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Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

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MÉMOIRES 


DU 


GÉNÉRAL  BABON  THIÉBAULT 


L*auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de 
reproduction  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pays 
étrangers,  y  compris  la  Suéde  et  la  Norvège. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (section 
de  la  librairie)  en  juillet  4894. 


PARIS.    TYPOGRAPHIK    I»E    H.    PLO.N,    NOURRII     Kl     (",    Ri  R    OARAXJÈhF.,    8. 


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MÉMOIRES 


^  THIÉBAIILT 


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PARIS 


STANFORD 


MEMOIRES 


»      # 


DU    GENERAL 


B"^  THIÉBAULT 


<^ 


Publiés  sous  les  auspices  de  sa  fille 

M'"  Claire   Thiébault 

n'APRÈS    LE    MANUSCRIT    ORIGINAL 

PAR 

FERNAND   CALMETTES 


III 

i799-1806 


Avec  deux  héliogravures 


PARIS 

LIBRAIRIE    PLON 
E.    PLON,    NOURRIT  et  C^  IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

ROB    GAIAIICIÈRB,    10 

1894 

Toui  droits  réserrtét 


STANFORD 
UËlkARIES 


^,S 


N.  B.  —  Les  notes  suivies  de  l'indication  (Ed.)  sont  ajoutées 
par  l'éditeur.  Les  autres  sont  de  l'auteur. 


MÉMOIRES 


GÉIVÉRAL  BARON  THIÉBAULT 


CHAPITRE     PREMIER 


L>a  fîD  du  second  volume  m'a  laissé  dans  les  bras  de 
Patiliae,  et,  quelles  qu'aient  été  les  suites  d'un  amour  que 
je  fus  seul  à  fidèlement  garder,  ce  souvenir  m'est  resté 
comme  ud  des  plus  doux,  peut-être  le  plus  doux  de  tous 
mes  souvenirs,  parce  qu'il  se  rattache  à  la  période  la 
plas  complètement  heureuse  de  ma  vie. 

Je  ne  sais,  en  effet,  quel  genre  de  jouissances  ne  ma- 
vait  pas  été  réservé  pendant  ces  campagnes  de  Rome  et 
de  Naples.  A  l'Age  des  inspirations  j'avais  parcouru  l'Ita- 
lie tout  entière:  j'avais  habité  et  Rome  et  Naples,  à 
fécondes  en  prestiges,  en  plaisirs  variés;  j'avais  parti- 
cipé h  des  faits  glorieux  en  jouant  par  moments  un  râle 
tout  à  fait  supérieur  à  mon  grade;  j'avais  reçu  de  ma- 
nière à  en  tripler  la  valeur  celui  d'adjudant  général,  si 
agréable  pour  un  homme  jeune  encore.  Grâce  au  mot  de 
géoéral,  au  chapeau  bordé  et  aux  broderies,  ce  grads 
assimilait  celui  qui  en  était  investi  aux  généraux;  de 
fait,  il  donnait  l'exercice  d'une  autorité  supérieure  i 
celle  des  généraux  de  brigade,  pour  lesquels  les  adju- 
daDts  généraux  rédigeaient  des  ordres  dont  ils  n'avaient 


2        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

pas  la  responsabilité,  alors  que,  comme  chefs  d'état- 
major  ayant  le  devoir  de  trouver  et  d'assurer  les  moyens 
d'exécution  de  quelque  ordre  que  ce  fût,  ils  étaient  as- 
sociés à  toutes  les  combinaisons. 

J'avais  donc  ma  part  de  pouvoir,  et  une  part  enviable  ; 
de  plus,  je  possédais  une  sonmie  importante  pour  le 
temps,  etje  m'exaltais  à  la  pensée  de  l'emploi  que  je  lui 
destinais.  J'étais  heureux,  si  jamais  on  le  fut;  heureux 
d'un  présent  enchanteur,  d'un  avenir  qui  me  semblait 
prodigue  de  tous  les  biens.  Et  pourtant  j'avais  atteint 
l'apogée  du  bonheur,  et  il  ne  me  restait  plus  guère  à 
goûter  d'aussi  pure  félicité.  Au  reste,  je  n'entends  pas 
imputer  à  la  fortune  ou  à  la  destinée  tout  ce  qui  contri- 
bua à  amoindrir  mon  rôle;  je  ne  tardai  même  pas  à  de- 
venir l'arbitre  d'une  véritable  élévation  et  à  la  manquer 
de  la  maniéré  la  plus  complète  et  d'une  manière  qui  n'in- 
culpe que  moi,  si  tant  est  qu'il  y  ait  des  limites  à  assi- 
gner à  l'action  de  ce  destin  que  je  disculpe  et  dont 
peut-être  je  fus  et  je  devais  être,  comme  tant  d'autres, 
tout  simplement  le  jouet. 

Cependant,  quelque  aveuglé  que  je  pusse  être  par  ce 
bonheur  présent,  je  n'en  ressentais  pas  moins  une  pro- 
fonde douleur  à  la  pensée  des  défaites  de  nos  soldats,  et 
particulièrement  de  ceux  dont  j'avais  partagé  si  long- 
temps l'heurei^e  destinée  et  que  j'avais  dû  quitter  au 
moment  où,  sortis  enfin  des  guets-apens  du  royaume  de 
Naples,  ils  allaient  se  mesurer  avec  de  belles  et  puissantes 
armées.  De  ces  armées  coalisées,  l'une,  l'armée  autri- 
chienne, nous  était  connue,  et  nous  savions  comment 
l'attaquer  pour  la  battre;  mais  l'autre,  l'armée  russe, 
entrait  pour  la  première  fois  en  lice;  c'est  d'elle  seule- 
ment qu'on  parlait  sans  cesse,  et  elle  avait  paru  va- 
loir qu'on  adoptât  une  tactique  nouvelle  contre  elle.  On 
nous  avait  distribué,  le  2  juin,  à  Pistoja,  une  espèce  d'in- 


L'ARMÉE    RDSSK.  3 

Etrucdon  fort  mal  rédigée,  mais  que  tou?  les  propos  qui 
circuloieat  alors  me  permirent  de  compléter;  et  ces  di- 
verses indications  concouraieutà  présenter  l'armée  russe 
comme  assez  redoutable,  composée  d'hommes  robustes 
cl  grands,  disciplinés  jusqu'à  l'obéisBance  aveugle.  Au 
moment  de  les  conduire  à  l'ennemi,  on  les  animait  par  de 
fortes  distributions  d'eau-de-vie;  dès  lors  ils  attaquaient 
avec  une  sorte  de  frénésie  et  se  laissaient  plutôt  massa- 
crer que  de  reculer;  pour  les  démoraliser,  il  fallait 
mettre  hors  de  combat  un  grand  nombre  de  leurs  ofll- 
tiers:  sans  chefs,  la  crainte  les  saisissait.  Leurs  officiers, 
d'ailleurs,  étaient  communément  braves:  relativement 
peu  instruits  et  pour  la  plupart  cruels,  ils  ne  savaient 
commander  qu'un  petit  nombre  de  manœuvres,  souvent 
meurtrières  pour  leurs  hommes,  et  c'est  ainsi  que,  pres- 
sés par  l'ennemi,  ils  faisaient  toujours  former  le  carré. 
ce  <|ui  est  profitable  contre  la  cavalerie,  mais  ce  qui. 
opposé  ù  l'iafanterie  et  surtout  à  l'artillerie,  comme  ils 
oe  craignaient  pas  de  le  faire,  offre  une  surface  trop 
ItUe  à  l'action  de  la  baïonnette  ou  du  canon.  Peut-être 
WEiisavaient-ils  leurs  hommes  peu  aptes  à  suivre  un 
mouvement  de  retraite  et  préféraient-ils  risquer  de  les 
luire  écraser  en  masse  que  de  les  laisser  se  disperser 
t»a&  avoir  la  certitude  de  pouvoir  les  rassembler.  Les 
solilals,  au  reste,  avaient  pour  se  dévouer  jusqu'à  la 
mort  un  puissant  entrainement  provoqué  chez  eux  par 
'■  conviction  qu'ils  ont  de  souper  avec  Jésus-Christ  s'ils 
<">nt  tués  en  faisant  face  à  l'ennemi;  blessés,  ils  se  fai- 
uiem  achever  en  tirant  sur  l'ennemi  qui  se  trouvait  à 
'Bi>r  portée,  et  c'est  par  suite  du  même  fanatisme  que, 
<D  ordonnant  un  jeûne,  un  général  ou  chef  peut  laisser 
"le  armée  russe  vingt-quatre  heures  sans  manger. 

'''artillerie  russe  était  nombreuse,  mais  pas  plus  les 
olOcLera  que  les  soldats  n'attachaient  de  honte  à  la  perte 


4        MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON    tHIÉBAULT. 

de  quelques  pièces;  pourvu  que  les  pièces  eussent  fait  le 
mal  qu'elles  devaient  faire,  elles  étaient  considérées 
comme  payées,  tout  devant  s'évaluer  en  argent  dans  une 
armée  où  un  homme  n'était  quelle  capital  de  quarante 
francs  de  rente  viagère. 

La  cavalerie  de  ligne,  d'une  apparence  imposante, 
était  au  fond  assez  médiocre,   quoique  mieux  montée 
depuis  que  la  partie  de  Pologne  conquise  fournissait 
d'excellents  chevaux.  Les  cavaliers,  robustes,  d'un  bel 
aspect,  manœuvraient  mal  et  sans  agilité;  quant  aux  Co- 
saques, ils  étaient  ce  qu'ils  sont  encore  aujourd'hui,  tous 
fils  ou  valels  de  fermiers  qui  répondent  d'eux;  géné- 
ralement sûrs,  intelligents,  tins  et  rusés,  ils  manient  ad- 
mirablement des  chevaux  maigres  et  laids,  mais  courant 
avec  beaucoup  de  vitesse  et  capables  d'endurer  tous  les 
genres  de  privations,  de  supporter  les  plus  dures  fati- 
gues. Très  mal  payés,  ils  se  pourvoient  eux-mêmes  et 
pillent,  brûlent,  saccagent;  employés  ordinairement  à 
l'avant-garde,  ils  devancent  parfois  Tarmée  de  quinze 
lieues.  Montagnes,  rivières,  marais,  rien  ne  les  arrête; 
arrivés  à  peu  de  distance,  ils  se  cachent  dans  les  forêts 
et  y  restent  pendant  plusieurs  jours  sans  que  l'on  se 
doute  de  leur  présence  ou  de  leur  voisinage.  Aussi  ha- 
biles à  grimper  aux  arbres  qu'à  gravir  les  rochers  les 
moins  accessibles,  ils  passent  les  journées  à  observer 
l'ennemi  et  presque  toujours  sans  être  aperçus;  lorsqu'ils 
sortent  de  ces  réduits,  ce  qu'ils  font  souvent  par  les  che- 
mins les  moins  suspects,  c'est  un  à  un,  ou  deux  à  deux, 
ou  dispersés  par  bandes  à  l'instar  des  loups.  A  force  de 
répéter  ces  reconnaissances  et  d'en  faire  leur  occupation 
constante,  ils  ont  acquis  un  coup  d'œil,  un  jugement  in- 
faillibles; aussi  est-ce  par  eux  que  les  généraux  russes 
sont  sans  cesse  informés  des  forces  et  de  la  position  que 
leurs  ennemis  occupent,  et  qu'ils  connaissent  la  conûgu- 


tES   COSAQUES.  5 

ralion  et  les  reBSOurces  d'un  pays  avant  de  s'y  engager. 

Lorsque  des  Cosaques  se  montrent  &  découvert,  on 
peiilêlre  certain  que  le  gros  de  l'armée  n'est  pas  loin, 
cariline  se  compromettent  pas.  Presque  toujours  ils 
marchent  sans  ordre  et  entièrement  désunis;  mais,  dans 
ce  cas-li  même,  ils  ne  se  perdent  jamais  de  vue.  et  lors- 
qu'nn  tia  plusieurs  d'entre  eux  sont  assaillis,  les  autres 
xccoiirent  pour  les  secourir.  Attaqués  par  un  détache- 
ment, ils  se  dispersent,  puis  se  rallient  bientôt  pour  en- 
tourer ce  même  détachement,  du  moment  où  leur  nombre 
leur  garantit  le  succès.  Parfois  encore  ils  se  mêlent  àdes 
chiEseurs  à  pied,  qu'au  besoin  ils  prennent  en  croupe. 
l'est  basse  urs  è  pied,  excellente  troupe  de  l'armée  russe, 
étalent  alors  heureusement  peu  nombreux  i  adroits  au 
tir.  habiles  à  se  cacher,  ils  franchissaient  de  grandes 
dislances  ù  quatre  pattes  et  doublaient  admirablement 
1«B  Cosaques,  de  sorte  qu'une  armée  russe  était  toujours 
«tirés  parfaitement  éclairée,  et  ne  pouvait  être  surprise 
tIsnsBes  camps. 

U  lactique  nouvelle  contre  une  telle  armée  consistait 
â  in  barceler  sans  cesse,  i.  la  mettre  pendant  le  combat 
d<ina  lu  nécessité  de  changer  son  ordre  de  bataille,  k 
l'attaquer  sur  plusieurs  colonnes  et  par  ses  lianes  pour 
'toirsur  elle  l'avantage  des  manœuvres,  à  détruire  le 
l^asd'oriiciers  possible  et  de  Cosaques. 

tais  dans  ce  moment,  celte  armée  que,  par  lexpé- 
rientede  nos  défaites  mêmes,  nous  allions  apprendre  à 
btltre,  cette  armée  était  victorieuse,  et  son  nom,  comme 
celai  de  son  chef,  le  fameux  Souvorow,  était  dans  toutes 
le«  bouches.  Ce  qui  circula  alors  et  ce  qui  allait  circuler 
plus  tard  d'anecdotes  sur  le  compte  de  ce  Souvorow  n'est 
pSB  croyable.  De  ces  anecdotes  un  grand  nombre  étaient 
oufauBseg  ou  complètement  dénaturées;  mais,  commej'ai 
eu  depuis  lors  l'occasion  de  les  vérifler  toutes  et  même 


6        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

d'en  augmenter  le  nombre,  je  vais  en  consigner  sur 
cet  homme  non  moins  bizarre  que  célèbre  quelques-unes 
qui  du  moins  sont  certaines. 

Souvorow,  avec  qui  mon  père  fit  connaissance  à  Berlin, 
chez  le  prince  Dolgorouki,  envoyé  de  Russie,  et  auquel 
il  consacra  quelques-unes  des  pages  de  ses  Souvenirs  {i)^ 
était  un  homme  à  la  fois  fantasque  et  transcendant;  il  ne 
tarda  pas  à  se  faire  remarquer,  entra  dans  les  gardes, 
y  devint  capitaine,  et  pourtant  il  serait  peut-être  mort  in- 
connu, sans  son  excessive  laideur.  L'empereur  Pierre  III, 
révolté  de  cette  figure,  le  nomma  colonel  par  le  seul 
motif  de  le  faire  sortir  de  ses  gardes  et  de  ne  plus  le  voir 
défiler. 

Signalé  bientôt  comme  homme  de  génie,  il  parvint  ra- 
pidement aux  premiers  grades,  et,  non  moins  connu  par 
ses  cruautés  que  par  son  mérite,  il  fut  notoire  que  Ton 
pouvait  compter  sur  lui,  même  pour  les  actes  les  plus 
horribles;  voilà  comment  il  fut  chargé  d'emporter  d'as- 
saut Ismaîlof,  où  trente  mille  Turcs  périrent,  et  de  me- 
ner à  bout  la  campagne  de  Pologne,  où,  dans  sa  marche 
sur  Varsovie,  il  détruisit  Prague  on  sait  comment. 
Prague,  entourée  d'ouvrages  en  terre  non  achevés  et 
défendue  par  fort  peu  de  troupes,  fut  prise  presque  sans 
combat  et  par  conséquent  sans  perte.  Enlevée  de  nuit, 
les  généraux  russes  étaient  parvenus  à  maintenir  jus- 
qu'au jour  leurs  troupes  réunies,  et  Tordre  fut  respecté 
jusqu'au  moment  où  Souvorow,  ayant  passé  la  revue  et 
sachant  qu'il  ne  restait  pas  un  soldat  polonais  à  partir 
de  Prague,  s*écria  :  <  Pogoulaïtie  rebiata.  >  (Amusez-vous 
un  peu,  mes  enfants.)  Dès  lors,  au  milieu  du  pillage  et 
du  viol,  auquel  les  couvents  n'échappèrent  pas,  com- 
mença le  massacre  de  dix  mille  habitants  paisibles. 

(4)  Quatrième  édition,  t.  IV.  p.  57. 


hommi^s,  femmes  et  enfanls  assassinés  de  la  manière  la 
plu  atroce.  Ur,  au  cours  de  cette  épouvaotable  bouche- 
rie, Souvorow  aperçut  un  dindon  qui  venait  d'être  blessé 
i  la  patte,  et  ù  l'instant  il  s'écria  du  ton  le  plus  piteus  ; 
'  Pauvre  bête,  qu'as-tu  fait  pour  te  trouver  victime  des 
diiEensions  des  honimes?  •  Et  de  suite  il  fait  venir  le 
chirurgien-major  de  l'armée,  et,  au  milieu  des  cris  de 
tant  de  malheureux  atrocement  égorgés,  sans  en  être 
distrait  et  de  l'air  d'une  pitié  dérisoire,  sur  nn  ton  pleur- 
nicharJ.  il  ordonne  de  panser  le  dindon  devant  lui.  Il 
mituinsi  trouvé  le  moyen  de  surpasser  sa  cruauté  par 
«m  impudeur. 

Sfî8  mceurs  étaientà  l'unisson,  c'est-à-dire  qu'il  alTec- 
Uit  une  rudesse  presque  sauvage.  Il  ne  dormait  que 
trois  heures  et  les  passait  presque  nu  dans  un  tas  de 
loin  et  de  paille  qu'il  faisait  mettre  au  milieu  des  plus 
belles  chambres  à  coucher,  chambres  dans  lesquelles  il 
ulisfaisait  tous  ses  besoins. 

Il  détestait  les  glaces,  sans  doute,  par  suite  de  l'efTel 
<|ue  son  nez  cassé  et  son  museau  de  Kalmouk  faisaient 
«urlui-m#me.  Il  fallait  donc  couvrir  les  glaces  des  appar- 
l^nienis  où  on  le  logeait,  ou  bien  il  les  brisait. 

Il  ne  mangeait  que  ce  que  le  Cosaque  ou  le  Tartare 
placé  de  service  auprès  de  lui  et  que  l'on  relevait  cha- 
fut  jour,  mangeait  lui-même,  et  il  portait  le  cynisme 
jusqu'à  inviter  même  des  dames  à  ces  diners,  qui!  fai- 
llit toujours  entre  sis  et  sept  heures  du  matin;  il  fal- 
lait y  assister  en  grande  tenue,  alors  que  lui  n'avait 
iJ'aalre  costume,  hors  les  très  grandes  circonstances,  que 
celui  des  soldats.  Quant  à  sa  toilette,  elle  consistait  à  se 
fiire  jeter  en  se  levant  et  en  se  couchant  quatre  seaux 
d'eau  froide  sur  lu  tête. 

Un  jour  qu'il  passait  dans  je  ne  sais  plus  quel  can- 
tonnement de  cavalerie  russe,  tout  le  corps  d'ofûciers, 


8        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

dans  la  plus  grande  tenue,  vint  au-devant  de  lui  pour  le 
saluer  et  l'inviter  à  un  grand  déjeuner  préparé  pour 
la  circonstance.  En  voyant  arriver  ces  officiers  en  culot- 
tes blanches,  en  bottes  bien  cirées,  il  descendit  de  voi- 
ture; on  lui  présenta  aussitôt  un  très  beau  cheval,  mais 
il  refusa  avec  humilité  de  le  monter  et,  par  une  boue 
effroyable,  se  mita  marcher  à  pied, ce  qui  força  tous  les 
officiers  à  mettre  pied  à  terre  et  à  barboter  avec  lui. 
En  approchant  de  la  maison  où  le  déjeuner  l'attendait, 
il  aperçoit  vers  l'horizon  un  village;  il  s'arrête  et  s'écrie  : 
a  Ah  !  messieurs,  voilà  un  viliage  où  demeure  un  culti- 
vateur qui  m'a  promis  de  la  graine  de  concombre;  per- 
mettez que  j'aille  la  lui  demander.  >  Il  oblige  les  malheu- 
reux qui  ne  peuvent  le  quitter  à  faire  encore  ce  trajet 
de  trois  quarts  de  lieue  à  travers  les  terres  détrempées, 
et,  quand  il  les  voit  crottés  jusqu'à  Téchine,  il  regagne 
sa  voituce  et  continue  sa  route. 

Ayant  officiellement  reçu  un  rapport  portant  qu'un 
colonel,  qui  devait  avoir  douze  escadrons  à  cheval, 
n'en  avait  que  trois,  il  dit  :  c  C'est  mal,  et  je  verrai  cela 
par  moi-même.  >  En  effet,  dès  le  lendemain,  il  ordonna 
qu'il  passerait  une  revue  de  rigueur.  A  l'heure  fixée,  en 
dépit  de  la  chaleur,  il  arriva  à  pied,  suivi  de  son  état- 
major,  et,  en  approchant  du  régiment,  il  dit  :  c  Voilà  un 
temps  bien  menaçant  (le  temps  était  superbe);  je  crois 
même  qu'il  pleut;  mes  habits  en  sont  humides;  à  mon 
âge,  cela  ne  vaut  rien.  Ainsi,  colonel,  je  vais  passer  la 
revue  dans  ce  manège,  que  par  trois  vous  ferez  traverser 
à  vos  cavaliers.  >  Le  colonel,  qui  le  devine,  fait  passer  six 
fois  ses  trois  escadrons  devant  Sou vorow,  qui,  cette  farce 
jouée,  dit  au  colonel  :  c  Bravo  1  vous  avez  un  régiment  ma- 
gnifique. Voilà  comment  on  calomnie  les  plus  braves  et 
les  plus  intègres  officiers  de  notre  chère  Maman,  l'im- 
mortelle Catherine.  >  Maintenant,  quel  était  le  mot  de 


Bigmeî  Ce  colonel,  d'une  force  extraordinaire, 
wut emporté  Souvorow,  au  moment  oii  celui-ci,  blessé, 
allait  itre  pria  ;  h  titre  de  récompense,  il  avait  été  nommé 
colonel;  mais  comme  il  n'avait  rien,  restaît-il  gous- 
enUadu  qu'il  dût  faire  fortune  aux  dépens  du  régiment. 
SouYorow,  qui  ne  voulait  pas  sévir,  avait  du  moins 
imaginé  ce  moyen  de  prouver  aux  dénonciateurs  que 
(DD  pouvoir  le  mettait  au-dessus  de  tout,  et  que,  pour 
leshmver,  il  lui  sufilsait  d'une  pasquinade. 

Il  aimait  i  parler  avec  ou  devant  ses  soldats,  et  rien 
ne  l'arrêtait  quand  il  voyait  que  quelque  chose  pouvait 
Im  divertir  el  faire  sur  eux  une  impression  utile.  Un 
jour  qu'ils  avaient  très  froid  et  qu'ils  commençaient  à  se 
plaindre,  il  s'écria  :  •  Ohl  quelle  chaleur!  on  dtoufTe...  >■ 
1^1  il  tire  sa  chemise  de  sa  culotte,  se  débraille  et  se  fait 
Mernn  seau  d'eau  sur  le  corps;  et  cela,  quand  il  avait 
»(unle  ans. 

Jeoe  sais  plus  à  quelle  occasion  le  roi  de  Prusse  l'en- 
voya complimenter  par  un  de  ses  généraux,  que  Souvo- 
niwconduisitaucamp,  et,  lorsqu'il  se  vit  suivi  par  beau- 
f^oup d'hommes,  il  s'arrêta,  puis  mettant,  après  quelques 
luzi,  son  général  prussien  en  scène  :  ■  Par  exemple, 
dit-il  à  ses  soldats,  pensez-vous  que  des  gens  vêtus 
l'omme  cela  sont  bien  redoutables  àlaguerretVoyez  ces 
d^i  barils  qu'il  a  aux  jambes  (en  le  prenant  par  une 
de »g bottes  fortes);  à  cheval  cela  n'est  bon  à  rien,  et 
*  pied  cela  empêche  de  faire  un  pas...  Et  ces  canons  (en 
lui  défaisant  une  des  boucles  sur  l'oreille),  ne  vous  ima- 
giiMi  paa  que  cela  vous  envoie  des  balles...  Et  cette 
fitixe  (en  lui  prenant  la  queue  et  en  la  remuant),  n'allez 
pMVûuB  figurer  que  ce  soit  une  ba'i'onnelle.  >  Et,  bra- 
*"it  toulea  les  convenances  par  des  facéties  de  cette 
nslore.il  faisait  rire  les  soldats  et  s'en  faisait  adorer. 

Après  une  sorte  d'entrée  triomphale  faite  à  Alexan- 


10      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

drie,  on  vint  lui  dire  que  le  peuple  désirait  voir  Souvorow. 
c  Eh  bien  I  dit-il,  il  faut  le  lui  montrer.  »  A  l'instant 
même  il  ôte  tous  ses  vêtements,  ne  conservant  que  ses 
bottes,  et,  nu  comme  un  ver,  n'ayant  sur  sa  peau  que  son 
épée  et  ses  cordons,  il  se  rend  le  chapeau  à  la  main  sur 
un  balcon,  et,  dans  cet  accoutrement,  se  présente  aux 
curieux,  en  tournant  comme  un  toutou  (i). 

Catherine  voulant  lui  donner  la  petite  croix  de  l'ordre 
de  Sainte-Anne,  imagina  même  de  la  lui  attacher  à  la  bou- 
tonnière. Souvorow  cependant,  tout  en  se  confondant  en 
actions  de  grâces  et  en  s'inclinant  profondément,  eut 
grand  soin  de  couvrir  sa  boutonnière  avec  sa  tête,  et  il 
répétait  :  <  Aht  maman,  très  chère  maman  (suivant 
Tusage),  jamais  je  ne  le  souffrirai.  >  Bref,  il  parvint  à 
lui  prendre  le  petit  ruban ,  et,  du  moment  où  il  le  tint, 
il  s'efforça  d'y  passer  la  tête,  et,  après  dix  tentatives  inu- 
tiles, il  ajouta  :  «  Votre  Majesté  le  voit,  cela  est  impos- 
sible; jamais  ma  tête  n'y  passera,  il  est  trop  petit.  > 

(i)  Le  fait  suivant  montre  Paul  I«^  digue  maître  d*uD  tel  sujet, 
n  faisait  parfois  assister  Tlmpératrice  A  ses  parades;  alors,  et 
par  galanterie,  il  mettait  pied  A  terre  et  défilait  devant  elle  A  la  tète 
de  la  1**  compagnie  de  sa  garde;  mais  il  exigeait  qu'elle  fût  exacte. 
Un  jour,  furieux  de  ce  qu'elle  avait  fait  attendre  les  troupes,  il 
commanda,  au  moment  où  la  calèche  arriva  devant  le  front  qu'elle 
devait  suivre,  que,  sans  se  détourner,  tous  les  soldats  du  pre- 
mier rang  se  missent  A  pisser  (il  faut  bien  que  je  dise  le  mot,  puis- 
qu'il ordonna  la  chose),  et  Tordre  fut  exécuté. 

Cependant  ce  prince,  et  je  parle  ici  d'après  un  de  ses  si^ets, 
homme  d'honneur,  de  haute  capacité  et  ayant  eu  tort  justement  A 
se  plaindre  de  lui,  ce  prince,  sauf  quelque  originalité  ou  extrava- 
gance, fut  A  la  fois  un  homme  de  jugement,  de  tête  et  de  cœur,  de 
plus  un  homme  d'État,  et  sous  quelques  rapports  le  Louis  XI  de 
la  Russie.  Mais  on  sait  qu'il  était  haï  de  Catherine,  sa  mère,  soit 
par  crainte  qu'il  voulût  venger  son  père  qu'elle  avait  fait  assas- 
siner, soit  que,  le  détestant,  elle  affectât  de  le  mépriser  pour 
faire  croire  qu'il  était  méprisable;  elle  alla  jusqu'A  le  faire  empoi- 
sonner, et,  s'il  survécut  A  cet  attentat,  il  en  conserva  du  moins  des 
mouvements  convulsifs  sur  le  visage  et  dans  les  membres,  et,  sui- 
vant plusieurs,  des  aberrations  momentanées. 


Ulherine  Be  mit  à  rire,  fit  apporter  un  grand  cordon 
et  le  lui  donna, 

Souvorow  était  un  booime  transcendant  qui,  ayant 
jugé  devoir  cacher  sa  supëriorité  et  voulant  donner  le 
riiitDge,  faisait  le  fou.  Ainsi  que  je  l'ai  dit.  il  donnait  & 
pane  trois  heures,  fait  auquel  il  Taut  ajouter  que,  dès 
iju'il  était  seul,  il  lisait  et  travaillait  avec  méthode  ;  mais, 
detlinë  à  commander  des  hommes  ignorants  et  grossiers, 
ilBefûiBait  grossier  et  jouait  l'ignorance.  Un  jour  cepen- 
dant, c'était  en  1793  ou  1794(il  commandait  un  corps  de 
Iroupes  campé),  et  passant  prùs  d'une  tente  où  plu^iieurs 
sllicierfi  parlaient  avec  chaleur,  il  fourre  sa  tête  par- 
Atistt»  une  des  toiles  de  la  tente,  se  dresse  comme  un  ser- 
pent el,  à  peine  reconnu,  devient  l'objetdes  respecta  qui 
luiétaientdus...>  Etdequoiparliez-vous?  •  dit-il aussitAt. 
On  l'informe  que  l'on  discute  je  ne  sais  quelle  opéra- 
tion  de  guerre,  qui  venait  d'être  exécutée  par  nous  ou 
onlre  nous.  Une  carte  se  trouvait  déployée,  il  s'en 
■pproche,  l'examine,  pendant  qu'on  le  met  au  courant 
de  la  discussion,  prend  i a  parole  et  confond  les  assis- 
bnta  par  sa  logique  autant  que  par  In  profondeur  de 
■es pensées  et  l'exactitude  de  ses  calculs  stratégiques: 
lout  à  coup  il  s'aperçoit  de  l'étonnement  de  ses  audi- 
lears,  et,  au  milieu  d'une  de  ses  périodes,  il  saule  sur  la 
table  et  sur  la  carte,  se  met  de  toutes  ses  forces  à  chanter 
comme  un  coq,  descend  en  faisant  la  culbute  et  dis- 
piralt.  Ce  chant  du  coq  dont  il  se  servit  dans  cette  cir- 
conslance  pour  mystifier  ses  interlocuteurs,  personne 
■Dieux  que  lui  ne  réussissait  à  l'imiter,  et  c'est  par  ce  cri 
lu'il  éveillait  souvent  ses  aides  de  camp  et  domestiques, 
luaod  ils  oubliaient  l'heure  ou  qu'il  avait  besoin  d'eus 
plimtôt  que  de  coutume.  Il  s'en  servit  même  comme  de  la 
diane  pour  mettre  debout  le  camp. 
•Juand  ses  soldats  ployaient,  il  se  jetait  à  terre,  se 


13      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

roulait,  jurait  de  se  faire  tuer,  les  rendait  responsables 
de  sa  mort  et  les  citait  devant  Dieu.  Il  produisait  ainsi 
le  plus  grand  effet  et  dut  à  ce  jeu  de  scène  plus  d'une 
fois  la  victoire,  à  la  Trebbia  notamment;  mais  lorsque, 
cerné  par  les  troupes  de  Masséna,  et  comme  dernier 
recours,  il  fit  creuser  sa  tombe  devant  tous  ses  soldats, 
déclarant  qu'il  fallait  vaincre  ou  Tenterrer  là,  sa  défaite 
n'en  fut  pas  moins  complète,  et  cette  comédie  n'eut  pas 
de  dénouement.  Au  reste,  s'il  renonça  à  une  mort  qui  eût 
été  d'accord  avec  sa  vie,  c'est-à-dire  bizarre,  mais  glo- 
rieuse, il  n'échappa  pas  à  la  mort  qui  résulta  pour  lui 
de  la  honte  et  du  désespoir  d'avoir  été  vaincu.  Tant 
qu'il  était  vainqueur,  un  tel  homme  était  un  héros;  du 
momentoù  il  avait  été  vaincu,  ce  n'était  plus  qu'un  pantin. 

On  sait  que,  après  la  mort  de  la  grande  Catherine,  il  se 
moqua  des  innovations  militaires  que  Paul  I*' introduisit 
notamment  dans  le  costume  de  l'armée  et  dans  les  détails 
du  service;  ses  saillies  furent  répétées  au  nouvel  empe- 
reur, qui  l'en  récompensa  par  un  exil  ;  mais  lorsque  ce 
prince  eut  résolu  d'entrer  en  scène  contre  la  France,  il 
crut,  sans  doute  en  souvenir  de  la  terreur  qui  depuis  le 
massacre  de  Prague  et  le  sac  d'Ismaïlof  était  attachée  au 
nom  de  Souvorow,  il  crut  ne  pouvoir  se  passer  de  ce 
général  et  voulut  lui  confier  le  commandement  de  cette 
armée,  qui  nous  fit  d'ailleurs  évacuer  presque  toute 
l'Italie;  il  lui  envoya  donc  un  lieutenant  général  pour 
l'inviter  à  se  rendre  à  Pétersbourg. 

Arrivé  au  lieu  de  l'exil,  ce  lieutenant  général  fit  part 
à  Souvorow  de  sa  mission;  aussitôt  Souvorow  prit  une 
poignée  de  terre  et  se  la  jeta  sur  la  tête,  en  disant  :  c  Le 
maréchal  Souvorow  est  mort,  il  est  sous  la  terre  ;  quant 
au  vieux  Souvorow,  que  voulez-vous  qu'il  fasse  pour  le 
service  de  l'Empereur?  »  On  eut  mille  peines  à  lui  faire 
accepter  le  commandement  qu'on  lui  offrait,  et  on  fut 


qniDte  jours  à  lemellre  en  route.  F^n  Taisant  ce  trajet,  il 
ieu  delà  nuit  parla  résidence  de  sa  femme  et 
ifllfi(t),  se  rend  sans  bruit  au  lit  de  chacun  d'eux, 
jde  un  moment,  défend  de  les  réveiller  et  conli- 
Tsa  route.  Il  arriva  enfin  à  Pétergbourg,  et  là  de 
nouvelles  sct^nes  eurent  lieu. 

ÛD  aurait  peine  Jt  croire  à  la  hardiesse  de  quelques- 
unes  d'entre  elles  :  ainsi  il  se  Ut  faire  des  bottes  qui  lui 
montaient  presque  aux  hanches,  un  habit  dont  les  pare- 
tneDts  allaient  aux  coudes  et  les  basques  sur  les  talons, 
UDe  queue  traînant  à  terre  et  un  chapeau  de  trois  pieds 
d'envergure,  et,  sous  cet  accoutrement,  au  fond  duquel 
ilHmblait  disparaître  et  qui  était  la  charge  et  la  cri- 
tique du  nouvel  uniforme  que  Paul  1"  avait  donné  aux 
troupes,  il  osa  se  rendre  chez  cet  empereur. 

A  une  parade,  l'Empereur  lui  ayant  demandé  ce  qu'il 
pcuait  des  guêtres  d  trente-six  boutons  que  venait  de 
Kuvoir  l'infanterie,  il  appela  un  des  soldiils  qui  le  sui- 
vaient et  qui  avaient  encore  l'ancien  uniforme  russe;  îl  fit 
approcher  un  de  ceux  qui  étaient  dans  la  nouvelle  tenue 
et  ordonna  h  tous  deux  de  se  déshabiller,  de  se  coucher 
«tile  darmir,  et  dès  qu'ils  en  eurent  fait  le  semblant,  il 
fil  battre  l'équivalent  de  la  générale.  Son  homme  fut 
prit  en  une  minute,  et  Souvorow  partit  aussitôt  avec  lui, 
llitsant  l'autre  mettre  ses  soixante-douze  boutons;  telle 
'Mla  toule  réponse  qu'eut  lEmpereur. 

Cette  inconcevable  déférence  et  tout  ce  que  Ton  par- 
quait à  âouvurow  me  firent  supposer  qu'il  fallait  que 
'ttbommcs  de  guerre  marquants  fussent  bien  rares  en 
"11*16(2),  et  je  Os  part  de  cette  réflexion  à  la  personne  à 


irinoeaiB  (te  Cour- 
e  •'aiupngrio  conLro  li^a  Turcs,  il  oe 
s-IIls,  qui  Turent  êlcvis  eu  Suisse. 
,  en  Rusiie,  le  uurdcbal  ICamenski, 


""••d»  Snuvornw  que  di 

t')3uu>(j 


14     MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

laquelle  je  dois  tant  d'anecdotes  :  c  Et  comment  voulez- 
vous  que  cela  soit  autrement?  me  répondit-elle;  les  minu- 

homme  moins  du  goût  des  soldats,  c'est-à-dire  moins  original  et 
moins  grossier,  mais  non  moins  capable  et  peut-être  plus  crael 
que  notre  espèce  de  héros.  Comme  cela  devait  être,  tous  deux  se 
détestaient.  Potemkin  eut  Tidée  de  les  rapprocher  et,  dans  ce  but, 
les  réunit  dans  un  dîner  où  se  trouvait  le  père  de  la  personne  qui 
m'a  raconté  une  partie  des  faits  que  je  rapporte,  mais  ce  fut  sans 
succès.  Hors  le  temps  du  repas,  pendant  lequel  aucun  des  deux 
ne  regarda  Taulre,  ils  se  placèrent  à  deux  des  angles  opposés  du 
salon  et  se  tournèrent  constamment  le  dos. 

Une  anecdote  relative  à  ce  Kamenski  montre  A  quel  caprice 
pouvait  impunément  se  livrer  un  général  russe  en  faveur,  et  à  ce 
titre  elle  vient  en  confirmation  de  tout  ce  qu'on  a  dit  des  fantaisies 
de  l'autre  préféré  de  Catherine,  Souvorow;  voici  l'anecdote  : 

Kamenski  se  rendant  de  Moscou  A  Pétersbourg  rencontra  l'ar- 
chevêque de  celte  ville  allant  A  Moscou.  Frappé  de  l'idée  que  ren- 
contrer un  pope  porte  malheur,  si  l'on  ne  parvient  A  coiyurer  le 
sort  par  quelque  chose  d'extraordinaire,  il  fait  arrêter  sa  voiture 
et  met  pied  A  terre.  L'archevêque  en  fait  autant.  Kamenski  va  au- 
devant  de  lui,  se  met  A  genoux,  lui  baUse  la  main  et  reçoit  la  béné- 
diction :  «  Monseigneur,  j'ai  une  grAce  A  vous  demander,  c'est  de 
vous  coucher  par  terre,  de  vous  rouler  dans  la  boue,  jusqu'à 
ce  que  vous  soyez  hors  de  mon  chemin,  et  de  rester  ainsi  couché 
jusqu'A  ce  que  j'aie  passé.  »  L'archevêque  voulut  résister  A  cet 
ordre  mal  déguisé,  mais  il  n'y  eut  pas  moyen  ;  il  fallait  obéir  en 
tous  points,  et  rouler  dans  la  boue  et  sa  personne  et  ses  habits 
pontificaux.  Kamenski  passé,  l'archevêque  rétrograda,  et  de  retour 
A  I^étersbourg,  alla  demander  justice  A  Catherine,  qui  lui  répon- 
dit :  «  Procurez-moi  un  second  Kamenski,  et  je  vous  promets  de 
punir  celui-ci.  * 

Ce  fut  une  de  ses  victimes  qui  se  chargea  de  le  punir.  Il  était 
par  sa  cruauté  devenu  la  terreur  des  soixante-dix  mille  serfs  ou 
paysans  qui  composaient  sa  fortune.  Un  jour  que,  dans  un 
droschky,  il  se  promenait  dans  un  petit  bois  voisin  de  son  chA- 
teau,  le  moujik  qui  le  conduisait  au  pas  avec  ses  trois  chevaux 
de  front  voit  rouler  quelque  chose  A  côté  de  la  voiture  ;  il  regarde 
et,  reconnaissant  une  tête  d'homme,  se  retourne  et  trouve  son 
maître  décapité.  Dans  son  bouleversement,  il  remet  cette  tête 
dans  la  voiture,  rentre  au  château  et  raconte  cette  terrible  aven- 
ture. Accusé  du  crime,  il  serait  mort  sous  le  knout,  sans  les 
aveux  d'un  vieux  paysan  qui,  A  la  faveur  d'une  embuscade,  avait 
pu  s'approcher  du  droschky,  abattre  la  tête  d'un  coup  de  hache 
et  rentrer  dans  le  bois,  sans  avoir  été  surpris  dans  l'exécution  de 
cette  vengeance  méritée. 


SOCVOHOW.  Ij 

lies  du  service  y  sont  poussées  à  tel  poiot  quun  ofTicier 
DE  pas  le  temps  de  donnir  et  de  manger,  et  que,  en 
moÎDS  de  dix  ans,  un  homme,  eilt-il  du  génie,  deviendrait 
nae  machine.  > 

Quoi  qu'il  en  soit,  confiant  dans  les  services  qu'on 
attendait  de  lui,  Souvorow  osait  tout;  il  exploita  sans 
scrupule  celte  opinion,  d'ailleurs  juste  en  ce  temps-là, 
que,  à  la  t<^te  d'une  armée  russe,  il  valait  vingt-cinq 
mille  hommes,  si  bien  que.  au  moment  de  marcher  contre 
nous,  il  obtint  pour  toute  instruction  une  main  de  papier 
eo  lilnnc,  au  bas  de  chaque  page  de  laquelle  se  trouvait 
la  signature  de  rErapereur. 

Arrivé  à  Vienne,  on  tint  un  grand  conseil  de  guerre 
pour  discuter  et  arrêter  les  opérations  de  la  campagne, 
que  les  armt^es  impériales  allaient  fiiirc  suivant  la  mar- 
|^he  lourde  et  mélliodique  des  Alkmands  et  suivant  ces 
préfisionB  en  apparence  infaillibles,  qui  ont  toujours 
flnipar  mettre  les  Autrichiens  complètement  en  défaut: 
unie,  quelque  chose  qu'on  pAt  faire  et  dire,  on  ne  tira 
ficnile  Souvorow;  «Que  voulez-vous  de  moi  îrépétait-it, 
je  n'entends  goutte  à  tout  cela:  je  ne  suis  qu'un  soldat 
Hje  ne  sais  que  marcher  en  avant,  etc.  —  Mais,  lui  ob- 
«rvï-l-on,  voua  devez  avoir  reçu  des  instructions  de 
l'Empereur.  —  Des  instructions?  •  Et  il  lira  de  son  por- 
tefeuille la  main  de  papier  couverte  des  blancs-seings 
ii  i'Ërapereur;  aprÔ8  l'avoir  jetée  sur  la  table,  il  ajouta 
^  l'flir  le  plus  niais  :  t  Voilà  tout  ce  que  j'ai.  •  Et  on 
"(n  eut  pas  autre  chose. 

Eq  conduisant  son  armée  contre  nous,  il  ne  cacha  pas 
ises  soldais  qu'ils  auraient  affaire  à  des  adversaires  for- 
midables ;  •  Vous  avez  battu  des  Allemands,  des  Polo- 
Mis.des  Turcs;  mais  tout  cela  n'est  rien.  Ce  sont  les 
'Suçais  qu'il  faut  battre.  Voilù  des  ennemis  dignes  de 
nu.  VuilÀ  des  gens  qui  savent  faire  la  guerre  et  qui. 


16      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  3AR0N    THIÉBAULT. 

comme  les  Allemands,  ne  sont  pas  gênés  par  des  costu- 
mes ridicules.  »  Il  se  faisait  appeler  <  l'Ange  extermina- 
teur des  républicains  > .  Pour  monter  au  dernier  degré 
l'exaltation  de  ses  Russes,  Paul  I*'  lui  envoya  son  fils, 
l'archiduc  Constantin,  comme  officier  d'ordonnance,  et 
c'est  en  ayant  à  ses  côtés  ce  prince  que,  le  24  mai,  Sou- 
vorow  fit  à  Alexandrie  la  seconde  et  heureusement  la 
dernière  de  ses  entrées  triomphales. 

Il  put  prendre  la  citadelle  de  Milan,  entrer  à  Turin, 
gagner  la  bataille  de  la  Trebbia,  nous  faire  évacuer  la 
Lombardie  et  presque  tout  le  Piémont;  mais  par  bon- 
heur il  entendait  la  guerre  comme  les  bêtes  sauvages,  en 
forcené,  et  ses  courses  à  tire-d'aile,  qu'il  prenait  sans 
doute  pour  le  vol  de  Taigle,  le  lançaient  dans  des  pièges 
où  il  s'empêtrait.  Il  fallait  toute  l'impéritie  de  Sche- 
rer  ou  la  légèreté  de  Macdonald  pour  s'offrir  aux  coups 
d'un  Souvorow.  Moreau,  dix  fois  inférieur  en  nombre, 
le  tint  en  échec  par  la  profondeur  de  ses  combinaisons 
et  par  la  hardiesse  de  cette  campagne  si  savante  et  si 
complexe,  qui  illustra  jusqu'à  nos  revers;  et  quand  en 
Suisse  l'ours  russe  se  trouva  en  face  d'un  adversaire  tel 
que  Masséna,  c'est  Tours  qui  fut  dévoré. 

De  Gênes,  où  j'assistais  avec  angoisse  aux  luttes  des 
nôtres  contre  cette  formidable  armée  russe,  je  recueillais 
tous  les  récits  et  toutes  les  notes.  Ne  pouvant  participer 
à  nos  suprêmes  efforts  qu'en  en  suivant  anxieusement 
les  vicissitudes,  j'enregistrais  avec  le  plus  vif  intérêt 
tous  les  faits  d'armes^  et  c*est  parce  qu'il  commit  qua- 
torze fautes  bien  déduites  et  comptées,  que  Macdonald 
perdit  à  la  Trebbia  la  bataille  décisive  qui  termina  sa 
carrière  en  Italie  (ce  qui  fut  un  bonheur),  mais  aussi  la 
carrière  de  l'armée  de  Naples  (ce  qui  fut  un  désastre). 
Revenu  à  Paris,  logé  chez  son  ami  Beurnonville,  il  fit, 
pour  sa  justification,  répandre  le  bruit  que  Moreau  avait 


DI^.FAITE  DE  LA  THEOBIA. 

Irabi,  et  cette  assertion  impudente  ne  trompa  que  des 
Adulateurs  qui  voitlaieQt  bien  être  trompés. 

En  dépit  du  san^  dont  à  tort  ou  à  raison  le  maréchal 
(lac  de  Tarente  s'enorgueillit,  et  que  sa  mère,  cuisinière 
que  son  père  épousa,  n'a  certes  pas  anobli  ;  en  dépit  du 
raDf;gup«rbeoù  il  est  attaché,  personne  ne  songera  à  lui 
élever  une  statue,  qui  puisse  faire  pendant  à  celle 
qu'on  élève  A  la  mémoire  du  général  Champîonnet.  Par 
esprit  de  vérité,  ayant  suivi  de  si  près  les  rôles  des 
Sénéraux  dans  cette  campagne  et,  depuis  lors,  ayant 
scrupuleusement  étudié  ces  rûles  avec  les  pièces  et  té- 
moignages sous  les  yeux,  je  n'ai  pu  m'empécher  de 
témoigner  constamment  en  faveur  de  Moreau  quejedé- 
t«sledepui8l8i3,  comme  j'avais  témoigné  en  faveur  de 
Ctumplonnet  queje  chérissais,  contre  Macdonald  que, 
en  dépit  de  sa  conduite  envers  ses  rivaux,  en  dépit  de  sa 
légcreté  comme  général  en  chef,  j'ai  toujours  été  enclin  a 
ûmercorome  homme  et  comme  vaillant  soldat.  Au  reste, 
je  les  kurais  indistinctement  haïs  ou  aimés,  les  uns  ou  les 
«lire»,  que  je  n'en  aurais  dit  ni  plus  ni  moins. 

Quoiqu'il  en  soit,  navré  en  apprenant  la  perte  de  la 
biliillede  la  Trebbia,  je  le  fus  plus  encore  en  consta- 
ilut  l'iaulilité  de  l'admirable  campagne  menée  par  Mo- 
''lu,  et  eu  fut  de  même  avec  humiliation  que  je  vie 
Ctoes  te  remplir  de  généraux  dont  la  présence  n'attes- 
l*itque  des  revers.  Tout  le  quartier  général  de  l'armâe 
''<  Nuples  ne  tarda  pas  à  arriver  dans  cette  ville;  mais, 
wnine  il  ne  s'agissait  plus  de  régulariser  une  incorpo- 
'BliQDquige  faisait  d'elle-même,  tout  ce  qui  ne  restait 
pw  Macbé  à  l'armée  d'Italie  s'y  arrêta  peu  et  se  rendit 
^htii.  Je  ne  les  laissais  pas  partir  sans  les  interroger, 
''  ui  incessant  défllé  de  mauvaises  nouvelles  eut  un 
("ntiHoup  sur  ma  convalescence.  Malgré  les  soins  dont 
) *l»i8 l'objet,  malgré  la  beauté  du  climat,  lu  saison  et  le 


18      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARQN    THIÉBAULT. 

bonheur  dont  j'aurais  dû  jouir  sans  partage,  ma  santé, 
qui  s'était  d'abord  rétablie,  redevenait  inquiétante.  Il  est 
des  crises  qui  marquent  des  étapes  dans  l'existence,  et  je 
dus  reconnaître  que  la  maladie  dont  je  relevais  avait 
fini  ma  jeunesse,  comme  d'autres  crises  de  même  nature 
commencent  la  vieillesse,  comme  d'autres  enfin  mar- 
quent la  décrépitude.  Mes  forces,  qui  me  semblaient 
si  bien  revenues,  diminuaient;  Pauline,  qui  s'occupait 
de  ma  santé  plus  que  moi,  voulut  une  consultation  qui 
eut  lieu.  Un  médecin  de  réputation,  après  une  longue 
enquête,  me  fit  coucher  sur  mon  lit,  me  tàta,  me  cogna 
tout  le  corps  et,  à  la  suite  de  ce  long  examen,  décida 
qu'il  fallait  que  je  rentrasse  en  France  pour  suivre  un 
régime,  impossible,  disait-il,  en  dehors  des  habitudes 
sages  de  la  famille.  Si  Pauline  avait  dû  rester  à  Gênes, 
j'y  serais  mort  plutôt  que  de  la  quitter;  mais  elle  atten- 
dait ses  passeports  pour  se  rendre  à  Milan;  dès  lors 
j'arrangeai  mon  départ  de  manière  qu'il  coïncidât 
avec  le  sien,  et  de  suite  j'annonçai  la  vente  de  mes 
chevaux. 

Dans  le  nombre,  se  trouvait  un  très  beau  cheval 
arabe,  qui  avait  été  remarqué  à  Gênes  et  ne  pouvait 
manquer  d'y  avoir  de  nombreux  amateurs.  Mme  Palla- 
vicini,  une  des  plus  jolies  femmes  et  la  meilleure  écuyère 
de  l'Italie,  se  hdta  de  me  le  faire  demander  afin  de  l'es* 
sayer.  J'écrivis  aussitôt  à  cette  dame  que  je  mettais  le 
cheval  à  ses  ordres,  mais  que,  dans  ma  conviction, 
aucune  écuyère  au  monde,  avec  une  selle  de  femme, 
n'était  capable  de  le  maîtriser  à  cause  des  sauts,  des 
écarts  qu'il  faisait  sans  cesse,  et  surtout  à  cause  d'une 
ardeur  que  douze  ou  quinze  lieues  ne  suffisaient  pas  à  cal- 
mer. Elle  me  répondit  qu'elle  me  remerciait  du  motif  de 
ma  lettre,  mais  qu'elle  ne  craignait  aucun  cheval. 

Deux  heures  ne  s'étaient  pas  écoulées  que  tout  Gênes 


MADAMB    PALLAVICISI.  10 

6e  Irouvait  en  ^moi.  Après  avoir  fait  seller  et  brider  le 
cheval  avec  le  plus  grand  soin,  Mme  Pallavicini,  parve- 
nue i  se  placer  dessus,  s'élaît  dirig(5e  par  la  porte  du 
PoDint.  Tant  qu'elle  avait  été  dans  les  rues  de  Gênes  ou 
duf&ubourg.  elle  avait  contenu  son  fougueux  animal: 
miig,  une  foishorsdela  ville,  celui-ci  s'anima  et  de  plus 
en  plQB  proQta  de  l'espace  qui  s'étendait  devant  lui; 
biîDlAt,  la  queue  en  l'air,  les  crins  hijrissés,  après  quel- 
ques suaU  il  éhranln  son  amazone,  lui  gagna  brusque- 
ouDtlamain  et  l'emporta. 

(}nc  faire?  Des  deux  ou  trois  cavaliers  qui  l'accompa- 
pùent,  pas  un  n'était  monté  de  manière  h  la  suivre,  et 
quand  on  l'aurait  suivie  de  près,  on  n'aurait  fait  qu'accé- 
lérer la  rapidité  de  sa  monture.  On  se  borna  donc  à 
Il  Unir  CD  vue.  tout  en  l'abandonnant  à  elle-même. 
Cependant  elle  ne  perdit  pas  la  tète,  ne  retint  plus 
wn  étrier  que  de  la  pointe  du  pied  et  même  eut  assez 
il'udreise  et  de  présence  d'esprit  pour  défaire  la  sangle 
qui  l'ittacbait  à  la  selle.  Uès  lors,  moins  alarmée  de  sa 
position,  elle  chercha  encore  à  se  rendre  maîtresse  du 
mindit  animal;  n'y  parvenant  pas  et  ne  voulant  pas  être 
«niportée  à  une  trop  grande  distance,  elle  s'élança  à 
nue  place  où  elle  avait  aperçu  du  gazon;  par  suite  de  la 
npiijilf  avec  laquelle  elle  franchissait  l'espace,  elle  fut 
jiUeaa  delà,  tomba  sur  le  taillant  d'une  roche  et  se 
hodit  U  bouche  d'une  manièrt:  si  fdcheuse  qu'on  fut 
<^igé  de  recoudre  les  chairs  pour  qu'elles  reprissent. 
(^ttt donc  tout  en  sang  qu'on  la  rapportai  Gênes.  Quant 
^  non  cheval,  qui,  débarrassé  desonécuyère,  gambadait 
UHzpeu  loin  de  là,  on  eut  mille  peines  à  le  rattraper 
'ton  ne  le  ramena  que  le  soir. 

J'ai  dit  que  Mme  Pallavicini  était  très  jolie;  je  fus 
^MJcdésolé  d'être  la  cause,  même  involontaire,  d'un  acci- 
dent qui  la  déligurait;  mais  si  je  m'intéressais  à  sa 


20      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

beauté,  c'était  par  ce  sentiment  vague  que  doit  éprouver 
tout  homme  à  la  pensée  d'un  grand  charme  de  femme 
trop  brusquement  rompu.  En  ce  moment,  pour  bien  des 
jours  encore,  Pauline  était  Tunique  adoration  de  ma  vie, 
et  la  fidélité  que,  seul  des  deux,  j'ai  longtemps  gardée, 
que  j'imaginais  alors  devoir  garder  jusqu'à  mon  dernier 
soupir,  je  ne  sais  pas  quelle  autre  créature,  humaine  ou 
divine,  aurait  pu  m'y  faire  manquer. 

Comme  Pauline  le  disait  alors,  le  destin  nous  avait 
faits  l'un  pour  l'autre,  et  je  me  souviens  de  son  étonne- 
ment  au  premier  temps  où  je  l'avais  connue  à  Naples, 
lorsque,  la  conversation  s'étant  portée  sur  les  prénoms, 
elle  dit  que,  pour  un  homme,  elle  n'en  admettait  qu'un  : 
Paul.  Elle  était  à  demi  couchée  »sur  son  divan,  Michel 
Lagreca,  le  général  Krieg,  le  comte  Scheel  se  prome- 
naient dans  le  salon  tout  en  prenant  part  à  notre  entre- 
tien. J'étais  assis  près  d'elle,  et  tout  bas  'je  la  remerciai 
de  cette  préférence.  <  Mais  vous  ne  vous  nommez  pas 
Paul,  m'avait-elle  dit  vivement.  —  Il  y  a  cependant 
vingt-neuf  ans  qu'on  ne  m'appelle  pas  autrement.  >  Et,  lui 
présentant  mon  brevet  d*adjudant  général  que  le  général 
en  chef  venait  de  me  remettre  :  «  Voilà  du  moins  la 
preuve,  ajoutai-je,  que  je  ne  suis  pas  le  seul  à  me  don- 
ner ce  nom-là.  »  Elle  avait  pris  mon  brevet  qu'elle  re- 
garda longtemps,  et,  par  un  de  ces  soupirs  dont  elle  sa- 
vait user  si  bien,  elle  m'avait  laissé  deviner  que  nos 
cœurs  pourraient  s'harmoniser  comme  nos  noms. 

On  a  vu  que  l'harmonie  fut  complète.  Mais  plus  je 
comptais  les  nuits  que  Pauline  consacrait  à  notre 
amour,  plus  je  sentais  se  rapprocher  l'instant  fatal  où 
de  telles  délices  allaient  prendre  fin.  Ricciulli  ne  sem- 
blait plus  s'accorder  de  repos  qu'il  n'eût  emmené  sa 
femme  à  Milan;  quant  à  moi,  il  fallait  bien  que  je  me  ré- 
signasse à  l'ordre  de  départ  que  j'avais  reçu  du  méde- 


PAOL  ET   PAULIN 

cîd;  toutefois,  si  je  devais  quitter  Pauline  (savais-je 
pour  combien  de  temps?),  du  moins  Je  voulais  emporter 
soD  image  avec  moi. 

On  se  rappelle  ie  portrait  que  je  Ils  faire  pour  elle 
âllouiei  c'était  un  fort  mauvais  ouvrage;  il  suflisait  ce- 
p<io(lant  comme  souvenir,  rappelant  une  intention, 
si  mal  qu'il  rappelât  une  figure.  Sous  ce  rapport,  Pau- 
line avait  donc  de  moi  tout  ce  qu'il  avait  été  en  ma  puis- 
sance de  lui  donner,  et.  malgré  l'infidélité  du  pinceau  de 
Kemondini,  elle  ne  lui  avait  pas  moins  dû,  après  mon 
départ  de  Rome,  un  véritable  soulagement  à  ses  re- 
grets. Comment  eût-il  été  possible  qu'elle  me  refustlt  un 
ùgal  souvenir?  Je  découvris  donc  à  Glanes  un  faiseur  de 
portraits  en  miniature,  et  je  livrai  A  ce  barbare  un  mo- 
dule digne  des  efforts  des  plus  grands  maîtres,  un  origi- 
oil  qu'il  laissa  sans  copie,  malgré  ce  qu'il  fallut  recevoir 
tomme  tel. 

Heureusement  mon  cœur  gardait  plus  lidÈlement  que 
liminiatupe  le  souvenir  de  ces  traita  ravissants;  d'ail- 
iBnrB,  la  douleur  qui  m'accablait  à  l'idée  d'en  perdre  la 
potHUion,  celle  douleur  devait  avoir  quelque  répit. 
Im  joar  et  heure  où  nous  quitterions  Gênes  étaient 
Trtlés;  mais  nous  avions  formé  le  projet  de  nous  relrou- 
W  pour  quelques  jours  encore  à  Savone.  Pauline 
(Agnerait  ainsi  la  route  de  Milan  par  un  détour;  elle 
•Miterait  en  voiture  au  lever  du  soleil  ;  je  m'embarque- 
nis immédiatement  après,  et  nous  nous  rendrions,  elle 
PW  terre,  moi  par  mer,  à  cette  ville,  qui,  déchue  de  sa 
pindeur  passée,  avait  cependant  pour  nous  le  plus 
irréeiatible  attrait,  celui  d'un  dernier  rendez-vous.  En 
WDriqueoce,  Je  louai  une  felouque  avec  de  bons  ra- 
"WIM  qui  me  garantissaient  une  traversée  sûre  et 
'■{lide;  mais  quand,  toutes  mes  dispositions  prises,  mon 
''*P*rt  parut  irrévocable,  cet  enragé  de  RicciulU,  sa 


dS      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

jalousie  aidant,  imagina  de  prétexter  je  ne  sais  quelle 
affaire  pour  demeurer  à  Gènes,  et  j'eus  le  désespoir  de 
vouer  aux  regrets  des  jours  qui  pouvaient  encore  s'é- 
couler dans  le  bonheur. 

Navré,  je  n'eus  plus  le  courage  de  faire  mes  adieux  à 
Pauline,  ni  de  supporter  les  siens,  et  je  lui  laissai  croire 
que  je  la  reverrais  alors  que  je  ne  l'espérais  plus;  le 
lendemain  matin,  elle  dormait  encore  sur  la  foi  des 
adieux  promis,  et  déjà  la  voile  et  la  rame  mettaient 
entre  nous  un  douloureux  espace. 


CHAPITRE    II 


Ainsi  s'accomplit,  le  10  juillet,  une  séparation  qui  bou- 
ImfBait  mon  existence;  tout  se  trouvait  changé  pour 
noi.le  temps  et  les  choses,  tout  enfin,  hors  mon  amour. 
Amcbé  au  bonheur,  je  ne  cherchais  mâme  plus  d'adou- 
(immeDlou  de  répit;  ma  tristesse  seule  avait  pour  moi 
dtscWmes,  et  pourtant,  quelque  disposé  que  je  fusse 
in'lbscrber  dans  mes  soulTrances,  il  est  en  voyagemille 
^nements  ou  circonstances  qui  vous  arrachent  &  vous- 
oi^nie,  quelque  volonté  qu'on  puisse  leur  opposer.  Je 
n'avais  pus  dépassé  Savone  que  je  fls  la  rencontre  d'une 
wlr«  felouque,  qui  de  suite  marcha  de  conserve  avec 
lu  mienne.  Le  général  Sarrazin  la  montait,  ainsi  qu'un 
•apitaine  qui  avait  élé  de  l'état-major  du  général  Bona- 
psrieen  Italie,  jeune  homme  plein  de  feu  et  d'esprit  (1), 
ipiiKDtrait  en  France  pour  quitter  le  service  et  se  ma- 
ritr,  etqui,  de  ce  moment,  s'attacha  à.  moi  et  ne  voulut 

(1}  Il  tUkit  l'auteur  d'iinr^  ingénipuae  pièce  do  vers  iolitulâi' : 
'"■ftfd*  rAommf,  pièce  qui  (aJsftit  le  peDilanl  ilc  cellu  couduu 
■MU  k  nom  dunAget  dt  la  fcmmt.  Pour  iloaner  une  idée  du  genre 
lii  *Titl  ilors  un  si  gj'aad  sucent,  jocttar&i  deux  ouirois  pf usées, 
^  t'emprunte  au  souvenir  qui  mp  resle  de  ce»  deux  piËces  ; 
'  ''lUHiuiie  6  quinze  &iit  est  uq  pelil oiseau  qui  E'aceuulunie  aiié- 
"*(  t  ■&  cage...  La  femme  A  cinquanlo  ans  eil  uu  vieux  laoïpiou 
^  l'in  ne  ni«t  qu'&  regret  une  mËche.  L'honime  bu  mËma  iga  est 
""  ^ieqx  mouaquBtOD  qui  rate  si  souveat  qu'on  n'ose  en  Taira 
"■^ï.  Gte  .  Tel  Était  l'esprit  qui  taisait  fureur  ù  cette  èpoqur. 


k 


«KViifnE*r  jr   ;3^«va.k£.  i^anrv  rsTKVACXT. 


pin?  se  nnitpr    nip  .e  ..■■■"  i«   imm  «dk  Toétare  de 
^îcft  â  P'BTS:.   «?   icint    e  miii.  n  i  -^mamé  ^aamËmt  tint 

L^rr-^nMc  i  a  iAine*xr  m  "aii  m  ^iiL  oiiiis-  vibBes  u 
3ilnine3T  in  ^i)îi»'r  -;  te  -^nm-irlan  ^xb  çome  éommer 
ieat  tuiu<*^.  i  -"«itp  ^otrne.  c  aileors.  an  ne  posraît 
jner-  la^irritr  lauir  -««^  lAnnip*  -sm»  rsiçKT  La  reo- 
mmr»  fin  '•»rvur*.  -*.  '  *ra»**"t*niT«  uvs  /-ai  :iiriÀs  déjà 
4uiH  11!^  le  mil  -^^if  ne  ii'^^njirur  i  mck  i^v^ataredi 
T^tiitir  >ti«  iftiin--  Tirait  u«ni:  usez^^te  ï^ioiiraisswsv- 
îiiic  nr^nie  ikhs^  ^int^  ••*  laaniear  «  liîii:^  «sotre  U 
rîtif  ?r  imis  i  -iure>  ■^iiies'  3t»us  aon»  iiirisediiiis  refs 
>  3i»uf  ii'^i'aiun  T-r*.  jh  imms  iium» -mcr^r  la  nuaMot 
)a  unis  ulii.a>  •*.r*  **» ornes    suis  r^  jnotsrtLOifnt  cor- 

Siitr^imir  *t  i«  miir^  te  niutTâ^  ie*:»?sBair'»  pour  ai»  ef- 
fete  -^t  ]îi:»ir  i<  as.  unis  nuttamis  a  iii«}iiâçiK  «ît  eooti- 
aiilaie*  ii-c*  '■  «r*  i.u.'  .i  Liniirae.  iâ.  le  i^pct*  BoCre 
■*naeaii  it:»L-   fa^    "i    nwurufs  j«jiueti  ie  cuioa  qUj 

A  >":•••».  Il  "i'L?  *:ir-!:is;i;'n  fii-'iieter  im»  •fXfeOeate 
cil'^'The  i*^  t:-  1^*.  :ri  ii  ils  it  "pn^ar  i»;  iiaaT^aiixdaB- 
2?rs  Li  E^:T^[i«:f  fM-t  .nr^scie  w  bujiiit»  ^oL «le  mène 
•^•»  *;ir  r  iT:r«s  T':ia--s  ie  jiFrunrtf*  prvoiiitiat  prétexte 
•!•»  '':a*îr  th.  rli-?  t»:»i-«:ii!  . a  ?^iijc«i<ii- «rt ^:œ*  l«s  ■oœs 
4*  '  CoenD.i-n-»*  i-t  .a.  F:i.  CimoiLme  b*.  Ist  Fui^ilité,  Com- 
pAOTi*»  ie  J-^s:l>  ».  —  t  :  Il  te*  rompiixoies  ia  «iÛLblie,  —  se 
fAïaaiect  oa.  ziêrlt»  ii  oi^s  uxiuntf  aiiiti<r>!t  sliottormieot 
de  Tol-fr  d-îs  l.-'ir'fa'Vfs.  'i'ittaiîTfîr  •f'fs  T'jctoriîs  de  poste. 
d'i*5a*§iatîr  5:ir  !-fs  zrin.>h*^  rentes  .lxsï^i  bi-Hi  «ç»?  dans 
Ie§  d*»m»»ar»îs.  »>r  io.  riatt»  «ie  Nlire.  p^ir  Laqneile  ren- 
traient en  Fric:»*  tia":  it^  x»*as  i  -^ui  Ton  savait  on  Ton 
inppo*ait  de  L'irz'înt-  étAÎt  jos^^'ia  dieli  d"Aix  et  sur- 


COMPAGNIES    DU   DUBI.E.  35 

luDt  doDS  les  bois  de  Saint-Masimin  el  de  Fenestrelle,  et 
àlasortio  de  Nice,  au  dernier  point  dangereuse.  Aussi 
ne  partait-on  de  Nice  qu'en  troupes,  généralement  de  dix 
hflureaà  midi,  et  ne  Toyageait-on  qu'en  caravanes.  Ce 
train-train  ne  pouvait  me  convenir.  Informé  que  les 
bri|;BOclB  faisaient  guetter  à  Nice  toutes  les  personnes  un 
peu  marquantes,  je  fis  charger  ma  voiture  :  je  comman- 
ilui  mes  chevaux  pour  l'heure  &  laquelle  tout  le  monde 
partait,  et.  au  moment  où  les  espions  devaient  être  pré- 
wnls,  je  prétextai  la  réception  subite  d'ordres  qui  pou- 
vaient me  forcer  à  retourner  à  Gênes;  puis,  paraissant 
<i«ri>rtmauvaise  humeur,  mais  sans  rien  faire  ôter  de  raa 
»i»iture,je  renvoyai  les  chevaux.  Lesoir,jomercndisau 
^eclacle  comme  un  désœuvré,  puis,  en  sortant  du  théâ- 
tre, j'allai  à  la  poste  aux  chevaux,  où  tout  le  monde  dor- 
mait; j'emmenai  moi-même  les  trois  chevaux  dont  j'avais 
besoin  ;  je  les  fis  atteler  en  arrivant  à  mon  auberge,  et,  à 
onie  heures  et  demie,  au  grand  élonnement  de  tous,  on 
m'ouvrait  les  portes  de  Nice;  payant  bien  les  postillons, 
je  marchai  aussi  vite  que  possible  sur  une  route  parfai- 
lement  libre,  attendu  que  personne  ne  m'y  attendait. 

Tout  se  passa  à  merveille  jusqu'à  Saint-Maximin; 
''i»is,en  entrant  dans  ce  village,  un  de  mes  ressorts  cassa. 
llfïllut  s'arrêter  et  perdre  près  de  trois  heures,  temps 
'*n  la  fin  duquel  je  fus  dépassé  par  deux  espèces  de 
Mche8  chargés  d'ofïiciera,  que  j'aurais  bien  voulu  suivre, 
ttpir  deux  voitures,  le  tout  cheminant  ensemble.  Enfin 
i^isréattelé  et  remonté  en  voiture,  le  postillon  à  che- 
^*l;  au  moment  où,  prêt  à  donner  son  coup  de  fouet 
«départ,  il  ae  retourna  en  me  disant  :  •  Route  d'Aix  ?  • 
J*  lui  répondis  :  «  Non!  route  de  Toulon.  •  En  effet, 
"  Aurait  fallu  qu'il  ne  restât  pas  de  brigands  dans  le  can- 
tWlioiir  que,  sur  la  route  directe,  je  ne  fus^e  pas  attendu 
P"  ïux,  maintenant  qu'ils  devaient  être  prévenus  de 


26       MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

moQ  passage;  pour  les  dépister,  je  m'étais  résigné  au 
plus  long  détour. 

Ayant  couché  ce  soir-là  à  Toulon,  je  me  rendis  le  leni- 
demain  à  Marseille,  où,  traversant  je  ne  sais  plus  quelle 
place,  j'aperçus,  presque  nus»  les  deux  frères  Lallemand, 
aujourd'hui  officiers  supérieurs,  attachés  au  dépôt  de  la 
guerre»  et  qui,  montés  dans  l'un  des  deux  coches  dont  j'ai 
parlé,  m'avaient  dépassé  à  Saint-Maximin.  A  une  lieue 
plus  loin,  ils  avaient  été,  ainsi  que  tous  leurs  compa- 
gnons de  voyage,  complètement  dévalisés.  Sans  res- 
source dans  cette  ville,  où  ils  ne  connaissaient  personne, 
je  leur  remis  la  somme  qu'ils  jugèrent  nécessaire  pour 
se  vêtir  et  pour  achever  leur  voyage,  somme  qui  le  len- 
demain de  mon  arrivée  à  Paris  me  fut  rapportée.  Tou- 
jours est-il  que,  en  apprenant  leur  triste  sort  et  celui  de 
leurs  compagnons,  sort  qui  eût  été  le  mien  si  je  les  avais 
suivis,  je  me  félicitai  des  circonstances  qui  m'avaient 
permis  de  me  soustraire  par  un  changement  de  route 
au  zèle  violent  des  cinquante  légitimistes  dont  ces  ofQ- 
ciers  avaient  été  les  victimes. 

La  route  de  Marseille  à  Aix  n'étant  guère  plus  sûre 
que  celle  de  Nice  à  Aix,  je  fis  à  Marseille  ce  que  j'avais 
fait  à  Nice,  c'est-à-dire  que  j'allai  voir  jouer,  assez  mal 
d'ailleurs.  Misanthropie  et  repentir;  je  rentrai  à  la  Canette 
avec  mes  chevaux  de  poste,  je  partis  à  minuit,  et  jus- 
qu'à Aix  je  brûlai  le  pavé. 

Dès  lors  mon  voyage  ne  fut  plus  qu'un  voyage.  M'étant 
arrêté  pour  déjeuner  à  l'Ermitage,  je  ne  m'y  occupai 
qu'à  faire  charger  ma  voiture  de  bon  vin  que  l'on  m'y 
avait  servi.  Lyon,  qui  depuis  Marseille  fut  ma  première 
couchée  et  fut  la  seule  jusqu'à  Paris,  me  rappelle  un 
souvenir  d'un  autre  genre. 

Au  nombre  des  misérables  que  le  dévergondage  de 
4793  et  4794  avait  jetés  dans  les  grades  supérieurs,  se 


LR   GÉNÉBAL  LIÈBAUT. 

trouvait  un  adjudant  général  nommé  Li«baut,  ayant  la 
iHi  Ae  Louia  XV  et  l'embonpoint  des  Bourbons.  Il  se 
prétendait  issu  du  Parc  aux  Cerfs,  et  je  ne  lui  contesterai 
pasGctle  origine,  qu'il  justifiait  d'ailleurs  par  sa  grande 
■porance  et  son  incontestable  lâcheté.  Au  scandale  et  à 
l'indignatioD  de  toute  l'armée,  le  général  Macdonald  avait 
fait  QD  général  de  brigade  de  ce  Liébaut,  que  quatre  ans 
plus  brd  j'eus  l'occasion  de  faire  destituer.  Quoi  qu'il 
«nsoit,  pressé  d'aller  puvaner  son  nouveau  grade  à  Pa- 
m,  il  avait  quitté  l'armée,  où  certes  il  était  bien  inutile, 
et  litjiit  descendu  à  Lyon,  à  l'iiûtel  où  Je  me  logeai.  La 
Rillede  mon  arrivée,  il  avait  diné  à  table  d'hôte  et 
dinrti  les  convives  par  ses  jactance)^,  lorsque  apparut 
dCTanl  lui  l'adjudant  général  Blondeau,  qui  depuis  des 
Innétis  l'avait  provoqué  en  duel,  qui  n'avait  jamais  pu 
le  joindre  et  qui,  ayant  appris  son  arrivée  et  sa  demeure, 
rault  pour  le  faire  battre  ou  pour  le  battre.  A  sa  vue, 
Uùbaul  se  lève,  et,  pendant  que  Blondeau  vient  à  lui  par 
"ibuul  de  la  table,  il  se  sauve  par  l'autre,  mais  si  vite 
foc  jamais  Blondeau  ne  peut  le  rattraper.  On  comprend 
l'effet  d'une  pareille  scÈne,  Quand  j'arrivai ,  les  servantes, 
*0  éclatant  de  rire,  la  contaient  à  tout  le  monde,  et  j'en 
"W  régalé  en  descendant  de  voiture.  A  ce  récit  on  joi- 
Siait  celui  des  histoires  que  ce  poltron  racontait  lors- 
qu'il fut  si   brusquement  interrompu.   Il   avait,   entre 
*1trcsdjoBes,  osédireque,  auplus  fortd'une  mêlée,  pen- 
dant la  bataille  de  la  Trebbia,  Souvorow,  étonné  de  sa 
'^ttillaoce,  s'était  écrié  :  i  Quel  est  ce  jeune  et  beau  guer- 
'^erqut  porte  la  mort  dans  mes  rangs?  •  Et  quelqu'un 
***i  ayant  répondu  :  «  C'est  le  général  Liébaut  >,  Sou- 
''Orow  aurait  ajouté  :  •  Je  m'en  suis  douté.  > 

L(irsque,&latlQde  1797, J'étais  revenu  àParis,lesbril- 
la.ntes  campagnes  de  l'armée  d'Italie  semblaient  écrites 
^^rtiius  les  visages,  de  même  qu'elles  étaient  dans  toutes 


I«*9  boache«.  T*}iite«  Les  notes  Tenant  «fltnlîe  éUîent 
couvertes  f  itts.  i>nibàèmes.  «ie  derâes.  de  noms  rap- 
pelant nos  innombriDies  Turtoir?».  et  il  ne  passait  pas  an 
sotiiat  f  TtaiLe  -^le  r  )iis  les  resards  ne  se  portassent  sor 
lui.  Deux  ma  5  4£;iirMic  •^aiês  depuis  ce  triomphant 
v-ovase.  H  >:(*<  ieox  m:}  aviient  >:hancé  Texaltation  de 
t^nt  nn  peiipie  le  Diani*ire  i  n'en  pas  laisser  de  traces. 
J'*»Q  ivi:.s  e:i  ['mpr^ssioQ  ^a  passant  nos  frontières; 
charpie  vUit»  m'iTrii':  pari  pi'is  séTère:  qnant  à  Paris,  il 
«embliit  sabstitTi'^r  'iik  ent^Ate  i  ane  OTation.  C'était  i 
qui  vouâ  <iemaa<i*?riit  'Tompte  de  la  perte  des  pays  de 
>'aple«.  de  l'État  rim.iin.  d»?  la  Toscane,  des  Marches, 
de  tOQte  la  Répabli-pe  •risalpioe.  du  Piémont  et  de  tant 
de  gloire  etTac>fr  par  la  hoDte  de  nos  récentes  défaites. 
A  cette  honte  «^e  jo-isnaient  les  craintes  les  pins  sé- 
rieuses. Si  de  la  Hollande  à  Bâle  nous  conservions  le 
Rhin,  cette  limite  donnée  à  la  France  par  la  nature,  dont 
nous  n'avons  dû  la  perte  qu'à  la  trahison  et  que  la  lâ- 
cheté seule  a  pu  faire  manquer  l'occasion  de  recouvrer, 
d'autre  part,  de  l'Italie  entière  il  ne  nous  restait  qn'une 
misérable  langue  de  terre  se  terminant  à  Gènes.  Seul, 
Masséna  se  maintenait  en  Suisse,  7  bravait  tous  les  ef- 
forts de  la  coalition;  aussi,  et  au  milieu  des  anxiétés  que 
justifiait  une  situation  chaque  jour  pluâ  menaçante, 
était-il  l'objet  des  dernières  espérances. 

Tel  était  à  ce  moment  l'état  de  la  France  et  de  Paris 
(juiî  je  retrouvai  mornes  et  tristes.  Peut-être  encore  à 
rnufic  des  sentiments  que  j'avais  laissés  en  Italie,  n'ai-je 
conservé  du  séjour  que  je  fis  alors  en  France  qu'une 
série  de  souvenirs  diffus,  sans  cette  unité  d'émotion  quL 
(\  chacun  de  mes  retours  donnait  aux  moindres  incidents^ 
do  la  vie  un  inlén'^l  supérieur.  C'est  donc  sans  lienentr< 
oux  ot  pour  ainsi  dire  au  hasard  de  ma  mémoire  que  j 
rapporterai  les  quelques  faits  relatifs  à  ce  séjour. 


sijacn  A  PARIS  EN  nf»i.  jg 

Vae  de  mes  premières  sorties  me  conduisit  au  minis- 
tère de  la  guerre,  c'est-à-dire  chez  le  général  Bernadotte. 
J'étais  curieux  de  savoir  si  dans  ce  poste  éminent  je  le 
relrouTeruis  aussi  bienveiltant  que.  à  Léoben  et  &  Udine, 
il  »git  bien  voulu  l'être;  si  de  même  je  retrouverais  en 
liiiqiieli)ue  vestige  de  notre  dernier  entretien,  pendant 
Itqott,  et  en  me  parlant  de  la  situation  de  la  France,  il 
l'étijl abandonné  à  uneelTusionqui  i^tait  allée  Jusqu'aux 
itma.  Dès  qu'il  m'aperçut,  il  vint  à  moi,  m'embrassa 
*1  me  dit  :  •  Mon  cher  Thiébault,  puisque  vous  me 
InaTet  ministre,  demandez-moi  quelque  cbose.  —  Je  ne 
Tint,  lui  répondis-je,  que  vous  remercier  de  vos  an- 
àaats  bontés,  auxquelles  vous  ajoutez  encore,  et  Je 
lient  avec  d'autant  plus  d'empressement  et  de  consola- 
Uonque  je  n'ai  rien  à  vous  demander.  —  Mais,  mon  cher, 
OB  t  toujours  à  demander  à  son  ministre.  —  11  est, 
rïptiquai-Je,  des  situations  oiï  une  indiscrétion  n'est 
plu  possible,  et  sans  indiscrétion  que  pourrais-je  vous 
dnunder,  après  être  devenu  en  deux  ans  adjudant  gêné- 
nli  de  simple  capitaine?  —  C'est  très  bien,  continua-t-il 
n  ne  serrant  la  main;  mais,  à  défaut  d'autre  chose. 
j'«ptredo  moins  que  vous  me  demanderez  à  dfner.  •... 
''«joùl,je  n'ai  jamais  usé  de  ce  genre  de  permission 
V'ntt  beaucoup  de  réserve,  et  je  ne  dinai  chez  Berna- 
'^le  que  les  deux  fois  où  il  me  Bt  des  invitations  immé- 
diattt. 

On  sait  que  j'étais  rentré  à  Paris  avec  le  produit  de 
^ gratidcations  et  quelques  économies;  onsaità  quel 
*ige  je  le  destinais.  Un  de  mes  amis,  Bivierre  de  l'isle, 
^m  campagne  par  moi  pour  découvrir  une  propriété 
î"!  pût  convenir  à  mon  père,  m'en  proposa  deux. 
1^  provenaient  de  la  succession  de  l'abbé  de  Tascher, 
^e  de  Mme  Bonaparte;  c'étaient,  l'une,  une  maison 
*>tiiienie  Royale;  l'autre,  le  domaine  de  Sainte-Larme, 


aO      MÉMOIBbS   DU   CÉSÈBlL  BâBO?r  THiÉBAt'LT. 

dont  cet  abbé  avait  été  prieur,  qiill  «Tait  acheté  en 
1791,  lors  de  la  première  Tente  de  biens  dlÈglise 
sanctionoée  par  Louis  XVI.  Mon  père  avait  été  hanté 
toute  sa  vie  du  rêve  de  posséder  une  campagne  où  il 
pât  se  retirer.  Ayant  résolu  de  lui  faire  nne  surprise,  je 
ne  devais  considérer  que  son  goût  et  par  conséquent 
préférer  Sainte-Larme  ( i  ).  Sans  qu'il  se  fût  douté  de  rien, 
un  notaire  se  présenta  chez  lui  et  lui  fit  signer  l'acte  qui 
le  rendait  propriétaire  incommutable  du  domaine  de 
Sainte-Larme  et  d*une  habitation  entièrement  meublée. 
sural>ondamment  pourvue  de  tout  ce  que  Ton  pouvait 
désirer,  jusqu'à  la  batterie  de  cuisine,  aux  cristaux, 
au  linge  de  table  et  de  maison,  sans  compter  mille  ob- 
jets de  recherche.  On  devine  si  son  étonnement  fit  ma 
joie. 

Cette  acquisition  avait  été  faite  sans  que  je  connusse 
les  lieux,  et  je  partis  avec  mon  père  pour  savoir  ce  qu'il 
possédait.  Voulant  arriver  de  bonne  heure,  nous  cou- 
ch/lmes  À  Reauvais,  et  il  n'était  pas  dix  heures  du  matin 
quand  nous  prîmes  notre  dernier  relais.  Dès  lors  notre 
curlofliié    devint   extrême:   chaque   maison    de    cam- 

(i)  U  êv  trouva  (|iie  la  forme  de  deux  cents  arpents  dépendante 
lit)  Saiutt'-Larme  rapportait  par  bail  âJOOà  2,800  francs,  sanscomp- 
tor  l'habitation  ot  l*eaclos;  enûn,  tout  mon  avoir  ne  pouvait  siif — 
tîn»  À  Bolilor  les  50.000  francs,  plus  le  montant  des  fi*ai8,  nécessaires^ 
pour  ac\|uérir  la  luaisou.  alors  que,  après  Tacquisition  de  Sainte- 
Larme  qu'on  lue  laissait  pour  30,000  francs,  je  restais  en  mesura 
tlo  suftire  au\  dopen.ses  do  ma  rentrée  en  campa^e.  Et  pourtaa  ^ 
quelle  dilTirt^noo  entre  deux  propriétés  dont  la  première  valam 
rt*elleuu'nl  400,000  fruuos,  alors  que  j'ai  revendu  la  seconde  IseciK. 
lemoul  00,000  franos  !  De  plus,  si  j*adietais  la  maison,  oo  m'accoai? 
viait  do>  tei*iue>  un  pou  doi^uès  pour  les  iO,000  francs  que  je  sénats 
r^tê  devv^r  et  que  j'aurais  eu  taut  de  moyens  de  payer.  Kt  vok  A. 
cotiuue,  à  celte  epiv^ue  où  l'argent  n'avait  pas  encore  cessé  d'é%.ar* 
tare,  il  était  enooiv  tdoile  de  réaliser,  en  achetant  des  maiSOKss 
uue  fvvj-tuiK'  ^^u^.  survHit  saisir  à  point  bien  des  officiers  revenai.n; 
d'IiaUe,  UMus  qui,  cette  iois  coouue  tant  d'aatrts,  m'échappa* 


BMPLDI    riK  CBATirir^TIOSS.  SI 

pagoe  que  nous  Apercevions  nous  arrachait  des  :  •  Si 
c'#Uit  cela  t  >  ou  bien  :  •  Pourvu  que  ce  ne  aoit  pas  cela  I  • 
Enfin,  mon  père  prononçait  :  •  Parbleu  !  je  voudrais  bien 
que... '.lorsque  notre  postillon  nous  cria:  •  Voilà  Sainte- 
Lame...  •  Ce  qui  nous  apparut  dépasser  notre  espérance. 
Mtit  si  la  maison,  les  cours  d'arrivée  et  de  service  et 
les  pUotalions  qui  les  ornaient  ou  les  llanquaient  étaient 
chinnant(!B,  le  surplus  du  terrain  était  employé  de  la 
muiére  la  plus  absurde,  et  de  suite  je  conçus  le  projet 
de  compléter  par  un  jardin  anglais  les  agréments  que 
cette  liAbiUtion  offrait.  Rentré  à  Paris  avec  le  plan  de 
lunaison  et  de  ses  dépendances,  j'allai  trouver  un  ar- 
chitecte pour  lui  demander  un  projet  qu'il  se  chargea 
de  faire,  au  prix  de  six  cents  francs  pour-  le  des- 
lin  cl  quatre  cents  pour  se  rendre  sur  place  et  visiter  le 
lerraio.  Or,  mille  francs  pour  le  plan  d'un  jardin  de  huit 
i'peals,  doDt  le  dessin  pouvait  ne  pus  me  convenir, 
ne  parut  un  salaire  important,  et  je  résolus  de  le  gagner 
otsi-mérae.  Je  retournai  donc  &  Sainte-Larme,  et  là,  le 
t^aia  de  nouveau  parcouru  et  bien  étudié,  le  péri- 
'Bilre  du  terrain  devant  moi,  je  fermai  les  yeux  et  je 
^i<  te  dessiner  dans  ma  tête  un  jardm  tel  que  je  croyais 
iviitir  désirer  que  fût  celui  de  Sainte-Larme.  Je  Ils  plus  : 
HDisavotr  dessiner,  je  parvins  à  mettre  sur  le  papier 
^tc  compositiou  idéale,  et,  ayant  réussi  à  faire  ainsi 
VQ  jinlin  que  tout  le  monde  admira,  je  pris  goilt  pour 
'^«  genre  d'occupations  et  je  devins  architecte  de  parcs 
^^  de  jardins  anglais,  sinon  de  profession,  du  moins 
pour  mon  plaisir  et  les  besoins  de  mes  amis. 

l'ne  des  choses  que  je  désirais  le  plus  au  monde  était 
«'aroir  un  portrait  de  mon  père,  non  tel  que  je  le  pos- 
tais, mais  le  plus  ressemblant  et  le  mieux  fait 
PcMible,  et  d'y  joindre  le  portrait  de  mon  ûls  Adolphe 
aiors  flgé  de  trois  ans.  On  se  mit  u  me  recommander  des 


33      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

peintres;  je  n'entendis  rien,  et,  pour  n'être  influencé  par 
personne,  je  fus  au  Salon  qui  se  trouvait  ouvert,  afin  de 
juger  par  moi-même  ie  peintre  auquel  je  confierais  un 
travail  d'un  aussi  grand  intérêt  pour  moi.  Je  fis  un  pre- 
mier tour,  j'en  fis  un  second,  et  mon  choix  devint  irré- 
vocable. 

Sicardi,  qui  se  trouvait  alors  à  l'apogée  de  son 
talent,  avait,  à  cette  exposition,  des  portraits  en  minia- 
ture qui  me  frappèrent  au  dernier  point,  et  par  le  mérite 
de  la  peinture,  et  par  une  vigueur  qui  le  disputait  aux 
plus  beaux  portraits  à  Thuile,  par  une  vie  que  je  ne  trou- 
vais à  aucun  autre,  par  l'excessive  ressemblance  du  seul 
de  ses  portraits  dont  je  connaissais  l'original.  J'ouvris 
donc  mon  livret,  pour  savoir  où  demeurait  Sicardi,  et 
me  rendis  immédiatement  chez  lui.  Jamais  peintre  ne 
fut  plus  flatté  que  celui-ci  de  la  manière  dont  il  avait  eu 
la  préférence.  Il  me  donna  sa  parole  d'honneur  de  tout 
faire  pour  réussir  ce  tableau,  dont  il  fixa  le  prix  à  douze 
cents  francs,  en  me  demandant  toutefois  de  ne  lui  im- 
poser aucun  délai. 

Les  conditions  ainsi  faites,  il  fallut  obtenir  de  mon 
père  de  se  faire  peindre;  non  sans  beaucoup  de  peine, 
il  céda.  Sicardi  fut  quatorze  mois  à  terminer  ce  petit 
tableau,  et  quand  je  le  lui  payai  (1),  il  me  dit  :  c  Vous 
croyez  peut-être  me  le  payer  bien  cher?  Eh  bien,  vous 
ne  me  payez  pas  à  douze  francs  la  journée  de  travail. 
Ainsi,  ajouta-t-il,  on  fait  cela  une  fois,  pour  sa  réputa- 
tion, mais  non  pour  de  l'argent,  i  Jamais,  du  reste,  res- 
semblance ne  fut  comparable  à  celle  de  ce  portrait  (2); 

(1)  Portrait,  1,200  francs  ;  goutte  d'huile  au  cristal  qui  le  couvre, 
150  fraocs;  sertissage  eo  argeut  sur  food  de  cuivre,  20  francs; 
boite  sur  laquelle  il  était,  300  francs.  Total  :  1,670  francs. 

(2)  C'est  le  portrait  que  nous  avons  fait  graver  en  tête  du  tome 
premier  de  ces  Mémoires.  (Éo.) 


oeVAKT  L-AnioPAGE.  3S 

■^uand  ma  sœur  le  vit,  elle  jeta  un  cri,  et  ce  qu'il  eut  de 
succès  n'est  pas  croyable.  ExpoBé  au  SaloD  suivant,  le 
pùrtrail  lit  foule  et  valut  un  grand  nombre  de  com- 
mandes à  sou  auteur.  On  verra  plus  loin  le  succès  qu'il 
eut  à  la  cour  (Ij. 

Cependant  ma  santé  ne  s'était  pas  rétablie  aussi  promp- 
tement  que  je  l'avais  espéré,  et,  si  j'avais  encore  pu 
m'illiiïionner  sur  ma  mine,  les  quelques  promenades 
que  je  jig  aux  Tuileries  auraient  sufii  pour  m'assurer  de 
iiïérilé.  J'aiditcombieu  j'avais  Fréquenté  cette  prome- 
nade avant  les  événements  qui  m'éloignèrent  de  Paris; 
j'mis  alors  assez  d'avantages  physiques  pour  ne  pus 
cnindre  les  regards  des  beautés  qui  ornaient  cette  pru- 
BKoidc;  elles  y  composaient  comme  un  tribunal  du 
gDlll,  OÙ  les  hommes  venaient  se  faire  juger.  De  fait, 
oec  une  vingtaine  de  femmes  ou  demoiselles  que  je  ne 
conaftissaie  que  de  vue  ou  de  nom,  mais  que  je  n'eu 
idoraig  pas  moins,  j'échangeais  le  pouvoir  des  plus  dou- 
ce* imprcgûons,  et,  dans  ces  réciprocités  provocatrices, 
OKiii  amour-propre  faisait  parfois  une  assez  ample  ré- 
colltde tendres  illusions;  mais  lorsque,  en  août  n99,  je 
n'élais  représenté  dans  ces  lieux  consacrés  par  ces 
cturmanls  souvenirs,  je  n'arrêtais  plus  les  regards  que 
pÛuis;  je  nie  retournais  sans  faire  retourner  aucune 
•''s.  et,  à  l'exception  de  quelques  femmes  dont  les  yeux 
^Ma  semblaient  dire  :  <  Quoi,  c'est  lui  I  •  on  eût  pu 
*>ifeque  personne  ne  me  voyait  plus.  C'était  ma  pre- 
"uire  déchéance,  la  découverte  que  j'en  fis  de  celle 
ouiièce  ne  me  flatta  nullement.  Disparues,  celte  frai- 

'''(urel  celte  grâce  de  jeunesse,  dont  quelques  années 

11)  Ce  tut  ma  mariio  do  posséder  lâs  portrnils  <iei  porsonnea  qun 
/u1(  iilu)  aimées,  et,  Ae  tous  les  essaies  ijuo  J'ai  pu  Tuirti  dans  ce 
^"■ri.  le  portrait  de  mon  père  est  le  seul  iiui  ait  ri^uai  tous  le^ 
"^ngeà.  Je  l'ai  donc  cilé  à  titre  d'exceptiau. 


84     MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

auparavant  je  tirais,  ii  faut  bien  l'avouer,  tant  de  vanité! 
Je  ne  devais  plus  exalter  d'un  coup  d'œil  de  jeunes  ima- 
ginations, et  ce  pouvoir  si  délicieux  de  mettre,  par  la 
vivacité  d'un  regard  et  le  privilège  d'une  bonne  mine, 
une  pudique  réserve  en  défaut,  ce  pouvoir  m'échappait; 
je  devais  encore  inspirer  des  passions,  je  devais  surtout 
en  éprouver,  mais  il  me  fallait  dire  adieu  aux  mille 
faveurs  que  nous  vaut  le  bel  âge;  sur  ce  point  je  n'avais 
qu'à  me  résigner. 

Ce  genre  de  résignation  ne  m'a  jamais  été  facile;  tou- 
tefois le   désenchantement   fut    plus   définitif    encore 
lorsque  je  fus  atteint  d'un  nouveau  dépérissement.  J'en 
arrivai  bientôt  à  ne  plus  digérer,  et  encore  avec  peine, 
qu'une  demi-douzaine  d'huîtres  à  mon  déjeuner,  et  une 
aile  de  perdrix  à  mon  dîner.  Le  docteur  Bâcher,  à  bout 
de  science  et  de  remèdes,  m'ordonna,  à  moi  qui  n'avais 
plus  la  force  de  me  soutenir,  d'aller  tous  les  jours  à 
pied,  et  quelque  temps  qu'il  fît,  des  Grands  Jésuites  de 
la  rue  Saint-Antoine  où  j^  logeais  jusqu'au  Palais-Royal, 
d'en  faire  le  tour  et  de  rentrer  ensuite.  Je  ne  puis  dire 
combien  de  temps  me  prenaient  ces  terribles  voyages; 
j'étais  réduit,  les  premières  fois,  à  m'appuyer  contre 
les  murailles,  à  m'asseoir  sur  des  bornes  ou  à  entrer 
dans  des  boutiques  pour  demander  une  chaise.  Peu  à 
peu  ils  devinrent  pourtant  moins  pénibles,  bientôt  je 
pus  remonter  à  cheval;  j'eus  un  cheval  qui  m'éprouva 
d'autant  plus  que  c'est  le  plus  difficile  que  j'aie  monté, 
et  je  finis  par  devoir  à  ces  exercices  un  rétablissement 
que  bientôt  les  fatigues  du  blocus  de  Gènes  devaient 
compléter  (i). 

(1)  Go  régime  rappelle  les  pilules  de  mie  de  pain  que,  pour  une 
maladie  de  langueur,  le  célèbre  Bouvard  prescrivait  comme  re* 
mède  à  une  dame,  en  lui  disant  :  «  Madame,  je  vous  déclare  que. 
dans  la  composition  de  ces  pilules,  entre  un  toxique  qui  peutpro- 


Les  huîtres  que  je  mangeais  chaque  matio  m'étaient 
apportées  par  une  jeune  écaill^re,  qui,  en  bavardant 
«Tec  la  cuisinière  de  mon  père,  lui  conta  un  jour  qu'elle 
rtvwt  de  temps  en  tempe  des  numéros,  et  que  tous  les 
numéros  qu'elle  rêvait  sortaient  au  premier  tirage  de 
la  loterie  qui  suivait  eon  rêve.  Elle  en  apportait  même 
deux  rêvés  par  elle  et  engagea  à  les  mettre.  On  se 
moqiM;  les  numéros  sortirent.  Le  bruit  que  fit  ce  petit 
Moement  parvint  jusqu'à  ma  sceur  et  d'elle  à  moi; 
je  Os  aussitdt  dire  à  cette  écaillère  que  la  première 
fuis  quelle  aurait  un  pareil  rêve,  je  le  réaliserais.  A 
iguelque  temps  de  là,  je  fus  appelé  par  une  aHaire  & 
Versailles  et  je  partis  de  bon  matin:  mon  père  et  ma 
«Eur  profitèrent  de  celle  occasion  pour  aller  déjeuner 
chez  une  dame  de  nos  amiesà  Sèvres,  où  je  les  conduisis  et 
Jtiùje  me  chargeai  de  les  ramener;  les  domestiques 
wrlirent  de  leur  cAlé;  la  maison  fut  vide  toute  la  jour- 
i^c.  jusqu'à  près  de  minuit  que  nous  rentrâmes. 

Le  lendemain  matin,  l'écaillère  arriva  décomposée; 
«Ile  avait  rêvé  l'avant-dernière  nuit  cinq  numéros,  ce 
V'  ne  lui  était  jamais  arrivé  :  toute  fière  de  son  rêve, 
«lit  en  avait  apporté  le  résultat  la  veille  et  n'avait  trouvé 
pereoDQB;  elle  avait  passé  la  journée  à  revenir  de  deux 
ItueB  en  deux  heures  jusqu'après  la  fermeture  des  bu- 
'MOx;  elle  remit  fort  tristement  ses  numéros  que  l'on 
l'ipporta.  Bref,  la  loterie  fui  tirée,  et  les  cinq  numéros 
•Mtirenl;  et,  suivant  la  manière  dont  j'aurais  résolu  de 
louer  sur  ses  rêves,  j'aurais  gagné  1,700,000  francs. 
Omol  i.  cette  pauvre  créature  qui,  pour  ce  qui  lui  en 


'<^r  ilani  votre  orguoisiue  les  plus  graads  troubles  et  peut- 
*''*  occuioDoer  la  inorL,  si,  apr4s  les  avoir  prises,  voua  ne  faites 
Mehiqqg  mHlta  une  grande li«ue  &  pied.  •  ElU  Ht  la  lieue  pour 
*^l'tllet  prttflnâ»  du  poïioa,  et  guérit  par  TcITet  de  la  prome- 


36     MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

serait  revenu,  se  trouva  comprise  dans  cette  fatalité, 
elle  en  tomba  malade,  elle  fut  même  en  danger;  je  lui 
envoyai  cinquante  francs  pour  la  consoler,  autant  qu'elle 
pouvait  l'être:  elle  se  rétablit,  mais  ne  rêva  plus  de  nu- 
méros. 

Il  était  impossible  qu'un  tel  fait  restât  dans  le  silence; 
nous  ea  parlâmes  à  tout  le  monde,  et,  un  soir  qu'il  en 
était  question  devant  quelques  personnes  qui  avaient 
dîné  avec  nous,  une  demoiselle  avoua  qu'elle  avait  rêvé 
trois  numéros.  A  Tinstant  on  résolut  de  les  mettre  à  rai- 
son* de  trois  francs  par  personne.  Nous  étions  neuf,  et  je 
demandai  à  doubler  la  mise  des  huit  autres;  mais  il  n'y 
eut  pas  moyen,  on  s'obstina  à  me  réduire  au  taux  fixé 
et  fort  mal  à  propos,  car  les  trois  numéros  sortirent,  et 
je  n'eus^  comme  chacun  de  mes  commettants,  que  la  mi- 
sérable somme  de  cinq  cents  francs. 

Cet  argent  d'ailleurs  faillit  me  coûter  la  vie,  car,  me 
trouvant  le  porter  sur  moi,  avec  une  autre  somme,  il  me 
donna  l'occasion  d'en  faire  ainsi  l'emploi.  Passant  dans 
la  rue  Gaillon,  je  vis  sous  une  porte  cochère  une  afQche 
annonçant.:  A  vendre  pour  douze  cents  francs,  joli  ca- 
briolet et  très  bon  cheval  avec  harnais  complet  et  tous 
objets  d'écurie.  Quoique  je  fusse  convaincu  que  je  ne  ver- 
rais que  des  horreurs,  j'entrai;  maisrquel  fut  mon  éton- 
nement  en  voyant  un  cabriolet  de  ville  dans  le  meilleur 
état  et  un  cheval  prenant  sept  ans,  Noirzin;  ouvert  sur 
son  devant  comme  sur  son  derrière,  ayant  le  flanc  su- 
perbe, les  plus  beaux  membres  qu'on  puisse  voir,  la 
tête  petite»  l'encolure  magnifique,  et  jusqu'à  la  queue 
admirablement  plantée t  Je  crus  rêver;  j'examinai  le 
harnais,  il  était  tout  neuf,  ainsi  que  les  affaires  d'écurie, 
et  l'affiche  n'était  pas  collée  depuis  une  heure.  Il  n'y 
avait  pas  à  hésiter;  le  marché  conclu  et  la  somme 
échangée  contre  un  reçu  bien  en  règle,  je  fis  atteler  1© 


1         fôi 


chevaJ,  je  Gs  pincer  les  longes,  étrilles,  etc.,  dans  le  ca- 
briolet, où  je  montai,  et,  les  rênes  en  main,  j'allais  partir, 
lorsque  le  propriétaire,  comme  efTrayé.  me  dit  :  <  De 
fthce.  monsieur,  n'ayez  jamais  la  pensée  de  vous  servir 
de  fouet,  abstenez-vous  même  des  appels  de  la  langue  et 
Iwrneï-vous  à  rendre  la  main  à  ce  cheval.  •  Je  le  re- 
innrcie  et  je  pars  pour  retourner  rue  Saint-Antoine.  Seu- 
lement, à  cause  de  cet  avis  et  de  la  réserve  nécesBaire 
iTK  un  cheval  que  l'on  ne  connaît  pas,  j'évite  les  rues  à 
grands  embarras  et  j'avance  toujours  plus  étonné  de  la 
beauté  et  de  l'incoucevahle  vitesse  de  ce  cheval  qui, 
;aDS  aucune  excitation,  fuyait  sous  ma  main,  faisant 
Tôleries  roues  du  cabriolet  sans  quitter  le  trait  et  sans 
qae  j'eggayasBC  d'Mre  maître  de  lui.  J'étais  ravi,  jamais 
je  n'avais  compris  un  trotteur  de  cette  force,  et,  fier  de 
mon  acquisition,  je  présidai  moi-même  à  l'arrangement 
dp  la  place  qu'il  occupa  dans  une  écurie  où  j'avais  déjà 
un  des  plus  beaux  chevaux  de  selle  de  Paris  (1). 

U  lendemain,  je  dtnai  chez  M.  Koy,  alors  logé  rue 
Neuve  des  l^apucines  ;  comme  on  le  devine,  je  me  rendis 
*ce  dîner  dans  mon  cabriolet  que  je  renvoyai  avec  ordre 
'lonni!  à  mon  domestique  de  me  venir  prendre  à  dix 
Wres.  11  arriva,  ayant  eu  mille  peines,  et  se  hâta  de 
"l'en  prévenir;  en  effet,  je  sentis  de  suite  que  je  ne  con- 
lenais  plus  le  cheval.  Dès  lors,  que  faire  de  nuit,  au  mi- 
'ieu  des  rues  de  Paria,  ai  ce  n'est  crier  à  tue-tête 
Gare...  et  des  :  Rangez- vous...  et  s'abandonner  à 
sort?  Nous  arrivâmes  sans  malheur  par   les  rues 


fOCeclieval  de  solk'  ëUil  fort  dimcile;  mnîs  j'avais  fini  par  le 
*U*rir  de  dwii  diableries  :  la  premi^ro  oonsislait  pour  lui  i  niellre 
**  Me  1  la  queue  avec  une  vilasae  dont  on  n'a  pas  d'idte  ;  la  se- 
yWt.  ft  gdopor  à  reculons,  l'.a  portant  pour  G*iies,  ja  le  vendis 
lojral  FrSrp,  qui  le  moulait  toujours,  pour  faire  di'lller  la  pa' 
IsToat  l'Empereur. 


88     MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

LouiB-le-Grand  et  des  Petits-Augustins  jusqu'au  traversé 
de  la  me  Richelieu  ;  mais  là,  mon  cheval  se  précipita 
sur  les  tètes  de  deux  chevaux  attelés  à  une  voiture 
allant  vers  les  boulevards;  le  premier  fut  renversé,  le 
second  devint  je  ne  sais  quoi,  le  limon  me  cassa  deux 
rais.  Enfin  mon  cabriolet  à  moitié  retourné  se  retrouva 
sur  ses  deux  roues,  et  nous  continuâmes  notre  course 
infernale,  en  laissant  crier  loin  derrière  nous  le  cocher 
et  les  maîtres  de  la  voiture  culbutée.  Arrivé  à  la  rue 
Notre-Dame  des  Victoires,  mon  cheval  tourna  brusque- 
ment à  gauche;  une  voiture  marchait  devant  moi,  et, 
faisant  un  dernier  effort  sur  les  rênes,  je  parvins  à  mettre 
le  nez  de  l'animal  entre  les  deux  roues  de  derrière 
de  cette  voiture  et  à  le  maintenir  là.  Aux  boulevards, 
je  pus  continuer  à  suivre,  employant  ce  moment  de 
répit  à  réfléchir  à  mon  acquisition,  dont  je  comprenais 
d'autant  mieux  le  bon  marché  que  je  l'aurais  recédée 
pour  deux  sols;  mais,  en  approchant  de  la  porte  Saint- 
Denis,  la  voiture  de  salut  prit  le  faubourg,  et  mon  che- 
val, n'ayant  plus  rien  devant  lui,  repartit  follement.  A 
tout  prix  il  fallait  l'arrêter;  mon  domestique  me  seconda, 
et  tout  ce  que  nous  obtînmes  fut  de  le  jeter  un  peu  plus 
loin  sur  un  établi  de  pommes,  qu'il  renversa  en  risquant 
d'écraser  la  marchande  et  en  donnant  de  la  tète  dans  les 
carreaux  de  vitres  du  café  qui  est  au  coin  nord-ouest  de 
la  rue  Saint-Martin  et  di}  boulevard.  On  comprend  le 
vacarme.  Vingt  personnes  sautèrent  sur .  le  cheval; 
déjà  j'étais  à  bas  du  cabriolet  :  j'expliquai  mon  affaire  : 
je  payai  les  pommes  et  les  vitres,  heureux  et  cent  fois 
de  n'avoir  blessé  personne  et  de  me  trouver  tout  entier. 
Du  reste,  si  j'avais  été  armé,  je  tuais  mon  cheval  sur 
place.  Pour  opérer  notre  rentrée  jusque  chez  moi,  j'ar- 
rêtai le  premier  fiacre  qui  se  présenta  et  je  le  fis  avancer 
à  vide,  le  suivant  comme  j'avais  suivi  la  voiture,  mais 


hBÏDe,  parce  qu'il  allait  moins  vite  et  qu'à 
1  cheval  mettait  les  deux  pieds  de  de- 
vînt sv  ta  banquette.  Quand  enfin  j'arrivai,  Je  n'avais 
plDs  qu'une  idée,  nie  défaire  de  l'animal  immédiate- 
ment. 

Dès  le  lendemain  matin,  j'étais  au  faubourg  Saint-Uo- 
Doré.  chez  un  marchand  de  chevaux  auquel  je  racontai 
l«s  Tails,  puis  proposai  un  échange,  et,  comme  il  me 
quitta  pour  faire  amener  une  bète.  nécessairement  pleine 
d«i{aa1ités  et  qui  devait  me  convenir,  l'un  de  ses  gar- 
{ons  me  dit  de  ne  rien  conclure  avant  que  lui-même  eût 
rumon  cheval  et  il  prit  aussitôt  rendez-vous  :  ■  Moo- 
nenr, me  dit-il,  dès  qu'il  eut  vu  le  malencontreux  animal, 
Toili  UD  cheval  que  vous  ne  remplacerez  jamais.  *  Il 
pisia  k  l'examen  de  la  bouche,  du  mors,  du  ûlet,  et 
ijoola  immédiatement  :  ■  Remettez-moi  votre  cheval 
pour  quinze  jours  ;  autorisez-moi  à.  le  faire  emboucher  à 
nii  manière  ;  tous  frais  remboursés,  donnez-moi  soixante- 
pinne  francs  pour  ma  peine,  et  je  vous  ramène  le  cheval 
le  plus  parfait  qui  existe.  > 

An  bout  de  huit  jours,  il  revint  avec  le  cheval  attelé  à 
iinbogheî  et  me  proposa  une  promenade  pendant  laquelle 
11  me  dit  :  •  Votre  cheval  aies  barres  excessivement  sen- 
iibt»;  dôs  qu'on  les  fatigue,  la  douleur  devient  vive 
i  U  rendre  fou.  Vous  l'aviez  conduit  deux  fois  sans 
sccident,  et  cela  prouve  que  vous  avez  la  main  bien  lé- 
gère; mais  vous  l'avez  l'ait  conduire  par  uu  domestique, 
et  de  ce  moment  tout  fut  dit  avec  une  bâte  qui  était  em- 
bouchée comme  si  elle  avait  la  bouche  dure,  alors 
lu'elle  ne  l'a  que  trop  délicate.  Je  n'ai  donc  eu  autre 
cbuse  à  faire  qu'à  laisser  à  la  bouche  le  temps  de  se 
'fraîchir  et  à  remplacer  le  mors  et  le  filet  par  deux 
•"^ts  brisés  en  deuxendroits.Ouant  à  la  manière  de  con- 
""'fe,  elle  consiste  à  ne  jamais  tendre  les  rénee  et  à  en 


40      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

changer  continuellement.  >  11  conduisit  en  me  donnant 
ses  avis  jusqu'à  la  barrière  de  l'Étoile.  Je  ne  voyais  pins 
de  motif  pour  ne  pas  nous  en  tenir  à  cette  épreuve,  mais 
mon  homme  enjugea  autrement,  et  seulement  huit  jours 
après  il  me  rendit  effectivement  le  plus  parfait  cheval 
de  cabriolet  que  j'aie  possédé  et  qui  le  plus  aisément  du 
monde  venait  des  Grands  Jésuites  au  Palais-Royal  en 
moins  d'un  quart  d'heure.  Je  m'offrais  le  plaisir  de  faire 
sortir  de  leurs  boutiques  tous  les  garçons  de  la  rue  de  la 
Verrerie  qui  se  précipitaient  pour  voir  l'inconcevable 
rapidité  avec  laquelle  je  filais  à  travers  les  charrettes 
dont  cette  rue  est  toujours  embarrassée  (4). 

Pendant  que  je  me  livrais  à  ces  cràneries  d^ofGcier  en 
vacances,  de  graves  événements  s'accomplissaient.  Cette 

(1)  Lorsque  je  dus  quitter  Paris,  ne  pouvant  conduire  en  Italie  et 
DO  voulant  pas  vendre  cette  bête  incomparable,  j'en  fis  cadeau  à 
mon  ami  Rivierre  de  Lisie,  mais  sous  la  condition  qu'il  la  gardât 
toujours.  Plus  tard,  quand  je  revins  après  le  siège  de  Gènes,  Ri- 
vierre me  reparla  de  mon  cheval,  do  l'embarras  de  ne  pouvoir  le 
confier  à  aucun  domestique,  des  frayeurs  qu'il  causait  à  sa  femme; 
bref,  je  vis  qu'il  avait  envie  de  le  vendre,  et  je  lui  dis  qu'il  en  ferait 
ce  qull  voudrait,  après  que  j'aurais  eu  le  plaisir  de  le  conduire  en- 
core une  fois.  Dès  le  lendemain  je  montai  avec  un  de  mes  aides  de 
camp  dans  le  cabriolet  de  Rivierre  et  je  me  lançai  à  fond  de  train 
au  bols  de  Boulogne;  quelques  voitures  légères  admirablement 
attelées  essayèrent  de  me  tenir  pied,  mais  sans  y  réussir,  et  je  re- 
commençai dans  Paris  tous  les  tours  de  force  ou  d'adresse  que  ce 
merveilleux  cheval  rendait  possibles  ;  c'est  ainsi  que  je  lui  fis  met 
adieux.  Ardemment  désiré  par  un  jeune  homme,  il  lui  fut  livré  de 
suite  pour  deux  mille  francs,  et  de  suite  harnaché  avec  le  plus 
grand  soin  et  attelé  à  un  cabriolet  neuf  qui  l'attendait.  Avant  d'al- 
ler étonner  les  amateurs  au  bois  de  Boulogne,  ce  jeune  homme  eut 
à  passer  rue  Montmartre  ;  il  s'y  arrêta,  mais  en  sautant  de  cabriolet 
il  eut  le  malheur  de  laisser  tomber  les  rênes  sur  la  croupe  du  che* 
val.  A  l'instant  celui-ci  partit  comme  la  foudre,  renversa  le  dome^ 
tique  qui  le  tenait  mal  et,  hors  de  lui,  alla  se  précipiter  dans  l'ex- 
cavation que  formait  encore  l'égout  de  la  rue  Montmartre.  Le  ca- 
briolet fut  brisé,  et  le  brancard  blessa  profondément  l'animal,  qu'on 
eut  mille  peines  à  ramener  à  son  écurie,  et  qui,  après  trente  heures 
d'immobilité  complète,  mourut. 


BiTJILLE  DE   SOVI. 

terrible  année  1799  devait  nous  faire  évacuer  l'Italie 
lout  entière,  et  si  nous  ne  la  perdions  pas  pour  toujours. 
e'eslgràceaux  incroyables  fautes  de  Souvorow,  qui,  vain- 
queur à  la  Trebbia.  n'écrase  pas  de  suite  les  débris 
reitant  de  l'armée  de  Naples.  laisse  opérer  la  jonction 
de  celte  armée  avec  celle  de  Moreau,  ne  s'empare  pas  de 
tièncs,  noue  laisse  organiser  notre  détense  sur  la  Cor- 
Diehe.  position  la  plus  menaçante  qu'une  armée  puisse 
occpper.  et  nous  donne  tout  ce  répit  pour  s'amuser, 
cumme  l'avaient  fait  les  coalisés,  autour  de  places  que 
l'OLCessive  supériorité  de  ses  forces  lui  permettait  de 
négliger.  Mais  au  moment  où,  profitant  d'une  aussi 
barbnre  application  des  règles  militaires,  Moreau,  par 
la  plus  savante  des  stratégies,  reprenait  pied,  à  ce 
moment  critique  entre  tous,  le  Directoire  exécutif,  per- 
>nadé  ijue  l'on  pouvait  ordonner  des  victoires  comme 
in  commande  une  fête  au  Champ  de  Mars  ou  bien 
une  représentation  à  l'Opéra,  avait  prescrit  à  ses  gé- 
n*raui  en  chef  de  vaincre,  et  cela  d'une  manière  si 
formelle  que  Joubert,  condamné  k  une  obéissance  passive 
pireon  ftge.  autant  que  par  la  circonstance  qu'il  débu< 
tittcomme  général  en  chef,  alla,  le  13  août,  à  Novi,  avec 
un  tiers  de  ses  troupes  composé  de  conscrits  et  presque 
HDs  cavalerie,  présenter  la  bataille  k  une  armée  qui. 
nos  les  ordres  de  Souvorow  et  par  l'arrivée  du  corps  du 
Stniral  Krny,8e  trouvait  forte  de  soixante-cinq  mille  tiom- 
o»  de  vieilles  troupes  électrisées  par  leurs  victoires. 
On  «lit  également  que  Joubert  fut  tue  dès  le  début  de  la 
(■itaille,  alors  qu'il  n'y  avait  encore  que  des  tirailleurs 
'''engagés;  on  sait  de  plus  avec  quel  acharnement  notre 
woée  fut  attaquée,  avec  quelle  rage  elle  se  défendit,  les 
pctet  énormes  faites  par  les  Russes  repoussés  ou  plutôt 
**rs»és  dans  toutes  les  attaques  qu'ils  exécutèrent  contre 
Hûtri;  centre;   la  terrible  impression  que  leurs  pertes 


4S        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

firent  sur  les  Autrichiens,  qui  trouvaient  que  nos  morts 
semblaient  encore  prêts  à  se  relever  pour  les  assaillir, 
et  sur  Souvorowqui  ne  trouvait  pas  même  dans  ses  sou- 
venirs d'Ismaîlof  un  point  de  comparaison  admissible 
pour  une  lutte  aussi  destructive.  On  sait  enfin  que,  si 
nous  perdîmes  douze  mille  hommes  à  peu  près  dans  cette 
terrible  journée,  l'ennemi  avoua  deux  mille  hommes 
dont  on  n'eut  plus  aucune  nouvelle,  sept  mille  blessés  et 
dix  mille  morts;  mais  ce  que  l'on  sait  moins  ou  plutôt 
ce  que  l'on  sait  mal,  ce  sont  les  circonstances  relatives 
à  la  mort  de  Joubert,  circonstances  qui  méritent  d'être 
recueillies,  de  la  vérité  desquelles  je  suis  certain,  et  qui 
ont  été  racontées  par  les  historiens,  illustrées  par  la  gra- 
vure, avec  un  appareil  de  phrases  et  de  détails  mélodra- 
matiques à  plaisir  inventés. 

Ce  n'est  nullement  en  se  portant  en  avant  avec  une  de 
ses  colonnes  d'attaque,  non  plus  en  s'élançant  à  la  tête 
de  ses  grenadiers  auxquels  il  aurait  montré  l'ennemi  en 
leur  criant  :  c  Soldats,  marchez  toujours  >,  c'est  en  fai- 
sant tout  aussi  bien  son  devoir,  mais  d'une  manière  beau- 
coup moins  théâtrale,  que  fut  tué  Joubert;  et  si  je  m'at- 
tarde à  rectifier  ces  faits  qui  ne  rentrent  pas,  à  vrai  dire, 
absolument  dans  le  cadre  de  mes  Mémoiresy  c'est  non 
seulement  parce  que  ces  faits  ont  une  valeur  historique, 
mais  surtout  parce  qu'ils  sont  pour  moi  une  occasion  nou- 
velle de  signaler  aux  historiens  honnêtes  à  quelles  erreurs 
peuvent  les  entraîner  les  notices,  les  gravures  du  temps, 
et,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  les  pièces  officielles  elles- 
mêmes,  tous  documents  écrits,  répandus  selon  l'intérêt 
et  la  passion  du  moment.  Ce  n'est  pas  sur  des  papiers 
qu'on  établira  jamais  la  vérité  de  l'histoire. 

Le  général  Joubert,  qui  à  son  corps  défendant  venait 
de  reprendre  le  commandement  de  cette  malheureuse 
armée  d'Italie,  avait  de  fait  deux  chefs  d'état-major  :  un 


LA  HOHT  de  JOOBBBT.  4S 

ie  bureau,  et  c'était  le  gëoëral  Suchet;  un  de  bataille,  et 
celait  l'adjudant  général  Préval.  Le  premier  restait 
pour  sufQre  &■  tous  les  devoirs  écrits  de  cette  place,  le 
sHODd  ne  quittait  pas  le  général  en  cher,  couchait  dans 
u  chambre  et  n'avait  qu'un  portefeuille  porté  par  une 
ardonotnce. 

Or  il  Advint  que,  le  jour  de  cette  Tuneste  bataille  de 
Novi,  quelques  coups  de  fusil  s'étant  fait  entendre. 
Privai,  que  le  général  en  chef  employait  aussi  bien  à 
Ktoonaltre  le  terrain  et  l'ennemi  qu'à  rédiger,  à  trans- 
mettre s«8  ordres  et  à  veiller  à  leur  exécution,  Préval, 
toujours  le  premier  et  le  dernier  à  cheval,  avait  voulu 
rwonnatlre  ces  coups  de  fusil  et,  parcourant  toute  la 
ligne  de  nos  postes  avancés,  découvrit  ainsi  une  butte 
d'où  l'on  dominait  les  positions  ennemies.  D'après  le 
nombre  et  la  profondeur  des  colonnes  que  sa  lunette 
J'ipproche  lui  permit  devoir,  il  putjuger  que  cesniou- 
'ements  annonçaient  les  préludes  d'une  grande  bataille. 
et,  pensant  qu'il  importait  au  général  en  chef  de  juger 
par  lui-même  la  formation  des  masses  que  l'ennemi  se 
préparait  à  mettre  en  mouvement,  Préval,  né  avec  l'in- 
stinct comme  avec  l'amour  de  la  guerre,  courut  des  quatre 
juabei  de  son  cheval  pour  avertir  Joubert. 

Îla  bataille  était  engagée  et  nos  tirailleurs  repous- 
laient  la  butte  sur  laquelle  se  concentra  aus- 
feu  de  l'ennemi;  c'est  alors  que  Jouhert,  ayant 
pna l'importance  de  la  position,  et  conduit  par  Prê- 
tai,arriva;  il  avait  à  peine  braqué  sa  lunette,  que,  frappé 
|tuuoe  balle  en  plein  cœur,  il  expira.  Destinée  bizarre 
lui  lai  lit  trouver  la  mort  dans  un  commandement  tant 
•le  Ibis  refusé,  qu'il  avait  abdiqué  et  pour  ainsi  dire  par 
fores  accepté  ;  destinée  qui  fit  de  son  subordonné  le 
pluidJTuaé  la  cause  involontaire  de  sa  mort. 
Auffitôt   Préval,  ayant  donné  l'ordre  d'emporter  le 


4Â      MEMOIRES. DU   GENERAL   BARON    THIEBaULT. 

corps  du  générai  Joubert,  de  le  couvrir  et  de  cacher  sa 
mort  autant  que  cela  serait  possible,  se  jeta  avec  quel- 
ques officiers  au  milieu  des  tirailleurs  pour  les  reporter 
en  avant  et  empêcher  qu'ils  ne  connussent  la  perte  que 
l'armée  venait  de  faire  ;  après  quoi  il  se  hâta  de  porter 
cette  triste  et  grave  nouvelle  au  général  Pérignon,  com- 
mandant la  gauche,  et  dont  il  se  trouvait  peu  éloigné, 
ensuite  à  Moreau,  commandant  le  centre,  enfin  à  Saint- 
Cyr,  qui  commandait  la  droite.  Sans  doute  le  commande- 
ment en  chef  fut  dévolu  unanimement  et  sans  hésitation 
au  général  Moreau;  mais  celui-ci  ne  pouvait  plus  quitter 
le  centre,  où  d'ailleurs  il  fit  des  prodiges.  La  bataille  de 
Novi  se  donna  donc  sans  que,  de  fait,  Tarmée  française 
eût  un  général  en  chef,  sans  qu'une  pensée,  une  volonté, 
pussent  maintenir  dans  les  opérations  de  cette  journée 
une  harmonie,  un  ensemble  si  nécessaires;  sans  que  les 
forces  devenues  inutiles  sur  un  point  pussent  être  utili- 
sées sur  un  autre;  sans  empêcher  que,  aux  prises  avec 
une  grande  armée  fortement  commandée,  la  nôtre  ne 
présentât  que  trois  corps  agissant  chacun  pour  leur 
compte  et  qu'à  une  bataille  générale  nous  pussions  op- 
poser autre  chose  que  des  combats  isolés.  Aussi  nos 
deux  ailes  furent-elles  battues,  alors  que  l'on  peut  croire 
qu'elles  auraient  résisté  si  l'on  y  avait  porté  à  temps  les 
forces  devenues  inutiles  à  notre  centre,  où  la  victoire  fut 
complète  et  où  l'on  fit  un  malheureux  usage  des  troupes 
dont  on  n'y  avait  plus  besoin. 

La  bataille  de  Novi  était  perdue.  Je  passe  sur  les 
fautes  qui  en  déterminèrent  l'issue  et  notamment  sur 
cette  incroyable  impéritie  d'un  commandant  de  la  gau- 
che qui  engoufi'ra  son  artillerie  (vingt  pièces  environ) 
dans  un  ravin,  au  lieu  de  lui  faire  suivre  les  hauteurs;  de 
sorte  qu'il  suffit  à  un  seul  tirailleur  autrichien  de  tuer 
les  chevaux  de  la  première  de  ces  pièces  pour  qu'elles 


PÉRIGNOK.   CfiOUCHY.   COtl.l.  45 

fussent  toules  arrêtées,  daas  l'impossibilité  de  se  sauver 
et  fatalement  prises;  mais  ce  que  la  langue  française 
n'offre  guère  de  moyen  de  caractériser,  c'est  que,  dumo- 
meototi  cette  gauche  fut  en  pleine  déroute,  les  géné- 
fam  Pérignon,  Grouchy  et  Colli  (Piémonlais)  s'étaient 
imaginé  que  toute  l'armée  <'-tait  perdue.  Pérignon  avait 
Iris  faiblenient  commandé  lu  gauche,  que  (iroucby  avait 
Ktoaiie  plue  faiblement  encore,  et  ces  trois  généraux, 
«timant  qu'il  est  toujours  préférable,  pour  n'être  pas 
maltraités,  d'être  les  premiers  prisonniers,  qu'on  court 
noiûB  de  chances  &  être  pris  abrité  dans  un  village  plu- 
IJt  qu'ft  découvert  et  en  plaine,  au  milieu  du  jour  que 
dCDuit,  à  trois  plut&t  que  seuls,  au  cours  de  la  bataille 
platAtque  dans  le  dernier  acharnement  de  la  lutte,  ces 
trois  généraux,  obéissantdonc  à  cette  malheureuse  inspi- 
nlioa  qui  d'ailleurs  leur  fut  funeste,  restèrent  d'un  com- 
mun accord  au  village  de  Pasturana,  point  d'appui  que, 
[>ute  de  l'avoir  mis  en  état  de  défense  (1),  la  gauche  était 
otili|ée  d'abandonner;  ayantdonclaissé  leurs  troupes  se 
mirer  el  s'étaot  blottis  dans  un  enfoncement  formé  par 
ludeux  corps  avancés  d'une  auberge,  ils  attendaient  là 
poar  le  rendre  au  premier  général  ou  officier  autrichien 
ipl  «e  présenterait.  Or  un  capitaine  de  voltigeurs,  les 
iJuA  aperi;us  là  quand  leur  retraite  était  encore  possible 
<l  croyant  qu'il  devait  se  dévouer  pour  la  favoriser,  barra 
Il  grande  rue  du  village  avec  sa  compagnie.  Cetterésis- 
tance  héroïque  ne  rentrait  pas  dans  le  plan  des  trois 
ï*o*ram,  qui  ûrent  ordonner  au  capitaine  de  mettre  son 
■Bouchoir  au  bout  de  son  épée.  Uonte  inutile;  à  ce  mo- 

(1)  Ilifu  u'dtali  plus  tacite  quu  cette  ii 
■«niMit  da  crfiaeler  le»  maisona  el  de  coi 

UgnndbAliment  carré  qui  doiuiDe  ca  village  et  iloal  l'unoemi 
l'Mpmdn  vive  farce,  d'au  il  nous  111  la  plusgrauil  mul  et  tiovant 
Hnd  aaut  ilevioaa  âtre  en  meaure  du  l'urrëter  ;  Taule  capitale  qui 
fiW\e  autant  J'igoorance  que  d'itnprièvciyaocc. 


46      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

ment  même  un  gros  de  hussards  autrichiens  survenait, 
exterminait  la  compagnie  et  faisait  prisonnier  l'officier; 
puis  ces  mêmes  hussards  poursuivant  leur  route,  les  pre- 
miers d'entre  eux  arrivant  à  l'enfoncement  de  l'auberge 
aperçurent  tout  à  coup  les  généraux  avec  un  ou  deux  of- 
ficiers, et,  leur  faisant  l'honneur  de  les  prendre  pour  une 
embuscade,  ils  les  traitèrent  à  coups  de  sabre;  le  général 
Pérignon  eut  la  tête  ouverte,  le  général  Grouchy  l'eut 
également  (1),  et  de  plus  fut  balafré;  cette  marque  est 
encore  aujourd'hui  le  plus  bel  ornement  de  son  bàtoa 
de  maréchal.  Il  écrivit  de  Novià  sa  sœur  :  c  J'ai  trois 
blessures  dangereuses...  On  ne  me  trépanera  pas...  Pé- 
rignon sera  conservé.  > 

Au  milieu  de  cette  bagarre,  tout  cela  serait  resté 
ignoré,  car  aucun  des  complices  n'eût  trahi  l'autre;  mais, 
outre  le  capitaine  qui,  rentré  en  France  après  son 
échange,  raconta  le  fait,  un  lieutenant  de  la  26*  demi- 
brigade,  nommé  Deney  et  devenu  secrétaire  du  général 
Delmas,  avait  été  témoin  du  fait,  et,  dans  son  indignation, 
il  en  rendit  compte  au  général  Moreau,  qui  lui  recom- 
manda de  se  taire.  C'est  par  lui  néanmoins  que  le  général 
Delmas  fut  mis  au  courant,  et,  quand  le  retour  du  capi- 
taine vint  confirmer  la  narration  de  Deney,  Delmas  ne  se 
croyant  plus  obligé  au  silence,  laissa  la  vérité  se  faire 
jour.  Quelques  autres  personnes  avaient  eu,  de  source 
différente,  connaissance  de  Taventure,  et  dans  ce  nombre, 
je  citerai  le  maréchal  de  Conegliano;  mais  est-il  besoin 
de  tant  de  témoignages,  et  de  tels  faits  ne  se  confirment- 
ils  pas  par  eux-mêmes  ?  En  effet,  ces  trois  généraux  de 
division  furent  pris  ensemble;  donc  aucun  d'eux  n'était 
à  son  poste,  que  pendant  une  bataille  personne  ne  doit 
quitter;  ils  ont  été  pris  loin  de  leurs  troupes,  donc  ils 

(1)  L'aide  de  camp  du  général  Grouchy  fut  encore  plus  griève- 
ment sabré  que  son  général. 


LE  POIX  D'UNE  LÂCHETÉ. 
les  avaient  abandonnées,  et  de  plus  ils  ont  été  pris  sans 
une  circonstance  qui  puisse  je  ne  dis  pas  justifier,  mai? 
tiire  compreodre  la  prise  d'aucun  d'eux.  Au  reste,  le 
ciel  se  chargea  de  les  châtier,  et,  sans  revenir  sur  les 
coups  de  sabre  qui,  mieux  appliqués,  auraient  peut-être 
étUi  de  plus  grands  malheurs  à  la  France,  ils  se  trom- 
pèreot  sur  le»  conséquences  désastreuses  de  cette  bataille 
et  furent  les  seuls  généraux  français  qui  ornèrent  le  char 
de  triomphe  de  Souvorow  (  1). 

Pendant  ce  temps,  le  centre,  aus  ordres  de  Moreau, 
liTaitBB  d'héroïsme  avec  lui,  et  Moreau,  à  la  tête  de  ses 
Iroopes.  repoussa  trois  fois  les  colonnes  russes,  que,  à  la 
demièreattaque,Sauvorow  avait  conduites  lui-même  et 
nec  lesquelles  il  ne  se  retira  en  rugissant  que  parce 
que  la  plupart  et  les  meilleurs  de  ses  régiments  étaient 
détrntts.  Rien  n'est  donc  plub  magnifique  que  la  conduite 
il»  Kareau,  dans  une  lutte  d'autant  plus  glorieuse  qu'elle 
tUitpIuB  inégale;  rien  n'était  de  même  plus  caractéris- 
liipeque  son  sang-froid,  car  il  en  fit  preuve  il  ce  point 
ipe,  tombé  avec  le  second  cheval  qui  fut  tué  sous  lui, 
on  le  releva  sans  que  les  boultées  de  fumée  de  son  cigare 
suîsentété  ralenties  ou  accélérées.  Mais  il  était  écrit  que. 
dtni  cette  mémorable  et  funeste  bataille,  le  centre  seul 
■ontieudrait  l'honneur  français,  et.  à  propos  de  la  droite. 


{1)  Cequi  n'empêcha  que  le  gém-ral  marquis  de  Groucby,  qui 
nitis  ut  le  duc  d'AngoulâmepriBouaior  lia  guerra.  que  Napoléon 
'iBjarécliBl.qui  deux  mois  après  Ut  perdre  iDliiilAille  de  Waterloo. 
■puLoaUPhilippe  conlirioa  dans  le  plus  baul  des  f^radee,  fut  ua 
^  Iroii  tlênêrnjK  fraogais  qui  on  ISll  livrireot  la  France  aux 
'Wrbant,  Les  deux  autres  furent  le  géitoral  Dessolto,  crii-  mar- 
V^t  pour  ce  fait,  el  le  comte  Ricard,  qui,  pour  contribuer  e  faire 
MnuMr  le  marécbal  8oult  roi  de  Portugal  (1809),  trahit  si  com- 
P'^lciocnt,  et  par  la  perspective  d'un  ducbé,  sa  patrie  comme 
i  soldat  et  son  sermeot  comme  sujet 


«ioèfiii. 


ipsreur,  ( 


e  otflcior  général  et  £■ 


le  cliof  d'état-mujor 


48       MEMOIRES   DU  GENERAL  RARON   THIERAULT. 

c*e8t  avec  peine  que  je  révélerai  un  fait  qui  dépasse,  et 
de  beaucoup,  en  infamie  la  conduite  des  trois  généraux; 
car,  en  se  livrant  à  Tennemi,  ceux-ci  ne  firent  perdre  à  la 
France  que  trois  hommes,  et  tout  ce  qu'on  peut  regretter, 
c*est  qu'elle  ne  les  eût  pas  perdus  plus  tût. 

Quant  à  la  droite,  conduite  par  le  général  Saint-Cyr, 
elle  était  composée  de  Tancienne  armée  de  N^)les 
réduite  à  deux  divisions.  Le  général  Watrin,  qui  com- 
mandait Tune  d'elles,  occupait  le  bas  du  coteau,  au  som- 
met duquel  se  trouvait  le  général  Saint-Cyr  avec  sa 
réserve.  Watrin,  voyant  quelques  corps  autrichiens  se 
réunir  devant  lui  et  se  préparer  à  une  attaque,  crut 
qu'il  fallait  non  pas  les  attendre,  mais  marcher  vivement 
à  eux,  les  attaquer  pendant  qulls  se  formaient,  afin  d'être 
plus  sdlr  de  les  disperser;  toutefois,  ne  voulant  pas  em- 
piéter sur  les  droits  de  son  chef,  il  se  rendit  de  sa  per- 
sonne auprès  du  général  Saint-Cyr,  lui  parla  de  son 
projet  et  lui  demanda  ses  ordres;  pour  toute  réponse  il 
reçut  un  :  •  Faites  comme  vous  voudrez.  »  Or,  avec  un 
homme  aussi  impassible  que  le  général  Saint-Cyr,  aussi 
laconique,  aussi  glacial,  et  surtout  dans  ces  moments  où 
un  chef  doit  tout  faire  pour  exciter  l'ardeur  de  ses  subor- 
donnés, ces  mots  signifiaient  et  ne  pouvaient  signifier 
qu'une  approbation,  c'est-à-dire  un  ordre,  attendu  qu'au- 
toriser une  attaque  est  la  prescrire.  Préval,  qui  était 
présent,  et  qui  depuis  une  demi-heure  examinait  avec 
le  général  Saint-Cvr  les  énormes  masses  de  cavalerie 
que  Fennemi  réunissait  devant  sa  position,  ne  put  mo- 
dérer cette  exclamation  :  c  Mais,  mon  général,  il  va  être 
écrasé  !  —  Oui,  répondit  Saint-Cyr  avec  une  insouciance 
dont  le  souvenir  seul  bouleverse;  mais  il  n  y  a  pas  de 
mal  à  faire  donner  quelques  leçons  à  ces  généraux  de 
Tarmée  de  Naples.  »  £n  effet,  à  peine  engagé  dans 
cette  plaine.  Watrin  fut  assailli,  rompu,  accablé  et  pour- 


tES   CALCULS    DE   GOOVION    SAlNT-CYfl.  45 

suivi  avec  acharnement  par  Je  général-major  de  LusîgDan 
qui,  i  la  tête  d'un  nombreux  corps  de  cavalerie,  arriva 
jusque  Bur  la  réserve  de  Saint-Cyr,  par  qui  il  fut  repoussé 
et  pièvetnenl  blessé. 

Arrftons-nous  un  moment  à  ce  fait,  que  par  malheur 
eipliquent  trop  d'autres  faita  appartenant  à  la  vie  de  ce 
grand  homme  de  guerre  (1 1 .  C'est  avec  tristesse  qu'on  doit 
le  dire,  le  général  Saint-Cyr  était  placé  de  manière  à 
juger  également  de  la  possibilité  et  de  l'opportunité  du 
monTemeot,  Watrin  ne  l'était  pas,  Kn  venant  demander 
désordres,  ce  derniercouvrait  sa  responsabilité  par  celle 
df  son  chef,  et  pour  Saint-Cyr,  qui  venait  déjuger  l'issue 
faille  du  mouvement,  c'était  un  devoir  sacré  de  prescrire 
de  De  pas  bouger;  en  ce  moment  où  la  France  soute- 
Mitune  lutte  si  inégale,  c'était  une  trahison  envers  elle 
itnede  laisser  détruire  sciemment  une  division,  et  dans 
quel  bat  î  Pour  que,  la  bataill'!  se  trouvant  mal  engagée. 
Iw,  Saint-Cyr,  eût  l'honneur,  ce  qui  arriva  pour  un 
moment  au  moins,  de  la  rétablir. 

Tout  en  reconnaissant  la  haute  transcendance  de  ce 
fiiitai  Saint-Cyr,  on  est  obligé  de  convenir  qu'il  n'a 
junijs  travaillé  que  pour  lui  ;  incapable  d'être  inUuencé 
jwr  d'autres  intérêts  que  les  siens,  il  a  toujours  été  un 
<luigereux  camarade  et  n'a  pu  avoir  que  par  suite  de 
If^&ïiids  calculs  l'apparence  du  dévouement  &  la  patrie 
onde  quelque  autre  sentiment  généreux  que  ce  puisse 
to-  D'ailleurs,  la  suite  de  la  bataille  ne  put  justilier 
'loqulifiable  :  <  Faites  comme  vous  voudrez  •  ;  car,  si  le 
StoénI  Saint-Cyr  eut  l'avantage  immédiat  de  rejeter  les 
IWtilivanls  de  Watrin,  il  dut  abandonner  bientôt  une 
piMtion  que,  sans  les  désastres  de  la  division  sacriHée,  il 

HlUjagi'iiieul  du  gcaiTul  Thiébuult  an  trouve  coulirmé  noliun- 
^'Upir  une  acèue  qod  nutim  stgoillcative  que  le  gL^aéral  Uarbul 
'■rPOrte  itaaa  les  Mémoira,  tutne  111,  page  110   (Éd.) 


iO     MEMOIRES   nu   GÉ!«EBAL  BABON   THICBAULT. 

eût  peut-être  consenrée  ;  et  ce  qui  tendrait  à  prooTer  cette 
supposition,  c'est  que,  arec  ce  qui  lui  restait  de  troupes, 
il  exécuta  une  retraite  magnifique  contre  des  forces  abso- 
lument supérieures. 

Hélas!  c'est  une  passion  très  commune  que  cette 
ardeur  à  sacrifier  des  rivaux  pour  se  faire  valoir,  et,  sans 
trop  fouiller  ma  mémoire,  je  pourrais  mettre  en  scène 
des  chefs  gardant  leurs  troupes  immobiles  pour  le  seul 
plaisir  de  laisser  battre  un  concurrent  jalousé.  C'est  Ney 
encombré  d'artillerie  et  refusant  quelques  batteries  à 
Soult  qui,  à  Oporto,  avait  perdu  toutes  ses  pièces;  ce  sont 
Dorsenne  et  Marmont  ne  négligeant  aucune  occasion  de 
se  nuire  mutuellement:  c'est  Soult  qui  ne  se  porte  pas  à 
Santarem  afin  d'empêcher  Masséna  de  conquérir  le  Por- 
tugal, d'où  lui,  Soult,  avait  été  si  honteusement  chassé. 

Il  semble  que  le  harnais  militaire  est  plus  propice 
qu'aucun  autre  à  provoquer  chez  quiconque  le  porte 
cette  rage  de  gloire  et  cet  entraînement  à  spéculer  sur 
la  défaite  du  rival  qui  porte  ombrage;  il  fait  naître,  en 
quelque  camp  que  ce  soit,  les  jalousies  et  les  compétitions^ 
et   c'est  gn\ce  à  un  fait  de  cette  nature  que,  après  la. 
défaite  de  Novi,  nous  pûmes  conserver  Gènes,  qui  cepen— 
dant  était  à  discrétion.  Souvorow  et  Mêlas  discutèrent 
pour  savoir  si  cette  place  serait  occupée  au  nom   d^ 
l'empereur  de  Russie  ou  au  nom  de  l'empereur  d'Autri- 
che. Il  fallut  en  référer  à  ces  souverains,  qui,  pas  plus  qu^ 
leurs  généraux,  n'étaient  disposés  à  céder  sur  ce  point  ^ 
tandis  que  la  diplomatie  discutait,  l'occasion  se  perdit,  e€^ 
voilà  ce  qui  ajouta  à  la  gloire  de  Masséna  l'étemel  hom^ 
neur  du  blocus  de  Gènes  et  ce  qui  rendit  possible  poimBT 
le  Premier  Consul  la  victoire  de  Marengo.  Et  là  je  tcB*— 
mine  le  récit  des  faits  que.  sur  celle  bataille  de  Novi,  j^ 
lègue  à  rhistoire  dans  toute  leur  nudité. 

Un  tel  événement  devait  avoir  en  France  et  surtout 


l'arisleplasgrand  retentissement:  tous,  nous  y  déplo- 
rioQg  la  servilité  avec  laquelle,  en  dépit  de  sa  propre 
coaviction  et  de  l'opinion  d'autres  cbefs  illustres,  Jou- 
krt  avait  obéi  aux  ordres  du  Directoire.  Or,  au  lieu  de 
regretter  d'avoir  été  trop  obéi  quand  il  ordonnait  des 
batailles,  le  Directoire  renouvelait  ses  funestes  injonc- 
tions H  l'égard  de  Masséna,  qu'il  accusait  de  rester  dans 
l'iDution  en  Suisse.  Ne  devinant  pas  ou  ne  voulant  pas 
recoDoaltre  que  cent  raisons,  et  des  meilleures,  pouvaient 
ttn  invoquées  pour  différer  raCTensive,  il  l'accablait  de 
reprodies  et  d'instances  dans  une  correspondance  dont, 
ivrei  dire,  cet  illustre  général  ne  tint  aucun  compte;  de 
plut,  il  le  fit  attaquer  ou  plut6t  condamner  dans  des 
irtieles  de  journaux,  fort  hostiles,  dont  le  but  était  de 
préparer  l'opinion  à  la  disgrAce  de  ce  grand  bomme  de 
purre,  et  dont  le  thème  servait  de  texte  dans  les  rues, 
diosles  cafés  comme  dans  les  salons,  aux  propos  et  aux 
dùeoura  de  toutes  les  créatures  du  pouvoir. 

Ud  soir  que  je  me  trouvais  au  Luxembourg,  témoin 
d'une  des  sorties  dont  le  général  Masséna  était  l'objet, 
■I  ne  fut  impossible  de  me  contenir,  et  j'allai  assez 
loia  pour  qu'un  ami  de  mon  pi>re,  personnage  puissant, 
patAt  devoir  me  prévenir  que  les  attaques  contre  les- 
i^ntliea  je  parlais,  disait-il,  en  don  Quicbotte  n'étaient 
I«>  seulement  l'expression  d'une  opinion  individuelle, 
^tàt  un  r61e  imposé  par  les  cbefs  du  gouvernement. 
Ce  même  omi  crut  donc  devoir  m'engager  à  plus  demo- 
^ation;  toutefois  les  considérations  qu'il  mettait  ainsi 
'n avant  étaient  à  cent  lieues  de  pouvoir  m'arrëter;  je 
^linuai  donc  de  plus  belle,  revenant  môme  sur  la  cri- 
"'Mlle  rébellion  de  Rome  demeurée  impunie.  Je  Eentis 
1"^  nulle  part  je  n'avais  d'écho,  et  ce  fut  pour  moi  l'oc- 
tMion  de  me  convaincre  que  le  général  Masséna,  qui 
'^lîl  la  puissance  de  rendre  la  gloire  tributaire,  n'eut 


S«     ViMOItES   Dr  &K9CtAL   BAB05   THIÉBACLT. 

jamaM  celle  de  conquérir  la  farear  des  coeurs.  De  fait, 
lea  cinq  Dîrecteors  ''ces  rois  à  terme,  comme  les  appela 
plus  tard  Napoléon)  ne  loi  forent  ^ère  moins  hostiles 
que  les  ennemis  qn' il  battait  les  armes  à  la  main,  et  que 
ne  le  forent  poor  lai  la  Coar  impériale  et  celle  de 
Loais  XVIIL  II  n'j  arait,  en  effet,  aacan  rapport  entre 
ce  grand  homme  de  gnerre  et  les  familiers  des  œils-de- 
bœnf  de  quelque  château  que  ce  fût.  D  est  certain  que  le 
maréehalat,  les  grands  cordons,  les  dotations  qae  reçot 
plos  tard  Massëna  ne  réussirent  pas  à  donner  le  clumge 
•ar  une  disgrâce  qui  datait  des  premières  rivalités  de  ce 
général  avec  Bonaparte,  et  rraiment.  en  cette  fin  d'an- 
née 1799,  on  sentit  que  cette  disgrâce  devait  être  irrévo- 
cable, tant  elle  fut  alors  préparée  avec  acharnement,  au 
moment  même  où  elle  était  le  plus  imméritée. 

