Skip to main content

Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

See other formats


Google 


This  is  a  digital  copy  of  a  book  thaï  was  prcscrvod  for  générations  on  library  shelves  before  it  was  carefully  scanned  by  Google  as  part  of  a  project 

to  make  the  world's  bocks  discoverablc  online. 

It  has  survived  long  enough  for  the  copyright  to  expire  and  the  book  to  enter  the  public  domain.  A  public  domain  book  is  one  that  was  never  subject 

to  copyright  or  whose  légal  copyright  term  has  expired.  Whether  a  book  is  in  the  public  domain  may  vary  country  to  country.  Public  domain  books 

are  our  gateways  to  the  past,  representing  a  wealth  of  history,  culture  and  knowledge  that's  often  difficult  to  discover. 

Marks,  notations  and  other  maiginalia  présent  in  the  original  volume  will  appear  in  this  file  -  a  reminder  of  this  book's  long  journcy  from  the 

publisher  to  a  library  and  finally  to  you. 

Usage  guidelines 

Google  is  proud  to  partner  with  libraries  to  digitize  public  domain  materials  and  make  them  widely  accessible.  Public  domain  books  belong  to  the 
public  and  we  are  merely  their  custodians.  Nevertheless,  this  work  is  expensive,  so  in  order  to  keep  providing  this  resource,  we  hâve  taken  steps  to 
prcvcnt  abuse  by  commercial  parties,  including  placing  lechnical  restrictions  on  automated  querying. 
We  also  ask  that  you: 

+  Make  non-commercial  use  of  the  files  We  designed  Google  Book  Search  for  use  by  individuals,  and  we  request  that  you  use  thèse  files  for 
Personal,  non-commercial  purposes. 

+  Refrain  fivm  automated  querying  Do  nol  send  automated  queries  of  any  sort  to  Google's  System:  If  you  are  conducting  research  on  machine 
translation,  optical  character  récognition  or  other  areas  where  access  to  a  laige  amount  of  text  is  helpful,  please  contact  us.  We  encourage  the 
use  of  public  domain  materials  for  thèse  purposes  and  may  be  able  to  help. 

+  Maintain  attributionTht  GoogX'S  "watermark"  you  see  on  each  file  is essential  for  informingpcoplcabout  this  project  and  helping  them  find 
additional  materials  through  Google  Book  Search.  Please  do  not  remove  it. 

+  Keep  it  légal  Whatever  your  use,  remember  that  you  are  lesponsible  for  ensuring  that  what  you  are  doing  is  légal.  Do  not  assume  that  just 
because  we  believe  a  book  is  in  the  public  domain  for  users  in  the  United  States,  that  the  work  is  also  in  the  public  domain  for  users  in  other 
countiies.  Whether  a  book  is  still  in  copyright  varies  from  country  to  country,  and  we  can'l  offer  guidance  on  whether  any  spécifie  use  of 
any  spécifie  book  is  allowed.  Please  do  not  assume  that  a  book's  appearance  in  Google  Book  Search  means  it  can  be  used  in  any  manner 
anywhere  in  the  world.  Copyright  infringement  liabili^  can  be  quite  severe. 

About  Google  Book  Search 

Google's  mission  is  to  organize  the  world's  information  and  to  make  it  universally  accessible  and  useful.   Google  Book  Search  helps  rcaders 
discover  the  world's  books  while  helping  authors  and  publishers  reach  new  audiences.  You  can  search  through  the  full  icxi  of  ihis  book  on  the  web 

at|http: //books.  google  .com/l 


Google 


A  propos  de  ce  livre 

Ceci  est  une  copie  numérique  d'un  ouvrage  conservé  depuis  des  générations  dans  les  rayonnages  d'une  bibliothèque  avant  d'être  numérisé  avec 

précaution  par  Google  dans  le  cadre  d'un  projet  visant  à  permettre  aux  internautes  de  découvrir  l'ensemble  du  patrimoine  littéraire  mondial  en 

ligne. 

Ce  livre  étant  relativement  ancien,  il  n'est  plus  protégé  par  la  loi  sur  les  droits  d'auteur  et  appartient  à  présent  au  domaine  public.  L'expression 

"appartenir  au  domaine  public"  signifie  que  le  livre  en  question  n'a  jamais  été  soumis  aux  droits  d'auteur  ou  que  ses  droits  légaux  sont  arrivés  à 

expiration.  Les  conditions  requises  pour  qu'un  livre  tombe  dans  le  domaine  public  peuvent  varier  d'un  pays  à  l'autre.  Les  livres  libres  de  droit  sont 

autant  de  liens  avec  le  passé.  Ils  sont  les  témoins  de  la  richesse  de  notre  histoire,  de  notre  patrimoine  culturel  et  de  la  connaissance  humaine  et  sont 

trop  souvent  difficilement  accessibles  au  public. 

Les  notes  de  bas  de  page  et  autres  annotations  en  maige  du  texte  présentes  dans  le  volume  original  sont  reprises  dans  ce  fichier,  comme  un  souvenir 

du  long  chemin  parcouru  par  l'ouvrage  depuis  la  maison  d'édition  en  passant  par  la  bibliothèque  pour  finalement  se  retrouver  entre  vos  mains. 

Consignes  d'utilisation 

Google  est  fier  de  travailler  en  partenariat  avec  des  bibliothèques  à  la  numérisation  des  ouvrages  apparienani  au  domaine  public  et  de  les  rendre 
ainsi  accessibles  à  tous.  Ces  livres  sont  en  effet  la  propriété  de  tous  et  de  toutes  et  nous  sommes  tout  simplement  les  gardiens  de  ce  patrimoine. 
Il  s'agit  toutefois  d'un  projet  coûteux.  Par  conséquent  et  en  vue  de  poursuivre  la  diffusion  de  ces  ressources  inépuisables,  nous  avons  pris  les 
dispositions  nécessaires  afin  de  prévenir  les  éventuels  abus  auxquels  pourraient  se  livrer  des  sites  marchands  tiers,  notamment  en  instaurant  des 
contraintes  techniques  relatives  aux  requêtes  automatisées. 
Nous  vous  demandons  également  de: 

+  Ne  pas  utiliser  les  fichiers  à  des  fins  commerciales  Nous  avons  conçu  le  programme  Google  Recherche  de  Livres  à  l'usage  des  particuliers. 
Nous  vous  demandons  donc  d'utiliser  uniquement  ces  fichiers  à  des  fins  personnelles.  Ils  ne  sauraient  en  effet  être  employés  dans  un 
quelconque  but  commercial. 

+  Ne  pas  procéder  à  des  requêtes  automatisées  N'envoyez  aucune  requête  automatisée  quelle  qu'elle  soit  au  système  Google.  Si  vous  effectuez 
des  recherches  concernant  les  logiciels  de  traduction,  la  reconnaissance  optique  de  caractères  ou  tout  autre  domaine  nécessitant  de  disposer 
d'importantes  quantités  de  texte,  n'hésitez  pas  à  nous  contacter  Nous  encourageons  pour  la  réalisation  de  ce  type  de  travaux  l'utilisation  des 
ouvrages  et  documents  appartenant  au  domaine  public  et  serions  heureux  de  vous  être  utile. 

+  Ne  pas  supprimer  l'attribution  Le  filigrane  Google  contenu  dans  chaque  fichier  est  indispensable  pour  informer  les  internautes  de  notre  projet 
et  leur  permettre  d'accéder  à  davantage  de  documents  par  l'intermédiaire  du  Programme  Google  Recherche  de  Livres.  Ne  le  supprimez  en 
aucun  cas. 

+  Rester  dans  la  légalité  Quelle  que  soit  l'utilisation  que  vous  comptez  faire  des  fichiers,  n'oubliez  pas  qu'il  est  de  votre  responsabilité  de 
veiller  à  respecter  la  loi.  Si  un  ouvrage  appartient  au  domaine  public  américain,  n'en  déduisez  pas  pour  autant  qu'il  en  va  de  même  dans 
les  autres  pays.  La  durée  légale  des  droits  d'auteur  d'un  livre  varie  d'un  pays  à  l'autre.  Nous  ne  sommes  donc  pas  en  mesure  de  répertorier 
les  ouvrages  dont  l'utilisation  est  autorisée  et  ceux  dont  elle  ne  l'est  pas.  Ne  croyez  pas  que  le  simple  fait  d'afficher  un  livre  sur  Google 
Recherche  de  Livres  signifie  que  celui-ci  peut  être  utilisé  de  quelque  façon  que  ce  soit  dans  le  monde  entier.  La  condamnation  à  laquelle  vous 
vous  exposeriez  en  cas  de  violation  des  droits  d'auteur  peut  être  sévère. 

A  propos  du  service  Google  Recherche  de  Livres 

En  favorisant  la  recherche  et  l'accès  à  un  nombre  croissant  de  livres  disponibles  dans  de  nombreuses  langues,  dont  le  français,  Google  souhaite 
contribuer  à  promouvoir  la  diversité  culturelle  grâce  à  Google  Recherche  de  Livres.  En  effet,  le  Programme  Google  Recherche  de  Livres  permet 
aux  internautes  de  découvrir  le  patrimoine  littéraire  mondial,  tout  en  aidant  les  auteurs  et  les  éditeurs  à  élargir  leur  public.  Vous  pouvez  effectuer 
des  recherches  en  ligne  dans  le  texte  intégral  de  cet  ouvrage  à  l'adressefhttp:  //book  s  .google .  coïrïl 


MÉMOIRES 


DD 


GÉNÉRAL  BARON  THIÉ6AULT 


L'auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de 
reproduction  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pa^s 
étrangers,  y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (section 
de  la  librairie)  en  juillet  189 i. 


PARIS.    TYPOGRAPHIF.  DE  F.  PLON,   SOURRIT  RT  C",  8,   RUE   (;ARA>CIB1IF..  —  840. 


mkm()Ihï:s 


<•  I  V  !.i:  \  j 


TMIi:!{  VI  I  T 


'■     -  ■■  ^       .  ; 


'.»•.■■ 

*  •  ■    fc      •     î 

•    .  «        ■»  » 


1-  • 


■  -'j  ". 


STANFORD 
LiBRARlES 


MEMOIRES 


DU    GÉNÉRAI. 


B"^  JHIÉBAULT 

Publias  sotu  les  auspices  de  sa  fille 

M"'  Claire   Thiébault 

D-APBBS    LS    MANUSCRIT    OBIGINAt. 


FERNAND   CALMETTES 


III 

1799-1806 


Avec  deux  héliogravures 


SIXIÈME      ÉDITION 


PABIS 

LIBRAIRIE     PLON 
.   PLON,  NOURRIT  et  C".  IMPRIMEUR S-ÉDITEUB.S 


STANFORD 
L/SRARIES 


N.  B, — Les  notes  suivies  de  l'indication  (Ëd.)  sont  ajoutées 
par  Téditeur.  Les  autres  sont  de  l'auteur. 


MÉMOIRES 


DU 


0         jf 


GENEBAL  BARON  THIEBAULT 


CHAPITRE    PREMIER 


La  fin  du  second  volume  m'a  laissé  dans  les  bras  de 
Pauline,  et,  quelles  qu'aient  été  les  suites  d'un  amour  que 
je  fus  seul  à  fidèlement  garder,  ce  souvenir  m'est  resté 
comme  un  des  plus  doux,  peut-être  le  plus  doux  de  tous 
mes  souvenirs,  parce  qu'il  se  rattache  à  la  période  la 
plus  complètement  heureuse  de  ma  vie. 

Je  ne  sais,  en  effet,  quel  genre  de  jouissances  ne  m'a- 
vait pas  été  réservé  pendant  ces  campagnes  de  Rome  et 
deNaples.  A  l'âge  des  inspirationsjavais  parcouru  l'Ita- 
lie tout  entière;  j'avais  habité  et  Rome  et  Naples,  si 
fécondes  en  prestiges,  en  plaisirs  varies;  j'avais  parti- 
cipé à  des  faits  glorieux  en  jouant  par  moments  un  rôle 
tout  à  fait  supérieur  à  mon  grade;  j'avais  reçu  de  ma- 
nière à  en  tripler  la  valeur  celui  d'adjudant  général,  si 
agréable  pour  un  homme  jeune  encore.  Grâce  au  mot  de 
général,  au  chapeau  bordé  et  aux  broderies,  ce  grade 
assimilait  celui  qui  en  était  investi  aux  généraux;  de 
fait,  il  donnait  l'exercice  d'une  autorité  supérieure  à 
celle  des  généraux  de  brigade,  pour  lesquels  les  adju- 
dants généraux  rédigeaient  des  ordres  dont  ils  n'avaient 

m.  i 


s       MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBADLT. 

pas  la  responsabilité,  alors  que,  comme  chefs  d'état- 
major  ayant  le  devoir  de  trouver  et  d'assurer  les  moyens 
d'exécution  de  quelque  ordre  que  ce  fût,  ils  étaient  as- 
sociés à  toutes  les  combinaisons. 

J'avais  donc  ma  part  de  pouvoir,  et  une  part  enviable; 
de  plus,  je  possédais  une  somme  importante  pour  le 
temps,  etje  m'exaltais  à  la  pensée  de  l'emploi  que  je  lui 
destinais.  J'étais  heureux,  si  jamais  on  le  fut;  heureux 
d'un  présent  enchanteur,  d'un  avenir  qui  me  semblait 
prodigue  de  tous  les  biens.  Et  pourtant  j'avais  atteint 
l'apogée  du  bonheur,  et  il  ne  me  restait  plus  guère  à 
goûter  d'aussi  pure  félicité.  Au  reste,  je  n'entends  pas 
imputer  à  la  fortune  ou  à  la  destinée  tout  ce  qui  contri- 
bua à  amoindrir  mon  rôle;  je  ne  tardai  même  pas  à  de- 
venir l'arbitre  d'une  véritable  élévation  et  à  la  manquer 
de  la  manière  la  plus  complète  et  d'une  manière  qui  n'in- 
culpe que  moi,  si  tant  est  qu'il  y  ait  des  limites  à  assi- 
gner à  l'action  de  ce  destin  que  je  disculpe  et  dont 
peut-être  je  fus  et  je  devais  être,  comme  tant  d'autres, 
tout  simplement  le  jouet. 

Cependant,  quelque  aveuglé  que  je  pusse  être  par  ce 
bonheur  présent,  je  n'en  ressentais  pas  moins  une  pro- 
fonde douleur  à  la  pensée  des  défaites  de  nos  soldats,  et 
particulièrement  de  ceux  dont  j'avais  partagé  si  long- 
temps l'heureuse  destinée  et  que  j'avais  dû  quitter  au 
moment  où,  sortis  enûn  des  guets-apens  du  royaume  de 
Naples,  ils  allaient  se  mesurer  avec  de  belles  et  puissantes 
armées.  De  ces  armées  coalisées,  l'une,  l'armée  autri- 
chienne, nous  était  connue,  et  nous  savions  comment 
l'attaquer  pour  la  battre;  mais  l'autre,  l'armée  russe, 
entrait  pour  la  première  fois  en  lice;  c'est  d'elle  seule- 
ment qu'on  parlait  sans  cesse,  et  elle  avait  paru  va- 
loir qu'on  adoptât  une  tactique  nouvelle  contre  elle.  On 
nous  avait  distribué,  le  2  juin,  à  Pistoja,  une  espèce  d'in- 


L'AHMéE  BOSSG.  S 

structioD  fort  mal  rédigée,  maie  que  tous  les  propos  qui 
circulaient  alors  me  permirent  dfl  compléter;  et  ces  di- 
verses indications  coQcouraient  à  préscDter  l'armée  russe 
comme  assez  redoutable,  composée  d'hommes  robustes 
et  grands,  disciplinés  jusqu'à  l'obéissaDce  aveugle.  Au 
moment  de  les  conduire  à  l'ennemi,  on  les  animait  par  de 
fortes  distributioDEd'eau-de'Vie:  dés  lors  ils  attaquaieni 
avec  une  sorte  de  frénésie  et  se  lais$;aient  plutôt  massa- 
crer que  de  reculer;  pour  les  démoraliser,  il  fallail 
-mettre  hors  de  combat  un  grand  nombre  de  leurs  ofÛ: 
ciers;  sans  cbefs,  la  crainte  les  saisissait.  Leurs  officiers, 
d'ailleurs,  étaient  communément  braves;  relativemenl 
peu  înstruils  et  pour  la  plupart  cruels,  ils  ne  savaieni 
commander  qu'un  petit  nombre  de  manœuvres,  souvent 
meurtrières  pour  leurs  hommes,  et  c'est  ainsi  que,  pres- 
sés par  l'ennemi,  ils  faisaient  toujours  former  le  carré, 
ce  qui  est  profitable  contre  la  cavalerie,  mais  ce  qui. 
opposé  à  l'infanterie  et  surtout  à  l'artillerie,  comme  ils 
De  craignaient  pas  de  le  faire,  offre  une  surface  trop 
belle  &  l'action  de  la  baïonnette  ou  du  canon.  Peut-être 
aussi  savaient-ils  leurs  hommes  peu  aptes  à  suivre  un 
mouvement  de  retraite  et  préféraient- ils  risquer  de  les 
faire  écraser  en  masse  que  de  les  laisser  se  disperser 
sans  avoir  la  certitude  de  pouvoir  les  rassembler.  Les 
soldats,  au  reste,  avaient  pour  se  dévouer  jusqu'à  la 
mort  un  puissant  entraînement  provoqué  chez  eui  par 
la  conviction  qu'ils  ont  de  souper  avec  Jésus-Christ  s'ils 
sont  tués  en  faisant  face  à  l'ennemi:  blessés,  ils  se  fai- 
laient  achever  en  tirant  sur  l'ennemi  qui  se  trouvait  4 
leur  portée,  et  c'est  par  suite  du  même  fanatisme  que, 
en  ordonnant  un  jeâne,  un  général  en  chef  peut  laisser 
une  armée  russe  vingt-quatre  heures  sans  manger. 

L'artillerie  russe  était  nombreuse,  mais  pas  plus  les 
oracicrs  que  les  soldats  n'attachaient  de  honte  à  la  perle 


4       MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  quelques  pièces;  pourvu  que  les  pièces  eussent  fait  le 
mal  qu'elles  devaient  faire,  elles  étaient  considérées 
comme  payées,  tout  devant  s'évaluer  en  argent  dans  une 
armée  où  un  homme  n'était  que  le  capital  de  quarante 
francs  de  rente  viagère. 

La  cavalerie  de  ligne,  d'une  apparence  imposante, 
était  au  fond  assez  médiocre,  quoique  mieux  montée 
depuis  que  la  partie  de  Pologne  conquise  fournissait 
d'excellents  chevaux.  Les  cavaliers,  robustes,  d'un  bel 
aspect,  manœuvraient  mal  et  sans  agilité;  quant  aux  Co- 
saques, ils  étaient  ce  qu'ils  sont  encore  aujourd'hui,  tous 
fils  ou  valets  de  fermiers  qui  répondent  d'eux;  géné- 
ralement sûrs,  intelligents,  fins  et  rusés,  ils  manient  ad- 
mirablement des  chevaux  maigres  et  laids,  mais  courant 
avec  beaucoup  de  vitesse  et  capables  d'endurer  tous  les 
genres  de  privations,  de  supporter  les  plus  dures  fati- 
gues. Très  mal  payés,  ils  se  pourvoient  eux-mêmes  et 
pillent,  brûlent,  saccagent;  employés  ordinairement  à 
l'avant-garde,  ils  devancent  parfois  l'armée  de  quinze 
lieues.  Montagnes,  rivières,  marais,  rien  ne  les  arrête; 
arrivés  à  peu  de  distance,  ils  se  cachent  dans  les  forêts 
et  7  restent  pendant  plusieurs  jours  sans  que  l'on  se 
doute  de  leur  présence  ou  de  leur  voisinage.  Aussi  ha- 
biles à  grimper  aux  arbres  qu'à  gravir  les  rochers  les 
moins  accessibles,  ils  passent  les  journées  à  observer 
l'ennemi  et  presque  toujours  sans  être  aperçus;  lorsqu'ils 
sortent  de  ces  réduits,  ce  qu'ils  font  souvent  par  les  che- 
mins les  moins  suspects,  c'est  un  à  un,  ou  deux  à  deux, 
ou  dispersés  par  bandes  à  l'instar  des  loups.  A  force  de 
répéter  ces  reconnaissances  et  d'en  faire  leur  occupation 
constante,  ils  ont  acquis  un  coup  d'oeil,  un  jugement  in- 
faillibles; aussi  est-ce  par  eux  que  les  généraux  russes 
sont  sans  cesse  informés  des  forces  et  de  la  position  que 
leurs  ennemis  occupent,  et  qu'ils  connaissent  la  configu- 


k 


LES  COSAQDBS.  ■ 

ratioD  et  les  ressources  d'un  pays  avant  de  s'y  engager. 

Lorsque  des  Cosaques  se  montrent  à  di^couvert,  ua 
peut  être  certain  que  le  gros  de  l'armée  n'est  pas  loin, 
car  ils  ne  se  compromettent  pas.  Presque  toujours  ils 
marchent  sans  ordre  et  entièrement  désuais;  mais,  dans 
ce  cas-ià  mêine,  ils  ne  se  perdent  jamais  de  Tue,  et  lors- 
qu'un ou  plusieurs  d'entre  eux  sont  assaillis,  les  autres 
accourent  pour  les  secourir.  Attaqués  par  un  détache- 
ment, ils  se  dispersent,  puis  se  rallient  bientAt  pour  en- 
tourer ce  même  détachement,  d  a  moment  où  leur  nombre 
leur  garantit  le  succâs.  Parfois  encore  ils  se  mêlent  à  des 
chasseurs  à  pied,  qu'au  besoin  ils  prennent  en  croupe. 
Ces  chasseurs  à  pied,  excellente  troupe  de  l'armée  russe, 
étaient  alors  heureusement  peu  nombreux;  adroits  au 
tir,  habiles  à  se  cacher,  ils  franchissaient  de  grandes 
distances  à  quatre  pattes  et  doublaient  admirablement 
les  Cosaques,  de  sorte  qu'une  armée  russe  était  toujours 
et  très  parfaitement  éclairée,  et  ne  pouvait  être  surprise 
dans  ses  camps. 

La  tactique  nouvelle  contre  une  telle  armée  consistait 
à  la  harceler  sans  cesse,  à  la  mettre  pendant  le  combat 
dans  la  nécessité  de  changer  son  ordre  de  bataille,  à 
l'attaquer  sur  plusieurs  colonnes  et  par  ses  flancs  pour 
avoir  sur  elle  l'avantage  des  manceuvres,  à  détruire  le 
plus  d'ofllciers  possible  et  de  Cosaques. 

Mais  dans  ce  moment,  celte  armée  que,  par  l'expé- 
rience de  nos  défaites  mômes,  nous  allions  apprendre  il 
battre,  celte  armée  était  victorieuse,  et  son  nom,  comme 
celui  de  son  chef,  le  fameux  Souvorow,  était  dans  toutes 
les  bouches.  Ce  qui  circula  alors  et  ce  qui  allait  circuler 
plus  tard  d'anecdotessurlecompledece  ïÀouvorow  n'est 
pas  croyable.  De  ces  anecdotes  un  grand  nombre  étaient 
ou  fausses  ou  complètemenl  dénaturées;  mais,  comme  j'ai 
eu  depuis  lors  l'occasion  de  les  vériâer  toutes  et  même 


6       MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

d'en  augmenter  le  nombre,  je  vais  en  consigner  sor 
cet  homme  non  [moins  bizarre  que  célèbre  quelques-unes 
qui  du  moins  sont  certaines. 

SouYorow,  avec  qui  mon  père  fit  connaissance  à  Berlin, 
chez  le  prince  Dolgorouki,  envoyé  de  Russie,  et  auquel 
il  consacra  quelques-unes  des  pages  de  ses  Souvenirs  (i), 
était  un  homme  à  la  fois  fantasque  et  transcendant;  il  ne 
tarda  pas  à  se  faire  remarquer,  entra  dans  les  gardes, 
y  devint  capitaine,  et  pourtant  il  serait  peut-être  mort  in- 
connu, sans  son  excessive  laideur.  L'empereur  Pierre  III, 
révolté  de  cette  figure,  le  nomma  colonel  par  le  seul 
motif  de  le  faire  sortir  de  ses  gardes  et  de  ne  plus  le  voir 
défiler. 

Signalé  bientôt  comme  homme  de  génie,  il  parvint  ra- 
pidement aux  premiers  grades,  et,  non  moins  connu  par 
ses  cruautés  que  par  son  mérite,  il  fut  notoire  que  Ton 
pouvait  compter  sur  lui,  même  pour  les  actes  les  plus 
horribles;  voilà  comment  il  fut  chargé  d'emporter  d*as- 
saut  Ismaîlof,  où  trente  mille  Turcs  périrent,  et  de  me- 
ner à  bout  la  campagne  de  Pologne,  où,  dans  sa  marche 
sur  Varsovie,  il  détruisit  Prague  on  sait  comment. 
Prague,  entourée  d'ouvrages  en  terre  non  achevés  et 
défendue  par  fort  peu  de  troupes,  fut  prise  presque  sans 
combat  et  par  conséquent  sans  perte.  Enlevée  de  nuit, 
les  généraux  russes  étaient  parvenus  à  maintenir  jus- 
qu'au jour  leurs  troupes  réunies,  et  Tordre  fut  respecté 
jusqu'au  moment  où  Souvorow,  ayant  passé  la  revue  et 
sachant  qu'il  ne  restait  pas  un  soldat  polonais  à  partir 
de  Prague,  s'écria  :  t  Pogoulattie  rebiala.  »  (Amusez-vous 
un  peu,  mes  enfants.)  Dès  lors,  au  milieu  du  pillage  et 
du  viol,  auquel  les  couvents  n'échappèrent  pas,  com- 
mença le  massacre  de  dix  mille  habitants  paisibles, 

(1)  Quatrième  éditioo,  t.  IV,  p.  57. 


SOOVOBOW.  7 

hommes,  remmeB  et  enfants  assassinés  de  la  manière  la 
plus  atroce.  Or,  au  cours  de  cette  épouvantable  bouche- 
rie. SouTorow  aperçut  un  dindon  qui  venait  d'être  blessé 
i  la  patle,  et  à  l'instant  il  s'écria  du  ton  le  plus  piteux  : 
•  l'auvre  bâte,  qu'as4u  fait  pour  le  trouver  victime  des 
dissensions  des  hommes?  •  Et  de  suite  il  fait  venir  le 
cliirurgien-major  de  l'armée,  et,  au  milieu  des  cria  de 
tant  de  malheureux  atrocement  égorgés,  sans  en  être 
distrait  et  de  l'air  d'une  pitié  dérisoire,  sur  un  ton  pleur- 
nichard, il  ordonne  de  panser  le  dindon  devant  lui.  Il 
avaitaiosi  trouvé  le  moyen  de  surpasser  sa  cruauté  pai 
ton  impudeur. 

Ses  mœurs  étaientà  l'unisson,  c'est-à-dire  qu'il  afTec- 
tait  une  rudesse  presque  sauvage.  Il  ne  dormait  que 
trois  heures  et  les  passait  presque  nu  dans  un  tas  de 
foin  et  de  paille  qu'il  faisait  mettre  au  milieu  des  plus 
belles  chambres  à  coucher,  chambres  dans  lesquelles  il 
salisfuisait  tous  ses  besoins. 

Il  délestait  les  glaces,  sans  doute,  par  suite  de  l'effet 
que  son  nez  cassé  et  son  museau  de  Kalmouk  faisaient 
■ur  lui-même.  Il  fallait  donc  couvrir  les  glaces  des  appar- 
tements où  on  le  logeait,  ou  bien  il  les  brisait. 

Il  ne  mangeait  que  ce  que  le  Cosaque  ou  le  Tartare 
pincé  de  service  auprès  de  lui  et  que  l'on  relevait  cha- 
que Jour,  mangeait  lui-même,  et  il  portait  le  cynisme 
jusque  inviter  même  des  dames  à  ces  dîners,  qu'il  fai- 
I  sait  toujours  entre  six  et  sept  heures  du  matin;  il  fal- 
ilait  ;  assis  tur  en  grande  tenue,  alors  que  lui  n'avait 
lid'aulre  costume,  hors  les  très  grandes  circonstances,  que 
clui  des  soldats.  (Juant  à  sa  toilette,  elle  consistait  à  se 
Ifiirc  jeter  en  se  levant  et  en  se  couchant  quatre  seaux 
fd'eau  froide  sur  lu  léte. 

Ud  jour  qu'il  passait  dans  je  ne  sais  plus  quel  can- 
I  loDnement  de  cavalerie  russe,  tout  le  corps  d'oflîciers, 


8        MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

dans  la  plus  grande  tenae,  Tint  au-devant  de  lui  pour  le 
saluer  et  Finviter  à  un  grand  déjeuner  préparé  pour 
la  circonstance.  En  voyant  arriver  ces  officiers  en  culot- 
tes blanches,  en  bottes  bien  cirées,  il  descendit  de  voi- 
ture; on  lui  présenta  aussitôt  un  très  beau  cheval,  mais 
il  refusa  avec  humilité  de  le  monter  et,  par  une  boue 
effroyable,  se  mita  marcher  à  pied, ce  qui  força  tous  les 
officiers  à  mettre  pied  à  terre  et  à  barboter  avec  lui. 
En  approchant  de  la  maison  où  le  déjeuner  l'attendait, 
il  aperçoit  vers  l'horizon  un  village;  il  s'arrête  et  s'écrie  : 
c  Ah  f  messieurs,  voilà  un  village  où  demeure  un  culti- 
vateur qui  m'a  promis  de  la  graine  de  concombre;  per- 
mettez que  j'aille  la  lui  demander.  >  Il  oblige  les  malheu- 
reux qui  ne  peuvent  le  quitter  à  faire  encore  ce  trajet 
de  trois  quarts  de  lieue  à  travers  les  terres  détrempées, 
et,  quand  il  les  voit  crottés  jusqu'à  l'échiné,  il  regagne 
sa  voiture  et  continue  sa  route. 

Ayant  officiellement  reçu  un  rapport  portant  qu'un 
colonel,  qui  devait  avoir  douze  escadrons  à  cheval, 
n'en  avait  que  trois,  il  dit  :  c  C'est  mal,  et  je  verrai  cela 
par  moi-même.  >  En  effet,  dès  le  lendemain,  il  ordonna 
qu'il  passerait  une  revue  de  rigueur.  A  l'heure  fixée,  en 
dépit  de  la  chaleur,  il  arriva  à  pied,  suivi  de  son  état- 
major,  et,  en  approchant  du  régiment,  il  dit  :  c  Voilà  un 
temps  bien  menaçant  (le  temps  était  superbe);  je  crois 
même  qu'il  pleut;  mes  habits  en  sont  humides;  à  mon 
âge,  cela  ne  vaut  rien.  Ainsi,  colonel,  je  vais  passer  la 
revue  dans  ce  manège,  que  par  trois  vous  ferez  traverser 
à  vos  cavaliers.  »  Le  colonel,  qui  le  devine,  fait  passer  six 
fois  ses  trois  escadrons  devant  Souvorow,  qui,  cette  farce 
jouée,  dit  au  colonel  :  c  Bravo  !  vous  avez  un  régiment  ma- 
gnifique. Voilà  comment  on  calomnie  les  plus  braves  et 
les  plus  intègres  officiers  de  notre  chère  Maman,  l'im- 
mortelle  Catherine.  »  Maintenant,  quel  était  le  mot  de 


SOUVOROW.  9 

cette  énigme?  Ce  colonel,  d'une  force  extraordinaire, 
avait  emporté  Souvorow,  au  moment  où  celui-ci,  blessé, 
allait  être  pris;  à  titre  de  récompense,  il  avait  été  nommé 
colonel;  mais  comme  il  n'avait  rien,  restait- il  sous- 
entendu  qu'il  dût  faire  fortune  aux  dépens  du  régiment. 
Souvorow,  qui  ne  voulait  pas  sévir,  avait  du  moins 
imaginé  ce  moyen  de  prouver  aux  dénonciateurs  que 
son  pouvoir  le  mettait  au-dessus  de  tout,  et  que,  pour 
les  braver,  il  lui  suffisait  d'une  pasquinade. 

Il  aimait  à  parler  avec  ou  devant  ses  soldats,  et  rien 
ne  l'arrêtait  quand  il  voyait  que  quelque  chose  pouvait 
les  divertir  et  faire  sur  eux  une  impression  utile.  Un 
jour  qu'ils  avaient  très  froid  et  qu'ils  commençaient  à  se 
plaindre,  il  s'écria  :  c  Oh!  quelle  chaleur!  on  étouffe...  » 
Et  il  tire  sa  chemise  de  sa  culotte,  se  débraille  et  se  fait 
jeter  un  seau  d'eau  sur  le  corps;  et  cela,  quand  il  avait 
soixante  ans. 

Je  ne  sais  plus  à  quelle  occasion  le  roi  de  Prusse  l'en- 
voya complimenter  par  un  de  ses  'généraux,  que  Souvo- 
row conduisit  au  camp,  et,  lorsqu'il  sévit  suivi  par  beau- 
coup d'hommes,  il  s'arrêta,  puis  mettant,  après  quelques 
lazzi,  son  général  prussien  en  scène  :  c  Par  exemple, 
dit-il  à  ses  soldats,  pensez-vous  que  des  gens  vêtus 
comme  cela  sont  bien  redoutables  à  la  guerre  ?  Voyez  ces 
deux  barils  qu'il  a  aux  jambes  (en  le  prenant  par  une 
de  ses  bottes  fortes);  à  cheval  cela  n'est  bon  à  rien,  et 
à  pied  cela  empêche  de  faire  un  pas...  Et  ces  canons  (en 
lui  défaisant  une  des  boucles  sur  l'oreille),  ne  vous  ima- 
ginez pas  que  cela  vous  envoie  des  balles...  Et  cette 
queue  (en  lui  prenant  la  queue  et  en  la  remuant),  n'allez 
pas  vous  figurer  que  ce  soit  une  baïonnette.  >  Et,  bra- 
vant toutes  les  convenances  par  des  facéties  de  cette 
nature,  il  faisait  rire  les  soldats  et  s'en  faisait  adorer. 

Après  une  sorte  d'entrée  triomphale  faite  à  Alexan- 


10  MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON    TUIEBAULT. 

drie,  on  vint  lui  dire  que  le  peuple  désirait  voir  Souvorow. 
c  Ëh  bien  !  dit-il,  il  faut  le  lui  montrer.  >  A  l'instant 
même  il  ôte  tous  ses  vêtements,  ne  conservant  que  ses 
bottes^  et,  nu  comme  un  ver,  n'ayant  sur  sa  peau  que  son 
épée  et  ses  cordons,  il  se  rend  le  chapeau  à  la  main  sur 
un  balcon,  et,  dans  cet  accoutrement,  se  présente  aux 
curieux,  en  tournant  comme  un  toutou  (1). 

Catherine  voulant  lui  donner  la  petite  croix  de  l'ordre 
de  Sainte-Anne,  imagina  même  de  la  lui  attacher  à  la  bou- 
tonnière. Souvorow  cependant,  tout  en  se  confondant  en 
actions  de  grâces  et  en  s'inclinant  profondément,  eut 
grand  soin  de  couvrir  sa  boutonnière  avec  sa  tête,  et  il 
répétait  :  c  Ah!  maman,  très  chère  maman  (suivant 
Tusage),  jamais  je  ne  le  souffrirai.  >  Bref,  il  parvint  à 
lui  prendre  le  petit  ruban,  et,  du  moment  où  il  le  tint, 
il  s'eiforça  d'y  passer  la  tôte,  et,  après  dix  tentatives  inu- 
tiles, il  ajouta  :  «  Votre  Majesté  le  voit,  cela  est  impos- 
sible; jamais  ma  tête  n'y  passera,  il  est  trop  petit.  • 

(i)  Le  fait  suivant  montre  Paul  I«^  digne  maître  d'un  tel  sujet. 

11  faisait  parfois  assister  l'Impératrice  &  ses  parades;  alors,  et 
par  galanterie,  il  mettait  pied  &  terre  et  déûlait  devant  elle  à  la  této 
de  la  1"  compagnie  de  sa  garde;  mais  il  exigeait  qu'elle  fût  exacte. 
Un  jour,  furieux  do  ce  qu'elle  avait  fait  attendre  les  troupes,  il 
commanda,  au  moment  où  la  calèche  arriva  devant  le  front  qu'elle 
devait  suivre,  que,  sans  se  détourner,  tous  les  soldats  du  pre- 
mier rang  se  missent  à  pisser  (il  faut  bien  que  je  dise  le  mot,  puis* 
qu'il  ordonna  la  chose),  et  l'ordre  fut  exécuté. 

Cependant  ce  prince,  et  je  parle  ici  d'après  un  de  ses  sii^ots, 
homme  d'honneur,  de  haute  capacité  et  ayant  eu  fort  justement  à 
se  plaindre  de  lui,  ce  prince,  sauf  quelque  originalité  ou  extrava- 
gance, fut  à  la  fois  un  homme  de  jugement,  de  tète  et  do  cœur,  de 
plus  un  homme  d'État,  et  sous  quelques  rapports  le  Louis  XI  de 
la  Russie.  Mais  on  sait  qu'il  était  haï  do  Catherine,  sa  mère,  soit 
par  crainte  qu'il  voulût  venger  son  père  qu'elle  avait  fait  assas- 
siner, soit  que,  le  détestant,  elle  affectât  de  le  mépriser  pour 
faire  croire  qu'il  était  méprisable;  elle  alla  jusqu'à  le  faire  empoi- 
sonner, et,  s'il  survécut  &  cet  attentat,  il  en  conserva  du  moins  des 
mouvements  convulsifs  sur  le  visage  et  dans  les  membres,  et,  sui- 
vant plusieurs,  des  aberrations  momentanées. 


( 


Catherine  se  mit  à  rire,  fit  apporter  un  grand  cordon 
tt  le  lui  donna. 

Soavorow  était  un  homme  transcendant  qui,  ayant 
jiigi;  devoir  cacher  sa  supériorité  et  voulant  donner  le 
change,  faisait  le  fou.  Ainsi  que  je  l'ai  dit,  il  dormait  à 
peine  trois  heures,  fait  auquel  il  faut  ajouter  que.  dès 
qu'il  était  seul, il  lisaitettravaillaitavec méthode:  mais, 
destiné  d  commander  des  hommes  ignorants  et  grossiers. 
il  se  faLsait  grossier  et  jouait  l'ignorance.  Un  jour  cepen- 
dant, c'était  en  1793  ou  1794  (il  commandait  un  corps  de 
troupes  campé),  et  passant  près  d'une  tente  où  plusieurs 
oQicierB  parlaient  avec  chaleur,  il  fourre  sa  tête  par- 
dessus one  des  toiles  de  la  tente,  se  dresse  comme  un  ser- 
pent et,  &  peine  reconnu,  devient  l'oLjetdes  respects  qui 
lui  étaient  dus...  «Et  de  quoi  parliez'vous?  »  dit-il  aussitôt. 
On  l'informe  que  l'on  discute  je  ne  sais  quelle  opéra- 
lion  de  guerre,  qui  venait  d'être  exécutée  par  nous  ou 
contre  nous.  Une  carte  se  trouvait  déployée,  il  s'en 
approche,  l'examine,  pendant  qu'on  le  met  au  courant 
delà  discussion,  prend  la  parole  et  confond  les  assis- 
Dots  par  sa  logique  autant  que  par  la  profondeur  de 
tes  pensées  et  Tesactitude  de  ses  calculs  stratégiques; 
tout  à  coup  il  s'aperçoit  de  l'étonnement  de  ses  audi 
Jleurs,  et,  au  milieu  d'une  de  ses  périodes,  il  saute  sur  la 
ileet  sur  la  carte,  se  met  de  toutes  ses  forces  à  chanter 

iinme  un  coq,  descend  en  faisant  la  cutbule  et  dis- 

•ait.  Ce  chant  du  coq  dont  il  se  servit  dans  cette  cir- 

^KiDïtance  pour  mystifier  ses  interlocuteurs,  personne 

lieux  que  lui  ne  réussissait  à  l'imiter,  et  c'est  pur  ce  cri 
qu'il  éveillait  souvent  ses  aides  de  camp  et  domestiques, 
quand  ils  oubliaient  l'heure  ou  qu'il  avait  hesoin  d'eux 
pluBtAt  que  de  coutume.  H  s'en  servit  même  comme  de  la 
diane  pour  mettre  debout  le  camp. 
(Joand  ses  soldats  ployaient,  il  se  jetait  à  terre,  se 


IS      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON  THIÉRAULT. 

roulait,  jurait  de  se  faire  tuer,  les  rendait  responsables 
de  sa  mort  et  les  citait  devant  Dieu.  Il  produisait  ainsi 
le  plus  grand  effet  et  dut  à  ce  jeu  de  scène  plus  d'une 
fois  la  victoire,  à  la  Trebbia  notamment;  mais  lorsque, 
cerné  par  les  troupes  de  Masséna,  et  comme  dernier 
recours,  il  fit  creuser  sa  tombe  devant  tous  ses  soldats, 
déclarant  qu'il  fallait  vaincre  ou  l'enterrer  là,  sa  défaite 
n'en  fut  pas  moins  complète,  et  cette  comédie  n'eut  pas 
de  dénouement.  Au  reste,  s'il  renonça  à  une  mort  qui  eût 
été  d'accord  avec  sa  vie,  c'est-à-dire  bizarre,  mais  glo- 
rieuse, il  n'écbappa  pas  à  la  mort  qui  résulta  pour  lui 
de  la  honte  et  du  désespoir  d'avoir  été  vaincu.  Tant 
qu'il  était  vainqueur,  un  tel  homme  était  un  héros;  du 
momentoùilavaitété  vaincu,  ce  n'était  plus  qu'un  pantin. 

On  sait  que,  après  la  mort  de  la  grande  Catherine,  il  se 
moqua  des  innovations  militaires  que  Paul  I"'  introduisit 
notamment  dans  le  costume  de  l'armée  et  dans  les  détails 
du  service;  ses  saillies  furent  répétées  au  nouvel  empe- 
reur, qui  l'en  récompensa  par  un  exil;  mais  lorsque  ce 
prince  eut  résolu  d'entrer  en  scène  contre  la  France,  il 
crut,  sans  doute  en  souvenir  de  la  terreur  qui  depuis  le 
massacre  de  Prague  et  le  sac  dlsmaîlof  était  attachée  au 
nom  de  Souvorow,  il  crut  ne  pouvoir  se  passer  de  ce 
général  et  voulut  lui  confier  le  commandement  de  cette 
armée,  qui  nous  fit  d'ailleurs  évacuer  presque  toute 
l'Italie;  il  lui  envoya  donc  un  lieutenant  général  pour 
l'inviter  à  se  rendre  à  Pétersbourg. 

Arrivé  au  lieu  de  l'exil,  ce  lieutenant  général  fit  part 
à  Souvorow  de  sa  mission;  aussitôt  Souvorow  prit  une 
poignée  de  terre  et  se  la  jeta  sur  la  tête,  en  disant  :  c  Le 
maréchal  Souvorow  est  mort,  il  est  sous  la  terre  ;  quant 
au  vieux  Souvorow,  que  voulez-vous  qu'il  fasse  pour  le 
service  de  l'Empereur?  »  On  eut  mille  peines  à  lui  faire 
accepter  le  commandement  qu'on  lui  offrait,  et  on  fut 


SOUVOROW.  13 

qninze  jours  à  le  mettre  en  route.  En  faisant  ce  trajet,  il 
passe  au  milieu  de  la  nuit  par  la  résidence  de  sa  femme  et 
de  son  fils  (1),  se  rend  sans  bruit  au  lit  de  chacun  d'eux, 
les  regarde  un  moment,  défend  de  les  réveiller  et  conti- 
Doe  sa  route.  Il  arriva  enfin  à  Pétersbourg,  et  là  de 
ooQvelles  scènes  eurent  lieu. 

On  aurait  peine  à  croire  à  la  hardiesse  de  quelques- 
unes  d'entre  elles  :  ainsi  il  se  fit  faire  des  bottes  qui  lui 
montaient  presque  aux  hanches,  un  habit  dont  les  pare- 
ments allaient  aux  coudes  et  les  basques  sur  les  talons, 
Qne  queue  tratnant  à  terre  et  un  chapeau  de  trois  pieds 
d'envergure,  et,  sous  cet  accoutrement,  au  fond  duquel 
il  semblait  disparaître  et  qui  était  la  charge  et  la  cri- 
tique du  nouvel  uniforme  que  Paul  1*'  avait  donné  aux 
troupes,  il  osa  se  rendre  chez  cet  empereur. 

A  une  parade,  l'Empereur  lui  ayant  demandé  ce  qu'il 
pensait  des  guêtres  à  trente-six  boutons  que  venait  de 
recevoir  l'infanterie,  il  appela  un  des  soldats  qui  le  sui- 
vaient et  qui  avaient  encore  l'ancien  uniforme  russe;  il  fit 
approcher  un  de  ceux  qui  étaient  dans  la  nouvelle  tenue 
et  ordonna  à  tous  deux  de  se  déshabiller,  de  se  coucher 
et  de  dormir,  et  dès  qu'ils  en  eurent  fait  le  semblant,  il 
fit  battre  l'équivalent  de  la  générale.  Son  homme  fut 
prêt  en  une  minute,  et  Souvorow  partit  aussitôt  avec  lui, 
laissant  l'autre  mettre  ses  soixante-douze  boutons;  telle 
fut  la  seule  réponse  qu'eut  l'Empereur. 

Cette  inconcevable  déférence  et  tout  ce  que  l'on  par- 
donnait à  Souvorow  me  firent  supposer  qu'il  fallait  que 
les  hommes  de  guerre  marquants  fussent  bien  rares  en 
Russie  (2),  et  je  fis  part  de  cette  réflexion  à  la  personne  à 

(1)  n  n'eut  qu'uo  fils,  qui,  marié  à  une  princesse  de  Cour- 
lande,  86  noya  en  iSli,  lors  d'une  campagne  contre  les  Turcs.  Il  ne 
reste  de  Souvorow  que  des  petits-fils,  qui  furent  élevés  en  Suisse. 

{i)  Souvorow  avait  pour  rival,  en  Russie,  le  maréchal  Kameuski, 


14     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

laquelle  je  dois  tant  d'anecdotes  :  c  Et  comment  voulez- 
vous  que  cela  soit  autrement?  me  répondit-elle;  les  mina- 
homme  moins  du  goût  des  soldats,  c'est-A-dire  moins  original  et 
moins  grossier,  mais  non  moins  capable  et  peut-être  plus  cruel 
que  notre  espèce  de  héros.  Comme  cela  devait  être,  tous  deux  se 
détestaient.  Potemkin  eut  Tidée  do  les  rapprocher  et,  dans  ce  but, 
les  réunit  dans  un  diner  où  se  trouvait  le  père  de  la  personne  qu* 
m'a  raconté  une  partie  des  faits  que  je  rapporte»  mais  ce  fut  sans 
succès.  Hors  le  temps  du  repas,  pendant  lequel  aucun  des  deux 
ne  regarda  Tautre,  ils  se  placèrent  à  deux  des  angles  opposés  du 
salon  et  se  tournèrent  constamment  le  dos. 

Une  anecdote  relative  à  ce  Kamenski  montre  A  quel  caprice 
pouvait  impunément  se  livrer  un  général  russe  en  faveur,  et  A  ce 
titre  elle  vient  en  confirmation  de  tout  ce  qu'on  a  dit  des  fantaisies 
de  l'autre  préféré  de  Catherine,  Souvorow;  voici  l'anecdote  : 

Kamenski  se  rendant  de  Moscou  A  Pétersbourg  rencontra  Tar- 
chevéque  de  cette  ville  allant  A  Moscou.  Frappé  do  l'idée  que  ren- 
contrer un  pope  porte  malheur,  si  l'on  ne  parvient  A  conjurer  le 
sort  par  quelque  chose  d'extraordinaire,  il  fait  arrêter  sa  voiture 
et  met  pied  A  terre.  L'archevêque  en  fait  autant.  Kamenski  va  au- 
devant  de  lui,  se  met  A  genoux,  lui  baise  la  main  et  reçoit  la  béné- 
diction :  «  Monseigneur,  j'ai  une  grâce  A  vous  demander,  c'est  de 
vous  coucher  par  terre,  de  vous  rouler  dans  la  boue,  jusqu'A 
ce  que  vous  soyez  hors  de  mon  chemin,  et  de  rester  ainsi  couché 
jusqu'A  ce  que  j'aie  passé.  »  L'archevêque  voulut  résister  A  cet 
ordre  mal  déguisé,  mais  il  n'y  eut  pas  moyen  ;  il  fallait  obéir  en 
tous  points,  et  rouler  dans  la  boue  et  sa  personne  et  ses  habits 
pontificaux.  Kamenski  passé,  l'archevêque  rétrograda,  et  de  retour 
A  Pétersbourg,  alla  demander  justice  A  Catherine,  qui  lui  répon- 
dit :  «  Procurez-moi  un  second  Kamenski,  et  je  vous  promets  de 
punir  celui-ci.  » 

Ce  fut  une  de  ses  victimes  qui  se  chargea  de  le  punir.  Il  était 
par  sa  cruauté  devenu  la  terreur  des  soixante-dix  mille  serfs  ou 
paysans  qui  composaient  sa  fortune.  Un  jour  que,  dans  un 
droschky.  il  se  promenait  dans  un  petit  bois  voisin  de  son  chA- 
tcau,  le  moujik  qui  le  conduisait  au  pas  avec  ses  trois  chevaux 
de  front  voit  rouler  quelque  chose  A  côté  de  la  voiture  ;  il  regarde 
et,  reconnaissant  une  tête  d'homme,  se  retourne  et  trouve  son 
maître  décapité.  Dans  son  bouleversement,  il  remet  cette  tête 
dans  la  voiture,  rentre  au  château  et  raconte  cette  terrible  aven- 
ture. Accusé  du  crime,  il  serait  mort  sous  le  knout,  sans  les 
aveux  d'un  vieux  paysan  qui,  A  la  faveur  d'une  embuscade,  avait 
pu  s'approcher  du  droschky,  abattre  la  tête  d'un  coup  de  hache 
et  rentrer  dans  le  bois,  sans  avoir  été  surpris  dans  l'exécution  de 
cette  vengeance  méritée. 


SOUVOROW.  15 

ties  du  service  y  sont  poussées  à  tel  point  qu'un  ofQcier 
n'a  pas  le  temps  de  dormir  et  de  manger,  et  que,  en 
moins  de  dix  ans,  un  homme,  eût-il  du  génie,  deviendrait 
une  machine,  i 

Quoi  qu'il  en  soit,  confiant  dans  les  services  qu'on 
attendait  de  lui,  Souvorow  osait  tout;  il  exploita  sans 
scrupule  cette  opinion,  d'ailleurs  juste  en  ce  temps-là, 
que,  à  la  tête  d'une  armée  russe,  il  valait  vingt-cinq 
mille  hommes,  si  bien  que,  au  moment  de  marcher  contre 
nous,  il  obtint  pour  toute  instruction  une  main  de  papier 
en  blanc,  au  bas  de  chaque  page  de  laquelle  se  trouvait 
la  signature  de  l'Empereur. 

Arrivé  à  Vienne,  on  tint  un  grand  conseil  de  guerre 
pour  discuter  et  arrêter  les  opérations  de  la  campagne, 
que  les  armées  impériales  allaient  faire  suivant  la  mar- 
che lourde  et  méthodique  des  Allemands  et  suivant  ces 
prévisions  en  apparence  infaillibles,  qui  ont  toujours 
fini  par  mettre  les  Autrichiens  complètement  en  défaut  ; 
mais,  quelque  chose  qu'on  pût  faire  et  dire,  on  ne  tira 
rien  de  Souvorow  :  t  Que  voulez-vous  de  moi?  répétait-il, 
je  n'entends  goutte  à  tout  cela;  je  ne  suis  qu'un  soldat 
et  je  ne  sais  que  marcher  en  avant,  etc.  —  Mais,  lui  ob- 
serva-t-on,  vous  devez  avoir  reçu  des  instructions  de 
l'Empereur.  —  Des  instructions?  >  Et  il  tira  de  son  por- 
tefeuille la  main  de  papier  couverte  des  blancs-seings 
de  l'Empereur;  après  l'avoir  jetée  sur  la  table,  il  ajouta 
de  l'air  le  plus  niais  :  «  Voilà  tout  ce  que  j'ai.  »  Et  on 
n'en  eut  pas  autre  chose. 

En  conduisant  son  armée  contre  nous,  il  ne  cacha  pas 
à  ses  soldats  qu'ils  auraient  affaire  à  des  adversaires  for- 
midables :  t  Vous  avez  battu  des  Allemands,  des  Polo- 
nais, des  Turcs;  mais  tout  cela  n'est  rien.  Ce  sont  les 
Français  qu'il  faut  battre.  Voilà  des  ennemis  dignes  de 
TOUS.  Voilà  des  gens  qui  savent  faire  la  guerre  et  qui. 


16      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

comme  les  Allemands,  De  sont  pas  gênés  par  des  costu- 
mes ridicules.  »  Il  se  faisait  appeler  <  l'Ange  extermina- 
teur des  républicains  > .  Pour  monter  au  dernier  degré 
l'exaltation  de  ses  Russes,  Paul  I*'  lui  envoya  son  fils, 
l'archiduc  Constantin,  comme  officier  d'ordonnance,  et 
c'est  en  ayant  à  ses  côtés  ce  prince  que,  le  24  mai,  Sou- 
Yorow  fit  à  Alexandrie  la  seconde  et  heureusement  la 
dernière  de  ses  entrées  triomphales. 

Il  put  prendre  la  citadelle  de  Milan,  entrer  à  Turin, 
gagner  la  bataille  de  la  Trebbia,  nous  faire  évacuer  la 
Lombardie  et  presque  tout  le  Piémont;  mais  par  bon- 
heur il  entendait  la  guerre  comme  les  hôtes  sauvages,  en 
forcené,  et  ses  courses  à  tire-d'aile,  qu'il  prenait  sans 
doute  pour  le  vol  de  Taigle,  le  lançaient  dans  des  pièges 
où  il  s'empêtrait.  Il  fallait  toute  l'impéritie  de  Sche- 
rer  ou  la  légèreté  de  Macdonald  pour  s'offrir  aux  coups 
d'un  Souvorow.  Moreau,  dix  fois  inférieur  en  nombre, 
le  tint  en  échec  par  la  profondeur  de  ses  combinaisons 
et  par  la  hardiesse  de  cette  campagne  si  savante  et  si 
complexe,  qui  illustra  jusqu'à  nos  revers;  et  quand  en 
Suisse  l'ours  russe  se  trouva  en  face  d'un  adversaire  tel 
que  Masséna,  c'est  l'ours  qui  fut  dévoré. 

De  Gènes,  où  j'assistais  avec  angoisse  aux  luttes  des 
nôtres  contre  cette  formidable  armée  russe,  je  recueillais 
tous  les  récits  et  toutes  les  notes.  Ne  pouvant  participer 
à  nos  suprêmes  efforts  qu'en  en  suivant  anxieusement 
les  vicissitudes,  j'enregistrais  avec  le  plus  vif  intérêt 
tous  les  faits  d'armes,  et  c'est  parce  qu'il  commit  qua- 
torze fautes  bien  déduites  et  comptées,  que  Macdonald 
perdit  à  la  Trebbia  la  bataille  décisive  qui  termina  sa 
carrière  en  Italie  (ce  qui  fut  un  bonheur),  mais  aussi  la 
carrière  de  l'armée  de  Naples  (ce  qui  fut  un  désastre). 
Revenu  à  Paris,  logé  chez  son  ami  Beurnonville,  il  fit, 
pour  sa  justification,  répandre  le  bruit  que  Moreau  avait 


DÉFAITE  DE  LA  TREBBIA.  11 

trahi,  et  cette  assertion  impudente  ne  trompa  que  des 
adulateurs  qui  voulaient  bien  être  trompés. 

En  dépit  du  sang  dont  à  tort  ou  à  raison  le  maréchal 
duc  de  Tarente  s'enorgueillit,  et  que  sa  mère,  cuisinière 
que  son  père  épousa,  n'a  certes  pas  anobli;  en  dépit  du 
rang  superbe  où  il  est  attaché,  personne  ne  songera  à  lui 
élever  une  statue,  qui  puisse  faire  pendant  à  celle 
qu'on  élève  à  la  mémoire  du  général  Championnet.  Par 
esprit  de  vérité,  ayant  suivi  de  si  près  les  rôles  des 
généraux  dans  cette  campagne  et,  depuis  lors,  ayant 
scrupuleusement  étudié  ces  rôles  avec  les  pièces  et  té- 
moignages sous  les  yeux,  je  n'ai  pu  m'empécher  de 
témoigner  constamment  en  faveur  de  Moreau  que  je  dé- 
teste depuis  1813,  comme  j'avais  témoigné  en  faveur  de 
Championnet  que  je  chérissais,  contre  Macdonald  que, 
en  dépit  de  sa  conduite  envers  ses  rivaux,  en  dépit  de  sa 
légèreté  comme  général  en  chef,  j'ai  toujours  été  enclin  à 
aimer  comme  homme  et  comme  vaillant  soldat.  Au  reste^ 
je  les  aurais  indistinctement  haïs  ou  aimés,  les  uns  ou  les 
autres,  que  je  n'en  aurais  dit  ni  plus  ni  moins. 

Quoi  qu'il  en  soit,  navré  en  apprenant  la  perte  de  la 
bataille  de  la  Trebbia,  je  le  fus  plus  encore  en  consta- 
tant l'inutilité  de  l'admirable  campagne  menée  par  Mo- 
reau, et  ce  fut  de  môme  avec  humiliation  que  je  vis 
Gênes  se  remplir  de  généraux  dont  la  présence  n'attes- 
tait que  des  revers.  Tout  le  quartier  général  de  l'armée 
de  Naples  ne  tarda  pas  à  arriver  dans  cette  ville;  mais, 
comme  il  ne  s'agissait  plus  de  régulariser  une  incorpo- 
ration qui  se  faisait  d  elle-même,  tout  ce  qui  ne  restait 
pas  aHaché  à  l'armée  d'Italie  s'y  arrêta  peu  et  se  rendit 
à  Paris.  Je  ne  les  laissais  pas  partir  sans  les  interroger, 
et  cet  incessant  défilé  de  mauvaises  nouvelles  eut  un 
contre-coup  sur  ma  convalescence.  Malgré  les  soins  dont 
j'étais  l'objet,  malgré  la  beauté  du  climat,  la  saison  et  le 

iix.  a 


m      MÉMOIRES   DC7  GÉ3RRAL  B1B05   THIÊBAULT. 

Aonhear  dont  j^aaraia  dil  jouir  sans  partage»  ma  santé, 
qui  s'était  d^abord  rétablie,  redeTenait  inquiétante.  D  est 
des  crises  qui  marquent  des  étapes  dans  Texistenee,  et  je 
dus  reconnaître  que  la  maladie  dont  je  relevais  ayait 
fini  ma  jeunesse,  comme  d'autres  crises  de  même  nature 
commencent  la  Tieillesse,  comme  d'autres  enfin  mar- 
quent la  décrépitude.  Mes  forces,  qui  me  semblaient 
si  bien  reyenues,  diminuaient:  Pauline»  qui  s'occupait 
de  ma  santé  plus  que  moi,  voulut  une  consultation  qui 
eut  lieu.  Un  médecin  de  réputation,  après  une  longue 
enquête,  me  fit  coucher  sur  mon  lit,  me  tàta,  me  cogna 
tout  le  corps  et,  à  la  suite  de  ce  long  examen»  décida 
qu'il  fallait  que  je  rentrasse  en  France  pour  suivre  on 
régime,  impossible»  disait-il,  en  dehors  des  habitudes 
sages  de  la  famille.  Si  Pauline  avait  dû  rester  à  Gènes, 
j'y  serais  mort  plutôt  que  de  la  quitter;  mais  elle  atten- 
dait ses  passeports  pour  se  rendre  à  Milan;  dès  lors 
j'arrangeai  mon  départ  de  manière  qu'il  coïncidât 
avec  le  sien,  et  de  suite  j'annonçai  la  vente  de  mes 
chevaux. 

Dans  le  nombre,  se  trouvait  un  très  beau  cheval 
anihe,  qui  avait  été  remarqué  à  Gènes  et  ne  pouvait 
manquer  d'y  avoir  de  nombreux  amateurs.  Mme  Palla- 
vicini,  une  des  plus  jolies  femmes  et  la  meilleure  écuyère 
de  l'Italie,  se  hâta  de  me  le  faire  demander  afin  de  l'es- 
sayer. J'écrivis  aussitôt  à  cette  dame  que  je  mettais  le 
cheval  à  ses  ordres,  mais  que,  dans  ma  conviction, 
aucune  écuyère  au  monde,  avec  une  selle  de  femme, 
n'était  capable  de  le  maîtriser  à  cause  des  sauts,  des 
écarts  qu'il  faisait  sans  cesse,  et  surtout  à  cause  d'une 
ardeur  que  douze  ou  quinze  lieues  ne  suffisaient  pas  à  cal- 
mer. Elle  me  répondit  qu'elle  me  remerciait  du  motif  de 
ma  lettre,  mais  qu'elle  ne  craignait  aucun  cheval. 

Deux  heures  ne  s'étaient  pas  écoulées  que  tout  Gènes 


MADAME   PALLAVICIMI.  IP 

u  trouvait  en  émoi.  Après  avoir  fait  seller  et  brider  le 
elieyal  avec  le  plus  grand  soin,  Mme  Pailavîcini,  parve- 
ime  à  se  placer  dessus,  s'était  dirigée  par  la  porte  du 
Ponaal.  Tant  qu'elle  avait  été  dans  les  rues  de  Gènes  ou 
du  tiiubourg,  elle  avait  contenu  son  fougueux  animal; 
mais,  une  fois  bors  de  la  ville,  celui-ci  s'anima  et  de  plus 
n  plas  profita  de  l'espace  qui  s'étendait  devant  lui; 
bientùt,  la  queue  en  l'air,  les  crins  bériEséa,  après  quel- 

I   ques  sauts  il  ébranla  son  amazone,  lui  gagna  brusque- 

I  Eient  la  main  et  l'emporta. 

Que  faire?  Des  deux  ou  trois  cavaliers  qui  l'accompa- 

I  gnaieot,  pas  un  c'était  monté  de  manière  à  la  suivre,  et 

t  .quand  on  l'aurait  suivie  de  près,  on  n'aurait  fait  qu'accé- 

I  Ifrer  la  rapidité  de  sa  monture.  On  se  borna  donc  à 

L  Jt  tenir  eu  vue,  tout  eu  l'abandonnant  à  elle-même. 

tCtpendant  elle  ne  perdit  pas  la  tète,  ne  retint  plus 
(OU  étrier  que  de  la  pointe  du  pied  et  môme  eut  assez 
J'adresse  et  de  présence  d'esprit  pour  défaire  la  sangle 
qui  l'altacbaiL  ^  la  selle.  Dès  lors,  moins  alarmée  de  sa 
position,  elle  chercha  encore  à  si:  rendre  mattresse  du 
maudit  animal  ;  n'y  parvenant  pas  et  ne  voulant  pas  être 

■importée  à  une  trop  grande  distance,  elle  s'élani^a  à 
e  place  ou  elle  avait  aperçu  du  gazon;  par  suite  de  la 

rnpidité  avec  laquelle  elle  franchissait  l'espace,  elle  fut 
1  delA,  tomba  sur  le  taillant  d'une  roche  et  se 
Itndit  la  bouche  d'une  manière  si  fdclieuse  qu'on  fut 

lebligé  de  recoudre  les  chairs  pour  qu'elles  reprissent. 

■C'est donc  tout  en  sang  qu'on  la  rapportai  Gênes,  Ouant 

pi  luon  cheval,  qui,  débarrassé  de  son  écuyère,  gambadait 
iz  peu  loin  de  là,  on  eut  mille  peines  à  le  rattraper 
H  on  ne  le  ramena  que  le  soir. 
'  J'ai  dit  que  Mme  Pallavicini  était  très  jolie;  je  fus 

f  doQcdésolé  d'être  la  cause,  même  involontaire,  d'un  acci- 
it  qui  la  déliguraitj  mais  si  je  m'inléressaiB  à  ea 


SO      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

beauté,  c'était  par  ce  sentiment  vague  que  doit  éprouver 
tout  homme  à  la  pensée  d'un  grand  charme  de  femme 
trop  brusquement  rompu.  En  ce  moment,  pour  bien  des 
jours  encore,  Pauline  était  Tunique  adoration  de  ma  vie» 
et  la  fidélité  que,  seul  des  deux,  j'ai  longtemps  gardée, 
que  j'imaginais  alors  devoir  garder  jusqu'à  mon  derniei 
soupir,  je  ne  sais  pas  quelle  autre  créature,  humaine  ou 
divine,  aurait  pu  m'y  faire  manquer. 

Comme  Pauline  le  disait  alors,  le  destin  nous  avait 
faits  l'un  pour  l'autre,  et  je  me  souviens  de  son  étonne- 
ment  au  premier  temps  où  je  l'avais  connue  à  Naples, 
lorsque,  la  conversation  s'étant  portée  sur  les  prénoms, 
elle  dit  que,  pour  un  homme,  elle  n'en  admettait  qu'un  : 
Paul.  Elle  était  à  demi  couchée  sur  son  divan,  Michel 
Lagreca,  le  général  Krieg,  le  comte  Scheel  se  prome- 
naient dans  le  salon  tout  en  prenant  part  à  notre  entre- 
tien. J'étais  assis  près  d'elle,  et  tout  bas  je  la  remerciai 
de  cette  préférence.  <  Mais  vous  ne  vous  nommez  pas 
Paul,  m'avait-elle  dit  vivement.  —  Il  y  a  cependant 
vingt-neuf  ans  qu'on  ne  m'appelle  pas  autrement.  »  Et,  lui 
présentant  mon  brevet  d'adjudant  général  que  le  général 
en  chef  venait  de  me  remettre  :  <  Voilà  du  moins  la 
preuve,  ajoutai-je,  que  je  ne  suis  pas  le  seul  à  me  don- 
ner ce  nom-là.  >  Elle  avait  pris  mon  brevet  qu'elle  re- 
garda longtemps,  et,  par  un  de  ces  soupirs  dont  elle  sa- 
vait user  si  bien,  elle  m'avait  laissé  deviner  que  nos 
cœurs  pourraient  s'harmoniser  comme  nos  noms. 

On  a  vu  que  l'harmonie  fut  complète.  Mais  plus  je 
comptais  les  nuits  que  Pauline  consacrait  à  notre 
amour,  plus  je  sentais  se  rapprocher  l'instant  fatal  où 
de  telles  délices  allaient  prendre  fin.  Kicciulli  ne  sem- 
blait plus  s'accorder  de  repos  qu'il  n'eût  emmené  sa 
femme  à  Milan;  quant  à  moi,  il  fallait  bien  que  je  me  ré- 
signasse à  l'ordre  de  départ  que  J'avais  reçu  du  méde- 


f 


PAUL  ET   PAULINE.  91 

ein;  toatefois,  si  je  devais  quitter  Pauline  (savais-je 
pour  combien  de  temps?),  du  moins  je  voulais  emporter 
son  image  avec  moi. 

On  se  rappelle  le  portrait  que  je  fis  faire  pour  elle 
à  Rome;  c'était  un  fort  mauvais  ouvrage;  il  suffisait  ce- 
pendant comme  souvenir,  rappelant  une  intention, 
si  mal  qu'il  rappelât  une  figure.  Sous  ce  rapport,  Pau- 
line avait  donc  de  moi  tout  ce  qu'il  avait  été  en  ma  puis- 
sance de  lui  donner,  et,  malgré  l'infidélité  du  pinceau  de 
Remondini,  elle  ne  lui  avait  pas  moins  dû,  après  mon 
départ  de  Rome,  un  véritable  soulagement  à  ses  re- 
grets. Comment  eût-il  été  possible  qu'elle  me  refusât  un 
égal  souvenir?  Je  découvris  donc  à  Gênes  un  faiseur  de 
portraits  en  miniature,  et  je  livrai  à  ce  barbare  un  mo- 
dèle digne  des  efforts  des  plus  grands  maîtres,  un  origi- 
nal qu'il  laissa  sans  copie,  malgré  ce  qu'il  fallut  recevoir 
comme  tel. 

Heureusement  mon  cœur  gardait  plus  fidèlement  que 
la  miniature  le  souvenir  de  ces  traits  ravissants;  d'ail- 
leurs, la  douleur  qui  m'accablait  à  l'idée  d'en  perdre  la 
possession,  cette  douleur  devait  avoir  quelque  répit. 
Les  jour  et  beure  où  nous  quitterions  Gênes  étaient 
arrêtés;  mais  nous  avions  formé  le  projet  de  nous  retrou- 
ver pour  quelques  jours  encore  à  Savone.  Pauline 
gagnerait  ainsi  la  route  de  Milan  par  un  détour;  elle 
monterait  en  voiture  au  lever  du  soleil;  je  m'embarque- 
rais immédiatement  après,  et  nous  nous  rendrions,  elle 
parterre,  moi  par  mer,  à  cette  ville,  qui,  déchue  de  sa 
grandeur  passée,  avait  cependant  pour  nous  le  plus 
irrésistible  attrait,  celui  d'un  dernier  rendez-vous.  En 
conséquence,  je  louai  une  felouque  avec  de  bons  ra- 
meurs qui  me  garantissaient  une  traversée  sûre  et 
rapide;  mais  quand,  toutes  mes  dispositions  prises,  mon 
départ  parut  irrévocable,  cet  enragé  de  Ricciulli,   sa 


Piuuntr.  a  at  î«r:?.r!sr  * 
«mura  i\;us^  i-  i-  i:.  ir-*:::! 


rsr    4. 


—     ■     A 


quelle 
■încar»  s'é- 


3I0S  idi>?axà 
1  .e  m  .nisEai  'n^4re 

^  lï?  /*=ï!^rïis  pins:  le 
r»  îor  La  foi  des 
a  *imtf   aiettaient 


CHAPITRE    II 


Ainsi  s'accomplit,  le  10  juillet,  une  séparation  qui  bou- 
leversait mon  existence;  tout  se  trouvait  changé  pour 
moi,  le  temps  et  les  choses,  tout  enfin,  hors  mon  amour. 
Arraché  au  bonheur,  je  ne  cherchais  même  plus  d'adou- 
cissement ou  de  répit;  ma  tristesse  seule  avait  pour  moi 
des  charmes,  et  pourtant,  quelque  disposé  que  je  fusse 
im'absorber  dans  mes  souffrances,  il  est  en  voyage  mille 
événements  ou  circonstances  qui  vous  arrachent  à  vous- 
même,  quelque  volonté  qu'on  puisse  leur  opposer.  Je 
n'avais  pas  dépassé  Savone  que  je  fis  la  rencontre  d'une 
autre  felouque,  qui  de  suite  marcha  de  conserve  avec 
la  mieDDe.  Le  général  Sarrazin  la  montait,  ainsi  qu'un 
capitaine  qui  avait  été  de  l'état-major  du  général  Bona- 
parte en  Italie,  jeune  homme  plein  de  feu  et  d'esprit  (1), 
qui  rentrait  en  France  pour  quitter  le  service  et  se  ma- 
rier, et  qui,  de  ce  moment,  s'attacha  à  moi  et  ne  voulut 


(1)  Il  était  l'auteur  d'une  ingéuicuse  pièce  de  vers  intitulée . 
Les  âget  de  V homme,  pièce  qui  faisait  le  pendant  de  celle  connue 
80US  le  nom  des  Ages  de  la  femme.  Pour  donner  une  idée  du  genre 
(pli  avait  alors  un  si  grand  succès  Je  citerai  deux  ou  trois  pensées, 
<iue  j'emprunte  au  souvenir  qui  mo  reste  de  ces  deux  pièces  : 
*  L'homme  à  quinze  ans  est  un  petit  oiseau  qui  s'accoutume  aisé- 
ment à  sa  cage...  La  femme  à  cinquante  ans  est  un  vieux  lampion 
où  l'on  ne  met  qu'à  regret  une  mèche.  L'homme  au  môme  Age  est 
on  vieux  mousqueton  qui  rate  si  souvent  qu'on  n'ose  en  faire 
wage,  etc   »  Tel  était  l'esprit  qui  faisait  fureur  à  cette  époque. 


24      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

plus  me  quitter,  que  je  ramenai  dans  ma  voiture  de 
Nice  à  Paris,  et  dont  le  nom  m'a  échappé  comme  tant 
d'autres. 

Arrivés  à  la  hauteur  du  cap  de  Noli,  nous  vîmes  un 
bâtiment  fin  voilier  et  de  construction  faite  pour  donner 
des  doutes.  A  cette  époque,  d'ailleurs,  on  ne  pouvait 
guère  naviguer  dans  ces  parages  sans  risquer  la  ren- 
contre d'un  corsaire,  et  l'expérience  que  j'en  avais  déjà 
faite  lors  de  ma  venue  me  préparait  à  cette  aventure  du 
retour.  Nos  doutes  furent  donc  assez  vite  confirmés,  sur- 
tout lorsque  nous  vîmes  ce  bâtiment  se  placer  entre  la 
côte  et  nous;  à  toutes  voiles  nous  nous  dirigeâmes  vers 
le  plus  prochain  port,  où  nous  pûmes  entrer  au  moment 
où  nous  allions  être  rejoints;  mais  cet  impertinent  cor- 
saire ne  renonça  pas  facilement  à  sa  proie  et  se  mit  en 
panne  en  avant  du  port.  L'impatience  nous  prit.  Ayant 
fait  réunir  le  nombre  de  mulets  nécessaires  pour  nos  ef- 
fets et  pour  nous,  nous  quittâmes  la  felouque  et  conti- 
nuâmes notre  route  par  la  Corniche,  où,  de  dépit,  notre 
ennemi  nous  envoya  quelques  boulets  de  canon  qui, 
par  bonheur,  furent  tirés  en  pure  perte. 

A  Nice,  où  j'eus  l'occasion  d'acheter  une  excellente 
calèche  de  voyage,  on  nous  fit  prévoir  de  nouveaux  dan- 
gers. La  Provence  était  infestée  de  bandes  qui,  de  même 
que  sur  d'autres  points  de  la  France,  prenaient  prétexte 
déjouer  un  rôle  politique  ou  religieux,  et  sous  les  noms 
de«  Compagnie  de  la  Foi,  Compagnie  de  la  Fidélité,  Com- 
pagnie de  Jésus  ».  — toutes  compagnies  du  diable,  —  se 
faisaient  un  mérite  du  plus  infâme  métier  et  s'honoraient 
de  voler  des  diligences,  d'attaquer  des  voitures  de  poste, 
d'assassiner  sur  les  grandes  routes  aussi  bien  que  dans 
les  demeures.  Or  la  route  de  Nice,  par  laquelle  ren- 
traient en  France  tant  de  gens  à  qui  l'on  savait  ou  l'on 
supposait  de  l'argent,  était  jusqu'au  delà  d'Aix  et  sur- 


COMPAGNIES   OU   DIABLE.  S5 

tout  dans  les  bois  de  Saint-Maximin  et  de  Fenestrelle,  et 
à  la  sortie  de  Nice,  au  dernier  point  dangereuse.  Aussi 
De  partait-on  de  Nice  qu'en  troupes,  généralement  de  dix 
heures  à  midi,  et  ne  voyageait- on  qu'en  caravanes.  Ce 
train-train  ne  pouvait  me  convenir.  Informé  que  les 
brigands  faisaient  guetter  à  Nice  toutes  les  personnes  un 
peu  marquantes,  je  fis  charger  ma  voiture;  je  comman- 
dai mes  chevaux  pour  l'heure  à  laquelle  tout  le  monde 
partait,  et,  au  moment  où  les  espions  devaient  être  pré- 
sents, je  prétextai  la  réception  subite  d'ordres  qui  pou- 
vaient me  forcer  à  retourner  à  Gènes;  puis,  paraissant 
de  fort  mauvaise  humeur,  mais  sans  rien  faire  ôter  de  ma 
voiture,  je  renvoyai  les  chevaux.  Lesoir,jemerendisau 
spectacle  comme  un  désœuvré,  puis,  en  sortant  du  théâ- 
tre, j'allai  à  la  poste  aux  chevaux,  où  tout  le  monde  dor- 
mait; j'emmenai  moi-même  les  trois  chevaux  dont  j'avais 
besoin;  je  les  fis  atteler  en  arrivant  à  mon  auberge,  et,  à 
onze  heures  et  demie,  au  grand  étonnement  de  tous,  on 
m'ouvrait  les  portes  de  Nice;  payant  bien  les  postillons, 
je  marchai  aussi  vite  que  possible  sur  une  route  parfai- 
tement libre,  attendu  que  personne  ne  m'y  attendait. 

Tout  se  passa  à  merveille  jusqu'à  Saint-Maximin; 
mais,  en  entrant  dans  ce  village,  un  de  mes  ressorts  cassa. 
11  fallut  s'arrêter  et  perdre  près  de  trois  heures,  temps 
vers  la  fin  duquel  je  fus  dépassé  par  deux  espèces  de 
coches  chargés  d'officiers,  que  j'aurais  bien  voulu  suivre, 
et  par  deux  voitures,  le  tout  cheminant  ensemble.  Enfin 
j'étais  réattelé  et  remonté  en  voiture,  le  postillon  à  che- 
val; au  moment  où,  prêt  à  donner  son  coup  de  fouet 
de  départ,  il  se  retourna  en  me  disant  :  f  Route  d'Aix?  » 
je  lui  répondis  :  «  Non!  route  de  Toulon.  »  En  effet, 
il  aurait  fallu  qu'il  ne  restdt  pas  de  brigands  dans  le  can- 
ton pour  que,  sur  la  route  directe,  je  ne  fusse  pas  attendu 
pur  eux,  maintenant  qu'ils  devaient  être  prévenus  de 


M      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

mon  passage;  pour  les  dépister,  je  m'étais  résigné  au 
plus  long  détour. 

Ayant  couché  ce  soir-là  à  Toulon,  je  me  rendis  le  len- 
demain à  Marseille,  où,  traversant  je  ne  sais  plus  quelle 
place,  j'aperçus,  presque  nus,  les  deux  frères  Lallemand, 
aujourd'hui  officiers  supérieurs,  attachés  au  dépdt  de  la 
guerre,  et  qui,  montés  dans  l'un  des  deux  coches  dont  j'ai 
parlé,  m'avaient  dépassé  à  Saint-Maximin.  A  une  lieue 
plus  loin,  ils  avaient  été,  ainsi  que  tous  leurs  compa* 
gnons  de  voyage,  complètement  dévalisés.  Sans  res* 
source  dans  cette  ville,  où  ils  ne  connaissaient  personne, 
je  leur  remis  la  somme  qu'ils  jugèrent  nécessaire  pour 
se  vêtir  et  pour  achever  leur  voyage,  somme  qui  le  len- 
demain de  mon  arrivée  à  Paris  me  fut  rapportée.  Tou- 
jours est-il  que,  en  apprenant  leur  triste  sort  et  celui  de 
leurs  compagnons,  sort  qui  eût  été  le  mien  si  je  les  avais 
suivis,  je  me  félicitai  des  circonstances  qui  m'avaient 
permis  de  me  soustraire  par  un  changement  de  route 
au  zèle  violent  des  cinquante  légitimistes  dont  ces  offi- 
ciers avaient  été  les  victimes. 

La  route  de  Marseille  à  Aix  n'étant  guère  plus  sûre 
que  celle  de  Nice  à  Aix,  je  fis  à  Marseille  ce  que  j'avais 
fait  à  Nice,  c'est-à-dire  que  j'allai  voir  jouer,  assez  mal 
d'ailleurs.  Misanthropie  et  repentir;  je  rentrai  à  la  Canette 
avec  mes  chevaux  de  poste,  je  partis  à  minuit,  et  jus- 
qu'à Aix  je  brûlai  le  pavé. 

Dès  lors  mon  voyage  ne  fut  plus  qu'un  voyage.  M'étant 
arrêté  pour  déjeuner  à  l'Ermitage,  je  ne  m'y  occupai 
qu'à  faire  charger  ma  voiture  de  bon  vin  que  l'on  m'y 
avait  servi.  Lyon,  qui  depuis  Marseille  fut  ma  première 
couchée  et  fut  la  seule  jusqu'à  Paris,  me  rappelle  un 
souvenir  d'un  autre  genre. 

Au  nombre  des  misérables  que  le  dévergondage  de 
1793  et  1794  avait  jetés  dans  les  grades  supérieurs,  se 


LE  CëNËRiL  tlÉBAtîT.  ST 

trouvait  an  adjudant  géoéral  nommé  Liébaut,  ayant  la 
Ult  de  Louis  XV  et  l'embonpoint  des  Bourbons.  Il  se 
lirilendait  iesu  du  Parc  aux  Cerfa.  et  jo  ne  lui  contesterai 
pu  cette  origine,  qu'il  justifiait  d'ailleurs  par  sa  grande 
Ignorance  et  son  incontestable  l&chelé.  Au  scandale  et  à 
l'iodignation  de  toute  l'armée,  le  général  Macdonald  avait 
(aJl  au  gdnéral  de  brigade  de  ce  Liébaut,  que  quatre  ans 
plus  tard  j'eus  l'occasion  de  faire  destituer.  Quoi  qu'il 
ïnBoil.  pressé  d'aller  pavaner  son  nouveau  grade  à  Pa- 
hf,  il  avait  quitté  l'armée,  où  certes  il  étnit  bien  inutile, 
et  était  descendu  à  Lyon,  à  l'hôtel  où  je  me  logeai.  La 
rdlle  de  mon  arrivée,  il  avait  dîné  à  table  d'hâte  et 
diverti  les  convives  par  ses  jactances,  lorsque  apparut 
lieTfinl  loi  l'adjudant  général  Blondeau,  qui  depuis  des 
années  l'avait  provoqué  en  duel,  qui  n'avait  jamais  pu 
le  joindre  et  qui, ayant  appris  sonarrivée  et  sa  demeure, 
Tenait  pour  le  faire  battre  ou  pour  le  battre.  A  sa  vue, 
LiÉbautselève.  et,  pendant  que  Blondeau  vient  à  lui  par 
un  bout  de  la  table,  il  se  sauve  par  l'autre,  mais  si  vite 
que  jamais  Blondeau  ne  peut  le  rattraper.  On  comprend 
l'efTet  d'une  pareille  scène.  Quand  j'arrivai,  les  servantes, 
en  éclatant  de  rire,  la  contaient  à  tout  le  monde,  et  j'en 
fag  régalé  en  desceadant  de  voiture.  A  ce  récit  on  joi- 
goail  celui  des  histoires  que  ce  poltron  racontait  lors- 
qu'il fut  si  brusquement  interrompu.  Il  avait,  entre 
autres  choses,  osédire  que.  au  plus  fort  d'une  mêlée,  pen- 
dant la  bataille  de  la  Trebbia,  Souvorow,  étonné  de  sa 
vaillance,  s'était  écrié  ;  i  Quel  est  ce  jeune  et  beau  guer- 
rier qui  porte  la  mort  dans  mes  rangs  î  >  Et  quelqu'un 
lui  ayant  répondu  :  «  C'est  le  général  Liébaut  >,  Sou- 
TOrow  aurait  ajouté  :  •  Je  m'en  suis  douté.  ■ 

Lorsque,  à  la  an  de  1797,  j'étais  revenu  à  Paris,  les  bril- 
liDteâ  campagnes  de  l'armée  d'Italie  semblaient  écrites 
mrtous  les  visages, de mèmequ'elles étalent  dnnsloutes 


M      XÉXOIIES  DU  GÉSÉljiL  BAB03I  TBIÉBACLT. 

les  boaches.  Tootes  les  rosi»  reaant  dlUlîe  éUient 
eoQTeries  (f  arîs.  d'emblèmes,  de  devises,  de  noms  n{>- 
peUot  DOS  innombrables  rictûires.et  il  ne  passait  pas  nn 
soldat  dltalie  (jue  tons  les  re^rards  ne  se  portassent  snr 
lai.  Deux  ans  s'étaient  ëo>Qlés  depuis  ce  triomphant 
TOjage,  et  ces  deux  ans  avaient  changé  l'exaltation  de 
toot  nn  peuple  de  manière  à  n'en  pas  laisser  de  traces. 
J^en  avais  en  l'impression  en  passant  nos  frontières; 
chaque  ville  m'avait  pam  plos  sévère  :  quant  à  Paris,  il 
semblait  substituer  une  enquête  à  une  ovation.  C'était  i 
qui  vous  demanderait  compte  de  la  perte  des  pays  de 
Naples,  de  ITtat  romain,  de  la  Toscane,  des  Marches, 
de  toute  la  République  cisalpine,  du  Piémont  et  de  tant 
de  gloire  effacée  par  la  honte  de  nos  récentes  défaites. 
A  cette  honte  se  joignaient  les  craintes  les  plus  sé- 
rieuses. Si  de  la  Hollande  à  Bâle  nous  conservions  le 
Rhin,  cette  limite  donnée  à  la  France  par  la  nature,  dont 
nous  n'avons  dû  la  perte  qu'à  la  trahison  et  que  la  lâ- 
cheté seule  a  pu  faire  manquer  l'occasion  de  recouvrer, 
d'autre  part,  de  l'Italie  entière  il  ne  nous  restait  qu'une 
misérable  langue  de  terre  se  terminant  à  Gènes.  Seul, 
Masséna  se  maintenait  en  Suisse,  y  bravait  tous  les  ef- 
forts de  la  coalition;  aussi,  et  au  milieu  des  anxiétés  que 
justifiait  une  situation  chaque  jour  plus  menaçante, 
était-il  l'objet  des  dernières  espérances. 

Tel  était  à  ce  moment  l'état  de  la  France  et  de  Paris 
que  je  retrouvai  mornes  et  tristes.  Peut-être  encore  à 
cause  des  sentiments  que  j'avais  laissés  en  Italie,  n'ai-je 
conservé  du  séjour  que  je  fis  alors  en  France  qu'une 
série  de  souvenirs  diffus,  sans  cette  unité  d'émotion  qui 
à  chacun  de  mes  retours  donnait  aux  moindres  incidents 
de  la  vie  un  intérêt  supérieur.  C'est  donc  sans  lien  entre 
eux  et  pour  ainsi  dire  au  hasard  de  ma  mémoire  que  je 
rapporterai  les  quelques  faits  relatifs  à  ce  séjour. 


SÉJOUR  A  PARIS   EN   1797.  S9 

Une  de  mes  premières  sorties  me  conduisit  au  minis- 
tère de  la  guerre,  c'est-à-dire  chez  le  général  Bemadotte. 
J'étais  curieux  de  savoir  si  dans  ce  poste  éminent  je  le 
retrouverais  aussi  bienveillant  que,  à  Léoben  et  à  Udine, 
il  avait  bien  voulu  l'être;  si  de  même  je  retrouverais  en 
loi  quelque  vestige  de  notre  dernier  entretien,  pendant 
lequel,  et  en  me  parlant  de  la  situation  de  la  France,  il 
sëtait  abandonné  à  une  effusion  qui  était  allée  jusqu'aux 
larmes.  Dès  qu'il  m'aperçut,  il  vint  à  moi,  m'embrassa 
et  me  dit  :  <  Mon  cher  Thiébault,  puisque  vous  me 
troavez  ministre,  demandez-moi  quelque  chose.  —  Je  ne 
Tiens,  lui  répondis-je,  que  vous  remercier  de  vos  an- 
ciennes  bontés,  auxquelles  vous  ajoutez  encore,  et  je 
viens  avec  d'autant  plus  d'empressement  et  de  consola- 
tion que  je  n'ai  rien  à  vous  demander.  —  Mais,  mon  cher, 
on  a  toujours  à  demander  à  son  ministre.  —  Il  est, 
répliquai -je,  des  situations  où  une  indiscrétion  n'est 
plus  possible,  et  sans  indiscrétion  que  pourrais-je  vous 
demander,  après  être  devenu  en  deux  ans  adjudant  géné- 
ral, de  simple  capitaine?  —  C'est  très  bien,  continua-t-il 
en  me  serrant  la  main;  mais,  à  défaut  d'autre  chose, 
j'espère  du  moins  que  vous  me  demanderez  à  dîner.  »... 
Par  goût,  je  n'ai  jamais  usé  de  ce  genre  de  permission 
qu'avec  beaucoup  de  réserve,  et  je  ne  dînai  chez  Berna- 
dotte  que  les  deux  fois  où  il  me  fit  des  invitations  immé: 
diates. 

On  sait  que  j'étais  rentré  à  Paris  avec  le  produit  de 
deux  gratifications  et  quelques  économies;  on  sait  à  quel 
usage  je  le  destinais.  Un  de  mes  amis,  Rivierre  de  l'Isle^ 
mis  en  campagne  par  moi  pour  découvrir  une  propriété 
qui  pût  convenir  à  mon  père,  m'en  proposa  deux, 
qui  provenaient  de  la  succession  de  l'abbé  de  Tascher, 
oncle  de  Mme  Bonaparte;  c'étaient,  l'une,  une  maison 
située  rue  Hoyale;  l'autre,  le  domaine  de  Sainte-Larme, 


30      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dont  cet  abbé  avait  été  prieur,  qu'il  avait  acheté  en 
1794,  lors  de  la  première  vente  de  biens  d'Église 
sanctionnée  par  Louis  XVL  Mon  père  avait  été  hanté 
toute  sa  vie  du  rêve  de  posséder  une  campagne  où  il 
pût  se  retirer.  Ayant  résolu  de  lui  faire  une  surprise,  je 
ne  devais  considérer  que  son  goût  et  par  conséquent 
préférer  Sainte-Larme  (1).  Sans  qu'il  se  fût  douté  de  rien, 
un  notaire  se  présenta  chez  lui  et  lui  fit  signer  l'acte  qui 
le  rendait  propriétaire  incommutable  du  domaine  de 
Sainte-Larme  et  d'une  habitation  entièrement  meublée, 
surabondamment  pourvue  de  tout  ce  que  Ton  pouvait 
désirer,  jusqu'à  la  batterie  de  cuisine,  aux  cristaux, 
au  linge  de  table  et  de  maison,  sans  compter  mille  ob- 
jets de  recherche.  On  devine  si  son  étonnement  fit  ma 
ioie. 

Cette  acquisition  avait  été  faite  sans  que  je  connusse 
les  lieux,  et  je  partis  avec  mon  père  pour  savoir  ce  qu'il 
possédait.  Voulant  arriver  de  bonne  heure,  nous  cou- 
châmes à  Beauvais,  et  il  n'était  pas  dix  heures  du  matin 
quand  nous  prîmes  notre  dernier  relais.  Dès  lors  notre 
curiosité    devint   extrême;   chaque   maison    de    cam- 


(1)  H  le  trouva  que  la  ferme  de  deux  cents  arpents  dépendante 
de  Sainte-Larme  rapportait  par  bail  2,700à  2,S00  francs,  sans  comp- 
ter rhabitatioQ  et  l'enclos  ;  enfin,  tout  mon  avoir  ne  pouvait  suf- 
fire à  solder  les  50,000  francs,  plus  le  montant  des  frais,  nécessaires 
pour  acquérir  la  maison,  alors  que,  après  l'acquisition  de  Sainte- 
Larme  qu'on  me  laissait  pour  30,000  francs,  je  restais  en  mesure 
do  suffire  aux  dépenses  do  ma  rentrée  en  campagne.  Et  pourtant 
quelle  diflércnce  entre  deux  propriétés  dont  la  première  valait 
réellement  400,000  francs,  alors  que  j'ai  revendu  la  seconde  iseu- 
Icmcnt  60,000  francs  t  De  plus,  si  j'achetais  la  maison,  on  m'accor- 
dait des  termes  un  peu  éloignés  pour  les  20,000  francs  que  je  serais 
resté  devoir  et  que  j'aurais  eu  tant  de  moyens  de  payer.  Et  voilà 
comme,  à  cette  époque  où  l'argent  n'avait  pas  encore  cessé  d'être 
rare,  il  était  encore  facile  de  réaliser,  en  achetant  des  maisons, 
une  fortune  que  surent  saisir  à  point  bien  des  officiers  revenant 
d'Italie,  mais  qui,  cette  fois  comme  tant  d'autres,  m'éciiappa« 


^ 


» 


EMPLOI  DE  OBATIFICATIONS.  SI 

pagDe  qae  nous  apercevions  nous  arrachait  des  :  •  Si 
c'était  cela  t  >  ou  bien  :  ■  Pourvu  que  ce  ne  soit  pas  cela  I  • 
_  Enfin,  mon  père  prononçait  :  «  l'arbleu  !  je  voudrais  bien 
que...  »,  lorsque  notre  postillon  nous  cria:  ■  Voilà  Sainte- 
Larme...  •  Ce  qui  nous  apparut  dépasser  notre  espérance. 

ttais  si  la  maison,  les  cours  d'arrivée  et  de  service  et 
les  plantations  qui  les  oruaient  ou  les  flauquaieut  étaient 
charmantes,  le  surplus  du  terrain  était  employé  de  la 
manière  la  plus  absurde,  et  de  suite  je  conçus  le  projet 
de  compléter  par  un  jardin  anglais  les  agréments  que 
celle  habitation  ofTrait.  Rentré  il  Paris  avec  le  plan  de 
la  maison  et  de  ses  dépendances,  j'allai  trouver  un  ar- 
chitecte pour  lui  demander  un  projet  qu'il  se  chargea 
de  faire,  au  prix  de  sii  cents  francs  pour  le  des- 
sin et  quatre  cents  pour  se  rendre  sur  place  et  visiter  le 
terrain.  Or,  mille  francs  pour  le  plan  d'un  jardin  du  huit 
arpents,  dont  le  dessin  pouvait  ne  pas  me  convenir, 
me  parut  un  salaire  important,  et  je  résolus  de  le  gagner 
moi-même.  Je  retournai  donc  à  Sainte-Larme,  et  1:1,  le 
icrrain  de  nouveau  parcouru  et  bien  étudié,  le  péri- 
mètre du  terrain  devant  moi,  je  fermai  les  yeux  et  je 
vis  se  dessiner  dans  ma  tête  un  jardin  tel  que  je  croyais 
devoir  di^sirer  que  fût  celui  de  Sainte-Larme.  Je  Hsplus  : 
sans  savoir  d(!s^iner,  je  parvins  à  mettre  sur  le  papier 
cette  composition  idéale,  et,  ayant  réussi  à  faire  ainsi 
un  jardin  que  tout  le  monde  admira,  je  pris  goilt  pour 
te  genre  d'occupations  et  je  devins  architecte  de  parcs 
el  de  jardins  anglais,  sinon  de  profession,  du  moins 
pour  mon  plaisir  et  les  besoins  de  mes  amis. 

Une  des  choses  que  je  désirais  le  plus  au  monde  était 
d'avoir  un  portrait  de  mon  père,  non  tel  que  je  le  pos- 
'lédais,   maiB    te  plus    ressemblant    el    le    mieux   fuit 

isBJbJe,  et  d'y  joindre  le  portrait  de  mon  fils  Adolphe 
l4lors  igé  de  trois  ans.  On  se  mil  à  me  recommander  des 


32      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

peintres;  je  n'entendis  rien,  et,  pour  n'être  influencé  par 
personne,  je  fus  au  Salon  qui  se  trouvait  ouvert,  afin  de 
juger  par  moi-même  le  peintre  auquel  je  confierais  un 
travail  d'un  aussi  grand  intérêt  pour  moi.  Je  fis  un  pre- 
mier tour,  j'en  fis  un  second,  et  mon  choix  devint  irré- 
vocable. 

Sicardi,  qui  se  trouvait  alors  à  l'apogée  de  son 
talent,  avait,  à  cette  exposition,  des  portraits  en  minia- 
ture qui  me  frappèrent  au  dernier  point,  et  par  le  mérite 
de  la  peinture,  et  par  une  vigueur  qui  le  disputait  aux 
plus  beaux  portraits  à  Thuile,  par  une  vie  que  je  ne  trou- 
vais à  aucun  autre,  par  l'excessive  ressemblance  du  seul 
de  ses  portraits  dont  je  connaissais  l'original.  J'ouvris 
donc  mon  livret,  pour  savoir  où  demeurait  Sicardi,  et 
me  rendis  immédiatement  chez  lui.  Jamais  peintre  ne 
fut  plus  flatté  que  celui-ci  de  la  manière  dont  il  avait  eu 
la  préférence.  II  me  donna  sa  parole  d'honneur  de  tout 
faire  pour  réussir  ce  tableau,  dont  il  fixa  le  prix  à  douze 
cents  francs,  en  me  demandant  toutefois  de  ne  lui  im- 
poser aucun  délai. 

Les  conditions  ainsi  faites,  il  fallut  obtenir  de  mon 
père  de  se  faire  peindre;  non  sans  beaucoup  de  peine, 
il  céda.  Sicardi  fut  quatorze  mois  à  terminer  ce  petit 
tableau,  et  quand  je  le  lui  payai  (1),  il  me  dit  :  c  Vous 
croyez  peut-être  me  le  payer  bien  cher?  Eh  bien,  vous 
ne  me  payez  pas  à  douze  francs  la  journée  de  travail. 
\insi,  ajouta- t-il,  on  fait  cela  une  fois,  pour  sa  réputa- 
tion, mais  non  pour  de  l'argent.  >  Jamais,  du  reste,  res- 
semblance ne  fut  comparable  à  celle  de  ce  portrait  (2); 

(1)  Portrait,  1,200  francs  ;  goutte  d'huile  au  cristal  qui  le  couvre 
150  francs;  sertissage  eo  argent  sur  fond  de  cuivre,  20  francs: 
boite  sur  laquelle  il  était,  300  francs.  Total  :  1,670  francs. 

(2)  C'est  le  portrait  que  nous  avons  fait  graver  en  tôte  du  tome 
premier  de  ces  Mémoires.  (Éd.) 


DEVANT  L'ARÉOPAGE.  83 

quand  ma  sœur  le  vit,  elle  jeta  ud  cri,  et  ce  qu'il  eut  de 
succès  n'est  pas  croyable.  Exposé  au  Salou  suivant,  le 
portrait  ût  foule  et  valut  un  grand  nombre  de  com- 
mandes à  son  auteur.  On  verra  plus  loin  le  succès  qu'il 
eut  à  la  cour  (i). 

Cependant  ma  santé  ne  s'était  pas  rétablie  aussi  promp- 
tement  que  je  l'avais  espéré,  et,  si  j'avais  encore  pu 
m'iliusionner  sur  ma  mine,  les  quelques  promenades 
que  je  fis  aux  Tuileries  auraient  sufïi  pour  m'assurer  de 
la  vérité.  J'ai  dit  combien  j'avais  fréquenté  cette  prome- 
nade avant  les  événements  qui  m'éloignèrent  de  Paris; 
j'avais  alors  assez  d'avantages  physiques  pour  ne  pas 
craindre  les  regards  des  beautés  qui  ornaient  cette  pro- 
menade; elles  y  composaient  comme  un  tribunal  du 
goût,  où  les  hommes  venaient  se  faire  juger.  De  fait, 
avec  une  vingtaine  de  femmes  ou  demoiselles  que  je  ne 
connaissais  que  de  vue  ou  de  nom,  mais  que  je  n'en 
adorais  pas  moins,  j'échangeais  le  pouvoir  des  plus  dou- 
ces impressions,  et,  dans  ces  réciprocités  provocatrices, 
mon  amour-propre  faisait  parfois  une  assez  ample  ré- 
colte de  tendres  illusions;  mais  lorsque,  en  août  1799,  je 
m'étais   représenté  dans   ces  lieux  consacrés  par  ces 
'  charmants  souvenirs,  je  n'arrêtais  plus  les  regards  que 
.  je  fixais;  je  me  retournais  sans  faire  retourner  aucune 
tête,  et,  à  l'exception  de  quelques  femmes  dont  les  yeux 
étonnés  semblaient  dire  :  <  Quoi,  c'est  lui  1  >  on  eût  pu 
croire  que  personne  ne  me  voyait  plus.  C'était  ma  pre- 
mière déchéance;  la  découverte  que  j'en  fis  de  cette 
manière  ne  me  flatta  nullement.  Disparues,  cette  fraî- 
cheur et  cette  grâce  de  jeunesse,  dont  quelques  années 

(1)  Ce  fut  ma  maoio  de  posséder  les  portraits  des  personnes  que 
fai  le  plus  aimées,  et,  de  tous  les  essais  que  j'ai  pu  faire  dans  ce 
genre,  le  portrait  de  mon  père  est  lo  seul  qui  ait  réuni  lous  les 
mirages.  Je  Tai  donc  cité  à  titre  d'exception. 

m.  8 


84      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

auparavant  je  tirais,  il  faut  bien  l'avouer,  tant  de  vanité! 
Je  ne  devais  plus  exalter  d'un  coup  d'œil  de  jeunes  ima- 
ginations, et  ce  pouvoir  si  délicieux  de  mettre,  par  la 
vivacité  d'un  regard  et  le  privilège  d'une  bonne  mine, 
une  pudique  réserve  en  défaut,  ce  pouvoir  m'échappait; 
je  devais  encore  inspirer  des  passions,  je  devais  surtout 
en  éprouver,  mais  il  me  fallait  dire  adieu  aux  mille 
faveurs  que  nous  vaut  le  bel  âge;  sur  ce  point  je  n'avais 
qu'à  me  résigner. 

Ce  genre  de  résignation  ne  m'a  jamais  été  facile;  tou* 
tefois  le  désenchantement  fut  plus  définitif  encore 
lorsque  je  fus  atteint  d'un  nouveau  dépérissement.  J'en 
arrivai  bientôt  à  ne  plus  digérer,  et  encore  avec  peine, 
qu'une  demi-douzaine  d  huîtres  à  mon  déjeuner,  et  une 
aile  de  perdrix  à  mon  dîner.  Le  docteur  Bâcher,  à  bout 
de  spience  et  de  remèdes,  m'ordonna,  à  moi  qui  n'avais 
plus  la  force  de  me  soutenir,  d'aller  tous  les  jours  à 
pied,  et  quelque  temps  qu'il  fit,  des  Grands  Jésuites  de 
la  rue  Saint-Antoine  où  je  logeais  jusqu'au  Palais-Uoyal, 
d'en  faire  le  tour  et  de  rentrer  ensuite.  Je  ne  puis  dire 
combien  de  temps  me  prenaient  ces  terribles  voyages; 
j'étais  réduit,  les  premières  fois,  à  m'appuyer  contre 
les  murailles,  à  m'asseoir  sur  des  bornes  ou  à  entrer 
dans  des  boutiques  pour  demander  une  chaise.  Peu  à 
peu  ils  devinrent  pourtant  moins  pénibles,  bientôt  je 
pus  remonter  à  cheval;  j'eus  un  cheval  qui  m'éprouva 
d'autant  plus  que  c'est  le  plus  difficile  que  j'aie  monté, 
et  je  finis  par  devoir  à  ces  exercices  un  rétablissement 
que  bientôt  les  fatigues  du  blocus  de  Gènes  devaient 
compléter  (1). 

(1)  Ce  régime  rappelle  les  pilules  de  mie  de  pain  que,  pour  une 
maladie  de  langueur,  le  célèbre  Bouvard  prescrivait  comme  re- 
mède à.  une  dame,  en  lui  disant  :  «  Madame,  je  vous  déclare  que, 
dans  la  composition  de  ces  pilules,  entre  un  toxique  qui  peutpro- 


LA  LOTERIE  36 

Lef  huîtres  que  je  mangeais  chaque  matin  m'étaient 
apportées  par  une  jeune  écaillère,  qui,  en  bavardant 
avec  la  cuisinière  de  mon  père,  lui  conta  un  jour  qu'elle 
rêvait  de  temps  en  temps  des  numéros,  et  que  tous  les 
numéros  qu'elle  rêvait  sortaient  au  premier  tirage  de 
la  loterie  qui  suivait  son  rêve.  Elle  en  apportait  même 
deux  rêvés  par  elle  et  engagea  à  les  mettre.  On  se 
moqua;  les  numéros  sortirent.  Le  bruit  que  fit  ce  petit 
événement  parvint  jusqu'à  ma  sœur  et  d'elle  à  moi; 
je  fis  aussitôt  dire  à  cette  écaillère  que  la  première 
fois  qu'elle  aurait  un  pareil  rêve,  je  le  réaliserais.  A 
quelque  temps  de  là,  je  fus  appelé  par  une  affaire  à 
Versailles  et  je  partis  de  bon  matin;  mon  père  et  ma 
sœur  profitèrent  de  cette  occasion  pour  aller  déjeuner 
chez  une  dame  de  nos  amies  à  Sèvres,  où  je  les  conduisis  et 
d^oùjeme  chargeai  de  les  ramener;  les  domestiques 
sortirent  de  leur  côté;  la  maison  fut  vide  toute  la  jour- 
née, jusqu'à  près  de  minuit  que  nous  rentrâmes. 

Le  lendemain  matin,  l'écaillère  arriva  décomposée; 
elle  avait  rêvé  l'avant-dernière  nuit  cinq  numéros,  ce 
qui  ne  lui  était  jamais  arrivé  ;  toute  fière  de  son  rêve, 
elle  en  avait  apporté  le  résultat  la  veille  et  n'avait  trouvé 
personne;  elle  avait  passé  la  journée  à  revenir  de  deux 
heures  en  deux  heures  jusqu'après  la  fermeture  des  bu- 
reaux; elle  remit  fort  tristement  ses  numéros  que  l'on 
m'apporta.  Bref,  la  loterie  fut  tirée,  et  les  cinq  numéros 
sortirent;  et,  suivant  la  manière  dont  j'aurais  résolu  de 
jouer  sur  ses  rêves,  j'aurais  gagné  1,700,000  francs. 
Quant  à  cette  pauvre  créature  qui,  pour  ce  qui  lui  en 

moquer  dans  votre  organisme  les  plus  grands  troubles  et  peut- 
être  occasionner  la  mort,  si,  après  les  avoir  prises,  vous  ne  faites 
pas  chaque  matin  une  grande  lieue  à  pied.  »  Elle  fit  la  lieue  pour 
^iter  reflet  prétendu  du  poison,  et  guérit  par  l'elTet  de  la  prome- 
nade. 


