dans  le  lac»  quoique 
le  baron  de  la  Vanmssiére  l'eût  traité  awa 
beaucoup  4*égards.  Ma  mère  resta  donc  veuve, 
sans  aucune  ressource,  puisque  les  dettes  de 
son  mari  devaient  eni^utir  le  peu  qu'il  hfi 
laissait.  Ma  mère  état  jeune  et  belle}  elle  nV 
vaitété  mariie  que  pendant  deux  ans.  I«e baron 
vint  la  consoler  et  lui  ùttrit  des  secours  qu'elle 
fut  forcée  d'accepter.  La  reconnaissance  eut 
pour  ma  malheureuse  mère  des  résidlats  qui 
ne  furent  pas  funestes  pour  elle  seule  I  Quand 
je  vina  au  monde ,  le  baron  de  la  Vannissière 
n'était  pas  maître  de  me  recevoir  comme  son 


UK  sooreii.  295 

Mfcnt)  puisqu'il  avait  oiie  femme  «I  un  fite 
légitimi  ;  3  «e  coatoiila  de  iboMir  à  tba  mèri 
ht  negreas  de  m'élever  i  il  tei  denna  ta  ealnoe 
qâ'ilk  habitail^  aTeo  un  trioréeau  de  terre  b- 
boQiuMe  et  i]uetqu^  nhoYm.  C'était  là  to«i  oa 
^uil  pondit  faire»  an  cachette  de  sa  ftimme^ 
fii  était  l^iefi  la  plus  avare  ^  la  plus  iDéchanie 
él  la  plus  àaiiiéieiiae  dq  mtede.  Elle  ^étmitàt 
ma  tattua  ^  il  wuasdé  inot.  Queiqa'éHe  n'aeit 
rmi  èairepMndiq  ifmvdrteflàeDt  pour  nous 
atotre  i  elle  ^ftutait  pourHiDi  k  détourner  de  ma 
nifre  la  binnao  qui  \m  a'altacbà  que  davadtaga 
k  ioOi>  en  cësaHnt  àé  a'i«iére«aer  à  la  j^wfti 
yeuve^ii'il  avait  aim^^  ponr  aa  beauté!  Ma«i 
père  Toelot  que  je  (ime  éleyé  au  chMea^^ 
n^algr^  aa  lniiaoe»  oaa^ré  im  mère  qui  a'etter- 
ça^  da  me  garder  aiipi^  dfelje*  41  )e  partar 
gaal  w  efiipt  }'é4w2^  4^Uh  à»  èaron  : 
aA(t0  éduoaMo»  »  qM^dwigtlit  iui^mèflie  M:  lie 
la;  YaniritlîAvei  n^éMi^  pas  brillante  pour  un* 
jafli|€)  bomme^  d^^iiaé  à  deaew  ui»  oewr-i 


jg^  LA    MàRQUXÂB   D£   GUATltLARO. 

tiian,  mais  elle  était  infimmeitf  trop  au- 
dessus'de  la  condition  que  je  devaia  occuper, 
dans  le  chAteau  de  mon  père  ^  où  je  n'a^ua 
guère  que  le  rôle  d'un  domestique  privilégié  ; 
on  m'apprit  rescrime,  la  danse,  réquitation, 
après  m'avoir  ^iseigné  k  lire,  à  écrire  eti 
calculer.  Je  ne  me  bornai  pas  à  ces  premières 
notions;  et,  entraîné  par  un  besoin  naturel 
d'instruction ,  que  je  n'ai  pas  encore  satialUt, 
je  dévorai  tous  les  livres  qui  me  tombèrent 
dans  les  mains  ;  ensuite  je  sus  mieux  choisir 
m^s  lectures  et  je  rassemblai  un  petit  nombre 
de  connaissances  générales  qne  j'aurais  bien 
iN>ulu  augmenter  et  approfondir;  mais  mon 
père  eut  pear  que  je  prisse  des  goûts  de  sa* 
vaut,  qui  contrarieraient  ses  projets  sur  mon 
avenir,  et  il  me  défittidit  absolummt  de  lire 
autre  chose  que  leParfaiU  Bmwier.  le  compris 
qu'il  se  proposait  de  me  mettre  &  la  tète  d'une 
ferme,  et  je  m'en  serais  plas  affligé,  si  je 
n'avais  pas  eu  en  perspective  la  consolation 


ë'aider  ma  mère ,  lorsqu'elle  6^ait  ineftpeble 
detaiYaiHer«  J'ignorais  encore  que  le  baron  fàt 
mon  père... 

—  Imbécile  !  grommela  Blum  qui  écoutait 
i  la  porte,  et  qui  s'impatientait  de  la  lon- 
gueur de  ce  récit  auquel  madame  de  Chatillard 
prêtait  une  attention  soutenue.  Il  contera  jus* 
qu'à  demain  I 

—  Ne  \ou8  interrompes  pas,  dit  la  mar^ 
quise  qui  attribua  cette  exclamation ,  si  tran« 
quillisonte  pour  elle,  à  la  mauiraise  humeur 
de  son  mari  ;  les  murs  de  cette  maison  et  sur- 
tout ceux  de  celte  chambre  sont  si  minces  et 
$1  sonores,  qu'on  entend  tout  ce  qui  se  <Ut  et 
tout  ce  qui  se  fait  dehors.  Il  y  a  des  gens  que 
yw  discours  impatiente^;  mais,  à  coup  sûr, 
c«  n'est  pas  moi. 

—  J'avais  quinze  ans ,  quand  mon  frère  fut 
envoyé  à  l'Ecole  militaire  de  Paris ,  continua 
Antoine  ;  dés  lors  je  sentis  ppser  sur  moi  le 
fardeau  de  ma  bâtardise;  la  baronne  de  la 


àQ6  Lk  MABQUI6B  DB   CfiATILLARO. 

VamuMiéH^e  reprit  dans  le  chéteau  «as  au- 
torité que  ne  lui  disputait  plus  sàû  mm  y, 
dont  Tâge  avait  brisé  le  caractère;  ^le  M 
servit  de  mon  propre  père  pour  m'opprimer, 
et  elle  me  poursuivit  de  toutes  sortes  de  vexa- 
tions qui  contrariaient  mes  goûts ,  blessaient 
mon  amour- propre  et  rabaissaient  mon  in- 
telligence. Elle  obtint  que  Ton.  me  donne- 
rait  un  état  manuel  ;  et  le  baron ,  qui  s'-était 
toujours  opposé  à  faire  de  son  fils  un  ouvrier, 
adopta  un  parti  mixte,  en  choisissant  pour 
moi  un  métier  qui  pourrait  ine  distinguer 
ded  arti^ns.  Il  avait  tourné  assez  habilenient 
danâ  sa  jeunesse,  et  II  n'eut  pas  de  répugnance 
i  me  toir  devenir  tourneur  en  bois  ;  leé  ou- 
vrages techniques  qu'il  me  mit  entré  les 
mhïïkt  furent  mes  seuls  mattires,  et  je  tné 
perfectionnai  dans  Tart  du  tour  avec  tant  de 
bonheur,  que  je  me  trouisai  Inentôt  à  même 
^e  m^  procurer  par  mon  travail  las  mQy^f^  df» 
vivre  sans  être  à  charge  à  mon  père.  Iftvs  la 
vengeance  de  la  baronoe  de  la  Yannissîèr^  eban* 


gta  de  tatliqiif^  et  elk  parrint  à  pemader  4 
wn  mari  que  It  fatigue  dti  tour  nuisait  à  loa 
santé,  et  que  l'on  remarquait  déjà  une  détia« 
tio»  dans  ma  taille.  Le  baron,  erédule  ei 
aireufle,  m'enle^  donc  le$  fruits  lucratifs  éà 
mon  savoir- faire  y  en  m'emptehant  de  me  Vt* 
ntw  à  réiAt  qu'il  m'avait  imposé,  le  fua  eon- 
dftmné  i  une  Oisiveté  plus  |>6nible  pour  moi 
que  les  plus  rade*  labeurs,  et  relégué  dani 
VsttiichMnbre,  où  |e  souifris  plus  d'humilia* 
tions  que  je  n'en  avais  eneorë  essuyé.  J'étais 
au  désespoir  et  j'aurais  hftté  la  fin  d'une  euV 
teiMe  si  daukNireuseï  si  ni^^  H  ai  perdue  ^ 
kMTsqte  la  mort  de  mon  père  me  raidit  à  mit 
mère  et  à  des  sentimens  d'énergie  que  l'haUn 
tttde  de  l'oppression  avait  presque  éteints  en 
moi.  Le  baron  de  la  Vannissiére  s'aperçut  ti^ 
tard  qu'il  avait  été  injuste  pour  ethii  de  aes 
daux  fils  auquel  il  ^'aurait  pss  de  raprocheft 
fpire  en  mourant  :  une  lettre  du  eottmMndaot 
de  l'Ecole  militaire  lui  annonçait  que  son 
ftUtre  pis  avait  excité  une  révolte  pfirmi  Içs 


300  LA  tfARQIIISE   OB   CBATILLAUD. 

élèves  et  s'était  enfui  avec  la  caisw  do  Téco* 
nome.  Cette  nouvelle  foudroyante  frappa  mor- 
tellement le  baron,  qui  fut  saisi  d'une  hémor* 
rhagie,  en  maudissant  Tauteur  de  sa  mort; 
il  m'avait  fait  appeler,  en  même  temps  que  le 
notaire,  pour  prendre  des  dispositions  relatives 
à  sa  fortune;  il  expira  avant  d'avdir  signé  le 
testament  qui  m'instituait  héritier  de  la  moitié 
de  ses  biens.  A  peine  eut-il  les  yeux  fermés , 
que  la  baronne  me  chassa  du  château.  Son 
fils  arriva  peu  de  jours  après  et  s'empara  de 
la  succession ,  sans  m'accorder  le  moindre  se* 
cours  ;  bien  plus ,  pour  complaire  k  sa  mèrCi 
il  expropria  la  mienne  des  terres  que  le  baron 
lui  avait  concédées ,  et  il  ne  permît  pas  seu- 
lement à  la  malheureuse  femme  d'emporter 
son  lit,  sous  prétexte  que  les  dettes  de  son 
mari  n'avaient  pas  été  amorties,  puisque  nous 
n'en  présentions  pas  quittance.  Cette  con* 
duite  barbare  me  fit  oublier  un  moment  les 
liens  du  sang  qui  existaient  entre  nous ,  et  je 
le  provoquai  Bn  dud.  Je  remercie  le  Ciel  de  ce 


qu'il  n'accepfta  point  mon  défi,  en  olijeetanft 
avec  insolence  qne  le  baron  de  k  Vannissière 
n'avait  rien  à  démêler  avec  un  paysan.  Grâce 
à  ce  refus  dans  lequel  la  lâcheté  se  cachait 
derrière  Torgaeil  nobiliaire ,  je  n'ai  pas  au^ 
jourd'hui  à  gémir  d'an  crime.  Il  fallait  nourrir 
ma  mère,  qai  était  vieille  et  infirme  :  heu- 
reusement mon  métier  de  tourneur  me  pro- 
mettait des  bénéfices  prompts  et  assez  îm*« 
portans;  mais  les  ouvrages  communs,  que 
j'exécutai  d'abord  à  Clermont,  ne  demandaient 
pas  le  talent  que  j'avais,  et  ne  rapportaient  que 
des  sommes  modiques  avec  lesquelles  je  sub- 
vins aux  {H^emières  nécessités  de  ma  pauvre 
mère,  qui  n'avait  pas  voulu  quitter  ses  mon- 
tagnes ni  l'église  de  la  Vannissière  où  le  père 
de  son  fils  était  enterré.  Et  puis ,  avec  l'édu-- 
cation  que  j'avais  reçue  ou  plutôt  que  je 
m'étais  donnée  avec  les  livres ,  pouvais-je  me 
faire  à  l'obscurité ,  à  la  monotonie  et  à  la  mi- 
sère ,  inséparables  de  mon  humble  position 


Son  LA  MAKQCai  M   CBàTILLARD. 

d'oiiiwier  dans  une  tttte  de  pr(Miicet'l*é(aiM 
tourmenté  d'une  ambition  qui  ne  demandai! 
qu'un  champ  plu«  vaste  et  plus  ouiFeri  pour 
de  preduife.  le  ne  m'acoentumais  pas,  je  V^^ 
Youe,  an  eentaet  journalier  de  gens  gtossiers 

■ 

qui  n'avalent  pas  mes  sensations ,  mes  jouis- 
sanoes,  mes  ehagrins  et  mes  désirs;  enfin, 
j'éprouvais  une  étrange  impatience  d'être  k 
Paris... 

—  0  letrattre!  le  traître  I  bredouillait  le  doc- 
teur  Blum  en  préparant  une  collation  dans  le 
petit  salon  qiii  attenait  à  la  chambre  et  au  ea-^ 
binet  de  tolletle  de  la  marquise.  PMt  à  Dieu 
qu'en  lui  eût  eoupé  hi  langue!  La  nuit  se  pas- 
sera en  eonversQti<m ,  si  Ton  n'y  met  ordre  I 
Maifli ,  à  force  de  parler,  il  aura  soif  :  c'est  W 
que  je  l'attends. 

—  9  y  a  prés  de  nous  un  bavard  insilpper-' 
table  qui  rèvq  tout  haut ,  j4magf ne ,  dit  mâ^ 
dame  de  GhatUlaiid  qui  entendait  le  bredouil«> 
lement  de  Hlim  sans  pouvoir  en  saisir  le  sens. 


liais  j'éeoQie  de  préférenee  TOtre  réch  qui 
neiM  £yt  oonnaltre  d'une  mauièFe  8i  bonoraMe  ) 
ne  yiorM  inquiétez  donc  pas  de  ce  que  peut 
dive  Mitre  iroiain ,  quel  qu'il  soit  ! 

TTT  Je  résolus  de  Tenir  à  Paris ,  reprit  kn^ 
teine  demi  les  yeux  s'enliaf^^ssaîent  malgré  Ini 
i  se  fixer  sqr  la  séduisante  marquise.  Ma  mère 
onniknttil  mon  projet  :  elle  tremblait  de  me 
perdre  encore,  après  m' avoir  retrouvé  à  la 
mort  du  baron  qui  m'empêchait  de  la  toir. 
Mteis  je  n'eus  pas  de  peine  à  loi  prouT€Hr  que 
son  intérêt  autant  que  le  mien  me  comman^ 
dait  ee  voyage  qui  pouvait  nous  rendre  riohes  i 
j'iq^portaia  à.  Faris  qn  talent  qui  ne  man- 
querait pfs  d^emploi  en  se  consacrant  aux 
travaux  de  luxe.  Ha  mère  me  donna  sa  béné-* 
dictioti  et  m'embriiasa  en  pleurant.  Je  partis  à 
pieds.»  un  bftton  à  la  main,  et  la  bounse  mal 
gaimîp  ;  i)ar  j'avais  laissé  à  ma  mère  j^esquQ 
tout  Teigent  de  mes  économies }  je  fis  la  rowie 
P4ir  de  bien  mauvais  obeBûns  et  par  de  plufli 
n^iuvfûs  teipps  :  l'espoir  d'un  prompt  et  bril* 


So4  l'A  MARQIUflB  DB  CflAnLURD. 

lant  Buocés  me  faisait  trouyer  les  distanoes 
moins  longues,  les  journées  moins  froides,  le 
pain  moins  noir;  je  diantais  en  marchant! 
Ce  soir,  vers  sept  heures  environ,  je  doublais 
le  pas  et  j'avais  hAte  d'arriver.  Paris  était  de- 
vant moi  à  un  quart  de  lieue  ;  mon  cœur  bat* 
tait  de  joie  et  je  respirais  avec  peine,  tant 
l'approche  de  cette  grande  ville  me  causait 
d'émoti<m!...  Et  pourtant,  madame,  je  ne 
prévoyais  pas  que  je  vous  y  rencontrerais!... 
Tout  à  coup  j'aperçus  deux  hommes  qui  occu- 
paient  le  milieu  de  la  chaussée  et  ne  parais- 
salent  pas  disposés  à  m'ouvrir  le  passage; 
j'allai  droit  à  eux,  les  prenant  pour  des  vo* 
leurs,  et  je  les  menaçai  du  bftton  que  je  te- 
nais :  ces  deux  hommes. .. 

—  Vous  me  les  avez  dépeints  et  je  les  ai 
reconnus,  interrompit  madame  de  Ghatillard 
qui  souffrait  d'être  obligée  de  mentir  pour 
l'honneur  de  son  mari  ou  d'avouer  un  fait 
qui  le  déshonorait,  le  compte  asses  sur  votre . 
délicatesse  pour  vous  prier  de  ne  pas  revenir 


sur  des  détails  que  vous  ne  pouvez  com- 
prendre..* 

—  Je  ne  les  comprendrai  pas,  madame,  si 
vous  me  le  défendez ,  répondit  le  jeune  homme 
en  évitant  de  la  faire  rougir  de  confusion. 

—  Je  n'ai  que  dés  prières  à  vous  adresser, 
r^Uqua  la  marquise  qui  se  sentait  troublée 
par  Tobsession  continuelle  des  regards  péné- 
trans  d^Antoine.  Ne  me  regardez  pas  ainsi  ! 

— -  Mes  yeux  vont  d'eux-mêmes,  sans  que 
je  lès  conduise,  madame;  mais  je  tAcberai 
de  me  contraindre...  Je  vous  trouvais  pâle,  et 
je  craignais... 

--  Oh  I  je  me  sens  très  bien .  maintenant  ! 
dit-elle  en  dominant  les  faiblesses  qm*  la  fai-' 
saient  chanceler  et  pâlir  par  momens.  J'ai 
gardé  le  lit  pendant  la  plus  grande  partie  de 
la  journée;  j'étais  légèrement  indisposée; 
mais  ce  malaise  s'est  dissipé ,  et  je  me  sens 
mieux. . .  Vous  êtes  trop  bon  d'accorder  qu^- 
que  attention  à  cela... 

I.  20 


3o6  LA  MARQUISE   M   GÉATULARD. 

■ 

—  Comment  y   madame ,  s'écria-Ml  ai^ec   • 
chaleur  :  après  ma  mère,  je  ne  \ois  personne 
au  monde ^  excepté  fousl*.. 

—  Changeons  d'entretien,  monsieur,  dit- 
elle  se  défiant  de  ces  protestations  de  détoOë- 
ment  qui  pouvaient  entraîner  des  confidences 
plus  expadsi?«s  et  plus  intimes.  Né  fait-il  pas 
jour? 

—  Il  n'y  a  pas  une  heure  que  minuit  à 
sonné)  madame»  et  la  nuit  est  longue  dans 
cette  saisbn»  longue  pour  vous,  murnura 

Antoine  dont  la  voix  s'entrecoupait  de  sou- 

* 

pirs... 

-^  Nous  a^oni  encore  cinq  ou  six  heures 
de  liiiHI  n^rit  l^htement  la  marquise  q«i 
s'épouYaMait  des  conséquences  incalculables 
d'un  pareil  tôte-à-tôle. 

—  Tous  ne  (iôu^z,  madame,  veiiter  toiUfe 
un%  nUft,  Â'dtltant  ^!û8  qu«  totls  éliM  maMel 
tfit  Antoine  atec  un  air  de  sollicitude  où  n'en* 
trait  aucune  arrière- pensée.  Si  youstoulies 


£E  80UPIE.  50^ 

vdud  remettre  au  lit  et  dormir,  je  me  retirerais 
là-bas,  à  Textrémité  de  la  chambre,  derrière 
ièi  rkUiCx  de  la  fenêtre,  et  f  attéMHis  votre 

—  Non,  non,  je  ne  dormirai  pas,  réplir 
qua  la  marquise  effrayée  de  cette  proposition 
qù  tÉ^\m  seÂbittt  pM  Batbrdte.  Ilbrmir! 
elil  le  pdiuhrak-jel  Hrieé^i  parlbiM  bcMM^ 

CMp..». 

—  Volontiers,  madame  |  vous  savez  que  je 
suis  tout  entier  à  vos  ordres.  Purtow  donc; 
de  quoi  {>arleroBS-DOQS?  de  vms;  madlHiiri0f 
Ne  me  ooiitar«-v0iis  pM  msiî  vôtre  %is»* 
toire? 

—  Oh  I  voilà  qui  est  trop  fort  !  s'écrta  Blum 
qui  frappait  du  pied  et  grondait  de  colère.  Hs 
finiront  par  prendre  des  cartes  •et  Jouer  au 
trente  et  uni 

* 

—  Quaijid  VQU^  tairez-vous,  vous  qui  parlez 
sans  qu'on  vous  interroge?  cria  d'un  accent 
irrité  Antoine  qui  se  leva  pour  aller  du  côté 


3o8  LA   MARQUISE   DE   CHATILUftD. 

de  la  ^ix  :  je  le  ferais  bien  Uive ,  si  je  le  te- 
nais ! 

r 

—  Je  commence  à  croire  qu'il  y  a  de  Técho 
dans  cette  chambre ,  dit  madame  de  Ckatil* 
lard  qui  devinait  la  perplexité  du  marquis  et 
le  désappointement  de  Bluro. 

—  Et  hors  de  cette  chambre,  reprit  An- 
toine qui  écoutait  le  cliquetis  de  la  porcelàîne 
et  de  rargenterie.  On  jurerait  qu^on  apprête 
un  festin  de  noces. 

•^  Ah!  vraiment!  dit  la  marquise  qui  se 
soutint  qu'elle  avait  jeune  depuis  là  veiUe  et 
qu'elle  éprouvait  des  spasmes  d'inanition.  Ne 
prenez  pas  garde  à  ce  qui  se  passe  à  côté. 

—  De  grand  coeur  j  mais  je  veux  qu'on  ne 
s'occupe  pas  davantage  de  ce  que  nous  faisons 
ici,  répondit'il  en  cherchant  &  voir  quelque 
chose  par  le  trou  de  la  serrure. 

—  Qui  donc  s'en  occupe?  D'ailleurs ,  nous 
ne  faisons,  nous  ne  disons  rien  que  tout  1^ 


L£   SOUPER.  3o9 

monde  ne  puisse  voir  et  eniendi^e. . . .  Venez 
yous  rasseoir,  monsieur  Antoine. 

~  Je  irons  ai  demandé^  madame  ^  un  témoi- 
gnage de  confiance  que  vous  ne  me  refuserez 
pas,  reprit  le  jeune  homme  qui  rappiiMha  son 
siège  de  celui  de  la  marquise. 

.  —  11  m'est  impossible  de  vous  satisfaire  » 
monsieur,  interrompit  vivement  madame  de 
Chatillard  qui  détournait  la  tète  pour  échapper 
aux  regards  enflammés  de  son  interlocuteur.. 
\ous  ne  devez  pas  savoir  qui  je  suis,  et  vous 
ne  me  reverrez  jamais. . .  On  a  exigé  de  vous 
un  serment  que  vous  ne  violerez  pas  ! 

M         * 

ê 

.—  Je  ne  vous  reverrai  jamais  !  répéta-l-il 
avec  angoisse.  Jamais  !  et  c'est  vous  qui  pro- 
noncez mon  arrêt  de  mort  !  jamais  !  Pourquoi 
VOU8  ai-je  connue? 

^  —  Mon  nom,  ma  position  sociale,  ma  vie 

privée  sont  des  secrets  inutiles  pour  vous,  ré« 

f  pliqua  la  marquise  en  réprimant  cette  exalta- 
lion  passionnée  par^  une  dignité  froide  et  so** 


3lO  LA  MABQUISE    DE   CHATILLAED. 

lennelle.  Vou$  ne  pourrez  pas  me  revoir,  et  je 
vous  estime  assez  pour  être  assurée  que  vous 
ne  chercherez  pas  même  à  me  reconnaître. 

—  Quoi!  madame  y  vous  voulez  que  je  vous 
oublie!  repartit  Antoine  que  Tidée  d'une  $é- 
paration  éternelle  avait  mis  hors  de  lui,  Vous 
voulez  que  je  renonce  au  bonheur,  à  la  vie  ! 
car  ce  serait  mourir  que  de  vous  perdre  I  Je 
n'ai  fait  aucun  serment,  jen^en  pourrais  tenir 
aucun!...  Vous  avoir  vue,  madame,  c*èst  sou- 
haiter TOUS  voir  sans  cesse! 

—  Antoine;  je  yçus  %i  cm  }fgvvm  <|(pa? 
neur!  dît  fai]blei96nt  la  n^arquî^e  ^g^  ç^fe 
discussion  animée  sur  un  sujet  aussi  délicat 
acheva  d'épuiser,  en  sorte  que  ses  yeux  se  vôi- 
laîeiït ,  que  tous  ses  membres  tremblaient  et 
que  sa  tète'sè  penchait  sur  l'épaule  d'Antoine 
qui  tressaillait  d'amour  en  contemplant  cette 
gMciMBa  fl|f«re  si  près  île  h  tienne. 

—  bravo!  à  merveille!  nous  y  voilà!  se  di- 
sait Blum  en  examinant  si  le  souper  qu'il 


IR   S0(3P£R.  3ll 

irait  Hftéi^r^  ne  laiasdit  vien  ^  défsirer.  Ua 
CQW  de  ce  yifi  ^laiv  fera  le  reste! 

-^  Dit66*iBo{  seidement  vetre  nom  de  iMp- 
tême  t  demanda  tendffMient  le  jeimf  homme 
qui  ne  s'aperoetait  pas  de  la  défiuUance  de 
cette  beNe  incooaue.  H  me  faut  un  qom  que 
f  aie  toujours  à  ia  bouehe  et  à  la  penaée  !  Ca- 
chez4iioi  le  nom  deTOtrpmapî,  de  cet  in£lme. .% 
Mak  potrë  trou)  de  baplève  ne  iiroiie  ttidiira 
pas,  madame;  il  ne  sortira  plus  de  moD  |Gœm*l 

^  Christine!  soupira-t-elle ,  sans  remuer 
les  lèvres,  en  s' évanouissant  dans  les  bras 
d^Àntoine  qui  poussa  un  cri  d^efTroi. 

rr-  Çbristinç  !  Christine  !  appela-t -il  avec 
uM  ^oifloureuse  anxiété  xpii  s'augmentait  a 
me8i|re  ^ve^e  prolongeaient  le  sjleuce  et  Tim- 
mobilité  de  la  marquise.  Ah  !  grand  Dieu  ! 
ga'|iy^Z7 vous •  madame?  G^  n'est  qu'une  ps^ 
nioisoqi  !  dij^it-iJLen  la  portant  )Qut  jëvanouie 
sur  un  sopha  :  elle  va  reprendre  ses  sens! 
Madame,  répondez- moi  !  faites  un  sign.e  seu- 


5ia  LA   MARQUISE   DE   GHATILUED. 

lementi  si  vous  m'entendez!...  Elle  n'entend 
pas  !  elle  est  entièrement  privée  de  connais- 
sance!... Du  secours!  crta*-t-il  en  allant  heur- 
ter à  la  porte  que  Blum  venait  d'entr*ouvrir 
avant  de  sortir  du  salon  où  était  servi  un  sou- 
per  composé  de  viandes  froides ,  de  confitures 
et  de  vins  choisis.  Du  secours  pour  madame! 
des  sels  !  Y  a-t4I  quelqu'un  ici?  dit-il  en  s'é- 
tonnant  de  trouver  ouverte  la  porte  à  laqudle 
il  frappait. 

U  hésita  une  minute  sur  le  seuil  ^  car  il  se 
demandait  tout  bas  s'il  n'allait  pas  détruire  k 
l'instant  le  songe  délicieux  dont  il  jouissait 
dans  la  compagnie  de  cette  charmante  femme; 
mais  il  sacrifia  son  intérêt  particulier  à  celui 
de  la  personne  qu'il  aimait  déjà  plus  que  lui- 
même  ,  et  il  n'eut  pas  le  courage  de  lui  refuser 
les  secours  nécessaires  à  son  état ,  fût-ce  aux 
dépens  de  ce  tète-i-tète,  le  premier  et  le  der- 
nier qu'il  obtiendrait...  Au  lieu  de  refermer 
cette  porte  qui  lui  présageait  h  fin  des  plus 
délicieux  momens  de  sa  vie,  il  s'élança  dans 


tE   SOUrEK.  ÔtÔ 

le  saloii  du  souper,  en  croyant  bien  qu'il  y 
trouverait  l'un  ou  l'autre  des  deux  hommes 
qui  l'avaient  amené  ;  il  se  fût  réjoui  de  ne  pas 
les  rencontrer,  s'il  avait  tourné  les  yeux  du 
cAté  de  la  marquise  qui  commençait  à  revenir 
à  elle,  et  qui ,  effrayée  de  se  voir  étendue  sur 
le  sopha,  se  hâtait  de  se  remettre  dans  une 
posture  plus  décente  et  moins  périlleuse.  An- 
Uûne ,  inspiré  toujours  par  de  généreux  sen- 
timens  d'aflfection  et  de  pitié,  n'avait  pas 
d'autre  pensée  que  de  procurer  à  Christine 
les  soins  que  son  évanouissement  paraissait 
exiger  ;  il  courut  aux  deux  portes  qui  commu* 
niquaient  du  petit  salon  avec  le  reste  de  l'ap- 
partement; il  les  poussa,  il  les  fit  retentir  de 
coups;  il  appela,  il  cria  :  aucun  bruit  exté- 
rieur ne  lui  annonçait  qu'on  pût  l'entendre,  et 
ces  deux  portes  avaient  été  scrupuleusement 
fermées,  et  de  manière  à  faire  supposer  qu'on 
ne  voulait  pas  qu'elles  fussent  ouvertes  avant 
une  certaine^  heure.  Le  jeune  hqpime  éprouva 
une  secrèteloie  dès  qu'il  eut  feit  cette  obser-* 


3j4  Ll  MARQUISE  DÇ   GfiATILLARD. 

qu'il  redoublât  de  coup§  e|  de  cr{8|  avec  ig 
çofivictiop  de  leur  iuiitjlité^  f}  s'û^t^P?f^ 
tpqt  bas  pour  §(3  rpudre  coppte  d|^  )^  R^^ 
des  énjotions  qui  avaiprif  fl^  fr^V^I^  l'9cpÂ<|^t 
de  la  jeupe  feipp^eif  il  n'en  ai^ra^t  p^  %'1^^ 
avait  eu  peur  de  lui. 


^  On  ne  vjeac  pas!  on  ne  viendra  pMl 
dU<4l  en  retournant  dans  la  chambre  à  ««<* 
ekQr  où  il  fut  agréfiUement  eurpria  àê  tfMWtr 
Ghvistine  aesiee,  le  front  appuyé  sur  sa  ffliiii. 

—  On  ne  viendra  pas  !  répéta-t-elle  d'une 
voix  pi'ofonde,  en  levant  au  ciel  ses  yeux 
brillans  de  larmes  qui  sillonnaient  ses  joues 
blêmes. 

^  1» ^  pleurer  ^w?  fm  ^«iV\è à  UHtt». 

q»f)  la  maifpn  jiif^it  #seit8  pour  ^u'oi»  m  «^'/W& 
p^  répopdu  iiiae  fieif}^  fois.  «  1^  w^ei  | 


LE  soupp,  3^5 

to.U8  êtes  à  peu  prés  remise  de  cette  çripi^  sou- 
dajjae  qui  pi'avait  éppuyanté... 

—  Oh!  ce  o'est  pien,  dit-elle  en  s'efforcent 
de  paraître  gaie;  n'y  pensons  plus...  Je  suis 
sujette  à  ces  défaillances  lorsque  je  garde  une 
diète  trop  sévère;  or,  le  médecin  m'a  fait  jeû- 
ner depuis  hier,  sous  prétexte  de  me  guérir, 
bien  que  je  ne  fusse  pas  malade  ;  et ,  s'il  était 
ici  présent,  je  m'évanouirais  encore  devant 
lui  pour  critiquer  sa  médecine. 

—  Le  médecin  est  moins  coupable  que  vous 
ne  pensez,  madame,  puîsqu^il  a  fait  servir 
dans  ce  salon  un  souper  qui  vous  attend. . . 

-*  <3ette  pertft  pfit  âMR#qvMt«  «MÎntenafit? 
i^étifa  la  «Ufffofse  qui  rosseHUa  ws  fone» 
p^w  pSÊÊBtékns  la  pi^e  yokia^,  ^ui'attîmii 
bien  moins  le  so^r  qvtt  Vt&pèNML%  4e  #4 
mmlmrB  i  m  |^t§|j^t^è|s  q»'g)to  «Coûtait 

^/!imm»t»  mit  m^st*  jUmf^  M»\^  ^  ^ 
tnt  invm  iMit  i>m  (m9ifif^\  àih^  m^- 

rement   après  les  avoir  .sAfÇ^M  V|^^fie^> 
l'autre. 


3l6  LA.  MARQUISE   DE   CHÀTILLillD. 

—  La  vue  de  ce  souper  n'aiguise-t-elle  pas 
votre  appétit,  madame?  Asseyez-vous,  et  per- 
mettez-moi de  vous  servir  à  table. 

—  Il  y  a  deux  couverts  !  se  dit  à  elle-même 
madame  de  Chatillard  que  cette  particularité 
conduisit  à  des  réflexions  pénibles  et  humi- 
liantes, qui  lui  firent  mieux  apprécier  les 
procédés  si  délicats  et  si  respectueux  d'An- 
toine. Vous  voyez,  ajouta*t-elle  tout  haut, 
j'avais  invité  à  ce  petit  souper  un  ami,  un 
parent,  qui  s*est  excusé  ce  soir  de  ne  pas  s'y 
rendre. 

—  Un  ami ,  un  parent  !  repartit  Antoine  en 
rougissant,  sans  doute  le  cousia  dont  vous 
m'avez  déjà  parlé  et  qui  ne  vous  est  pas  le 
plus  indifférent  de  votre  &miUe. 

—  Justement;  et  vous  concevez  combien 
j'avais  à  cœur  de  le  voir,  quiand  vous  saurez 
qu'il  était  encore  ce  matin  à  la  Bastille  et  que 
je  l'jen  ai  fait  sortir  I 

^-^  Je  conçois  que  vous  lui  êtes  fort  attachée 


iB  sotnB.  5i7 

e|  qo^il  serait  ingrat  de  n*atoir  pas  une  reoon- 
naisBsnce  extrême». .  Mais  vous  ne  manges  pa», 
madame! 

—  Je  crois  que  je  n'avais  pas  faim ,  dit-elle 
en  déposant  sa  fourchette  sur  l'assiette  qu'An- 
toine  avait  chargée  de  viandes  adroitement 
découpées  :  ma  gorge  se  resserre,  et  je  ne 
puis  avaler,  reprit-elle  oppressée  par  les  fâ- 
cheux présages  qnt  s'éveillaient  dans  son  es- 
prit  au  sujet  de  M.  de  Ghamoran.  Je  suis 
pourtant  d'une  faiblesse  excessive  produite 
sans  doute  par  le  besoin  de  nourriture. 

—  Buvez  d'abord ,  dit  Antoine  en  lui  rem- 
plissant un  verre  de  vin  de  Bordeaux  qu'il  lui 

« 

présenta  et  qu'elle  vida  machinalement;  ce 
vin  vous  m rtifiera  du  moins. 

—  En  effet,  je  me  sens  mieux ,  répondit* 
elle  en  portant  à  sa  bouche  quelques  morceaux 
de  poulet.  Je  vais  m'efforcer  de  manger  un 
peu  pour  me  soutenir. 


Si 8        Li  MAKQCiflt  n  <iAi,nuAU>. 

BHè  fat  troaBIée  dans  l'éiéeuMn  4é'  èè 
projet,  qû'ktt»>iûéi  là  ser^éité  soi'  le  brëé> 
s'apprêtait  à  seconder  avec  tout  l'èiiipréliM^ 
ment  et  toute  la  de&térité  d'un  valet  de  grande 
maison  :  elle  laissa  tomter  sa  fourdietta  »  ejt 
se  leifa  pour  s'enfuir,  lorsqu'elle  enteoditi 
dans  son  cabinet  de  toilette  attenant  à  la  piàee 
oh  elle  était  »  le  fracas  des  meubles  qu'on  r9n«- 
versait  sur  le  parqvet,  et4es  éclats  d'u^  gros 
rire  qui  fut  le  prélude  d'une  cbanson  bachique 
et  graveleuse.  Elle  ne  pbivait  méoonnattre 
l'auteur  de  ce  vacarme ,  qui  accompagna  son 
chant  en  battant  la  mesure  contre  la  porte, 
et  elle  se  souvint  que  l'abbé  Pèlerin  lui  avait 
fait  visite  la  veille,  au  sortir  d'un  souper  où 
il  s'était  gorgé  de  vin  pendant  un^  nuit  en* 
tiére.  Elle  ne  s'expliqua  pas  de  quelle  manière 
oM  abbé  de  table  s'était  caché  dans  le  eabtnet 
où  elle  t*âvah  laissé  k  moitié  eddo^mi,  M  éfie 
en  conelM  seulement  qu'il  y  était  resté  poiir 
favoriser  quelque  complcft  de  Langtade.  M 


LE  ràtPËR.  3tg 

présence  d*Adtdiîié/  qn\  ne  (^oàl^aît  être  \mé 
complice,  la  rassura  podrtânt.  Quant  ft  lu\i 
Ignerait  Torlgine  de  oe  brait;  qm  n'aniiDDçait 
fiis  d'ifitemîMS  hûstiles  de  la  peut  du  Amt 
teoETt  il  se  niil  famteibig  sur  la  déféo^Te^  son 
couteau  d'écuyer  tranchant  au  poing.. 

-—Hé!  on  soupe  ici!  cria  Tabbé  Pèlerin 
en  ébranlant  la  porte  qui  ployait  sous  son  ge- 
nou vigoureux*  Je  suis  là,  messieurs^  et  j'ai 
une  soif  de  Tantale.  Holà!  n'avez-vous  pas 
conscience  de  souper  sans  moi  ?  Cordieu  !  je 
ne  rêve  pas  cependant!  il  y  a  des  viandes 
qui  flairent  comme  baume!  A-t-on  mis  mon 
couvert? 

Quand  les  Dieox  sont  attablés  dans  TOlympe , 
On  iiÉDge  mal  d  Bàcchul  ë«t  àUeni  i 
Béa  ^H  patall ,  r  Aaoar  rongU  et  grimpe 
i^nr  les  genou  de  ce  maUre  paissant. 
Minerve  fait ,  Yénas  6te  sa  gnimpe  ! 

•--  MadMne,  ce  n'est  point  là  le  don  vive  ^iKi 


%20  LA  MABQOISB  tA  GÉATiLUlfi. 

TOUS  attendiez  ?  demanda  Antoine  stupëMt  do 
cet  épisode  comique. 

—  Moi,  monsieur,  je  n'attends  personne! 
reprit  madame  de  Ghattllard  qui  voulut  se 
ménager  un  protecteur  contre  les  entreprises 
de  Langlade. 

—  Permettez-moi  alors,  madame,  de  faire 
taire  cet  homme  ivre  qui  vous  importune! 
s^écria  le  jeune  homme  en  élevant  la  voix. 

—  Diable  !  êtes- vous  des  Turcs,  que  vous 
vous  avisiez  de  boire  et  de  manger  sans  m*a- 
vertir?  disait  Tabbé  s'obstinant  à  pénétrer 
dans  la  salle  du  souper.  J'ai  cependant  entendu 
mon  adorable  marquise  parler  avec  son  athée 
de  cousin!  Peste!  sommes-nous  à  la  Bastille? 
N'importe,  puisqu'on  y  soupe!  Ahl  qudie 
fiiim  dévorante!  je  mangerais  volontiers  la  cui- 
sine de  Satan  I  Langlade!  à  moi,  LAngla^! 

—  Ne  faites  pas debruit»  ne  répondez  pas , 
je  vous  prie  !  dit  madame  de  Chatillard  qui 


i£  90cnii.  3fli 

epipèohai  80D  défenseur  de  cheiH^er  un  adver- 
saire auquel  la  porte  ne  tarderait  pas  de 
céder. 

—  Langlàde  I  je  me  souviendrai  de  ce  nom  ! 
murmura  Antoine  qui  eût  exposé  volontiers 
sa  vie  pour  sonder  un  mystère  où  il  entre^ 
voyait  un  rival  préféré. 

—  Eh  quoi  !  c'est  vous,  monsieur  Tabbé, 
qui  réveillez  ainsi  les  gens?  cria  d'un  accent 
courroucé  le  docteur  Blum  qui  venait  d'en- 
trer d'un  autre  cdté  dans  Iç  cabinet  de  toi- 
Irtte. 

—  Ecoutez ,  madame  !  dit  Antoine  à  la 
marquise  qui  reconnaissait  la  voix  du  callipé- 
diste;  void  l'homme  que  j'ai  rencontré  sur  la 
grande  route  et  qui  m'a  introduit  auprès  de 
vous. 

^  Et  l'autre  qui  vous  a  promis  les  mille 
louis?  repartit  la  marquise  désireuse  de  justi- 
fier à  ses  propres  yeux  son  mttri,  qu'elle 
séparait  de  raudacieuse  machination  de  Blum. 

I.  2i 


3sa  LA  MAEQDIIE  Dl  CHATILLAED. 

~  Ge  n*ett  pas  lui  qui  parle  là-dedaM^  et 
je  serais  tenté  de  croire  qu'il  n'avait  pas  un 
intérêt  personnel  dans  Tafibire,  puisqu^il  m^a 
quitté  en  deàceodaat  de  voiture. 

«-^Ckmmottt  1  vous  dwmiei!  disait  BNmi  A 
Tabbé  Pékrtn ,  qui  loi  avait  raconté  peu*  quèUêi 
circonstances  il  s'était  endormi  dans  le  caM* 
net  de  toilette  de  la  marquise  :  vous  étioE  donc 
caché  dans  un  trou  de  souris,  car  c'est  moi* 

même  qui  aï  fermé  la  porte ,  et,  si  je  vous  avais 
yq  f  jd  yow  avraJB  çharitubtement  éfeiDé. 

—  Vous  voyez  donc  bien  qu'il  faut  abflôli]N 
w^t  que  je  soupç,  reprit  l'abbé  peiwadé  de 

la  forcç  d«  aon  ?iisQQMmeii<«*  J'ai  dot  mi  m 
tour  dQ  çs^^vw  ^t  j«  mwn  d'imnVm. 

-^  Mqflft  éur  fabbé ,  je  vous  prié  instattimehC 
de  sortir  interrompit  Blum ,  qui  le  poussâîf 

barsdticaUiMtdek>ilMlaï  Hw  ItMaMiuiadort, 
nous  dii^mona  tous. 

^  Veste!  lis  persoMM  qdi  sotifMint  neddr- 
msnt  pas,  ce  me  semble-  !  Madame  la  mar- 


,  I  .  » 


LE  SOUPER.  5â3 

quise ,  sauvez  -  moi  la  vie  en  m'âdmettant  au 
bout  de  votre  table. 

— hh  !  c'est  imser  Iqb  bWÊf»,i  iqywepr 
l'abèé, «'écria  Blum  feHeix  de eeMe  l^ac^ 
lie  g ourmandiie  ;  ne  poum-t-oti  soopar  flU6 
qn»  VDW  «oyei  4e  la  p«rtie  ? 

*~(Hii  y  «oupez,  ventres  stiis  oreMles  1  gtoi»- 
nda  le  parasite  afiamée  )  mais  ffeais  wuêk 

m 

aux  mauvaises  ifigestîoiis ,  aimme  il  est  écrit 
dans  un  poète: 

la  liitt  a'c^esdfe  que  la  iMine  ; 
On  esl  ami  dés  que  la  panse  est  pleine. 

m 

En  lançant  cette  malédiction  gastronomique 
contre  les  soupeurs,  l'abbé  Pèlerin  aoandonna 
le  cabinet  de  toAette,  non  sans  aspirer  les  ex- 
halaisons  des  mets  qu'il*  dégustait  par  l'odo- 
rat;  et  les  portes  qui  se  referntaient  derri^f 
lui  annoncèrent  que  le  docteur  Blum  était 
inflexible  aux  prières  comme  aux  meq^ces» 
Celles-ci  avaient  produit  plus  d'effet  sur  ma- 


324  ^'^  MABQDISE   PE   CaATILURD. 

dame  de  Cbatillari,  qui  voyait  toujours  Lan- 
glade  sous  le  petit  collet  de  Tabbé  Pèlerin  ;  elle 
tremblait  en  écoulant  s'élor|g[ner  ce  redoutable 
ennenvy-et  ^è  regrettait  de  ne  Tavoir  pas 
admis  à  cette  table  servie  pour  dix  personnes^ 
quoiqu'on  n'y  eût  préparé  que  deux  cou- 
verts ;  elle  ne  songeait  plus  à  se  rasseoir  et  à 
continuer  un  repas  qui  avait  été  si  désagréa- 
blement  troublé.  Son  appétit  néanmoins  s'é- 

tait  assez  bien  trouvé  de  cet  intermède  :  grAce 
au  vin  qu'elle  avait  bu,  son  estomac  commen- 
çait à  se  remettre;  une  douce  chaleur  cir- 
culait déjà  dans  son  sang  refroidi  par  la  pri- 
vation de  tout  aliment  depuis  trente  heures. 
Elle  sentit,  à  la  vue  des  gelées  et  des  su- 
creries qui  se  disputaient  son  choix,  qu'elle 
avait  à  sa  disposition  un  moyen  tout  naturel 
d'employer  le  temps,  en  évitant  les  pièges  de 
la  conversation  et  en  tenant  à  distance,  dans 
les  limites  d'une  réserve  respectueuse,  le  ser- 
viteur qui  lui  présenterait  une  assiette  ou  qui 
lui  verserait  à  boire.  Ce  dernier  portait  dans 


LE    SOUPER.  025 

son  visage  Texpressioa  d'une  tristesse  doulou- 
reuse ;  il  regardait  fixement  madame  de  Gha- 
tiliard  comme  pour  découvrir  en  elle  le  mot 
d'une  énigme  qu'il  craignait  d'avoir  devinée  ; 
de  grosses  larmes  roulaient  au  bord  de  ses 
paupières. 

—  Allons,  mon  page,  donnez^moi  à  boire  1 
lui  dit«eUe  avec  grftce  quand  elle  fut  rassise  à 
sa  place  en  tendant  son  verre  dans  Içquel  il 
ouUia  de  mâler  de  l'eau  avec  le  vin. 

—  Madame  la  marquise,  vous  n'êtes  plus 
Christine  !  répondit-il  en  sanglotant,  la  figure 
couverte  de  ses  mains  brûlantes. 

—  Je  voudrais  être  Christine  et  pas  autre 
«hose  I  reprit-elle  en  baissant  les  yeux  vers 
son  assiette  ;  je  ne  rougirais  pas  du  moins  de 
mon  étrange  position...  Monsieur  Antoine, 
ajouta4-elle  d'un  ton  qu'elle  ne  pouvait  rendre 

m 

imposant  ni  sévère,  vous  vous  acquittez  mal 
des  fonctions  que  vous  avez  choisies  vous- 
même.  Un  valet  se  tait  devant  ses  inaUres. 


3âQ  LA   MARQUISE    DE   GHATILLARD. 

—  Je  me  tairai ,  madame  la  marquise ,  ré- 
pHquat-it  humblement;  mais,  lorsqu'on  a 
Tâme  faite  de  certaine  sorte ,  on  se  plie  avec 
peine  à  la  condition  de  valet. 

Madame  de  Cbatillard  ne  répondit  rien.  EtFe 
eût  demandé  pardon  à  Antoine  de  ravoir 
blessé  ;  elle  soupira  en  affectant  de  n^ètre  oc* 
cvpée  que  de  ce  qu'elle  niMgdaU  el  buvait  ; 
•llftft^  fainit  aueme  attentioa  au  oattlraira^ 
•t  eUtprenall  dIatraîleBMit  son  verre  fii^A»-' 
toina  renqiMflnit  de  vm  pur,  saaa  ^iKpvmmm 

son  regard  de  fei;^  e^ccait  sur  la  marquiae 
une  fascination  indicible.  La  marquise,  ha- 
bituée à  ne  boire  que  de  l'eau  dans  ses  re- 

•  '  •  j  *        •  •  f  ■ 

pas,  navaft  pas  tardé  à  subir  une  terrible 
métamorphose  sous  Finfluence  du  vin  so- 
phistiqué qu'elle  absorbait  machinalement; 
elle  perdit  tout-à-fait  la  conscience  d*elle- 
mèmé  y  et  elle  fut  emportée  dans  un  affreux 
débordement  didées  :  sa  cervelle  bouillonnait, 


LE    SOUPER.  327 

son  sang  était  embrasé ,  son  cœur  avait  d'é- 
tranges  mouvemens  ;  une  sueur  ardente  ruis- 
selait le  long  de  ses  joues  empourprées  ;  sa  voix 
devenait  un  râle. 

—  Antoine ,  lui  dit-elle  en  Tautorisant  du 
geste  à  s'asseoir  à  la  table,  je  vous  permets  de 
boire  à  ma  santé  ! 


1 


UUTMIOIT. 


Le  marquis  de  Ghatillard  ne  dormit  pas  du- 
rant cette  nuit;  il  était  consumé  d'une  fièvre 
dévorante.  A  chaque  instant  il  croyait ,  à 
Fq^ression  de  sa  poitrine,  que  ses  pou- 
mons engorgés  de  sang  ne  fonctionnaient 
plus.  Un  effroyable  point  de  côté  ajoutait  i 
cette  angoisse  qu'on  éprouve  à  se  sentir  prés 


35o  LA   MARQUISE   DE   CHATlLLiRD. 

d'étouffer.  Sa  tète ,  où  venaient  retentir  les 
sensations  du  mal  qui  faisait  de  rapides  et 
.  irrémédiables  progrès ,  s'embarrassait  par  in* 
tervalles  ;  et,  dans  ces  courts  momens  de  dé- 
lire, il  poussait  des  cris  inarticulés  que  lui 
arrachait  moins  la  d()Çleur  physique  qu'une 
\ive  souffrance  morale.  Cependant  il  n'avait 
qu'une  seule  pensée,  celle  qui  avait  été  la 
compagne  assidue  des  dernières  années  de  sa 
vie ,  la  venue  du  messie  des  Ghatillard ,  non 
seulement  pour  perpétuât  son  nom,  mais  en- 
core  pour  annuler  le  honteux  codicille  de  son 
père. 

Depuis  que  l'aggravation  de  son  état  avait 
forcé  le  marquis  de  chercher  le  calme  et  la 
chialeur  du  Ut,  le  docteur  Blum,  qui  était 

seul  chargé  de  l'exécution  4^  pl^a  qu'il  avait 

.j  ' 

conçu ,  ne  s'était  pas  une  seule  fois  occi^pi^ 
du  malade  :  celui-ci,  dont  les  remords  se  ré- 
veillaient  à  l'évocation  de  certaines  im^ge^ 
peu  agréables  pour  un  mari ,  aurait  été  ving^t 
fois  sur  le  point  de  renoncer  à  son  projet  i,  si 


LE   LIT   D£   MORT.  33 1 

les  choses  n'eussent  pas  été  si  avancées.  11 
écoutait  d'une  oreille  inquiète  toules  les  ru- 
meurs qui  semblaient  s'élever  dans  le  fond 
de  Tappartement.  Il  s'étonnait,  il  s'affligeait, 
il  se  dépitait  de  ne  pas  voir  Blum,  auquel  il 

avait  laissé  des  pouvoirs  discrétionnaires;  mais 

.  '      .  •        ... 

il  n'osait  Tappeler,  ni  sonner,  ni  frapper  au 

mur,  de  peur  de  troubler  les  mystères  de  la 

•  •      •      .    •  •  • 

calfipédie',  quoiqu'il  eût  besoin  des  prompts 
secours  de  Tart  pour  échapper  aux  consé- 
quences  d'une  pleurésie  abandonnée  à  la  na- 

ture.  II  attendit  ainsi  jusqu'à  cinq  heures  du 

.    ■  '      « .'  '  i^    .^^    «■     •       <  - 

matin ,  sans  nouvelles  de  ce  qui  s^était  passé  ^^ 

,  "  '  .  • .  '-   *f  •  ^  •  «-        *    •• 

depuis  Tinstant  où  Blum  avait  mis  (iehors 
Fabbé  Pèlerin  avec  assez  de  rudesse. 
Yers  cinq  heures  on  ouvrit  les  portes ,  on 

descendit  dans  la  cour,  on  tira  un  cheval  de 

,../■..     •         • .     -,  '         .     .    •  •    .       • 

réciirie,  on  l'attela  :  ce  ne  pouvait  être  que 
Blum  qui  évitait  de  recourir  à  l'intervention 
à  un  étranger  dans  la  circonstance  la  plus  dé- 
icale  de  son  audacieuse  entreprise.  Le  mar- 
quîs  en  augura  que  tout  avait  réussi  au  gré  du 


332  U   HAEQDISE    DE    CHAÏILLÀRD. 

docteur  qui  n'avait  plus  qu'à  faire  disparai* 
tre  Taveugle  instrument  dont  il  s'était  servi  : 
cette  idée  ranima  l'espérance  de  M.  de  Gba* 
tillard  et  l'enivra  des  joies  de  la  paternité. 

Il, suivait  avec  émotion  les  bruits  qui  lui 
signalaient  la  tactique  de  Blum  ;  il  l'entendit 
remonter  rapidement ,  rentrer  dans  l'appar- 
tement^ puis  en  sortir  à  pas  lents  et  pesans , 
comme  courbé  sous  un  lourd  fardeau ,  redes- 
cendre avec  précaution,  se  diriger  vers  la  re* 
mise  ;  il  entendit  ensuite  le  cheval  piaffer  dans 
la  cour,  la  porte  cochére  gémir  sur  ses  gonds, 

la  voiture  foiil^  dans  la  rue En  même 

temps,  des  cris  plaintifs  retentirent  devant 
l'hôtel  et  se  turent  aussitôt  ;  d'autres  cris^ 
poussés  à  la  fob  dans  plusieurs  directions , 
annoncèrent  qu'on  poursuivait  un  homme.  Un 
tumulte  de  foule,  que  dominait  la  voix  de 
Blum,  se  forma  sous  la  fenêtre  même  du 
marquis,  à  qui  cet  épisode  avait  fait  oublier 
sa  maladie,  et  qui  se  leva  demi-nu  et  moite  de 
sueur  pour  se  mettre  à  cette  fenêtre  ;  l'impres^- 


/ 


^ 


«• 

^ 


Ll  LIT  VE  MOUT.  53$ 

Bion  de  Tatmosphère  glaciale  agit  avec  tant  de 
violence  sur  ses  organes  déjà  trop  afiectés  par 
le  froid  humide  de  la  veille ,  qu'il  n*eut  pas 
le  temps  de  voir  en  bas  quel  était  l'objet  au- 
tour duquel  s'assemblait  avec  des  lumières 
un  groupe  d'hommes  criant,  parlant  et  s'a- 
gîtant.  Il  tomba,  sans  connaissance,  à  la  ren- 
verse, et  il  demeura,  pendant  plusieurs  heu- 
res,  étendu  sur  le  parquet,  exposé  à  l'action 
mortelle  de  l'air   extérieur.   Le  jour   avait 
paru  lorsqu'il  sortit  de   cette  léthargie  qui 
pouvait  se  terminer  par  la   mort  sans  qu'il 
reprît  ses  sens;  le  froid,  qui  l'avait  frappé 
comme  la  foudre,  lui  rendit  le*sentiment  en 
irritant  douloureusement  l'épiderme  par  des 
frissons  ^^uisans  et  névralgiques.  Il  se  traîna 
vers  son  lit,  sans  avoir  la  force  de  refermer 
cette  fenêtre  ouverte ,  qui  l'eût  empêché  de  se 
réchauffer,  s'il  avait  eu  encore*  assez  de  vie 
pour  rétablir  la  circulation  du  sang.  II  était 
raideet  glacé  comme  un  ^marbre,  malgré  les 
couvertures  de  laine  et  les  coussins  d'édredon 


334  ^^  HA1QUI8B  DI  GHATIUÀID. 

entassés  sur  lui  ;  ses  dents  claquaient,  ses  mem- 
bres  se  tordaient ,  tous  les  poils  de  son  corps 
se  lliérissaient  ;  il  souffrait  si  horriblement,  qu^il 
était  incapable  de  penser  et  qu'il  ne  se  souve- 
nait  pas  même. 

La  vue  de  Blum,  qui  arrivait  triomphant  et 
joyeux,  lui  redonna  de  la  mémoire,  et  fit  trêve 

un  moment  à  Tatroce  sensation  de  froid  qui 

,      *  ■     ♦ 

s'était  emparée  de  tout  son  individu  j  mais 

quand  ce  moribond  entr'ouvrit  les  draps  sous 

lesquels  il  s'était  blotti  en  rapprochant  ses 

genoux  de  son  menton,  l'apparition  de  sa 

figure  décomposée  et  grimaçante  paralysa  la 

bonne  humeur  du  callipédiste  qui  bondissaity 

qui  pirouettait  et  sautillait  en  se  frottant  les 

mains  et  en  gazouillant  à  la  manière  d'un 

oiseau  que  l'aurore  chasse  de  son  nid.  Blum 

resta  immobjle  à  l'aspect  du  marquis  qu'il 

retrouvait  mourant,  et  il  lui  prit  le  bras  en 

silence  pour  savoir  à  l'examen  du  pouls  si  ce 

> 
visage  cadavéreux  appartenait  à  un  vivant, 

—  Où  en  sommes-nous,  Blum?  lui  dit  d'une 


iB  UT  ra  HOftT.  338 

voîi  épuisée  M.  de  Chatillard  qui  rétira  sa 
main  de  celle  du  docleur,  et  qui  l'invita  d'un 
signe  à  parler.  Àurai-je  un  fils  ? 

—  0  mon  Dieu  !  qu'avex-vous  iait  pour  YOUf 
mettre  en  cet  état,  monsieur  le  marquis? 
s'écria  Blum  qui  jugeait  que  le  malade  n'avait 
pas  une  heure  à  vivre.  J'essaierai  pourtant  uii# 
saignée. . . . 

—  Non,  mon  cher  Blum,  reprit  le  marquis 
en  branlant  la  tète ,  je  suis  un  homme  mort  ! 
Mais  avant  d'en  finir  avec  ce  monde,  je  vou- 
drais apprendre  si  j'y  laisse  un  héritier  de 
mon  nom! 

—  Dieu  soit  loué  !  la  maison  des  Chatillard 
ne  s'éteindra  pas  !  dit  Blum  qui  cherchait  ses 
lancettes  dans  sa  trousse  de  chirurgie.  Vous 
serez  père,  monsieur  le  marquis. 

—  Merci  ^  Blum  !  Quoique  cet  enfant  me 
coûte  la  vie,  je  suis  satisfait  de  l'avoir.... 
Ètes-vous  bien  sûr  de  ne  pas  vous  tromper 
cette  fois,  et  la  marquise. .. . 


i 


336  LA   MARQUISE   DE  CfiATlLtARD. 

—  La  marquise  ne  se  rappellera  pas  mèmei 
k  son  réveil,  que  quelqu'un  a  soupe  cette  nuit 
avec  elle...  Je  vous  saignerai  de  force,  ajouta- 
t41  en  lui  entourant  le  bras  d'une  bandelette 
rouge;  et,  s'il  le  faut,  je  vous  resai^neraî, 
monilieur  le  marquis  !  Pourquoi  ne  m'avoir  pas 
averti  plus  tôt?  Voilà  cinq  ou  six  heures  de 
retard  !  Votre  enfant  sera  superbe ,  j'en  ré« 
ponds. 

—  Saignez-moi  tant  qu'il  vous  plaira ,  mais 
dépèchez-vous  de  faire  venir  le  notaire  pour 
que  je  règle  avec  lui  l'affaire  de  mon  testa- 
ment. 

—  Oh  !  vous  n'en  6tes  pas  là ,  monsieur  le 
marquis  I  dit  Blum  en  pratiquant  une  saignée 
qui  ne  rendit  que  quelques  gouttes  d'un  sang 
noir  et  coagulé.  Je  vais  moi-même  chercher 
M.  Lecoq.... 

—  Tranquillîsez-moi  en  peu  de  mots  sur 
les  précautions  que  vous  avez  prises,  mon 
ami,  repartit  M.  de  Chalillard  qui  le  retint 


lE  UT  DE  M^ORT.  .^.>7 

par  ta  manche.  Cet  homme,  qu*en  avcz-vous 
M? 

—  Quand  mes  breuvages  narcotiques  eurent 
plongé  ce  brave  garçon  dans  un  sommeil  qui 
durera  vingt  ou  trente  heures,  je  l'ai  porté 
sur  mon  dos  dans  votre  petite  calèche  que  j'a- 
vais attelée  et  que  je  conduisis  moi-même. . . 
En  sortant  de  Thôtel,  je  faillis  être  arrêté  long- 
teiAp8  à  la  porte ,  parce  qu^un  assassinat  fut 
commis  sous  mes  yeux. . . . 

—  Un  assassinat  1  interrompit  M.  de  Gha- 
trilard  qui  alors  s'expliqua  les  plaintes  qu'il 
avait  entendues  au  moment  du  départ  de  la 
voilure.  Quelle  est  la  victime?  quel  est  Tas- 
sassinî 

—  Je  ne  sais  pas  qui  est  l'assassin ,  reprit 
Blum  avec  une  hésitation  qui  démentait  ses 
paroles;  je  l'ai  vu  pourtant,  et  j'aurais  pu 
le  saisir  au  passage;  mais  j'étais  aussi  pressé 
que  lui  de  m'éloigner.  Quant  à  l'homme  as- 

I.  22 


338  lÀ   MARQniSE   DE   CBATJLLÂRD. 

sassiné,  vous  le  coimakMez»  c'est  L'oilBcyep 
que  vous  avez  tiré  de  la  Bastille  sous  oiipr 
tion.... 

—  M.  de  GliaïQoran  !  s'écria  le  marquis  4e 
Gbatillard  qui  se  rappela  avec  un  doulofirmix 
pressefitiment  le  rôle  que  taillade  avait  joyé 
dans  Tafiaire  du  cousin  4c  h  merqiiise. 

—  Lui-même ,  frappé  de  cinq  coups  de  poi- 
gnard qui  Font  tué  sur  place  ;  ses  cris  ras- 
semblèrent quelques  personnes,  et  il  feliut 
bien  des  parplefi^  ppj^  qu'/M  laiwlit  partir  la 
voîjUire  on  Ton  m  s'avisa  pM  de  ehereker 
ras#aafiîn ,  4ofA  i^  trace  ay^it  été  pepdpe  i  w 
e^t  troiuvQ  ded9AS  Rotjre  Auyn(«i|et  qm  m 
bougeait  pas  plus  qu'un  mort...  Maisqi^'mmtr 
vous  besoin  de  savoir... 

—  Je  yeiff  ijiypir  ^  y\u)mmp  ne  wp^f^Hr^ 
jamais,  f^  1^,  d<^)}4par4  â^m  ^  ^^Smm 

$'^j|UNWt»H  4^  ^flS^rts  qii'îl  iaisaii  pe^ir  ^mp- 

ser  la  voii:. 


-r*  Jamaii^  r^iidit  V\^m  qpi  kifa  les 
mina  comme  (MFur  dernier  à  cette  «swifHiiti) 
le  caractère  d'an  aermept.  Je  Fai  dépoaé  daoa 
un  four  à  cbaux,  non  loin  de  l'endroit  q^  ni^ 
l'avons  rencontré,  et  j'ai  jeté  sur  lui  se^  habits 
de  pajsan,  sans  lui  ôter  toutefois  ceux  que  jç 
lui  avais  f^it  prçndrç  ici  ;  car  je  craignais  de 
troubler  son  assoupissement... 

—  Et  les  mille  louis  t  objecta  le  marquis 
appréhendant  que  ses  intentions  n'eussent  pas 
été  remplies  à  cet  égard.  C'était  une  dette 
sacrée. 

—  Elle  est  payée,  monsieur  le  marquis, 
15ien  que  ce  triple  bavard  ne  méritât  pas  une 

si  grosse  récompense;  fai  enfermé  la  somhie 

.  >  _  •, 

dans  un  mouchoir  dont  je   lui  ai  fait    un 
oreiller. 

-^  Quoi  !  sans  le  prévenir  t  Et  si  les  gÊiok 
qui  le  iMttiMil  doroMMl  s'emparent  de  l^aî*gidnlt 
de  ce  pauvM  diable ,  comment  recofiniéraMi4l 
dans  soa  pays  i 


540  LA   tfARQT^ISE   DE   CBATlLLARD. 

—  Bon  !  pouvais-je  lui  demander  quittance^ 
ou  bien  devais-je  faire  le  guet  jusqu'à  cequ*il 
s^éveilMt  ?  Vous  avez  tenu  votre  promesse ,  le 
reste  ne  vous  regarde  pas. 

—  J^aurai  donc  un  enfant!  murmura  M.  de 
Chatiliard  presque  consolé  de  mourir.  Pourvu 
que  ce  ne  soit  pas  une  fille,  Blum  ! 

—  Une  fille!  reprit  dédaigneusement  le 
docteur;  si  vous  vous  étiez  contenté  d*une 
fille,  monsieur  le  marquis,  je  n'aurais  pas  eu 
recours  i  ces  grands  moyens  !  Vous  avez  un 
fils,  vous  dis*je,  un  fils  admirable,  bien  con- 
formé, bien  planté,  bien  doué,  un  fils  enfin 
qui  vous  promet  au  moins  cinq  bonnes  géné- 
rations de  Chatiliard. 

—  J'en  pleure  de  joie  !  dit  le  marquis.  Je  ne 
regrette  qu'une  chose,  c'est  de  ne  pouvoir 
l'embrasser  et  lui  donner  ma  bénédiction!... 
Amenez-moi  M.  Lecoq  to.ut  de  suite,  sinon... 

M.  Leooq,  à  qui  Blum  alla  dire  que  le 


LE    UT    0£   MORT*  34  I 

*  ■  . 

marquis  de  Ghatillard  était  à  l'tixti'émité,  ne 
tarda  pas  plus  d'une  demi-heuie  pour  réuaîr 
tous  les  papiers  utiles  a  son  client,  et  il  se 
hâta  teUement  de  se  rendre  auprès  du  aiMi- 
rant,  qu'il  arriva  peu  d'instans  après  que 
Tagonie  avait  commencé.  Il  s'approcha  Imte* 
ment  et  salua  trois  fois  a\ec  sa  j^avité  mé^ 
thodique. 

—  Monsieur  le  marquis ,  j'ai  Thonneur... 
dit-il  aussi  tranquillement  que  si  son  client 

r 

le  recevait  en  cérémonie,  poudré  à  Toiseau 
royal,  en  habit  brodé  et  Fépée  au  côté.  El 
madame  la  marquise  ? 

—  Madame  la  marquise  n'est  pas  visible , 
et  moi  je  suis  en  train  de  mourir,  mon  cher 
monsieur  Lecoq ,  répondit  le  marquis  ;  bâclez- 
moi  vite  un  testament  ! 

—  Voua  avez  les  maias  liées  par  le  codicille 
de  M.  votM  père,  reprit  le  notaire  en  fMÎlte- 
tant  son  dossier,  pour  donner  lecture  de  celle 
pièce  :  «  Item.  Attendu  que...  » 


^ 


S(l2  LA   MARQUrSE   DE   GHATILLARD. 

•^  Ne  me  tympanisez  plus  de  ce  malhonnête 
oedieille,  s'écria  M.  deChatllIard  qui  retrouva 
kl  force  de  se  soulever  sur  son  ^téant  et  d*é- 
fen^e  le  bras  solennellement  r  la  Tolontê  de 
tiicm  père  est  satisfaite  ;  je  laisse  un  fils  post-^ 
iidttié  dont  je  conGe  ta  tutelle  à  mon  ami 
Mifm ,  lequel  partagera  l'usuft^uit  de  toos  mes 
biens  avec  ma  veuve. 

—  J'accepte  avec  reconnaissance  la  tutcik 
de  votre  fils,  répondit  Blum  en  pleurant} 
mais  je  n'ai  que  faire  de  votre  legs  qui  n'a 
aucun  prix  pour  moi.  Un  savant^  qui  s'e$t 
consacré  au  perfectionnement  de  l'espèce  hu- 
maine, trouve  sa  récompense  dans  la  gloire 
d'une  si  noble  mission.  C'est  imiter  l'Etre- 
Suprême  que  de  créer  l'homme  &  son  image. •• 

--  Bluin  !  reprit  le  marquis  q«ie  c^lte  pro- 
fiMMè  de  fol  ne  raêstfrajt  pas  eèttti«  une  ki* 
dtorMott,  je  ne  Ms  paê  ouMier  que  fat  Un 
autre  fds... 


LC    LIT    DE  MORT.  343 

—  Un  monstre  !  répliqua  le  dbcteur  avec 
Hne  mauvaise  humeur  où  perçait  un  vif  sen- 
tiflMiit  d'averttôD.  Oui ,  monaieul'  le  marquis , 
QB  moiMtM  au  moral  comme  au  plrfsique, 
WÈ%  figare  de  masque  et  un  corps  de  gro- 
tesque, un  cœur  d'hyène,  un  esprit  de  vi- 
fètej  une  création  infernale  enfin  qui  dés- 
honorerait son  auteur. 

—  Ch!  mon  cher  Blum!  se  récria  M.  de 
Chatillard  que  ce  portrait  blessa  dans  son 
amour-propre  paternel  ;  je  conviens  que  Lan- 
glaflé  n'Mt  il]  beati  ni  bien  Hiit... 


rr-  Béoavouea^lo ,  rnonsiettr  le  itiarqoia  1 
partit  ptuin  qui  s'itttK»iiî|  une  réiîeettee  i 


re- 
aur 

LaDtglia4< , 
flétrir  de  vagues  insinuations. 

—  Je  të  lë  t(î(;diiif altral  jp^k ,  répondit  le 
]Mar({tii«  ifffllS(é  dés  (ii^éVéniions  de  Bliim  Con- 
tre Langlade  j  mai^  je  prié  thoh  fils  légitime 


34  I  LA    MARQUISE    DE    r4UArU.LARD. 

d'accorder  à  son  frère  naturel  dix  ou  douze 
mille  livres  de  renie.... 

—  PerméUez*moi  de  vous  faire  observer, 
monsieur  le  marquis,  dit  le  notaire,  que 
ce  Cls  légilime  ne  m'a  pas  encore  été  pré-< 

semé. 

—  Vous  savez  bien,  monsieur  Lecoq,  qu'il 
n'est  pas  au  monde  !  murmura  M.  de  Ghatil- 
lard  dont  la  vue  se  <)Ouvrait  de  nuages  et 
dont  l'ouïe  s'endurcissait.  Mais  demandez  à 
Blum.... 

—  C'est  un  fait  accompli ,  répliqua  Je  caN 
lipédisle  rayonnant  d'orgueil,  madame  la  mar- 
quise de  Ghatillard  est  grosse ,  et  nous  au- 
rons un  petit  marquis  dans  neuf  mois. 

—  En  attendant,  nous  agirons  d'après  les 
intentions  de  feu  H.  le  marquis,  dit  le  notaire 
incrédule,  et  nous  dresserons  inventaire  de 
la  succession  pour  conserver  les  droits  de 
l'hospice  des  enfans  trouvés. 


:/* 


i£   LIT   m  XOIIT,  545 

—  Les  eofana  irouim  u'oni  rien  k  pré- 
teadre  éàn%  ma  sucoesBÎon,  re|NrU  le  marquûs 
q«e  Ift  celère  Mio^bît  raawer.  Qu'on  ne 
me  tourmente  plue  de  oe  codieiUe,  pubqim 
j'aurai  ua  ùk^  paîeque  j'aî  on  fik!...  Ecri- 
vez eela  ^  moqsieor  Lecoq ,  éorivez  qoe  ce 
fib,  par  amour  de  moi,  doter*  son  frère  na-* 
turel ,  Laoglade  qui  était  mon  iotendaot.  «  • 

— <  Caohes-moi ,  cachez-moi  !  s'écria  Lan* 
g)ade,  qui  «e  précipita  dans  la  chambre,  la 
tête  nue,  l'air  hagard,  les  vôtemais  en  dé^ 
sordre  et  teiti^  de  santg. 

—  C'est  toi ,  Laoglade  !  dit  M.  de  GhatiU 
lard  qui  ne  le  voyait  pas  à  travers  le  voile  que 
la  mort  avait  mis  entre  eux.  Oh!  viens! 

Puis,  oQvraAt  les. bras  poor  l'y  recevoir,  il 
mttrimirait  d'ona  ve»  piresqne  étrime  ;  ikam  I 
)e  t'ai  pardcmné ,  fldon  fito  1 . . . 

—  On  me  poursuit  !  disait  Langlade  en 
courant  à  droite  et  à  gauche  dans  la  chambre 


546  LA   MàftQtlflE   VE  €IIAT1IXARI)* 

p9ur  y  choisir  une  retràriie  oà  il  pût  m  déro- 
ber à  la  recherche  des  garde»  de  la  naré-^ 
ehamsée.  Ils  90iit  en  bas  I  J'étaia  dans  récurie^ 
Motti  »oU8  la  paille  loriqv'jlg  mm  eit^ 
d^nà  Tbâtel !  Ile  ne  iti'^m  piisirti)  «Msaiewa^ 
Moiiêietir  Mum,  «twi^ei-iMi  1  M  ne  MvMt 
p&iDt  !  je  êniê  tniidcieDi  ! 

—  Langlade  !  reprit  le  marquis  suivant  son 
idée  sans  que  les  exclamations  dtt  fogHif  ef- 
ftiré  eu6s«iiit  \ë  pd^ttvôir  d#  la  éhttnger,  eil  «fp* 
pmsÊm  à  MO  oréiH«i  uii  mm  èotiAis  et  ibéH»^ 
tinct.  Je  suis  heureut  de  n'êlre  pMs  tÊùH 
avant  de  l'avoir  pet  mis  d'embrasser  ton  père  ; 
OWp  je  le  déclare  devant  deux  témoins  qui 
m'écoHtent,  tu  es  moq  fils  naturel. 

<»  !•  sQia  *olM  lli  I  dH  Làftgbuto  «M  tor- 
Iral  ta  tAto  hdrs  des  fMpma  ib  h  feiM^^  Miij^ 
lesquels  il  s'était  eiif^bpp*:  eh  felteti  !  «i  toilft 
^es  mon  père ,  empèel^ez  qu'on  m'arrête  I 

~  té  te  laasé  uà  frère  qnt  M  ainlMM  €t 


LE  LIT  M  MOM.  34f 

i^espectëfiife  èoiotue  rhéritier  légHlsie  dé  moi» 
nom,  continua  le  mdrqute  en  s*affaibliisaM 
i  ébaqae  mdt  qu'il  prononçait.  Ce  frère, 
qlie  je  tMommtmle  à  ton  dét^uameot  et 
i  ùm  amtlîé,  n'att  fm  epoore  au  isondei 
mais  la  toarqvise  eat  gnoase,  n'est-^oe  paa^ 

—  1%  marquis^  eat  |fo$se  !  Mais  Cbamo- 
mn  est  mort  1  interrompit  Langlade  dont  le 
reMentiment  epntre  an  rival  sacrifié  ne  con-» 
Mfit  fHw  de  frein  ni  de  mép^ement  ap  pré* 
lodioe  4e  aa  «^reté  pei;3oni)<41e«  U  airait  09 
eetle  |imt  un  reii(}ez*Y0ii8  «t^  1^  n^guîse  ! 
L*abbé  Pèlerin  les  a  surpris  pepdfnt  qu'ils 

m 

soupaient  ensemble.  L'abbé  est  venu  m'aver- 
tir;  aussitôt  j^ai  juré  de  me  ^eûgér.  ie  suis 
âtié  nie  mettre  éà  embtiscadé  devant  fhôié  ; 
j'ai  gue{(ë  ta  sorffe  dé  dhàitidrâh ,  et  clés  (filé 
je  Fai  aperçu  rôdant  aulôdr  dé  ta  ^drté,  je  lûe 
mk  gMuié  le  1m#  ito  la  «iwÉiHi  al  jk  frappé 
^  êrnnèn  jua^'à  ae  qu'il  mtèAil  Mori^ 


348  L>   MAfiQVliE  .0£    CHATILLàED. 

sieur  le  marquis ,  j'ai  tué  le  galant  qui  a  porlé 
atteinte  à  votre  honneur  ! 

—  Tu  as  tué....  malheureux!  répéta  d^un 
accent  terrible  M.  de  Gbatillard  qui  se  rani- 
mait d*horreur  en  songeant  au  crime  de  son 
fils.  Je  ne  suis  pas  ton  père,  lâche  ! 

La  vivacité  de  cet  entretien  et  les  impris-^ 
siens  palpitantes  qu'il  jetait  dans'  TAme  des 
assislans  n'avaient  pas  permis  d'entendre  qu'on 
brisait  la  porte  principale  de  l'appartement  : 

w 

la  maréchaussée  occupait  toutes  les  issues  et 
visitait  toutes  les  chambres;  un  commissaire 
de  police ,  suivi  de  deux  soldais ,  entra  dans 
celle  où  le  marquis  agonisait. 

—  Messieurs  !  dit-il  en  examinant  les  deux 
personnes  qu'il  voyait  auprès  du  lit  d'un 
malade  y  nous  cherchons  un  homme  qui  a 
commis  un  meurtre! 

—  Le  meurtrier  est  caché  entre  les  rideaux 
de  cette  fenêtre ^  répondit  avec  fermeté  M.  de 


LB   LIT   DE  MORt.  349 


Chatillard  qui  reoooinra  pour  un  momenl  la 
faculté  de  voir  et  d'entmdre.  Emiueiiez-le, 
et  que  justice  se  lasse  !...  Je  ne  sais  quel  est 
cet  homme  I...  Mum,  adieu  !  ajouta-t*il  en 
exhalant  le  dernier  soupir  ;  n'apprends  jamais 
à  mon  fils  ce  qu'il  m'a  coûté  !...  Puisse-t-il 
être  digne  de  porter  le  nom  des  Chatillard  ! . .. 


FIN  DU  riBimui  voLiniB. 


ê 


•  m  % 


TABLE 


DES  CHAPITRES  CONTENUS  DANS  CE  VOLUME. 


Chavitbb      I.  Le  Réveil-Malin 1 

—  IL  Le  Callipédtete 17 

^        III.  Le  Notaire 39 

—  lY.  La  Toilette 71 

—  Y.  L'Expalsion 107 

—  Yl.  L*Exorde 137 


Wl 


353  TABLE  DBS  GHAPtTRIS. 

CBAVitAtt  VU.  La  Eeeherehe  de  l'Homme 18& 

—  VUL  La  PrésenUtkm 3» 

—  IX.  Le  Souper t75 

*         X.  Le  Lit  de  Mort 329 


FIN  DB  LA  TABtl  BU  PBIH1BB  VOirVB. 


;*1.,.. 


L/5X 


\ 


LA  MARQUISE 


DS 


CHATILLARD. 


/ 


MVinima  n  ma»aih  vovum,  moc  ■WROa,  S. 


LA  MARQUISE 


DE 


CHATILLARD 


Par  P.  lu  Jaeob 


(  uBuormu.  ) 


II 


]9<ttiri(MU  C^on. 


PARIS. 

AIBROISE  DUPONT,  IDITtUil 


1,  BUB  TlTIBHlfB. 


1839, 


/ 


•    *-      ■* 


I 


LA  SOLLKineSI. 


Dans  une  iraste  antichambre  du  ministère 
de  la  justice,  qui  était  devenu ,  depuis  quel- 
ques mois ,  la  Cammiêiion  des  administratians 
ewiU$,  police  et  iribunauoo^  sans  abaaèonner 
rhdtel  de  la  place  Vendôme  où  il  est  encore 
aujourd'hui,  deux  huissiers,  vêtus  de  mauvais 

habits  noirs  qu*un  long  service  avait  nuancés 
II.  1 


<? 


^t.'  '- 


t 


2  lA  MARQUISE  DE   CHATlLtABD. 

de  blanc  et  de  jaune,  causaient,  à  voix  basse, 
auprès  du  poêle,  point  central  et  ordinaire  de 
leurs  réunions,  quoique  la  saison  s'opposât  à  ce 
qu'ils  y  trouvassent  alors  un  feu  perpétuel  en- 
tretenu aux  frais  de  l'Etat.  On  était  au  6  du  mois 
de  thermidor  de  l'an  II  de  la  république,  jour 
correspondant  au  24  de  l'ancien  çQois  de  juil-* 
let  i79i,  vieux  style.  Depuis  la  loi  du  22  prai- 
rial (10  juin),  qui  avait  donné  une  effiroyable 
activité  au  tribunal  révolutionnaire ,  la  terreur 
régnait  dans  Pa^iâ ,  tremblant  sous  le  despo- 
tisme de  Robespierre,' appuyé  par  les  jaco* 
bins ,  la  commune  et  la  guillotine. 

—  Nous  finirons  par  être  tous  guillotinés , 
disait  le  plus  vieux  des  huissiers  à  son  cama- 
rade eîi  s'^àssiïrant  d'ùiï  regai^  que  peï^hne 
n'était  â  portée  de  Tentendre. 

—  Il  y  a  eilco^é  de  li  Mfgê,  rendit  YiHtih 
qtfi  ne  ^'èftrif^  pas  m  Hûiètrèê  pfMAHmi 
âé  soft  èëllfl^tfë,  sth"  i'éàprit  dtt^uél  te!  oMhHrë 
deé  ^vctfàïesi  hnmotéeS  toiis  lès  jotA^sr  avait  AHIt 
irné  si  Uré  îiiipressiôn.  Tant  qif  eti  n'exéfcutéWi 


I 


t,i  èètJ.ICl4BV8È.  t 

ilHé  atiqtf«te'ftMckMieaHiMbraMliitMirjotfl>^ 
je  s'en  (klettrenti  f>M,  o«f  je'  ttë  «1^=  M  é^x 
ifbi^é,  tii  riehèj  et  M.  FtfUq»i<$l"Tla1'iyëMii^ 
datt  Mû  monde:  ^'afllwr^i  lés  MftiiidflidMil 
nationaux  sont  iniâolables. 