L'heure  prévue  par  ses  calculs  étant  arrivée,  c'est-à- 
dire  ses  positions  rectiûées,  ses  troupes  reposées,  ses 
plans  mûris,  les  derniers  renforts  de  Russes,  de  Bava- 
rois et  d*émigrés  ne  devant  pas  avant  dix  jours  rejoindre 
les  années  de  Korsakow  et  de  Hotze,  le  général  Mas- 
séna,  voulant  prévenir  Sou vorow  qui  se  hâtait  d'accourir 
en  Suisse,  avait  passé  la  Limmat,  fait  passer  la  Linth  au. 
général  Soult;  il  avait  morcelé  et  battu  Tarmée  de  Kor- 
sakow, et  fait  surprendre  par  son  lieutenant  et  rejeter* 
dans  les  montagnes  Tarmée  du  feld- maréchal   Hotze 
qui  fut  tué  dans  la  bataille;  il  avait  fait  enlever  toufc. 
le  Saint-Gothard    par  le  général   Lecourbe  et   battra 
par  le  général  Gazan  le  corps  de  Russes  et  d'émigrés 
devant    Constance,    le    prince    de    Condé   et   le  du 
d'Enghien  ayant  manqué  d'être  pris.  Dans  un  des  payt 
du  monde  les  plus  faciles  pour  la  défense,  deux  armée 
et  deux  corps  d'armée  avaient  été  défaits  en  dix 
d'opérations,  lorsque  le  général  Masséna  apprit  par    \ 
général  Lecourbe  que  Souvorow,  décoré   du  titre 


CAMPAGNE   DE    SUISSE,  33 

prince  Italisky  pour  prix  de  ses  victoires  en  Italie  contre 
Scherer,  Horeau,  Macdonald  et  Joubert,  que  Souvorow, 
ili»-je,  s'avançait  par  la  vallée  de  la  Reuss,  avec  toute 
l'innée  russe  d'outre-monts.  A  l'instant  Masséna  se 
porte  h  sa  reaconire  avec  tout  ce  qui  peut  le  suivre,  lui 
tiit  à  la  fois  barrer  le  passage  et  couper  la  retraite,  et, 
aptes  plusieurs  combats  destructeurs,  parvient  à  le  re- 
fouler et  à  le  terrasser  dans  la  vallée  de  Multen;  là  il 
l'altBqae  et  le  défait  encore,  le  force  à  abandonner  ar- 
Ijlltrie,  équipages,  blessés,  malades,  une  foule  de  prison- 
niers. Laissant  aussi,  je  crois,  son  dernier  cheval,  Sou- 
Torow  se  sauve  avec  de  misérables  débris  A  travers 
d'altreuses  montagnes,  où  le  général  Mortier  reste 
chargé  de  le  poursuivre.  Alors,  en  toute  hâte,  le  général 
en  chef  rétrograde  pour  combattre  et  battre  de  nouveau 
Korsakow.  qui.  avec  plus  de  12.000  Russes,  Bavarois  et 
^mi^és  presque  tous  formés  de  renforts  qui  venaient 
li'Uriver,  accourait  au  secours  de  Souvorow  déjà  battu, 
alors  qae,  de  son  c6té,  ce  dernier  avait  tout  risqué  et 
ucriGé  pour  opérer  sa  jonction  avec  Ilolze  et  avec  Kor- 
^ow  lui-même,  dont  il  ignorait  la  première  défaite. 
Lotte  étemelleroenl glorieuse:  succès  dont  je  ne  connais 
"Mua  autre  exemple,  car  il  fut  obtenu  presque  entière- 
"lent  par  la  force  et  par  l'exactitude  des  calculs,  par  la 
'■gesse  et  l'habileté  des  dispositions,  la  vigueur  de 
''«Écution  et  la  rapidité  et  l'ensemble  des  mouvements. 
Ottinze  jours  avaient  sufll  au  général  Masséna  pour 
''aitcre  et  anéantir  trois  armées  et  trois  corps  d'armée, 
'Composés  de  troupes  différentes;  pour  décider  de  l'oc- 
'^upalion  de  la  Suisse,  pour  faire  tuer  sur  le  champ  de 
''Ktnille  un  des  meilleurs  généraux  en  chef  de  l'Au- 
'•"icbe.  pour  renvoyer  l'ours  du  pôle  rugir  dans  sa  la- 
nière et  y  mourir  de  rage  d'avoir  été  vaincu. 

Eh  bien,  cette  magniOque  série  de  victoires  qui,  en 


54      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   RÀRON   THIÉBAULT. 

toute  circonstance,  auraient  suffi  pour  immortaliser  un 
homme  et  honorer  une  nation  ;  qui  affranchissaient  la 
France  du  joug  de  l'étranger,  qui  seules  pouvaient  la 
préserver  d'une  invasion  immédiate,  invasion  faite  à  la 
Souvorow;  ces  victoires,  qui  auraient  dû  valoir  au  géné- 
ral Masséna  un  triomphe,  que  du  reste  l'opinion  lui 
décerna  et  que  la  postérité  s'honorera  de  sanctionner; 
ces  victoires  étaient  d'une  nécessité  telle  que,  du 
moment  où  l'on  sut  le  général  Masséna,  notre  dernier 
espoir,  aux  prises  avec  ses  trop  nombreux  ennemis, 
tout  Paris,  toute  la  France  furent  en  émoi  ;  ce  n'était 
plus  que  de  l'air  et  du  ton  de  l'effroi  qu'on  s'y  abordait 
pour  se  demander  des  nouvelles,  et  je  me  rappelle  que 
l'anxiété  arracha  à  M.  Roy,  l'homme  si  froid  et  si  pru- 
dent, futur  ministre  et  pair  de  France,  ces  mots  si  carac- 
téristiques dans  sa  bouche  :  <  Une  telle  lutte  est  d'un  inté- 
rêt à  faire  frissonner.  »  £t  pourtant  cette  campagne  de 
délivrance  et  de  gloire  ne  put  suffire  pour  museler  les 
calomniateurs  du  général  Masséna,  et,  lorsque  l'Europe 
ennemie  proclamait  sa  grandeur,  on  porta  l'impudeur,  à 
Paris,  jusqu'à  susciter  une  polémique  de  journaux  ten- 
dant à  prouver  que  si  Masséna  avait  agi  plus  tôt,  il  aurait 
obtenu  bien  d'autres  avantages.  Informé,  comme  je  l'ai 
dit,  que  ces  impertinences  émanaient  d'assez  haut  pour 
mériter  d'être  reçues  moins  légèrement  que  par  du  mé- 
pris, j'en  écrivis  aussitôt  la  réfutation,  et,  n'ayant  pu 
faire  insérer  dans  le  journal  agresseur  ce  que  l'indigna- 
tion m'avait  dicté,  je  modifiai  ma  rédaction,  que  j'inti- 
tulai :  t  Les  Victoires  de  Masséna  »,  et  je  la  fis  imprimer 
et  répandre  avec  profusion.  Je  terminais  cet  écrit  en 
annonçant  le  triomphe  prochain  de  nos  armes,  triomphe 
rendu  possible  par  la  récente  campagne  de  Suisse. 

Dès  lors,  la  crainte  d'une  invasion  se  trouvant  dissipée, 
et  dans  mon  désir  de  voir  se  réaliser  les  prophéties  de  ma 


•  LES  VICTOIRES   DE  MASSENA.  »  55 

brochure,  je  fus  obsédé  de  cette  idée  fixe,  l'Italie  recon- 
quise; je  révais  la  nuit,  je  pensais  tout  le  jour  au  plus 
sûr  moyen  d'effacer  de  nos  fastes  la  honte  de  cette  année 
17d9,  qui  en  si  peu  de  mois  nous  avait  ramenés  des 
bords  ioniens  jusqu'à  Gênes.  Plusieurs  plans  se  pré- 
sentèrent à  mon  esprit;  l'un  d'eux  m'apparut  plus  sai- 
sissant et  plus  décisif;  et,  pour  donner  plus  de  précision 
à  ma  pensée,  je  la  mis  par  écrit  et  la  fis  transcrire  au 
net  par  une  religieuse  qui  me  servait  alors  de  copiste. 
Ce  plan  copié,  je  le  montrai  à  mon  père,  qui  le  jugea 
plus  important  que  je  ne  l'avais  jugé  moi-même,  et  qui 
me  conseilla  de  le  porter  au  ministre  de  la  guerre  et  au 
président  du  Directoire,  ce  qui  fut  résolu. 


CHAPITRE  m 


J'attendais  un  moment  propice  pour  me  présenter  au 
ministère;  on  était  au  44  octobre,  et  ce  jour-là  je  fus 
amené  je  ne  sais  plus  pourquoi  au  Palais-Royal.  J'y  étais 
à  peine  entré  par  la  grande  cour,  quand,  à  l'autre  extré- 
mité du  jardin,  je  vis  un  groupe  se  former  et  se  grossir, 
puis  des  hommes  et  des  femmes  courante  toutes  jambes. 
Pour  n'avoir  pas  Pair  de  céder  à  cet  entraînement  de 
fous,  je  m'avançai  simplement  vers  ce  groupe  qui  se 
divisait  en  un  grand  nombre  de  petits,  de  nouveaux  arri- 
vants se  succédant  sans  cesse,  repartant  sitôt  les  pre- 
miers mots  entendus  et  s'éloignant  avec  les  signes  de 
l'agitation  la  plus  complète.  Sans  doute,  on  échangeait 
l'annonce  d'une  grande  nouvelle,  insurrection,  victoire 
ou  défaite.  Pour  abréger  mon  incertitude,  j'avais  hâté  le 
pas;  je  voulus  même  questionner  quelques  personnes, 
qui,  venant  du  rassemblement,  me  croisaient  en  préci- 
pitant leurs  pas.  Aucune  ne  s'arrêta;  mais  un  homme, 
sans  cesser  de  courir,  me  cria  d'une  voix  tout  essoufflée 
cette  phrase  :  *  Le  général  Bonaparte  vient  de  débar- 
quer à  Fréjus.  »  Alors,  à  mon  tour,  je  subis  l'effet  du  ver- 
tige commun,  et,  après  le  premier  instant  de  stupeur 
qui  me  retint  pendant  quelques  secondes  fixé  au  sol,  je 
pris  ma  course  pour  rejoindre  mon  cabriolet  que  j'avais 
laissé  rue  du  Lycée. 

Ma  première  pensée  était  d'aller  à  toute  bride  porter 


BONAPARTE   DÉBARQUE   A    FRËJUS.  &1 

Mite  grande  nouvelle  à  mon  pÉre;  ma  seconde  fut  de 
comineDcer  par  la  vérifier:  Je  me  rends  donc  à  l'ëtat- 
iDEJor  de  la  place,  me  des  Capucines;  mais  là,  comme 
an  Palais-Royal,  je  n'eus  pas  le  temps  de  faire  une  ques- 
tioa;  le  mouvement,  qui  devenait  général  dans  tout 
Paris,  ne  laÎGsait  plus  d'ailleurs  l'objet  à  aucun  doute. 
Celle  DOnvelle,  que  le  Directoire  venait  de  faire  annon- 
cer lui  Conseils  par  un  messager  précédé  d'une  musi- 
ifu,  se  propageait  avec  la  rapidité  fluide  de  l'électricité. 
Chtqae  coin  de  rue  offrait  une  nouvelle  représentation 
de  la  scène  du  Palais-Royal  :  de  plus,  les  musiques  des 
pégimantsdelagamisonparcouraienldéjà  Paris  en  signe 
d'allégresse  publique,  entraînant  à  leur  suite  des  ftots 
df  peuple  et  de  soldats.  La  nuit  venue,  des  illuminations 
furent  improvisées  dans  tous  les  quartiers,  et  ce  retour 
imsi  désiré  qu'inattendu  fut  annoncé  aux  cris  de  :  Vive 
Il  République  I  de  :  Vire  Bonaparte  I  dans  tous  les  théâ- 
tre!. Enlin  on  se  cherchait  pour  s'apprendre  ce  retour 
miraculeux:  on  se  visitait  pour  s'en  féliciter,  et  l'en- 
Ibouiiaame,  le  délire  qui  animaient  si  étrangement 
Pirii,  allaient  se  répandre  dans  la  France  entière. 

Ainsi  ce  n'était  pas  le  retour  d'un  général,  c'était, 
>oi»rhaMt  d'un  général,  le  retour  d'un  chef,  et  d'un 
chef  d'autant  plus  puissant  qu'il  semlilaità  la  foisnéces- 
tarre  i  l'armée,  è  la  politique  et  au  gouvernement.  Sous 
«  troisième  rapport,  son  retour  était  encore  plus  désiré 
lue  tous  les  deux  autres;  car  il  ne  restait  en  France 
is'un  simulacre  de  gouvernement,  et  la  Constitution  ne 
woslJtDait  plus  rien.  Battu  en  brèche  par  tous  les  partis, 
'<  Directoire  était  à  la  merci  du  premier  assaut,  Ce 
"'"Si  pas  qu'il  n'y  eût,  dans  ce  Directoire,  du  talent,  du 
'^aclére  et  du  patriotisme:  mais  cinq  chefs,  au  lieu  de 
l^intupler  les  forces,  les  divisent  et  les  annulent  en  rai- 
*""  de  leur  nombre.  Que  pouvaient  les  Directeurs,  gens 


^S      MÉMOIRES  DU   GÉNÉR^&L   BARON   THIÉBAULT. 

sans  foriane,  sans  famille,  comme  sans  avenir  et  sans 
consistance  ;  de  quelque  manière  qu'on  les  eût  chamar^ 
rés  et  logés,  que  pouvaient-ils  contre  des  chefs  militaires 
illustrés  par  tant  de  batailles  ?  Était-il  possible  que  les 
vainqueurs  de  tant  de  rois  restassent  bannis  de  ce  Direc- 
toire ou  s'j  crussent  représentés  par  un  Moulin,  que, 
grâce  à  sa  nullité,  son  habit  n  avait  pas  exclu?  Moulin, 
gouvernant  Kléber,  Pichegru,  Saint-€yr,  Desaix,  Moreau, 
Jourdan,  Masséna,  Bonaparte,  était  burlesque.  Et,  en  ce 
qui  concernait  le  général  Bonaparte,  c'est  depuis  qu'il 
était  en  Egypte  que  nous  avions  subi  tous  nos  désastres; 
il  semblait  que,  lui  présent,  chaque  bataille  perdue  eût 
été  gagnée,  et  que  tout  territoire  évacué  eût  étéconservé» 
tant  la  France  avait  foi  non  seulement  au  génie,  mais  à 
rinfluence  magique  de  cet  homme;  il  avait  donc  été 
l'objet  de  regrets  et  de  vœux,  qu'aucun  des  autres  géné- 
raux de  la  République  n'avait  pu  effacer  ou  diminuer, 
et  si,  grâce  à  Masséna,  la  victoire  paraissait  prête  à 
rentrer  dans  nos  rangs,  c'est  en  Bonaparte  seul  qu'on 
voyait  alors  le  sûr  garant  de  cette  victoire.  Telle  fut  la 
cause  de  la  joie  qu'excita  la  nouvelle  de  son  retour,  et 
cette  joie  fut  telle  que  le  député  Baudin,  des  Ardennes, 
en  mourut  dans  la  soirée  même.  Enfin,  le  16,  au  matin, 
le  plus  petit  hôtel  de  la  rue  Cbantereine,  nommée  de  suite 
et  par  acclamation  la  rue  de  la  Victoire,  recelait  celui 
dont  la  destinée,  désormais  irrévocable,  allait  donner  au 
monde  le  plus  effroyable  exemple  des  vicissitudes  hu- 
maines. 

Je  n'écris  pas  l'histoire.  Je  n*ai  pas  à  faire  connaître 
cette  révolution  du  18  brumaire  connue  de  tout  le  monde 
et  qui  s'effectua  vingt-six  jours  après  le  débarquement 
du  général  Bonaparte  à  Fréjus,  vingt-quatre  jours  après 
qu'il  fut  rentré  à  Paris  avec  Berthier,  Lannes,  Murât  et 
Bessières.  Je  ne  rappellerai   pas  le   désappointement 


fl't|tfOiiTa  le  général  Bonaparte  en  trouvant  la  France 
notns  accablée  ou  moins  menacée  qu'il  ne  l'espérait: 
dt  fait,  la  brusque  présence  du  vainqueur  de  Castiglione 
et  de  Rivoli,  du  Mont-Thabor  et  d'Aboukir,  ramenait 
dans  Paris  une  sorte  d'animation  guerrière  qui  pouvait 
faire  illueion ;  mais  je  m'arrêterai,  un  instant,  à  ce  re- 
tour, qui,  divinisé  par  les  uns.  Tut  blâmé  par  les  autres. 
Au  milieu  de  l'allégresse  populaire,  des  récriminations 
^'levèrent,  et  deux  reproches  notamment  furent  répan- 
dns  dans  le  public  avec  acbarnement.  On  accusait 
Banaparte  d'avoir  quitté  son  armée,  d'abord  parce  que 
l'expédition  d'Egypte  ne  pouvait  plus  avoir  une  issue 
beureuse.  ensuite  parce  qu'il  prévoyait  que  cette  année 
denil  finir  par  succomber;  on  raccusait  aussi  d'avoir 
Inosgressé  les  lois  militaires,  et  très  haut  on  le  taxait 
lie  lAeheté  pour  le  premier  grief,  de  désobéissance  et  de 
dûertion  devant  l'ennemi  pour  le  second. 

fia  réalité,  si  l'on  s'en  tient  au  point  de  vue  militaire. 
Bonaparte  était  inexcusable,  et  Sieyès  avait  raison  lors- 
que, i  propos  d'un  manque  volontaire  d'égards  dont  il 
ivaiti  se  plaindre  de  la  part  de  Bonaparte,  il  l'appela  : 
•  Petit  insolent  envers  le  membre  d'une  autorité  qui 
imJtdd  le  faire  fusiller.  ■  De  fait,  il  avaitdooné  l'exemple 
d'un  acte  que  plus  tard  il  eât  fait  punir  de  mort.  et. 
quelle  que  fdt  l'apparence  de  ses  motifs,  il  était  d'autant 
plai  coupable  qu'il  avait  osé  amener  avec  lui  des  géné- 
raux, des  olBciers  qui,  comme  lui.  n'auraient  dû  quitter 
l'Egypte  que  par  les  ordres  de  leur  gouvernement  et  qui, 
rerenaot  ainsi,  ne  pouvaient  plus  être  considérés  que 
tomme  des  séides  ou  des  complices.  La  violation  des  lois 
wniUires  n'était  pas  un  délit  moindre,  et  la  gravité  de  ces 
de»  chefs  d'accusation  motiva  la  proposition  que  lit 
Bemadolte  de  traduire  le  général  Bonaparte  à  un  conseil 
<'e  guerre:  mais  on  eut  peur  de  le  pousser  à  la  rébellion 


60      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

immédiate,  et  c'est  incontestablement  ce  qai  lui  fit  don- 
ner par  le  président  du  Directoire  (Gohier)  l'accolade 
fraternelle.  Gomment  eût-on  osé  sévir  contre  un  homme 
dont  le  voyage  de  Fréjus  à  Paris  avait  été  un  triomphe, 
et  que  la  garde  même  du  Directoire  accueillit  aux  cris  de  : 
c  Vive  Bonaparte!  >  Et  pourtant  il  était  évident  que  le 
patriotisme  n'avait  été  et  n'était  pour  lui  que  le  prétexte 
de  l'ambition.  Ses  habitudes,  ses  goûts,  ses  manières, 
ses  discours,  ses  proclamations,  ses  moindres  paroles, 
sa  figure,  son  regard,  sa  nature  enfin  et  jusqu'au  dédain 
qu'il  afficha  longtemps  pour  la  tenue  militaire,  révélè- 
rent partout  ses  idées,  ses  espérances  et  ses  désirs  d'u- 
surpation. Ainsi  on  ne  pouvait  se  dissimuler  que,  par  son 
retour  même,  il  n'eût  arboré  l'étendard  de  la  révolte. 
L'habileté,  le  bonheur  et  Taudace  nécessaires  au  succès, 
le  sauvèrent;  mais,  tout  en  spéculant  sur  l'admiration  et 
la  confiance  des  uns,  la  faiblesse  ou  la  lâcheté  des  autres, 
sur  le  désaccord  d'une  partie  de  la  population  et  le  be- 
soin que  l'on  avait  d'ordre  et  de  repos,  sur  l'exaltation 
des  masses  et  le  délire  avec  lequel  se  concentrèrent  en  lui 
les  espérances  d'un  peuple  qui  n'espérait  plus  en  rien, 
sur  les  malheurs  et  les  pourritures  de  l'époque  qu'il  sut 
exploiter,  il  ne  put  échapper  malgré  tout  à  cette  convic- 
tion qu'il  n'y  avait  d'alternative  pour  lui  qu'entre  une 
réussite  complète  et  un  crime  irrémissible,  un  trône  et 
un  gibet.  Et  voilà  pourquoi  l'imputation  de  lâcheté  por- 
tée contre  lui  était  absurde,  parce  qu'il  lui  avait  fallu 
pour  revenir  en  France  l'énergie  et  le  courage  du  fac- 
tieux. 

Je  l'avais  étudié  et  suivi  avec  trop  d'attention,  tant  à 
l'armée  de  l'intérieur  que  pendant  ses  immortelles  cam- 
pagnes d'Italie  et  pendant  son  séjour  à  Paris  au  com- 
mencement de  1798,  pour  que  je  me  trompasse  sur  les 
conséquences  de  ses  progressions,  sur  la  portée  de  ce 


PBAtUDES  DU    IN    UROMAIBï:.  «l 

iDotqa'il  avait  dit  avant  son  départ  pour  l'Egypte  :•  La 
poire  n'est  pas  mfire.  •  Je  ne  doutais  donc  pas  qu'il  eilt 
et'!  ramené  par  son  ambition,  et  non  par  son  patriotisme; 
el  cependant  je  cédais  à  l'enthousiasme  gêné  rai,  Jouissant 
d'avance  des  victoires  que  le  retour  de  ce  grand  homme 
^raotissoit,  et  je  me  livrais  àma  joie  avec  d'autantplus 
il  eKuïion  que  je  n'avais  pas  calculé  qu'il  devait  choisir 
prdcisénicût  pour  l'exécution  de  ses  projets  liberticides 
If  moment  où  la  France  avait  le  plus  besoin  de  lui,  où 
lu  saisoD  sjouroait  toute  opération  militaire,  où  l'on 
élïit  dans  l'ivresse  de  son  retour;  en  dépit  de  tous  les 
fifmptdmes,  je  ne  me  doutais  pas  que  nous  touchions  à 
la  crise  que  sa  brusque  présence  annonçait. 

Le  général  Bunaparle  étant  arrivé  le  16  octobre,  h 
SIX  heures  du  matin,  au  Directoire,  avec  Uertbier,Bertbol- 
l(t.  Mooge  (ce  qui  était  forthBbile),je  me  présentai  le  1>t 
isaporte;  il  étaitsorti,  et jem'iascrivis.I.e31,jeretour< 
Oïl  chez  lui  :  il  y  avait  beaucoup  de  monde  ;  il  Gt  un  pas 
rm  moi  lorsque  je  m'approchai,  m'accueillit  à  mer- 
veille, reçut  avec  bienveillance  les  félicitations  que.  au 
tBJelde  son  retour,  j'adressai  k  la  France  dont  ce  retour 
comblait  les  vœui;  enlln  il  me  dit,  quand  Je  fis  place  à  un 
tatie  :  f  Je  compte  vous  revoir.  >  Le  26  (4  brumaire). 
Jeprofitat  de  cette  sorte  d'invitation;  il  était  dis  heures  et 
demie  lorsque  j'entrai  dans  le  salon.  Le  général  Bona- 
parte était  debout  et  fort  occupé  d'un  entretien  avec  un 
bomme  que  je  ne  connaissais  pas  et  qui  se  promenait 
iTKlai  au  fond  du  salon  ;  je  m'approchai  de  la  chemi- 
ote;  Mme  Bonaparte  arrivée,  je  causai  avec  elle.  Un  peu 
■nnl  onze  heures,  il  congédia  son  interlocuteur,  serap- 
ptwht  de  nous,  me  dit  amicalement  :  <  ftonjour,  Thié- 
blilt  1,  sonna  pour  qu'on  servit  à  déjeuner,  ajouta  en 
■> retournant  vers  moi  :  t  Vous  déjeunerez  avec  nous.  • 
ApeiDeà  table,  en  tiers  avec  Mme  Bonaparte  et  lui.  Il 


ê±     MÉMOJBES  OU  GCSBBAL  BAB05    THIÊBAULT. 

me  parla  des  deux  dernières  eaoipagDcs,  et,  s'arrètant  à 
celle  de  Naples,  me  dit  :  t  Je  sais  q«e  tous  tous  y  êtes 
bien  eondnit  > .  et,  pen  après,  sans  prononcer  le  nom  de 
Championnet,  mais,  selon  son  habitnde,  personnifiant 
par  sa  toamare  de  phrase  le  rôle  général  de  f  armée,  il 
ajouta  :  «  Il  n'y  a  qae  toos  qui,  pendant  mon  absence, 
ayez  fait  de  bonnes  choses.  > 

Ponr  ce  qui  me  concernait,  ce  qa*il  arait  dit  marquait 
pins  qae  de  la  bonté  :  je  fus  même  étonné  qu'il  eût  daigné 
étendre  ses  éloges  jusqu'à  moi.  simple  adjudant  général. 
11  est  Trai  que,  dans  ce  moment  surtout,  occupé  de  tout 
autre  chose  que  de  moi,  je  ne  considérai  pas  que,  comme 
il  se  trouvait  à  Paris  sans  aides  de  camp  et  comme  il  était 
au  courant  de  la  manière  dont  je  senrais,  je  pouTais  loi 
couTenir...  Absents  ou  présents,  ses  aides  de  camp,  arec 
la  presque  totalité  desquels  j  étais  lié,  m'auraient  para 
d'ailleurs,  et  à  deux  près,  ne  rien  aToir  qui  pût  m'impo- 
ser  beaucoup.  Si  je  ne  me  plaçais  ni  sur  la  ligne  deMar- 
mont  comme  ofGcier  instruit  ou  comme  orateur  mili- 
taire, ni  sur  la  ligne  de  Duroc  si  remarquable  par  sa 
réserve  et  sa  sagesse,  il  était  de  leurs  collègues  que  sous 
aucun  rapport  je  ne  plaçais  sur  la  mienne.  Quoi  qu'il  en 
soit,  ridée  de  lui  être  attaché,  cette  idée  que  tant  d'au- 
tres à  ma  place  auraient  eue,  ne  me  vint  même  pas. 

Un  mot  me  fit  naître  la  pensée  de  lui  parler  de  mon 
plan  d'une  nouvelle  campagne  en  Italie  ;  mais  Tà-propos 
échappa  par  la  brusquerie  avec  laquelle,  à  ce  que  nous 
disions  du  dévouement  des  troupes  et  du  zèle  de  quel- 
ques chefs,  il  opposa  tout  à  coup  ce  qui  s'était  passé  et 
se  passait  dans  l'intérieur;  il  attaqua  le  gouvernement 
avec  une  violence  qui  me  bouleversa;  voici  à  ce  sujet 
quelques  phrases  que  ma  mémoire  me  rappelle  et  qui 
donneront  une  idée  des  autres  :  c  Une  nation  est  tou- 
jours ce  qu'on  sait  la  faire...  les  factions,  les  partis,  les 


A    LA   TSBLE    DE  BO^APARTE. 

divisions  triomphantes  n'incriminent  que  le  pouvoir...  Il 
n'est  pas  de  mauvais  peuple  pour  un  bon  gouvernement, 
comme  il  n'y  a  pas  de  mauvaises  troupes  sous  de  bons 
chefs.  Hais  quespérer  de  gens  qui  ne  connaissent  ni 
leur  pays,  ni  ses  besoins,  qui  ne  comprennent  ni  leur 
tirmps.  ni  les  hommes,  et  qui  ne  trouvent  quedes  résis- 
tances où  ils  devraient  trouver  des  secours?  •  Puis  il  par- 
tit en  une  bordée  d'injures  contre  le  Directoire.  •  J'ai 
laissa  la  paix  et  je  retrouve  la  guerre.  L'iniluence  de  la 
victoire  a  été  remplacée  par  de«  défaites  honteuses. 
L'Italie  était  conquise  ;  elle  est  envahie,  el  la  France  est 
menacée.  J'ai  laissé  des  millions,  et  la  pénurie  est  par- 
tout; ces  hommes  abaissent  au  niveau  de  leur  impéritie 
la  France  qu'ils  dégradent  et  qui  les  réprouve.  * 

Napoléon  disait  :  •  (Juand  on  veut  dîner  bien,  il  faut 
dtn«r  chez  Cambacérèsi  quand  on  veut  dîner  mal,  il 
bal  dîner  chez  Le  Brun;  quand  on  veut  dîner  vite,  il 
taot  dîner  chez  moi.  .  La  vérité  est  que  ses  dîners  sou- 
veol  ne  duraient  pas  une  demi-heure,  et  que  le  déjeuner 
que  je  rappelle  dura  beaucoup  moins.  Malgré  cela,  et 
qudqiie  datte  que  je  fusse  de  me  trouver  à  ce  petit  cou- 
ven,  pendant  lequel  la  fortune  me  sourit  inutilement,  ce 
repas  avait  fini  par  me  paraître  long.  Depuis  que  l'acte 
d'sccusution,  l'espèce  d'anatbème  contre  le  Directoire 
*vai(  commencé,  j'avais  gardé  le  plus  absolu  silence  et 
jt  m'étais  efforcé  de  rendre  mon  visage  aussi  muet 
que  ma  bouche  ;  mais  cette  situation  devenait  à  chaque 
UtiUot  plus  pénible.  Ce  fut  donc  avec  un  véritable 
ttnlagenienl  que  je  vis  arriver  le  moment  de  donner  la 
DUin  &  Mme  Bonaparte,  pour  rentrer  nu  salon,  où  nous 
tWnTâme»  le  général  Serurier,  ce  qui  fut  pour  moi 
un  nouveau  bonheur.  De  suite,  en  elTet,  le  général  Bo- 
Mpsrte  qui  revoyait  Serurier  pour  la  première  fois, 
'"'parla  aussitôt  de  la  campagne  du  général  Scberer, 


64     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIÉBAULT. 

qu'il  traita  plus  mal  que  rennemi  ne  l'avait  fait;  il  ne 
dit  qu'un  mot  de  TafTaire  du  pont  de  Polo  que  le  géné- 
ral Serurier  pouvait  excuser»  qu'il  se  hâta  d'expli- 
quer (i).  Le  général  Bonaparte  passa  ensuite  légèrement 
sur  la  bataille  de  l'Adda,  aussi  malheureuse  qu'honora- 
ble pour  le  général  Serurier,  et,  revenant  au  Directoire, 
ce  qui  révélait  un  rôle  arrêté  dans  sa  pensée,  il  se  répan- 
dit en  de  nouveaux  reproches,  s'indigna  de  ce  que  le 
choix  des  chefs  de  l'armée  pût  dépendre  des  intrigues, 
de  l'ignorance  et  du  pouvoir  de  quelques  avocats.  Ce 
mot  d'avocat,  dont  il  faisait  un  terme  au  dernier  point 
méprisant,  parut  lui  plaire;  il  s'en  servit  plusieurs  fois, et 
le  général  Serurier  s'étant  plaint  du  Directoire,  je  ne 
sais  plus  à  quelle  occasion  et  avec  raison,  le  général 
Bonaparte  reprit  avec  véhémence  :  c  Et  que  peuvent 
espérer  des  généraux,  avec  un  gouvernement  d'avocats? 
Pour  que  des  lieutenants  se  dévouent,  il  leur  faut  uo 
chef  capable  de  les  apprécier,  de  les  diriger,  de  les  sou- 
tenir... >A  ce  mot  de  lieutenants,  ainsi  qu'au  ton  dont  il 
fut  dit,  je  crus  entendre  César;  dès  lors  le  terrain  sur 
lequel  je  me  trouvais  me  parut  inquiétant,  et  je  pris 
congé.  J'avais  quitté  le  général  Bonaparte  près  de  la 
cheminée;  je  Tavais  volontairement  laissé  au  milieu 
d'une  phrase,  et  j'avais  à  peine  fermé  la  porte  du  salon 
sur  moi  qu'il  la  rouvrit,  et,  disposant  de  moi  comme  de 
quelqu'un  à  lui,  il  me  jeta  cet  ordre  de  Tair  le  plus  gra- 
cieux :  f  Allez  donner  votre  adresse  à  Berthierl  »  A 
quoi  je  ne  répondis  que  par  un  salut. 

La  position  de  ces  échappés  d'Alexandrie  et  surtout 
de  celui  que  Bernadotte  appelait  i  le  transfuge  »  m'avait 
toujours  paru  fausse,  et  plus  leur  rôle  se  dessinait  à  mea 

(1)  Il  commaDdait  une  division  de  Schorer,  et  de  désastres  em 
désastres  fut  réduit  à  une  capitulation  malheureuse.  Il  se  trouTaâ 
*i0P8  à  Paris  prisonnier  sur  parole. 


LA    PIM    DD    UIRECTOint.  65 

yeux,  plUB  ils  me  devenaient  suspects,   .l'avais  passé 

outre  pour  un  grand  hommes  pour  mon  ancien  général 

eo  chef  de  l'armée  de  rinlérieur  et  de  l'armée  d'Italie; 

mais  rien  do  semblable  ne  militait  ^  mes  yeux  pour  le 

géoéral  Berthier,  et  je  ne  comprenais  pae,  du  moins  je 

ne  voulais  pas  comprendre  ce  que  je  pourrais  avoir  à 

Tsire  avec  ce  général.  Je  me  souvenais  avec  dégoAt  de 

tout  ce  que  sa  conduite  à  Home  avait  eu  d'odieux,  de 

perfide  envers  le  général  Mnsaéna,  et,  par  ces  causes 

autant  que  par  la  circonstance  qu'il  n'était  pour  moi 

qu'un  général  sans  emploi,  je  n'avais  pas  mis  les  pieds 

cbei  lui.  Or  ce  que  je  venais  d'entendre  était-il  de  na- 

lureà  vaincre  mes  répugances?  J'étais  loin  de  le  penser; 

nfanmoios,  comme  mon  père  était  l'arbitre  auquel  mon 

cnar  et  ma  raison  me  faisaient  recourir  dans  toutes  les 

ntnations  délicates,  je  retournai  en  toute  h&te  chez  lui 

eljï  l'informai  des  moindres  circonstances  de  ma  visite 

etdemon  déjeuner.  A  dater  de  ce  moment,  il  ne  nous  resta 

sacim  doute  sur  la  prochaine  exécution  des  projets  sédi- 

Ueui.  Les  Directeurs  certes  ne  m'occupaient  guère;  je  ne 

conoaiesais  personnellement  aucun  d'eus;  leurs  œuvres 

Dclesrecommandaient  pas.  Je  ne  pouvais  estimer  ni  l'am- 

bilieuxSieyèsetson  satellite  Ducos,  ni  l'honnéle  mais  in- 

uptble  Gohier,  et  son  satellite  Moulin,  et  moins  encore 

hmt  •  le  pourri  • ,  comme  on  l'appelait  alors.  Toutefois. 

le  Directoire  faisait  partie  d'une  constitution  que  j'avais 

jurée;  je  tenais  à  mes  serments,  et  j'ai  toujours  eu  horreur 

*irùle  de  conspirateur.  Les  propos  entre  mon  père  et  moi 

'uwiit  donc  assez  courts,  et  il  fut  décidé  que,  en  gardant 

'«îecrct  sur  tout  ce  que  j'avais  entendu  et  remarqué,  je 

"«  retournerais  pas  chez  le  général  Bonaparte,  el  que, 

ijuit  donné  mon  adresse  au  ministre  de  la  guerre  et  au 

wmmandant  de  la  place,  je  n'avais  plus  à  la  donner  â 

P^^oae.  et  moins  au  général  Berthier  qu'à  tout  autre. 


«4     MCXOIACS  mZ  QE.3ÏÏM.AL  BaAOS    TBIÊBAULT. 

PgpV  ttOTcr  aé^Mnrâ-s  fce»  appui  ttes  antont  que  je 
le  povrais^  je  sort»  pea:  je  se  Be  Boatraî  ni  chex  le 
miiiiftre.  m  aa  DireetûCR.  ni  ■i»c  aa  spectacle*  Je  fîis 
«Taillears  si&alfrant:  4a  6  aa  9  ooTcmbre  -'15-18  bm» 
maire':,  je  ae  qaittai  pas  an  chambre,  et  je  f«s  seulement 
par  les  joamaax  q«e.  ie  6.  le  çêaôai  Bonaparte  arait 
doané  aa  générai  Moreaa  xm  saperbe  damas  garni  de  dia- 
mants de  la  Talear  dif  dix  mille  francs,  et  qne,  le  jour 
BBéme  et  dans  l'êçiise  de  Saint-Salpice  transfiMinée  en 
temple  de  la  Victoire,  on  bani:|Qet  arait  été  donné  parles 
Consals  aa  cénéral  Moreaa  et  aa  cénéral  Bonaparte,  qoi, 
par  parenthèse,  darant  ce  repas  ne  manceaqne  des  CBofr. 
Logé  anx  Grands  Jêsaites  de  la  rae  Saint-Antoine,  mes 
amîs  araient  ea  aatre  chose  à  faire  en  ces  jours  histori- 
qnes  qae  de  Tenir  me  donner  des  nourelles.  Ainsi,  le  19 
aa  matin,  n'ayant  pas  encore  neçn  mon  joomal,  je  ne 
sarais  rien,  absoloment  rien  de  ce  qui  se  passait  on 
s'était  passé  la  Teille,  lorsqu'on  m'annonça  le  cheralier 
de  Satnr. 

Ce  cheTalier  de  Satnr.  ancien  chcTao-léger  ou  gen- 
darme de  LnnéTille.  grand  et  jadis  fort  bel  honune,  alors 
âgé  de  pins  de  soixante  ans.  était  remarquable  sous  une 
foule  de  rapports.   Bon  latiniste,  fort  mathématicien, 
honmie  d'esprit,  de  caractère  et  de  capacité,  il  était  de 
plus  grand  jonenr  d'échecs,  ce  qui  nous  rapprochait 
souTent.  .\jant  d'ailleurs  eu  des  obligations  à  mon  père, 
il  nous  était  déToné.  et,  très  au  courant  de  tous  les  évé- 
nements de  la  veille  et  de  la  nuit,  il  accourait  pour  m^. 
les  dire  :  Quatre  Directeurs  avaient  donné  leur  démis — 
sion.  Le  conseil  des  Cinq-Cents  était  transféré  à  Sainte— > 
Cloud,  et  le  général  Bonaparte,  nommé  conunandant  d.^ 
la  division  militaire  de  Paris,  était  chargé  de  la  translan.- 
tion.  Ije  chevalier  de  Satur  venait  surtout  m'inform^^r 
qae  ce  matin  même,  10  novembre  (19  brumaire),  le  géïk^fi- 


:parte,  précédé  par  de  nombreux  corps  de  troupes, 
qui  avaient  été  réunis  dans  le  jardin  des  Tuileries,  et 
accompagné  d'une  foule  de  généraux  et  d'officiers  d'état- 
major  tous  à  cheval,  venait  de  partir  pour  Saint-Cloud. 
Si  ces  nouvelles  ne  contenaient  rien  qui  m'étonn&t, 
ellsB  n'en  étaient  pas  moins  de  nature  à  m'occuper  for- 
tement. Mais,  indépendamment  des  impressions  que  j'en 
recevais,  elles  me  signalaient  des  devoirs  à  remplir.  Je 
pris  donc  mon  uniforme,  je  fis  atteler  mou  cabriolet,  et, 
comme  Je  partais,  M.  de  Satur  m'accompagna  jusque 
dans  la  cour  et  me  dit  ces  mots,  que  je  n'ai  jamais 
nubliés  et  qui  n'ont  pas  été  sans  influence  sur  ma  des- 
tinée :  <  Vous  allez  assister  à  de  mémorables  événe- 
ments. Quant  au  général  Bonaparte,  il  sera  ce  soir  au- 
dïMous  de  Cromwell  ou  au-dessus  d'Épaminondas.  • 

Malgré  ce  qu'il  m'avait  dit  et  du  Directoire  et  des 
Directeurs,  je  me  rendis  au  Luxembourg,  afin  de  vérifier 
ptriDoi-mfime  tout  ce  qui  pouvait  l'être,  et,  au  pis  aller,' 
pour  accomplir  un  devoir.  Un  seul  des  battants  de  la 
gnnài  porte  étant  ouvert,  je  mis  pied  à  terre;  mais,  au 
moment  où  j'allais  franchir  le  seuil  de  cette  porte,  un 
IktiODDaire  de  la  ligne,  appartenant  à  la  66',  m'arrêta, 
l'entrée  du  Luxembourg  étant  interdite  ;  je  réclamai  l'of- 
Ocitr  de  garde,  il  vint,  et  je  l'interrogeai  :  •  Par  quel 
ofdrera'empfche-t-on  d'entrer?  —  L'ordre  du  général 
Koreau.  —  Du  général  Moreauî  —  Oui,  il  commande 
ici.  — Puis-je  lui  parler? — Non,  mon  général.  »Jecou- 
M>su  ministère  de  la  guerre  :  •  Le  ministre  (Dubois 
^Crancc)?  demandai-je.  — Il  est  sorti.  — Sait-on  où  il 
Mtî—  Non.  mon  général.  .  Et  je  partis  pour  Saint- 
^iwi,  ne  pouvant  plus  que  \k  déterminer  ma  conduite 
"iMrieure,  Descendu  à  la  grille  du  pare,  j'aperfus  un 
"Bcier  venant  du  château,  et  je  lui  demandai  ce  qu'il  y 
"'utile  nouveau  :  •  Rien  encore,  me  répondit-il  ;  les 


68     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉBaULT. 

salles  destinées  aux  séances  ne  sont  pas  encore  prêtes,  et 
on  attend.  >  Je  me  rappelai,  à  ce  mot,  que  je  n'avais  rien 
pris,  et,  comme  la  journée  pouvait  être  longue,  je  déjeu- 
nai chez  le  suisse,  et,  une  demi-heure  après,  je  montai 
au  château. 

Ne  voyant  personne  en  haut  du  grand  escalier,  je  lais- 
sai la  galerie  à  gauche  et  j'entrai  dans  une  série  de 
salons.  En  arrivant  au  troisième  de  ces  salons,  je  trou- 
vai les  généraux  ou  ofOciers  d'état-major  qui  avaient 
formé  le  cortège  du  général  Bonaparte.  Je  m'approchai 
de  quelques-uns  d'entre  eux,  de  ceux  que  je  connaissais 
le  plus  ;  mais,  quoi  que  je  pusse  faire,  tout  se  borna  entre 
nous  à  réchange  de  quelques  mots,  dits  presque  à  voix 
basse.  Le  fait  est  que  Ton  se  regardait,  mais  on  ne  par- 
lait pas  ;  on  semblait  ne  pas  oser  s'interroger  et  craindre 
de  se  répondre.  Cette  espèce  d'arène  ne  convenait  pas 
aux  braves  qui  la  remplissaient.  Quelques  minutes  se  pas- 
■sèrent  dans  cette  situation,  plus  faite  pour  nourrir  mon 
humeur  que  pour  la  dissiper;  enfin,  à  la  droite  du 
salon,  en  face  de  la  deuxième  croisée,  une  porte  s'ou- 
vrit, et  le  général  Bonaparte  parut  et  dit  :  <  Qu'on  aille 
chercher  le  chef  de  bataillon  X...  i.  Un  aide  de  camp 
partit  à  l'instant  et,  peu  après,  revint  avec  ce  chef  de 
bataillon.  Prévenu,  le  général  Bonaparte  reparut,  et 
s'adressant  avec  la  plus  grande  dureté  à  cet  officier 
supérieur  :  c  Par  quel  ordre*,  lui  dit-il,  avez-vous  déplacé 
tel  poste?  >  Et  l'officier  nomma  la  personne  qui  lui 
avait  donné  cet  ordre,  observant  que  ce  n'était  pas  le 
premier  ordre  qu'il  eût  reçu  d'elle.  La  réponse  avait  été 
très  convenable  et,  venant  d'un  officier  supérieur,  méri- 
tait considération,  ce  qui  n'empêcha  le  général  Bonaparte 
de  reprendre  sur  le  ton  de  la  plus  vive  colère  :  «  Il  n'y 
a  d'ordres  ici  que  les  miens;  qu'on  arrête  cet  homme  et 
qu'on  le  mette  en  prison,  i  Quatre  ou  cinq  des  séides 


SAIST-CLOUD. 

présents,  poussant  le  zèlejusqu'àla  brutalité,  se  jetèrent 

sur  le  chef  de   bataillon    et  l'entraînèrent Je  fus 

révolté;  d'autres  sans  doute  le  furent,  mais  ils  surent  se 
taire.  Assez  peu  mattre  de  moi  à  cette  époque,  je  n'eus 
pas  tant  de  sagesse  :  <  Et  c'est  pour  être  témoins  de 
tel»  actes  que  nous  sommes  ici  !  »  m'écriai-je,  et  vu  que 
personne  n'ouvrit  la  bouche,  que  même  les  ligures  se 
rembrunirent,  et  que  quelques-uns  de  mes  voisins  eurent 
l'air  de  s'éloigner  de  moi,  ma  tète  achevant  de  se  mon- 
ter, et  malgré  le  silencieux  exemple  d'un  grand  nombre 
de  mes  chefs,  j'ajoutai  :  c  Comme  de  tek  actes  ne  peuvent 
me  convenir,  je  retourne  à  Paris  (1).  •  A  ce  moment, 
César  Berlhier,  qui  venait  d'entrer  dans  le  salon  et  qui 
m'avait  entendu,  se  jeta  devant  moi,  en  disant  :  ■  Géné- 
ral Thiébault,  que  faites-vous?  —  Vous  êtes  bon  de  li? 
demander,répliquai-je;  ne  l'ai-je  pasdit  assez  haut?...  • 
Et  je  passai  malgré  lui,  et.  une  heure  un  quart  après. 
i'Jliis  de  retour  chez  mon  père  et  je  m'étais  préparé 
pour  l'avenir  une  interminable  série  de  tribulations  et  de 
Ma  de  justice  que  j'avais  substitués  auK  faveurs,  aux 
grades  de  tout  genre  et  à  l'avenir  brillant  dont  le  sort 
no  instant  m'avait  rendu  l'arbitre. 

Le  11  novembre  (20  brumaire),  d'assez  bonne  heure, 
noas  fûmes  informés  de  tout  ce  qui  s'était  passé  à  Saint- 
Cloud,  c'est-à-dire  du  début  menaçant  de  la  séance  des 
Cloq-Cents,  de  la  manière  dont  le  général  Bonaparte 
*vait  pénétré  et  avait  été  reçu  dans  la  salle  de  cette 

|t}  Je  ne  fut  paa  le  seul  qui.  &  6amt-Clouc].(]ULttaU  Ib  partie  Le 
Héotrtl  de  divisinn  marquis  de  Sahuguel  revint  A  Pari»  de  la 
■KlDie  minière  avec  son  aide  de  camp.  M.  de  la  Roserie.  aans 
l^loaLeroiirL-clatqueje  me  permis.  Peu  de  jours  aprè!,,  il  eut 
l^ptkalion.  que  je  crus  devoir  éviterl  Oo  eut  l'air  de  lui  pardon- 
Mr;m^s,  «ous  le  prétexte  d'une  mission  en  Egypte,  il  fut  envoyé 
V  ta  «prfts  A  Saint-Domingue,  où  la  Dèvre  jaune  al  la  mort  aol- 
'tanlu  conduite. 


10     MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

chambre»  des  dangers  qu'il  y  avait  courus,  du  hooleTer- 
sement  qu'il  en  éprouva  et  qu'attesta  l'incohérence  de 
ses  paroles  (1),  du  secours  des  officiers  sans  lesquels  il 
eût  péri,  de  la  nécessité  où  fut  le  général  de  division 
Gardanne,  sur  l'action  duquel  Lucien  garda  un  inconce- 
vable silence,  de  l'emporter  dans  ses  bras  pour  empê- 
cher qu'il  ne  fût  assassiné  par  des  députés,  la  plupart 
armés  de  poignards;  enfin  de  la  charge  que,  dans  cette 
salle  et  au  bruit  des  tambours,  les  grenadiers  conduits 
par  Murât  exécutèrent,  la  baïonnette  en  avant,  et  qui 
força  les  députés  à  déguerpir  par  les  portes  et  par  les 
fenêtres.  Nous  apprîmes  de  même  comment,  par  sa  pré- 
sence d'esprit  et  par  son  caractère,  Lucien  rendit  le  plan 
deSieyès  exécutable,  non  seulement  en  ranimant  et  exal- 
tant les  troupes,  mais  en  parvenant  à  réunir  une  cinquan- 
taine de  députés,  qu'il  constitua  en  un  conseil  que  les  plai- 
sants, ne  s'arrêtant  pas  à  l'exactitude  des  chiffres,  nom- 
mèrent c  le  conseil  des  Trente  >.  Présidant  ce  conseil* 
Lucien,  pendant  la  nuit,  l'avait  audacieusement  entraîné 
à  substituer  le  gouvernement  consulaire  au  gouvernement 
directorial;  et  lorsque  nous  sûmes  que  le  général  Bona- 
parte était  l'un  des  trois  Consuls  nommés,  les  premiers 
mots  que  proféra  nfion  père,  mots  que  je  me  rappelle  parce 
qu'ils  me.  frappèrent  par  leur  inattendu,  tant  ils  étaient 
peu  de  situation,  ces  premiers  mots  furent  :  c  Eh  bien,  que 
vas-tu  faire  de  ton  plan  de  campagne?  —  Et  de  moi?  • 
répliquai-je  en  souriant.  Il  devint  sérieux,  mais  de  suite 
je  repris  :  «  Je  sers  mon  pays,  quels  que  soient  ses 
chefs,  sans  tremper  mes  mains  dans  aucune  conspira- 
tion, sans  les  salir.  Ainsi,  le  général  Bonaparte  se  trou- 
Ci)  En  sortant  de  la  salle  des  Cinq-Cents,  le  général  Bonaparte 
rencontra  Sieyès  et  lui  dit  :  «  Général,  ils  m'ont  mis  hors  la  loi. 
—  Tant  mieux  »,  répondit  Sieyès,  en  riant  de  l'épithètede  général 
à  lui  adressée.  «  C'est  eux  qui  y  sont  maintenant.  »■ 


l  AL'DIBNCE   CnNSULAlBE. 

vaut  investi  du  pouvoir,  je  lui  adresserai  sous  peu  de 
jours  mon  travail  et,  pour  savoir  de  suite  où  j'en  suis 
arec  lui,  je  me  rendrai  à  sa  première  audience.  •  Mon 
p^re  aarait  désiré  que,  pour  cette  remise  et  pour  cette 
entrevue,  je  demandasse  une  audience  particulière.  •  Et 
si  cette  audience  ne  m'était  pas  accordée?  D'ailleur3,Me 
quoi  aurais-je  l'air,  de  ne  pas  oser  voir  en  présence  de 
témoins  le  nouveau  mailre?  Je  semblerais  faire  amende 
honorable  de  ma  conduite,  chercher  à  la  racheter  par 
une  espèce  de  demande  en  grâce.  •  N'ayant  plus  pour  moi 
que  ta  ressource  d'une  attitude,  il  fallait  que  cette  atti- 
tude fût  au  moins  très  digne.  La  plus  grande  faveur 
qu'eût  pu  me  faire  le  Premier  Consul,  c'eût  été  de  m'ad  res- 
ter des  reproches,  auxquels  il  eût  fallu  répondre  par  des 
euuses,  et  m'excuser,  c'était  me  reconnaître  coupable. 
Non,  avec  Bonaparte,  c'était  jouer  trop  gros  que  de  cou- 
rir la  chance  d'un  pardon,  et  c'était  bien  assez  difQcile 
pour  moi  d'avoir  à  lui  remontrer  la  ligure  d'un  homme 
qù  trait  pu  résister  à  ses  caresses.  En  conséquence,  je 
mécontentai  de  lui  envoyer  mon  plan  le  16  novembre 
(ïîbnimaire),  et,  le  décadi  suivant,  jour  annoncé  pour 
Il  première  audience  consulaire,  lixée  à  huit  heures  du 
ioir,  je  me  présentai  au  Luxembourg  avec  la  fermeté  et 
l'anurBoce  d'un  homme  qui  n'a  pas  transigé  avec  ses 
lieYûirs. 

La  salle  ofi  le  Premier  Consul  recevait  était  au  rez-de- 
clisnssée  et  peu  grande.  Quoique  huit  heures  ne  fussent 
[«'sonnées  lorsque  j'arrivai,  il  y  avait  déjà  assez  de 
Hionde,  et  lorsque,  au  coup  de  l'horloge,  le  Premier  Gon- 
^  parut,  on  forma  brusquement  un  cercle  au  premier 
fsug  duquel  je  me  plaçai,  pour  ne  pas  m'exposer  a  ce 
V»-  le  Premier  Consul  pût  passer  sans  paraître  me  voir, 
^suivant  par  sa  gauche  l'intérieur  du  cercle,  le  Pre- 
"oor  Consul,  que  son  regard  devançait  toujours  de  la 


72      MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

distance  de  quatre  ou  cinq  personnes,  m'aperçut.  Guet- 
tant l'impression  que  lui  ferait  ma  vue,  j'avais  les  yeux 
fixés  sur  lui;  aucun  des  mouvements  de  sa  physionomie 
ne  m'échappait.  Je  ne  pus  donc  avoir  aucun  doute;  son 
visage,  gracieux  jusqu'au  moment  où  je  fus  en  vue,  se 
contracta  tout  à  coup.  Il  y  avait  loin  de  cette  figure  à 
celle  du  général  Bonaparte,  me  disant  :  c  Allez  donner 
votre  adresse  à  Berthier.  >  Cependant,  sans  cesser  de  res- 
ter sérieux,  son  expression  parut  se  radoucir,  et  c^est 
plutôt  en  homme  étonné  de  me  voir  là  qu'il  me  fixa. 

Encore  que  cet  homme  extraordinaire  *eût  sur  moi 
une  influence  magnétique,  telle  que  toute  autre  puissance 
n'eût  réussi  à  l'exercer  au  même  degré,  je  ne  fus  pas 
ébranlé  par  ce  premier  accueil.  Il  s'arrêta  quand  il 
fut  devant  moi,  et,  après  avoir  fait  un  pas  en  arrière, 
il  me  dit  d'un  ton  sec  :  c  II  paraît  que  vous  connaissez 
hien  les  chemins  qui  conduisent  en  Italie.  »  C'eût  été 
l'occasion  d'un  compliment;  mais  je  me  bornai  à  ré- 
pondre :  <  Général  Consul,  j'ai  cru  de  mon  devoir  de 
vous  soumettre  le  travail  que  j'ai  eu  l'honneur  de 
vous  adresser,  et  c'est  ce  qui  m*a  enhardi  à  cet  envoi,  i 
Il  ne  répliqua  rien,  me  fixa  de  nouveau,  acheva  de  pren- 
dre une  prise  de  tabac  et  passa.  Je  partis  immédiatement 
après  cette  espèce  de  scène,  qui,  bien  que  très  courte, 
avait  suffi  pour  fixer  sur  moi  tous  les  regards.  J'étais  le 
seul  à  qui  il  n'eût  pas  dit  quelque  chose  de  relatif  à  lui- 
même;  j'avais  pu  craindre  pis,  et  pourtant  ce  fut  la  seule 
fois  que  je  mis  les  pieds  chez  lui  au  Luxembourg,  et  ce 
fut,  je  le  confesse,  un  tort  gratuit;  puissent  ceux  qui 
me  liront  apprendre  à  ne  pas  briser  aussi  légèremen 
et  de  leurs  propres  mains  le  fil  cassant  de  la  fortune! 

Ainsi  ma  conduite  à  Saint-Cloud,  aggravée  par  celL 
que  je  tins  à  Paris,  m'exclut  de  toutes  les  grâces,  alo 
que  mon  plan  de  campagne  me  les  eût  doublement  ^ 


PLAN    OK   CAMPAGNE    E»    iTALIK.  '78 

raoties.  Ce  o'egt  pas  ici  la  place  de  publier  un  tel  docu- 
ment (1);  mais  je  puis  bien  dire  que.daos  sa  pensée  fou- 
damenUle  el  sous  beaucoup  de  rapports,  mon  plan 
prévoit  exactement  celui  qui  fut  exécuté  si  brillammeDt 
à  MareDgo.  Je  ne  sais  si  c'est  à  ce  fait  que  je  dus  non 
pas  la  bienveillance  du  PremierConsulJe  l'avais  perdue 
pour  toujours,  mais  au  moins  une  opinion  favorable.  Il 
ne  méconnut  Jamais,  je  l'appris  par  son  entourage, 
qu'on  pouvait  tirer  quelque  parti  de  moi,  et  il  m'en 
ilonna  la  preuve  en  m'employaot  constamment  et  sou- 
veut  avec  distinction;  mais  il  me  gardait  en  même  temps 
rancune  de  ne  pas  l'avoir  suivi  au  moment  où  il  avait  le 
plus  besoin  de  dévouements,  au  moment  où  il  courait  le 
plus  grand  danger  de  sa  vie,  et  cette  rancune  fut  exploi- 
tée contre  moi  par  ceux  de  son  entourage  que  j'avais 
blessés.  Mes  chefs,  sachant  ma  disgrâce,  ne  se  trouvè- 
rent pas  encouragés  à  mettre  en  relief  mon  zèle  et  mas 
mtcès;  le  résultat  fut  qu'on  ne  se  priva  pas  de  mes 
•wrices,  comme  on  le  fit  pour  tant  d'autres,  mais  qu'on 
■M  priva  des  profits. 

Il)  hul  Tbk'baull  &  reproduit  au  lome  It  ilo  son  Journal  dtt 
«fimiaHi  du  blocui  de  Gêna,  i^dilioa  àe  1H47,  '-e  plan  de  cam- 
ttt».  BiDii  qj'une  ïnriftnle  de  lout  le  récit  relaW  au  retour 
fakupartc  e!  au  coup  d'Élnl  du  (8  brumaire,  (Éd.) 


CHAPITRE   IV 


Autant  le  salut  de  la  France  avait  tenu  à  ce  que  le 
général  Masséna  eût  le  commandement  de  l'armée 
d'Helvétie,  au  moment  où  les  deux  plus  grandes  puissan- 
ces de  la  coalition  se  ruèrent  sur  cette  contrée,  autant 
c'eût  été  fâcheux  qu'il  conservât  ce  commandement, 
quand,  après  ses  admirables  victoires,  les  Alpes  n'of- 
frirent plus  de  labeur  qui  fût  digne  de  ses  forces.  L'Au- 
triche et  ses  alliés  ne  dominaient  plus  que  sur  le  Rhin 
et  en  Italie,  qui  devinrent  les  centres  de  deux  comman- 
dements en  chef,  dont  Tun  échut  au  général  Moreau, 
l'autre  au  général  Masséna  ;  toutefois,  tandis  que  le  gé- 
néral Moreau,  reparaissant  enfin  sur  le  théâtre  de  ses  plus 
beaux  exploits,  trouvait  non  seulement  une  admirable 
armée,  supérieure  en  forces  à  celle  de  Tennemi»  mais 
encore  un  pays  excellent,  abondant  en  toutes  sortes  de 
ressources  pour  la  guerre,  le  général  Masséna  trouvait, 
au  lieu  de  soldats,  des  malheureux  dévorés  par  la  misère 
et  par  les  maladies,  usés  au  moral  comme  au  physique, 
formant  les  lambeaux  de  ce  que  Ton  appelait  encore 
l'armée  d'Italie,  achevant  de  s'anéantir  sur  un  sol  sans 
produits,  et  disséminés  dans  des  positions  que  l'on  ne 
pouvait  plus  quitter  ;  et  ces  positions  étaient  menaçan- 
tes à  ce  point  que,  avec  une  armée  victorieuse  et  forte, 
un  général  en  chef  eût  été  criminel  de  les  occuper  seu- 


LES    DEBBIS    RE   L'ABHKE   D'ITALIE. 

tetaent  huit  jours  en  présence  d'une  armée  qui  même 
Burail  eu  des  échecs. 

On  conçoit  qu'avant  de  prendre,  à  la  tète  de  l'armée 
d'Ilatîe  ainsi  réduite  au  désespoir,  la  responsabilité  d'un 
si  terrible  commaudement,  le  général  Masséna  dut  se 
rendra  à  Paris;  il  s'y  rendit  en  eCTet,  d'une  part,  pour 
obtenir  des  renforts,  de  l'argent,  des  vivres,  des  habits; 
de  l'autre,  pour  savoir  quelles  seraient  ses  chances  de 
gloire,  cl  si  le  rûle  auquel  l'armée  d'Italie  était  destinée 
pouvait  lui  convenir,  après  le  rAle  immense  qu'il  venait 
de  jouer.  De  fait,  jamais  général  n'eut  plus  de  droit 
d'être  difflcile  en  fait  de  destination;  car,  si  le  Premier 
Consul  redevenait  un  présage  de  conquêtes,  le  général 
Maaséna  n'avait  pas  moins  préservé   la  patrie    d'uni; 
invasion,  dont   deux  fois  elle  devrait  à  Napoléon   la 
boote  et  le  malheur.  Il  fut  donc  pressant  en  fait  de 
<lensnd«g,  autant  que  l'on  fut  libéral  en  fait  de  promes- 
«es.  On  ne  lui  refusa  rien  ;  mais  on  s'en  tint  à  des  paro- 
le. ||  but  avouer,  au  reste,  qu'il  y  avait  nécessité  à  le 
tromper,  attendu  qu'à  tout  prix  il  fallait  h&ter  son  dé- 
partpour  Gènes,  où  son  infatigable  activité,  sa  vigueur, 
un  dévouement,  sa  haute  transcendance  et  la  puissance 
«Itna  nom  pouvaient  seuls  compenser  momentanément 
I  inKriorité  effrayante  de  nos  moyens  et  de  nos  forces. 
Bien  entendu,  lorsque  par  ces  fallacieuses  promesses  on 
l'eutdécidé  h  se  charger  du  commandement,  et  dès  qu'on 
IViil  éloigné,  on  ne  s'occupa  nullement  des  secours  qui 
lui  avaient  été  garantis.  Tous  les  eiïorts,  presque  toutes 
iHKssources  furent  consacrés  à  presser  l'organisation 
ilH'arméc  de  réserve,  qui  devait  rentrer  pn  Italie  sous 
liUDdulte  du  général  Donaparte.  Celui-ci.  au  moment 
oii  il  entrevoyait  de  la  gloire  à  conquérir,   n'était  pas 
■lOnnie  A  en  laisser  aux  autres  l'occasion,  ni  à  leur 
on  fournir  les  moyens. 


76     MÉMOIRES   DU    GÉNÉRJkL   BARON   THIÉBAULT. 

Quoi  qu'il  en  soit,  dès  que  j'avais  appris  l'amyée  à 
Paris  du  général  Masséna,  je  m'étais  rendu  chez  lui  et  je 
n'avais  pas  eu  besoin  de  lui  faire  une  demande  :  <  Vous 
êtes  de  ma  famille  militaire  »,  tel  avait  été  son  premier 
mot;  c  ainsi  rejoignez-moi  à  Gènes  le  plus  promptement 
possible...  »  Ma  santé  se  trouvait  être  encore  assez  mau- 
vaise, et  volontiers  j'aurais  différé  mon  retour  à  l'armée; 
mais,  du  moment  où  il  fut  question  de  rejoindre  le  géné- 
ral Masséna,  rien  ne  pouvait  plus  retarder  mon  départ. 

Prêt  à  me  mettre  en  route,  j'allai  prendre  congé  du 
général  Berthier,  alors  ministre  de  la  guerre  :  <  Com- 
ment voyagez-vous?  me  dit-il.  —  Dans  ma  voiture.  — 
Quand  partez-vous  ?  —  Après-demain  matin.  —  Vous 
pourriez  donc  vous  charger  de  cent  mille  francs,  desti- 
nés de  toute  urgence  aux  hôpitaux  de  l'armée  d'Italie. 
—  Sans  doute,  mais  vous  savez  combien  les  chemins 
sont  peu  sûrs.  — Eh  bien,  mettez-vous  là  et  rédigez 
vous-même  un  ordre  pour  les  escortes  que  vous  jugerez 
nécessaires.  »  Je  fis  cet  ordre  qu'il  signa,  et  il  me  remit  un 
bon,  pour  aller  toucher  ces  cent  mille  francs  au  Trésor. 

En  sortant  du  ministère,  j'aperçus  le  chef  de  bataillon 
Coutard,  auquel,  depuis  la  campagne  de  Naples,  j'avais 
voué  autant  d'amitié  que  d'estime,  et  qui  se  trouvait  à 
Paris,  comme  prisonnier  de  guerre  sur  parole.  En  le 
voyant,  j'eus  aussitôt  la  pensée  de  l'emmener  avec  moi. 
Je  fis  donc  arrêter  ma  voiture;  il  y  monta,  et  je  lui  fis  ma 
proposition.  Il  n'était  certes  pas  plus  homme  à  manquer 
à  sa  parole  que  je  n'étais  capable  de  lui  proposer  de  le 
faire;  mais,  à  Paris,  que  pouvait-il  espérer?  Loin  des 
camps  et  des  batailles,  il  risquait  d'attendre  des  années 
avant  que  son  échange  pût  être  effectué;  c'en  était  donc 
fait  de  sa  carrière;  tandis  que,  s'il  venait  avec  moi,  je 
pouvais  obtenir  de  l'échanger  contre  le  premier  offi- 
cier autrichien  de  son  grade  que  nous  ferions  prison- 


nier.  Il  accepta,  et,  le  surlendemain,  nous  partîmes,  ayant 
dans  ma  voiture  et  en  tiers  un  jeune  Monnet,  dont  j'au- 
rai occasion  de  reparler. 

.Vûn  de  hâter  mon  arrivée,  j'avais  résolu  de  me  rendre 
de  Lyon  à  Avignon  dans  ce  qu'on  appelait  un  bateau  de 
poste,  et,  quoique  le  Rhône  fût  énorme,  j'eiîectuai  ce 
trajet.  Toutefois  le  Deuvc  continuant  à  déborder,  le  vent 
étant  violent  et  la  nuit  survenant,  mes  bateliers  me  décla- 
rèrent qu'il  fallait  nous  arrêter  jusqu'au  jour.  Je  refusai, 
mais  ils  étaient  fatigués,  et  il  fallut  aborder  à  une  auberge, 
où  nous  trouvâmes  le  général  Oudinot,  rejoignant  le 
général  Masséna.  comme  chef  d'état-major  général  de 
l'armée,  et  qui  par  les  mêmes  motifs  que  moi  venait  de 
mettre  pied  d.  terre.  Il  me  conseilla  d'imiter  sa  prudence 
«t  de  passer  la  nuit  dans  l'auberge;  mais  j'étais  résolu  à 
marchera  tout  prix,  et,  à  onze  heures,  je  repartais,  quoi 
que  l'on  pût  faire  et  dire.  Il  est  vrai  que  je  manquai 
pi^r  cher  cette  imprudence;  car,  au  milieu  de  la  nuit, 
letentfitfaireàmonchétif  bateau,  construit  en  planches 
ma!  assemblées  et  destiné  à  être  démoli  à  .\vignon,  un 
toBT  entier  sur  lui-même.  Mes  bateliers  jetèrent  un  cri. 
Ptr  bonheur,  ce  n'était  qu'une  bouffée  de  vent. 

Vers  neuf  heures  du  matin,  les  bateliers  nous  pré- 
Tlnrenl  que  nous  approchions  du  pont  de  Saint-Esprit 
H  nous  demandèrent  si  nous  voulions  descendre,  nous 
pr^etiant  que  plus  lard  cela  serait  impossible.  J'avais 
tnp  souvent  entendu  parler  de  ce  pont,  de  la  force  du 
Murant  qui  s'y  précipitait,  de  l'elfrayante  rapidité  avec 
Itquetle  on  passait  sous  les  arches,  et  je  n'allais  pas 
"lanquer  d'en  faire  l'épreuve,  alors  que  le  temps,  la 
fisuteur  des  eaux  et  leur  eilrémc  violence  rendaient 
^«t«  épreuve  complète.  Pour  que  rien  ne  pût  nous 
'chipper.  je  me  playai  avec  Goutard  sur  la  banquette 
ultérieure  de  ma  bastardelle.  Bientôt  le  pont  se  dessina 


-:«    MtmoMMMS  »r  ccsulo.  b.aaos  tiiebault. 

à  mm  je«x:  >e  wnÉa»  ■grar^T  as  reanU  sur  Tarche 
qv'U  BOtt»  iii:l«É  frsBchir:  bih  éêià  je  n'apercevais 
phisde  pûGt.<c^û-c7«cxtia  tMe.jeM>«STÎsàdeiixcent8 
tokes  as  <kiâ  éfr  iai.  I>»  q»e  ■««■  ptaKs  noas  arrêter, 
Doas  ak>rdi»es  ^  rétrocraiaal  arec  Coatard  ^  M  od  oet, 
nous  alUift»  Tîster  à  pèed  ce  post,  eoolre  lequel  se  sont 
échouées  taat  de  ^^sù^ii»,  >o«f  fiftBes  ascez  lienreux 
pour  Toir  passer  defiic-as  an  bateaa  qui  nous  suiTait  et 
qui  acheva  de  Doas  dc^tmer  «De  idée  de  rincoDcevable 
vitesse  arec  laquelle  uous  Tenioiis  d'effectuer  le  même 
passage,  si  dangereux  qu'un  bateau  s'engageant  sons 
une  des  mauratses  arches  on  manquant  de  si  peu  que 
ce  soit  le  fil  de  l'ean^est  un  hateau  totalement  perdu  (i). 

J'étais  à  Avignon,  j'achevais  mon  dîner,  et  l'on  attelait 
ma  voiture,  qu'à  bras  l'on  venait  d'amener  du  port  à 
moD  auberge,  lorsqu'on  vint  me  demander  du  linge  pour 
le  général  Oudiaot.  Sans  chercher  à  comprendre  le  sens 
de  cette  demande,  je  me  hâtai  de  faire  remettre  ce  qu'on 
me  demandait;  après  quoi  je  me  rendis  chez  ce  général, 
de  qui  j'appris  que  ses  bateliers  avaient  échoué  en  abor- 
dant, que  sa  voiture  avait  roulé  dans  le  Rhône,  que  lui- 
même  y  était  tombé,  et,  n'ayant  plus  rien  qui  ne  fût 
mouillé,  il  avait  eu  recours  à  moi.  Ainsi  l'imprudence  de 
ma  marche  ne  m'avait  valu  qu'un  moment  de  danger,  et 
la  sagesse  de  la  sienne  ne  l'avait  pas  préservé  d*un  acci 
dent,  qui  lui  fit  perdre  une  cassette  contenant  une  assez 
forte  somme  en  or...  Destinée... 

Le  motif  d'après  lequel  j'étais  autorisé  à  me  faire  don- 
ner partout  les  escortes  dont  je  croirais  avoir  besoin,  me 


(1)  Ce  risque  est,  dit-oo,  fort  diminué  aujourd'hui,  grâce  à  la. 
régularité  de  la  marche  des  bateaux  à  vapeur,  à  la  facilité  de  les 
diriger,  à  leur  solidilù|,  à  quelques  points  de  mire  placés  sur  la 
pont  ;  mais  ce  sera  toujours  un  passage  que  Ton  ne  fera  pas  an 
moment  des  grandes  eaux  sans  se  le  rappeler. 


faisait  un  devoir  d'en  prendre  là  où  elles  m'étaieDt  décla- 
rées nécessaires;  mais,  sur  la  route  que  j'allais  suivre,  iJ 
n'y  avait  que  de  l'inrauterie,  et  s'en  faire  escorter,  c'était 
se  réduire  à  aller  au  pas,  ce  qui  fut  toujours  une  torture 
pour  moi.  D'autre  part,  prendre  de  telles  escortes,  c'était 
donner  l'éveil  sur  ce  que  ma  voiture  contenait  ;  en  défl- 
nitive,  je  n'en  pris  qu'uae  seule  au  cours  de  ma  route, 
etcequi  prouvera  à  quel  point  le  recrutement  se  faisait 
niai,  combien  la  désertion  était  fréquente,  c'est  que.  pour 
«voir  soixante  à  quatre-vingts  hommes,  ainsi  que  les 
sutorités  me  le  conseillèrent  pour  franchir  je  ne  sais  plus 
quel  mauvais  passage,  je  fus  forcé  de  faire  marcher  tout 
un  bataUlon.  Enfin  j'entrai  à  Nice,  lî'oii  le  général  en 
chef  venait  de  partir,  mats  où  se  trouvaient  encore 
l'ordonnateur  en  chef  et  le  payeur  de  l'armée.  Je  leur 
mais  un  argent  dont  l'arrivée  était  de  la  dernière 
urgence .  car  la  peste  était  dans  les  hi*ipitaux  et  même 
dans  la  ville;  elle  exerçait  de  tels  ravages  que,  pendant 
Im  quatre  jours  que  je  passai  à  Nice,  il  y  mourut  quinze 
cents  personnes  (je  trouve  sur  des  notes  cinq  cents  par 
jour).  Je  ne  sais,  au  reste,  ce  que  ces  cent  mille  francs 
iniéliorérent :  mais  ce  qu'U  y  a  de  certain,  c'estque,  pour 
changer  cette  horrible  situation,  de  bien  plus  fortes 
tommes  auraient  été  insuffisantes. 

J'ai  eu  déjà  l'occasion  de  parler  des  deux  voies  exis- 
Itot  alors  pour  ceux  qui  se  rendaient  de  Nice  à  Gènes  i 
llToie  de  terre,  c'est-à-dire  le  chemin  de  la  Corniche, 
'Uit  assommante  par  le  nombre  de  couchées;  la  voie  de 
Ritt  était  très  chanceuse,  grâce  au  nombre  des  bfttiments 
de  course  ennemis  qui  barraient  le  passage.  Mais,  s'il  ne 
'^lait  presque  plus  de  chance  qu'une  felouque  même 
fH  échapper,  nous  possédions  une  esperonade  maltaise, 
1<li>  peinte  de  la  couleur  de  la  mer,  rasant  l'eau,  sans 
'i^ttion  ni  voiles,  n'allant  qu'à   la  rame,  joignait  à 


80     MÉMOIRES   DU   GENERAL  BAROX   THIÉBAULT. 

l'avantage  de  ne  pas  être  vae  d'un  quart  de  lieae  celui 
d'une  inconcevable  vitesse.  C'est  donc  par  elle  que  je 
résolus  de  partir;  mais  comme,  à  l'exception  du  patron 
et  de  huit  rameurs,  il  n'y  avait  place  que  pour  une  seule 
personne,  qui  encore  était  obligée  de  se  coucher.  Coûtant 
continua  son  voyage  par  terre,  pendant  que  je  m'aban- 
donnai à  mon  esquif,  qu'avant  de  partir  j'avais  fait  suifer 
à  neuf  et  dans  lequel,  par  une  nuit  assez  claire,  je 
traversai  impunément  toute  la  flotte  anglaise. 

Il  serait  bien  difficile  d'exprimer  tout  ce  que  j'éprouvai 
lorsque,  au  delà  de  Savone,  Gènes  se  dessina  brusquement 
à  ma  vue.  J*étais  parti  de  cette  ville  au  désespoir  de  la 
quitter,  et  je  la  revoyais  sans  éprouver  le  bonheur  d'y 
rentrer.  C'étaient  toujours  le  même  site,  les  mêmes  habi- 
tations, le  même  air,  ce  n'était  plus  le  même  lieu.  Depuis 
que  celle  qui  pour  moi  l'avait  déifiée  ne  l'embellissait 
plus,  cette  ville  d'amour  et  de  plaisir  ne  pouvait  plus 
m'offrir  que  de  douloureux  regrets.  Sans  doute  je  ve- 
nais demander  à  la  guerre  des  compensations;  mais 
j'ignorais  si  la  guerre  me  réservait  autre  chose  que  des 
rigueurs,  et,  par-dessus  tout,  si  elle  me  rouvrirait  le  che- 
min de  Milan.  C'est  au  milieu  de  ces  rêveries  que,  aprM 
avoir  traversé  le  vaste  golfe,  je  rentrai  dans  Gênes.  J'allais, 
au  point  de  vue  militaire,  y  recevoir  une  grande  leçon. 

Placé  près  d'un  grand  homme  de  guerre  qui  se  trouvait 
à  la  discrétion  de  la  famine,  de  la  misère  et  de  l'ennemi, 
immiscé  par  lui  à  toutes  ses  pensées,  à  tous  ses  calculs 
qu'il  voulait  bien  discuter  avec  moi,  j'allais  partager  avec 
lui  une  de  ces  situations  souverainement  critiques,  qui 
développent  d'un  coup  toute  l'expérience  qu'un  homme 
est  susceptible  d'acquérir;  c'est  là  que  j'allais  vraiment 
apprendre  à  ne  pas  être  inférieur  aux  événements.  Si  la 
destinée  m'a  refusé  les  occasions  de  consacrer  mon  nom, 
du  moins,  dans  toute  ma  carrière,  c'est-à-dire  en  seize 


skcbétaihe  de  massSna-  ai 

ans  de  hauts  commandements,  jen'ai pas  eu  un  seul  évé- 
nement malheureux,  un  seul  insuccès,  et  je  me  suie  tiré 
avec  honneur  de  certaines  opérations  de  guerre  d'une 
entreprise  si  chanceuse  qu'on  m'y  croyait  inrailliblement 
gierdu.  Le  peu  que  je  fus,  c'est  aux  enseignements,  à 
l'exemple  de  Duhesme,  de  Masséna,  que  je  dus  de  l'être, 
et  je  le  répète,  ma  meilleure  école  allait  i^tre  le  siège  de 
tien  SE. 

A  peine  débarqué,  je  m'étais  rendu  cliez  le  généra!  en 
thef,  &  qui  je  présentai  toutes  les  lettres  arrivées  pour 
IniiNice  jusqu'au  jour  où  je  quittai  celte  ville,  et  celles 
qae,  de  la  place  même,  on  avait  eu  à  lui  adresser.  Il  m'at- 
Imidait  et  parut  bien  atse  de  mon  arrivée;  quant  aux 
loquets  que  je  lui  apportais,  il  n'ouvrit  que  deux  lettres 
itu  ministre  de  la  guerre,  y  jeta  à  peine  les  yeux,  et  me 
»ndaal  tous  ces  papiers  auxquels  il  en  joignit  d'autres 
rormiDlun  énorme  tas  :  >  Gardez  et  preniez  tout  cela,  me 
liit-il  ;  vous  êtes  chargé  auprès  de  moi  de  toute  ma  cor- 
retpondnnce  militaire;  ainsi,  demain  matin  à  sept  heures, 
'l'ouame  rendrez  compte  du  contenu;  je  vous  donnerai 
■Désordres  pour  les  réponses  à  faire.  Votre  logement 
^l«Dl  Tait  chez  moi,  vous  pouvez  vous  y  établir  de  suite. 
'Mut  aux  secrétaires  dont  vous  aurez  besoin,  vous  avez 
Me  latitude.  •  Une  heure  après,  j'étais  au  travail,  et, 
'"lendemain,  cent  trente-quatre  lettres  ayant  été  ana- 
lysées et  Ie§  réponses  expédiées,  la  correiipoodance 
militaire  du  général  en  chef  se  trouvait  au  courant. 
Connaissant  la  vivacité  du  général  Masséna,  j'adoptai 
le  mode  de  travail  qui  me  parut  le  plus  propre  à  salis- 
sure c«tte  exigence  d'une  extrême  rapidité.  Toutes  les 
■titres  étaient  classées  d'avance  par  catégories,  savoir  : 
officiers  Appartenant  à  des  corps,  ofdciers  généraux  et 
d'étal-migor,  ministre  de  la  guerre.  Premier  Consul  (1), 
il) Chacune  dos  cati'ggries  avait  aon  numéro  d'ordro;  déplus,  lu 


82     MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et,  pour  les  présenter  an  général  en  chef,  je  plaçais  ces 
lettres  par  groupes,  dans  des  feuilles  formant  chemises 
et  partagées  en  deux  colonnes.  Sur  la  colonne  de  gauche 
étaient  résumés  mes  rapports,  celle  de  droite  restant 
consacrée  aux  décisions.  Les  rapports  étaient  aussi  laco- 
niques que  possible,  donnant  une  analyse  de  chaque 
lettre  par  objet,  motifs,  raisons  et  demandes,  en  quatre 
ou  cinq  lignes  seulement  et  jamais  en  plus  de  huit. 
Lorsque  la  lettre  contenait  un  passage  important,  un 
renvoi  souligné  à  Tencre  rouge  me  permettait  de  le 
retrouver  immédiatement. 

Tout  étant  ainsi  préparé,  je  venais  lire  mes  rapports 
au  général  en  chef,  et  je  les  lisais  avec  une  promptitude 
proportionnée  à  sa  vivacité.  Lorsque  rien  ne  forçait  à 
des  communications  ou  vérifications,  la  décision  du 
général  se  mêlait  à  mes  derniers  mots,  parfois  même  les 
précédait.  Elle  partait  comme  l'éclair,  et,  malgré  la 
rapidité,  cette  décision  était  juste,  complète,  ne  laissait 
rien  à  désirer:  pour  des  solutions  qu'il  m'était  arrivé 
de  chercher  sans  les  trouver,  j'étais  étonné  de  les  voir 
trouver  de  suite,  comme  à  la  volée,  et  j'étais  confondu  par 
cette  sagacité,  cette  justesse,  véritable  attribut  de  l'hosune 
supérieur,  fait  pour  commander  aux  autres  et  pour  sufi&re 
à  d'immenses  devoirs.  Du  reste,  pour  ne  pas  prendre  an 
général  en  chef  un  temps  qu'il  ne  se  donnait  pas  à  lui- 
même,  je  parvins  de  suite  à  noter  au  crayon  les  déci- 

nom  de  chacun  des  individus  s'étant  adressés  au  général  en  chef  te 
trouvait  porté  sur  une  carte,  qui,  selon  la  méthode  de  Rondonnaau, 
recevait  dans  des  casiers  la  place  alphabétique  et  facilitait  tontes 
les  vérifications  désirables.  Ce  Rondonneau,  que  j*ai  roccasionde 
citer,  avait  eu,  dès  i790,  l'idée  du  BuUelin  des  loit,  et,  pour  se 
retrouver  au  milieu  de  ces  lois,  que  chaque  jour  multipliait»  il  eut 
ridée  des  casiers  et  des  cartes  si  généralement  adoptés  al]^oa^ 
d*hui.  M*étant  trouvé,  en  1791.  logé  ainsi  que  lui  à.  l'abbaye  Saint- 
Germain,  je  fus  à  même  de  voir  ses  casiers,  dont  je  ils  utilement 
usage  tt  l'époque  que  je  rappelle. 


SKfîRËTAlDK   nr  MASStNt.  t:l 

sioDs,  tout  en  lisant  déjà  le  rapport  suivanti  mais,  quoi- 
qu'il n'en  résultAt  qu'une  sorte  de  ralentiasemeot  dans 
ma  lecture,  rallut-il  y  renoncer  bientJl  et  arriver  à  ce 
point  que,  à  Milan,  par  exemple,  où  les  rapports  et  déci- 
sions ne  furent  jamais  moindres  de  soixante  à  quatre- 
vingts  par  jour,  le  travail  du  général  en  chef  avec  moi 
Dc  durait  pas  dix  minutes.  Sitôt  sorti  de  chez  lui,  je 
remoDlais  chez  moi,  je  notais  à  la  hâte  les  décisions,  je 
ilictais  à  deux  secréiaires  les  lettres  courantes,  je  Taisais 
rapidement  les  minutes  de  celles  qui  requt^raient  pen  de 
réQeuoDs;  mais,  pour  quelques-unes,  celles  adressées  à 
lies  généraux,  au  ministre,  et  pour  toutes  celles  destinées 
30  Premier  Consul,  je  m'enfermais  pour  les  faire. 

On  comprend  que  les  lettres  réclamant  de  promptes 
réponses  étaient  de  suite  rapportées  à  la  signature  ; 
quiitoux  autres,  elles  n'étaient  présentées  au  général 
«n  chef  que  vers  sept  ou  huit  heures  du  soir,  et  toujours 
apidiëes  sans  désemparer;  de  sorte  que,  sauf  le  cas  de 
TfriSeatioiis  nécessaires  ou  de  circonstances  inattendues, 
àaifae  jour  terminait  les  afTaires  de  la  veille. 

Ce  qui,  du  reste,  m'occupa  de  la  manière  la  plus  sé- 
ri«uge  et  il  ce  que  m'imposait  celte  absolue  confiance 
du  général  en  chef,  ce  ne  fut  pas  d'entrer  dans  ses  in- 
tfations,  d'écrire  avec  ses  pensées,  d'employer  avec 
dueun  les  tournures  qui  convenaient  à  leurs  positions 
retp«ctives,  de  devenir  enfin  comme  l'organe  du  général 
to  ebaf;  à  force  de  zèle,  j'avais  la  confiance  d'y  parve- 
nir; mais  ce  qui  me  tenait  à  cœur  surtout,  c'était  de  lui 
lùre  de  nombreux  amis,  et  de  lui  dévouer  jusqu'aux 
personnes  auxquellesil  ne  pouvait  répondre  que  par  des 
■joarnements  ou  même  des  refus.  Aussi,  et  hors  le  cas 
d«  réprimandes  ou  de  reproches,  moins  une  lettre  était 
Igrtoble  par  le  fond,  plus  elle  esprimail  d'intérêt,  de 
U«)vetllanc«  ou    de   regrets,    de   sorte  que  je  faisais 


84     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tout  au  monde  pour  qu'on  sût  gré  au  général  Massénà 
même  de  ce  qu'il  ne  faisait  pas. 

Indépendamment  de  ce  que  mes  fonctions  étaient  des 
plus  agréables,  et  plus  honorables  que  mon  grade  ne 
comportait,  elles  avaient  un  autre  avantage,  d'être  ao 
dernier  point  instructives.  Elles  m'accoutumaient,  jeune 
encore,  à  voir  les  choses  de  haut,  à  perdre  la  mante  des 
détails,  ce  besoin  de  minuties  dans  lesquelles  se  noient 
les  chefs  qui  arrivent  tard  aux  positions  élevées; 
elles  me  mettaient  à  même  de  juger  les  hommes  d'a- 
près les  rôles  que  leur  font  jouer  autour  du  pouvoir 
l'intérêt,  l'orgueil,  la  cupidité,  l'ambition,  la  révolte  et 
la  haine.  Surtout  ces  fonctions  confidentielles  me  révé- 
laient combien  il  est  facile  de  considérer  à  faux  les 
choses  que  l'on  croit  le  mieux  connaître;  combien  l'es- 
prit est  entraîné  à  porter  sur  ces  choses  d'iniques  juge- 
ments. J'étais  sans  cesse  témoin  de  critiques  que  des 
hommes  de  grand  mérite  et  sans  passion  faisaient  à 
propos  dé  mesures  d'ordre,  que  j'aurais  critiquées 
comme  eux,  si  je  n'avais  été  informé  des  motifs  pour 
lesquels  les  ordres  avaient  été  donnés  et  les  mesures 
prises.  Souvent  des  officiers  supérieurs,  malgré  leur  ca- 
pacité et  leur  bonne  foi,  se  laissaient  emporter  dans  leur 
blÂme  jusqu'à  la  déraison  complète,  et  j'ai  dû  à  ces 
exemples  de  jugement  une  réserve  qui  m'a  évité  beau- 
coup d'ennuis. 

Ce  qui  me  fut  très  utile  encore,  en  me  devenant  une 
obligation  de  bien  faire,  ce  fut  la  responsabilité  que  le 
général  Masséna  m'imposa.  Il  commença,  sans  doute,  par 
garder  pendant  la  nuit  les  lettres  à  signer,  et  cela  pour 
les  lire  à  tête  reposée;  mais  bientôt  il  n'en  parcourut 
plus  que  les  principales,  puis  il  finit  par  ne  plus  vou- 
loir ni  les  garder,  ni  les  lire.  Un  jour  que,  à  Milan^ 
je  le  suppliai  de  prendre  connaissance  de  deux  de 


M.   MORIN.  B5 

tetlres.  dont,  même  sous  le  rapport  de  la  rédaction,  je 
ne  voulais  pas  avoir  l'initiative,  il  me  répondit  deraot 
M.  VÎBConti  et  un  autre  membre  du  gouvernement  ci- 
salpin qui  se  trouvaient  avec  lui  :  ■  Je  sais  bien 
que  vous  finirez  par  me  Taire  pendre,  mais  j'en  ai  pris 
mon  parti.  ■■  Et,  puisque  je  dois  dire  de  moi  le  bien 
comme  le  mal,  j'ajouterai  que,  des  milliers  de  lettres 
qu'il  signa  les  yeux  fermés,  il  n'en  fut  pas  une  qui  donna 
\iea  &  un  reproche. 

Quoique  la  correspondance  militaire  du  général  Mas- 
séna  s'étendit  à  la  mineure  partie  de  ses  relations  écrites, 
elle  était  loin  de  \es  constituer  entièrement.  Tout  ce  qui 
concernait  l'administration  et  les  rapports  avec  les  auto- 
rités ou  gouvernements  des  pays  que  nous  occupions, 
élait  confie,  non  plus  à  moi,  mais  à  M.  Morin,  homme 
d'une  haute  capacilé  et  qui,  pendant  les  campagnes  de 
IT99  et  de  1800.  rendit  de  très  notables  seevices  au  gé- 
néral Masséna.  Peu  d'hommes  étaient  doués  de  plus  de 
IriDScendance  que  ce  Morin,  dans  sa  jeunesse  l'émule 
deBavez  et  de  Lainé;  mais  ce  qui  achevait  de  le  rendre 
prteieux,  c'est  que.  à  une  conception  Torte.  à  une  rare 
entente  de  tout  ce  qui  regardait  l'administration  des 
innées,  à  une  grande  habileté  pour  obtenir  en  faveur 
des  troupes  tout  ce  que  le  pays  pouvait  fournir,  il  joignait 
it  talent  de  parler  et  d'écrire  avec  énergie ,  clarté  et 
coocisJon.  C'est,  à  ma  connaissance,  l'homme  le  plus 
ninarquable  qu'un  général  en  chef  ait  eu  auprès  de  sa 
personnel  son  ouvrage  sur  l'Administration  des  armées 
peut,  à  cet  égard,  servir  de  preuve;  mais  ce  qui.  selon 
moi,  achève  de  mettre  à  mfime  de  l'apprécier,  c'est,  et 
indépendamment  des  autres  ouvrages  qu'il  a  publiés. 
«  fait  que,  ayant  eu  à  quarante  ans  la  funlaisie  de  faire 
du  vers,  il  écrivit  en  peu  de  mois  une  héroïde  sur  le 
Bmianiement  de  Copenhague  et  le  poème  de  Gênes  sauvée. 


86     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

seuls  Yers  qu'il  ait  faits  de  sa  vie  et  où  se  trouvent  de 
Téritables  beautés. 

'  Le  choix  d'un  tel  homme  attestait  donc  de  la  part  <la 
général  Masséna  une  grande  perspicacité,  et  ce  qui 
ne  la  révélait  pas  moins  était  le  choix  non  de  ses  aides 
de  camp,  dans  le  nombre  desquels  ne  se  trouva  pas 
alors  un  homme  marquant,  mais  des  trois  adjudants 
généraux  auxquels  il  m'avait  adjoint.  Je  citerai  d'abord 
l'adjudant  général  Reille,  dont  la  carrière  devait  se  com- 
poser d'une  série  de  prospérités  que  rien  n'interrompit, 
et  qui,  par  un  bonheur  qu'aucun  des  autres  officiers  du 
général  Masséna  ne  partagea,  eut  la  faveur  de  ce  général 
et  de  Napoléon ,  devint  l'aide  de  camp  de  l'Empereur, 
après  avoir  été  le  premier  aide  de  camp  du  général  Mas- 
séna, fut  fait  comte,  ajouta  une  riche  dotation  à  une 
fortune  qui  ne  fit  que  s'accroître  et  commanda  des  ar- 
mées. Et  ce  qui  n'est  pas  moins  unique,  c'est  que  la 
circonstance  d'être  si  bien  traité  par  celui  qui  traitait 
si  mal  son  patron  ne  l'éloigna  pas  de  ce  dernier,  dont  il 
épousa  la  fille  unique  après  la  chute  définitive  de  Na- 
poléon. Comblé  de  faveurs  par  l'Empereur  et  gendre  de 
Masséna,  qui  mourut  pendant  la  Restauration  dans  une 
scandaleuse  disgrâce,  Reille  n'en  fut  pas  moins  bien 
considéré  par  Louis  XYIII  et  par  Charles  X,  devint 
chambellan,  pair  de  France,  reçut  un  des  deux  seuls  coi^ 
dons  bleus  accordés  à  des  officiers  provenant  de  nos 
armées  républicaines  et  impériales;  lors  des  événements 
de  juillet,  il  était  au  moment  d'être  fait  maréchal  de 
France. 

En  dépit  de  ces  prodigalités  de  la  fortune  et  de  ce  qui 
peut  les  expliquer  ou  les  justifier,  je  placerai  au  même 
titre  que  ReilIe  parmi  les  adjudants  généraux  de  Mas- 
séna, Campana,  officier  d'une  véritable  distinction,  en 
même  temps  qu'administrateur  habile,  qui  ne  tarda  pas. 


â  quitter  la  carrière  des  armes  pour  la  préfecture  de 
Turin  ou  d'Alexandrie,  et  Gautier,  homme  â  la  fois  très 
doux  dans  ses  relations  privées  et  de  fer  devant  l'eD- 
nenit;  plein  de  profondeur  dans  ses  conceptions  mili- 
taires, il  était  fait  pour  arriver  rapidement  eu  comman- 
dement des  armées  ;  vingt  faits  d'armes  ou  services  émi- 
nents  le  signalèrent  inutilement,  et,  toujours  privé  de  ce 
qu'il  avait  cent  fois  mérité,  malgré  la  haute  estime 
de  KS  chefs,  l'admiration  de  ses  camarades,  l'indi- 
cible confiance  et  le  respect  de  ses  subordonnés,  lors- 
qu'il fut  lue  à  Wagram,  il  u"était  t'ncore  que  général  de 
blinde.  Je  le  dis  à  la  condamnation  de  ceux  qui  ne 
surent  pas  âtrejustes  pour  lui,  et  notamment  du  maré- 
ditl  Davout  ;  il  n'en  avait  pas  moins  été  un  des  premiers 
hemmes  de  guerre  que  nos  luttes  avaient  formés. 

Certes  je  ne  dus  qa'k  une  véritable  disgrâce  de  rester 
hait  BQS  avec  le  même  grade  de  général  de  brigade; 
nais  lorsque,  en  décembre  1808,  et  pour  la  dernière 
fois,  je  revis  ce  pauvre  Gautier  à  Dayonne.  lui  encore 
général  de  brigade,  moi  général  de  division,  j'en  fus 
mortiSé.  •  Je  n'aurais  pas  dû  l'être  avant  vous,  mais 
vous  devriez  l'être  depuis  longtemps,  •  lui  dis-Je,  quand 
il  me  félicita  de  ma  promotion,  et  je  ne  lis  que  répé- 
ter lilléralemeot  ce  que  m'avait  dit  le  général  Villatte 
4usnd,  me  trouvant  encore  général  de  brigade,  et  après 
l'avoir  quitté  i.  Tours,  où,  comme  adjudant  commau- 
flant,  il  commandait  la  place  sous  mes  ordres,  je  le  re- 
trouvai général  de  division  en  Pologne,  et  cela  grAce  à 
Uernndotte  qui  savait  si  généreusement  faire  profiter  ses 
uides  de  camp  de  son  propre  pouvoir. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  digression,  qui  rappelle  que 
ta  carrière,  c'est-à-dire  la  destinée  d'un  ofGcier,  dépend 
toujours  de  la  volonté  ou  de  la  fortune  de  son  patron,  il 
rùulte  de  ce  que  j'ai  dit  des  adjudants  généraux  et  du 


88     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

secrétaire  intime,  M.  Morin,  amenés  par  le  général 
Masséna  à  Gènes,  qu'aucun  chef  de  nos  armées  ne  fut 
entouré  comme  celui-ci  le  fut  à  cette  époque.  Pour  citer 
Bonaparte,  on  ne  sait  même  plus  les  noms  des  aides  de 
camp  qu'il  prit  pendant  la  campagne  d'Egypte  et  de 
Marengo.  A  l'exception  de  Savary,  les  seuls  qui  ont  été 
appelés  à  des  rôles  marquants  sont  ceux  qu'il  avait 
pendant  ses  premières  et  immortelles  campagnes  en 
Italie  :  or,  quels  furent-ils?...  Marmont,  l'un  des  hommes 
qui  parlent  le  mieux  de  la  guerre  et  qui,  malgré  une 
grande  bravoure,  l'a  toujours  faite  le  plus  mal;  Murât, 
le  plus  brillant,  le  plus  chevaleresque,  le  plus  beau  des 
hommes,  mais  qui  n'a  jamais  vu  la  guerre  que  dans  la 
puissance  de  son  sabre;  Junot,  homme  d'instruction, 
d'esprit,  de  vaillance,  mais  qui  n'a  été  et  ne  pouvait 
être  qu'un  colonel  de  hussards  ;  Duroc,  dont  on  a  tout 
dit,  quand  on  a  cité  son  dévouement,  sa  réserve,  son 
esprit  d'ordre  et  de  conduite;  enfm  les  deux  Le  Marois, 
savoir,  l'aîné,  bon  et  brave  officier,  mais  sans  transcen- 
dance, et  le  cadet,  arrivé  à  une  grande  fortune  par  un 
rôle  qui  n'est  pas  de  nature  à  être  écrit...  ce  qui  ne 
laisse  aucun  parallèle  à  établir  avec  un  homme  de 
guerre  du  calibre  de  Gautier. 

Je  n'ai  point  à  aborder  dans  ces  Mémoires  ce  qui  a 
rapport  à  l'histoire  du  blocus  de  Gènes,  histoire  consi- 
gnée dans  un  ouvrage  spécial,  qu'une  approbation 
générale  ne  m'a  pas  empêché  de  refaire  en  entier  et 
que  je  me  suis  efforcé  de  rendre  digne  de  l'événement 
qu'il  consacre  (1).  Je  n'ai  donc  à  relater  ici  que  ce  qui, 

(1)  Nous  avons  eu  déjà  Toccasion  de  citer  le  Journal  de$  opéra- 
lions  mililaires  et  adminitlralives  des  siège  et  blocus  de  Gênes,  qui 
parut  eo  1801,  eut  plusieurs  éditions  successives,  fut  traduit  eo 
anglais  et  imprimé  à  Londres  en  1809,  enfln  entièrement  refondu, 
pour  ainsi  dire  récrit,  en  1847,  par  l*auteur,  qui  l'augmenta  d*un 
volume  de  pièces  justificatives.  (Éd.) 


[er  â  ce  journal,  a  pu  me  concerner  personnelle- 
î dorant  cette  campagne  de  la  Ligurie,  et,  par  cela 
même  ramené  à  mes  pensées,  k  mes  sentiments  privés, 
je  suis  inévitablement  obligé  de  parler  de  cette  Pauline, 
<|ul  absorbait  tout  ce  qui  de  mon  être  n'appartenait  pas 
au  devoir.  Nous  étions  arrivés  à  Gènes  en  janvier,  les 
hostilités  ne  reprirent  qu'en  avril,  et  nous  passâmes  de 
loog«  jours,  où  purent  être  consacrés  à  l'amour  des  loi- 
sirs que  l'honneur  ne  réclamhit  pas.  Ces  loisirs,  je  les 
BOiplayai  nécessairement  à  mettre  tout  en  œuvre  pour 
fiire  savoir  i  Pauline  que  je  m'étais  rapproché  d'elle  et 
pour  tAcher  d'avoir  de  ses  nouvelles.  J'avais  appris  par 
la  propriétaire  de  la  maison  où  elle  avait  demeuré,  son 
idresse  à  Milan  et  ce  renseignement  que  son  mari  avait 
M  rappelé  à  .tapies.  Plus  seule  je  la  savais,  plus  il  me 
Hmblait  qu'elle  étuil  toujours  à  moi  etque  je  dusseà  tout 
ptiila  prévenir;  mais  nous  étions  séparés  par  les  lignes 
memies,  et,  pour  n'être  pas  considérable,  la  distance 
tttn  Gènes  et  Milan  n'en  était  pas  moins,  même  pour 
HDumple  message,  très  difDcile  à  franchir.  Celte  difti- 
Colline  fut  pour  moi  qu'un  stimulant;  à  Ibrce  de  cber- 
tlKT,  je  découvris  un  homme  qui,  pour  vingt-cinq 
piutre».  se  décida  à  tenter  l'aventure.  A  la  fois  contre- 
bindier  et  marchand  ambulant,  il  joignait  à  la  connaJs- 
'ince  des  moindres  sentiers,  des  moindres  passages, 
''iolelligence  et  l'nudace  nécessaires  à  son  double  mé- 
litf:  il  n'avait  jamais  eu  de  rapports  avec  les  Français, 
itiit  connu  partout:  il  résidait  t  Bogliasco  et  ne  ve- 
Uiti  Gènes  que  pour  ses  afTaires.  Aucun  soupçon  ne 
pUnail  donc  sur  lui.  et  c'est  ainsi  qu'il  se  chargea 
d'une  lettre  formant  un  tout  petit  rouleau,  écrite  en 
lilica,  ne  contenant  qu'une  date  sans  indication  de  lieu 
°<i  de  personne,  sans  adresse,  sans  signature,  et 
"nfftnt  rapport  qu'aux  sentiments  qui  la  dictaient.  Au 


90     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

beat  de  onze  joars,  mon  homme  fut  de  retour  et  échan- 
gea contre  le  salaire  promis  la  réponse  de  Pauline.  Elle 
peignait  l'enchantement  que  lui  avait  causé  ma  lettre; 
elle  s'enorgueillissait  d'être  digne  de  l'ardeur  et  de  la 
constance  de  mes  sentiments;  enfin,  avec  plus  d'expan- 
sion que  de  prudence,  elle  ajoutait  :  «  Et  moi  aussi  je 
lutte  contre  les  mêmes  ennemis  que  toi;  je  compte  que 
tu  les  vaincras  ainsi  que  je  leur  résiste,  et,  si  je  fais  des 
jalouses,  je  ne  suis  jalouse  que  de  te  convaincre  de 
mon  amour.  »  Quant  à  la  forme  et  au  volume  de  ma 
lettre,  ils  l'avaient  ravie;  c'est  pour  elle  en  fait  que  j'eus 
l'idée  de  ces  introuvables  missives  dont,  pendant  mes 
campagnes  en  Espagne,  j'ai  fait  un  usage  qui  a  été  si 
généralement  adopté. 

Je  n'essayerai  pas  de  dépeindre  les  sentiments  qui  s'em- 
parèrent de  moi,  quand  j'eus  entre  les  mains  et  sous  les 
yeux  la  réponse  de  Pauline.  Cette  écriture,  aussi  ado- 
rée que  Tadorable  créature  dont  elle  émanait,  ces 
expressions  d'amour  qui  faisaient  vibrer  tous  mes  neris, 
cette  certitude  d'une  réciprocité  de  sentiments,  dont  la 
constance  était  mon  unique  bonheur  et  qui  résistait  à 
tous  les  hommages  des  chefs  et  des  officiers  de  l'armée 
ennemie,  ce  désir  de  me  revoir,  qu'au  prix  de  ma  vie 
j'aurais  réalisé;  enfin,  l'espoir  de  la  revoir  bientôt  et 
d'arriver  près  d'elle  au  milieu  du  charivari  de  la  vic- 
toire, tout  cela  me  transportait.  Et  cependant,  quand  de 
ces  enivrantes  pensées  j'étais  ramené  à  tout  ce  que 
notre  position  militaire  avait  de  menaçant,  de  cruelles 
incertitudes  s'emparaient  de  moi.  Je  comptais  sans 
doute  que  le  Premier  Consul  n'abandonnerait  pas  l'Italie, 
ce  brillant  théâtre  de  ses  premiers  exploits,  et  qu'il  se 
mettrait  en  mesure  de  consolider  par  des  victoires  sa 
nouvelle  position  politique;  je  ne  doutais  pas  qu'il  dût 
chercher  ses  chances  de  gloire  en  nous  apportant  du 


secours;  mais,  avant  d'intervenir,  ne  laifiserait-il  pas 
6on  rival  redouté  comme  homme  de  guerre,  le  général 
Masséna,  se  débattre  et  s'elTondrer  peut-i5tre  dans  une 
lutte  impossible  à  soutenir?  Nous  étions  en  présence 
(l'une  armée  immense  et  dans  le  pluB  bel  état;  la  famine 
et  la  maladie  continuaient  à  nous  décimer;  le  premier 
échec  devait  être  pour  nous,  non  une  défaite,  mais  une 
dvEtnictioQ.  et  si  le  secours  venait,  il  importait  qu'il  ne 
se  fit  pas  trop  attendre.  Et  tels  étaient  les  vœux,  les 
craintes,  les  fluctuations  au  milieu  desquels  j'errai» 
t£DtAt  plein  d'espoir,  tantôt  consterné. 

En  remettant  à  mon  émissaire  le  pris  de  mon  mes- 
tage,  je  lui  avais  dit  de  venir  me  revoiri't  quelque  temps 
delà,  et  j'étais  encore  dans  l'attente  de  sa  réapparition 
lonque  nous  fûmes  bloqués.  Pressentantles  inquiétudes 
i|tie  la  reprise  des  hostilités  ne  pouvait  manquer  de 
donner  à  Pauline,  je  désirais  plus  que  jamais  lui  faire 
pwenir  de  mes  nouvelles;  bélasi  cela  me  parut  À  peu 
près  impossible  ou  trop  dangereux  pour  elle-même,  et, 
ne  me  résignant  pas  &  rester  inactif.  J'en  étais  ^  rêver  au 
moyen  de  réussir,  sans  rien  compromettre,  quand  mon 
bunune  entra  chez  moi.  Comment  étuit-il  là?  Il  me  ré- 
pandit qa'îl  se  rendait  à  mes  ordres...  Je  le  pressai  de 
BouTelIcs  questions,  et  il  me  fit  une  histoire  qui  me 
donna  quelques  doutes;  mais  J'eus  l'air  de  la  prendre 
pour  argent  comptant,  et  nous  abordâmns  de  suite  la 
<Iu«(tion  d'une  deuxième  course  à  Milan.  11  n'osait  plue 
te  charger  d'un  petit  rouleau,  impossible  en  cas  de 
fouille  àdissimuler,  je  fis  donc  mieux,  et,  comme  mon 
bntse  liornaît  à  me  rappeler  à  l'amutir  de  Pauline  et  à 
lui  faire  savoir  que  tel  jour  je  me  portais  bien,  je  pris 
Ki>  morceau  de  papier  de  fabrique  italienne,  je  grifTon- 
naidana  un  coin  le  quantième  et  vers  le  haut  la  phrase 
'"i'ttnte,  copiée  d'une  lettre  que  Pauline  m'avait  écrite  : 


92      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

<  Ti  adorero  finchè  mi  sia  tolta  la  vita  t  ;  puis  je  recom- 
mandai à  mon  homme  d'envelopper  avec  ce  morceau  de 
papier  un  de  ses  paquets  de  fil  ou  de  ruban,  et  de  dire 
de  vive  voix  que  je  me  portais  bien.  La  réponse  qu'il 
trouva  le  moyen  de  me  remettre  à  moi-même  consistait 
comme  ma  missive  en  un  papier  sur  lequel  ne  se  trou- 
vaient, avec  la  date,  que  ces  deux  vers  de  je  ne  sais 
quel  duo  :  «  Sempre  saro  fidèle  —  Sempre  ti  adorero..,  » 
Ainsi,  et  alors  que  le  général  Masséna  et  ses  lieutenants 
ne  parvenaient  pas  à  communiquer  au  delà  de  leurs 
avant-postes,  je  parvins  deux  fois  à  écrire  à  Milan  et 
à  en  recevoir  des  réponses;  ce  qui  prouve  une  fois  de 
plus  que  les  ruses  de  la  guerre  sont  moins  subtiles  que 
celles  de  l'amour. 

Peu  après  mon  arrivée  à  Gênes,  y  avait  débarqué  Ma- 
riette, que  mon  premier  passage  à  Marseille  a  fait  con- 
nattre,  et  avec  elle  le  banquier  de  jeux  qui  l'entretenait. 
Un  hôtel  avait  été  loué  et  disposé  pour  eux;  de  suite 
ils  y  ouvrirent  un  bal  de  société,  où  Mariette  ne  parais- 
sait pas,  et  un  trente  et  un  dont  elle  faisait  les  honneurs. 
Ce  n'était  en  effet  qu'une  maison  de  jeu,  dont  le  bal  sau- 
vait les  apparences,  et,  quoique  à  cet  égard  personne  ne 
prit  le  change,  le  bal  n'en  fut  pas  moins  nombreux,  bien 
composé,  très  agréable,  et  la  salle  de  jeu  fort  productive. 
Les  plus  belles  femmes  de  Gênes  firent  l'ornement  de 
l'un,  et  les  officiers  de  tous  grades,  ainsi  que  les  plus 
riches  Liguriens,  firent  les  frais  de  l'autre.  Burthe,  pour 
qui  un  tapis  vert  équivalait  à  un  irrésistible  aimant,  y 
fit  ce  qu'on  appelait  d'effroyables  lessives  ;  mais  celui  à 
qui  j'ai  vu  perdre  les  plus  fortes  sommes  fut  le  géné- 
ral Oudinot.  Je  me  rappelle  une  de  ces  séances,  pendant 
laquelle,  en  bien  moins  d'une  demi-heure,  je  lui  vis  don- 
ner quatre  fois  la  clef  de  son  secrétaire  à  son  premier 
aide  de  camp,  en  disant  à  celui-ci  :  «  Allez  me  cher- 


mL  KT  TRIPOT. 

cher  un  rouleau  de  ceat  loais.  ■  El,  à  peine  a 
□laltteureux  cent  louis  allaient  grossir  le  monceau  d'or 
qui  s'élevait  devaut  le  banquier. 

N'ayant  JaniaiB  aimé  la  danse,  ce  n'est  pas  à  trente  ans 
i|ue  je  pouvais  commencer  à  y  trouver  du  charme, 
(.luanl  au  jeu,  je  le  détestais  davantage;  mais  tous  mes 
chefs,  tous  mes  camarades  venaient  à  ces  réunioûs;  j'y 
venais  donc  comme  eux,  et,  la  salle  de  jeu  m'olFrant  un 
calme  que  je  prérérais  au  brouhaha  du  bal,  jem'ytenaîs 
st,àdéfaut  d'entretien,  j'observais  les  phases  de  i'incon- 
sUnte  fortune. 

Dans  le  nombre  des  joueui-s  les  plus  assidus,  je  re- 
marquai bîentCit  l'ordonnateur  Wast  (1),  qui  jamais  ne 
^'asseyait,  jouait  quelques  coups,  quittait  la  salle  di- 
j«u.  revenait  pour  quelques  moments  et  ne  tardait  pas 
iw  retirer  entièrement.  Tous  les  autres  joueurs  ayant 
Itubitude  de  guetter  et  de  se  disputer  les  chaises  qui 
nouent  à  âtre  vacantes  autour  de  la  talile,  Wast,  par 
ton  jeu  debout,  formait  avec  eux  un  tel  contraste  que 
j'iiu  ta  curiosité  de  lui  en  parler,  et,  sous  le  sceau  d'un 
Kerelque  j'ai  gardé  jusqu'à  présent,  il  me  donna  cette 

(I)  Ce  Wul  rut  envoyé  en  ïosu&uu,  pour  miiisiDn  d'argent,  et, 
Imqii'U  reviot,  Pr^vïl  (Il  ces  vers  qui  [e  mirent  au  déiespoir  : 


Une. 


A  propos  do  ces  aoma  mallieureui,  l'itcrai-je  un  Rapioat,  qui, 
UBUne  admoialraleur,  fut  envoya  en  Suisse  et  s'y  conduisit  de 
MiiMre  &  Taire  demander  •  ...si  Rapioal  VL'oait  de  rapine,  ou 
tpÎM  de  Repioal...  •;  puii  ua  certain  Coquia,quîdo  rage  de  s'ap- 
Hw  ainsi  s'ea  glorifiait,  ei  l'ordonualeur  Voilant,  au  sujet  duqui'l 
Ud'jt avait  à  Taire  qu'un  pur  rupprocbenient  île  mots?  Au  moment 
°(i>prtientti  t  l'I^^mpereur.  ou  prononça  son  nom.  Napoléon  répéta 
^lir  étonué  et  d'une  voix  întorrogative  :  •  Votant  t  —  Oui,  Sire, 
■■^i)  «TU  deux  I.  —Deux  ailes  f  C'est  donc  pour  mieux  roler?  — 
'^  le  itrvice  de  Sa  Majesté  m'appellera.  Siée  '■  • 


94     MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

explieation  qui  me  paraît  valoir  la  peine  d'être  rap- 
portée. 

«  Tout  n'est  pas  incertitude,  me  dit-il,  au  milieu  des  bi- 
zarreries de  la  fortune  ;  mais,  pour  échapper  à  ses  rigueurs 
et  pour  saisir  les  occasions  favorables  qu'elle  offre,  il  faut 
la  suivre,  marcher  à  son  caprice  et  pour  ainsi  dire  jouer 
avec  elle,  ne  jamais  la  braver,  et  même  s'abstenir  de 
toute  espèce  de  luttes.  C'est  ce  qui  m'a  fait  adopter  la 
manière  de  jouer  dont  vous  avez  remarqué  la  singula- 
rité; voici,  au  reste,  la  méthode  que  j'ai  adoptée,  dont  je 
ne  me  dépars  jamais,  qui  me  réussit  à  merveille,  et  que, 
sous  le  secret,  je  vais  vous  mettre  à  même  de  vérifier, 
si  cela  vous  amuse.  J'arrive  chaque  fois  au  jeu  avec 
cinq  louis.  Je  suis  plus  ou  moins  de  coups,  sans  m'y 
intéresser.  Je  tâche  de  juger  la  couleur  gagnante,  et, 
lorsqu'elle  me  paraît  se  fixer,  je  risque  un  louis.  Si  je 
gagne,  je  fais  paroli;  si  je  gagne  encore,  je  retire  ma 
mise;  je  laisse  trois  louis,  et  si  je  gagne  mon  troisième 
coup,  ce  qui  me  fait  six  louis  de  bénéfice,  je  regarde 
mon  bonheur  de  la  soirée  comme  épuisé  et  je  cesse  de 
jouer  (i).  Si,  au  contraire,  je  perds  à  mon  premier,  se- 
cond ou  troisième  coup,  je  quitte  momentanément  la 
partie,  pour  mettre  un  intervalle  entre  ma  perte  et  une 
nouvelle  tentative.  J'en  use  de  même  dans  le  cas  oii  je 
perds  une  seconde,  une  troisième  ou  une  quatrième  mise; 
mais  du  moment  où  j'ai  perdu  la  cinquième,  je  me  retire 
définitivement.  Si,  après  quelques  coups  malheureux,  je 
parviens  à  rattraper  mes  cinq  louis,  je  n'en  risque  plus 
un  seul.  Ainsi,  que  mes  cinq  louis  aient  été  perdus  ou 

(1)  Ce  n'était  pas  seulement  à  cela  que  se  bornait  son  accord 
avec  la  forlune.  Si  le  jeu  marchait  par  intermittence,  ce  Wast 
jonait  l'intermittence  comme  la  couleur  ;  parfois  et  même  dans  le 
gain  il  mettait  des  intervalles  entre  les  coups,  et,  suivant  que  les 
chances  se  soutenaient  ou  variaient,  il  lui  arrivait  également  de 
mêler  l'intermittence  à  la  série  et  vice  versa. 


i    CHANCES    (Itr  J 

doublés,  je  cesse  de  jouer;  et  vous  comprenez  qu'il  me 
(sut  cinq  coups  ou  séries  malheureuses  pour  perdre, 
alors  qu'il  oe  me  Taut  qu'uoe  série  heureuse  pour  gagner. 
En  tout  cas,  je  ne  m'échauffe  jamais  et  je  reste  à  l'abri 
de  ces  coups  de  tdte.  de  ces  quitti?  ou  double,  de  ces 
désastres,  qui  sont  la  prospérité  des  maisons  de  jeu.  > 

Je  voulus  juger  par  moi-mÉme  les  chances  de  cette 
tnélbode.  Je  la  suivis  dix-huit  jours,  non  avec  des  louis, 
mais  arec  des  piastres.  Je  me  relirai  deux  fois  sans 
perte  ni  gain  ;  je  perdis  trois  fois,  et  finalement  je  ga- 
gnais cinquante  piastres  quand  le  hlocus  de  Gènes  mit 
Bn  à  ces  réunions.  Le  banquier,  un  soir,  nous  ayant 
BsJsà  dilTé rentes  reprises,  Wastetmoi.je  voulus  savoir 
ce  qu'il  pensait  de  notre  manière  de  jouer  :  •  Si  tout  le 
monde  l'adaptait,  il  n'y  aurait  plus  de  banque  possible. 
Sans  même  m'arrâter  à  la  méthode  adoptée  par  M,  Wast. 
tjouta-t-il,  il  n'y  a  que  les  gens  qui  s'assoient  qui  nous 
ffiriehissent,  et  notre  fortune  vient  surtout  de  ceux  qui 
l'opinifttrent  à  soumettre  à  des  calculs  fixes  et  suivis 
«  qui  n'est  susceptible  ni  de  fixité,  ni  de  suite,  ni  de 
uleale.  i 

Cependant  une  partie  bien  autrement  sérieuse  et  non 
noiiu  diflicile  à  Jouer  se  préparait  pour  nous,  et,  mal- 
pi  la  vigueur  que  le  général  Masséna  mettait  à  en  com- 
liiner  la  réussite,  toutes  les  chances  de  succès  nous 
échappaient.  Nous  attendions  un  convoi  de  vivres,  et  la 
ÛDtte  anglaise,  réunie  devant  Gènes,  ne  nous  laissa  plus 
lucan  espoir  d'arrivage;  nous  espérions  encore  des  ren- 
forts, et  le  général  Hélas  ayant  de  suite  enlevé  les  hau- 
twn  de  Saint-Jacques,  rejeté  le  général  Sucbetvers  la 
Pietra  et  séparé  le  centre  de  la  droite  de  l'armée,  nos 
Ifoii corps  se  trouvèrent  isolés  l'un  de  l'autre,  sans  pos- 

té  de  concerter  aucune  opération.  Gènes  se  trouva 

■  réduite  aux  troupes  de  l'aile  droite;  et  l'ennemi  qui 


96     MÉMOIRES    DO   GÉNÉRAL  RARON    THIÉRAULT. 

rentrait  en  campagne  avec  des  forces  quintuples  des 
nôtres  aurait  même  pu  les  décupler  en  agissant,  non  pas 
séparément,  mais  successivement  contre  chacun  de  nos 
corps.  On  sait  que,  ouvrant  la  campagne  avec  une  armée 
de  135,000  hommes,  secondée  par  des  corps  sardes,  par 
les  insurgés  en  masse  du  Piémont  et  de  la  Ligurie,  ayant 
même  pour  auxiliaires  15,000  Anglais  réunis  à  Mahon, 
une  flotte  entière  et  deux  flottilles,  M.  de  Mêlas  n'avait 
(sans  compter  les  3  à  4,000  hommes  de  notre  aile  gau- 
che opérant  sur  le  mont  Cenis)  à  combattre  que  19,000 
hommes,  dont  10,500  gardaient  Gênes  et  ses  avancées, 
3,500  se  trouvaient  en  position  devant  Savone  et  5,000 
étaient  réunis  autour  de  Finale.  Contre  ces  19,000 
hommes  il  en  détachait  60,000;  son  rôle  était  donc 
facile;  s'il  commençait  par  anéantir  en  les  attaquant 
isolément  les  deux  corps  minuscules  de  Savone  et  de 
Finale,  il  aurait  facilement  raison  des  10,500  occupant 
Gênes.  Telle  était  la  situation  si  brillante  pour  les  Austro- 
Sardes,  si  désespérée  pour  nous,  dont  le  général  Mas- 
séna  avait,  par  patriotisme,  accepté  la  formidable  res- 
ponsabilité. Il  ne  pouvait  attendre  de  salut  que  des  fau- 
tes de  l'ennemi,  et  ce  fut  là  sa  gloire-;  non  seulement  il 
sut  profiter  des  fautes  faites,  mais  il  sut  en  faire  nattre. 
On  sait  comment,  bloqué  dans  Gênes,  il  tint  en  échec 
pendant  cinquante-huit  jours  et  par  quatre-vingt-dix 
combats  les  quarante  bataillons  que  M.  de  Mêlas  main- 
tint et  renouvela  pour  investir  la  ville;  on  sait  qu'il 
acquit  une  telle  autorité  sur  les  50,000  habitants  ren- 
fermés avec  nos  troupes  dans  Gênes,  qu'il  prévint  de 
leur  part  toute  menace  de  révolte  et  les  décida  à  subir 
avec  nous  et  non  moins  héroïquement  les  horreurs  des 
derniers  jours  du  siège.  On  sait  que  la  flotte  anglaise  et 
la  flottille  napolitaine,  tenant  le  blocus  du  côté  de  la 
mer,  empêchaient  tout  ravitaillement,  et  que  si  les  habi- 


DLOCdS  UB  GÉ?IES 

laoU  furent  réduite  Â  se  nourrir  de  bëtes  immondes  el, 
poor  un  grand  nombre,  à  mourir  de  Faim,  les  combal- 
Uinls  pour  lesquels  le  général  en  chef  avait  n5i]ui8itionné 
toue  les  vivres  i)e  la  ville,  tescomballants  furent  ration- 
nés à  quelques  onces  de  viande  de  cheval,  à  quelques 
onces  aussi  de  pain,  composé  d'un  abominable  mélange 
ayant  la  consistance  du  mastic.  On  sait  que  la  famino 
amena  les  maladies,  et  que  la  mort  était  sur  tous  les 
rivages,  l'abattement  dans  toutes  les  âmes.  Eh  bien, 
malgré  cette  effroyable  détresse,  le  général  Masséna  se 
proposa  de  retenir  coûte  que  coûte   autour  de  Gênes 
toutes  les  troupes  d'investissement,  alln  que  M.  de  Mêlas 
oe  put  en  distraire  des  détachements  pour  les  opposer 
i  l'armée  de  réserve  qu'amenait  le  général  Uonaparte,  et 
noD  seulement  il  mena  ses  troupes  alTamées  au  combat 
juiqu'aui  derniers  jours,  mais  encore,  comme  disaient 
kl  loldaU,  il  ne  traita  que  lorsqu'il  n'eut  plus  que  •  ses 
boites  A  leur  donner  à  manger  > .  On  sait  les  conséquences 
ittt  glorieux  hérorsme;  sans  les  pertes  de  temps  et 
d'hoiamês ,    pertes    considérables    que    M.    de    Mêlas 
éprouva,  la  victoire  de  Marengo  n'était  pas  possible. 
U  général  Bonaparte,  qui  allait  en  retirer  de  si  gigan- 
tesques avantages,  n'aurait  dû  revoir  et  aborder  le  général 
Mauéua  que  pour  lui  dire  :  >  Allons  ensemble  rendre 
l^ke   aux  dieux.    >  Mais  le  général  Bonaparte   avait 
twp  d'intérêt  à  sacrifier  un  Masséna  pour  lui  pardonner 
un  le!  service. 

Je  l'ai  dit.  toutes  les  phases  de  ce  grand  drame  mili- 
taire étant  consignées  dans  mon  Journal  du  blocus,  je 
lai  pas  h  les  répéter  ici  :  simplement  je  rappellerai  quel- 
quel  détails  sans  valeur  historique,  mais  dont  je  me 
plais  il  me  souvenir,  et  je  commencerai  par  un  fait  rela- 
W  au  Journal  lui-même. 
Uraque,  le  il  avril  au  matin,  j'eus  terminé   avec  le 


98      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAOLT. 

général  en  chef  mon  trayail  quotidien  :  t  Thiébanlt,  me 
dit-il,  ma  correspondance  se  réduit  aujourd'hui  à  fort 
peu  de  lettres  :  vous  avez  donc  du  temps  de  reste,  et  je 
désire  que  vous  vous  occupiez  d'écrire  la  relation  de 
notre  blocus,  qui  ne  peut  manquer  d'être  un  événement 
mémorable.  —  Mon  général,  répondis-je,  ce  travail  est 
commencé  depuis  le  5,  et  j'attendais  qu'il  fût  un  peu  plus 
avancé  pour  vous  en  rendre  compte  et  vous  demander 
de  vous  le  soumettre.  >  Il  fut  touché  de  cette  marque  de 
zèle  et  me  dit  que  toutes  les  fois  qu'il  serait  au  bain,  je 
serais  le  mattre  de  lui  faire  la  lecture  des  parties  rédi- 
gées et  de  recourir  à  lui  pour  tous  les  renseignements 
dont  je  pourrais  avoir  besoin.  C'est  donc  pendant  la 
durée  des  bains,  qu'il  prenait  trois  fois  par  semaine,  que 
je  lui  lus  cet  ouvrage  dont  j'achevai  de  revoir  la  rédac- 
tion à  Milan. 

Cette  intimité  avec  le  général  en  chef  me  permit  d'é- 
changer bientôt  Coutard,  que  j'avais,  on  se  le  rappelle, 
amené  avec  moi  et  qui, prisonnier  sur  parole,  se  rongeait 
d'impatience  de  voir  se  battre  les  camarades  sans  avoir 
le  droit  de  prendre  les  armes  avec  eux.  Et  cela  n'était 
pas  le  pire  de  la  situation;  car,  l'investissement  étant 
survenu,  si  Gènes  tombait  au  pouvoir  de  l'ennemi.  Cou- 
tard,  inévitablement  pris,  devait  l'être  au  milieu  d'une 
armée  active,  loin  de  ses  foyers  qu'il  s'était  engagé  sur 
son  honneur  à  ne  pas  quitter.  Par  bonheur,  à  la  re- 
prise du  Monte  Faccio,  le  7  avril,  parmi  les  quinze  cents 
prisonniers  faits  à  l'ennemi,  se  trouva  un  baron  d'AspreS) 
lieutenant- colonel  de  chasseurs  autrichiens,  qui  par 
conséquent  avait  un  grade  assez  analogue  à  celui  de 
Coutard.  Mais  ce  baron  d'Aspres  jouait  un  autre  rôle  que 
celui  de  son  grade;  il  organisait  et  régularisait  tout  le 
mouvement  insurrectionnel  de  la  Ligurie,  mouvement 
que  l'ennemi  avait  suscité  depuis  longtemps  et  que  la 


ÉCHANGE  DE  PBrSOSNIFBS.  M 

duchesse  de  Parme  favorisait  par  des  subsides  et  des  se- 
cuiirs  de  toute  nature.  Le  géot^ral  en  chef  avait  tenté  la 
reprise  du  Monte  Paccio  pour  en  imposer  aux  Génois  euz- 
rD^mes  par  une  belle  opération  de  guerre  conduite  soue 
leurs  yeux  et  avec  succès;  la  rentrée  des  prisonniers(l) 
avait  eu  un  grand  etîet  moral,  et  surtout  la  capture  du 
baron  d'Aspres.dont  la  réputation  avait  franchi  les  murs 
<le  la  ville.  Le  général  en  chef  ne  voulait  pas  rendre  une 
si  bonne  prise;  il  eut  mille  peines  à  ui'accorder  la  gr&ce 
que  je  lui  demandais.  Enfin  l'échange  fut  fait.  Coutard 
pat  reparaître  sur  le  champ  de  bataille,  se  distinguer  et 
lue  fournir  les  moyens  non  seulement  de  le  faire  nommer 
irolooel,  mais  de  lui  faire  commander  son  ancien  corps, 
la  73*  de  ligne,  après  avoir  fait  nommer  général  le  colo- 
ad  Wouillemont,  chef  de  celte  dernière  brigade. 

Si  je  gagnai  Coutard.  je  perdis  Dath,  qui  peu  après  fut 
Ut  prisonnier  en  portant  une  dépêche  du  général  en  chef 
■D  jiïaéral  Soult,  auquel  cinq  officiers  furent  successive' 
HKDteovoyëg  sans  parvenir  à  le  joindre.  On  comprend  que 
l'admirable  dévouement  des  troupes  et  de  leurs  chefs 
dat  souvent  suppléer  par  l'inspiration  aux  ordres  qui 

(1|  L«  souvenir  des  nombreux  priBonniers  que  noua  fîmes  au 
OTn  de*  opAraliona  du  blocus,  et  doal  beaucoup  pi-rlrenl  faute  de 
Mcnitnre,  nw  rappelle  l'anecdote  guivanto,  que  jo  ne  laisse  pas 
liu*  i'uubli,  parce  qu'etlo  peut  oUrir  uai>  certaine  utilité  aut  ofll- 
ôm  sa  campagae  -. 

L»  10  avril,  noua  marcbiona  sur  Varaggio;  une  de  nos  cliargea 
Tcnùt  de  noos  assurer  quelques  prisonniers,  au  nombre  desquels 
u  trouvait  un  jeune  ofOcier  autrichien  qui.  lorsqu'il  me  Tut  anitné, 
Di>  dit  :  •  Mon  géniral,  la  journée  est  finie  pour  moi,  iiiai^  elle 
commviice  pour  vous,  et  elle  pourra  Être  longue.  Permellex-moi  donc 
drrous  offrir  des  provisions,  qui  me  sont  in  util  ub  et  qui  pourraleut 
roua  ttre  nécessaires.  •  Il  me  remit  alors  uue  tablette  de  chocolat 
•iDDrttron.  Ccslcn  effet  tout  oe  qu'il  faulpourne  souffrir  di' touU 
UMJourn^  ni  da  la  faim  ni  de  la  soif;  j'en  fis  si  bien  l'épreuve 
ce  jnor-lA  que  je  pria  le  parti  de  ne  jamais  remonter  6,  chev&l  sans 
BToir  dans  ma  poche  une  tablette  et  un  citron,  et  souvent  ea  guerre 
ne  fut  d'un  grand  secoure. 


100    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

n'arrivaient  pas,  et  ce  dévouement  fut  cause  de  nom- 
breuses pertes.  Gomment  ne  pas  mentionner  à  cet  égard 
sept  généraux  morts  ou  blessés,  et  ne  pas  nommer  le 
cbef  de  brigade  Yillaret,  dont  la  mort  fut  une  douleur 
pour  tous;  Gautier,  qui  ne  conserva  la  vie  que  par  mi- 
racle, et  le  chef  de  brigade  Mouton,  qui  ne  dut  sa  guénson 
qu'aux  soins  dont  il  fut  l'objet,  et  dont  la  blessure  me 
rappelle  un  fait  digne  d'être  relaté?  Au  moment  où,  le 
30  avril,  je  venais  de  lui  transmettre  l'ordre  verbal  de 
reprendre  avec  les  deux  premiers  bataillons  de  sa  demi- 
brigade  (la  3*  de  ligne)  le  fort  de  Quezzy  :  «  Vous  m'ap- 
portez là,  me  dit-il,  unf ordre.  >  Je  lui  répliquai  que 

c'était  un  ordre  comme  un  autre,  et  qui  serait  pour  lui 
l'occasion  d'une  gloire  nouvelle.  «  Non,  reprit-il,  vous 
m'apportez  un  f ordre.  »  Alors  appelant  son  domes- 
tique qui  le  suivait  avec  un  bagage,  il  ôta  l'habit  neuf 
qu'il  portait,  en  prit  un  vieux,  remit  au  domestique  sa 
bourse  et  ses  montres,  et  partit  en  proie  à  un  sinistre 
présage;  un  quart  d'heure  après,  on  le  rapportait  blessé, 
le  bras  gauche  et  le  corps  traversés  par  une  balle;  on 
jugeait  ces  blessures  mortelles. 

Lorsqu*on  cite  une  telle  réponse  dans  la  bouche  d'un 
ofQcier  aussi  notoirement  brave  et  qui  donna  par  la  suite 
les  preuves  de  vaillance  les  plus  nombreuses,  on  peut 
être  sûr  que  cette  réponse  n'était  pas  provoquée  par  la 
simple  mauvaise  humeur  ou  la  défaillance,  mais  par  un 
inexplicable  pressentiment  dont  on  pourrait  citer  tant 
d*exemples.  Sans  rappeler  ici  des  noms  obscurs  dont 
le  souvenir  revient  cependant  sous  ma  plume,  je  nom- 
merai du  moins  cet  excellent  La  Salle,  le  plus  courageux 
des  soldats,  le  plus  brillant  des  chefs,  le  plus  constant, 
quoique  le  plus  infidèle  des  hommes;  amant  non  moins 
aimable  que   mari   excellent  et  ami  parfait.  Eh  bien! 
La  Salle,  dont  il  est  impossible  de  dire  toutes  les  qualités 


DEOILS,   MISÈRE   ET    FAUINE. 

et  louâ  les  mérites,  La  Salle,  si  magnifique  dans  le  dan- 
ger, pour  <jui  un  combat  était  une  fétc.  une  charge  aae 
rolupté.cet  héroïque  La  Salle  avait,  le  jour  de  la  bataille 
de  Wagrum  et  en  monlant  â  cheval,  la  conviction  qu'il 
ferait  tué  dans  ce  jour.  Incapable  de  vaincre  son  humeur 
sombre  et  de  dissimuler  ses  prévisions,  il  ne  souffrit 
auprès  de  lui  aucun  de  ses  ofBciers,  et,  dans  cette  dispo- 
sition d'esprit  que  ses  aides  de  camp  ne  comprenaient  pas, 
mais  qu'un  confident  révéla,  il  reçut  au  front  la  balle 
qu'il  présageait  et  qui,  au  désespoir  de  tous  ceux  dont  il 
^tait  connu,  termina  une  si  chevaleresque  existence. 

Cependant  nous  nous  épuisions,  sans  parvenir  &  chan- 
gernotre  position.  Les  caisses  étaient  à  peu  près  aussi 
tidesque  les  magasins  l'étaient  de  vivres  et  les  cadres  de 
wldats.  Le:çénéralen  (^ef  Tut  donc  informé  que,  tant  que 
dorerait  le  blocus,  rien  ne  pourrait  plus  être  payé,  même 
lu  la  solde;  il  crut  donc  bien  faire  en  destinant  une 
petite  somme  disponible  à  être  répartie  comme  indemnité 
eatre  les  officiers  d'état-major:  cette  somme  donna.  Je 
creia;cinquanle  francs  pourles  capitaines  et  lieutenants, 
witaole-quinze  pour  les  chefs  d'escadrons  et  cent  francs 
|Miir  les  adjudants  généraux.  Lorsqu'on  m'apporta  cet 
irgentetquel'on  me  présenta  à  émarger  létal  sur  lequel 
j'ftais  porté,  Je  ne  voulus  considérer  que  l'intention  et  je 
K(ua  les  cent  francs  comme  ils  avaient  été  refus  par 
Gialier,  par  Campana.  etc.;  quant  à  Ilurthe,  l'un  des 
til aides  de  camp  du  général  Masséna,  indigné  de  trou- 
Wr  son  nom  sur  cet  état,  où  figuraient  d'ailleurs  les 
non»  d'hommes  aisés  et  même  beaucoup  plus  aisés  que 
hù,  il  s'écria  :  «  Qui  est-ce  qui  a  f..,..  mon  nom  sur  celte 
liil«  de  pauvres  ?  >  et,  après  l'avoir  biflé,  il  Jeta  la  liste 
iaoet  du  secrétaire  qui  avaitété  chargé  de  la  présenter. 
Certes,  tous  ceux  d'entre  nous  qui  le  reçurent  étaient 
iiHlessusd'un  tel  secours;  mais,  en  acceptant,  nous  nous 


102    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

étions  attachés  à  ne  pas  déplaire  au  général  en  chef, 
pour  qui  la  conduite  de  Burthe  ne  parut  que  plus  bles- 
sante. Il  ne  cacha  donc  pas  sa  colère;  mais,  au  début  des 
opérations  qui  s'annonçaient  si  sérieuses,  il  ne  voulut 
pas  punir  un  tort  de  cette  nature.  D'ailleurs,  trois  jours 
après,  Burthe,  aussi  brave  que  fantasque,  était  griève- 
ment blessé. 

J'eus  l'occasion  d'éprouver  moi-même  combien  le 
besoin  de  ménager  les  ofQciers  au  milieu  des  difficultés 
croissantes  du  siège,  rendait  le  général  en  chef  indulgent 
sur  les  fautes  de  discipline,  et  en  cela  très  différent  de 
lui-même;  voici  le  fait  : 

Lorsqu'on  suppléait  au  blé  par  le  mélange  ou  l'amal* 
game  de  toutes  les  substances  pouvant  contribuer  à 
former  une  pâte  quelconque,  il  était  impossible  de  ne 
pas  suppléer  à  la  viande  de  bœuf  par  celle  du  cheval; 
en  conséquence,  le  général  en  chef  ordonna  que  les  géné- 
raux et  adjudants  généraux  ne  garderaient  chacun  que 
deux  chevaux,  les  autres  officiers  d'état-major  un  seul; 
que  le  surplus  serait  envoyé  à  la  boucherie.  Le  généra! 
en  chef  ayant  commencé  à  livrer  quelques-uns  de  ses 
chevaux,  la  mesure  cent  fois  juste  d'ailleurs  s'exécutait 
avec  rigueur,  et,  de  mes  quatre  chevaux,  deux  avaient 
déjà  été  mangés,  mais  l'un  d'eux  ne  l'avait  pas  été  à  mon 
compte,  M.  Valette,  agent  général  des  vivres-viande, 
ayant  troqué  avec  moi  un  très  beau  cheval  qu'il  avait  et 
ayant  livré  à  son  compte  mon  plus  mauvais  cheval.  Il 
m'en  restait  donc  un  de  plus  que  je  ne  devais  avoir  et 
que  le  commissaire  des  guerres,  chargé  de  la  réquisi- 
tion, envoya  prendre.  Cette  démarche  ayant  été  inutile, 
le  commissaire  m'écrivit;  je  ne  répondis  pas;  enfin  il 
m'expédia  son  garde -magasin;  je  rentrais  comme  arri- 
vait cet  homme  qui  me  fit  sa  demande  et  qui,  tandis  que 
je  montais  le  grand  escalier  du  palais  habité  par  le  gêné- 


INCIDENTS   DO    BLOCWS.  103 

raJ  Haeséna.  me  suivit  en  inGistant  d'autant  plus  que  je 
mettaig  plus  de  mauvaise  gr&ce  k  lui  répondre;  comme 
en  manière  d'argument  décisif  it  me  déclarait  parler  au 
nom  du  général  en  chef,  je  lui  lilchai  un  •  Je  m'en  llche  • 
très  énergique,  et,  me  retournant  pour  appuyer  sur  ce 
mol  non  moins  inconvenant  que  déplacé,  je  vis,  derrière 
j  mon  homme,  le  général  en  chef  qui  montait  l'escalier  et 
(|uj,  se  trouvant  seulement  â  quatre  ou  cinq  marches  de 
Jistance,  m'avait  certainement  entendu;  j'en  eus  la 
preuve  à  l'air  qu'il  prit  pendant  les  quelques  instants  de 
nnlre  face  à  face  :  mais  presque  aussItAt  j'avais  retrouvé 
ma  contenance,  je m'elTaçai  contre  la  rampe  pour  laisser 
le  passage  Ubre  et  je  saluai  sans  dire  un  mot.  Sans  me 
regarder  le  général  en  chef  me  rendit  mon  salut  et  il 
IMssa,  me  laissant  assez  étonné  :  car  il  fallait  vraiment 
*lre  en  plein  siège  de  Gènes  pour  qu'il  n'eût  pas  relevé 
mon  propos  en  m'infligeant,  malgré  nos  relations  qiioti- 
iliennes.  un  rappel  à  la  discipline.  Dès  que  je  lui  vis 
usez  d'avance,  et  sans  plus  m'occuper  du  garde-ma- 
^0,  qai  devait  être  convaincu  maintenant  de  ne  pas 
MOir  mon  cheval,  je  regagnai  mon  appartement. 

Dis  le  milieu  de  mai,  le  bruit  s'était  répandu  comme 
certtia  que  le  Premier  Consul  arrivait  à  la  tête  de  l'ar- 
mée  de  réserve  et  manœuvrait  de  manière  à  couper 
loate  retraite  à  l'ennemi;  le  26  mai,  le  chef  d'escadron 
Franceschi,  aide  de  camp  du  lieutenant  général  Soult, 
tnroyé  par  le  général  en  chef  au  Premier  Consul  depuis 
UQ  mois,  était  revenu,  après  avoir  échappé  à  d'incon- 
cevables dangers;  il  rapportait  des  nouvelles,  annonçant 
qu'il  devançait  le  général  Bonaparte  et  l'avait  laissé 
descendant  le  grand  Saint-Bernard,  que  l'armée  de  ré- 
serve, sitôt  arrivée  à  Ivr^a,  marcherait  de  là  à  grandes 
journées  sar  Gènes,  qui  serait  débloquée  le  30. 

Le  31  mai  et  le  1"  juia  passèrent  sans  nous  amener 


104      MKMOIRKS   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

de  secours.  Les  officiers  expliquaient  par  des  raisons 
stratégiques  le  retard  qu'éprouyait  notre  délivrance,  et 
cherchaient  des  côtés  favorables  aux  indices  les  pins 
alarmants;  mais  les  soldats,  ne  dominant  plus  leur  décou- 
ragement, s'abandonnèrent  au  désordre  et  à  la  désertion. 
Le  désespoir,  la  douleur,  la  rage  se  peignaient  sur  tous 
les  visages;  pour  les  habitants  comme  pour  les  militai- 
res, l'espoir  et  les  forces  semblaient  anéantis.  La  famine 
et  la  maladie  faisaient  chaque  jour  des  ravages  plus 
effrayants;  de  nombreux  tombereaux  couverts,  par- 
courant la  ville,  emportaient  les  cadavres  qui  étaient, 
surtout  pendant  la  nuit,  déposés  sans  vêtements  aux 
coins  des  rues.  Aucun  effort  militaire  ne  pouvait  plus 
être  tenté,  les  soldats  et  la  plupart  des  officiers  étant 
incapables  de  soutenir  les  fatigues  d'un  combat  ou  d'une 
simple  marche;  ils  faisaient  leurs  factions  assis,  et  beau- 
coup se  trouvaient  mal  en  s'y  rendant.  Les  négociations 
pour  l'évacuation  commencèrent  le  !•' juin. 

Le  général  Masséna  se  montra  dans  ces  négociations 
ce  qu'il  était,  un  chef  d'une  infaillible  autorité  et  un  po- 
litique habile.  Pendant  le  blocus,  ses  cheveux  avaient 
complètement  blanchi  ;  mais  il  n*avait  rien  perdu  de  sa 
vigueur  morale;  il  sut  admirablement  utiliser  la  jalousie 
renfrognée  des  diplomates  alliés,  flatta  très  à  propos  ^o^ 
gucil  des  Anglais  aux  dépens  de  l'amoui^propre  autri- 
chien, et  sut  aiîecter  une  telle  aisance,  fut  si  fécond  en 
heureuses  saillies,  qu'il  put  obtenir  d'emmener  jus- 
qu'aux cinq  corsaires  qui  se  trouvaient  à  Gènes  ;  à  l'un 
de  ces  corsaires  se  rattachent  des  faits  particuliers  qui 
me  concernent,  et  je  cède  au  plaisir  de  les  rapporter. 