86     MÉMOIRES  DO   GÉNÉRAL  BAtlON   THIÉBAULT. 

serait  revenu,  se  trouva  comprise  dans  cette  fatalité, 
elle  en  tomba  malade,  elle  fut  même  en  danger;  je  lui 
envoyai  cinquante  francs  pour  la  consoler,  autant  qu'elle 
pouvait  rètre;  elle  se  rétablit,  mais  ne  rêva  plus  de  nu- 
méros. 

Il  était  impossible  qu'un  tel  fait  restât  dans  le  silence; 
nous  en  parlâmes  à  tout  le  monde,  et,  un  soir  qu'il  en 
était  question  devant  quelques  personnes  qui  avaient 
dtné  avec  nous,  une  demoiselle  avoua  qu'elle  avait  rêvé 
trois  numéros.  A  l'instant  on  résolut  de  les  mettre  à  rai- 
son de  trois  francs  par  personne.  Nous  étions  neuf»  et  je 
demandai  à  doubler  la  mise  des  huit  autres;  mais  il  n'y 
eut  pas  moyen,  on  s'obstina  à  me  réduire  au  taux  fixé 
et  fort  mal  à  propos,  car  les  trois  numéros  sortirent,  et 
je  n'eus,  comme  chacun  de  mes  commettants,  que  la  mi- 
sérable somme  de  cinq  cents  francs. 

Cet  argent  d'ailleurs  faillit  me  coûter  la  vie,  car,  me 
trouvant  le  porter  sur  moi,  avec  une  autre  somme,  il  me 
donna  l'occasion  d'en  faire  ainsi  l'emploi.  Passant  dans 
la  rue  Gaillon,  je  vis  sous  une  porte  cochère  une  afûche 
annonçant  :  A  vendre  pour  douze  cents  francs,  joli  ca- 
briolet et  très  bon  cheval  avec  harnais  complet  et  tous 
objets  d'écurie.  Quoique  je  fusse  convaincu  que  je  ne  ver- 
rais que  des  horreurs,  j'entrai;  mais  quel  fut  mon  éton- 
nement  en  voyant  un  cabriolet  de  ville  dans  le  meilleur 
état  et  un  cheval  prenant  sept  ans,  Noirzin;  ouvert  sur 
son  devant  comme  sur  son  derrière,  ayant  le  flanc  su- 
perbe, les  plus  beaux  membres  qu'on  puisse  voir,  la 
tête  petite,  l'encolure  magnifique,  et  jusqu'à  la  queue 
admirablement  plantée!  Je  crus  rêver;  j'examinai  le 
harnais,  il  était  tout  neuf,  ainsi  que  les  affaires  d'écurie, 
et  l'afQche  n'était  pas  collée  depuis  une  heure.  Il  n'y 
avait  pas  à  hésiter;  le  marché  conclu  et  la  somme 
échangée  contre  un  reçu  bien  en  règle,  je  fis  atteler  le 


KH  CaBKIOLBT.  ST 

cheval,  je  Ds  placer  les  longes,  étrilles,  etc.,  dans  le  ca- 
briolet, où  je  montai,  et,  les  rénes  en  main,  j'allais  partir, 
lorsque  le  propriétaire,  comme  effrayé,  me  dit  :  «  De 
grSce,  monsieur,  n'ayez  jamais  la  pensée  de  voua  servir 
de  fouet,  abstenez-vous  même  des  appels  de  la  langue  et 
bornez-vous  à  rendre  la  main  à  ce  cheval.  ■  Je  le  re- 
mercie et  je  pars  pour  retourner  rue  Saint-Antoine.  Seu- 
lement, à  cause  de  cet  avis  et  de  la  reserve  nécessaire 
ayec  un  cheval  que  l'on  ne  connaît  pas,  j'évite  les  rues  à 
grands  embarras  et  j'avance  toujours  plus  étonné  de  la 
be«ut^  et  de  l'incoocevable  vitesse  de  ce  cheval  qui, 
tans  aucune  excitation,  fuyait  bous  ma  main,  faisant 
Toler  les  roues  du  cabriolet  sans  quitter  le  trait  et  sans 
que  j'essayasse  d'être  maître  de  lui.  J'étais  ravi,  jamais 
avais  compris  un  trotteur  de  celte  force,  et,  lier  de 
non  acquisition,  je  présidai  moi-même  &  l'arrangement 
de  la  place  qu'il  occupa  dans  une  écurie  où  j'avais  déjii 
un  des  plus  beaux  chevaux  de  selle  de  Paris  (t). 
Le  lendemain,  je  dtnai  chez  M.  Roy,  alors  logé  rue 
juvedes  Capucines;  comme  on  le  devine.  Je  me  rendis 
ice  dîner  dans  mon  cabriolet  que  je  renvoyai  avec  ordre 
donné  à  mon  domestique  de  me  venir  prendre  à  dix 
heures,  il  arriva,  ayant  eu  mille  peines,  et  se  hâta  de 
en  prévenir;  en  effet,  je  sentis  de  suite  que  je  ne  con- 
tenais plus  le  cheval.  Dès  lors,  que  faire  de  nuit,  au  mi- 
lieu des  rues  de  Paris,  si  ce  n'est  crier  à  tuetËte 
des  ;  Gare...  et  des  :  Rangez- vous...  et  s'abandonner  à 
UD  sort?  Nous  arrivâmes  sans  malheur  par  les  rues 


(I)  C«  cheval  de  selle  était  fart  dirBcile;  mail  j'avais  Qoi  par  le 
guArir  de  deux  ilisblerioa  :  la  premiêro  oousUlait  pour  lui  à  niallre 
k  l£U>  i  la  queue  avec  une  vilcsse  dont  on  n'a  pas  d'idèu  ;  la  si'- 
tODile.  &  galoper  à  reculona,  Kn  parlant  pour  Gânes,  Je  te  vendis 
lu  gi'néral  Freri'.  qui  le  montait  toujours,  pour  (aire  défiler  la  pa- 
nda dAviint  l'Empereur. 


âft     MÉMOIRES  DU   GENÉBAL  BARON   THIÉBAULT. 

Louis-le-Grand  et  des  Petits-Augustins  jusqu'au  traversé 
de  la  rue  Richelieu  ;  mais  là,  mon  cheval  se  précipita 
sur  les  têtes  de  deux  chevaux  attelés  à  une  voiture 
allant  vers  les  boulevards;  le  premier  fut  renversé,  le 
second  devint  je  ne  sais  quoi,  le  limon  me  cassa  deux 
rais.  Enfin  mon  cabriolet  à  moitié  retourné  se  retrouva 
sur  ses  deux  roues,  et  nous  continuâmes  notre  course 
infernale,  en  laissant  crier  loin  derrière  nous  le  cocher 
et  les  maîtres  de  la  voiture  culbutée.  Arrivé  à  la  rue 
Notre-Dame  des  Victoires,  mon  cheval  tourna  brusque- 
ment à  gauche;  une  voiture  marchait  devant  moi,  et. 
faisant  un  dernier  effort  sur  les  rênes,  je  parvins  à  mettre 
le  nez  de  l'animal  entre  les  deux  roues  de  derrière 
de  cette  voiture  et  à  le  maintenir  là.  Aux  boulevards, 
je  pus  continuer  à  suivre,  employant  ce  moment  de 
répit  à  réfléchir  à  mon  acquisition,  dont  je  comprenais 
d'autant  mieux  le  bon  marché  que  je  l'aurais  recédée 
pour  deux  sols;  mais,  en  approchant  de  la  porte  Saint- 
Denis,  la  voiture  de  salut  prit  le  faubourg,  et  mon  che- 
val, n'ayant  plus  rien  devant  lui,  repartit  follement.  A 
tout  prix  il  fallait  l'arrêter;  mon  domestique  me  seconda, 
et  tout  ce  que  nous  obtînmes  fut  de  le  jeter  un  peu  plus 
loin  sur  un  établi  de  pommes,  qu'il  renversa  en  risquant 
d'écraser  la  marchande  et  en  donnant  de  la  tête  dans  les 
carreaux  de  vitres  du  café  qui  est  au  coin  nord-ouest  de 
la  rue  Saint-Martin  et  du  boulevard.  On  comprend  le 
vacarme.  Vingt  personnes  sautèrent  sur  le  cheval; 
déjà  j'étais  à  bas  du  cabriolet  :  j'expliquai  mon  afl*aire; 
je  payai  les  pommes  et  les  vitres,  heureux  et  cent  fois 
de  n'avoir  blessé  personne  et  de  me  trouver  tout  entier. 
Du  reste,  si  j'avais  été  armé,  je  tuais  mon  cheval  sur 
place.  Pour  opérer  notre  rentrée  jusque  chez  moi,  j'ar- 
rêtai le  premier  fiacre  qui  se  présenta  et  je  le  fis  avancer 
à  vide,  le  suivant  comme  j'avais  suivi  la  voiture,  mais 


BÊTE  CHATOUILLEUSE.  39 

avec  plas  de  peine,  parce  qu'il  allait  moins  vite  et  qu'à 
tout  moment  mon  cheval  mettait  les  deux  pieds  de  de- 
TaDt  sur  la  banquette.  Quand  enûn  j'arrivai,  je  n'avais 
plus  qu'une  idée ,  me  défaire  de  l'animal  immédiate- 
ment. 

Dès  le  lendemain  matin,  j'étais  au  faubourg  Saint-Ho- 
Doré,  chez  un  marchand  de  chevaux  auquel  je  racontai 
les  faits,  puis  proposai  un  échange,  et,  comme  il  me 
quitta  pour  faire  amener  une  bète,  nécessairement  pleine 
de  qualités  et  qui  devait  me  convenir,  l'un  de  ses  gar- 
çons me  dit  de  ne  rien  conclure  avant  que  lui-même  eût 
TU  mon  cheval  et  il  prit  aussitôt  rendez-vous  :  «  Mon- 
sieur, me  dit-il,  dès  qu'il  eut  vu  le  malencontreux  animal, 
voilà  un  cheval  que  vous  ne  remplacerez  jamais.  »  Il 
passa  à  l'examen  de  la  bouche,  du  mors,  du  filet,  et 
ajouta  immédiatement  :  <  Remettez -moi  votre  cheval 
pour  quinze  jours;  autorisez-moi  à  le  faire  emboucher  à 
ma  manière;  tous  frais  remboursés,  donnez-moi  soixante- 
quinze  francs  pour  ma  peine,  et  je  vous  ramène  le  cheval 
le  plus  parfait  qui  existe.  > 

Au  bout  de  huit  jours,  il  revint  avec  le  cheval  attelé  à 
un  boghei  et  me  proposa  une  promenade  pendant  laquelle 
il  me  dit  :  t^Votre  cheval  a  les  barres  excessivement  sen- 
sibles; dès  qu'on  les  fatigue,  la  douleur  devient  vive 
à  le  rendre  fou.  Vous  l'aviez  conduit  deux  fois  sans 
accident,  et  cela  prouve  que  vous  avez  la  main  bien  lé- 
gère; mais  vous  l'avez  fait  conduire  par  un  domestique, 
et  de  ce  moment  tout  fut  dit  avec  une  hôte  qui  était  em- 
bouchée comme  si  elle  avait  la  bouche  dure,  alors 
qu'elle  ne  l'a  que  trop  délicate.  Je  n'ai  donc  eu  autre 
cbose  à  faire  qu'à  laisser  à  la  bouche  le  temps  de  se 
rafraîchir  et  à  remplacer  le  mors  et  le  filet  par  deux 
filets  brisés  en  deux  endroits.  Quant  à  la  manière  de  con- 
duire, elle  consiste  à  ne  jamais  tendre  les  rôncs  et  à  en 


40      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

changer  continuellement,  t  II  conduisit  en  me  donnant 
ses  avis  jusqu'à  la  barrière  de  l'Étoile.  Je  ne  voyais  plus 
de  motif  pour  ne  pas  nous  en  tenir  à  cette  épreuve,  mais 
mon  homme  en  jugea  autrement,  et  seulement  huit  jours 
après  il  me  rendit  effectivement  le  plus  parfait  cheval 
de  cabriolet  que  j'aie  possédé  et  qui  le  plus  aisément  du 
monde  venait  des  Grands  Jésuites  au  Palais-Royal  en 
moins  d'un  quart  d'heure.  Je  m'offrais  le  plaisir  de  faire 
sortir  de  leurs  boutiques  tous  les  garçons  de  la  rue  de  la 
Verrerie  qui  se  précipitaient  pour  voir  l'inconcevable 
rapidité  avec  laquelle  je  filais  à  travers  les  charrettes 
dont  cette  rue  est  toujours  embarrassée  (1). 

Pendant  que  je  me  livrais  à  ces  cràneries  d'officier  en 
vacances,  de  graves  événements  s'accomplissaient.  Cette 

(1)  Lorsque  je  dus  quitter  Paris,  ne  pouvant  conduire  en  Italie  et 
ne  voulant  pas  vendre  cette  béte  incomparable,  j'en  fis  cadeau  à 
mon  ami  Rivierre  de  Lisie,  mais  sous  la  condition  qu'il  la  gard&t 
toujours.  Plus  tard,  quand  je  revins  après  le  siège  de  Gènes,  Ri- 
vierre me  reparla  de  mon  cheval,  de  l'embarras  de  ne  pouvoir  le 
confier  à  aucun  domestique,  des  frayeurs  qu'il  causait  à  sa  femme; 
bref,  je  vis  qnll  avait  envie  de  le  vendre,  et  je  lui  dis  qu'il  en  ferait 
ce  qu'il  voudrait,  après  que  j'aurais  eu  le  plaisir  de  le  conduire  en- 
core une  fois.  Dès  le  lendemain  je  montai  avec  un  de  mes  aides  de 
camp  dans  le  cabriolet  de  Rivierre  et  je  me  lançai  à  -fond  de  train 
au  bois  de  Boulogne;  quelques  voitures  légères  admirablement 
attelées  essayèrent  de  me  tenir  pied,  mais  sans  y  réussir,  et  je  re- 
commençai dans  Paris  tous  les  tours  de  force  ou  d'adresse  que  ce 
merveilleux  cheval  rendait  possibles;  c'est  ainsi  que  je  lui  fis  mes 
adieux.  Ardemment  désiré  par  un  jeune  homme,  il  lui  fut  livré  de 
suite  pour  deux  mille  francs,  et  de  suite  harnaché  avec  le  plus 
grand  soin  et  attelé  à  un  cabriolet  neuf  qui  l'attendait.  Avant  d'al- 
ler étonner  les  amateurs  au  bois  de  Boulogne,  ce  jeune  homme  eut 
à  passer  rue  Montmartre  ;  il  s'y  arrêta,  mais  en  sautant  de  cabriolet 
il  eut  le  malheur  do  laisser  tomber  les  rênes  sur  la  croupe  du  che- 
val. A  l'instant  celui-ci  partit  comme  la  foudre,  renversa  le  domes- 
tique qui  le  tenait  mal  et,  hors  de  lui,  alla  se  précipiter  dans  l'ex- 
cavation que  formait  encore  l'égout  de  la  rue  Montmartre.  Le  ca- 
briolet fut  brisé,  et  le  brancard  blessa  profondément  l'animal,  qu'on 
eut  mille  peines  à  ramener  à  son  écurie,  et  qui,  après  trente  heures 
d'immobilité  complète,  mourut. 


BATStLLE  DB  NOVI.  4l 

lerrible  année  1799  devait  nous  faire  évacuer  ritalio 
toal  entière,  et  si  nous  ne  laperdions  pas  pour  toujours, 
c'es[(,Tace  aux  incroyables  rautesdeSouvorow,qui,  vain- 
r  à  la  Trel}bia,  n'écrase  pas  de  suite  les  débris 
restant  de  l'armée  de  Naples,  laisse  opérer  la  jonction 
de  cette  armée  avec  celle  de  Moreau,  ne  s'empare  pas  de 
GJoes,  nous  laisse  organiser  notre  défense  sur  la  Cor- 
niche, position  la  plus  menaçaute  qu'une  armée  puisse 
occuper,  et  nous  donne  tout  ce  répit  pour  s'amuser, 
comme  l'avaient  Tait  les  coalisés,  autour  de  places  que 
l'excessive  supériorité  de  ses  forces  lui  permettait  de 
négliger.  Mais  au  moment  où,  prolilant  d'une  aussi 
barbare  application  des  règles  militaires,  Moreau,  par 
Il  plus  savante  des  stratégies,  reprenait  pied,  à  ce 
moment  critique  entre  tous,  le  Directoire  exécutif,  per- 
iWadé  que  l'on  pouvait  ordonner  des  victoires  comme 
<ni  commande  une  fête  au  Cbannp  de  Mars  ou  bien 
me  représentation  à  l'Opéra,  avait  prescrit  à  ses  gé- 
néraux en  chef  de  vaincre,  et  cela  d'une  manière  si 
formelle  que  Joubert,  condamné  à  une  obéissance  passive 
iTEon  Age,  autant  que  par  la  circonstance  qu'il  débu- 
lait  comme  général  en  cbef,  alla,  le  15  août,  à  Novi,  avec 
n  tiers  de  ses  troupes  composé  de  conscrits  et  presque 
s  cavalerie,  présenter  la  bataille  k  une  armée  qui, 
•DUS  les  ordres  de  Souvorow  et  par  l'arrivée  du  corps  du 
général  Kray,  se  trouvait  forte  de  soixante-cinq  mille  hom- 
i  de  vieilles  troupes  électrisées  par  leurs  victoires, 
■On  sait  également  que  Joubert  fut  tué  dès  le  début  de  la 
^taille,  alors  qu'il  n'y  avait  encore  que  des  tirailleurs 
id'enjs;«gés  :  on  sait  de  plus  avec  quel  acharnement  notre 
urace  fut  attaquée,  avec  quelle  rage  elle  se  défendit,  les 
jptrtes  énormes  faites  par  les  Russes  repoussés  on  plutôt 
écrasés  dans  toutes  les  attaques  qu'ils  exécutèrent  contre 
<lotre  ceatre;  la  terrible  impression  que  leurs  pertes 


4S        MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

firent  sur  les  Autrichiens,  qui  trouvaient  que  nos  morts 
semblaient  encore  prêts  à  se  relever  pour  les  assaillir, 
et  sur  Souvorowqui  ne  trouvait  pas  même  dans  ses  sou- 
venirs d'Ismaîlof  un  point  de  comparaison  admissible 
pour  une  lutte  aussi  destructive.  On  sait  enfin  que,  si 
nous  perdtmes  douze  mille  hommes  à  peu  près  dans  cette 
terrible  journée,  l'ennemi  avoua  deux  mille  hommes 
dont  on  n'eut  plus  aucune  nouvelle,  sept  mille  blessés  et 
dix  mille  morts;  mais  ce  que  Ton  sait  moins  ou  plutôt 
ce  que  Ton  sait  mal,  ce  sont  les  circonstances  relatives 
à  la  mort  de  Joubert,  circonstances  qui  méritent  d'ôtre 
recueillies,  de  la  vérité  desquelles  je  suis  certain,  et  qui 
ont  été  racontées  par  les  historiens,  illustrées  par  la  gra- 
vure, avec  un  appareil  de  phrases  et  de  détails  mélodra- 
matiques à  plaisir  inventés. 

Ce  n'est  nullement  en  se  portant  en  avant  avec  une  de 
ses  colonnes  d'attaque,  non  plus  en  s'élançant  à  la  tète 
de  ses  grenadiers  auxquels  il  aurait  montré  l'ennemi  en 
leur  criant  :  €  Soldats,  marchez  toujours  »,  c'est  en  fai- 
sant tout  aussi  bien  son  devoir,  mais  d'une  manière  beau- 
coup moins  théâtrale,  que  fut  tué  Joubert;  et  si  je  m'at- 
tarde à  rectifier  ces  faits  qui  ne  rentrent  pas,  à  vrai  dire, 
absolument  dans  le  cadre  de  mes  Ménioires,  c'est  non 
seulement  parce  que  ces  faits  ont  une  valeur  historique, 
mais  surtout  parce  qu'ils  sont  pour  moi  une  occasion  nou- 
velle de  signaler  aux  historiens  honnêtes  à  quelles  erreurs 
peuvent  les  entraîner  les  notices,  les  gravures  du  temps, 
et,  comme  je  l'ai  déjà  dit,  les  pièces  ofiQcielles  elles- 
mêmes,  tous  documents  écrits,  répandus  selon  l'intérêt 
et  la  passion  du  moment.  Ce  n'est  pas  sur  des  papiers 
qu'on  établira  jamais  la  vérité  de  l'histoire. 

Le  général  Joubert,  qui  à  son  corps  défendant  venait 
de  reprendre  le  commandement  de  cette  malheureuse 
armée  d'Italie,  avait  de  fait  deux  chefs  d'état-major  :  un 


tA  MOHT  DB  JOOBBHT.  4S 

if  horena,  et  c'était  le  général  Suchet;  un  de  bataille,  et 
cïlail  l'adjudant  général  Préval.  Le  premier  reHait 
pour  su^re  &  tous  les  devoirs  écrits  de  cette  place,  le 
Kcond  ne  quittait  pas  le  général  en  chef,  couchait  dans 
u  chambre  et  n'avait  qu'un  portereuille  porté  par  une 
ordonnance. 

Or  il  advint  que,  le  jour  de  cette  Tuneste  bataille  de 
Novi,  quelques  coups  de  fusil  s'étant  fait  entendre, 
Préval,  qne  le  général  en  chef  employait  aussi  bien  à 
reconnaître  le  terrain  et  l'ennemi  qu'à  rédigur,  à  trans- 
mettre ses  ordres  et  à  veiller  à  leur  eséculion,  Préval, 
toujours  le  premier  et  le  dernier  à  cheval,  avait  vuulu 
reconnaître  ces  coups  de  fusil  et,  parcourant  toute  la 
ligne  de  nos  postes  avancés,  découvrit  ainsi  une  butte 
d'où  l'on  dominait  les  positions  ennemies.  U'aprâs  le 
nombre  et  la  profondeur  des  colonnes  que  su  lunette 
d'approche  lui  permit  de  voir,  il  putjuger  que  ces  mou- 
vements annonçaient  les  préludes  d'une  grande  bataille, 
et,  penâant  qu'il  importait  au  général  en  chef  de  juger 
par  lui-même  la  formation  des  masses  que  l'ennemi  se 
préparait  à  mettre  en  mouvement,  Préval,  né  avec  l'in- 
stinct comme  avec  l'amour  de  la  guerre,  courut  des  quatre 
jantbes  de  son  cheval  pour  avertir  Joubert. 
Déjà  la  bataille  était  engagée  et  nos  tirailleurs  repous- 
t  gravissaient  la  butte  sur  laquelle  se  concentra  aus- 
jtiiât  le  feu  de  l'ennemi;  c'est  alors  que  Joubert,  ayant 
impris  l'importance  de  la  position,  et  conduit  par  Prê- 
tai, arriva:  il  avait  à  peine  braqué  sa  lunette,  que,  frappé 
pir  une  bulle  en  plein  cœur,  il  expira.  Destinée  bizarre 
qui  lui  fit  trouver  la  mort  dans  un  commandement  tant 
deTois  refusé,  qu'il  avait  abdiqué  et  pour  ainsi  dire  pnr 
force  accepté;  destinée  qui  Ht  de  son  subordonné  le  plus 
iévoaé  Ift  cause  involontaire  de  sa  mort. 
AosgilAt  Préval,  ayant  donné  l'ordre  d'emporter  le 


44      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

corps  du  général  Joubert,  de  le  couvrir  et  de  cacher  sa 
mort  autant  que  cela  serait  possible,  se  jeta  avec  quel- 
ques ofOciers  au  milieu  des  tirailleurs  pour  les  reporter 
en  avant  et  empêcher  qu'ils  ne  connussent  la  perte  que 
l'armée  venait  de  faire;  après  quoi  il  se  hâta  de  porter 
cette  triste  et  grave  nouvelle  au  général  Pérignon,  com- 
mandant la  gauche,  et  dont  il  se  trouvait  peu  éloigné, 
ensuite  à  Moreau,  commandant  le  centre,  enfin  à  Saint- 
Cyr,  qui  commandait  la  droite.  Sans  doute  le  commande- 
ment en  chef  fut  dévolu  unanimement  et  sans  hésitation 
au  général  Moreau;  mais  celui-ci  ne  pouvait  plus  quitter 
le  centre,  où  d'ailleurs  il  fit  des  prodiges.  La  bataille  de 
Novi  se  donna  donc  sans  que,  de  fait,  l'armée  française 
eût  un  général  en  chef,  sans  qu'une  pensée,  une  volonté, 
pussent  maintenir  dans  les  opérations  de  cette  journée 
une  harmonie,  un  ensemble  si  nécessaires;  sans  que  les 
forces  devenues  inutiles  sur  un  point  pussent  être  utili- 
sées sur  un  autre;  sans  empêcher  que,  aux  prises  avec 
une  grande  armée  fortement  commandée,  la  nôtre  ne 
présentât  que  trois  corps  agissant  chacun  pour  leur 
compte  et  qu'à  une  bataille  générale  nous  pussions  op- 
poser autre  chose  que  des  combats  isolés.  Aussi  nos 
deux  ailes  furent-elles  battues,  alors  que  l'on  peut  croire 
qu'elles  auraient  résisté  si  l'on  y  avait  porté  à  temps  les 
forces  devenues  inutiles  à  notre  centre,  où  la  victoire  fut 
complète  et  où  l'on  fit  un  malheureux  usage  des  troupes 
dont  on  n'y  avait  plus  besoin. 

La  bataille  de  Novi  était  perdue.  Je  passe  sur  les 
fautes  qui  en  déterminèrent  l'issue  et  notamment  sur 
cette  incroyable  impéritie  d'un  commandant  de  la  gau- 
che qui  engouffra  son  artillerie  (vingt  pièces  environ) 
dans  un  ravin,  au  lieu  de  lui  faire  suivre  les  hauteurs;  de 
sorte  qu'il  suffit  à  un  seul  tirailleur  autrichien  de  tuer 
les  chevaux  de  la  première  de  ces  pièces  pour  qu'elles 


I 


PÉRIGNON,   GROUCHT,   COllI. 

fussent  toutes  arrêtées,  dans  l'imposBibilité  de  se  sauver 
et  tatalement  prises;  mais  ce  que  la  langue  française 
d'offre  guère  de  moyen  de  caractériser,  c'est  que,  du  mo- 
ment où  celte  gauche  fut  en  pleine  déroute,  les  génâ- 
ranï  Pérignon,  (irouchy  et  Collî  (Piémontais)  s'étaient 
imaginé  que  toute  l'armée  était  perdue.  Pérignon  avait 
1res  faiblement  commandé  la  gauche,  que  Grouchy  avait 
secondée  plus  faiblement  encore,  et  ces  trois  généraux, 
estimant  qu'il  est  toujours  préfthablu,  pour  nôtre  pas 
inaltraîtés,  d'être  les  premiers  prisonniers,  qu'on  court 
moins  de  chances  li  être  pris  abrité  dans  un  village  plu- 
tôt qu'à  découvert  et  en  plaine,  au  milieu  du  jour  que 
nuit,  &  trois  plutôt  que  seuls,  au  cours  de  la  bataille 
pluliït  que  dans  le  dernier  acharnement  de  la  lutte,  ces 
trois  généraux,  obéissant  donc  à  cette  malheureuse  inspi- 
ration qui  d'ailleurs  leur  fut  funeste,  restèrent  d'uncom- 
nuD  accord  au  village  de  Pasturana,  point  d'appui  que, 
hule  de  l'avoir  mis  en  état  de  défense  (1),  la  gauche  était 
obligée  d'abandonner;  ayant  donc  laissé  leurs  troupes  se 
retirer  et  e'étant  blottis  dans  un  enfoncement  formé  par 
les  deux  corps  avancés  d'une  auberge,  ils  attendaient  là 
pour  se  rendre  au  premier  général  ou  oiïtcier  autrichien 
qui  se  préseoterait.  Or  un  capitaine  de  voltigeurs,  les 
ayant  aperçus  là  quand  leur  retraite  était  encore  possible 
el  croyant  qu'il  devait  se  dévouer  pour  la  favoriser,  barra 
la  grande  rue  du  village  avec  sa  compagnie.  Cette  résis- 
tance héroïque  ne  rentrait  pas  dans  le  plan  des  trois 
giioéraux,  qui  Qrent  ordonner  au  capitaine  démettre  son 
mouchoir  au  bout  de  son  épée.  Honte  inutile;  à  ce  mo- 

II)  Ricu  n'était  plus  Tacile  que  cetlo  misa  an  Otat  de  détunse.  Il 
nlQuit  de  crénelor  les  maisona  et  de  couvrir  par  quelques  IlLVhïs 
nngnod  bAlimenl  carré  qui  domino  ce  vJllago  et  dont  l'ennemi 
l'eiopara  de  vive  force,  d'où  il  nous  Ql  la  plus  grand  mal  et  duvant 
lequel  nous  devions  être  an  mesure  de  l'arrËter  ;  fauLe  capitale  qui 
prouve  ftutSiit  d'ignorance  que  d'imprévoyance. 


46      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

ment  même  un  gros  de  hussards  autrichiens  survenait, 
exterminait  la  compagnie  et  faisait  prisonnier  TolBcier; 
puis  ces  mêmes  hussards  poursuivant  leur  route,  les  pre- 
miers d'entre  eux  arrivant  à  l'enfoncement  de  l'auberge 
aperçurent  tout  à  coup  les  généraux  avec  un  ou  deux  of- 
ficiers, et,  leur  faisant  l'honneur  de  les  prendre  pour  une 
embuscade,  ils  les  traitèrent  à  coups  de  sabre;  le  général 
Pérignon  eut  la  tète  ouverte,  le  général  Grouchy  l'eut 
également  (1),  et  de  plus  fut  balafré;  cette  marque  est 
encore  aujourd'hui  le  plus  bel  ornement  de  son  bâton 
de  maréchal.  Il  écrivit  de  No  via  sa  sœur  :  t  J'ai  trois 
blessures  dangereuses...  On  ne  me  trépanera  pas...  Pé- 
rignon sera  conservé.  » 

Au  milieu  de  cette  bagarre,  tout  cela  serait  resté 
ignoré,  car  aucun  des  complices  n'eût  trahi  l'autre;  mais, 
outre  le  capitaine  qui,  rentré  en  France  après  son 
échange,  raconta  le  fait,  un  lieutenant  de  la  26*  demi- 
brigade,  nommé  Deney  et  devenu  secrétaire  du  général 
Delmas,  avait  été  témoin  du  fait,  et,  dans  son  indignation, 
il  en  rendit  compte  au  général  Moreau,  qui  lui  recom- 
manda de  se  taire.  C'est  par  lui  néanmoins  que  le  général 
Delmas  fut  mis  au  courant,  et,  quand  le  retour  du  capi- 
taine vint  conûrmer  la  narration  de  Deney,  Delmas  ne  se 
croyant  plus  obligé  au  silence,  laissa  la  vérité  se  faire 
jour.  Quelques  autres  personnes  avaient  eu,  de  source 
différente,  connaissance  de  l'aventure,  et  dans  ce  nombre, 
je  citerai  le  maréchal  de  Conegliano;  mais  est-il  besoin 
de  tant  de  témoignages,  et  de  tels  faits  ne  se  conûrment- 
ils  pas  par  eux-mêmes  ?  En  effet,  ces  trois  généraux  de 
division  furent  pris  ensemble;  donc  aucun  d'eux  n'était 
à  son  poste,  que  pendant  une  bataille  personne  ne  doit 
quitter;  ils  ont  été  pris  loin  de  leurs  troupes,  donc  ils 

(1)  L'aide  de  camp  du  général  Grouchy  fut  encore  plus  griève- 
ment sabré  que  son  général. 


LE  PRIX  D'UNE  LÂCHETÉ.  47 

les  avaient  abandonnées,  et  de  plus  ils  ont  été  pris  sans 
une  circonstance  qui  puisse  je  ne  dis  pas  justifier,  mais 
faire  comprendre  la  prise  d'aucun  d'eux.  Au  reste,  le 
ciel  se  chargea  de  les  châtier,  et,  sans  revenir  sur  les 
coups  de  sahre  qui,  mieux  appliqués,  auraient  peut-être 
évité  de  plus  grands  malheurs  à  la  France,  ils  se  trom- 
pèrent sur  les  conséquences  désastreuses  de  cette  bataille 
et  forent  les  seuls  généraux  français  qui  ornèrent  le  char 
de  triomphe  de  Souvorow(l). 

Pendant  ce  temps,  le  centre,  aux  ordres  de  Moreau, 
rivalisa  d'héroïsme  avec  lui,  et  Moreau,  à  la  tête  de  ses 
troupes,  repoussa  trois  fois  les  colonnes  russes,  que,  à  la 
dernière  attaque,  Souvorow  avait  conduites  lui-même  et 
avec  lesquelles  il  ne  se  retira  en  rugissant  que  parce 
que  la  plupart  et  les  meilleurs  de  ses  régiments  étaient 
détruits.  Rien  n'est  donc  plus  magnifique  que  la  conduite 
de  Moreau,  dans  une  lutte  d'autant  plus  glorieuse  qu'elle 
était  plus  inégale;  rien  n'était  de  même  plus  caractéris- 
tique que  son  sang-froid,  car  il  en  fit  preuve  à  ce  point 
que,  tombé  avec  le  second  cheval  qui  fut  tué  sous  lui, 
on  le  releva  sans  que  les  bouffées  de  fumée  de  son  cigare 
eussent  été  ralenties  ou  accélérées.  Mais  il  était  écrit  que, 
dans  cette  mémorable  et  funeste  bataille,  le  centre  seul 
soutiendraitl'honneur  français,  et,  à  propos  de  la  droite, 


(1)  Ce  qui  n*empêcha  que  le  général  marquis  de  Groucby,  qui 
en  1813  fit  le  duc  d'Ângoulémeprisounierdc  guerre,  que  Napoléon 
fît  maréchal,  qui  deux  mois  après  lit  perdre  la  bataille  de  Waterloo, 
que  Louis-Philippe  confirma  dans  le  plus  haut  des  grades,  lut  un 
des  trois  généraux  français  qui  en  1814  hvrèrent  la  France  aux 
Boarbons.  Les  deux  autres  furent  le  général  DessoUo,  créé  mar- 
quis pour  ce  fait,  et  le  comte  Ricard,  qui,  pour  contribuer  à  faire 
nommer  le  maréchal  Soult  roi  de  Portugal  (1809),  trahit  si  com- 
plètemeot,  et  par  la  perspective  d'un  duché,  sa  patrie  comme 
Français,  ses  devoirs  comme  soldat  et  son  serment  comme  sujet 
deTËmpereur,  comme  ofilcior  général  et  comme  chef  d'état-major 
géoéral. 


48      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

c'est  avec  peine  que  je  révélerai  un  fait  qui  dépasse,  et 
de  beaucoup,  en  infamie  la  conduite  des  trois  généraux; 
car,  en  se  livrant  à  l'ennemi,  ceux-ci  ne  Qrent  perdre  à  la 
France  que  trois  hommes,  et  tout  ce  qu'on  peut  regretter, 
c'est  qu'elle  ne  les  eût  pas  perdus  plus  tôt. 

Quant  à  la  droite,  conduite  par  le  général  Saint-Gyr, 
elle  était  composée  de  Tancienne  armée  de  Naples 
réduite  à  deux  divisions.  Le  général  Watrin,  qui  com- 
mandait Tune  d'elles,  occupait  le  bas  du  coteau,  au  som- 
met duquel  se  trouvait  le  général  Saint-Cyr  avec  sa 
réserve.  Watrin,  voyant  quelques  corps  autrichiens  se 
réunir  devant  lui  et  se  préparer  à  une  attaque,  crut 
qu'il  fallait  non  pas  les  attendre,  mais  marcher  vivement 
à  eux,  les  attaquer  pendant  qu'ils  se  formaient,  aûn  d'être 
plus  sûr  de  les  disperser;  toutefois,  ne  voulant  pas  em- 
piéter sur  les  droits  de  son  chef,  il  se  rendit  de  sa  per- 
sonne auprès  du  général  Saint-Cyr,  lui  parla  de  son 
projet  et  lui  demanda  ses  ordres;  pour  toute  réponse  il 
reçut  un  :  t  Faites  comme  vous  voudrez.  »  Or,  avec  un 
homme  aussi  impassible  que  le  général  Saint-Cyr,  aussi 
laconique,  aussi  glacial,  et  surtout  dans  ces  moments  où 
un  chef  doit  tout  faire  pour  exciter  l'ardeur  de  ses  subor- 
donnés, ces  mots  signifiaient  et  ne  pouvaient  signifier 
qu'une  approbation,  c'est-à-dire  un  ordre,  attendu  qu'au- 
toriser une  attaque  est  la  prescrire.  Préval,  qui  était 
présent,  et  qui  depuis  une  demi-heure  examinait  avec 
le  général  Saint-Cyr  les  énormes  masses  de  cavalerie 
que  l'ennemi  réunissait  devant  sa  position,  ne  put  mo- 
dérer cette  exclamation  :  c  Mais,  mon  général,  il  va  être 
écrasé  !  —  Oui,  répondit  Saint-Cyr  avec  une  insouciance 
dont  le  souvenir  seul  bouleverse;  mais  il  n'y  a  pas  de 
mal  à  faire  donner  quelques  leçons  à  ces  généraux  de 
l'armée  de  Naples.  >  En  effet,  à  peine  engagé  dans 
cette  plaine,  Watrin  fut  assailli,  rompu,  accablé  et  pour- 


LES   CALCULS   DE  GOUVION   SAINT-GYR.  49 

soiyi  avec  acharnement  par  le  général-major  de  Lusignan 
qai,  à  la  tète  d'un  nombreux  corps  de  cavalerie,  arriva 
jusque  sur  la  réserve  de  Saint-Cjr,  par  qui  il  fut  repoussé 
et  grièvement  blessé. 

Arrêtons-nous  un  moment  à  ce  fait,  que  par  malheur 
expliquent  trop  d'autres  faits  appartenant  à  la  vie  de  ce 
grand  homme  de  guerre  (i).  C'est  avec  tristesse  qu'on  doit 
le  dire,  le  générai  Saint-Cyr  était  placé  de  manière  à 
juger  également  de  la  possibilité  et  de  l'opportunité  du 
mouvement,  Watrin  ne  Tétait  pas.  En  venant  demander 
des  ordres,  ce  dernier  couvrait  sa  responsabilité  par  celle 
de  son  chef,  et  pour  Saint-Cyr,  qui  venait  de  juger  l'issue 
fatale  du  mouvement,  c'était  un  devoir  sacré  de  prescrire 
de  ne  pas  bouger;  en  ce  moment  où  la  France  soute- 
nait une  lutte  si  inégale,  c'était  une  trahison  envers  elle 
que  de  laisser  détruire  sciemment  une  division,  et  dans 
quel  but  ?  Pour  que,  la  bataille  se  trouvant  mal  engagée, 
loi,  Saint-Cyr,  eût  l'honneur,  ce  qui  arriva  pour  un 
moment  au  moins,  de  la  rétablir. 

Tout  en  reconnaissant  la  haute  transcendance  de  ce 
général  Saint-Cyr,  on  est  obligé  de  convenir  qu'il  n'a 
jamais  travaillé  que  pour  lui;  incapable  d'être  influencé 
par  d'autres  intérêts  que  les  siens,  il  a  toujours  été  un 
dangereux  camarade  et  n'a  pu  avoir  que  par  suite  de 
très  froids  calculs  l'apparence  du  dévouement  à  la  patrie 
ou  de  quelque  autre  sentiment  généreux  que  ce  puisse 
être.  D'ailleurs,  la  suite  de  la  bataille  ne  put  justifier 
l'inqualifiable  :  c  Faites  comme  vous  voudrez  »  ;  car,  si  le 
général  Saint-Cyr  eut  l'avantage  immédiat  de  rejeter  les 
poursuivants  de  Watrin,  il  dut  abandonner  bientôt  une 
position  que,  sans  les  désastres  de  la  division  sacrifiée,  il 

(1)  Le  jugement  du  général  Thiébault  so  trouve  confirmé  notant- 
ment  par  une  scène  non  moins  significative  que  le  général  Marbot 
npporte  dans  ses  Mémoires j  tome  III,  page  ilO.  (Éd.) 

m,  A 


50     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

eût  peut-être  conservée  ;  et  ce  qui  tendrait  à  prouver  cette 
supposition,  c'est  que,  avec  ce  qui  lui  restait  de  troupes, 
il  exécuta  une  retraite  magnifique  contre  des  forces  abso- 
lument supérieures. 

Hélas  t  c'est  une  passion  très  commune  que  cette 
ardeur  à  sacrifier  des  rivaux  pour  se  faire  valoir,  et,  sans 
trop  fouiller  ma  mémoire,  je  pourrais  mettre  en  scène 
des  chefs  gardant  leurs  troupes  immobiles  pour  le  seul 
plaisir  de  laisser  battre  un  concurrent  jalousé.  C'est  Ney 
encombré  d'artillerie  et  refusant  quelques  batteries  à 
Soult  qui,  à  Oporto,  avait  perdu  toutes  ses  pièces  ;  ce  sont 
Dorsenne  et  Marmont  ne  négligeant  aucune  occasion  de 
se  nuire  mutuellement;  c'est  Soult  qui  ne  se  porte  pas  à 
Santarem  afin  d'empécber  Masséna  de  conquérir  le  Por- 
tugal, d'où  lui,  Soult,  avait  été  si  honteusement  chassé. 

Il  semble  que  le  harnais  militaire  est  plus  propice 
qu'aucun  autre  à  provoquer  chez  quiconque  le  porte 
cette  rage  de  gloire  et  cet  entraînement  à  spéculer  sur 
la  défaite  du  rival  qui  porte  ombrage;  il  fait  naître,  en 
quelque  camp  que  ce  soit,  les  jalousies  et  les  compétitions^ 
et  c'est  grâce  à  un  fait  de  cette  nature  que,  après  la 
défaite  deNovi,  nous  pûmes  conserver  Gènes,  qui  cepen- 
dant était  à  discrétion.  Souvorow  et  Mêlas  discutèrent 
pour  savoir  si  cette  place  serait  occupée  au  nom  de 
l'empereur  de  Russie  ou  au  nom  de  l'empereur  d'Autri- 
che. Il  fallut  en  référer  à  ces  souverains,  qui,  pas  plus  que 
leurs  généraux,  n'étaient  disposés  à  céder  sur  ce  point; 
tandis  que  la  diplomatie  discutait,  l'occasion  se  perdit,  et 
voilà  ce  qui  ajouta  à  la  gloire  de  Masséna  l'éternel  hon- 
neur du  blocus  de  Gênes  et  ce  qui  rendit  possible  pour 
le  Premier  Consul  la  victoire  de  Marengo.  Et  là  je  ter- 
mine le  récit  des  faits  que,  sur  cette  bataille  de  Novi,  je 
lègue  à  l'histoire  dans  toute  leur  nudité. 

Un  tel  événement  devait  avoir  en  France  et  surtout  à 


JALOCSrE  DE  MÉTIER.  ^1 

I  fuis  le  p]QS  grand  relentisEeraent;  tous,  nous  y  dëplo- 
I  fions  la  servUilé  avec  laquelle,  en  dépil  de  sa  propre 
l  nnrÎPtioii  et  de  l'opinioD  d'autres  chefs  illustres,  Jou- 
'  kerl  avait  obéi  aux  ordres  du  Directoire.  Or,  au  lien  de 
regretter  d'avoir  été  trop  obéi  quand  il  ordonnait  des 
batailles,  le  Directoire  renouvelait  ses  funestes  injonc- 

»[JODB  à  l'égard  de  Masséua.  qu'il  accusait  de  rester  dans 
l'ioaction  en  Suisse.  Ne  devinant  pas  ou  ne  voulant  pas 
iKonnatlreque  cent  raisons,  et  des  meilleures,  pouvaient 
Uk  invoqu<^es  pour  difTérer  l'offensive,  il  l'accablait  de 
Kproches  et  d'instances  dans  une  correspondance  dont, 
Ivrai  dire,  cet  illustre  général  ne  tint  aucun  compte;  de 
plos.  il  le  fit  attaquer  ou  plutût  condamner  dans  des 
irlicics  de  Journaux,  fort  hostiles,  dont  le  but  était  de 
préparer  l'opinion  à  la  disgrâce  de  ce  grand  homme  de 
guerre,  et  dont  le  thème  servait  de  teste  dans  les  rues, 
dausles  cafés  comme  dans  les  salons,  aux  propos  et  aux 
discours  de  toutes  les  créatures  du  pouvoir, 
l'a  soir  que  je  me  trouvais  au  Luxembourg,  témoin 
'      d'une  des  sorties  dont  le  général  Musséna  était  l'otijet, 
Lï  me  fut  impossible  de   me  contenir,   et  j'allai   assez 
^Bfeln  pour  qu'un  ami  do  mon  père,  personnage  puissant. 
■  pensât  devoir  me  prévenir  que  les  attaques  contre  les- 
quelles  je  parlais,  disait-il,  ea  don  Quichotte  n'étaient 
pas  seulement  l'expression  d'une  opinion  individuelle, 
mtis  un  riMe  imposé  par  les  chefs  du  gouvernement. 
L  Ce  même  ami  crut  donc  devoir  m' engager  à  plue  de  mo- 
l'iération;  toutefois  les  considérations  qu'il  mettait  ainsi 
o  avant  étaient  à  cent  lieues  de  pouvoir  m'arréter;  je 
I  tODtinuai  donc  de  pl'.is  belle,  revenant  même  sur  la  cri- 
I  mioelle  rébellion  de  Rome  demeui-ée  impunie.  Je  sentis 
1  que  Dulle  part  je  n'avais  d'écho,  et  ce  fut  pour  mol  l'oc- 
I  ca»OD  de  me  convaincre  que  le  général  Masséna,  qui 
I  tinit  la  puissance  de  rendre  la  gloire  tributaire,  n'eut 


61     MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

jamais  celle  de  conquérir  la  faveur  des  cœurs.  De  fait, 
les  cinq  Directeurs  (ces  rois  à  terme,  comme  les  appela 
plus  tard  Napoléon)  ne  lui  furent  guère  moins  hostiles 
que  les  ennemis  qu'il  battait  les  armes  à  la  main,  et  que 
ne  le  furent  pour  lui  la  Cour  impériale  et  celle  de 
Louis  XVIII.  Il  n'y  avait,  en  effet,  aucun  rapport  entre 
ce  grand  homme  de  guerre  et  les  familiers  des  œils-de- 
bœuf  de  quelque  château  que  ce  fût.  Il  est  certain  que  le 
maréchalat,  les  grands  cordons,  les  dotations  que  reçut 
plus  tard  Masséna  ne  réussirent  pas  à  donner  le  change 
sur  une  disgrâce  qui  datait  des  premières  rivalités  de  ce 
général  avec  Bonaparte,  et  vraiment,  en  cette  fin  d'an- 
née 1799,  on  sentit  que  cette  disgrâce  devait  être  irrévo- 
cable, tant  elle  fut  alors  préparée  avec  acharnement,  au 
moment  même  où  elle  était  le  plus  imméritée. 

L'heure  prévue  par  ses  calculs  étant  arrivée,  c'est-à- 
dire  ses  positions  rectiOées,  ses  troupes  reposées,  ses 
plans  mûris,  les  derniers  renforts  de  Russes,  de  Bava- 
rois et  d'émigrés  ne  devant  pas  avant  dix  jours  rejoindre 
les  armées  de  Korsakow  et  de  Hotze,  le  général  Mas- 
séna, voulant  prévenir  Souvorow  qui  se  hâtait  d'accourir 
en  Suisse,  avait  passé  la  Limmat,  fait  passer  la  Linth  au 
général  Soult;  il  avait  morcelé  et  battu  l'armée  de  Kor- 
sakow, et  fait  surprendre  par  son  lieutenant  et  rejeter 
dans  les  montagnes  l'armée  du  feld- maréchal  Hotze 
qui  fut  tué  dans  la  batûlle;  il  avait  fait  enlever  tout 
le  Saint-Gothard  par  le  général  Lecourbe  et  battre 
par  le  général  Gazan  le  corps  de  Russes  et  d'émigrés 
devant  Constance,  le  prince  de  Condé  et  le  duc 
d'Enghien  ayant  manqué  d'être  pris.  Dans  un  des  pays 
du  monde  les  plus  faciles  pour  la  défense,  deux  armées 
et  deux  corps  d'armée  avaient  été  défaits  en  dix  jours 
d'opérations,  lorsque  le  général  Masséna  apprit  par  le 
général  Lecourbe  que  Souvorow,  décoré  du  titre  de 


CAMPAGNE  DE  SUISSE.  58 

prince  Italisky  pour  prix  de  ses  victoires  en  Italie  contre 
Scherer,  Moreau,  Macdonald  et  Joubert,  que  Souvorow, 
di&-je,  s'avançait  par  la  vallée  de  la  Reuss,  avec  toute 
l'armée  russe  d'outre-monts.  A  l'instant  Masséna  se 
porte  à  sa  rencontre  aVec  tout  ce  qui  peut  le  suivre,  lui 
fait  à  la  fois  barrer  le  passage  et  couper  la  retraite,  et, 
après  plusieurs  combats  destructeurs,  parvient  à  le  re- 
fouler et  à  le  terrasser  dans  la  vallée  de  Mutten;  là  il 
l'attaque  et  le  défait  encore,  le  force  à  abandonner  ar- 
tillerie, équipages,  blessés,  malades,  une  foule  de  prison- 
niers. Laissant  aussi,  je  crois,  son  dernier  cheval,  Sou- 
vorow se  sauve  avec  de  misérables  débris  à  travers 
d'affreuses  montagnes,  où  le  général  Mortier  reste 
chargé  de  le  poursuivre.  Alors,  en  toute  hâte,  le  général 
en  chef  rétrograde  pour  combattre  et  battre  de  nouveau 
Korsakow,  qui,  avec  plus  de  12,000  Russes,  Bavarois  et 
émigrés  presque  tous  formés  de  renforts  qui  venaient 
d'arriver,  accourait  au  secours  de  Souvorow  déjà  battu, 
alors  que,  de  son  côté,  ce  dernier  avait  tout  risqué  et 
sacrifié  pour  opérer  sa  jonction  avec  Hotze  et  avec  Kor- 
sakow lui-même,  dont  il  ignorait  la  première  défaite. 
Lutte  éternellement  glorieuse;  succès  dont  je  ne  connais 
aucun  autre  exemple,  car  il  fut  obtenu  presque  entière- 
ment par  la  force  et  par  l'exactitude  des  calculs,  par  la 
sagesse  et  l'habileté  des  dispositions,  la  vigueur  de 
l'exécution  et  la  rapidité  et  l'ensemble  des  mouvements. 
Quinze  jours  avaient  suffi  au  général  Masséna  pour 
vaincre  et  anéantir  trois  armées  et  trois  corps  d'armée, 
composés  de  troupes  différentes;  pour  décider  de  l'oc- 
cupation de  la  Suisse,  pour  faire  tuer  sur  le  champ  de 
bataille  un  des  meilleurs  généraux  en  chef  de  l'Au- 
triche, pour  renvoyer  l'ours  du  pôle  rugir  dans  sa  ta- 
nière et  y  mourir  de  rage  d'avoir  été  vaincu. 
Eh  bien,  cette  magnifique  série  de  victoires  qui,  en 


S4      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

toute  circonstance,  auraient  suffi  pour  immortaliser  un 
homme  et  honorer  une  nation;  qui  affranchissaient  la 
France  du  joug  de  l'étranger,  qui  seules  pouvaient  la 
préserver  d'une  invasion  immédiate,  invasion  faite  à  la 
Souvorow;  ces  victoires,  qui  auraient  dû  valoir  au  géné- 
ral Masséna  un  triomphe,  que  du  reste  l'opinion  lui 
décerna  et  que  la  postérité  s'honorera  de  sanctionner; 
ces  victoires  étaient  d'une  nécessité  telle  que,  du 
moment  où  l'on  sut  le  général  Masséna,  notre  dernier 
espoir,  aux  prises  avec  ses  trop  nombreux  ennemis, 
tout  Paris,  toute  la  France  furent  en  émoi  ;  ce  n'était 
plus  que  de  l'air  et  du  ton  de  l'eiTroi  qu'on  s'y  ahordait 
pour  se  demander  des  nouvelles,  et  je  me  rappelle  que 
l'anxiété  arracha  à  M.  Roy,  l'homme  si  froid  et  si  pru- 
dent, futur  ministre  et  pair  de  France,  ces  mots  si  carac- 
téristiques dans  sa  bouche  :  c  Une  telle  lutte  est  d'un  inté- 
rêt à  faire  frissonner,  i  Et  pourtant  cette  campagne  de 
délivrance  et  de  gloire  ne  put  suffire  pour  museler  les 
calomniateurs  du  général  Masséna,  et,  lorsque  l'Europe 
ennemie  proclamait  sa  grandeur,  on  porta  l'impudeur,  à 
Paris,  jusqu'à  susciter  une  polémique  de  journaux  ten- 
dant à  prouver  que  si  Masséna  avait  agi  plus  tôt,  il  aurait 
obtenu  bien  d'autres  avantages.  Informé,  comme  je  l'ai 
dit,  que  ces  impertinences  émanaient  d'assez  haut  pour 
mériter  d'être  reçues  moins  légèrement  que  par  du  mé- 
pris, j'en  écrivis  aussitôt  la  réfutation,  et,  n'ayant  pu 
faire  insérer  dans  le  journal  agresseur  ce  que  l'indigna- 
tion m'avait  dicté,  je  modifiai  ma  rédaction,  que  j'inti- 
tulai :  •  Les  Victoires  de  Masséna  i,  et  je  la  fis  imprimer 
et  répandre  avec  profusion.  Je  terminais  cet  écrit  en 
annonçant  le  triomphe  prochain  de  nos  armes,  triomphe 
rendu  possible  par  la  récente  campagne  de  Suisse. 

Dèslors,  la  crainte  d'une  invasion  se  trouvant  dissipée, 
et  dans  mon  désir  de  voir  se  réaliser  les  prophéties  de  ma 


•  LES  VICTOIRES   DE  MASSENA.  •  55 

brochure,  je  fus  obsédé  de  cette  idée  fixe,  l'Italie  recon- 
quise; je  rêvais  la  nuit,  je  pensais  tout  le  jour  au  plus 
sûr  moyen  d'effacer  de  nos  fastes  la  honte  de  cette  année 
iW,  qui  en  si  peu  de  mois  nous  avait  ramenés  des 
bords  ioniens  jusqu'à  Gènes.  Plusieurs  plans  se  pré- 
sentèrent à  mon  esprit;  l'un  d'eux  m'apparut  plus  sai- 
sissant et  plus  décisif;  et,  pour  donner  plus  de  précision 
à  ma  pensée,  je  la  mis  par  écrit  et  la  fis  transcrire  au 
net  par  une  religieuse  qui  me  servait  alors  de  copiste. 
Ce  plan  copié,  je  le  montrai  à  mon  père,  qui  le  jugea 
plus  important  que  je  ne  l'avais  jugé  moi-même,  et  qui 
me  conseilla  de  le  porter  au  ministre  de  la  guerre  et  au 
président  du  Directoire,  ce  qui  fut  résolu. 


CHAPITRE  III 


J'attendais  un  moment  propice  pour  me  présenter  au 
ministère;  on  était  au  14  octobre,  et  ce  jour-là  je  fus 
amené  je  ne  sais  plus  pourquoi  au  Palais-Royal.  J'y  étais 
à  peine  entré  par  la  grande  cour,  quand,  à  l'autre  extré- 
mité du  jardin,  je  vis  un  groupe  se  former  et  se  grossir, 
puis  des  hommes  et  des  femmes  courant  à  toutes  jambes. 
Pour  n'avoir  pas  l'air  de  céder  à  cet  entraînement  de 
fous,  je  m'avançai  simplement  vers  ce  groupe  qui  se 
divisait  en  un  grand  nombre  de  petits,  de  nouveaux  arri- 
vants se  succédant  sans  cesse,  repartant  sitôt  les  pre- 
miers mots  entendus  et  s'éloignant  avec  les  signes  de 
l'agitation  la  plus  complète.  Sans  doute,  on  échangeait 
l'annonce  d'une  grande  nouvelle,  insurrection,  victoire 
ou  défaite.  Pour  abréger  mon  incertitude,  j'avais  hâté  le 
pas;  je  voulus  même  questionner  quelques  personnes, 
qui,  venant  du  rassemblement,  me  croisaient  en  préci- 
pitant leurs  pas.  Aucune  ne  s'arrêta;  mais  un  homme, 
sans  cesser  de  courir,  me  cria  d'une  voix  tout  essoufflée 
cette  phrase  :  <  Le  général  Bonaparte  vient  de  débar- 
quer à  Fréjus.  >  Alors,  à  mon  tour,  je  subis  l'effet  du  ver- 
tige commun,  et,  après  le  premier  instant  de  stupeur 
qui  me  retint  pendant  quelques  secondes  fixé  au  sol,  je 
pris  ma  course  pour  rejoindre  mon  cabriolet  que  j'avais 
laissé  rue  du  Lycée. 

Ma  première  pensée  était  d'aller  à  toute  bride  porter 


^ 


* 


BONAPARTE  DÉBAHQCE  A  FHÉJKS.  61 

cette  grande  nouvelle  &  mon  père;  ma  seconde  fut  de 
commencer  par  la  vérifier;  je  me  rends  donc  h  l'état- 
major  de  la  place,  rue  des  Capucines;  mais  là,  comme 
au  Palais-Royal,  je  n'eus  pas  le  temps  de  faire  une  ques- 
tion; le  mouvement,  qui  devenait  général  dans  tout 
Paris,  ne  laissait  plus  d'ailleurs  l'objet  à  aucun  doute. 
Cette  nouvelle,  que  le  Directoire  venait  de  faire  annon- 
cer aux  Conseils  par  un  messager  précédé  d'une  musi- 
que, se  propageait  avec  la  rapidité  fluide  de  l'électricité. 
Chaque  coin  de  rue  offrait  une  nouvelle  représentation 
de  la  scène  du  Palais-Royal  ;  de  plus,  les  musiques  des 
régiments  de  la  garnison  parcouraient  déjà  Paris  en  signe 
d'allégresse  publique,  entraînant  à  leur  suite  des  Dots 
de  peuple  et  de  solduts.  La  nuit  venue,  des  illuminations 
turent  improvisées  dans  tous  les  quartiers,  et  ce  retour 
aussi  désiré  qu'inattendu  fut  annoncé  aux  cris  de  :  Vivo 
la  République!  de  :  Vive  Bonaparte I  dans  tous  les  théâ- 
tres. Enfin  on  se  cherchait  pour  s'apprendre  ce  retour 
miraculeux;  on  se  visitait  pour  s'en  féliciter,  et  l'en- 
Ibousiaame,  le  délire  qui  animaient  si  étrangement 
Parie,  allaient  se  répandre  dans  la  France  entière. 

Ainsi  ce  n'était  pas  le  retour  d'un  général,  c'était, 
BOUS  l'habit  d'un  général,  le  retour  d'un  chef,  et  d'un 
chef  d'autant  plus  puissant  qu'il  semblaità  la  foisnéces- 
Mire  à  l'armée,  à  la  politique  et  au  gouvernement.  Sous 
ce  troisième  rapport,  son  retour  était  encore  plus  désiré 
que  sous  les  deux  autres;  car  il  ne  restait  en  France 
qa'un  simulacre  de  gouvernement,  et  la  Constitution  ne 
constituait  plus  rien.  Battu  en  brèche  par  tous  les  partis, 
le  Directoire  était  à  la  merci  du  premier  assaut.  Ce 
n'est  pas  qu'il  n'y  eût,  dans  ce  Directoire,  du  talent,  du 
caractère  et  du  patriotisme;  mais  cinq  chefs,  au  lieu  de 
quintupler  les  forces,  les  divisent  et  les  annulent  en  rai- 
ton  de  leur  nombre.  Que  pouvaient  les  Directeurs,  gêna 


58      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

sans  fortune,  sans  famille,  comme  sans  avenir  et  sans 
consistance  ;  de  quelque  manière  qu'on  les  eût  chamar- 
rés et  logés,  que  pouvaient-ils  contre  des  chefs  militaires 
illustrés  par  tant  de  batailles?  Était-il  possible  que  les 
vainqueurs  de  tant  de  rois  restassent  bannis  de  ce  Direc- 
toire ou  s*y  crussent  représentés  par  un  Moulin,  que, 
grâce  à  sa  nullité,  son  habit  n'avait  pas  exclu?  Moulin, 
gouvernant  Kléber,  Pichegru,  Saint-Cyr,  Desaix,  Moreau, 
Jourdan,  Masséna,  Bonaparte,  était  burlesque.  Et,  en  ce 
qui  concernait  le  général  Bonaparte,  c'est  depuis  qu'il 
était  en  Egypte  que  nous  avions  subi  tous  nos  désastres; 
il  semblait  que,  lui  présent,  chaque  bataille  perdue  eût 
été  gagnée,  et  que  tout  territoire  évacué  eût  été  conservé, 
tant  la  France  avait  foi  non  seulement  au  génie,  mais  à 
rinfluence  magique  de  cet  homme;  il  avait  donc  été 
l'objet  de  regrets  et  de  vœux,  qu'aucun  des  autres  géné- 
raux de  la  République  n'avait  pu  effacer  ou  diminuer, 
et  si,  grâce  à  Masséna,  la  victoire  paraissait  prête  à 
rentrer  dans  nos  rangs,  c'est  en  Bonaparte  seul  qu'on 
voyait  alors  le  sûr  garant  de  cette  victoire.  Telle  fut  la 
cause  de  la  joie  qu'excita  la  nouvelle  de  son  retour,  et 
cette  joie  fut  telle  que  le  député  Baudin,  des  Ardennes, 
en  mourut  dans  la  soirée  même.  Enfin,  le  46,  au  matin, 
le  plus  petit  hôtel  de  la  rue  Chantereine,  nommée  de  suite 
et  par  acclamation  la  rue  de  la  Victoire,  recelait  celui 
dont  la  destinée,  désormais  irrévocable,  allait  donner  an 
monde  le  plus  effroyable  exemple  des  vicissitudes  hu- 
maines. 

Je  n'écris  pas  l'histoire.  Je  n'ai  pas  à  faire  connaître 
cette  révolution  du  i8  brumaire  connue  de  tout  le  monde 
et  qui  s'effectua  vingt-six  jours  après  le  débarquement 
du  général  Bonaparte  à  Fréjus,  vingt-quatre  jours  après 
qu'il  fut  rentré  à  Paris  avec  Berthier,  Lannes,  Mural  et 
Bessières.  Je  ne  rappellerai   pas  le   désappointement 


ÉCHAPPÉS    D'ALEXANDRIE.  50 

qu'éprouva  le  général  Bonaparte  en  trouvant  la  France 
moins  accablée  ou  moins  menacée  qu'il  ne  l'espérait; 
de  fait,  la  brusque  présence  du  vainqueur  de  Castiglione 
et  de  Rivoli,  du  Mont-Thabor  et  d'Aboukir,  ramenait 
dans  Paris  une  sorte  d'animation  guerrière  qui  pouvait 
faire  illusion;  mais  je  m'arrêterai,  un  instant,  à  ce  re- 
tour, qui,  divinisé  par  les  uns,  fut  blâmé  par  les  autres. 
Au  milieu  de  l'allégresse  populaire,  des  récriminations 
s'élevèrent»  et  deux  reproches  notamment  furent  répan- 
das  dans    le   prublic  avec  acbarnement.  On  accusait 
Bonaparte  d'avoir  quitté  son  armée,  d'abord  parce  que 
l'expédition  d'Egypte  ne  pouvait  plus  avoir  une  issue 
heureuse,  ensuite  parce  qu'il  prévoyait  que  cette  armée 
devait  finir  par  succomber;  on  l'accusait  aussi  d'avoir 
transgressé  les  lois  militaires,  et  très  haut  on  le  taxait 
de  lâcheté  pour  le  premier  grief,  de  désobéissance  et  de 
désertion  devant  l'ennemi  pour  le  second. 

En  réalité,  si  l'on  s'en  tient  au  point  de  vue  militaire, 
Bonaparte  était  inexcusable,  et  Sieyès  avait  raison  lors- 
que, à  propos  d'un  manque  volontaire  d'égards  dont  il 
avait  à  se  plaindre  de  la  part  de  Bonaparte,  il  l'appela  : 
«  Petit  insolent  envers  le  membre  d'une  autorité  qui 
aaraitdû  le  faire  fusiller,  i  De  fait,  il  avait  donné  l'exemple 
d'un  acte  que  plus  tard  il  eût  fait  punir  de  mort,  et, 
cpielle  que  fût  l'apparence  de  ses  motifs,  il  était  d'autant 
plus  coupable  qu'il  avait  osé  amener  avec  lui  des  géné- 
raux, des  officiers  qui,  comme  lui,  n'auraient  dû  quitter 
rÉgypte  que  par  les  ordres  de  leur  gouvernement  et  qui, 
revenant  ainsi,  ne  pouvaient  plus  être  considérés  que 
comme  des  séides  ou  des  complices.  La  violation  des  lois 
sanitaires  n'était  pas  un  délit  moindre,  et  la  gravité  de  ces 
deux  chefs  d'accusation  motiva  la  proposition  que  fit 
Bernadotte  de  traduire  le  général  Bonaparte  à  un  conseil 
de  guerre;  mais  on  eut  peur  de  le  pousser  à  la  rébellion 


60      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

immédiate,  et  c'est  incontestablement  ce  qui  lui  fit  don- 
ner par  le  président  du  Directoire  (Gohier)  l'accolade 
fraternelle.  Comment  eût-on  osé  sévir  contre  un  homme 
dont  le  voyage  de  Fréjus  à  Paris  avait  été  un  triomphe, 
et  que  la  garde  même  du  Directoire  accueillit  aux  cris  de  : 
ff  Vive  Bonaparte  f  >  Et  pourtant  il  était  évident  que  le 
patriotisme  n'avait  été  et  n'était  pour  lui  que  le  prétexte 
de  l'ambition.  Ses  habitudes,  ses  goûts,  ses  manières, 
ses  discours,  ses  proclamations,  ses  moindres  paroles, 
sa  figure,  son  regard,  sa  nature  enfin  et  jusqu'au  dédain 
qu'il  afficha  longtemps  pour  la  tenue  militaire,  révélè- 
rent partout  ses  idées,  ses  espérances  et  ses  désirs  d'u- 
surpation. Ainsi  on  ne  pouvait  se  dissimuler  que,  par  son 
retour  même,  il  n'eût  arboré  l'étendard  de  la  révolte. 
L'habileté,  le  bonheur  et  l'audace  nécessaires  au  succès, 
le  sauvèrent;  mais,  tout  en  spéculant  sur  l'admiration  et 
la  confiance  des  uns,  la  faiblesse  ou  la  lâcheté  des  autres, 
sur  le  désaccord  d'une  partie  de  la  population  et  le  be- 
soin que  l'on  avait  d'ordre  et  de  repos,  sur  l'exaltation 
des  masses  et  le  délire  avec  lequel  se  concentrèrent  en  lui 
les  espérances  d'un  peuple  qui  n'espérait  plus  en  rien, 
sur  les  malheurs  et  les  pourritures  de  l'époque  qu'il  sut 
exploiter,  il  ne  put  échapper  malgré  tout  à  cette  convio 
tion  qu'il  n'y  avait  d'alternative  pour  lui  qu'entre  une 
réussite  complète  et  un  crime  irrémissible,  un  trône  et 
un  gibet.  Et  voilà  pourquoi  l'imputation  de  lâcheté  por- 
tée contre  lui  était  absurde,  parce  qu'il  lui  avait  fallu 
pour  revenir  en  France  l'énergie  et  le  courage  du  fac- 
tieux. 

Je  l'avais  étudié  et  suivi  avec  trop  d'attention,  tant  à 
Tannée  de  l'intérieur  que  pendant  ses  immortelles  cam- 
pagnes d'Italie  et  pendant  son  séjour  à  Paris  au  com- 
mencement de  1798,  pour  que  je  me  trompasse  sur  les 
conséquences  de  ses  progressions,  sur  la  portée  de  ce 


PRÉLUDES  DU  18   BRUMAIRE.  61 

mot  qu'il  avait  dit  avant  son  départ  pour  l'Egypte  :  «  La 
poire  n'est  pas  mûre,  i  Je  ne  doutais  donc  pas  qu'il  eût 
été  ramené  par  son  ambition,  et  non  par  son  patriotisme; 
et  cependant  je  cédais  à  l'enthousiasme  général,  jouissant 
d'avance  des  victoires  que  le  retour  de  ce  grand  homme 
garantissait,  et  je  me  livrais  à  ma  joie  avec  d'autant  plus 
d'effusion  que  je  n'avais  pas  calculé  qu'il  devait  choisir 
précisément  pour  l'exécution  de  ses  projets  liberticides 
le  moment  où  la  France  avait  le  plus  besoin  de  lui,  où 
la  saison  ajournait  toute  opération  militaire,  où  l'on 
était  dans  l'ivresse  de  son  retour;  en  dépit  de  tous  les 
symptômes,  je  ne  me  doutais  pas  que  nous  touchions  à 
la  crise  que  sa  brusque  présence  annonçait. 

Le  général  Bonaparte  étant  arrivé  le  16  octobre,  à 
six  heures  du  matin ,  au  Directoire,  avec  Berthier,  Berthol- 
let,  Monge  (ce  qui  était  fort  habile),  je  me  présentai  le  18 
àsa  porte;  il  était  sorti,  et  je  m'inscrivis.  Le  21,  je  retour- 
nai chez  lui  :  il  y  avait  beaucoup  de  monde;  il  fit  un  pas 
vers  moi  lorsque  je  m'approchai,  m'accueillit  à  mer- 
veille, reçut  avec  bienveillance  les  félicitations  que,  au 
sujet  de  son  retour,  j'adressai  à  la  France  dont  ce  retour 
comblait  les  vœux;  enfin  il  me  dit,  quand  je  fis  place  à  un 
autre  :  «  Je  compte  vous  revoir.  •  Le  26  (4  brumaire), 
je  profitai  de  cette  sorte  d'invitation;  il  était  dix  heures  et 
demie  lorsque  j'entrai  dans  le  salon.  Le  général  Bona- 
parte était  debout  et  fort  occupé  d'un  entretien  avec  un 
homme  que  je  ne  connaissais  pas  et  qui  se  promenait 
avec  lui  au  fond  du  salon;  je  m'approchai  de  la  chemi- 
née; Mme  Bonaparte  arrivée,  je  causai  avec  elle.  Un  peu 
avant  onze  heures,  il  congédia  son  interlocuteur,  se  rap- 
procha de  nous,  me  dit  amicalement  :  c  Bonjour,  Thié- 
bault  »,  sonna  pour  qu'on  servît  à  déjeuner,  ajouta  en 
se  retournant  vers  moi  :  c  Vous  déjeunerez  avec  nous.  » 
A  peine  à  table,  en  tiers  avec  Mme  Bonaparte  et  lui,  il 


62     MÉMOIRES   DU   GKNEHAL   BARON    TIIIÉBAULT. 

me  parla  des  deux  dernières  campagnes»  et,  s'arrètant  à 
celle  de  Naples,  me  dit  :  c  Je  sais  que  vous  vous  y  êtes 
bien  conduit  >,  et,  peu  après,  sans  prononcer  le  nom  de 
Championnet,  mais,  selon  son  habitude,  personnifiant 
par  sa  tournure  de  phrase  le  rôle  général  de  l'armée,  il 
ajouta  :  c  II  n'y  a  que  vous  qui,  pendant  mon  absence, 
ayez  fait  de  bonnes  choses.  » 

Pour  ce  qui  me  concernait,  ce  qu'il  avait  dit  marquait 
plus  que  de  la  bonté;  je  fus  môme  étonné  qu'il  eûtdaigné 
étendre  ses  éloges  jusqu'à  moi,  simple  adjudant  général. 
Il  est  vrai  que,  dans  ce  moment  surtout,  occupé  de  tout 
autre  chose  que  de  moi,  je  ne  considérai  pas  que,  comme 
il  se  trouvait  à  Paris  sansaiiesde  camp  et  comme  il  était 
au  courant  de  la  manière  dont  je  servais,  je  pouvais  lui 
convenir...  Absents  ou  présents,  ses  aides  de  camp,  avec 
la  presque  totalité  desquels  j'étais  lié,  m'auraient  paru 
d'ailleurs,  et  à  deux  près,  ne  rien  avoir  qui  pût  m'impo- 
ser  beaucoup.  Si  je  ne  me  plaçais  ni  sur  la  ligne  de  Mar- 
mont  comme  officier  instruit  ou  comme  orateur  mili- 
taire, ni  sur  la  lii;ne  de  Duroc  si  remarquable  par  sa 
réserve  et  sa  sagesse,  il  était  de  leurs  collègues  que  sous 
aucun  rapport  je  ne  plaçais  sur  la  mienne.  Quoi  qu'il  en 
soit,  l'idée  de  lui  être  attaché,  cette  idée  que  tant  d'au- 
tres à  ma  place  auraient  eue,  ne  me  vint  même  pas. 

Un  mot  me  ût  naître  la  pensée  de  lui  parler  de  mon 
plan  d'une  nouvelle  campagne  en  Italie;  mais  Tà-propos 
échappa  par  la  brusquerie  avec  laquelle,  à  ce  que  nous 
disions  du  dévouement  des  troupes  et  du  zèle  de  quel- 
ques chefs,  il  opposa  tout  à  coup  ce  qui  s'était  passé  et 
se  passait  dans  Tintérieur  ;  il  attaqua  le  gouvernement 
avec  une  violence  qui  me  bouleversa;  voici  à  ce  sujet 
quelques  phrases  que  ma  mémoire  me  rappelle  et  qui 
donneront  une  idée  des  autres  :  f  Une  nation  est  tou- 
jours ce  qu'on  sait  la  faire...  les  factions,  les  partis,  les 


A   LA  TABLE  DE  BONAPARTE.  63 

divisions  triomphantes  n'incriminent  que  le  pouvoir...  Il 
n'est  pas  de  mauvais  peuple  pour  un  bon  gouvernement, 
comme  il  n'y  a  pas  de  mauvaises  troupes  sous  de  bons 
chefs.  Mais  qu'espérer  de  gens  qui  ne  connaissent  ni 
leur  pays,  ni  ses  besoins ,  qui  ne  comprennent  ni  leur 
temps,  ni  les  hommes,  et  qui  ne  trouvent  que  des  résis- 
tances où  ils  devraient  trouver  des  secours?  >  Puis  il  par- 
tit en  une  bordée  d'injures  contre  le  Directoire,  c  J'ai 
laissé  la  paix  et  je  retrouve  la  guerre.  L'influence  de  la 
victoire  a  été  remplacée  par  des  défaites  honteuses. 
L'Italie  était  conquise  ;  elle  est  envahie,  et  la  France  est 
menacée.  J'ai  laissé  des  millions,  et  la  pénurie  est  par- 
tout; ces  hommes  abaissent  au  niveau  de  leur  impéritie 
la  France  qu'ils  dégradent  et  qui  les  réprouve,  i 

Napoléon  disait  :  c  Quand  on  veut  dîner  bien,  il  faut 
dtner  chez  Cambacérès  ;  quand  on  veut  dîner  mal,  i) 
faut  dtner  chez  Le  Brun  ;  quand  on  veut  dîner  vite,  il 
faut  dtner  chez  moi.  >  La  vérité  est  que  ses  dîners  sou- 
vent ne  duraient  pas  une  demi-heure,  et  que  le  déjeuner 
que  je  rappelle  dura  beaucoup  moins.  Malgré  cela,  et 
quelque  flatté  que  je  fusse  de  me  trouver  à  ce  petit  cou- 
vert, pendant  lequel  la  fortune  me  sourit  inutilement,  ce 
repas  avait  fini  par  me  paraître  long.  Depuis  que  l'acte 
d'accusation,  l'espèce  d'anathème  contre  le  Directoire 
avait  commencé,  j'avais  gardé  le  plus  absolu  silence  et 
je  m'étais  efforcé  de  rendre  mon  visage  aussi  muet 
que  ma  bouche;  mais  cette  situation  devenait  à  chaque 
instant  plus  pénible.  Ce  fut  donc  avec  un  véritable 
soulagement  que  je  vis  arriver  le  moment  de  donner  la 
luaio  à  Mme  Bonaparte,  pour  rentrer  au  salon,  où  noua 
trouvâmes  le  général  Serurier,  ce  qui  fut  pour  moi 
un  nouveau  bonheur.  De  suite,  en  effet,  le  général  Bo- 
naparte qui  revoyait  Serurier  pour  la  première  fois, 
lui  parla  aussitôt  de  la  campagne  du  général  Scherer) 


64     MÉMOIBES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT 

qu'il  traita  plus  mal  que  l'ennemi  ne  l'avait  fait;  il  ne 
dit  qu'un  mot  de  TafTaire  du  pont  de  Polo  que  le  géné- 
ral Serurier  pouvait  excuser,  qu'il  se  hâta  d'expli- 
quer (1).  Le  général  Bonaparte  passa  ensuite  légèrement 
sur  la  bataille  de  l'Adda,  aussi  malheureuse  qu'honora- 
ble pour  le  général  Serurier,  et,  revenant  au  Directoire, 
ce  qui  révélait  un  rôle  arrêté  dans  sa  pensée,  il  se  répan- 
dit en  de  nouveaux  reproches,  s'indigna  de  ce  que  le 
choix  des  chefs  de  l'armée  pût  dépendre  des  intrigues, 
de  l'ignorance  et  du  pouvoir  de  quelques  avocats.  Ce 
mot  d'avocat,  dont  il  faisait  un  terme  au  dernier  point 
méprisant,  parut  lui  plaire;  il  s'en  servit  plusieurs  fois,  et 
le  général  Serurier  s'étant  plaint  du  Directoire,  je  ne 
sais  plus  à  quelle  occasion  et  avec  raison,  le  général 
Bonaparte  reprit  avec  véhémence  :  t  Et  que  peuvent 
espérer  des  généraux,  avec  un  gouvernement  d'avocats? 
Pour  que  des  lieutenants  se  dévouent,  il  leur  faut  un 
chef  capable  de  les  apprécier,  de  les  diriger,  de  les  sou- 
tenir... 1 A  ce  mot  de  lieutenants,  ainsi  qu'au  ton  dont  il 
fut  dit,  je  crus  entendre  César;  dès  lors  le  terrain  sur 
lequel  ie  me  trouvais  me  parut  inquiétant,  et  je  pris 
congé.  J'avais  quitté  le  général  Bonaparte  près  de  la 
cheminée;  je  l'avais  volontairement  laissé  au  milieu 
d'une  phrase,  et  j'avais  à  peine  fermé  la  porte  du  salon 
sur  moi  qu'il  la  rouvrit,  et,  disposant  de  moi  comme  de 
quelqu'un  à  lui,  il  me  jeta  cet  ordre  de  l'air  le  plus  gra- 
cieux :  c  Allez  donner  votre  adresse  à  Berthierf  »  A 
quoi  je  ne  répondis  que  par  un  salut. 

La  position  de  ces  échappés  d'Alexandrie  et  surtout 
de  celui  que  Bernadotte  appelait  c  le  transfuge  >  m'avait 
toujours  paru  fausse,  et  plus  leur  rôle  se  dessinait  à  mes 

(1)  Il  commandait  une  division  de  Scherer,  et  de  désastres  en 
désastres  fut  réduit  à  une  capitulation  malheureuse.  Il  se  trouvait 
alors  à  Paris  prisonnier  sur  parole 


LA   rilï  DU  DinECTOIBE. 


fCDS,  plus  ils  me  devenaient  suspects.   J'avais  passé 


ûaire  pour  ud  grand  homm 


,  pom 


mon  ancien  général 


en  cher  de  l'orniée  de  l'intérieur  et  de  l'armée  d'Italie; 
mais  rien  de  semblable  ne  militait  j\  mes  yeux  pour  le 
général  Berthier,  et  je  ne  comprenais  pas.  du  moins  je 
De  voulais  pas  comprendre  ce  que  je  pourrais  avoir  à 
faire  avec  ce  général.  Je  me  souvenais  avec  dégoût  de 
tout  ce  que  sa  conduite  à  Rome  avait  eu  d'odieus,  de 
perUde  envers  le  général  Masséna,  et,  par  ces  causes 
autant  que  par  la  circonstance  qu'il  n'était  pour  moi 
qu'un  général  sans  emploi,  je  n'avais  pas  mis  les  pieds 
chez  lui.  Or  ce  que  je  venais  d'entendre  était-il  de  na- 
ture à  vaincre  mes  répugancesî  J'étais  loin  de  le  penser; 
néanmoins,  comme  mon  père  était  l'arbitre  auquel  mon 
cœur  et  ma  raison  me  faisaient  recourir  dans  toutes  les 
tituations  délicates,  je  relournai  en  toute  h&te  chez  lui 
«t  je  l'informai  des  moindres  circonstances  de  ma  visite 
etde  mon  déjeuner.  A  dater  de  ce  moment,  il  ne  nous  resta 
iDCun  doute  sur  la  prochaine  exécution  des  projets  sédi- 
tieux. Les  Directeurs  certes  ne  m'occupaient  guère;  je  ne 
connaissais  personnellement  aucun  d'eus;  leurs  œuvres 
nelesrecommandaientpas.  Je  ne  pouvais  estimerni  l'am- 
bitieux Sieyès  etson  satellile  Ducos,  ni  rhonnëte  mais  in- 
capable Gohier,  et  son  satellite  Moulin,  et  moins  encore 
Barras  «  le  pourri  > ,  comme  on  l'appelait  alors.  Toutefois, 
le  Directoire  faisait  partie  d'une  constitution  que  j'avais 
jnrée;  je  tenais  à  mes  serments,  et  j'ai  toujours  eu  horreur 
du  rôle  de  conspirateur.  Les  propos  entre  mon  père  et  moi 
lurent  donc  assez  courts,  et  il  fut  décidé  que,  en  gardunt 
le  secret  sur  tout  ce  que  j'avais  entendu  et  remarqué,  je 
ne  retournerais  pas  chez  le  général  Bonaparte,  et  que, 
ayant  donné  mon  adresse  au  ministre  de  la  guerre  et  au 
commandant  de  la  place,  je  n'avais  plus  à  la  donner  à 
personae,  et  moins  au  général  Berthier  qu'à  tout  autre. 


66     MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Pour  sauver  néanmoins  les  apparences  autant  que  je 
le  pouvais,  je  sortis  peu;  je  ne  me  montrai  ni  chez  le 
ministre,  ni  au  Directoire,  ni  même  au  spectacle.  Je  fus 
d'ailleurs  souffrant;  du  6  au  9  novembre  (45-48  bru- 
maire), je  ne  quittai  pas  ma  chambre,  et  je  sus  seulement 
par  les  journaux  que,  le  6,  le  général  Bonaparte  avait 
donné  au  général  Moreau  un  superbe  damas  garni  de  dia- 
mants de  la  valeur  de  dix  mille  francs,  et  que,  le  jour 
même  et  dans  l'église  de  Saint-Sulpice  transformée  en 
temple  de  la  Victoire,  un  banquet  avait  été  donné  parles 
Consuls  au  général  Moreau  et  au  général  Bonaparte,  qui, 
par  parenthèse,  durant  ce  repas  ne  mangea  que  des  œufs. 
Logé  aux  Grands  Jésuites  de  la  rue  Saint-Antoine,  mes 
amis  avaient  eu  autre  chose  à  faire  en  ces  jours  histori- 
ques que  de  venir  me  donner  des  nouvelles.  Ainsi,  le  19 
au  matin,  n'ayant  pas  encore  reçu  mon  journal,  je  ne 
savais  rien,  absolument  rien  de  ce  qui  se  passait  ou 
s'était  passé  la  veille,  lorsqu'on  m'annonça  le  chevalier 
de  Satur. 

Ce  chevalier  de  Satur,  ancien  chevau-léger  ou  gen- 
darme de  Lunéville,  grand  et  jadis  fort  bel  homme,  aJors 
&gé  de  plus  de  soixante  ans,  était  remarquable  sous  une 
foule  de  rapports.  Bon  latiniste,  fort  mathématicien, 
homme  d'esprit,  de  caractère  et  de  capacité,  il  était  de 
plus  grand  joueur  d'échecs,  ce  qui  nous  rapprochait 
souvent.  Ayant  d'ailleurs  eu  des  obligations  à  mon  père, 
il  nous  était  dévoué,  et,  très  au  courant  de  tous  les  évé- 
nements de  la  veille  et  de  la  nuit,  il  accourait  pour  me 
les  dire  :  Quatre  Directeurs  avaient  donné  leur  démis- 
sion. Le  conseil  des  Cinq-Cents  était  transféré  à  Saint- 
Cloud,  et  le  général  Bonaparte,  nommé  commandant  de 
la  division  militaire  de  Paris,  était  chargé  de  la  transla- 
tion. Le  chevalier  de  Satur  venait  surtout  m'informer 
que  ce  matin  même,  10  novembre  (19  brumaire),  le  gêné- 


AO  LIJXBMBOCIIC.  «T 

Ifll  Bonaparte,  précédé  par  de  nombreux  corps  de  tronpes, 
j  avaient  été  réunis  dans  le  jardin  des  Tuileries,  et 
ecompagné  d'une  foule  de  généraux  et  d'officiers  d'état- 
Hjor  toufi  à  cheval,  venait  de  partir  pour  Saint-Cloud. 
Si  ces  nouvelles  ne  contenaient  rien  qui  m'étonnAt, 
les  n'en  étaient  pas  moins  de  nature  à  m'occuper  for- 
ment. Mais,  indépendamment  des  impressions  que  j'en 
is,  elles  me  gi(;na]aient  des  devoirs  à  remplir.  Je 
fris  donc  mon  uniforme,  je  Ils  atteler  mon  cabriolet,  et, 
je  partais,  M.  de  Satur  m'accompagna  jusque 
tns  la  cour  et  me  dit  ces  mots,  que  je  n'ai  jamais 
ibLés  et  qui  n'ont  pas  été  sans  influence  sur  ma  des- 
faée  ;  t  Vous  allez  assister  â  de  mémorables  événe- 
lents.  Quant  au  général  Bonaparte,  il  sera  ce  soir  au- 
Esoue  de  Crorawell  ou  au-dessus  d'Epaminondas.  • 
,  Malgré  ce  qu'il  m'avait  dit  et  du  Directoire  et  des 
,  Directeurs,  Je  me  rendis  au  Luxembourg,  afin  de  vérifier 
par  moi-niOme  tout  ce  qui  pouvait  l'être,  et,  au  pis  aller, 
pour  accomplir  un  devoir.  Un  seul  des  battants  de  la 
grande  porte  étant  ouvert,  je  mis  pied  à  terre;  mais,  au 
moment  où  j'allais  franchir  le  seuil  de  cette  porte,  un 
fïctioDDaire  de  la  ligne,  appartenant  à  la  8G*,  m'arrêta, 
l'entrée  du  Luxembourg  étant  interdite  ;  je  réclamai  l'of- 
Beier  de  garde,  il  vint,  et  je  l'interrogeai  :  i  Par  quel 
ordre  m'empéche-t-on  d'entrer?  —  L'ordre  du  général 
Morcau. — Du  général  Moreauî  —  Oui,  il  commande 
id.  —  l'uis-je  lui  parler?  —  Non,  mon  général.  >  Je  cou- 
rus au  ministère  de  la  guerre  :  •  Le  ministre  (Dubois 
lie  Crancé)?  demandai-je.  — Il  est  sorti.  —  Sait-on  où  il 
Mtî —  Non,  mon  général,  i  Et  je  partis  pour  Saint- 
Cloud,  ne  pouvant  plus  que  là  déterminer  ma  conduite 
nltérieure.  Descendu  è.  la  grille  du  parc,  j'aperçus  un 
nlBcier  venant  du  ch&teau,  et  je  lui  demandai  ce  qu'il  y 
irait  de  nouveau  :  *  Rien  encore,  me  répondit-il;  les 


êS     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

salles  destinées  aux  séances  ne  sont  pas  encore  prêtes,  et 
on  attend.  »  Je  me  rappelai,  à  ce  mot,  que  je  n'avais  rien 
pris,  et,  comme  la  journée  pouvait  être  longue,  je  déjeu- 
nai chez  le  suisse,  et,  une  demi-heure  après,  je  montai 
au  château. 

Ne  voyant  personne  en  haut  du  grand  escalier,  je  lais- 
sai la  galerie  à  gauche  et  j'entrai  dans  une  série  de 
salons.  En  arrivant  au  troisième  de  ces  salons,  je  trou- 
vai les  généraux  ou  officiers  d'état-major  qui  avaient 
formé  le  cortège  du  général  Bonaparte.  Je  m'approchai 
de  quelques-uns  d'entre  eux,  de  ceux  que  je  connaissais 
le  plus  ;  mais,  quoi  que  je  pusse  faire,  tout  se  borna  entre 
nous  à  l'échange  de  quelques  mots,  dits  presque  à  voix 
basse.  Le  fait  est  que  Ton  se  regardait,  mais  on  ne  par- 
lait pas  ;  on  semblait  ne  pas  oser  s'interroger  et  craindre 
de  se  répondre.  Cette  espèce  d'arène  ne  convenait  pas 
aux  braves  qui  la  remplissaient.  Quelques  minutes  se  pas* 
sèrent  dans  cette  situation,  plus  faite  pour  nourrir  mon 
humeur  que  pour  la  dissiper;  enûn,  à  la  droite  du 
salon,  en  face  de  la  deuxième  croisée,  une  porte  s'ou- 
vrit, et  le  général  Bonaparte  parut  et  dit  :  c  Qu'on  aille 
chercher  le  chef  de  bataillon  X...  i.  Un  aide  de  camp 
partit  à  l'instant  et,  peu  après,  revint  avec  ce  chef  de 
bataillon.  Prévenu,  le  général  Bonaparte  reparut,  et 
s'adressant  avec  la  plus  grande  dureté  à  cet  officier 
supérieur  :  t  Par  quel  ordre,  lui  dit-il,  avez-vous  déplacé 
tel  poste?  >  Et  l'officier  nomma  la  personne  qui  lui 
avait  donné  cet  ordre,  observant  que  ce  n'était  pas  le 
.  premier  ordre  qu'il  eût  reçu  d'elle.  La  réponse  avait  été 
très  convenable  et,  venant  d'un  officier  supérieur,  méri- 
tait considération,  ce  qui  n'empêcha  le  général  Bonaparte 
de  reprendre  sur  le  ton  de  la  plus  vive  colère  :  t  II  n'y 
a  d'ordres  ici  que  les  miens;  qu'on  arrête  cet  homme  et 
qu'on  le  mette  en  prison.  >  Quatre  ou  cinq  des  séides 


présents,  pouseant  le  zële  jusqu'à  la  brutalité,  se  jetèrent 

sur  le  chef  de   bataîlloQ    et  l'entraînèrent Je  fus 

riïolté;  d'autres  sans  doute  le  furent,  mais  ils  surent  se 

tAirc.  Assez  peu  maître  de  moi  à.  ct-'tte  époque,  je  n'eus 

|iaa  tant  de  sagesse  :  >  Et  c'est  pour  être  témoins  de 

IuIb  actes  que  nous  sommes  ici  !  >  m'écriai-je,  et  vu  que 

personne  n'ouvrît  la  bouche,  que  même  les  Qgures  se 

rembrunirent,  et  que  quelques-uns  de  mes  voisina  eurent 

l'air  de  s'éloigner  de  moi,  ma  tôte  achevant  de  se  mon- 

.        1er,  et  malgré  le  silencieux  exemple  d'un  grand  nombre 

^M   demeschefs, j'ajoutai  :  I  Commedetels  actes nepeuveot 

^hme  convenir,  je  retourne  à  Paris  (1).  >  A  ce  moment, 

^VCésar  Bertbier,  qui  venait  d'entrer  dans  le  salon  et  qui 

^vn'avait  entendu,  se  jeta  devant  moi,  en  disant  :  <  Géné- 

H.nl  'rhiébault,  que  faites-vous?  —  Vous  êtes  bon  de  le 

^B  demander,  répliquai-Je;  ne  l'ai-je  pus  dit  assez  haut?...  • 

^   Et  je  passai  malgré  lui,  et,  une  heure  un  quart  après, 

j'étais  de  retour  chez  mon  père  et  je  m'étais  préparé 

pour  l'avenir  une  interminable  série  de  tribulations  et  de 

di^nîs  de  justice  que  j'avais  substitués  aux  faveurs,  aux 

grades  de  tout  genre  et  à  l'avenir  brillant  dont  le  sort 

un  instant  m'avait  rendu  l'arbitre. 

Le  11  novembre  (20  brumaire),  d'assez  bonne  heure, 
nous  fûmes  informés  de  tout  ce  qui  s'était  passé  à  Saint- 
Cloud,  c'est-Â-dîre  du  début  menaçant  de  la  séance  des 
Cinq-Cents,  de  la  manière  dont  le  généra!  Bonaparte 
Avait  pénétré  et  avait  été  regu  dans  la  salle  de  cette 

tO  J*  ne  fUB  paB  le  seul  qui.  à  Saint-Cloud,  quillait  lapartie.  Le 
gtafra]  da  division  marquis  de  Sfthuguet  revint  A  Paris  de  la 
I  mime  manière  avec  »an  aide  de  cAmp.  M.  de  la  Roscrie,  sans 
I  bin  tOUtefoU  l'éclat  que  Je  me  permis.  Peu  de  jours  après,  il  eut 
l'uplicalion,  que  jo  crus  devoir  éviterl  Od  eut  l'air  de  lui  pardon' 
aer  ;  mois,  aoua  le  prétexte  d'une  miSBion  en  Egypte,  il  fut  envoyé 
un  an  «pK'a  a  Saiul-Doiuittgue.  où  la  Oëvre  jftune  el.  la  mort  boI- 
dérrnl  su  conduilo. 


10     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

chambre,  des  dangers  qu'il  y  avait  courus,  du  boulever- 
sement qu'il  en  éprouva  et  qu'attesta  l'incohérence  de 
ses  paroles  (1),  du  secours  des  ofQciers  sans  lesquels  il 
eût  péri,  de  la  nécessité  où  fut  le  général  de  division 
Gardanne,  sur  l'action  duquel  Lucien  garda  un  inconce- 
vable silence,  de  l'emporter  dans  ses  bras  pour  empê- 
cher qu'il  ne  fût  assassiné  par  des  députés,  la  plupart 
armés  de  poignards;  enfin  de  la  charge  que,  dans  cette 
salle  et  au  bruit  des  tambours,  les  grenadiers  conduits 
par  Murât  exécutèrent,  la  baïonnette  en  avant,  et  qui 
força  les  députés  à  déguerpir  par  les  portes  et  par  les 
fenêtres.  Nous  apprîmes  de  même  comment,  par  sa  pré- 
sence d'esprit  et  par  son  caractère,  Lucien  rendit  le  plan 
deSieyès  exécutable,  non  seulement  en  ranimant  et  exal- 
tant les  troupes,  mais  en  parvenant  à  réunir  une  cinquan- 
taine de  députés,  qu'il  constitua  en  un  conseil  que  les  plai- 
sants, ne  s'arrêtant  pas  à  l'exactitude  des  chiffres,  nom- 
mèrent c  le  conseil  des  Trente  >.  Présidant  ce  conseil, 
Lucien,  pendant  la  nuit,  l'avait  audacieusement  entraîné 
i  substituer  le  gouvernement  consulaire  au  gouvernement 
directorial;  et  lorsque  nous  sûmes  que  le  générai  Bona- 
parte était  l'un  des  trois  Consuls  nommés,  les  premiers 
mots  que  proféra  mon  père,  mots  que  je  me  rappelle  parce 
qu'ils  me  frappèrent  par  leur  inattendu,  tant  ils  étaient 
peu  de  situation,  ces  premiers  mots  furent  :  f  Eh  bien,  que 
vas-tu  faire  de  ton  plan  de  campagne?  —  Et  de  moi?  » 
répliquai-je  en  souriant.  Il  devint  sérieux,  mais  de  suite 
je  repris  :  c  Je  sers  mon  pays,  quels  que  soient  ses 
chefs,  sans  tremper  mes  mains  dans  aucune  conspira- 
tion, sans  les  salir.  Ainsi,  le  général  Bonaparte  se  trou- 

(i)  En  sortant  de  la  salle  des  Cinq-Cents,  le  général  BonaparU 
rencontra  Sieyès  et  lui  dit  :  «  Général,  ils  m'ont  mis  hors  la  loi. 
—  Tant  mieux  »,  répondit  Sieyès,  en  riant  de  répitlicte  de  général 
à  lui  adressée.  «  C'est  eux  qui  y  sont  maintenant.  » 


PAEHIÈIIK  AUniBNCR  CONSULAIRE.  Il 

vant  investi  du  poavoir,  je  lui  adresserai  aoua  peu  de 
jours  mon  travail  et,  pour  savoir  de  suite  où  j'en  suis 
arec  lui,  Je  me  rendrai  à  sa  première  audience.  >  Mon 
p.^re  aurait  désiré  que,  pour  cette  remise  et  pour  celte 
entrevue,  je  demandasse  une  audience  particulière.  •  Et 
si  cette  audience  ne  m'était  pas  accordée?  D'ailleurs,  de 
quoi  aurais-je  l'air,  de  ne  pas  oser  voir  en  présence  de 
témoins  le  nouveau  maître?  Je  semblerais  faire  amende 
honorable  de  ma  conduite,  chercher  à  la  racheter  par 
une  espèce  de  demande  en  grlce.  «N'ayant  plus  pour  moi 
que  la  ressource  d'une  attitude,  il  fallait  que  cette  atti- 
tude fût  au  moins  très  digne.  La  plus  grande  faveur 
qu'eût  pu  me  faire  le  Premier  Consul,  c'eût  été  de  m'adres- 
ser  deâ  reproches,  auxquels  il  eût  fallu  répondre  par  des 
excuses,  et  m'excuser,  c'iStait  me  reconnaître  coupable. 
Non,  avec  Bonaparte,  c'était  jouer  trop  gros  que  de  cou- 
rir la  chance  d'un  pardon,  et  c'était  bien  assez  dilliciie 
pour  moi  d'avoir  à  lui  remontrer  la  ligure  d'un  homme 
qui  avait  pu  résister  à  ses  caresses.  En  conséquence,  je 
I  me  contentai  de  lui  envoyer  mon  plan  le  16  novembre 
I  (25  brumaire),  et,  le  décadi  suivant,  jour  annoncé  pour 
I  la  première  audience  consulaire,  lîxée  à  huit  heures  du 
Boir,  je  me  présentai  au  Luxembourg  avec  la  fermeté  et 
I  l'assurance  d'un  homme  qui  n'a  pas  transigé  avec  ses 
f  devoirs. 

La  salle  où  le  Premier  Consul  recevait  était  au  rez-de- 
I  ciiaassée  et  peu  grande.  Quoique  huit  heures  ne  fussent 
pas  sonnées  lorsque  j'arrivai,  il  y  avait  déjà  assez  de 
I  monde,  et  iorsijue,  au  coupde  l'horloge,  le  Premier  Con- 
I  6ul  parut,  on  forma  brusquement  un  cercle  au  premier 
1  rang  duquel  je  me  pinçai,  pour  ne  pas  m'exposer  à  ce 
que  le  Premier  Consul  pût  passer  sans  paraître  me  voir. 
I   En  suivant  par  sa  gauche  l'intérieur  du  cercle,  le  Pre- 
mier Consul,  que  son  regard  devançait  toujours  de  la 


7S      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   TflIÉBAULT. 

distance  de  quatre  ou  cinq  personnes,  m'aperçut.  Guet- 
tant rimpression  que  lui  ferait  ma  vue,  j'avais  les  yeux 
fixés  sur  lui;  aucun  des  mouvements  de  sa  physionomie 
ne  m'échappait.  Je  ne  pus  donc  avoir  aucun  doute;  son 
visage,  gracieux  jusqu'au  moment  où  je  fus  en  vue,  se 
contracta  tout  à  coup.  Il  y  avait  loin  de  cette  figure  i 
celle  du  général  Bonaparte,  me  disant  :  c  Allez  donner 
votre  adresse  à  Berthier.  >  Cependant,  sans  cesser  de  res- 
ter sérieux,  son  expression  parut  se  radoucir,  et  c'est 
plutôt  en  homme  étonné  de  me  voir  là  qu'il  me  fixa. 

Encore  que  cet  homme  extraordinaire  eût  sur  moi 
une  influence  magnétique,  telle  que  toute  autre  puissance 
n'eût  réussi  à  l'exercer  au  même  degré,  je  ne  fus  pas 
ébranlé  par  ce  premier  accueil.  Il  s'arrêta  quand  il 
fut  devant  moi,  et,  après  avoir  fait  un  pas  en  arrière, 
il  me  dit  d'un  ton  sec  :  c  II  paraît  que  vous  connaissez 
bien  les  chemins  qui  conduisent  en  Italie.  »  C'eût  été 
l'occasion  d'un  compliment;  mais  je  me  bornai  à  ré- 
pondre :  <  Général  Consul,  j'ai  cru  de  mon  devoir  de 
vous  soumettre  le  travail  que  j'ai  eu  l'honneur  de 
vous  adresser,  et  c'est  ce  qui  m'a  enhardi  à  cet  envoi.  » 
Il  ne  répliqua  rien,  me  fixa  de  nouveau,  acheva  de  pren- 
dre une  prise  de  tabac  et  passa.  Je  partis  immédiatement 
après  cette  espèce  de  scène,  qui,  bien  que  très  courte, 
avait  suffi  pour  fixer  sur  moi  tous  les  regards.  J'étais  le 
seul  à  qui  il  n'eût  pas  dit  quelque  chose  de  relatif  i  lui- 
même;  j'avais  pu  craindre  pis,  et  pourtant  ce  fut  la  seule 
fois  que  je  mis  les  pieds  chez  lui  au  Luxembourg,  et  ce 
fut,  je  le  confesse,  un  tort  gratuit;  puissent  ceux  qui 
me  liront  apprendre  à  ne  pas  briser  aussi  légèrement 
et  de  leurs  propres  mains  le  fil  cassant  de  la  fortune! 

Ainsi  ma  conduite  à  Saint-Cloud,  aggravée  par  celle 
que  je  tins  i  Paris,  m'exclut  de  toutes  les  grâces,  alors 
que  mon  plan  de  campagne  me  les  eût  doublement  ga- 


PLAN   DE  CAMPAGNE  EM   ITALIE.  7S 

ranties.  Ce  n'est  pas  ici  la  place  de  publier  an  tel  doca- 
meot(l);  mais  je  puis  bien  dire  que,  dans  sa  pensée  fon- 
damentale et  sous  beaucoup  de  rapports,  mon  plan 
prévoit  exactement  celui  qui  fut  exécuté  si  brillamment 
à  Marengo.  Je  ne  sais  si  c'est  à  ce  fait  que  je  dus  non 
pas  la  bienveillance  duPremierConsulJe  l'avais  perdue 
pour  toujours,  mais  au  moins  une  opinion  favorable.  Il 
ne  méconnut  jamais,  je  l'appris  par  son  entourage, 
qu'on  pouvait  tirer  quelque  parti  de  moi,  et  il  m'en 
donna  la  preuve  en  m'employant  constamment  et  sou- 
vent avec  distinction;  mais  il  me  gardait  en  même  temps 
rancune  de  ne  pas  l'avoir  suivi  au  moment  où  il  avait  le 
plus  besoin  de  dévouements,  au  moment  où  il  courait  le 
plus  grand  danger  de  sa  vie,  et  cette  rancune  fut  exploi- 
tée contre  moi  par  ceux  de  son  entourage  que  j'avais 
blessés.  Mes  chefs,  sachant  ma  disgrâce,  ne  se  trouvè- 
rent pas  encouragés  à  mettre  en  relief  mon  zèle  et  mes 
succès;  le  résultat  fut  qu'on  ne  se  priva  pas  de  mes 
services,  comme  on  le  fit  pour  tant  d'autres,  mais  qu'on 
me  priva  des  profits. 

(1)  Paul  Thiébault  a  reproduit  au  tome  11  de  son  Journal  des 
apératiom  du  blocus  de  Génet,  ôdilion  do  1847,  ce  plan  de  cam- 
pagne, ainsi  qu'une  variante  de  tout  le  récit  relatif  au  retour 
de  Bonaparte  et  au  coup  d'État  du  18  brumaire.  (Éo.) 