-^  E«H!«  qM  mmr  sofbinM  MHnndbsmres 
itAitftrafix,  héotAéaâl  A  la  téritèy  }?iAa[ièliri«ttt 
«ire  damé  tta  pftdn  cfite  datië  èeHe  ëtt  oItôyM 
c&diim8Si»rë  d^B  adttlnttihitiinrt  cMhsl  Oà 
eM  lira*tflable  aajofiird'lnir,  m  ne  Teit  pas  de^ 
naifly  Uftidls  qtak  nomé  j^Mdns  rètieé  ho»- 
siers  après  la  culbiite  dé  dix  ntinisfares. 

-^  Ohm!  )m  nâàisttm  sont  mni  {>ar  or- 
dèniiànce  tftt  ecMjlé  ée  srint  pMât:  âu  Mi  i 
nonèen  atonfVii  nMWfilP  qtiel<|Mé^wid  difoil 
que  Mndatâè  ki'  iiMi'qciiso  de  Ctnilillard  non 
a  Mt  ëfttfor  «het  M.  16  cmm  dé  KiureÎM,  M 
y  a  dht-hnh  on  tiii|t  ans  déeela! 

—  C'est  toi,  iiéohidas,  qui  nous  porteras 
malheur  en  parlant  toujours  àè  comtes  et  aé 
«mrquis  !  s'écria  le  tteWard  qui  ëbvrtil  è  la 


4  LA  MÂRQU18E   DE^GHATIUARD. 

porte  et  qui  l'ouvrit  pour  se  convaincre  qu'on 
ne  les  espionnait  i>as.  En  eSet,  la  citQyjenne 
GhaliUard  était  une  brave  femme  qui  s'est  bien 
coiiditfle  avec  nous  après  la  mort-  deispn  ci* 
toyen  de  mari. 

—  On  nous  avait  remerciés  à  cause  de  Tin- 
tendant  qui  nous  accusait  sans  doutç  de  ses 
vols  et  de  ses  méchancetés  :  il  a  bien  fallu  nous 
ûiire  réparation  d'honneur  et  nous  rendre 
notre  gagne-pain  quand  on  a  connu  à  fond 
ce  scélérat  de  Langlade....  Hein!  quel  répu- 
blicain ça  ferait  à  présent  ! 

—  Léonidas,  je  me  brouillerai  avec  toi 
si  tu  t'amuses  à  nous  pompromeltre.  Le  ci- 
toyen  Langlade,  il  est  Yrai,  a  tué  M.  de  Cha- 
moran ,  mais  ce  n'est  que  la  mort  d'un  homme; 
et  puis,  cet  homme  était  un  noble  et  serait 
devenu  un  émigré,  un  Vendéen,  un  chouan  » 
un  Pitt  et  Gobourg,  s'il  avait  vécu  du  temps 
de  la  république  ! 

—  Au  fait,  nous  n'avons  rien  perdu  à  l'as- 


LA    SOUlClTEtJ&E.  5 

sasâindt  de  M.  de  Chamoran ,  nous  n'étions 
pas' amoureux  de  lui  comme  Tétait  cette  pau- 
vre marquise... 

—  Encore!  Dis  donc  la  citoyenne,  ou  plu- 
tôt ne  dis  pas  un  mot  de  plus  sur  son  compte; 
<îar,  si  Ton  savait  que  j'étais  cocher  et  que  tu 
étais  valet  de  chambre  chez  elle,  on  nous  met- 
trait tous  les  deux  hors  la  loi,  puisque  son 
fils  est  émigré  et  sert  la  cause  des  tyrans  ; 
quant  à  notre  ancienne  maltresse... 

—  Elle  doit  être  cachée  à  Paris,  car  Nanon 
mê  )^a  dit...  Je  souhaité  que  cette  pesté  dé 
Nanon  ne  découvre  pas  la  cachette  de  madame 
la  marquise  !.. . 

—  C'est  trop  fort,  citoyen!  interrompit  le 
vieux  trembleur  en  reculant  avec  solennité. 
Vous  tenez  un  langage  qui  m'est  inconnu  et 
qui  me  fait  mal ,  comme  si  j'enlendàis  graisser 
une  guillotine!  Pensez-y,  citoyen!  on  vous  cou- 
pera plus  que  la  langue  !  Léonidas ,  la  ci- 
toyenne Nanon  ne  t'a  pas  demandé  de  mes 
nouvelles  ? 


^  LÀ  HARQUI»  PS  f:HATIU.àRD. 

—  Qpe  fi  l  dit  en  riapi  le  ci-devant  ss^iet  )de 
cfigip^rp  de  madan^p  4p  Gha^l|ar4.  Elfjç  ni'a 
promis  de  faire  tanner  ton  cuir,  danisf  la  ^kf\'. 
qfiQ  ûp  peap^  humaines  de  Bf eudon  »  jdans  le 
ca$  f^lf  tu  serais  exécuté  (K)ur  aypir  plus  ou 
ippi^^  bien  siervi  le  comte  de  Maur^epas  ^ 
If.  piec)^^,  M.  Foulon,  {le  citoyen Dantpn... 

—  §f  I»  pe  *«  u^  pas,  je  t'appellçipv  Lï- 
fl^f  aq  )jeu  (Iç  I^nidas  !  Drôle  de  pom  qfie 
tu  as  choisi  14!...  Je  te  donne  un  PQOseil 
^*ami  qu^nd  je  t'ijiv/tç  à  ne  p9i|  jfrpp  firé- 
gji^efif er  cette  piapon ,  q|i|  ne  se  contenir  p^ai; 
d'être  1^  plu{(  enra^  cleç  triçQteus^  de  la 
Montagne  et  qui  fournit  des  listes  %u  tri))|iffi|i| 

rr  B«^  !  il  est  bp9  ^'^^oir  à^  amis  partout, 
d'aut^  qu'pp  pfs^t  se  tit^uyer  d»»^  remr 
Ij^rras  I  Nasoi^  est  une  ipéch^nte  pètfi^  m^gré 
les  grands  airs  qa*^le  se  dpnne  et  1^  nom  de 
Virgipie  gji^ellQ  a  ramaa|é  je  ne  safs  Qi^i  mais, 
(1^  l'occasion  I  elle  ne  refuserait  pas  ^^  p^u 
d'aide  à  une  vieille  connaissance. 


T-  Je  ne  m'y  ûerais  pa§;  et,  ci  elle  avait 
ma  té^  à  ^rder ,  je  ne  jdprmiirais  pas  tran- 
quille sur  mes  deux  oreilles.  Heureuse- 
ment  que  le  citoyen  commissair0  est  un  bon 
homme.... 

—  Ge9  bons  liomipes-|à  ne  font  que  de  la 
chajr  à  pftté  dans  un/s  révolution,  et  M.  An- 
toine  sera  bien  étonné  d'y  laisser  ses  os. 

—  Ne  te  dé^habitueras-tu  jamais  du  mon- 
Miwt  et  du  wxAamt  ?  Cette  distraction  suffirait 
pour  t'enypyer  à  I9  Conciergerie. 

—  On  ne  perd  pas  aisément  de^  J^^bi^ijK^ 
de  quarante  ans  de  sa  vie  :  et  »  Tautre  jour, 
j'ai  annoncé  son  excellence  M.  de  Hobes- 
pierre... 

—  W^îfewrfiuîtl  gs-Jfl  9p9  ae  n'^yojr  p^  é\é 

à 

eiïPQfçguiUpfjfïé? 

—  Il  me  semble  que  non ,  et  même  je  crois 
qi)e  lie  citoyen  Robieçpierre  }}'a  pas  «été  ^lessé 
d^  se  YPir  ^W^  ÇR  pKpAljeqcc,  pflÎ8a»'n  ? 
s^uiî. 


8  LA   MAEQUISE  DE   CHATILLAED. 

—  Robespierre  a  aouri!  mauvais  signe!  Il 
pensait  probablement  à  la  grimace  que  tp  fe- 
rais!... dit-il  en  imitant  la  posture  d'un 
homme  qui  place  sa  tète  sur  Téchafaud. 

—  Il  fera  cette  grimace-là  avant  moi ,  reprit 
Lafleur  avec  gaieté.  On  dit  qu'il  ne  s'accorde 
pas  avec  le  comité  de  salut  public,  et  qu'on 
prépare  une  danse  générale. 

—  O  mon  Dieu  !  pourvu  qu'on  nous  paie  , 
l'arriéré  de  nos  appointemens  I  s'éeria  le  se- 
cond huissier.  Et  ma  gratification  de  quatre- 
vingts  livres  ! 

M 

—  Si  l'on  m'avait  soldé  la  mienne  en  assi- 
gnats, j'aurais  acheté  ce  matin  une  plaisante 
caricature  intitulée  Im  Farma  aeerbe$j  et  re- 
présentant M.  de  Robespierre  qui  se  guillo- 
tine lui-même,  après  avoir  guillotiné  tout  le 
monde.  •• 

—  Lafleiir,  vous  êtes  un  homme  dange- 
reux! repartit  le  trembleur  qui  s'éloigna  en 
chantonnant  la  ManeiUaiiê  pour  se  faire  un 


»'  »■ 


LA   êûLltClT£US£.  Q 

talisman  contre  les  imprudences  de  son  con* 
frère  moins  craintif  et  plus  rebelle  aux 
mœurs  répubficaines.  Le  citoyen  commissaire 
vous  dénoncerait  à  Taccusateur  public ,  s*il 
savait!... 

—  Allons  donc!  crois -tu  bonnement  que 
M.  Antoine  prendrait  le  deuil  si  M.  de  Ro- 
bespierre essayait  sa  machine?  M.  Antoine 
n'en  est  que  meilleur  patriote;  il  n'aime  ps(s 
plus  que  toi  la  guillotine;  mais  il  voudrait  en 
faire  goûter  aux  guOlotineurs  :  voilà  ce  qu'on 
dit  dans  les  bureaux  de  la  commission. 

—  Ceux  qui  le  disent  pourront  apprendre 
à  leurs  dépens  que  trop  parler  cuit!...  Moi, 
je  n'ai  pas  le  courage  de  m'occuper  des  affaires 
des  autres  ;  c'est  bien  assez  des  miennes ,  et  je 
m'attriste  chaque  jour  davantage  en  voyant 
que  les  assignats  diminuent  de  valeur  et  que 
le  prix  de  tout  augmente...  Nous  mourrons  de 
faim ,  si  nous  échappons  à  la  guillotine  :  hier 
j'ai  fait  queue  à  la  porte  du  boulanger  jusqu'à 


10  LA  MARQUISE   DB   GHATILLAM. 

01^  heures  du  $oir,  pour  avoir  deux  Ijvres  i|e 
paio  f^it  ^vec  des  pommes  de  terre  I 

—  mw  étiom  mm^  fvmm  towrwî  ït 

t$i9  va||9t  de  Gj^)>re  «t  q/fe  tu  étftif  ppcf^ 
chez  le  marquis  de  Chatiilard  !  Mais  cepeii4aQt 
nous  avons  monté  eu  grade;  grâce  à  la  répu- 
blique une  et  indivisible ,  nous  sommes  huis- 
siers d'un  ministre,  c*est-à-dire d'un  commis- 
saire national  qui  n'a  pas  le  sou ,  excepté  en 
assignats  ! 

—  Ah  I  mon  cher  Lafleur.  éit  le  vieillard 
en  lui  secouant  la  main  qu'il  avait  saisie  avec 
émotion ,  nous  aurons  la  consolation  de  mou- 
rir ensemble  ! 

—  Quelle  consolation  !  J'espère  bien  ne  pas 
mourir  avant  que  les  commissaires  nationaux 
soient  redevenus  ministres  et  le  papier-mon- 
naie du  bon  argent  à  l'effigie  de  quelque  tyran  ! 

—  Léonidas,  vous  cherchez  à  me  t^rer  les 
vers  du  nez,  peut -être  pour  me  dénoncer, 
murmura  le  vieillard  en  le  toisant  du  regard  t 


14-  «rtUCIIElIÇE.  }1 

«  lAvfit  ia^ijgpe  d'un  ^pii  fJ^trjeate  90^  I  $i 
ta  me  dénQQçsiiï  >  LaAevr,  j«  te  déaooQsrais 
WftBi,  ÇA  (f)  ï  easyerais  avec  mpi  I  foi  ^«1  suf&- 
ciiliHles!  quand  mtote  ^  aiiraîg  un  epqifi^ 
SQfiret  (l^s  la  polipe  de  V...  j^  ]reM^  dire  d» 
«ifojen  pérpD....  M&i^  je  t«  çonnai^,  ^1^011 
pauvre  Mileur»  tu  ^  tntp  l^onnâte  ^iqatn^ 
ppifi:  ypuloir  f»v9  Mjer  jVfffi  ««««^«î  ^  H 
j'Mf  WT*I^  <»»iW  ^MSBect...  9  xm  pi«ff| 

—  C'est  vrai ,  les  voili  dans  la  rue  Saint- 
Bonoré!  reprit  gaiement  Léonidas.  On  recom- 
mence î  '"  '  '  "  ice  de  la  Révolu- 
tion «  s  cela  au  nouvel 
instrum  'ràne.  Le  peufde 
du  faub  e  souffrirait  pas 
qu'on  h  le ,  et  les  braves 
gens  de  ce  quarlier-cî  se  (ficheraient  d'être 
privés  du  leur.  Crient-ils ,  les  gredins  ! 

77-  Us  criept  tivt  Ifi  »a(ÛH)/  «t  9  kitf  fc*  arw- 
(f<r<9#i  /  Qn  n'a  p^f  le  cfsias  ft^  feur  reproiçfiflr 


12  LA    IIAKQUISE'DE   CHATILUBD. 

ces  cris-là  !  Mais  je  parierais  que  le  convoi  est 
composé  de  plus  de  douze  charrettes  ! 

Léooidas  avait  ouvert  les  deux  fenêtres  qui 
donnaient  sur  la  place  Vendôme ,  où  n'abou- 
tissait pas  encore  la  Hie  de  Castiglione;  et, 
biea  qu'une  barrière  de  maisons  à  cinq  étages 
empêchât  de  voir  les  charrettes  encombrées  de 
victimes  de  tout  rang  et  de  tout  âge,  on  enten- 
dait distinctement  le  bruit  dés  roues  sur  le 
pavé  où  ne  circulaient  pas  d'autres  voitures , 
les  clameurs  de  la  populace  courant  au  lieu  du 
supplice,  et  les  chants  horribles  du  Ça  ira  qui 
accompagni  :.  Léoni- 

das  écoutait  lassible; 

l'autre  huis  s  en  le- 

vant les  yen  chants, 

ces  rires  s:  squ'à  ce 

que  le  cort  _^  _,    se  de  la 

Révolution;  alors  il  se  fit  un  grand  silence, 
interrompu  par  des  salves  d'applaudissemens 
frénétiques  chaque  fois  que  la  hideuse  ma- 
chine faisait  tomber  une  tète;  on  aurait  pà  en 


:f 


U  80I.UClïSVd£.  l3 

comptai  soixante-quiaze  dont  la  chute  fut  sa- 
luée par  ces  acclimations. 
— Je  désirerais  awir  un  moment  d'audience 

4 

du  citoyen  commissaire  national,  dit  d'ime 
yoix  éteinte  une  femme  qui  entra  <)dns  Tapti- 
chambre  et  s'assit  sur  une  banquette  près  de 
la  porte. 

Cette  femme ,  qui  n'était  plus  de  la  première 
jeunesse,  airait  conservé  pourtant  l'éclat  d'une 
beauté  merveilleuse,  tant  il  y  avait  de  charme 
dans .  sa  physionomie  et  de  perfection  dans 
ses  traits;  les  années  n'avaient  pa»  affaibli  la 
puissance  de  son  regard ,  ni  altéré  l'émail  de 
ses  dents,  ni  éclairci  son  abondante  chevelure, 
ni  déformé  l'élégance  de  sa  taille  ;  mais  on  re- 
marquait néanmoins  autour  de  ses  yeux  quel- 
ques rides,  un  cercle  bleuâtre  et  un  peu  d'eix- 
flure  qui.  annonçaient  l'habitude  des  larmes:  : 
elle  pleurait  encore  en  ce  moment.  Son  port 
de  tête ,  sa  tournure  et  ses  manières  décelaient 
une  éducation  distinguée,  que  son  habillement 
simple  et  vulgaire  ne  parvenait  pas  à  déguiser. 


•     4 


i4  th-  MAtOiriSB  bi  crâtillard. 

eUe  poriiait  mte  robe  éé  UAU  tovihïûki  qbi 
avait  été  noire,  avant  (](tiêâÀ  cotfleur  prtimiitè 
Hb  ié  fltt  inodiflléé  et  k  ^ù  près  effacée  a  (b'roe 
ÏÏHtë  ttf^ée  ;  iiri  tiiodéité  Bëbd  de  ïHiâhi  M 
coamft  la  gor^  »  ëi ,  àur  èon  bonnet  de  ca- 
Root  garni  de  gros  festons  de  mouèàdfùé,  fan 
voile  de  gaze  verte  ne  figurait  pas  coâclfé  of^ 
hérrientj  ihais  elle  feighàii  de  g'ënt  kèt^  à 
|[>îéserver  dn  âôldl  et  du  hàlé  son  vîikagè 
i^u'èllé  dérot^t  de  la  sorte  à  ht  ciirtoshë  des 
paàsanS.  1^  àiallteâf,  lé  iHsà  n'étaié  fmàii 
SbSèi  épsii  foU^  «Frrètef  iiti  éotr|>  d'ttjfl  pHt- 
^rii  et  obserVàfetff  :  lés  èbiâs  ({tt'èné  ^ifiêthSi 
dé  èé  cètëhéir  ëh  MÉstîtft  i«  flroût  (a  éJÉ  se  d^ 
tëul-âaiïi,  <lé$  ^  rtiftëirttoii  m  ùim  èiif  tdH 
éxcitaietit  dlttaffla^ë  Péfitfe  Ite  If  v6i^  M.lK  là 
ootmamé;  A.««él  M  dédfi  IMiMleri  i«  c«nMl^ 
déf-è^ëttt^'tt  iyët  ittê  âttéttttM  (ftai  s'KôgtliM^ 
tàh  éft  fatsôft  d«*  eflbrts  (Jtf  èHë  féisdit  fibitf  t 
échappe^. 

-  Citd^effîié ,  ait  K  Iléft  HtiiiMl^  iy^  m 
foroiliarité  tbtité  ^êptibtvcitNië,  le  éi<o:fe«  M)li^ 


tk   SÔLUCITETJSÏ.  i5 

ihissaire  ne  reçoit  pa$  les  femmes  :  H  n*a  paé 
de  temps  à  perdre. 

—  Madame ,  dit  Léonidas  qui  s'obstinait  à 
user  des  formules  abolie^  de  Tancien  régime, 
M.  le  commissaire  des  administrations  civiles 
à  défendu  sd  porté ,  à  causé  d'un  graàd  tf si^âfl 
d'organisation  qu'il  préparé  pour  les  tribtihatfi 
révolutionnaires  de  France,  à  laf  requête' M 

ùbiûitè  dé  éaUif  public... 

' .       *  *  ■ 

—  Eh  I  citoyen ,  nous  n^avons  aucun  côm^ë 

à  rendre  là-dessus  à  la  ditdyennë  î  interrompit 
l'autre  huissier  en  haussant  les  épaules.  Oh 
n'entre  pas  ctié?  lé  citoyen  Àiiloine ,  v6{f& 
tout! 

—  Il  se  nomme  Antoine  î  reprit-elle  mactii- 
nâHeihénf  avec  un  sdit^  qui  témoigfifaît  que 
ce  nom  dvait  nû  écho  ditis  sa  mém^n^e. 

—  Antoine  tout  court,  comme  moi  oh  me 
nomme  Lafleur,  ou  plutôt  Léonidas,  repartit 
le  moins  prudent  des  deui  huissier^.  On  9  de 
la  ^ine,  n'est-ce  pas,  à  respecter  un  mhrteCfe 


10  tA  MAEQ13I6£   Dfc  CHATILLARD. 

qui  se  noBune  Antoine?  Biais  à  présmt  ua 
beau  nom  vous  attire  une  foule  de  désagrémens 
que  vous  savez ,  et  si  je  m'appelais  M.  le  duc 
ou  M.  le  colnte  y  je  donnerais  ma  démission. 

—  Maudit  bavard  !  lui  dit  à  l'oreille  son  ca- 
marade en  se  plaint  devant  lui  pour  le  faire 
taire.  Citoyenne ,  allez  voir  en  bas  si  j'y  suis , 
puisqu'on  ne  peut  vous  introduire. 

—Ah!  messieurs,  permettez-moi  d'attendre 
ici!  répondit-elle  d'un  ton  Rumble  et  sup- 
pliant, sans  montrer,  sa  figure  qu'elle  tenait 
enfermée  dans  son  mouchoir  dont  la  riche 
broderie  accusait  une  anaâinae  opulence.  Il 
faut  absolument  que  je  parle  au  citoyen  com- 
missaire aujourd'hui ,  le  plus  tôt  possible. 

—  Attendez,  madame,  si  vous  voulez,  ré- 
pliqua Léonidas  à  qui  l'accent  de  cette  femme 
n^était  pas  entièrement  étranger;  mais  vous 
courez  risque  d'attendre  long-temps. 

~  Pourquoi  attendre  ?  s'écria  durement  le 
trembleur.  Notre  antichambre  n'est  pas  une 


LA   SOILlCIÎEUdE.  1 7 

promenade  publique,  et  nous  y  sommes  les 
maîtres. 

—  Accordez -moi  du  moins  une  minute 
pour  me  remettre,  dit -elle  en  sanglotant, 
car  je  n'aurais  pas  la  force  de  descendre  l'es- 
calier... 

—  C'est  une  moucharde,  disait  le  plus  vieux 
au  plus  jeune  qui  riait  de  ces  chimères  :  tu 
nous  auras  compromis  par  des  bavardages,  et 
Fouquier*Tinvilie  nous  fait  espionner. 

—  M.  Fouquier  -  Tinville  a  bien  d'autres 
chats  à  fouetter  !  objecta  Léonidaâ  que  la  voix 
de  cette  femme  avait  frappé.  Laissons -la  se 
reposer  et  nous  saurons  qui  elle  est. 

—  Ne  te  Tai-je  pas  dit?  C'est  une  mouunme 
qui  joue  son  rôle  et  qui  va  nous  amorcer.  11  ne 
fait  pas  bon  à  bavarder  avec  des  inconnus  ! 

—  Parole  d'honneur,  je  crois  la  connaître  ! 
Elle  a  une  voix  qui  ressemble  à  celle  de  la 
marquise. . .  hein  t  qu^en  dis-td  ? 

—  Je  dis  que  les  marquises  doivent  aller  à 

II,  12 


]8  LA   MARQUISE   DE   CRATILLARD. 

la  lanterne  !  grommela  ce  terroriste  malgré  lui 
en  se  promenant  comme  un  sénateur  romain 
devant  cette  dame  qui  tremblait. 

r 

—  Monsieur,  ()it-el|e  timidement  en  luj  Éli- 
sant de  la  main  un  geste  qu'il  comp^rit  et  Sfu- 
devant  duquel  il  étendit  la  sienne ,  je  ye)ix 
seulement  vous  exprimer  ma  reconnaissance. 

—  Un  louis  d'or  I  s'écria  le  vieillard  qui  de- 
meura stupéfié  et  qui  salua  respectueusement 
à  trois  reprises  la  personne  que  lui  tecom- 
mandait  un  dop  si  peu  républicain.  Madamel... 

—  Un  louis  d'or  I  répéta  Léonidas  qui  ne 
dédaignait  pas  plus  que  son  collègue  ce  métal 
proscrit  comme  anti-révolutionnaire.  A  nous 
deux ,  François  1 

—  Mon  cher  Léonidas,  la  citoyenne  n'a  pas 
dit...  D'ailleurs,  je  ne  l'accepte  pas,  je  le  lui 
restituerai  plus  tard... 

—  Donne-^j,  (^ççi^^el  1|  jf  ^  peine  ^  ïRçrt 
contre  tout  citoyen  qui  sera  trouvé  nanti  de 


lA    SOLLICITEUSE.  IQ 

•       .         .  *  . 

monnaie  d'or  ou  d'argent.  Ce  louis-là  tB  mè- 
nerait  droit  à  la  guillotine  ! 

--  4q  «e  le  garder»!;  pa»  aii^i,  ei  je,  t'en  re- 
mettrai la  Qiaitié^  quand  je  Vmm  changé  en 
gro$  $oi|s  :  tu  d^yrai$  bi^n  te  <;oetqiiitee  du 
quart  ^^  la  pièce  l 

—  Pas  possible 9  mon  vieux,  car  la  pièce 
était  pour  moi  tout  entière;  c'est  mol  qui  ai 
ceçu  cette  dame  atee  politesse  et  qui  Vaî  priée 
d'attendre. .  • 

m  • 

% 

—  Voilà  une  citoyenne  qui  n'estime  guère 
les  assignats  !  Un  louis  d*or  !  Je  n'en  avais  pas 
vu  depuis  deux  ans  t  ^  c'était  un  piège  qu'on 
nous  tend,  Léonidas... 

—  Je  voudrais  seulement  qu'on  nous  en 

M    'i  -M    .    fît      .     .  '     'i    .  **  ^    — 

tendu  un  second  de  la  même  espèce...  Ah!  ce 
ne  sont  pas  les  républicains  qui  ont  les  poches 
nleines  de  ces  petits  tyrans  !    . 

_  Citoyenne,  dit  le  vieux  F(9iieMl  dfttt 
répine  dorfpl^.  ay^il  mW:^  %^  fj^lfei'Ué  na- 


« 


StO'  LA   MARQUISE   DE  CHATILtARD. 

turelle,  nous  sommes  Tun  et  Tautre  vos  hum- 
bles serviteurs. 

«-*  Avez* VOUS  besoin  de  vous  rafraîchir, 
madame?  dit  Lafleur  en  lut  présentant  un 
verre  et  le  pot  à  l'eau  »  qui  avait  rendu  les 
mêmes  services  à  Tantichambre  de  cinq  minis- 
tères. Il  fait  chaud... 

—  Je  vous  remercie ,  messieurs ,  réponéit- 
eUe  en  découvrant  une  partie  de  sa  figure;  je 
suis  presque  remise  maintenant,  mais)'ai  cru 
que  je  m'évanouirais.... 

—  Madame  a  sans  doute  Testomac  vide  ! 
répliqua  Lafleur  qui  reprenait  ses  habitudes 
et  son  langage  de  valet  de  chambre  ;  si  ma* 
dame  se  contentait  d'un  morceau  de  pain 

—  Non,  mad la  citoyenne  a  marché 

trop  vite,  repartit  le  second  huissier  qui  ferma 
les  deux  fenêtres  ;  un  coup  d'air  serait  aussi 
à  craindre  qu'un  jugement  du  tribunal  révo- 
lutionnaire. 

—  Ah  î  je  vous  rends  grâce  d'avoir  fermé 


LA   SOLLICITEUSE.  21 

ces  fenêtres  !  dit-elle  avec  Texprcssion  d'une 
douce  reconnaissance.  Je  n'entendra^plus  du 
moins.... 

—  Ce  qui  se  passe  sur  la  place  de  la  Ré- 
volution? reprit  le  tremUeur  affectant  une 
insoooianee  et  une  dureté  qu'il  attirait  sou- 
hailé  d*aeq«érir.  G'e^tln  tnème  choae  tovs  les 
{ottrg.  : 

—  Que  votttez-vous  y  ttiadâmeT  ajouta  La* 
fleur  qui  épiait»  pour  Tenvisager,  le  moment 
où  elle  écarterait  son  mouchok  par  m^arde. 
On  s'accoutume  à  tout. 

«^  On  ne  s'accoutume  pas  à  voir  égorger 
des  innocens  !  s'écria-t-élle  effrayée  presque 
aussitôt  de  sa  téméraire  exclamation.  Vous 
concevez,  messieurs,  qu'une  femme  ait  de  la 
répugnance  pour  ces  spectacles,  et  j'avoue  que 
je  ne  me  supposais  pas  la  force  de  voir  ce  que 
j'ai  vu.... 

—  Madame  aura  traverse  la  place  de  la  Ré- 
volution pendant  qu'on  guillotinait?  demanda 


22  LA   MARQUISE    DE   GEfATlLLARD. 

Laticùr  qui  oubliait  entièrement  sa  méiâmor- 
phose  dTiiuissier. 

—  J'ai  rencontré  dans  la  rue  Saint-Hohore 
liii^  iiiuKifiide  d'hommes  et  de  féinliies  qui 
Iiurlalefat  (i*tine  effroyable  maiiiére;  c^étaient 
de^i  gèhs  dégiiehHlés ,  coiffite  dé  bonnets  rou* 
gés  et  aritiés  de  t)iq!iês.  i\i  m'ont  fait  pebr; 
et  je  me  suis  retirée  sous  une  porte,  pour  leà 
laisser  passer. . .  Ah  t  que  n'aurais*je  pas  donné 
pour  m'eafuirl... 

-^  Madame  a  trouvé  m  chemin  les  ohar* 
rettes  ?  reprit  Lafleur  qui  ne  douta  plus  que 

cette  femme  si  pauvrement  vêtue  fût  la  mar- 

'    '      I.  # .  j      ...  .1     .  ■  -    .1       t    -- 

quise  de  Chatillard ,  et  qui  redoubla  de  res- 

*  ^   "I  •     •  •        ■       • 

pect  pour  elle,  en  la  regardant  toujours, 

*    •  ••  •       -   '  -    '      •  ».    » 

mais  sans  qu'elle  s'aperçût  de  cet  examen 
discret  que  l'entretien  rendait  plus  facile. 
Le  passage  est  alors  intercepté  pour  une  demi- 
heure. . . . 

—  Il  y  avait  dans  la  première  une  mère 
qui  embrassait  son  fils!  Quel  tableau  déchi- 
rant! mon  sang  so  glace  d'y  penser  1... 


LA   SOLLICITEUSE.  ^3 

—  En  étfèi,  ces  bharireites  n*difaQsëht  paé 
tout  le  hionde  ;  les  marchands  (le  la  rué  Sàiiit- 
Honoré  ferment  leurs  boutiques ,  et  là  plu- 
part des  maisons  de  cette  riie  sont  i  knier... 

—  (Test  Odi  j>our  aujourd'hui;  dît  ràutiré 
huissier  préoccupé  &ë  rinebi'rigibie  Uni  dd 
langue  de  son  camarade,  mais  ce  sera  tous 
les  jours  la  même  cérémonie ,  jusqu'à  ce 
que 

—  Jus^b'à  oe  que  tout  rentre  dans  Tordre^ 
reprit  Lafleur  eu  mettant  la  main  sur  la  bou- 
che de  François  (}^  ^U^î^  proférer  quelque 
énormitë  répoUicàine  ^  et  toAt  rebtrera  dan)» 
Perdre  lorsque  les  louis  et  les  écus  revien- 
dront  y  lorsque  madame  la  marquise  ne  sera 
plus  nabillée  comme  sa  cuisinière.... 


—  Moi  !  s'écria  celle-ci  donl  le  trouble  dé- 
fendait  mal  l'incognito  et  qui  s'offrit  sans  ob- 
stacle aux  regards  de  ses  deux  anciens  domes- 
tiques qu'elle  ne  reconnaissait  pas. 

—  Quelle  marquise?  reprit  d'un  air  eibré 


2^  LA   MARQUISE    DE   C^IATILLARD. 

le  vieux  François  qui  s'épouvantait  d'avance 
des  conséquences  d'une  pareille  rencontre. 

—  Oh  !  je  vous  ai  bien  reconnue  tout  de 
suite ,  madame,  dit  Lafleur  avec  sa  légèreté 
ordinaire ,  et  je  vous  aurais  appelée  madame 
la  marquise  de  ChatiUard... 

—  Malheureux  I  ne  prononcez  jamais  ce 
nom  !  interrompit-elle  en  tirant  de  sa  poche 
une  poignée  de  loiiis  qu'elle  donna  aux  deux 
huissiers  qui  ne  se  piquaient  pas  d'aimer  l'é- 
galité dans  le  partage.  On  n'aurait  qu^à  vous 
entendre  et  à  vous  croire  I  vous  seriez  cause 
de  ma  mort  et  de  celle....  d'un  autre  I 

—  On  ne  vous  entendra  pas,  madame,  in-« 
sista  Lafleur  qui  voulait  faire  preuve  de  grati- 
tude en  ne  méconnaissant  pas  sa  bienfaitrice  ; 
mais  il  est  positif  que  vous  êtes  la  marquise 
de  Ghatillard,  de  même  que  nous  sommes, 
moi  Lafleur,  valet  de  chambre  de  M.  le  mar- 
quis, il  ;  a  vingt-quatre  ans,  et  lui ,  François, 
votre  cocher.... 


LA   SOLLICITEUSE.  d5 

—  Vous  vous  trompez ,  mes  amis  »  je  vous 
assure ,  répondit  la  marquise  dont  l'angoisse 
se  peignait  sur  ses  traits  et  dans  ses  yeux , 
ainsi  que  dans  Taccent  de  sa  voix.  Il  y  a  des 
ressemblances  telles...  Je  me  souviens  du  nom 
de  la  personne  pour  laqueUe  vous  me  prenez . . . 

■ 

C'était  une  grande  dame,  qui  a  émigré  en  AU 
lemagne...  avec  son  fils. 

—  Justement,  et  M.  le  marquis  a  un  régir 
ment  dans  Tarmée  du  prince  de  Condé;  je  l'ai 
vu  dans  les  gazettes!...  C'est  son  devoir;  on 
n'est  pas  noble  pour  rien!... 

—  Madame,....  citoyenne ,  il. veut  rire  !  re- 
partit. François  qui  se  méfiait  d'une  pareille 
conversation  et  qui  jugeait  qu'elle  était  plus 
insupportable  encore  pour  madame  de  Chatil* 
lard.  Il  n'engendre  pas  la  mélancolie ,  le  ci- 
toyen ,  quoiqu'il  se  nomme  Léonidas  !  Certai- 
nement ,  vous  n'êtes  pas  cette  marquise ,  je 
m'y  oppose.... 

—  Je  suis  la  veuve  d'un  officier  mort  av 


n6  LA   MARQUISE   DE   GHATILLA&D. 

service  de  la  république ,  répliqua-t-eile  avec 
une  froide  dignité  !  Je  me  nommé  madame 
Dancûurt ,  et  je  vous  prie  de  me  laisser  moa 


nom. 


kx' 


—  Elle  ne  se  soucie  pas  d'être  guillotinée , 

<  * 

et  je  l'approuve  fort!  dit  le  vieil  huissier  qui 
entraîna  son  camarade  au  bout  de  la  salle  pour 
lui  faire  iine  leçon  de  prudence.  Combien 
t'â-t'ellé  doniié  de  Ibuis?  Skis-tu,  Lafleur, 
que  tu  es  un  cannibale  et  un  buveur  de 
sang? 

—  Et  toi,  voltigeur  de  93,  n'as-tu  pas  la  plus 
gi'ossc  pairt?  J'enai  eu  dix,  parole  d'honneur, 
pas  ùh  dé  plus.  Eh  bien  î  ne  crieras-tu  paà 
vive  là  tnarquise  ? 

—  Vive  la  nation  !  reprit  à  pleins  poumons 
le  vieillard  qui  s'empressia  d'étouffer  le  cri  se- 

ditieux  de  son  inconséquent  ami.  Vive  la  gûil- 

»,        t 

lôline  ! 

—  Bravo,  citoyen!  répondit-on  du  dehors 
à  ce  en  étrange  et  odieux  qui  lit  frémir  ma- 


LA   SOLLICITEUSE.  !ij 

Jâme  de  Châlillard.  Vive  là  guilioHne^  ^  tto- 
bespierre,  et  1  Opera-Comique  ! 

—F...  !  ce  he  sont  pas  ^es  f^russiéns  qu'on 
trouve  a  la  commission  des  administrations  ci* 
\iles  1  ajouta  une  seconde  voix  plus  sinistre  que 
la  première. 

Cette  VOIX  affreusement  ironique  produisit 
I  eiTet  d  un  coup  de  foudre  sur  maaame  de 
GnatiUard  qui  ramena  son  voile  et  son  mou- 
choir  sur  son  visage  qu  elle  cacliait  ainsi  tout* 
a-fait,  et  qui  se  recula  de  banquette  en  ban- 
quette  ,  jusqu  au  fond  dé  I  anticnaml)re , 
derrière  un  grand  cofire  a  meltr^  fè  Bois  98 

eût  adressé  la  parole  avant  qu'eue  le  tbt  lii! 
peu  encouragée  et  affermie ,  elle  n  aurait  pu 
repondre  que  par  des  gemisséinens  ;  elle  ëner- 
chail  des  yeux,  autour  Hô  là  sîllle'l  (Juelifùè 
autre  issue,  qui  lui  perîhtt  il'ëspéref  une  fe- 
traîie,  dans  te  cas  où  seS  ap|)fehensions  se 
réaliseraient;  mais  elle  n'àul*ai(  ^'as  eii  Û  foi*c6 


</ 


d8  LA   MARQCISE   DE   CHATILLARD. 

nécessaire  pour  fuir,  lors  même  que  les  moyeos 
lui  en  eussent  été  offerts  :  sa  respiration  s'ar- 
rêtait et  son  coeur  menaçait  de  cesser  de  bat- 
tre. Le  vieil  huissier  n'était  guère  plus  Iran- 
quille,  et  il  attendait,  la  bouche  béante,  les 
bras  pendans,  qu'on  décidât  de  son  aorh  La- 
fleur-Léonidas  se  prit  à  rire  de  l'éclatante  ap- 
probation que  venait  de  recevoir  le  cri  échappé 
à  la  frayeur  de  son  confrère.  La  porte  s'était 
ouverte,  et  deux  personnages  à  figures  pati- 
bulaires ,  vêtus  de  carmagnoles  avec  le  bonnet 
rouge  inévitable,  traînant  de  grands  sabres 
qui  résonnaient  sur  le  carreau,  apparurent 
de  front  et  s'avancèrent  bras  dessus  bras  des^ 
sous  dans  l'antichambre. 

Ce  costume  à  la  mode  de  93,  si  différent  de 
celui  qu'on  portait  en  1770,  n'était  pas  néan- 
moins une  métamorphose  complète  pour  Lan- 
glade,  qui  aurait  été  reconnu  du  premier  coup 
d'oeil  pour  l'ancien  intendant  du  marquis  de 
Cfiatillard.  Sa  veste  de  {[ros  drap  bleu ,  et  son 


lA  SQLLiClTBtât.  ^9 

pantalon  de  loile  blanche,  composant  avec  son 
bonnet  rouge  les  trois  couleurs  nationales ,  ne 
servaient  qu'à  faire  ressortir  la  bassesse  et  la 
férocité  de  sa  physionomie ,  ainsi  que  la  dif- 
formité  et  la  petitesse  de  sa  taille.  Ce  lâche  as- 
sassin devait  à  son  travestissement  une  conte- 
nance qui  essayait  d'être  fière  et  qui  n'était 
qu'arrogante.  11  marchait,  la  tête  haute,  le 
menton  enfoncé  dans  sa  large  cravate  trico- 
lore ,  en  appuyant  sa  main  gauche  sur  la  poi- 
gnée de  son  sabre.  Quant  à  son  compagnon , 
dont  la  mine  moins  rébarbative  et  hideusement 
souriante ,  semblait  colorée  de  vin  et  de  sang, 
il  eût  fallu  deviner  que  ce  farouche  terroriste 
avait  quitté  le  petit  collet  pour  se  mettre  à  la 
hauteur  des  événemens ,  et  que  Tabbé  Pèlerin 
était  devenu,  d'évêque  constitutionnel,  juge 
au  tribunal  révolutionnaire,  où  il  aspirait  à 
remplacer  le  président  Dumas  ou  le  vice-pré- 
sident Coffînhal.  Pèlerin- JPuMicala  avait  d'ail- 
leurs gardé  fidèlement  ses  goâts  anacréonti- 


$0  LA   ItÀKQUlSE   DIS   GHATILLARD. 

ques,  et  il  professait  le  même  culte  pour  la 
table,  les  yers  et  la  philosophie  \oItairienne, 
en  ne  rendant  plus  aux  belles  que  des  homma- 
ges  en  chansons  et  en  bouquets  à  Chloris. 
Langlade,  qui  s'était  aiîublé  du  nom  gréco- 
romain  de  Thémistocle-Catilina ,  sous  lequel 
il  avait  déjà  fait  plusieurs  métiers  au  service  de 
la  république  j  partageait  en  frère  les  mœurs 
et  les  plaisirs  de  son  modèle,  en  y  ajoutant 
des  débauches  que  Fâge  et  la  saiité  de  Tabbé 
Pèlerin  n'auraient  pas  permis  à  ce  dernier. 
Thémistocle-Gatilina  était  passionné  pour  la 
liberté  comme  pour  les  femmes. 

—  Est-ce  toi ,  mignon ,  qui  honores  la  très 
sainte  guillotine!  dit  Langlade  en  tirant  l'o* 
reille  du  vieil  huissier  avec  tant  de  bruta- 
lité  que  celui-ci  ne  put  retenir  un  cri  de 
douleur. 

—  Honore-la  pour  vivre  long-temps  t  c'est 
un  des  commanaemens  de  la  république ,  re- 
prit  Tabbé  Pèlerin  qui  se  init  à  fredonner  la 


LA   SOLLICITEUSE. 


fameuse  chanson  qu'on  entendait  alors  à  tous 
les  coins  de  rues  : 


Lt  goilfotiiie  est  à  Çytbère 
£n  vM^t  comme  A  Pari^; 


^      ^  « 


( 


Mais  le  beau  aupplioe  diffère 


«  > 


f         I    ,M- 


À  la  coor  de  dame  Cypris... 

— Tais^toi,  Publicola  1  interrompit  Langlade 
en  le  tirant  par  la  manche.  Ne  nous  moquons 
jamais  de  la  guillotine  qui  ne  plaisante  pas 
même  avec  ses  amis. 

—  Citoyens  I  TEtre-Suprème  est  témoin  que 

je  snisnn  bon  b ,  répondit  François  qui 

n'avait  plus  de  salive  dans  la  bouche  pour  ar- 
ticuler cette  profession  de  foi. 

—  Eh  !  parbleu  !  vous  ne  nous  reconnaissez 
pas,  monsieur  Langlade?  s'écria  d'un  air  (|é- 
ffagé  Lafleur  qui  n'eut  pas  la  précaution  de 
garder  pour  lui  sa  découverte. 

—  Quel  est  ce  malotru  ?  repartit  Langlade 
qui  lâcha  le  bras  de  Tabbé  Pèlerin  et  l'oreille 


ââ  LA  MARQUISB  DB  CHATILLARD. 

de  François  pour  courir  à  Lafleur  et  lui  donner 
une  bourrade  dans  le  ventre. 

—  Holà  là  I  citoyen,  je  vois  que  vous  ne  me 
remettez  pas  !  Lafl^ur,  valet  de  chambre  chez 
M.  le  marquis  de  Ghalillard!  Vous  vous  rappe- 
lez maintenant  ? 

—  A  merveille,  répliqua  Langlade  sans 
s*émouvoir  ni  paraître  embarrassé.  Je  te  croyais 
expédié,  mon  garçon;  mais  nous  ferons  de- 
main ton  affaire. 

—  Comment ,  mon  affaire  ?  riposta  Lafleur 
avec  assurance.  Vous  me  prenez  pour  un  autre, 
monsieur  Langlade;  c'est  moi  qui  avais  l'hon- 
neur d'être  votre  confident;  c'est  moi  qui  vous 
apportais  dans  votre  chambre  des  vins  et  des 
liqueurs  tirés  de  la  cave  de  M.  le  marquis; 
c'est  moi  qui  vous  déterrais  de  jolies  filles 
novices  ;  c'est  moi  qui . . . 

—  As-tu  peur  de  n'être  pas  fricassé  comme 
il  faut,  maudit  valet  d'aristocrate?  Nous  ver- 
rons demain  si  tu  me  reconnais... 


-^  CitojeKi,  je  vous  conjure  de  ne  pas  me 
confondre  avec  lui!  s'écria  François  prM  à  se 
prosterner  devant  Tex-intendant  qu'il  n'osait 
pas  regarder.  Je.ne  vous  reconnais  pas  »  moi. .  « 
'  —  le- me  souviens  de  ce  coquin  devalel 
qui  buvait  mon  vin  et  qui  nous  eût  volé  notre 
dernière  chemise ,  dit  l'abbé  Pèlerin  ;  mais 
la  république  Ta  peut*6tre  rendu  vertueux. 

—  Tant  mieux ,  il  ira  tout  droit  dans  le 
paradis  des  sans-culoltes ,  répondit  Langlade 
en  fronçant  les  sourcils  ;  je  ne  veux  pas  que 
ce  crapaud*là  me  baptise  de  mon  ci*devant 
nom. 

—  Qu'importe!  mon  cher  fils,  ce  nàp-l^ 
n'est  pas  plus  aristocrate  qu'un  autre ,  et  la  loi 
du  22  prairial  ne  défend  pas  à  un  républicain 
de  s'appeler  Langlade. ... 

—  On  me  nomme  Thémistocle-Catilioa, 
interrompit  dwement  Langlade  en  lançant  un 
coup  de  pied  dans  le  derrière  de  Lafleur. 

—  Et  moi ,  Léonidas  !  reprit  Lafléur  ua 
peu  étourdi  de  ce  renouvellement  de  connais* 

II.  5 


5^  LA  MARQtI8B  DS   CHA^IIXARD. 

sance.  Qu'est-ce  qu'il  y  a  pour  votre  service , 
citoyen  ?  -  « 

—  Nous  avM6  à  parier  aiu  dtoyen  oommia^ 
saire^  dit  Tabbé  Pèlerin  qui  montrait  lé  ebe* 
min  à  Langlade  en  se  dirigeant  vers  le  éalmiet 
du  ministre. 

—  On  n'entre  jpias,  messieuM,  reprit  Uk 
fleur  en  leur  barrant  le  passage  avec  caief 
fermeté  et  une  énergie  que  lui  prêtait  son  res- 
sentiment. 

—  àhl  <m  n'entre  pas!  s'écria  Langfadi^ 
courroucé  qui  fit  le  {festé  de  tirer  son  sabi^ 
du  fourreau.  Quand  tu  serais  une  murattM 
d'aiMin ,  je  passerais  a»  traveito ,  mais  tii  n'es 
qu'un  sac  à  vin  et  un  panier  à  ordures  miàis- 
iériellesl  Ote*toi  de  là,  chouaif,  on  je  te  ^lï» 
lotine  sans  mécanique  ! 

-^  Je  vous  dis,  mot,  <]^  l'on  fi'ettt^e  pas 
chea  le  citoyen  iiMoiiie,  repartis  Laftsnp  a¥ë« 
plus  d^ofeitiàalfoii  que  dtf  ooiirage^  stl  pMNé 
ealdéfelKlàe! 

^  Tu  vAs  voir  comme  la  porte  est 


U  MlAtCITBOSE.  5'$ 

pour  noùs^  dii  PéteHh  itiôiM  proMflt  â  j^èh- 
dre  feu  et  à  recourir  aux  moyens  vMëti^' 
FaMùi  slTÔir  deatetaéiit  qaé  le  tittif^  Pé- 
MritHPttUicelflj  juge-rapporleUir  â  M  pivteiêfë 
sefetim  du  tritMiutl  i>«f(JliÉlk>JllMié«>  «iëiim 
présentcr.le  iio«t«dil  8it|flé«it  é»  P*9c«MtÉif 
public*..* 

^  Lé  dtojfett  éôi  jdgë  ail  irît)bhal  ttyoin^ 
imitMTtl  répéta  ëh  ft^ëiùlÀsâûl  ifè  iout  son 
corps  le  ^eiu  François  qui  aflEBctait  de  parais 
tre  ehchàiiië  dé  cette  r^itcdiiti^e. 

—  Oui-dâ ,  '  monsieur  Langîade ,  vous  êtes 
le  bras  cfroit  de  U.  Fouquier-tînviUe  !  reprit 
taAeur  que  cette  qualllication  né  frappait  pas 
plus  de  respect  que  de  terreur. 

—  Gomme  tu  le  dis^  Lafleur,  répliqfia  Laar 
glade  qui  ne  le  trouvait  point  assez  respec- 
tueux  ni  assez  effrayé  pour  lui  faire  grâce.  Maïs 
nous  nous  reverrons  ! 

~  Qoasd  vous  tWNl»eZ)  ffioiHiiëdt'  Wt^ 
glade;  je  suis  ati  mHiistère^  c'est-à-diré  i  M 


36  Li^  MARQCISE   DE   CHàTILLARD. 

GommissioD ,  tous  les  jours ,  de  dix  heures  à 
quatre. ... 

—  Entrez ,  citoyens  !  cria  le  vieil  huissier, 
qui  s'empressa  d'ouvrir  à  deux  baltans  la 
por^e  du  cabinet  du  commissaire  national.  Le 
tribunal  révolutionnaire  entre  partout. 

—  Voilà  un  bon  citoyen  !  dit  Langlade  en 
caressant  d'un  revers  de  main  la  joue  blême 
de  François.  On  pourra  faire  quelque  oh^se 
pour  lui  ! 

—  Deux  illustres  citoyens  du  sublime  tribu- 
nal révolutionnaire  !  annonça  l'huis^er  trem- 
blant ,  qui ,  épuisé  de  Teffort  qu'il  avait  fait 
pour  ne  pas  perdre  contenance,  saisit  le  pot 
à  l'eau  et,  le  portant  à  ses  lèvres,  y  but  à 
longs  traits  une  demi-pinte,  pour  se  rasseoir 
Tesprit  et  se  rafraîchir  les  sens. 

—  Crains-tu  de  devenir  enragé  pour  avoir 
parlé  à  ces  deux  bonnets  rouges?  lui  dit  en 
riant  Lafleur.  Ce  brigand  de  Langlade  est  en- 
core plus  laid  qu'à  l'époque  on  il  se  mourait 
d'amour  pour  la  pauvre  marquise.. «.  Il  a  l'air 


.  > 


LA  aoLUctniiSE-  37 

de  ftire  l'imporunt,  comme  s'il  n'était  pas 
ooudamBé  à  être  pendu  pour  avoir  assassiné 
M.  deCbamoran. 

—  Qu'on  essaie  de  le  pendre ,  lui  qui  a  la 
goillotMK  à  ses  ordres!  reparUt  le  viallard 
qui  n'avait  pas  encore  rétabli  l'équilibre  dé 
ses  hnniaws,  malgré  la  quantité  d'eau  fraldie 
qu'il  venait  d'oigloutir^laas  son  Mtonac  ré- 
volté. Léenidas,  ajoula-t-il  d'nn  accent  fro- 
phétique*  je  te  prédis  que  cela  Hnira  mal  pMr 
toi. 

—  Mawiaars,  je  m'aperçois  que  j'attendrai 
tr»p  loBg-teDips  !  dit  madame  de  ChatfHard , 
^  se  Ion ,  les  jambes  à  pane  capables  de  la 
soutenir,  et -qui  se  hâta,  autant  qu'elle  put, 
de  se  dérober  aux  empressemens  et  aux  in  - 
stances  de  l'officieux  LaQeur.  Le  citoyen  com- 
missaire est  n  occupé  avec  ces 
messieurs. . .  je  i  .  Hébs  !  il  faut  bien 
que  je  revienne!  |i4^main  !...  sinon 
je  lui  écrirais  p  une  audience  par- 
ticulière I...  Adieu,  messieurs!  retenez  bien 


^  LA  KARfiVMf  14  £|iAT|LLAKO. 

m»1^  suis  P98  çm^  iD»r(Hi|fl«. . .  je  n^  sy» 
ommSH  ^U8  l«  fioMmief ,...  moi,  m  km 
Qomme  madame  Dancourt;    vouf  ^li^  irt» 

-r-  ilHe  est  liOfine  f^  $'iiQ«gjoQr  i|«e  ooiw 
AmmiM  i^Hlediiisl  s'éomLafl^r  tprà»  !'«• 
«air  râconittite  tswo  de  «e«peetueM«c  g^mi- 
teifliM  ;  w»m  jwtirf^ln  pqur  des  j<Mn«ee'4 

<n-  Ia  «tiitiifBe4e  CUMlilland  et  Uigladet 
WKfonn  le  ireslUeiir  qui  rouvrit  I9  fipte  ei 
s'avança  sar  le  fudier  pour  s'assurer  que  la 
|ir<iinânO;  «i^dMiM  ï^ooort  teit  soMie  de 
}1iâMl.«'Jl84'^t«wiltr«ncomré<l  s^fl^Vélaim 
Mmmml  Ci  PM»  QiQttI  aam  l'«voka  14 
^RHé  iM^e  ;  Vive  la  répHUiiyie4 


Il 


il  «Mm  iU  IMIfi^<«L0Nig. 


Laaghde  pu  plotôt  Shdnîttoel^^OitHiAa , 
ôlaîtr  réflqpkîtfyQii  oà  Vam  sènpaii  œ  joui^Jà* 
Stm  petit  «pparteauiBt ,  «itué  à  l'enlreiri  4^  une 
^milMUi  Ile  k  f  ue  toiiiMiOMré,  que  le  pMsase 
jmtmMw  te  cliiMttlte»  dç  li  GonehmgeBÎe 

paitdait  dws  l'^mUer  iea  i^aDeure  inaecouti^ 


4o  LA   MARQUISE   DB   CHATILLAKD. 

mées  des  mets  et  des  ragoûts  qui  allaient 
venir  de  la  cuisine  sur  la  table.  Celte  odeur 
de  bonne  chère  était  si  rare  dans  Paris  en.oes 
temps  de  misère  et  de  disette  générale,  que 
les  voisins  et  les  passans  la  flairaient  dans  la 
rue  avec  une  sorte  d*effroi,  comme  si  ce  fût 
une  amorce  pour  leur  faire  regretter  tout  haut 
Tancien  régime,  où  du  moins  Ton  ne  mourait 
pas  de  faim.  Les  républicains,  qui  remar- 
quaient les  fenêtres  illuminées  et  qui  enten- 
daient remuer  les  casseroles ,  se  demandaient 
si  quelque  aristocrate  insultait  à  la  détresse  du 
peuple  et  menaçaient  de  monter  chez  lui  pour 
renverser  sa  marmite.  Mais  la  porte  cochère  do 
cette  maison  de  gala  ne  s'ouvrait  pas  au  pre- 
mier venu,  et  deux  estafiers  de  la  pcrfice  secrète, 
stationnant  chez  le  marchand  de  ^ns  du  coin , 
devaient  introduire  les  convives,  sur  la  pré- 
sentation de  leur  carte  de  citoyens.  Dans  ces 
momens  de  crise,  on  évitait  toutes  les  démons- 
trations de  luxe  et  de  plaisir,  qui  auraient  fait 
contraste  avec  l'asppct  morne  et  pauvre  de  la 


U  MtriR  DES  »AN9-*CUL0rr£S.  4i 

oâpilâle,  dans  laquelle  arrmient  encore  à  peine 
les  appro^aionnemens  de  stricte  nécessité.  Bar- 
rére,  TalKen  et  leurs  amis  se  rendaient  le 
soir  i  Passy  pour  se  divertir  dans  les  orgies  ; 
RdiespierrCy  Henriot  et  les  eliefs  de  cette 

cabale  sangkoite  tenaiait  à  Saînt-Mandé  leurs 

« 

réunions  de  table. 

—  Où  Tas-tu ,  citoyen  ?  dit  un  des  étranges 
huissiers  que  Langlade  avait  choisis ,  en  s*a- 
dressant  à  un  vieillard  poudré,  qui  examinait 
le  numéro,  la  maison  et  la  porte,  avant  de  se 
décider  à  lever  le  marteau. 

—  Citoyen ,  je  n'ai*  pas  l'honneur*  d'être 
connu  de  vous ,  répondit  avec  une  politesse 
grave  et  froide  cet  homme  âgé  qui  jse  décou- 
vrit et  sMndina  devant  un  malheureux  en 
baillons. 

—  L'honneur  est  mort  avec  les  ci-devant, 
reprit  l'autre  alguazil  :  ce  b. . .  là  parle  comme 
un  aristocrate,  et  il  porte  de  la  poudre,  nom 
de  Dieu! 

—  Citoyens,  n'est-ce  point  ici  que  demeure 


«. 


^2  U  MÀRQUIAE   M  €HiiïlIMBB« 

le  ^oym  T|)aiBiskocle«GatjU4a?  deq^adl  ey^AS 
SQ  déeoptâofiiieer  «t  saite  9wtir  de  sea  |mImk 
t^4fl£i  #  iept^r  te  pcmmiiige^'cm  tf«îtMt 

—  Oui,  citoyen;  que  lui  veux-«u?  repartit 
le  premier  mouchard  comnaniquaot  par  signes 
ses  soupçons  à  son  camarade.  Ta  carte? 

—  Je  n^ai  pas  de  carte ,  citoyens,  répliqua 

r 

l'inconnu  dont  les  manières  compassées  et 
honnêtes  ne  se  démentirent  pas.  Le  citoyen 
Thémistocle-Gatilina  m'a  fait  prier  de  me 
rendre  chez  lui  à  sept  heures  précises  du  soir  ; 
sept  heures  ne  sont  pas  encore  sonnées,  et  j'ai 
tout  quitté  pour  être  exact,  car  il  s'agît  sans 
doute  d'une  affaire  pressante... 

—  Très  pressante ,  citoyen ,  dit  un  ^  ^ 
gens  de  jpolice  en  ricanant  d'up  air  sinistre. 
Tu  e$  le  nommé  Lecoq,  notaire?  Mofitf ^  çp 
t'attend  là -haut. 

—  Je  VOUS  salue,  citoyens,  répond  If.  hb' 
poq  qui  m  pri^  pfis  garde  i  ce  ricaoemeot  et 


qui  MMva  dips  la  maiMH,  apiài  «roir  céilété 

rr-  V0ilà  UQCHdavMt  qm  iplnerait  la  guttlo- 
tioa  a'il  la  ^r^vait  aor  iôn  ohenôn  !  ararama 
l*a|[6»t  étûiuié  de  aa  ^Jijpir  Ifol^et  éi  aemblaM^^ 
{uré^oianoes. 

I|.  I^aoûq  D^ooUi^  pa«  lia^éiMttar  p«  piedp 
et  de  les  essuyer  jQr  p^  é&mak  ée  fniUasaan  i; 
»  s'ap^roçba  d'une  lamj^  gii/  ^jit  lans 

8ÇS  basetde  s^s  soujjiers^  sur.I^uels  i|  i^^p.- 

mena  son  mouchoip  :  ensujte  il  ^^jijsjjîf  4ew  çi^ 
trois  fois ,  cracha  et  se  moucha  longuement , 
avant  de  gratter  à  la  première  porte  qui  s'offirit 
à  lui.  On  le  conduisit,  à  sa  démande,  près  du 

maître  du  lieu,  qui  fumait,  couché  sur  un 

»  •  ■ .  tf 

lit ,  en  attendant  ses  conviés.  M.  Lecoq  con- 
mi^/én  û'xm-  aonp  S^' d^miaaùaàn  le  4ecal 

mmmit  «i  étroit  >  pwfuméd'oae  ùéfm  de  txAr 

«ipe,  ^  «et  ant^^nwpt  n«»At  m^ÊUfêin,  «qr 
il  ffef49à  t9ujo«tr«  (|U;âi^  aiaii  h»iàm  i»  «on 
Btioiftàre  pour  m  marif^^  oi|  fmr  «tt  testa» 


44  ^^  MARQUISE  DE  CHÀTILLiftD. 

ment.  U  fut  un  peu  troublé  lorsqu'il  entendit 
la  voix  de  Stentor  qui  Tinterp^lait,  et  lor8qu*il 
aperçut,  enveloppé  d'un  nuage  de  fumée  de 
tabic,  un  homme  à  bonnet  rouge ,  qui  n'avait 
pas  l'air  d'un  diait  disposé  i  mourir  ou  i  se 
marier.  Le  notaire  salua  pourtant  à  trois 
prises,  pendant  que  Langlade  lui 
bouffies  de  tabac  à  la  figure. 

—  Assez  salué  comme  ça ,  citoyen  !  cria 
Langlade  en  se  tournant  vers  lui  et  en  s'ap- 
puyant  sur  le  coude  sans  se  lever.  Veux-tu 
fumer  une  pipe  avec  moi  ? 

—  J'ai  l'honneur  de  vous  remercier,  cir 
toyen ,  répondit  le  notaire  4ui  salua  de  nou* 
veau  ;  le  tabac  me  fait  ma)  et  j^  n'en  use  que 
pour  priser  depuis  plus  de  quarante  ans. 

-*-  Une  habitude  de  quarante  ans  n'est  pas 
d'hier,  reprit  Langlade  sans  interrompra  son 
passe -tfflftps  favori  au  grand  déplaisir  du 
notaire  qui  éternuait  par  quintes.  Tu  es  enrhu- 
mé, citoyen?  tu  n'arrives  pourtant  pas  des 


U.  MVPBft  DBS  SAllS-GtJtotTBS.  4^ 

martb  de  la  Vendée,  où  les  soldats  de  la  na- 

« 

Uon  bivouaquent  dans  la  boue;  ni  de  T armée 
de  la  Sambre,  où  l'on  marche  sur  les  semelles 
d'Adam? 

•~  Eh  !  citoyen ,  vous  ne  me  voyez  donc  pas  ! 
repartit  Lecoq  avec  bonhomie }  j'ai  soixante 
et  quinze  ans,  et  je  vais  bientôt,  prendre  1^ 
titre  de  notaire  honoraire. 

—  A  quoi  ça  sert-ii  un  notaire?  à  noircir 
du  papier  timbré  et  à  embêter  la  pratique. 
Nous  en  avons  déjà  guillotiné  quelques- 
uns... 

—  C'étaient  les  plus  honnêtes  de  notre  com- 
pagnie, répliqua  le  notaire,  à  qui  l'honneur 
du  corps  inspira  le  courage  de  faire  l'apolo- 
gie des  victimes  que  le  notariat  avait  fournies  à 
la  Terreur. 

—  Je  te  conseille  de  ne  pas  répéter  cette 
sottise  devant  témoins,  car  ta  tête  ne  vaudrait 
pas  deux  décimes ,  mon  garçon  ;  et ,  quoique 
<Jelte  tète^là  soit  vieille  de  soixante-quinze  ans, 
lu  dois  y  tenir  plus  qu'à  une  autre,  puisque  tu 


n 


46  bk  MàR^IMB  as  CBttlUMD. 

n'en  âs  pas  une  secoue  dé  teMiangë.tlfan^ 
parlons  d'aflhires  ^v  aaàieAs^toi  et  dépèéàoM^ 
nous  d'en  finir. 

—  Je  suis  à  vos  ordres ,  citoyen ,  vê^rH  le 
liewire  4^1;  déposaM  sa  ^nfftë  H  son  £llà- 
péM,  tira  ^é  s»  po^e  ee  (^ïit  fimiiii  fyd«f 
éârnre ,  suas  ôtiMiér  lé*  ptpiet  iitabté  de  ri- 
gueur 

—  Qu'est-ce  ^ùé  c'est  que  çât  demanda 
Langlade  q[iii  n^ était  point  accoutumé  â  ces 
formes  letites  et  iiiéttîocliciuès. 

—  Vous  n'avez ,  citoyen ,  qu'à  me  conter 

"  '      "         •  •  • 
là  chose  grosîà  modo  et  je  rédigerai  l'acte  dans 

les  termes  qui  voUs  convrendrbnt... 

—  Je  me  f . . . .  de  tes  actes  de  procureur  ! 
s'écria  Langlade  qui  se  mit  sur  son  séante  se- 
coua sa  pipe  contre  le  mur  pour  l'éteindre  et 
sortit  de  sa  poche  un  cahier  de  papier  chif- 
fonné. 

—  Eh  !  citoyen  «  ne  coofondems  paaf  je  ne 
suis  pas  procureur.  J'ai  l'honneur  d'être  ho- 


tëite  d^dis  dii€|i]àffle  ans,  doyen  (i64  ilMflfirés 
êe  Paris. 

—  Quâttd  tu  s^a»  pi^é,  ^^tè  MMbîM^'' 
lem  I  (a  n'en  seras  pas  moiuB  guillotiné  oooune 

un  b de  rayaUste.  Tire-toi  de  là  si  ta 

ptti&  ! 

r--  Je  ne  sais  pas  royaliste»  eîtoyOi^  ptfis|nQ 
je  suis  notaire,  répondit  M.  Lecoq  surpris^ 
mais  non  pas  déconcerté  de  ce  tragique  ho- 
roscope. 

—  C'est  toi  qu'on  nomme  Lecoq  ?  C'est  tti 
que  les  aristocrates  chargent  deTveiller  au  soin 
de  leur  fortune,  pendant  qu'ils  émigrent  à  l'é- 
tranger ? 

—  Je  me  nomme  Lecoq ,  mais  je  ne  sais 
pas  ce  que  vous  voulez  dire,  citoyen  ;  j'ai  des 
cliens,  mais  il  ne  m'appartient  pas  de  juger 
s'ils  sont  aristocrates  ou  non. 

•^—  ïîoïi,  bon,  il  t'en  cuira,  vieil  âristo-' 
cirachien  !  N'élaîs-tu  pas  le  notaire  de  la  Lam- 
balle  et  d'autres  catins  de  la  cour  do  tyran  ? 

—  l'avais  cet  honneur,  répondit  fièrement 


48  Là  MAKQOtftË  DB  CttATItUftO. 

M.  Lecoq  qui  ne  se  souciait  pas  de  prolonger 
un  pareil  entretien ,  et  qui  fit  un  pas  vers  la 
pwte  en  reprenant  sa  canne  et  son  chapeau. 

—  Où  ^as-tu  ?  lui  cria  d'un  ton  impératif 

Langlade  qui  se  jeta  en  bas  du  lit  pour  Far- 
rèter  de  force  s'il  n'obéissait  pas  à  un  ordre 
verbal.  Mille  tonnerres  1  à  nous  deux  main* 
iraant  ! 

—  Quel  est  votre  projet,  citoyen  î  dît  le 
notaire  que  Taffreuse  physionomie  de  Lan^ 
glade  frappa  d'un  souvenir  d'horreur  et  d'in- 
dignation. 

—  Assez  I  cria«  le  terroriste  en  le  poussant 
sur  un  siège  et  en  lui  barrant  le  passage. 
Parlons  peu ,  mais  parlons  bien  :  tu  es  dé- 
noncé au  tribunal  révolutionnaire  I 

—  Vous  m'étonnez ,  citoyen  :  je  suis  estimé, 
j'ose  le  dire ,  de  toutes  les  personnes  qui  me 
connaissent ,  et  j'ai  pour  garantie  derrière  moi 
une  vie  de  probité.  . 

—  Allons,  pas  de  procès -verbal  de  tes 


LB  SOUPER  DES   SANS- CUIÛTTES.  49 

soixante-quinze  ans;  ça  ne  mène  à  rien  et  ça 
nous  ennuie.  On  t'accuse  d'avoir  envoyé  de 
l'argent  aux  émigrés. 

—  llb^  MUfjen  !  s'écria  le  notaire  qui  pâlit 
et  balbutia.^'Jo  connais  les  lois;  j'en  sais  les 
terribles  conséquences ,  et  je  ne  m'exposerai* 

—  Ta,  ta,  ta,  ta  !  nous  connaissons  ces 
bdlm  raisons,  et  nous  les  guillotinons  avec 
les  gredins  qui  s'en  servent.  D'après  oette  ac- 
cusation que  tu  n'as  pas  volée,  tu  comprends 
la  suite... 

—  Je  vous  remercie  de  m 'avoir  averti ,  oC* 
toyea,  répliqua  M.  Lecoq  en  se  leyant  et  en 
essayant  de  prendre  congé  de  Langlade;  j'au*' 
rai  le  temps,*  je  Fespère,  de  mettre  un  peu 
d'ordre  dans  mon  étude,  et  je  vais... 

—  C'est  ça,  mon  gratte-papier!  dit  Langlade, 
qui  l'empêcha  de  quitter  la  chaml)re  :  je  t'au- 
rais  donné  l'éveil  pour  que  tu  pusses  écbap- 
per  au  mandat  d'arrêt ,  le  tout  pour  tes  beaux» 
yeux  ! 

IK  4 


5o  LA  MARQUISE   DE   CHATItLAUD. 

—  Je  VOUS  jtire ,  citoyen  ^  que  je  n'ai  pas 
séutement  l'idée  de  toe  dérober,  pat  fe  fiiîte, 
à  la  prison  et  à  un  jugement  :  au  contraire, 
j'iraï  moî-mênie  inè  présenter  pour'qtfon  me 
juge;  car  je  suis  innocent.  Je  ne  detnaYièé 
que  deux  ou  trois  heures  pour  me  préparer 
à  tout  événement ,  et  pour  que  les  intérêts  Aé 
mes  ctiens... 

—  A  merveitte ,  pour  brûler  ies  prèfivfe  de 
la  trahisofi  et  de  tfeè  conspirations  cotttre-ré- 
volutionnaîres  !  mais  ôes  ptetaves ,  Aûus  ïés 
avons,  et  d'ailleurs  nous  nous  en  passerons 
l^en  ! 

—  Vous  ajrei  deà  prfeuves  d'inleHîgenceé 

qWe  j'entretSieuxiraïs  on  aiTraïs  etirretètiû^i  Wéc 

-      • 

èes  énùfigt'ës  !  ie  vous  défie  de  les  produire, 
citoyen  ! 

—  Ecoute  toti  artiele  éi  tàcïie  dfe  ÏÏIer  doux. 
Yoici  la  liste  des  suspects  qui  seront  emprl'^ 
sonnes  demaîA  ;  tu  es  le  troisième  dahs  cette 
li^e  :  «  Lecoq,  aristocrate  endiablé,  q\]î  lie 
fait  pas  de  bruit ,  mais  qui  n'en  conspire  pas 


li   SOtJPEll   DES   SAIfS-eUIOTTKS.  5l 

tooins,  ex-notaire  royal  de  }a  cour  de  Lomà 
Càpet;  il  est  riche  cotnine  une  9togigsûe  dû 
peuple ,  et.  il  dépense  des  tnillîonê  ^our  ré- 
pandre  de  fatix  assignats ,  pour  aflknofér  t^rfà 
et  pour  <^rrompre  la  farine  des  gr^enïerâ  pu- 
blics ;  fl  a  le  dessein  liberticide  de  lever  Vé- 
tendard  de  la  révolte. . . 

—  Mais  regarde^-mo!  donc ,  cîtonjfén  1  in- 
terrompit M.  Lecoq  en  sotirianl  de  pitié  t 
ai-)e  Taîr  d'un  conspirateur  T  A  soixaMeÀ 
quinze  ans  1 

—  €  Son  immense  richessci  conte^M  éstik 
des  totineatik  pleine  d*or/%oirt  secrètement  de 
France  pour  soudoyer  l'armée  Aôs  brigà^ils 
de  Condé.  tfn  seul  fait  «ufBt  pou^  ipifl^rédëh 
combien  est  dangereux  ce  f^ux-frère  :  il  sl^è 
des  certificats  de  vie  pour  des  émigrés,  et 
mfeme  Ifl  toudhe  leurs  rentes  en  lem*  nom.  Il 
^  enlevé  ainsi  &  fËtat  une  pail!ie  des  têrt^ 
de  fex-taarqulaiâe  Ohatfllarâ ,  lequel  est  pMi 
tm  des  premiers  pont  <iclblenftz ,  avéè  f  ex^- 
marquise,  sa  mère,  qui  a  envoyé tm  vaii^eén 


5a  LA   MA^nQUISB   DE   CHATILLABD, 

chargé  d'armes  pour  les  Vendéens,  et  qui 
voudrait  mettre  à  feu  et  à  sang  la  république.  » 

—  Cette  dénpnciation  est  un  amas  de  niai- 
séries  et^  de  faussetés  !  s'écria  M.  Lecoq  in- 
digné surtout  de  la  perfidie  avec  laqudle  on 
avait  mêlé  à  ces  mensonges  un  fait  malbeu« 
reusement  véritable. 

—  H  y  a  là-dedans  de  quoi  te  faire  guillo* 
liner,  toi,  ta  femme,  tes  enfans,  tes  ami6.et 
connaissances;  mais  avec  un  peu  de  bonne 
volonté  de  part  et  d'autre  nous  arrangerons 
tout  cda. 

—  J'ignore  ce  que  vous  prétendez  arranger, 
citoyen  ;  quant  à  moi ,  je  méprise  ces  calom- 
nies, et  j'attends  de  pied  ferme  les  calomnia- 
teurs !  Mais  qui  èles-vous  donc  pour  m*inter- 
roger  î  • 

—  Je  suis  le  suppléant  de  l'accusateur  pu- 
blic, le  grand  citoyen  Fouquieri-Tinville  qui 
n*a  confiance  qu'en  moi ,  et  q^ui  se  repose  sur 
mon  zèle  pour  purger  la  terre  des  monstres 
aristocrates. 


lE  SOUPER   DES   S A1IS<-CC LOTTES.  53 

—  Eh  bien  !  appelez«moi  à  votre  tribaaal , 
Gitoyen,  et  je  répondrai  !  dit  avec  tranquillité 
le  ^notaire  qu'embarrassait  un  seul  point  de 
l'accusation. 

—  Si  je  t'ai  fait*  venir^  monsieur  l'ingrat , 
ça  te  démontre* qu'on  n'en  veut  pas  à  ta 
chienne  de  tète,  objecta  Langlade  d'un  air 
caressant  qui  ajoutait  à  sa  laideur.  Sacré  nom  ! 
Thémistocle-Gatilina  est  un  bon  enfant ,  qui 
n'écrase  que  la  vermine  des  ex-nobles.  Tu 
n'es  pas  noble,  toi,  citoyen,  et  il  y  a  manière 
de  te  faire  gagner  un  brevet  de  civisme. 

.  —  Est-ce  de  l'argent  que  vous  demandez , 
citoyen  ?  repi4t  M.  Lecoq  qui  alla  au'-devant 
d'une  transaction  pécuniaire  ;  je  ne  suis  pas 
riche ,  mais  cependant . . . 

—  Garde  ton  argent  et  tes  tonneaux  d'or, 
père  Grésus;  ce  que  j'exige  de  toi  ne  te  coû- 
tera  que  de  la  coffi{|||{§apcc.  Qu'as- tu  fait  des 
terres  et  des  biens  du  A^rquis  de  Clialillard  ? 

—  Je  ne  sais  pas  de  quelles  terres  ni  de 
quels  biens  vous  parlez,  ciloyenr^  Mais  lors 


14  U  UJUV»aM  D&  (^lAUiUBD* 

nrtMaqwe  j«  le  sevrai»,  je  ne  iraUra^  pas  le 
gaf^M  qui  est  confié  au  notai  rc,  et  dont  je 
doî$  compte...  ^^ 

—  Ah  !  vas-tu  changer  de  ton,  vieu^  S&r- 
^iW9iftih  t  Jfe  HA^  moque  de  te&  singeries' de 
W>t«îr«^«  et  }9  Çocdow€(  de  me  décider, 

4 

<Minme  $î  i'élais  |on  confesseur,  q^ueU  «Mt 
Im^  iwmouHç^  que  possMe  eocor^  le  .n»fquis 
40  Ghatillard  en  Fian^ ,  sous  des  noms  si^p^ 
pQséf  9  wns  doute»  puÎ8qu*il  est  ^igré  et  a 
fWQOwu  la  paine  de  cqtnfiscation. 

—  Ea  vérité,  je  ne  csnQÇf^fi  rien  à  œtiei  ques- 
tion l  Le  marquas  de  GhatiUard  ne  possède  au- 
01)11  iiameuUe  :  son  tuteur  a  ùâjft  vendre  toul^ 
]fi  château  qui  est  à  moitié  démoli,  les,  boi^ 
qui  sont  coupés,  les  champs,  le$  fermer»  les 
maisons  de  ville,  depuis  troi$  ans»  citoyen, 
tout  est  vendu  et  revendu,  tout  absolument j^ 
comme  propriété  de  mineur. 

—  Je  suis  sûr,  moi ,  que  rien  ou  presque 
rien  n'a  été  vendu.  C'est  une  vente  simulée 
pour  soustraire  ces  immeubles  à  la  loi  de  con- 


us   9PyP$R   DE9   SANS-GULOTTÏ^.  55, 

je  n'en  démorc^rai  1^  ;  ^%r  on  m'^  bieq  ^q- 
forinfi,  e(  j[e  -te  (^ii^aj  qiiels  sont  les  i)ïux  $|€^ué- 
rçqrs,  dan^queUe^  waji^s  se  ^rpuvç^t  la.pli^oar^ 
d«8  ^mmçubWs^  à  ç.Ç[Wb\e«  ^'él^ept  \e&  re- 
venus qu'on  touche  ici  pour  [e,  w^rif^is  \  ()h  ! 
cç  n'çat  («9S  4'agj[ottrd'^j  qufi  j'aj  vas^mblé 
m«^  rense^çqenMps  ^  et  ^  q\ioi(jue  lu  aîe^  rn^fi}^ 
ç^n%  feus,  1%  ^uillo^nQ,.  en.fi^vorisant  les  n[ian- 
œuvres  d'un  ex-noble  émigré,  je  te  ferai  gràcç 
si  tu  $|>smdoiiqe$«  les.  intérêts  ^^  tpn  marquis 
Çjpur  prejad^é  le^  (niçQS  et  t'en  occuper  ei^ç^^r 
R^vciTOWli,  Ça  te  çfio\îêjrt-Jil  ^  mo»  çliçr  Leçqç^t 
—  Je  ne  vous  comprends  pas ,  citoyen ,  ré- 
PQa()U  Iç  notaire  ^xofi  juw  leql^ur  impassible 

--  F \  tu  n^ç  ç04^pr€i«dra§  quand  t« 

sauras  qui  je  suis  !  Quoi  !  tu  qe  ipe  rçco.^^qJj; 
pçiç  ?  \ingt-qu4|re  an^  d'ai)§e«ce  m'on^  donc 
diablement  ç^^^gé  l 

T-  Il  me  seinble  qqe  je  vous  vois  pour  la 
première  fois,  et  ie  désute^que  ce  soit  la  der- 


56  LA  MARQUISE   DB   CHATILLARD. 

liiére ,  si  vous  n'avez  à  me  faire  que  des  pro- 
positions de  ce  genre! • .  Mes  cliens.  •  •  , 

—  Tes  cliens  te  feront  guillotiner,  te  dis«jé  ! 
Gominent,  tu  as  la  mémoire  si  mauvaise  !  Je 
suis  Langlade,  fils  naturel  de  Tancien  mar- 
quis de  Ghatillard. 

—  Langlade  î  murmura  en  reculant  le  no- 
taire chez' qui  ce  nom  réveillait  d'horribles 
souvenirs  :  c'est  vous  qui  avez  assassiné  M.  de 
Chamoran. 

—  Moi-même,  pour  te  servir,*  citoyen ,  iré- 
pliqua  Langlade  avec  un  rire  impudent  et 
crueh  N'est-ce  pas  pain  bénit  que  de  tuer  un 
aristocrate  ? 

—  Cependant  vous  avez  encouru,  $*il^m*en 
souvient ,  une  condamnation  assez  grave  que 
vous  auriez  subie  Sans  Tintervention  de  Far- 
chevèque  de  Paris. 

—  Tu  te  souviens  de  loin,  citoyen  ;  ce  furent 
ea  <^fet  les  cagots  et  Tarchevéque  à  leur  tête 
qui  vinrent  à  mon  secours,  parce  que  ce  Cha- 
moran, que  j'ai  envoyé  cinq  ou. six  heures 


LB  SODPCR   DES   SANS-CUtOTTlS.  67 

trop  taird  an  cimetière,  passait  pour  un  démon 
de  philosophe  et  pour  un  athée.  J'étais  con- 
damné à  être  pendu ,  avant  Tadmirafale  inven- 
tion  du  citoyen  GuiUotin,  mais  on  me  fit  évader  ; 
on  me  remit  unebonne  somme  d'argent,  et  Ton 
m'embarqua  pour  les  Grandes-Indes,  où  je 
suis  resté  jusqu'à  la  fin  de  1790.  Yoilà  mon 
histoire  étonnante  et  miraculeuse  ;  je  te  la  ra- 
conte ,  mon  cher  notaire  des  aristocrates,  afin 
que  tu  ne  doutes  pas  de  la  légitimité  de  mes 
droits  sur  la  fortune  de  l'ex-marquis  de  Cha* 
tillard. 

—  Je  ne  sais  quels  sont  les  droits  dont  vous 
parlez ,  citoyen ,  et  je  tie  les  trouve  indiqués 
ni  dans  le  codicille  du  grand-père  de  M.  le 
marquis  actuel ,  ni  dans  le  testament  de  feu 
%0ti  père... 

— ^  Vraiment!  tu  ne  les  trouves  pas  dans  tes 
paperasses  !  Pourtant  je  veux  qu'ils  s'y  trou- 
vent, et  ils  s'y  trouveront,  si  tu  tiens  à  ta 
boule  ! 

^-  Je  me  rappelle  que  le  feu  dernier  raar- 


58  U  MADLQÇIH   D|   ÇH^TlUiliD. 

quia  d^  CtiaMUar^»  peu  dUnstaoft  i^vaat  ^ 
mort,  parais$aâ(  dispqsÀ  à  ^l'occupi^r  de  tous, 
et,  m^jne  il  y  a  dans  sqd  teatanaent  uae  cU^V|aQ 
qui  TOw?  coacernç  :  il  s'^ft  r^ppoT^  h  1*  $M' 

ro&Ué  dç  sQp  f^ls.  pqmr  vQvjft  ^«urer  unie  ww- 

f  ençe. . . 

—  Ce  n'est  pas  ^Qn  ftls^  c'est  l«  fils  dç  C^ft- 
moran  qui  sortait  d'uq  rendQz-vou3  avec  la 
marquise,  lorsque  j^  V^i  U^é  sur  la  plaçai 

—  Se  ne  copnais  que  le  01s  légitime  du  feu 
marquis  de  Ghatillardi  lequel  naquit  dan^  les 
termes  fixés  par  loi  :  pater  est  qu^  nuptùn  ifi" 
mùnstrant. 

-*  Il  n'y  a  que  lesari^ocruches  qui  crachent 
du  latin  !  Tu  ne  cites  pas  là  une  loi  de  la  ré- 
publique ,  maître  Lecoq  !  Je  te  déclare ,  moi  ^ 
que  je  suis  moins  bâtard  que  ce  sacredi^u 
d'ex-marqujs  que  mon  ci-devant  père  n'a  pas 
fait,  puisque  l'abbé  Pèlerin  a  vu  et  entendu 
la  marquise,  cette  prude  de  marquise  et  çqu 
cousin... 