C'était  une  tartane,  qui  parut  au  digne  M.  Morin  très 
propre  à  la  course,  et  qui  fut  avant  le  blocus  disposée 
par  lui  dans  cette  prévision.  Malheureusement,  il  la  mit 
sous  les  ordres  d'un  nommé  Bavastro,  Tun  des  hommes 


mil  auraient  été  les  plus  propres  ù  bien  mener  un 
lel  commandement,  si  sa  moralité  avait  été  digne  de  sa 
bravoure  (I  )-  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que.  indépendam- 
meol  des  parts  de  l'équipage  et  de  son  chef,  les  produits 
dee  riches  prises,  sur  lesquelles  on  comptait,  devaient  se 
répartir  en  vingt-quatre  parts  suivant  vingt-quatre 
action»,  dont  douze  furent  remises  au  général  en  chef 
qui  donna  des  lettres  de  marque  pour  ce  corsaire,  six  à 
Noria,  six  à  moi.  Ces  espérances  s'évanouirent  comme 
Isnt  d'autres;  le  Bavastro  escortait  les  bâtiments  au 
lieu  de  leur  donner  la  chasse  ;  il  ne  fil  que  de  mauvaises 
prises  et  ne  fit  des  prises  que  pourdire  qu'il  en  avait  fait. 
Le  partage  des  millions  qu'il  nous  promettait  se  rédui- 
sît à  celui  des  indemnités  que  nous  fûmes  contraints  de 
payer.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  résultat,  moins  tragique, 
mais  pins  coûteux  que  celui  de  mon  premier  essai  à 
Peschara,  j'y  gagnai  du  moins  de  recevoir  pendant  le  der- 
nier mois  du  blocus,  et  par  jour,  deux  biscuits  de  mer 
provenant  de  l'approvisionnement  de  ce  bâtiment.  Ces 
biceuits  mesauvèrent  de  l'alternative  de  manger  du  pain 
que  l«&  chiens  vomissaient  (2).  ou  de  m'en  procurer  du 
bon  à  trente-six  francs  la  livre. 

Enfin,  quand  nous  eûmes  atteint  le  terme  de  cette 
glorieuse  agonie,  quand  nous  edmes  couronné  tant  d'hé- 
roïsme par  un  traité  qui  nous  laissait  honneur  et  liberté, 
c'est  sar  ce  même  corsaire  que  je  m'embarquai  pour 


(1)  t^  géadrkt  Thiébault  relate  un  aieiiiple  àe  bravoure  à.  l'actir 
It  n  pârtononge,  dons  le  Jownal  du  bloeut,  éililion   prvcllAs. 

p.  m.  (ÉD.) 

^)  On  lorvaît  ft  la  table  du  général  en  cliet  ce  qui  composait  k 
ntloa  du  soldat;  soupe  d'herbe  ot  clieval  bouilli,  barIcoU  cuits 
à  I'mu.  D<nii  ou  Lroi.<  odlciers,  j't'Iaia  do  ce  nombre,  poieèdanl  par 
batird  on  par  prévision  quelques  bisciiils,  eu  apportaient,  puis, 
iltilc  repas  floi,  remetlaieiil  sojgneaeemerit  dans  leur  poche  ce 
({u'illeur  avaJtété  possible  àc  n'en  pas  manger. 


106    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Nice,  le  faisant  servir  à  enlever  de  l'arsenal  de  Grènes 
douze  pièces  de  42  en  bronze,  pièces  neuves  et  magnifi- 
ques, que  l'on  mit  à  fond  de  cale,  que  l'on  couvrit  de  deux 
cents  ballots  ou  matelas  appartenant  à  des  réfugiés  et 
qui  ne  servirent  malheureusement  qu'à  enrichir  Bavas- 
tro;  elles  furent  vendues;  il  en  dévora  le  prix  comme  il 
avait  dévoré  le  reste. 

Le  traité  d'évacuation  avait  été  signé  le  4,  vers  sept 
heures  du  soir;  une  partie  de  la  nuit  du  4  au  5  avait 
été  employée  à  donner  des  ordres,  à  délivrer  des  passe- 
ports à  tous  les  réfugiés  ainsi  qu'aux  patriotes  italiens, 
et  c'est  le  5,  à  la  pointe  du  jour,  que,  le  général  Masséna 
s'étant  embarqué  pour  Antibes,  ses  officiers  avaient  pu 
s'embarquer  à  leur  tour.  Nous  étions  partis  épuisés  de 
fatigue  et  de  faim;  bien  entendu,  notre  tartane  était 
sans  vivres,  et  j'avais  donné  l'ordre  à  Bavastro  de  faire 
toute  diligence  pour  nous  porter  à  Nice,  où  nous  avions 
hâte  d'arriver  pour  y  manger.  Or  nous  nous  trouvions  à 
la  hauteur  d'Albenga,  lorsqu'une  frégate  anglaise,  qui 
cinglait  sur  nous  nous  tira  un  coup  de  canon  d'ame- 
ner. Bavastro  voulut  mettre  en  panne  ;  je  m'y  opposai, 
tant  j'étais  révolté  que  l'on  eût  seulement  la  pensée  de 
ralentir  notre  marche.  Nous  continuâmes  donc  à  voguer, 
mais  la  frégate  gagnait  sur  nous,  et,  lorsqu'elle  fut  à  por- 
tée de  canon,  elle  nous  envoya  un  boulet  qui  passa  dans 
une  de  nos  voiles;  la  raison  du  plus  fort  étant  la  meil- 
leure, nous  nous  arrêtâmes  court.  La  frégate,  ayant 
toutes  voiles  dehors,  nous  eut  bientôt  rejoints,  et  sa  cha- 
loupe nous  amena  un  jeune  ofQcier,  chargé  de  savoir 
qui  nous  étions  et  ce  que  nous  avions  à  bord,  puis  de 
visiter  nos  papiers.  Comme  il  parlait  fort  bien  le  fran- 
çais :  <  Ma  foi,  monsieur,  lui  dis-je,  il  y  a  cruauté  à  arrê- 
ter ainsi  des  gens  qui  meurent  de  faim.  >  Je  dis  cela  sur 
un  ton  de  mauvaise  humeur  que  j'accentuai,  espérant 


Sun    I.A    TKflHK   DK   FBA^iCE 


influencer  le  jeune  ofGcier  qui  me  paraiesait  très  galant 
hamme.  et  éviter  ainsi  qu'il  ne  visitAt  à  fond  notre  bAti- 
tneul.  les  douze  pièces  de  canon  étant  plus  que  contre- 
bande. Informé  qui  j'étais,  il  se  montra  d'une  politesse 
ntrème,  fila  peine  déranger  quelques  matelas  ou  ballots 
et  repartit;  mais  à  peine  était-il  remonté  sur  sa  frégate 
qu'un  nouveau  coup  de  canon  d'amener  fut  tiré  :  il  fallut 
l'irreier  encore.  J'étais  aux  champs;  enfin  le  jeune  offi- 
dïr  reparut  à  notre  hord  et  me  dit  que  son  capitaine, 
(oucbé  de  notre  position  et  heureux  de  pouvoir  té- 
moigner son  admiration  à  des  hommes  qui  avaient 
concouru  ù  l'héroïque  défense  de  Gènes,  me  priait  d'ac- 
«pter  quelques  vivres.  Il  me  remit  donc  deux  énormes 
Mude  biscuits,  trois  jambons,  deux  paniers  de  douze 
bonleilles  de  vin  chacun,  et,  ce  qui  était  un  raffînement 
de  délicatesse,  un  panier  de  salade  fratche  avec  ce  qu'il 
Wlait  pour  l'accommoder.  Je  pris  la  main  de  ce  jeune 
lURnme  qui  était  dans  la  joie  d'avoir  en  cette  comrais- 
sioa  i  remplir;  je  le  priai  de  me  donner  les  noms  de  la 
Ti^te  et  de  son  capitaine,  noms  que  j'écrivis  et  que  je 
regrette  d'avoir  perdus;  je  pris  également  le  sien  et  son 
|nde;  et,  le  remerciant  de  la  part  qu'il  avait  eue  k  sa 
BOuTelIc  mission,  je  le  chargeai  de  tous  nos  compli- 
unia  pour  son  capitaine  ;  puis  je  donnai  un  louis  ù 
ttiicun  des  deux  matelots  qui  avaient  monté  les  provi- 
WDs,  et  nous  nous  séparâmes. 

Le  lendemain,  à  huit  heures  du  matin,  nous  entrions 
iiBsle  port  de  Nice,  tous  ivres  du  bonheur  de  revoir 
Il  France,  tous  pressés  de  fouler  encore  une  fois  son 
•ol;  c'était  donc  A  qui  débarquerait  le  plus  vite,  lors- 
qn'u  employé  de  la  santé,  suivi  de  quatre  soldats,  arriva 
tt  nous  signifia  que.  ayant  communiqué  avec  un  bâti- 
DCnt  ennemi,  nous  étions  soumis  à  une  quarantaine.  A 
M  mot  de  quarantaine,  je  ne  sais  pas  comment  cet 


108    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

homme  ne  passa  pas  par-dessus  le  bord  ;  il  fut  assailli  de 
toutes  parts,  ses  soldats  croisèrent  la  baïonnette  et  vingt 
sabres  furent  tirés,  sans  que  je  puisse  dire  que  le  mien 
ne  fut  pas  du  nombre;  enfin  ses  soldats  se  trouvèrent 
culbutés  et  le  bâtiment  fut  évacué  en  masse. 

Quelques  camarades  et  moi,  nous  venions  de  faire  un 
déjeuner  comme  nous  n'en  avions  pas  vu  depuis  des 
mois;  nous  avions  surtout  mangé  avec  délices,  on  pour- 
rait dire  avec  un  sentiment  religieux,  de  ce  pain  qui 
venait  d'être  l'arbitre  de  notre  destinée  (1),  et,  comme 
nous  n'avions  rien  épargné  pour  l'arroser  dignement, 
nous  étions  on  ne  peut  plus  gais,  lorsqu'un  officier 
arriva  pour  me  prévenir  que,  sur  une  plainte  portée  par 
le  chef  de  la  santé,  on  venait  de  donner  l'ordre  dem'ar- 
rêter,  me  rendant  responsable  de  tout,  vu  mon  grade 
et  l'autorité  que  j'avais  sur  les  officiers  embarqués  avec 
moi.  Ceci  passait  la  plaisanterie;  je  courus  chez  le  géné- 
ral Oudinot,  qui  par  bonheur  se  trouvait  à  Nice  :  c  Dia- 
ble, me  dit-il,  c'est  grave.  —  Et  le  général  Bonaparte, 
répondis-je,  s'est-il  laissé  mettre  en  quarantaine  à  Fré- 
jus?  —  Il  n'est  pas  débarqué  le  sabre  à  la  main.  Un  tel 
précédent,  d'ailleurs,  n'est  pas  une  justification,  et,  pour 
que  personne  ne  s'y  trompe,  le  Premier  Consul  vient  de 
renouveler  les  lois  sanitaires  et  d'ordonner  de  les  exécu- 
ter avec  la  plus  grande  rigueur.  Ne  restez  donc  pas  à 
Nice  et  allez  rejoindre  à  Antibes  le  général  Masséna.  >Une 


(1)  Au  retour  de  Gôncs,  j*ai  vu  des  personnes  qui  ne  pouvaient 
plus  entendre  le  mot  pain  sans  en  éprouver  comme  un  souvenir  de 
souffrance;  j'en  al  vu  à  Antibes  et  à  Nice  s'arrêter  stupéfaites 
devant  les  boutiques  de  boulangers,  d'autres  se  récrier  en  voyant 
émietter  du  pain.  Enfin,  j'ai  vu  des  ofliciers  débarquant  à  Nice  et 
qui  y  ont  tenu  table  sept  heures  durant,  et  mangeant,  à  la  stupé- 
faction de  l'aubergiste,  tout  ce  qui  put  leur  être  servi.  Ai-je  besoin 
d'ajouter  que  le  passage  si  brusque  de  la  famine  à  l'inteoapérance 
a  produit  bien  des  cas  de  nouvelle  mortalité? 


heure  après,  je  contais  k  celui-ci  mon  aventure  ou  ma 
mésareoture  :  •  Allons,  allons,  me  dit-il,  restez  avec 
moi;  nous  partirons  demain  ensemble  &  quatre  heures 
du  matin,  et  tout  cela  s'arrangera  à  coups  de  canon.  • 
Et  ODcques  depuis  je  n'en  ai  oui  parler. 

Cependant,  au  moment  où  j'espérais  pouvoir  oublier 
le  blocus  et  ses  horreurs,  une  dernière  trislesse  m'était 
réservée.  J'avais  vu  mourir  plus  de  vingt  mille  peraon- 
aes  en  moins  d'un  mois  et  dans  les  pires  tortures;  il 
seoablait  que  le  sentiment  dût  être  émoussé,  et  cependant 
ce  fut  avec  une  véritable  douleur  que  j'appris,  peu  de 
joart  après,  la  mort  du  jeune  Monnet.  On  se  souvient  de  ce 
jcane  homme  que  j'avais  amené  avec  moi  à  Gênes  :  j'avais 
eu  l'occasion  de  connaître  son  père,  chez  mon  ami  Ri- 
Tierre  de  l'Isle.  M.  Monnet  n'avait  que  ce  (Ils  unique,  né 
d'ùlleurs  avec  d'heureuses  qualités  et  dont  il  avait  lui- 
même  iait  l'éducation,  dirigé  les  études,  et  qu'il  chéris- 
«it  le  plus  tendrement.  Passant  huit  mois  par  an  à  une 
terre  qu'il  possédait,  il  était  parvenu  à  soustraire  non 
Kolemenl  aux  mauvaises  relations,  mais  à  tout  échange 
d'uaour  ce  (ils,  qui,  prenant  vingt  ans.  étant  grand,  fort 
et  robuste,  et  ne  manquant  ni  de  connaissances  ni  de 
aojcûs,  devait  cependant  Unir  par  être  mêlé  aux  atfai- 
tti  et  BU  monde,  ison  père  avait  donc  eu  la  fatale  idée 
de  me  le  faire  emmener  à  titre  de  secrétaire,  et,  comme 
jaraiBlaconscienro  du  dépôt  précieux  qui  m'était  conCé. 
comme  le  jeune  Monnet  était  bon  travailleur,  discret  et 
d'an  caractère  parfait.  Je  m'attachai  â  lui,  je  le  logeai 
ivec  moi  et  le  surveillai  avec  une  sollicitude  toute  par- 
licsliâre . 

Le  traité  d'évacuation  signé,  je  donnai  &  Monnet  l'or- 
dre de  parer  i.  l'embarquement  de  mes  chevaux,  em- 
harquemeot  qui  devait  se  faire  avant  le  jour,  et  d'être, 
avec  mes  elTets  et  mon  valet  de  chambre,  rendu  k  bord 


110    MÉMOIRES   DV  GÈNÉBAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  mon  corsaire  à  quatre  heures  du  matin.  Tout  cela 
fut  exécuté  avec  ponctualité;  mais,  au  moment  où  j'en- 
trai moi-même  dans  la  tartane,  Monnet  me  dit  qu'il  ne 
pouvait  partir  que  le  lendemain  soir  avec  le  commis- 
saire des  guerres  de  la  place,  en  prenant  prétexte  de 
linge  non  rendu  par  la  blanchisseuse,  d'effets  qui  n'étaient 
pas  prêts.  N'ayant  aucun  soupçon,  ni  aucune  raison  d'en 
avoir,  et  d'ailleurs  absorbé  par  les  mille  et  une  préoccu- 
pations qui  m'assaillaient,  je  me  bornai  à  dire  au  jeune 
Monnet  combien  j'étais  mécontent  de  le  laisser  en  arrière 
de  moi,  et  comme  secrétaire  et  comme  compagnon  dont 
j'étais  responsable  ;  finalement  je  lui  signifiai  de  me 
rejoindre  le  plus  promptement  possible. 

Or  ce  pauvre  garçon  avait  fait  la  connaissance  de  la 
femme  d'un  capitaine,  qui  pendant  la  campagne  de 
Naples  s'était  distingué  au  commandement  de  Civitella 
del  Tronto,  et  que,  à  cause  de  son  aptitude  au  travail  de 
bureau,  je  m'étais  attaché  en  qualité  d'adjoint.  Cette 
connaissance  était  au  moment  de  conduire  aux  relations 
les  plus  intimes  lorsque  je  m'embarquai;  et,  pour  échap- 
per à  une  surveillance  qui  de  ma  part  était  active,  pour 
profiter  d'occupations  qui,  au  milieu  de  cette  bagarre, 
absorbaient  et  les  jours  et  les  nuits  de  son  mari,  la 
femme  du  capitaine,  Napolitaine  à  l'œil  fauve,  à  la 
bouche  ardente,  aux  reins  voluptueux,  avait  suggéré 
au  jeune  homme  le  prétexte  dont  il  se  servit;  dès  lors 
le  possédant  tout  entier,  usant  et  abusant  de  l'effer- 
vescence et  des  forces  d'un  pareil  âge,  de  l'exalta- 
tion d'un  début,  peut-être  y  joignant  l'effet  de  stimu- 
lants affreux,  cette  Messaline  fit,  en  moins  de  vingt- 
quatre  heures  de  délire,  pour  ce  malheureux  enfant,  de 
l'arène  de  l'amour  une  arène  de  mort.  Devant  dîner 
avec  le  commissaire  des  guerres  de  la  place  avant  de 
s'embarquer,  il  arriva  chez  lui  le  lendemain  de  mon 


MfiSSALINE.  111 

départ,  vers  cinq  heures  du  soir;  on  venait  de  servir. 
Pouvant  à  peine  marcher,  il  parut  à  table  avec  un  visage 
dont  l'altération  frappa  tout  le  monde;  mais,  au  moment 
où  il  portait  à  sa  bouche  la  première  cuiller  de  soupe,  il 
tomba  à  la  renverse,  rendant  le  sang  parle  nez,  la  gorge 
et  les  oreilles.  Un  médecin  fut  aussitôt  appelé;  les  ré- 
ponses que  l'on  put  encore  lui  arracher  révélèrent  les 
faits  que  je  viens  de  rapporter;  on  le  mit  dans  un  bain, 
mais  il  expira  la  nuit  suivante.  A  mon  chagrin  de 
Toir  si, misérablement  mourir  ce  garçon  que  j'estimais  et 
affectionnais,  je  joignis  la  douleur  d'annoncer  au  père 
la  perte  irréparable  qu'il  venait  de  faire.  Quant  à  la 
femme,  cause  de  cette  fin  tragique,  Thorreur  qu'elle 
m'inspira  fut  telle,  que  je  renvoyai  immédiatement  son 
mari  à  la  73*  demi-brigade,  à  laquelle  il  appartenait. 


CHAPITRE  V 


Le  traité  d'évacuation  de  Gènes  laissait  au  général 
Masséna  tous  ses  droits,  et,  au  moment  où  il  pouvait 
penser  qu'une  nouvelle  diversion  rendrait  plus  facUes 
les  succès  de  l'armée  de  réserve,  il  n'était  pas  homme  à 
rester  inactif.  Il  avait  donc  résolu  de  rassembler  les 
débris  disponibles  des  troupes  de  l'armée  d'Italie,  soit 
environ  seize  mille  hommes,  et  de  recommencer  "avec 
eux  la  campagne.  Dans  cette  intention,  lorsque  je  le 
rejoignis  à  Antibes,  il  s'apprêtait  à  quitter  cette  ville;  je 
partis  avec  lui  ;  à  Nice,  il  me  laissa  continuer  ma  route 
par  terre,  avec  tout  ce  qui  appartenait  à  Tétat-major 
général,  et,  blessé  à  une  jambe,  il  s'embarqua  sur  une 
felouque  avec  l'adjudant  général  Reille  et  le  général 
Oudinot.  Sa  felouque  n'avança  qu'en  rasant  la  terre,  et, 
pour  éviter  qu'elle  ne  devînt  la  proie  d'un  corsaire  ou 
de  quelque  petit  bâtiment  anglais  embusqué  derrière  un 
des  récifs  de  cette  côte,  il  la  fit  précéder  par  un  bateau 
très  léger  qui  servait  d'éclaireur.  Le  voyage  s'effectua 
sans  surprise.  Arrivé  à  Finale,  le  général  en  chef  s'y 
arrêta;  il  y  donna  quelques  jours  à  réorganiser  ce  qui 
lui  restait  de  troupes  de  la  droite  et  du  centre;  c'est  là 
que  nous  nous  retrouvâmes. 

Gomme  j'entrais  à  Finale,  un  combat  venait  d'y  avoir 
lieu  entre  un  brick  anglais  et  la  garnison  de  ce  petit  port, 
l'un  ayant  cherché  à  s'emparer,  l'autre  s*étant  efforcée  de 


défendre  deux  felouques  chargées  Je  grain  et  qui  arri- 
laient  de  Nice.  Quelque  chose  qu'edt  pu  faire  le  brick, 
il  jviiit  échoué  dans  son  enlrepriae.  Je  me  présentais 
cheï  le  général  en  chef,  quand  on  vint  lui  rendre  comple 
iId  fait;  je  demandai  si  l'on  s'occupait  de  décharger 
le»  deux  barques;  on  me  répondit  qu'il  était  tard,  et 
qu'on  les  déchargerait  le  lendemain  tiiulin  seulement;  or, 
le  leodemaîn,  je  dormais  encore  profondément,  lorsque 
deux  lie  mes  domestiques,  dont  un  fort  jeune,  entrèrent 
ilaasma  chambre  en  me  criant  :  •  Voilà  les  Anglais  I  • 
En  même  temps  la  générale  se  fit  entendre  ;  je  crus  à  un 
•lébarquement;  je  me  jetai  à  bas  du  lit.  ordonnant  au 
pins  âgé  de  mes  domestiques  de  me  seller  un  de  mes 
cberaux  et  de  faire  rejoindre  aux  auti'es  les  équipages 
du  général  en  chef;  puis  au  plus  jeune  je  demandai  ce 
iju'il  me  fallait  pour  m'habiller;  mais  ce  garçon,  qui 
DtTait  pas  dix-huit  ans.  avait  déjilï  perdu  la  tête;  uu 
lieu  de  bottes,  il  m'apporta  mon  sabre  ;  au  lieu  de  mon 
putftlon.  il  me  présentait  mon  chapeau.  Pour  aller  vite, 
jeme  tervis  moi-même  ;  en  peu  de  minutes  je  fus  habille, 
et, pour  me  rendre  chez  le  général  en  chef,  Je  traversais  la 
pflUe  place  de  la  Pietra,  oi  j'étais  logé  et  qui  donnait 
■vis  tner,  lorsque  Je  vis  un  vaisseau  de  ligne  anglais, 
luivi  par  une  frégate,  une  corvette  el  le  brick  repoussé 
Uveille.  qui  couraient  proue  contre  poupe;  ils  arri- 
qient  à  pleines  voiles  dans  la  direction  du  quai,  qui 
liimiait  le  cAté  sud  de  la  place  et  devant  lequel  les  deux 
lelouques  de  grain  étaient  amarrées,  et  non  seulement  ils 
s'tpprochèrent  assez  pour  que  le  beaupré  du  vaisseau 
débordlt  sur  le  quai,  mais  encore  ils  étaient  manoeu- 
vres comme  par  enchantement,  aucun  homme  ne  se 
vojut  sur  tes  ponts  ou  dans  les  cordages,  précaution 
prisa  pour  éviter  les  eiïets  de  notre  fusillade,  qui  la  veille 
mit  été  meurtrière  pour  l'équipage  du   brick.  Juste 


114    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

deyant  la  place,  le  vaisseau  de  ligne  lâcha  nne  formida- 
ble bordée,  tirant  à  boulets  et  à  mitraille;  puis  succes- 
sivement la  frégate,  la  corvette,  le  brick,  survenant  à 
leur  tour,  continuèrent  le  feu.  La  Pietra  dépassée,  tous 
quatre  virèrent,  et,  rasant  de  nouveau  la  place,  par  leur 
autre  bord,  ils  déchargèrent  le  feu  nourri  de  leurs  bat- 
teries bâbord  et  reprirent  le  large. 

Je  n'ai  jamais  vu  de  manœuvre  exécutée  avec  plus  de 
sûreté,  d'audace  et  de  majesté.  Dès  la  première  décharge 
du  vaisseau  de  ligne,  les  deux  felouques  avaient  été 
broyées,  et,  sur  une  vaste  étendue,  la  mer  se  trouva  cou- 
verte de  débris  et  de  grains  ;  au  milieu  flottait  le  cada- 
vre d'un  batelier,  qui,  dormant,  n'avait  pas  eu  le  temps 
de  se  sauver.  Les  autres  décharges  avaient  fort  abtmé 
la  place  et  tué  de  nos  soldats,  qui  ne  purent  se  veng^, 
n'ayant  eu  à  tirer  que  sur  des  ponts  vides  ou  contre  des 
sabords.  Un  de  nos  sous-ofHciers  mourut  en  prédestiné; 
il  était  de  planton  à  Tétat-major  général,  à  demi  couché 
dans  un  de  ces  grands  et  anciens  fauteuils  qu'on  nomme 
aujourd'hui  à  la  Voltaire;  il  s'était  placé  devant  une  des 
croisées  donnant  sur  la  mer  et,  sous  le  plus  beau  soleil 
du  monde,  regardait  les  évolutions  des  quatre  bâti- 
ments, lorsqu'une  boîte  de  mitraille,  qui  avait  manqué 
d'espace  pour  s'ouvrir,  lui  traversa  la  poitrine.  Et  pen- 
dant que  ce  malheureux  recevait  si   paisiblement  la 
mort,  je  venais  d'y  échapper  grâce  à  la  folle  panique  de 
mes  domestiques.  En  me  réveillant,  ils  m'avaient  sauvé. 
Ma  maison,  qui  se  trouvait  au  fond  de  la  place,  fut  des 
plus  maltraitées,  et  ma  chambre  plus  que  ma  maison. 
J*en  fus  informé  en  apprenant  que  de  toutes  parts  op 
venait  la  voir  par  curiosité.  L'entre-deux  des  fenêtres 
avait  été  jeté  en  dedans;  plusieurs  boulets  entrés  par 
les  fenêtres  avaient  traversé  la  maison  de  part  en  part; 
enfin  un  boulet  et  deux  biscaîens,  amortis  contre  lamu- 


MALICK  PE  scchet.  iir. 

raille,  étuient  retombée  sur  mon  lit;  d'autres  étaient 
^pars:  dormant  ou  réveilié,  j'aurais  été  inévitablement 
servi  par  l'un  d'eux  (t). 

A  la  halle  que  le  général  en  chef  lit  à  Finale,  se  rattache 
DDe  circonstance  fort  éloignée  d'être  sans  importance. 
A  peine  arrivait-il  que  le  général  Suchet  se  rendit  près 
de  lui  et  mit  tout  en  œuvre  pour  se  faire  donner  l'ordre 
de  devancer  le  mouvement  préparé  par  le  général  en 
chef,  et  de  partir  de  suite  avec  toutes  les  troupes  afin  de 
seconder  sans  relard  les  opérations  du  Premier  Consul, 
Rien  en  apparence  n'était  plus  militaire  et  plus  plau- 
lible;  mais  rien  ne  ressemble  souvent  moins  à  ce  que 
l'on  pense  que  ce  que  l'on  dit  ;  le  général  Suchet  aussi 
bieo  qne  le  général  Masséna  on  furent  la  preuve  dans 
cette  occasion.  Le  général  Suchet.  en  effet,  provoquant 
l'ordre  de  hôter  de  trente-sir  heures  une  offensive  qui 
certainement  pouvait  être  utile,  décisive  même,  alB- 
cbait  un  beau  zèle:  au  fond,  il  ne  voulait  qu'une  chose, 
tfoir  seul  le  mérite;  obtenant  sour  un  préteste  aussi 
pttriotique  d'emmener  avec  lui  toutes  les  forces  dispo- 
Dibles,  c'était  fort  habilement  se  substituer  dans  le  com- 
Dundemcnt  de  l'armée  nu  général  en  chef.  Or  le  géné- 
nl  Uaseéna  était  trop  sQg.ice  pour  que  l'intention  cachée 
tai  échappât,  et  trop  fin  pour  se  découvrir,  le  général 
Suchet  recommeni^ant,  à  Finale,  le  rAle  que  le  général 
Smit  ■vait  joué  à  tlênes,  lorsque,  pressentant  que  ee 
Rrait  le  seul  point  que  l'on  pi^t  défendre  avec  gloire,  il 
ft  tout  au  monde  pour  que  le  généra!  Masséna  n'y  établit 
pu  ton  quartier  général,  et  lui  soutint  que  la  place 
4Hm  gdaéral  en  chef  était  au  centre  de  l'armée,  et  non  à 

(l)Caqiill  7  eut  deplos  curieux,  ce  fut  l 'épaisseur  de  pouseière 
9Wm  broaie-bas  avait  fait  entrer  dans  ma  clmmbre.  La  clicutiee 
^IiMiiB,  lei  chapeaux  et  la  reiiiaifole  uoirs  qui  Iralaaieal  sur  des 
''ulies,  les  meubles.  Iclit,  tout  était  île  la  même  leinle. 


IIG    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

rextrémité  d'une  des  ailes,  et  surtout  d'une  aile  qui  ne 
pouvait  manquer  d'être  coupée  et  isolée. 

Le  général  Suchet,  d'ailleurs,  venait  de  débuter  dans 
la  carrière  du  haut  commandement,  et  ne  l'avait  pas 
fait  d'une  manière  très  brillante.  Ses  attaques  des  hau- 
teurs de  Saint-Jacques  avaient  été  malheureuses;  une 
halte  malencontreuse  s'il  en  fut  jamais,  condamnée  par 
toutes  les  règles  de  la  guerre,  et  à  laquelle  l'adjudant  gé- 
néral Préval  s'opposa  de  tout  son  pouvoir,  lui  fit  perdre 
en  avant  du  Var  3,000  grenadiers;  quant  aux  avantages 
qu'il  obtint  contre  le  général  Hotze,  il  les  remporta  sur 
des  troupes  en  retraite,  très  mal  commandées,  parais- 
sant démoralisées,  et  qui  ne  firent,  en  fait  de  résistance 
digne  de  ce  nom,  aucune  qui  ne  dût  aboutir  pour  elles  à 
de  nouveaux  désastres.  Il  était  donc  fort  douteux  qu'il  fal- 
lût préférer  une  avance  de  trente -six  heures  sous  le 
général  Suchet,  à  un  retard  égal  pour  lui  substituer  un 
homme  de  guerre  comme  Masséna;  il  était  de  plus  aa 
dernier  point  nécessaire  de  dopner  aux  troupes  revenant 
du  Var,  et  à  bien  plus  forte  raison  à  celles  sortant  de 
Gènes,  quelques  moments  pour  se  reposer  et  se  substan- 
ter.  Pénétré  de  toutes  ces  considérations  et  ne  voulant 
pas  dire  à  son  lieutenant  :  <  Je  te  comprends,  mais  je 
ne  donnerai  pas  les  mains  à  cette  ingratitude,  à  cette 
spéculation  sur  une  position  que  tu  ne  dois  qu'à  mes 
bontés  i  ;  voulant,  au  contraire,  se  tirer  d*affaire  par  une 
boutade,  le  général  Masséna  prit  un  air  de  légitime 
colère  et  se  plaignit  de  ce  qu'aucune  des  promesses  sur 
la  foi  desquelles  il  avait  accepté  le  commandement  de 
l'armée  d'Italie  n'avait  été  tenue,  de  ce  qu'il  avait  été 
trompé,  joué,  abandonné,  sacrifié;  puis,  pour  mettre  fin 
aux  instances  du  général  Suchet,  il  lança  cette  dernière 
pointe  contre  le  Premier  Consul  :  «  J'ai  assez  fait  pour 
ce  petit  bougre-là.  • 


Hais,  en  dépit  des  apparences,  coiument  agirent-ils 
luo  et  l'autre?  Tandis  que  le  général  Masséna  orga- 
nisait sa  marche  avec  la  plus  grande  rapidité  possible 
et  se  préparait  en  bAte  à  cette  coopiïratioD,  contre 
laquelle  il  venait  de  bougonner,  le  général  Sucbet 
envoyait  &  son  chef  d'état-major,  l'adjudant  général 
PrJral,  l'ordre  de  partir  avec  quelques  centaines 
d'hommes  et  d'aller  annoncer  au  Premier  Consul  que  les 
secours  allaient  arriver,  et  que  s'ils  avaient  été  retardés, 
c'était  par  suite  de  la  mauvaise  grâce  qu'y  avait  mise  le 
gioéral  Hasséna. 

Muni  de  cet  ordre,  Préval  partit  en  effet,  mais,  trou- 
TUt  devant  lui  les  vingt  escadrons  que  l'ennemi  main- 
tenait dans  ces  régions  pour  observer  et  les  troupes 
ntliâes  de  Gènes  et  celles  du  général  Suchet  (i  ),  et  voyant 
Kt  escadrons  se  replier  sans  cesse  devant  ses  quatre  ou 
liiq  cents  chevaux,  il  craignit  une  ruse,  n'avanga  plus 
qi'en  s'éclairant  à  la  plus  grande  distance  possible  sur 
ns liront  et  sur  ses  Hancs,  et,  marchant  ainsi,  rencontra 
l'tUede  camp  du  général  Soult,  le  colonel  Francescbi, 
duquel  il  apprit  la  victoire  de  Marengo  et  ses  résultats 
N^qaes.  Dès  lors,  t'annonce  de  secours  devenant 
iqierfloe  et  ne  jugeant  pas  utile  de  se  rendre  auprès  du 
Premier  Consul  simplement  pour  lui  répéter  le  mot  du 
l^ral  Suchet,  Pi-évai  s'airéla  et  se  contenta  de  trans- 
uttre  au  même  général  la  nouvelle  du  gain  de  la 
iMtaille  de  Marengo,  de  l'armistice  qui  en  avait  été  la 
omuéquence,  et  de  ce  traité  qui,  couronnant  l'œuvre,  Qt 
Ipriiiiae  lutte  de  douze  heures  rendre  quinze  places  de 
(leire  et  évacuer  toute  la  rive  droite  de  l'Adige  au  gé- 


(l)Si,  an  lieu  d'âtre  immutiilisés  l&,  ces  \iagl  escadron»  avaieut 
WuiBiiés  cur  le  diaoïp  dv  baUille  de  Mari'ngo,  iU  eussaot  élâ 
fin  ^  itUBsuits  pour  empéchor  le  mouveiiienl  par  lequel  les 
NiifvU  «rracb^renl  lit  victoire. 


118    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIKBAULT. 

néral  Mêlas,  alors  que,  au  bout  de  soixante  jours  de 
famine  et  d'extermination,  le  traité  de  Gènes  ne  nous 
ayait  fait  quitter  qu'une  seule  place. 

On  conçoit  TefTet  de  ces  gigantesques  nouvelles  :  éton- 
nement,  enthousiasme  des  uns,  désappointement  de  ceux 
qui  spéculaient  sur  le  désir  ou  le  besoin  de  se  faire  de 
nouveaux  titres,  tous  ces  sentiments  furent  à  leur  comble. 
Pour  nous  qui  recommencions  une  campagne  sous  on 
chef  admirable  sans  doute,  mais  avec  un  corps  affaibli 
par  de  si  longues  épreuves,  il  ne  fut  plus  question  que 
de  remplacer  par  une  course  triomphante  une  marehe 
militaire  pénible  et  indécise,  et,  pour  ce  qui  me  coq- 
cerne  personnellement,  au  moment  où  je  m'abandonnais 
à  la  perplexité  de  savoir  si  cette  nouvelle  campagne  me 
laisserait  la  possibilité  de  passer  par  Milan  et  de  m'y 
arrêter  ne  fût-ce  qu'un  jour,  à  ce  moment  même,  grâce 
au  brusque  changement  des  choses,  je  reçus  Tordre  de 
me  rendre  directement  dans  cette  ville,  pour  une  rési- 
dence dont  la  durée  seule  était  incertaine. 

Ainsi  j'allais  revoir  Pauline  et,  selon  le  vœu  qu'elle  avait 
exprimé,  j'arrivais  près  d'elle  avec  le  reflet  de  gloire  qui 
faisait  briller  d'un  nouvel  éclat  les  armes  de  la  France, 
et  ce  qui  devait  me  rendre  encore  plus  intéressant  à  ses 
yeux,  c'est  que  je  sortais  de  Gênes,  dont  l'héroïque 
défense  devenait  un  sujet  d'admiration  déjà  presque 
légendaire,  cette  défense  étant  à  juste  titre  considérée 
alors  comme  seule  ayant  rendu  possibles  les  succès 
du  Premier  Consul.  Partout  on  redisait  la  réponse 
faite  par  le  major  général  de  l'armée  autrichienne 
au  général  Berthier.  Lorsque,  à  la  signature  du  traité 
d'Alexandrie,  Berthier,  pour  être  aimable,  dit  aux  offi- 
ciers ennemis  présents  :  «  Ce  doit  être  une  consolation  de 
n'avoir  été  vaincus  que  par  une  belle  armée  et  par  le 
plus  grand  général  du  monde  >,  ce  major  général  riposta 


XETOUn  A  HILAK. 

vivement  :  «  Ce  n'est  pas  ici,  mais  devant  GËoes  que  la 
bataille  de  Marengo  a  été  perdue  >,  et  cette  réponee 
fameuse,  qui  passait  de  bouche  en  bouche,  ajoutait  c-ii- 
core  à  l'opinion  déjà  courante,  que  les  défenseurs  de 
Géae»  étaient  les  sauveurs  de  la  patrie. 

Oa  devine  quels  furent  me»  elîorts  pour  h&ler  mon 
arrÎTée  à  Milan,  avec  quelles  délices,  et  de  ma  dernière 
conebée.j'expédiai  un  courrier  pour  informer  Pauline  que 
je  rirais,  que  j'arrivais,  que  je  serais  àses  pieds  tel  jour. 
Toalfifois,  en  dépil  du  soin  que  j'avais  mis  à  calculer 
ntetemeot  mon  arrivée,  je  pus  trouver  le  moyen  de 
gigner  sur  le  temps  de  mon  voyage  près  de  quatre 
heures,  de  sorte  que,  au  lieu  d'entrer  chez  Pauline  vers 
sii  heures  du  soir,  j'y  étais  avant  deux  heures,  et  je  la 
trouvai  avec  trois  personnes  que  je  ne  connaissais  pas. 
Peut-Alre  aurais-je  dû  attendre  le  moment  annoncé; 
mis  comment  trouver  un  tel  courage?  comment  en 
iTotr  seulement  la  j)ens(!e  ?  Et,  pui^u'il  n'existait  au- 
CODC  force  en  moi  qui  put  retarder  d'un  instant  l'indi- 
dUe  bonheur  de  revoir  l'amie  si  désirée,  il  fallut  bien 
Nibir  les  conséquences  dune  pareille  faiblesse.  Or,  ces 
conséquences  furent  qu'en  m'apercevant  Pauline  ne  put 
nUoir  un  cri,  qu'elle  se  précipita  vers  moi,  que  je 
(ii'élaa(ai  vers  elle,  et  que,  au  moment  où  je  pris  sa  main 
qu'elle  me  tendit,  sa  main  que  ma  bouche  dévorait,  elle 
manqua  se  trouver  mal  et  ne  parvint  4  retourner  à  son 
fiuleuil  qu'avec  la  plus  grande  peine. 

S'il  est  des  pays  ou  cette  scène  trop  révélatrice  eût  été 
Qcheuse,  en  Italie  elle  l'était  peu,  et  pour  Pauline  elle 
oe  l'était  pas.  On  savait  que  Pauline  avait  un  attache- 
ment, que  j'en  étais  l'objet;  de  même  qu'à  Naples, 
•|uind  je  la  vis  pour  la  première  fois,  elle  en  avait  un 
ïutre,  également  connu,  pardonné  par  l'indulgente 
^été  de  cette  ville.  Et  ce  premier  allacbement,  j'avais  eu 


120    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

beaucoup  de  peine  à  le  faire  oublier,  car  celui  qui  en  était 
l'objet  avait  un  grand  titre  (prince  de  Vintimille),  et  celui 
que  je  m'efforçais  en  ce  temps-là  de  lui  substituer  en  ma 
personne  n'avait  que  par  les  galons  du  chapeau  l'appa- 
rence d'un  officier  général,  tandis  que  maintenant  c'était 
un  général  de  brigade  qui  venait  se  mettre  aux  pieds  de 
Pauline. 

J'avais  en  effet  ce  titre  depuis  le  30  avril.  Ayant  ail- 
leurs raconté  les  événements  militaires  du  blocus,  je 
n'ai  eu  l'occasion  de  citer  qu'incidemment  dans  ces 
Mémoires  la  brillante  journée  du  30  avril,  dans  laquelle 
trois  positions  importantes  furent  reprises,  et  de  ee 
nombre  le  fort  de  Quezzy,  à  l'attaque  duquel  le  colonel 
Mouton  fut  blessé  dans  les  circonstances  que  j'ai  rap- 
portées. Privées  de  leur  chef,  et  d'un  chef  aussi  brave, 
les  troupes  s'étaient  mises  en  retraite,  et  c'est  alors  que 
le  général  Masséna,  qui  de  sa  personne  surveillait  le 
mouvement,  m'avait  chargé  de  me  porter  avec  un  demi- 
bataillon  et  au  pas  de  charge  directement  sur  le  fort, 
tandis  que  le  général  MioUis  tenterait  une  attaque  par 
la  droite  et  l'adjudant  Hector  par  la  gauche.  Ma  part 
avait  été  la  plus  rude,  et,  grâce  à  l'étonnante  énergie  de 
ce  demi-bataillon  qui,  un  moment  enveloppé,  sut  garder 
sa  position  d'attaque  en  formant  le  carré,  le  général 
Masséna  put  accourir  avec  une  dernière  réserve,  me 
rejoindre  sur  le  terrain  que  je  ne  perdais  pas,  puis 
m'aider  à  culbuter  définitivement  les  troupes  gardant  les 
approches  et  à  prendre  le  fort  d'assaut.  J'avais  donc  eu 
à  soutenir  le  plus  violent  effort  sur  ce  point  qui  décida 
de  tous  les  autres.  Il  m'avait  fallu  la  plus  grande  énergie 
pour  maintenir,  sous  le  feu  meurtrier  qui  l'enveloppait, 
mon  demi-bataillon;  en  conséquence,  le  général  en  chef 
me  nomma  général  de  brigade  sur  le  champ  de  bataille, 
et.  le  même  jour,  j'eus  la  bonne  fortune  de  faire  complé- 


^.É^ËRAL  tlK 'RBIGAnK, 

(iT  cette  fflveur  en  obtenant,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  pour 
Coiitard  et  WouilIemoDt  des  grades  non  moins  digne- 
ment gagnés. 

C'était  donc  un  officier  général  que  je  présentais  à 
PsulÎDe,  et  l'on  conçoit  que,  en  ce  moment  où  tant  de 
recommandation  s  s'unissaient  pour  me  garder  la  préré- 
reoce,  je  n'avais  pu  être  sacriOé  à  un  jeune  colonel 
mtrichirn,  qui,  alors  que  j'étais  enfermé  dans  Gènes, 
nraîl  tout  mis  en  œuvre  pour  se  faire  agréer.  C'est  à  lui 
que  Pauline  faisait  allusion  dans  une  de  ses  lettres,  où 
elle  m'écrivit  qu'elle  combattait  le  même  ennemi  que 
moi,  et,  lorsque  je  rentrai  vainqueur  à  Milan,  j'eus  tout 
lieu  de  penser  qu'il  en  était  sorti  doublement  vaincu. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  trois  personnes  qui  se  trouvaient 
chez  elle  quand  j'y  apparus,  étant  de  son  intimité  et 
n'ayant  rien  à  apprendre,  interrompirent  assez  prompte- 
ment  leur  visite,  et.  tout  en  me  laissant  deviner  qu'elles 
connaissaient  mon  droit,  elles  semblèrent,  par  leur  em- 
pressement discret,  vouloir  me  prouver  qu'elles  me  le 
recoDcaissaient  i^  titre  unique  et  sans  partage.  Di's  lors 
Il  porte  qui  se  referma  sur  elles  ne  se  rouvrit  pour  per- 
sonne, et  rien  ne  troubla  les  ineCTables  ravissements  qui. 
ia  reste  de  cette  journée,  tirent  des  heures  dignes  du 
ptradis  des  anges. 

Comme  j'arrivais  le  lendemain  matin  cbez  legéDéral 
Huséna,  il  se  rendait  chez  le  Premier  Consul  et  Je  l'y 
aeeoinpagnai.  Il  semblerait  que  le  défenseur  de  Gènes. 
ijai  éttit  par  contre-coup  le  vainqueur  de  Marengo, 
iHiiiI  chez  celui  qui  comme  chef  d'armée  avait  recueilli 
toate  la  gloire  de  cet  événement,  qui  comme  chef 
d'État  en  recueillait  tout  le  fruit,  dût  y  arriver  fier  de  sa 
cundnite,  fort  de  la  justice  qu'il  méritait.  Et  pourtant  il 
t'ta  fiillait  qu'il  en  fût  ainsi.  Quelques  mots  échappés  A 
d'indiscrets  alentours  avaient  donné  l'éveil  sur  de  fà- 


12S    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

cheuses  dispositions.  On  osait  douter  que  le  général  Mas- 
séna  conservât  son  commandement;  on  savait  même,  et  de 
source  certaine  on  répétait  que,  tandis  qu'il  redoublait 
d'efforts  pour  prolonger  une  lutte  impossible,  tandis 
qu'à  force  d'béroîsme  il  prenait  date  dans  les  siècles  à 
venir,  son  remplacement  avait  été  promis  au  général 
Desaix.  Même  un  successeur  de  ce  mérite  n'eût  pas 
suffi  pour  donner  le  change  sur  l'indignité  du  fait,  et  la 
force  des  choses  l'emporta  sur  une  inimitié  jalouse;  on 
fit  par  nécessité  ce  que  Ton  regretta  de  ne  pouvoir  se 
dispenser  de  faire;  toutefois  ce  ne  fut  que  pour  un  temps, 
et  l'on  vit  bientôt  remplacer  ce  grand  Masséna  par  un 
de  nos  généraux  en  chef  les  plus  insignifiants. 

L'entrevue  à  laquelle  cette  visite  donna  lieu  entre  le 
Premier  Consul  et  le  général  Masséna  ne  put  naturelle- 
ment avoir  d'autre  témoin  que  le  général  Bertbier.  Les 
autres  officiers  qui,  ainsi  que  moi,  accompagnaient  le 
général  Masséna,  restèrent  dans  le  salon  des  officiers  de 
service,  où  se  trouvaient  Murât,  Junot,  Duroc.  Or  ce 
rapprochement,  pour  des  hommes  qui  venaient  de 
prendre  la  part  la  plus  active  à  deux  faits  d'armes  si 
grands  dans  l'histoire,  devait  amener  entre  eux  un 
échange  de  propos  sur  un  sujet  qui  les  intéressait  à  tant 
de  titres.  Nous  prîmes  donc  l'initiative  en  présentant 
nos  félicitations,  en  posant  des  questions;  mais  nous 
nous  heurtâmes  à  une  réserve  qui  était  une  attitude  de 
prévision  autour  de  Bonaparte  et  qui  devint  l'attitude 
officielle  autour  de  Napoléon.  Nos  interlocuteurs  évi- 
tèrent tout  ce  qui  était  de  nature  à  retenir  l'entre- 
tien sur  ce  sujet»  et,  comme  l'embarras  et  la  gêne  allaient 
se  prolonger  entre  le  quartier  général  du  Premier  Con- 
sul et  deBerthier,  et  celui  du  général  Masséna,  je  ne  sais 
pas  qui  amena  la  diversion.  Quoi  qu'il  en  soit,  cette  di- 
version, le  seul  souvenir  qui  me  reste  de  mon  appari- 


WTHrfTJE  D«  FtlEMIRR  COMSIIL  ET  IlEMASSÊKJt.   I5S 

tioa  chez  tt  l'remier  Consul,  à  Milan,  Tut  un  défi  de  force 
eatre  Hural  et  un  chef  d'escadron  d'artillerie.  Le  géné- 
ral Hurat  D'étant  plus  en  position  de  se  prendre  corps  à 
carpe  avec  personne,  les  deux  champions  s'assirent  aux 
il«ax  eOtés  d'une  table  peu  large,  appuyèrent  leur  coude 
droit  sur  cette  table,  se  prirent  ensuite  les  mains  en 
^trelacant  les  doigts,  et  chacun  d'eux  s'efforça  de  ren- 
Twser  le  bras  de  l'autre.  Trois  elTorls  restèrent  sans  ré- 
sultat, mais  la  pression  des  doigts  sur  la  main  de  cha- 
cnn  des  adversaires  avait  été  telle  que  le  sang  était 
raou  sous  chacun  d'eux  (1). 

Cette  diversion  n'avait  relativement  que  peu  duré,  et 
l'entrevue  du  Premier  Consul  et  du  général  Masséna  fut 
Iris  longue.  Il  ne  nous  était  resté  d'autre  ressource  que 
it  prendre  patience;  enfin,  le  général  rrparut  dans  le 
nloD  de  service;  tous  tes  regards  s'attachèrent  sur  lui, 
et  les  nâtree  ne  furent  pas  les  moins  scrutateurs;  son 
visage  exprimait  à  la  fois  l'agitation  et  le  contentement  : 
tiientât  notre  indécision  fui  fixée  par  ces  mots  :  •  Mes- 
sienrs,  le  Premier  Consul  retourne  à  Paris,  et  je  com- 
mande l'armée.  > 

Le  Premier  Consul  repartit  pour  Paris  dès  le  len- 
demain, je  crois,  et  je  repris  immédiatement  auprès  du 


(1)  Ce  fait  me  rappvUe  un  ami  d«  jeunesse  de  mon  père  qui,  s'en- 
ur^tillissant  d'aoe  vigueur  extraordinaire  ol  ayaol  appria  qu'il  y 
vùl  à  llar-le-Duc,  je  croïa,  un  ouvrier  renominé  pour  sa  force, 
lUa  le  trouver  «t  lui  oIIriL  de  décider  par  une  i^preuvo  lequel  dua 
illui  (tait  pliia  fort  que  l'autre.  L'ouvrier  se  reconnut  en  ellel 
Me  turi;  maïa  il  ajouta  que  sa  Torce  Taitait  vivre  aa  (amille.  el 
qall  DB  pouv.iit  la  compromettre  dans  une  lutte  avec  un  odver- 
■aire  pour  qui  une  Tarce  peul-élro  l'gale  u'ètait  qu'un  aujet  d'u- 
muiemenl.  l.'ami  de  mon  père  ioaista  et  floalement  obtint  que. 
MU  employer  1&  lolalilé  de  leurs  moyena  et  tans  risquer  de  se 
t<lw  à  iim  l'un  ou  l'autre,  ils  se  borneraient  à  se  tlter.  Ils  se 
luvcatdoiie  i  brM-le-Corpa,  et.  au  premier  elTorl.  tous  deux  cra- 


1S4    MÉMOIRES   DV  GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAOLT. 

général  en  chef,  avec  qui  j'étais  logé,  les  fonctions  que 
j'avais  remplies  à  Gènes,  et  si  elles  ne  furent  pas  plus 
importantes,  elles  furent  beaucoup  plus  multipliées 
qu'elles  ne  l'avaient  été.  Un  des  premiers  objets  dont 
je  m'occupai  fut  l'échange  du  capitaine  Dath,  l'un  de 
mes  adjoints,  fait  prisonnier,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  à 
Gènes,  et  l'on  n'aurait  pu  rien  ajouter  à  la  manière  gra- 
cieuse avec  laquelle  M.  le  général  Mêlas  fit  droit  à  la 
demande  que  je  lui  adressai. 

Par  mes  fonctions  mêmes,  par  la  confiance  toute  par- 
ticulière que  m'accordait  le  général  en  chef,  je  devins 
en  quelque  sorte  une  puissance,  et  je  ne  saurais  dire 
combien  de  notables  habitants,  combien  de  généraux  et 
d'ofiQciers  eurent  à  s'adresser  à  moi.  Je  n'ai  jamais,  dans 
ma  longue  carrière,  négligé  une  occasion  de  rendre  un 
service  quand  cela  était  en  mon  pouvoir,  et  je  me 
suis  toujours  efforcé  de  concilier  ces  bonnes  intentions 
avec  le  sentiment  de  justice,  qui,  pour  tout  homme  et 
pour  le  soldat  surtout,  est  le  plus  nécessaire  et  le  plus 
impérieux  des  devoirs.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que, 
en  bien  des  circonstances,  l'homme  le  plus  pénétré  de 
tels  sentiments  se  trouve  soumis  à  des  influences  qui  le 
dominent,  et  son  amour  de  la  justice  peut  être  impuis- 
sant contre  son  désir  de  croire  équitable  ce  qu'il  est  trop 
vivement  intéressé  à  juger  tel.  Ce  sont  là  des  tributs 
dont  l'humanité  ne  s'affranchira  jamais  complètement; 
car,  malgré  les  belles  théories  des  sages,  le  moi,  le  ter- 
rible moi,  sera  toujours  là. 

Or,  certain  jour,  Pauline  me  prévint  que  la  comtesse 
Resta,  dame  fort  considérée  et  non  moins  digne  de 
l'être,  allait  s'adresser  au  général  en  chef  pour  une  ré- 
clamation, au  succès  de  laquelle  elle  attachait  beaucoup 
de  prix;  Pauline  ajoutait  :  c  C'est,  de  toutes  les  amies 
de  ma  famille,  celle  qui  a  le  plus  de  bontés  pour  moi,  et 


JUSTICE   INTKBESSÉB.  1*5 

comme  je  suppose  que  celte  circonstance  ne  la  desser- 
vira pas.  j'ai  cru  pouvoir  garantir  votre  zèle.  »  Ces  quel- 
i[tj^s  mots  avaient  sutQ  pour  exciter  en  moi  l'invincible 
besoin  de  complaire  à  la  comtesse  Resta;  mais  Pauline 
le  savait  pas  le  sujet  de  la  demande,  et  je  tremblais  à 
l'idée  que  je  pourrais  avoir  vraiment  trup  d'efforts  à 
bire  pour  m'illusionner  sur  la  valeur  de  la  cause  que 
i'icceptaia  de  soutenir.  Par  bonheur,  la  réclamation  se 
trouva  fondée,  quoique  non  suFDsamment  motivée!  Je 
donnai  donc  au  général  en  chef  l'apparence  d'une  solli- 
citude àlaquelle  il  ne  pensait  pas,  elje  nie  rendis  chez  la 
comtesse  comme  y  allant  de  sa  part;  je  dus  aux  explica- 
lions  qu'elle  me  donna  beaucoup  plus  de  raisons  qu'il 
s'en  fallait  pour  une  décision  entièrement  favorable; 
j'obtins  même  qu'elle  refit. sa  lettre  sous  ma  dictée,  alln 
ie  la  rendre  sans  réplique;  bref,  j'y  mis  tant  de  zèle. 
Il  décision  fut  si  complète  par  le  foud,  si  flatteuse  par 
la  forme,  que  cette  conduite,  jointe  à  je  ne  sais  quels 
mires  faits  dont  elle  eut  connaissance,  me  fit  donner 
par  elle  le  nom  de  <  il  générale  buono  i,  nom  qu'elle 
œe  conserva  même  dans  les  lettres  qu'elle  m'écrivit 
après  que  j'eus  quitté  l'Italie,  et  qui,  à  Milan,  fut  si  gé- 
néralement adopté  dans  sa  très  nombreuse  société  dont, 
i  dater  de  ce  moment,  je  fis  partie,  qu'on  ne  m'y  appe- 
lait plus  autrement.  Ce  ne  fut  pas  tout,  cette  bonne  com- 
tesse Resta  fit  les  plus  grands  efforts  pour  arranger  une 
reacontre  chez  elle  entre  le  marquis  et  la  marquise  de 
Uédicis  Marignano,  père  et  mère  de  Pauline,  et  moi.  Ces 
elTorts  furent  inutiles;  mais  le  marquis  voulut  du  moins 
me  voir,  resta  dans  ce  but  chez  la  comtesse,  un  jour 
que  Ton  m'y  attendait,  ne  se  fit  pas  connaître  et  partit 
avant  que  sa  fille  arrivât;  il  n'eut,  m'a-t-on  rapporté, 
que  des  choses  obligeantes  à  dire  de  moi.  Je  ne  vis  éga- 
lement qu'une  seule  fois  et  comme  par  hasard  le  frère 


Ii6    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BAROS    THIKBAOLT. 

de  Pauline,  qui  partageait  le  superbe  éloigoement  de  sa 
famille  pour  tout  ce  qui  était  français;  mais  ne  me  suffi- 
sait-il pas  que  Pauline  pensât  tout  autrement? 

Cette  Pauline,  jamais  je  n'aurais  touIu  lui  laisser 
supposer  que  je  ne  sacrifiais  pas  tout  à  elle,  que  je  n'ap- 
partenais pas  à  ses  moindres  désirs;  toutefois,  avec  un 
général  en  chef  comme  le  général  Masséna,  aussi  soucieux 
d'exactitude,  aussi  sévère  pour  l'exécution  de  ses  ordres, 
ce  n'était  pas  chose  facile  que  de  concilier  les  devoirs 
militaires  et  ceux  de  l'amour.  J'avais  donc  dressé  deux 
officiers  et  quatre  secrétaires,  et,  sitôt  sorti  de  chez  le 
général  en  chef  près  duquel  j'arrivais  tous  les  matins  à 
sept  heures,  minute  sonnante,  je  remettais  aux  premiers 
les  réponses  faciles,  je  faisais  expédier  par  les  secré- 
taires les  lettres  signées,  je  cédigeais  les  réponses  diffi- 
ciles, et  cela  me  menait  au  déjeuner,  c'est-à-dire  à  onze 
heures.  Le  déjeuner  terminé,  je  corrigeais  les  minutes 
faites  par  mes  officiers,  je  renvoyais  les  miennes  dont 
les  secrétaires  faisaient  immédiatement  la  mise  au  net, 
je  lisais  les  nouvelles  lettres  venues,  puis,  mes  officiers 
et  moi,  nous  en  faisions  les  analyses  ou  répondions  aux 
choses  urgentes.  De  cette  sorte,  tous  les  après-midi,  à 
une  heure,  je  pouvais  arriver  chez  Pauline,  et  non  moios 
exactement  que  les  matins  chez  le  général  en  chef,  et, 
soit  que  nous  dussions  rester  chez  elle,  soit  que  des 
courses  ou  des  visites  nous  obligeassent  à  sortir,  je  ne  la 
quittais  qu'à  quatre  heures.  J'allais  alors  continuer  mes 
lectures  et  analyses,  que  les  secrétaires  copiaient  dans  la 
soirée;  je  parais  encore  à  quelques  réponses  pressées  et 
je  revoyais  mon  manuscrit  du  Journal  du  blocux,  dont  à 
mesure  je  faisais  faire  deux  copies.  Enfin,  le  dtner 
achevé,  je  restais  une  demi-heure  dans  le  salon  du  gé- 
néral en  chef,  je  lui  faisais  signer  les  pièces  qui  pou- 
vaient réclamer  une  prompte  expédition,  je  les  faisais 


ttnTVneCItl    EN    OEROOTB.  !3T 

•i 

Tirefirtirr  et  expédier;  à  huit  henres,  j'étais  de  retour 
rhet  PauliDe  et  je  l'accompagnais  chez  quelques  amis 
ou  bien  à  l'Opéra;  vers  miDuil.  nous  allions  parfois  faire 
lies  promenades,  ce  qui  nous  menait  à  deux,  trois  heures 
du  matin. 

C'est  à  l'une  de  ces  promenades  que  j'eus  la  pre- 
mière impressioQ  d'un  espionnage  dont  nous  étions 
l'objet  et  d'un  danger  qui  pouvait  nous  menacer.  Nous 
ïriona  quitté  le  théAtre,  le  temps  était  superbe,  et  ma 
Taîlare  nous  conduiEÎt  je  ne  sais  plus  à  quel  parc  d'ordi> 
mire  assez  fréquenté.  Nous  mimes  pied  à  terre;  quoi- 
qa'il  ne  fat  guère  que  minuit,  le  parc  était  désert;  nous 
errftmes  assez  longtemps,  entraînés  par  le  charme  de 
c*lle  solitude  intime.  Un  banc,  placé  au-dessous  d'une 
Ifrrasse,  s'offrit  ù  notre  vue:  nous  voulilmes  nous  y 
reposer;  mais,  pour  éviter  à  Pauline  le  contact  du 
marbre  froid,  je  la  pris  dans  mes  bras.  Cette  position 
n'était  pas  de  nature  k  n'en  pas  provoquer  une  autre; 
hr^f,  et  sans  que  je  puisse  dire  comment,  Pauline  se 
retrouva  tout  à  coup  sur  le  banc,  et  non  plus  sur  mes 
irenoux;  au  moment  où  elle  devait  le  plus  désirer  n'avoir 
d'autre  vue  que  celle  d'un  firmament  brillant  d'étoiles 
ou  confondre  ses  regards  avec  les  miens,  elle  distingua 
rar  la  terrasse  deux  yeux  ardents  qui  nous  regardaient. 
IJq  cri  lui  échappa  et  mit  en  déroule  notre  bonheur. 
J'aperçois  alors  le  nouvel  Acléon;  !a  colère  s'empare  de 
moi;  je  m'élanc«  vers  un  escalier  qui  était  proche  et,  le 
sabre  à  la  main,  je  poursuis  le  profane,  que  son  avance 
et  plue  encore  l'impossibilité  où  je  me  trouvais  de  laisser 
Paalinc  seule  sauvèrent  du  salaire  que  je  lui  destinais. 
Je  rejoins  donc  Pauline, et  nous  retournonsàma  voiture 
d'abord  un  peu  troublés,  bientôt  riant  aux  larmes.  Nous 
ne  pensions  alors  qu'à,  quelque  curiosité  fortuite;  mais 
d'autres  indices,  qui  survinrent  peu  après,  et  des  faits. 


128    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

qu'on  lira  par  la  suite,  me  donnèrent  à  penser  que  nous 
avions  été  suivis. 

J'étais,  un  matin,  occupé  de  mon  travail  quotidien,  et 
quanta  ma  mise,  en  bottes  (comme  depuis  1793  je  l'ai 
toujours  été  dès  ma  sortie  du  lit),  en  redingote  d'uni- 
forme àépaulettes,  mais  la  chemise  ouverte,  et  je  tenais 
à  la  main  le  manuscrit  du  journal  auquel  j'allais  ajouter 
quelques  corrections,  lorsqu'on  m'annonça  Wicar,  con- 
sidéré alors  comme  un  des  premiers  dessinateurs  de  son 
temps,  et  celui  à  qui  nous  devons  la  galerie  de  Flo- 
rence (i).  Il  venait  de  finir  le  portrait  du  général  en 
chef  et  terminait  celui  du  général  Oudinot;  devant 
exécuter  ceux  des  principaux  ofliciers  du  quartier  gé- 
néral, il  me  demanda  de  travailler  au  mien.  L'offre 
valait  une  favorable  réponse;  j'acceptai  donc  :  t  Mais 
quelle  pose  adopter?  >  ajoutai-je,  en  me  laissant  aller 
sur  un  siège  près  duquel  je  me  trouvais  et  sans  avoir 
quitté  le  manuscrit  du  blocus  de  Gènes  que  j'avais  à  la 
main,  c  Celle  que  vous  avez,  répliqua-t-il  vivement; 
de  grâce,  ne  bougez  pas.  >  Et  c'est  ainsi  que  fut  fait  le 
portrait  que  mon  ûls  aîné  possède;  en  souvenir  du  blocus 
de  Gènes,  une  vue  de  cette  ville  forme  le  fond. 

L'habileté  avec  laquelle  Wicar  avait  saisi  ma  ressem- 
blance me  suggéra  l'idée  de  posséder  Pauline  dessi- 
née par  lui  ;  il  échoua  complètement.  Indépendamment 
du  nez  exquis,  de  la  bouche  charmante,  des  yeux  admira- 
bles, des  cheveux  magnifiques,  indépendamment  de  toute 
cette  perfection  incomparable,  il  y  avait  en  Pauline  une 
sorte  d'idéalité  voluptueuse  et  caressante  qui,  sans  même 
parler  de  l'inconcevable  jeu  de  sa  physionomie,  de  ses 


(1)  Wicar  fut  chargé  par  le  grand-duc  de  Toscane  de  dessiner  les 
objets  d*art  de  la  galerie  de  Florence  ;  ses  dessins,  graTéa  par  Mat- 
quelier,  furent  publiés  en  trois  volumes,  de  1789  A  1821.  (Éd.) 


LES    PORTR. 


!TS    nE    WICAIt 


^leet  presque  rasaisisfiablcs,  devait  ^tre  le  désespoir 
ii  tous  les  peintres.  D'ailleurs.  Wicar,  pour  échapper 
BJDS  doute  &  cette  insaisissable  phyBionomio,  avait  choisi 
Il  pose  de  proQI  ;  mais  cette  pose,  qui  ne  laissait  voir  qu'un 
iins  isolé,  eaos  faire  apparaître  l'autre,  avait  quelque 
chose  de  gauche.  Ce  fut  donc  encore  une  nouvelle  espé- 
mce  déçue,  et  plus  tard  seulement,  quand  je  n'avais 
plus  ni  espoir,  ni  motif  de  revoir  Pauline,  le  hasard  me 
m  acheter  une  Madeleine,  qui  sous  le  rapport  de  la  res- 
semblance offrait  d'elle  un  portrait  frappant. 

tl  8e  trouva  quelques  personnes  de  la  haute  société 
^i  voulurent  fêter  le  retour  des  Français  à  Milan  ; 
une  dame,  dont  le  nom  m'est  échappé,  donna  notam- 
ment deux  bals  aussi  remarquables  par  le  choix  des  six 
tBUts  invités  et  par  la  richesse  ou  l'élégance  de  leur  cos- 
lame,  que  par  la  beauté  et  l'étendue  des  appartements, 
leur  éclairage  et  leur  décoration.  Quand  elle  apparut  au 
pnunier  de  ces  bals,  Pauline  eut  un  véritable  triomphe; 
elle  portait  un  costume  à  la  Iloxelane,  qui  laissait  devi- 
ur  les  suavités  enchanteresses  de  toute  sa  personne;  et 
lorsqu'elle  entra  dans  la  galerie  où  l'on  dansait,  tous  les 
hommes  se  tournèrent  vers  elle;  si  le  murmure  d'ad- 
miration involontaire  qu'ils  laissèrent  entendre  put  0at- 
t^rPaulioe,  elle  n'éprouva  pas,  j'en  suis  sâr,  autant  de 
fierté  que  j'en  eus  à  la  voir  entourée  d'un  tribut  dont  clic 
^ttitsi  digne. 

Cette  vie  de  délices  dura  trois  mois.  Mais  arrivait 
l'heure  que  le  Premier  Consul  et  son  vizir  Berthier 
avaient  apparemment  jugée  comme  celle  où  seraient 
sufDsamment  oubliés  les  titres  récents  de  gloire  du  géné- 
ral Masséna,  et,  après  trois  mois  d'un  commandement 
de  paix,  alors  qu'on  présageait  le  retour  des  hostilités, 
1«  général  Masséna  fut  remplacé,  et  remplacé  par  qui? 
par  le  général  Brune,  qui,  en  dépit  de  sa  campagne  de 


130    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Hollande,  dont  la  gloire  ne  lui  appartient  pa8(i),  était 
loin  d'avoir  les  qualités  d'un  véritable  chef.  Manquant  à 
la  fois,  et  de  ces  larges  conceptions  qui  constituent 
l'homme  de  guerre,  et  de  cette  entente  des  plus  simples 
mouvements  militaires,  encore  plus  manquait-il  de  cette 
force  morale  qui  subordonne  toutes  les  volontés,  qualité 
sans  laquelle  non  seulement  l'entente  du  métier,  mais 
encore  le  génie  seraient  insuffisants.  La  courte  campagne 
qu'il  fit  en  Italie,  après  le  remplacement  du  général  Mas- 
séna,  se  trouve  hors  du  cercle  de  mes  souvenirs  person* 
nels,  et  ce  serait  sans  à-propos  ici  que  d'en  signaler  les 
fautes;  qu'il  me  sufiQse  donc  de  citer  ce  fait,  qu'il  fit 
marcher  trois  corps  de  son  armée  sur  une  seule  route, 
de  sorte  que  les  divisions  du  centre  et  de  la  gauche 
partaient  et  arrivaient  tellement  tard  que  les  journées 
se  passaient  à  se  mettre  en  mouvement  et  les  nuits  à  se 
déployer.  Nos  malheureux  soldats,  qui  se  vengent  des 
fautes  de  leurs  chefs  par  des  plaisanteries,  et  de  leur 
sang  prodigué  en  pure  perte  par  des  jeux  de  mots, 
appelaient  cette  manière  d'avancer  :  <  Marcher  à  la 
Brune.  •  Pour  avoir  Tallure  de  quolibets,  de  tels  mots 
n'en  sont  pas  moins  des  sentences  sans  appel. 

Cependant  Brune  qui,  faute  de  volonté,  se  perdait 
dans  les  tâtonnements,  Brune  qui  subissait  l'influence  de 
quelques  généraux  de  prédilection  et  donnait  toujours 
raison  au  dernier  qui  lui  parlait.  Brune  fut  un  révolu- 
tionnaire tenace,  un  honnête  homme,  entièrement  dé- 
voué à  son  pays  et  à  tout  ce  qui  relevait  de  ses  devoirs; 
malheureusement,  ce  n'est  pas  la  même  chose  d'avoir  du 


(1)  Le  général  Brune,  ayant  attaqué  sans  succès,  se  reployait, 
poursuivi  par  les  Anglo-Russes,  lorsque  le  général  Yandamme  luii 
arracha  rautorisation  de  marcher  avec  ses  troupes  sur  le  flaoc  de 
l'ennemi,  et  ce  mouvement  détermina  la  défaite  du  vainqueur  et  fit 
la  gloire  du  fuyard. 


tE  CËHÉR.U.   nnUSF.  131 

mérite  cornue  homme  ou  comme  chef.  A  la  tète  à'aae 
année  il  manquait  de  capacité  et  de  vigueur,  et  quand  il 
fut  fait  maréchal, c'est  de  lui  qu'on  a  pu  dire  qu'une  bé- 
ijuille  lui  eût  mieux  valu  que  ce  bAton,  trop  court  d'ail- 
leurs pour  salonguetailleettrop  lourd  pour  sonbras(l). 
Ainsi,  malgré  l'avantage  que  nous  avions  de  posséder 
tontes  les  places  fortes  de  l'Italie  et  d'Ctre  de  cette  sorte 
sur  les  derrières  de  l'ennemi  comme  sur  son  front,  on  ne 
peut  prévoir  ce  qu'il  serait  advenu  de  cette  armées!  elle 
avait  longtemps  combattu  sous  ce  faible  commande* 
ment;  mais  Moreau  gagna  la  bataille  de  Ilohenlinden, 
et  la  paix,  signée  un  mois  plus  tard  à  Lunéville,  permit 
d«  ne  regretter  ni  l'inaction  forcée  de  Massénn,  ni  l'em- 
ploi de  Brune. 

C'est  vers  six  heures  du  matin  que  le  général  Mas- 
fiéna  reçut  à  Milan  le  courrier  qui  lui  apporta  la  notifi- 
ritiOQ  de  son  remplacement.  A  l'instant,  il  se  rendit 
ilang  ma  chambre  pour  me  donner  cette  déplorable 
nouvelle,  m'annoncer  que,  dans  la  soirée,  il  partirait 
pour  Paris,  et  me  témoigner  le  désir  d'emporter  avec  lui 
une  copie  du  Journal  du,  blotnis  de  Gênes.  Par  bonheur, 
l'iiiiede  ces  copies  venait  d'être  revisée  par  moi;  une 
•lïmi-heure  après,  je  la  lui  portai,  et  nous  fîmes  en- 
semble notre  dernier  travail,  qui  ne  laissa  pas  une  lettre 
i  répondre  ;  quant  aux  dép«>cbes  qui  arrivèrent  dans  la 
joornée,  elles  furent  laissées  cachetées  au  général  Brune. 

(I)  On  verra  que,  braque  Napoléon  créa,  les  maréchaux  de  l'Em- 
pin.  il  fut  alarmé  du  rang  auquel  il  l'i^vall  dus  cliefs  militaireâ 
InDiModaii ta.  et  celle  alarma,  il  pouvait  d'autant  plus  l'avoir  qu'il 
tUil  lui-u>£nie  le  ptua  grand  eieiiiple  du  danger  qu'oirrait  alors  et 
qn'oITnra  toujours  un  accroissement  de  puissance  dévolu  aux 
gruds  manleura  d'armées.  S'il  ne  put  donc  éviter  de  confijrer 
Mte  dignité  à  ceux  dont  la  génie  pouvait  devenir  redoutable  par 
l'aialtation  d'un  tel  honneur.  Il  cberclia  du  moins  é  la  ravaler  par  la 
phtpart  de  ses  outres  choix.  Par  bonheur  pour  les  Maiséna.  les 
louFdao.  les  Lannes,  de  telles  assimilations  u'assimitérent  rien. 


132    MEMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

En  donnant  vers  trois  heures  du  soir  ses  dernières  signa- 
tures, il  me  remit  comme  gratification  pour  mes  officiers 
et  secrétaires  3,000  francs,  qui  de  suite  leur  furent 
répartis  à  raison  de  800  francs  par  officier,  de  350  francs 
par  secrétaire.  Lorsque  tout  cela  fut  réglé  :  c  Mon  géné- 
ral, dis-je,  j'ai  une  dernière  grâce  à  vous  demander, 
c'est  que  vous  vouliez  bien  signer  cette  autorisation  de 
me  rendre  à  Paris.  —  Vous  ne  restez  pas  avec  Brune? 
—  Non, mon  général.  —  Partez-vous  en  même  temps 
que  moi?— Mon  général,  accordez-moi  de  rester  encore 
à  Milan.  »  A  dix  heures  du  soir,  il  avait  quitté  l'armée; 
le  lendemain,  il  avait  quitté  l'Italie,  et  moi  le  palais  qui 
avait  servi  à  sa  demeure. 

On  voit  au  milieu  de  combien  de  regrets  je  restais.  Je 
perdais  un  chef  qui  m'avait  honoré  de  sa  confiance, 
ouvert  son  intimité,  dont  j'avais  partagé  le  logement 
et  la  table,  qui  m'avait  comblé  de  bontés,  auquel  il  était 
si  honorable  d'être  attaché,  que  j'aimais  autant  que  je 
le  respectais  (i).  J'avais  vu  partir  avec  lui  tous  ceux  qui 

(1)  Je  me  rappelle  à  ce  propos  deux  faits  que  je  place  ici,  parce 
qu'ils  complètent  ce  que  j'ai  dit  du  général  Masséna. 

Un  ancien  officier  du  Roysi  italien,  celui  qui,  comme  capitaine, 
commandait  la  compagnie  dans  laquelle  le  général  Massôna  avait 
débuté  comme  soldat,  vint  à  Milan  et  se  présenta  chez  son  ancien 
subordonné  devenu  général  en  chef.  Le  général  s'empressa  d'aller 
au-devant  de  lui,  dès  qu'on  l'eut  annoncé,  et  l'amena  lui- 
même  dans  son  cabinet.  Il  le  retint  à  diner,  lui  donna  pour  con- 
vives tous  les  généraux  qui  se  trouvaient  au  quartier  général,  et, 
lorsqu'il  arriva  avec  lui  dans  le  salon,  il  le  présenta  par  ces  mots  : 
«  Vous  voyez,  messieurs,  mon  ancien  capitaine,  le  premier  chef 
sous  les  ordres  duquel  j'ai  eu  l'honneur  de  servir,  et  un  chef  dont 
je  me  rappellerai  toujours  les  bontés.  »  Le  dîner  servi,  il  prit  son 
ancien  capitaine  par  la  main,  le  conduisit  à  table,  le  plaça  à  sa 
droite,  et  pendant  tout  le  repas  lui  montra  tellement  d'égaxîis  que 
le  pauvre  vieux  ne  put  retenir  ses  larmes. 

  un  autre  dîner  assista  le  général  autrichien  comte  de  Saint- 
Julien,  venu  à  Milan  pour  une  mission.  On  parla  de  je  ne  sais  plus 
quelle  affaire  où  les  Autrichiens  avaient  été  malmenés  d'une  ma- 


VRXCEAKCe   DK  Hall. 


S  reUtiODSjoanuIiim; 


dm  cette  arm^  ronD&ient  i 
j'anù  de  fait  abdiqué  an  ponroir  qui  donnait  t 
relief  k  ma  position  ;  de  nouveau  je  rederenata  étnager 
an  ntouTeinent  de  c«tte  grande  macbioe  qu'on  aomne 
année,  et  dont  tant  de  cordes  avaient  vibré  dans  ne* 
mains;  je  Tovais  un  cher,  physiquement  géant  de  cinq 
pieds  onze  ponces,  moralemeDl  nain  de  quelques  pou- 
ces, figurer  comme  doublure  dans  un  nMe  qui  ne  me 
semblait  pas  en  comporter;  enfin,  et  après  une  vie  dont 
lOQS  les  jours  étaient  réclamés  par  des  devoirs  impor- 
Uols,  je  tombais  dans  une  inaction  complète,  mais  Pau- 
line me  restait,  et,  si  elle  remplirait  mon  vxar,  elle 
suffisait  également  pour  fournir  â  ma  pensée,  i  mon 
imagination,  plus  d'aliments  que  celles-ci  ne  pouvaient 
en  consommer.  Je  ne  rivais  donc  plus  que  pour  elle, 
areeelle;  je  semblals  demander  au  présent  tout  ce  que 
t'avcoir  m'avait  présagé  de  délices,  et  c'est  dans  cette 
ivresse,  dont  le  souvenir  seul  est  encore  une  volupté,  que 
je  Iftchai  d'oublier  et  le  monde  et  moi-même. 

Toutefois,  il  était  écrit  que  je  ne  devais  plus  connaître 
âHilan  de  joie  tranquille.  L'n  Napolitain,  auquel  j'avais 
rendu  un  grand  service  et  qui  se  trouvait  en  Frano;:. 
re;ut  ik-  ^on  frère  une  lettre  dans  laquelle  celnkj  rsr 
ilii!ciulli,  dans  an  redoublement  de  batne  et 
I  Ire  moi,  avait  mis  &  prix  mon  atsanik^, 
.111  >.  I.  .  ...13.  qui  s'en  était  char>;é,  cherchait  dopais 
I  nons  suivant,  à  gajfoer  tûa  argeet 
I  les  plus  favoral>lcs  pnwiliU.  Le 


134    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Napolitain  m'envoya  donc  un  exprès  pour  me  mettre 
sur  mes  gardes,  et  rien  ne  pouvait  m'ètre  plus  utile. 
J'arrivais  chez  Pauline  à  l'heure  de  son  lever,  parfois 
avant;  mais  je  ne  la  quittais  que  vers  deux  heures  du 
matin,  heure  à  laquelle  je  rentrais  chez  moi  souvent  en 
voiture,  non  moins  souvent  à  pied,  seul,  en  costume 
bourgeois  et  n'ayant  à  la  main  qu'une  badine.  Plus  d'un 
grand  quart  d'heure  séparait  mon  logement  de  celui  de 
Pauline,  et  durant  ce  trajet  j'avais  à  suivre  une  bonne 
partie  du  canal.  Malgré  l'avis  reçu,  je  ne  changeai  rien 
à  mes  habitudes;  seulement,  quand  je  devais  revenir  à 
pied,  je  mettais  mon  uniforme  ou  une  redingote  d'uni- 
forme, sous  laquelle  se  cachait  mon  sabre,  et  je  pris  sur 
moi  une  paire  de  pistolets  de  poche.  Bien  m'en  prit  de 
ces  précautions;  car,  une  nuit,  à  peine  sorti  de  chez 
Pauline,  je  me  vis  suivi.  Il  était  difficile  d'être  plus  agile, 
de  marcher  plus  vite  et  de  mieux  courir  que  moi,  et, 
comme  il  n'y  avait  aucun  honneur  à  se  commettre  avec 
un  gueux,  j'aurais  pu  échapper  par  la  rapidité  de  ma 
course  et  gagner  un  plus  sûr  chemin  ;  aussi  bien  je  pou- 
vais marcher  le  pistolet  au  poing  sur  l'homme  qui  me 
talonnait:  il  n'était  pas  à  croire  qu'il  fût  seul;  dételles 
besognes  exigent  des  complices,  que  sans  doute  j'allais 
trouver  apostés  le  long  du  canal;  mais,  armé  comme  je 
l'étais,  je  résolus  de  risquer  l'aventure  et  je  continuai 
mon  chemin,  tout  en  observant  cependant  de  garder  une 
bonne  avance.  Parvenu  au  canal,  je  devins  plus  attentif 
encore,  et  il  ne  put  me  rester  aucun  doute  lorsque,  au 
tiers  environ  du  parcours,  je  vis  à  soixante  pas  en 
avant  de  moi  un  homme  quitter  brusquement  l'angle 
rentrant  d'une  porte  et  venir  à  ma  rencontre.  A  ce  mo- 
ment, celui  qui  me  suivait,  rejoint  par  un  troisième, 
accéléra  sa  marche.  Comme  la  première  chose  à  tenter 
était  d'empêcher  que  ces  trois  drôles  ne  se  réunissent, 


RKPAllATlr)?i    ÉTERNELLE.  Ifli 

non  parti  fut  bientôt  pris,  et,  le  sabre  d'une  main,  un 
pistolet  de  l'autre,  je  courus  sur  celui  qui  me  faisait 
Tace  et  qui,  voyant  au  clair  de  la  lune  briller  mes 
irmee,  d^'compa  à  toutes  jambes,  ce  qui  de  suite  fit  rétro- 
îraderses  compagnons  et  assura  ma  très  paisible  ren- 
trée chez  moi.  Dès  que  je  revis  Pauline,  je  lui  contai 
mon  aventureuse  promenade;  mais  j'eus  beau  vouloir 
égayer  mon  récit,  je  ne  pus  prévenir  des  larmes  d'amour 
pour  moi.  des  larmes  d'horreur  pour  son  mari. 

De  Tait,  à  moins  que  ces  drâlea  n'employassent  les 
armes  à  feu,  ce  qui  n'était  pas  à  supposer  au  milieu 
dune  ville,  pour  ne  rien  craindre  d'eux  il  me  suffisait 
d'éviter  une  surprise.  Or,  dans  mes  rentrées  nocturnes, 
je  m'appliquais  &  ne  jamais  côtoyer  les  maisons,  je 
toarnnis  les  coins  de  rue  du  plus  loin  possible,  et  je  ne 
me  laissais  approcher  par  personne.  D'autre  part-  In 
saison  devenait  de  moins  en  moins  favorable  aux  courses 
tardives,  comme  celles  pendant  lesquelles  nous  avions 
été  EuiWs  avec  Pauline,  et,  très  tranquillisé  sur  les  moyens 
de  vengeance  de  Ilicciulli,  je  ne  songeais  plus  qu'à  vivre 
esclave  heureux  de  chaînes  que  plus  que  jamais  je 
ngardais  comme  indispensablement  éternelles.  Héleet 
elles  allaient  être  brisées. 

La  prolongation  de  mon  séjour  à  Milan  devenait  im- 
possible. Résolu  à  ne  pas  servir,  de  suite  du  moins,  avec 
le  successeur  du  général  Masséna,  je  ne  pouvais  faire 
partie  plus  longtemps  de  son  quartier  général;  j'avais 

I        un  congé:  mais  en  user,  c'était  partir;  ne  pas  en  user. 

■        c'était,  sitôt  qu'il  serait  écoulé,  me  faire  envoyer  dans 

'  une  lies  divisions  de  l'armée  et  tout  aussi  bien  quitter 
UilHn.  Dans  les  deux  hypothèses,  j'étais  séparé  de  Pau- 
line, et,  sije  partais  pour  la  France, jecroyais  rester  plus 

'  naître  de  mon  avenir  qu'en  me  faisant  employer  dans 
une  division,  même  avec  le  grade  de  général  de  brigade. 


186    MÉMOIRES   DV   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Je  n'avais  pas  d'ailleurs  la  confirmation  de  ce  grade, 
que  le  général  Brune  pouvait  me  contester;  il  ne  pouvait 
non  plus  l'admettre  sans  me  constituer  une  obligation, 
que,  à  cause  du  général  Masséna,  je  ne  devais  pas  lui 
avoir.  C'étaient,  au  reste,  les  mêmes  considérations  qui 
m'avaient  fait  demander  ce  congé,  et  c'étaient  elles  qui 
me  forçaient  d'en  profiter. 

Cependant,  si  l'idée  seule  de  ce  départ  était  affreuse, 
l'exécution  m'en  paraissait  terrible,  et,  dès  que  je  dus 
reconnaître  qu'elle  était  inévitable,  la  nécessité  d'indi- 
quer un  jour  m'apparut  comme  une  douleur  impossible 
à  supporter.  Dans  cette  angoisse,  les  semaines  se  pas- 
sèrent, les  semaines,  puis  les  jours.  Une  lettre  de  mon 
père  devint  un  motif  nouveau  de  hâter  ma  résignation; 
enfin  une  dernière  tentative  du  général  Brune  pour  me 
retenir  me  mit  en  demeure,  ou  de  rester  avec  lui,  ce  que 
je  ne  pouvais  faire ,  ou  d'indiquer  un  jour  de  départ 
comme  irrévocablement  fixé. 

Tel  fut  l'arrêt  fatal,  arrêt  dont  je  différai  encore  l'exé- 
cution d'un  jour,  puis  d'un  autre;  cependant  l'heure 
cruelle  sonna,  et,  dans  un  désespoir  qui  tenait  de  l'égare- 
ment, désespoir  que  cette  Pauline  si  regrettée  partagea 
de  la  manière  la  plus  déchirante,  nous  fûmes  arrachés 
l'un  à  l'autre,  et  je  dis  arrachés,  car,  comme  nous  ne 
pouvions  nous  séparer,  Richebourg,  dont  j'ai  parlé  à 
propos  du  général  Casabianca,  et  que  j'avais  retrouvé 
à  Milan,  que  je  venais  de  m'attacher  comme  aide  de 
camp,  me  prit  à  bras-le-corps  et  m'emporta  plus  qu'il 
ne  m'entraîna.  Ainsi  que  le  présagèrent  ses  cris,  que 
j'entends  encore  me  traverser  le  cœur,  je  quittais  Pau- 
line pour  ne  jamais  la  revoir. 


CHAPITRE  VI 


Rus  un  départ  est  déchirant,  plus  les  occupations  et 
prioccnpalions  qu'il  multiplie  sont  bienfaisaotes,  et  je 
D'en  manquai  pas.  Il  semblait  qu'on  se  fût  donné  le  mot 
ponr  m'accabler  de  commissions:  ma  voiture  était 
chargée  de  paquets,  et  dans  le  nombre  se  trouvaient 
plusieurs  sommes  d'argent,  dont  une  de  six  cents  louis, 
ie  tout  en  or,  bien  entendu.  J'étais  porteur  aussi  d'un 
collier  de  trois  rangs  de  perles  neuves,  très  belles,  du 
prix  de  trente  mille  francs,  que  le  général  Vignolle  me 
ferait  pour  Mme  Murât.  Bien  entendu  je  ne  donnai  de 
toutes  ces  valeurs  aucun  re^u.  je  ne  voulais  pas,  pour 
uoe  complaisance,  encourir  une  ruineuse  responsabilité. 
J'irais  à  traverser  le  Piémont,  dont  les  routes  étaient 
tipeu  sAres  qu'il  ne  se  passait  pas  de  semaine  sans  qu'on 
^^iilAt  l'arrestation  de  quelque  calèche  par  les  brigands  1 
j^n'ea  étais  pas  moins  fort  soucieux  d'emporter  avec 
Eooi  de  tels  dépôts,  et,  qui  plus  est,  comme  complément 
'^«toutes  les  choses  de  prixque  j'étaisdestiné  âramener 
'ifrance,  se  trouva  la  femme  du  général  Poinsot;  ce 
î^nëral  m'avait  prié  de  me  charger  d'elle  jusqu'à  Lyon,  et 
^linic  il  commandait  Alexandrie,  je  fus  forcé  de  passer 
parcelle  ville,  qui.  par  suite  de  ce  détour,  devint  mu 
P''«miÉre  couchée. 

Harassé  de  fatigue,  n'ayant  pas  fermé  l'œil  depuis  la 
''^■Uc,  accablé  de  chaleur,  épuisé  par  tant  de  larmes 


138    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

versées,  ayant  la  tète  douloureuse,  j'eus  besoin  pour  me 
rafraîchir  de  refaire  ma  toilette,  et  je  ne  sais  par  quelle 
distraction  j'6tai  un  anneau  qu'à  Naples  j'avais  enlevé 
d'un  des  doigts  de  Pauline,  et  comment  je  le  mis  dans 
ma  cuvette.  Toujours  est-il  que,  voulant  changer  l'eau, 
je  la  jetai  par  la  fenêtre,  et  que,  au  moment  où  la  cu- 
vette se  vidait,  un  petit  bruit  se  fit  entendre;  ce  bruit, 
qui  me  fit  tressaillir,  me  rappela  mon  anneau;  l'eau  ve- 
nait de  l'entraîner  avec  elle.  Hors  de  moi,  je  me  précipitai 
vers  la  fenêtre  et  j'aperçus  avec  épouvante  un  terrain 
tout  couvert  de  hautes  herbes;  il  fallut  ouvrir  avec  peine 
une  vieille  porte  rouillée  pour  aborder  à  ce  terrain  aban- 
donné; avec  mille  précautions  j'approchai  de  l'endroit 
mouillé  ;  les  herbes  étaient  aussi  hautes  que  moi,  et 
mes  premières  recherches  ne  purent  servir  qu'à  me  prou- 
ver l'inutilité  de  les  poursuivre.  Enfin  l'ofi're  d'un  louis 
décida  deux  hommes  à  arracher  tige  à  tige  toutes  ces 
herbes,  à  l'entour  de  la  place  que  l'eau  avait  couverte, 
et  à  n'avancer  qu'à  mesure  que  le  terrain  serait  à 
fond  nettoyé;  trois  heures  ainsi  employées  firent  enfin 
retrouver  le  gage  d'amour,  que  je  recouvrai  comme  le 
talisman  de  tout  ce  qui  peut  exister  de  plus  précieux  et 
de  plus  cher  au  monde. 

Le  général  Poinsot,  d'une  intrépidité  extraordinaire, 
du  reste  très  bon  enfant,  mais  commun  de  ton  et  de 
manières,  était  fort  loin  d'être  sans  esprit,  c'est-à-dire  de 
ne  pas  justifier  son  nom.  Plusieurs  de  ses  propos  me 
frappèrent  sur  le   moment;  tout  entier  à  l'obsession 
douloureuse  que  je  n'avais  ni  la  volonté  ni  le  pouvoir 
de  vaincre,  je  n'en  ai  gardé  qu'un  seul  présent  à  l'esprit. 
Comme  je  témoignais  à  ce  général  mon  étonnement  de  ce 
qu'il  pût  se  séparer  de  sa  femme  sans  nécessité,  voici 
quelle  fut  sa  réponse  :  c  Lorsque  je  reçois,  me  dit-il,  mes 
lettres  de  service  pour  une  campagne  active,  j'achète 


LK  CIÏMÉIAI.  POINSOT  ET  SA  FRMHIS.  130 

une  propriété  que  ma  campagne  est  destinée  à  payer. 
Silât  des  conquêtes  faites,  j'obtiens  un  commandement 
et.  la  tranquillité  un  peu  rétablie,  je  fais  venir  ma  femme, 
puis,  (lès  que  j'ai  réuni  la  somme  nécessaire  pour 
^icquitter  la  dette  que  j'ai  hypothéquée  sur  la  guerre, 
Mme  Poinsot  part  pour  elTectuer  elle-même  les  paye- 
ments, liquider  ma  nouvelle  propriété  et  parfois  l'agran- 
dir. •  Uien  n'était  plus  clair,  et  je  le  félicitai  de  ce 
dontj'aurais  dû  le  plaindre. 

Le  lendemain.àla  pointe  du  jour,  je  me  remis  en  route 
avec  Mme  Foinsot,  mon  aide  de  camp  Itichebourg,  mon 
Talet  de  chambre,  ce  Jacques  Dewint,  qui  m'a  servi  avec 
tant  de  dévouement  jusqu'en  1814,  et  vingt-deux  hommes 
de  grosse  cavalerie,  commandés  par  un  maréchal  des 
logis.  Mme  Poinsot  et  moi  occupâmes  ma  bastardelle, 
Aiehebourg  et  Jacques  la  banquette  de  dehors. 

Cette  Mme  Poinsot  était  une  femme  assez  grasse, 
encore  ffalche.  fort  gaie  et  en  somme  très  agréable;  mais 
mieux  elle  était,  plus  sa  société,  qu'en  un  autre  temps 
J'aurais  considérée  comme  un  bonheur,  me  fut  un  sup- 
plice. Absorbé  par  des  regrets  et  des  souvenirs  qui 
ramenaient  sans  ces^^e  ma  pensée  vers  Pauline,  j'étais 
incapable  de  rendre  supportable  un  téte-à-tâte  avec  toute 
autre  femme,  et,  pour  me  dispenser  môme  des  moindres 
frais,  pour  éviter  toute  équivoque,  je  prétextai  un 
violent  mal  de  léte  et  je  feignis  cette  espèce  d'assou- 
pissement qui  pouvait  en  être  et  la  conséquence  et  la 
preuve,  Une  chose  cependant  me  convenait  éminemment 
dans  la  circonstance  d'être  chargé  de  Mme  Poinsot, 
c'était  l'eBcorle,  qui.  en  assurant  ce  que  celte  dame  por- 
tait, garantissait  également  ce  qui  m'avait  été  confié. 
Cette  escorte  ne  devait  nous  quitter  qu'à  la  Novalèse  ; 
mais  elle  ralentissait  notre  marche,  et  noua  étions  encore 
a  une  bonne  lieue  de  Turin,  lorsque  la  nuit  nous  prit. 


UO    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Je  donnais  profondément;  un  cri  nous  réveilla.  Riche- 
bourg  et  Jacques  s'étaient  mis  en  défense  et  répondaient 
par  un  coup  de  pistolet  à  deux  coups  de  fusil  qui  venaient 
d'être  tirés  sur  nous.  Dans  cette  surprise,  ma  première 
pensée  fut  pour  le  collier  de  Mme  Murât;  il  était  enfermé 
dans  un  portefeuille  placé  à  c6té  de  moi;  en  un  instant 
je  l'en  eus  tiré  et  noué  autour  de  mon  cou;  puis  je  pris 
mes  pistolets,  et,  comme  la  voiture  était  arrêtée,  j'allais 
me  jeter  à  bas,  lorsque  le  maréchal  des  logis,  resté  à 
tort  en  arrière,  arriva  au  grand  galop  avec  ses  vingt- 
deux  hommes.  Cette  apparition  inattendue  changea  la 
scène;  nos  assaillants  prirent  la  fuite;  par  bonheur,  un 
seul  de  nos  chevaux  d'attelage  avait  été  blessé;  nous 
pûmes  donc  immédiatement  nous  remettre  en  route,  et 
cette  aventure  n'eut  d'autres  suites  que  Tennui  d'aller, 
en  arrivant  à  Turin,  faire  ma  déclaration  chez  le  général 
qui  commandait.  Le  lendemain,  nous  passâmes  le  mont 
Cenis,  d'où  nous  gagnâmes,  sans  nous  arrêter,  Lyon,  où 
je  quittai  Mme  Poinsot  et  d'où  je  courus  à  toute  bride 
et  nuit  et  jour  sur  Paris;  j'étais  très  pressé  d'y  arriver, 
car  je  ne  pouvais  avoir  que  là  des  nouvelles  de  cette 
chère  Pauline  à  qui  j'avais  écrit  d'Alexandrie,  de  Turin 
et  de  Lyon. 

Dix  heures  du  soir  sonnaient  comme  je  passais  la 
barrière  d'Enfer,  dix  heures  un  quart  comme  je  descen- 
dais chez  mon  père.  Quelque  tard  qu'il  fût,  il  était  des 
choses  dont,  indépendamment  de  la  santé  et  du  bonheur 
de  se  revoir,  il  était  impossible  de  ne  pas  parler  de  suite. 
Or  mon  père  avait  vu  le  général  Masséna  dès  l'arrivée 
de  celui-ci  à  Paris,  et,  au  milieu  de  l'étonnement  que  lui 
causèrent  sa  vivacité  et  la  promptitude  de  ses  repar- 
ties, il  avait  compris,  aux  premiers  mots,  combien  le 
général  était  pressé  de  voir  publier  mon  Journal  du  blo- 
cus de  GéneSj  et  il  s'était  offert  pour  le  faire  imprimer. 


LK    COLI.IKR    DE   M4IJAME   MDRAT.  |  Il 

Cette  proposition  accueillie,  il  avait  hâté  l'édition  autapt 
qu'il  l'avait  pu.  et,  depuis  huit  jours  que  l'ouvrage  avait 
paru,  cinquante  exemplaires  m'attendaient  chez  moi,  de 
la  part  du  général.  Lee  heures  fuirent  rapidement  à  rap- 
peler ces  détails  de  famille  et  d'aiïaires  :  il  était  bien 
plus  de  minuit  quand  je  me  couchai.  Le  lendemain,  je 
dormais  encore,  lorsque,  à  neuf  heures,  je  fus  réveillé 
par  on  messager  du  secrétaire  de  Mme  Murât;  celle-ci 
faisait  savoir  si  j'étais  arrivé  et  si  j'étais  porteur  de 
son  collier  de  perles;  deux  heures  après,  je  le  lui  remet- 
tais en  lui  disant  :  •  Vous  n'en  aurez  pas  l'étrenne  >,ce 
<]ui  amena  le  récit  de  la  fâcheuse  rencontre  qui  m'avait 
déterminé  à  mettre  ce  collier  autour  de  mon  cou. 

■le  déjeunai  avec  le  général  Murât  et  sa  femme,  qui 
occupaient  alors  l'hôtel  situé  dans  la  partie  nord  des 
cours  des  Tuileries.  Il  était  difGcile  d'être  plus  simple 
que  Murât,  plus  naturelle  que  ne  le  fut  cette  future 
reine  de  Naples.  Et  de  fait,  si  le  bonheur  rend  la  socia- 
bilité facile,  qui  devait  avoir  plus  d'amônité  qu'eux  ? 

Dans  une  position  d'autant  plus  élevée  qu'elle  s'éloi- 
gnait davantage  de  leur  position  ancienne,  sur  la  voie  de 
toutes  les  prospérités  humaines,  placés  au  premier  rang 
comme  parents  du  plus  grand  homme  des  temps  mo- 
dernes, de  celui  qui  devait  devenir  l'homme  le  plus 
puissant  du  monde,  tous  deux,  à  cet  Age  par  qui  tout 
t'embellit,  elle  jolie  comme  les  anges,  lui  superbe  de 
taille,  de  force,  de  visage,  de  chevelure,  et  couvert  de 
lauriers  moissonnés  en  Italie,  en  Allemagne,  en  Egypte, 
^e  manquait-il  àleurbonheur,  à  leurs  espérances,  à  leur 
térénîté?  Mes  regards  s'attachaient  donc,  comme  malgré 
(ooi,  sur  ces  deux  êtres  favorisés  par  la  nature  et  par  la 
fortune,  et  je  n'en  appréciais  que  mieux  leur  bonhomie 
«lui  fut  parfaite.  Après  un  excellent  déjeuner  servi  dans 
une  très  belle  porcelaine,  on  apporta  un  pot  de  grès  fort 


142    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

grossier  et  contenant  du  raisiné  :  c  C'est  un  régal  de  mon 
pays,  me  dit  Murât  (1);  c'est  ma  mère  qui  l'a  fait  et  qui 
me  l'a  envoyé.  >  Je  trouvais  parfait  le  sentiment  qui 
provoquait  ses  paroles;  le  raisiné,  dont  je  mangeai, 
m'en  parut  moins  mauvais;  mais  il  était  évident  qu'on 
n'en  mangerait  pas  longtemps  chez  lui,  et  que  bientôt 
il  ne  resterait  pas  plus  de  traces  de  ce  goût  d'enfance, 
qu'il  n'en  restait  depuis  longtemps  de  l'envie  que  ma 
position  lui  avait  fait  éprouver  au  camp  de  Marly. 

Au  moment  où  nous  sortions  de  table,  Isabey  apporta 
une  miniature  représentant  Achille  Murât,  qui  venait 
de  naître;  la  copie  fut  jugée  digne  de  l'original,  arri- 
vant au  monde  comme  le  complément  de  tant  de  pro- 
spérités. 

En  quittant  Murât,  je  me  rendis  chez  .,1e  général  Mas- 
séna;  il  m'embrassa,  me  dit  mille  choses  flatteuses  sur 
mon  respectable  père,  me  chargea  de  le  remercier 
encore  des  soins  qu'il  avait  bien  voulu  prendre  pour 
l'impression  du  Journal,  et  me  parut  entièrement  satisfait 
de  l'effet  qu'avait  produit  et  que  produisait  cet  ouvrage 
auprès  des  journaux  et  devant  l'opinion  publique,  c  Et 
le  Premier  Consul?  demandai-je.  —  Quant  à  lui,  me 
répondit  le  général,  voici  ce  qui  est  arrivé.  Le  jour  où 
l'ouvrage  devait  paraître,  je  reçus  un  billet  portant 
demande  d'un  exemplaire  et  défense  de  disposer  d'aucun 
autre  avant  qu'on  m'eût  vu.  Le  lendemain,  je  me  rendis 
aux  Tuileries,  et,  en  m'apercevant,  le  Premier  Consul  vint 
à  moi  et  me  dit  :  t  J'ai  lu  le  Journal  du  blocus  de  Gênes; 
t  c'est  un  bon  ouvrage,  j'en  suis  content,  et  tout  le 
€  monde  doit  l'être.  » 

Bien  qu'on  dût,  depuis  le  succès  du  48  brumaire,  s'at* 

(1)  Murât  (tait fils  d'un  cabaretier;  quant  à  Mme  Bonaparte,  elle 
s'était  trouvée  à  Marseille  dans  une  position  telle  que  ses  filles 
lavaient  elles-mêmes  leurs  bas. 


LK   -JOURNAL  DU   BLOCDS  •.  143 

teotlre  à  de  pareils  coups  d'aulorité,  celui-ci  n'avait  pas 
été  sans  surprendre  le  général  Masséna.  Sans  doute,  le 
gêD^r&l  était  trop  politique,  lui  à  qui  j'avais  lu  ma 
rédaction,  pour  y  avoir  laissé  passer  quelque  chose  qui 
edlpu  paraître  une  oITensedirecte  envers  son  rival  toul- 
puissaot;  mais,  avec  le  nouveau  Bonaparte,  ce  n'était  pas 
iesolTenses  qu'il  eCti  suM d'éviter,  il  fallait  ne  pas  même 
porter  ombrage,  et  je  m'étais  bien  gardé,  en  relatant  le 
rAlede  l'armée  de  réserve,  de  faire  allusion  à  ce  Plan  de 
campagne  en  Italie  (1)  que  j'avais  soumis  au  Premier 
Consul,  et  que,  par  une  coïncidence  dont  je  me  fais 
gloire,  il  venait  d'exécuter  (2). 

E»t-ce  cette  prudente  réserve  qui  rae  servit  de  para- 
iDDaerre  contre  les  foudres  consulaires?  Je  leur  échap- 
pai donc,  mais  c'est  tout  ce  que  je  pouvais  espérer,  et. 
loin  d'effacer  mes  anciens  torts,  mon  Journal  ne  pouvait 
qwles  aggraver.  C'était  en  effet  un  grief  nouveau  que 
de  proclamer,  à  la  face  du  monde,  la  gloire  du  général 
ïauéna.  alors  que  l'on  consommait  à  l'égard  de  ce 
S^Déral  une  criante  injustice  i  m'étant  pour  ainsi  dire 
inililué  comme  le  vengeur  de  cette  injustice,  je  devais 
fo  partager  la  disgrdce. 

Je  résolus  donc  de  ne  pas  m'exposer  h  un  refus  en 

(I)  lonqu'U  publia  la  derniËre  édllioQ  de  soa  Journal  du  blotut. 
«■IttT,  le  génùral  TbiAliauIt  n'avait  plus  les  ruËmea  raisons  de  se 
ualréf  aussi  discret.  Noua  avons  dit  qu'il  a  [ait  Ggurer  son  plaa 
'•Cimpagoeeu  têtu  du  tome  II  de  cette  édition.  (Bu.) 

(i)  C'est  a  Giaea,  où.  maigri  l'investiasemeiit,  le»  uouvellcs  nous 
(niTuent  assci  promptes  et  assez  sûres,  que  j'appris  la  ntsrclie 
'<<  Mite  armâe  de  rùssrvu,  son  eotrée  en  Italie,  et,  quand  je  recon- 
aut  ma  pensée  rrolisée.  j'avoue  que  j'ùprouvai  la  plus  émouvante 
•In  ttosatioos.  Ayant  avtie  moi  le  liruuillon  do  ce  pkn,  je  ae  pue 
'^)i>l«r  au  d<-'sir  de  le  montrer  à  deux  <ie  mes  camarades;  et,  sous 
1^  iHiu  du  secret,  je  le  fis  lira  A  l'adjudant  gént^ral  Gautier  et  au 
•^M  d'oscadron  Burtlie.  lia  en  fun'Ot  aussi  surpii»  que  je  m'en 
'rauvu  Halte,  mais  ils  uimprîrent  par  combien  de  uiuUfs  je  leur 
**iit  demanda  Iv  silence,  et  tous  doux  le  gardèreot. 


U4     MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

réclamant,  par  des  démarches  personnelles  et  directes, 
ma  confirmation  du  grade  de  général  de  brigade.  Je  ne 
m'en  étais  pas  ouvert  avec  Murât,  et,  bien  entendu,  je 
n'en  parlai  pas  au  général  Masséna,  qui  en  ce  moment 
ne  pouvait  se  commettre  en  aucune  manière.  De  plus, 
comme  il  était  impossible  que  j'allasse  chez  le  ministre 
de  la  guerre  et  chez  le  Premier  Consul  sans  réclamer 
cette  confirmation,  je  ne  me  présentai  ni  chez  Tun  ni 
chez  l'autre,  et  je  continuai  à  prendre  le  titre  de  général 
de  brigade,  de  même  que  j'avais  eu  soin  de  faire  impri- 
mer en  tête  de  mon  édition  :  c  Par  un  officier  général 
de  l'armée.  » 

Les  compliments  que  de  toutes  parts  je  recevais  sur 
cet  ouvrage  me  décidèrent  à  distribuer  en  cadeaux 
tous  mes  exemplaires,  et  même,  dans  les  envois  de  la 
seconde  édition  qui  suivit  presque  immédiatement 
la  première,  je  compris  le  prince  Henri,  frère  de  Fré- 
déric le  Grand  et  Tun  des  plus  habiles  généraux 
qu'ait  eus  la  monarchie  prussienne.  La  réponse  dn 
prince,  qui  me  parvint  après  la  paix  continentale»  était 
si  honorable  pour  le  général  Masséna,  elle  proclamait  si 
bien  que  la  France  devait  à  ce  général  son  salut  et  ses 
nouvelles  victoires,  que  je  me  rendis  immédiatement 
chez  lui  pour  la  lui  montrer.  L'émotion  qu'elle  lui  causa 
dépassa  mon  attente;  il  m*exprima  le  désir  de  la  pu> 
blier,  mais  nous  dûmes  reconnaître  qu'on  ne  pouvait  en 
faire  usage  sans  une  autorisation  impossible  à  provo- 
quer. Je  ne  crus  pas  même  pouvoir  en  donner  copie,  et 
cela  à  cause  du  prince  et  surtout  du  Premier  Consul 
dont  elle  ne  faisait  aucune  mention.  Cependant  ma 
réserve  fut  inutile,  car  le  général  Pamphile  Lacroix, 
l'ayant  entendu  lire  deux  fois,  écrivit  tout  entière  de 
mémoire  cette  lettre  qui  circula,  et,  comme  son  auteur 
jouissait  en  ce  temps-là  d'un  très  haut  renom,  elle  fit 


(en«alion  dans  les  milieux  militaires  où  elle  parut: 
j'appris  qu'elle  était  parvenue  dans  les  hautes  sphères. 
«t  qu'elle  y  avait  beaucoup  déplu  {!). 

Ce  mécontentement  ne  resta  pas  sans  écho,  et  parmi 
ïeut  qui,  faute  d'avoir  matière  à  critiquer  ou  rectiiier 
k  Jétail  des  événements  et  la  véracité  des  assertions, 
se  vengèrent  par  de  la  mauvaise  humeur,  je  dois  citer 
'c  général  Soult.  A  peine  l'ouvrage  paru,  il  se  prononça 
contre  lui  avec  la  plus  entière  véhémence;  rien  d'ail- 
leurs n'était  moins  étonnant,  puisque  Je  me  trouvais 
avoir  mis  à  néant  les  propos  Jaloux  et  calomnieux  qu'il 
irait  répandus  contre  le  général  Musséna.  11  était  très 
ûmé  de  celui-ci;  mais  lorsqu'il  eut  reçu  de  lui  le  rang 
de  lieutenant  général  et  qu'il  eut  Jugé  que  c'était  la 
deniière  élévation  qu'il  pût  lui  devoir,  lorsqu'il  eut 
échoué,  comme  je  l'ai  dit,  dans  sa  tentative  pour  rester 
ital  en  scène  à  Qénes,  où  il  prévoyait  de  la  gloire  à 
conquérir,  alors  il  avait  levé  le  masque,  et,  dans  le  but 
il'e]^loiter  à  son  profit  les  dispositions  du  Premier 
<^ODtul,  qui  n'aimait  pas  le  général  Masséna,  et  civiles  du 
général  Berthier,  qui  le  détestait,  il  avait  auprès  d'eux 
deuervi  son  bienfaiteur.  On  aflîrmait  A  Gènes  et  per- 
hiODË  ne  doutait  qu'il  le  dénonçât  dans  des  lettres  ou 
itei  Doles  confidentielles.  Lorsque  le  général  en  chef 
avait  voulu  envoyer  un  ofUcier  au  Premier  Consul,  et  que 
'c  général  Soult  fut  parvenu  à  faire  tomber  le  choix  de 
«t  officier  sur  le  colonel  Fraiiceschi,  son  premier  aide 
de  camp  et  son  Ame  damnée,  on  ne  s'était  pas  gêné  pour 

(1)  Celle  lettre,  écrite  dana  le  goût  du  lemps.  évoquait  l'ombra 
ttUoQidu,  el  le  lOQ  nous  en  paraîtrait  aujourd'hui  léf^èremeot 
■nphtUquo.  Le  comte  do  \a  Roctie-A}'moD,  alors  atlactié  au  pciace 
Hûri  ilu  Prusse,  avait  imprimé  au  atyio  cette  Bllure  pompeu^e- 
BWit  trançHîse.  tout  eu  lussaot  la  penn^'e  priucipale  coufaruie 
*  llnipiration  du  prioce.  La  lettre  est  pul)lii!«  (mi  léte  du  Journal 
'lobliiciu,  L-ditiou  cilée.  {Éd.} 

m.  10 


146    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

dire  tout  haut  que  Franceechi  emportait  une  double 
sion,  celle  du  général  en  chef,  mission  officielle,  et  cell^ 
du  général  Soult,  mission  officieuse  ayant  pour  but  d^ 
faire  valoir  le  dernier  aux  dépens  du  premier.  Or  ce» 
propos  secrets  et  ces  correspondances  clandestines  se^ 
trouvaient  maintenant  démentis  par  un  récit  exact  met- 
tant en  relief  la  conduite  du  général  Masséna  et  les  nobles, 
motifs  qui  l'avaient  inspirée;  il  fallait  donc  attaquer  la. 
véracité  d'un  tel  ouvrage,  et  je  fus  informé  que  le  gêné* 
rai  Soult  et  ses  fidèles  jetaient  dans  la  circulation  des- 
dénégations  et  des  réfutations  ;  je  sus  qu'il  fit  tenir  au  Pre- 
mier Consul  des  observations  à  rencontre  de  mon  dire, 
et  ces  observations,  j'en  eus  plus  tard  une  copie  que  je 
possède.  Enfin  je  reçus  communication  de  plusieurs  lettres 
qu'il  écrivit  à  ce  sujet,  et  notamment  d'une  qui  contenait 
le  passage  suivant  :  c  Vous  me  parlez  du  Journal  de  la 
défense  de  Gênes  qui  vient  de  paraître.  Ça  ne  peut  être 
qu'un  adulateur  qui  en  est  l'auteur.  La  vérité  y  manque. 
Il  a  eu  le  talent  de  ne  pas  contenter  personne;  plus  d'un 
brave  en  ont  {sic)  déjà  porté  le  jugement  (1).  » 

Je  n'ennuierai  pas  le  lecteur  par  une  longue  réponse 
à  de  telles  impostures.  Que  la  vérité  ait  manqué  dans 
l'ouvrage,  est-ce  présumable,  alors  que  personne  n'a 
osé  publier,  à  rencontre  des  faits  énoncés,  la  moindre 
dénégation  ou  réfutation  ?  Et  cependant  cela  était  facile 
et  pouvait  même  être  profitable,  en  1800,  alors  que  le 
général  Masséna  se  trouvait  en  disgrâce.  Que  je  n'aie  su 
contenter  personne,  ce  reproche  était  mal  adressé  au 
général  Darnaud,  qui  se  glorifia  toujours  d'avoir  été, 
comme  il  le  méritait,  si  honorablement  cité,  et  ce  même 
reproche  est  trop  significatif  dans  la  bouche  du  général 

(1)  Cette  lettre  que  le  général  Soult.  commandant  en  Piémont, 
écrivit  au  général  Darnaud,  commandant  à  Gènes,  est  datéo  de 
Turin,  24  brumaire  an  IX. 


RÊPOWSE    A    l.i   cmTIQDE.  141 

Soult,  pour  qui  j'ai  passé  les  bornes  eo  fait  d'éloges;  en 
cela  je  suivais  l'entraînement  du  ^néral  Masséna.  qui. 
plus  aveugle  que  son  entourage,  se  croyait  payé  par 
une  réciprocité  trop  juste  de  l'attachement  et  des  bien- 
faits dont  il  comblait  le  général  Soult.  Quand  plus  tard 
te  général  Masséna  vit  cet  ancien  subordonné  ployer 
»ui  le  poids  des  flétrissantes  faveurs,  il  reconnut  son 
erreur  d'autrefois,  et,  devant  les  intimes,  il  laissa  pa- 
nllre  le  dépit  de  son  ancienne  amitié  défue.  Un  jour 
que  je  me  promenais  avec  lui  dans  son  parc  de  Rueil  et 
que  j'avais  eu  l'occasion  de  rappeler  avec  quel  soin 
j'avais  renchéri  dans  le  Journal  du  blociii  de  Gênes  sur 
tout  ce  qui  avait  rapport  au  rOle  du  général  Soult, 
j'ajoutai  :  •  Mais  que  fallait-il  donc  faire  pour  ne  pas 
(Dcoarir  sa  haine?  —  Ce  qu'il  fallait  faire?  me  répondit 
iT«c  ih  vivacité  habituelle  le  général  Masséna.  ne  pas 
me  nommer  dans  votre  ouvrage.  • 

Quant  au  grief  principal ,  à  celui  d'adulation,  j'en 
appelle  à  tous  les  officiers  qui  ont  eu  le  bonheur  de  ser- 
viraous  une  direction  transcendante;  est-ce  se  montrer 
adulateur  que  d'admirer  sincèrement  le  génie,  d'aimer 
uij  chef  non  seulement  pour  ses  belles  vertus  militaires, 
pour  ses  bontés,  mais  aussi  pour  ses  grandes  actions, 
pair  l'honneur  qu'il  fait  à  la  France  et  pour  le  salut 
^u'dle  lui  doit?  Et  qui  m'accuse  d'être  un  adulateur? 
"nbomniequi  par  ambition  a  spéculé  sur  la  disgrâce 
■la  ton  bienfaiteur,  un  homme  qui  a  poussé  la  flatterie 
'■V(rs  Napoléon  jusqu'à  faire  élever  (avec  l'argent  de 
aoil  Gùrp>  d'armée,  il  est  vrai)  le  monument  de  Dou- 
'"gne,  qtil  a  dressé  plus  tard  la  colonne  de  Quiberon, 
1<ii,  pour  le  cordon  bleu  et  la  pairie,  a  fait  ses  pàques 
i  S&int-Thomas  d'Aquin.  qui  a  porté  le  cierge  aux 
pix^CEïaions  de  sa  paroisse,  et  qui,  sous  le  règne 
"linie  de  Charles  X,  a  été  le  seul  maréchal  de  France' 


148    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

qui  ait  galvaudé  son  habit  a  une  procession  des  rues. 

Et,  pour  échapper  au  plus  vite  à  ces  tristes  souve- 
nirs, je  me  hâte  d'en  revenir  à  des  faits  qui  n'ont  rien 
d'historique*  mais  qui  concernent  le  séjour  que  je  fis 
alors  à  Paris  et  qui  trouvent  naturellement  leur  place 
ici. 

Malgré  sa  passion  pour  l'étude  à  laquelle  il  avait  con* 
sacré  jusqu'à  ses  nuits,  malgré  les  tortures  au  milieu 
desquelles  il  avait  passé  le  temps  de  la  Terreur,  mon 
père,  né  très  fort,  était  arrivé  à  sa  soixante-septième 
année  sans  trop  d'affaiblissement.  Ses  facultés  étaient 
intactes,  et  la  fermeté^de  sa  physionomie,  la  vigueur  de 
sa  stature  semblaient  présager  une  grande  longévité. 
Heureux  de  cette  espérance,  ma  sœur,  ses  amis  et  moi, 
nous  nous  reposions  dans  une  douce  sécurité,  lorsqu'il 
fut  atteint  d'une  inflammation  d'entrailles  qui  le  mit 
dans  un  véritable  danger,  et  dont  la  violence,  la  durée 
devaient  vraiment  marquer  pour  lui  l'entrée  dans  la 
vieillesse.  On  conçoit  quelle  fut  notre  désolation  en  le 
voyant  si  brusquement  frappé;  mais  il  nous  avait  près 
de  lui,  nous  ne  le  quittions  ni  jour  ni  nuit,  le  docteur 
Bâcher,  son  ami  d'enfance,  le  docteur  Lépreux,  qui  avait 
pour  lui  une  si  grande  vénération,  lui  prodiguaient  leurs 
secours;  à  force  de  soins,  on  parvint  à  arrêter  le  pro- 
grès du  mal,  puis  à  en  diminuer  l'intensité,  et  c'est  ainsi 
que,  au  bout  de  six  semaines,  il  arriva  à  la  convales- 
cence. 

Lorsque  ses  forces,  en  partie  revenues,  lui  permirent 
de  reprendre  quelques  occupations,  je  renouvelai  mes 
instances  pour  qu'il  écrivît  ses  Souvenirs.  11  n'y  mit 
plus  d'autre  obstacle  que  la  nécessité  d'attendre  son 
entier  rétablissement;  du  moins  rien  ne  nous  empê- 
chait d'en  fixer  le  cadre,  et  il  résolut  de  les  diviser  en 
trois  parties,  savoir,  les  souvenirs  de  son  enfance  et  de 


LES    ■   SOUTEMHS    DE   VÎKCT    ANS   -.  U9 

a  jeoneese,  les  souvenirs  des  vingt  aos  du  séjour  à 
Berlin,  eofiri  les  souvenirs  de  sa  vieillesse;  le  première 
pirtie  ne  devant  former  qu'une  sorte  d'introduction  aux 
dwx  autres,  la  dernière  devant  embrasser  la  Rî-volulion 
stce  qui  allait  devenir  l'Empire.  Ce  plan  adopt<^,  il  ne 
Ulait  plus  que  mettre  la  main  à  Tœuvre;  or,  pour  con- 
cilier le  désir  de  lui  Taire  faire  ce  premier  pas,  après 
teqnel  on  ne  s'arrête  plus  guère,  et  les  ménagements 
^pouvait  encore  requérir  sa  santé,  pour  profiter  des 
toiiers  jours  que  je  pouvais  encore  passer  avec  lui,  je 
lui  proposai  et  j'obtins  d'écrire  sous  sa  dictée  les  souve- 
nirs de  son  enfance  et  de  sa  jeunesse.  Cette  préparation 
Imniaéc,  mon  père  ne  s'arrêta  plus  et  commença  de 
niteU  rédaction  de  ses  Souvenirs  du  vingt  uns,  les  seuls 
ftH  ait  écrits  et  qui  continuèrent  à  former  l'occupation 
H  pittidt  le  délassement  de  ses  soirées,  pendant  deux 

IM, 

Ainsi  la  maladie  de  mon  père,  ses  dictées  qui  duraient 
le  plus  souvent  depuis  le  dtner  jusqu'à  neuf  heures  du 
eoir.le  bonheur  que  j'éprouvais  à  lui  consacrer  le  temps 
DÛ  mes  devoirs  ne  m'arrachaient  pas  auprès  de  lui.  des 
Inraux  d'autant  plus  suivis  que  j'avais  entrepris  un 
traité  de  l'Art  delà  guerre  et  que  je  publiai  un  opuscule 
lurles  Étatfi-majors  (1),  la  douleur  et  les  regrets  que 
j'éprouvais  loin  de  Pauline,  dont  les  lettres  me  soula- 

(1)  Cet  opuicul«  porte  le  Utru  :  De  ta  nieeuité  de  ditliaautr  Itt 
1all-«a]0>'l  dei  gaarlUri  giaéraux.  Uoa  diacussioD  que  j'avais  eue 
t<M  Je  coiDmandaut  Coutaril  avait  donoé  lieu  &  cet  écrit,  qui 
HHT^'  lie  coDciiicr  l'importance  eiceptioDoelle  des  foQCliODS 
'Bfflcîera  d'élat-major  et  Ja  ilifaculté  Éprouvée  par  lea  générani 
fy"  ta  guider  dans  le  clioii:  de  leurs  aides  di'  camp.  Entre  autres 
'^Waioi,  je  proclamaisla  uéceasité  d'astreindre  les  olBciers  d'état- 
iBtJEir  i'dcs  études,  t  des  eiamenii,  pour  les  élever  au  uiveau  de 
l'on  ( (tribu lions  :  c'est  la  pensée  que  le  maréclial  Salnt-Cyr  déve- 
'%»«!  exécuta  dii-huit  mm  aprùa,  par  la  création  du  corps  royal 
^  l'ttat-niajor  et  de  ion  écoli^  spéciale. 


150    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

geaient  sans  pouvoir  me  consoler,  enfin  le  besoin  d'une 
vie  calme  après  de  grandes  agitations,  toutes  ces  causes 
réunies  m'éloîgnaient  du  monde  plus  que  mon  âge  ne 
pouvait  m'en  rapprocher.  Je  ne  vis  donc  d'abord  que  ceux 
des  amis  de  mon  père  et  des  miens  qu'il  m*eût  été 
impossible  et  trop  pénible  de  ne  pas  voir.  Je  les  ai  déjà 
cités  :  le  spirituel  docteur  Bâcher,  M.  Joly,  l'un  des  conseil- 
lers de  Louis  XVI,  et  qui  devint  une  des  lumières  de  la  cour 
royale  de  Paris;  M.  et  Mme  Bitaubé  et  mes  amis,  Rivierre 
de  l'Isle,  Lenoir,  Gassicourt  et  d'autres  jeunes  gens  joi- 
gnant à  une  distinction  naturelle  l'esprit  le  plus  aimable, 
le  plus  fécond  en  heureuses  saillies,  hommes  charmants, 
tels  qu'en  vérité  je  n'en  rencontre  plus  et  dont  le  type 
semble  perdu  depuis  que  les  Français,  abdiquant  leur 
caractère  national,  font  les  docteurs  avant  d'entrer  en 
classe  et  gouvernent  assez  peu  leur  tête  pour  se  croire 
capables  de  gouverner  le  monde.  Peu  après,  la  riche  mai- 
son de  M.  Roy,  beau-frère  de  Gassicourt,  me  fut  ouverte; 
Lenoir  me  mit  en  relations  avec  Regnaud  de  Saint-Jean 
d'Angely,  M.  Méchin,  Dumoustier  et  son  Emilie,  aussi 
laide  qu'elle  paraît  ravissante  dans  les  Lettres  sur  la 
mythologie;  Rivierre  enfin,  indépendamment  d'une  foule 
de  femmes  charmantes  et  auprès  desquelles  ses  bril- 
lantes qualités  ne  le  recommandaient  que  trop,  me  fit 
faire  la  connaissance  de  M.  Clavier,  helléniette  connu, 
et  de  sa  femme  qui  devint  la  belle-mère  de  ce  malheu- 
reux Paul  Courier;  d'une  Mme  Winch,  créole  aussi  vive 
que  gracieuse ,  toutes  personnes  que  je  cite  ici  parce 
que  j'aurai  l'occasion  de  reparler  d'elles. 

Je  ne  sais  plus  chez  lequel  de  ces  amis,  élève  de 
Fabien,  je  rencontrai  Fabien  lui-même;  cette  rencontre 
raviva  brusquement  mon  ancienne  passion  pour  l'escrime. 
Comme  il  n'a  jamais  été  en  ma  puissance  de  rien  faire 
modérément,  je  convins  avec   Fabien  qu'il  viendrait 


toules  Diatins  tirer  avec  moi  depuis  huit  jusqu'A  onze 
heures.  Après  quelques  jours  passés  à  me  remettre  la 
main,  nous  rîmes  assaut.  Fait  comme  un  modèle,  aussi 
Tif,  aussi  souple  que  vigoureux,  d'une  figure  charmante 
«Idont  la  douceur  contrastait  avec  une  crAnerie  infer- 
iftle.  personne  n'eut  jamais  plus  de  grâce  sous  les  armes 
que  Fabien.  Il  ne  pouvait  être  mis  en  parallèle  avec 
Saint-Georges,  qui  s'était  placé  hors  de  toute  compa- 
raison; il  n'en  était  pas  moins  un  très  remarquable 
dreor;  il  y  avait  donc  profit  et  plaisir  à  se  mesurer  avec 
lai;  toutefois  le  plaisir  n'empêcha  que  je  ne  fusse  abtmé 
durant  les  premières  semaines.  Peu  à  peu  je  me  défen- 
dis, et,  quoique  restant  toujours  fort  inférieur,  j'en  vins 
ile  toucher  assez  souvent.  Il  prétendait  que  mes  coups 
de  temps  et  mes  dégagements  étaient  formidahles;  mais 
je  D*ai  jamais  rien  compris  de  plus  foudroyant  que  ses 
coupés,  Tune  de  ses  hottes  favorites;  enfin,  comme  il 
m'avait  fait  l'éloge  de  la  société  dont  était  composée  la 
Mlle  d'armes,  située  rue  Richelieu,  n'  10.  j'allai  y  passer 
une  partie  des  soirées  que  je  me  trouvais  ne  pas  consa- 
trer  à  mon  père  ;  j'y  battis  et  le  prévôt  et  tous  les  ama- 
teure, ce  qui  me  fit  classer  de  première  force  (i  ). 

Un  soir  que,  vers  huit  heures,  le  masque  sur  la  Qgure, 
BD  pantalon  et  gilet  de  Qanelle,  les  sandales  aux  pieds, 
j'^taie  à  la  salle  d'armes  et  je  faisais  assaut,  une  vio- 
lante détonation  se  fit  entendre  :  •  Ah  !  s'écria  quelqu'un. 
'^est  le  canon  qui  nous  annonce  la  paix.  •  Mais  Je  ne 
pfluvais  me  tromper  sur  le  bruit  du  canon,  que  je  con- 
naissais trop  pour  le  reconnaître  là,  et,  quelque  rumeur 

(1)  Cest  6.  ce  litre  que.  ayant  eu  je  no  sais  quelle  nilaire  avec  ud 
Mmmi-  Lamottc,  le  [)Iub  torl  dos  grands  tireurs  de  celle  époque 
elle  aeul  contre  t]uiil  u'cûl  pas  l'avanlage, et  lui  ayanl envoyé  un 
orlel,  Pabicn  nie  demanda  connue  service  de  lui  ai:i.'order  une 
tttare  d'assHUt.  Noue  nous  en  âonnUmes  de  toutes  nos  Torces;  l'aT- 
Uite  e'étanl  urraugée.  lecombal  n'eut  pas  lieu. 


152    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

s'étant  fait  eDtendre,  le  coup  d'ailleurs  ne  pouvant  être 
parti  de  loin,  je  sortis  de  la  salle  d'armes,  mon  masque 
à  la  main,  et,  dans  mon  accoutrement,  j'allcd  à  la 
porte  de  la  rue  Richelieu,  où  quelques  autres  personnes 
m'avaient  devancé.  Comme  j'y  arrivais,  la  voiture  du 
Premier  Consul,  venant  de  la  rue  Saint-Nicaise  et  le  con- 
duisant à  rOpéra,  où  l'on  allait  exécuter  l'oratorio  de 
Haydn,  s'arrêta  un  peu  à  ma  gauche,  au  débouché 
de  la  rue  des  Boucheries.  A  l'instant  le  général  Bona- 
parte, s'avançant  hors  de  la  portière,  dit  à  l'un  des  offi- 
ciers qui  l'escortaient  :  <  Allez  donner  Tordre  que  toute 
la  garde  des  Consuls  prenne  les  armes.  »  Et  à  un  second  : 
c  Allez  dire  à  Mme  Bonaparte  de  me  rejoindre  à  l'Opéra.  » 
Et  la  voiture  repartit. 

Au  premier  moment,  je  restai  assez  surpris  par  la 
contradiction  apparente,  je  dirai  presque  la  suite  incohé- 
rente des  deux  ordres;  mais  de  toutes  parts  on  courait 
vers  la  rue  Saint-Honoré;  j'allai  donc  me  rhabiller  en 
toute  hâte  et  je  suivis,  au  milieu  des  propos  les  plus 
extravagants,  la  foule  qui  m'entraîna  jusque  vers  le  haut 
de  la  rue  Saint-Nicaise.  Là  on  se  montrait  les  débris 
d'une  charrette,  des  portes  enfoncées  par  la  conmiotion, 
des  vitres  brisées;  on  ne  pouvait  hésiter  sur  le  fait  d'une 
explosion  terrible;  mais  on  ne  s'arrêti^it  à  rien  de  fixe 
sur  la  cause  du  désastre,  que  chacun  interprétait  encore 
à  sa  manière,  quoique  l'on  commençât  à  pressentir  qu'il 
s'agissait  d'un  attentat  contre  la  vie  du  Premier  Consul. 
Par  bonheur  pour  moi,  la  cohue  devenant  affreuse,  et 
me  lassant  d'être  poussé,  pressé,  coudoyé,'  je  m'étais 
rapproché  de  la  rue  Saint-Honoré,  lorsque  ce  cri  :  €  Une 
nouvelle  explosion  !  >  se  fit  entendre.  De  toutes  parts  on 
se  précipita,  on  se  renversa,  on  se  trépigna  ;  des  clameurs 
affreuses  retentirent,  et  cette  bagarre,  provoquée  simple- 
ment par  une  ruse  dont  les  voleurs  profitèrent,  fit  blesser 


L'ATTESTAT  DE    LA  BtîE  SAINT-NICAISE.         153 

pins  de  monde  que  n'en  avait  blessé  la  machiae  infer- 
Dlle;  car  il  est  sans  doute  inutile  de  dire  que  c'est  d'elle 
queje  parle .  M'étaot  trouvé  placé  de  manière  à  recueillir, 
un  des  premiers,  des  notions  certaines  sur  cette  tentative 
«ttaoique,  je  me  hâtai  d'en  porter  la  nouvelle  à  mon 
père, et  nous  fâmes  deux  pour  en  conserver  exactement 
ietouvenir.  Or,  peu  de  temps  après,  je  reçus  une  médaille 
tnppée  à  l'occasion  de  cet  attentat:  mais  je  n'y  vis 
inscrite  qu'une  phrase  de  roman.  Ainsi  se  consacre 
l'histoire. 

C'est  Tera  ce  temps  qu'un  incident  assez  dramatique 
(lillit  interrompre  brusquement  mon  séjour.  La  belle 
niciiUon,  la  parfaite  ressemblance  du  portrait  de  mon 
père  m'avaient  encouragé  à  demander  mon  portrait  à 
Sicnrdi,  qui  le  fil  en  deux  exemplaires,  l'un  pour  ma 
ftinille,  l'autre  pour  cette  chère  Pauline,  et  tous  deux 
DODlésen  médaillons  dont  les  revers  représentaient  des 
nijels  faits  avec  mes  cheveux.  La  lettre  qui  m'annonça 
l'irrivée  à  Milan  du  second  portrait  était  déchirante  : 
•  Devait,  me  disait-on,  renouvelé  de  la  manière  la  plus 
eradie  tous  les  regrets,  toutes  les  douleurs.  On  lui  devait 
MDS doute  d'indicibles  consolations;  mais  un  tel  envoi 
Mpré<ageail-il  pas  de  nouveaux  retards  j'l  mon  retour 
^  Italie,  et  les  larmes  dont  il  ravivait  la  source  ne 
seraient-elles  jamais  essuyées  par  moi,  qui  seul  pouvais 
Ittlarir?  >  Cette  lettre  me  bouleversa,  j'y  répondis  de 
mlli':  toutefois  écrire  oc  calmait  pas  mon  exaltation.  Je 
«oBpirais  après  Pauline;  j'aurais  payé  de  mon  sang  une 
tinirc  de  sa  présence,  et,  las  d'attendre  ma  confirma- 
lion  de  général  de  brigade,  je  résolus  de  retourner 
umme  adjudant  général  à  Milan.  Mon  ardeur  à  exécuter 
«D  parti  était  alors  égale  à  ma  rapidité  pour  le  prendre; 
"les  préparatifs  furent  donc  bientôt  faits;  enfln  je  ne 
devais  plus  passer  que  trois  jours  à  Paris,  lorsque  mon 


154    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

père  se  trouva  à  dtner,  chez  Bâcher,  avec  le  général 
JuDOt,  premier  aide  de  camp  da  Premier  Consul  et  com- 
mandant de  Paris.  Dès  que  Junot  sut  que  le  convive 
que  Bâcher  lui  avait  donné  était  mon  père  :  c  Comment, 
diable,  lui  dit-il,  votre  fils  est  ici,  et  il  n'est  p>a8  venu  me 
voir! —  Général,  lui  répondit  mon  père,  c'est  un  dec 
sacrifices  qu'il  a  faits  à  sa  position,  et  dix  fois  il  m'en  a 
exprimé  son  regret;  mais  il  a  droit  à  une  confirmatioo 
qu'il  n'a  pas  reçue;  il  a  horreur  du  râle  de  solliciteur; 
cette  horreur  Ta  décidé  à  ne  se  présenter  nulle  part  par 
la  crainte  qu'on  pût  se  méprendre  sur  le  motif  de  ses 
visites.  —  C'est  de  la  folie,  reprit  Junot;  dites-lui  de  venir 
demain  déjeuner  avec  moi.  »  Je  me  rendis  à  cette  invi- 
tation; Junot  me  reçut  à  merveille;  marié  depuis  peu  de 
temps  à  Mlle  Laure  Permon,  il  me  présenta  à  sa  femme.  Il 
est  impossible  de  rien  imaginer  de  plus  joli,  de  plus  vif, 
de  plus  aimable,  de  plus  saillant  que  ne  l'était  cette 
jeune  dame,  vêtue  avec  une  élégance,  une  fraîcheur,  qui 
cadraient  si  parfaitement  avec  tout  ce  que  la  nature  avait 
mis  de  coquetterie,  de  luxe  à  la  former.  Elle  était  char- 
mante, et  quoique  je  fusse  à  mille  lieues  de  toute  impres- 
sion pouvant  se  rapporter  à  l'amour  ou  simplement  au 
désir,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  telle  que  je  la  vis 
alors,  telle  elle  m'est  restée  présente  comme  la  plus  gra- 
cieuse des  apparitions. 

J'étais  à  peine  arrivé  qu'on  annonça  Talma.  Je  fus 
charmé  d'avoir  l'occasion  de  voir  autrement  que  dans 
ses  rôles  ce  grand  artiste,  en  qui  j'allais  avoir  Toccasion 
déjuger  l'acteur  par  l'homme.  Cet  examen,  au  surplus,  fut 
loin  de  lui  être  défavorable.  Je  vis  un  homme  simple,  mais 
confiant  en  ce  qu'il  valait,  instruit  et  capable,  sans  jac- 
tance, restant  à  sa  place,  mais  la  rendant  bonne  ;  l'homme 
qui  eût  ennobli  sa  carrière,  si  elle  eût  été  de  nature  à 
être  ennoblie  ;  du  moins  se  mettant  en  première  ligne 


àts  exceplioDs  possibles.  Du  reste,  et  pour  passer  de 
l1)0DiiiieàsontHleiit,jedirai  que  faible,  tant  qu'il  voulut 
sniTre  les  roules  tracées  par  Lekain,  Talma  ë'éleva  seu- 
lemeut  à  mesure  qu'il  s'éloigna  d'elles,  tandis  que 
Larive.parexemple.  avait  pu  s'engager  avec  succès  dans 
Its  voies  déjà  tracées.  Larive  rachetait  par  moins  de 
rudesse  que  n'en  avait  son  mattre,  par  des  manières 
plas  noblei^,  ce  qui  lui  manquait  en  génie:  ayant  bien 
ippris  ce  qu'on  lui  avait  enseigné,  il  put  renseigner  aux 
tatres,  et  notre  scène  tragique  doit  encore  avoir  des 
Larive:  mais  Talma,  né  pour  ainsi  dire  de  lui-même, 
it'ay^nl  marqué  de  vrais  talents  que  du  jour  où  il  eut 
oublié  ses  maftres,  ne  pouvait  léguer  à  des  successeurs 
tonorigÎD&lité,  et  la  carrière  que  Lekain  ouvrit,  Talma 
l'ï  fermée;  le  génie  ne  Tait  pas  d'élèves.  A  défaut  de  ce 
mérite,  i)  eut  du  moins  celui  de  provoquer  pendant  trente 
■m  l'enthousiasme  du  monde  et  de  substituer  des  cos- 
tomes  vraisemblables  aux  plus  ridicules  accoutrements; 
Cïqoia  fait  disparaître  non  seulement  de  la  scène  fran- 
ç>ite.  mais  de  tous  nos  théâtres,  les  amours  en  catogan, 
d» empereurs  romains  poudrés  à  la  grande  houppe,  des 
<incs  eu  bas  de  soie  et  en  escarpins,  et  des  dieux  en 
culotta. 

En  quittant  la  table,  le  général  Junot  me  prit  à  part  et 
Die  dit  :  •  Eh  bien,  est-ce  que  vous  boudez?  —  Non, 
certes.  Mais  je  ne  sais  aller  que  chez  les  personnes  de 
qui  je  n'ai  rion  k  obtenir.  —  Ne  rien  demander,  c'est 
rtnoncer  i^  tout,  et,  quelque  bonne  que  soit  une  cause, 
mcore  faut-il  la  plaider.  Quelle  est  votre  position?» 
J^reipliquai.  ■  Allons,  soyez  demain  matin  à  neuf  heures 
chei  le  premier  Consul,  où  vous  m'attendriez  si  vous 
«riviez  avant  moi.  —  Merci,  mais,  de  gnVce.  dites-moi. 
part|uel  escalier  faudra-t-il  que  je  monte? —  Est-ce  que 
VDUB  n'auriez  pas  encore  mis  les  pieds  aux  Tuileries  ?  — 


166    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Pas  encore.  —  En  ce  cas,  ajouta-t-il  en  souriant,  vous 
monterez  par  l'escalier  du  pavillon  de  l'Horloge  et  vous 
direz  de  ma  part  aux  huissiers  de  vous  laisser  entrer 
dans  la  salle  où  le  Premier  Consul  reçoit  mes  rap- 
ports. »  On  le  voit,  il  était  impossible  de  montrer  plus 
de  bienveillance. 

Le  lendemain  matin,  à  neuf  heures  moins  cinq  minutes, 
je  montais  aux  Tuileries.  Mon  explication  avec  les  huis- 
siers fut  courte,  et  je  fus  introduit.  Neuf  heures  sonnant, 
le  général  Mortier,  commandant  la  première  division 
militaire,  arriva.  Une  minute  après,  le  général  Junot 
nous  eut  rejoints,  et  il  entrait  à  peine  que  le  Premier 
Consul  parut.  Après  un  coup  d'œil  qui  embrassa  toute 
la  salle  et  ne  s'arrêta  un  instant  sur  moi  que  comme 
sur  quelque  chose  d'inattendu,  le  Premier  Consul  aborda 
le  général  Mortier,  et,  tout  en  l'écoutant,  continua  à  mar^ 
cher  à  grands  pas  et  à  multiplier  le  nombre  des  prises 
de  tabac  qu'il  prenait,  tandis  que  j'étais  debout  et  immo- 
bile vers  un  angle  de  cette  grande  salle,  et  que  le  géné- 
ral Junot  était  resté  devant  la  cheminée. 

Après  la  réception  de  quelques  pièces,  après  des  expli- 
cations ou  rapports,  auxquels  il  ne  répondit  que  par  des 
mouvements  de  tête  ou  des  monosyllabes  que  je  n'en- 
tendis pas,  le  Premier  Consul  s'arrêta  assez  près  de 
moi  et  s'écria  :  c  Encore  des  attaques  de  diligences? 
Encore  des  vols  de  deniers  publics?  Et  l'on  ne  sait 
prendre  aucune  mesure  pour  empêcher  ces  délits?  » 
Et  comme  le  général  Mortier,  conséquemment  à  ce  dic- 
ton :  c  Grand  mortier  a  petite  portée  >  (il  a  six  pieds),  ne 
répondait  rien,  le  Premier  Consul  se  remit  à  marcher,  et 
continuante  parler  à  haute  voix  :  <  Il  faut  »,  ajouta-t-il, 
en  mettant  de  courts  intervalles  entre  chaque  membre 
de  phrase  et  en  appuyant  sur  chaque  mot,  c  faire  du 
haut  des  diligences  des  espèces  de  petites  redoutes.  Il 


faut  en  former  les  parapets  avec  des  matelas  étroits  et 
épuis,  pratiquer  dans  ces  parapets  des  meurtrières  et 
placer  en  arrière  autant  de  soldats  bons  tireurs  qu'il 
pourra  en  tenir.  Allons,  général,  occupez-vous  de  hUter 
l'exécution  de  ces  ordres.    ■ 

Au  moment  où  le  général  Mortier  se  retirait,  le  général 
Junot  s'approcha  du  Premier  Consul,  qui,  après  l'avoir 
écouté  un  instant  et  sans  lui  répondre,  vint  brusquement 
i  moi,  et  me  dit  :  ■  Vous  êtes  le  général  Thîébault?  > 
Au  premier  moment  et  ne  pénétrant  pas  ses  intentions, 
j'ctu  peine  à  réprimer  un  demi-sourire,  trouvant  drâle 
qu'il  parut  me  demander  si  j'étais  ce  que  Je  venais  le 
prier  de  me  nommer  j  mais  enfin  il  provoquait  cette 
réponse,  que  je  m'empressai  de  faire  ;  i  Pour  l'être, 
géoéral  Consul,  j'ai  besoin  de  votre  confirmation,  —  Voua 
ponrez  y  compter.  •  L'expression  de  ma  reconnaissance. 
itmoa  profond  dévouement,  de  mon  respect,  trouva  là 
uplace.  <  Et  vous  élesàParis? — Par  congé,  mais  prêt 
i  repartir  pour  rilalie.  —  Nous  verrons  cela.  Bonjour, 
î*«éral  Thiébault  I  . 

Tel  fut  ce  colloque,  si  complet  et  si  bref,  dans  lequel, 
grlce  au  général  Junot,  je  n'eus  pas  grands  frais  d'élo- 
i|Bïace  et  de  plaidoirie,  à  faire,  mais  dans  lequel  aussi 
\t  Premier  Consul  ne  me  dit  pas  un  mut  de  Gènes  et  de 
mon  Jourtuih  et,  par  ce  début  en  somme  plus  afDrmatif 

qu'interrogatif  :  «  Vous  êtes  le  général  Tbiébauit  •, 

tritique  je  ne  lui  disse  comment  je  l'étais,  on  pluti^t  par 
qui  je  l'étais,  ce  que  je  ne  compris  qu'en  repassant  dans 
■01  mémoire  les  moindres  détails  de  cette  entrevue. 

Ayant  laissé  le  général  Junot,  dont  le  rapport  n'était 
pu  commencé,  j'allai  l'attendre  dans  la  première  salle 
P'>ut  le  remercier  mille  fois.  Ce  devoir  rempli,  et  après 
"fs  allé  m'inscrire  chez  le  général  Berthier,  ministre 
i''l&  guerre,  je  rejoignis  en  toute  hAle  mon  père,  pour 


158    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

lui  porter  la  nouvelle  de  ma  confirmation  et  lui  conter 
la  bonne  fortune  qui  m'avait  rendu  témoin  de  la  scène 
concernant  les  diligences,  et  nous  vtmes  là,  mon  père  et 
moi,  la  preuve  que,  dans  les  moindres  choses,  se  mani- 
festait l'inépuisable  transcendance  de  Thomme  extraor- 
dinaire qui  venait  de  créer  une  date  dans  mon  existence. 