CHAPITRE   IV 


Autant  le  salut  de  la  France  avait  tenu  à  ce  que  le 
général  Masséna  eût  le  commandement  de  Tarmée 
d'Helvétie,  au  moment  où  les  deux  plus  grandes  puissan- 
ces de  la  coalition  se  ruèrent  sur  cette  contrée,  autant 
c'eût  été  fâcheux  qu'il  conservât  ce  commandement, 
quand,  après  ses  admirables  victoires,  les  Alpes  n'of- 
frirent plus  de  labeur  qui  fût  digne  de  ses  forces.  L'Au- 
triche et  ses  alliés  ne  dominaient  plus  que  sur  le  Rhin 
et  en  Italie,  qui  devinrent  les  centres  de  deux  comman- 
dements en  chef,  dont  l'un  échut  au  général  Moreau, 
l'autre  au  général  Masséna  ;  toutefois,  tandis  que  le  gé- 
néral Moreau,  reparaissant  enfin  sur  le  théâtre  de  ses  plus 
beaux  exploits,  trouvait  non  seulement  une  admirable 
armée,  supérieure  en  forces  à  celle  de  l'ennemi,  mais 
encore  un  pays  excellent,  abondant  en  toutes  sortes  de 
ressources  pour  la  guerre,  le  général  Masséna  trouvait, 
au  lieu  de  soldats,  des  malheureux  dévorés  par  la  misère 
et  par  les  maladies,  usés  au  moral  comme  au  physique, 
formant  les  lambeaux  de  ce  que  l'on  appelait  encore 
l'armée  d'Italie,  achevant  de  s'anéantir  sur  un  sol  sans 
produits,  et  disséminés  dans  des  positions  que  l'on  ne 
pouvait  plus  quitter  ;  et  ces  positions  étaient  menaçan- 
tes à  ce  point  que,  avec  une  armée  victorieuse  et  forte, 
un  général  en  chef  eût  été  criminel  de  les  occuper  seu- 


LES    DRBRIS   DK  L'ARMÉE  D'ITALIE, 

lemeot  huit  jours  en  présence  d'une  armée  qui  mf  uie 
aurait  eu  des  échecs. 

On  conçoit  qu'avant  de  prendre,  à  la  tâte  de  l'armiie 
d'Italie  ainsi  réduite  au  désespoir,  la  responaabilili^  d'un 
4i  terrible  commandement,  le  générnl  Maaséna  dut  se 
rendre  à  Paris;  il  s'y  rendit  en  efTet,  d'une  part,  pour 
jbteuirdes  renforts,  de  l'argent,  des  vivres,  des  habits; 
de  l'antre,  pour  savoir  quelles  seraient  ses  chances  de 
gloirC)  et  si  le  rAle  auquel  l'armée  d'Italie  était  destinée 
pouvait  lui  convenir,  après  le  rôle  immense  qu'il  venait 
de  jouer.  De  fait,  jamais  général  n'eut  plus  de  droit 
d'être  difficile  en  fait  de  destination;  car,  si  le  Premier 
Consul  redevenait  un  présage  de  conquêtes,  le  général 
Masséna  n'avait  pas  moins  préservé  la  patrie  d'une 
invasion,  dont  deux  fois  elle  devrait  &  Napoléon  la 
honte  et  le  malheur.  Il  fut  donc  pressant  en  fait  de 
demandes,  autant  que  l'on  fut  libéral  en  fait  de  promes- 
ses. On  ne  lui  refusa  rien;  mais  on  s'en  tint  à.  des  paro- 
les. Il  faut  avouer,  au  reste,  qu'il  y  avait  nécessité  à  le 
tromper,  attendu  qu'à  tout  prix  il  fallait  hâter  son  dé- 
part pour  Gènes,  où  son  infatigable  activité,  sa  vigueur, 
con  dévouement,  sa  haute  transcendance  et  la  puissaocc 
de  son  nom  pouvaient  seuls  compenser  momentanément 
l'infériorité  effrayante  de  nos  moyens  et  de  nos  forces. 
Bien  entendu,  lorsque  par  ces  fallacieuses  promesses  on 
l'euldécidéÂse  charger  du  commandement,  et  dès  qu'on 
l'eut  éloigne,  on  ne  s'occupa  nullement  des  secours  qui 
lui  avaient  été  garantis.  Tous  les  efforts,  presque  toutes 
les  ressources  furent  consacres  à  presser  l'organisation 
de  l'année  de  réserve,  qui  devait  rentrer  en  Italie  sous 
la  conduite  du  général  Bonaparte.  Celui-ci,  au  moment 
où  il  entrevoyait  de  la  gloire  i  conquérir,  n'était  pas 
homme  &  en  laisser  aux  autres  l'occasion,  ni  à  leur 
en  fournir  les  moyens. 


76     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Quoi  qu'il  en  soit,  dès  que  j'avais  appris  Tarrivée  à 
Paris  du  général  Masséna,  je  m'étais  rendu  chez  lui  et  je 
n'avais  pas  eu  besoin  de  lui  faire  une  demande  :  c  Vous 
êtes  de  ma  famille  militaire  >,  tel  avait  été  son  premier 
mot;  f  ainsi  rejoignez-moi  à  Gênes  le  plus  promptement 
possible...  1  Ma  santé  se  trouvait  être  encore  assez  mau- 
vaise, et  volontiers  j'aurais  différé  mon  retour  à  l'armée; 
mais,  du  momentoùil  fut  question  de  rejoindre  le  géné- 
ral Masséna,  rien  ne  pouvait  plus  retarder  mon  départ. 

Prêt  à  me  mettre  en  route,  j'allai  prendre  congé  du 
général  Berthier,  alors  ministre  de  la  guerre  :  c  Com- 
ment voyagez-vous?  me  dit-il.  —  Dans  ma  voiture.  — 
Quand  partez-vous  ?  —  Après-demain  matin.  —  Vous 
pourriez  donc  vous  charger  de  cent  mille  francs,  desti- 
nés de  toute  urgence  aux  hôpitaux  de  l'armée  d'Italie. 
—  Sans  doute,  mais  vous  savez  combien  les  chemins 
sont  peu  sûrs.  — Eh  bien,  mettez-vous  là  et  rédigez 
vous-même  un  ordre  pour  les  escortes  que  vous  jugerez 
nécessaires.  >  Je  fis  cet  ordre  qu'il  signa,  et  il  me  remit  un 
bon,  pour  aller  toucher  ces  cent  mille  francs  au  Trésor. 

En  sortant  du  ministère,  j'aperçus  le  chef  de  bataillon 
Coutard,  auquel,  depuis  la  campagne  de  Naples,  j'avais 
voué  autant  d'amitié  que  d'estime,  et  qui  se  trouvait  à 
Paris,  comme  prisonnier  de  guerre  sur  parole.  En  le 
voyant,  j'eus  aussitôt  la  pensée  de  l'emmener  avec  moi. 
Je  fis  donc  arrêter  ma  voiture;  il  y  monta,  et  je  lui  fis  ma 
proposition.  Il  n'était  certes  pas  plus  homme  à  manquer 
à  sa  parole  que  je  n'étais  capable  de  lui  proposer  de  le 
faire;  mais,  à  Paris,  que  pouvait-il  espérer?  Loin  des 
camps  et  des  batailles,  il  risquait  d'attendre  des  années 
avant  que  son  échange  pût  être  effectué;  c'en  était  donc 
fait  de  sa  carrière;  tandis  que,  s'il  venait  avec  moi,  je 
pouvais  obtenir  de  l'échanger  contre  le  premier  offt- 
cier  autrichien  de  son  grade  que  nous  ferions  prison- 


¥ 


EN   BEJOIGKANT  MASNÉHj.  Tl 

niiT.  n  accepta,  et.  le  surlun  Jemain,  nous  partîmes,  ayant 
il;ins  nia  voiture  et  en  tiers  un  jeune  Monnet,  dont  j'au- 
rai occasion  de  reparler. 

Afin  de  hâter  mon  arrivée,  j'avais  résolu  de  me  rendre 
de  Lyon  à  Avignon  duns  ce  qu'on  appelait  nn  bateau  de 
poste,  et,  quoique  te  Bhùnc  fût  énorme,  j'effectuai  ce 
trajet.  Toutefois  le  fleuve  continuant  à  déborder,  le  vent 
étant  violent  etla  nuit  survenant,  mes  bateliers  me  décla- 
rèrent qu'il  fallait  nous  aiTÔter  jusqu'au  jour.  Je  refusai, 
mais  ils  étaient  fatigués,  et  il  fallut  abordera  une  auberge, 
où  Doas  trouv&mes  le  général  Oudinot,  rejoignant  le 
général  Masséna,  comme  chef  d'état-major  général  de 
l'armée,  et  qui  par  les  mêmes  motifs  que  moi  venait  de 
mettre  pied  à  terre.  11  me  conseilla  d'imiter  sa  prudence 
et  de  passer  la  nuit  dans  l'auberge;  mais  j'étais  rc^solu  à 
marcher  ft  tout  prix,  et,  à  onze  heures,  je  repartais,  quoi 
que  l'on  put  faire  et  dire.  Il  est  vrai  que  je  manquai 
payer  cher  cette  imprudence;  car.  au  milieu  de  la  nuit, 

•le  vent  ûtfaire  à  mon  chétif  bateau,  construit  en  plancbes 
mal  assemblées  et  destiné  à  être  démoli  à  Avignon,  un 
tour  entier  sur  lui-même.  Mes  bateliers  jetèrent  un  cri. 
Par  bonheur,  ce  n'était  qu'une  bouffée  de  vent. 

Vers  neuf  heures  du  matin,  les  bateliers  nous  pré- 
vinrent que  nous  approchions  du  pont  de  Saint-Esprit 
et  nous  demandèrent  si  nous  voulions  descendre,  nous 
prévenant  que  plus  tard  cela  sérail  impossible.  J'avais 
trop  souvent  entendu  parler  de  ce  pont,  de  la  force  du 
courant  qui  s'y  précipitait,  de  l'elirayante  rapidité  avec 
laquelle  on  passait  sous  les  arches,  et  je  n'allais  pas 
manquer  d'en  faire  l'épreuve,  alors  que  le  temps,  la 
hauteur  des  eaux  et  leur  extrême  violence  rendaient 
celte  épreuve  complète.  Pour  que  rien  ne  pût  nous 
échapper,  je  me  plaçai  avec  Coutard  sur  la  banquette 

[Wlérieure  de  ma  bastardelle,  BienlAt  le  pont  se  dessina 


78     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

à  nos  yeux;  je  voulus  attacher  mes  regards  sur  l'arche 
qu'il  nous  fallait  franchir;  mais  déjà  je  n'apercevais 
plus  de  pont,  et,  tournant  la  tôte,  je  nous  vis  à  deux  cents 
toises  au  delà  de  lui.  Dès  que  nous  pûmes  nous  arrêter, 
nous  abordâmes  et,  rétrogradant  avec  Cou  tard  et  Monnet, 
nous  allâmes  visiter  à  pied  ce  pont,  contre  lequel  se  sont 
échouées  tant  de  destinées.  Nous  fûmes  assez  heureux 
pour  voir  passer  dessous  un  bateau  qui  nous  suivait  et 
qui  acheva  de  nous  donner  une  idée  de  l'inconcevable 
vitesse  avec  laquelle  nous  venions  d'effectuer  le  môme 
passage,  si  dangereux  qu'un  bateau  s'engageant  sous 
une  des  mauvaises  arches  ou  manquant  de  si  peu  que 
ce  soit  le  ûl  de  l'eau,  est  un  bateau  totalement  perdu  (1). 

J'étais  à  Avignon,  j'achevais  mon  diner,  et  Ton  attelait 
ma  voiture,  qu'à  bras  l'on  venait  d'amener  du  port  à 
mon  auberge,  lorsqu'on  vint  me  demander  du  linge  pour 
le  général  Oudinot.  Sans  chercher  à  comprendre  le  sens 
de  cette  demande,  je  me  hâtai  de  faire  remettre  ce  qu'on 
me  demandait;  après  quoi  je  me  rendis  chez  ce  général, 
de  qui  j'appris  que  ses  bateliers  avaient  échoué  en  abor^ 
dant,  que  sa  voiture  avait  roulé  dans  le  Rhône,  que  lui- 
même  y  était  tombé,  et,  n'ayant  plus  rien  qui  ne  fût 
mouillé,  il  avait  eu  recours  à  moi.  Ainsi  l'imprudence  de 
ma  marche  ne  m'avait  valu  qu'un  moment  de  danger,  et 
la  sagesse  de  la  sienne  ne  l'avait  pas  préservé  d'un  acci 
dent,  qui  lui  ût  perdre  une  cassette  contenant  une  assez 
forte  somme  en  or...  Destinée... 

Le  motif  d'après  lequel  j'étais  autorisé  à  me  fairedon- 
ner  partout  les  escortes  dontje  croirais  avoir  besoin,  me 


(1)  Ce  risque  est,  dit-OD,  fort  diminué  aujourd'hui,  gr&ce  k  la 
régularité  de  la  marche  des  bateaux  à  vapeur,  à  la  facilité  de  les 
diriger,  à  leur  solidité ,  à  quelques  points  de  mire  placés  sur  le 
pont;  mais  ce  sera  toujours  un  passage  que  l'on  ne  fera  pas  aa 
moment  des  grandes  eaux  sans  se  le  rappeler. 


► 


1.4  PESTE  A   NICE.  TO 

faisait  UD  devoir  d'en  prendre  là  o  Ci  elles  m'étaient  décla- 
rées néceBflaîres;  mais,  sur  la  route  que  j'allais  suivre,  il 
Ji'y  avait  qae  de  rinfunterie.  et  s'en  faire  escorter,  cVtait 
le  réduire  à  aller  au  pas,  ce  qui  fut  toujours  une  torture 
pour  moi.  D'autre  part,  prendre  de  telles  escortes,  c'était 
donner  l'éveil  sur  ce  que  ma  voiture  contenait;  en  délî- 
nilire,  je  n'en  pris  qu'une  seule  au  cours  de  ma  route, 
etcequi  prouvera  k  quel  point  le  recrutement  se  faisait 
mul,  combien  la  désertion  était  fréquente,  c'est  que,  pour 
gvoir  soixante  à  quatre-vingts  hommes,  ainsi  que  les 
Bulurités  me  le  conseillèrent  pour  franchir  je  ne  sais  plus 
quel  mauvais  passage,  je  fus  forcé  de  faire  marcher  tout 
un  bataillon.  Enfin  j'entrai  à  Nice,  d'où  le  général  en 
fhef  venait  do  partir,  mais  où  se  trouvaient  encore 
l'ordonnateur  en  chef  et  le  payeur  de  l'armée.  Je  leur 
remis  UD  argent  dont  l'arrivée  était  de  la  derniÈre 
urgence,  car  la  peste  était  dans  les  hôpitaux  et  mfme 
dans  la  ville;  elle  exerçait  de  tels  ravages  que,  pendant 
les  quatre  jours  que  je  passai  à  Nice,  il  y  mourut  quinze 
cents  personnes  {je  trouve  sur  des  notes  cinq  cents  par 
jour).  Je  ne  Bais,  au  reste,  ce  que  ces  cent  mille  francs 
améliorèrent;  mais  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  pour 
changer  cette  horrible  situation,  de  bien  plus  fortes 
sommes  auraient  été  insuffisantes . 

J'ai  eu  déjà  l'occasion  de  parler  des  deux  voies  exis- 
tant alors  pour  ceux  qui  se  rendaient  de  Nice  à  Gûnes  : 
la  voie  de  terre,  c'est-à-dire  le  chemin  de  la  Corniche, 
était  assommante  par  le  nombre  de  couchées;  la  voie  de 
mer  était  très  chanceuse,  gr.'lce  au  nombre  des  bâtiments 
de  course  ennemis  qui  barraient  le  passage.  Mais,  s'il  ne 
restait  presque  plus  de  chance  qu'une  felouque  même 
pût  échapper,  nous  possédions  une  esperonade  maltaise, 
qui.  pelote  de  la  couleur  de  la  mer,  rasant  l'eau,  sans 
êléTation  ni  voiles,  n'allant  qu'à  la  rame,  joignait  à 


80     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Tavantage  de  ne  pas  être  vue  d'un  quart  de  lieue  celui 
d'une  inconcevable  vitesse.  C'est  donc  par  elle  que  je 
résolus  de  partir;  mais  comme,  à  l'exception  du  patron 
et  de  huit  rameurs,  il  n'y  avait  place  que  pour  une  seule 
personne,  qui  encore  était  obligée  de  se  coucher,  Coutard 
continua  son  voyage  par  terre,  pendant  que  je  m^aban- 
donnai  à  mon  esquif,  qu'avant  de  partir  j'avais  fait  suifer 
à  neuf  et  dans  lequel,  par  une  nuit  assez  claire,  je 
traversai  impunément  toute  la  flotte  anglaise. 

Il  serait  bien  difficile  d'exprimer  tout  ce  que  j'éprouvai 
lorsque,  au  delà  de  Savone,  Gênes  se  dessina  brusquement 
à  ma  vue.  J'étais  parti  de  cette  ville  au  désespoir  de  la 
quitter,  et  je  la  revoyais  sans  éprouver  le  bonheur  d'y 
rentrer.  C'étaient  toujours  le  même  site,  les  mêmes  habi- 
tations, le  même  air,  ce  n'était  plus  le  même  lieu.  Depuis 
que  celle  qui  pour  moi  l'avait  déifiée  ne  l'embellissait 
plus,  cette  ville  d'amour  et  de  plaisir  ne  pouvait  plus 
m'offrir  que  de  douloureux  regrets.  Sans  doute  je  ve- 
nais demander  à  la  guerre  des  compensations;  mais 
j'ignorais  si  la  guerre  me  réservait  autre  chose  que  des 
rigueurs,  et,  par-dessus  tout,  si  elle  me  rouvrirait  le  che- 
min de  Milan.  C'est  au  milieu  de  ces  rêveries  que,  après 
avoir  traversé  le  vaste  golfe,  je  rentrai  dans  Gênes.  J'allais» 
au  point  de  vue  militaire,  y  recevoir  une  grande  leçon. 

Placé  près  d'un  grand  homme  de  guerre  qui  se  trouvait 
à  la  discrétion  de  la  famine,  de  la  misère  et  de  l'ennemi, 
immiscé  par  lui  à  toutes  ses  pensées,  à  tous  ses  calculs 
qu'il  voulait  bien  discuter  avec  moi,  j'allais  partager  avec 
lui  une  de  ces  situations  souverainement  critiques,  qui 
développent  d'un  coup  toute  l'expérience  qu'un  homme 
est  susceptible  d'acquérir;  c'est  là  que  j'allais  vraiment 
apprendre  à  ne  pas  être  inférieur  aux  événements.  Si  la 
destinée  m'a  refusé  les  occasions  de  consacrer  mon  nom, 
du  moins,  dans  toute  ma  carrière,  c'est-à-dire  en  seize 


SECRÉTAIRE  DE  MASSÉNA.  81 

ans  de  hauts  commandements,  je  n'ai  pas  eu  un  seul  évé- 
nement malheureux,  un  seul  insuccès,  et  je  me  suis  tiré 
avec  honneur  de  certaines  opérations  de  guerre  d'une 
entreprise  si  chanceuse  qu'on  m'y  croyait  infailliblement 
perdu.  Le  peu  que  je  fus,  c'est  aux  enseignements,  à 
l'exemple  de  Duhesme,  de  Masséna,  que  je  dus  de  l'être, 
et  je  le  répète,  ma  meilleure  école  allait  être  le  siège  de 
Gènes. 

A  peine  débarqué,  je  m'étais  rendu  chez  le  général  en 
chef,  à  qui  je  présentai  toutes  les  lettres  arrivées  pour 
lui  à  Nice  jusqu'au  jour  où  je  quittai  cette  ville,  et  celles 
que,  de  la  place  même,  on  avait  eu  à  lui  adresser.  U  m'at- 
tendait et  parut  bien  aise  de  mon  arrivée;  quant  aux 
paquets  que  je  lui  apportais,  il  n'ouvrit  que  deux  lettres 
du  ministre  de  la  guerre,  y  jeta  à  peine  les  yeux,  et  me 
rendant  tous  ces  papiers  auxquels  il  en  joignit  d'autres 
formant  un  énorme  tas  :  <  Gardez  et  prenez  tout  cela,  me 
dit-il  ;  vous  êtes  chargé  auprès  de  moi  de  toute  ma  cor- 
respondance militaire;  ainsi,  demain  matin  à  sept  heures, 
vous  me  rendrez  compte  du  contenu;  je  vous  donnerai 
mes  ordres  pour  les  réponses  à  faire.  Votre  logement 
étant  fait  chez  moi,  vous  pouvez  vous  y  établir  de  suite. 
Quant  aux  secrétaires  dont  vous  aurez  besoin,  vous  avez 
toute  latitude.  >  Une  heure  après,  j'étais  au  travail,  et, 
le  lendemain,  cent  trente-quatre  lettres  ayant  été  ana- 
lysées et  les  réponses  expédiées,  la  correspondance 
militaire  du  général  en  chef  se  trouvait  au  courant. 

Connaissant  la  vivacité  du  général  Masséna,  j'adoptai 
le  mode  de  travail  qui  me  parut  le  plus  propre  à  satis- 
faire cette  exigence  d'une  extrême  rapidité.  Toutes  les 
lettres  étaient  classées  d'avance  par  catégories,  savoir  : 
officiers  appartenant  à  des  corps,  officiers  généraux  et 
d'état-major,  ministre  de  la  guerre,  Premier  Consul  (1), 

(1) Chacune  des  catégories  avait  son  numéro  d'ordre;  de  plus,  le 
III.  6 


83     MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et,  ponr  les  présenter  au  général  en  chef,  je  plaçais  ces 
lettres  par  groupes,  dans  des  feuilles  formant  chemises 
et  partagées  en  deux  colonnes.  Sur  la  colonne  de  gauche 
étaient  résumés  mes  rapports,  celle  de  droite  restant 
consacrée  aux  décisions.  Les  rapports  étaient  aussi  laco- 
niques que  possible,  donnant  une  analyse  de  chaque 
lettre  par  objet,  motifs,  raisons  et  demandes,  en  quatre 
ou  cinq  lignes  seulement  et  jamais  en  plus  de  huit. 
Lorsque  la  lettre  contenait  un  passage  important,  un 
renvoi  souligné  à  l'encre  rouge  me  permettait  de  le 
retrouver  immédiatement. 

Tout  étant  ainsi  préparé,  je  venais  lire  mes  rapports 
au  général  en  chef,  et  je  les  lisais  avec  une  promptitude 
proportionnée  à  sa  vivacité.  Lorsque  rien  ne  forçait  à 
des  communications  ou  vérifications,  la  décision  du 
général  se  mêlait  à  mes  derniers  mots,  parfois  même  les 
précédait.  Elle  partait  comme  l'éclair,  et,  malgré  la 
rapidité,  cette  décision  était  juste,  complète,  ne  laissait 
rien  à  désirer;  pour  des  solutions  qu'il  m'était  arrivé 
de  chercher  sans  les  trouver,  j'étais  étonné  de  les  voir 
trouver  de  suite,  comme  à  la  volée,  et  j'étais  confondu  par 
cel  I  c  sagacité,  cette  justesse,  véritable  attribut  de  Thomme 
supérieur,  fait  pour  commander  aux  autres  et  pour  suffire 
à  d'immenses  devoirs.  Du  reste,  pour  ne  pas  prendre  au 
général  en  chef  un  temps  qu'il  ne  se  donnait  pas  à  lui- 
même,  je  parvins  de  suite  à  noter  au  crayon  les  déci- 

nom  de  chacun  des  individus  s'étant  adressés  au  général  en  chef  se 
trouvait  porté  sur  une  carte,  qui,  selon  la  méthode  de  Rondouneau, 
recevait  dans  des  casiers  la  place  alphabétique  et  facilitait  toutes 
les  vérifications  désirables.  Ce  Rondonncau,  que  j*ai  Toccasion  de 
citer,  avait  eu,  dès  4790,  ridée  du  Bulletin  des  lois,  et,  pour  se 
retrouver  au  milieu  de  ces  lois,  que  chaque  jour  multipliait,  il  eut 
ridée  des  casiers  et  des  cartes  si  généralement  adoptés  aujour- 
d'hui. M'étant  trouvé,  en  1791,  logé  ainsi  que  lui  à.  Tabbaye  Saint- 
Germain,  je  fus  à  même  de  voir  ses  casiers,  dont  je  fis  utilement 
usage  à  l'époque  que  je  rappelle. 


SECRÉTAIRE   DE  MASSÉNA.  83 

8ioos,tout  en  lisant  déjà  le  rapport  suivant;  mais,£[uoi- 
qu'il  n'en  résultât  qu'une  sorte  de  ralentissement  dans 
ma  lecture,  fallut-il  y  renoncer  bientôt  et  arriver  à  ce 
point  que,  à  Milan,  par  exemple,  où  les  rapports  et  déci- 
sions ne  furent  jamais  moindres  de  soixante  à  quatre- 
vingts  par  jour,  le  travail  du  général  en  chef  avec  moi 
ne  durait  pas  dix  minutes.  Sitôt  sorti  de  chez  lui,  je 
remontais  chez  moi,  je  notais  à  la  hâte  les  décisions,  je 
dictais  à  deux  secrétaires  les  lettres  courantes,  je  faisais 
rapidement  les  minutes  de  celles  qui  requéraient  peu  de 
réflexions;  mais,  pour  quelques-unes,  celles  adressées  à 
des  généraux,  au  ministre,  et  pour  toutes  celles  destinées 
au  Premier  Consul,  je  m'enfermais  pour  les  faire. 

On  comprend  que  les  lettres  réclamant  de  promptes 
réponses  étaient  de  suite  rapportées  à  la  signature; 
quant  aux  autres,  elles  n'étaient  présentées  au  général 
en  chef  que  vers  sept  ou  huit  heures  du  soir,  et  toujours 
expédiées  sans  désemparer;  de  sorte  que,  sauf  le  cas  de 
vérifications  nécessaires  ou  de  circonstances  inattendues, 
chaque  jour  terminait  les  affaires  de  la  veille. 

Ce  qui,  du  reste,  m'occupa  de  la  manière  la  plus  sé- 
rieuse et  à  ce  que  m'imposait  cette  absolue  confiance 
du  général  en  chef,  ce  ne  fut  pas  d'entrer  dans  ses  in- 
tentions, d'écrire  avec  ses  pensées,  d'employer  avec 
chacun  les  tournures  qui  convenaient  à  leurs  positions 
respectives,  de  devenir  enfin  comme  l'organe  du  général 
en  chef;  à  force  de  zèle,  j'avais  la  confiance  d'y  parve- 
nir; mais  ce  qui  me  tenait  à  cœur  surtout,  c'était  de  lui 
faire  de  nombreux  amis,  et  de  lui  dévouer  jusqu'aux 
personnes  auxquelles  il  ne  pouvait  répondre  que  par  des 
ajournements  ou  même  des  refus.  Aussi,  et  hors  le  cas 
de  réprimandes  ou  de  reproches,  moins  une  lettre  était 
agréable  par  le  fond,  plus  elle  exprimait  d'intérêt,  de 
bienveillance  ou   de  regrets,    de  sorte  que  je  faisais 


S4      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tout  au  monde  pour  qu'on  sût  gré  au  général  Masséna 
môme  de  ce  qu'il  ne  faisait  pas. 

Indépendamment  de  ce  que  mes  fonctions  étaient  des 
plus  agréables,  et  plus  honorables  que  mon  grade  ne 
comportait,  elles  avaient  un  autre  avantage,  d'être  au 
dernier  point  instructives.  Elles  m'accoutumaient,  jeune 
encore,  à  voir  les  choses  de  haut,  à  perdre  la  manie  des 
détails,  ce  besoin  de  minuties  dans  lesquelles  se  noient 
es  chefs  qui  arrivent  tard  aux  positions  élevées; 
elles  me  mettaient  à  môme  de  juger  les  hommes  d'a- 
près les  rôles  que  leur  font  jouer  autour  du  pouvoir 
l'intérêt,  l'orgueil,  la  cupidité,  l'ambition,  la  révolte  et 
la  haine.  Surtout  ces  fonctions  confidentielles  me  révé- 
laient combien  il  est  facile  de  considérer  à  faux  les 
choses  que  l'on  croit  le  mieux  connaître;  combien  l'es- 
prit est  entraîné  à  porter  sur  ces  choses  d'iniques  juge- 
ments. J'étais  sans  cesse  témoin  de  critiques  que  des 
hommes  de  grand  mérite  et  sans  passion  faisaient  à 
propos  de  mesures  d'ordre,  que  j'aurais  critiquées 
comme  eux,  si  je  n'avais  été  informé  des  motifs  pour 
lesquels  les  ordres  avaient  été  donnés  et  les  mesures 
prises.  Souvent  des  officiers  supérieurs,  malgré  leur  ca- 
pacité et  leur  bonne  foi,  se  laissaient  emporter  dans  leur 
blâme  jusqu'à  la  déraison  complète,  et  j'ai  dû  à  ces 
exemples  de  jugement  une  réserve  qui  m'a  évité  beau- 
coup d'ennuis. 

Ce  qui  me  fut  très  utile  encore,  en  me  devenant  une 
obligation  de  bien  faire,  ce  fut  la  responsabilité  que  le 
général  Masséna  m'imposa.  Il  commença,  sans  doute,  par 
garder  pendant  la  nuit  les  lettres  à  signer,  et  cela  pour 
les  lire  à  tête  reposée;  mais  bientôt  il  n'en  parcourut 
plus  que  les  principales,  puis  il  finit  par  ne  plus  vou- 
loir ni  les  garder,  ni  les  lire.  Un  jour  que,  à  Milan, 
je  le  suppliai  de  prendre  connaissance  de  deux  de  ces 


M.  MORIN.  85 

lettres,  dont,  même  sous  le  rapport  de  la  rédaction,  je 
ne  voulais  pas  avoir  l'initiative,  il  me  répondit  devant 
M.  Visconti  et  un  autre  membre  du  gouvernement  ci- 
salpin qui  se  trouvaient  avec  lui  :  «  Je  sais  bien 
que  vous  finirez  par  me  faire  pendre,  mais  j'en  ai  pris 
mon  parti,  v  Et,  puisque  je  dois  dire  de  moi  le  bien 
comme  le  mal,  j'ajouterai  que,  des  milliers  de  lettres 
qu'il  signa  les  yeux  fermés,  il  n'en  fut  pas  une  qui  donna 
lieu  à  un  reproche. 

Quoique  la  correspondance  militaire  du  général  Mas- 
séna  s'étendît  à  la  majeure  partie  de  ses  relations  écrites, 
elle  était  loin  de  les  constituer  entièrement.  Tout  ce  qui 
concernait  f  administration  et  les  rapports  avec  les  auto- 
ntés  ou  gottvernements  des  pays  que  nous  occupions, 
était  confié,  non  plus  à  moi,  mais  à  M.  Morin,  homme 
d'une  haute  capacité  et  qui,  pendant  les  campagnes  de 
4799  et  de  4800,  rendit  de  très  notables  services  au  gé- 
néral Masséna.  Peu  d'hommes  étaient  doués  de  plus  de 
transcendance  que  ce  Morin,  dans  sa  jeunesse  l'émule 
de  Ravez  et  de  Laine;  mais  ce  qui  achevait  de  le  rendre 
précieux,  c'est  que,  à  une  conception  forte,  à  une  rare 
entente  de  tout  ce  qui  regardait  l'administration  des 
armées,  à  une  grande  habileté  pour  obtenir  en  faveur 
des  troupes  tout  ce  que  le  pays  pouvait  fournir,  il  joignait 
le  talent  de  parler  et  d'écrire  avec  énergie,   clarté  et 
concision.  C'est,  à  ma  connaissance,  l'homme  le  plus 
remarquable  qu'un  général  en  chef  ait  eu  auprès  de  sa 
personne  ;  son  ouvrage  sur  l'Administration  des  armées 
peut,  à  cet  égard,  servir  de  preuve;  mais  ce  qui,  selon 
moi,  achève  de  mettre  à  môme  de  l'apprécier,  c'est,  et 
indépendamment  des  autres  ouvrages  qu'il  a  publiés, 
ce  fait  que,  ayant  eu  à  quarante  ans  la  fantaisie  de  faire 
des  vers,  il  écrivit  en  peu  de  mois  une  héroïde  sur  le 
Bombardement  de  Copenhague  et  le  poème  de  Gènes  sauvée^ 


86     MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

seuls  vers  qu'il  ait  faits  de  sa  vie  et  où  se  trouvent  de 
véritables  beautés. 

Le  choix  d'un  tel  homme  attestait  donc  de  la  part  du 
général  Masséna  une  grande  perspicacité,  et  ce  qui 
ne  la  révélait  pas  moins  était  le  choix  non  de  ses  aides 
de  camp,  dans  le  nombre  desquels  ne  se  trouva  pas 
alors  un  homme  marquant,  mais  des  trois  adjudants 
généraux  auxquels  il  m'avait  adjoint.  Je  citerai  d'abord 
l'adjudant  général  Reille,  dont  la  carrière  devait  se  com- 
poser d'une  série  de  prospérités  que  rien  n'interrompit, 
et  qui,  par  un  bonheur  qu'aucun  des  autres  ofQciers  du 
général  Masséna  ne  partagea,  eut  la  faveur  de  ce  général 
et  de  Napoléon,  devint  l'aide  de  camp  de  l'Empereur, 
après  avoir  été  le  premier  aide  de  camp  du  général  Mas- 
séna, fut  fait  comte,  ajouta  une  riche  dotation  à  une 
fortune  qui  ne  ût  que  s'accrottrc  et  commanda  des  ar- 
mées. Et  ce  qui  n'est  pas  moins  unique,  c'est  que  la 
circonstance  d'être  si  bien  traité  par  celui  qui  traitait 
si  mal  son  patron  nel'éloigna  pas  de  ce  dernier,  dont  il 
épousa  la  fille  unique  après  la  chute  définitive  de  Na- 
poléon. Comblé  de  faveurs  par  l'Empereur  et  gendre  de 
Masséna,  qui  mourut  pendant  la  Restauration  dans  une 
scandaleuse  disgrâce,  Reille  n'en  fut  pas  moins  bien 
considéré  par  Louis  XYlll  et  par  Charles  X,  devint 
chambellan,  pair  de  France,  reçut  un  des  deux  seuls  cor^ 
dons  bleus  accordés  à  des  officiers  provenant  de  nos 
armées  républicaines  et  impériales;  lors  des  événements 
de  juillet,  il  était  au  moment  d'être  fait  maréchal  de 
France. 

En  dépit  de  ces  prodigalités  de  la  fortune  et  de  ce  qui 
peut  les  expliquer  ou  les  justifier,  je  placerai  au  môme 
titre  que  Reille  parmi  les  adjudants  généraux  de  Mas- 
séna, Campana,  officier  d'une  véritable  distinction,  en 
même  temps  qu'administrateur  habile^  qui  ne  tarda  pas 


REILLE,  CAMPANA,  GAUTIER.  87 

i  quitter  la  carrière  des  armes  pour  la  préfecture  de 
Tarin  ou  d'Alexandrie,  et  Gautier,  homme  à  la  fois  très 
doux  dans  ses  relations  privées  et  de  fer  devant  Ten- 
Dcmi;  plein  de  profondeur  dans  ses  conceptions  mili- 
taires, il  était  fait  pour  arriver  rapidement  au  comman- 
dement des  armées;  vingt  faits  d'armes  ou  services  émi- 
nents  le  signalèrent  inutilement,  et,  toujours  privé  de  ce 
qu'il  avait  cent  fois  mérité,  malgré   la  haute  estime 
de  ses  chefs,  l'admiration  de  ses  camarades,  l'indi- 
cible confiance  et  le  respect  de  ses  subordonnés ,  lors- 
qu'il fut  tué  à  Wagram,  il  n'était  encore  que  général  de 
brigade.  Je  le  dis  à  la  condamnation  de  ceux  qui   ne 
surent  pas  être  justes  pour  lui,  et  notamment  du  maré- 
chal Davout  ;  il  n'en  avait  pas  moins  été  un  des  premiers 
hommes  de  guerre  que  nos  luttes  avaient  formés. 

Certes  je  ne  dus  qu'à  une  véritable  disgrâce  de  rester 
huit  ans  avec  le  même  grade  de  général  de  brigade; 
mais  lorsque,  en  décembre  1808,  et  pour  la  dernière 
fois,  je  revis  ce  pauvre  Gautier  à  Bayonne,  lui  encore 
général  de  brigade,  moi  général  de  division,  j'en  fus 
mortifié.  «  Je  n'aurais  pas  dû  l'être  avant  vous,  mais 
vous  devriez  l'être  depuis  longtemps,  »  lui  dis-je,  quand 
il  me  félicita  de  ma  promotion,  et  je  ne  fis  que  répé- 
ter littéralement  ce  que  m'avait  dit  le  général  Villatte 
quand,  me  trouvant  encore  général  de  brigade,  et  après 
l'avoir  quitté  à  Tours,  où,  comme  adjudant  comman- 
dant, il  commandait  la  place  sous  mes  ordres,  je  le  re- 
trouvai général  de  division  en  Pologne,  et  cela  grâce  à 
Bernadotte  qui  savait  si  généreusement  faire  profiter  ses 
aides  de  camp  de  son  propre  pouvoir. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  cette  digression,  qui  rappelle  que 
la  carrière,  c'est-à-dire  la  destinée  d'un  officier,  dépend 
toujours  de  la  volonté  ou  de  la  fortune  de  son  patron,  il 
résulte  de  ce  que  j'ai  dit  des  adjudants  généraux  et  du 


88     MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

secrétaire  intime,  M.  Morin,  amenés  par  le  général 
Hasséna  à  Gènes,  qu'aucun  chef  de  nos  armées  ne  fut 
entouré  comme  celui-ci  le  fut  à  cette  époque.  Pour  citer 
Bonaparte,  on  ne  sait  même  plus  les  noms  des  aides  de 
camp  qu'il  prit  pendant  la  campagne  d'Egypte  et  de 
Marengo.  A  l'exception  de  Savary,  les  seuls  qui  ont  été 
appelés  à  des  rôles  marquants  sont  ceux  qu'il  avait 
pendant  ses  premières  et  immortelles  campagnes  en 
Italie  :  or,  quels  furent-ils?...  Marmont,  l'un  des  hommes 
qui  parlent  le  mieux  de  la  guerre  et  qui,  malgré  une 
grande  bravoure,  l'a  toujours  faite  le  plus  mal;  Murât, 
le  plus  brillant,  le  plus  chevaleresque,  le  plus  beau  des 
hommes,  mais  qui  n'a  jamais  vu  la  guerre  que  dans  la 
puissance  de  son  sabre;  Junot,  homme  d'instruction, 
d'esprit,  de  vaillance,  mais  qui  n'a  été  et  ne  pouvait 
être  qu'un  colonel  de  hussards  ;  Duroc,  dont  on  a  tout 
dit,  quand  on  a  cité  son  dévouement,  sa  réserve,  son 
esprit  d'ordre  et  de  conduite;  enfin  les  deux  Le  Marois, 
savoir,  l'atné,  bon  et  brave  officier,  mais  sans  transcen- 
dance, et  le  cadet,  arrivé  à  une  grande  fortune  par  un 
rôle  qui  n'est  pas  de  nature  à  être  écrit...  ce  qui  ne 
laisse  aucun  parallèle  à  établir  avec  un  homme  de 
guerre  du  calibre  de  Gautier. . 

Je  n'ai  point  à  aborder  dans  ces  Mémoires  ce  qui  a 
rapport  à  l'histoire  du  blocus  de  Gênes,  histoire  consi- 
gnée dans  un  ouvrage  spécial,  qu'une  approbation 
générale  ne  m'a  pas  empêché  de  refaire  en  entier  et 
que  je  me  suis  efforcé  de  rendre  digne  de  l'événement 
qu'il  consacre  (i).  Je  n'ai  donc  à  relater  ici  que  ce  qui, 

(1)  Nous  avons  eu  déjà  roccasion  de  citer  le  Journal  des  opérai 
tiom  miUiaire»  et  adminiitralives  des  siège  et  blocus  de  Gênes,  qui 
parut  en  1801,  eut  plusieurs  éditions  successives,  fut  traduit  en 
anglais  et  imprimé  à  Londres  en  1809,  enûn  entièrement  refondu, 
pour  ainsi  dire  récrit,  en  4847,  pai*  l'auteur,  qui  l'augmenta  d'un 
▼olume  de  pièces  justiûcativos.  (Éo.^ 


A  TRAVERS    LES   LIGNES   ENNEMIES.  89 

étranger  à  ce  journal,  a  pu  me  concerner  personnelle- 
ment durant  cette  campagne  de  la  Ligurie,  et,  par  cela 
même  ramené  à  mes  pensées,  à  mes  sentiments  privés, 
je  suis  inévitablement  obligé  de  parler  de  cette  Pauline, 
qui  absorbait  tout  ce  qui  de  mon  être  n'appartenait  pas 
au  devoir.  Nous  étions  arrivés  à  Gènes  en  janvier,  les 
hostilités  ne  reprirent  qu'en  avril,  et  nous  passâmes  de 
longs  jours,  où  purent  être  consacrés  à  l'amour  des  loi- 
sirs que  rhonneur  ne  réclamait  pas.  Ces  loisirs,  je  les 
employai  nécessairement  à  mettre  tout  en  œuvre  pour 
faire  savoir  à  Pauline  que  je  m'étais  rapproché  d'elle  et 
pour  tâcher  d'avoir  de  ses  nouvelles.  J'avais  appris  par 
la  propriétaire  de  la  maison  où  elle  avait  demeuré,  son 
adresse  à  Milan  et  ce  renseignement  que  son  mari  avait 
été  rappelé  â  Naples.  Plus  seule  je  la  savais,  plus  il  me 
semblait  qu'elle  était  toujours  â  moi  et  que  je  dusse  à  tout 
prix  la  prévenir;  mais  nous  étions  séparés  par  les  lignes 
ennemies,  et,  pour  n'être  pas  considérable,  la  distance 
entre  Grênes  et  Milan  n'en  était  pas  moins,  même  pour 
un  simple  message,  très  difficile  à  franchir.  Cette  diffi- 
culté ne  fut  pour  moi  qu'un  stimulant;  à  force  de  cher- 
cher, je  découvris  un  homme  qui,   pour  vingt-cinq 
piastres,  se  décida  à  tenter  l'aventure.  A  la  fois  contre- 
bandier et  marchand  ambulant,  il  joignait  à  la  connais- 
sance des  moindres  sentiers,  des  moindres  passages, 
l'intelligence  et  l'audace  nécessaires  à  son  double  mé- 
tier; il  n'avait  jamais  eu  de  rapports  avec  les  Français, 
était  connu  partout;  il  résidait  à  Bogliasco  et  ne  ve- 
nait à  Gênes  que  pour  ses  affaires.  Aucun  soupçon  ne 
planait  donc   sur  lui,  et  c'est  ainsi  qu'il  se  chargea 
dune  lettre  formant  un  tout  petit  rouleau,  écrite  en 
italien,  ne  contenant  qu'une  date  sans  indication  de  lieu 
ou   de    personne,    sans   adresse,   sans   signature,  et 
n'ayant  rapport  qu'aux  sentiments  qui  la  dictaient.  Au 


90     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

bout  de  onze  jours,  mon  homme  fut  de  retour  et  échan- 
gea contre  le  salaire  promis  la  réponse  de  Pauline.  Elle 
peignait  l'enchantement  que  lui  avait  causé  ma  lettre; 
elle  s'enorgueillissait  d'être  digne  de  l'ardeur  et  de  la 
constance  de  mes  sentiments;  enfm,  avec  plus  d'expan- 
sion que  de  prudence,  elle  ajoutait  :  <  Et  moi  aussi  je 
lutte  contre  les  mêmes  ennemis  que  toi;  je  compte  que 
tu  les  vaincras  ainsi  que  je  leur  résiste,  et,  si  je  fais  des 
jalouses,  je  ne  suis  jalouse  que  de  te  convaincre  de 
mon  amour.  »  Quant  à  la  forme  et  au  volume  de  ma 
lettre,  ils  l'avaient  ravie;  c'est  pour  elle  en  fait  que  j'eus 
ridée  de  ces  introuvables  missives  dont,  pendant  mes 
campagnes  en  Espagne,  j'ai  fait  un  usage  qui  a  été  si 
généralement  adopté. 

Je  n'essayerai  pas  de  dépeindre  les  sentiments  qui  s'em- 
parèrent de  moi,  quand  j'eus  entre  les  mains  et  sous  les 
yeux  la  réponse  de  Pauline.  Cette  écriture,  aussi  ado- 
rée que  l'adorable  créature  dont  elle  émanait,  ces 
expressions  d'amour  qui  faisaient  vibrer  tous  mes  nerfs, 
cette  certitude  d'une  réciprocité  de  sentiments,  dont  la 
constance  était  mon  unique  bonheur  et  qui  résistait  à 
tous  les  hommages  des  chefs  et  des  officiers  de  l'armée 
ennemie,  ce  désir  de  me  revoir,  qu'au  prix  de  ma  vie 
j'aurais  réalisé;  enfin,  l'espoir  de  la  revoir  bientôt  et 
d'arriver  près  d'elle  au  milieu  du  charivari  de  la  vic- 
toire, tout  cela  me  transportait.  Et  cependant,  quand  de 
ces  enivrantes  pensées  j'étais  ramené  à  tout  ce  que 
notre  position  militaire  avait  de  menaçant,  de  cruelles 
incertitudes  s'emparaient  de  moi.  Je  comptais  sans 
doute  que  le  Premier  Consul  n'abandonnerait  pas  l'Italie, 
ce  brillant  théâtre  de  ses  premiers  exploits,  et  qu'il  se 
mettrait  en  mesure  de  consolider  par  des  victoires  sa 
nouvelle  position  politique;  je  ne  doutais  pas  qu'il  dût 
chercher  ses  chances  de  gloire  en  nous  apportant  du 


BILLETS  à  PAtlt-INB.  «I 

;  mais,  avant  d'interveoir.  ne  laisserait-il  pas 
a  rival  redoute  comme  homme  de  guerre,  le  général 
MasGcna,  se  débattre  et  s'effondrer  peut-être  dans  une 
lutte  impossible  à  soutenir?  Nous  étions  en  présence 
d'une  armée  immense  et  dans  le  plus  bel  état;  la  famine 
et  la  maladie  continuaient  à  nous  décimer:  le  premier 
échec  devait  être  pour  nous,  non  une  défaite,  mais  une 
destruction,  et  si  le  secours  venait,  il  importait  qu'il  ne 
se  fit  pas  trop  attendre.  Et  tels  étaient  les  vœux,  les 
craintes,  les  fluctuations  au  milieu  desquels  j'errais 
tantât  plein  d'espoir,  tantfit  consterné. 

En  remettant  &  mon  émissaire  le  prix  de  mon  mes- 
sage, je  lai  avais  dit  de  venir  me  revoir  k  quelque  temps 
de  là,  et  j'étais  encore  dans  l'attente  de  sa  réapparition 
lorsque  nous  fûmes  bloqués.  Pressentant  les  inquiétudes 
que  la  reprise  des  hostilités  ne  pouvait   manquer  de 
donner  i  Pauline,  je  désirais  plus  que  jamais  lui  faire 
parvenir  de  mes  nouvelles;  hélasl  cela  me  parut  ù  peu 
près  impossible  ou  trop  dangereux  pour  elle-même,  et, 
ne  me  résignant  pas  à  rester  inactif.  j'en  étais  à  rêver  au 
moyen  de  réussir,  sans  rien  compromettre,  quand  mon 
homme  entra  chez  moi.   Comment  était-il  là?  11  me  ré- 
pondit qu'il  se  rendait  à  mes  ordres...  Je  le  pressai  de 
DODvelles  questions,  et  il  me  Qt   une  histoire  qui  me 
donna  quelques  doutes;  mais  j'eus  l'air  de  la  prendre 
pour  argent  comptant,  et  nous  abordâmes  de  suite  la 
question  d'une  deuxième  course  à  Milan.  11  n'osait  plus 
se  charger  d'un  petit  rouleau,  impossible  en   cas  de 
fouille  à  dissimuler;  je  fis  donc  mieux,  et,  comme  mon 
bat  se  bornait  à  me  rappeler  à  l'amour  de  Pauline  et  & 
lui  faire  savoir  que  tel  jour  je  me  portais  bien,  je  pris 
un  morceau  de  papier  de  fabrique  italienne,  je  grilTon- 
ntidans  un  coin  le  quantième  et  vers  le  haut  la  phrase 
BoÎTanle,  copiée  d'une  lettre  que  Pauline  m'avait  écrite  ; 


02     MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

ff  Ti  adorera  finchê  mi  sia  tolta  la  vita  •  ;  pais  je  recom- 
mandai à  mon  homme  d'envelopper  avec  ce  morceau  de 
papier  un  de  ses  paquets  de  fil  ou  de  ruban,  et  de  dire 
de  vive  voix  que  je  me  portais  bien.  La  réponse  qu'il 
trouva  le  moyen  de  me  remettre  a  moi-même  consistait 
comme  ma  missive  en  un  papier  sur  lequel  ne  se  trou- 
vaient, avec  la  date,  que  ces  deux  vers  de  je  ne  sais 
quel  duo  :  «  Sempre  saro  fidèle  —  Sempre  ti  adorero...  » 
Ainsi,  et  alors  que  le  général  Masséna  et  ses  lieutenants 
ne  parvenaient  pas  à  communiquer  au  delà  de  leurs 
avant-postes,  je  parvins  deux  fois  à  écrire  à  Milan  et 
à  en  recevoir  des  réponses;  ce  qui  prouve  une  fois  de 
plus  que  les  ruses  de  la  guerre  sont  moins  subtiles  que 
celles  de  l'amour. 

Peu  après  mon  arrivée  à  Gênes,  y  avait  débarqué  Ma- 
riette, que  mon  premier  passage  à  Marseille  a  fait  con- 
naître, et  avec  elle  le  banquier  de  jeux  qui  Tentretenait. 
Un  hôtel  avait  été  loué  et  disposé  pour  eux;  de  suite 
ils  y  ouvrirent  un  bal  de  société,  où  Mariette  ne  parais- 
sait pas,  et  un  trente  et  un  dont  elle  faisait  les  honneurs. 
Ce  n'était  en  effet  qu'une  maison  de  jeu,  dont  le  bal  sau- 
vait les  apparences,  et,  quoique  à  cet  égard  personne  ne 
prit  le  change,  le  bal  n'en  fut  pas  moins  nombreux,  bien 
composé,  très  agréable,  et  la  salle  de  jeu  fort  productive. 
Les  plus  belles  femmes  de  Gênes  firent  l'ornement  de 
l'un,  et  les  officiers  de  tous  grades,  ainsi  que  les  plus 
riches  Liguriens,  firent  les  frais  de  l'autre.  Burthe,  pour 
qui  un  tapis  vert  équivalait  à  un  irrésistible  aimant,  y 
fit  ce  qu'on  appelait  d'effroyables  lessives  ;  mais  celui  à 
qui  j'ai  vu  perdre  les  plus  fortes  sommes  fut  le  géné- 
ral Oudinot.  Je  me  rappelle  une  de  ces  séances,  pendant 
laquelle,  en  bien  moins  d'une  demi-heure,  je  lui  vis  don- 
ner quatre  fois  la  clef  de  son  secrétaire  à  son  premier 
aide  de  camp,  en  disant  à  celui-ci  :  c  Allez  me  cher- 


BAL  ET  TRIPOT.  93 

cher  on  rouleau  de  cent  louis.  >  £t,  à  peine  arrivés,  les 
malheureux  cent  louis  allaient  grossir  le  monceau  d'or 
qui  s'élevait  devant  le  banquier. 

N'ayant  jamais  aimé  la  danse,  ce  n'est  pas  à  trente  ans 
que  je  pouvais  commencer  à  y  trouver  du  charme. 
Quant  au  jeu,  je  le  détestais  davantage;  mais  tous  mes 
chefs,  tous  mes  camarades  venaient  à  ces  réunions;  j'y 
venais  donc  comme  eux,  et,  la  salle  de  jeu  m'ofTrant  un 
calme  que  je  préférais  au  brouhaha  du  bal,  je  m'y  tenais 
et,  à  défaut  d'entretien,  j'observais  les  phases  de  l'incon- 
stante fortune. 

Dans  le  nombre  des  joueurs  les  plus  assidus,  je  re- 
marquai bientôt  l'ordonnateur  Wast  (i),  qui  jamais  ne 
s'asseyait,  jouait  quelques  coups,  quittait  la  salle  de 
jeu,  revenait  pour  quelques  moments  et  ne  tardait  pas 
à  se  retirer  entièrement.  Tous  les  autres  joueurs  ayant 
l'habitude  de  guetter  et  de  se  disputer  les  chaises  qui 
Tenaient  à  être  vacantes  autour  de  la  table,  Wast,  par 
son  jeu  debout,  formait  avec  eux  un  tel  contraste  que 
j'eus  la  curiosité  de  lui  en  parler,  et,  sous  le  sceau  d'un 
secret  que  j'ai  gardé  jusqu'à  présent,  il  me  donna  cette 

(1)  Ce  Wast  fut  envoyé  eo  Toscane,  pour  mission  d'argent,  et, 
lorsqu'il  revint,  Préval  ût  ces  vers  qui  le  mirent  au  désespoir  : 

Watt  a  terminé  son  séjour 
Dans  la  Toscane  épouvantée. 
Que  nous  annonce  son  retour  f 
Que  la  Toscane  est  dévastée  I 

A  propos  de  ces  noms  malheureux,  citerai-je  un  Rapinat,  qui, 
comme  admnistrateur,  fut  envoyé  en  Suisse  et  s'y  conduisit  de 
maDîère  à  faire  demander  «  ...si  Hapinat  venait  do  rapine,  ou 
tpine  de  Rapinat...  »  ;  puis  un  certain  Coquin,  qui  do  rage  de  s'ap- 
peler ainsi  s'en  glorifiait,  et  l'ordonnateur  YoUant,  au  sujet  duquel 
îln'y  tvait  &  faire  qu'un  pur  rapprochement  de  mots?  Au  moment 
où,  présenté  à  l'Empereur,  on  prononça  son  nom,  Napoléon  répéta 
d'un  air  étonné  et  d'une  voix  interrogative  :  «  Volant  t  —  Oui,  Sire, 
n^  avec  deux  l.  —  Deux  ailes?  C'est  donc  pour  mieux  voler?  — 
Où  le  service  de  Sa  Majesté  m'appellera,  Sirel  » 


94     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

explication  qui  me  paratt  valoir  la  peine  d'être  rap- 
portée. 

c  Tout  n'est  pas  incertitude,  me  dit-il,  au  milieu  des  bi- 
zarreries de  la  fortune  ;  mais,  pour  échapper  à  ses  rigueurs 
et  pour  saisir  les  occasions  favorables  qu'elle  offre,  il  faut 
la  suivre,  marcber  à  son  caprice  et  pour  ainsi  dire  jouer 
avec  elle,  ne  jamais  la  braver,  et  même  s'abstenir  de 
toute  espèce  de  luttes.  C'est  ce  qui  m'a  fait  adopter  la 
manière  de  jouer  dont  vous  avez  remarqué  la  singula- 
rité; voici,  au  reste,  la  méthode  que  j'ai  adoptée,  dont  je 
ne  me  dépars  jamais,  qui  me  réussit  à  merveille,  et  que, 
sous  le  secret,  je  vais  vous  mettre  à  même  de  vérifier, 
si  cela  vous  amuse.  J'arrive  chaque  fois  au  jeu  avec 
cinq  louis.  Je  suis  plus  ou  moins  de  coups,  sans  m'y 
intéresser.  Je  tâche  de  juger  la  couleur  gagnante,  et, 
lorsqu'elle  me  paratt  se  fixer,  je  risque  un  louis.  Si  je 
gagne,  je  fais  paroli;  si  je  gagne  encore,  je  retire  ma 
mise;  je  laisse  trois  louis,  et  si  je  gagne  mon  troisième 
coup,  ce  qui  me  fait  six  louis  de  bénéfice,  je  regarde 
mon  bonheur  de  la  soirée  comme  épuisé  et  je  cesse  de 
jouer  (i).  Si,  au  contraire,  je  perds  à  mon  premier,  se- 
cond ou  troisième  coup,  je  quitte  momentanément  la 
partie,  pour  mettre  un  intervalle  entre  ma  perte  et  une 
nouvelle  tentative.  J'en  use  de  même  dans  le  cas  où  je 
perds  une  seconde,  une  troisième  ou  une  quatrième  mise  ; 
mais  du  moment  où  j'ai  perdu  la  cinquième,  je  me  retire 
définitivement.  Si,  après  quelques  coups  malheureux,  je 
parviens  à  rattraper  mes  cinq  louis,  je  n'en  risque  plus 
un  seul.  Ainsi,  que  mes  cinq  louis  aient  été  perdus  ou 

(1)  Ce  n'était  pas  seulement  à  ceta  que  se  bornait  son  accord 
avec  la  fortune.  Si  le  jeu  marchait  par  intermittence,  co  Wa»t 
jouait  l'intermittence  comme  la  couleur;  parfois  et  môme  dans  le 
gain  il  mettait  des  intervalles  entre  les  coupSi  et,  suivant  que  les 
chances  se  soutenaient  ou  variaient,  il  lui  arrivait  également  de 
mêler  l'intermittence  à  la  série  et  vice  vena 


LES  CHANCES  DU  JEÙ.^  95 

doublés,  je  cesse  de  joaer;  et  vous  comprenez  qu'il  me 
faut  cinq  coups  ou  séries  malheureuses  pour  perdre, 
alors  qu'il  ne  me  faut  qu'une  série  heureuse  pour  gagner. 
En  tout  cas,  je  ne  m'échauffe  jamais  et  je  reste  à  l'abri 
de  ces  coups  de  tète,  de  ces  quitte  ou  double,  de  ces 
désastres,  qui  sont  la  prospérité  des  maisons  de  jeu.  » 

Je  voulus  juger  par  moi-même  les  chances  de  cette 
méthode.  Je  la  suivis  dix-huit  jours,  non  avec  des  louis, 
mais  avec  des  piastres.  Je  me  retirai  deux  fois  sans 
perte  ni  gain;  je  perdis  trois  fois,  et  finalement  je  ga- 
gnais cinquante  piastres  quand  le  blocus  de  Gênes  mit 
fin  à  ces  réunions.  Le  banquier,  un  soir,  nous  ayant 
fixés  à  différentes  reprises,  Wast  et  moi  Je  voulus  savoir 
ce  qu'il  pensait  de  notre  manière  de  jouer  :  c  Si  tout  le 
monde  l'adoptait,  il  n'y  aurait  plus  de  banque  possible. 
Sans  même  m'arrêter  à  la  méthode  adoptée  par  M.  Wast, 
ajouta-t-il,  il  n'y  a  que  les  gens  qui  s'assoient  qui  nous 
enrichissent,  et  notre  fortune  vient  surtout  de  ceux  qui 
s'opiniâtrent  à  soumettre  à  des  calculs  fixes  et  suivis 
ce  qui  n'est  susceptible  ni  de  fixité,  ni  de  suite,  ni  de 
calculs.  > 

Cependant  une  partie  bien  autrement  sérieuse  et  non 
moins  difficile  à  jouer  se  préparait  pour  nous,  et,  mal- 
gré la  vigueur  que  le  général  Masséna  mettait  à  en  com- 
biner la  réussite,  toutes  les  chances  de  succès  nous 
échappaient.  Nous  attendions  un  convoi  de  vivres,  et  la 
flotte  anglaise,  réunie  devant  Gènes,  ne  nous  laissa  plus 
aucun  espoir  d'arrivage;  nous  espérions  encore  des  ren- 
forts, et  le  général  Mêlas  ayant  de  suite  enlevé  les  hau- 
teurs de  Saint-Jacques,  rejeté  le  général  Suchet  vers  la 
Pietra  et  séparé  le  centre  de  la  droite  de  Tarmée,  nos 
trois  corps  se  trouvèrent  isolés  l'un  de  Tautre,  sans  pos- 
sibilité de  concerter  aucune  opération.  Gènes  se  trouva 
donc  réduite  aux  troupes  de  l'aile  droite;  et  l'ennemi  qui 


96     MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

rentrait  en  campagne  avec  des  forces  quintuples  des 
nôtres  aurait  même  pu  les  décupler  en  agissant,  non  pas 
séparément,  mais  successivement  contre  chacun  de  nos 
corps.  On  sait  que,  ouvrant  la  campagne  avec  une  armée 
de  135,000  hommes,  secondée  par  des  corps  sardes,  par 
les  insurgés  en  masse  du  Piémont  et  de  la  Ligurie,  ayant 
même  pour  auxiliaires  15,000  Anglais  réunis  à  Mahon, 
une  flotte  entière  et  deux  flottilles,  M.  de  Mêlas  n'avait 
(sans  compter  les  3  à  4,000  homnies  de  notre  aile  gau- 
che opérant  sur  le  mont  Genis)  à  combattre  que  19,000 
hommes,  dont  10,500  gardaient  Gênes  et  ses  avancées, 
3,500  se  trouvaient  en  position  devant  Savone  et  5,000 
étaient  réunis  autour  de  Finale.  Contre  ces  19,000 
hommes  il  en  détachait  60,000;  son  rôle  était  donc 
facile;  s'il  commençait  par  anéantir  en  les  attaquant 
isolément  les  deux  corps  minuscules  de  Savone  et  de 
Finale,  il  aurait  facilement  raison  des  10,500  occupant 
Gênes.  Telle  était  la  situation  si  brillante  pour  les  Austro- 
Sardes,  si  désespérée  pour  nous,  dont  le  général  Mas- 
séna  avait,  par  patriotisme,  accepté  la  formidable  res- 
ponsabilité. Il  ne  pouvait  attendre  de  salut  que  des  fau* 
tes  de  Tennemi,  et  ce  fut  là  sa  gloire;  non  seulement  il 
sut  proûterdes  fautes  faites,  mais  il  sut  en  faire  nattre. 
On  sait  comment,  bloqué  dans  Gênes,  il  tint  en  échec 
pendant  cinquante-huit  jours  et  par  quatre-vingt-dix 
combats  les  quarante  bataillons  que  M.  de  Mêlas  main- 
tint et  renouvela  pour  investir  la  ville;  on  sait  qu'il 
acquit  une  telle  autorité  sur  les  50,000  habitants  ren- 
fermés avec  nos  troupes  dans  Gênes,  qu'il  prévint  de 
leur  part  toute  menace  de  révolte  et  les  décida  à  subir 
avec  nous  et  non  moins  héroïquement  les  horreurs  des 
derniers  jours  du  siège.  On  sait  que  la  flotte  anglaise  et 
la  flottille  napolitaine,  tenant  le  blocus  du  côté  de  la 
mer,  empêchaient  tout  ravitaillement,  et  que  si  les  habi- 


BLOCUS    DK   GËNËS.  81 

tanls  furent  réduits  à  se  nourrir  de  b^lns  immondes  et. 
pour  un  grand  nombre,  è.  mourir  de  Taiin,  les  combat- 
bnUpourlei^quels  le  général  en  chef  avait  réquisitionné 
tous  les  vivres  de  la  ville,  les  combattants  furent  ration- 
Bés  i  quelques  onces  de  viande  de  cheval,  à  quelques 
onces  ausai  de  pain,  composé  d'un  abominable  mélange 
lysnt  la  consistance  du  mastic.  On  sait  que  la  famine 
tmcDa  les  maladies,  et  que  la  mort  était  sur  tous  les 
TUages.  l'abattement  dans  toutes  les  amea.  Eh  bien, 
malgré  cette  elTroyable  détresse,  le  général  Masséna  se 
proposa  de  retenir  coûte  que  coûte  autour  de  Gènes 
toutes  les  troupes  d'investissement,  alin  que  M.  de  Mêlas 
ne  pût  en  distraire  des  détachements  pour  les  opposer 
àl'armée  de  réserve  qu'amenait  le  général  Bonaparte,  et 
non  seulement  il  mena  ses  troupes  affamées  au  combat 
jusqu'aux  derniers  jours,  mais  encore,  comme  disaient 
l««soldats,  il  ne  traitaque  lorsqu'il  n'eut  plus  que  «ses 
bottes  à  leur  donner  à  manger  > .  On  sait  les  conséquence» 
àt  ce  glorieux  héroïsme;  sans  les  pertes  de  temps  et 
d'hommes,  pertes  considérables  que  M.  de  Mêlas 
jpniuva,  la  victoire  de  Marengo  n'était  pas  possible. 
Le  général  Bonaparte,  qui  allait  en  retirer  de  si  gigan- 
tesques avantages,  n'aurait  dû  revoir  et  aborder  le  général 
Uasséna  que  pour  lui  dire  :  •  Allons  ensemble  rendre 
^ce  aux  dieux.  ■  Mais  le  général  Bonaparte  avait 
trop  cl*intérêt  à  sacrifier  un  Massé  a  a  pour  lui  pardonner 
Un  tel  service. 

Je  l'ai  dit,  toutes  les  phases  de  ce  grand  drame  mili- 

bire  étant  consignées  dans  mon  JourtuU  du  bltwiu,  je 

pas  à  les  répéter  ici;  simplement  je  rappellerai  quel- 

)  détails  sans  valeur  historique,  mais  dont  je  me 

s  ft  me  souvenir,  et  je  commencerai  par  un  fait  rola- 

W  au  Journal  lui-même. 

Lorsque,  le  21  avril  au  matin,  j'eus  terminé   avec  le 


98      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

général  en  chef  mon  travail  quotidien  :  c  Thiébault,  me 
dit-il,  ma  correspondance  se  réduit  aujourd'hui  à  fort 
peu  de  lettres  :  vous  avez  donc  du  temps  de  reste,  et  je 
désire  que  vous  vous  occupiez  d'écrire  la  relation  de 
notre  blocus,  qui  ne  peut  manquer  d'être  un  événement 
mémorable.  —  Mon  général,  répondis-je,  ce  travail  est 
commencé  depuis  le  5,  et  j'attendais  qu'il  fût  un  peu  plus 
avancé  pour  vous  en  rendre  compte  et  vous  demander 
de  vous  le  soumettre.  •  Il  fut  touché  de  cette  marque  de 
zèle  et  me  dit  que  toutes  les  fois  qu'il  serait  au  bain,  je 
serais  le  mattre  de  lui  faire  la  lecture  des  parties  rédi- 
gées et  de  recourir  à  lui  pour  tous  les  renseignements 
dont  je  pourrais  avoir  besoin.  C'est  donc  pendant  la 
durée  des  bains,  qu'il  prenait  trois  fois  par  semaine,  que 
je  lui  lus  cet  ouvrage  dont  j'achevai  de  revoir  la  rédac- 
tion à  Milan. 

Cette  intimité  avec  le  général  en  chef  me  permit  d'é- 
changer bientôt  Coutard,  que  j'avais,  on  se  le  rappelle, 
amené  avec  moi  et  qui,  prisonnier  sur  parole,  se  rongeait 
d'impatience  de  voir  se  battre  les  camarades  sans  avoir 
le  droit  de  prendre  les  armes  avec  eux.  Et  cela  n'était 
pas  le  pire  de  la  situation;  car,  l'investissement  étant 
survenu,  si  Gênes  tombait  au  pouvoir  de  l'ennemi,  Cou- 
tard,  inévitablement  pris,  devait  l'être  au  milieu  d'une 
armée  active,  loin  de  ses  foyers  qu'il  s'était  engagé  sur 
son  honneur  à  ne  pas  quitter.  Par  bonheur,  à  la  re- 
prise du  Monte  Faccio,  le  7  avril,  parmi  les  quinze  cents 
prisonniers  faits  à  l'ennemi,  se  trouva  un  baron  d'Aspres, 
lieutenant- colonel  de  chasseurs  autrichiens,  qui  par 
conséquent  avait  un  grade  assez  analogue  à  celui  de 
Coutard.  Mais  ce  baron  d'Aspres  jouait  un  autre  rôle  que 
celui  de  son  grade;  il  organisait  et  régularisait  tout  le 
mouvement  insurrectionnel  de  la  Ligurie,  mouvement 
que  l'ennemi  avait  suscité  depuis  longtemps  et  que  la 


fiCBANRE   DE  PRISOWNIFBS.  M 

|jducfaeaBe  de  Parme  favorisait  pur  des  subsides  et  des  se- 
ttoursde  toute  nature.  Le  géni^ral  en  chef  avait  tenté  la 
I  Kprise  du  Monte  Faccio  pour  en  imposer  aux  Génois  euK- 
I  Bémes  par  une  belJe  opération  de  guerre  conduite  suus 
llrors  yeux  et  avec  succès;  la  rentrée  des  pr]sonniers(l) 
tu  un  grand  elTet  moral,  et  surtout  la  capture  du 
baron  d'AspreSjdont  la  réputation  avait  franchi  les  murs 
de  ta  ville.  Le  général  en  chef  ne  voulait  pas  rendre  une 
ai  bonne  prise;  il  eut  mille  peines  à  m'accorder  la  grâce 
qaeje  lui  demandais.  Enfin  l'échange  fut  l'ait,  Coulard 
put  reparaître  sur  le  champ  de  bataille,  se  distinguer  et 
me  fournir  les  moyens  non  seulement  de  lefaire  nommer 
colonel,  mais  de  lui  faire  commander  son  ancien  corps, 
Is  73'  de  ligne,  après  avoir  fait  nauimer  général  le  colo- 
nel WouiUemont,  chef  de  cette  dernière  brigade. 
Si  je  gagnai  Coutard,  je  perdis  Dalh.  qui  peu  après  fut 

ktiit  prisonnier  en  portantuue  dépêche  du  général  en  chef 
u  général  Soult,  auquel  cinq  officiers  furent  successive- 
nentenvoyéssansparveniràlejoiadre.  On  comprend  que 
Fsdmirable  dévouement  des  troupes  et  de  leurs  chefs 
dot  souvent  suppléer  par  l'inspiration  aux  ordres  qui 
(I)  Le  BùUTCnîr  d<!S  oombreni  priaonDJers  que  nous  Dmes  au 
Mre  des  opérations  du  blocus,  et  dont  beaucoup  périrent  faute  de 
'  unrriture,  me  rappelle  l'anecdote  suivante,  que  je  ne  laisse  pu 
dloi  l'oubli,  parce  qu'elle  peut  offrir  une  certaine  utilité  aux  olQ- 
OeTB  «in  campagne  : 

Le  10  ftviii.  nous  marchions  sur  Varsggio  ;  uno  de  nos  charges 
tsnâlt  de  nODs  assurer  quelques  prisonaiers,  au  nombre  desquels 
M  Iroaraît  un  jeune  ofQcier  autrichien  qui.  lorsqu'il  me  fut  aniené, 
ne  dit  :  •  Hon  général,  la  journée  est  Qnie  pour  moi,  mais  elle 
ununeace  pour  vous,  et  elle  pouri'a  itre  longue.  Permettez-moi  donc 
ilr  vous  offrir  des  provisions,  qui  mo  sont  inutiles  et  qui  pourraieut 
TOUS  ttre  nécessaires.  •  Il  me  remit  alors  une  tablette  de  chocolat 
•1  no  citron.  C'est  eu  effetlout  ce  qu'il  faut  pour  ne  soulTrir  de  toute 
DM  ioumâe  ni  de  la  faim  ni  de  ta  soif;  j't^n  Re  si  bien  l'épreuvo 
H  jour-lt  que  je  pris  le  parti  de  ne  jama.is  remonter  à  clinval  sans 
tnirdans  ma  poche  une  tablette  et  un  citron,  et  sauvent  en  guerre 
fui  d'un  grand  secours. 


100    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   RARON   THIÉBAULT. 

n'arrivaient  pas,  et  ce  dévouement  fut  cause  de  nom- 
breuses pertes.  Comment  ne  pas  mentionner  à  cet  égard 
sept  généraux  morts  ou  blessés,  et  ne  pas  nommer  le 
cbef  de  brigade  Yillaret,  dont  la  mort  fut  une  douleur 
pour  tous;  Gautier,  qui  ne  conserva  la  vie  que  par  mi- 
racle, et  le  chef  de  brigade  Mouton ,  qui  ne  dut  sa  guérison 
qu'aux  soins  dont  il  fut  l'objet,  et  dont  la  blessure  me 
rappelle  un  fait  digne  d'être  relaté?  Au  moment  où,  le 
30  avril,  je  venais  de  lui  transmettre  Tordre  verbal  de 

t  reprendre  avec  les  deux  premiers  bataillons  de  sa  demi- 
brigade  (la  3»  de  ligne)  le  fort  de  Quezzy  :  t  Vous  m'ap- 
portez là,  me  dit-il,  unf ordre,  i  Je  lui  répliquai  que 

c'était  un  ordre  comme  un  autre,  et  qui  serait  pour  lui 
l'occasion  d'une  gloire  nouvelle.  «  Non,  reprit-il,  vous 
m'apportez  un  f ordre,  i  Alors  appelant  son  domes- 
tique qui  le  suivait  avec  un  bagage,  il  ôta  l'habit  neuf 
qu'il  portait,  en  prit  un  vieux,  remit  au  domestique  sa 
bourse  et  ses  montres,  et  partit  en  proie  à  un  sinistre 
présage;  un  quart  d'heure  après,  on  le  rapportait  blessé, 
le  bras  gauche  et  le  corps  traversés  par  une  balle;  on 
jugeait  ces  blessures  mortelles. 

Lorsqu'on  cite  une  telle  réponse  dans  la  bouche  d'un 
ofQcier  aussi  notoirement  brave  et  qui  donna  par  la  suite 

1  les  preuves  de  vaillance  les  plus  nombreuses,  on  peut 
être  sûr  que  cette  réponse  n'était  pas  provoquée  par  la 
simple  mauvaise  humeur  ou  la  défaillance,  mais  par  un 
inexplicable  pressentiment  dont  on  pourrait  citer  tant 
d'exemples.  Sans  rappeler  ici  des  noms  obscurs  dont 
le  souvenir  revient  cependant  sous  ma  plume,  je  nom- 
merai du  moins  cet  excellent  La  Salle,  le  plus  courageux 
des  soldats,  le  plus  brillant  des  chefs,  le  plus  constant, 
quoique  le  plus  infidèle  des  hommes;  amant  non  moine 
aimable  que  mari  excellent  et  ami  parfait.  Eh  bien  i 
La  Salle,  dont  il  est  impossible  de  dire  toutes  les  qualités 


DEOILS,  HISfiRE  ET   FAMINE.  tOI 

et  tous  les  mérites,  La  Salle,  bî  magoilique  dans  le  dan- 
ger, pour  qui  un  combat  était  aoe  fdte,  une  charge  une 
volupté,  cet  héroïque  La  :^alle  avait,  le  jour  de  la  bataille 
lie  Wagram  et  eu  monlaot  à  cheval,  lu  conviction  qu'il 
teraittué  dans  cejour. Incapable  de  vaincre  eon  humeur 
HQibre  et  de  dissimuler  ses  prévisions,  il  ne  soullrit 
auprès  de  lui  aucun  de  ses  ofliciers,  et,  dans  celte  dispo- 
sition d'esprit  que  ses  aides  de  camp  ne  comprenaient  pas, 
mais  qu'un  confident  révéla,  il  reçut  au  front  la  halle 
qu'il  présageait  et  qui,  au  désespoir  de  tous  ceux  dont  il 
^l^t  connu,  termina  une  si  chevaleresque  existence. 

Cependant  nous  nous  épuisions,  sans  parvenir  à  chan- 
ger notre  position.  Les  caisses  étaient  à  peu  près  aussi 
TidesquelesmagasinsTétaient  de  vivres  et  les  cadres  de 
loldats.Legénéralenchef  fut  donc  informé  que,  tant  que 
durerait  le  blocus,  rien  ne  pourrait  plus  être  payé,  même 
inr  la  solder  il  crut  donc  bien  faire  en  destinant  une 
petite  somme  disponible  à  être  répartie  comme  indemnité 
entre  les  ofGciers  d'êtat-major;  cette  somme  donna,  je 
crois  :  cinquante  francs  pour  les  capitaines  et  lieutenants, 
eoixan te- quinze  pour  les  chefs  d'escadrons  et  cent  francs 
pour  les  adjudants  généraux.  Lorsqu'on  m'apporta  cet 
Argent  et  que  l'on  me  présenta  à  émarger  l'état  sur  lequel 
j'étaiB  porté,  je  ne  voulus  considérer  que  l'intention  et  je 
repuB  les  cent  francs  comme  ils  avaient  été  reçus  par 
Gautier,  par  Carapana,  etc.;  quant  à  Durtbe,  l'un  des 
ùx  aides  de  camp  du  général  Masséna,  indigné  de  trou- 
ver son  nom  sur  cet  état,  où  figuraient  d' ailleurs  les 
noms  d'hommes  aisés  et  même  beaucoup  plus  aisés  que 
lui,  il  s'écria:  •  Qui  est-ce  qui  a  f.....  mon  nom  sur  cette 
liste  de  pauvres?  •  et,  après  l'avoir  biffé,  il  jeta  la  liste 
la  Des  du  secrétaire  qui  avait  été  chargé  de  la  présenter. 

Certes,  tous  ceux  d'entre  nous  qui  le  reçurent  étai(.-nt 
itHlesaoB  d'un  tel  secours;  mais,  en  acceptant,  nous  nous 


103    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

étions  attachés  à  ne  pas  déplaire  au  général  en  chef, 
pour  qui  la  conduite  de  Burthe  ne  parut  que  plus  bles- 
sante. Il  ne  cacha  donc  pas  sa  colère;  mais,  au  début  des 
opérations  qui  s'annonçaient  si  sérieuses,  il  ne  voulut 
pas  punir  un  tort  de  cette  nature.  D'ailleurs,  trois  jours 
après,  Burthe,  aussi  brave  que  fantasque,  était  griève- 
ment blessé. 

J'eus  l'occasion  d'éprouver  moi-même  combien  le 
besoin  de  ménager  les  officiers  au  milieu  des  difficultés 
croissantes  du  siège,  rendait  le  général  en  chef  indulgent 
sur  les  fautes  de  discipline,  et  en  cela  très  différent  de 
lui-même;  voici  le  fait  : 

Lorsqu'on  suppléait  au  blé  par  le  mélange  ou  Tamal- 
game  de  toutes  les  substances  pouvant  contribuer  à 
former  une  pâte  quelconque,  il  était  impossible  de  ne 
pas  suppléer  à  la  viande  de  bœuf  par  celle  du  cheval; 
en  conséquence,  le  général  en  chef  ordonna  que  les  géné- 
raux et  adjudants  généraux  ne  garderaient  chacun  que 
deux  chevaux,  les  autres  officiers  d'état-major  un  seul; 
que  le  surplus  serait  envoyé  à  la  boucherie.  Le  général 
en  chef  ayant  commencé  à  livrer  quelques-uns  de  ses 
chevaux,  la  mesure  cent  fois  juste  d'ailleurs  s'exécutait 
avec  rigueur,  et,  de  mes  quatre  chevaux,  deux  avaient 
déjà  été  mangés,  mais  l'un  d'eux  ne  l'avait  pas  été  à  mon 
compte,  M.  Valette,  agent  général  des  vivres-viande, 
ayant  troqué  avec  moi  un  très  beau  cheval  qu'il  avait  et 
ayant  livré  à  son  compte  mon  plus  mauvais  cheval.  Il 
m'en  restait  donc  un  de  plus  que  je  ne  devais  avoir  et 
que  le  commissaire  des  guerres,  chargé  de  la  réquisi- 
tion, envoya  prendre.  Cette  démarche  ayant  été  inutile, 
le  commissaire  m'écrivit;  je  ne  répondis  pas;  enfin  il 
m'expédia  son  garde- magasin;  je  rentrais  comme  arri- 
vait cet  homme  qui  me  fit  sa  demande  et  qui,  tandis  que 
je  montais  le  grand  escalier  du  palais  habité  par  le  gêné- 


DtTBLOcus. 


rai  Hnssëna,  me  suivit  en  insistant  d'autant  plus  que  je 
mel(i>is  plus  de  mauvaise  grâce  à  lui  répondre;  comme 
en  iDunîère  d'argument  décisif  il  mo  déclarait  parler  au 
num  du  général  en  chef,  je  lui  lâchai  un  •  Je  m'en  fiche  > 
très  énergique,  et,  me  retournant  pour  appuyer  sur  ce 
mol  non  moins  inconvenant  que  déplacé,  je  vis,  derrière 
oioa  bomme,  le  général  en  chef  qui  montait  i'escalier  et 
({ui,  se  trouvant  seulement  ù  quatre  ou  cinq  marches  de 
ilistance,  m'avait  certainement  entendu;  j'en  eus  la 
preuve  à  l'air  qu'il  prit  pendant  les  quelques  instants  de 
Dotre  face  à  face;  mais  presque  aussitôt  j'avais  retrouvé 
ma  contenance,  je  meifagai  contre  la  rampe  pour  laisser 
le  passage  libre  et  je  saluai  sans  dire  un  mot.  Sans  me 
regarder  le  général  en  chef  me  rendit  mon  salut  et  il 
passa,  me  laissant  assez  étonné;  car  il  fallait  vraiment 
tire  en  plein  siège  de  (îënes  pour  qu'il  n'eût  pas  relevé 
mon  propos  en  m'infligeant,  malgré  nos  relations  quoti- 
diennes, un  rappel  â  lu  discipline.  Dés  que  je  lui  vis 
usez  d'avance,  et  Bans  plus  m'occuper  du  garde-ma- 
psin,  qui  devait  être  convaincu  maintenant  de  ne  pas 
IToir  mon  cheval,  je  regagnai  mon  appartement, 

I)è£  le  miljeudemai,  le  hruit  s'était  répandu  comme 
certain  que  le  Premier  Consul  arrivait  à  la  tète  de  l'ar- 
mée de  réserve  et  manœuvrait  de  manière  à  couper 
toute  retraite  à  l'ennemi;  le  26  mai,  le  chef  d'escadron 
Pranceschi,  aide  de  camp  du  lieutenant  général  Soult, 
envoyé  par  le  général  en  chef  au  Premier  Consul  depuis 
on  mois,  était  revenu,  après  avoir  échappé  â  d'incon- 
cevables dangers;  il  rapportait  des  nouvelles,  annonçant 
^u'il  devançait  le  général  Donaparte  et  l'avait  laissé 
^cepdant  le  grand  -Saint-Bernard,  que  l'armée  de  ré- 
«erve,  sitôt  arrivée  à  Ivrea,  marcherait  de  là  à  grandes 
journées  sur  (îèoes,  qui  serait  débloquée  le  30. 

Le  31  mai  et  te  l"  juin  passèrent  sans  nous  amener 


104      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  RARON  THIÉRAULT. 

de  secours.  Les  officiers  expliquaient  par  des  raisons 
stratégiques  le  retard  qu'éprouvait  notre  délivrance,  et 
cherchaient  des  côtés  favorables  aux  indices  les  plus 
alarmants;  mais  les  soldats,  ne  dominant  plus  leur  décou- 
ragement, s'abandonnèrent  au  désordre  et  à  la  désertion. 
Le  désespoir,  la  douleur,  la  rage  se  peignaient  sur  tous 
les  visages;  pour  les  habitants  comme  pour  les  militai- 
res, l'espoir  et  les  forces  semblaient  anéantis.  La  famine 
et  la  maladie  faisaient  chaque  jour  des  ravages  plus 
effrayants;  de  nombreux  tombereaux  couverts,  par- 
courant la  ville,  emportaient  les  cadavres  qui  étaient, 
surtout  pendant  la  nuit,*  déposés  sans  vêtements  aux 
coins  des  rues.  Aucun  effort  militaire  ne  pouvait  plus 
être  tenté,  les  soldats  et  la  plupart  des  officiers  étant 
incapables  de  soutenir  les  fatigues  d'un  combat  ou  d'une 
simple  marche;  ils  faisaient  leurs  factions  assis,  et  beau- 
coup se  trouvaient  mal  en  s'y  rendant.  Les  négociations 
pour  l'évacuation  commencèrent  le  !•*  juin. 

Le  général  Masséna  se  montra  dans  ces  négociations 
ce  qu'il  était,  un  chef  d'une  infaillible  autorité  et  un  po- 
litique habile.  Pendant  le  blocus,  ses  cheveux  avaient 
complètement  blanchi  ;  mais  il  n'avait  rien  perdu  de  sa 
vigueur  morale;  il  sut  admirablement  utiliser  la  jalousie 
renfrognée  des  diplomates  alliés,  flatta  très  à  propos  l'or- 
gueil des  Anglais  aux  dépens  de  l'amour-propre  autri- 
chien, et  sut  affecter  une  telle  aisance,  fut  si  fécond  en 
heureuses  saillies,  qu'il  put  obtenir  d'emmener  jus- 
qu'aux cinq  corsaires  qui  se  trouvaient  à  Gênes;  à  l'un 
de  ces  corsaires  se  rattachent  des  faits  particuliers  qui 
me  concernent,  et  je  cède  au  plaisir  de  les  rapporter. 

C'était  une  tartane,  qui  parut  au  digne  M.  Morin  très 
propre  à  la  course,  et  qui  fut  avant  le  blocus  disposée 
par  lui  dans  cette  prévision.  Malheureusement,  il  la  mit 
sous  les  ordres  d'un  nommé  Bavastro,  l'un  des  hommes 


ï 


tA  FIN  DU  BL0CD8.  105 

qui  auraient  été  les  plus  propres  à  bien  mener  un 
tel  commande menl,  si  sa  moralité  avait  été  digne  de  sa 
liraToure  (1  ),  Tout  ce  que  je  sais,  c'est  que,  indépendnm- 
meot  des  parts  de  l'équipage  et  de  son  clief,  les  produits 
des  riches  prises,  sur  lesquelles  oa  comptait,  devaient  se 
répartir  en  viDgt-quatrc  parts  suivant  vingt-quatre 
actions,  dont  douze  furent  remises  au  général  en  chef 
qui  donna  des  lettres  de  marque  pour  ce  corsaire,  six  à 
.Horiii,  six  à  moi.  Ces  espérances  s'évanouirent  comme 
tut  d'autres;  le  Bavastro  escortait  les  bâtiments  au 
lieu  de  leur  donner  la  chasse;  il  ne  fît  que  de  mauvaises 
prises  et  ne  fit  des  prises  que  pour  dire  qu'il  en  avait  fait. 
Le  partage  des  millions  qu'il  nous  promettait  se  rédui- 
sit à  celui  des  indemnités  que  nous  fûmes  contraints  de 
payer.  Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  résultat,  moins  tragique, 
mais  plus  coûteux  que  celui  de  mon  premier  essai  à 
}'eschara,j'y  gagnai  du  moins  de  recevoir  pendant  le  der- 
DÎer  mois  du  blocus,  et  par  jour,  deux  biscuits  de  mer 
provenant  de  l'upprovisionnement  de  ce  bâtiment.  Ces 
biscuits  mesauvèrent  de  raltcrnative  de  manger  du  pain 
que  les  chiens  vomissaient  (2),  ou  de  m'en  procurer  du 
bon  à  trente-six  francs  la  livre. 

EnGn,  quand  nous  eilmes  atteint  le  terme  de  cette 
^orieuse  agonie,  quand  nous  eilmes  couronné  tantd'hé- 
roTameparuD  traité  qui  nous  laissait  honneur  et  liberté, 
c'est  sur  ce  même  corsaire  que  je  m'embarquai  pour 


(1)  Le  g^aàra\  Thiébault  relaie  un  exemple  de  bravoai'e  k  l'acliF 
d*  ce  pareomiage,  dans  le  JawcnnI  du  bloeui,  édition  prùcitéo, 
p.  ZS4.  (ÉD.) 

(3)  Oaiervait  à  la  table  du  gâaéral  eo  chef  ce  qui  camposait  la 
rwtion  du  aotiliil;  soupe  d'herbe  et  cheval  bouilli,  haricot»!  cuila 
&  l'eau.  Oqui  ou  trois  olllcîers.  j'tloia  de  ce  Dombre,  possédant  pur 
huard  ou  par  prévision  quei<]i]ea  bisc-uils,  en  uppurtaluut,  puis, 
dit  le  repas  lliti,  rem  luttaient  soigne  useiuent  dans  kur  poulii:  oc 
qall  leur  avait  6të  poisible  du  n'en  pas  ninn^-cr. 


106    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Nice,  le  faisant  servir  à  enlever  de  l'arsenal  de  Gènes 
douze  pièces  de  12  en  bronze,  pièces  neuves  et  magnifi- 
ques, que  l'on  mit  à  fond  de  cale,  que  l'on  couvrit  de  deux 
cents  ballots  ou  matelas  appartenant  à  des  réfugiés  et 
qui  ne  servirent  malheureusement  qu'à  enrichir  Bavas- 
tro;  elles  furent  vendues;  il  en  dévora  le  prix  comme  il 
avait  dévoré  le  reste. 

Le  traité  d'évacuation  avait  été  signé  le  4,  vers  sept 
heures  du  soir;  une  partie  de  la  nuit  du  4  au  5  avait 
été  employée  à  donner  des  ordres,  à  délivrer  des  passe- 
ports à  tous  les  réfugiés  ainsi  qu'aux  patriotes  italiens, 
et  c'est  le  5,  à  la  pointe  du  jour,  que,  le  général  Masséna 
s'étant  embarqué  pour  Antibes,  ses  ofïlcicrs  avaient  pu 
s'embarquer  à  leur  tour.  Nous  étions  partis  épuisés  de 
fatigue  et  de  faim;  bien  entendu,  notre  tartane  était 
sans  vivres,  et  j'avais  donné  l'ordre  à  Bavastro  de  Mre 
toute  diligence  pour  nous  porter  à  Nice,  où  nous  avions 
hâte  d'arriver  pour  y  manger.  Or  nous  nous  trouvions  à 
la  hauteur  d'Albenga,  lorsqu'une  frégate  anglaise,  qui 
cinglait  sur  nous  nous  tira  un  coup  de  canon  d'ame- 
ner. Bavastro  voulut  mettre  en  panne;  je  m'y  opposai, 
tant  j'étais  révolté  que  l'on  eût  seulement  la  pensée  de 
ralentir  notre  marche.  Nous  continuâmes  donc  à  voguer, 
mais  la  frégate  gagnait  sur  nous,  et,  lorsqu'elle  fut  à  po^ 
tée  de  canon,  elle  nous  envoya  un  boulet  qui  passa  dans 
une  de  nos  voiles;  la  raison  du  plus  fort  étant  la  meil- 
leure, nous  nous  arrêtâmes  court.  La  frégate,  ayant 
toutes  voiles  dehors,  nous  eut  bientôt  rejoints,  et  sa  cha- 
loupe nous  amena  un  jeune  officier,  chargé  de  savoir 
qui  nous  étions  et  ce  que  nous  avions  à  bord,  puis  de 
visiter  nos  papiers.  Comme  il  parlait  fort  bien  le  fran- 
çais :  <  Ma  foi,  monsieur,  lui  dis-je,  il  y  a  cruauté  à  arrê- 
ter ainsi  des  gens  qui  meurent  de  faim,  i  Je  dis  cela  sur 
un  ton  de  mauvaise  humeur  que  j'accentuai,  espérant 


SOR  LA    TBRRE   DE   FRAIfCE. 

l'nflueDcer  le  jeune  officier  qui  me  paraissait  très  galant 
bamme,  et  éviter  ainsi  qu'il  oe  visttAt  à  fond  notre  bâti- 
ment, les  dou2e  pièces  de  canon  étant  plus  que  contre- 
bnnde.  Informé  qui  j'étais,  il  se  montra  d'une  politesse 
eitrdme,  fl ta  peine  déranger  quelques  matelas  ou  ballots 
et  repartit;  mais  à  peine  étail-il  remonté  sur  sa  frégate 
qu'un  nouveau  coup  de  canon  d'amener  fut  tiré;  il  fallut 
i'arrdter  encore.  J'étais  aux  champs;  endn  le  jeune  ofli- 
cier  reparut  à  notre  bord  et  me  dit  que  son  capitaine, 
touché  de  notre  position  et  heureux  de  pouvoir  té- 
moigner son  admiration  à  des  hommes  qui  avaient 
concouru  à  l'hérotque  défense  de  Gènes,  me  priait  d'ac- 
cepter quelques  vivres.  Il  me  remit  donc  deux  énormes 
tacs  de  biscuits,  trois  jambons,  deux  paniers  de  douze 
bouteilles  de  vin  chacun,  et.  ce  qui  était  un  raffinement 
da  délicatesse,  uu  panier  de  salade  fraîche  avec  ce  qu'il 
[allait  pour  l'accommoder.  Je  pris  la  main  de  ce  jeune 
bomiue  qui  était  dans  la  joie  d'avoir  eu  cette  commis- 
sion i  remplir;  je  le  priai  de  me  donner  les  noms  de  la 
frégate  et  de  sou  capitaine,  noms  que  j'écrivis  et  que  je 
regrette  d'avoir  perdus;  je  pris  également  le  sien  et  son 
grade;  et,  le  remerciant  de  la  part  qu'il  avait  eue  à  sa 
nouvelle  mission,  je  le  chargeai  de  tous  nos  compli- 
nents  pour  son  capitaine;  puis  je  donnai  un  louis  à 
Iducun  des  deux  matelots  qui  avaient  monté  les  provi- 
lions,  et  nous  nous  séparitiues. 

Le  lendemain,  à  huit  heures  du  matin,  nous  entrions 
^15  le  port  de  Nice,  tous  ivres  du  bonheur  Je  revoir 
l'il  Knioce,  tous  pressés  de  fouler  encore  une  fois  sou 
I  |0l;  calait  donc  à  qui  débarquerait  le  plus  vile,  lors- 
Lfu'un  employé  de  la  santé,  suivi  de  quatre  soldats,  arriva 
■  •tnous  signiUa  que,  ayant  communiqué  avec  un  bAti- 
I tient  ennemi,  nous  étions  soumis  ii  une  quarantaine.  A 
Itt  mot  de  quarantaine,  je  ne  sais  pas  comment  cet 


108    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

homme  ne  passa  pas  par-dessus  le  bord  ;  il  fat  assailli  de 
toutes  parts,  ses  soldats  croisèrent  la  baïonnette  et  vingt 
sabres  furent  tirés,  sans  que  je  puisse  dire  que  le  mien 
ne  fut  pas  du  nombre;  enfin  ses  soldats  se  trouvèrent 
culbutés  et  le  bâtiment  fut  évacué  en  masse. 

Quelques  camarades  et  moi,  nous  venions  de  faire  un 
déjeuner  comme  nous  n'en  avions  pas  vu  depuis  des 
mois  ;  nous  avions  surtout  mangé  avec  délices,  on  pour- 
rait dire  avec  un  sentiment  religieux,  de  ce  pain  qui 
venait  d'être  l'arbitre  de  notre  destinée  (i),  et,  comme 
nous  n'avions  rien  épargné  pour  l'arroser  dignement, 
nous  étions  on  ne  peut  plus  gais,  lorsqu'un  ofGcier 
arriva  pour  me  prévenir  que,  sur  une  plainte  portée  par 
le  chef  de  la  santé,  on  venait  de  donner  l'ordre  de  m'ar- 
rèter,  me  rendant  responsable  de  tout,  vu  mon  grade 
et  l'autorité  que  j'avais  sur  les  officiers  embarqués  avec 
moi.  Ceci  passait  la  plaisanterie;  je  courus  chez  le  gêné' 
rai  Oudinot,  qui  par  bonheur  se  trouvait  à  Nice  :  c  Dia^ 
ble,  me  ditril,  c'est  grave.  —  Et  le  général  Bonaparte, 
répondis-je,  s'est-il  laissé  mettre  en  quarantaine  à  Fré- 
jus?  —  Il  n'est  pas  débarqué  le  sabre  à  la  main.  Un  tel 
précédent,  d'ailleurs,  n'est  pas  une  justification,  et,  pour 
que  personne  ne  s'y  trompe,  le  Premier  Consul  vient  de 
renouveler  les  lois  sanitaires  et  d'ordonner  de  les  exécu- 
ter avec  la  plus  grande  rigueur.  Ne  restez  donc  pas  i 
Nice  et  allez  rejoindre  à  Antibes  le  général  Masséna.  >Une 


(1)  Au  retour  de  Gènes,  j'ai  tu  des  personnes  qui  ne  pouvaient 
plus  entendre  le  mot  pain  sans  en  éprouver  comme  un  souvenir  de 
souffrance;  j'en  ai  vu  à  Antibes  et  à  Nice  s'arrêter  stupéfaites 
devant  les  boutiques  de  boulangers,  d'autres  se  récrier  en  voyant 
émietter  du  pain.  Enfin,  j'ai  vu  des  officiers  débarquant  &  Nice  et 
qui  y  ont  tenu  table  sept  heures  durant,  et  mangeant,  à  la  stupé- 
faction de  l'aubergiste,  tout  ce  qui  put  leur  être  servi.  Ai-jo  besoin 
d'ajouter  que  le  passage  si  brusque  de  la  famine  à  l'intempérance 
a  produit  bien  des  cas  de  nouvelle  mortalité? 


DERNIÈRE  VICTIME.  lOO 

heure  après,  je  contais  à  celui-ci  mon  avenlure  ou  ma 
mésaventure  :  t  Allons,  allons,  me  dit-îi,  restez  avec 
moi;  nous  partirons  demain  ensemble  à  quatre  heures 
da  matin,  et  tout  cela  s'arrangera  à  coupa  de  canon.  > 
Et  oncques  depuis  je  n'en  ai  ouï  parler, 

Cependant,  an  moment  oii  j'espérais  pouvoir  oublier 
le  blocus  et  ses  horreurs,  une  dernière  tristesse  m'était 
réservée.  J'avais  vu  mourir  plus  de  vingt  mille  person- 
nes en  moins  d'un  mois  et  dans  les  pires  tortures;  il 
semblait  que  le  sentiment  dût  être  émoussé,  et  cependant 
ce  fut  avec  une  véritable  douleur  que  j'appris,  peu  de 
jours  après,  la  mort  du  jeune  Monnet.  On  se  souvient  de  ce 
jeune  homme  que  j'avais  amené  avec  moi  à  Gânes;  j'avais 
eu  l'oucasion  de  connatlre  son  père,  chez  mon  ami  Rt- 
Tierre  de  l'isle.  M.  Monnet  n'avait  que  ce  fils  unique,  né 
d'ailleurs  avec  d'heureuses  qualités  et  dont  il  avait  lui- 
même  (ait  l'éducation,  dirigé  les  études,  et  qu'il  chéris- 
sait le  plus  tendrement.  Passant  huit  mois  par  an  à  une 
terre  qu'il  possédait,  il  était  parvenu  à  soustraire  non 
Kulement  aux  mauvaises  relations,  mais  à  tout  échange 
d'amour  ce  fils,  qui,  prenant  vingt  ans,  étant  grand,  fort 
et  robuste,  et  ne  manquant  ni  de  connaissances  ni  de 
moyeDS,  devait  cependant  finir  par  être  mêlé  aux  afTai- 
r  reset  au  monde.  Son  père  avait  donc  eu  la  fatale  idée 
I  de  me  le  faire  emmener  à  titre  de  secrétaire,  et,  comme 
iiÎB  la  conscience  du  dépôt  précieux  qui  m'était  confié, 
I  comme  le  jeune  Monnet  était  bon  travailleur,  discret  et 
I  d'un  caractère  parfait,  je  m'attachai  à  lui,  je  le  logeai 
I  ivec  moi  et  le  surveillai  avec  une  sollicitude  toute  par- 
[.  tkiilière. 

Le  traité  d'évacuation  signé,  je  donnai  à  Monnet  l'or- 

Ire  de  parer  è,  l'embarquement  de  mes  chevaux,  em- 

'  barquement  qui  devait  se  faire  avant  le  jour,  et  d'être, 

I  nec  mes  efTets  et  mon  valet  de  cbambre,  rendu  k  bord 


110    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  mon  corsaire  à  quatre  heures  du  matin.  Tout  cela 
fut  exécuté  avec  ponctualité;  mais,  au  moment  où  j'en- 
trai moi-même  dans  la  tartane,  Monnet  me  dit  qu'il  ne 
pouvait  partir  que  le  lendemain  soir  avec  le  commis- 
saire des  guerres  de  la  place,  en  prenant  prétexte  de 
linge  non  rendu  par  la  blanchisseuse,  d'effets  qui  n'étaient 
pas  prêts.  N'ayant  aucun  soupçon,  ni  aucune  raison  d'en 
avoir,  et  d'ailleurs  absorbé  par  les  mille  et  une  préoccu- 
pations qui  m'assaillaient,  je  me  bornai  à  dire  au  jeune 
Monnet  combien  j'étais  mécontent  de  le  laisser  en  arrière 
de  moi,  et  comme  secrétaire  et  comme  compagnon  dont 
j'étais  responsable  ;  finalement  je  lui  signifiai  de  me 
rejoindre  le  plus  promptement  possible. 

Or  ce  pauvre  garçon  avait  fait  la  connaissance  de  la 
femme  d'un  capitaine,  qui  pendant  la  campagne  de 
Naples  s'était  distingué  au  commandement  de  Civitella 
del  Tronto,  et  que,  à  cause  de  son  aptitude  au  travail  de 
bureau,  je  m'étais  attaché  en  qualité  d'adjoint.  Cette 
connaissance  était  au  moment  de  conduire  aux  relations 
les  plus  intimes  lorsque  je  m'embarquai;  et,  pour  échap- 
per à  une  surveillance  qui  de  ma  part  était  active,  pour 
profiter  d'occupations  qui,  au  milieu  de  cette  bagarre, 
absorbaient  et  les  jours  et  les  nuits  de  son  mari,  la 
femme  du  capitaine,  Napolitaine  à  l'œil  fauve,  à  la 
bouche  ardente,  aux  reins  voluptueux,  avait  suggéré 
au  jeune  homme  le  prétexte  dont  il  se  servit;  dès  lors 
le  possédant  tout  entier,  usant  et  abusant  de  l'effer- 
vescence et  des  forces  d'un  pareil  âge,  de  l'exalta- 
tion d'un  début,  peut-être  y  joignant  l'effet  de  stimu- 
lants affreux,  cette  Messaline  fit,  en  moins  de  vingt- 
quatre  heures  de  délire,  pour  ce  malheureux  enfant,  de 
l'arène  de  l'amour  une  arène  de  mort.  Devant  dîner 
avec  le  commissaire  des  guerres  de  la  place  avant  de 
s'embarquer,  il  arriva  chez  lui  le  lendemain  de  mon 


MESSALINE.  111 

départ,  vers  cinq  heures  du  soir;  on  venait  de  servir. 
Pouvant  à  peine  marcher,  il  parut  à  table  avec  un  visage 
dont  l'altération  frappa  tout  le  monde;  mais,  au  moment 
où  il  portait  à  sa  bouche  la  première  cuiller  de  soupe,  il 
tomba  à  la  renverse,  rendant  le  sang  parle  nez,  la  gorge 
et  les  oreilles.  Un  médecin  fut  aussitôt  appelé;  les  ré- 
ponses que  l'on  put  encore  lui  arracher  révélèrent  les 
faits  que  je  viens  de  rapporter;  on  le  mit  dans  un  bain, 
mais  il  expira  la  nuit  suivante.  A  mon  chagrin  de 
voir  si  misérablement  mourir  ce  garçon  que  j'estimais  et 
affectionnais,  je  joignis  la  douleur  d'annoncer  au  père 
la  perte  irréparable  qu'il  venait  de  faire.  Quant  à  la 
femme,  cause  de  cette  un  tragique,  l'horreur  qu'elle 
m'inspira  fut  telle,  que  je  renvoyai  immédiatement  son 
mari  à  la  73'  demi-brigade,  à  laquelle  il  appartenait. 


CHAPITRE  V 


Le  traité  d'évacuation  de  Gênes  laissait  au  général 
Masséna  tous  ses  droits,  et,  au  moment  où  il  pouvait 
penser  qu'une  nouvelle  diversion  rendrait  plus  faciles 
les  succès  de  l'armée  de  réserve,  il  n'était  pas  homme  à 
pester  inactif.  Il  avait  donc  résolu  de  rassembler  les 
débris  disponibles  des  troupes  de  l'armée  d'Italie,  soit 
environ  seize  mille  hommes,  et  de  recommencer  avec 
eux  la  campagne.  Dans  cette  intention,  lorsque  je  le 
rejoignis  à  Antibes,  il  s'apprêtait  à  quitter  cette  ville;  je 
partis  avec  lui  ;  à  Nice,  il  me  laissa  continuer  ma  route 
par  terre,  avec  tout  ce  qui  appartenait  à  l'état-major 
général,  et,  blessé  à  une  jambe,  il  s'embarqua  sur  une 
felouque  avec  l'adjudant  général  Reille  et  le  général 
Oudinot.  Sa  felouque  n'avança  qu'en  rasant  la  terre,  et, 
pour  éviter  qu'elle  ne  devînt  la  proie  d'un  corsaire  ou 
de  quelque  petit  bâtiment  anglais  embusqué  derrière  un 
des  récifs  de  cette  côte,  il  la  fit  précéder  par  un  bateau 
très  léger  qui  servait  d'éclaireur.  Le  voyage  s'effectua 
sans  surprise.  Arrivé  à  Finale,  le  général  en  chef  s'y 
arrêta;  il  y  donna  quelques  jours  à  réorganiser  ce  qui 
lui  restait  de  troupes  de  la  droite  et  du  centre;  c'est  là 
que  nous  nous  retrouvâmes. 