—  Je  ne  vous  comprends  pas,  j|e  ue  dois  pas 


taire.  Il  n'y  a  pas  de  répv^li^i^DQ  q^^i  tme  qu.'Qf(| 

cien  marquis  de  Ghatillard  est  deiiMIH  C94iU(ji 
e^  VliiosjpiiQje  àfit^  {;«^o»  M^o^^é^.  ^^i  efix  re- 
cu€(im.laft  t4^^  sttl^tii^W^  B^  qs)uî*cî,.  ^ 
dernier  marquis  raQi^^icml  ^n^  post^i^  lé*' 
g|tiin<l>.  rho8|4oç  4ç9  Ei^W^  ^çp^vés  i^'a  pas 

la  naissance  postbume  de^... 

—  Assez  ^e  parpleç  i»mil€»  !  çrîa  ^9g^4Q 
que  le  bruit  desi  Qcwjjyiyçs  «cr^^if^t  |!»r<}a\t  de 
terminer  brièvement  cette  conférQ^i^f^,  ^.e  ^q 
suis  pas  notaire ,  mais  accvsatfiur  {i^ubtic  i  je 
me  moque  de  tes.  objections.  l?i\i«e^^  fr«i(^- 
çaises  et  prjncipalem,eq(  «ricitQçrates,  |1  n'y  dk 
ppiat  ici  deui(  bQQ6  p^li^  ^  ftbç|i9irf(  et  tu  <)'^ 

pas  deux  heures  pour  |e  4^cid^. 

—  Permettez-moi  d'avoir  V^^A^ur  de  me 

#  •  ■ 

retirer»  répondit  M.  Lecpq  qui  repQmn^ençîi 


60  LL  MARQUISE  DE   GHATaLAKD. 

ses  salutations  :  l' honorable  compagme  qui  ar- 
rive m'empêche  d'abuser ... 

—  Si  tu  t'obstines  à  refuser  de  travailler 
pour  moi ,  va-t'en  !  on  te  conduira  ce  soir  à 
la  Conciergerie,  et  demain  tu  ausas  l'avantage 
de  me  revoir... 

—  Qu'appelez-vous  travailler  pour  vous? 
repartit  le  notaire  que  ces  formes  expéditives 
déroutaient  complètement.  •    - 

—  F !  ne  te  l'ai-je  pas  dit?  Me  prends* 

tu  pour  udid  serinette?  Je  te  prie  de  travailler 
pour  moi ,  et  non  pas  pour  le  roi  de  Prusse , 
ni  pour  l'ex-marquis  de  Gbatillard  ! 

—  Mais  vous  n'y  pensez  pas ,  citoyen  !  je 
suis  notaire. . .  .     ^ 

— ^  Sans  doute  tu  es  notaire,  et  tu  le  seras 
tant  que  je  te  laisserai  la  tête  sur  les  épaules. 
Il  faut  constater  que  le  quidam  qui  s'intitulQ 
marquis  de  Ghatillard  «'est  qu'un  bâtard,  et 
que  sa  gueuse  de  mère  l'a  emprunte  à  un  lieu- 
tenant du  régiment  de  Champagne  :  nous  au- 
rons'pour  cela  des  témoins  solides  :  Pèlerin- 


LB  SOOPXR  BBS  SAKft-CUIXyiTBS.  6l 

PàUieola,  moi,  Nanon,  la  femme  de  chambre 
de  la  marquise. . . 

—  Quand  bi^  même  ce  que  'vous  supposez 
serait  vrai ,  citoyen ,  il  n'y  aurait  pas  moyen 
d^âever  la  moindre  prétention^oontre  une  nais- 
sance reconnue  par  la  loi. . . 

—  Ah!  fichu  raiBonneur!  As*tu  le  projet 
de  me  mystifier?  Si  tu  ne  te  charges  pas  de 
ruiner  mon  marquis  de  frère,  d'autres  s'en 
chargerçnty  et  toi  tu  sauteras  le  pas! 

—  Mais,  citoym,  en  admettant,  ce  qui  est 
impossible ,  que  le  marquis  fût  déchu  par  bâ- 
tardise ,  le  cddicille  de  son  grand-pére  institue 
légataire  l'hospice  des  Enfans  trouvés... 

—  Qu'importel  je  le  ferai  guffiotiner  !  s'é- 
cria brutalement  Langhde  préoccupé  de  la 
façon  la  plus  prompte  de  trancher  un  nœud 
gordien.... 

—  Vous  tstez  guillotiner  le  codicille  de  l'an* 
cien  marquis  de  Ghatillard  I  répéta  le  notaire 
qui  n'en  croyait  pas  ses  oreilles. 

—  Oui ,  je  le  ferai  comme  je  le  dis ,  reprit 


6â  lA   lIÂttQUÎ9fi  i>S   CHATatlKD. 

Làfùglarâè  en  IVdppa'nt  du  poing  ^ur  fà  taUe. 
Ainsi,  dépêche-loi  de  me  promèltrô;  Sîtion,  à 
h  Clbtiëfer^e  «  <femain  ptâce  <te  la  Révo- 

^  llhrisr,  4(}if6yeft>  ye  i^i^  e)iM€k«inent  étroii- 
ger  à  une  semblable  ftUfaire  ^ui  me  cotowfra^l 
ée  fiùnte  et  de  ridicule  :'rétet  d^^ne  personne 
lié  dépend pâ$ 4e  la  Volonté  d'une  lautre,  et... 

—  Mille  tonnerres  !  je  tie  te  demande  pas 
tout  cela  ;  }e  te  demande  seulement^  él  une 
tels  poïTr  touiies,  'de  m'^îder  à  m'emparer 
des  Kens  (fixé  fe  tnar^^fui^  pos»6de  encore  «!t 
PVancfe. 

vous  ne  pdrtSefe  «pas  *6uij  âèut  Ite  ^om  de  votre 
pèré",  et,  s^fl  êttiît  îtcï,  Vous  tfttirîez  *pas  te 
(îotrrafgè  ^e  îè  râfner. 

—  Moi!  répondit  Langlade  avec  de^t^ôces 
éclats  de  rire.  Qu^^l  tienne  SMïsiïià  grffie,  et  il 
verra  qii€S  courè^e  j*àurrf!  Le  ftls  de  Gfiamo«- 
ran  n'est  pas  mt/n  frère. 

•^  On  "poui^ft  ôVwtendrè  9Nët  *e  «utair. 


U   90\[TPEIl   DES   S AVS-Ct!LOTTfe^.  63 

♦ 

éar  le  jetone  marqiAs  n*e^  pas  tttaji&tlr,  répli- 
^a  ie  notaire  tti  ch^efchàM  tm  bitifs  qM  Mt 
tfaccwé  avee,son  detoîr  pour  tnettre'à  l'àbrt 
la  FoMMie  de  seii  ctvei^i.  J'ai  Jihe  idée  cohMM 
êe  ceUdineé  étepâ^li^tii»  prises  *  votre  égard , 
eicoyeti,  par  te  murquis  ^tre  père.  Si  VoM 
BÉ'Mcxmlitesi  ^ne  ^sembîiié  po«ir  4es  reehtt^ 
cbes. ... 

-^  Une  serine  !  tu  te  moques  do  tribuiial 
rèvelMioAnaîre!  Je  ne  t'^ecorderai  pas  un  jour^ 
pRS  même  Me  heiH^é,  et  je  suis  las  de  m'a-^ 
mimer  à  Ib  KMUianlel...  BatK>u!  cria-t^-H  par 
h  fenêtre.  OU  «  t>€S»ôkiâe  toi,  mon  bra^e!... 
C'mC  fini  1 4tt4l  en  s'udreâsatit  au  notaire  im^ 
mobile  etrésijgné.  La  âuit,  à  la  Conciergerie, 
te  i^ôTtet^  peat'-èlre  eonseil,  et  alors  nous  se-^ 
rons  amis. 

*^  Citoyen ,  je  tie  renoncerai  t>âs  pour  me 
sâU^er  4  Fesiime  de  mes  cliens  el  de  twff* 
ittéme  t  répUqna  M.  Lecoq  avec  la  dignité  de 
maintien  qui  aoeompagne  toujours  une  noble 
rémlbtvoii. 


64  tk  UARQCiSB   DE   GHATILLARD. 

—  A  ton  aise  y  intrigant!...  Babou!...  Un 
mot  de  plus  y  citoyen  Lecoq  :  ne  dis-tu  pas  que 
le  ci-devant  marquis  de  de  Ghatillard  a  un  tu- 
teur? Est-il  émigré  ou  suspect,  ce  tuteur? 

-^  Il  est  resté  en  France,  parce  qu'il  est 
octogénaire  et  aveugle;  il  demeure  à  Passy. 
Mais ,  vous  ne  Tavez  |>as  oublié  »  certainement, 
c'est  le  docteur  Blum. 

—  plu  m!  s'écria  Langlade  en  riant  et  en 
jouant  avec  la  poignée  dé  son  sabre.  Comment 
ce  vieux  fou  n'est  pas  crevé  t  II  aurait,  le  frOAt 
de  soutenir  que  le  défunt  marquis  dé  Ghatil- 
lard!...  S'échine-t-il  encore  à  fiaire  des  enfans 
par  chiffres  et  par  systèmes?  Je  gagerais  qu'il 
s'imagine  avoir  fourni  l'étoffe  du  dernier  des 
Ghatillard  ! ...  Il  sera  sans  doute  plus  accommo* 
dant  que  toi  ! 

—  Eh  I  citoyen ,  le  pauvre  Blum  n'a  pas 
tous  les  jours  sa  tète!  répondit  M.  Lecoq  que 
l'apparition  de  Tageat  de  police  n'avait  pas 
fait  fléchir  dans  sa  détermination. 

—  Et  loi ,  père  Lecoq ,  tu  ne  l'auras  plus 


LB  aOOKK  DBS  SANS-CULOtT&d.  65 

lia  à  cinq  heures  de  Taprès-dloer  !  Bdbou, 
mène  monsieur  à  la  Conciergerie  et  recom^ 
niande*le  de  ma  part  ! 

—  Citoyen  !  ?otre  conduite  n'est  ni  bien-* 
veillante  pour  moi ,  ni  prudente  pour  tous  , 
car  je  n'aurais  qu'à  tous  accuser  à  mon  tour  ; 
TOUS  êtes  contumax. . . 

■ 

—  Imbécile  I  interrompit  Langlade  en  le 
chassant  à  coups  de  pied.  Si  je  n'avais  tué 
qu'an  aristocrate,  Fouquier-Tinville  ne  m'au- 
rait pas  remarqué!  Va,  j'en  ai  tué  aux  pri« 
sons,  en  septembre  92,  et  j'en  tuerai  tant 
qu'il  y  en  aura  !  Est-ii  effronté  ce  notaire  hors 
la  loi  !  Il  ose  me  faire  un  crime  d'avoir  tué 
un  aristocrate ,  comme  si  ce  n'était  pas  pbisir 
et  profit  I 

Langlade  reçut  ses  convives  avec  des  poi- 
gnéél  de  mains  et  des  accolades  fraternelles  : 
ces  convives  étaient  tous  des  juges  et  des  jurés 
du  tribunal  révolutionnaire,  à  l'exception  du 
citoyen  Antoine ,  commissaire  natK»al  des  «d" 
ministrations  civiles,  lequel  avait  promis  de  se 

il,  5 


66  KA   MAAQtJim  DS  GHâTILLÂHIK 

rendre  à  l' invitation  du  nouveau  suppliant  de 
Fouquier-Tiûville.  -Geluî-ci  était  absorbé  par 
les  préparatifs  de  la  grande  ^ttroltoii  que  Ro** 
bespierre,  retiré  dâa  opérationi  du  comité  de 
salut  public  dcipuia  quarante  jours  ^  détail  aa^ 
tamer  le  surlendemain  parmi  ses  coUèguea. 
Langlade,  l'âme  damnée  de  raceutateur  p«^ 
blic,  qu'il  allait  remplacer  kabituetfanleat  au 
Palais-de-Justice^  se  donnait  beaucoup  de 
vement  pour  la  faction  de  Robespierre,  el 

crutait  partout  des  adversaires  contre  le  parti 
des  indutgém  que  Goliot-d'fierbois,  TaUiMi^ 
BiHàud-Yarences  et  Legendre  comniençaieiil 
à  illire  prévaloir  dans  la  Convention.  Le  iribu^ 
nal  i^votutiontaaire  devait  MturenemeM  uvelr 
de  la  sympathie  pour  son  fondateur  >  «t  léi 
jurés ,  nommés  par  Robespierre ,  soiis  l'inapi- 
ratton  de  Fouquier  ei  de  Gottnliil  «  #e  éelli*« 
d«ent  qu'à  «organiser  la  târtieur  sur  uns  pU» 
large  éoMte,  suivant  l'eipMS^n  de  f\)i^ 
qémty  t|èf  ieiif  atait  annoneé  cifiq  oaéu  oêMs 
pwr  ia  décade  prochaine.  Ge  souper,  où  Lan«> 


UL  êMMR  bE9    SANS-€ULéTtÉS.  ^^ 

fMe  imAi  réaii!  les  plus  làffiâèT)»  àuxittâîr^ 
éà  ^fOème  dé  h  tetreili^,  ^ous'  prétexte  tiè 
célébrer  avec  eux  son  installation  tjbtis  fè  Vkti^-  . 
4eQil  d'MeuMKrur  t)ttbliCj  h'étèll  i^èbîflément 

éé  Rbbdi^ékTé.  Le  fiômttiissâîf e  hsAfôital  dés 

4 

administrations  civiles,  qu'oft  irégarêâft  comfalfe 
«m  erfailmt^  de  Robespierre ,  et  qdi  devait 
ikn  vAle  néctessairé  dààs  Yé^icfttihn  'Sh 
complot^  n'à'vdit  fMis  été  Mvitë  salis  nÂebtS<yh 
fMT  rordofnaateur  de  cette  orgie  jpolitiqtte^, 
mais  il  ne  fut  pas  exact  au  rendez-vous,  <èl  VA 
VaUmtSt  iautilemeftt  jusqti'à  neuf  héareâ. 
/  —  Je  mie  tkxitail;  ^q'îI  ftié  viendràft  p»,  Hfft 
Janglade  mécofileiit  dé^'Maniqi^ckè  pàt^ctli^, 
il  a  Sût  mMè  singiNri^  à^ant  «l'âccëptér,  ^  fl 
s'est  plaint  de  sa  mhté  de  todmia  qA'toé  fehmiè 
à  vapeurs.  La  république,  f....!  n'est  pas 
une  garde-malade,  et  son  Vnédecm  de  con- 
fiance  doit  amputer  les  membres  nvilRains 
pour  éviter  la  ga^grèoe^  Le  #t|QyiA  Ap<mne 
se  targue  de  ee  qii'm  Ta  r«i  îirifMftiite  pour 


6d  LA  IIAKQOIftB  M  CHAniXAKO. 

8*attach6r  à  la  seqodle  dantoiiiate  ;  mais,  nom 
de  Dieu  I  ces  invîolablea-là  n'ont  pas  des  tèles 
inamovibles! 

—  Citoyen  »  reprit  un  des  assistans,  tu  au- 
rais  mérité  la  mort  en  jurant  le  nom  de  Dieu, 
si  la  pétition  de  Magenthies  avait  été  adoptée 
par  la  Convention . 

—  Ce  Magentlûes  était  un  suppôt  des  aris* 
tocrales,  repartit  Langlade  ;  il  voulait  déconsi- 
dérer rEtre-Suprème ,  en  lui  donnant  des  ain 
d'inquisi^n  :  nous  l'avons  expédié  aujour- 
d'hui. 

~  Pendant  que  nous  ji^ions  ce  pétitionnaire 
conspirateur,  dit  l'abbé  Pèlerin ,  j'ai  composé, 
sur  sa  pétition ,  un  madrigal  que  je  lui  ai  en- 
voyé après  l'avoir  condamné.  Mes  vers  ont 
paru  lui  faire  plaisir  ;  les  voici  : 

J*ai  Juré  par  le  diea  d^amour 
Que  Yoas  sariei  i  noi  cette  nuit  niéine. 
Mie  Philii,  là  nuit  est  noire  comme  ud  four, 
ff  oppttei  plai  d'obstacle  à  mon  aniear  eitréme» 
Bl  Je  moarrai  demain  an  potail  du  Jour  ! 


u  SOUPER  0Ba  sARs-GULorrcs.         6g 

—  Braw  !  s'éeriéreiit  les  (dus  letti*és.  C'est 
dp  Paray!  Oo  Men  tu  as  volé  cela  dans  les 
Zettr$$  à  EwiiHe  nir  la  wnifikologie ,  PaUieola  ! 

—  Je  trouve  que  les  vers  sont  jolis,  dit  une 
espèce  de  crétin  ;  mais  la  pensée  n^eat  point 
as^ez  républicaine.  Je  changerais  ainsi  le  der- 
nier : 

BV  le  «MNirrai  demain  cominé  un  bon  b de  sans-culoKe. 

^  Nms  approuvons!  reprîrettt  ifiielqwa 
autres  :  le  vers  est  pkis  galant  et  mou»  amto« 
erale. 

—  A  table,  citoyens!  répliqua  Tabbé  Péte* 
rin  qui  n'aq^rouvait  pas  une  variante  si  éloi- 
giée  de  la  rime.  Puisque  le  citoyen  Antoine 
bovde  la  cuisine  de  Tbémistocle-Gatilina , 
OMS  kii  adresserons ,  si  voas  voulez ,  une  in* 
ntatlott  à  souper  chez  Pluton  avec  les  induU 
fêm  de  \ê  Montagne.  Mais  ne  nous  apercevons 
pas  de  son  absence,  si  ce  n'est  pour  boire 
et  manger  sa  part.  Qui  aime  son  ventre  sdive 


79.  Î4  ¥AWW*K  9^  wmkh^D. 

tinekf 

Oi\  entra  tumultueusement  daps  ia.  lalle  à 
mangef  j  on  se  plaçji,  pêle-naêle,  non  sans  se 
ppi:^ser  et  se  rudoyer.  Le  couvert  diU  cotniaîa- 
saire  national  se  trouva  envahi  par  qaçkpie 
convive  qui  n'était  pas  compté,  et  chacun  fit 
ma»*-^)ft8s^  §wf  le%  j^^  k  sa  portée» ç»  «ort^. 
que  tout  le  souper  fut  attaqué  à  la  fois  :  les 
«M  ae.J0taiit  tur  les  lôuides,  ks  «aire»  sur 
Imi  «i4nMa>  tovs  aiangonit  av«c  ▼<wacité  et 
beaucoup  avec  une  malpropreté  qui  témoignait 
<1*W  tl!M«M^4. 9Mv  4'Mue9lM9q-  VflM  Pé- 
l4rii9  fP«>ja  ^  vaùjt  de  œo^tr^  90  |««  d'ordra 
(^  W  fenicie,  inj)i«.  i^  ne  rénwit  qu'à  »'««»• 
ref  (tfn  i«j«ir«eti  A  w  pomen^  dme  dadonoor 

UiLWit  P«  fttrwA  pis  «ém^  dan«  «tfla 

lianigvm  ^n^idiKtkw  «li- aoimMt  moaIoi  «ir 

si^mis ,  pou  accQi^q^  à  pM«iU«  «hiè|«  «d 
c^  temps  de  disette  générale.  Le»  b<HHeill« 


s»vW»itrt  conunô  par  aMhaDtMMnt,  car  oa 
HA  vQ^l  pas  deux  vevret  pi^ns  easemble. 
ûm  iréqMiitw  iJÉadion»  trQuM^m  les  esprits 
de  rassemblée ,  et  la  gaieté  triviale,  cpài  eirou- 
kit  ^  le  ronde,  se  oomnuaiifiiait  par  des 
éeleta  ôtomidisaeBs  et  eoBfus,  aa  niliçu  4es*« 
qufde  pemoiuie  i^^etttaadaît  ni  ne  pouvait  se 
faire  ealendM.  On  rieit ,  ao  parlait ,  <m  elMmt 
tait,  on  hurlait  à  la  fois,  et  Langtade  récla- 
mait irainemef)L(  Iç  $îl^Ç/ç^  W^^  préparer  ces 
ivrognes  à  seconder  la  diotadvre  de  Robespierre, 
tandis  que  Tabbé  Pèlerin  s'efIbrçaH  de  se  for- 
mer un  auditoire  attentif  pour  éprouver  l'effet 
de  sa  chanson.  La  }ele,  Fadmiration  et  le 
bruit  furent  au  comble  quand  on  apporta  sur 
la  table  un  immepjjg,  g^\^9^  Wn,t.çi  ^çprésen- 
tant  une  g^Hatios.  ejR  K^q^ug^j,  av^  #8^  bil- 
lots de  sucre  de' pomme,  sur  lesquels  étaient 
posées  vingt  tètes  de  cire  qui  semblaient  avoir 
été  tranchées  d'un  seji^  Ç,9up,..  ][49;).glac|||e  jouis- 
sait de  la  surprise  que  ee  gâteau  avait  causée 
chez  des  hoioncs  blasée  ew  le.  vue  el  les  hor- 


7  a  LA  MAIQUISS   DE   CHATILULRD. 

rewn  de  l'inslruinenl ,  qu'ils  ne  laisnieot  pas 
en  repos  un  seul  jour.  L'abbé  Pélmn  crut 
l'instant  favorable  pour  entonner  des  couplets 
relatife  à  la  circonstance. 

—  Citoyen^,  cria-t-il  d'une  voix  d'én^gu- 
mène,  je  signale  comme  ennemi  des  lumières 
et  de  la  liberté  le  scélérat  qui  m'interrompra 
pendant  les  litanies  de  sainte  Guillotine  : 


Pm,  pin,  pan,  ptn,  pan,  pan»  pan, 
Ecoatei  la  gvlllottne. 
Pan,  pan,  pan,  pan,  pan»  pan,  pan. 
Ça  chatouille  le  tfmpan  I 

G*ett  au  premier  oeeopant 
Qu*une  fille  0e  deatine  ; 
C'est  le  premier  occupant 
Qui  toujours  au  cou  lui  pend. 

Pan,  pan,  pan,  pan,  pan,  pan,  pan,  etc. 

D'alKnrd  un  baiser  firappant 
Ferme  une  iNNiche  mutine , 
Bt  de  ce  iMiser  frappant 
Le  reste  soudain  dépend  1 

Pan»  pan»  pasi  pan»  pas»  pan»  pan,  etc. 


U   SOUPKK  DES   SAMB^GDCOTTBS.  73 

•*-*  Te  lairas-tu,  satrape?  dit  le  voisin  du 
chanteur  en  le  saisissant  à  la  gorge  sur  un 

s^e  de  Laaglade. 

* 

—  Je  demande  la  parole ,  s'écria  Langlade 

qui  profita  de  l'attention  que  Tabbé  Pèlerin 
était  parvenu  à  captiver  par  l'énergie  de  ses 
poumons.  Je  la  demande  au  nom  de  Robes- 
pierre, ajouta-t-il  solennellement  pour  empê- 
cher le  chanteur  de  reprendre  sa  romance 
erotique.  Vous  voyez,  citoyens,  le  modèle 
d'une  mécanique  qui  sera  prochainement 
adoptée  pour  les  besoins  de  la  république  : 
c'est  moi  qui  l'ai  inventée,  et  j'ai  prié  le 
grand  citoyen  Robespierre  d'accepter  la  dé- 
dicace de  mon  invention,  pour  laquelle  je 
n'exige  aucune  indemnité,  sinon  la  gloire 
d'avoir  fourni  un  expédient  très  prompt  et 
très  fiicile  pour  extirper  les  aristocrates  sans 
augmenter  le  nombre  des  bras. 

—  Vive  l'inventeur  I  répétèrent  les  moins 
ivres  en  ébraidant  la  salle  de  leurs  applaudis- 


74  ^  XAfiQUItB  DE   CHATlIJUAIlu 

Mvaema.  Use  courcupede  ahôae  au  citoyen 
Tliéaûstook-Cainina  ! 

—  Voici  l'instant  le  plus  àm»L  de  ma  iqal 
dit  Langladeavec  un  attendrissement  auquel  le 
vin  n'était  pas  étranger  ;  je  suis  honoré  de  la 
reconnaissance  des  vrais  patriotes  !  Citoyens , 
encore  dix  ou  douze  jours ,  et  vous  verrez ,  en 
versant  des  larmes  de  bonheur,  une  guillotine 
à  vingt  places  fonctionnant  du  matin  au  soir 
pour  nettoyer  les  prisons.  Je  vous  le  prédis , 
je  vous  Tannonce,  cette  guillotine  nationale 
sera  mise  en  jeu  par  un  rouage  hydraulique , 
ep  sorte  qu'on  supprimera  la  moitié  des 
charges  d'exécuteurs  publics.  Le  gouverne- 
ment  républicain  doit  vivre  d'économies ,  ci- 
toyens,  et  nous  n'imiterojis  pas  les  tyrans  qui 
s'engraissaieot  des  sueurs  du  peuple. 

—  Je  vote  l'impression  du  discours  !'  s/écfia 
un  des  auditeurs  en  dévorant  trois  tètes,  sans 
s'apercevoir  qu'elles  étaient  en  cire  colorée. 
Kimû  périssent  ks  ftHei  de  l'hydre  I 

-^  L'ewai  de  ma  iSAchîne ,  oontinna  Imh 


gk^  W  «'s^lea^Biss^M  ^  pi»»  ^  fkiu$..,  sera 
m  jp^.  dç  fêle  fom  h  vatlm  aiu!9i  H^f»- 
^q^  ««lut  de.  I^  fèfie  de  VÇtro-S«)*rôfli»« 
de  ce  jour  datera  Tère  de  ^  yer^ql  ï^ftlNMc 
çi^ri^  rece^fîl  les  «nW^OA  ^  fÔfHibUcains 

Uon. 

—  P«-I»«i*  <  c^  n>l  ÏKH»t  M*«»  wnpte  I 
dîA  W  <1^  P^«*  ^ïWtWm»  ;  ^  X  a  ¥.  Wkfl  4(1 

que  tout  se  pourrisse. 

aij«rQ  ^  WfliçyUraati  1«  n^él^  i^.  pâtisserie. 
— Yoi»  |e%  tièjjes,  ^  ^i^lfens  f^  i^  faij!i|T 

g|i|d^  :  TaVi«m,  Çom«f^-4ft-i,'Owe,  Thuôq^, 

Fréroa,  Legçndre,  ¥o;\««^,  ft4^-Ç^Î|nc(iv, 

Foiiçbé  t  C«^f[4>Qa  ^  ^-T^re»  BiMaf^rYar«iiJ9^ 
Oolfoi-d'Herbois... 


76  LÀ  MARQUISE   DB  GHAULLAKD. 

—  Hoià  !  trois  membres  du  comité  de  salut 
publie!  interrompit  un  convive  épouvanté  de 
eétie  proscription  qui  allait  atteindre  les  plus 
ardens  montagnards. 

—  Quand  ils  seraient  du  comité  du  diable , 
qu'est-ce  que  ça  nous  fait,  puisque  Robespierre 
les  a  mis  sur  sa  listel  il  n*^ aurait  pas  grand 
mal  à  renouveler  toute  la  Convention. 

—  Sacredié,  non  !  dit  un  des  fanatiques. 
Robespierre  vaut  à  lui  seul  une  Convention , 
surtout  avec  ses  deux  aides-de-camp  Gouthon 
et  Saint-Just. . . 

L'entrée  d'un  nouveau  convive  dans  la  salie 
donna  le  signal  d'une  explosion  de  murmures, 
de  cris  et  de  rires.  C'était  le  citoyen  Antoine 
qui  arrivait,  le  chapeau  sur  la  tête,  et  qui 
diarchait  des  yeux  Langlade  dominé  et  comme 
écrasé  par  la  haute  taille  de  ses  voisins.  Le 
commissaire  national  de  la  justice  ne  répondit 
pas  aux  interpellations,  ne  s'excusa  pas  de 
venir  si  tard  et  ne  salua  personne  :  il  était 
pâle  de  colère,  et  sa  belle  figure,  encadrée 


de  iMp  ^ewux  plats,  paraissait  plus  expres- 
sive et  plas  imposante,  tîs-à-ns  de  ces  repous^ 
sautes  physionomies  portas!  les  stomates  do 
crtme  et  le  sceau  de  la  stupidité.  Le  commis* 
saire  a(vaH environ  quarante-cinq  ans,  mais  il 
ne  se  résignait  pas  à  cesser  d'Mre  jeune,  et  il 
cachait  une  partie  de  son  âge ,  en  laissant  le 
luxe  de  la  barbe  à  des  républicains  plus  Incul- 
tes,  et  en  conservant  dans  son  costume  de 
patriote  le  goât  et  la  recherche  d'un  marquis 
de  la  cour  de  Louis  XVI.  Son  habit  bleu  à  bou* 
tons  dorés,  i  longue  queue  et  à  larges  revers, 
son  gilet  rouge  à  quatre  rangs  de  boutons , 
sa  cravate  à  nœuds  pendans,  son  pantalon  col« 
lant  de  basin  blanc  et  ses  bottes  molles ,  ne 
composaient  pas  un  ensemble  moins  élégant 
que  la  veste,  le  pourpoint  et  la  culotte  de  soie 
de  Tancien  régime.  Cette  distinction  de  toi- 
lette excita  la  jalousie  des  assistans  qui  affi* 
chaient  dans  leur  habillement  tout  l'abandon 
et  toute  la  pauvreté  des  dernières  classes  du 
peuple ,  avec  lesquelles  ils  étaient  sans  cesse 


7^  2A  jfâaQcm  :db  cHAmsâfti». 

ea  rapport  et  an  ooviaet*  ils  oomiMeMèiieÉt 
doBC  ^r  huer  ôette  nÛM!  floîfpiii  «t  brWaiite 
fdiae  piécfaiît  pis  d^seiaple  b  mipUdibé 
et  l'égalité  ïépiiblipaittoi ,  et  Us  finiteot  ptr 
Moéer  coAtre  le  tetirifailôrô  dés  bo^émméd 
f»am,j^i8  des  ndi^aïui  61  des  pelwm  dé  frailti 
Ijeeomitalsmre  oatiMal  a'eiit  pas  te  f>ai«$iim 
de  wppeHer  «a  |fMml  aetaeîl  :  d«  pAte  ^ii'îl 
était ,  il  devittt  rougô ,  et  ws  yeux  étîocelé* 
renti  taudis  qa'il  les  promenait  autour  de 
la  table  pour  ehoisir  Tagreiraeto  le  plue  ochalnié 
delà  bande{  il  m  a'adnessa  pas  au  odoias  ea^ 
pable  de  lui  teair  tète  ^  car  y  allant  droit  i 
un  gros  homme  carré  d'é|Miales  et  mmolé 
eomme  ua  athlèle^  il  lui  aoafltota  le  visage 
avec  le  gatit  qu'il  aitait  ôtéi  et  il  le  proveftta 
du  regard. 

•^  Cito|en ,  lui  dit-41  d'un  adoèot  cafaie  A 
sévère»  je  ne  sais  si  tu  as  jamais  porté  l'épée 
comme  moi ,  mais  j'ai  agi  ooitiBie  si  tu  la 
portais  encore^  et  je  suis  prêt  quand  4u  fo%r 
dras. 


£B  IdVPBft   DES   SANS«CtJ10TTSS.  ')^ 

.  -^  Tu  étais  donc  ttihrqiiis^  citoyen,  ref^rit 
06  lâche  adversaire  qui  n'avait  aucube  envie 
de  descendre  sur  le  lerrftifi  où  on  Tapii^lait , 
«t  qui  eut  l'aîr  de  répondre  à  une  plmsan^^ 
tenci 

—  Assieds-toi,  citoyen!  cria  Langlade  ^ttî 
véttSIl  dé  ftfrè  apporter  un  couVeirt  et  tin 
si^  qii*on  ne  parvint  à  placée  qu'en  fressêr^ 
rant  tout  lè  monde;  tu  mangeras  froid,  mars 
tu  boiras  chaud. 

—  Tu  arrives  encore  à  temps  pour  enten- 
dre  une  chanson  très  plaisante  et  suffisam- 
ment erotique  sur  les  passe-temps  de  la  guil- 
lotine, dit  l'abbé  Pèlerin. 

—  Ce  faraud  a  été  retenu  par  son  coiffeur  ! 
objecta  un  des  convives  qui  avait  à  cœur  les 
coups  de  gant  donnés  dans  la  figure  d'up  juge 
révolutionnaire;  il  n'a  mis  que  trois  heures  à 
s'Jhabiller* 

'  —  Voilà  ponrfant  ce  que  c'est  qu'un  invio- 
lable !  rétorqua  un  autre  ;  c'est  un  plat-cul  qui 


8o  LA  MAKQIHSB  DK  CHATaiAftD. 

joue,  sans  gagner,  à  la  loterie  de  la  guittotinet 
sacredié  1 

—  Je  ne  m'assiérai  pas,  citoyens,  dit  An* 
toine  qui  se  reprochait  d'avoir  consenti  à  se 
mêler  à  cette  tourbe  :  je  suis  attendu  au  co- 
mité de  salut  public. 

—  Gomment,  citoyen ,  as-tu  promis  de  sou- 
per ce  soir  chez  moi  et  au  comité  de  salut  pu- 
blic? répliqua  Langlade  blessé  de  ce  procédé 
qui  témoignait  peu  d'égards  pour  lui.  Est-ce 
que  tu  te  trouves  trop  grand  seigneur  pour 
trinquer  avec  nous?  Oui-dà,  monsieur  le 
commissaire  national,  nous  avons  pourtant 
fait  danser  de  plus  gros  personnages  que  toi  ! 

—  C'est  par  ta  fkute ,  citoyen,  si  je  ne  suis 
pas  venu  à  l'heure  fixée,  car  tu  m'as  dit 
courir  à  l'Abbaye,  à  la  Force  et  à  la*Concier* 
gerie. 

—  Moi,  citoyen?  repartit  Langlade  qui  était 
loin  de  le  comprendre.  Qu'est-ce  que  tu  nous 
contes  là?  Tu  ferais  mieux  de  te  cacher  dans 
ton  assiette  et  dans  ton  verre. 


lE  SOUPER  DES   SAliâ-CGLOTXS^.  Si 

.  —  Qu'aurais-ta  dit  y  citoyen ,  si  j'avais 
MToyé  arrêter  un  de  te$  domestiques,  et  si 
le  pauvre  diable  s'était  mis  sous  ta  protec- 
tion? 

—  Ah  1  je  comprends  l'anecdote  !  s'écria 
Laoglade  en  éolatant  de  rire.  Pardieu  I  ci- 
Ukjen  j  j'aurais  dit  que  tu  avais  sans  doute 
tes  rusons  pour  cela ,  et  je  ne  m'en  serais 
gu^  soucié. 

—  Eh  bien  !  moi,  je  m'en  sonde,  el  je  veux 
savoir  qudles  s<mt  tes  raisons  pour  motiver 
l'arrestation  de  ce  msJheureux  Léonidas,  mon 
huissier  de  cabinet. 

— Tu  veux  savoir  quelles  sont  mes  raisons? 
reprit  Langbde  avec  insolence.  Tu  ne  le  sau- 
ras pus,  dtoyen ,  et  je  te  prie  de  me  fiùher  la 
paix. 

—  Citoyens,  cet  huissier  ne  peut  être  cou« 
pable  des  f«ls  qu'on  lui  impute,  dit  Antoine 
décidé  à  plaider  la  cause  de  Léonidas  avec  l'in« 
térèt  qu'elle  semblait  mériter  ;  je  connais  ses 
sentimens  républicains  et  je  m'en  ferais  garant. 

11.  6 


8é  Là  MARQUISE   DE  OffATILLARO. 

6<m  ^ul  crime  eet  d'^vmr  servi  dang  le»  tni- 
ftistèree  qui  %e  «odt  succédé  depuis  dix  du 
quî&ze  aas  ;  «Mis  ^est  là  le  crime  des  eirooft'- 
stances,  el  je  suis  sûr  qu'il  n'a  conservé  av^ 
ctue  aflbatMMi  peur  oa  ofdre  de  choses  ^ui 
«'existe  plus.  D'ailleurs,  (fodle  importaneè 
Mrait  la  fiiçon  de  penser  d'un  obeeur  fonoUefi^ 
Mire?... 

—  Bravo ,  citoyen  I  tu  avocassw  camwa^ 
M.  de  Malesberbes,  înterrompil  Lanjg^adeen 
ifipkviissattt.  f «  n'as  qu'à  venir  d^oànim  à 
l'amlieBee,«tlà  ttiiMfoidiM  Vm  toq^inéttmm^ 
sier. 

iTr.<)ttmi  irom  ^oales  çit^  <ie  braw  liomme 
an  ârîbnaal  révrintkMHiniiîe  !  Aiila^kt  «avcfayil 
y  oîMr  le»  tables  et  les  ohaîpQs  des  bmrmax  de 
la  Commission.... 

—  A  l'éloquence  du  .Mtoyan  ^Mfmdssaire  ! 
dîl  LaogUde  ^  pprlfuit  un  toa^  qm  fut  m- 
pété  j)Ar  '|«9  «QMi^ves  ât  Miné  d'aed^maiioM 
dérispinas. 

~  Quand  oe  malheupeux  m'a  écrit  qu'il 


a  SOUPÉft   DBS   8^N8<:fJlÔTf^9.  85 

Tenait  4'ètre  arrèlé  et  conduit  en  prison ,  je 
n'en  croyais  pas  sa  lettre ,  et  je  suis  allé  suc- 
cessivement à  r Abbaye,  h  h  Ptfrce  et  à  la 
tlottèîepgerîe. . . .  i"      ^ 

—  On  tu  Tas  rencontré!  Il  n'y  restera  pas 
long-temps,  car  il  est  bien  assez  mûr  pour  fe 
la  guillotine,  l'espère  bien  que  tîi  #as  para 

usé  de  ton  pouvoir  dt9Cf«élio«mà1fe  |K>ur  me 
l^enlcHFer!... 

>—  J?rf  préféré  que  tu  le  fisses  sortir  toî- 
Tnéme^  c^ert  fûvrquoi,  avant  de  me  rendit 
au  comité-de  saltrt  public,  je  tiens  te^dëtanaiî-- 
'èet  dé  aligner  sa  mise  en  liberté. 

— •  Impossible ,  icitoyen.  l>ematïdé-ÂtDi  "plu- 

-    »    •  .        .  •  ^ 

tôt  ^a  moitié  de  mon  petit  pëcule  ;  mais  lie  me 

« 

demande  pas  de  mettre  en  liberté  on  conspi- 
rateur ,  un  ^ent  de  *itt  ^  Cobourg. . .      ' 

*-  Cessons  cette  [riaf santerie,  citoyen  ;  ptrîé- 
qne  tu  refuses  de  réparer  une  injustice  ^rtisii 
ridicule,  je  me  plaindrai  ftu  comité  de  Mfm 
public. 

—  Plains-toi  au  comité,  je  m'en  Ç...A  phîiïs- 


84  LA   MARQUISE   D£   CRATILURD. 

toi  au  diable  et  à  sa  clique  dantoniste;  je 
ne  reculerai  pas  d'une  semelle,  et  demain  je 
gûlUoiine  mon  aristocrate  de  \alet. 

r 

—  A^ieu ,  citoyen  !  I^e  comité  de  salut  pu- 
blic se  chargera  maintenant  de  cette  aCBure, 
et  n'accuse  que  toi  d'avoir  anené  des  eonsé* 
quenoQS  qui  te  seront  désagréables. 

—  Va  dire  au  comité  de  salut  puMic ,  s'é- 
cria Langlade  en  s' animant  par  degrés  jus- 
qu'à oublier  la  prudence  dans,  ses  paroles  >  va 
lui  dire  à  ce  comité  d'intrigans  que  Robes- 
pierre, Saint*Just  et  Gouthon  l'abandonnent 
i  la  hache  des  lois,  et  que  toutes  ses  tètes  ne 
seront  pas  plus  difficiles  à  abattre  qu'une  seule. 
Buvons  à  cet  heureux  événement ,  véritables 
sans-culottes  t 

"— Au  guilloiinement  général  des  indulgens, 
des  lâches ,  des  danlonistes  et  des  comitiis- 
saires-générauxl  hurla  le  terroriste  qu'Antoine 
avait  souffleté  en  le  défiant. 

—  Je  m'aeiiuitlflrai  de  ta  commission,  ci- 
toyen, dit  Antoine  en  se  retirant  avec  une 


LE    SOBPER    DES    SMS-COLOTTKS.  85 

froide/et  méprisante  indignation,  et  je  ferai 
alut  public ,  puisque  tu 
mpense  qu'on  lui  des- 
qu'il  doit  attendre  des 
mal  révolutionnaire.  Le 

1  tu  auras  sans  doute  la 
gloire  de  l'accompagner  sur  la  charrette  triom- 
phale pour  monter  à  la  guillotine!  cria  Lan- 
glade  qui  se  repentit  d'avoir  parlé  indiscrète- 
ment devant  un  partisan  du  comité  de  salut 
public.  Ce  brigand-là  se  pique  d'être  délateur, 
ajouta-t-il  en  interrogeant  l'assistance  qui  ne 
songeait  pas  à  s'opposer  au  départ  d'Antoine  ; 
or  un  délateur  compromettrait  le  sort  de  la 
république,  en  paralysant  les  desseins  de  Ro- 
bespierre. N'est- il  pas  quelqu'un  ici  qui 
veuille  se  dévouer  pour  la  patrie  en  frappant 
ce  délateur?  m 

Aucun  des  convives  he  |>arul  Hatlê  d'assu- 
mer sur  lui  la  resptAisabilité  d'un  assassinat; 
et,  après  un  moment  de  silence,  la  proposition 


86  LA  MÀfUèVlSft^  DE   GHÀTiiMM. 

de  Tliénùfitocle-Caliiîaa  fut  otoullée  par  le 
cliquetis  des  verres ,  les  acciamatioà»  '  de» 
buveurs  et  te  voix  deTabbé  Péieria,*  enton- 
nant sa  chanson  doiit  le  refrain ,  répété  en 
cliœur  par  tout  le  monde ,  allait  épouvanter 
les  bourgeois  dans  leurs  lits  et  les  marchands 
dans  leurs  boutiques.  Le  lendemain  plosievs^ 
jaurnaux  rapportèreniquela  rueSamt-Honoré 
avait  été  le  théâtre  d'une  réunion  d'aristocra- 
tes qui  avaient  juré  entre  eux  de  poignarder 
Robespierre  et  de  renverser  ainsi  cette  «MfrcMtb 
d'aîraw,  protectrice  de  la  république.'  On  fit 
beaucoup  d'arrestations  ce  jour^là. 


m 


'  * 


ikfmi. 


d'eotoerdan^  la  j^aM^e  ix)iir  de  l»fwoe;i 

Marnés  avM  ce  sigi^^  qi)i  iMr  aDiio)içajit  de. 

liBiirs  j^ux,,  Leur»  ppamaaados  et  lews  ef^Avei^ 
1^00$  pour  accouru^  de  \^w^  les  eOtAs  ^i|\ 


88  LA   MAEQUiSE  DE   GHATlUAU). 

préau  el  se  rassembler  autour  des  gritlesi  afin 
de  voir  s'ils  ne  reconnaîtraient  pas  quelque 
ami  parmi  les  victimes  qu'on  amenait.  Un  si* 
lence  d'attente  et  d'anxiété  régnait  dans  les 
groupes ,  et  chaque  fois  qi^e  le  directeur  de 
la  prison  prononçait  un  nom  que  se  ren- 
voyaient de  l'un  à  l'autre  les  porte-clefe  avec 
les  plus  lugubres  intonations,  un  murmure  de 
curiosité,  entrecoupé  de  plaintes  ou  de  malé- 
dictions, circulait  et  se  bourdonnait  long- 
temps. 

Les  prisonniers  de  la  Force  servaient,  comme 
ceux  des  autres  prisons ,  pour  les  approvi- 
sionnemens  quotidiens  de  la  Conciergerie  où 
l'on  transférait  la  veille  du  jugement  les  mal- 
heureux qui  étaient  cités  au  tribunal  révolu- 
tionnaire; mais  ils  pouvaient  du  moins  se 
promettre  d'être  ouMiés  par  l'afli^eux  tribunal, 
s'ils  avaient  l'adressa  ou  le  bonheur  de  ne  pas 
lui  être  rappelés  par  les  inftmes  maukm  qui 
faisaient  métier  de  sonder  les  opinions,  les 
désirs,  les  espérances  des  prévenus  politiques, 


tk, FORCE.  89 

pour  dresser  des  listes  de  proscription.  On 
s'occupait  donc  encore  à  la  Force  des  événe^ 
mens  pubBcs,  et  Ton  7  était  avide  de  nou- 
velles, parce  qu'on  attendait  d'un  changement 
inévitable  dans  les  homnies  et  le  système  du 
gouvernement  une  amélioration  probable  au 
régime  des  prisons.  La  plupart  des  agens  de  la 
contre-révolution  avaient  péri  sur  Téchafaud , 
et  la  terreur  ne  s'exerçait  plus  que  contre  des 
royalistes  passifs  qui  n'auraient  eu  ni  le  cou- 
rage ni  la  force  d'entraver  la  marche  des  af« 
fa  ires  i  l'intérieur;  un  grand  nombre  de  «us- 
pedê  étaient  mèiAe  tout-à-fait  étrangers  au 
parti  de  la  noblesse,  ou  indifiPérens  aux  sour* 
des  manœuvres  de  ce  parti  que  n'avait  pas 
écrasé  la  main  de  fer  de  la  Convention  ;  des 
'méprises,  des  méchancetés  et  des  vengeances 
particulières  augmentaient  la  population  flot- 
tante de  TAUiaye,  du  Luxembourg,  de  la 
Force,  de  Saint-^azare  et  des  autres  prisons 
qui  ne  suffisaient  déjà  plus  pour  contenir  cinq 


00  LA.  MARQUISE   DE    OHATILLA&O. 

ou^six  mille  individus  des  deux  sexûs,  de  tw( 

4 

^ge  et  de  toute  condition. 

Enûn  les  guickets  s'ouvrirept  avM  un  bof- 
vible  fracas  de  serrures  et  de  \€itoux  ;  lea  ptî^ 
sonniers  anciens  reçurent  les^  nouveaux  couine 
des  frères  appelés  à  partager  le  Bftftme  aori  : 
on  les  entoura ,  on  les  examina,  on  te»  ialciir* 
rogea,  on  les  consola.  L'intérêt  et  la  confiave^ 
s'établissent  si  vite  en  prisw  !  L'intérêt  s'attjh 
chait  surtout  à  un  vieillard  aveugle,  qai  pa* 
raissait  ignorer  en  quel  lieu'on  l'avait  coaduUy 
et  qui  n'était  pas  même  au  courant  daa  eii^ 
constances  graves  dans  lesquelles  se  troimâl 
la  France;  c'était  le  docteur  Kum  qu'on  arvah 
arrêté  dans  son  lit  au  point  du  jour,  et  qû 
dMiandait  sans  cesse  si  ses  manuscrits  ne  muor 

a 

raient  aucun  danger.  Un  autre  des  defMêm 
venus  attirait  auprès  de  lui  une  affluenoe  em* 
sidérable,  à  cause  des*  renseigHemeM  qiai''û 
distribuait  sans  la  moindre  hésitatiott.  relaiift 
à  ce  qui  se  passait  dans  l'assemblée  nationale, 


etc  iêê  comiié»  de  salut  publie  al  d6  ràrêité  gé- 
nérale ;  on  évitait  pourtant  c^e  manifester  le»^ 
ioè|Hfe8sions  que  ses  discours  imprudens  et  in- 
coMîdéréSi  répandaient  dans  les  esprits,  |^rce 
qu'on  le  soupçonnait^  à  son  excès  de  franchisé» 
d'a\oir  des  instructions  secrètes  de  la  police 
pour  observer  la  contenance  de  chacun.  C'é- 
tait Lafleur-Léonidasy  que  le  comité  de  salut 
publie  avait  (ait  sortir  de  la  Conciergerie ,  à  la: 
requête  du  commissaire  national  d^  la  justice, . 
afin  djb  soumettre  à  un  plus^  a^aple  inibrmé  ïst 
coivijluitedece  fonctionnaire,  que  ThémistQcle'^ 
Catilina  accusait  d'inteUigenoe  avec  .les  ei- 
nobles  et  les  émigrés*  Lafleur  avait  dooç  la^ 
certitode  de  ne  .yoint  passer  ce  jpur^là  au  tri- 
bunal révolutionnaire,  et  l'intervention  dn 
commissaire  national  en  sa  faveur  le  tranquiU 
lisait  sur  les  suites  de  son  emprisonnement,, 
au  point  qu'il  pensait  avoir  mérité  «ne  gratifi- 
cation plutôt  qu'une  peine  quelconque  et  qu'il 
reton&bait  dans  les  inconséquences  de  son  c^ 
raclère  bavard  e(  léger. 


93  U  MARQUISE   DB   GHATILURD. 

*-  U  ne  nous  faut  que  de  la  patience,  mes- 
sieurs, disait-il  d'un  air  important;  je  vous 
prédis  que  cela  ne  durera  pas.  On  commence 
à  se  lasser  d'être  guillotiné,  et  M.  de  Robes- 
pierre aura  bientôt  du  fil  à  retordre  :  ou  il  sera 
le  plus  fort,  et  nous  y  laisserons  nos  tètes^  ou 
bien  il  aura  le  dessous,  et  nous  noi|^  en  tirerons. 
Dieu  merci  !  Le  citoyen  Antoine,  commissaire 
'  national  des  administrations  civiles ,  police  el 
tribunaux,  a  été  chargé  de  faire  uti  proj^  pour 
réorganiser  les  tribunaux  révolutionnaires,  et 
il  y  travaille  jour  et  nuit.  Or,  le  citoyen  An* 
toine  est  le  plus  honnête  des  minisires  que 
j'ai  servis  depuis  M.  le  comte  de  Maurepas ,  el 
vous  pouvez  être  sûrs  qu'il  au4^  pitié  des  bons 
citoyens  qu'on  emprisonne  pour  un  oui  ou 
pour  un  non;  il* n'aime  pas  la  guillotine,  je 
vous  jure,  et  s'il  ne  dépendait  que  de  lui 

—  Quelles  nouvelles  de  l'armée  du  nord? 
demanda-t-on.  L'occupation  de  Bruxelles  par 
Pichegru  et  Moreau  n'est-elle  plus  douteuse? 

—  Douteuse  !  reprit  Lafleur  qui  parlait  de 


u  FORCI.  gS 

tout  au  hasard,  sans  tenir  à  une  opinion  plus 
qu'à  une  autre,  li-ès  Français  sont  à  Bruxelles 
depuis  le  22  messidor,  et  maintenant  on  ha- 
bille la  Belgique  en  répuMique.  Oh  !  la  cam- 

4 

pagne  a  été  soignée,  et  nous  avons  battu  Go- 
bourg  à  plate  couture.  La  Convention  vient  de 
rendre  un  décret  qui  défeoid  à  nos  soldats  de 
faire  des  prisonniers  anglais,  en  représaille 
des  forfaits  de*  Pitt,  et  là  tannerie  de  peaux 
humaineS)  à  lleudon,  fera  des  culottes  avec  le 
cuir  de  tous  les  Anglais  qui  seront  écorchés 
vifs.  Ce  sont  des  culottes  sans  couture ,  très 
souples  et  très  solides,  qu'on  donnera  gratis 
au  peuple. 

—  Quelle  horreur)  quelle  sottise  1  criart-oii 
à  c«  oonte  populaire  qui  venait  d'être  accré- 
dité par  des  affiêhes  et  des  canards ,  répandus 
avec  profusion  dans  Paris. 

—  Monsieur,  vous  qui  savez  tout,  vous  savez 
sans  doute  ce  qu'on  fait  en  Vendée  ?  dit  à  voix 
basse  un  Vendéen  timoré,  qui  n'avouait  pas 
gon  origine  et  ses  antécédens. 


^  lA   HARQOIM  M   OHATILLARD. 

-r-  Hé!  monsieur,  on  y  faît  toujours  ia  tnèmc 

* 

<Ao66  :  led  Tendéens  se  b)||^ent  comme  des 
eara^és  ;  on  pend  et  on  fusHIe  ceux  qui  sont 
pris  maos;  Us  rendent  ia  pareille  auxxépu- 
irficains.  Le  général  Turreau  brûle  les  bois, 
les  moissons,  lès  viMages;  mais  Charrette  et 
Stofflet  ne  s'endorment  pas  ,  et  l'on  dit  qoe 
leur  armée  «e  grossit  tous  les  jours  au  fond^u 
Bocage. . . 

—  Vous  êtes  bien  instruit,  monsieur,  reprit 
le  Vendéen  qui  n'osait  toutefois  se  foîre  con- 
miiife.'VwTùéé  vendéenne  n'a  pas  été  détruite, 
>commè  *6n  fa  dit,  mats  seulement  dispersée  à 
ChoUet  et  à  Savenay .  J'ai  vu  des  personnes  qni 
^ouèreiM  -un  beau  rdle  dans  ce  mémorabte  fait 
^'armes,  où  les  Mâm  ont  été  tûKés  en  pièces, 
malgi^  tes  mèfn^nges  de  leurs  butletâns,  et 
ces  personnes  m'ont  certftiê  que  c'était  on 
plan  convenu  d'avance  de  se  retirer  à  la  dé- 
«bandade,  po«r  sacrifier  moins  de  monde.  A 
y  a  des  Vendéens  qui  sont  'venus  jusqu'à 
Paris,  et  qui  rejoindront  leurs  drapeaux  dda 


que  te  passage  ne  sera  plus  intercepté ,  ôAr  la 
Tendée  existe  encore,  monsieur! 

Lafleur  s'aperçut  qu'on  s'éloignait  de  iui  > 
j|a  pUyxurt  craignant  de  se  compromettre^  et 
fi  Q'attribQa  .pas  sans  jalousie  cette  déser.tioi:i 
.OQmplète  à  un  des  prisonniers  nouyeD^e^mei^ 
arrivés  ayec  lui.  Quelle  fut  sa  surprise,  ^ 
s'approchanty  de  reconnaître,  dans  le  vieillard 
aveugle  qui  excitait  tant  d'empressement  et 
d!intérët,  le  docteur  Blum,  qu'il  avait  vu  au- 
trefois chez  le  marquis  de  Chatillard!  Blum 
-    .  »  .  •  .  * 

cependant  n'avait  conservé,  en  perdant  la  vue, 

,  *    ■ .    -  .     '         '      ■     -     , 

ni  sa  pétulance,  ni  sa  vivacité,  ni  sa  démar- 
che  sautiHante,  ni  ses  mouvemens  saccadés  et 
continuels^  ni  son  bredouillement  inintelli- 
gible; il  était  devenu  plus  posé,  plus  lent, 
plus  lourd,  quoiqu'il  fût  toujours  accessible 

« 

à  l'enthousiasme  dans  les  questions  de  calli- 

■ 

pédie.  Il  demeurait  d'ailleurs  froid  et  insou- 

r 

ciant  pour  tout  le  reste.^  Lafleur,  avec  son 
ittdÎBcrélÎQB  ordinaire ,  aborcb  aussitôt  le  mé- 
4ecSn  aUemand,  en  le  saluant  par  son  nom^ 


96  tk  ItÀtlQCME  bt  CRATILLàAD. 

avant  de  réfléchir  seulement  aux  înconyénieos 
que  pouvait  présenter  cette  brusque  reconnais- 
sance pour  tous  deux. 

^  Qui  m'a  nommé?  répondit  Blum  en 
écoutant  de  souvenir  cette  voix  qui  n'avait  rien 
fait  vibrer  dans  sa  mémoire.  Y  a-t-il  ici  quel* 
qu'un  qui  me  connaisse  ? 

—  Et  que  vous  connaissez  bien,  monsieur 
Blum,  répliqua  Findiscret,  enchanté  de  se 
donner  du  relief  et  de  la  consistance  en.  affec— 
tant  d'avoir  des  relations  avec  un  homme  res- 
pectable dont  la  position  inspirait  tant  de 
sympathie.  Voilà  bien  des  années  que  nous  ne 
nous  sommes  revus ,  et  j'ignorais  l'infirmité 
qui  vous  afflige.  Depuis  combien  de  temps 
êles-vous  aveugle  ?  Ce  n'est  pas  l'embarras , 
vous  devez  être  bien  vieux  à  présent  I  M.  le 
marquis  de  Chatillard  aurait  cent  ans»  s* il 
vivait  aujourd'hui  ! 

—  Dieu  soit  loué!  il  ne  vit  plus,  cet  excel-* 

» 

lent  marquis  I  repartit  Blum  qui  essuya  deux 


Là.  FORCS.  qm 

larmes  au  bord  de  ses  paupières  :  il  aurait 
tropsou£rert  de  la  ruine  de  la  noblesse! 

—  11  eût  été  guillotiné,  monsieur  Blum,  à 
moins  qu'il  n'eût  émigré  avec  madame  la  mar- 
quise et  son  fils  unique;  mais,  de  toutes  façon», 
ses  biens  seraient  confisqués... 

—  Monsieur,  qui  êtes-vous  donc?  lui  dît 
Blum  en  lui  prenant  la  main  et  l'attirant  à  soi 
pour  qu'il  entendit  seul  celte  question  et  pour 
qu'il  y  répondit  sans  défiance. 

--  Je  suis  Lafleur,  ex-valet  de  chambre  de 
M.  le  marquis  de  Chalillàrd,  et  présentement 
huissier  du  cabinet  du  citoyen  commissaire 
des  administrations  civiles. 

—  Lafleur?  répéta  Blum  qui  se  rappela» 
ce  nom-là  et  qui  ne  s'abandonna  pas  8ur4b>- 
champ  au  plaisir  de  retrouver  qudqu'un  qv'il 
pourrait  entretenir  au  ai^t  de  son  arrestation. 
Priez  les  personnes  qui  nous  écoutent  de  aoos 
laisser  ensemble  un  moment  ! . . .  Est^il  vrai  que 
je  suis  en  prison  ?  dit-il,  quand  on  eut  obéi  à 
sa  prière. 

II. 


gS  tA   MARQCISE   DE   GHATILLARD. 

—  A  la  Force,  répondit  Lafleur,  et  nous  y 
resterons  jusqu'à  ce  qVon  nous  amène  i  fa 
Conciergerie' {Ibdr  ëlvè  jugés  par  le  tribunal 
j^éirôluttônnaire. 


I  ' 


—  Vous  êtes  bien  Lafleur,  le  valet  de 
ôhambre  du  marquis  de  Ghatillard?  vous  n'a- 
vez  pas  l'intention  de  me  tromper  ?.  on  peut  se 
fier  â  vous?... 


.fci  t  .»<  f 


i  .k 


(  •  • 


—  Fiez-vous  à  moi ,  monsieur  Blum  »  et  ie 
vous  recommanderai  à  M.  le  commissaire  na* 
tional  qui  me  paie  mes  gages  en  assignats , 
mais  qui  est  la  crôme  des  républicains. 

—  11  s'agît  de  me  lire  ce  billet  qu'on  m*a 
mis  dans  la  main  lorsque  je  suis  tdescwdu  de 
voiture...  Vous  ne  me  trahires  pas,  tkioh  ami? 

-*  AUet,:  je  ne  suis  pas  cousin  avec  Robes-- 
pierre  I  répliqua  Lafleur  en  déMUlànf  ud  petit 
prpief  que  Mum  foi  rAHiM  bu' t^értïbHiklt. 
<0iaèki!  oe'ne  sont  pas  des  letfj*es  tabèléés*! 

—  Eh  bieù  !  vous  ne  liseï  pas?  dit  lé  vieiU 

I  4  .  - 

lard*  dont  Fartgoîssé  èl  l'impàtiènce  s^exprî- 


tA  loici.  99 

4 

maient  par  les  soubresauts  quMl  faisait  en 
e^erchadt  à  ressaisir  ce  précieux  papier. 
'"—  t' Itf'oii  4ieït  am!  !  lut  LaBeur  en  s'arrÂtant 
à  chaque  phrase  pour  déchiffrer*  rëcKtùre 
tracée  au  crayoa  sur  un  papier  chiOlonné  où 
eilè  86  dOnfiHMkiît  a*vec  des  caractères  4*io^ 
pretsUm  que  le  lecteur  inhabité  faisait  «ntirer 
dans  le  corps  de  la  lettre,  sans  s' inquiéter  da 
défa;ut  de  liaison  de  Tune  et  de  Tautre;  j'ap- 
prends  votre  malheur,  au  sortir  d'une  des 
plus  douloureuses  scènes  de  ma  vie...  cin- 
quante-troisième LisTE.l.  m!  Lecbq'ài^téjugé 
ce  matin  par  lé  tribunal  révolutionnaire  :'*  il 
sera  exécute  ce  soir. . . 

—  M.  Lecoq!  s^écria  Blum  qui  étendit  la 
main  pour  s  emparer  du  papier,  comme  si  ses 
yeux  pouvaient  lui  servir  encore  à  s  assurer 
de  cette  foudroyante  nouvelle.  Relisez  !... 

—  c  M.  Lecoq  a*  été  jugé  ce  matin  par  le 
tribunal  révolutionnaire ,  répéta  Lafleur  :  il 
sera  exécuté  ce  soir!  »  Je  me  souviens  de 
M.  Lecoq,  interrompk-il  de  son  ton  ordinaire; 


100  LK   MAttQDISE   DE   CRATlLtARO. 

c'était  le  notaire  de  M.  le  marquis  de  ChfttU- 
lard  !  un  grand  sec  I  non ,  un  petit  rougeot 
qui  ne  se  pressait  jamais!... 

—  Continuez,  de  grflcei  et  lisez  tout!  ^ 
Muro  qui  avait  écouté  d'abord  cette  digreasion 
comme  une  suite  de  la  lettre  qu*il  avait  hâte 
de  connaître  en  entier. 

—  «  J'étais  là  lorsqu'on  l'a  condamné  I  lut 
Lafleur  qui  ne  songeait  pas  à  prêter  un  accent 

m 

convenable  à  cette  lecture  touchante  :  )'aî 
failli  élever  la  voix  pour  le  défendre,  mais  je 
me  serais  perdue  sans  le  sauver.  On  l'accusait 
d'avoir  envoyé  de  l'argent  à  mon  fils  et  à 
d'autres  émigrés.. .  Je  verserais  mon  sang  pour 
racheter  le  sien!...  Et  vous,  qu'allez-vous 
devenir?  vous  jugera-t-on?  vous  condamnera* 
t-on  aussi  ?...  des  aristocrates  qvî  ont  sum 

LEUR  CHATIMENT   SOUS  l' INVOCATION   DE  SAINTS 

Guillotine,  vierge  et  martyre...  Je  n'ai  pas 
embrassé  mon  fils  !.. . 

—  Rendez-moi  ce  papier  1  s'écria  Blum  qui 


LA    FORCE.  101 

sérieusement  se  crut  Tobjet  d'une  grossière 
insulte.  Avez- vous  le  cœur  d'outrager!... 

—  Je  vous  jure,  monsieur  Bluui,  que  je  lis 
ee  qui  est  dans  ce  papier  ;  vous  m'avez  or  - 
donné  de  lire  tout  !  Je  ne  vous  fais  pas  grâce 
de  l'imprimé,  entre  les  blancs  duquel  on  a 
écrit  au  crayon ,  de  manière  que  l'écriture  est 
quasi  effiieée...  La  personne  qui  a  griffonné  ce 
billet  n'avait  pas  sans  doute  d'autre  papier. . . 

^^  Achevez,  murmura  Blum  qui  tremblait 
de  n'être  pas  au  bout  des  sinistres  nouvelles 
que  devait  lui  annoncer  cette  lettre  de  ma- 
dame  de  GfaatiHard. 

—  «  Je  n'ai  pas  embrassé  mon  fils  !  reprit 
Lafleur  absorbé  par  les  difficultés  d'une  lec- 
ture dans  laquelle  l'ititelligence  devait  avoir 
plus  de  part  que  les  yeux.  Je  mourrai  peut- 
être  auparavant!  mais  je  sais  du  moins  qu'il 
vît ,  quoique  son  existence  soit  à  la  merci  d'un 
caprice,  d'un  hasard!...  Depuis  quatre  mois 
il  est  en  prison  sous  un  nom  supposé  qui  l'a 
protégé  jusqu'à  présent !.*.  J'espère  que  ce 


103  LA   MARQUISE   DE   GHATILLARD. 


%.'*    I 


>■«. 


nom  le  cachera  encore!. ...Je  /rémi^  en.pea- 
sapt  que  j^  l'expose  à  être  découv^t,  en  es- 
$ayai)t  dç  le  voir!...  11  faut  pourtant  que  je  le 

?(Ph!•^a'^^'®"«•P^'*®  ^"®  je  sache  me  çp^fe- 
pvjoj^eje  le  ..verrai!...  Je  f«)ppe  àtpfite^ 

l^,fffjrte&^  je, remue. çj^(  fUL  tççre.l,  Itafjm^, 
/rot^gir /CuvttLKR,  egfigrMr*.  npf^  qmi>mvM^ 
Lar^!.,  ,^9'fomfe.,..ie  remercie  le  fAti.  de  m'a- 
VjÇliif  .]^if^,iip.f(qrjtuqfi ^..  c'est  Mr  l'CCoq  «t  wus 
q»ei.e  dp'»  WmWî»erjlpi»e  l'Aivoir^ce^eeriv^e; 
car  cette, /oi^une  me  p^ff^ettra.,  i9.'{f>£^i:vra,l9B 

moyens  de  délivrer  mon  flla^..  jlç  {ot'ai  ps«  Jb;»- 
f9ft  WP.iH9»..»(ïf».l!PJV  '«cçmWPder  une 

e^^rj^W,résejfy€u*»«»8  yp8,jj:épw«e*.a«S.«lWw^ 
rog^tçijres.  qu;on  ne. mf lèvera ,pa^  4p  ww» 

foûne  «u(}ir  :  ne.dite4.rien  gui  puii|^  auBffffO" 

piettre. Â,^tO{ji4e !  Mai^  .vous  l'^ûifne^.Urop ppur 

vouloii^  lui  être  fatal ,  et  vous  suivras  r0xemple 

de^ce  pauvre  M.  Lecoq  qui  a  refusé  de  tfahir 

3iotre  secret.  La  Provideaçet  viendra  nous  .ae- 

-courir,  j'en  ai  l'espoir...  Adieu!  je  veille  sur 

vpusIm,  » 


i >    Ht      .  '       l 

LA   lORCE.  I03 

^'^l.^i^î  *  IPÎfl?^^e  Iç^  docteur. r^^pxçpî^^lî 
jeune  bopime  accompli,  s'il  était  moins  orr 

-;-  On  dei)aande  1^  citÇjyep^Léonida^s!.,cria 
d'une  voix  tonnante  le  guichetier  qui  parut  à 
l'entrée  du  préaif  et  (]ui  répéta  son  appej 
jusqu'à  ce  qu:<^p.j(,ei)t  r^ndu. ,        ,    . 

][i|agnons  d'infortune  accoutumés  à  ce  lugubre 

espion  de  police.  Vous  nrétendiez  être  ^[i^fleur! 
Vous  m'ab^usip^dopc  !^|[jiiiel^es^t  yotre  dfssein? 

-..  -  ^  f^^  \i^f^^vj^^  ^?mm.^^mi  i?  T^^f 

Iç  j«i;e^  sur^iAa^t.f^e.i.Atéçi^id^s.y      qu^vq 

surnom  que  j'ai  pris  pour  me  donner  un  petit 
air  républicain  et  poui^eter  de  la  poudre  au^ 

yeux, 


104  tk  MiJtQOXSB  OK  CHATILLA&O. 

—  Vous  êtes  Tancien  valet  de  chambre  du 
marquis  de  Ghatillard  ?  dit  Blum  qui  doutait 
encore.  Madame  la  marquise  8*est  intéressée  i 
vous  après  la  mort  de  son  mari  et  vous  a  re* 
placé  chez  son  oncle  le  comte  de  Blaurepas , 
qui  était  ministre  I  G*est  bien  à  Lafleur  que  faî 

r 

payé  long-temps  y  en  ma  qualité  d^exécuteur 
testamentaire  du^arquis ,  une  pension  an- 
nuelle de  trois  cents  livres?... 

—  Laquelle  me  fait  faute  depuis  que  ma- 
dame la  marquise  a  émigré  avec  son  fils  et 
depuis  que  les  assignats  ont  succédé  &  l'argent; 
mais  quand  l'argent  et  madame  la  marquise 
reviendront ,  je  compte  bien  que  ma  pension 
reviendra  aussi.  J'ai  été  si  surpris  et  si  joyeux 
hier  de  revoir  madame  la  marquise,  que  je 
n'ai  pas  songé  à  ma  pension... 

—  Tu  as  vu  madame  la  marquis»?  inter- 
rompit Blum  eflfrayé  :  tu  te  trompes ,  malheu- 
reux !  Ne  va  pas  colporter  ce  mensonge»  tu 
serais  cause!...  La  marquisejest  à  Berlin  et 
sî>n  fils  à  Coblentz. 


3 


LA  POIGB.  lo5 

—  Je  ne  sais  pas  où  est  son  fiis ,  mais  je  sais 
que  madame  la  marquise  est  à  Paris ,  que  je 
Tai  vue  et  que  je  lui  ai  parlé  hier  à  l'hôtel  de 
la  Commission  de  la  Justice. 

—  Tu  lui  as  parlé  ! .  • .  Non ,  c*est  impossible  ! 
vous  dites  cela  pour  me  sonder,  pour  m'arra- 
cher  un  aveu ,  pour  interpréter  mon  silence  ! 
Vous  faites  un  vilain  métier,  citoyen  Léonidas  ! 

—  Â  quoi  sert-il  d*6tre  honnête  homme,  si 
l'on  passe  pour  un  fripon?  Il  y  a  de  quoi  dégoû- 
ter de  Thonnèteté  1  Vous  me  soupçonnez  de 
vous  tendre  un  piège,  monsieur  Blum ,  moi  qui 
voudrais  vous  tirer  de  peine,  et  qui  consenti- 
rais volontiers  à  rester  en  prison  à  condition 
que  vous  en  sortissiez  tout  à  l'heure  !  Lafleur 
n'est  pas  un  brigand,  quoique  baptisé  Léo- 
nidas. 

—  Hé!  citoyen  Léonidas,  cria  le  guichetier 
en  agitant  son  trousseau  de  clefs ,  as-tu  bientôt 
fini  tes  préparatifs  de  départ?  penses-tu  que 
je  n'ai  que  ioi  à  servir  ici  ? 

—  Ah!  monsieur  Blum,  vous  m'avez  fait 


•I    •  * 


106  LA   MARQUISE   DE   GHATILLARD. 

du  chagrin:  mais,  sans  rancune  !  dit  Lafleur 
acceptant  la  main  que  le  vieillard  lui  tendait 
en  signe  de  réconciliation.  Si  je  puis  vous  être 
utile ,  allez  ! . . .  ,   , 

—  Adieu,  frère  !  lui  disaient  les  prisonniers 

■  •  •  • 

en  l'entourant  et  en  l'escortant  iusqu'au  gui- 
chet.  Du  courage!  il  en  faut!  Vous  n'èt^  jpas 
le  premier  et  vous  nç  3ei;ez  pas  le  dçrnier  ! 
Ce  sera  notre  tour  demain  (^|i. après-demain! 
Qu'est-ce  (ju'un  J^our  de  plus!  OnJa^  n^eurf 
qu'une  fois!  D'ailleyrs^  nous  apurons  ppur 
la  bonne  cause!  nous  sommes  des  martyrs! 
Adieu ,  nous  prierons  pour  vous  I 
^  —  Est  ce  que  c'jBst  à  n^oi  qu'ils  eiji  0];»t  c^ 
braves  gens  ?  demanda  Lafleur  au  guichetier 
qui  le  conduisait.  Si  je  ne  comptais  pas  un  peu 
sur  le  citoyen  commissaire  de  .la  jusl^ce^  je 
serais  moins  tranquille,,  après  avoir^  enfi^y 
ces  litanies  des  agoaif^ns  !  Us  me  tf^^iq^, 
en  vérité ,  comme  un  guillotiné  !  Hol^  !  ^cj- 
Ipyen,  pas  de  bêtise,  le  citoyen  commissaire 

m 

ip>  ordonné  de  l'attendre  ^  la  force. 


Li   FORGE.  107 

.  -:-  Le  voici  lui-mén>e  qui  \ient  te  chercher, 
4^i^^le^uic^f^tier  en  le  ^poussan,!  pa^  les  épaules 
dans^  ui)e,^dlle  où  le  cito^^en  Antoine^  qui  avait 

tricolore  à  frange  d'or .  se  promenait  les  bras 
croisés,  en  rôvant  aux  singulières  vicissi- 
tildes  de  la  politique., Je.  te  félicite  d'ètr^e  le 
mignon  du  citoyen  commissaire;  ça  t'ôte  une 
fameuse  épine  du  pied  ! 

—  Léonidas ,  tu  es  libre ,  liii  dit  le  commis- 
saire national  allant  i  sa  rencontre  avec  banié; 
il  n*y  a  aucune  charge  contre  toi ,  et  les  preuves 
morales  n'existent  pas  plus  que  les  preuves 
matérielles  pour  tè  mettre  en  jugement.  Re^ 
tourne  donc  â  la  Commission,  et  reprends 
aussitôt  ton  service,  en  évitant  de  parler  de 
ce  qui  s'est  passé ,  de  ton  emprisonnement  et 
de  ta  délivrance. 

—  Je  n'aurai  que^ feire.d'enparlçr,  citoyen 
commissaire ,  tout  le  mopde ,  en  me  revoyant , 
ssiffn  <iue  je  suis  sorti  de  prison  ^  et  nta  v^^ 


: 


I08  Lk  MARQUiftS   DB   GMATlLLAaD. 

—  Tu  ne  m'en  dois  aucune ,  puisque  lu  es 
innocent  et  que  j*ai  seulement  contribué  à 
faire  constater  ton  innocence.  Sois  à  Tavenir 
moins  léger  en  paroles,  je  t'en  avertis,  et 
borne-toi  à  bien  remplir  tes  fonctions  d'huis- 
sier de  cabinet,  sans  t'occuper  de  ce  qui  ne 
te  regarde  pas.  Une  autre  fois ,  Léonidas ,  je 
ne  répondrais  pas  de  ta  tète.  Va ,  moi  je  reste 
pour  visiter  la  prison. 

—  Vous  aUesE  visiter  la  prison,  citoyen  com- 
missaire? dit  Lafleur  qui  revint  sur  ses  pas 
avec  une  généreuse  pensée.  Vous  y  trouverez 
.  des  gens  bien  dignes  de  votre  protection ,  un 
.entre  autres  que  j'ose  vous  recommander, 

parce  que  je  le  connais  et  que  je  m'intéresse 
à  lui  ;  il  est  vieux  et  aveugle  :  c'est  le  doc- 
teur Blum,  un  savant  homme  qui  a  fait  des 
livres... 

—  Le  docteur  Blum!  J'ai  un  souvenir  con- 
fus de  ce  nom  !  reprit  le  citoyen  Antoine  en  la 
mémoire  duquel  s'était  gravé  le  nomdoBium, 


tk  MKCB.  109 

dans  uoe  des  aventures  les  plus  singulières  de 
sa  vie. 

— Il  est  célèbre  par  toute  l'Europe ,  citoyen, 
et  j*ai  ouï  dire  que  le  grand  Frédéric  employait 
M.  Blum  à  composer  une  race  d'hommes  qui 
devaieilt  avoir  sept  pieds  de  haut  et  qui  au- 
raient fait  les  plus  beaux  grenadiers  du  monde. 

—  Je  me  rappelle  qu'un  médecin  allemand , 
qui  ne  s'est  pas  nommé,  a  fait  une  proposi- 
tion semblable  à  l'Assemblée  nationale,  il  y  a 
deux  ou  trois  ans. 

—  Ce  ne  peut  être  que  M.  Blum,  qui  a  des 
secrets  extraordinaires  pour  rendre  grosses  les 
femmes  stériles.  M.  le  marquis  de  Chatillard 
ne  l'avait  pas  fait  venir  d'Allemagne  pour  autre 
chose. . . 

—  Le  marquis  de  Chatillard  !  répliqua  le 
commissaire  national  qui  éprouvait  cette  vague 
curiosité  que  produit  un  pressentiment  né  du 
concours  de  quelques  circonstances  imprévijps. 
Quel  est  ce  marquis? 

— "  U  est   mort  depuis  vingt*quatre  ans; 


110  tA  MÂRQCISB   DE   CRlTILLàRD. 

j'avais  l'honneur  d'être  son  valet  de  chambre, 
et  le  docteur  Blum  était  son  medecm.  Ce 
pauvre  marquis,  à  Tâge  de  soixante-dix  ans, 
avait  la  rage  tlë  se  faire  une  famille,  et  il  épousa 
(c'étiaît  iin  meurtre)  une  jotié  fille  de'dîx-sept 
ans  ;  comme  dit  le  proverbe  :  Vieux  coq  et 

« 

jeune  *pouiëtie ,  'c'est  là  meilleure  emplette  !  * 

—  La  marquise  avait  dix -sept  ans  et  die 
était  jotie^  àiemancla  té  citoyen  Antoine  voyant 
déjà  dans  cétiejéune  marquise  ùnefemme  qui 
lui  était  apparue'  comme  'uh'  songé ,  et  qui 
n'avait  pas  laissé  transpirer' (l'autre  indice' de 
sa  condition  que  son  atfe  de  marquise.  Eh 
bien  !'eurènt-iU  des  ènfahs ,' malgré  cette  dis- 
proportion  dagei 

'  —  Gr^ce*Âilf  (docteur  Blum  qui  faisait  avaler 
une  quantité  de  drogues  au  marquis,  ce  digne 
homme  eiit  UiilQis  fibstliumé,  ét^éme'  on  ra- 
contait  que  la  marquise... 

—  Que  racoiitâîf-oh  ?  insista  le  citoyen  An- 
tome  qui  trouvait  dans  sa  mémoire  quelques 
lueurs  d'analogie  avec  les  'dè'^ifs  que  fùî  toiir^ 


lA   FORGE.  111 

nissait  Fancien  valet  de  chambre  du  mar- 
quis. 

'  —  Ohl  bah!  c*était  pure  calomnie;  et  la 
femme  de  chambre  de  madame  la  marquise, 
une  langue  de  serpent,  une  vraie  peste,  le  di- 
sait  à  qui  voulait  lentendre.  Madame  avait  un 
cousin. .. 


~  tJn  cousin  !  répéta  Antoine  qui  fut  frappé 

d'une  similitude  de  faits  que  le  hasard  ne  sem- 

Haî^*  pas  devoir  produire  seul.  'Elle  râimàit 

oute?  * 

—  Elle  en  était  folle,  c'est  positif,  et  ils  se 

ftisaiehl  lels  l^eiix  doux,  au  point  que  tout  té 

mondé  s'en  apercevait ,  excepté  lé  mari  qui  ne 

Vit  jamais  goutte  la-dedans.  Mais  j  ai   bien 

e  la  peine  a  croire  que  les  choses  soient  allées 

aussi  loih  qu  on  la  dit,  et  que  le  cousin  soit 

le  père  du  lils'cle'M.  lèmàrquisdeChatillard, 

puisque  ce  iils  est  venu  au  monde  neuf  mois 

pleins  après  la  mort  du  cousin  dé  madame. 

Il  faut  pourtant  remarquer  q^ie  le  cousin  et  le 

mari  sont  décèdes  le  même  jour,  à  cinq  ou  six 


'  • . 


>    r 


tl2  Lk  MARQUISE   DE  GHATILUED. 

heures  d'intervalle,  le  cousin  poignardé  par  un 
mauvais  sujet  qui  fait  maintenant  des  siennes 
dans  le  tribunal  révolutionnaire,  et  M.  le 
marquis  enlevé  par  une  bonne  fluxion  de  poi- 
trine. Les  apparences  ne  sont  donc  pas  plus 
&vorables  pour  l'un  que  pour  l'autre;  mais 
madame  la  marquise  est  une  trop  honnétedame 
pour  que  je  ne  la  défende  pas  des  calomnies 
de  Nanon;  je  lui  ai  d'ailleurs  des  obligations 
personnelles ,  et  j'aime  mieux  croire  à  la  vertu 
des  drogues  du  docteur  Blum...  Pardonnez- 
moi  ,  monsieur,  ce  sont  là  des  particularités. .. 

—  Qui  m'intéressent  plus  que  vous  ne  pen- 
sez, Léonidas,  reprit  vivement  Antoine  qui  se 
voyait  sur  la  trace  d'une  découverte  qu'il  avait 
inutilement  poursuivie  depuis  vingt -quatre 
ans.  Je  vous  prie,  au  contraire,  de  me  donner 
là*  dessus  tous  les  renseignemens  que  vous 
pourrez  rassembler...  L'histoire  est  piquante, 
originale. . . 

—  Elle  vous  amuserait*  bien  davantage  si 
vous  aviez  connu  ce  brave  marquis  de  Cha- 


LA   FORCE.  Il3 


tillard»  qui  ressemblait  à  un  fantôme  et  qui 
n*a\ait  en  tète  que  la  manie  de  faire  de  beaux 
enfans. 

—  N^était-ce  pas  un  homme  d'une  cinquan* 
taine  d*années ,  de  petite  taille ,  de  figure  assez 
réjouissante,  toujours  remuant  et  sautillant, 
parlant  très  vite?... 

—  Vous  faites  là  le  portrait  de  M.  Blum  ^ 
airaût  qu'il  devint  aveugle  et  tout-à*&it  vieux. 
M.  le  marquis  de  Ghatillard  était  un  grand 
vieillard... 

—  Avec  le  dos  voûté,  de  sorte  qu'il  mar- 
chait courbé  en  deux ,  reprit  Antoine  qui  se 
•entait  capable  d'achever  le  portrait.  N'avait-îl 
pas  un  nez  prodigieux  ? 