C'est  en  effet  une  date  importante  que  celle  où  Ton 
arrive  enfin  au  rang  d'officier  général.  Il  n'est  pas  un 
homme  de  quelque  valeur  qui,  du  jour  de  son  entrée 
au  service,  ne  croie  partir  pour  le  généralat.  Un  soldat 
ou  même  un  officier  qui  n'est  pas  encore  parvenu  à  une 
épaulette  qui  vraiment  le  recommande,  se  trouve  dans 
la  plus  pénible  des  sujétions,  astreint  à  des  tribulations 
que  les  grades  de  lieutenant  et  capitaine  modifient,  mais 
ne  suppriment  pas.  Officier  supérieur,  il  commence  à 
prendre  une  consistance  qui  l'élève  et  le  classe;  encore 
ne  peut-il  rester  dans  cette  catégorie  sans  parattre  avoir 
aussi  bien  manqué  sa  carrière,  et  c'est  seulement  avec 
le  titre  de  général  qu'il  reçoit  enfin  le  prix  de  ses  sacri- 
fices et  de  ses  efforts;  car,  avec  ce  titre,  il  acquiert  des 
droits  définitifs  à  une  qualiQcation  qui,  à  elle  seule,  est 
une  apologie,  un  honneur  et  une  gloire. 

J'avais  à  peine  trente  et  un  ans.  A  vrai  dire,  pour  mon 
âge,  le  grade  n'avait  rien  dextraordinaire;  sans  parler 
des  grands  hommes  de  guerre  qui  plus  jeunes  avaient 
eu  des  commandements  en  chef,  je  pourrais  citer,  parmi 
de  moins  illustres,  Kellermann  fils,  général  de  division 
à  vingt-neuf  ans.  Pour  ma  part,  si  j'avais  consenti  à 
épouser  la  fille  de  Perrin  des  Vosges,  qui,  je  l'ai  dit, 
m'avait  en  vue  pour  son  gendre,  je  serais  certainement 
devenu  général  à  vingt-quatre  ans;  toutefois,  si  j'arri- 
vais plus  tard,  c'est  du  moins  sans  protection  politique 
ou  de  bureau  que  j'arrivais,  par  mes  services  et  dans 
un  temps  où  les  places,  qui  ne  se  prodiguaient  plus 


comme  aux  premiers  temps  de  la  Révolution,  étaient 
disputées  par  de  terribles  concurrents.  De  plus,  il  me 
restait  trente  ou  quarante  ans  pour  Jouir  de  cette  éléva- 
lion.eti^i  l'on  veut  bien  tenir  compte  de  toutes  ces  con- 
sidérations, on  concevra  quelles  purent  être  l'émotion 
de  mon  père  et  la  mienne. 

Trois  jours  ne  s'étaient  pas  écoulés  depuis  l'audience 
dont  j'ai  parlé,  que  déjà  j'avais  reçu  l'avis  officiel  de  ma 
woUnnation,  et  cela  à  la  date  du  10  floréal  an  VIII 
(30  avril  1800),  c'pst-à-dire  à  la  date  même  du  jour  où 
i  avais  obtenu  ce  grade,  par  la  reprise  du  Tort  de  Quezzy 
i  Gènes,  ce  qui  me  gralillait  d'un  rappel  fort  honorable, 
Silût  cette  pièce  reçue,  je  me  rendis  chez  le  général 
Maaséns,  non  pour  lui  parler  de  mon  audience,  mais 
puar  lui  renouveler  toutes  mes  actions  degrdces.  Dechez 
liiij'tllai  cliez  le  général  Junot,  enfm  chez  le  ministre 
Jdaguerre,  dans  le  double  but  de  le  remercier  de  la 
promptitude  mise  à  l'expédition  de  cette  afTaire  et  de 
«voir  à,  mon  congé  expirant,  je  pouvais  exécuter  l'or- 
dre qu'il  contenait  de  reveuir  à  Milan,  ou  bien  si.  pour 
retourner  en  Italie,  de  nouveaux  ordres  m'étaient  néces- 
aire»  :  «  J'ignore,  me  répondit  le  général  Uerthjer, 
quelles  sont  à  votre  égard  les  intentions  du  Premier 
Consul  ;  mais  vous  devez  attendre  qu'il  lui  plaise  de  les 
Taire  connaître.  —  Ne  pourriez- vous,  mon  général,  me 
(aire  la  grfice  de  lui  représenter  combien  je  suis  désireux 
ilïjuslilier  ses  nouvelles  bontés,  et  de  me  retrouver  le 
plnslAt  possible  sur  le  théâtre  de  ses  immortelles  campa- 
gDeaaudetà  des  Alpes?  —  Je  lui  en  parlerai.  >  11  lui  en 
p*rl»eo  elîet;  mais,  lorsque  je  le  revis,  il  mu  dit  que  la 
'ipoDee  du  Premier  Consul  s'était  bornée  à  ce  mot  : 
'Uue  le  général  Thiébault  soit  tranquille,  je  m'occupe- 
'ù  de  lui  quand  ce  sera  temps.  >  Rien  ne  me  parut 
■"oins  tranquillisant,  La  coïncidence  de  cette  réponse 


160    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

avec  la  réplique  que  le  Premier  Consul  m'avait  faite 
directement  :  <  Nous  verrons  cela  »,  alors  que  je  lui 
demandais  s'il  fallait  repartir  pour  l'Italie,  cette  coïnci- 
dence me  faisait  entrevoir  une  volonté  décidée  de  me 
donner  une  autre  destination,  et,  pensant  à  Pauline  qui 
m'attendait,  vers  qui  je  haletais  de  me  rendre,  je  me 
désespérais  à  la  pensée  de  payer  mon  grade  de  général 
de  brigade  à  un  taux  que  je  n'aurais  certes  pas  voulu 
y  mettre. 

Au  milieu  de  mes  anxiétés  et  de  mes  tortures,  j'appris 
que  le  général  de  division  Oudinot,  chef  de  l'état-major 
général  de  l'armée  d'Italie,  allait  repartir  pour  Milan,  et 
je  courus  le  prier  de  faire,  auprès  du  Premier  Consul 
une  dernière  démarche,  c'est-à-dire  la  demande  de  m*em- 
mener  avec  lui.  C'était  presque  en  désespoir  de  cause, 
car  je  n*espérais  plus  guère;  je  voulais  du  moins  n^avoir 
rien  à  me  reprocher.  Partant  le  lendemain,  il  devait, 
le  soir  même,  prendre  congé  de  Mme  Bonaparte  et  du 
Premier  Consul,  qui,  après  dîner,  passait  une  heure  ou 
deux  dans  le  salon  de  sa  femme;  il  me  proposa  de 
l'accompagner  dans  sa  visite,  et  j'acceptai. 

Il  n'y  avait  dans  le  salon  de  Mme  Bonaparte,  lorsque 
nous  y  entrâmes,  qu'elle,  sa  ûlle^  Mme  Murât,  deux  ou 
trois  autres  dames,  le  colonel  Sébastiani  et  deux  hom- 
mes jeunes  encore,  avec  l'un  desquels  le  Premier  Con- 
sul était  en  vive  discussion.  Il  s'agissait  d'un  système 
de  finances,  et  l'on  différait  sur  la  question  de  savoir  si, 
comme  le  soutenait  l'interlocuteur,  on  pouvait  arrêter 
les  bases  d'un  tel  système  après  de  simples  discussions, 
ou  bien  si,  comme  le  prétendait  le  Premier  Consul,  il 
ne  fallait  rien  adopter  à  cet  égard  sans  s'être  éclairés 
par  des  épreuves  successives,  en  d'autres  termes  par 
l'expérience  de  plusieurs  années.  Les  raisons  du  Premier 
Consul,  qui  me  paraissaient  sans  réplique,  ne  cessanft^ 


;  pas  d'étrecombattues,  il  rompit  brusquement  l'entretien 
;  par  cette  boutade  piquante,  encore  qu'elle  ne  me  aem- 
blftt  pas  d'une  application  entière  ;  •  C'est  comme  si 
vous  me  donniez  cent  mille  hommes  etque  vous  me  disiez 
d'en  faire  de  bons  soldats.  Eh  bien,  je  vous  répondrais  : 
Donnez-moi  le  tempg  d'en  faire  tuer  la  moitié,  et  le  reste 
sera  bon.  > 

\u  moment  où  il  tourna  le  dos  aux  deux  personnages, 
le  général  Oudinot  l'aborda  et  le  suivit  du  côté  de  la 
porte  d'entrée.  Leur  entretien  dura  un  quart  d'heure; 
tout  en  causant  avec  Mme  Bonaparte  et  Mme  Murât,  je 
ne  perdais  pas  des  yeux  le  général  Oudinot  et  me  tenais 
prit  à  m'approcber  au  premier  signe  ;  mais  aucun  signe 
neme  fut  fait,  et  tout  à  coup  le  Premier  Consul  dispa- 
nit.  Nous  demeurâmes  auprès  de  Mme  Bonaparte  encore 
un  grand  quart  d'heure,  pendant  lequel  j'achevai  de  re- 
marquer la  fatuité  de  Sébastiani,  qui,  fils  d'un  tonnelier 
d'Ajiccio,  était  très  vain  de  sa  parenté  consulaire,  encore 
plosde  lui-même,  et  qui,  avec  beaucoup  d'esprit,  n'en 
ivut  pas  assez  pour  rester  à  sa  place  et  pour  éviter  Tim- 
pnssion  défavorable  qu'il  laissait  de  lui;  aussi,  non 
noins  suffisanl  dans  les  salons  qu'insul'Qsant  sur  les 
diitops  de  bataille,  ce  libéral  &  talons  rouges  ne  joua 
M  râle  que  lorsqu'il  cessa  d'être  homme  du  monde  et 
dp  vouloir  paraître  homme  de  guerre.  Si  j'avais  pu 
tToirla  liberté  d'esprit  nécessaire  pour  m'amuser  de  ses 
mlicales,  le  temps  que  je  passai  chez  Mme  Bonaparte 
ii'MrBlt  paru  court;  mais  j'attendais  mon  arrêt,  et 
jflsis  d'autant  moins  tranquille  que  la  figure  du  géné- 
^  Oudinot  demeurait  plus  impassible,  alors  que  l'ami- 
li''  dont  il  m'honorait  m'était  un  garant  que,  au  cas 
d'une  bonne  nouvelle  qu'il  savait  si  impatiemment  atten- 
due, il  ge  serait  empressé  de  me  la  laisser  deviner.  Enfin 
"partit  :  i  Eh  bien  i,  me  dit-il,  dès  que  la  porte  du 


162   MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

salon  86  fut  refermée  8ur  nous,  «  je  n'ai  rien  obtenu.  Le 
Premier  Consul  a  des  vues  sur  vous;  il  ne  me  les  a  pas 
dites,  mais  certainement  il  ne  vous  destine  pas  en  ca 
moment  à  retourner  en  Italie.  »  Je  fus  anéanti.  Ce  refii^ 
était  décisif  et  ne  me  laissait  plus  l'espoir  d'aucun^ 
démarche  nouvelle  à  tenter.  Mes  lettres  seules  alièreià^ 
porter  à  Pauline  le  témoignage  de  mon  amour  et  de  iik^^ 
désolation;  Tune  d'elles  servit  à  annoncer  l'envoi  d'uck^ 
chaîne,  symbole  de  notre  lien  mutuel,  et  que  j'avais  ^^ 
l'espérance  d'attacher  moi-même  au  cou  de  celle  <}^| 
pour  toujours,  je  le  croyais  du  moins,  avait  fait  de  K^oi 
son  esclave. 

On  s'imagine  combien  je  devais  garder,  je  ne  dis  pa.s 
seulement  de  tristesse,  mais  aussi  de  dépit,  d'un  refus 
qui  brisait  mon  cœur,  et  je  dus  faire  effort  sur  moi  pour 
retourner  aux  Tuileries.  Peu  de  temps  après,  j'y  fus 
invité  à  dîner;  ne  pouvant  refuser,  bien  entendu,  J« 
m'imposai  d'y  paraître  aussi  satisfait  que  possible.  A.  '«i 
nombre  des  convives  se  trouvaient  le  général  Sprecfc»  " 
porten  et  le  marquis  de  Lucchesini.  Le  repas  termini^  ^ 
et  rentré  dans  le  salon  qui  devint  depuis  la  salle  du  trôn^^^ 
le  Premier  Consul,  vêtu  de  son  habit  rouge  brodé  d'or*^» 
portait  pour  la  première  fois,  et  suspendue  à  un  baudrieiC^*^» 
une  épée  qu'il  avait  fait  enrichir  des  plus  beaux  diamant 
que  la  France  possède,  du  Sancy  au  pommeau  et  di 
Régent  sur  la  coquille;  bref,  il  était  exactement  tel  qo< 
le  représente  le  tableau  en  pied  que  le  Premier  Consi  *' 
fit  exécuter  à  cette  époque,  qu'il  donna  au  second  Ca 
sul,  et  que  possède  actuellement  le  baron  de  Cambac 
rès.  Remarquant  avec  quelle  attention  on  regardait  cett- 
épée,  il  dit  en  la  sortant  du  baudrier  :  t  Vous  vo; 
messieurs,  Tépée  du  chef  du  gouvernement  françaii 
Elle  contient  pour  quatorze  millions  de  diamants. 
Comme  le  marquis  de  Lucchesini  s'avança  pour  la  co 


i:ÈPtK  DE   BOTJAf  ARTK.  163 

iidérer  de  plua  prJiB,  il  la  lui  remit;  des  mains  de  celui- 
ci  elle  passa  dans  les  miennes,  des  miennes  dans  celles 
du  général  Sprechporlen  (1)  et  des  autres  personnes 
présentes.  J'ignore  l'elTet  que  leur  fit  la  poseession 
momentanée  de  ce  joyau;  mais,  après  le  premier  éton- 
nement,  j'eus  la  sensation  de  tenir  entre  les  mains  le 
symbole  d'un  esprit  nouveau,  la  glorilication  de  la 
force  militaire,  figurée  par  l'inconcevable  richesse  d'une 

Vers  la  lin  de  ce  séjour  à  Paris,  je  fus  invité  une  seconde 
fois  à  dtoer  cbez  le  Premier  Consul;  il  y  avait  moins  de 
monde  que  la  première  fois,  mais  il  en  vint  beaucoup 
dans  la  soirée,  et  les  salons  particuliers  de  Mme  Bona- 
parte, où  l'on  se  tenait,  étaient  pleins.  Je  me  trouvais 
alors  près  d'elle,  lorsque  quelqu'un,  ayant  pris  une  prise 
de  tabac  dans  la  tabatière  ornée  du  portrait  de  mon 
pire  peint  par  Sicardi.  s'estasia  sur  la  beauté  de  cette 
miniature  et  la  montra  è.  Mme  Bonaparte,  qui,  après 
l'avoir  longtemps  admirée,  la  déclara  magnifique  et 
ajouta  quelle  éprouvait  un  vif  regret  de  n'avoir  pas  été 


(1]  Je  ne  sais  plus  avec  qui  el  de  quoi  ju  causais,  lorsque  ce 
géDéral  ruHEe  vint  se  mâler  i.  noire  eotrutiea  el,  i  propos  d'une 
àite,  so  pemiiL  de  dire  ;  -  Oui,  c'est  a  l'époque  oix  les  Français 
ÛKnl  llnvasioa  du  rajaume  de  Naples.  •  11  faisait  allusion  à  la 
umpagne  de  Championriet.  et  je  fus  eitrSmement  choqué  d'eo- 
tndrece  iiiutiJea3iatKiuclied'uuK.alniouk:  ■  Monsieur  le  gdaéral. 
répliquai -je,  je  l'ous  en  demande  p&rdon;  mais  les  hordes  seules 
irât  des  invaMODB,  alors  que  tes  armées  des  peuples  policés  fool 
dn  conquËles.  —  Ahl  oui.  reprit-il.  la  conquête.  >  Ce  mâniL' 
^raciipartcn  eut  l'expression  plus  Ijeureuse  dans  une  autre  cir- 
censtanoe.  N'ayant  pu  se  défendre  du  Taire  un  mouvement,  au 
aameat  où.  chet  le  ministre  de  la  i^uerre.  on  lui  présenta  le  gÂnë- 
nl  Masséna.  il  eut  l'idée  de  corriger  son  mouvement  par  cette 
I^irase  ;  •  Vous  devez  comprendre  ma  surprise,  général.  Elle  est 
nitnrelle,  cfuaud  pour  la  première  fois  on  paraît  devant  l'homme 
lui,  depuis  Charles  XII,  est  le  premier  qui  ait  eu  l'Iionneur  de 
battre  tes  armées  russes.  • 


164    MÉMOIRES    DU    GENÉBAL   BAlOX   TUIÉBAULT. 

peinte  par  Sicardi...  Je  me  demandais  ce  qai  l'empê- 
chait de  mettre  fin  à  ce  regret;  ce  n*était  pas  son  âge; 
le  plas  grand  nombre  de  ses  portraits  est  postérieur  à 
cette  époque,  qui  d'ailleurs  est  son  époque  historique; 
j'ai  donc  cru  que  c'était  par  égard  pour  Isabej  qu'elle 
ne  s'était  pas  fait  peindre  par  Sicardi. 

Cependant  ma  tabatière  avait  passé  de  Mme  Bona- 
parte à  quelques  dames,  puis  à  quelques  hommes;  je  la 
suivis  assez  longtemps,  mais  enfin  je  la  perdis  de  vue,  et 
je  restai  à  son  sujet  dans  l'incertitude  la  plus  bizarre. 
Heureusement,  il  n*y  avait  pas  de  héros  de  grands  che- 
mins dans  cette  <  illégitime  réunion  du  prétendu  usur- 
pateur >,  et  ma  tabatière  me  revint. 

Pour  fêter  mon  grade,  je  fus  reçu  par  des  amis  et  les 
reçus  à  mon  tour,  et  cet  échange  de  festins  me  rap- 
pelle un  fait  qui  pourrait  aussi  bien  qu'un  antre  être 
passé  sous  silence;  à  tout  hasard  je  le  consigne.  Quoique, 
grâce  aux  dix  mois  passés  avec  mon  adjoint  Piquet,  je 
dusse  être  difficile  en  fait  de  mystificateur,  j'avais  été, 
un  jour  que  je  dînais  chez  Lenoir,  au  nombre  des  dupes 
qu'avait  faites  Musson.  Ce  Musson,  dont  j'ai  déjà  parlé, 
joua  le  rôle  d'un  marchand  de  vin  d'Orléans,  mais  mar- 
chand de  la  dernière  classe,  ce  qui  rendit  toutes  ses 
inconvenances  d'autant  plus  naturelles  que,  d'autre 
part,  Lenoir  avait  parfaitement  joué  le  chagrin  de 
n'avoir  pu  se  débarrasser  d'un  pareil  manant.  La  scène 
fut  bonne,  et,  pour  me  venger  sur  quelques  amis  de  la 
mystification  que  j'avais  partagée,  je  louai  pour  un 
louis  et  un  dîner  cet  animal,  un  jour  que,  entre  autres 
personnes,  le  colonel  Mouton,  aujourd'hui  le  maréchal 
de  Lobau,  dînait  chez  moi;  mais  j'eus  le  tort  de  lui  don- 
ner des  convives  trop  saillants;  ainsi  Gassicourt, 
Rivierre,  l'adjudant  général  Lhomet,  mon  aide  de  camp 
Richebourg,  si  spirituel,  et  Lenoir  enfin,  qui  ne  pouvait 


reste,  furent  tellement  Li-illaDts  que  Musson 
é  ne  tint  plus  que  la  place  d'un  sot. 
Et  je  profite  de  ce  souvenir  plus  gai  pour  arriver  à 
un  autre  du  même  ordre,  mais  d'un  intérêt  moins  parti- 
culier. Rivierre.  une  nuit,  m'cntratna  au  bal  de  l'Opéra. 
C'était  pour  lui  une  grande  alTaire,  et  c'était  pour  moi 
une  curiosilé.  Personne  ne  m'y  attendait  ou  ne  m'y  atti- 
rait, alors  que  Rivierre  y  menait  de  front  je  ne  sais  com- 
bien d'intrigues  amoureuses.  Dès  qu'il  parut,  des  mas- 
ques raesaillirent;  ce  fut  à  qui  aurait  la  priorité.  Dans  le 
fait,  il  était  charmant,  scintillaDt  d'esprit,  d'une  ligure 
tgréable:  toujours  riant,  à  la  fois  athlétique  et  élégant 
iwi  ses  formes,  olfrant  ainsi  des  séductions  pour  tous 
te»  goûts,  il  était  naturel  que  nombre  de  femmes  vou- 
lD§seDt  s'emparer  de  lui.  i  J'ai  h  te  conter  des  choses 
bien  amusantes  ■,  lui  cria  l'une.  •  J'en  ai  qui  te  feront 
joliment  plaisir  •,  lui  criait  l'autre.  Il  ne  savait  laquelle 
BOlendre,  et  comme,  en  se  le  disputant,  toutes  le  tiraient 
1  droite  et  à  gauche  :  ■  De  grlce,  répétait-il  en  riant, 
biltet-vou3  à  qui  m'aura,  je  ser.ti  le  prix  de  la  victoire.  ■ 
C'eit  que  Rivierre,  à  ces  bals,  était  un  divertissement 
(ODtinael.  Rien  n'était  plus  gai,  plus  original,  que  se8 
'(parties  ou  ses  attaques,  pour  soutenir  cette  guerre  de 
■mia,  de  propos  interrompus,  et  qui.  sous  mille  formes 
il  de  mille  manières,  varient  sans  cesse  le  même  thème. 
Pris  à  partie  pour  mon  compte,  je  le  perdis  bientôt 
itnt.  Le  premier  masque  qui  m'ahorda  me  dit  que. 
quand  on  faisait  aussi  bien  les  affaires  de  son  pays,  il 
tllUit  songer  aux  siennes,  mais  que  je  traitais  ma  for- 
tune comme  mes  anciens  amis.  A  ce  dernier  reproche 
prisiCela  pouvait  être  vrai;  toutefois  cela  n'avait  aucun 
k1,  lacun  &-propos,  et  je  ne  pus  être  sérieusement  intri- 
Soé.  Aux  prises  avec  un  second,  la  scène  changea.  Em- 
plojrer  avec  plus  de  gentillesse,  de  vivacité,  de  malignité, 


166    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

le  jargon  des  bals  masqués  était  impossible;  c'était  un 
feu  roulant;  mais  ce  qui  me  bouleversa,  c'est  que  je 
n'avais  pas  une  affaire,  un  intérêt,  une  pensée  intime, 
dont  ce  maudit  petit  masque  ne  me  parlât,  et  de  la  ma- 
nière la  plus  spirituelle  et  la  plus  folle.  Je  ne  sais  ce 
que  je  n'imaginai  pas  pour  deviner  à  quelle  fée  char- 
mante j'avais  à  répondre;  tout  fut  inutile;  je  n'obte- 
nais que  les  défaites  les  plus  extraordinaires.  Or,  dans 
le  moment  où  elle  pouvait  se  vanter  d*avoir  poussé  l'in- 
trigue la  plus  réussie,  elle  fut  accostée  par  un  autre 
masque  et  partit.  Cependant,  si  j'étais  quitte  d'elle,  elle 
ne  rétait  pas  de  moi;  je  ne  la  perdis  pas  de  vue,  et,  en 
la  suivant,  j'arrivai  à  la  porte  de  sortie.  Elle  monta  dans 
sa  voiture  avec  sa  compagne,  et,  encore  que  j'eusse  très 
chaud,  qu'il  neigeât  et  que  je  n'eusse  pas  le  temps  de 
prendre  ma  redingote,  je  voulus  suivre  ma  devineresse. 
Heureusement,  elle  logeait  rue  Neuve  des  Bons-Enfants; 
je  fus  donc  bientôt  arrivé,  et  juste  à  temps  pour  la  con- 
fondre ,  lorsque ,  débarrassée  de  son  masque ,  elle  me 
trouva  à  la  portière  et  qu'elle  dut  prendre  ma  main 
pour  descendre  de  sa  voiture.  L'une  de  ces  dames  était 
Mme  Clavier,  la  charmante  femme  du  savant  helléniste; 
l'autre,  Mme  Winch,  la  jeune  créole,  son  amie,  toutes 
deux  connaissant  Rivierre,  par  qui  mon  interlocutrice, 
Mme  Clavier,  avait  été  si  bien  informée  de  tout  ce  qui 
me  concernait. 

On  conçoit  que,  sur  ce  début  encourageant,  je  m'em- 
pressai de  retourner  au  bal.  Il  touchait  à  sa  fin  lorsqu'un 
masque  de  très  belle  tournure  me  prit  le  bras  et  me  dit  : 
«  Y  a-t-il  longtemps  que  tu  n'as  eu  des  nouvelles  de  Milan? 
—  Et  qui  te  dit  que  j'ai  à  en  recevoir?  —  Allons,  pas 
tant  de  mystères,  je  sais  toute  ton  histoire...  »  Dans  le 
fait,  elle  savait  tout,  jusqu'à  la  couleur  rose  du  papier 
qui  servait  à  notre  correspondance.  —  t  Beau  masque. 


GKSTII.S    MVSI^LIES.  Ifll 

lui  di»-je  alors,  quel  intérêt  as-tu  à  te  cacher,  puisque  tu 
sais  que  mon  servage  m'exclut  de  toute  autre  affaire 
i]'nmour?  —  Qu'importe  I  tu  ne  me  connaîtras  pas.  — Et 
qui  m'empêche  de  ne  plus  te  quitter  ou  de  te  suivre 'f  • 
Et  je  lui  rontai  ce  que  je  venais  de  faire.  Bref,  j'obtins, 
^oos  promesse  de  m'en  tenir  là,  qu'elle  âterait  ses  gants 
et  livrerai!  ses  mains  à  mon  investigation;  mais  cela  ne 
ra'avança  guère;  ces  belles  mains  m'étaient  inconnues. 
Les  anneaux  qu'elle  portait  étaient  Insigniflaots,  de 
sorte  que  la  seule  chose  qui  piU  m'occuper  fut  un  bra- 
celet sur  lequel  était  peint  un  œil  entouré  de  nuages, 
ail  qui  eemblait  bien  ne  pas  me  regarder  pour  la  pre- 
nùère  fois,  mais  qui  sur  le  moment  ne  me  révéla  rien. 
Aqnelque  temps  de  là, Michel  Lagreca,  qui  depuis  notre 
éncuation  du  pays  de  Naples  était  en  France,  eut  un 
Krvice  k  me  demander  pour  un  de  ses  amis  nommé 
Tîiier,  absent  par  suile  de  malheureuses  alfaires.  La 
lïnme  de  cet  ami.  Hollandaise  d'une  grande  beauté, 
te  trouvait  â  Paris  avec  une  fortune  indépendante;  il 
TSnlut  me  présenter  à  elle,  afin  qu'elle-même  pût  me 
recommander  son  mari.  Je  me  rendis  donc  avec  lui  chez 
cette  dame;  nous  eûmes  à  l'attendre  un  moment  dans 
'i  salon,  et  le  premier  objet  qui  y  frappa  mes  regards 
fai  le  bracelet,  oublié  sur  la  cheminée,  et  dont  je  recon- 
nus aussitôt  l'œil,  en  second  exemplaire,  sur  le  visage  de 
Michel  que  j'avais  devant  moi;  ce  qui  me  révéla  deux 
Secrets  à  la  fois. 

Pendant  ce  temps.  Itivierre  suivait  le  cours  de  ses 
aventures.  Après  ma  course  de  la  rue  Neuve  des  Dons- 
fenfantfi, j^ ''"iv^'s  rejoint;  il  avait  un  moment  de  répit,  et 
OouB  cheminions  au  milieu  de  cette  bizarre  cohue,  qui 
Torine  la  masse  la  plus  inerte  pour  quiconque  n'a  rien  à 
«iéméler  avec  les  désœuvrés  et  les  fous  qui  la  composent, 
cohue  à  la  faveur  de  laquelle,  abjurant  momentanément 


168    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

toute  pudeur,  les  femmes  de  la  meilleure  condition  se 
chargent  effrontément  des  avances  et  des  propos  à  peine 
convenables  pour  des  hommes,  et  descendent  parfois 
à  des  rôles  odieux;  nous  avions  à  peine  fait  quelques 
pas  que  Rivierre  se  trouva  donner  le  bras  à  un  petit 
masque  qui,  enhardi  plutôt  que  gêné  par  ma  présence, 
et  après  quelques  plaisanteries,  lui  dit  :  <  Que  fait  ta 
femme?  —  Elle  dort.  —  Ah!  reprit  ce  masque  en  rica- 
nant, quel  bon  marché  je  ferais  si  je  pouvais  me  faire 
une  existence  de  ce  que  font  les  femmes  pendant  que 
leurs  maris  croient  qu'elles  dorment  ou  qu'elles  chauffent 
des  couches  II  On  voit  le  thème;  aussi,  sans  suivre  le 
dialogue  auquel  il  donna  lieu,  me  bornerai-je  à  dire 
qu'il  n  y  eut  rien  que  cette  méchante  femelle  ne  mtt  en 
œuvre  pour  que  Rivierre  en  vînt  à  croire  que  sa  femme  le 
trompait,  et  pour  que  ses  soupçons  se  fixassentsur  un  de 
ses  amis.  Quant  à  Rivierre,  il  débuta  par  jouer  l'étonne- 
ment  :  c  Quoi!...  vraiment?...  Ah  I  mon  Dieu!  i  Peu  à  peu 
il  devint  sérieux,  triste;  sa  figure  même  se  décomposa, 
et...  c  Qui  l'aurait  cru?  Quelle  horreur  1 1  et  autres  excla- 
niations  de  cette  nature,  furent  tout  ce  qu'il  proféra. 
Lorsque  ce  masque  eut  enfin  défilé  son  abominable  cha- 
pelet :  «  Je  suis  bien  malheureux,  reprit  Rivierre^  et 
pourtant  changerais-je  de  position  avec  ton  mari?  Ma 
foi,  non,  quoique  à  coup  sûr,  ajouta-t-il  en  la  toisant 
avec  dédain,  il  doive  être  à  l'abri  de  semblables  affronts,  t^ 
Elle  voulut  nier  les  motifs  de  sécurité  que  Rivierre  sup- 
posait à  son  mari;  mais,  devenu  caustique  et  railleur,  il 
termina  l'entretien  par  ces  mots  :  «  Tu  as  beau  t'en 
défendre,  il  faut  que  tu  sois  bien  laide  pour  en  être 
réduite  à  un  si  vilain  rôle  et  bien  mauvaise  pour  l'avoir 
aussi  bien  joué,  i  Et,  sur  ce,  il  se  débarrassa  de  ce  mau- 
vais petit  masque. 
J'ai  cité  cette  scène   pour  montrer  que,  parmi  les 


bal  de  l'Opéra 
i  amertumes: 
niyetilications 


bonnes  fortunes  et  les  gaies  aventures,  1 
valait  parfois  à  ses  habitués  qiielqui 
c'est  à  ce  litre  que  je  rappellerai  tlem 
dont  le  même  Rivierre  fut  le  jouet. 

tl  avait  étt^  un  jour  accosté  par  un  masque  de  la  plus 
jolie  tournure,  du  meilleur  ton,  de  la  mise  la  plus  recher- 
chée, et  qui,  en  dépit  de  tant  de  choses  si  bien  faites 
poor  monter  la  tête,  sut  cependaDt  le  tenir  à  distance 
pt.  en  le  quittant,  ne  lui  accorda  qu'un  rendez-vous  pour 
le  bal  suivant,  avec  convention  d'un  signe  de  reconnais- 
uDce.  A  cette  seconde  entrevue,  le  masque  soutint  le 
riMe  qu'il  avait  joué  à  la  première,  mais  avec  une  séduc- 
liOD  nouvelle,  de  sorte  que  Rivierre,  toujours  plus  exalté 
par  sa  chamjanto  inconnue,  redoubla  d'ardeur  et  d'in- 
tUnces,  et  pourtant  ne  parvint  qu'à  arracher  la  promesse 
deie  rejoindre  au  bal  de  la  mi-caréme,  et  ce  bal,  le  der- 
nier de  l'année,  n'aboutit  encore  qu'à  la  parole  mutuelle 
dtteretrouver  au  premier  bal  de  l'année  prochaine. 

Le  carnaval  de  cette  seconde  année  d'intrigues  ou 
d'iventures  commença.  L'amour  n'avait  fait  que  s'ac- 
cnttre  durant  cette  longue  attente,  mais  le  masque  sut, 
pir  des  faux-fuyants  les  plus  adroits,  tenir  en  respect  de 
trop  violents  désirs.  Prétextant  une  sujétion  qui  devait 
iturer  un  an  encore,  ne  pouvant  se  donner  de  suite  tout 
«ttière.  et  l'idée  seule  d'un  demi-sacrifice  la  révoltant. 
Bllt  le  dit  obligée  de  tout  remettre  à  l'époque  des  bals 
ii  l'unnée  suivante,  et  au  surplus  jura  sur  son  honneur 
qu'elle  se  rendrait  alors  à  discrétion. 

A  la  troisième  année,  le  couple  se  rejoignit,  Rivierre 
loujoars  plus  amoureux  :  •  Ma  parole  est  sacrée,  dit 
^org  le  masque,  autant  que  ma  passion  est  exclusive, 
^Uije  puis  compter  sur  ta  tendresse,  tu  dois  croire  à  la 
mienne,  la  fin  de  ces  bals  sera  pour  nous  le  conunen- 
«^nent  du  bonheur.  •  Toutefois ,  pour  ne  rien  perdre  de 


170    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

ce  qui  pût  attiser  l'amour,  elle  remettait  l'ivresse  suprême 
au  dernier  bal,  et  ces  propos,  que  tous  deux  entremê- 
laient d'adoration  et  de  serments,  rendirent  plus  char- 
mants encore  les  derniers  pas  qui  restaient  à  faire  sur 
la  route  de  l'espérance.  Cependant  le  jour  fixé  était 
arrivé;  le  dernier  bal  approchait  de  sa  fin,  lorsque  le 
masque  dit  à  Rivierre  :  <  Allons,  je  n'ai  plus  à  t'opposer 
ni  refus  ni  délai;  je  suis  à  toi,  toute  à  toi.  i  En  hâte  ils 
quittent  la  salle  du  bal,  montent  vers  les  loges  du  cintre; 
mais,  prêt  à  entrer  dans  celle  dont  Rivierre  s'est  procuré 
la  clef,  le  masque  arrête  Rivierre  sous  un  réverbère  et 
lui  dit  :  <  Qu'avant  de  franchir  ce  seuil,  tu  me  voies  au 
moins  et  que  tu  me  reconnaisses.  >  A  ces  mots,  et  pen- 
dant qu'il  la  presse  avec  une  indicible  ardeur  et  s'irrite 
de  ce  dernier  instant  de  retard,  elle  se  démasque,  et  le 
malheureux  se  trouve  en  présence  d'une  parfumeuse 
nommée  Dulac,  jadis  fort  jolie,  d'une  taille  toujours 
charmante,  célèbre  par  sa  vogue,  bien  plus  par  son 
espfit  et  ses  malices,  et  qui,  la  veille,  avait  accompli  sa 
soixantième  année.  Abasourdi,  il  sort  furieux  de  l'aven- 
ture, pendant  qu'en  éclatant  de  rire  elle  lui  prodigue  les 
noms  d'ingrat  et  de  monstre. 

Une  de  ses  victimes,  car  il  en  fit  beaucoup  et  ne  pou- 
vait manquer  d'en  faire,  lui  joua  un  autre  tour.  Dans 
un  de  ces  moments  de  désœuvrement  qui  suivent  par- 
fois les  scènes  les  plus  animées,  il  se  trouve  tout  à 
coup  en  face  d'un  masque  peu  grand,  mais  fait  à  ravir,  et 
dont  le  domino  fort  élégant  dessinait  admirablement  une 
taille  charmante.  Il  fixe  sans  que  l'on  s'en  effarouche; 
il  offre  son  bras  que  l'on  accepte  ;  il  s'extasie  sur  tout 
ce  que  le  domino  révèle  même  en  le  voilant.  Il  prend 
une  main  et  en  admire  la  délicatesse,  le  bras  qu'il  ose  tou- 
cher lui  semble  arrondi  par  l'amour.  Excité  de  plus  en 
plus  par  la  mollesse  de  la  résistance,  il  devient  interro- 


gatif,  et  il  apprend  qu'il  parle  à  une  femme  dont  le 
volage  époux  fait  le  inalhsur  et  que  la  jalousie  a  con- 
duite à  ce  bal.  Il  conseille  la  vengeance;  enfin  II  adore. 
presse,  supplie;  on  combat,  on  craint,  et  pourtant  on  se 
laisse  entraîner,  et  l'heureux  audacieux  arrive  ainsi  à 
une  des  loges  dans  laquelle  une  tendre  violence  fait 
entrer  la  femme  outragée  et  dont  il  va  sécher  les  pleurs. 
Là,  toute  hésitation  est  impossible,  et,  le  masque  arraché, 
il  se  trouve  aux  pieds  de  sa  femme.  11  en  fut  malade,  et 
Rme  Rivierre,  trop  désolée  de  ses  succès  pour  être  en 
étal  de  dire  :  •  Eh  donc,  monsieur  de  Folastron  (I)  I  t 
Outre  les  bals  de  l'Opéra,  celte  époque  me  rappelle 
d'aatres  souvenirs  de  fête.  Nos  victoires  au  dedans  et  au 
dthore,  l'abandon  délinitif  de  la  coalition  par  les 
Ikssés,  la  paciflcation  de  la  Vendée  et  la  paix  continen- 
Ule,  la  fin  de  l'anarchie  et  le  retour  à  l'ordre,  la  puis- 
Bioce  de  Bonaparte  qui  semblait  rendre  la  confiance 
universelle,  tout  cela  forma  comme  une  nouvelle  ère. 
C'était  donc  le  moment  de  rappeler  Paris  aux  plaisirs  et 
U  luxe,  et  c'est  dans  ce  but  que  le  général  Bertbier. 
fflioiEtre  de  la  guerre,  donna  une  fête  qui  se  composa 
d'un  spectacle  et  d'un  grand  bai.  Ce  fut  la  première  fête 
i  laquelle  assistèrent  le  Premier  Consul  et  sa  famille, 

(I)  La  maDiArs  dont  a'aublieat  les  aneodolea  me  diacide  à  placer 
'Cl  celle  qui  &  donné  oniasance  i  ce  dicton  si  répaudu.  Un  M.  de 
I^olastron  épousa  une  jeune  veuve  àeé  bords  de  lu  Garonne:  mais 
lafortune  l'occupait  beaucoup  plus  que  laperiu)ane,et,  plaisaatHnt 
de  son  mariage  avec  d'autres  jeune:*  seigneuiK  de  la  cour,  U  parla 
•^u'il  passerait  Isi  première  nuit  de  ses  noceg  avec  sa  lemme  sans 
^complir  le  tendre  devuir.  Ko  conséquence.  &  peine  réuni  â  elle 
«lans  la  mâiue  couche,  il  rariua  les  yeux  ut  De  bougea  plus.  Aprâï 
■quelques  minutes  doaaéea  à  l'étonnement  el  à  l'utlenta,  la  veuve 
«xpertc  el  jalouse  de  ses  droits,  rompant  enfin  le  silence,  dit  avec 
l'accent  le  plus  gascou  :  •  Monsieur  de  Polaslronî  —  MadumeT  — 
bonuei-voust  —  Non,  madame.  —  Êtes* vous  malade?  — Mon, 
Biailaïue.  —  Eti  donc,  monsieur  de  Polaslron  I  •  Et  tel  est  \'Eh  Joue 
qui  Qi  fortune. 


172    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et,  pour  bien  marquer  le  grand  nombre  d'adhésions  et 
l'empressement  général  en  faveur  du  nouveau  gouver- 
nement et  de  son  chef,  on  porta  les  invitations  à  un 
nombre  immense.  Comme  l'étonnement,  la  curiosité, 
on  pourrait  dire  la  nouveauté,  et  cent  autres  calculs, 
firent  que  tout  le  monde  accepta ,  l'aflluence  fut  incal- 
culable, et,  s'il  n'y  avait  eu  tant  de  milliers  de  témoins, 
oserait-on,  sans  crainte  d'être  taxé  de  duperie^  dire  que 
des  voitures  débouchant  du  pont  Royal  à  neuf  heures 
du  soir  n'arrivèrent  à  l'Hôtel  de  la  guerre  qu'à  quatre 
heures  du  matin,  et  que,  une  fois  arrivé,  il  n'était  plus 
possible  de  ravoir  sa  voiture;  qu'une  personne  logée 
rue  du  Bac  fut  trois  heures  à  avancer  et  à  reculer 
avant  de  pouvoir  sortir  de  sa  porte  cochère  et  prendre 
la  file;  que,  la  faim  finissant  par  se  faire  sentir  à  la  suite 
des  haltes  si  longues  et  si  répétées,  et  par  l'efTet  d'une 
impatience  trop  forte  pour  ne  pas  être  digestive, 
tout  ce  qui  se  trouva  de  volailles,  de  pâtés  et  de 
veau  rôti,  de  gâteaux,  de  pain,  voire  même  de  cerve- 
las dans  cette  partie  du  faubourg  Saint-Germain  fut 
mangé  dans  cette  terrible  rue  du  Bac  et  par  les  maîtres 
et  par  les  valets;  qu'après  minuit  les  femmes  n'arri- 
vèrent plus  qu'avec  des  toilettes  plus  ou  moins  fatiguées 
et  des  figures  décomposées,  et  qu'une  pauvre  petite 
dame,  ayant  quitté  son  enfant  pour  venir,  par  devoir, 
passer  une  heure  à  ce  bal  et  ne  pouvant  ravoir  sa  voi- 
ture que  depuis  trois  heures  elle  attendait  dans  le  premier 
salon,  pleurait  de  manière  à  faire  pitié  à  tout  le  monde. 
Je  ne  sais  plus  comment  il  s'était  arrangé  que  je  don- 
nerais la  main  à  Mme  Texier  pour  aller  à  cette  fête,  et 
comment,  la  troisième  place  de  ma  voiture  se  trouvant 
occupée  par  Michel  Lagreca,  la  quatrième  le  fut  par 
Trénis,  le  plus  incomparable  danseur  de  société  qui  ait 
jamais  existé,  le  même  qui,  pour  exprimer  tout  ce  que 


la  danse  avait  de  grâce  et  de  moelleux,  prétendait  que 
c'était  •  suave  comme  de  l'huile  couluot  sur  des  roses  >, 
et  qui.  lorsqu'on  lui  disait  :  «  Monsieur  TréniB.  je  vous  ai 
TU  danser  hier  ■.  répondait  ingénument  :  • ...  Ëtiez-vous 
bien  placé?  •  En  somme,  et  malgré  ces  exemples  d'affé- 
terie et  de  fatuité,  Trénis  n'en  était  pas  moins  un  très 
biin  garçon,  un  homme  charmant,  de  bonnes  manières 
el  d'esprit,  aimé,  digne  de  l'être,  et  que  de  toutes  parts  on 
rcchercbait  et  on  se  disputait.  Or  ce  pauvre  Trénis, 
npr^B  avoir  fait  les  délices  des  réunions  les  plus  bril- 
lantes,  avoir  été  l'orgueil  des  danseuses  les  plus  célèbres 
par  leur  beauté,  leurs  grâces,  leur  fortune  ou  leur  posi- 
ttonsociale,  est  arrivé,  de  cajoleries  en  cajoleries  et  A  tra- 
nn  les  plus  riches  hâtels,  les  plus  somptueux  repas,  à 
BitJtre,  où  il  est  mort  fou.  oublié  de  tout  le  monde, 
D'^l&Dt  plus  qu'un  nom  de  contredanse,  comme  le  cotil- 
loa  DU  la  poule,  et  dans  une  misère  telle  que  Gassicourt 
liltit,  deux  fois  par  an,  lui  porter  quelques  bardes,  des 
bai,  et  substituer  de  gros  souliers  ferrés  aux  estarpins 
<fit  les  plus  habiles  cordonniers  de  Paris  s'étaient  dis- 
pnl^  l'booneur  d'exécuter. 

Informé  qu'il  devait  y  avoir  foule  à  ce  bal,  j'avais  prié 
Moie  Texier  d'être  prête  k  huit  heures  ;  mais  à  cette  heure- 
là  le  coiffeur  en  vogue  arrivait  h  peine:  il  était  huit 
beores  quarante  minutes  quand  noua  partîmes.  Bien 
attelée  et  bien  conduite,  ma  voiture  eu  dépassa  quelques- 
unes;  mais,  une  fois  engouffrés  dans  la  rue  du  Bac, 
DDUB  nous  trouvâmes  dans  la  plus  formidable  des  files. 
N'dqe  commen^Ames  par  prendre  patience,  nous  flntmes 
parla  perdre,  et  pourtant  de  gré  ou  de  force  il  fallut  se 
résigner  à  n'avancer,  de  dix  minutes  en  dix  minutes, 
que  de  la  longueur  d'une  voiture.  Au  plus  fort  du  déses- 
poir de  Mme  Texier  et  d'une  humeur  que  j'avais  grande 
peine  à  cacher,  Trénis,  plutAt  que  d'empirer  notre  situa- 


174    MÉMOIRES    DU   GÉNÊUAL   BARON   THIÉBAULT. 

tion  en  la  compliquant  de  colère  et  d'ennui,  s'amusa  sur 
le  compte  de  tous  les  tète-à-téte  forcés  des  maris  avec 
leurs  femmes.  Et,  d'après  ce  thème,  il  mit  en  scène  tous 
les  mauvais  ménages  de  Paris  qui  devaient  nous  précé- 
der ou  nous  suivre,  et,  avec  autant  d'imagination  que 
d'originalité,  il  improvisa  des  dialogues  entre  tous  les 
couples  fort  mécontents  de  se  trouver  côte  à  côte  pour 
un  temps  dont  on  ne  pouvait  calculer  la  durée;  il  entre- 
mêla ses  dialogues  des  meilleures  anecdotes,  et  nous  en 
étions  à  rire  très  sincèrement,  lorsque,  vers  onze  heures, 
le  cocher  de  la  voiture  qui  nous  suivait  parvint  à  nous 
couper  la  file  et  à  se  placer  devant  nous.  A  l'instant,  et 
en  dépit  de  la  philosophie  de  Trénis,  je  passai  la  moitié 
du  corps  hors  de  la  portière  et  j'ordonnai  à  Jacques, 
mon  domestique,  d*aller  prendre  les  chevaux  de  cette 
voiture  par  la  bride  et  de  la  rejeter  en  arrière  de  la 
mienne.  Ce  Jacques,  aussi  fort,  aussi  vif  que  brave,  ne  se 
le  fit  pas  dire  deux  fois.  Le  domestique  de  la  voiture  qui 
m'avait  dépassé  voulut  lui  barrer  le  passage,  mais 
d'un  coup  de  poing  il  le  mit  hors  de  cause,  et,  comme 
j'encourageais  Jacques  par  mes  cris  et  que  j'étais  prêt  à 
mettre  pied  à  terre,  le  maître  réprimanda  son  cocher  et 
lui  ordonna  de  reprendre  sa  place.  Rien  ne  fut,  pour  le 
moment  du  moins,  plus  heureux  que  cette  altercation; 
l'officier  de  la  gendarmerie  chargé  de  la  police  des 
voitures  se  trouvait  m'avoir  une  grande  obligation; 
le  hasard  fit  qu'il  se  trouva  là;  m'ayant  reconnu  à 
mon  uniforme  et  à  ma  voix,  il  s'approcha  et  m'offrit 
de  me  faire  prendre  le  chemin  des  voitures  du  gouver- 
nement. En  effet,  il  appela  un  de  ses  gendarmes,  lui 
ordonna  de  marcher  en  tète  de  ma  voiture  et  de  me 
conduire  par  les  rues  de  l'Université  et  de  Bourgogne, 
ce  qui  me  fit  arriver  au  grand  trot  au  ministère  de  la 
guerre. 


LE   LUXE  DES   UNIFORMES.  I7ï 

Je  ne  parierai  pas  de  la  tèie,  elle  était  superbe,  ni  de 
l'afflueDce.  déjà  telle,  lorsque  j'arrivai,  qu'on  ne  se  serait 
pn  douté  que  la  moitié  des  invités  se  morfondait  dans 
da  voitures. 

Nou8  arrivAmes  comme  le  spectacle  finissait.  Bona- 
parte passait  de  la  salle  où  était  le  théâtre  dans  la  salle 
in  bal.  Je  me  trouvai  sur  son  passage  et  j'eus  de  lui 
un  des  plus  mauvaises  mines  qu'il  m'ait  faites.  Jus- 
qu'hors on  avait  le  plus  communément  affecté  uue 
gnade  simplicité  de  costume;  cette  simplicité  était  fort 
d«  non  goAt;  Je  n'aimais  pas  le  luxe  que  je  n'ai  jamais 
ilmt,  et  j'étais  allé  à  ce  bal  avec  un  uniforme  neuf,  mais 
UBS  broderies.  Or  Bonaparte,  qui  conservait  la  mise  la 
plu  simple  pour  lui,  voulait  en  imposer  par  le  luxe  de 
Mt  alentours  et  de  tous  ceux  qui  tenaient  â  son  gouver- 
Hoeot.'  Ainsi  ses  aides  de  camp,  ses  ministres  et 
pRique  tous  les  généraux  se  couvraient  d'or  et  de  bro- 
iltHes,  et  renchérissaient  même  à  cet  égard,  par  suite 
d'une  vaniti^  qu'ils  donnaient  pour  du  dévouement  et  de 
la  politique.  Au  milieu  de  tout  cet  état,  mon  costume,  je 
fïTOUc,  était  un  peu  modeste,  et  même,  grflce  au  con- 
tntte,  j'avais  l'air  d'afOcher  une  sorte  de  dédain  pour 
1m  idées  que  le  Premier  Consul  adoptait,  pour  la  défé- 
Knce  qu'il  exigeait.  La  journée  de  Saint-Cloud  devait 
liiisD  avoir  fourni  la  conviction,  el, à  partir  de  ce  bal,  il 
X  inarqua  un  peu  plus  de  cette  humeur  qui,  chez  un 
Cône,  devait  être  étemelle.  En  réfléchissant  le  lendemain 
«1  causes  de  cette  mésaventure,  je  pensai  qu'il  eût 
Biens  valu  pour  moi  rester  à  la  Die  des  voitures,  et 
IM,  si  l'ofllcier  de  gendarmerie  sétait  montré  fort 
obUgeaoti  lu  liasard  eût  cependant  mieux  fait  de  ne  pas 
l^aettresur  mon  chemin. 

PsTmi  Jes  réceptions  privées  les  plus  recherchées  à 
MtlB  époque,  il  faut  citer  celles  de  Mme  de  Montesson,  la 


ITU    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

veuve  du  dernier  duc  d'Orléans  (i),  et  qui,  dans  son 
hôtel  de  la  rue  de  Provence  (2),  réunissait  les  personnes 
les  plus  marquantes.  C'est  à  elle  qu'on  dot,  à  l'époque 
que  je  rappelle,  le  retour  au  ton  de  la  bonne  compa- 
gnie ;  sa  maison  fut  la  première  où  l'on  ne  reparut  qu'en 
bas  de  soie  et  en  souliers,  et,  malgré  le  caractère  poli- 
tique de  cette  maison,  il  n'y  avait  pas  jusqu'aux  digni- 
taires les  plus  élevés  et  aux  femmes  d'un  grand  nombre 
de  premiers  fonctionnaires  (3)  qui  n'ambitionnassent 
d'y  être  présentés. 

Mme  de  Montesson  avait  alors  passé  soixante  ans; 
mais  elle  gardait  des  restes  d'une  grande  beauté,  et 
j'ignore  si  jamais  la  nature  fut  plus  prodigue  de  beauté, 
d'esprit  et  de  grâces  qu'elle  ne  l'avait  été  envers  cette 
dame;  du  moins  était-il  impossible  d'expliquer  par  des 
manières  plus  suaves,  par  une  dignité  plus  aiihable  et 
pourtant  plus  imposante,  l'entier  et  long  servage  de  son 
auguste  époux.  Mme  de  Montesson  était  la  tante  du 
comte  de  Valence  qui  m'avait  honoré  de  sa  sympathie  à 
Tournai,  alors  que  j'étais  reçu  chez  Mme  de  Genlis  dont 
il  était  le  gendre. 

Je  n'ai  pas  dit  comment  s'était  fait  ce  mariage,  et  c'est 
ici  le  cas  d'en  placer  le  récit,  car  il  me  ramène  à  Mme  de 

(1)  Louis-Philippe  !•%  duc  d'Orléans  (1725-1783),  veuf  de  sa  pre- 
mière femme,  Mlle  de  Conty,  épousa  en  secret,  le  23  avril  1773, 
Charlotte-Jeanne  Béraud  de  la  Haye  de  Riou,  veuve  depuis  quatre 
ans  du  marquis  de  Montesson.  Mme  de  Montesson,  née  en  1738, 
mourut  en  1806.  (Éd.) 

(2)  Cet  hôtel,  habité  depuis  par  le  prince  de  Schwarzenberg  et 
devenu  célèbre  par  un  incendie  qui,  fécond  en  sinistres  présages, 
a  changé  un  grand  bal  en  une  horrible  et  mortelle  bagarre,  est 
remplacé  aujourd'hui  par  des  maisons  bordant  la  rue  de  Provence, 
au  coin  de  la  rue  Taitbout.  Il  ne  reste  plus  que  l'encadrement  de 
la  porte. 

(3)  De  ce  nombre  je  citerai  la  femme  du  secrétaire  d'État  Maret, 
que,  à  son  arrivée  à  Paris,  je  pus  voir  reçue  par  Mme  de  Mon- 
tesson, un  soir  que  j'avais  diné  chez  celle-ci. 


M"  DE  MONTESSON.  117 

Hbotesson.    Le   comte  de   Valence,   si   Lien  fait  pour 
pisîre,  pour  être  aimé  (1)  et  pour  apprécier  tant  d'at- 
traits et  d'amabilité,  le  comte  de  Valence  n'avait  |ju 
(ctxpper  aux  charmes  de  ia  duchesse  de  MontessoD.  qui 
Util  trop  supérieure  d'esprit  et  de  tact  pour  rester  indif- 
férente aux  rares   mérites  et  aux   hommages  de  son 
vtna;  il  ea  était  résulté  ce  qui  ne  pouvait  manquer  de 
stQGuivre,  nne  de  ces  intimités  que  les  plus  huutes  con- 
bidératiuns.  que  l'autel  même  ne  suflisent  pas  toujours 
pour  prévenir.  Or,  dans  un  de  ces  niomenls  où  les  deux 
uaaote  auraient  dû  le  moins  oublier  le  monde  et  les  pré- 
cautions que  leur  secret  rendait  nécessaires,  la  porte  du 
unctuaii'e.  brusquement  ouverte,  découvrit  à  M.  le  duc 
li'irléans  le  comte  de  Valence  ans  genoux  de  sa  femme. 
l^rtCG,  on  pouvait  défier  tout  homme  de  se  tirer  d'un 
pareil  embarras,  et  il  fallait  à  la  fois  la  femme  la  plus 
Qïltresse  d'elle-même,  la  plus  habile,  la  mieux  inspirée 
peur  ne  p»s  faillir.  J'éprouve  donc  un  véritable  senti- 
mf  ni  d'admiration,  et  je  crois  rendre  un  tr^sgmnd  hom- 

ll>  l><  couite  de  Vatetme.  doué  de  tous  les  avanlages  evlèLieurs. 
Iii  dcttJt  A  M  tai^re.  et  votci  ce  que.  relativement  A  sa  uaissance. 
i>Uttu  de  Mme  ËusËbe  Sklverle,  «Ile  du  marquis  d'ArcambaJ. 
ttirdan  lilcu  aini  de,  Louis  XV,  et  veuve  da  comte  de  Fleurieu  i|ui 
'ilninlitrc  de  In  marine  et  gouverneur  du  Dauphin,  diune  de  tant 
''Wprll  et  do  méuioirs, '[ni  avait  été  ai  bieu  placée  pour  savoir 
I>d1  cTuiMdoles  et  qui  connaiesoit  parfaitement  t'iiistoire  des 
Vviitf  familles  de  France,  Klle  conta  dcjiu'  ilevitul  moi  et  il  plu- 
■wn  reprises  que  la  ranime  du  p^re  du  uontte  de  ^'ulence  et  uoe 
'Ultnsse.  fort  bfllle  reninw,  qu'il  avait.  Alanl  accouchées  en  méuie 
*oiipi,  irelte  doroière  d'uu  tlls,  lu  première  d'une  lUIu  mourante. 
''  p»tB  de*  lieu»  enfants  avait  trouvé  le  moyen  de  aubaliluer 
l'unlTautrc:  de  celle  sorte,  sa  Tille  lvgilim«  était  morte  comme 
■lUed»  lauialtresse,  el  son  fils  Ulégilirae  aviît  étù  baptisé  comme 
"m  de  Sun  mariage:  mais,  quelques  précautions  que  l'on  pûl 
iffoirt,  on  ne  parvint  pas  ï  convaincre  Mme  do  Valence  ou  ik 
«niiècber  que  le  fait  ne  lui  fût  révélé  ;  en  conséquence,  elle  ne 
WMmul  jamais  le  général  Valence  pour  son  (ils,  et  elle  parvint  A 

■V^ierde  presque  toute  sa  fortune  perconnelle, 

ui.  1:1 


178    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

mage  en  ajoutant  que,  dès  qu'elle  aperçut  le  dae, 
Mme  de  Montesson  partit  d'un  éclat  de  rîre  et  lut  dît  de 
l'air  et  du  ton  le  plus  naturels ,  avec  un  entier  aban- 
don :  c  Mais  voyez  donc  ce  fou  de  Valence  qui,  dqmis 
une  heure,  est  à  mes  pieds  pour  obtenir  la  main  de  ma 
nièce.  —  Eh  bien,  répondit  le  duc,  il  faut  la  lui  domier. 
Allons,  je  vous  la  promets,  je  vous  la  promets,  i  Et 
c'est  ainsi  que  le  comte  de  Valence,  qui  ne  songeait  pas 
à  se  marier,  épousa  Mlle  de  Genlis,  pour  laquelle  on  ne 
songeait  pas  à  lui. 

Si  le  comte  de  Valence  était  un  des  beaux  hommes  de 
son  temps,  il  était  auàsi  l'un  des  plus  aimables,  des 
plus  brillants,  des  plus  chevaleresques;  il  est  à  ma  con- 
naissance celui  qui  a  porté  au  plus  haut  degré  les  ma- 
nières nobles,  Tesprit,  le  tact  et  toutes  les  grâces  d» 
l'homme  de  cour.  A  vingtrdeux  ans  il  était  colonel  det 
carabiniers,  et  à  trente-cinq  ans  lieutenant  général.  Ec^ 
cette  qualité  et  avec  la  plus  grande  vaillance,  il  fit  Ick 
campagne  de  i792;  il  mérita  qu'une  colonne  degrena* 
diers,  qu'il  commandait  à  je  ne  sais  plus  quel  combat., 
lui  décernât  un  pompon  rouge  comme  au  grenadier  des 
généraux,  pompon  qu'il  ajouta  à  ses  armes;  il  signala 
devant  Namur  sa  capacité,  sa  présence  d'esprit  et  son 
audace  ;  confondit  les  plus  braves  à  la  bataille  de  Neer- 
winde,  et,  partout  Français  dévoué,  soldat  intrépide  et 
chef  si  distingué,  il  se  trouva  tout  à  coup  n'avoir  d'al- 
ternative qu'entre  l'émigration   et  Téchafaud,  et  être 
forcé  de  quitter  l'armée  qu'il  avait  contribué  à  illustrer 
et  la  France  quïl  idolâtrait,  alors  môme  qu'au  nom  de 
cette  France  on  consommait  sa  ruine  par  le  séquestre  de 
tous  ses  biens.  L'Autriche  lui  offre  un  commandement, 
il  en  repousse  jusqu'à  l'idée;  un  traitement,  il  le  refuse  ; 
venant  dôtre  le  général  en  chef  de  l'armée  des    A*"- 
dennes,  il  va  prendre  à  bail  une  ferme  située  aux  portes 


LE  COMTIt    l»K  VAQBNCe.  1t*l' 

de  U&mbonrg,  se  fait  cultivateur,  et  achève  d'honorer 
»a  proscription  en  ne  recevant  que  de  la  terre  les  moyens 
de  subMstanca  qu'il  dédaigne  de  recevoir  de  l'empereur 
d'Allemagne,  c'est-è^dire  d'un  des  ennemis  de  son  pays. 
Cette  conduite  valait  bien  une  honornble  compensa- 
tion; il  fut  parmi  les  premiers  rayés  de  la  liste  des  émi- 
grés, et  je  fus  informé  de  sa  rentrée  en  France  et  de  son 
arrivée  à  Paris.  Je  me  rendis  chez  lui  et  fus  au  der- 
nier point  touché  du  plaisir  qu'il  parut  éprouver  k  me 
revoir  et  de  tout  ce  qu'il  voulut  me  dire  d'obligeant  et 
d'aimable.  M'ayant  invité  à  dîner  chez  lui.  dès  le  len- 
demain, il  me  présenta  en  sortant  de  table  à  Mme  la 
duchesse  de  Montesson.  dans  l'hdtel  de  laquelle  il  demeu- 
nit;  l'accueil  que  me  lit  cette  dame  fut  digne  de  celui  que 
j'avais  reçu  du  comte  son  neveu;  je  ne  sais  même  si 
(Ile  ne  le  dépassa  pas  en  bonté,  en  bienveillance  ;  du 
moins  metrouvai-je  invité  à  toutes  les  grandes  réunions, 
«ta  dtner  chez  elle  au  moins  une  fois  par  semaine,  et 
plusieurs  fois  avec  tout  le  corps  diplomatique.  Dans  ces 
occaeions  une  galerie,  qui  bordait  lu  coupole  de  la  salle 
i  manger,  était  occupée  par  des  musiciens  et  achevait 
d»  donner  à  ces  réceptions  un  air  de  f^te  princière. 

Ce  fut  avec  un  véritable  bonheur  que  je  retrouvai 
chu  Mme  de  Montesson  César  Ducrest.  né  avec  de  si 
brareuses,  avec  de  si  brillantes  qualités,  ayant  surtout 
Im  plus  honorables,  les  plus  rares,  celles  de  l'Ame,  et 
plein  d'inspiration  comme  d'expansion.  l']h  bien,  ce 
iïune  homme  qui  méritait  tant  par  lui-même,  à  qui  sa 
position  semblait  garantir  la  carrière  la  plus  rapide, 
loiqoi,  chasseur  dans  le  bataillon  de  la  Butte  des  Mou- 
Itiit,  m'y  laissa  grenadier,  lorsqu'au  camp  de  Fresnes 
il  partit  comme  aide  de  camp  du  duc  de  Chartres,  il 
n'^t  que  capitaine  alors  que  j''^taia  déjà  général.  Mais. 
t'ilétuil  incftpable  d'en  éprouver  de  la  jalousie,  je  n'en 


180    MÉMOIRES   DU    GKNEIIAL   BARON    THIÉBAULT. 

ressentais  que  plus  d'attachement  pour  lui,  et,  malgré 
huit  ans  passés  sans  nous  voir,  malgré  la  différence  de 
nos  positions  militaires  et  par  une  sympathie  qui  résul- 
tait d'une  si  complète  identité  de  sentiments,  de  goûts, 
d'impressions,  notre  intimité  sembla  s'être  accrue,  et 
nous  ne  passions  aucune  semaine  sans  nous  voir  trois  ou 
quatre  fois. 

Il  était  donc  impossible  d'être  mieux  traité  que  je  ne 
rétais  dans  cette  famille,  et  il  n'y  aurait  eu  à  cet  égard 
aucune  exception  sans  Mme  de  Valence  ;  mais  cette  femnie, 
en  l'honneur  de  qui  tout  est  dit  quand  on  a  rappelé  qu'elle 
a  été  très  jolie  et  qu'elle  avait  beaucoup  d'esprit;  ne 
me  pardonnait  pas  de  ne  pas  m'être  rendu  à  une  invita- 
tion d'elle,  lorsqu'on  1793,  me  trouvant  en  arrestation 
chez  moi  par  suite  de  mes  rapports  avec  plusieurs  per- 
sonnes de  sa  famille  et  ne  sortant  que  furtivement,  forcé 
d'éviter  tout  ce  qui  pouvait  me  compromettre  ou  seule- 
ment faire  parler  de  moi,  j'avais  refusé  d'aller  chez  elle, 
démarche  qui  eût  été  aussi  extravagante  de  ma  part, 
qu'il  était  inconcevable  à  elle  de  la  provoquer.  Un  autre 
fait,  postérieur  à  la  rentrée  du  général  de  Valence,  ajouta 
encore  à  la  mauvaise  disposition  de  sa  femme  à  mon 
égard.  Je  me  trouvai,  dans  un  dîner,  en  tiers  avec  eux 
deux ,  témoin  du  persiflage  le  plus  cruel  que  jamais 
une  femme  ait  supporté.  Avec  une  incroyable  recher- 
che d'expressions  et  de  tournures  les  plus  mordantes, 
avec  un  air,  un  regard,  pires  que  les  paroles,  M.  de  Va- 
lence la  déchira  en  lui  prodiguant  tous  les  éloges,  tous 
les  hommages,  toutes  les  suppositions  de  fidélité,  de 
pureté,  de  vertu  que  la  conduite  de  cette  dame  démen- 
tait de  notoriété  publique.  Il  soutint  ce  thème  désespé- 
rant pendant  tout  le  repas,  et  cela  avec  un  rire  qui,  m^ 
force  d'être  sardonique,  était  au  dernier  point  insultant  — 
Jamais  je  n'ai  été  plus  mal  à  mon  aise  qu'en  assistant 


1.1    rjiKMTBSSE    IIE   VALEM;K.  181 

cette  scêDe  qui  ne  pouvait  élre  qu'une  vengeance  de  ji- 
ne  sais  quoi,  et  un  châtiment  prcmédité.  A  deux  ou 
Irais  reprises  je  tâchai  de  faire  changer  d'entretien  ;  mais, 
p.iraissent  prendre  le  change  sur  tout.  M.  de  Valence 
Kïenait  à  son  thème  avec  une  désespérante  sagacité  et 
UD  acharnement  toujours  nouveau.  Quant  il  Mme  de  Va- 
lence, elle  dépassa  tout  ce  que  j'aurais  cru  possible  en 
présence  d'esprit,  en  adresse,  en  courage,  on  pourrait  dire 
l'n  audace,  tantôt  en  rétorquant  les  sarcasmes,  tantôt  en 
ili^daignant  de  répondre,  tantât  en  ne  paraissant  soutenir 
qu'une  plaisanterie  avec  une  gaieté  que  par  moments 
«Ile  rendait  presque  naturelle,  ce  qui  en  apparence  sau- 
vait tout  ce  qui  pouvait  l'être.  Mais,  quoiqu'elle  restât 
bien  au-dessus  de  ce  qu'à  sa  place  toute  autre  femme  eût 
été,  quoiqu'elle  conservât  une  contenance  qu'on  devait 
perdre  â  moins  de  frais,  m'en  voulut-elle  encore  plu»  de 
»  que  je  m'étais  trouvé  dans  la  conOdence  de  si  cruelles 
humiliations.  Et,  dans  le  fait,  si  je  ne  pus  la  revoir  sans 
embarras,  comment  meût-elle  revu  sans  colère?  Il  faut 
k  dire  d'ailleurs,  elle  ne  pouvait  se  dissimuler  que  par 
dlfrméme  elle  m'inspirait  fort  peu  de  considération. 
Chassant  de  race,  elle  dépassa  même  en  galanterie 
Hue  de  tienlis,  qui  ne  put  jamais  faire  oublier  son  an- 
tienne conduite  par  sa  conversion  tardive,  mais  fanati- 
que.à  la  vertu,  et  dont  le  ■  libertinage  >.  pour  employer 
Feipression  ayant  cours  alors  ù  son  sujet,  était  si  publi- 
quement connu  et  jugé  qu'il  courait  sur  elle,  sans  même 
<ia'oDn*y  fit  plus  attention,  des  anecdotes  saisissantes  au 
dernier  point  ou  de  petits  vers  dans  le  genre  de  ce 
qulrain  : 

Les  auTrea  de  Genlis  &  -sit  francs  le  volume! 
A  ce  pris  aurei-vous  jumais  un  acheteur  t 
Alors  que  l'écrÎTain  valait  mieux  que  sa  plume, 
Pour  un  ECU  ïoas  auriez  eu  l'flule'ir. 


iFa2      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  IRARQN    THIÉBAULT. 

!£h  bien,  Mmeule  Valence  aTait:renchéri«ur  cette  répu- 
tation. On  sait  xet  incroyable  mot  dit  par  elle  à  mt 
homme  qui  lui  reprochait  ses  complaisances. poar.de 
.passagers  adorateurs  :  <  Que  YOulez«*yous,  cela  leur  fait 
Itant  de  plaisir  et  me  coûte. si  peu!  >  On  a  également 
répété  à  satiété  que  le  comte,  à  son  retour  à  Paris,  après 
son  émigration  forcée,  ayant  vu  accourir  vers  lui  ût 
criant  «  papa  »  un  enfant  qui  ne  pouvait  être  le  aien, 
avait  demandé  à  sa  trop  facile  moitié  ce  que  cela  signi- 
>flait,  et  que,  sur  cette  réponse  :  c  C-est  le  fruit  d'un 
instant  d'erreur  »,  entraîné  par  le  charme  d'un  bon 
mot,  il  avait  répliqué  en  riant  :  <  £h  bien,  embrassons 
l'erreur.  » 

En  dépit  de  cette  mésentente  conjugale,  qui  d'ailleurs 
ne  se  laissait  pas  deviner  en  dehors  des  tète-à-tète 
ou  des  réunions  tout  intimes,  la  société  du  comte,  de  la 
comtesse  et  de  leur  tante  avait  tous  les  charmes,  et,  bien 
que  les  souvenirs  que  j'en  ai  gardés  soient  plus  agréa- 
bles que  saillants,  j'en  rapporterai  quelques  uns,  nefiiitree 
que  pour  le  plaisir  que  j'éprouve  à  m'y  arrêter. 

Un  soir,  le  cercle  était  nombreux  chez  Mme  deMon- 
tesson;  la  conversation,  quelque  temps  flottante, -a'étant 
iflxée  sur  la  musique  vocale,  on  parla  des.grands  chan- 
:teurs  et  des  premières  chanteuses  de  l'époque.  Des  artis- 
tes on  en  vint  aux  amateurs,  et  on  paria  d'en  trouver 
^aisément  qui  pouvaient  aller  presque  de  pair  avec  les 
virtuoses  en  renom.  La  princesseiie  Yaudémont  observa 
avec 'raison  qu'il  ne  serait  peut-être  rpas  besoin,  pour  y 
réussir,  de  sortir  du  salon;  Mme  de  ^Staël  nomma 
Mme  Ducrest,  Mme  de  Montesson  vanta  le  talent  de 
Mme  de  Lavallette,  toutes  deux  présentes.  Il  était  diffi- 
cile que  de  tels  éloges  n'équivalussent  pas  à  des  provo- 
cations; aussi  Mme  de  Montesson  ayant  ordonné  de 
faire  apporter  un  piano,  nous  eûmes,.gràceà  trois  dames 


PROPOS    DE   SALON.  1«3 

tl  i  deux  mefisieiire.  un  concert  qui  tnérita  les  plus  justes 
ippUudi&sements;  M.  de  Metternich,  ambassadeur 
d'Aolriche,  avec  lequel  je  me  trouvais  devant  In  cherai- 
nie,  me  dit  à  ce  Eujet  :  •  Rien  n'est  plus  fréquent  que 
ifldre  bieD  chanter;  il  n'y  a  pas  de  capitales  en 
e  oit  les  célébrités  ne  se  succèdent;  mais  trouver 
8  personnes  qui  composent  la  bonne  compagnie. 
!  dis  pas  seulement  assez  de  talent,  mais  assez 
d'iospiration,  d'entente  improvisée,  de  rapide  harmonie 
pour  exécuter  sans  préparation  un  concert  aussi  remar- 
quable, cela  ne  se  rencontre  qu'à  Paris.  . 

I,iitelquea  mots  que  Mme   de   Montesson   avait  bien 
roiiiu  m'adresser  avec  sa  bonté  et  ses  grdces  accoutu- 
wics,  ayant  donné  lieu  à  des  répliques  pour  lesquelles 
B  8SSCZ  heureusement  inspiré,  Mme  de  Staël,  assise 
lu  de  nous  et  que  je  voyais  pour  la  première  fois, 
wda,  lorsque  je  me  fus  éloigné  :  «  Qui  est  ce  géné- 
filî  ■  Et  Mme  de  Montesson  de  répondre  ;  i  C'est  le 
I^Déral  Thiébault  >,  ce  à.  quoi  Mme  de  StaëJ,  ayant  im- 
pirfsitement  entendu  et  me  voyant  avec  des  yeux  plus 
qa'iiKtulgeots,  répliqua  ;  •  Je  vois  bien  qu'il  est  beau, 
OaÎb  je  vous  demande  comment  il  s'appelle.  >  U-dessus. 
oo  rit  autour  de  ces  dames  en  me  regardant ,  je  ne  pus 
lie  dissimuler  que  j'étais  le  sujet  de  ces  boullées  de 
êtxeté  contagieuse;  j'en  fus  même  assez  intrigué  pour  en 
demander  la  cause,  et  je  pus  obtenir  ainei  que,  de  ce  qui- 
proquo, onnemegardAtpas,  comme  quelqu'un  essaya  de 
^'insinuer,  le  sobriquet  de  général  <  très  beau  »,  ce  qui. 
l'étant  pas  vrai,  surtout  à.  ce  superlatif,  m'aurait  inlin 
*ki«ot  gêné. 

Je  vois  encore  parmi  les  habitués  de  ce  salon  un  émi 
CSré,  petit,  vif,  spirituel,  qui,  comme  maréchal  de  camp. 
Avait  servi  dans  l'armée  de  Condé,  et  dont  la  taille,  la 
fiflare,  les  manières  me  sont  restées  présentes,  mais 


184    MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL    RARON    THIKBAULT. 

dont  le  nom  m'a  échappé.  Autant  qu'il  en  ayait  l'occa- 
sion, il  86  rapprochait  des  personnes  avec  qui  je  causais, 
et,  après  quelques  entretiens  auxquels  il  avait  pris  part, 
m'apostrophant  un  soir,  il  me  dit  :  <  Ma  foi,  monsieur 
le  général,  vous  ne  pouvez  le  nier,  vous  avez  pris  nos 
places  ;  mais  j€  reconnais  qu'on  ne  peut  les  remplir  mieux 
que  vous  ne  le  faites.  Aussi,  tout  en  les  regrettant, 
devons-nous  encore  être  glorieux  d'avoir  des  successeurs 
comme  ceux  que  nous  avons.  >  Ces  paroles  me  rappe- 
lèrent la  lettre  d'un  de  ses  compagnons  d'émigration, 
lettre  que  je  trouvai  dans  mon  logement  à  Polpeto,  après 
que  nous  eûmes  enlevé  ce  village  de  vive  force.  Écrite 
dans  l'épanchement  de  l'amitié  et  de  la  douleur,  cette 
'  lettre  était  des  plus  touchantes  et  des  plus  dignes  d'um 
Français.  Elle  peignait  à  la  fois  les  surcroîts  de  malheurs 
qui  résultaient  pour  ce  pauvre  émigré  de  chacune  d^ 
nos  victoires,  et  en  même  temps  l'orgueil  qu'il  éprouvait 
à  chacun  de  nos  succès. 

Une  autre  impression,  qui  moins  encore  peut  s'affai* 
blir,  me  reporte  au  salon  de  Mme  de  Montesson.  Comme 
j'arrivais  chez  elle,  je  la  trouvai  causant,  et,  comme  je 
m'approchais,  elle  termina  son  entretien  en  adressant 
à  son   interlocuteur,  que  je   ne   connaissais   pas,  ces 
mots  :  «  Faites-moi  le  plaisir  de  le  dire  à  M.  de  Guines». 
et  de  suite,  la  quittant,  cet  interlocuteur  se  dirigea  vers 
un  petit  homme,  tout  vieux,  tout  maigre,  tout  chétif,  et 
qui  se  trouvait  comme  relégué  auprès  d'une  des  croisées 
du  grand  salon  circulaire  de  ce  somptueux  hôtel.  Ce 
nom  n'avait  pu  manquer  de  me  rappeler  le  brillant  duc 
de  Guines  dont  j'ai  parlé  dans  les  débuts  de  ces  Mémoires, 
et  qui,  envoyé  de  France  à  la  cour  de  Prusse,  avait  été 
l'un  de  mes  parrains;  mais  comment  admettre  que  ce 
M.  de  Guines  pauvret  et  ratatiné,  que  je  voyais,  eût  été  le 
plus  énergique  de  nos  colonels,  un  de  nos  ambassadeurs 


i.E  rmc  np  crriNES.  i*-, 

If-splus  l'ustueux,  riiuniine  qui,  à  ta  suite  de  je  ne  sais 

quel  grief,  avait  osé  se  rendre  chez  Frédéric  le  Grand 

m  frac,  en  chapeau  rond,  la  cravache  à  la  main,  et  dans 

M  coatuDae  prendre  congé   d'un  si  grand  prince?  Ne 

poiiTunt  m'arrèter  à  cette  supposition,  je  priai  le  comte 

itfi  Valence  de  me  dire  quel  rapport  de  parenté  il  y 

irait   sDlre  ce  M.  de  Uuines  et  l'ex-ambassadeur.  — 

■  Quel  rapport  ?  Mais  celui  de  l'identité.  •  Kt  sur  l'excla- 

mnlion  qui  m'échappa.  M.  de  Valence  me  questionna. 

ipprit  que  je  connaissais  te  duc  à  titre  de  filleul,  et  sur 

ce,  me  prenant  la  main,  il  me  conduisit  vers  lui  et 

l'aborda  en  disant  :  •  Monsieur  le  duc.  je  vous  présente 

quelqu'un  de  qui  vous  répondez  devant  Dieu.  »  Je  n'ai 

rien  vu  de  comparable  au  changement  qui  se  fit  sur  la 

figure  du  duc  :  u  Moi,  monsieur  le  comte?  •  répondit-il 

du  ton  d'un  véritable  émoi,  en  osant  à  peine  porter  ses 

regards  sur  moi  ou  les  an'éter  sur  mon  uniforme  d'ofS- 

cier  général.  Le  comte  de  Valence,  ayant  décliné  qui 

j'étais  et  ayant  ajouté  quelques  mots  pleins  d'obligeance, 

DOUB  laissa.  Je  m'évertuai  k  rendre  à  ce  vieillard,  que 

j'avais  appris  à  respecter,  quelque  aisance;  je  ne  pus  y 

parvenir,  et,  lorsque  je  lui  'lis  combien  mon  père  serait 

heureux  d'apprendre  de  ses  nouvelles  et  empressé  ainsi 

que  moi  à  aller  lui  rendre  nos  devoirs,  il  se  borna  à  me 

répéter  qu'il  nous  préviendrait  et  à  me  prier  de  faire 

ses  compliments  à  mon  père.  Je  le  quittai  profondément 

attristé.  C'est  toujours  un  pénible  spectacle  que  cette 

constatation  de  pareils  ravages  de  la  vieillesse,  et  c'est 

une  terrible  apologie  de  la  mort  que  cet  exemple  d'un  des 

hommes  les  plus  distingués,  les  plus  brillants,  tes  plus 

imposants  arrivant  à  cette  déchéance.  Je  ne  pus  cacher 

mon  impression  au  comte  de  Valence.  Il  convint  qu'il  ne 

restait  rien  du  duc  de  Guinesque  j'avais  connu,  et  quece 

i^ui  survivait  ne  paraissait  pas  même  pouvoir  en  être  uu 


186    MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

débris.  Iligouta  :  c  Le  temps  et  le  malheur  ont  concouni 
à  cette  destruction  ;  il  lui  reste  très  peu  de  chose;  il  n'est 
plus  servi  que  par  une  femme  avec  laquelle  il  habite 
un  logement  plus  que  modeste;  chaque  matin  elle  le 
conduit  à  la  messe  et  quelquefois  dans  des  maisons 
amies,  d'où  elle  le  ramène  chez  lui  comme  un  enfant.  « 

Lorsque  je  fis  part  de  cette  rencontre  à  mon  père»  il 
fut  aussi  peiné  que  moi.  Deux  jours  après,  nous  allâmes 
nous  inscrire  chez  le  duc,  et  la  seule  nouvelle  qui  pour 
la  dernière  fois  me  parvint  sur  son  compte  fut  que  bien 
peu  de  temps  après  il  avait  achevé  de  mourir. 

Ainsi  s'était  écoulé  mon  séjour  dans  Tintimité  de  mon 
père,  dans  la  fréquentation  de  la  société  la  plus  distin- 
guée; mais  ce  séjour  s'était  prolongé  au  delà  de  ce  que 
j'aurais  cru  possible,  et  vint  le  moment  où  Ton  parla  de 
la  formation  du  premier  corps  d'observation  de  la 
Gironde,  qui,  sous  les  ordres  du  général  Leclerc,  beau- 
frère  du  Premier  Consul,  se  réunissait  entre  la  Garonne 
et  la  Bidassoa;  peu  après,  on  annonça  le  rassemblement 
d'un  corps  de  troupes  à  Poitiers,  nouvelle  qui  coïncidait 
avec  la  réunion  d'une  escadre  à  Rochefort,  escadre  com- 
mandée par  l'amiral  Bruix.  Dès  lors  toutes  les  penaées 
se  tournèrent  vers  l'ouest  et  le  sud-ouest  de  la  France,  et 
l'opinion  indiquait  le  Portugal  comme  but  de  ces  pré- 
paratifs. Dans  le  même  temps  je  reçus  mes  ordres  de 
départ,  ordres  qui  prescrivaient  de  me  rendre  à  Poitiers 
pour  y  prendre  le  commandement  de  troupes  qui  y  arri- 
vaient et  dont  on  m'adressait  l'état;  ordres  auxquels 
étaient  jointes  des  instructions  portant  de  faire  promp- 
tement  pourvoir  ces  bataillons,  escadrons  et  compagnies, 
d'artillerie,  de  tout  ce  qui  pouvait  leur  manquer  ea. 
effets  d'habillement,  en  objets  d'équipement  et  d'arme- 
ment, en  hommes  et  en  chevaux,  pour  les  porter  a 
grand  complet  de  guerre* 


DÉPART    POUR   POITIERS.  187 

J  avais  fait  ma  visite  d'adieux  à  Mme  de  Montesson, 
j^avais  rencontré  chez  elle  César  Ducrest,  qui ,  en  appre- 
nant mon  départ,  me  demanda  si  je  ne  pourrais  rem- 
mener comme  aide  de  camp.  Mme  de  Montesson  et  le 
comte  de  Valence  s'étant  arrêtés  à  cette  idée  avec  plai- 
sir, j'en  rédigeai  la  demande,  sans  quitter  le.  salon,  dans 
les  termes  les  plus  honorables,  c'est-à-dire  les  plus  justes, 
et  avec  une  insistance  égale  au  désir  que  j'avais  que 
cette  demande  fût  accueillie.  Mme  de  Montesson  s'étant 
chargée  de  la  faire  remettre  et  appuyer,  je  la  lui  laissai. 
YingtKjuatre  heures  après,  j'étais  en  route.  £n  trente 
hesres  je  fus  à  Poitiers;  mais,  au  lieu  d'y  voir  arriver 
ee  pauvre  César,  j'y  reçus  du  ministre  de  la  .guerre  un 
rehs,  en  bas  duquel  le  général  Berthier  avait  écrit  de 
sa  main  et  en  post-seriptum  :  <  Comment  voulez-vous 
qoe  je  iasse  rentrer  M.  Ducrest  au  service,  quand  nous 
aroos  des  milliers  d'ofQciers  sans  emploi?»  £t  tel  fut 
l'arrêt  dont  la  destinée  fit  pour  ce  jeune  homme  si  dis- 
tingué on  arrêt  de  mort. 


CHAPITRE  VII 


On  se  rappelle  l'heure  d'illusion  que  me  causa  ma  con- 
firmation au  grade  de  général  de  brigade;  mais,  courant 
la  poste  pour  me  rendre  à  Poitiers,  où  m'attendait  un 
commandement,  et  chaque  instant  me  rapprochant 
davantage  de  l'épreuve,  je  faisais  une  sorte  d'examen 
de  moi-même,  destiné  à  me  faire  pressentir  ce  que  pour- 
rait être  à  mon  égard  le  jugement  des  masses,  juge- 
ment qui,  rendu  par  nos  soldats,  est  incontestablement 
la  voix  de  Dieu. 

En  y  réfléchissant,  je  considérai  que  les  officiers  gé- 
néraux avaient  quatre  principaux  objets  de  contact  avec 
les  troupes  :  le  premier,  en  ce  qui  est  relatif  aux  besoins 
matériels  des  troupes;  le  second,  en  ce  qui  tient  à  Tordre 
et  à  la  discipline;  le  troisième,  aux  manœuvres;  le  qua- 
trième, au  commandement  direct  dans  les  marches  et 
devant  Tennemi. 

Sous  le  premier  de  ces  rapports,  j'avais  là  confiance 
de  témoigner  à  mes  troupes  assez  d'intérêt  et  de  sollici- 
tude pour  être  sûr  qu'elles  ne  tarderaient  pas  à  m'être 
attachées  et  dévouées.  Sous  le  second,  c'était  faire  une 
injure  très  gratuite  à  mes  troupes  que  de  supposer 
qu'elles  n'appréciassent  pas  la  nécessité  de  l'ordre,  de  la 
ponctualité  et  de  la  discipline,  et,  comme  je  m'efforcerais 
d'être  juste,  j'espérais  encore  sur  ce  point  réussir.  Hais. 
sous  le  troisième  rapport,   sous   le  rapport  des  ma- 


DEVOIRS   D'UN    OFFICIER    GENERAL. 

iiceuTres.  j'aurais  eu  plus  à  craindre.  D'ayant  Jumais  eu 
l'occasion  de  faire  exécuter  aucune  de  ces  manœuvres 
compliquées,  utiles  pour  tenir  les  troupes  sur  le  terrain, 
|>oiir  varier  les  loisirs  de  la  pais  ou  d'une  garnison . 
miis  inutiles  pour  la  guerre.  Dans  les  deux  cents  coui- 
l«ti  et  plus  auxquels  je  me  suis  trouvé  engagé  au 
Mors  de  vingt  campagnes,  c'est  k  ijn  très  petit  nombre 
1M  se  sont  réduites  les  manœuvres  que  j'ai  vu  exécuter 
•kYial  l'ennemi.  Des  mouvements  par  le  liane,  des 
ploiements  et  déploiements,  deuit  ou  trois  changements 
<Jh  front,  une  marche  de  carrés  par  régiment,  l'avant- 
Vïille  de  la  seule  bataille  d'Austerlitz;  quelques  autres 
formations  momentanées  de  cette  nature,  dea  marches 
♦■D  bataille,  un  ou  deux  mouvements  par  échelons,  un 
>enl  par  échiquiers,  un  passage  de  défilés,  toutes  ma- 
noeuvres simples  que  j'avuis  toujours  regardées  comme 
indispensables  et  qui  m'étaient  familières,  Ur,  comme 
j'nllais  faire  la  guerre,  la  virtuosité  de  manœuvrier  né- 
fessaire  sur  le  terrain,  ne  me  semblait  pas  indispen- 
table  devant  l'ennemi,  et  je  me  tranquillisai. 

Itestaienl  les  marches,  le  choix  des  positions,  les  dis- 
positions d'attaque  ou  de  défense,  la  conduite  d'un  com- 
^'Hi:  or,  k  cet  égard,  je  n'avais  aucune  espèce  de  crainte, 
'-omroe  le  disait  Mme  Dugazon  :  <  J'en  avais  tant  vu  -. 
f4  j'avais  assez  réHéchi  sur  ce  que  j'avais  fait  et  vu.  pour 
"e  pas  me  refuser  sur  ce  dernier  point  la  conliauce  à 
'noi-même.  De  plus,  c'était  pour  moi  l'objet  dune  étudia 
•^nlinuelle.  Je  ne  voyais,  en  effet,  et  dans  mes  voyages. 
Ainsi  que  dans  mes  promenades,  et  à  plus  forte  raison 
dans  mes  marches,  reconnaissances,  etc.,  aucune  posi- 
UcD.  village,  bois  ou  |ruisseau.  sans  me  rendre  compte 
de  \i  manière  dont  je  l'attaquerais  ou  je  la  défen- 
tlraie,  avec  ou  contre  plus  ou  moins  de  troupes  et  toute 
•^p^cp  de  troupes,  de  jour  ou  de  nuit,    et  cela    dans 


190    MÉMOIRES*  DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

tous  le»  temp»  et  .daii8« toutes  les  situations;  et  oette 
guerre  idéale,  je  la*  faisais*  non  seulement  par  seirtiiiieiit 
de  mon  devoir,  maia  pourmoi  et  malgré  moi. 

Ainsi,  sous  les^  quatre  points- de  vue  auxquel»  doit  se 
plac^  un  offleior  général  vis-à^yis  des  troupasy  je  me 
sentais-suffisamment  préparé;  déplus^  m'exprimant  avec 
asses  de  fkeilité^  de  ciialeur  pour  parler  à  rinmgina<ï 
tion  des  soldats  et  pour  faire  quelque  impresaon  sur 
eux,  je  ne  vis  que  des  motifs  de  confiance  et  de  sécurité. 

Arrivé  à  Poitiers  deux  heures  i^rès  le  dernier  batail- 
lon attendu,  j'ordonnai  pour  le  lendemain  à  midi  une 
revue  générale,  qui,  malgré  les  réclamations  du  maire  et 
du  préfet,  eut  lieu  sur  la  promenade;  car,  Poitiers  ne 
possédant  pas  d'autre  espace  où  pussent  se  déployer 
mes  troupes,  je  n'allais  pas  fatiguer  les  miennes,  près 
de  quatre  mille  hommes  et  six  cents  chevaux,  en  les  fai- 
sant descendre  dans  la  plaine  du  Glain,  en  dépit  du  sou- 
venir de  Chaiies-Martel  qui  rendit  cette  plaine  célèbre  par 
la  défaite  des  Sarrasins.  Puis,  je  donnai  undtner  qui  me 
rappelle  Tun  des  trois  grands  buveurs  que  j'aie  connus, 
Pichegru,  le  général  de  division  Bisson  et  mon  convive 
Piet  de  Chambel,  alors  ordonnateur  de  la  division  mili- 
taire dont  le  quartier  général  était  à  Poitiers.  Pichegra 
buvait  sans  bravade  quinze  à  dix-huit  bouteilles  de  vin  ; 
les  deux  autres  dépassaient  ce  nombre,  et  Ton  m'a 
même  soutenu  que  Bisson  le  doublait.  Quoi  qu'il  en 
soit,  c'est  en  toute  ignorance  que  j'avais  invité  ce  Piet 
de  Chambel  ;  par  bonheur,  le  préfet  (i),  que  j'avais  eu  l'oc- 
casion de  voir  le  matin,  et  présumant  que  l'ordonna- 

(1)  Ce  préfet  était  M.  Cochon,  qui  avait  ajouté  à  ce  nom  celui  de 
Lapparent.  C'est  le  môme  que  Rivarol  et  Charapcenets  ont  fait 
figurer  dans  l'appel  nominal  qui  se  trouve  dans  un  des  numéros 
des  Actes  des  Apôtres,  et  qui  contient  ce  méchant  arrangement  de 
noms  :  Le  Gros,  Cochon,  do  Noaiiles,  par  animosité  contre  M.  de 
Noailles,  qui  était  libéral. 


SBXnNCUlBLES. 

Bsersilde  mon  dtner,  m'avait  averti  qu'il  ne  buvait 
s  du  vin  de  Bordeaux,  et  qu'il  en  buvait  vingt  bou- 
Ubs.  Un  panier  de  cette  importance  fut  donc  placé 
!  ce  buveur  inexlinguible,  qui  en  vida,  bien  en- 
todu,  tout  le  contenu,  mais  qui  m'élonna  surtout  en  ce 
qm  d'abord  il  n'était  pas  énorme,  et  de  plus  de  ce  qu'il 
gardait  sa  tête  auasi  fratcbe.  ses  idées  aussi  faciles 
ipèa  qu'avant.  Il  ne  parlait  pas  même  davantage  el 
mUit  homme  d'esprit  et  de  bonne  compagnie,  instruit 
AréeîtaDt  avec  gr&ce  et  à  propos  des  vers  qu'il  faisait 
me  succès.  Malgré  tout.  Mme  de  Cliambel,  femme  peu 
gnnde.  délicate  même,  fort  jolie,  et  en  qui  toutdéno- 
tlit  one  personne  comme  il  faut,  n'en  était  pas  moins 
Irèl  humiliée  de  l'intempérance  de  son  mari. 

Peu  après  mou  arrivée  à  Poitiers,  j'avais  reçu  de  l'a- 
aifal  Bruix,  commandant  une  flotte  à  Itochefort,  une 
iMh  semi-confidentielle,  dans  laquelle  il  m'avait  de- 
manda des  renseignements  sur  une  partie  des  corps  et 
détachements  que  je  commandais.  Celte  correspon- 
dance devint  de  plus  en  plus  active  :  il  no  tarissait  pus 
en  remerciements  sur  la  manière  dont  je  semblais  pré- 
venir jusqu'il  ses  moindres  questions,  et  il  alla  jusquà 
■ne  dire  que.  dans  une  de  ses  lettres  au  Premier  Consul, 
il  s'était  félicité  de  ses  relations  avec  moi.  L'ordre  du 
Knetlre  à  sa  disposition  les  troupes  qu'il  me  demande- 
rait me  parvint  presque  aussitôt;  quelques-unes  com- 
mencèrent à  défiler  vers  Rochefort  ;  quant  à  moi,  j'étais 
de  plus  en  plus  incertain  sur  ce  que  cette  dislocation  me 
réservait,  lorsque,  le  5  mai.  je  reçus  du  ministre  de  l;i 
gaerre,  et  par  courrier,  de  nouveaux  ordres  contenus 
d»ns  un   billet  de   Lomel  (tj,  adjudant  commandant. 

(I)  Ce  Lumel  était  u»  hontmv  d'un  lui'riie  distingué,  et  de  plus 
m  L'xeelleut  Lomme.  C'eat  lui  qui,  à  une  lelti'e  dnaa  laquelle,  el  ù 
Pmpos  <\e  l'incapscilé,  de  l'apathie  et  du  tuauTOis  vouloir  de  tant 


19-2    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

chargé  au  ministère  de  la  guerre  du  mouvement  des 
troupes.  Il  me  transmettait  un  ordre  venu  directement 
de  la  Malmaison,  ordre  m'e^joignant  de  m'embarquer 
pour  une  destination  dont  je  ne  serais  informé  qu'à  cent 
lieues  des  côtes.  Au  reste,  il  s'agissait  d'une  mission  de 
confiance,  et  l'expédition,  m  assurait-on,  ne  devait  pas 
être  lointaine. 

Sur  ces  entrefaites,  mon  aide  de  camp  s'était  lié  avec 
un  M.  Dupaty,  habituellement  désigné  par  le  nom  de  sa 
terre  de  Clam  qu'il  possédait  et  possède  encore.  Ce 
jeune  homme,  l'un  des  plus  spirituels,  l'un  des  plus 
expansifs,  des  plus  vifs  que  j'aie  connus,  se  prit  d'un  bel 
enthousiasme  pour  le  service  militaire  et  pour  moi,  et 
me  fit  dire  par  Richebourg,  lorsqu'il  apprit  mon  départ, 
que,  si  je  voulais  de  lui  et  si  je  promettais  de  faire  ce 
que  je  pourrais  pour  le  faire  nommer  officier,  il  me 
suivrait  sans  prestation  ni  solde,  et  comme  volontaire, 
faisant  auprès  de  moi  fonction  d'officier  d'ordonnance  : 
c  Mais,  répondis-je,  sait-il  les  bruits  qui  courent  sur  le 
but  de  cette  expédition?  —  Il  dit  qu'il  se  consolerait  de  la 
conquête  du  Brésil,  qu'il  n'aimerait  pas  du  tout  l'Egypte, 
mais  qu'il  serait  enchanté  de  la  descente  au  Portugal,  où 
personne  ne  le  devancerait  à  Tassant  des  Portugaises.  » 
Nous  en  étions  là  lorsqu'il  arriva  lui-même  et  me  répéta 
ses  propositions  avec  tant  de  gaieté  et  de  résolution  que 
je  lui  déclarai  que,  en  quelque  endroit  qu'il  se  décidât  à 
me  rejoindre,  il  serait  le  bienvenu,  qu'il  aurait  auprès 
de  moi  la  position  demandée,  et  que  je  ferais  tous  mes 

d'agents  et  foDctionnaires  publics,  je  lui  avais  témoigné  ma  sur- 
prise de  ce  que  le  gouvernement  pût  se  soutenir  et  ma  crainte 
qu'il  ne  pût  arriver  au  bien  qu*il  présageait,  me  répondit  :  «  Il  y  a 
dans  ce  monde  une  foule  de  choses  qui  ne  vont  que  parce  qa'eUes 
vont,  et  les  gouvernements  sont  parfois  de  ce  nombre.  Quant  au 
nôtre,  il  marche  à  une  puissance  qui  subordonnera  bientôt  et  les 
hommes  et  les  choses.  » 


r.ORPS    D'OBSBHVATION    riK    L*    CIRONDE.         tM 

efforts  pour  lui  ouvrir  uae  carrière  qu'il  semblait  apte  à 
parcourir  avec  distinctioa.  Je  devinais  en  lui  un  aimable 
minpBgnon.  et  j'étais  heureux  qu'il  partit  avec  moi. 

Conrormémentàl'ordrereçu,j'avaisexpédiécequi  me 
restait  de  troupes,  les  unes  pour  Bordeaux,  les  autres 
pour  llocherort ,  où  j'allai  moi-même  prendre  le  com- 
mindement  de  la  totalité  de  celles  qui  devaient  être  em- 
turquëes  à  bord  de  la  (lotte  de  l'amiral  Bruix. 

lo  planton  m'attendait  à  la  poste  de  Rochefort;  il  me 
conduisit  à  mon  logement,  fait  d'après  les  ordres  de  l'a- 
miral Bruix  lui-même  et  fort  bien  fait  chez  un  hAte 
riche  el  prévenant,  dont  la  femme  était  bonne  et  jolie, 
et  l'appartement  charmant.  A  peine  arrivé,  je  me  rendis 
f^bn  l'amiral.  11  me  re;ut  à  merveille,  se  félicita  de  mon 
choix  qui  prouvait  selon  lui  une  honorable  conflance  et 
«uquel  il  ne  pensait  pas  avoir  été  totalement  étranger, 
c«doDt  je  l'aurais  tenu  quitte.  11  me  parla  ensuite  des 
troupes  que  je  lui  avais  envoyées  et  du  bel  état  dans  lequel 
elle*  étaient;  des  officiers  délat-major  attachés  àl'expé- 
dilian  el  du  général  d'Houdetot  qui  la  commandait  sous 
suordres;  de  la  llotte,  de  ses  capitaines  de  vaisseau  les 
piu)  distingués  et  du  vaisseau  le  Foudrvyanl  qu'il  m'a- 
viildestiné;  de  son  espoir  d'être  à  la  voile  sous  huit  ou 
dix  jours,  cela  malgré  la  croisii^re  anglaise  dont  il  se  met- 
Uilupendant  fort  en  peine.  Tout  cela  était  dit  avec  une 
Rann]uable énergie,  non  parundeces  marins  telsqu'on 
w  Ira  figure  généralement,  c'est-à-dire  forts,  trapus, 
linina,  rébarbatifs,  et  dont  l'amiral  Duperré  pourrait  offrir 
type,  mais  par  un  homme  presque  sans  cheveux,  et 
si  maigre,  si  pdle,  si  cbétif,  qu'il  me  faisait  l'efTet 
perroquet  plumé  auquel  il  ne  restait  que  le 
ii  cadavéreux  qu'on  aurait  pu  le  prendre  pour 
Ht  de  M.  de  Villèle,  qui  me  le  rappelait  toujours, 
on  pour  un  mort  qui  aurait  oublié  de  cesser  de  vivre. 


194    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL    BARON   TUIÉBAULT. 

Lorsque  je  voulus  prendre  congé  de  lui  :  c  Mon  cher 
général,  me  dit-il,  certain  que  personne  ne  pourrait  me 
prévenir,  j'ai  compté  que  vous  me  feriez  l'honneur  de 
dtner  avec  moi,  et  si  bien  que  j'ai  fait  inviter  un  aide 
de  camp  du  Premier  Consul  que  nous  avons  ici  et  que 
vous  devez  connaftre,  le  générai  Savary.  >  J'étais  en- 
chanté de  revoir  mon  ancien  camarade  de  l'armée  du 
Rhin  et  de  l'armée  de  Rome.  L'heure  de  se  mettre  à 
table  approchait;  Savary  arriva,  et  nous  nous  embras- 
sâmes. Au  nombre  des  convives,  se  trouva  également  le 
capitaine  du  Foudroyant,  et  l'amiral  me  le  présenta.  Après 
un  dîner  fort  gai,  l'amiral  ayant  l'habitude  de  passer  les 
soirées  au  théâtre,  nous  l'y  accompagnâmes.  La  pre- 
mière pièce  jouée,  nous  causions  dans  sa  loge,  lors- 
qu'une querelle,  assez  vive  pour  faire  craindre  des  voies 
de  fait,  éclata  dans  le  parterre  entre  un  officier  de  ma- 
rine et  un  groupe  d'habitants.  A  l'instant,  tous  les  offi- 
ciers de  marine  présents  dans  les  loges  se  précipitèrent 
pour  soutenir  leur  camarade.  L'amiral,  qui  avec  la  viva- 
cité d'un  sous-lieutenant  manqua  sauter  du  haut  de  sa 
loge,  s'élança  entouré  par  nous  tous,  et  moi  suivi  par 
tous  les  ofûciers  de  terre.  Déjà  les  épées  étaient  tirées,  et 
nous  arrivâmes  tout  juste  pour  empêcher  une  très  incon- 
venante bagarre. 

Le  lendemain,  je  fus  mis  à  l'ordre  du  corps  d'observa- 
tion et  j'en  pris  le  commandement,  mais  avec  quelque 
malaise  relativement  au  général  d'IIoudetot.  Il  avait 
plus  de  cinquante  ans,  et  j'en  avais  trente;  indépendam- 
ment de  son  caractère  honorable,  il  était  le  doyen  des 
généraux  de  brigade,  et  j'en  étais  le  cadet.  Mon  rôle  était 
assez  pénible;  il  n'en  fallut  pas  moins  le  soutenir;  tout 
ce  qui  m'était  possible  consistait  à  adoucir  le  fond  parla 
forme,  au  moins  dans  ma  correspondance,  car  nous  ne 
nous  rencontrâmes  pas;  il  ne  quitta  pas  Tile  d'Aix,  et  je 


I 


L'AMIRAL   BBDIX.  —    S.AVARY. 

or  m'y  rendis  pas.  Quant  à  ses  lettres,  elles  attestaient 
'a  résignation  et  la  déférence,  mais  ne  pouvaient  que 
dtuimal^r  ce  qu'avait  de  cruel  la  double  circonstance 
de  perdre  son  commandement  et  de  se  trouver  sous  mes 
ordres,  quand  il  eût  été  tout  simple  que  Je  fusse  sous  les 
Biens. 

Quatre  jours  après  mon  arrivée,  on  lança  un  vaisseau 
de  quatre-vingts  canons,  par  le  plus  beau  temps  du 
inonde.  Lafllueuce  était  immense:  les  étais  ayant  été 
coupés,  les  dames,  parées  des  toilettes  les  plus  brillantes, 
tremblèrent  pour  le  charpentier  chargé  d'abattre  la  clef 
<[ui  calait  encore  le  bâtiment  en  poupe;  crainte  inutile, 
l'éDorme  carcasse  fut  encore  un  instant  immobile,  glissa 
lealement  sur  son  berceau  savonné,  et  tout  à  coup,  accé- 
lérant 8a  course,  s'élança  dans  la  Charente  qu'elle  tra- 
Tena  comme  un  éclair,  pour  aller  s'enfoncer  de  plus  de 
iluiQze  pieds  dans  les  vases  de  la  rive  opposée.  Les  vivats 
édttèrenti  sans  doute  parce  que  le  bâ.timent  n'avait  pas 
duviré;  mais  il  faisait  piteuse  mine,  embourbé  comme 
t'il  était  échoué.  Cent  paires  de  bœufs  furent  attelées  à  la 
{wupe,  et  c'est  ainsi  qu'on  le  tira  de  sa  bourbe,  moyen 
miiirable  que  supprimerait  la  construction  d'un  bassin  1 
'In  lai  souhaita  bon  voyage  cependant.  Le  billiment  par- 
eil pour  nie  d'Oléron,  où  se  font  les  gréements. 

Ayant  reconduit  Sa  vary  chez  lui.  nous  causâmes,  et  Je 
Kuis  pas  à  quel  propos,  de  mes  ouvrages.  Il  me  parla 
^  ce  qu'il  voulait  bien  appeler  ma  capacité  et  de  cet 
tilhousiasme  qui  m'était  naturel  et  que  le  Premier  Con- 
sul élait  si  bien  fait  pour.exalter...  t  Un  homme  comme 
tiù  manque  auprès  de1ui,sjouta-t-il:  tu  partagerais  uti- 
li^mcnt  nos  fonctions,  mais  de  plus  tu  rassemblerais, 
l«w  l'histoire  de  ce  grand  homme,  des  matériaux  dont 
^^uejuur  grossit  l'irréparable  perte.  —  Kt  toi-même. 
f*P«ndi8-je,  qui  fempéche  d'en  réunir?  —  Tu  le  ferais 


190    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

mieux  que  moi,  et  puis  je  cours  toujours;  mais  en  quels 
termes  es-tu  avec  le  Premier  Consul?  >  Je  lui  contai 
mon  affaire  du  18  brumaire;  je  lui  rappelai  le  parti  que 
j'avais  pris  à  Rome  contre  Berthier;  il  jugea  les  précé- 
dents assez  mauvais,  n'abandonna  pas  cependant  sa 
première  idée,  de  manière  à  me  laisser  croire  qu*il 
tenterait  de  me  faire  attacher  au  Premier  Consul.  C'est, 
au  reste,  tout  ce  que  j'en  ai  su.  Si  donc  il  a  fait  une  dé- 
marche, elle  a  été  sans  résultat,  et  cela  devait  être.  Il  est 
des  chances  dont  on  ne  reprend  pas  le  fil  quand  une  fois 
on  Ta  perdu.  Et  cependant  c'est  à  cela  qu'il  a  tenu  que  le 
Mémorial  de  Sainte-Hélène  n'ait  pas  commencé  avec  le 
siècle. 

Peu  de  jours  après,  l'ordre  fut  donné  de  faire  porter 
tous  les  effets  à  bord  de  la  flotte.  C'était  comme  le  premier 
signal  du  départ.  Mes  aides  de  camp  restant  chargés  de 
tout  ce  qui  tenait  au  transport  de  mes  bagages,  je  passai 
la  journée  et  la  nuit  suivante  à  écrire  mes  adieux.  Je 
réservai  pour  la  dernière  ma  lettre  à  Pauline.  Commen- 
cées à  neuf  heures  du  soir,  je  terminai  à  quatre  heures 
du  matin  les  quatorze  grandes  pages  qui  la  composèrent; 
il  me  serait  impossible  de  dire  dans  quel  état  j'étais  en 
récrivant.  Mélange  de  passion  et  de  délire,  cette  lettre 
rappelait  nos  souffrances  et  nos  plaisirs,  et  décrivait  en 
paroles  de  feu  notre  bonheur,  lorsque,  après  le  temps 
d'épreuves,  nous  recevrions  du  ciel  môme  le  prix  d'une 
passion  aussi  rare.  Cet  espoir,  trop  lointain  encore,  ne 
m'empêchait  pas  cependant  de  terminer  par  les  plus 
déchirants  adieux  cette  terrible  lettre  qui  m'avait  coûté 
une  telle  fièvre  d'exaltation  que  j'en  restai  comme 
anéanti.  Je  m'assoupis  à  la  place  même  où  j'avais  écrit 
près  de  seize  heures  durant.  Il  était  neuf  heures  quand 
je  me  réveillai,  et  ce  fut  pour  apprendre  qu'il  y  avait 
sursis  quant  à  l'embarquement.  J'allai  chez  Savary.  Je 


Vttt  LBTTBB   no    PREMIER    CO!SSri,,  l!»7 

k  IroDTai  assis  à  la  droite  de  sa  cheminée  :  il  lisait,  avec 
Je  plus  grand  recueillement,  une  lettre  du  Premier  Con- 
sul, teltre  de  quatre  pages  et  toute  de  son  écriture,  si  le 
mol  écriture  peut  exprimer  la  dél^guration  de  toutes  les 
lettrée,  l'abréviation  de  tous  les  mots  et  l'ioclinaison 
de  toutes  les  lignes.  Sur  rinvitalion  de  Snvary.  je  m'é- 
tablisàlagauchedesa  chemioée,  quanta  lui.  après  avoir 
fini  la  lecture,  l'avoir  recommencée  avec  une  atteotioD 
égale,  avoir  écrit  quelques  signes  inintelligililes  pour 
tuai  autre  que  pour  lui,  rejeté  les  yeux  sur  deux  pas- 
Mges,  ii  étendit  le  bras  droit  qui  tenait  cette  lettre  et  la 
jeta  au  Teu  :  ■  Que  faia-tu?  ra'écriai-je.  —  Ce  que  mes 
ordres  prescrivent.  Les  lettres  que  le  Premier  Consul 
écrit  lui'méme  sont  toutes  conlidenlielles,  et,  comme  ce 
qu'elles  renferment  ne  doit  être  connu  que  de  ceux  à  qui 
il  lu  adresse,  elles  doivent  être  détruites  après  avoir  été 
lues. —  En  vérité,  répliquai-je,  ne  pas  conserver  pour 
ii«  enfants,  que  Ton  a  ou  que  l'on  peut  avoir,  de  tels 
uuveoirs  historiques  est  une  pensée  qui  me  bouleverse. 
Miis  encore,  d'après  la  teneur  de  ces  lettres,  tu  donnes 
itt  ordres,  tu  agis,  et  comme  ce  n'est  certainement  pas 
pvar  le  plaisir  d'écrire  que  le  Premier  Consul  écrit  lui- 
Béme,  ajoutai-je  en  souriant,  que  l'objet  de  ces  lettres 
*tt  évidemment  important,  comment  te  justiQerais-tu 
^aos  le  cas  d'un  oubli  de  sa  part,  ou  d'une  erreur 
taomise  par  suite  d'une  ambiguïté? —  Rien  de  tout  cela 
O*  m'occupe,  me  répondit  Savary.  Quant  à  ma  respon- 
*Kbilité,  pourvu  que  je  ne  laisse  pas  de  doute  sur  un  dé- 
nouement sans  bornes,  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut;  quant 
Aux  enfants  que  je  pourrais  avoir,  l'exemple  de  ce  dé- 
vouement, c'est  encore  le  seul  bien  que  je  sois  jaloux  de 
leurlaiaser.  tJe  fus  frappé  de  cette  réponseque  centfois  ■ 
je  me  guis  rappelée  ;  réponse  sans  laquelle  on  ne  compren- 
«ira  jamais  la  vie  de  Savary,  mais  au  moyen  de  laquelle 


198    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

cette  même  vie  n'offre  plus  rien  que  de  conséquent.  Pour 
changer  d'entretien,  il  me  demanda  ce  que  j'étais  devenu 
depuis  Tavant-veille,  que  l'on  ne  m'avait  vu  nulle  part, 
et  je  lui  fîs  pari  de  ce  qui  m'avait  occupé  :  c  Diable, 
reprit-il,  on  ne  met  pas  de  gaieté  de  cœur  les  mers  entre 
soi  et  des  personnes  à  qui  l'on  a  tant  de  choses  à 
dire.  Allons,  voyons,  parle-moi  franchement  de  ta  po- 
sition et  de  tes  vœux.  »  —  Sur  cette  provocation,  je  lui 
avouai  que  j'avais  reçu  mon  ordre  d'embarquement  avec 
déplaisir.  J'étais  gêné  du  rôle  supérieur  qui  m'était  fait 
vis-à-vis  du  général  d'Houdetot;  de  plus,  la  vieillesse  de 
mon  père,  ma  situation  de  famille  me  retenaient  sur  le 
continent,  t  On  ne  s'embarque  que  par  devoir,  conti- 
nua Savary,  lorsqu'on  n'est  pas  ofûcier  de  mer;  quant 
au  général  d'Houdetot,  l'amiral  n'a  jamais  été  juste  à 
son  égard  et  je  comprends  d'autant  mieux  l'embarras 
de  ta  situation  que,  quoiqu'il  se  loue  de  tes  procédés,  sa 
position  ne  peut  pas  lui  être  agréable.  Eh  bien,  écris 
au  Premier  Consul;  garde- toi  de  lui  faire  penser  que 
tu  ne  désires  pas  cet  embarquement,  parce  que  tu  serais 
bien  sûr  de  ne  pas  y  échapper;  mais  borne-toi  à  lui 
rendre  compte  de  ta  position  vis-à-vis  d'Houdetot  dans 
les  termes  les  plus  simples  et  les  plus  brefs  ;  le  courrier 
que  j'ai  à  renvoyer  au  Premier  Consul  et  qui  repart  dans 
deux  heures  emportera  ta  »lettre.  »  Une  heure  après,  il 
eut  ma  lettre;  elle  partit  le  13  mai;  l'amiral,  que  nous 
informâmes  de  cette  démarche  comme  la  faisant  et  non 
comme  l'ayant  faite,  écrivit  le  lendemain  dans  le  même 
sens,  et,  le  20,  l'amiral  et  Savary  avaient  réponse  à  leurs 
lettres.  Le  général  d'Houdetot  reprenait  le  commande- 
ment des  troupes  de  l'expédition,  et  je  rejoignais  le  quar- 
tier général  du  corps  d'observation  de  la  Gironde,  com- 
munément appelé  «  l'armée  de  Portugal  ».  Quant  à  moi, 
je  me  hâtai  d'écrire  au  général  d'Houdetot  cette  nouvelle 


iBt  pour  lui  te  double  niérile  du  fuît  et  de  In  sur- 
t,  qui  pour  moi  me  transportait  de  joie,  tout  en  ne 
Inis^anl  plus  d'objet  aux  trente  pages  de  lettres  d'adieu 
<pie  j'avais  écrites.  Je  me  rendis  avec  Savary  chez  l'ami- 
ral. <jui.  d'après  les  ordres  du  Premier  Consul,  m'avait 
déjà  expédié  les  miens,  mais  qui.  tout  en  me  parlant  de 
la  dt^ljcalesse  de  mon  procédé  envers  le  général  d'Hou- 
detot.  n'en  était  pas  moins  contrarié  de  mon  départ. 
'  El  quand  nous  quittez-vous?  —  A  minuit.   . 

Il  insista  néanmoins  pour  que  je  dînasse  avec  lui . 
miis  le  repas  fut  sérieux:  à  dix  heures,  j'embrassais 
Savary,  et  le  lendemain  soir  j'étais  à  Ftoyan  (1),  contem- 
plant cette  tour  de  Cordouan  que  des  flots  impuissants 
issaillent  sans  cesse.  A  peine  descendu  de  voiture,  je  me 
dirigeai  vers  le  port,  oii  je  fus  aussitôt  entrepris  par 
deux  patrons,  m'offrant  leurs  services  pour  me  conduire 
à  Bordeaux.  L'un  possédait  un  fort  biltiment  un  peu 
'oard,  sans  chances  fâcheuses  et  avec  lequel  il  me  pro- 
mettait de  faire,  en  seize  heures,  les  vingl-trois  lieues 
d«  ce  trajet;  l'autre  me  garantissait  dis  heures  seulement 
de  navigation;  mais  son  voilier  Ru.  è.  flancs  étroits,  au 
griment  élevé,  avait  deux  fâcheux  précédents,  et  un  aq 
n'était  pas  révolu,  depuis  qu'il  avait  chaviré,  et  qu'à  un 
homme  près  tout  ce  qui  le  montait  avait  été  noyé,  pré- 

{1)  Je  pluee  ici  un  Fuit  pouvant  servir  <le  lu^-on  ù  ceux  qui  soraient 
tenté*  d'acheter  lics  cht^vtui  a  des  ofliciori  du  cavalerie .  Le  coloDel 
llronin,  premier  aide  de  camp  du  géoéral  Masséna,  pendant  Iti 
Uoena  de  Gdocs,  et  avec  lequel  j'étais  lié,  arriva  a  Rocbefort,  psQ- 
«lant  que  je  commaDdais  les  troupes,  cl  me  supplia  do  le  Taire  alta- 
cbaral'axp^dilion,  Jb  mis  le  plus  8''^''i'^^'e  a  appuyer  Bon  vœu,  qui 
fat  eaaucé  ;  maia,  du  momeat  où  il  sut  que  je  rejoignais  l'année  de 
la  Girondt),  il  accourut  cliez  moi,  el  me  dit  qu'il  avait  à  deui  jours 
4aBord(^aui  deui  clievaux  de  selle  eicellenls.  qa'il  ttait  lieureui 
de  pouvoir  ineloso[Trir,queiâ  n'eu  trouverais  pas  de  semblable»,  el 
qu'il  me  les  laisserait  pour  S,700  fi-aurs.  Je  les  payai  aussltâti 
•IiHud  ils  me  rejoigoirent  à  Bordeaux.  Il  ao  trouva  que  je  n'avais 
<nic  deux  ro)iaes  qui  no  valaient  pas  fiSO  tcancs  à  elles  deux 


iOO    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBACLT. 

cisément  dans  le  trajet  que  j'avais  à  faire.  Mon  choix 
aujourd'hui  serait  aussitôt  fait  qu'il  le  fut  alors,  mais 
il  le  serait  différemment;  je  préférerais  le  premier  de  ces 
bâtiments,  comme  je  pris  le  second  avec  la  prodigaUtë 
de  la  jeunesse  qui  gâche  la  vie,  quelque  valeur  qu'elle 
puisse  avoir;  maintenant,  malgré  le  mépris  dont  je  la 
juge  digne,  je  m'attache  davantage  à  elle  à  mesure 
qu'elle  est  plus  près  de  m'échapper.  Pour  en  revenir  à 
mon  trajet,  nous  filions  tellement  couchés  que  matelots 
et  passagers  étaient  à  plat  ventre,  et  grâce  à  cette  pous- 
sée de  vent,  partis  de  Royan  à  quatre  heures  du  matin, 
nous  arrivions  à  deux  heures  sonnantes  à  Bordeaux,  où 
je  pus  passer  avec  le  général  Leclerc  le  quart  d'heure 
qui  précédait  encore  son  départ  pour  Bayonne. 

Ce  général,  commandant  en  chef  l'armée  de  la  Gironde, 
beau-frère  du  général  Davout  par  la  femme  de  ce  der- 
nier, était  également  beau-frère  du  Premier  Consul  par 
son  mariage  avec  Pauline  ou  Paulette  Bonaparte,  créa- 
ture la  plus  admirable  de  formes,  la  plus  ravissante  de 
grâces,  la  plus  jolie  de  figure  que  la  nature  ait  jaihais 
formée,  et  qui,  prodigue  comme  les  dieux,  n'était  pas 
plus  avare  de  ses  charmes  que  le  ciel  ne  l'avait  été  pour 
^  elle.  Quant  à  son  mari,  à  peu  près  au  niveau  de  sa  petite 
taille,  et  se  croyant  au  moins  un  grand  homme  parce 
qu'il  n'était  pas  plus  petit  que  celui  que  Kléber  avait 
proclamé  f  aussi  grand  que  le  monde  >,  il  me  reçut  bien, 
sans  doute,  mais  avec  un  air  de  puissance  dont  je  n'au- 
rais pas  cru  que  ce  petit  général  Leclerc  pût  être  devenu 
susceptible.  Ses  manières,  ne  pouvant  être  de  la  dignité, 
n'étaient  que  de  la  sufQsance;  on  ne  peut  pas  dire 
cependant  que  ce  ne  fût  pas  un  homme  d'esprit,  mais  on 
ne  peut  pas  nier  non  plus  que  ce  fût  un  homme  fort  au- 
dessous  de  sa  position  et  de  Tidée  qu'il  avait  de  lui- 
même;  et  ce  qui  le  prouve,  c'est  que,  joignant,  à  la 


■  LE   BLOND    BOSAPARTK.  "  SOI 

tOBlenr  de  ses  cheveux  près,  quelque  reE>semfa lance  de 
figure,  de  taille)  de  maigreur  et  de  tournure  avec  le 
gfnéral  Bousparle  de  cette  époque,  il  avait  cru  que,  pour 
icbcTer  de  rendre   l'ideDlité  entière,  il  ne  Tallait  plus 
;m  copier  les  poses,  les  manières  et  les  gestes.  Ainai, 
3  se  tenait  et  marchait  comme  son  illustre  beau-frère 
(t mettait,  comme  lui,  les  mains  derrière  le  dos,  prenait 
dn  tabac  comme  lui,  parlait  par  plirases  courtes  et  sac- 
cadées, et  poussait  le  délire  jusqu'à   oser  chercher  à 
imiter  regards,  sourires,  mouvements  de  lèvres,  sans 
comprendre  qu'il  ne  pouvait  substituer  que  des  grimaces 
i  une  expression  inconcevable,  à  un  jeu  de  physionomie 
qui  jamais   n'aura  de  comparaison,  langage  muet  et 
pourtant  terrible,  qui  anéantissait  ou  délectait  et  sou- 
vent avait  pour  ainsi  dire  décidé  de  l'existence  de  celui 
qui  en  était  l'objet  avant  même  qu'aucune  parole  eût  été 
^^Wft^ïfée.  il  ne  restait  plus  qu'à  contrefaire  l'écriture, 
^HBU'écriture  est  l'homme,  et  Leclerc  n'en  risqua  pas 
^^|fa,  alors  qu'il  eût  des  bottes  et  des  habits  semblables 
^^Hwme.  voire  même  la  redingote  grise  et  le  chapeau 
B     derenu  monumental;  il  le  plaçait  sur  su  tète  de  telle 
«DTle  que,  à  l'homme  près,  oo  retrouvait  en  lui  le  Pre- 
mierConsul  tout  entier,  ou,  comme  on  disait.  •  le  blond 
Bonaparte  >  (1). 

S'il  avait  compté  sur  ces  singeries  pour  fortifier  son 
lalorité,  il  avait,  quant  à  moi  du  moins,  complètement 
muiqué  son  but- A  dater  de  ce  moment,  je  fus  convaincu 
ijue,  si  l'armée  avait  un  chef,  elle  n'avait  pas  de  général, 
«que  le  choix  d'un  Leclerc  était  une  affaire  de  bon 


(1)  la  ae  iû»  plus  quel  persounafO  pri^t  i  inariur  son  QIe  ea 
'tndit,  4VVC  le  père  de  sa.  l>ru  Tuture,  à  une  dos  audiences  de  l'EiU' 
pHeur  et  en  eut  le  regard  le  plus  gracieux,  le  sourire  le  plun 
litltur.  Oi'  un  [ulur  dont  le  pËre  £uil  uiusi  dislinijuâ  pouvait  bien 
"Njci  cent  mille  fcaDCS  de  dot  de  plus,  el  il  les  obtint 


302    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON  THIÉRAULT. 

plaisir,  et  non  une  affaire  de  sagesse.  Alors  que  nos 
plus  grands  hommes  de  guerre  se  trouvaient  sans 
destination,  ce  pygmée  surgissait;  alors  que  tant  de 
généraux  de  division  célèbres  restaient  sans  emploi, 
un  général  de  brigade  sans  gloire,  à  peine  fait  général 
de  division,  commandait  une  armée.  Mais  aussi  cette 
armée  ne  s'appelait-elle  que  corps  d'observation,  son 
chef  que  commandant  provisoire,  et  n'avait-on  pas  osé 
placer  sous  les  ordres  de  ce  chef  un  seul  général  de 
division,  d'où  il  résultait  que  trois  divisions  d'infanterie 
et  une  de  cavalerie  n'étaient  commandées  que  par  des 
généraux  de  brigade.  Précautions  remarquables,  en  ce 
qu'elles  montrent  à  quel  point  le  Premier  Consul  ména- 
geait encore  l'armée;  c'est  ainsi  que,  sur  une  seule  obser- 
vation, il  avait  rendu  les  droits  à  l'ancienneté  au  général 
d'Houdetot. 

Il  est  vrai  que  ces  considérations  cessèrent  bientôt 
d'en  être  à  ses  yeux.  Ainsi  huit  mois  ne  s'étaient  pas 
écoulés,  et  ce  même  Leclerc,  général  en  chef  de  l'armée 
de  Saint-Domingue,  eut  sous  ses  ordres  le  général  Ro- 
chambeau,  fils  du  maréchal  qui,  comme  gouverneur  de 
la  colonie,  avait  acquis  une  belle  réputation;  ce  fils 
était  lui-même  un  homme  distingué,  général  de  division 
depuis  longtemps,  qui  de  plus  avait  dû  commander 
cette  armée  (i),  et  qui  ne  consentit  à  en  faire  partie  que 
parce  qu'il  lui  fut  impossible  de  résister  à  la  volonté  du 
Premier  Consul . 

(1)  On  avait  annoncé  que  le  général  Roichambeau  commanderait 
cette  armée,  et  il  en  était  si  persuadé  qu'il  avait  dit  à  l'adjudant 
général  Pré  val  :  «  Acceptez  la  place  de  mon  chef  d'état -major;  vous 
partirez  comme  général  de  brigade,  et  en  revenant  vous  choisirez 
une  de  mes  filles.  »  Il  avait  en  effet  conçu  une  haute  opinion  de 
Préval  pendant  la  campagne  du  Var;  mais,  comme  presque  tous 
les  officiers  de  terre,  Préval  avait  horreur  de  la  mer.  Bien  loi  en 
prit,  au  reste,  de  refuser,  car  il  serait  resté  attaché  à  cette  expé- 
dition, sans  aucun  des  avantages  qui  lui  avaient  été  promis. 


UBOITS    V    l/A»ClEN>ETé.  90^ 

Ainsi,  neuf  ans  plus  tard,  un  CafTarelli,  dont  ie  bon 
pliùir  impérial  pouvait  seul  avoir  fait  un  général  en 
chef,  commanda  l'armée  du  nord  de  l'Espagne,  et  cela 
Domme  succeBseur  d'un  Dorsenne,  sous  tant  de  rapports 
indigne  d'un  tel  poète,  et  qui  cependant,  il  peine  général 
dt  division,  ge  trouva  placé  à  la  léte  d'une  armée  où  ser- 
nh,  indépendamment,  je  ne  dis  pas  de  moi.  qui  n'étais 
Ma  ancien  que  d'un  an,  mais  du  général  Seras,  ayant  dix 
1B8  de  grade,  le  général  Souham,  qui  dix-huit  ans 
nparavant  commandait  sous  Picliegru  une  division  de 
Inate  mille  hommes.  Eh  bien,  personne  n'osait  réela- 
wrou  se  plaindre,  et  si  l'opinion  se  prononçait,  c'était 
contre  les  victimes,  et  non  contre  l'excès  ou  l'abus  de 
pniToir. 

Ponren  revenir  au  général  Leclerc,je  n'eus  à  mon 
liriTée  à  Bordeaux  qu'un  moment  d'entretien  avec  lui  ; 
pntque  toutes  les  troupes  étaient  déjà  à  Bayonne;  lui- 
Di^oe  partait  pour  regagner  la  tâte  de  la  première  divi- 
sion, et  tout  se  borna  pour  moi  à  recevoir  le  commande- 
ment des  deux  derniers  régiments,  et  l'ordre  de  rejoindre 
tmt  eux  le  quartier  général  à  Rodrigo. 

Le  lendemain  de  mon  arrivée  à  Bordeaux  où  je  reçus 
Inonlres  du  ministre  de  la  guerre,  les  ordres  relatifs  à 
non  changementde  destination  et  la  réponse  du  général 
d'Houdetot,  le  domestique  de  Drouin  me  présenta  les 
(Iwi  roBses  dont  son  mattre  m'avait  gratifié,  et  je  reçus 
paiement  la  visite  du  mari  de  cette  belle  Mme  Texier 
^t  j'ai  parlé,  pauvre  garçon  qui  avait  besoin  de  sortir 
d«  Frsnce  et  que,  sur  la  prière  de  sa  femme  et  de  Michel 
Ugreca,  sur  ses  propres  instances,  j'emmenai  comme 
«crtUire.  Je  ils  aussi  la  connaissance  de  M-  Delpecb. 
Uni  de  ce  Texier  et  qui,  désirant  entrer  des  premiers  à 
ï**>onne  afin  d'y  utiliser  vingt  mille  louis  en  or  qu'il 
*n|)Ortait,  me  demanda  de  voyager  avec   moi. 


i 


têê    M^.MOIftES    riU   CE.NélAL   BARON    THIÉBAULT. 

blonds,  avec  sa  fignre  si  calme  et  de  traits  agréables, 
00  n*eût  guère  deviné  son  extraordinaire  énergie  et  son 
incroyable  activité  d*àme  et  de  pensée;  malgré  cet  exté* 
rieur  dont  les  élégances  dissimulaient  la  force,  il  n'en 
fut  pas  moins  le  héros  d'un  grand  nombre  d'actions 
vigoureuses,  et  je  veux  en  citer  quelques-unes. 

En  avril  1795,  il  avait  en  qualité  d'aide  de  camp  vigou- 
reusement aidé  Pichegru  à  soumettre  les  révoltes  des 
faubourgs.  Peu  après  cette  époque,  il  parvint  à  faire  arri- 
ver de  Russie  dans  un  de  nos  ports  un  immense  appro- 
visionnement de  salpêtre  dont  la  France  manquait.  En 
rt^pouRï  À  un  propos  offensant,  il  envoya  un  cartel  à 
Sébastian!  (i  ),  devenu  depuis  lors  plus  célèbre  qu'illustre. 
Sos  témoins  étaient  Junot  et  Kerbourg;  mais  sa  réputa- 
tion de  bretteur  décida  le  vaillant  Sébastian!  à  substi- 
liMMT  les  plus  humbles  excases  aux  arrogantes  injures, 
H  m^ww'  à  offrir  une  néparation  écrite  que  Delpech 

.^/N^iii4nMu  Ttt  M^mmé cootinuateur  de  VAmi  du 

i*tniiUi .  àr  MinÇ  riîl;fr|iu  dans  une  de  ses  feuilles;  il 
\'k  U'  tr:m%Hir^  x>s  %?;^Cient  que  des  menaces  et  de 
K^iix*M.i.\  ;aj!tr«f^  :!  r^imit  les  cinquante  invalides 
^.^"v  /iiit$:xM.:iiiii^$.  Âf  l^j^t,  ï-*s  grise,  les  arme  en  partie 
.c   <.ui.».s  n:  :ù»$eiSif^  j»e<  iîvi<^?  en  deux  troupes,  arrive 

V  ;>^.'.»n  :♦'  .-rf  vacTTiiîrsie.  le  £ait  abîmer  de  coups  de 

V  .-V     uî    i..;.-   i«?  yir?!S«^  par  la  fenêtre;  après  quoi, 
•  -vaw^.v  .X  ,ya.«,'*  e?  }vursttites«  et  même  réussit  à 

^-*..  V. .  ..v^    ,'. ><uitf  (f^s  «' >6££^  i<e l'AniiM  da  Nord  parviorent à 


j»-i-«' 


*  ».    5  V*  ,        k       .>,N. 


^    -•:     .ops   qii'J  acheta,   faubourg    Sainl- 
-  -'-v^  «  «^«sjic: .  Jttsqu^eo  Tan  XII,  époque  où 
\  -s»»s^'A*>  A  ,v*:*^yjL  c^Hhntel,  que,  sepl  aos  après 
..m.c.       «x    >vtr*aî  plus  de  ses  oouveUes,  sa 
l"        ■-•-••  y. --.a  :: -^i^^  rrvvuration  qu'il  avait  laissée. 

<v     rv  ..-^  : ^t  jkawté  pour  200,000 francs, et, 


-^--^•■':. 


.^*    N-.  . 


«  2»<  .a»e  >ébastiaQi. 


A  TBAVEBS   LES   LAKDB8.  W, 

doDDer  le  change  sur  l'auleur  de  cette  correcUoQ.  Tels 
^tiieot  quelques-uns  de  ses  aoLécédents  quand  il  fit  avec 
mcH  ia  coui-se  eu  Espagne. 

Uuicooque  a  traversé  les  Landes  à  l'époque  que  je 
rappelle  ne  peut  avoir  oublié  leurs  sables,  dans  les- 
quels les  roues  des  voitures  s'enfonçaient  jusqu'aux 
moyeux.  En  dépit  des  coups  qui  les  exterminaient,  les 
oilheureux  chevaux  ne  parvenaient  qu'à  faire  dandi- 
ner une  calèche,  durant  plus  de  cinquante  lieues,  et  ce 
MHvenir  est  d'autant  plus  durable  que,  ù  celle  contrée 
iunimée,  déserte,  monotone,  qui  ne  produit  que  le 
trille  sapin,  qui  n'a  de  récolte  que  la  résine,  succède 
bnuquement  un  pays  pittoresque  et  fertile,  à  Touest 
doquel,  et  à  la  jonction  de  la  Nive  et  de  l'Adour,  surgit 
llUfùtalB  du  peuple  le  plus  vif,  le  plus  gai,  le  plus 
Igile;  pays  non  moins  remarquable  par  la  beauté  de  ses 
hlbitants  que  par  l'élégance  de  leur  costume,  pays  que 
ItBid&gsoa  sépare  de  la  Biscaye,  célèbre  par  ses  bis- 
etfeoB,  comme  Bayonne  l'est  pour  ses  baïonnettes. 

Bd  quittant  celte  ville,  le  7  juin  1801,  les  plus  jeunes 
dtnotre  troupe  voulurent  essayer  des  cacolets.  Ce  nom 
ta  doDDe  it  des  selles,  aux  deux  cAtés  desquelles  se 
twavenl  attachés  ou  accrochés  des  sièges  faisant  face 
enkTttDtel  qui  utilisent  chaque  cheval  pour  le  trans- 
jMjrt  de  deux  personnes.  Ûuant  à  ces  personnes,  il  faut 
untDrelk'meiit  équilibrer  leur  poids,  ce  qui,  faisant 
traiter  CCS  messieurs  comme  de  la  viande  à  la  livre,  ac- 
^upla  Richebourg  et  Dupaty,  Texier  et  Uelost.  Delpech 
et  moi,  nous  nous  étions  contentés  chacun  d'un  cheval 
it  «Ile  ordinaire,  et,  les  autres  sur  leurs  chaises,  nous 
*<ir  nos  montures,  nous  Hmes  au  bon  trot  Je  ne  saia 
««bien  de  lieues  sans  que  nous  parvinssions  à  dépas- 
«r  les  (Jeu^L  Basques  qui  nous  avaienl  luué  nos  chevaux, 
']<"<  ipied,  les  accompagnaient  pour  les  ramener  et  qui 


tiOft    MÉMOIRES   OU    GÉNÉRAL   BARON    THIRBAULT. 

ne  paraissaient  éprouver  ni  fatigue  ni  essoufflement 
d'une  course  à  ce  point  rapide  et  prolongée.  Aussi  le 
proverbe  c  marcher  comme  un  Basque  >  nous  parut-il 
plus  que  justifié. 

Au  reste,  les  cacolets  nous  plurent  beaucoup.  C'est 
en  effet  une  chose  charmante  que  cette  manière  de  che- 
miner à  cheval,  quoique  dans  un  fauteuil,  à  côté  d'une 
personne  avec  qui,  et  sans  gène,  on  peut  suivre  la  con- 
versation la  plus  intime.  Rien  à  mon  sens  ne  prouve 
mieux  l'esprit  de  cette  population,  son  besoin  de  com- 
munication, le  charme  de  ses  entretiens,  et  j'ajouterai 
une  confiance  mutuelle;  car  si,  comme  Richebourg  en 
fit  la  niche  à  Dupaty,run  des  deux  occupants  du  cacolet 
saute  brusquement  de  son  siège,  l'autre  bascule  néces- 
sairement les  quatre  fers  en  l'air.  Mais  il  est  peu 
d'usages  qui  ne  résultent  des  mœurs  ou  des  besoins,  et 
n'est-ce  pas  encore  pour  diminuer  la  fatigue  des  grands 
trajets  que  l'on  a  imaginé  et  employé,  dans  les  Landes, 
des  échasses  qui,  isolant  les  habitants  de  cette  terre 
ingrate,  leur  donnent  l'équivalent  de  la  marche  du  dro- 
madaire ? 

Vers  la  fin  du  jour  où  nous  quittâmes  Rayonne  pour 
rejoindre  nos  équipages  à  Saint-Jean  de  Luz  et  ma  bri- 
gade à  Irun,  le  temps  se  mit  à  la  pluie.  Nous  éprou- 
vâmes d'ailleurs  des  retards;  le  mauvais  état  de  la  route 
ralentit  encore  notre  marche  ;  en  approchant  de  la  Bidas- 
soa,  où  nous  n'arrivâmes  qu'à  dix  heures  du  soir,  nous 
mîmes  même  pied  à  terre  pour  soulager  les  chevaux  de  voi- 
ture, et  nous  étions  contrariés  de  tous  ces  retards,  lorsque 
quelques  douaniers  arrivèrent  à  nous;  l'un  d'eux,  ayant 
l'air  de  défendre  un  passage  que  personne  ne  songeait  à 
forcer,  me  campa  son  poing  gauche  sur  la  poitrine.  Je 
ne  puis  trop  dire  comment  cela  se  fit,  mais  le  contact  de 
sa  patte  et  de  mon  corps  avait  â  peine  eu  lieu  qu'un 


DOUANIERS    INCIVILS.  20D 

coup  de  canne  à  travers  la  figure  Tavait  jeté  à  la  ren- 
rerse  an  milieu  de  la  boue.  Aussitôt  des  cris  :  <  Aux 
âmes!  >  retentirent,  et  trente  douaniers,  munis  de  leurs 
fusils,  nous  enveloppèrent.  Notre  première  réponse  fut 
un  éclat  de  rire,  qui  commença  à  les  déconcerter;  mais, 
coDune  il  fallait  en  finir,  je  demandai  le  chef,  qui 
s'avança.  Je  savais  que  son  poste  et  lui  avaient,  à  prix 
d'argent,  favorisé  la  sortie  de  France  et  l'entrée  en 
Espagne  d'expéditions  de  contrebande  s'élevant  à  un 
million  et  demi  (i);  je  le  menaçai  d'une  plainte;  j'exi- 
geai d'ailleurs  que  la  visite  de  nos  voitures  fût  faite  et 
qu'on  me  remit  le  nom  du  douanier  qui  s'était  montré 
brutalement  insolent.  Je  ne  fis  pas  usage  de  ce  nom; 
toutefois,  pour  prévenir  l'effet  de  mes  menaces,  le  chef 
de  poste  fit  de  son  côté  une  plainte  qu'il  adressa  au 
ministre  de  la  guerre,  c'est-à-dire  qu'elle  fut  remise  à 
Lomet,  qui  la  jeta  au  feu,  mais  qui  engagea  mon  père 
àm'écrire  d'user  de  plus  de  modération;  et  de  ce  fait 
je  contractai  avec  ces  douaniers  une  dette  dont  Tacquit- 
tement  se  trouva  forcément  ajourné  à  ma  rentrée  en 
France. 

(1)  Le  fait  était  exact;  ropération  avait  été  fuite,  disait-on,  pour 
le  compte  du  général  Leclerc,  et  elle  était  trop  colossale  pour 
t'être  faite  pour  le  compte  d'un  autre. 


III.  U 


CHAPITRE  VIII 


Hors  les  grandes  villes,  il  n'est  guère,  même  en  France, 
de  bonne  auberge,  pour  qui  arrive  à  onze  heures  du 
soir.  En  Espagne,  il  n'en  est  de  bonne  à  aucune  heure; 
mais,  dans  un  trou  comme  Irun,  au  milieu  dç  la  nuit  et 
par  le  mauvais  temps,  il  n'est  pas  de  description  qui 
puisse  donner  une  idée  de  ce  qu'était  Tatroce  posada 
dans  laquelle  force  fut  de  nous  réfugier.  Cependant  nous 
avions  pris  notre  parti,  relativement  aux  chambres  en 
cachots  de  prison  et  aux  grabats;  mais  nous  avions  faim, 
et,  personne  ne  se  remuant,  nous  nous  mtmes  à  cher- 
cher des  vivres.  L'un  fouilla  une  armoire,  un  autre  un 
recoin  servant  de  garde-manger  (quand  il  y  avait  quel- 
que chose  à  garder),  et  moi  un  grand  et  mauvais  panier 
dans  lequel,  sous  quelques  morceaux  de  pain,  je  décou- 
vris un  peigne,  une  carotte  de  tabac,  quelques  chan- 
delles, un  peu  de  beurre  dans  une  vessie,  une  seringue, 
un  morceau  de  fromage  et  deux  canules...  Le  mal  de 
cœur  At  raison  de  l'appétit,  et  des  imprécations  étouf- 
fèrent le  rire  qui,  dans  une  autre  situation,  nous  aurait 
étouffés. 

Notre  nuit  fut  courte  et  nous  parut  longue.  A  la  pointe 
du  jour,  et  comme  nous  nous  disposions  à  partir  avec  les 
troupes,  on  nous  apprit  qu'il  y  avait  à  Saint-Sébastien  un 
traiteur  français  excellent.  A  cette  nouvelle  et  par  accla- 
mation, nous  résolûmes  d'aller  faire  encore  trois  bons 


i  i>t:  FB4^CF,. 

rfpas  avant  de  nous  engouffrer  dans  cette  dégoûtante 
Espagne.  Nous  ftineB  donc  partir  nos  équipages  avec  la 
colonoe  et  prîmes  sept  chevaux  de  louage  pour  nous 
rendre  à  Saiot-Sébastien;  or,  à  l'entrée  du  premier 
villafe  que  nous  eûmes  à  traverser,  une  femme,  fort 
Mie.  ma  foi,  ayant  reconnu  Delost,  cria  de  toutes  ses 
forces  :  «  Jésus  I  El  senor  Delost  1  >  De  toutes  parts 
il'autres  femmes  accoururent,  proférant  les  mêmes  cris 
H  se  jetant  sur  lui  plus  qu'elles  ne  l'abordèrent;  il  fut 
^nloaré.  pris  par  les  mains,  par  les  jambes,  tiré,  secoué, 
embrassé,  fêté.  Nous  eûmes  grand'peine  à  l'arracher  à 
Ces  démonstrations  véritablement  expressives  qui  nous 
Avaient  déjà  mis  de  très  belle  humeur. 

A  Saial-Sébastien.  nos  chevaux  n'étaient  pas  débridés 
lue  déjà  tous  les  fourneaux  fumaient;  le  chef,  s'éver- 
^*XBiit  A  justifier  sa  réputation,  dépassa  notre  espérance, 
*^«r  nous  eûmes  les  meilleurs  repus.  Le  lendemain,  le 
'ilBcr  fut  particulièrement  exquis.  Tour  ne  pas  être  en 
■*este  avec  les  hommages  à  rendre  aux  produits  de  la 
'^raoce,  nous  ne  négligeâmes  pas  le  vin  de  Champagne, 
•^l  bientôt  nous  oubliâmes  non  seulement  l'Espagne,  mais 
*»-n  peu  les  convenances.  Texier  avait  un  chien  de  chasse 
*^iiG  nous  juge&mes  indisposé;  aussitôt  le  chien,  affublé 
■4*UDe  camisole  garnie,  d'un  bonnet  de  nuit  à  rubans, 
*^t  mis  dans  le  plus  beau  lit  de  l'hûtel,  fut  visité  par  le 
I»reinier  médecin  de  la  ville,  médecin  qui  du  reste  eut 
^inrT  d'esprit  pour  ne  pas  se  fAcher,  Il  tAta  le  pouls, 
le  net  et  les  oreilles  du  malade,  lui  vit  la  langue,  près- 
divil  ane  ordonnance  et  un  régime,  re^ut  un  louis  et 
•«retira,  nous  laissant  aussi  embarrassés  que  nous  l'eus» 

Éaioosélé  peu  s'il  avait  montré  de  l'humeur. 
Une  foule  de  pauvres  s'était  réunie  sous  nos  fenêtres, 
Kjene  sais  plus  qui,  méconnaissant  le  respect  dû  au' 
HUheur,  céda  à  la  mauvaise  pensée  de  faire  changett 


313    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBADLT. 

un  louis  en  gros  sous,  de  faire  chauffer  ces  sous  dans  de 
rhuile  bouillante  et  de  les  jeter  au  moyen  d'une  cuil- 
ler de  fer;  les  premiers  pauvres  y  laissèrent  la  peau; 
mais,  bientôt  se  servant  de  leur  vêtement  pour  les 
ramasser  et  évitant  de  les  recevoir  sur  les  mains  ou  sur 
la  figure,  chaque  nouvelle  jetée  de  sous  n'excita  plus 
que  des  cris  de  joie;  ainsi  l'amusement  changea  de  bord, 
et  le  louis  passa  à  transformer  le  plaisir  en  charité. 

Le  temps  étant  redevenu  superbe,  nous  visitâmes  la 
ville  et  ce  joli  port  du  Passage,  admirable  et  seul  abri 
au  fond  de  ce  formidable  golfe  de  Gascogne.  Et  les  vingt- 
quatre  heures  que  nous  avions  pu  consacrer  à  Saint- 
Sébastien  étant  écoulées,  notre  dernier  repas  fait,  notre 
compte  soldé,  la  fille  de  raubôrge,jeune  et  très  agréable 
Française,  vint  avec  une  assiette  faire  le  tour  de  la  table 
et  recueillir  le  pourboire  accoutumé.  C'était  comme  un 
dernier  tribut  à  la  France,  et  je  donnai  un  louis;  per- 
sonne ne  voulut  donner  moins;  à  chaque  louis  nouveau 
elle  s'épanouissait  davantage,  et,  à  coup  sûr,  elle  ne  fut 
jamais  plus  jolie  que  lorsque,  au  septième  et  dernier, 
elle  nous  supplia  de  n'en  rien  dire  à  ses  maîtres. 