Gomme  j'entrais  à  Finale,  un  combat  venait  d'y  avoir 
lieu  entre  un  brick  anglais  et  la  garnison  de  ce  petit  port, 
l'un  ayant  cherché  i  s'emparer,  l'autre  s'étant  efforcée  de 


BATIMENTS  ANGLAIS.  113 

défendre  deux  felouques  chargées  de  grain  et  qui  arri- 
Taient  de  Nice.  Ouelque  chose  qu'eût  pu  faire  le  brick, 
il  avait  échoué  dans  soq  eotreprisu.  Je  me  présenlaig 
chez  le  général  en  chef,  quand  on  viat  lui  rendre  compte 
du  fait;  je  demandai  si  l'on  s'occupait  de  décharger 
les  deux  barques;  on  me  répondit  qu'il  était  tard,  ut 
qu'on  les  déchargerait  le  lendemain  matin  seulement;  or, 
le  lendemain,  je  dormais  encore  profondément,  lorsque 
deux  de  mes  domestiques,  dont  un  fort  jeune,  entrèrent 
dans  ma  chambre  en  me  criant  :  •  VoiliX  les  Anglais!  • 
Su  même  temps  la  générale  se  fit  entendre;  je  crus  à  un 
débarquement;  je  me  jetai  à  bas  du  lit,  ordonnant  au 
plus  âgé  de  mes  domestiques  de  me  seller  un  de  mes 
chevaux  et  de  faire  rejoindre  aux  autres  les  équipages 
du  général  en  chef;  puis  au  plus  jeune  je  demandai  ce 
qu'il  me  fallait  pour  m'habiller;  mais  ce  gardon,  qui 
'Bit  pas  dix-huit  ans,  avait  déjà  perdu  la  tiHe;  au 
lieu  de  bottes,  il  m'apporta  mon  sabre;  au  lieu  de  mon 
.pantalon,  il  me  présentailmon  chapeau.  Pour  aller  vite, 
jtme  servis  moi-même;  en  peu  de  minutes  je  fus  habillé, 
A.  pour  me  rendre  chez  le  général  en  chef,  je  traversais  la 
petite  place  de  la  Pietra,  où  J'étais  logé  et  qui  donnait 
lOr  la  mer,  lorsque  je  vis  un  vaisseau  de  ligne  anglais, 
UJvi  par  une  frégate,  une  corvette  et  le  brick  repoussé 
lie,  qui  couraient  proue  contre  poupe;  ils  arri- 
vaient à  pleines  voiles  dans  la  direction  du  quai,  qdi 
formait  le  câté  sud  de  In  place  et  devant  lequel  les  deux 
ielouquesde  grain  étaient  amarrées,  et  non  seulement  ils 
^«pprocbèrent  assez  pour  que  le  beaupré  du  vaisseau 
MbordAt  sur  le  quai,  mais  encore  ils  étaient  nianœu- 
très  comme  par  enchantement,  aucun  homme  ne  se 
Toyant  sur  les  ponts  ou  dans  les  cordages,  précaution 
prise  pour  éviter  les  effets  de  notre  fusillade,  qui  la  veille 
tvait  été   meurtrière  pour  l'équipage  du   brick.  Juste 


114    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

devant  la  place,  le  vaisseau  de  ligne  lâcha  une  formida- 
ble bordée,  tirant  à  boulets  et  à  mitraille;  puis  succes- 
sivement la  frégate,  la  corvette,  le  brick,  survenant  à 
leur  tour,  continuèrent  le  feu.  La  Pietra  dépassée,  tous 
quatre  virèrent,  et,  rasant  de  nouveau  la  place,  par  leur 
autre  bord,  ils  déchargèrent  le  feu  nourri  de  leurs  bat- 
teries bâbord  et  reprirent  le  large. 

Je  n'ai  jamais  vu  de  manœuvre  exécutée  avec  plus  de 
sûreté,  d'audace  et  de  majesté.  Dès  la  première  décharge 
du  vaisseau  de  ligne,  les  deux  felouques  avaient  été 
broyées,  et,  sur  une  vaste  étendue,  la  mer  se  trouva  cou- 
verte de  débris  et  de  grains  ;  au  milieu  flottait  le  cada- 
vre d'un  batelier,  qui,  dormant,  n'avait  pas  eu  le  temps 
de  se  sauver.  Les  autres  décharges  avaient  fort  abîmé 
la  place  et  tué  de  nos  soldats,  qui  ne  purent  se  venger, 
n'ayant  eu  à  tirer  que  sur  des  ponts  vides  ou  contre  des 
sabords.  Un  de  nos  sous-ofliciers  mourut  en  prédestiné; 
il  était  de  planton  à  l'état-major  général,  â  demi  couché 
dans  un  de  ces  grands  et  anciens  fauteuils  qu'on  nomme 
aujourd'hui  à  la  Voltaire;  il  s'était  placé  devant  une  des 
croisées  donnant  sur  la  mer  et,  sous  le  plus  beau  soleil 
du  monde,  regardait  les  évolutions  des  quatre  bâti- 
ments, lorsqu'une  boîte  de  mitraille,  qui  avait  manqué 
d'espace  pour  s'ouvrir,  lui  traversa  la  poitrine.  Et  pen- 
dant que  ce  malheureux  recevait  si  paisiblement  la 
nfort,  je  venais  d'y  échapper  grâce  à  la  folle  panique  de 
mes  domestiques.  En  me  réveillant,  ils  m'avaient  sauvé. 
Ma  maison,  qui  se  trouvait  au  fond  de  la  place,  fut  des 
plus  maltraitées,  et  ma  chambre  plus  que  ma  maison. 
J'en  fus  informé  en  apprenant  que  de  toutes  parts  on 
venait  la  voir  par  curiosité.  L'entre-deux  des  fenêtres 
avait  été  jeté  en  dedans  ;  plusieurs  boulets  entrés  par 
les  fenêtres  avaient  traversé  la  maison  de  part  en  part; 
enfin  un  boulet  et  deux  biscalens,  amortis  contre  la  mu^ 


MALICE    DE  SUCHET. 

raille,  étaient  retombés  sur  mon  lit;  d'autres  étaient 
épars;  dormant  ûu  réveillé,  j'aurais  été  ÎDévitablcment 
servi  par  l'un  deux  (1). 

A  la  balte  que  le  général  en  chef  fit  à  Finale,  ee  rattache 
une  circonstance  fort  éloignée  d'être  sans  importance. 
A  peine  arrivait-il  que  le  général  Suchet  se  rendit  près 
de  lui  et  mit  tout  en  œuvre  pour  se  Taire  donner  l'ordre 
de  devancer  le  mouvement  préparé  par  le  général  en 
chef,  et  de  partir  de  suite  avec  toute?  les  troupes  afin  de 
seconder  sans  retard  les  opcnitions  du  Premier  Consul . 

flien  en  apparence  n'était  plus  milituire  et  plus  plau- 
sible; mais  rien  ne  ressemble  souvent  moins  à  ce  que 
l'un  pense  que  ce  que  l'on  dit  ;  le  général  Suchet  aussi 
bien  que  le  général  Musséna  en  furent  la  preuve  dans 
cette  occasion.  Le  général  Smhet,  en  efTel,  provoquant 
l'ordre  de  bâter  de  trenle-six  heures  une  offensive  qui 
certainement  pouvait  être  utile,  décisive  même,  affi- 
chait un  beau  £>^le;  au  fond,  il  ne  voulait  qu'une  chose, 
avoir  seul  le  mérlle;  obtenant  sous  un  prétexte  aussi 
patriotique  d'emmener  avec  lui  toutes  les  forces  dispc 
nibles,  c'était  fort  habilement  se  substituer  dans  le  com- 
mandement de  l'armée  au  général  an  chef.  Or  le  géné- 
ral Massëna  était  trop  sagace  pour  que  l'intention  cachée 
lui  échappAt,  et  trop  Un  pour  se  découvrir,  le  général 
Sucbet  recommençant,  à  Finale,  le  rûle  que  le  général 
Sonlt  avait  joué  à  Génea,  lorsque,  pressentant  que  ce 
serait  le  seul  point  que  l'on  pOt  défendre  avec  gloire,  il 
fit  tout  nu  monde  pour  que  le  général  Masséna  n'y  établtl 
]iiis  son  quartier  général,  et  lui  soutint  que  la  place 
d'un  général  en  chef  était  au  centre  de  l'armée,  et  non  à 

(l}CO(|u*tl  y  eut  déplus  curieux,  es  fut  l'âpaif  seur  de  pouisifira 
qu«  ce  brànle-baa  av&it  liûl  entrer  daas  ma  clianitire.  Lu  clieuiiso 
bl&Dcho,  lea  cliipeaui  et  la  redingote  noirs  iguï  Iralnuieat  sur  doe 
duuDt,  lea  uieutiles.  Iclit,  tout  élnit  do.  lu  mùme  teinte: 


116    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRADLT. 

rextrémité  d'une  des  ailes,  et  surtout  d'une  aile  qui  ne 
pouvait  manquer  d'être  coupée  et  isolée. 

Le  général  Suchet,  d'ailleurs,  venait  de  débuter  dans 
la  carrière  du  haut  commandement,  et  ne  l'avait  pas 
fait  d'une  manière  très  brillante.  Ses  attaques  des  hau- 
teurs de  Saint-Jacques  avaient  été  malheureuses;  une 
halte  malencontreuse  s'il  en  fut  jamais,  condamnée  par 
toutes  les  règles  de  la  guerre,  et  à  laquelle  l'adjudant  gé- 
néral Préval  s'opposa  de  tout  son  pouvoir,  lui  fit  perdre 
en  avant  du  Yar  3,000  grenadiers;  quant  aux  avantages 
qu'il  obtint  contre  le  général  Hotze,  il  les  remporta  sur 
des  troupes  en  retraite,  très  mal  commandées,  parais- 
sant démoralisées,  et  qui  ne  firent,  en  fait  de  résistance 
digne  de  ce  nom,  aucune  qui  ne  dût  aboutir  pour  elles  à 
de  nouveaux  désastres.  Il  était  donc  fort  douteux  qu'il  fal- 
lût préférer  une  avance  de  trente -six  heures  sous  le 
général  Suchet,  i  un  retard  égal  pour  lui  substituer  un 
homme  de  guerre  comme  Masséna;  il  était  de  plus  au 
dernier  point  nécessaire  de  donner  aux  troupes  revenant 
du  Yar,  et  à  bien  plus  forte  raison  à  celles  sortant  de 
Gènes,  quelques  moments  pour  se  reposer  et  se  substan- 
ter.  Pénétré  de  toutes  ces  considérations  et  ne  voulant 
pas  dire  à  son  lieutenant  :  «  Je  te  comprends,  mais  je 
ne  donnerai  pas  les  mains  à  cette  ingratitude,  à  cette 
spéculation  sur  une  position  que  tu  ne  dois  qu'à  mes 
bontés  »  ;  voulant,  au  contraire,  se  tirer  d'affaire  par  une 
boutade,  le  général  Masséna  prit  un  air  de  légitime 
colère  et  se  plaignit  de  ce  qu'aucune  des  promesses  sur 
la  foi  desquelles  il  avait  accepté  le  commandement  de 
l'armée  d'Italie  n'avait  été  tenue,  de  ce  qu'il  avait  été 
trompé,  joué,  abandonné,  sacrifié;  puis,  pour  mettre  fin 
aux  instances  du  général  Suchet,  il  lança  cette  dernière 
pointe  contre  le  Premier  Consul  :  «  J'ai  assez  fait  pour 
ce  petit  bougre-Ià.  > 


I 


AFBES  HAREBCO. 

Maia,  en  dépit  des  apparences,  comment  agîrent-ila 
l'un  et  l'autreî  Tandis  que  le  général  Masséna  orga- 
nisait sa  marche  avec  la  plus  grande  rapidité  possible 
et  se  préparait  en  hAte  h  cette  coopération,  contre 
laquelle  il  venait  de  bougonner,  le  général  Suchet 
envoyait  à  son  chef  d'état-major,  l'adjudant  général 
Préval,  l'ordre  de  partir  avec  quelques  centaines 
d'hommes  et  d'aller  annoncer  au  Premier  Consul  que  les 
eecours  allaient  arriver,  et  que  s'ils  avaient  été  retardés, 
c'était  par  suite  de  la  mauvaise  grâce  qu'y  avait  mise  le 
général  Masséna. 

Muni  de  cet  ordre,  Préval  partit  en  elTet;  mais,  trou- 
vant devant  lui  les  vingt  escadrons  que  l'ennemi  main- 
tenait dans  ces  régions  pour  observer  et  les  troupes 
ralliées  de  Gènes  et  celles  dugénéralSuchct(l),  et  voyant 
ces  escadron:-  se  replier  sans  cesse  devant  ses  quatre  ou 
cinq  cents  chevaux,  il  craignit  une  ruse,  n'avança  plus 
qu'en  s'éclairant  à  la  plus  grande  distance  possibiu  sur 
■CD  front  et  sur  ses  flancs,  et,  marchant  ainsi, rencontra 
l'aide  de  camp  du  général  Soult,  le  colonel  Franceschi, 
daqael  il  apprit  la  victoire  de  Harengo  et  ses  résultats 
magiques.  Dès  lors,  l'annonce  de  secours  devenant 
Buperflae  et  ne  jugeant  pas  utile  de  se  rendre  auprès  du 
Premier  Consul  simplement  pour  lui  répéter  le  mot  du 
général  Suchet,  Préval  s'arrêta  et  se  contenta  de  trans- 
mettre au  mCme  général  la  nouvelle  du  gain  de  la 
bataille  de  Marengo,  de  l'armistice  qui  en  avait  été  la 
conséquence,  etde  ce  traité  qui,  couronnant  l'œuvre,  fit 
après  une  lutte  de  douze  heures  rendre  quinze  places  de 
guerre  et  évacuer  toute  la  rive  droite  de  l'Adige  au  gé- 


|i)  Si.  an  liAU  d'étnt  immobiliBéa  lA,  ces  vingt  escadrons  avaient 
■  4lé  amonéa  sur  le  champ  de  bataille  de  MarL'ngo,  ils  ;;ugsenL  été 
ipliia  i;fue  sulTisanls  pour  cnipËcher  le  muuveuiout  par  laqud  Ica 
f  Wiioçais  arrachéreul  I»  victoire. 


118    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

néral  Mêlas,  alors  que,  au  bout  de  soixante  jours  de 
famine  et  d'extermination,  le  traité  de  Gènes  ne  nous 
avait  fait  quitter  qu'une  seule  place. 

On  conçoit  TcfTet  de  ces  gigantesques  nouvelles  :  éton- 
nement,  enthousiasme  des  uns,  désappointement  de  ceux 
qui  spéculaient  sur  le  désir  ou  le  besoin  de  se  faire  de 
nouveaux  titres,  tous  ces  sentiments  furent  à  leur  comble. 
Pour  nous  qui  recommencions  une  campagne  sous  un 
chef  admirable  sans  doute,  mais  avec  un  corps  afifaibli 
par  de  si  longues  épreuves,  il  ne  fut  plus  question  que 
de  remplacer  par  une  course  triomphante  une  marche 
militaire  pénible  et  indécise,  et,  pour  ce  qui  me  con- 
cerne personnellement,  au  moment  où  je  m'abandonnais 
à  la  perplexité  de  savoir  si  cette  nouvelle  campagne  me 
laisserait  la  possibilité  de  passer  par  Milan  et  de  m'y 
arrêter  ne  fût-ce  qu'un  jour,  à  ce  moment  même,  grÂce 
au  brusque  changement  des  choses,  je  reçus  l'ordre  de 
me  rendre  directement  dans  cette  ville,  pour  une  rési- 
dence dont  la  durée  seule  était  incertaine. 

Ainsi  j'allais  revoir  Pauline  et,  selon  le  vœu  qu'elle  avait 
exprimé,  j'arrivais  près  d'elle  avec  le  reflet  de  gloire  qui 
faisait  briller  d'un  nouvel  éclat  les  armes  de  la  France, 
et  ce  qui  devait  me  rendre  encore  plus  intéressant  à  ses 
yeux,  c'est  que  je  sortais  de  Gênes,  dont  l'héroïque 
défense  devenait  un  sujet  d'admiration  déjà  presque 
légendaire,  cette  défense  étant  à  juste  titre  considérée 
alors  comme  seule  ayant  rendu  possibles  les  succès 
du  Premier  Consul.  Partout  on  redisait  la  réponse 
faite  par  le  major  général  de  l'armée  autrichienne 
au  général  Berthier.  Lorsque,  à  la  signature  du  traité 
d'Alexandrie,  Berthier,  pour  être  aimable,  dit  aux  ofû- 
ciei*s  ennemis  présents  :  c  Ce  doit  être  une  consolation  de 
n'avoir  été  vaincus  que  par  une  belle  armée  et  par  le 
plus  grand  général  du  monde  >,  ce  major  général  riposta 


I 


i 


RRTOUH    A  MILAN.  It9 

vivement  :  *  Ce  n'est  pas  ici,  mais  devant  Gênes  qne  la 
bataille  de  Marengo  a  élé  perdue  >,  et  celle  réponse 
fomeiise,  qui  passait  de  bouche  en  bouche,  ajoutait  en- 
core à  l'opinion  déjà  courante,  que  les  défenseurs  de 
Gènes  étaient  les  sauveurs  de  la  pnlrie. 

On  devine  quels  furent  mes  efforts  poar  hftter  mon 
arrivée  à  Milan,  avec  quelles  délices,  et  de  ma  dernière 
conchée,j'expédiai  un  courrier  pour  informer  Pauline  que 
je  vivais.que  j'arrivais,  que  je  serais  à  ses  pieds  tel  jour. 
Toutefois,  en  dépit  du  soin  que  i'avais  mis  à  calculer 
exactement  mon  arrivée,  je  pus  trouver  le  moyen  de 
gagner  sur  le  temps  de  mon  voyage  près  de  quatre 
heures,  de  sorte  que,  au  lieu  d'entrer  chez  Pauline  vers 
six  heures  du  soir,  j'y  étais  avant  deux  heures,  et  je  la 
trouTai  avec  trois  personnes  que  je  ne  connaissais  pas. 
Peut-être  aurais-je  dû  attendre  le  moment  annoncé; 
mais  comment  trouver  un  tel  courage?  comment  en 
avoir  seulement  la  pensée?  Et,  puisqu'il  n'existait  au- 
cune force  en  moi  qui  pilt  retarder  d'un  instant  l'indi- 
cible bonheur  de  revoir  l'amie  si  désirée,  il  fallut  bien 
subir  les  conséquences  d'une  pareille  faiblesse.  Or,  ces 
conséquences  furent  qu'en  m'apereevant  Pauline  ne  put 
retenir  un  cri,  qu'elle  se  précipita  vers  moi,  que  je 
m'élan;ai  vers  elle^  et  que,  au  momentoùjeprissamain 
qu'elle  me  tendit,  sa  main  que  ma  bouche  dévorait,  elle 
manqua  se  trouver  mal  et  ne  parvint  à  retourner  à  son 
fauteuil  qu'avec  la  plus  grande  peine. 

S'il  est  des  pays  ou  cette  scène  trop  révélatrice  eût  élé 
fâcheuse,  en  Italie  elle  l'était  peu,  et  pour  Pauline  elle 
De  l'était  pas.  On  savait  que  Pauline  avait  un  attache- 
ment, que  j'en  étais  l'objet;  de  même  qu'à  Napics, 
quand  je  la  vis  pour  la  première  fois,  elle  en  avait  un 
nuire,  également  connu,  pardonné  par  l'indulgente 
Hclété  de  cette  ville.  Et  ce  premier  attachement,  j'avais  eu 


120    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

beaucoup  de  peine  à  le  faire  oublier,  car  celui  qui  en  était 
l'objet  avait  un  grand  titre  (prince  de  Yintimille),  et  celai 
que  je  m'efforçais  en  ce  temps-là  de  lui  substituer  en  ma 
personne  n'avait  que  par  les  galons  du  cbapeau  l'appa- 
rence d'un  officier  général,  tandis  que  maintenant  c'était 
un  général  de  brigade  qui  venait  se  mettre  aux  pieds  de 
Pauline. 

J'avais  en  efTet  ce  titre  depuis  le  30  avril.  Ayant  aU- 
leurs  raconté  les  événements  militaires  du  blocus,  je 
n'ai  eu  l'occasion  de  citer  qu'incidemment  dans  ces 
Mémoires  la  brillante  journée  du  30  avril,  dans  laquelle 
trois  positions  importantes  furent  reprises,  et  de  ce 
nombre  le  fort  de  Quezzy,  à  l'attaque  duquel  le  colonel 
Mouton  fut  blessé  dans  les  circonstances  que  j'ai  rap- 
portées. Privées  de  leur  cbef,  et  d'un  chef  aussi  brave, 
les  troupes  s'étaient  mises  en  retraite,  et  c'est  alors  que 
le  général  Masséna,  qui  de  sa  personne  surveillait  le 
mouvement,  m'avait  chargé  de  me  porter  avec  un  demi- 
bataillon  et  au  pas  de  charge  directement  sur  le  fort, 
tandis  que  le  général  MioUis  tenterait  une  attaque  par 
la  droite  et  l'adjudant  Hector  par  la  gauche.  Ma  part 
avait  été  la  plus  rude,  et,  grâce  à  l'étonnante  énergie  de 
ce  demi-bataillon  qui,  un  moment  enveloppé,  sut  garder 
sa  position  d'attaque  en  formant  le  carré,  le  général 
Masséna  put  accourir  avec  une  dernière  réserve,  me 
rejoindre  sur  le  terrain  que  je  ne  perdais  pas,  puis 
m'aider  à  culbuter  déQnitivement  les  troupes  gardant  les 
approches  et  à  prendre  le  fort  d'assaut.  J'avais  donc  eu 
à  soutenir  le  plus  violent  effort  sur  ce  point  qui  décida 
de  tous  les  autres.  Il  m'avait  fallu  la  plus  grande  énergie 
pour  maintenir,  sous  le  feu  meurtrier  qui  l'enveloppait, 
mon  demi-bataillon;  en  conséquence,  le  général  en  chef 
me  nomma  général  de  brigade  sur  le  champ  de  bataille, 
et,  le  même  jour,  j'eus  la  bonne  fortune  de  faire  complé- 


I 


6£HÉa«L  DE  BRIGADE, 
ter  cette  faveur  en  obtenant,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  pour 
Conlard  et  Wouillemont  des  grades  non  moins  digne- 
ment gagnés. 

C'était  donc  un  offîcier  général  que  je  présentais  k 
Pauline,  et  l'on  conçoit  que,  en  ce  moment  où  tant  de 
recommandations  s'unissaient  pour  me  garder  la  préfé- 
rence, je  n'avais  pu  être  sacrifié  ^  un  jeune  colonel 
autrichien,  qui,  alors  que  j'étais  enfermé  dans  Gênes, 
avait  tout  mis  en  œuvre  pour  se  Taire  agréer.  C'est  à  lui 
que  Pauline  faisait  allusion  dans  une  de  ses  lettres,  oi!i 
elle  m'écrivit  qu'elle  combattait  le  mâme  ennemi  que 
moi,  et,  lorsque  je  rentrai  vainqueur  à  Milan,  j'eus  tout 
lieu  de  penser  qu'il  en  était  sorti  doublement  vaincu. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  trois  personnes  qui  se  trouvaient 
cheE  elle  quand  j'y  apparus,  étant  de  son  intimité  et 
n'ayant  rien  A  apprendre,  interrompirent  assez  prompte- 
ment  leur  visite,  et,  tout  en  me  laissant  deviner  qu'elles 
connaissaient  mon  droit,  elles  semblèrent,  par  leur  em- 
pressement discret,  vouloir  me  prouver  qu'elles  me  le 
reconnaissaient  h  titre  unique  et  sans  partage.  Dès  lors 
la  porte  qui  se  referma  sur  elles  ne  se  rouvrit  pour  per- 
sonne, el  rien  ne  troubla  les  ineffables  ravissements  qui, 
du  reste  de  cette  journée,  firent  des  beures  dignes  du 
paradis  des  anges. 

Comme  j'arrivais  le  lendemain  matin  chez  le  général 
Masscna,  il  se  rendait  chez  le  Premier  Consul  et  je  l'y 
iccompagnai.  Il  semblerait  que  le  défenseur  de  Ijénes, 
(pli  était  par  contre-coup  le  vainqueur  de  Marengo, 
allant  chez  celui  qui  comme  chef  d'armée  avait  recueilli 
toule  la  gloire  de  cet  événement,  qui  comme  chef 
d'État  en  recueillait  tout  le  fruit,  dût  y  arriver  fier  de  sa 
tooduite,  fort  de  la  justice  qu'il  méritait.  Et  pourtant  il 
l'en  fallait  qu'il  en  filt  ainsi.  Quelques  mots  échappés  à 
d'indiscrets  alentours  avaient  donné  l'éveil  sur  de  fA- 


m    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

chcuses  dispositioDS.  On  osait  douter  que  le  général  Mas- 
séna  conservât  son  commandement;  on  savait  même,  et  de 
source  certaine  on  répétait  que,  tandis  qu'il  redoublait 
d'elTorts  pour  prolonger  une  lutte  impossible,  tandis 
qu'à  force  d'héroïsme  il  prenait  date  dans  les  siècles  à 
venir,  son  remplacement  avait  été  promis  au  général 
Desaix.  Même  un  successeur  de  ce  mérite  n'eût  pas 
suffi  pour  donner  le  change  sur  l'indignité  du  fait,  et  la 
force  des  choses  l'emporta  sur  une  inimitié  jalouse;  on 
fit  par  .nécessité  ce  que  l'on  regretta  de  ne  pouvoir  se 
dispenser  de  faire;  toutefois  ce  ne  fut  que  pour  un  temps, 
et  l'on  vit  bientôt  remplacer  ce  grand  Masséna  par  un 
de  nos  généraux  en  chef  les  plus  insignifiants. 

L'entrevue  à  laquelle  cette  visite  donna  lieu  entre  le 
Premier  Consul  et  le  général  Masséna  ne  put  naturelle- 
ment avoir  d'autre  témoin  que  le  général  Berthier.  Les 
autres  officiers  qui,  ainsi  que  moi,  accompagnaient  le 
général  Masséna,  restèrent  dans  le  salon  des  officiers  de 
service,  où  se  trouvaient  Murât,  Junot,  Duroc.  Or  ce 
rapprochement,  pour  des  hommes  qui  venaient  de 
prendre  la  part  la  plus  active  à  deux  faits  d'armes  si 
grands  dans  l'histoire,  devait  amener  entre  eux  un 
échange  de  propos  sur  un  sujet  qui  les  intéressait  à  tant 
de  titres.  Nous  prîmes  donc  l'initiative  en  présentant 
nos  félicitations,  en  posant  des  questions;  mais  nous 
nous  heurtâmes  à  une  réserve  qui  était  une  attitude  de 
prévision  autour  de  Bonaparte  et  qui  devint  l'attitude 
officielle  autour  de  Napoléon.  Nos  interlocuteurs  évi- 
tèrent tout  ce  qui  était  de  nature  à  retenir  l'entre- 
tien sur  ce  sujet,  et,  comme  l'embarras  et  la  gêne  allaient 
se  prolonger  entre  le  quartier  général  du  Premier  Con- 
sul et  de  Berthier,  et  celui  du  général  Masséna,  je  ne  sais 
pas  qui  amena  la  diversion.  Quoi  qu'il  en  soit,  cette  di- 
version, le  seul  souvenir  qui  me  reste  de  mon  appari- 


ENTBBVUE  DU  PREMIER  CONSUL  ET  DE  MASSÉNA.  128 

tion  chez  le  Premier  Consul,  à  Milan,  fut  un  défi  de  force 
entre  Marat  et  an  clief  d'escadron  d*artillerie.  Le  géné- 
ral Murât  n'étant  plus  en  position  de  se  prendre  corps  à 
corps  avec  personne,  les  deux  champions  s'assirent  aux 
deux  côtés  d*une  table  peu  large,  appuyèrent  leur  coude 
droit  sur  cette  table,  se  prirent  ensuite  les  mains  en 
entrelaçant  les  doigts,  et  chacun  d'eux  s'efforça  de  ren- 
verser le  bras  de  l'autre.  Trois  efforts  restèrent  sans  ré- 
sultat, mais  la  pression  des  doigts  sur  la  main  de  cha- 
cun des  adversaires  avait  été  telle  que  le  sang  était 
venu  sous  chacun  d'eux  (1). 

Cette  diversion  n'avait  relativement  que  peu  duré,  et 
l'entrevue  du  Premier  Consul  et  du  général  Masséna  fut 
très  longue.  Il  ne  nous  était  resté  d'autre  ressource  que 
de  prendre  patience;  enfin,  le  général  reparut  dans  le 
salon  de  service;  tous  les  regards  s'attachèrent  sur  lui, 
et  les  nôtres  ne  furent  pas  les  moins  scrutateurs;  son 
visage  exprimait  à  la  fois  l'agitation  et  le  contentement; 
bientôt  notre  indécision  fut  fixée  par  ces  mots  :  t  Mes- 
sieurs, le  Premier  Consul  retourne  à  Paris,  et  je  com- 
mande l'armée.  • 

Le  Premier  Consul  repartit  pour  Paris  dès  le  len- 
demain, je  crois,  et  je  repris  immédiatement  auprès  du 


(1)  Ce  fait  me  rappelle  un  ami  de  jeunesse  de  mon  père  qui,  s'en- 
orgueillissant  d'une  vigueur  extraordinaire  et  ayant  appris  quMl  y 
avait  à  Bar-le-Duc,  Je  crois,  un  ouvrier  renommé  pour  sa  force, 
alla  le  trouver  et  lui  offrit  de  décider  par  une  épreuve  lequel  des 
deux  était  plus  fort  que  Tautre.  L'ouvrier  se  reconnut  en  effet 
très  fort;  mais  il  ajouta  que  sa  force  faisait  vivre  sa  famille,  et 
qu'il  ne  pouvait  la  compromettre  dans  une  lutte  avec  un  adver- 
saire pour  qui  une  force  peut-être  égale  n'était  qu'un  sujet  d'a- 
musement. L'ami  de  mon  père  insista  et  finalement  obtint  que, 
sans  employer  la  totalité  de  leurs  moyens  et  sans  risquer  de  se 
jeter  à  bas  l'un  ou  l'autre,  ils  se  borneraient  à  se  tàter.  ils  se 
prirent  donc  à  bras-le-corps,  et,  au  premier  effort,  tous  deux  cra- 
dièrent  le  sang. 


114    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉBADLT. 

général  en  chef,  avec  qui  j'étais  logé,  les  fonctions  que 
j'avais  remplies  à  Gènes,  et  si  elles  ne  furent  pas  plus 
importantes,  elles  furent  beaucoup  plus  multipliées 
qu'elles  ne  l'avaient  été.  Un  des  premiers  objets  dont 
je  m'occupai  fut  l'échange  du  capitaine  Dath,  l'un  de 
mes  adjoints,  fait  prisonnier,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  à 
Gènes,  et  l'on  n'aurait  pu  rien  ajouter  à  la  manière  gra- 
cieuse avec  laquelle  M.  le  général  Mêlas  fit  droit  à  la 
demande  que  je  lui  adressai. 

Par  mes  fonctions  mêmes,  par  la  confiance  toute  par- 
ticulière que  m'accordait  le  général  en  chef,  je  devins 
en  quelque  sorte  une  puissance,  et  je  ne  saurais  dire 
combien  de  notables  habitants,  combien  de  généraux  et 
d'officiers  eurent  à  s'adresser  à  moi.  Je  n'ai  jamais,  dans 
ma  longue  carrière,  négligé  une  occasion  de  rendre  un 
service  quand  cela  était  en  mon  pouvoir,  et  je  me 
suis  toujours  efforcé  de  concilier  ces  bonnes  intentions 
avec  le  sentiment  de  justice,  qui,  pour  tout  homme  et 
pour  le  soldat  surtout,  est  le  plus  nécessaire  et  le  plus 
impérieux  des  devoirs.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que, 
en  bien  des  circonstances,  l'homme  le  plus  pénétré  de 
tels  sentiments  se  trouve  soumis  à  des  influences  qui  le 
dominent,  et  son  amour  de  la  justice  peut  être  impuis- 
sant contre  son  désir  de  croire  équitable  ce  qu'il  est  trop 
vivement  intéressé  à  juger  tel.  Ce  sont  là  des  tributs 
dont  l'humanité  ne  s'affranchira  jamais  complètement; 
car,  malgré  les  belles  théories  des  sages,  le  moi,  le  ter- 
rible moi,  sera  toujours  là. 

Or,  certain  jour,  Pauline  me  prévint  que  la  comtesse 
Resta,  dame  fort  considérée  et  non  moins  digne  de 
l'être,  allait  s'adresser  au  général  en  chef  pour  une  ré- 
clamation, au  succès  de  laquelle  elle  attachait  beaucoup 
de  prix;  Pauline  ajoutait  :  «  C'est,  de  toutes  les  amies 
de  ma  famille,  celle  qui  a  le  plus  de  bontés  pour  moi,  et 


i 


JUSTICE   INTÉRESSÉE.  UÙ 

'eomœe  je  suppose  que  cette  circonstaace  ne  la  desser- 
Tira  pas.  j'ai  cru  pouvoir  garantir  votre  zèle.  »  Ces  quel- 
ques mois  avaient  BUfil  pour  exciter  en  moi  l'invincible 
besoin  de  complaire  à  la  comtesse  Resta;  mais  Pauline 
ne  savait  pas  le  sujet  de  la  demande,  et  je  tremblais  à 
l'idée  que  je  pourrais  avoir  vraiment  trop  d'elTorts  k 
feire  pour  m'illusionner  sur  la  valeur  de  la  cause  que 
j'acceptais  de  soutenir.  Par  bonheur,  la  réclamation  se 
trouva  fiindée,  quoique  non  suffisamment  motivée  I  Je 
donnai  donc  au  général  eu  chef  l'apparence  d'une  solli- 
citude â  laquelle  il  ne  pensait  pas,  et  je  me  rendis  chez  la 
comtesse  comme  y  allant  de  sa  part;  je  dus  aux  explica- 
boDS  qu'elle  me  donna  beaucoup  plus  de  raisons  qu'il 
fallait  pour  une  décision  entièrement  favorable; 
*f  obtins  même  qu'elle  refit  sa  lettre  sous  ma  dictée,  aQo 
delà  rendre  sans  réplique;  bref,  j'y  mis  tant  de  ztle, 
Ib  décision  fut  si  complète  par  le  fond,  si  flatteuse  par 
la  forme,  que  cette  conduite,  jointe  à  je  ne  sais  quels 
autres  faits  dont  elle  eut  connaissance,  me  fit  donner 
par  elle  le  nom  de  f  1/  générale  buono  >,  nom  qu'elle 
me  conserva  même  dans  les  lettres  qu'elle  m'écrivit 
après  que  J'eus  quitté  l'Italie,  et  qui.  à  Milan,  fut  si  gé- 
néralement adopté  dans  sa  très  nombreuse  société  dont, 
&  dater  de  ce  moment,  je  (is  partie,  qu'on  ne  m'y  appe- 
lait plus  autrement.  Ce  ne  fut  pas  tout,  cette  bonne  com- 
tesse Resta  Si  les  plus  grands  efforts  pour  arranger  une 
rencontre  chez  elle  entre  le  marquis  et  la  marquise  de 
Uédicls  Marignuno,  père  et  mère  de  Pauline,  et  moi.  Ces 
«(Torts  furent  inutiles;  mais  le  marquis  voulut  du  moins 
voir,  resta  dans  ce  but  chez  la  comtesse,  un  Jour 
|oe  l'on  m'y  attendait,  ne  se  fit  pas  connaître  et  partit 
'vrant  que  sa  fille  orrivAt;  il  n'eut,  m'a-t-on  rapporté, 
des  choses  obligeantes  à  dire  de  moi.  Je  ne  vis  éga- 
lement qu'une  seule  fois  et  comme  par  hasard  le  frère 


126    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

de  Pauline,  qui  partageait  le  superbe  éloignement  de  sa 
famille  pour  tout  ce  qui  était  français;  mais  ne  me  suffi- 
sait-il pas  que  Pauline  pensât  tout  autrement? 

Cette  Pauline,  jamais  je  n'aurais  voulu  lai  laisser 
supposer  que  je  ne  sacrifiais  pas  tout  à  elle,  que  je  n'ap- 
partenais pas  à  ses  moindres  désirs;  toutefois,  avec  un 
général  en  chef  comme  le  général  Masséna,  aussi  soucieux 
d'exactitude,  aussi  sévère  pour  l'exécution  de  ses  ordres, 
ce  n'était  pas  chose  facile  que  de  concilier  les  devoirs 
militaires  et  ceux  de  l'amour.  J'avais  donc  dressé  deux 
officiers  et  quatre  secrétaires,  et,  sitôt  sorti  de  chez  le 
général  en  chef  près  duquel  j'arrivais  tous  les  matins  à 
sept  heures,  minute  sonnante,  je  remettais  aux  premiers 
les  réponses  faciles,  je  faisais  expédier  par  les  secré- 
taires les  lettres  signées,  je  rédigeais  les  réponses  diffi- 
ciles, et  cela  me  menait  au  déjeuner,  c'est-à-dire  à  onze 
heures.  Le  déjeuner  terminé,  je  corrigeais  les  minutes 
faites  par  mes  officiers,  je  renvoyais  les  miennes  dont 
les  secrétaires  faisaient  immédiatement  la  mise  au  net, 
je  lisais  les  nouvelles  lettres  venues,  puis,  mes  officiers 
et  moi,  nous  en  faisions  les  analyses  ou  répondions  aux 
choses  urgentes.  De  cette  sorte,  tous  les  après-midi,  à 
une  heure,  je  pouvais  arriver  chez  Pauline,  et  non  moins 
exactement  que  les  matins  chez  le  général  en  chef,  et, 
soit  que  nous  dussions  rester  chez  elle,  soit  que  des 
courses  ou  des  visites  nous  obligeassent  à  sortir,  je  ne  la 
quittais  qu'à  quatre  heures.  J'allais  alors  continuer  mes 
lectures  et  analyses,  que  les  secrétaires  copiaient  dans  la 
soirée;  je  parais  encore  à  quelques  réponses  pressées  et 
je  revoyais  mon  manuscrit  du  Journal  du  bloctu,  dont  à 
mesure  je  faisais  faire  deux  copies.  Enfin,  le  dtner 
achevé,  je  restais  une  demi-heure  dans  le  salon  du  gé-» 
néral  en  chef,  je  lui  faisais  signer  les  pièces  qui  pou* 
valent  réclamer  une  prompte  expédition,  je  les  faisais 


BONHEI^B    BM   DEBOUTE.  121 

Kgistrer  et  expédier;  à  huit  heures,  J'étais  de  retour 

"'diez  Pauline  et  je  l'accompagnais  cliez  quelques  amis 

ou  bien  à  l'Opéra;  vers  minuit,  iiou s  allions  parfois  faire 

des  promenades,  ce  qui  nous  menait  à  deux,  trois  heures 

du  matin. 

C'est  à  l'une  de  ces  promenades  que  j'eus  la  pre- 
mière impression  d'un  espionnage  dont  nous  étions 
l'objet  et  d'un  dangisr  qui  pouvait  nous  menacer.  Nous 
arioiis  quitté  le  IhéiUre,  le  temps  était  superbe,  et  ma 
voiture  nous  conduisit  jene  sais  plusà  quel  parc  d'ordi- 
naire assez  fréquenté.  Nous  mîmes  pied  à  terre;  quoi- 
qu'il ne  filt  guÈre  que  minuit,  le  parc  était  désert;  nous 
errâmes  assez  longtemps,  entraînés  par  te  charme  du 
cette  solitude  intime.  Un  banc,  placé  au-dessous  d'une 
terrasse,  s'offrit  i\  notre  vue;  nous  voulûmes  nous  y 
reposer;  mais,  pour  éviter  à  Pauline  le  contact  du 
inarbre  froid,  je  la  pris  dans  mes  bras.  Celte  position 
n'était  pas  de  nature  à  n'en  pas  provoquer  une  autre; 
liref,  et  sans  que  Je  puisse  dire  comment,  Pauline  se 
retrouva  tout  à  coup  sur  le  banc,  et  non  plus  sur  mes 
genoux;  au  moment  où  elle  devait  le  plus  désirer  n'avoir 
d'autre  vue  que  celle  d'un  Brniaoïeut  brillant  d'étoiles 
DU  confondre  ses  regards  avec  les  miens,  elle  distingua 
BUT  la  terrasse  deux  yeux  ardents  qui  nous  regardaient. 
L'a  cri  lui  échappa  et  mit  en  déroute  notre  bonheur. 
J'aperfois  alors  le  nouvel  Actéon;  la  colère  s'empare  de 
moi;  je  m'élance  vers  un  escalier  qui  était  proche  et,  le 
sabre  à  la  main,  Je  poursuis  le  profane,  que  son  avance 
ni  plus  encore  l'impossibilité  où  je  me  trouvais  de  laisser 
Pauline  seule  sauvèrent  du  salaire  que  je  lui  destinais. 
Je  rejoins  donc  Pauline,  et  nous  reLournons<t  ma  voiture 
d'abord  un  peu  troublés,  bientôt  riant  aux  larmes.  Kûus 
Bie pensions  alors  qu'à  quelque  curiosité  fortuite;  mais 
pvitres  indices,  qui  survinrent  peu  après,  et  des  faits, 


1S8    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

qu'on  lira  par  la  suite,  me  donnèrent  à  penser  que  nous 
avions  été  suivis. 

J'étais,  un  matin,  occupé  de  mon  travail  quotidien,  et 
quanta  ma  mise,  en  bottes  (comme  depuis  1793  je  l'ai 
toujours  été  dès  ma  sortie  du  lit),  en  redingote  d'uni- 
forme à  épaulettes,  mais  la  chemise  ouverte,  et  je  tenais 
à  la  main  le  manuscrit  du  journal  auquel  j'allais  ajouter 
quelques  corrections,  lorsqu'on  m'annonça  Wicar,  con- 
sidéré alors  comme  un  des  premiers  dessinateurs  de  son 
temps,  et  celui  à  qui  nous  devons  la  galerie  de  Flo- 
rence (1).  Il  venait  de  unir  le  portrait  du  général  en 
chef  et  terminait  celui  du  général  Oudinot;  devant 
exécuter  ceux  des  principaux  officiers  du  quartier  gé- 
néral, il  me  demanda  de  travailler  au  mien.  L'offre 
valait  une  favorable  réponse;  j'acceptai  donc  :  t  Mais 
quelle  pose  adopter?  •  ajoutai-je,  en  me  laissant  aller 
sur  un  siège  près  duquel  je  me  trouvais  et  sans  avoir 
quitté  le  manuscrit  du  blocus  de  Gènes  que  j'avais  à  la 
main,  c  Celle  que  vous  avez,  répliqua-t-il  vivement; 
de  grâce,  ne  bougez  pas.  »  Et  c'est  ainsi  que  fut  fait  le 
portrait  que  mon  ûls  aîné  possède;  en  souvenir  du  blocus 
de  Gènes,  une  vue  de  cette  ville  forme  le  fond. 

L'habileté  avec  laquelle  Wicar  avait  saisi  ma  ressem- 
blance me  suggéra  l'idée  de  posséder  Pauline  dessi- 
née par  lui  ;  il  échoua  complètement.  Indépendamment 
du  nez  exquis,  de  la  bouche  charmante,  des  yeux  admira- 
bles, des  cheveux  magnifiques,  indépendamment  de  toute 
cette  perfection  incomparable,  il  y  avait  en  Pauline  une 
sorte  d'idéalité  voluptueuse  et  caressante  qui,  sans  même 
parler  de  l'inconcevable  jeu  de  sa  physionomie,  de  ses 


(i)  Wicar  fut  chargé  par  le  grand-duc  de  Toscane  de  dessiner  les 
objets  d'art  de  la  galerie  de  Florence  ;  ses  dessins,  gravés  par  Mas- 
quelier,  furent  publiés  en  trois  volumes,  de  1789  &  1821.  (Ëo.) 


LES    PORTRAITS    DE   WICAR.  129 

grâces  presque  insaisissables,  devait  être  le  désespoir 
de  tous  les  peintres.  D'ailleurs,  Wicar,  pour  échapper 
sans  doute  à  cette  insaisissable  physionomie,  avait  choisi 
la  pose  de  profil  ;  mais  cette  pose,  qui  ne  laissait  voir  qu'un 
bras  isolé,  sans  faire  apparaître  l'autre,  avait  quelque 
chose  de  gauche.  Ce  fut  donc  encore  une  nouvelle  espé- 
rance déçue,  et  plus  tard  seulement,  quand  je  n'avais 
plus  ni  espoir,  ni  motif  de  revoir  Pauline,  le  hasard  me 
fit  acheter  une  Madeleine,  qui  sous  le  rapport  de  la  res- 
semblance offrait  d'elle  un  portrait  frappant. 

D  se  trouva  quelques  personnes  de  la  haute  société 
qui  voulurent  fêter  le  retour  des  Français  à  Milan; 
une  dame,  dont  le  nom  m'est  échappé,  donna  notam- 
ment deux  bals  aussi  remarquables  par  le  choix  des  six 
cents  invités  et  par  la  richesse  ou  l'élégance  de  leur  cos- 
tume, que  par  la  beauté  et  l'étendue  des  appartements, 
leur  éclairage  et  leur  décoration.  Quand  elle  apparut  au 
premier  de  ces  bals,  Pauline  eut  un  véritable  triomphe; 
elle  portait  un  costume  à  la  Roxelane,  qui  laissait  devi- 
ner les  suavités  enchanteresses  de  toute  sa  personne;  et 
lorsqu'elle  entra  dans  la  galerie  où  l'on  dansait,  tous  les 
hommes  se  tournèrent  vers  elle;  si  le  murmure  d'ad- 
miration involontaire  qu'ils  laissèrent  entendre  put  flat- 
ter Pauline,  elle  n'éprouva  pas,  j'en  suis  sûr,  autant  de 
fierté  que  j'en  eus  à  la  voirentourée  d'un  tribut  dont  elle 
était  si  digne. 

Cette  vie  de  délices  dura  trois  mois.  Mais  arrivait 
l'heure  que  le  Premier  Consul  et  son  vizir  Berthier 
avaient  apparemment  jugée  comme  celle  où  seraient 
sufGsamment  oubliés  les  titres  récents  de  gloire  du  géné- 
ral Masséna,  et,  après  trois  mois  d'un  commandement 
de  paix,  alors  qu'on  présageait  le  retour  des  hostilités, 
le  général  Masséna  fut  remplacé,  et  remplacé  par  qui? 
par  le  général  Brune,  qui,  en  dépit  de  sa  campagne  de 

MX  9 


ISO    MÉMOIRES  DO  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Hollande,  dont  la  gloire  ne  lui  appartient  pas  (i),  était 
loin  d'avoir  les  qualités  d'un  véritable  chef.  Manquant  à 
la  fois,  et  de  ces  larges  conceptions  qui  constituent 
l'homme  de  guerre,  et  de  cette  entente  des  plus  simples 
mouvements  militaires,  encore  plus  manquait-il  de  cette 
force  morale  qui  subordonne  toutes  les  volontés,  qualité 
sans  laquelle  non  seulement  l'entente  du  métier,  mais 
encore  le  génie  seraient  insuffisants.  La  courte  campagne 
qu'il  fit  en  Italie,  après  le  remplacement  du  général  Mas- 
séna,  se  trouve  hors  du  cercle  de  mes  souvenirs  person- 
nels, et  ce  serait  sans  à-propos  ici  que  d'en  signaler  les 
fautes;  qu'il  me  suffise  donc  de  citer  ce  fait,  qu'il  fit 
marcher  trois  corps  de  son  armée  sur  une  seule  route, 
de  sorte  que  les  divisions  du  centre  et  de  la  gauche 
partaient  et  arrivaient  tellement  tard  que  les  journées 
se  passaient  à  se  mettre  en  mouvement  et  les  nuits  à  se 
déployer.  Nos  malheureux  soldats,  qui  se  vengent  des 
fautes  de  leurs  chefs  par  des  plaisanteries,  et  de  leur 
sang  prodigué  en  pure  perte  par  des  jeux  de  mots, 
appelaient  cette  manière  d'avancer  :  <  Marcher  à  la 
Brune.  >  Pour  avoir  l'allure  de  quolibets,  de  tels  mots 
n'en  sont  pas  moins  des  sentences  sans  appel. 

Cependant  Brune  qui,  faute  de  volonté,  se  perdait 
dans  les  tâtonnements.  Brune  qui  subissait  l'influence  de 
quelques  généraux  de  prédilection  et  donnait  toujours 
raison  au  dernier  qui  lui  parlait,  Brune  fut  un  révolu- 
tionnaire tenace,  un  honnête  homme,  entièrement  dé- 
voué à  son  pays  et  à  tout  ce  qui  relevait  de  ses  devoirs; 
malheureusement,  ce  n'est  pas  la  même  chose  d'avoir  du 


(1)  Le  général  Brune,  ayant  attaqué  sans  succès,  so  reployait, 
poursuivi  par  les  Anglo-Russes,  lorsque  le  général  Vandamme  lui 
arracha  l'autorisation  de  marcher  avec  ses  troupes  sur  le  flanc  de 
l'ennenoi,  et  ce  mouvement  détermina  la  défaite  du  vainqueur  et  fit 
la  gloire  du  fuyard. 


i 


mérite  comme  homme  ou  comme  chef.  A  la  tSte  d'une 
trmée  it  manquait  de  capacité  et  de  vigueur,  et  quand  il 
fut  fait  maréchal. c'est  de  lui  qu'on  apu  dire  qu'une  bé- 
quille lai  eût  mieux  valu  que  ce  Mtoo,  trop  court  d'ail- 
leurs pour  sa  longue  taille  et  trop  lourd  pour  son  bras  (1). 
Ainsi,  malgré  l'avantage  que  nous  avions  de  posséder 
toutes  les  places  fortes  de  l'Italie  et  d'être  de  cette  sorte 
sur  les  derrières  de  l'ennemi  comme  sur  son  front,  on  ne 
petit  prévoir  ce  qu'il  serait  advenu  de  cette  armûi?  si  elle 
avait  longtemps  combattu  sous  ce  faible  commande- 
ment; mais  Moreau  gagna  la  bataille  de  Hobenlinden, 
et  la  paix,  signée  un  mois  plus  tard  à  Lunéville,  permit 
de  ne  regretter  ni  l'inaction  forcée  de  Masséna,  ni  l'em- 
ploi de  Brune. 

C'est  vers  six  heures  du  malin  que  le  gênerai  Mas- 
Béna  retut  à  Milan  le  courrier  qui  lui  apporta  la  notifl- 
catiOD  de  son  remplacement.  A  l'inslant,  il  se  rendit 
dans  ma  chambre  pour  me  donner  cette  déplorable 
Bouvetle,  m'annoncer  que,  dans  la  soirée,  il  partirait 
pourParis,  et  me  témoigner  le  désir  d'emporter  avec  lui 
une  copie  du  Journal  du  blocus  de  Gènes.  Par  bonheur, 
l'une  de  ces  copies  venait  d'être  revisée  par  moi;  une 
liemi-heure  après,  je  la  lui  portai,  et  nous  fîmes  en- 
semble notre  dernier  travail,  qui  ne  laissa  pas  une  lettre 
à  répondre  ;  quant  aux  dépêches  qui  arrivèrent  dans  la 
journée,  elles  furent  laissées  cachetées  au  général  Brune. 

(1)  On  vdiTB  quo,  lorsque  NnpolËon  créa  les  maréchaux  da  t'Em- 
^re.  il  fut  nlarmi  du  rang  auquel  11  Élevait  dea  cbefa  militaires 
Iran scend Buts,  ol  cette  alarme,  il  pouvait  d'autant  plus  l'avoir  qu'il 
élut  lui -tnâtue  le  plus  grand  cïcuiplo  du  danger  qu'offrait  alors  ot 
([n'offrira  toujours  uu  accroissenient  do  puissance  dévolu  aux 
grauds  maaieTirs  d'armées.  îi'il  ne  put  donc  éviter  de  confiner 
Mtte  dignité  A  ceux  dont  le  génie  pauvail  devenir  redoulablo  par 
r*ialtation  d'un  tel  honneur,  il  cliorclia.du  moinaft  la  ravaler  par  la 
plupart  de  ses  autres  choix.  Par  bonheur  pour  les  Uaiséna.  ks 
Jourdan,  les  Lttuaea,  de  telles  assimilations  n'assimilèrent  rien. 


132    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

En  donnant  vers  trois  heures  du  soir  ses  dernières  signa- 
tures, il  me  remit  comme  gratiûcation  pour  mes  officiers 
et  secrétaires  3,000  francs,  qui  de  suite  leur  furent 
répartis  à  raison  de  800  francs  par  oiBcier,  de  350  francs 
par  secrétaire.  Lorsque  tout  cela  fut  réglé  :  t  Mon  géné- 
ral, dis-je,  j'ai  une  dernière  grâce  à  vous  demander, 
c'est  que  vous  vouliez  bien  signer  cette  autorisation  de 
me  rendre  à  Paris.  —  Vous  ne  restez  pas  avec  Brune? 
—  Non,  mon  générai.  —  Partez-vous  en  même  temps 
que  moi? — Mon  général,  accordez-moi  de  rester  encore 
à  Milan.  •  A  dix  heures  du  soir,  il  avait  quitté  l'armée; 
le  lendemain,  il  avait  quitté  l'Italie,  et  moi  le  palais  qui 
avait  servi  à  sa  demeure. 

On  voit  au  milieu  de  combien  de  regrets  je  restais.  Je 
perdais  un  chef  qui  m'avait  honoré  de  sa  confiance, 
ouvert  son  intimité,  dont  j'avais  partagé  le  logement 
et  la  table,  qui  m'avait  comblé  de  bontés,  auquel  il  était 
si  honorable  d'être  attaché,  que  j'aimais  autant  que  je 
le  respectais  (i).  J'avais  vu  partir  avec  lui  tous  ceux  qui 

(i)  Je  me  rappelle  à  ce  propos  deux  faits  que  je  place  ici,  parce 
qu'ils  complètent  ce  que  j*ai  dit  du  général  Masséna. 

Un  ancien  ofQcier  du  Royal  italien,  celui  qui,  comme  capitaine, 
commandait  la  compagnie  dans  laquelle  le  général  Masséna  avait 
débuté  comme  soldat,  vint  à  Milan  et  se  présenta  chez  son  ancien 
subordonné  devenu  général  en  chef.  Le  général  s'empressa  d'aller 
au-devant  de  lui,  dès  qu'on  l'eut  annoncé,  et  l'amena  lui- 
même  dans  son  cabinet.  Il  le  retint  à  dîner,  lui  donna  pour  con- 
vives tous  les  généraux  qui  se  trouvaient  au  quartier  général,  et, 
lorsqu'il  arriva  avec  lui  dans  le  salon,  il  le  présenta  par  ces  mots  : 
«  Vous  voyez,  messieurs,  mon  ancien  capitaine,  le  premier  chef 
sous  les  ordres  duquel  j'ai  eu  l'honneur  de  servir,  et  un  chef  dont 
je  me  rappellerai  toujours  les  bontés.  »  Le  dîner  servi,  il  prit  son 
ancien  capitaine  par  la  main,  le  conduisit  à  table,  le  plaça  é.  sa 
droite,  et  pendant  tout  le  repas  lui  montra  tellement  d'égards  que 
le  pauvre  vieux  ne  put  retenir  ses  larmes. 

A  un  autre  dîner  assista  le  général  autrichien  comte  de  Saint* 
Julien,  venu  é.  Milan  pour  une  mission.  On  parla  de  je  ne  sait  plus 
quelle  affaire  où  les  Autrichiens  avaient  été  malmenés  d'une  ma- 


VKNCEANCK  DB   MARI. 


133 


dans  cette  armée  formaient  me&  retatione  journalières; 
j'avais  de  fait  abdiqué  un  pouvoir  qui  donnait  tant  de 
relief  à  ma  posilioa;  de  nouveau  je  redevenais  cLran^er 
nu  mouvement  de  cette  grande  machine  qu'on  nomme 
armée,  et  dont  tant  de  cordes  avaient  vibré  dans  mes 
mains;  je  voyais  un  chef;  physiquement  géant  de  cinq 
pieds  onze  pouces,  moralement  nain  de  quelques  pou- 
ces, fij^rer  comme  doublure  dans  un  râle  qui  ne  me 
semblait  pas  en  comporter;  enlin,  et  après  une  vie  dont 
tous  les  jours  étaient  réclamés  par  des  devoirs  impor- 
tants, je  tombais  dans  une  inaction  complète;  mais  Pau- 
line me  restait,  et,  si  elle  remplissait  mon  cœur,  elle 
sufGsait  également  pour  fournir  à  ma  pensée,  à  mon 
imagination,  plus  d'aliments  que  celles-ci  ne  pouvaient 

I  en  consommer.  Je  ne  vivais  donc  plus  que  pour  elle, 
svecelle;  je  sembiais  demander  au  présent  tout  ce  que 
l'avenir  m'avait  présagé  de  délices,  et  c'est  dans  celte 
ivresse,  dont  le  souvenir  seul  est  encore  une  volupté,  que 
je  tâchai  d'oublier  et  le  monde  et  moi-mâme. 

Toutefois,  il  était  écrit  que  je  ne  devais  plus  connaître 
3  Milan  de  joie  tranquille.  Un  Napolitain,  auquel  j'avais 
rendu  un  grand  service  et  qui  se  trouvait  en  France, 
reçut  de  son  frère  une  lettre  dans  laquelle  celui-ci  ra- 

,   contait  que  Ricciulli,  dans  un  redoublement  de  haine  et 

I   de  rage  contre  moi,  avait  mis  â  prix  mon  assassinat; 

,  on  Calabrais,  qui  s'en  était  chargé,  cherchait  depuis 
quelque  temps,  en  nous  suivant,  à  gagner  son  argent 
dons    lea   conditions  les  plus  favorables   possible.  Le 

niirg  fort  honorable  par  un  do  nos  généraux  :  ■  AJi  1  reprit  le 
ftÉutral  Sainl-Julieo,  aveu  un  sourire  é<tuivoque,  c'est  un  liotnme 
ton  heureux.  —  Général,  répliqua  vivcmenl  Masaéaa,  on  comprcn- 
dntit  CD  mot  A  propoï  d'un  homme  oui  ne  serait  connu  uuu  n^r  un 


•nul  fait  d' 


, quiconque  ù,  su  illustrer  un  liaut 

même  penilant  uuo  seule  campagne,  n' 
Lo  général  Saint-Julioa  oe  répliqua 


pas  seuleuL'ut 


134    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Napolitain  m'envoya  donc  un  exprès  pour  me  mettre 
sur  mes  gardes,  et  rien  ne  pouvait  m'être  plus  utile. 
J'arrivais  chez  Pauline  à  l'heure  de  son  lever,  parfois 
avant;  mais  je  ne  la  quittais  que  vers  deux  heures  du 
matin,  heure  à  laquelle  je  rentrais  chez  moi  souvent  en 
voiture,  non  moins  souvent  à  pied,  seul,  en  costume 
bourgeois  et  n'ayant  à  la  main  qu'une  badine.  Plus  d'un 
grand  quart  d'heure  séparait  mon  logement  de  celui  de 
Pauline,  et  durant  ce  trajet  j'avais  à  suivre  une  bonne 
partie  du  canal.  Malgré  l'avis  reçu,  je  ne  changeai  rien 
à  mes  habitudes;  seulement,  quand  je  devais  revenir  à 
pied,  je  mettais  mon  uniforme  ou  une  redingote  d'uni- 
forme, sous  laquelle  se  cachait  mon  sabre,  et  je  pris  sur 
moi  une  paire  de  pistolets  de  poche.  Bien  m'en  prit  de 
ces  précautions;  car,  une  nuit,  à  peine  sorti  de  chez 
Pauline,  je  me  vis  suivi.  Il  était  difficile  d'être  plus  agile, 
de  marcher  plus  vite  et  de  mieux  courir  que  moi,  et, 
comme  il  n'y  avait  aucun  honneur  à  se  commettre  avec 
un  gueux,  j'aurais  pu  échapper  par  la  rapidité  de  ma 
course  et  gagner  un  plus  sûr  chemin  ;  aussi  bien  je  pou- 
vais marcher  le  pistolet  au  poing  sur  l'homme  qui  me 
talonnait;  il  n'était  pas  à  croire  qu'il  fût  seul;  dételles 
besognes  exigent  des  complices,  que  sans  doute  j'allais 
trouver  apostés  le  long  du  canal;  mais,  armé  comme  je 
l'étais,  je  résolus  de  risquer  l'aventure  et  je  continuai 
mon  chemin,  tout  en  observant  cependant  de  garder  une 
bonne  avance.  Parvenu  au  canal,  je  devins  plus  attentif 
encore,  et  il  ne  put  me  rester  aucun  doute  lorsque,  au 
tiers  environ  du  parcours,  je  vis  à  soixante  pas  en 
avant  de  moi  un  homme  quitter  brusquement  l'angle 
rentrant  d'une  porte  et  venir  à  ma  rencontre.  A  ce  mo- 
ment, celui  qui  me  suivait,  rejoint  par  un  troisième, 
accéléra  sa  marche.  Gomme  la  première  chose  à  tenter 
était  d'empêcher  que  ces  trois  drôles  ne  se  réunissent, 


SEPARATION  ETERNELLE.  135 

mon  parti  fut  bientôt  pris,  et,  le  sabre  d'une  main,  un 
pistolet  de  l'autre,  je  courus  sur  celui  qui  me  faisait 
face  et  qui,  voyant  au  clair  de  la  lune  briller  mes 
armes,  décampa  à  toutes  jambes,  ce  qui  de  suite  fit  rétro- 
grader ses  compagnons  et  assura  ma  très  paisible  ren- 
trée cbez  moi.  Dès  que  je  revis  Pauline,  je  lui  contai 
mon  aventureuse  promenade;  mais  j'eus  beau  vouloir 
égayer  mon  récit,  je  ne  pus  prévenir  des  larmes  d'amour 
pour  moi,  des  larmes  d'horreur  pour  son  mari. 

De  fait,  à  moins  que  ces  drôles  n'employassent  les 
armes  à  feu,  ce  qui  n'était  pas  à  supposer  au  milieu 
dune  ville,  pour  ne  rien  craindre  d'eux  il  me  suffisait 
d'éviter  une  surprise.  Or,  dans  mes.  rentrées  nocturnes, 
je  m'appliquais  à  ne  jamais  côtoyer  les  maisons,  je 
tournais  les  coins  de  rue  du  plus  loin  possible,  et  je  ne 
me  laissais  approcher  par  personne.  D'autre  part,  la 
saison  devenait  de  moins  en  moins  favorable  aux  courses 
tardives,  comme  celles  pendant  lesquelles  nous  avions 
été  suivis  avec  Pauline,  et,  très  tranquillisé  sur  les  moyens 
de  vengeance  de  Ricciulli,  je  ne  songeais  plus  qu'à  vivre 
esclave  heureux  de  chaînes  que  plus  que  jamais  je 
regardais  comme  indispensablement  éternelles.  Hélas  t 
elles  allaient  être  brisées. 

La  prolongation  de  mon  séjour  à  Milan  devenait  im- 
possible. Résolu  à  ne  pas  servir,  de  suite  du  moins,  avec 
le  successeur  du  général  Masséna,  je  ne  pouvais  faire 
partie  plus  longtemps  de  son  quartier  général;  j'avais 
un  congé;  mais  en  user,  c'était  partir;  ne  pas  en  user, 
c'était,  sitôt  qu'il  serait  écoulé,  me  faire  envoyer  dans 
une  des  divisions  de  l'armée  et  tout  aussi  bien  quitter 
Milan.  Dans  les  deux  hypothèses,  j'étais  séparé  de  Pau- 
line, et,  si  je  partais  pour  la  France,  je  croyais  rester  plus 
maître  de  mon  avenir  qu'en  me  faisant  employer  dans 
une  division,  môme  avec  le  grade  de  général  de  brigade. 


186    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Je  n'avais  pas  d'ailleurs  la  confirmation  de  ce  grade, 
que  le  général  Brune  pouvait  me  contester;  il  ne  pouvait 
non  plus  l'admettre  sans  me  constituer  une  obligation, 
que,  à  cause  du  général  Masséna,  je  ne  devais  pas  lui 
avoir.  C'étaient,  au  reste,  les  mêmes  considérations  qui 
m'avaient  fait  demander  ce  congé,  et  c'étaient  elles  qui 
me  forçaient  d'en  profiter. 

Cependant,  si  l'idée  seule  de  ce  départ  était  affreuse, 
l'exécution  m'en  paraissait  terrible,  et,  dès  que  je  dus 
reconnaître  qu'elle  était  inévitable,  la  nécessité  d'indi- 
quer un  jour  m'apparut  comme  une  douleur  impossible 
à  supporter.  Dans  cette  angoisse,  les  semaines  se  pas- 
sèrent, les  semaines,  puis  les  jours.  Une  lettre  de  mon 
père  devint  un  motif  nouveau  de  bâter  ma  résignation; 
enfin  une  dernière  tentative  du  général  Brune  pour  me 
retenir  me  mit  en  demeure,  ou  de  rester  avec  lui,  ce  que 
je  ne  pouvais  faire,  ou  d'indiquer  un  jour  de  départ 
comme  irrévocablement  fixé. 

Tel  fut  l'arrêt  fatal,  arrêt  dont  je  différai  encore  l'exé- 
cution d'un  jour,  puis  d'un  autre;  cependant  l'heure 
cruelle  sonna,  et,  dans  un  désespoir  qui  tenait  de  l'égare- 
ment, désespoir  que  cette  Pauline  si  regrettée  partagea 
de  la  manière  la  plus  décbirante,  nous  fûmes  arrachés 
l'un  à  l'autre,  et  je  dis  arrachés,  car,  comme  nous  ne 
pouvions  nous  séparer,  Richebourg,  dont  j'ai  parlé  à 
propos  du  général  Casablanca,  et  que  j'avais  retrouvé 
à  Milan,  que  je  venais  de  m'attacher  comme  aide  de 
camp,  me  prit  à  bras-le-corps  et  m'emporta  plus  qu'il 
ne  m'entraîna.  Ainsi  que  le  présagèrent  ses  cris,  que 
j'entends  encore  me  traverser  le  cœur,  je  quittais  Pau- 
line pour  ne  jamais  la  revoir. 


CHAPITRE  VI 


Plus  un  départ  est  déchirant,  plus  les  occupations  et 
préoccupations  qu'il  multiplie  sont  bienfaisantes,  et  je 
D'en  manquai  pas.  Il  semblait  qu'on  se  fût  donné  le  mot 
pour  m'accabler  de  commissions;  ma  voiture  était 
chargée  de  paquets,  et  dans  le  nombre  se  trouvaient 
plusieurs  sommes  d'argent,  dont  une  de  six  cents  louis, 
le  tout  en  or,  bien  entendu.  J'étais  porteur  aussi  d'un 
collier  de  trois  rangs  de  perles  neuves,  très  belles,  du 
prix  de  trente  mille  francs,  que  le  général  Yignolle  me 
remit  pour  Mme  Murât.  Bien  entendu  je  ne  donnai  de 
toutes  ces  valeurs  aucun  reçu,  je  ne  voulais  pas,  pour 
une  complaisance,  encourir  une  ruineuse  responsabilité. 
J'avais  à  traverser  le  Piémont,  dont  les  routes  étaient 
si  peu  sûres  qu'il  ne  se  passait  pas  de  semaine  sans  qu'on 
signalât  l'arrestation  de  quelque  calèche  parles  brigands; 
je  n'en  étais  pas  moins  fort  soucieux  d'emporter  avec 
moi  de  tels  dépôts,  et,  qui  plus  est,  comme  complément 
de  toutes  les  choses  de  prix  que  j'étais  destiné  à  ramener 
en  France,  se  trouva  la  femme  du  général  Poinsot;  ce 
général  m'avait  prié  de  me  charger  d'elle  jusqu'à  Lyon,  et 
comme  il  commandait  Alexandrie,  je  fus  forcé  de  passer 
par  cette  ville,  qui,  par  suite  de  ce  détour,  devint  ma 
première  couchée. 

Harassé  de  fatigue,  n'ayant  pas  fermé  l'œil  depuis  la 
veille,  accablé  de  chaleur^  épuisé  par  tant  de  larmes 


188    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

versées,  ayant  la  tôte  douloureuse,  j'eus  besoin  pour  me 
rafraîchir  de  refaire  ma  toilette,  et  je  ne  sais  par  quelle 
distraction  j'ôtai  un  anneau  qu'à  Naples  j'avais  enlevé 
d'un  des  doigts  de  Pauline,  et  comment  je  le  mis  dans 
ma  cuvette.  Toujours  est-il  que,  voulant  changer  l'eau, 
je  la  jetai  par  la  fenêtre,  et  que,  au  moment  où  la  cu- 
vette se  vidait,  un  petit  bruit  se  fit  entendre;  ce  bruit, 
qui  me  fit  tressaillir,  me  rappela  mon  anneau;  l'eau  ve- 
nait de  l'entraîner  avec  elle.  Hors  de  moi,  je  me  précipitai 
vers  la  fenêtre  et  j'aperçus  avec  épouvante  un  terrain 
tout  couvert  de  hautes  herbes;  il  fallut  ouvrir  avec  peine 
une  vieille  porte  rouillée  pour  aborder  à  ce  terrain  aban- 
donné; avec  mille  précautions  j'approchai  de  l'endroit 
mouillé  ;  les  herbes  étaient  aussi  hautes  que  moi,  et 
mes  premières  recherches  ne  purent  servir  qu'à  me  prou- 
ver rinutilité  de  les  poursuivre.  Enfin  l'offre  d'un  louis 
décida  deux  hommes  à  arracher  tige  à  tige  toutes  ces 
herbes,  à  l'entour  de  la  place  que  l'eau  avait  couverte, 
et  à  n'avancer  qu'à  mesure  que  le  terrain  serait  à 
fond  nettoyé;  trois  heures  ainsi  employées  firent  enfin 
retrouver  le  gage  d'amour,  que  je  recouvrai  comme  le 
talisman  de  tout  ce  qui  peut  exister  de  plus  précieux  et 
de  plus  cher  au  monde.  ' 

Le  général  Poinsot,  d'une  intrépidité  extraordinaire, 
du  reste  très  bon  enfant,  mais  commun  de  ton  et  de 
manières,  était  fort  loin  d'être  sans  esprit,  c'est-à-dire  de 
ne  pas  justifier  son  nom.  Plusieurs  de  ses  propos  me 
frappèrent  sur  le  moment;  tout  entier  à  l'obsession 
douloureuse  que  je  n'avais  ni  la  volonté  ni  le  pouvoir 
de  vaincre,  je  n'en  ai  gardé  qu'un  seul  présent  à  l'esprit. 
Comme  je  témoignais  à  ce  général  mon  étonnement  de  ce 
qu'il  pût  se  séparer  de  sa  fenmie  sans  nécessité,  voici 
quelle  fut  sa  réponse  :  «  Lorsque  je  reçois,  me  dit-il,  mes 
lettres  de  service  pour  une  campagne  active,  j'achète 


LE  GENERAL  POKNSOT   ET   SA   FEMME.  139 

une  propriété  que  ma  campagne  est  destinée  à  payer. 
Sitôt  des  conquêtes  faites,  j'obtiens  un  commandement 
et,  la  tranquillité  un  peu  rétablie,  je  fais  venir  ma  femme; 
puis,  dès  que  j'ai  réuni  la  somme  nécessaire  pour 
acquitter  la  dette  que  j'ai  hypothéquée  sur  la  guerre, 
Mme  Poinsot  part  pour  effectuer  elle-même  les  paye- 
ments, liquider  ma  nouvelle  propriété  et  parfois  l'agran- 
dir. >  Rien  n'était  plus  clair,  et  je  le  félicitai  de  ce 
dont  j'aurais  dû  le  plaindre. 

Le  lendemain,  à  la  pointe  du  jour,  je  me  remis  en  route 
avec  Mme  Poinsot,  mon  aide  de  camp  Richebourg,  mon 
valet  de  chambre,  ce  Jacques  Dewint,  qui  m'a  servi  avec 
tant  de  dévouement  jusqu'en  1814,  et  vingt-deux  hommes 
de  grosse  cavalerie,  commandés  par  un  maréchal  des 
logis.  Mme  Poinsot  et  moi  occupâmes  ma  bastardelle, 
Richebourg  et  Jacques  la  banquette  de  dehors. 

Cette  Mme  Poinsot  était  une  femme  assez  grasse, 
encore  fratche,  fort  gaie  et  en  somme  très  agréable;  mais 
mieux  elle  était,  plus  sa  société,  qu'en  un  autre  temps 
j'aurais  considérée  comme  un  bonheur,  me  fut  un  sup- 
plice. Absorbé  par  des  regrets  et  des  souvenirs  qui 
ramenaient  sans  cesse  ma  pensée  vers  Pauline,  j'étais 
incapable  de  rendre  supportable  un  tête-à-tôte  avec  toute 
autre  femme,  et,  pour  me  dispenser  même  des  moindres 
frais,  pour  éviter  toute  équivoque,  je  prétextai  un 
violent  mal  de  tête  et  je  feignis  cette  espèce  d'assou- 
pissement qui  pouvait  en  être  et  la  conséquence  et  la 
preuve.  Une  chose  cependant  me  convenait  éminemment 
dans  la  circonstance  d'être  chargé  de  Mme  Poinsot, 
c'était  Tescorte,  qui,  en  assurant  ce  que  cette  dame  por- 
tait, garantissait  également  ce  qui  m'avait  été  confié. 
Cette  escorte  ne  devait  nous  quitter  qu'à  la  Novalèse  ; 
mais  elle  ralentissait  notre  marche,  et  nous  étions  encore 
aune  bonne  lieue  de  Turin,  lorsque  la  nuit  nous  prit. 


140    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Je  dormais  profondément;  un  cri  nous  réveilla.  Riche- 
bourg  et  Jacques  s'étaient  mis  en  défense  et  répondaient 
par  un  coup  de  pistolet  à  deux  coups  de  fusil  qui  venaient 
d'être  tirés  sur  nous.  Dans  cette  surprise,  ma  première 
pensée  fut  pour  le  collier  de  Mme  Murât;  il  était  enfermé 
dans  un  portefeuille  placé  à  côté  de  moi;  en  un  instant 
je  l'en  eus  tiré  et  noué  autour  de  mon  cou;  puis  je  pris 
mes  pistolets,  et,  comme  la  voiture  était  arrêtée,  j'allais 
me  jeter  à  bas,  lorsque  le  maréchal  des  logis,  resté  i 
tort  en  arrière,  arriva  au  grand  galop  avec  ses  vingt- 
deux  hommes.  Cette  apparition  inattendue  changea  la 
scène;  nos  assaillants  prirent  la  fuite;  par  bonheur,  un 
seul  de  nos  chevaux  d'attelage  avait  été  blessé;  nous 
pûmes  donc  immédiatement  nous  remettre  en  route,  et 
cette  aventure  n'eut  d'autres  suites  que  l'ennui  d'aller, 
en  arrivant  à  Turin,  faire  ma  déclaration  chez  le  général 
qui  commandait.  Le  lendemain,  nous  passâmes  le  mont 
Cenis,  d'où  nous  gagnâmes,  sans  nous  arrêter,  Lyon,  où 
je  quittai  Mme  Poinsot  et  d'où  je  courus  à  toute  bride 
et  nuit  et  jour  sur  Paris;  j'étais  très  pressé  d'y  arriver, 
car  je  ne  pouvais  avoir  que  là  des  nouvelles  de  cette 
chère  Pauline  à  qui  j'avais  écrit  d'Alexandrie,  de  Turin 
et  de  Lyon. 

Dix  heures  du  soir  sonnaient  comme  je  passais  la 
barrière  d'Enfer,  dix  heures  un  quart  comme  je  descen- 
dais chez  mon  père.  Quelque  tard  qu'il  fût,  il  était  des 
choses  dont,  indépendamment  de  la  santé  et  du  bonheur 
de  se  revoir,  il  était  impossible  de  ne  pas  parler  de  suite. 
Or  mon  père  avait  vu  le  général  Masséna  dès  l'arrivée 
de  celui-ci  à  Paris,  et,  au  milieu  de  l'étonnement  que  lui 
causèrent  sa  vivacité  et  la  promptitude  de  ses  repar- 
ties, il  avait  compris,  aux  premiers  mots,  combien  le 
général  était  pressé  de  voir  publier  mon  Journal  du  hUh 
eus  de  GétieSj  et  il  s'était  offert  pour  le  faire  imprimer. 


T.K    COLLIRR    RE   MADAMK   MUflAT.  111 

Cette  proposition  accueillie,  il  avait  Mté  l'édition  autnot 
q'iil  l'avait  pu,  et,  depuis  huit  jours  que  l'ouvrage  avait 
paru,  cinquante  exemplaires  m'attendaient  chez  moi,  de 
la  part  du  général.  Les  heures  Tuirent  rapidement  à  rap- 
peler ces  détails  de  famille  et  d'all'aircs;  il  était  hicn 
plus  de  minuit  quand  je  me  couchai.  Le  lendemain,  je 
dormais  encore,  lorsque,  à  neuf  heures,  je  fus  r<^vcillé 
par  UD  messager  du  secrétaire  de  Mme  Murât;  celle-ci 
taisait  savoir  si  j'étais  arrivé  et  si  j'étais  porteur  de 
son  collier  de  perles;  deux  heures  après,  je  le  lui  remet- 
tais eu  lui  disant  :  •  Vous  n'en  aurez  pas  l'étrenne  >,ce 
qui  amena  le  récit  de  la  fdcheuse  reacontre  qui  m'avait 
déterminé  à  mettre  ce  collier  autour  de  mon  cou. 

Je  déjeunai  avec  le  général  Murât  et  sa  femme,  qui 
occupaient  alors  l'hAtel  situé  dans  la  partie  nord  des 
cours  des  Tuileries.  Il  était  difficile  d'être  plus  simple 
que  Murât,  plus  naturelle  que  ne  le  fut  cette  future 
reine  de  Napics.  Et  de  fait,  si  le  bonheur  rend  la  socia- 
bilité facile,  qui  devait  avoir  plus  d'aménité  qu'eux  ? 

Dana  une  position  d'autant  plus  élevée  qu'elle  s'éloi- 
gnait davantage  de  leur  position  ancienne,  sur  la  voie  de 
toutes  les  prospérités  humaines,  placés  au  premier  rang 
comme  parents  du  plus  grand  homme  des  temps  mo- 
dernes, de  celui  qui  devait  devenir  l'homme  le  plus 
pnisBant  du  monde,  tous  deux  à  cet  âge  par  qui  tout 
t'embellit,  elle  jolie  comme  les  anges,  lui  superbe  de 
Uille,  de  force,  de  visage,  de  chevelure,  et  couvert  de 
Isuricrs  moissonnés  en  Italie,  en  Allemagne,  en  Egypte, 
que  manquait-il  à  leur  bonheur,  à  leurs  espérances,  à  leur 
térénité?  Mes  regards  s'attachaient  donc,  comme  malgré 
moi,  sur  ces  deux  êtres  favorisés  par  la  nature  et  par  la 
Fortune,  et  je  n'en  appréciais  que  mieux  leur  bonhomie 
qui  fut  parfaite.  Après  un  excellent  déjeuner  servi  dans 
une  très  belle  porcelaioe,  on  apporta  un  pot  de  grès  fort 


142    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBATJLT. 

grossier  et  contenant  du  raisiné  :  c  C'est  un  régal  de  mon 
pays,  me  dit  Murât  (i);  c'est  ma  mère  qui  Ta  fait  et  qui 
me  l'a  envoyé.  >  Je  trouvais  parfait  le  sentiment  qui 
provoquait  ses  paroles;  le  raisiné,  dont  je  mangeai, 
m'en  parut  moins  mauvais;  mais  il  était  évident  qu'on 
n'en  mangerait  pas  longtemps  chez  lui,  et  que  bientôt 
il  ne  resterait  pas  plus  de  traces  de  ce  goût  d'enfance, 
qu'il  n'en  restait  depuis  longtemps  de  l'envie  que  ma 
position  lui  avait  fait  éprouver  au  camp  de  Marly. 

Au  moment  où  nous  sortions  de  table,  Isabey  apporta 
une  miniature  représentant  Achille  Murât,  qui  venait 
de  naître;  la  copie  fut  jugée  digne  de  l'original,  arri- 
vant au  monde  comme  le  complément  de  tant  de  pro- 
spérités. 

En  quittant  Murât,  je  me  rendis  chez  le  général  Mas- 
séna;  il  m'embrassa,  me  dit  mille  choses  flatteuses  sur 
mon  respectable  père,  me  chargea  de  le  remercier 
encore  des  soins  qu'il  avait  bien  voulu  prendre  pour 
1  impression  du  Journal,  et  me  parut  entièrement  satisfait 
de  l'effet  qu'avait  produit  et  que  produisait  cet  ouvrage 
auprès  des  journaux  et  devant  l'opinion  publique,  c  Et 
le  Premier  Consul?  demandai-je.  —  Quant  à  lui,  me 
répondit  le  général,  voici  ce  qui  est  arrivé.  Le  jour  oii 
l'ouvrage  devait  paraître,  je  reçus  un  billet  portant 
demande  d'un  exemplaire  et  défense  de  disposer  d'aucun 
autre  avant  qu'on  m'eût  vu.  Le  lendemain, je  me  rendis 
aux  Tuileries,  et,  en  m'apercevant,  le  Premier  Consul  vint 
à  moi  et  me  dit  :  c  J'ai  lu  le  Journal  du  blocus  de  Gênes; 
c  c'est  un  bon  ouvrage,  j'en  suis  content,  et  tout  le 
€  monde  doit  l'être.  » 

Bien  qu'on  dût,  depuis  le  succès  du  18  brumaire,  s'at- 

(1)  Murât  était  fils  d'un  cabaretior;  quant  à  Mme  Bonaparte,  elle 
s'était  trouvée  à  Marseille  dans  une  position  telle  que  ses  filles 
lavaient  elles-mêmes  leurs  bas. 


lE   •  ÏOOBNAt,  DO  8LOCDS  •.  J« 

I  tendre  à  de  pareils  coups  d'nutoril'^-.  celui-ci  n'avait  p,is 
hi  sans  surprendre  le  général  Mass^na.  Sans  doute,  le 
général  était  trop  politique,  lut  li  qui  j'avais  lu  ma 
ri-daction,  pour  y  avoir  laissé  passer  quelque  chose  qui 
eiltpu  paraître  une  oITensedirecte  envers  son  rival  tout- 
puissant;  mais,  avec  le  nouveau  Bonaparte,  ce  n'était  pas 
les  offenses  qu'il  eût  suffi  d'éviter,  il  fallait  ne  pas  mëoie 
porter  ombrage,  et  je  m'étais  bien  gardé,  en  relatant  le 
rôle  de  l'armée  de  réserve,  de  faire  allusion  à  ce  Plan  de 
campagne  en  Italie  (1)  que  j'avais  soumis  au  Premier 
Consul,  et  que.  par  une  coïncidence  dont  je  me  fais 
Lgloire,  il  venait  d'exécuter  (2). 

Est-ce  celte  prudente  réserve  qui  me  servit  de  para- 
Itonnerre  contre  les  foudres  consulaires?  Je  leur  échap- 
■pat  donc,  mais  c'est  tout  ce  que  je  pouvais  espérer,  et, 
■  bia  d'effacer  mes  anciens  torts,  mon  Journal  ne  pouvait 
"qne  les  aggraver.  C'était  en  effet  un  grief  nouveau  que 
de  proclamer,  à  la  face  du  monde,  la  gloire  du  général 
Masséna,   alors   que  l'on  consommait  k  l'égard  de  ce 

t général  une  criante  injustice;  m'élant  pour  ainsi  dire 
institué  comme  le  vengeur  de  celte  injustice,  je  devais 
En  partager  la  disgrâce. 
Je  résolus  donc  de  ne  pas  m^xposer  &  un  refus  en 
») 
nu 
Bon: 


ri 
ca 

l 

10 

(1( 


.    <1)  Loraqull  publiais  dernière 

T,  le  général  Thièbaull  n'iiv 

ir  aussi  dUcret.  Nous  s.voa: 

'  ie  cvupagne  en  I6te  du  tome  [1  di 

(>)  C'est  ft  Gènes,  où.  malgré  l'ii 

(mvaiaol  assez  promptes  e 


idltion  (le  son  Journal  du  blocui. 
lit  plus  les  mfmes  raisons  de  se 

dit  qu'il  n  fait  llgiirttr  eoa  plan 

cette  édition.  (Ëd.) 
veetissemenl,  les  nouvelles  nous 
sûres,  ijue  j'apprï! 


de  c«tle  année  de  réserve,  son  entrée  en  Italie,  et,  quand  je  recon- 
nos  ma  pensée  réalisée,  j'avoue  que  j'c^prouvai  la  plus  émouvainle 
des  sensations.  Ayant  avec  moi  le  brouillon  do  ce  pian,  je  ne  pus 
Mtister  au  désir  de  le  montrer  ft  deux  du  mes  camarudes  ;  el,  sons 
le  sceau  du  secret,  je  le  fls  lire  a  l'adju-dant  général  Gautier  et  au 
dief  d'BBCadron  Burthe.  lia  an  Torent  aussi  surpris  que  je  m'en 
Irotir&i  flatté,  maie  ils  comprireot  par  combien  de  molirs  je  leur 
I   iTiis  demandé  le  silence,  et  tous  deux  lo  gardèrent. 


144    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

réclamant,  par  des  démarches  personnelles  et  directes, 
ma  conûrmation  du  grade  de  générai  de  brigade.  Je  ne 
m'en  étais  pas  ouvert  avec  Murât,  et,  bien  entendu,  je 
n'en  parlai  pas  au  général  Masséna,  qui  en  ce  moment 
ne  pouvait  se  commettre  en  aucune  manière.  De  plus, 
comme  il  était  impossible  que  j'allasse  chez  le  ministre 
de  la  guerre  et  chez  le  Premier  Consul  sans  réclamer 
cette  confirmation,  je  ne  me  présentai  ni  chez  l'un  ni 
chez  l'autre,  et  je  continuai  à  prendre  le  titre  de  général 
de  brigade,  de  même  que  j'avais  eu  soin  de  faire  impri- 
mer en  tète  de  mon  édition  :  c  Par  un  officier  général 
de  l'armée.  » 

Les  compliments  que  de  toutes  parts  je  recevais  sur 
cet  ouvrage  me  décidèrent  à  distribuer  en  cadeaux 
tous  mes  exemplaires,  et  même,  dans  les  envois  de  la 
seconde  édition  qui  suivit  presque  immédiatement 
la  première,  je  compris  le  prince  Henri,  frère  de  Fré- 
déric le  Grand  et  l'un  des  plus  habiles  généraux 
qu'ait  eus  la  monarchie  prussienne.  La  réponse  du 
prince,  qui  me  parvint  après  la  paix  continentale,  était 
si  honorable  pour  le  général  Masséna,  elle  proclamait  si 
bien  que  la  France  devait  à  ce  général  son  salut  et  ses 
nouvelles  victoires,  que  je  me  rendis  immédiatement 
chez  lui  pour  la  lui  montrer.  L'émotion  qu'elle  lui  causa 
dépassa  mon  attente;  il  m'exprima  le  désir  de  la  pu- 
blier, mais  nous  dûmes  reconnaître  qu'on  ne  pouvait  en 
faire  usage  sans  une  autorisation  impossible  à  provo- 
quer. Je  ne  crus  pas  même  pouvoir  en  donner  copie,  et 
cela  à  cause  du  prince  et  surtout  du  Premier  Consul 
dont  elle  ne  faisait  aucune  mention.  Cependant  ma 
réserve  fut  inutile,  car  le  général  Pamphile  Lacroix, 
l'ayant  entendu  lire  deux  fois,  écrivit  tout  entière  de 
mémoire  cette  lettre  qui  circula,  et,  comme  son  auteur 
jouissait  en  ce  temps-là  d'un  très  haut  renom,  elle  fit 


» 


SOOLT   CONTRE  MASSENA.  1*5 

KQsalioD  dans  les  milieux  militaires  où  elle  pai'uti 
j'appris  qu'elle  était  parvenue  dans  les  hautes  sphères, 
et  qu'elle  y  avait  beaucoup  déplu  (1). 

Ce  m<ïcoQtentement  ne  resta  pas  sans  écho,  et  parmi 
ceux  qui,  faute  d'avoir  matière  à  critiquer  ou  rectifier 
le  détail  des  événements  et  la  véracité  des  assertions, 
se  veugèrenl  par  de  la  mauvaise  humeur,  je  dois  citer 
le  général  Soult.  A  peine  l'ouvrage  paru,  il  se  prononça 
contre  lui  avec  la  plus  entière  véhémence;  rien  d'ail- 
leurs n'était  moins  étonnant,  puisque  je  me  trouvais 
avoir  mis  à  néant  les  propos  jaloux  et  calomnieux  qu'il 
avait  répandus  contre  le  général  Masséna.  Il  était  très 
aimé  de  celui-ci;  mais  lorsqu'il  eut  reçu  de  lui  le  rang 
de  lieutenant  général  et  qu'il  eut  jugé  que  c'était  la 
|. dernière  élévation  qu'il  pût  lui  devoir,  lorsqu'il  eut 
fchoué,  comme  je  l'ai  dit,  dans  sa  tentative  pour  rester 
Mul  en  scène  à  Gènes,  où  il  prévoyait  de  la  gloire  à 
conquérir,  alors  il  avait  levé  le  masque,  et,  dans  le  but 
d'exploiter  à  son  prol]t  les  dispositions  du  Premier 
Consul,  qui  n'aimait  pas  le  général  Masséna,  et  celles  du 
^néral  Berthier,  qui  le  détestait,  il  avait  auprès  d'eux 
desservi  son  bienfaiteur.  On  affirmait  à  Gènes  et  per- 
sonne DC  doutait  qu'il  le  déncin(,-ût  dans  des  lettres  ou 
des  notes  confidentielles,  Lor.sque  le  général  en  chef 
avait  voulu  envoyer  un  officier  au  Premier  Consul,  et  que 
le  général  Soult  fut  parvenu  à  faire  tomber  le  choix  de 
cet  officier  sur  le  colonel  Franccschi,  son  premier  aide 
de  camp  et  sod  &me  damnée,  on  ne  s'était  pas  gêné  pour 

(1)  Cette  lattre,  écrite  dans  la  goût  du  temps,  évoquait  l'ombra 
de  l^nidaa,  ot  le  too  noua  ea  paraîtrait  aujourd'hui  légèrement 
Duphalique.  Le  comto  du  la  Racfie-AyraoD.  alors  altacliè  au  prince 
Htnri  do  Prusse,  avait  imprima  au  stylo  celte  allure  poinpeuse- 
lual  fraocaise.  tout  en  lalssaot  la  penai^o  priocipalo  conforme 
1  riuïpiratioD  du  prince.  l>a  liittre  est  publiée  ea  lûte  du  Joai'nal 
dMftlonu,  édiUoD  citée.  (Éd.) 


111. 


10 


146    MÉMOIBES  DC   GÉXÉBAL  BABON   THIÉBAULT. 

dire  tout  haat  que  Franceschi  em|>ortait  uue  double  mis- 
sion, celle  du  général  en  chef,  mission  officielle,  et  celle 
du  général  Soult,  mission  officieuse  ayant  pour  but  de 
faire  valoir  le  dernier  aux  dépens  du  premier.  Or  ces 
propos  secrets  et  ces  correspondances  clandestines  se 
trouvaient  maintenant  démentis  par  un  récit  exact  met- 
tant en  relief  la  conduite  du  général  3Iasséna  et  les  nobles 
motifs  qui  l'avaient  inspirée;  il  fallait  donc  attaquer  la 
véracité  d'un  tel  ouvrage,  et  je  fus  informé  que  le  géné- 
ral Soult  et  ses  fidèles  jetaient  dans  la  circulation  des 
dénégations  et  des  réfutations  ;  je  sus  qu'il  fit  tenir  au  Pre- 
mier Consul  des  observations  à  rencontre  de  mon  dire, 
et  ces  observations,  j'en  eus  plus  tard  une  copie  que  je 
possède.  Enfin  je  reçus  communication  de  plusieurs  lettres 
qu'il  écrivit  à  ce  sujet,  et  notamment  d*une  qui  contenait 
le  passage  suivant  :  c  Vous  me  parlez  du  Journal  de  la 
défense  de  Gênes  qui  vient  de  paraître.  Ça  ne  peut  être 
qu'un  adulateur  qui  en  est  l'auteur.  La  vérité  y  manque. 
Il  a  eu  le  talent  de  ne  pas  contenter  personne;  plus  d'un 
brave  en  ont  {sic)  déjà  porté  le  jugement  (i).  » 

Je  n'ennuierai  pas  le  lecteur  par  une  longue  réponse 
Q  de  telles  impostures.  Que  la  vérité  ait  manqué  dans 
l'ouvrage,  est-ce  présumable,  alors  que  personne  n'a 
osé  publier,  à  rencontre  des  faits  énoncés,  la  moindre 
dénégation  ou  réfutation  ?  Et  cependant  cela  était  facile 
et  pouvait  même  être  profitable,  en  1800,  alors  que  le 
général  Masséna  se  trouvait  en  disgrâce.  Que  je  n'aie  su 
contenter  personne,  ce  reproche  était  mal  adressé  au 
général  Darnaud,  qui  se  glorifia  toujours  d'avoir  été, 
comme  il  le  méritait,  si  honorablement  cité,  et  ce  même 
reproche  est  trop  significatif  dans  la  bouche  du  général 

(1)  Cette  lettre  que  le  général  Soult.  commanduut  eo  Piémont, 
écrivit  au  général  Darnaud,  commandant  à  Gènes,  est  datée  de 
Turin.  24  brumaire  an  IX. 


IlEPONSe   A  LA  CRITIQUE.  147 

îiouU,  pour  qui  j'iiî  passé  les  bornes  en  fait  d'éloges;  en 

ecl/i  je  snivais  l'eutralnement  du  général  Masséna,  qui, 

plus  aveugle  que  son  entourage,  se  croyait  payé  par 

i'       une  réciprocité  trop  juste  de  l'attachement  et  des  bien- 

tlsils  dont  il  comblait  le  général  Soull.  Quand  plus  tard 
le  général  Masséna  vit  cet  ancien  subordonné  ployer 
[tous  le  poidfi  des  Uétrissantes  faveurs,  il  reconnut  son 
tttreur  d'autrefois,  et,  devant  les  intimes,  il  laissa  pa- 
nttre  le  dépit  de  son  ancienne  amitié  déçue.  Un  jour 
que  je  me  promenais  avec  lui  dans  son  parc  de  Itueil  et 
t  que  j'avais  eu  l'occasion  de  rappeler  avec  quel  soin 
j'avais  renchéri  dans  le  Journal  du  blocus  de  Gênes  sur 
tout  ce  qui  avait  rapport  au  rôle  du  général  Soult, 
j'ajoutai  :  ■  Mais  que  fallait-il  donc  faire  pour  ne  pas 
encourir  sa  haine?  —  Ce  qu'il  fallait  faire?  me  répondit 
avec  sa  vivacité  habituelle  le  général  Masséna,  ne  pas 
me  nommer  dans  votre  ouvrage.  • 

Quant  au  grief  principal ,  à  celui  d'adulation,  j'en 
appelle  à  tous  les  ofTiciers  qui  ont  eu  le  bonheur  de  ser- 
vir sous  une  direction  transcendante;  est-ce  se  montrer 
adulateur  que  d'admirer  sincèrement  le  génie,  d'aimer 
an  chef  non  seulement  pour  ses  belles  vertus  militaires, 
pour  ses  bontés,  mais  aussi  pour  ses  grandes  actions, 
pour  l'honneur  qu'il  fait  à  la  France  et  pour  le  salut 
([u'elle  lui  doit?  Et  qui  m'accuse  d'être  un  adulateur? 
l'n  homme  qui  par  ambition  a  spéculé  sur  la  disgrâce 
de  son  bienfaiteur,  un  homme  qui  a  poussé  la  flatterie 
«nvers  Napoléon  jusqu'à  faire  élever  (avec  l'argent  de 
jon  corps  d'armée,  il  est  vrai)  1^  monument  de  Bou- 
lugne,  qui  a  dressé  plus  tard  la  colonne  de  Quiberon, 
qui,  pour  le  cordon  hleu  et  la  pairie,  a  fait  ses  piques 
à  S^iint-Thomas  d'.\quin,  qui  a  porté  le  cierge  aux 
processions  de  sa  paroisse,  et  qui,  sous  le  règne 
même  de  Charles  X,  a  été  le  seul  maréchal  de  Francs 


U8    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

qui  ait  galvaudé  son  habit  à  une  procession  des  mes. 

Et,  pour  échapper  au  plus  vite  à  ces  tristes  souve- 
nirs, je  me  hâte  d'en  revenir  à  des  faits  qui  n'ont  rien 
d'historique,  mais  qui  concernent  le  séjour  que  je  fis 
alors  à  Paris  et  qui  trouvent  naturellement  leur  place 
ici. 

Malgré  sa  passion  pour  l'étude  à  laquelle  il  avait  con- 
sacré jusqu'à  ses  nuits,  malgré  les  tortures  au  milieu 
desquelles  il  avait  passé  le  temps  de  la  Terreur,  mon 
père,  né  très  fort,  était  arrivé  à  sa  soixante-septième 
année  sans  trop  d'affaiblissement.  Ses  facultés  étaient 
intactes,  et  la  fermeté^de  sa  physionomie,  la  vigueur  de 
sa  stature  semblaient  présager  une  grande  longévité. 
Heureux  de  cette  espérance,  ma  sœur,  ses  amis  et  moi, 
nous  nous  reposions  dans  une  douce  sécurité,  lorsqu'il 
fut  atteint  d'une  inflammation  d'entrailles  qui  le  mit 
dans  un  véritable  danger,  et  dont  la  violence,  la  durée 
devaient  vraiment  marquer  pour  lui  l'entrée  dans  la 
vieillesse.  On  conçoit  quelle  fut  notre  désolation  en  le 
voyant  si  brusquement  frappé;  mais  il  nous  avait  près 
de  lui,  nous  ne  le  quittions  ni  jour  ni  nuit,  le  docteur 
Bâcher,  son  ami  d'enfance,  le  docteur  Lépreux,  qui  avait 
pour  lui  une  si  grande  vénération,  lui  prodiguaient  leurs 
secours;  à  force  de  soins,  on  parvint  à  arrêter  le  pro- 
grès du  mal»  puis  à  en  diminuer  l'intensité,  et  c'est  ainsi 
que,  au  bout  de  six  semaines,  il  arriva  à  la  convales- 
cence. 

Lorsque  ses  forces,  en  partie  revenues,  lui  permirent 
de  reprendre  quelques  occupations,  je  renouvelai  mes 
instances  pour  qu'il  écrivît  ses  Souvenirs.  Il  n'y  mit 
plus  d'autre  obstacle  que  la  nécessité  d'attendre  son 
entier  rétablissement;  du  moins  rien  ne  nous  empê- 
chait d'en  fixer  le  cadre,  et  il  résolut  de  les  diviser  en 
trois  parties,  savoir,  les  souvenirs  de  son  enfance  et  de 


LBS    ■  SOCVHHIIIS   DE  TINGT   ANS  ■ 


149 


I 


l 


sa  jeunesse,  les  eouvenirs  des  vingt  ans  de  séjour  À 
BeriiD,  enfin  les  souvenirs  de  sa  vieillesse;  la  première 
partie  ne  devant  former  qu'une  sorte  d'introduction  aux 
deux  autres,  la  dernière  rJevunt  embrasser  la  It^volutîon 
et  ce  qui  allait  devenir  Tlimpire.  Ce  plan  adopté,  il  ne 
fallait  plos  que  mettre  la  main  à  l'œuvre;  or,  pour  con- 
cilier le  désir  de  lui  faire  faire  ce  premier  pas,  après 
lequel  on  ne  s'arrête  plus  guère,  et  les  ménagements 
que  pouvait  encore  requérir  sa  santé,  pour  proOter  des 
derniers  jours  que  je  pouvais  encore  passer  avec  lui,  je 
lui  proposai  et  j'obtins  d'écrire  sous  sa  dictée  les  aouve- 
Dirs  de  son  enfance  et  de  sa  jeunesse.  Cette  préparation 
terminée,  mon  père  ne  s'arréla  plus  et  commença  de 
suite  la  rédaction  de  ses  Soucenirs  de  vingt  atu,  les  seuls 
qu'il  ail  écrits  et  qui  continuèrent  à  former  l'occupalion 
uu  plutât  le  délassement  de  ses  soirées,  pendant  deux 

Ainsi  la  maladie  de  mon  père,  ses  dictées  qui  duraient 
le  plus  souvent  depuis  le  dîner  jusqu'à  neuf  heures  du 
toir.  le  bonheur  que  j'éprouvais  à  lui  consacrer  le  temps 
où  me»  devoirs  ne  m'arrachaient  pas  auprès  de  lui,  des 
travaux  d'autant  plus  suivis  que  j'avais  entrepris  un 
Irailé  de  l'Art  de  la  guerre  et  que  je  publiai  un  opuscule 
nir  les  États-majors  (1),  la  douleur  et  les  regrets  que 
j'éprouvais  loin  de  Pauline,  dont  les  lettres  me  soula- 

(1)  Cet  opuicnle  porte  lo  titro  ;  De  ta  nécaïUi  de  diitmgutr  lei 
tlait-mojor$  dti  quarliert  généraux.  Cno  discussion  que  j'avais  eue 
avec  le  commandant  Coutard  avait  donné  lieu  &  cet  Écrit,  qui 
«isiyait  de  concilier  l'importance  c^tceptionnello  des  Tenctians 
d'ollieiera  d'^tal-cnajgr  et  la  ditQculté  vprouviïe  par  les  géni^raux 
pour  aa  guider  dans  le  choix  de  leurs  aides  du  camp.  Entre  uulres 
tébniui,  je  proclamais  la  nL'cessitâd'aslrctndro  les  omciera  d'i'ial- 
Bajer  A'des  études,  à  des  examens,  pour  les  élever  au  uiveau  de 
.iMirtuttritialions;  c'est  la  pensée  que  lo  maréchal  Suint-Cyrdovo- 
kippa  et  exi-cuta  tlii-liuil  ans  apri's.  par  la  création  du  corps  rojal 
k  i'élat-raaior  et  de  ion  école  spéciale. 


ISO    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAITLT. 

geaieot  sans  pouvoir  me  consoler,  enfin  le  besoin  d'une 
vie  calme  après  de  grandes  agitations,  toutes  ces  causes 
réunies  m'éloignaient  du  monde  plus  que  mon  âge  ne 
pouvait  m'en  rapprocher.  Je  ne  vis  donc  d'abord  que  ceux 
des  amis  de  mon  père  et  des  miens  qu'il  m'eût  été 
impossible  et  trop  pénible  de  ne  pas  voir.  Je  les  ai  déjà 
cités  :  le  spirituel  docteur  Bâcher,  M.  Joly,  l'un  des  conseil- 
lers de  Louis  XYI,  et  qui  devint  une  des  lumières  de  la  cour 
royale  de  Paris;  M.  et  Mme  Bitaubé  et  mes  amis,  Rivierre 
de  risle,  Lenoir,  Gassicourt  et  d'autres  jeunes  gens  joi- 
gnant à  une  distinction  naturelle  l'esprit  le  plus  aimable, 
le  plus  fécond  en  heureuses  saillies,  hommes  charmants, 
tels  qu'en  vérité  je  n'en  rencontre  plus  et  dont  le  type 
semble  perdu  depuis  que  les  Français,  abdiquant  leur 
caractère  national,  font  les  docteurs  avant  d'entrer  en 
classe  et  gouvernent  assez  peu  leur  tète  pour  se  croire 
capables  de  gouverner  le  monde.  Peu  après,  la  riche  mai- 
son de  M.  Roy,  beau-frère  de  Gassicourt,  me  fut  ouverte  ; 
Lenoir  me  mit  en  relations  avec  Regnaud  de  Saint-Jean 
d'Angely,  M.  Méchin,  Dumoustier  et  son  Emilie,  aussi 
laide  qu'elle  paraît  ravissante  dans  les  Lettres  sur  la 
mythologie;  Rivierre  enfin,  indépendamment  d'une  foule 
de  femmes  charmantes  et  auprès  desquelles  ses  bril- 
lantes qualités  ne  le  recommandaient  que  trop,  me  fit 
faire  la  connaissance  de  M.  Clavier,  helléniste  connu, 
et  de  sa  femme  qui  devint  la  belle-mère  de  ce  malheu- 
reux Paul  Courier  ;  d'une  Mme  Winch,  créole  aussi  vive 
que  gracieuse ,  toutes  personnes  que  je  cite  ici  parce 
que  j'aurai  l'occasion  de  reparler  d'elles. 