—  Prodigieux,  c'est  le  mot,  dit  Lafleur  en 
mesurant  avec  la  main  la  longueur  que  pouvait 
avoir  ce  nez  mémorable.  Figurez-vous ,  *  mon- 
sieur, une  demi-aune  de  boudin  qui  viendrait 
se  planter  au  bout  du  mien.  Ce  nez-là  était 
une  calamité;  on  ne  le  regardait  pas  sans  rire, 
et,  lorsque  M.  le  marquis  sortait  à  pied  dans 

11.  8 


Il4  tk  MARQUISE   DE   CHÀTILUlRD. 

la  rue,  les  polissons  couraient  après  lui  en 
criant  et  en  chantant  comme  après  un  masque. 
Souvent  je  me  mordais  la  langue  pour  garder 
mon  sérieux,  et  un  jour... 

—  C'est  elle  !  soupira  le  commissaire  natio- 
nal dont  les  souvenirs  concordaient  avec  tout 

* 

ce  qu'il  apprenait  de  la  bouche  de  Lafleur: 

.•  • 

—  Si  vous  avez  rencontré  ce  nez  une  seule 

fois,  monsieur,  il  est  impossible  que  vous  Wjm 
oublié  !  Je  serais  mort  de  chagrin  avec'  ulfe 
aussi  rîdicule  infirmité. 

—  En  effet ,  je  croîs  me  rappeler.  • .  El  h 
marquise,  éHé  èët  >fî^aatët  elle  héWte  Vktiij 
Oè  est^ellfe  î  Et  sén  ffls  ?  H  b  «tljoilwrfuïî 

vingt-trois  ans!  ▼  •  *•**"  a««  ^  o 

—  D  OÙ  le  savez-vous  ?  Il  parait  que  je  vous 
Taî  dît  niôi-rtêmé  tout  à  thèurè.  Il  a  vingt- 
trois  ans,'  bu  it  est  bien'  prés  de  les  avoir. 
Teriez^  voilà  des  dates  précises  :  soii  pérë,  le 
vîteti^  miirquîà,  est  mort  au  mois  de  jaiivîer 
1770, 'et  Tenfanl  est  né  à  neuf  mois  de  îà 


LA   FOB€B.  Il5 

jour  pour  jour  ;  ce  qui  a  été  rein|rq)]^  par  les 
gens  malicieux. 

—  Les  dates  uie  confimient  dans  mon  opi- 
nion,  se  dirait  à  lui-mèôie  le  citoyen  An- 
toine  dont  l'agitation  croissait  à  inesure  qu'il 
croyait  trouver  le  mot  de  Ténigme  dans  un  si 
étrange  rapprochement  d'époques  et  de  faits. 

-r-  Vous  ne  voyes  pas  à  redire,  n'ert^il  pM 
vrài.9  à  ce  qu'un  enfiint  ait  été  oonçn  le  jonr 
mèkne  de  la  mort  de  son  père  ?  Il  n'y  a  )pn 
là  de  miracle.  *  '   ' 

-r  Je  Toudràis  savoir  si  la  marquise  de  Gha- 
tilËird  é(  st»a  '^I^  sont  encore 'à 'TalKsV^e- 
manda  d'une  voix  émue  le  commissaire  ha- 
tt6ttal  qtii  tremblait  li^avoir  prévu  tiii  taiâlhlBur 
îrrêpateble.  Là  révolution  ■& 'frkppé  tôuS'fés 
nobles  qui  rie  se  stfrit  pas  ^rattachés  fràricfie- 
ment  à  elle  et  qui  ont  eu  l'imprudence  de 
Wfitferen  Praiicé.  *  '    '''• 

—  Madame  la  màrqiHJ^e  en  est  partie  avec 
son  fus  dés  le  commenoement'de  là  révolu* 


a      i»     à  ^' 


Il6  LA  MARQUISE   D£  CHATILLARD. 

tion ,  et  Je  ne  présume  pas  qu'elle  ait  l*eiiTie 
d*y  revenir. 

—  Je  souhaite  qu'elle  n*y  revienne  pas 
avant  que  le  règne  de  la  terreup  soit  passé  f 
s'éeria-tMljw  soupirant.  Je  serais  cependant 
bien  heureux  de  la  revoir  ! 

--  Monsieur  le  commissaire  national  a 
cmntt  madame  la  marquise  de  Cfaatilbrd  ?  Je 
ne  m'étonae  plus  alors  qu'il  prenne  tant  d'in- 
térétAcequi  la  concerne,  cette  benne  dame  1... 
Puisque  vous  l'avez  connue,  puisque  ^ous  dé* 
sirez  la  revoir,  je  ne  crois  pas  commettre  une 
indiscrétion  en  ,  vous  confiant  qu'elle  est  i 
Paris... 

.  -^  La  marquise  de  Gbaiillard  1  reprit  An- 
toine en  ;  s'efforçant  de  dissimuler  la  joie  et 
l'impatience  que  lui  causait  cette  nouvelle  ines- 
pérée. A  Paris  !  Grand  Dieu  I  je  ne  le  croirai 
qu'en  la  voyant.  Où  la  verrai-je?  Ea-tu  sAr  de 

ce  que  tu  m'annonces  ?  n*est  ce  point  une  autre 

^,  • 
que  tu  auras  prise  pour  elle  ?  La  marquise  ! 

quel  bonhoiir  ! 


LA   FORCE.  l I n 

—  C'est  un  bonheur  que  vous  auriez  pu 
apprendre  plus  tôt,  puisqu'elle  était  elle- 
même  hier  dans  votrç  antichambre... 

—  La  marquise  dans  mon  antichambre  ! 
hier  !...  C'est  faux;  ce  n'est,  pas  seulement 
vraisemblable.'  Que  m'aurait-elle  voulu  ?  Elle 
m'a  oublié  !  moi  ! . . . 

—  Tout  ce  que  je  peux  dire,  c'est  qu'elle 
avait  un  furieux  désir  de  vous  parler,  et  que 
je  l'avais  engagée  à  vous  attendre. . . 

—  Dans  Taniicbambre  !  dît  amèrement  le 
commissaire  national  qui  était  prêt  à  éclater 
en  reproches  contre  son  huissier.  Pourquoi  ne 
l'avoir  pas  introduite  ?  pourquoi  ne  m'avoir 
pas  averti  ?  Mais  je  ne  suis  pas  convaincu  que 
ce  soit  elle  qui  revienne  braver  des  lois  de 
Mmg  >  après  s'y  être  dérobée  par  l'émigration  ! 

—  C'est  bien  elle,  monsieur,  quoiqu'.elle 
se  fasse  appeler  madame  Dancourt,  et  vous 
en  jugerez  vous-même ,  car  elle  veut  absolu- 
ment vous  entretenir. 

*—  Elle  se  fait  appeler  madame  Dancourt  ! 


Il8  LA   MARQUISE   DE  CHATILUKD. 

»  • 

dit  Antoine  qui  pleurait  d'attendrissement  i 
ridée  de  revoir  la  marquige.  Me  reconnaitra- 
t-elle  î 

—  Quant  à  elle,  vous  \fi  rçconnattrez  toat 
dç  suite  !  elle  n'a  pas  changé;,  elle  est  aussi 
jolie  qu'au  moment  de  son  mariage,  bien 
qu'elle  ne  soit  plus  jeune. . . 

—  Léonidas,  j'ai  confiance  en  toi,  dit  le 

♦     .    .  .  ••  . 

commissaire  national  qui  ne  dédaigna  pas  de 
toudier  la  main  de  son  huissier  pour  Tenga- 

ger  davantage  à  être  digne  de  cette  confiance. 

>  ». 

Ne  quitte  ^s  l'hôtel  àe  la  Commission ,  afin 
de  répondre  en  mon  nom  à  madame  Dan- 

court,  si  elle  s*y  présente  pendant  mon  ab- 

•    '  .  .  .  • 

sence;  tu  la  prierais  d'attendre  dans  mon  ca- 
binet ,  et  tu  m'enverrais  chercher  partout , 
fût-ce  à  la  Convention  ou  au  comité  de  salut 
public,  car  rien  ne  m'arrêterait  pour  la  voir. 

—  Comptez  sur  mon  adresse,  monsieur , 
dans  tous  les  cas  ;  mais  je  n'aurai  pas  besoin 
d'user  de  beaucoup  d'artifice  pour  la  retenir, 
puis(|u'eHe  a  elle-même  me  égale  envie  de  voyi) 


,  »  •-      .  «'        i>\      } 


î\    y.      r. 

(     j 

LA  FOftCE. 

,.   i 

"9 

trouver:  6t  quand  je  lui  aurai  .dit  le  plaisir 
que  voiis  yqu^  jroo^etfez^de  cetijç  «itres^e.^. 

4?.J?»8fer,î»uï)j?onner*^ue4ç^  ^  9a 

^H»®  ^  ,9»e.  t«  m- M  Prf.ve^"4«  ?9P  P^l^^e;: 
m^t  de  notOs  Je  te  demande,  seidement  le 

secret  le  plus  absolu  sur  notre  .entretien.:  ie 

te  Tordonne  !.$i  tu  me  trahissais,  si  tu  rem- 

pliss2|is  maji  mes  inlentiotis^  jp  serais  capable 

de  tout  pour  te  punir  ;  mais  tu  te  souvituAto^ 

que  je  t'ai  sauyé  la  vip  aujourd'hui,  et  que  jj^ 

pourrais  tç,  fajre  payer  cher,  une  indiscrétion 

qui  compromettrait  une  tète  plus  précieuse 

pour  moi  que  la  mienne  ! 

Ces  instructions  et  ces  mepaces,  pronon- 

cées  avec  Taçcent  dé  Haiitorité  froide  et  ré- 

solue ,,  déconcertèrent  l'assurance  de  Lafleur^ 

qui  comprit  que  le^  commissaire  national  de 

la  justice  né  plaisantait  pas  avec  lui,  malgré 

le  serrement  de  main  qui  avait  établi  un  in- 

stant  d'égalité  entre  eux.  Il  reprit  son.main- 

Uen  et  son  ton  respectueux  d'tiuissier^  et  \\9» 


.     .    X 


120  LA  MARQUISE   DE   CHAnLULlD. 

mit  sur-le-champ  en  devoir  d*obéir  au  mi^ 
nistre ,  en  balbutiant  des  excuses  et  des  pro- 
testations de  dévouement.  Ce  ne  fut  qu'en  res- 
pirant Tair  de  la  liberté,  au  sortir  de  la  prison , 
qu'il  s'exagéra  son  importancei  et  qu'il  se  crut 
destiné  à  un  rôle  plus  élevé  que  celui  dont  il 
s'était  contenté  j  usqu'alors  :  n'était-il  pas  le 
confident  et  l'agent  secret  de  son  maître  ?  Le 
comité  de  salut  public  n'avait-il  pas  délibéré 
sur  son  sort ,  et  le  ministre  ne  s'était-il  pas 
ftit  son  avocat  contre  l'accusateur  public  ?  Il 
né  se  possédait  pas  de  joie ,  et  il  avait  hâte  de 
retrouver  son  ancien  camarade  de  livrée  pour 
lui  faire  part  de  ce  changement  de  fortune , 
poifr  l'en  éblouir  et  pour  l'accabler  d'uqe  écla- 
tante supériorité.  François ,  qui ,  depuis  V^-- 
restation  de  son  collègue,  craignait  d'être 
atrêté  lui-même  à  chaque  instant ,  était  allé 
dans  la  rue  Saint-Honoré  ^etter  le  passage 
des  charrettes  de  la  Gonciergarie  pour  dire 
adieu  à  Léonidas  ;  il  en  crut  à  peine  ses  yeux 
lorsqu'ir  n'aperçut  pas  son  ami  au  nombre 


•   • 


ti   FORG£«  121 

des  o<mdainnés .  et  il  rentra  tristement  à  Thô* 
•  ♦ 

tel  de  la  Commission ,  en  s'aocusant  de  n*avoir 
pas  reconnu  le  malheureux  Lafleur.  Celui-ci 

l'attendait  et  lui  sauta  au  cou  avec  des  dé- 
mensurations  que  le  vieillard  taxa  d^mpru* 
dence  et  de  fidéralistne,  en  y  répondant  toute* 
fois  par  des  marques  de.  véritable  affection . 

—  Mon  cher  Lafleur»  lui  dit-il  en  sanglo- 
tant, est-ce  bien  toi  ?  ta  tète  tient-^Ile  encore 
à  tes  épaules  T  Tu  peux  te  vanter  de  l'avoir 
écliappé  belle  ! 

<—  Oui<;dà,  citoyen,  tu  t'imaginais  que  je 
me  laisserais  guillotiner  comité  ça  !  répondit 
gaiement  LsFfleur.  J'ai  glissé  mieux  qu'une 
anguijlç  dans  les  doigts  dç  ce  sacripant  de  ban- 
glade,  et  je  ne  mourrai  pas  sans  l'avoir  vu 
faire  la  grimace  sous  sa  chienne  de  méca-» 
nique. 

—  J'étais  si  persuadé  de  ton  affairé ^  que  je 
l'ai  dit  à  la  citoyenne  Dancourt  qui  est  encore 

venue  pour  vdir  le  citoyen  commissaire. 

■  ■ 

—  Madame  la  marquise  de  Cbatillard  est 


laâ  LA  MARQUISB   UM  CHÂTIIXIU. 

venue  !  et  tu  l'as  renvoyée  !  Maladroit  !  M;\a- 
toine  qui  Tattend,  qui  veut  la  voir,  et  qui 
m'a  chargé  de  lui  faire  les  honneurs... 

—  Tqi ,  tu  ne  ^j^  content  qu*en  nous 
faisant  tous  guillotiner,  pour  le^  plaisir  de  ba- 
varder à  tort  et  k  travers  !  C'est  une  infamie 

••'•',       ^  .      -. 

d'avoir  dénoncé  la  .ci-devant  marquise  !  ^ 

—  Dénoncé  !  Il  n'y  a  que  les  bonnets  roug^ 
qui  dénoncent ,  monsieur  François  !  Moi ,  je 
rends  service  à  tout  le  monde ,  pt  aujourd'hui 
j'ai  employé  mon  crédit  auprès  de  M.  Ajitoine 
en  faveur  de  madame  la  marquise  de  Chatil- 
lard  et  de  ce  brave  docteur  Blum  que  j'ai 
rençpntré  à  la  Force..  Tu  wras  trop  heureux 
de  mç  trouver  dans  l'occasion ,  ingrat  !  ' 

Sur  le^  quatriB.  heures,  Langlade,  qpe  leç 
travaux  du  tribunal  révolutionnaire  avaient  re- 
tenu  toute  la  journée  au  Palais-de-Justipe ,  se 
rendit  à  la.  Force  pour  faire  réintégrer  Lo- 
ueur à  la  Conciergerie  et  pour  |voir  une  con- 
férence  décisive  avec  le  docteur.  11  apprit ,  en 
grinçant  de^  d^nts  et  ep  proférant  d'horri-* 


LA   FO&CE.  1^3 

Mes  jurons,  que  le  premier  avait  été  mis  en 
liberté  dans  raprès-midi ,  d'après  un  ordce  du 
comité  de  salut  publie ,  et  que  le  second  était 
également  sorti  de  prison  en  vertu  du  pou- 
voir discrétionnaire  du  commissaire  national 
de  la  justice  qui  avait  engagé  sa  rèsponsabi- 
lité  pour  obtenir  la  levée  de  l'écrou  de  ce  pri- 
sonnier, avec  lequel  il  était  monté  en  voiture. 

—  C'est  une  gageure  pour  me  faire  [uèce  I 
se  dit*  à  demi  voix  Langlade  avec  une  fureur 
concentrée  qui  éclatait  dana  son  ricanement 
sauvage  ;  mais  rira  bien  qui  rira  le  dernier. 
A  nous  deux,  citoyen  commissaire  !  La  pre- 
mière fois  que  je  Fai  vu ,  ce  beau  seigneur, 
j'ai  senti  que  je  le  haïrais  volontiers  !  Nous 
étions  ennemis  avant  de  nous  rencontrer  !  Il 
faut  que  Tun  boive  le  sang  de  l'autre  I 


.» 


< 


f  ^ 


IV 


LBtolDIB. 


Antoiaei  ftprès  avoir  signé,  dans  les  mains 
du  directeur  de  la  prison,  une  déclaration 
constatant  qu*il  se  rendait  garant,  corps  pour 
corps,  du  $iêtpeet  qu'il  emmenait,  Ta^it  fait 
monter  auprès  de  lui  dans  sa  Yoiture ,  sans 
adresser  la  parole  à  ce  vieillard  qu'il  ne  cessait 
de  regarder  avec  des  alternatives  poignantes 


126  LA  HAlQOIftS  DE  CRATILUftO. 

de  àùvtjje  et  d'espoir.  11  n'airait  pas  oubliéi  en 
effet,  les  principaux  traits  de  la  personne  qa'il 
s'efforçait  de  reconnaître,  dans  le  docteur 
Blum;  mais  celui-ci ,  cassé  et  affaissé  par  la 
ifieillesse,  n'était  plus  que  Tombre  de  lui- 
même  ;  il  ressemblait  à  un  tableau  ettàcé  qui 
survit  à  peine  jlans  qîiérques-uns  de  ses  linéa- 
mens  et  qui  ne  retient  riea  de  son  ancfenne 
couleur.  La  perte  de  la  vue  avait  particulière- 
ment modifié  le  caractère  de  Blum  et  atterré 
sa  physionomie  qui  participait  désormais  de 
la  lenteur  de  ses  thoùVetnéhà.  Cependant  An- 
toine parvenait  à  réunir,  sur  ce  visage  immo- 
bile et  insensible,  les  vestiges  de  celui  qu'il  se 
souvenait  d'avoir  va  si  animé  et  si  changeant , 
sous  l'influence  d'une  circonstance  de  sa  vie 
toujours  présente  à  son  esprit  comme  un* rêve 
de  la  veillé  :  it  se  disait  'itoût  bas  que  ces  yeiik 
alors  tetuiés  et  cîignolàns  (ie^âiènï  avoir  lancé 
des  regards  pleins  de  feu  ;  qîie  celte  bouche 
rentrée  é(  ënir''ouverle  s^agitait  àùtfefoiâ  d*un 
frémissement  perpétuel;  (ji^e^^^^^^j^'^  lérnè 


-  .  >  '*    I    ,.i       !       '..»     »-i   ii  \        ;t 


•  I 


LES   iPREVYES.  1 27 

■  •  - 

et  inerte  avait  reflété  de  vives  sensations  et 
s'était  ridé  ainsi  par  le  jeu  trop  actif  dèâ  mus- 
cles de  la  face.  Il  arrivait  donc  par  degrés  à 
étal>Iir  ridèirtité  du  vieillard  aveuglé  et  infirme 
avec  rhiOmme  d^un  âge  mûr,  si  remarquable 
par  sa  vivacité  presque  enfantine  et  par  sa 
plaisante  figure,  qu'il  avait  à  cœur  de  retrou- 
ver :  ses  doutes  reprirent  pourtant  le  dessus, 
quand  il  eut  entendu  une  voix  lente  et  à\9* 
tincte  qui  n'avait  aucune  analogie  avec  céTIe 
qûMI  se  rappelait  gazouillante  et  rapide  ainsi 
qu'un  chant  d'oiseau.  Néanmoins,  un  péb 
'd^attenlioii  l'aida  bientôt  à  découvrir  les  habf- 
tudes  et  le  timbre  de  U  voix  qu'il  cherchait 
sous  la  nouvelle  que  l'âge  avai^faite  en  affoi- 
*blfssant  et  ^  modérant  la  première'.  H  de- 
mëtira  donc  convaincu  qu'il  avait  à  ses  côtés 
'lémème'îndivîdu  qui;  vingt-quatre  ans  aupa- 
ravant, lui  avait  ménagé  une  si  étrange 'aiëh- 
"fOre  à  son  ar¥hé^  aux  \K>tte*  de  Paris.    ' 

*— Où  me  mène-t-ofl,  s'il  vous  plat tî  de- 
manda Blom  qui  était  resté  silencieux  jusqtie^ 


lâè  LA   MARQUISE   DS   CHATIUARD. 

« 

là  et  qui  ne  formait  que  des  conjectures  fâ- 
cheuses sur  ce  nouveau  déplacement. 

—  Je  vous  mènerai  où  il  vous  plaira,  ré- 
pondit Antoine  que  ce  tête-à-tète  avait  laissé 
sous  r impression  d'un  profond  sentiment  de 
bonté  et  tle  crainte  mélangées  de  joie. 

—  Je  n'espère  pas  une  meilleure  chance 
que  ce  pauvre  Lecoq  ;  au  tribunal  révolution^ 
naire  d'abord  et  à  l'échafaud  ensuite. 

—  Vous  vous  abusez ,  citoyen  ,  sur  le  sort 
qui  vous  attend;  j'ai  pris  des  renseignemens 
sur  votre  compte,  et  je  les  ai  trouvés  assez  fa- 
vorables pour  vous  faire  mettre  en  libesté  pro- 
visoire.        •  ^ 

—  D'où  me  connaissez-vous  y  monsieur , 
pour  vous  être  intéressée  moi  ?  Nommez-vous, 
je  vous  prie ,  afin  que  je  sache  qui  je  dois  re- 
mercier. 

—  Vous  ne  me  connaissez  pas  ou  du  moins 
vous  ne  m'avez  vu  qu'une  fois,  il  y  a  bien  des 
années!...  Moi,  JQ  vous  connais...  par  votre 
réputation  de  savant... 


us  iPBEDTES*  l-2g 

—  Esjt-K^  qQ*oa  se  soucie  encore  de  la 
science  t  monsieur,  en  ce  temps  de  barbarie 
oik  Ton  égorge  un  LaToisier  I  s'écria  Blum  flatté 
de  rencontrer  quelqu'un  qui  eût  oui  parler  de 
lui  et  de  ses  écrits. 

•^  Vous  êtes  le  docteur  Blum  qui  eut  Fes^ 
time  et  la  confiance  du  roi  Frédéric  de  Prusse? 
demanda  Antenne  ne  sachant  par  quelle  voie 
arriver  à  Texpltcation  qu'il  désirait  si  ardem- 
ment. 

-^  C'est  moi-même ,  monsieur,  reprit  Blum 
en  se  rengorgeant  et  en  paraissant  sortir  de 
la  froide  torpeur  qui  Tengourdissalt.  A  quel 
savant  ai-^e  l'honneur  de  parler? 

—  Oh  !  je  ne  suis  rien  moins  qu'un  savant^ 
dit  Antoine  que  cette  qualification  fit  sMrire; 
je  suis  commissaire  national  des  administra- 
tions civiles,  justice  et  police. 

--  On  peut  être  savant,  monsieur,  dana 
tontes  les  conditions,  repartit  le  calUpédisle 
qui  ne  concevait  pas  qu'un  savant  fèt  autre 

II.  9 


tSo  LA  MARQUISE   DE   GHATILLARD. 

chose  qu'un  savant ,  et  évita  toutefois  de  ré- 
pondre à  un  bon  compliment  par  un  mauvais. 
Lavoièier  était  fermier-général;  Ifonge  est 
membre  de  là  Gonventiott...  Mais  9  y  a  des 
savans  qui ,  au  lieu  de  consacrer  leur  sdenoe 
au  bonheur  de  rfauoiiaHé,  la  font  servir  à 
des  cBuvres  de  dMroctian  :  le  dodauf  GuiikH* 
tin  y  par  exampte,  ^ui  a  învwté  cette 
vMckêBe  à  laquelle  on  donne  son  nom. 

—  Le  docteur  Guillotin  est  un  savant  M 
respectable ,  et  son  invention  doit  être  consi- 
dérée  comme  un  bienfait^  puisqu'elle  abr^ 
les  souffrances  des  victimes. 

—  Un  bienfait  !  grand  Dieu  !  la  guillotine  ! 
répliqua  Blum  s'échauffant  et  se  ravivant  pour 
iine  discussion  qui  touchait  au  sujet  constant 
de  ses  études  et  de  ses  affections.  N'est-ce  pas 
une  invention  abominable ,  sacrilège,  que  celle 
qui  a  pour  but  unique  de  trancher  la  vie  de 
l'homme?  Ciomme  «i  ce  n'était  rien  que  la  vie 
dePhomiiiie,  cet  Hte  chétif  et  d^icat,  qui  ne 
tient  au  monde  qu'au  bout  de  neuf  mois ,  qui 


1 

I 


LBS   EPREUVES.  l5l 

Y  vient  nu  et  si  faible  que  les  soins  assidus 

•  •  ... 

d'une  nourrice  suffisent  à  peine  pour  le  con- 

♦  •  f  •       •  • 

■  * 

server;  qui  porte  souvent  en  lui-même  le 
germe  de  la  maladie  à  laquelle  il  succombera 
uu  peu  plus  tard  ;  qui  est  ordinairement  in* 

ff  • 

complet.et  infirme  ;  qui  grandit  et  se  forme 
avec  une  si  minutieuse  lenteur  et  qui  n'est 
homme  qu'à  vingt  ans! 

—  Je  vois  que  vous  ne  voulez  pas  de  la  |>eine 
de  mort  dans  la  législation,  dit  Antoine  qui 
ne  trouvait  point  encore  de  transition  natu- 
relie  pour  aborder  le  sujet  oà  il  se  promettait 
d'amener  le  docteur  sans  l'effiiroucher  et  sans 
lui  donner  le  temps  de  se  mettre  sur  ses  gardes. 
Je  ne  partage  pas  votre  avis,  et  je  regarde  la 
peine  de  mort... 

—  Comme  un  outrage  à  la  Divinité,  inter- 
rompit  Blum  remis  sur  la  voie  de  ses  chères 
idées  de  callipédie.  Dieu  a  créé  l'homme  à 
son  image,  et  vous  avez  la  témérité  de  briser 
rimage  de  Dieu!  Cette  image,  direz -vous, 
est  trop  éloignée  de  son  modèle  ;  elle  a  été 


l3a  LÀ  tfKlItQtJlSB   ht   CRATtLLARD. 

gâtée ,  pervertie  au  phjffiique  et  au  oiorat  ;  eh 
bien  I  eflbrcez-vous  de  la  corriger  et  de  la  re- 
mettre dana  son  état  primitif,  au  lieu  de  la 
détruire  et  de  l'insulter.  Un  gouvernement 
bien  organisé  abolirait  dUme  part  la  peine  de 
mort  9  en  décrétant  que  la  vie  de  Thomme  est 
ce  qu'il  y  a  de  plus  sacré  sur  la  terre ,  et  sur- 
veillerait, d'une  autre  part,  la  création  des  en- 
fans,  laquelle  est  abandonnée  à  Tignorance  et 
au  caprice  des  pères  de  famille. . . 

—  C'est  vous ,  sans  doute ,  qui  aves  envoyé 
à  l'assemblée  nationale  une  pétition  relative  à 
cet  objet?  reprit  Antoine  qui  avait  h&te  de 
faire  tomber  la  conversation  sur  le  sujet  qui 
l'intéressait  si  vivement.  Cette  pétition  n'était 
pas  signée,  ce  qui  ne  permit  pas  à  l'assemblée 
de  s'en  occuper  comme  elle  le  méritait. 

—  La  Convention  passa  sur-le-champ  k 
d'autres  questions,  au  milieu  d'un  rire  géné- 
ral. Ah!  monsieur,  ce  rire  m'a  tué!  Quand 
j'ai  jugé  par-tà  en  quelles  mains  ineptes  était 
tombé  le  pouvoir,  je  me  suis   senti  btimilîé 


LES   £Fft£i;V£9.  )  53 


d'avoir  quitté  rAilemagne  |>our  la  France  qui 
n'avait  que  des  rieurs  pour  représentans.  Si 

je  n'avais  pas  été  enchaîné  dans  ce  pays  léger 
et  railleur  par  des  devoirs  que  je  remplirai  jus- 
qu'au bout,  malgré  les  dangers  qui  menacent 
ma  tète ,  oh  !  je  serais  parti  le  jour  mdme  dé 
cet  affront  fait  à  la  science,  en  nommant  Tau- 
teur  de  cette  pétition  philanthropique  et  reli- 
gieuse! Le  rapporteur  de  ma  pétitiota  l'a  pré- 
sentée comme  une  plaisanterie  dirigée  contre 
la  répaUique  !  En  voici  la  substance  :  La  ré- 
publique a  besoin  d'âmes  fortement  trempées 
et  de  corps  de  fer  pour  se  défendre  et  résister 
aux  tyrans;  la  génération  actuelle  est  mal- 
heureusement débile,  rachitique»  appauvrie. 
Pu  temps  d'Homère,  les  hommes  avaient  six 
pieds  et  roan^geaient  des  bœufs  entiers  à  leurs 
repas.  J'offre  donc  à  la  Convention  un  moyen 
éprouvQ  et  infaillible  de  régénérer  la  nation  et 
de  former  une  race  nouvelle ,  plus  vigoureuse 
et  plus  énergique ,  propre  aux  travaux  de  la 
guerre  et  de  Tagriculture 


l34  LA  MARQUISE   DE   GHATILLARD. 

—  Docteur  Blum ,  n'avez-\aus  pas  mémoire 
de  m'a  voir  rencontré  quelque  part?  interrom- 
pit  Antoine  qui  n*eut  pas  la  patience  d'écouter 
le  reste  dé  la  pétition. 

.  —  11  est  possible  que  je  vous  aie  reneoiitré, 
répondit  Blum  qu'aucune  réminiscenoe  ne 
mettait  sur  la  trace  de  cette  rencontre  qoe  son 
interlocuteur  n'avait  pas  oubliée,  liw ,  si  vous 
n'aidez  psA  ma  mémoire  qui  n'a  plus  ia  res- 
source des  yeux ,  je  oiierdierfti  vain^oment  dans 
mes.s#uvenirs«  Vous  ne  m'aves  pas  dît  TOtre 
nomi 

~  Mon  ném  ne  vous  rappellera  rmi,  car 
^vous  m  Favw  jamais  su.  (ta  Aie  nOflGUoe  An* 
lojne. 

'  —  Antoine  qui  ?  Avet-vous  peur  d*avouer 
votre  nom?  Etes- vous  noble?  Dans  ce  cas,  ne 
craigne^  pas  de  vous  nommer,  puisqu'on  m*ac- 
cusé  d'èti*e  complice  des  nobles. 

—  Je  n'ai  pas  d'autre  nom  que  celui  d'An- 
toine,  reprit  le  commissaire  national  en  rou- 


gissant.  Jene  suis  pas  noble»  je  9i)is  un  paysan 
d*At;iTergpe. 

—  Paysan  de  naissance.»  et  a  présent  un 
djE»  douze  comntissaireis  nation^iu^  1  répliqua 
Btum  dont  les  idées  é^^iept  ^en  loin  de  celle 
qu'on  voulait  éveiller  en  lui.  ie  vous  félicit(^, 
mopsieur.  d'avoir  fait  cette  brillante  fortune: 
elle  vous  honore ,  parce  que  sans  doute  vp§ 
talens  vous  en  ont  rendu  di^nç. 

—  Il  y  a  vingt-quatre  ans,  docteur,  que 
nous  nous  sommes  vus ,  par  une  nuit  d'hiver 
froide  et  pluvieuse,  sur  la  grande  route  d'Or- 
léans ,  à  un  quart  de  lieqe  de  Paris. 

—  Quoi  !  vous  êtes  ! . . .  s'écria  Blum  qui  ne 
fut  pas  maître  de  ce  mouvement  de  surprise 
et  qui  se  renferma  aussitôt  dans  une  impéné- 
trable indifférence. 

—  J'étais  bien  sûr  que  vous  ne  m'aviez  pas 
oublié!  repartit  avec  satisfaction  Antoine  à 
qui  ce  cri  de  la  conscience  avait  révélé  ce  que 
Blum  s'efforça  ensuite  de  cacher. 

—  Moi ,  monsieur,  je  ne  me  souviens  pas 


l56  LA  MARQUISE   DE   GBAÏILLA&O. 

de  VOUS  avoir  connu ,  répliqua  le  callipédiste 
déterminé  à  mourir  plutôt  que  d'avouer  le  se* 
6ret  dont  il  était  dépositaire. 

~  Certainement  vous  ne  me  connaissiez 
point ,  et  vous  n'avez  pu  me  connaître  dans  le 
peu  d'instans  que  nous  passâmes  ensemble, 
vous  m' interrogeant  et  moi  répondant  à  l'a- 
venture,  sans  prévoir  ce  que  vous  exigiez  de 
ma  docilité;  je  n'ai  pu  même  qu'entrevoir  vos 
traits  dans  l'obscurité,  avant  que  vous  m'eus- 
siez bandé  les  yeux. 

—  Je  vous  écoute,  monsieur,  pour  faire 
acte  de  bonne  volonté,  dit  froidement  le  doc- 
teur, mais  je  ne  trouve  pas  dans  tout  cela  le 
moindre  fait  qui  me  concerne. 

—  Ne  niez  pas,  docteur,  je  vous  ai  retrouvé, 
je  vous  reconnais ,  et  maintenant  vous  auriez 
beau  nier,  je  n'en  resterais  pas  moins  con« 
vaincu... 

—  Restez  convaincu ,  monsieur,  je  n'ai  pas 
le  droit  de  m'y  opposer  ;  mais  laissez-moi  de 
mon  côté  une  conviction  qui  vaut  la  vôtre  et 


L£S   ÉPRECVES.  iZj 

qui  la  doit  ébnnier,  savoir,  que  vous  vous 
trompez  à  cause  d'une  ressemblance  de  nom 
ou  de  visage  que  je  ne  puis  m^expliquer*  Je 
suis  sûr,  pour  ma  part ,  que  nous  ne  nous 
connaissons  pas. 

—  Comment ,  docteur,  ce  n'est  pas  vous 
qui,  accompagné  du  marquis  de  Ghatillard , 
m'avez  arrêté  un  soir  aux  environs  de  Paris , 
en  m'oifrant  de  gagner  mille  louis  ? 

—  Le  marquis  de  Ghatillard  !  répéta  Blum 
dont  Tétonnement  égalait  le  chagrin ,  et  qui , 
pourtant ,  ne  fît  que  persister  davantage  dans 
ses  dénégations. 

—  Ce  n'est  pas  vous  qui  portiez  la  parole  ? 
Ce  n'est  pas  vous  qui  m'avez  couvert  les  yeux 
avec  un  mouchoir?  Ce  n'est  pas  vous  qui  m'a-* 
vez  fait  monter  dans  une  voiture  ? 

—  Si  c'était  moi,  monsieur,  reprit  en  af- 
fectant  de  rire  le  docteur  que  cette  recon- 
naissance embarrassait  beaucoup,  vous  m'avez 
tout  à  l'heure  rendu  le  même  service,  et  nous 
sommes  quittes. 


l88  LA   HARQUI3S   DE   CHJLTII.L1RD. 

—  Ce  n'est  p^  vous  »  cootinua  Antoine , 
qui  m*aii«z  conduit  dans  un  hôtel  de  g^^ld 
i^igneur,  celui  d\x  marquia  de  ChatUlardf  qiii 
m'offrait  une  si  touchante  hospitalité  ?».. 

—Monsieur!  interrompit  Blum  s'emportant 
contre  Antoine  pour  rompre  une  explication 
dans  laquelle  il  finirait  par  se  trahir,  je  ne 
sais  ce  que  vous  dite^f  et  je  doute  que  vous  le 
sachiez  mieux  que  moi  !  Vous  ntèlez  le  nom 
du  marquis  de  Chatillard  à  votre  roman  qui 
n'a  pas  le  sens  commun  et  qui  me  semhle  ou- 
trageant pour  les  personnes  que  vous  mettez 
en  scène. 

—  Vous  ne  me  donnerez  pas  le  change, 
docteur  ;  ma  mémoire  est  bonne  si  la  vôtre 
est  mauvaise  »  et  je  tiens  }e  fil  qui  me  fera  pé- 
nétrer au  fond  de  ce  labyrinthe. 

—  Que  ne  me  .ramenez-vous  à  la  prison , 
monsieur  !  dit  tristement  Blum  qui  craignait 
que  son  secret  lui  échappât  à  force  d'être  con- 
traint et  poursuivi. 

—  Pourquoi  nier,  docteur,  quand  j'ai  dans 


US8  SPRSU^ES.  139 

les  mains  la  clef  de  ce  mystère  qui  m'oc- 
cupe  depuis  vingt*quatre  ans  ?  Refuserez-vous 
de  me  conduire  auprès  de  la  marquise  de  Gha- 
tillard? 

—  Vous  me  tendez  un  piégCi  reprit  rude- 
ment Blum  qui  fit  semblant  de  se  mépren- 
dre sur  les  intentions  d'Antoine  ;  vous  avez 
essayé  de  m'inspirer  d'abord  une  confiance 
que  je  vous  retire,  et  je  vous  déclare  que,  pour 
ne  pas  compromettre  des  personnes  que 
|*aime,  je  m'abAiendrai  dorénavant  de  vous 
répondre. 

—  ie  pensais ,  par  ma  conduite  à  votre 
égard ,  docteur,  m'étre  placé  à  l'abri  de  soup- 
çons aussi  odieux  !  Vous  interprétez  bien  mal 
les  sentimens  que  j'ai  conservés  de  cette 
nuit 

—  Encore  ce  conte  ridicule  !  interrompit 
Blum  avec  une  dédaigneuse  colère.  Parlons 
d'autre  chose ,  monsieur,  ou  ne  parlons  plus  ! 

—  C'est-à-dire,  docteur,  que  vous  vous  dé- 
fendrez toujours  d'avoir  coopéré  à  ce  que  vous 


i4o         u.  Marquise  de  ghatillard. 

appelez  un  conte  ridicule,  et  à  ce  que  f  ap*» 
pellerai  avec  plus  de  raison  un  conte  des  Mille 
et  une  Nuits?  Soit,  je  n^emploieraî  pas  la  ques« 
tion  pour  vous  obliger  à  ponfesser  la  vérité  ; 
mais  je  remonterai  à  la  source  même,  puisque 
la  marquise  de  Ghatillard  est  ici. 

—  La  marquise  de  Ghatillard  1  s'écria  Blum 
qui  crut  que  la  malheureuse  femme  s'était  li- 
vrée elle-même  aux  juges  qui  allaient  con- 
damner son  fils.  Elle  est  ici  ! 

—  Elle  reviendra  chez  moi ,  puisqu'elle  j 
est  venue  hier,  et  j'espère  que  sa  mémoire 
nous  servira  mieux  que  la  tôtre,  docteur. 

—  Je  vous  jure,  monsieur,  que  la  marquise 
de  Ghatillard  n'est  point  à  Paris,  répliqua 
Blum  qui  avait  eu  le  temps  de  se  remettre  de 
son  effroi;  elle  habite  l'Allemagne... 

—  La  marquise  de  Ghatillard  n'est  point  à 
Paris,  j'y  consens;  mais  la  citoyenne  Dancourt 
s'y  trouve  et  je  la  verrai. 

—  Ah  !  monsieur,  ne  la  perdez  i)as!  s'écria 
Blum  qui  joignit  les  mains  et  se  pencha  en 


LfiS  ÉPREUVES.  l4l 

avant  comme  pour  tomber  à  genoux  devant 
l'arbitre  de  la  destinée  de  madame  de  Cha- 
tillard. 

—  Moi  qui  donnerais  ma  vie  pour  sauver 
la  sienne!  repartit  Antoine  avec  entraîne- 
ment i  moi  qui  me  perdrais  cent  fois  pour  lui 
épargner  une  souflRrance,  un  ennui  I  Je  vous  ai 
adressé  des  questions  qui  vous  ont  semblé  in- 
discrètes, docteur;  ne  voyez  dans  ma  per^is-^ 
tance  que  mon  attachement  pour  un  souvenir 
qui  plane .  sur  toute  mon  existence  et  qui  me 
remplit  le  coaur  depuis  vingt-quatre  ans  !  Je  ne 
me  permettrai  pas  de  vous  presser  davantage, 
et  je  respecterai  votre  silence  dont  j'apprécie 
r  honorable  motif. 

-«^Monsieur,  je  voudrais  pouvoir  vous  éctai'* 
rer  sur  l'objet  qui  vous .  intéresse ,  répUqqfi 

■ 

Blum  que  son  respect  pour  le  mArqu^  mort 
empechai^de  convenir  d'un  fait  qu'il  n'eftt 
pas  rougi  d'avouer  en  toute  autre  positicm. 
Mais  plus  je  vous  écoute,  plus  je  dem^r^ 
persuadé  de  votre  erreur.  Nous  ne  nous  étiom 


1^2  U   MAftQ€18E    DB   CHATILLJLUD. 

jamais  rencontrés  avant  cet  instant  i\m  décide 
de  mon  dévouement  pour  vous  ;  vous  ne  con- 
naissez pas  non  plus  la  marquise  de  Cha- 
tiUard,  qui  n*est  pas  la  personne  que  vous 
croyez.... 

—  Je  regrette ,  docteur,  que  ce  ne  soit  pas 
vous ,  répondit  Antoine  foîsant  une  dernière 
tentative  pour  obtenir  de  Blum  un  aveu  dont 
ti  n^avait  pas  besoin  pour  se  convaincre. 

* 

—  €e  n'est  pas  moi ,  assurément ,  dit  le 
docteur  qdi  se  flattait  dVoIr  enfin  jeté  le 
doute  dans  Tesprit  de  cet  obstiné  Inquisiteur 
du  passé. 

—  Si  e'eàt  été  tous ,  ajouta  le  commissaire 
national ,  je  vous  aurais  restitué  mille  louis 
qu'on  m'a  prié  de  garder  en  dépôt  jusqu*â  la 
majorité  du  jeune  marquis. .  • 

-— ffinêtstez  paï,  moilfiieur,  interrompit 
Mum  en  baissant  la  voix  ;  vous  me  feAes  mal  1 . . . 
Vous  paraisses  ta'accuser  de  mensonge,  et  je 
n*ai  pas  de  preuves  ft  invoquer  contre  vos  dés- 
obligeantes suppositions....  Cessée  surtout  di 


USS   ÉPItEUVSS.  145 

fhire  entrer  le  nom  de  Ghatitlard  dans  une 
anssi  pitoyable  hfstoire!...  Tétais  tuteur  de  oe 
jeune  homme,  unique  descendant  d'une  grande 
maison. t.. 

—  Je  vous  remercie  des  soins  que  vous  lui 
avez  donnés ,  dit  Antoine  qui  serra  la  main 
du  vieillard  étonné.  Que  je  serais  joyeux  de 
FeiSbrasser  ! 

—  Il  faut  aller  pour  cela  à  Goblentz  ^  mon*- 
sieur,  et  quand  vous  lui  apprendrez  que  vous 
m*avez  fait  sortir  de  prison,  il  vous  traitera  439 
ami  y  ce  cher  Antoine  ! 

—  a  «6  tMttbie  AotoÎDd?  demanda  MXHh 
Mmtto cçiMMiiaiw  wfîo»al »  à  ^lui  les  Im^ 
mes  vinrent  aux  yeux.  Il  se  nomme  AnloJae 
flMWie  moi  I  répétaiH^il  M^pt  éoiu. 

*--  CTest  un  ftom  comme  un  antre,  dit  Btaiid 
^tai  tomprenftlt  paoirqtt6K  ta  mrt^ise  wttk 
choisi  ce  ndttHlà  pour  «spn  fik.  lies  noms  âë 
imptôfM  ft'uppartteniiMt  à  personne,  parce 
qn'fls  sont  à  tout  le  monde.  C'est  te  vieux  «mi^ 


i44  ^^  MARQCISB  DE  GHATILlàltO. 

quis  de  Ghatillard  qui  demanda  en  mourant 
que  Tenfant  fût  baptisé  sous  ce  nom  qu'il  af- 
fectionnait  

—  Nous  Yoici  arrifés  à  ThAtel  de  la  Com- 
mission de  la  justice ,  reprit  Antoine  en  s'es- 
suyant  les  joues  encore  sillonnées  de  larmes: 
j*ai  pensé  que  vous  seriez  plus  en  sûreté  chex 
moi « 

—  Je  vous  rends  grâces ,  monsieur,  mais 
je  désire  retourner  à  Passj  où  j^ai  mon  do- 
micile, mes  livres,  mes  notes,  mon  secré- 
taire  

—  Mais  vous  courez  risque  d'être  arrêté  de 
nouveau,  peut-être  aujourd'hui  même,  car 
votre  liberté  n'est  que  provisoire,  sous  na 
caution. 

—  N'importe ,  lors  même  que  je  devMis 
être  arrêté  ce  soir,  je  n'en  persislerais  pas 
moins  à  revenir  4  Passy  ;  ce  sera  m'oUîgar 
tput-à-fait  que  de  m'y  «laisser  aller. 

~  Ma  voiture  va  vous  conduire,  dit  Aa» 
tmne  en  descendant  à  la  porte  de  wn  hMel; 


j 


U9  AFREDfkS.  l4^ 

je  vous  recommanée  de  ne  pas  eosineltre 
d'imprudence,  et  de  m'envoya*  avertir,  si  vans 
étiez  inquiété,  le  ne  réclame  de  vous  qu'une 
seule  clKMBe ,  c'est  de  ne  pas  annoncer  à  ma- 
dame DaÉeourt ,  ou  à  la  marquise  de  Ghatil-- 
lard,  si  vous^a  voyez  avant  moi,  que  vous 
m'avez  retrouvé! 

Le  coflouBissaire  nationfil  Ait  accueilli  dibs 
ton  uitiebamtMfe .  par  les  saluts  et  les  félieita- 
tione  de  Lafleur,  qui  lui  apprit  que  la  ci- 
toyenne Danoourt  s'était  présentée  pour  le 
voir,  en  son  absence.  Antoine  ne  se  consola 
de  ce  nouveau  désapipointement  qu'en  pensant 
que  la  marquise  ne  manquerait  pas  de  re- 
Bonveler  ses  visites,  qui  paraissaient  avoir  un 
intérêt  grave  et  pressant  pour  die,  puis-' 
qu'ele  était  venue  deux  ibis  en  deux  jours  ^ 
et  qu'elle  avait  manifesté  un  vif  désir  de  le 
reneentrér.  Il  ^'informa ,  mfrèê  de  son  huis- 
sier de  eiMnet^  de  la  rue  où  était  situé  l'an- 
cien  hôtel  de  ChatiHu^d ,  et  il  sut ,  en  même 
tem|» ,  que  cet  hêtel ,  vendu  au  concierge 

II.  «0 


l4iS  LA   MARQUISE   Ml  CflAnULARD. 

nène  4|«i  l^avait  payé,  diant^^a  »  avec  le  {wa- 
émi  de  la  démoKlidii  das  dea<  ailaa  en  corfia 
de  loffis^  aerah  Ueiiidt  abattu  »  iparoe  qva  -le 
.prapfiétaire  «e  pouvwt  fe  lauer  milMiWler. 
Antaine  oonçut  à  r  instant  ua  praîet  qm  le 
aéduiak  par  «ne  leînte  mniigaafiie  et  «y^ 
térieuse,  analogue  à  celle  de  rateMniie  ^^ 
aAïak  è  é¥oquatt  :  il  ordonna  de  ia  Aanlére 
la  plna  expresse  à  Lafleur  de  gaanter  tevttmm 
de  la  solËciteuae  et  de  l'^i  fermer.,  s'él  le  M- 
laît ,  {)6ur  robUger  4'âitendra  qu'il  spftt  ia 
reee¥oir{  ensuite  M  se  pourvut  d'<un  poMv» 
fettîUe  fMa  d'asaîgnats  €A  s'achenîaa  aenl ,  à 
fied ,  vers  la  r4ie  de  Aioheliwi»  4am  iaqiHlfce 
étaU  aitné  l'bôtel  de  Cbntilafd.  Smt  tmm 
battit  en  y  entrant  ;  un  large  éontaau ,  ^pat»- 
tant  :  H4iêl  meMi  à  »kmmr^,  ^'inAiit  A  ali^ 
dresser  m  «portier  qud  n'^wait  pas  q^Ué  m 
loge  an  deveawit  propriétaire,  et  qni 
luHmtaie  sa  maison.  Antoine  dMwiria» 
balbutiant ,  a  voir  rhôtol  ponr  le  lomr. 
—  Ça  ne  vous  oonvitat  guoM,  oîtoyoa ,  dit 


fe  jBortier  que  la  cemiore tricolore  do* commis- 
jtme  nsrtioiial  ne  prévenait  pas  eh  faveor  d'an 
locMaife  -qui  apporterait  a^ec  Itii  la  pan vrétë 
répubUeaine.  C'est  un  palais  d'aristocraftes^ 
«|4I  y  a  êes  iorares  qd'  voœ  léraient  mal 
-mu  y«iix  ;  d*8tiHears  y  je  ne  ^etrx  pas  d'assi- 

—  Ta  as  tort ,  dioyen ,  reprh  Antoine  en  te 
^MgttrAiBt  AHhi  air  «évéM;  H*  y  a  peine  ùb 
4iMrt  *tMiiitre  leB  gem  «fai  riffcsent  le  papier- 
«MMinlè  4e4a  irépiiMSfQe. 

-^  Fmie  ^  mort  t  grommela  4e  iconcierge. 
lia  «l'ai  ^pas  furomift  et  me  faire  gtriiiAin^r  potir 
4iiu%  «MWfhisire!! . . .  A!u  Ait,  qn^  gardent 

t 

«-*  AIImm  ,  4&aMto  -Af^ttt  moi ,  s'écria 
jbnsipiMMM  AMMie  ^qiri  appi'âiendait  Ibrt 
4e  a^èlM  fts  âigréé  4^mme  locataire  ;  montre- 
amtl'B3m>d  T^^tel,  tit  fions  noms  arrangerons 
aipràa  poor  la  loeartfon.  le  ne  le  forcerai  pas  à 
jHMindyo  des  «É%BaÉs«,  -et  fe  te  paierai ,  en  or, 
ta  premier  ternie  d'a'vamce. . . . 


I.|8  LA   UARQUfôE   0E   CHATILLARD. 

—  Le^)[>reiiiier  terme!  enori  Cederaent  deux 
mille  livres!  Diable!  citoyen,  réparation  d'hon- 
neur; yquitûez  peut^re  marquis,  lorsqu'il 
y  en  avait?  ,    * 

Le  concierge ,  ^i  n'était  propriétaire  que 
de  nom,  l'hûtel  n'ayant  pas  cessé  d'appwte* 
nir  au  jeune  marquis  de  Ghatiils|rd|  se  con* 
fondit, en  excases  et  en  polilesses  à  l'égaM 
d'un  locataire  qui  parlait  de  payer  deux  mille 
livres  en  or,  malgré  la  ceinture  tricolore  ^'il 
avait  en  montre,  et  qui  ne  promettait  que 
des  assignats  d'ancienne  ou  de  nouvelle  émis- 
sion :  il  conduisit ,  bonnet  en  main ,  le  oné- 
reux inoooAu  par  tous  les  appartMMUs^  «a 
lui  faisant  remarquer  la  richesse  de  la  déM- 
ration  et  de  l'ameublement  étiacelant  de  do- 
rures.  Ces  appartemens,  abandonnés  depuis 
le  départ  de  la  marqui^  et  ^le  son  fils ,  of- 
fraient le  même  aspect  que  du  vivant  du  viaix 
marquis,  à  la  poussière  prés  quLcouvrait  le 
velours ,  la  soie  et  les  tapis  queilos  vers  avaient 
accaparés.  Mais  Antoine  donnait  à  peine  m 


:^m 


tBS'  EPEEUVES.  1 4g 

CùiÊpéfûAl  aux  meubles,  aux  tentures  et  aux 
OTMPieBs  qui  prêtaient  matière  aux  pompeuses 
énomérârtions  du  concierge ,  parmi  lesquelles 
reparaissait  souvent  le  nom  de  Gbatittard  ;  il 
ehérchait,  d'an  regard  iniquiet ,  à  reconnaître 
les  Heùx  où  H  s'était  trouvé  pendant  une  seule 
nuit.  Il  iut  sur  le'  point  de  pousser  un  cri  de 
joie  en  se  retrouvant  dans  le  petit  salon  qui 
avait  été  le  théâtre  d'un  souper  qu'il  ne  se 
rappelait  pas  sans  une  émotion  de  plaisir  et 
d'orgueil  :  ce  salon  était  encore  tel  qu'il  se  le 
représentait  sou venl dans  ses  rêveries;  et,  en 
s'approcbant  de  la  fenêtre,  il  lut  avec  trans- 
port les  noms  A'ÀntàiM  et  de  Chri^Uni  quMI 
ai^it  gravés  lui-même  à  Taide  d'un  couteau 
sur  le  volet,  lorsque,  exalté  par  la  passion  *ct 
par  le  -  vin ,  il  jurait  un  amour  éternel  h  sa 
bdle  compagne  de  table ,  qui  souriait  en  répé- 
tant le  même  serment.  Quand  il  entra  dans  la 
chambre  à  coucher  où  la  marquise  lut  était 
apparue  au  moment  qu'il  recouvra  le  libre 
usage  de  la  vue ,  quand  il  aperçut  cç  Ut  encore 


»!1   • 


l5.Q  LA   MARQUI9]^   QR.  COATIIXAED. 

eivvalo|^pé  d&  se%  rideau;^  (xmiQe  pour  pMt4|w: 
le.  sprameii ,.  quand  il  dirigea  $0»  yeux  ^  ^ 
pewée  vdos  celte  cheoûaée  au{iRéQ.de  la^ieUe. 
il{  axait  ^M&aé  des.  bewes  (|e  déliiîîaiVL  artffer 
iifiUf  il  ^Dtit  $es.  pleurs  couler  ot  tOUift  wa 
cQrj>a  fi;émir.  Il  restait,  eaivré  et  ijidéQi»  à 
\%  porte  de  cette  clunubre  où  U  a\aiï  été.  ^, 
heureux }  scmei,  imagination^  apcondée  Qar  la 
demi-obfiçuri^é  qui  régwil antonr  de  bût;  9Ç. 
berçait  d'un.e  douce  iJUnsion  ;  il.  se  fig^jcaît 
entendre  la  respiration  4iMy^.ei  trWiqgiflte  49 
la  jeune  femme  endormie  {  il  œ  <véitft.  un^ 
ombre  glissant  derrière  lisn  rideaux  ;  il  époii-^ 
tait  Fécho  de^  baisers  étouffant  les  refus  et 
les  cris  de  la  pudeur....  I^  voix  rauque  du 
concierge  le  tira  de  cette  tendre  préoacupïL- 
tion  qui  s'exhalait  en  soupirs  de  t^p^  et 
d'espoir. 

—  Que  vous  en  semble ,  citoyen?  lui  disait- 
on.  Ce  n'est  pas  là  un  logement  de  sana-cu- 
lotte;  mais  il  sufBt  que  vous  payiez  en  or,  et 
je  vous  loge  d'aussi  bon  cœur  qu'un  mar- 


siérequi  dévorai*  la  topwevie  ifiM  ttMmà, 
Kl,<,  4e,  9^J^im^^fie  ffii|«it  moins  4«  4^4Lici 

•  -•-  /^rtfWeet  appartement  poitr  sk  «lêfe 
que  jepalBMree  mfc  m  venaitt  prendre  pos- 
session du  local  :  ayez  soin  de  balayer  et  de 
nettoyer  ce  petit  salon  et  cette  chambre,  dont 
je  me  contenterai  provisoirement  !  Surtout 
qu'on  ne  change  rien  à  cet  ameublement  qui 
me  plaît ,  rien ,  entendez-vous ,  pas  même  une 
porcelaine. 

—  Deux  mille  livres  en  or,  c'est  convenu. 
Je  vais  sur-le-champ  donner  de  l'air  à  ces  deux 
pièces,  battre  les  tapis,  brosser  les  meubles  et 
faire  ce  qui  sera  nécessaire.  Demain  ou  plus 
tard,  on  arrangera  le  reste  de  Thôtel.  Mais 
n*avez-vous  pas,  citoyen,  à  déménager?  Où 
logez-vous  maintenant? 

—  Je  loge  ici ,  répliqua  sèchement  Antoine, 
et  vous  n'avez  que  faire  d'en  savoir  davantage 


1 


tSa  LA  MAEQUISB  J>B  CBATIJXAIII. 

après  avoir  jreça  yotre  loyer.  Mon  déménage^^ 
«pont  oonairtera  en  vne  talise. 

•—  DiaUel  une  valise,  ce  n'iost  pas  trop 
d'embarras  pour  un  loy^  de  buH  oHIe livres! 
murmura  le  concierge.  U09  valieel  CSe  repu- 
1-I&  n*a  pas  encore  flût  ses  oigest 


^jK'.M: 


^     • 


lADMIlKL 


Le  commissaire  national  revint  à  son  hôtel 
avec  rimpatience  qu'on  apporte  à  un  rendez- 
vous;  il  était  ravi  de  la  location  qu'il  avait 
confirmée  par  le  don  d'un  assignat  de  mille 
livres  9  que  le  toncierge  ne  refusa  pas»  malgré 
son  aversion  pour  le  papier  de  la  république. 
Antoine  coibptait  emprunter  deux  mille  livres 


l54  LA  MARQUISE  M  CHÂTULARD. 

à  une  somme  de  mille  louis  d*or  qu}|l  conser- 
vait comme  un  dépôt  d^uis  bien  des  années , 
et  il  ne  s'effraya  pas  du  péril  que  courait  un 
agent  du  gouvernement,  et,  à  plus  forte  rai- 
son ,  un  fonctionnaire  public  dans  un  poste 
aussi  éminent  que  le  4len ,  à  violer  la  loi  qui 
prohibait  Tusage  des  espèces  d'or  ou  d'argent. 
Dès  <|u'il  parut  au  bas  de*  l'escalier,  Lafleur, 
qui  ét^:en  sentinelle  pour  l'avertir  de  loin , 
fredonna  la  Marseillaise ,  et  lui  fit  un  ilgne  de 
tète  familier  que  le.  cûOUiMsaire  national  in- 
terpréta, sans  s'offenser  de  ce  qu'un  subal- 
terne mettait  ainsi  en  pratique  les  principes 
d'égalité.  Ce  signe,  répété  en  cadence  sur 
l'air  de  l'hymne  guerrière  de  Rouget-de^'Isle, 
annonçait  à  Antoine  que  ses  vœux  étaient  tem- 
plis,  et  qfii^  la  marquise  de  GbatiUard  l'atten- 
dait. 

Antoine  ralenJjit  k  pas  au  Ueu.de  le  hâter,, 
car  il  cecueilldit  ses  fiorees  et  sa  fjréseoce  d*eft- 
prit,  pour  aborder  cette  entrevue  qu'il  aifaîl^ 
trop  désirée  pour  n'en  pas  craindre  les  réaul'* 


a^  4»:  ravMKMr  sa  rfifflÎPUiWià  ïétfèk  uaimel 
et  4a  «éi^ioifi^  fefii  iooii»vM(iQns.dé609il8Wiés4a 

tel.  fiolifir  il  amva  e»;  b^Mii  filiui  p^  a.  §ibw 
at§UA.  à  iQi^uMt  qu'il  ai^i^^  mn:  Tal^  4€^ 

trodmt^^fr  <p|i.  Qnwiji  la,  iffiO^  <j^f8^|ii^«t  la^ 
rejQ^lUBt.  4firriéce  b»  a,\6Q.  la  4tfCKétiaf9|;  d!a<^ 

Antoine  se  trouva  donc  vis-à-vis  de  madnaia^ 
de  QhotîUagrdt  qjiî  s'iétaii»  texiéi$.c4t  S6  fcGwaiLde- 
hoiili»  Ua.  païq^èi^  bÂisa^  Il  Bi'q^  w^ 
r.eipi^Qy?  du  pcemier  coup,,  ^4  il  éappottuip 
ofHQipa  a^e,  sikNiqinu^,  nmi  tkHk  ^W*î(  toi 
ti:o|]^to. da  la.  ittiu;(}wiA.  iia^  lui  |^w8n(k  pM  dff 
r^ioarq^ar  caUiidu  mînî^i^  94!a)to^enaii.iqBi^ 

pour  lui  adresser  lapajH>to,  wfa.aifiidir  fix髧tr- 
lui  les.yau^,  de  peur  de  laîsaar  vojn  laB  pleurs 


l5&  LA  UARQOlêE  DB  CflATlIXAM). 

doiKils  étSMoi  iNiifiiés.  haif  au  ecmlMifâ,  U 
la  eoirteiiiplait  avec  délleeg,  et  il  la  oomparatt 
trile  qu'elle  était  i^  ce  qu'dle  aiait  été  ^iigt« 
quatre  ans  auparavant,  sans  que  l'Ageeût  di«* 
mhiué  réclat  de  sa  beauté  ;  mais  il  était  résolu 
à  fi^ndre  de  ne  pas  la  connaître,  et  il  corn- 
posa  exprés  salure  avec  la  froideur  et  la 
gratité  d'un  homme  accoutumé  à  Pexereioe 
des  charges  importantes  de  l'Etat.  Il  ' Voulait ' 
éprouver  si  la  marquise  de  Chàtittard  se  sou-' 
viendrait  de  lui,  et  un  secret  amour «•  pro- 
pre lui  feisait  supposer  qu'on  ne  l'avait  pas 
oublié. 

•—  Citoyen  commissaire ,  lui  dit-elle  d'une 
voix  timide  et  respectueuse  qui  vibrait  dans 
l'ftme  d'Antoine ,  je  viens  à  toi,  sans  aucune 
recommandation,  sur  la  foi  de  ta  loyauté  et 
de  ta  justice  que  l'on  s'accorde  à  louer  sans 
réserve.  J'espère  que  je  n'aurai  pas  trop 
compté  sur  cette  réputation  qui  est  si  rare 
chez  les  hommes  de  ce  temps-ci. . . 

—  li  y  a  encore  des  vertus  et  des  hommes 


i'A0DIElfCS.  '1Ô7 

vertoem  dans  la  répuMiquey  Dieo  merci  I  ré- 
pondit  Antoine  en  se  fawnl  idokmce  poor  pa- 
raître de  marbre,  tandis  qtie  son  cœar  était 
en  feui  Je  ferai  tOQJonrs  mes  effiH'ts  ponr  mé- 
riter Testîme  de  mes  coûdtoyens;  et,  dans  les 
fonctions  qui  m*ont  été  confiées ,  je  tâcherai 
ée  garder  le  même  ^rit  d'intégrité  et  d'indé- 
pendance. 

•  —  Citoyen ,  je  ne  veux  pas  porter  atteinte 
à  cette  indépendance,  répliqua  la  marquise 
qui  voyait  dans  cet  exorde  le  caractère  in- 
flexible  et  fiirouche  d'un  républicain. 

—  Vous  n'y  réussiriez  pas,  citoyenne,  re- 
partit Antoine  qui  éprouvait  une  certaine  sa- 
tisfaction à  dominer  à  son  tour  la  noble  dame 
qu'il  avait  abordée  autrefois  avec  ^humilité 
d*un  paysan. 

—  Cette  indépendance,  citoyen,  vous  em- 
pèchera^t-eifo jde  me  rendre  un  service,  un 
service  qui  vous  coûtera  peu  et  qui  sera  tout 
pour  moif 

—  Un  service^  madame?  dît -il  avec  une 


iSd  Ll   MARQOftt  M  iClATILLlllD. 

4èl  an  «ofMt  les  ywt  kuoiîte  4e  It 
4Me  M  toueMT  vevft  lui  6t  V^wiDflr  4'«Ae 
CTyoflMflû  MéfiaÎAfliftble.  VeiMUftz  vous  »«* 

en  le  regardant  à  plusieurs  reprises  at^BMV*» 
giisant.  dM^iie  £^b  davanti^  aux  «ravenirs 
qae  «eue  nseraibUttce  eaaraerdiuairo  «éveil- 
laît  en  eUa. 

—  Ce  $etviM^  madavie,  4r6f^t*il  «i  te 
r^rochant  lout  bas  x^ette  affoctatioa  é'inaen- 
sibilité^  est  donc  hwn  contcaine  i  nesfrâ^ 
c^>e6  et  Âmes  4ewvs,  pour  .fiie^oua  bésîliw 
ainsi  ji  le  dire  ? - 

--  Oh  !  monsieur,  il  s'agit  seuleoiaiitde  jw 
donner  la  permission  Â*auUm  à  Ja  Qmchstgd- 
rie ,  dit-elle  d'un  ton  sufudiaat  amrenèié  de 
quelques  sai^^lots  étouflEéa. 

—  A  la  Conciergerie,  madame!  interrompit 
Antoine  qiM  soupçonna  quefbtte  piûàrerinlé* 


donA^wAnM  tttmeik  ifs'il  propwiMiiL  fit 
jmwiiMi  i^siMiÉK-iiras  eetle  pcaijilinwii  î 
.  A;¥e»^MM  dans  les  f  motts  mi  nn^  nu  ^pftMM, 

—  Hélas *!  monsieur,  c*eA  mon  fils!  s'écria- 
l-élle  en  gémissant ,  quoique  la  vue  d'Antoine 
eût  produit  sur  elle  une  impression  étrange 
qui  Tabsorbait  dans  une  pensive  contempla- 
lion. 

—  Votre  fils,  madagie  !  s'écria  le  çemmis- 
saire  national  qui  abandonna  dans  le  premier 
moment  sa  contenance  glaciale^  et  qui  laissa 
échapper  ce  cri  d'angoisse  paternelle. 

—  0«^  moMiMr,  non  Mb  unique,  qu'on 
"flMoiedegeiieissp  ii(ml  erime,  et  qtii  e^  in- 
«omàt,  fe  i'iMteMe,  a}MlB4^e^vec»la  •^tttMIr 
-^Ntù^maèm  ^  pliidetli<i»Me4e  mn  èiifaM. 

«G'«t«»fNMilQMIIMclte«iqgt4lW6  aOlSyflM»- 

sieur .  J'ai  eu  l'imprudence  de  ni'«n  :«épaNrî;  M, 
-MttfMMî,..  pd«r  vi^ager  «t  s'kiilruipe. . .  Tout 


t6o  LA  MAHQUlfiB  M  GBATILLAftD. 

à  coup  j'ai  oessé  de  reoeTdir  ses  lettres,  et  j*ai 
eu  le  désespoir  decraiBdre  qtt*il  me  fdkt  enleyé 
po«r  toiqours;  je  1-ai  pleuré  comnie  mont  y 
nonsiottr,  pMdant  trois  mois...  J'babitats  au 
fond  d'une  province  de  France ,  en  Dau^ifté. 
J'ai  attendu  long-t^mps  des  notivelles  plus  cer- 

■ 

taines  et  moins  pénibles...  Enfin  je  n'ai  plus 
balancé  à  venir  le  chercher  moi  «même  à  Pa* 
ris...  J'y  suis  arrivée  depuis  trois  jours,  ci^ 
toyen,  et  depuis  trois  jours  mes  démarches 
actives  m'ont  du  moins  servi  k  constater  Texis- 
tence  de  mon  fils  ;  mais  je  n'ai  pu  encore  pé« 
tiétrer  jusqu'à  lui,  dans  sa  prison...  Pauvre 
enfant  !  il  y  a  trois  mois  qu'il  souffire  dans  cette 
prison!...  trois  mois,  monsieur!  et  je  l'igno- 
rais, et  je  le  pleurais  au  lieu  de  le  seMmrir  I... 
Je  frissonne,  quand  je  songe  à  un  plus  grattd 
malheur  que  le  Ciel  a  suspewltt  sur  ma  tète/. . 
Ce  cher  fils  emprimnné,  aeouié,  et  l'on  con- 
damne à  mort  quarante  ou  cinquante  per- 
sonnes par  jour! ... 
La  marquise  de  Ghatillard  s'arrêta,  mdhqnée 


L*AUDIE^XE•  l6| 

par  la  terreur  que  lui  causait  cette  réflexion 
qui  a\ait  dû  s'offrir  souvent  à  son  esprit ,  de- 
puis qu'elle  avait  découvert  la  prison  de  son 
fils  :  elle  fondit  en  larmes ,  et  Antoine,  qui 
la  considérait  avec  un  attendrissement  dou- 
loureux,  eut  beaucoup  de  peine  à  modérer 
les  sentimens  qui  l'oppressaient.  Il  se  pro- 
mena d'un  pas  brusque  et  retentissant  à  l'ex- 
trémité du  cabinet,  pour  dissimuler  son  agi- 
tation croissante  et  pour  se  fortifier  dans  le 
rôle  passif  qu'il  jugeait  utile  à  ses  desseins. 
La  marquise  recommençait  à  l'examiner  et  à 
s'interroger  tout  bas  sur  la  source  des  sensa* 
tiens  qu'elle  puisait  dans  cef  examen  plein  de 
doute  et  d'anxiété. 

—  Votre  fils  est  à  la  Conciergerie,  ci- 
toyenne! dit  Antoine  qui  ne  crut  pas  se  dé- 
voiler en  la  tranquillisant;  s'il  est  innocent, 
s'il  n'a  point  commis  le  crime  qu'on  lui  im- 
pute, il  n'a  pas  à  craindre  de  procès  ni  de 
jugement.  Je  m'étonne  qu'on  le  retienne  en 

prison,  après- trois  mois  de  prévention,  et 
II.  11 


>6s  LA   MARQUISE   DB   GHATILLARD. 

je  vais  m'occuper  de  faire  terminer  son  s4- 
faire. 

—  Citoyen ,  ce  n'est  pas  ce  que  je  désire , 
reprit -elle  en  n'osant  avouer  toutes  ses 
(maintes  ;  je  préfère  que  Taffiiire  en  reste  là  » 
et  que  mon  fUs  attende  en  prison  un  meilleur 
temp6. 

—  Madame ,  répondit  tristement  le  commis- 
saire national  qui  comprit  les  défiances  de 
madame  de  Chatillard  sur  les  suites  d'une  in- 
struction  judiciaire,  nous  \ivons  à  une  époque 
où  personne  n'a  la  certitude  du  lendemain  ; 
ce  serait,  je  vous  le  déclare,  trop  risquer  que 
de  compter  sur  l'oubli  pour  un  détenu  de  la 
Conciergerie. 

—  Quoi  !  monsieur,  peosez-vous  qu'on  le 
juge?  s'écria  la  marquise  qui  s'effirayait  à  l'i- 
dée d'un  jugement  dont  le  résultat  ne  pouvait 
être  douteux. 

—  Il  &ut  qu'on  ne  le  juge  pas,  madame , 
repartit  Antoine  qui  eut  pitié  de  ces  douledrs 


maternellea  qu'il  partageait.  Voti'ë  filg  m 
donc  noble  ou  partisan  des  aristocrates  ? 

V 

—  Lui ,  monsieur  I  dit-elle  embarrassée  par 
cette  question  inattendqe  qu'elle  ne  potitstit 

étodfyr.  Mon  fils  n'a  ni  naissance,  ni  ratig,  ni 

',  ■*■ 

iie^rtune;  il'sè  nomme  Dancourt. 

•*-  Cependant ,  madame,  on  l'a  emprisondé 
comme  suspect,  et  il  faut  qu'il  se  soit  (com- 
promis de  quelque  manière... 

—  Mon  fils  est  si  léger,  monsieur  !  L'im- 
prudence  n'est  pas  un  crime  capital.  On  l'a , 
dit-on,  arrêté  aux  barrières  de  Paris,  parce 
qu'il  n'avait  pas  de  carte  civi||ue. 

—  Ce  n'est  pas  là  une  charge  suffisante 
pour  motiver  une  accusation  ;  rassurez^vous , 
madame ,  nous  ^  tirerons  de  ce  mauvais  pas. 

— Vous  serez  mon  sauveur  !  s'écpia-t*eU^  en 
sef  levant  pour  se  retirer,  assiégé  d'un  sou- 
venir qui  lui  fit  oublier  un  instant  le  danger 
de  son  fils.  Ah  I  monsieur  «  vous  n'avez  pas 
d'enfans?  reprît-elle  avec  une  singulière  in- 


|64  l'A   IfABQUIâB   DE  CHATILLÂR0. 

flexion  de' voix  qui  faillit  arracher  k  Antoine 
son  nià8i)oe  d'indifférence. 

—  Non,  madame,  répondit  il  en  évitant  la 
rencontre  des  r^rds  investigateurs  qui  Ten- 
veloppaient  ;  mais,  à  voir  combien  vous  aimez 
le  vôtre,  je  me  figure  qu'il  est  doux  d'être 
père  !  Votre  fils ,  madame,  doit  vous  payer  de 
semblable  tendresse!  Je  ne  le  connais  pas 
encore,  mais  j'imagine  qu'il  est  digne  de  sa 
mère. 

,  —  Vous  le  connaîtrez,  monsieur;  nous 
viendrons  enseinble  vous  remercier,  vous  jurer 
une  reconnaissance  qui  sera  d'autant  plus  vive 
qu'elle  a  moins  occasion  de  se  prodiguer  dans 
les  circonstances  actuelles  !  Tous  ces  gens*]à 
ont  des  cœurs  de  bronze  :  j'ai  sollicité  le  prési- 
dent et  les  juges  du  tribunal  révolutionnaire, 
l'accusateur  public... 

—  Vous  avez  vu  Fouquier-Tinville  !  ditd^on 
accent  de  reproche  le  commissaire  national 
qui  prévoyait  les  conséquences  d^une  pareille 
visite. 


l'audience.  i65 

— >  On  ui*assurait  que  de  lui  seul  dépendait 
le  sort  de  mon  fils.  Il  m'a  fallu  essuyer  bien 
des  dégoûts  pour  parvenir  jusqu'à  lui;  enfin, 
l'or  m'a  ouvert  sa  porte.  Il  écrivait  et  riait 
tout  haut  en  écrivant:  c  Qu'est-ce?  a«t-il  dit 
quand  je  suis  entrée  prête  a  m'évanouir  de 
peur«    —  Citoyen,  ai-je  répondu,  je  vous 
supplie  dé  m'accorder  la  faveur  de  voir  mon 
fil8«  —  Où  est  ton  fils?  a-t-il  répliqué  sans 
quitter  son  travail  ni  tourner  les  yeux  de  mon 
côté.  —  A  la  Conciergerie,  citoyen.  —  Sus-" 
pect  ?  me  demanda-t*il  en  ricanant.  —  Inno- 
centa fl)'éeriai-je.  —  Son  nom?  —  Danceurt. 
-^  Et  ta  prétends  qu'il  esl  innocent?  —  Je 
Taflirme.  t-  Qu'il  n'est  ni  noble,  ni  prêtée, 
ni  émigré ,  ni  Vendéen  ?  —  H  y  a  trois  mois 
qu'il  est  en  prison  !  dis-]e  pour  l'émouvoir. 
-^  Trois  mois  !  ce  sont  quatre-vingt-neuf  jours 
de  trop.  —  Le  verrai -je?  —  Pourquoi  faire  ? 
*-^  Pour  le  voir  !  c'est  mon  fils  !  —  Citoyenne , 
je  l'avertis  ^ue  la  mère  est  coupable  dés  que 
son  (ils  Test.  —  Qu'on  m'emprisonne,  qu'op 


l68  LA  HARQDI6B  DB   CHATILLARD. 

nation  avec  calme,  en  demandant  un  sursis 
pour  mettre  ordre  aux  af&ires  de  ses  cliens... 
On  Ta  exécuté  aujourd'hui!... 

—  Si  vous  a^ez  dît  un  mot  en  feveur  de 
Taccusé,  madame,  on  vous  eût  fait  monter  à 
côté  de  lui  sur  son  banc,  et  vous  eussiez 
partagé  son  arrêt  ! 

—  C'est  mon  fils  seul  qui  m'a  fermé  la 
bouche.  Ce  n'est  pas  tout  :  atterrée  du  spec- 
tacle que  j'avais  eu  sous  les  yeux,  je  me  ren- 
dis aussitôt  du  Palais-de- Justice  à  Passy,  où 
j'avais  un  autre  ami,  le  docteur  Blum,  un 
vieillard  à  qui  mon  mari  a  confié  la  tutelle  de 
son  fils;  j'allais  gémir  avec  lui  sur  l'inique  ju- 
gement  de  M.  Lecoq  et  le  consulter  sur  les 
moyens  à  employer  pour  mettre  obstacle  à 
l'exécution.  Quelle  fut  mon  indignation  quand 
on  m'annonça  que  le  docteur  Blum  avait  été 
arrêté  dans  son  lit  et  enlevé  I  Je  ne  désespérai 
pas  de  le  rejoindre  pour  lui  recommander  de 
ne  pas  compromettre  mon  fils  dont  un  mot 
pouvait  exposer  la  tète;  je  parvins  en  effet  à 


L*AUDIKNCE.  1 69 

retrouver  sa  trace.  On  Tarait  conduit,  dans  un 
fiacre ,  à  la  Conciergerie  où  il  ne  fut  pas  toute* 
fois  écroué;  on  le  transféra  plus  tard  à  la 
Force  avec  un  convoi  de  prisonniers;  j'écrivis 
quelques  lignes  au  crayon  sur  un  imprimèque 
je  venais  d'acheter  dans  la  rue  pour  y  voir  les 
noms  des  victimes  immolées  hier,  et  pour 
m'assurer  que  mon  fils  n'était  point  parmi 
elles.  J'eus  le  bonheur  de  glisser  ce  papier 
dans  la  main  de  Bium  pendant  qu'on  le  des- 
cendait de  voiture,  et  je  n'ai  pas  songé  alors 
qu'il  était  aveugle.  Cette  tardive,  réflexion  me 
désola  :  Blum ,  ne  lisant  pas  l'avis  que  je  lui 
avais  transmis  dans  ce  billet,  commettrait  des 
imprudences  fatales  à  mon  fils.  Je  recommen- 
çai donc  mes  tentatives  pour  voir  .celui-ci  et 
pour*  aviser  à  sa  sortie  de  prison.  La  réception 
que  m'avait  faite  l'accusateur  public ,  sa  pro- 
messe de  méjuger  avec  lui,  et  son  méconten- 
tement au  sujet  des  trois  mois  écoulés  depuis 
l'arrestation  de  ce  cher  enfant ,  n'étaient  pas 
propres  à  me  tranquilliser  :  ce  fut  donc  vers 


170  U  MAKQOIM  DB  CBITILUED. 

VOUS,  monsieur,  que  je  dirigeai  toutes  nu» 
espéraDces,  et  je  me  félicite  d'avoir  persisté  à 
me  présenter  k  votre  porte  jusqu'à  ce  qM'eUs 
ir  moi. 

nte  sM^is  p«s  cpBwlé,  tVkiui»* 
était  paMé  opoune  le  précédant, 
vous  visse...  Riais,  qoel  est  votre 

—  Je-n'en  ai  qu'un  seul ,  je  vous  l'ai  dit, 
monsieur  :  voir  mon  fils  et  le  sauver  à  tout 
prix.  Dieu  soit  loué  I  je  puis  di^Muer  de 
sommes  assez  considérables... 

—  Gardez-vous-ea  bien,  madame  1  on  ac- 
cepterait votre  argent,  et  l'on  n'en  serait  qœ 
plus  pressé  de  fkire  disparatti^  les  témmns 
d'tin  marché  qui  retomberait  sur  son  autrar. 
Hais  vous,  madame,  où  irex-vous?  Vous  aviez 
deux  amis,  l'un  n'existe  plus  et  l'autre...  est 
peut-être  en  prison;  d'ailleurs,  eussiez-vous 
beaucoup  d'autres  amis,  ils  n'empAcheraieUt 
pas  un  malheur...  Voulez-vous  que  je  vous 
dise  le  fond  de  ma  pensée Y-Fouquier-Tinvilte 


M  VOUS  ouUieFa  pas ,  et  Tordra  à»  trous  srrAter 
doit  être  déjà  donné. . . 

~  Et  mon  fils?  int6rreii|pH  la  marquise 
qui  se  revoyait  à  Vingt-quatre  ans  de  là  cb^q^fl 
fois  qu'elle  régardait  A.ntQiné ,  et  qui  pourtant 
ne  croyait  qu'à  une  ressemblant  de  perr 
sonnes. 

—  Votre  &s,  madame  I  je  vous  promets  de 
le  voir  moi-m6me,  dç  prendre  des  informa- 
tions exactes  sur  tout  ce  qui  le  concerne ,  4^ 
Tcillersur  lui... 

—  Et  moi,  monsieur!  ne  le  verrai-je  pasf 
s'écria-t-dle  aveo  amertume.  Jfe  mourrai  si  je 
ne  le  vois  pas!... 

—  Un  moment  d'entrevue  pourrait  vous 

coûter  cher  ainsi  qu'à  lui!  Je  suis  eer tain  que 

vous  êtes  inscrite  sur  les  listes  de  suspects  et 
qu'on  vous  cherche...  Il  faut  vous  pacberi 

madame. 

—  Me  cacher  !  hé  !  monsieur^  où  me  cache- 
rai-je  ?  reprit-elle  découragée  et  a|)attue ,  La 


l^a  Ll  MABQUISB  Dl  G&ATIUAED. 

police  saura  bientôt  me  découvrir  ;  je  n'ai  pas 
seulement  une  carte  de  sûreté.  •. 

—  Je  vous  calerai ,  madame ,  dit-il  en  lui 
prenant  les  mains  qui  se  glacèrent  et  frémirent 
dans  les  siennes.  Restez  chez  moi,  et  la  police 
ne  viendra  pas  vous  y  chercher. 

—  Qui  donc  étes-vous ,  monsieur,  vous  qui 
accordez  un  si  généreux  appui  aux  infortunés? 
reprit-elle  d'une  voix  tremblante  et  entre*^ 
coupée. 

—  Je  suis  un  homme  d'honneur,  madame, 
répliqua-t*il  en  s'imposant  une  réserve  froide 
et  polie,  sous  laquelle  ses  véritables  sentimens 
avaient  peine  à  se  cacher. 

—  Mais  vous  êtes  républicain ,  monsieur  l 
objecta^t^le  pour  amener  une  révélation  qui 
Téclairât  sur  les  anlécédens  du  commissaire 
national;  mais  vous  êtes  un  des  chefs  de  ce 
gouvernement  ! 

—  Je  prête,  il  est  vrai,  mes  lumières  et 
mon  zèle  à  l'administration  de  la  chose  pu- 


t'AUDISNCE.  170 

blfque,  repartit  Antoine  avec  une  noble  fierté 
et  plein  de  la  conscience  d*un  dévoila  ho- 
norablement rempli;  je  me  dévouerais  avec 
j%ie  pour  mon  pays,  mais  je  n'assume  pas  la 
moindre  responsabilité  dans  les  actes  sangui- 
naires qui  Outragent  la  nature  et  Thumanité. 

—  Comment,  monsieur,  vous  dont  fad- 
mire  le  caractère,  et  qui  conservez  des  senti- 
mens  humains  au  milieu  des  bourreaux,  con- 
sentez-vous à  servir  une  république  de  sang? 