D'ordinaire,  on  ne  sait  qu'on  change  de  pays  que 
parce  qu'on  l'entend  dire  ou  qu'on  voit  sur  des  poteaux 
les  armes  ou  les  couleurs  du  pays  nouveau,  tant,  aux  deux 
côtés  des  frontières,  les  habitudes,  les  mœurs,  les  types, 
les  costumes  se  ressemblent;  mais  en  Espagne  chaque 
pas  franchi  dépayse.  Brusquement  l'idiome  et  le  cos- 
tume se  transforment.  Le  sentiment  de  nationalité  qui 
tient  à  l'isolement  géographique  des  Espagnols  et  à  leur 
ignorance  profonde,  la  saleté  qui  de  gîte  en  gîte  devient 
plus  repoussante,  la  nourriture  plus  propre  à  chasser 
les  convives  qu'à  les  attirer,  le  service  répugnant,  cette 
escabelle  à  trois  pieds,  à  peine  dégrossie,  couverte  d'une 
guenille  qui  n'est  propre  qu'un  jour  et  qui  sert  un  mois, 


nOTITKS    D■KSPAR^K, 

et  Bur  laquelle  on  place  une  petite  marmite  d'olla  podrida 
et  degarbanzoB(l).  ce  régal  de  gueux,  qui  forme  le  festin 
habituel  d'un  hidalgo;  enlin  l'orgueil  même  de  cet 
hidalgo  (3)  qui,  au  lieu  de  rougir  de  sa  pâture  et  de  la 
manière  dont  il  la  mange,  en  offre  avec  hauteur  le  par- 
ta^,  et  qui,  à  propos  de  sa  baraque,  tous  dit  sur  le  ton 
d'uD  grand  seigneur  faisant  les  honneurs  d'un  palais  : 
<  Pongo  la  mia  casa  h  su  disposicion  •;  tout  cela  avertit 
l'étranger  qu'il  arrive  en  présence  d'une  race  nouvelle, 
et  ce  n'est  pas  sans  étonnement  qu'il  en  fait  la  connais- 
lance. 

La  distance  qui  sépare  Saint-Sébastien  d'Ernani  fut 
rapidement  franchie;  à  peine  arrivés  dans  cette  laide 
petite  ville  que  de  hautes  murailles  sans  portes  entourent 
(tWBerrenton  ne  sait  pourquoi,  nous  reprîmes  nosche- 
TlDxet  nos  voitures,  et  allâmes  couchera  Tolosa.agréa- 
tdmeat  située  au  bas  d'une  haute  montagne,  à  la  jonc- 
Uos  des  routes  de  la  Navarre  et  de  la  Caslille.  Là,  pour 
1>  première  fois.  J'entendis  l'atroce  grincement  de  ces 
Toitures  mauresques  à  essieux  tournants,  dont  l'oreille 
*rt  déchirée  un  quart  d'heure  avant  de  les  voir  comme 
•pris  les  avoir  perdues  de  vue.  Villaréa!  et  Mondra- 
gOQ  ne  me  laissent  de  souvenir  pas  plus  que  les  gorges 
dtSalinas,  ce  qui  me  conduit  à  Vitoria,  dont  la  place 
pniqqs  monumentale  sert  d'arène  aux  combats  de  tau- 
f«ni  et  me  servit  à  passer  enfin  la  revue  de  mes 
Inapeg,  que  depuis  Tolosa  je  n'avais  plus  quittées. 

d)  OUa  podrida  (pot  pourri),  mâlange  ou  ratatouille  d'un  peu 
'•'Wbe  DU  de  cliévte,  da  uoclioa.  de  pirnent,  d'huUii  <'Kécruble  et 
■■(ubaDiua  ou  pois  ciiicbes 

(t)  Si  cet  faidolso.  par  exemple,  est  uo  cordonnier,  ce  qui  aa  peut 
BUquei  de  se  produire,  puisque  tous  iea  Bisoaloas  sont  aobles, 
V*  U  plupart  lotit  pauvri^i  tl  qu'il  faut  dos  cordouiùeri  en  tous 
Wu,  U  vieol  rtp^e  au  cAté  et  avec  arrogance  vous  prendre  mesure 
MToni  apporta  avec  de  grands  airs  d'abominables  cbaussures. 


SI4    MÉMOIRES    DU   CÊ.NÉBAL   BARON    THII^BACLT. 

A  Miranda.  TEbre  noos  intéressa  plas  par  son  nom 
qne  par  son  Yolume.  Le  passage  de  Pancorbo  me  rap- 
pela les  gorges  d'OUioules;  son  fort  me  parut  être  le 
palais  des  aigles,  et  le  boorg  de  ce  nom  réunir  toutes 
les  indignités  des  gttes  espagnols. 

Les  Tillages  que  l'on  trouve  depuis  Pancorbo  jusqu'à 
Rodrigo  (Burgos,  Valladolid  et  Salamanque  exceptés) 
ne  sont  que  des  groupes  de  baraques  jetées  à  de  grandes 
distances  dans  les  fastidieuses  plaines  de  la  Castille  ou 
dans  les  parties  boisées  de  TEstramadure;  mais  Burgos 
fut  saluée  par  nous  comme  la  noble  patrie  du  Cid;  de 
plus,  elle  offrait  à  notre  curiosité  la  plus  remarquable 
des  portes  mauresques  qui  existent  dans  la  Péninsule, 
et  une  cathédrale  dont  la  tour  se  termine  par  une  cou- 
ronne de*huit  petits  clochers  d'une  élégance  et  d'une 
finesse  de  sculpture  incomparables.  Mon  logement  fat 
fait  chez  une  veuve,  ni  vieille  ni  belle,  et  qui,  après 
avoir  reçu  ma  visite,  me  fit  inviter  à  dtner  avec  mes 
aides  de  camp.  Toutefois,  le  malheur  avait  fait  passer 
Dupaty  près  des  cuisines,  d'où  une  odeur  d'huile  cuite 
l'avait  assailli;  il  refusait  donc  de  paraître  au  dfner; 
Richebourg  se  récriait  sur  cette  manière  de  prendre  les 
gens  à  la  gorge;  Texier  soutenait  que  ce  serait  à  n'en  pas 
manger  de  huit  jours,  et  que  mon  insistance  ne  pouvait 
résulter  que  de  mon  désir  d'économiser  sur  leur  nour- 
riture à  venir.  Il  n'y  eut  jusqu'à  Fréhot,  que  nous  appe- 
lions Fricot,  qui  prétendit  qu'un  bon  Fricot  comme  lui 
serait  déplacé  à  une  table  espagnole.  Comme  de  telles 
fariboles  ne  pouvaient  me  faire  prendre  mon  parti  sur 
une  inconvenance,  je  signifiai  à  ces  messieurs  qu'ils 
m'accompagneraient  tous;  aussitôt  ils  envoyèrent  com- 
mander en  secret,  et  dans  la  moins  mauvaise  auberge 
de  Burgos,  un  dtner  composé  de  rôtis,  de  salades  et  de 
crème,  de  sorte  que,  pendant  que  je  mangeais  avec 


BUBGOS.  —  VALLADOLID.  ith 

rilignalioa  des  mets  à  la  vérité  fort  répugnants,  meg 
toeurs  ne  furent  occupés  qu'il  parler  de  maladies  qu'ils 
n'avaient  pas  et  qui,  selon  eux,  nécessitaient  une  diète 
airère.  Les  devinant,  je  ne  pus  m'empécher  d'en  rire; 
è  peine  hors  de  table,  ils  parlèrent  de  l'exercice  qui 
leor  était  commande,  et,  sous  ce  prétexte,  ils  dispa- 
ranat  pour  aller  manger  à  leur  aise,  pendant  que  je 
eopttnuai  à  payer  pour  tous  en  tenant  cornpag:nie  à  cette 
iitae,  qui  i^tait  parfaitement  boone  et  qui  le  fut  au  poiut 
de  ne  pas  paraître  s'apercevoir  de  ces  impertinences. 

Si  cette  facétie  pouvait  être  considérée  comme  une 
plEisanterie,  il  n'en  fut  pas  de  mdme  d'une  vilenie  que 
Tfiier  se  permit.  Ce  polisson  Imagina  de  se  mettre 
ou  comme  un  ver;  n'ayant  conservé  que  ses  bottes. 
u<;ravate  et  son  chapeau,  il  s'enveloppa  de  son  man- 
teau, puis,  sous  le  prétexte  de  je  ne  sais  quelle  demande. 
il  Qt  appeler  une  jeune  et  jolie  camériste  de  notre  hâ- 
lï9M.  Lorsqu'elle  fut  venue,  et  tout  en  lui  parlant  le 
plas  sérieusement  du  monde  et  gardant  toujours  ses 
ItiDettes  sur  le  nez,  il  laissa  tout  à  coup  tomber  son  man- 
kid.  Cd  cri  effroyable,  une  fuite  A  toutes  jambes  et 
Tingt-cinq  signes  de  croix  furent  le  recours  de  cette 
pauvre  fille;  mais  j'étais  accouru  à  ses  cris,  et  mon 
Teiier,  que  je  voulais  envoyer  en  prison  ou  renvoyer 
m  France,  ne  dut  qu'au  malheur  de  sa  position  d'enitre 
quille  pour  une  très  sévère  réprimande. 

A  Valladolid,  je  fus  logé  chez  un  chanoine  de 
Sïnlago,  homme  riche,  très  comme  il  faut,  tenant  un 
Snod  train  de  maison.  Ainsi  bel  appartement,  bonne 
table,  cuisine  à  la  française,  nombreux  domestiques, 
loat  ce  qui  annonce  la  naissance,  les  usages  du  monde 
^  l'habitude  de  la  fortune;  de  plus,  ce  bon  chanoine 
listinguait  par  une  politesse  extrême  et  beaucoup 
bité.  Son  empressement  à  m'ofTrir  sa   table  me 


216    MÉMOIRES   DU   GÉNRKAr.    BARON    THIÉBAULT. 

la  fit  accepter,  et,  si  le  jour  de  mon  arrivée  nous  dînâmes 
seuls  avec  lui,  nous  eûmes  le  lendemain  pour  con- 
vives tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  distingué  à  Valladolid,  et 
notamment  le  Grand  Inquisiteur.  Je  fus  placé  entre  le 
chanoine  et  ce  formidable  juge,  avec  qui  je  causai  beau- 
coup; s'il  parut  se  plaire  à  ma  conversation,  je  pris 
un  vif  intérêt  à  la  sienne.  Le  dtner  fini  n'interrompit 
pas  notre  entretien,  et,  une  certaine  aisance  s'étant  éta- 
blie entre  nous,  j'abordai  ce  qui  avait  rapport  à  l'Inqui- 
sition, dont  je  parlai,  bien  entendu,  non  en  homme  qui 
attaque,  mais  en  homme  qui  doute  et  qui  cherche  à 
s'instruire,  tout  en  avouant  cependant  que,  le  matin, 
nous  avions  visité,  non  sans  quelque  émotion,  le  palais, 
le  tribunal  et  un  des  cachots  de  l'Inquisition;  j'avais  fait 
grâce  des  imprécations  que  cette  visite  nous  avait  arra- 
chées, et  j'avais  gardé  également  le  silence  sur  les  folies 
de  Dupaty  qui  s'était  assis  sur  le  banc  des  juges,  s'était 
coiffé  d'un  de  leurs  bonnets  à  quatre  cornes,  puis  avait 
pris  des  airs  misérables  en  se  plaçant  sur  le  siège  des 
victimes.  Au  reste,  mon  Grand  Inquisiteur  ne  sortit  pas 
de  son  rôle.  C'était  un  homme  d'esprit,  et,  forcé  par  le 
caractère  de  son  habit  de  justifier  l'institution  infernale 
dont  il  était  ministre ,  il  mit  assez  de  tact  à  réclamer 
contre  ce  qu'il  appelait  les  mensonges  débités  à  ce  sujet. 
Sur  ce  thème,  et  à  propos  des  auteurs  qui  avaient  le 
plus  anathématisé  l'Inquisition,  je  pus  presque  naturelle- 
ment amener  cette  question  :  «  Connaissez-vous  le  Com- 
père Mathieu  (i)?  »Il  fit  un  sursaut;  mais  j'avais  affecté  tant 
de  bonhomie  dans  mon  ton  et  dans  mon  regard  qu'il  se 
remit  et  répondit  :  t  J'ai  entendu  parler  de  cet  ouvrage, 

(1)  Roman  satirique  publié  en  1765  par  l'abbé  Dulaurens  et  qui 
fut  attribué  à  Voltaire.  C'est  un  mélauge  d'entretiens  et  de  récits, 
qui  mettent  en  scène  les  vices  et  les  passions  du  temps,  et  sur- 
tout stigmatisent  le  fanatisme,  l'intolêraDce  et  l'hypocrisie.  (Ëo.) 


SD    I.ltîUlSITEUB. 

Is  Je  n'ai  jamais  eu  occasion  de  le  lire.  iCe  mot>  l'oc- 
cssion  •  m'enhardit,  et  je  repris  :  <  11  faut  que  je  fasse  ici 
toute  i«  pari  de  la  supériorité  de  votre  esprit,  de  l'élé- 
Talion  de  votre  position,  pour  que  j'ose  ajouter  que  ce 
morceau  me  semble  cependant  mériter  d'être  connu  par 
tous;  si  donc  vous  vouliez  me  suivre  Jusque  dans  ma 
chambre,  je  vous  remettrais  le  volume  qui  le  contient, 
etïous  pourriez  le  parcourir.  ■  Il  hésita;  mais  ne  vou- 
lant pas  me  donner  le  droit  de  dire  qu'il  avait,  ou  manqué 
de  force  sur  lui-même,  ou  manqué  d'esprit,  il  me  suivit. 
D»ns  ma  chambre,  je  pris  la  belle  édition  du  Compère 
Malhini  que  j'avais  avec  moi;  Je  l'ouvris  à  la  page  où 
le  morceau  commence,  et  je  me  retirai.  Après  le  temps 
nécessaire  pour  l'avoir  lu  en  entier,  le  Grand  Inquisiteur 
Kparut  dans  le  salon.  Aller  plus  loin  eût  été  passer  les 
bornes;  il  n'y  eut  donc  plus  entre  nous  d'aparté  sur  ce 
■ujet,  et  il  parut  apprécier  cette  délicatesse,  à  laquelle 
d'ailleurs  je  ne  perdais  rien,  quant  au  plaisir  d'avoir 
'Ait  lire  un  si  formidable  chapitre  à  un  Grand  Inquisi- 
teur. 

Je  marchais  habituellement  à  cheval  ;  mais,  le  jour  de 
notre  couchée  à  la  Nava  del  Rey,  la  chaleur  étant  étouf- 
fante, j'étais  monté  en  voiture  avec  Delpech.  Déharras- 
*^i  de  nos  habits,  de  nos  cravates,  de  nos  gilets,  nouti 
dormions  tous  deux,  lorsque,  brusquement  réveillés  par 
Hictiebourg,  il  nous  dit  que  nous  allions  être  attaqués 
pir  lu  ^andc  bande.  Il  ne  savait  pas  plus  que  nous  ce 
qu'était  la  grande  ou  la  petite  bande,  et  comme  je  m'ef- 
forçais de  savoir  au  moins  d'où  venait  cette  nouvelle, 
fti  m'amena  un  jeune  paysan  de  vingt  ans,  beau  gar- 
{OD,  qui  nous  apprit  que  depuis  plusieurs  mois  cette 
province  était  infestée  par  une  bande  de  brigands  de 
trois  cents  hommes,  dont  moitié  à  cheval;  que  cette 
''^ode  n'était  pas  à  un  quart  de  lieue  de  nous;  que  nous 


S18    MÉMOIRES   DU   GËNÉBAL   BABON    THIEBAULT. 

allions  sans  doute  être  attaqués  par  elle,  et  qu'il  avait 
cru  devoir  nous  en  prévenir. 

Partis  beaucoup  plus  tard  que  la  colonne,  nous  ne  l'a- 
vions pas  rejointe  ;  déjà  même  elle  devait  être  arrivée. 
Notre  décompte  fut  bientôt  fait  :  nous  étions  sept  mattres, 
plus  quatre  domestiques,  un  postillon  et  un  chasseur; 
total  :  treize,  y  compris  un  arriero  conduisant  la  voi- 
ture de  Delpech.  Comme  je  l'observai,  c'était  assez  pour 
jouer  la  Passion,  mais  non  pour  faire  face  à  trois  cents 
hommes  résolus  et  bien  commandés.  Toutefois,  je  ne 
croyais  pas  que,  sur  une  route  qu'une  forte  colonne  venait 
de  sillonner,  des  brigands  osassent  se  commettre,  et 
moins  j'avais  de  monde,  plus  ils  devaient  croire  que 
j'étais  suivi  par  de  nouvelles  troupes.  Je  résolus  donc 
de  ne  pas  rétrograder;  seulement,  et  pour  être  autant 
que  possible  en  mesure  contre  l'événement,  nous  mimes 
pied  à  terre,  tous  munis  de  nos  armes,  et  j'ordonnai  de 
faire  marcher  avec  nous  le  jeune  paysan.  Afin  d'en  im- 
poser par  le  nombre,  que  la  distance  fait  toujours  exa- 
gérer, je  prescrivis  également  d'emmener  tous  les  gens 
que  nous  apercevrions.  Le  premier  qui,  bon  gré,  malgré, 
fut  joint  à  la  caravane  fut  un  prêtre  voyageant  sur  sa 
mule;  deux  hommes  nous  suivaient  à  peu  de  distance: 
je  fis  une  halte,  ils  nous  rejoignirent,  et,  en  dépit  de 
leurs  réclamations,  ils  cheminèrent  avec  nous.  Quelques 
autres  passants  furent  encore  recrutés;  enfin,  à  travers 
un  bois  assez  clair  que  nous  traversions,  sur  notre  droite 
nous  vîmes  tout  à  coup  un  assez  grand  mouvement; 
nous  nous  crûmes  aux  prises  avec  la  bande;  en  guise 
de  reconnaissance,  je  me  portai  en  avant,  suivi  de  quatre 
ou  cinq  d'entre  nous,  et  me  trouvai  au  milieu  d'une  qua- 
rantaine d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants  venant  de 
ramasser  du  bois  mort  et  regagnant  leur  village.  Mais 
si  nous  fûmes  rassurés,  il  n'en  fut  pas  de  même  de  ces 


LA   GRANDE   RAKDE.  SIO 

pBBTres  gens,  qui,  voyant  accourir  sur  eux  des  hommes 

«D  chemise,  débraillés,  les  manches  retrousisées  et  armés 

et  sabres  nus,  de  pistolets  fourrés  dans  lu  ceinture,  de 

earebines  cl  d'espingoles,  nous  prirent  pour  les  brigands 

et  jelèrent  les  hauts  cris.  Une  de  ces  femmes  se  trouva 

mal.  lUchebourg,  qui  avait  dans  son  gousset  un  flacon 

in  tel  de  vinaigre,  le  lui  fourra  sous  le  nez,  et  celte 

er^sture,  qui   de  sa  vie  n'avait   reniflé  de  semblable 

udrur.  sauta  de  terre  en  revenant  à  elle.  Nos  éclats  de 

rire  achevèrent  de  rassurer  tout  le  troupeau;  Delost, 

noire  truchement,   fut  chargé  d'expliquer  à  ces  gens 

ce  que  nous  voulions  d'eux;  en  dépit  de  ce  qu'ils  purent 

dire,  force  leur  fut  de  se  joindre  A  nous.  iNous  nous  trou- 

MroeB  une  soixantaine,  et,  grâce  aux  chevaux,  aux  voi- 

turet,  à  ]&  distance,  au  boia,  nous  faisions  l'elTet  d'une 

«lonne. 

S  y  avait  un  hon  quart  d'heure'que  nous  marchions 
■ion,  nous  recrutant  toujours,  lorsque,  sur  notre  gauche 
(t  i  deux  cents  toises  hors  des  bois,  nous  vtmes  une 
dpèce  d'ancien  chftteau  abandonné,  devant  lequel  se 
Inaraient  quelques  hommes.  •  Voilà  un  des  refuges  de 
Mt  brigands I  >  s'écria  aussitôt  un  de  nos  paysans; 
ic«  mol,  je  ne  sais  plus  qui  d'entre  nous  ouvrit  l'avis 
atnvagaot  d'aller  attaquer  ce  qui  de  cette  bande  pou- 
vait se  trouver  dans  le  repaire.  11  est  vraiment  des 
BuMnents  où  l'on  ne  semble  accessible  qu'à  la  folie,  et  ce 
D'est  pas  sans  embarras  que  j'ajoute  que  par  acclamation 
Bous  partîmes  tous  pour  cette  entreprise  dont  le  héros 
de  la  Manche,  don  Quichotte  lui-même,  aurait  rougi.  Par 
bonheur,  nous  eûmes  à  peine  quitté  la  route,  que  nous 
fntonçAmesjuBqu'auxgenoux.ce  qui  commença  à  ralentir 
notre  zèle  et  à  nous  donner  le  temps  de  la  réHcxion.  Les 
hommes  que  nous  avions  cru  pouvoir  aborder  étaient 
nnlrés  dftos  le  château  et  en  avaient  fermé  la  porte,  ce 


i|Mi  iitiM»  oppoMtl  dMK  ^»bcUcle«  BOBTFttas:.  {ae  noua 
M  M\)iiii»  \\tk%  %\r  moy<^nt  de  rahicre.  firiÉii  Jètpeefa.  sa 
i^|)|mU  |0»  ^in^trim]  mille  kiuff  guli  laruli'  taaa  sa 
^  nilui  o  ot  Achrx  M  cir  nottt  décider  à  rétto^ndef:  <}e  fat 
U  im  »lo  %'onr  iih»iirilc  rorCtotene . 

\  piMMr  it^nilii  AU  lop^nifnt  qui  m'avait  4^  vmépBsé  à 
U  \a\a  \<^  fU  «pprlrr  If  correpdar.panr;ïïiÉefro«sr 
»ut  %i'Ur  l\Ani)r  ri  ptMirMvoirde  lui  CDmiiMitti4inB-F*oc- 
»u|«)i«l  |via  «Ir  U  ilc^iniim;  xoïâ  ce  que  Ji^priss  La 
«.tA(\.ti'  lvAM«l^  «suil  oompi^s^*  de  pto^  tfae  :t^li^  ceoU 
lumuui-»  oUr  AXAil  %l(^ji^  MMitena  plosieug  imnhrtti  et« 
«)ti»iu)»t  %^»  Um  i^iM  pns  |\r^«  do  cent  lioaiiiiflsgui'»ttD«* 
\AUiar^u  ,i»^$s-M>vnl  ri  «Iahk  la  prison  de  iblârau  eilft 
«\A4l  )V(M  j,^  n«^i)\r)lr«  r^nios  et  arait  fini  giirlnitiB 
4;  a\  >»'U«tuA^M<^nU  ilr»  ln>iipoti  royales.  FkiiBffiiitt- imi<^ 
i(»\u>  A.  -ivj«a\  :%\A<rnl  «VjA  M  Icvcs  par  cHk*  îiuifraBÉte 
(\)\«\ii4;.  ,iu^  .^UH  U  Irrrriir  du  paya,  eafîD  nélft  « 
l;;u.^  amK'*«)  ,«,'  «A  \a\ji  «Un»  le  but  de  forDor  ilit  pisBon 
i\  .1;  ,t.*i,>,\u  v^Mi  ,^\rtlpl^*o*,  «  Et,  dis-je,  à  <*  «acre- 
jiui.xi  ,^u,  >  >,Ni^i  \,\*  wo\-rns  pour  déjouer  ocspDfiiHlB^ 
-  .W  *\  i'*\  Jk.  \«k.vv  )>tr  ivpiMidit^il  ;  mais  okhi  pooCLot 
jw«>  .»,,>  ,w,'\.  ,^\  jMvjvAîVv^  ol  j'ai  fait  prércoir  us^diaf 
,)•;;    >,..♦.  A«i*.^^,    *,  .s w.w>i^ncoj>ar  faire  couper  kftJBT- 

,'  X.  .%:•,»..,;  ,\  .\  «  ,%'«v.n^/*  un  trait  des  mœurs 
i4',\»:^  X  ;\',;.  .,s,v**;,v  ï /,  x-,M0.i  un  autre.  Un  de 
lo/..'...'.  .!.>  jl^^xa  .'  ,v  VA «>  pi  11$  dans  quel  villa^, 
jii.  ïp.iïA-.'f-;  .  :  -:  .»■  *  \-.sA.i.î  ,*/  prendre  à  une  de»  prin- 
:,;.*•«:>  ij.i.i-s.ifrv.  .•:  , .  ,*  >'4Nta»t^.  à  genoux  doTant  le 
}».iT'a.*  i*i    v^:-s;  i\  .M*x  c^^  :>iï«k  »  bomaieut  à  prier 

:.  /ivu»  iiujiit!  .*v.«*  ,.  V»  jLx  »isv  *;  oAractéristique,  et  c'est 
X.  :muhi-ji  nu  '  i:«i.  .uv  ^  4^  ..w^tik  .  H  vfténM  de  me  rappeler 
-H-  m.r.  u:  utrs  ira;i,-  i  .^  ,%  ,\ ^ •  ^^:q^d>«v  >*  «ervit  et  qui  nous 
l:-.  Sioi:  Tcr-.. 


Dieu  d'éteindre  Tinceodie  i)).  A  cette  vue,  le  chef  de 
bataillon  fit  faire  halte,  détacha  cent  hommes  sans 
armes  pour  se  rendre  maîtres  du  feu  et  for;a  les  habi- 
tants à  seconder  ces  hommes;  il  avait  sauvé  le  village. 
Les  hahitanls  finirent  entre  temps  par  comprendre  le 
service  qu'on  leur  avait  rendu  :  une  députation,  ayant 
le  curé  et  le  corregiclor  en  tète,  vint  solennellement 
rendre  des  actions  de  grâces  à  cet  officier;  ce  qui  n'em- 
{rfchaqne  trois  malheureux  soldats  de  ce  même  bataillon, 
restés  en  arrière  au  moment  du  départ,  et  cela  sans 
avoir  donné  lieu  à  aucune  plainte,  furent  assassinés  le 
'endemain  en  sortant  du  village.  Plus  de  cent  autres  le 
furent  de  même  dans  le  cours  de  ectte  campagne;  et 
cependant  il  n'était  pas  question  de  révolution  en 
t9[»iigne;  nous  étions  les  alliés  du  roi  contre  le  Por- 
tugal, nous  devions  combattre  sous  les  ordres  du  Prince 
delà  l'aix,  dont  nous  formions  l'aile  droite,  et  Jamais 
IfDUpe  n'observa  une  plus  exacte  discipline. 

.\vec  ses  cinquante  églises,  ses  cinquante  couvents 
■''hommes,  ses  cinquante  couvents  de  femmes,  ses  cin- 
quante collèges,  son  antique  université,  sa  magnifique 
•^•thédrale,  son  superbe  palais  épiscopal,  sa  très  belle 
P'ace,  son  pont  phénicien,  j'espérais  que  Salamanque,  ovi 
i'ttrrivai  le  26  juin,  pourrait  me  fournir  plus  d'intérÈtque 
•^liii  d'une  couchée;  mais  le  quartier  général  était  à 
Ciudad-Rodrigo;  de  plus.j'étaisempressé  d'y  arriver  et  de 
Savoir  enfin  comment  me  traiterait  un  chef  qui,  comme 
Sénéral  d'armée,  était  peu  formidable,  mais  qui,  comme 
^htf,  le  devenait  beaucoup  pour  ceux  de  ses  subordon- 

(l|  Quelque  eitreoriJinaire  que  soit  cet  eOet  de  la  luperstitioa,  eu 
Kspigai  il  n'a  rieD  que  d'onUiiaire.  J'ai  vu  dans  le  même'  pays 
Atê  attitdet  refuser  de  voir  des  mt^decins;  ud  homme,  syaotlB 
gujiène  an  piad.  s'oppoaer  à  cp  qu'on  lui  coupât  la  Jambe,  ellou- 
jound'sprèï  celle  peuB^e:*  Si  Dieu  veut  que  je  yuémee,  je  guérirai 
■uirieD  Taire:  s'il  ne  le  veut  pas,  je  mourrai,  quoi  que  l'on  fasse.  • 


.  :!22    MÉMOIRKS   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

nés  qu'il  n'aimait  pas.  J'eus  lieu  d'être  pleinement 
satisfait  de  sa  réception.  Après  quelques  mots  sur  ma 
route  et  sur  l'état  des  troupes  que  je  lui  amenais,  après 
quelques  phrases  obligeantes,  il  ajouta  qu'il  avait  trois 
divisions  d'infanterie  commandées  par  des  généraux 
de  mon  grade,  mais  tous  mes  anciens,  et  il  m'offrit  son 
avant'garde  composée  de  trois  régiments  d'infanterie, 
d'un  régiment  de  chasseurs  et  de  six  pièces  d'artillerie. 
La  droite  de  cette  avant-garde  était  appuyée  au  fort  de 
la  Conception,  sa  gauche  à  la  montagne  de  Francia;  le 
quartier  général  devait  être  à  Gallegas,  simple  hameau 
situé  au  centre  de  la  ligne.  Quant  à  l'armée  portugaise, 
assez  nombreuse  et  ne  devant  pas  être  perdue  de  vue, 
quoique  peu  habile,  le  général  en  chef  me  demanda  de 
le  tenir  au  courant  de  tout  ce  que  je  pourrais  apprendre 
sur  elle. 

Je  devais  dîner  chez  lui,  et  ne  pouvant  manquer  d'y 
dîner  avec  les  généraux  Rivaud,  chef  de  l'état-major  de 
.  l'armée ,  Nansouty,^  commandant  la  cavalerie,  Monnet, 
commandant  la  première  division  d'infanterie,  je  pro- 
fitai du  peu  de  temps  qui  me  restait  pour  leur  faire  ma 
visite,  pour  aller  voir  le  payeur  général  de  l'armée, 
nommé  Mesny,  dont  j'avais  fait  la  connaissance  et  avec 
qui  j  avais  fait  de  la  musique  à  Ëpinal  en  i792;  enfin  pour 
embrasser  ce  brave  La  Salle,  que  je  ne  retrouvais  jamais 
sans  un  nouveau  bonheur.  Le  lendemain  matin,  au  mo- 
ment de  quitter  Rodrigo,  j'appris  que,  sans  caractère 
avoué,  sans  autorité,  sans  mission  connue,  le  général 
Gouvion  Saint-Cyr  se  trouvait  dans  cette  ville.  Que  pou- 
vait signifier  sa  présence,  l'inaction  apparente,  la  sorte 
d'incognito  d'un  général  de  ce  calibre?  Le  doute  fut 
court;  c'était  un  mentor,  celui  qui  en  cas  de  guerre 
devait  décider  des  opérations,  et  rien  n'était  plus  propre  à 
fonder  la  confiance  des  troupes;  mais  quel  prix  mettait-on 


i  celle  complaisance,  à  ce  sacrifice  fait  d'avance  dune 
gloire  qui  ne  devait  être  due  qu'au  conseilleur  et  qui 
lerait  recueillie  par  le  conseillé?  La  guerre  seule  aurait 
pu  répondre  à  cette  question  ;  or  nous  ne  tirûmes  pas  un 
foup  de  canon:  mais  on  sait  que  l'acte  seul  de  celle 
lionne  volonti^  fut  récompensé  par  une  ambassade.  IJuoi 
i|ii'il  en  fioil,  et  au  moment  de  quitter  [todrigio,  j'allai 
rendre  mes  devoirs  au  général  Saint-Cyr.  1!  ne  me  parla 
que  de  l'Italie  et  de  Rome,  où,  comme  on  l'a  vu,  j'avais 
servi  sous  ses  ordres,  et  évita  tout  ce  qui  pouvait  avoir 
rapport  aux  objets  dont  il  était  le  plus  naturel  qu'il  me 
purlilt,  je  veux  dire  du  général  Leclerc,  de  noire  armée, 
•il!  l'Kspsgne  et  des  Portugais. 

Callegas  était  occupé  par  un  bataillon  d'infanterie.  le 
ré|;iiDeiit  de  ctiasseurs  et  la  batterie  d'artillerie.  Le  len- 
demain de  mon  arrivée,  je  passai  la  revue  des  troupes  : 
je  visitai  en  son  entier  le  fort  de  ta  Conception,  qui,  ré- 
^«nment  construit  ou  remis  à  neuf,  paraissait  plutAl  une 
iHJiiLoDniére  qu'un  ouvrage  de  guerre.  Le  jour  d'après, 
et  avec  cent  vingt-cinq  hommes  choisis  dans  le  régiment 
''c  chasseurs,  j'allai  faire  une  reconnaissance  sur  toute 
■na  ligne  et  voir  les  deux  régiments  d'infanterie  qui  for- 
liaient  mon  centre  et  ma  gauche.  Celui  qui  couvrait 
^«llegas  occupailla  seule  position  qui  piltlui  convenir: 
Je  n'eus  qu'à  rectifier  le  placement  de  quelques  postes 
avancés  et  le  servicedes  découvertes,  à  régler  l'envoi  des 
^apports,  afin  que  cet  envoi  fût  le  plus  prompt  possible. 
*t  A  donner   un   modèle   de   manière  que   rien  d'es- 
sentiel ne  pût  y  être  oublié.  Mais  mon   régiment   de 
louche,  campé  au  bas  de  la  montagne  de  Francia,  sans 
appui  sur  ses  cAlés,  en  une  situation  très  facile  à  tourner 
ou  simplement  à  dominer,  se  trouvait  si  absurdement 
^jlacé  qu'il  lui  fallait  être  en  face  d'une  armée  commandée 
par  vingt  généraux  ayant  entre  eux  quinze  cents  ans  et 


S24    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   RARON    THIÉBAULT. 

plus  incapables  encore  qu'impotents,  pour  qu'il  n'eût 
pas  été  enlevé  dix  fois  pour  une.  Le  commandant,  que 
j'interrogeai,  m'avoua  que  sa  position  était  déplorable- 
ment  choisie,  qu'elle  l'avait  été  par  le  général  en  chef 
lui-même,  et  qu'il  ne  voyait  pas  la  possibilité  de  la  chan- 
ger sans  ordres  supérieurs. 

J^allai  cependant  reconnaître  cette  montagne  de  Fran- 
cia;  au-dessus  de  ses  premiers  contreforts,  je  trouvai  une 
position  admirable  sous  le  double  rapport  de  Toffensive 
et  de  la  défensive;  dès  lors,  préférant  le  risque  d'une 
réprimande  pour  moi  au  risque  d'une  perte  totale  pour 
le  régiment,  je  ûs,  à  la  satisfaction  générale,  partir  le  régi- 
ment, que  j*établis  moi-môme  sur  la  hauteur;  toutefois, 
pour  me  mettre  à  même  de  justifier  le  déplacement  de  ce 
régiment  aux  yeux  du  général  en  chef,  pour  savoir 
définitivement  à  quoi  m'en  tenir  sur  les  forces  et  les  posi- 
tions de  cette  armée  portugaise  qui  nous  faisait  face, 
informé  d'ailleurs  qu'elle  avait  laissé  près  d'une  lieue 
entre  ses  postes  avancés  et  ses  camps  ou  cantonnements, 
et  qu'intermédiairement  elle  n'avait  que  de  faibles  déta- 
chements, je  franchis  la  ligne  des  postes  avec  cent  vingt- 
cinq  chevaux  et  au  trot  ordinaire,  m'arrètant  cependant 
dans  les  villages  pour  prendre  des  renseignements,  mais 
m'abstenant  de  faire  mettre  le  sabre  à  la  main  au  gros 
de  mon  escadron,  et  cela  pour  ne  pas  fatiguer  inutile- 
ment le  poignet  des  chasseurs.  Je  fis  ainsi  près  de  trois 
lieues  entre  les  postes  avancés  et  la  ligne  de  bataille  de 
cette  armée;  puis  je  rentrai  à  Gallegas  par  le  fort  de 
la  Conception,  sans  avoir  reçu  un  coup  de  fusil  ni 
échangé  un  coup  de  sabre,  et  en  laissant  en  arrière  de 
moi  tous  les  tambours  portugais  battant  la  générale  et 
toute  cette  armée  en  mouvement;  ce  qui  par  paren- 
thèse me  détermina  à  passer  la  nuit  avec  toutes  mes 
troupes  sur  leurs  gardes,  l'artillerie  attelée,  et  le  régi- 


L'AHMÉE   POUTUCitSE.  2Si 

neot  de  chasseurs  prêt  à  monter  è.  cheval.  C'éUJt  faire 
Inp  d'honneur  &  nos  ennemis;  cette  reconnaissance 
M6ez  extraordinaire  les  avait  plus  alarmés  qu'enhardis. 
Aoreste,  ils  ne  l'oublièrent  pas:  le  marquis  d'Alorna,  le 
plus  jeune  et  le  seul  capable  des  généraux  de  cette 
unée,  m'en  parla  ù  mon  arrivée  à  Lisbonne  en  dé- 
ambn  1807;  il  ajouta  même  ;  i  Nous  devions  vous 
hife  prisonnier.  —  Cela  est  vrai,  lui  répontlis-je  en 
niDt;  la  partie  n'était  pas  égale,  car  je  Jouais  trente  et 
ta  ans  contre  quinze  cents.  >  Mais  si  je  m'en  tirai  bien 
ITCC  l'armée  portugaise,  il  n'en  fut  pas  de  même  avec  le 
général  Leclerc,\}ui  fut  vexé  do  la  leçon  que  je  lui  avais 
donnée  au  su  et  au  vu  des  troupes,  et,  s'il  évita  de  se  pro 
BODCer  â  ce  sujet,  il  s'en  dédommagea  en  désapprouvant 
na  course  à  travers  l'armée  portugaise.  Cependant,  au 
point  (le  vue  de  la  guerre.  J'avais  raison. 

niei)  n'était  par  lut-mâme  moins  récréatif  que  notre 
téjosrà  Gallegas.  Nous  avions  fait  ample  provision  de 
ugarea  et  nous  fumions  comme  des  cheminées.  Je  ne 
piHe  pas  de  la  chasse  ;  il  y  avait  peu  de  gibier,  sauf  des 
•ijlBi  et  des  outardes.  Par  bonheur.  J'avais  autour  de 
moi  d'aimables  compagnons,  l'inépuisable  Rîchcbourg, 
Onpit;,  qui  par  son  état  permanent  d'esugcration  et 
d'ïothousiasme  était  un  sujet  d'interminables  plaisan- 
Inits,  surtout  depuis  qu'une  musique  nnlilaire  lui  avait 
tnicbé  des  larmes.  Frébûl(l).  sans  esprit,  mais  plein  de 
ntceptihilités  et  de  ridicules,  élatt  la  victime  oITerle  ù 
Htimes  en  peine  de  distractions;  et  Texier,  bon  etfort 
Ùuble  garfon,  bien  que  si  étrange  parfois,  avait  une 
voti charmante  et  un  talent  remarquable;  il  s'accom- 
ptgnait  avec  un  grand  talent  sur  la  guitare  et  nous 

[l)C>Prùhot  ûIbIL  ud  de  mes  aides  de  camp;  Je  ne  me  rappelle 
pin  trop  comiiicnt  ilm'âlnil  venu.  Ai-j«ilit  aussi  que  ootro  Duputy 
*Ulln«ïBu  du  nilusire  Dupiilj'î 


<!:6    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÊBACLT. 

ravissait  par  des  romances  qu'il  chantait  à  merveille. 
Je  citerai  surtout  celle-ci  de  Boîèldieu  :  <  -Du  soleil  qui 
te  suit  trop  lente  avant-courrière...  >  Elle  cadrait  avec  ma 
malheureuse  passion,  qui  s'exaltait  par  l'éloignement; 
j'appris  donc  à  la  chanter  en  m'accompagnant  de  la 
guitare,  et  je  la  redisais  à  la  nuit  comme  au  jour. 

Ainsi,  au  milieu  des  bouffées  de  tabac,  des  rires  et  des 
chants,  au  milieu  des  libations  et  des  recherches  de  mon 
cuisinier  s'appliquant  à  dissimuler  la  pénurie  des  res- 
sources, nous  attendions  la  fin  de  cet  état  de  calme  qui, 
sans  ces  distractions  un  peu  forcées,  eût  été  une  léthargie, 
lorsque  je  reçus  du  général  Leclerc  l'ordre  de  présidera 
Rodrigo  un  conseil  de  revision,  devant  lequel  devait 
comparaître  un  soldat  condamné  à  mort  par  un  conseil 
de  guerre.  Plusieurs  généraux  se  trouvant  à  Rodrigo, 
je  ne  comprenais  pas  une  préférence  qui,  par  les  plus 
grandes  chaleurs,  m'obligeait  à  faire  deux  trajets  fort  inu- 
tiles, et  de  plus  qui  pour  vingt-quatre  heures  me  faisait 
quitter  mon  avant-garde.  Ces  commissions  m'ont  tou- 
jours répugné.  Confirmer  un  jugement  à  mort  est,  comme 
le  porter,  une  douloureuse  nécessité;  et  grâce  au  boQ- 
heur  que  j'ai  eu  de  n'avoir  à  juger  que  des  innocents, 
ma  vie  est  exempte  de  semblables  regrets. 

Quand  j'arrivai  chez  lui,  le  général  en  chef  me  prit  i 
part,  et  s'efforçant  de  me  bien  recevoir,  se  faisant  un 
mérite  d'un  choix  qu'il  attribuait  a  sa  confiance  en  mon 
amour  de  l'ordre  et  de  la  discipline,  il  appuya  sur  le  be- 
soin que  l'armée  avait  d'un  exemple,  par  conséquent  sar 
la  nécessité  de  confirmer  le  jugement  rendu.  Ne  sachant 
que  répondre,  ni  comment  dissimuler  les  sentiments  que 
m'inspirait  cet  ordre  de  condamnation  ainsi  donné  i 
mots  couverts,  tout  ce  que  je  pus  faire  fut  de  dure  t  que 
si  le  condamné  avait  mérité  le  jugement  rendu,  ce  juge- 
ment serait  confirmé   ».  Mais,  loin  de  là  et  malgré  les 


cff orto  d'un  des  membres  du  conseil,  le  soldat  fut  acquilté. 
Une  scène  vive  entre  le  général  en  chef  et  moi  fut  la 
conséquence  de  ce  jugement;  cette  scËae  me  donna  de 
rbumear,  de  sorte  que,  une  heure  après  avoir  quitté  le 
tribunal,  je  repartis  pour  Gallcgas,  où  j'avais  d'ailleurs 
k  faire  célébrer  le  lendemain  la  f^le  du  ii  juillet. 

Je  croyais  être  délivré  de  semblables  épreuves;  je 
metrompais.  Peu  de  temps  après,  un  soldat  du  train  fut 
encore  condamné  à  mort  à  Rodrigo;  cet  homme  en  ap- 
pela, comme  l'avait  fait  le  premier  condamné.  Ne  suppo- 
sant pas  que  je  fusse  capable  de  rendre  tout  raccommo- 
dement impossible  entre  lui  et  moi,  le  général  en  chef  me 
cWgea  cette  fois  encore  de  la  présidence  de  ce  second 
canteil  de  révision;  mais  il  composa  ce  second  conseil 
iTec  plus  de  soin  que  le  précédent,  en  Ht  prêcher  les 
oeinbres  cl  poussa  avec  moi  les  choses  au  point  de 
donnera  ses  recommandations  le  caractère  d'une  menace. 
Indigné  de  l'emploi  de  semblables  moyens  et  de  cet 
acharnement  à  avoir  raison  de  mes  plus  honorable» 
seniitnents,  frappé  de  cette  pensée  que  l'on  ne  fait 
pas  de  tels  frais  sans  de  mauvais  motifs,  je  donnai  à 
l'eiamen  de  la  cause  une  attention  particulière  et  je 
(Il  tous  mes  elTorts  pour  découvrir  un  bon  défenseur, 
«qui  alors  était  fort  difficile  à  trouver  dans  nos  régi- 
ments, ce  qui  dans  cette  circonstance  était  plus  difQcile 
«tore  à  trouver  à  Rodrigo.  J'étais  donc  très  embarrassé, 
loriqii'on  m'indiqua,  comme  tout  à  fait  propre  à  ce  que 
je  désirais,  un  jeune  Meulan,  maréchal  des  logis  au  5*  ré- 
giment  de  dragons  que  commandait  Louis  Bonaparte. 
J'appelai  immédiatement  ce  jeune  homme;  je  l'in- 
fonnii  de  la  défense  quejedésirais  lui  confier,  et,' lorsque 
J* n'attendais  à  des  remerciements,  il  me  déclara  qu'il 
W  Élût  impossible  de  répondre  au  choiit  que  j'avais  bien 
"^Hllu  faire   de  lui.  Mon  regard,  non   moins   que   ma 


rayant  forcé  à  s'expliquer,  il  ajouta  :  <  Je  n'éti 
peuL-èlre  pas  né  poui-  commeacer  la  carrière  des  arme** 
par  le  vuag  de  simple  soldai;  c'est  pourtant  ainsi  que 
j'ai  débuté.  Je  sers  depuis  la  guerre.  Je  crois  avoir  fait 
mon  devoir  partout.  J'ai  déjà  reçu  plusieurs  blessures, 
et,  malgré  ces  précédents,  ce  n'est  que  depuis  quinze 
jours  que  le  grade  de  sous-lieutenant  a  été  demandé 
pour  moi.  Je  sais  les  dispositions  du  général  en  chaC^ 
relativement  i^  la  conllimalion  du  jugement  que  toiH 
mechargez  de  combattre,  et,  si  je  contribuais  &  le  conlr 
rier  à  cet  égard,  il  ne  me  pardonnerait  pas.  Or  il  t 
beau-frère  du  Premier  Consul  et  de  mon  colonel,  i 
pourrait  imputer  ma  conduite  à  l'ingratitude, 
voyez,  uion  général,  il  s'agit  de  toute  ma  carrière  et  d'ui 
grade  déjà  bien  attendu,  quoique  mes  chefs  aient  plus 
d'une  fuisjugé  que  je  m'en  étais  rendu  digne,  d'un  grade 
que  la  paix  va  rendre  plus  que  jamais  dilTicile  &  obtenir 
et  que  ma  famille  me  reprocberait  d'avoir  compromis...  > 
Quelques  mots  sur  ce  qu'un  homme  se  doit  toujour», 
Bar  ce  qu'il  doit  même  à  sa  famille  et  à  son  nom,  lors- 
qu'ri  a  le  bonheur  d'en  avoir  d'honorables,  sur  l'opinion 
que  son  refus  ne  pourrait  manquer  de  donner  de  lui. 
commcnci-rent  A  l'ébranler,  i  El,  conlinuai-je .  lorsqu'il 
»'agit  de  ta  vie  d'un  homme,  tout  aboutit  pour  vous  h 
UPe  question  d'intérêt  personnel.  Dans  ces  conditions,  je 
n'ai  plus  qu'une  question  à  vous  faire  :  Si,  innocent, 
cet  homme  venait  à  périr,  faute  d'avoir  été  défendu 
comme  il  pourrait  l'être  par  vous,  seriez-vous  capable 
de  vous  ie  pardonner  1  Si  vous  me  répondez  oui,  je  n'in- 
siste pas.  t  L'effet  fut  électrique...  «  Mon  général,  reprit 
ce  jeune  homme  avec  véhémence,  j'abjure  la  réponse 
que  je  vous  ai  faite  ;  je  me  charge  de  la  défense  de  cet 
homme,  je  le  défendrai  de  mon  mieux.  ■  11  le  défendit 
avec  talent,  cl.  après  un  délibéré  de  trois  heures,  l'hon- 


LEÇON    D'HOKKBOB.  330 

nair  de  la  majorité  l'emportnitl  sur  de  trop  coupables 
complaisance?  et  sur  un  criminel  abus  do  pouvoir,  l'ac- 
cusé. i[ui  ne  méritait  pas  plus  lu  mort  i]ue  le  premier,  fut 
tcquitlé  comme  celui-ci  l'avait  été.  Quant  au  brevet  de 
60us-lieutenant,  par  bonheur  il  était  en  route;  il  arriva 
pende  jours  api*8. 

Or,  en  18. ...  ayant  à  parler  au  directeur  du  personnel 
delà  guerre,  le  comte  de  Meulan,  je  me  rendis  chez  lui, 
L'iSaire  dont  j'avuis  à  l'entretenir  étant  terminée,  il  me 
demanda  si  je  ne  le  reconnaissais  pas.  ajoutant  :  •  Vous 
n'avez  pourtant  donné  une  le^on  que  je  n'ai  jamais 
aobliéc.-.  >  I^t.  en  me  rappelant  cette  anecdote  ijui, 
ecniDie  tant  d'autres,  s'était  elTacée  de  ma  mémoire,  il 
n'apprit  qu'il  en  était  le  liéius. 

Mais  si  pour  le  jeune  Meulan  rien  ne  troubla  le  conso- 
lant souvenir  de  sa  conduite  dans  cette  circonstance,  il 
D'en  fut  pas  de  même  pour  moi.  .^fln  de  ne  pas  me  laisser 
de  doute  sur  sa  colère,  le  général  Leclerc  supprima  im- 
mtdiatement  lavant-garde  et  me  lit  commander  une 
bngade  dans  la  première  division  aux  ordres  du  général 
HoDaet,  UD  des  hommes  les  plus  ordinaires,  les  plus 
bonét  que  j'aie  connus.  Il  ne  s'en  tint  pas  là  ;  passant. 
piude  jours  après,  la  revue  de  cette  division,  il  fit  arrêter 
UB  solda t  de  ma  brigade,  je  ne  sais  plus  pour  quelle 
oilère,  assembla  sur-le-champ  une  commission  mili- 
liire,  la  composa  d'ofticicrs  dont  il  était  silr.  et,  sans  que 
jepaBSe  rien  opposer  à  cette  atrocité,  il  lit  condamner 
tlfusiller  ce  malheureux  sur  place.  Ma  justice  pour  deux 
iBDOcenle  en  lit  donc  assassiner  un  troisième.  Après  de 
ttb précédents,  tout  était  dit  entre  le  général  Leclerc  et 
■Bol,  et,  comme  je  dissimulai  aussi  mal  mon  indignation 
^  lai  sa  colère,  j'eus  ostensiblement  un  ennemi  d'au- 
tutplus  implacable  qu'il  n'avait  pu  se  venger  de  moi 
THpar  un  crime. 


i 


230    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉRAULT. 

La  paix  devenant  de  plus  en  plus  probable,  le  quar- 
tier général  et  la  première  division  quittèrent  Rodrigo, 
le  10  août,  pour  se  rendre  à  Salamanque,  où  la  cavalerie 
les  avait  précédés,  où  le  parc  d'artillerie  les  suivit.  Dans 
cette  nouvelle  résidence,  à  l'exception  d'un  jour  de 
grandes  manœuvres  par  semaine  (1),  nous  tombâmes 
dans  une  inoccupation  presque  totale,  dont  l'excellent 
La  Salle  remplaça  fort  heureusement  l'uniformité  par 
les  occupations  de  tout  genre  et  d'incomparables  facé- 
ies.  Tous  les  deux  ou  trois  jours,  il  .faisait  chasser  le 
général  en  chef;  tous  les  jours  il  faisait  avec  moi  de  la 
musique  pendant  deux  ou  trois  heures;  ce  qui  un  jour 
à  dîner,  chez  le  général  Leclerc,  lui  permit  de  dire  : 
«  J'ai  dans  votre  armée,  mon  général,  une  singulière 
destinée.  Je  vous  ai  donné  le  goût  de  la  chasse  ;  j'ai  rendu 
le  goût  de  la  musique  au  général  Thiébault;  il  ne  me  reste 
plus  qu'à  faire  naître  chez  le  général  Monnet  le  goût  de 
l'esprit.  » 

Ce  La  Salle  qui  mettait  des  grâces  infinies  à  ce  qui  est 
le  plus  opposé  aux  grâces,  je  veux  dire  qui,  avec  des 
manières  charmantes,  était  buveur,  libertin,  joueur, 
tapageur  et  farceur,  avait  fondé  à  Salamanque  la  société 
des  c  Altérés  »,  association  dans  laquelle  il  n'était  jamais 
permis  de  dire  que  l'on  n'avait  pas  soif;  je  ne  sais  plus 
combien  d'enragés  la  composaient,  mais  ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c'est  que,  en  moins  d'un  mois,  ils  eurent  bu  tout 
ce  qui  existait  de  vins  étrangers  à  Salamanque.  Un  soir 
qu'il  m'avait  fait  le  dénombrement  des  bouteilles  vides  : 
«  Mais,  luidis-je,  tu  veux  donc  te  tuer...  —  Mon  ami,  me 
répondit-il,  tout  hussard  qui  n'est  pas  mort  à  trente  ans 
est  un  j...  f...,  et  je  m'arrange  pour  ne  pas  passer  ce 

(1)  Ces  manœuvres  réuDissaicntlcs  trois  armes,  et,  il  faut  le  dire, 
le  gi!'Q('ral  Nausouty  se  faisait  remarquer  par  l'aplomb  et  la  sorte 
de  dignité  avec  lesquels  il  commandait  les  seize  escadrons. 


LBS  FOLIES    DE   LA  SALLE.  131 

terme.  •  C'est  encore  lui  qui,  rentrant  en  France,  quet- 
qies  mois  sprAs,  avec  son  régiment  et  se  croisant  dans 
ja  ne  sais  quelle  ville  avec  un  autre  régiment  de  hus- 
urds.  donna  aux  deux  corps  d'officiers  un  dîner  pour 
lequel  il  avait  fait  mettre  sur  la  table,  et  en  ^uise  de 
«ntant,  deux  pièces  de  vin  de  Bourgogne  entourées  de 
TcriiiMts,  pièces  qu'il  fallut  mettre  à  sec  avant  d'en  venir 
aux  vins  Uns. 

^irèa  une  nuit  de  désordre  passée  Dieu  sait  où,  avec 
BBde  Ees  capitaines,  nommé  Thiron,  ils  rentraient  chez 
MX  vers  six  heures  du  matin;  se  trouvant  devant  la 
gnnd'garde,  La  Salle  s'arrête,  et  apostrophant  son  com- 
pagnon de  sottises  :  •  Et  vous  croyez,  lui  dit-il,  que  je 
tolfrerai  une  conduite  aussi  scandaleuse  que  la  vûtre; 
i\at  je  souffrirai  dans  le  régiment  d'aussi  fAcheux 
eiemples.  dans  le  régiment  que  l'impunité  enhardirait 
à  vous  imiter?  'Aussitôt  il  le  fait  empoigner,  et,  malgré 
(ont  ce  que  Thirôn ,  qui  d'abord  n'a  vu  à  tout  cela 
qu'une  plaisanterie,  peut  lui  dire,  il  le  fuit  conduire  en 
prisûD.  Réveillé  par  sa  bruyante  arrivée  et  ses  éclats 
lit  rire,  j'apprends  sa  prouesse.  Je  fais  tout  au  monde 
poiirqu'il  relâche  Thiron  ;  mois  je  le  demande  en  vain, 
ttitome  répétant  :  •  11  faut  qu'il  s'en  souvienne  >,  il  ne 
lereiniten  liberté  que  le  lendemain. 

Ub  capitaine  du  génie  avait  à  Salamanque  une  très 
jolie  maltresse.  Ce  démon  de  La  Salle,  qui  chaque  jour 
^rivùt  une  lettre  d'amour  à  sa  femme,  mais  qui  chaque 
iaorlui  faisait  des  inlidélités,  dépista  cette  jeune  Espa- 
ïiiole,  pénétra  chez  elle  je  ne  sais  comment,  ni  à  quelle 
linire,et  proÛta  tant  soit  peu  en  pandour  d'un  moment 
^lorprise  et  de  frayeur.  L'amant,  outré  du  fait,  furieux 
da  moyen,  exaspéré  des  indiscrétions  qui  devenaient  un 
tut  de  plus  vis-â-vis  de  tous  deux,  se  déclara  inaultéj 
Qto  résulta  un  duel  au  sabre,  arme  à  laquelle  La  Salle, 


283    MKMOIBES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

si  fort  et  si  souple,  était  rhomme  du  inonde  le  plus  ter- 
rible. Il  ne  restait  donc  de  salut  pour  ce  capitaine  que 
dans  la  générosité  de  son  adversaire;  elle  n'était  pas 
douteuse,  mais  il  n'était  pas  douteux  non  plus  qu'il  ne 
la  fit  servir  à  quelque  folie;  en  effet,  ayant  jugé  de 
suite  la  disproportion  des  forces,  il  s'abstint  de  toute 
attaque  et  se  borna  à  parer,  mais  s'attacha  à  le  faire 
avec  tant  de  vigueur  que  le  poignet  du  pauvre  ingénieur 
en  était  brisé;  et,  dans  les  instants  que  le  malheureux  se 
remettait  d'une  si  rude  fatigue,  mons  La  Salle  faisait  une 
volte  autour  de  lui,  au  milieu  de  mille  plaisanteries,  sin- 
geries et  grimaces,  jouant  avec  la  mort,  comme  avec 
Tamour;  il  lui  campait  un  coup  de  plat  de  sabre  sur  le 
derrière  et  partait  dun  éclat  de  rire.  Dix  fois  ce  manège 
fut  recommencé,  et,  quelle  que  fût  la  rage  de  ce  malheu- 
reux officier,  il  finit  par  être  exténué.  Lorsque  ce  fut  évi- 
dent qu'il  n'en  pouvait  plus,  La  Salle,  mettant  un  au 
combat,  lui  dit  :  <  Si  vous  m'aviez  mieux  connu,  vous 
auriez  attaché  moins  d'importance  au  fait  qui  vous  a 
blessé,  et,  si  je  vous  avais  mieux  connu,  je  me  serais 
abstenu  d'aller  sur  vos  brisées.  Recevez  cette  décla- 
ration et  terminons  ce  combat  trop  inégal,  mais  qui 
n'en  a  que  mieux  révélé  à  quel  point  vous  êtes  un  homme 
d'honneur.  • 

11  nous  montrait  un  jour  ses  armes;  il  en  avait  de 
fort  belles,  notamment  un  sabre  en  damas  noir,  sabre 
qui  valait  alors  douze  mille  francs.  Pour  nous  faire  ap- 
précier la  qualité  supérieure  de  cette  lame,  il  en  frappa 
des  barres  de  fer.  dans  lesquelles  il  fit  de  fortes  entailles; 
mais  il  voulut  couper  une  branche  d'arbre,  et,  soit  que 
celle-ci  fût  trop  forte,  soit  que  le  coup  ne  fût  pas  donné 
assez  d'aplomb,  la  lame  cassa  en  deux.  Nous  fûmes  pétri- 
fiés: quant  à  lui,  ayant  donné  à  peine  un  instant  à  la 
surprise,  il  jeta  par-dessus  sa  tète  et  le  fourreau  du  sabre 


POTS   CASSÉS.  833 

et  le  tronçon  qui  était  resté  à  sa  main,  et  s'en  alla  sans 
s'embarrasser  même  de  ces  précieux  débris,  en  conti- 
nuant ses  gambades  et  ses  grimaces. 

La  saleté  est  une  calamité  du  Midi.  Les  vasarès  de 
Marseille  existent  dans  toute  la  Péninsule;  seulement,  au 
lieu  de  jeter  ces  horreurs  par  la  fenêtre,  on  avait,  à 
Salamanque  par  exemple,  l'usage  de  les  recueillir  dans 
de  longs  pots  de  terre,  qu'à  l'entrée  de  la  nuit  les  cria- 
das  (servantes)  portaient  sur  leur  tête  pour  les  aller  vider 
en  différents  endroits,  et,  le  croirait-on?  notamment  au 
milieu  de  la  place  d'Armes,  où  cela  devenait  ce  qu'il 
plaisait  aux  chiens,  à  la  pluie,  au  soleil  d'en  faire.  Le 
moment  de  ces  dégoûtantes  vidanges  venu,  on  voyait 
donc  ces  filles  arriver  en  foule  et  se  débarrasser  en  toute 
hâte  de  leur  infect  fardeau,  ce  qui,  un  soir,  inspira  à 
La  Salle  la  folle  idée  d'employer  quelques  hussards  à 
leur  barrer  l'entrée  de  la  place,  à  les  forcer  de  s'agglo- 
mérer dans  une  rue  attenante  et  à  les  y  bloquer.  Or  il 
arriva  qu'elles  s'impatientèrent  et  se  fâchèrent;  qu'en  se 
fâchant  et  s'agitant,  serrées  comme  elles  Tétaient,  elles  et 
leurs  pots  s'entre-choquèrent;  que,  se  cognant,  leurs  pots 
se  brisèrent,  et  qu'elles  en  furent  indignement  souillées; 
que  les  premières  à  qui  ces  accidents  arrivèrent  les 
multiplièrent  encore  par  la  manière  brusque  dont  en  se 
sauvant  elles  bousculèrent  tout  ce  qui  les  entourait. 
Scène  au-dessus  de  tout  ce  qu'on  peut  imaginer,  mais 
que  les  cris,  la  colère,  provoqués  par  les  plus  abomi- 
nables résultats,  finirent  par  rendre  au  dernier  point 
comique. 

Je  fus  un  jour  témoin  d'une  vive  rumeur.  C'était  le 
médecin  en  chef  de  l'armée,  Duhem,  suivi  par  cinquante 
polissons  criant  à  tue -tête  :  c  Mata  Rey...  Mata  Dios 
(tueur  de  Roi,  tueur  de  Dieu)!  >  Ce  Duhem,  en  effet, 
avait  été  célèbre  comme  un  des  plus  farouches  conven- 


tt34      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   HARON    THIÉBAULT. 

tionnels;  il  avait  voté  avec  la  plus  rude  énergie  la  mort 
du  Roi,  et  ces  faits,  que  quelque  ennemi  ou  quelque  far- 
ceur avait  révélés  à  la  populace  de  Salamanque,  le  for- 
cèrent de  hâter  son  départ  et,  en  attendant,  de  ne  plus 
sortir  seul  ou  de  nuit. 

Le  payeur  général  Mesny  avait  eu  envie  de  voir 
Madrid;  il  y  avait  passé  dix  jours  et  était  revenu  si  con- 
tent de  ce  voyage  qu'il  m'avait  inspiré  le  désir  de  faire 
comme  lui;  j'en  parlai  au  général  en  chef,  j'eus  de  suite 
ma  permission,  et  de  plus  une  lettre  d'introduction 
auprès  de  Lucien  Bonaparte ,  alors  ambassadeur  de 
France.  Toutefois  la  lettre,  remise  à  Mesny  et  que  j'avais 
lue,  commençait  par  ces  mots  :  «  Cette  lettre,  mon  très 
cher  frère,  te  sera  remise  >,  et  la  mienne  par  ceux-ci  : 
t  Le  général  Thiébault  qui  vous  présentera  cette  lettre.  » 
La  différence  me  chiffonna;  j'en  parlai  à  Mesny;  il 
pensa,  comme  moi,  qu'elle  devait  résulter  d'une  con- 
vention d'après  laquelle  je  ferais  bien  de  ne  pas  user 
d'une  présentation  dont,  en  somme,  je  n'avais  nul  besoin. 
Je  brûlai  donc  ma  lettre  et  je  partis;  j'étais  accompagné 
par  Richebourg  et  par  Dupaty,  suivi  par  mon  valet  de 
chambre  et  conduit  par  un  arriero. 

Je  ne  sais  ce  que  sont  aujourd'hui  les  voyages  en  Es- 
pagne ;  mais,  il  y  a  trente-cinq  ans,  c'était  ce  qu'il  y  avait 
au  monde  de  plus  propre  à  dégoûter  des  voyages.  Notre 
route  fut  assommante  par  sa  lenteur,  impatientante  au 
dernier  point,  grâce  à  de  prétendus  aubergistes  qui, 
lorsqu'on  leur  demandait  fût-ce  du  pain,  répondaient 
avec  leur  impassibilité  dédaigneuse  :«  On  en  vend  là-bas  », 
ce  qui  nous  réduisit  à  ce  que  mon  valet  de  chambre  put 
acheter  et  accommoder.  Arrivés  au  haut  du  Guadarrama, 
un  piédestal  surmonté  par  un  lion  nous  apprit  que  nous 
étions  sur  les  confins  de  la  Nouvelle-Gastille,  et  une  des 
plus  belles  vues  nous  tira  de  notre  apathique  ennui.  Les 


VOYAGEA    MADRID.  *3S 

ides  richesses  que  l'Eacurial  rcnrerme  excitèrent 
«^tonnement  et  au  dernier  point  notre  admiration; 
niais,  depuis  celte  résidence  à  la  fois  royale  et  mona- 
cale, nous  ne  rencontrAmcs  plus  rien,  pas  une  cam- 
pagne,  pus  une  maison,  pas  un  ruisseau,  presque  pas 
de  culture  et  surtout  pas  un  arbre  ;  des  coleaux  di^pouil- 
les,  du  sable  et  toujours  du  sable,  ce  qui  nous  fit  nommer 
iladrid  *  la  capitale  des  sables  >.  Cependant,  les  fau- 
bourgs franchis,  la  scène  changea,  et,  au  milieu  de  toutes 
les  impressions  que  ne  peut  manquer  de  donner  une 
^lade  et  belle  ville,  nous  débarquâmes  à  l'auberge  que 
Hesny  nous  avait  recommandée. 

Il  y  avait  combat  de  taureaux  le  jour  de  notre  arrivée 
IHadrid  ;  de  suite  je  &s  prendre  une  loge,  qui,  par  paren- 
thèse, me  coûta  une  once  dor,  prix  un  peu  élevé  pour 
une  espèce  de  cage  fermée  de  planches  mal  jointes  et 
qui,  dans  nos  foires,  déshonorerait  une  guinguette.  Le 
produit  de  ce  spectacle,  qui  soir  et  matin  avait  lieu  le 
dimanche  et,  je  crois,  le  jeudi,  servait  h.  l'entretien  des 
hApittiax  de  Madrid  et  y  sufQsait  par  suiti!  de  la  suréleva- 
tien  du  prix  des  places  et  de  la  fureur  qu'excite  ce  genre 
dt  spectacle.  Après  les  picadores,  dont  le  taureau  creva 
in  chevaux  au  point  qu'ils  perdaient  le  sac  de  leurs 
bojaux;  après  les  banderillos,  qui  fournissent  la  partie 
la  plus  importante,  apparaît  le  matador,  qui  n'est  pas 
toujours  un  homme  du  métier,  mais  parfois  un  genlil- 
hooime  qui  s'en  offre  le  plaisir  et  qui  le  plus  souvent 
lait  l'abandon  de  six  cents  francs  fixi^s  comme  prix  de 
chaque  combat,  prix  surabondamment  justiriè(!). 

Avant  l'entrée  des  matadors  et  sili.'it  les  banderillos  dis- 

(l)?DU  avanl  mon  nrrivéed  Midrid 
^'1,  le  plus  fnmciix  des  maladors; 
la  poitrine  percée  par  une  des  cornca 
«M,  eoiporlù  par  ccl  snimal. 


S3<    MÉMOIBES   DC   CÈ?(ÈB1L   lAlOS   THIÉBAULT. 

pan»,  le  tanreaa  magissaot  de  colère  a  parcoam  farène 
aa  çalop ,  fier  d^aroir  dispersé  tous  ses  assaillants  et 
faisant  roler  la  poussière  autour  de  lai.  Lorsque  le 
matador,  n'arant  en  main  que  son  écharpe  rouge  et  son 
épée.  entre  en  scène  seul  pour  jouer  un  face  à  face 
aTCC  cette  brute  en  furie,  il  est  difficile  de  rendre  TefTet 
de  ce  spectacle  pour  quiconque  le  roit  pour  la  première 
fois.  Après  les  passes  ordinaires,  fatigué  de  foncer  sur 
un  homme  et  de  n'avoir  atteint  qu'une  draperie,  le  tau- 
reau, rendu  déûant,  n'avance  qu'à  petits  pas,  s'approche, 
tout  en  l'observant,  du  matador  attentif  lui  aussi  aux 
moindres  mouvements  de  l'adversaire,  et,  quand  il  arrive 
assez  près  pour  s'élancer  à  coup  sûr,  il  fonce  brusque- 
ment; mais  presque  aussitôt  frappé  en  arrière  des  cornes 
en  un  endroit  où  la  blessure  est  mortelle,  il  s'arrête 
tout  court,  tremble  sur  ses  pattes  et  tombe  mort  sans 
que  le  sang  ait  coulé.  Telle  fut  l'issue  du  premier  combat; 
elle  excita  du  délire.  Cinq  ou  six  autres  combats,  qui 
suivirent,  furent  moins  heureux  pour  les  matadors,  qui 
ne  surent  tuer  le  taureau  qu'en  lui  faisant  vomir  le  sang 
ou  lui  laissèrent  assez  de  vie  pour  qu  il  parcourût  encore 
l'arène;  une  fois  même,  il  emporta  dans  sa  blessure 
lépée  du  matador,  et  ce  fut  l'occasion  des  huées  et  des 
sifUets  les  plus  furieux. 

Après  le  premier  combat,  nous  nous  étions  regardés, 
et,  nous  étant  vus  tous  très  pâles,  nous  avions  délibéré 
si  nous  resterions  ou  si  nous  partirions;  toutefois,  très 
regardés,  nous  comprimes  qu'il  fallait  rester,  et,  si  nous 
nous  résignions  à  ce  malaise,  nous  jurions  qu'on  ne  nous 
y  prendrait  plus.  On  verra  que,  malgré  ce  serment,  nous 
y  fûmes  pris  comme  tant  d'autres. 

A  la  nuit,  nous  rentrions  à  notre  auberge,  ne  sachant 
trop  que  faire  de  notre  soirée ,  lorsque  nous  rencon- 
trâmes le  chanoine  de  San  lago  qui  nous  avait  si  bien 


COUIISKS   DE   TAUBBAUX. 

n>çus  à  Valladolid.  La  surprise  fut  mutuelle,  le  plaisir 
de  la  rencontre  parut  l'être;  nous  trouvant  sans  pro- 
jets, il  nous  mena  tous  à  l'Opéra,  ou  nous  fûmes  placés  & 
U  première  galerie.  Les  loges  derrière  nous  étaient 
tontes  occupées  par  des  dames  que  le  chanoine  connais- 
aait,  el.  me  relournant,  l'acte  terminé,  j'aperçus  la  plus 
migaiUque  créature  qui  jamais  m'ei\t  apparu.  Je  sus  du 
cbuiuine  que  c'était  la  plus  belle  femme  qu'on  se  rappe- 
III  avoir  vue  à  Madrid,  Canadienne  de  naissance  et 
épouse  du  colonel  de  cavalerie  Minutoro.  Remarquable 
par  son  esprit  romanesque  autant  que  par  ses  charmes, 
elle  ébit  aussi  dévouée  à  son  mari  qu'elle  lui  était  peu 
fidèle;  elle  avait  près  d'elle  un  jeune  bumme,  son  amant, 
qa'elle  udorait;  mais,  lors  de  la  guerre  récente  et  au  plus 
Torl  de  sa  passion,  elle  avait  quitté  cet  amant  pour  aller 
rejoindre  son  mari  A  l'armée,  bivouaquer  et  batailler  à 
sesciltés.  Ayant  eu  dans  le  seul  combat  sérieux  de  cette 
guerre  un  cbeval  tué  sous  elle,  elle  s'était  élancée  sur  le 
cheval  d'un  cavalier  qui  venait  d'èlre  blessé,  et,  repre- 
^aat  sa  place  près  de  son  mari,  elle  avait  continué  de 
cliarger  â  la  télé  des  soldats  électrisés. 

Tûul  en  admirant  ses  formes  divines,  son  éclat  inconnu, 
^cs  yeux  qui  semblaient  rénéchir  le  ciel,  je  songeais  & 
ce  qu'elle  éluit  en  réalité,  comme  tant  de  ses  pareilles, 
mélange  d'amour  el  de  perfidie,  de  folie  et  de  raison, 
ti'héroîsme  el  de  faiblesse,  harmonie  de  tous  les  con- 
trastes, lorsque  je  fus  attiré  vers  une  loge  voisine  par 
les  ébats  d'une  autre  dame,  jeune,  jolie,  objet  de  beau- 
coup d'empressements,  vive,  très  gale,  qui.  au  milieu 
de  ses  rires,  s'occupait  beaucoup  de  nous,  et  qui,  ayant 
interpellé  presque  aussitôt  mon  chanoine  à  voix  basse, 
■■■n  eut  les  quelques  renseignements  utiles;  avant  la  se- 
conde pièce,  elle  les  utilisa  pour  entamer  et  tenir  avec 
moi  une  conversation  pleine  d'esprit,  de  grAce  et  de 


238    MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL   BARON    THIHBAULT. 

recherche,  et,  à  la  un  du  spectacle,  elle  m'invita,  ainsi 
que  mes  aides  de  camp,  à  un  bal  qu'elle  donnait  le  len- 
demain. Bien  entendu,  je  l'assurai  de  mon  empresse- 
ment à  lui  faire  la  cour;  je  lui  rendis  grâces  de  l'occasion 
qu'elle  voulait  bien  m'en  offrir,  et  je  sus,  seulement 
après  l'avoir  quittée,  qu'elle  était  la  marquise  de  Fonta- 
nar,  belle-fille,  par  sa  mère,  du  prince  Masserano  et 
veuve  depuis  un  an.  Sa  maison  était  fort  agréable  et 
devait  l'être  d'autant  plus  que  la  dame  avait  une  dette  à 
acquitter  avec  les  Français  :  «  Vous  êtes  de  tournure, 
ajouta  mon  chanoine,  à  lui  faire  payer  cette  dette  avec 
plaisir.  > 

A  dix-neuf  ans,  avec  ses  qualités  et  ses  charmes,  celte 
dame  n'avait  pas  liquidé  ses  comptes  envers  l'amour; 
mais,  en  prenant  un  amant,  elle  avait  fait  des  jaloux, 
et  un  des  évincés,  dînant  à  l'ambassade  de  France,  avait 
tenu  sur  elle  des  propos  offensants.  L'ambassadeur, 
Lucien  Bonaparte,  n'aurait  pas  tardé  sans  doute  à  impo- 
ser silence  à  ce  garçon  peu  délicat,  si  M.  Félix  Desportes, 
premier  secrétaire  d'ambassade  et  ami  de  Lucien,  lui  en 
avait  laissé  le  temps...  «  Monsieur,  dit-il  à  ce  jeune 
homme,  M.  l'ambassadeur  doit  être  surpris  qu'à  sa  table 
et  en  présence  d'autant  de  témoins,  vous  vous  permet- 
tiez de  telles  inconvenances  sur  le  compte  d'une  dame  à 
qui  sa  position  doit  garantir  des  égards  et  à  qui  vous 
ne  voyez  ici  aucun  défenseur;  eh  bien,  je  vous  dirai  que 
je  ne  crois  pas  un  mot  de  tout  ce  que  vous  avez  dit  ;  je 
prends  fait  et  cause  pour  cette  dame,  et  je  vous  demande 
raison  de  votre  conduite  à  son  égard.  »  Le  rodomont 
n'avait  répondu  que  par  des  excuses;  il  n'avait  plus  été 
reçu  à  l'ambassade  ;  mais  l'anecdote,  s'étant  répandue, 
avait  exalté  toutes  les  dames  de  Madrid  en  faveur  de 
M.  Desporles.  Quant  à  la  marquise,  informée  de  ce  pro- 
cédé tout  à  fait  chevaleresque,  elle  envoya  le  lendemain 


GALANTEHIE   Fn.lHCAtSE.  939 

une  carie  de  visite  à  celui  qui  l'avait  si  noblement  dé- 
fendue et  retul  en  réponse  une  lettre  parfaite  de  style  et 
dépensée,  qui  avait  pour  objet  de  lui  dire  que,  par 
on  nouvel  hommage  qu'elle  ne  pouvait  méconnaître  et 
dans  la  confiance  qu'elle  ne  se  méprendrait  pas  sur  la 
gnodeur  d'un  tel  sacriflce,  le  signataire  la  priait  de 
l'aeuser  sur  la  nécessité  oà  il  se  trouvait  de  ne  pas 
lUer'cbez  elle;  délicatesse  qui  couronna  l'œuvre,  ■  Vous 
le  voyez,  dit  en  tenninant  mon  chanoine,  indépen- 
damment de  tout  ce  qui  vous  concerne,  il  est  impos- 
libte  qu'an  Français  fasse  la  connaissance  de  la  niar- 
qiiiw  dans  de  meilleures  conditions,  et  c'est  pour  vous 
«ne  belle  promesse  que  d'avoir  été  remarqué.  •  Le  zélé 
deee  bon  chanoine  commentait  à  me  paraître  gênant. 
Fidilc  à  Pauline,  je  n'étais  en  situation  de  profiter  des 
bOBlés  d'aucune  femme,  et,  si  j'avais  pu  prévoir  celte 
eODsdqaence,  j'aurais  refusé  l'invitation.  La  suite  mon- 
In»  que  je  me  serais  évité  une  très  sotte  alternative. 

Devoir,  convenances,  intérêt  d'État  et  empressement 
ptnODnel,  tout  se  réunissait  pour  me  conduire  chez 
Idcien  Bonaparte.  Je  me  rendis  donc  chez  lui  le  lende- 
OfliQ  à  midi.  Je  fus  reçu  il  merveille  et,  ainsi  que  mes 
lidesde  camp,  invité  fi  dîner,  non  seulement  pour  ce 
jour-U,  mais  pour  la  totalité  des  jours  que  nous  passe- 
rittu  k  Hidrid. 

D  est  difficile  de  se  faire  une  id^e  de  la  représentation 
de  cet  ambassadeur  de  la  République  française.  Hôtel 
immense,  appartements  princiers,  table  splendide,  do- 
mestiques nombreux,  équipages  superbes,  et  l'ordre 
«lie  cérémonial  répondant  au  reste,  tout  était  noble  et 
magnifique.  Ainsi,  chaque  jour  grand  couvert;  fréquem- 
ment de  grandes  réceptions;  parfois  des  concerts,  dans 
iMquele  Boccfaerini,  alors  à  Madrid,  faisait  exécuter  lui- 
atme  ses  quiniclli,  fort  en  vogue  fi  cette  époque,  et 


240    MEMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON   THIEBAULT. 

recevait,  ainsi  que  les  autres  exécutants,  chanteurs  et 
chanteuses,  non  de  l'argent,  mais  des  bijoux,  des  dia- 
mants d'un  prix  bien  supérieur  aux  sommes  qu'on  au- 
rait pu  leur  donner.  Les  autres  ambassadeurs  résidant 
à  la  même  cour  étaient  humiliés  des  somptuosités  qu'ils, 
ne  pouvaient  imiter;  pour  se  venger,  ils  faisaient  ma- 
lignement circuler  le  calcul  des  millions  que  la  paix 
avec  le  Portugal  avait  valu  à  Lucien;  mais  cela  n'em- 
pêchait qu'il  ne  jouât  et  soutînt  le  premier  rôle,  et  il  le 
soutint  si  bien  jusqu'à  son  départ,  que  lorsqu'il  quitta 
cette  ambassade  pour  la  remettre  au  général  Saint-Cyr, 
il  ût  cadeau  à  son  successeur  de  tous  ses  équipages,  qui 
le  lendemain  même  furent  mis  en  vente  et  fort  mesqui- 
nement remplacés.  11  avait  fait  partir  deux  jours  avant 
lui  la  fille  qu'il  avait  de  son  premier  mariage,  et  cette 
enfant  fut  escortée  jusqu'à  la  frontière  de  France  par 
des  détachements  de  cavalerie  échelonnés  sur  toute  la 
route,  ainsi  qu'une  princesse  aurait  pu  Têtre.  Ce  fait 
sufQt  à  donner  l'idée  du  prestige  qu'il  s'était  acquis. 

Je  fus  donc  émerveillé  lors  de  ma  première  visite; 
pendant  le  dîner,  Tambassadeur  me  dit  qu'il  m'avait  vu^ 
la  veille,  au  combat  de  taureaux,  t  curiosité,  répondis-je, 
qu'il  est  difficile  de  ne  pas  satisfaire  quand  on  arrive  à 
Madrid  pour  la  première  fois,  mais  dont  un  jour  suffit 
pour  guérir  ».  L'ambassadeur  exprima  son  regret  d'être 
obligé  de  me  contrarier,  mais  il  déclara  impossible  que 
je  ne  retournasse  pas  à  ce  spectacle.  «  Vous  ne  pouvea 
vous  dissimuler,  ajouta-t-il,  que  vous  ne  soyez  ici  un 
objet  d'attention,  et  que  vos  moindres  actions  n'y  soient 
interprétées;  ne  plus  reparaître  à  ces  combats  affiche- 
rait de  votre  part  une  désapprobation  qui  blesserait  la 
population.  Et  moi  aussi  j'ai  été  mal  à  mon  aise  lapre- 
mière  fois,  mais  je  me  suis  fait  au  spectacle,  et,  comme  je 
compte  que  dorénavant  vous  y  viendrez  avec  moi,  voua 


t'iMBASSAOE  DR  ItlCtEN  BO^APARTE.  341 

nrrez  qu'on  s'y  accoutume.  >  Ce  fut  donc  conduit  par  lui 

que,  lous  les  dimanches  et  jeudis  de  mon  séjour,  nous 
fl«istSnie8  &  ces  combats.  J'eus  j'oncasîon  d'observer, 
de  comparer,  de  substituer  l'inli^rétde  I  étude  au  dégoût 
de  la  première  impression,  et.  comme  me  l'avait  pré- 
dit Lucien,  je  fus  un  nouvel  exemple  de  ce  fait  que 
l'ou  peut  finir  par  se  plaire  &  ce  qui  d'abord  a  le  plus 
jusleraent  révolté. 

>'qd  seulenient  j'allais  dîner  souvent  chez  l'ambassa- 
deur, mais  il  m'invitait  à  l'accompagner  dans  la  plupart 
dwiolcnnités.  A  une  cérémonie  d'église  nous  fûmes,  à 
Irois  reprises,  obligés  de  rester  à  genoux  plus  de  vingt 
niRiiles.  Je  vis  bienf^l  l'ambassadeur  se  remuer,  aller- 
Dersa  pose,  linalement  changer  à  chaque  seconde  de 
KDOu,  Ne  me  voyant  pas  bouger,  il  me  demiinda  com- 
DiÉnl  je  ue  souffrais  pas,  moi  qui  n'avais  pas  plus  de 
^u«fe  que  lui,  et  je  lui  fis  voir  alors  que  ma  cuisse 
dmile  ^tait  assise  sur  la  chaise  basse,  à  cùté  de  laquelle 
j'uTaisr&ird'étre  agenouillé,  et  que  mon  genou  gauche 
Ht  louchait  pas  même  terre,  de  sorte  que,  sans  l'être 
ffellement,  j'avais  parfaitement  l'air  d'être  à  genoux.  Il 
'empressa  d'imiter  ma  tricherie  et  se  félicita  du  moyen 
Vi  lui  permettait  d'échapper  à  ce  supplice  des  séances 
d'église,  dans  un  pays  oii  les  pratiques  religieuses  ont 
linl  lit  rigueur  et  de  durée. 

Icdiis  à  Lucien  l'obligatioa  d'une  grande  partie  des 
iirfiiients  de  mon  séjour,  et  par  mes  rapports  avec  un 
Umme  aussi  supérieur,  et  par  te  relief  que  j'en  rece- 
"ii,  et  par  le  nombre  des  hommes  marquants  que  je 
''ischez  lui;  je  m'applaudis  donc  de  n'avoir,  pour  me 
prtwnter,  compté  que  sur  mes  simples  moyens,  qui  me 
'usât  aussi  favorables  que  la  lelLre  du  général  Leclerc 

"  "i*té  défavorable. 

^dehors  de   mes  relations  avec   Lucien,   de  mes 


242    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

courses  dans  la  ville,  ce  qui  m'occupait  le  plus  dans 
Madrid,  ce  fut  Mme  de  Fontanar.  J'ai  dit  comment,  le  jour 
même  de  mon  arrivée,  je  l'avais  rencontrée  au  spectacle, 
comment  elle  m'avait  invité  à  un  bal  pour  le  lendemain. 
En  sortant  de  chez  Lucien,  j'étais  passé  chez  elle  et  je 
m'étais  inscrit  à  sa  porte;  puis  je  me  rendis  chez  le^ 
chanoine,  et  nous  convînmes  de  l'heure  à  laquelle  iL 
viendrait  nous  prendre  pour  nous  conduire  au  bal.  L4^ 
soirée  fut  charmante,  la  marquise  parfaitement  aimable  , 
et  le  succès  de  Dupaty  fut  complet.  J'ai  omis  de  dire,  en 
parlant  de  lui,  que  Dupaty  était  le  plus  beau  danseur  de 
Paris  après  Trénis  et  un  M.  de  Boisflamen,  jeune  créole 
qui  vers  cette  époque  fut  tué  en  duel;  son  succès  nous 
ouvrit  tous  les  salons,  et  nous  fûmes  notamment  d'un 
bal  magnifique,  donné  chez  la  duchesse  d'Ossuna;  c'est 
à  ce  bal  que,  aucun  cavalier  madrilène  ne  pouvant  être 
comparé  à  Dupaty.  et  pour  soutenir  cependant  l'hon- 
neur du  pays,  on  s'arrangea  à  lui  donner  pour  vis-à-vis 
dans   plusieurs   contredanses  le   premier  danseur  de 
l'Opéra.  En  apprenant  le  lendemain  ce  subterfuge,  je 
me  plaignis  et  je  fis  déclarer  par  Dupaty  qu'il  n'accep- 
terait plus  que  des  vis-à-vis  par  lui  connus.  Toutefois,  la 
comparaison  ne  lui  avait  pas  été  défavorable;  il  avait 
été  jugé  dansant  mieux  la  contredanse  que  le  rival  de 
profession  qu'on  lui  avait  opposé,  et  cet  avantage  lai 
avait  ce  soir-là  attiré  suffisamment  d'estime  et  donné 
assez  de  hardiesse  pour  rendre  possible  l'aventure  qui 
s'ensuivit.  Parmi  les  dames  qui  se  disputaient  ses  invi- 
tations, se  trouvait  une  jeune  veuve  aussi  belle  que  gra- 
cieuse; Dupaty  s'exalta   pour  elle;  elle   ne  parut  pas 
insensible  à  ses  hommages,  et,  comme  elle  partait,  il  se 
trouva  sur  son  passage,  lui  offrit  la  main  pour  descendre, 
la  lui  donna  pour  monter  en  voiture,  et,  quoique  aucun 
mot  n'eût  encore  été  échangé  entre  eux,  mon  fou  monta 


,    M.iRQL-lSK    nv.    F(lNTAN.in. 


dans  la  voiture  après  elle  et  se  plaça  à  son  cùlé.  D'élon- 
nement,  d'embarras,  elle  resta  muette;  la  portière  se 
referma;  un  arriva  à  l'IiAtel  de  la  dame,  à  l'ég^ard  de 
lujaelle  Dupaty  renouvela  sa  politesse,  lui  donnant  la 
main  pour  descendre  de  voiture  et  pour  monter  jusqu'à 
l'appartement.  Ici  Je  me  résigne  aune  lacune,  que  d'ail- 
leurs il  ne  serait  pas  facile  de  remplir,  et  je  me  borne  à 
ijouter  que  nous  ne  revîmes  Dupaty  qu'à  l'beure  de 
raoQ  diîjeiincr;  son  nir  radieux  nous  laissait  juger, 
i^z  que  n'eussent  fait  ses  paroles,  de  son  succès. 
jour  m^me  de  son  bal,  j'avais  été  présenté  par 
Pontanar  â  madame  ea  mère  et  à  son  beau-père, 
ice  deMnsserano.  et  invité  pareuxàleur  coDsacrer 
mirées  pour  lesquelles  je  n'aurais  ni  engagement 
ai  projets.  La  marquise  avait  renchéri  sur  leurs  poli- 
UiKS,  et  résister  à  cette  triple  invitation  eût  été  impos- 
sible. Nos  rapports  devinrent  donc  de  jour  en  jour  plus 
naubrcuXt  et.  de  la  marquise  à  moi,  plus  conlidentiete. 
J*  dois  iDème  dire  que  ses  actions  se  subordonnaient 
ttnx  miennes.  Ainsi  une  promenade,  un  spectacle  pou- 
Yaient-ila  me  plaire,  j'y  allais  et  j'en  revenais  conduit 
par  elle,  de  telle  sorte  que,  hors  mes  excursions  du 
listin,  OQ  nous  voyait  constamment  ensemble;  ce  qui 
Kne  rappelle  que.  ayant  parié  de  mon  goât  pour  les  coe- 
loincs  espagnols,  elle  me  mena  le  lendemain,  à  deux 
lieures  après  midi,  dans  une  rue  ou,  i!i  des  jours  donnés. 
Us  dames  se  réunissaient  et  se  promenaient  dans  la 
tenue  nationale  la  plus  stricte. 

J'svoue  que  cette  intimité  me  plaisait  beaucoup,  et  je 
ra'y  nhandonnaia  avec  assez  de  légèreté,  bien  que  j'eusse 
ï«  meilleures  misons  pour  en  craindre  les  suites;  je 
preisenlais  clairement  où  elle  me  conduisait,  et  cepen- 
<lADt  je  ne  voulais  pas  trahir  mon  amour  pour  Pauline, 
iqu)  mes  lettres  ne  cessaient  de  porter  mes  serments 


S44    MÉMOIRES   DC   GÉNÉRAL   RARON   THIÉBaULT. 

de  Gdélité.  Je  m'engageais  donc  dans  une  voie  dont  i 
était  dilBcile  que  je  sortisse  à  mon  honneur;  il  y  resU 
tout  entier. 

Nous  prêtions  trop  aux  jaseries  pour  qu'on  ne  parla 
pas  de  nous:  un  jour,  à  table,  Lucien  me  complimente 
sur  mes  succès;  puis,  après  quelques  plaisanteries,  i 
ajouta  :  €  II  y  a  cependant  un  rival  qui  n'a  pas  encore 
quitté  la  partie...  •  Au  titre  de  rival  près,  l'assertioD 
était  vraie.  La  marquise  avait  pour  amant  un  jeune 
homme  fort  bien  de  toutes  manières,  et,  s'il  était  mal 
traité,  il  n'était  pas  congédié.  Afin  d'afficher  les  droits 
qu'il  conservait,  il  avait  même  soin  de  se  rendre  dans  la 
loge  de  la  marquise,  chaque  fois  que  nous  allions  â 
l'Opéra,  et  d'y  affecter  la  plus  grande  aisance  pour  don- 
ner le  change  sur  ce  que  l'on  concluait  de  mes  assidui- 
tés. Assurément  ce  lien  de  la  marquise  m'était  plutôt  un 
secours  et  un  prétexte  pour  sauvegarder  les  droits  de 
Pauline  dans  l'aventure  galante  où  je  risquais  si  fort  de 
les  compromettre,  et  cependant  le  mot  de  Lucien  m'en- 
traîna, par  un  coupable  effet  de  l'amour-propre,  à  fairi 
publiquement  congédier  Tamant  toléré.  Un  soir  que 
arrivé  de  bonne  heure  à  l'Opéra,  j'étais  encore  seul  avc^ 
la  marquise  dans  sa  loge,  et  pressentant  la  prochaine 
apparition  du  malheureux  garçon,  je  fus  plus  galan 
que  je  ne  l'avais  encore  été;  j'exploitai  cette  métaphy 
sique  de  Tamour,  si  féconde  en  lieux  communs  et  en  alla 
sions  provocantes;  je  le  faisais  avec  une  exaltation  qu 
m'était  trop  naturelle  pour  ne  pas  paraître  sincère  ;  cetti 
jolie  marquise,  qui  réellement  voulait,  suivant  l'expres- 
sion de  mon  chanoine,  acquitter  avec  moi  ce  qu'elle  de- 
vait à  un  Français,  s'abandonna  dans  toute  l'effusion  de 
son  cœur  à  ces  illusions  qui  ne  laissent  pas  plus  de  place 
pour  l'incertitude  que  pour  la  résistance,  lorsque  Tamant 
arriva.  Il  ne  pouvait  être,  en  un  tel  moment,  que  fort 


mnlvenu  et  fut  accueilli  par  une  querelle  toute  gratuite, 
mais  assez  dure  pour  qu'il  l'ût  obligé  de  quitter  la  toge. 
Quinze  cents  personnes  purent  être  ti^moina  de  mon 
trigiiiphe,  et  parmi  elles  les  plus  notables  de  la  ville: 
mats  ce  triomphe  me  créait  l'obligation  d'en  témoigner 
mi  reconnaissance  et  de  ne  pas  faillir  au  devoir  qui,  en 
ptrdl  cas.  s'impose  à  l'heureux  vainqueur.  Il  ne  me 
mlalt  donc  plus  d'autre  ressource  que  de  sacrifier  Pau- 
line ou  de  fuir.  Dès  le  lendemain  matin.  Je  prétextai  In 
rice|ition  d'un  ordre  de  retour  immédiat  i\  Salamanque. 
ordre  que  je  dis  motivé  parle  départ  du  quartier  général 
poar  Vallndolid.  A  l'exception  de  Richebourg.  personne 
IH  fut  dans  ma  confidence;  l'ambassadeur  lui-même  fui 
ItDoipé.  Quanta  la  marquise,  elle  regut  vers  l'heure  de  son 
IntT  une  lettre  de  désolation  que  je  terminais  en  lui  an- 
noDfanl  que  toute  ma  journée  ee  trouvant  absorbée  par 
â*s  affaires  et  d'impérieux  devoirs,  je  ne  pourrais  lui  con- 
ucrer  qu'une  soirée,  qui  tout  entière  du  moins  serait 
(éservée  à  de  trop  pénibles  regrets.  Ce  fut  la  dernière 
«ine  de  ce  petit  roman.  Afin  d'adoucir  une  douleur  sur 
rinl«nsilé  de  laquelle  je  m'étais  d'ailleurs  mépris,  je 
parlai  de  revenir  à  Madrid  avant  de  rentrer  en  France; 
BODB  convînmes  de  nous  écrire.  Quelques  lettres  furent 
Rangées,  mais  j'y  sentis  bientôt  les  signes  d'un  léger 
d*pil.  bien  légitime  d'ailleurs  chez  celle  marquise,  déçue, 
ctd&na  ce  qu'avait  pu  lui  présager  sa  reconnaissance 
Sttïers  M.  Félix  Desporles.  et  dans  ce  que  j'avais  été 
»i6z  heureux  pour  lui  inspirer.  C'est  donc  sans  éton- 
Mmeol  que,  un  peu  plus  tard,  j'appris  combien  la  répu- 
tation des  Français  était  compromise  dans  son  esprit.  A 
''igard  de  ce  changement  d'opinion,  j'étais  le  seul  cou- 
palile,  et  ce  n'est  pas  une  aventure  que  je  suis  lier  de 
rapporter. 
Au  moment  où  je  quittais  .Madrid,  le  prince  de  Masse- 


S46    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉDAULT. 

rano,  qui  avait  été  parfait  pour  moi,  qui,  possesseur 
des  plus  beaux  chevaux  andalous,  avait  voulu  me  les 
montrer  lui-même,  et  me  les  avait  offerts  pour  mes  pro- 
menades, me  remit  deux  lettres  pour  les  gouverneurs  de 
Saint-Ildefonse  et  de  Ségovie.  Ces  lettres  recomman- 
daient qu'on  me  fit  visiter  dans  les  plus  grands  détails 
l'école  d'artillerie  placée  dans  la  seconde  de  ces  localités, 
le  château,  les  jardins,  les  eaux,  la  manufacture  de  glaces 
qui  ont  rendu  la  première  célèbre.  A  Saint-Udefonse 
trouvait  la  famille  royale,  et  c'était  une  nouvelle  raison 
pour  moi  de  m'y  arrêter.  Le  prince  de  la  Paix,  Godof, 
qui  de  fait  était  le  vrai  mari  de  la  Reine  et  le  vrai  roi 
d'Espagne,  et  qui,  généralissime  des  armées  espagnoles, 
avait  notre  armée  même  sous  ses  ordres,  ce  Godoî  était 
venu  passer  trois  jours  à  Madrid,  pendant  que  j'y  séjon^ 
nais,  et  il  s'était  plaint  de  ce  que  je  ne  fusse  pas  présenté 
chez  lui.  Indépendamment  d'une  sorte  de  subordination, 
un  motif  plus  sérieux  aurait  dû  m'inciter  à  lui  rendre 
mes  devoirs;  il  avait  fait  traduire  en  espagnol,  et  par  un 
général   Pardo,   depuis   ministre    plénipotentiaire   en 
Prusse,  mon  manuel  des  adjudants  généraux;  il  l'avait 
fait  adopter  pour  les  armées  espagnoles.  Ce  fait  seul 
justifiait  son  mécontentement,  que  j'avais  provoqué  avec 
assez  d'inconscience;  il  en  avait  été  de  mon  abstention 
comme  de  tant  d'autres  choses,  qu'on  se  trouve  ne  pas 
avoir  faites  par  cela  seul  qu'on  ne  les  a  pas  faites;  raison 
qui  n'en  est  pas  une  et  qui,  pour  mon  compte,  est  pou^ 
tant  la  seule  que  je  puisse  donner  relativement  à  mille 
choses  que  j'ai  eu  le  malheur  de  faire  ou  de  ne  pas 
faire,  à  mille  gens  avec  qui  j'ai  eu  le  tort  de  me  brouil- 
ler ou  de  me  lier,  à  mille  pensées  dont  je  n'ai  tiré  aucun 
parti  ou  dont  j'ai  tiré  un  mauvais  parti. 

Il  était  sept  heures  du  matin,  lorsque,  armé  de  la  lettre 
du  prince  de  Masserano  pour  le  gouverneur  de  Saint- 


LES    EAUX  DE   SAIMT-ILDEFOÎiSE.  Stl 

lldefonse,  j'eatrai  dans  le  château.  Le  Roi,  la  Reine  et  le 
TitTori  allaient  en  sortir  pour  retourner  à  Madrid;  les 
carrosses  (étaient  avancés,  les  gardes  à  cheval  sous  les 
irmes,  et  le  gouveraeur  recevait  les  derniers  ordres  de 
Leurs  Majestés.  Nous  nous  arrêtâmes  sur  leur  passage. 
Peu  de  moments  après,  ils  parurent;  la  Reine  en  nous 
«percevant  fit  demander  qui  nous  étions;  je  dis  mon 
BOm,  mon  emploi  et  mon  grade;  le  gouverneur  nous  lit 
i%ne  d'approcher;  je  m'avançai  de  quelques  pas  et. 
■algré  l'inconvenance  d'un  costume  de  voyageur,  j'eus 
l'honneur  d'être  présenté  à  Leurs  Majestés. 

Ce  départ  elTectué,  le  gouverneur  revint  à  moi  et, 
Ifant  pris  connaissance  de  ma  lettre  de  présentation. 
ffl'iDDonça  qu'en  mon  honneur  il  ferait  jouer  les  eaus  : 
■  C'est  un  divertissement,  ajouta-t-il,  dont  on  devient 
ivare.  parce  que.  vu  le  mauvais  état  des  tuyaux,  il  en 
résuite  chaque  fois  des  dégAts  que  l'on  ne  répare  pas  à 
moins  (le  trois  cents  onces;  mais  certainement  Leurs 
HajeEtés  approuveront  que  l'on  ait  fait  voir  ces  eaux,  les 
plus  belles  du  monde,  au  premier  général  de  l'armée 
alliée  qui  paraisse  à  Saint-Ildefonse.  •  Par  Itonheur,  il 
avait  ordonné  que  tous  les  hommes  appartenant  aux 
dilTérents  services  se  trouvassent  chez  1  ui  au  moment  du 
départ  du  Roi  :  il  n'eut  besoin  que  d'une  seule  heure  pour 
que  tout  ce  personnel  gagnât  ses  différents  postes  et  pré 
psrilt  la  mise  en  mouvement;  pendant  cette  heure,  un  ofB 
cier,  qu'il  avait  mis  à  notre  disposition,  nous  lit  voir  le: 
appartements  et  la  manufacture  de  glaces,  où  par  paren- 
thise  on  montrait  une  glace  coulée  pour  le  comte  d'.\r- 
tois.  lors  de  son  retour  du  siège  de  Gibraltar,  glace  qui 
«Tait  prés  de  treize  pieds  de  hauteur,  huit  de  large, 
qui  n'avait  pas  été  polie,  parce  qu'elle  n'était  pas  assez 
blanche,  mais  qui  en  grandeur  dépassait  toutes  celles 
eiistantes  alors. 


248    MÉMOIRES   DU    GÉNÉIIAL   BARON    THIÉBAULT. 

La  visite  finie,  le  gouverneur  revint  à  nous,  et  nous 
ne  tardâmes  pas  à  être  rejoints  par  l'envoyé  de  je  ne 
sais  plus  quelle  petite  puissance;  prêt  à  se  mettre  en 
route  pour  continuer  un  voyage  vers  Bayonne,  cet  en- 
voyé avait  appris  que  les  eaux  allaient  jouer,  et  il  ac- 
courait pour  profiter  de  l'occasion  que  je  lui  offrais. 

A  Saint-Ildefonse.  les  eaux  sont  fournies  par  le  trop- 
plein  d'un  lac  qui  couronne  une  montagne  voisine,  lac 
assez  grand  pour  contenir  deux  petites  frégates  ser- 
vant aux  promenades  de  la  cour.  C'est  donc,  et  dans 
toute  la  force  du  terme,  la  puissance  de  la  nature  sub- 
stituée aux  faibles  efforts  que  l'homme  a  tentés  ailleurs 
pour  créer  de  semblables  spectacles;  à  cet  égard, 
Saint-Cloud  et  même  Versailles  ne  sont  plus  auprès  de 
Saint-Ildefonse  que  des  mesquineries.  Grâce  au  secours 
du  lac,  douze  grandes  scènes  d'eau  ont  pu  être  ména- 
gées, chacune  de  ces  scènes  produisant  successive- 
ment deux  ou  trois  effets  différents.  Tout  cela  a  fini  par 
se  confondre  pour  moi  dans  un  lointain  de  trente-cinq 
années;  je  me  rappelle  cependant  le  grand  jet,  appelé  la 
Renommée,  et  qui  s'élevait  à  cent  cinquante  pieds  de 
hauteur;  une  scène  composée  de  onze  jets  dépassant 
chacun  le  grand  jet  de  Saint-CIoud;  enfin  la  dernière 
scène  qui  se  terminait  par  le  combat  des  vents  et  des 
eaux,  c'est-à-dire  qu'elle  produisait,  par  un  brusque 
changement  d'aspect,  l'effet  d'un  épais  nuage  que  mille 
courants  d'air  et  d'eaux  croisaient  en  tous  sens.  Chaque 
scène  d'ailleurs  ne  commençait  à  jouer  qu'à  mon  arrivée 
et  lorsqu'on  m'avait  placé  au  point  le  plus  favorabls 
pour  juger  de  ses  difï'érents  aspects. 

D'Ildefonse  à  Ségovie  le  trajet  est  monotone;  mais, 
approchant  de  la  ville,  nous  eûmes  l'impression  gran 
diose  de  l'aqueduc,  si  remarquable  par  son  étendue,  s 
hardiesse,  sa  légèreté,  et  qui,  formé  de  pierres  sèches  9 


s  ECO  VI B.  U9 

flonne  d'autant  plus,  que  trente  siècles  n'ont  pas  ruiné 
une  seule  des  assises  de  cette  construction  phénicienne. 
La  céli'brité  des  draps  de  Ségovie  nous  décidu  à  en  visi- 
ter les  principales  manufactures  et  à  y  acheter  de  ces 
ilraps,qui,udn]iratilesparla  matière,  plus  que  médiocres 
par  la  fabrication,  furent  justement  répudiés  par  nos 
tailleurs  de  Paris  et  devinrent  une  nouvelle  preuve  de 
ce  fait  que,  sous  ce  beau  climat,  avec  le  soi  le  plus  pro- 
Juctif.  l'homme  gile  tous  les  produits  de  la  nature;  il 
ii'oblient  que  des  fruits  détestables,  des  huiles  infectes, 
1«*  un  bon  légume,  le  cardon  y  compris,  et  des  vins 
indignement  faits  partout  oti  ils  ne  se  font  pas  tout  seuls; 
encore  ces  vins,  à  quelques  crus  près,  sont-ils  empestés 
par  l'atroce  peau  de  bouc.  Et  si  de  ces  produits  on 
pa^e  aux  ouvrages  des  hommes,  à  la  cuisine  domes- 
li^iup,  aux  maisons,  ameublements,  équipages,  on  est 
oliligé  de  reconnaître  que  tout  ce  qui  tient  au  service  et 
lui  détails  de  la  vierévèleunegrande  insouciance,  pour 
M  pas  dire  impéritie.  Quant  à  l'école  d'artillerie,  quelque 
tupresEoinent  que  le  gouverneur  piH  y  mettre,  ta  visite 
B'inléressB  très  peu.  Je  n'appartiens  pus  à  cette  arme; 
fetusé-je  appartenu,  la  visite  ne  m'aurait  rien  appris. 
Ccfat  donc  seulement  pour  faire  honneur  ù  la  recom- 
nuxJation  du  prince  de  Masserano  que  Je  me  résignai  à 
■leadétaiU  qui  ne  furent  que  fastidieux. 

Quand  nous  rentrilmes,  llichebourg  et  moi,  à  SaJa- 
nwque,  nous  Irouvflmes  un  changement  de  face. 
I^  grand  quartier  général,  la  division  de  cavalerie  et  la 
d^u^ème  division  d'infanterie,  revenue  de  Kudrigo  pen- 
i^mon  absence,  le  parc  et  la  réserve  d'artillerie,  les 
winjniatralious  l'avaient  quittée  pour  se  rendre  à  Valla- 
^M,  de  sorte  qu'elle  n'était  plus  occupée  que  par  la 
PramiiSre  division  d'infanterie  dont  je  commandais  la 
pfemière  brigade. Un  seul  échantillon  de  tant  d'hommes. 


390    MÉMOIRES  DC  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

que  j'y  avais  tus  ayec  quelque  intimité,  y  était  encore, 
je  ne  sais  ponrqooi,  mais  allait  en  partir;  c'était  Mesny, 
le  payeur  général,  qai,  faute  d'en  avoir,  faisait  de  l'es- 
prit sur  tout  et  cmt  en  faire  en  me  faisant  remettre,  au 
débotté,  an  billet  en  vers  qui  commençait  par  cette  lita- 
nie de  chevilles  : 

Se  pcat-il,  général?  Quoi!  déjà  de  retour? 

Je  TOUS  croyais  encor  pour  un  mois  à  la  cour. 

Je  ne  lui  sus  pas  gré  de  son  effort  poétique,  derrière 
lequel  se  cachait  quelque  malignité.  De  fait,  je  revenais 
chassé  par  ce  qui  aurait  dû  me  retenir,  j'avais  sacrifié^^^ 
à  un  amour  malheureux  les  plaisirs  d'une  liaison  pleine^^  e 
de  charmantes  promesses.  Ces  souvenirs  et  les  réflexion^^^s 
qu'ils  provoquaient  ranimèrent  en  moi  une  ûèvre  nou-^flcja- 
velle  pour  cette  Pauline,  objet  de  tant  de  désirs  et  d^  Me 
regrets.  Ne  pouvant  plus  m'arracher  à  l'exaltation  di 
pensées  qui  sans  cesse  m'emportaient  vers  elle,  je  lut 
entraîné  à  écrire  tout  ce  qui  me  la  rappelait,  et,  comm* 
ses  lettres  et  la  minute  de  la  plupart  des  miennes  n 
me  quittaient  pas  et  me  donnaient  les  dates  dont  ji 
pouvais  avoir  besoin,  je  rédigeai  en  trente  jours 
volume  contenant,  sous  le  nom  de  Pauline  de  Médici^ 
l'histoire  de  ce  cher  et  douloureux  épisode.  J'en 
part  aussitôt  par  une  lettre  à  Pauline,  et  je  lui  laist 
espérer,  sans  trop  cependant  y  croire,  que  bientôt  noi 
pourrions  ajouter  de  nouveaux  chapitres  à  cette  histoL 
de  notre  roman;  mais, sur  ces  entrefaites,  je  reçus  d'eî 
une  lettre  pleine  de  reproches  que  je  ne  méritais  pas, 
de  plus  menaçante  par  le  ton  de  découragement 
d'humeur  qui  sy  manifestait.  Alors,  dans  le  délire  dll 
sion  auquel  j'étais  arrivé  et  devant  les  soupçons  qui 
semblaient  la  plus  injuste  des  récompenses,  ma  tel 
monta  à  ce  point  que,  informé  qu'il   se  préparait 


LE   DUC    DE   L'INFANTAUO.  SBI 

grande  expédition  pour  Saint-Domingue,  j'écrivis  à.  l'in- 
bIadI  pour  demander  d'en  faire  partie.  Par  un  double 
Ixinheur,  Pauline,  qui  avait  répondu  courrier  par  cour- 
rier à  ma  lettre  relative  au  journal  de  nos  amours,  m'en- 
Wyail  une  nouvelle  assurance  de  sa  tendresse,  et  cela 
eDmème  temps  que  ma  demande  au  ministre,  décachetée 
par  Lomet,  était  jetée  au  feu.  Il  est  bon  que  le  destin 
«  charge  parrois  de  nous  protéger  contre  nos  folies. 

Un  malin,  on  m'annonça  que  le  duc  de  Tlnfantado 
t'émit  d'arriver  à  Salamanque,  et,  un  moment  après,  je 
rCfUS  sa  visite.  Il  avait  regretté,  me  dit-il,  de  ne  pas 
*'*tre  trouvé  à  Madrid  pendant  le  séjour  que  j'y  avais 
fait;  mais,  sur  le  jugement  qu'on  y  avait  porté  de  moi, 
désirant  voir  avec  quelques  détails  une  des  divisions  de 
t)otr«  armée,  il  avait  choisi  celle  à  laquelle  j'appartenais 
«tle  moment  oii  elle  était  commandée  par  moi.  C'était 
Irop  d'honneur;  je  ne  pus  répondre  que  par  des  remer- 
ciements, et  nous  convînmes  avec  le  duc  de  l'emploi  des 
trois  jours  qu'il  pouvait  consacrer  à  Salamanque  et  qui 
furent  naturellement  trois  jours  de  grandes  manœuvres, 
<|ae  je  fis  commander  par  le  colonel  Sémélé  et  relative- 
ment auxquelles  mes  instructions  eurent  le  bonheur  de 
pressentir  les  évolutions  qui  devaient  plaire  au  duc.  Nos 
manœuvres  se  terminèrent  par  le  défilé  à  la  Schaum- 
bour^;  le  duc  parut  fort  content  de  moi,  je  le  fus  par- 
faitement de  lui;  nous  dlnlmcs  et  déjeunimes  alternati- 
vement l'un  chez  l'autre,  et,  sans  doute  pour  rendre 
plus  complet  cet  échange  d'intimité,  il  faillit  me  voler 
mes  domestiques  (1). 

(I)  J'avais  dâJA  pour  valet  do  chambre  Jacques  Dowlnt,  dont  je 
rtpuleraj,  liommB  si  distingué  qui.  bien  qu'il  po«sédill  S.UUU  franca 
denvenu,  m'a  servi  quinze  ans.  quideuxTitis  m'a  aauvË  la  vie,  qui 
anltpour  mai  un  dévouemcnl  tenant  du  EanaUsmc  et  qui  6tail  le 
■BMUtedeB  terviteurs;  j'avulsiadâpcDdammsuldolui  deux  domna- 
^uvi,  doni  un  garçon  Buperljo  uoiunië  Cliarlss  :  eb  bien,  ta  veille 


252    MÉMOIHES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIËBAULT. 

Déjà  et  pendant  que  le  général  Leclerc  occupait  Sala- 
manque,  j'avais  vu  l'évêque  de  cette  ville,  Tavira,  ce 
prélat  vertueux,  littérateur  distingué  (1),  et  que  son 
mérite,  sa  sagesse,  ses  qualités  apostoliques  avaient  fait 
nommer  le  Fénelon  de  l'Espagne.  11  m'avait  toujours 
reçu  avec  quelque  distinction  ;  mais,  depuis  mon  retour 
de  Madrid,  ses  bontés  étaient  devenues  de  plus  en  plus 
marquées;  il  les  avait  portées  au  point  que,  en  petit 
comité,  je  dînais  avec  lui  deux  fois  par  semaine.  Un 
jour,  en  sortant  de  table,  nous  nous  étions  rendus  sur 
le  balcon  de  son  magnifique  palais  épiscopal,  et  comme 
les  maisons  hideuses  qui  séparaient  ce  palais  de  la  cathé- 
drale, également  magnifique,  me  choquaient  un  peu 
plus  que  de  coutume,  je  lui  demandai  comment  il  était 
possible  que  la  disparition  de  ce  cloaque  n*eût  pas  en- 
core mis  en  regard  et  la  cathédrale  et  le  palais  :  c  Mon 
cher  général,  me  répondit-il,  vous  renouvelez  une  de 
mes  douleurs.  L'idée  de  faire  disparaître  ces  affreuses 
habitations  m'est  venue  dès  mon  arrivée  dans  la  ville. 
J'ai  travaillé  à  ce  projet  pendant  dix  ans;  j'ai  eu  recours 
à  rinfluence  des  habitants  qui  désirent  la  démolition  et 
à  l'autorité  du  Roi  qui  n'y  était  pas  contraire.  J'ai  même 
offert  de  contribuer  à  l'indemnité  partielle  de  ces  mai- 

du  dépari  du  duc,  son  majurdome  vint  trouver  co  Jacques  ci  ce 
Charles,  et  leur  oflTrit,  s*ils  voulaient  s'altacher  au  duc,  c*est-A-dire 
me  quitter,  une  gratification  et  le  double  des  gages  que  je  leur 
donnais.  Tous  deux  rejetèrent  cette  proposition,  dont  Jacques  ne 
me  parla  que  plus  tard.  Évidemment  la  démarche  n'avait  pu  être 
faite  sans  Tassentinient  du  duc.  Je  n'ai  jamais  su  que  penser  de 
lui  à  ce  sujet.  J'ajouterai  cependant  que  pour  me  remercier  du 
Manuel  et  du  Blocat  de  Gènes  que  je  lui  remis  à  son  départ,  il 
m'adressa  dès  son  retour  à  Madrid  les  plus  beaux  ouvrages  mili- 
taires publiés  en  Espagne.  Cette  caisse  arriva  à  Salamanque  alors 
que  je  n'y  étais  plus,  et  jamais  elle  ne  me  rejoignit. 

(i)  11  est  l'auteur  des  notes  de  la  traduction  de  Salluste  poar 
l'infant  don  Gabriel,  traduction  qui  de  plus,  el  en  entier,  a  été  rcFue 
par  lui.  On  lui  doit  beaucoup  d'autres  travaux  scientifiques. 


LOeS  MAÇONNIQCE  A   SALAMANQUE.  Hi 

toM  par  un  eacriflce  sur  ma  propre  fortune;  mais  le 
chapitre,  qui  en  est  propriétaire,  a  opposé  à  mes  efforts 
d'iusurmoDtaMes  obstacles;  après  une  lutte  aussi  longue 
([u'inalile.  je  me  suis  résigné  sur  ce  point  comme  sur 
Uni  d'autres,  •  Je  lui  demandai  pardon  d'avoir  ramené 
ses  pensées  sur  un  souvenir  pénible;  nous  étions  alorâ 
Iota  de  penser  tous  les  deux  que  j'étais  destiné  ù  réaliser 
saor£ve,et  que,  eu  1811,  je  créerais  à  Salamanque  la 
placeque  lui.  évêque  de  la  villeetpuissantévèque,  avait 
TfuDement  tenté  de  faire  exécuter. 

Ces  quelques  relations  agréablement  suivies  et  mes 
heures  de  rédaction  consacrées  à  Pauline  m'aidèrent  4 
IfCiUTep  moins  long  le  séjour  de  Salamanque;  mais  il 
n'en  était  pas  ainsi  des  autres  ofllciers.  Le  général 
Monnet,  que  la  date  seule  de  son  brevet  avait  mis  h 
k  Ule  de  la  première  division,  était  un  de  ces  chefs 
fCHsIecommandemcntdesquels  le  service  cesse  d'être  du 
Kmce,  et  qui  laissaient  leurs  subordonnés  dans  une 
■Daetion  que  chacun  remplissait  à  sa  maniera.  Cette  cir- 
ctinstHDce,  plus  encore  que  l'esprit  de  prosélytisme,  dé- 
termina le  colonel  Lacuée,  frunc-raapon  des  plus  hauts 
grades,  à  réunir  à  lui  les  autres  maçons  et  à  ouvrir 
onc  loge,  k  laquelle  la  division  fournil  une  cinquan- 
taine (le  membres  et  dont  A  bon  droit  il  fut  l'orateur. 
^(me  Monnet  et  quelques  autres  Françaises  se  trouvant 
=^  Salamanque,  on  forma  pour  elles  une  loge  d'adop- 
*-'on,  qui  s'ouvrit  par  une  fête  remarquable  en  ceci  que 
chacuD  des  membres  y  assista  dans  le  costume  de  sou 
Brade;  j'étais  alors  au  nombre  des  chevaliers  d'Orient, 
et  le  chapeau  à  plumes,  le  col  ouvert,  avec  toute  la  barbe 
lue  j'avais  laissée  pousser  et  la  tunique  blanche  bordée 
eo  vert,  étaient  réellement  dun  très  élégant  effet.  Mais 
^^  que  tout  cela  eut  de  plus  sérieux  fut  la  réception. 
*6crète  d'un  bon  nombre  d'Espagnols,  que  leur  fanatisme 


S54  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

rendit  capables  de  s'affilier  à  une  société  qui  ne  devait 
plaire  ni  à  leur  roi  ni  à  leur  clergé. 

L'inaction,  si  pénible  aux  officiers,  devint  insuppor- 
table aux  soldats.  Tant  que  nous  avions  dû  faire  la 
guerre,  ils  ne  s'étaient  guère  occupés  de  TEspagne  que 
pour  en  faire  le  sujet  de  leurs  lazzi;  ainsi,  ayant  appris 
que  Ton  condamnait  à  mort  quiconque  tuait  une  cigogne 
et  à  une  simple  détention  celui  qui  tuait  un  homme,  ils 
n'appelaient  plus  le  roi  d'Espagne  que  le  «  roi  des  ci- 
gognes ».  Mais,  lorsque  l'espoir  de  la  guerre  se  fut  éva- 
noui et  qu'ils  virent  leur  séjour  se  prolonger  dans  ces 
tristes  contrées,  le  mal  de  leur  pays  les  prit,  et  parmi 
nos  conscrits  la  mortalité  devint  effrayante.  Il  n'était 
même  plus  possible  de  leur  faire  accepter  des  remèdes, 
ni  de  les  empêcher  de  ployer  leurs  draps  et  leurs  cou- 
vertures, et  de  se  laisser  mourir  à  côté.  Le  secours  des 
médecins  devenant  impuissant,  il  fallut  que  la  sollicitude 
des  chefs  y  suppléât  pour  stimuler  le  zèle  des  comman- 
dants et  des  autres  officiers  du  corps.  Je  visitais  les 
hôpitaux  tous  les  deux  jours;  j'y  passais  des  heures 
à  remonter  le  moral  de  ces  malheureux  enfants,  en 
annonçant  aux  uns  une  prompte  rentrée  en  France,  en 
plaisantant  avec  les  autres,  et  j'eus  la  consolation  de 
ne  pas  le  faire  sans  succès. 

Cependant  ces  misères  n'empêchaient  pas  quelques 
fous  de  se  divertir,  et  parmi  eux  Richebourg,  Dupaty 
et  Texier,  dont  je  dus  quelquefois  arrêter  les  sottises  tout 
en  en  ayant  ri.  Richebourg,  m'ayant  accompagné  dans 
une  de  mes  visites  aux  hôpitaux,  avait  assisté  au  panse- 
ment d'un  ulcère  hideux,  devant  l'horreur  duquel  je 
n'avais  pas  cru  devoir  me  soustraire.  Richebourg  en 
parla  pendant  le  dîner;  ce  sot  de  Fréhot  fit  le  dégoûté; 
aussitôt  Texier  et  Dupaty  demandèrent  des  détails,  qui 
renchérirent  devant  la  colère  croissante  de  Fréhot,  et  le 


TnmiRLK-FftTfi.  2J5 

nigaud  jeln  sa  servielte  et  quitta  la  tuble  avant  d'avoir 
schevi?  son  potage.  La  scène  se  renouvela  à  chaque 
repas  pendant  trois  jours:  faute  de  traiteurs  à  Sala- 
roanijue,  Fréhot  jeûnait,  et  j'intervins.  Les  trois  com- 
pères se  vengèrent  sur  lui  en  décommandanL  secrète- 
menl  un  rendez-vous  qu'il  avait  donné  à  une  dame,  de 
wrte  que  nous  le  vîmes,  pendant  toute  une  représenta- 
tion, courir  les  corridors  du  théâtre,  monter  et  descendre 
l«B escaliers,  entrer  et  sortir  de  la  loge  qu'il  avait  louée 
pour  la  belle  qui  ne  vint  pas. 

C'étaient  sans  cesse  des  folies  nouvelles.  Un  soir,  ren- 
trant à  la  nuit  ferince,  nous  passons  devant  un  ossuaire, 
aa-detsus  duquel,  dans  une  petite  niche,  était  logé  un 
crlne  éclairé  par  une  lampe,  Ricbebourg  attrape  le 
ertne,  achète  un  bout  de  cierge  qu'il  allume  et  qu'il 
place  dans  le  crùne  en  guise  de  lanterne,  puis  à  la  porte 
de  notre  hùlel  11  coiffe  de  son  chapeau  cette  tête  qui 
Mie  le  feu  par  les  yeux,  les  narines  et  la  bouche;  il  la 
niaintient  au-dessus  de  sa  propre  tête,  qu'il  cache  en 
'■élevant  son  manteau,  et  il  sonne.  La  bonne  qui  vient 
Ouvrir  s'évanouit.  Je  semonfai,  mais  en  vain. 

Le  lendemain,  je  n'allai  pas  au  théAtre:  mes  fous  s'y 
rendirent  armés  de  très  longs  télescopes,  qu'ils  bra- 
quèrent sur  toutes  les  femmes,  en  provoquant  une  ni- 
"neur  qui  vingt  fois  interrompit  le  spectacle.  Hulin 
Commandait  en  qualité  de  colonel  la  place  de  Sala- 
■naoque;  le  lendemain  matin,  au  rapport,  il  me  porta 
P'ainte  contre  les  trois  trouble-fête,  que  je  dus  mettre 
aus  arrêts  pour  trois  jours.  Ces  arrêts,  du  reste,  n'étaient 
Pae  fort  tristes.  Il  y  avait  dans  la  maison  que  j'habitais 
''^is  jeunes  et  joUoa  liltes,  et  presque  toutes  les  soirées 
^®  passaient  à  rire  et  à  danser  avec  elles(l).  Ces  jeunes 

(i)  Dup>ly  Qt  tout  au  monde  pour  bien  danser  le  boléro,  el, 
''"^gri  ta.  suptrioritâ  comme  danseur ,  il  ns  put  réussir.  Celle 


i  ;  H 


"  > 


. .   MiMon-.i'i  î)i-  r.r.M:ii.\L  raho.n  i  m  j  i;  \ri.T. 

î; -^ 'M'-vi  .  •  •   ;•.-.>   i\.nipa.:xnie  chann.iMl.-.  Nous  Ivu 
..       '.  .  !\' lt*r  nos  ornement?  n..:';"îini.Tijes 
:   ..-    -ir.îisant  que    leurs   ê\rî.inMii._,a 
■    \   .;.i"e:'es  renouvvl  :..:.t  à  ..ha  ju- 
-  ;         r    s  ::»^  p:r-:  î  :     r-  pi-r  iJe  <i 
■         -  ,    ...î  j- :.?  •:  :■-  -r    f  -  fjjs.  no 
"r  ■*  -     '■- ■     -•-  .       :' .  :>t.'iiiHnl 
-"-   *  -■  ■  "^      ■  *  "•       ■ -: -  ■  r-r-'^ce  de 


*.r:-jsieme 

;    jr  faire 

'  .!-  iriré  de 

^Ja^lie^ 

-  -  f:i  à  mes 

-•lit?  lie 
.  --  i* '^r  .'n- 


>es 


^-  lit 


pas 

.  .rant  la 
.  :>rnier 
.  ..pren'i 
-:  «rvilor 


-  r^e  i>i.'Ut 

r  .  -.Ireii'a- 

r  -•  :!■  ral. 

-■-:     îKiino 

..:.■  ra  pas 

-'.:>.  »  En 

.    r.ii.intes, 

.  :  ■■.t-r  pour 

..  lit  .lUicné 


•  QUE  TECT   CE   CAVALIER?  "  Î5T 

tout  bruit.  GMce  à  des  chaassures  de  laine  mises  par- 
dffiiutses  bottes,  il  avance  à  pas  de  loup;  déjà  les  pièces 
intermédiaires  sont  impunément  franchies;  la  porte  du 
UDCluaire  est  ouverte,  le  seuil  en  est  dépassé;  Uiche- 
bourg  approche  du  lit,  où.  en  dépit  de  l'ub^fcurité,  il  croit 
^xrcevoir  la  belle;  il  avance  le  bras  pour  recevoir  une 
nain  pétrie  par  les  Grâces,  lorsqu'il  se  trouve  saisi  par 
in«  poigue  rude,  velue  et  décharnée,  tandis  qu'une  voix 
de  tonnerre  lui  crie  :  i  Quf  quiere  e»le  caballeraf  •  C'é- 
tlit  le  pare  de  notre  nichée  d'Amours,  el  senor  Morales, 
qui,  ayant  entendu,  supposé  ou  deviné  le  rendez-vous, 
mit  pris  le  lit  de  sa  Ulle  et  avait  envoyé  celle-ci  cou- 
cher auprès  de  la  mère.  Pour  Hichebourg,  ce  fut  le 
■litUe:  par  bonheur,  cependant,  la  nuit  empicha  de  voir 
l«  bouleversement  de  son  visage;  un  moment  lui  suffit 
ponrsc  remettre,  et,  tout  en  répondant  qu'il  ne  voulait 
^  lui  redire  adieu,  il  secoua  le  seigneur  Morales  de 
uoiire  &  lui  disloquer  l'épaule;  puis  il  nous  rejoignit 
pouTDous  conter  son  histoire. 

Toro  ne  m'a  rien  laissé  que  l'on  puisse  honorer  du 
nom  (le  souvenir.  .\  peine  si,  dans  le  lointain  ou  se  perd 
tout  ce  qui  pouf  moi  a  rapport  à  cette  ville.  Je  retrouve 
toeore  quelques  vestiges  appartenant  i  la  maison  non 
htbitfe  où  j'avais  succédé  à  Lamarque;  à  peine  si 
i'tperjois  encore  quelques  pans  de  mur,  quelques 
Ugies  de  rue,  un  pont,  de  jolis  minois  et  une  beauté 
remarquable,  que  douze  &  treize  mille  jours  écoulés 
ilepuis  ce  temps  n'ont  pas  plus  changée  à  mes  yeux 
>)u'ils  n'en  ont  fuit  évanouir  l'image. 

tj&saisoQ  d'ailleurs  s'opposait  aux  manœuvres  et  aux 
promenades;  ce  fut  par  un  temps  exécrable  que  je  passai 
!■  revue  de  mes  troupes,  et,  suivant  le  pronostic  de 
Umarque,  ce  séjour  se  serait  peut-être  fort  tristement 
P'Mé,  s'il  n'eût  été  si  court.  Mais  il  y  avait  à  peine 


t>58    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

dix  jours  que  j'étais  à  Toro  lorsque  nous  reçûmes 
l'ordre  de  rentrer  en  France,  ce  qui  mit  l'armée  non 
en  joie,  mais  en  délire.  Jamais  pays,  je  le  répète,  ne  fat 
plus  odieux  à  nos  troupes.  On  eût  dit  qu'elles  avaient  le 
pressentiment  des  quatre  cent  mille  hommes  avec  qui,  de 
1808  à  1813,  nous  devions  y  entrer,  et  sans  la  perte  des- 
quels nous  serions  restés  maîtres  du  monde.  Quoi  qu'il 
en  soit,  autant  les  soldats  étaient  devenus  mornes  et 
silencieux,  autant  ils  firent  éclater  leurs  cris  et  leurs 
rires,  lorsqu'ils  furent  certains  de  quitter  l'Espagne;  les 
chants  retentirent  pendant  toute  la  route  qui  nous  ramena 
des  bords  du  Duero  à  la  Bidassoa. 

J'espérais  revoir,  à  Valladolid,  mon  chanoine  de  San 
lago;  il  était  absent,  lorsque  je  repassai  par  celte  ville; 
il  en  fut  de  même  de  mon  hôtesse  de  Burgos,  et  l'en- 
nuyeuse route,  faite  par  étapes,  à  travers  la  Castille,  ne 
me  rappellerait  rien,  sans  la  fantaisie  qui  me  ût  acheter 
deux  beaux  chiens  couchants  à  nez  fendu  et  six  lévriers 
superbes,  ce  qui  en  fit  acheter  quatre  à  Richebourg  et  à 
Dupaty.  L'un  de  mes  lévriers  me  coûta  trois  cents  pié- 
cettes ;  sa  taille,  ses  formes,  son  inconcevable  vitesse 
lavaient  fait  nommer  Pégase  (1).  J'emmenais  également 
un  animal  fort  extraordinaire,  évidemment  le  produit 
d'un  renard  et  d'une  chienne  (2),  que  nous  avions  vu  à 


(1;  On  citait  uq  canal  do  vingt  pieds  de  large  qu'il  avait  franchi. 
Aucun  lièvre  aperçu  par  lui,  A  quelque  distance  que  ce  pût  être, 
ne  lui  échappa  jamais,  et  à  lui  seul  il  aurait  dépeuplé  de  lièvres 
toute  une  province.  A  peine  m'avait-il  été  livré  que  son  vendeur 
vint  me  prier  de  le  lui  rendre  et  de  reprendre  mon  argent.  Le  curé 
du  village  où  je  le  trouvai,  le  regrettait;  plusieurs  habitants  pleu- 
rèrent lorsque  je  l'emmenai  ;  c'était  comme  l'honneur  de  l'endroit 
et  j'aurais  aussi  bien  fait  de  ne  pas  en  priver  les  habitants.  Au 
mois  d'octobre  suivant,  à  Tours,  le  chien  ayant  donné  dos  symp- 
tômes de  rage,  et  sur  la  représentation  du  maire  que  la  terreur 
s'était  répandue  dans  la  ville,  je  dus  le  faire  tuer. 

(2)  Cet  animal  étrange  était  peu  grand,  carré  et  fort;  il  avait 


DERTCIERS  SOCVEMBS  HE  Li  PENINSULt;.      2ï:i 

Rodri^;  tandis  que  j'étais  h.  Salamanquc.  Delost,  sur 
an  iislr  que  j'avais  exprimé  de  ramener  cet  animal  cu- 
riem  4  Paris,  était  allé  le  chercher  sans  m'en  prévenir. 
Il  m'assura  l'avoir  obtenu  A  vil  prix,  quand  Je  lui  parlai 
de  reoihoursement.  Peut-être  l'avait-il  eu  pour  rien,  si, 
«mine  je  le  crains,  il  l'avait  pris. 

A  mon  arrivée  à  Vitoria.  où  se  terminenl  pour  moi 
ka  souvenirs  de  ce  premier  séjour  dans  la  Péninsule, 
noa  logement  se  trouva  avoir  été  fait  chez  le  marquis 
de  Monte  IIermosa(Beaumonl),honinie  poli  et  fort  comme 
il  faut,  mais  (fui  déjà  n'était  plus  dans  sa  maison  que 
le  mari  de  sa  femme,  dame  jeune,  belle,  spirituelle  et 
vive,  surtout  impérieuse,  coquette  même,  et  qui  à  une 
grande  fortune  joignait  les  manières  et  le  ton  que 
donnent  une  haute  position  sociale  et  la  fréquentatioa 
da  grand  monde  et  de  la  cour.  C'était  elle,  au  reste,  qui, 
ayant  favorablement  entendu  parler  de  moi  à  Madrid, 
d'où  elle  venait,  voulut  que  je  fusse  logé  chez  elle.  C'est 
donc  avec  recherche  que  je  fus  accueilli  et  traité,  et,  pour 
que  rien  ne  raanquilt  à  sa  réception,  elle  eut  le  lende- 
main de  mon  arrivée  trente  personnes  à  diner. 

Un  général  espagnol,  qui  n'était  ni  sans  esprit  ni  sans 
entente  de  son  métier,  se  tiouvaut  au  nombre  des  con- 
viveg,  il  fui  impossible  d'éviter  de  parler  de  guerre  et 
«l«ne  pas  en  venir  h  nos  illustrations  militaires.  Plaçant 
oatureHement  le  Premier  Consul  hors  de  tout  parallèle, 
ce  général  me  pria  de  lui  dire  il  qui,  de  Moreuu  ou  de 
Mugéna,  il  était  juste  de  donner  la  priorité  comme 
S«néral. 

Après  avoir  établi  la  dilTérence  entre  leur  caractère, 
lenr  genre  d'esprit  et  leur  instruction,  les  ayant  fait  con- 
nallre  par  leurs  principaux  faits  d'armes  et  ayant  con- 

^*  polli  hoves  et  longs,  la  tâU.  le  muaeat 
"  *^jt\X  connue  ua  cliieo.  mais  il  était  i 


sUt<^  qoe.  malgré  toat.  la  nerre  des  moDtagnes  serai 
plus  ^pécîalex&ent  da  fait  da  séDéral  Masséoa*  la  goerr 
des  piaiD€s  da  fait  da  général  Moreaa  :  <  Je  suppose 
dis-je.  que.  dans  ou  terrain  mixte,  mais  égal  pour  Tai 
et  l'autre  parti,  arec  des  forces  et  des  moyens  sem 
lilables.  ces  deux  chefs  se  tronrent  inopinément  au 
prises.  Eh  bien,  dans  cette  situation,  le  général  Moreai 
ronmiencera  incontestablement  par  avoir  ravantage; 
znais.  conmie  il  est  impossible  que  dans  le  cours  d*mM 
;:rande  bataille  on  ne  fasse  pas  de  fautes,  comme  il  n'esl 
l>as  moins  indiscutable  qu'avec  son  coup  d'œil  d'aigle  le 
irénéral  Masséna  jugera  toutes  celles  de  son  ennemi  el 
<iu*il  en  profitera  avec  la  rapidité  de  la  foudre,  il  finira 
par  arracher  la  victoire,  parût-elle  désespérée.  D'où  je 
conclus,  ajoutai-je,  que  Moreau  est  le  premier  de  nos 
militaires,  Masséna  le  premier  de  nos  hommes  de  guerre; 
en  d'autres  termes,  que  Moreau  est  le  premier  de  nos 
généraux  d'armée,  Masséna  le  premier  de  nos  généraux 
de  bataille  :  mais  d'où  je  tire  également  cette  conséquence 
que.  jusqu'à  on  certain  point,  Moreau,  homme  de  médi- 
tation et  d'expérience  raisonnée,  pourra  vieillir  impu- 
nément, alors  que  Masséna,  homme  d'inspiration  et 
d'impulsion,  ne  le  pourra  pas  ;  ce  qui  me  conduit  à  ce 
corollaire  que  tant  que  Masséna  sera  dans  l'âge  de  la 
force,  il  aura  sur  Moreau  un  avantage  tenant  de  la 
puissance  de  la  nature,  avantage  que  Moreau  reprendra 
sur  lui  à  mesure  que  le  calcul  et  le  raisonnement  sup- 
pléeront à  ce  qui  ne  peut  résulter  que  de  l'activité,  de 
l'Âge  viril  et  de  la  chaleur  du  sang.  > 

Ce  jugement  frappa  assez  mon  auditoire  pour  que 
moi-même  j'en  gardasse  le  souvenir,  et  je  ne  me  doutais 
pas  alQrs  que  ce  serait  dans  la  Péninsule  même  qu'il 
serait  confirmé.  Le  général  Masséna  a  fini  d'être  un 
homme  de  guerre  après  la  campagne  de  Pologne  et  les 


PARALLÈLE   ENTRE  MASSKNA    ET   MOREAU.       261 

Yomissements  de  sang  qu'il  y  eut;  .dès  lors  il  n'était  plus 
lui-même;  amaigri,  les  traits  décomposés,  il  était  sans 
forces  quand  on  l'envoya  en  Portugal  pour  faire  ternir 
par  lui-même,  et  aux  dépens  de  ce  qui  lui  restait  d'exis- 
tence, une  gloire  dont  on  était  jaloux  parce  que  lui  seul 
se  Tétait  faite.  Il  ne  fut  plus  là  qu'un  homme  se  survi- 
vant à  lui-même,  et  aussi  inégal  qu'incomplet;  dirai-je 
que  dans  la  marche  d'Almeida  à  Santarem,  dans  la 
longue  halte  sur  le  Tage,  il  n'eut  plus  que  de  la  téna- 
cité, mais  pas  une  inspiration  de  guerre?  Il  se  trouva  ne 
pins  avoir  d'autorité  et  fut  bravé  par  des  hommes  qui 
naguère  se  seraient  précipités  pour  exécuter  ses  moin- 
dres ordres.  Quant  à  Moreau,  dans  la  situation  indigne 
dont  un  boulet  françaisa  fait  justice,  il  fut  encore  capable, 
étant  adjudant  général  d'Alexandre  en  1813,  de  conce- 
voir un  excellent  plan  de  campagne;  il  eut  le  sang-froid 
de  donner  ce  conseil  qui  décida  de  nos  désastres  :  <  Bat- 
tez en  retraite  toutes  les  fois  que  vous  serez  en  présence 
de  Napoléon,  attaquez  toutes  les  fois  que  vous  n'aurez 
à  combattre  que  ses  généraux,  i  Et,  ne  perdant  rien  de 
sa  présence  d'esprit  jusque  dans  la  trahison,  il  fit  souil- 
ler le  sol  de  la  France  et  Paris  par  les  hordes  qui  nous 
arrachèrent  des  frontières  que  la  nature  et  la  victoire 
nous  avaient  données. 


•  CHAPITRE  IX 


Si,  à  l'exception  de  quelques  heures  passées  à  Vitoria, 
mon  voyage  à  travers  cette  fastidieuse  Espagne  fut  au 
dernier  point  monotone  et  triste,  celui  de  la  Bidassoa  k 
Paris  ne  fut  ni  l'un  ni  l'autre. 

J'avais  une  dette  à  régler  avec  les  douaniers  français 
de  la  Bidassoa;  nous  nous  gardions  rancune,  eux  pour 
le  coup  de  canne  qu'un  des  leurs  avait  reçu  de  moi,  moi 
pour  l'impertinence  qu'ils  avaient  eue  de  me  dénoncer; 
et  si  j'avais  laissé  faire  mes  aides  de  camp  et  les  trente 
chasseurs  à  cheval  qui  formaient  mon  escorte,  la  scène 
aurait  été  violente;  mais  je  résalus  de  n'en  venir  vis-à- 
vis  de  tels  adversaires  à  une  correction  violente  qu'au- 
tant qu'ils  la  provoqueraient,  et,  pour  ne  pas  les  traiter 
avec  plus  d'importance  qu'ils  n'en  méritaient,  je  voulus 
commencer  par  m'amuser  d'eux. 

En  conséquence,  ma  division  marchant  par  brigades 
et  moi  avec  la  dernière,  je  fis  mettre  mes  effets  et  ceux 
de  mes  aides  de  camp  et  domestiques  sur  les  voitures 
de  bagages  de  ma  seconde  brigade,  de  sorte  que  toutes 
nos  bardes,  y  compris  le  drap  de  contrebande  acheté  à 
Ségovie.  entrèrent  en  France  vingt-quatre  heures  avant 
moi.  Arrivant  à  la  Bidassoa,  je  n'avais  donc  ni  un  porte- 
manteau ni  un  sac  de  nuit;  toutefois  rien  ne  décelait 
cette  disposition  :  mon  fourgon  d'abord,  ma  calèche 
ensuite,  tous  deux  bien  fermés,  couraient  devant  moi„ 


et  je  les  suivais  au  trot  comme  s'ils  avaient  contenu  les 
ottjeta  les  plus  précieux. 

LaBidassoa  franchie,  je  vis  tous  mes  douaniers  sous 
les  armes,  en  grande  tenue  et  en  Ijataille  devant  leur 
maison.  Dès  que  je  fus  à  leur  hauteur,  le^  chefs  et  une 
douzainu  d'hommes  sur  trente  s'avancèrent  ;  mais,  affec- 
tint  de  causer  avec  Richebourg  et  de  ne  les  voir  ni  les 
«ntendre,  je  les  dépassai  de  plusieurs  centaines  de  pas 
et  ne  m'aperçus  que  j'avais  à  leur  répondre  qu'après  les 
avoir  suffisamment  essoufflés.  Quand  j'eus  donné  l'ordre 
d'îrréter,  ils  visitèrent  la  calèche,  furent  très  surpris 
de  h  trouver  vide,  et  je  leur  fis  donner  les  clefs  des 
deux  cadenas  du  fourgon.  A  la  manière  dont  ils  se  pré- 
cipiti-rent  dessus,  on  eût  dit  qu'ils  le  prenaient  d'assaut. 
Plus  de  dix  d'entre  eux  étaient  grimpés  aux  trois  cAtés 
qu'allait  laisser  libre  le  couvercle,  et,  lorsque  celui-ci  se 
Muleva,  tous  avancèrent  la  tète,  se  pressant  à  qui  ferait 
'a  première  découverte.  Jamais  zèle  ne   fut  plus  mal 
récompensé  :  le  fourgon  ne  contenait  que  nos  dis  grands 
chiens  et  le  chien  renard,  enfermés  là  depuis  plus  de 
deux  heures  et  qui  mirent  la  plus  grande  véhémence 
pour  recouvrer  leur  liberté,  sautant  4  la  figure  des  doua- 
niers qui  furent  presque   tous  jetés  à  terre.  Tombés 
pète-mèle  avec  les  chiens,  les  malheureux  se  relevèrent 
comme  ils  purent,  les  uns  meurtris  de  leur  chute,  les 
autres  plus  ou  moins  égratignés,  tous  ayant  leurs  haiiits 
hrodés   crottés  ou  déchirés.  Dès  que  je  les  revis  sur 
pattes  ;  •  Votre  visite  est-elle  terminée?  »  leur  deman- 
«lai-je  gravement.  Sur  leur  réponse  afTirmative  et  au 
désespoir  de  mon  escorte,  que  j'eus  mille  peines  à  cod- 
lenip,  je  bornai  ma  vengeance  à  cette  intervention  de 
nos  chiens. 

L  Bayonne,  je  rencontrai  M.  Desportes,  qui  se  trou- 
|teans  voiture,  et  je  loi  fis  accepter  une  place  dans 


264    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIÉBACLT. 

ma  calèche  jusqu'à  Paris,  ce  qui  me  décida  à  faire  par- 
tir mon  valet  de  chambre  par  la  diligence  avec  mon 
domestique  et  mes  chiens.  C'était  changer  Téquivalent 
d'une  solitude  fastidieuse  contre  la  société  d*un  homme 
charmant,  dont  la  conversation  était  aussi  agréable 
qu'instructive,  et  qui  me  conta  une  foule  d'anecdotes 
sur  tout  ce  qui  tenait  à  l'Espagne,  à  la  cour  de  Charles  IV 
et  à  des  événements  dans  lesquels  il  avait  joué  un  rôle 
important,  auxquels  j'avais  pris  part  à  peu  près  en 
aveugle.  Je  lui  dus  des  révélations  très  précieuses,  mais 
j'eus  le  tort  de  ne  pas  en  prendre  note  de  suite;  il  devait 
toujours  me  les  donner  par  écrit;  de  fait,  je  me  trouve 
à  court  pour  en  rien  dire. 

M.  Desportes  était  fort  pressé  de  rejoindre  Lucien  qui 
le  précédait;  j'étais  fort  désireux  aussi  de  marcher  vite, 
et  nous  nous  trouvâmes  d'accord  pour  ne  pas  nous 
arrêter.  Une  seule  traite  nous  amena  de  Rayonne  à  Bar- 
bezieux;  mais,  informés  que  les  chemins  devenaient 
presque  impraticables  et  que  même  de  jour  nous  aurions 
mille  peines  à  ne  pas  y  rester,  nous  couchâmes  chez  un 
nommé  Gandaubert,  aubergiste  très  confortable  et 
qui  soutenait  avec  honneur  la  réputation  des  pâtés  de 
Barbezieux.  Nous  ne  regrettâmes  donc  pas  notre  séjour; 
la  sortie  de  la  ville  ne  nous  ménageait  pas  autant 
d'agrément. 