Je  ne  sais  plus  chez  lequel  de  ces  amis^  élève  de 
Fabien,  je  rencontrai  Fabien  lui-môme;  cette  rencontre 
raviva  brusquement  mon  ancienne  passion  pour  l'escrime. 
Comme  il  n'a  jamais  été  en  ma  puissance  de  rien  faire 
modérément,  je  convins  avec  Fabien  qu'il   viendrait 


tous  les  matins  tirer  avec  moi  depuis  huit  jusqu'à  onze 
lieures.  Après  quelques  jours  passés  &  me  remettre  la 
tnain,  nous  fîmes  assaut.  Fait  comme  un  module,  aussi 
vir,  aussi  souple  que  vigoureux,  d'une  figure  charmante 
et  dont  la  douceur  contrastait  avec  une  crûnerie  infer- 
I  BâJe.  personne  n'eut  jamais  plus  de  grâce  sous  les  armes 
lique  Fabien.    Il  ne  pouvait  être  mis  en  parallèle  avec 
F'Ssiat- Georges,  qui  s'était  placé  hors  de  toute  compa- 
Knîson;  il  n'en    était   pas  moins  un  très  remarquable 
Ftireur;  il  y  avaitdonc profit  et  plaisir  à  se  mesurer  avec 
li  ;  toutefois  le  plaisir  n'empêcha  que  je  ne  fusse  abtmé 
Huront  les  premières  semaines.  Peu  à  peu  je  me  défen- 
dis, et,  quoique  restant  toujours  fort  inférieur,  j'en  vins 
l  le  loucher  assez  souvent.  Il  prâtendaîl  que  mes  coups 
î<le  temps  et  mes  dégagements  étaient  formidables;  mais 
e  n'ai  jamais  rien  compris  de  plus  foudroyant  que  ses 
W-'Cûupés,  l'une  de  ses  bottes  favorites;  enfin,  comme  il 
m'avait  fait  l'éloge  de  la  société  dont  était  composée  la 
salle  d'armes,  située  rue  Richelieu,  n°  10,  j'allai  y  passer 
une  partie  des  soirées  que  je  me  trouvais  ne  pas  consa- 
r  à  mon  père;  j'y  battis  et  le  prévôt  et  tous  les  ama- 
teurs, ce  qui  me  fit  classer  de  première  force  (1). 
Un  soir  que,  vers  huit  heures,  le  masque  sur  la  figure, 
1  pantalon  et  gilet  de  flanelle,  les  sandales  aux  pieds, 
■j'étais  à  la  salle  d'armes  et  je  faisais  assaut,  une  vio- 
pente  détonation  se  fit  entendre  :  t  Ahl  s'écria  quelqu'un, 
c'est  le  canon  qui  nous  annonce  la  paix.  >  Mais  je  ne 
is  me  tromper  sur  le  bruit  du  canon,  que  je  con- 
naissais trop  pour  le  reconnaître  là,  et,  quelque  rumeur 

(1)  C'e«t  i-  ce  litre  que,  ayant  eu  je  ne  sais  quelle  affaire  avec  un 
lOium^  Lumoltc,  lo  pluâ  fort  <Jo&  granils  tireurs  <le  celte  époque 
It  le  icul  contrn  qui  il  (l'cût  pas  ruvantago.et  lui  ayant  envoyé  un 
krlel.  Fabien  mo  demauda  caïuiiie  survies  de  lui  accorder  uno 
B  d'assaut.  Plous  nous  eu  donnâmes  do  toutes  nos  torcua  ;  Vat- 
a'élaal  uraugùe,  le  combat  n'eut  pas  lieu. 


15t    MÉMOIRES  DU  GÉHÉBAL  BABOlf  THIÉBAULT. 

8'étant  fait  entendre,  le  coup  d'ailleurs  ne  pouvant  être 
parti  de  loin,  je  sortis  de  la  salle  d'armes,  mon  masque 
à  la  main,  et,  dans  mon  accoutrement,  j'allai  à  la 
porte  de  la  rue  Richelieu,  où  quelques  autres  personnes 
m'avaient  devancé.  Comme  j'y  arrivais,  la  voiture  du 
Premier  Consul,  venant  de  la  rue  Saint-Nicaise  et  le  con- 
duisant à  rOpéra,  où  l'on  allait  exécuter  l'oratorio  de 
Haydn,  s'arrêta  un  peu  à  ma  gauche,  au  débouché 
de  la  rue  des  Boucheries.  A  l'instant  le  général  Bona- 
parte, s'avançant  hors  de  la  portière,  dit  à  l'un  des  offi- 
ciers qui  l'escortaient  :  <  Allez  donner  Tordre  que  toute 
la  garde  des  Consuls  prenne  les  armes.  >  Et  à  un  second  : 
c  Allez  dire  à  Mme  Bonaparte  de  me  rejoindre  à  l'Opéra.  > 
Et  la  voiture  repartit. 

Au  premier  moment,  je  restai  assez  surpris  par  la 
contradiction  apparente,  je  dirai  presque  la  suite  incohé- 
rente des  deux  ordres;  mais  de  toutes  parts  on  courait 
vers  la  me  Saint-Honoré;  j'allai  donc  me  rhabiller  en 
toute  hâte  et  je  suivis,  au  milieu  des  propos  les  plus 
extravagants,  la  foule  qui  m*entratna  jusque  vers  le  haut 
de  la  rue  Saint-Nicaise.  Là  on  se  montrait  les  débris 
d'une  charrette,  des  portes  enfoncées  par  la  commotion, 
des  vitres  brisées;  on  ne  pouvait  hésiter  sur  le  fait  d'une 
explosion  terrible;  mais  on  ne  s*arrétait  à  rien  de  fixe 
sur  la  cause  du  désastre,  que  chacun  interprétait  encore 
à  sa  manière,  quoique  l'on  commençât  à  pressentir  qu'il 
s'agissait  d'un  attentat  contre  la  vie  du  Premier  Consul. 
Par  bonheur  pour  moi,  la  cohue  devenant  affreuse,  et 
me  lassant  d'être  poussé,  pressé,  coudoyé,  je  m'étais 
rapproché  de  la  rue  Saint-Honoré,  lorsque  ce  cri  :  c  Une 
nouvelle  explosion  f  »  se  fit  entendre.  De  toutes  parts  on 
se  précipita,  on  se  renversa,  on  se  trépigna  ;  des  clameurs 
affreuses  retentirent,  et  cette  bagarre,  provoquée  simple- 
ment par  une  ruse  dont  les  voleurs  profitèrent,  fit  blesser 


L'ATTENTAT  DE  LA  RUE  SAINT-NICAISE.         163 

pios  de  monde  que  n'en  avait  blessé  la  machine  infer- 
nale;  car  il  est  sans  doute  inutile  de  dire  que  c'est  d'elle 
que  je  parle.  M'étant  trouvé  placé  de  manière  à  recueillir, 
jiD  des  premiers,  des  notions  certaines  sur  cette  tentative 
satanique,  je  me  h&tai  d'en  porter  la  nouvelle  à  mon 
père,  et  cous  fûmes  deux  pour  en  conserver  exactement 
lesouvenir.  Or,  peu  de  temps  après,  je  reçus  une  médaille 
frappée  à  l'occasion  de  cet  attentat;  mais  je  n'y  vis 
inscrite  qu'une  phrase  de  roman.  Ainsi  se  consacre 
l'histoire. 

C'est  vers  ce  temps  qu'un  incident  assez  dramatique 
faillit  interrompre  brusquement  mon  séjour.  La  belle 
eiécution,  la  parfaite  ressemblance  du  portrait  de  mod 
père  m'avaient  encouragé  à  demander  mon  portrait  à 
Sicardi,  qui  le  fit  en  deux  exemplaires,  l'un  pour  ma 
famille,  l'autre  pour  cette  chère  Pauline,  et  tous  deux 
montés  en  médaillons  dont  les  revers  représentaient  des 
sujets  faits  avec  mes  cheveux.  La  lettre  qui  m'annonça 
l'arrivée  à  Milan  du  second  portrait  était  déchirante  : 
1 11  avait,  me  disait-on,  renouvelé  de  la  manière  la  plus 
craelle  tous  les  regrets,  toutes  les  douleurs.  On  lui  devait 
sans  doute  d'indicibles  consolations;  mais  un  tel  envoi 
ne  présageait-il  pas  de  nouveaux  retards  à  mon  retour 
en  Italie,  et  les  larmes  dont  il  ravivait  la  source  ne 
seraient-elles  jamais  essuyées  par  moi,  qui  seul  pouvais 
les  tarir?  »  Cette  lettre  me  bouleversa,  j'y  répondis  de 
suite;  toutefois  écrire  ne  calmait  pas  mon  exaltation.  Je 
soupirais  après  Pauline;  j'aurais  payé  de  mon  sang  une 
heure  de  sa  présence,  et,  las  d'attendre  ma  confirma- 
tion de  général  de  brigade,  je  résolus  de  retourner 
comme  adjudant  général  à  Milan.  Mon  ardeur  à  exécuter 
un  parti  était  alors  égale  à  ma  rapidité  pour  le  prendre; 
mes  préparatifs  furent  donc  bientôt  faits;  enfm  je  ne 
devais  plus  passer  que  trois  jours  à  Paris,  lorsque  mon 


164    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

père  se  trouva  à  dîner,  chez  Bâcher,  avec  le  général 
Junot,  premier  aide  de  camp  du  Premier  Consul  et  com- 
mandant de  Paris.  Dès  que  Junot  sut  que  le  convive 
que  Bâcher  lui  avait  donné  était  mon  père  :  c  Comment, 
diahle,  lui  dit-il,  votre  ûlsest  ici,  et  il  n'est  pas  venu  me 
voir! — Général,  lui  répondit  mon  père,  c'est  un  des 
sacrifices  qu'il  a  faits  à  sa  position,  et  dix  fois  il  m'en  a 
exprimé  son  regret;  mais  il  a  droit  à  une  confirmation 
qu'il  n'a  pas  reçue;  il  a  horreur  du  rôle  de  solliciteur; 
cette  horreur  Ta  décidé  à  ne  se  présenter  nulle  part  par 
la  crainte  qu'on  pût  se  méprendre  sur  le  motif  de  ses 
visites.  — C'est  de  la  folie,  reprit  Junot;  dites-lui  de  venir 
demain  déjeuner  avec  moi.  »  Je  me  rendis  à  cette  invi- 
tation; Junot  me  reçut  à  merveille;  marié  depuis  peu  de 
temps  à  Mlle  Laure  Permon,  il  me  présenta  à  sa  femme.  Il 
est  impossible  de  rien  imaginer  de  plus  joli,  de  plus  vif, 
de  plus  aimable,  de  plus  saillant  que  ne  l'était  cette 
jeune  dame,  vêtue  avec  une  élégance,  une  fraîcheur,  qui 
cadraient  si  parfaitement  avec  tout  ce  que  la  nature  avait 
mis  de  coquetterie,  de  luxe  à  la  former.  Elle  était  char- 
mante, et  quoique  je  fusse  à  mille  lieues  de  toute  impres- 
sion pouvant  se  rapporter  à  l'amour  ou  simplement  au 
désir,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  telle  que  je  la  vis 
alors,  telle  elle  m'est  restée  présente  comme  la  plus  gra- 
cieuse des  apparitions. 

J'étais  à  peine  arrivé  qu'on  annonça  Talma.  Je  fus 
charmé  d'avoir  l'occasion  de  voir  autrement  que  dans 
ses  rôles  ce  grand  artiste,  en  qui  j'allais  avoir  l'occasion 
déjuger  l'acteur  par  l'homme.  Cet  examen,  au  surplus,  fut 
loin  de  lui  être  défavorable.  Je  vis  un  homme  simple,  mais 
confiant  en  ce  qu'il  valait,  instruit  et  capable,  sans  jac- 
tance, restant  à  sa  place,  mais  la  rendant  bonne  ;  l'homme 
qui  eût  ennobli  sa  carrière,  si  elle  eût  été  de  nature  à 
être  ennoblie  ;  du  moins  se  mettant  en  première  ligne 


CHEZ  JDMOT.    —  TALUA. 


IBE 


des  exceptions  possibles.  Du  reste,  et  pour  passer  de 
j'homme  à  son  talent,  je  dirai  que  Taible,  tant  qu'il  voulut 
suivre  les  routes  tracées  par  Lcknin.  Talma  s'éleva  seu- 
lement il  mesure  qu'il  s'éloigna  d'elles,  tandis  que 
Larive.parexemple,  avait  pu  s'en^iiger  avec  succès  dans 
\fs  voies  déjà  tracées.  Larive  rachetait  par  moins  de 
rudesse  que  n'en  avait  son  maître,  par  des  manières 
plus  nobles,  ce  qui  lui  manquait  en  génie;  ayant  bien 
appris  ce  qu'on  lui  avait  enseigné,  il  put  l'enseigner  aux 
autres,  et  notre  scène  tragique  doit  encore  avoir  des 
Lirive;  mais  Talmn,  né  pour  ainsi  dire  de  lul-mâme, 
n'ayant  marqué  de  vrais  talents  que  du  jour  oiiileut 
oublié  ses  maîtres,  ne  pouvait  léguer  à  des  successeurs 
■on  originalité,  et  la  carrière  que  Lekain  ouvrit,  Talma 
l'a  fermée;  le  génie  ne  fait  pas  d'élèves.  A  dérauL  de  ce 
mérite,  il  eut  du  moins  celui  de  provoquer  pendant  trente 
ans  l'enthousiasme  du  monde  et  de  substituer  des  cos- 
lumes  vraisemblables  aux  plus  ridicules  accoutrements; 
ce  qui  a  fait  disparaître  non  seulement  de  la  scène  fran- 
cise, maisde  tous  nos  théâtres,  les  amours  en  catogan, 
des  empereurs  romains  poudrés  à  la  grande  bouppe,  des 
Grecs  en  bas  de  soie  et  en  escarpins,  et  des  dieux  en 
culottes . 

Ed  quittant  la  table,  le  général  Junot  me  prit  à  part  et 
me  dit  :  •  Eh  bien,  est-ce  que  vous  boudez?  —  Non, 
certes.  Mais  je  ne  sais  aller  que  chez  les  personnes  de 
qui  je  n'ai  rien  à  obtenir.  —  Ne  rien  demander,  c'est 
renoncer  à  tout,  et.  quelque  bonne  que  soit  une  cause, 
encore  fout-il  la  plaider.  Quelle  est  votre  position  î» 
E  Jt  l'expliquai.  <  .\llons,  soyez  demain  matin  à  neuf  heures 
jtfiw  le  Premier  Consul,  où  vous  m'attendriez  si  vous 
Tiviez  avant  moi.  —  Merci,  mais,  de  grâce,  dites-moi, 
irquet  escalier  faudra-t-il  que  je  monte? —  Est-ce  que 
«n'auriez  pas  encore  mis  les  pieds  aux  Tuileries?  — 


166    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

Pas  encore.  —  En  ce  cas,  ajouta-t-il  en  soariant,  vous 
monterez  par  l'escalier  du  pavillon  de  l'Horloge  et  vous 
direz  de  ma  part  aux  huissiers  de  vous  laisser  entrer 
dans  la  salle  où  le  Premier  Consul  reçoit  mes  rap- 
ports. »  On  le  voit,  il  était  impossible  de  montrer  plus 
de  bienveillance. 

Le  lendemain  matin,  à  neuf  heures  moins  cinq  minutes, 
je  montais  aux  Tuileries.  Mon  explication  avec  les  huis- 
siers fut  courte,  et  je  fus  introduit.  Neuf  heures  sonnant, 
le  général  Mortier,  commandant  la  première  division 
militaire,  arriva.  Une  minute  après,  le  général  Junot 
nous  eut  rejoints,  et  il  entrait  à  peine  que  le  Premier 
Consul  parut.  Après  un  coup  d'œil  qui  embrassa  toute 
la  salle  et  ne  s'arrêta  un  instant  sur  moi  que  comme 
sur  quelque  chose  d'inattendu,  le  Premier  Consul  aborda 
le  général  Mortier,  et,  tout  en  Técoutant,  continua  à  mar- 
cher à  grands  pas  et  à  multiplier  le  nombre  des  prises 
de  tabac  qu'il  prenait,  tandis  que  j'étais  debout  et  immo- 
bile vers  un  angle  de  cette  grande  salle,  et  que  le  géné- 
ral Junot  était  resté  devant  la  cheminée. 

Après  la  réception  de  quelques  pièces,  après  des  expli- 
cations ou  rapports,  auxquels  il  ne  répondit  que  par  des 
mouvements  de  tête  ou  des  monosyllabes  que  je  n'en- 
tendis pas,  le  Premier  Consul  s'arrêta  assez  près  de 
moi  et  s'écria  :  t  Encore  des  attaques  de  diligences? 
Encore  des  vols  de  deniers  publics?  Et  l'on  ne  sait 
prendre  aucune  mesure  pour  empêcher  ces  délits?  » 
Et  comme  le  général  Mortier,  conséquemment  à  ce  dic- 
ton :  «  Grand  mortier  a  petite  portée  »  (il  a  six  pieds),  ne 
répondait  rien,  le  Premier  Consul  se  remit  à  marcher,  et 
continuant  à  parler  à  haute  voix  :  t  II  faut  >,  ajouta-t-il, 
en  mettant  de  courts  intervalles  entre  chaque  membre 
de  phrase  et  en  appuyant  sur  chaque  mot,  t  faire  du 
haut  des  diligences  des  espèces  de  petites  redoutes.  Il 


AUX  TUILERIES.  1S7 

faut  en  former  les  parapets  avec  des  malclas  étroits  et 
é|iais,  pratiquer  dans  ces  parapets  dos  meurtrières  et 
placer  eo  arrière  autant  de  solduts  bons  tireurs  qu'il 
pourra  en  tenir.  AllonK,  général,  occupez-vous  de  liiter 
l'exécution  de  ces  ordres.   • 

An  moment  où  le  général  Mortier  se  retirait,  le  général 
Junot  s'approcha  du  Premier  Consul,  qui,  après  l'avoir 
écouté  un  instant  et  sans  lui  répondre,  vint  brusquement 
à  moi,  et  me  dit  :  <  Vous  êtes  le  général  Ttiiébault?  • 
Au  premier  moment  et  ne  pénétrant  pas  ses  intentions, 
j'eus  peine  à  réprimer  un  demi-sourire,  trouvant  drûle 
qu'il  parut  me  demander  si  j'étais  ce  que  je  venais  le 
prier  de  me  nommer;  mais  enfin  il  provoquait  cette 
réponse,  que  je  m'empressai  de  faire  :  i  Pour  l'être, 
général  Consul,  j'ai  besoin  de  votre  confirmation,  —  Vous 
pouvez  y  compter.  >  L'expression  de  ma  reconnaissance, 
de  mon  profond  dévouement,  du  mon  respect,  trouva  li\ 
sa  place.  «  Et  vous  êtes  à  Paris? — Par  congé,  mais  prêt 
à  repartir  pour  l'Italie.  —  Nous  verrons  cela.  Bonjour, 
général  Thiébault  !  i 

Tel  hit  ce  colloque,  si  complet  et  si  bref,  dans  lequel, 
grâce  au  général  Junot,  je  n'eus  pas  grands  fiais  d'élo- 
quence et  de  plaidoirie  à  faire,  mais  dans  lequel  aussi 
le  Premier  Consul  ne  me  dit  pas  un  mot  de  Gènes  et  de 
Bon  Journal,  et,  par  ce  début  en  somme  plus  afilrmatif 

qD'interrogatif  :  •  Vous  êtes  le  général  Thiébault  •, 

évitaque  je  ne  lui  disse  comment  je  l'étais,  ou  plutôt  par 
qui  Je  l'étais,  ce  que  Je  ne  compris  qu'en  repassant  dans 
ma  mémoire  les  moindres  détails  de  cette  entrevue. 

Ayant  laissé  le  général  Junot,  dont  le  rapport  n'était 
pas  commencé,  j'allai  l'attendre  dans  la  première  salie 
pour  le  remercier  mille  fois.  Ce  devoir  rempli,  et  après 
être  allé  m'inscrira  chez  le  général  Berthier,  ministre 
de  la  guerre,  je  rejoignis  en  toute  Mte  mon  père,  pour 


158    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

lui  porter  la  nouvelle  de  ma  confirmation  et  lui  conter 
la  bonne  fortune  qui  m'avait  rendu  témoin  de  la  scène 
concernant  les  diligences,  et  nous  vîmes  là,  mon  père  et 
moi,  la  preuve  que,  dans  les  moindres  choses,  se  mani- 
festait rinépuisable  transcendance  de  Thomme  extraor- 
dinaire qui  venait  de  créer  une  date  dans  mon  existence. 

C'est  en  effet  une  date  importante  que  celle  où  l'on 
arrive  enfin  au  rang  d'officier  général.  Il  n'est  pas  un 
homme  de  quelque  valeur  qui,  du  jour  de  son  entrée 
au  service,  ne  croie  partir  pour  le  généralat.  Un  soldat 
ou  même  un  officier  qui  n'est  pas  encore  parvenu  à  une 
épaulette  qui  vraiment  le  recommande,  se  trouve  dans 
la  plus  pénible  des  sujétions,  astreint  à  des  tribulations 
que  les  grades  de  lieutenant  et  capitaine  modifient,  mais 
ne  suppriment  pas.  Officier  supérieur,  il  commence  à 
prendre  une  consistance  qui  l'élève  et  le  classe;  encore 
ne  peut-il  rester  dans  cette  catégorie  sans  paraître  avoir 
aussi  bien  manqué  sa  carrière,  et  c'est  seulement  avec 
le  titre  de  général  qu'il  reçoit  enfin  le  prix  de  ses  sacri- 
fices et  de  ses  efforts;  car,  avec  ce  titre,  il  acquiert  des 
droits  définitifs  à  une  qualification  qui,  à  elle  seule,  est 
une  apologie,  un  honneur  et  une  gloire. 

J'avais  à  peine  trente  et  un  ans.  A  vrai  dire,  pour  mon 
âge,  le  grade  n'avait  rien  d'extraordinaire;  sans  parler 
des  grands  hommes  de  guerre  qui  plus  jeunes  avaient 
eu  des  commandements  en  chef,  je  pourrais  citer,  parmi 
de  moins  illustres,  Kellermann  fils,  général  de  division 
à  vingt-neuf  ans.  Pour  ma  part,  si  j'avais  consenti  à 
épouser  la  fille  de  Perrin  des  Vosges,  qui,  je  l'ai  dit, 
m'avait  en  vue  pour  son  gendre,  je  serais  certainement 
devenu  général  à  vingt-quatre  ans;  toutefois,  si  j'arri- 
vais plus  tard,  c'est  du  moins  sans  protection  politique 
ou  de  bureau  que  j'arrivais,  par  mes  services  et  dans 
un  temps  où  les  places,  qui  ne  se  prodiguaient  plue 


CONFIRMATION  DE  GRADE.  159 

comme  aux  premiers  temps  de  la  Révolution,  étaient 
disputées  par  de  terribles  concurrents.  De  plus,  il  me 
restait  trente  ou  quarante  ans  pour  jouir  de  cette  éléva- 
tion, et,  si  Ton  veut  bien  tenir  compte  de  toutes  ces  con- 
sidérations, on  concevra  quelles  purent  être  l'émotion 
de  mon  père  et  la  mienne. 

Trois  jours  ne  s'étaient  pas  écoulés  depuis  l'audience 
dont  j'ai  parlé,  que  déjà  j'avais  reçu  l'avis  officiel  de  ma 
confirmation,  et  cela  à  la  date  du  10  floréal  an  YIII 
(30  avril  1800),  c'est-à-dire  à  la  date  môme  du  jour  où 
j'avais  obtenu  ce  grade,  par  la  reprise  du  fort  de  Quezzy 
à  Gènes,  ce  qui  me  gratifiait  d'un  rappel  fort  bonorable. 
Sitôt  cette  pièce  reçue,  je  me  rendis  chez  le  général 
Masséna,  non  pour  lui  parier  de  mon  audience,  mais 
pour  lai  renouveler  toutes  mes  actions  de  grâces.  De  chez 
lui  j'allai  chez  le  général  Junot,  enfin  chez  le  ministre 
de  la  guerre,  dans  le  double  but  de  le  remercier  de  la 
promptitude  mise  à  l'expédition  de  cette  affaire  et  de 
savoir  si,  mon  congé  expirant,  je  pouvais  exécuter  l'or- 
dre qu'il  contenait  de  revenir  à  Milan,  ou  bien  si,  pour 
retourner  en  Italie,  de  nouveaux  ordres  m'étaient  néces- 
saires :  t  J'ignore,  me  répondit  le  général  Berthier, 
quelles  sont  à  votre  égard  les  intentions  du  Premier 
Consul  ;  mais  vous  devez  attendre  qu'il  lui  plaise  de  les 
faire  connaître.  —  Ne  pourriez-vous,  mon  général,  me 
faire  la  grâce  de  lui  représenter  combien  je  suis  désireux 
de  justifier  ses  nouvelles  bontés,  et  de  me  retrouver  le 
plus  tôt  possible  sur  le  théâtre  de  ses  immortelles  campa- 
gnes au  delà  des  Alpes?  —  Je  lui  en  parlerai.  »  Il  lui  en 
parla  en  effet;  mais,  lorsque  je  le  revis,  il  me  dit  que  la 
réponse  du  Premier  Consul  s'était  bornée  à  ce  mot  : 
«  Que  le  général  Thiébault  soit  tranquille,  je  m'occupe- 
rai de  lui  quand  ce  sera  temps.  »  Rien  ne  me  parut 
moins  tranquillisant.  La  coïncidence  de  cette  réponse 


160    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

avec  la  réplique  que  le  Premier  Consul  m'avait  faite 
directement  :  <  Nous  verrons  cela  »,  alors  que  je  lui 
demandais  s'il  fallait  repartir  pour  l'Italie,  cette  colnci- 
dence  me  faisait  entrevoir  une  volonté  décidée  de  me 
donner  une  autre  destination,  et,  pensant  à  Pauline  qui 
m'attendait,  vers  qui  je  haletais  de  me  rendre,  je  me 
désespérais  à  la  pensée  de  payer  mon  grade  de  général 
de  brigade  à  un  taux  que  je  n'aurais  certes  pas  voulu 
y  mettre. 

Au  milieu  de  mes  anxiétés  et  de  mes  tortures,  j'appris 
que  le  général  de  division  Oudinot,  chef  de  l'état-major 
général  de  l'armée  d'Italie,  allait  repartir  pour  Milan,  et 
je  courus  le  prier  de  faire,  auprès  du  Premier  Consul 
une  dernière  démarche,  c'est-à-dire  la  demande  de  m'em- 
mener  avec  lui.  C'était  presque  en  désespoir  de  cause, 
car  je  n'espérais  plus  guère;  je  voulais  du  moins  n'avoir 
rien  à  me  reprocher.  Partant  le  lendemain,  il  devait, 
le  soir  même,  prendre  congé  de  Mme  Bonaparte  et  du 
Premier  Consul,  qui,  après  dîner,  passait  une  heure  ou 
deux  dans  le  salon  de  sa  femme;  il  me  proposa  de 
l'accompagner  dans  sa  visite,  et  j'acceptai. 

Il  n'y  avait  dans  le  salon  de  Mme  Bonaparte,  lorsque 
nous  y  entrâmes,  qu'elle,  sa  ûlle  Mme  Murât,  deux  ou 
trois  autres  dames,  le  colonel  Sébastiani  et  deux  hom- 
mes jeunes  encore,  avec  l'un  desquels  le  Premier  Con- 
sul était  en  vive  discussion.  Il  s'agissait  d'un  système 
de  finances,  et  l'on  difTérait  sur  la  question  de  savoir  si, 
comme  le  soutenait  l'interlocuteur,  on  pouvait  arrêter 
les  bases  d'un  tel  système  après  de  simples  discussions, 
ou  bien  si,  comme  le  prétendait  le  Premier  Consul,  il 
ne  fallait  rien  adopter  à  cet  égard  sans  s'être  éclairés 
par  des  épreuves  successives,  en  d'autres  termes  par 
l'expérience  de  plusieurs  années.  Les  raisons  du  Premier 
Consul,  qui  me  paraissaient  sans  réplique,  ne  cessant 


SUFFISANCE  DB  SÉBASTIANI.  161 

pas  d'être  combattues»  il  rompit  brusquement  l'entretien 
par  cette  boutade  piquante,  encore  qu'elle  ne  me  sem- 
blât pas  d'une  application  entière  :  c  C'est  comme  si 
voas  me  donniez  cent  mille  bommes  et  que  vous  me  disiez 
d'en  faire  de  bons  soldats.  Eh  bien,  je  vous  répondrais  : 
Donnez-moi  le  temps  d'en  faire  tuer  la  moitié,  et  le  reste 
sera  bon.  > 

Au  moment  où  il  tourna  le  dos  aux  deux  personnages, 
le  général  Oudinot  l'aborda  et  le  suivit  du  côté  de  la 
porte  d'entrée.  Leur  entretien  dura  un  quart  d'beure  ; 
tout  en  causant  avec  Mme  Bonaparte  et  Mme  Murât,  je 
ne  perdais  pas  des  yeux  le  générai  Oudinot  et  me  tenais 
prêt  à  m'approcher  au  premier  signe  ;  mais  aucun  signe 
ne  me  fut  fait,  et  tout  à  coup  le  Premier  Consul  dispa- 
rut. Nous  demeurâmes  auprès  de  Mme  Bonaparte  encore 
on  grand  quart  d'heure,  pendant  lequel  j'achevai  de  re- 
marquer la  fatuité  de  Sébastiani,  qui,  fils  d'un  tonnelier 
d'Ajaccio,  était  très  vain  de  sa  parenté  consulaire,  encore 
plus  de  lui-même,  et  qui,  avec  beaucoup  d'esprit,  n'en 
avait  pas  assez  pour  rester  à  sa  place  et  pour  éviter  l'im- 
pression défavorable  qu'il  laissait  de  lui;  aussi,  non 
moins  suffisant  dans  les  salons  qu'insuffisant  sur  les 
champs  de  bataille,  ce  libéral  à  talons  rouges  ne  joua 
on  rôle  que  lorsqu'il  cessa  d'être  homme  du  monde  et 
de  vouloir  paraître  homme  de  guerre.  Si  j'avais  pu 
avoir  la  liberté  d'esprit  nécessaire  pour  m'amuser  de  ses 
ridicules,  le  temps  que  je  passai  chez  Mme  Bonaparte 
m'aurait  paru  court;  mais  j'attendais  mon  arrêt,  et 
j'étais  d'autant  moins  tranquille  que  la  figure  du  géné- 
ral Oudinot  demeurait  plus  impassible,  alors  que  l'ami- 
tié dont  il  m'honorait  m'était  un  garant  que,  au  cas 
d'une  bonne  nouvelle  qu'il  savait  si  impatiemment  atten- 
due, il  se  serait  empressé  de  me  la  laisser  deviner.  Enfin 
d partit  :  c  Eh  bien  >,  me  dit-il,  dès  que  la  porte  du 

111.  i  1 


I6S  MÉMOIRES   DO   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

salon  se  fut  refermée  sur  nous,  c  je  n'ai  rien  obtenu.  Le 
Premier  Consul  a  des  vues  sur  vous;  il  ne  me  les  a  pas 
dites,  mais  certainement  il  ne  vous  destine  pas  en  ce 
moment  à  retourner  en  Italie.  »  Je  fus  anéanti.  Ce  refus 
était  décisif  et  ne  me  laissait  plus  l'espoir  d'aucune 
démarche  nouvelle  à  tenter.  Mes  lettres  seules  allèrent 
porter  à  Pauline  le  témoignage  de  mon  amour  et  de  ma 
désolation;  l'une  d'elles  servit  à  annoncer  l'envoi  d'une 
chaîne,  symbole  de  notre  lien  mutuel,  et  que  j'avais  eu 
l'espérance  d'attacher  moi-même  au  cou  de  celle  qui 
pour  toujours,  je  le  croyais  du  moins,  avait  fait  de  moi 
son  esclave. 

On  s'imagine  combien  je  devais  garder,  je  ne  dis  pas 
seulement  de  tristesse,  mais  aussi  de  dépit,  d'un  refus 
qui  brisait  mon  cœur,  et  je  dus  faire  effort  sur  moi  pour 
retourner  aux  Tuileries.  Peu  de  temps  après,  j'y  fus 
invité  à  dtner;  ne  pouvant  refuser,  bien  entendu,  je 
m'imposai  d'y  paraître  aussi  satisfait  que  possible.  Au 
nombre  des  convives  se  trouvaient  le  général  Sprech- 
porten  et  le  marquis  de  Lucchesini.  Le  repas  terminé, 
et  rentré  dans  le  salon  qui  devint  depuis  la  salle  du  trône, 
le  Premier  Consul,  vêtu  de  son  habit  rouge  brodé  d'or, 
portait  pour  la  première  fois,  et  suspendue  à  un  baudrier, 
une  épée  qu'il  avait  fait  enrichir  des  plus  beaux  diamants 
que  la  France  possède,  du  Sancy  au  pommeau  et  du 
Régent  sur  la  coquille;  bref,  il  était  exactement  tel  que 
le  représente  le  tableau  en  pied  que  le  Premier  Consul 
fit  exécuter  à  cette  époque,  qu'il  donna  au  second  Con* 
sul,  et  que  possède  actuellement  le  baron  de  Cambacé- 
rès.  Remarquant  avec  quelle  attention  on  regardait  cette 
épée,  il  dit  en  la  sortant  du  baudrier  :  t  Vous  voyez, 
messieurs,  l'épée  du  chef  du  gouvernement  français. 
Elle  contient  pour  quatorze  millions  de  diamants.  » 
Comme  le  marquis  de  Lucchesini  s'avança  pour  la  con- 


I 


I 


L'trÈZ  DE   BONAPARTE,  163 

[idérer  de  plus  près,  il  la  lui  remit;  des  mains  de  celui- 
ci  elle  passa  dans  les  miennes,  des  miennes  dans  celles 
du  général  Sprechporten  (1)  et  des  autres  personnes 
pri'sentes.  J'ignore  l'effet  que  leur  fit  la  possession 
momentanée  de  ce  joyau;  mais,  après  le  premier  éton- 
cement,  j'eus  la  sensation  de  tenir  entre  les  mains  le 
iymbole  d'un  esprit  nouveau ,  la  glorification  de  la 
force  militaire,  figurée  par  l'inconcevable  richesse  d'une 
,ipée. 

Vers  la  fin  de  ce  séjour  à  Paris,  je  fus  invité  une  seconde 
foie  à  dtuer  chez  le  Premier  Consul;  il  y  avait  moins  de 
monde  que  la  première  fois,  mais  il  en  vint  beaucoup 
dans  la  soirée,  et  les  salons  particuliers  de  Mme  Bona- 
parte, où  l'on  se  tenait,  étaient  pleins.  Je  me  trouvais 
alors  près  d'elle,  lorsque  quelqu'un,  ayant  pris  une  prise 
de  tabac  dans  la  tabatière  ornée  du  portrait  de  mon 
père  peint  par  Sicardi,  s'extasia  sur  la  beauté  de  celte 
miniature  et  la  montra  à  Mme  Bonaparte,  qui,  après 
l'avoir  longtemps  admirée,  la  déclara  magnifique  et 
lyouta  qu'elle  éprouvait  uu  vif  regret  de  n'avoir  pas  étâ 


(I)  Je  n«  fût  plus  avec  qui  et  de  qaoi  je  caasaïB,  lorsque  ce 
'^taéraJ  ru«»e  viut  sa  nifiler  i  Doire  eotrotien  et,  A  propos  d'une 
dale,  te  permit  de  dire  :  •  Oui,  c'est  à  l'époque  où  les  François 
fireot  llavBïioQ  du  royaume  de  Naples.  •  II  fnisaiL  allusion  A  li 
eampagoe  de  Cliam  pionne  t.  et  je  tua  extrâmenient  choqut^  d'eu- 
tendraei?  motduaslabouched'uuKaltnouk:  •  Monsieur  le  gi^niiral, 
rëpliquai-je,  je  vous  en  demande  pnrdou;  mais  les  hordes  seules 
font  dM  ÏDvasioDs,  alors  que  les  aj'mécs  des  peuples  policés  Toat 
des  cooquâles.  —  AUl  oui.  reprit-il.  k  conquête.  •  Ca  m^njo 
Sprecbporlen  eut  l'cipressiou  plus  heureuse  dans  une  aulre  cir- 
cODBtSQce.  N'ayaut  pu  se  défundro  de  faire  uu  mouvement,  au 
moment  où.  chet  le  mloi^itra  do  la  guerre,  on  lui  présenta  le  giïné- 
r«l  Maiséns.  il  eut  l'idée  de  corriger  son  mouvement  par  celle 
phrase  :  •  Vous  devez  comprendre  ma  surprise,  générât.  Elle  est 
oalurelle,  quand  pour  la  preoiièro  fois  on  parait  devant  l'homme 
qni,  depuis  Charles  XII,  est  le  premier  qui  ait  eu  l'hoDueur  da 
iMttro  le*  armées  russes.  ■ 


164    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TIIIÉBAULT. 

peinte  par  Sicardi...  Je  me  demandais  ce  qui  l'empê- 
chait de  mettre  fin  à  ce  regret;  ce  n'était  pas  son  âge; 
le  plus  grand  nombre  de  ses  portraits  est  postérieur  à 
cette  époque,  qui  d'ailleurs  est  son  époque  historique; 
j'ai  donc  cru  que  c'était  par  égard  pour  Isabey  qu'elle 
ne  s'était  pas  fait  peindre  par  Sicardi. 

Cependant  ma  tabatière  avait  passé  de  Mme  Bona- 
parte à  quelques  dames,  puis  à  quelques  hommes;  je  la 
suivis  assez  longtemps,  mais  enfin  je  la  perdis  de  vue,  et 
je  restai  à  son  sujet  dans  l'incertitude  la  plus  bizarre. 
Heureusement,  il  n'y  avait  pas  de  héros  de  grands  che- 
mins dans  cette  <  illégitime  réunion  du  prétendu  usur- 
pateur >,  et  ma  tabatière  me  revint. 

Pour  fêter  mon  grade,  je  fus  reçu  par  des  amis  et  les 
reçus  à  mon  tour,  et  cet  échange  de  festins  me  rap- 
pelle un  fait  qui  pourrait  aussi  bien  qu'un  autre  être 
passé  sous  silence;  à  tout  hasard  je  le  consigne.  Quoique, 
grâce  aux  dix  mois  passés  avec  mon  adjoint  Piquet,  je 
dusse  être  difficile  en  fait  de  mystificateur,  j'avais  été, 
un  jour  que  je  dînais  chez  Lenoir,  au  nombre  des  dupes 
qu'avait  faites  Musson.  Ce  Musson,  dont  j'ai  déjà  parlé, 
joua  le  rôle  d'un  marchand  de  vin  d'Orléans,  mais  mar- 
chand de  la  dernière  classe,  ce  qui  rendit  toutes  ses* 
inconvenances  d'autant  plus  naturelles  que,  d'autre 
part,  Lenoir  avait  parfaitement  joué  le  chagrin  de 
n'avoir  pu  se  débarrasser  d'un  pareil  manant.  La  scène 
fut  bonne,  et,  pour  me  venger  sur  quelques  amis  de  la 
mystification  que  j'avais  partagée,  je  louai  pour  un 
louis  et  un  dîner  cet  animal,  un  jour  que,  entre  autres 
personnes,  le  colonel  Mouton,  aujourd'hui  le  maréchal 
de  Lobau,  dînait  chez  moi;  mais  j'eus  le  tort  de  lui  don- 
ner des  convives  trop  saillants;  ainsi  Gassicourt, 
Rivierre,  l'adjudant  général  Lhomet,  mon  aide  de  camp 
Richebourg,  si  spirituel,  et  Lenoir  enfin,  qui  ne  pouvait 


âU    DAt.   I>E   L'OPI^-DA. 


I6S 


t 


hre  en   reste,  furent  tellement  brillants  que  Musson 
^rasi^  ne  tînt  plus  que  la  place  d'un  sot. 

Et  je  profile  de  ce  souvenir  plus  gai  pour  arriver  à 
un  autre  du  même  ordre,  mais  d'un  intérêt  moins  parti- 
culier. Rivierre,  une  nuit,  m'entraîna  au  bal  do  l'Opéra. 
C'était  pour  Ini  une  grande  afTaire,  et  c'âtnit  pour  moi 
une  curiosité.  Personne  ne  m'y  attendait  ou  ne  m'y  atti- 
rait, alors  que  Itivicrre  y  menait  de  front  je  ne  sais  com- 
liien  d'intrigues  amoureuses.  Dès  qu'il  parut,  des  mas- 
ques l'assaillirent;  ce  fut  à  qui  aurait  la  priorité.  Dans  le 
fait,  il  était  charmant,  scintillant  d'esprit,  d'une  figure 
agréable;  toujours  riant,  à  la  fois  athlétique  et  élégant 
dans  ses  formes,  oflrant  ainsi  des  séductions  pour  tous 
les  goilts.  il  était  naturel  que  nombre  de  femmes  vou- 
lussent s'emparer  de  lui.  t  J'ai  à  te  conter  des  choses 
bien  amusantes  >,  lui  cria  l'une.  •  J'en  ai  qui  te  feront 
)0liment  plaisir  •,  lui  criait  l'autre.  Il  ne  savait  laquelle 
entendre,  et  comme,  en  se  le  disputant,  toutes  le  tiraient 
i  droite  et  à  gauche  :  <  De  grAcc,  répétait-il  en  riimt, 
battcz-voQS  à  qui  m'aura,  je  serai  le  prix  de  la  victoire.  » 
C'est  que  Itivicrre,  ù  ces  bals,  était  un  divertissement 
continuel.  Rien  n'était  plus  gai,  plus  original,  que  ses 
reparties  ou  ses  attaques,  pour  soutenir  cette  guerre  de 
mots,  de  propos  interrompus,  et  qui,  sous  mille  formes 
et  de  mille  manières,  varient  sans  cesse  le  même  tbème. 
Pris  à  partie  pour  mon  compte,  je  le  perdis  bientôt 
de  vue.  Le  premier  masque  qui  m'aborda  me  dit  que, 
quand  on  faisait  aui^si  bien  les  alTaires  de  son  pays,  il 
fallait  songer  aux  siennes,  mais  que  jo  traitais  ma  for- 
tune comme  mes  anciens  amis.  A  ce  dernier  reprocbe 
près,  cela  pouvait  être  vrai;  toutefois  cela  n'avait  aucun 
sel,  aucun  à-propos,  et  je  ne  pus  être  sérieusement  intri- 
lé.  Aux  prises  avec  un  second,  la  scène  changea.  Km- 
loyersvec  plus  de  gentillesse,  de  vivacité,  de  malignité. 


166    MÉMOIRES  DÛ  GÉNÉRAL  RARON   THIÉBAULT. 

le  jargon  des  bals  masqués  était  impossible;  c'était  un 
feu  roulant;  mais  ce  qui  me  bouleversa,  c'est  que  je 
n'avais  pas  une  affaire,  un  intérêt,  une  pensée  intime, 
dont  ce  maudit  petit  masque  ne  me  parlât,  et  de  la  ma- 
nière la  plus  spirituelle  et  la  plus  folle.  Je  ne  sais  ce 
que  je  n'imaginai  pas  pour  deviner  à  quelle  fée  char- 
mante j'avais  à  répondre;  tout  fut  inutile;  je  n'obte* 
nais  que  les  défaites  les  plus  extraordinaires.  Or,  dans 
le  moment  où  elle  pouvait  se  vanter  d'avoir  poussé  l'in- 
trigue la  plus  réussie,  elle  fut  accostée  par  un  autre 
masque  et  partit.  Cependant,  si  j'étais  quitte  d'elle,  elle 
ne  rétait  pas  de  moi;  je  ne  la  perdis  pas  de  vue,  et,  en 
la  suivant,  j'arrivai  à  la  porte  de  sortie.  Elle  monta  dans 
sa  voiture  avec  sa  compagne,  et,  encore  que  j'eusse  très 
chaud,  qu'il  neigeât  et  que  je  n'eusse  pas  le  temps  de 
prendre  ma  redingote,  je  voulus  suivre  ma  devineresse. 
Heureusement,  elle  logeait  rue  Neuve  des  Bons-Enfants; 
je  fus  donc  bientôt  arrivé,  et  juste  à  temps  pour  la  con- 
fondre, lorsque,  débarrassée  de  son  masque,  elle  me 
trouva  à  la  portière  et  qu'elle  dut  prendre  ma  main 
pour  descendre  de  sa  voiture.  L'une  de  ces  dames  était 
Mme  Clavier,  la  charmante  femme  du  savant  helléniste; 
l'autre,  Mme  Winch,  la  jeune  créole,  son  amie,  toutes 
deux  connaissant  Rivierre,  par  qui  mon  interlocutrice, 
Mme  Clavier,  avait  été  si  bien  informée  de  tout  ce  qui 
me  concernait. 

On  conçoit  que,  sur  ce  début  encourageant,  je  m'em- 
pressai de  retourner  au  bal.  11  touchait  à  sa  fin  lorsqu'un 
masque  de  très  belle  tournure  me  prit  le  bras  et  me  dit  : 
«  Y  a-t-il  longtemps  que  tu  n'as  eu  des  nouvelles  de  Milan? 
—  Et  qui  te  dit  que  j'ai  à  en  recevoir?  —  Allons,  pas 
tant  de  mystères,  je  sais  toute  ton  histoire...  >  Dans  le 
fait,  elle  savait  tout,  jusqu'à  la  couleur  rose  du  papier 
qui  servait  à  notre  correspondance.  —  c  Beau  masque. 


GENTILS    MASQUES.  IGI 

lui  dis-je  alors,  quel  intérêt  as-tu  à  te  cacher,  puisque  tu 
Mis  que  mon  servage  m'exclut  de  toute  autre  affaire 
d'amour?  —  Qu'importe  I  tu  ne  me  connailras  pas.  —  Et 
qui  m'empêche  de  ne  plus  te  quitter  ou  de  te  suivre?  • 
Et  je  lui  contai  ce  que  je  venais  de  faire.  Bref,  j'obtins, 
promesse  de  m'en  tenir  là,  qu'elle  ûterait  ses  gants 
tt  livrerait  ses  mains  à  mon  investigation;  mais  cela  ne 
n'avança  guère  ;  ces  belles  mains  m'étaient  inconnues. 
Les  anneaux  qu'elle  portait  étaient  insignifiants,  de 
lorle  que  la  seule  chose  qui  put  m'occuper  fut  un  bra- 
eelet  sur  lequel  était  peint  un  œil  entouré  de  nuages, 
œil  qui  semblait  bien  ne  pas  me  regarder  pour  la  pre- 
mière fois,  mais  qui  sur  le  moment  ne  me  révéla  rien, 
A  quelque  temps  de  là,  Michel  Lagreca,  qui  depuis  notre 
évacuation  du  pays  de  Naples  était  en  France,  eut  un 
lervice  à  me  demander  pour  un  de  ses  amis  nommé 
Texier,  absent  par  suite  de  malheureuses  alfaires.  La 
femme  de  cet  ami,  Hollandaise  d'une  grande  beauté, 
trouvait  à  Paris  avec  une  fortune  indépendante;  il 
voulut  me  présenter  à  elle,  afin  qu'elle-même  pût  me 
recommander  son  mari.  Je  mo  rendis  donc  avec  lui  chez 
cette  dame;  nous  eûmes  à  l'attendre  un  moment  dans 
le  salon,  et  le  premier  objet  qui  y  frappa  mes  regards 
fiit  le  bracelet,  oublié  sur  la  cheminée,  et  dont  je  recon- 
aussitAt  l'œil,  en  second  exemplaire,  sur  le  visage  de 
Hichel  que  j'avais  devant  moi;  ce  qui  ms  révéla  deux 
•ecrets  à  la  fois. 

Pendant  ce  temps,  Ririerre  suivait  le  cours  de  ses 
aventures.  Après  ma  course  de  la  rue  Neuve  des  Uons- 
!-£afant8, je  l'avais  rejoint;  il  avait  un  moment  de  répit,  et 
nous  cheminions  au  milieu  de  cette  bizarre  cohue,  qui 
ferme  la  masse  la  plus  inerte  pour  quiconque  n'a  rien  à 
dénièleravec  les  désœuvrés  et  les  fous  qui  la  composent. 
Cohue  à  la  r;iveur  de  laquelle,  abjurant  momentanément 


168    MÉMOIBBS  D0  GÉNÉBAL  BARON  THIÉBAULT. 

toute  pudeur,  les  femmes  de  la  meilleure  condition  se 
chargent  effrontément  des  avances  et  des  propos  à  peine 
convenables  pour  des  hommes,  et  descendent  parfois 
à  des  rôles  odieux;  nous  avions  à  peine  fait  quelques 
pas  que  Rivierre  se  trouva  donner  le  bras  à  un  petit 
masque  qui,  enhardi  plutôt  que  gêné  par  ma  présence, 
et  après  quelques  plaisanteries,  lui  dit  :  c  Que  fait  ta 
femme?  —  Elle  dort.  —  Ahf  reprit  ce  masque  en  rica- 
nant, quel  bon  marché  je  ferais  si  je  pouvais  me  faire 
une  existence  de  ce  que  font  les  femmes  pendant  que 
leurs  maris  croient  qu'elles  dorment  ou  qu'elles  chauffent 
des  couches!  >  On  voit  le  thème;  aussi,  sans  suivre  le 
dialogue  auquel  il  donna  lieu,  me  bornerai-je  à  dire 
qu'il  n'y  eut  rien  que  cette  méchante  femelle  ne  mtt  en 
œuvre  pour  que  Rivierre  en  vtnt  à  croire  que  sa  femme  le 
trompait,  et  pour  que  ses  soupçons  se  fixassent  sur  un  de 
ses  amis.  Quant  à  Rivierre,  il  débuta  par  jouer  l'étonné- 
ment  :c  Quoi!...  vraiment?...  Ah!  mon  Dieu!  >  Peu  à  peu 
il  devint  sérieux,  triste;  sa  figure  môme  se  décomposa, 
et...  c  Qui  l'aurait  cru?  Quelle  horreur!  >  et  autres  excla- 
mations de  cette  nature,  furent  tout  ce  qu'il  proféra. 
Lorsque  ce  masque  eut  enfin  défilé  son  abominable  cha- 
pelet :  c  Je  suis  bien  malheureux,  reprit  Rivierre,  et 
pourtant  changerais-je  de  position  avec  ton  mari?  Ma 
foi,  non,  quoique  à  coup  sûr,  ajouta-t-il  en  la  toisant 
avec  dédain,  il  doive  être  à  l'abri  de  semblables  affronts.  > 
Elle  voulut  nier  les  motifs  de  sécurité  que  Rivierre  sup- 
posait à  son  mari;  mais,  devenu  caustique  et  railleur,  il 
termina  l'entretien  par  ces  mots  :  c  Tu  as  beau  t'en 
défendre,  il  faut  que  tu  sois  bien  laide  pour  en  être 
réduite  à  un  si  vilain  rôle  et  bien  mauvaise  pour  l'avoir 
aussi  bien  joué.  >  Et,  sur  ce,  il  se  débarrassa  de  ce  mau- 
vais petit  masque. 
J'ai  cité  cette  scène   pour  montrer  que,  parmi  les 


UVIEnSE  HTSTIPIÉ.  100 

Kbonnes  fortunée  et  les  gaies  aventures,  le  bal  de  l'Opéra 
I  niait    parfois   à  ses  habitués   quelques    amertumes; 
c'est  à  ce  titre  que  je  rappellerni  deux  mystitlcations 
dont  le  même  flivierre  fut  le  jouet. 

11  avait  été  un  jour  accosté  par  un  masque  de  la  plus 
jolie  tournure,  du  meilleur  ton,  de  la  mise  la  plus  recher- 
chée, et  qui,  en  dépit  de  tant  de  choses  si  bien  faites 
pour  monter  la  tête,  sut  cepeudant  le  tenir  &  distance 
et,  en  le  quittant,  ne  lui  accorda  qu'un  rendez-vous  pour 
le  bal  suivant,  avec  convention  d'un  signe  de  reconnais- 
sance. A  cette  seconde  entrevue,  le  masque  soutint  le 
rAle  qu'il  avait  joué  à  la  première,  mais  avec  une  séduc- 
tion nouvelle,  de  sorte  que  Rivierre,  toujours  plus  exalté 
par  sa  charmante  inconnue,  redoubla  d'ardeur  et  d'in- 
Klances,  et  pourtant  ne  parvint  qu'à  arracher  la  promesse 
de  se  rejoindre  au  bal  de  la  mi-caréme,  et  ce  bal,  le  der- 
nier de  l'année,  n'aboutit  encore  qu'à  la  parole  mutuelle 
de  ae  retrouver  au  premier  bal  de  l'année  prochaine. 

Le  carnaval  de  celte  seconde  année  d'intrigues  ou 
d'aventures  commença.  L'amour  n'avait  fait  que  s'ac- 
crollre  durant  cette  longue  attente,  mais  le  masque  sut, 
par  des  faux-fuyants  les  plus  adroits,  tenir  en  respect  de 
trop  violents  désirs.  Prétextant  une  sujétion  qui  devait 
dorer  un  an  encore,  ne  pouvant  se  donner  de  suite  tout 
entière,  et  l'idée  seule  d'un  domi-sacriflce  la  révoltant, 
elle  le  dit  obligée  de  tout  remettre  à  l'époque  des  bals 
de  l'année  suivante,  et  au  surplus  jura  sur  son  honneur 
qa'elle  se  rendrait  alors  à  discrétion, 

A  la  Iroisiftme  année,  le  couple  se  rejoignit,  Hivierre 
toujours  plus  amoureux  :  •  Ma  parole  est  sacrée,  dit 
alors  le  masque,  autant  que  ma  passion  est  exclusive, 
'^Isije  puis  compter  sur  ta  tendresse,  tu  dois  croire  à  la 
iiienae;  lu  fin  de  ces  bals  sera  pour  nous  le  commen- 
u^uieot  du  bonheur.  •  Toutefois ,  pour  ne  rien  perdre  de 


170    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

ce  qui  pût  attiser  l'amour,  elle  remettait  Tivresse  suprême 
au  dernier  bal,  et  ces  propos,  que  tous  deux  entremê- 
laient d'adoration  et  de  serments,  rendirent  plus  char- 
mants encore  les  derniers  pas  qui  restaient  à  faire  sur 
la  route  de  l'espérance.  Cependant  le  jour  fixé  était 
arrivé;  le  dernier  bal  approchait  de  sa  fin,  lorsque  le 
masque  dit  à  Rivierre  :  •  Allons,  je  n'ai  plus  à  t'opposer 
ni  refus  ni  délai;  je  suis  à  toi,  toute  à  toT.  >  En  hâte  ils 
quittent  la  salle  du  bal,  montent  vers  les  loges  da  cintre; 
mais,  prêt  à  entrer  dans  celle  dont  Rivierre  s'est  procuré 
la  clef,  le  masque  arrête  Rivierre  sous  un  réverbère  et 
lui  dit  :  <  Qu'avant  de  franchir  ce  seuil,  tu  me  voies  au 
moins  et  que  tù  me  reconnaisses.  >  A  ces  mots,  et  pen- 
dant qu'il  la  presse  avec  une  indicible  ardeur  et  s'irrite 
de  ce  dernier  instant  de  retard,  elle  se  démasque,  et  le 
malheureux  se  trouve  en  présence  d'une  parfumeuse 
nommée  Dulac,  jadis  fort  jolie,  d'une  taille  toujours 
charmante,  célèbre  par  sa  vogue,  bien  plus  par  son 
esprit  et  ses  malices,  et  qui,  la  veille,  avait  accompli  sa 
soixantième  année.  Abasourdi,  il  sort  furieux  de  l'aven- 
ture, pendant  qu'en  éclatant  de  rire  elle  lui  prodigue  les 
noms  d'ingrat  et  de  monstre. 

Une  de  ses  victimes,  car  il  en  fit  beaucoup  et  ne  pou- 
vait manquer  d'en  faire,  lui  joua  un  autre  tour.  Dans 
un  de  ces  moments  de  désœuvrement  qui  suivent  par- 
fois les  scènes  les  plus  animées,  il  se  trouve  tout  à 
coup  en  face  d'un  masquepeugrand,  mais  fait  à  ravir,  et 
dont  le  domino  fort  élégant  dessinait  admirablement  une 
taille  charmante.  Il  fixe  sans  que  l'on  s'en  efi'arouche; 
il  offre  son  bras  que  Ton  accepte;  il  s'extasie  sur  tout 
ce  que  le  domino  révèle  môme  en  le  voilant.  U  prend 
une  main  et  en  admire  la  délicatesse,  le  bras  qu'il  ose  tou- 
cher lui  semble  arrondi  par  l'amour.  Excité  de  plus  en 
plus  par  la  mollesse  de  la  résistance,  il  devient  interro- 


tK  BAL  DO  CRNEHAL  BERTHIER. 


Ifstif.  < 


apprend  ( 


I  parle 


^ 


!  reiiime  dont  le 
i  jalousie  a  cod- 
duile  à  ce  bal.  11  conseille  la  vengeance;  enfin  il  adore, 
presse,  supplie;  on  combat,  on  craint,  et  pourtant  on  se 
laisse  entraîner,  et  l'heureux  audacieux  arrive  ainsi  à 
une  des  loges  dans  laquelle  une  tendre  violence  fait 
entrer  la  femme  outragée  et  dont  il  va  sécher  leg  pleurs. 
Là,  toute  hésitation  est  impossible,  et.  le  masque  arraché, 
il  se  trouve  aux  pieds  de  sa  femme.  Il  en  fut  malade,  et 
Mme  Rivierre,  trop  désolée  de  ses  succès  pour  èlre  en 
état  de  dire  :  •  Eh  donc,  monsieur  de  Folastron  (1)  I  • 
Ouli'e  les  bals  de  l'Opéra,  cette  époque  me  rappelle 
d'autres  souvenirs  de  fûte.  Nos  victoires  au  dedans  et  au 
dehors,  l'abandon  délinitif  de  la  coalition  par  les 
Russes,  la  pacification  de  la  Vendée  et  la  paix  continen- 
tale ,  la  fin  de  l'anarchie  et  le  retour  à  l'ordre,  la  puis- 
sance de  Bonaparte  qui  semblait  rendre  la  conliance 
uoiverBelle,  tout  cela  forma  comme  une  nouvelle  ère. 
C'était  donc  le  moment  de  rappeler  Paris  aux  plaisirs  et 
ta  luxe,  et  c'est  dans  ce  but  que  le  général  Berthier, 
ministre  de  la  guerre,  iJonna  une  fête  qui  se  composa 
d'un  spectacle  et  d'un  grand  bal.  Ce  fut  la  première  fêle 
i  laquelle  assistèrent  le  Premier  Consul  et  sa  famille, 

(I)  La  maniëro  dont  s'oublient  les  anecilotai  me  décide  &  placer 
iâ  celle  qui  a  donaé  mtisgance  A  ce  dictoti  ai  répandu.  Un  M.  do 
PnlulroD  épousa  une  jeuoa  veuve  des  bords  de  la  Garonne  :  mais 
UforUiue  l'ocGupail  beaucoup  plus  que  la  personne,  et,  plaisantant 
it  son  mariage  avec  d'autres  jeunes  soi^ueui's  de  la  cour,  il  paria 
lall  passerait  la  premiâre  nuit  do  ses  noces  avec  sa  femme  sanx 
Uïemplir  le  teadru  devoir.  En  conséquence,  &  peine  réuni  &  elle 
dant  la  mémo  couche,  11  forme  Jeu  yeux  et  ne  bougea  plus.  A\iria 
fu>li|ues  minutes  données  à  l'élonneuienl  et  à  l'atlenLe,  la  veuve 
Uparte  M  Jalouse  de  ses  droits,  rompaal  enlta  le  silence,  dit  aveu 
tli;o«)l  le  plus  gaacou  :  •  Monsieur  de  Polaslron? —  Madame?  ^ 
kriDH-vous?  —  Non,  madame,  —  Ëtes-vous  malade?  —Non, 
Budamc.  —  Eh  donc,  monsieur  de  Polastron  r  >  Et  toi  cet  ÏEIi  donc 
lui  Ut  fortune. 


17S    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  RARON  THIÉBAULT. 

et,  pour  bien  marquer  le  grand  nombre  d'adhésions  et 
l'empressement  général  en  faveur  du  nouveau  gouver- 
nement et  de  son  chef,  on  porta  les  invitations  à  un 
nombre  immense.  Comme  l'étonnement,  la  curiosité, 
on  pourrait  dire  la  nouveauté,  et  cent  autres  calculs, 
Grent  que  tout  le  monde  accepta ,  l'afQuence  fut  incal- 
culable, et,  s'il  n'y  avait  eu  tant  de  milliers  de  témoins, 
oserait-on,  sans  crainte  d'être  taxé  de  duperie^  dire  que 
des  voitures  débouchant  du  pont  Royal  à  neuf  heures 
du  soir  n'arrivèrent  à  l'Hôtel  de  la  guerre  qu'à  quatre 
heures  du  matin,  et  que,  une  fois  arrivé,  il  n'était  plus 
possible  de  ravoir  sa  voiture;  qu'une  personne  logée 
rue  du  Bac  fut  trois  heures  à  avancer  et  à  reculer 
avant  de  pouvoir  sortir  de  sa  porte  cochère  et  prendre 
la  file;  que,  la  faim  finissant  par  se  faire  sentir  à  la  suite 
des  haltes  si  longues  et  si  répétées,  et  par  l'effet  d'une 
impatience  trop  forte  pour  ne  pas  être  digestive, 
tout  ce  qui  se  trouva  de  volailles,  de  pâtés  et  de 
veau  rôti,  de  gâteaux,  de  pain,  voire  même  de  cerve- 
las dans  cette  partie  du  faubourg  Saint-Germain  fut 
mangé  dans  cette  terrible  rue  du  Bac  et  par  les  maîtres 
et  par  les  valets;  qu'après  minuit  les  femmes  n'arri- 
vèrent plus  qu'avec  des  toilettes  plus  ou  moins  fatiguées 
et  des  figures  décomposées,  et  qu'une  pauvre  petite 
dame,  ayant  quitté  son  enfant  pour  venir,  par  devoir, 
passer  une  heure  à  ce  bal  et  ne  pouvant  ravoir  sa  voi- 
ture que  depuis  trois  heures  elle  attendait  dans  le  premier 
salon,  pleurait  de  manière  à  faire  pitié  à  tout  le  monde. 
Je  ne  sais  plus  comment  il  s'était  arrangé  que  je  don- 
nerais la  main  à  Mme  Texier  pour  aller  â  cette  fête,  et 
comment,  la  troisième  place  de  ma  voiture  se  trouvant 
occupée  par  Michel  Lagreca,  la  quatrième  le  fut  par 
Trénis,  le  plus  incomparable  danseur  de  société  qui  ait 
jamais  existé,  le  même  qui,  pour  exprimer  tout  ce  que 


i 


APFLURNCR  VERS  tE   NOUVEAU  RI^XIME.         113 

ia  danse  avait  de  grâce  et  de  moelleux,  prétendait  que 
c'était  f  suave  comme  de  l'huile  coulant  sur  des  roses  >, 
ttqui,  lorsqu'on  lui  disait  :  <  Monsieur  Trénis,  je  vous  ai 
TU  danser  hier  ■,  répondait  ingénument  :  « .,,  Étiez-vous 
bien  placé?  >  En  somme,  et  malgré  ces  exemples  d'atîê- 
Ifrie  et  de  fatuité,  Trénis  n'en  était  pas  moins  un  très 
bon  garçon,  un  homme  charmant,  de  bonnes  manières 
el  d'esprit,  aimé,  digne  de  l'èlre,  et  que  de  toutes  parts  on 
recherchait  el  on  se  disputait.  Or  ce  pauvre  Trénis, 
après  avoir  fait  les  délices  des  réunions  les  plus  bril- 
lantes, avoir  été  l'orgueil  des  danseuses  les  plus  célèbres 
par  leur  beauté,  leurs  grâces,  leur  fortune  ou  leur  posi- 
tion sociale,  est  arrivé,  de  cajoleries  en  cajoleries  et  à  tra- 
ies pins  riches  hôtels,  les  plus  somptueux  repas,  A 
fiicéire,  où  il  est  mort  fou,  oublié  de  tout  le  monde, 
fi'étant  plus  qu'un  nom  de  contredanse,  comme  le  cotil- 
lon ou  ta  poule,  et  dans  une  misère  telle  que  Gassicourt 
allait,  deux  fois  par  an,  lui  porter  quelques  hardes,  des 
bas,  et  substituer  de  gros  souliers  ferrés  aux  escarpins 
que  les  plus  habiles  cordonniers  de  Paris  s'étaient  dis- 
puté rhonnenr  d'exécuter. 

Informé  qu'il  devait  y  avoir  foule  à  ce  bal,  j'avais  prié 
Mme  Texier  d'être  prête  à  huit  heures  ;  mais  à  cette  heure- 
li  le  coiffeur  en  vogue  arrivait  à  peine;  il  était  huit 
Ikeures  quarante  minutes  quand  nous  partîmes.  Bien 
attelée  et  bien  conduite,  ma  voiture  en  dépassa  quelques- 
Ues;  mais,  une  fois  engouffrés  dans  la  rue  du  Bac, 
BOUB  nous  trouvâmes  dans  la  plus  formidable  des  files. 
Nous  commençAmes  par  prendre  patience,  nous  finîmes 
parla  perdre,  et  pourtant  de  gré  ou  de  force  il  fallut  se 
résigner  à  n'avancer,  de  dix  minutes  en  dix  minutes, 
que  de  la  longueur  d'une  voiture.  Au  plus  fort  du  déses- 
poir de  Mme  Texier  et  d'une  humeur  que  j'avais  grande 
peine  i.  cacher,  Trénis,  plutôt  que  d'empirer  notre  situa- 


174    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

tien  en  la  compliquant  de  colère  et  d'ennui,  s'amusa  sur 
le  compte  de  tous  les  tête-à-téte  forcés  des  maris  avec 
leurs  femmes.  Et,  d'après  ce  thème,  il  mit  en  scène  tous 
les  mauvais  ménages  de  Paris  qui  devaient  nous  précé- 
der ou  nous  suivre,  et,  avec  autant  d'imagination  que 
d'originalité,  il  improvisa  des  dialogues  entre  tous  les 
couples  fort  mécontents  de  se  trouver  côte  à  côte  pour 
un  temps  dont  on  ne  pouvait  calculer  la  durée;  il  entre- 
mêla ses  dialogues  des  meilleures  anecdotes,  et  nous  en 
étions  à  rire  très  sincèrement,  lorsque,  vers  onze  heures, 
le  cocher  de  la  voiture  qui  nous  suivait  parvint  à  nous 
couper  la  file  et  à  se  placer  devant  nous.  A  l'instant,  et 
en  dépit  de  la  philosophie  de  Trénis,  je  passai  la  moitié 
du  corps  hors  de  la  portière  et  j'ordonnai  à  Jacques, 
mon  domestique,  d'aller  prendre  les  chevaux  de  cette 
voiture  par  la  bride  et  de  la  rejeter  en  arrière  de  la 
mienne.  Ce  Jacques,  aussi  fort,  aussi  vif  que  brave,  ne  se 
le  fit  pas  dire  deux  fois.  Le  domestique  de  la  voiture  qui 
m'avait  dépassé  voulut  lui  barrer  le  passage,  mais 
d'un  coup  de  poing  il  le  mit  hors  de  cause,  et,  comme 
j'encourageais  Jacques  par  mes  cris  et  que  j'étais  prêt  à 
mettre  pied  à  terre,  le  maître  réprimanda  son  cocher  et 
lui  ordonna  de  reprendre  sa  place.  Rien  ne  fut,  pour  le 
moment  du  moins,  plus  heureux  que  cette  altercation; 
l'oHicier  de  la  gendarmerie  chargé  de  la  police  des 
voitures  se  trouvait  m'avoir  une  grande  obligation; 
le  hasard  fit  qu'il  se  trouva  là;  m'ayant  reconnu  à 
mon  uniforme  et  à  ma  voix,  il  s'approcha  et  m'offrit 
de  me  faire  prendre  le  chemin  des  voitures  du  gouver- 
nement. En  effet,  il  appela  un  de  ses  gendarmes,  lui 
ordonna  de  marcher  en  tête  de  ma  voiture  et  de  me 
conduire  par  les  rues  de  l'Université  et  de  Bourgogne, 
ce  qui  me  fit  arriver  au  grand  trot  au  ministère  de  la 
guerre. 


1 

I 


tfi  LUXE  DES  TJNIFOPMES.  115 

Je  ne  parlerai  pas  de  la  îéte,  elle  était  superbe,  ni  de 

l'uniueDce,  déjà  telle,  lorsque  j'arrivai,  qu'on  ne  se  serait 

pas  douté  que  la  moitié  des  invités  se  morfondait  dans 

des  voitures. 

Nous  arrivâmes  comme  le  spectacle  finissait.  Bona- 
parte passait  de  la  salle  où  était  le  thédtre  dans  la  salle 
du  bal.  Je  me  trouvai  sur  son  passage  et  j'eus  de  lui 
une  de&  plus  mauvaises  mines  qu'il  m'ait  Taites.  Jus- 
qu'alors on  avait  le  plus  communément  alTecté  une 
grande  simplicité  de  costume;  cette  simplicité  était  fort 
de  mon  goût;  je  o'aimais  pas  le  luxe  que  je  n'ai  jamais 
aimé,  et  j'étais  allé  k  ce  liai  avec  un  uniforme  neuf,  niaJE 
snns  broderies.  Or  Bonaparte,  qui  conservait  la  mise  b 
plus  simple  pour  lui,  voulait  en  imposer  par  le  luxe  de 
«es  alentours  et  de  tous  ceux  qui  tenaient  à  son  gouver- 
nement. Ainsi  ses  aides  de  camp,  ses  ministres  el 
presque  tous  les  généraux  se  couvraient  d'or  et  de  bro- 
derie», et  renchérissaient  même  à  cet  égard,  par  suite 
d'une  vanité  qu'ils  donnaient  pour  du  dévouement  et  de 
la  politique.  Au  milieu  de  tout  cet  état,  mon  costume,  je 
Favoue,  était  un  peu  modeste,  et  même,  grâce  au  con- 
traste, j'avais  l'air  d'afQcber  une  sorte  de  dédain  poui 
les  idées  que  le  Premier  Consul  adoptait,  pour  la  défé- 
rence qu'il  exigeait.  La  journée  de  Saint-Cloud  devait 
lui  en  avoir  fourni  la  conviction,  et, û  partir  de  ce  bal,  il 
me  marqua  un  peu  plus  de  cette  humeur  qui,  chez  un 
Corse,  devait  être  éternelle.  En  réfléchissant  le  lendemain 
aux  causes  de  cette  mésaventure,  je  pensai  qu'il  eût 
mieux  valu  pour  moi  rester  à  la  file  des  voitures,  el 
que,  si  roUicier  de  gendarmerie  s'était  montré  fori 
obligeant,  le  hasard  eût  cependant  mieux  fait  de  ne  pas 
le  mettre  sur  mon  chemin. 

Parmi  les  réceptions  privées  tes  plus  recherchées  à 
cette  époque,  il  faut  citer  celles  de  Mme  de  Montesson,  la 


176    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

veuve  du  dernier  duc  d'Orléans  (1),  et  qui,  dans  son 
hôtel  de  la  rue  de  Provence  (â),  réunissait  les  personnes 
les  plus  marquantes.  C*est  à  elle  qu'on  dut,  à  Fépoque 
que  je  rappelle,  le  retour  au  ton  de  la  bonne  compa- 
gnie ;  sa  maison  fut  la  première  où  l'on  ne  reparut  qu'en 
bas  de  soie  et  en  souliers,  et,  malgré  le  caractère  poli- 
tique de  cette  maison,  il  n'y  avait  pas  jusqu'aux  digni- 
taires les  plus  élevés  et  aux  femmes  d'un  grand  nombre 
de  premiers  fonctionnaires  (3)  qui  n'ambitionnassent 
d'y  être  présentés. 

Mme  de  Mon  tesson  avait  alors  passé  soixante  ans; 
mais  elle  gardait  des  restes  d'une  grande  beauté,  et 
j'ignore  si  jamais  la  nature  fut  plus  prodigue  de  beauté, 
d'esprit  et  de  grâces  qu'elle  ne  l'avait  été  envers  cette 
dame;  du  moins  était-il  impossible  d'expliquer  par  des 
manières  plus  suaves,  par  une  dignité  plus  aimable  et 
pourtant  plus  imposante,  l'entier  et  long  servage  de  son 
auguste  épouK.  Mme  de  Montesson  était  la  tante  du 
comte  de  Valence  qui  m'avait  honoré  de  sa  sympathie  à 
Tournai,  alors  que  j'étais  reçu  chez  Mme  de  Genlis  dont 
il  était  le  gendre. 

Je  n'ai  pas  dit  comment  s'était  fait  ce  mariage,  et  c'est 
ici  le  cas  d'en  placer  le  récit,  car  il  me  ramène  à  Mme  de 

(1)  Louis-Philippe  W,  duc  d'Orléans  (1725-1785),  veuf  de  sa  pre- 
miôre  femme,  Mlle  de  Conty,  épousa  en  secret,  le  23  avril  1773, 
Chorlotte-JeaQnc  Béraud  de  la  Haye  de  Riou,  veuve  depuis  quatre 
ans  du  marquis  de  MootessoQ.  Mme  de  Moutessou,  née  en  1738, 
mourut  en  1806.  (Éd.) 

(â)  Cet  hôtel,  habité  depuis  par  le  prince  de  Schwarzenberg  et 
devenu  célèbre  par  un  incendie  qui,  fécond  on  sinistres  présages, 
a  changé  un  grand  bal  en  une  horrible  et  mortelle  bagarre,  est 
remplacé  aujourd'lmi  par  des  maisons  bordant  la  rue  de  Provence, 
au  coin  de  la  rue  Taitbout.  Il  ne  rosto  plus  que  l'encadrement  de 
la  porte. 

(3)  De  ce  nombre  je  citerai  la  femme  du  secrétaire  d'État  Maret, 
que,  à  son  arrivée  à  Paris,  je  pus  voir  reçue  par  Mme  de  Mon- 
tesson, un  soir  que  j'avais  dîné  chez  celle-ci. 


M"*  DE  MONTESSON.  177 

Mootesson.    Le  comte  de  Valence,  si  bien  fait  pour 
plaire,  pour  être  aimé  (1)  et  pour  apprécier  tant  d'at- 
traits et  d'amabilité.  le  comte  de  Valence  n'avait  pu 
échapper  aux  charmes  de  la  duchesse  de  Montesson,  qui 
était  trop  supérieure  d'esprit  et  de  tact  pour  rester  indif- 
férente aux  rares  mérites  et  aux  hommages  de  son 
neveu;  il  en  était  résulté  ce  qui  ne  pouvait  manquer  de 
s'ensuivre,  une  de  ces  intimités  que  les  plus  hautes  con- 
sidérations, que  l'autel  môme  ne  suffisent  pas  toujours 
pour  prévenir.  Or,  dans  un  de  ces  moments  où  les  deux 
amants  auraient  dû  le  moins  oublier  le  monde  et  les  pré- 
cautions que  leur  secret  rendait  nécessaires,  la  porte  du 
sanctuaire,  brusquement  ouverte,  découvrit  à  M.  le  duc 
d'Orléans  le  comte  de  Valence  aux  genoux  de  sa  femme. 
Certes,  on  pouvait  défier  tout  homme  de  se  tirer  d'un 
pareil  embarras,  et  il  fallait  à  la  fois  la  femme  la  plus 
maîtresse  d'elle-même,  la  plus  habile,  la  mieux  inspirée 
pour  ne  pas  faillir.  J'éprouve  donc  un  véritable  senti- 
ment d'admiration,  et  je  crois  rendre  un  très  grand  hom- 

(1)  Le  comte  de  Valence,  doué  de  tous  les  avantages  extérieurs, 
les  devait  à  sa  mère,  et  voici  ce  que,  relativement  à  sa  naissance, 
je  liens  de  Mme  Eusôbe  Salverte,  Me  du  marquis  d'Arcambal, 
cordon  bleu  ami  de  Louis  XV,  et  veuve  du  comte  de  Fieuricu  qui 
fut  ministre  de  la  marine  et  gouverneur  du  Dauphin,  dame  de  tant 
d'esprit  et  de  mémoire,  qui  avait  été  si  bien  placée  pour  savoir 
taot  d'anecdotes  et  qui  connaissait  parfaitemout  Tiiistoire  des 
grandes  familles  de  France.  Elle  conta  donc  devant  moi  et  &  plu- 
sieurs reprises  que  la  femme  du  père  du  comte  de  Valence  et  une 
maîtresse,  fort  belle  femme,  qu'il  avait,  étant  accouchées  en  mémo 
^mps,  cette  dernière  d'un  (ils,  la  première  d'une  (illo  mourante, 
le  père  des  deux  enfants  avait  trouvé  le  moyen  de  substituer 
l'un  à  l'autre;  de  cette  sorte,  sa  Hlle  légitime  était  morte  comme 
fille  de  sa  maltresse,  et  son  iils  illégitime  avait  été  baptisé  comme 
issu  de  son  mariage;  mais,  quelques  précautions  que  l'on  pût 
prendre,  on  ne  parvint  pas  à  convaincre  Mme  do  Valence  ou  à 
empêcher  que  le  fait  ne  lui  fût  révélé:  en  conséquence,  elle  ne 
reconnut  jamais  le  général  Valence  pour  son  fils,  et  Qiïe  parvint  à 
le  priver  de  presque  toute  sa  iortuuo  personnelle. 

tu.  l*i 


118    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

mage  en  ajoutant  que,  dès  qu'elle  aperçut  le  duc, 
Mme  de  Montesson  partit  d'un  éclat  de  rire  et  lui  dit  de 
l'air  et  du  ton  le  plus  naturels,  avec  un  entier  aban- 
don :  c  Mais  voyez  donc  ce  fou  de  Valence  qui,  depuis 
une  heure,  est  à  mes  pieds  pour  obtenir  la  main  de  ma 
nièce.  —  Eh  bien,  répondit  le  duc,  il  faut  la  lui  donner. 
Allons,  je  vous  la  promets,  je  vous  la  promets.  >  Et 
c'est  ainsi  que  le  comte  de  Valence,  qui  ne  songeait  pas 
à  se  marier,  épousa  Mlle  de  Genlis,  pour  laquelle  on  ne 
songeait  pas  à  lui. 

Si  le  comte  de  Valence  était  un  des  beaux  hommes  de 
son  temps,  il  était  aussi  l'un  des  plus  aimables,  des 
plus  brillants,  des  plus  chevaleresques;  il  est  à  ma  con- 
naissance celui  qui  a  porté  au  plus  haut  degré  les  ma- 
nières nobles,  Tesprit,  le  tact  et  toutes  les  grâces  de 
l'homme  de  cour.  A  vingt-deux  ans  il  était  colonel  de 
carabiniers,  et  à  trente-cinq  ans  lieutenant  général.  En 
cette  qualité  et  avec  la  plus  grande  vaillance,  il  fit  la 
campagne  de  1792;  il  mérita  qu'une  colonne  de  grena- 
diers, qu'il  commandait  à  je  ne  sais  plus  quel  combat, 
lui  décernât  un  pompon  rouge  comme  au  grenadier  des 
généraux,  pompon  qu'il  ajouta  à  ses  armes;  il  signala 
devant  Namur  sa  capacité,  sa  présence  d'esprit  et  son 
audace;  confondit  les  plus  braves  à  la  bataille  de  Neer- 
winde,  et,  partout  Français  dévoué,  soldat  intrépide  et 
chef  si  distingué,  il  se  trouva  tout  à  coup  n'avoir  d'al- 
ternative qu'entre  l'émigration  et  l'échafaud,  et  être 
forcé  de  quitter  l'armée  qu'il  avait  contribué  à  illustrer 
et  la  France  qu'il  idolâtrait,  alors  môme  qu'au  nom  de 
cette  France  on  consommait  sa  ruine  par  le  séquestre  de 
tous  ses  biens.  L'Autriche  lui  offre  un  commandement, 
il  en  repousse  jusqu'à  l'idée;  un  traitement,  il  le  refuse; 
venant  d'être  le  général  en  chef  de  l'armée  des  Ar- 
dennes,  il  va  prendre  à  bail  une  ferme  située  aux  portes 


LE  COMTE   DE  VALENCE.  179 

de  Hambourg,  se  fait  cultivateur,  et  achève  d'honorer 
sa  proscription  en  ne  recevant  que  de  la  terre  les  moyens 
de  subsistance  qu'il  dédaigne  de  recevoir  de  l'empereur 
d'Allemagne,  c'est-à-dire  d'un  des  ennemis  de  son  pays. 

Cette  conduite  valait  bien  une  honorable  compensa- 
tion ;  il  fut  parmi  les  premiers  rayés  de  la  liste  des  émi- 
grés, et  je  fus  informé  de  sa  rentrée  en  France  et  de  son 
arrivée  à  Paris.  Je  me  rendis  chez  lui  et  fus  au  der- 
nier point  touché  du  plaisir  qu'il  parut  éprouver  à  me 
revoir  et  de  tout  ce  qu'il  voulut  me  dire  d'obligeant  et 
d'aimable.  M'ayant  invité  à  dîner  chez  lui,  dès  le  len- 
demain, il  me  présenta  en  sortant  de  table  à  Mme  la 
duchesse  de  Montesson,  dans  l'hôtel  de  laquelle  il  demeu- 
rait; l'accueil  que  me  fit  cette  dame  fut  digne  de  celui  que 
j'avais  reçu  du  comte  son  neveu;  je  ne  sais  même  si 
elle  ne  le  dépassa  pas  en  bonté,  en  bienveillance  ;  du 
moins  metrouvai-je  invité  à  toutes  les  grandes  réunions, 
et  à  dîner  chez  elle  au  moins  une  fois  par  semaine,  et 
plusieurs  fois  avec  tout  le  corps  diplomatique.  Dans  ces 
occasions  une  galerie,  qui  bordait  la  coupole  de  la  salle 
à  manger,  était  occupée  par  des  musiciens  et  achevait 
de  donner  à  ces  réceptions  un  air  de  fôte  princière. 

Ce  fut  avec  un  véritable  bonheur  que  je  retrouvai 
chez  Mme  de  Montesson  César  Ducrcst,  né  avec  de  si 
heureuses,  avec  de  si  brillantes  qualités,  ayant  surtout 
les  plus  honorables,  les  plus  rares,  celles  de  l'âme,  et 
plein  d'inspiration  comme  d'expansion.  Eh  bien,  ce 
jeune  homme  qui  méritait  tant  par  lui-même,  à  qui  sa 
position  semblait  garantir  la  carrière  la  plus  rapide, 
lui  qui,  chasseur  dans  le  bataillon  de  la  Butte  des  Mou- 
lins, m'y  laissa  gronadier,  lorsqu'au  carap  de  Fresnes 
il  partit  comme  aide  de  camp  du  duc  de  Chartres,  il 
n'était  que  capitaine  alors  que  j'étais  déjà  général.  Mais, 
s'il  était  incapable  d'en  éprouver  de  la  jalousie,  je  n'en 


ISO    MÉMOIRES  DD  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

ressentais  que  plus  d'attachement  pour  lui,  et,  malgré 
huit  ans  passés  sans  nous  voir,  malgré  la  difTérence  de 
nos  positions  militaires  et  par  une  sympathie  qui  résul- 
tait d'une  si  complète  identité  de  sentiments,  de  goûts, 
d'impressions,  notre  intimité  sembla  s'être  accrue,  et 
nous  ne  passions  aucune  semaine  sans  nous  voir  trois  ou 
quatre  fois. 

Il  était  donc  impossible  d'être  mieux  traité  que  je  ne 
l'étais  dans  cette  famille,  et  il  n'y  aurait  eu  à  cet  égard 
aucune  exception  sans  Mme  de  Valence;  mais  cette  femme, 
on  l'honneur  de  qui  tout  est  dit  quand  on  a  rappelé  qu'elle 
a  été  très  jolie  et  qu'elle  avait  beaucoup  d'esprit,  ne 
me  pardonnait  pas  de  ne  pas  m'être  rendu  à  une  invita- 
tion d'elle,  lorsqu'en  1793,  me  trouvant  en  arrestation 
chez  moi  par  suite  de  mes  rapports  avec  plusieurs  per- 
sonnes de  sa  famille  et  ne  sortant  que  furtivement,  forcé 
d'éviter  tout  ce  qui  pouvait  me  compromettre  ou  seule- 
ment faire  parler  de  moi,  j'avais  refusé  d'aller  chez  elle, 
démarche  qui  eût  été  aussi  extravagante  de  ma  part, 
qu'il  était  inconcevable  à  elle  de  la  provoquer.  Un  autre 
fait,  postérieur  à  la  rentrée  du  général  de  Valence,  ajouta 
encore  à  la  mauvaise  disposition  de  sa  femme  à  mon 
égard.  Je  me  trouvai,  dans  un  dîner,  en  tiers  avec  eux 
deux,  témoin  du  persiflage  le  plus  cruel  que  jamais 
une  femme  ait  supporté.  Avec  une  incroyable  recher- 
che d'expressions  et  de  tournures  les  plus  mordantes, 
avec  un  air,  un  regard,  pires  que  les  paroles,  M.  de  Va- 
lence la  déchira  en  lui  prodiguant  tous  les  éloges,  tous 
les  hommages,  toutes  les  suppositions  de  fidélité,  de 
pureté,  de  vertu  que  la  conduite  de  cette  dame  démen- 
tait de  notoriété  publique.  Il  soutint  ce  thème  désespé- 
rant pendant  tout  le  repas,  et  cela  avec  un  rire  qui,  à 
force  d'être  sardonique,  était  au  dernier  point  insultant. 
Jamais  je  n'ai  été  plus  mal  à  mon  aise  qu'en  assistant  à. 


LA  COMTESSE  DE  VALENCE.  181 

cette  scène  qui  ne  pouvait  être  qu'une  vengeance  de  je 
ne  sais  quoi,  et  un  châtiment  prémédité.  A  deux  ou 
trois  reprises  je  tâchai  de  faire  changer  d'entretien  ;  mais, 
paraissant  prendre  le  change  sur  tout,  M.  de  Valence 
revenait  à  son  thème  avec  une  désespérante  sagacité  et 
an  acharnement  toujours  nouveau.  Quant  à  Mme  de  Va- 
lence, elle  dépassa  tout  ce  que  j'aurais  cru  possible  en 
présence  d'esprit,  en  adresse,  en  courage,  on  pourrait  dire 
en  audace,  tantôt  en  rétorquant  les  sarcasmes,  tantôt  en 
dédaignant  de  répondre,  tantôt  en  ne  paraissant  soutenir 
qu'une  plaisanterie  avec  une  gaieté  que  par  moments 
elle  rendait  presque  naturelle,  ce  qui  en  apparence  sau- 
vait tout  ce  qui  pouvait  l'être.  Mais,  quoiqu'elle  restât 
bien  au-dessus  de  ce  qu'à  sa  place  toute  autre  femme  eût 
été,  quoiqu'elle  conservât  une  contenance  qu'on  devait 
perdre  à  moins  de  frais,  m'en  voulut-elle  encore  plus  de 
ce  que  je  m'étais  trouvé  dans  la  confidence  de  si  cruelles 
humiliations.  Et,  dans  le  fait,  si  je  ne  pus  la  revoir  sans 
embarras,  comment  m'eût-elle  revu  sans  colère?  Il  faut 
le  dire  d'ailleurs,  elle  ne  pouvait  se  dissimuler  que  par 
elle-même  elle  m'inspirait  fort  peu  de  considération. 
Chassant  de  race,  elle  dépassa  même  en  galanterie 
Mme  de  Genlis,  qui  ne  put  jamais  faire  oublier  son  an- 
cienne conduite  par  sa  conversion  tardive,  mais  fanati- 
que, à  la  vertu,  et  dont  le  t  libertinage  »,  pour  employer 
l'expression  ayant  cours  alors  à  son  sujet,  était  si  publi- 
quement connu  et  jugé  qu'il  courait  sur  elle,  sans  môme 
qu'on  n'y  fit  plus  attention,  des  anecdotes  saisissantes  au 
dernier  point  ou  de  petits  vers  dans  le  genre  de  ce 
quatrain  : 

Les  œuvres  de  Genlis  à  six  francs  le  volume  ! 
A  ce  prix  aurez-vous  jamais  un  acheteur? 
Alors  que  Técrivain  valait  mieux  que  sa  plume, 
Pour  un  écu  vous  auriez  eu  l'auteur. 


183      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Eh  bien,  Mme  de  Valence  avait  renchéri  sur  cette  répa- 
tation.  On  sait  cet  incroyable  mot  dit  par  elle  à  un 
homme  qui  lui  reprochait  ses  complaisances  pour  de 
passagers  adorateurs  :  c  Que  voulez-vous,  cela  leur  fait 
tant  de  plaisir  et  me  coûte  si  peu  1  >  On  a  également 
répété  à  satiété  que  le  comte,  à  son  retour  à  Paris,  après 
son  émigration  forcée,  ayant  vu  accourir  vers  lui  et 
criant  «  papa  »  un  enfant  qui  ne  pouvait  être  le  sien, 
avait  demandé  à  sa  trop  facile  moitié  ce  que  cela  signi- 
fiait, et  que,  sur  cette  réponse  :  t  C'est  le  fruit  d'un 
instant  d'erreur  >,  entraîné  par  le  charme  d'un  bon 
mot,  il  avait  répliqué  en  riant  :  c  Eh  bien,  embrassons 
l'erreur.  » 

En  dépit  de  cette  mésentente  conjugale,  qui  d'ailleurs 
ne  se  laissait  pas  deviner  en  dehors  des  téte-à-tèle 
ou  des  réunions  tout  intimes,  la  société  du  comte,  de  la 
comtesse  et  de  leur  tante  avait  tous  les  charmes,  et,  bien 
que  les  souvenirs  que  j'en  ai  gardés  soient  plus  agréa- 
bles que  saillants,  j'en  rapporterai  quelques  uns,  ne  Mt-ce 
que  pour  le  plaisir  que  j'éprouve  à  m'y  arrêter. 

Un  soir,  le  cercle  était  nombreux  chez  Mme  de  Mon- 
tesson;  la  conversation,  quelque  temps  flottante,  s'étant 
fixée  sur  la  musique  vocale,  on  parla  des  grands  chan- 
teurs et  des  premières  chanteuses  de  l'époque.  Des  artis- 
tes on  en  vint  aux  amateurs,  et  on  paria  d'en  trouver 
aisément  qui  pouvaient  aller  presque  de  pair  avec  les 
virtuoses  en  renom.  La  princesse  de  Vaudémont  observa 
avec  raison  qu'il  ne  serait  peut-être  pas  besoin,  pour  y 
réussir,  de  sortir  du  salon;  Mme  de  Staël  nomma 
Mme  Ducrest,  Mme  de  Montesson  vanta  le  talent  de 
Mme  de  Lavallette,  toutes  deux  présentes.  Il  était  diffi- 
cile que  de  tels  éloges  n'équivalussent  pas  à  des  provo- 
cations; aussi  Mme  de  Montesson  ayant  ordonné  de 
faire  apporter  un  piano,  nous  eûmes,  grdce  à  trois  dames 


PROPOS   DE  SALON.  183 

et  à  deux  messieurs,  un  concert  qui  mérita  les  plus  justes 
applaudissements;  M.  de  Metternich,  ambassadeur 
d'Autriche,  avec  lequel  je  me  trouvais  devant  la  chemi- 
née, me  dit  à  ce  sujet  :  c  Rien  n'est  plus  fréquent  que 
d'entendre  bien  chanter;  il  n'y  a  pas  de  capitales  en 
Europe  où  les  célébrités  ne  se  succèdent;  mais  trouver 
dans  les  personnes  qui  composent  la  bonne  compagnie, 
je  ne  dis  pas  seulement  assez  de  talent,  mais  assez 
d'inspiration,  d'entente  improvisée,  de  rapide  harmonie 
pour  exécuter  sans  préparation  un  concert  aussi  remar- 
quable, cela  ne  se  rencontre  qu'à  Paris.  » 

Quelques  mots  que  Mme  de  Montesson  avait  bien 
voulu  m'adresser  avec  sa  bonté  et  ses  grâces  accoutu- 
mées, ayant  donné  lieu  à  des  répliques  pour  lesquelles 
je  fus  assez  heureusement  inspiré,  Mme  de  Staël,  assise 
près  de  nous  et  que  je  voyais  pour  la  première  fois, 
demanda,  lorsque  je  me  fus  éloigné  :  c  Qui  est  ce  géné- 
ral? »  Et  Mme  de  Montesson  de  répondre  :  c  C'est  le 
général  Thiébault  i,  ce  à  quoi  Mme  de  Staël,  ayant  im- 
parfaitement entendu  et  me  voyant  avec  des  yeux  plus 
qu'indulgents,  répliqua  :  c  Je  vois  bien  qu'il  est  beau, 
mais  je  vous  demande  comment  il  s'appelle.  >  Là-dessus, 
OD  rit  autour  de  ces  dames  en  me  regardant;  je  ne  pus 
me  dissimuler  que  j'étais  le  sujet  de  ces  bouiTées  de 
gaieté  contagieuse;  j'en  fus  même  assez  intrigué  pour  en 
demander  la  cause,  et  je  pus  obtenir  ainsi  que,  de  ce  qui- 
proquo, on  ne  me  gardât  pas,  comme  quelqu'un  essaya  de 
Tinsinuer,  le  sobriquet  de  général  <  très  beau  »,  ce  qui, 
n'étant  pas  vrai,  surtout  à  ce  superlatif,  m'aurait  infini- 
ment gêné. 

Je  vois  encore  parmi  les  habitués  de  ce  salon  un  émi- 
gré, petit,  vif,  spirituel,  qui,  comme  maréchal  de  camp, 
avait  servi  dans  l'armée  de  Gondé,  et  dont  la  taille,  la 
ûgure,  les  manières  me  sont  restées  présentes,  mais 


IHA    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉDAULT. 

dont  le  nom  m'a  échappé.  Autant  qu'il  en  avait  l'occa- 
sion, il  se  rapprochait  des  personnes  avec  qui  je  causais, 
et,  après  quelques  entretiens  auxquels  il  avait  pris  part, 
m'apostrophant  un  soir,  il  me  dit  :  «  Ma  foi,  monsieur 
le  général,  vous  ne  pouvez  le  nier,  vous  avez  pris  nos 
places  ;  mais  je  reconnais  qu'on  ne  peut  les  remplir  mieux 
que  vous  ne  le  faites.  Aussi,  tout  en  les  regrettant, 
devons-nous  encore  être  glorieux  d'avoir  des  successeurs 
comme  ceux  que  nous  avons.  >  Ces  paroles  me  rappe- 
lèrent la  lettre  d'un  de  ses  compagnons  d'émigration, 
lettre  que  je  trouvai  dans  mon  logement  à  Polpeto,  après 
que  nous  eûmes  enlevé  ce  village  de  vive  force.  Écrite 
dans  l'épanchement  de  Tamitié  et  de  la  douleur,  cette 
lettre  était  des  plus  touchantes  et  des  plus  dignes  d'un 
Français.  Elle  peignait  à  la  fois  les  surcroîts  de  malheurs 
qui  résultaient  pour  ce  pauvre  émigré  de  chacune  de 
nos  victoires,  et  en  même  temps  l'orgueil  qu'il  éprouvait 
à  chacun  de  nos  succès. 

Une  autre  impression,  qui  moins  encore  peut  s'affai* 
blir,  me  reporte  au  salon  de  Mme  de  Montesson.  Gomme 
j'arrivais  chez  elle,  je  la  trouvai  causant,  et,  coname  je 
m'approchais,  elle  termina  son  entretien  en  adressant 
à  son  interlocuteur,  que  je  ne  connaissais  pas,  ces 
mots  :  c  Faites-moi  le  plaisir  de  le  dire  à  M.  de  Guines  >, 
et  de  suite,  la  quittant,  cet  interlocuteur  se  dirigea  vers 
un  petit  homme,  tout  vieux,  tout  maigre,  tout  chétif,  et 
qui  se  trouvait  comme  relégué  auprès  d'une  des  croisées 
du  grand  salon  circulaire  de  ce  somptueux  hôtel.  Ce 
nom  n'avait  pu  manquer  de  me  rappeler  le  brillant  duc 
de  Guines  dont  j'ai  parlé  dans  les  débuts  de  ces  Mémoires, 
et  qui,  envoyé  de  France  à  la  cour  de  Prusse,  avait  été 
l'un  de  mes  parrains;  mais  comment  admettre  que  ce 
M.  de  Guines  pauvret  et  ratatiné,  que  je  voyais,  eût  été  le 
plus  énergique  de  nos  colonels,  un  de  nos  ambassadeurs 


LE  DUC  DE   GUINES.  185 

les  plas  fastueux,  l'homme  qui,  à  la  suite  de  je  ne  sais 
qnd  grief,  avait  osé  se  rendre  chez  Frédéric  le  Grand 
en  frac,  en  chapeau  rond,  la  cravache  à  la  main,  et  dans 
ce  costume  prendre  congé  d'un  si  grand  prince?  Ne 
pouvant  m'arrèter  à  cette  supposition,  je  priai  le  comte 
de  Valence  de  me  dire  quel  rapport  de  parenté  il  y 
avait  entre  ce  M.  de  Guines  et  l'ex-ambassadeur.  — 
t  Quel  rapport?  Mais  celui  de  l'identité.  »  Et  sur  l'excla- 
mation qui  m'échappa,  M.  de  Valence  me  questionna, 
apprit  que  je  connaissais  le  duc  à  titre  de  filleul,  et  sur 
ce,  me  prenant  la  main,  il  me  conduisit  vers  lui  et 
Taborda  en  disant  :  c  Monsieur  le  duc,  je  vous  présente 
quelqu'un  de  qui  vous  répondez  devant  Dieu,  i  Je  n'ai 
rien  vu  de  comparable  au  changement  qui  se  fit  sur  la 
figure  du  duc  :  «  Moi,  monsieur  le  comte?  >  répondit-il 
du  ton  d'un  véritable  émoi,  en  osant  à  peine  porter  ses 
regards  sur  moi  ou  les  arrêter  sur  mon  uniforme  d'offi- 
cier général.  Le  comte  de  Valence,  ayant  décliné  qui 
j'étais  et  ayant  ajouté  quelques  mots  pleins  d'obligeance, 
nous  laissa.  Je  m'évertuai  à  rendre  à  ce  vieillard,  que 
j'avais  appris  à  respecter,  quelque  aisance;  je  ne  pus  y 
parvenir,  et,  lorsque  je  lui  dis  combien  mon  père  serait 
heureux  d'apprendre  de  ses  nouvelles  et  empressé  ainsi 
que  moi  à  aller  lui  rendre  nos  devoirs,  il  se  borna  à  me 
répéter  qu'il  nous  préviendrait  et  à  me  prier  de  faire 
ses  compliments  à  mon  père.  Je  le  quittai  profondément 
attristé.  C'est  toujours  un  pénible  spectacle  que  cette 
constatation  de  pareils  ravages  de  la  vieillesse,  et  c'est 
une  terrible  apologie  de  la  mort  que  cet  exemple  d'un  des 
hommes  les  plus  distingués,  les  plus  brillants,  les  plus 
imposants  arrivant  à  cette  déchéance.  Je  ne  pus  cacher 
mon  impression  au  comte  de  Valence.  Il  convint  qull  ne 
restait  rien  du  duc  de  Guines  que  j'avais  connu,  et  que  ce 
qui  survivait  ne  paraissait  pas  même  pouvoir  en  être  un 


186    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

débris.  11  ajouta  :  c  Le  temps  et  le  malheur  ont  concouru 
à  cette  destruction;  il  lui  reste  très  peu  de  chose;  il  n'est 
plus  servi  que  par  une  femme  avec  laquelle  il  habite 
un  logement  plus  que  modeste;  chaque  matin  elle  le 
conduit  à  la  messe  et  quelquefois  dans  des  maisons 
amies,  d'où  elle  le  ramène  chez  lui  comme  un  enfant.  • 

Lorsque  je  fis  part  de  cette  rencontre  à  mon  père,  il 
fut  aussi  peiné  que  moi.  Deux  jours  après,  nous  allâmes 
nous  inscrire  chez  le  duc,  et  la  seule  nouvelle  qui  pour 
la  dernière  fois  me  parvint  sur  son  compte  fut  que  bien 
peu  de  temps  après  il  avait  achevé  de  mourir. 

Ainsi  s'était  écoulé  mon  séjour  dans  l'intimité  de  mon 
père,  dans  la  fréquentation  de  la  société  la  plus  distin- 
guée; mais  ce  séjour  s'était  prolongé  au  delà  de  ce  que 
j'aurais  cru  possible,  et  vint  le  moment  où  l'on  parla  de 
la  formation  du  premier  corps  d'observation  de  la 
Gironde,  qui,  sous  les  ordres  du  général  Leclerc,  beau- 
frère  du  Premier  Consul,  se  réunissait  entre  la  Garonne 
et  la  Bidassoa;  peu  après,  on  annonça  le  rassemblement 
d'un  corps  de  troupes  à  Poitiers,  nouvelle  qui  coïncidait 
avec  la  réunion  d'une  escadre  à  Rochefort,  escadre  com- 
mandée par  l'amiral  Bruix.  Dès  lors  toutes  les  pensées 
se  tournèrent  vers  l'ouest  et  le  sud-ouest  de  la  France,  et 
l'opinion  indiquait  le  Portugal  comme  but  de  ces  pré- 
paratifs. Dans  le  môme  temps  je  reçus  mes  ordres  de 
départ,  ordres  qui  prescrivaient  de  me  rendre  à  Poitiers 
pour  y  prendre  le  commandement  de  troupes  qui  y  arri- 
vaient et  dont  on  m'adressait  l'état;  ordres  auxquels 
étaient  jointes  des  instructions  portant  de  faire  promp- 
tement  pourvoir  ces  bataillons,  escadrons  et  compagnies 
d'artillerie,  de  tout  ce  qui  pouvait  leur  manquer  en 
effets  d'habillement,  en  objets  d'équipement  et  d'arme- 
ment, en  hommes  et  en  chevaux,  pour  les  porter  au 
grand  complet  de  guerre. 


DÉPART    POUR   POITIERS.  187 

favais  fait  ma  visite  d'adieux  à  Mme  de  Montesson, 
j'avais  rencontré  chez  elle  César  Ducrest,  qui ,  en  appre- 
nant mon  départ,  me  demanda  si  je  ne  pourrais  rem- 
mener comme  aide  de  camp.  Mme  de  Montesson  et  le 
comte  de  Valence  s'étant  arrêtés  à  cette  idée  avec  plai- 
sir, j'en  rédigeai  la  demande,  sans  quitter  le  salon,  dans 
les  termes  les  plus  honorables,  c'est-à-dire  les  plus  justes, 
et  avec  une  insistance  égale  au  désir  que  j'avais  que 
cette  demande  fût  accueillie.  Mme  de  Montesson  s'étant 
chargée  de  la  faire  remettre  et  appuyer,  je  la  lui  laissai. 
Vingt-quatre  heures  après,  j'étais  en  route.  En  trente 
heures  je  fus  à  Poitiers;  mais,  au  lieu  d'y  voir  arriver 
ce  pauvre  César,  j'y  reçus  du  ministre  de  la  guerre  un 
refus,  en  bas  duquel  le  général  Berthier  avait  écrit  de 
sa  main  et  en  post-scriptum  :  c  Comment  voulez-vous 
que  je  fasse  rentrer  M.  Ducrest  au  service,  quand  nous 
avons  des  milliers  d'ofïiciers  sans  emploi?  »  Et  tel  fut 
l'arrêt  dont  la  destinée  fit  pour  ce  jeune  homme  si  dis- 
tingué un  arrêt  de  mort. 


CHAPITRE  VII 


On  se  rappelle  l'heure  d*iIlusion  que  me  causa  ma  con- 
firmation au  grade  de  général  de  brigade;  mais,  courant 
la  poste  pour  me  rendre  à  Poitiers,  où  m'attendait  un 
commandement,  et  chaque  instant  me  rapprochant 
davantage  de  l'épreuve,  je  faisais  une  sorte  d'examen 
de  moi-môme,  destiné  à  me  faire  pressentir  ce  que  pour- 
rait être  à  mon  égard  le  jugement  des  masses,  juge- 
ment qui,  rendu  par  nos  soldats,  est  incontestablement 
la  voix  de  Dieu. 

En  y  réfléchissant,  je  considérai  que  les  ofQciers  gé- 
néraux avaient  quatre  principaux  objets  de  contact  avec 
les  troupes  :  le  premier,  en  ce  qui  est  relatif  aux  besoins 
matériels  des  troupes;  le  second,  en  ce  qui  tient  à  Tordre 
et  à  la  discipline;  le  troisième,  aux  manœuvres;  le  qua- 
trième, au  commandement  direct  dans  les  marches  et 
devant  l'ennemi. 

Sous  le  premier  de  ces  rapports,  j'avais  la  confiance 
de  témoigner  à  mes  troupes  assez  d'intérêt  et  de  sollici- 
tude pour  être  sûr  qu'elles  ne  tarderaient  pas  à  m'être 
attachées  et  dévouées.  Sous  le  second,  c'était  faire  une 
injure  très  gratuite  à  mes  troupes  que  de  supposer 
qu'elles  n'appréciassent  pas  la  nécessité  de  l'ordre,  de  la 
ponctualité  et  de  la  discipline,  et,  comme  je  m'efforcerais 
d'être  juste,  j'espérais  encore  sur  ce  point  réussir.  Mais, 
sous  le  troisième  rapport,   sous   le  rapport  des  ma- 


DEVOIRS  D'UN   OFFICIER   GÉNÉRAL.  189 

Dœuvres,  j'aurais  eu  plus  à  craindre,  n'ayant  jamais  eu 
l'occasion  de  faire  exécuter  aucune  de  ces  manœuvres 
compliquées,  utiles  pour  tenir  les  troupes  sur  le  terrain, 
pour  varier  les  loisirs  de  la  paix  ou  d'une  garnison , 
mais  inutiles  pour  la  guerre.  Dans  les  deux  cents  com- 
bats et  plus  auxquels  je  me   suis  trouvé  engagé  au 
coars  de  vingt  campagnes,  c'est  à  un  très  petit  nombre 
que  se  sont  réduites  les  manœuvres  que  j'ai  vu  exécuter 
devant  l'ennemi.   Des  mouvements  par  le  flanc,  des 
ploiements  et  déploiements,  deux  ou  trois  changements 
de  front,  une  marche  de  carrés  par  régiment,  l'avant- 
Teille  de  la  seule  bataille  d'Austerlitz;  quelques  autres 
formations  momentanées  de  cette  nature,  des  marches 
en  bataille,  un  ou  deux  mouvements  par  échelons,  un 
seul  par  échiquiers,  un  passage  de  défilés,  toutes  ma- 
nœuvres simples  que  j'avais  toujours  regardées  comme 
indispensables  et  qui  m'étaient  familières.  Or,  comme 
j'allais  faire  la  guerre,  la  virtuosité  de  manœuvrier  né- 
cessaire sur  le  terrain,  ne  me  semblait  pas  indispen- 
sable devant  l'ennemi,  et  je  me  tranquillisai. 