—  Je  sers  ma  patrie,  madame,  répliqua 
gravement  Antoine  qui  ne  rougissait  pas  de 
ses  opinions  et  de  sa  vie  politique  :  que  de- 
viendrait ta  F||ince  si  tous  les  Français  s'u* 

« 

nissaient  k  ses  ennemis? 

— 11  est  impossible  de  supposer  que  vous 
agissiez  autrement  qu'en  homme  d'honneur, 
dit  la  marquise  qui  craignit  de  l'avoir  offensé 
et  qui  resta  persuadée  que  le  commissaire  na- 
tional n'était  pas  le  paysan  auvei^nat  qu'elle 
souhaitait  revoir  depuis  tant  d'années.  Je  ne 
m'^plique  pas  cependant,    monsieur,  par 


174  ^^   MÀRQUISl   DB   CHATILLÂRO. 

^udDe  ràiion  ions  m'a^éi  aocu^lHe  de  priioe- 
flbôrd  saito  me  connaître  ^  sans  tn^a^oîi' jamw 
voe,  atee  luM  grâce  el  une  bo^tô  que  j^aurais 
à  peine  espérées  de  la  part  d'un  ami.         * 

•~Qu'eût-ce  été,  madame,  si  je  vous  avais 
connue?  reprît  Antoine  en  s^animant  d*itfi 
enthousiasme  qu*il  éteignit  aussitôt.  Je  suis 
certain  de  vous  voir  aujourd'hui  pour  la  pre- 
mière fois  ! 

—  Monsieur,  citoyen ,  voici  des  gens  de  po- 
lice qui  s'en  vont  arrêter  madame  la  marqnise! 
cria  Lafleur  qui  se  précipita  dans  le  cabinet. 

*^  M*arr6<ër  !  répéta  madame  de  ChaUUard 

# 
trahissant  elle-même sâ^i  incognito.  Ah!  mon- 
sieur, est-'Ce  là  le  prix  de  ma  confiance  ? 

-^  Quel  Miipçon,  madame  I  reprit  Abttfiae 
qui  oauphra  de  regret  d'être  si  mal  jugé  el  qui 
ftit  8«r  le  point  de  se  faire  eennaltre  pour 
répondre  à  une  si  eroelie  accusation.  Vous 
êtes  ohe»  moi,  madame,  vous  aves  aéd^é  ma 
protection  et  voua  sèrei  à  Tabri  de  toute  ëa-* 


l'aodienge.  175 

peee  de  violeûce,  tant  que  j'aurai  une  goutta 
de  sang  dans  les  veines. 

—  Je  vous  conjure  de  ne  pas  vous  compro- 
mettre pour  moi,  dit  la  marquise  honteuse  de 
son  injustice  :  gardez  ]pk)ur  mon  fils  votre  pou- 
voir et  votre  bienveillance  ;  je  vais  me  livrer  à 
ces  gens.... 

—  Vous  m'estimez  donc  bien  peu  pour 
croire  que  je  le  soufifrirai  I  s'écria  Antoine  en 
la.  retenant  d'un  geste  impérieux  et  suppliant 
tour  à  tour.  Attendez  ici  que  j'aie  congédié 
ces  misérables  I 

Le  cemnlitsaire  national,  pâle  de  colère, 
dÔFth  de  son  cabinet  et  trouva  dans  i'anti- 
ebambre  deux  envoyés  de  Fouquier-Tînvîlle, 
qui  s'emportaient  tout  haut  en  invectives  itri- 
Inoûdes  contre  la  consigne  qu'ils  voulaient 
violéf  en  pénétrant  de  vive  force  dans  le  ca- 
binet du  ministre.  L'apparition  de  celui-ci  ne 
démonta  pas  leur  impudence ,  et  ils  le  sommé- 
¥èM  j  en  montrant  Tordre  d'arrestation  sigrié 


176  LA   MARQUISE   DE   CHATILLARD. 

par  Taccusateur  public,  de  leur  remettre  k 
femme  Dancourt ,  à  la  poursuite  de  laquelle  ik 
étaient  dépêchés  depuis  le  matin,  et  qu'ils  sa* 
Talent  cachée  dans  l'hôtel  de  la  Commission. 
Antoine  fût  tenté  de  Ie#chasser  à  coups  de 
pied  et  de  déchirer  le  mandat  d'amener,  en 
vertu  duquel  ils  avaient  l'audace  de  se  pré* 
senter  chez  lui  :  mais  il  se  contint  par  égard 
pour  la  marquise  qui  aurait  été  l'objet  de  la 
vengeance  de  ces  deux  limiers  du  tribunal  ré« 
volutionnaire ,  et  il  leur  offrit  deux  assignats 
qu'ils  reçurent  en  faisant  la  grimace. 

—  Citoyens ,  leur  dil^il ,  vous  êtes  ici  dans 
l'hôtel  de  la  Commission  de  la  justice  :  en  au-- 
cun  cas ,  vous  n'auriez  le  droit  d'y  exéeuter 
une  arrestation  ;  mais  la  personne  que  vous 
cherchez  m'est  inconnue,  et  si  elle  mettait  le 
pied  chez  moi,  je  la  ferais  arrêter  moi-même, 
n'en  doutez  pas.  Je  vous  prie  de  vous  retirer, 
car  votre  présence  dans  l'hôtel  pourrait  donner 
lieu  à  des  bruits  injurieux  pour  la  r^ublîque. 
Les  douze  commissaires  nationaux  sont  învio- 


i'aumengb.  177 

labiés  pendant  toute  la  durée  de  leurs  fonc«- 
lions. 

—  Que  ne  tous  dois* je  pas,  monsieur?  dit 
madame  de  Ghatillard  à  Antoine  qui  rentrait 
sombre  et  soucieux  après  a^oir  ¥u  partir  les 
deux  porteurs  des  mandats  de  Fouquier-Tin- 
ville.  Vous  m'avez  probablement  sauvé  la  vie  t 
car  si  j'étais  à  la  merci  de  ces  assassins  qui 
ont  fait  périr  M.  Lecoq ,  on  ne  serait  pas  en 
peine  de  me  trouver  des  crimes  punissables 
de  mort.. •• 

—  Quand  on  vous  accusera,  madame,  j'irai 
à  la  barre  du  tribunal  pour  vous  défendre  1 
reprit  Antoine  qui  n'était  pas  toujours  maître 
des  mouvemens  de  son  cœur  et  qui  passait  su- 
bitement de  ces  boutades  chaleureuses  à  une 
aménité  froide  et  compassée.  Mais  vous  pour* 
riez  être  exposée  à  de  nouvelles  inquiétudes 
en  restant  dans  cet  hôtel,  et  je  n'aurais  peut^* 
être  pas  toujours  la  fiiculté  de  vous  y  cacher  : 
permettez*moi  de  vous  conduire  ce  soir  dans 

un  logement  qui  m'appartient  et  que  je  n'ha* 
II.  12 


178  LA  MARQUISS  M  CHATILLARD. 

bite  pas  :  voua  y  demeurerex  en  toute  Aécwitè, 
jusqu'à  ce  que  vous  puissiez  voir  votre  fil$t 
sans  cfaiate  de  vous  perdre  tous  deiix.  Demain 
|e  te  verrai  el  lui  pwterai  de  vq»  «QmveUes  ; 
demain  I  avant  Fappel  des  accusés  ! 

—  La  fim  vi^e  gratitude,  laonsiiear,  Mt 
faible  et  maladraîtie  auprès  de  c«(te  ioépuiâ^lde 
bienveiUanee  l  dit  avec  cbaleur  madane  de 

•  ■  » 

Chaiillard  qui  ne  pouvait  croira  que  ee  pt** 
teeleur  dévoué  fût  un  étranger  pour  elle*  Un» 
paroles  sont  insuffisantes  pour  vous  esprkmr 
ee  que  je  aeM>  mm  il  ne  sevitbie  que  vous 
^yesi  quekiue  motif  secret  de  me  nukéte  ainiî 
votre  obligée 

—  ï-e  motif  qui  i^é  dirîfs,  imd^nM»  «It 
tel  qu^  je  &ttie  lier  de  le  proclamer,  rep«riil 
Antoine  qui  se  reprochait  d'avoir  encore  le 
courage  4^  dissimuler.  Vous  êtes  m^ll^^ 
reuset 

—  Ce  n'est  pas  lui  I  murmura  la  ma^quise^ 
qui ,  lu  poitrine  oppressée  die  laRglpts,  i^'eiit 

■ 

plus  la  force  de  les  retenir.  Je  pleure  sur  pnMi 


L'A«VBIffll.  179 

ik  M  HéP  »0i  I  4U-eUe  pour  excuMr  ow  é^lafs 
de  douleur. 

Antoilb  ii*aurart  pu  s^empécher  dé  fe  con- 
soler :  ii  prétexta  des  affiures  pour  s'absentet, 
et  il  alla  préparer  ta  somme  en  or  qu'il  avait 
promis  d'apporter  le  toir  même  au  porticnr  de 
Thôtel  Ghatillardy  en  venant  prendre  possession 
du  logement.  Il  rentra  un  moment  dans  le 
cabinet  9  où  il  trouva  madiame  de  GhatfHard^, 
immobile  d'attention  et  palpitante  d'espoir, 
devant  un  portrait  do  femme  qu'eHe  n'avait 
pas  dTabord  aperçu  et  vers  lequel  à  finstaiit 
même  ^e  s'étah  élaiicééf  aviee  un  eri  ^  sof- 
prise  r  ee  portrait  Ataif  le  sieq. 

—  Vous  regardez,  madame»  un  joli  por- 
trait ,  lui  dit  Antoine  qu'elle  n'avait  pas  en- 
tendu approcher  derrière  elle  :  il  m'a  été  légué 
par  un  ami.... 

—  Et  cet  ami  ?  demanda  madame  de  Gba- 
tillard  qui  fut  arrachée  cruellement  à  un  rêve 
où  elle  ideniifiait  le  peintre  du  portrait  avec 


l8o  LA  MARQOISË  m  ChATILLAEO* 

le  protecteur  qu'elle  avait  rencontré  dans  An- 
toine. 

—  Il  est  mort,  et  ce  portrait»  ^u*il  avait 
peint  lui-même  et  qu'il  ne  cessait  de  contera* 
pler  en  Tabsence  du  modèle,  est  un  gage  pré- 
cieux de  Tamitié  du  peintre  qui  fut  tué  au 
armées.... 

—  Vous  êtes  certain  qu'il  est  mort  !  reprit 
la  marquise  qui  en  doutait  malgré  cette  as- 
surance. Ce  portrait.... 

—  Vous  ressemble ,  madame  ?  interrompit 
Antoine  qui  n'avait  pas  l'air  de  remarquer  le 
trouble  de  la  nuirquise;  en  effet,  ce  sont  lé  vos 
traits,  mais  la  peinture  ne  vaut  pas  le  modJte! 


VI 


AnioiM  s'aliSMta  enoore  et  lit  plusieurs 
eourses  en  flaere,  su  greflé  du  Pilai^-de-Jus* 
tice  et  i  rinprinerie  du  tribunal  révglutirà- 
nuiM pouririsitor les lifiles des  acousés qui  so^ 
raienl  jigés  le  lendemain ,  à  rhdtei  Giiatittard 
pour  solder  le  premier  terme  de  location,  et 
ebes  un  restaurateur  foisin  pour  oowmQnder 


l8a  LA  HABQCUE   DB   CHATILLARD. 

un  souper  dont  il  dressa  le  menu  et  qu'il  en- 
voya tout  apprêté  à  T  hôtel  où  il  avait  laissé 
des  ordres  à  cet  égard.  Il  revint  vers  dix  heures 
du  soir  et  retrouva  madame  de  Chatillard  abt- 
mée  dans  une  rêverie  profonde  en  face  du 
portrait  qu'il  avait  coifipDsé  de  souvenir  autre- 
fois :  la  marquise  se  perdait  en  conjectures 
qui  Tentralnaient  dans  Tespace  des  probabi- 
lités ,  et  elle  en  était  venue  au  point  de  s'ima- 
giner que  le  commissaire  national  devait  être 
le  baron  de  la  YanaiteiôM,  lequel  aurait  hérité 
de  ce  portrait  à  la  mort  de  son  frère  naturel 
Antoine.  Ces  suppositions  satisfaisaient  du 
moins  la  vraisemblance  et  donnaient  l'expli- 
cation de  ce  qu'il  y  avait  de  mystérieux  et 
é*étraiige  dans  cette  a«nit«M*  Jbit  la»iiiiii| wse 
n'élit  pas  le  temps  de  a^éclMrar  durantage» 
parce  que  le  eommiasaife  mtiiipMl  pirMaaail 
b*op  ppéoceupé  pour  répùmirtià  desifUQSliow 
le  simple  curiosité  :  »fl  ianta  aà  |Nro|é^  è 
s'enipelopper  d'une  mante'de  «aSetesamr  qu'il 
lui  apportait  et  j^  le  suivre,  Maékiiiie  de  Chulll* 


m  swvufiRB.  ift3 

tami^  dttis  to«t  aolre  omnent et àors des etr- 
t^OMUiiices  ^bcéptioimelles  qui  ikonÎMMttt  «d 
vidoiftté  )  ne  se  ftkt  point  abândôonée  sâosi  à  ia 
fâ  il'im  liMiaiè  qiu-41e  ^Mmaiwait  ëepw 
^el^i^ieB  fiMMSi;  iinûis  tes  j^Moédés  d' A«tbind 
waient  été  ir  délicais ,  ses  «Mnières  étajeat  «î 
MûMés  M  ««  M^peeMeudes ,  ^m  accent  avait 
tàttt  de  Iraéchme  «ft  de  {persuasion  »  qae  %i 
-ftMibie  9a  ^ite  ttMerée  se  •serait  <^o«i6ée  à  lut 
Mgs  aucune  ita^ifîéMide^  ta  marquise  $e  geii* 
Mit  «n  d«tre  mâitts  gèoée  qu'une  autre  avee 
wi  4iMiaie  ^'ette  ne  eansîdéraît  pas  comme 
iNlJétranger«Éès4|u*€dieéittei*ftfgMU  seUoMrr) 
irmiews,  ftHftttluAe  de  la  tente  société  M 
^vsfil  firppris  à  ne  •e'eftiayer  «t  i  ne  s'embar»- 
lasser  BuHiMieiit  d'«Me  sitwlîen  diiieile  011 
éqtti«o4ue  dont  <3le  sanirait  toujours  howra^ 
MpiÉnt  «ertir.  BHe  n'isiit  idonc  pas  d'abje&- 
ftiniiiide  refes  A  oppoaer  à  fM^^atÂnn  de  mu 


Ils  «Matèrent  ensemlâe  <4ao$  .uve  voiiune 
é^  place,  el,  durant  le  trajet ,  ils  gar4èrent 


l84  ^^  MÀEQtntSE  DE  CHATILU1D« 

l'un  et  l'autre  le  silence,  comnke  s%  étaient 
égatonent  intrigués  de  ce  qui  allait  arrifw  : 
madame  de  Cbatillard  soupirait  ai  souvent, 
que  son  compagnon  de  route  ne  put  se  dé- 
fendre d'une  émotion  sympathique,  et  cet 
échange  de  soupirs  étaUit  entre  eux  une 
sorte  de  langage  qui  démentait  le  rAle  passif 
qu'Antoine  avait  pris  jusque-là.  La  mar- 
quise était  si  émue,  si  trwnbla«te,  si  absor- 
bée, qu'elle  ne  distingua  pas  le  chemin  que 
parcourait  la  voiture,  et  elle  ne  se  fût  pss 
rotoie  aperçue  qu'dle  venait  d'arriver  à  sa 
destination ,  si  Antoine  ne  l'eût  engagée  à  des- 
cendre et  ne  l'eftt  aussitôt  enlevée  du  iacre 
pour  la  déposer  sous  un  vaste  vestibule  où  il 
la  laissa  un  instant  dans  l'obscurité.  Elle  ne 
songea  pas  seulement  à  s'informer  de  l'endroit 
où  on  l'avait  conduite,  et  elle  n'aurait  pas 
trouvé  une  parole  tandis  qu'elle  accompagnait 
Antoine ,  appuyée  sur  un  bras  qui  lui  pressait 
le  sien  et  frissonnait  du  môme  frisson  :  elle 
ouvrit  la  bouche  pour  demander  de  la  lumière. 


in  Bôumnis.  i85 

aaaif  SM  lèvres  s'agitârent  sans   former  de 
«on  t  et  die  continva  d'avancer  dans  les  té- 
nèbres. Ils  traversèrent  des  appartemens  qui 
A'ètaient  pas  éclairés  et  dans  lesquels  Us  n'a- 
mient,  pour  se  dirieer^  que  la 
frappurt  sur  les  avisées;  An 
par  iDOBiens,  et  madunà  de  C 
tait  Kacbinalein«it,  puis  le 
une  somnaiobale,  dès  qu'il  recommoiçait  i 
marcher.    Leurs  reqàrati<ms  bruyantes  se 
croisaient,  aUernaient  et  s'aitrecoupaient, 
ainsi  que  deux   voix,  et  ils  se  communi- 
quaiont  mutueUemeat  des  sensations  de  froid 
et  de  ebalmir  Idlemou  subîtes  qu'ils  amient 
sur  le  front  un  bradeau  de  sueur  glacée, 
pendant  que  leurs  jooes  brûlaient  et  que 
letur  beMne  senUait  s'emSammer.  La  oiar- 
qnise  ne  voyait  phu  et  n'entendait  plus. 

—  Madame,  j'ai  beann  de  dminer  des  or- 
dres, lui  dit  d'un  aceent  profond  Antoine  qui 
toiait  la  def  d'une  porte  fermée;  veuiUea  en- 
trer dans  cette  cbambre  qui  est  ta  vôtre;  je 


I'86  LA   MARQUISE   DB   CKltlLLAM. 

rActoine  la  pèrmisifon  tte  venir  vùiis  ^  ^atùer^ 
et  je  n'trmbitiôttne  pas  d'autre  batAenr  qM 
<Je  vous  ^servir  à  genoux. 

f.a  «âi^sè  tte  «teâtfeii^,  «MqMUlé  de 
celte  galanterie  pe^n  ^'^fécbrd  avec  (è  km  ofe^ 
étnaire  du  coniiiHfiBâ(fa«é  MtitAial)  n^^M  fM 
l'idée  d'un  guet-âpenà,  Iwtique  b  porte «e  re- 
ferma  sur  effie  et  qne  te  Jeu  4e  4a  dkf  dans  h 
serrure  lui  annonça  qù'cMe  ne  serait  pas  libre 
^  soi^ir;  elle  se  retourna  pour  voik*  ai  son 
fftafde  Tàvalt  quittée ,  «t  étt6  «•Mamià  4f^  h 
-pone  fttlsait  résistance  en  la  pMisaaiit;  ftMÔk 
•a<vaiit  qu'cAte  se  Mt  ind%«iée  eoMM  sa  ^pm» 
H  6on  geôlier,  elle  jeta  les  yeux  aMour  d^olls, 
•ël  ie6  couvrît  de  ses  taiains,  oiibflie  pour  éo»^ 
ter  une  fliuaion  obséAuite;  ^le  regarda  «oooip 
ies  ^bfels  qui  renwonnaienc,  et  ^ie  m  pou- 
vait crotne  qu'irite  fbt  évaMée,  an  rosMoniB^ 
sant  son  andieMie  ekadibre  ^'^eHa  Cvak  si 
ka|ig'4efÉps  aeoupée  dans  «n  bfttel.  Ck>D»aMBt 
s'y  retrouvaît<'elle?  *€' était  une  énigme  dottt  te 
mot  toi  échappait;  cependant  eMe  fanait  cmi- 


•    .1 


étàk  4iwi*e  iftèr^»  nyec  leatte  irnavalle  apip^- 
ràM  4'Aittoitta  4pf  De  «v^airfât  .mMM«Pf#( 
damère  ie  etf nupmitf fce  n»IÎ0«frl:.  JUa  BNir^nim» 

du  tiJMJJMid),  afiaît  et  tvemîtdttis  weîftdmîk»^ 
fie*  Mpw/et!€!»ome«eràdiile.  itOMtrj^  otfqp  U 
brait  46  ^«-Mmve  J'^^mljlt  ^'«QB  :él|iîti«Rtq&» 
e^  Je  sHiMXHice  4'\yfe  i^^fgm^fm  ^n^  4|fij 
êitfkài  à Ms  eMtttes  IQdt  w^dej^x  typipel  &U  i 
aie  «ouiiettàte.  ISÙf  D'OM  Ioufmt  1»  (61^  ^ 
IMMir  que  Je  fi»qse  (»e  AbU  AMtp  iMH»  et  ^ 
pmBBSL  un  leiMe^eri  en  fp^vfmxm  vu9  sur  ji» 
#Me. 

i^  fmftaie  Ae  e'^«MMi9iitfftt  :  c'^l  A«^ 
loiMifii  ii^'il  avak  (é(é  âaMeéwt:I«ès  :4'^ 
wlifHtttMieMsieqfMNkfaAt^  yôtu  4e  la  môm^ 
flttttière  <t  «rec  ilee  imâpe»  |if(b|t»{qiie  iB^w 
tuî  aiak  lait  preodue  à  la  f^aeet^e  son  eoa^ 
tttoiede'psQfMyaauvQKgiMt.  Il  se.^mait  debout 


l88  LA  MAEQVMB  M  GHATILUftD. 

à  la  p(H4e)  comme  la  première  fim»  wàb  la 
contenance  timide  et  étonnée  que  la  navqwse 
eèt  voola  lui  faire  garder  joequ'ao  lendemain , 
lorsqu'elle  8*était  Tue  obligée  de  le  aoulBrtr  en 
tète-à-tète  tout  le  reate  de  la  nuit.  IMame  ëe 
€liatillard  comprit  tout  ce  qu'il  y  anit  d'eiquiae 
délicatesse  dans  celte  répétition  d'une  aoéne 
qui  l'avait  attadiée  par  des  liens  de  malemilé 
i  un  homme  qu'^e  eût  rougi  d'élwer  jnaqu'à 
elle  dans  les  circonstances  ordinaires  de  la  im  ; 
elle  sentit  qu'Antoine  voulait  être  reconnu  sous 
les  auspices  d'un  rapprochement  aussi  roma- 
nesque et  aussi  soudain  que  celui  qui  afuk 
formé  entre  eux  une  espèce  d'allianee  indis- 
soluble ,  sans  que  les  lois  et  la  société  l'eus- 
sent sanctionnée.  Ce  fut  pour  madame  de 
Ghatillard  une  palpitante  éwcation^l'un  amMr 
qu'elle  ne  s'avouait  pas  à  eUe-mème  depuis  si 
long-temps,  et  elle  devina  d'une  pensée  plus 
rapide  que  l'éclair  quelles  étaient  les  cUspo- 
sitions  d*  Antoine  i  son  égard ,  d'Antoine  qui 
avait  reproduit  sur  la  toile  l'image  empreinte 


dans  sa  mémoire,  d*Antoiile  qai  s%ttiit  fait 
une  eônditioii  sociale  bien  an-desràs  de  sa 
naissance,  d*Antoine  qui  n'avait  pas  encore  en- 
gagé son  cœur  et  sa  mftin  dans  un  nmriage , 
d'Antoine  qui  parlait  de  son  fils  avec  une 
t^idretse  qu'elle  attribuait  tout  à  rbeure  à 
de  rhumanité,  d'Antoine  enfin  qui  n'atten- 
dait ,  ne  désirait  qu'elle  au  monde; 

—  Antoine  !  s'écria-t-elie  en  faisant  un  pas 
vers  lui  les  bras  étendus ,  vous  sauverez  votre 
fils  et  sa  mère! 

—  Madame  I  Christine  !  s'éeria*t-il  en  pred* 
satit*  avec  transport  contre  son  cœur  la  mar- 
quise qui  mêlait  4»  lafrmes  aux  siennes ,  les 
plus  douces  larmes  qu'elle  eAt  jamais  versées. 

Ils  ne  s'interrogèrent  et  ne  se  répondirent, 
dans  les  premiers  instans  de  leur  reconnais- 
sance ,  que  par  des  caresses ,  des  baisers  et 
des  larmes.  Antoine  avait  fait  asseoir  madame 
de  ChatiDard  frémissante  de  joie  et  d'atten- 
drissement sur  le  fiiuteuil  où  elle  était  assise 
dans  cette  nuit  qu'ils  avaient  également  pré- 


69|il^  ^  FfSiwk  ;  il  %'é^ii  p^cé  à  vdAé  d'Ella, 

qfâUfiH  dfl^naaia  ;  ila  n'^ieni  paa  plw  ipal 
à  Taise  que  4eu&  afisaw  ^ia'uim  la^^g^e  i^el- 
Ugeafie  jL  mis  aiup  le  tesraîii  cte  la  plus  in- 
time le|iiîtta«i|^.  Néaanoifts  AAjpiae,  par  ^n 
excès  de  discrète  attention ,  obsecv^t  dsiu&  U$ 
lendi^  éfts^ahçvnf i^  uae'  rcspe^luaiiae  ré- 
serve q^  ^  Wirqu^^  «f'M^U  pas,  qm- 
qu^elh  Ittî  e^  s^^t  gfé  :  e%s'^>i^H[ifjo^iniit  avec 
boiUieiiir  à  rigyiri^itfip  ^'^^  ^inomr  que  vingt- 
quatre  ans^  d'al^ae^ce  a^taieiiMl  pa^hé  daBs  k 
silence  et  lacontraoUe^  elle  se  crojait  donc 
dispensée,  par  ces  vtj^t-qvatre  aimées  d'é- 
preuves ,  de  fkm  FWa^f  V9L  innour  i  travers 
toutes  ks  itansfiorwaUonfl  suocesaîvea  qfiil 
eti  reçues  4»  l'bad^JîtD^e  et  du  temps  avant 
d'armer  à  so^  i^M  (laut  d^gré  de  eenfiiMioe. 


Vf»  8O0YE11IK9.  19 1 

Côt  iHmnt  élaU  f^v  elle  un  ami  de  viog^ 
qnalM  Mft,  hkw  ^*eUe  ne  fût  encore  pou 
loi  <|ii*uM  amaaie  de  la  ^^eiUe* 

-r*  Voua  ma  denan^a  ce  qui  s'eat  pa^gé 
dai^wa  notia  aingulî^  reteoDUe  ?  l|ii  di^ 
alla  a^nc  uie  iniaûm  qui  Vké*%lit  pas  exev;^ 
éa  oaéiaf  caKa.  h&  amt quia  4«  ChatiUard  lOR^r 
rat  avMal  qva  j'euaae  repris  l'usage  de  iMa 
aeaa.  le  toua  chercbai  en  revenant  ^  sofii, 
el  je  naua  ai  sans  cesse  chercl^  depiuia  e^ 
jour^là  ;  c'était  vous  aeul  que  mon  imaginar 
tion  ne  feîaatt  wir  partaut  !  Combien  de  $ms> 
tranapée  par  une  resaemWance  de  figure  ^ 
de  regard,  de  saurire,  de  voix,  me  suis-j« 
sentie  attirée  vers  quelque  inconnu  dana 
lequel  je  se  vous  retrouvais  pas  1  (la  naisr 
saAce  de  aaiNa  fils,  qui  est  votre  portrait  vi^ 
vant^  les  soins  donnés  à  son  enCance,  c^^x 
de  son  é^Lucalion,  et  surto\^  le  bpnheur  de  Ip 
contempler  en  pensant  à  son  père,  furent  agi- 
tant d'ingénieuses  consolations,  à  la  faveur 
desquelles  je  m'occupais  encore  de  vou^. 


? 


i^à  LA   MARQUISB   DE  CHATiLLàRD. 

Mon  fils  avançait  en  âge,  et  je  vous  retrouvais 
pi^sqae  tout  entier  chez  lui  ;  mon  amour  ma? 
ternel  s'en  augmentait,  et  lorsque  je  Tadmi- 
rais  si  élégant  de  tournure,  si  noble  de  main- 
tien, si  beau  de  physionomie,  je  me  disais  que 
vous  seriez  fier  de  vous  reconnaître  dans  voire 
enfant.  Je  ne  crains  pas  de  Tavouer,  je  fis  des 
efforts  inouïs  pour  savoir  ce  que  vous  étiez 
devenu,  et  je  me  rendis  moi-même  en  Àu<* 
vergue ,  afin  de  découvrir  vos  traces  qui  s'é* 
talent  effacées  pendant  deux  années  que  j'avais 
passées,  grosse,  nourrice  et  malade  à  Paris.  Je 
n'ose  songer  maintenant  à  ce  que  j'aarais  fiut 
si  je  vous  eusse  rencontré  ;  peut-être  ne  me  se- 
rais-je  pas  offerte  à  une  reconnaissance  humi- 
liante pour  moi  et  dangereuse  pour  mon  fils , 
si  vous  n'eussiez  pas  été  un  honnête  homme  ; 
peut-être  me  fussé*je  bornée  à  vous  mettre  dans 
une  situation  de  fortune  digne  du  pèie  de  mon 
fils  sans  vous  révéler  la  source  de  ces  dons  ; 
peut-être  espérais-je  n'avoir  plus,  après  vous 
avoir  revu ,  cette  impatience  de  vous  voir  qui 


lES   SOLVEtXIRS.  ig? 

me  tourmentait.  Mes  démarches  pcrsoiiDelles 

ne  m'apprirent  rien  de  plus  que  les  rensei- 

gnemens  qui  m'étaient  déjà  parvenus.  Vous 

n'aviez  fait  que  reparaître  dans  le  pays  où  votre 

mère  était  morte  pendant  le  court  intervalle. 

de  temps  qui  sépara  votre  départ  de  votre  re- 

tour.  Oii  ignorait  absolument  de  quel  côté  vous 

aviez  porté  vos  pas  en  disant  adieu  aux  monts 

d'Or.  Votre  frère,  le  baron  de  la  Yannissière, 

à^ui  je  m'adressai  pour  obtenir  quelques  lu* 

mières  sur  votre  sort ,  me  soutint  qu'il  ne  vous 

connaissait  pas,  et  m'affligea  ensuite  de  pré-' 

somptions  lugubres  au  sujet  d'un  ^icide  qui 

aurait  mis  fin  à  votre  misérable  existence  ; 

d'autres  indices  se  réunirent  en  même  temps 

pour  confirmer  le  dire  de  ce  mauvais  frère, 

pour  qui  je  partageais  déjà  votre  mépris  :  ôm 

vous  avait  aperçu  errant  le  long  du  lac  Pa-* 

vin,  à  l'époque  où  vous  aviez. quitté  la  cabane 

de  votre  mère ,  et  des  bardes  que  l'eau  ra^ 

mena  sur  le  bord  furent  reconnues  pour  celles 

que  vous  portiez;  on  en  conclut  généralement 
II,  ir> 


194  ^^   MARQUISE   DE    CHÀTILLARD. 

que  VOUS  vous  étiez  noj'é  de  désespoir  pour 
ne  pas  survivre  à  votre  mèf e ,  et  le  baron  de 
In  Yanniâsière,  ne  s'expliquant  pas  Tintérèt 
qu*une  personne  de  ma  condition  pouvait  ac- 
(^.order  à  utt  pauvre  ouvrier  tourneur,  sènia 
perfidement  le  bruit  d'un  vol  que  vous  auriei! 
commis  chet  moi.  Les  méchdns  tie  manquè- 
rent pas ,  qui  déclarèrent  que  vous  étiet  re^ 
venu  au  pays  avec  une  grosse  valise,  et  que 
vous  aviez  payé  en  or  les  anciennes  dettes  ne 
votre  mère,  le  vous  pleurai  comme  si  voutl 
n'existiez  plan,  et  pourtant  Je  M  continua/s 
pas  moins  itieë  recberdies  qui  j^uretit  toujoaM 
infructueuses.  Mon  fils  avait  dix^ept  ans  krrè^ 
que  la  révolution  éclata  ;  les  évéueméùs  qui  se 
succédèf^Mt  rfuraiit  les  deui  premières  annèàs 
m'insptrèrisnt  la  Crainte  de  livrer  à  la  mefd 
de  l'avenir  la  fortune  et  ta  vie  de  mou  fils.  Gér 
fut  lui  qui  d'ailleurs  me  sdUicita  de  sorflf 
de  Fmiicé.  La  noblesse  émigrée  se  ralHaft  k 
Goblentz  autour  des  princes,  et  toué  les  jeunes 
nobles  étaient  animés  d'une  ardeur  guerriéffl 


LES   80|}\ENI]IS.  igS 

que  mon  fils  devait  partager,  malgré  mes  ter- 
rcurs  et  mes  répugnances  maternelles.  Nous 
partîmes,  lui  ne  respirant  qpe  pour  combattre 
les  républicains,  moi  gémissant  dés  dangers 
qu*il  brûlait  de  courir  :  il  ftit  aussitôt  pourvu 
d'un  commandement  dans  l'armée  du  prince 
d0  Condé ,  et  il  iit  ses  premières  armes  avec 
éclat  lors  de  Pinvasion  des  Prussiens  dans  les 
Vosges... 

— Mon  fils  servait  sous  les  drapeaux  du  duc 
de  ftrunsvirick  f  Interrompit  Antoine  avec  dou- 
leur :  fl  aurait  pu  se  trouver  en  ftce  dé  soù 
père  sur  le  champ  de  bataille  f 

■         r  •      • 

—  Vous  oubliez  que  votre  fils  &  hèHté  dtf 
noAi  et  des  titres  du  marquis  de  Cbàtilfard , 
reprit  la  marquise  prompte  &  etcuèef  fe  Jeûne 
homme  ^s  blesser  les  conviction^  politiques 
d*AntO]iie.  Il  se  distingua  par  son  eourage  en 
plusieurs  occasions ,  et  il  ttérîta  Testime  des 
vient  oMciers  qui  s'étonnaient  du  sang-froid , 
de  rintrépiditc  et  du  dévouement  de  Teur  jèuiie 
compagnon  larmes,  fl  enleva  lui-même  deux' 


196  LA   MARQCISE    DE   CnATILLARD. 

drapeaux  à  la  déroute  du  camp  de  Grand-Pré, 
et  il  eut  son  cheval  tué  sous  lui  à  la  bataille  de 
Valmy, 

—  J'y  étais  I  s'écria  le  commissaire  natio- 
nal  avec  feu,  mais  je  ne  Taurais  pas  Reconnu 
pour  mon  fils  parmi  les  ennemis  de  sa  patcie  ! 

—  Antoine,  lui  dit  doucement  la  marquise, 
votre  (ils  s'est  conduit  comme  devait  si^  con- 

.duire  le  marquis  de  Ghatillard.  Je  n'avais 
eu  aucun  pouvoir  pour  l'empêcher  de  prendre 
part  à  cette  guerre  maudite  ;  je  n'en  eus  pas 
davantage  pour  le  retenir  près  de  moi,  lors- 
qu'une  blessure  me  l'eut  rendu.  Pendant  sa 
guérison  «  la  Vendée  se  levait  en  masse,  et  les 
émigrés  quittaient  avec  enthousiasme  les  rangs 
de  l'armée  prussienne  pour  aller  grossir  la 
grande  armée  royale  et  catholique,  qwe^M*  ^^ 
Bonchamp,  Deiescure  et  de  Larochejfquelein 
avaient  rassemblée.  Mon  fils  voulut  passer  en 
Vendée;  je  demandais  à  l'y  suivre  :  il  ne 
me  le  permit  pas,  il  partit  seul;  il  traversa 
la  France  déguisé.  Il  n'échappa  que  par  mi- 


j 


LES   SOUVENIRS.  197 

racle  à  des  périls  qui  font  frémir,  et  il  arriva 
sous  les  murs  de  Nantes  pendant  la  retraite 
des  Vendéens....  Je  vous  ferai  lire  le  récit  de 
son  voyage  y  qu'il  m'écrivit  après  sa  réception 
par  le  général  StoOlet  qui  le  prit  pour  aide- 
de-camp.  C'est  un  roman  plein  d'épisodes  in- 
croyables.... Que  vous  dîrai-je  de  plus?  Pen- 
dant que  je  mettais  ses  biens  à  l'abri  du  pillage 
et  de  la  confiscation  par  l'entremise  de  son 
tuteur  le  docteur  Blum ,  qui  était  resté  en 
France,  et  avec  le  concours  de  l'excellent 
M.  Lecoq,  qui  s'est  prêté  à  tout  pour  conser- 
ver les  propriétés  de  son  client,  Antoine  (c'est 
notre  fils  qui  a  votre  nom)  figurait  comme  aide- 
de  camp  de  M.  Stofliet  dans  toutes  les  actions 
mémorables  de  la  campagne  de  Vendée;  il 
était  la  terreur  des  troupes  républicaines ,  au 
point  que  sa  tète  fut  mise  ^  prix... 

—  Ah!  madame,  dit  Antoine  en  souriant, 
nous  ne  sommes  pas  des  acheteurs  de  têtes , 
nous  autres  soldats  de  la  république!  On  fu- 
sillait les  prisonniers ,    mais  on   n'eût  pas 


)q3  la   JtARQIJXSE   DE   CHàTIIXAIIO. 

doDué  nn  cou  de  la  plus  aobio  iète  du  moiide» 
Sî  j'avai$  eu  le  malheur  de  faire  mon  fils  pri.- 
somiier,  je  n'aurais  pas  été  maître  de  le  sau- 
ver !  J*étais  représeatant  du  peuple  à  Taroiée 
d^  r Ouest. 

—  Le  Ciel  n'a  pas  permis  que  le  fils  et  )ç 
père  se  rencontrassent  dans  cette  arène  san- 
glante, s'écria  madame  de  GbatiUard  frappée 
de  la  destinée  opiniâtre  qui  avait  opposé  l'unç 
à  l'autre  deux  personnes  que  fa  nature  avait 
faites  pour  s'aimer  et  se  défendre  mutuello* 
ment.  Vous  étiçz  représentant  du  peuple ,  et 
votre  fils  était  le  bras  droit  de  Stofflet  dans  la 
grande  expédition  des  Vendéens  à  travers  \fi 
Maine  !  C'est  là  qu'il  se  signala  par  un  héroïsme 
dont  irons  devez  vous  enorgueillir.  A  F^dBàire 
de  GhoUety  il  avait  ramené  deux  fois  au  fev 
l'aile  gauche  de  l'armée  vendéenne  »  rompue, 
écrasée  par  l'artillerie;  mais,  à  Entrâmes,  il 
décida  la  déroute  du  général  Léchelle  fuyant 
le  premier  à  la  tête  des  bleus... 

—  Madame,  je  vous  conjure  de  ne  pasévo- 


qtier  k»  mi|ve<iir$  de  cette  hQrrjbld  gaerr« 
eiinla,  iQterrompU  Aotoiae  qqi  ne  ae  «eol^i( 
fAf  qap^Me  de  soutenir  son  opinion  républi^r 
came  contre  la  mar/]qi8et  et  qui  souffrait 
d'entendre  le  panégyrique  des^  l^rigandt  de  l^ 
Imtc.  Votre  (ilae(  moi ,  nous  avons  cru  faire 
notre  devoir»  et  nous  étions  prêts  à  nous 
égorger  t 

^^  Ifon  fife  fiitVuJe-de-camp  de  Stofflet  jusr 
qijL'aiji  déiAstrç  de  âevepay  :  après  avoir  com- 
battu toute  la  nuit  avec  la  rage  du  désespoir, 
il  9^  vit  presque  seul  au  point  du  jour,  et  il 
ne  put  joindre  la  colonne  vendéenne  qui  des- 
Q&^àaAi  la  Lpire  en  désordre  ;  il  passa  le  fleuve 
&  la  nage,  et  9e  dirigea ,  presque  nu,  mourant 
de  faim ,  vers  la  Vendée ,  où  il  trouva  des  vô- 
temens,  de  l'argent  et  un  asile.  Mais  les  répu- 
blicains fermaient  toutes  les  roules  et  occu- 
paient tous  les  villages  qu'ils  n'avaient  pas 
brûlés  :  le  passage  était  impossible,  et  mon 
fîls,  après  l'avoir  tenté  à  plusieurs  reprises, 
fut  obligé  d'y  renoncer.  On  lui  conseilla  de  se 


200  LA   MARQUISE   DE   CHATILLA&D. 

rendre  à  Paris,  où  il  se  déroberait  plus  faci- 
lement, lui  disait-on,  aux  mesures  et  aux  lois 
de  rigueur  qui  menaçaient  de  Tatteindre. 
Voilà  ce  qu'il  me  mandait  par  sa  dernière  let- 
tre. Ne  recevant  plus  de  nouvelles  de  lui,  et 
m'étant  adressée  en  vain,  pour  m'en  procurer, 
à  tous  les  amis  que  j'avais  en  France ,  je  me 
déterminai  à  venir  d'abord  à  Paris  et  à  me 
rendre  ensuite  en  Vendée,  si  je  ne  réussissais 
pas  à  connaître  le  sort  de  mon  fils.  Je  suis 
.arrivée  à  pied,  sous  un  faux  nom,  que  j'ai 
changé  contre  celui  de  Dancourt,  en  appre- 
nant que  mon  fds  était  prisonnier  sous  ce 
même  nom  à  la  Conciergerie,  et  qu'il  atail 
été  arrêté  aux  environs  de  Paris ,  comme  sus- 
pect, trois  mois  auparavant.  Ces  précieux 
renseignemens  me  furent  fournis  par  un 
vieux  médecin  qui  m'a  donné  des  soins  ainsi 
qu'à  mon  fils  dans  le  temps  de  mon  opu- 
lence ,  et  qui  avait  reconnu  celui-ci  en  visi- 
tant un  malade  à  la  Conciergerie.  Je  vous  ai 
dit  combien  de  démarches  inutiles  j'ai  faites 


LES   80lJT£KlKa.  301 

depuis  trois  jours  aGn  d'obtenir  de  voir  moa 
fils.    • 

—  Plût  à  Dieu  i|ue  je  vous  eusse  retrouvée 
plus  tût  !  reprit  Antoioe'  eu  se  laissaot  aller  à 
uoe  pensée  lugubre,  vous  i 

ploré  Fouquier-TiDville.      vj 

—  Je  vous  ai  retrouvé  asse 

pour  que  vous  puissiez  me  i 

maudat  d'arrestation,  lui  dit-elle  tendrement, 
et  demain  je  serai  tranquille,  quand  vous 
aurez  vu  mon  ûb,  le  vdtre....  C'est  un  secret 
eiltre  nous  deux ,  et  personne  au  monde  ne 
le  soupçonnera, personne,  pas  même  lui.  Oh! 
s'il  savait  ce  qui  s'est  passé,  il  me  tuerait,  et 
vous 

—  Il  est  donc  bien  glorieux  de  s'appeler 
marquis  de  Chaiillard  ?  demanda  mélancoli- 
quement le  commissaire  national.  C'est  un 
titre  lourd  à  porter  en  ces  temps-ci  ! 

—  Mais  vous,  Antoine,  répliqua  gaiement 
la  marquise  pour  changer  un  entretien  qui 
l'embarrassait  d'autant  plus  que  le  père  ro- 


:iOa  U  M&RQUIBE   DE   CHATIU&KD. 

turter  du  jeuoe  marquis  avait  Tàme  froin^ie 

de  se  sentir  séparé  de  son  fils  par  ua^inviur 

piblc  préjugé,  vous  n'avez   pas  de  litres, 

paroe  que  (es  titres  sont  abolis,  mais  tçus 

oste  éminent  qui  vous  eût  fait 

^t  pair  sous  l'ancien  gOQvrame- 

îs  ministre  de  la  justice ,  tel 

itrefois  les  grands  noms  de  la 

noblesse.  Commeot  avez-vous  fait  ce  brillant 

chemin  dans  la  carrière  admioistratlve? 

—  En  pensant  à  vous,  madame.  Oui,  c'est 
votre  pensée  qui  m'a  conduit ,  qui  m'a  sou- 
tenu, qui  a  fait  de  moi  un  nouvd  homme  t 
Celui  que  le  hasard  avait  rapproché^de  vous 
une  seule  fois  ne  pouvait  plus,  être  un  paysan 
de  l'Auvergne ,  un  obscur  artisan  1  J'eus 
honte  de  ce  que  j'étais  du  moment  où  je 
réfléchis  à  ce  que  je. devrais  être  pour  mé- 
riter vos  regards.  Je  ne  sais  ce  qui  arriva 
jusqu'à  ce  que  je  sortis  de  cet  étrange  som- 
meil commencé  entre  vos  bras;  j'avais  dormi 
lODg-temps,  car  j'étais  glacé  de  froid,  et  je  ne 


ra|i[p^i  wo{  peu  dé  dmleur  vUala  dams  oiejs 
ncDibres  engourdis  qu'aprèadeui  ou  trois  beu- 
rcK  d'anéantissement,  pendant  lesquelles  je 
n'exiitais  que  par  I»  souvenir»  On  m* avait  dé- 
potti^  encore  vêtu  des  habits  que  voilà^  dans  un 
four  à  chaux,  en  jne  couvrant  de  mes  habU(s 
da  payaan  et  en  attachant  à  mon  cou  un  sac 
qui  contenait  mille  louis  en  or.  IfpQ  premier 
niMiveincMt  fut  de  Tindignation  contie  cet  or, 
et  je  Taurais  laissé  là,  si  je  n'avais  en  la  flerté 
de  voubir  le  rendre.  Je  quittai  donc  le  dégui- 
sement qu'on  m'avait  fait  prenjdre ,  et  je  me 
remis ,  en  soupirant ,  dans  un  costume  plw 
convenable  à  ma  position;  j'emportai  pour- 
tant avèB  moi  Yor  que  je  devais  restituer,  les 
habits  qui  pouvaient  m'aider  à  retrouver  la 
personne  i  qui  cet  or  appartenait*  Nais  c'était 
vous  seule  que  je  cherchais  et  que  je  désirais 
retrouver,  en  dépit  du  serment  qu'on  avait 
exigé  de  moi  et  qui  me  prescrivait  de  ne  ja- 
mais paraître  à  Paris,  ^e  n'y  fus  que  durant 
huit  jours ,  et  ces  huit  jours  de  recherches 


d04  LÀ  MARQUISB   DE   CHATILLA&D. 

continuelles  et  infatigables  dans  tons  les  quar- 
tiers, dans  toutes  les  rues  et  presque  dans 
toutes  les  maisons,  n'amenèrent  pas  même  une 
lueur  d'espérance.  Alor^  je  perdis  courage; 
je  me  rappelai  mon  serment  ;  je  me  répétai 
que  vous-même  étiez  la  plus  intéressée  à  ce 
que  je  le  tinsse ,  et  je  résdlus  de  quitter  Paris 
pour  toujours.  Je'revins  en  Auvergne ,  sans 
m'étre  dessaisi  des  vingt-quatre  mille  livres 
que  j'avais  si  honteusement  gagnées;  je  n'a- 
vais pas  d'autre  projet  arrêté  que  celui  d'em* 
brasser  ma  mère  :  on  me  conduisit  au  cime- 
tière ;  le  chagrin  de  mon  absence  l'avait 
frappée  à  mort  !  J'étais  seul  sur  la  terre,  puis- 
que  le  songe  où  vous  m'étiez  apparue  avait 
cessé.  Le  monde,  la  vie  me  faisaient  horreur  ; 
un  entretien  que  j'eus  avec  mon  frère  le  ba- 
ron de  la  Yannissière  acheva  de  m'inspirer  du 
dégoût  pour  l'espèce  humaine;  je  m'enfuis, 
comme  un  criminel,  dans  les  montagnes,  ot 
j'errai  plusieurs  jours  en  méditant  un  sui- 
cide pour  vous  aller  attendre  dans  une  vie 


ttê  BOÙVBNlltS.  2a5 

meilleure!  Ma  tète  s'était  exaltée  du  mélange 
de  ramour  et  de  la  douleur.;  j'étais  dans  la 
disposition  d'esprit  qu'il  faut  pour  sortir  vio- 
lemment de  l'existence  ou  de  la  société  pour 
me  jeter  dans  le  lac  Paifin  ou  dans  un  cou- 
vent! C'est  au  bord  du  lac  Pavin  que  je  ba- 
lançais entre  ces  deux  dénouemens  de  ma 
destinée}  je  ne  jouissais  pas  de  l'usage  de 
toute  ma  Aison,  car  je  quittai  mes  babits 
d'Auvergnat  pour  reprendre  ceux  à  la  faveur 
desquels  j'avais  pu  vous  abuser  sur  ma  nais*, 
sance  et  diminuer  la  distance  qu'il  y  avait  de 
vous  -à  moi.  Un  brave  capucin,  qui  retour- 
nait ft  son  couvent  pai^*  route  des  monti^es 
et  qui  longeait  la  côte  escaf|ée  au  foipid  de 
laquelle  e|t  le  lac  Pavin ,  m'aperçut  de  loin , 
en  cet  équipage  d'homme  de  cour,  les  pieds 
dans  l'eau  et  prêt  k  me  précipiter  dans  le 
gouffre;  il  cria,  il  m'appela;  il  accourut,  il 
m'arrêta.  Je  me  laissai  faire;  j'étais  comme 
insensible.  €e  pauvre  moine  m'adressa  des 
questions  auxquelles  je  ne  répondis  pas ,  des 


i 


â06  LA   MiEQUidË  M   CHÂTILLARD. 

conseils  qnt  je  n'entendis  point,* et  finit  par 
mMnyifer  à  t'accompdgner  jusqu^à  son  cou- 
vent. La  sofitode  me  calnfa  dans  cette  retraite 
où  je  restai  assez  poor  qu'une  sorte  de  wea-* 
tien  s^éteilMt  en  iMi;  j'agis  prié  girtkt  à  la 

vie  de  côùVent,  pbree  qne  rien  n«  pomrait  mt 

» 

distraire  de  vous ,  et  qtie  cette  contemplatiM 
d*un  même  otrjetabsent ressemMah beaoemfp 
à  de  la  dévotion  mystique.  Je  ehotsisi  TorAM 
des  Ghartreut  y  et  j'entrai  à  la  grande  Cliar'* 
trenae  éë  Grenoble  oè  je  snia  i^eMé  quinse  Wê/ 
sans  a«itre  pen4ée  deoitinaiiie  que  e^le  de  fom 
revoir.  Gea  qirinse  ans,  eonsiaoréet  *  l^êt«ée 
ei  àia  méditaticni  y  in'a^jj^iMnc  capaMe  d'M* 
pirer  A  bd  rôle  plua^  brillant  et  moîna  irisie  r 
j'élai^  d'alltetirê  dénvé  de  eroyafK^etftlMI;* 
gieusés,  et  Ifis  praftiqcres  de  plétdy  qiii 
sans  eesse  înt^tonpré  nies  iravaut 
rèveifiêi!;,  m^avtki^t  bit  prendre  en  aversion 
la  robe  qtre  je  portaH.  Je  rentrai  dans  le 
monde  an  moment  oA  toift  s^éirftn/iait  pour  la 
révolution.  LM  mille  Idiiis  que  f  avals  placés  ett 


t 


LSS  souvENins.  207 

« 

dépOl  chez  un  notaire  de  Glermont,  n*a;yant 
pas  été  réclamés  et  ne  pouvant  Tètre^  je  m'en 
servis  comme  d'qn  emprunt,  et  les  spécula- 
tions que  je  tentai  avec  cette  somme  fùreiït 
si  heureuses,  qu'au  bout  de  quatre  ans  j'étais 
riche.  Je  revins  alors  en  Auvergne,  mon  frérè 
et  sa  mère  étaient  morts  ruinés  ;  je  payai  leurs 
dettes;  j^achetai  le  château  de  la  Vannissiéf^ 
que  je  fis  abattre,  et  j'enrichis  le  pays  oft 
j'étais  né,  en  y  fondant  de  vastes  exploita-' 
tions  agricoles.  Je  me  nommais  encore  kti^ 
toine  lorsque  la  révolution  éclata  :  je  FatsiTS 
prévue ,  je  rappelais  de  tous  mes  vœux  ;  je  né. 
là  craignais  iï|ijpour  itoi  nf  poulr  la  France. 
Je  m'attachai  donc,  dés  Torigine,  à  sa  for^ 
tune.  Ce  nom  d*Ântoine ,  auquel  j'atirais  ptt 
'  ajouter  celui  de  mon  père,  ne  me  ferma  pas 
la  porté  des  hohnetirià ,  et  fe  fus  élu  membre 
de  l'assemblée  législative  par  le  tiers-élat  dtt 
Moni-d^Or.  Plus  tard ,  ce  m>m  me  sauva  9  en 
n'attirant  pas  sur  ma  tête  la  suspicion  atta^ 
chée  à  ta  po^àession  de  grands  biens  en  terres. 


âoi8  LA   MAUQUISE   DE   CnATILLAllD. 

J'avais  y  au  reste,  acqliis  la  confiance  et  Tes-- 
time  de  mes  concitoyens  qui  m'étaient  rede* 
vables  du  défrichement  de  leurs  montagnes  et 
de  l'amélioration  de  la  culture  en  Auvergne. 
A  Parisi  je  n'avais  pas  moins  de  prépondé- 
rance dans  l'assemblée  constituante ,  à  cause 
de  mon  caractère  et  de  mon  patriotisme;  j'é- 
tais aussi  appuyé  par  le  club  des  jacobins  qui 
me  nommait  son  fils  chéri...  Eh  bien!  ma- 
dame,  les  succès  de  la  parole,  les  applaudis- 
semens  de  la  foule ,  la  conscience  d'un  devoir 
accompli ,  l'aknour  du  bien  public,  ce  n'était 
pas  là  mon  unique  ambition;  j'avais  toujours 
votre  image  et  votre  souvenir  4a ns  le  cœur  ; 
je  ne  désespérais  pas  de  vous,  retrouver,  et  je 
vous  cherchais  encore.  La  haine  que  j'avais 
contre  la  noblesse  en  général  provenait  du 
désir  de  vous  venger  de  l'insulte  que  votre 
mari  vous  avait  faite,  et  je  me  promettais  'd'en- 
velopper cet  indigne  marquis  dans  les  lois 
4' exception  que  j'appuyais  pour  expulser  tous 
tes  nobles.  Quand  les  émigrés  eurent  sou- 


ttS   SOtVENIRS.  noO 

levé  la  coalition  étrangère,  je  demandai  à 
l'Assemblée  nationale,  dont  je  faisais  partie , 
la  permission  de  servir  comme  Tobntaire  dans 
les  armées  de  la  république;  je  sigMs  Dumou- 
riez,  et  j'eus  le  bonheur  de  donner  quel- 
quefois l'exemple  à  nos  soldats  pendant  la 
campagne  de  l'Argonne.  La  Convention  me 
décréta  des  éloges^at  des  remerclmens  ;  elle 
m'envoya,  comme  représentant  du  peuple,  à 
Tarrnée  de  l'Ouest,  et  je  ne  me  repens  pas 
d*avoir  coopéré  à  la  destruction  de  la  Vendée, 
madame,  puisque  j'aime  ma  patrie.  A  mon 
retour,  les  hommes  et  les  choses  avaient  bien 
changé  :  la  Convention  s'était  prosternée  de- 
vant Robespierre,  et  la  terreur  avait  com- 
mencé par  dévorer  les  plus  purs  républicains, 
Dafnton,  Camille Dèsmoulins... 
•  -^  Ahl  monsieur,  je  vous  conjure  de  ne 
ptâ  regretter  ces  gens-là  !  interrompit  la  mar- 
qoise  avec  horreur^  Ne  les  nommez  pas  devant 
moi,  car  je  me  souviendrais  de  ce  que  je 
SUIS  ! . .  • 

II.  i4 


:2I0  lA   MARQUISE   DE   CHATILLIED. 

—  J'ai  fini  l'histoire  de  ces  vingt-quatre  ans 
qui  se  sont  écoulés  si  lentement  et  qui  me 
semblent  à  présent  n'avoir  duré  qu'un  jour, 
repffîl  Antoine  dont  les  yeux  s'étaient  mouJUéa 
à  l'interruption  de  la  marquise.  Je  fus  sur  \à 
point  de  me  retirer  dans  mes  fermes  du  M^tr 
d'Or,  car  je  ne  sympathisais  pfis  av^  la  ^r 
tion  de  Robespierre  qui. avait  en  iqaiii  Ht 
pouvoir  et  qui  méditait  de  nouvea^ix  envahis* 
semens  qu'elle  prépare  encore  aujourd'hui} 
mais  je  fus  retenu  ^  lîion  poste  par  la  sitva(ioi| 
critique  de  la  Franpe  lut^apt  au-dehors  contres 
la  coalition  étrangère ,  ^t  au-dedana  oûittie 
les  sourdes  conspiratipui^  des  traîtres  :  je  r^ 

« 

clamai  la  réforme  du  tribunal  révx^Ht^RMP^f^  t 
avec  dj9«,  giaraptie^^  dçi  jus^ioe  pwr  )es  9ficv^^ 
Robespierre  vint  à  son  tour  dema«4^f  up  avc- 
crolt  d'iniqMJ^  dan^  l'org^^iiiialKm  4^  «e  tri- 
bunal qui  f}fîyii)t  we  taoueiiçm  di^uit  k  U 
du  ^  pr^rial.  I^Qt^Mpverre ,  pour  me  Mm  an 
créatui^ç ,  ou  plutôt  |MH(r  ma  fioffcer  à  la  non? 

tralité,  me  proposa  lui«mème  pour  une  das 


L£S   SO0VSNIRS.  211 

douze  places  de  commissaires  nationaux  qui 
remplaçaient  lés  ministres  t  si  j'avais  refusé 
d'accepter  ces  fonctions,  j'eusse  été  sur-le- 
ehatdp  taxé  de  trahison  et  accusé  à  1* Assemblée 

>  •  • 

nationale  par  Robespierre.  On  m'en  avertît, 
et  je  dus  me  résigner,  en  attendant  une  occa- 
sion plus  favorable  de  montrer  mes  véritables 
sentimens  et  de  démasquer  cet  homme  et  seS 
complices.  Ne  dois-je  pas  me  féliciter,  madame, 
d'être  maiùténant  commissaire  de^  adminis- 
trations civiles,  pofice  et  tribunaux,  lorsque 
je  me  rois  ainsi  en  position  de  vous  être  utile, 
de  vous  défendre  et  de  vous  sauver? 

-^  Antoine ,  c'est  la  ftrovidence  qui  à  Con- 
duit tout  cela ,  d!t*elle  avec  la  ferveur  et  Pélari 
d'une  prière;  c'est  Dieu  qui  vous  a  placé  là 
pour  prêter  assfstance  à  voire  ïils  ! 

—  Et  à  mon  amie ,  ajouta-t-il  en  lui  pré- 
sentant une  main  qu'elle  voulut  porter  à  ses 
lèvres;  mais  il  la  retira  vivement  et  se  jeta  tout 
ému  dans  les  bras  de  la  marquise. 

Ils  pleurèrent  ensemble,  ils  se  consolèrent 


212  LA  MARQUUE   DE   CHàtiUAftD. 

ensemble.  L'avenir  n'avait  plus  de  nuages  pour 
eux  ^  et  une  seconde  sé^ration  leur  paraissait 
impossible. 

.  —  Madame  la  marquise  ^  le  souper  est  servi, 
dit  Antoine  qui  ouvrit  la  porte  du  petit  salon 
et  se  tint  debout,  une  serviette  sous  le  bras^ 
jusqu'à  ce  qu'elle  eut  consenti  en  rouissant 
à  s'asseoir  devant  une  table  chargée  de  viandes 
froides ,  de  pâtisseries,  de  confitures  et  de  vins 
fins ,  à  la  place  même  où  elle  était  assise 
vingt-quatre  ans  auparavant. 

—  Antoid^,  reprit-^lle  avec  une  inexpri- 
mable  émotion ,  je  vous  permets  d'être  encore 
mon  écujer  tranchant  et  mon  échansoa,  à 
condition  que  vous  vûus  asseyiea  à  côté  de 
moi.  Voici  votre  couvert  !  Antoine ,  êtes-vous 
sûr  qu'il  y  ait  vingt-quatre  ans!... 


VII 


LA 


C'était  à  dix  heures  du  matin  que  les  pré- 
venus cités  devant  le  tribunal  révolutionnaire 
pour  ce  jour-là  devaient  y  être  amenés  de  la 
Conciergerie;  on  les  avait  avertis  la  veille  de 
se  tenir  prêts,  et  quelques-uns  avaient  été 
transférés  le  soir  même  des  prisons  de  Paris, 
où  chaque  soir  on  publiait  à  haute  voix  la  liste 


ai  4  Ll   HARQCISE   0E   CHATILLiRD. 

des  accusés  du  lendemain.  Ceux  qui  étaient 
destinés  à  passer  du  tribunal  à  Téchafaud  at- 
tendaient avec  calme  l'instant  fatal  oà  legedUer 
ferait  retentir  leurs  noms  dans  les  coûtes  de 
la  prison;  ils  se  préparaient  à  la  mort,  les 
plus  vieux  tranquilleni^t,  comme  des  voya- 
geurs qui  n'ont  plus  qu'à  partir,  les  plus 
jeunes  gaiement,  comme  s'il  s'agissait  d'une 
partie  de  plaisir  ;  les  uns  se  consolant  par  la 
religion  et  se  dévouant  au  martyre ,  les  autres 
se  réjouissant  d'éebaiiper  au  spectacle  des  vic- 
toires de  la  république  et  aux  tortures  d'une 
longue  captivité;  tous  s'embrassant ,  s'entre- 
tenant  de  leurs  vœux ,  de  leurs  regrets  et  de 
leurs  espérances ,  tous  s'encourageant  à  subir 
leur  sort  avec  courage  pour  faire  boute  4 
leurs  bourreaux.  Par  momens  on  restait  eu 
suspens ,  on  écoutait  des  pas  et  des.  voix  dans 
les  corridors,  on  croyait  que  l'beure  était 
sonnée ,  on  se  levait  pour  aller  au-devant  de 
l'appel;  mais  le  tribunal  révolutionnaire  ne 
s'as9emblait  pas  encore ,  et  Fouquier-Tinville 


j 


Là   lCÔNtlER6ÊliiE.  11 5 

atait  lé  tétiips  de  coiriger  et  d'augmentet  les 
Ifetês  de  6es  ^riëtiÉnes,  t)arini  lëst|iiëHë9  se  troii- 
vàh  ôOdVferit  tlh  prisonnier  qtif  n'atail  pas  reçu 
de  eifailfotl  \i  teille  et  (\\i\  i%Mtinàli  de  s'en- 
teudre  «t>t)eiëf  atee  lie»  ttialhenrenx  qùMl  t>tdl- 
gtiait  de  mobHI*  (iat^  Uh  beslti  Jbui^  de  soleil 
ett  leur  «Hdaiii  adiëu. 

Dàhd  M  cotir  de  l«  GbIl(iie^gerie,  se  prome- 

■ 

ndit  seul  un  jëtfriè  hoitime  qui  marcHaît  à 
gratta»  pbs,  s^ai^rétâlt,  scfhlppâitlefbotut,  te 
tefNklU  leb  ttiains  et  reprenait  ensuite  avec  len^ 
tëar  ftes  éteriiels  circuits,  dauàp  l*étrbit  espdbe 
qu'on  Itîi  permettait  de  parcourir.  Ce  jeune 
komme,  qui  donnait  leë  iighes  d'une  doulou- 
reuse préobcupatien  oU  d'une  véritable  aliéna- 
tion tnentale,  puisqu'il  cohtfniiait  le  même 
manège  petidant  des  journées  entières,  avait 
beaucoup  de  distiitctidn  dartd  lès  traits  et  dans, 
la  tournure,  il  étai^  pourtant  bieh  différent  de 
oe  qu'H  fttuit  dû  être  avant  que  le  thagrin 
qui  le  minait,  les  passions  {toiitiqucs  qui  i*ir- 
ritaient,  et  les  privations  de  tout  genre  qu'il 


3l6  LA  MABQUISE   DE   GHAXIULA&D. 

souffiriût  depuis  trois  mois  d*iiicareératioii  » 
eussent  laissé  leur  em{H*eiûte  sur  son  visage 
amaigri,  pâli  et  fatigué.  Ses  cheveux  incultes  » 
sa  barbe  longue  et  ses  sourcils  hérissés,  dur- 
cissaient sa  physionomie  qui  n'avait  jamais  été 
douce  et  avenante  :  il  avait  surtout  dans  le 
regard  une  fierté  dédaigneuse  à  laquelle  suc- 
cédait le  feu  sombre  de  la  colérd,  toutes  les 
fois  que  sa  pensée  se  heurtait  à  quelque  fidC 
qui  eût  rapport  plus  ou  moins  directement  à 
la  république  9  à  ses  actes  et  à  ses  hommes. 
Cependant  il  avait  moins  sf jet  que  ses  com- 
pagnons d'infortune ,  vingt  fois,  renouvelés  en 
trois  mois,  de  s'indigner  d'un  état  de  choses, 
malgré  lequel  il  n'était  pas  en  jugement, 
comme  émigré  ayant  porté  les  armes  contre 
son  pays  dans  les  Vosges  et  dans  la  Vendée. 
On  ne  lui  connaissait  pas,  il  est  vrai,  ce  chef 
d'accusation  irrémissible ,  et  on  l'avait  seule* 
ment  emprisonné,  sous  le  ndm  de  Dancourl, 
faute  de  poAvoir^ produire  d^s  preuves  de  son 
civisme}  il  n'eût  pas  vécu  vingt-quatre  heures 


LA  COMClEBfiERU.  917 

si  l'on  amit  soupçoDoé  que  c'était  un  noble, 
vn  émigré  et  an  Vendéen  aide-de-camp  de 
Stofflet,  trois  qualités  dont  chacune  empor- 
tait la  peine  de  mort;  mais,  vivant  à  t'écart 
parmi  les.prisonniera  que  soa  orgueil  l'enn 
pApbait  de  fréquenter,  il  avait  été  onUié  jus- 
qu'alors par  les  faisears  de  listes  du  tribunal 
révolutionnaire. 

D'une  fenêtre  haute  du  Palais-de-Justitie , 
Langlade  et  une  espèce  de  furie  en  boqnet 
rouge  comme  lui ,  examinaient  le  {womeneur 
solitaire  qui  n'avait  garde  de  lever  les  yeux  et 
de  se  d  i  de  ses  idées 

pour  sav  janement  mo- 

queur, é  il  était  accou- 

tumé à  (  rs  et  les  hideux 

satellites  i  femme,  qui 

riait  avec  Langlade  et  qui  montrait  du  doigt 
le  jeune  marquis  de  Ghalillard,  n'était  autre 
que  Nanon,  l'ancienne  femme  de  chambre  de 
ta  marquise  et  la  fidèle  entremetteuse  de  Lan- 
glade, devenue  directrice  des  tricoteuses  à  la 


^iS  LA  MARQUISE   P|i   CHATILLIIU). 

GanvôoUoD ,  et  Tacolyte  de  la  feneuae  Thé- 
roigfie  de  Méricourt  daos  lea  mouvèmaM  p^ 

—  Tu  le  trompe»^  lui  dteait  Langiade»  ce 
n'est  pas  le  (ils  de  Gbàtnoràfi  ;  si  c'était  lui ,  je 
me  ferais  exécuteur  podr  AyOit  le  plaMr  de 
le  traiter  ooimfie  sc«i  père. 

—  C'est  lui-même ,  je  t'en  réponds  sur  ma 
tètè ,  répondait  Nanon  qui  s^ était  intitulée  Vir- 
ginie. Je  Tai  reconnu  hier,  quand  Fouqiiier- 
tinvilte  m^a  envoyée  au  poulailler  choisir  les 
aristocrates  à  fricasser  aujourd'hui,  et  tu 
verras  que  je  ne  me  trompe  pas,  lorsque  la 
citoyenne  Dancourt  sera  confrontée  avec  son 
petit  marquis  de  Ghatillard. 

—  Je  vais  lui  chanter  une  sacrée  musique  à 
ce  bâtard  :  saute,  marquis;  saute  par-ci,  saute 
par-là ,  à  la  papa  !  Je  le  guillotine  en  me  lé* 
chant  les  doigts. 

—  Ah!  si  j'avais  été  dans  la  boutique  de 
Fouquier-Tinville  lorsque  la  Ghatillard  y  est 


vwiie,  jcF  rauriis  baptisée  de  too  vrai  ooœ  ett 
r^itèlant ,  la  chienniB  ! 

.  ~  Quant  à  elle,  je  la  reeanoiitms  ebtiia 
miUa;  bivs  j'ét  prîiie  à  eroife  qw  ea  ai»!  etta 
qui  M  fait  Bomiber  la  DanoouH  eit  qui  ae  dit 
mère  de  ce  jeli  gapfen  ! 

—  Tu  verras,  te  dis-je,  dès  que  nous  ail^ 
rMa  pris  la  leuiKe  avec  aea  kiuveteau  :  Bidou 
eat  en  eaiapagne  ^  il  flaive  Tbôtel  de  la  Gom-p 
mission  dea  admioitUratjeM  civtlea^  «ù  l'ei^ 
marquise  a  son  terrier*  Je  tèui  devenir  pape, 
si  avant  denx  jours  d'ioi  mus  n'avons  pas 
donné  le  ooup  de  gràcfe  à  toute  la  flimiUe  des 
ChAtiUard,  y  Compris  te  vieiix  fou  de  ittumi 

—  Pour  ne  pas  perdre  de  temps,  j'expédie- 
rai dans  la  journée  Blum  et  le  fils  de  Gba* 
moranj  la  mère  viendra  plus  lard  a  la 
cérénionie. 

--  Est-ce  qqe  lu  a^  rattrapé  ce  père  éternel 
de  filupi  ?  le  citoyen  Antoine  Ta-tril  réintégré 
à  la  Foroe? 

—  Non^  il  a  eu  la  bêtise  (|b  le  renvojFer  k 


n 


220  LA  MA&QmSB   DE   CHATILLÂRD. 

Passy  où  mes  gens  i*0Dt  trouvé  ce  matin  poar 
lui  seriner  Tair  de  RéveUlez-vaus ^  b$Ue  endor^ 
mie!  Il  est  au  greffe»  pour  se  mettre  en  régie. 
Croirais-tu  que  ce  savant  imbécile,  qui  tombe 
en  enfance ,  m'a  soutenu  qu'il  ne  savait  pas  ce 
qu'on  a  fait  de  la  fortune  de  mon  bttièt  de 
père? 

—  Il  est  entêté  comme  un  chouan  i  ce  Prus* 
sien  de  Blum,  et  tu  aurais  eu  meilleur  marché 
du  bonhomme  Lecoq,  en  l'amadouant. 

—  Ce  Lecoq  était  une  façon  de  Lucrèoe 
pour  tout  ce  qui  touchait  son  honneur  de 
notaire  :  il  ne  se  serait  jamais  laissé  violer,  et 
ses  résistances  m'ont  poussé  à  bout,  ce  n'est 
pas  ma  faute. 

—  Le  voilà  décoiffé;  qu'il  Taille  dire  à  Rome, 
s'il  n'est  pas  content...  Tiens,  veux-tu  voir 
ce  que  c'esl  que  M.  Dancourt?  regarde!.... 
Marquis  de  Chatillard  !  cria-t-elle  à  tue-tète. 

—  Qui  m'appelle?  répondit  le  jeune  homme 
en  levant  tes  yeux  et  en  les  promenant  autour 
de  lui  avec  anxiété  jusqu'à  ce  qu'il  aperçât 


11  GONeiEkblEI^  221 

Lftn^ade  et  Nanon  qui  riaient.  Gftoyens,  leur 
criVt-il  railleusement  à  son  tour,  à  quoi  vous 
amusez-vous,  quand  la  république  est  en 
danger?  EUe  n'aura  bientôt  jrius  un  noble 
pour  orner  ses  exécutions  ! 

—  Hé!  marquis,  repartit  Nanon  en  lui 
montrant  le  poing,  prends  garde  à  toi!  Je 
vois  d'ici  branler  ta  tète  sur  tes  épaules ,  tiens- 
la  bien ,  de  peur  qu'elle  ne  tombe  par  terre. 
Le  jeune  marquis  de  Cbatillard  lit  un  geste 
4e  fMé  et  d'indiffi6rence  en  tournant  le  dos  à 
ses  deux  provocateurs  qu'il  se  repentait  d'à-* 
voir  honorés  d'une  réponse;  il  reprit  silen- 
cieusement sa  promenade  et  sa  pantomime , 
sans  daigner  regarder  la  fenêtre  où  Langlade 
et  Nanon  restèrent  encore  à  l'observer,  jus*^ 
qu'à  ce  que  l'un  se  rendit  au  gretk  de  la  Con- 
ciergerie et-  l'autre  à  la  Convention  où  Robes- 
pierre devait  ce  jour-là  en  veiiir  à  une  attaque 
£reele  et  décisive  contre  les  comités  de  sa- 
lut puUic  et  de  sAreté  générale. 
Antoine  de  Chatillard  n'avait  pas  encore 


2%^  Ll   MIKQOUÊOB   mATILLARD. 

quitté  le  |m^ii,  lorsque  le  Moaroissatre  du- 
tlonal  d^  admidifllralions  civiles  portent  la 
oeintare  irfcokr^  qui  lut  ouvrait  les  prisons , 
psruli  aoeorapagné  d'uô  guîehelier  qui  loi  dé- 
signa de  la  main  le  jeune  hominé  et  se  relira 
sur-le-champ  en  feisQnt  sonn^  Ms  elefe  a^ec 
une  întentiefB  ipusiealei  Le  citoyen  Antoine 
demeura  ioiiMbîle  un  momeni  pour  calmer 
l'émotion  qui  l^aVait  saisi  à  la  tue  de  son  fils, 
et  il  s'approcha  lentement,  heureux  de  le 
¥Dip  et  inquiet  de  Faccueil  qu'ii  en  recevrait. 
Le  marquis  était  trop  accoutumé  aq  eliqoelia 
des  clefs  et  à  la  voîi  des  geMiers  pour  sortif 
4e  ses  pensées  à  ce  brait,  et  il  ne  remarqua 
pas  mtme  qnVm  maichait  4  o6bè  de  lot  s* 
qn'on  aMenéiit  qu'il  s'arrèbAl  peur  lui  adree^^ 
ser  la  paiolei;  enfin  sa  vue  s'arvéta  qmàina-^ 
lemeM  son  la  ceinture  triookve  4u  dlc^eii 
AnlQÎne^  el  il  reenla  ansmUit,  censnM  si  on 
abtroe  se  fjiA  entr'oii^verl  pou»  Fengloutir}  il 
recula  encore  a\ee  i^e  fépmgninee  vWèfe  m 
un  fier  n^épris  en  sa  \oymii  sî  prés  d'un  nspré- 


j 


lA   CONGlER€XRl£.  51^5 

swlanl  de  la  r^pmbttqne  ;  il  voalut  conlmuei* 
38  pMBuepiéei  dons  te  eo«r.  Mais  kf  commis^' 
saire  natkmal,  qni  te  oonsîdéraft  d'an  ait' 
de  «w  €urio9Î«è  et  d'intérêt  réel,  le  retint 
dûiiciMMal|ipar  ii^  htm.  de  contact  familier  flif 
monter  le  rouge  ao  tisage  dn  prisonnier,  qni' 
essap  upé  aettonde  Ms  d'échapper  à  nn  en- 
tMlien  qu^l  craî^ait  d'engager  avec  un  v^ 
pwblîcaift,  paroe  qu'il  se  connaissait  capable 
de  passer  toMes  les  bernes  de  la  pradence  ; 
mai»  AMtoine  ne  le  laissa  pas  s'éloigner  et 
s-crfibtça  de  le  rassurer  en  le  traitant  de  h 
mflfiière  la  pta^  afi^tueuse. 

— r  Vous  êtes  le  citoyen  Dancourt?  lui  de-* 
raandaF*l-il  d'Ui»  accent  pénétré  de  sensibftîté 
en  esêuyaiil  deux  larmes  furtives  qui  débor-  ' 
dMot  tes  pMf^ières. 

-*-*  ÛB  me  Mlame  Daneourf,  répliqua  le 
le  jeme  J^omiM  pfMciue  konteux  de  ce  nom 
volgaim;  ee  n'est  pourtant  pis  un  nom  de 
soqpMot. 

—  Ce  sera  le  plus  beau  et  le  plus  ncfble  des 


2a4  ^^  liÀllQUîaB  DB   GHATItLAUD. 

noms,  powvu  qu'il  voub  sauve!  dit  le  com* 
missaire  national  qui  se  reconnaissait  dans  les^ 
traits  de  son  fik ,  mais  non  dans  les  sentimen» 
de  ce  jeune  noble.  Je  suis  joyeux  de  vous  voir, 
monsieur,  et  ma  joie  serait  plus  grande  en^' 
core  si  vous  en  saviez  le  motif. 

—^  Je  ne  le  devinerai  certainement  pas ,  re- 
partit Antoine  de  Chatillardiitonné  d'entendre 
le  mot  de  momieur  dans  la  bouche  d'un  agent 
supérieur  du  gouvernement  répuUicaia. 

—  Plût  à  Dieu  que  vous  le  devinassiez  ^ 
puisque  je  n'ai  pas  et  n'aurai  jamais  la  liberté 
de  vous  l'apprendre....  C'est  votre  mère  qui 
m'envoie* 

^^  Ma  mèrel  dit-il  avec  défiance,  sans  m 
défendre  pourtant  d^un  élan  de  tendresse  fn 
Haie.  Est-il  vrai,  monsieur  ?•*•  Mais  cela  n'est 
pas  possible,  ma  mère  n'est  pas  en  France... 

—  Elle  est  à  Paris  depuis  peu  de  jours,  et 
eUe  n'a  pas  de  plus  ardent  désir  que  cdoi  de 
vous  emlmtsser;  il  y  a  plus  d^une. année 
qu'elle  ne  vous  a  vu. 


LA   CONCIERGERIE.  S25 

—  Vous  VOUS  méprenez  sansdoulo,  répon- 
dit le  marquis  convaincu  que  sa  mère  aurait 
choisi  un  autre  ambassadeur  ;  ma  mère  ré  - 
side  en  Amérique  depuis  bien  des  années, 
et  je  traversais  la  France  pour  aUer  m'embar- 
quer  au  Havre  lorsqu'on  m'a  incarcéré  sans 
aucune  raison,  si  ce  n'est  que  j'avais  perdu 
mes  papiers... 

«  • 

— Vous  avez  dû  recourir  à  ce  déguisement, 
et  je  vous,  approuve  de  le  conserver,  afin  de 
sortir  d'ici  ;  mais ,  avec  moi ,  vous  pouvez  vous 
mettre  à  Taise 

—  Avec  vous,  monsieur!  objecta  d'un  ton 
soupçonneux  Antoine  de  Chatillard  qui  ré- 
solut de  se  tenir  sur  ses  gardes  contre  un 
piégé  qu'il  redoutait.  Hé!  qui  donc  êtes- 
vous? 

—  Je  suis....  je  suis  commissaire  des  ad- 
minialratioiiB  civiles,  poUce  et  tribunaux ,  ce 
qui  équivaut  à  ministre  de  la  justice  ou  garde 
des  sceaux  sous  l'aueien  gouvernement. 

—  Eh  bien  !  mohsieur  le  oomn)^issair«  des 

II.  15 


226  LA   MARQUISE   DE   CHAtlIXARO. 

adminisirations  civiles ,  pdicc  et  iribunatix , 
je  n*di  pasravanuige  de  tous  connftttre,  et  tous 
né  me  condaisseK  pas  davantage. 

—  Je  vous  connais,  monsieur  Antoine  de 
Chatillard^  repartit  en  souriant  le  commissaire 
national  qui  sentait  dans  sa  poitrine  battre  tfa 
cœur  de  père. 

—  Qui  vous  a  dit?...  s'écria  le  marquis  en 
pâlissant  et  en  scrutant  le  dessein  du  ministre 
sur  sa  physionomie  qui  n'exprimait  qu'une 

bienveillante  satisfaction.  Quel  nom  me  don-> 

•  •  •  • 

nez- vous? 

•  •       • 

r-i  Le  vâtre^  oelui  que  vos  ancêtres  cal 
portèf  dît  le  citoyen  Antoine  en  appuyant  sur 
ces  derniers  mots  qui  caressèrent  l'orgueil  no- 
biliaire de  son  (ils. 

—  Je  tOM  jwe  que  vtw  fiât»  «rëur  de 
nom  m  de  pe^simiie,  leprii  le  J6i«i  hMOH 
sachant  bk»  que  la  déoravent  ée  son  lérils^ 
ble  nom  le  perdraîi.  le  ntmmpuVhamwÊi 
que  voM  eherebez,  el  je  n'ai  pâa  d'autre  nom 


LA   CONCICROERIE.  II27 

(féé  celui  dé  Dancdort.  Après  telle  déeiara- 
tiôti,  (fut^  je  Teepère^  emportera  touè  vos 
doutes ,  permettez-moi  de  vous  dire  que  vous 
praliqtta  %n  tilaia  Htélier . 

—  Moi  !  interrompit  le  commissaire  natio- 
liai  siifptis  d^un  (lareil  reproche;  ttioi qui  vbus 
transmets  des  nouvelles  de  votre  mèfe  ! 

—  Dans  quel  but  vous  efforcez -vous  de 
m^arracher  un  aveu  qui  serait  mon  arrêt  dé 
mort f  Je  tiens  peu  à  la  vie,  mais  c'est  un  de* 
voir  pour  moi  de  la  réserver  pour  un  meilleur 
emploi!  Mon  sang  versé  sur  Féchafaud  ne 
profiterait  pas  à  la  cause  que  je  sers;  mon  sang 
vei^sé  sur  un  champ  de  bataille  peut  être  utile. .  • 
à  mon  pays. 

—  Â  votre  pays,  si  vous  aviez  pris  les  armes 
pour  le  <^fendre  !  dit  le  commissaire  national 
avec  la  sévérité  d'un  républicain  et  l'autorité 
d'un  père. 

—  Je  B'ai  pas  de  (Moflt  à  rendre  de  .ma 
conduite   devant   vous,   monsieur ^  i^épondîb, 


jaaS  LJk   MARQUISE   DE   CIUTILLAIID. 

Anlpine  de  Cliatillard  en  doublant  le  pas 
pour  se  doustraire  à  cette  dangereuse  conver- 
sation. 

—Mon  Dieu  !  je  m^abstiens  de  la  juger,  et  je 
veux  croire  que  vous  avez  agi  comme  le  devait 
le  marquis  de  Ghatillard,  reprit  Antoine  en  le 
suivant  avec  insistance. 