A  cette  époque,  les  routes,  défoncées  partout,  ren- 
daient très  difficile  de  voyager  en  France,  et,  pour  se 
procurer  les  ressources  nécessaires  à  leur  rétablissement, 
on  avait  créé  des  barrières  de  péage  de  poste  en  poste, 
moyen  exécrable  dont  les  frais  et  les  vols  dévoraient  les 
produits,  et  dont  la  perception  donnait  lieu  à  mille 
chicanes;  toutefois  les  militaires  voyageant  avec  des 
feuilles  de  route  étaient  exemptés  de  ces  péages.  Or  le 
commis  de  la  barrière  de  Barbezieux,  route  d'Angou- 


QUERELLE   DK   B^IIRIËIIE. 

lime,  nommé  Moucbère.se  trouvait  être  des  plus  gros- 
ùers;  souvent  il  se  cachait,  et  si  ud  paysan,  ne  l'aperce- 
Tant  point,  passait  vite  dans  l'espoird'iîchapper  au  péage, 
le  terrible  commis  cotiraitapri!»  le  mnlbeureux,  l'arrêtait 
et  lui  Taisatt  payer  l'amende.  Uuanl  à  moi.  et  au  moment 
oii,  eu  réponse  à  sa  demande  de  payement,  je  lui  remis 
ma  feuille  de  route  :  <  Ah  I  ah  !  s'dcria-t-il  en  mo  regar- 
dant avec  colère,  on  me  vole  tous  les  jours;  mais  f...... 

OQ  De  me  volera  pas  aujourd'hui.  >  Il  se  mit  à  épeler 
ma  Teuille  de  route  mol  par  mot,  les  noies  y  comprises. 
Je  l'invitai  à  en  (Inir  un  peu  plus  vile  :  <  Oh  !  je  ne  suis 
pu  pressé  t.  reprit-il.  et  il  se  mit  à  recommencer.  L'n 
Miat  n'y  aurait  pas  tenu  ;  il  faisait  un  froid  de  loup,  les 
glaces  de  la  calèche  restaient  ouvertes:  je  pensais  aui 
cent  quatre-vingts  lieues  qui  nous  restaient  &  faire,  et. 
perdant  patience,  j'arrachai  ma  feuille  de  route  en  disant 
la  commis  que  j'allais  lui  payer  la  barrière,  mais  que 
un  iasolence  lui  coûterait  cher.  >  (jue  lu  me  payes  la 
barrière  ou  non,  répliqua-t-il,  je  vais  commencer  par  la 
fermer.  •  Et  il  la  ferma.  Déjà,  et  ayant  mon  sabre  à  mon 
«iotiiron.j'nvais  sauté  de  la  calèche,  et.  comme  il  vit  que 
j'Uluis  à  la  barrière  dans  l'intention  de  la  rouvrir,  cet 
bomtne  fort  et  trapu,  tout  en  appelant  son  fils  qui  accou- 
ml  pour  le  seconder,  s'élança  sur  moi  comme  un  furieux, 
A,  me  saisissant  par  le  collet  de  mon  gilet,  attendu  que 
mi  redingote  était  ouverte,  il  me  le  déchira  du  haut  en 
bu.  Ici  j'aurais  peine  à  dire  ce  qui  se  passa  en  moi;  forcé 
^tn'eo  tenir  aux  faits,  je  me  bornerai  donc  à  ajouter 
<pi  lorsque  le  lils,  grand  garçon  de  vingt  à  vingt-cinq 
*w,  imx-a  vers  moi,  il  avait  sur  la  poitrine  la  pointe  de 
"M  sabre,  qui  venait  de  faire  lâcher  prise  nu  père  en 
lui  coupant  les  trois  os  de  la  jointure  du  coude. 

'''onde  mes  assaillants  se  trouvait  donc  hors  de  com- 
*•■  et  r&utre  reculait,  lorsque  M.  Desportes  mit  pied  à 


266    MKMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

terre  et  m'engagea  à  aller  avec  lui  terminer  cette  affaire 
chez  le  sous-préfet,  que  d'ailleurs  il  connaissait  et  que 
même  il  avait  fait  nommer,  pendant  que  sous  Lucien 
il  était  secrétaire  général  du  ministère  de  Tintérieur. 
Nous  partîmes  suivis  par  les  deux  Mouchère  et  escortés 
par  une  foule  de  curieux.  Les  faits  furent  exposés  de 
part  et  d*autre;  informé  de  l'aventure,  Gandaubert 
nous  avait  rejoints,  et,  par  reconnaissance  pour  la  carte 
que  nous  avions  généreusement  payée  et  pour  les  pÂtés 
que  nous  avions  achetés,  il  nous  fut  très  utile  en  citant 
toutes  sortes  de  faits  les  plus  désavantageux  au  compte 
de  ce  Mouchère.  Finalement,  le  sous-préfet,  tout  en  nous 
prévenant  qu'il  ne  dépendrait  pas  de  lui  d'empêcher  une 
action  judiciaire*  nous  donna  deux  gendarmes  qui  nous 
tirent  rouvrir  la  barrière. 

A  peine  la  barrière  dépassée,  M.  Desportes  me  dit  : 
«  Vous  avez  peut-être  été  étonné  que  je  sois  resté  témoin 
inactif  de  votre  lutte  avec  ces  deux  gaillards,  et  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  sans  doute  que,  si  vous  aviez 
été  en  danger,  vous  n>ussiez  pas  attendu  longtemps 
mon  aide;  mais  votre  coup  de  sabre  donné,  j'ai  pensé 
aux  suites  de  Tincident.  et  j'ai  considéré  que  si,  moi,  non 
militaire,  j^ivais  pri«  part  à  la  lutte,  vous  ne  pouviez 
plus  échapper  aux  assises,  tandis  que,  aucun  bourgeois 
ne  se  trouvant  mêlé  à  celle  affaire,  il  vous  serait  facile 
de  la  faire  renvoyer  devant  un  conseil  de  guerre.  • 

Lorsqu'au  premier  relais  nous  quittâmes  notre  postil- 
lon, mon  seul  témoin  avec  M.  Desportes,  j'avais  eu  soin 
de  lui  donner  un  louis  pour  boire;  mais  l'aventure  était 
loin  de  me  laisser  sans  inquiétude.  D'une  part,  je  fus 
cité  par-devant  les  assises:  de  l'autre,  Mouchère  manqua 
crever  (i). 

(1)  Je  me  rappelle  môme  que  Richebourg,  passant  à  Barbezieuz,  . 
m'écrivit  que  ce  terrible  homme  était  mourant,  et  que  sa  lettre».^ 


M.  Joly,  conseiller  à  la  cour  d'nppel  de  Paris,  magis- 
trat si  respectable  et  si  respecté,  l'ami  d'enfaoce  de  mon 
père,  mon  ami,  mon  conseil  et  mon  recours  dans  les 
occurrences  graves,  fut  d'avis  de  voir  le  ministre  de  la 
justice  (le  même  Abrial  que  j'avais  connu  à  Naples)  et 
m'accompagna  chipz  lui.  La  séance  fut  longue  et  sérieuse, 
quoiqu'un  moment  égayée,  lorsque  dans  mon  exaspé- 
ration je  dis  •  que  j'aurais  sabré  le  bon  Dieu  s'il  avait 
nis  Ib  main  sur  moi  >.M.  Joly,  rappelant  l'insolence  de 
ceHouchdre.  cette  circonstance  qu'il  avait  tort  et  dans  le 
fond  et  dans  la  forme;  insistant  sur  la  voie  de  fait  qu'il 
ï'itait  permise;  faisant  considérer  que  j'étais  mililaire 
CD  activité  de  service  et  que  je  voyageais  par  ordre; 
observant,  en  outre,  qu'aucun  bourgeois  n'était  impli- 
qoé  dans  rafTaire,  et  que,  me  trouvant  attaqué,  je  ne 
ponvais  l'être  que  devant  mes  juges,  obtint  que  je  fusse 
Knvoyé  par^levant  les  tribunaux  militaires.  Le  conseil 
de  guerre  séant  à  Périgueus  fut  donc  nanti  de  celle 
•iraire,et,commeIe  bonlieurvoulul  qu'il  put  être  présidé 
par  le  général  de  division  Gardanne,  mon  ami,  Mouchère 
«entit  que,  n'uyanl  d'ailleurs  que  ce  qu'il  avait  mérité, 
f  ne  lui  restait  qu'à  tirer  de  moi  quelque  argent.  Sur 
W!  «ntrefaites,  Salafon  passa  à  lîarbezieux;  il  voulut 
bien  s'y  arrêter  pour  finir  cette  désagréable  affaire,  et, 
chaudement  secondé  par  Gandaubert  dont  j'avais  eotre- 
'f'ou  le  zèle  en  lui  demandant  deux  gros  pdtés  par  mois, 
''  parvint  à  tout  arranger  au  moyen  de  cinq  cents  francs. 
'•'était  à  peu  près  ce  qu'avait  coûté  le  traitement  de  ce 
''ouchère,  qui  de  plus  avait  perdu  sa  place  et  était 
*'ï'*opié.  Quant  à  moi,  en  pourboires,  p;Ués,  frais  et  in- 
"^ttïniU'.j'en  fus  pour  quarante  napoléons  et  un  gilet  (1). 

J^  j'Bi  reçue  comme  je  moQlaia  en  voilaro  pour  aller  au  bal, 
*8»ïs  pus  in&  «olrte, 
(IJDana  le  voyage  qui,  en  1337,  me  ramona  pni'  UordeauK  de 


fêê    MÉMOIBES   DC   GÉ5ÈB1L   BABOX   TBIÊBAULT. 

Aa  reste,  ces  maadits  commis  de  barrière  furent  mon 
fléaa.  Dix  mois  après,  j'arais  à  Tours,  où  je  comman- 
dais, une  autre  affaire  arec  un  de  ces  oiseaux,  auquel 
j^arais  coupé  la  fîeure  d'un  coup  de  cravache.  A  la  bar- 
rière de  Vincennes,  un  troisième  porta  plainte  pour  une 
malheureuse  tape  que  je  lui  avais  donnée;  enfin,  com- 
mandant à  Versailles  et  éternellement  arrêté  à  la  bar- 
rière de  VilIe-d'Avray  par  un  maudit  commis  qui  quatre 
fois  par  vingt-quatre  heures  me  voyait  passer  dans  le 
même  cabriolet,  allant  à  Paris  ou  revenant  de  Paris,  il 
arriva  qu'un  jour,  envoyé  promener  par  moi,  il  se  mit 
à  crier  et  à  courir  pour  s'emparer  de  mes  rênes.  Oh  ! 
ma  foi,  exaspéré,  au  moment  où  il  se  trouva  entre  un 
mur  que  je  longeais  et  mon  cabriolet,  je  rabattis  mon 
cheval  de  son  côté,  et  le  ventre  du  commis  se  trouva 
pincé  entre  la  muraille  et  le  moyeu  de  ma  roue,  de  telle 
façon  qu'habit  vert  et  chemise,  tout  fut  arraché,  y  com- 
pris un  cri  superbe.  Par  bonheur,  ces  commis  et  ces 
barrières  furent  supprimés,  et  il  était  temps  pour  moi, 
car  je  ne  sais  ce  qui  m'en  serait  arrivé. 

Je  ne  suis  jamais  rentré  en  France,  je  n'ai  jamais 
franchi  les  barrières  de  Paris,  après  des  absences  de 
guerre,  sans  une  vive  émotion.  La  vue  seule  de  cette 
terre  sacrée,  de  cette  cité  de  souvenirs  et  d'espérances, 

Ria  à  Paris,  je  repassai  à  Barbezieux  avec  M.  d.3  La  Roserie  et 
Alfred,  et  pour  la  preoiière  fois,  depuis  1801,  je  m'y  arrêtai.  £d 
rentrant  dans  Tauberge  où  j'avais  couché  avec  M.  Desportes,  je 
demandai  Gandaubert;  il  était  mort.  Après  quelques  mots  de 
regrets  adressés  à  sa  veuve,  je  lui  demandai  si  elle  oe  me  recon- 
naissait pas,  et  comme  elle  hésitait  :  «  Quoiqu'il  y  ait  vingt-six 
ans  que  je  n'aie  couché  chez  vous,  répliquai-je,  votre  mari  m'aurait 
reconnu  de  suite.  —  Ah  !  monsieur,  s'écria-t-ellc,  vous  ôtes  le  géné- 
ral Thiébaull!  >  Et  à  ce  nom,  enfants,  cuisiniers,  marmitons 
accoururent.  Mon  aventure  était  encore  présente  à  tous;  tous  vou- 
lurent me  revoir  ou  m'a  voir  vu,  et  l'empressement  fut  tel  que,  pour 
y  répondre  honorablement,  je  dus  acheter  les  plus  beaux  pâtés 
qui  se  trouvèrent  faits. 


faisait  vibrer  mes  nerfs,  et  l'on  comprend  d'après  cela 
combien  plus  vives  étaient  mes  impressions.  Depuis 
neof  ans,  au  milieu  des  ivresses  mêmeB  de  la  victoire, 
au  milieu  du  brouhaha  de^  réjouissances  publiques, 
j'avais  retrouvé  la  France  inquiète  cl  soulfrant  de  la 
cessation  du  commerce  extérieur,  de  la  mort  de  presque 
toutesles  industries.  Dordeaux  surtout,  dont  les  richesses 
avaient  été  si  grandes  et  dont  on  disait  que  ses  habi- 
Uotsauraient  •  pu  la  faire  paver  avec  de^  pavés  d'or  ■ ,  se 
trouvait  déchue  de  sa  prospérité,  et,  pour  ne  parler  que 
de  ses  vignes,  elle  était,  comme  tant  d'autres  pays  de 
vignobles,  réduite  à  les  arracher  pour  demander  à  la  terre 
d»  récoltes  qui  n'attestaient  que  la  détresse.  Quant  à 
l'ïris,  privé  de  cette  masse  d'étrangers,  de  ce  mouve- 
menl  d'alTaires  indispensable  pour  le  vivifier,  il  était 
nnme.  L'argent,  qui  cependant  ae  manquait  pas,  était 
improductif,  faute  de  confiance  et  de  circulation.  Or,  à 
«s  pertes  continues  et  croissantes,  grdoe  à  la  puissance 
elaa  génie  avec  lesquels  la  France  fut  gouvernée  par 
le  Premier  Consul,  avait  succédé  une  véritable  expan- 
siûD.  Du  moment  où  la  paix  avec  l'Angleterre  fut  signée, 
Uûrdeaux  réexporta  ses  vins,  désencombra  ses  celliers; 
Ml  terres,  que  l'on  donnait  pour  le  prix  d'une  année  de 
lïurs  anciens  revenus,  reprirent  une  grande  valeur. 
toutes  les  villes  de  la  Loire,  Tours  y  compris,  parta- 
S^iientcc  bonheur,  auquel  Orléans  allait  participer  par 
Il  remise  en  activité  de  ses  raffineries.  Paris  redevenait  le 
"Widez-vous  d'une  foule  d'étrangers  de  marque  qui  y  fai- 
'»ieiit  aTOuer  l'or  de  l'Europe,  et  c'est  sous  cette  imprea- 
>ioa  de  prospérité  et  de  bonheur  que  j'y  rentrai.  Mais, 
^^  mon  arrivée,  ce  l'ut  une  Irisle  nouvelle  qui  m'ac- 
"^aeiUit,  la  nouvelle  de  la  mort  de  César  Ducrest,  que  j'ai- 
"isisconiraej"avais  aimé  Uuibert.commej'aimais  La  Salle, 
^t Cette  mort  était  le  résultat  du  plus  misérable  accident. 


IZ^f    :iZ5   3'    ^3!XlJL  SaSOX  thiebault. 

\.r^  irté*  iùB2r-ç  >iïir  siîiaug  la  paix  avec  FAngle- 
T».  m  :ca  i'iniir-  5n:  ip»  «nr  li  Seine.  Pour  mieux 
TOIT  -r  îcî.  -•=  rjTirt*  II*  TS"t»enicjt,  ATmit  alors  quaraate- 
•nn-r  in*,  la  — .xiiiLif-r  û*  rsicrfi^T-m^.  et  César,  qui 
3  iT^:  pâ:^  .1  T*nniint*-  mioiiènsot  dans  un  bateau 
-in* me  i-pi«.ru>te  inLgrtT-iyioyr^  £t  trop  approcher  des 
iiar-pi*rè  1  inàst^.  Le  >jU»rTHt  t:^,  les  dernières  bombes 
amiua'rixenc  a  r^.cir^  îa  ^  5¥^^  quand  la  mèche  d'une 
in  ^rs  >.autiSw  i*  zrzivrhiz  zrz^  icax^jie  ou  humide, 
itHi^T-i  sa  i-iinjcie  îoiï  ic^stirr*  îe-a.  et,  par  une  atroce 
5iLiiiL--  ■îti'i  i.oua.  3^*r2«î!ijiif:i;iir*menl  sur  la  tête  de 
«  Ti.i.hfimx  r-îsir-fc  je  mi.  -sur?  cassa  le  bras  si  vail- 
îaat  i'i  r:m:^  i«f  vù.en.^*  :;c  zr*  5l  pas  le  moindre  mal 
4a  Tieiilori  i»:ac  la  rirr.-ir»  aUi»:  âair.  et  qui,  dans  le 
iur  -îc  tr-:is  ai^.is  a^r-Sw  an:i  rscssè  de  vivre.  Ainsi  se 
••:ae  i-*  :i*:as  li  iesca^ef' 

Le  !ea*irîaid:a  iemt.a  irrtT*».  j*  fas  rendre  mes  devoirs 
à  L^riea.  ii  f^eaêral  BerL^:*r,  a^  fênéral  Junot  et  à 
MuTiv.  Mirii.  iT:î.r>afrx2ciLà*;  et  >c>a  expansion  chevale- 
nî*ri»?.  fit  p«:^ir  3i«:i  ^»  qiM  i^iiî  toujours  été,  c'est-à- 
.iir*  uil.-dl  -fC  bi-eareûlist.  Le  s^jnêral  Junot  partici- 
p.mc  le  5^<  ;  ijJ:t->  «xmai-?  ie  <e<  dispositions  à  mon 
'^.z-ir-i.  -^-t  3^?IS  T^r-ileciec:  q.i*î  uie  iouerde  sa  réception. 
Li'.iz  11- i  ::,:■?.  1.:,  yioim-*  1  Miirid.  delà  manière  la 
p'-os  «n  .-eisf?.  ^î  p-.uirtizt,  ce  qui  me  prouva  une 
r^s-err-  i-i  <j.  part.  :I  ne  lue  iit  pas  un  mot  de  la  manière 
•iont  il  ttci.:  ij  fiir^?  le  trijet  de  Bayonne  à  Paris.  Pen- 
•iaat  '!•*  :rd^tt.  i^sirint  jî:,inier  riucv^gnito,  il  avait  fait 
voy.î^er  s*:iis  ni. a  nom  son  secrêlaire  intime,  qui  avait 
ivei:  m*..;  .jurî  jur?  viadlo^ie  de  Uille,  et  il  voyagea,  lui, 
s-jus  la  qua.iti-'dtioa  de  mon  aide  de  camp:  ce  qui  le  dis- 
pensait d'T  pr.ndre  ua  nom,  mais  ce  qui  avait  amené 
quel-:ju»:s  sc^fi-rs  bizarres  et  d'un  homme  qui  me  sou- 
tint que  je  co  pouvais  Hre  mou  puisqu'il  m'avait  vu 


M"  M4MELIX, 

passer  U  y  a  huit  jours,  et  de  l'aide  de  camp  Lucien, 
jroDdaat  son  général  de  ce  qu'il  était  trop  parcimonieux, 
atteodu,  disait-il,  que  •  quand  le  général  Tliiébault  avait 
passé  quelque  part,  on  avait  l'habitude  de  se  souvenir 
de  sa  générosité  ■.  Fuit  que  ce  secrétaire  venait  de  me 
conter  pendant  que,  dans  le  salon  de  Lucien,  j'attendais 
U  moment  d'iïlre  introduit  dans  son  cabinet. 

Qaant  au  général  Berthier,  k  part  celte  espèce  de 
brusquerie  qui  lui  était  naturelle,  mais  qui  de  la  part 
d'an  chef,  d'un  ministre  de  la  guerre  déjà  placé  aussi 
but,  n'avait  rien  de  choquant,  il  ne  fut  pas  trop  mal 
poarnioii  il  m'invita  même  âdlner  et  à deu soirées dan- 
uotes  qu'il  avait  une  fois  par  décade.  Ces  soirées  étaient 
Bombreuges  et  brillantes^  une  foule  de  femmes  remar- 
quables par  leur  heauté  en  faisaient  l'ornement,  mai:-, 
i{a«]que  charme  qu'elles  exerçassent,  la  seule  d'entre' 
elles  que  ma  mémoire  fasse  surgir  est  Mme  llamelin. 
ijui  dansait  les  contredanses  avec  la  même  perfection 
<fie  les  jouait  Julien,  de  sang  mêlé  comme  elle  (I). 
Mdm  Hamelin,  qui  avait  conquis  et  justifiait  parraitc- 
ment  le  sobriquet  du  t  plus  grand  polisson  de  France  ■. 
lut  pendant  quelque  temps  de  mode  parmi  les  hommes 
les  plus  dissolus.  Plus  tord,  j'aurai  à  citer  d'elle  un 
trail  abominable;  pour  le  moment,  elle  était  la  mat- 
tresse  du  général  Fournier,  que  peu  après  la  police 
wrtla,  rayant  découvert  sur  une  heure  du  matin  entre 
Ici  deux  matelas  du  Ut  de  ce  <  polisson  >,  lequel  s'était 
Kaia  célèbre  par  des  faits  du  genre  de  celui-ci.  Elle 
èUil  arrivée  un  jour  au  Raincy  pour  prendre  je  ne  sais 
quelle  part  à  une  chasse  H  laquelle  ne  devaient  assister 

II)U  mulïtrc  Jalien,  chef  J'orcliestre  de  Eiala  et  conduisant  \n 
Biitiqua  iai  rÉuaions  do  Berthier.  jouait  la  •.'ootrcdanse  li  mer- 
WIsuHDieQt  qu'on  lui  tlcniitnitiLit  de  la  Jouor  on  soliâie,  cl  que  le 
Pt^nier  violon  du  monde  ne  l'aurait  [ins  mluux  joui^e  qua  lui. 


272    MtiMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   TUIKBAULT- 

que  des  hommes  et  à  laquelle  par  conséqueot  elle 
n'était  pas  invitée.  Elle  trouva  tous  les  chasseurs  à 
cheval,  et  comme  personne  n'osa  lui  offrir  même  un 
cheval  de  suite,  elle  eut  l'agilité,  la  force,  reirronterie 
de  suivre  la  chasse  à  pied.  C'est  grâce  à  de  telles 
prouesses  qu'elle  était  parvenue  à  se  faire  une  céléhrité 
et  à  forcer  l'entrée  des  maisons  les  plus  honorables;  mais, 
pour  moi,  sa  couleur,  ses  cheveux  crépus,  son  fumet  et 
le  scandale  de  sa  vie  m'en  tinrent  toujours  éloigné. 

Je  continuai  à  aller  de  temps  &  autre  à  ces  bals  du 
général  Berthier,  alors  que  je  n'allai  que  plus  rarement 
chez  le  général  Junot  et  chez  Murât,  et  que  n'ayant 
reçu  aucune  invitation  chez  Lucien,  je  ne  mis  plus  les 
pieds  chez  lui.  Ce  fut  un  tort,  mais  de  ces  torts  ma  vie 
en  est  remplie,  et,  par  quelque  sentiment  qu'ils  fussent 
inspirés,  réserve,  négligence  ou  ûerté,  ils  ne  créèrent  pas 
moins  à  mon  égard  une  fausse  interprétation  qui  me  fit 
compter  au  nombre  des  ennemis  du  Premier  Consul,  plus 
tard  de  l'Empereur,  alors  que  je  n'étais  que  mon  propre 
ennemi  et  que  je  ne  faisais  de  mal  qu'à  moi-même. 

Et,  cependant,  si  j'avais  mieux  uni  ma  destinée  à  celle 
de  TEmpereur,  eût-elle  été  plus  heureuse?  Des  trois 
généraux  dont  je  viens  de  parler,  quel  est  celui  dont  on 
n'aurait  ambitionné   le  sort?  A  force  de   prospérités, 
leur  fortune  semblait  fixée  sans  retour  possible.  Eh 
bien,  quelle  a  été  leur  fin?  Berthier,  entraîné  à  délaisser, 
disons  le  mot,  à  trahir  celui  à  qui  il  devait  son  rang,  ses 
richesses  et  son  illustration,  ne  pouvant  manquer  d'être 
contristé  de  regrets,  de  remords,  meurt  en  tombant  du 
haut  du  palais  de  Bamberg  et  s'écrase  sur  le  pavé. 
Junot,  à  la  suite  de  chagrins  d  autant  plus  horribles  pour- 
lui,  qu'ils  lui  venaient  d'un  maître  qui  était  son  idole», 
qu'ils  prouvaient  que  d'implacables  ennemis  lui  avaienk; 
enlevé  un  attachement  qui  était  sa  vie,  Junot  devint  foi 


LA  FIN   DES  CRANDEUKS. 

et,  n'exisLant  plus  que  pour  ee  détruire,  l'ayaDt  vaine- 
ment tenlé  à  plusieurs  reprises,  déjà  muLilé.  il  découvre 
les  débris  d'une  vieille  paire  do  ciseaux  et  s'assassine  à 
coups  redoublés,  enfin  Mural,  parvenu  au  Talte  des 
candeurs,  Mural  roi,  osant  compter  sur  la  populace 
napolitaine,  comme  Napoléon  avait  compté  sur  le  peuple 
franvaie,  est  arrêté,  jugé  par  des  misérables,  naguère  ses 
sujets,  comme  l'eQt  été  un  forban,  et  ce  héroa.  dont 
l'ombre  du  duc  d'Enghien  put  achever  de  torturer  les 
deniers  moments,  passe  presque  sans  inleriaédîaire  du 
trûae  au  supplice  des  criminels,  et  cela,  dans  un  des 
plus  TÎIs  hameaux  des  contrées  qui  avaient  été  soumises 
iton  sceptre. 

Et  si  de  Berthier,  qu'une  attaque  d'apoplexie  jette  en 
bas  de  son  balcon  en  1815  et  qui  meurt  en  arrivant  à 
terre,  si  je  passe  4  sa  Tamille,  quelle   fin  aussi!  Léo- 
pold  meurt  en  1804  d'une  maladie  épidémique  gagnée 
m  mauvais  air  du  Hanovre  ;  César  se  trouvant  à  Gros- 
bois,  en  18m,  a,  comme  son  aîné,  une  attaque  d'apo- 
|ileiie  BU  moment  où  il  montait  en  bateau  et  meurt  en 
^■MAut  Â  Teau.  Mme  d'Augirauville.  se  trouvant  dans 
^^^^pnbre,  a,  en  1826,  une  attaque  d'apoplexie  et  meurt 
^^^HjdtaDt  dans  le  feu.  Ainsi  ces  trois  frères  et  cette 
tHt  périssent  par  les  quatre  éléments.  La  nature  leur 
1  donc  fait  l'honneur  de  déployer  contre  eux  les  plus 
Hbles  moyens  de  destruction,  la  terre,  l'air,  l'eau,  le 
'en;  mais  ce  sont  là  de  ces  honneurs  que  l'on  ne  regrette 
p5i  d'avoir  évités,  et,  laissant  de  côté  la  destinée,  je  re- 
l'iîns  aux  événements. 

lannée  1802  m'en  rappelle  un  des  plus  graves,  le 
Concordat.  Je  n'examine  ni  la  nécessité,  ni  l'opportunité 
ilf  M  retour  au  culte  calholique(l);  mais  ce  qu'il  y  a 

")  Un  pnupic  fuu  culte  serait  donc  iittpoasible  à  gouvoraer. 
£»«a«l.  Rabcapierre  avail  instituû  k  culte  de  l'Élre  aupnSoie,  et 


iZi    MÊMOIKES   DL'   GÊ5ÉBAL  BABON   THIÉBAULT. 

de  certaio.  c'est  que,  à  cette  époque  même,  les  eooemis 
du  Premier  CoDsul  et  de  la  Révolatioo  s'eo  réjouirent  et 
que  leurs  amis  et  l'armée  en  masse  en  furent  consternés. 
<juant  au  Premier  Consul,  s'il  pouvait  encore  douter 
de  sa  puissance,  il  eut  dans  cette  occasion  la  preuve 
qu'elle  était  immense:  car  quel  autre  que  lui  n'eût  pas 
échoué  dans  une  pareille  tentative?  Ce  qui  même  achève 
de  prouver  à  quel  point  son  pouvoir  était  déjà  colossal, 
c'est  que.  à  la  face  du  monde»  le  clergé  put  impunément 
offenser  et  braver  dans  cette  cérémonie  tous  les  généraux 
de  France.  Le  croirait-on  ?  Invités  à  se  trouver  à  Notre- 
Dame,  la  presque  totalité  des  généraux  qui  se  trouvaient 
à  Paris  s'v  rendirent,  à  l'exemple  non  de  Moreau  qui 
n'y  mil  poiut  les  pieds,  lui  qui  plus  tard  devait  mourir 
le  géuéral  de  la  coalition  (li.  mais  de  Masséna,  de  Ney, 
de  LeI'ebvre  et  de  tant  d'autres. 

Eli  bien,  des  places  avaient  été  préparées  à  Notre- 
Dame  pour  tout  le  monde,  excepté  pour  les  généraux, 
de  sorte  que  près  de  soixante  d'entre  eux,  entassés  dans 
le  passage  ménagé  au  centre  de  la  nef,  ne  savaient  où 
aller  ni  que  devenir,  et  se  trouvaient  avoir  à  leur  droite 
plus  de  soixante  prêtres,  commodément  assis  et  qui  regar— 
daient  presque  en  ricanant  ces  ofQciers,  l'honneur.  Idk^ 
gloire  et  l'égide  de  leur  pays.  On  comprend  le  murma 
qui  s'éleva  et  les  imprécations  qui  s'y  mêlèrent.  Un  aid 
des  cérémonies  accourut  et,  impertinent  jusque  dansso 
embarras,   marmotta  qu'il   ne   savait  comment  fai 


La  Réveillêre  celui  des  Tbéophilaothropes;  je  crois  que, 
Bonaparte,  la  France  deveoait  protestante;  mais,  pour  la  sob^  -«• 
guer,  il  commença  par  la  soumettre  aux  prêtres,  et,  pour  la  pK.  é- 
parer  au  luxe  qu'il  rêvait  pour  lui-même,  il  rétablit  les  pompe&>  et 
l'Église. 

(i  )  Pendant  tout  le  temps  du  cérémonial,  Moreau  affecta  d^  le 
promener  aux  Tuileries  et  devant  le  cbâteau,  afin  qu'on  ne  pût  MT^"' 
ne  pas  le  remarquer,  et  qu'il  fût  ainsi  bien  avéré  qu'aucune  aS^m^ire 
ne  l'avait  empêché  de  se  rendre  à  Notre-Dame. 


Lx  ceiikMoxif.  irn  cunloiidai'.  ît:. 

■ttendu  qu'il  n'y  avait  plus  de  place  nulle  part.  «  Allez 

YVtis  ttûrt  t. ,  lui  répODdit  Mosséna;  alors,  empoi- 

gDsnlct  secouant  la  chaÎBc  du  prêtre  qui  se  trouvait  sous 
58  mnin,  il  le  ût  déguerpir  et  prit  la  place.  Cet  exemple, 
suivi  Â  l'instant,  suljstilua  ud  peu  brusquement  A  des 
prttrcs  et  à  des  néopliytes  des  oUiciers  qui  n'auraient  pas 
dd  avoir  à  se  placer  eus-mi!imes,  dans  une  circonstance 
oA  des  généraux,  dont  la  pri5sence  était  une  consécration 
oécess^re,  commandaient  de  trop  justes  égards. 

Cette  espèce  de  bourrasque  une  fois  calmée,  le  cardinal 
de  BoisguUn,  qui  depuis  plusieurs  minutes  était  en 
chûrc  et  fort  mal  ù  son  aise,  prolita  du  premier  instant 
de  calme  pour  commencer  son  discours.  Homme  de 
Uct  et  d'esprit,  il  aurait  dû  sentir  que  ce  n'était  pas  le 
moment  d'abuser  de  la  patience  de  son  auditoire.  Je 
millendais  donc  à  ce  qu'il  serait  aussi  court  que  je  le 
jugeais  capable  d'être  saillant.  Il  ne  fut  ni  l'un  ni  l'autre, 
el,parlant  comme  dans  le  désert,  il  parla  trop  longtemps. 
Sesjeus  cherchaient  autour  de  lui  uu  visai[e  attentif 
nr  lequel  il  pilt  se  reposer,  et  sa  voix  avait  peine  à 
dominer  les  chuchotements  de  tant  d'hommes  fort 
o«apéâ  de  leurs  griefs  et  nullement  de  ses  grandes 
phrases.  Resté  debout  avec  une  vingtaine  de  généraux, 
J%  me  trouvais  un  des  plus  près  de  la  chaire,  et,  comme 
J'étais,  je  crois,  le  seul  qui  écoulât,  les  yeux  du  cardinal 
*«  reportaient  â  tout  moment  et  s'arrêtaient  sur  moi. 
J»  crois,  au  reste,  qu'il  ne  l'oublia  pas  et  que  je  dus  h 
c«lle  déférence  une  partie  de  la  bienveillance  qu'il  me 
tënuigna.  lorsque  je  me  retrouvai  avec  lui  à  Tours,  oii 
nous  ne  tardAmcs  pas  â  nous  rendre,  lui  comme  arche- 
V^ue  et  moi  comme  commandant  de  la  subdivision. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'exaspération  qui,  à  Notre-Dame, 
arnii  m  provoquée  par  une  faute  si  gratuite,  ne  put 
qu'ajouter  iV  une  désapprobation  qui  était  presque  gêné- 


2T6    MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

raie  et  qui  certes  ne  se  gênait  pas  pour  se  manifester. 
A  ce  sujet,  je  me  rappelle  que,  dans  un  entretien  entre 
le  Premier  Consul  et  le  général  Pommereul.  de  qui  je 
tiens  Tanecdote,  ce  dernier  exposant  ses  craintes  sur  les 
rôles  que  les  prêtres  ne  tarderaient  pas  à  jouer,  les  justi- 
fia par  des  assertions  et  des  citations  si  fortes  que  le 
Premier  Consul  pour  rompre  la  discussion  se  borna  à 
répondre  :  «  Je  saurai  les  empêcher  de  sortir  de  leur 
rôle  de  prêtres.  »  A  quoi  le  général  Pommereul  répli- 
qua <   qu'on  ne  limite  pas  aisément  des  gens  qui  ne 
parlent  qu'à  l'oreille  et  peuvent  faire  du  secret  un  devoir 
de  conscience  ».  Ce  n'est  pas  tout  :  le  général  Delmas, 
qui  cassait  les  vitres  sans  s'embarrasser  qui  les  payerait, 
osa  dire  au  Premier  Consul  :  c  II  ne  vous  reste  plus 
qu'à  changer  nos  dragonnes  en  chapelets.  Quant  à  la 
France,  elle  n'a  plus  qu'à  se  consoler  de  la  perte  d'an 
million   d'hommes,  qu'elle  aura  inutilement  sacrifiés 
pour  mettre  fin  aux  pasquinades  que  vous  ressuscitez.  > 

En  dépit  de  tant  d'humeur,  il  arriva  cependant  ce  qui 
en  pareil  cas  arrive  toujours  :  après  avoir  crié,  on  sa 
tait;  après  avoir  beaucoup  parlé  d'une  chose,  on  parl^ 
d'une  autre;  puis  on  se  résigne  à  ce  qu'on  n'a  pu  em — 
pêcher.  Si  donc  les  classes  intermédiaires  se  turent  so^cr 
leurs  appréhensions,  tout  en  les  gardant   cependant.   ^ 
l'aristocratie  vit  dans  les  prêtres  des  auxiliaires  qui  d.  ^ 
pouvaient  manquer  de  lui  devenir  utiles  même  contr-^< 
celui  qui  les  lui  rendait,  et  les  basses  classes  retroui^H- 
vèrent  dans  les  églises  un  spectacle  dont  elles  seroïKrit 
toujours  avides. 

Mais  j'ai  beau  m'attarder  à  des  sujets  indifférents,       il 
est  un  aveu  que  je  ne  puis  reculer,  et,  quelque  poigna-^nt 
que  ce  souvenir  soit  encore  aujourd'hui,  où,  survivante   i 
toutes  les  illusions  de  la  vie,  j'arrive  à  la  tombe  par  u  m:»e 
route  si  pénible,  il  faut  bien  en  venir  à  ranéantissemenf 


PASSION    TRAHIE.  2-7 

de  ce  qui  formait  alors  mon  plus  beau  rêve  de  bonheur. 
En  arrivant  à  Bayonne,  j'avais  trouvé  une  lettre  de 
Pauline;  elle  me  rappelait  en  termes  qui  me  boulever- 
sèrent la  promesse  que  je  lui  avais  faite  de  me  rendre 
en  quittant  TEspagne  à  Barcelone  et  de  là  à  Milan  par 
Gènes  :  <  Je  compte  sur  cette  parole  »,  ajoutait-elle,  c  en 
réparation  de  toutes  celles  sur  lesquelles  j'ai  vainement 
compté.  »  J'avais  en  effet  pris  cet  engagement  en  lui  écri- 
Tant  de  Salamanque,  mais  d'après  un  calcul  que  l'im- 
pitoyable devoir  venait  encore  une  fois  de  tromper.  En 
effet,  si  j*avais  conservé  ma  brigade  de  la  division  Mon- 
net,  j'aurais  pu,  sous  vingt  prétextes,  quitter  cette  bri- 
gade dès  Salamanque  et  disparaître  pendant  deux  mois; 
oiais,  ayant  reçu  une  division  à  commander,  et  mes 
ordres  portant  de  ramener  cette  division  à  Bayonne,  il 
n'y  avait  pas  moyen  de  ne  pas  y  arriver  avec  elle,  et, 
onefois  en  France,  comment  faire  cent  lieues  et  m'em- 
barquer  ou  passer  les  Alpes  sans  laisser  de  traces?  com- 
ment même  quitter  Bayonne  sans  prendre  connaissance 
des  ordres  nouveaux  qui  nécessairement  devaient  m'y 
attendre?  Ces  ordres  me  rappelaient  à  Paris,  et  je  m'étais 
hâté  d'écrire  à  Pauline  toutes  ces  raisons  que  je  m'éver- 
tuai à  rendre  frappantes;  j'annonçai  qu'à  Paris  je  met- 
trais tout  en  œuvre  pour  obtenir  d'être  réemployé  en 
Italie  ou  pour  obtenir  un  congé.  Afin  d'adoucir  ces  cruels 
motifs  d'un  nouveau  et  si  douloureux  retard,  je  m'étais 
efforcé  de  peindre  mes  angoisses,  disant  à  Pauline  com- 
bien loin  d*elle  la  vie  me  devenait  de  plus  en  plus  odieuse, 
quelles  délices  je  me  promettais  de  la  revoir.  Toutes  mes 
protestations  furent  vaines,  et,  pour  ne  pas  insister  sur  un 
souvenir  de  trahison  et  de  douleur,  je  rappellerai  seule- 
ment que  je  reçus  vers  cette  époque  de  mon  séjour  à 
Puis  une  dernière  lettre  par  laquelle  Pauline  me  rendait 
QUI  parole  et  m'annonçait  le  renvoi  de  mon  portrait... 


CHAPITRE  X 


Torturé  par  ce  souvenir,  je  cessai  d'aller  dans  1 
monde  et  je  ne  sortis  que  pour  atténuer  par  la  fatigu 
du  corps  le  chagrin  de  mon  esprit.  Afin  de  m*arrache 
à  moi-môme,  j'entrepris  un  grand  ouvrage  sur  la  guerre  » 
mais,  hors  d'état  de  rédiger  quoi  que  ce  pût  être»  je  m^^-  ^ 
bornai  à  ramasser  des  matériaux,  travail  que  même  j^^^  ^ 
ne  tardai  pas  à  abandonner,  ne  fût-ce  que  pour  ne  pas-  -S 
être  ramené  par  lui  au  cruel  motif  qui  me  l'avait  faiteo  ^' 
treprendre. 

Par  bonheur,  il  me  vint  une  diversion.  Dès  le  16  jan^^B* 
vier  1802,  le  corps  d'armée  dont  j'avais  fait  partie  aval  t 
été  dissous;  notre  solde  d'activité  nous  avait  été  con 
servée,  et  j'en  jouissais  encore  lorsque,  le  22  mars,  j 
reçus  des  lettres  de  service  pour  la  vingt-deuxième  divE  - 
sion  militaire,  dont  le  quartier  général  était  à  Tours.  \j^3 
général  Liébert,  sous  les  ordres  duquel,  en  1794,  je  n'a- 
vais guère  été  heureux  à  l'armée  du  Nord,  où  il  remplis- 
sait sous  Pichegru  les  fonctions  de  chef  de  l'état-major 
général,  commandait  alors  cette  vingt-quatrième  divi- 
sion; s'empressant  de  répondre  à  la  lettre  par  laquelle 
je  lui  avais  annoncé  ma  prochaine  arrivée,  il  me  faisait 
choisir  entre  le  Mans  et  Tours,  et  voulut  bien  m'assurer 
que  je  comblerais  ses  vœux  en  me  décidant  pour  celle 
dernière  ville.  Tours  était  une  résidence  charmante;  mais, 
dans  la  situation  morale  à  laquelle  je  ne  pouvais  échap* 


At!   QUARTIER    CENTRAL   tlK    TOUKS. 

per,  jeme  serais  senti  plus  de  goût  pour  un  village  que 
pourunecapitale,etj'avais  choisi  le  Mans,  lorsque  Riche- 
bourg,  Tourangeau  et  se  trouvant  à  Tours  pendant 
cet  échange  de  lettres,  fut  infornu*  de  mon  choix  et  pro- 
nia  de  son  ascendant  sur  moi  pour  me  décider  à  changer 
de  résolution.  Le  général  Liébert  eut  la  bonté  de  se 
joindre  à  cette  insistance,  et  j'acceptai  Tours,  sans  me 
douter  que  j'y  trouverais  la  révélation  d'un  nouvel 
ïinour  qui  serait  plus  exalté  encore,  mais  aussi  plus  dou- 
loureux que  le  premier. 

J'arrivai  à  Tours  le  S  juin;  suivant  les  hiérarchies 
éUblies,  j'avais  trois  visites  à  faire  le  premier  jour,  au 
général  de  division,  à  l'archevêque  et  au  préfet.  Ces 
TOiles  avaient  leur  importance,  et,  dès  Paris,  je  m'étais 
préparé  A  les  faire,  c'est-à-dire  que  j'avais  pris  des  ren- 
Hignements.  non  sans  doute  sur  le  général  Liéhert  que 
jeconoaissuis,  mais  sur  l'arclievèque  et  sur  le  préfet. 
I^'est  ainsi  que  M.  de  Boisgelin,  arrivé  ù  peu  près  en 
infime  temps  que  moi,  et  que  je  vis  avant  même  son  in- 
stallation (1),  fut  surpris  quand  je  lui  parlai,  non  tant 
du  rtle  très  honorable  qu'il  avait  joué  aux  Élafs  géné- 
f>ax  et  à  l'Assemblée  constituante,  et  de  la  part  qu'il 
"ail  eue  au  Concordat,  mais  des  monuments  que  plus 
"ntérieurement  il  avait  laissés  en  Provence  (2);  il  en  pâ- 
lit touché,  et  ce  que  j'eus,  à  ce  sujet,  l'occasion  de  lui 

(1)  Celle  insUIliitioo  eut  lieu  le  17  juillut  et  sa  lil  avec  la  plus 
SrtQite  pompe  possible.  tJa  ordre  du  jour  régla  la  part  quit  l'ûtat- 
•^ïajor  de  la  divisioa  et  la  garaisoa  devaient  y  prendre,  et  conta- 
*ï«il,  entra  autres,  celte  peoat'e  surOsiiminent  signiOcalivc  en  ce 
l^aipi-IA  :  ■  Les  mililairea  essentiel  le  ment  dévoués  nu  gciuverne- 
*^>it  s'en) [ire sïoroal  du  Beconder  va  cela  ses  iulenlîons.  •  Le  pré- 
I«t  et  l'arcbev-âque  earent  chacun  une  garde,  el  l'auLoritë  militaire 
'«nmit  même  une  quâUuso,  la  fille  de  l'ordonnateur,  à  laquelle 
^géoâral  Mnrclioia  donna  la  main. 

(î)  Une  moisoD  d'i-ducatiou  à  Lanibi'sc;  un  pout  â  Lavaur,  où  il 
«viit  été  ùvéque,  et  un  canal. 


no    MEMOIRES   DC   GE!(ÉBJkL   BAB03f    THIÊBACLT. 

dire  de  (latteor.  joint  au  «ooreDir  de  Notre-Dame,  me 
ralot  sa  bieoreiltance  la  plas  marquée  et  la  plas  con- 
stante, bienfeiliance  qai  de  sa  |>art  avait  an  double 
prix,  parce  qo'îl  la  témoignait  avec  ce  tact,  cette  grâce, 
cette  délicatesse  d'esprit  qui  lai  étaient  natarels. 

Oaant  aa  général  Pommereal.  ce  qae  j'avais  appris  de 
ses  travaux  scientifi*:[aes  et  littéraires,  de  ses  services, 
des  missions  qu'il  avait  remplies  <1),  de  sa  capacité 
enfin,  était  fort  au-dessous  de  ce  que  je  trouvai  en  lui. 
Peu  d'hommes  réunissaient  à  une  instruction  aussi  va- 
riée et  aussi  complète  une  élocution  plus  nerveuse.  Sa 
repartie  était  toujours  vive,  juste  et  ferme,  et,  lorsqu'il 
entreprenait  une  discussion,  il  la  soutenait  avec  une 
haute  supériorité,  de  même  que,  lorsqu'il  s'emparait 
d'un  sujet,  il  le  développait  avec  autant  d'ordre  et  de  pro- 
fondeur que  de  clarté;  et  tous  ces  avantages,  il  les  com- 
plétait par  une  noble  prestance  et  une  figure  qui  ne  ré- 
vélait pas  moins  son  caractère  que  sa  sagacité.  C'est  un 
des  hommes  les  plus  remarquables  que  j'aie  connus. 

Passer  de  ces  deux  notabilités  au  général  Liébert, 
c'est  descendre.  Ancien  sergent  d'artillerie,  il  semblait, 
quant  au  ton  et  aux  manières,  ne  pas  avoir  cessé  de 
l'être;  quant  au  mérite,  rien  ne  justifiait  qu'il  eût  été 
chef  de  rétat-major  général  d'une  grande  armée;  mais 
quant  au  zèle  pour  ses  devoirs,  il  était  impossible  d'en 
montrer  davantage  ;  quant  à  ses  qualités  personnelles, 
on  ne  pouvait  avoir  plus  de  bonhomie  et  de  serviabilité, 
de  sorte  que,  en  1802,  je  ne  retrouvai  rien  en  lui  des  sévé- 
rités de  1793  et  1794,  et  je  pus  me  convaincre,  ainsi  que 
je  l'ai  dit  dans  son  lieu,  que  la  pusillanimité  politique 

(i)  Le  général  Pommcreul  avait  déjà  publié  douze  ouvrages,  soit 
comme  auteur,  soit  comme  traducteur.  Il  avait  été  un  des  collabo- 
rateurs de  rEiicyclopédie.  Ofllcier  d'artillerie,  il  avait  été  chargé 
de  Torganisatioa  de  cette  arme  dans  l'armée  de  Naples. 


VISITKS   AUX  AUTORITÉS.  281 

lie  Donzeiot  avait  fait  les  trois  qaarts  et  demi  des  frais 
relativfmeot  aux  rigueurs  exercées  alors  contre  moi  au 
nom  du  giînéral  Liébert.  Je  n'eus  donc  qa'h  me  louer 
de  mes  rapports  avec  ce  général,  rapports  dont  est 
résulliie  une  amitié  qu'il  m'a  conservée  jusqu'à  sa  mort 
et  que  je  payai  par  autant  d'estime  que  d'attachement. 
Ces  visiter  faites  et  remues,  toutes  les  autres  repues  et 
rendues,  les  troupes  passées  en  revue,  les  tiijpitaux  et 
les  quartiers  visités,  et  dans  l'intervalle  des  dtners  et 
des  inrilatioas  de  tout  genre,  je  me  mis  à  explorer  les 
rireide  la  Loire,  du  Cher  et  de  l'Indte.  et  i  parcourir 
ulte  Touraioe  que  la  nature  a  traitée  avec  tant  de 
eoqoetterie,  que  l'histoire  a  dotée  de  tant  de  souvenirs, 
que  la  saison  et  le  temps  décoraient  à  l'envi,  et  qui  était 
diQS toute  sa  magniOcence. 

U  dimanche  qui  suivit  le  jour  de  mon  arrivée,  je  me 
rendis  sur  le  mail  à  l'heure  de  la  promenade.  Il  y  avait 
dpttucoup  de  monde  et  un  grand  nombre  de  Temmes  char- 
mantes. Jadis  omljragé  par  des  arbres  séculaires,  ce 
util  ne  se  trouvait  plus  garni  que  de  soliveaux  de  trois 
■»  quatre  ans  de  plantation,  et  ce  que  l'on  rappelait 
*Tec  indignation,  c'est  que  les  vandales  de  1793  avaient 
Mt  couper  les  anciens  arbres  au  mois  d'août,  au  plus 
fort  de  la  sève  :  de  cette  sorte  la  marine,  à  laquelle  ils 
i^aleat  àié  destinés,  n'avait  pu  en  utiliser  une  seule 
pfee;  le  bois  ne  valant  plus  rien,  même  pour  être 
^^rtlé,  avait  fini  pur  pourrir  sur  place. 

On  m'annonça,  un  matin,  l'adjudant  général  de  Fla- 
'igoy;  c'était  un  homme  de  fort  bonne  maison,  d'une 
pande  vaillance,  très  loin  de  manquer  d'esprit,  mais 
fou,  non  de  cette  folie  qui  fait  enfermer  les  gens,  mais 
de  celle  qui  Dnil  par  empêcher  de  les  employer.  En  1796, 
«près  je  ne  sais  laquelle  des  grandes  batailles  livrées  par 
l'armée  d'Italie,  il  avait  été  chargé  de  conduire  sur  les 


S82  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BAROM    TUIÉBAULT. 

derrières  une  colonne  de  prisonniers  ;  humilié  de  ce  rôle 
et  par  un  sentiment  très  louable,  il  avait  profité  d'un 
rapport  à  adresser  au  général  en  chef  Bonaparte,  pour 
lui  écrire  :  «  Pendant  que  vous  continuez  à  vous  couvrir 
de  gloire,  Flavigny  se  couvre  de  poussière...  >  Vers  la 
même  époque,  une  révolte  avait  éclaté  dans  le  Piémont; 
Flavigny  avait  été  chargé  de  la  réprimer,  et,  en  peu  de 
jours,  suppléant  à  rinsuffisance  des  moyens  par  son 
audace  et  son  activité,  il  avait  battu,  tué,  dispersé  ou 
pris  tous  les  insurgés.  Maintenant,  ce  succès  obtenu,  il 
avait  fait  réunir  dans  une  plaine  tous  les  prisonniers,  et, 
lorsqu'ils  s'attendaient  à  être  fusillés,  il  leur  avait  fait 
former  le  cercle,  puis,  d'un  air  et  d'un  ton  dignes  de  la 
conclusion,  il  leur  avait  tenu  ce  discours  en  français  : 
«  Misérables,  vous  avez  osé  vous  révolter  contre  les  ar- 
mées de  la  République;  l'assassinat  a  été  votre  moyen, 
et  la  mort  de  la  plupart  d'entre  vous  a  déjà  commencé  la 
vengeance  qui,  pour  être  complète,  ordonne  votre  sup- 
plice. Oui,  vous  avez  mérité  tous  la  mort,  et,  à  l'instant 
même,  je  devrais  vous  faire  fusiller.  Et  pourtant  j'arrête 
le  bras  de  la  justice,  je  cède  à  la  pitié,  et  je  vous  accorde 
la  vie.  Que  ceux  d'entre  vous  qui  ont  des  pères  aillent 
consoler  leurs  pères,  et  que  ceux  qui  ont  des  femmes  et 
des  enfants  aillent  embrasser  leurs  enfants  et  leurs 
femmes;  quant  à  ceux  qui  n'ont  ni  l'un  ni  l'autre...  »  Ici, 
de  Flavigny,  à  bout  d'éloquence,  et  après  avoir  plusieurs 
fois  répété  :  f  qui  n'ont  ni  l'un  ni  l'autre  •,  ajouta,  en- 
chanté de  son  inspiration  :  «  Eh  bien,  que  ceux  qui  n'ont 
ni  l'un  ni  l'autre  aillent  se  faire  lan  laire.  >  Et,  comme  ces 
malheureux,  morts  de  peur,  et  n'ayant  rien  compris,  res- 
taient là  hébétés,  il  tomba  dessus  à  coups  de  cravache, 
moment  où  on  leur  fit  signe  de  fuir  et  où  ils  se  sauvèrent 
de  tous  côtés.  Cette  scène,  ayant  eu  des  témoins,  fut 
bientôt  publique.  De  toutes  parts,  on  répétait  le  discours 


L'ADJUDANT   GÉNÉRAL  DE   FLAYIGNY.  283 

de  Flavîgny  et  on  contait  sa  facétie  finale,  de  sorte  que, 
ao  lieu  de  lui  tenir  compte  du  service  qu'il  avait  rendu, 
il  ne  fut  plus  question  que  de  se  moquer  de  lui. 

Ayant  cessé  d'être  employé,  il  était  venu  vivre  de  son 
traitement  de  non-activité  à  Tours,  et  il  venait  me  de- 
mander mon  appui  pour  réobtenir  enfin  de  l'activité,  et 
me  communiquer  la  lettre  que  dans  ce  but  il  voulait 
adresser  au  Premier  Consul,  lettre  que  voici  : 

«  Général  Consul, 

€  Vous  achevez  de  remplir  le  monde  de  votre  gloire, 
et  Flavigny  crache  sur  ses  tisons, 
c  Salut  et  respect. 

«    FlA VIGNY.    » 

Cette  lettre  couronnait  l'œuvre;  elle  portait  sa  réponse 
avec  elle,  et  je  n'eus  pas  le  courage  de  laisser  grand 
espoir  à  ce  pauvre  Flavigny. 

On  célébra  à  Tours,  et,  je  crois,  pour  la  dernière  fois 
en  France,  la  fête  du  14  juillet.  Je  n'en  rappellerai  pas 
les  détails  et  me  bornerai  à  dire  qu'il  y  eut  cortège, 
parade,  discours  du  général  Liébert,  lecture  faite  d'une 
proclamation  du  Premier  Consul,  et,  pour  que  rien  n  y 
manquât,  chaleur  excessive  (i). 

(1)  C'est  en  effet  rannée  la  plus  chaude  dont  il  me  souvienne. 
On  trouvait  dans  les  champs  des  lièvres  morts  et  de;i  œufs  de  per- 
drix cuits.  Un  dimanche  surtout  fut  insupportable;  jo  n'avais  pas 
décommandé  la  parade;  mais,  quoique  j'eusse  fait  mettre  la  mu- 
sique dans  l'allée  d'arbres  assez  touffus  qui  bordaient  la  place  de 
l'Archevêché,  je  fus  obligé  de  la  faire  taire,  tant  les  instruments 
étaient  faussés  par  l'effet  de  la  chaleur;  quanta  moi.  voyant  à  quel 
point  les  troupes  souffraient,  je  me  campai  en  plein  soleil  et  fis 
défiler  au  pas  ordinaire.  Il  est  vrai  que  lorsque  je  rentrai  chez  moi, 
je  suffoquais,  et  que  les  fils  de  laine  de  ma  culotte  de  Casimir 
étaient  imprimes  sur  ma  peau.  Au  milieu  de  mon  salon  jo  fis 
mettre  une  baignoire  dont  on  renouvelait  sans  cesse  l'eau  avec  de 
l'eau  de  pompe,  et  je  m'y  plongeai  plus  de  dix  fois.  Le  colonel  La- 


2^4  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    TUIEBAULT. 

Pendant  toute  la  révolution,  ce  14  juillet  et  l'horrible 
10  août  avaient  conservé  leurs  noms,  en  dépit  du  calen- 
drier républicain;  mais  on  n'osait  écrire  ou  prononcer 
ces  noms  sans  que,  pour  son  salut,  on  n'y  ajoutât  ces 
mots  préservateurs  :  vieux  style.  Donc  à  ce  dernier 
14  juillet,  qui  bientôt  allait  redevenir  nouveau  style,  en 
outre  de  la  chaleur,  il  y  eut  ceci  de  remarquable  à  Tours, 
qu'on  vit  figurer  le  fils  du  général  Liébert,  enfant  âgé 
alors  de  quatre  ans  et  donnant  la  main  à  un  ancien 
soldat  du  régiment  de  Touraine  âgé  alors  de  cent  quatre 
ans,  de  sorte  qu'il  y  avait  juste  et  malgré  leur  contact 
un  siècle  entre  eux  deux. 

Ce  centenaire  se  nommait  Jean  Turrel.  Né  à  Dijon  le 
8  septembre  1697  et  entré  dans  le  régiment  de  Touraine 
en  1712,  il  avait  servi  sous  Louis  XIV,  la  Régence, 
Louis  XV,  Louis  XVI,  sous  le  Comité  de  salut  public, 
sous  le  Directoire;  il  servait  sous  le  Consulat  et  mourut 
sous  l'Empire,  ayant  ainsi  servi  sous  huit  gouverne- 
ments différents.  Il  s'était  trouvé  aux  batailles  de 
Lawfeld,  Raucoux,  Fontenoy,  où  ses  deux  frères  furent 
tués.  Lorsqu'en  1787  il  compléta  ses  soixante-quinze  ans 
de  service,  il  fut  présenté  à  Louis  XVI  par  le  comte  de 
Mirabeau;  Monsieur,  le  comte  d'Artois,  M.  de  Brienne  et 
M.  de  Montmorency,  capitaines  des  gardes,  étaient  pré- 
sents. On  apporta  un  plateau  contenant  quatre  verres  et 
une  carafe  de  vin  de  Malaga;  on  remplit  le  premier 
verre  et  on  le  présenta  au  Roi  qui  le  but;  le  second  fut 
pour  Turrel,  le  troisième  pour  Monsieur,  le  quatrième 
pour  le  comte  d'Artois;  et  ce  vieux  soldat  contait  avec 
orgueil  que,  dans  cette  occasion,  c'était  lui  qui  avait 
été  servi  le  second.  Le  Roi,  qui  l'appelait  papa,  lui  de- 

foQ-Blaniac,  qui  s'était  arrêté  à  Tours,  pour  laisser  passer  cette 
chaleur,  dina  avec  moi  ;  mais,  ainsi  que  nous  tous,  il  fît  ce  repas 
eo  chemise. 


LIRE  JEAN   TCRflE 

manda  s'il  voulait  la  croix  de  Saint-Louis  ou  le  troisième 
chevron.  •  Sire,  répondil-il,  si  Votre  Majesté  n  la  bonté 
de  me  l'attacher  elie-mèine,  je  préfère  le  li'oisÎKine  che- 
vron... •  Et  le  Itoi  le  lui  attacha  (1).  Le  comte  d'Artois 
lui  donna  son  épée,  qu'il  veodlt  dans  le.s  temps  malheu- 
reux de  la  Révolution.  Les  daines  de  l'rance  lui  don- 
nèrent une  voiture  pour  tout  le  temps  quîi  servit  à 
Paris,  mais  il  refusa  un  domestique.  Le  prince  de  Condé 
s'empara  de  lui  pendant  tout  un  Jour  et  le  mena  dans 
diverses  maisons.  En  suivant  la  rue  de  Itichelieu,  il  aper- 
{,'iit  un  de  ses  amis  entrant  dans  un  cabaruL..  •  Monsei- 
gneur, dit-il  aussitôt,  faites-moi  le  plaisir  île  faire  arrê- 
ter votre  voiture,  voildi  un  de  mes  amis  à  qui  il  faut 
4jue  je  dise  un  mot.  •  Et  le  prince  fit  arrêter,  et  Turrel  mit 
pied  à  terre,  entra  dans  le  cabaret  où  il  but  un  coup  avec 
son  ami,  puis  il  remonta  dtins  la  voiture  du  prince, 
qui  avait  eu  la  bonté  de  l'attendre.  Il  dîna  chez  plu- 
sieurs grands  personnages  et  notamment  chez  le  duc  de 
Richelieu.  On  donna  aux  trois  grands  théâtres  des 
représentations  auxquelles  les  afOches  annoncèrent  qu'il 
assisterait.  Il  fut  de  cette  sorte  vu  par  tout  Paris  et  re;ut 
de  fortes  gratifications,  de  même  qu'il  figura  â  des  ban- 
quets donnés  pour  lui. 

C'est  à  la  suite  de  cette  espèce  de  triomphe  qu'il  obtint 
une  pension  de  sIk  cents  fraocs  du  Roi  et  des  princes, 
et  de  trois  cents  francs  des  dames  de  France.  A  la  forma- 
tion des  vétérans,  sur  sa  demande  il  Ut  partie  de  lu 
compagnie  dn  département  d'Indre-et-Loire:  on  com- 
prend qu'il  n'y  faisait  aucun  service,  mais  recevait  les 
rations,  tout  en  touchant  son  pr*l  de  soldat,  d'oflicier,  et 
eo  occupant  une  chambre   à  part  et  une  très   bonne 

(1)11  obtint  du  lloi.  en  1789,  la  c 
gmiire,  qui  servait  dunaje  ne  sais 
4lllt  »iius-li<;uti-Daiit  •la.as  les  vi'liiro 


k 


*m  MÈMOIEES    Dr    G£3(EBAL   BABO?(    THIEBACLT. 

thambre  dans  laipxelle  je  le  Tisitai  (1).  Il  se  trouvait  assez 
soQTeDt  invité  chez  les  chefs  des  autorités  militaires  et 
dînait  régulièrement  chez  moi  une  fois  par  semaine  ; 
mais  nous  nous  étions  donné  le  mot  pour  le  surveiller  et 
pour  l'empêcher  de  trop  mander. 

11  en  était  à  sa  quatrième  ou  cinquième  femme,  non 
maîtresse,  mais  servante,  dont  il  se  faisait  très  bien  obéir 
et  servir.  II  n'avait  jamais  eu  e^u'une  fille  et  n'éprouvait 
aucun  regret  de  ne  pas  avoir  de  fils.  Espèce  de  sans- 
souci,  il  avait  conservé  sa  gaieté,  et  au  dessert  ne  deman- 
dait  pas  mieux  que  de  chanter  sa  petite  chanson.  Il  était, 
du  reste,  fort  loin  d'être  sans  esprit.  Une  dame  lui  ayant 
dit  un  jour,  chez  moi  :  c  II  faut  que  Dieu  vous  aime  bien, 
Turrel,  pour  vous  laisser  si  longtemps  sur  la  terre.  Aussi 
suis-je  certaine  que  vous  le  priez  et  le  remerciez  sou- 
vent. —  Moi,  madame,  répondit-il  avec  le  sourire  le  plus 
malin,  je  n'ai  jamais  eu  l'habitude  de  fatiguer  mes  amis.  » 
A  cent  sept  ans,  il  s'éteignit,  n'ayant  jamais  été  blessé  et 
n'ayant  eu  aucune  infirmité  (2). 

(i)  J*eu3  la  peos«'^e  d'améliorer  encore  sa  position,  et  j'adressai 
au  Premier  Consul  an  rapport,  d'après  lequel  sa  pension  fut  portée 
de  neuf  cents  à  quinze  cents  francs. 

(2)  Vers  la  Go  de  1794.  riiôtel  des  Invalides  de  Paris  possédait 
un  soldat  de  cent  huit  ans.  que  M.  de  La  Roserie.  conduit  par 
M.  Sabattier,  alla  voir;  il  ne  marchait  plus.  mais,  habillé  des  pieds  à 
la  tête,  il  passait  ses  journées  sur  son  lit  et  causait  avec  facilité  et 
plaisir.  M.  Sabaltier,  ayant  permis  à  sa  fille  ou  à  sa  petite-fille, 
jeune  et  jolie  personne,  de  l'accompagner,  sa  vue  émoostilla  ce 
vieux  drille,  auquel  il  fallut  imposer  silence  sur  les  miracles  que, 
prétendait-il,  cette  jcuiie  fille  pourrait  opérer  encore  sur  lui-même. 

Le  baron  de  Cramayel  se  rappelle  avoir  vu,  en  1811,  présenter 
au  marquis  de  Cramayel,  son  père,  un  vieillard  de  cent  dix-neuf 
ans,  peu  grand,  voûté  et  commençant  à  marcher  avec  peine.  A 
cent  neuf  ans,  cet  enragé  s'était  remarié  et  avait  eu  un  fils  qui  en 
1811  avait  neuf  ans;  et  cet  enfant  lui  ressemblait,  mais  réunissait, 
comme  la  fille  du  vieux  marquis  de  Mootalembert ,  les  traits  de 
l'enfance  aux  rides  du  dernier  âge. 

A  propos  de  ces  tristes  débris,  j'allais  dire  de  cette  friperie  de 


Pour  en  revenir  à  ce  14  juilleU802,  ce  devait  être  une 
grande  iJale  dans  ma  vie.  Suivant  La  Itochefoucauld,  on 
n'eitjamais  plus  près  d'un  nouvel  amour  que  lorsqu'on 
fient  d'en  quitter  un  nutre;  en  eiïel,  on  s'est  fait  une 
n^essité  de  vives  et  fortes  émotions  et  une  invincible  ha- 
bitude des  épanchements  et  du  bonheur.  Privé  brusque- 
ment lies  plus  enivrantes  illusions,  ayant  perdu  par  un 
coup  trop  subit  la  moitié  de  mon  existence  morale,  dans 
l'isolement  où  je  me  trouvais,  j'aspirais  sans  en  avoir 
conscience  après  de  nouvelles  chaînes,  parce  que  ces 
chalnes-là  sont  celles  qui  rattachent  à  la  vie. 

Or.  à  la  campagne  chez  un  ami  commun,  j'avais  eu 
l'occïsion  de  voir  une  jeune  femme,  qui  avait  êlé  mal- 
heureusement mariée  à  quinze  ans  et  qui  maintenant 
«liil  libre,  n'ayant  pas  m^me,  malgré  le  mariage,  quitté 
un  i^lal  (le  jeune  fille.  Elle  était  la  fille  d'un  ancien  pro- 
priétaire de  Saint-Domingue,  qui  avait  joui  pendant  un 
'eiDpg  d'une  des  plus  belles  fortunes  de  France:  elle  s'ap- 
pelait Elisabeth  Chenais,  et  parmi  la  société  de  Tours 
passait  pour  être  une  des  plus  spirituelles  et  des  plus 
âceoinpiies;  à  ces  qualités  que  l'on  vantait  elle  joignait, 
**  dont  j'avais  pu  m'assurer  moi-même,  une  ravissante 

*UnRiDitc,  je  citerai  cet  autre  souvenir.  M.  Je  Lahaye  a  racoDlé, 
^^  un  jaur  raconta  devaot  moi,  &  Berlin,  que,  se  readant  par  une 
^^3ai  turte  gelée  de  Paris  ï  Versailles,  et  obligé  de  mettre  pied  à 
r^Wèi  Viroflay,  pour  je  nu  sais  quel  accident  arrivé  i  sa.  voiture, 
^  41&11  entra  cïioi  uu  Tort^eron  autant  pour  se  chaufTcr  que  pour 
^fll«f  te  travail,  ot  que,  ayant  trouvé  près  du  feu  un  vieillard  de 
^^Csiianto-quinïe  ans,  cassa,  rabougri  et  pleurant,  il  lui  avait  de- 
5^*tildâ  la  cause  d'un  si  grand  obagrin;  en  sanglotant,  ce  vieillard 
*^i  avait  répondu  d'une  voix  i:buvrotante  :  ■  (.l'est  mon  père  gui 
*^'4  battu.  -  Ea  oDot,  survint  à  ce  moment  un  autre  vieillard,  qui 
^^rtesoH  paraissait  paâ  plus  jeune,  mais  dontla  vigueur  était  encore 
^(IrtOrdioaire,  el  qui,  d'une  voii  de  stentor,  avait  repris  ;  «  Vous 
^U:)  trop  bou,  monsieur,  de  vous  occuper  de  ce  fuiuèaut,  qui  a'a 
>«insi«  été  bon  A  rien.  J'ai  toujoim  dit.  d'ailleurs,  que  ce  u'éLait 
ttifail  pour  vivre.  • 


s»»   MEMOIItES    DU    GÉ^EClL   lîAB05k'    THIÉBAL'LT. 

figure,  une  toumare  délicieuse  et.  ce  qui  la  distinguait 
avant  tout,  une  çrâce,  un  charme  qui  la  laissaient  sans 
rivale.  Elle  maniait  rêpigrajmne  avec  une  verve  d'esprit 
et  une  sûreté  de  tact  pour  ainsi  dire  infaillibles;  dès 
la  seconde  foi«  que  je  l'avais  vue,  également  à  la  cam- 
pagne, je  n* avais  pas  échappé  à  sa  justesse  d'à-propos. 
Voici  dans  quelle  circonstance.  Un  accident  plus  ef- 
frayant que  réel  venait  d'arriver  à  une  dame  Marchand , 
la  femme  de  l'ordonnateur,  jeune  et  fort  belle  femme  qui 
devint  comtesse  d'Outremont,  et  qui  ne  passait  pas  pour 
appartenir  exclusivement  à  sc^n  mari:  ce  jour-là  même 
elle  avait  f»aru  avoir  quelque  velléité  d'hypothèque  sur 
moi,  et.  quand  se  produisit  l'accident  dont  j'ai  parlé, 
cette  exclamation  m'avait  échappé  :  c  Ah  !  ma  pauvre 
madame  Marchand  ?  >  A  ce  mot.  Mlle  Chenais,  qui  se  trou- 
vait proche,  ne  put  retenir  un  éclat  de  rire  et  s'éloigna  en 
disant  tout  haut  :  <  Voilà  un  général  qui  a  un  fier  esprit 
de  propriété.  >  Cette  plaisanterie,  la  manière  dont  elle 
IVit  dite,  l'application  qu'il  était  impossible  de  oe  pas  en 
faire,  étaient  d'un  comique  trop  juste  pour  que  je  pusse 
m'euipécher  d'en  rire.  Entendu  par  un  de  mes  voisins, 
ce  mot  lui  fournît  l'occasion  de  me  citer  de  Mlle  Chenais 
plusieurs  saillies,  et  notamment  celle  repartie  à  la  ques- 
tion :  *  iju'ost-ce  qu'un  moment?  —  Un  moment?  Tout 
ou  rien,  suivant  l'emploi  qu'on  en  sait  faire,  i  J*ai  tou- 
jours été  sensible  aux  délicatesses  d'esprit,  et  mon  atten- 
tion était  ainsi  lixée  sur  Mlle  Chenais.  lorsque  le  soir  de 
ce  14  juillet  ISJi.  me  promenant  en  désœuvré  sur  la 
terrasse  de  la  foire,  alors  ouverte,  je  rencontrai  un  ami 
qui  se  rendait  en  visite  dans  la  famille  Chenais  et  voulut 
me  présenter  à  cette  famille.  M.  Chenais  était  sorti: 
madame  se  trouvait  dans  le  salon  avec  sa  fille,  qui  était 
assise  près  de  la  fenêtre  donnant  sur  le  jardin,  et  qui, 
souffrant  d'un  mal  à  la  tète,  empruntait  à  sa  pâleur  uo 


M*  CHKSAIS.  38!» 

me  plus  angélique.  Elle  fut  nr^anmoias  causante; 
[lies  mots  pleins  de  finesse,  de  gnlce,  et  dits  avec  ce 
■Dilaoge  de  réserve  et  d'abandon  qu'elle  conciliait  déli- 
cieaseraent,  me  frappèrent  autant  que  sa  mélancoUe  me 
toacha  et  que  ses  manières  m'enchantèrent.  On  parla  de 
musique.  Des  éloges  donnas  à  son  talent  me  firent  expri- 
mer le  désir  de  l'entendre  ;  elle  ne  se  fit  pas  prier  ;  nous 
monlàmes  dans  sa  chambre  où  était  son  piano,  et,  avec 
OBe  expression  qu'il  serait  impossible  de  décrire,  elle 
cbtnta  comme  d'inspiration,  c'est-à-dire  sans  musique, 
eelte  charmante  romance  de  l'iantade.  Ma  jH'me  a  dé- 
suet l'aurore,  cette  romance  si  simple  et  pourtant  si  tou- 
chante que  je  ne  connaissais  pas.  J'aurai  souvent  Toc- 
cuioD  de  le  dire  :  vêtue  de  blanc  et  sans  autre  ornement 
9ue  sa  chevelure,  chantant  une  romance  &  son  piano, 
("cnTissait  tous  les  sens.  Ajouterai-je  que.  s'abandon- 
'Mnt  à  sa  mélancolie,  elle  se  surpassa?  J'étais  enivré, 
ï^ur  la  seconde  fois  l'amour  avec  tous  ses  prestiges, 
tous  SCS  enchantements,  s'était  emparé  de  moi;  cette 
i^Riaace,  que  jamais  je  n'ai  pu  entendre  sans  en  être 
vivement  ému(l),  venait  de  décider  de  ma  destinée. 

Rentré  chez  moi,  mes  pensées  s'exaltèrent  à  ce  point 
qu'en  scrutant  mon  cœur  je  dus  reconnaître  que  j'étais 
pris  par  une  de  ces  passions  qui  durent  autant  que  la 
▼le.  Déjà,  dans  mon  délire,  je  donnais  ft  Mlle  Chenais  ce 
^vx  nom  de  Zozotte,  petit  nom  de  son  enfance  et  dimi- 
Oalif  d'Elisabeth,  le  seul  que  pour  les  personnes  de  son 
^oloarage  et  pour  ses  amis  elle  ait  jamais  porté;  car, 
••Ut  qu'on  la  connaissait  assez  intimement,  il  devenait 
impossible  de  lui  en  donner  un  autre,  d'abord  parce  que 


Cj  En  ISIi,  iiassant  à  Vitoria  devant  le  quarliiT  de  CBvaloi'ie, 
chanter  ceitâ  romancu  il  tue-léle,  laadis  qu'il 


J'eolenOii  un  drag 

^ItJlIqil  i„n  cbeviLl,  ei  ce  que  je  resientie 
**  caièrea  les  plue  viobntei  qun  j'oie  épi 


200  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

celui-là  lui  devait  tant  de  charme  qu'on  n'en  concevait 
pas  qui  pût  mieux  lui  convenir,  ensuite  et  sortout  parce 
que,  comme  elle  avait  des  grâces  qui  ne  pouvaient  être 
partagées  par  personne,  il  lui  fallait  un  nom  qui  n'ap- 
partint qu'à  elle.  M.  Chenais  s'était  empressé  de  me 
rendre  ma  visite  ;  des  relations  suivies  s'établirent  entre 
nous  et  peu  à  peu  devinrent  plus  fréquentes  ;  chaque 
fois  que  je  quittais  Zozotte,  j'étais  plus  enivré  de  l'incon- 
cevable charme  de  ses  entretiens,  de  sa  gaieté  si  suave 
et  si  une,  de  ses  talents  et  de  ses  attraits. 

Peu  après,  je  fus  invité  à  passer  quelques  jours  à  un< 
campagne  où  était  en  même  temps  reçue  la  famill< 
Chenais.  Bordée  au  nord  par  Flndre,  traversée  par  ur 


ruisseau  qui  se  jette  dans  cette  rivière,  ombragée  pa 
beaucoup  de  ces  vieux  arbres,  amis  de  tous  les  âge 
et  qui  abritent  également  les  jeux  de  l'enfance,  les  soi 
pirs  des  amants  ou  le  repos  des  vieillards;  variée  d'ai^" 
leurs  par  les  mouvements  du  terrain,  adossée  à  H<         g 
rochers  a  pic  que  couronnait  un  bois,  la  propriété  ohhbù 
nous  nous  trouvâmes  réunis  était  fort  belle  ;  le  temi       >< 
fut  admirable,  et  l'amour,  par  qui  tout  plaît  et  to^L^( 
enchante,  achevait  pour  moi  de  donner  un  prix  incalc  ^v- 
lable  à  ce  que  nous  prodiguaient  l'amitié,  la  saison.   Ma 
nature.  Enfin  j'habitais  sous  le  même  toit  que  Zozott^^ 
et,  pendant  que  je  révais  à  elle,  elle  reposait  à  quelques 
pas   de  moi.  Levé  avec  l'aurore,  j'épiais  son  réveil. 
L'ouverture  de  ses  persiennes  m'annonçait  son  lever,  ti 
de  suite  je  parvenais  a  avoir  de  ses  nouvelles.  J'étais  sur 
son  passage  dès  qu'elle  quittait  sa  chambre  à  Theure  du 
déjeuner.  A  table,  j'étais  placé  près  d'elle;  la  promenade 
nous  rapprochait  encore;  la  musique  nous  réunissait 
de  nouveau,  et,  le  soir,  je  ne  la  quittais  vers  onze  heures 
que  pour  la  revoir  le  lendemain  plus  fraîche  et  plus  belle. 
Mais,  après  elle,  comment  me  décider  à  parler  des 


M.  CHENAIS. 

S Hlres  personnes  composant  la  société  de  Tours,  et  par 
<|iiijerus  accueilli  avec  la  plus  grande  bienveillance? 
l'our  ne  pas  la  quitter  tout  à  fait,  je  vais  d'abord  parler 
'fe  5on  père,  dont  l'histoire,  d'ailleurs,  doit  être  rapportée 
wmme  une  sorte  d'introduction  à  la  sienne,  )l,  Chenais. 
originaire  de  Nantes,  avait  été  destiné  au  séminaire  parla 
pHé  de  sa  mëre:  toutefois,  il  avait  une  visée  d'ambition 
pluB  haute  que  celle  du  petit  collet,  et  la  circonstance 
^'Hre  un  des  plus  jolis  hommes  qu'on  eût  vus,  d'5tn' 
jnmommé  par  les  dames  <  le  bel  alibé  >  et  de  voir  les  plu^ 
belles  pénitentes  de  Nantes  devenir  à  l'envi  les  échos  di: 
nrenommée]  enfin,  neuf  duels,  qu'il  eut  dans  la  même 
tUUaée  avec  des  officiers  qui  étaient  à  Nantes  en  recra- 
tenent,  achevèrent  de  lui  prouver  que  sa  vocation  pour 
l'Église  était  fort  douteuse;  il  partit  tenter  fortune  aux 
Antilles.  Sa  réputation  d'ordre,  d'honneur  et  de  capacité 
lui  fit  confier  quelques  affaires,  qui  réussirent  à  tel  point 
qu'il  créait  peu  après,  avec  son  habitation  de  la  Vallée 
prts  Jacmel,  la  plus  importante  caféière  de  Saint-Do- 
mingue. Il  se  maria  avec  une  belle  et  douce  créole,  et 
iMntôt  doubla  ses  revenus  par  le  système  des  retours, 
dont  il  Saint-Domingue  il  eut  le  premier  l'idée.  Actif  et 
in&tigable,  franchissant  jusqu'à  deux  fois  par  année 
Itnimense  trajet  de  Saint-Domingue  en  France,  il  ne 
nuoqua  l'occasion  d'aucune  opération  utile;  sage  et 
prudent,  il  ne  se  trompa  sur  aucune,  et  si,  à  tant  d'habi- 
IM,  de  travaux,  d'ordre  dans  les  ufi'aires,  de  bonheur, 
il  avait  joint  l'économie,  je  ne  sais  jusqu'où  se  serait 
flevëe  sa  fortune:  mais,  et  tout  d'abord,  il  se  construisit 
une  résidence  magnifique,  et  poussa  le  luxe  jusqu'à 
élever  pour  ses  employés  et  pour  ses  quatre  cents 
nègres  des  logements,  pour  son  exploitation  des  bâti- 
ments tout  en  madriers  d'acajou  poli.  Malgré  les  voyages 
fort  chers,  le  jeu  où  il  ne  craignait  pas  de  perdre  soixante 


J 


292   MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

mille  francs  sur  une  carte,  son  obligeance  qui  le  fit 
créancier  d'un  grand  nombre  de  débiteurs,  les  cadeaux 
qu'il  fit  aux  dames  (et  ces  cadeaux  étaient  parfois,  ou 
une  habitation  à  Saint-Domingue,  ou  des  maisons  en 
France),  pialgré  ses  goûts  de  profusion  (i),  il  n'en  avait 
pas  moins,  quand  il  revint  en  France,  une  fortune  pro- 
duisant un  revenu  de  775,000  francs  par  an,  revenu  qui 
devait  s'élever  par  l'amélioration  des  plantations  à 
i. 200,000  francs,  et  que  je  cite  comme  un  exemple  de 
rincroyable  richesse  qu'une  seule  de  nos  colonies,  la 
plus  belle,  il  est  vrai,  pouvait  produire  à  cette  époque. 
Aussi,  lorsqu'en  1792  éclata  l'insurrection  générale  des 
nègres  de  Saint-Domingue,  les  conséquences  furent  ter- 
ribles pour  le  commerce,  auquel  elle  ôtait  un  mouve- 
ment d'affaires  de  700  millions  par  an;  pour  Nantes  et 
pour  Bordeaux,  par  qui  se  faisaient  ces  énormes  trans- 
actions, et  qui  ne  se  sont  pas  relevées  d'une  telle  chute; 
pour  plus  de  mille  familles  entre  lesquelles  se  parta- 
geaient annuellement  150  millions,  et  qui,  d'un  luxe 
immense,  tombaient  presque  toutes  et  sans  intermédiaire 
dans  une  profonde  misère. 

Lorsqu'il  reçut  la  nouvelle  du  désastre  de  Saint-Do- 
mingue, M.  Chenais  était  occupé  à  faire  griller  des 
petites  saucisses;  car,  à  des  qualités  d'un  ordre  supé- 
rieur, il  joignait  des  manies  (2),  et  l'une  de  ces  manies 
consistait  à  préparer  lui-même  son  déjeuner.  L'émotion 

(i)  En  1791,  il  avait  fait  faire  à  Paris  deux  vaisselles  égales  et  da 
prix  de  80,000  francs  chacune.  Il  envoya  Tune  à  Saint-DoaiiQgae  et 
l'autre  chez  un  de  ses  amis  à  Bordeaux.  La  première  fut  prise  par 
les  nègres;  la  seconde  fut  envoyée,  par  crainte,  au  Comité  révolu- 
tionnaire,  et  M.  Chenais  n'a  jamais  vu  une  cuiller  à  café  de  ces 
deux  vaisselles. 

(2)  Il  conserva  jusqu'à  plus  de  soixante  ans  l'habitude  de  très 
peu  dormir,  et  par  une  inconcevable  originalité,  en  été  comme  en 
hiver,  il  se  couchait  à  huit  heures  du  soir  pour  se  lever  à  deux 
heures  du  nintin.  A  trois  heures,  il  fallait  que  son  lit  fût  fait  et  sa 


LE   DËSASTRI!    DE 


qu'il  éprouva  ne  l'interrompit  pas,  mais  eut  pour  efTet 
qo'il  envoya  chercher  sa  fille  et  lui  déclara  qu'il  était 
ruiné,  qu'elle  eilt  à  quiter  la  pension,  les  mallrcs  de 
iDiisique.de  dessin  et  de  danse,  et  qu'elle  a'pprtt  à  gagner 
nrie.  Zozotle  avait  alors  onze  ans  ;  très  précoce,  elle  ne 
poavait  résister  à  ses  impressions,  et,  à  la  vue  de  son 
pire,  qui,  la  ligure  bouleversée,  n'en  conttouail  pns 
noiOB  à  surveiller  «es  saucisses,  qu'il  arrosait  de  ses 
larmes,  elle  partit  d'un  grand  éclat  de  rire. 

M.  Chenais  avait  d'ailleurs  exagéré  sa  ruine;  car  sur 
les  produits  de  Saint-Domingue  il  avait  déjà  fait  des  pin- 
cements en  France,  et  notnoiment  acquis  de  M.  Castellane. 
rtpour  la  somme  de  huit  cent  cinquante  mille  francs,  la 
Wle  terre  de  Villandry  près  de  Tours.  Mais  il  prétendit 
fsire  l'économie  d'un  régisseur,  se  trompa  sur  ce  point: 
il  irait  vieilli,  remplaçait  la  véritable  sur^■eiilance  par 
ia  tris,  des  emportements,  et  n'ubtenaitque  lie  rebuter 
tout  60D  monde.  Bientôt  dégoûté,  il  eut  la  pensée  de 
TenJre  sa  terre;  une  circonstance  l'y  détermina.  Entre 
lutres  chosesremarquablesexislantà  Villanilry,  setrou- 
Taient  une  fort  belle  orangerie  et  deux  cent  cinquante 
orangers  qui,  après  ceux  des  maisons  royales,  étaient 
féputés  les  plus  beaux  de  France.  Ces  orangers  avaient 
bwoin  de  nouvelles  caisses;  c'était  une  dépense  consi- 
dérable; H.  Chenais  hésita  longtemps,  puis  se  décida, 
H,  comme  il  ne  faisait  rien  à  demi,  les  caisses  furent 
eiécutées,  ferrées,  peintes  avec  le  plus  grand  soin:   il 

ebuntm  aeltoyée  à  Tond  et  rang'-e  avec  le  plus  gr&nd  soia.  Calait 
la  famine  du  jardinier  qui  btuU  cette  corvi^e,  cl  c'en  L-lût  uae  vën- 
labie.  La  manière  de  taire  co  lit  était  surtout  extruordinaire.  I.u 
degri  de  l'iucliiiaisoa  des  matelas.  l'Agalitii  de  la  pente  étaient  di>s 
affaires  majeures;  mais  ce  &  quoi  il  fallait  le  plus  voilier,  c'ûtail  A. 
et  que,  eo  Ioug  lana,  tes  Ûli  des  draps  ruaaent  exactement  perpcn- 
dicniairas.  et  M.  Clicnais  avait  de  longues  régies  pour  faire  lui- 
même  les  vérilicalioas. 


294  MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

n'avait  plus  qu'à  voir  installer  les  orangers  dans  les 
caisses,  lorsqu'on  lui  parla  de  réparations  indispensables 
a  l'orangerie.  Il  se  mit  alors  dans  une  colère  effroyable, 
et,  après  avoir  juré  contre  le  domaine,  contre  Tarcbi* 
tecte,  contre  les  orangers  et  contre  Torangerie,  il  revendit 
pour  rien  les  caisses  qu'il  venait  de  faire  fabriquer  à  si 
grands  frais,  il  ût  arracher  les  orangers  de  leurs  vieilles 
caisses,  les  fit  scier  en  bois  à  brûler  et  s'en  chauffa  pendant 
deux  hivers.  Ce  fut  le  commencement  de  la  liquidation. 
Villandry  avait  donc  été  affiché,  et  plus  de  curieux  que 
d'acheteurs  s'étaient  présentés,  lorsque  M.  Chenais  fit,  au 
cours  d'un  voyage  à  Paris,  la  connaissance  du  célèbre 
Ouvrard  et  lui  proposa  sa  terre.  M.  Ouvrard  la  fît  exa- 
miner, et  de  suite  invita  M.  Chenais  à  diner,  traita  cette 
affaire  en  pleine  table,  eut  le  courage  d'offrir  trois  cent 
cinquante  mille  francs  de  Villandry^  qui  valait  près  d'un 
million,  et  affirma  que,  se  trouvant  avoir  alors  pour 
quarante-sept  millions  de  biens-fonds  par  les  rembour- 
sements que  le  gouvernement  venait  de  lui  faire  en  pro- 
priétés foncières,  et  ces  propriétés  n'ayant  dans  ces 
circonstances  que  très  peu  de  cours,  il  ne  prenait  Vil- 
landry à  ce  prix  que  par  pure  obligeance.  M.  Chenais 
reculait  cependant  devant  un  si  désastreux  marché; 
mais  la  séduction  d  Ouvrard,  le  luxe  de  la  maison,  les 
manières  de  grand  seigneur  et  l'assurance  du  maître 
commencèrent  à  l'ébranler;  une  bouteille  de  Champagne 
frappée  de  glace,  la  plus  chère  qui  fut  jamais  servie, 
ainsi  que  M.  Chenais  l'a  souvent  dit  depuis,  lui  arracha 
le  funeste  consentement.  Dès  lors,  tout  fut  dit;  une  parole 
valait  de  sa  part  tous  les  actes  du  monde,  et  la  terre  se 
trouva  vendue  ou  plutôt  donnée.  L'acte  suivit;  le  plus 
jeune  des  frères  d'Ouvrard,  nommé  Auguste,  fut  chargé 
de  prendre  possession  de  Villandry  et  partit  avec  M.  Che- 
nais. Le  chiUeau  contenait  de  très  belles  glaces  et  pour 


\    THBBE   DE  yiLLiSDflY. 

plusdevingl-ciuqinille  francs  de  liDge.  Auguste  Ouvrard, 
bonteux  pour  son  Trèrc  d'un  marché  aussi  avantageux, 
soutint  que  les  glaces,  ie  linge,  la  porcelaine  n'avaient 
pssété  compris  par  son  frère  dans  l'acquisition;  mais 
M.  Chenais  déclara  qu'il  l€S  avait  compris  dans  sa  vente, 
elil  ne  voulut  pas  qu'une  serviette  fût  emportée;  ainsi 
il  mil  le  comble  à  celte  extravagance,  par  une  vanité 
sur  la  duperie  de  laquelle  il   ne  se  trompa  niâme  pas. 

Cett£  funeste  vente  de  Villandry  brisa  pour  la  seconde 
Khi  l'existence  de  M.  Cbenais;  elle  elTafa  pour  ainsi  dire 
tout  ce  qui  lui  restait  de  son  ancienne  position,  et  elle 
ilevint  pour  lui,  toute  proportion  gardt^e.  aussi  fatale 
qiK  la  perte  de  Saint-Domingue.  Il  avait  toujours  lésiné 
pour  le  service  de  la  maison,  au  point  de  laisser  l'hiver 
ta  femme  et  sa  fille  sans  chandelle  et  sans  feu  ;  il  esagéra 
ncore  celte  vilenie,  mais  il  ne  parvint  pas,  quoi  qu'il 
(ll,i  modifier  les  goûls  de  Zozotte,  qui  n'aima  jamais 
l'économie  et  ne  put  se  plier  aux  détails  d'une  maison. 
Tout  ce  qu'elle  avait  pu  faire  pour  témoigner  de  sa  bonne 
•olonté,  c'était  de  prendre  pour  sa  part  le  soin  de  cueillir 
la  fleurs  et  de  relever  les  œufs  pondus  dans  les  vingt- 
fiUn  heures.  Parfois  son  père  se  préparait  ù  lui  parler 
rsiicin,  elle  échappait  alors  par  une  espièglerie.  Une 
fou  entre  autres,  en  le  regardant  de  cet  air  doux  et  rqsé 
<ioiil  elle  usait  si  délicieusement,  elle  lui  répliqua  : 
•Pirier  raison...  Tu  as  donc  bien  du  temps  à  perdre?  • 
Incapable  d'aucune  contrainte,  mélange  indéfinissable 
itïCrtDerie  et  de  peur,  de  mutinerie  et  de  douceur,  de 
pAul&nce  et  de  calme,  d'irréllexion  et  de  sagesse,  de 
'>ODté  et  de  malice,  de  légèreté,  d'enfantillage  et  de 
iranscendance,  telle  était  cette  incomparable  Zozotte. 

Après  M.  Chenais,  on  peut  citer  comme  une  des  per- 
wnualités  curieuses  de  Tours  à  cette  époque,  M.  le  duc 
•isUval,  attiré  et  fixé  par  les  charmes  d'une  comtesse 


296  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  JIARON    THIÉBALLT. 

assez  célèbre  alors  pour  avoir  soumis  à  son  empire  le 
gros  Guillaume,  qui,  tout  grand  qu'il  était  (puisqu'il 
avait  six  pieds  deux  pouces),  n'en  fut  pas  moins  le  très 
petit  successeur  de  Frédéric  II. 

A  son  nom  près,  ce  duc  de  Laval  n'avait  rien  en  venté 
de  ce  qui  pouvait  flatter  Tamour-propre  d'une  femme. 
Il  n'était  plus  jeune;  sa  grosse  Ggure,  sans  couleur  et 
sans  teint,  achevait  d'être  affadie  par  ses  restes  de  che- 
veux jadis  blonds;  il  était  sans  esprit,  ignare;  ainsi  il 
disait  un  jour  qu'il  avait  reçu  une  lettre  anonyme  <  signée 
de  tous  les  ofQciers  de  son  régiment  » .  Une  autre  fois,  on 
s'étonnait  de  la  rapidité  avec  laquelle  il  avait  fait  un 
trajet  :  t  Je  crois  bien,  répondit-il,  je  suis  venu  d'un 
trait,  à  franc  étrier,  currente  calamo.  • 

11  avait  été  fort  manœuvrier,  et  on  n'aurait  pu  citer  en 
France  un  régiment  mieux  tenu  que  le  sien  ;  mais,  dans  le 
monde  et  toujours  par  cette  faculté  de  calcul  qui  le  ren- 
dait très  distingué  dans  la  manœuvre,  il  n'avait  de  supé- 
riorité qu'au  whist  et  au  trictrac,  et  il  avait  employé  le 
temps  de  son  émigration  à  jouer  et  à  amasser  en  profits 
de  jeu  trois  cent  mille  francs,  avec  lesquels  il  était  rentré 
en  France.  Hors  de  là,  il  ne  comptait  pas;  mais,  les  cartes 
ou  le  cornet  à  la  main,  il  était  formidable;  les  plus  forts 
joueurs  avaient  reconnu  sa  valeur,  et  ses  plus  belles  par- 
ties étaient  célèbres.  Je  ne  sais  plus  combien  d'années 
durant  on  avait  vu  ce  Montmorency  courir  l'Europe, 
offrant  au  plus  habhle,  comme  au  plus  heureux,  de  faire 
avec  lui  cent  parties  de  trictrac,  à  condition  que  celui 
qui  au  bout  de  cent  parties  perdrait,  ne  fût-ce  qu'un  jeton, 
payerait  trois  cent  mille  francs  à  l'autre.  Et  il  avait  le 
courage  de  se  vanter  de  n'avoir  jamais  trouvé  d'adver- 
saire (1). 

(1)  Tours  possédait  un  M.  Legras,  ancien  officier,  qui  passait  poui 
un  des  plus  forts  et  des  plus  estimés  joueurs  de  trictrac  de  France 


LE   DUC    DE    LAVaL-MÛMTMOREKCY.  i91 

Je  ne  sais  combien  de  temps  il  complaît  encore  rester 
i  Tours:  un  propos  très  déplacé  le  força  d'en  partir 
brasquement.  Voici  le  fait.  La  107-  demi-brigaJe  de 
ligne,  arrivi^c  depuis  peu,  formait  la  garnison  de  cette 
TÎIle;  elle  venait  de  loin;  son  habillement,  qui  allait  élre 
renouvelé  en  totalité,  était  en  très  mauvais  état,  et  M.  de 
Uval,  prenant  cet  état  de  délabrement  pour  de  la  mal- 
jiropreté,  et  se  croyant  encore  au  temps  où  sa  grossie- 
nté  était  sans  inconvénient,  se  permit,  un  soir  que 
cette  demi-brigade  revenait  de  l'exercice  et  qu'un  des 
pelotons  passait  A  cAté  de  lui,  de  dire,  ovec  l'air  du 
dédain  :  «  Quel  régiment  de  cochons  !  •  Le  mot  avait  été 
entendu  par  un  des  oETiciers  qui,  arrivé  au  quartier, 
l'avait  répété  ii  son  capitaine;  ce  capitaine  avait  de  suite 
réoDi  les  vingt-six  autres  capituines  de  la  demi-brigade, 
tttous  eurent  bientôt  résolu  d'envoyer  chacun  un  cartel 
t  M.  de  Laval,  et,  si  celui-ci  se  refusait  à  leur  rendre  rai- 
un,  d'aller  en  masse  chez  lui  et  de  le  jeter  par  la  fenêtre. 

Informé  du  motif  de  cette  réunion  et  de  l'exaspération 
itt  esprits,  le  colonel  Laplane  avait  cherché  à  leur  faire 
comprendre  que,  le  corps  étant  insulté,  c'était  lui  qui 
l'était,  et  qu'il  n'avait  pas  besoin  d'eux  pour  venger 
l'honneur  du  corps;  il  n'avait  rien  obtenu,  et,  pendant 
qu'on  écrivait  les  cartels,  il  était  venu  me  rendre  compte 
du  fait.  Aussitôt  j'ordonnai  les  arrêts  à  tous  les  oITiciers 
de  compagnie  du  corps,  et  cet  ordre  fut  immédiatement 
notifié;  mais  tout  cela  ne  pouvait  me  donner  que  douze 
i  quinze  heures  de  répit  i  je  me  rendis  dune  chez  M.  de 
Laval,  que  par  bonheur  je  rencontrai  et  auquel,  après 


11  fol  coaveQu  qus  c:a  Legras  et  U.  de  Lavul  (eriieot  un  trictrac 
tLnit'mbJe  ;  eh  bien,  A  la  Tavcur  de  quelques  déa  eitraordloairement 
beureux.  le  début  de  la  partie  Fut  faTorablu  i,  M.  Legrts;  main 
LieulAl  M.  (le  Laval  ivpril  J'avantage  et  le  coDaerva  par  une  ptila- 
WLQce  et  une  rapidité  de  calculs  qui  noua  coufonitirenl. 


298  MÉMOIRES   DU   GÉXÉRAL  fiJiROX   THIÉBAULT. 

lai  avoir  remontré  à  quel  point  son  nom,  sa  position 
d'émigré  connu,  ^ndaient  son  mot  déplacé,  j'annon- 
çai les  vingt-sept  duels  et,  en  cas  de  refas  de  sa  part, 
l'exécution  projetée  sur  sa  personne,  exécution  retardée 
seulement  par  les  arrêts  qui  allaient  finir  avec  la  nuit. 

J^étais  encore  avec  lui,  lorsqu'on  lui  remit  les  cartes 
de  visite  des  trois  chefs  de  bataillon,  du  major  et  du  chef 
de  brigade,  qui,  pour  éviter  ma  présence,  n'étaient  pas 
entrés.  D  se  trouvait  donc  en  face  de  trente-trois  cartels. 
Certes  il  ne  pouvait  pas  être  tenu  à  les  accepter  tous; 
mais,  ayant  insulté  tout  un  régiment,  il  devait  en  rendre 
raison  au  moins  au  colonel,  après  quoi  il  pouvait  partir 
et  partait  avec  honneur.  Il  n'en  jugea  pas  ainsi,  et,  à 
deux  heures  du  matin,  ce  descendant  de  tant  de  héros, 
ce  successeur  de  tant  de  preux,  le  duc  de  Laval-Mont- 
morency enfin,  avait  fui  de  Tours  comme  un  mécréant 
peureux. 

Puisque  j'ai  eu  l'occasion  de  citer  la  comtesse  dont  il 
était  l'esclave,  j'ajouterai  quelques  mots  sur  elle.  Émi- 
grée  rentrée,  cette  maltresse  du  roi  Guillaume  n'était 
revenue  en  France  que  pour  conspirer  contre  le  Premier 
Consul  qui  lui  avait  rouvert  les  portes  de  sa  patrie.  Elle  se 
trouvait  alors  exilée  à  Tours,  comme,  en  1806,  elle  le  fut 
aux  îles  d'Hyères.  Veuve  d'un  premier  mari,  elle  était 
alors  la  femme  d'un  comte  qui  à  la  Restauration  fut  fait 
duc  et  premier  maître  d'hôtel  de  Louis  XVIII,  faveur 
qu'il  justifia  du  reste  en  mourant  d'une  indigestion  de 
croquettes  de  lapin  (i).  Louis  XVIII  (à  eux  deux,  le 
maître  d'hôtel  et  le  Roi  avaient  fait  plat  net)  fut  égale- 


il)  Ce  duc,  pour  se  montrer  digne  de  ses  fonctions,  porta  même  la 
gourmandise  à  Théroîsme.  Prêt  à  expirer,  se  voyant  sans  espoir, 
et  à  l'exemple  d*ArIequin.  il  se  fit  apporter  non  un  pot  de  maca- 
roni, mais  un  reste  de  compote  d'abricots,  et  étouffa  en  s'elTorçant 
d'avaler  le  dernier  morceau. 


THEME-TfiOlS   CAKTELS.  2a9 

mujl  très  malade.  Mais  à  l'fipoque  dont  je  parle,  époque 
À  laquelle  il  ne  mettait  pas  encore  mille  francs  par  se- 
loaiae  â  ses  desserts,  il  n'en  était  pas  moins  çour- 
mniitl.  Qaant  à  sa  femme,  elle  avait  un  autre  genre  cl'ap- 
pélit  à  satisfaire,  et.  comme  Je  l'ai  dit,  elle  possédait  pour 
snuiQl  le  duc  de  Laval.  Frileux  tous  les  deux,  elle  avait 
Tilt  placer  un  poéle  dans  son  boudoir,  à  la  destination 
duquel,  grâce  à  la  présence  du  duc  de  Laval,  rien  ne 
insnqualt;  ce  qui,  un  jour  qu'on  en  plaisantait,  fit  dire  à 
Zozotle:  •  Cette  femme  grillera  l'amour,  quand  ^lle  ne 
ijlpnrra  plus  le  réchaufler.  > 

'  Ije  fus  bien  accueilli  par  la  société,  je  fus  particuliè- 
rechercbé  des  chasseurs;  car,  avant  de  quitter 
Ib,  j'avais  eu  l'idée  de  me  faire  donner  parM.Uaudin, 
alors  ministre  des  finances,  un  permis  de  toutes  chasses, 
'lana  tous  les  domaines  d'État,  permis  dont  on  était 
lïare  afln  de  repeupler  les  forêts  et  que,  pour  le  dépar- 
tement d'Indre-et-Loire,  j'avais  seul  obtenu.  C'est  en  rai- 
'ùnt  autour  de  moi  les  meilleurs  chasseurs  du  pays  que 
je  connus  le  fameux  abbé  Gélin,  qui  longtemps  avait  été 
^  'a  léte  des  chasses  du  duc  de  Penthièvre  et  qu'on  signa- 
'ait  comme  un  des  plus  infaillibles  tireurs  du  monde  il), 
ï*êa  qu'un  lièvre  ou  une  perdrix  partait,  sa  première 
**«upolion  était  de  relever  ses  chausses,  après  quoi  il 
'éprenait  son  fusil,  mettait  en  joue,  tirait,  et  tout  cela 
*8[ig  presser  aucun  de  ses  mouvements,  mais  aussi  sans 
^1  différer  aucun.  Je  connus  aussi  le  colonel  de  Marigny, 

.  (t)  Quanl  A  Is  grande  chasse,  il  était  l'arbitre  pour  le  olioli:  du 
''te  el  àe  la  béte .  U  débouché,  le»  emplacements  Jes  Irnis  relais 
"'*  chien*  et  rfo  chevaui ,  la  répartition  des  piqufurs  el  dei 
*OixanlB  ù  quatre-vingts  cliiens  avac  lesquels  noua  chassions  ha- 
^ttar'Uemenî;  tout  vieux  qu'il  était,  il  sulllss.it  pirrois  aux  troit 
r*t)dO[iiié«s.  etcfla  dam  la  forêt  do  Ctiinoa,  où  tos  chevreuils,  on 
^s  cerfs  avaient,  disait-on,  des  pipds  de  fer.  el  nous  uienaieni 
ï***[oi6  depuis  la  pointe  du  jour  jusqu'à  la  uuil  fermée. 


I 


300  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON    THIÉBAULT. 

si  excellent  tireur  que,  même  à  cheval  et  ajustant  d'une 
seule  main,  il  ne  manquait  jamais  son  coup,  et  nous 
n'étions  occupés  qu'à  le  surveiller  pour  lui  retenir  le 
bras,  afin  qu'il  ne  tuât  pas  tous  nos  lièvres. 

Je  fréquentai  de  même  la  loge  maçonnique,  dont  je 
devins  Vénérable ,  et  c'était  un  peu  dans  les  attributions 
de  mon  rôle  militaire,  car  cela  me  permettait  de  ne  pas 
perdre  de  vue  quelques  hommes  exaltés  qui  faisaient 
partie  de  cette  loge.  Le  même  motif  porta  le  général 
Liébert  à  se  faire  également  recevoir  maçon  et  à  suivre 
sous  mon  maillet  nos  travaux  (i). 

Le  3  août,  un  courrier  du  ministre  de  la  guerre  remit 
au  général  Liébert  une  dépèche,  par  laquelle  le  géné- 
ral Berthier  l'informait  que  Toussaint-Louverture,  ren- 
voyé en  France  par  le  général  Leclerc,  venait  de  débar- 
quer à  Brest;  que,  d'après  les  ordres  du  Premier  Consul, 
on  le  transporterait  en  poste  au  château  de  Joux  et 
que,  quoiqu'il  fût  accompagné  par  un  chef  d'escadron 
de  gendarmerie  qui  ne  le  quitterait  qu'à  sa  destination, 
les  généraux  commandant  sur  son  passage  étaient  res- 
ponsables de  lui  dans  l'étendue  de  leur  commande- 
ment. En  conséquence,  le  général  Liébert,  en  me  com- 
muniquant ces  ordres,  me  prévint  que  j'en  répondais 
depuis  la  Chapelle-Blanche  jusqu'à  Écure  et  même  jus- 
qu'à Blois;  à  cet  effet,  il  mettait  à  ma  disposition,  et 
indépendamment  de  la  gendarmerie,  soixante-deux  hus- 
sards du  premier  régiment;  je  devais  les  répartir  sur  la 
route,   leur  donner  des  cartouches,   faire    commander 

(1)  Une  société  littéraire,  espèce  d'académie,  existait  à  Tours,  et, 
protégée  par  l'autorité,  elle  tenait  ses  séances  à  l'archevêché  et 
dans  un  local  fort  beau  mis  à  sa  disposition.  Une  nuit,  comme  je 
rentrais  du  bal,  on  me  remit  un  paquet  contenant  un  diplôme  de 
membre  de  cette  société  et  une  lettre  de  convocation  pour  la 
séance  du  jour  même.  Il  fallut  passer  la  nuit  à  rédiger  un  discours 
de  bienvenue. 


fhsque  fraction  par  Un  oltlcier,  de  plus  faire  accom- 
pagner Toussaint- Lou vertu re  jusqu'à  liiois  par  mon 
aide  de  camp  Hichebourg,  qui,  arrivé  à  destination,  se- 
rait relevé  par  un  des  aides  de  camp  du  général  Ver- 
dière,  cfinime  il  relèverait  à  la  Chapelle-Blanche  l'aide 
de  camp  du  général  Girardon,  commandant  ii  Angers; 
colin  mon  aide  de  camp  donnerait  un  reçu  de  Toussaint- 
Louverture,  et,  pour  sa  décharge  et  pour  la  mienne,  il  en 
prendrait  un  à  Blois. 

Toutes  ces  dispositions  furent  de  suite  prescrites;  mats 
j'espérais  bien  ne  pas  manquer  cette  occasion  unique 
de  voir  un  homme  extraordinaire  à  sa  manière,  espèce 
d'échantillon  du  plus  haut  degré  de  la  capacité  chez  le 
nègre  (1),  homme  affreux,  sans  doute,  en  cela  qu'il 
n'hésita  pas  sur  les  moyens,  même  les  plus  cruels,  et 
qu'il  mit  le  comble  à  des  désastres  qu'il  aurait  pu  dimi- 
nuer; il  n'en  avait  pas  moins  su,  après  avoir  créé  un 
vMte  Élat,  en  conquérir  et  en  conserver  la  souverai- 
neté, qu'on  eilt  peut-être  bien  fait  de  lui  maintenir.  11 
m'intéressait  aussi  par  sa  jactance,  et  je  voulais  voir 
celui  qui  n'avait  pas  craint  d'écrire  au  Premier  Consul  : 
•  Le  premier  des  noirs  au  premier  des  blancs.  •  J'ordon- 
nai donc  que,  à  quelque  heure  de  la  nuit  ou  du  jour  qu'il 

«)  Une  de  ses  manies  élait  d'arriver  toujours  où  l'on  était  le  plus 
litla  do  l'aLlentlro,  st,  pour  cela,  de  faire  avec  la  plus  granJe  rapi- 
•til^  ài!»  trajets  roorniesi  ftinaï  surveillail-il  tes  cIiosl-s  comme  il 
lurarcnail  auns  cesse  les  peraonnoa.  Ne  sacliaut  ni  lire  ni  écrire, 
il  dictait  tous  ses  ordres;  maii,  pour  s'assurer  do  l'exuclilude  de 
<U  wcréloircs,  il  ao  taisait  lire  par  l'an  d'eux  ce  qu'uu  autre  avait 
^1,  Marfoit,  ildiaparaisaait  pendant  plusieurs  Joura  qu'il  passait, 
eiché  dons  quelques  inarals.  avec  un  petit  nombre  di's  tiomnies 
ilsioQ  iotiiuitiï;  c'csl  pendant  ce  temps  que,  attendu  et  redouta 
partout,  personne  ne  sachant  où  il  était,  il  se  livrait  A  quelque* 
Knadt  travaui  d'organisation  ou  d'administration.  Ces  faits  eutra 
ùot  d'autres  que  j'ai  oublies,  je  lésai  sus  du  général  du  génie  Vin- 
csal,  lioniiue  de  mérite,  qui  avait  vécu  pcindanl  plusieurs  nuaées 
avec  Tousaaint-Louverlure  et  qui  était  fort  loa  admirateur. 


J 


arrivAt.  on  Tint  me  préTenir  et  qu'on  le  rettnt  jusqu'à  ce 
que  je  Teusse  th.  Le  17  août,  en  effet,  je  fus  informé 
(]uo  Toassaint-LoaTertore,  Toyageant  avec  deux  voi- 
tures et  à  grands  jours,  devait  être  arrivé  ie  44  à  Nozay, 
tt  le  lendemain,  à  la  nuit,  j'appris  qu'il  avait  dépassé 
SaunoLur  à  cinq  heures  du  soir.  Enfin,  le  i9,  à  deux 
htfur^  du  matin,  je  fus  réveillé  par  ces  mots  :  Toussaint- 
Luuwrtare  est  à  la  poste.  Un  de  mes  chevaux  était  sellé, 
«Jtt  I)  u^vait  pas  fini  de  le  brider  que  déjà  j^étais  à  cheval, 
tii  iïrxn  temps  de  galop  je  fus  auprès  du  chef  nègre.  En 
«rrtvtmt  à  la  portière  de  sa  voiture,  que  je  trouvai  ou- 
vtîiiv  t  J*ai  voulu  vous  voir,  lui  dis-je,  afin  de  savoir  de 
v<tiuKMtt<ikiie  si  vous  aviez  quelques  réclamations  à  faire 
^ir  Ut  qt^inière  dont  vous  voyagez  et  sur  les  égards  que 
r*>M  viuit  avoir  pour  vous.  —  Je  n*ai  pas  à  me  plaindre, 
(M^)  !^l^uudit-tl  avec  son  parler  nègre  :  seulement  je  désire 
M^^vtavi  Farts  bien  vite,  bien  vite,  pour  voir  plus  tôt 
v  l>«aiii««r  Coosul,  auquel  j'ai  de  grandes  choses  à  com- 
tièuuàqttt^r.  Q  comprendra  que  son  intérêt  est  de  se  hâter 
kc  u^  i>«iivoyer  à  Saint-Domingue.  Pourtant  j'ai  beau- 
v»v4^»  i  Nt»u^  t>t  ;i  apprendre  en  France,  où  je  visiterai 
.<i4VK*ièi  ic«^  {.«oudrtères,  des  manufactures  d'armes,  des 
...^v'*«*u\  :i  dif^  fonderies.  »  Pendant  qu'il  parlait,  je 

î^i.iis^  4  'a  lueur  des  lumières  dont  j'avais  fait  en- 

Mu,^»   v^v  Nuitiu^tî  et  d'une  bougie  allumée  que  Riche- 

i.v  ài-,  i^a.t  letuuudée  sous  le  prétexte  de  chercherje  ne 

,u-    jv*.  i.    oitt»  oiïh>yable  figure  dont  le  bas,  avançant 

.uU4c    i  ...ucuio  Uu  ^uge,  était  plein  des  bl anches  frisot- 

,.  .   \'  %.i  MOàile  barbe:  sa  bouche  aux  lèvres  épaisses 

■    .i.i  i;u\  >.^  tu  iiuheu  de  tant  de  peaux  noires  aussi 

.     1  !  i  .^  .,   u   ;^»illeuait  plus  que  quelques  atroces  chi- 

.,     .     «^.awiit  lo  ue£  le  plus  épaté  qui  fut  jamais, 

uu.    ivi    .  .>a^    luviucl  î>e  trouvaient  deux  yeux  bril- 

'  uiiv      •luiti.     UN    'M.\irboucles.  Toutefois,    si   quelque 


ENTBE   MAITBE    ET   VILET.  Wtl 

chose  me  frappa  plus  que  la  laideur  de  cette  caricature, 
ce  fut  <Ie  trouver  cet  homme,  par  une  température  qui, 
mime  de  nuit,  ne  s'abaissait  guère  nu-dessous  de  dix- 
huit  degrés,  couvert  de  trois  redingotes  et  ayant  quatre 
madras  sur  la  tête,  et  d'apprendre  que  non  seulement  il 
ne  le  découvrait  pas,  mais  encore  que,  dans  une  voi- 
ture qui  devenait  un  véritable  four  de  campagne,  il  ne 
ptnuellatt  pas  que  l'on  ouvrît  une  glace.  Et  cependant 
Riettebourg,  qui  dis  fois  manqua  de  vomir  par  suite  du 
ftiDiet  que  la  chaleur  volatilisait  et  qui,  de  la  Chapelle- 
BliDche  Â  Blois.  usa  tout  un  flacon  de  vinaigre  des 
qmlre  voleurs,  Richebourg  ne  cessa  de  lui  répéter 
qu'il  devrait  se  faire  h  l'air  de  Fronce,  et  que  rien  n'était 
plDgeain  que  le  grand  air.  —  <  Pauvre  diable,  pensais-je. 
eo  quittant  ce  vieillard  presque  célèbre,  j'aime  mieux 
qu'un  autre  que  moi  te  révèle  ta  destinée.  Heureusement, 
'un'en  soulVriras  pas  longtemps;  car  le  premier  vent  de 
hise  qui  sifflera  dans  les  créneaux  du  fort  de  Joux  sera 
pour  toi  le  souffle  de  la  mort.  . 

L'n  matin  que  je  me  rendais  aux  bains  publics,  qui  à 
Tours  Étaient  un  endroit  fort  agréable  d'hygiène  et  de 
i^ndez-vous,  je  vis  la  grande  rue  très  animée  et.  m'ap- 
prochant  des  groupes,  j'appris  que  le  général  Liébaut, 
descendu  cette  nuit  à  l'hùtel  de  la  Boule  d'or,  y  avait  eu 
'^K  matin  même  une  querelle  avec  son  domestique.  Ses 
chevaux  de  poste  arrivés  et  attelés,  il  avait  envoyé  ce 
"fomestique  porter  une  lettre  au  général  Liébert  (1),  et, 
lorsqu'il  avait  jugé  pouvoir  n'être  plus  vu,  11  était  parti  : 
mais  le  domestique,  au  lieu  de  porter  la  lettre,  était  allé 
s'embusquer,  et,  lorsque  la  voilure  était  arrivée  à  sa 
b'iuteur,  il  avait  sauté  aux  chevaux  et  les  avait  arrêtés 


J 


S04  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

en  criant  que  le  général  lui  volait  ses  gages.  Alors 
Liébaut  avait  mis  pied  à  terre,  et  le  maître  et  le  valet 
s'étaient  battus  comme  des  crocheteurs  ;  la  garde  était 
venue,  et  le  maître  n'avait  continué  sa  route  qu'après 
avoir  payé  au  domestique  tout  ce  qu'il  lui  devait. 

Après  avoir  vérifié  par  une  rapide  enquête  tous  les  dé- 
tails de  l'affaire,  je  me  rendis  chez  le  général  Liébert, 
que  je  décidai  à  en  écrire  au  ministre  de  la  guerre;  il 
me  pria  de  rédiger  la  minute  de  la  lettre;  la  rédaction 
fut  telle  que,  trois  jours  après,  mons  Liébaut  était  desti- 
tué. Justice  se  trouva  ainsi  faite  de  l'inconcevable  fai- 
blesse dont  le  général  Macdonald  avait  fait  preuve  en  le 
nommant  général,  et  une  sorte  de  réparation  fut  donnée 
aux  braves  dont  il  avait  occupé  et,  on  peut  le  dire,  fort 
peu  honoré  les  grades. 

Tandis  qu'on  s'agitait  autour  de  ces  petits  incidents 
de  clocher,  de  plus  graves  événements  méritaient  d*oc- 
cuper  l'attention.  La  paix  avec  l'Angleterre,  paix  dont 
cette  puissance  n'avait  jamais  entendu  faire  qu'une 
trêve,  avait  été  brusquement  remplacée  par  des  hostili- 
tés sans  déclaration  préalable  et  qui  nous  firent  rapide- 
ment perdre  presque  tous  les  vaisseaux  que,  sur  la  foi 
des  traités,  nous  avions  en  mer.  Et  cependant  nos  irré- 
conciliables ennemis  avaient  gagné  autre  chose  à  cette 
paix,  plus  fructueuse  pour  eux  que  n'aurait  pu  Tètre  la 
plus  heureuse  campagne;  elle  nous  fit  perdre  en  effet 
toute  l'armée  de  Moreau,  dont  la  fièvre  jaune  fit  si 
impitoyablement  justice  à  Saint-Domingue,  et  cette  perte 
devint  le  sujet  de  terribles  réflexions  et  de  propos  répé- 
tés qui,  s'ils  devaient  être  acceptés,  seraient  terribles 
pour  le  Premier  Consul. 

Personne  ne  s'abusait  plus  sur  ses  projets  ambitieux; 
sans  se  rendre  raison  de  la  manière  dont  il  les  réalise- 
rait, on  ne  pensait  pas  qu'il  se  contentât  du  consulat  à 


LE  CHEMIN    Di:    TRONE.  305 

vie,  qu'il  avait  fait  substituer  au  consulat  de  cinq  années. 

Tout  se  disposait  pour  remplacer  par  un  trône  la  chaire 
consulaire  et  par  une  couronne  le  chapeau  de  général  ou 
la  toque  du  premier  magistrat  de  la  République.  On  pres- 
sentait en  Bonaparte  cet  homme  qui  devait  dire  un  jour  : 
«Je  veux  qu'avant  dix  ans  ma  dynastie  soit  la  plus  an- 
cienne de  l'Europe.  •  Mais,  pour  réaliser  les  projets  liber- 
ticides  dont  l'exécution  a  coûté  si  cher  à  la  France  et  à 
rhumanité,  et  qui  justifient  ce  mot  de  Chateaubriand  : 
«  Plus  coupable  du  bien  qu'il  pouvait  faire  et  qu'il  n'a 
pas  fait  que  de  tous  les  maux  dont  il  est  cause  >;  pour 
réaliser  de  tels  projets,  il  avait  des  obstacles  effrayants  à 
vaincre.  Avec  la  vieille  armée  d'Italie,  il  n'eût  pu  y  son- 
ger, et,  dans  ses  prévisions  immenses,  il  lavait  ense- 
velie au  pied  des  Pyramides.  Moreau,  a  ce  rival  de  sa 
gloire  offensé  •,  Moreau,  qui,  pour  une  pareille  cause, 
ne  pouvait  manquer  d'être  secondé  par  une  foule  de 
généraux,  eût  été  invincible  si  l'armée  qu'il  avait  com- 
mandée avec  tant  de  gloire  eût  encore  foulé  le  sol  de  la 
patrie;  or  la  fièvre  jaune  en  avait  fait  justice,  et,  par 
grâce,  Moreau  avait  été  déporté  avant  la  substitution 
de  l'Empire  au  Consulat.  Parmi  les  hommes  les  plus 
capables  de  juger  de  tels  actes,  il  n'en  était  pas  alors 
qui  ne  fussent  convaincus  que  le  besoin  de  se  défaire  de 
cette  dernière  armée  n'eût  été  le  motif  prédominant  de 
^'^pédition  de  Saint-Domingue.  Ainsi  la  paix  si  courte 
*vec  l'Angleterre  avait  suffi  pour  que  la  fortune  de 
^naparte  en  eût  tiré  le  plus  étonnant  des  partis,  la 
ruine  d'un  chef,  la  disparition  d'une  armée  qui  luibar- 
^^kni  le  pouvoir. 

Pour  en  revenir  à  l'Angleterre,  l'efTct  de  la  rupture 
qu'elle  provoqua  fut  vivement  senti,  dans  nos  pays  de 
^'^obles  surtout.  Le  gouvernement  proclama  la  dé- 
%auté  de  l'Angleterre;  toutes  les  autorités  répondirent 

III.  20 


308    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBaULT. 

à  sa  voix;  la  totalité  des  évoques  et  archevêques  de 
France  joignirent  Tanathème  au  cri  de  Tindignation  gé- 
nérale, et  le  cardinal  de  Boisgelin,  dans  une  instruc- 
tion pastorale,  s'écriait  :  t  Malheur  à  ceux  qui  ne  savent 
pas  quel  est  le  prix  du  sang  humain,  et  qui  se  rendent 
responsables  de  l'horrible  moisson  qui  couvre  les 
champs  de  la  mort.  »  Quant  à  moi,  je  me  laissai  aller  à 
ridée  de  faire  un  appel  à  la  France  et  à  l'armée  pour 
offrir,  par  des  retenues  proportionnelles  sur  la  solde, 
un  argent  de  guerre  au  gouvernement  et  pour  faire 
offrir  par  chaque  département  un  vaisseau  de  ligne  et 
un  vaisseau  d'une  force  proportionnée  à  la  richesse  de 
chacun  de  ces  déparlements.  Cette  idée  se  trouvait  être 
réalisable  grâce  à  Tactivité  de  Delpech(l),  qui,  revenu  de 

(1)  Ce  que  ce  Delpecti  a  formé  de  projets,  entrepris  d'affaires» 
est  incalculable.  Entraîné  par  son  amour  des  voyages,  il  partit  en 
l'an  XII  pour  Caracas,  y  joua  bientôt  un  grand  rôle,  y  établit  la 
première  imprimerie,  se  lit  naturaliser  Espagnol  comme  il  fat 
naturalisé  Anglais,  Danois,  Suédois,  sans  cesser  de  rester  Fran- 
çais et  pour  pouvoir  courir  les  expéditions  sous  tous  les  pavil- 
lons; il  Unit  par  organiser  à  Caracas  la  première  révolution.  Par 
suite  de  ces  événements,  il  y  épousa  une  demoiselle  Montilla» 
appartenant  à.  uno  des  premières  familles  de  ces  contrées  et  ayant, 
entre  autres  choses,  pour  dot  cent  cinquante  lieues  carrées  de 
terre:  il  fut  le  seul  étranger  à  qui  l'on  permit  d'être  proprié- 
taire à  Caracas.  Le  frère  de  Mme  Delpecli  fut  le  second  de  Bolivar 
avec  qui  M.  Delpech  se  lia  intimement,  et  qui,  en  mourant,  lui  lé- 
gua son  èpéc  qu'il  a  rapportée  à  Paris  et  qu'il  possède. 

Après  onze  ans  d'absence  pendant  lesquels  il  entreprit  et  fît  des 
choses  vraiment  extraordinaires,  il  revint  en  France  en  1813.  Entré 
dans  les  voies  de  la  Restauration,  il  en  resta  le  partisan  tout  en  en 
blâmant  la  marche.  Durant  les  luttes  de  don  Pedro  contre  don  Miguel, 
en  Portugal,  il  entreprit  de  conduire  un  secours  d'argent  et  de 
poudre  au  dernier;  il  exécuta  ce  projet  en  dépit  du  temps  le  plus 
menaçant,  après  avoir  deux  fois  fait  naufrage  et  par  suite  do  l'au- 
dace qu'il  eut  de  repartir  sur  le  troisième  b&timent  qu'il  parvint 
A  fréter  dans  les  ports  de  l'Angleterre.  Dans  l'entretien  qu'il  eut 
avec  don  Miguel  à  son  arrivée,  il  lui  donna,  ainsi  qu'à  don  Carlos, 
le  conseil  d'un  plan  hardi  qui  devait  réussir.  «  Mais,  ajouta-t-il 
en  me  contant  ce  fait,  que  faire  avec  don  Miguel  qui  n'est  ca- 


KEPRBS AILLES  COKTRE  L'ANGLETKHRI!.         30T 

la  course  qu'il  avait  Faite  avec  mai  en  Espagne,  offrit  de 
fdire  construire  c«nt  bfttimeats  de  guerre,  dont  quarante 
ilr  ligne,  ùnns  les  chantiers  de  In  Russie  et  de  les  faire 
amter  dans  les  ports  de  t'rance.  Au  nom  du  Premier 
Consul,  Scherer  lui  écrivit,  tout  en  le  remerciant  de 
ctlte  preuve  de  zèle,  que  l'orTre  n'avait  pas  été  accep- 
Ife.  la  mienne  n'eut  pas  plus  de  suite.  On  sait,  du  reste, 
qu'à  ce  moment  le  Premier  Consul  créa  sun  arrnée  de 
Boulogne,  Qt  attaquer  le  Hanovre  si  rapidement  conquis, 
«I,  pour  complément  de  représailles,  rendit  un  arrSté 
partaul  :  <  Tous  les  Anglais  enrôlés  dans  la  milice  (1) 
clamés  de  dix-huit  ans  au  moins  et  de  soixante  au  plus, 
uu  tenant  commission  de  Sa  Majesté  Britannique,  qui 
mit  actuellement  en  France,  seront  immédiatement 
cooslitoés  prisonniers  de  guerre  pour  répondre  des 
citoyens  de  la  République  qui  auraient  été  arrêtés  ou 
hits  prisonniers  par  des  Mtîmonts  ou  sujets  de  Sa 
M&jegté  avant  la  déctaralion  de  guerre,  etc.  • 

Od  le  voit,  si  l'Administration  consulaire  n'avait  pas 
accepté  mes  idées  ni  celles  de  Uelpech,  cela  ne  l'erapê- 
chsit  pas  d'avoir  les  siennes  et  de  les  mettre  en  pra- 
tique «vec  une  énergie  supérieure.  Jamais,  je  crois, 
aucqo  pays  du  monde  ne  fut  plus  habilement,  plus 


pablc  fsucaoe  résolution,  et  don  Carlos  qui,  cbanoiDcdejeDe  sais 
combleo  de  chapitres,  est  oblitté  de  dire  et  dit  sou  bri'viiLÎrc  quarre 
(uls  par  jour  î  • 

El  Uni  en  «'Adunnant  A  Uni  d'aSaircB,  ce  Deipecli  trouvait  es- 
'^Mlalemps  d'avoir  de  l'CEipril.  Lors  de  U  grossesse  qiia  Mniode 
Slitl  tauloit  Taire  passer  [lour  une  liydropisio.  il  û(  ces  vi^ra  ; 


I'         miVar 


Bs.  tous  les  lioitimcs  appartiennent  A 


^ 


308  MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL   fiARON    THIÉBaULT. 

sagement  gouverné  que  ne  le  fut  la  France  pendant 
cette  époque.  Les  esprits  s'habituèrent  à  la  sécurité, 
confiants  en  un  ordre  de  choses  au  milieu  duquel  les 
pertes  se  réparaient,  les  plaies  se  cicatrisaient  et  les 
ressources  venaient  remplacer  la  ruine. 

L'émotion  causée  par  la  nouvelle  perfidie  de  l'Angle- 
terre une  fois  passée,  les  affaires  revinrent  à  leur  cours 
ordinaire,  et  presque  partout  le  clergé,  qui  depuis  le 
Concordat  avait  levé  le  masque,  reprit  ses  luttes  sourdes 
pour  regagner  son  ancienne  influence  et  reconquérir 
tout  ce  qu'il  put  de  ses  envahissements;  il  en   fut  de 
môme  à  Tours.  L'archevêque  était,  lui  et  ses  divers  ser- 
vices, admirablement  installé  dans  un  palais  magnifique; 
toutefois,   dans  ce  palais,  quelques  salles  avaient  été 
affectées  au  musée  et  à  la  société  littéraire.  M.  de  Bois- 
gelin,  naturellement  doux,  conciliant  et  de  plus  modéré, 
n'eût  rien  opposé  à  l'état  de  choses;  mais  ses  prêtres, 
s'érigeant  pour  lui  en  défenseurs  deè  droits  de  l'Église, 
déclarèrent  que  Monseigneur,  au  lieu  d'occuper  l'arche- 
vêché, n'y  était  plus  que  simplement  logé,  ce  qui  leur 
semblait  révoltant.  Dans  des  départements  où  les  préfets 
préféraient  leur  repos  aux  luttes  dangereuses  ou  bien 
ne  se  sentaient  pas  de  force  à  lutter,  de  telles  revendi- 
cations se  seraient  légitimées   sans  opposition;  mais^ 
à  Tours,  le  préfet  avait  caractère  et  capacité.  La  lutte 
s'engagea;  l'affaire  fut  portée  au  Conseil  d'État  :  le  pré- 
fet, M.  de  Pommereul,  exposa  qu'on  ne  pouvait  déplacer 
le  musée  qu'en  le  mettant  dans  le  bâtiment  de  la  pré- 
fecture, ce  qui  forcerait  à  construire  une  préfecture 
nouvelle  ;  que  cet  archevêché  avait  été  jugé  trop  vaste 
au  temps  où  les  archevêques  de  Tours  joignaient  d'im- 
menses revenus  à  de  grandes  fortunes  personnelles,  et 
que,  si  la  possession  totale  de  ce  palais  pouvait  être 
pour  M.  de  Boisgelin  un  sujet  de  vanité,  de  gloriole,  elle 


APRÈS   LE  CONCORDAT.  3C» 

ne  serait  plus  qu'un  embarras,  aujourd'hui  que  les  émo- 
luments de  l'archevêque  étaient  réduits  à  20,000  francs; 
que  de  plus  un  musée  n'avait  jamais   été  considéré 
comme  déparant  et  moins  encore  comme  profanant  le 
palais  des  rois  ;  toutes  raisons  excellentes,  mais  qui  ne 
pouvaient  prévaloir  en  un  moment  où  de  toutes  parts 
on  travaillait  déjà  à  supprimer  l'œuvre  de  la  Révolution. 
L'archevêque  gagna  sa  cause,  et  la  ville  de  Tours  dut 
construire  une  préfecture  nouvelle  pour  transférer  son 
musée  à  l'ancienne. 
I        Ce  ne  fut  pas  tout.  D'activés  prédications  eurent  lieu 
I     pour  le  rebaptême  de  tous  les  enfants  qui  avaient  été  bap- 
tisés par  des  prêtres  assermentés.  M.  de  Pommereul, 
ijtti  ne  vit  dans  cette  mesure  qu'une  source  de  grappil- 
lage pour  le  clergé  et  d'alarme  pour  les  consciences  des 
fidèles,  prit  l'archevêque  à  parti  et  prévint  le  cours  de 
cette  spéculation.  Toutefois,  si  on  parut  lui  donner  raison 
8urle  fond,  on  se  rattrapa  en  lui  donnant  tort  sur  la 
forme,  et  il  fut  blâmé  de  ce  que  dans  sa  lettre  il  disait  à 
un  archevêque  :  «  Amusez-vous  tant  que  vous  voudrez  à 
baptiser  les  nouveau-nés,  mais  ne  vous  permettez  pas 
de  redemander  des  rétributions,  des  aumônes,  dont  vos 
seconds  baptêmes  ne  sont  que  le  prétexte.  »  Sans  doute 
les  termes  manquaient  de  mesure;  mais,  à  cette  époque 
encore,  les  esprits,  même  les  plus  sérieux,  avaient  peine  à 
se  déshabituer  du  franc  parler  de  la  Révolution,  et,  pour 
s'être  exprimé  ainsi,  M.  de  Pommereul  n'en  était  pas 
moins  un  des  hommes  les  plus  éminents  que  j'eusse 
eoonus. 

J'allais  assez  souvent  le  voir;  il  me  divertissait  du 
récit  de  ses  querelles,  car  il  aimait  à  rire.  Un  matin,  je  le 
trouvai  tout  épanoui,  et  de  suite  il  me  dit  en  me  dési- 
gnant un  homme  qui  se  trouvait  là  :  c  Je  vous  présente 
M (le  nom  m'a  échappé),  qui  en  ce  moment  doit 


310  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BAROIN    THIÉBAULT. 

être  père  de  près  de  mille  enfants.  •  En  effet,  cet  homme 
arrivait  du  pays  des  Illinois  ;  il  y  avait  résidé  pendant 
plusieurs  années,  faisant  servir  son  instruction  et  sa 
capacité  au  profit  de  plusieurs  de  ces  peuplades;  il 
avait  été  pour  elles  une  espèce  de  Dieu.  Je  ne  sais  quels 
hommages  on  ne  lui  rendait  pas;  quant  aux  femmes, 
elles  tenaient  à  honneur  de  devenir  mères  par  lui,  et, 
comme  la  nature  l'avait  d'une  manière  extraordinaire 
rendu  digne  de  cette  préférence,  il  avait  laissé  en  quittant 
le  pays,  et  suivant  le  calcul  qu'il  en  avait  pu  faire.»  plus 
de  cinq  cent  quatre-vingts  enfants  vivants  et  plus  de  trois 
cegts  femmes  enceintes.  Je  lui  en  fis  mon  compliment. 

Ce  fut  pendant  Tété  de  1803  que  Regnaud  de  Saint-Jean- 
d'Angely  se  rendit  à  Tours  avec  une  mission  extraordi- 
naire, ayant  entre  autres  choses  pour  objet  de  vérifier 
toutes  les  caisses.  Il  était  accompagné  par  sa  femme, 
très  digne  fille  de  Tune  des  berceuses  de  M.  de  Beaa- 
jon  (1),  et  par  un  M.  Ilis,  qui  remplissait  auprès  de 


(1)  BeaujoD,  ancien  fournisseur  d.  s  armées,  le  même  qui  répon- 
dit à  M.  de  Choiseul  qui  le  menaçait  de  le  faire  pendre  :  «  Ahl 
Monseigneur  ne  fera  pas  pendre  an  homme  qui  a  toujours  un  mil- 
lion à  son  service  >,  avait  sauvé  des  affaires  et  de  ses  coastruc- 
Uons  une  fortune  de  soixante  millions.  C'est  lui  qui  a  bâti  pour  sa 
résidence  TÉlysée-Bourbon  et,  comme  petite  maison,  la  Char- 
treuse, endroit  de  délices  dont  le  Jardin  forme  aujourd'hui  tout  le 
quartier  aboutissant  au  nord  de  la  barrière  de  TÉ  toile,  et  dans 
laquelle  se  trouvait,  entre  autres  choses  remarquables,  une  pièce 
ovale  éclairée  par  le  haut,  spacieuse,  entourée  de  colonnes,  de 
glaces  et  de  lits  de  repos,  au  milieu  de  laquelle  se  trouvait  une 
grande  corbeille  remplie  des  fleurs  les  plus  suaves,  et  dont  la  porte 
qui  ne  s'ouvrait  que  par  un  secret  Joignait  si  parfaitement  qu'une 
fois  entré,  il  était  impossible  de  retrouver  la  sortie.  Il  construisit 
encore  l'église  du  Roule  et  l'hospice  de  son  nom,  fondé  et  doté  par 
lui.  Or  ce  Bcaujon,  de  qui  un  Anglais  avait  dit  en  visitant  TÉlysée  : 
«  Sans  la  figure  du  maître,  on  ne  saurait  ici  où  cracher  »,  et  dont  le 
frère,  chevalier  de  Saint-Louis,  n'a  jamais  voulu  recevoir  de  lui  ni 
pension,  ni  legs,  ce  Bcaujon,  devenu  trop  vieux  pour  avoir  des 
maîtresses,  avait  néanmoins,  comme  je  l'ai  déjà  dit  (voir  tome  I, 


LES   REGNAUD   SAINT-JEAN -D'ANGELY.  311 

Monsieur  les  fonctions  de  secrétaire  intime,  auprès  de 
Madame  les  fonctions  de  chevalier  patito.  Cette  Laure, 
doDt  on  a  vendu  sur  les  boulevards  la  gravure  faite 
d'après  un  tableau  où  elle  était  peinte  en  Psyché,  gra- 
vure au  bas  de  laquelle  était  son  prénom,  Laure,  mis  en 
rébus  :  «  A  qui  Laure  a  •;  cette  femme  que  FEmpereur 
avait  en  grippe  à  cause  du  scandale  de  sa  conduite,  et  à 
laquelle  il  lui  est  arrivé  de  dire  en  plein  cercle  :  t  Êtes- 
vousmal  mise, que  vous  êtes  laide  aujourd'hui!  »;  cette 
femme  qui  avait  la  prétention  d'être  belle  avec  une  tète 
et  des  dents  de  cheval,  d'avoir  de  Tesprit  parce  qu'elle 
était  méchante,  d'être  sensible  parce  que,  à  tout  bout  de 
champ,  elle  avait  des  attaques  de  nerfs  ;  cette  femme  enfin 
qui  exploitait  les  spéculations  de  ses  amants  sur  le  crédit 
de  son  mari,  mari  que  l'Empereur  n*appelait  que  son 
âme  damnée  parce  qu'il  était  aussi  mauvais  sujet  que  la 
femme  (1);  cette  femme,  dis-je,  n'avait  suivi  M.  Re- 
naud que  pour  se  faire  fêter  à  Tours  ;  en  effet,  les  auto- 
page 87),  une  espèce  de  sérail  formé  de  six  et  môme  de  douze  des 
plus  jolies  femmes  de  Paris,  femmes  que  ses  largesses  faisaient 
("Bcroter  dans  presque  toutes  les  classes  et  que  Ton  nommait  «  les 
iMrceuses  >. 

(1)  Mme  Regoaud  avait,  vers  la  fin  de  1805,  un  amant  dont,  lï 
défaut  de  mieux  peut-être,  elle  exploitait  la  bourse  et  auquel  elle 
demanda  un  collier  de  perles  qui  se  trouvait  à  vendre  pour 
27,000  francs.  Soit  que  l'amant  n'en  eût  que  18,000  de  disponibles, 
soit  qu'il  ne  voulût  pas  dépasser  cette  somme,  elle  ne  put  obtenir 
davantage  et  imagina  de  faire  payer  le  surplus  à  son  mari,  on  lui 
persuadant  que,  par  une  circonstance  unique,  on  pouvait  acquérir 
pour  9,000  francs  un  collier  qui  en  valait  le  triple.  M.  Regnaud. 
qui  se  doutait  de  l'affaire,  se  rendit  chez  le  bijoutier  qui  était  com- 
plice de  madame,  acheta  le  collier,  le  paya  et  alla  le  porter  à  un 
autre  bijoutier,  qui  en  offrit  21,000  francs  et  auquel  il  le  vendit  k 
rinstant  même.  Rentré  chez  lui,  et  en  présence  de  celui  qu'il  jugea 
de  connivence,  il  se  hâta  de  dire  :  «  Ma  foi,  il  y  a  des  femmes  qui 
minent  leurs  maris,  il  y  en  a  aussi  qui  leur  font  faire  de  bonnes 
affaires,  témoin  la  mienne  qui  m'a  fait  gagner  aujourd'hui  douze 
mille  francs.  »  Là-dessus,  il  conta  effrontément  son  achat  et  sa 
vente,  qui  fut  définitive. 


riîés  H  11»:?  ^•ns^r.p.Liix  f  :<i*!tft>fiAaires.  également  mis  à 
ojothL'iii'ia.  £<  :  ÂTî^t  pt&5  ô<«:«péi  que  de  ses  plaisirs. 
Lo^^  i  ^i  pr*f-^:î:ir»-  «e  .^  imposa  «ies  dioers  à  loal  le 
mt'jCÀ-c.  fi'.caji!r.T-t  i  .  4rrb*Ti!i^e,  aa  préfet,  au  géné- 
rai Lm^.k'T^  à  m:-..  ^  pi3^ars  dames  de  Tours,  puis 
•i-îs  part^'T  :r  .!.km:.L^-i".  «i-rs  f*jirées.  des  bals  pour 
Tirier  ii  Li  jcomq:-^  ae^  r^pas  de  cérémonie. 

Au  m:;. ri  dr  t>'X^  «r^  trlDats. eiJe  oétait  pas  ferame  à 
ootÀutr  i  diûoar.  L'irchcT'hqiie,  le  géoéral  de  division  et 
le  préfet,  i-^aaroîip  p. as  près  de  la  rieillesse  que  de  la 
nlanteri^.  «-?  tr-'-jTair-ol  hors  de  cause  :  je  n'étais  ni  en 
poftitioa  Li  en  di^p-j-ition  d'exploiter  les  cajoleries  par 
iesquetles  riie  ôèbuta.  mais  Villatte.  qui  cependant  fai- 
sait déji  i\  cour  à  Mlle  de  La  Brusse.  qu'il  épousa 
quelques  mois  après,  se  chargea,  je  ne  sais  par  quel 
aentimeot.  de  i'outra^e  qu'elle  mendiait  pour  son  mari 
et  pour  M.  Ilis:  et  c'est  lui  qui  p^iya.  dans  cet  ordre  de 
contribntioos.  les  arrérages  de  la  ville,  du  département 
et  de  la  garnison.  Cette  intrigue,  qui  n'eut  pas  même 
l'honneur  d'en  être  une  et  qu'on  ne  chercha  pas  même 
à  voiler  par  un  mystère  de  nature  à  lui  laisser  l'appa- 
rence d'une  bonne  fortune,  était  du  reste  tellement  dans 
les  us  et  coutumes  du  ménage,  que  M.  Regnaud  n'en 
devint  que  plus  galant  pour  sa  femme  (1)  et  plus 
aimable  pour  Villatte. 

Dans  le^  premières  réunions  dont  Mme  Regnaud  fat 


(1)  Je  me  rappelle  nolainmeot  qu'un  soir  où  je  faisais  avec  Vil- 
latte le  reversi  de  .Mme  Regnaud  chez  le  gént-ral  Liébert,  pea» 
daot  que  M.  Regnaud  Jouait  à  une  autre  lubie,  ce  dernier  lui 
envoya  par  M.  Uis  une  carte  sur  laquelle  il  avait  écrit  au  crayon: 
«  Vous  êtes  toujours  la  plus  belle  »,  carte  qu'elle  lut  avec  uq  sou- 
rire dédaigneux,  pour  rendre  la  comédie  complète,  et  jeta  à  côté  de 
moi  de  manière  que  Je  pusse  lire  tout  à  mon  aise  cette  sornette, 
au  fond  tn-s  fade  impudeur,  mais  qui  n'en  était  que  plus  carac- 
téristique. 


MUSIQUE  ET    BALS.  313 

l'objet,  elle  remarqua  Zozotte,  fut  enchantée  de  son 
esprit,  de  ses  grâces,  et  vint  le  lendemain  lui  faire  sa 
visite.  Toutefois  ces  relations  me  plaisaient  peu,  et  je  fus 
plus  occupé  de  les  restreindre  que  de  les  multiplier, 
non  seulement  à  cause  de  Mme  Regnaud  et  de  sa  répu- 
tation, mais  surtout  à  cause  de  la  familiarité  que 
M.  Regnaud  affectait  avec  toutes  les  femmes.  En  citerai- 
je  un  exemple?  Ce  futur  secrétaire  d'État  de  la  famille 
impériale,  grand  procureur  de  la  haute  cour,  membre 
de  l'Institut,  grand  aigle  de  la  Légion  d'honneur  et 
grand  cordon  de  Tordre  de  Wurtemberg,  était  très  fort 
et  aimait  à  le  montrer.  Dans  un  dîner  fait  à  la  cam- 
pagne, je  ne  sais  plus  chez  quelle  dame,  il  gagna  le 
pari  de  porter  quelque  homme  que  ce  fût  sur  un  de  ses 
mollets  et  la  plupart  des  dames  sur  une  main.  Ce  der- 
nier tour  consistait  à  donner  la  main  gauche  à  la  dame, 
à  lui  faire  mettre  le  pied  gauche  dans  sa  main  droite  et 
^  la  promener  autour  de  la  salle. 