Restaient  les  marches,  le  choix  des  positions,  les  dis- 
positions d'attaque  ou  de  défense,  la  conduite  d'un  com- 
bat; or,  à  cet  égard,  je  n'avais  aucune  espèce  de  crainte. 
Comme  le  disait  Mme  Dugazon  :  c  J'en  avais  tant  vu  >, 
et  j'avais  assez  réfléchi  sur  ce  que  j'avais  fait  et  vu,  pour 
ne  pas  me  refuser  sur  ce  dernier  point  la  conflance  à 
moi-même.  De  plus,  c'était  pour  moi  l'objet  d'une  étude 
continuelle.  Je  ne  voyais,  en  efi'et,  et  dans  mes  voyages, 
ainsi  que  dans  mes  promenades,  et  à  plus  forte  raison 
dans  mes  marches,  reconnaissances,  etc.,  aucune  posi- 
tion, village,  bois  ou  [ruisseau,  sans  me  rendre  compte 
de  la  manière  dont  je  l'attaquerais  ou  je  la  défen- 
drais, avec  ou  contre  plus  ou  moins  de  troupes  et  toute 
espèce  de  troupes,  de  jour  ou  de  nuit,  et  cela  dans 


190    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉDAULT. 

tous  les  temps  et  dans  toutes  les  situations;  et  cette 
guerre  idéale,  je  la  faisais  non  seulement  par  sentiaient 
de  mon  devoir,  mais  pour  moi  et  malgré  moi. 

Ainsi,  sous  les  quatre  points  de  vue  auxquels  doit  se 
placer  un  ofBcier  général  vis-à-vis  des  troupes,  je  me 
sentais  sufûsamment  préparé;  de  plus,  m'exprimant  avec 
assez  de  facilité  et  de  chaleur  pour  parler  à  l'imagina- 
tion des  soldats  et  pour  faire  quelque  impression  sur 
eux,  je  ne  vis  que  des  motifs  de  confiance  et  de  sécurité. 

Arrivé  à  Poitiers  deux  heures  après  le  dernier  batail- 
lon attendu,  j'ordonnai  pour  le  lendemain  à  midi  une 
revue  générale,  qui,  malgré  les  réclamations  du  maire  et 
du  préfet,  eut  lieu  sur  la  promenade;  car,  Poitiers  ne 
possédant  pas  d'autre  espace  où  pussent  se  déployer 
mes  troupes,  je  n'allais  pas  fatiguer  les  miennes,  près 
de  quatre  mille  hommes  et  six  cents  chevaux,  en  les  fai- 
sant descendre  dans  la  plaine  duGlain,  en  dépit  du  sou- 
venir de  Charles-Martel  qui  rendit  cette  plaine  célèbre  par 
la  défaite  des  Sarrasins.  Puis,  je  donnai  undtner  qui  me 
rappelle  l'un  des  trois  grands  buveurs  que  j'aie  connus, 
Pichegru,  le  général  de  division  Bisson  et  mon  convive 
Piet  de  Chambel,  alors  ordonnateur  de  la  division  mili- 
taire dont  le  quartier  général  était  à  Poitiers.  Pichegru 
buvait  sans  bravade  quinze  à  dix-huit  bouteilles  de  vin; 
les  deux  autres  dépassaient  ce  nombre,  et  l'on  m'a 
même  soutenu  que  Bisson  le  doublait.  Quoi  qu'il  en 
soit,  c'est  en  toute  ignorance  que  j'avais  invité  ce  Piet 
de  Chambel  ;  par  bonheur,  le  préfet  (1),  que  j'avais  eu  l'oc- 
casion de  voir  le  matin,  et  présumant  que  l'ordonna- 

(1)  Ce  préfet  était  M.  Cochon,  qui  avait  ajouté  à  ce  nom  celui  de 
Lapparont.  C'est  le  môme  que  Rivarol  et  Champceoets  ont  fait 
figurer  dans  l'appel  nominal  qui  se  trouve  dans  un  des  numéros 
des  Actes  des  Apôtres,  et  qui  contient  ce  méchant  arrangement  de 
noms  :  Le  Gros,  Cochon,  do  Noaillos,  par  animosité  contre  M.  de 
NoailleSf  qui  était  libéral. 


BUVEUAS   INEXTINGUIBLES.  101 

tcar  serait  de  mon  diner,  m'avait  averti  qu'il  ne  buvait 
que  du  vin  de  Bordeaux,  et  qu'il  en  buvait  vingt  bou- 
teilles. Un  panier  de  cette  importance  fut  donc  placé 
derrière  ce  buveur  inextinguible,  qui  en  vida,  bien  en- 
tendu, tout  le  contenu,  mais  qui  m'étonna  surtout  en  ce 
que  d'abord  il  n'était  pas  énorme,  et  de  plus  de  ce  qu'il 
gardait  sa  tète  aussi  fraîche,  ses  idées  aussi  faciles 
après  qu'avant.  Il  ne  parlait  pas  même  davantage  et 
restait  homme  d'esprit  et  de  bonne  compagnie,  instruit 
et  récitant  avec  grâce  et  à  propos  des  vers  qu'il  faisait 
avec  succès.  Malgré  tout,  Mme  de  Ghambel,  femme  peu 
grande,  délicate  même,  fort  jolie,  et  en  qui  tout  déno- 
tait une  personne  comme  il  faut,  n'en  était  pas  moins 
très  humiliée  de  l'intempérance  de  son  mari. 

Peu  après  mon  arrivée  à  Poitiers,  j'avais  reçu  de  l'a- 
miral Bruix,  commandant  une  flotte  à  Rochefort,  une 
lettre  semi-confidentielle,  dans  laquelle  il  m'avait  de- 
mandé des  renseignements  sur  une  partie  des  corps  et 
détachements  que  je  commandais.    Cette   correspon- 
dance devint  de  plus  en  plus  active;  il  ne  tarissait  pas 
en  remerciements  sur  la  manière  dont  je  semblais  pré- 
venir jusqu'à  ses  moindres  questions,  et  il  alla  jusqu'à 
me  dire  que,  dans  une  de  ses  lettres  au  Premier  Consul, 
il  s'était  félicité  de  ses  relations  avec  moi.  L'ordre  de 
mettre  à  sa  disposition  les  troupes  qu'il  me  demande- 
rait me  parvint  presque  aussitôt;  quelques-unes  com- 
mencèrent à  défiler  vers  Rochefort;  quant  à  moi,  j'étais 
de  plus  en  plus  incertain  sur  ce  que  cette  dislocation  me 
reservait,  lorsque,  le  5  mai,  je  reçus  du  ministre  de  la 
guerre,  et  par  courrier,  de  nouveaux  ordres  contenus 
dans  un  billet  de  Lomet  (1),  adjudant  commandant, 

(i)  Ce  Lomet  était  un  homme  d'un  mérilc  dislingué,  et  de  plus 
QD  excellent  homme.  C'est  lui  qui,  à  une  lettre  duns  laquelle,  et  à 
propos  de  l'incapacité,  do  l'apathie  et  du  mauvais  vouloir  de  tant 


192    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

chargé  au  ministère  de  la  guerre  du  mouvement  des 
troupes.  Il  me  transmettait  un  ordre  venu  directement 
de  la  Malmaison,  ordre  m'enjoignant  de  m'embarquer 
pour  une  destination  dont  je  ne  serais  informé  qu'à  cent 
lieues  des  côtes.  Au  reste,  il  s'agissait  d'une  mission  de 
confiance,  et  l'expédition,  m'assurait-on,  ne  devait  pas 
être  lointaine. 

Sur  ces  entrefaites,  mon  aide  de  camp  s'était  lié  avec 
un  M.  Dupaty,  habituellement  désigné  par  le  nom  de  sa 
terre  de  Clam  qu'il  possédait  et  possède  encore.  Ce 
jeune  homme,  Tun  des  plus  spirituels,  l'un  der«  plus 
expansifs,  des  plus  vifs  que  j'aie  connus,  se  prit  d'un  bel 
enthousiasme  pour  le  service  militaire  et  pour  moi,  et 
me  fit  dire  par  Richebourg,  lorsqu'il  apprit  mon  départ, 
que,  si  je  voulais  de  lui  et  si  je  promettais  de  faire  ce 
que  je  pourrais  pour  le  faire  nommer  officier,  il  me 
suivrait  sans  prestation  ni  solde,  et  comme  volontaire, 
faisant  auprès  de  moi  fonction  d'officier  d'ordonnance  : 
c  Mais,  répondis-je,  sait-il  les  bruits  qui  courent  sur  le 
but  de  cette  expédition? — Il  dit  qu'il  se  consolerait  de  la 
conquête  du  Brésil,  qu'il  n'aimerait  pas  du  tout  l'Egypte, 
mais  qu'il  serait  enchanté  de  la  descente  au  Portugal,  où 
personne  ne  le  devancerait  à  l'assaut  des  Portugaises.  > 
Nous  en  étions  là  lorsqu'il  arriva  lui-même  et  me  répéta 
ses  propositions  avec  tant  de  gaieté  et  de  résolution  que 
je  lui  déclarai  que,  en  quelque  endroit  qu'il  se  décidât  à 
me  rejoindre,  il  serait  le  bienvenu,  qu'il  aurait  auprès 
de  moi  la  position  demandée,  et  que  je  ferais  tous  mes 

d'agents  et  fooclionnairos  publics,  jo  lui  avais  témoigné  ma  sur- 
prise de  ce  que  le  gouvernement  pût  se  soutenir  et  ma  crainte 
qu'il  no  pût  arriver  au  bien  qu'il  présageait,  me  répondit  :  «  Il  y  a 
dans  ce  monde  une  fouie  de  choses  qui  ne  vont  que  parce  qu'elles 
vont,  et  les  gouvernements  sont  parfois  de  ce  nombre.  Quant  au 
nôtre,  il  marche  à  une  puissance  qui  subordonnera  bientôt  et  les 
hommes  et  les  choses.  » 


CORPS    D*0DSKRVAT10N    DE  LA  GIRONDE.         193 

efforts  pour  lui  ouvrir  une  carrière  qu'il  semblait  apte  à 
parcourir  avec  distinction.  Je  devinais  en  lui  un  aimable 
compagnon,  et  j'étais  heureux  qu'il  partît  avec  moi. 

Conformément  à  Tordre  reçu,  j'avais  expédié  ce  qui  me 
restait  de  troupes,  les  unes  pour  Bordeaux,  les  autres 
pour  Rochefort,  où  j'allai  moi-même  prendre  le  com- 
mandement de  la  totalité  de  celles  qui  devaient  être  em- 
barquées à  bord  de  la  flotte  de  l'amiral  Bruix. 

Un  planton  m'attendait  à  la  poste  de  Rochefort;  il  me 
conduisit  à  mon  logement,  fait  d'après  les  ordres  de  l'a- 
miral Bruix  lui-même  et  fort  bien  fait  chez  un  hôte 
riche  et  prévenant,  dont  la  femme  était  bonne  et  jolie, 
et  l'appartement  charmant.  A  peine  arrivé,  je  me  rendis 
chez  l'amiral.  Il  me  reçut  à  merveille,  se  félicita  de  m<.  n 
choix  qui  prouvait  selon  lui  une  honorable  confiance  et 
auquel  il  ne  pensait  pas  avoir  été  totalement  étranger, 
ce  dont  je  l'aurais  tenu  quitte.  11  me  parla  ensuite  des 
troupes  que  je  lui  avais  envoyées  et  du  bel  état  dans  lequel 
elles  étaient;  des  officiers  d'état-major  attachés  à  l'expé- 
dition et  du  général  d'Houdetot  qui  la  commandait  sous 
ses  ordres;  de  la  flotte,  de  ses  capitaines  de  vaisseau  les 
plus  distingués  et  du  vaisseau  le  Foudroyant  qu'il  m'a- 
vait destiné;  de  son  espoir  d'être  à  la  voile  sous  huit  ou 
dix  jours,  cela  malgré  la  croisière  anglaise  dont  il  se  met- 
tait cependant  fort  en  peine.  Tout  cela  était  dit  avec  une 
remarquable  énergie,  non  par  un  de  ces  marins  tels  qu'on 
se  les  figure  généralement,  c'est-à-dire  forts,   trapus, 
bruns, rébarbatifs,  et  dont  l'amiral  Duperré  pourrait  offrir 
^n  type,  mais  par  un  homme  presque  sans  cheveux,  et 
sipetit,  si  maigre,  si  pâle,  si  chétif,  qu'il  me  faisait  i'efi'et 
d'un  vieux  perroquet  plumé  auquel  il  ne  restait  que  le 
bec,  enfin,  si  cadavéreux  qu'on  aurait  pu  le  prendre  pour 
l'ombre  de  M.  de  Villèle,  qui  me  le  rappelait  toujours, 
ou  pour  un  mort  qui  aurait  oublié  de  cesser  de  vivre. 

111.  13 


194    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Lorsque  je  voulus  prendre  congé  de  lui  :  •  Mon  cher 
général,  me  dit-il,  certain  que  personne  ne  pourrait  me 
prévenir,  j'ai  compté  que  vous  me  feriez  l'honneur  de 
Jîner  avec  moi,  et  si  bien  que  j'ai  fait  inviter  un  aide 
de  camp  du  Premier  Consul  que  nous  avons  ici  et  que 
vous  devez  connaître,  le  général  Savary.  »  J'étais  en- 
chanté de  revoir  mon  ancien  camarade  de  l'armée  du 
Hhin  et  de  l'armée  de  Rome.  L'heure  de  se  mettre  à 
table  approchait;  Savary  arriva,  et  nous  nous  embras- 
sâmes. Au  nombre  des  convives,  se  trouva  également  le 
capitaine  du  Foudroyant^  et  l'amiral  me  le  présenta.  Après 
un  dtner  fort  gai,  l'amiral  ayant  l'habitude  de  passer  les 
soirées  au  théâtre,  nous  l'y  accompagnâmes.  La  pre- 
mière pièce  jouée,  nous  causions  dans  sa  loge,  lors- 
qu'une querelle,  assez  vive  pour  faire  craindre  des  voies 
de  fait,  éclata  dans  le  parterre  entre  un  ofQcier  de  ma- 
rine et  un  groupe  d'habitants.  A  l'instant,  tous  les  offi- 
ciers de  marine  présents  dans  les  loges  se  précipitèrent 
pour  soutenir  leur  camarade.  L'amiral,  qui  avec  la  viva- 
cité d'un  sous-lieutenant  manqua  sauter  du  haut  de  sa 
loge,  s'élança  entouré  par  nous  tous,  et  moi  suivi  par 
tous  les  officiers  de  terre.  Déjà  les  épées  étaient  tirées,  et 
nous  arrivâmes  tout  juste  pour  empêcher  une  très  incon- 
venante bagarre. 

Le  lendemain,  je  fus  mis  à  l'ordre  du  corps  d'observa- 
tion et  j'en  pris  le  commandement,  mais  avec  quelque 
malaise  relativement  au  général  d'Houdetot.  Il  avait 
plus  de  cinquante  ans,  et  j'en  avais  trente;  indépendam- 
ment de  son  caractère  honorable,  il  était  le  doyen  des 
généraux  de  brigade,  et  j'en  étais  le  cadet.  Mon  rôle  était 
assez  pénible;  il  n'en  fallut  pas  moins  le  soutenir;  tout 
ce  qui  m'était  possible  consistait  à  adoucir  le  fond  par  la 
forme,  au  moins  dans  ma  correspondance ,  car  nous  ne 
nous  rencontrâmes  pas;  il  ne  quitta  pas  l'île  d'Aix,  et  je 


L'AMIRAL   BRUIX.  —   SAVARY.  !!>& 

Bem'y  rendis  pas.  Quant  à  ses  lettres,  elles  attestaient 
la  r^sisjnation  et  la  dérérence,  mais  ne  pouvaient  que 

dissimuler  ce  qu'avait  de  cruel  la  double  circonstance 
de  perdre  son  commandement  et  de  se  trouver  sous  nies 
ordres,  quand  il  edi  été  tout  simple  que  je  Tusse  sous  les 
«ens. 

Quatre  jours  après  mon  arrivée,  on  lança  ud  vaisseau 
de  quatre-vingts  canons,  par  le  plus  beau  temps  du 
ttoDde.  L'affluence  était  immense;  les  étais  ayant  été 
'Coupéa,  les  dames,  parées  des  toilettes  les  plus  brillantes. 
tremblèrent  pour  le  charpentier  chargé  d'abattre  la  clef 
qui  calait  encore  le  bâtiment  en  poupe;  crainte  inutile, 
fénorme  carcasse  fut  encore  un  instant  immobile,  glissa 
l«nlement  sur  son  berceau  savonné,  et  tout  à  coup,  accé- 
lérant SB  course,  s'élança  dans  la  Charente  qu'elle  tra- 
versa comme  un  éclair,  pour  aller  s'enfoncer  de  plus  de 
quinze  pieds  dans  les  vases  de  la  rive  opposée.  Les  vivats 
éclatèrent,  sans  doute  parce  que  le  bilktiment  n'avait  pas 
chaviré  ;  mais  il  faisait  piteuse  mine ,  embourbé  comme 
l'il  était  échoué.  Cent  paires  de  bœufs  furent  attelées  à  la 
poupe,  et  c'est  ainsi  qu'on  le  tira  de  sa  bourbe,  moyen 
misérable  que  supprimerait  la  construction  d'un  bassin  1 
On  lui  souhaita  bon  voyage  cependant.  Le  bâtiment  par- 
lait pour  l'Ile  d'Oléron,  où  se  font  les  gréements. 

Ayant  reconduit  Savary  chez  lui,  nous  causâmes,  et  je 
ne  sais  pas  à  quel  propos,  de  mes  ouvrages.  Il  me  parla 
lie  ce  qu'il  voulait  bien  appeler  ma  capacité  et  de  cet 
enthousiasme  qui  m'était  naturel  et  que  le  Premier  Con- 
'nl  était  si  bien  fait  pour, exalter...  •  Un  homme  comme 
toi  manque  auprès  de  lui,  ajouta-t-ii  :  tu  partagerais  uti- 
lement nos  fonctions,  mais  de  plus  tu  rassemblerais, 
pour  r histoire  de  ce  grand  homme,  des  matériaux  dont 
ebique  jour  grossit  l'irréparable  perte.—  Et  toi-même, 
'épondis-je,  qui  t'empèuhe  d'en  réunir?  —  Tu  le  ferais 


196    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

mieux  que  moi,  et  puis  je  cours  toujours;  mais  en  quels 
termes  es-tu  avec  le  Premier  Consul?  •  Je  lui  contai 
mon  affaire  du  18  brumaire;  je  lui  rappelai  le  parti  que 
j'avais  pris  à  Rome  contre  Berthier;  il  jugea  les  précé- 
dents assez  mauvais,  n'abandonna  pas  cependant  sa 
première  idée,  de  manière  à  me  laisser  croire  qu'il 
tenterait  de  me  faire  attacher  au  Premier  Consul.  C'est, 
au  reste,  tout  ce  que  j'en  ai  su.  Si  donc  il  a  fait  une  dé- 
marche, elle  a  été  sans  résultat,  et  cela  devait  être.  II  est 
des  chances  dont  on  ne  reprend  pas  le  fil  quand  une  fois 
on  Ta  perdu.  Et  cependant  c'est  à  cela  qu'il  a  tenu  que  le 
Mémorial  de  Sainte-Hélène  n'ait  pas  commencé  avec  le 
siècle. 

Peu  de  jours  après,  l'ordre  fut  donné  de  faire  porter 
tous  les  effets  à  bord  de  la  flotte.  C'était  comme  le  premier 
signal  du  départ.  Mes  aides  de  camp  restant  chargés  de 
tout  ce  qui  tenait  au  transport  de  mes  bagages,  je  passai 
la  journée  et  la  nuit  suivante  à  écrire  mes  adieux.  Je 
réservai  pour  la  dernière  ma  lettre  à  Pauline.  Commen- 
cées à  neuf  heures  du  soir,  je  terminai  à  quatre  heures 
du  matin  les  quatorze  grandes  pages  qui  la  composèrent^ 
il  me  serait  impossible  de  dire  dans  quel  état  j'étais  en 
l'écrivant.  Mélange  de  passion  et  de  délire,  cette  lettre 
rappelait  nos  souffrances  et  nos  plaisirs,  et  décrivait  en 
paroles  de  feu  notre  bonheur,  lorsque,  après  le  temps 
d'épreuves,  nous  recevrions  du  ciel  même  le  prix  d'une 
passion  aussi  rare.  Cet  espoir,  trop  lointain  encore,  ne 
m'empêchait  pas  cependant  de  terminer  par  les  plus 
déchirants  adieux  cette  terrible  lettre  qui  m'avait  coûté 
une  telle  fièvre  d'exaltation  que  j'en  restai  comme 
anéanti.  Je  m'assoupis  à  la  place  même  où  j'avais  écrit 
près  de  seize  heures  durant.  Il  était  neuf  heures  quand 
je  me  réveillai,  et  ce  fut  pour  apprendre  qu'il  y  avait 
sursis  quant  à  l'embarquement.  J'allai  chez  Savary.  Je 


UNE  LETTRE  DU  PREMIER  CONSUL?      191 

le  troavai  assis  à  la  droite  de  sa  cheminée;  il  lisait,  avec 
le  plus  grand  recueillement,  une  lettre  du  Premier  Con- 
sul, lettre  de  quatre  pages  et  toute  de  son  écriture,  si  le 
mot  écriture  peut  exprimer  la  déûguration  de  toutes  les 
lettres,  l'abréviation  de  tous  les  mots  et  l'inclinaison 
de  toutes  les  lignes.  Sur  l'invitation  de  Savary,  je  m'é- 
tablis à  la  gauche  de  sa  cheminée;  quant  à  lui,  après  avoir 
uni  la  lecture,  l'avoir  recommencée  avec  une  attention 
égale,  avoir  écrit  quelques  signes  inintelligibles  pour 
tout  autre  que  pour  lui,  rejeté  les  yeux  sur  deux  pas- 
sages, il  étendit  le  bras  droit  qui  tenait  cette  lettre  et  la 
jeta  au  feu  :  c  Que  fais-tu?  m'écriai-je.  —  Ce  que  mes 
ordres  prescrivent.  Les  lettres  que  le  Premier  Consul 
écrit  lui-même  sont  toutes  confidentielles,  et,  comme  ce 
qu'elles  renferment  ne  doit  être  connu  que  de  ceux  à  qui 
il  les  adresse,  elles  doivent  être  détruites  après  avoir  été 
lues.  —  En  vérité,  répliquai-je,  ne  pas  conserver  pour 
des  enfants,  que  l'on  a  ou  que  l'on  peut  avoir,  de  tels 
souvenirs  historiques  est  une  pensée  qui  me  bouleverse. 
Mais  encore,  d'après  la  teneur  de  ces  lettres,  tu  donnes 
des  ordres,  tu  agis,  et  comme  ce  n'est  certainement  pas 
pour  le  plaisir  d'écrire  que  le  Premier  Consul  écrit  lui- 
même,  ajoutai-je  en  souriant,  que  l'objet  de  ces  lettres 
est  évidemment  important,  comment  te  justifierais-tu 
dans  le  cas  d'un  oubli   de  sa  part,  ou  d'une  erreur 
commise  par  suite  d'une  ambiguïté?—  Rien  de  tout  cela 
ne  m'occupe,  me  répondit  Savary.  Quant  à  ma  respon- 
sabilité, pourvu  que  je  ne  laisse  pas  de  doute  sur  un  dé- 
vouement sans  bornes,  c'est  tout  ce  qu'il  me  faut;  quant 
aux  enfants  que  je  pourrais  avoir,  l'exemple  de  ce  dé- 
vouement, c'est  encore  le  seul  bien  que  je  sois  jaloux  de 
leur  laisser.  »  Je  fus  frappé  de  cette  réponse  que  cent  fois 
je  me  suis  rappelée  ;  réponse  sans  laquelle  on  ne  compren- 
dra jamais  la  vie  de  Savary,  mais  au  moyen  de  laquelle 


198    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

cette  même  vie  n'offre  pins  rien  que  de  conséquent.  Poar 
changer  d'entretien,  il  me  demanda  ce  que  j'étais  devenu 
depuis  ravant-veille,  que  l'on  ne  m'avait  vu  nulle  paît, 
et  je  lui  fis  part  de  ce  qui  m'avait  occupé  :  c  Diable, 
reprit-il,  on  ne  met  pas  de  gaieté  de  cœur  les  mers  entre 
soi  et  des  personnes  à  qui  l'on  a  tant  de  choses  à 
dire.  Allons,  voyons,  parle-moi  franchement  de  ta  po- 
sition et  de  tes  vœux.  »  —  Sur  cette  provocation,  je  lui 
avouai  que  j'avais  reçu  mon  ordre  d'embarquement  avec 
déplaisir.  J'étais  gêné  du  rôle  supérieur  qui  m'était  fait 
vis-à-vis  du  général  d'Houdetot;  de  plus,  la  vieillesse  de 
mon  père,  ma  situation  de  famille  me  retenaient  sur  le 
continent,  f  On  ne  s'embarque  que  par  devoir,  conti- 
nua Savary,  lorsqu'on  n'est  pas  officier  de  mer;  quant 
au  général  d'Houdetot,  l'amiral  n'a  jamais  été  juste  à 
son  égard  et  je  comprends  d'autant  mieux  lembarras 
de  ta  situation  que,  quoiqu'il  se  loue  de  tes  procédés,  Isa 
position  ne  peut  pas  lui  être  agréable.  Eh  bien,  écris 
au  Premier  Consul;  garde-toi  de  lui  faire  penser  que 
tu  ne  désires  pas  cet  embarquement,  parce  que  tu  serais 
bien  sûr  de  ne  pas  y  échapper;  mais  borne-toi  à  lui 
rendre  compte  de  ta  position  vis-à-vis  d'Houdetot  dans 
les  termes  les  plus  simples  et  les  plus  brefs  ;  le  courrier 
que  j'ai  à  renvoyer  au  Premier  Consul  et  qui  repart  dans 
deux  heures  emportera  ta  lettre.  »  Une  heure  après,  il 
eut  ma  lettre;  elle  partit  le  13  mai;  l'amiral,  que  nous 
informâmes  de  cette  démarche  comme  la  faisant  et  non 
comme  l'ayant  faite,  écrivit  le  lendemain  dans  le  même 
sens,  et,  le  20,  l'amiral  et  Savary  avaient  réponse  à  leurs 
lettres.  Le  général  d'Houdetot  reprenait  le  commande- 
ment des  troupes  de  l'expédition,  et  je  rejoignais  le  quar- 
tier général  du  corps  d'observation  de  la  Gironde,  com- 
munément appelé  c  l'armée  de  Portugal  ».  Quant  à  moi, 
je  me  hâtai  d'écrire  au  général  d'Houdetot  cette  nouvelle 


EUBARQDEMENT  ftviT^. 

qui  eut  pour  lui  le  double  mérite  du  fait  et  de  la  sur- 
pfisL',  qui  pour  moi  me  transportait  de  joie,  tout  en  ne 
Isis&unt  plu^  d'objet  aux  trente  pages  de  lettres  d'adieu 
quej'avais  écrites.  Je  roe  remlia  avec  Savary  chez  l'ami- 
iTil.  qui,  d'après  les  ordres  du  Premier  Consul,  m'avait 
déjà  expédié  les  miens,  mais  qui,  tout  en  me  parlant  de 
la  délicatesse  de  mon  procédé  envers  le  général  d'Hou- 
dclut,  n'en  était  pas  moins  contrarié  de  mon  départ. 
'  Et  quand  nous  quittez-vous?  —  A  minuit,  i 

Il  insista   néanmoins  pour  que  je  dînasse  avec  lui, 
mais  le  repas  fut  sérieux;  à  dix  heures,  j'embrassiiis 
Savary,  et  le  lendemain  soir  j'étais  à  Royan{l),  contem- 
plant cette  tour  de  Cordouan  que  des  flots  impuissants 
assaillent  sans  cesse.  A  peine  descendu  de  voiture,  je  me 
dirigeai  vers  le  port,  où  je  fus  aussitôt  entrepris  par 
deux  patrons,  m'olfrant  leurs  services  pour  me  conduire 
à  Bordeaux.  L'un  possédait  un  fort  bâtiment  un  peu 
lourd,  sans  chances  filcheuses  et  avec  lequel  il  me  pro- 
I  mettait  de  faire,  en  seize  heures,  les  vingt-trois  lieues 
I  de  ce  trajet;  l'autre  me  garantissait  dix  heures  seulem(!nt 
,  de  navigation;  mais  son  voilier  fin,  à  flancs  étroite,  au 
I  ^éement  élevé,  avait  deux  fâcheux  précédents,  et  un  an 
I  n'était  pas  révolu,  depuis  qu'il  avait  chaviré,  et  qu'à  un 
r  homnie  près  tout  ce  qui  le  montait  avait  été  noyé,  pré- 

(1)  Je  plnee  ici  UQfuilpoui'unt  servir  de  leçoD  à  coui  qui  seraient 

tenus  d'actieter  des  chovauxâdasoruclcrsiie  cnvalerjo.  Le  colonel 

k  Oroutn,  premier  oiJo  de  camp  du  gânâral   Masséaa,  pendant  lu 

i  Uocus  ■)»  Génus,  et  avuc  [crjuel  J'étatB  lié,  arriva  à  Hochcfort.  pcn- 

r  ilnt  que  je  couimandaia  les  troupes,  et  me  supplia  de  le  faire  attu- 

^  ttiaràreip<.Mition.  Je  mis  le  plus  grand  zèle  A  appuyer  son  vœu,  ijui 

ht  exaucé  ;  mais,  du  mument  où  il  sut  que  je  rejoignais  l'ariiiéo  de 

la  Gironde,  il  accourut  cliei  moi,  et  mo  dit  iiu'il  avait  i  deux  jours 

da  Bordeaux  deux  cijevanx  de  selle  eicellunls.  (|n'il  était  lieureus 

de  pouvoir  nie  les  offrir,  (|ue  je  n'en  trouverai!!  pu  de  semblables,  et 

qu'il  me  los  laisserait  pour  I.TOO  ù'anca.  Je  lus  payu  aussitût; 

quand  ils  me  rajoijjnlrent  à  Bordeaux.  11  eo  trouva  que  je  n'avuis 

I    quodeux  rosses  qui  ne  valaient  pas  800  francs  i  elles  deux. 


SOO    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

Gisement  dans  le  trajet  que  j'avais  à  faire.  Mon  choix 
aujourd'hui  serait  aussitôt  fr^'t  qu'il  le  fut  alors,  mais 
il  le  serait  différemment;  je  préférerais  le  premier  de  ces 
bâtiments,  comme  je  pris  le  second  avec  la  prodigalité 
de  la  jeunesse  qui  gâche  la  vie,  quelque  valeur  qu'elle 
puisse  avoir;  maintenant,  malgré  le  mépris  dont  je  la 
juge  digne,  je  m'attache  davantage  à  elle  à  mesure 
qu'elle  est  plus  près  de  m'échapper.  Pour  en  revenir  à 
mon  trajet,  nous  filions  tellement  couchés  que  matelots 
et  passagers  étaient  à  plat  ventre,  et  grâce  à  cette  pous- 
sée de  vent,  partis  de  Royan  à  quatre  heures  du  matin, 
nous  arrivions  à  deux  heures  sonnantes  à  Bordeaux,  où 
je  pus  passer  avec  le  général  Leclerc  le  quart  d'heure 
qui  précédait  encore  son  départ  pour  Bayonne. 

Ce  général,  commandant  en  chef  l'armée  de  la  Gironde, 
beau-frère  du  général  Davout  par  la  femme  de  ce  der- 
nier, était  également  heau-frère  du  Premier  Consul  par 
son  mariage  avec  Pauline  ou  Paulette  Bonaparte,  créa- 
ture la  plus  admirable  de  formes,  la  plus  ravissante  de 
grâces,  la  plus  jolie  de  ûgure  que  la  nature  ait  jamais 
formée,  et  qui,  prodigue  comme  les  dieux,  n'était  pas 
plus  avare  de  ses  charmes  que  le  ciel  neTavait  été  pour 
elle.  Quant  à  son  mari,  à  peu  près  au  niveau  de  sa  petite 
taille,  et  se  croyant  au  moins  un  grand  homme  parce 
qu'il  n'était  pas  plus  petit  que  celui  que  Kléber  avait 
proclamé  c  aussi  grand  que  le  monde  »,  il  me  reçut  bien, 
sans  doute,  mais  avec  un  air  de  puissance  dont  je  n'au- 
rais pas  cru  que  ce  petit  général  Leclerc  pût  être  devenu 
susceptible.  Ses  manières,  ne  pouvant  être  de  la  dignité, 
n'étaient  que  de  la  suffisance;  on  ne  peut  pas  dire 
cependant  que  ce  ne  fût  pas  un  homme  d'esprit,  mais  on 
ne  peut  pas  nier  non  plus  que  ce  fut  un  homme  fort  au- 
dessous  de  sa  position  et  de  Tidce  qu'il  avait  de  lui- 
môme;  et  ce  qui  le  prouve,  c'est  que,  joignant,  a  la 


•  LE  BLOND   BONAPARTE.  »  201 

cooleur  de  ses  cheveux  près,  quelque  ressemblance  de 
figure,  de  taille,  de  maigreur  et  de  tournure  avec  le 
général  Bonaparte  de  cette  époque,  il  avait  cru  que,  pour 
achever  de  rendre  l'identité  entière,  il  ne  fallait  plus 
que  copier  les  poses,  les  manières  et  les  gestes.  Ainsi, 
il  se  tenait  et  marchait  comme  son  illustre  beau-frère 
et  mettait,  comme  lui,  les  mains  derrière  le  dos,  prenait 
du  tabac  comme  lui,  parlait  par  phrases  courtes  et  sac- 
cadées, et  poussait  le  délire  jusqu'à  oser  chercher  à 
imiter  regards,  sourires,  mouvements  de  lèvres,  sans 
comprendre  qu'il  ne  pouvait  substituer  que  des  grimaces 
à  une  expression  inconcevable,  à  un  jeu  de  physionomie 
qui  jamais  n'aura  de  comparaison ,  langage  muet  et 
pourtant  terrible,  qui  anéantissait  ou  délectait  et  sou- 
vent avait  pour  ainsi  dire  décidé  de  l'existence  de  celui 
qui  en  était  l'objet  avant  même  qu'aucune  parole  eût  été 
proférée.  Il  ne  restait  plus  qu'à  contrefaire  l'écriture, 
mais  l'écriture  est  l'homme,  et  Leclerc  n'en  risqua  pas 
l'essai,  alors  qu'il  eût  des  bottes  et  des  habits  semblables 
de  forme,  voire  même  la  redingote  grise  et  le  chapeau 
devenu  monumental;  il  le  plaçait  sur  sa  tête  de  telle 
sorte  que,  à  l'homme  près,  on  retrouvait  en  lui  le  Pre- 
mier Consul  tout  entier,  ou,  comme  on  disait,  <  le  blond 
Bonaparte  »  (1). 

S'il  avait  compté  sur  ces  singeries  pour  fortifier  son 
autorité,  il  avait,  quant  à  moi  du  moins,  complètement 
manqué  son  but.  A  dater  de  ce  moment,  je  fus  convaincu 
que,  si  l'armée  avait  un  chef,  elle  n'avait  pas  de  général, 
et  que  le  choix  d'un  Leclerc  était  une  aifaire  de  boa 


(1)  Je  ne  sais  plus  quel  personnage  prêt  à  marier  son  fils  so 
fCQdit,  avec  le  père  de  sa  bru  future,  à  une  dos  audiences  de  l'Em- 
Pcrenr  et  en  eut  le  regard  le  plus  gracieux,  le  sourire  le  plus 
flalleur.  Or  un  futur  dont  Je  père  était  ainsi  distingué  pouvait  bien 
^^if^er  cent  mille  francs  de  dot  de  plus,  et  il  les  obtint 


S02    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

plaisir,  et  non  une  affaire  de  sagesse.  Alors  que  nos 
plus  grands  hommes  de  guerre  se  trouvaient  sans 
destination,  ce  pygmée  surgissait;  alors  que  tant  de 
généraux  de  division  célèbres  restaient  sans  emploi, 
un  général  de  brigade  sans  gloire,  à  peine  fait  général 
de  division,  commandait  une  armée.  Mais  aussi  cette 
armée  ne  s'appelait-elle  que  corps  d'observation,  son 
chef  que  commandant  provisoire,  et  n'avait-on  pas  osé 
placer  sous  les  ordres  de  ce  chef  un  seul  général  de 
division,  d'où  il  résultait  que  trois  divisions  d'infanterie 
et  une  de  cavalerie  n'étaient  commandées  que  par  des 
généraux  de  brigade.  Précautions  remarquables,  en  ce 
qu'elles  montrent  à  quel  point  le  Premier  Consul  ména- 
geait encore  l'armée;  c'est  ainsi  que,  sur  une  seule  obser- 
vation, il  avait  rendu  les  droits  à  l'ancienneté  au  général 
d'Houdetot. 

Il  est  vrai  que  ces  considérations  cessèrent  bientôt 
d'en  être  à  ses  yeux.  Ainsi  huit  mois  ne  s'étaient  pas 
écoulés,  et  ce  même  Leclerc,  général  en  chef  de  l'armée 
de  Saint-Domingue,  eut  sous  ses  ordres  le  général  Ro- 
chambeau,  fils  du  maréchal  qui,  comme  gouverneur  de 
la  colonie,  avait  acquis  une  belle  réputation;  ce  fils 
était  lui-même  un  homme  distingué,  général  de  division 
depuis  longtemps,  qui  de  plus  avait  dû  commander 
cette  armée  (i),et  qui  ne  consentit  à  en  faire  partie  que 
parce  qu'il  lui  fut  impossible  de  résister  à  la  volonté  du 
Premier  Consul. 

(1)  On  avait  annoncé  que  le  général  Rochambeau  commaDderait 
cette  armée,  et  il  en  était  si  persuadé  qu*il  avait  dit  à  Tadjudanl 
général  Préval  :  «  Acceptez  la  place  de  mon  chef  d'état-major;  vous 
partirez  comme  général  de  brigade,  et  en  revenant  vous  choisirez 
une  de  mes  Glles.  »  il  avait  en  effet  conçu  une  haute  opinion  de 
Préval  pendant  la  campagne  du  Var;  mais,  comme  presque  tous 
les  ofOciers  de  terre,  Préval  avait  horreur  de  la  mer.  Bien  lui  en 
prit,  au  reste,  de  refuser,  car  il  serait  resté  attaché  à  cette  expé- 
dition, sans  aucun  des  avantages  qui  lui  avaient  été  promis. 


DROITS   A   L*ANCIENISETÉ.  SOS 

Ainsi,  Deuf  ans  plus  tard,  un  CafTarelli,  dont  le  bon 
'  plaisir  impérial  pouvait  seul  avoir  fait  un  général  en 
chef,  commanda  l'armée  du  nord  de  l'Espagne,  et  cela 
comme  successeur  d'un  Dorsenne,  sous  tant  de  rapports 
JDdigne  d'un  tel  poste,  et  qui  cependant,  à  peine  général 
de  division,  se  trouva  placé  à  la  tète  d'une  armée  où  ser- 
vait, indépendamment,  je  ne  dis  pas  de  moi,  qui  n'étais 
son  ancien  que  d'un  an,  mais  du  général  Seras,  ayant  dix 
ans  de  grade,  le  général  Souham,  qui  dix-huit  ans 
auparavant  commandait  sous  Pichegru  une  division  de 
trente  mille  hommes.  Eh  bien,  personne  n'osait  récla- 
mer ou  se  plaindre,  et  si  l'opinion  se  prononçait,  c'était 
contre  les  victimes,  et  non  contre  l'excès  ou  l'abus  de 
pouvoir. 

Pour  en  revenir  au  général  Leclerc,je  n'eus  à  mon 
arrivée  à  Bordeaux  qu'un  moment  d'entretien  avec  lui; 
presque  toutes  les  troupes  étaient  déjà  à  Bayonne;  lui- 
même  partait  pour  regagner  la  tête  de  la  première  divi- 
sion,  et  tout  se  borna  pour  moi  à  recevoir  le  commande- 
ment des  deux  derniers  régiments,  et  Tordre  de  rejoindre 
avec  eux  le  quartier  général  à  Rodrigo. 

Le  lendemain  de  mon  arrivée  à  Bordeaux  où  je  reçus 
les  ordres  du  ministre  de  la  guerre,  les  ordres  relatifs  à 
mon  changement  de  destination  et  la  réponse  du  général 
d'Houdetot,  le  domestique  de  Drouin  me  présenta  les 
deux  rosses  dont  son  maître  m'avait  gratifié,  et  je  reçus 
également  la  visite  du  mari  de  cette  belle  Mme  Texier 
dont  j'ai  parlé,  pauvre  garçon  qui  avait  besoin  de  sortir 
de  France  et  que,  sur  la  prière  de  sa  femme  et  de  Michel 
Lagreca,  sur  ses  propres  instances,  j'emmenai  comme 
secrétaire.  Je  fis  aussi  la  connaissance  de  M.  Delpech, 
ami  de  ce  Texier  et  qui,  désirant  entrer  des  premiers  à 
Lisbonne  afin  d'y  utiliser  vingt  mille  louis  en  or  qu'il 
emportait,  me  demanda  de  voyager  avec  moi,   ce  à 


«04    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

quoi  je  consentis  et  pour  lui  et  pour  un  de  ses  amis 
nommé  Delost.  C'étaient  des  compagnons  de  route,  les 
deux  derniers  surtout,  beaucoup  mieux  qu'ordinaires, 
dont  la  société  pouvait,  ce  que  j'ai  toujours  aimé,  me  faire 
espérer  un  peu  d'aventure. 

Texier,  fils  d'un  riche  négociant  de  Bordeaux,  après 
s'être  marié  contre  le  gré  de  sa  famille,  avait  entrepris 
de  grandes  opérations;  mais,  trop  laid  pour  une  très 
belle  femme,  trop  bon  pour  ce  que  Ton  nomme  les 
affaires,  il  avait  été  trompé  par  tout  le  monde  et  se 
trouvait  à  la  fois  abandonné  par  sa  femme,  poursuivi 
par  ses  créanciers,  brouillé  avec  son  père,  surtout  avec 
sa  mère,  femme  implacable  et  qui  de  tout  temps  avait 
réuni  le  peu  de  tendresse  dont  elle  était  susceptible  sur 
une  fille  qui,  pour  justifier  ces  bontés,  renchérissait  en 
mauvais  procédés  envers  son  frère.  ' 

Delost,  espèce  dllercule  mal  bâti,  aussi  burlesque  de 
ligure  que  de  tournure,  bon  diable  au  fond,  mais  au 
dernier  point  irascible  et  violent,  brave  autant  que 
fort,  et  terrible  aux  armes  quoiqu'il  n'y  fût  pas  habile, 
avait  eu  à  Nérac,  sa  patrie,  une  querelle,  qu'un  duel  avait 
terminée  par  la  mort  de  son  adversaire.  Forcé  de  dispa- 
raître, il  s'était  rendu  à  Bordeaux.  L'heure  du  spectacle 
approchait;  il  entra  au  théâtre,  et  la  toile  n^étaitpas  levée, 
que  déjà  il  était  aux  prises  avec  un  jeune  homme,  qui 
sans  conséquence  avait  cru  pouvoir  prendre  sa  place. 
Un  second  duel  suivit  immédiatement  cette  rixe;  une 
seconde  mort  en  fut  le  résultat,  et  une  seconde  fuite 
transporta  Delost  de  Bordeaux  à  Bayonne.  Toutefois, 
ayant  fait  cette  route  à  franc  étrier  et  par  une  pluie  conti- 
nue, fatigué,  mouillé  jusqu'aux  os,  crotté  jusqu'aux 
oreilles,  il  entra  dans  un  café  pour  y  boire  un  verre  d'eau- 
de-vie.  Là  se  trouvaient  quelques  ofûciers;  Tun  d'eux, 
échauffé  par  d'indiscrètes  libations,  se  lève  à  la  vue  de 


COMPAGNONS    DE  ROUTE.  205 

Dclost,  va  le  regarder  sous  le  nez,  part  d'un  éclat  de 
rire,  reçoit  un  soufflet  qui  le  jette  par-dessus  ses  cama- 
rades, se  bat  et  succombe.  Troisième  duel,  troisième 
fuite.  Delost  se  décide  à  passer  en  Espagne;  mais,  la 
Bidassoa  franchie,  que  faire?  que  devenir?  Une  troupe 
de  contrebandiers  existait  dans  ces  parages;  Delost  la 
rejoint  et  en  est  accueilli,  les  étonne  par  ses  ressources, 
son  audace,   son  infatigable  activité,  ses  succès;  en 
même  temps  il  devient  la  coqueluche  des  plus  jolies 
femmes  de  ces  montagnes.  Préconisé  partout  le  monde, 
suf&sant  à  tout,  de  plus  en  plus  célèbre,  il  ne  tarde  pas  à 
devenir  un  personnage,  et  bientôt  les  contrebandiers 
n'eurent  d'autre  chef,  une  foule  de  maris  et  d'amants 
d'autre  rival  que  «  el  senor  Delost  ».  Celte  joyeuse 
mais  trop   aventureuse  existence  finit  par  l'ennuyer; 
d'ailleurs,  comme  elle  ne  pouvait  cadrer  ni  avec  la  posi- 
tion de  sa  famille,  ni  avec  ses  goûts,  il  rentra  en  France. 
Le  duel  de  Bayonne  était  oublié,  celui  de  Bordeaux  ne 
donnait  plus  de  crainte;  mais  Nérac  lui  restant  fermé, 
Delost  s'attacha  à  M.  Delpech  pour  l'espèce  de  campagne 
que  ce  dernier  projetait  dans  la  Péninsule  ;  c'est  ainsi 
qu'il  se  trouva  faire  partie  de  ma  caravane. 

Quant  à  M.  Delpech,  c'était  un  homme  d'une  autre 
importance.  Fils  d'un  gentilhomme  périgourdin,  n'ayant 
pas  émigré  parce  que  son  père  le  lui  avait  défendu,  et, 
par  suite  de  la  même  défense,  n'étant  pas  devenu  aide 
de  camp  du  comte  de  Valence,  l'ami  de  sa  famille,  il  se 
jcla  dans  les  entreprises,  et,  à  un  âge  où  l'on  essaye 
ses  forces  sous  des  directions  étrangères,  il  devint  four- 
nisseur général  des  armées  du  Nord  (1).  Sous  ses  cheveux 

(1)  Dans  uo  des  voyages  qui  par  suite  de  ses  afîaircs  le  condui- 
saient de  Lille  à  Paris,  ayant  dans  sa  voilure  do  très  grandes 
tommes  en  or  et  en  assignats,  il  fut  arrêté  ù  Amiens  et  allait  tHio 
envoyé  ea  holocauste  à  Joseph  Le  Bon,  qui  à  cette  époque  dé- 


S06    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

blonds,  avec  sa  figure  si  calme  et  de  traits  agréables, 
on  n'eût  guère  deviné  son  extraordinaire  énergie  et  son 
incroyable  activité  d'âme  et  de  pensée;  malgré  cet  exté- 
rieur dont  les  élégances  dissimulaient  la  force,  il  n'ea 
fut  pas  moins  le  béros  d'un  grand  nombre  d'actions 
vigoureuses,  et  je  veux  en  citer  quelques-unes. 

En  avril  1795,  il  avait  en  qualité  d'aide  de  camp  vigou- 
reusement  aidé  Pichegru  à  soumettre  les  révoltes  des 
faubourgs.  Peu  après  cette  époque,  il  parvint  à  faire  arri- 
ver de  Russie  dans  un  de  nos  ports  un  immense  appro- 
visionnement de  salpêtre  dont  la  France  manquait.  En 
réponse  à  un  propos  offensant,  il  envoya  un  cartel  à 
Sébastiani  (1),  devenu  depuis  lors  plus  célèbre  qu'illustre. 
Ses  témoins  étaient  Junot  et  Kerbourg;  mais  sa  réputa- 
tion de  bretteur  décida  le  vaillant  Sébastiani  à  substi- 
tuer les  plus  bumbles  excuses  aux  arrogantes  injures, 
et   même  à  offrir  une  réparation  écrite  que  Delpecb 

dédaigna.  Un  nommé  ,  continuateur  de  VAmi  du 

peuple,  de  Marat,  l'attaqua  dans  une  de  ses  feuilles;  il 
va  le  trouver ,  n'en  obtient  que  des  menaces  et  de 
nouveaux  outrages;  il  réunit  les  cinquante  invalides 
les  plus  valides  de  l'bôtel,  les  grise,  les  arme  en  partie 
de  fouets  de  cbasse,  les  divise  en  deux  troupes,  arrive 
au  bureau  de  ce  journaliste,  le  fait  abîmer  de  coups  de 
fouet,  fait  jeter  les  presses  par  la  fenêtre;  après  quoi, 
il  écbappe  à  toutes  les  poursuites,  et  même  réussit  à 


peuplait  Arras,  lorsque  les  chefs  do  Tarmée  du  Nord  parvinrent  à 
îe  faire  remettre  en  liberté. 

(1)  C'est  aussi  vers  ce  temps  qu*il  acheta,  faubourg  Saini- 
HoDoré,  l'hôtel  du  prince  de  Lusaco.  Jusqu'en  Tan  XII,  époque  où 
il  partit  pour  l'Amérique,  il  occupa  cet  hôtel,  que,  sept  ans  après 
son  départ,  et  personne  ne  recevant  plus  de  ses  Douvelles,  la 
famille  fit  vendre  au  moyen  d'une  procuration  qu'il  avait  laissée. 
L'hôtel,  qui  valait  400,000  francs,  fut  acheté  pour  SOO. 000  francs» et, 
simple  bizarrerie  du  sort,  par  le  même  Sébastiani. 


▲  TRAVERS   LES   LANDES.  207 

donner  le  change  sur  l'auteur  de  cette  correction.  Tels 
étaient  quelques-uns  de  ses  antécédents  quand  il  fit  avec 
moi  la  course  en  Espagne. 

Quiconque  a  traversé  les  Landes  à  l'époque  que  je 
rappelle  ne  peut  avoir  oublié  leurs  sables,  dans  les- 
quels les  roues  des  voitures  s'enfonçaient  jusqu'aux 
moyeux.  En  dépit  des  coups  qui  les  exterminaient,  les 
malheureux  chevaux  ne  parvenaient  qu'à  faire  dandi- 
ner une  calèche,  durant  plus  de  cinquante  lieues,  et  ce 
souvenir  est  d'autant  plus  durable  que,  à  cette  contrée 
inanimée,  déserte,  monotone,  qui  ne  produit  que  le 
triste  sapin,  qui  n'a  de  récolte  que  la  résine,  succède 
bnigquement  un  pays  pittoresque  et  fertile,  à  l'ouest 
duquel,  et  à  la  jonction  de  la  Nive  et  de  l'Adour,  surgit 
la  capitale  du  peuple  le  plus  vif,  le  plus  gai,  le  plus 
agile;  pays  non  moins  remarquable  par  la  beauté  de  ses 
habitants  que  par  l'élégance  de  leur  costume,  pays  que 
la  Bidassoa  sépare  de  la  Biscaye,  célèbre  par  ses  bis- 
caîens,  comme  Bayonne  l'est  pour  ses  baïonnettes. 

En  quittant  cette  ville,  le  7  juin  1801,  les  plus  jeunes 
de  notre  troupe  voulurent  essayer  des  cacolets.  Ce  nom 
se  donne  à  des  selles,  aux  deux  côtés  desquelles  se 
trouvent  attachés  ou  accrochés  des  sièges  faisant  face 
en  avant  et  qui  utilisent  chaque  cheval  pour  le  trans- 
port de  deux  personnes.  Quant  à  ces  personnes,  il  faut 
naturellement  équilibrer  leur  poids,  ce  qui,  faisant 
traiter  ces  messieurs  comme  de  la  viande  à  la  livre,  ac- 
coupla Richebourg  et  Dupaty,  Texier  et  Delost.  Delpech 
et  moi,  nous  nous  étions  contentés  chacun  d'un  cheval 
de  selle  ordinaire,  et,  les  autres  sur  leurs  chaises,  nous 
sur  DOS  montures,  nous  fîmes  au  bon  trot  je  ne  sais 
combien  de  lieues  sans  que  nous  parvinssions  à  dépas- 
ser les  deux  Basques  qui  nous  avaient  loué  nos  chevaux, 
qui,  i  pied,  les  accompagnaient  pour  les  ramener  et  qui 


208    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TIIIÉBACLT. 

ne  paraissaient  éprouver  ni  fatigue  ni  essoufUement 
d'une  course  à  ce  point  rapide  et  prolongée.  Aussi  le 
proverbe  f  marcher  comme  un  Basque  »  nous  parut-il 
plus  que  justifié. 

Au  reste,  les  cacolets  nous  plurent  beaucoup.  C'est 
en  effet  une  chose  charmante  que  cette  manière  de  che- 
miner à  cheval,  quoique  dans  un  fauteuil,  à  côté  d'une 
personne  avec  qui,  et  sans  gène,  on  peut  suivre  la  con- 
versation la  plus  intime.  Rien  à  mon  sens  ne  prouve 
mieux  l'esprit  de  cette  population,  son  besoin  de  com- 
munication, le  charme  de  ses  entretiens,  et  j'ajouterai 
une  conûance  mutuelle;  car  si,  comme  Richebourg  en 
lit  la  niche  à  Dupaty,  l'un  des  deux  occupants  du  cacolet 
saute  brusquement  de  son  siège,  Tautre  bascule  néces- 
sairement les  quatre  fers  en  l'air.  Mais  il  est  peu 
d'usages  qui  ne  résultent  des  mœurs  ou  des  besoins,  et 
n'est-ce  pas  encore  pour  diminuer  la  fatigue  des  grands 
trajets  que  l'on  a  imaginé  et  employé,  dans  les  Landes, 
des  échasses  qui,  isolant  les  habitants  de  cette  terre 
ingrate,  leur  donnent  l'équivalent  de  la  marche  du  dro- 
madaire ? 

Vers  la  fin  du  jour  où  nous  quittâmes  Rayonne  pour 
rejoindre  nos  équipages  à  Saint-Jean  de  Luz  et  ma  bri- 
gade a  Irun,  le  temps  se  mit  à  la  pluie.  Nous  éprou- 
vâmes d'ailleurs  des  retards;  le  mauvais  état  de  la  route 
ralentit  encore  notre  marche  ;  en  approchant  de  la  Bidas- 
soa,  où  nous  n'arrivâmes  qu'à  dix  heures  du  soir,  nous 
mîmes  même  pied  à  terre  pour  soulager  les  chevaux  de  voi- 
ture, et  nous  étions  contrariés  de  tous  ces  retards,  lorsque 
quelques  douaniers  arrivèrent  à  nous;  l'un  d'eux,  ayant 
l'air  de  défendre  un  passage  que  personne  ne  songeait  à 
forcer,  me  campa  son  poing  gauche  sur  la  poitrine.  Je 
ne  puis  trop  dire  comment  cela  se  fît,  mais  le  contact  de 
sa  patte  et  de  mon  corps  avait  à  peine  eu  lieu  qu'un 


DOUANIERS   INCIVILS.  S09 

coup  de  canne  à  travers  la  figure  l'avait  jeté  à  la  ren- 
rerse  au  milieu  de  la  boue.  Aussitôt  des  cris  :  «  Aux 
armes  t  »  retentirent,  et  trente  douaniers,  munis  de  leurs 
fusils,  nous  enveloppèrent.  Notre  première  réponse  fut 
un  éclat  de  rire,  qui  commença  à  les  déconcerter;  mais, 
comme  il  fallait  en  finir,  je  demandai  le  chef,  qui 
s'avança.  Je  savais  que  son  poste  et  lui  avaient,  à  prix 
d'argent,  favorisé  la  sortie  de  France  et  l'entrée  en 
Espagne  d'expéditions  de  contrebande  s'élevant  à  un 
million  et  demi  (1);  je  le  menaçai  d'une  plainte;  j'exi- 
geai d'ailleurs  que  la  visite  de  nos  voitures  filt  faite  et 
qa'on  me  remît  le  nom  du  douanier  qui  s'était  montré 
brutalement  insolent.  Je  ne  fis  pas  usage  de  ce  nom; 
toutefois,  pour  prévenir  l'effet  de  mes  menaces,  le  chef 
de  poste  fit  de  son  côté  une  plainte  qu'il  adressa  au 
ministre  de  la  guerre,  c'est-à-dire  qu'elle  fut  remise  à 
Lomet,  qui  la  jeta  au  feu,  mais  qui  engagea  mon  père 
àm'ccrire  d'user  de  plus  de  modération;  et  de  ce  fait 
je  contractai  avec  ces  douaniers  une  dette  dont  l'acquit- 
tement se  trouva  forcément  ajourné  à  ma  rentrée  en 
France. 

(1)  Lofait  était  exact,  ropéralioo  avait  «Hé  feûte,  disait-on,  pour 
le  compte  du  général  Leclerc,  et  elle  tUiit  trop  colossale  pour 
l'être  faite  pour  le  compte  d'un  autre. 


m.  ,  4 


CHAPITRE  VIII 


Hors  les  grandes  villes,  il  n'est  guère,  môme  en  France, 
de  bonne  auberge,  pour  qui  arrive  à  onze  heures  du 
soir.  En  Espagne,  il  n'en  est  de  bonne  à  aucune  heure; 
mais,  dans  un  trou  comme  Irun,  au  milieu  de  la  nuit  et 
par  le  mauvais  temps,  il  n'est  pas  de  description  qui 
puisse  donner  une  idée  de  ce  qu'était  l'atroce  posada 
dans  laquelle  force  fut  de  nous  réfugier.  Cependant  nous 
avions  pris  notre  parti,  relativement  aux  chambres  en 
cachots  de  prison  et  aux  grabats;  mais  nous  avions  faim, 
et,  personne  ne  se  remuant ,  nous  nous  mîmes  à  cher- 
cher des  vivres.  L'un  fouilla  une  armoire,  un  autre  un 
recoin  servant  de  garde-manger  (quand  il  y  avait  quel- 
que chose  à  garder),  et  moi  un  grand  et  mauvais  panier 
dans  lequel,  sous  quelques  morceaux  de  pain,  je  décou- 
vris un  peigne,  une  carotte  de  tabac,  quelques  chan- 
delles, un  peu  de  beurre  dans  une  vessie,  une  seringue, 
un  morceau  de  fromage  et  deux  canules...  Le  mal  de 
cœur  fit  raison  de  l'appétit,  et  des  imprécations  étouf- 
fèrent le  rire  qui,  dans  une  autre  situation,  nous  aurait 
étouffés. 

Notre  nuit  fut  courte  et  nous  parut  longue.  A  la  pointe 
du  jour,  et  comme  nous  nous  disposions  à  partir  avec  les 
troupes,  on  nous  apprit  qu'il  y  avait  à  Sainl-Sébastien  un 
traiteur  français  excellent.  A  cette  nouvelle  et  par  accla- 
mation, nous  résolûmes  d'aller  faire  encore  trois  bons 


HOHUACE  iTIX   VINS    DF.  FRANCE.  SU 

repas  avant  de  noue  engoufTrer  dans  celte  dégoAlante 
Eipngae.  Nous  Hinos  donc  partir  nos  équipages  avec  la 
colonne  et  prîmes  sopt  chevaux  de  louage  pour  nous 
rendre  à  Saint-Sébastien;  or,  à  l'entrée  du  premier 
TÎDage  que  nous  eûmes  it  traverser,  une  femme,  fort 
belle,  ma  foi,  ayant  reconnu  Delost,  cria  de  toutes  ses 
forces  :  <  Jésus  I  El  sefior  Delost  I  >  De  toutes  parts 
d'autres  femmes  accoururent,  proférant  les  mdmes  cris 
et  se  jetant  sur  lui  plus  qu'elles  ne  l'abordèrent;  il  fut 
entouré,  pris  par  les  mains,  par  les  Jambes,  tiré,  secoué, 
embrassé,  ftté.  Nous  eûmes  graod'peine  à  l'arracher  à 
ces  démonstrations  véritablemeot  expressives  qui  nous 
«vaicnt  déjà  mis  de  très  belle  humeur. 

A  Saint-Sébaj-tien,  nos  chevaux  n'étaient  pas  débridés 
que  déjà  tous  les  fourneaux  fumaient;  le  chef,  s'cver- 
tuftnt  àjustificr  sa  réputation,  dépassa  notre  espérance, 
car  nous  eûmes  les  meilleurs  repos.  Le  lendemain,  te 
dîner  fut  particulièrement  exquis.  Pour  ne  pas  Cire  en 
reste  avec  tes  hommages  i  rendre  aux  produits  de  la 
France,  nous  ne  négligeAmes  pa»  le  vin  de  Champagne, 
et  bientfll  nous  oubliâmes  non  seulement  l'Espagne,  mais 
un  peu  les  convenances.  Texier  avait  un  chien  de  chasse 
que  nous  jugeAmes  indisposé;  aussîtdt  le  chien,  affublé 
d'une  camisole  garnie,  d'un  bonnet  de  nuit  à  rubans, 
et  mis  dans  le  plus  beau  lit  de  t'hâtel,  fui  visité  par  lo 
premier  médecin  de  la  ville,  médecin  qui  du  reste  eut 
asses  d'esprit  pour  ne  pas  se  fâcher.  Il  l-Ma  le  pouls, 
li>  uex  et  les  oreilles  du  malade,  lui  vit  la  langue,  pres- 
crivit une  ordonnance  et  un  régime,  reçut  un  louis  ot 
te  retira,  nous  laissant  aussi  embarrassésquenousl'eus- 
îions  été  peu  s'il  avait  montré  de  l'humeur. 

Une  foule  de  pauvres  s'était  réunie  sous  nos  fenêtres, 
et  je  ne  sais  plus  qui,  méconnaissant  le  respect  dû  au 
malheur,  céda  à  la  mauvaise  pensée  de  faire  changer 


SIS    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

an  louis  en  gros  sous,  de  faire  chauffer  ces  sous  dans  de 
l'huile  bouillante  et  de  les  jeter  au  moyen  d'une  cuil- 
ler de  fer;  les  premiers  pauvres  y  laissèrent  la  peau; 
mais,  bientôt  se  servant  de  leur  vêtement  pour  les 
ramasser  et  évitant  de  les  recevoir  sur  les  mains  ou  sur 
la  figure,  chaque  nouvelle  jetée  de  sous  n'excita  plus 
que  des  cris  de  joie;  ainsi  l'amusement  changea  de  bord, 
et  le  louis  passa  à  transformer  le  plaisir  en  charité. 

Le  temps  étant  redevenu  superbe,  nous  visitâmes  la 
ville  et  ce  joli  port  du  Passage,  admirable  et  seul  abri 
au  fond  de  ce  formidable  golfe  de  Gascogne.  Et  les  vingt- 
quatre  heures  que  nous  avions  pu  consacrer  à  Saint- 
Sébastien  étant  écoulées,  notre  dernier  repas  fait,  notre 
compte  soldé,  la  fille  de  Taubcrge,  jeune  et  très  agréable 
Française,  vint  avec  une  assiette  faire  le  tour  de  la  table 
et  recueillir  le  pourboire  accoutumé.  C'était  comme  un 
dernier  tribut  à  la  France,  et  je  donnai  un  louis;  per- 
sonne ne  voulut  donner  moins;  à  chaque  louis  nouveau 
elle  s'épanouissait  davantage,  et,  à  coup  sûr,  elle  ne  fut 
jamais  plus  jolie  que  lorsque,  au  septième  et  dernier, 
elle  nous  supplia  de  n'en  rien  dire  à  ses  maîtres. 

D'ordinaire,  on  ne  sait  qu'on  change  de  pays  que 
parce  qu'on  l'entend  dire  ou  qu'on  voit  sur  des  poteaux 
les  armes  ou  les  couleurs  du  pays  nouveau,  tant,  aux  deux 
côtés  des  frontières,  les  habitudes,  les  mœurs,  les  types, 
les  costumes  se  ressemblent;  mais  en  Espagne  chaque 
pas  franchi  dépayse.  Brusquement  l'idiome  et  le  cos- 
tume se  transforment.  Le  sentiment  de  nationalité  qui 
tient  à  l'isolement  géographique  des  Espagnols  et  à  leur 
ignorance  profonde,  la  saleté  qui  de  gîte  en  gîte  devient 
plus  repoussante,  la  nourriture  plus  propre  à  chasser 
les  convives  qu'à  les  attirer,  le  service  répugnant,  cette 
escabelle  à  trois  pieds,  à  peine  dégrossie,  couverte  d'une 
guenille  qui  n'est  propre  qu'un  jour  et  qui  sert  un  mois, 


ROUTES  D*ESPAGNB.  SIS 

et  sar  laquelle  on  place  une  petite  marmite  d'oUapodrida 
et  degarbanzos(l),  ce  régal  de  gueux,  qui  forme  le  festin 
habituel  d'un  hidalgo;  enfm  l'orgueil  môme  de  cet 
hidalgo  (3)  qui,  au  lieu  de  rougir  de  sa  pâture  et  de  la 
manière  dont  il  la  mange,  en  offre  avec  hauteur  le  par- 
tage, et  qui,  à  propos  de  sa  baraque,  vous  dit  sur  le  ton 
d'un  grand  seigneur  faisant  les  honneurs  d'un  palais  : 
<  Pongo  la  mia  casa  à  su  disposicion  »;  tout  cela  avertit 
l'étranger  qu'il  arrive  en  présence  d'une  race  nouvelle, 
et  ce  n'est  pas  sans  étonnement  qu'il  en  fait  la  connais* 
sance. 

La  distance  qui  sépare  Saint- Sébastien  d'Ërnani  fut 
rapidement  franchie;  à  peine  arrivés  dans  cette  laide 
petite  ville  que  de  hautes  murailles  sans  portes  entourent 
etresserrcnt  on  ne  sait  pourquoi,  nous  reprîmes  nos  che- 
vaux et  nos  voitures,  et  allâmes  couchera  Tolosa,  agréa- 
blement située  au  bas  d'une  haute  montagne,  à  la  jonc- 
tion des  routes  de  la  Navarre  et  de  la  Castille.  Là,  pour 
la  première  fois,  j'entendis  l'atroce  grincement  de  ces 
voitures  mauresques  à  essieux  tournants,  dont  l'oreille 
est  déchirée  un  quart  d'heure  avant  de  les  voir  comme 
après  les  avoir  perdues  de  vue.  Yillaréal  et  Mondra- 
gon  ne  me  laissent  de  souvenir  pas  plus  que  les  gorges 
deSalinas,  ce  qui  me  conduit  à  Yitoria,  dont  la  place 
presque  monumentale  sert  d'arène  aux  combats  de  tau- 
reaux et  me  servit  à  passer  enfin  la  revue  de  mes 
troupes,  que  depuis  Tolosa  je  n'avais  plus  quittées. 

(1)  Olla  podrida  (pot  pourri),  mélange  ou  ratatouille  d'un  peu 
de  vache  ou  de  chèvre,  de  cochon,  de  piment,  d'huile  exécrable  et 
de  garbanzos  ou  pois  chiches. 

(â)  Si  cet  hidalgo,  par  exemple,  est  un  cordonnier,  ce  qui  ne  peut 
nian(|ucr  do  se  produire,  puisque  tous  les  Biscaïens  sont  nobles, 
que  la  plupart  sont  pauvres  et  qu'il  faut  dos  cordonniers  en  tous 
lieux,  il  vient  répée  au  côté  et  avec  arrogance  vous  prendre  mesure 
ou  vous  apporte  avec  de  grands  airs  d'abominables  chaussures. 


fl4   MÉMOIRES  DV  GÂNfftAL  BARON   THIÉBAULT. 

A  Miranda,  l'Èbre  nous  intéressa  plus  par  son  nom 
que  par  son  volume.  Le  passage  de  Pancorbo  me  rap* 
pela  }es  gorges  d'OlIioules;  son  fort  me  parut  être  le 
palais  des  aigles,  et  le  bourg  de  ce  nom  réunir  toutes 
les  indignités  des  gttes  espagnols. 

Les  villages  que  Ton  trouve  depuis  Faneorbo  jusqu'à 
Rodrigo  (Burgos,  Yalladolid  et  Salamanque  exceptés) 
ne  sont  que  des  groupes  de  baraques  jetées  à  de  grandes 
distances  dans  les  fastidieuses  plaines  de  la  Castille  ou 
dans  les  parties  boisées  de  TEstramadure;  mais  Burgos 
fut  saluée  par  nous  comme  la  noble  patrie  du  Cid;  de 
plus,  elle  offrait  à  notre  curiosité  la  plus  remarquable 
des  portes  mauresques  qui  existent  dans  la  Péninsule, 
et  une  cathédrale  dont  la  tour  se  termine  par  une  cou- 
ronne de  huit  petits  clochers  d'une  élégance  et  d'une 
finesse  de  sculpture  incomparables.  Mon  logement  fut 
feit  chez  une  veuve,  ni  vieille  ni  belle,  et  qui,  après 
avoir  reçu  ma  visite ,  me  fit  inviter  à  dtner  avec  mes 
aides  de  camp.  Toutefois,  le  malheur  avait  fait  passer 
Dupaty  près  des  cuisines,  d'où  une  odeur  d'huile  cuite 
l'avait  assailli;  il  refusait  donc  de  paraître  au  dfner; 
Richebourg  se  récriait  sur  cette  manière  de  prendre  les 
gens  à  la  gorge;  Texier  soutenait  que  ce  serait  à  n'en  pas 
manger  de  huit  jours,  et  que  mon  insistance  ne  pouvait 
résulter  que  de  mon  désir  d'économiser  sur  leur  nour- 
riture  à  venir.  Il  n'y  eut  jusqu'à  Fréhot,  que  nous  appe- 
lions Fricot,  qui  prétendit  qu'un  bon  Fricot  comme  lui 
serait  déplacé  à  une  table  espagnole.  Comme  de  telles 
fariboles  ne  pouvaient  me  faire  prendre  mon  parti  sur 
une  inconvenance,  je  signifiai  à  ces  messieurs  qu'ils 
m'accompagneraient  tous;  aussitôt  ils  envoyèrent  com- 
mander en  secret,  et  dans  la  moins  mauvaise  auberge 
de  Burgos,  un  dîner  composé  de  rôtis,  de  salades  et  de 
crème,  de  sorte  que,  pendant  que  je  mangeais  avec 


BUB60S«  —  VALLADOLID.  215 

résignation  des  mets  à  la  vérité  fort  répugnants,  mes 
farceurs  ne  furent  occupés  qu'à  parler  de  maladies  qu'ils 
n'avaient  pas  et  qui,  selon  eux,  nécessitaient  une  diète 
sévère.  Les  devinant,  je  ne  pus  m'empôcher  d'en  rire; 
à  peine  hors  de  table,  ils  parlèrent  de  l'exercice  qui 
lear  était  commandé,  et,  sous  ce  prétexte,  ils  dispa- 
rurent pour  aller  manger  à  leur  aise,  pendant  que  je 
continuai  à  payer  pour  tous  en  tenant  compagnie  à  cette 
dame,  qui  était  parfaitement  bonne  et  qui  le  fût  au  point 
de  ne  pas  paraître  s'apercevoir  de  ces  impertinences. 

Si  cette  facétie  pouvait  être  considérée  comme  une 
plaisanterie,  il  n'en  fut  pas  de  même  d'une  vilenie  que 
Texier  se  permit.  Ce  polisson  imagina  de  se  mettre 
nu  comme  un  ver;  n'ayant  conservé  que  ses  bottes, 
sa  cravate  et  son  chapeau,  il  s'enveloppa  de  son  man- 
teau, puis,  sous  le  prétexte  de  je  ne  sais  quelle  demande, 
il  fit  appeler  une  jeune  et  jolie  camériste  de  notre  hô- 
tesse. Lorsqu'elle  fut  venue,  et  tout  en  lui  parlant  le 
plus  sérieusement  du  monde  et  gardant  toujours  ses 
lunettes  sur  le  nez,  il  laissa  tout  à  coup  tomber  son  man- 
teau. Un  cri  effroyable,  une  fuite  à  toutes  jambes  et 
vingt-cinq  signes  de  croix  furent  le  recours  de  cette 
pauvre  fille;  mais  j'étais  accouru  à  ses  cris,  et  mon 
Texier,  que  je  voulais  envoyer  en  prison  ou  renvoyer 
en  France,  ne  dut  qu'au  malbeur  de  sa  position  d'en  être 
quitte  pour  une  très  sévère  réprimande. 

A  Valladolid,  je  fus  logé  chez  un  chanoine  de 
San  lago,  homme  riche,  très  comme  il  faut,  tenant  un 
grand  train  de  maison.  Ainsi  bel  appartement,  bonne 
table,  cuisine  à  la  française,  nombreux  domestiques, 
tout  ce  qui  annonce  la  naissance,  les  usages  du  monde 
et  l'habitude  de  la  fortune;  de  plus,  ce  bon  chanoine 
se  distinguait  par  une  politesse  extrême  et  beaucoup 
d'aménité.  Son  empressement  à  m'offrir  sa  table  me 


S16    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBADLT. 

la  fit  accepter,  et,  si  le  jour  de  mon  arrivée  nous  dtnàmes 
seuls  avec  lui,  nous  eûmes  le  lendemain  pour  con- 
vives tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  distingué  à  Valladolid,  et 
notamment  le  Grand  Inquisiteur.  Je  fus  placé  entre  le 
chanoine  et  ce  formidable  juge,  avec  qui  je  causai  beau- 
coup; s'il  parut  se  plaire  à  ma  conversation,  je  pris 
un  vif  intérêt  à  la  sienne.  Le  dtner  fini  n'interrompit 
pas  notre  entretien,  et,  une  certaine  aisance  s'étant  éta- 
blie entre  nous,  j'abordai  ce  qui  avait  rapport  à  l'Inqui- 
sition, dont  je  parlai,  bien  entendu,  non  en  homme  qui 
attaque,  mais  en  homme  qui  doute  et  qui  cherche  à 
s'instruire,  tout  en  avouant  cependant  que,  le  matin, 
nous  avions  visité,  non  sans  quelque  émotion,  le  palais, 
le  tribunal  et  un  des  cachots  de  l'Inquisition;  j'avais  fait 
grâce  des  imprécations  que  cette  visite  nous  avait  arra- 
chées, et  j'avais  gardé  également  le  silence  sur  les  folies 
de  Dupaty  qui  s'était  assis  sur  le  banc  des  juges,  s'était 
coiffé  d'un  de  leurs  bonnets  à  quatre  cornes,  puis  avait 
pris  des  airs  misérables  en  se  plaçant  sur  le  siège  des 
victimes.  Au  reste,  mon  Grand  Inquisiteur  ne  sortit  pas 
de  son  rôle.  C'était  un  homme  d'esprit,  et,  forcé  par  le 
caractère  de  son  habit  de  justifier  l'institution  infernale 
dont  il  était  ministre,  il  mit  assez  de  tact  à  réclamer 
contre  ce  qu'il  appelait  les  mensonges  débités  à  ce  sujet. 
Sur  ce  thème,  et  à  propos  des  auteurs  qui  avaient  le 
plus  anathématisé  l'Inquisition,  je  pus  presque  naturelle- 
ment amener  cette  question  :  c  Connaissez -vous  le  Corn- 
pèreMathicu  (1)?  »I1  fit  un  sursaut;  mais  j'avais  affecté  tant 
de  bonhomie  dans  mon  ton  et  dans  mon  regard  qu'il  se 
remit  et  répondit  :  t  J'ai  entendu  parler  de  cet  ouvrage, 

(1)  Roman  satirique  publié  en  1765  par  l'abbé  Dulaurens  et  qui 
fut  attribué  à  Voltaire.  C'est  un  mélange  d'entretiens  et  de  récils, 
qui  mettent  en  scène  les  vices  et  les  passions  du  temps»  et  sur- 
tout stigmatisent  le  fanatisme,  l'intolcrance  et  l'hypocrisie.  (Éo.) 


LE  GRAND   INQUISITEUR.  21*7 

mais  je  n'ai  jamais  eu  occasion  de  le  lire.  >  Ce  motn  l'oc- 
casioD  •  m'enhardit,  et  je  repris  :  c  II  faut  que  je  fasse  ici 
toute  la  part  de  la  supériorité  de  votre  esprit,  de  l'élé- 
vation  de  votre  position,  pour  que  j'ose  ajouter  que  ce 
morceau  me  semble  cependant  mériter  d'être  connu  par 
vous;  si  donc  vous  vouliez  me  suivre  jusque  dans  ma 
chambre,  je  vous  remettrais  le  volume  qui  le  contient, 
et  vous  pourriez  le  parcourir.  >  Il  hésita;  mais  ne  vou- 
lant pas  me  donner  le  droit  de  dire  qu'il  avait,  ou  manqué 
de  force  sur  lui-même,  ou  manqué  d'esprit,  il  me  suivit. 
Dans  ma  chambre,  ^je  pris  la  belle  édition  du  Compère 
Mathieu  que  j'avais  avec  moi;  je  l'ouvris  à  la  page  où 
le  morceau  commence,  et  je  me  retirai.  Après  le  temps 
Décessaire  pour  l'avoir  lu  en  entier,  le  Grand  Inquisiteur 
reparut  dans  le  salon.  Aller  plus  loin  eût  été  passer  les 
bornes;  il  n'y  eut  donc  plus  entre  nous  d'aparté  sur  ce 
sujet,  et  il  parut  apprécier  cette  délicatesse,  à  laquelle 
d'ailleurs  je  ne  perdais  nen,  quant  au  plaisir  d'avoir 
fait  lire  un  si  formidable  chapitre  à  un  Grand  Inquisi- 
teur. 

Je  marchais  habituellement  à  cheval  ;  mais,  le  jour  de 
Dotre  couchée  à  la  Nava  del  Iley,  la  chaleur  étant  étouf- 
fante, j'étais  monté  en  voiture  avec  Delpech.  Débarras- 
sés de  nos  habits,  de  nos  cravates,  de  nos  gilets,  nous 
dormions  tous  deux,  lorsque,  brusquement  réveillés  par 
Richebourg.  il  nous  dit  que  nous  allions  être  attaqués 
parla  grande  bande.  Il  ne  savait  pas  plus  que  nous  ce 
qu'était  la  grande  ou  la  petite  bande,  et  comme  je  m'ef- 
forçais de  savoir  au  moins  d'où  venait  cette  nouvelle, 
on  m'amena  un  jeune  paysan  de  vingt  ans,  beau  gar- 
çon, qui  nous  apprit  que  depuis  plusieurs  mois  cette 
province  était  infestée  par  une  bande  de  brigands  de 
trois  cents  hommes,  dont  moitié  à  cheval  ;  que  cette 

bande  n'était  pas  à  un  quart  de  lieue  de  nous;  que  nous 


SIS    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

allions  sans  doute  être  attaqués  par  elle,  et  qu'il  avait 
cru  devoir  nous  en  prévenir. 

Partis  beaucoup  plus  tard  que  la  colonne,  nous  ne  Pa- 
vions pas  rejointe;  déjà  même  elle  devait  être  arrivée. 
Notre  décompte  fut  bientôt  fait  :  nous  étions  sept  maîtres, 
plus  quatre  domestiques,  un  postillon  et  un  chasseur; 
total  :  treize,  y  compris  un  arriero  conduisant  la  voi- 
ture de  Delpecb.  Comme  je  l'observai,  c'était  assez  pour 
jouer  la  Passion,  mais  non  pour  faire  face  à  trois  cents 
hommes  résolus  et  bien  commandés.  Toutefois,  je  ne 
croyais  pas  que,  sur  une  route  qu'une  forte  colonne  venait 
de  sillonner,  des  brigands  osassent  se  commettre,  et 
moins  j'avais  de  monde,  plus  ils  devaient  croire  que 
j'étais  suivi  par  de  nouvelles  troupes.  Je  résolus  donc 
de  ne  pas  rétrograder;  seulement,  et  pour  être  autant 
que  possible  en  mesure  contre  l'événement,  nous  mfmes 
pied  à  terre,  tous  munis  de  nos  armes,  et  j'ordonnai  de 
faire  marcher  avec  nous  le  jeune  paysan.  Afin  d'en  im- 
poser par  le  nombre,  que  la  distance  fait  toujours  exa- 
gérer, je  prescrivis  également  d'emmener  tous  les  gens 
que  nous  apercevrions.  Le  premier  qui,  bon  gré,  mal  gré, 
fut  joint  à  la  caravane  fut  un  prêtre  voyageant  sur  sa 
mule;  deux  hommes  nous  suivaient  à  peu  de  distance; 
je  fis  une  halte,  ils  nous  rejoignirent,  et,  en  dépit  de 
leurs  réclamations,  ils  cheminèrent  avec  nous.  Quelques 
autres  passants  furent  encore  recrutés;  enfin,  à  travers 
un  bois  assez  clair  que  nous  traversions,  sur  notre  droite 
nous  vîmes  tout  à  coup  un  assez  grand  mouvement; 
nous  nous  crûmes  aux  prises  avec  la  bande;  en  guise 
de  reconnaissance,  je  me  portai  en  avant,  suivi  de  quatre 
ou  cinq  d'entre  nous,  et  me  trouvai  au  milieu  d'une  qua« 
rantaine  d'hommes,  de  femmes  et  d'enfants  venant  de 
ramasser  du  bois  mort  et  regagnant  leur  village.  Mais 
si  nous  fûmes  rassurés,  il  n'en  Ait  pas  de  même  de  ces 


LA  GRANDE  BANDE.  219 

panyres  gens,  qui,  voyant  accourir  sur  eux  des  hommes 
en  chemise,  débraillés,  les  manches  retroussées  et  armés 
de  sabres  nus,  de  pistolets  fourrés  dans  la  ceinture,  de 
carabines  et  d^espîngoles,  nous  prirent  pour  les  brigands 
et  jetèrent  les  hauts  cris.  Une  de  ces  femmes  se  trouva 
mal.  Richebourg,  qui  avait  dans  son  gousset  un  flacon 
de  sel  de  vinaigre,  le  lui  fourra  sous  le  nez,  et  cette 
créature,  qui  de  sa  vie  n'avait  reniflé  de  semblable 
odeur,  sauta  de  terre  en  revenant  à  elle.  Nos  éclats  de 
rire  achevèrent  de  rassurer  tout  le  troupeau;  Delost, 
notre  truchement,  fut  chargé  d'expliquer  à  ces  gens 
ce  que  nous  voulions  d'eux;  en  dépit  de  ce  qu'ils  purent 
dire,  force  leur  fut  de  se  joindre  à  nous.  Nous  nous  trou- 
Tàmes  une  soixantaine,  et,  grâce  aux  chevaux,  aux  voi- 
tures, à  ht  distance,  au  bois,  nous  faisions  l'effet  d'une 
colonne. 

Il  j  avait  un  bon  quart  d'heure  que  nous  marchions 
ainsi,  nous  recrutant  toujours,  lorsque,  sur  notre  gauche 
et  i  deux  cents  toises  hors  des  bois ,  nous  vîmes  une 
espèce  d'ancien  château  abandonné,  devant  lequel  se 
trouvaient  quelques  hommes,  c  Voilà  un  des  refuges  de 
ces  brigands t  >  s'écria  aussitôt  un  de  nos  paysans; 
à  ce  mot,  je  ne  sais  plus  qui  d'entre  nous  ouvrit  l'avis 
extravagant  d'aller  attaquer  ce  qui  de  cette  bande  pou- 
vait se  trouver  dans  le  repaire.  Il  est  vraiment  des 
moments  où  l'on  ne  semble  accessible  qu'à  la  folie,  et  ce 
n'est  pas  sans  embarras  que  j'ajoute  que  par  acclamation 
nous  partîmes  tous  pour  cette  entreprise  dont  le  héros 
de  la  Manche,  don  Quichotte  lui-môme,  aurait  rougi.  Par 
bonheur,  nous  eûmes  à  peine  quitté  la  route,  que  nous 
enfonçàmesjusqu'aux  genoux,  ce  qui  commença  à  ralentir 
notre  zèle  et  à  nous  donner  le  temps  de  la  réflexion.  Les 
hommes  que  nous  avions  cru  pouvoir  aborder  étaient 
rentrés  dans  le  château  et  en  avaient  fermé  la  porte,  ce 


SSO    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉRAULT. 

qui  nous  opposatt  des  obstacles  nouveaux  que  nous 
n'avions  pas  de  moyens  de  vaincre.  Enfin  Delpech  se 
rappela  les  vingt-cinq  mille  louis  qu'il  avait  dans  sa 
voiture  et  acheva  de  nous  décider  à  rétrograder.  Ce  fut 
la  fin  de  cette  absurde  forfanterie. 

A  peine  rendu  au  logement  qui  m'avait  été  préparé  à 
la  Nava,  je  fis  appeler  le  corregidor,  pour  l'interroger 
sur  cette  bande  et  pour  savoir  de  lui  comment  on  ne  s'oc- 
cupait pas  de  la  détruire;  voici  ce  que  j'appris.  La 
grande  bande  était  composée  de  plus  de  trois  cents 
hommes;  elle  avait  déjà  soutenu  plusieurs  combats,  et, 
quoiqu'on  lui  eût  pris  près  de  cent  hommes  qui  se  trou- 
vaient en  jugement  et  dans  la  prison  de  la  Nava,  elle 
avait  reçu  de  nouvelles  recrues  et  avait  fini  par  battre 
deux  détachements  des  troupes  royales.  Plusieurs  mil- 
lions de  réaux  avaient  déjà  été  levés  par  elle  dans  cette 
province;  elle  était  la  terreur  du  pays,  enfin  elle  se 
tenait  autour  de  la  Nava  dans  le  but  de  forcer  la  prison 
et  de  délivrer  ses  complices,  c  Et,  dis-je,  à  ce  corre- 
gidor, quels  sont  vos  moyens  pour  déjouer  ces  projets? 
—  Je  n'en  ai  guère,  me  répondit-il;  mais  mon  parti  est 
pris,  mes  moyens  préparés,  et  j'ai  fait  prévenir  le  chef 
que,  s'il  m'attaque,  je  commence  par  faire  couper  les  jar- 
rets à  tous  les  prisonniers  (1).  > 

J'ai  raconté  ce  fait  comme  un  trait  des  moeurs  espa- 
gnoles à  cette  époque.  En  voici  un  autre.  Un  de  mes 
bataillons  arriva  je  ne  sais  plus  dans  quel  village, 
au  moment  où  le  feu  venait  de  prendre  à  une  des  prin- 
cipales maisons,  et  où  les  habitants,  à  genoux  devant  le 
portail  de  l'église  et  dans  les  rues,  se  bornaient  à  prier 

(1)  J'avais  oublié  celle  circonslance  si  caraclérislique,  cl  c'est 
M.  Delpech  qui  vient  de  me  la  rappeler,  el  môme  de  me  rappeler 
le  mot  de  «  dcscortezar  »  dont  ce  corregidor  se  servit  el  qui  nous 
fit  tant  rire. 


SALAMANQUE.  221 

Diea  d'éteindre  Tincendie  (1).  A  cette  vue,  le  chef  de 
bataillon  fit  faire  halte,  détacha  cent  hommes  sans 
armes  pour  se  rendre  maîtres  du  feu  et  força  les  habi- 
tants à  seconder  ces  hommes;  il  avait  sauvé  le  village. 
Les  habitants  finirent  entre  temps  par  comprendre  le 
service  qu'on  leur  avait  rendu  ;  une  députation ,  ayant 
le  curé  et  le  corregidor  en  tête,  vint  solennellement 
rendre  des  actions  de  grâces  à  cet  officier;  ce  qui  n'em- 
pêcha que  trois  malheureux  soldats  de  ce  même  bataillon, 
restés  en  arrière  au  moment  du  départ,  et  cela  sans 
avoir  donné  lieu  à  aucune  plainte,  furent  assassinés  le 
lendemain  en  sortant  du  village.  Plus  de  cent  autres  le 
furent  de  même  dans  le  cours  de  cette  campagne;  et 
cependant  il  n'était  pas  question  de  révolution  en 
Espagne;  nous  étions  les  alliés  du  roi  contre  le  Por- 
tugal; nous  devions  combattre  sous  les  ordres  du  Prince 
de  la  Paix,  dont  nous  formions  l'aile  droite,  et  jamais 
troupe  n'observa  une  plus  exacte  discipline. 

Avec  ses  cinquante  églises,  ses  cinquante  couvents 
d'hommes,  ses  cinquante  couvents  de  femmes,  ses  cin- 
quante collèges,  son  antique  université,  sa  magnifique 
cathédrale,  son  superbe  palais  épiscopal,  sa  très  belle 
place,  sonpontphénicien,  j'espérais  que  Salamanque,  où 
j'arrivai  le  26  juin,  pourrait  me  fournir  plus  d'intérêt  que 
celui  d'une  couchée;  mais  le  quartier  général  élait  à 
Ciudad-Rodrigo;  de  plus,  j'étais  empressé  d'y  arriver  et  de 
savoir  enfin  conunent  me  traiterait  un  chef  qui,  comme 
général  d'armée,  était  peu  formidable,  mais  qui,  comme 
chef,  le  devenait  beaucoup  pour  ceux  de  ses  subordon- 

(1)  Quelque  extraordinaire  que  soit  cet  effet  de  la  superstition,  en 
Espagne  ii  n'a  rien  que  d'ordiuaire.  J'ai  vu  dans  lo  même  pays 
des  malades  refuser  de  voir  des  médecins;  un  homuie,  ayunt  la 
gangrène  au  pied,  s'opposer  à  ce  qu'on  lui  coupât  la  jambe,  et  tou- 
jours d'après  cette  pensée  :«  Si  Dieu  veut  que  je  guérisse,  je  guérirai 
>^fis  rïeo  faire  ;  s'il  ne  le  veut  pas,  je  mourrai,  quoi  que  l'on  fasse.  » 


32S    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON  TRIÉBAULT. 

nés  qu'il  n'aimait  pas.  J'eus  lieu  d'être  pleinement 
satisfait  de  sa  réception.  Après  quelques  mots  sur  ma 
route  et  sur  l'état  des  troupes  que  je  lui  amenais,  après 
quelques  phrases  obligeantes,  il  ajouta  qu'il  avait  trois 
divisions  d'infanterie  commandées  par  des  généraux 
de  mon  grade,  mais  tous  mes  anciens,  et  il  m'offrit  son 
avant-garde  composée  de  trois  régiments  d'infanterie, 
d'un  régiment  de  chasseurs  et  de  six  pièces  d'artillerie. 
La  droite  de  cette  avant-garde  était  appuyée  au  fort  de 
la  Conception,  sa  gauche  à  la  montagne  de  Francia;  le 
quartier  général  devait  être  à  Gallegas,  simple  hameau 
situé  au  centre  de  la  ligne.  Quant  à  l'armée  portugaise, 
assez  nombreuse  et  ne  devant  pas  être  perdue  de  vue, 
quoique  peu  habile,  le  général  en  chef  me  demanda  de 
le  tenir  au  courant  de  tout  ce  que  je  pourrais  apprendre 
sur  elle. 

Je  devais  dtner  chez  lui,  et  ne  pouvant  manquer  d'y 
dîner  avec  les  généraux  Rivaud,  chef  de  l'état-major  de 
l'armée,  Nansouty,  commandant  la  cavalerie,  Monnet, 
commandant  la  première  division  d'infanterie,  je  pro- 
fitai du  peu  de  temps  qui  me  restait  pour  leur  faire  ma 
visite,  pour  aller  voir  le  payeur  général  de  l'armée, 
nommé  Mesny,  dont  j'avais  fait  la  connaissance  et  avec 
qui  j'avais  faitde  la  musique  à  Épinal  en  1792;  enfin  pour 
embrasser  ce  brave  La  Salle,  que  je  ne  retrouvais  jamais 
sans  un  nouveau  bonheur.  Le  lendemain  matin,  au  mo- 
ment de  quitter  Rodrigo,  j'appris  que,  sans  caractère 
avoué,  sans  autorité,  sans  mission  connue,  le  général 
Gouvion  Saint-Cyr  se  trouvait  dans  cette  ville.  Que  pou- 
vait signifier  sa  présence,  l'inaction  apparente,  la  sorte 
d  incognito  d'un  général  de  ce  calibre?  Le  doute  fut 
court;  c'était  un  mentor,  celui  qui  en  cas  de  guerre 
devait  décider  des  opérations,  et  rien  n'était  plus  propre  à 
fonder  la  confiance  des  troupes;  mais  qpel  prix  mettait-on 


EM  AVANT-GARDE.  3S3 

à  cette  complaisance,  à  ce  sacrifice  fait  d'avance  d'une 
^ire  qui  ne  devait  être  due  qu'au  conseilleur  et  qui 
serait  recueillie  par  le  conseillé  ?  La  guerre  seule  aurait 
p8  répondre  à  cette  question;  or  nous  ne  tirâmes  pas  un 
coiip  de  canon;  mais  on  sait  que  l'acte  seul  de  cette 
bonne  volonté  fut  récompensé  par  une  ambassade.  Quoi 
fu'il  en  soit,  et  au  moment  de  quitter  Rodrigo,  j'allai 
rendre  mes  devoirs  au  général  Saint-Cyr.  Il  ne  me  parla 
qoe  de  lltalie  et  de  Rome,  où,  comme  on  l'a  vu,  j'avais 
servi  sous  ses  ordres,  et  évita  tout  ce  qui  pouvait  avoir 
rapport  aux  objets  dont  il  était  le  plus  naturel  qu'il  me 
parl&t,  je  veux  dire  du  général  Leclerc,  de  notre  armée, 
de  l'Ëspague  et  des  Portugais. 

Gailegas  était  occupé  par  un  bataillon  d'infanterie,  le 
régiment  de  chasseurs  et  la  batterie  d  artillerie.  Le  len- 
demain de  mon  arrivée,  je  passai  la  revue  des  troupes; 
je  visitai  en  son  entier  le  fort  de  la  Conception,  qui,  ré- 
cemment construit  ou  remis  à  neuf,  paraissait  plutôt  une 
bonbonnière  qu'un  ouvrage  de  guerre.  Le  jour  d'après, 
et  avec  cent  vingt-cinq  hommes  choisis  dans  le  régiment 
de  chasseurs,  j'allai  faire  une  reconnaissance  sur  toute 
ma  ligne  et  voir  les  deux  régiments  d'infanterie  qui  for- 
maient mon  centre  et  ma  gauche.  Celui  qui  couvrait 
Gailegas  occupait  la  seule  position  qui  pût  lui  convenir; 
je  n'eus  qu'à  rectifier  le  placement  de  quelques  postes 
avancés  et  le  service  des  découvertes,  à  régler  l'envoi  des 
rapports,  afin  que  cet  envoi  fût  le  plus  prompt  possible, 
et  à  donner  un  modèle  de  manière  que  rien  d'es- 
sentiel ne  pût  y  être  oublié.  Mais  mon  régiment  de 
gauche,  campé  au  bas  de  la  montagne  de  Francia,  sans 
appui  sur  ses  côtés,  en  une  situation  très  facile  à  tourner 
ou  simplement  à  dominer,  se  trouvait  si  absurdement 
placé  qu'il  lui  fallait  être  en  face  d'une  armée  commandée 
par  vingt  généraux  ayant  entre  eux  quinze  cents  ans  et 


224    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

plus  incapables  encore  qu'impotents,  pour  qu'il  n'eût 
pas  été  enlevé  dix  fois  pour  une.  Le  commandant,  que 
j'interrogeai,  m'avoua  que  sa  position  était  déplorable- 
ment  choisie,  qu'elle  l'avait  été  par  le  général  en  chef 
lui-même,  et  qu'il  ne  voyait  pas  la  possibilité  de  la  chan- 
ger sans  ordres  supérieurs. 

J'allai  cependant  reconnaître  cette  montagne  de  Fran- 
cia;  au-dessus  de  ses  premiers  contreforts,  je  trouvai  une 
position  admirable  sous  le  double  rapport  de  l'onénsiTe 
et  de  la  défensive;  dès  lors,  préférant  le  risque  d^une 
réprimande  pour  moi  au  risque  d'une  perte  totale  pour 
le  régiment,  je  fis,  à  la  satisfaction  générale,  partir  le  régi- 
ment, que  j'établis  moi-même  sur  la  hauteur;  toutefois, 
pour  me  mettre  à  même  de  justiûer  le  déplacement  de  ce 
régiment  aux  yeux  du  général  en  chef,  pour  savoir 
définitivement  à  quoi  m'en  tenir  sur  les  forces  et  les  posi- 
tions de  cette  armée  portugaise  qui  nous  faisait  face, 
informé  d'ailleurs  qu'elle  avait  laissé  près  d'une  lieue 
entre  ses  postes  avancés  et  ses  camps  ou  cantonnements, 
et  qu'intermédiairement  elle  n'avait  que  de  faibles  déta- 
chements, je  franchis  la  ligne  des  postes  avec  cent  vingt- 
cinq  chevaux  et  au  trot  ordinaire,  m'arrêtant  cependant 
dans  les  villages  pour  prendre  des  renseignements,  mais 
m'abstenant  de  faire  mettre  le  sabre  à  la  main  au  gros 
de  mon  escadron,  et  cela  pour  ne  pas  fatiguer  inutile- 
ment le  poignet  des  chasseurs.  Je  fis  ainsi  près  de  trois 
lieues  entre  les  postes  avancés  et  la  ligne  de  bataille  de 
cette  armée;  puis  je  rentrai  à  Gallegas  par  le  fort  de 
la  Conception,  sans  avoir  reçu  un  coup  de  fusil  ni 
échangé  un  coup  de  sabre,  et  en  laissant  en  arrière  de 
moi  tous  les  tambours  portugais  battant  la  générale  et 
toute  cette  armée  en  mouvement;  ce  qui  par  paren^ 
thèse  me  détermina  à  passer  la  nuit  avec  toutes  mes 
troupes  sur  leurs  gardes,  Tartillerie  attelée,  et  le  régi- 


L*ARMÉE   PORTUGAISE.  235 

ment  de  chasseurs  prêt  à  monter  à  cheval.  C'était  faire 
trop  d'honneur  à  nos  ennemis;  cette  reconnaissance 
assez  extraordinaire  les  avait  plus  alarmés  qu'enhardis. 
Aa reste,  ils  ne  l'oublièrent  pas;  le  marquis  d'Alorna,  le 
plus  jeune  et  le  seul  capable  des  généraux  de  cette 
année,  m'en  parla  à  mon  arrivée  à  Lisbonne  en  dé- 
cembre 1807;  il  ajouta  même  :  c  Nous  devions  vous 
faire  prisonnier.  —  Gela  est  vrai,  lui  répondis-je  en 
riant;  la  partie  n'était  pas  égale,  car  je  jouais  trente  et 
UD  ans  contre  quinze  cents.  >  Mais  si  je  m'en  tirai  bien 
avec  l'armée  portugaise,  il  n'en  fut  pas  de  môme  avec  le 
général  Leclerc,  qui  fut  vexe  de  la  leçon  que  je  lui  avais 
donnée  au  su  et  au  vu  des  troupes,  et,  s'il  évita  de  se  pro- 
noncer à  ce  sujet,  il  s'en  dédommagea  en  désapprouvant 
ma  course  à  travers  l'armée  portugaise.  Cependant,  au 
point  de  vue  de  la  guerre,  j'avais  raison. 

Rien  n'était  par  lui-même  moins  récréatif  que  notre 
séjour  à  Gallegas.  Nous  avions  fait  ample  provision  de 
cigares  et  nous  fumions  comme  des  cheminées.  Je  ne 
parle  pas  de  la  chasse  ;  il  y  avait  peu  de  gibier,  saut  des 
aigles  et  des  outardes.  Par  bonheur,  j*avais  autour  de 
moi  d'aimables  compagnons,  l'inépuisable  llichebourg, 
ÏJupaty,  qui  par  son  état  permanent  d'exagération   et 
d'enthousiasme  était  un  sujet  d'interminables  plaisan- 
teries, surtout  depuis  qu'une  musique  militaire  lui  avait 
arraché  des  larmes.  Frébot(l),  sans  esprit,  mais  plein  de 
susceptibilités  et  de  ridicules,  était  la  victime  olferte  à 
nos  âmes  en  peine  de  distractions;  et  Texier,  bon  et  fort 
aimable  garçon,  bien  que  si  étrange  parfois,  avait  une 
voix  charmante  et  un  talent  remarquable;  il  s'accom- 
pagnait avec  un  grand  talent  sur  la  guitare  et  nous 

(l)CePréhot  était  un  de  mes  aides  de  camp;  je  ue  me  rappelle 
plus  trop  commeot  il  m'était  venu.  Ai-je  dit  aussi  que  notre  Dupaty 
était  neveu  de  l'illustro  Dupaty? 

m.  lô 


S26    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

ravissait  par  des  romances  qu'il  chantait  à  merveille. 
Je  citerai  surtout  celle-ci  de  Boïeldieu  :  <  Du  soleil  qui 
te  suit  trop  lente  avant-courrière. . .  •  Elle  cadrait  avec  ma 
malheureuse  passion,  qui  s'exaltait  par  Téloignement; 
j'appris  donc  à  la  chanter  en  m'accompagnant  de  la 
guitare,  et  je  la  redisais  à  la  nuit  comme  au  jour. 

Ainsi,  au  milieu  des  bouffées  de  tabac,  des  rires  et  des 
chants,  au  milieu  des  libations  et  des  recherches  de  mon 
cuisinier  s'appliquant  à  dissimuler  la  pénurie  des  res- 
sources, nous  attendions  ia  fin  de  cet  état  de  calme  qui, 
sans  ces  distractions  un  peu  forcées,  eût  été  une  léthargie, 
lorsque  je  reçus  du  général  Leclerc  l'ordre  de  présider  à 
Rodrigo  un  conseil  de  revision,  devant  lequel  devait 
comparaître  un  soldat  condamné  k  mort  par  un  conseil 
de  guerre.  Plusieurs  généraux  se  trouvant  à  Rodrigo, 
je  ne  comprenais  pas  une  préférence  qui,  par  les  plus 
grandes  chaleurs,  m'obligeait  à  faire  deux  trajets  fort  inu- 
tiles, et  de  plus  qui  pour  vingt-quatre  heures  me  faisait 
quitter  mon  avant-garde.  Ces  commissions  m'ont  tou- 
jours répugné.  Confirmer  un  jugement  à  mort  est,  comme 
le  porter,  une  douloureuse  nécessité;  et  grâce  au  bon- 
heur que  j'ai  eu  de  n'avoir  à  juger  que  des  innocents, 
ma  vie  est  exempte  de  semblables  regrets. 

Quand  j'arrivai  chez  lui,  le  général  en  chef  me  prit  à 
part,  et  s'efforçant  de  me  bien  recevoir,  se  faisant  un 
mérite  d'un  choix  qu'il  attribuait  à  sa  confiance  en  mon 
amour  de  l'ordre  et  de  la  discipline,  il  appuya  sur  le  be- 
soin que  l'armée  avait  d'un  exemple,  par  conséquent  sur 
la  nécessité  de  confirmer  le  jugement  rendu.  Ne  sachant 
que  répondre,  ni  comment  dissimuler  les  sentiments  que 
m'inspirait  cet  ordre  de  condamnation  ainsi  donné  à 
mots  couverts,  tout  ce  que  je  pus  faire  fut  de  dire  c  que 
si  le  condamné  avait  mérité  le  jugement  rendu,  ce  juge- 
ment serait  confirmé  >.  Mais,  loin  de  là.  et  malgré  les 


tSorls  d'un  des  membres  du  conseil,  le  soldat  fut  acquHlé. 
Vae  scène  vive  entre  le  général  en  chef  et  moi  fut  la 
conséquence  de  ce  jugement:  celte  scène  me  donna  de 
l'humeur,  de  sorte  que,  une  heure  après  avoir  quitté  le 
triliunal,  je  repartis  pour  (jallegas,  où  j'avais  d'ailleurs 
I  faire  célébrer  le  lendemain  la  fête  du  14  juillet. 