—  Vous  mentez  y  monsieur,  en  prétendant 
que  ma  mère  vous  envoie  !  s'écria  rudement 
le  jeune  homme.  Oui ,  vous  mentez,  reprit-il 
en  fixant  sur  lui  un  regard  perçant  et  furieux; 
car  ma  mère,  fût-elle  réellement  la  marquise 
de  Chatillard,  comme  vous  dites,  ne  vous 
eût  pas  chargé  de  me  poursuivre  d*un  nom  qui 
serait  ma  condamnation. 

—  Je  ne  mens  pas,  répliqua  froidement 
le  républicain ,  je  n'ai  menti  et  ne  mentirai 
que  pour  sauver  votre  mère  et  vous  !• 

—  Ne  vous  donnez  pas  cette  peine ,  mon- 
sieur, car  je  n'accepte  pas  un  service  du  pre- 
mier venu,  et  il  faut  qu'on  soit  digne  de  ma 
reconnaissance. 


LA   C<>NCniRGERIE.  2^9 

—  Si  VOUS  saviez  qui  je  suis  !  dit  amère- 
ment ce  père  outragé  par  son  fils ,  vous  au- 
riez un  mortel  regret  de  m'a  voir  parlé  delà 
sorte! 

~  Je  sais  qui  vous  êtes ,  puisque  vous  me 
Tjavez  avoué,  et  d'ailleurs  les  couleurs  que 
vous. étalfBZ  suffisent  pour. vous  peindre  mieux 
que  les  mots  ne  pourraient  faire.  Il  n'y  a  rien 
de  commun  entre  nous. 

—  Vous  êtes  royaliste ,  émigré  ;  je  suis , 
moi,  républicain!  mais  il  existe  entre  nous 
d'autres  rapports  qui  devraient  vous  toucher 
au  cœur. 

—  Mon  cœur  a  été  touché,  j'en  conviens, 
lorsque  vous  m'avez  parlé  de  ma  mère ,  j'i- 
gnore dans  quelle  intention;  mais  aussitôt 
mon  cœur  s'est  révolté  à  l'idée  d'un  piège 
tendu  à  ma  bonne  foi  ;  car  ma  mère ,  pour 
communiquer  avec  moi ,  eût  choisi  l'entre- 
mise de  quelqu'un  qui  ne  viendrait  pas , 
comme  vous,  paré  des  couleurs  que  j'ab- 
horre  


^3i^  LA  MA11Q9I99   M  ÇHÀl'ILLAED. 

.    -r-  Mallieujreqii  !  s'épria  le  oomiiH^saife  na- 
liop^l  affr^yô  d^  oeile  périlleuse  franchise.  Si 
Top  voacf  entendait,  voua  aei^iei  jugé  «|  ooo? 
i  damné  dans  les  yingt<quatre  heures  ! 

—  Vous  m'avez  entendu ,  vous  êtes  maître 
de  ma  vie ,  repartît  Antoine  de  Chatiltaré  qui 
se  repentait  d'être  allé  trop  loin  ;  je  ne  nierai 
pas  œ  que  j'ai  dit. 

—  Gardez- vous  bien,  je  vous  conjure,  de 
vous  abandonner  ainsi  à  Texaltation  de  vos 
sentimens  politiques!  Observez  un  silence 
rigoureux,  et  n'empêchez  pas  que  je  tous 
sauve. 

—  Je  n'accepterai  jamais  les  secours  d'un 
républicain ,  et  si  ma  mère  avait  la  faiblesse 
de  vous  autoriser  à  quelque  démarche  en  ma 
faveur,  je  la  désavouerais. 

—  Vo!)s  n'aimez  donc  pas  votre  mère,  jei|ne 
homme?  dit  tristement  Aptoipe  en  mesurant 
l'insurmontable  barrière  qui  exis^.it  entre  lui 
et  son  (ils. 


l 


X 

\ 


^  i^  V^fùti  t4nt ,  ncNOksiwr,  (^  c'est  pour 
elle  seu^Q  qçi9  i«  m«  suw  ^mem  à  yo«  IfÂat^ 
(tmni^Wtti>  I^  4Vftau9  porlt  qvu;  ypwi  l'ayez 

je  ne  repousserai  pas  davantage  un  nom  qui 
fMt  i9^gloir«  ;  i«  m'^pelle  Antoine,  ij^rquis 
ds  Çhatlllfurd}  j'jii  combattu  sur  la  Moselle  )st 
f^  Y<^d|^  pont  1^  ro}9|M(é,  U  noblesse  et  1» 
religion  ;  je  c«ipbR|M*^i»  §w^f%  j|i$qu>  mon 

<l(v*fimr  «pupir  yevr  {^  mt^nm  <^oyapcea  si 

i«  reWHTraw  1»  lilH^t^. 

•-  Vons  ne  la  recouvreres  qu'en  prêtant  ser^ 
ment  de  ne  jamais  porter  les  armes  eontre  hi 

répuMique. 

» 

—  Je  ne  prêterai  pas  un  serment  impie;  et, 

m 

plutôt  que  de  reconnaître  l'exécrable  gouver- 
nement qui  règne  à  présent ,  je  me  résignerais 

■  *  • 

à  une  prison  perpétuelle  ! 

—  Vayç  Yerj^i^z  ^es  pbqçe?  sous  un  autrei 
^Pfict  ef  XQU^  %efip?,.çpoips  .fi^^tile  à  la  T^pt^r. 


âSa  LA  MARQOISE   DB   CHlTIIXàtD. 

blique ,  si  l'on  vous  ôtait  le  vain  et  périBeux 
honneur  de  votre  nom  et  de  votre  titre  ! 

-^  De  mon  nom  !  s'écria  le  jeune  noMe  avec 
une  colère  qui  faillit  se  porter  à  des  excès  de 
violence.  M'6ter  mon  nom!  Vous  m'insultez, 
monsieur  ! 

•*-  Vous  ne  m'avez  pas  compris ,  disait  le 
commissaire  national  en  marchant  derrière 
lui  sans  pouvoir  Farrèter  ni  l'apaiser.  Est-ce 
mot  qui  voudrais  vous  insulter? 

—  Laissez-moi  !  reprit  Antoine  de  Ghattl« 
lard  en  se  retournant.  Laissez-moi ,  vous  dis*, 
jel  Vous. m'avez  flatté  d'abord,  et  maintenant 
vous  m'insultez  1 

—  Que  faites- vous?  répliqua  le  républlcaia 
qui  baissait  la  voix  i  mesure  que  le  marquis 
élevait  la  sienne.  Vous  attirerez  du  monde,  on 
vous  écoutera ,  et  je  tremble  ! 

—  Je  suis  bien  aise  qu'on  vienne  et  qu'on 
m'écoute  I  dît  le  jeune  homme  avec  plus  de  fou- 
gue et  de  ressentiment.  Je  ne  tremble  pas, 
moi  !  On  verra  qui  de  nous  deux  sera  le  plus 


V      -'■'■        / 


LA  COMClSAGSRIBi  953 

craintif  devant  témoins!  Bn  vérité,  je  me 
réjouirais  d'attirer  beaucoup  de  monde,  pour 
vous  démasquer,  pour  vous .  aceabler  d'in- 
jureSrf^s  •  •  • 

***  Monsieur,  interrompit  Antoine  qui  ju- 
gea que  cette  eschmdre  tournerait  contre  lui 
seul,  puisqu'il  ne  deviendrait  pas  d'accusé  ac- 
cusateur. Je  vous  supplie*. • 

—  Je  me  moque  de  vos  prières  ;  vous  m'ay 
vez  outragé  après  m'avoir  indignement  leurré  \ 
Vous  n'êtes  qu'un  vil  délateur,  un  lâche  pro* 
vocateur,  un  misérable.... 

—  Monsieur  !  monsieur  !  murmurait  An- 
toine qui  reculait  à  son  tour  pâle  et  troublé. 
Vous  ne  savez  pas  ce  que  vous  faites,  et  je 
vous  pardonne  ! 

—  Tu  me  pardonnes ,  coquin  !  dit  le  mar- 
quis manifestant  le  projet  de  s'opposer  à  là 
retraite  du  commissaire  national.  Je  vais  te 
couvrir  de  honte,  en  présence  de  tous  les 
détenus  ! 

—  Tais-toi ,  malheureux  enfant  !  s'écria  le 


pire  pn  hii  s»et«Hit  te  mm  WT  h  ^wk/is 

7«  te  p^4«  e|  tu  a«m«iii^«  t^  mère  l 

—  Sorlei,  mMiMeu»!  reprit  Antoine  4e 
Chatiliard  à  voix  basse  subjugué  pat  l'aaoenl 
terrible  et  déahiraHC  dn  eeMe  n)enaoe«  Qui  que 
¥eu8  soyez ,  ne  revenez  fim  \ 

—  Antoine ,  que  voulez-vous  que  je  rap- 
porte à  votre  mère  ?  dit  en  soupirant  le  com- 
missaire national  qui  lui  disait  adieu  avec  des 

r 

regards  de  reproche  douloureux. 

—  Rapportez  -  lui  que  je  ne  r^retterai 
qu'elle  si  je  succombe  avant  l'anéantissement 
de  cette  république  cimentée  de  boue  et  de 
sang! 

Antoine  le  r^arda  encore  en  silence^  le 
saluai  d*un  signe  de  tète  motancolique  e%  s'éloi- 
gna précipitamment.  Ce  regard  avait  frappé  à 
V^me  le  jeune  homme  qui  resta  pensif  à  la 
m^me  place ,  en  s'accusant  d'avoir  peut-être 
mal  jugé  l'envoyé  de  sa  mère  ;  mais  \fi  souyetr 
nir  de  cett^  ceinture  tricolore,  qui  Tayiiît  mis 


ç»  ^plojani  une  écJ)?»rp«  ^««ri^le?  ^^  R9»- 

yci^r  Qdi^HX  fil  taire  |e«  rçproçhç§  (ju'il  q^rq^- 
^i(  ii  sa  défiance  çt  ^  3qn  QQ>por(eiqen^  M^i? 
peu  4*tnstdp§  aprô«  que  le  çomiiiis^aire  a^t 
(ipnal  fu^  r^ipoqté  d^q^  as(  iQitur«  qui  st^- 
Uonpajt  4 14  porte  de  \^  Goiiciçrgerie ,  prèç  d^ 
cl)9rfQUes  attelé^  po»ir  |c  vqjf^e  quotidîç^ 
de  la  àawèreduTrôneetde)f»p!^(}ede  la  Rér 

wli|U<|D^  dix  heufe9  soppèfenl  à  l9  Saipt^r 
Cbapellfii)  le^  gqicb^ts  de  |9  prison  s'Qqyrir^iit 
^vec  frapas,  et  l'huilier  du  trit>i|nal  réyolur 
tiopnairei  jis^sté  ies  portfMsIefs  oui  consts^ 
taîen(  ridentjté  des  prUoqmers^  pommença 
rappel  nominal  que  répét^içnt  de  corridor  e^ 
corridor  les  geôliers  impatiens,  de  retournei:  ^ 
la  buvette.  Antoine  de  Ghatjllard,  que  cettç 
scèiii^  d'adieux  éternels  n* avait  pas  endurci  a 
l'indifférence  y  depuis  .trois  mois  qu'il  eq  était 
témoin  tous  les  jours,. ^'approcha  de  la  j^rilic^ 
au-dessus  de  Uquellp  on  aurait,  pu  i^çrive 
comme  à  la  porte  de  l'enfer  dii  pante  :  Pl^ 


!)36  tk  HARQUISB  M  GBÂTIILAKD. 

d'espérance  f  et  prêta  Toreille  aux  noms  des 
victimes  qui  avaient  été  choisies  pour  ce  jour* 
là  ;  il  était  pâle ,  en  écoutant  ces  noms  qu*il 
connaissait  la  plupart  pour  les  avoir  entendu 
citer  dans  les  longues  veillées  dé  là  prison , 
et  il  se  demandait  tout  bits  en  grinçant  des 
dents  si  ce  massacre,  organisé  par  queU 
ques  hommes  sanguinaires,  continuerait  long- 
temps au  mépris  de  là  justice  et  de  l'huma- 
nité, sous  les  yeux  de  la  capitale  frappée 
d*horreur  et  d'épouvante.  On  nomma  Roucher, 
ce  grand  poète  qui  s'était  révélé  par  le  poème 
descriptif  des  Mois ,  et  qui  se  flattait  de  don- 
ner une  épopée  à  la  France;  on  nomma  \ndrë 
Ghénier,  que  son  frère  Joseph,  membre  de 
l'Assemblée  nationale,  n'avait  pas  réussi  à  pro- 
téger contre  la  loi  des  suspects,  et  qui  s'ap- 
prêtait à  mourir  en  pleurant  sur  son  génie 
étouffé  dans  le  germe.  Le  marquis  de  Gbalil- 
lard  sentit  ses  yeux  s'humecter  de  pleurs ,  et 
tendit  les  bras  à  ces  deux  jeunes  poètes  qui 
récitaient  des  vers  avec  sérénité.  Tout  à  coup 


LA   CONCIERGERIE.  207 

on  nomme  Blum,  Allemand,  médecin-pbysio- 
logiste,  et  il  reconnaît  son  \ieox  tuteur  qui 
s'avance  lentement,  conduit  par  un  guichetier 
qui  le  raille  sur  son  infirmité. 

*—  C*estvous,  Bluml  s'écrie  le  marquis  en 
s'^nçant  vers  le  vieillard  qu'il  embrasse  avec 
effusion  et  qu'il  retient  dans  ses  embrasse- 
mens.  Vous  ici ,  juste  ciel  ! 

—  Je  suis  heureux  d'y  être,  puisque  je  te 
retrouve,  répond  le  docteur  que  la  surprise  et 
la  joie  ont  laissé  d'abord  dans  une  sorte  d'ex- 
tase béante.  Est-ce  bien  vous,  Antoine? 

—  0  mon  ami,  en  doutez-vous?  reprit  le 
jeune  homme  qui  l'embrassa  de  nouveau  pour 
le  convaincre.  Et  ma  mère?  Quelles  nouvelles 
de  ma  mère  ? 

—  Votre  mère!  elle  est  accourue  à  votre 
recherche,  et  elle  a  découvert,  hier  seulement, 
le  lieu  où  vous  étiez  ;  vous  la  verrez  sans  doute 
elle-même  aujourd'hui. 

—  J'ai  hâte  de  la  voir,  et  pourtant  je  .pré- 


!l38  LÀ   MARQUISE   bî   CÉATlLLARD. 

fôrerflU  qu'elle  ne  vint  poitit  !  EMpèchèt  (}U'eHè 
vfenné,  tnonâmî,  car  elle  ^'exposerait  1 

*—  bh  1  elle  viendra ,  malgré  totit  ee  qu'on 
pourra  dire  pour  l'en  dissuader  :  la  pautre 
ftmime  sèdie  dans  l'attenté^  et  elle  mourrait 
de  fiottleur  ai  elle  n'arrivait  piis  jusqu'à  voua* 

^  Hais  quoil  mou  €her  Blum,  étes-im» 
donc  prisonnier?  dit  Antoine  de  Cbatillard  eu 
voyant  un  gendarme  qui  enjoignait  à  Blum 
de  suivre  le  oortége  des  accusés. 

-^  Je  ne  sais  ce  qu'on  me  veut  :  hier  on 
m'a  mené  i  la  Force;  j'en  suis  sorti  par  mi- 
racle, et,  ce  matin,  les  gens  qui  m'avaient 
arrêté  hier  m'ont  arrêté  une  seconde  fois. 

—  Juste  ciel ,  on  va  vous  juger  !  Mais  ils 
vous  acquitteront  quand  vous  paraîtrez  de* 
vaut  leur  tribunal ,  vieux  et  aveugle  comme 
vous  êtes. 

—  Assez  causé,  camaractest  dit  uii  porte- 
clefs  qui  fit  raine  d*en traîner  tOum  ;  vous  re- 
prendrez la  conversation  dans  te  royaume  des 
taupes. 


^  Monsieur,  il  efti  lmtM)99ible  <foe  eè  vteil- 
hird  soit  mis  en  jugement,  repartit  Antoine 
dé  Ghatillafd  qui  n'aurftH  pas  ea  pont  lui* 
lAèilie  le  eottrlige  de  a'abnidMr  4  une  sorle  do 
ptiëfè  tis-ft-^  d*ân  gedlier*  il  y  a  li  une  er « 
rèw  dépIohiMe^  et  je  tous  prie  d'en  ai^iii^ 
Vos  supérieurs  qui  remkont  la  libehé  à  m 
digne  homme ,  puisqu'ils  ont  institué  une  ftto 
en  rhonneur  de  la  "deillesse. 

-^  Ge  digne  homme  a  été  particulièrement 
recommandé  par  le  ciloyes  Thémistode-Gati'^ 
tftfa,  j^rlit  brutalement  le  porte-olefii,  ^lé 
rasmr  nitionât  se  ekargera  de  lui  faire  la 
barbe! 

-^  hfùiël  è'écfia  le  marquis  indigné  ea  le 
potissant  par  les  épaules  au  mcmieiit  oà 
PhillMfier  appelant  VesMMÊtquiê  de  CkaiiUardp 

^  QtfeliteMlir^è!  murnaiini  Bimb  avM  dé;; 
9é0p<rf^.  Qui  appelé  le  niarquis  de  GIlattllArd? 
Me  répondes  |iaf  »  BM>n  ami,  ee  ii*est  pas 
tbus! 


24o  LA   MAHQUISE   DE   CHÀTILLARD. 

—  AU0116,  marche,  Dancourt,  ditleporle- 
defe,  qui,  hooteux  et  courroucé  d'a\oir  failli 
être  renversé  par  un  détenu ,  revint  contre 
celui-ci  qu'il  menaçait  en  brandissant  ses  clefs. 
Marche  donc,  monsieur  le  marquis,  sinon  Je 
te  Jette  à  la  voirie  avec  ton  aveugle  d'arislo-» 
crate!  Tu  apprendras  ce  que  c'est  que  de 
manquer  de  respect  aux  amis  de  Robes* 
pierre  ! 

—  C'est  mon  tour,  dit  gaiement  Antoine 
de  Chatillard  en  prenant  le  bras  de  Blum. 
Nous  ne  nous  quitterons  plus,  et  je  vous  ser- 
virai d'Antigone  pour  vous  conduire  à  l'écha- 
faud! 

Cependant  le  commissaire  des  administra- 
tions civiles,  profondément  afTeelé  de  la  ré- 
ception que  son  fils  lui  avait  faite,  sans  se 
sentir  ému  d'aucun  instinct  filial ,  v^rsa  des 
larmes  abondantes  et  s'alDDigea  d'être  père 
pendant  le  trajet  de  la  Conciergerie  à  Passjr. 
H  avait  besoin  de  se  retrouver  auprès  de  la 
marquise  de  Chatillard   pour  échapper  aux 


tk  CONCIERGBBfC.  52^4 1 

triâtes  Inflexions  que  lui  inspirait  rorgueil  no- 
bïittre  du  jeune   homme;    mais  il  voulut 
d'abord  satisfaire  aux  désirs  de  la  marquise 
qui  ravatt  prié  de  Aire  en  sorte  qu'elle  ëôt 
un  entretien  avec  le  docteur  Blum.  Ce  /ut'pour 
lui  un  ac^!S||yant  pressentiment,  lorsqu'on  lui 
annonça  que  le  docteur  avait  été  encore  une 
fois  arrêté  le  matin  ipème,  au  moment  où  il 
venait  de  se  mettre  au  lit,  après  avoir  passé 
la  nuit  à  brûler  des  papiers  avec  son  secrétaire. 
Antoine  reconnut  la  main  de  Thémistode-Ca- 
tilina  dans  cette   nouvelle  injustice,  et  il 
trembla  que  l'arrestation  de  Uum  ne  coïncidât 
avec  une  autre,  dont  l'idée  seule  lui  causait 
un  vertige  de  désespoir.  Il  ne  songea  plus 
qo'à  rejoindae  la  marquise  et  à  veiller  sur 
elle,  sans  se  souoier  de  paraître  ce  jour-là  sur 
son  banc  à  la  (kmvention ,  où  Robespierre  et 
ses  partisans  devaient  déclarer  la  guerre  à 
ColkM-d'Herbois,  Tallien,  L^jendre  et  à  tous 
les  tuM^Mi  des  deux  comités  de  salut  pulriic 
et  de  salut  général.  11  ordonna  donc  k  son 

II.  16 


^4^  LA   MAtQVlSB   DB  CBATILLARD. 

cocher  de  le  eonéutre  rue  de  BieMieB,  à* 
ThAlel  Cbatilfanrd,  saas  penser  que  le  braU  ée 
ceeareese,  à  ki  porte  d'uM  iMÎeMi  mhfltbitée, 
prèdoirak  de  la  rameiir  et  des  ec^feetiire» 
aux  environs  y  puisque  km  A&me  comonMirM 
natioiiaiix  étaient  lea  aeiria  qai  fmmÊà^k  cefiti 
époque  9  otte  iM^iture  daM  Mris;  mais^  vnmft 
d'airrivery  la  prudeace  kâ  conseilla  de  6mt  li 
rottte  k  pied ,  et  il  reavoya  èw  earrosaè  etk  mt^ 
donnant  à  sott  é^neslique  de  dii^e  qu^il  étMt 
malade^  si  quélqft'iiQ  se  prfatitiie  i  PbdlBl 
de  la  Cosiiiria$ioD  pour  k'ttiviieir  à  m  rendre  U 
l'Assemblée  natiûviale* 

ft  frappa  ^«îenrs  ooiqiai  la  porte  socMm 
de  VhMel  Qiialillârd  ai«et  qn'on*  M  cwfrlly 
et  cette  attente^,  fév  redoublai»  son  mxiétf, 
rendit  ploè  sonrfn^  encore  ses  pressenchnena 
sinistres  f^  il  entra  dans  lar  eêar,  fe  W9fii^9Êê 
sons  mtervoger  le  eeiMriergey  flntndiM  Tes- 
caKer  en  eonmopt,  et  demeura  consiérié  en 
troamot  la  pane  de*  l^appàrieitoeiie  énWon- 
?erte  et  la  serrure  brisée  ^  qMîqn'il  ea  eAt 


tÀ  CONClEftGSRfS.  fi43 

M  élef  dans  sa  poche.  Il  se  jeta  comme  un 
ilisensé  dans  Tappartement ,  traversa  d'un 
tfail  loute!(  les  pièces  jusqu'à  la  chambré  à 
ciôucher  où  la  marquise  s'était  enfermée  elle- 
même.  Encofe  une  porte  ouverte  et  per- 
sonne dans  la  chambre,  au  milieu  de  laquelle 
usaient  quelques  parties  de  rhabillement  dé 
madame  de  tlhatillard,  son  voile,  son  pei- 
gne, ses  gants,  parmi  des  chaises  renversées 
.  et  des  débris  de  porcelaines.  11.  poussa  un  cri 
d^effrdi  et  appela  Christine  :  ne  recevaij(  au- 
cune réponse ,  il  se  mit  en  quétè  pour  décou- 
vrir si  elle  ti'était  pas  cachée  dans  les  satieâ 
Vof^ties  ^  sous  leà  meubles ,  dans  les  armoire^, 
derrière  les  rideaux  :  il  allait  et  venait  au  ha- 
sard ,  furetant  «  regardam  fiartout  et  aillant 
toujours  Christine  avec  uu  accent  de  plus  en 
plus  désolé.  Dans  l'antichambre,  il  aperçut 
des  bouteilles  vides  et  des  verres  tachés  dt 
vin,  autour  desquels  on  remarquait  l'empreinte 
des  dofglB  ctosseux  qui  les  avaient  touchés.  Son 
pnessentiment  s'était  éùvk  réaKsé  !  il  descendit 


244  ^^   MARQniSE   ne   CRAÎIUAKD. 

le  \ift9ge  J[x)ulever6é  ;  il  ne  chercliaîl.  plus 
qu'une  certitude  pour  courir  au  PabJs-de- Jus- 
tice et  aux  prisons  :  il  avait  un  reste  d'espoir 
qui  lui  disait  que  la  marquise  n'avait  pas  eu 
la  patience  de  Tattendre  et  qu'dle  était  ailée 
tenter*quelque  démarche  aussi  peu  fructueuse 
que  les  précédentes  pour  voir  son  fils;  il  se 
flattait  alors  qu'elle  reviendrait,  mais  ces  trMes 
d'une  orgie  de  police  et  le  désordre  de  la 
chambre  dans  laquelle  il  avait  laissé  madame 
de  GhaCillard  endormie  ne  justifiaient  que  trop 
la  crainte  d'un  événement  tragique.  U  n'eut 
plus  de* doute 9  en  arrivant  à  la  loge  du  portier 
qui  se  couvrait  à  deux  mains  Je  visage  rouge 
de  honte  et  baigné  de  larmes. 

—  Où  est-elle?  où  esl-elle?  demanda  An- 
toine qui  n'avait  pourtant  pas  prévenu  le  con- 
cierge que  l'appartement  était  occupé  par  une 
femme. 

—  Ail  !  monsieur  !  ah  !  citoyen  !  pourquoi 
ne  m'a  voir  pas  dit  ?  s'écria  cet  homme  en  san* 


LA   CONCIERGERIE.  ^4^ 

giclant  avec  des  gestes  de  compassion.  Ils  Vont 
arrêtée  I 

—  Arrêtée  !  reprit  Antoine  atterré  et  n'en 

« 

croyant  pas  ses  oreilles.   Arrêtée  !  arrêtée , 

ta 

grand  Dieu  ! 

—  Oui  ^  monsieur ,  arrêtée ,  malgré  mes 
supplications,  malgré  le  vin  que  je  leur  ai 
donné  à  boire  pour  les  attendrir!  J'aurais  été 
bien  heureux  s'ils  avaient  voulu  me  prendre 
à  sa  place.  Oh  bien!  vraiment,  ce  n'était  pas 
leur  affaire;  ils  disent  que  tout  sera  iini  ce 
soir,  et  ils  l'ont  emmenée  droit  au  tribunal  ré^ 
volutionnaire. 

—  Gomment,  malheureux,  ne  m'as-lu  pas 

averti?  pourquoi  ne  m  as- tu  pas  nommé?  pêav- 

«  •         •  • 

quoi  ne  l'as-iu  pas  défendue? 

—  J'ai  eu  la  velléité  de  la  défendre,  puisque 
c'est  ma  maîtresse,  une  si  bonne  dame  qui  me 
pale  mes  gages  comme  si  elle  habitait  son  hô- 
tel ,  mais  il  y  avait  quatre  grands  sans-culottes 
armés  de  sabre  qui  m^auraient  avalé.  Je  leur  ai 
offert  la  somme  que  vous  m'avez  reiqise  hier; 


1 


3^6  LA   MARQUISE    DE   CHAj^UAaD. 

par  malheur,  je  ne  l'avais  pas  sous  la  main  i 
vu  que  je  Tai  enterrée  aux  Champs-Elysées,  et 
ils  n'ont  fait  que  rire  en  buvant  iqoo  yin. 
J'aurais  dpnné  ma  chernise  pour  tirer  dç  14 
madame,  d'autant  que  c'est  ma^n|$si  e% 
est  daps  |a  peine. 

—  Ta  faute  !  s'écria  Antoine  en  levwt  le 

•  •  *•         tt 

bras  comme  s'il  allait  frapper.  Ta  faute ,  fxial- 
heureux  !  Tu  l'as  dénoncée  ! 

—  Non  ;  mais  j'ai  eu  la  bêtise  de  raconter  i 
la  portière  de  la  maison  voisine ,  unç  bnvp 
commère  qui  n'est  guère  portée  pour  les 
grands  seigneurs  qu'elle  nomme  des  ci- 4^ 
vant. 

—  Qu'as-tu  raconté ,  misérable  ?  quelque 
mensonge ,  quelque  calomnie  !  Je  te  promets 

que  tu  seras  puni  comme  un  meurtrier! 

Parle,  qu'as-tu  fait? 

—  Hélas  !  citoyen ,  j'ai  dit  à  la  voisine  que 
j'avais  un  locataire  cousu  d'or,  qui  payait  son 
loyer  en  louis  sonnans  et  qui  avait  soupe  avec 
une  belle  déesse  de  la  Raison,  C'était  pure 


LA   CONCIERGERIE.  2l\'J 

plaisanterie  de  ma  part  ;  mais  la  voisine  l'a 
répété  à  son  homme  qui  est  un  des  gros  bon- 
nets de  sa  section,  et,  de  CI  en  aiguille,  les  mou- 
chards ont  fait  une  visite  domiciliaire,  croche- 
tant mes  portes  et  salissant  les  tapis  avec  leurs 
pieds  crottés  :  ils  ont  trouvé  madame  qui  dor- 
mait, ils  Tout  éveillée,  en  jurant  comme  des 
antechrists  et  en  tirant  leurs  sabres,  que  ça 
faisait  pitié,  et  ils  l'ont  forcée  de  s'habiller 
devant  eux ,  sans  le  moindre  égard  pour  la 
pudeur,  en  sorte  qu'ils  ouvraient  les  yeux 
comme  dés  portes  -  cochères ,  ces  monstres 
d'hommes!... 

—  Je  te  rends  responsable ,  toi  et  les  tiens, 
de  ce  qui  en  adviendra!  interrompit  Antoine 
hors  de  lui.'  Je  te  tuerai  sans  miséricorde, 
si  je  ne  la  sauve  pas....  Oh  !  je  la  sauverai,  ou 
bien  je  périrai  avec  elle.    . 


/ 


I 
i 


'«. 


VIII 


LE  TRIBUNAL  0OLUT1OMAIRL 


La  vasle  salle  du  Palais-de- justice ,  où  le 
tribunal  révolutioiWiaire  siégeait  depuis  quinze 
mois,  était  encombrée  de  victimes  et  de  spec-* 
tateurs ,  le  8  thermidor,  pendant  que  grondait 
au  sein  de  la  Convention  la  tempête  que  Ro- 
bespierre avait  soulevée  et  qui  devait  rem- 
porter avec  les  appuis  du  règne  de  la  terreur. 


•  I 


V 


a5a        la'  marquise  dx  ghaïiixàed. 

Chatillard  qui  s'entretenait  avec  sa  mère  qu'il 
avait  retrouvée  sur  le  banc  des  accusés.  Celle- 
ci  ne  répandait  pas  de  larmes ,  pairce  que  h 
douleur  qui  la  consumait  avait  enflammé  son 
cerveau  et  desséché  la  source  de  toute  émo- 
tion attendrissante  au  foyer  de  cet  ardent  dés- 
espoir*  Dans  les  tribunes  publiques  était  en- 
tassée une  affi*euse  canaille  en  haillons ,  rebut 
de  la  plus  squalide  populace  vomie  par  les 
hnhonrgs  AnUme  et  Marceau^  appiaudisseurs 
gagés  du  tribunal^  toujours  prêts  à  étouffer 
sous  les  cris  et  les  huées  toute  parole  gêné- 
reuse,  toute  défense  honorable,  toute  protes- 
tation énergique  des  accusés.  11  y  avait  là 
principalement  des  êtres  monstrueux ,  indignes 
du  nom  de  femmes ,  qui  saluaient  chaque  arrêt 
de  mort  d'un  horrible  concert  de  vociférations 
et  de  battemens  de  mains.  La  contenance  des 
jurés  était  au  diapason  de  leur  auditoire;  ils 
n'avaient  pas  d'autres  insignes  que  le  bonnet 
rouge  sacramentel;  mais  tous  portaient  au  vi- 
sage le  sceau  indélébile  de  la  bassesse  et  de  h 


te  TRIBUNAL   RÉVOlUttONNAIRE.  2f)S 

«    '        .        .1 

férocité  :  les  uns  dormaient  à  moitié  ivres,  les 
autres  peignaient  avec  leurs  doigts  leurs  che- 
veux roux  et  graisseux  ou  rongeaient  leurs 
ongles  avec  leurs  dents;  celui-ci  faisait  tourner 
ses  pouces  ou  jouait  avec  son  sabre ,  celui-là 
prenait  un  air  capable  en  lançant  à  tout  pro- 
I>os  quelque  inepte  ou  atroce  question.  L^« 
glade  ressemblait  tantôt  à  un  tigre  qui  dé^ 
chire  sa  proie,  tantôt  à  un  chat  qui  poursuit 
une  souris,  dans  son  réquisitoire  général  où 
il-]NKfa  en  revue  successivement  les  accusés 
présens,  en  ne  leur  imputant  que  des  faits  va-* 
gués  ou  défigurés  et  en  fondant  Taccusation 
sur  les  lieux  communs  qui  formaient  le  Coçle 
pénal  de  Fouquier-Tinville  :  son  éloquence  de 
carrefour  fut  accueillie  souvent  par  des  trépi- 
gnemens  d'admiration  des  tribuMt.et  par  les 
murmures  des  accusés, 

—  Quant  aux  trois  accusés ,  Tex-marqui^ 
de  Çbatillard,  Fex-marquis  son  fils  et  Tex^ 
docteur  allemand  Blum ,  dit-il  en  les  désignant 
du  poing,  je.  voudrais  qu'ils  eussent  vingt 


!254  LA   MARQUISB   DE   CBATILÛttl». 

lêteâ,  pour  les  guillotiner  vingt  fois,  tant  ils 
ont  commis  de  crimes  envers  là  république. 
Je  n^en  citerai  que  quelques-uns,  et  vous  ju« 
gérez  si  de  pareils  brigands  méritent  seulement 
qu'on  leA  interroge  avant  de  les  envoyer  kors 
la  loi.  La  ci -devant  marquise,  qui  est  une 
tfessaline  et  qui  corromprait  fa  pureté  desf 
mœurs  républicaines... 

—  Tnfàme ,  qui  outrages  ma  méré  !  s* écria 
le  jeune  homme  qui  arracha  un  encrier  dé 
plomb  des  mains  d'un  accusé ,  et  le  jeta  tM- 
femment  à  la  tète  de  Langlade. 

—  Laissé  dire ,  mon  fils  !  murmura  la  maf^^ 
quise  qui  avait  détourné  le  6oup  en  farrèlaiil 
par  le  bras.  C'est  notre  ennemi,  c^est  Lan-^ 
gladel 

—  Aristocrate,  st  tu  m'attaqtrés  ated  des 
encriers,  je  ne  riposterai  qu'avec  de  f  encre  f 
continua  racôusafeur  public  qui  ne  s'émut  pas 
du  péril  qu'if  avait  couru ,  parce  qu'il  était 
trop  absorbé  par  Tardeur  de  la  vengeance.  Odi, 
scélérat,  tes  conspiration^  contre  \û  répA^ 


U  TKIBUI^AL   RéVÔLUTIONNAIRI.  2$S 

blîqQ6  ébliouéront  comme  tes  tentatives  Contre 
ma  TÎe.  A  Ùieu  plaise  que  je  sacrifie  ma  vie 
pour  la  république  f  La  Chatillard  a  tendu 
ses  terres  et  ses  rentes  pour  soudoyer  un  ré- 
giitaeiit  d'émigrés  qui  étaient  tous  ses  amans* 

—  C'est  Langlade ,  arrêtez-le  f  interrompit 
Bhim  en  s'aghant  comme  un  forcené.  Cest  un 
aésBsstn  !  9  a  tué  M.  de  Chamoran  î 

—  Vous  entendez  ce  vieux  radoteur  !  re^* 
prit  Langlade  qui  appréhenda  moins  une  ac- 
cusation d'assassinat  que  Tarrivée  d'un  nou- 
téao  projectile,  ff  a  découvert  je  secret  de 
i^e  des  eûfdtvs  aux  femmes  stériles,  comme 
on  couve  des  œufe  au  four  ;  il  a  coopéré  de 
la  sorte  à  Ifee*  foule  de  multiplications  nuP 
sîbtesf,  au  proât  de  la  noblesse,  et  il  avait 
vendu  son  .sècref  au  tyran ,  qui  s'en  tsi  servi 
pour  perpétuer  la  racaille  des  tyrans  cou-^ 
Toimé^. 

—  Tu  mens!  s'écria  encore  Blum  dont  Lan-' 

« 

glade  Méssait  au  vif  fa  vanité  callipédique.  Je 
n'ai  vendu  mon  secret  à  personne,  et  cette 


25Ô  Ik  MARQtlSB   DE  CHATILtlRO* 

nuit  j^ai  anéanti  moi-même  les  expériaioe» 
que  j'avais  faites  durant  quarante  ans  d'étadçs^ 
aûn  qu'on  ne  se  serve  pas  de  mon  art  pour 
enfanter  des  révolutionnaires. 

—  J'arrive  au  plus  criminel  de^  trois ,  4it 
Langlade  qui  grinçait  des  dents  en  (voyant 
avoir  en  sa  présence  le  fds  naturel  de  M.  de 
Gbamoran.  C'est  ce  soi-disant  marquis»  que 
je  ferais  rougir  de  sa  naissance  si  la  qualité 
de  marquis  avait  encore  quelque  prestige  apx 
yeux  des  esprits  faibles..- 

—  Me  faire  rougir  de  ma  naissance  !  inter- 
rompit  le  jeune  homme  que  sa  mère  s'efiforç^it 
en  vain  de  calmer.  Citoyens»  je  ne  me  nomme 
pas  Dancourt ,  je  suis  noble ,  jej^is  le  mar- 
quis de  Ghatillard»  d'une  ancienne  famiUe 
du  Dauphiné.  Voilà  ma  réponse  à  cet  im- 
posteur ! 

—  Ce  ci-devant  marquis,  continua  Lan- 
glade en  se  donnant  le  plaisir  d'offenser  fat 
mère  et  le  fils  également»  n'est,  autre  qv'm 
bâtard»  fruit  de  l'adultère... 


Ll  TMBimU   léT<H.IITltMfIIAIIl.  «67 

—Non,  ne  me  retenez  plas,  ma  loépe  1  cria 
Antoine  de  CtiatîUard  qui  se  dibaUait  dans  les 
bras  de  sa  mère  ai  cherchait  à  s'élancer  à  tra- 
vers les  gradm^  :  il  iîtut  que  je  vous  venge  ï 

—  Messieurs  !  dît  à  haute  voix  la  marquise 
qui  trouva  de  son  indignation 

en  se  voyant  i  ion  fits,  j'appelle 

tout  le  mépris  ;ns  sur  l'homme 

qui  ose  dispu  inneur  de  ses  pa- 

réns!  Vousju.  1  est  cet  homme 


1  je  Tou  ri!  est  lui-même 

fils  naturel  du  marquis  de  Chatitlard ,  mon 
époux ,  et  par  conséquent  frère  de  celui  qu'il 
accuse  avec  tant  d'iniquité;  sachez  encore 
qu'il  fut  condamné  à  mort  par  le  Parlement, 
pour  crime  de  meurtre  ! 

—  Est-il  raffiné,  ce  b de  Thénaistocte- 

Catilinal  objecta  un  deajurés  :  il  a  du  venin  de 
marquis  dans  les  veines,  sans  que  ça jparaisae. 
Abjure  papa ,  monsieur  de  Chatillard  1 

—  Je  m'interromps  pour  répondre  à  ectie 


s58  tÀ  HAKQVin  Dl  cMàntuto. 
gueuM,  dit  Lao^ade  étonné  du  murBare  que 
la  révélation  de -la  onarquiae  avait  prodatt  dus 
l'assemblée  ;  si  je-  suis  fib  d'un  manfini , 
alléz-y  voir;  pour  moi,  je  m'es  f...,  et  j«  nm- 
dpûs  que  le  cher  papa  fût  ici,  je  l'euTerrais  à 
la  guillotioea  en  rendant  gr&ce  à  l'Etre-Su- 
prème  de  m'avoii  in .  J'imite  le  d- 

loycD  Brutus,  qu  i  tête  à  ses  deux 

ûls  (!oDvaincus  d  république  ;  je 

demande  la  télé  e  que  je  désa- 

voue pour  mon  f  e  le  fut  jamais, 

puisqu'il  est  né  d'uS  adultère ,  dans  ce  temps 
de  prostitution  et  d«  libertinage .  où  la  nx^ 
blesse  offrait  l'e xemple  du  scandale.  Je  me  glo- 
rifie du  meurtre  qui  m'a  valu  un  arrêt  ca^^lAl 
de  la  part  des  magistrats  inféodés  aux  noUes 
et  aux  rois  :  j'ai  tué  un  buble  dans  l'intérêt 
du  peuple ,  et  j'aurais  souhaité  que  ce  noble 
eAt  dans  le  corps  tout  le  sang  de  l'aristocratie. 
Oui,  citoyens,  vingt  ans  avant  la  déclaration 
des  droits  de  l'homme,  je  les  ai  soutenus  au 
pMtde  mes  jours,  et  jefvétudais  d^A  aux 


LE    TRIBUNAL   RÉTOIDTIOMNAIKK.  sSç) 

salutaires  rigueurs  du  triIjuDal   révolution- 
naire. 

—  Citoven  Thémistocle^Gatilina ,  dit  le  prû- 
sident  qui  attendit  pour  se  prononcer  les  op- 
plaudissemens  frénétiques  des  tribunes,  je  te 
remercie  au  aom  dcja  nation  reconnaissante. 

—  Maintenant,  citoyens,  j'aurai  fini  ma 
tfiche  en  peu  de  mots,  continua  Langlade  qui 
bravait  d^  regard  la  fureur  impuissante  de 
son  frère  :  notre  vénérable  tateur 
public,  vient  de  me  faire  [^  es  qui 
vous  prouveront  qu'un  e  t  une- 
b6te  féroce  qu'on  ne  sai^i  exter- 
HÙter.  Ces  pièces  sont  relatives  aux  services 
militâmes  de  cet  enfant  d^l'amour  :  ici  vous 
lej[Oyez  cornette  dans'lc  régiment  de  Royal- 
Cravate  ,  à.CoUentz ;  là ,  il  est  colonel  pour 
les  hauts  faits  d'armes  de  son  coffre-fort  dans 
l'armée  de  Condé;  plus  toin,  il  fait  brûler,  à 
Verdun,  au  milieu  des  baïonnettes  prus- 
siennes, deux  caisses  de  cocardes  tricolores  et 
de  bonnets  rouges  volés  chez  un  marchand... 


260  M   MARQOISfi   DK   CnATILlA.RD. 

—  A  la  guillotine^  le  j...  f.....  !  criaieot 
les  tribunes  en  trépignant  et  en  chantant 
rhorrible  refrain  des  massacres  :  Ah!  fa 
ira  ! 

—Citoyens,  ne  cliantez  pas  le  De  profuadU 
avant  de  porter  en  terre  ^  défunt  !  reprend 
Langlade  qui  parvint  afec  peine  à  rétablir  le 
silence.  Je  poursuis  l'analyse  des  états  doser- 
vice  de  ce  conspirateur.  Dès  qu'il  0'  introduit 
l'étranger  sur  le  soi  sacré  de  la  patrie,  il  court 
se  i^unir  aux  Brigands  de  la  Vendée,  et  il 
devient^aide-de>caiiip  de  Stofflet ,  le  plus  crâne 
des  blancs  Oh  l  alors ,  Tex-niarquis  ne  con- 
naît plus  de  bornes* à  ses  triomphes; Il  pille 
les  fermes ,  il  rançonne  et  il  égorge  les  voya- 
geurs; il  lève  des' contributions  au  nom  du 
tyran;  il  est  avide>d$  sang  républicain;  il  se 
met  à  Taffui  dans  1^' buissons,'  sur  le  passage 
de  nos  héroïques  cohortes ,  il  leur  tue  quel- 
ques  braves  qu'il  emporte  dans  son  repaire, 
ainsi  que  le  tigre  qui  se  jette  parmi  un  troupeau 
de  moutons  endormis  :  je  parierais  qu'il  a  bu 


us   TRIBUNAi   ilÉVOiUTlOliîNÀiRE.  26t 

leur  sang  et  qu'il  a  mangé  leur  chair,  ce  can* 
nital^  de  Pitt  et  de  Cobourg  ! 

—  A  la  guillotine  !  crient  de  nouveau  les 
spectateurs  plectrisés  par  ces  grossières  figures 
de  rhétorique  républicaine ,  c'est  à  nous  de 
boire  son  sang  aujourd'hui  à  la  santé  de  la 
nation  ! 

—  Vous  partagez  mon  horreur  pour  ce 
grand  criminel ,  s'écria  Langlade  satisfait  du 
succès  de  son  éloquence.  Eh  bien  !  que  serait- 
ce  si  vous  entendiez  la  lecture  de  ce  rapport 
du  i*eprésentant  du  peuple  Antoine  à  la  Con- 
vention? C'est  un  tissu  d'abominatioq^  jpi 
font  gémir  l'humanité  et  qui  affectent  les  ân>es 
sensibles.  l!kx>utez  cette  phrase  :  «  Les  Ven- 
déens refusent  toujours  de  faire  des  prison* 
niers  ^  et  Stofflet  a  ordonné  que  tous  les  répu- 
blicains qui  tomberaient  au  pouvoir  de  sa 
bande  seraient  fusillés  par-derrière  et  laissés 
sans  sépulture  avec  une  cocarde  tricolore  at- 
tachée  à  la  partie  la  plus  désliounéte  du  corps  ; 
l'aide-de-camp  de  ce  mèu^c  Slofilet  aurait, 


2^2  LA   MaRQUTSE   DE    GHATILLAID. 

dit-on,  inauguré  ce  décret  en .C^sillant  lui- 

mèsie  deux  réquisition naires  égarés  dans  les 

■ 

bois  et  à  demi  morts  de  faim.  »  J.e 
avoir,  pour  punir  de  semblables 'IWj 
supplice  moins  doux  que  la  guillodne. 

r 

—  J'ai  fait  fusiller,  il  est  vrai,  non  pas  deux, 
mais  cinq  misérables  qui  avaient  égorgé  une 
femme  et  son  enfant,  reprit  Antoine  de  Cha- 
tillard  avec  assurance. 

—  C'est  Antoine  qui  contri^pe  a  la  con- 
damnation de  mon  fils  !  murmura  la  marquise 
qui  ne  put-  s'empêcher  de  madidire  Fauteur 
de  ce  rapport  où  l'on  puisait  des  argumens  de 
mort  contre  son  fils . 

■ 

—  Je  me  suis  étendu  davantage  sur  les  cri- 
mes de  ce  dernier,  dit  Langlade  en  terminant 
son  réquisitoire,  pour  vous  faire  comprendre 
ce  que  c'est  qu'un  aristocrate,  et  pour  vous 
démontrer  que  la  république  est  dupe  do  sa 
clémence ,  quand  elle  prend  la  peine  d'empri- 
sonner les  suspects  :  il  y  a  là  perte  de  temps  et 
d'argent.  Je  vous  rappellerai,  citoyens  jurés , 


qMi  «uUgré  vptre  diljgeace  ^t  votre  palrio- 
twm»  ooiH  n'avoM'guiUoti^i^  qm  douze  cents 
aristoerat^B  depws  la  bâeolaîsaate  loi  du  22 
prairial  ;  ce  n'eat  pas  (Sûre  beaucoup  de  be- 
idgae  CB  cinq  décades  ;  e^  en  allant  de  ce 
tram^là,  aoM  mettron»  six  ou  huU  bm^îs  pour 
Mttoyer  las  priaons ,  im  atab}«6  4' Augias  que 
nous  avions  laissées  lui  nettes  après  le  2  et  le  3 
•eptembre.  Mais  espérons  que  la  sagesse  du 
diirin  Robespierre  nous  aidera  bientôl  à  briser 
les  tètes  del'%dre  de  la  contre»révolution  ; 
espérona  que  la  proposition  du  citoyen  Fou- 
quier-Tinville ,  tendant  à  ériger  Tinstrument 
du  suppl^QS  dans  le  lieu  m6me  de  nos  séances, 
Siéra  9nfin  adoptée  pour,  le  salut  de  la^répu- 
UiqUe,  et  que  le  suspeet,  ce  mcmstre  qui  se 
Fiq|>r4)dtiit  sans  cesse  cgo^pe  T^vraie  dans  la 
im»sson  du  labowreiir,  .subir»  dans  un  seul 
jour  rarrctetktâblt  ^  Iç  jvgeoœnt  et  la  mort.  Je 
^apiande'  la  mise  4iors  la  loi  pour  tous  les  ac- 
cusés.  *^  ,-. 
Cette  péroraison ,  débitée  aveo  la  fpugue  et 


1264  I*^  MARQUISE   DB  GfiATl&UlD* 

lés  gestes  d'un  éa^rgamèiie ,  excita  au  plus 
haut  degré  i'enthotsiasme  des  tribunes,  et  les 
hurlemras,  les  chants,  les  bravos  se  prolon* 
gèrent  quelques  minutes  après  que  l'accusa-t 
teur  public  eut  cessé  de  parler.  Les  accusés  se 
divertirent  aux  dépens  de  l'orateur  qu'ils 
avaient  poursuivi  de  leurs  éclats  de  rire  et  de 
marques  d'approbation  ironiques  pendant  son 
discours.  Le  président  ^  qui  s'était  occupé  à 
griflbnnsr  des  vers  au  lieu  d'écouter  oes  dé- 
clamations triviales,  ne  quitta  pas  sans  regret 
là  plume  pour  interroger  successivement  les 
accusés  eti  n'adressant  à  chacun  qu'une  sim- 
ple question  qui  équivalait  à  une  sentence  de 
niort  :  c'était  là  tout  le  procès ,  selon  cet  ar- 
ticle inoui  de  la  loi  du  22  prairibl  :  «  La  M 
Jhmne  pour  difenuurs  aux  pairiùUs  ealommà 
de$  jurés  piUriaUs^  eSU  n'en  accorde  pas  auM 
cùnspiraieun.  »  Le  président  donna  un  peu 
plus  d'attention  à  ceux  qui  lui  ré^ndiront 
avec  esprit  et  gaieté  ;  il  descendit  de  la  gravité 
de  son  rôle  pour  se  dérider  avec  eux  ;  maïs 


IB  TRlBUNàt  KÉyOLOTIONHAlRB.  !l65 

les  jurés  patrioiet  n'avaient  que  des  boules 

m 

poires  pour  .tous,  et  Ton  entendait  le  gémis« 
sèment  des  presses  qui  imprimaient  déjà  les 
listes  des  condamnations  du  lendemain.  L'au- 
ditoire accompagnait  de  murmures ,  de  cris 
et  d'allocutions  l'interrogatoire  qui  se  bornait 
souvent  à  la  demande  du  nom  et  de  la  qualité 
du  prévenu. 

—  Ton  nom?  —  Hippolytede  Langle,  cha- 
pelier. —  Ne  fournissais-tu  pas  des  chapeaux 
à  i'ex-cour?  —  Je  fournissais  des  chapeaux  à 
toutes  les  personnes  qui  me  les  payaient.  — 
Les  gentilshommes  ne  payaient  pourtant  guère 
leurs  fournisseurs.  A  un  autre!  Ton  nom?  -* 
Louis  Boudin*  —  Je  m'accommoderais  bien 
d'une  aune  de  ce  nom-là.  A  un  autre!  Ton 
nom?  —  Veuve  Lachassaigne ,  Clle  publique. 
^  N'as  tu  pas  dit  au  cabaret  que  les  sans- 
culottes  t'avaient  ruinée?  —  C'est  la  vérité, 
et  je  demande  une  enquête.  —  Nous  prends-tu 
pour  des  médecins?  A  un  autre!  Ton  nom? 


â6S  U  MÀBQClftE  DB   CHAHUAU. 

in^nt  ennuyeux.  —  Est-ce  moi  ou  mon  poème 
qui  est  ici  ea  jugement?  —  Ça  n'ôte  rien  k 
ton  mérite  de  poète,  et  je  te  proclaïae  roi  de 
la  poésie  descriptive.  Yeux-tu  me  donner  ton 
avis  sur  ce  petit  quatrain  philosophique? 

Qa*esi-cedonc  que  la  viet  Une  bouteille  pleine 

Qn'nn  voyageur  porte  i  U  main  ; 
S*U  la  vide  à  longs  traits  »  an  soleil  »  dans  la  plaioe  • 
Il  la  Toit  sans  regret  se  briser  en  chemin. 

—  Depuis  quand  Ëpicure  a-t*il  hérité  du 
tribunal  de  Mines?  —  Hein!  les  vers  ne  sont 
I^S  trop  mauvais  ;  la  poésie  console  et  em- 
bellit Texistence.  A  un  autre!  Ton  nom?  — -. 
André  Gliénier.  —  Et  ton  frère,  comment  se 
porte-t-il?  —  Mon  frère  s'enveloppQ  .dai^  son 
manteau  en  gémissant  sur  la  république  qui 
dévore  ses  enfans!  —  Ne  rimes-tu  pis  aussi? 
Tout  le  monde  s'en  mêle,  c'est  le  métier  de 
ton  frère»  à  la  bonne  heure»  qaais  tu  ne  serais 
jamais  qu'un  Thomas  Corneille*  —  En  ce  oio- 


a  TlltRUNAL   RBVOtITTIOfTNAfRY.  2619 

ment,  mon  frère  peut  composer  mon  épi* 
taphe  I  —  Je  m'en  chaire ,  si  ta  veux ,  et  je 
r  improirtse  sur-le-champ  : 

Ci-gU  cerUtn  rimear  qui  n'est  plas  de  sfison , 
Malgré  Tapothéote  auquel  on  le  destiné. 

Son  Pégaie  a  pria  tans  tà^oa 

Pour  Panaise  la  gnillotlne , 

Et  le  boarreau  ponr  Appollon< 

—  Je  demande  que  F  improvisation  de  l'ho- 
norable président  soil  inscrite  au  procès-ver- 
bal. —  ^e  n'ai  pas  la  moindre  idée  de  ton 
talent  de  poète»  et  je  serais  bien  aise  d'en  avoir 
un  ^hantilion  inédit.  —  Ecoute  : 

Mourir  sans  vider  uioiiearfuoitt 
Sans  percer»  sans  fouler,  sans  pétrir  dans  leur  liMigo 

Ces  bourreaux  barbouilleurs  de  lois , 

•  ... 

Ces  tyrans  effrontés  de  la  l^anee  asservie ,  » 
Bgorgée! 

* 

—  Pas  mal ,  tu  pourras  achever  cela  dans  la 
charrette*  Nous  n'avons  que  des  poêles ^  à  ce 
qu'il  parait.  A  un  antre  !  Ton  nom?  —  La 


■  -1 

■  ■• 

1 


270        t'^  Marquise  de  ghatillieo. 

marquise  deChatilIard.  —  Alif  bon!  Parlons 
ètt  prose.  4» 

Cet  interrogatoire  Avait  été  si  rapide ,  que 
les  accusés  ne  s'imaginaient  pas  avoir  été  in— 
terrogés,  lorsqu'ils  étaient  condamnés.  Rou- 
cher  et  André  Ghénier  prépararaat  four  dé- 
fense ,  comme  s'ils  devaient  bliftenf r  fk  parole. 
Le  public  s'égayait  bruyamment  de  cette  ma- 
nière expéditive  et  parfois  joviale  de  juger  les 
prévenus  qui  en  riaient-eux-mèmes ;  mais» 
par  intervalles,  une  rumeur  sourde  et  un  mou- 
vement inusité  avaient  lieu  dans  renceinte  des 
spectateurs  qui  cédaient  leurs  places  à  de 
nouveaux  curieux ,  à  mesure  que  quelqu'un 
apportait  des  rtcrtiveHcs  i%  la  CSoftvemion  où 
Rob^^iYëf  inn  ÎSbmMhdè  l  efébUtef  son 
plan  d'^tlmue  contre  ses  collègues  du  comité 
de  salut  public.  Le  bruit  de  ce  qui  se  passait 
aux  Tufte^îj^s  arriva  jusqu'aux  oreilles  des 
jûgeâ  sorpt*!^  d'apj^fèhdfe  qtie  lé  discours  de 
Robe^pterflè  fi'dvàit  trouvé  àtictikitf  s^ttipathtè 
pkfmi  h  m^  mùèité  ef  a^téé  db$  répfé«- 


sentans/tout  à  cotrp,  iin  homme,  que  Éà 
ceinture  tricofore  a  ftk  fespecter  defd  gwtéèê 
nationaux  armés  de  piques  préposés  à  la  §avd9 
an  tribmi^,  escalade  tes  ^fradkis  et  vient, 
effrayant  de  pâleur  et  de  désoipA^,  afaweoir 
à  e6té  de  madame  de  ChatiHard  que  le  pi^ 
dent  intwfege  et  qui  n'a  pas  d^aiilre  fêpoMë 
i  la  boudie  que  des  prières  pour  soo»  fifs. 

—  Gardes  nationaux ,  s^écrie  le  président  M 
montcant  Antoine  qu'il  n'a  paa  reconnu  do^ 
premier  coup  d'œil ,  pourquoi  avez  -«  vuW 
lafasé  pénétrer  cet  intru  ?  Qu'on  Tiefx^^ulser,  ou 
pbitôt ,  puisqu'il  s^èst  rangé  de  Itti-mêrM^ 
parmi  les  accusés,  quMl  y  reste.  Ton  mm?... 
Holà  l  n^ést^e  pas  le  citoyen  commissaire  dèa^ 
administrations  civiles? 

~  CStoyc»,  tu  te  presses  trop,  dit  Lan- 
gtode  qui  ne  s'expMqua  pas  Farrivéè  împréfW 
d*Anteitte  :  ce  n'est  qu'au jotfrd^lhir  que"  1» 
ednventton  te  reKvera  de  ton  intîalàUililé: 

—  Citoyen  représentant ,  que  se  passe-t-îfr 
Améc  à  la  Convention?  demande  m»  juré"  in- 


1 
»» 


•     Hl 


^^3  Là  IfàKQUIlS  w  CHAniXaD* 

qiiiet  de  réapparition  d'un  conventiinmel.  Ro^ 
iespierre  et  Satnt-Jast  ont-ils  les  tètes  qu'ils 
veulent  ? 

—  Il  me  semble  que  j'ai  entendu  tirer  le 
canon  d^alarme,  reprend  un  autre  juré!  Ro-^ 
bespierre  a  affiiire  à  des  dantonistes  qui  no 
tendront  pas  le  cou  comme  des  agneaux. 

—  Citoyen  commissaire ,  je  te  somme  de 
sortir  !  s'écrie  le  président  après  s'être  consulté 
avec  l'accusateur  public ,  autrement  je  pren- 
drai des  conclusions  contre  toi. 

—  Prenez  des  conclusions»  r^nd  Antoine 
en  saisissant  les  mains  de  la  marquise  qui  rou- 
git et  baisse  les  yeux.  Je  suis  venu  pour  dé- 
fendre madame...  la  citoyenne  Dancourt  el 
son  fils.  ' 

—  Il  n'y  a  plus  de  citoyenne  Dancourt»  té^ 
plique  Langlade  en  haussant  les  épaules.  IVwt 
cela  s'est  évanoui  d'un  souffle,  et  nous  n'a- 
vons à  juger  que  Tex-marquise  et  l'ex-marquîs 
de  Ghatiiiard. 

—  Eh  bien!  soit,  je  ne  les  défendrai  que 


Il   TRIBUNAt    IIÉVOLUTIOHMAIIB.  ayS 

plus  aisément,  et  j'invoque  le  téuioigm^e  de 
tous  les  assistons  pour  faire  constater 

—  Que  voulez-vous  faire  ?  interrompt  à  voix 
basse  la  marquise  touchée  de  ce  dévouement 
qu'elle  regarde  <Mmnte  inutile.  Nous  sommes 
condamn  .ut  nous  sauver. 

—  Je  s'écrie  Antoine  dont 
l'esaltatic  par  les  difficultés  et 
qui  se  h  la  main  de  son  fils 
avant  qui                         étire. 

—  1**  mensieur,  reprend 
d'un  ton  froid  et  d'un  air  lier  le  jeune  homne 
qni  se  souvient  de  leur  entrevue  du  matin. 
Je  n'accepte  auevn  service  de  me«  ^unais. 

—  Moi,  votre  maêini,  granfifiieul  dît  An- 
teine  en  se  tournant  \«rB  madame  de  Cba- 
iWttd.  Maidez  ma  etme,  madame,  et  tâchez 
qu'it  ne  Ine  baûse  pw  ! 

—  Demeurez  à  l'interrc^toire,  si  telle  est 
votre  fiiDtaisie,  dit  le  président  qui  n'ose  pas 
appliquer  la  loi  dn  tribunal  révolutionnaire  à 


;i74  U    MARQUISE    DB    CHATIUIKO. 

un  mfintire  de  la  Convention,  iovîolable  à 
double  tiire,  comme  agent  supérieur  du  gou- 
vernement. Vous  feriez  mieux  de  retourner  à 
l'assemblée  où  la  discussion  sera  sans  doute 
plus  întéressanie  que  notre  séance,  qui  est  à 
peu  près  la  même  toi    '  "  ""    tous 

verrez  comment  nom  pré- 

viens seulement  que  v  irde. 

—  Je  la  prends ,  e  ^iré- 
Keniant,  et  j'use  de  rs  dé 
commissaire  national  is  cï- 
vih»,  police  et  trtt>ii  drter 
oa«iMO  de  trois  accusés... 

~^'C\uij(»y  tes  frtetha^uvoirè  de  eomiiil»- 
mrmmtknti,  repartit  tflâglMè,n&te4ëta[nellt 
W*  Ip.dr9ili4'ç»pi¥tp^i«iiftas  piir(»gtllï«wiu 
tribqn^l  réwtMMnwwe. 

~  Si  DOW  ««wpdiMw  ém  nMotistpaU» 
tous  In  Tirrun>'n,iijnnin'Mirfln>iiigri,>rtTiiihl> 
du  tribuDal  ne  seraienlj^D^ls  coûtés*  et  Jes 
prisons  ne  désçmpUraientl)*!^ 

—  Pui$(|qç  vous  refu^  d«  sui^Kndrs  MMw- 


tX   TUBONAL   ItivOLUTlONN&lRE.  3^5 

jugement,  citoyens,  dit  Antoine  qui  recourt 
à  la  voie  de  la  douceur  et  de  la  persuasion , 
puisque  ma  responsabilité  ne  vous  semble  pas 
snlUsaDte  pour  dégager  la  vôtre,  je  vous  prie 
de  m'accorder  la  parole  comme  avocat  et  con- 
seil des  trois  accusés  que  vous  allez  juger.... 

—  Eh!  citoyen,  tu  arrives  trop  tard,  dit  un 
des  jurés,  nous  avons  jugé  et  nous  sommes 
pressés  d'en  fmir  auj  uner 
un  coup  d'épaule  à  R 

—  La  loi  du  23  pra  avo- 
cats ,  répond  Langlad  lexi^ 
de  cette  loi  dans  un  tableau  ^peodu  à  la  mu- 
railk.  Les'jurés  remplactofces  vendeurs  de 
phrases  creuses^                    '     , 

—  II  n'y  a  pas  grand  inal  a  prêter  rorellle 
au  dtoyen  combilssaire  national,  objecte  le 
président  quï  décide  le  tribunal  à  entendre 
Antoine  pour  mettre  fin  à  cet  épisode  extra- 
ordinaire ;  nous  n^ea  jugerons  pas  moins  li- 
brement. Comme  nous  aurions  fait,  s'il  se  fût 
abstenu  d'intervertir  l'ordre  et  la  marche  de 


■    ayS  LA   MAItQCfSE    at   CnATILURD. 

nos  audiences.  Qu'il  parle  donc,  non  à  titre 
d'avocat,  mais  de  citoyen  qui  se  présente>poar 
éclairer  les  débats!  Son  caractère  de  représen- 
talit  nous  assure  qu'il  tiendra  un  langage  ci- 
vique et  républicain ,  propre  à  édifier  Vaodt- 
toire;  je  Tinvite  toutefois  à  être  bref,  car  h 
justice  souffre  d'un  retard  dans  ses  aentenoes, 
et  les  coupables  s'en  réjouissent ,  dans  l'espoir 
de 

it  Antoine  en  se  penchant  rers 
ta  s'efforçait  de  le  dissuader  de 

parier,  tous  les  niovens  sont  bons  pour  vous 
sauver  :  je  vous*stipplie  de  ne  pas  me  désa- 
vouer. 

—  Je  ne  soii|:»çOnne  pas  oé'  que  vous  vous 
propose!  de  dire  pour  notre  défense ,  répondit 
madame  de  ChatiUard  qui  approuvait  au  fond 
du  cœur  cette  courageuse  démarche  d'An- 
toine, en  essayant  de  s'y  opposa  encore.  On 
sait  qui  noos  sommes  ;  mon  fils  a  lui-roftme 
déclaré  qu'il  était  noble  et  titré,  qu'if  avait 


LE   TRIBUNAL    REVOtUTlONiNÂIlË.  H'J'] 

émigré  à  rétVangçr,  qu'il  pof^  ]es  armes 
ioiilre  Ta  républi€|ue. 

—  Je  vais  lé  démentir,  et  si  vous  me  se- 
condez, noiisje  sauverons  avec  vous;  ce  qu'il 
faut  aujourd'hui^  c'est  gagner  du  temps! 

—  Monsieur,  je  vous  sais  gré  de  vos  efforts 
pour  nous  être  utile ,  lui  dit  le  marquis  de 
Ghatillard  en  s'approcliant  pour  n'être  pas 
entendu  des  juges;  j'ignore  absolument  d'où 
vous  vient  cet  empressement  de  nous  servir, 
puisque  je  n'ai  pas  eu  l'occasion  de  vous  connaK 
tre  avant  ce  matin;  je  pense  que  vous  êtes  un 
ancien  ami  de  ma  mère ,  et  je  vous  prie  de 
recevoir  en  cette  qualité  mes  sincères  remer  >• 
clmens  ;  mais  je  regrette  que  vous  soyez  al. 
taché  à  ce  gouvernement  sanguinaire  et  ridi- 
cule. Mieux  vaut  {Bourir  cent  fois  pour  la 
bonne  causée,  que  de  prêter  le  moindre  appui 
à  la  révolte  de  la  populace  contre  toutes  les  lois 
divines  et  humaines  ! 

—  Monsieur,  je  vous  supplie  de  me  laisser 
faire  et  de  garder  le  silence  ^  (tuoi  que  je  dise, 


2^8  LA    MARQUISE    DE    CHATILLARD* 

reprit  Antoine  qui  hésitait .  entre  plusieurs 
projets  différens  ^  adoptés  et  repoussés  tour  à 
tour.  "^^   • 

—  Holà  !  aristocrates,  quand  aurez-jmiiS  fini 
vos  conciliabules?  s'écria  Taccusateur  pu* 
blîc.  Président ,  je  t'adjure  de  poursuivre  l'in- 

«  * 

terrogatoire ,  jusqu'à  ce  que  les  jurés  en  aient 

cISScZ* 

—  Nom  d'un  Etre-Suprême  !  dit  un  des  jurés 
que  ce  retard  impatientait  »  nous  prend- on 
pour  des  huîtres  qui  bâillent  au  soleil  ?  Reste- 
rons-nous  ici  encore  long-temps  ? 

—  Citoyen  représentant ,  dit  un  autre,  dé- 
péche-toi  de  nous  débiter  tes  raisons,  et  f..,- 
nous  la  paix!  Il  y  a  un  quart  d'heure  qije 
l'affaire  de  ces  messieurs  est  dans  le  sac. 

« 

—  Le  citoyen  commissaire  national  a  la 
parole ,  proclame  le  président ,  et  je  lui  ci- 
terai seulement  ces  deux  vers  d'un  vieux 
poète  : 

Le  lempi  eil  long  lorsipie  Ton  muie, 
L»  temps  eit  coart  si  Ton  s*amase. 


&£   TRIBUNAL   REfOtUTIONNAIRE.  ^79 

—  Jédemandé  que  la  cause  de  Tex-marquise, 
de  son  fils  et  du  docteur  Blùm  soit  renvoyée 
à  demain, *dit  Antoine  qui  se  lève  seul. 

—  A  demain?  s'écria  LangladQ.  Et  pour^ 
(juoi  à  demain  ?  As-tu  -machiné  quelque  in- 
trigue pour  les  tirer  de  prison  cette  nuit,  et 
t'enfuir  avec  eux  ? 

—  C'est  vrai  tOMt  de  même ,  repartit  uft 
juré,  "BM-ce  que  npus  verrons  plus  clair  d6« 
main  ?  Si  on  lâchait  toujours  ce  qu'on  tient  ^ 
on  serait  par  trop  niais  ! 

•^  i>e  citoyen  représentant  veut  rire,  dit  un 
jugPi  nf»BA  n^avons  pas  même  acootdé  un  jour 
à  Lawoisiar  qui  promettait  la  pierre  jrtiHoso* 
phAlet  La  justice  n-if  phis  un  bandeau  sur  les 
yeax  at  m  b^lte  plus;  «dHe  eofirt,  elle  a  det 
yeux  ds  IwK  pour  percer  les  ombres  dont 
s'emrelopjpe  le  crime  {  «Ni^  est  pure  et  incor- 
nq[>yble ,  elle  porte  dMx  ^épées  en  gofse  de 

btbnc^? 

t-  •         * 

—  Bravo,  citoyen!  crie  un  des  assistans' 


d8o  tA  MARQUISE  DB  CHAntLAftD. 

qui  fait  éclater  un  tonnerre  d'acclamation^ 
après  cette  empbatique  peinture  de  la  jus- 
tice républicaine.  Le  jugement!  le  jugement! 
— Votre  justice  est  une  bacchante,  réplique 
André  Ghénier;  elle  met  en  pièces  Orphée 
qui  aurait  adouci  des'tigres  et  amolli  des  ro- 
chers. 

—  Le  jugement  existe  dans  la  conscience 
des  jurés  patriotes,  dit  Taccusateur  qui  fait 
signe  à  ceux-ci  de  mettre  un  terme  à'  ces  in- 
terruptions en  jetant  leurs  boules  noires  dans 
Turne  du  scrutin. 

—  Les  accusés  sont  coupables ,  répoad  le 
chef  du  jury  qui  recueille  les  avis;  il  n*y  a  pas 
lieu  d'a|ourner  la  sentence  et  la  peine. 

—  Robespierre  file  un  mauvais  coton  i  l'At- 

« 

semblée  nationale ,  crie  une  voix  dans  les  tri< 
bunes:  on  va  le  déoréler  d'accosi^on  si 
Collot-d'Herbois  l'emporte,  et  il  l'emportera. 

—  Si  vous  passez  outre  sans  m'a  voir  en- 
tendu, dit  Antoine  aux  jurés  qui  t^^bleat 
déjà  d'apprendre  la  chute,  de  Robespierre ,  si 


LB  miBUNAL   BÉVOLUnONNAIEE.  â8l 

VOUS  refusez  de  reconnaître  les  droits  impre* 
scriptibles  de  la  vérité,  je  vous  dénonce  à  la 
Convention ,  et  je  vous  fais  comparaître  à  sa 
barre,  comiie  coupables  de  déni  de  justice 
et  d*un  assassinat  juridique. 

—  Voyons  ce  que  tu  as  à  nous  dire,  citoyen 
représentant,  reprend  le  chef  du  jury  à  qui 
la  menace  du  conventionnel  ne  semble  pas 
méprisable  dans  lé  moment  même  où  chan- 
celé la  dictature  de  Robespierre.  Nous  aimons 
la  vérité,  nous  lui  déiernons  un  culte,  et  nous 
te  bénirons  comme  son  apôtre  si  tu  nous 
prouves  que  nous  marchons  dans  les  ténèbres 
de  Terreur. 

—  Sacredié  I  oui ,  nous  ne  demandons  pas 
mieux  que  de  contenter  tout  le  monde,  ajoute 
un  juré  qui  voit  en  perspective  une  réaction 
formidable  contre  la  terreur;  nous  sommes 
au  fond  de  bons  en  fans,  et  si  les  aristocrates 
y  avaient  mis  un  peu  de  complaisance ,  les 
choses  se  seraient  passées  en  douceur;  car 


1 


982  p^  MÀHQUISE   Ois  (^iHiliMI». 

rhqmaiiité  est  uoq  .()d$  yertu9  du  répiiUi^ 

--  Citoyens,  s'écrie  Langlade,  eo  ^.ift^ 
^mit^mèoie  Robespierre  ti:l9(ni|ii^9  da  sû9  «d« 
nemis,  de  ces  dantOQÎstes  qui  veulent  cmrntMr 
la  république  dans  le  gouffre  de  rjÉ|ëulyencet 
Demain ,  Robespierre  donnera  une  nouvelle 
énergie  aux  mesures  de  terreur  et  de  ven- 
geances nationales;  demain,  vous  aurez  à 
juger  dix-huit  ou  vingt  traîtres  de  la  Conven- 
tion ! 

—  Jugeons  toujours  ceux  que  nous  avons 
sous  la  main ,  dit  le  président.  Je  m'aperçoisi 
citoyen  représentant ,  que  tu  n'as  rien  de 
particulier  à  nous  feire  savoir  à  l'égard  des 
trois  accusés  que  ta  voulais  défendre  et  qui 
n'en  demeurent,  pat  moins  sous  le  poids  et 
r,aecu8ati<Ni ,  eooiine  ^riatocrales ,  émigtés^i 
fiiuteurs  de  l'invasion  étrangère  et  complices 
de  la  Vendée.  '     - 

—  Je  proleste  contre  cette  accusatk>ii  y 
s'écrie  Antoine  qui  se  croit  tout  permis  dans 


U  TRIBONAt  NtreLUTlONNAIRE.  9§3 

une  situation  si  critique  ;  et,  pour  la  ré- 
duire en  poudre,  je  n'ai  qu'un  mot  à  pro- 
noncer :  VOUS  accusez  ma  femme  et  non 
Ûh! 

—  Votre  f«mme  !  la  marc|uise  de  Gbatii- 
lard  !  murmure  Blum  qui  n'a  pas  l'esprit  a^ses 
prompt  et  assez  pénétrant  pour  deviner,  l'in* 
toDtion  d'Antoine. 

—  Ta  fiamme*  citoyen  repré^otaittl  ré^ 
pUqUQ  JLanglade  stopébit  de  ceUe.dédnraU«it 
à  laqudle  il  est  près  d'ajai^  foi;,  là  Cnnme, 
c'mk  pmtstUe  ;  nifds  i»a  fiU  I- 

—  Votre  âÏ8  !  dit  i  dem 
iiarqbiv  que  le  sllenoe  et  1^ 
m^«  retiensent  encore  éa^»  i 
êer^.  Ce  n'ett  pas  de  lïioi  qu'l 

—  J'admets  qûè  rex-maïqui 

et  l'ex-marquis  too'fiîs,  citoyen  représentant', 
objecte  le  président  ;  niais  cela  ne  change  rien 
à  l'atlaire... 

—  Moi,  je  n'admets  pas  cette  absurde  pré- 


'1 


d84  LA   MARQUISE   DE   CHÀTILURD. 

teotion ,  interrompt*  Langlade ,  et  je  m'élève 
contre  un  mensonge  aussi  effronté,  puisque 
j*ai  tué  le  père  de  ce  soi-disant  marquis. 

—  Min  simple  déclaration,  au  contraire, 
fait  tomber  de  fond  en  comble  Téchalaudage 
de  ce  procès,  reprend  Antoine  encouragé  par 
la  contenance  silencieuse  de  la  marquise  qui 
a  Fair  de  Tauloriser.  Je  suis  représentant  du 
peuple,  et  j'ai  rendu,  j'ose  le  .dire,  d'écla- 
tans  services  à  la  république;  je  suis  entré  un 
des  premiers  dans  la  Bastille,  après  avoir  di* 
rigé  le  siège  et  conduit  au  feu  les  gardes-fran- 
çaises; j'ai  pris  une  part  active  à  toutes  les 
grandes  délibérations  qui  ont  sauvé  la  palrii 
dans  le  sein  4e  l'Assemblée  nationale;  j'ai  été 
deux  fois  porté  en  triomphe  par  mes  caUdgues 
du  club  des  Jacobins  ;  j'ai  accompagné  Du- 
mouriez  dans  la  mémorable  campagne  de 
l'Argonne,  et  les  bulletins  de  la  victoire  de 
Valmy  vous  raconteront  le  riMe  que  j'y  ai 
joué  ;  la  Convention  m'a  env^é  comme  son 
représentant  en  Vendée,  [ïonv  surveiller  les 


•  f 


LE   niBUNAt   RivOLUTlONNAlRB.  â85 

opérations  de  nos  généraux  «  et  la  Vendée  a 
été  anéantie  en  une^  seqle  campagne. 

—  Malheureux  !  et  Hu  as  Timpudence  de  te 
faire  passer  pour  le  mari  de  ma  mère  !  s'écria 

» 

le  jeune  homme  dont  la  voix  fut  couverte 
aussitôt  par  celle  de  son  père. 

—  La  république  ma  confié  souvent  ses 
plus  chers  intérêts,  et  j'ai  surpassé  ce  qu'elle 
attendait  de  moi  :  eh  bien  !  pouvez-vous  sup- 
poser que  ma  femme  et  mon  (ils  soient  in« 
dignes... 

—  Je  nie  que  ce  soient  là  ta  femme  et  ton 

■ 

fils,  interrompit  Langlade;  mais  le  fussent- 
ils ,  leur  crime  est  avéré,  et  tu  n'aurais  pas 
d'autre  chance  que  de  partager  leur  peine. 

—  Quoi  f  ina  vie  entière  n'es^  pas  un  bou- 
clier qui  les  couvre  ?  repartit  Antoine  avec 
chaleur  et  sensibilité  ;  ne  suis-je  pas  un  des 
plus  fidèles  enians  de  la  république  ?  n'ai-je 
pas,  en  me  dévouant  pour  hn^a  pays,  en  lui 
donnant  mon  or,  en  lui  consacrant  mon  es- 
prit et  mon  bras,  en  lui  offrant  le  sacrifice  de 


â86  LA  MARQUISE   DE   CHATILLÂKD. 

mon  sang ,  n*ai-je  pas  acq^uis  le  droit ,  sinon 
d'absoudre,  du  moins^dë^ protéger  et  de  dé- 
fendre ma  famille  ?  Je  demandais  tout  à 
Theure  qu'on  remit  à  demain  un  jugement 
que  la  Convention,  transformerait  en  apo- 
théose. Maintenant  que  jVi  fait  connaître  le 
caractère  inviolable  qui  s^attache  à  la  femme, 
au  fils  et  à  Tami  d^un  citoyen  recommandable, 
je  demande  qu'ils  soient  rendus  à  la  liberté, 
séance  tenante  î 

—  Et  moi ,  je  demande  que  tu  sois ,  sans 
désemparer  y  traité  toi-même  en  accusé,  dît 

'accusateur  public,  jugé  et  condamné  comme 

• .  ■  .      .1      . 

complice  de  ces  aristocrates  et  comme  faut 
témoin. 

—  Il  paraîtrait,  citbyen,  que* tu  as  épousé 
la  ci-devant  marquise ,  reprend  le  président 

•  '  .  » 

que  Langlade  influencé  à  son  gré  :  ce  n'est 
pas  le  f^it  d*un  bon  républicain  que  de  s*as« 
socier  aux  personnes  tie  Tancien  régime;  et 
tu  n^as  pu  faire  que  ton  fils,  qui  procède  de 

r 

la  mère  autant  que  du  père,  ne  soit  un  a'ris** 


LE  MlUlMAt  BtvdCtTIOftNAAS.  5^87 

'.tpcralê  enragé  ef'utf  et^marqnid  émigré  :  ar- 
range cela  si  tu  peux. 

—  Cessez  cette  abominable  plaisanterie^  dit 
à  demi  iroix  le  jeune  noble  qui  s'irrile  d'une 
feinte  cuie  sa  mère  devrait  rougir  d'accréditer 
par  une  lâche  tolérance;  cessez,  monsieur,  ou 
je  vous  donnerai  un  démenti  en  de  tels  termesi 

■ 

que  vous  regretterez  de  m|avoir  poussé  à  bput. 
J'aime  mieui:  périr  avec  mon  nom  que  ^t 
vivre^vec  le  vôtre  !  ^ 

-^  €iilO]|0n9)  je  stiis  ftché  que  vous  mé 
eoiitfdfgnies  de  (Mre  un  aveti  qui  me  coâtë, 
s*écrie  Antoine  qui  observe  le  maintfeu  dfes 
)w4ft  et  qui  IM  voit  disposés  à  revenir  sur 
hHirjugMngnft  il' est  des  secrets  respectables 
tt  é^nrm  uÊkm  déHeaie  qix^  renferme  dans 
son  coQur  avec  h' 'relfgfob  '  du  Mystère.  Iti 
«irfMnâfdMie  en  puMiam^e  mlCM ,  çelui^e 
l'avais*  jqré  de  •  gué&v  e&thmè  urt  «ermeM , 
flahii  q«6  j'hésite  eliobre  à  livrer  i,  tant  d'o- 
r«filw  enrieusift)  à  tmt'  de  eommentbires 


I 


288  hK  MAaQtTtftl   Dl   CBÀflU:.fE»/ 

indiscrets ,  celui  4ont  je  ne  suis  pas  seul- 
maître. .. 

—  Antoine!  Antoine!  lui  dit  madame  de 
Chatillard  en  IMmplorant  et  en  mêlant  à  aat 
prière  F  accent  d^un  commandement,  ne  me 
faites  pas  un  devoir  de  vous  démentii4^ 

-^  Citoyens,  il  va  vous  abuser!  s'écrie 
Blum  qui  se  décide  à  prendre  Tinitiative  pour 
arrêter  le  secret  sur  les  lèvres  d'Antoine,  ce 
secret  qu'il  imagine  si  fatal  |  Thonneur  du 
marquis  défunt.  Ne  le  croyez  pas!  ne  hii 
laissez  pas  la  liberté  d'insuker  la  n^moire  des 
morts  !  Marquis  de  Chatillard ,  déf^det  voire 
père  contre  la  calomnie! 

—  Monsieur,  vous  n'irez  pas  plus  loin  diiii 
vos  allégations,  dit  le  jeune  homaie  qui  se 
lève  et  regarde  fixement  8<m  offideiis  avocat  : 
je  vous  somme  de  vous  taire  ! 