Quoi  que  je  pusse  faire,  je  n'empêchai  pas  les  Regnaud 
de  rencontrer  Zozotte  à  toutes  les  fêtes,  et  les  deux 
dames  de  se  rapprocher  comme  musiciennes.  Mme  Re- 
'Soaud,  possédant  une  belle  voix,  avait  acquis  un  talent 
remarquable  en  chantant  habituellement  avec  Garât  et 
d'autres  artistes  de  cette  valeur.  M.  His  s'était  d'ailleurs 
bâté  de  me  dire  :  «  Vous  n'avez  jamais  entendu  chanter 
Mme  Regnaud.  En  ce  cas,  vous  serez  étonné.  »  En  effet, 
un  soir  que  nous  soupions  à  la  Ribellerie,  elle  se  mit  au 
piano  et  chanta  à  merveille.  Le  tour  de  cette  pauvre 
Zozotte  vint;  elle  avait  moins  de  ce  qu'on  appelle  mé- 
thode et  surtout  beaucoup  moins  d'assurance;  toute- 
fois sa  timidité  si  suave,  si  touchante,  jointe  à  une  voix 
d'une  douceur  céleste,  à  une  expression  enivrante,  ravit 
tout  son  auditoire,  Mme  Regnaud  y  comprise  et  même 
M.  Mis,  qui,  en  ce  qui  tenait  à  la  femme  de  son  patron, 


314    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

était  chargé  de  l'enthousiasme  (1).  A  dater  de  ce  jour,  la 
musique  devint  une  des  grandes  occupations  du  séjour 
de  Mme  Regnaud  à  Tours.  Un  concert  fut  donné  pour 
faire  entendre  les  deux  dames  ensemble.  Elles  chan- 
tèrent, entre  autres  romances,  Charmante  GabrielU, 
arrangée  à  deux  voix,  toute  nouvelle  alors,  et  que 
Mme  Regnaud  avait  apportée;  puis  avec  un  amateur  de 
Tours,  M.  Cartier,  qui  possédait  une  admirable  voix  et 
un  très  beau  talent  musical,  celte  autre  romance  : 
Aimons,  aimons,  dans  laquelle  Mme  Regnaud  et  Zozotte 
chantèrent  alternativement  le  majeur,  coupé  par  un 
refrain  à  trois  voix;  c'est  une  des  romances  que  j'ai  le 
plus  aimées. 

La  musique  n'empêcha  pas  les  bals  :  car  Mme  Regnaud, 
qui  semblait  toujours  mourante,  aurait,  en  fait  de  plai- 
sirs, tenu  tête  à  tous  les  grenadiers  de  France.  On 
s'éreinta  donc  en  conscience  pour  l'amuser,  et  il  nous 
arriva  de  quitter  le  bal  à  sept  heures  du  matin,  d'aller 
au  bain  en  masse,  de  nous  réunir  pour  un  grand  déjeu- 
ner, d'en  sortir  pour  aller  dîner  à  la  campagne  et  de 
revenir  nous  habiller  pour  un  autre  bal.  Enfin  cette 
dame  partit,  les  habitants  de  Tours  se  trouvèrent  rendus 
à  eux-mêmes;  j'en  fus,  pour  ma  part  et  pour  celle  de 
Zozotte,  tout  à  fait  aise. 

Sur  ces  entrefaites,  je  fus  appelé  par  mon  service  à 
Paris,  et  j'eus  l'occasion  de  déjeuner  chez  le  général 
Juhot,  placé  alors  à  la  tète  de  la  première  division  mili- 
taire. 11  me  demanda  ce  que  je  faisais  à  Tours  :  c  Mais 
ce  que  je  ferai  partout  où  je  serai  employé;  j'y  sers  de 

(1)  On  sait  Thistoire  de  ces  vingt  ou  trente  hommes  qui,  par 
une  pluie  battante,  mêlée  de  givre,  transis  et  morfondus,  atten- 
daient sur  une  grande  route  le  passage  de  Napoléon  récemmeut 
sacré,  pour  crier  :  «  Vive  l'Empereur  I  »  Rencontrés  par  uq  voya- 
geur et  interrogés  sur  ce  qu'ils  faisaient,  l'un  d'eux  répondit  eu 
grelottant  :  «  Monsieur,  nous  sommes  là  pour  Tenthousiasme.  » 


LA   SUBDIVISION   DE  VERSAILLES.  315 

mon  mieux.  »  Il  voulut  bien  m'assurer  qu'il  le  croyait 
ainsi,  et,  d'après  cette  certitude,  il  m'offrit  la  subdivision 
de  Versailles  et  de  Chartres,  dont  il  avait  à  disposer. 

Zozotte  m'avait  dit  cent  fois  :  c  Restez  à  Tours  jusqu'à 
notre  mariage,  mais  tâchez  qu'après  je  n'y  reste  pas.  » 
Or  il  se  présentait  une  résidence  qui  me  fixait  à  quatre 
lienes  de  Paris,  une  résidence  qui,  avec  mon  grade,  était 
préférable  à  Paris  même.  Sans  doute,  il  fallait,  de  ce 
moment  jusqu'au  mariage,  c'est-à-dire  pour  quelques 
mois  encore,  nous  résoudre  à  une  séparation  doulou- 
reuse; mais,  à  défaut  du  présent,  nous  avions  l'avenir. 
J'acceptai  donc  et  revins  de  suite  à  Tours.  L'approba- 
tion que  je  reçus  ne  fut  pas  exempte  de  larmes  ;  toute- 
fois l'espoir  comme  l'approche  d'un  temps  réparateur 
nous  soutint. 

Une  de  mes  désolations  en  m'éloignant  de  cette  pauvre 
Zozotte  était  de  ne  pas  avoir  son  portrait.  Son  père 
l'avait  deux  fois,  et  j'eus  Tidée  de  lui  en  demander  un; 
mais  Zozotte  me  déconseilla,  attendu  que  ces  deux  por- 
traits, placés  sur  deux  boites (i),  en  cachaient  d'autres 
qui  se  découvraient  au  moyen  de  ressorts  secrets.  J'avi- 
sai donc  un  peintre  en  miniature,  retiré  à  Tours; 
Mme  Ghenais  consentit  à  accompagner  sa  fille  pour  les 
séances;  tout  cela  s'arrangea  pendant  les  douze  pre- 
miers jours  de  mon  absence,  et  c'est  ainsi  que  fut  faite, 
d'après  le  plus  ravissant  modèle,  une  abominable  croûte. 
Suivant  le  goût  de  son  temps,  Tartiste  avait  voulu  repré- 
senter Zozotte  suspendant  à  une  statue  de  l'Amour  notre 

(1)  Sur  Tune  de  ces  boites,  Zozotte  est  peinte  à  dix  ans,  dans  le 
costume  des  pensionnaires  des  filles  Saint-Thomas,  au  couvent 
desquelles  elle  se  trouvait  alors.  Ce  portrait,  qui  a  dû  être  ressem- 
blant, est  presque  effacé;  dans  Tautre,  elle  avait  près  de  quinze 
ans  et  était  représentée  avec  ua  simple  ruban  bleu  dans  les  che- 
veux. Ce  portrait,  charmant  d'exécution  et  de  ressemblance,  ne 
s'est  pas  retrouvé  à  la  mort  de  M.  Chenais 


316    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TUIÉBAULT. 

chiffre  enlacé;  cette  idée  qu'il  aurait  pu  rendre  grt 
cieuse  ne  le  sauva  même  pas  de  la  pire  des  médiocrité 
C'est  donc  sans  emporter  cet  adoucissement  à  m< 
regrets  que  je  quittai  la  Touraine,  ce  canton  prédestina 
arrosé  par  quatre  rivières,  comme  le  Paradis  terresti 
le  fut  par  quatre  grands  fleuves,  jardin  de  la  Frant 
où  Tair  a  une  suavité  que  je  n'ai  retrouvée  nulle  part 
où  toute  la  philosophie  des  habitants  se  borne  pour  ec 
à  vivre  dans  la  volupté. 


CHAPITRE  XI 


N'ayant  plus  que  quelques  mois  à  attendre  pour  que 
mon  second  mariage  pût  être  célébré,  cette  circonstance 
me  détermina  à  ne  former  en  arrivant  à  Versailles  aucun 
établissement  fixe,  attendu  que  je  voulais  que  ma  femme 
restât  l'arbitre  et  du  choix  de  la  demeure  et  de  Tarran- 
gement.  Je  me  logeai  donc  dans  un  hôtel  garni,  nommé 
Jïôtel  du  Réservoir  et  tenu  par  une  MmeRhaimbaut,  qui 
»vait  acquis  une  sorte  de  renom,  non  seulement  parce 
<pi'on  était  à  merveille  chez  elle  en  ce  qui  tenait  à  la  table 
et  au  logement,  ou,  si  l'on  veut,  parce  que  sa  maison  était 
devenue  pour  la  bonne  compagnie  de  Paris  une  sorte 
d  hôtellerie  de  l'amour,  mais  parce  qu'elle  employait  à 
secourir  d'anciens  émigrés,  ou  d'autres  victimes  de  la 
Révolution,  une  partie  des  bénéfices,  tant  soit  peu  scan- 
daleux, qu'elle  faisait  sur  ses  hôtes,  bénéfices  que  je  lui 
reprochais  en  ne  l'appelant  que  <  \a.  chère  madame  Rhaim- 
baut  > . 

Malgré  le  prix  qu'elle  me  coûtait,  je  ne  tardai  pas  à 
reconnaître  les  avantages  de  ma  nouvelle  résidence  à 
Versailles,  c'est-à-dire  sous  les  yeux  du  chef  du  pouvoir 
suprême,  qui  pouvait  voir  et  apprécier  les  preuves  de 
zèle,  et  sous  la  direction  d'un  chef  aussi  brillant  qu'était 
le  général  Junot.  D'autre  part,  j'avais  à  commander  six 
fois  plus  de  troupes  qu'à  Tours.  Indépendamment  de 
plusieurs  demi-brigades  d'infanterie,  du  3*  régiment 


■\ 


318  MEMOIRES   DU   GENERAL  RaRON   THIEBAULT. 

de  hussards  tenant  garnison  à  Chartres,  de  trois  régi- 
ments de  dragons  placés  à  Versailles  (1),  j'avais  encore 
sous  mes  ordres  le  3*  régiment  de  cuirassiers,  occu- 
pant Saint-Germain,  régiment  que  l'on  citait  déjà  et 
qui  était  commandé  par  un  colonel  qui,  fait  adjudant 
général  presque  en  même  temps  que  moi  en  Italie,  avait 
une  réputation  de  capacité  et  de  vaillance  garantissant 
tout  ce  que  Ton  pouvait  dire  en  l'honneur  de  son  corps. 
Ce  colonel,  qui,  je  ne  sais  pas  trop  pourquoi,  n'avait 
pas  plus  cherché  à  se  rapprocher  de  moi  en  Italie  que  je 
ne  l'avais  recherché  moi-même,  était  le  colonel  Préval, 
un  des  cavaliers  les  plus  remarquables,  un  des  cham- 
pions les  plus  ardents  que  Ton  pût  présenter  à  Vénus 
ainsi  qu'à  Bellone,  et  qui  en  effet,  également  apte  au 
culte  de  l'une  et  de  l'autre  de  ces  déesses,  s'entendait  à 
cueillir  le  laurier  comme  le  myrte ,  et  déjà  en  avait 
couronné  sa  jeune  tète  avec  autant  de  coquetterie  que 
d'éclat.  Que  l'on  me  passe  cette  fantaisie  mythologique 
en  faveur  de  ce  qu'elle  a  d'exact;  Préval  a  été  un  d^ 
plus  beaux  (2)  comme  un  des  plus  heureux  colonels  de 

(1)  Le  9«  régiment  de  dragons  me  rappelle  cette  anecdote  tou- 
chante. Trois  jeunes  gens  du  môme  âge,  enfants  du  même  village 
et  amis  depuis  lour  naissanco,  s'étaient  engagés  le  même  jour. 
Par  suite  de  leur  bonne  conduite,  de  leur  bravoure,  de  l'instruc- 
tion qu'ils  avaient  acquise,  de  leur  zèle  exemplaire  pour  leurs 
devoirs,  ils  avaient  intéressé  leurs  chefs  et,  traités  avec  une  égale 
justice,  ils  étaient  presque  eu  même  temps,  sans  changer  decorps, 
et  assez  rapidement  devenus  brigadiers,  jusqu'à  chefs  d'escadrons. 
Eh  bien,  et  par  une  circonstance  certainement  unique  en  ce  genre, 
ces  jeunes  officiers  supérieurs  venaient  d'être  nommés  tous  trois 
lieutenants-colonels,  et  tous  trois,  quittant  leur  corps  le  même  jour, 
allaient  se  séparer,  peut-être  pour  ne  jamais  se  revoir.  Or,  le 
moment  où  je  leur  remis,  avec  leurs  nouveaux  brevets,  leurs 
ordres  de  départ,  ils  s'embrassèrent  en  fondant  en  larmes,  et 
leur  effusion,  effet  d'une  si  longue  intimité,  d'une  amitié  si  vive, 
nous  lit  tous  pleurer. 

(2)  Murât,  La  Salle,  Colbert  aîné,  Dorsay  et  Dorsenne.  Ses  sol- 
dats appelaient  Préval  «  Miroir  à  p ». 


LE  COLONEL  PREVAL.  319 

DOS  armées;  mais  de  plus  il  a  été  et  est  un  des  ofBciers  les 
plus  instruits  et  les  plus  capables,  un  des  soldats  les 
plus  intrépides  qu'ait  eus  la  France. 

Hait  jours  consacrés  à  la  garnison   de   Versailles, 
Chartres  ajourné,  j'allai  passer  à  Saint-Germain  la  revue 
M' de  cuirassiers,  revue  pour  moi  d'un  véritable  intérêt, 
qui  fat  d'entière  approbation  et  qui  ne  pouvait  être  que 
cela,  avec  un  régiment  qui,  par  sa  tenue,  sa  discipline, 
80D  instruction,  l'esprit  dont  il  était  animé,  le  choix  des 
hommes,  était  un  corps  d'élite,  un  corps  modèle  dans 
toate  la  force  du  terme.  Cette  revue  devait  enûn  me 
faire  connaître  et  juger  un  officier  qui,  pour  résoudre  le 
problème  d'un  tel  commandement,  s'était  en  quelque 
sorte  sacriûé.  Préval  avait  en  effet  préféré,  en  1800,  le 
commandement  de  ce  régiment  au  grade  de  général 
de  brigade,  grade  qui  deux  fois  lui  avait  été   offert. 
£t  je  cite  ce  refus  non  seulement  parce  qu'il  fait  un 
grand  honneur  à  son  auteur,  mais  aussi  parce  qu'il 
caractérise  l'esprit  militaire  de  cette  époque.    C'était 
encore  le  temps  où  les  meilleurs  ofQciers  regardaient 
leur  compagnie,  leur  bataillon,  leur  régiment,  comme 
on  regarde  son  clocher  natal.  Ils  servaient  leur  pays 
pour  la  fierté  de  le  bien  servir,   sans  préoccupation 
d'ambition  ni  de  cupidité,  l'honneur  étant  pour  le  corps 
et  non  pour  l'homme.  Dans  le  même  esprit  Nansouty  et 
d autres  avaient  également  refusé  des  grades;  Préval 
n'avait  pas  voulu  quitter  la  tête  de  son  régiment  avant 
d'en   connaître   parfaitement  tous    les    détails,  qu'il 
nfouma  d*ailleurs  en  publiant  plus  tard  les  Nouveaux 
BèglemenU  de  service  et  de  manœuvres.  De  plus,  il  avait 
eu  à  orgueil  de  faire  d'un  régiment  sans  célébrité  et 
fort  mal  tenu  le  plus  beau  régiment  de  cuirassiers.  Il 
devint  jlonc  un  des  premiers  officiers  de  cavalerie  fran- 
çais, et,  sous  ces  derniers  rapports,  il  put  s'applaudir 


320    MÉMOIRES   DC    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

du  sacrifice  qu'il  avait  fait;  mais  il  paya  et  ne  pouvait 
manquer  de  payer  trop  cher  ces  honorables  motifs  ;  car 
il  ne  lui  en  revint  que  de  se  faire  devancer  par  des 
égaux  qui  ne  l'étaient  que  de  grade,  de  blesser  par 
la  recherche  d'une  si  noble  supériorité  des  camarades 
plus  soucieux  de  le  jalouser  que  de  limiter;  par  la  même 
raison  il  déplut  à  la  presque  totalité  des  chefs  qui  sont 
.  les  arbitres  de  nos  destinées;  en  somme,  il  ne  se  fit  que 
des  ennemis.  Et  son  sacrifice  fut  d'autant  plus  gratuit 
qu'un  tel  complément  d'instruction  était  inutile  à  sa 
carrière.  Sur  vingt  champs  de  bataille,  il  s'était  montré 
capable  de  bien  manier  des  troupes  de  toutes  les  armes; 
il  avait  déjà  prouvé  qu'il  pouvait  s'élever  aux  combi- 
naisons, aux  prévisions  de  haute  stratégie.  Aussi  bien 
que  tous  les  officiers  qui  comme  lui  préférèrent  l'hon- 
neur de  leur  régiment  à  leur  avancement,  il  perdit,  sans 
compensations  possibles,  ce  qui  sera  toujours  dans  la 
carrière  des  armes  la  véritable  source  du  crédit  et  de 
l'autorité,  l'obtention  d'un  grade  de  plus;  car  comman- 
der plus  d'hommes,  c'est  s'élever  vers  les  chances  de 
gloire,  tandis  que  rester  dans  un  commandement,  c'est 
servir  de  marchepied  à  celui  qui  l'exerce. 

Préval  d'ailleurs  ne  se  faisait  pas  prier  pour  dire  que 
son  régiment  valait  au  moins  les  meilleurs  régiments  de 
cavalerie  de  la  garde  impériale,  et  il  soutenait  son  dire 
avec  une  incontestable  supériorité,  avec  une  énergie 
qui  lui  fut  aussi  nuisible  vis-à-vis  de  quelques  chefs, 
qu'elle  pouvait  être  formidable  devant  l'ennemi;  il  con- 
firma donc  ce  mot  que  le  lieutenant  général,  sous  les 
ordres  duquel  il  était,  lui  dit  un  jour  :  «  Vous  avez  une 
tête  qui  fera  bien  du  mal  à  vos  pieds.  » 

M'étant  rendu  de  Versailles  à  Saint-Germain  à  cheval, 
je  revins  à  Versailles  de  la  même  manière  et  ficcom- 
pagné  par  Préval,  ses  officiers  supérieurs  et  ses  capi- 


tainea  que  j'avais  invités  &  dtner  avec  moi.  C'est  pendant 
ce  repas  que  commença  ma  liaison  avec  Préval,  liaison 
qui  ne  devait  devenir  intime  qu'apri^s  la  Restauration, 
mais  qui.  dès  ce  moment,  acheva  de  me  faire  recon- 
nattre  qu'il  n'était  pas  moins  distingué,  pas  moins  bril- 
lant, comme  homme  du  monde,  comme  homme  d'esprit 
et  d'instruction  que  comme  homme  de  guerre. 

Dàs  mon  arrivée  à  Versailles,  Je  fus  chargé  de  la 
réorganisation  des  3%  9*et  15"  régimenls  de  dragons,  sui- 
TBQt te  système  d'après  lequel  les  régiments  de  cutte  arme 
devaient  ôtre  également  aptes  â  combattre  ^  pied  et  à 
cheral.Par  conséquent,  ce  qu'on  exigeait  de  nous,  c'était 
de  leur  prouver,  en  se  plaçant  d'abord  au  point  de  vue 
de  la  cavalerie,  que  rien  an  monde  ne  devait  résister  à 
niutroape  à  cheval  bien  composée,  bien  commandée, 
Irini  instruite  et  employant  avec  habileté,  vigueur  et 
i-propos  celte  puissance  qui  résulte  de  la  vitesse  et  du 
cboc;  mais  il  fiilluit  leur  démontrer  en  même  temps,  en 
iM  coQsidérant  comme  troupes  à  pied,  que  la  meilleure 
HMlerie  du  monde  devait  s'anéantir  contre  une  infan- 
terie qui  ne  s'ébranle  pas  et  qui  sait  tirer  parti  de  son 
feg  rt  de  ses  baïonnettes;  et  le  résultat  de  ces  deux 
démonglrations  opposées  était  que,  une  fois  instruits, 
«in  leur  avait  inspiré,  comme  dragons  à  cheval,  une 
Wotie  terreur  de  l'infanterie;  comme  dragons  à  pied, 
"le  terreur  égale  de  la  cavalerie:  si  bien  que,  avec  de 
Snindeg  dépenses,  ou  constituait  des  corps  qui,  par  suite 
<le  cette  intimidation  préalable,  eussent  été  aussi  mau- 
vtii  à  cheval  qu'à  pied  s'ils  n'avaient  pas  été  composés 
de  Français. 

b'n  matin,  comme  je  déjeunais,  entra  chez  moi  un 
petit  vieillard  encore  vert,  et  qui,  d'un  ton  délibéré,  me 
dit;  1  Voulez-vous  bien,  monsieur  le  général,  recevoir 
'*  visite  du  père  du  ministre  de  la  guerre,  du  général 


222    MEIMOISES   PC  GÉNÉRAL  BAROX   THICBAULT. 

Berihkr  ?  »  Jl^  m^emi»^es8ai  de  lai  répondre  que  je  me 
sermàs  «mpressè  de  le  prévenir,  si  j'ayais  sa  qa'il  fût  à 
Versailks,  et  j^anrùs  pa  ajoater  si  j'avais  su  qu'il  fût 
eacore  dans  ce  inonde.  Il  m'apprit  qu'il  résidait  à  Paris, 
mab  qne^  Tenu  k  Versailles  pour  affaire,  il  n'avait  pas 
Tonla  le  qnîtter  sans  me  voir,  c  De  chez  tous,  reprit-il, 
j^irai  Tisiler,  selon  mon  habitude,  l'Hôtel  de  la  guerre 
qui  a  êlè  bàli  par  moi,  où  j'ai  demeuré  tant  d'années 
el  où  sont  nés  tous  mes  enfants.  > 

J  insistai  pour  qull  me  fit  Thonneur  de  déjeuner  avec 
moi.  mais  il  n'accepta  qu'une  tasse  de  café,  et  Tidée  me 
Yintdeluipr\>poserderaccompagner  jusqu'à  l'Hôtel  de  la 
guerre,  ce  dont  il  fut  enchanté.  Nous  partîmes  ensemble, 
et  il  aurait  été  question  de  me  le  vendre,  qu'il  n'aurait  pu 
me  montrer  cet  hôtel  avec  plus  de  détails  et  me  faire  plus 
exactement  Thistoire  de  toute  cette  construction  depuis 
les  caves  aux  greniers.  EnÔn  lorsque,  au  bout  d'une 

heure,  nous  parvînmes  aux  mansardes <  Voilà,  me 

dit-il,  le  logement  que  j'occupais.  »  Et,  s'étant  arrêté 
dans  une  assez  petite  et  plus  que  modeste  chambre  à 
alcôve  :  t  Et  voici,  igouta-t-il  avec  orgueil,  où  est  né 
.\lexandre.  >  Et  à  ce  sujet  il  me  débita  force  souvenirs. 
Nous  nous  serions  trouvés  au  berceau  du  roi  de  Macé- 
doine, que  la  macédoine  n^aurait  pu  être  plus  complète. 
Convaincu^qu^il  avait  gardé  cet  endroit  pour  le  bouquet 
de  tout  ce  qu'il  voulait  bien  me  faire  voir  et  m'apprendre, 
je  me  croyais  au  bout  de  ma  corvée;  je  l'avais  déjà 
félicité  sur  ses  jarrets  qui  semblaient,  lui  disçg[s-je,  re- 
trouver dans  ce  bdtiment  la  vigueur  qu'ils  avaient  lors 
de  la  construction,  lorsqu'il  me  prévint  que  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  curieux  à  voir,  c'étaient  les  combles;  aus- 
sitôt il  passe  par  une  lucarne,  et,  m'attirant  comme  à 
la  remorque,  mais  courant  et  grimpant  comme  un  chat, 
il  me  promène  de  faite  en  faîte,  de  gouttière  en  goût- 


LE  PÈRK  DU  CÈPlÉn.lt  BEnTHIEIl.  3S3 

tière,  au  risque  vingt  fois  de  me  Taire  rompre  le  cou;  il 
me  faisait  trembler  aussi  pour  lui-même,  et  sous  ce  rap- 
port encore  pour  moi:  si,  par  suite  de  ces  bravades 
trop  communes  chez  les  vieillards,  il  avait  dégringola 
dn  haut  du  LkAtiment,  le  général  Berthicr  aurait  pu  m'im- 
poter  quelque  responsabilité  dans  la  mort  de  son  père. 
Dn reste,  cette  mort  accidentelle  n'aurait  précédé  que  de 
peu  de  mois  la  mort  naturelle  de  ce  vieillard,  car  nous 
Alons  alors  au  milieu  de  novembre,  et  vers  le  milieu  de 
mai  il  avait  cessé  de  vivre. 

Chaque  jour  et  souvent  deux  fois  par  Jour,  je  faisais  te 
voyage  de  Versailles  à  Paris,  grâce  au  bonheur  d'avoir 
pour  aide  de  camp  un  officier  (Richebourg)  si  capable  et 
si  dévoué  que  je  pouvais  lui  laisser  sans  inconvénient 
des  rouilles  de  papier  signées  en  blanc,  ce  qui  prévenait 
tout  relard  dans  l'expédition  des  ordres  pressés  qui  pou- 
vaieot  m'ètre  adressés  pendant  mes  absences.  Le  général 
■'aoot  continuait  à  me  traiter  avec  bonté,  avec  amitié; 
^n  venant  de  Versailles,  je  passais  à  cent  pas  de  son 
■hôtel  (rue  des  Champs-Elysées),  et  il  était  peu  de  jours 
*3Ueje  ne  le  visse,  ne  fût-ce  que  pour  m'assurer  que  ma 
Pï'^sence  à  Paris  n'avait  aucun  inconvénient. 

Un  jour  que,  de  cette  sorte,  j'avais  déjeuné  avec  lui  et 
^Xie  je  n'étais  retourné  à  Versailles  qu'après  le  spectacle. 
J*ï  trouvai  un  billet  apporté  par  ordonnance,  daté  de  cinq 
**«ures  du  soir  et  par  lequel  il  nie  mandait  de  venir  sans 
*^ule  déjeuner  le  lendemain.  Le  style,  le  mode  d'envoi, 
*  heure  mise  sur  une  telle  invitation  m'annonçaient  qu'il 
^'agissait  d'une  affaire  grave  et  pressée;  de  fait,  le  dé- 
-J  «uner  ne  ressembla  pas  fi  ce  que  ces  repas  étaient  babi- 
^■iiellement,  c'est-à-dire  que  les  folies,  les  anecdotes  du 
-Jour  ou  de  la  nuit,  au  récit  desquelles  on  s'abandonnait 
^vectanldegaielé,furent  remplacées  par  des  souvenirsde 
Çuerre;  Mme  Junot,  qui,  par  le  charme  indicible  de  son 


324    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

esprit,  par  ses  inspirations  variées,  par  la  vivacité  de 
son  imagination,  de  son  caractère  et  de  son  âge,  faisait 
d'ordinaire  tous  les  frais  de  ces  réunions,  ne  prit  pres- 
que aucune  part  à  la  conversation  et  se  montra  plus  que 
sérieuse.  Le  déjeuner  fut  court  sans  le  paraître;  il  en  fut 
de  méme]de  mon  attente.  Partis  de  table,  nous  passâmes, 
le  général  Junot  et  moi,  dans  son  cabinet,  et,  à  peine 
entrés,  il  m'apprit  que  le  Premier  Consul  lui  confiait 
une  expédition  à  laquelle  s'attacbait  une  grande  impor- 
tance :  «  Il  ne  s'agit  pas  de  TEurope,  ajouta-t-il,  c'est 
une  expédition  maritime;  mais  elle  sera  de  peu  de  durée. 
J'ai  compté  sur  vous  pour  le  commandement  en  second 
des  troupes,  et,  si  vous  acceptez,  dans  six  mois  je  vous 
ramène  général  de  division.  —  Mon  général,  lui  répon- 
dis-je,  je  vous  suis  attaché  et  dévoué;  sous  vos  ordres, 
il  n'est  rien  que  je  n'accepte.  S'il  ne  s'agissait  pas  de 
vousy  et  malgré  la  perspective  que  vous  voulez  bien  me 
présenter,  je  ne  pourrais  qu'obéir;  car  je  souffrirai  de 
ce  départ  tout  ce  qu'en  souffrira  mon  père,  et  j'ai  à 
accomplir  un  mariage  que  je  payerais  de  ma  vie;  mais, 
pour  vous  suivre,  tout  se  bornera  à  deux  questions  :  Où 
faut-il  aller?  et  quand  faut-il  partir?  •  —  Il  me  prit  la 
main  et  répliqua  :  <  Il  faut  vous  rendre  à  Saintes,  où  les 
troupes  destinées  à  cette  expédition  arrivent  aujourd'hui 
(23  décembre  1803),  et  partir  après-demain,  afin  de  me 
suppléer  en  attendant  que  j'arrive.  Demain,  vous  aurez 
vos  ordres.  —  Encore  un  mot,  je  vous  prie.  Gardez-vous 
le  commandement  de  Paris?  —  Non,  Murât  me  remplace. 
(Et  en  effet  il  [le  remplaçait,  mais  avec  le  titre  de  gou- 
verneur de  ;Paris  et  de  général  en  chef.)  —  Pourriez- 
vous  me  faire  conserver  celui  de  Versailles?  —  Je  vous 
promets  de  lui  en  parler,  et  j'espère  l'obtenir.  »  Et  nous 
convînmes  que  je  remettrais  le  commandement  de  cette 
subdivision  au  major  du  15»  régiment  de  dragons,  dispo- 


LB  SERMENT   DE  LA   LEGION    D'HONNEUR.         39» 

sition  qui  fut  régularisée  par  un  ordre.  Une  heure  après, 
j'étais  de  retour  à  Versailles;  trois  heures  après,  ma  très 
chère  Mme  Hbaimbaut  soldée  de  quarante  jours  d'ha- 
bitation et  de  je  ne  sais  combien  de  grands  dîners,  j'avais 
définitivement  quitté  la  ville  et  écrit  à  cette  Zozotte, 
nouvelle  arbitre  de  ma  vie,  à  quelles  circonstances  je 
devais  la  consolation  de  la  revoir  un  moment. 

Je  passe  sur  ce  qui  tint  au  règlement  de  quelques 
intérêts  de  famille,  à  l'arrangement  de  mon  départ,  i  la 
vente  de  mes  chevaux  et  de  mon  cabriolet,  à  l'achat 
d'une  calèche,  etc.,  ce  serait  une  affaire  aujourd'hui; 
ce  n'était  rien  alors,  au  milieu  du  mouvement  de  cette 
vie  aventureuse,  de  cette  instabilité  qui  semblait  un  état 
de  nature.  Toujours  tourmenté  par  la  manie  de  voyager 
le  plus  rapidement  possible,  je  .stimulai  suivant  mon  habi- 
tude les  postillons  par  ce  seul  mot  :  <  Cinquante  sols  de 
guides  ou  quinze,  suivant  que  vous  marcherez  vite.  •  EL 
ce  mot,  sur  cette  bonne  route  de  Chartres,  fut  assez  puis- 
sant pour  me  faire  arriver  à  Tours  le  26  décembre,  à  midi. 

J'ai  oublié  de  dire  que,  deux  heures  avant  de  quitter 
Paris,  j'avais  reçu  ma  nomination  de  membre  de  la 
Légion  d'honneur,  j'entends  de  légionnaire,  grade  par 
lequel  tout  le  monde  commença,  c'est-à-dire  seul  grade 
qui  fut  donné  à  la  première  formation  de  l'ordre.  Au 
hrevet  était  joint  la  prescription  de  prêter  sans  délai, 
et  devant  un  tribunal  de  première  instance,  le  serment 
requis;  or  le  tribunal  se  trouvant  en  séance  à  mon  arri- 
vée à  Tours,  je  m'y  présentai,  et  immédiatement  je  fus 
admis  à  remplir  cette  formalité.  Au  reste,  ce  qui  me 
détermine  à  relater  le  fait,  c'est  ce  que  renferme  de  cu- 
rieux à  rappeler  la  formule  du  serment  que  le  Premier 
Consul  exigea  de  tous  les  membres  de  l'ordre.  Ce  serment 

récédait  de  peu  de  mois  l'établissement  de  l'Empire, 

nt-ù-dire  te  rétablissement  de  presque  tous  les  an- 


n 


326    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

ciens  titres  et  d'ua  terrible  despotisme;  et  cependant  en 
voici  la  formule,  véritable  facétie  qui  dut  faire  rire 
Bonaparte  en  attendant  qu'elle  fît  rire  Napoléon  :  t  Au- 
jourd'hui... est  comparu...,  lequel  a  juré  devant  nous,  sur 
son  honneur,  de  se  dévouer  au  service  de  la  République, 
à  la  conservation  de  son  territoire  dans  son  intégrité,  au 
maintien  des  lois  existantes,  à  la  défense  des  propriétés 
qu'elles  ont  consacrées;  de  combattre  par  tous  les 
moyens  que  la  justice,  la  raison  et  les  lois  autorisent, 
toute  entreprise  tendant  à  rétablir  le  régime  féodal  ou 
à  reproduire  les  titres  et  qualités  qui  en  étaient  l'attri- 
but; enfin  de  concourir  de  tout  son  pouvoir  au  maintien 
de  la  liberté.  •  Et  voilà  ce  que  j'ai  juré  à  Tours,  en  même 
temps  que  le  général  Liébert,  et  c'est  aussi  ce  qu'ont  juré 
partout  où  on  l'a  voulu  tous  les  républicains  dont  Napo- 
léon allait  faire  des  chevaliers,  des  barons,  des  comtes^ 
des  ducs,  des  princes  et  des  rois. 

Le  28  décembre,  très  matin,  j'arriva|î  à  Saintes,  où  les 
troupes  destinées  a  l'expédition  et  composées  des  26*, 
79*  et  105*  régiments  de  ligne,  de  deux  compagnies  et 
d'un  train  d'artillerie,  des  4*  et  24*  régiments  de  chas- 
seurs à  cheval,  étaient  en  partie  réunies  depuis  le  23. 
A  peine  descendu  de  voiture,  Ton  m'annonça  tous  les 
officiers  supérieurs  et  commandants  de  détachements  : 
«  Mon  général,  me  dit  le  colonel,  quel  que  puisse  être 
notre  empressement  à  vous  assurer  de  nos  respects,  nous 
aurions  attendu  quelques  heures  pour  accomplir  ce 
devoir,  mais  nous  n'avons  pu  différer  d'un  moment  le 
pénible  rapport  que  nous  avons  à  vous  faire...  A  l'excep- 
tion de  mes  grenadiers  que  je  contiens  encore,  toutes 
les  troupes  du  corps  d'expédition  sont  en  insurrection. 
Le  prétexte  est  la  solde,  qui  en  effet  est  arriérée  de  cinq 
à  six  mois;  le  motif  véritable  est  Taversion  d'un  embar- 
quement dont  les  soldats  ne  doutent  plus...  L'artillerie^ 


ABRIBSE  DE  SOLDK. 


aiT 


ordinairement  si  exemplaire,  a  été  l'instigalrice  de  cette 
rébellion,  qui  a  éclaté  à  ce  cri  :  «  On  veut  nous  embar- 
quer et  nous  faire  périr  pour  nous  faire  impunément 
banqueroute.  «Vous  concevez,  du  reste,  notre  désespoir 
de  paraitre  devant  vous  dépouillés  du  prestige  de  notre 
autorité;  mais  tout  ce  qu'il  a  été  possible  de  tenter  pour 
nmeoer  les  troupes  à  leur  devoir,  nous  l'avons  tenté,  et 
noua  oe  nous  sommes  arrêtés  que  devant  la  crainte  de 
provoquer  par  notre  insistance  «ne  révolte.  > 

Cet  événement  se  trouvait  avoir  pour  moi  une  double 

gravité.  Au  fait  en  lui-même  se  joignait  le  risque  de 

compromettre,  vis-à-vis  des  troupes  avec  lesquelles  je 

rtviis  aucun  précédent,  une  autorité  qui  était  celle  du 

SJDéralJunot,  Mon  investigation  fut  donc  aussi  sérieuse 

^e  complète,  et  je  demeurai  convaincu  que  ces  troupes 

projetaient  de  se  débander  avant  l'arrivée  de  ce  général 

^regrettaient  de  ne  pas  être  parties  avant  la  mienne: 

qu'il  y  avait  lieu  de  croire  qu'elles  décamperaient  la  nuit 

suivante:  que  par  conséquent  il  ne  restait  pas  de  temps 

*  perdre  et  aucun  moyen  d'attendre  le  payeur  de  ce 

•^orps  qui  venait  avec  des  fonds,  mais  qui  ne  devait  être 

'"'   Saintes  que  sous  trois  ou  quatre  jours;  que,  l'exaspé- 

•"alion  des  esprits  étant  telle  qu'il  n'y  avait  rien  à  espérer 

_^ô  la  persuasion  et  trop  à  craindre  de  mesures  violentes, 

''  ftllnit  commencer  par  donner  de  l'argent,  et  il  fallait 

®**  donner  dans  la  journée  pour  déconcerter  les  meneurs, 

r*Our  être  en  mesure  dès  le  lendemain  de  passer  la  revue 

***enBembleet  pourvenger  la  discipline  parle  châtiment 

'^cs  plus  coupables.  J'ordonnai  donc   que   l'on  fit   de 

^*3ile,  et  mois  par  mois,  le  relevé  de  ce  qui  revenait  aux 

l^ régents  sous  les  armes  de  chaque  corps  et  détachement, 

'^t  que,  sous  deux  heures,  les  officiers  supérieurs  et  com- 

**isndants  se  trouvassent  chez  moi  avec  les  quartiers- 

'ïiallres  et  les  payeurs. 


328  MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BâRON    THIÉBAULT. 

Aussitôt  je  me  rendis  chez  le  préfet.  Il  savait  la  muti- 
nerie des  troupes  et  en  était  fort  occupé...  t  Tout  cela, 
lui  dis-je,  n'a  de  gravité  que  dans  le  prétexte;  or,  ce  pré- 
texte étant  l'argent,  je  viens  vous  en  demander  avec 
la  conviction  que,  sous  quatre  jours,  celui  que  vous  me 
ferez  fournir  sera  réintégré  dans  la  caisse  d'où  il  aura 
été  tiré.  —  Je  ne  puis,  me  répondit-il,  me  prêter  à 
aucun  déplacement  de  fonds  ;  les  ordres  sont  trop  sé- 
vères... —  Eh  bien,  lui  dis-je,  comme  préfet,  refusez- 
vous  à  la  réquisition  écrite  que  je  vais  vous  adresser  à 
cet  égard,  mais  personnellement  veuillez  bien  m'aider 
dans  une  circonstance  où  la  responsabilité  du  citoyen  et 
du  fonctionnaire  est  loin  de  ne  pas  être  engagée.  Ainsi, 
de  vous  à  moi,  qu'y  a-t-il  chez  votre  receveur?  —  Rien, 
la  totalité  de  ses  fonds  est  partie  hier.  —  Quoi!  dans 
toute  la  ville  de  Saintes,  il  n'y  a  rien  dans  aucune 
caisse?  —  Trois  cent  mille  francs  se  trouvent  à  la  dis- 
position des  ponts  et  chaussées  pour  des  travaux 
urgents  et  qui  s'exécutent;  mais  je  dois  vous  rappeler 
qu'il  y  a  peine  de  mort  contre  qui  détournerait  des 
fonds  spéciaux,  fût-ce  momentanément.  »  Je  le  remerciai 
et  je  le  quittai. 

De  retour  chez  moi,  je  dictai  ma  réquisition  au  préfet, 
réquisition  motivée  et  portant  d'abord  la  déclaration 
que,  en  cas  de  refus,  je  forcerais  la  caisse  des  ponts  et 
chaussées,  ensuite  la  demande  qu'il  voulût  bien  m'as- 
sister  dans  cette  opération;  je  lui  fis  porter  ce  réquisi- 
toire en  double  par  Richebourg,  qui  me  rapporta  un  de 
ces  doubles  revêtu  d'un  double  refus  du  préfet;  en  même 
temps  j'écrivis  au  colonel  de  donner  à  la  compagnie  de 
grenadiers  de  son  premier  bataillon  l'ordre  de  prendre 
de  suite  les  armes  et  de  se  rendre  devant  ma  porte;  en- 
fin, ayant  constaté  qu'il  fallait  près  de  trois  cent  mille 
francs  pour  acquitter  l'arriéré,  mais  ne  pouvant  dépla- 


CAISSB  FORCÉE. 

cer  une  telle  somme,  inutile  d'ailleurs  pour  contenir  les 
matins,  je  fis  un  ordre  du  jour,  comme  commandant  en 
second  du  corps  d'expédition,  pour  annoncer  :  •  que  le 
(endemain,  à  dix  heures  précises  du  matin  et  dans  la 
plus  grande  tenue,  toutes  les  troupes  seraient  passées 
en  revue  par  moi;  que  dans  la  journée  trois  mois  de 
solde  seraient  payés  aux  sous-ofliciers  et  soldats,  et  un 
mois  aux  officiers  {ce  qui  réduisait  à  cent  et  quelques 
mille  francs  la  somme  indispensable),  et  que,  pour  le 
payement  du  surplus  de  l'arriéré,  des  mesures  seraient 
prises  du  moment  où  le  payeur  serait  arrivé.  » 

Cet  ordre  fait,  signé  et  distribué  d'avance,  jn  me  fis 
suivre  par  la  compagnie  de  grenadiers,  et  partis  avec 
1»  ofllciers  et  le  commissaire  des  guerres  du  corps 
pour  me  rendre  chez  le  caissier  détenteur  des  fonds  des 
ponts  et  chaussées;  il  avait  été  prévenu  par  le  préfet; 
je  lui  demandai  la  somme  dont  j'avais  besoin,  il  me  la 
Kfusa.  Douze  grenadiers  arrivèrent  et  firent,  par  mes 
entres,  le  simulacre  de  forcer  la  caisse;  puis  la  somme 
nécessaire  à  chaque  corps  ou  détachement  fut  remise  à 
tbsqiie  quarlier-mallre  ou  officier  payeur.  Procès-verbal 
de  chacun  de  ces  versements  fut  dressé  par  le  commis- 
saire des  guerres,  et  chacun  d'eux  fut  signé  par  la  totalité 
flMofiiciers  présents  et  par  moi.  La  répartition  de  ces 
fonds  fut  faite  immédiatement.  Le  prétexte  n'existant  plus, 
nul  n'osa  parler  de  la  cause;  les  principaux  mutins  se 
Irouvèrent  abandonnés  par  ceux  qu'ils  avaient  égarés; 
la  revue  eut  lieu.  .Après  avoir  parlé  aux  troupes,  je  fis 
sortir  des  rangs  les  douze  que  l'on  m'avait  désignés 
comme  les  plus  coupables,  savoir  deux  par  compagnie 
d'artillerie  et  deux  par  chaque  bataillon  d'infanterie: 
leurs  armes  mises  à  terre,  un  détachement  de  gendar- 
merie arriva  et  les  conduisit  en  prison  pour  être  tra- 
duits au  conseil  de  guerre.  Cela  fait,  les  troupes  défi- 


i 


830    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAÙLT. 

lèrent  et  l'ordre  fut  rétabli.  Mais  ma  responsabilité 
n'était  pas  couverte;  je  fls  donc  sur  toute  cette  afTaire 
un  rapport,  dans  lequel  rien  n'était  onois  et  auquel 
étaient  joints,  par  copies,  mon  réquisitoire  au  préfet  et 
son  refus,  mon  ordre  du  jour  et  les  procès-verbaux  de 
l'enlèvement  des  fonds;  j'adressai  expédition  du  tout 
au  général  Junot,  au  ministre  de  la  guerre,  au  itiinistre 
de  l'intérieur  et  au  ministre  des  finances,  et,  comme  on 
ne  pouvait  pas  me  désapprouver,  en  même  temps  qu'on 
ne  devait  pas  m'approuver,  personne  ne  me  répondit,  à 
l'exception  du  général  Junot  qui  loua  ma  conduite,  mais 
en  m'annonçant  que  sa  destination  était  cbangée,  qu'il 
allait  prendre,  à  Arras,  le  commandement  de  douze 
mille  grenadiers  formant  la  réserve  de  l'armée  d'Angle- 
terre, et  qu'il  était  remplacé  dans  le  commandement  du 
corps  réuni  à  Saintes  par  le  général  Lagrange. 

Ai-je  besoin  de  dire  mon  désappointement?  Il  fut  com- 
plet, mais  non  muet.  Les  lettres  les  plus  instantes  par- 
tirent, par  le  retour  du  courrier,  et  pour  le  général  Junot 
et  pour  le  général  Murât.  Je  rappelais  au  premier  et  ses 
promesses  et  la  circonstance  que  je  n'étais  à  Saintes  que 
pour  y  être  avec  lui  ;  au  second,  ses  bontés  pour  moi  et 
la  demande  que  le  général  Junot  lui  avait  faite,  enfin 
mon  ambition  de  servir  sous  ses  ordres  et  d'avoir  l'oc- 
casion de  lui  prouver  mon  dévouement.  Mon  attente  ne 
fut  longue  que  par  mon  inquiétude;  le  général  Junot  et 
Murât  m'annoncèrent  en  môme  temps  et  de  la  manière  la 
plus  aimable  que  mes  vœux  étaient  exaucés.  J'étais 
encore  une  fois  sauvé  d'un  embarquement  qui  n'eût 
jamais  été  de  mon  goût. 

Mais,  entre  l'avis  et  l'arrivée  des  ordres  de  mon  rappel, 
vingt  et  un  jours  s'écoulèrent,  jours  mortels,  et  par 
la  crainte  qu'on  ne  revînt  sur  mon  remplacement,  et  par 
l'impatience  que  j'éprouvais  de  me  retrouver  à  Tours. 


Cependant  le  préfet,  très  aimable  homme,  et  sa  femme, 
jolie,  jeune  et  charmante,  s'efforcôrenl  de  me  faire 
oubher  mes  ennuis  en  me  comblant  de  prévenances; 
leurs  bontés  me  rappellent  une  gaucherie,  dont  le  sou- 
venir m'étourdit  encore.  Cette  chère  préfète,  rynchériB- 
sant  en  amabilités  pour  moi,  m'avait  vunti^  une  très 
agréable  promenade  aux  environs  de  Saintes  el  m'avait 
cotume  offert  de  la  faire  avec  moi.  J'avais  répondu  par 
des  actions  de  grâces;  on  avait  parlé  d'autre  chose,  de 
sorte  que  rien  n'avait  été  arrêté,  lorsque,  le  lendemain 
initia,  je  reçus  un  billet  très  délicatement  écrit,  fort  joli- 
nenl  tourné  et  portant  que  i  si  cette  promenade  pouvait 
m'ètre  agréable,  on  m'attendrait  vers  midi  à  la  préfec- 
ture I.  En  proie  à  je  ne  sais  qoelle  préoccupation, 
dus  UD  de  ces  états  d'absence  qu'on  ne  s'explique  pas.  je 
ne  pénétrai  de  cette  idée  que  c'était  là,  de  la  part  d'un 
bonnne  vis-à-vis  d'un  autre  homme,  une  recherche  de 
■tjle  et  d'écriture  fort  extraordinaire,  et  qu'il  fallait 
répondre  de  mon  mieux  à  l'un  et  à  l'autre  ;  IWessus  je 
Hpotle  &  ce  préfet  par  l'acceptation  la  plus  galante  et  je 
lui  envoie  un  véritable  poulet  en  échange  de  celui  que 
Jivsigpeçu;  puis,  à  l'heure  dite,  j'arrive  à  la  préfecture. 
Mail  que  devin&-Je,  quand  j'entendis  ces  mots  pronon- 
t**  par  une  femme  que  le  dépit  achevait  de  rendre 
nviasaDte  :  <  En  vérité,  général,  rien  n'est  plus  édi- 
fiât que  d'adresser  au  mari  la  réponse  que  l'on  doit  à 
Il  femme;  mais  enfm,  puisque  vous  avez  rendu  la  pré- 
sence de  M.  ...  indispensable,  il  faut  bien  attendre  qu'il 
Mit  libre,  et  il  ne  l'est  pas  aujourd'hui.  >  Je  ne  sais  où 
je  nie  serais  fourré  et  si  je  n'aurais  pas  trouvé  un  trou 
de  souris  trop  vaste.  >  Miséricorde  I  •m"écriai-je.  J'ignore 
ce  que  j'allais  ajouter,  quand  le  mari  arriva  pour  me 
faire  des  excuses,  qui  achevaient  de  rendre  les  miennes 
iniposeiblcB;  ainsi  j'échappai  à  un  téte-à-tète  d'autant  plus 


33«  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

atroce  que,  s'il  y  avait  au  monde  un  moyen  d'arracher 
un  pardon  à  cette  préfète,  ce  moyen  n'(^tait  pas  en  ma 
puissance,  puisque  désormais  mon  cœur  appartenait  à 
Zozotte.  Par  bonheur,  le  ciel  acheva  de  venir  à  mon 
secours;  le  lendemain  matin,  je  reçus  mes  ordres.  Ajoa- 
terai-je  que,  comme  je  montais  en  voiture,  le  préfet  me 
fit  remettre  deux  bouteilles  d'eau-de-vie  de  plus  de  cent 
sept  ans  de  bouteille,  et  provenant  d'une  cave  dont  il 
m'avait  fait  l'histoire?  Aux  bouteilles  était  joint  un  billet, 
d'une  écriture  et  d'un  style  fort  différents  du  premier, 
et  dans  lequel  il  me  disait  qu'il  espérait  que  Tàge  de 
ces  deux  compagnes  de  voyage  ne  les  déprécierait  pas 
à  mes  yeux. 

Mes  ordres  portaient  d'attendre  le  général  Lagrange 
pour  lui  remettre  le  commandement;  mais  je  ne  tins 
aucun  compte  de  cette  clause,  d'une  part,  parce  que  le 
colonel,  auquel  je  remis  et  les  instructions  et  tous  les 
papiers,  pouvait  me  remplacer  à  merveille  et  me  rem- 
plaça en  effet;  de  l'autre,  parce  que  le  général  Lagrange 
pouvait  tarder  à  arriver;  enfin  et  surtout  parce  que 
j'avais  les  meilleures  raisons  de  ne  revoir  la  préfète 
qu'en  lui  disant  adieu,  et  parce  que  j'étais  très  pressé 
de  me  retrouver  près  de  Zozotte  et  de  garder  pour  elle 
le  plus  de  temps  possible.  Ma  voiture  se  trouvant  char- 
gée depuis  huit  jours,  je  partis  sans  délai  et,  de  toute  la 
célérité  que  les  plus  généreux  pourboires  peuvent  don- 
ner aux  jambes  des  chevaux  de  poste,  j'arrivai  à  Tours 
et  j'entrai  dans  la  cour  de  M.  Chenais. 

Dans  Teffusion  de  cette  arrivée,  j'oubliais  un  gros 
panier  attaché  à  l'arrière-train  de  ma  voiture  et  que 
M.  Chenais  avisa  de  suite.  En  bon  Tourangeau,  il  était 
fort  gourmet;  cette  sensualité  avait  survécu  chez  lui 
à  toutes  les  autres  et  s'était  fortifiée  de  toutes  celles 
dont  le  temps  avait  fait  justice.  Apprenant  ce  que  le 


panier  contenait,  des  huîtres  de  Marenues,  i)  se  mit  en 
devoir  de  1g  détacher  lui-même  et  le  trouva  vide;  les 
cahots  s'étant  unis  au  poids  des  huîtres  pour  le  défon- 
cer, les  buitrcs  étaient  restées  en  route.  Zozotte  et 
moi.  noua  riions  aux  larmes;  mais  M.  Chenais  jurait 
horriblement,  et  il  ne  fallut  rien  moins  que  le  cognac 
(le  1696  pour  le  consoler. 

Je  complais  ne  m'arriïter  que  quelques  jours  à  Tours; 
nuis,  comme  le  dit  je  ne  sais  plus  quel  couplet  :  «  Un 
tendre  engagement  mène  souvent  plus  loin  qu'on  ne 
pense.  •  Les  jours,  d'ailleurs,  passaient  si  vite  qu'ils  ne 
Minblaient  plus  des  jours  que  par  le  nom,  chacun  d'eux 
tmeDBDt  de  nouvelles  raisons  de  retard.  Et,  pour  me 
reporter  au  moment  de  l'année  où  nous  étions  alors,  je 
trouvais  à  l'hiver  même  toutes  les  suavités  du  prin- 
temps, tant,  dans  cette  Touraine  d*enchantement  et  de 
délices,  je  respirais  la  volupté  ;  bref,  près  de  la  femme 
qui  m'enivrait,  j'aurais  déQé  le  Tartare  et  dédaigné  le 
ciel.  I  Enfin,  me  disait  Zozotte,  personne  n'enlèvera  Ver- 
Millwen  votre  absence,  et,  quelque  jour  que  vous  y  arri- 
TÎei,  vous  êtes  bien  silrde  le  retrouver  ^  la  même  place,  i 
Ubil  est  que  rien  ne  semblait  y  nécessiter  ma  pré- 
«nee,  que  mes  ordres  n'avaient  rien  de  pressé,  et  que 
m jffle  j'aurais  pu  passer  à  Saintes  tout  le  temps  que  je 
P&KaJB  À  Tours  ;  mais  toutes  ces  bonnes  raisons,  que  je 
de  donnais  pour  m'excuser  moi-même,  n'empêchèrent 
que  si  Versailles  ne  changea  pas  de  place,  ce  fut,  comme 
00  va  voir,  ma  place  qui  se  trouva  changée. 

J'avais  obtenu  de  partir,  en  promettant  de  refaire,  au 
moins  une  fois  par  mois,  et  jusqu'à  l'épuque  fixée  pour 
notre  mariage,  le  voyage  de  Tours,  voyage  accablant 
quand  je  m'éloignais,  enchanteur  quand  je  revenais. 
Au  moment  où,  cédant  à  la  nécessité,  j'accomplissais 
ce  cruel  sacrilice,  le  général  Liébert  vint  me  trouver,  et, 


334  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

à  titre  de  service  et  d'amitié,  il  me  demanda  de  me 
charger  d'une  lettre  pour  le  général  Moreau,  mais  d'une 
lettre  confidentielle,  ne  pouvant  être  remise  qu'au  desti- 
nataire lui-même,  et  dont  il  me  priait,  du  reste,  de  ne  pas 
parler.  Je  promis  tout  ce  qu'il  voulait,  et  je  n'eus  aucun 
mérite  à  le  faire,  car  je  connaissais  la  vieille  intimité  de 
ces  deux  anciens  ex-sergents  d'artillerie,  et  je  conçus 
d'autant  moins  l'idée  que  quelque  chose  de  grave  pût 
se  rattacher  à  leurs  relations,  que  j'étais  plus  loin  de 
supposer  qu'il  y  eût  rien  de  menaçant  dans  le  rôle  et  la 
position  du  général  Moreau.  Aussi,  arrivé  à  Paris  le 
lendemain  soir,  17  février,  je  fis  la  commission  du  gé- 
néral Liébert  dès  le  surlendemain  18,  au  matin. 

N'ayant  jamais  servi  sous  les  ordres  du  général  Mo- 
reau, ne  lui  ayant  jamais  parlé,  je  n'avais  fait,  en 
quelque  sorte,  que  l'apercevoir  à  l'armée  du  Nord  en 
1794,  à  Gènes  en  1799,  à  Paris  au  18  brumaire;  je  lui 
avais  adressé,  comme  à  une  des  hautes  notabilités  de 
nos  armées,  un  exemplaire  de  mes  ouvrages,  et  j'en 
avais  reçu  des  lettres  polies.  Mais  là  s'étaient  bornées 
nos  relations,  et,  s'il  se  rappelait  mon  nom,  il  ne 
pouvait  se  rappeler  que  mon  nom;  il  ne  devait  pas 
même  connaître  ma  figure.  La  remise  de  la  lettre  en 
question  ne  devait  donc  conduire  de  sa  part  qu'à  quel- 
ques mots  obligeants,  en  retour  de  quelques  phrases 
dans  lesquelles,  et  en  l'abordant,  je  m'étais  félicité  de 
cette  occasion  de  lui  offrir  mes  respects,  de  lui  parler 
de  mon  admiration.  Aussi  quel  fut  mon  étonnement 
lorsque,  après  ces  préliminaires  et  la  lettre  du  général 
Liébert  lue,  et  en  partie  relue,  sans  môme  s'informer 
d'où  je  venais,  si  j'étais  employé,  comment  je  pouvais 
l'être,  ne  me  considérant  sans  doute  que  comme  un 
ami  du  général  Liébert,  ayant  peut-être  su  ma  mésa- 
venture de  Saint-Gloud  et  les  très  puissants  ennemis  que 


\E  DE  MOREAC. 

m'avait  fnils  le  blocus  de  GSnes,  jugeant  d'aprùs  cela 
que  je  devais  ne  pas  élre  ami  de  l'ordre  de  choses  éta- 
bli, U  8c  proooiifa,  et  contre  le  gouverneinenl,  et  contre 
le  Premier  Consul,  avec  la  plus  grande  véhémence  I  Je 
me  retroui'QÎs  de  fait  en  présence  d'une  scène  analogue 
à  celle  dont  le  général  Bonaparte  ni'avait  donné  le  spec- 
tacle, trois  jours  avant  son  coup  d'État,  mais  avec  celte 
différence  que  le  général  Bonaparte  avait  traduit  sa 
peosée  sous  forme  d'indignation  et  de  colère,  tandis 
que  le  général  Moreau,  selon  son  caractère,  employait 
mépris  et  dédain...  Ainsi,  et  pour  citer  quelques-unes 
de  Ks  phrases  :  >  Liébert  est  toujours  b.  Tours...  Avec 
deseafaDts  et  pas  d'argent,  il  faut  servir  quand  même, 
ddt-on  servir  de  marchepied  au  plus  ambitieux  soldat 
qui  fat  jamais...  Et  voilà  où  ont  abouti  tant  d'efforts  et 
de  travaux,  tant  d'espérances  et  de  gloire;  et  voilà  à 
qDOlon  a  sacriDé  tant  de  braves  et  des  armées  entières... 
EtïDcore  le  pouvoir  ne  sufSt-il  plus  à  i'insatiabilité...  11 
vablloir  de  la  pourpre  et  l'hérédité  pour  transmettre 
le  produit  de  l'usurpation...  Et  c'est  nous  qui  donne- 
rions la  main  à  ces  envahissements  liberticides,  nous 
fù  aurions  la  lAcheté  de  les  laisser  s'accomplir...  ■ 
C'mI  en  se  promenant  dans  son  cabinet,  et  en  accélé- 
rât le  pas  de  plus  en  plus,  qu'il  avait  commencé  ce 
dÎBcouTE.  Pendant  quelques  minutes  je  l'avais  suivi  : 
bieatûtje  m*étais  arrêté,  sans  qu'il  suspendit  sa  marche; 
Mfln  U  fallut  bien  qu'il  s'aperçût  à  mon  immobilité, 
^l'impassibilité  de  ma  figure,  à  mon  silence,  que  je  ne 
ptrlageais  pas  son  exaspération,  et  que  si  je  suspen- 
du» mon  départ,  c'est  parce  que  (comme  dans  la  rue 
Chaotereine)  il  n'y  avait  pas  lâ  un  tiers  qui  pût  le 
"l'are  possible  ;  il  s'arrêta  donc,  après  s'être  rapproché 
''•moi, et  ae  résumant  par  des  vœux  pour  la  France, 
•■ïniels  je  répondis  par  une  application  de  politesse; 


336    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

puis  je  pris  congé  de  lui,   résolu  à  ne  pas  le  revoir. 

A  dire  vrai,  j'étais  confondu,  et  des  dispositions  da 
général  Moreau,  et  de  la  sorte  de  hardiesse  qu'il  avait 
eue  de  m'en  faire  le  confident.  Je  comprenais  sans 
doute  que  l'un  des  deux  plus  grands  généraux  de  la 
France  après  Bonaparte  et  le  seul  des  deux  qui  pût 
aspirer  au  pouvoir  (le  générai  Masséna  n'ayant  jamais 
eu  la  pensée  d'y  prétendre),  je  comprenais,  dis-je,  qu'un 
tel  homme  ne  pardonnât  pas  à  qui  y  était  parvenu. 
Cette  inimitié  était  inévitable;  elle  résultait  de  la  nature 
des  choses,  des  infirmités  humaines,  de  la  puissance 
des  intérêts.  Alors  môme  que  Moreau  aurait  eu  l'apa- 
thie nécessaire  pour  laisser  sa  haine  inactive,  il  était 
stimulé  par  sa  femme,  par  sa  belle-mère  surtout,  et  cela 
de  manière  à  ne  pas  manquer  une  occasion  d'incriminer 
les  intentions  et  la  conduite  de  celui  dont  il  subissait 
les  lois,  après  avoir  figuré  tant  d'années  avant  lui  dans 
la  route  de  la  gloire  militaire. 

Au  18  brumaire,  il  est  vrai,  Moreau  s'était  rallié  à 
Bonaparte  et  même  s'était  chargé  de  devenir  le  geôlier 
des  Directeurs,  durant  l'agonie  du  Directoire  ;  mais,  en 
dépit  du  sabre  enrichi  de  diamants  dont  il  avait  accepté 
le  cadeau,  on  peut  dire  que,  pris  au  dépourvu  comme 
tant  d  autres,  il  fut  entraîné  par  des  événements  auxquels 
il  n'avait  aucun  moyen  de  s'opposer.  Bientôt  il  accepta 
le  commandement  de  Tarmée  du  Rhin;  mais  à  peine  se 
retrouva-t-il  à  la  tête  de  ses  anciennes  troupes  et  sur  le 
théâtre  de  ses  victoires,  qu'il  prit  une  attitude  hostile, 
fait  que  je  tiens  de  ce  digne  et  candide  général  Fririon, 
qui,  comme  témoin,  m'a  donné  par  écrit  l'anecdote 
suivante  : 

Peu  après  s'être  fait  Consul,  le  général  Bonaparte  eut 
la  velléité  d'aller  passer  la  revue  des  armées  du  llhin  et 
de  voir  les  généraux  qui  les  commandaient;  mais  quelle 


UKK  MISSIOW    DE   llllfll) 


331 


que  fiU  l'inlensité  de  sa  volonté.  Il  n'osa  rien  exécuter 
ni  mime  annoncera  cet  égard,  sans  avoir  fait  pressentir 
le  géoénil  Uoreau;  en  conséquence,  il  lui  envoya,  je  ne 
sais  BOUS  quel  prétexte,  son  aiJe  de  camp  Duroc,  l'un 
des  hommes  les  plus  conciliants  et  it^s  plus  mesurés. 
Duroc  se  pendit  ;\  BAIe  en  Suisse  et  trouva  Moreau  à 
déjeuner  avec  ses  chef  et  sous-chef  d'étal-mujor  Daxe 
et  Nicolas  Fririon,  adjudant  général  ;  El)lé. commandant 
en  chef  l'artillerie;  Legny.  colonel,  aide  de  camp  de 
Uorenu,  et  Lahorie,  adjudant  général.  Après  l'échange 
de  quelques  phrases  banales,  Duroc  revint  à  l'armée 
(lu  Rhin,  â  la  gloire  de  ses  généraux,  à  la  haute  illus- 
trition  de  son  chef  et  au  puissant  intérêt  avec  lequel 
le  Premier  Consul  les  visiterait  sur  le  théâtre  même 
de  leurs  triomphes,  t  Colonel  Duroc,  reprit  en  sortant 
"Je  son  flegme  habituel  Moreau,  Bonaparte  nous  pren- 
drait-il pour  des  Philistins?  Dites-lui  que.  si  J'allais  en 
Italie,  je  serais  enchanté  qu'il  vint  me  voir  et  qu'il 
medoonflt  des  conseils;  mais  je  connais  mieux  l'Alle- 
magne que  lui,  et  vous  pouvez  lui  dire,  mon  cher  Duroc. 
que  je  lui  laisserai  le  commandement  s'il  vient.  •  Dès 
k  pKmier  mol,  Duroc  avait  jugé  qu'il  n'avait  rien  & 
obtenir;  il  afQrma  donc  qu'il  s'était  mal  expliqué,  s'il 
îT^l  pu  laisser  croire  que  le  Premier  Consul  eûtTinten- 
lion  de  venir,  et  il  ne  parla  plus  que  d'un  désir  vague 
qu'aurait  eu  celui-ci  de  trouver  une  occasion  pour 
reaouvelerà  Moreau  l'assurance  de  son  attachement. 

Reatré  au  salon,  Moreau  demanda  à  Duroc  ai,  dans 
l'entourage  du  Premier  Consul,  on  était  au  courant  des 
caricatures  dont  il  était  l'objet.  Et  sur  la  réponse  que 
quelques  personnes  s'en  amusaient  :  ■  Kn  voici  une. 
n^pnt.Moreau,quiduuioins  est  originale.,,  >  Et  il  montra 
anph,..,  dont  la  tête  était  celle  de  Bonaparte  et  dont  les 
deux  compagnes  obligées  représentaient,  l'une  Camba- 


J 


aaS    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÊBAULT. 

cérès,  l'autre  Lebrun;  et,  comme  Duroc  riait  de  cette 
(^scène  facétie  :  <  Colonel,  lai  dit  Moreaa,  d'un  ton 
presque  menaçant  et  en  masculinisant  les  compagnes 
obligées  par  leur  nom  le  plus  grossier,  ce  qu'il  faut 
regretter,  c'est  que,  si  Ton  en  trouve  parmi  les  Consuls, 
on  n'en  trouve  pas  parmi  les  généraux.  »  La  haine 
entre  ces  deux  hommes  était  inévitable  et  inextin- 
guible. 

Reprenant  ce  qui  tient  à  la  conduite  de  Moreau  envers 
le  Premier  Consul,  on  se  rappelle  de  quelle  manière  il 
afficha  sa  désapprobation  à  Tégard  du  Concordat. 
Enfin,  et  sans  remarquer  qu'il  ne  parut  plus  aux 
Tuileries,  qu'il  était  devenu  un  point  de  ralliement  pour 
les  mécontents,  il  lui  arriva,  au  moment  du  décret  de  la 
création  de  la  Légion  d'honneur,  de  faire  appeler  son 
cuisinier  un  jour  qu'il  avait  beaucoup  de  monde  à  dtner, 
et,  sous  prétexte  que  cet  homme  s'était  surpassé  ou 
qu'il  lui  plaisait  de  le  supposer,  il  lui  annonça  devant 
tous  les  convives  qu'il  le  nommait  <  chevalier  de  la 
casserole  >,  et  qu'il  lui  ferait  porter  une  casserole  en 
décoration. 

Cependant  d'un  tel  rôle  à  un  rôle  criminel,  de  la 
rivalité  ou  du  sarcasme  à  la  révolte,  il  y  a  loin;  mais 
de  ce  qu'il  m'avait  dit  et  de  la  manière,  du  ton,  de  l'air 
dont  il  me  l'avait  dit,  à  cette  même  révolte  il  n'y  avait 
plus  qu'un  pas,  et  ce  pas,  il  m'avait  paru  décidé  à  le 
franchir. 

Rentré  chez  moi,  je  contai  l'entrevue  à  mon  père,  qui 
en  fut  aussi  mécontent  que  je  l'avais  été.  Nous  ne 
comprenions  ni  Tun  ni  l'autre  le  degré  de  rage  qu'il 
fallait  à  cet  homme,  pour  qu'il  m'eût  si  complètement 
révélé,  à  moi  qui  lui  parlais  pour  la  première  fois,  le 
secret  de  dispositions  aussi  hostiles;  car  quel  était  mon 
devoir,   si  ce  n'est  de   rendre  immédiatement  compte 


H   CONSPinATION    DE    MOREAC.  333 

de  celle  entrevue  au  général  Murât,  sous  les  ordres 
duquel  je  me  trouvais?  Mon  horreur  pour  toute  délation 
OlqueTidée  même  ne  m'en  vint  pas;  toutefois,  lorsque, 
peu  de  jours  après  le  général  Pichegru,  Moreau  fut 
vrèlj  et  mis  en  jugement,  je  fus  très  inquiet,  et  du 
eoDleau  de  la  lettre  que  j'avais  portée  et  dans  laquelle 
mon  nom  pouvait  se  trouver,  et  de  ce  que  pouvait 
eonlenir  il  mon  sujet  une  réponse  du  général  Moreau,  et 
dasilence  que  j'avais  gardé  avec  Murât.  Mon  pauvre 
fin  passa  même  une  nuit  à  encaisser  avec  moi  une 
graade  partie  de  mes  papiers  et  à  les  mettre  en  lieu  de 
sllreté,  précaution  qui  lut  heureusement  inutile;  bref, 
noira  anxiété  dura  jusqu'après  le  procès,  c'est-à-dire 
jusqu'au  bannissement  de  Moreau  et  à  la  mort  de  Piche- 
gru, mort  que  l'on  imputa  à  l'Empereur,  qui  se  borna 
à  réfuter  cette  calomnie  par  ce  mol  ;  ■  On  ne  se  salit 

pu  les  mains  avec  une  pièce  qui  n'a  plus  cours • 

Picliegru  était  démonétisé;  il  ne  valait  plus  un  crime; 
mais,  avec  du  cœur,  il  devait  se  soustraire  à  l'écha- 
bud. 

En  sortant  de  chez  le  général  Moreau,  je  m'étais  rendu 
dtei  Hurat,  occupant  alors  ce  charmant  hûtel  de 
lUlosson  qui,  par  l'Arc  de  triomphe  qui  le  précédait, 
KbeTait  d'être  aussi  monumental  qu'élégant,  et  à 
hïTers  le  terrain  duquel  le  prolongement  de  la  ruu 
UfStte  conduit  aujourd'hui  à  la  nouvelle  église  de 
Noire-Dame  de  Lorette.  En  m'apercevant,  il  vint  à  moi 
et  me  tendit  la  main.  Ses  manières  franches,  affables, 
unicales  allaient  à  merveille  à  son  caractère  chevale- 
resque; elles  recevaient  même  un  nouveau  prix  de  sa 
magnifique  prestance,  de  sa  ligure  si  agréable  et  presque 
toujours  riante,  de  son  regard  si  ferme  et  si  doux;  elles 
rehaussaient  encore  ses  brillantes  qualités  et  achevaient 
d'attacher  à  cet  homme,  si  bon,  si  beau,  si  brave  et 


340    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TIIIKBAULT. 

qu'une  atroce  destinée  a  conduit  à  la  mort  la  plus  hor- 
rible par  la  route  de  tous  les  prestiges,  de  toutes  les 
illusions,  de  toutes  les  grandeurs  humaines.  Hommage 
qu'on  éprouve  le  besoin  de  lui  rendre,  tout  en  dépl 
rant  ce  défaut  de  capacité,  auquel  il  dut,  en  1814,  de 
laisser  entraîner  à  s'allier  à  l'Autriche  contre  Napoléon^ 
plus  tard  de  se  figurer  qu'avec  des  Napolitains  il  pour- 
rait battre  une  armée  autrichienne,  enfin  qu'il  pourrait^ 
ressaisir  la  couronne  parce  que  l'homme  le  plus  extra- 
ordinaire des  temps  modernes  venait  pour  un  momen 
de  reconquérir  son  Empire. 

c  Mais,  mon  cherThiébault,  me  dit-iK  après  réchang^>-y 
des  premiers  mots,  qu'ôtes-vous  devenu  depuis  troiB^/| 
semaines  ?  —  Me  serai-jc  trompé  en  ne  voyant  aucuo^^e 
urgence  à  mon  retour  ?    —  Certainement.   Quelqu^^s^ 
rassemblements    ont   eu  lieu  dans  les  bois   du  Trc^ir 
d'Enfer.  Le  Premier  Consul  en  a  été  informé;  il  m.  ^^ 
demandé  qui  était  le  général  commandant  à  Versailles, 
et  cela  pour  faire  adresser  sans  retard  à  ce  général  des 
ordres  et  des  instructions  ;  j  e  vous  ai  nommé,  mais  j'ai  él^ 
forcé  d'ajouter  que  vous  n'étiez  pas  encore  revenu  cfe 
Saintes;  et,  dans  les  circonstances  assez  gravesoùnous 
nous  trouvons,  il  a  fallu  vous  désigner  un  remplaçant  qui, 
deux  heures  après,  devait  être  et  était  rendu  à  Versailles. 
Je  vous  ai  gardé  Orléans  et  j'y  ai  ajouté  Chartres,  afin 
qu'il  vous  restât  quelque  chose  de  votre  ancien  com- 
mandement, de  sorte  que,  Versailles  excepté,  vous 
aurez  encore  le  plus  important  de  la  division.  » 

Il  y  avait  dans  les  regrets  qu'il  voulut  bien  me  témoi- 
gner et  dans  cet  arrangement  une  bienveillance  dont  je 
lui  rendis  grâces.  Il  ajouta  même  que,  comme  les  bois 
du  Trou  d'Enfer  n'aboutissaient  ni  à  Orléans  ni  à  Char- 
tres, et  que  Tadjudant  commandant  Borel  me  suppléait 
dans  la  première  de  ces  deux  villes,  et  le  colonel  de 


P£RT£  HERITEE. 

liDSsards  dans  la  seconde,  rien  ne  pressait  pour  mon 
départ  ;  et  ce  fut  le  sujet  de  nouveaux  remerciements. 
EnAo  je  le  quittai  aussi  consolé  que  je  pouvais  l'Être 
de  cette  perte  du  plus  beau  commandement  qu'un 
général  de  brigaiJe  pût  avoir  en  temps  de  paix,  de  cet 
échange  d'un  commandement  charmant  sous  tous  les 
rapporte  et  qui  pouvait  mener  à  tout,  contre  un  des 
moins  agréables  de  France  et  qui  ne  devait  mener  à 
rien.  Ce  fut  donc  un  chagrin  d'autant  plus  vif  que  je 
dCTaiEm'en  reconnaître  l'unique  cause:  et  si  une  perte 
^l  méritée,  c'était  assurément  celle-là.  Toutefois, 
comme  les  leçons  de  l'expérience  ne  sont  pas  faites 
ponr  l'amour,  je  ne  profitai  pas  moins  des  quarante- 
dwi  jours  d'inaction  que  ce  changement  me  procurait, 
pour  aller  jouir  à  Tours,  une  fois  encore,  des  délices  de 
l'incognito. 

Ed  recevant  de  Murât  cet  avis  de  changement,  je  lui 

iTtJs  demandé  ses  ordres  et  lui  avais  témoigné  le  désir 

"le  flier  ma    résidence  à  Chartres  :   i  A    Chartres? 

*'élait-il  écrié,    mais  il   n'y    a   aucun   rapport    entre 

l'iioporlance  de  cette   ville  comparée   à  Orléans.  >  Et 

tVBuae  j'insistais  :   <  Eh   bien,  reprit-il,   vous  irez  à 

Chartres.   •  Et,  le  20  février  1804,  les   ordres   furent 

expédiés   en  conséquence.  Néanmoins,  un  jour  que  je 

dînais  chez  lui,  il  revint  sur  ce  choix  et  me  dit  d'y 

penser  encore.  Tout  simplement  je  préférais  Chartres. 

parce  que  celle  qui  allait  devenir  ma  femme  détestait 

Orléans,   une  des  cités  de  France  que    ses   habitants 

rendent   la  plus  ennuyeuse.  Cependant  la  masse  des 

cotisidcrations  qui  militaient  en  faveur  de  cette  ville  et 

leur  importance  firent  raison  d'une  simple  répugnance, 

çt,  dix  jours  après,  je  reçus  mes  ordres  pour  Urléans. 


« 


CHAPITRE  XII 


Parti  de  chez  moi  vers  sept  heures  du  matin,  j'arrivai 
à  cinq  heures  du  soir  à  Orléans,  où  Richebourg  m'avait 
précédé  pour  faire  préparer  mon  logement  à  l'hôtel  du 
Loiret.  J'étais  attendu;  le  commandant  de  la  place  arriva 
pour  me  remettre  les  papiers  du  commandement,  que 
l'adjudant  commandant  Borel  avait  quitté  la  veille;  il  me 
fit  son  rapport  des  dernières  vingt-quatre  heures  et  me 
présenta  une  lettre  du  préfet,  portant  invitation  de  me 
réunir,  le  lendemain  matin  à  dix  heures,  chez  lui  aux 
autres  chefs  des  autorités  et  aux  fonctionnaires,  afin  de 
se  rendre  tous  en  cortège  à  la  cathédrale  pour  je  ne 
sais  plus  quelle  cérémonie  :  t  Est-ce  que  cette  manière 
de  nous  conduire  là  où  nous  serions  assez  grands  pour 
aller  tout  seuls,  est  d'usage  ici?  i  demandai-je  au  com- 
mandant de  la  place;  il  me  répondit  affirmativement. 
—  c  Et  personne  n'a  réclamé?  —  Non,  mon  général.  » 
Pour  une  chose  au  fond  sans  importance  et  contre  laquelle 
aucune  objection  ne  paraissait  avoir  été  faite  avant 
moi,  je  ne  voulus  pas  débuter  par  une  altercation  avec 
ce  préfet,  frère  aîné  du  secrétaire  d'État  Maret,  dont  je 
n'avais  jamais  eu  qu'à  me  louer;  ce  préfet  d'ailleurs 
m'avait  été  signalé,  à  part  quelques  traits  de  vanité, 
comme  un  bonhomme.  Toutefois  je  sortais  de  table 
lorsqu'on  m'annonça  le  premier  président  de  l'ancienne 
cour  royale,  nommée  alors  cour  d'appel,  ce  même  Gha- 


TAOTEUIl.  KT  CKAISK  DK   PAII.I.E.  313 

brol  deCrousol,  qui  depuis  la  Restauration  a  figuré 
comme  un  des  ministres  les  plus  dévoués  à  Ghnrles  X  et 
qui,  sans  y  faire  figure,  est  aujourd'hui  à  la  Chambre 
des  pairs,  Il  s'excusa  de  n'avoirpudifférersa  visite  •  qu'il 
«vail  cru  devoir  précipiter,  me  dit-il,  dans  l'intérêt  de 
nos  attributions  respectives.  •  Vous  savez  sans  doute, 
ajoula-t-il,  la  cérémonie  qui  nous  réunira  demain,  et  je 
p«ase  que  vous  avez  reçu  l'invitation  de  M.  le  préfet, 
(pi,  transformant  les  moindres  messes  en  cérémonies 
publiques,  a  établi  ici  l'usage  de  réunir  chez  lui  toutes 
j«g  autorités  et  de  se  faire  suivre  par  elles  pour  défiler, 
Iibaie  bordant,  de  la  préfecture  à  la  cathédrale.  Je  ne 
suis  jusqu'à  quel  point  les  chefs  des  autres  autorités 
pourraient  revendiquer  le  droit  de  s'y  rendre  directe- 
a«ot:  mais  ce  qui  me  semble  entièrement  passer  les 
convenances,  c'est  que  dans  l'église  il  n'y  «jamais  qu'un 
wul  fauteuil,  que  ce  fauteuil  est  pour  lui,  ce  qui  ravale 
les  ehefs  des  autorités  militaire  et  judiciaire   simple- 
ment assis  sur  des  chaises.  Lorsque  j'arrivai  ici,  j'en  Us 
l'observation   à  votre  prédécesseur;  mais  il  ne  voulut 
s'engager  dans  aucune  discussion  avec  M.  te  préfet,  qui, 
fort  de  la  position  de  son  frère,  ne  met  aucune  borne  à 
ses  vaniteuses  prétentions.   Entio,    me  croirez-vous, 
mon  général?  lors  de  mon  installation  comme  premier 
président  de  cette  cour,   il  fit,   en  ma  présence,  et  au 
moment  où  j'allais  m'asseoir,  enlever  le  fauteuil  que 
justement   l'on    m'avait    destiné,   et,  à  cflté  de    son 
fauteuil  en  velours  cramoisi,  galonné  en  or.  il  fit  placer 
pour  moi   une  chaise  de  paille.  >  J'eus  quelque  peine  à 
réprimer  un   sourire  en  pensant  à  la  mine  qu'avait  dû 
faire  sur  cette  paille  le  premier  président,  qui  avec  son 
teint  basané,   son   air  pincé,   ses   manières   raides  et 
sèches,  son  rire  qui  ne  forma  jamais  que  la  grimace 
seconde,  son   ton  sentencieux,  avait,  comme  le 


m 


34i  MEMOIRES   DU    GENERAL  BARON    TUIRfiAULT. 

définit  plus  tard  Zozotte,  c  l'air  d'un  jabot  plissé,  trop 
empesé  et  roussi  au  repassage  > .  Je  savais  que,  malgré 
son  mérite  et  peut-être  à  cause  de  son  mérite,  il  ne  le 
cédait  en  fait  d'orgueil  à  personne,  surtout  pas  à 
M.  Maret,  car  il  lui  était  réellement  supérieur  par  ses 
talents  et,  comme  homme  de  quelque  naissance,  il  croyait 
avoir  le  droit  de  le  primer  bien  davantage. 

Quoi  qu'il  en  fût,  je  ne  pouvais  en  cette  circonstance 
manquer  de  partager  son  avis;  mais  devais-je  débuter 
par  rompre  du  même  coup  deux  lances,  une  envers  la 
première  autorité  du  département,  l'autre  envers  une 
des  premières  autorités  de  France,  le  tout-puissant 
secrétaire  général  des  Consuls,  frère  du  préfet?  Refuser 
brutalement,  c'était  provoquer  un  scandale,  que  tant 
d'invitations  envoyées  auraient  rendu  trop  public.  Dans 
ce  sens  je  répondis  donc  que  je  me  résignais  à  figurer 
dans  la  parade,  mais  que  je  ne  céderais  pas  sur  les  chai- 
ses, attendu  que,  si  le  préfet  avait  sur  nous  un  droit  de 
préséance,  il  n'avait  aucune  suprématie.  <  Mais,  reprit 
le  président,  n'oubliez  pas  l'enlèvement  de  mon  fauteuil 
et  comptez  que  ce  vaniteux  ne  reculera  pas  devant  une 
scène,  i  Sans  relever  le  propos  et  pour  en  finir,  je  pro- 
mis que  la  question  serait  tranchée  de  manière  à  n'y 
pas  revenir,  et,  cette  grande  affaire  terminée,  nous  cau- 
sâmes de  la  société  d'Orléans. 

J'avais  une  lettre  pour  une  Mme  Basly;  cette  dame 
était  la  tante  de  la  présidente  Chabrol,  et,  comme  elle 
recevait  tous  les  jours,  le  président  m'offrit  de  m'y  pré- 
senter le  soir  même,  afin  que  je  fisse  connaissance  au 
moins  de  quelques-uns  des  principaux  personnages 
avec  lesquels  je  me  rencontrerais  le  lendemain. 

Cette  dame  Basly,  alors  âgée  de  près  ou  de  plus  de 
soixante  ans,  était  la  femme  d'un  procureur  de  Paris, 
dont  les  clients  durent  être  bien  heureux  s'il  avait  fait 


Iwrs  alTuires  cooime  les  siennes.  GrAce  à  trois 
(Knerspar  Bemaine  et  au  jeu  tous  les  soirs,  ils  réunis- 
uieni  nombreuse  compagnie.  Mme  Uasly  était  au  der- 
nier point  saillante  et  positive:  il  serait  m^me  plus 
eiKl  de  dire  que  c'était  un  homme,  non  moins  remar- 
quable par  son  esprit  que  par  son  caractère.  Klle  me 
reçut  avec  une  bonté  parfaite  et  la  poussa  mt^nie  au 
point  de  suspendre  sa  partie  (Tait  énorme  de  sa  part). 
Pressentant  rinlérét  que  j'avais  à.  connaître  les  chefs 
Jes  diverses  autorités  qu'elle  voyait  habituellement  et 
avec  la  totalité  desquels  j'allais  si  brusquement  me 
trouver  en  contad.  elle  eut  de  suite  avec  moi  un  entre- 
tien confidentiel,  nu  cours  duquel  elle  me  les  peignit  en 
traits  aussi  viTs  que  piquants. 

Le  préfet  lut  son  début...  Bonhomme  enivré  du  rûle 
de  son  frère  et  donnant  prise  sur  lui  par  des  enfantilla- 
ges, auiqueh  ■  mon  neveu  de  Chabrol,  ajouta-t-elle  en 
souriant,  prête  parfois  trop  d'importance  «.Au  moment 
où  elle  me  nomma  l'évèque  Bernier  ;  «  Aht  madame, 
m'écriai-je.  ce  nom  ne  vous  coùte-t-il  pas  à  prononcer?  — 
Je  comprends  votre  horreur,  reprit-elle,  et  cependant 
vous  vous  accoutumerez  non  seulement  au  nom,  mais 
même  à  la  personne.  Lorsque,  pour  prix  de  ia  part  qu'il 
eut  h  la  conclusion  du  Concordat,  cet  apôtre  vendéen 
osa  demander  un  évèché,  celui  d'Orléans  était  un  des 
deraiers  auxquels  il  eut  dû  prétendre.  On  y  savait  trop 
sa  conduite  sanguinaire  et  l'afTreuse  anecdote  du  seau 
de  ssDg(l};  on  n'oubliait  pas  le  bataillon  de  volontaires 
d'Orléans  massacré  par  ses  ordres,  en  partie  par  ses 
maÎDS.  Aussi  n'y  eut-il  qu'un  cri  parmi  ce  peuple  qui 
l'appelle  <  lÉvèque  poignard  ».  et  se  furma-t-il  immé- 
diatement un  complot  pour  le  tuer  à  sa  première  entrée 


u  ruinpli  <lu  SI 


J 


346  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dans  la  cathédrale.  Ce  complot,  sur  lequel  on  eut  heu- 
reusement l'éveil,  se  serait  exécuté  sans  la  présence  de 
tous  les  chefs  militaires,  sans  Ténergie  des  officiers  et  les 
baïonnettes  des  troupes;  mais  il  reste  dans  la  tête  de 
beaucoup  de  gens  du  peuple  ;  c'est  au  point  que  Tévè- 
que  n'a  pas  encore  osé  paraître  dans  les  parties  basses 
de  la  ville  et  qu'il  ne  sort  guère  à  pied...  Vous  le  verrez 
(et  elle  me  le  dépeignit  fort  exactement,  court,  trapu, 
l'œil  louche,  le  visage  rouge  et  plein,  le  poil  épais  et 
crépu);  eh  bien,  malgré  son  aspect  aussi  repoussant 
que  sa  réputation,  malgré  tout  ce  qui  la  justifie,  malgré 
sa  tète  qui,  s'il  était  quelques  jours  sans  se  raser,  serait 
un  modèle  parfait  pour  une  tête  de  brigand,  vous  n'aurez 
pas  causé  un  quart  d'heure  avec  lui,  que  son  histoire  se 
sera  effacée  de  votre  mémoire,  que  sa  figure  ne  vous 
occupera  plus  et  que  vous  serez  sous  l'empire  du  charme 
que  subissent  tous  ceux  à  qui  il  entreprend  de  plaire; 
vous  le  subirez,  quelque  volonté  que  vous  ayez  de  vous 
y  soustraire.  » 

Elle  disait  vrai;  après  quelques  heures  d'entretien  on  le 
quittait  enchanté,  ravi;  et  ma  femme  et  moi,  nous  en 
devînmes  plus  tard  un  nouvel  exemple.  Il  n'y  avait  pas 
de  semaine  que,  avec  son  grand  vicaire,  il  ne  vînt  passer 
avec  nous  une  soirée  entière.  Prenant  peu  à  peu  la  pa- 
role pour  ne  plus  la  quitter,  traitant  avec  un  charme  et 
une  onction  indicibles  les  sujets  les  plus  variés,  parfois 
même  les  plus  gracieux,  changeant  dès  lors  jusqu'à 
l'expression  de  sa  figure,  dissimulant  son  regard,  par- 
venant à  faire  sourire  ses  lèvres,  il  nous  ravissait  par 
une  éloquence  aussi  suave  qu'entraînante,  et,  lorsque 
nous  nous  trouvions  seuls  avec  lui,  notre  terreur  était 
que  quelqu'un  n'arrivât  pour  l'interrompre;  nous  fai- 
sions défendre  notre  porte  dès  qu-il  était  entré.  Combien 
de  fois  avons-nous  rappelé  ces  incomparables  séances. 


LBB   HABITANTS    D'ORLÉANS.  341 

pendant  lesquelles,  nous  fascinant  au  gré  de  son  im;igi- 
natiOD,  il  nons  entratnail  comme  dans  un  inonde  idéal, 
CD  di^pit  dc6  terribles  souvenirs  qu'il  rappelait!  Et  l'on 
necrojait  plus  que  s'abandonner  aux  touehanles  inspi- 
rations de  l'être  le  plus  candide,  le  plus  étranger  fi  toutes 
lu  pussions  liumaines  et  à  tous  les  intérêts  de  lu  vie. 

Des  personnes  Mme  Basiy  en  vint  aux  habitants,  sur 
lesquels  elle  fut  aussi  exacte  que  sur  le  reste,  en  me  pré- 
Teoaot  qu'il  n'y  avait  avec  eux  aucun  rapport  intime 
qui  fût  possible  ou  désirable:  qu'ils  ne  convenaient  pas 
plus  à  des  étrangers  que  ces  derniers  ne  pouvaient  leur 
tonvenir;  quils  étaient  incapables  d'avoir  des  égards  ou 
d'en  reconnaître;  que,  ne  s'atliant  qu'entre  eux,  ils  étaient 
d'ailleurs  presque  toujours  en  deuil,  el  que,  ne  vivant 
qu'en  famille,  comme  vivraient  des  races  d'espèces  dif- 
férentes, ils  n'avaient  bora  de  là  que  des  relations 
d'aiïaires. 

Le  lendemain  et  d'après  l'invitation  dont  j'ai  parlé, 
j'entrais  à  dix  beures  sonnantes  à  la  préTecture.  Tout  le 
monde  réuni,  nous  nous  rendîmes  à  la  cathédrale.  Le 
préfet  ouvrait  la  marche  et  de  celte  sorte  arriva  le  pre- 
mier aux  places  qui  nous  étaient  réservées;  mais,  à  la 
vue  de  trois  fauteuils  semblables,  il  s'arrêta  court  et  la 
bouche  béante.  Je  ne  sais  de  quelles  idées  il  se  trouva 
assailli,  ni  ce  qu'il  aurait  fait  sans  les  précautions  pri- 
ses; comme  j'avais  résolu  de  trancher  la  question, 
non  de  la  discuter,  un  grenadier  se  trouvait  en  faction 
derrière  chaque  fauteuil,  un  officier  de  grenadiers  était 
&  la  gauche  de  ces  trois  factionnaires,  et  mon  aide  de 
camp,  qui  nous  avait  précédés  dans  l'église  pour  recti- 
fier au  besoin  la  ponctuelle  exécution  de  mes  ordres,  se 
tenait  Â  leur  droite;  enfin  et  en  arrière  d'eux,  figuraient 
comme  réserve  vingt-cinq  grenadiers  commandés  par 
un  capitaine.  La  figure  décomposée,  le  préfet  me  re- 


3S8  MEMOIRES   DU    GENERAL  BARON    TUIEBAULT. 

garda;  mais,  sans  paraître  l'apercevoir  ou  m'occuper  de 
lui,  je  continuai  à  marcher  et  je  pris  possession  du  fau- 
teuil de  droite;  à  mon  exemple,  M.  Chabrol  se  plaça 
sur  le  fauteuil  de  gauche^^t  M.  Maret,  à  la  suite  de  quel- 
ques balancements,  qui  indiquaient  autant  de  colère  que 
d'irrésolution,  comprit  néanmoins  que  tout  cela  était 
irrévocable  et  s'assit  sur  le  fauteuil  du  centre,  sans  faire 
une  allusion  à  cet  acte  d'autorité,  qui  le  laissait  déconte- 
nancé entre  M.  Chabrol  trop  peu  maître  de  sa  joie  et 
moi  impassible. 

Ainsi  qu'on  a  pu  le  pressentir  par  ce  qui  précède,  je 
trouvai  à  Orléans  les  autorités  divisées  comme  en  deux 
camps  ennemis  :  d'une  part,  le  préfet,  le  maire  (Crignon- 
Désormeaux)  et  le  président  du  tribunal  de  conunerce; 
de  l'autre,  le  premier  président  de  la  Cour  d'appel,  Tévè- 
que,  le  président  du  tribunal  de  première  instance, 
puissances  à  peu  près  équilibrées  vis-à-vis  de  l'opinion 
et  qui,  ne  pouvant  que  se  chicaner  sans  se  vaincre,  lais- 
saient les  plateaux  de  la  balance  à  peu  près  égaux  entre 
eux.  Arrivant  sur  ces  entrefaites,  on  me  jugea  propre  & 
détruire  l'équilibre,  et  chacun  spécula  sur  moi  pour  for- 
mer une  majorité  et  se  donner  par  elle  une  apparence 
de  raison.  Je  reçus  donc  des  prévenances  de  tout  le 
monde;  je  m'efforçai  d'y  répondre, mais,  et  en  dépit  du 
précédent  dont  M.  Chabrol  pouvait  se  vanter,  je  ne 
laissai  aucun  doute  sur  ce  fait  que  je  ne  prenais  aucun 
parti;  j'affectai  même  d'ignorer  les  dissidences  toujours 
fâcheuses.  11  y  avait  cependant  des  occasions  où  je  ne 
savais  comment  soutenir  ce  rôle ,  et  c'était  toujours 
l'évèque  qui  les  faisait  naître  et  qui  les  exploitait.  J'ai 
parlé  du  charme  de  ses  entretiens;  et  si  dans  l'intimité 
c'était  un  causeur  délicieux,  en  chaire  c'était  un  orateur 
de  l'ordre  le  plus  distingué. 

Le  Premier  Consul  s'amusant  alors  à  mêler  l'Église  à 


L'ÉLOQUENCR  DB  L'ËVÊQDK  BEBNIEB. 

toat.  faisant  aller  ses  évéques  comme  des  marionnettes. 
te  mettant  à  jouer  à  la  chapelle  et  ù  nous  y  faire  jouer 
arec  d'autant  plus  de  plaieir  que  ce  joujou  était  plus 
nooTcau,  avec  li'outnnt  plus^l'intérôl  ou  <J  importance 
gvetout  cela  était  son  ouvrage  et  attestait  plus  complt:- 
leoeat  sa  puissance,  il  n'y  avait  plus  de  eêrénionies  pu- 
Uiques  qui  De  commentassent  et  ne  terminassent  par  la 
cathédrale.  A  chacune  d'elles  l'évèque  montait  en  chaire, 
ê(li,  en  possession  de  tout  dire  sans  âtre  contredit,  de 
tout  faire  écouter  sans  être  interrompu,  cet  homme,  qui 
me  charmait  dès  qu'il  parlait,  qui  me  révoltait  dès  que 
je  pensais  à  lui,  se  donnait  carrière;  son  thème  était 
généralement  l'éloge  du  Premier  Consul  d'ahord  (plus 
tard  de  l'Empereur);  puis,  avec  un  art  diabolique,  il 
trouvait  moyen  d'arranger  la  suite  de  son  discours  au 
gré  de  ses  anlipalhies  ou  de  ses  prédilections  et  devenait 
aussi  embarrassant  pour  ceux  à  qui  il  prodiguait  sesila- 
^rneries,  que  mortîQant  pour  ceux  à  propos  desquels 
il  aCectait  de  se  taire.   Détestant  le  préfet,  il  laissait 
peser  sur  lui  etsur  l'administration  tout  le  dédain  de  son 
silence;  puis,  à  propos  du  salut  de  l'Église  et  dulégisla- 
leur  dont  Dieu  s'était  servi  pour  rétablir  le  culte,  il  fai- 
sait l'apologie  de  la  justice,  disait  des  choses  flatteuses 
pour  M.  Chabrol  et  l'enveloppait  dans  l'hommage  qu'il 
adressait  au  grand  homme,  auquel  la  l''rance  devait  ou 
allait  devoir  ses  nouveaux  Codes.  Et,  lorsqu'il  en  arri- 
vait à  la  gloire  de  nos  armées,  il  ne  tarissait  plus.  Seules 
DOS  victoires  avaient  rendu  possibles  tous  les  miracles 
accomplis  par  un  génie  qui  résolvait  l'art  de  gouverner 
les  peuples,  et  lù-de.^sus  il  reprenait  nos  plus  mémorables 
campagnes,  s'arrêtait  avec  alfectation  à  celles  que  j'avais 
faites  et,  dès  ce  moment,  me  fixait,  ue  jetant  plus  que 
de8  regards  sardoniques  sur  M.  Maret  et  renchérissant 
d'autant  plus  en  allusions  louangeuses  à  mon  égard  que 


h 


i 


350  MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

le  préfet  se  montrait  plus  exaspéré.  Un  jour  qu'il  avait 
sans  doute  une  revanche  à  prendre  sur  son  ennemi,  il 
parla  une  heure  et  demie  et  passa  tellement  toutes  les 
bornes  du  contraste  que,  pour  ma  part,  je  fus  au  sup- 
plice. Tel  était  l'homme.  Ne  flattant  les  uns  que  pour 
mieux  accabler  les  autres,  il  y  avait  du  venin  dans  ses 
plus  suaves  paroles;  transformant  en  victimes  jusqu'aux 
personnes  qu'il  accablait  de  flatteries,  il  savait  en  arrière 
d'elles  et  par  d'atroces  sarcasmes  ou  par  d'odieuses 
calomnies,  se  venger  de  l'apparence  de  son  admiration 
et  de  la  profusion  de  ses  éloges.  Observerai-je  qu'il  fut 
sa  propre  victime?  car,  n'ayant  pas  obtenu  le  chapeau 
de  cardinal  qu'il  disait  lui  avoir  été  promis,  alors  qu'il 
travaillait  au  Concordat,  le  dépit  et  la  colère  qui,  chez 
lui,  ne  pouvaient  avoir  de  mesure,  réagirent  tellement 
sur  lui-même  qu'il  étouffa  en  vomissant  une  partie  du 
sang  dont  il  s'était  gorgé. 

Mais  si,  à  l'exemple  de  ce  Dernier  et  de  M.  d'Auti- 
champ,  quelques  chefs  de  la  Vendée  avaient  décidément 
abandonné  la  lutte,  d'autres  la  continuaient  avec  fureur 
et  d'autres  encore  par  l'espoir  de  la  rapine.  Dans  la  caté- 
gorie des  exaltés,  apparurent  d'abord  Georges  Gadoudal, 
puis,  comme  me  l'écrivait  César  Berthier,  «  les  autres 
brigands  envoyés  d'Angleterre  pour  attenter  aux  jours 
du  Premier  Consul  ».  Et,  le  24  février  1804,  Murât  me 
fit  témoigner  sa  satisfaction  des  mesures  que  j'avais 
prises  pour  l'arrestation  de  ces  héros  de  la  légitimité, 
mesures  qui  consistèrent  à  faire  commander  la  gendar- 
merie par  des^officiers  et  sous-officiers  choisis,  déguisés 
et  soutenus  par  des  petits  détachements  de  cinq  hommes. 
Ces  mesures,  au  reste,  et  d'après  une  lettre  du  grand 
juge,  reçurent  une  activité  nouvelle  au  27  mars,  moment 
où  la  réouverture  des  barrières  de  Paris  fit  supposer 
que  ceux  de  ces  brigands  non  encore  arrêtés  cherche- 


I,ES    ATTENTATS   BOVAHSTFS 

raieatàfiiir,  et  où  tous  les  cheaiins  de  traverse,  tous  les 
poials  de  passage  de  rivières  se  trouvèrent  inopinément 
^nJéspardes  petits  postes  ou  battus  nuit  et  jour  par 
de  Iréquentes  patrouilles;  mais  huit  jours  plus  tard, 
e'est-fl-dire  le  4  avril,  tous  ceux  de  ces  hommes  que  l'on 
paureuivait  étaient  pris. 

Dans  la  catégorie  des  anciens  rapineurs,  reparurent 
IwToIeursde  diligences,  et,  vers  la  mi-novembre,  quel- 
ques-uns de  CCS  bandits  légitimes  se  montrèrent  entre 
laUans  et  Chartres;  aussitôt  je  pris  contre  eux  je  ne 
lïi)  plus  quelles  mesures,  grdce  &  la  perte  d'une  si 
grande  partie  de  mes  papiers  et  registres;  mais,  à  ce  que 
n'apprend  une  lettre  du  â2  novembre,  ces  mesures 
fntent  Hssez  efficaces  pour  devenir  l'objet  d'une  appro- 
baliun  furmelle. 

iui  dit  que,  en  représailles  de  l'agression  déloyale  de 
l'ingleterre,  le  Premier  Consul  ordonna  que  tous  les 
Aoglaisse  trouvant  en  France  fussent  considérés  comme 
prisonniers  de  guerre  ;  on  en  forma  plusieurs  dépôts,  et 
Orijans  devint  la  résidence  d'une  soixantaine  d'entre 
m,  notamment  de  lord  Elgin  et  du  général  comte 
O'^ionaell,  oncle  de  celui  qui  aujourd'hui  bouleverse 
'Anglelerre. 

I*  premier,  ex-ambassadeur  d'Angleterre  à  Vienne 
el  i  Constantinople,  et  qui,  par  le  mal  qu'en  bon  Anglais 
il  nous  avait  fuit,  avait  acquis  une  certaine  célébrité, 
^lait  un  homme  [de  quarante  et  quelques  années,  peu 
graud,  assez  fort  et  très  distingué  par  son  mérite  et  par 
«es  manières.  Sans  parler  des  rapports  q\ie  sa  position 
l'obligeait  d'avoir  avec  moi,  mais  dont  je  m'attachais  â 
Muverles  apparences,  trois  circonstances  concoururent 
à  établir  entre  nous  une  véritable  liaison.  D'abord,  il 
partageait  avec  moi  le  premier  étage  de  l'hûtel  du  Loi- 
ret, et,  réunis  dans  le  même  appartement,  nous  pas- 


352  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRiULT 

sions  fréquemment  nos  soirées  l'un  chez  l'autre.  Ensoite 
il  créait  à  la  même  époque  une  grande  et  belle  habita- 
tion dans  ses  terres  d'Ecosse,  et  je  m'étais  alors  pris  de 
goût  pour  l'architecture  des  jardins  et  pour  les  coostroe- 
tions  de  campagne  ;  il  fut  aussi  empressé  de  me  montrer 
tous  ses  plans  que  moi  de  les  voir;  quelle  que  fût  sa  pré- 
dilection pour  les  projets  dont  l'exécution  était  com- 
mencée et  qui  avaient  été  arrêtés  d'après  les  idées  ou 
inspirations  des  plus  célèbres  architectes  de  Londres,  de 
Vienne,  de  Constantinople  et  de  Paris,  je  le  déterminai 
à  de  si  nombreux  et  importants  changements  qu'il  de- 
vint indispensable  de  refaire  tous  les  plans,  travail  qu*à 
sa  prière  et  dans  une  de  mes  courses  à  Paris,  je  coofisi 
à  un  dessinateur  habile,  dont  lord  Elgin  fut  enchantée 
mais  dont,  par  un  oubli  bien  involontaire  sans  doute, 
la  dépense  ne  m'a  jamais  été  remboursée.  £nûn,  et  dans 
ce  moment  où  j'approchais  de  la  conclusion  d'un  ma- 
riage désiré  avec  fanatisme,  la  tendresse  de  lord  Elgin 
pour  sa  femme  devenait  pour  moi  une  nouvelle  cause 
d'entraînement  vers  lui.  Lorsqu^on  l'avait  forcé  de  quit- 
ter Paris,  milady  Elgin  était  grosse  de  six  ou  sept  mois, 
et,  pour  qu'elle  restât  entourée  de  plus  de  secours,  de 
plus  de  soins,  il  s'était  résigné  à  la  douleur  de  se  sépa- 
rer d'elle,  douleur  si  vive  qu'il  n'en  revenait  jamais  à 
elle  sans  que  ses  yeux  se  mouillassent.  Quand  la  déli- 
vrance approcha,  il  ne  vivait  plus,  et  me  faisait  tant  de 
peine  que,  d'après  mon  conseil,  il  écrivit  au  Premier 
Consul  pour  obtenir  de  passer  au  moins  auprès  de  sa 
femme  le  temps  des  couches;  de  mon  côté,  j'appuyai 
ce  vœu  près  de  Murât  et  du  ministre   de  la  guerre: 
mais  nous  n'obtfnmes  rien,  et,  si  ce  fut  pour  lui  le  sujet 
d'un  véritable  désespoir,  ce  fut  pour  moi  un  scandale, 
parce  que  c'était  une  cruauté  gratuite.  Chaque  matin, 
du  reste,  il  recevait  par  la  poste  des  nouvelles  de  la 


et.  du  moment  où  milady  ElgJn  corn- 
iBen(a  à  soulTrir,  il  reçut  tous  les  soirs  un  courrier  qui 
lui  apportait  les  nouvelles  du  matin,  et, Jusqu'au  dixième 
jour  des  couches,  il  en  eut  ainsi  de  douze  heures  en 
doue  heures. 

Hais  si  j'avais  trouvé  dans  lord  Elgin  un  de  ces 
hommes  auxquels  la  pensée  ne  se  reporte  pas  sans 
payerun  juste  tribut  à  leurs  qualités  ou  d  leur  mérite, 
il  devait,  et  de  beaucoup  encore,  le  céder  au  comte 
O'Connell,  non  moins  digne  d'admiration  pour  sa  car- 
rière que  de  vénération  pour  sa  personne. 

Isso  d'une  de   ces  familles  qui,  malgré  de  grands 

bitns  et  une  véritable  illustration,  n'ont  jamais  eu  ni 

litres  de  noblesse,  ni  titres  de  propriété,  parce  que  leurs 

IK^sessions  et  leur  rang  sont  anlérieurfi  à  l'existence 

il«  titres  de  cette  nature,  le  comte  (rConnell  était  né 

(n  Irlande  vers  1744.  Le  plus  jeune  de  trois  frères  et 

dMtioé  comme  cadet  à  servir  en  France,  il  était  devenu 

«1761  sous-lieutenant  dans  Royal-Suédois;  en  1771, 

Isvait  fait  partie,  en  qualité  de  major,  d'une  expédi- 

tioo  réunie  par  M.  de  Cboiseul  à  l'île  de  France  contre 

Itl  possessions  anglaises  de  l'Inde;  la  chute  de  ce  mi- 

"iltre  ayant  arrêté  l'expédition,  O'Connell  rejoignit  son 

KgimeDtau  siège  de  Mahon,  s'y  lia  avec  La  Tour  d'Au' 

*w^e,  s'y  distingua  par  de  tels  faits  d'armes  qu'il  re- 

Sot  le  brevet  d'une   pension  de  quatre  mille  francs 

ï*e  Uahon,  il  fut  appelé  au  siège  de  Gibraltar,  oi 

*forta  fureot  impuissants  à  conjurer  la  faute  d'une  si 

^tieste  attaque:  il  n'en  rapporta  pas  moins  le  grade  de 

<^lonel.  Il  était  à  Cadix,  prêt  à  prendre  le  commande- 

Vtent  d'une  expédition  maritime,  lorsqu'il  fut  rappelé 

pour  réorganiser  li  Neuf-Brisach  le  régiment  d'Anhalt  que 

Viodiscipline  avait  ruiné,  et,  cette  mission  remplie,  il  fut 

oonuné  du  comité  institué  en  1788  pour  refaire  nos  or- 


:«:aiLi'-4!*  33 nijrr*.  Zts  jh  tncs.*»*!*  «êaiice.  tous  les 

i  irrri  3i»eii-icr*  M  »  TzmîLi  à«5iir»t  qae  le  comte 
1  :(L2»Til  "i-trTj:  s^l  âLirx»*  â  -k  susbi-nble  et  difficile 
TTT  l1     ^-i  1»*  î^  r-*2r-rij±ac  n»  i*  disnt^r  el  le  pUn 
tI   t  !  liitai  i"t-?  riozicrî*-  1.  sk^^lt»  -lîi'il  les  présenle- 
ru".   l^j-ï^  ^•:iL-*-  1-  zoET  -1  imâîofi.  ci  pour  les  ar- 
'..:.ks~  -   1  7  -:'e:  Zits-  n  3i»:c  i  :2a=x«r  À  >a  rédaction 
:.L  L  >.'i  :.  L^^ai-ia.:-   :  is  usL  rse  li  France  el  Tir- 
zL»^-T   .1:  i.  ti   ^'-œl:*  ■."•"Ij-rirtil  1-5&  :-ret:«nnance»  mili- 
-LJ^-f  li  i~S>  -rr.iLiu*  il'IîLxspkl:  i-r  Ir»çi&Ution  mili* 
\L-r-r-  :.Lzi^    -  IL-  'i-v-r  îrf  ii.x:  ^r  rx;  i  •ê:ê  fût  et  de  tout 
:f  rr  .1  i-ri  i     i-tC-r  sir  rt^r^  =-ai:-èr»-  Un*  nouvelle 
irijs-i.c   Li  Si  2L  -T  iruis  -iC-  i-Hi  Apr**.  le  grade  de 
rLir:*:li-  .-  :li_:  :Lr-:-:  .'t  icjl  L-z  •^^  l ojveau  et  émi- 


'•"■:ir*    L  UT  if  iT.-'i 5^  îî*:i'ii  i  Tsn-^r^r.  Intimenaeiit 

--.  iT:-:   t  ^-it~i-   1  Ar::-  i-fj:!!*  .^  5i-ê*e  de  Gibraltar. 
_  .1-  Tr.i».st  1-  r.inir  iTe:  .^...  =  Xi:  fait  •j'ffrir  me? 
>:  :^  -  :  - >  î.    " .  : ,  T 1  '-I .  .1:  r:  :•.  i.  i.".  i'.vr^-:  a .  mais  on  a 
'-T  _tt  ri  -  t'.i.:  -j:  i  :ir;.  ."i  -  -zufTrni  ioncp»aspoor 
-■"*  » r : r  :  _.  _-.  T:_. ;i;  ;.i.j.  -f  zi.i    »  '.«Conneli  partit 
--     A:~    T  i  :.;.:zir.  i.  j^  rr«cz:i  ÎM.  de  Brjdie. 
: --    -    i' : -L    :-f  ::.;£<  !f<  i'.i:-s  tiii-ent  prisrs.'t. 
^^  .;>.    fs  :  r.i  :r<  r"-.  T::i.-irfi:  iiterrrrir,  il  ûi  loutt 
i  :ii::..çi;  i-  *,' .^^  ::=iz:f  f-zirlr  i->>irideBercheny: 
.-  ->.    .rsr.-f    T>  r:.z:-<  z-ir.irfr:  r-::2r  ii  Russie  en 
■-iLiini:::    -ii    i.-^t-f    :.i:   iifr.:::  :u:  dissoute,  le 
•:zi:-:  •.  •■:iif..  r-.::ini  fz  Azflrttrre  :  il  y  ép»oasa 
-■■:  V--        r:.- :  :-  Fr..fT--f.  r=::frer.  veave.  que  le* 
:::.i  :  f -r>  .-  ::i::s  «t^^-:  :.-iu::f  i  Londres,  ^..ù  elle 
S'.     :.v   ji.-.  i  .  ■:  i:,:Â:::z  iz    iT:ix  nlies.  N'ayant  que 
---:    :u:.-:.ir.r>  if  .:^.".:.::^,  iyii.:  leri  a  ses  pensions. 
>-::  ■.ra.:f:..-.  r:,  t: -:  :r:  uvi-iilà  ;.::^  i  acr  famille  à  sou- 
*'^^-".  ..  r:;u:.  -:-  lî»/l,  iu  înarrrhai  de  Vîooiènil.  qui 


LE  COMTE  O'CONNELL. 

l'était  chargé  de  rëorgaDiser  l'armée  portugaise,  de  très 
belles  propositions  qui  furent  même  appuyées  par  le 
comte  d'Artois;  mais  l'évfique  d'Arles,  qui  remplissait 
les  fonctions  de  Premier,  c'est-à-dire  d'unique  ministre 
luprès  de  celui  que  l'on  nommait  déjà  Louis  WIU,  fit 
Tenir  O'C on nell  et  lui  dit  :  <  Quand  Monsieur  vous  don- 
aerait  Tordre  de  partir,  refusez  et  restez  à  notre  dispo- 
sition. Monsieur  ne  montera  jamais  à  cheval  si  vous 
n'ilfls  auprès  de  lui;  nous  pouvons  donc  avoir  le  plus 
grand  besoin  de  vous,  et  de  tels  intérêts  passent  avant 
ceux  du  Portugal.  ■ 

Cependant  l'espoir  que  les  princes  conservaient  eo- 
eore  en  i804  s'affaiblit  de  plus  en  plus.  C'était  l'époque 
Dii  le  pouvoir  du  Premier  Consul  achevait  de  devenir 
colossal,  la  puissance  de  la  France  irrésistible.  Les  pré- 
ïiaions  de  I  evèque  d'Arles  n'avaient  donc  plus  d'objet; 
'M  intériïts  de  Mme  la  comtesse  O'Coonell  la  rappe- 
Iwten  France,  les  lois  ne  s'opposant  plus  à  son  retour, 
«lie  y  rentra  en  1802  avec  son  mari  et  ses  filles,  dont 
'»  cadette  ne  tarda  pas  à  épouser  M.  d'Etchegoyeu  (tj, 
qui  plus  tard  fut  fait  baron  par  Napoléon  et  devint  un 
<teses  cent  chambellans. 

Informé  que  l'auteur  des  ordonnances  de  1788  était 
rentré  en  France,  le  Premier  Consul  voulut  l'attacher 
4  Ma  gouvernement  et  lui  fit  faire  des  offres  on  ne 
p«iit  plus  honorables,  auxquelles  O'Connell  répondit  r 
'  Je  suis  trop  vieux  pour  quitter  une  cause  que  j'ai 
MTîe  toute  ma  vie.  i  La  môme  personne,  un  haut  fonc- 

l<|  Lan  de  leur  rentrée  ea  France,  M.  ot  Mua  O'Coimell  ùtdîeat 
'Uds  se  loger  dans  un  petit  uppartemeut  situé  au-dessus  des 
^ri«s  et  renihes  de  M.  d'Etchegoyen,  rue  des  Capucines,  S.  et  co 
''"nier,  veuf  depuis  quelque  temps,  u'aj  aut  pu  voir  une  si  digne 
'unillt  sans  ua  vif  intérËt  et  Mlle  de  Bellevue  la  Jcuae  suis 
°0[ic«voir  pour  elle  un  tri>s  juste  omom',  l'épouga,  quelques  anai^o ^ 
)*Vit  que  son  frëra  épouslt  aux  manies  titres  l'aluée. 


tié  M£1f  OlftES  Br  C^liCaAL  BABOS   TfllÉBAULT 


plus  de  saccès, 
le  comte  qae 
serait  la  dernière,  et  en 
^omtLàmt  :  €  Faites  txs  oonditioiis.  oo  adhérera  à  tout; 
ce  ne  smA  pis  d^aîDeBrE  des  fcmctkMis  actÎTes  que  l'on 
TO«£  prcipc»£»e  :  H  ne  s'acit  q«e  de  tous  mrttre  à  la  tête 
da  caiûDCt  dn  Premier  CobsbL  Qnaiit  à  la  persistance  de 
Tos  refuK  ci>si^dfi>ez  à  qnd  point  ils  pourront  blesser  et 
me  Toos  disâxfiukz  pis  qaHs  scmt  de  natnre  à  provoquer 
contre  tous  dfs  mesures  de  r^eur.  »  La  résolution  du 
ooflite  n'aurait  p«^  été  irrévocable  que  cette  menace 
Faurait  rendue  teik.  Ce  n^êtait  pas  sur  un  homme  de 
cette  trempe  que  de  tels  moTens  pouraient  avoir  action. 
Quant  au  Pre-mier  Cc«nsu]  (et  diaprés  un  rapport  par 
lequel  le  sénêrai  Berlhier  avait  terminé  en  déclarant, 
à  la  suite  de  sranis  et  justes  ésk^çts  sur  la  capacité  di 
comte  0*C<4inelK  qu^il  devait  être  considéré  commi 
irrévocaMement  dérouê  aux  Bourbons),  il  ordonna  qu'il 
f4t  amHê  et  conduit  au  Temple*  mesure  à  laquelle  1< 
comte  se  soumit  avec  une  résignation  inébranlable. 

Au  nombre  des  amis  du  comte  O^Connell  et  de  se 
%n^îs.  les  f*lus  dêvjuês.  se  trouvait  le  sénateur  Fargu< 
qui.  immédiatement  informé  de  cet  emprisonnement, 

rendit  en  toute  hâte  chez  le  Pranier  Consul  et  réclau ^a 

avec  t&nt  de  fo^^e  contre  cette  rigueur,  déclara  si  ha      -u- 
tement  que  &c*d  ami  était  incapable  de  se  mêler  à  auc^^^o 
complot,    oîîrit    avec    tant   de    véhémence  d'être  sa 

caution,  qu'ii   obtint  que  la  détention  au  Temple  ^■filt 
convertie  en  un  envoi  du  comte  à  Orléans,  conmie  j      ^ri- 

sonnier  de  guerre  :  c'est  ainsi  que  le  comte  O'Connell se 

trouvait  au  nombre  des  prisonniers  dont  j*étais  resp^KDo- 
sable.  mes  instructions  m'autorisant  à  prendre  coe^il  tre 
eux  toutes  les  mesures  de  sûreté  que  je  jugerais  néc^es- 
saires. 


PSISONNIERS    AK'CLXIS. 

Les  faits,  relatés  dans  la  trop  courte  biographie  qui 
précède,  m'étaient  inconnus,  lorsque  je  reçus  la  pre- 
mière visite  du  comte  O'Connell;  mais  sa  belle  et  véné- 
rable figure,  ses  cheveux  blancs,  une  dignité  calme  et 
que  sa  haute  taille  ache%'ait  de  rendre  imposante,  ses 
Bulères  si  naturelles  et  si  nobles,  tout  ce  qu'il  y  avait 
dt  garantie  dans  ses  moindres  paroles,  sa  conversation 
si  timple  et  si  forte,  me  révélèrent  aussitât  un  homme 
Wpérieur,  et.  plusieurs  autres  entrevues  ayant  confirmé 
l'impression  de  celle-là,  ce  Tut  avec  une  effusion  crois- 
Unte  que  je  lui  montrai  à  quel  point  je  me  sentais 
sntralné  à  rivaliser  de  zèle  avec  ses  plus  anciens  amis. 

L'occasion  de  le  lui  prouver  ne  se  fit  pas  attendre;  un 
ïOatin  je  reçus  Tordre  de  faire  partir  dans  les  vingt- 
9^alre  heures,  pour  le  fort  de  Bitche,  tous  les  Anglais 
*Jiu  se  trouvaient  à  Orléans.  Ce  fut,  pour  les  soixante 
'amilles  ou  individus  compris  dans  cette  disposition,  une 
'ifaolation  à  laquelle  je  n'étais  pas  de  caractère  à  rester 
insensible.  Mais  l'ordre  était  impératif;  on  ne  tergiver- 
^4il  guère  avec  le  Premier  Consul  ou  avec  les  ministres 
<le  ses  volontés.  Tout  en  déplorant  le  sort  de  ces  mal- 
lieureux,  dont  plusieurs  ne  savaient  comment  subvenir 
aux  frais  du  voyage  de  leurs  femmes  et  de  leurs  enfants, 
et  comment  se  mettre  immédiatement  en  route,  je  fis 
exécuter  le  cruel  départ,  et,  tout  en  obéissant  à  ce  que 
cet  ordre  avait  de  rigoureux,  j'osai  prendre  sur  moi 
d'en  excepter  le  général  O'Connell  et  lord  Elgin.  Certes, 
j'étais  loin  de  m'abuser  sur  tes  conséquences  d'une  telle 
hardiesse,  surtout  au  sujet  de  deux  hommes  de  cette 
importance.  J'imaginai  donc  d'écrire  au  général  Murât 
qae  lord  Elgin  et  le  comte  O'Connell  se  trouvant  à 
Orlésns  d'après  des  ordres  particuliers,  je  n'avais  pas 
pensé  que,  sans  être  nominativement  désignés,  ils  pus- 
sent être  compris  dans  la  mesure  générale  que  je  venaÎB 


I 


358      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  faire  exécuter;  puis,  au  lieu  de  répondre  par  le  retour 
du  courrier  comme  je  le  faisais  toujours,  'je  compris 
cette  réclamation  indirecte  dans  le  rapport  qui  ne  partait 
que  le  lendemain,  et  je  fis  immédiatement  écrire  par 
l'un  et  par  l'autre  de  ces  deux  messieurs  à  leurs  amis, 
afin  que  ceux-ci,  sans  perdre  un  moment,  c'est-à-dire  en 
profitant  des  vingt-quatre  heures  d'avance  qu'ils  avaient, 
pussent  me  seconder  et  même  préparer  les  voies;  mar- 
che grâce  à  laquelle  nous  obtînmes  ainsi  qu*ils  restassent 
à  Orléans. 

Peu  après  j'eus  à  me  rendre  à  Paris.  Lord  Elgin  et  le 
général  O'Connell ,  informés  de  mon  départ,  vinrent  me 
prier  de  voir,  l'un  milady  Elgin,  l'autre  Mme  O'Connell. 
Tous  deux  me  répétaient  combien  ils  avaient  besoin  de 
revoir  quelqu'un  qui  eût  vu  des  personnes  pour  eux 
si  chères,  et  combien  ces  personnes  seraient  heureuses  de 
pouvoir  recevoir  quelqu'un  qui  venait  de  les  quitter, 
qui  allait  les  revoir  et  à  qui  ils  avaient  une  si  grande 
obligation.  Je  partis  enchanté  de  la  consolation  que 
mon  intervention  pourrait  procurer  aux  uns  et  aux 
autres,  et  c'est  pour  le  comte  O'Connell  que  je  fis  ma  pre- 
mière visite.  Dès  le  lendemain  de  mon  arrivée,  je  me 
présentai  à  l'hôtel  de  son  gendre,  M.  d'Etchegoyen  ; 
toute  la  famille  était  réunie;  on  paraissait  m'attendre,  et 
je  fus  touché,  au  dernier  point  touché ,  de  tout  ce  qu'il  y 
eut  d'empressement,  d'effusion,  de  bonté,  dans  la 
manière  dont  je  fus  accueilli.  Je  ne  fus  pas  moins 
attendri  par  le  spectacle  du  culte  qu'à  l'envi  chacun 
rendait  au  chef  de  famille.  Il  grandissait  à  mes  yeux  à 
mesure  que  sa  femme  et  ses  enfants  s'élevaient  eux- 
mêmes  en  exprimant  leur  tendresse  et  leur  vénération 
pour  lui. 

Fort  de  cette  impression ,  en  quittant  la  famille 
O'Connell,  je  m'étais  rendu  chez  milady  Elgin,  tout  en 


HILADY    ELGIN. 

pœsant  combien  j'allais  la  rendre  haureuse  :  car  elle 
d«ntt!'%e  d'autant  plus  que  je  la  supposais  plus  digne 
de  la  tendresse  dont  elle  était  l'objet.  Je  présumais  donc 
qoe  les  portes  s'ouvriraient  ù.  la  simple  annonce  de 
mon  nom.  et  que  milady  Elgin  viendrait  au-devant  de 
tnoi  avec  une  expansion  égale  à  celle  dont  je  venais 
d'avoir  le  touchant  spectacle;  mais  d'autres  impressions 
■n'^luent  ré-servées.  Je  débutai  par  être  obligé  de  répéter 
ma  Dom  deus  fois  au  goddam  qui  m'ouvrit  la  porte  ;  il 
ftdlut  aller  demander  si  l'on  pouvait  me  recevoir  ;  on 
M  plusieurs  minutes  avant  de  mettre  fin  b.  ma  séance 
d'antichambre;  je  partais  quand  on  revint  enfin  pour 
n'introduire.  Le  contraste  était  violent;  il  devait  être 
complet.  Au  lieu  de  l'empressement  sur  lequel  je  comp- 
tais, milady,  femme  du  reste  très  belle  cl  ne  manquant 
nidedignité  ni  de  bon  ton,  se  borna  à  se  lever  de  son 
Mospé.  Polie  et  naturellement  gracieuse,  elle  ne  fut  que 
cell.  A  peine  un  mot  sur  milord.  En  revanche,  de  la 
E^e  et  de  l'embarras,  auxquels  je  répondis  par  un  peu 
de  dépit,  et,  pour  explication  du  tout,  M.  le  colonel 
Sébastiani,  debout  à  la  vérité,  mais  qui,  de  peur  que  ma 
pénétration  ne  fût  en  défaut,  affichait  autant  de  suffi- 
sante que  de  familiarité  et  bientôt  s'étendit  plutôt  qu'il 
ne  s'assit  sur  le  canapé  où  milady  s'était  rassise.  Je  fus 
indigné.  Pour  ne  laisser  aucun  doute  sur  mon  scandale. 
Je  portai  fort  indiscrôtemenl  mes  regards  d'elle  à  lui,  de 
loi  A  efie,  et  lorsque,  au  bout  de  très  peu  de  temps,  je  la 
'is  décontenancée,  je  partis  sans  grande  façon,  sans 
demander  ni  à  la  revoir,  ni  si  elle  avait  des  commissions 
^  me  donner,  et  n'étant  plus  occupé  que  du  rûle  que 
jaarais  à  tenir  via-à-vis  de  son  malheureux  mari. 

Le  2  mai,  je  reçus  toute  rédigée  une  adresse  qui  avait 
pour  but  de  supplier  très  humblement  le  Premier  Consul 
•^^se  laisser  nommer  Empereur.   Cette  adresse  devait 


k 


360    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

être  lue  de  suite  à  tous  les  fonctionnaires  militaires  et  à 
toutes  les  troupes  se  trouvant  à  Orléans,  et,  revêtue  du 
plus  grand  nombre  de  signatures  possible,  elle  devait 
être  renvoyée  par  courrier  et  arriver  à  Paris  le  samedi 
soir.  La  lettre  d'envoi  portait  en  outre  de  me  trouver, 
avec  le  major  du  40*  de  ligne,  à  Saint-Cloud,  le  dimanche 
suivant  à  onze  heures  du  matin,  pour  participer  à  la 
solennité  du  vœu  exprimé  dans  l'adresse.  L'exécution 
fut  ponctuelle;  mais,  pour  arriver  à  l'heure  dite,  ce 
major  et  moi,  nous  fûmes  forcés  départir  par  un  service 
spécial  de  poste,  c'est-à-dire  de  faire  des  frais  dont  le 
remboursement  parut  être  dans  l'honneur  qu'on  nous 
avait  fait  et  dans  le  bonheur  que  nous  devions  goûter 
de  voir  s'accomplir  ce  que,  par  parenthèse,  nous  n'avions 
souhaité  ni  l'un  ni  l'autre.  Notre  vœu  d'ailleurs  n'allait 
s'exaucer  que  pour  le  malheur  de  celui  qui  l'avait 
ordonné  et  de  ceux  qui  de  gré  ou  de  force  l'exprimèrent 

Le  i9  mai,  c'est-à-dire  le  lendemain  du  jour  où  le 
sénatus-consulte  lui  conféra  la  dignité  impériale,  l'Empe- 
reur recréa  des  maréchaux  sous  le  titre  de  maréchaux 
d'Empire  et  en  nomma  dix-huit,  quatorze  destinés  à  des 
services  de  guerre ,  et  quatre  qui ,  faisant  partie  du 
Sénat  conservateur  ou  «  absorbateur  » ,  comme  on  l'ap- 
pelait, paraissaient  ne  devoir  plus  être  activement 
employés.  A  ces  dispositions  on  ne  fit  exception  que 
pour  le  maréchal  Kellermann;  encore  n'eut-il  que  des 
commandements  d'organisation  de  troupes,  d'armées 
dites  de  réserve  et  qui,  ayant  Bayonne  ou  Mayence 
pour  quartier  général,  n'avaient  aucun  rôle  à  jouer. 

Avec  tout  autre  homme  que  Napoléon,  on  n'aurait  vu 
et  l'on  n'aurait  dû  voir  dans  le  rétablissement  de  cette 
dignité  militaire  qu'un  moyen  de  récompenser  d'émi- 
nents  services  et  d'exciter  une  noble  émulation;  mais 
on   ne  comprend  ses  actes  qu'à  proportion  que  Ton 


liTABUSSEHEHT  DES  QIOMTËS   MILITAIRES.  8*1 

pirrient  &  les  expliquer  par  de  plus  nombreux  motifs. 
fu  cette  création  Napoléon  avait  l'air  de  récompenser 
d'éminents  services,  mais  il  se  plaçait  surtout  de  pair 
ïTw  les  grandes  puissances  qui  avaient  leurs  maréchaux 
(e'KtdaDB  le  même  sentiment  qu'il  venait  de  créer  la 
Légion  d'honneur)  ;  il  mettait  entre  les  généraux  de 
dlrtsion,  ses  anciens  camarades,  et  lui.  un  degré  d'bon- 
uar  qui  les  rabaissait,  tandis  qu'il  s'en  trouvait  lui- 
Dilue  élevé  d'autant,  et  c'est  pour  se  hausser  encore  sur 
cette  échelle  de  hiérarchie  qu'il  imagina  les  grands  ofQ- 
mraet  les  grands  dignitaires  de  l'Empire,  qu'il  eut  son 
ttniDétable  et  son  vice-connétable,  ce  qui  reculait  jusqu'à 
lliaineasité  les  distances  entre  lui  et  les  officiers  géné- 
rtaz  de  l'armée,  et  ce  qui  assura  le  dernier  simulacre 
nmijuant  à  son  empire  improvisé. 

Mais  en  rétablissant  les  maréchaux,  en  se  donnant  de 
olte  sorte,  et  quoique  ce  ne  fût  que  de  nom,  dix-huit 
cousins,  alors  qu'il  avait  dit  à  Joséphine  :  •  Songez, 
madame,  que  vous  n'avez  plus  de  famille,  que  vous 
D'arez  plus  que  des  sujets  > ,  il  eut  peur  de  son  propre 
ouvrage;  il  craignit  que  de  grands  services,  portant  seuls 
â  Une  si  haute  position,  ne  consliluassentune  puissance 
lui  pouvait  devenir  menaçante.  Comme  préservatif,  il 
jugea  devoir  ravaler  l'institution  par  ses  choix,  et  ces 
choix,  il  tes  fit  de  manière  que  la  part  de  la  faveur 
dominât  entièrement  la  part  de  la  justice  ;  de  même  qu'il 
profita  de  cette  occasion  pour  prouver  que,  si  d'un 
homme  sans  titres  admissibles  il  pouvait  faire  un  grand 
personnage,  il  pouvait  avec  la  même  facilité,  et  quels 
que  fussent  les  titres,  anéantir  quiconque  lui  ferait 
ombrage,  quiconque  ne  lui  garantirait  pas  assez  de  dé- 
''ouement  à  sa  personne  ou  simplement  n'aurait  pas  le 
t  bonheur  de  lui  plaire,  il  donna  un  exemple  que  la  Res- 
Uunition  fut  trop  heureuse  de  suivre  et  qui  introduisit 


362    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

dans  la  composition  de  ces  maréchaux  un  détestable 
mélange. 

Oui,  pour  rendre  une  telle  dignité  propre  à  être 
enviée,  il  fallut  bien  la  décerner  en  tout  temps  aux  plus 
méritants,  c'est-à-dire,  à  Masséna  d'abord,  à  Saint-Gyr, 
comme  grand  tacticien;  à  KeUermann,  comme  le  vain- 
queur de  Valmy  ;  Jourdan,  comme  le  vainqueur  de  Wat- 
tignies  et  de  Fleurus;  Lannes^  comme  homme  d'inspi- 
ration; Bernadotte  et  Suchet^  au  point  de  vue  de  la 
capacité;  Ney,  de  la  vigueur;  Murât,  de  la  vaillance; 
voilà  rhonneur  de  notre  bâton  de  maréchal ,  honneoi 
auquel  Dumouriez,  Pichegru,  Moreau,  comme  militaires, 
non  comme  Français,  Hoche,  Marceau,  Championnet, 
Dugommier,  Kléber,  Desaix,  Joubert,  s'ils  n'étaient 
déjà  morts,  et  Vandamme,  s'il  eût  été  nommé,  eussent 
ajouté;  mais,  sous  l'Empire,  Soult,  homme  de  cabinet, 
non  de  bataille,  Berthier,  Pérignon,  Sérurier,  Augereau, 
Lefebvre,  Bessières,  Mortier,  malgré  son  coup  de  collier 
de  Krems,  Brune,  dont  la  réussite  en  Suisse  ne  peut  se 
désigner  par  le  mot  de  victoire,  et  qui,  en  Hollande, 
n'a  vaincu  les  Anglais  que  grâce  à  la  vigueur  de  Van- 
damme, comme  Davout  n'a  vaincu  les  Prussiens  à  Auer- 
staedt  que  grâce  aux  généraux  Legrand,  Morand  et  Gudin 
qui  commandaient  ses  divisions,  Marmont,  Macdonald, 
Oudinot,  malgré  sa  vaillance  chevaleresque,  Grouchy  (i), 
et,  sous  la  Restauration,  Glarke,  Beurnonville,  Viomé- 
nil.  Maison;  de  tels  choix  scandalisent  au  lieu  d'édi- 


(1)  Quant  à  Victor,  il  fut  fait  maréchal,  non  par  le  fait  de  son 
mérite,  mais  grâce  à  une  véritable  fantaisie  du  maréchal  Laonos, 
bien  loin  de  penser  sans  doute  que,  par  cette  élévation,  il  créait 
pour  l'avenir  une  &me  damnée  do  Louis  XVIII.  C'est  Victor,  en 
effet,  que  l'on  fit  ministre  de  la  guerre  lorsqu'on  voulut  un  exé- 
cuteur aveugle  des  hautes  œuvres  préméditées  contre  les  dé- 
bris des  armées  de  la  République  et  de  l'Empire.  Victor  avait  été 
tambour,  et  je  me  rappelle  à  ce  propos  un  mot  que  je  consigne  ici. 


SALADE  DE  MARÉCHAUX. 

fier:  ils  lemiseent  le  lustre  qu'aurait  eu  sans  eux  la  graade 
dignité  du  maréchalat,  et,  pour  en  reveuir  à  la  première 
promolioa,  lorsqu'il  reçut  cette  dignité,  que  trente-six 
ans  plus  tard  Sébasliani  devait  achever  de  ravaler,  je 
me  souviens  du  Ion  moitié  de  colère,  moitié  de  dédain, 
iTec  lequel  le  général  Masséna  répondit  À  mes  félicita- 
lioiu  par  cette  boutade  :  <t  Nous  sommes  quatorze  I  ■ 

Peu  de  jours  après  l'avènement  de  Napoléon  au  trOne 
impérial,  Eugène  Beauharnais  passa  à  Orléans  pour 
aller  présider,  à  Blois,  le  collège  électoral  du  départe- 
nml;  il  avait  marché  toute  la  nuit  et  s'arrêta  à  l'hCtel 
du  Loiret  pour  déjeuner.  Ayant  demandé  une  pièce  qui 
BefiJt  pas  publique,  et  le  maître  de  cet  bîttel  ne  voulant 
[US  le  faire  monter  plus  haut  que  le  premier  étage, 
entièrement  occupé  par  lord  Elgiu  et  par  moi.  ma  salle 
i  manger  lui  avait  été  ouverte  ;  il  était  de  suite  venu 
m'en  faire  des  excuses.  De  cette  sorte,  informé  de  son 
ifriTée,  j'allai  lui  tenir  compagnie  pendant  son  repas; 
mais  ce  qui  prouve  à  quel  point  j'étais  mauvais  comé- 
dien, c'est  que,  en  me  servant  sans  trop  d'elTorts  de  ces 

Bots  ;  <  l'Empereur  ■ et  même  ;  ■  Sa  Majesté  l'Empe- 

f^rt.pour  parler  de  Bonaparte,  il  me  fut  impossible 
d'employer  le  mot  d'Impératrice  et  celui  de  Majesté  i 
propos  de  Joséphine,  qui,  malgré  la  transformation  de 
son  mari  et  sa  communauté  d'honneurs,  restait  pour 
iioi  Mme  Bonaparte.  Je  ne  pus  en  demander  des 
DDuvelles  qu'eu  disant  à  Eugène  :  •  Comment  se  porte 
mâJsme  votre  mèret  •  Cette  maladresse,  pour  ne  pas 

lintetepriiïoir  si  parla  suitejeiui  trouverais  une  meilleure  place. 
Nnl  ^tB,it  avec  te  général  Delmas  lorsqu'ils  apprireut  que  le 
gWral  Victor  était  en  pleine  retraite  à  Poschiera  et  criait  très 
'wtcantre  ceui  qu'il  accusait  de  sa  d.'faile.  Avec  son  grand  air 
lit  gealilhomme,  l'ancien  comte  de  Delmas.  devenu  général  répu- 
^^«MB,  l'ècria  ;  •  Il  y  aura  donc  toujours  du  tninbuur  dans  cet 
'"^ninie,  qui  ne  fait  du  bruit  que  quand  on  le  liât  t  - 


364    MÉMOIBES  DU  GÉNÉBAL  BABON  THIÉBAULT. 

dire  plus,  le  fit  sourire,  et  j'eus  la  nouvelle  maladresse 
de  rire  moi-même.  Eh  bien,  j'ai  souvent  rappelé  cette 
gaucherie,  et  j'ai  trouvé  bien  d'autres  personnes  (pe 
moi  qui  l'auraient  de  même  commise.  C'est  que,  relatnrfr 
ment  à  Bonaparte,  les  faits  les  plus  extraordinaires  ayant 
exalté  l'imagination,  dépassé  tontes  les  attentes,  boato- 
versé    jusqu'à  la   pensée,   on  était   accoutumé  à  le 
comprendre  plus  grand  que  tout  ce  qu'on  avait  consi- 
déré comme  grandeur;  mais  pouvait-il  en  être  deméme 
de  sa  femme,  que  rehaussaient  sans  doute  des  qualités 
précieuses,  qu'ornaient  des  grâces  infinies,  maisqoi 
n'en  restait  pas  moins  pour  moi,  comme  pour  tantd'aa* 
très,  Joséphine,  l'ancienne  maîtresse  de  Barras,  celle 
qui,  au  prix  du  commandement  de  Tarmée  dltaliC) 
était  devenue  Mme  Bonaparte,  celle  qui,  pour  un  pot- 
de- vin  de  500,000  francs,  avait  fait  donner  les  fournitures 
de  l'armée  d'Italie  à  cette    épouvantable    Compagnie 
Flachat,  dont  les  vols  effrontés  avaient  causé  l'effroyable 
misère  et  la  famine  de  nos  troupes  lors  du  siège  de 
Gènes  et  avaient  forcé  Masséna  de  traiter  avec  Mélast 
Feu  à  peu,  cependant,  [je  me  mis  au  ton  du  jour,  et 
bientôt    il    n'y  eut  plus  rien    d'impérial  que  je  ne 
trouvasse  en  Joséphine. 

Le  21  mai,  j'avais  reçu  l'ordre  de  faire  prêter  à  tous 
les  officiers  de  mon  état-major,  aux  colonels  et  majors 
des  corps  sous  mon  commandement,  aux  officiers  isolés, 
aux  inspecteurs,  aux  receveurs  et  commissaires  des 
guerres  et  entre  mes  mains,  le  serment  prescrit  par  le 
sénatus-consulte  organique  du  28  floréal  ainsi  conçu  : 
•  Je  jure  obéissance  aux  Constitutions  de  TEmpire,  et 
fidélité  à  l'Empereur.  >  Chaque  colonel  ou  major  devait 
recevoir  le  serment  de  ses  officiers  et  le  faire  ensuite 
prêter  par  bataillon  ou  escadron.  L'ordre  portait  encore 
«  de  donner  à  cette  auguste  cérémonie  tout  l'éclat  qui 


EN    L'HOKNKUH    OE  L'EMPIRE. 

ranyient  à  un  acte  qui  assure  le  bonbeui-  de  la  France  > . 
elden  dresser  ou  faire  dresser  procès-verbal. 

Le  4  juin,  on  me  témoigna  la  satisfaction  du  maréchal 
Wural  quant  à  la  manière  dont  j'avais  fait  exécuter  les 
ordres,  et  on  me  prévint  qu'il  allait  donner  connais- 
Since  de  mon  rapport  à  Sa  Majesté  l'Empereur. 

Le  12,  je  reçus  l'ordre  de  me  trouver  le  dimanche 
suirant  à  Saint-Cloud,  pour  être  admis  par  Sa  Majesté 
Impériale  à  la  prestation  du  serment. 

Le  15.  et  quand  j'eus  fait  le  voyage  d'Orléans  à  Paris, 
OQ  me  prévint  que  celte  prestation  n'aurait  pas  lieu. 

Le  20,  je  fus  informé  que  le  lendemain  matin,  à  onze 
heures  et  demie  du  matin,  S.  M,  l'Empereur  admettrait 
plusieurs  généraux  et  colonels  à  la  prestation  du 
serment,  et  je  fus  invité  à  me  joindre  à  ceux  qui  à  cet 
eOet  Tenaient  d'être  convoqués  par  ordre  de  S.  A.  I. 
Mgr  le  grand  Connétable. 

KnGn,  le  25  juin,  on  m'apprit  que  j'avais  exprimé  le 
désir  qu'il  fût  chanté  dans  l'église  de  l'IIâtel  des  Inva- 
lides un  Te  Deiim  solennel,  en  actions  de  grilces  de 
l'heareux  avènement  de  Napoléon  Bonaparte  au  trône 
de  l'Empire  français,  mais  que,  pour  concourir  à  donner 
i  cette  auguste  cérémonie  (qui  eut  lieu  le  mercredi 
ISaoût  à  huit  heures  du  soir)  tout  l'éclat  dont  elle  était 
susceptible,  il  m'en  coûterait  cinq  jours  de  solde...  On 
le  voit,  dans  ce  travail  d'enfantement  qui  avait  pour  but 
"le  paraître  accoucher  d'un  empereur  tout  venu,  rien 
necoQta.  ni  les  râles,  ni  les  parades,  ni  les  courses,  ni 
'm  écritures,  ni  les  actes,  ni  l'argent,  fût-ce  celui  des 
Mtrej;  et  c'est  ainsi  que,  en  redoublant  d'efforts  pour 
■donner  aux  grimaces  l'expression  et  la  joie  du  délire, 
pour  dissimuler  la  force  et  pour  éloufl'er  les  cris  de 
'*  France  réduite  à  mettre  au  monde  un  maître  qu'elle 
"avait   pas  conçu,   c'est  ainsi,   dis-je,  qu'acheva   de 


m 


366    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBACLT. 

s'opérer  cette  espèce  de  délivrance  qui  devait  finir  par 
la  plus  terrible  sujétion  aux  plus  implacables  ennemis 
de  notre  France.  Mais  de  telles  pensées,  de  semblables 
terreurs,  étaient  bors  de  la  prévision  des  bommes; 
comment  deviner,  en  effet,  que  le  plus  grand  bomme  dei 
temps  modernes  deviendrait  le  singe  des  plus  petits  roii 
vaincus  par  lui;  que  sa  baute  raison   céderait  au 
vanités  les  plus  infimes;  que  ce  cbef,  à  rentratnement 
duquel  aucune  bonne  volonté  ne  résistait,  arriverait  à 
rebuter  les  plus  grands  en tbousiasmes;  que  ce  vainquenr 
qui  épouvantait  Tunivers    rendrait  l'espérance  à  ses 
ennemis  les  plus  abattus  ;   qu'il  continuerait  la  gaerre 
quand    les    sacrifices    de   toute   nature,   l'épuisement 
général,  le  dégoût  des  soldats  comme  des  cbefs,  ne  Ini 
en  laissaient  plus  les  moyens;  qu'il  rejetterait  la  paix 
quand  il  n'y  avait  plus  pour  lui  de  salut  qu'en  elle,  et 
cela  parce  qu'un  des  plus  plats  de  ses  adulateurs  au- 
rait la  bassesse  de  lui  dire  :  «  Et  votre  étoile.  Sire  ?  • 

Qui  donc,  en  1804,  pouvait  avoir  de  pareilles  pensées, 
alors  que  l'étonnement  et  Textase,  la  confiance,  le  res- 
pect et  Tobéissance  subjuguaient  irrésistiblement  pres- 
que tous  les  sujets  de  l'Empire?  Quel  exemple,  notam- 
ment, que  celui  de  mon  chef  direct  Murât  qui,  pour 
prix  de  son  dévouement,  plus  encore  que  comme  con- 
séquence de  son  mariage  (1),  était  devenu,  en  peu  de 
mois,  général  de  division,  gouverneur  de  Paris,  général 
en  chef,  maréchal  d'Empire,  grand -croix  de  la  Légion 

(1)  Aucun  (les  autres  beaux-frères  de  rEmpcreur  o*a  eu  uoe  fo^ 
tune  comparable  à  celle  de  Murât.  Le  clerc  est  mort  à  Saint- 
Domingue,  commandant  uoe  fatale  expédition;  Bacciocbi  n'a 
jamais  obtenu  do  situations  élevées;  le  prince  Rorgbèse  n'a  été 
que  gouverneur  général  du  Piémont;  et  cependant,  de  tous.  Murât 
était  le  seul  prédestiné  à  trahir  Napoléon,  après  avoir  reçu  de  lui, 
comme  compléments  à  tant  de  faveurs ,  un  grand-duché,  puis  un 
royaume. 


DISTRIBUTION   DES  CROIX.  867 

d'honneur,  grand  amiral,  grand  connétable,  prince^ 
altesse  sérénissime,  altesse  impériale!  Qui  n'eût  été  aveu- 
glé par  le  spectacle  de  cette  éclatante  fortune? 