Je  croyais  être  délivré  de  semblubles  épreuves;  je 
IK  trompais.  Peu  de  temps  après,  un  soldat  du  train  fut 
aocore  condamné  à  mort  à  Rodrigo;  cet  homme  en  ap- 
pela, comme  l'avait  fait  le  premier  condamné.  Ne  suppo- 
flot  pas  queje  fusse  capable  de  rendre  tout  raccommo- 
lement  impossible  entre  lui  et  moi,  le  général  en  chef  me 
chargea  cette  fois  encore  de  la  présidence  de  ce  second 
tonsi'il  de  revision;  mais  il  composa  ce  second  conseil 
Iroc  plus  de  soin  que  te  précédent,  en  fit  prêcher  les 
Bembrea  et  poussa  avec  moi  les  choses  au  point  de 
donnera  ses  recommandations  le  caractère  d'une  menace. 
ladigné  de  l'emploi  de  semblables  moyens  et  de  cet 
acharnement  à  avoir  raison  de  mes  plus  honorable» 
Kntiments,  frappé  de  celte  pensée  que  l'on  ne  fait 
pas  de  tels  frais  sans  de  mauvais  motifs,  je  donnai  à 
i'exameo  de  la  cause  une  attention  particulière  et  je 
fis  tous  mes  efforts  pour  découvrir  un  bon  défenseur, 
ce  qui  alors  était  fort  diflicile  à  trouver  dans  nos  régi- 
neots,  ce  qui  dans  cette  circonstance  était  plus  diRicile 
»Qcore  à  trouver  à  Rodrigo.  J'étais  donc  très  embarrassé, 
lorsqu'on  m'indiqua,  comme  tout  à  fait  propre  à  ce  que 
je  désirais,  un  jeune  Meulan,  maréchal  des  logis  au  5'  ré- 
giment de  dragons  que  commandait  Louis  Bonaparte. 
J'appelai  immédiatement  ce  jeune  homme;  je  l'in- 
fcrmai  de  la  défense  queje  désirais  lui  confier,  et,  lorsque 
je  m'attendais  à  des  remerciements,  il  me  déclara  qu'il 
lui  était  itnpdssible  de  répondre  au  choix  que  j'avais  hieu 
loulu  faire  de  lui.  Mon  regard,  non   moins  que   ma 


228    MÉMOIRES   DU  GÉNËRAL  BARON   THIÊBAULT. 

réponse,  TayaDt  forcé  à  8*expliquer,  il  ajouta  :  <  Je  n'étais 
peut-être  pas  né  pour  commencer  la  carrière  des  armes 
par  le  rang  de  simple  soldat;  c'est  pourtant  ainsi  que 
j'ai  débuté.  Je  sers  depuis  la  guerre.  Je  crois  avoir  fait 
mon  devoir  partout.  J'ai  déjà  reçu  plusieurs  blessures, 
et,  malgré  ces  précédents,  ce  n'est  que  depuis  quinze 
jours  que  le  grade  de  sous -lieutenant  a  été  demandé 
pour  moi.  Je  sais  les  dispositions  du  général  en  chef 
relativement  à  la  confirmation  du  jugement  que  vous 
me  chargez  de  combattre,  et,  si  je  contribuais  à  le  contra- 
rier à  cet  égard,  il  ne  me  pardonnerait  pas.  Or  il  est 
beau-frère  du  Premier  Consul  et  de  mon  colonel,  qui 
pourrait  imputer  ma  conduite  à  l'ingratitude.  Vous  le 
voyez,  mon  général,  il  s'agit  de  toute  ma  carrière  et  d'un 
grade  déjà  bien  attendu,  quoique  mes  chefs  aient  plus 
d'une  fois  jugé  que  je  m'en  étais  rendu  digne,  d'un  grade 
que  la  paix  va  rendre  plus  que  jamais  difficile  à  obtenir 
et  que  ma  famille  me  reprocherait  d'avoir  compromis...  » 
Quelques  mots  sur  ce  qu'un  homme  se  doit  toujours, 
sur  ce  qu'il  doit  même  à  sa  famille  et  à  son  nom,  lors- 
qu'il a  le  bonheur  d'en  avoir  d'honorables,  sur  l'opinion 
que  son  refus  ne  pourrait  manquer  de  donner  de  lui, 
commencèrent  à  l'ébranler,  t  Et,  continuai-je,  lorsqu'il 
s'agit  de  la  vie  d'un  homme,  tout  aboutit  pour  vous  à 
une  question  d'intérêt  personnel.  Dans  ces  conditions,  je 
n'ai  plus  qu'une  question  à  vous  faire  :  Si,  innocent 
cet  homme  venait  à  périr,  faute  d'avoir  été  défendu 
comme  il  pourrait  l'être  par  vous,  seriez-vous  capable 
de  vous  le  pardonner  ?  Si  vous  me  répondez  oui,  je  n'in- 
siste pas.  »  L'effet  fut  électrique...  «  Mon  général,  reprit 
ce  jeune  homme  avec  véhémence,  j'abjure  la  réponse 
que  je  vous  ai  faite;  je  me  charge  de  la  défense  de  cet 
homme,  je  le  défendrai  de  mon  mieux.  >  Il  le  défendit 
avec  talent,  et,  après  un  délibéré  de  trois  heures.  Thon- 


LEÇON   D*HONNEUR.  229 

oear  de  la  majorité  remportant  sur  de  trop  eoupables 
complaisances  et  sur  un  criminel  abus  de  pouvoir,  l'ac- 
casé,  quine  méritait  pas  plus  la  mort  que  le  premier,  fut 
acquitté  comme  celui-ci  l'avait  été.  Quant  au  brevet  de 
sous-lieutenant,  par  bonheur  il  était  en  route;  il  arriva 
peu  de  jours  après. 

Or,  en  48...,  ayant  à  parler  au  directeur  du  personnel 
de  la  guerre,  le  comte  de  Meulan,  je  me  rendis  chez  lui. 
L'affaire  dont  j'avais  à  l'entretenir  étant  terminée,  il  me 
demanda  si  je  ne  le  reconnaissais  pas,  ajoutant  :  c  Vous 
m'avez  pourtant  donné  une  leçon  que  je  n'ai  jamais 
oubliée...  »  Et,  en  me  rappelant  cette  anecdote  qui, 
comme  tant  d'autres,  s'était  effacée  de  ma  mémoire,  il 
m'apprit  qu'il  en  était  le  héros. 

Mais  si  pour  le  jeune  Meulan  rien  ne  troubla  le  conso- 
lant souvenir  de  sa  conduite  dans  cette  circonstance,  il 
n'en  fut  pas  de  même  pour  moi.  Afin  de  ne  pas  me  laisser 
de  doute  sur  sa  colère,  le  général  Leclerc  supprima  im- 
médiatement l'avant-garde  et  me  fit  commander  une 
brigade  dans  la  première  division  aux  ordres  du  général 
Monnet,  un  des  hommes  les  plus  ordinaires,  les  plus 
bornés  que  j'aie  connus.  Il  ne  s'en  tint  pas  là  :  passant, 
peu  de  jours  après,  la  revue  de  cette  division,  il  fit  arrêter 
un  soldat  de  ma  brigade,  je  ne  sais  plus  pour  quelle 
misère,  assembla  sur-le-champ  une  commission  mili- 
taire, la  composa  d'officiers  dont  il  était  sûr,  et,  sans  que 
je  pusse  rien  opposer  à  cette  atrocité,  il  fit  condamner 
et  fusiller  ce  malheureux  sur  place.  Ma  justice  pour  deux 
innocents  en  fît  donc  assassiner  un  troisième.  Après  de 
tels  précédents,  tout  était  dit  entre  le  général  Leclerc  et 
moi,  et,  comme  je  dissimulai  aussi  mal  mon  indignation 
que  lui  sa  colère,  j'eus  ostensiblement  un  ennemi  d'au- 
tant plus  implacable  qu'il  n'avait  pu  se  venger  de  moi 
que  par  un  crime. 


â30    MÉMOIRES   Dd  GÉNÉRAL  ËARON   THIÉRAULT. 

La  paix  devenaot  de  plus  en  plus  probable,  le  quar- 
tier général  et  la  première  division  quittèrent  Rodrigo, 
le  10  août,  pour  se  rendre  à  Salamanque,  où  la  cavalerie 
les  avait  précédés,  où  le  parc  d'artillerie  les  suivit.  Dans 
cette  nouvelle  résidence,  à  l'exception  d'un  jour  de 
grandes   manœuvres  par  semaine  (i),  nous  tombâmes 
dans  une  inoccupation  presque  totale,  dont  Texcellent 
La  Salle  remplaça  fort  heureusement  l'uniformité  par 
des  occupations  de  tout  genre  et  d'incomparables  facé- 
cies.  Tous  les  deux  ou  trois  jours,  il  faisait  chasser  le 
général  en  chef;  tous  les  jours  il  faisait  avec  moi  de  la 
musique  pendant  deux  ou  trois  heures;  ce  qui  un  jour 
à  dtner,  chez  le  général  Leclerc,  lui  permit  de  dire  : 
<  J'ai  dans  votre  armée,  mon  général,  une  singulière 
destinée.  Je  vous  ai  donné  le  goût  de  la  chasse;  j'ai  rendu 
le  goût  de  la  musique  au  général  Thiébault;  il  ne  me  reste 
plus  qu'à  faire  nattre  chez  le  général  Monnet  le  goût  de 
l'esprit.  > 

Ce  La  Salle  qui  mettait  des  grâces  infinies  à  ce  qui  est 
le  plus  opposé  aux  grâces,  je  veux  dire  qui,  avec  des 
manières  charmantes,  était  buveur,  libertin,  joueur, 
tapageur  et  farceur,  avait  fondé  à  Salamanque  la  société 
des  c  Altérés  > ,  association  dans  laquelle  il  n'était  jamais 
permis  de  dire  que  l'on  n'avait  pas  soif;  je  ne  sais  plus 
combien  d'enragés  la  composaient,  mais  ce  qu'il  y  a  de 
certain,  c'est  que,  en  moins  d'un  mois,  ils  eurent  bu  tout 
ce  qui  existait  de  vins  étrangers  a  Salamanque.  Un  soir 
quï\  m'avait  fait  le  dénombrement  des  bouteilles  vides  : 
«  Mais,  luidis-je,  tu  veux  donc  te  tuer...  —  Mon  ami,  me 
répondit-il,  tout  hussard  qui  n'est  pas  mort  à  trente  ans 
est  un  j...  f...,  et  je  m*arrange  pour  ne  pas  passer  ce 

(1)  Ces  manœuvres  réunissaient  les  trois  armes,  et,  il  faut  le  dire, 
le  général  Nansouty  se  faisait  remarquer  par  l'aplomb  et  la  sorte 
de  dignité  avec  lesquels  il  commandait  les  seize  escadrons. 


'      Bits  rOLIER   Dit  lA  SAi.r.e.*  tsi 

terme.  »  C'est  encore  lui  qui,  rentrant  en  France,  quel- 
^ati  mois  après,  avec  son  régiment  et  se  croisant  dans 
je  ne  sais  quelle  ville  avec  un  autre  régiment  de  hua- 
«irds,  donna  aux  deux  corps  d'officiers  un  dtner  pour 
'lequel  il  avait  fait  mettre  sur  la  table,  et  en  guise  de 
Wrtout,  deux  pièces  de  vin  de  Bourgogne  entourées  de 
Mbiuets,  pièces  qu'il  fallut  mettre  à  sec  avant  d'en  venir 
m  vins  lins. 

Après  une  nuit  de  désordre  passée  Dieu  sait  où,  avec 
iode  ses  capitaines,  nommé  Thiron,  ils  rentraient  chez 
wx  vers  sis  heures  du  matin;  sa  trouvant  devant  la 
grand'garde,  La  Salle  s'arrête,  et  apostrophant  son  com- 
pagDun  de  sottises  :  <  Et  vous  croyez,  lui  dit-il,  que  je 
tolérerai  une  conduite  aussi  scandaleuse  que  la  vAtre; 
que  je  souffrirai  dans  le  régiment  d'aussi  fâcheux 
tXfmples,  dans  te  régiment  que  l'impunité  enhardirait 
}  imiter?  •  Aussitôt  il  le  fait  empoigner,  et,  malgré 
tout  ce  que  Thiron.  qui  d'abord  n'a  vu  à  tout  cela 
qu'une  plaisanterie,  peut  lui  dire,  il  le  Tait  conduire  en 
prlBoo.  Réveillé  par  sa  bruyante  arrivée  et  ses  éclats 
de  rire,  j'apprends  sa  prouesse.  Je  fais  tout  au  monde 
pour  qu'il  relâche  Thiron;  mais  je  le  demande  en  vain, 
,  en  me  répétant  :  •  Il  faut  qu'il  s'en  souvienne  i,  il  ne 
remit  en  liberté  que  le  lendemain. 
Uq  capitaine  du  génie  avait  à  Salamanque  une  très 
jolie  maîtresse.  Ce  démon  de  La  Snlle,  qui  chaque  jour 
fcfivait  une  lettre  d'amour  à  sa  fpnajne,  mais  qui  chaque 
jour  lui  faisait  des  infidélités,  dépista  celte  jeune  Espa- 
gnole, pénétra  chez  elle  je  ne  sais  comment,  ni  à  quelle 
lieurB,et  profita  tant  soit  peu  en  pandour  d'un  moment 
^«surprise  et  de  frayeur.  L'amant,  outré  du  fait,  furieux 
iIh  moyen,  exaspéré  des  indiscrétions  qui  devenaient  un 
tort  de  plus  vis-à-vis  de  tous  deux,  se  déclara  insulté; 
il6D  résulta  un  duel  au  sabre,  aruie  à  laquelle  La  Salle, 


StS    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

si  fort  et  si  souple,  était  Thomme  du  inonde  le  plus  ter- 
rible. Il  ne  restait  donc  de  salut  pour  ce  capitaine  que 
dans  la  générosité  de  son  adversaire;  elle  n'était  pas 
douteuse,  mais  il  n'était  pas  douteux  non  plus  qu'il  ne 
la  fît  servir  à  quelque  folie;  en  efifet,  ayant  jugé  de 
suite  la  disproportion  des  forces,  il  s'abstint  de  toute 
attaque  et  se  borna  à  parer,  mais  s'attacba  à  le  faire 
avec  tant  de  vigueur  que  le  poignet  du  pauvre  ingénieur 
en  était  brisé;  et,  dans  les  instants  que  le  malbeureux  se 
remettait  d'une  si  rude  fatigue,  mons  La  Salle  faisait  une 
Yolte  autour  de  lui,  au  milieu  de  mille  plaisanteries,  sin- 
geries et  grimaces,  jouant  avec  la  mort,  comme  avec 
l'amour;  il  lui  campait  un  coup  de  plat  de  sabre  sur  le 
derrière  et  partait  d'un  éclat  de  rire.  Dix  fois  ce  manège 
fut  recommencé,  et,  quelle  que  fût  la  rage  de  ce  malheu- 
reux officier,  il  finit  par  être  exténué.  Lorsque  ce  fut  évi- 
dent qu'il  n'en  pouvait  plus,  La  Salle,  mettant  fin  au 
combat,  lui  dit  :  <  Si  vous  m'aviez  mieux  connu,  vous 
auriez  attaché  moins  d'importance  au  fait  qui  vous  a 
blessé,  et,  si  je  vous  avais  mieux  connu,  -je  me  serais 
abstenu  d'aller  sur  vos  brisées.  Recevez  cette  décla- 
ration et  terminons  ce  combat  trop  inégal,  mais  qui 
n'en  a  que  mieux  révélé  à  quel  point  vous  êtes  un  homme 
d'honneur.  » 

Il  nous  montrait  un  jour  ses  armes;  il  en  avait  de 
fort  belles,  notamment  un  sabre  en  damas  noir,  sabre 
qui  valait  alors  douze  mille  francs.  Pour  nous  faire  ap- 
précier la  qualité  supérieure  de  cette  lame,  il  en  frappa 
des  barres  de  fer.  dans  lesquelles  il  fît  de  fortes  entailles; 
mais  il  voulut  couper  une  branche  d'arbre,  et,  soit  que 
celle-ci  fût  trop  forte,  soit  que  le  coup  ne  fût  pas  donné 
assez  d'aplomb,  la  lame  cassa  en  deux.  Nous  fûmes  pétri- 
fiés; quant  à  lui,  ayant  donné  à  peine  un  instant  à  la 
surprise,  il  jeta  par-dessus  sa  tète  et  le  fourreau  du  sabre 


POTS   CASSÉS.  S33 

et  le  tronçon  qui  était  resté  à  sa  main,  et  s'en  alla  sans 
s'embarrasser  même  de  ces  précieux  débris,  en  conti- 
nuant ses  gambades  et  ses  grimaces. 

La  saleté  est  une  calamité  du  Midi.  Les  vasarès  de 
Marseille  existent  dans  toute  la  Péninsule  ;  seulement,  au 
lieu  de  jeter  ces  horreurs  par  la  fenêtre,  on  avait,  à 
Salamanque  par  exemple,  l'usage  de  les  recueillir  dans 
de  longs  pots  de  terre,  qu'à  l'entrée  de  la  nuit  les  cria- 
das  (servantes)  portaient  sur  leur  tête  pour  les  aller  vider 
en  différents  endroits,  et,  le  croirait-on?  notamment  au 
milieu  de  la  place  d'Armes,  où  cela  devenait  ce  qu'il 
plaisait  aux  chiens,  à  la  pluie,  au  soleil  d'en  faire.  Le 
moment  de  ces  dégoûtantes  vidanges  venu,  on  voyait 
donc  ces  filles  arriver  en  foule  et  se  débarrasser  en  toute 
hâte  de  leur  infect  fardeau,  ce  qui,  un  soir,  inspira  à 
La  Salle  la  folle  idée  d'employer  quelques  hussards  à 
leur  barrer  l'entrée  de  la  place,  à  les  forcer  de  s'agglo- 
mérer dans  une  rue  attenante  et  à  les  y  bloquer.  Or  il 
arriva  qu'elles  s'impatientèrent  et  se  fâchèrent;  qu'en  se 
fâchant  et  s'agitant,  serrées  comme  elles  Tétaient,  elles  et 
leurs  pots  s'entre-choquèrent;  que,  se  cognant,  leurs  pots 
se  brisèrent,  et  qu'elles  en  furent  indignement  souillées; 
que  les  premières  à  qui  ces  accidents  arrivèrent  les 
multiplièrent  encore  par  la  manière  brusque  dont  en  se 
sauvant  elles  bousculèrent  tout  ce  qui  les  entourait. 
Scène  au-dessus  de  tout  ce  qu'on  peut  imaginer,  mais 
que  les  cris,  la  colère,  provoqués  par  les  plus  abomi- 
nables résultats,  finirent  par  rendre  au  dernier  point 
comique. 

Je  fus  un  jour  témoin  d'une  vive  rumeur.  C'était  le 
médecin  en  chef  de  l'armée,  Duhem,  suivi  par  cinquante 
polissons  criant  à  tue -tête  :  •  Mata  Rey...  Mata  Dios 
(lueur  de  Roi,  tueur  de  Dieu)!  »  Ce  Duhem,  en  effet, 
&vait  été  célèbre  comme  un  des  plus  farouches  conven- 


234      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tionnels;  il  avait  voté  avec  la  plus  rude  énergie  la  mort 
du  Roi,  et  ces  faits,  que  quelque  ennemi  ou  quelque  fa^ 
ceur  avait  révélés  à  la  populace  de  Salamanque,  le  for- 
cèrent de  hâter  son  départ  et,  en  attendant,  de  ne  plus 
sortir  seul  ou  de  nuit. 

Le  payeur  général  Mesny  avait  eu  envie  de  voir 
Madrid;  il  y  avait  passé  dix  jours  et  était  revena  si  con- 
tent de  ce  voyage  qu'il  m'avait  inspiré  le  désir  de  faire 
comme  lui;  j'en  parlai  au  général  en  chef,  j'eus  de  suite 
ma  permission,  et  de  plus  une  lettre  d'introduction 
auprès  de  Lucien  Bonaparte,  alors  ambassadeur  de 
France.  Toutefois  la  lettre,  remise  à  Mesny  et  que  j'avais 
lue,  commençait  par  ces  mots  :  c  Cette  lettre,  mon  très 
cher  frère,  te  sera  remise  >,  et  la  mienne  par  ceux-ci  : 
c  Le  général  Thiébault  qui  vous  présentera  cette  lettre.  > 
La  différence  me  chiffonna;  j'en  parlai  à  Mesny;  il 
pensa,  comme  moi,  qu'elle  devait  résulter  d'une  con- 
vention d'après  laquelle  je  ferais  bien  de  ne  pas  user 
d'une  présentation  dont,  en  somme,  je  n'avais  nul  besoin. 
Je  brûlai  donc  ma  lettre  et  je  partis;  j'étais  accompagné 
par  Richebourg  et  par  Dupaty,  suivi  par  mon  valet  de 
chambre  et  conduit  par  un  arriero. 

Je  ne  sais  ce  que  sont  aujourd'hui  les  voyages  en  Es- 
pagne ;  mais,  il  y  a  trente-cinq  ans,  c'était  ce  qu'il  y  avait 
au  monde  de  plus  propre  à  dégoûter  des  voyages.  Notre 
route  fut  assommante  par  sa  lenteur,  impatientante  au 
dernier  point,  grâce  à  de  prétendus  aubergistes  qui, 
lorsqu'on  leur  demandait  fût-ce  du  pain,  répondaient 
avec  leur  impassibilitédédaigneuse:c  On  en  vend  là-bas  >, 
ce  qui  nous  réduisit  à  ce  que  mon  valet  de  chambre  put 
acheter  et  accommoder.  Arrivés  au  haut  duGuadarrama, 
un  piédestal  surmonté  par  un  lion  nous  apprit  que  nous 
étions  sur  les  confms  de  la  Nouvelle-Gastille,  et  une  des 
plus  belles  vues  nous  tira  de  notre  apathique  ennui.  Les 


VOYIGR  A  MADRID.  S35 

grandes  richesses  que  rEscurial  renferme  excitèrent 
notre  étonnement  et  au  dernier  point  notre  admiration; 
mais,  depuis  cette  résidence  à  la  fois  royale  et  mona- 
eale,  nous  ne  rencontrâmes  plus  rien,  pas  une  cam- 
pagne, pas  une  maison,  pas  un  ruisseau,  presque  pas 
de  culture  et  surtout  pas  un  arbre;  des  coteaux  dépouil- 
lés, du  sable  et  toujours  du  sable,  ce  qui  nous  fit  nommer 
Madrid  «  la  capitale  des  sables  ».  Cependant,  les  fau- 
bourgs franchis,  la  scène  changea,  et,  au  milieu  de  toutes 
les  impressions  que  ne  peut  manquer  de  donner  une 
grande  et  belle  ville,  jious  débarquâmes  à  Tauberge  que 
Mesny  nous  avait  recommandée. 

Il  y  avait  combat  de  taureaux  le  jour  de  notre  arrivée 
àMadrid  ;  de  suite  je  fis  prendre  une  loge,  qui,  par  paren- 
thèse, me  coûta  une  once  d'or,  prix  un  peu  élevé  pour 
ane  espèce  de  cage  fermée  de  planches  mal  jointes  et 
qui,  dans  nos  foires,  déshonorerait  une  guinguette.  Le 
produit  de  ce  spectacle,  qui  soir  et  matin  avait  lieu  le 
dimanche  et,  je  crois,  le  jeudi,  servait  à  Tentretien  des 
hôpitaux  de  Madrid  et  y  suffisait  par  suite  de  la  suréléva- 
tion du  prix  des  places  et  de  la  fureur  qu'excite  ce  genre 
de  spectacle.  Après  les  picadores,  dont  le  taureau  creva 
les  chevaux  au  point  qu'ils  perdaient  le  sac  de  leurs 
hoyaux;  après  les  banderillos,  qui  fournissent  la  partie 
la  plus  importante,  apparaît  le  matador,  qui  n'est  pas 
toujours  un  homme  du  métier,  mais  parfois  un  gentil- 
homme qui  s'en  offre  le  plaisir  et  qui  le  plus  souvent 
fait  l'abandon  de  six  cents  francs  fixés  comme  prix  de 
chaque  combat,  prix  surabondamment  justifié (i). 
Avant  l'entrée  des  matadors  et  sitôt  les  banderillos  dis- 

(l)Peu  avant  mon  arrivée  à  Madrid,  avait  péri  un  nommé  Mo- 
i^no, le plas- fameux  des  matadors;  une  gravure  le  rcprésentaU 
1&  poitrine  percée  par  une  des  cornes  du  taureau  el,  ainsi  accro- 
ché, emporté  par  cet  animal. 


286    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

parus,  le  taureau  mugissant  de  colère  a  parcouru  l'arèDS 
au  galop,  fier  d'avoir  dispersé  tous  ses  assaillants  et 
faisant  voler  la  poussière  autour  de  lui.  Lorsque  le 
matador,  n'ayant  en  main  que  son  écharpe  rouge  et  son 
épée,  entre  en  scène  seul  pour  jouer  un  face  à  face 
avec  cette  brute  en  furie,  il  est  difûcile  de  rendre  TeiTet 
de  ce  spectacle  pour  quiconque  le  voit  pour  la  première 
fois.  Après  les  passes  ordinaires,  fatigué  de  foncer  sur 
un  homme  et  de  n'avoir  atteint  qu'une  draperie,  le  tau- 
reau, rendu  défiant,  n'avance  qu'à  petits  pas,  s'approche, 
tout  en  l'observant,  du  matador  attentif  lui  aussi  aux 
moindres  mouvements  de  l'adversaire,  et,  quand  il  arrive 
assez  près  pour  s'élancer  à  coup  sûr,  il  fonce  brusque- 
ment; mais  presque  aussitôt  frappé  en  arrière  des  cornes 
en  un  endroit  où  la  blessure  est  mortelle,  il  s'arrête 
tout  court,  tremble  sur  ses  pattes  et  tombe  morl  sans 
que  le  sang  ait  coulé.  Telle  fut  l'issue  du  premier  combat; 
elle  excita  du  délire.  Cinq  ou  six  autres  combats»  qui 
suivirent,  furent  moins  heureux  pour  les  matadors,  qui 
ne  surent  tuer  le  taureau  qu'en  lui  faisant  vomir  le  sang 
ou  lui  laissèrent  assez  de  vie  pour  qu'il  parcourût  encore 
l'arène;  une  fois  même,  il  emporta  dans  sa  blessure 
répée  du  matador,  et  ce  fut  l'occasion  des  huées  et  des 
siilQets  les  plus  furieux. 

Après  le  premier  combat,  nous  nous  étions  regardés, 
et,  nous  étant  vus  tous  très  pâles,  nous  avions  délibéré 
si  nous  resterions  ou  si  nous  partirions;  toutefois,  très 
regardés,  nous  comprîmes  qu'il  fallait  rester,  et,  si  nous 
nous  résignions  à  ce  malaise,  nous  jurions  qu'on  ne  nous 
y  prendrait  plus.  On  verra  que,  malgré  ce  serment,  nous 
y  fûmes  pris  comme  tant  d'autres. 

A  la  nuit,  nous  rentrions  à  notre  auberge,  ne  sachant 
trop  que  faire  de  notre  soirée ,  lorsque  nous  rencon- 
trâmes le  chanoine  de  San  lago  qui  nous  avait  si  bien 


COURSES   DE  TAUREAUX.  —  SPECTACLE.         «37 

reçus  à  Valladolid.  La  surprise  fut  mutuelle,  le  plaisir 
de  la  rencontre  parut  l'être;  nous  trouvant  sans  pro- 
jets, il  nous  mena  tous  à  l'Opéra,  où  nous  fûmes  placés  à 
la  première  galerie.  Les  loges  derrière  nous   étaient 
toutes  occupées  par  des  dames  que  le  chanoine  connais- 
sait, et,  me  retournant,  l'acte  terminé,  j'aperçus  la  plus 
magnifique  créature  qui  jamais  m'eût  apparu.  Je  sus  du 
chanoine  que  c'était  la  plus  belle  femme  qu'on  se  rappe- 
lât avoir  vue  à  Madrid,  Canadienne  de   naissance  et 
épouse  du  colonel  de  cavalerie  Minutoro.  Remarquable 
par  son  esprit  romanesque  autant  que  par  ses  charmes, 
elle  était  aussi  dévouée  à  son  mari  qu'elle  lui  était  peu 
fidèle;  elle  avait  près  d'elle  un  jeune  homme,  son  amant, 
qu'elle  adorait;  mais,  lors  de  la  guerre  récente  et  au  plus 
fort  de  sa  passion,  elle  avait  quitté  cet  amant  pour  aller 
rejoindre  son  mari  à  l'armée,  bivouaquer  et  batailler  à 
ses  côtés.  Ayant  eu  dans  le  seul  combat  sérieux  de  cette 
guerre  un  cheval  tué  sous  elle,  elle  s'était  élancée  sur  le 
cheval  d'un  cavalier  qui  venait  d'être  blessé,  et,  repre- 
nant sa  place  près  de  son  mari,  elle  avait  continué  de 
charger  à  la  tête  des  soldats  électrisés. 

Tout  en  admirant  ses  formes  divines,  son  éclat  inconnu, 
ses  yeux  qui  semblaient  réfléchir  le  ciel,  je  songeais  à 
ce  qu'elle  était  en  réalité,  comme  tant  de  ses  pareilles, 
mélange  d'amour  et  de  perfidie,  de  folie  et  de  raison, 
d'héroïsme  et  de  faiblesse,  harmonie  de  tous  les  con- 
trastes, lorsque  je  fus  attiré  vers  une  loge  voisine  par 
les  ébats  d'une  autre  dame,  jeune,  jolie,  objet  de  beau- 
coup d'empressements,  vive,  très  gaie,  qui,  au  milieu 
de  ses  rires,  s'occupait  beaucoup  de  nous,  et  qui,  ayant 
interpellé  presque  aussitôt  mon  chanoine  à  voix  basse, 
en  eut  les  quelques  renseignements  utiles;  avant  la  se- 
conde pièce,  elle  les  utilisa  pour  entamer  et  tenir  avec 
inoi  une  conversation  pleine  d'esprit,  de  grâce  et  de 


288    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

recherche,  et,  à  la  fin  du  spectacle,  elle  m'invita,  ainsi 
que  mes  aides  de  camp,  à  un  bal  qu'elle  donnait  le  len- 
demain. Bien  entendu,  je  l'assurai  de  mon  empresse- 
ment à  lui  faire  la  cour;  je  lui  rendis  grâces  de  l'occasion 
qu'elle  voulait  bien  m'en  offrir,  et  je  sus ,  seulement 
après  l'avoir  quittée,  qu'elle  était  la  marquise  de  Fonta- 
nar,  belle-fille,  par  sa  mère,  du  prince  Masserano  et 
veuve  depuis  un  an.  Sa  maison  était  fort  agréable  et 
devait  l'être  d'autant  plus  que  la  dame  avait  une  dette  à 
acquitter  avec  les  Français  :  c  Vous  êtes  de  tournure, 
ajouta  mon  chanoine,  à  lui  faire  payer  cette  dette  avec 
plaisir.  » 

A  dix-neuf  ans,  avec  ses  qualités  et  ses  charmes,  cette 
dame  n'avait  pas  liquidé  ses  comptes  envers  l'amour; 
mais,  en  prenant  un  amant,  elle  avait  fait  des  jaloux, 
et  un  des  évincés,  dînant  à  l'ambassade  de  France,  avait 
tenu  sur  elle  des  propos  offensants.  L'ambassadeur, 
Lucien  Bonaparte,  n'aurait  pas  tardé  sans  doute  à  impo- 
ser silence  à  ce  garçon  peu  délicat,  si  M.  Félix  Desportes, 
premier  secrétaire  d'ambassade  et  ami  de  Lucien,  lui  en 
avait  laissé  le  temps...  <  Monsieur,  dit-il  à  ce  jeune 
homme,  M.  l'ambassadeur  doit  être  surpris  qu'à  sa  table 
et  en  présence  d'autant  de  témoins,  vous  vous  permet- 
tiez de  telles  inconvenances  sur  le  compte  d'une  dame  à 
qui  sa  position  doit  garantir  des  égards  et  à  qui  vous 
ne  voyez  ici  aucun  défenseur;  eh  bien,  je  vous  dirai  que 
je  ne  crois  pas  un  mot  de  tout  ce  que  vous  avez  dit  ;  je 
prends  fait  et  cause  pour  cette  dame,  et  je  vous  demande 
raison  de  votre  conduite  à  son  égard,  i  Le  rodomont 
n'avait  répondu  que  par  des  excuses;  il  n'avait  plus  été 
reçu  à  l'ambassade;  mais  l'anecdote,  s'étant  répandue, 
avait  exalté  toutes  les  dames  de  Madrid  en  faveur  de 
M.  Desportes.  Quant  à  la  marquise,  informée  de  ce  pro- 
cédé tout  à  fait  chevaleresque,  elle  envoya  le  lendemain 


GALINTERIE  FRANÇAISE.  889 

une  carte  de  visite  à  celui  qui  l'avait  si  noblement  dé- 
feodue  et  reçut  en  réponse  une  lettre  parfaite  de  style  et 
dépensée,  qui  avait  pour  objet  de  lui  dire  que,   par 
OD  nouvel  hommage  qu'elle  ne  pouvait  méconnaître  et 
dans  la  confiance  qu'elle  ne  se  méprendrait  pas  sur  la 
grandeur  d'un  tel   sacrifice,  le  signataire  la  priait  de 
l'excuser  sur  la  nécessité  où  il  se  trouvait  de  ne  pas 
aller  chez  elle;  délicatesse  qui  couronna  l'œuvre.  «  Vous 
le  voyez,  dit  en  terminant  mon  chanoine,  indépen* 
damment  de  tout  ce  qui  vous  concerne,  il  est  impos- 
sible qu'un  Français  fasse  la  connaissance  de  la  mar- 
quise dans  de  meilleures  conditions,  et  c'est  pour  vous 
une  belle  promesse  que  d'avoir  été  remarqué.  >  Le  zèle 
de  ce  bon  chanoine  commençait  à  me  paraître  gênant. 
Fidèle  à  Pauline,  je  n'étais  en  situation  de  profiter  des 
bontés  d'aucune  femme,  et,  si  j'avais  pu  prévoir  cette 
conséquence,  j'aurais  refusé  l'invitation.  La  suite  mon- 
trera que  je  me  serais  évité  une  très  sotte  alternative. 

Devoir,  convenances,  intérêt  d'État  et  empressement 
personnel,  tout  se  réunissait  pour  me  conduire  chez 
Lucien  Bonaparte.  Je  me  rendis  donc  chez  lui  le  lende- 
main à  midi.  Je  fus  reçu  à  merveille  et,  ainsi  que  mes 
aides  de  camp,  invité  à  dîner,  non  seulement  pour  ce 
jour-là,  mais  pour  la  totalité  des  jours  que  nous  passe- 
rions à  Madrid. 

Il  est  difûcile  de  se  faire  une  idée  de  la  représentation 
de  cet  ambassadeur  de  la  République  française.  Hôtel 
immense,  appartements  princiers,  table  splendide,  do- 
mestiques nombreux,  équipages  superbes,  et  l'ordre 
et  le  cérémonial  répondant  au  reste,  tout  était  noble  et 
magnifique.  Ainsi,  chaque  jour  grand  couvert;  fréquem- 
ment de  grandes  réceptions;  parfois  des  concerts,  dans 
lesquels  Boccherini,  alors  à  Madrid,  faisait  exécuter  lui- 
même  ses  quintetti,  fort  en  vogue  à  cette  époque,  et 


240    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

recevait,  ainsi  que  les  autres  exécutants,  chanteurs  et 
chanteuses,  non  de  l'argent,  mais  des  hijoux,  des  dia- 
mants d'un  prix  bien  supérieur  aux  sommes  qu'on  au- 
rait pu  leur  donner.  Les  autres  ambassadeurs  résidant 
à  la  même  cour  étaient  humiliés  des  somptuosités  qu'ils 
ne  pouvaient  imiter;  pour  se  venger,  ils  faisaient  ma- 
lignement circuler  le  calcul  des  millions  que  la  paix 
avec  le  Portugal  avait  valu  à  Lucien;  mais  cela  n'em- 
pêchait qu'il  ne  jouât  et  soutînt  le  premier  rôle,  et  il  le 
soutint  si  bien  jusqu'à  son  départ,  que  lorsqu'il  quitta 
cette  ambassade  pour  la  remettre  au  général  Saint-Cyr, 
il  fit  cadeau  à  son  successeur  de  tous  ses  équipages,  qui 
le  lendemain  môme  furent  mis  en  vente  et  fort  mesqui- 
nement remplacés.  Il  avait  fait  partir  deux  jours  avant 
lui  la  iilie  qu'il  avait  de  son  premier  mariage,  et  cette 
enfant  fut  escortée  jusqu'à  la  frontière  de  France  par 
des  détachements  de  cavalerie  échelonnés  sur  toute  la 
route,  ainsi  qu'une  princesse  aurait  pu  l'être.  Ce  fait 
sufût  à  donner  l'idée  du  prestige  qu'il  s'était  acquis. 

Je  fus  donc  émerveillé  lors  de  ma  première  visite; 
pendant  le  dîner,  l'ambassadeur  me  dit  qu'il  m'avait  vu, 
la  veille,  au  combat  de  taureaux,  c  curiosité,  répondis-je, 
qu'il  est  difficile  de  ne  pas  satisfaire  quand  on  arrive  à 
Madrid  pour  la  première  fois,  mais  dont  un  jour  suffit 
pour  guérir  » .  L'ambassadeur  exprima  son  regret  d'être 
obligé  de  me  contrarier,  mais  il  déclara  impossible  que 
je  ne  retournasse  pas  à  ce  spectacle.  «  Vous  ne  pouvez 
vous  dissimuler,  ajouta-t-il,  que  vous  ne  soyez  ici  un 
objet  d'attention,  et  que  vos  moindres  actions  n'y  soient 
interprétées;  ne  plus  reparaître  à  ces  combats  affiche- 
rait de  votre  part  une  désapprobation  qui  blesserait  la 
population.  Et  moi  aussi  j'ai  été  mal  à  mon  aise  la  pre- 
mière fois,  mais  je  me  suis  fait  au  spectacle,  et,  comme  je 
compte  que  dorénavant  vous  y  viendrez  avec  moi,  vous 


L'AMBASSADE  DE  LUCIEN   BONAPARTE.  241 

verrez  qu'on  s'y  accoutume.  »  Ce  fut  donc  conduit  par  lui 
que,  tous  les  dimanches  et  jeudis  de  mon  séjour,  nous 
assistâmes  à  ces  combats.  J'eus  l'occasion  d'observer, 
de  comparer,  de  substituer  l'intérêt  de  Tétude  au  dégoût 
de  la  première  impression,  et,  comme  me  l'avait  pré- 
dit Lucien,  je  fus  un  nouvel  exemple  de  ce  fait  que 
l'on  peut  finir  par  se  plaire  à  ce  qui  d'abord  a  le  plus 
justement  révolté. 

Non  seulement  j'allais  dtner  souvent  chez  l'ambassa- 
deur, mais  il  m'invitait  à  l'accompagner  dans  la  plupart 
des  solennités.  A  une  cérémonie  d'église  nous  fûmes,  à 
trois  reprises,  obligés  de  rester  à  genoux  plus  de  vingt 
minutes.  Je  vis  bientôt  l'ambassadeur  se  remuer,  alter- 
ner sa  pose,  finalement  changer  à  chaque  seconde  de 
genou.  Ne  me  voyant  pas  bouger,  il  me  demanda  com- 
ment je  ne  souffrais  pas,  moi  qui  n'avais  pas  plus  de 
graisse  que  lui,  et  je  lui  fis  voir  alors  que  ma  cuisse 
droite  était  assise  sur  la  chaise  basse,  à  côté  de  laquelle 
j'avais  l'air  d'être  agenouillé,  et  que  mon  genou  gauche 
ne  touchait  pas  même  terre,  de  sorte  que,  sans  l'être 
réellement,  j'avais  parfaitement  Tair  d'être  à  genoux.  Il 
s'empressa  d*imiter  ma  tricherie  et  se  félicita  du  moyen 
qui  lui  permettait  d'échapper  à  ce  supplice  des  séances 
d'église,  dans  un  pays  où  les  pratiques  religieuses  ont 
tant  de  rigueur  et  de  durée. 

Je  dus  à  Lucien  l'obligation  d'une  grande  partie  des 
agréments  de  mon  séjour,  et  par  mes  rapports  avec  un 
homme  aussi  supérieur,  et  par  le  relief  que  j'en  rece- 
vais, et  par  le  nombre  des  hommes  marquants  que  je 
vis  chez  lui;  je  m'applaudis  donc  de  n'avoir,  pour  me 
présenter,  compté  que  sur  mes  simples  moyens,  qui  me 
furent  aussi  favorables  que  la  lettre  du  général  Leclerc 
ni*eût  été  défavorable. 
£n  dehors  de  mes  relations  avec  Lucien,   de  mes 

m.  10 


S42    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   TMIÊBAULT. 

courses  dans  la  ville,  ce  qui  m'occupait  le  plus  dans 
Madrid,  ce  fut  Mme  de  Fontanar.  J'ai  dit  comment,  le  jour 
même  de  mon  arrivée,  je  l'avais  rencontrée  au  spectacle, 
comment  elle  m'avait  invité  à  un  bal  pour  le  lendemain. 
£n  sortant  de  chez  Lucien,  j'étais  passé  chez  elle  et  je 
m'étais  inscrit  à  sa  porte;  puis  je  me  rendis  chez  le 
chanoine,  et  nous  convînmes  de  l'heure  à  laquelle  il 
viendrait  nous  prendre  pour  nous  conduire  au  bal.  Le 
soirée  fut  charmante,  la  marquise  parfaitement  aimable, 
et  le  succès  de  Dupaty  fut  complet.  J'ai  omis  de  dire,  en 
parlant  de  lui,  que  Dupaty  était  le  plus  beau  danseur  de 
Paris  après  Trénis  et  un  M.  de  Boistlamen,  jeune  créole 
qui  vers  cette  époque  fut  tué  en  duel  ;  son  succès  nous 
ouvrit  tous  les  salons,  et  nous  fûmes  notamment  d'un 
bal  magnifique,  donné  chez  la  duchesse  d'Ossuna;  c'est 
à  ce  bal  que,  aucun  cavalier  madrilène  ne  pouvant  être 
comparé  à  Dupaty,  et  pour  soutenir  cependant  l'hon- 
neur du  pays,  on  s'arrangea  à  lui  donner  pour  vis-à-vis 
dans  plusieurs  contredanses  le  premier  danseur  de 
l'Opéra.  En  apprenant  le  lendemain  ce  subterfuge,  je 
me  plaignis  et  je  fis  déclarer  par  Dupaty  qu'il  n'accep- 
terait plus  que  des  vis-à-vis  par  lui  connus.  Toutefois,  la 
comparaison  ne  lui  avait  pas  été  défavorable;  il  avait 
été  jugé  dansant  mieux  la  contredanse  que  le  rival  de 
profession  qu'on  lui  avait  opposé,  et  cet  avantage  lui 
avait  ce  soir-là  attiré  sufQsamment  d'estime  et  donné 
assez  de  hardiesse  pour  rendre  possible  l'aventure  qui 
s'ensuivit.  Parmi  les  dames  qui  se  disputaient  ses  invi- 
tations, se  trouvait  une  jeune  veuve  aussi  belle  que  gra- 
cieuse; Dupaty  s'exalta  pour  elle;  elle  ne  parut  pas 
insensible  à  ses  hommages,  et,  comme  elle  partait,  il  se 
trouva  sur  son  passage,  lui  offrit  la  main  pour  descendre, 
la  lui  donna  pour  monter  en  voiture,  et,  quoique  aucun 
mot  n'eût  encore  été  échangé  entre  eux,  mon  fou  monta 


LA  MARQUISE  DE  FONTANAR.  243 

dans  la  voiture  après  elle  et  se  plaça  à  son  côté.  D'éton- 
oement,  d'embarras,  elle  resta  muette;  la  portière  se 
referma;  on  arriva  à  l'hôtel  de  la  dame,  à  Tégard  de 
laquelle  Dupaty  renouvela  sa  politesse,  lui  donnant  la 
main  pour  descendre  de  voiture  et  pour  monter  jusqu'à 
Tappartement.  Ici  je  me  résigne  à  une  lacune,  que  d'ail- 
lears  il  ne  serait  pas  facile  de  remplir,  et  je  me  borne  à 
ajouter  que  nous  ne  revîmes  Dupaty  qu'à  Theure  de 
mon  déjeuner;  son  air  radieux  nous  laissait  juger, 
mieux  que  n'eussent  fait  ses  paroles,  de  son  succès. 

Le  jour  môme  de  son  bal,  j'avais  été  présenté  par 
Mme  de  Fontanar  à  madame  sa  mère  et  à  son  beau-père, 
le  prince  deMasserano,  et  invité  par  eux  à  leur  consacrer 
les  soirées  pour  lesquelles  je  n'aurais  ni  engagement 
ni  projets.  La  marquise  avait  renchéri  sur  leurs  poli- 
tesses, et  résister  à  cette  triple  invitation  eût  été  impos- 
sible. Nos  rapports  devinrent  donc  de  jour  en  jour  plus 
nombreux,  et,  de  la  marquise  à  moi,  plus  confidentiels. 
Je  dois  même  dire  que  ses  actions  se  subordonnaient 
aux  miennes.  Ainsi  une  promenade,  un  spectacle  pou- 
vaient-ils me  plaire,  j'y  allais  et  j'en  revenais  conduit 
par  elle,  de  telle  sorte  que,  hors  mes  excursions  du 
matin,  on  nous  voyait  constamment  ensemble;  ce  qui 
me  rappelle  que,  ayant  parlé  de  mon  goût  pour  les  cos- 
tumes espagnols,  elle  me  mena  le  lendemain,  à  deux 
heures  après  midi,  dans  une  rue  où,  à  des  jours  donnés, 
les  dames  se  réunissaient  et  se  promenaient  dans  la 
tenue  nationale  la  plus  stricte. 

J'avoue  que  cette  intimité  me  plaisait  beaucoup,  et  je 
m'y  abandonnais  avec  assez  de  légèreté,  bien  que  j'eusse 
les  meilleures  raisons  pour  en  craindre  les  suites;  je 
pressentais  clairement  où  elle  me  conduisait,  et  cepen- 
dant je  ne  voulais  pas  trahir  mon  amour  pour  Pauline, 
à  qui  mes  lettres  ne  cessaient  de  porter  mes  serments 


S44    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT." 

de  fidélité.  Je  m'engageais  donc  dans  une  voie  dont  il 
était  di£Qcile  que  je  sortisse  à  mon  honneur  ;  il  y  resta 
tout  entier. 

Nous  prêtions  trop  aux  jaseries  pour  qu'on  ne  parlât 
pas  de  nous;  un  jour,  à  table,  Lucien  me  complimenta 
sur  mes  succès;  puis,  après  quelques  plaisanteries,  il 
ajouta  :  c  II  y  a  cependant  un  rival  qui  n'a  pas  encore 
quitté  la  partie...  »  Au  titre  de  rival  près,  l'assertion 
était  vraie.  La  marquise  avait  pour  amant  un  jeune 
homme  fort  bien  de  toutes  manières,  et,  s'il  était  mal 
traité,  il  n'était  pas  congédié.  Afin  d'afficher  les  droits 
qu'il  conservait,  il  avait  même  soin  de  se  rendre  dans  la 
loge  de  la  marquise,  chaque  fois  que  nous  allions  à 
l'Opéra,  et  d'y  affecter  la  plus  grande  aisance  pour  don- 
ner le  change  sur  ce  que  l'on  concluait  de  mes  assidui- 
tés. Assurément  ce  lien  de  la  marquise  m'était  plutôt  un 
secours  et  un  prétexte  pour  sauvegarder  les  droits  de 
Pauline  dans  i  aventure  galante  où  je  risquais  si  fort  de 
les  compromettre,  et  cependant  le  mot  de  Lucien  m'en- 
tratna,  par  un  coupable  effet  de  l'amour-propre,  à  faire 
publiquement  congédier  l'amant  toléré.  Un  soir  que, 
arrivé  de  bonne  heure  à  l'Opéra,  j'étais  encore  seul  avec 
la  marquise  dans  sa  loge,  et  pressentant  la  prochaine 
apparition  du  malheureux  garçon,  je  fus  plus  galant 
que  je  ne  l'avais  encore  été;  j'exploitai  cette  métaphy- 
sique de  l'amour,  si  féconde  en  lieux  communs  et  en  allu- 
sions provocantes;  je  le  faisais  avec  une  exaltation  qui 
m'était  trop  naturelle  pour  ne  pas  paraître  sincère;  cette 
jolie  marquise,  qui  réellement  voulait,  suivant  l'expres- 
sion de  mon  chanoine,  acquitter  avec  moi  ce  qu'elle  de- 
vait à  un  Français,  s'abandonna  dans  toute  l'effusion  de 
son  cœur  à  ces  illusions  qui  ne  laissent  pas  plus  de  place 
pour  l'incertitude  que  pour  la  résistance,  lorsque  l'amant 
arriva.  11  ne  pouvait  être,  eu  un  lel  moment,  que  foit 


L*HONNEUR  N*EST  PAS  SAUF.  US 

mal  venu  et  Ait  accueilli  par  une  querelle  toute  gratuite, 
mais  assez  dure  pour  qu'il  fût  obligé  de  quitter  la  loge. 
Quinze  cents  personnes  purent  être  témoins  de  mon 
triomphe,  et  parmi  elles  les  plus  notables  de  la  ville; 
mais  ce  triomphe  me  créait  l'obligation  d'en  témoigner 
ma  reconnaissance  et  de  ne  pas  faillir  au  devoir  qui,  en 
pareil  cas,  s'impose  à  l'heureux  vainqueur.  Il  ne  me 
restait  donc  plus  d'autre  ressource  que  de  sacrifier  Pau- 
line ou  de  fuir.  Dès  le  lendemain  matin,  je  prétextai  la 
téception  d'un  ordre  de  retour  immédiat  à  Salamanque, 
ordre  que  je  dis  motivé  par  le  départ  du  quartier  général 
pour  Valladolid.  A  l'exception  de  Richebourg,  personne 
ne  fut  dans  ma  confidence;  l'ambassadeur  lui-même  fut 
trompé.  Quant  à  la  marquise,  elle  reçut  vers  l'heure  de  son 
lever  une  lettre  de  désolation  que  je  terminais  en  lui  an- 
nonçant que  toute  ma  journée  se  trouvant  absorbée  par 
des  affaires  et  d'impérieux  devoirs,  je  ne  pourrais  lui  con- 
sacrer qu'une  soirée,  qui  tout  entière  du  moins  serait 
réservée  à  de  trop  pénibles  regrets.  Ce  fut  la  dernière 
8ۏne  de  ce  petit  roman.  Afin  d'adoucir  une  douleur  sui 
rintensité  de  laquelle  je  m'étais  d'ailleurs  mépris,  je 
parlai  de  revenir  à  Madrid  avant  de  rentrer  en  France; 
nous  convînmes  de  nous  écrire.  Quelques  lettres  furent 
échangées,  mais  j'y  sentis  bientôt  les  signes  d'un  léger 
dépit,  bien  légitime  d'ailleurs  chez  cette  marquise,  déçue, 
et  dans  ce  qu'avait  pu  lui  présager  sa  reconnaissance 
envers  M.  Félix  Desportes,  et  dans  ce  que  j'avais  été 
^sez  heureux  pour  lui  inspirer.  C'est  donc  sans  éton- 
nement  que,  un  peu  plus  tard,  j'appris  combien  la  répu- 
tation des  Français  était  compromise  dans  son  esprit.  A 
l^égard  de  ce  changement  d'opinion,  j'étais  le  seul  cou- 
pable, et  ce  n'est  pas  une  aventure  que  je  suis  fier  de 
rapporter. 
Au  moment  où  je  quittais  Madrid,  le  prince  de  Masse- 


Î46    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

rano,  qui  avait  été  parfait  pour  moi,  qui,  possesseur 
des  plus  beaux  chevaux  andalous,  avait  voulu  me  les 
montrer  lui-même,  et  me  les  avait  offerts  pour  mes  pro- 
menades, me  remit  deux  lettres  pour  les  gouverneurs  de 
Saint-Ildefonse  et  de  Ségovie.  Ces  lettres  recomman- 
daient qu'on  me  fit  visiter  dans  les  plus  grands  détails 
l'école  d'artillerie  placée  dans  la  seconde  de  ces  localités,  et 
le  château,  les  jardins,  les  eaux,  la  manufacture  de  glaces, 
qui  ont  rendu  la  première  célèbre.  A  Saint-Udefonse  se 
trouvait  la  famille  royale,  et  c'était  une  nouvelle  raison 
pour  moi  de  m'y  arrêter.  Le  prince  de  la  Paix,  Godoî, 
qui  de  fait  était  le  vrai  mari  de  la  Reine  et  le  vrai  roi 
d'Espagne,  et  qui,  généralissime  des  armées  espagnoles, 
avait  notre  armée  même  sous  ses  ordres,  ce  Godoî  était 
venu  passer  trois  jours  à  Madrid,  pendant  que  j'y  séjour- 
nais, et  il  s'était  plaint  de  ce  que  je  ne  fusse  pas  présenté 
chez  lui.  Indépendamment  d'une  sorte  de  subordination, 
un  motif  plus  sérieux  aurait  dû  m'inciter  à  lui  rendre 
mes  devoirs;  il  avait  fait  traduire  en  espagnol,  et  par  un 
général  Pardo,  depuis  ministre  plénipotentiaire  en 
Prusse,  mon  manuel  des  adjudants  généraux;  il  l'avait 
fait  adopter  pour  les  armées  espagnoles.  Ce  fait  seul 
justifiait  son  mécontentement,  que  j*avais  provoqué  avec 
assez  d'inconscience;  il  en  avait  été  de  mon  abstention 
comme  de  tant  d'autres  choses,  qu'on  se  trouve  ne  pas 
avoir  faites  par  cela  seul  qu'on  ne  les  a  pas  faites;  raison 
qui  n'en  est  pas  une  et  qui,  pour  mon  compte,  est  pour- 
tant la  seule  que  je  puisse  donner  relativement  à  mille 
choses  que  j'ai  eu  le  malheur  de  faire  ou  de  ne  pas 
faire,  à  mille  gens  avec  qui  j'ai  eu  le  tort  de  me  brouil- 
ler ou  de  me  lier,  à  mille  pensées  dont  je  n'ai  tiré  aucun 
parti  ou  dont  j'ai  tiré  un  mauvais  parti. 

Il  était  sept  heures  du  matin,  lorsque,  armé  de  la  lettre 
du  prince  de  Masserano  pour  le  gouverneur  de  Saint- 


LKS   EAUX    DK   S&IHT-I  LDEFOHSB.  S41 

lldefoDse,  j'entrai  dans  le  château.  LeHoi,  la  Reioe  et  le 
favori  allaient  CQ  sortir  pour  retourner  à  Madrid;  les 
carrosses  étaient  avancés,  les  gardes  à  cheval  sous  les 
ttrmeB,  et  le  gouverneur  recevait  tes  derniers  ordres  de 
Leurs  Majestés.  Nous  nous  arrêtâmes  sur  leur  passage. 
Peu  de  momeots  après,  ils  parurent;  la  Reine  en  nous 
apercevaot  fit  demander  qui  nous  étions;  je  dis  mon 
nom.  mon  emploi  et  mon  grade;  le  gouverneur  nous  fit 
signe  d'approcher;  je  m'avançai  de  quelques  pas  et, 
malgré  l'inconvenance  d'un  costume  de  voyageur,  j'eus 
l'honneur  d'Mre  présenté  à  Leurs  Majestés. 

Ce  départ  eirectué,  le  gouverneur  revint  à  moi  et, 
ayant  pris  connaissance  de  ma  lettre  de  présentation, 
m'annonça  qu'^^n  mon  honneur  il  ferait  jouer  les  eaux  : 
<  C'est  un  divertissement,  ajouta-t-il.  dont  on  devient 
avare,  parce  que,  vu  le  mauvais  état  des  tuyaux,  il  en 
résulte  chaque  fois  des  dégits  que  l'on  ne  répare  pas  à 
moins  de  trois  cents  onces;  mais  certainement  Leurs 
Majestés  approuveront  que  l'on  ait  fait  voir  ces  eaux,  les 
plus  belles  du  monde,  au  premier  général  de  l'armée 
alliée  qui  paraisse  À  Saint-Ildefonse.  »  Par  bonheur,  il 
avait  ordonné  que  tous  les  hommes  appartenant  aux 
différents  services  se  trouvassent  chez  lui  au  inouientdu 
départ  du  Roi;  il  n'eut  besoin  que  d'une  seule  heure  pour 
«jue  tout  ce  personnel  gagnât  ses  différents  postes  et  pré- 
parât la  mise  en  mouvement;  pendantcette  heure,  un  oftl- 
cier,  qu'il  avait  mis  à  notre  disposition,  nous  fît  voir  les 
appartements  et  la  manufacture  de  glaces,  où  par  paren- 
thèse on  montrait  une  glace  coulée  pour  le  comte  d'.\r- 
tois,  lors  de  son  retour  du  siège  de  Gibraltar,  glace  qui 
avait  prés  de  treize  pieds  de  hauteur,  huit  de  large,  et 
qui  n'avait  pas  été  polie,  parce  qu'elle  n'était  pas  assez 

Eais  qui  en  grandeur  dépassait  toutes  celles 
lors. 


S48    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉBAULT. 

La  visite  ânie,  le  gouverneur  revint  à  nous,  et  nous 
ne  tardâmes  pas  à  être  rejoints  par  l'envoyé  de  je  ne 
sais  plus  quelle  petite  puissance;  prêt  à  se  mettre  en 
route  pour  continuer  un  voyage  vers  Bayonne,  cet  en- 
voyé avait  appris  que  les  eaux  allaient  jouer,  et  il  ac* 
courait  pour  profiter  de  l'occasion  que  je  lui  offrais. 

A  Saint-lldefonse,  les  eaux  sont  fournies  par  le  trop- 
plein  d'un  lac  qui  couronne  une  montagne  voisine,  lac 
assez  grand  pour  contenir  deux  petites  frégates  ser- 
vant aux  promenades  de  la  cour.  C'est  donc,  et  dans 
toute  la  force  du  terme,  la  puissance  de  la  nature  sub- 
stituée aux  faibles  efforts  que  l'homme  a  tentés  ailleurs 
pour  créer  de  semblables  spectacles;  à  cet  égard, 
Saint-Cloud  et  même  Versailles  ne  sont  plus  auprès  de 
Saint-lldefonse  que  des  mesquineries.  Grâce  au  secours 
du  lac,  douze  grandes  scènes  d'eau  ont  pu  être  ména- 
gées, chacune  de  ces  scènes  produisant  successive- 
ment deux  ou  trois  effets  différents.  Tout  cela  a  fini  par 
se  confondre  pour  moi  dans  un  lointain  de  trente-cinq 
années;  je  me  rappelle  cependant  le  grand  jet,  appelé  la 
Renommée,  et  qui  s'élevait  à  cent  cinquante  pieds  de 
hauteur;  une  scène  composée  de  onze  jets  dépassant 
chacun  le  grand  jet  de  Saint-Cloud;  enfin  la  dernière 
scène  qui  se  terminait  par  le  combat  des  vents  et  des 
eaux,  c'est-à-dire  qu'elle  produisait,  par  un  brusque 
changement  d'aspect,  l'effet  d'un  épais  nuage  que  mille 
courants  d'air  et  d'eaux  croisaient  en  tous  sens.  Chaque 
scène  d'ailleurs  ne  commençait  à  jouer  qu'à  mon  arrivée 
et  lorsqu'on  m'avait  placé  au  point  le  plus  favorable 
pour  juger  de  ses  différents  aspects. 

D'ildefonse  à  Ségovie  le  trajet  est  monotone;  mais,  en 
approchant  de  la  ville,  nous  eûmes  l'impression  gran- 
diose de  l'aqueduc,  si  remarquable  par  son  étendue,  sa 
hardiesse,  sa  légèreté,  et  qui,  formé  de  pierres  sèches, 


SÉ60VIB.  S49 

jétonne  d'autant  plus,  que  trente  siècles  n'ont  pas  ruiné 
me  seule  des  assises  de  cette  construction  phénicienne. 
La  célébrité  des  draps  de  Ségovie  nous  décida  à  en  visi- 
ter les  principales  manufactures  et  à  y  acheter  de  ces 
draps,  qui,  admirables  par  la  matière,  plus  que  médiocres 
par  la  fabrication,  furent  justement  répudiés  par  nos 
tailleurs  de  Paris  et  devinrent  une  nouvelle  preuve  de 
ce  fait  que,  sous  ce  beau  climat,  avec  le  sol  le  plus  pro- 
ductif, l'homme  g&te  tous  les  produits  de  la  nature;  il 
n'obtient  que  des  fruits  détestables,  des  huiles  infectes, 
pas  un  bon  légume,  le  cardon  y  compris,  et  des  vins 
indignement  faits  partout  où  ils  ne  se  font  pas  tout  seuls; 
encore  ces  vins,  à  quelques  crus  près,  sont-ils  empestés 
par  l'atroce  peau  de  bouc.  Et  si  de  ces  produits  on 
passe  aux  ouvrages  des  hommes,  à  la  cuisine  domes- 
tique, aux  maisons,  ameublements,  équipages,  on  est 
obligé  de  reconnaître  que  tout  ce  qui  tient  au  service  et 
aux  détails  de  la  vie  révèle  une  grande  insouciance,  pour 
ne  pas  dire  impéritie.  Quant  à  Técole  d'artillerie,  quelque 
empressement  que  le  gouverneur  pût  y  mettre,  la  visite 
m'intéressa  très  peu.  Je  n'appartiens  pas  à  cette  arme; 
yeussé-je  appartenu,  la  visite  ne  m'aurait  rien  appris. 
Ce  fut  donc  seulement  pour  faire  honneur  à  la  recom- 
mandation du  prince  de  Masserano  que  je  me  résignai  à 
des  détails  qui  ne  furent  que  fastidieux. 

Quand  nous  rentrâmes,  Richebourg  et  moi,  à  Sala- 
manque,  nous  trouvâmes  un  changement  de  face. 
Le  grand  quartier  général,  la  division  de  cavalerie  et  la 
deuxième  division  d'infanterie,  revenue  de  Rodrigo  pen- 
dant mon  absence,  le  parc  et  la  réserve  d'artillerie,  les 
administrations  l'avaient  quittée  pour  se  rendre  à  Valla- 
dolid,  de  sorte  qu'elle  n'était  plus  occupée  que  par  la 
première  division  d'infanterie  dont  je  commandais  la 
première  brigade.  Un  seul  échantillon  de  tant  d'hommes. 


250    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

que  j'y  avais  vus  avec  quelque  intimité,  y  était  encore, 
je  ne  sais  pourquoi,  mais  allait  en  partir;  c'était  Mesny, 
le  payeur  général,  qui,  faute  d'en  avoir,  faisait  de  l'es- 
prit sur  tout  et  crut  en  faire  en  me  faisant  remettre,  au 
débotté,  un  billet  en  vers  qui  commençait  par  cette  lita- 
nie de  cbevilles  : 

Se  peut-il.  général?  Quoit  déjà  de  retour? 
Je  vous  croyais  eocor  pour  un  mois  à  la  cour. 

Je  ne  lui  sus  pas  gré  de  son  effort  poétique,  derrière 
lequel  se  cachait  quelque  malignité.  De  fait,  je  revenais 
chassé  par  ce  qui  aurait  dû  me  retenir,  j'avais  sacrifié 
à  un  amour  malheureux  les  plaisirs  d'une  liaison  pleine 
de  charmantes  promesses.  Ces  souvenirs  et  les  réflexions 
qu'ils  provoquaient  ranimèrent  en  moi  une  fièvre  nou- 
velle pour  cette  Pauline,  objet  de  tant  de  désirs  et  de 
regrets.  Ne  pouvant  plus  m'arracher  à  l'exaltation  de 
pensées  qui  sans  cesse  m'emportaient  vers  elle,  je  fus 
entratné  à  écrire  tout  ce  qui  me  la  rappelait,  et,  comme 
ses  lettres  et  la  minute  de  la  plupart  des  miennes  ne 
me  quittaient  pas  et  me  donnaient  les  dates  dont  je 
pouvais  avoir  besoin,  je  rédigeai  en  trente  jours  un 
volume  contenant,  sous  le  nom  de  Pauline  de  Médicis, 
l'histoire  de  ce  cher  et  douloureux  épisode.  J'en  fis 
part  aussitôt  par  une  lettre  à  Pauline,  et  je  lui  laissais 
espérer,  sans  trop  cependant  y  croire,  que  bientôt  nous 
pourrions  ajouter  de  nouveaux  chapitres  à  cette  histoire 
de  notre  roman;  mais,  sur  ces  entrefaites,  je  reçus  d'elle 
une  lettre  pleine  de  reproches  que  je  ne  méritais  pas,  et 
de  plus  menaçante  par  le  ton,  de  découragement  et 
d'humeur  qui  s'y  manifestait.  Alors,  dans  le  délire  d'illu- 
sion auquel  j'étais  arrivé  et  devant  les  soupçons  qui  me 
semblaient  la  plus  injuste  des  récompenses,  ma  tète  se 
monta  à  ce  point  que,  informé  qu'il  se  préparait  une 


LE  DUC  DE  L^INFANTADO.  S51 

grande  expédition  pour  Saint-Domingue,  j'écrivis  à  Tin- 
stant  pour  demander  d'en  faire  partie.  Par  un  double 
bonheur,  Pauline,  qui  avait  répondu  courrier  par  cour- 
rier à  ma  lettre  relative  au  journal  de  nos  amours,  m'en- 
voyait une  nouvelle  assurance  de  sa  tendresse,  et  cela 
en  même  temps  que  ma  demande  au  ministre,  décachetée 
par  Lomet,  était  jetée  au  feu.  Il  est  bon  que  le  destin 
se  charge  parfois  de  nous  protéger  contre  nos  folies. 

Un  matin,  on  m'annonça  que  le  duc  de  l'Infantado 
venait  d'arriver  à  Salamanque,  et,  un  moment  après,  je 
reçus  sa  visite.  Il  avait  regretté,  me  dit-il,  de  ne  pas 
s'être  trouvé  à  Madrid  pendant  le  séjour  que  j'y  avais 
fait;  mais,  sur  le  jugement  qu'on  y  avait  porté  de  moi, 
désirant  voir  avec  quelques  détails  une  des  divisions  de 
notre  armée,  il  avait  choisi  celle  à  laquelle  j'appartenais 
et  le  moment  où  elle  était  commandée  par  moi.  C'était 
trop  d'honneur;  je  ne  pus  répondre  que  par  des  remer- 
ciements, et  nous  convînmes  avec  le  duc  de  l'emploi  des 
trois  jours  qu'il  pouvait  consacrer  à  Salamanque  et  qui 
farent  naturellement  trois  jours  de  grandes  manœuvres, 
que  je  fis  commander  par  le  colonel  Sémélé  et  relative- 
ment auxquelles  mes  instructions  eurent  le  bonheur  de 
pressentir  les  évolutions  qui  devaient  plaire  au  duc.  Nos 
manœuvres  se  terminèrent  par  le  défilé  à  la  Schaum- 
bourg;  le  duc  parut  fort  content  de  moi,  je  le  fus  par- 
faitement de  lui;  nous  dînâmes  et  déjeunâmes  alternati- 
vement l'un  chez  l'autre,  et,  sans  doute  pour  rendre 
plus  complet  cet  échange  d'intimité,  il  faillit  me  voler 
mes  domestiques  (1). 

(1)  J'avais  déjà  pour  valet  de  chambre  Jacques  Dewint,  dont  je 
reparlerai,  homme  si  distingué  qui,  bien  qu'il  possédât  3,000  francs 
de  revenu,  m'a  servi  quinze  ans«  qui  deux  fois  m'a  sauvé  la  vie,  qui 
&vaitpour  moi  un  dévouement  tenant  du  fanatisme  et  qui  était  lo 
modèle  des  serviteurs;  j'avais  indépendamment  de  lui  deux  domes- 
tiques, dont  un  garçon  superbe  nommé  Charles;  eh  bien,  la  veille 


85S    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Déjà  et  pendant  que  le  général  Leclerc  occupait  Sala- 
manque,  j'avais  vu  Tévêque  de  cette  ville,  Tavira,  ce 
prélat  vertueux,  littérateur  distingué  (1),  et  que  son 
mérite,  sa  sagesse,  ses  qualités  apostoliques  avaient  fail 
nommer  le  Fénelon  de  l'Espagne.  Il  m'avait  toujours 
reçu  avec  quelque  distinction;  mais,  depuis  mon  retour 
de  Madrid,  ses  bontés  étaient  devenues  de  plus  en  plus 
marquées;  il  les  avait  portées  au  point  que,  en  petit 
comité,  je  dtnais  avec  lui  deux  fois  par  semaine.  Un 
jour,  en  sortant  de  table,  nous  nous  étions  rendus  sur 
le  balcon  de  son  magnifique  palais  épiscopal,  et  comme 
les  maisons  hideuses  qui  séparaient  ce  palais  de  la  cathé- 
drale, également  magnifique,  me  choquaient  un  peu 
plus  que  de  coutume,  je  lui  demandai  comment  il  était 
possible  que  la  disparition  de  ce  cloaque  n'eût  pas  en- 
core mis  en  regard  et  la  cathédrale  et  le  palais  :  f  Mon 
cher  général,  me  répondit-il>  vous  renouvelez  une  de 
mes  douleurs.  L'idée  de  faire  disparaître  ces  affreuses 
habitations  m'est  venue  dès  mon  arrivée  dans  la  viUe. 
J'ai  travaillé  à  ce  projet  pendant  dix  ans;  j'ai  eu  recours 
à  l'influence  des  habitants  qui  désirent  la  démolition  et 
à  l'autorité  du  Roi  qui  n'y  était  pas  contraire.  J'ai  même 
offert  de  contribuer  à  l'indemnité  partielle  de  ces  mai- 

(lu  départ  du  duc,  son  majordome  vint  trouver  ce  Jacques  et  ce 
Charles,  et  leur  offrit,  s'ils  voulaient  s'attacher  au  duc,  c'est-A-dire 
me  quitter,  une  gratiûcation  et  le  double  des  gages  que  je  leur 
donnais.  Tous  deux  rejetèrent  cotte  proposition,  dont  Jacques  no 
me  parla  que  plus  tard.  Évidemment  la  démarche  n'avait  pu  être 
faite  sans  l'assentiment  du  duc.  Je  n'ai  jamais  su  que  penser  de 
lui  A  ce  sujet.  J'ajouterai  cependant  que  pour  me  remercier  du 
Manuel  et  du  Blocus  de  Gênes  que  je  lui  remis  A  son  départ,  il 
m'adressa  dès  son  retour  à  Madrid  les  plus  beaux  ouvrages  mili- 
taires publiés  en  Espagne.  Cette  caisse  arriva  A  Salamanque  alors 
que  je  n'y  clais  plus,  et  jamais  elle  ne  me  rejoignit. 

(i)  Il  est  l'auteur  des  notes  de  la  traduction  de  Salluste  pour 
l'infant  don  Gabriel,  traduction  qui  de  plus,  et  en  entier,  a  été  revue 
par  lui.  On  lui  doit  beaucoup  d'autres  travaux  scientifiques. 


LOGE  MAÇONMQUE  A  SALAMANQUE.  858 

sons  par  un  sacrifice  sur  ma  propre  fortune;  mais  le 
chapitre,  qui  en  est  propriétaire,  a  opposé  à  mes  efforts 
d'insurmontables  obstacles;  après  une  lutte  aussi  longue 
qu'inutile,  je  me  suis  résigné  sur  ce  point  comme  sur 
tant  d'autres.  »  Je  lui  demandai  pardon  d'avoir  ramené 
868  pensées  sur  un  souvenir  pénible;  nous  étions  alors 
loin  de  penser  tous  les  deux  que  j'étais  destiné  à  réaliser 
son  rêve,  et  que,  en  1811,  je  créerais  à  Salamanque  la 
placeque  lui,  évêque  de  la  ville  et  puissant  évoque,  avait 
Taioement  tenté  de  faire  exécuter. 

Ces  quelques  relations  agréablement  suivies  et  mes 
heures  de  rédaction  consacrées  à  Pauline  m'aidèrent  à 
trouver  moins  long  le  séjour  de  Salamanque;  mais  il 
n'en  était  pas  ainsi  des  autres  officiers.  Le  général 
Monnet,  que  la  date  seule  de  son  brevet  avait  mis  à 
la  tête  de  la  première  division,  était  un  de  ces  cbefs 
sous  le  commandement  desquels  le  service  cesse  d'être  du 
service,  et  qui  laissaient  leurs  subordonnés  dans  une 
inaction  que  chacun  remplissait  à  sa  manière.  Cette  cir- 
constance, plus  encore  que  l'esprit  de  prosélytisme,  dé- 
termina le  colonel  Lacuée,  franc-maçon  des  plus  hauts 
grades,  à  réunir  à  lui  les  autres  maçons  et  à  ouvrir 
une  loge,  à  laquelle  la  division  fournit  une  cinquan- 
taine de  membres  et  dont  à  bon  droit  il  fut  l'orateur. 
Mme  Monnet  et  quelques  autres  Françaises  se  trouvant 
à  Salamanque,  on  forma  pour  elles  une  loge  d'adop- 
tion, qui  s'ouvrit  par  une  fête  remarquable  en  ceci  que 
chacun  des  membres  y  assista  dans  le  costume  de  son 
grade;  j'étais  alors  au  nombre  des  chevaliers  d'Orient, 
et  le  chapeau  à  plumes,  le  col  ouvert,  avec  toute  la  barbe 
que  j'avais  laissée  pousser  et  la  tunique  blanche  bordée 
en  vert,  étaient  réellement  d'un  très  élégant  effet.  Mais  ' 
ce  que  tout  cela  eut  de  plus  sérieux  fut  la  réception 
secrète  d'un  bon  nombre  d'Espagnols,  que  leur  fanatisme 


S54  MÉMOinKS   DU   GÉNÉRAL  BAEON   TUIÉBADLT. 

rendit  capables  de  s'aflUier  à  une  société  qui  ne  devait 
plaire  ni  à  leur  roi  ni  à  leur  clergé. 

L'inaction,  si  pénible  aux  ofOciers.  devint  insuppor- 
table aux  soldats.  Tant  que  nous  avions  dû  faire  la 
guerre,  ils  ne  s'étaient  guère  occupés  de  l'Espagne  que 
pour  en  faire  le  sujet  de  leurs  lazzi;  ainsi,  ayant  appris 
que  l'on  condamnait  à  mort  quiconque  tuait  une  cigogne 
et  à  une  simple  détention  celui  qui  tuait  un  homme,  ils 
n'appelaient  plus  le  roi  d'Espagne  que  le  c  roi  des  ci- 
gognes >.  Mais,  lorsque  l'espoir  de  la  guerre  se  fut  éva- 
noui et  qu'ils  virent  leur  séjour  se  prolonger  dans  ces 
tristes  contrées,  le  mal  de  leur  pays  les  prit,  et  parmi 
nos  conscrits  la  mortalité  devint  effrayante.  U  n'était 
même  plus  possible  de  leur  faire  accepter  des  remèdes, 
ni  de  les  empêcher  de  ployer  leurs  draps  et  leurs  cou- 
vertures, et  de  se  laisser  mourir  à  côté.  Le  secours  des 
médecins  devenant  impuissant,  il  fallut  que  la  sollicitude 
des  chefs  y  suppléât  pour  stimuler  le  zèle  des  comman- 
dants et  des  autres  ofQciers  du  corps.  Je  visitais  les 
hôpitaux  tous  les  deux  jours;  j'y  passais  des  heures 
à  remonter  le  moral  de  ces  malheureux  enfants,  en 
annonçant  aux  uns  une  prompte  rentrée  en  France,  en 
plaisantant  avec  les  autres,  et  j'eus  la  consolation  de 
ne  pas  le  faire  sans  succès. 

Cependant  ces  nâisères  n'empêchaient  pas  quelques 
fous  de  se  divertir,  et  parmi  eux  Richebourg,  Dupaty 
et  Texier,  dont  je  dus  quelquefois  arrêter  les  sottises  tout 
en  en  ayant  ri.  Richebourg,  m'ayant  accompagné  dans 
une  de  mes  visites  aux  hôpitaux,  avait  assisté  au  panse- 
ment d'un  ulcère  hideux,  devant  l'horreur  duquel  je 
n'avais  pas  cru  devoir  me  soustraire.  Richebourg  en 
parla  pendant  le  dîner;  ce  sot  de  Fréhot  fit  le  dégoûté; 
aussitôt  Texier  et  Dupaty  demandèrent  des  détails,  qui 
renchérirent  devant  la  colère  croissante  de  Fréhot,  et  le 


TROUBLE-FftTE.  Î&6 

oigaud  jeta  sa  serviette  et  quitta  la  table  avant  d'avoir 
achevé  son  potage.  La  scène  se  renouvela  à  chaque 
repas  pendant  trois  jours;  faute  de  traiteurs  à  Sala- 
manque,  Fréhot  jeûnait,  et  j'intervins.  Les  trois  com- 
pères se  vengèrent  sur  lui  en  décommandant  secrète- 
ment un  rendez-vous  qu'il  avait  donné  à  une  dame,  de 
sorte  que  nous  le  vtmes,  pendant  toute  une  représenta- 
tion, courir  les  corridors  du  théâtre,  monter  et  descendre 
les  escaliers,  entrer  et  sortir  de  la  loge  qu'il  avait  louée 
pour  la  belle  qui  ne  vint  pas. 

C'étaient  sans  cesse  des  folies  nouvelles.  Un  soir,  ren- 
tfaot  à  la  nuit  fermée,  nous  passons  devant  un  ossuaire, 
au-dessus  duquel,  dans  une  petite  niche,  était  logé  un 
cr&ne  éclairé  par  une  lampe.  Richebourg  attrape  le 
cr&ne,  achète  un  bout  de  cierge  qu'il  allume  et  qu'il 
place  dans  le  crâne  en  guise  de  lanterne,  puis  à  la  porte 
de  notre  hôtel  il  coiffe  de  son  chapeau  cette  tête  qui 
jette  le  feu  par  les  yeux,  les  narines  et  la  bouche;  il  la 
maintient  au-dessus  de  sa  propre  tète,  qu'il  cache  en 
relevant  son  manteau,  et  il  sonne.  La  bonne  qui  vient 
ouvrir  s'évanouit.  Je  semonçai,  mais  en  vain. 

Le  lendemain,  je  n'allai  pas  au  théâtre;  mes  fous  s'y 
rendirent  armés  de  très  longs  télescopes,  qu'ils  bra- 
quèrent sur  toutes  les  femmes,  en  provoquant  une  ru- 
meur qui  vingt  fois  interrompit  le  spectacle.  Hulin 
commandait  en  qualité  de  colonel  la  place  de  Sala- 
manque;  le  lendemain  matin,  au  rapport,  il  me  porta 
plainte  contre  les  trois  trouble-fète,  que  je  dus  mettre 
aux  arrêts  pour  trois  jours.  Ces  arrêts,  du  reste,  n'étaient 
pas  fort  tristes.  Il  y  avait  dans  la  maison  que  j'habitais 
trois  jeunes  et  jolies  filles,  et  presque  toutes  les  soirées 
se  passaient  à  rire  et  à  danser  avec  elles  (1).  Ces  jeunes 

(1)  Dupaty  fit  tout  au  monde  pour  bien  danser  le  boléro,  et, 
oi&lgré  sa  supériorité  comme  danseur,  il  ne  put  réussir.  Cette 


S56    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

filles  formaient  une  compagnie  charmante.  Nous  leur 
faisions  coudre  et  broder  nos  ornements  maçonniques, 
et  rien  n'était  plus  amusant  que  leurs  exclamations 
et  les  signes  de  croix  qu'elles  renouvelaient  à  chaque 
aiguillée.  Quelques  cajoleries  ne  purent  manquer  de  se 
produire  entre  mes  jeunes  gens  et  les  trois  sœurs,  no- 
tamment entre  Richebourg  et  l'atnée.  Malheureusement 
leur  père,  vieil  Espagnol,  noir,  sec  et  sévère,  espèce  de 
don  Quichotte,  veillait,  et  cela  donna  lieu  à  une  scène 
assez  amusante.  Je  la  raconte. 

Le  général  Lamarque,  qui  commandait  notre  troisième 
division,  fut  appelé  par  le  général  Leclerc  pour  faire 
partie  de  l'armée  de  Saint-Domingue,  et  je  fus  chargé  de 
le  remplacer  dans  son  commandement,  dont  le  quartier 
général  était  à  Toro  (1).  Quinze  heures  avaient  sufO  à  mes 
préparatifs,  à  mes  adieux  et  à  quelques  moments  de 
repos,  et,  quoique  la  nuit  fût  encore  obscure,  je  descen- 
dais l'escalier  pour  monter  à  cheval  et  partir  pour  Toro, 
lorsque  je  vis  arriver  Richebourg  étouffant  de  rire.  Ses 
cajoleries  avec  l'atnée  de  nos  hôtesses  ne  l'avaient  pas 
conduit  à  grand'chose;  mais  on  n'en  était  pas  moins 
fâché  de  se  quitter  si  brusquement,  et,  en  se  séparant  la 
veille  au  soir,  on  était  convenu  de  se  dire  un  dernier 
adieu  dans  la  chambre  de  la  jeune  fille.  On  comprend 
l'empressement  de  Richebourg  et  ses  efforts  pour  éviter 

danse  exige  un  mouvement  de  reins  et  d*épaules  que  Ton  ne  peut 
devoir  qu'à  la  souplesse  de  rcnfaiice. 

(1)  informé  que  je  le  remplaçais  ù  Toro,  il  m'écrivit  une  lettre  d'a- 
dieux dans  laquelle  il  me  disait  :  «  Je  vous  plains,  mon  cher  général, 
de  la  tristesse  de  votre  nouvelle  résidence  ;  vous  n'y  aurez  aucune 
société  qui  puisse  vous  convenir,  et  ce  fait  ne  vous  étonnera  pas 
si  vous  considérez  que  les  femmes  do  Toro  sont  des  vachei.  »  En 
dépit  de  ce  calembour,  il  y  avait  à  Toro  des  femmes  charmantes» 
ot  il  n'avait  manqué  à  Lamarquo  que  la  puissance  de  Jupiter  pour 
renouveler  avec  l'une  d'elles  les  doux  mystères  qui  avaient  amené 
la  mélamorpUoso  de  la  nymphe  lo. 


•  QUE  VEUT   CE  CAVALIER?  •  257 

tout  brait.  Grâce  à  des  chaussures  de  laine  mises  par- 
dessus ses  bottes,  il  avance  à  pas  de  loup;  déjà  les  pièces 
intermédiaires  sont  impunément  franchies;  la  porte  di* 
sanctuaire  est  ouverte,  !e  seuil  en  est  dépassé;  Riche* 
bourg  approche  du  lit,  où,  en  dépit  de  l'obscurité,  il  croit 
apercevoir  la  belle;  il  avance  le  bras  pour  recevoir  une 
main  pétrie  par  les  Grâces,  lorsqu'il  se  trouve  saisi  par 
une  poigne  rude,  velue  et  décharnée,  tandis  qu'une  voix 
de  tonnerre  lui  crie  :  t  Que  quiere  este  caballero?  «C'é- 
tait le  père  de  notre  nichée  d*Amours,  el  senor  Morales, 
qui,  ayant  entendu,  supposé  ou  deviné  le  rendez-vous, 
avait  pris  le  lit  de  sa  fille  et  avait  envoyé  celle-ci  cou- 
cher auprès  de  la  mère.  Pour  Richebourg,  ce  fut  le 
diable;  par  bonheur,  cependant,  la  nuit  empêcha  de  voir 
le  bouleversement  de  son  visage;  un  moment  lui  suffît 
pour  se  remettre,  et,  tout  en  répondant  qu'il  ne  voulait 
que  lui  redire  adieu,  il  secoua  le  seigneur  Morales  de 
manière  à  lui  disloquer  l'épaule;  puis  il  nous  rejoignit 
pour  nous  conter  son  histoire. 

Toro  ne  m'a  rien  laissé  que  l'on  puisse  honorer  du 
nom  de  souvenir.  A  peine  si,  dans  le  lointain  où  se  perd 
tout  ce  qui  pour  moi  a  rapport  à  cette  ville,  je  retrouve 
encore  quelques  vestiges  appartenant  à  la  maison  non 
habitée  où  j'avais  succédé  à  Lamarque;  à  peine  si 
j'aperçois  encore  quelques  pans  de  mur,  quelques 
ûngles  de  rue,  un  pont,  de  jolis  minois  et  une  beauté 
remarquable,  que  douze  à  treize  mille  jours  écoulés 
depuis  ce  temps  n'ont  pas  plus  changée  à  mes  yeux 
qu'ils  n'en  ont  fait  évanouir  l'image. 

La  saison  d'ailleurs  s'opposait  aux  manœuvres  et  aux 
promenades;  ce  fut  par  un  temps  exécrable  que  je  passai 
la  revue  de  mes  troupes,  et,  suivant  le  pronostic  de 
Lamarque,  ce  séjour  se  serait  peut-être  fort  tristement 
passé,  s'il  n'eût  été  si  court.  Mais  il  y  avait  à  peine 

III.  17 


258    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dix  jours  que  j'étais  à  Toro  lorsque  nous  reçûmes 
Tordre  de  rentrer  en  France,  ce  qui  mit  l'armée  non 
en  joie,  mais  en  délire.  Jamais  pays,  je  le  répète,  ne  fut 
plus  odieux  à  nos  troupes^  On  eût  dit  qu'elles  avaient  le 
pressentiment  des  quatre  cent  mille  hommes  avec  qui,  de 
1808  à  1813,  nous  devions  y  entrer,  et  sans  la  perte  des- 
quels nous  serions  restés  maîtres  du  monde.  Quoi  qu'il 
en  soit,  autant  les  soldats  étaient  devenus  mornes  et 
silencieux,  autant  ils  firent  éclater  leurs  cris  et  leurs 
rires,  lorsqu'ils  furent  certains  de  quitter  l'Espagne;  les 
chants  retentirent  pendant  toute  la  route  qui  nous  ramena 
des  bords  du  Duero  à  la  Bidassoa. 

J'espérais  revoir,  à  Valladolid,  mon  chanoine  de  San 
lago;  il  était  absent,  lorsque  je  repassai  par  celte  ville; 
il  en  fut  de  même  de  mon  hôtesse  de  Burgos,  et  l'en- 
nuyeuse route,  faite  par  étapes,  à  travers  la  Castille,  ne 
me  rappellerait  rien,  sans  la  fantaisie  qui  me  fit  acheter 
deux  beaux  chiens  couchants  à  nez  fendu  et  six  lévriers 
superbes,  ce  qui  en  fit  acheter  quatre  à  Richebourg  et  à 
Dupaty.  L'un  de  mes  lévriers  me  coûta  trois  cents  pié- 
cettes; sa  taille,  ses  formes,  son  inconcevable  vitesse 
l'avaient  fait  nommer  Pégase  (1).  J'emmenais  également 
un  animal  fort  extraordinaire,  évidemment  le  produit 
d'un  renard  et  d'une  chienne  (2),  que  nous  avions  vu  à 


(1)  On  citait  un  canal  de  vingt  pieds  de  large  qu*i  avait  franchi. 
Aucun  lièvre  aperçu  par  lui,  A  quelque  distance  que  ce  pût  être, 
ne  lui  échappa  jamais,  et  à  lui  seul  il  aurait  dépeuplé  de  lièvres 
toute  une  province.  A  peine  m'avait-il  été  livré  que  son  vendeur 
vint  me  prier  de  le  lui  rendre  et  do  reprendre  mon  argent.  Le  curé 
du  village  où  je  le  trouvai,  le  regrettait;  plusieurs  habitants  pleu- 
rèrent lorsque  je  l'emmenai  ;  c'était  comme  l'honneur  de  l'endroit 
et  j'aurais  aussi  bien  fait  de  ne  pas  en  priver  les  habitants.  Au 
mois  d'octobre  suivant,  à  Tours,  le  chien  ayant  donné  des  symp- 
tômes de  rage,  et  sur  la  représentation  du  maire  que  la  terreur 
s'était  répandue  dans  la  ville,  je  dus  le  faire  tuer. 

(2)  Cet  animal  étrange  était  peu  grand,  carré  et  fort;  il  avait 


DERNIERS  SOUVENIRS  DE  LA  PÉNINSULE.       250 

Rodrigo;  tandis  que  j'étais  à  Salamanque,  Delost,  sur 
un  désir  que  j'avais  exprimé  de  ramener  cet  animal  cu- 
rieux à  Paris,  était  allé  le  chercher  sans  m'en  prévenir. 
Il  m'assura  l'avoir  obtenu  à  vil  prix,  quand  je  lui  parlai 
de  remboursement.  Peut-être  Tavait-il  eu  pour  rien,  si, 
comme  je  le  crains,  il  Tavaitpris. 

A  mon  arrivée  à  Yitoria,  où  se  terminent  pour  moi 
les  souvenirs  de  ce  premier  séjour  dans  la  Péninsule, 
mon  logement  se  trouva  avoir  été  fait  chez  le  marquis 
-de Monte  Hermosa(Beaumont),  homme  poli  et  fort  comme  ^ 
il  faut,  mais  qui  déjà  n'était  plus  dans  sa  maison  que 
le  mari  de  sa  femme,  dame  jeune,  belle,  spirituelle  et 
vive,  surtout  impérieuse,  coquette  même,  et  qui  à  une 
grande  fortune  joignait  les  manières  et  le  ton  que 
donnent  une  haute  position  sociale  et  la  fréquentation 
du  grand  monde  et  de  la  cour.  C'était  elle,  au  reste,  qui, 
ayant  favorablement  entendu  parler  de  moi  à  Madrid, 
d'où  elle  venait,  voulut  que  je  fusse  logé  chez  elle.  C'est 
donc  avec  recherche  que  je  fus  accueilli  et  traité,  et,  pour 
que  rien  ne  manquât  à  sa  réception,  elle  eut  le  lende- 
main de  mon  arrivée  trente  personnes  à  dtner. 

Un  général  espagnol,  qui  n'était  ni  sans  esprit  ni  sans 
entente  de  son  métier,  se  trouvant  au  nombre  des  con- 
vives, il  fut  impossible  d'éviter  de  parler  de  guerre  et 
de  ne  pas  en  venir  à  nos  illustrations  militaires.  Plaçant 
naturellement  le  Premier  Consul  hors  de  tout  parallèle, 
ce  général  me  pria  de  lui  dire  à  qui,  de  Moreau  ou  de 
Masséna,  il  était  juste  de  donner  la  priorité  comme 
généfal. 

Après  avoir  établi  la  diiïérence  entre  leur  caractère, 
leur  genre  d'esprit  et  leur  instruction,  les  ayant  fait  con- 
naître par  leurs  principaux  faits  d'armes  et  ayant  con- 

\^^  poUs  fauves  et  longs,  la  tôle,  le  museau  et  rœil  du  renard;  enûo 
^  aboyait  comme  un  chien,  mais  il  était  sans  queue. 


260    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIRBAULT. 

staté  que,  malgré  tout,  la  guerre  des  montagnes  serait 
plus  spécialement  du  fait  du  général  Masséna,  la  guerre 
des  plaines  du  fait  du  général  Moreau  :  «  Je  suppose, 
dis-je,  que,  dans  un  terrain  mixte,  mais  égal  pour  Tun 
et  l'autre  parti,  avec  des  forces  et  des  moyens  sem- 
blables, ces  deux  chefs  se  trouvent  inopinément  aux 
prises.  Eh  bien,  dans  cette  situsftion,  le  général  Moreau 
commencera  incontestablement  par  avoir  l'avantage; 
mais,  comme  il  est  impossible  que  dans  le  cours  d'une 
grande  bataille  on  ne  fasse  pas  de  fautes,  comme  il  n'est 
pas  moins  indiscutable  qu'avec  son  coup  d'œil  d'aigle  le 
général  Masséna  jugera  toutes  celles  de  son  ennemi  et 
qu'il  en  profitera  avec  la  rapidité  de  la  foudre,  il  finira 
par  arracher  la  victoire,  parût-elle  désespérée.  D'où  je 
conclus,  ajoutai-je,  que  Moreau  est  le  premier  de  nos 
militaires,  Masséna  le  premier  de  nos  hommes  de  guerre; 
en  d'autres  termes,  que  Moreau  est  le  premier  de  nos 
généraux  d'armée,  Masséna  le  premier  de  nos  généraux 
de  bataille;  mais  d'où  je  tire  également  cette  conséquence 
que.  jusqu'à  un  certain  point,  Moreau,  homme  de  médi- 
tation et  d'expérience  raisonnée,  pourra  vieillir  impu- 
nément, alors  que  Masséna,  homme  d'inspiration  et 
d'impulsion,  ne  le  pourra  pas;  ce  qui  me  conduit  à  ce 
corollaire  que  tant  que  Masséna  sera  dans  l'âge  de  la 
force,  il  aura  sur  Moreau  un  avantage  tenant  de  la 
puissance  de  la  nature,  avantage  que  Moreau  reprendra 
sur  lui  à  mesure  que  le  calcul  et  le  raisonnement  sup- 
pléeront à  ce  qui  ne  peut  résulter  que  de  l'activité,  de 
l'Âge  viril  et  de  la  chaleur  du  sang.  > 

Ce  jugement  frappa  assez  mon  auditoire  pour  que 
moi-même  j'en  gardasse  le  souvenir,  et  je  ne  me  doutais 
pas  alors  que  ce  serait  dans  la  Péninsule  même  qu'il 
serait  confirmé.  Le  général  Masséna  a  fini  d'être  un 
homme  de  guerre  après  la  campagne  de  Pologne  et  les 


PARALLÈLE  ENTÉE  MASSÉNA   ET  MOREAU.       261 

Tomissements  de  sang  qu'il  y  eut;  dès  lors  il  n'était  plus 
lui-même;  amaigri,  les  traits  décomposés,  il  était  sans 
forces  quand  on  l'envoya  en  Portugal  pour  faire  ternir 
par  lui-même,  et  aux  dépens  de  ce  qui  lui  restait  d'exis- 
tence, une  gloire  dont  on  était  jaloux  parce  que  lui  seul 
se  l'était  faite.  Il  ne  fut  plus  là  qu'un  homme  se  survi- 
vant à  lui-même,  et  aussi  inégal  qu'incomplet;  dirai-je 
que  dans  la  marche  d'Almeida  à  Santarem,  dans  la 
longue  halte  sur  le  Tage,  il  n'eut  plus  que  de  la  téna- 
cité, mais  pas  une  inspiration  de  guerre?  Il  se  trouva  ne 
plus  avoir  d'autorité  et  fut  bravé  par  des  hommes  qui 
naguère  se  seraient  précipités  pour  exécuter  ses  moin- 
dres ordres.  Quant  à  Moreau,  dans  la  situation  indigné 
dont  un  boulet  françaisa  fait  justice,  il  fut  encore  capable, 
étant  adjudant  général  d'Alexandre  en  1813,  de  conce- 
Yoir  un  excellent  plan  de  campagne;  il  eut  le  sang-froid 
de  donner  ce  conseil  qui  décida  de  nos  désastres  :  c  Bat- 
tez en  retraite  toutes  les  fois  que  vous  serez  en  présence 
de  Napoléon,  attaquez  toutes  les  fois  que  vous  n'aurez 
à  combattre  que  ses  généraux.  »  Et,  ne  perdant  rien  de 
8a  présence  d'esprit  jusque  dans  la  trahison,  il  fit  souil- 
ler le  sol  de  la  France  et  Paris  par  les  hordes  qui  nous 
arrachèrent  des  frontières  que  la  nature  et  la  victoire 
nous  avaient  données. 


CHAPITRE  IX 


Si,  à  l'exception  de  quelques  heures  passées  à  Yitoria, 
mon  voyage  à  travers  cette  fastidieuse  Espagne  fut  au 
dernier  point  monotone  et  triste,  celui  de  la  Bidassoa  à 
Paris  ne  fut  ni  l'un  ni  Tautre. 

J'avais  une  dette  à  régler  avec  les  douaniers  français 
de  la  Bidassoa;  nous  nous  gardions  rancune,  eux  pour 
le  coup  de  canne  qu'un  des  leurs  avait  reçu  de  moi,  moi 
pour  rimperlinence  qu'ils  avaient  eue  de  me  dénoncer; 
et  si  j'avais  laissé  faire  mes  aides  de  camp  et  les  trente 
chasseurs  à  cheval  qui  formaient  mon  escorte,  la  scène 
aurait  été  violente;  mais  je  résolus  de  n'en  venir  vis-à- 
vis  de  tels  adversaires  à  une  correction  violente  qu'au- 
tant qu'ils  la  provoqueraient,  et,  pour  ne  pas  les  traiter 
avec  plus  d'importance  qu'ils  n'en  méritaient,  je  voulus 
commencer  par  m'amuser  d'eux. 

En  conséquence,  ma  division  marchant  par  hrîgadcs 
et  moi  avec  la  dernière,  je  fis  mettre  mes  effets  et  ceux 
de  mes  aides  de  camp  et  domestiques  sur  les  voitures 
de  hagagcs  de  ma  seconde  brigade,  de  sorte  que  toutes 
nos  hardes,  y  compris  le  drap  de  contrebande  acheté  à 
Ségovie,  entrèrent  en  France  vingt-quatre  heures  avant 
moi.  Arrivant  à  la  Bidassoa,  je  n'avais  donc  ni  un  porte- 
manteau ni  un  sac  de  nuit;  toutefois  rien  ne  décelait 
cette  disposition  :  mon  fourgon  d'abord,  ma  calèche 
ensuite,  tous  deux  bien  fermés,  couraient  devant  moi, 


CULBUTE  DE  DOUANIERS.  263 

et  je  les  suivais  au  trot  comme  s'ils  avaient  contenu  les 
objets  les  plus  précieux. 

La  Bidassoa  franchie,  je  vis  tous  mes  douaniers  sous 
les  armes,  en  grande  tenue  et  en  bataille  devant  leur 
maison.  Dès  que  je  fus  à  leur  hauteur,  les  chefs  et  une 
douzaine  d'hommes  sur  trente  s'avancèrent;  mais,  affec- 
tant de  causer  avec  Richebourg  et  de  ne  les  voir  ni  les 
entendre,  je  les  dépassai  de  plusieurs  centaines  de  pas 
et  ne  m'aperçus  que  j'avais  à  leur  répondre  qu'après  les 
avoir  suffisamment  essoufQés.  Quand  j'eus  donné  l'ordre 
d'arrêter,  ils  visitèrent  la  calèche,  furent  très  surpris 
de  la  trouver  vide,  et  je  leur  fis  donner  les  clefs  des 
deux  cadenas  du  fourgon.  A  la  manière  dont  ils  se  pré- 
cipitèrent dessus,  on  eût  dit  qu'ils  le  prenaient  d'assaut. 
Plus  de  dix  d'entre  eux  étaient  grimpés  aux  trois  côtés 
qu'allait  laisser  libre  le  couvercle,  et,  lorsque  celui-ci  se 
souleva,  tous  avancèrent  la  tète,  se  pressant  à  qui  ferait 
la  première  découverte.  Jamais  zèle  ne  fut  plus  mal 
récompensé  :  le  fourgon  ne  contenait  que  nos  dix  grands 
chiens  et  le  chien  renard,  enfermés  là  depuis  plus  de 
deux  heures  et  qui  mirent  la  plus  grande  véhémence 
pour  recouvrer  leur  liberté,  sautant  à  la  figure  des  doua- 
niers qui  furent  presque  tous  jetés  à  terre.  Tombés 
pêle-môle  avec  les  chiens,  les  malheureux  se  relevèrent 
comme  ils  purent,  les  uns  meurtris  de  leur  chute,  les 
autres  plus  ou  moins  égratignés,  tous  ayant  leurs  habits 
brodés  crottés  ou  déchirés.  Dès  que  je  les  revis  sur 
pattes  :  t  Votre  visite  est-elle  terminée?  •  leur  deman- 
dai-je  gravement.  Sur  leur  réponse  afQrmative  et  au 
désespoir  de  mon  escorte,  que  j'eus  mille  peines  à  con- 
tenir, je  bornai  ma  vengeance  à  cette  intervention  de 
DOS  chiens. 

A  Bayonne,  je  rencontrai  M.  Desportes,  qui  se  trou- 
vait sans  voiture,  et  je  lui  fis  accepter  une  place  dans 


S64    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAtILT. 

ma  calèche  jusqu'à  Paris,  ce  qui  me  décida  à  faire  par- 
tir mon  valet  de  chambre  par  la  diligence  avec  mon 
domestique  et  mes  chiens.  C'était  changer  l'équivalent 
d'une  solitude  fastidieuse  contre  la  société  d'un  homme 
charmant,  dont  la  conversation  était  aussi  agréable 
qu'instructive,  et  qui  me  conta  une  foule  d'anecdotes 
sur  tout  ce  qui  tenait  à  l'Espagne,  à  la  cour  de  Charles  IV 
et  à  des  événements  dans  lesquels  il  avait  joué  un  rôle 
important,  auxquels  j'avais  pris  part  à  peu  près  en 
aveugle.  Je  lui  dus  des  révélations  très  précieuses,  mais 
j'eus  le  tort  de  ne  pas  en  prendre  note  de  suite;  il  devait 
toujours  me  les  donner  par  écrit;  de  fait,  je  me  trouve 
à  court  pour  en  rien  dire. 

M.  Desportes  était  fort  pressé  de  rejoindre  Lucien  qui 
le  précédait;  j'étais  fort  désireux  aussi  de  marcher  vite, 
et  nous  nous  trouvâmes  d'accord  pour  ne  pas  nous 
arrêter.  Une  seule  traite  nous  amena  de  Bayonne  à  Bar- 
bezieux;  mais,  informés  que  les  chemins  devenaient 
presque  impraticables  et  que  môme  de  jour  nous  aurions 
mille  peines  à  ne  pas  y  rester,  nous  couchâmes  chez  un 
nommé  Gandaubert,  aubergiste  très  confortable  et 
qui  soutenait  avec  honneur  la  réputation  des  pâtés  de 
Barbezieux.  Nous  ne  regrettâmes  donc  pas  notre  séjour; 
la  sortie  de  la  ville  ne  nous  ménageait  pas  autant 
d'agrément. 

A  cette  époque,  les  routes,  défoncées  partout,  ren- 
daient très  difQcile  de  voyager  en  France,  et,  pour  se 
procurer  les  ressources  nécessaires  à  leur  rétablissement, 
on  avait  créé  des  barrières  de  péage  de  poste  en  poste, 
moyen  exécrable  dont  les  frais  et  les  vols  dévoraient  les 
produits,  et  dont  la  perception  donnait  lieu  à  mille 
chicanes;  toutefois  les  militaires  voyageant  avec  des 
feuilles  de  route  étaient  exemptés  de  ces  péages.  Or  le 
commis  de  la  barrière  de  Barbezieux,  route  d'Angou- 


QUERELLE  DE  BARRIÈRE.  S65 

iéme,  nommé  Mouchère,  se  trouvait  être  des  plus  gros- 
siers; souvent  il  se  cachait,  et  si  un  paysan,  ne  l'aperce- 
vant point,  passait  vite  dans  Tespoir  d'échapper  au  péage, 
le  terrible  commis  courait  après  le  malheureux,  l'arrêtait 
ti  lui  faisait  payer  l'amende.  Quant  à  moi,  et  au  moment 
où,  en  réponse  à  sa  demande  de  payement,  je  lui  remis 
ma  feuille  de  route  :  c  Ah  !  ah  !  s'écria-t-il  en  me  regar- 
dant avec  colère,  on  me  vole  tous  les  jours;  mais  f , 

)n  ne  me  volera  pas  aujourd'hui.  >  U  se  mit  à  épeler 
ma  feuille  de  route  mot  par  mot,  les  notes  y  comprises, 
le  l'invitai  à  en  finir  un  peu  plus  vite  :  c  Oh  !  je  ne  suis 
pag  pressé  >,  reprit-il,  et  il  se  mit  à  recommencer.  Un 
saint  n'y  aurait  pas  tenu;  il  faisait  un  froid  de  loup,  les 
glaces  de  la  calèche  restaient  ouvertes;  je  pensais  aux 
cent  quatre-vingts  lieues  qui  nous  restaient  à  faire,  et, 
perdant  patience,  j'arrachai  ma  feuille  de  route  en  disant 
an  commis  que  j'allais  lui  payer  la  barrière,  mais  que 
son  insolence  lui  coûterait  cher,  c  Que  tu  me  payes  la 
barrière  ou  non,  répliqua-t-il,  je  vais  commencer  par  la 
fermer.  »  Et  il  la  ferma.  Déjà,  et  ayant  mon  sabre  à  mon 
ceinturon,  j'avais  sauté  de  la  calèche,  et,  comme  il  vit  que 
j'allais  à  la  barrière  dans  l'intention  de  la  rouvrir,  cet 
homme  fort  et  trapu,  tout  en  appelant  son  fils  qui  accou- 
rut pour  le  seconder,  s'élança  sur  moi  comme  un  furieux, 
et,  me  saisissant  par  le  collet  de  mon  gilet,  attendu  que 
Qia  redingote  était  ouverte,  il  me  le  déchira  du  haut  en 
bas.  Ici  j'aurais  peine  à  dire  ce  qui  se  passa  en  moi;  forcé 
de  m'en  tenir  aux  faits,  je  me  bornerai  donc  à  ajouter 
que  lorsque  le  fils ,  grand  garçon  de  vingt  à  vingt-cinq 
ans,  arriva  vers  moi,  il  avait  sur  la  poitrine  la  pointe  de 
mon  sabre,  qui  venait  de  faire  lâcher  prise  au  père  en 
lui  coupant  les  trois  os  de  la  jointure  du  coude. 

L'un  de  mes  assaillants  se  trouvait  donc  hors  de  com- 
bat, et  l'autre  reculait,  lorsque  M.  Desportes  mit  pied  a 


366    MÉMOIRES   DU  GÉNÉBAL  BARON   THIÊBAULT. 

terre  et  m'engagea  à  aller  avec  lui  terminer  cette  affaire 
chez  le  sous-préfet,  que  d'ailleurs  il  connaissait  et  que 
même  il  avait  fait  nommer,  pendant  que  sous  Lucien 
il  était  secrétaire  général  du  ministère  de  l'intérieur. 
Nous  partîmes  suivis  par  les  deux  Mouchère  et  escortés 
par  une  foule  de  curieux.  Les  faits  furent  exposés  de 
part  et  d'autre;  informé  de  l'aventure,  Gandaubert 
nous  avait  rejoints,  et,  par  reconnaissance  pour  la  carte 
que  nous  avions  généreusement  payée  et  pour  les  pâtés 
que  nous  avions  achetés,  il  nous  fut  très  utile  en  citant 
toutes  sortes  de  faits  les  plus  désavantageux  au  compte 
de  ce  Mouchère.  Finalement,  le  sous-préfet,  tout  en  nous 
prévenant  qu'il  ne  dépendrait  pas  de  lui  d'empêcher  une 
action  judiciaire,  nous  donna  deux  gendarmes  qui  nous 
firent  rouvrir  la  barrière. 