—  Vous  ne  doutere^plus ,  citoyens,  que  je 
sois  son  j^ère  en  nous  vojani  ainsi  près  Ton 
de  l'autre  !  continue  Antoine  en  serrant  la 
main  du  marquis  pour  l'inviter  à  ne  pas  le 


ut  TMBDMàt   RÉVOICTIONNAIRE.  389 

contredire.  Voici  noire  histoire:  j'aimais  la 
marquise  de  Ghatillard  avant  qy'elle  fût  deve- 
nue veuve,'  mais  elle  était  trop  vertueuse  pour 
que  je  me  permisse  de  lui  déclarer  un  senti- 
ment qu'elle  i  mari  mourut, 
et  alors  je  a  îeux  écouté  :  je 
lui  offris  ma  I  n.  La  famille  de 
cette  dame  <  ir  une  position 
brillante,  et  out  son  pouvoir 
à  une  allianc  s  ne  désapprou- 
vait pas.  On  la  menaça  de  la  f^re  enlever  et 
enfermer,  si  elle  me  donnait  des  espérances^ 
oar  je  n'étais  qu'im  ouMvateur,  né  de  pauvres 
paysans,  et  ^richi  par  mon  inteUgence.  La 
marquise  Ait  tovchée  de  mon  amour  et  m'é- 
poosa  en  seorei,  à  coniËtion  qu'elle  eonserve- 
rait  son  titre  et  qu'elle  le  transmettrait  à  nos 
enbns  :  c'éuùt  une  ccnwesmMl  faite  à  la  tyran- 
nie desiBréjogésde  sa  famille,  préjugés  qu'elle 
était  bien  loin  de  partagor. . . 

—  Nous  n'avons  pas  la  patience  d'écouter 
à»»  contes  !  interrompit  Langlade  que  ce  rtv 


!390  l'A   MARQD19I   DE    CHATILUKD. 

cit  avait  animé  d'éhvie  et  de  colère.  Le  pare 
Btum  haussé  tes  épaules  &  ces  l^Iiirernes! 

—  Moi!  répliqua  Blum  attendri  d'admira- 
tion; jécoute  i  ..  et  la  mé- 
moire me  reviei  bien  lieux... 
Ecoutez-Ie  et  c 

—  MonsieiJl-  de  me  dire 
s'il  y  a  quelque  chose  de  vrai  dans  ce  que 
vous  avancez  là?  r^liq)»)  le  jeune  homme 
incertain  et  attristé  ep  épiant  ait  mère  qiù 
pleurait. 

-^  L'aveMure  mc  tauehaacc  j  j'ai  «taiieaa , 
àk  le  pvédtlMt  q<M  UqgMe  «cite  in  gcate 
et  du  l'yard)  raaii  la  réwtoaion  «kw  n^Mail 
k  l'ÛM  pwir  qpa  v(i#e  feoMua  «t  wirt  fil»  ae 
éémanfiÛHMM  !  Ck)iiitaeqt  mai-i-VMB  oi*> 
sema  à  leur  Amignlnaï  Di««aiif,  vm%  gé- 
publioaâa  loyal  «I  Aé/1'owéf  smm'tam  m  m 
fils  aristocrate  et  vcwléaB? 

—  N'ajoutez  pas  fbi  aux  âppa^nces,  ci- 
toyen, répond  Antoirte  dont  la  présence  d*«- 


L(  XanOVAI.  IBVOiVTIOMHAIRV.  fi^4 

prU  amgm^nle  en  raison  des  cUfliosUés  que  la 
malice  de  Langlade  fait  surgir.  La  famille  de 
ma  fei^m^  tînt  sa  proma^se  ;  ma  feiiime  et 
mon  fils  me  furent  enlevés  lorsque  L*ére  nou.- 
\elle  me  faisait  esptérer  qu'une  Qaioq  filmée 
jpar  la  volonté  du  cœur  ne  subirait  plus  les 
conditions  d'une  mésalliance.  On  les  emfnena  ' 
tous  deux  à  l'étranger,  et  je  restai  long-lemps 
privé  de  leurs  nouvelles.  JEnfin  ils  s'éch^j^* 
rent  de  cette  odieuse  captivité  ;  mon  fils  avait 
été  débarqué  en  Bretagne  avec  des  épî|pé§ 
qui  venaient  y  fo^ienter  la  révolte  j  il  ^ffffii 
que  j'étais  en  Vendée^  et  il  s'empressa  àfi  quit- 
ter ses  comp9|nqi)(^  ri^alistes  pour  me  rej^na- 
dre  sous  les  drapeaux  de  la  nation^  n^aisi  par 
tU|i«  ^tdlijlé  déplorable»  il  fut  arrêté  par  les 
Vendiéena»  qui  l'auraient  égorgé  s'il  n'ei(H  pts 
été  reconnu  par  up  des  paréos  .4e  «a  mèe^; 
StûfileV  If  iî>r^  d'accepter  ie  gra^^  ^dlaidd^de- 
cmnp..  A  la  pr^imève  qcfiasipn  ^  mon  fils ,  qui 
avak  barreur  de  «a  coRiplieité  iQ(voh>atair« 


âgS  tA    MAfiQllSC    DE   CHATILtàRD. 

avec  des  t>rigftndS)    s'enfuit   une  seconde 

fois.... 

—  Assez  !  interrompît  d'une  voix  feriie  et 

solennelle  Antoine  de  Chatijlard  qui  rougis- 
sait de  la  porte  de  salut  qu'on  lui  ouvrait  eu 
le  déshonorant  à  ses  propres  yeux.  Je  n*ai  pas 
encore  abjuré  mes  principes,  mes  croyances, 
mes  haines  et  mes  affections  !  Je  ne  désavoue 
point  une  cause  que  je  servirais  comme  je  l'ai 
servie  au  risqne  de  la  mort  sur  le  champ  de 
bataille  ou  sur  Téchafaud  !  On  vous  trompe , 
Hteasiettrs,  on  mUnsnIte  m^î-même,  en  vou- 
lant me  sauver  par  de  lâches  subterfuges;  Je 
suis  le  marquis  de  Ghatillard,  je  suis  émigré, 
je  suis  vendéen  ! 

—  Madame,  au  nom  du  ciel,  démentez-le! 
dit  Antoine  en  s'adressant  avec  dése^ir  à  la 
marquise  qui  n*a  eu  que  des  regards  sup- 
piians  pour  empêcher  son  fds  de  les  perdre 
tous  à  la .  fois  ;  élevez  la  voix  à  ifotre  tour  : 
il  s'agit  de  sauver  votre  fils!  Fermez  la  boù- 


lE  TftIBVNAL  ikÉVOLUXIONNAIâl.  2g5 

ehe  à  cet  insensé  qui  se  sacrifie  à  un  faux 
honneur,  ordcmnes^lui  de  reconnaître  son 
pèrel 

~  Monsieur,  je  repousse  une  défense  qui 
tend  à  m'aviltr,  continue  Antoine  de  Chatil- 
lard  en  montrant  la  résolution  de  ne  plus 
souffrir  que  le  commissaire  national  prit  la 
parole;  je  ne  puis  vous  croire  mon  ami,  quand 
^ous  m'outragez ,  quand  vous  me  disputez  une 
iiaiasance  qui  m'honore,  et  quand  vous  me 
faites  tenir,  dans  un  conte  ridicule ,  la  Con- 
duite d'un  lâcbe  et  malhonnête  homme.  Le 
firespeetque  j'ai  pour  ma  mère  me  commande 
de  w>us  démentir  liautement  pour  ce  qui  la 
concerne;  non,  vous  n'êtes  pas  le  mari  de  la 
naarquisede  Ghatillard;  non,  vous  n'ôtes  pas 
jnon  père!  Ce  sont  la  des  calomnies  que  je 
vous  renvoie  avec  la  honte  de  les  avoir  imagi- 
nées!..*. 

—  Malheureux,  tu  seras  l'auteur  de  la 
mort  de  ta  mère  !  répliqua  d' un  accent  pro- 


^94  l'A  MABQtISfi  DE   GaAtl£LillD.  • 

GMkdéfMnl  ému  k  eonupissaire  nalkmai  qai 
«'fiut  plus  la  force  de  sMteaîr  son  lémégnaigii 
et  qui  relomba  sur  son  banc. 

M-^  fiofià  celte  oomédie  e»!  aohevàef  s'éeria 
Lani^Ulde  âvde  on  sourire  de  clémion.  luvés 
^tuiolcs ,  lious  n'wM  plus  qu'à  pKjpv  rwtaur 
et  les  aoteare  eelon  ieurs  «mérites. 

—  Si  le  ciloyea  napréeenUu^  a  eu  k  ter 
taûie  de  se  raiUer  dU*  tribunal ,  Hi  le  ptétir 
dent,  ['interpelle  k  (iMhimI  pour  qu'il  dMe 
à  raTentr  les  aaauvais  pkisans  par  MU 
arrêt. 

-^  Tout  oila  est  un  peu  foudiei  repvît  k 
chef  du  jurj  qui  n'osait  porter  wm  sentawie  ds 
Téprimande  coi4re  un  eonifeiilMMinfil  ;  M  Ikrt 
qqe  rex-mar^ise  nous  dédare  elte-«ièqpe  •■ 
qualités,  car  elk  doit  mwt  quel  eA  fe  pén 
do  son  fik.  Je  ne  pense  pas  que  le  mtojm 
représentant  se  soit  joué  de  nous  avec  use 
impudence  qui  autorkerait  des  rapÉésailles 
moins  joyeuses  pour  lui. 


mnÊtf  éi^elk  |>raBque  bM ,  que  voéei  le.  pènB 
de  mon  fils  et  que  je  n'aurai  jamais  d'aotne 

—  fififfi^  voQ$  ^yiez  au  calomniateur  pour 
if^  diiï^vMVf  yous,  ma  mère  !  repartit  le  jeune 
homme  avec  dp»  larmes  de  pudeur  et  d'orgueil . 
Je  ne  veux  pas  de  la  vie  au  prix  d'une  lâcheté! 
Avilissez*vous ,  mais  ne  m'avilissez  pas  !  0  ma 
mère,  vous  la  femme  de  cet  homme,  d'un 
conventionnel  qui  a  peut-être  voté  la  mort 
du  roi  ! 

—  Ttève  à  ces  palinodies  !  interrompit 
Langlade  qni  avait  c(nitté  son  sfége  pour  en- 
traîner l'opinion  (les  juges  et  des  jurés  à  la 
remorque  de  la  sienne.  Le  représeMatil  Mi- 
t^e  a  x^Stt  aUent£^  à  la  ma^^^  ^  ^^  justice  ; 


ag6  tk   MAKQtJfSS  DE  GUATIIXAKA. 

il  a  vmIu  nous  en  imposer;  il  a  menti  an  tri- 
bunal :  je  propose  de  prononcer  sur-le-champ 
sa  condamnation  et  d'en  référer  ensuite  à 
rAfsemblée  nationale  qui  approuvera  et  sanc- 
tionnera i\os  actes  en  mettant  hors  la  loi  le 
traître  que  vous  lui  dénoncerez  dans  votre 
arrêt. 

—  La  proposition  de  Taccusateur  puUic 
lui  est  inspirée  par  sa  vénération  pour  la  sain- 
teté du  tribunal  révolutionnaire,  dit  le  prési- 
dent; je  l'appuie  avec  admiration. 

—  Uobespierre  triomphe!  crie  dans  Taudi- 
toire  un  homme  qui  arrive  de  la  Convention. 
On  a  voté  Timpression  de  son  discours  et 
l'envoi  à  toutes  les  municipalités  ! 

—  Collot-d'Herbois  et  sa  clique  y  passeront 
demain!  ajoute  un  autre  nouveau  venu.  Ils 
sont  pftles  et  muets  comme  s'ils  étaient  déjà 
guillotinés  ! 

—  Finissons-en ,  citoyens ,  dit  le  président 


L%  niBUMAL  is^MonemiAïu.     .^7 

touraé  wrs  les  jurés  que  œs  dou^mHm  fnlekts 
rassurent  et  épanouissent;  les  exéeuteuvs  al«- 
teadent ,  et  nous  n'avons  pas  ^é  ! 

—  La  mort  ^ur  les  trois  accusés!  répond 
le  chef  du  jury  cédant  aux  persécutions  de 
Langlade  ;  la  mort  pour  le  citoyen  représen^ 
tant ,  sauf  le  vito  de  TAssemblée  nationale  ! 

—  Et  rexécution?  réplique  Antoine  qui 
voit  encore  ouverte  une  seule  voie  de  salut 
pour  la  marquise  et  son  (ils. 

—  Aujourd'hui  pour  les  trois  accusés ,  re- 
prend le  président  qui  lève  la  séance  i  et  de- 
main pour  toi  y  si  la  Ck>nvention  n'y  trouve  pas 
à  redire;  tu  seras  sans  doute  en  compagnie  ! 

—  Mourir  aujourd'hui  ou  mourir  demain , 
qu'impwte  !  dit  André  Ghénier  à  Roucher  :  en 
vivant  un  jour  de  j^us,  on  a  seulement  un 
regret  de  moins  ! 

—  André ,  tu  n'as  pas  une  femme  et  dçs 
enfans  qui  gémissent ,  reparti^  Roucher  avec 


WdjHMartaMÎs  oMifite  lai  1 

—  Tu  es  0Ér  4e  at  fm  somw  ^^ttêm, 
fff^v^e  in  vivras  ^^  ^  jeq^s  et  dfibs  tes 

1^ ,  j9»!lr4D^ra  Tiipqîortpl  Afi4rç  Ghéçy^cy  en  y 
frappant  1^  front  »  moi  j({yi  çrqyaHtà  la  glçirei 
à  la  [tostérité!...  Frère,  je  suis  plus  malheu- 
reux encore  que  vous  tous ,  et  je  pleure  sur 
mon  génie  qui  meurt  avec  moi  ! 

Des  clameurs  sauvages,  des  chants  atroces 
et  des  rires  ignobles  insultaient  les  condamnés 
qu*on  retenait  sur  leurs  gradins ,  après  que  le 
tribunal  se  fut  retiré  4  la  hâte  pour  obéir  à  la 
convocation  impérieuse  de  Robespierre  qui 
les  appelait  au  chib  4es  jacobins,  fia  aflkha 
Mr  les  murs  de  la  salle  un  placard  sh|moi^ 
d'un  bonnet  phrjfîeii  au  bout  ^qne  ptifvs  «t 
conçu  en  ces  termes  :  Frirei^  h  §rmmi  A||w- 


u  tMsiMtf.  yan—iiliiiiM.       •m 


«DMMÉt  ë«t  à  Mme  *és  «i  «M»  48  Al  <t«- 
Im  «heven  «t  leop  liaiatt  )«i  >aMM  dèrnère 

ils  s'intWK^eaient  avec  anxiété»  €tiii  Memif^ 
"M«nk  «liriefaMÉ^àMitoéhtMifiit  «feMient 

leurs  bancs  se  ^ider  à  mesure  que  te  «hM- 


«• 


300  Là  MM«Ottt  ftl  GHATItUlD. 

reOfls  86  rMBfiittMMt,  im  ^dtàm»^  qui  âir 
cufeient  eombieii  de  minâtes  ils  avuent  encore 
à  fifre ,  ne  se  flattaient  pas  d*ètre  témoins  des 
é^nemens  qui  se  préparaient.  De  moment 
en  moment  on  iq[>pdait,  sous  les  Istab  ci* 
seaix  ,^deinL  f  ictiines  qui  se  levaient  ensemble^ 
dmenne  i  son  tour,  et  qui  offraient  leurs 
tètes  aux  apprêts  ignominieux  du  suppUoe,  en 
se  reprqehant  tout  bas  d'avoir  espéré.  Roucher 
et  André  Gliénier  descendirent  les  derniers, 
sans  habits,  leur  ihemise  outerle  et  le  cou 
nu;  ils  récitaient  des  vers  de  leurs  poèmes 
inédits ,  et  le  feu  sacré  de  rinspiration  brîl- 
Jait  dans  Imnr  reg»rd  :  on  les  fit  monter  dans 
la  dixième  charrette  qui  se  trouva  plus  chargée 
que  les  autres. 

^—  Les  charrettes  sont  pleines  !  cria  le  eoo- 
ducleur  de  ce  lugubre  convm.  Tant  pis  pour 
les  autres  s'ils  sont  pressés!  ils  attendront 
jusqu'à  demsfo ,  et  ils  partiront  avec  la  grande 
Ibumée! 


t^  ÎKIBUHAL  HSVOLOtloNNAIftfi.         3oi 

«—  Jusqu'à  demain  I  répéta  tristement  An- 
toine qui  n'était  pas  .étmger  à  cette  remise 
inusitée  9  qu'une  bourse l)ien  garnie  d'or  avait 
obtenue  à  la  faveur  de  l'heureux  hasard  d'une 
augmentation  dans  le  nombre  habituel  des 
condamnés.  Ah  !  madame,  si  je  ne  vous  sauve 
pas,  je  mourrai  de  chagrin  avant  de  vous 
perdre* une  seconde  fois  !... 

-r-  Antoine,  vous  m'avez  ravi  la  tendresse 
de  mon  fils  !  répondit'^lle  en  lui  montrant  le 
jeune  homme  qui  s'éloignait  d'elle,  sombre  et 
dédaigneux. 


"V 


Il 


urtMiryiiUi 


ht  4Êfiigm,  te  Ml»  «kl  8  tlMwiAii  :  il»«iriliQMt 

i^éUift  jfMtèft teOmiteiliin,  liMi|m  Rofan- 
f)Ja>PÀ',  deriiadtem  qo»  tes  donriléB  ée  whit 
poMlc  et  4»86i^é  géivér«te  ftiawnt  réorgÉaWB 


5o4  Là  MAUQUISB   DE  CHATlUàRD. 

après  une  sanglante  éguraiion  ^  vit ,  pour  la 
pi^nuère  fois ,  rAssemblée  rester  muette  et 
immobile  dans  une  attitude  menaçante.  Les 
parens  des  détenus  leur  avaient  envoyé  des 
billets  cachés  dans  du  pain  et  dans  du  linge , 
en  leur  annonçant  (p^iine  crise  était  imnù- 
nente  et  que  Robespierre  succomberait.  L'es* 
pérance  reparaissait  donc  sur  les  visages  et 
dans  les  cœurs  :  on  s'embrassait ,  on  respirait 
enfin.  Les  vumUms ,  qui  avaient  raffreuse  mis- 
sion de  fournir  les  Msles  d*aceusés  au  tribunal 
révolutionnaire  et  qui  habitaient  la  même  pri- 
son que  les  victimes  qu*ils  choisissaient  cha- 
que jour,  étaient  consternés  et  imploraient  la 
protection  des  malheureux  qu'ils  avaient  dé- 
noncés la  veille  ou  le  matin.  Mm  œtle  joie 
trop  hitive  te  diav pa  tont  i  coup  <|uaMl  ks 
gediiers  proelamérenti  oenaM  à  rerdiiiaire, 
le  Jiwmal  4^  ipîr  qui  oMtMMl  omI  nome  el 
qui  annonçait  ainsi  la  continuation  de  la  ter* 
reur  s«r  une  plus  vaste  échette.  4  ce  funèbre 
appel  qui  retentissait  sous  les  voâtes  des  eor- 


ridord,  les  yeux  s'humectaient  de  larmes  et 
les  poitrines  ^e  gonflaient  de  sanglots  :  on  se 
résignait  de  nouveau  à  mourir.  La  dernière 
lueur  d'espoir  s'éteignit  dans  la  soirée  :  on  ap* 
prit  que  Robespierre  avait  été  accueilli  au 
club  des  jacolSn»  avec  un  enthousiasme  déli- 
rant, tandis  que  GoHot^'Herbois,  arraché  de 
la  tribune  et  chassé  de  la  salle ,  avait  échappé 
par  miracle  aux  poignards  levés  sur  lui-  C'é- 
tait donc  Robespierre  qui  triompherait,  et  les 
exécutions ,  sous  sa  dictature ,  devaient  se 
multiplier  dans  une  proportion  effrayante.  On 
appréhendait  déjà  un  second  massacre  des 
prisons. 

A^ntoine  et  la  marquise  de  Chatillard  étaient 
seuls  dans  une  cellule  qui  avait  été  réservée  à 
la  condamnée  pour  y  passer  sa  dernière  nuit  ; 
on  n'empêchait  pas  plus  qu'au  commence- 
ment de  la  terreur  les  communications  de» 
prisonniers  entre  eux ,  quoique  Robespierre , 
depuis  sa  loi  du  32  prairial ,  eût  essayé  de 
les  isoler.  Les  prisons  n'étaient  point  asseii 

II.  20 


So6  LA   MARQDI9E   DE   GtfATILlAllD. 

grandes  pour  que  le  gj'Slèine  d'idolement  fAl 
mis  en  pratique  ;  et  d'ailleurs  la  vie  commune, 
les  rapports  continuels  et  les  libres  entretiens 
des  détenus  donnaient  des  aKmens  i  la  delà* 
tion  qui  errait  sans  cesse  autour  d'eux.  Le 
jeune  marquis  de  Cliatillacd»  offensé  de  h 
scène  étrange  que  sa-^tnère  avait  suscitée  ou 
autorisée ,  avait  refusé  de  se  rœoontrer  da\aa< 
tage  avec  le  commissaire  national  qu'il  regar- 
dait comme  un  calomniateur^  et  il  s'était 
retiré  à  l'écart  ainsi  que  Blum  qui ,  tout  en 
admirant  l'ingénieux  dévouement  d'Antoîae, 
ne  pouvait  se  défendre  de  rester  lidèlei  U. 
mémoire  du  vieux  marquis,  et  de  protester 
on  faveur  de  la  paternité  qu'il  avait  fondée 
lui-mAme..  La  marquise  s'affligeait  vivement 
d'une  séparation  volontaire  qu'aucun  prétexte 
n'aurait  dû  motiver  dans  les  derai^es  heures 
qu'ils  passaient  tous  les  quatre  en  prison»  et 
elle  se  prenait  à  désirer  que  le  moment  de  leur 
réunion  arrivât  pour  retrouver  son  fils*  An* 
loîne,  qui  avait  eu  la  satis&cUon  de  s'entendra 


n  fiM  ST  lE  FILS.  5d7 

donilier  pubKcpieinent  les  noai?  de  père  et 
d'époux  par  la  femme  qu'il  aimait  eu  cachette 
de^ia  vingt-quatre  ans,  souhaitait  que  la  so- 
ciété lui  confirmât  ce  double  caractère ,  et  sour 
gefô/L  à  sauver  les  deux  êtres  qui  embelliraient 
le  reste  de  sa  vie;  mais  il  soupirait  par  inter^ 
«ailes  à  ridée  de  l'ingratitude  de  son  fils  qui 
le  fuyait  et  qui  lui  témoignait  de  l'aversion  aii 
lieu  de  lui  tendre  les  bras  ;  il  avait  pourtant 
assez  de  force  d'âme  pour  dissimuler  l'amer- 
tume  de  ce  souvenir  toujoujps  présent  à  sa 

*  ■ 

pensée  et  pour  paraître  tranquille  /Sur  leur 
sort  commun,  sans  réussir  à  tranquilliser  la 
marquise  qui  affectait  pourtant  de  sourire  en 
dévorant  ses  pleurs. 

—  Je  n'entends  plus  parler  dani^  la  chambre 
de  mon  iils  !  dit-elle  en  appuyant  son  oreille 

* 

contre  la  cloison.  Dormirait-il  déjà?  se  peut-il 
qu'il  dorme,  ce  cher  enfant? 

—  Je  voua  prive  de  votre  fils  eft  demeumM 
avec  vous,  reprit  Antoine  qui  se  leva  pour  m 


5o8  LA   MARQUISK   DE   CHATILLARD. 

retirer.  Vous  avez  peut-être  aussi  besoin  de 

fiOflMMJl? 

—  Demain  j'aurai  bien  le  temps  de  dormir! 
murmura-l-elle  avec  un  lugubre  sourire.  Vous 
me  laisserez  seulement  à  dix  heures  pour  enter 
les  remarques  malignes  de  nos  voisins  de  cap- 
ttvtté  et  surtout  les  grossières  plaisanteries  de 
nos  gardiens. 

—  S'ils  osaient  proférer  un  mot  qui  vous 
blessât,  s^écria  Antoine  avec  emportement, 
ils  le  paieraient  cher;  mais  je  vous  avertis  qu'il 
est  onze  heures  au  moins. 

—  Quoi  !  si  tard  !  je  croyais  que  les  heures 
semblaient  plua  longues  en  prison  1  Onze 
heures,  ditesrvous?  Mais  on  n'est  pas  cnuché, 
on  ne  dort  pas  encore  autour  de  nous,  restez 
quelques  instans  de  plus. 

—  On  ne  dormira  pas  de  la  nuit  :  les  dé- 
tenus sont  rassemblés  en  petits  clubs  et  tien- 
npeitt  conseil  au  sujet  des  événemens.  Ils  ont 
raison  d'espr^rer. 


*- 


Ul  Hn  ET  LE  fUM.  369 

^>-  Qu*espér6ot**ils?  Demaîû  on  jugera,  on 
exécutera  comme  aujourd'hui  !  Un  guichelier  a 
dît  même  que  demain  le  nombre  des  charrettes 
serait  doublé  !  il  y  en  avait  dix  aujourd'hui  ! 

—  Demain  sans  doute  il  n'y  en  aura  pas 
une.  Je  connais  la  situation  des  choses,  je  sais 
le  plan  de  Robespierre  et  celui  de  ses  adver- 
saires :  Robespierre  sera  écrasé  dans  la  bataille 
que  les  deux  partis  se  livreront  demain  a  la 
Convention.  Il  demande  un  nouveau  3i  mai , 
c'est-à-dire  vingt-cinq  ou  trente  têtes  de  ses 
collègues  et  la  dictature  :  on  lui  répondra  en 
le  mettant  hors  la  loi  comme  un  ambitieux  et 
un  conspirateur;  car  nous  avons  assez  de  ter^ 
reur,  d'cchafauds  et  de  prison  ! 

—  Je  me  réjouis  que  vous  ne  soyez  pas 
demain  à  la  Convention  :  vous  auriez  pris 
part  à  cette  guerre  de  deux  factions  enlro 
elles  et  vous  risqueriez  de  partager  la  fortune 
des  vaincus. 

—  Plaise  à  Dieu  que  je  sois  à  mon  poste  î 
car  j'ai  des  devoirs  sacres  à  remplir,  comme 


3tO  LÀ  MARnOI££  l>B  CMTUXMn» 

rapréseatant  tia|»eiipie ,  éLjeme  éià&  d*abord 
à  la  répuUîque. 

.  -^  Vous  vous  devez  de  préfér^iice  à  vptre 
fifes ,  i  ¥aire  femme  !  s* écria  impArieuteiMal 
kl  marquise  qui  souflraîl  de  se  voir  orise  en 
Mâ»ee  Bvec  des  fic&ioiis  républicaines. 

—  Ma  femme  I  oui ,  ma  femme  !  reprit  a? ec 
Mpanaioii  Antoine  qui  s'était  jeté  à  f/sotWL 
de^Dt  elle  et  qui  lui  baisait  les  mains.  Tu  es  » 
tu  seras  ma  femme»  Christine  ! 

—  Silence ,  Antoine  !  si  mon  fils  nous  écou- 
lait I  Cette  porte  n'est  pas  ferméel  siquelqu'uB 
entrait  !  Helevez-vous ,  mon  ami  »  et  ne  m'ex- 
posez  pas  à  rougir  ! 

—  N'ai-je  peint  déclaré  que  vous  étiez  ma 
femme  ?  ne  l'avez-vous  pas  déclaré  de  même? 
Votre  fils  le  croit ,  puisqu'il  évite  de  me  voir, 

jiuisqu'Jl  s'élo^ne  de  vous,  l'ingrat  ! 
,  — -  Il  n'est  pas  ingrat,  j'en  suis  sûre  :  il  vons 
sait  gré  de  votre  généreuse  intervention ,  il 
regrette  que  vous  vous  soyez  compromis  inu- 
Ulemeni  ;  et  s'il  présumait  que  vous  courez  le 


I£  RBIX  ET  i£  ?IU.  Sll 

mofâdrè  danger  à  cause  de  la  couda nmatton 
cpii  vous  a  frappé  comme  nous,  il  viendrait 
vatUB  remeroicr,  vous  plaindre,  vous  oirîr  «on 
loutié.  Mais  il  ne  croil  pas  cfuc  vous  soyez 
•en  pàrSy  et  je  ne  oberdierai  pas  i  lui  arracher 
8on  erreur,  avec'  le  nom  qu'il  préféi^e  et  qu*U 
a  perlé  jusqu'ici.  Ne  4 'accusez  pas,  ne  le  Ma»* 
mm  pas  même  ! 

—  Qu'est-ce  qu'un  nom  qu'on  perd  pour 
un  père  qu'on  trouve!  Je  ne  Taccuse  pas, 

madame,  parce  qu'il  me  repousse  et  me  mé- 
eoDoaU ,  mais  je  ne  me  sens  pas  le  courage 
de  lui  pardonner  sa  conduite  à  votre  égard; 
vous  êtes  sa  mère,  vous,  et  il  l'oublie,  et  il 
vous  abandonne ,  et  il  se  permet  de  vous  juger  ! 
Je  vous  venge  de  lui ,  en  vous  adorant  plus 
que  jamais  ! 

—  Si  vous  m'avez  enh^é  l^  tendresse  et  l'es- 
time de  mou  lils,  vous  jii'en  oHrez  une  com- 
pensation, et  tout  i'amour  que  j'ai  pour  lui 
ne  me  fait  que  mieux  sentir  (;ou»bien  je  vous 
suis  attachée  ! 


J12  tk  HARQUIBE  DR  CHATItLABD. 

--Et  moi|  je  yous sacrifierais  tout,  tout, 
jasqu'à  mes  opinions  politiques!  Mais  vous 
n'exigerez  pas  ce  sacrifice  qui  me  rendrait 
méprisable  à  mes  yeux  et  probablement  aux 
vôtres.  Si  vous  me  Tordonnez ,  je  donne  ma 
démission  de  membre  de  l'Assemblée  natio- 
nale; je  quitte  avec  vous  Paris ^  ce  théâtre 
retentissant  de  factions  et  d'émeutes  ;  je  vous 
emmène  dans  mes  montagnes  d'Auvergne  où 
vous  ne  rencontrerez  ni  bonnets  rouges,  ni 
drapeaux  tricolores,  ni  échafauds,  ni  popu* 
lace  :  nous  vivrons  là  heureux,  puisque  nous 
serons  ensemble  ! 

—  Oui,  mais  nous  sommes  en  prison,  mais 
nous  sommes  condamnés ,  mais  demain  nous 
ne  manquerons  pas  de  place  dans  les  char- 
rettes du  bourreau  ! 

—  Demain  nous  serons  libres,  je  l'espère, 
je  n'en  doute  pas!  J'ai  écrit  à  mes  amis  à  la 
Convention  ;  il  est  impossible  que  Ton  nous 
laisse  ici  !  Vous  voyez  que  je  ne  crains  rien. 

—  Et  moî,  je  crains  pour  chacun  de  nous  ! 


LE  Hke  et  1£  ma.  5i5 

je  crains  surtout  pour  mon  fils ,  qui  ue  con- 
sentira pas  à  feindre  ni  à  se  taire  ;  depuis  qu'il 
a  repris  son  nom  et  son  titre ,  il  est  plus  fier 
de  sa  noblesse  et  plus  inexoraUe  dans  ses 
principes  :  il  a  souffleté  un  geôlier  qui  Tappe* 
lait  Dancourty  en  lui  disant  avec  orgueil  : 
<  Je  suis  le  marquis  de  Ghatillard;  et,  comme 
ce  noble  nom  me  coûte  la  tète ,  j'ai  bien  le 
droit  de  le  garder  jusqu'à  ce  que  ma  tète 
tombe  !  »  On  lui  offrirait  les  moyens  de  se 
soustraire  au  sort  qui  l'attend,  il  ne  les  accep* 
teraitpas,  s'il  était  obligé,  pour  s'en  servir, 
d'emprunter  un  nom,  un  déguisement,  un 
secours  qui  répugnassent  à  ses  sentimens  de 
gentiibomme.  «  Je  me  reconnais  maintenant, 
disait-il  en  sortant  du  tribunal ,  j'ai  jeté  mon 
ignoble  masque  de  Dancourt,  et  je  me  console 
de  mourir  comme  marquis  de  Ghatillard.  » 
Savez* vous  le  service  qu'il  m'a  demandé?..., 
du  poison! 

—  Du  poison!  s'écria  Antoine  avec  effroi. 
Le  malheureux  aurait-il  le  dessein  de  se  dé* 


5l4  tk   MAAQUlâE   DB   CHATaURD. 

trm're?  Où  est-il?  Je  vais  m'assM^er  sll  dort..» 
Mais  vous  o'avez  pas  de  poison ,  ChrUUiie  ? 

—  J'en  ai  dans  cette  bagtie,  dii«ell9  en 
montrant  un  gros  anneau  d'or  k  caotieC  ;  e'est 
un  poison  très  subtil  dont  les  effets  sent  aani 
rapides  que  la  foudre... 

—  Que  voulez  vous  faire  de  ce  poîson  ?  ré- 
pliqua Antoine  qui  essaya  de  s'emparer  de 
cette  bague.  GonGez-ia-moi,  je  vous  prie,  un 
seul  moment  !  de  grâce  ! 

—  Non ,  elle  ne  me  quittera  pas  !  Vous  vous 
proposez  de  me  l'enlever ,  je  devine  voire 
projet  ;  mais  je  la  conserve  comme  un  talis- 
man, et  je  ne  m'en  dessaisirai  pas  même  un 
moment. 

—  Qu'en  voulez -vous  donc  faire?  reptii 
Antoine  qui  cessa  d'employer  la  force  pour 
retirer  cet  anneau  des  mains  de  la  marquise , 
et  qui  mit  dans  son  accent  ainsi  qu'en  son  re- 
gard toute  la  puissance  de  l'amour  suppliant. 
Christine,   vous  voulez  vous   empoisonner! 


U  9i%M   KT  JLB  WWk.  3lS 

»'éerta<*t*il  avec  iDébocoUâ  «a  voyani  qii'dk 
baissait  les  yeux  et  ne  répûodftît  fias, 
f  -*  Oui ,  ptotôt  ^ue  4'èlre.  livfée  en  apecta- 
ele  Ml  peuple ,.  plutôt  qua  de  aobir  nu  sup^ 
fiAiae  inttiDe ,  plutôt  que  de  aMtir  le  coataqt 
odieux  des  valets  de  bawraaii  ! 

—  b  moi ,  n'awai^je  :pa$  ma  port  dans 
eepoifon?  dft41  d*un  ton  de  «proche.  Si 
|a  veut  survivais  deiK  admîtes ,  ce  aaraiaat 
les  tourmens,  la  rage  et  le  désespoir  da 
l'enfer  ! 

**-  Je  vous  ravduerai ,  qpand  notre  arrêt 
fut  propooo^t  quand  nos  compagnons  d'ia-^ 
Ibrlwie  se  siiccàdak«4  deui:  à  dws  H[)oor  Ips 
hideux  apprêts  du  supplice,  j'ai  été  sur  le 

point 

—  Ah  I  Christine  I  vous  ne  m'aimez  don« 
pas  !  N'est**ce  rien  qn'un  quart  d'hfure  a  vivra 
ensemble  y  à  échanger  46S  paroles,  des  regards 
9t  des  baisers  d'éternel  adieu?  Vous  ne  m'eus- 
siez pas  ravi  la  consolaiti^n  de  vous  voir  jda- 
gu'à  mon  dernier  soupir?  Vous  m'auriez  4.^ 


Si 6  U  MAft<)DIêE  DE  CHÀTUUtB« 

moins  permis  de  mourir  de  la  même  mort  ot 
en  même  temps  que  vous. 

—  J'y  pensais,  mais  j*ai  réfléchi  ensuite 
que  notre  condamnation  n'était  pas  é^  et 
que  la  vôtre  serait  peut-^tre  cassé  le  Imde-» 
main  ;  c'eût  été  vous  assassiner  ! 

— Je  n'aurai  plus  un  seul  instant  de  tran- 
quillité, Christine,  à  présent  que  je  suis 
averti  de  v<^  sinistres  résolutions  et  desinoyens 
que  vous  avez  de  les  exécuter  I  Je  vous  con* 
jure  de  me  remettre  cette  bague;  je  vous  la 
rendrai  aussitôt  que  vous  me  la  redemande- 
rez, mais  du  moins  je  ne  craindrai  pas  à 
chaque  minute  un  malheur,  le  plus  grand  des 
malheurs  ! . . . 

—  Je  m'engage  volontiers  à  ne  pas  recourir 
à  ce  poison  sans  vous  en  prévenir  auparavant^ 
c'est  vous  dire  que  je  ne  m'en  servirai  qu'à  la 
dernière  extrémité.  Mais  je  refuse  de  m'en  se* 
parer,  et  je  ne  renoncerai  pas  k  une  si  pré- 
cieuse ressource.  Lorsque  je  partis  pour  Té- 
niigralion,  je  voulus  avoir  toujours  à  ma 


LE    fÉKB   ET  tB  FI19.  Si  7 

dispdMtkm  une  mort  ptom^  et  facile.  Blum 
m'a  donné  ce  poiara  qu'il  a  composé  lui* 
même,  et  je  suis  ainsi^ maîtresse  absolue  de 
ma  vie.  11  suffit  d^ouvrir  ce  cachet  et  d'y  ap- 
pliquer mes  lèvres,  je  tomberai  morte  aus-^ 
sitôt. 

-~  Vous  m'époumntez  !  Je  suis  tenté  d'ap^. 
pekdv  un  gardien  et  de  vous  dénoncer  c<»nme 
possédant  du  poison!  Mais  si  vous  jurez  de 
n'en  ftiire  usage  qu'avec  moi .... 
•  -*  Je  vous  le  jure;  il  y  en  aura  assez  pour 
vous,  pour  notre  fils  et  pour  moi!  J'attendrai 
que  vous  ayez  vous-même  perdu  tout  espoir, 
et  que  notre  mort  soit  inévitable. 

—  L'espoir  subsiste  toujours ,  lorsqu'on 
tient  à  la  vie ,  lorsqu'on  a  sujet  de  ne  pas 
souhaiter  la  mort;  et  moi,  Christine,  moi 
qui  vous  aime,  moi  qui  n'aurais  plus  de  vœux 
à  former  si  je  pouvais  compter  sur  quelques 
années  à  vivre  entre  vous  et  mon  fils ,  je  ne 
m'accoutume  pas  à  la  pensée  d'un  sacrifice 
suprême,  accompli  de  mes  propres  mains! 


3l8  Là   MIBQVISB  Dl   HAIKLIED. 

Peiuliint  Tkigt^qwite  ans^  )'ii  rèié  vm  kuilieur 
qae  je  ne  croyais  pas  trouver  sur  la  terre  ^  el 
dont  je  jouis  eufin  :  je  siiis  totre  époux»  Vé* 
poux  de  votre  choix,  el  j'ai  un  fllal  Oh!  je  ne 
veux  pas  mourir  encore  ! 

11  fut  interrompu  par  la  voix  rauque  du 
porte-clefê  qui  rappelait  par  son  nooa.  Il  hé- 
sita pour  savoir  s'il  répondrait  i  un  ap^ 
dont  il  ignorait  le  motif  et  qui  trouUaît  sou 
tète-à-tète  mélancolique  avec  Christine;  rnaisU 
su^;K)sa  que  ses  amis  s'étaient  occupés  de  sa 
délivrance,  et  qu'il  allait  à  son  tour  s'ocçupet 
de  celle  de  la  oiarquâse,  de  leur  fils  et  d^ 
Blum.  Madame  de  CbatiUard  le  pressa  eUo-> 
ioème  de  s'in£»rmer  de  ce  qu'on  voulait  lui 
apprendre,  et  il  la  quitta  en  promettant  de 
revenir  btentôt  lui  apporter  des  nouvelles ,  sans 
doute  favorables.  Le  porte-clefs ,  qui  le  cher- 
chait de  chambre  en  chambre,  vint  i  lui^  le 

■ 

bonnet  à  la  main,  et  lui  annonça  respectueu* 
sèment  que  le  comité  de  salut  public  envoyait 
l'ordre  de  le  mettre  $ur*Ie-charop  en  libertés 


iK  pÂAK  K  m  niê.  3 19 

Antoiiie  fut  joyèox  d'être  libre,  en  songeAirf 
qu'il  userait  de  tout  son  crédit  auprès  dm 
chefs  du  gouvernement  pour  faire  sortir  do 
là  Conciergerie  les  trois  personnes  qu'il  avait 
prises  sous  sa  sauvegarde  ;  mais  la  pensée  de 
s'éloigner  de  Christine  et  de  son  tts  penciast 
quelques  betires  et  peut-être  jusqu'au  iende^ 
mak) ,  le  frappa  d'un  pressentiment  doulou** 
reus ,  et  il  se  demanda  s'il  devait  se  séparer 
d'eux  un  QK>menty  quand  une  sentence  de^ 
mort  pesait  sur  leur  tête,  quand  ils  n'étaient 
pas  en  sûreté  dans  cette  prison,  que  de 
iMfu veaux  s^tembriseurs  pouvaient  forcer  k 
chaque  instant.  11  suivit  le  porte-clefs  au  greffe^' 
en  s'affermissant  dans  ses  appréhensions  eè 
biet  déterhunéà  ne  pas  laisser  ce  qu'il  avait  de 
plus  cher  aq  monde  à  la  merci  d'un  hasard  et 
d'un  massacre.  Son  éteAnement  fut  exCrénae,' 
à  sOQ  arrivée  au  greffe,  ou  l'attendait  son  buiè;. 
sier  de  cabinet,  LaQeur-Léonidas ,  quiaceour 
rut  i  sa  rencontre,  le  visage  riant,  et  qui  do- 
daigxxa  la  précaution  de  parler  bas ,  malgré  le^ 


3qô  Là  MAEQCItE   m  CHATILLARD. 

témoins  dangereux  qui  les  fiaient  dans  celte 
salle  obscure»  traversée  sans  cesse  par  des 
ombres  fugitives. 

—  Monsieur  le  commissaire  national,  j^élais 
là  lorsque  vous  avez  défendu  madame  la 
marquise  de  Chatillard  au  tribunal  révolution* 
naire  :  je  vous  ai  fait  des  signes  d'intelligence  » 
mais  vous  n'y  preniez  pas  garde;  je  me  sois 
glissé  dans  la  foule ,  tandis  qu'on  vous  emme- 
nait, et  je  vous  ai  parlé,  mais  vous  ne  m'avez 
ni  vu  ni  entendu.  Je  voulais  vous  demander 
vos  ordres ,  et  j'étais  prêt  k  tout  faire  pour 
vous  tirer  de  ce  mauvais  pas^  C'était  bien  le 
moins,  car  vous  m'avez  donné  l'exemple  le 
premier,  et  je  vivrais  cent  ans,  que... 

—  Arrive  au  fitit  et  parle  moins  haut,  in«* 
tèrrompit  Antoine;  il  faut  que  je  retourne  où 
l'on  m'attend.  Que  veux-tu?  Je  ne  puis  guère 
t'ètre  utile  maintenant  >  mon  pauvre  Léo- 
nidas!... 

—  Moi,  je  vous  suis  bon  i  quelque  chose, 
monsieur  le  commissaire  national ,  et  voici  que 


us   »iU  ET  LE   FILS.  Ssi 

M.  le  greffier  enregistre  un  papier  que  je  iui 
ai  remis  pour  vous  donner  la  clef  des  champs. 

—  Quel  est  ce  papier?  qui  t'envoie?  est-ce 
Barrère,  ouTaliien,  ou  GoUot-d'Herbois?  ITa- 
t-on  demandé  â  Thôtel  de  la  Commission? 

—  Hier,  il  est  venu  à  l'hôtel  dix  ou  douze 
membres  de  FA^emblée  nationale ,  qui  n'ont 
pas  été  contons  jie  .votre  absence  ;  dans  la 

m 

journée,  sont  avtivés  des  exprès  pour  vous 
inviter  à  vous  rendre  à  la  séance,  qui  était 
chaude ,  à  ce  qu'on  dit.  On  ne  savait  pas  à 
l'hôtel  que  vous  étiez  au  tribunal  révolution- 
naire, et  je  l'ai  su  par  hasard,  en  appor-* 
tant  des  signatures  au  greffe.  Ça  m'a  fait  un 
effet,  quand  je  vous  ai  vu  vous  débattant 
contre  ces  bêtes  féroces,  ahl  quel  effet  I... 

—  Je  n'ai  pas  le  loisir  d'écouter  tes  ré* 
flexions;  je  te  demande  seulement  quel  est  ee 
papier,  et  qui  t'en  a  chargé  ?   . 

—  Voilà  justement  ce  que  je  vous  raconte, 
monsieur  le  commissaire  national.  J'ai  eu  peur 
d'abord  que  les  buveurs  de  sang  ne  vous  ex- 

II.  21 


#  * 


522  Lk  MAUQUXSE   DE   CUÀTULARD. 

pédisssent  sans  vous  faire  languir,  et  je  n'au- 
rais paft  gagné  grànd'chose  à  crier  à  rin^ufr- 
lice  ;  mais  on  s'est  avisé  de  vous  renvoyer  au 
lendemain  9  et  sqr  -  le  -  champ  j'ai  pris  ma 
course  pour  aller  donner  Talorme  aux  opze 
autres  coonoîss^iries  nationaux  q(u  se  sont 
IQUS  remuéfij  plus  ou  nioins  dam  votre  inféréi. 
Par  nulheur,  la  Convention  n'était  plus  réunie» 
et  vos  meilleurs  amis  avaieqt  de  la  besogne  aux 
Jaeobins,  où  M.  de  Robespierre  fait  le  diabloi 
en  proposapt  ^  dit-on ,  de  guillotiner  T Assena- 
l>)é^  nationale  m  ^^^t  e:(cept4  cimi  oi|  làx 
grOkS  bonnets  doqt  il  répçnd.  parole  d'Jioo* 
A^uf!  M.  de  Robespierre  n'est  pas  raison* 
na|)^l  Je  voulais  absolun^eisi^  fm«  vous  w 
coucha^s^  .p9S  à  Ifn  Cûneiei»gerii« ,  où  ]1^  lit« 
sopt  diirs  <;oaupne  4out,  et  |e  pe  savais  à  qui 
in'adresser,  lor^qe  je  repix^nt^^i^  ^n  ]lf .  C^ 
not,  dans  la  cour  des  Xqiljsries.  ^e  l'aborde 
polim^Pt  s  et  je  lui  apprends  de  poipt  ett  point 
le  désagrément  qui  vous  est  arrivé,  c  U  j  a  ti 
un  quiproquo  !  dit-il  en  frappant  du  pied  avec 


LB  fà%n  n  LK  Ffts.  5fiS 

impaiîenee.  — -  Moamûr  CulrAot,  Idi  4iê^ 

gaiettbni,   leè  quiproquw  de  gu^lMioe  8éM 

filoÉl  grafves  qvè  eaax  dTiifoChfiettm!  —  Le 

mwifeé  dé  satut  fùtdie  mettra  eà  acettsàtien , 

&l^l  d'iiB  air  renSeof/Êéf  l'aécusaieyr  et  te^ 

yug^  ^i  ^ak  attenté  aa  caraMèt e  doubleiaeiM 

ifiiMSaUe  û'mi  reprèiefatafat  du  pe«|ile  M  en 

ÉiéHié  téiH|i8  d'un  «ommiMalre  naf  ienâlli  VîMfs 

awc  noi.  »  Là-»des8«t8)  it  me  ecNiduil  daén  la 

aalld  du  oonité  de  lalut  public,  où  Ton  ne  s'en* 

tendait  pas ,  car  tout  le  monde  criait  H  péro- 

«    * 

rait  à  la  fois;  M.  Gollot-d'Herbois  plus  que 
tout  le  inonde,  en  disant  que  M.  de  Robes- 
pierre avait  voulu  le  faire  assassiner  au  club 
des  Jacobins.  MM.  CoHot-*d'Herbois,  Billa^ud- 
Yarennes  et  Barrère  n'aident  pas  leur  langue 
4aB«teurpMlM>  el  M.  dé  Sâi*t*Juai  ^  qu'on 
ae^qaaikde  conapÂv^r^  a  profité  dn  lio»  mAp^ 
dap«|  la  8^  p#ar  a'eaf uîvfer.  M.  (Mu(A  lofc'a 
pfié^de  fedife  j^  oe|  mMaîeurs  w  que  je  «ëvâis 
4^  votoei^k^y  «(|e  il^«ie  w^  pa«  (bil  pfier 
l^r  vetom^fn^^/im  wtjr^  lu4to»M«  CMb  vfy 


3^4  tk  IIARQUISB   DE  CUATlIXàKD. 

croyait  pas  ;  mails  M.  Barrère  en  avait  connais* 
sance,  et  il  confirma  ce  que  j'avais  dit.  Le 
cemité  de  salut  puUic  c^eta  toute  la  date 
sur  M»  de  Robespierre ,  quoique  je  dâionçuse 
Taccusateur  public,-  qui  est  un  méchant  ani- 
mal,  aauf  le  respect  que  Ton  doit  à  sa  (teoe« 
J'étais  bien  aise  de  lancer  quelques  pierres 
dan^  son  jardin ,  pour  le  pvnir  d'avoir  si  mal- 
traité cette  digne  marquise  de  ChaliUard,  qui 
esta  cette  heure  dans. un  lit  de  chaux,  à 
Glamart... 

—  La  marquise,  son  fils  et  le  docteur  filum 
vivent,  Dieu  merci  I  ils  sont  avec  moi  à  la  Con- 
ciergerie. Tu  leur  es  donc  véritablement  at- 
taché? 

^  Aih  1  mdtosieùr,  à  la  marqaise  surtout 
qui  a  eu  tant  de  bontés  pour  moi  et  qui  m'a 
placé  eHe-méme  du  ministère ,  du  temps  de 
M.  le  comte  de  Maurepas  t  C'est  là  une  brave 
femme  t  Je  compte  bien ,  puisque  son  tour  est 
remis  à  demain ,  la  voir  passer  rue  Saint-  ffo« 


noré  et  lui  présenter  mes  respects  avec  mei 
complimens  dé  eoirdoléance. . . 

—  Elle  sera  sauvée  si  je  le  suis  !  s'éerià  An« 
toine  ému  de  Timage  tragique  étalée  devant 
868  yeux  par  l'incoikséqueate  légèreté  de  La« 
fleur.  Achève  en  deux  mots,  s'il  se  peut. 
•    —  Les  membres  du  comité  étaient  outrés 
contre  H.  de  Robespierre  qui  n'a  pourtMt  pas 
figuré  daife  le*procès  ;  ils  ne  m'ont  pas  écotité» 
quand  je  leur  ai  dit  que  raccasateur  public 
avait  été  condamné  pour  meurtre  sous  ran<- 
cien  r^ime;  ils  n'en  voulaient  qu'à  M.  de 
Robespierre.  L'i^n  appelait  votre  jugement  unô 
insolente  provocation  du  dictateur  ;  l'autre  le 
regardait  comme  un  défi  porté  &  la  Convention 
et  comme  un  tâtonnement  de  l'opinion  pu* 
blique.  Ils  ont  parlé  pendant  deux  heures  sur 
votre  affaire  et  ils  ont  fini  par  iaire  venir  dix 
ou  douze  membres  du  comité  de  sûreté  gêné* 
raie  qui  était  aussi  en  séance  extraordinaire. 
On  a  reparlé  de  plus  belle,  et  le  paquet  retom- 
bait toujours  sur  M.  de  Robespierre.  Ëqfiu 


i%ê  LA   UAa<)l)Iil   l>E   CirÂTIIftAKD. 

M«  Aarrére  a  4H  que  aen  oeateineflit  VQljre  d&- 
lention  était  un  auront  pMir  TafiMmbléç  4m 
re|^éi«flAàn6^  vmê  «l^oore  q^e  viô^tre  présence 
élBfi  Aéc^eaaaire  l6  IeB4eaiaiQ  à  la  Convention , 
pair  fowwyer  ce  faut  p^ro^ète  de  Robes- 
pierre ((c'est  Tn^pre^frion  dont  U  se  /servit) ,  et 
i  4à  GomiàMMîon  éw  admiirâtmti^s  oiviles, 
pour  êmû  prètar  a9men;t  aux  fsnotioim^ires , 
eto  osa  4ie  besoin.  Ofi  ûi  beaucoup  diolfec^ona 
pour  etcontre,  jusqu'à  ce  qu'on^j^^i'nunât, 
pour  n'éveiUer  aucun  aoupçon  »  à  ne  charger 
moi-même  4e  Tordre  du  comité  pour  totrç 
flttseen  U^j^erté  Unaiéi^te.  Je  n'ai  piasdlt  ima, 
et  î'airaib  pourtMit  Ja-  chance  d'êfare  vtèxé  ea 
véHUei  car  une  partie  des  sections  ^  apusks 
arme»)  et  l'o^  4rou ve  à  chaque  coin  de  rue  des 
patrouMes  qui  tous  fouiUent.  Qp  se  battra 
ifemMn^  et  nous  serons  en  guerre  civile ,  à 
moins  d'un  miracle  ! 

—  Citoyen  représentant,  tu  es  libre,  dit 
easphatiquement  le  greffier  à  Antoine  dont  la 
^ure  se  cachait  dans  Tombre  et  qui  évita  de 


lA  Fine  «T  LE  9ÏIA.  fla^ 

èe  rafipt'ocihef  de  la  Inmièire}  le  tribunal  qui 
l*à  }iigé  et  emprisonné  bmrepassatt  audàôleo- 
settieHt  sed  ^«iroirs ,  et  le  comité  de  salul  ptH 
bKo  vient  de  répari^  cette  injufttioé  en  Aiteant 
tetttiey  leseliaKiesa  Trailsmetd  au  eomlté  Tat- 
6UFÀnee  de  ffien  O^itime^  de  nien  dévooeiMnt 
et  de  moh  (Mi^ietlsNie  ;  il  &e  aravieudra  p9ut^ 
être  un  ja*r  ^fne  j'ai  des  droits  anoieoa  et 
iÉBtttteteft  à  ràvtm^ement  que  je  sollicite. 

^  C'est  mei  qni  m'en  aouviendr» ,  citoyen, 
.  reprit  A.ntoiae ,  moi ,  eommissaire  des  admi- 
nislnittone  civiles,  police  et  tribuQaux. 

•^  Je  vois  que  tu  es  animé  dea  meilleures 

înteMioiia  pour  la 4:ho9e  publique,  citoyen  ^  et 

je  fio  glorifierai  de  devenir  ta  créature ,  si  fio- 

b^pierfe  est  rea versé,  ajonta-t-il  à  demi  voix. 

-^  Compta  sur  aaei  ot  aor  ma  ppoioiesse  ! 

Avant  dtti  retqurner  au  domitjé  de  aakit  publie , 

qui   me  mande  cette  nuiA  même,  je  veux 

prendre  ccogé  ée.  n^a compagnons  de  prison. 

^  tar,  citoyen,  et  b&le4oi,  répondit  d'un 

ton  eareseai^  et  confidentiel  le  greffier  qui 


3a8  Lk  MAEQDI9S  DE  CHATIUl&D. 

voulait  66  ménager  des  protecteurs  daog  les 
deux  camps  ;  car  on  m'annonce  des  mesares 
très  sévères  pour  la  sûreté  de  la  Ck>nciergerîe. 
On  a  découvert,  dit^on,  un  complot  d*aristo« 
crates  pour  délivrer  les  prisonniers.  Le  com* 
mandant  Henriot  nous  a  envoyé  un  r^fort  de 
cinquante  hommes,  et  il  viendra  lui-oième 
vers  minuit;  s'il  vous  rencontrait  ici,  vous 
n'en  pourriez  plus  sortir^  malgré  l'ordre  du 
comité  qui  n'a  pas  en  main  la  force  exécutante. 
—  Je  te  remercie  de  ton  conseil ,  citoyen , 
et  j'en  proflterai  :  dispose  tout  en  attendant, 
pour  que  l'on  ne  me  retienne  pas  à  la  porte 
par  de  tardives  formalités. ..  Léonidas,  dit  An- 
toine à  son  huissier  en  l'attirant  dans  un  pas- 
sage noir  où  ils  étaient  seuls,  la  confiance  que 
j'avais  en  toi  s'est  augmentée  du  service  que 
tu  m'as  rendu  aujourd'hui  :  les  promesses  que 
je  pourrais  te  faire  en  ce  moment  n'ajoute* 
raient  rien  au  zèle  et  à  rintelligence  dont  tu 
m'as  donné  la  preuve  ;  mais  tu  ne  «bontr^^s 
pas  moins  d'empressement,  j'en  suis  sûr  d'à- 


^ 


'vaiie6|  tt  J6  te  prie  de  me  continuer  tes  bons 
offices  et  de  les.  étendre  à  la  marquise  de  Gba- 
tiUard  pour  laquelle  tu  me  parais  naturelle* 
ment  bien  disposé* . . 

—  Comment ,  monsieur,  n*ai-je  pas  toucbé 

m 

ce  matin  Farriéré  d'une  petite  pension  viagère 
qu'elle  me  fait  défais  dix-neuf  ans?  Madame 
la  marquise  vaut  à  elle  seule  toutes  les  déesses 
de  la  Raison  et  de  la  Liberté. 

—  Eh  bien  !  il  s'agit  de  m'aider  à  la  sauver  : 
elle  va  se  déguiser  avec  mes  habits,  et  tu  l'em* 
mèneras  hors  de  la  prison,  chez  toi,  mon 
ami,  entends-tu? 

—  Et  vous,  monsieur  le  commissaire  na*- 
tional?  vous  ne  pensez  pas  que  les  cartes  peu- 
vent se  brouiller  cette  nuit ,  et  que  le  comité 
aura  trop  d'affaires  sur  les  bras  pour  s'occuper 
de  vous! 

—  J'ai  pensé  à  tout  :  mes  titres  de  repré- 
sentant du  peuple  et  de  commissaire  national 
viendront  à  mon  secours,  quoi  qu'il  arrive, 


330  LÀ  MIRQUHB   DB  CHATILLA&D. 

imÎ8  rien  ne  défend  madanie  ée  Cltatîniaird , 
oondamnée  à  mort ,  et  elle  serait  une  des  pre- 
fflières  tîcltniee  «i  de  nout«anx  «tsdawes 
avaient  lieu  dans  les  prisons,  le  mufercû^A 
moi  lorsqu'elle  s^era  w  s^r^.  AltendH^  donc 
fiji  conduis-la  ! 

Lafleur  ne  s'était  pas  prêté  de  Jboa  ofmr  m 
projet  périlleux  de  son  m^bre  <pu  le  laîsst 
seul ,  avant  que  Ofoilui^  cooseattt  à  se  jhife 
le  complice  de  l'évasion  d'une  personne  sus- 
pecte  et  condamnée.  Lafleur  fut  tenté  de  partir 
et  d^éviter  une  commission  aussi  délicate; 
mais  l'importance  que  lui  donnait  cette  com- 
mission ,  à  ses  propres  yeux ,  agit  sur  son  es- 
prit vaniteux  et  lui  fit  accepter,  par  amour- 
propre  ,  un  râle  qu'il  eût  refusé  par  crainte  \ 
il  se  considéra  dès  lors  comme  le  confident 
obligé  et  légal  du  ministre  et  de  la  marquise  ; 
il  avait  en  lui  l'étoffe  d'un  parvenu,  et  il  se 
créa  compiaisaminent  des  châteaux  en  Es- 
pagne qui  devaient  l'élever  fort  hant  dans  la 
sphère  des  richesses  et  des  honneurs.  Dmx  nî- 


9Ut6$  apfiès  le  départ  4* Antojne ,  jl  ise  vpyaît 
en  idép  concierge  de  Tbôtel  de  la  Cqmmiss^on 
de^  ajtJmîp^ff^s^tioQs  çJTÎfc^;  juq  quart  d'heure 
p|lf§  fl^rd ,  i|  étak  devepu  chef  de  bureau  ;  en- 
fmifip  ij[3^  Trt  jC9i^sier  poi^r  avoir  |e  plaisir  4e 
se  solder  de  gros  éjoiQlv^^?  en  e^fi^^es  d'ar- 
^pt»  et,  ff^  était  re^t,^  ype  ^^epi-^heuf e  de 
j^lu^  en  ,t^^e-&-l^te  ^y^  «jes  espérances  ^  il  se 
fût  ifti^mé  çainisli^e,  il  e^ût  spccfidé  à  Robes- 
pierre. 

Antoine  avait  cqmbiné  ses  plans  avec  la  con« 
D^pcç  |>arfaite  qu'il  JK^ait  (Je  la  loca- 
Ut^  0t  dev  us^ff^  4^  1^  .Gonçiereerie  ;  il  ne 
dout.^t  pas  qup  l'éyafi<wjt  de  ïa  wrqyise 
9'e:ùt  uo  plejin  succès ,  ^i  ,Lafl|Bur  le  secondait 
adroitetneijit  et  si  quelque  circonstance  im- 
préyue  ne  yeqait  pas  ^  la  traverse.  Son  c^oix 
s'hait  fixé  tput  de  suite  sur  la  ni^rquiçe  jpour 
la  feire  profiter  d*vne  heureuse  occasion  qui 
pouvait  ne  pas  se  présente^  une  seconde  fois, 
et  il  n'avait  pas  balancé  entre  la  femme  sen- 
sibie,  dont  le  cœur  était  Técho  du  sien,  et  un 


33â  lA  MARQmSB  DE   CRàTILtA&D. 

fils  orgueilleux  qui  s'obstinait  à  le  désavouer  ; 
mais,  au  moment  de  rentrer  dans  la  cellule 
où  madame  de  Gbatillard  l'attendait  seule, 
il  sentit  qu'il  était  père,  et  il  eut  un  Tjolent 
regret  de  ne  pas  faire  partager,  à  son  fils  les 
moyens  d'évasion  qu'il  allait  offrir  à  la  mère; 
car  il  s'inquiétait  déjà  de  la  tournure  que 
prendraient  les  événemens  politiques ,  et  il 
voyait  avec  effiroi  les  conséquences  du  triom- 
phe de  Robespierre  fortifiant  le  tribunal  ré- 
volutionnaire et  continuant  la  terreur;  il  savait 
« 

que ,  enveloppé  lui-même  dans  la  proscription 
que  Robespierre  réclamait  contre  les  princi- 
pales tètes  du  parti  des  indulgens ,  il  n'aurait 
peut-être  plus  la  puissance  de  rouvrir,  pour 
le  jeune  marquis  de  Chatillard,  les  portes  de 
la  Conciergerie.  Ces  réflexions  déchirèrent  son 
âme  et  rembrunirent  son  front.  La  marquise, 
en  l'apercevant,  s'élança  tout  en  larmes  dans 
les  bras  qu'il  lui  tendait ,  et  ils  restèrent  ab« 
sorbes ,  en  ce  triste  et  silencieux  embrasse- 
ment,  jusqu'à  ce  que  madame  de  Chatill^ircl , 


a  fàu  BT  &B  tiu.  353 

qai  atait  crsâat  de  ne  plus  le  revoir,  s'étonnftt 
desonailraoe  et  de  aes  soupirs ,  comme  d'un 

fatal  présage. 

—  Je  rends  grâces  au  ciel  de  ce  que  je  vous 
revois  t  dit-elle  attristée  du  reflet  de  la  tris* 
tesse  peinte  sur  les  traits  d'Antoine.  Ce  n'est 

« 

point  encore  une  séparation  ! . . . 

—  Elle  ne  durera  pas  long-temps ,  reprit 
Antoine  en  ôtant  son  chapeau,  sa  cravate,  sa 
ceinture  tricolore ,  et  se  préparant  i  quitter 
successivement  les  diflércntes  parties  de  son 
habillement,  sans  se  soucier  des  égards  que 
lui  commandaient  les  lois  de  là.  décence  et  le 
i^xe  de  madame  de  Chatiilard;  allez  dire 
adieu  à  votre  fils ,  pendant  que  j'apprêterai  ce 
qu'il  faut. 

—  Dire  adieu  à  mon  filsi  répéta->trelle  avec 
un  serrement  de  cœur  à  l'idée  d'im  adieu 
éternel.  Que  faites^vous,  Antoine?  avez-vous 
perdu  ta  raison?  Mon  ami,  je  vous  oonjure... 

^  Je  vous  crajurer  de  ne  pas  larder  une 
minute;  vous  reviendrez  tout  à  l'heure  et 


354  LA   MàROt^lSE   DE   G^ÀTltLARD. 

\Qm  vâus  re¥ètîrfeafr  de  mei  babils  aieo  les* 
^êlt  lone  sortâret  de  la  Contoierfitlè. 

—  Moi  !  répliqua-t-elle  ne  sachant  encore  si 
ëtte  a'iait  sujet  dd  se  réjouit  ou  de  s'aiDîger. 
YoQs  voulet  <}iie  je  prenne  vos  habits  !  Et  tnoà 
flb? 

—  Notre  fils  ne  sortira  que  demain  avefc 
moi  y  repartit  Antoine  embarrassé  de  cette  ques- 
tion qui  jaillissait  spontanément  de  Tamour 

■ 

maternel. 

* 

—  Demain!  murmura-t-eUe  plus  troublée 
et  plus  in4écifif .  pem^ip!  A^ipsîi  dpnç  vous  qe 
in' Accompagnerez  pas!,.,  vouç  ^^mettre?:  en 
prî$QQ$|\l^ii|ogA  flU! 

—  Demain,  vous  dis-je,  de  bonne  hdtfret 
je  yonk  nefikiAral}  Je  ifoqs  nibéntril  votre 
4îk.  Mm  mom  n'avons  i|ae  pe»  é'iMlMSy  el 
sM^  A'ôtes  pa»  encore  pvéte.  \h  a*ii|pt  4e  fiûre 
de  vow  m  f ^véseiMiat  du  |Nupl«  i  i^out^l- 
ii  en  a<^ur|siiit  pour  h  tîi^  d»  la  MPil^re  pré- 
acoupA(Km  oi>  elle  se  fl^OBg^ikit  vous  s#rM 


n  PBiK  n  LS  Fjts.  335 

cbamitintc  $om  ce  oMtmne»  et  vous  noi|&  dic- 
terez des  lois  ! 

—  0  mon  Dieu  !  vous  laisser  ici  !  laisser 
mon  ûls!  répondit  la  marquise  qui  était  trop 
émue  et  trop  effarée  pour  écouter  des  propos 
aimables  et  galans  qu^Antoine  lui  adressait 
d'un  air  contraint  et  méfancolique. 

—  Vous  nous  laissez  ensemble,  mon  amie, 
et  je  vous^  promets  de  veiller  sur  lui  jusqu'à 
ce  que  je  vous  Taie  rendu  sain  et  sauf.  Mai^ 
hâtez- vous! 

—  Non,  Antoine,  je  n'aurai  jàiAais  le  cou- 
rage d'abaiïdonnér  mon  fils  en  prison,  dit-elfë' 
résolue  &  ne  paâ  fuir  sans  lui;  c'est  vous  qu'oh 
vient  délivrât;  eh  bien!  une  fois  libre,  voû^ 
pourrez  employer,  à  notre  délivrance,  votre 
c^h,  vos  ami^,  toutes  les  ressources  que 
vods  foumità  le  désir  de  rious 'sauver;  el,  èfï 
vous'  n''y  jJatvenez  pas,  je  serai  certaine  diï 
moins  que  vous  n'aurez  rien  épargne. 

—  J'^i  quelqinw  droits  sur  vous ,  Christine , 
et  ces  droits  sacrés ,  je  les  invoque  pour  que 


536  .         LA  IIÀRQOISB  QB  CHATILLARD« 

VOUS  ne  vous  opposiez  pas  à  ce  que  je  vous 
sauve  la  première  ! 

—  Vous  avez  pu  apprécier  quel  était  le  ca*- 
ractère  de  mon  fils;  vous  Tavez  vu  inexorable 
dans  tout  ce  qui  touche  à  sa  noblesse  et  à  ses 
préjugés  d'enfance;  que  serait-ce  sUl  était  li- 
vré à  lui-même  I  A  présent  qu'il  croit  n'avoir 
plus  aucun  ménagement  à  garder,  il  est  ca- 
pable des  plus  funestes  imprudences;  il  bra- 
verait en  face  les  plus  terribles  agens  de  la 
république.  Je  tremblerai  pour  lui  tant  qu'il 
sera  au  pouvoir  d'un  gouvernement  qui  a  tou* 
jours  des  bourreaux  pour  auxiliaires  et  sur- 
tout tant  qu'un  misérable  tel  que  Langlade 
sera  l'arbitre  de  la  destinée  de  mon  fils.  Je 
vous  ai  dit  quel  était  ce  Langlade,  mais  je 
ne  vous  ai  pas  dit  qu'il  m'aimait,  qu'il  m'^ 
poursuivie  de  son  odieux  amour,  qu'il  se  venge 
de  mes  dédains. ... 

—  J'espère  bien  que  justice  sera  faite  de 
ce  monstre  qui  s'est  gorgé  de  sang  aux  mas-» 


*» 


U   PKftE  R  LB  FILS.  O07 

sàcte»  d€6  prÎMos  de  septeMhre  99  el  qui  a 
gagoé  là  Tamilié  de  Fouqaier^Tinville  ! 

—  Jugez  si  je  puis  quitter  mon  fils  quand 
Langlade  le  menace!  J'obéis  aux  pressenti- 
mens  d'une  mère,  Langhde  est  capable  d'en^ 
irier  au  supplice  et  à  l'exécuteur  le  sang  de 
mon  fite! 

•^  Puisque  vous  refusez  de  vous  dérober 
seule  aux  dangers  qui,  dans  votre  imagination, 
menacent  voire  fils,  je  renonce  pour  moi-- 
même à  la  voie  de  salut  que  je  vous  offrais , 
et  je  ne  vous  quitte  pas. 

—  Cependant  s'il  y  a  une  chance  de  sauver 
Fun  de  nous,  fiiut-il  la  négliger  ?  Voulez-vous 
en  faire  usage  pour  sauver  notre  fils  ? 

—  Je  donnerais  ma  vie  pour  lui  à  l'instant  t 
s'écria  Antoine  qui  retomba  dans  le  découra- 
gement et  qui  hocha  la  tôte  en  signe  de  doute. 
Mais  le  marquis  de  Gliatillard  nesoufflrira  pas* 
que  je  le  sauve!... 

~  Je  lui  ferai  croire  que  c'est  moi ,  pour 

qu'il*y  consente,  dit^elié  rayonnante d'espOir ; 
II.  » 


338  LA   MABIlUnB  DB   GHATILLARD. 

je  lui  ordonnet^  m^iae  d'aeœpter  de  von  hl 
vie  une  âecoûfte  fbift,  s'il  s^obstine  4  mourir; 
veiieal 

AutoÎQe  comptait  A\ec  anxiété  tes  mkiciteà 
et  calculait  le  tenips  qu'As  avaiettl  eaiceM  il 
leur  disposilion,  d'après  celui  déjà  écoolé 
dans  ses  débats;  il  ramassa  sous  son  bra^lM 
pièces  de  son  habillement  qu'il  avait  défaites, 
et  il  suivit  la  nftarquise  dans  h  chaoïbre  v<A^ 
sine,  où  il  entra  demi^vètu,  la  ebamise  ovi^etia 
et  Oottante  sur  les  épaoles  à  ia  mabiëre  des 
condamnés  allant  à  ['éobafallè. 

Ia  chambre  était  à  peioe  éclairée  par  une 
chaodeUe  pointe  dont  la  médie  eharboniiéë 
retenait  immobde  la  flamme  fumeuse  :  la  mar* 
quis  deOhatiUafd  et  Mum,  assis  vi^ -vis  l'un 
de  l'autre,  gs^rdâienl  on  moppe  ailelKé.  Après 
avoir  conversé  quelque  temps  siir  TMideaiie 
splendeur  de  la  noUeme  en  FrMoe  et  sur  sM 
décadence,  le  jeune  homme  s'était  indigflé 
contce  la  .révohitiea  et  ses  travaux  sanglans  : 
Blum  avait  abondé  dans  cette  opinion ,  en  t«o- 


■  ■ 

tË  PÊRB  BT  u  FILS.  y5g 

CQSàirt  la  ré()ublique  de  s'être  montrée  itioinji 
zéiée  que  la  royaaté  absolue  dû  grahd  Frédéric 
pour  la  régénération  de  Tespèce  humaine;  à 
ce  sujet,  il  s'était  lancé  dans  ses  utopies  calli- 
pédiques  avec  une  con^ction  et  une  ardeur 
que  son  pupille  n'avait  pas  contrariées,  et 
fentretieti  avait  cessé  dé  lui-même ,  quand  lè 
docteur  n'eût  plus  la  force  de  soutenir  sa  voix 
au  diapason  d'un  monologue  passionné.  Ils 
étaient  revenus  d^  chimères  de  la  science  et 
de  la  philanthropie  à  la  douloureuse  réalité 
du  présent  :  Blum  repassait  dans  son  espri{ 
combien  lui  avait  coûté  fa  naissance  du  jeune 
iriarqAis,  en  donnant  quelques  tiémes  à  la 
mémoire  de  son  père  putatif,  mort  vîctinre  dé 
la  paternité ,  et  regrettait  d'avoir  survécu  au 
suecêsdesa  plus  audacieuse  expérience,  pour 
en  voir  le  fruit  se  perdre  de  la  sorte  sans  re- 
jeton  et  sans  slvénir.  Antoine  de  Chatinard 
s' irritait  encore  de  l'insolence  de  ce  répubfî- 
éaih  qui  Tavait  réclamé  pour  fils  et  de  la  fai- 
blesse de  sa  mère  qui    n'avait  pas  imposé 


5/iO  LA   MABQriSÇ   HE   CIIATIUARO. 

silence  à  celte  outrageuse  prétention  ;  il  res-; 
sentait  pourtant  de  Tinquiétude  et  du  doute 
au  milieu  de  sa  colère,  et  il  avait  besoin  d'in- 
terroger à  fond  son  âme  pour  se  convaincre 
que  sa  noblesse  n'était  souillée  d'aucun  alliage 
roturier.  La  conduite  de  sa  mère  Tétonnait  et 
rafHigeait  davantage,  à  mesure  qu'il  dissipait 
les  dernières  ombres  d'un  soupçon  mortel  à 
l'honneur  dos  Chatillard. 

H  n'aperçut  que  sa  mère,  et  il  la  crut  suivie 
d'un  des  valets  de  la  prison  ;  il  se  leva,  s'in- 
clina et  vint  à  elle  avec  respect;  mais  il  recula 
de  surprise  en  reconnaîssant  le  représentant 
dont  le  déiordre  de  toilette  semblait  annoncer 
un  prochain  départ  pour  l'échafaud;  il  ne  le 
salua  pas  et  l'accueillit  avec  une  physionomie 
iière  et  glacée.  Blum  ne  bougea  pas  de  sa 
place  avant  que  son  oreille  intelligente  lui  eût 
appris  la  présence  de  la  marquise  :  il  se  re« 
dressa  péniblement  et  se  tint  debout  appuyé 

■ 

à  la  muraille.  Madame  de  Chatillard  saisit  la 
main  de  son  fils  et  le  regarda  en  silence  avec 


LE    PÈRE   ET   LE   FILS.  34  1 

une  expression  iadéfinissable.  Antoine  gardait 
la  porte,  de  peur  que  quelqu'un  n'entrât,  et 
préparait  le  déguisement  destiné  au  marquis. 

—  Antoine,  dit  la  mère  à  son  fils,  un  ami 
généreux  et  dévoué  ne  nous  a  pas  oubliés 
dans  notre  prison;  il  est  parvenu  à  nous  pro- 
curer les  moyens  de  fuir... 

—  Fuir!  reprit  Antoine  de  Chatillard  qui 
ne  manifesta  que  de  T  indifférence  nouvelle.  J  y 
aurais  consenti  hier,  mais  à  présent,  depuis 
que  j'ai  repris  mon  véritable  nom... 

—  Quoi  !  malheureux ,  tu  prétends  subir 
ton  arrêt!  Tu  veux  donc  que  je  meure  !  Il  faut 
donc  que  je  refuse  l'oflre  de  cet  ami... 

—  Non,  madame,  acceptez-la  pour  vous, 
je  vous  en  prie  ;  mais  ne  m'empê(;hez  pas  de 
prouver  que  je  suis  bien  réellement  noble  et 
marquis  de  Chatillard. 

—  Insensé,  les  bourreaux  sauront^ils  seu- 
lement  qui  tu  es?  La  foule  qui  assiste  aux  sup- 
plices te  dcmandera-t-ellc  ton  nom  ? 

—  Je  ne  cherche  pas  la  mort,  mais  je  ne  la 


542  LÀ   MARQUISE    DE   C^ÂTlltARD. 

I  '     '  ..  . 

crains  pas;  j'avoue  n\èfno  que  j^  tiens  à  la  vie, 

V 

mais  je  ne  i'acbèlerais  pas  par  une  làcbelé. 

• —  Une  lâcheté!  fuir  une  sentence  inique, 
échapper  ^  la  proscription  !  Mon  Ois,  je  te 
supplie  de  ne  pas  persister  dans  un  dessein 
funeste  ! 

—  Que  je  périsse  aujourd'hui  ou  demain, 
qu*i  Importe  !  répliqua  dédaigneusement  An- 
toine de  Ghatillard  :  je  fuirai  cette  nuit,  et 
j*aurai  la  honte  d*ètre  arrêté  de  nouveau  avant 
le  jour.  Vous  savez  bien  que  je  n'ai  pas  d'a- 
sile; que  je  serai  partout  suspect,  puisque 
je  ^ne  présenterai  ni  répondant,  ni  carte  ou 
brevet  de  citoyen...  Je  suis  mieux  ici. 

—  Je  vous  donnerai  demain,  monsieur,  dit 
Antoine,  toutes  les  garanties  de  liberté  qui 
vous  seront  nécessaires,  et,  cette  nuit,  la  per- 
sonne  à  qui  je  vous  conQe  vous  conduira  dans 
sa  propre  maison ,  où  vous  ne  courrez  pas  le 
danger  d'une  seconde  arrestation.  Vous  reste- 
rez là  jusqu'à  ce  que  je  vous  aie  rendu  à 
votre  mère. 


u.  pàftK  «r  u  FILS.  S4^ 

~  fiel  «DÎ  gép^Mx  0i  déballé  (fii}  m'offre 
Jin  i«0]mi  di'évafiioa ,  c'mi  i dm  !  reprit  le 
jMtiIft  Jn^tame  avee  une  fierté  polie  et  iVeMe. 

—  Tu  refuses!  s*ëcria  la  marquise  déses- 
pérée; tu  refuses,  ingrat,  de  le  conserver 
pour  la  mére^vWi  bien  !  je  refuse  aussi  de  sor- 
tir de  cette  prfsoh  oA  lu  restes  pour  attendre 
la  mort  ;  j^ j  demeurerai  avec  toi ,  je  mourrai 
Àtec  toi ,  lorsque  nous  pouvions  vivre  ensem- 
ble, et  tu  seras  seul  auleiir  du  meurtre  de  la 
mère  ! 

—  Si(a  ifière  !  repartit  le  ms^'quis  de  Cl^atii- 

■  •  ■  »       •      ' 

lard  avec  amertume,  vous  sav^z  (jue  je  vous 
aime,  et  vous  en  âbuseiz  pour  ipç  faire  céder, 
malgré  d'invincibles  ^épifffn^nces. 

-r  a^l^mmf  k  HWnyife ,  dit  Qluff)  qui  Mtài 
écouté  attentivement  le  combat  du  fib  et  de 
là  WèVf  %  YPM^^  (Hl«Hr  v^M6  9àiwû  9  au  nom  de 
,^^Hm  V^^  ^H^  <*^^«i»nt.e,  de  vous  §auver  i 
iqm  prix. 


344  ^^  MARQUISI  HE  GBATIUAED. 

—  MoMieUTy  il  était  éerit  qiie  je  w&hâê  wtre 

obligé  I  dit.  le  jeime  noUe  à  Antoine  qai  k 

çonieipplait  avee  la  joie  de  la  tendrefise  pa« 

ternelle  ;  vous  m'avez  fait  un  mal  irréparaUe , 

mais  je  vous  ai  pardonné  en  faveur  de  Tin- 

tention;  vous  êtes  cause  de  la  contrainte 

qu'on  m'impose  en  ce  momoU,  mais  je  n'ai 

pas  le  courage  de  vous  en  vouloir.  Je  désire 

que  l'occasion  vienne  bientôt  de  vous  expri** 

mer  l'estime  que  j'ai  pour  votre  caractère , 

tout  républicain  que  vous  soyez  :  voici  ma 

main  ! 

—  Ah  !  monsieur  !  murmura  Antoine  qui 
s'empara ,  les  larmes  aux  yeux ,  de  la  main 
qu'on  lui  tendait ,  et  qui ,  en  là  serrant  avec 
transport,  fit  le  geste  de  la  porter  à  ses  lèvres. 
Vous  me  rendez  le  plus  heureux  des  hommes  ! 
Madame,  ajouta-t-il  d'un  air  radieux,  regardez 
Votre  fils!... 

~  Mais  l'heure  s'avance ,  et  nous  n'avons 
que  pflu  d'mstans,  disiez «vous*^  monsieur, 
reprit«elie  en  rompant  un  entreli.$n  qui  tour^ 


Ui   (iRE  KT  LE   FILS.  545 

Hait  à  Que  explication  que  son  fils  n*eùt  pas 
iotAïÈ  entendre  et  qu'elle  s*était  promis  de 
n'aborder  jamais.  Mon  fils ,  dépèchez-vous  de 
revêtir  cea  bahîts  en  échange  des  vôtres  ! . . . 

' — Vous  me  demandez  là  un  sacrifice  im^ 
possible^  Interrompit  le  marquis  de  Chatil- 
lard  en  voyant  briller  la  ceinture  tricolore  que 
déployait  le  commissaire  national.  Songez  à 
ce  que  je  suis^  et  décidez  voua^mémes  ai  je 
peux  »  sans  me  déshoncnrer,  prendre  ce  oos^ 
lume  r^ifblicain  et  cette  éeharpe  trempée 
dans  le  sang  du  roi-martyr. 

-^  Cependant  il  est  indispensable  que  vous 
passiez  pour  moî^  éil  Antoine  ;  vous  quitterez 
ce  déguisemenl  aussitôt  qiie  vous  serez  en 
sûreté. 

—  Non  I  jamais  je  n*y  consentirai ,  reprit 
le  jeune  noble;  jamais  je  ne  m^exposeraî  à 
être  rectmnu  aous  la  livrée  de  Robeq>ierre! 