J'ai  raconté  comment  j'avais  reçu  ma  nomination  de 
membre  de  la  Légion  d'honneur.  Depuis  lors,  cédant 
aux  instances  de  mon  père,  j'avais  écrit  au  Premier 
Consul  pour  établir  mes  titres  au  grade  d'ofQcier,  et,  en 
réponse,  je  reçus  l'avis  de  ma  nomination  de  comman- 
dant (1),  le  plus  élevé  des  grades  qui  fussent  dévolus 
aux  généraux  de  brigade,  dont  plusieurs  ne  furent 
qu'officiers,  dont  quelques-uns  ne  furent  que  cheva- 
liers, alors  que  cinq  ou  six  généraux  de  brigade  ou 
même  de  division  (le  général  La  Poype,  par  exemple) 
ne  furent  pas  même  légionnaires.  Le  grade  de  com- 
mandant était  d'autant  plus  agréable,  à  cette  époque, 
que  les  grands  officiers  ne  portaient  que  la  croix  d'or  à 
la  boutonnière,  et  qu'en  apparence  on  n  était  précédé  que 
par  les  grands-croix,  très  peu  nombreux.  Je  fus  donc 
traité  aussi  bien  que  je  pouvais  l'être,  et  mieux  que  je 
ne  l'espérais,  et  j'ai  toujours  été  convaincu  que  j'avais  dû 
cette  faveur  à  Murât  et  à  cette  circonstance  queBerthier 
était  resté  étranger  au  travail  de  la  première  division. 
Par  la  suite,  Berthier  n'a  jamais  permis  que  je  dépas- 
sasse ce  grade. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  fait,  et  pour  donner  plus  de 
prix  à  ces  décorations,  l'Empereur  résolut  de  les  distri- 
buer lui-même  à  tous  ceux  qui  pourraient  les  recevoir 
de  lui.  Employé  dans  la  division  dont  Paris  était  le 
quartier  général,  je  fus  appelé  pour  la  première  de  ces 
distributions,  qui  se  fit  aux  Invalides,  et  j'ai  encore  le 
ruban  que  toucha  Napoléon  en  me  remettant  ma  croix. 
Je  me  souviens  des  sentiments  qui   nous  assaillirent 

(1)  Ce  titre  a  été  remplacé  à  la  RestauraiioD  par  celui  de  com- 
mandeur. 


368    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL  BARON   THIEBAULT. 

alors.  J'ai  essayé  de  donner  l'idée  des  premières  mé- 
fiances, des  inquiétudes  auxquelles  je  n'avais  pas  échappé 
plus  que  d'autres;  mais,  à  dater  de  ce  jour,  l'ère  s'ouvrait 
pour  nous,  l'ère  de  la  foi  nouvelle.  Je  vois  encore  sur 
ce  trône  resplendissant  et  fondé  par  tant  de  triomphes, 
je  vois  encore  la  figure  éternellement  jmposante  de  cet 
homme  au  puissant  regard  et  qui  ne  semblait  plus  être 
homme  que  par  la  forme  ;  je  le  vois,  dans  son  costume 
inusité,  relevant  à  la  fois  et  la  gloire  de  l'aigle  romain, 
dont  il  recommençait  le  vol,  et  la  splendeur  de  la  cou- 
ronne de  César,  dont  il  avait  armé  sa  tète  immense. 

Cette  cérémonie  fut  entièrement  belle.  Le  local  ajou- 
tait encore  aux  impressions  qu'elle  ne  pouvait  manquer 
de  produire  ;  des  milliers  de  drapeaux,  dont  cette  église 
des  Invalides  était  comme  obscurcie,  se  trouvaient  là 
comme  la  justification  de  ce  prix  décerné  aux  plus 
nobles  services.  Hélas!  dix  ans  plus  tard,  ils  devaient 
être  non  pas  reconquis  par  des  actions  d'éclat  égales  à 
celles  qui  nous  avaient  valu  leur  conquête,  mais  volés  en 
masse  par  ces  mêmes  ennemis  auxquels  on  les  avait  pris 
et  qui  n'avaient  pas  su  les  défendre  :  souvenir  à  jamais 
détestable  pour  les  Français  qui  ont  vu  cette  église 
pavoisée  d'une  telle  gloire  et,  dix  ans  après,  si  honteu- 
sement dépouillée  avec  le  consentement  non  pas  tant  de 
Louis  XVIII  que  de  sa  désastreuse  séquelle. 

Au  sortir  des  Invalides,  un  grand  dîner,  donné  par 
Murât,  réunit  à  Neuilly  tous  les  généraux  et  officiers 
supérieurs  de  la  première  division  qui  venaient  d'être 
décorés,  et  ce  fut  dans  l'enivrement  de  l'enthousiasme 
que  1  on  porta  des  toasts  auxquels  Murât  et  sa  char- 
mante Caroline  furent  associés. 

Le  lendemain  devait  se  faire,  à  Orléans,  l'inaugura- 
tion  de  la  statue  en  bronze  de  Jeanne  d'Arc,  statue 
mesquine  de  proportions,  absurde  d'attitude,  médiocre 


STATOR  DE  JKANNE    D'ARC,  369 

d'nécation,  et  qu'on  dut  reléguer  dans  un  renroncement 
de  Is  place  du  Martroy  pour  éviter  qu'elle  ne  fût  dévo- 
ra par  l'espace  si  ou  l'avait  placée  au  milieu  (1).  Il  était 
neuf  heures  quand  il  me  fut  possible  de  quitter  Neuilly. 
dii  heures  et  demie  quand  je  pus  partir  de  la  rue  Saint- 
Antoine  oà  je  logeais;  quoique  de  nuit,  et  grAce  à  un 
courrier,  je  brûlai  la  route  en  moiuB  de  dix  heures.  A 
bnit  heures  du  matin  j'entrais  à  Orléans,  à  neuf  heures 
j«  sortais  du  bain,  à  dix  heures  j'étais  en  grand  cos- 
Inine  chez  le  préfet.  Je  ne  me  rappelle  pas  ce  que  fut 
finauguralion ;  elle  dut  me  paraître  assez  insipide,  car 
elle  retardait  d'un  jour  de  plus  la  célébration  de  mon 
muiage.  Les  délais  qui  nous  étaient  imposés  se  trou- 
vaient écoulés  ;  nous  y  avions  ajouté  ceux  que  les  con- 
venances pouvaient  exiger,  et,  le  lendemain,  j'allais  par- 
tir pour  Tours,  d'où  je  ramènerais  Zozotle. 

J'avais  eu  grand'peine  à  découvrir  à  Orléans  un  ap- 
partement qui  me  parât  digne  d'elle.  Les  rues  sont 
tristes  comme  les  habitants,  et  je  ne  me  décidais  pas  è, 
y  loger  la  gaieté  de  Zozotte,  quand  on  m'indiqua  l'an- 
cien séminaire,  belle  Mtisse  entre  une  vaste  cour  et  un 
grand  jardin.  Je  pus  y  faire  installer,  outre  les  cuisines, 
les  éeuries  et  communs,  un  rez-de-chaussée  avec  entre- 
sol, salle  à  manger  de  vingt-quatre  couverts,  grand 
saloa.  boudoir  et  sorties  sur  le  jardin;  le  reste  du  bâti- 
meatetles  ailes  n'étaient  occupés  que  par  un  magasin 
niilitaire  et  la  famille  d'un  capitaine  du  génie.  C'était 
dune  une  installation  convenable,  discrète  et  gaie.  Après 
la  ctrémonie  de  Jeanne  d'Arc,  j'avais  passé  le  reste  du 
jour  et  une  partie  de  la  nuit  à  tout  disposer  pour  qu'il 


l't  Celle  al:Llua,  eiûciitùB  [lar  Gois  ÛU,  fut  IruDslcrée  ea  uvani 
''u  pCDl  sur  la  rive  gauche  de  la  Loire,  et  la  place  du  Martroy 
'°t<'t,  et)  1855,  uaa  nouvdle  statue  de  proportioos  plus  grandioses, 
•EU'rt da  sculpteur  Fojatior.  (En.) 


310    MÉMOIRES  DO  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

n'y  eût  pour  ainsi  dire  qa'à  ouvrir  les  portes  toites 
grandes  devant  Zozotte,  et  que  tout  fikt  prêt  poor  ëk. 
Pour  la  recevoir,  je  laissai  mon  cocher,  Jacques  Dewiit 
un  domestique,  une  cuisinière  (sa  femme  de  chambre  ci 
sa  mulâtresse  noire  étaient  près  d  elle)  ;  j'avais  d^  I^ 
tenu  la  calèche  qui  nous  ramènerait  en  poste  et  j'empor- 
tais tout  ce  que  Zozotte  avait  désiré  pour  sa  corbeille, 
c'est-à-dire,  et  indépendamment  des  blondes  et  des  den- 
telles ,  des  gants ,  des  éventails  et  des  coquetteries  de 
toilette,  trois  robes,  une  parure  en  coquilles,  alors  de 
mode  ;  une  en  pierres  de  couleur,  une  en  perles  fines  et 
camées,  un  petit  cachemire,  et  enfin  un  grand  cachemire 
rouge,  très  beau  de  tissu,  de  couleur,  de  dessin  et  de 
bordures.  Je  fus  assez  heureux  pour  que  tout  cela  At 
bien  accueilli,  quand  on  le  déballa  chez  M.  Ghenaisoî 
j*étais  descendu. 

J*occupais  la  chambre  de  la  tour,  et  dans  l'escalier  de 
cette  tour  se  trouvait  une  porte  communiquant  à  Ftp- 
partement  de  Zozotte.  Cette  porte  avait  été  fermée  à 
clef,  ce  qui  était  très  naturel:  mais,  en  plus,  M.  Chenais 
Tavait  clouée,  ce  qui  nous  amusa  fort,  lorsque  nous 
rapprîmes,  c'est-à-dire  lorsque,  après  la  cérémonie  du 
mariage,  il  vint,  avec  de  grandes  tenailles,  arracher  les 
clous  qu'il  avait  plantés  très  à  fond -et  de  sa  propre 
main(l).  Nous  n  avions  seulement  pas  pensé  à  noasen 
apercevoir,  et,  sans  avoir  cherché  à  l'ouvrir,  nous  avions 
pendant  des  heures  jasé  à  travers  cette  porte,  pendant 

(1)  Cette  pn'caution  n'était  pas  une  mesure  spéciale  prise eootre 
nous,  mais  bien  plutôt  un  trait  du  caractère  de  M.  Gheoais.  £> 
yovage  il  portait  toujours  avec  lui  un  sac  d'outils,  de  vis  et  de 
clous.  Dès  qu'il  arrivait  dans  sa  chambre  d'hôtel,  s'il  trouvait  une 
porte  de  commoDication  qui  linquiétait,  H  la  Tissait,  de  mèsà^' 
que.  s'installant  dans  cette  chambre,  et  même  poor  an  jour.«om»' 
8*il  allait  y  passer  sa  vie,  il  enfonçait  des  cloas  tout  autour  potr 
pendre  ses  habits. 


SECOND   MARIAGE.  371 

que  tout  le  monde  dormait  dans  la  maison.  Il  fallut 
encore  subir  le  temps  de  la  rédaction  et  de  la  signature 
du  contrat,  et  ce  ne  fut  que  le  troisième  jour  après  mon 
arrivée  que  notre  mariage  fut  célébré,  ayant  pour  té- 
moins, de  mon  côté,  le  général  Liébert  et  le  préfet,  M.  de 
Pommereul.  Ma  croix  de  commandant,  ou  plutôt  mon 
c  étoile  >,  comme  on  disait  alors,  fit  d'autant  plus  d'ef- 
fet qu'elle  était  la  première  paraissant  à  Tours  et  la 
seule  qui  y  parût  pendant  les  sept  jours  que  je  restai 
dans  la  ville.  Les  curieux  se  la  montraientet  se  bouecu- 
laîent  pour  la  voir. 

Quati^e  jours  de  grands  dtners  donnés  et  reçus  sui- 
virent; enfin  je  partis  avec  cette  ravissante  créature 
dans  le  délire  et  l'ivresse;  nous  courions,  l'un  et  l'autre, 
vers  un  avenir  fécond  en  jouissances  surnaturelles, 
mais  aussi  en  cruelles  et  déchirantes  épreuves. 


CHAPITRE  XIII 


Nous  avions  quitté  Tours  comme  des  amoureux  en- 
chantés d'avoir  échappé  aux  empressements  de  leurs 
parents  et  amis,  aux  obligations  des  convenances  so- 
ciales, pour  se  retrouver  enfin  dans  ce  délicieux  tête-à- 
tête  qui  vaut,  à  lui  seul,  tout  le  reste  du  monde.  Cepen- 
dant nous  n'étions  pas  moins  pressés  d'atteindre  Orléans, 
où  seulement  nous  serions  vraiment  installés  dans  la 
possession  de  notre  amour  et  de  nous-mêmes;  or, 
tandis  que  nous  dînions  à  Blois,  nous  fûmes  dépassés 
par  une  voiture  de  poste  qui  prit  les  seuls  chevaux  dis- 
ponibles dans  plusieurs  relais  et  nous  causa  deux  heures 
de  retard  et  mille  impatiences.  Enfin  nous  arrivâmes  à 
Orléans,  où  j'eus  encore  une  fois  le  bonheur  de  voir 
Zozotte  ravie  de  tout  ce  que  j'avais  préparé  pour  elle. 
Un  piano  neuf  dans  l'appartement  et  surtout  deux  beaux 
chevaux  d'attelage  dans  l'écurie,  une  calèche  et  des 
harnais  de  luxe  dans  la  remise,  la  transportèrent  de 
joie.  Nous  en  étions  là  de  notre  prise  de  possession  lors- 
qu'on m'annonça  le  colonel  Lallemand.  C'était  lui  qui, 
depuis  Blois,  nous  avait  enlevé  les  chevaux  et  qui,  ayant 
vidé  sa  bourse  à  forcer  les  relais,  venait  me  demander 
de  Targent  pour  gagner  Paris  où  il  amenait  d'Amérique 
sa  femme  et  sa  belle-mère.  Dans  les  circonstances  ana- 
logues où  je  me  trouvais,  ce  devait  être  une  caifse  d'in- 
térêt de  ma  part;  mais,  s'il  avait  conduit  sa  femme  avec 


ENTRÉE  ES  MÉNAGE.  373 

honneur,  il  m'avait  empêché  de  conduire  aussi  bien  la 
mieDoe,  et  je  ne  fus  qu'à  moitié  fâché  d'être,  à  ce  mo- 
ment, c'est-ft-dire  après  toutes  les  dépenses  du  mariage. 
tstez  démuni  d'argent,  .l'eus  un  préteste  tout  naturel 
pour  réduire  au  strict  nécessaire  la  somme  qu'il  me 
itllnt  prêter,  et  hien  m'en  prit,  car  je  fus  cinq  ans  sans  la 
revoir. 

Le  lendemain  ayant  élé  accordé  au  repos,  les  jours 
mirants  furent  consacrés  aux  visites,  qui  devinrent  au- 
laat  de  triomphes  pour  cette  ravissante  Zozotte.  Puis 
deiii  mois  se  passèrent.  Zozotte,  obsédée  par  l'idée  fixe 
d'être  mère  et  d'avoir  une  fille,  et  voyant  que  ses  vœux 
lardaient  à  se  réaliser  selon  son  gré,  Zozotte  commen- 
tait k  se  désespérer,  se  plaignait  <  de  ce  que  le  mariage 
'e  plus  désiré  n'eût  servi  qu'à  lui  révéler  sa  stérilité  », 
Un  mois  après,  elle  entamait  une  grossesse,  el  c'est  alors 
i^u'elle  me  dit  d'un  air  embarrassé,  presque  piteux,  et 
qui  me  parut  si  drôle  tant  il  différait  de  ses  précédentes 
impatiences  :  «  Allons,  me  voilà  convaincue  d'avoir  subi 
'e  joug  du  mariage.  •  Au  reste,  c'était  la  son  vrai 
tbarme,  tout  de  contraste. 

Plus  que  jamais  et  pour  le  bon  fonctionnement  du 
"onrel  Empire,  l'ordre  et  la  discipline  furent  sévèrement 
Prescrits  dans  toutes  les  branches  de  l'administration. 
Eq  ce  qui  concernait  les  troupes,  on  multiplia  les  inspec- 
tions ayant  pour  but  de  reconnaître  les  besoins  des 
Corps  relativement  à  l'habillement,  l'équipement,  l'ar- 
ïoement,  l'instruction,  et  relativement  au  jugement  à  por- 
ter sur  chaque  officier,  à  la  comptabilité,  aux  réformes 
4  opérer,  abus  à  arrêter,  améliorations  à  proposer,  etc. 
Or,  le  17  août,  le  ministre  de  la  guerre  ordonna  que  des 
généraux  choisis  par  le  maréchal  Murât  seraient  char- 
gés d'inspecter  les  corps  et  dépôts  faisant  partie  de  la 
première  division  militaire,  et,  pour  le  40*  régiment  d'in- 


n 


374    MÉMOIRES   DU   GÉSERAL  B^mOS  THIÉBAULT. 

lanterie  et  le  3^  régtmart  de  husards,  je  me  trcMiTat 
chargé  de  eette  opératioD. 

Dans  toute  ma  carrière  je  n'ava»  e«  è  m'occuper  qmt 
de  Fadministratioii  d'une  oompagnÊe;  c'était  en  tempa 
degBerre,  pèle- mêle  aree  rennemi^  et  je  ne  m'étais 
occupé  qnw  da  service  dé  guerre  d;  de  comlMits;  ainsi, 
n'ayant  jamais  assisté  à  un  conseil  d'administratioo  ai 
passé  mie  inspection,  j'étais  tout  à  fait  étraiiger  à  la 
comptabilité  d'im  corps.  Diantre  part,  ki  dernière  inapee- 
tien  du  iO*  de  ligne  avait  été  faite  par  le  général  Sucbel 
avec  une  compétence  transcendante,  et,  quoique  beaa- 
co«p  moins  préparé,  je  ne  voulais  pas  faire  moins  bteii 
que  lui.  Je  n'eus  qu'une  ressource,  celle  de  prendre  une 
leçon;  je  fis  réunir  le  Cons^  d'administration,  j'annon- 
çai franchement  que  j'étais  chargé  d'une  mission  pour 
laquelle  j'avais  besoin  d'une  préparation,  et  pendant 
deux  heures  je  fis  des  questions  au  major  et  à  chacun 
des  autres  membres  du  Conseil.  Devenant  ptus  précis  à 
mesure  que  j'apercevais  des  lumières  nouvelles,  exami- 
nant les  registres  d'après  les  réponses  et  vérifiant  les 
réponses  d'après  les  registres,  j'arrivai  à  me  pénétrer 
si  bien  de  leur  enseignement,  que  j'embarrassai  à  plu- 
sieurs reprises  mes  maîtres,  et  que,  le  lendemain,  en  les 
examinant  pour  mon  inspection  générale,  je  leur  parus 
un  interrogateur  redoutable.  Le  major  finit  même  par 
me  dire  qu'il  avait  eu  affaire  à  des  généraux  très  craints 
par  les  corps;  mais  que  leur  inspection  n'était  ni  plus 
approfondie,  ni  plus  complète,  ni  plus  sévère  que  n'était 
la  mienne. 

Bien  moins  prêt  encore  pour  la  cavalerie  que  pour 
l'infanterie,  je  dus  à  Chartres  me  faire  également  élève 
avant  d'être  maître,  et  j'eus  le  bonheur  de  m'en  tirer 
avec  assez  d'honneur  pour  que  le  général  en  chef  et  le 
ministre  de  la  guerre  m'en  témoignassent  leur  satisfac- 


IHSPECTIORS.  Slâ 

lioD.  Tous  les  ordres  que  j'avais  laissés  fnrent  approu- 
va: rien  n'y  fut  changé  ni  ajoaté;  de  ooureaux  ordres 
eurent  même  pour  objet  de  prescrire  la  ponctuelle  exé- 
cution des  miens.  Et,  à  mon  premier  voyage  à  Paris,  il 
ny  eut  pas  jusqu'aux  commis  des  bureaux  des  inspec- 
tiont  qui  ne  me  fissent  leurs  compliments.  Je  n'avais 
pu  eu  tant  d'ambition;  tout  ce  que  j'avais  désiré,  c'était, 
ce  qui  est  si  nécessaire  à  l'autorité  d'un  chef,  ne  pas  être 
misât  échec  vis-à-vis  de  mes  troupes. 

En  même  temps  qu'étaient  ordonnées  ces  mesures 
tdniDÎstratives,  s'exécutait  tout  ce  qui  pouvait  complé- 
ter la  Iransitiou  du  régime  consulaire  au  régime  impé- 
nal, C'est  vers  le  milieu  de  septembre  (on  disait  encore 
traetidor)  que  les  jugements  des  conseils  de  guerre,  des 
eooBeils  de  revision  et  des  commissions  militaires  por- 
lêrent  :  <  De  par  l'Empereur  >,  à  la  place  de  :  ■  Au  nom 
delà  République  française  ».  De  môme  disparurent  les 
gnvares  et  devises  dont  presque  tous  les  généraux 
avaient  orné  leur  papier,  et  les  «  Liberté,  Égalité  '.  qui 
ilepuis  dix  ans  avaient  survécu  aux  formules  de  1'  «  Une 
eliodivigible  >  ou  de  •  Fraternité  ou  la  mort  •■  cette 
ilemiére  si  bien  caractérisée  par  ce  mot  :  i  Sois  mon 
frère,  ou  je  te  tue  (1).  •  De  même  le  retour  en  France 
^i  milliers  d'étrangers,  affamés  de  plaisirs,  ramenait 


(t|  Bien  nprËi  l'Ëtnlj  lia  semant  de  t'Empire,  alors  qu'il  n'y  uvait 
^i  ma  de  tnoios  républicaiit  que  las  Tuileries,  des  masures,  qui 
whonoraieDiraLorddecechfttBttu  du  cùléderesl,  et  servaient  de 
'o^N  >l8  portiers  et  de  corps  de  garde,  étaient  encore  barbonilMes 
'BI  le  restËrvai  jusqu'à  lu  conatiuutioa  de  la  belle  grille  qui  lésa 
•"fettipticées)  par  uoo  grande  diablesse  de  ;  -  Fraternili?  ou  la 
"Mrt.  •  Cette  ioscriptioa  âlait  peinte.  Je  crois,  en  lettres  rouges  de 
'*fi.  Hestée  là  je  h  sais  comnieiit.  mes  jeui  se  liraient  bur  elle 
'-faai|ue  fois  que  je  me  rutrouvais  sur  la  place  du  Carrousel,  et  sUe 
*"*  lemlilait  d'itutant  plus  significative  que,  dana  ma  peusée,  elle 
^oaltiFioaliBait  atusi  bien  les  oxogérutioDS  passées  que  lea  oxtgé- 
'VtiDiis  présentes  et  celles  qui  devaient  suivre. 


i 


Zlê    MÉMOIBES   DU  GÉNÉBAL  BABON  THIÉBAULT. 

l'habitude  du  mot  «  monsieur  *,  et,  tout  en  continuaDt 
à  compter  les  dates  officielles  par  les  mois  républicains, 
on  en  était  revenu  à  l'usage  de  distinguer  les  jours  par 
ceux  delà  semaine,  c'est-à-dire  de  substituer  les  semaines 
aux  décades,  ce  qui,  depuis  le  Concordat  et  parle 
rétablissement  des  dimanches,  était  d'ailleurs  inévi- 
table. 

Le  couronnement  de  l'Empereur  devait  être  lecoo- 
ronnement  de  l'œuvre,  et  entre  mes  deux  inspections 
j'avais  été  prévenu  que  ce  couronnement  devait  se  faire 
vers  le  milieu  d'octobre.  J'avais  reçu,  pour  y  assister, 
une  de  ces  invitations  qui  équivalent  à  des  ordres;  j'avais 
même  été  chargé  de  prendre  les  dispositions  prépara- 
toires pour  la  formation  des  députations  que  le  40"  de 
ligne  et  le  3*  de  hussards,  comme  tous  les  autres  régiments 
de  Tarmée.  devaient  envoyer  à  Paris  (1)  en  vue  d'assister  à 
la  cérémonie.  On  annonçait  des  fêtes  magnifiques;  j'avais 
résolu  d'y  faire  assister  ma  femme;  mais,  pour  qu'elle 
ne  voyageât  pas  sans  moi,  surtout  pour  ne  pas  la  quitter, 
je  pris  le  parti  de  l'emmener  à  Chartres,  d'où  nous  nous 
rendrions  ensemble  à  Paris.  Un  accident  retarda  notre 
départ.  La  rue  de  rÉvéché,  dans  laquelle  nous  demeu- 
rions, était  partagée  par  un  ruisseau  très  profond,  que 
Jacques,  alors  mon  cocher,  coupait  avec  soin;  toutefois, 
par  une  gaieté  inattendue,  un  des  chevaux  mit  ces  pré- 
cautions en  défaut;  la  secousse  fut  violente;  des  dou- 
leurs suivirent,  il  fallut  queZozotte  passât  neuf  jours  sur 
une  chaise  longue  ;  et  quand,  après  quelques  autres  jours 


(1)  Ces  députations  furent  de  seize  hommes  par  régiment,  sa- 
voir :  huit  grenadiers  ou  cavaliers;  quatre  sous-officiers  et  quatre 
ofQciers;  les  colonels  et  majors  (lieutenants-colonels)  compris; 
elles  devaient  être  composées  de  préférence  de  membres  de  la  Lé- 
gion d'honneur  ;  elles  devaient  porter  avec  elles  les  drapeaux  ou 
guidons  de  leurs  corps. 


tES   TÊTES   ne   SACRE.  311 

de  ménsgement,  nous  pûmes  partir  pour  Chartres,  ce 
lot  à  petites  journées,  avec  toutes  sortes  de  soins  et  de 
pricButians. 

Le  préfet  d'Eure-et-Loir,  M.  Delaitre,  qui  avait  4 
Chartres  une  grande  représentation,  nous  avait  fait 
ïllendre  à  l'entrée  de  la  ville  pour  nous  forcer  de  des- 
cendre à  la  préfecture,  malgré  le  refus  que  j'avais  opposé 
tune  invitation  écrite.  L'élégance,  la  recherche,  les 
bonnes  grdces  qui  présidèrent  à  notre  réception  furent 
telles  qu'elles  nous  constituèrent  envers  notre  hôte  une 
dette  de  gratitude  et  d'attachement,  et  que,  pendant  la 
quinzaine  consacrée  à  mon  inspection,  Zozotte  oublia 
tout  à  fait  les  secousses  du  ruisseau  d'Orléans  et  se 
trouva  prdte  à  franchir  en  un  Jour  les  vingt-deux  lieues 
qai  séparent  Chartres  de  Paris.  Quatre  chevaux  des 
équipages  du  I]*  de  hussards  nous  conduisirent  au  premier 
rulais,  où  nous  attendaient  d'autres  chevaux  envoyés  à 
moD  insu  par  le  major  Gérard;  nous  rattrapâmes  ainsi 
la  poste  qui  noua  conduisit  jusqu'à  Versailles,  d'où  nos 
chevaux  nous  amenèrent  à  Paris;  mais,  malgré  la  rapidité 
de  celle  course,  nous  n'avions  pas  regagné  les  jours  de 
ntard.  el,  si  le  sacre  n'eût  été  remis,  nous  serions  arrivés 
quand  il  n'eût  plus  été  temps  d'y  assister.  On  était  au 
ai  octobre  1804. 

J'avais  fait  retenir  un  logement  et  fixé  douze  francs 
par  jour  pour  les  deux  pièces  qui  nous  étaient  néces- 
saires; mais,  à  ce  prix,  on  n'avait  pu  louer  que  deux  cabi- 
Dets,  dont  un  à  cheminée  et  que  la  fumée  rendait  inte- 
nable. En  entrant  dans  ce  taudis.  Zozotte  fondit  en 
lûmes.  Désespéré,  je  me  mis  à  parcourir  tous  les  hôtels 
^mis  de  la  Chaussée-d'Anlin  et  du  quartier  avoisinant; 
je  ne  trouvai  de  vacant  qu'une  chambre  convenable  el 
dans  laquelle  nous  nous  réfugiâ.mes;  puis,  aprâs  trois 
jours  de  recherches,  je  découvris  enfin  dans  des  man- 


h 


i 


37t    MÉMOIRES   DU   GÉNÉBAL  BARON   THIÉBAULT.' 

sardes  de  la  rue  d'Amboise,  et  pcHir  quime  francs  par 
jour,  de  qaoi  nous  loger. 

Certainement  il  n*est  personne  ayant  habité  Pans  pen- 
dant le  coiiroDiiement  qui  n'en  eonserre  on  ineflaçable 
sonvenir.  Un  soldat  de  la  Rérolution  élevé  sur  le  parois 
par  les  rœvx  oo  les  adhésions  de  près  de  quatre  mil- 
lions de  signataires,  et  cette  puissaBce  colossale  sacrée 
par  un  pape,  sanctionnée  par  l'Europe,  est  un  pro- 
dige dont  l'histoire  n'offre  que  cet  exemple.  Toutefois,  si 
l'esprit  ne  pouvait  suffire  à  toutes  les  impressions  d'un 
pareil  moment,  peu  de  bourses  pouTaient  suffire  à  tout 
ce  qu'il  nécessitait  de  dépenses.  Le  renchérissement  u'al- 
teignit  pas  seulement  les  logements,  mais  toni  ce  qui 
tenait  à  la  nourriture,  aux  fourrages  et  surtout  à  la  toi- 
lette des  dames,  et  ce  renchérissement  se  soutint  trois 
mois,  au  lieu  de  cinquante  jours  qu'il  aurait  duré  si  le 
sacre  n'avait  pas  été  deux  fois  remis  et  en  somme  retardé 
de  quarante  jours.  Pour  ma  part,  je  fus  d'autant  phis  en 
déficit  que^  si  le  prix  de  notre  gîte  et  de  tout  le  reste  se 
trouvait  en  partie  doublé  ou  quintuplé,  le  temps  que 
nous  pensions  passer  a  Paris  se  trouva  triplé,  ce  qui  me 
conduisait  à  dépasser  de  beaucoup  le  sacrifice  auquel  je 
m'étais  résigné;  j'avais  destiné  dix  mille  francs  à  ce  sé- 
jour, qui  m'en  coûta  près  de  trente-trois  mille.  Il  est  vrai 
que  Murât  m'avait  annoncé  une  forte  indemnité,  prévue 
à  vingt  mille  francs  pour  les  généraux  de  brigade  de  la 
première  division  qui,  comme  moi,  avaient  ordre  de  sé- 
journer; cette  gratification,  dans  Tespoir  de  laquelle 
chacun  calcula  moins  ses  dépenses»  consista  pour  moi  en 
une  médaille  d  or,  grande  comme  une  pièce  de  cinq  sols, 
d'une  valeur  de  sept  francs  cinquante  centimes,  médaille 
que,  dans  mon  désappointement,  je  tixai  à  Taide  de 
petites  bandes  sur  la  feuille  de  papier  contenant  l'ordre 
de  me  rendre  au  couronnement,  et  au  bas  de  cet  ordre 


■EFIlBîeSTATIO-l   CCrTïfSE.  3^9 

j'écrivis   le  relevé  de  mes  dépenses,  parmi  lesquelles 
%«raiienl  :  deax  mille  neuf  cent  cinqoaDte  francs  pour 
n* qnote-^iart  de  U  f^te  que  les  généraux  des  armëes  de 
terre  el  de  mer  doanèrent  à  l'Empereur  dans  la  salie  de 
spectacle  de  la,  me  Chantweine:  autant  pour  tes  niou- 
veanx  ttoiformes.  etc.,  qui  me  furent  nécessaires;  autant 
posr  la  toilette  de  ma  femme  aa  se^uI  bat  des  maréchaux; 
pour  cliaqne  fête,  il  faltait  un  costume  nouveau,  et  on 
psytit  cinquante  et  soixante  francs  une  cojifure  de 
îttnme. 
Je  ne   décrirai  pas  le  mouvement  immense  qui,  au 
railin  de  tontes  tes  somptuosités  bomnines,  marqua 
ces  trots  mots.  C'était  après  la  simplicité  crasse  du  Co- 
nitédesshit  pobtie,  après  iesehétiTes  parades  da  Direc- 
toire et  les  préludes  du  Consalat,  l'explosion  du  retour 
à  tovtes  les  prodigalités  dn  faste;  assez  d'autres  sans  moi 
r^pelleroDt  ce  luxe,  qui  du  reste  se  soutint,  si  même  il 
D'tgpncDta  pendant  la  durée  de  l'Empire. 

UwqoestioD  nous  occupa  sérieusement,  et  ce  fut  celle 
deuvoir  si  je  conduirais  ma  femme  aux  Tuileries.  Un 
wdre  du  jottT  de  la  première  division  annonça  que  Flm- 
p^rtlrice  recevait  le  soir  les  femmes  des  généraux  em- 
^yé»  dans  cette  division.  C'était  une  aorte  d'ordre. 
Il  n'importait  peut-être  plus  qu'à  tout  autre  d'y  déférer, 
pute  qu'on  me  regardait  comme  peu  alfeclionné  4  TEm- 
pereur,  et  parce  que  ma  femme  aurait  d'autant  plus 
(OtitMOtenl  été  distinguée  par  l'Impératrice  qu'elle 
*lïil  créole  comme  celle-ci,  etque  son  eapritet  ses  grâces 
ittleot  eocbanttïujs.  Toutefois  je  fus  retenu  p«r  cette 
pWsie  que  Zoïolte  était  trop  jolie  pour  que  je  dusse 
>^irer  la  produire  à  cette  Cour,  et  elle  fut  assez  raison- 
■i*kie  pour  ne  pas  ajouter  cette  grande  dépense  aux 
*Wres  dépenses  de  ce  trop  coiDteux  séjour.  Beaucoup  de 
S^Ds  nous  ont  condamnés,  et  ils  avaient  raison  sous  te 


L 


3S0    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

9 

rapport  de  TambitioD,  de  l'argent,  des  honneurs,  de  la 
carrière  enfin  ;  mais  avais-je  tort,  moi  qui  voulais  surtout 
le  bonheur  intime  ?  Zozotte  ne  se  rendit  pas  non  plus  à 
Notre-Dame,  pour  la  cérémonie  du  sacre;  dans  sa  posi- 
tion, elle  ne  pouvait,  au  milieu  d'une  effrayante  cohue, 
s'engouffrer  pour  plus  de  dix  heures  dans  l'église,  et 
c'est  chez  les  dames  O'Connell,  de  leur  jardin  donnant 
sur  le  boulevard,  qu'elle  vit  rentrer  le  cortège.  Bien 
entendu,  j'assistai  non  seulement  à  cette  cérémonie»  dans 
laquelle  Napoléon ,  à  la  barbe  de  tous  les  évoques  et 
archevêques  de  France,  en  présence  du  Pape  et  par  une 
exactitude  historique  dont  il  n'a  pas  toujours  donné 
l'exemple,  se  couronna  de  ses  propres  mains;  mais  je 
fus  aussi  du  cortège  (i)  de  l'Empereur,  se  rendant  des 
Tuileries  à  Notre-Dame  par  la  rue  Saint-Honoré. 

Cet  imposant  état-major,  entourant  la  voiture  de 
l'Empereur,  resplendissait  de  broderies;  conduit  par 
Murât,  le  plus  beau  et  le  plus  brillant  de  tous  par  son  cos- 
tume et  par  le  harnachement  de  son  cheval,  il  dépassait 
tout  ce  que  Ton  peut  imaginer  en  ce  genre.  Encore  est-il 
douteux  de  savoir  si  tout  cela  n'était  pas  moins  étour- 

(i)  Dans  ce  cortège  se  trouvaient  tous  les  généraux  et  quelques- 
uns  des  colonels  présents  A  Paris  et  qui  avaient  pu  se  procurer  des 
chevaux  de  selle;  on  n*en  trouvait  pas  A  louer  pour  ce  jour-li, 
même  A  cent  francs  pièce,  et,  pour  mon  compte,  sans  le  manège 
de  Versailles,  auquel  je  pensai  A  temps,  je  n'aurais  pu  en  avoir  A 
aucun  prix.  Au  reste,  s'il  avait  été  difficile  de  les  trouver,  il  la  fat 
tout  autant  de  les  retrouver  A  la  sortie  de  Notre-Dame,  pour  être 
en  selle  au  moment  même  où  l'Empereur  quitterait  l'église.  Tous 
ceux  qui  faisaient  partie  du  cortège  se  précipitèrent  dehors  quel- 
ques instants  avant  que  l'Empereur  se  disposAt  A  sortir,  et,  en 
tournant  A  toutes  jambes  l'un  des  angles  de  l'édifice,  je  me  heurtai 
À  un  homme  qui.  avec  la  même  vitesse,  courait  en  sens  inverse. 
Pour  ne  pas  être  renversos  par  la  \iolence  du  choc,  nous  nous  sai- 
sîmes à  plein  corps;  c'est  dans  les  bras  de  La  SaUe  que  je 
m'étais  ainsi  jt^to...  Qu'on  juge  de  notre  étonnement,  qui,  dans 
l'espace  d'une  seconde,  lut  marv]ué  par  un  éclat  de  rire,  une  em- 
brassade et  une  brusque  séparation. 


LE   CORTÈGE. 

dÎEKant  de  jour  que  cela  ne  le  fut  (te  nuit,  c'est-à-dire 
pendant  le  retour  qui  eut  lieu  par  les  boulevards,  la  rue 
Royale,  la  place  de  la  Concorde  et  le  jardin  des  Tuileries, 
à  la  lueur  de  mille  llambeaux  el  au  bruit  des  fanfares  et 
de  cris  dont  Ton  ne  peut  rendre  l'expression. 

.l'ai  vu  depuis  ce  jour  plusieurs  cortèges  de  souverains 
français,  qui  firent  dans  Paris  de  ces  marches  triom- 
phales, mais  sans  triomphe  qu'ils  pussent  invoquer. 
Eh  bien,  je  sens  encore  l'ennui,  la  fatigue  de  ces  céré- 
monies et  le  déplaisir  produit  par  la  crainte  du  parti 
qne  pouvait  en  tirer  la  critique  ennemie,  alors  que  cette 
marche  impériale  continue  à.  vivre  en  moi  avec  tous  ses 
prestiges.  En  effet,  dans  cette  circonstance,  les  propor- 
tioas  colossales  de  l'homme  élevaient  tout  à  lui,  tandis 
que,  dans  les  autres,  la  petitesse  des  principaux  acteurs 
ravalait  tout  à  leur  niveau.  C'étaienl  des  pygmées  sin- 
geant un  géant,  piétinant  mesquinement  une  arène  où  il 
avait  f&it  voler  superbement  la  pous»:ière,  et  cherchant 
raioement  dans  une  légitimité  caduque  quelque  chose 
de  comparable  à  cette  éternelle  légitimité  dii  génie  et  de 
la  gloire,  seules  et  impérissables  grandeurs  devant  les- 
quelles toutes  les  autres  grandeurs  tombent  et  s'anéan- 
tissent. 

Au  milieu  de  ces  réunions,  de  ces  cérémonies,  de  ces 
Ktes,  aussi  somptueuses  qu'imposantes,  Berthier,  déjà 
prince  de  NeuchAtel,  eut  l'idée  ou  re[ut  la  mission  de 
faire  dgnner  à  l'Empereur  une  fête  par  les  généraux  de 
l«Te  et  de  mer  qui  se  trouvaient  à  Paris;  et  César  Ber- 
ibier  fut  chargé  d'émettre  l'idée  el  de  lu  faire  adopter. 
Rica  n'était  plus  facile.  Grâce  aux  circonstances  et  ^  la 
'Usposilion  des  esprits,  une  telle  proposition  était  d'a- 
vance adoptée  par  acclamation.  Qui  aurait  osé  seu- 
Ifiinenl  la  discuter?  L'adhésion  fut  donc  unanime.  On 
"oinma  de  suite  des  commissaires,  savoir  :  huit  gêné- 


MEMOIRES    DV   CtaiaLAI.    BAMON    THIÊBACLT. 

>ie  «iiiiiiiiw.  éomÈ.  i»  lirr  — iiaj  dàw  marécàaix 
«ir  '^asp  .m  iTMfTi  dft  hri^ade,  mi  tumIiii  éta^ 
je  OBB  trcmms.  <.«b  âmba  les  liâtes.  Après  le  diM  di 
Iscaà.  <|u  se  troinraétre  la  aaiie  de  ^ectscie  de  Itrae 
i:iiaiitereine.  et  le  péaa  ainai  que  les  détatis  de  ia  ite 
.iétenBH».  on  résim  is  qwite-pKrt  de  chacva;  puis,  ces 
prétimiBBiRa  biea  arrêtés^  les  darhmit  n— minnirn 
terot  c^srsés  de  rendre  compte  à  l'£ii^>ereiir  de  km 
.àésir  «ie  fêter  un  si  ^rand  et  à  bearoix  éténemeirt  dans 

la  personne  des  princes  4^  ^^rands  diçnitak«s  frnçais  (i); 
ils  .iement  m  outre  ss|^iiier  Sa  Majesté  dliooorer  de 
sa  présence  le  bai  qu  ils  se  pnoposaieat  de  donner,  et, 
l'Emperenr  ^pronrant  et  acceptMat,  ils  fiBraimtlamème 
inritation  i  l'Impératrice,  aox  princes  et  aaES  piinceKes 
de  la  famille  impériale.  En  conséquence^  les  commissaires 
se  réanirent  aux  Toileries,  le  dimanche  qni  suirit  ces 
déterminations,  et.  lorsque  les  personnes  qni  a^étaieiit 
vaines  que  poar  l'andience  d'après  la  messe  fm^at  |iar- 
ties.  le  doyen  des  généraux  dedirision,  le  général  Damiiy, 
ilestiné  à  porter  la  parole,  pria  le  chambeibm  de  senrioe 
d'aller  informer  TEmperenr  qu'une  dépntatioQ  des  gé- 
néraux de  terre  et  de  mer  attendait  les  ofdres  de  Sa 
Majesté. 

Le  chambellan  partit  pour  s'acquitter  de  sa  conmis* 
«lion .  «H  déjà  nous  nous  délections  de  l'ainuible  accueil  qae 
nous  allions  recevoir  et  du  soureair  agréable  et  utile 
que  le  motif  de  cette  audience  ne  poorait  manquer  de 
laisser  de  chacun  de  ao«5.  lorsque  le  chambellan  reparut 
et  novs  stapéda  par  ces  mots  :  <  Sa  Majesté  rËmpereur 
ma  ordonné  de  vous  dire  que  les  généraux  ne  formait 
pa^  nn  corps  ne  pocnraieat  pas  faire  de  députatioa.  * 

^1)  La  fête  eut  l'air  d'être  doonêe  aux  princes  français.  grao(ii 
dignitaires,  ministres,  maréchaox  (f  Empire  et  présidents  des  trois 
grandes  aatorités  de  l'Etat; 


Si  un  peintre  «T&it  élé  chargé  de  représenter  une 
scène  de  désappointemeiit,  il  n'aurait  pu  avoir  de  raeil- 
lears  mod^es  et  des  modèles  plus  Taries,  car  chaque  âge 
et  chaque  caractère  eut  sa  grimace.  Le  fait  est  que  nous 
étions  non  moins  surpris  que  vexés.  Comme  on  débute 
toujours  en  pareil  cas  par  des  propos  qui  ne  remédient 
à  rien,  on  commença  par  reprocher  à  l'orateur  le  mot  de 
députation  qui  Doos  valait  cet  affront;  on  observa  ensuite 
ip».  vn  l'objet  de  notre  démarche,  on  aurait  bien  pu 
nous  recevoir,  tout  en  spécifiant  que  ce  n'était  pas 
comme  députation:  enfin  l'un  de  nous  pensa  que,  ta  poli- 
tesse étant  faite,  nons  pouvions  en  rester  là  et  écono- 
miser une  dépense  d'abord  évaluée  â  de  faibles  cotisa- 
tions, mais  qui,  grossissant  sans  cesse,  amva  à  trois 
Bille  francs  pour  chaque  général  île  division,  k  quinee 
cents  francs  pour  chaque  général  de  brigade  (1),  et 
pour  les  commissaires  monta  au  double.  Cet  avis  cepen- 
dant ne  prévalut  pas,  et  il  fut  convenu  que  le  doyen  des 
géaéraux,  Damuy  et  l'amiral  ^lanteaume  iraient  le  soir 
on  Cercle  et  y  feraient  leurs  invitations  comme  ils  pour- 
nient.  Ils  s'y  rendirent  en  effet,  furent  gracieusement 
aecaeiJIis  et  nous  rapportèrent  l'acceptation  de  l'Empe- 
«■r,  celle  de  l'Impératrice  et  de  tous  les  princes  et 
piiKesses.  chez  lesquels  ils  allèrent  dès  le  lendemain 
BBtin.  Aussitôt  U  fat  arrêté... 

Qoe  les  dix-huit  commissaires  se  trouveraient  à  la 
fOflière  de  la  voiture  de  l'Empereur  et  de  l'Impératrice 
àleur  arrivée,  qu'ils  les  accompagneraient  jusqu'à  leurs 
l^ues  et,  à  leur  départ,  les  reconduiraient  jusqu'à  leur 
TSiture. 


tl)  Ce  bil  me  coûta  quinze  cents  francs  de  preraièi 
MM  cMqnute  francs  de  supplément  et,  comme  Tu 
Htiiii  es,  huit  cents  francs  en  sns  pour  compenser  les  m 


le  première  mise,  six 
"un  des  com- 

, tïmoiiBuvBDu  «lis  pour  compenser  les  noii-rantrées, 

OWl-k-ilire  deux  mille  neuf  cent  cinquante  francs. 


384       MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

Que  les  généraux  de  division  chargés  des  honneurs 
de  la  fête  ne  quitteraient  pas  Leurs  Majestés  pendant  le 
temps  qu'elles  resteraient  à  cette  fête,  et,  après  le  départ 
de  celles-ci,  feraient  les  honneurs  aux  princes  et  aux 
princesses. 

Que  je  serais  chargé  du  banquet  (i)  et  des  soupers;  je 
ne  sais  plus  qui  le  fut  des  rafraîchissements,  qui  de  Té- 
clairage;  le  général  César  Berthier  eut  l'ordre  et  la  po- 
lice; nous  devions  avoir  chacun  un  suppléant,  sauf  César 
Berthier  qui  en  aurait  trois  ;  ainsi  seraient  employés  les 
dix-huit  généraux  de  brigade,  qui  en  outre,  et  au  mo- 
ment de  la  transformation  de  la  salle  de  banquet  en 
salle  de  spectacle  et  en  salle  de  bal,  devaient  réunir 
leurs  efforts  pour  tout  surveiller  et  tout  activer;  ces 
changements,  fort  difficiles  au  milieu  de  tant  de  monde, 
se  firent  comme  par  enchantement. 

Le  dîner  de  deux  cents  couverts  était  offert  à  Joseph 
Bonaparte  ;  nous  avions  fait  construire  au-dessus  de  la 
cour  entière  une  salle  qui  était  fort  belle.  Le  repas  ter- 
miné, on  passa  dans  cette  seconde  salle  pour  recevoir, 
et  bientôt  la  première  salle  débarrassée  se  rouvrit  pour 
le  spectacle,  puis  pour  le  bal,  auquel  l'Empereur,  sa  fa- 
mille, sa  Cour,  tout  ce  que  Paris  renfermait  de  plus  no- 
table assistèrent.  Le  bal  dura  jusqu'au  jour,  et,  depuis 
une  heure  du  matin  et  dans  des  salles  disposées  à  cet 
effet,  on  servit  des  soupers  pendant  le  reste  de  la  nuit. 

L'un  des  commissaires  de  ces  fêtes,  je  n'avais  pu  ac- 

(1)  Cette  dépense  seule  alla  à  soixante  mille  francs.  J'en  char- 
geai Véry,  qui  m'en  garda  une  reconnaissance  extrême.  En  reve- 
nant d'Austerlitz,  j'allai  faire  un  diner  chez  lui  avec  M.  Chenais  et 
ma  femme.  Informé  que  j'étais  dans  un  de  ses  cabinets,  U  arriva 
et,  me  trouvant  encore  î'opaule  et  le  côté  droit  couverts  de  ban- 
dages, il  fondit  en  larmes,  me  saisit  la  main  gauche  et  me  la 
baisa.  Quoi  que  je  pusse  dire,  il  me  fut  impossible  d'avoir  la  carte 
de  mon  dîner,  c'est-à-dire  de  le  payer. 


compagner  Zozotte,  mais  je  lui  avaia  recommandé  d'ar- 
river à  huit  heures  préciseE,  ce  qui  lui  était  d'autant 
plus  facile  que.  ayant  ses  chevaux  et  sa  voiture,  elle  ae 
dsTait  éprouver  aucun  retard.  A  huit  heures,  j'étais  donc 
i  l'attendre  à  la  porte  pour  la  conduire  à  une  place 
qu'arec  grande  peine  je  lui  faisais  réserver;  mais,  l'ayant 
attendue  quelque  temps  et  rappelé  ailleurs  par  mes  fonc- 
tions de  commissaire,  j'avais  été  obligé  de  l'abandon- 
oer  à  elle-mSrae.  Agité  par  la  colère  et  par  l'inquié- 
tude, je  revenais  bientôt  après  vers  la  porte  d'entrée, 
lorsque  j'aperçus  Zozotte  sur  la  première  banquette 
d'une  loge  des  premières,  réservée  pour  la  Cour  et  pour 
les  grands  dignitaires;  je  courus  à  elle,  et,  comme  je  lui 
témoignais  mon  étonnement  de  la  voir  là,  elle  partit 
d'uD  éclat  de  rire  et  me  dit  :  •  Tu  vois  qu'il  y  a  des 
puissances  qui  valent  mieux  que  la  tienne.  •  Dans  le  fait, 
ne  me  trouvant  plus  à  la  descente  des  voitures  et  ne  sa- 
chant trop  que  devenir,  elle  vit  arriver  le  maréchal 
UaBséna.  alla  droit  à  lui  et  lui  dit  :  >  Monsieur  le  maré- 
chal, vous  voyez  la  femme  d'un  des  ofliciers  qui  vous 
soDl  le  plus  dévoués,  et  bien  embarrassée  de  sa  personne  si 
Tourne  la  prenez  un  moment  sous  votre  protection.  * 
hronné  qui  elle  était,  le  maréchal  lui  avait  otfert  son 
hns  de  la  manière  la  plus  galante.  Arrivé  dans  le  corri- 
dordes  premières,  il  avait  fait  ouvrir  la  loge  dans  la- 
quelle je  la  trouvais  ;  il  l'y  avait  fait  placer  et  avait  causé 
•inelques  minutes  avec  elle.  Elle  était  à  merveille,  et  Je 
ne  pas  que  la  féliciter  d'avoir  été  plus  heureuse  qu'exacte. 
Le  bai  des  maréchaux,  qui  fut  la  conséquence  forcée 
de  celui  des  généraux,  fut  comme  le  bouquet  de  toutes 
<^  splendeurs,  mais  il  coûta  vingt  mille  francs  à  chaque 
naréchal.  Le  vaisseau  tout  entier  de  l'Opéra  ne  formait 
qu'une  salle  de  bal;  le  plafond  était  couvert  d'une  gaze 
Kmii  d'étoiles  scintillantes;  la  salle  avait  été  repeinte 


n 


386     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

à  neuf,  entourée  de  glaces  et  ornée  de  la  manière  la 
plus  riche.  Un  trône  superbe,  placé  à  l'est  de  la  sali»  et 
élevé  de  plusieurs  gradins,  dominait  cette  vaste  enceinte 
bordée  sur  ses  trois  autres  côtés  par  plusieurs  rangées  de 
banquettes  en  amphithéâtre.  Tout  ce  pourtour  était 
éblouissant  du  feu  des  diamants  qui  paraient  la  plupart 
des  dames,  et  particulièrement  deux  dames  russes  por- 
tant chacune  pour  plus  d'un  million  huit  cent  mille 
francs  de  brillants.  Et  cependant  ces  deux  reines  de  la 
richesse  se  trouvaient  écrasées  par  les  sœurs  de  l'Em- 
pereur et  surtout  Tlmpératrice,  auxquelles,  et  indépen- 
damment de  leurs  parures,  on  avait  prêté  une  partie  des 
diamants  de  la  Couronne. 

Au  milieu  de  cette  lutte  de  richesses,  il  n'y  avait  que 
le  goût  et  la  grâce  qui  pussent  tirer  d'embarras  une 
femme  de  fortune  modeste,  et,  sous  ce  rapport  de  la  grâce 
et  du  goût,  Zozotte  n'avait  guère  de  rivales.  Son  costume 
se  composait  d'une  robe  de  tulle,  dont  les  coutures  du 
corset  et  des  manches,  dont  le  tour  et  les  devants 
étaient  richement  brodés  en  argent.  Un  réseau  alors  de 
mode,  rouge  et  argent,  enveloppait  le  derrière  de  sa 
tète;  un  bandeau  d'épis  rouges  et  argent  ceignait  son 
front;  un  bouquet  pareil  accompagnait  l'ensemble;  enfin 
une  parure  de  corail  complétait  ce  costume,  que  bien 
peu  de  personnes  pouvaient  supporter;  mais,  par  son 
éclat,  Zozotte  soutenait  et  les  tons  vifs  de  sa  parure  et  la 
blancheur  de  son  vêtement.  Tous  les  regards  se  ûxaient 
sur  elle.  On  la  suivait  et  on  demandait  son  nom.  J'i- 
gnore si,  dans  cette  réunion,  une  des  plus  belles  du 
monde,  aucune  autre  femme  reçut  autant  d'hommages 
et  des  hommages  aussi  unanimes  et  aussi  flatteurs.  Le 
général  Suchet,  passant  à  côté  de  moi  comme  je  don- 
nais le  bras  à  Zozotte  pour  la  promener,  s'arrêta  et  mfe 
dit  à  l'oreille  :  «  Avec  qui  êtes-vous?  »  et  sur  ma  ré — 


AHECHA15X. 


I  ponEe,  U  articula  un  •  Diable  I  >  qui  noue  lit  beaucoup 
rire.  Par  prudence,  elle  ne  dansait  pas,  pourtant  elle 
accepta  de  faire  un  tour  de  valse  avec  Rivierre.  un  des 
ineilleurg  valseurs  de  Paris,  de  même  qu'elle  valsait 
avec  autant  de  charme  que  de  décence.  Les  danseurs 
se  suivaient  en  colonne  pour  éviter  l'encombrement; 
il  ee  trouva  que  la  colonne  s'arrêta  tandis  que  Rivierre 
et  ZoEotte  se  trouvaient  en  face  du  trfine  impérial,  et 
Rivierre,  pour  employer  une  partie  du  temps  de  cette 
halte,  valsa  un  moment  pour  ainsi  dire  sur  lui-même. 
A  peine  était-il  arrêté  que,  les  yeui  de  Zozotte  s'étant 
portés  sur  l'Impératrice,  cette  bonne  Joséphine,  ce  juge 
infaillible  de  tout  ce  qui  tenait  à  la  perfection,  avança 
SB  tète  vers  elle  et  lui  dit  avec  ce  ton  et  cet  air  cares- 
sants qui  lui  étaient  si  naturels  :  •  Il  est  impossible  de 
valser  avec  plus  de  grdce  et  d'être  plus  jolie.  -  Zozotte, 
bouleversée  et  enchantée,  ne  put  répondre  que  par  une 
profonde  révérence  et  une  rougeur  charmante.  •  Eh 
bien,  mon  cher  ami,  ajoutait  Rivierre  en  me  contant  ce 
succès,  je  ne  suis  pas  pour  ces  gens-là,  vous  le  savez: 
mais  avais-je  raison  de  vous  dire  que.  dans  votre  posi- 
tion, vous  aviez  tort  de  ne  pas  mener  Mme  Thiébault  à 
la  Courî  ■  Zozotte  avait  assisté  à  tous  les  grands  bats, 
à  la  fête  donnée  par  la  Ville  de  Paris  et  qui  uvait  précédé 
le  bal  des  généraux;  mais,  à  chacun  de  ces  bals,  elle  se 
sauvait,  comme  une  enfant,  de  tous  les  endroits  dont 
l'Empereur  approchait,  de  sorte  quelle  ne  se  rencontra 
pas  sous  ses  yeux. 

Ce  bal  des  maréchaux  me  fat  un  peu  gilté  par  une 
altercation  que  j'eus  avec  César  Berthier.  Déjà  au  bal 
des  généraux,  ce  César  avait  eu  la  gentillesse  do 
Taire  manger  par  des  dames  de  sa  connaissance  un  sou- 
per destiné  à  huit  dames  que  j'étais  allé  chercher.  Le 
^^^océdé  m'avait  plus  l'ilché  que  le  fait,  puisque  tout  se 


TRlhhAZir. 


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BAL  DE  L'HOTEL  DE  VILI.K. 


3S9 


Ba  famille  et  de  la  Cour,  et  la  place  était  réservée  au 
station nemeot  de  ces  carrosses:  les  quais  au  delà  de 
l'Hi^tel  pour  le  statiouoement  des  voitures  des  maré- 
chaux et  des  grands  dignitaires;  de  sorte  que  les  voi- 
tures des  autres  iovités  se  trouvaient  reléguées  par  la 
nie  Saint-Antoine  jusqu'au  boulevard  de  ce  nom  et  fort 
audelà.  Bien  entendu,  l'entrée  du  bal  se  fit  pour  les  in'ri- 
tée  ordinaires  avec  une  incroyable  lenteur  et  par  la 
porte  Saint-Jean;  mais  ce  ne  fut  pas  le  pire  inconvénient; 
ur,  &  la  sortie,  on  fut  quatre  el  cinq  heures  avant  de 
reotrer  en  possession  chacun  de  sa  voiture. 

J'ai  dit  que  Zozolte  avait  voulu  être  de  toutes  les  fêtes; 
il  m'eût  été  fort  pénible,  si  jeune  et  ai  jolie,  de  l'en  pri- 
T«r;  mais  c'était  risquer  beaucoup  que  d'être,  pendant 
noe  H  longue  attente,  dépourvu  des  moyens  de  la  ramener 
cba  elle  au  cas  où  elle  se  trouverait  souffrante,  et  j'étais 
allé  l'avant-veille  inspecter  les  alentours  de  Vliûtel  de 
ïilte;  en  face  de  la  porte  Saint-Jean  je  vis  précisément 
une  maison  à  porte  cochëre,  et  j'offris  au  portier  une 
bonne  pièce  pour  qu'il  acceptât  de  recueillir  ma  voiture 
lewirdu  bal.  Le  consentement  de  son  maître  obtenu, 
rtponr  éviter  toute  occasion  d'erreur,  je  lui  donnai  la 
moitié  d'une  de  mes  cartes  de  visite  déchirée ,  aOn  qu'il 
OBTrttla  porte  au  domestique  qui  lui  remettrait  l'autre 
moitié  en  amenant  la  voiture,  et  tout  sa  passa  sans 
emWras.  Quand  Zozotte  voulut  quitter  le  bal,  elle  n'eut 
piBcinq  minutes  à  attendre,  et,  en  voyant  beaucoup  de 
>iuneB  qu'elle  connaissait  se  morfondre  dans  l'attente. 
elle  se  trouva  d'autant  plus  satisfaite  du  subterfuge,  que 
jerenouvelai  à  chacune  des  fêtes  du  couronnement  et 
pi  me  permit  de  la  conduire  à  ces  fêtes  sans  trop  trem- 
bler pour  elle. 

Le  bal  donné  par  le  ministre  de  la  marine  fut  fort 
Wu.  Peu  de  locaux  se  prêtaient  mieux  à  une  fête. 


h 


m 


390    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

C'était,  on  le  sait,  l'ancien  hôtel  du  Garde-Meuble,  où  de 
ma  jeunesse  je  me  rappelais  tant  de  souvenirs.  La  grande 
salle  de  bal  était  Tancienne  galerie  où  j'avais  tant  de 
fois  vu  les  plus  belles  tapisseries  du  monde.  Cette  salle 
se  doublait  alors  d'une  autre,  où  mon  père  avait  formé 
la  galerie  des  bronzes;  plus  loin,  dans  le  salon  de  l'ouest, 
étaient  les  armes  au  nombre  desquelles  j'avais  contemplé 
si  souvent  l'armure  de  Jeanne  d'Arc,  celle  de  François  I"' 
et  celle  que  Henri  II  portait  lorsqu'il  fut  tué;  un  bouclier 
trouvé  dans  le  Rhône,  bouclier  tout  en  argent,  relevé  en 
bosses,  représentant  une  bataille  et  que  l'on  nommait  le 
bouclier  d'Annibal;  enfin,  le  salon  de  l'est,  entouré  d'ar- 
moires à  glaces,  contenait  mille  objets  précieux,  no- 
tamment, entre  les  deux  croisées,  un  meuble  couvert  en 
marbre  etv  dont  le  laque  et  le  bronze  cachaient  l'enve- 
loppe de  fer  qui  contenait  les  diamants  de  la  couronne, 
diamants  évalués  quatre-vingts  millions. 

Ce  bal  offert  pour  le  sacre  de  Napoléon  parut  aussi 
magnifique  que  parut  ordinaire  celui  que  M.  Chabrol 
de  Crousol,  le  préfet  d'Orléans  devenu  ministre  de  la 
marine,  donna  à  l'occasion  du  sacre  de  Charles  X  en 
1825,  sacre  qui  n'eut  d'autre  éclat  que  celui  qui  se  paye, 
sacre  sans  gloire  et  sans  prestige,  et  qui,  substituant 
déjà  de  trop  justes  craintes  à  toutes  les  espérances  qui 
s'étaient  rattachées  à  celui  de  Napoléon,  faisait  dire  au 
comte  de  Hochefort  d'Ally  :  «  Pourquoi  l'oint  du  Sei- 
gneur n'est-il  pas  loin  de  France?  » 

D'ailleurs,  M.  Decrès  fit  admirablement  les  honneurs 
de  son  bal.  Peu  d'hommes  avaient  plus  d'esprit  et  de 
meilleures  manières.  C'est  lui  qui  disait  de  M.  Talley- 
rand  et  à  propos  de  sa  fortune  :  «  Comment  voulez- vou 
que  cet  homme  ne  soit  pas  riche,  ayant  vendu  tous  ceu 
qui  l'ont  acheté  !  >  On  citait  bien  d'autres  mots  de  lui 
je  me  rappelle  ceux-ci  :  le  Premier  Consul,  après  avoi 


nommé  ses  minislres,  les  avait  traités  généreusement,  h 
charge  pour  eux  de  représenter;  mais  il  avait  en  même 
temps  ordonné  k  Fouché  d'avoir  des  espions  parmi  les 
domestiques  de  chacun  d'eux.  Decrès  ayant  peu  après 
donné  un  grand  dîner  à  ses  collègues  et  les  ayant  faiL 
servir  par  de  nombreux  valets  en  riche  livrée  :  •  Diable, 
lui  dit  Fouché.  lu  as  une  véritable  maison  d'ancien  grand 
seigneur;  mais  elle  doit  te  coûter  cher.  —  Pas  trop, 
répondit  Decrès,  depuis  que  tu  es  chargé  de  la  payer.  > 
Ce  duc  Decrès  était  fort  mauvais  écuyer.  et  on  prétendait 
que,  lorsqu'il  montait  à  cheval,  il  ne  se  blessait  jamais 
que  le  nombril.  Un  jour  que.  au  camp  de  Boulogne, 
l'Empereur  avait  fait  galoper  près  de  lui  Decrès  avec 
Bruix,  qui  montait  prétentieusement  le  corps  en  avant  et 
les  bras  en  ailes  de  pigeon,  ce  dernier  dit  à  Decrès: 
■  Vraiment,  mon  pauvre  ami,  tu  as  l'air,  à  cheval,  d'un 
sac  de  farine  qu'on  rapporte  du  moulin.  —  C'est  bien  à 
toi  de  parler,  riposta  Decrès,  toi  qui  as  toujours  l'air 
d'invoquer  un  lavement  de  la  charité  publique.  • 

Decrès  était  donc  cité  pour  ses  reparties;  mais  c'est 
avec  l'Empereur  qu'il  employa  le  mieux  son  esprit.  Son 
rAle  alors  fut  celui  d'un  bourru,  incapable  de  ne  pas  dire 
des  vérités,  quelque  hardies  qu'elles  pussent  paraître; 
([rflce  à  son  habileté,  chacune  de  ses  critiques  était  un 
éloge,  chacun  de  ses  reproches  un  compliment,  et  cette 
manière  de  flatter,  tout  en  ayant  l'air  de  braver,  acheva 
de  faire  de  lui  un  courtisan  parfait  et  eut  pour  résultat 
de  le  maintenir  à  la  tète  du  service  de  la  Marine  que, 
pendant  dis  années,  il  massacra  impunément. 

Le  dernier  souvenir  que  je  rappellerai  à  propos  de 
cette  époque  du  sacre,  si  inépuisable  en  souvenirs,  est 
relatif  au  remplacement  des  anciens  drapeaux  et  guidons 
par  ceux  que  depuis  lors  on  nomma  t  les  Aigles  • ,  parce 
que  des  aigles  en  surmontaient  les  hampes. 


39S  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Le  Champ  de  Mars,  ce  théâtre  de  toutes  les  représen- 
tations politiques  et  militaires,  avait  été  choisi  pour  la 
cérémonie.  Les  régiments  occupant  Paris  ou  les  envi- 
rons  s'y  rendirent  au  complet;  tous  les  autres  corps  de 
l'armée  furent  représentés  par  les  députations  dont  j'ai 
déjà  parlé.  Malgré  la  saison  et  la  pluie,  l'affluence  fot 
telle  que  les  talus  du  Champ  de  Mars  furent  couverts  de 
monde.  Pouvait-on  voir  avec  indifférence  ôter  à  tous  ces 
régiments  leurs  drapeaux,  que  la  victoire  avait  fait  flot- 
ter depuis  les  Pyramides,  Malte,  Naples,  Bruck  et  Amster- 
dam jusque  sur  les  mornes  de  Saint-Domingue!  On  était 
curieux  déjuger  de  l'impression  que  les  soldats  delà  Ré- 
publique ressentiraient,  en  échangeant  de  tels  monuments 
de  gloire  contre  des  aigles  qui  pouvaient  être  des  pré- 
sages, mais  qui,  faute  de  souvenirs,  ne  pouvaient  encore 
être  des  trophées.  Comme  ces  pensées  avaient  échappé 
à  Napoléon  moins  qu'à  personne,  il  s'efforça  d'en  imposer 
par  un  grand  spectacle.  Une  immense  tribune  richement 
décorée  fut  construite  en  avant  du  pavillon  central  de 
l'École  militaire,  tribune  en  amphithéâtre,  occupée  par 
l'Empereur,  l'Impératrice,  les  princes  et  princesses,  leurs 
Cours  et  les  plus  grands  personnages  de  l'État.  A  droite 
et  à  gauche  de  cette  tribune,  qui  descendait  en  escalier 
jusque  dans  le  Champ  de  Mars,  deux  tribunes  moins 
profondes  masquaient  de  leur  largeur  les  bâtiments  de 
l'École  militaire;  celle  de  droite  était  destinée  aux  géné- 
raux et  colonels  se  trouvant  à  Paris,  et  j'avais  été 
chargé  d'en  faire  les  honneurs,  alors  que  Lucotte  avait  à 
remplir  les  mêmes  fonctions  à  la  tribune  de  gauche, 
réservée  au  corps  diplomatique  et  aux  étrangers  de 
marque. 

L'Empereur  arrivé,  un  roulement  général  se  fit  en- 
tendre; immédiatement  après,  les  troupes  rompirent 
par  pelotons  et  furent  mises  en  mouvement  pour  défller, 


DISTRIBUTION   DES    AIGLES. 
apeaux  et  r 


3B3 


nmettre  leurs  vieux  drapeaux  et  recevoir,  de  la  main 
de  l'Empereur  lui-même,  les  aigles  q  ni  leur  étaient  desti- 
nées. Plus  d'une  larme  à  ce  moment  coulaaux  crie  obligée 
de  :  •  Vive  l'Empereurt  ■  Toutefois  ces  échanges  s'exé- 
cnUrent  selon  les  prévisions,  et,  la  cérémonie  terminée,  le 
Qiamp  de  Mars  se  trouva  pavoisé  des  aigles  les  plus 
Mllantes;  ces  aigles,  aussitôt  baptisées  par  les  soldats. 
TCtorent  d'eux  le  surnom  de  •  coucous  >,  qui,  dans  le 
tlylede  chambrée,  leur  resta! 

Jnsque-IA  rien  n'avait  atténué  l'apparence  solennelle 
de  cette  distribution  ;  mais,  par  un  inconcevable  vouloir 
ou  par  une  distraction  qui  serait  plu»  étonnante  encore, 
OD  avait  oublié  de  dire  à  ceux  des  hommes  qui  avaient 
apporté  les  aigles  et  repris  les  drapeaux  en  échange  ce 
quilt  devaient  faire  de  ces  drapeaux,  si  bien  que.  l'Em- 
pereur parti  et  les  tribunes  vidées,  ces  hommes  ennuyés 
(l'avoir  l'embarras  des  drapeaux,  et  d'autant  plus  que  lu 
ploie  survint,  n'imaginèrent  rien  de  mieux  que  de  les 
i«ler  k  terre,  c'est-ft-dire  dans  la  boue;  ils  y  furent  fou- 
\h  iQX  pieds,  et  cela  au  moment  où  les  régiments  et 
lea  députa tion s  repassaient  devant  l'École  militaire  pour 
«tourner  à  leurs  quartiers. 

Indignés  de  cette  insulte  faite  à  ce  qu'ils  avaient  hono- 
DOré  et  défendu  pendant  treize  ans,  de  cette  profanation 
publique,  les  régiments  murmurèrent  d'abord;  bientôt 
<lee jurements  et  des  imprécations  éclatèrent;  des  gre- 
nadiers voulurent  même  s'élancer  vers  leurs  vieux 
■Irapeaux  ete'en  ressaisir.  Ma  voiture  n'étant  pas  encore 
avancée,  au  début  de  cette  scène,  je  courus  après  le 
uumandunt  de  l'École;  faute  de  lui,  je  rencontrai  un  de 
^  adjudants,  et  de  suite  je  lui  fis  amener  tous  les 
''ommes  de  garde  que  nous  trouvâmes  dans  les  diffé- 
rents postes:  puis,  leur  ayant  donné  l'ordre  de  relever 
^s  drapeaux,  je  les  leur  fis  porter  dans  une  des  salles 


394    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  l'École  militaire.  Et,  cela  fait,  ma  première  pensée  fut 
d'aller  sans  retard  rendre  compte  de  l'incident  à  Murât. 
La  réflexion  me  détermina  bientôt  à  garder  le  silence. 
De  deux  choses  Tune  :  ou  bien  on  avait  réellement  oublié 
de  donner  des  ordres  à  cet  égard;  ou  bien  on  avait  saisi 
cette  occasion  d'afficher  le  dédain  pour  ces  vieux  témoins 
des  gloires  républicaines,  tout  en  se  ménageant  les 
moyens  de  punir  au  besoin  ceux  sur  lesquels  on  aurait 
pu  faire  peser  la  responsabilité  de  l'insulte.  Or  mon 
rapport  dans  le  premier  cas  eût  impliqué  un  reproche, 
comme  dans  le  second  il  eût  été  une  gaucherie,  comme 
dans  les  deux  hypothèses  il  eût  constitué  un  tort;  tout 
cela  d'ailleurs  était  étrangère  mon  service;  enfin  et  sur- 
tout j'étais  convaincu  que  rien  dans  les  détails  de  cette 
profanation  a!avait  résulté  du  hasard.  Comment  sup- 
poser en  effet  que  Napoléon ,  Berthier,  Murât,  le  com- 
mandant de  l'École  militaire  et  tous  ceux  qui  les  entou- 
raient et  les  secondaient  eussent  manqué  de  prévision 
et  de  mémoire  sur  un  point  d'honneur  qui  devait  être  si 
sensible  à  l'armée;  et  n'était-ce  pas  plus  simple  de  con- 
clure qu'on  avait  risqué  de  faire  naftre  quelques  plaintes 
faciles  à  apaiser,  pour  avoir  l'occasion  d'en  finir,  par  un 
fait  matériel,  avec  l'idée  de  puissance  et  de  patrie  s'at- 
tacbant  encore  à  ces  symboles  de  la  République?  Et  cette 
idée  de  patrie  est  celle  qui,  une  fois  enracinée  dans 
l'esprit  du  soldat,  est  la  plus  difficile  à  déraciner,  et  je  me 
rappelle  à  ce  propos  le  mot  si  profond  de  Napoléon. 
Mattre  de  Berlin,  et  occupant  le  château.  Napoléon  don- 
nait audience  au  maréchal  Môllendorf  (je  crois),  lorsqu'une 
musique  annonça  l'arrivée  d'un  des  corps  de  la  garde 
impériale.  L'Empereur  s' étant  rendu  sur  un  balcon  pou- 
voir défiler  ce  corps,  et  le  maréchal  l'ayant  suivi, 
dernier  crut  devoir  dire  :  «  Voilà  des  troupes  auxquelh 
il  ne  manque  rien  au  monde.  —  Oui,  si  on  pouvait  leu 


ANCIENS    ET   NOUVEAUX    AHIS. 

faire  oublier  qu'elles  ont  une  patrie  et  des  familles.  > 
Cependant  janvier  finissait,  et  avec  lui  le  tempe  que 
je  poavaie  passer  hors  de  mon  commandement.  D'ailleurs, 
à  l'état  de  ma  bourse  je  jugeais  que  nous  avions  eu  assez 
déplaisir.  Je  n'espérais  plus  recevoir  la  gratification  pro- 
mise, et .  faute  de  ressources  aussi  bien  que  faute  de  temps, 
oous  ne  pouvions  plus  restera  Paris. 

Nous  avions  utilisé  notre  séjour  pour  voir  tous  mea 
anciens  amis  et  d'abord  Gassicourt,  dont  Zozotte  recon- 
aot  les  qualités  et  le  mérite,  mais  en  qui  elle  trouva  de 
la  pédanterie  et  trop  peu  de  réserve  dans  les  propos. 
Rivierre  l'avait  déclarée  vraiment  incomparable  :  elle  lui 
snt  gré  de  ce  compliment  et  lui  garda  de  la  bienveil- 
laoce;  elle  jugeait  moins  favorablement  Mme  Rivierre, 
jolie,  bien  faite,  assez  spirituelle,  mais  gâtant  tous  ces 
xraDtages  par  toutes  les  prétentions  de  la  médiocrité  et 
par  de  l'afTéteric.  Lcnoir,  par  le  charme  de  sa  bonté,  par 
s«s  saillies,  conquit  Zozotte,  qui  se  prit  d'amitié  pour 
Mme  Lenoir,  simple  et  bonne  personne.  C'est  chez  Lenoir 
ijae  nous  dînâmes  un  jour  avec  Mme  Benoit,  l'Emilie  de 
Demoustier,  avec  Arnaud  et  sa  femme,  sœur  de  Mme  Re- 
gnaud  de  Saint-Jean  d'Angély,  et  Mme  de  Uonneuil.  mère 
de  ces  deux  dames.  Zozotte  fut  encore  enchantée  de 
Mme  Roy;  mais  M.Roy,  qui  alTcctait  déjà  des  manières 
impertinentes,  la  désenchanta.  Elle  prit  beaucoup  de  res- 
pect pour  le  conseiller  Joly.  de  sympathie  pour  l'esprit 
original  du  docteur  Bâcher.  Nous  fûmes  plusieurs  fois 
invités  à  dfner  chez  M.  et  Mme  Maret,  les  futurs  duc  et 
duchesse  de  Bassano  que  nous  avions  connue  chez  le 
préfet  leur  frère  et  beau-frère  à  Orléans.  Mme  Maret 
était  une  femme  superbe,  qui  dans  l'intimité  avait  autant 
d'amabilité,  de  bienveillance  que  de  simplicité.  Un 
Boir,  aux  réceptions  du  mercredi  â  la  préfecture  d'Or- 
léans, nous  l'avions  trouvée  ourlant  des  torchonB  pour 


k 


396    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

sa  belle-sœur,  et  notre  arrivée >  celle  d'autres  invités 
familiers  de  la  maison,  ne  l'avaient  pas  empêchée  de  con- 
tinuer son  occupation,  sans  qu'elle  pensât  seulement  à 
s'en  excuser  ou  même  à  en  dire  un  mot.  Eh  bien,  cette 
femme  si  simple  dans  l'intimité  savait  admirablement, 
dans  le  monde,  substituer  à  cette  bonhomie  de  la  dignité, 
et  elle  se  montrait  alors  la  duchesse  la  plus  noble  et  la 
plus  gracieuse  que  l'on  pût  imaginer. 

Nous  dînâmes  aussi  chez  Cambacérès,  dont  la  table 
ne  pouvait  manquer  d'être  appréciée  autant  qu'elle 
pouvait  mériter  de  l'être  par  c  Mlle  Chenais  >,qui,  sans 
avoir  comme  son  père  concentré  toutes  ses  sensualités 
dans  le  plaisir  de  manger,  n'en  était  pas  moins  sous  ce 
rapport  sa  très  digne  fille.  Enfin  jnous  fîmes  une  visite  à 
Mme  Regnaud.  Pendant  que  nous  étions  là.  Garât  sur- 
vint, et  Zozotte  ayant  témoigné  le  désir  de  l'entendre, 
Mme  Regnaud  le  pria  de  chanter  :  c  Impossible,  répon- 
dit-il de  l'air  et  du  ton  le  plus  fats;  je  viens  de  faire  un 
dîner  de  godailleurs,  et  je  n'en  puis  plus.  >  Malgré  sa 
godaille,  il  chanta  comme  un  chanteur  à  jeun,  merveil- 
leusement. 

Zozotte  avait  une  haute  et  juste  idée  de  Carbonnel 
comme  maître  de  chant,  surtout  de  chant  français.  Elle 
voulut  donc  prendre  de  ses  leçons  au  prix  de  quinze 
francs  le  cachet,  et  fut  du  moins  satisfaite  de  ses  progrès. 
Elle  voulut  encore  recevoir  la  bénédiction  du  Pape,  et 
nous  allâmes  aux  Capucines  de  la  Chaussée  d'Antin,  le 
jour  que  le  Pape  y  officia.  Peu  de  personnes  apportèrent 
à  cette  cérémonie  plus  de  ferveur  qu'elle;  mais  si  le 
chef  de  TÉglise  ne  lui  inspira  que  du  respectetdela  piété, 
il  n'en  fut  pas  de  même  d'un  maigre  et  grand  prêtre 
qui,  monté  sur  un  âne,  précédait  toujours  le  Pape.  Cet 
homme,  qu'elle  appelait  «  l'Escogriffe  de  l'Apocalypse  », 
la  divertit  à  elle  seule  autant  qu'il  amusa  tout  Paris. 


AÎDsi.  ayant  été  choyée  par  tous  nos  amis,  ayant 
asaÎBté  à  toutes  les  fêtes,  félicitée  par  l'Impératrice, 
béaie  par  le  Pape,  Zozotte  n'avait  plus  rien  à  désirer 
lorsque  nous  reprimes  le  chemin  d'Orléans, où,  comme 
elle  le  disait,  si  l'on  ne  considérait  que  les  habitants,  on 
eût  été  forcé  de  convenir  que  •  sans  le  sucre  le  mot 
de  raISnement  n'eût  pas  été  connu  ..Sortant  de  Paris, 
DOUB  allions  trouver  le  contraste  plus  sensible;  mats 
nous  avions  parmi  les  hauts  fonctionnaires  des  relations 
aimables,  et  le  calme  de  la  vie  de  province  était  néces- 
saire pour  la  santé  de  Zozotte  et  pour  celle  de  notre 
bourse. 

Le  lendemain  de  notre  arrivée,  Mme  O'Connell  et 
Mme  d'Etchegoyen,  avec  qui  nous  avions  commencé 
une  intimité  qui  devait  être  si  durable  et  si  douce,  vin- 
rent à  Orléans  chercher  le  comte  O'Connell,  qui  avait 
obtenu  le  droit  de  rentrer  à  Paris.  Au  bal  de  la  Ville, 
Hne  d'Etcbegoyen  avait  remis  une  pétition  à  l'Empe- 
reur; elle  m'avait  pour  cette  circonstance  demandé  de 
liu  donner  la  main,  et  j'avais  eu  la  chance  de  ne  pas  lui 
porter  malheur,  puisque,  comme  je  l'explique,  sa  de- 
mande fut  exaucée. 

Un  a  vu  par  ce  que  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  dire  du 
capitaine  Richebourg,  d'une  part  que  c'était  plus  un  ami 
qn'UD  simple  aide  de  camp,  de  l'autre  que  c'était  un  oQi- 
ûer  de  la  plus  haute  distinction.  On  comprend  d'après 
cela  que  j'étais  aux  aguets  de  tout  ce  qui  pouvait  lui  être 
mile  ou  agréable,  et  que.  pour  me  consoler  de  n'avoir  pu 
encore  le  faire  nommer  chef  de  bataihon.je  m'étais  hâté 
Redemander  pour  lui  la  croix  de  la  Légion  d'honneur, 
demande  qu'à  chacune  de  mes  courses  à  Paris  je  réité- 
nii  avec  les  plus  vives  instances  et  dont  j'avais  obtenu 
l>  promesse  formelle  pendant  mon  dernier  séjour.  Enfin 
jeteçiis  et  sa  nomination  et  sa  croix. 


998    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Ma  première  pensée  fut  de  profiter  de  sa  présence  à  mon 
bureau  pour  lui  remettre  de  suite  Tune  et  l'autre  ;  mats 
Zozotte  eut  Tidée  d'une  gentillesse  qui  devait  rendre  la 
surprise  plus  complète.  D'accord  avec  elle,  je  recomman- 
dai à  Richebourg  de  ne  pas  quitter  le  bureau  avant 
mon  retour,  et  nous  nous  rendîmes  chez  son  hôtesse, 
mercière  de  la  rue  de  Paris,  à  qui  je  pris  je  ne  sais  quel 
aunage  de  ruban  de  la  Légion  d'honneur.  Munis  de 
cette  pacotille  et  montés  dans  la  chambre  de  Riche- 
bourg,  nous  tirâmes  tous  les  habits,  l'uniforme,  les 
redingotes,  les  vestes  de  chasse  ou  du  matin,  et  ayant  mis 
des  rubans  à  tous,  la  croix  à  l'uniforme,  nous  les  étalâmes 
sur  les  fauteuils,  les  chaises  et  le  lit;  puis,  la  noaiination 
placée  au  milieu  de  la  table  â  écrire,  nous  rentrâmes,  et 
je  dis  à  Richebourg  que  j'avais  quelques  invités  à  diner, 
et  qu'il  ferait  bien  d'aller  s'occuper  de  sa  toilette. 

Personne  n'était  plus  soigneux  et  plus  rangé  que  lui, 
et  peu  d'hommes  étaient  plus  vifs  et  plus  violents. 
Qu'on  juge  et  de  sa  surprise  et  de  sa  colère  quand  il  vit 
toute  sa  garde-robe  en  Tair.  Aussi  commença-t-il  par 
jurer  et,  avant  de  pénétrer  dans  sa  chambre,  appela  l'hô- 
tesse à  tue-tête  pour  savoir  ce  que  signifiait  ce  désordre. 
Cette  femme,  qui  avait  le  secret  et  qui  devait  remettre  à 
Richebourg  la  clef  sans  se  permettre  un  sourire,  se  garda 
bien  de  répondre;  il  entra  donc  furieux  pour  remettre 
tous  ses  vêtements  en  place;  mais,  en  prenant  le  pre- 
mier, il  aperçoit  le  ruban;  au  second  de  même;  il  voit 
la  croix,  lit  la  nomination  et  se  hâte  de  shabiller  pour 
venir  jouir  avec  nous  de  son  bonheur,  et  du  nôtre. 

C'est  peu  de  temps  après  mon  retour  que  se  produisit 
tout  à  coup  une  rupture  entre  les  autorités. 

On  se  rappelle  quelle  était  la  faiblesse  du  préfet 
Maret  pour  tout  ce  qui  tenait  aux  préséances,  combien 
il  s'était  montré  vain  d'avoir  le  pas  sur  tous  les  autres 


FETK  DE  LA  DELIVRANCE   D'OBr.EANS. 

fonctionnaires,  et  de  quelle  manière  il  avait  dépassé  les 
bornes  permises  relativement  i  M.  Chabrol  surtout. 
Or  il  était  arrivé  qu'un  nouveau  décret  avait  établi  que 
l'étendue  des  juridictions  déterminerait  les  rangs,  d'où 
il  résultait  que  le  ressort  de  la  Cour  royale  comprenant 
plusieurs  déparlements,  M.  Chabrol  se  trouvait  être 
devenu  à  Orléans  la  première  autorité.  Le  désappointe- 
ment, disons  le  désespoir  de  M.  Maret  fut  à  son  comble, 
«t,  pour  ne  pas  paraître  à  la  seconde  place  après  avoir 
occupé  la  première  avec  tant  d'orgueil,  le  malheureux 
préfet  devint  aussi  ardent  k  éviter  les  cérémonies  pu- 
bliques qu'il  l'avait  été  à  les  multiplier. 

Telle  était  la  situation  respective,  lorsque,  le  8  mai 
1805,  on  eut  à  célébrer  la  fête  de  la  délivrance  d'Orléans; 
tHe  à  laquelle  Jusque-là  toutes  les  autorités  avaient  été 
invitées  sous  l'approbation  de  Jean-Philibert  Maret  et 
devaient  l'être  cette  fois  sous  l'approbation  d'André- 
Jeu  Chabrol  de  Crousol;  mais  le  préfet  chercha  à  ne 
pat  laisser  au  président  le  moyen  d'user  de  sa  nouvelle 
pritéance,  et  il  entraîna  le  maire,  son  ami,  à  déclarer 
Il  fête  purement  municipale  et  à  n'y  inviter  que  les 
lubitants  de  la  ville.  De  son  cAté  et  par  une  bonne 
'iposte,  M.  Chabrol,  considérant  la  fête  avant  tout 
comme  religieuse,  obtint  de  l'évéque  qu'il  invitât  toutes 
lu  autorités  à  assister  aux  cérémonies  qui  devaient 
iToir  la  cathédrale  pour  théâtre.  A  peine  l'invitation  de 
l'éïêque  me  fut-elle  parvenue,  que  je  reçus  de  M.  Cha- 
tirol  la  demande  de  cinquante  hommes  pour  escorter  la 
Coar  d'appel,  du  Palais  de  justice  à  la  cathédrale;  mais 
sn  m^me  temps  m'arrlvait  l'avis  presque  officiel  que  le 
■Baire  protestait  contre  l'invitation  que  l'évéque  s'était 
permis  de  faire. 

Tout  cela  se  compliquait,  sans  avoir  cependant  rien 
d'embarrassant  pour  moi.  Jeanne  d'Arc,  mon  illustre 


b 


400    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

payse,  ayant  peut-être  sauyé  la  France  en  sauvant 
Orléans,  eût  mérité  que  la  fête  fût  au  moins  autant 
militaire  que  religieuse.  Les  années  précédentes,  le  gou- 
vernement était  intervenu  par  une  décision  déclarant  la 
fête  civile  et  religieuse,  et  chargeant  les  autorités  de 
s'entendre  entre  elles  pour  la  célébration.  Cette  année 
4805,  le  gouvernement  restait  à  Técart,  et  je  n'avais  pas 
plus  à  tenir  compte  de  la  protestation  officieuse  du  maire 
que  de  l'invitation  faite  par  Tévêque  et  qui  n'était  pas 
davantage  officielle.  Je  m'abstins  donc  de  toute  pré- 
sence aux  cérémonies;  mais,  pour  ne  pas  assumer  la 
responsabilité  d'une  inconvenance,  qui  certainement 
eût  été  en  désaccord  avec  les  idées  de  haute  représenta- 
tion affichées  par  le  gouvernement  en  toute  circonstance, 
je  ne  voulus  pas  prendre  sur  moi  de  laisser  la  Cour 
d'appel  défiler  en  corps  et  en  grande  robe  à  la  merci 
de  la  foule,  et,  tout  en  écrivant  une  réponse  administra- 
tive à  M.  Chabrol  pour  lui  représenter  que  je  ne  devais 
pas  d'escorte,  je  lui  en  accordai  une  de  trente  honmies 
au  lieu  de  cinquante.  Ma  conduite  fut  approuvée  par 
Murât,  bien  que  je  lui  eusse  fait  grâce  des  motifs  qui 
m'avaient  fait  agir  (i).  J'avais  eu  surtout  pour  but  d'at- 
ténuer autant  que  possible  la  fausse  position  de  M.  Maret, 


(1)  Je  fus  assez  heureux  dans  mes  inspirations,  mais  le  plus  sou- 
vent je  ne  pus  échapper  à  quelques  écoles.  Vers  le  milieu  de  mars, 
par  exemple,  il  s'agissait  de  faire  réintégrer  dans  les  arsenaux  et 
magasins  de  la  marine  des  munitions  et  effets  d'artillerie  détenus 
par  des  commissionnaires  en  nantissement  de  ce  qui  leur  était  dû, 
et,  me  laissant  emporter  par  un  beau  zèle,  je  pris  un  arrêté  qui 
eût  été  parfait  si  j'avais  eu  le  droit  de  prendre  des  arrêtés.  Murât 
cependant,  louant  le  motif,  se  borna  à  m'observer  que  j'aurais  dû 
le  lui  soumettre  avant  de  le  faire  exécuter,  mais  oe  me  dit  rien  d 
ce  qu'il  y  avait  d'illégal  dans  la  forme  ;  de  plus,  U  transmit  ai 
ministre  de  la  guerre  cet  arrêté  qui  ne  concernait  que  le  minis 
de  la  marine;  de  sorte  que,  mon  chef  faisant  trois  écoles  où  j 
n'en  avais  fait  qu'une,  nous  n'eûmes  rien  à  nous  reprocher. 


ROGER    DDCOS. 

très  vaniteux  sans  doute,  mats  que  j'avais  appris  à  con- 
naître et  à  juger  comme  un  fort  brave  homme,  taudis 
que  M.  Chabrol,  malgré  sa  capacité,  n'avait  pas  aussi 
bien  gagné  à  être  plus  connu.  Son  orgueil  s'était  monté 
avec  la  situation  prépondérante  que  le  nouveau  décret 
lui  avait  acquise,  et  il  rendait  cet  orgueil  d'autant  moine 
acceptable  qu'il  l'imposait  avec  moins  de  sincérité  et  de 
franchise. 

Au  reste,  si  M.  Maret  put,  pour  la  fêle  de  Jeanne  d'Arc, 
ne  pas  paraître  en  seconde  ligne  après  M.  Chabrol,  il 
n'évita  pas  ce  déboire  non  seulement  à  la  fête  de  saint 
Nipoléon  qui  eut  lieu  plus  tard,  mais  à  la  venue  de 
Roger-Ducos  qui.  chef  de  la  sénatorerie  d'Orléans,  lit 
le  !0  mai  son  entrée  d'honneur  dans  cette  ville,  et  à 
I*  célébration  de  la  fête  ordonnée  pour  l'avènement 
lie  l'Empereur  au  trône  d'Italie,  événenienls  qui  coi'nci- 
dèreot  quant  au  moment  et  servirent  l'un  et  l'autre  de 
inotifB  à  une  cérémonie  de  cathédrale,  à  de  grands  dîners 
Clâ  an  bal  offert  par  la  ville.  Pour  Roger-Ducos,  des 
Mlei  furent  tirées  à  son  arrivée  comme  à  son  départ. 
C«  bottes,  qui,  pour  des  salutations  de  ce  genre,  rem- 
placent assez  maigrement  le  canon,  parurent  à  Zozotte 
■les*  pétards  "dignes de l'ex-convenlionnel montagnard, 
9ui  avait  voté  la  mort  du  roi  et  qui,  grand  officier  de  la 
Mgion  d'honneur,  futur  comte  d'Empire,  ne  craignait 
pa«  de  venir  restaurer,  en  sa  personne,  une  juridiction 
pour  ainsi  dire  seigneuriale. 

Cependant  Zozotte  approchait  du  terme  où  devait  se 
réaliser  pour  elle  l'espoir  de  sa  maternité.  L'action  de 
■i  seconde  existence  qu'elle  portait  en  elle  animait  et 
colorait  son  visage,  habituellement  calme  et  un  peupftle. 
®t  w  physionomie  en  avait  pris  une  expression  d'une 
^"acité  surprenante.  Cette  pauvre  Zozotte  n'acceptait 
pas  d'ailleurs  son  mal   avec  patience,  La   résignation 


É 


i 


40S    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

n'était  pas  compatible  avec  sa  natare,  et  je  ne  sais  qai 
faisant  un  jour  Tapologie  de  cette  qualité  devant  elle, 
elle  l'interrompit  par  cette  profession  de  foi  :  c  La  rési- 
gnation peut  être  un  don  précieux,  mais  c'est  le  don  le 
plus  humiliant  qu'aient  pu  nous  faire  les  dieux.  »  L'idée 
seule  d'une  contrainte  la  faisait  souffrir,  et  elle  avait  une 
mutinerie  ravissante  pour  vous  dire  que  le  plus  sûr 
moyen  de  ne  rien  obtenir  d'elle,  c'était  d'exiger.  Sans  cesse 
en  garde  contre  ce  qu'elle  appelait  l'esclavage,  tout  en 
éprouvant  le  besoin  d'être  protégée  et  guidée,  elle  a 
poussé  au  plus  haut  degré  cette  don  quichotterie  de  son 
sexe  qui  lui  faisait  dire  :  «  Les  femmes  sont  trop  dépen- 
dantes de  position,  pour  ne  pas  être  indépendantes  de 
caractère.  Aussi  > ,  ajouta-t-elle  un  jour,  avec  cette  petite 
crânerie  quelle  alliait  à  tant  de  grâce,  «  ne  conservent- 
elles  quelque  dignité  que  dans  un  état  permanent  de 
révolte.  » 

Et,  pour  en  revenir  à  l'état  de  sa  santé  qui  m'a  conduit 
à  cette  digression,  elle  appelait  le  médecin,  puis  jurait 
qu'elle  ne  ferait  rien  de  ses  ordonnances.  Avec  quelle 
peine  j'obtins  qu'elle  fît  chaque  jour  à  mon  bras  une 
promenade  sur  le  mail!  La  voiture  l'incommodait;  par 
bonheur  j'avais  découvert  une  vieille  chaise  à  porteurs, 
qui,  remise  à  neuf,  servait  à  la  porter  partout  où  nous 
allions;  mais,  comme  elle  avait  peur  de  tout  et  de  bien 
d'autres  choses,  il  ne  fallait  pas  que  je  quittasse  la  por- 
tière de  sa  «  boîte  à  chrétiens  ». 

Enûn  Je  14  Juin  au  matin,  un  célèbre  praticien, M.  Lam- 
bron,  qui  depuis  trente  ans  accouchait  les  dames  les  plus 
marquantes  d'Orléans  (i),  me  présenta  un  poupon  qui 

(1)  11  devait  sa  réputation  surtout  à  ce  fait  d'avoir  heoreuse- 
meot  délivré  par  l'opération  césarienne  et  en  trois  grossesses 
successives  une  dame  trop  contrefaite  pour  accoucher  naturelle- 
ment, et  À  qui,  dans  une  consultation  à  Paris,  on  avait  déclaré  que 
si  elle  devenait  enceinte,  elle  était  morte. 


NAtSSAHCE   D'UN  FILS.  403 

nVUait  pas  la  flile  tant  désirée  par  Zozotte,  mais,  ce  qui  la 
consola  tout  auseitAt,  un  superbe  gardon  qui  recul  le  nom 
d'Edouard,  dont  M.  Chenais  fut  le  parrain,  Mme  Maret 
la  marraine,  et  que  l'évéque  Dernier  baptisa.  Cependant, 
pour    notre   malheur,   ce  M.   Lambron   n'était    qu'un 
homme  de  métier,  et,  ses  opérations  réussies,  il  man- 
quait dinapiralion  pour  en  prévoir   les  suites.  Il  ne 
s'aperçut  de  la  présence  d'une  hémorragie  que  lorsqu'il 
Élût  trop  tard  pour  empêcher  qu'elle  ne  fût  terrible. 
Zoiotte  eut  d'effrayantes  syncopes;  à  peine  sortie  de  son 
loéantissement,  elle  employa  ses  premières  forces  pour 
n'obliger  à  renvoyer  une  nourrice  amenée  par  le  méde- 
cin et  pour  exiger  de  nourrir  elle-même.  Elle  fut  hé- 
roïque  pour  lutter  contre  les  maux  si  communs  aux 
jeiuieB  mères  dont  le  lait  est  trop  fort  et  le  sein  trop 
délicat,  et  seulement  après  soixante-deux  .jours   d'an- 
SoiBses  et  de  souffrances  vaillamment  soutfertes,  elle 
Commençait  à  se  rétablir,  lorsque  je  reçus  l'ordre  d'aller 
inspecter  le  3*  régiment  de  hussards,  à  Chartres.  On 
sait  le  despotisme  des  ordres  militaires  et  la  toute-puis- 
stuice  impérative  du  devoir.  Je  partis  doue,  bien  résolu 
4  tout  faire  pour  hâter  mon  retour.  Je  travaillai  nuit  et 
jour,  je  vis  les  troupes  soir  et  matin,  et  pourtant  onze 
jours  furent  nécessaires  à  mes  vériBcationB  et  à  la  ré- 
daction de  mon  rapport. 

Je  rentrai  chez  moi  le  30  août,  à  neuf  heures  du  soir, 
*t  j'arrivai  pour  ainsi  dire  en  courant  dans  le  salon, 
pièce  très  vaste,  très  élevée,  bien  aérée,  et  où,  pour  ces 
•"disons,  avant  mon  départ,  le  lit  de  Zozotte  et  le  berceau 
**e  son  enfant  avaient  été  placés.  Mais,  grand  Dieu,  quel 
'*bieau  s'offrit  à  ma  vue!  Edouard  couché  sur  les  genoux 
"  Qne  nourrice  que  je  ne  connaissais  pas,  et  sa  malheu- 
'^ïiae  mère,  pâle  et  défaite,  se  levant  avec  peine  à  ma 
^'^e.fondantenlarmesetpourrépondreàmoncri  :  «  Qu'y 


4 


404    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

a-t-il?  »  me  montraDt  du  geste  le  plus  effrayant  et 
dans  un  silence  affreux  son  fils  décoloré  et  sans  mou- 
vement... Jamais  ce  geste,  jamais  ce  regard,  ce  visage 
décomposé,  baigné  de  pleurs  et  si  éloquent  de  douleur, 
ne  cesseront  d'être  présents  à  ma  mémoire.  Mon  âme 
était  déchirée  par  les  regrets  et  par  la  douleur,  par  la 
pitié  et  par  l'amour,  et  par  ce  contraste  épouvantable 
entre  les  consolations  que  je  venais  chercher  et  la  mort 
qui  les  repoussait  toutes.  Je  voulus  cependant  rendre 
quelque  espoir  à  Zozotte,  mais  la  terrible  vérité  lui  avait 
été  révélée.  La  nourriture,  venant  après  des  couches  à  ce 
point  affaiblissantes,  ne  portait  pas  le  germe  de  vie  sain 
et  fort,  et  l'enfant  en  avait  contracté  une  inflammation 
maligne  qui  laissait  les  secours  d'une  nouvelle  nourrice 
impuissants.  L'enfant  vécut  jusqu'au  surlendemain.  Pen- 
dant ces  dernières  heures,  Zozotte,  épuisée  dans  ses 
forces,  ne  pouvait  plus  quitter  son  lit;  j'avais  éloigné 
d'elle  le  berceau  d'agonie,  et  ce  fut  seulement  quand 
mon  enfant  eut  reçu  le  baiser  d'un  éternel  adieu  que, 
par  mon  retour  vers  elle,  par  mes  suffocations  et  mes 
sanglots,  Zozotte  apprit  la  fin  dont,  hélas!  depuis  trois 
jours  elle  ne  doutait  plus. 

Longtemps  elle  resta  comme  abîmée  dans  sa  torpeur; 
elle  n'avait  prononcé  que  ces  mots  :  t  Mon  àme  est  morte, 
je  ne  suis  plus  rien  »,  et  je  refoulais  mon  propre  chagrin 
pour  la  consoler,  pour  essayer  de  ramener  en  elle  la  vie 
de  Filme,  sinon  celle  du  corps,  lorsque,  peu  d'heures 
après  cette  mort  de  notre  enfant,  un  courrier  passant  à 
Orléans  m'apporta  l'ordre  de  partir  en  six  heures  pour 
me  rendre  à  Landau  (Bavière)  et  pour  y  prendre  le  com- 
mandement de  la  première  brigade  de  la  division  Saint- 
llilaire.  faisant  partie  du  premier  corps  d'armée  aui 
ordres  du  maréchal  Soult. 

A  la  lecture  de  cet  ordre,  je  crus  que  la  foudre  était 


CRUELLES  coïncidences.  i05 

%^3inbée  sur  moi.  Je  m'efforçai  vainement  de  calmer 
Zosotte,  de  lui  persuader  que  cet  ordre,  si  barbare  par  sa 
^coïncidence,  ne  serait  pas  exécuté  à  la  lettre.  Ce  fut  pour 
oUe  le  dernier  coup;  elle  fut  prise  d'un  violent  délire,  et 
flans  six  heures  il  fallait  partir.  Les  moments  devaient 
^tre  employés  avec  la  plus  grande  énergie.  J'expédiai 
un  exprès  à  Mme  Chenais,  afin  qu'elle  vînt  auprès  de  sa 
malheureuse  fille  ;  elle  arriva  le  lendemain  soir,  et.  pour 
que  ma  femme  ne  restât  pas  seule,  notre  médecin  ordi- 
naire, l'excellent  docteur  Latour,  lui  fit  préparer  de 
suite  une  chambre  chez  lui,  la  fit  transporter  avant  mon 
départ,  et  Mme  Latour  la  veilla  comme  son  enfant. 

Richebourg  s'était  chargé  avec  Jacques  de  mes  pré- 
paratifs, et  c'est  ainsi  que,  laissant  Zozotte  en  délire,  et 
sans  qu'elle  eût  pu  recevoir  mes  adieux,  sentir  mes  em- 
brassements,  voir  l'égarement  de  mon  désespoir,  je  fus 
entraîné  loin  d'elle,  et  cela  au  moment  où  l'on  enterrait 
Edouard. 

Je  fus  charrié  d'Orléans  à  Paris  sans  avoir  repris 
mes  sens;  je  n'eus  d'autre  force  que  celle  de  me  coucher 
en  arrivant,  je  n'eus  pas  celle  de  me  lever.  Prévenus. 
Gassicourt  et  Rivierre  étaient  accourus,  Richebourg  et 
Jacques  achetèrent  la  chaise  de  poste  dont  j'avais  besoin 
et  la  chargèrent.  Le  lendemain,  diaprés  nos  conventions, 
je  reçus  une  lettre  du  docteur  Latour.  Le  délire  avait 
enfin  cessé,  et  Zozotte  était  aussi  bien  que  son  état  pou- 
vait le  permettre.  Cette  lettre  reçue,  je  répondis  à  Tin- 
stant;  j'écrivis  à  ma  pauvre  amie,  j^écrivis  au  préfet, 
M.  Maret,  pour  lui  demander  de  faire  mettre  une  pierre 
avec  une  inscription  sur  la  tombe  d'Edouard,  et  je  con- 
tinuai ma  triste  route,  m'éloignant  toujours  plus  de  celle 
qu'au  prix  de  ma  vie  j'aurais  voulu  rejoindre  ou  seule- 
ment revoir,  ne  fût-ce  qu'un  instant. 
C'est  à  Germersheim  que  je  devais  rejoindre  ma  des- 


1 


406   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

tination.  Quelque  fatigué  et  souffrant  que  je  fusse,  je 
forçais  de  marche  afin  d'avoir  plus  tôt  des  nouvelles; 
aucun  autre  soulagement  ne  m'était  désirable.  C'est 
vers  Zozotte  qu'étaient  mon  espoir  et  mes  terreurs,  mes 
derniers  vœux,  comme  les  derniers  liens  qui  m'atta- 
chaient à  la  vie.  Jamais  lettre  ne  fut  plus  désirée,  plus 
nécessaire,  et  je  n'en  trouvai  aucune;  une  semaine  s'é-« 
coula  tout  entière  sans  qu'il  men  parvînt,  et  je  ne  sais 
comment  l'esprit  résiste  à  tant  d'angoisses  et  d'inquié- 
tudes. Enfin  et  alors  que,  à  bout  d'espérance,  j'étais  à 
bout  de  forces,  Zozotte,  par  un  mot  quelle  avait  fait 
l'effort  d'écrire,  m'apprit  que  son  effroyable  crise  cédait 
aux  soins  dont  elle  était  entourée  et  aux  ressources  de 
l'âge,  c'est-à-dire  de  la  nature.  Par  une  seconde  lettre 
elle  m'informa  de  son  départ  pour  Tours  et  de  son  arrivée; 
mais  elle  n'avait  pu  tracer  que  quelques  lignes.  Malgré 
toutes  les  précautions  possibles  et  quoiqu'elle  eût  voyagé 
dans  sa  voiture  et  couchée,  elle  était  exténuée.  Et 
cependant  elle  n'en  était  pas  à  sa  dernière  douleur. 

Elle  avait  un  frère,  Amédée,  qui,  cédant  à  l'enthou- 
siasme produit  par  nos  victoires,  avait  désiré  servir.  Je 
l'avais  fait  admettre  à  l'École  de  Fontainebleau,  et,  ses 
deux  années  d'enseignement  passées,  il  avait  été  ques- 
tion de  choisir  l'arme  dans  laquelle  il  entrerait.  Consulté, 
j'avais  conseillé  Tinfanterie,  comme  l'arme  qui  ap- 
prend le  mieux  la  guerre;  l'arme  dans  laquelle  il  y  a  le 
moins  de  concurrence  pour  un  jeune  homme  bien  né: 
où  la  moindre  faveur  est  puissante;  où  mon  dessein 
était  de  faire  entrer  mes  fils;  où  j'envoyais  tous  ceux  qui 
m'intéressaient.  Mais  ces  raisons  n'avaient  pas  prévalu 
sur  la  gloriole  d'avoir  des  chevaux.  Amédée  fut  donc 
placé  dans  le  24*  régiment  de  chasseurs  à  cheval,  et,  se 
rendant  à  son  régiment,  il  avait  passé  dix  jours  avec 
nous  à  Orléans  et  quinze  jours  avec  sa  mère  à  Tours. 


SÉRIE  DE  PEINES.  407 

Zozotte  aimait  beaucoup  ce  frère;  son  séjour  près  de 
nous  à  Orléans  nous  l'avait  rendu  plus  cher;  or ,  le 
26  septembre,  arriva  la  nouvelle  que  ce  malheureux 
Amédée,  passant  avec  son  régiment  et  à  un  gué  mal 
choisi  la  Doria,  près  Turin,  fut  emporté  par  le  courant 
et  noyé.  Un  de  ses  camarades  et  amis,  ûls  d'un  riche 
négociant  de  Bordeaux,  avait  voulu  le  secourir  et  avait 
été  emporté  avec  lui,  ainsi  qu'un  maréchal  des  logis, 
qui  s'était  porté  à  leur  secours;  et,  comme  pour  donner 
à  Zozotte  ainsi  qu'à  ses  parents  de  plus  cruels  regrets, 
la  nouvelle  arriva  en  même  temps  qu'une  lettre  par 
laquelle  j'annonçais  que,  au  gré  de  nos  désirs,  je 
Tenais  d'obtenir  pour  Amédée  de  passer  dans  la  garde 
impériale,  ce  qui  lui  donnait  le  grade  de  lieutenant  et  le 
mettait  i  même  d'occuper  auprès  de  moi  la  place  de 
second  aide  de  camp  que  je  lui  avais  réservée. 

Et  le  moment  où  Zozotte  était  frappée  dans  cette 
Qouyelle  affection  était  aussi  le  moment  où  ses  inquié- 
tudes étaient  le  plus  cruellement  sollicitées  vers  moi; 
^  on  doit  bien  se  douter  que,  si  j'avais  reçu  un  ordre 
^c  départ  si  brusque  pour  Germersheim,  c'est  qu'il 
s'agissait  d'une  entrée  en  campagne. 


CHAPITRE    XIV 


L'Angleterre  venait  de  solder  une  troisième  coalition, 
qui  plus  qu'aucune  autre  lui  était  nécessaire;  car  il 
s'agissait  pour  elle  défaire  lever  le  camp  de  Boulogne, 
de  rendre  inutile  cette  flottille  dont  on  affectait  de  rire, 
mais  qui,  pour  jeter  sur  les  côtes  anglaises  cent  'cin- 
quante mille  hommes  et  un  chef  décuplant  leurs  forces, 
n'avait  besoin  que  d'une  belle  manœuvre  et  d'un  coup 
de  vent.  Cette  coalition  rouvrait  des  hostilités  inter- 
rompues depuis  deux  ans  et  demi  avec  l'Autriche  et  la 
Russie;  toutefois  quel  espoir  pouvaient  avoir  ces  deux 
puissances  de  battre  une  armée  que  depuis  deux  ans 
Napoléon  préparait  pour  la  guerre  et  qui,  surabondam- 
ment pourvue  de  tout,  était  montée  au  dernier  point  du 
fanatisme?  Aussi  jamais  souverains  ne  se  firent-ils  sala- 
rier avec  plus  d'impudeur  que  François  et  Alexandre, 
qui,  dans  cette  circonstance,  trafiquèrent,  je  ne  dirai  pas 
de  l'honneur  de  leurs  armes  déjà  si  compromis,  mais  du 
sang  de  leurs  soldats. 

Dès  lors,  profitant  de  ce  que  Napoléon,  occupé  de  son 
projet  de  descente  en  Angleterre,  ne  semblait  pas  en 
mesure  de  paraître  avant  deux  mois  avec  des  troupes 
suffisantes  en  Allemagne,  les  coalisés  armaient  contre 
lui  417,000  hommes  de  troupes  agissantes  et  plus  de 
100,000  hommes  de  dépôts  et  de  nouvelle  recrue.  Contre 
cette  formidable  levée  il  n'avait  à  opposer  que  247,000 


TROISIÈME  COALITION.  430 

hommes  (i);  mais,  dès  qu'il  avait  reçu  à  Boulogne  la 
nouvelle  de  ces  armements,  abandonnant  son  immense 
flottille,  ses  approvisionnements,  ses  projets,  et  déclarant 
l'armée  de  l'Océan  dissoute,  le  même  jour  30  août,  il 
avait  décidé  l'organisation  de  la  grande  armée,  et,  vingt- 
huit  jours  plus  tard,  cette  armée^  dont  la  majeure  partie 
passa  le  Rhin  de  Strasbourg  à  Spire,  marcha  à  l'ennemi 
sous  ses  ordres  (â);  il  avait  Murât  pour  lieutenant. 

Parvenue  à  tromper  sur  ses  préparatifs,  l'Autriche  était 
la  première  prête  à  agir;  déjà  Mack,  à  la  tête  de  80,000 
hommes,  ayant  traversé  la  Bavière,  notre  alliée,  était 
sur  riUer,  sa  droite  à  Ulm  et  sa  gauche  à  Memmingen, 
position  menaçante  et  dans  laquelle  il  avait  calculé 
pouvoir  être  rejoint  par  une  seconde  armée  autrichienne 
et  par  deux  armées  russes,  et  l'être  à  temps  pour  s'op- 
poser avec  succès  à  tout  ce  que  nous  pourrions  entre- 
prendre. 

De  son  côté,  l'Empereur  ne  pouvait  se  sauver  que  par 


(1)  Sans  compter  ce  qu'il  laissait  sur  les  côtes  do  la  Manche, 
IK>iir  être  en  mesure,  contre  les  15,000  Anglais  réunis  aux  Dunes 
et  les  12,000  Suédois  qui  auraient  pu  se  réunir  à  eux,  sans  compter 
les  80,000  conscrits,  dont  il  ordonna  la  levée  et  que  Brune  fut 
chargé  d'organiser,  l'Empereur  avait  en  Italie  contre  le  prince 
Charies  et  sous  les  ordres  de  Masséna  40,000  hommes  ;  sous  les 
ordres  du  général  Saint-Cyr,  pour  contenir  et  combattre  les  Napo- 
litains, 18.000  hommes  ;  en  Allemagne  contre  Alexandre  et  Fran- 
çois Uy  secondés  par  leurs  plus  habiles  généraux,  il  eut  152,000  Fran- 
çais, 26,000  Bavarois,  4,000  Badois  et  7,000  Wurtembergeois  ; 
soit  58,000  en  Italie  et  189,000  hoounes;  total  général,  247,000. 

(2)  Elle  se  trouvait  formée  de  six  divisions  de  cavalerie  et  deux 
divisions  de  dragons  à  pied  ;  de  dix  bataillons  de  la  garde  impériale 
sous  les  ordres  du  maréchal  Bessières,  de  dix  bataillons  de  grena- 
diers sous  les  ordres  du  maréchal  Oudinot,  et  de  sept  corps 
d'armée  commandés  par  les  maréchaux  Bernadette,  Marmont> 
Davout,  Soult,  Lannes,  Ney  et  Augereau,  et  plus  tard  d'un  hui- 
tième sous  les  ordres  du  maréchal  Mortier;  plus  des  Bavarois  aux 
ordres  du  maréchal  de  Wrede  et  formant  de  fait  un  neuvième 
corps  d'armée. 


410    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

la  rapidité  et  la  justesse  de  ses  mouvements;  il  loi 
fallait  prévenir  le  rassemblement  total  des  forces  des 
alliés,  attaquer  la  première  armée  qui  lui  serait  opposée 
et  la  détruire  avant  que  les  autres  corps  fussent  en 
ligne. 

Dans  cette  pensée,  et  au  lieu  d'aborder  Tannée  de 
Mack  par  son  front,  il  s'avança  par  la  rive  gauche  du 
Danube  dont  elle  occupait  la  rive  opposée,  dépassa  Ulm 
qui  formait  le  point  d'appui  de  la  droite  de  Mack,  fit 
tout  à  coup  converger  la  totalité  de  ses  corps  sur  Donau- 
wœrth,  dont  il  s  empara  en  passant  le  Danube,  mais 
qu'il  ne  fit  que  traverser,  et,  par  cette  marche  aussi 
imprévue,  aussi  hardie  que  savante,  se  trouva  sur  les 
derrières  de  l'armée  de  Mack.  Alors  Mack,  qui  avait  déjà 
le  malheur  de  n'avoir  pas  deviné  Napoléon  et  qui  pou- 
vait essayer,  soit  de  s'ouvrir  une  route  sur  Munich  pour 
conserver  sa  ligne  d'opérations,  soit  de  se  reployer  sur 
le  Tyrol  d'où  lui  arrivaient  des  renforts ,  joignit  un 
second  malheur  au  premier.  Il  se  pelotonna  dans  Ulm, 
dans  l'espoir  d'être  rejoint  à  temps  par  les  trois  armées 
qu'il  attendait  et  de  mettre  Napoléon  lui-même  entre 
deux  feux;  mais  ces  armées  attendues  n'étaient  pas  en 
mesure  d'apporter  leur  secours,  et  le  combat  de  Wertin- 
gen,  qu'illustra  Murât  et  qui  fit  raison  des  renforts 
arrivant  du  Tyrol  ;  Tattaque  du  pont  de  Gûnzbourg  par 
le  maréchal  Ney,  attaque  dans  laquelle  ce  digne  colonel 
Lacuée  fut  tué,  mais  aussi  dans  laquelle  le  corps  autri- 
chien qui  le  défendait  fut  repoussé;  la  prise  de  Memmin- 
gen  par  le  quatrième  corps;  le  départ  des  troupes  à  la 
tète  desquelles  Tarchiduc  Ferdinand  fit  une  trouée,  pour 
se  réfugier  en  Bohême,  où,  grâce  à  Murât,  il  n'arriva 
qu'avec  des  lambeaux;  toute  cette  série  de  revers  rendit 
la  position  de  Mack  si  critique,  le  mit  à  ce  point  à 
discrétion  que,  comme  Wùrmser  à  Mantoue,  comme 


VICTOIBES    AV    PAS    DE   COURSE. 

M%s  à  Alexandrie,  il  fut  forcé  de  capituler,  et  comme 
ft'urraBer  de  faire  mettre  bas  les  armes  à  toute  son  ar- 
mée. 

Ainsi  une  seule  mancsuvre  et  quelques  combats  suf- 
flreatpour  anéantir  une  armée  dont  la  simple  défaite 
tursit  dû  nous  coûter  le  tiers  de  notre  armée:  qui  ne 
non»  fit  perdre  presque  personne;  qui  en  prisonniers. 
cuoDE,  drapeaux,  etc. (1),  nous  livra  de  quoi  former, 
approvisionner  et  pourvoir  des  armées:  qui  en  terri- 
loirenous  abandonna  de  quoi  faire  un  grand  royaume 
elqai  ne  nous  arrêta  que  huit  jours. 

Ud  mois  n'était  pas  écoulé  depuis  noire  passage  du 
Rhia,  que  Napoléon,  devancé  par  toute  son  armée  qui 
a  dirigeait  sur  Vienne,  entra  &  Munich.  Rien  ne  put 
iu§peDdre  notre  marche,  ni  la  boue,  ni  des  froids  rigou- 
reux, ni  la  neige,  ni  des  villes  fortifiées  ou  couvertes 
dWrages;  ni  la  diFflcuité  du  passage  des  rivières  qui 
Tersent  leurs  eaux  du  Tyrol  dans  le  Danube:  ni  la  résis- 
UoM  des  Iroupoa  autrichiennes  ;  ni  celle  de  la  première 
uinée  russe  commandée  par  le  prince  Dagration.  Plus 
d«  trente  combats,  livrés  pour  ainsi  dire  au  pas  de  course, 
lurent  autant  de  victoires  et  eurent  entre  autres  résultats 
celui  d'arracber  aux  Russes  celte  réputation  d'iovin- 
ûbilité  que  la  jactance  de  leurs  alliés  leur  avait  faite, 
<o  dépit  des  désastres  des  Korsakow  et  des  Souvorow. 

Ma  division  n'eut  qu'une  part  secondaire  dans  cette 
première  partie  de  la  campagne,  et  les  souvenirs  qui  s'y 
réfèrent  sont  plutûl  pour  moi  les  souvenirs  d'une  marche 
lue  d'une  série  de  combats.  Si  par  cela  même  ils  n'ap- 
partiennent pas  à  l'histoire,  du  moins  appartiennent-ils 
*"  récit  de  ma  vie,  et  je  leur  dois  une  place  dans  ces 

<<)  Va  bataillon  de  !&  garde  impériale  poria.it  quatre-viDgli 
dripii4U(  pria  à  renoemi. 


J 


41t    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

Mes  ordres,  reçus  le  2  septembre,  portaient  que  je 
fusse  rendu,  le  12,  à  Germersheim,  où  j'arrivai  aa  jûor 
dit;  mais  si  je  n'avais  apporté  avec  moi  des  préoeco- 
pations  plus  sérieuses  et  plus  chères^  j'aurais  resienti 
plus  vivement  Tennui  d'être  placé  soaa  les  ordres  da 
maréchal  Soult.  Depuis  cinq  ans  ce  maréchal  atBchait 
contre  moi  des  sentiments  que  son  caractère,  sa  positioii 
et  la  différence  de  son  grade  au  mien  ne  pouvaient  man- 
quer de  me  rendre  fatals. 

J'espérais  qu'au  moins  la  première  entrevue  se  pas- 
serait sans  contestation  ;  je  me  trompais  ;  il  mit  eo 
effet  quelque  malice  à  me  dire  sans  préambule  qu'ii 
m'avait  placé  dans  la  division  Saint-Hilaire,  et  qae,  le 
général  Morand  commandant  la  première  brigade,  je 
commanderais  la  seconde,  le  général  Varé  devant  rester 
à  la  suite  :  «  Monseigneur,  lui  répondis-je  suivant  le 
protocole  d'alors,  je  suis  l'ami  de  Morand,  mais  je  sois 
aussi  son  ancien,  et  le  général  Varé  est  son  cadet;  le 
commandement  de  la  première  brigade  m'appartient. 
— Un  général  en  chef,  reprit-il,  est  le  maftre  du  place- 
ment de  ses  généraux  »;  en  quoi  il  confondait,  quant  à 
lui-même,  un  chef  de  corps  d'armée  et  un  chef  d'armée; 
quant  au  fait,  l'emploi  avec  le  classement.  Je  me  bornai 
cependant  à  lui  dire  que  cette  latitude  ne  pouvait 
s'étendre  à  rien  de  ce  qui  touchait  l'organisation,  déter- 
minée par  des  règles  supérieures,  et  j'ajoutai,  pour  ache- 
ver de  résoudre  la  question,  que,  si  le  général  Saint- 
Hilaire  venait  à  être  absent  de  la  division,  j*étais  de 
droit  son  remplaçant  provisoire,  ce  qui  n'était  compa- 
tible qu'avec  le  commandement  de  la  première  brigade, 
c  Eh  bien,  reprit  le  maréchal  avec  humeur,  je  for- 
merai une  avant-garde  pour  Morand  »,ce  qui  ne  laissait 
à  ce  dernier  qu'un  régiment  au  lieu  de  deux  ou  trois, 
mais  ce  qui  lui  conservait  la  tête  de  la  colonne.  La  divi- 


FAMILLE  MILITAIRE.  413 

sion  Saint-Hilaire,  première  du  corps  d'armée,  setroava 
de  cette  sorte  composée  :  d'une  avant-garde  avec  le 
i(hrégimentd'infanterie  légère  et  commandée  par  le  géné- 
ral Morand;  d'une  première  brigade,  formée  des  14*  et 
30*  de  ligne  et  commandée  par  moi,  et  d'une  deuxième 
brigade,  formée  des  37*  et  i05*  de  ligne  et  commandée 
par  le  général  Varé. 

Le  texte  de  mes  ordres,  j'entends  ces  six  heures  qui 
m'étaient  données  pour  partir,  ce  jour  fixe  assigné  pour 
mon  arrivée,  m'avaient  fait  penser  que  j'arriverais  à 
peine  pour  le  passage  du  Rhin,  et  dix  jours  entiers 
s'écoulèrent  dans  une  immobilité  complète,  jours  mor- 
tels par  les  regrets  qu'ils  mêlèrent  à  mes  inquiétudes  et 
qui  ne  purent  être  occupés  qu'à  me  faire  entrer  en  rela- 
tion avec  ma  nouvelle  famille  militaire.  Je  vais  la  faire 
connaître. 

Je  commence  par  mon  chef,  le  général  Saint-Hilaire. 
Je  n'eus  qu'à  me  féliciter  de  servir  ôous  ses  ordres. 
C'était  un  homme  excellent;  il  avait  de  plus  des  formes 
parfaites  et  me  prit  de  suite  en  amitié.  Peu  de  jours 
ayant  suffi  pour  rendre  des  confidences  possibles,  il 
m'appnt  que  je  me  trouvais  dans  sa  division  par  dési- 
gnation spéciale  de  l'Empereur,  ce  qui  me  permit  de  lui 
dire  que  plus  j'appréciais  le  bonheur  de  faire  partie  de 
sa  division,  plus  je  me  félicitais  d'en  avoir  Tobligation 
à  une  si  haute  bienveillance,  et  je  lui  fis  part  en  même 
temps  de  mes  relations  avec  le  maréchal  Soult,  ce  dont 
il  voulut  bien  tenir  bon  compte.  Je  ne  dirai  qu'un  mot 
sur  le  chef  d'état-major  du  général  Saint-Hilaire,  l'adju- 
dant commandant  Binot,  et,  sous  tous  les  rapports,  ce 
mot  sera  un  témoignage  d'estime. 

Je  revis  Morand  avec  plaisir;  c'était  un  souvenir  et 
presque  une  amitié  de  Rome  ;  il  ne  parut  pas  me  savoir 
trop  mauvais  gré  de  la  perte  de  sa  brigade;  il  est  vrai 


414    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

que  j'ai  toujours  été  convaincu  que  le  maréchal,  qui  le 
favorisait  ouvertement,  lui  avait  dit  qu'il  n'en  serait  pas 
moins,  et  en  première  ligne,  général  de  division  à  la 
fin  de  la  campagne.  Nous  vécûmes  dans  une  bonne  intel- 
ligence et  nous  voyant  presque  tons  les  jours.  Je  loi 
dus  même  un  aide  de  camp,  nommé  Parguez,  excellent 
homme,  officier  dévoué  et  qui  me  fut  du  plus  grand 
secours,  lorsque  j'eus  le  malheur  d'être  réduit  à  lui. 

Quant  à  Morand,  il  avait  de  l'instruction,  quelque  jeu 
dans  les  idées  et  toute  la  capacité  que  sa  petite  tête  com- 
portait :  en  somme,  et  pour  résumer  ce  qui  le  concerne, 
il  fut  brillant  comme  chef  de  bataillon ,  supérieur 
comme  colonel,  distingué  comme  général  de  brigade, 
au  niveau  de  ses  fonctions  comme  général  de  division, 
mais  au-dessous  de  son  rôle  comme  commandant  un 
corps  d'armée.  11  était  avant  tout  remarquable  comme 
officier  d'infanterie;  à  ce  titre,  il  fut  un  des  hommes  qui 
ont  le  plus  et  le  mieux  fait  la  guerre,  et  un  de  ceux  que, 
sans  scandale,  on  a  pu  voir  arriver  même  à  la  Chambre 
des  pairs,  où  tant  d'autres  ont  été  jeté  s  par  la  faveur 
bien  plus  que  portés  par  leurs  mérites. 

Le  général  Varé,  comme  homme,  comme  chef,  comme 
soldat,  ne  m'offre  rien  à  dire.  Le  colonel  Mazas,  com- 
mandant le  14*  régiment  de  ligne,  éveille  en  moi  le  sou- 
venir d'une  bienveillance  et  d'une  estime  méritées. 
Quant  au  colonel  Houdar  de  Lamotte,  commandant  le 
36*  de  ligne,  aussi  vigoureux,  aussi  ardent  devant 
l'ennemi  que  Mazas,  il  était  de  plus  homme  de  mérite 
et  d'esprit,  parfait  de  ton  et  de  manières,  d'une  belle 
prestance, d'une  belle  réputation,  et  destiné àMUe  Bara- 
guey  d'Hilliers.  devenue  la  femme  du  général  Foy;  il 
aurait  fourni  une  belle  carrière  s'il  n'avait  été  tué  à  léna. 

Et,  si  je  sors  de  ma  division,  je  dois  dire  qu'une 
vive  amitié,  qui  nafini  qu'avec  sa  vie,  me  lia  à  dater  de 


Mtte  campagne  avec  Margaron,  qui  commandait  1 
Valérie  du  quatrième  corps  et  avec  qui,  vers  la  fin  de 
1793,  j'avais  combattu  en  avant  de  SoIre-le-Château,  lui 
capitaine  dans  les  hussards  des  Ardennea  el  moi  capi- 
tûaeau  34*  bataillon  d'inTanterie  légère.  Enlln  je  veux 
placer  ici  le  nom  du  général  Jordy.  général  que  je 
trouvai  et  dont  je  Ha  la  connaissance  ù  Landau.  Certes 
«n'est  ni  sous  le  rapport  des  formes,  ni  sous  le  rap- 
port de  l'esprit  ou  même  d'une  haute  capacité,  que  je 
lï rappelle;  il  n'avait  rien  de  ce  qui  constitue  l'homme 
IniiEcendant  ou  l'homme  du  monde;  mais,  né  avec 
rammiP  et  l'instinct  de  la  guerre,  il  était  du  petit  nombre 
it  ces  braves  qui  sont  la  gloire  de  leurs  cheTs  et  l'hon- 
oeardes  armées  auxquelles  ils  appartienneul.  Vingt 
Iiitg  d'armes,  et  notamment  l'attaque  de  l'Ile  de  Noir- 
BontierB,  qu'il  continua  de  commander  ayant  la  cuisse 
gauche  et  la  tête  fracassées,  avaient  illustré  sa  trop 
Wirte  carrière.  Il  y  avait  en  effet  huit  ans  déjà  que,  à 
•00  désespoir,  îl  avait  été  forcé  de  quitter  l'armée 
*ctire,tout  en  ayant  encore  faitdeux  campagnes  depuis 
îo'il  n'avait  plus  l'usage  de  la  cuisse  gauche  et  qu'il 
■nil  perdu  un  œil  à  la  suite  d'un  coup  de  feu  qui  avait 
D^BÎté  l'opération  du  trépan.  Son  zèle,  son  ardeur, 
"'STaient  pu  suflire  plus  longtemps  contre  dix-huit 
blessures,  dont  sept  avec  fractures,  dont  plusieurs  se 
•ouvraient  sans  cesse.  Lecommandenientde  Strasbourg, 
"veo  conservation  de  son  traitement  d'activité,  lui  fut 
'''abord  donné  comme  retraite  et  pris  de  ses  hauts  faits; 
"ïais  bienlât  le  classement  des  places  le  força  de  quitter 
Mrasbourgpour  le  commandement  de  Landau. 

En  nommant  ici  le  général  Jordy,  en  rappelant  le 
^oiiYenJr  glorieux  de  ses  exploits,  j'ai  voulu  citer  un 
^Xemple  de  ces  illustrations,  qui,  fondées  sur  de  nom- 
^'«ux  faits  héroïques,   peuvent  être  en   même  temps. 


416    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBACLT. 

comme  celles  du  général  Jordy,  consacrées  par  des  armes 
d'honneur,  par  des  arrêtés  et  des  lettres  du  Directoire, 
par  des  promotions  sur  le  champ  de  bataille,  par  dei 
récompenses  nationales,  et  qui  cependant  n'en  sont  pas 
moins  tombées  dans  un  profond  oubli.  Le  nom  de  Jordy 
et  tant  d'autres  noms,  dont  nos  armées  ont  si  justement 
retenti,  ne  sont  plus  connus  même  de  la  génération 
actuelle;  car  l'intérêt  se  porte  toujours  vers  les  choses 
les  plus  présentes,  et  quelques  années  suffisent  pour  que 
des  pygmées  contemporains  cachent  des  géants  passés; 
et,  sur  ce  vieil  horizon  de  gloire  qui  chaque  jour  se 
couvre  de  brumes  plus  épaisses,  seules  quelques  figures 
colossales  résisteront  à  TefTacement  des  temps. 

Le  26  septembre  fut  marqué  par  un  branle-bas  général; 
nous  levâmes  nos  cantonnements,  passâmes  le  Rhin  à 
Spire  et  entrâmes  en  campagne.  J'ai  dit  les  faits.  Informé 
qu'une  forte  armée  autrichienne,  aux  ordres  du  général 
Mack,  était  réunie  autour  d'Ulm  et  allait  être  renforcée 
par  le  corps  que  commandait  l'archiduc  Jean,  et  peu 
après  par  une  seconde  armée  autrichienne  et  des  armées 
russes,  Napoléon  se  porta  sur  Donauwœrth  à  marches 
forcées,  pour  rejeter  l'archiduc  dans  le  Tyrol,  prévenir 
le  rassemblement  de  toutes  les  autres  forces  et  enve- 
lopper Mack,  manœuvre  que  couronna  le  plus  entier 
succès  et  qui  porta  à  la  maison  d'Autriche  un  coup 
dont  elle  ne  se  releva  pas,  qui  la  força  à  nous  aban- 
donner sa  capitale  et  qui,  malgré  le  secours  des  Russes, 
contribua  si  puissamment  à  décider,  à  Austerlitz,  du 
sort  de  toute  cette  guerre  de  Cent  jours. 

£n  ce  qui  concerne  le  rôle  des  troupes  dont  je  faisais 
partie,  après  avoir  passé  le  Rhin  à  Spire  et  marché  par 
Heilbronn,  Hall,£llvangen  et  Nordlingen,  nous  passâmes 
le  Danube  à  Donauwœrth,  que  nous  ne  fîmes  quetraverscr 
et  où  le  général  Saint-Hilaire  reçut  l'ordre  de  se  porter 


EMTRB  DEUX  ORDRES.  411 

ËOr  Aagsbourg,  où  j'allai  voir  la  salle  dans  laquelle 
HâanchthoD  présenta  à  Charles-Quint  le  code  de  son 
schisme.  Celte  salle  est  entourt^e,  au-dessous  de  la  cor- 
Diîhe,  par  les  portraits  des  philosophes  les  plus  céièhres, 
u  nombre  desquels  Qgurent  à  leurs  dates  Jésus-Christ 
M  Luther. 

Le  iendeoiain  7  octobre,  nouspartlmes  pour  Landsberg. 
C'élsit  une  journée  de  huit  lieues;  nous  en  avions  fait 
cinq,  et  le  général  Saint-lHlaire.  Klorand  et  moi,  réunis 
pour  causer,  nous  marchions  à  la  tête  de  ma  brigade, 
lorsque  Philippe  de  Ségur,  oflicier  d'ordonnance  de 
l'Empereur,  nous  atteignit  et  remit  au  général  Saint- 
Hilajre  une  lettre  que,  à  mon  étonnement,  celui-ci  lut  à 
b&ule  Toix  et  que  voici  littéralement  : 

«  UoDsieur  le  général  Saint-Hilaire,  je  vous  fais  cette 
'sttre  pour  vous  dire  que  l'ennemi  occupe  Laodsherg.  Je 
PCBBC  que  vous  m'en  ferez  bon  compte,  et,  sur  ce,  je 
prie  Dieu  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  et  digne  garde. 
.  Nap.  i 

*  Allons,  messieurs,  nous  dit  aussitôt  le  général  Saint- 
Hiiiire,  hfttons  le  pas  pour  arriver  de  jour  et  justifions 
I*  coDfiancG  de  l'Empereur.  .Et  les  troupes,  informées 
(tu  contenu  de  la  lettre,  doublèrent  le  pas  en  chantant  et 
en  accompagnant  leurs  chants  des  cris  de  ;  Vive  l'Em- 
peteurl 

11  y  avait  un  quart  d'heure  que  nous  faisions  ainsi 
*»onne  route,  lorsqu'un  aide  de  camp  de  Murât  galopant 
aussi  vite  que,  à  travers  les  terres  labourées,  cela  clail 
P**88ihle  à  son  cheval,  apparut  à  notre  droite  nous  faisant 
^®a  signes;  dès  qu'il  put  se  faire  reconnaître  et  entendre, 
*•  loua  cria  d'arrêter  les  troupes.  On  Ut  balte;  nous 
^"ïOiea  que  le  prince  était  aux  prises  avec  un  corps 
**1emi,  bien  supérieur  en  nombre,  et  qu'il  nous  ordon- 
ne. » 

^      J 


41S  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TMIÉBAULT. 

nait  de  le  rejoindre  en  toute  hÂte  :  <  Impossible  !  répondit 
Saint-Hilaire  ;  voyez,  monsieur,  les   ordres   de  l'Em- 
pereur.—  La  question  est  à  Ulm,  reprit  cet  officier,  et 
non  pas  à  Landsberg...  £t  quy  de viendrez-vous  d'ail- 
leurs si  le  prince  est  accablé  ;  si  le  général  Mack  8e  fait 
passage  ?  >  Et,  comme  ces  raisons,  déjà  très  fortes  par 
elles-mêmes,  étaient  appuyées  par  le  canon  tonnant  du 
côté  de  Mindelhein,  il  insista  pour  qu*on  ne  perdit  pas 
un  moment  :  c  Ah  !  messieurs,  nous  dit  alors  le  général 
Saint-Hilaire,  que  faire  ?  >  Et  comme,  en  achevant  cette 
exclamation,  il  avait  arrêté  son  regard  sur  moi  :  •  Mon 
général,  lui  dis-je,  marcher  où  le  canon  tire.  •  Et  la  cita- 
tion de  cet  adage,  qui,  pour  le  reste  de  sa  vie,  doit  reten- 
tir aux  oreilles  du  maréchal  Grouchy,  ayant  décidé  le 
général  Saint-Hilaire  :  «  Eh  bien,  messieurs,  reprit-il,  par 
régiments,  têtes  de  colonnes  à  droite.  »  Le  commande- 
ment fut  répété,  et  bientôt,  en  cinq  colonnes  d'infanterie, 
nous  nous  dirigeâmes  vers   Murât,    que  son  aide  de 
camp  se  hâta  d'aller  prévenir. 

Il  y  avait  à  peine  un  nouveau  quart  d'heure  que  nous 
marchions  ainsi,  lorsqu'un  cri  de  <  Halte  I  »  arrêta  notre 
mouvement.  L'aide  de  camp  de  Murât  avait  disparu;  le 
feu  se  ralentissait,  et  Saint-Hilaire,  n'ayant  plus  rien  qui 
le  ralliât,  avait  changé  d'avis.  Il  nous  réunit  pour  nous 
expliquer  que  nous  désobéissions  à  l'Empereur,  même 
à  un  ordre  écrit  par  l'Empereur,  que  nous  faisions  peut- 
être  manquer  une  manœuvre  superbe,  que  nous  perdions 
l'occasion  de  nous  signaler  et  de  jouer  un  rôle  à  nous, 
et  tout  cela  d'après  les  ordres  de  qui  n'avait  pas  d'ordre 
à  nous  donner,  c  Ainsi,  messieurs,  nous  allons  marcher 
sur  Landsberg...  Tctes  de  colonnes  à  gauche.  >  Et,  après 
trois  quarts  d'heure  de  temps  perdu  et  trois  quarts  de 
lieue  péniblement  faits,  nous  reprenons  dans  des  terres 
labourées  et  en  ne  cachant  pas  trop  notre  humeur  la 


HESITATIONS  DE  SAINT-KtLAIRK.  il» 

direction  d'une  route  que   nous   avions   eu  raison  de 
quitter.  Nous  l'avions  retrouvée  et  nous  la  suivions  de 
nonveau,  lorsque  le  canon  de  Murât  se  Tait  réentendre  à 
coups  précipités  et  de  plus  près,  assez  près  même  pour 
que  nous  distinguions  la  fusillado.  Noua  aurions  pu  être 
irrivës  auprès  de  lui,  il  pouvait  être  compromis  faute 
d'avoir  été  renforcé  et,  plus  encore,  pour  avoir  compté 
•or  nous.  Ces  réflexions,  qui  ne  nous  échappaient  pas, 
n'échappaient  pas  davantage  à  nos  soldats;  en  juges 
lofaiilibles.  ils  évaluèrent  la  faute  militaire  et  le  tort  de 
"•pas  avoir  tenu  une  promesse  que  les  circonstances  ren- 
''«ienl  sacrée.  Un  murmure  général  s'éleva,  et  ce  pauvre 
^aint-Hilaire  en  fut  d'autant  plus  bouleversé  que  le  feu 
■^doublait.  Il  revint  à  nous,  en  jurant  contre  une  posi- 
tion qui  ne  lui  laissait  que  le  choix  de  la  désobéissance, 
^\ti  le  forçait  à  agir  en  aveugle  et  le  vouait  au  risque 
*i  «  se  compromettre,  quoi  qu'il  fit  :  •  Mais,  mon  général. 
*  ^i  dit  Morand,  il  y  a  dix  à  parier  contre  un  que  le  corps 
*^ui  était  à  Landsberg  s'est  réuni  aux  troupes  que  le 
K^rince  combat.  >  Et  la  division,  changeant  pour  la  troi- 
sième fuis  de  direction  en  moins  d'une  heure,  refit  tête 
^4e  colonne  à  droite.  De  tous  ces  faus  mouvements,  il 
V^ésulta  que  nous  n'arrivAmes  qu'au  moment  oi^,  par  la 
^igueurde  ses  attaques,  Murât  était  parvenu  à  repousser, 
^ai  les  troupes  d'un  corps  venant  du  Tyrol,  et  celles  arri- 
'^^ant  de  Landsberg.  En  survenant  à  temps,  nous  aurions 
«300  seulement  aidé  à  les  battre,  mais  à  les  envelopper. 
-Aassi  fûmes-nous  très  mat  reçus,  et  .Murut  n'eut-il  un 
fcionjour  un  peu  gracieux  que  pour  moi,  ce  que  j'attribuai 
«l'avis  que  j'avais  donné  en  présence  de  son  aide  de 
«Minp.  Personne,  du  reste,  ne  s'occupa  de  nous(l).  Ce  fui 
avec  peine  que  nous  trouvdmes  des  abris  :  quant  à  nos 


420    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

troupes,  elles  passèrent  aa  bivouac  toute  cette  nuit,  qui 
fut  très  froide. 

Le  lendemain  9,  an  matin,  nous  repartîmes  pour 
Landsberg;  une  pluie  aussi  abondante  que  glaciale 
commença  à  tomber  à  la  pointe  du  jour  et  tomba  sans 
discontinuation;  les  chemins  se  trouvèrent  horribles, et 
nous  narrivàmes  à  Landsberg  qu*à  la  nuit,  trempés 
jusqu*aux  os,  morfondus  et  pour  apprendre  que,  d'après 
des  ordres  supérieurs,  tous  les  équipages  du  corps 
d'armée  avaient  rétrogradé  sur  Augsbourg,  d'où  il 
résultait  que  j'étais  sans  un  cheval  de  main,  sans  un 
domestique,  sans  une  chemise  et  sans  une  paire  de  bottes 
à  changer.  Pour  comble  de  malheur,  il  fut  impossible 
(le  m'ôter,  sans  Touvrir  dans  toute  sa  hauteur,  la  botte 
droite,  c'est-à-dire  du  côté  où  la  pluie  avait  fouetté;  je 
chargeai  donc  mon  hôte  de  m'acheter  une  paire  de 
bottes  pendant  la  nuit,  et  je  me  couchai  harassé  de 
fatigue. 

Réveillé  par  le  bruit  des  tambours,  je  demandais 
bottes  que  l'on  avait  dû  m'acheter;  on  n'en  avait trouv( 
ù  aucun  prix.  Si  mon  hôte  n'avait  été  un  criquet  ayani 
A  peine  le  pied  d'une  femme,  je  lui  aurais  de  forc< 
ucheté  les  siennes;  mais  il  n'y  avait  pas  moyen  de  soi 
ger  aies  mettre;  je  ûs  donc  courir  encore  pour  en  troi 
ver  au  moins  une  vieille  paire;  peine  perdue.  Cependai 
la  division  achevait  de  défiler,  et  force  fut  de  remettre 
avec  des  peines  infinies,  la  seule  botte  entière  qui  nrr— le 
restait;  quant  à  l'autre,  de  l'attacher  avec  une  corde         à 

ma  jambe,   et  c'est  ainsi  chaussé,  avec  des  vétemeiu ts 

encore  mouillés  et  par  une  neige  abondante,  l'arrièc: — e- 
garde  déjà  partie,  que  je  me  jetai  à  cheval  bien  jiistg=^>  à 
temps;  car,  au  moment  où  je  quittai  la  place  de  Lan  ^zis- 
berg  par  un  bout,  je  vis  les  hussards  autrichiens  déb^z^u- 
cher  par  l'autre. 


Si:iS   BOTTES  ET  SANS  SOCPER. 

La  route   qui  conduit  de  Landsberg  à  Memmîngen 
IrsTerse  de  vastes  forêts  de  sapins,  et  nous  pûmes  tout 
à  noire  aise  en  admirer  les  effets  pittoresques  sous  la 
'leige.  qui  tomba  sans  discontiDuer  pendant  toute  la 
Journée  du  10,  c'est-à-dire  jusqu'à  notre  arrivée  à  Min- 
d«jheim,  d'où  nous  partîmes  le  il.  La  nuit  approchait, 
'orsque,  le  il,  nous  nous  approchâmes  de  Memmingen. 
etcette  circonstance,  la  fatigue,  le  froid,  la  faim  et  l'ordre 
donné   pour  que   toutes   les    troupes  se    missent   au 
iiivouac,  décidèrent  Saint-llilaire  à  prendre  les  devants 
fnour  trouver  un  gile  et  à  laisser  sur  le  terrain,  que  la 
«Sivision  devait  occuper,  le  chef  de  l'état-major  chargé 
«3'indiquer  aux  corps  leurs  lignes  d'étaiilissement,  et  un 
vie  ses  aides  de  camp  pour  conduire  Morand  et  moi  dans 
«in  chrtlcau,  ou  nous  trouverions  du  feu,  un  lit  et  un 
«ouper.  Morand  partit  de  suite;  mais  il  était  contre  mes 
"principes  de  quitter  mes  troupes  avant  qu'elles  eussent 
formé  les  faisceaux;  autant  que  l'obscuriliî  le  permettait. 
Je  me  fis   indiquer  de  quel  cité  était  le  chftteau,   eu 
arrière  de  la  gauche  d'un  bois  que  l'on  distinguait  encore 
4 droite;  sur  ce  renseignement  assez  vague,  je  congé- 
diai l'aide  de  camp,  enchanté  de  ne  pas  attendre.  Au 
bout  d'une  demi-heure,  je  me  mis  en  route  pour  rejoindre 
le  général  Saint-lliluirc  ;  mais  la  nuit  était  devenue  telle- 
ment obscure  que,  tout  en  tachant  de  suivre  la  direc- 
tion qui  m'avait  été  indiquée,  je  m'embourbai  et  me 
trouvai  devant  un  ruisseau,  dont  je  ne  connaissais  ni  la 
'argeur,  ni  la  profondeur,  et  qui  formait  un  marécage 
d'où  j'eus  mille  peines  à  sortir.  Existait-il  un  gué.  un 
pont?  .\ucune  habitation,  aucune  lumière,  aucun  habi- 
tant. Tout  ce  que  ma  vue  pouvait  distinguer  encore, 
C'était  le  hois  dont  on  m'avait  parlé  et  qui  bordait  en  fond 
Hoir  le  ruisseau  sur  la  rive  opposée.  Itichebourg.  aidé 
d'un  do  mes  chasseurs  d'ordonnance,  cherchait  un  pas- 


422    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBA13LT. 

sage  et  le  cherchait  en  vain.  Enfin,  et  après  avoir  erré 
assez  longtemps  dans  la  neige  et  dans  la  boue,  nous 
entendîmes  un  homme  que  nous  parvînmes  à  rattraper; 
c'était  un  dragon  rejoignant  son  régiment  cantonné  à  une 
grande