—  Mon  fils ,  si  tu  ne  léchâtes  pas ,  si  tu  hé- 
sites un  moment,  dit  la  marquise  à  qui  An- 


546  LA  UAKQOW  W  C^iTIU.A1U>. 

fciine  fit  partager  sç9  crantes,  i\  pe  «fri  pdif; 
fQmp$,  et  j'afirai  le  4f^9«spoi>  datnmHev  RfHV 
\^  ipfirç. 

—  Mais  ne  m'^compagoez-^Ms  pas,  nia 
iqère  ?  ()b|ecta't*îi  par  un^  subite  inupiration; 
i^'^iirez-vous  pa$  ^aisi}!  la  liai)t6  4^  portw  l^ 
coule^irs  de  la  répfil>U({ue  T 

—  Je  D6  sortirai  de  la  Conciergerie  que 
4eiiiatiiy  répondit H^  avec  une  anxiété  tou- 
joars  croissante.  Mais,  toi,  mon  (ils,  je 
t'en  conjure,  ne  tarde  pas  un  moment  de 
plus.... 

—  Demain  1  rppéta-t-il  avec  défiance.  Et 
Blom?  dMtaip  sans  do«^,  comqie  vous. 
.  Becmetlez-moi  dqpic  d'attendre  également  à 
demain  et  de  suivre  en  tout  votre  destinée. 

r^  Minuit  !  s'écri«  Aqtoiae  qui  se  rapela 
Tavis  du  gratte».  Hetfijîai  doit  visiter  ta  pri- 
son ,  doviUer  I^  postes ,  et  nous  eslever  jus- 
qu'à Tespéirançe  de  réussir  d^pa  «etfe  éva- 
ajoD 


IB  piftE  ET   LE   FILS.  347 

—  Profi^ez-en  pour  vous-mèrpe  y  je  vous 
conseille,  monsieur;  car  j'y  renonce,  et  j'aipic 
mieux  aller  à  Téchafaud  que  de  Téviter  à  la 
faveur  d*un  pareil  déguisement  ! 

—  Qu'importe,  quand  il  s'agit  tle  la  vie! 
s'écrie  la  marc^uise  qui  s'arma  d'énergiç  pour 
opérer  de  sa  main  le  changement  de  costume 
de  son  fils  :  je  suis  ta  mère^  #1  je  t'ordonne  de 
vivre! 

—  Et  moi ,  jeune  homme ,  quel  que  soit 

»   •  ». 

mon  titre  pour  vous  parler  avec  autorité ,  dit 
solennellement  Antoine ,  je  me  réunis  à  votre 
mère  pour  vous  forcer  de  vrvre  ! 

—  Monsieur  le  marquis,  c'est  votre  père 
qui  vous  enjoint  par  ma  voix  de  vivre  pour 
perpétuer  son  nom  !  dit  le  docteur  filum  qui 
se  souvint  des  recommandations  suprêmes  du 
vieux  marquis  de  Chatillard. 

—  Mon  fils,  je  n'ordomie  jpas,  je  supplie! 
ajouta  madame  de  Chatillard  qui  se  précipita 
en  pleurant  aux  genoux  de  son  fils,  et  qui  s'y 


J 


348  LA  MARQUISE  DE   CHATILLAED. 

attacha  malgré  les  efforts  qu'il  fit  pour  la 
relever. 

—  Votre  vieil  ami ,  .votre  tuteur,  est  à  vo$ 
pieds ,  monsieur  le  marquis  !  ajouta  Blum  qui 
devioa  la  posture  suppliante  que  la  marqujse 
avait  devant  son  fils,  et  qui  s'agenouilla  comme 
elle. 

—  Il  ne  manque  plus  que  votre  père  lui- 
même  devant  vous  !  dit  Antoine  dont  les  en- 
trailles paternelles  étaientprofondément  émues 
par  cette  scène  touchante. 

—  Ma  mère!  Blum  !  mon  père  !  s'écria  le 
jeune  homme  qui  serra  dans  ses  bras  la  mar- 
quise et  le  docteur;  puis,  les  confondant  l'un 
et  l'autre  dans  sa  reconnaissance  avec  son  H- 
bérateur,  qui  se  tenait  à  l'écart  immobile  et 
silencieux  pendant  ces  tendres  épanchemens, 
il  ajouta  :  Je  ferai  ce  que  vous  voulez,  je  ne 
m'appartiens  pas ,  ô  ma  mère  ! 

•  •  • 

Antoine  de  Ghatillard  qui  avait  compris 
èniin  que  son  sauveur  n'invoquait  pas  sans 


tË   vin  Bt   LE   FILS.  i^Ù 

raisons  un  tilre  que  proclamait  une  conduite 
toute  paternelle,  rougissait  à  la  fois  de  Tavoir 
désavoué  et  d'être  contraint  de  le  reconnaître. 
Il  éprouvait  une  vive  douleur  de  renoncer  à 
ses  chères  croyances  de  noblesse ,  et  il  se  fai- 
sait honte  9  en  se  persuadant  que  Fauteur  de  ' 
sa  naissaiy;^  n'était  qu'un  plébéin ,  un  rotu« 
rier  ^  un  républicain  ;  il  ne  s'expliquait  pas 
encore  comment  il  avait  ignoré  jusqu'alors 
son  véritable  père ,  ni  comment  il  portait  un 
nom  qui  n'était  pas  le  sien.  La  perte  de  ce 
nom  lui  semblait  le  coup  de  la  mort;  et,  sans 
savoir  si  quelque  chose  était  changé  dans  sa 
condition  sociale ,  il  accusait  déjà  sa  mère  de 
l'avoir  mis  au  monde  et  de  ne  l'avoir  pas  laissé 
s'abuser  sur  son  origine ,  se  consoler  avec  ses 
illusions  et  mourir  en  leur  souriant.  Que  lui 
importait  de  vivre  maintenant,  et  qu'était-il  à 
ses  propres  yeux  ?  Le  marquis  de  Chatillard 
devenait  le  fils  d'un  homme  de  rien,  l'usurpa- 
teur d'un  nom  illustre ,  un  bâtard  peut-être  ! 
Cette  pensée  lui  traversa  l'âme  comme  un  fer 


^5o  LA   MiRQtlSÊ   i)È   CHATILLARD. 

rouge,  et  fa  doûIèùr  cuisanlé  qu*it  en  éprouva 
s^accrut  par  îa  confirmation  de  ses  soupfçons  : 
on  croit  sî  vite  ce  que  l'on  récïoùte!  ï(  n'osa 
pas  interroger  sa  mère. 

Celle-ci  n^était  occupée  qu'à  opérer  fa  mé- 
tamorphose qui  devait  favoriser  ta  fuite  de  son 
lits  ;  elle  n'aperçut  donc  pas  sur  sëi  traits  qui 
s'assombrissaient  avec  ses  idées,  les  ré{>ro- 
ches  tacites  qu'il  lui  adressait  et  fe  découra* 
gement  auquel  il  s'abandonnait  ;  elle  n'avait  ï 
Fesprit  que  cette. évasion  qui  pouvait  échouer 
d'un  instant  à  l'autre ,  et  dont  le  moindre  re- 
tard compromettrait  le  succès.  Antoine  l'aida 
discrètement  dans  dés  préparatifs  que  le  jeune 
homme  ne  secondait  pas ,  et  ce  dernier,  qui 
resta  passif  et  muet  durant  son  changement 
de  cos(iimé ,  ressemblait  tellëmeni  k  son  père 
dont  il  avafit  les  habits,  que  la  marquise  et 
Antoine  se  regardèrent  d'intefligence  et  se 
prirent  les  mains.  Le  marquis  de  Chatittard 
détourna  là  tè'té  pour  ne  pas  voir  fa  iamiTiarité 
dés  rapports  dé  sa  mère  avec  le  nouveau  père 


Ik  Htit  tt  it  nik. 


55 


qb'llînetfifdldit  ]pâs  dvotier.U  étârittêtii  cotiimë 
le  représentant,  et  il  soaffirait  du  contact  dé 
la  ceinture  nouée  autour  dé  sa  taille,  tandis 
que  son  père  Fadmirait  6oli%  son  dèguiaement 
répuli^liGata  ^  et  ae  mâmt  plus  que  jainaiè  en^ 
traîné  vera  lui  par  la  wix  dé  la  nMure.  Hluoi 
attendait  airae  anuété  le  déf^rt  du  fugitif,  él 
s'afH^tait  à  démentir  de  la  manière  la  plua 
positive  les  prétedtietas  qu'on  voudrait  allé»* 
guer  contre  la  pat^nité  qu'il  avait  fait  [é^ 
lemeni  aequ^ir  au  feu  marquis  de  Chalil* 
lard  ;  il  savait  gré  à  Antoine  d'une  si  délicate 
réserve  dans  ses  procédés,  en  'se  disant  à 
part  lu^  qu'il  n'aurait  pu  faire  un  meilleur 
choix  pour  remplir  les  intentions  de  son  vieil 
ami. 

r-  Adieu!  murmura  Antoin*e  après  avoir 
fourni  rapideinent  à  son  fils  les  instructions 
nécessaires  pour  la  réussite  de.  ce  plan  d'éva^- 
sîon.  Adieu  !  que  l'Etre-Suprème  vous  pro- 
tège ! 

— -  Adîed!  cher  enfbnt!  s* écria  sa  mère  en 


i 

r 


55a  LA  MARQUISE  DE  CHATlUAltO. 

le  couTrant  de  baisers  et  de  fdeiirs.  Adieu 
jusqu'à  demain  !  Le  Ciel  veillera  sur  toi  ooœme 
il  veille  sur  tes  parens  I 

-—  Adieu,  moQsieur  le  marquis!  dit  Blum 
qui  lui  souriait  en  s'imaginant  le  voir,  et  qui 
hii  baisait  les  mains  avec  un  tendre  respect* 
J*espère  avoir  Thonneur  de  présider  bientôt  à 
votre  mariage  et  de  vous  choisir  une  femme 
qui  vous  donnera  une  belle  famille  ;  si  vous 
m'aviez  écouté,  vous  seriez  déjà  père,  et  le 
nom  de  Ghatillard  ne  reposerait  plus  sur  une 
seule  tète. 

—  Cette  tête,  je  la  conserve  pour  vous  faire 
plaisir,  reprit  amèrement  le  jeune  homme  ^ 
car  si  le  nom  de  Ghatillard  s'éteignait ,  ce  ne 
serait  qu'un  nom  de  moins  en  France  ! 

—  Ah  !  monsieur  le  marquis ,  conservez-la 
bien ,  cette  tète  précieuse ,  car  vous  ne  sau- 
rez  jamais  ce  qu'elle  nous  a  coûté !..« 

~  Allons ,  pars  !  interrompit  madame  de 
Ghatillard   confuse  des  souvenirs  auxquels 


tB   PERE  ET  LE  FILS. 


353 


> 

Blum  faisait  allasion.  Observe  scrupuleuse- 
ment les  conseils  de  notre  ami ,  de*ton  libéra- 
teur :  mirche'  en  avant  avec  Assurance ,  et  Yie 
réponds  à  aucune  question;  ton  guide  parlera 
pour  toi.  Adieu  encore  une  fois!  Pense  à  ta 
mère  pour  tenir  à  la  vie  ! 

—  Demain  nous  serons  tous  réunis  !  dit  An- 
toine qui  s'approchait  en  hésitant  du  jeune 
noble  prêt  à  reculer.  Monsieur,  permeltez- 
moi  de  vous  embrasser  ! 

Antoine  de  Ghatillard  reçut  avec  autant  de 
froideur  que  de  répugnance  cet  embrassement 
dans  lequel  son  père  s'était  révélé,  et  il  s'em- 
pressa de  sortir  pour  échapper  à  une  recon- 
naissance qui  l'aurait  obligé  à  prendr^  le 
rôle  de  fils  à  l'égacd  d'un  homme  qu'il  ne 
voulait  pas  même  traiter  en  ami.  Celui-ci  fut 
atterré  de  cet  accueil  glacial  et  dédaigneux  ; 
il  demeura  comme  impassible ,  en  regardant 
la  marquise  qui  lui  avait  tendu  la  main ,  et  il 
fondît  en  larmes. 


II. 


23 


554  LA   MAKQDtftE   M  €HàTt£LARD. 

—  Hélas  !  madame ,  lui  dit*il  avec  douleur, 
ce  n'èslpaslà  mon  fils!  Je  ne  serai  jamais  pour 
Itfi  qu'un  étrén§er^  et  lui  ne  sera  pou{  moi  que 
ie  marquis  de  Ghalillard  I 


uinminoi. 


Antoine  et  la  marquise  jarêtèrenl  .rateille 
*â  la  porte  de  la  chambre  pendant  plus  d'un 
.quart  d'heure,  ea  donnant  un  sens  funeste  à 
tous  les  J[)ruits  qui  leur  arrivaient  du  fond  de 
la  prison;  ils  ne  pouvaient  se  convaincre  que 
Tévasion  de  leur  fils  eût  réussi  :  tantôt  .ils 
croyaient  entendre  sa  voix ,  tant  ,ils  imagi- 


556  LA   MARQtISfi   DB   CitATILLAKD. 

naient  qu'on  V  vait  appelé  par  son  nom.  hêw 
tendresse  était  ingénieuse  à  se  créer  des 
frayeurs  et  des  chagrins  chimériques.  Tout 
à  coup  9  au  tumulte  qui  eut  lieu  à  '  l'entrée 
de  la  Conciergerie ,  ils  ne  doutèrent  plus  que 
le  jeune  homme  n'eût  été  arrêté,  et  Antoine, 
qui  .s'efforçait  encore  de  tranquilliser  madame 
de  Ghatillard  inquiète  de  cette  rumeur  parmi 
laquelle  on  distinguait  des  cliquetis  de  sabres 
et  d'éperons ,  avait  la  certitude  du  malheur 
qu'il  feignait  de  ne  pas  appréhender.  A  tout 
hasard,  pour  rassurer  davantage  la  mar* 
quise ,  il  acheva  de  se  vêtir  des  habits  que  le 
fugitif  avait  quittés ,  et  il  se  déguisa  de  façon 
que  ridentité* était  parfaite  entre  eut.  L'en^ 
quête  la  plus  habile  et  la  plus  minutieuse  au^ 
rait  à  peine  distingué  le  père  du  fils,  et» c'é- 
tait là  une  garantie  de  sécurité  pour  la  ^éli* 
vrance  d'Antoine  de  Ghatillard,  qui  serait  à 
l'abri  des  poursuites  avant  que  son  évasion 
fût  constatée.  La  marquise  perdit  tout  espoir, 
lorsqu'elle  reconnut  Langlade  qui  parlait  et 


U  9  THBRIODOK.  357 

jamit  plus  haut  que  les  autres  ;  die  frémit 
de  le  voirea  face;  et,  quoiqu'elle  n'eût  pas  k 
craindre  que  sa  position  personnelle  s'ag- 
gravât ,  elle  voulut  se  déro][)er  aux  regards  de 
son  mortel  ennemi  :  serrât  la  maio  d'An«* 
toine  et  Tencourageant  d'un  coup  d'œil  à  pro- 
longer le  plus  possible  un  rôle  qu'il  avait 
généreusement  pris  de  lui-même,  elle  sortit 
de  la  cellule  où  ils  étaient,  et  courut  s'enfermer 
dans  la  sienne  qu'elle  eût  souhaitée  à  cent 
pieds  sous  terre. 

-^  Mille  guillotines  !  disait  Lafiîglade  ivre  de 
vin  Qt  de  colère  en  menaçant  de  son  sabre 
greffi^s  et  porte*cl^s ,  vous  avez  laissé  dé- 
camper  ce  brigand  de  commissaire  national  ! 

—  L'ordre  est  venu  du  comité  de  salut 
public,  répondait  le  greffier  en  chef  apportant 
la  preuve  de  ce  qu'il  avançait  :  les  signatures, 
le  cgichet,  tout  est  en  règle. 

—  Je  me  f. ... .  bien  de  tes  chiffons  de  pa* 
piers  !  reprit  Langlade  qui  les  déchira  d'un 
coup.de  sabre  dans  les  mains  du  greffier.  Est- 


358  LÀ   MARQUISE   DE   CHATItLiHD. 

ce   que  le   corahé  de  salut  public  a  ericore 
deux  jours  à  vivre? 

—  Citoyen ,  nous  avons  lanterné  ëe  notre 
mieux  pour  donner  le  temps  au  contre-ordre 
de  venir,  répliqua^un  guichetier  :  il  n'y  a  pas 
cinq  minutes  que  le  détenu  a  filé. 

—  On  le  rattraperait  au  Pont-au-Cbange 
si  Ton  courait  après ,  ajouta  un  autre ,  c;ir  il 
a  dit  en  partant  qu'il  aUait  se  f.....  à  reau, 
comme  un  chien  ! 

—  Ppiea  lé  diable  de  me  le  re&dre  *  s'éeria 
LM^aëe»  car  je  veux  fue  la  liberté  m'étomlk 
si  je  wœ  ptfdoiiBef  ceiitî-Ui  1  Ceurs ,  Mdo« , 
mou  chéri ,  trotte^  flaire,  et  retrouve  ooire 
hoflime*  Tii  auras  bien  mérité  de  la  patrie ,  et 
je  le  promets  un  bon  peur-boire.  Ce  nom  Ae 
Dieu  4'HeiMriot  ne  devrait *U  pas  a^oir  déjà,  ftnt 
sa  ronde  !  Je  parie  qu'il  %'est  enderifti  aops  la 
table! 

—  Au  reste,  citoyen,  il  n'est  pas  perdu, 
dit  le  principal  greffier  oui  avait  sollicité  f^ 


i 


m 

piijl9cMw  4^ M3Wiiwi4i!iir€  wUoiial} . il  «ara 

—  C*est  juste,  et  nous  l^ajouterons  aux 
tittgt-einq  dont  nous  demandons  la  tète,  re- 
prit  Langlade  en  s'apaisant  sous  le  charme 
de  cette  espéranee  *  sanguinaire  et  se  tour- 
liant  iFers  TabM  Pèlerin  qui  l'aecompagnait. 

« 

Eh  t  mon  vieux ,  tu  ne  partes  pas  plus  qu'un 
aristoorat^  sans  lète!  Que  rumines-tu  là? 

—  Ecoute,  mon  mignon,- dit  Tabbé  qui 
supportait  mieux  que  son  élève  les  copieuses 
libations  du  souper ,  Anacréon  .et  Horace  n'é- 
taient pas  juges  au  tribunal  révolutionnaire; 
mais  ils  Vauraient  pas  désavoué  ce  quatrain 
que  je  viens  de  façonner  en  Thonneur  du  jus 
de  la  vigne. 

Bacchns,  change  la  mer  en  vin,^ 

Nom  nevratiMlroBa  ping  !«•  natifragiM..., 

—  Prends  garde,  l'abbé,  interrompit  Lan*- 
gl^de  qui  n'aimait  pa9  )a  poésie  «u  por(ir  du 


36o  LA  MARQUISE   DE  GStfllLA&D. 

■ 

souper,. je  guilIotiDerai  Apollon  et  les  neuf. 
Muses,  pour  te  punir  de  nous  tyranniser  les 
oreilles  !  ÂK  ça  !  nous  avons  des  précautions 
à  prendre  pour  empêcher  que  cet  Antoine,  ce 
chouan  greffé  sur  marquise  ne  nous  souflDe  nos 
prisonniers  :  il  est  capable  de  nous  enleva  le. 
petit  Ghamoran  que  Ton  n'a  piats  décoiffé  tan- 
tôt. Ce  b d'exécuteur  entend  tout  de  tra<> 

vers  :  je  lui  recommande,  à  mon  départ  pour 
les  Jacobins,  de  soigner  M.  le  marquis  et  de 
pendre  au  croc  la  mère  dans  le  garde-man- 
ger, il  se  figure  faire  merveille  en  gardant  aussi 
le  marcassin  qui  ne  sera  pas  plus  tendre  de- 
main !  Si  cet  âne  rouge  d'exécuteur  n'<Qvait  pas 
la  main  légère  et  adroite,  je  l'accuserais  de 
conspirer  contre  Pesprit  public  ek  le  bon  sens 
humain. 

—  Dis  donc,  il  me  semble  que  je  n'ai  rien 
à  faire  ici ,  Thénflstocle  des  Amours,  à  moins 
que  tu  me  demandes  de  raconter  en  vers  aux 
races  futures  tes  faits  et  gtttesi . . 

--  Va  plutôt  chez  Fouquier-Tinville  lui  ap* 


VE  9  TBSiiiaDoit.  36 1 

p>6odrâ  qae  Toiseau  est'  envolé ,  et  que  le  co- 
mité de  salut  |iublic  a  commencé  à  nous  dé- 
peupler nos  prisons  ;  ipoi ,  je  vais  mettre  au 
cacbot  le  Chatillard  issu  de  Chamoran ,  et  je 
serai  plus  tranquille  quand  j'aurai  la  clef  de 
la  cage  dans  ma  pocbe.  Bonsoir,  Pégase,  je 
te  souhaite  les  neuf  pucetles  ! 

■  —  Bon,  je  te  défie  de  leur  tenir  tôte,  si  je 
te  les  envoie,  ces  gaillardes-là  ;  tâche,  en  at- 
tendant, de  soutenir  l'honneur  de  la  répu- 
blique avec  la  marquise  I 

Les  deu\  amis  se  quittèrent ,  et  Langlade , 
ordonnant  au  guichetier  d'extraire  le  marquis 
de  Chafillard  de  sa  chambre  et  de  le  conduire 
dans  un  cacbot ,  voulut  être  témoin  de  cette 
translation ,  pour  s'assurer  qu'elle  aurait  lieu 
et  pour  insuli  rchait  en 

trébuchant  et.  pour  ne 

pas  perdre  l'éi 

■  —  Citoyen  !  cria  le 
ge(>lier  ouvrant  la  porte  de  la  cellule  au  fon4 


/ 


362  LA   MARQUISB  «K  CKATIUlkD. 

de  laqtie^  Antoîiie  SUlendaît  àvee^Blmt^  «6^ 
qu'il  adviendrait  de  Tévasioa  du  jerne  hositte. 

—  Qui  m'appelle  t.répondil  à  \oix  him» 
le  oommissatre  imlîiinftl  qui  Mirtit  4tdQa  le  mr* 
Eidor,  son  mouchoir  sur  la  figure,  décidé 4^ 
96  faire  passer  pour  son  fils  le  plus  kmg-r 
temps  possible. 

—  C'est  ton  frère,  répliqua  Langlade  en 
prenant  un  ton  caressant  et  ironique.  Tu  a'es 
pas  logé  comme  tu  le  mérites,  mon  cher  mar- 
quis !  Viens  avec  moi  ! 

—  Gain  !  murmura  Antoine  qui  repoussa 
rudement  contre  le  mur  Tivrogne  pour  se 
soustraire  à  de  grossières  familiarités  accom* 
pagnées  de  hoquets  vineux.  Tu  pues  le  sang  ! 

—  Ce  n'est  pas  -encore  le  tien ,  Abel ,  dit 
Langlade  furieux  du  faux-pas  qu'il  avait  feit 
sous  le  vigoureux  poignet  d'Antoine,  c'est  celui 
de  ton  ]|!^re  Ghâmoran ,  que  j'ai  poignardé  ! 

Antoine,  de  p^ur  d'amener  la  découverte 
de  son  déguisement ,  ne  contioua  pas  wi  en- 
ffetien  qui  l'aurait  porté  à  s'élancer  sur  te  m- 


u  9  TUitii»oii«  5A3 

séndrie  el.  à  l'actabkr  de  ooups^^  U  «swya  m 
silence  de  nouvelles  provocations^  eli  suivît  \fi 
giiieheiier  qui  le  condoisail  dans  oa  CMkot 
MMerrain  ^  poidaul  que  Loftglade  l'inaultail 
ffsr  derrière^  Quand  ce  monstre^  en  vonftî9-« 
MM  é'atpoow  bbspbèiMB ,  se  pormit  d'outriii* 
fgêt  la  narqoîae  de  Ciiatîlbrd ,  Antoine  ae  sf^ 
oDiltîftt  pim  et  se  reloiiria  eo&ne  oq  Uoq 
toornenté  par  une  guêpe  :  S  aurait  tué  La»* 
•ghide  ans  l'mtentetitîen  du  geôlier  qui  «s 
jeta  autre  eui^  son  troweeau  de  Mefe  levé 
amai  qu'vne  maswe.  Anteine  ae  faftta  d'en* 
trer  dans  le  dacbot  înfSsct  et  tén4breu^  qu'en 
lui  destinait^  aÉn  de  se  dérober  amx  injure 
de  lAnglade  qui  se  mettait  i  conter!  sous  1^ 
sauve,  garde  du  porte-elefs»  pemr  menaoer  et 
proveqMv  sans  dai^er.  Ce  Iftcbe  9e  lawa  eiMÎP 
de  n'obtenir  aueune  réponse  et  kvmaL  lui- 
■sème  la  porte  nuissiv^  dent  il  emporta  la  clef 
dans  sa  poche.  Antoine  frémit  d'un  horribles 
pressMitiment  au  fraeas  des  verroux  et  de  la 
Iterrnre  oui  eemblaiopt  lui  annoncer  en  gé* 


./ 


...» 


364  ^^  MARQUm  JMt  CHàTlLLARD. 

missdiit  une  s^pi^on  éternelle  entre  la  mut^ 
quise  et  lui. 

Madame  de  Ghatillard  s'était  cachée  derrière 
le  grabat  qui  occupait  la  moitié  de  sa  cbambM  : 
elle  resta  immobile  et  accroupie  durant,  l'ex- 
traction  d'Antoine  hors  de  la  cellule^  voisine 
où  il  avait  pris  la  (Aace  du  marquis  ;  elle  enr 
tendit  la  voix  de  Langlade  ;  mais  elle  était  si 
effrayée  et  si  épiue  qu'elle  ne  saisit  pas  un  mot 
du  dialogue  dans  lequel  Antoine  répondait  au 
nom  de  sfbn  fils  absent.  Elle  tomba  dans  une 
espèce  d'évanouissement  dont  elle  ne  fut  tirée 
que  par  le  bruit  de  la  porte  de  sa  chambre 
qu'on  ouvrait  et  par  cette  redoutable  voix  qui 
se  rapprochait  d'elle.  Langlade  était  là ,  et  elle 
se  trouvait  seule  avec  lui.  Elle  se  releva  toute 
tremblante  et  s'adossa  au  mur ,  les  mains  cris- 
pées «en  avant,  pour  résister  à  une  attaque 
qu'elle  se  souvenait  d'avoir  eu  à  soutenir 
autrefois.  Sa  pAleur,  ses  regards  elbrés,  sa 
pantomime  éloquente  et  son  trouble  inexpri- 
mable auraient  inspiré  de  la  pitié  et  môme 


Le  ^  TBtitinbôK.  565 

de  l'intérêt  à  tout  autre  que  ce  scélérat  en- 
durci au  crime  et  accoutumé  au  sang  ! 

—  Allons,  belle  marquise,  lui  dit-il  en  riant 
d'un  rire  abject  et  cruel ,  on  ne  vous  viole  pas  ! 
ils  «sont  passés  ces  jours  de  fête!  Je  viens  vous 
oiTf ir  un- joli-  marché 

—  Retirez-vous,  monsieur,  reprit-elle  d'un 
accent  faible  et  suppliant  :  vous  n'êtes  pas  le 
bourreau ,  jimagine ,  et  je  suis  condamnée  ! 

—  Nous  n'y  sommes  pas  encore,  répliqua 
Langlade  en  déposant  sur  la  table  un  encrier, 
des  plumes  et  du  papier,  timbré.  Le  marché 
que  je  vous  oflre  d'abord  regarde  votre  fils. 

—  Mon  fils  !  s'écria  la  marquise  s'imaginant 
aussitôt  que  le  jeune  homme  avait  été  repris, 
et  que  sa  tentative  de  fuite  l'exposait  à  des  lois 
d^exception ,  où  est*>il  ? 

—  11  est  en  lieu  de  sûreté,  et  il  n^aura  pas 
d'indigestion ,  j'en  réponds.  Mais  voici  en  deux 
mots  le  marché  que  je  vous  propose  :  pour  la 

« 

satisfaction  de  tout  le  monde,  c'^est  demain 
que  nous  guillotinons  ce  cher  marquis;  ça 


S66  LA   MAll4^i6E  M   CHATIUARD. 

ê 

9 

n'est  pè6  une  cérémoi^e  ^réable  {Jour  lui» 
malgnà  h  difiereace  des  goûts ,  et  je  pense 
q«^l  s'en  dispeaseràît  voldnticrs... 
•  —  Veoea-en  au  marché  que  vous  me  pro- 
posez »  intôrroaipit  madâuQe  de  GbatiUard 
partagée  entre  l'horreur  que  Jui  causait  (a 
préSMee  de  Langlade  et  T  inquiétude  qu  elle 
ressentait  pour  son  fils. 

—  Ëh  bien  !  je  supprime  4a^  oérémonie  eji 
question ,  si  vous  vous  exécutes  en  douceur, 
c'^st-Je-dire  si  vous  me  rédigez  un  petit  bout 
de  testament.... 

_  Jeue  vous  comprends  .pas,  repartit  la 
mantaHie  qui  avaii  conyosé  sa  figure  et  son 
maittiieii^e  manière  à  paraître  caUoe*  Est-ce 
de  Tatgent  r%««  vous  voulez  î 

—  Je  suis  fds  du  marquis  de  ChaliUard,  et 
je  dcAwnâe  ma  légUi.me  :  ce  «'«*t  pas  «n  don 
tra'il  we  flivt^jpais  une  Tes^tion. 

->^  VouaavM  droit  ^n  effet,  m^fiieur,  à  m» 
pottim  de  i'héritî^ge  de -votre  père  ;  et,  si  wu« 
«'eussiez  pas  tant  lardé  k  la  rédamer,  \ous  «n 


I£   9   TfiCnMlDOR.  S67 

jouiriez  depuis  long-temps ,  car  mon  fils  se 
fût  empressé  de  se  conformer  aux  volontés  de 
son  père.  Aujourd'hui  la  révolution  nous  a 
enlevé  presque  toute  notre  fortune.... 

—  Pas  de  plaisanterie ,  marquise  :  le  père 
Lecoq  nous  a  découvert  le  pot  aux  roses,  et 
nous  savons  que  votre  fortune  a  été  très  habi- 

« 

lement  sauvée  et  conservée... 

—  Enfin,  monsieur,  je  ne  refuse  pas  de  vous 

» 

former  un  *  {patrimoine  avec  les  débris  de  ce 
que  je  possède;  mais,  dans  un  marché,  cha- 
cun des  contraciaos  s'engage  à  quelque  chose, 
et,  jusqu'à  présent^  je  ne  vois  pas  à  quel  prix 
vous  réclamez  de  moi  ce  don,  cette  restitution, 
n'importe  le  nom  que  vous  donniez  à  un  acte 
de  pure  déférence  de  ma  part. 

—  Ëst*elle  coriace  en  affaires ,  cette  fine 
mouche  de  marquise!  Que  la  guillotine  me 
rase  si  je  ne  siUs  pas  chatouillé  de  parfait 
amour!....  Mais  un  moment  :  il  s'agit  de  s'en^ 
tendre  sur  le  premier  article  du  marché; 
j'exige  cent  cinquante  mille  livres  en  or,  pour 


^68  LA  HARQUIftB  M  CHATILUW). . 

éviter  à  votre  fils  le  désagrément  d'une  culbute 
sur  la  place  de  la  Révolution. 

—  Vous  lui  ferez  grâce  !  s*  écria  chaleureu* 
sèment  rexcellente  mère,  qui  oublia  que  son 
fils  devait  être  hors  de  danger  en  ce  moment. 

—Parole  d'honneur,  oui,  et,  par  précaution, 
j'ai  mis  sa  grâce  dans  ma  poche!  dit-il  avec 
son  rire  hideux  en  louchant  la  clef  du  cachot 

qu'il  avait  sur  lui. 

—  Donnes-la-moi ,  montrez-là-moi ,  et  je 

signe  tout  ce  que  vous  voudrez  !  s'écria  plus 
impatiente  madame  de  ChatUlard  qui  feisait 
taire  son  effroi  et  ses  répugnances  au  point  de 
s'avancer  vers  Langlade  en  lui  tendant  les 
mains.  Vous  avez  sa  grâce!  oh!  monsieur, 
vous  me  rendez  la  plus  heureuse  des  femmes! 

La  grâce  de  mon  ftls  ! 

—  F...,  un  peu  de  patience,  ma  chère!  oA 
vous  la  montrera,  on  vous  la  donnera,  cette 
grâce;  mais,  avant  tout,  faites-moi  une  bonne 
reconnaissance  de  cent  cinquante  mille  livres 

en  or. .  • 


I- 


LE   9   THERMIDOR.  069 

—  Oui,  monsieur,  à  l'instant,  dit-elle  en 
s^asseyant  et  en  prenant  la  plume;  je  vais 
écrire  que  je  vous  dois  cette  somme,  qui  vous 
a  été  léguée  par  M.  le  marquis. 

—  A  merveille!  Reconnaissez  la  dette  au 
nom  de  votre  fils,  comme  sa  tutrice,  et  n'o- 
mettes pas  l'indication  de  la  personne  qui  a 
les  fonds. 

—  Si  ce  pauvre  M.  Lecoc^  vivait!...  Maison 
vous  paiera  toujours  chez  lui,  puisque  j'ai 
trois  cent  mille  livres  en  dépôt  dans  la  caisse. 
Vous  en  demandez  cent  cinquante  mille? 

—  Mettez-en  deux  cents,  ça  ne  sera  pas  un 
coup  de  plume  de  ftw.  Détaillez  bien  la 
nature  de  la  dette,  et  signez  avec  ions  vo» 
titres  et  qualités.  Bieo  !  comme  un  ange  !     ^ 

—  Tenez ,  ètes-vous  content?  lui  dît-elle  en 
lui  présentant  la  reconnaissance  signée.  Lse 
grâce  de  mon  fils,  maintenant! 

—  Je  vous  remercie,  la  belle,  rendit 
Langlade  qui  s'empara  du  papier,  le  plâ»  et  le 

II.  24 


370  LA   MARQUISE   DE   CHATILLARD. 

cacha  dans  son  gousset;  passons  au  df^^xième 
article  du  marché. 

—  Que  voulez- vQus  dire?  repartit  la  iftarr 
quise  épouvantée  du  changeinçQt.(|u'eUe  re- 
marqua aussitôt  dans  la  physionomie  et  les 
manières  de  Langlade,  qui  devint  plus  fapilier 
de  gestes,  de  regards  et  de  paroles.  Je  vous  ai 
remis  les  deux  cent  mille  livres,  remettez-pioi 
à  votre  tour  la  grâce  de  mon  fils. 

—  VousTaurez,  n'ayez  pas  peur;  mais  je 
n*ai  pas  encore  les  espèces,  et  je  veux  savoir 
si  la  monnaie  sera  de  bon  aloi.  Second  article 
du  marché  :  je  vais  te  gracier,  mignonne. 

—  ^vez-vous  le  projet  de  me  tromper  ?  dit 
la  marquise  en  reciiiaot  avec  frayeur  dans 
y«ncoîgtture  où  elle  s'était  réfàgiée  à  l'arrivée 
àp  Lang^dc.  La  grAce  de  .mon  fils  ! 

^—  Qjjan^.j^  jte4is  qij'U  K^W^f  répéta  en 
ri^nt  le  terrori;^^  qui  fnaqiipskait  4^  ioMiMjioAa 
auxquelles  madani§  4fi,  OjatiUMd  .ne  pauva^t 
plus  S9  mépfiei^ire.  Je  t'apporte  T^bs^julâon 
sans  confession. 


Ifi  9  TgBRlClDOl.  371 

—  ]>|la|beurettx  ^  vous  m'avez  trqqipée!  s'p- 
cria-t-elle  indigpée.  Ëjolgaez-yo^s  I  y}  vous 
abapdonne  au  remords  de  la  mauvaise  action 
que  vous  veqez  de  commettre. 

—  Va  ppur  le  remords^  madaine!  l^aîs  npqs 
avoQs  un  vieux  compte  à  régler  enseml)le.  Tif 
m'as  fait  chasser  et^éshéif'itef  par  mon  res- 
pectable père 9  marquise;  tu  m'as  préféré,  à 
mon  nez  et  à  ma  barbe,  ce  fat  de  Chamoran; 
tu  m'as  envoyé  tirer  la  langue  au  fond  de  l'A- 
mérique :  tout  cela  vaut  une  *  récompense 
honnête  avec  dommages  et  intérêts. 

—  Si  vous  ne  vous  retirez  pas ,  j'appelle  ! 
je  dénonce  votre  méchanceté ,  vol; e  perfidie, 
et  l'on  saisira  sur  vous  Pécrit  que  j'ai  eu  l'im- 
prudence  de  vous  confier. 

—  Tu  fieuK  app^r  papa  et  maman,  mft 
fille  !  ils  arriveront  peut-être  à  Ion  aUê  ;  man 
ici  les  murs  sont  pluii  dowde  qu'à  ThOtel  de 

Ç^a^aiar^. 

$içr  de  l'effrQi  qpe  ve;^  ^e  ça,i^%  di^^.  ^ 


S^â  ^^   IIARQDISE   Dt   CHAlttLARD. 

s'effbrçam  de  paraître  calme  :  vous  devez  être 
salisfait  du  bulin  que  je  vous  laisse! 

—  Ce  n*est  pas  tout,  adorable  marquise, 
reprit-il  p\m  audacieux  et  plus  effronté  :  vous 
êtes  encore  plus  charmante  que  dans  notre 
jeune  temps,  et  je  suis  prêt  à  vous  aimer 
comme  un  diable!         * 

—  Au  nom  du  ciel,  monsieur,  ne  m'in- 
sultez pas!  n'abusez  pas  de  ma  cruelle  po- 
sition !  Je  ne  demande  plus  qu'à  mourir 
tranquille.    * 

—  Et  moi ,  friponne ,  je  ne  demande  qu'i 
vivre  dans  tes  bras  !  Je  ne  promets  point  de 
lâcher  le  bâtard  de<Ihamoran... 

—  Monstre ,  va-t'en  I  dit-elle  en  élevant 
la  voix  aussi  haut  que  le  lui  permettais  tffÊà 
anxiété}  je* t'abhorre!  Prends  garde,  infâme! 
c*esl  une  mère  au  désespoir  ! . . . 

—  Ah  !  tu  cries ,  gueule  d'aristocrate  !  Je 
t'empêcherai  bien  de  crier  !  Tout  à  l'heure,  tu 
crieras  si  tu  veux,  je  m'en  f...!  Crie,  crie 


iE   9   TBEKHIDOB.  SyS 

dont  i  présent ,  aDguill%  de  Melun  !  Sacré 
mille  toMerres!.... 

Langlade  avait  coUé  sa  main  ganche  sur  les 
lèvres  de  la  marquise ,  tandis  que  sa  droite 
ne  restait  pas  oisive;  mais  madame  de  Gha- 
tillard ,  dont  la  taille  dominait  beaucoup  celle 
de  ce  crétin ,  n'eut  qu'à  redresser  la  tète  pour, 
échapper  au  contact  de  cette  main  qui  lui  fer- 
maft  la  bouche;  en  même  temps,  elle  se  dé- 
barrassa de  son  adversaire,  en  le  renversant 
sur  le  pavé  où  elle  le  cloua  sans  mouvement. 
Sa  victoire  avait  épuisé  ses  forces;  et,  lors- 
qu'elle cherchait  à  s'enfuir  de  la  chanbre, 
Langlade,  se  traînant  sur  les  genoux  à  la  pour- 
suite  de  cette  victime  aux  abois,  la  retint,  la 
fit  chanceler  et  l'entraîna  dans  la  chute  du  lit 
et  de  la  table  auxquels  l'infortunée  se  cram- 
pmnait.  Alors  il  se  crut  maître  de  sa  proie 
et  il  redoubla  d'acharnement  dans  les  assauts 
quTl  lui  livrait.  Celle-ci ,  à  qui  la  colère  ren- 
dit l'énergie  de  la  résistance,  se  roulait,  se 
tordait  >  combattait  des  pi^ds,  de$  mains  qt  des 


374  ^-^   MARQUISE    DH    CUATILLARD. 

deiils,  avec  des  ci^s  et  des  plainles  élbùfîeSi 
qui  expiraient  sous  cette  vôùte  sourde.  Enfin, 
au  mîlfeu  de  iâ  lutte  aveu g(e  qu^elle  sAufenait 
depuis  plusieurs  minbtes,  elle  plongea  trois 
Âoigts  dans  la  bouché  béante  de  Pivrogoe  ba- 
vant et  haletant ,  eÏÏe  déchira  avec  seé  ongles 
les  pâroîs  du  palais  et  elle  saisit  là  langue 
coniihe  pour  Tai^racher.  Lahglade,  chercii^nt  à 
se  délivrer  de  cette  main  opiniâtre  et  de  la  vive 
douleur  qù'^etle  lui  causait,  la  iiioirdit  avec 
rage  ;  ses  dents  rencontrèrent  le  •achet  de  la 
Bague  qui  renfermait  du  poison  et  le  forfsè* 
reut,  en  sorte  qoe  la  substance  mortelle  se 
mêla  rapid'eiuéint  à  la  saTivë  écumeusie  qui 
bargnait  ses  gencives,  l'effet  dû  poîson  sur- 
passa c6  que  Élu  m  eh  attendait,  lorsqu'il  fà- 
valt  préparé  à  la  pi^ière  de  madame  de  Chatil- 
lard.  Langlade  fut  cofïime  frappé  de  lia  foudre; 
ses  riiâ'choîres  contractées  se  desserrèrent,  ses 
yeux  s'cteighirent ,  son  sang  se  glaça,  àôn 
cœur  cessa  dé  palpiter  :  il  tomba  raide  mort. 
Après  les  premiers  m^mens  de  surprise  et 


LE   9   THERMIDOR.  Ù'jS 

de  terreur  en  face  du  cisidavre ,  la  mar- 
quise de  Chatillard  bénit  ie  ciel  qui  Tavait 
sauvée  en  punissant  le  crime  trop  long-temps 
impuni ,  et  elfe  puisd  aans  son  amoitr  mater- 
n!âl  lé  courage  de  vérifier  si  Langlade  ne  por- 
tait pas  sii^  lui  ta  grâce  dû  marqiiis;  elle  ne  dé* 
Couvrit  ^ien  qui'  reàsêmblât  à  une  grâce  parmi 
lëfif  papiers  à\i  mort  :  c'étaient  des  listes  du  tri- 
l)|jûal  révôîutiôhnaîre.  Elle  prit  seulement  la 
récounâissâncey  qu'elle  avait  signée  trop  pré- 
dpitamment,  et  une  grosse  clefdont  elle  igno- 
i^it  r usagé,  mVis  qui  était  dans  la  poche  que 
Labgladé  désignait  cbmhiè  contenant  la  grâce 
ati  jë'Àne  l^ommé.  Ë'nsûite,  se  recommandant 
à  K  Prôvidertcé  qm  venait  de  la  venger,  éllé 
sèVtil!  dé  tsf  kH'dtiihtè  ti^^è  précâation,ét  passa 
dâiis  dSife^de  ^nîqul  \k  ifëçût  avec  joie,  sans 
io^pçoUhët  le  përîf  qu*e1ie  â\aïl  évité  paV  uiY 
Itâî^i^tf  ou  at>pâraissài(  la  justice  divine.  Ifs 
à^é^À^Minrèili  îl^Ànlbine  et  de  son  âls  ^ouîe 
là  nuit  et  toute  la  matinée  au  jour  suivant. 
La  mort  de  l^abcusateur  public  ^  trouvé  daus 


376  LA   HARQUI8E   DE   CHATUXARD. 

la  chambre  de  la  marquise  à  Theure  où  le  ij^- 
clamait  l'audience  du  tribunal  révolutionnaire^ 
avait  donné  lieu  à  une  foule  de  conjectures 
dans  la  prison.  La  marquise,  interrogée  sur 
son  entrevue  de  la  nuit  avec  Langlade,  s'était 
renfermée  dans  le  silence  le  plus  complet  ;  l'en- 
quête judiciaire  prouvait  pourtant  que  cette 
mort  avait  été  précédée  d'une  lutte  très  achar- 
née entre  elle  et  le  terroriste,  dont  le  visage 
portait  l'empreinte  des  ongles  d'une  femme, 
puis({ue  des  cheveux  de  celle-ci  arrachés  par 
touffes,  restaient  encore  dans  les  mains  du 

a 

cadavre ,  avec  des  lambeaux  de  vètemens  ;  ces 
lambeaux  et  ces  cheveux  appartenaient  incon- 
testablement i  madame  de  Ghatillard,  mais 
le  médecin  qui  fut  appelé  pour  examiner  les 
causes  du  décès,  l'a^ribua  obstiném^giLÂ  une 
apoplexie  produite  par  l'ivresse.  La  marquise 
n'en  eut  pas  moins ,  vis-à-vis  de  ses  compa- 
gnons de  captivité,  l'hondeur  d'avoir  misa 
mort  ce  nouvel  Holopherne;  çt,  quoiqu'elle 
i^'en  défendit  avec  fermeté,  .on  continua  de 


U  9  THBlIlDOt.  377 

Tapplandir  et  de  h  remercier.  L'affireox  tri- 
biml  me  soullnt  pes  de  l^absence  de  Th^ 
■irtorir  ralilJM  :  Foaqoiar-TinTille  remoata 
sur  aon  si^,  pour  annoneer  le  triomphe 
de  h  guHloliiie  et  la  dictature  de  Robes- 
pierre :  r4>Imhal  préaidait  la  séance  où  ceot 
préwaoa  forent  condamnés  dans  Tespace  de 
trois  beores. 

Les  charrettes  étaient  chargées,  lorsque 
Vabbé  Pèlerin  se  rappela  que  la  marquise, 
son  fils  et  Knm  n*y  figuraient  pas  :  il  voulut 
satisfaire  les  mânes  de  Langlade  en  offrant  i 
sa  mémoire  le  sang  de  ces  trois  Yictimes.  U  en* 
vojfa  sur-le-champ  Tordre,  de  suspendre  lé 
d^ipart  de^  condamnés  et  d*y  ajouter  les  trois 
de  la  Teille  qu'on  gardait  à  la  Conciergerie. 
On  alla  chercher  madame  de  Chatillard  et  le 
docteur  Blum ,  mais  on  ,ne  trouva  pas  le  jeune 
marquis  dans  la  pristn  ;  personne  n'en  avait 
de  nouvelles,  et  la  m^quise  reftisait  de  répon- 
dre aux  questions  qu'on  loi  adressait  sur  son 
fils.  Cependant  les  conducteurs  sî'impatien? 


^j8  LA   MA.KQIJI8E   DE   GUATILLA.ED. 

Uient  dé  ce  retard,  et  le  peuple ,  ^i  ^â^tf^- 
mérait  aux  portes  de  la  grande  cour  du  Palais, 
menaçait  de  s'6pi!>oser  â  la  sortie  des  chari^éttës 
en  criant  que  la  tieri^euf  était  finie;  lés  cota- 
damnés  distinguaient  dans  la  fbule  leurs  pàrens 
et  leurs  amis  qui  leur  tenaient  les  6ràs  éV  les 
invitaient  à  espérer  :  le  b'rûU  se  répaiidklC  qiie 
rAssemblée  nalionalc  votait  l'arrestatioik'  de 

« 

It^spierre  et  de  ëes  complices.  Fouquier- 
Tinville  s'irrita  du  temps  qa*on  perdait  en  Re- 
cherches inutiles  dans  la  Conciergerie  et  dit 
en  son  horrible  langage  que  la  fournée  ne 
devait  pas  refroidir  faute  d'un  pain.  Oà  ût 
montek*  la  marquise  éf  Élum  dans  deux  char- 
rettes différentes ,  déjà  pleines ,  et«l*on  dbAna 
lé  signal  du  départ  :  les  vèîtUres  s*ébMnlè- 
rent  lentement,  pendant  que  tes  getuébrmek 
leur  ouvraient  aivec  péihe  uA  étroit  pa^gè 
dans  les  rues  encombiltes  *  dé  monde  :  un  cri 
de  désolation  les  suivit  de  loin.  On  remsiri^udit 
qu'elles  n'étaient  pas  entourées ,  comme  à'  ToS 
dinaire,  des  pleur$fii$9s  à  gages  qui  avaient 


TatMce  inidsioft  d'insulter  les  nitllhèiirenx  }(Nh 
qu'à  l'échafaud  et  d'étouffer  Pindigaàtiôn  fu- 
Miqite  s<Ais  4leé  dBiMèrs  to^oenées,  au  milieu 
dèafaeHes  anémie  plainte  ne  (louTait  se  faTre 
erifendre.  Psrttfut ,  ce  joor-là  ^  té  apedlaele  de 
ce  convoi  funèbre  évëiltirit  la  piifé  et  Fhorreur  ; 
■lait  petonoe  n'osak  ev  aippder  a  fo  force 
jpbw  éélîtrer  des  iatioebas. 

~  Laflear  !  ïmOmt  1  dit  oMlafté  dé  €hk- 
tlllard  qui  reoomnit  ce  dbmîer  couraitt  vers  le 
Pttfais  à  inveifs  h  fouie  qni  se  préeipitatt  à  la 
siAto  des  charrettes.  04  est  tov mâltlre) 

—  M;  Amoine  9  répoiMiit  Lallbur  qai  pé- 
nétra jusqu'à  Ta  fnnrqofeé  tt^itis  que  1^  ^1- 
darmeè  itiittsrat  obstatcle  à  ce  sti^Miné  entre- 
tiienl'iide  troaMciient  le  ferreHIenieiitéMroms^, 
le  gsibp  des  cbevâm  et  te  fauMmineiftent  de 
t'opinioA  pbpuMre.  6  mon  Dira  !  madame  la 
miairi^uise ,  où  vous  niène4;-oii  aindi  ?  M.  vôtre 
flis  en  9(Vait  l'idés,  et  iim'ev  parkiit  tantôt... 

—  Mon  fils  I  Est-ce  que  tu  sais  ce^ue  iwsn 
<Hs  est  devenu  ?  s*écrm-t-elle  distraite  de  U 


380  Lk  MAIQ0I8I   DB  CHÂJIUAU). 

pensée  d'Antoine  par  cette  de  son  fils.  H  ne 
lui  est  rien  arrivé? 

«^  Je  Tai  conduit  cbes  moi  par  l'ordre  de 
M.  Antoine,  et  je  n'ai  pu  le  retenir  qu'en  loi 
promettant  de  lai  rapporter  de  ws  nouvelles. 
QuoHes  nouvelles ,  hdas  ! 

^^  Garde^toi  Jûen  de  lui  apprendre  notre 
rencontre!  Il  apprendra  trop  tôt  qu'il  n'a  plus 
de  mère  !  Reçois  mes  remer^mens  pour  le  ser- 
vice qde  tu  lui  rends  et  pour  ceux  que  tu  lui 
rendras  encore.  Il  aura  soin  de  les  reconnaître. 
Porte -lui  mes  adieux ,  mes  plus  tendres 
adieux  !...  Mais,  Antoine,  quel  a  été  son  sort? 
£st-il  litire?  Est-il  en  sûreté  ? 

--*  C'est  lui  que  je  cherche ,  madame  ;  de- 
puis  deux  heures  je  n'ai  pas  quitté  la  Conven- 
tion pour  obtenir  que  quelqu'un  s'occupât  du 
pauvre  commissaire  national;  mais  on  ne 
m'écoutait  pas,  on  me  renvoyait  de  l'un  à 
l'autre  et  souvent  à  tous  les  diables  ;  car  c'est 
une  mêlée  générale,  et  M.  de  Robespierre  a  la 
Montagne  eniière^ur  les  épaules.  Enfin,  M ..  Tsl  - 


f... 


ta  9  THEKHlbOR.  38 1 

lien  m'a  griflbnné  cinq  ou  six  lignes  pour  faire 
sortir  M.  Antoine  de  la  Conciergerie,  et  le 
greffier,  à  qui  j'ai  remis  hier  l'ordre  du  comité 
de  salut  public,  se  trouvait  là  par  bonheur, 
et  m'a  reconnu  :  il  s'est  informé  de  mon  af*« 
faire,  et,  quand  je  lui  ai  eu  avoué  que  M.  An  • 
toine  avait  fait  évader  à  sa  place  le  marquis,  il 
m'a  dit  que  cette  nuit  Taccusateur  public. . .  A 
propres,  il  est  mort  ce  coquin  de  iianglade! 

—  Achève  !  dit  avec  angoisse  madame  de 
Cbatillard  qui  tremblait  pour  les  jours  d'An- 
toine. Je  subirai  mon  sort  sans  regret  si  j'ai 
perdu  mon  ami  ! 

^  Le  greffier  m'a  raconté  que  ^accusateur 
public  avait  feit  une  descente  à  la  Concier- 
gerie vers  minuit,  et  qu'après  avoir  jui*é 
de  guillotiner  tout  ce  qui  avait  contribué  à 
l'évasion  de  M.  le  commissaire  national,  il  avait 
cru  enfermer  le  marquis  de  Chatiliard  dans 
un  cachot  souterrain  dont  il  gardait  la  clef. . . 

^  La  Voici  1  repartit  la  marquise  qui  la  tira 
de  son  sein  où  elle  l'avait  cachée  machinale- 


oSa  LA  HAKQUIS^  Pf  CHAmtiHD. 

Qient.  Ya,  cours,  déUvre-le  ejt  traosq^-)!)! 
les  ^^ieux...  de  s^  feipp^j 

Lafleur  te^a  ÎQtefdit,  la  p|ef  daf|?  la  fmia, 
les  yeux  ^xés  p\j\v  |a  cha^reu^  <mi  s'é^* 
gpaif  :  |l  çsaaya  (|^  la  r^oÎD4r^  pour  aypir 
dp  pluç  aoîples  expl^c^lifiiis  an  §i{iet  ^  c^^ 
c|ef  l^^ratriçe;.  mais  les  gepdarqi^i  qffj^ 
vpyaien^  |es  dispositions  favo^blps  des  p^r 
sans  mpur  ^9  victimes ,  repoussèrent  à  coups 
d,€^  sal^trias.  çeu^  qui  s'approch&\i6n(  deç  char- 
rettes. L^fleur  obéit  en^  aux  gestes  ^g- 
pUaus  dç  ^adaqf;  de  Çhatil\ard  qqi  Iqi  faisait 
signe  de  se  hâter,  et  il  délourjoi^  1^  ^tç,  e^ 
plpiiraiït,  ppj^f  SQ^epdre  au  Pahiis-deJçstîçe. 

^^,  9?iPt? WW  épfif,  çft  mft^e  teinps'cçopi. 
plie  d^  joie  $^  ^ç  cçnstçrnsiticiçi  :  Ti^sjemh^é» 
natîons^Ifi  s^  j^p^^oqçait  ppqr  |f  ip^^e  ç{^  ç^çcu- 
^M,^^  %  Ilûlïjîs^^^errQ  e^  ^^  Si)|  çoq^pjiç^. 

chantaient  ?^  ^ahjaient  d'aç{:l9^]|^a(tip|^  una- 
nimes la  c^te  ^^  ïyrw,  Lç^  a^çj^?,  jlç  la  ter- 
reur,  Çftpio^n?^  ej  ç^î(*e^iers^,  ^HÇffl^ipn^  ^^f^ 


Iji  ^tupeur  te  in9.^eiit  ^as  représaiUes.  La- 
fj^ur  j!i'f;i|t  qu*i  se  Içu^r  c(e  l'eqfq^re$^eg^nt 
€|e  ces  dei;f^jer3  lorsqu'il  montra  l'ordre  ,4^- 
livré  par  Tallien^  au  oom  de  TAsseinMée  oa* 
tioi^ale,  el  la  clef  que  mads^pie  d^  Gt^aUl|ard 
lui  avait  remise  :  on  se  souvint  alor&  de  ,1a 
trapçlAtÎRP  ^H^  détenp  dans  les  cachots,  et 
m|eur  fqt  conduit ,  ^vec  toutes  sorl^  4'^- 
g^r^s  et  Djème  de  respects  qui  le  gonflaii^fit 
d'une  fierté  burlesque  9  à  l'endroit  où  Antoine 
avait  failli  cent  fois  se  briser  le  front  aux 

jfKWp.  U,n-dv^jt  pims  de  vpix  ni  d'I^s^teine,  à 
fipirc^.de  crier  et  d'appeler^  il  s'était  n^is  1^ 
maips  en  sang  à  force  de  tourmenter  la  poirt^ 
et 4e  fp^Wff^  la  pierre;  il  copiptait  les  ininuf^^ 
il  ^it  fou  ;  jl  allait  mpiijcir  de  désespoir  :  |1 
av^  6f|t(;iid.u  p^rtjr  les  charrettes  ! 

—  Ah  !.4it*il  en  s^ng)ot;ant  pendant  qu'q^ 
pft^c^itaU ,  trop  lentement  poqr  lui ,  à  Touyer- 
i(ui;e  (1^  son  cachot,  il  p'est  plus  tewps! 

—  .^naieur  Antoine,  la  Convention  vous 
p)^joii|t  .4'a)ler  sur-lecbainp  faire  prêter  a^-* 


584  ^^  MARQtolSS  DE   CBÀTILLARDr 

ment  dans  les  administrations  civiles,  police 
et  tribunaux,  lui  dit  Lafleur  à  travers  la 
porte ,  avant  qu'elle  fût  ouverte  :  on  a  décrété 
d'arrestation  Robespierre,  Saint-Just,  Cou* 
thon  et  d'autres  brigands  qui  demandaient  en-^ 
core  du  sang... 

--  Et  la  marquise^?  s'écria  Antoine  qui  ap- 
parut effrayant  de  pâleur,  de  trouble,  de  dé- 
mence et  de  rage.  Les  charrettes  sont  parties  ! 

11  n'attendit  pas  de  réponse;  il  écarta  les 
personnes  qui  accompagnaient  Lafleur,  rc-^ 
poussa  celui-ci,  qui  s'efforçait  de  l'arrêter,  et 
s'élança  d'instinct  vers  la  lumière  du  jour  en 
franchissant  les  escaliers  obscurs  qui  se  pré- 
sentèrent à  lui  dans  sa  fuite  vagabonde,  à  tra- 
Vers  les  détours  du  labyrinthe  souterrain  :  l'er- 
reur qui  avait  présidé  à  la  délivrance  du  mar^ 
quis  de  Ghatillard  était  déjà  connue  au  greffe 
et  au  guichet.  On  savait  que  le  commissaire 
national  des  administrations  civiles  allait  sortir 
du  cachot  où  on  l'oubliait  depuis  dix-sept 
heures  :  on  se  disposait  à  prêter  serment  dans 


LB  9  THERMIBOU.  585 

ses  mains,!  à  T Assemblée  nationale,  qui  ve- 
nait de  d^ouer  la  conjuration  de  Robespierre. 
Tontes  les  portes  s'ouvrirent  donc  à  la  vue 
d'Antoine,  qui  passa  outre  sans  dire  fine  pa« 
rôle  et  sans  rendre  un  salut  :  on  pensa  que 
son  séjour  dans  un  cachot  Tavait  mis  en  fn* 
reur,  et  qu'il  gardait  rancune  à  ses  geôliers. 
Chacun  fut  inquiet  pour  son  propre  compte  et 
craignit  au  moins  une  destitution;  mais  An- 
toine^e  songeait  guère  aux  gensquMl  rencon* 
trait  si  empressés  à  lui  faire  place  et  à  se  dé« 
couvrir  devant  lût.  Dès  qu'il  fût  hors  de  la 
Conciergerie,  il  regarda  de  tous  côtés  dans  la 
grande  cour  du  Palais,  et,  n'y  voyant  plus  une 
seule  charrette,  il  se  frappa  la  tète,  poussa  un 
profond  gémissement,  leva  les  yeux  au  ciel, 
comme  pour  l'implorer,  et  prit  sa  course  dans 
les  rues  que  suivait  tous  les  jours  le  cortège 
de  mort  :  ces  rues  étaient  silencieuses  et 
désertes. 

~  Les  charrettes?  demanda-t-îl  d'une  voix 


3d6  LA   MARQUiaC   M   CHATILLARO. 

déÊdllante  à  une  femme  assite  daw  sa  benè^ 
tique  :  sont-elles  loin  ? 

—  Elles  sont  arrivées  sans  doute,  répondit 
cette  fQpime;  il  y  a  une  demi- beure  qu'elles 
ont  passé  par  ici.  Mais ,  Dieu  merci ,  ce  sMt 
les  dernières! 

Antoine  perdit  pres(|ue  courage  et  fut  g«ir 
le  point  de  se  jeter  dans  la  Seine  pour  re* 
joindre  plus  tôt  la  marquise  ^  qui  devaii  avoir 
cessé  de  vivre.  Un  reste  d'espérance  le  iputini 
cependant ,  et  il  courut  de  toutes  ses  forces 
dans  la  rue  Saiari-Denjs  jusqu'aux  balles.  Au 
moment  d'entrer  dans  la  rue  Saint-Bonoré , 
n'd|>eroevant  au  loin  ni  ^ndarmes  ni  foule ,  U 
ralentit  le  pas  et  s'appuya  cMtre  une  borne , 
non  pour  reprendre  haleine ,  mai$  pour  s'in- 
(erroger  sur  ce  qu'il  ferait.  Un  ûacre  vide 
passa,  venant  de  raulreboutdela  rue. 

—  Cocher  I  cria*t-il  en  lui  faisant  signe 
d'arrêter,  as-tu  rencontré  là -bas  les  charrettes} 

—  Elles  ne  vont  pas  aujourd'hui  à  la  place 
de  la  Révolution ,   répondit  le  cocher  ;   on 


LE  g  TnKMIDOR.  5^7 

aMure  qu'allas  sont  dirigées  sur  la  barrière 
du  Trône. 

.  —  A  la  barrière  du  Tr6nc  !  s'écrfa  Anloin<^ 
ouvrait  lui-mMa  la  portière  et  se  jetimt  dans 
|a  voiture  :  fouette  tes  chevaux  !  oem  ioais, 
deux  cents  louis  à  gagner  !  ku  gal<^  !  plus  vile 
eikGOfe  s'H  est  popsiUe  !  0  Dieu  I  je  H'arriverat 
Jamais  I  je  mourrai  du  moins  afMrès.eUe,  et 
j'effacerai  son  sang  avec  mon  sang  ! 
.  La  file  des  charrettes,  retardées  etparlSaîs 
interrompues  par  Taffluence  des  curieu]^ ,  4é* 
bouchait  dans  la  rue  du  Faubourg-SaÎJpJ.*An- 
toine;  les  condamnés  pouvaient  noir  à  Vw- 
trémité  de  cette  rue  la  guillotine  lever  ^es  br^ 
;  ouges  au-dessus  de  la  multitude  de  tèloi  vi« 
vantes  qui  se  mouvaient  alentour.  Im  OQvnen» 
des  fabriques  accouraient  de  tous  côtés  wmpe 
les  fourmis  hors  d'une  fourmilière.  La  nott- 
yelle  de  rarrestation  de  Robespierre  ctncttlfâi 
de  bouche  en  txHicbe^  et  la  compassion  pour 
les  victimes  s^  peignait  sur  les  visages  des  M* 
bilans  de  ce  redoutable  faubourg ,  si  souvent 


588  LA   MARQUISE    DE    OHATlLLARD. 

gros  d'émeute  et  retentissant  de  cris  incen- 
diaires. 

—  La  Terreur  est  iinie  !  disait-on  haute- 
ment ;  on  a  conduit  Robespierre  au  Luxem-^ 
bourg  !  Couthon ,  Saint-Just ,  Lebas  sont  dans 
les  autres  prisons ,  et  on  va  les  juger.  Plus  de 
gaiUotine!  C'est  assez  comme  ça!  Voici  en- 
core une  centaine  de  pauvres  b qui  la 

danseraient  tout  à  l'heure!  Charretiers,  re-« 
tournez  aux  prisons  ^  vous  n'irez  pas  plus 
avant, 
i.  Dans  ce  moment  où  le  peuple  forçait  les 
conducteurs  à  rebrousser  chemin,  sans  que  les 
gendarmes  osassent  faire  usage  de  leurs  armes, 
un  fiacre,  emporté  au  galop  dans  la  foule  qui 
se  déchirait  à  grands  cris  sous  les  naseaux 
fttnans  des  chevaux  couverts  de  sueur,  aug- 
menta le  désordre  et  le  tumulte  :  un  homme , 
sans  chapeau ,  les  mains  tachées  de  sang ,  la 
fece*  décomposée ,  les  yeux  ardens ,  se  préci- 
pita hors  de  la  voiture ,  sauta  dans  la  char** 
rette  où  était  attachée  madame  de  Chatiliard  % 


tl  9  THERMIDOR.  589 

arracha  le$  cordes  qui  la  liaient,  Tenleva  mtre 
ses  brSs  et  la  porta  presque  évanouie  dans  le 
fiacre  où  il  remonta  sur-le-champ  avec  elle  ; 
puis  le  cocher  fouetta  ses  chevaux ,  les  remit 
au  galop  et  les  lança  dans  une  rue  de  traverse 
où  il  eut  bientôt  disparu ,  avant  qu'on  pensât 
à  Tavrèter  et  à  le  poursuivre.  Cette  scène  avait 
été  si  prompte  et  si  imprévue ,  que  tous  les 
spectateurs  en  furent  stupéfaits,  émerveillés; 
ensuite  ils  applaudirent  le  ravisseur  et  son 
adroit  enlèvement;  quelques-uns  eurent  même 
la  fantaisie  de  Timiter,  et  Von  fit  descendre 
des  fatales  voitures  plusieurs  condamnés  pour 
les  remettre  en  liberté  aux  acclamations  du 
peuple  qui  sanctionnait  leur  délivrance. 

—Aux  armes,  citoyens  !  vive  la  république! 
vive  Robespierre!  cria  Henriot  qui  traversait 
le  faubourg  à  la  tête  d'un  escadron  de  gendar- 
merie. Que  faites-vous  là ,  traîtres  ?  dit-il  en 
voyant  les  charrettes  qu'on  déchargeait  et  les 
condamnés  qui  embrassaient  leurs  libérateurs. 
Gendarmes,  sabrons  cos  b.,..,  d'indulgons! 


3()0  LA    MARQUI5£    DE    CtI\flLLAKD. 

(^iiol  !  c'est  le  faubourg  Anloine,  Thépoïque, 
le  sublime  faubourg  qui  pactise  avec  les  aris*^ 
tocraies  !  Robespierre  yous  donnera  sa  malédic- 
tion, Rofbespierre  vous  saccagera,  vous  bradera, 
vAttâ  guiHotitiera  !  Vous  êtes  dupes  des  intrigués 
âe  Mtt  et  Goboarg  !  On  vous  a  dit  que  Robes- 
pierre était  prisonnier  et  mis  en  accusation  ; 
on  vous  trompe  :  Robespierre  triomphe ,  Ro- 
bespierre est  pur  et  vertueux,  Robespierre  est 
ici -bas  le  représentant  de  rEtre-SuprAne»! 
Robespiei^e  a  proolanié  sur  Taoto)  de  le  patrie 
le  règne  de  la  terreur,  de  la  vertu  et  dé  la  K«- 
berté  !  Knx  armes ,  satis^culMtea  ! 

Géf te  ^M^ution ,  entremêlée  d'^ffl^yaMii^ 
jurons,  produisit  uite  im^resëdn  de  douté  M. 
d'anxiété  sur  les  auditeurs  qui  Apémissaient 
au  nom  de  Robespierre  ;  ils  cefiisérmt  de  s'op- 
poser à  Texécution  des  arrêts  du  tribunal  ré- 
volutionnaire, et  tl& demeurèrent  prudemment 
passifs  dans  un  silence  désapprobateur^  pen- 
dant qu'on  faisait  remonter  les  condamnés 
dans  les  charrettes  qui  reprirent  leur  roule 


ES  9  XHEUIlOOfti  3^1 

soua  la  |Mro(ecik>n  d'SleiirMt  et  de  «es  i^ôUp 
oies.  La  ptié  ne  se  um^init  plw  V^®  44M 
lu  regards  de  la  fiomie  qfae  cmwnit  (e  Mtoe 
DU  de  l'escorte  criant  :  Ftoe  Jto&MpMrre  41  4 
ftoi  (a  CofwmUianl  Henriot,  qui  'vpub|ll  sou- 
lever le  faubourg,  s'irrita  de  n'y  pas  réus« 
sir,  et  frappa  lui-même  de  son  sabre  un 
homme  qui  racontait  dans  un  groupe  l'arrçjh 
tation  de  Robespierre  qu'il  avait  vu  emmener 
en  prison  avec  ses  complices. 

—  Blum  !  appela  le  marquis  de  Ghatillard 
s'apprôchant  de  la  voiture  où  le  vieillard 
aveugle  était  resté  lié  pendant  la  gabare  qu) 
avait  failli  délivrer  ses  compagnons  d'infor- 
tuné. Blum,  où  est  ma  mère?  d'où  vient  que 
je  ne  la  vois  pas  près  de  toi  ? 

—  Vôtre  tàèté,  ttiôiisieur  té  tjsâfqttié,  doit 
ètM  dti  Itiité  cortège,  fépôilâif  filbtt,  ^ 
réVAH  alorë  ad  j^fiMtiofiMÉiéttt  de  l'ei^èi;c 
humaine  ;  on  nous  a  séparés  au  sortie  êe  \à 
GoBcîerferie. 

*-  Votre  mère  est  sauvéoi  dit  un  des  voisioi 


Sga  Ul  MAiQiriffi  »B  CBiTlLLÀED. 

^  doctear  ;  on  Ta  enlevée  dans  un  fiacre , 
Wi  milieu  des  gendarmes ,  qui  n'ont  pas  fait 
mine  seulement  de  la  retenir  ou  de  courir 
après. 

—  Ma  mère  est  sauvée  !  s'écria  le  jeune 
homme  en  s'affligeant  de  ce  que  Blum  n'avait 
pas  partagé  cette  heureuse  fuite.  Et  mon  brave 
Blum!... 

—  Ne  vous  occuper  pas  de  moi ,  monsieur 
le  marquis,  répondit  le  docteur,  rejoignez 
votre  mère ,  en  vous  souvenant  de  ma  prière  ; 
je  vous  conjure  de  vous  marier  le  plus  tôt  pos- 
sible et  d'avoir  beaucoup  d'enfans ,  sans  toute- 
fois que  la  quantité  nuise  à  la  qualité ,  pour 
conserver  le  nom  des  Ghatillard  I 

—  Qu'eatrcefue  c'est  que  Ge.Jean-f....-là? 
dit  brutalement  Henriot,  qui  poussa  son  che* 
val  contre  Antoine  de  Ghatillard,  qu'il  menaça 
/de  son  sabre. 

—  Si  j'avais  une  arme  ou  même  un  bâton , 
«céiérat,  rqf^rtit  fièrement  le  marquis  cnsaî- 


^ 


BiMint  le  uoro  da  dieval ,  je  t*a|»preDdniis  à 
qui  tu  parles  I 

^  Tiens ,  voilà  cemme  ou  répond  aux  aris^ 
tocrates,  r^iqua  Henriot  en  lui  assénant  un 
coup  de  sabre  sur  la  tète,  nous  recommence- 
rons quand  tu  voudras  ! 

—  U  est  mort!  dit  un  des  condamnés  en 
voyant  le  jeune  homme  tomber ,  le  crâne  ou^ 
vert ,  sous  les  pieds  des  chevaux  de  la  gendar- 
merie; il  n'a  pas  eu  le  temps  de  souffrir  ! 

— Mort  !  le  marquis  de  Chatillard,  mort  !  ré^ 
péta  Blum  hors  de  lui  en  s'agitant  pour  rom<- 
pre  ses  liens  et  se  jeter  en  bas  de  la  charrette* 
Quel  malheur  irréparable  !  M.  le  marquis  ! 
Oh  !  de  grâce  ^  rassurez  -  moi ,  dites  -  moi 
qu*il  vit,  qu'il  vivra  !  Mort  !  mort  I  Pourquoi 
ai-je  vécu  assez  pour  être  témoin  de  cet  hor- 
rible événement  I  Mort ,  le  nom  de  Ghatillard 
s'éteint  avec  lui  :^il  n'y  a  plus  de  Ghatillard  1 


La  marquise  de  Ghatillard  épousa  M.  An- 


Sga  tl  MAftQIlIS»  ra  CBÂTILLAKD. 

ilii  docteur  ;  on  Ta  enlevée  duos  un  fiacre , 
au  milieu  des  gendarmes ,  qui  n'ont  pas  fart 
mine  seulement  de  la  retenir  ou  de  courir 
apt^. 

—  Ma  mère  est  sauvée  î  s'écria  le  jeune 
homme  en  s'affligeant  de  ce  que  Blum  n'avait 
pas  partagé  cette  heureuse  fuite.  Et  mon  brave 
Blum  !... 

—  Ne  vous  occuper  pas  de  moi ,  monsieur 
Je  marquis,  répondit  le  docteur,  rejoignez 
votre  mère ,  en  vous  souvenant  de  ma  prière  ; 
je  vous  conjure  de  vous  marier  le  plus  tôt  pos- 
sible et  d'avoir  beaucoup  d'enfans ,  sans  toute- 
fois que  la  quantité  nuise  à  la  qualité,  pour 
conserver  le  nom  des  Ghatillard  ! 

—  Qu'e&trce  que  c'est  que  ce.  Jean*f. . .  .-là  ? 
dit  brutalement  Henriot,  qui  poussa  scm  che* 
val  contre  Antoine  de  Ghatillard,  qu'il  menaça 
4e  son  sabre. 

—  Si  j'avais  une  arme  ou  même  un  bàtOD , 
«élérat,  repartit  fièrement  le  marquis  en  sai- 


J** 


u  9'  mniMi.  SgS 

gissant  le  mon  da  die^,  je  t'ippreûdnis  i 
qui  to  ptries  I 

-^ Tiens,  ^oilà  Momie oa répond  an  aris- 
tocrates, répliqua  Henriol  ea  loi  aMéoaat  un 
coup  de  sabre  sar  b  tète,  nous  reeoauaenee* 
rons  quand  tu  noadras  ! 

—  H  est  mort  !  dit  un  des  condamnés  en 
voyant  le  jeune  homme  tomber ,  le  crâne  oa- 
vert ,  sous  les  pieds  des  chetaux  de  la  gendar- 
merie; il  n'a  pas  eu  le  temps  de  souffirir  ! 

— Mort  !  le  marquis  de  Ghatillard,  mort  !  ré* 
péta  Blum  hors  de  lui  en  s'agilant  paor  rom- 
pre ses  liens  et  se  jel»  en  bas  de  la  charrette. 
Quel  malheur  irréparable  !  M.  le  marquis  ! 
Oh!  de  grâce,  rassurez-moi,  dites-moi 
qu*il  vit,  qu'il  vivra  !  Mort  !  mort  !  Pourquoi 
ai-je  vécu  assez  pour  être  témoin  de  cet  hor^ 
rible  événement  !  Mort ,  le  nom  de  Chatillard 
s'éteint  avec  lui  :ol  n'y  a  plus  de  Chatillard! 


La  marquise  de  Chatillard  épousa  M.  An« 


Sga  Ul  MAftQUIS»  m  CBÀtlLLAKD. 

^  doctear  ;  on  Ta  enlevée  dus  un  fiacre  , 
an  mitim  des  gendarmes ,  qui  n*ont  pas  fart 
mine  senlement  de  k  retenir  ou  de  courir 
âpres. 

—  Ma  mère  est  sauvée  !  s'écria  le  jeune 
homme  en  s'afQigeant  de  ce  que  Blum  n'avait 
pas  partagé  cette  heureuse  fuite.  Et  mon  brave 
Blum  !... 

—  Ne  vous  occupez  pas  de  moi ,  monsieur 
)e  marquis,  répondit  le  doctear,  rejoignez 
votre  mère ,  en  vous  souvenant  de  ma  prière  i 
je  vous  conjure  de  vous  marier  le  plus  tôt  pos- 
sible et  d'avoir  beaucoup  d'enfans ,  sans  toute- 
fois que  la  quantité  nuise  à  la  qualité,  pour 
conserver  le  nom  des  Ghatillard  ! 

—  Qu'e&trce que  c'est  que  ce  Jean-f....-lJi  ? 
dit  brutalement  Henriot,  qui  poussa  son  che* 
val  contre  Antoine  de  Ghatillard,  qu'il  menaça 
/de  son  sabre. 

—  Si  j'avais  une  arme  ou  même  un  bâton , 
:aaélérat ,  repartit  ftèrmnent  le  marquis  en  sai- 


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sissant  le  mors  du  chenal ,  je  t*aFppreiidrais  à 
qui  tu  parles  I 

— >  Tiens ,  voilà  comme  ou  répond  aux  aris- 
tocrates, répliqua  Henriot  en  lui  assénant  un 
coup  de  sabre  sur  la  tète ,  nous  recommence- 
rons quand  tu  voudras  ! 

—  H  est  mort  I  dit  un  des  condamnés  en 
voyant  le  jeune  homme  tomber  ,  le  crâne  ou* 
vert ,  sous  les  pieds  des  chevaux  de  la  gendar- 
merie; il  n'a  pas  eu  le  temps  de  souffrir  ! 

— Mort  !  le  marquis  de  Ghatillard,  mort  !  ré- 
péta Blum  hors  de  lui  en  s'agitant  pour  rom- 
pre ses  liens  et  se  jeter  en  bas  de  la  charrette. 
Quel  malheur  irréparable  !  M.  le  marquis  ! 
Oh  I  de  grâce ,  rassurez  -  moi ,  dites  -  moi 
qu'il  vit,  qu'il  vivra  !  Mort  !  mort  !  Pourquoi 
ai-je  vécu  assez  pour  être  témoin  de  cet  hor-» 
rible  événement  !  Mort ,  le  nom  de  Chatillard 
s'éteint  avec  lui  :^il  n'y  a  plus  de  Chatillard  1 


La  marquise  de  Chatillard  épousa  M.  An« 


Sgs  Lk  IIAftQUI^  m  CBATILLAKD. 

ihi  docteur;  on  Fa  enlevée  dans  un  fiacre, 
an  milieu  des  gendarmes ,  qui  n*ont  pas  fah 
mine  seulement  de  la  retenir  ou  de  courir 
après. 

—  Ma  mère  est  sauvée  !  s'écria  le  jeune 
homme  en  s'afEligeant  de  ce  que  Blum  n'avait 
pas  partagé  cette  heureuse  fuite.  Et  mon  brave 
Blum  !... 

—  Ne  vous  occuper  pas  de  moi ,  monsieur 
Je  marquis,  répondit  le  docteur,  rejoignez 
votre  mère ,  en  vous  souvenant  de  ma  prière  ; 
je  vous  conjure  de  vous  marier  le  plus  tôt  pos* 
sible  et  d'avoir  beaucoup  d'enfans ,  sans  toute- 
fois que  la  quantité  nuise  à  la  qualité  )  pour 
conserver  le  nom  des  Chatillard  ! 

—  Qu'e&trce f ue  c'est  que  ce  Jean-f«..«-là  ? 
dit  brutalement  Henriot,  qui  poussa  son  ohe* 
val  contre  Antoine  de  Chatillard,  qu'il  menaça 
4e  son  sabre. 

—  Si  j'avais  une  arme  ou  même  un  bâton , 
«célérat,  repartit  fièrement  le  marquis  ensai- 


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tE  91  xBSftiÉiHm.  og5 

siflsant  le  mors  da  dieval ,  je  t'apprendrais  à 
qui  ttt  ptrles  I 

— '  Tiens  ^  voilà  comnie  on  répond  aux  aris^ 
tocrates,  r^iqua  Henriot  en  lui  assénant  un 
coup-  de  sabre  sur  la  tète,  nous  recommence- 
rons quand  tu  voudras  ! 

—  H  est  mort!  dit  un  des  condamnés  en 
voyant  le  jeune  homme  tomber  ,  le  crâne  ou- 
vert ,  sous  les  pieds  des  chevaux  de  la  gendar- 
merie; il  n'a  pas  eu  le  temps  de  souffrir  ! 

—Mort  !  le  marquis  de  Chatillard,  mort  !  ré^ 
péta  Blum  hors  de  lui  en  s'agitant  pour  rom- 
pre ses  liens  et  se  jeter  en  bas  de  la  charrette. 
Quel  malheur  irréparable  !  M.  le  marquis  ! 
Oh  I  de  grâce  y  rassurez  -  moi ,  dites  -  moi 
qu'il  vit,  qu'il  vivra  !  Mort  !  mort  I  Pourquoi 
ai-je  vécu  assez  pour  être  témoin  de  cet  hor- 
rible événement  !  Mort ,  le  nom  de  Chatillard 
s'éteint  avec  lui  :^il  n'y  a  plus  de  Chatillard! 


La  marquise  de  Chatillard  épousa  M.  An- 


2)04        ^^  UÂMmnm  m  cmATaLiRB. 

fioiie  év  llMt*d'Dr,  H  burë  nâms  hé  bMi* 
girent  pas  de  leur  père,  qui  d%^M  le  chef 
jpMriareal  d'uoe  fiiniMIe  sDmhreuae  et  ^ros- 
père.  Sa  bdie  vimUftate  fut  en^raMiée  du  rts- 
peot  filitt)  et  de  Fe^iUiie  puUîqiie ,  q«ok|«'îl 
eût  YOté  la  mort  de  Louû  XVf . 


Wm  M  MMUilR  KT  Btftttim  TOttÉC. 


•  "1 


TABLE 


DES  CHAPITRES  COimBNUS  DAlfS  CE  TOLUME. 


Cbavitiii      I.  La  Sollietteofle I 

—  II.  Le  Souper  des  Sana-Culottes.   ....  39 

—  ni.  La  Force.   , 87 

—  IV.  Les  ÉpreuTes i«5 

—  V.  L'Audience. 153 

-*        VI.  Les  Soayeiiln ISl 


3g6  TABU  DES  CHAPITBIS. 

Gbamtbi  Vn.  La  Conciergerie SiS 

—  TIIL  Le  Tribunal  ré? ololionnaire B48 

—  IX.  Le  Père  et  le  Fils 305 

—  X.  Le  9  Tbermldor i55 


ifin  ni  iA  TAUi  nv  nBvxiftm  bt  nmciBi  TQivn. 


uKinmi