A  peine  la  barrière  dépassée,  M.  Desportes  me  dit  : 
€  Vous  avez  peut-être  été  étonné  que  je  sois  resté  témoin 
inactif  de  votre  lutte  avec  ces  deux  gaillards,  et  je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  sans  doute  que,  si  vous  aviez 
été  en  danger,  vous  n'eussiez  pas  attendu  longtemps 
mon  aide;  mais  votre  coup  de  sabre  donné,  j'ai  pensé 
aux  suites  de  l'incident,  et  j'ai  considéré  que  si,  moi,  non 
militaire,  j'avais  pris  part  à  la  lutte,  vous  ne  pouviez 
plus  échapper  aux  assises,  tandis  que,  aucun  bourgeois 
ne  se  trouvant  mêlé  à  cette  affaire,  il  vous  serait  facile 
de  la  faire  renvoyer  devant  un  conseil  de  guerre.  » 

Lorsqu'au  premier  relais  nous  quittâmes  notre  postil- 
lon, mon  seul  témoin  avec  M.  Desportes,  j'avais  eu  soin 
de  lui  donner  un  louis  pour  boire;  mais  l'aventure  était 
loin  de  me  laisser  sans  inquiétude.  D'une  part,  je  fus 
cité  par-devant  les  assises;  de  l'autre,  Mouchère  manqua 
crever  (1). 

(1)  Je  me  rappelle  môme  que  Richebourg,  passant  à  Barbezicux, 
m'écrivit  que  ce  terrible  homme  était  raouraut,  et  que  sa  lettre. 


LA  FIN   D'UNE  MAUVAISE  AFFAIRE  Î67 

H.  Joly,  conseiller  à  la  cour  d'appel  de  Paris,  magis- 
trat si  respectable  et  si  respecté,  l'ami  d'enfance  de  mon 
père,  mon  ami,  mon  conseil  et  mon  recours  dans  les 
occurrences  graves,  fut  d'avis  de  voir  le  ministre  de  la 
justice  (le  même  Abrial  que  j'avais  connu  à  Naples)  et 
m'accompagna  chez  lui.  La  séance  fut  longue  et  sérieuse, 
quoiqu'un  moment  égayée,  lorsque  dans  mon  exaspé- 
ration je  dis  c  que  j'aurais  sabré  le  bon  Dieu  s'il  avait 
mis  la  main  sur  moi  ».  M.  Joly,  rappelant  l'insolence  de 
ceMouchère,  cette  circonstance  qu'il  avait  tort  et  dans  le 
fond  et  dans  la  forme;  insistant  sur  la  voie  de  fait  qu'il 
s'était  permise;  faisant  considérer  que  j'étais  militaire 
en  activité  de  service  et  que  je  voyageais  par  ordre; 
observant,  en  outre,  qu'aucun  bourgeois  n'était  impli- 
qué dans  l'affaire,  et  que,  me  trouvant  attaqué,  je  ne 
pouvais  l'être  que  devant  mes  juges,  obtint  que  je  fusse 
renvoyé  par-devant  les  tribunaux  militaires.  Le  conseil 
de  guerre  séant  à  Périgueux  fut  donc  nanti  de  cette 
affaire,  et,  comme  le  bonheur  voulut  qu'il  pût  être  présidé 
par  le  général  de  division  Gardanne,  mon  ami,  Mouchère 
sentit  que,  n'ayant  d'ailleurs  que  ce  qu'il  avait  mérité, 
il  ne  lui  restait  qu'à  tirer  de  moi  quelque  argent.  Sur 
ces  entrefaites,  Salafon  passa  à  Barbezieux;  il  voulut 
bien  s'y  arrêter  pour  finir  cette  désagréable  affaire,  et, 
chaudement  secondé  par  Gandaubert  dont  j'avais  entre- 
tenu le  zèle  en  lui  demandant  deux  gros  pâtés  par  mois, 
il  parvint  à  tout  arranger  au  moyen  de  cinq  cents  francs. 
C'était  à  peu  près  ce  qu'avait  coûté  le  traitement  de  ce 
Mouchère,  qui  de  plus  avait  perdu  sa  place  et  était 
estropié.  Quant  à  moi,  en  pourboires,  pâtés,  frais  et  in- 
demnité, j'en  fus  pour  quarante  napoléons  et  un  gilet  (1). 

que  j'ai  reçue  comme  je  montais  en  voiture  pour  aller  au  Lai, 
n'égaya  pas  ma  soirée. 
(4)  Dans  le  voyage  qui,  en  1S27,  me  ramena  par  Bordeaux  de 


S68    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Au  reste,  ces  maudits  commis  de  barrière  furent  mon 
fléau.  Dix  mois  après,  j'avais  à  Tours,  où  je  comman- 
dais, une  autre  afîaire  avec  un  de  ces  oiseaux,  auquel 
j'avais  coupé  la  figure  d'un  coup  de  cravache.  A  la  bar- 
rière de  Vincennes,  un  troisième  porta  plainte  pour  une 
malheureuse  tape  que  je  lui  avais  donnée;  enfin,  com- 
mandant à  Versailles  et  éternellement  arrêté  à  la  bar- 
rière de  Ville-d'Avray  par  un  maudit  commis  qui  quatre 
fois  par  vingt-quatre  heures  me  voyait  passer  dans  le 
même  cabriolet,  allant  à  Paris  ou  revenant  de  Paris,  il 
arriva  qu'un  jour,  envoyé  promener  par  moi,  il  se  mit 
à  crier  et  à  courir  pour  s'emparer  de  mes  rênes.  0ht 
ma  foi,  exaspéré,  au  moment  où  il  se  trouva  entre  un 
mur  que  je  longeais  et  mon  cabriolet,  je  rabattis  mon 
cheval  de  son  côté,  et  le  ventre  du  commis  se  trouva 
pincé  entre  la  muraille  et  le  moyeu  de  ma  roue,  de  telle 
façon  qu'habit  vert  et  chemise,  tout  fut  arraché,  y  com« 
pris  un  cri  superbe.  Par  bonheur,  ces  commis  et  ces 
barrières  furent  supprimés,  et  il  était  temps  pour  moi, 
car  je  ne  sais  ce  qui  m'en  serait  arrivé. 

Je  ne  suis  jamais  rentré  en  France,  je  n'ai  jamais 
franchi  les  barrières  de  Paris,  après  des  absences  de 
guerre,  sans  une  vive  émotion.  La  vue  seule  de  cette 
terre  sacrée,  de  cette  cité  de  souvenirs  et  d'espérances, 

Ria  à  Paris,  je  repassai  à  Barbezieux  avec  M.  de  La  Roscrie  et 
Alfred,  et  pour  la  première  fois,  depuis  1801,  je  m'y  arrclai.  En 
rentrant  dans  Taubcrgo  où  j'avais  couché  avec  M.  Desportos .  je 
dcmundai  Gandaubert;  il  ôlait  mort.  Après  quelques  mots  do 
regrels  adressés  à  sa  veuve,  je  lui  demandai  si  elle  no  me  recon- 
naissait pas,  et  comme  elle  hésitait  :  «  Quoiqu'il  y  ait  vingt-six 
ans  que  je  n'aie  couché  chez  vous,  répliquai-je,  votre  mari  m'aurait 
reconnu  de  suite.  —  Aht  monsieur,  s'écria-l-elle,  vous  êtes  le  géné- 
ral Thiébaultl  »  Et  a  ce  nom,  enfants,  cuisiniers,  marmitons 
accoururent.  Mon  aventure  était  encore  présente  à  tous  ;  tous  vou- 
lurent me  revoir  ou  m'avoir  vu,  et  l'empressement  fut  tel  que,  pour 
y  répondre  honorablement,  je  dus  acheter  les  plus  beaux  pâtés 
qui  se  trouvèrent  faits. 


L'ÉMOTION    DU    RETOUR.  260 

faisait  vibrer  mes  nerfs,  et  Ton  comprend  d'après  cela 
combien  plus  vives  étaient  mes  impressions.  Depuis 
oeuf  ans,  au  milieu  des  ivresses  mêmes  de  la  victoire, 
au  milieu  du  broubaha  des  réjouissances  publiques, 
j'avais  retrouvé  la  France  inquiète  et  souffrant  de  la 
cessation  du  commerce  extérieur,  de  la  mort  de  presque 
toutesles  industries.  Bordeaux  surtout,  dont  les  richesses 
avaient  été  si  grandes  et  dont  on  disait  que  ses  habi- 
tants auraient  c  pu  la  faire  paver  avec  des  pavés  d'or  » ,  se 
trouvait  déchue  de  sa  prospérité,  et,  pour  ne  parler  que 
de  ses  vignes,  elle  était,  comme  tant  d'autres  pays  de 
vignobles,  réduite  à  les  arracher  pour  demander  à  la  terre 
des  récoltes  qui  n'attestaient  que  la  détresse.  Quant  à 
Paris,  privé  de  cette  masse  d'étrangers,  de  ce  mouve- 
ment d'affaires  indispensable  pour  le  vivifier,  il  était 
morne.  L'argent,  qui  cependant  ne  manquait  pas,  était 
improductif,  faute  de  confiance  et  de  circulation.  Or,  à 
ces  pertes  continues  et  croissantes,  grâce  à  la  puissance 
et  au  génie  avec  lesquels  la  France  fut  gouvernée  par 
le  Premier  Consul,  avait  succédé  une  véritable  expan- 
sion. Du  moment  où  la  paix  avec  l'Angleterre  fut  signée, 
Bordeaux  réexporta  ses  vins,  désencombra  ses  celliers; 
ses  terres,  que  l'on  donnait  pour  le  prix  d'une  année  de 
leurs  anciens  revenus,  reprirent  une   grande  valeur. 
Toutes  les  villes  de  la  Loire,  Tours  y  compris,  parta- 
geaient ce  bonheur,  auquel  Orléans  allait  participer  par 
la  remise  en  activité  de  ses  raffineries.  Paris  redevenait  le 
rendez-vous  d'une  foule  d'étrangers  de  marque  qui  y  fai- 
saient affluer  l'or  de  l'Europe,  et  c'est  sous  cette  impres- 
sion de  prospérité  et  de  bonheur  que  j'y  rentrai.  Mais, 
dès  mon  arrivée,  ce  fut  une  triste  nouvelle  qui  m'ac- 
cueillit, la  nouvelle  de  la  mort  de  César  Ducrest,  que  j'ai- 
mais comme  j'avais  aimé  Guibert,  commej'aimais  LaSalle, 
et  cette  mort  était  le  résultat  du  plus  misérable  accident. 


270    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Aux  fêtes  données  pour  célébrer  la  paix  avec  l'Angle- 
terre, un  feu  d'artifice  fut  tiré  sur  la  Seine.  Pour  mieux 
voir  le  feu,  le  comte  de  Valence,  ayant  alors  quarante- 
cinq  ans,  un  vieillard  de  quatre-vingts,  et  César,  qui 
n'avait  pas  la  trentaine,  montèrent  dans  un  bateau 
qu'une  déplorable  imprévoyance  fit  trop  approcher  des 
barques  d'artifice.  Le  bouquet  tiré,  les  dernières  bombes 
annonçaient  la  clôture  de  la  fête,  quand  la  mèche  d'une 
de  ces  bombes,  se  trouvant  trop  longue  ou  humide, 
acheva  sa  parabole  sans  prendre  feu,  et,  par  une  atroce 
fatalité,  elle  tomba  perpendiculairement  sur  la  tête  de 
ce  malheureux  César  et  le  tua;  elle  cassa  le  bras  si  vail- 
lant du  comte  de  Valence  et  ne  fit  pas  le  moindre  mal 
au  vieillard  dont  la  carrière  allait  finir,  et  qui,  dans  le 
fait  et  trois  mois  après,  avait  cessé  de  vivre.  Ainsi  se 
joue  de  nous  la  destinée! 

Le  lendemain  démon  arrivée,  je  fus  rendre  mes  devoirs 
à  Lucien,  au  général  Berthier,  au  général  Junot  et  à 
Murât.  Murât,  avec  sa  franchise  et  son  expansion  chevale- 
resque, fut  pour  moi  ce  qu'il  avait  toujours  été,  c'est-à- 
dire  amical  et  bienveillant.  Le  général  Junot  partici- 
pant de  ses  qualités  comme  de  ses  dispositions  a  mon 
égard,  je  n'eus  également  qu'à  me  louer  de  sa  réception. 
Lucien  m'accueillit,  comme  à  Madrid,  de  la  manière  la 
plus  gracieuse,  et  pourtant,  ce  qui  me  prouva  une 
réserve  de  sa  part,  il  ne  me  dit  pas  un  mot  de  la  manière 
dont  il  venait  de  faire  le  trajet  de  Bayonne  à  Paris.  Pen 
dant  ce  trajet,  désirant  garder  l'incognito,  il  avait  fait 
voyager  sous  mon  nom  son  secrétaire  intime ,  qui  avait 
avec  moi  quelque  analogie  de  taille,  et  il  voyagea,  lui, 
sous  la  qualification  de  mon  aide  de  camp;  ce  qui  le  dis- 
pensait de  prendre  un  nom,  mais  ce  qui  avait  amené 
quelques  scènes  bizarres  et  d'un  homme  qui  me  sou- 
tint que  je  ne  pouvais  être  moi,  puisqu'il  m'avait  vu 


M""  HAMELIN.  271 

passer  il  y  a  huit  jours,  et  de  l'aide  de  camp  Lucien, 
grondant  son  général  de  ce  qu'il  était  trop  parcimonieux, 
attendu,  disait-il,  que  c  quand  le  générai  Thiébault  avait 
passé  quelque  part,  on  avait  l'habitude  de  se  souvenir 
de  sa  générosité  ».  Fait  que  ce  secrétaire  venait  de  me 
conter  pendant  que,  dans  le  salon  de  Lucien,  j'attendais 
le  moment  d'être  introduit  dans  son  cabinet. 

Quant  au  général  Berthier,  à  part  cette  espèce  de 
brusquerie  qui  lui  était  naturelle,  mais  qui  de  la  part 
d'un  chef,  d'un  ministre  de  la  guerre  déjà  placé  aussi 
haut,  n'avait  rien  de  choquant,  il  ne  fut  pas  trop  mal 
pour  moi;  il  m'invita  môme  à  dîner  et  à  des  soirées  dan- 
santes qu'il  avait  une  fois  par  décade.  Ces  soirées  étaient 
nombreuses  et  brillantes;  une  foule  de  femmes  remar- 
quables par  leur  beauté  en  faisaient  l'ornement;  mais» 
quelque  charme  qu'elles  exerçassent,  la  seule  d'entre 
elles  que  ma  mémoire  fasse  surgir  est  Mme  Hamelin, 
qui  dansait  les  contredanses  avec  la  même  perfection 
que  les  jouait  Julien,  de  sang  mêlé  comme  elle  (1). 
Mme  Hamelin,  qui  avait  conquis  et  justifiait  parfaite- 
ment le  sobriquet  du  «  plus  grand  polisson  de  France  », 
fut  pendant  quelque  temps  de  mode  parmi  les  hommes 
les  plus  dissolus.  Plus  tard,  j'aurai  à  citer  d'elle  un 
trait  abominable;  pour  le  moment,  elle  était  la  mat- 
tresse  du  général  Fournier,  que  peu  après  la  police 
arrêta,  l'ayant  découvert  sur  une  heure  du  matin  entre 
les  deux  matelas  du  lit  de  ce  c  polisson  »,  lequel  s'était 
rendu  célèbre  par  des  faits  du  genre  de  celui-ci.  Elle 
était  arrivée  un  jour  au  Raincy  pour  prendre  je  ne  sais 
quelle  part  à  une  chasse  à  laquelle  ne  devaient  assister 

(l)Le  mulâtre  Julien,  chef  d'orchestre  de  bals  et  conduisant  la 
musique  aux  réunions  de  Berthier,  jouait  la  contredanse  si  nier- 
▼eilleasement  qu'on  lui  demandait  de  la  jouer  eu  soliste,  et  que  le 
premier  violoD  du  moode  oe  l'aurait  pas  mieux  jouée  que  lui. 


272    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

que  des  hommes  et  à  laquelle  par  conséquent  elle 
n'était  pas  invitée.  Elle  trouva  tous  les  chasseurs  à 
cheval,  et  comme  personne  n*osa  lui  offrir  même  un 
cheval  de  suite,  elle  eut  l'agilité,  la  force,  reffronteric 
de  suivre  la  chasse  à  pied.  C'est  grAce  à  de  telles 
prouesses  qu'elle  était  parvenue  à  se  faire  une  célébrité 
et  à  forcer  l'entrée  des  maisons  les  plus  honorables;  mais, 
pour  moi,  sa  couleur,  ses  cheveux  crépus,  son  fumet  et 
le  scandale  de  sa  vie  m'en  tinrent  toujours  éloigné. 

Je  continuai  à  aller  de  temps  à  autre  à  ces  bals  do 
général  Berthier,  alors  que  je  n'allai  que  plus  rarement 
chez  le  général  Junot  et  chez  Murât,  et  que  n'ayant 
reçu  aucune  invitation  chez  Lucien,  je  ne  mis  plus  les 
pieds  chez  lui.  Ce  fut  un  tort,  mais  de  ces  torts  ma  vie 
en  est  remplie,  et,  par  quelque  sentiment  qu'ils  fussent 
inspirés,  réserve,  négligence  ou  ûerté,  ils  ne  créèrent  pas 
moins  à  mon  égard  une  fausse  interprétation  qui  me  fit 
compter  au  nombre  des  ennemis  du  Premier  Consul,  plus 
tard  de  l'Empereur,  alors  que  je  n'étais  que  mon  propre 
ennemi  et  que  je  ne  faisais  de  mal  qu'à  moi-môme. 

Et,  cependant,  si  j'avais  mieux  uni  ma  destinée  à  celle 
de  l'Empereur,  eût-elle  été  plus  heureuse?  Des  trois 
généraux  dont  je  viens  de  parler,  quel  est  celui  dont  on 
n'aurait  ambitionné  le  sort?  A  force  de  prospérités, 
leur  fortune  semblait  fixée  sans  retour  possible.  Eh 
bien,  quelle  a  été  leur  fin?  Berthier,  entraîné  à  délaisser, 
disons  le  mot,  à  trahir  celui  à  qui  il  devait  son  rang,  ses 
richesses  et  son  illustration,  ne  pouvant  manquer  d'être 
contristé  de  regrets,  de  remords,  meurt  en  tombant  da 
haut  du  palais  de  Bamberg  et  s'écrase  sur  le  pavé. 
Junot,  à  la  suite  de  chagrins  d'autant  plus  horribles  pour 
lui,  qu'ils  lui  venaient  d'un  maître  qui  était  son  idole, 
qu'ils  prouvaient  que  d'implacables  ennemis  lui  avaient 
enlevé  un  attachement  qui  était  sa  vie,  Junot  devint  fou 


LA   FIN   DES   GRANDEURS  273 

et,  n'existant  plus  que  pour  se  détruire,  l'ayant  vaine- 
ment tenté  à  plusieurs  reprises,  déjà  mutilé,  il  découvre 
les  débris  d'une  vieille  paire  de  ciseaux  et  s'assassine  à 
coups  redoublés;  enfin  Murai,  parvenu  au  faite  des 
grandeurs.  Murât  roi,  osant  compter  sur  la  populace 
napolitaine,  comme  Napoléon  avait  compté  sur  le  peuple 
français,  est  arrêté,  jugé  par  des  misérables,  naguère  ses 
sujets,  comme  l'eût  été  un  forban,  et  ce  héros,  dont 
l'ombre  du  duc  d'Enghien  put  achever  de  torturer  les 
derniers  moments,  passe  presque  sans  intermédiaire  du 
trône  au  supplice  des  criminels,  et  cela,  dans  un  des 
plus  vils  hameaux  des  contrées  qui  avaient  été  soumises 
à  son  sceptre. 

Et  si  de  Berthier,  qu'une  attaque  d'apoplexie  jette  en 
bas  de  son  balcon  en  1815  et  qui  meurt  en  arrivant  à 
terre,  si  je  passe  à  sa  famille,  quelle  fin  aussi!  Léo- 
pold  meurt  en  1804  d'une  maladie  épidémique  gagnée 
au  mauvais  air  du  Hanovre  ;  César  se  trouvant  à  Gros- 
bois,  en  1819,  a,  comme  son  atné,  une  attaque  d'apo- 
plexie au  moment  où  il  montait  en  bateau  et  meurt  en 
tombant  à  l'eau.  Mme  d'Augirauville,  se  trouvant  dans 
«a chambre,  a,  en  1826,  une  attaque  d'apoplexie  et  meurt 
en  tombant  dans  le  feu.  Ainsi  ces  trois  frères  et  cette 
aœur  périssent  par  les  quatre  éléments.  La  nature  leur 
a  donc  fait  l'honneur  de  déployer  contre  eux  les  plus 
liobles  moyens  de  destruction,  la  terre,  l'air,  l'eau,  le 
feu;  mais  ce  sont  là  de  ces  honneurs  que  l'on  ne  regrette 
pas  d'avoir  évités,  et,  laissant  de  côté  la  destinée,  je  re- 
tiens aux  événements. 

L'année  1802  m'en  rappelle  un  des  plus  graves,  le 
Concordat.  Je  n'examine  ni  la  nécessité,  ni  l'opportunité 
de  ce  retour  au  culte  catholique  (1);  mais  ce  qu'il  y  a 

U)  Uq  peuple  sans  culte  serait  doue  impossible  à  gouverner. 
^  ^et,  Robespierre  avait  institué  le  culte  de  l'Élre  suprùme,  ot 

ui.  18 


274    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

de  certain,  c'est  que,  à  cette  époque  même,  les  enDemis 
du  Premier  Consul  et  de  la  Révolution  s'en  réjouirent  et 
que  leurs  amis  et  Tarmée  en  masse  en  furent  consternés. 
Quant  au  Premier  Consul,  s'il  pouvait  encore  douter 
de  sa  puissance,  il  eut  dans  cette  occasion  la  preuve 
qu'elle  était  immense;  car  quel  autre  que  lui  n'eût  pas 
échoué  dans  une  pareille  tentative?  Ce  qui  même  achève 
de  prouver  à  quel  point  son  pouvoir  était  déjà  colossal, 
c'est  que,  à  la  face  du  monde,  le  clergé  put  impunément 
offenser  et  braver  dans  cette  cérémonie  tous  les  généraux 
de  France.  Le  croirait-on?  Invités  à  se  trouver  à  Notre- 
Dame,  la  presque  totalité  des  généraux  qui  se  trouvaient 
à  Paris  s'y  rendirent,  à  l'exemple  non  de  Moreau  qui 
n'y  mit  point  les  pieds,  lui  qui  plus  tard  devait  mourir 
le  générai  de  la  coalition  (1),  mais  de  Masséna,  de  Ney, 
de  Lefebvre  et  de  tant  d'autres. 

Eh  bien,  des  places  avaient  été  préparées  à  Notre- 
Dame  pour  tout  le  monde,  excepté  pour  les  généraux, 
de  sorte  que  près  de  soixante  d'entre  eux,  entassés  dans 
le  passage  ménagé  au  centre  de  la  nef,  ne  savaient  où 
aller  ni  que|devenir,  et  se  trouvaient  avoir  à  leur  droite 
plus  de  soixante  prêtres,  commodément  assis  et  qui  regar* 
daient  presque  en  ricanant  ces  officiers,  l'honneur,  la 
gloire  et  l'égide  de  leur  pays.  On  comprend  le  murmure 
qui  s'éleva  et  les  imprécations  qui  s'y  mêlèrent.  Un  aide 
des  cérémonies  accourut  et,  impertinent  jusque  dans  son 
embarras,   marmotta  quïl   ne   savait  comment  faire, 

La  Réveilloro  celui  des  Thûophilanthropes;  je  crois  que,  sans 
Bonaparte.  I;i  Franco  devenait  protestante;  mais,  pour  la  subju- 
guer, il  coiiiuiença  par  la  soumettre  aux  prôtres,  et,  pour  la  pré- 
pariT  au  luxe  qu'il  rêvait  pour  lui-niôrae,  il  rétablit  les  pompes  et 
l'É^Mise. 

(1)  Pendant  tout  le  temps  du  cérémonial,  Morenu  affecta  de  se 
promener  aux  Tuileries  et  devant  le  château,  aûn  qu'on  no  pût  pas 
ne  pas  le  remarquer,  et  qu'il  fût  ainsi  bien  avéré  qu'aucune  affaire 
ne  l'avait  empêché  de  se  rendi*e  à  Notre-Dame. 


LA  CÉRÉMONIE  DO    CONCORDAT.  975 

attendu  qu'il  n'y  avait  plus  de  place  nulle  part.  «  Allez 
voas  faire  f.....  >,  kii  répondit  Masséna;  alors,  empoi- 
gnant et  secouant  la  chaise  du  prêtre  qui  se  trouvait  sous 
sa  main,  il  le  fit  déguerpir  et  prit  la  place.  Cet  exemple, 
suivi  à  l'instant,  substitua  un  peu  brusquement  à  des 
prêtres  et  à  des  néophytes  des  ofiicicrs  qui  n'auraient  pas 
dû  avoir  à  se  placer  eux-mêmes,  dans  une  circonstance 
où  des  généraux,  dont  la  présence  était  une  consécration 
nécessaire,  commandaient  de  trop  justes  égards. 

Cette  espèce  de  bourrasque  une  fois  calmée,  le  cardinal 
de  Boisgelin,   qui  depuis  plusieurs  minutes    était  en 
chaire  et  fort  mal  à  son  aise,  profita  du  premier  instant 
de  calme  pour  commencer  son   discours.  Homme  de 
tact  et  d'esprit,  il  aurait  dû  sentir  que  ce  n'était  pas  le 
moment  d'abuser  de  la  patience  de  son  auditoire.  Je 
m'attendais  donc  à  ce  qu'il  serait  aussi  court  que  je  le 
jugeais  capable  d'être  saillant.  Il  ne  fut  ni  Tun  ni  l'autre, 
et, parlant  comme  dans  le  désert,  il  parla  trop  longtemps. 
Ses  yeux  cherchaient  autour  de  lui  un  visage  attentif 
sur  lequel  il  pût  se  reposer,  et  sa  voix  avait  peine  à 
dominer    les    chuchotements  de  tant   d'hommes  fort 
occupés  de  leurs  griefs  et  nullement  de  ses  grandes 
phrases.  Resté  debout  avec  une  vingtaine  de  généraux, 
je  me  trouvais  un  des  plus  près  de  la  chaire,  et,  comme 
j'étais,  je  crois,  le  seul  qui  écoutât,  les  yeux  du  cardinal 
se  reportaient  à  tout  moment  et  s'arrêtaient  sur  moi. 
Je  crois,  au  reste,  qu'il  ne  l'oublia  pas  et  que  je  dus  à 
cette  déférence  une  partie  de  la  bienveillance  qu'il  me 
témoigna,  lorsque  je  me  retrouvai  avec  lui  à  Tours,  où 
nous  ne  tardâmes  pas  à  nous  rendre,  lui  comme  arche- 
vêque et  moi  comme  commandant  de  la  subdivision. 
Quoi  qu'il  en  soit,  l'exaspération  qui,  à  Notre-Dame, 
avait  été  provoquée  par  une  faute  si  gratuite,  ne  put 
qu'ajoutera  une  désapprobation  qui  était  presque  gêné- 


976    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

raie  et  qui  certes  ne  se  gênait  pas  pour  se  manifester. 

A  ce  sujet,  je  me  rappelle  que,  dans  un  entretien  entre 
le  Premier  Consul  et  le  général  Pommereul,  de  qui  je 
tiens  l'anecdote,  ce  dernier  exposant  ses  craintes  sur  les 
rôles  que  les  prêtres  ne  tarderaient  pas  à  jouer,  les  justi- 
fia par  des  assertions  et  des  citations  si  fortes  que  le 
Premier  Consul  pour  rompre  la  discussion  se  borna  à 
répondre  :  «  Je  saurai  les  empêcher  de  sortir  de  leur 
rôle  de  prêtres.  >  A  quoi  le  général  Pommereul  répli- 
qua «  qu'on  ne  limite  pas  aisément  des  gens  qui  ne 
parlent  qu'à  l'oreille  et  peuvent  faire  du  secret  un  devoir 
de  conscience  ».  Ce  n'est  pas  tout  :  le  général  Delmas, 
qui  cassait  les  vitres  sans  s'embarrasser  qui  les  payerait, 
osa  dire  au  Premier  Consul  :  «  Il  ne  vous  reste  plus 
qu'à  changer  nos  dragonnes  en  chapelets.  Quant  à  la 
France,  elle  n'a  plus  qu'à  se  consoler  de  la  perte  d'un 
million  d'hommes,  qu'elle  aura  inutilement  sacriûés 
pour  mettre  fin  aux  pasquinades  que  vous  ressuscitez.  > 

En  dépit  de  tant  d'humeur,  il  arriva  cependant  ce  qui 
en  pareil  cas  arrive  toujours  :  après  avoir  crié,  on  se 
tait;  après  avoir  beaucoup  parlé  d'une  chose,  on  parle 
d'une  autre;  puis  on  se  résigne  à  ce  qu'on  n'a  pu  em- 
pêcher. Si  donc  les  classes  intermédiaires  se  turent  sur 
leurs  appréhensions,  tout  en  les  gardant  cependant, 
l'aristocratie  vit  dans  les  prêtres  des  auxiliaires  qui  ne 
pouvaient  manquer  de  lui  devenir  utiles  même  contre 
celui  qui  les  lui  rendait,  et  les  basses  classes  retrou- 
vèrent dans  les  églises  un  spectacle  dont  elles  seront 
toujours  avides. 

Mais  j'ai  beau  m'attarder  à  des  sujets  indifférents,  ii 
est  un  aveu  que  je  ne  puis  reculer,  et,  quelque  poignant 
que  ce  souvenir  soit  encore  aujourd'hui,  où,  survivant  à 
toutes  les  illusions  de  la  vie,  j'arrive  à  la  tombe  par  une 
route  si  pénible,  il  faut  bien  en  venir  à  l'anéantissement 


PASSION   TRAHIE.  %^-| 

de  ce  qui  formait  alors  mon  plus  beau  rêve  de  bonheur. 
En  arrivant  à  Bayonne,  j'avais  trouvé  une  lettre  de 
Pauline;  elle  me  rappelait  en  termes  qui  me  boulever- 
sèrent la  promesse  que  je  lui  avais  faite  de  me  rendre 
en  quittant  l'Espagne  à  Barcelone  et  de  là  à  Milan  par 
Gênes  :  t  Je  compte  sur  cette  parole  »,  ajoutait-elle,  «  en 
réparation  de  toutes  celles  sur  lesquelles  j'ai  vainement 
compté.  »  J'avais  en  effet  pris  cet  engagement  en  lui  écri- 
vant de  Salamanque,  mais  d'après  un  calcul  que  l'im- 
pitoyable devoir  venait  encore  une  fois  de  tromper.  En 
effet,  si  j'avais  conservé  ma  brigade  de  la  division  Blon- 
net,  j'aurais  pu,  sous  vingt  prétextes,  quitter  cette  bri- 
gade dès  Salamanque  et  disparaître  pendant  deux  mois; 
mais,  ayant  reçu  une  division  à  commander,  et  mes 
ordres  portant  de  ramener  cette  division  à  Bayonne,  il 
n'y  avait  pas  moyen  de  ne  pas  y  arriver  avec  elle,  et, 
une  fois  en  France,  comment  faire  cent  lieues  et  m'em- 
barquer  ou  passer  les  Alpes  sans  laisser  de  traces?  com- 
ment même  quitter  Bayonne  sans  prendre  connaissance 
des  ordres  nouveaux  qui  nécessairement  devaient  m'y 
attendre?  Ces  ordres  me  rappelaient  à  Paris,  et  je  m'étais 
hâté  d'écrire  à  Pauline  toutes  ces  raisons  que  je  m'éver- 
tuai à  rendre  frappantes;  j'annonçai  qu'à  Paris  je  met- 
trais tout  en  œuvre  pour  obtenir  d'être  réemployé  en 
Italie  ou  pour  obtenir  un  congé.  Afin  d'adoucir  ces  cruels 
motifs  d'un  nouveau  et  si  douloureux  retard,  je  m'étais 
efforcé  de  peindre  mes  angoisses,  disant  à  Pauline  com- 
bien loin  d'elle  la  vie  me  devenait  de  plus  en  plus  odieuse, 
quelles  délices  je  me  promettais  de  la  revoir.  Toutes  mes 
protestations  furent  vaines, et,  pour  ne  pas  insister  sur  un 
souvenir  de  trahison  et  de  douleur,  je  rappellerai  seule- 
ment que  je  reçus  vers  cette  époque  de  mon  séjour  à 
Paris  une  dernière  lettre  par  laquelle  Pauline  me  rendait 
ma  parole  et  m'annonçait  le  renvoi  de  mon  portrait... 


CHAPITRE  X 


Torturé  par  ce  souvenir,  je  cessai  d'aller  dans  le 
monde  et  je  ne  sortis  que  pour  atténuer  par  la  fatigue 
du  corps  le  chagrin  de  mon  esprit.  Afin  de  m*arracher 
À  moi-même,  j'entrepris  un  grand  ouvrage  sur  la  guerre; 
pnais,  hors  d'état  de  rédiger  quoi  que  ce  pût  être,  je  me 
(bornai  à  ramasser  des  matériaux,  travail  que  môme  je 
;De  tardai  pas  à  abandonner,  ne  fût-ce  que  pour  ne  pas 
jètre  ramené  par  lui  au  cruel  motif  qui  me  l'avait  fait  en- 
treprendre. 

Par  bonheur,  il  me  vint  une  diversion.  Dès  le  16  jan- 
vier 1802,  le  corps  d'armée  dont  j'avais  fait  partie  avait 
été  dissous;  notre  solde  d'activité  nous  avait  été  con- 
servée, et  j'en  jouissais  encore  lorsque,  le  22  mars,  je 
ceçus  des  lettres  de  service  pour  la  vingt-deuxième  divi- 
sion militaire,  dont  le  quartier  général  était  à  Tours.  Le 
général  Liébert,  sous  les  ordres  duquel,  en  1794,  je  n'a- 
vais guère  été  heureux  à  larmée  du  Nord,  où  il  remplis- 
sait sous  Pichegru  les  fonctions  de  chef  de  Tétat-major 
général,  commandait  alors  cette  vingt-quatrième  divi- 
sion: s'enipressant  de  réponJre  à  la  lettre  par  laquelle 
je  lui  avais  annoncé  ma  prochaine  arrivée,  il  me  faisait 
choisir  entre  le  Mans  et  Tours,  et  voulut  bien  ra'assurer 
que  je  comblerais  ses  vœux  en  me  décidant  pour  cette 
dernière  ville.  Tours  était  une  résidence  charmante  ;  mais, 
dans  la  situation  morale  à  laquelle  je  ne  pouvais  échap- 


AU  QUARTIER  GÉNÉRAL  DE  TOURS.  279 

per,  je  me  serais  senti  plus  de  goût  pour  un  village  que 
pour  une  capitale,  et  j'avais  choisi  le  Mans,  lorsque  Riche- 
bourg,  Tourangeau  et  se  trouvant  à  Tours  pendant 
cet  échange  de  lettres,  fut  informé  de  mon  choix  et  pro- 
fita de  son  ascendant  sur  moi  pour  me  décider  à  changer 
de  résolution.  Le  général  Liébert  eut  la  bonté  de  se 
joindre  à  cette  insistance,  et  j'acceptai  Tours,  sans  me 
douter  que  j'y  trouverais  la  révélation  d'un  nouvel 
amour  qui  serait  plus  exalté  encore,  mais  aussi  plus  dou- 
loureux que  le  premier. 

J'arrivai  à  Tours  le  2  juin;  suivant  les  hiérarchies 
établies,  j'avais  trois  visites  à  faire  le  premier  jour,  au 
général  de  division,  à  l'archevêque  et  au  préfet.  Ces 
Tisites  avaient  leur  importance,  et,  dès  Paris,  je  m'étais 
préparé  à  les  faire,  c'est-à-dire  que  j'avais  pris  des  ren- 
seignements, non  sans  doute  sur  le  général  Liébert  que 
je  connaissais,  mais  sur  l'archevêque  et  sur  le  préfet. 
C'est  ainsi  que  M.  de  Boisgelin,  arrivé  à  peu  près  en 
même  temps  que  moi,  et  que  je  vis  avant  même  son  in- 
stallation (1),  fut  surpris  quand  je  lui  parlai,  non  tant 
du  rôle  très  honorable  qu'il  avait  joué  aux  États  géné- 
raux et  à  l'Assemblée  constituante,  et  de  la  part  qull 
avait  eue  au  Concordat,  mais  des  monuments  que  plus 
antérieurement  il  avait  laissés  en  Provence  (2);  il  en  pa- 
rut touché,  et  ce  que  j'eus,  à  ce  sujet,  l'occasion  de  lui 

(1)  Cette  installation  eut  lieu  le  17  juillet  et  se  fit  avec  la  plus 
grande  pompe  possible.  Un  ordre  du  jour  régla  la  part  que  l'état- 
major  de  la  division  et  la  garnison  devaient  y  prendre,  et  conle- 
nait,  entre  autres,  cette  pcnsre  suffisamment  significative  en  ce 
temps-là  :  «  Les  militaires  essentiellement  dévoués  au  gouverne- 
ment s'empresseront  de  seconder  en  cela  ses  intentions.  »  Le  pré- 
fet et  Tarchevèque  eurent  chacun  une  garde,  et  l'autorité  militaire 
fournit  même  une  quêteuse,  la  fille  de  Tordonnateur,  à  la<iiielle 
le  général  Marchais  donna  la  main. 

(2)  Une  maison  dVducation  à  Lambesc;  un  pont  à  Lavaur,  où  il 
avait  été  évéque,  et  un  canal. 


980    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dire  de  flatteur,  joint  au  souvenir  de  Notre-Dame,  me 
valut  sa  bienveillance  la  plus  marquée  et  la  plus  con- 
stante, bienveillance  qui  de  sa  part  avait  un  double 
prix,  parce  qu'il  la  témoignait  avec  ce  tact,  cette  grâce, 
cette  délicatesse  d'esprit  qui  lui  étaient  naturels. 

Quant  au  général  Pommereul,  ce  que  j'avais  appris  de 
ses  travaux  scientiûques  et  littéraires,  de  ses  services, 
des  missions  qu'il  avait  remplies  (i),  de  sa  capacité 
enfin,  était  fort  au-dessous  de  ce  que  je  trouvai  en  lui. 
Peu  d'hommes  réunissaient  à  une  instruction  aussi  va> 
riée  et  aussi  complète  une  élocution  plus  nerveuse.  Sa 
repartie  était  toujours  vive,  juste  et  ferme,  et,  lorsqu'il 
entreprenait  une  discussion,  il  la  soutenait  avec  une 
haute  supériorité,  de  même  que,  lorsqu'il  s'emparait 
d'un  sujet,  il  le  développait  avec  autant  d'ordre  et  de  pro- 
fondeur que  de  clarté;  et  tous  ces  avantages,  il  les  com- 
plétait par  une  noble  prestance  et  une  figure  qui  ne  ré- 
vélait pas  moins  son  caractère  que  sa  sagacité.  C'est  un 
des  hommes  les  plus  remarquables  que  j'aie  connus. 

Passer  de  ces  deux  notabilités  au  général  Liébert, 
c'est  descendre.  Ancien  sergent  d'artillerie,  il  semblait, 
quant  au  ton  et  aux  manières,  ne  pas  avoir  cessé  de 
l'être;  quant  au  mérite,  rien  ne  justifiait  qu'il  eût  été 
chef  de  l'état-major  général  d'une  grande  armée;  mais 
quant  au  zèle  pour  ses  devoirs,  il  était  impossible  d'en 
montrer  davantage  ;  quant  à  ses  qualités  personnelles, 
on  ne  pouvait  avoir  plus  de  bonhomie  et  de  serviabilité, 
de  sorte  que,  en  1802,  je  ne  retrouvai  rien  en  lui  des  sévé- 
rités de  1793  et  1794,  et  je  pus  me  convaincre,  ainsi  que 
je  l'ai  dit  dans  son  lieu,  que  la  pusillanimité  politique 

(1)  Le  général  Pommereul  avait  déjà  publié  douze  ouvrages,  soit 
comme  auteur,  soit  comme  traducteur.  Il  avait  été  un  des  collabo- 
rateurs de  l'Encyclopédie.  Ofllcier  d'ai'tillerie,  U  avait  été  chargé 
de  Torganisation  de  cette  arme  dans  l'armée  de  Naples. 


TISITK9   AOX  ADTOBtTÉS.  SSt 

•  Donzelot  avait  fait  les  trois  quarts  et  demi  des  frais 
rtlstivement  aux  rigueurs  exercées  alors  contre  moi  au 
nom  du  généra!  Liébert.  Je  n'eus  donc  qu'à  me  louer 
de  mes  rapports  avec  ce  général,  rapports  dont  est 
ff'sulti-e  ane  amitié  qu'il  m'a  conservée  jusqu'à  sa  mort 
etque  je  payai  par  autant  d'estime  que  d'attachement. 

Ces  visites  faites  et  reçues,  toutes  les  autres  reçues  et 
rendues,  les  troupes  passées  en  revue,  les  hôpitaux  et 
les  quartiers  visités,  et  dans  l'intervalle  des  dîners  et 
des  invitations  de  tout  genre,  je  me  mis  à  explorer  les 
rives  de  la  Loire,  du  Cher  et  de  l'Indre,  et  à  parcourir 
tettc  Touraine  que  la  nature  a  traitée  avec  tant  de 
coquetterie,  que  l'histoire  a  dotée  de  tant  de  souvenirs, 
i}ue  la  saison  et  le  temps  décoraient  à  Tenvi,  et  qui  était 
dans  toute  sa  magnificence. 

Le  dimanche  qui  suivit  le  jour  de  mon  arrivée,  je  me 
rendis  sur  le  mail  k  l'heure  de  la  promenade.  Il  y  avait 
beaucoupdemonde  et  un  grand  nomhre  de  femmes  char- 
inantiis.  Jadis  ombragé  par  des  arbres  séculaires,  ce 
mail  ne  se  trouvait  plus  garni  que  de  soliveaux  de  trois 
ou  quatre  ans  de  plantation,  et  ce  que  l'on  rappelait 
n'ec  indignation,  c'est  que  les  vandales  de  1793  avaient 
fail  couper  les  anciens  arbres  au  mois  d'août,  au  plus 
fort  de  la  sève;  de  cette  sorte  la  marine,  à  laquelle  ils 
avaient  été  destinés,  n'avait  pu  en  utiliser  une  seule 
pièce;  le  bois  ne  valant  plus  rien,  mfime  pour  être 
hrùlé,  avait  fini  par  pourrir  sur  place. 

On  m'annoD^a,  un  matin,  l'adjudant  général  de  Fla- 
'igny;  c'était  un  homme  de  fort  bonne  maison,  d'une 
grande  vaillance,  très  loin  de  manquer  d'esprit,  mais 
fou.  non  de  cette  folie  qui  fait  enfermer  les  gens,  mais 
"Je  celle  qui  finit  par  empêcher  de  les  employer.  En  1796, 
aprts  je  ne  sais  laquelle  des  grandes  batailles  livrées  par 
Vannée  d'Italie,  il  avait  été  chargé  de  conduire  sur  les 


882  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

derrières  une  coIonDe  de  prisonniers  ;  humilié  de  ce  rôle 
et  par  un  sentiment  très  louable,  il  avait  profité  d'an 
rapport  à  adresser  au  général  en  chef  Bonaparte,  pour 
lui  écrire  :  <  Pendant  que  vous  continuez  à  vous  couvrir 
de  gloire,  Flavigny  se  couvre  de  poussière...  »  Vers  la 
même  époque,  une  révolte  avait  éclaté  dans  le  Piémont; 
Flavigny  avait  été  chargé  de  la  réprimer,  et,  en  peu  de 
jours,  suppléant  à  Tinsuffisance  des  moyens  par  son 
audace  et  son  activité,  il  avait  battu,  tué,  dispersé  oa 
pris  tous  les  insurgés.  Maintenant,  ce  succès  obtenu,  il 
avait  fait  réunir  dans  une  plaine  tous  les  prisonniers,  et, 
lorsqu'ils  s'attendaient  à  être  fusillés,  il  leur  avait  fait 
former  le  cercle,  puis,  d'un  air  et  d'un  ton  dignes  de  la 
conclusion,  il  leur  avait  tenu  ce  discours  en  français  : 
t  Misérables,  vous  avez  osé  vous  révolter  contre  les  ar- 
mées de  la  République;  l'assassinat  a  été  votre  moyen, 
et  la  mort  de  la  plupart  d'entre  vous  a  déjà  commencé  la 
vengeance  qui,  pour  être  complète,  ordonne  votre  sup- 
plice. Oui,  vous  avez  mérité  tous  la  mort,  et,  à  l'instant 
même,  je  devrais  vous  faire  fusiller.  Et  pourtant  j'arrête 
le  bras  de  la  justice,  je  cède  à  la  pitié,  et  je  vous  accorde 
la  vie.  Que  ceux  d'entre  vous  qui  ont  des  pères  aillent 
consoler  leurs  pères,  et  que  ceux  qui  ont  des  femmes  et 
des  enfants  aillent  embrasser  leurs  enfants  et  leurs 
femmes;  quant  à  ceux  qui  n'ont  ni  l'un  ni  l'autre...  »  Ici, 
de  Flavigny,  à  bout  d'éloquence,  et  après  avoir  plusieurs 
fois  répété  :  c  qui  n'ont  ni  Tun  ni  l'autre  »,  ajouta,  en- 
chanté de  son  inspiration  :  <  Eh  bien,  que  ceux  qui  n'ont 
ni  l'un  ni  l'autre  aillent  se  faire  lan  laire.  »  Et.  comme  ces 
malheureux,  morts  de  peur,  et  n'ayant  rien  compris,  res- 
taient là  hébétés,  il  tomba  dessus  à  coups  de  cravache, 
moment  où  on  leur  fit  signe  de  fuir  et  où  ils  se  sauvèrent 
de  tous  côtés.  Cette  scène,  ayant  eu  des  témoins,  fut 
bientôt  publique.  De  toutes  parts,  on  répétait  le  discours 


L*ADJUDANT  GÉNÉRAL  DE  FLAVI6NT.  288 

deFlayigny  et  od  contait  sa  facétie  finale,  de  sorte  que, 
aa  lieu  de  lui  tenir  compte  du  service  qu'il  avait  rendu, 
il  oe  fut  plus  question  que  de  se  moquer  de  lui. 

Ayant  cessé  d'être  employé,  il  était  venu  vivre  de  son 
traitement  de  non-activité  à  Tours,  et  il  venait  me  de- 
mander mon  appui  pour  réobtenir  enfin  de  l'activité,  et 
me  communiquer  la  lettre  que  dans  ce  but  il  voulait 
adresser  au  Premier  Consul,  lettre  que  voici  : 

c  Général  Consul, 

c  Vous  achevez  de  remplir  le  monde  de  votre  gloire, 
et  Flavigny  crache  sur  ses  tisons, 
c  Salut  et  respect. 

«  Flavigny.  » 

Celte  lettre  couronnait  l'œuvre;  elle  portait  sa  réponse 
avec  elle,  et  je  n'eus  pas  le  courage  de  laisser  grand 
espoir  à  ce  pauvre  Flavigny. 

On  célébra  à  Tours,  et,  je  crois,  pour  la  dernière  fois 
en  France,  la  fête  du  14  juillet.  Je  n'en  rappellerai  pas 
les  détails  et  me  bornerai  à  dire  qu*il  y  eut  cortège, 
parade,  discours  du  général  Liébert,  lecture  faite  d'une 
proclamation  du  Premier  Consul,  et,  pour  que  rien  n  y 
manquât,  chaleur  excessive  (1). 

(1)  C'est  en  effet  Tannée  la  plus  chaude  dont  il  me  souvienne. 
On  trouvait  dans  les  champs  des  lièvres  morts  cl  des  œufs  de  per- 
drix cuits.  Un  dimanche  surtout  fut  insupportable;  jo  n'avais  pas 
décommandé  la  parade;  mais,  quoique  j'eusse  fait  mettre  la  mu- 
sique dans  l'allée  d*arbrcs  assez  toiiITus  qui  bordaient  la  place  do 
lArchevécbé,  je  fus  obligé  do  la  faire  taire,  tant  les  instruments 
étaient  faussés  par  l'effet  de  la  chaleur;  quant  à  moi.  voyant  à  quoi 
point  les  troupes  souffraient,  je  me  campai  en  plein  soleil  et  fis 
défiler  au  pas  ordinaire.  II  est  vrai  que  lorsque  je  rentrai  chez  moi, 
je  suffoquais,  et  que  les  fils  de  laine  de  ma  culotte  de  Casimir 
étaient  imprimés  sur  ma  peau.  Au  milieu  de  mon  salon  je  fis 
mettre  une  baignoire  dont  on  renouvelait  sans  cesse  l'eau  avec  do 
Veau  de  pompe,  et  jo  m'y  plongeai  plus  de  dix  fois.  Le  colonel  La- 


284  MÉMOIRES   DU   GÉNéRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Pendant  toute  la  révolution,  ce  14  juillet  et  rhorrible 
iO  août  avaient  conservé  leurs  noms,  en  dépit  du  calen- 
drier républicain;  mais  on  n'osait  écrire  ou  prononcer 
ces  noms  sans  que,  pour  son  salut,  on  n'y  ajoutât  ces 
mots  préservateurs  :  vieux  style.  Donc  à  ce  dernier 
14  juillet,  qui  bientôt  allait  redevenir  nouveau  style,  eo 
outre  de  la  chaleur,  il  y  eut  ceci  de  remarquable  à  Tours, 
qu'on  vit  figurer  le  fils  du  général  Liébert,  enfant  âgé 
alors  de  quatre  ans  et  donnant  la  main  à  un  ancien 
soldat  du  régiment  de  Touraine  âgé  alors  de  cent  quatre 
ans,  de  sorte  qu  il  y  avait  juste  et  malgré  leur  contact 
un  siècle  entre  eux  deux. 

Ce  centenaire  se  nommait  Jean  Turrel.  Né  à  Dijon  le 
8  septembre  1697  et  entré  dans  le  régiment  de  Touraine 
en  1712,  il  avait  servi  sous  Louis  XIV,  la  Régence, 
Louis  XV,  Louis  XVI,  sous  le  Comité  de  salut  public, 
sous  le  Directoire;  il  servait  sous  le  Consulat  et  mounit 
sous  l'Empire,  ayant  ainsi  servi  sous  huit  gouverne- 
ments difTércnts.  Il  s'était  trouvé  aux  batailles  de 
Lawfeld,  Raucoux,  Fontenoy,  où  ses  deux  frères  furent 
tués.  Lorsqu'en  1787  il  compléta  ses  soixante-quinze  ans 
de  service,  il  fut  présenté  à  Louis  XVI  par  le  comte  de 
Mirabeau;  Monsieur,  le  comte  d'Artois,  M.  de  Brienne  et 
M.  de  Montmorency,  capitaines  des  gardes,  étaient  pré- 
sents. On  apporta  un  plateau  contenant  quatre  verres  et 
une  carafe  de  vin  de  Malaga;  on  remplit  le  premier 
verre  et  on  le  présenta  au  Roi  qui  le  but;  le  second  fut 
pour  Turrel,  le  troisième  pour  Monsieur,  le  quatrième 
pour  le  comte  d'Artois;  et  ce  vieux  soldat  contait  avec 
orgueil  que,  dans  cette  occasion,  c'était  lui  qui  avait 
été  servi  le  second.  Le  Roi,  qui  l'appelait  papa,  lui  de- 

fon-Blaniac,  qui  s'était  arrêté  à  Tours,  pour  laisser  passer  cette 
chaleur,  dina  avec  moi  ;  mais,  ainsi  que  nous  tous,  il  Ût  ce  repas 
on  chemise. 


LE  CENTENAIRE  JEAN  TURBEL.  885 

fflaoda  s'il  voulait  la  croix  de  Saint-Louis  ou  le  troisième 
chevron.  «  Sire,  répondit-il,  si  Votre  Majesté  a  la  bonté 
de  me  l'attacher  elle-même,  je  préfère  le  troisième  che- 
vron... »  Et  le  Roi  le  lui  attacha  (i).  Le  comte  d'Artois 
lui  donna  son  épée^  qu'il  vendit  dans  les  temps  malheu- 
reux de  la  Révolution.  Les  dames  de  France  lui  don- 
nèrent une  voiture  pour  tout  le  temps  qu'il  servit  à 
Paris,  mais  il  refusa  un  domestique.  Le  prince  de  Gondé 
s'empara  de  lui  pendant  tout  un  jour  et  le  mena  dans 
diverses  maisons.  En  suivantiarue  de  Richelieu,  il  aper- 
çut un  de  ses  amis  entrant  dans  un  cabaret...  c  Monsei- 
gneur, dit-il  aussitôt,  faites-moi  le  plaisir  de  faire  arrê- 
ter votre  voiture ,  voilà  un  de  mes  amis  à  qui  il  faut 
que  je  dise  un  mot.  »  Et  le  prince  fit  arrêter,  et  Turrel  mit 
pied  à  terre,  entra  dans  le  cabaret  où  il  but  un  coup  avec 
8on  ami,  puis  il  remonta  dans  la  voiture  du  prince, 
qui  avait  eu  la  bonté  de  l'attendre.  Il  dina  chez  plu- 
sieurs grands  personnages  et  notamment  chez  le  duc  de 
Richelieu.  On  donna  aux  trois  grands  théâtres  des 
représentations  auxquelles  les  afTiches  annoncèrent  qu'il 
assisterait.  Il  fut  de  cette  sorte  vu  par  tout  Paris  et  reçut 
de  fortes  gratifications,  de  môme  qu'il  figura  à  des  ban- 
quets donnés  pour  lui. 

C'est  à  la  suite  de  cette  espèce  de  triomphe  qu'il  obtint 
one  pension  de  six  cents  ft^ancs  du  Roi  et  des  princes, 
et  de  trois  cents  francs  des  dames  de  France.  A  la  forma- 
tion des  vétérans,  sur  sa  demande  il  fît  partie  de  la 
compagnie  du  département  d'Indre-et-Loire;  on  com- 
prend qu'il  n'y  faisait  aucun  service,  mais  recevait  les 
rations,  tout  en  touchant  son  prêt  de  soldat,  d'officier,  et 
en  occupant  une  chambre   à  part  et  une  très   bonne 

(l)n  obtint  du  Roi,  en  1789,  la  croix  de  Saint-Louis  pour  son 
geodre,  qui  servait  dans  je  ne  sais  quel  régiment  et  qui,  en  1801, 
ilait  soot-lieutenaDt  dans  les  vétérans  à  Montaubau. 


286  MÉMOIRES   OU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBADLT. 

chambre  dans  laquelle  je  le  visitai  (1).  Il  se  trouvait  asseï 
souvent  invité  chez  les  chefs  des  autorités  militaires  et 
dînait  régulièrement  chez  moi  une  fois  par  semaine; 
mais  nous  nous  étions  donné  le  mot  pour  le  surveiller  et 
pour  Tempêcher  de  trop  manger. 

Il  en  était  à  sa  quatrième  ou  cinquième  femme,  non 
maîtresse,  mais  servante,  dont  il  se  faisait  très  bien  obéir 
et  servir.  Il  n'avait  jamais  eu  qu'une  ûlle  et  n'éprouvait 
aucun  regret  de  ne  pas  avoir  de  fils.  Espèce  de  sans- 
souci,  il  avait  conservé  sa  gaieté,  et  au  dessert  ne  deman- 
dait pas  mieux  que  de  chanter  sa  petite  chanson.  Il  était, 
du  reste,  fort  loin  d'être  sans  esprit.  Une  dame  lui  ayant 
dit  un  jour,  chez  moi  :  <  Il  faut  que  Dieu  vous  aime  bien, 
Turrel,  pour  vous  laisser  si  longtemps  sur  la  terre.  Aussi 
suis-je  certaine  que  vous  le  priez  et  le  remerciez  sou- 
vent. —  Moi,  madame,  répondit-il  avec  le  sourire  le  plus 
malin,  je  n'ai  jamais  eu  l'habitude  de  fatiguer  mes  amis.  > 
A  cent  sept  ans,  il  s'éteignit,  n'ayant  jamais  été  blessé  et 
n'ayant  eu  aucune  infirmité  (2). 

(1)  J'eus  la  pensée  d'améliorer  encore  sa  position,  et  j'adressai 
au  Premier  Consul  un  rapport,  d'après  lequel  sa  peosioo  fut  portée 
de  neuf  cents  à  quinze  cents  francs. 

(2)  Vers  la  fin  de  1794,  l'hôtel  des  Invalides  de  Paris  possédait 
un  soldat  de  cent  huit  ans.  que  M.  de  La  Roserie,  conduit  par 
M.  Sabattier,  alla  voir;  il  ne  marchait  plus,  mais,  habillé  des  pieds  à 
la  tête,  il  passait  ses  journées  sur  son  lit  et  causait  avec  facilité  et 
plaisir.  M.  Sabattier,  ayant  permis  à  sa  fille  ou  ùl  sa  petite-fiUe, 
jeune  et  jolie  personne,  de  l'accompagner,  sa  vue  émoastilla  ce 
vieux  drille,  auciuel  il  fallut  imposer  silence  sur  les  miracles  que, 
prétendait-il,  cette  jeune  fille  pourrait  opérer  encore  sur  lui-même. 

Le  baron  de  Cramayel  se  rappelle  avoir  vu,  eo  1811,  présenter 
au  marquis  de  Crumayel,  son  père,  un  vieillard  de  cent  dix-neuf 
ans,  peu  grand,  voûté  et  commençant  à  marcher  avec  peine.  A 
cent  neuf  ans,  cet  enragé  s'était  remarié  et  avait  eu  un  Gis  qui  en 
1811  avait  neuf  ans;  et  cet  enfant  lui  ressemblait,  mais  réunissait, 
comme  la  fille  du  vieux  marquis  de  Montalembert ,  les  traits  de 
l'enfance  aux  rides  du  dernior  âge. 

A  propos  de  ces  tristes  débris,  j'allais  dire  de  cette  friperie  de 


NOUVEL  AHOUB.  Wt 

evenîr  à  ce  14  juillet  IS02,  ce  devait  être  une 
grande  date  dans  ma  vie.  Suivant  La  Rochefoucauld,  on 
o'esl  jamais  plus  près  d'un  nouvel  amour  que  lorsqu'on 
vient  d'en  quitter  un  autre;  en  efTet.  on  s'est  Fait  une 
nécessité  de  vives  et  fortes  émotions  et  une  invincible  ha- 
bitude des  épanchements  et  du  bonheur.  Privé  brusque- 
ment des  plus  enivrantes  illusions,  ayant  perdu  par  un 
coup  trop  subit  la  moitié  de  mon  oxislence  morale,  dans 
l'isolement  où  je  me  trouvais.  J'aspirais  sans  en  avoir 
UQscience  après  de  nouvelles  chaînes,  parce  que  ces 
chatues-Ià  sont  celles  qui  rattachent  <t  la  vie. 

Or,  à  la  campagne  chez  un  ami  commun,  j'avais  eu 
l'occasion  de  voir  une  jeune  femme,  qui  avait  été  mal- 
heureusement mariée  à  quinze  ans  et  qui  maintenant 
Était  libre,  n'ayant  pas  même,  malgré  le  mariage,  quitté 
(on  état  déjeune  fille.  Elle  était  la  Dlle  d'un  ancien  pro- 
prit'taîre  de  Saint-Domingue,  qui  avait  joui  pendant  un 
temps  d'une  des  plus  belles  fortunes  de  France;  elle  s'ap- 
pelait Elisabeth  Chenais,  et  parmi  la  société  de  Tours 
[lassait  pour  être  une  des  plus  spirituelles  et  des  plus 
iccomplies;  à  ces  qualités  que  l'on  vantait  elle  joignait, 
dont  j'avais  pu  m'assurer  moi-même,  une  ravissante 

Thumanitâ,  je  dUrai  cet  autre  souvenir.  H.  do  Labaye  a  raconlp, 
et  DO  jour  raconta  devant  moi.  â  Barlin,  que,  se  reodaot  par  une 
usai  tarie  gelée  do  Paris  t  Versailles,  «t  obligà  de  mettre  pied  à 
lem  i  ViroHaj-,  pour  je  ne  sais  quel  accident  arrivé  A  sa  voiture, 
il  ilait  entré  chez  un  forgeron  auiant  pour  se  chauITcr  que  pour 
Uler  le  travail,  et  que,  ayant  trouvé  près  du  Tcu  un  vieillard  de 
uriiKOte-quioze  ans,  cass^,  rabougri  et  pleurant,  il  lui  avait  de- 
anode  la  cause  d'un  si  grand  cliagrin;  en  sanglolaDl,  ce  vieillard 
lui  avait  rApoDdii  d'une  voix  chevrotante:  ■  C'est  mon  pèri?  qui 
nt'abatln.  >  Eu  effet,  survint  i,  ce  moment  un  autre  vieillard,  qui 
certes  ne  paraissait  pas  plus  jeune,  mais  doutla  vigueur  était  encore 
eitraordinaire,  et  ijui,  d'une  voix  de  stentor,  avait  repris  :  •<  Voue 
tlei  trop  tiOD,  monsieur,  de  vous  occuper  do  ce  fuinéuul,  qui  u'a 
'  ait  éià  bon  à  rieu.  J'ai  toujours  dit,  d'ailleurs,  ijuu  ce  n'était 
fait  pour  vivre 


28S  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

figure,  une  tournure  délicieuse  et,  ce  qui  la  distinguait 
avant  tout,  une  grâce,  un  charme  qui  la  laissaient  sans 
rivale.  Elle  maniait  l'épigramme  avec  une  verve  d'esprit 
et  une  sûreté  de  tact  pour  ainsi  dire  infaillibles  ;  dès 
la  seconde  fois  que  je  l'avais  vue,  également  à  la  cam- 
pagne, je  n'avais  pas  échappé  à  sa  justesse  d'à-propos. 
Voici  dans  quelle  circonstance.  Un  accident  plus  ef- 
frayant que  réel  venait  d'arriver  à  une  dame  Marchand, 
la  femme  de  l'ordonnateur,  jeune  et  fort  belle  femme  qui 
devint  comtesse  d'Outremont,  et  qui  ne  passait  pas  pour 
appartenir  exclusivement  à  son  mari;  ce  jour-là  même 
elle  avait  paru  avoir  quelque  velléité  d'hypothèque  sur 
moi,  et,  quand  se  produisit  l'accident  dont  j'ai  parlé, 
cette  exclamation  m'avait  échappé  :  c  Ah  !  ma  pauvre 
madame  Marchand  !  i  A  ce  mot,  Mlle  Chenais,  qui  se  trou- 
vait proche,  ne  put  retenir  un  éclat  de  rire  et  s'éloigna  en 
disant  tout  haut  :  c  Voilà  un  général  qui  a  un  fier  esprit 
de  propriété.  >  Cette  plaisanterie,  la  manière  dont  elle 
fut  dite,  l'application  qu'il  était  impossible  de  ne  pas  en 
faire,  étaient  d'un  comique  trop  juste  pour  que  je  pusse 
m'empêcher  d'en  rire.  Entendu  par  un  de  mes  voisins, 
ce  mot  lui  fournit  l'occasion  de  me  citer  de  Mlle  Chenais 
plusieurs  saillies,  et  notamment  cette  repartie  à  la  ques- 
tion :  f  Qu'est-ce  qu'un  moment?  —  Un  moment?  Tout 
ou  rien,  suivant  l'emploi  qu'on  en  sait  faire.  •  J'ai  tou- 
jours été  sensible  aux  délicatesses  d'esprit,  et  mon  atten- 
tion était  ainsi  fixée  sur  Mlle  Chenais,  lorsque  le  soir  de 
ce  14  juillet  1802,  me  promenant  en  désœuvré  sur  la 
terrasse  de  la  foire,  alors  ouverte,  je  rencontrai  un  ami 
qui  se  rendait  en  visite  dans  la  famille  Chenais  et  voulut 
me  présenter  à  cette  famille.  M.  Chenais  était  sorti; 
madame  se  trouvait  dans  le  salon  avec  sa  fille,  qui  était 
assise  près  de  la  fenêtre  donnant  sur  le  jardin,  et  qui, 
souffrant  d'un  mal  à  la  tète,  empruntait  à  sa  pâleur  un 


M*^  CHENAIS.  289 

charme  plas  angélique.  Elle  fut  néanmoins  causante; 
quelques  mots  pleins  de  finesse,  de  grâce,  et  dits  avec  ce 
mélange  de  réserve  et  d'abandon  qu'elle  conciliait  déli- 
cieusement, me  frappèrent  autant  que  sa  mélancolie  me 
toucha  et  que  ses  manières  m'enchantèrent.  On  parla  de 
musique.  Des  éloges  donnés  à  son  talent  me  ûrent  expri- 
mer le  désir  de  l'entendre;  elle  ne  se  fit  pas  prier;  nous 
montâmes  dans  sa  chambre  où  était  son  piano,  et,  avec 
une  expression  qu'il  serait  impossible  de  décrire,  elle 
chanta  comme  d'inspiration,  c'est-à-dire  sans  musique, 
cette  charmante  romance  de  Plantade,  Ma  peine  a  de- 
vancé Faurore,  cette  romance  si  simple  et  pourtant  si  tou- 
chante que  je  ne  connaissais  pas.  J'aurai  souvent  l'oc- 
casion de  le  dire  :  vêtue  de  blanc  et  sans  autre  ornement 
que  sa  chevelure,  chantant  une  romance  à  son  piano, 
elle  ravissait  tous  les  sens.  Ajouterai-je  que,  s'abandon- 
nant  à  sa  mélancolie,  elle  se  surpassa?  J'étais  enivré. 
Pour  la  seconde  fois  l'amour  avec  tous  ses  prestiges, 
tous  ses  enchantements,  s'était  emparé  de  moi;  cette 
romance,  que  jamais  je  n'ai  pu  entendre  sans  en  être 
vivement  ému(l),  venait  de  décider  de  ma  destinée. 

Rentré  chez  moi,  mes  pensées  s'exaltèrent  à  ce  point 
qu'en  scrutant  mon  cœur  je  dus  reconnaître  que  j'étais 
pris  par  une  de  ces  passions  qui  durent  autant  que  la 
vie.  Déjà,  dans  mon  délire,  je  donnais  à  Mlle  Chenais  ce 
doux  nom  de  Zozotte,  petit  nom  de  son  enfance  et  dimi- 
nutif d'Elisabeth,  le  seul  que  pour  les  personnes  de  son 
entourage  et  pour  ses  amis  elle  ait  jamais  porté;  car, 
sitôt  qu'on  la  connaissait  assez  intimement,  il  devenait 
impossible  de  lui  en  donner  un  autre,  d'abord  parce  que 

(1)  En  1812,  passant  à  Vitoria  devant  lo  quartier  de  cavalerie, 
j'entendis  un  dragon  cliantor  cette  romanco  à  tuo-tôte,  tandis  qu'il 
èlrillait  son  cheval,  et  ce  que  je  ressentis  en  Tentcndant,  ce  fut  uno 
des  colères  les  plus  violentes  que  j*aie  éprouvées  do  ma  vie. 

III.  ].; 


290  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

celui-là  lui  devait  tant  de  charme  qu'on  n'en  concevait 
pas  qui  pût  mieux  lui  convenir,  ensuite  et  surtout  parce 
que,  comme  elle  avait  des  grâces  qui  ne  pouvaient  être 
partagées  par  personne,  il  lui  fallait  un  nom  qui  n'ap- 
partînt qu'à  elle.  M.  Chenais  s'était  empressé  de  me 
rendre  ma  visite;  des  relations  suivies  s'établirent  entre 
nous  et  peu  à  peu  devinrent  plus  fréquentes;  chaque 
fois  que  je  quittais  Zozotte,  j'étais  plus  enivré  de  l'incon- 
cevable charme  de  ses  entretiens,  de  sa  gaieté  si  suave 
et  si  fine,  de  ses  talents  et  de  ses  attraits. 

Peu  après,  je  fus  invité  à  passer  quelques  jours  à  une 
campagne  où  était  en  môme  temps  reçue  la  famille 
Chenais.  Bordée  au  nord  par  l'Indre,  traversée  par  un 
ruisseau  qui  se  jette  dans  cette  rivière,  ombragée  par 
beaucoup  de  ces  vieux  arbres,  amis  de  tous  les  âges 
et  qui  abritent  également  les  jeux  de  l'enfance,  les  sou- 
pirs des  amants  ou  le  repos  des  vieillards;  variée  d'ail- 
leurs par  les  mouvements  du  terrain,  adossée  à  des 
rochei*s  à  pic  que  couronnait  un  bois,  la  propriété  où 
nous  nous  trouvâmes  réunis  était  fort  belle;  le  temps 
fut  admirable,  et  l'amour,  par  qui  tout  plaît  et  tout 
enchante,  achevait  pour  moi  de  donner  un  prix  incalcu- 
lable à  ce  que  nous  prodiguaient  l'amitié,  la  saison,  la 
nature.  Enfin  j'habitais  sous  le  même  toit  que  Zozotte, 
et,  pendant  que  je  rêvais  à  elle,  elle  reposait  à  quelques 
pas  de  moi.  Levé  avec  l'aurore,  j'épiais  son  réveil. 
L'ouverture  de  ses  persiennes  m'annonçait  son  lever,  et 
de  suite  je  parvenais  à  avoir  de  ses  nouvelles.  J'étais  sur 
son  passage  dès  qu'elle  quittait  sa  chambre  à  l'heure  du 
déjeuner.  A  table,  j'étais  placé  près  d'elle;  la  promenade 
nous  rapprochait  encore;  la  musique  nous  réunissait 
de  nouveau,  et,  le  soir,  je  ne  la  quittais  vers  onze  heures 
que  pour  la  revoir  le  lendemain  plus  fraîche  et  plus  belle. 

Mais,  après  elle,  comment  me  décider  à  parler  des 


M.   CHENAIS.  i91 

aatres  personnes  composant  la  société  de  Tours,  et  par 
qui  je  fus  accueilli  avec  la  plus  grande  bienveillance? 
Pour  ne  pas  la  quitter  tout  à  fait,  je  vais  d'abord  parler 
de  son  père,  dont  l'histoire,  d'ailleurs,  doit  être  rapportée 
comme  une  sorte  d'introduction  à  la  sienne.  M.  Chenais, 
originaire  de  Nantes,  avait  été  destiné  au  séminaire  par  la 
piété  de  sa  mère;  toutefois,  il  avait  une  visée  d'ambition 
plus  haute  que  celle  du  petit  collet,  et  la  circonstance 
d'être  un  des  plus  jolis  hommes  qu'on  eût  vus,  d'être 
surnommé  par  les  dames  f  le  bel  abbé  »  et  de  voir  les  plus 
belles  pénitentes  de  Nantes  devenir  à  l'envi  les  échos  de 
sa  renommée;  enûn,  neuf  duels,  qu'il  eut  dans  la  même 
matinée  avec  des  ofQciers  qui  étaient  à  Nantes  en  recru- 
tement, achevèrent  de  lui  prouver  que  sa  vocation  pour 
l'Église  était  fort  douteuse;  il  partit  tenter  fortune  aux 
Antilles.  Sa  réputation  d'ordre,  d'honneur  et  de  capacité 
lui  fit  confier  quelques  affaires,  qui  réussirent  à  tel  point 
qu'il  créait  peu  après,  avec  son  habitation  de  la  Vallée 
près  Jacmel,  la  plus  importante  caféière  de  Saint-Do- 
mingue. Il  se  maria  avec  une  belle  et  douce  créole,  et 
bientôt  doubla  ses  revenus  par  le  système  des  retours, 
dont  à  Saint-Domingue  il  eut  le  premier  l'idée.  Actif  et 
infatigable,  franchissant  jusqu'à  deux  fois  par  année 
l'immense  trajet  de  Saint-Domingue  en  France,  il  ne 
manqua  l'occasion  d'aucune  opération  utile;  sage  et 
pradent,  il  ne  se  trompa  sur  aucune,  et  si,  à  tant  d'habi- 
leté, de  travaux,  d'ordre  dans  les  affaires,  de  bonheur, 
il  avait  joint  l'économie,  je  ne  sais  jusqu'où  se  serait 
élevée  sa  fortune;  mais,  et  tout  d'abord,  il  se  construisit 
UDe  résidence  magnifique,  et  poussa  le  luxe  jusqu'à 
élever  pour  ses  employés  et  pour  ses  quatre  cents 
nègres  des  logements,  pour  son  exploitation  des  bâti- 
ments tout  en  madriers  d'acajou  poli.  Malgré  les  voyages 
fort  chers,  le  jeu  où  il  ne  craignait  pas  de  perdre  soixante 


S93  MÉMOIRES  BV   GÉNÉIIAL  BARON  THIÉBAULT. 

mille  francs  sur  une  carie,  son  obligeance  qui  le  fit 
créancier  d'un  grand  nombre  de  débiteurs,  les  cadeaux 
qu'il  fit  aux  dames  (et  ces  cadeaux  étaient  parfois,  ou 
une  habitation  à  Saint-Domingue,  ou  des  maisons  en 
France),  malgré  ses  goûts  de  profusion  (1),  il  n'en  avait 
pas  moins,  quand  il  revint  en  France,  une  fortune  pro- 
duisant un  revenu  de  775,000  francs  par  an,  revenu  qui 
devait  s'élever  par  l'amélioration  des  plantations  à 
1,200,000  francs,  et  que  je  cite  comme  un  exemple  de 
l'incroyable  richesse  qu'une  seule  de  nos  colonies,  la 
plus  belle,  il  est  vrai,  pouvait  produire  à  cette  époque. 
Aussi,  lorsqu'en  1792  éclata  l'insurrection  générale  des 
nègres  dé  Saint-Domingue,  les  conséquences  furent  ter- 
ribles pour  le  commerce,  auquel  elle  ôtait  un  mouve- 
ment d'afi*aires  de  700  millions  par  an;  pour  Nantes  et 
pour  Bordeaux,  par  qui  se  faisaient  ces  énormes  trans- 
actions, et  qui  ne  se  sont  pas  relevées  d'une  telle  chute; 
pour  plus  de  mille  familles  entre  lesquelles  se  parta- 
geaient annuellement  150  millions,  et  qui,  d'un  luxe 
immense,  tombaient  presque  toutes  et  sans  intermédiaire 
dans  une  profonde  misère. 

Lorsqu'il  reçut  la  nouvelle  du  désastre  de  Saint-Do- 
mingue, M.  Chenais  était  occupé  à  faire  griller  des 
petites  saucisses;  car,  à  des  qualités  d'un  ordre  supé- 
rieur, il  joignait  des  manies  (2),  et  l'une  de  ces  manies 
consistait  à  préparer  lui-même  son  déjeuner.  L'émotion 

(1;  En  1791,  il  avait  fait  faire  à  Paris  deux  vaisselles  égales  et  da 
prix  de  80,000  francs  chacune.  Il  envoya  Tune  à  Saint-Domingue  et 
l'autre  chez  un  de  ses  amis  à  Bordeaux.  La  première  fut  prise  par 
les  nègres;  la  seconde  fut  envoyée,  par  crainte,  au  Comité  révolu- 
tionnaire, et  M.  Chenais  n'a  jamais  vu  une  cuiller  À  café  de  ces 
deux  vaisselles. 

(2)  II  conserva  jusqu'à  plus  de  soixante  ans  l'habitude  de  très 
peu  dormir,  et  par  une  inconcevable  originalité,  en  été  comme  en 
hiver,  il  se  couchait  à.  huit  heures  du  soir  pour  se  lever  à  deux 
heures  du  matin.  Â  trois  heures,  il  fallait  que  son  lit  fût  fait  et  sa 


LE  DÉSASTRE  DE  SAINT-DOMINGUE.  993 

qa'il  éprouva  ne  Tinterrompit  pas,  mais  eut  pour  effet 
qu'il  envoya  chercher  sa  fille  et  lui  déclara  qu'il  était 
ruiné,  ([u'elle  eût  à  quiter  la  pension,  les  maîtres  de 
musique,  de  dessin  et  de  danse,  et  qu'elle  apprît  à  gagner 
sa  vie.  Zozotte  avait  alors  onze  ans;  très  précoce,  elle  ne 
pouvait  résister  à  ses  impressions,  et,  à  la  vue  de  son 
père,  qui,  la  figure  bouleversée,  n'en  continuait  pas 
moins  à  surveiller  ses  saucisses,  qu'il  arrosait  de  ses 
larmes,  elle  partit  d'un  grand  éclat  de  rire. 

M.  Chenais  avait  d'ailleurs  exagéré  sa  .ruine;  car  sur 
les  produits  de  Saint-Domingue  il  avait  déjà  fait  des  pla- 
cements en  France,  et  notamment  acquis  de  M .  Castellane, 
et  pour  la  somme  de  huit  cent  cinquante  quille  francs,  la 
belle  terre  de  Villandry  près  de  Tours.  Mais  il  prétendit 
faire  l'économie  d'un  régisseur,  se  trompa  sur  ce  point; 
il  avait  vieilli,  remplaçait  la  véritable  surveillance  par 
des  cris,  des  emportements,  et  n'obtenait  que  de  rebuter 
tout  son  monde.  Bientôt  dégoûté,  il  eut  la  pensée  de 
vendre  sa  terre;  une  circonstance  l'y  détermina.  Entre 
autres  choses  remarquables  existant  à  Villandry,  se  trou- 
vaient une  fort  belle  orangerie  et  deux  cent  cinquante 
orangers  qui,  après  ceux  des  maisons  royales,  étaient 
réputés  les  plus  beaux  de  France.  Ces  orangers  avaient^ 
besoin  de  nouvelles  caisses;  c'était  une  dépense  consi- 
dérable; M.  Chenais  hésita  longtemps,  puis  se  décida, 
et,  comme  il  ne  faisait  rien  à  demi,  les  caisses  furent 
exécutées,  ferrées,  peintes  avec  le  plus  grand  soin;  il 

ehambre  nettoyée  à  fond  et  rangée  avec  le  plus  grand  soin.  C'était 
la  femme  du  jardinier  qui  avait  cette  corvée,  et  c'en  était  une  véri- 
table. La  manière  de  faire  co  lit  était  surtout  extraordinaire.  Le 
degré  de  rinclinaison  des  matelas,  l'égalité  de  la  pente  étaient  des 
affaires  migeures;  mais  ce  à  quoi  il  fallait  le  plus  veiller,  c'était  à, 
ce  que,  en  tous  sens,  les  Ois  des  draps  fussent  exactement  perpen- 
dicôlaires,  et  M.  Chenais  avait  de  longues  règles  pour  faire  lui- 
même  les  vérifications. 


S94  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  ÉARON   TfilÉBAULT. 

n'avait  plus  qu'à  voir  installer  les  orangers  dans  les 
caisses,  lorsqu'on  lui  parla  de  réparations  indispensables 
à  l'orangerie.  Il  se  mit  alors  dans  une  colère  effroyable, 
et,  après  avoir  juré  contre  le  domaine,  contre  Tarchi- 
tecte,  contre  les  orangers  et  contre  l'orangerie,  il  revendit 
pour  rien  les  caisses  qu'il  venait  de  faire  fabriquer  à  si 
grands  frais,  il  fit  arracher  les  orangers  de  leurs  vieilles 
caisses,  les  ût  scier  en  bois  à  brûler  et  s'en  chauffa  pendant 
deux  hivers.  Ce  fut  le  commencement  de  la  liquidation. 
Yillandry  avait  donc  été  afQché,  et  plus  de  curieux  que 
d'acheteurs  s'étaient  présentés,  lorsque  M.  Chenais  fit,  an 
cours  d'un  voyage  à  Paris,  la  connaissance  du  célèbre 
Ouvrard  et  lui  proposa  sa  terre.  M.  Ouvrard  la  fit  exa- 
miner, et  de  suite  invita  M.  Chenais  à  dîner,  traita  cette 
affaire  en  pleine  table,  eut  le  courage  d'offrir  trois  cent 
cinquante  mille  francs  de  Yillandry,  qui  valait  près  d'un 
million,  et  affirma  que,  se  trouvant  avoir  alors  pour 
quarante-sept  millions  de  biens-fonds  par  les  rembour- 
sements que  le  gouvernement  venait  de  lui  faire  en  pro- 
priétés foncières,  et  ces  propriétés  n'ayant  dans  ces 
circonstances  que  très  peu  de  cours,  il  ne  prenait  Yil- 
landry à  ce  prix  que  par  pure  obligeance.  M.  Chenais 
reculait  cependant  devant  un  si  désastreux  marché; 
mais  la  séduction  d'Ouvrard,  le  luxe  de  la  maison,  les 
manières  de  grand  seigneur  et  l'assurance  du  maître 
commencèrent  à  Tébranier;  une  bouteille  de  Champagne 
frappée  de  glace,  la  plus  chère  qui  fut  jamais  servie, 
ainsi  que  M.  Chenais  l'a  souvent  dit  depuis,  lui  arracha 
le  funeste  consentement.  Dès  lors,  tout  fut  dit  ;  une  parole 
valait  de  sa  part  tous  les  actes  du  monde,  et  la  terre  se 
trouva  vendue  ou  plutôt  donnée.  L'acte  suivit;  le  plus 
jeune  des  frères  d'Ouvrard,  nommé  Auguste,  fut  chargé 
de  prendre  possession  de  Yillandry  et  partit  avec  M.  Che- 
nais. Le  château  contenait  de  très  belles  glaces  et  pour 


LA  TERRE  DE  VILLANDRT.  895 

plus  de  vingt-cinq  mille  francs  de  linge.  Auguste  Ouvrard, 
boDteux  pour  son  frère  d'un  marché  aussi  avantageux, 
soutint  que  les  glaces,  le  linge,  la  porcelaine  n'avaient 
pas  été  compris  par  son  frère  dans  l'acquisition  ;  mais 
M.  Chenais  déclara  qu'il  les  avait  compris  dans  sa  vente, 
et  il  ne  voulut  pas  qu'une  serviette  fût  emportée;  ainsi 
il  mit  le  comble  à  cette  extravagance,  par  une  vanité 
sur  la  duperie  de  laquelle  il  ne  se  trompa  même  pas. 

Cette  funeste  vente  de  Yillandry  brisa  pour  la  seconde 
fois  l'existence  de  M.  Chenais;  elle  effaça  pour  ainsi  dire 
tout  ce  qui  lui  restait  de  son  aocienne  position,  et  elle 
devint  pour  lui,  toute  proportion  gardée,  aussi  fatale 
que  la  perte  de  Saint-Domingue.  Il  avait  toujours  lésiné 
pour  le  service  de  la  maison,  au  point  de  laisser  l'hiver 
sa  femme  et  sa  fille  sans  chandelle  et  sans  feu;  il  exagéra 
encore  cette  vilenie,  mais  il  ne  parvint  pas,  quoi  qu'il 
fît,  à  modifier  les  goûts  de  Zozotte,  qui  n'aima  jamais 
l'économie  et  ne  put  se  plier  aux  détails  d'une  maison. 
Tout  ce  qu'elle  avait  pu  faire  pour  témoigner  de  sa  bonne 
volonté,  c'était  de  prendre  pour  sa  part  le  soin  de  cueillir 
les  fleurs  et  de  relever  les  œufs  pondus  dans  les  vingt- 
quatre  heures.  Parfois  son  père  se  préparait  à  lui  parler 
raison,  elle  échappait  alors  par  une  espièglerie.  Une 
fois  entre  autres,  en  le  regardant  de  cet  air  doux  et  rusé 
dont  elle  usait  si  délicieusement,  elle  lui  répliqua  : 
t  Parler  raison...  Tu  as  donc  bien  du  temps  à  perdre?  i 
Incapable  d'aucune  contrainte^  mélange  indéfinissable 
de  crânerie  et  de  peur,  de  mutinerie  et  de  douceur,  de 
pétulance  et  de  calme,  d'irrédexion  et  de  sagesse,  de 
bonté  et  de  malice,  de  légèreté,  d'enfantillage  et  de 
transcendance,  telle  était  cette  incomparable  Zozotte. 

Après  M.  Chenais,  on  peut  citer  comme  une  des  per- 
sonnalités curieuses  de  Tours  à  cette  époque,  M.  le  duc 
de  Laval,  attiré  et  fixé  par  les  charmes  d'une  comtesse 


S96  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

assez  célèbre  alors  pour  avoir  soumis  à  son  empire  le 
gros  Guillaume,  qui,  tout  grand  qu'il  était  (puisqu'il 
avait  six  pieds  deux  pouces),  n'en  fut  pas  moins  le  très 
petit  successeur  de  Frédéric  II. 

A  son  nom  près,  ce  duc  de  Laval  n'avait  rien  en  vérité 
de  ce  qui  pouvait  flatter  Tamour-propre  d'une  femme. 
Il  n'était  plus  jeune;  sa  grosse  figure,  sans  couleur  et 
sans  teint,  achevait  d'être  affadie  par  ses  restes  de  che- 
veux jadis  blonds;  il  était  sans  esprit,  ignare;  ainsi  il 
disait  un  jour  qu'il  avait  reçu  une  lettre  anonyme  c  signée 
de  tous  les  officiers  de  son  régiment  >.  Une  autre  fois,  on 
s'étonnait  de  la  rapidité  avec  laquelle  il  avait  fait  un 
trajet  :  c  Je  crois  bien,  répondit-il,  je  suis  venu  d'un 
trait,  à  franc  étrier,  currente  calamo,  i 

Il  avait  été  fort  manœuvrier,  et  on  n'aurait  pu  citer  en 
France  un  régiment  mieux  tenu  que  le  sien;  mais,  dans  le 
monde  et  toujours  par  cette  faculté  de  calcul  qui  le  ren- 
dait très  distingué  dans  la  manœuvre,  il  n'avait  de  supé- 
riorité qu'au  whist  et  au  trictrac,  et  il  avait  employé  le 
temps  de  son  émigration  à  jouer  et  à  amasser  en  profits 
de  jeu  trois  cent  mille  francs,  avec  lesquels  il  était  rentré 
en  France.  Hors  de  là,  il  ne  comptait  pas;  mais,  les  cartes 
ou  le  cornet  à  la  main,  il  était  formidable;  les  plus  forts 
joueurs  avaient  reconnu  sa  valeur,  et  ses  plus  belles  par- 
ties étaient  célèbres.  Je  ne  sais  plus  combien  d'années 
durant  on  avait  vu  ce  Montmorency  courir  l'Europe, 
offrant  au  plus  habile,  comme  au  plus  heureux,  de  faire 
avec  lui  cent  parties  de  trictrac,  à  condition  que  celui 
qui  au  bout  de  cent  parties  perdrait,  ne  fût-ce  qu'un  jeton, 
payerait  trois  cent  mille  francs  à  l'autre.  Et  il  avait  le 
courage  de  se  vanter  de  n'avoir  jamais  trouvé  d'adver- 
saire (1). 

(1)  Tours  possédait  un  M.  Legras,  ancien  olïîcier,  qui  passait  pour 
UD  dos  plus  forts  et  des  plus  estimes  joueurs  de  trictrac  de  France. 


LB  DUC  DE  LAVAL-MONTMORENCY.  S97 

Je  ne  sais  combien  de  temps  il  comptait  encore  rester 
à  Tours;  un  propos  très  déplacé  le  força  d'en  partir 
brasquement.  Voici  le  fait.  La  107*  demi -brigade  de 
ligne,  arrivée  depuis  peu,  formait  la  garnison  de  cette 
Tille;  elle  venait  de  loin  ;  son  habillement,  qui  allait  être 
renouvelé  en  totalité,  était  en  très  mauvais  état,  et  M.  de 
Laval,  prenant  cet  état  de  délabrement  pour  de  la  mal- 
propreté, et  se  croyant  encore  au  temps  où  sa  grossiè- 
reté était  sans  inconvénient,  se  permit,  un  soir  que 
cette  demi-brigade  revenait  de  l'exercice  et  qu'un  des 
pelotons  passait  à  côté  de  lui,  de  dire,  avec  l'air  du 
dédain  :  t  Quel  régiment  de  cochons  !  i  Le  mot  avait  été 
entendu  par  un  des  officiers  qui,  arrivé  au  quartier, 
l'avait  répété  à  son  capitaine;  ce  capitaine  avait  de  suite 
réuni  les  vingt-six  autres  capitaines  de  la  demi-brigade, 
et  tous  eurent  bientôt  résolu  d'envoyer  chacun  un  cartel 
à  M.  de  Laval,  et,  si  celui-ci  se  refusait  à  leur  rendre  rai- 
son, d'aller  en  masse  chez  lui  et  de  le  jeter  par  la  fenêtre. 

Informé  du  motif  de  cette  réunion  et  de  l'exaspération 
des  esprits,  le  colonel  Laplane  avait  cherché  à  leur  faire 
comprendre  que,  le  corps  étant  insulté,  c'était  lui  qui 
Tétait,  et  qu'il  n'avait  pas  besoin  d'eux  pour  venger 
rhonneur  du  corps;  il  n'avait  rien  obtenu,  et,  pendant 
qu'on  écrivait  les  cartels,  il  était  venu  me  rendre  compte 
du  fait.  Aussitôt  j'ordonnai  les  arrêts  à  tous  les  officiers 
de  compagnie  du  corps,  et  cet  ordre  fut  immédiatement 
notifié;  mais  tout  cela  ne  pouvait  me  donner  que  douze 
à  quinze  heures  de  répit;  je  me  rendis  donc  chez  M.  de 
Laval,  que  par  bonheur  je  rencontrai  et  auquel,  après 


H  fat  coDvena  que  ce  Lcgras  et  M.  de  Laval  feraient  un  trictrac 
ensemble;  eh  bien,  à  la  faveur  de  quelques  dés  extraordinaircmcnt 
tieureux,  le  début  de  la  partie  fut  favorable  à  M.  Lcgras;  mais 
bientôt  M.  de  Laval  reprit  l'avantage  et  le  conserva  par  une  puis- 
>uic6  et  une  rapidité  de  calculs  qui  nous  confondirent. 


298   MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

lui  avoir  remontré  à  quel  point  son  nom,  sa  position 
d'émigré  connu,  rendaient  son  mot  déplacé,  j'annon- 
çai les  vingt-sept  duels  et,  en  cas  de  refus  de  sa  part, 
l'exécution  projetée  sur  sa  personne,  exécution  retardée 
seulement  par  les  arrêts  qui  allaien^  finir  avec  la  nuit. 

J'étais  encore  avec  lui,  lorsqu'on  lui  remit  les  cartes 
de  visite  des  trois  chefs  de  bataillon,  du  major  et  du  chef 
de  brigade,  qui,  pour  éviter  ma  présence,  n'étaient  pas 
entrés.  Il  se  trouvait  donc  en  face  de  trente-trois  cartels. 
Certes  il  ne  pouvait  pas  être  tenu  à  les  accepter  tous; 
mais,  ayant  insulté  tout  un  régiment,  il  devait  en  rendre 
raison  au  moins  au  colonel,  après  quoi  il  pouvait  partir 
et  partait  avec  honneur.  Il  n'en  jugea  pas  ainsi,  et,  à 
deux  heures  du  matin,  ce  descendant  de  tant  de  héros, 
ce  successeur  de  tant  de  preux,  le  duc  de  Laval-Mont- 
morency enfin,  avait  fui  de  Tours  comme  un  mécréant 
peureux. 

Puisque  j'ai  eu  l'occasion  de  citer  la  comtesse  dont  il 
était  l'esclave,  j'ajouterai  quelques  mots  sur  elle.  Émi- 
grée  rentrée,  cette  maîtresse  du  roi  Guillaume  n'était 
revenue  en  France  que  pour  conspirer  contre  le  Premier 
Consul  qui  lui  avait  rouvert  les  portes  de  sa  patrie.  Elle  se 
trouvait  alors  exilée  à  Tours,  comme,  en  1806,  elle  le  fut 
aux  îles  d'Hyères.  Veuve  d'un  premier  mari,  elle  était 
alors  la  femme  d'un  comte  qui  à  la  Restauration  fut  fait 
duc  et  premier  maître  d'hôtel  de  Louis  XVIII,  faveur 
quMl  justiOa  du  reste  en  mourant  d'une  indigestion  de 
croquettes  de  lapin  (1).  Louis  XVIII  (à  eux  deux,  le 
maître  d'hôtel  et  le  Roi  avaient  fait  plat  net)  fut  égale- 


(1)  Ce  duc,  pour  se  montrer  digne  de  ses  fonctions,  porta  même  la 
gourmandise  à  l'héroïsme.  Prêt  à  expirer,  se  voyant  sans  espoir, 
et  à  l'exemple  d'Arlequin,  il  se  fit  apporter  non  un  pot  de  maca- 
roni, mais  un  reste  de  conipole  d'abricots,  et  étouffa  en  s*efîorçaDt 
d'avaler  le  dernier  morceau. 


tftENTE-tROis  Cartels.  àoo 

ment  très  malade.  Mais  à  l'époque  dont  je  parle,  époque 
à  laquelle  il  ne  mettait  pas  encore  mille  francs  par  se- 
maine à  ses  desserts,  il  n'en  était  pas  moins  gour- 
mand. Quant  à  sa  femme,  elle  avait  un  autre  genre  d'ap- 
pétit à  satisfaire,  et,  comme  je  l'ai  dit,  elle  possédait  pour 
amant  le  duc  de  Laval.  Frileux  tous  les  deux,  elle  avait 
fait  placer  un  poêle  dans  son  boudoir,  à  la  destination 
duquel,  grâce  à  la  présence  du  duc  de  Laval,  rien  ne 
manquait;  ce  qui,  un  jour  qu'on  en  plaisantait,  fit  dire'^à 
Zozotte  :  <  Cette  femme  grillera  l'amour,  quand  elle  ne 
pourra  plus  le  réchauffer,  i 

Si  je  fus  bien  accueilli  par  la  société,  je  fus  particuliè- 
rement recherché  des  chasseurs;  car,  avant  de  quitter 
Paris,  j'avais  eu  l'idée  de  me  faire  donner  par  M.  Gaudin, 
alors  ministre  des  finances,  un  permis  de  toutes  chasses, 
dans  tous  les  domaines  d'État,  permis  dont  on  était 
avare  afin  de  repeupler  les  forêts  et  que,  pour  le  dépar- 
tement d'Indre-et-Loire,  j'avais  seul  obtenu.  C'est  en  ral- 
liant autour  de  moi  les  meilleurs  chasseurs  du  pays  que 
je  connus  le  fameux  abbé  Gélin,  qui  longtemps  avait  été 
à  la  tête  des  chasses  du  duc  de  Penthièvre  et  qu'on  signa- 
lait comme  un  des  plus  infaillibles  tireurs  du  monde  (i). 
Dès  qu'un  lièvre  ou  une  perdrix  partait,  sa  première 
occupation  était  de  relever  ses  chausses,  après  quoi  il 
reprenait  son  fusil,  mettait  en  joue,  tirait,  et  tout  cela 
sans  presser  aucun  de  ses  mouvements,  mais  aussi  sans 
en  différer  aucun.  Je  connus  aussi  le  colonel  de  Marigny, 

(i)  Quant  à  la  grande  chasse,  il  était  l'arbitre  pour  le  choix  du 
site  et  de  la  bote,  le  débouché,  les  emplacements  des  trois  relais 
de  chien;»  et  de  chevaux,  la  répartition  des  piffucurs  et  des 
goixante  à  quatre*vin^ts  ciiiens  avec  lesquels  nous  chassions  ha- 
bituollemcnt*.  tout  vieux  qu'il  était,  il  sufQsait  parfois  aux  trois 
raodonnées,  et  cela  dans  la  foret  de  Chinon,  où  les  chevreuils,  où 
les  cerfs  avaient,  disait-on,  des  pieds  de  fer,  et  nous  menaient 
parfois  depuis  la  pointe  du  jour  jusqu'à  la  nuit  fermée. 


300  MÉMOIBES  DU  GÉKÉBAL  BABOBI  THIÉBAOLT. 

si  excellent  tireur  que,  même  à  cheval  et  ajustant  d'une 
seule  main,  il  ne  manquait  jamais  son  coup,  et  nous 
n'étions  occupés  qu'à  le  surveiller  pour  lui  retenir  le 
bras,  afin  qu'il  ne  tuât  pas  tous  nos  lièvres. 

Je  fréquentai  de  même  la  loge  maçonnique,  dont  je 
devins  Vénérable ,  et  c'était  un  peu  dans  les  attributions 
de  mon  rôle  militaire,  car  cela  me  permettait  de  ne  pas 
perdre  de  vue  quelques  hommes  exaltés  qui  faisaient 
partie  de  cette  loge.  Le  même  motif  porta  le  général 
Liébert  à  se  faire  également  recevoir  maçon  et  à  suivre 
sous  mon  maillet  nos  travaux  (4). 

Le  3  août,  un  courrier  du  ministre  de  la  guerre  remit 
au  général  Liébert  une  dépêche,  par  laquelle  le  géné- 
ral Bertbier  l'informait  que  Toussaint-Louverture,  ren- 
voyé en  France  par  le  général  Leclerc,  venait  de  déba^ 
quer  à  Brest;  que,  d'après  les  ordres  du  Premier  Consul, 
on  le  transporterait  en  poste  au  château  de  Joux  et 
que,  quoiqu'il  fût  accompagné  par  un  chef  d'escadron 
de  gendarmerie  qui  ne  le  quitterait  qu'à  sa  destination, 
les  généraux  commandant  sur  son  passage  étaient  res- 
ponsables de  lui  dans  l'étendue  de  leur  commande- 
ment. £n  conséquence,  le  général  Liébert,  en  me  com- 
muniquant ces  ordres,  me  prévint  que  j'en  répondais 
depuis  la  Chapelle-Blanche  jusqu'à  Écure  et  même  jus- 
qu'à Blois;  à  cet  effet,  il  mettait  à  ma  disposition,  et 
indépendamment  de  la  gendarmerie,  soixante-deux  hus- 
sards du  premier  régiment;  je  devais  les  répartir  sur  la 
route,   leur  donner  des  cartouches,  faire    commander 

(1)  Une  société  littéraire,  espèce  d'académie,  existait  à  Tours,  et, 
protégée  par  Taulorité,  elle  tenait  ses  séances  â  l'archevêché  et 
dans  un  local  fort  beau  mis  à  sa  disposition.  Une  nuit,  comme  je 
rentrais  du  bal,  on  me  remit  un  paquet  contenant  un  diplôme  de 
membre  de  cotte  société  et  une  lettre  de  convocation  pour  la 
séance  du  jour  même.  11  fallut  passer  la  nuit  À  rédiger  un  discours 
de  bienvenue. 


TOUSSAINT-LOUVERTURE.  801 

chaque  fraction  par  un  officier,  de  plus  faire  accom- 
pagner Toussaint-Louverture  jusqu'à  Blois  par  mon 
aide  de  camp  Richebourg,  qui,  arrivé  à  destination,  se- 
rait relevé  par  un  des  aides  de  camp  du  générai  Ver* 
dière,  comme  ii  reièverait  à  ia  Cliapelle-Blanclie  l'aide 
de  camp  du  général  Girardon,  commandant  à  Angers; 
enûn  mon  aide  de  camp  donnerait  un  reçu  de  Toussaint- 
Louverture,  et,  pour  sa  décharge  et  pour  ia  mienne,  il  en 
prendrait  un  à  Blois. 

Toutes  ces  dispositions  furent  de  suite  prescrites;  mais 
j'espérais  bien  ne  pas  manquer  cette  occasion  unique 
de  voir  un  homme  extraordinaire  à  sa  manière,  espèce 
d'échantillon  du  plus  haut  degré  de  la  capacité  chez  le 
nègre  (i),  homme  affreux,  sans  doute,  en  cela  qu'il 
n'hésita  pas  sur  les  moyens,  même  les  plus  cruels,  et 
qu'il  mit  le  comble  à  des  désastres  qu'il  aurait  pu  dimi- 
nuer; il  n'en  avait  pas  moins  su,  après  avoir  créé  un 
vaste  État,  en  conquérir  et  en  conserver  la  souverai- 
neté, qu'on  eût  peut-être  bien  fait  de  lui  maintenir.  Il 
m'intéressait  aussi  par  sa  jactance,  et  je  voulais  voir 
celui  qui  n'avait  pas  craint  d'écrire  au  Premier  Consul  : 
<  Le  premier  des  noirs  au  premier  des  blancs.  >  J'ordon- 
nai donc  que,  à  quelque  heure  de  la  nuit  ou  du  jour  qu'il 

(1)  Une  de  ses  manies  était  d'arriver  toujours  où  l'on  était  le  plus 
loin  do  l'attendre,  et,  pour  cela,  de  faire  avec  la  plus  grande  rapi- 
dité des  trajets  énormes  ;  ainsi  surveillait-il  les  choses  comme  il 
surprenait  sans  cesse  les  personnes.  Ne  sachant  ni  lire  ni  écrire, 
il  dictait  tous  ses  ordres;  mais,  pour  s'assurer  de  l'exactitude  de 
868  secrétaires,  il  se  faisait  lire  par  l'un  d'eux  ce  qu'un  autre  avait 
écrit.  Parfois,  il  disparaissait  pendant  plusieurs  jours  qu'il  passait, 
caché  dans  quelques  marais,  avec  un  petit  nombre  des  hommes 
de  son  intimité;  c'est  pendant  ce  temps  que,  attendu  et  redouté 
partout,  personne  ne  sachant  où  il  était,  il  se  livrait  à  quelques 
grands  travaux  d'organisation  ou  d'administration.  Ces  faits  entre 
tant  d'autres  que  j'ai  oubliés,  je  les  ai  sus  du  général  du  génie  Vin- 
cent, homme  de  mérite,  qui  avait  vécu  pendant  plusieurs  années 
avec  Toussaint-Louverture  et  qui  était  fort  son  admirateur. 


302    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

arrivât,  on  ytni  me  préveDir  et  qu'oD  le  retînt  jusqu'à  ce 
que  je  l'eusse  vu.  Le  17  août,  en  effet,  je  fus  informé 
que  Toussaint-Louverture,  voyageant  avec  deux  voi- 
tures et  à  grands  jours,  devait  être  arrivé  le  14  à  Nozay, 
et  le  lendemain,  à  la  nuit,  j'appris  qu'il  avait  dépassé 
Saumur  à  cinq  heures  du  soir.  Enfin,  le  19,  à  deux 
heures  du  matin,  je  fus  réveillé  par  ces  mots  :  Toussaint- 
Louverture  est  à  la  poste.  Un  de  mes  chevaux  était  sellé, 
on  n'avait  pas  fini  de  le  brider  que  déjà  j'étais  à  cheval, 
et  d'un  temps  de  galop  je  fus  auprès  du  chef  nègre.  En 
arrivant  à  la  portière  de  sa  voiture,  que  je  trouvai  ou- 
verte :  <  J'ai  voulu  vous  voir,  lui  dis-je,  afin  de  savoir  de 
vous-même  si  vous  aviez  quelques  réclamations  à  faire 
sur  la  manière  dont  vous  voyagez  et  sur  les  égards  que 
l'on  doit  avoir  pour  vous.  —  Je  n'ai  pas  à  me  plaindre, 
me  répondit-il  avec  son  parler  nègre;  seulement  je  désire 
arriver  à  Paris  bien  vite,  bien  vite,  pour  voir  plus  tôt 
le  Premier  Consul,  auquel  j'ai  de  grandes  choses  à  com- 
muniquer. Il  comprendra  que  son  intérêt  est  de  se  hâter 
de  me  renvoyer  à  Saint-Domingue.  Pourtant  j'ai  beau- 
coup à  voir  et  à  apprendre  en  France,  où  je  visiterai 
surtout  des  poudrières,  des  manufactures  d*armes,  des 
arsenaux  et  des  fonderies.  >  Pendant  qu'il  parlait,  je 
considérais,  à  la  lueur  des  lumières  dont  j'avais  fait  en- 
tourer sa  voiture  et  d'une  bougie  allumée  que  Riche- 
bourg  avait  demandée  sous  le  prétexte  de  chercher  je  ne 
sais  quoi,  cette  effroyable  figure  dont  le  bas,  avançant 
comme  la  gueule  du  singe,  était  plein  des  blanches  frisot- 
teries  de  sa  vieille  barbe;  sa  bouche  aux  lèvres  épaisses 
et  pendantes,  au  milieu  de  tant  de  peaux  noires  aussi 
pendantes,  ne  contenait  plus  que  quelques  atroces  chi- 
cots et  dépassait  le  nez  le  plus  épaté  qui  fut  jamais, 
mais  au-dessus  duquel  se  trouvaient  deux  yeux  bril- 
lants comme  des  escarboucles.  Toutefois»    si  quelque 


ENTRE  MAITRE   ET  VALET.  303 

chose  me  frappa  plus  que  la  laideur  de  cette  caricature, 
ce  fut  de  trouver  cet  homme,  par  une  température  qui, 
même  de  nuit,  ne  s'abaissait  guère  au-dessous  de  dix- 
huit  degrés,  couvert  de  trois  redingotes  et  ayant  quatre 
madras  sur  la  tète,  et  d'apprendre  que  non  seulement  il 
oe  se  découvrait  pas ,  mais  encore  que,  dans  une  voi- 
ture qui  devenait  un  véritable  four  de  campagne,  il  ne 
permettait  pas  que  Ton  ouvrît  une  glace.  Et  cependant 
Richebourg,  qui  dix  fois  manqua  de  vomir  par  suite  du 
fumet  que  la  chaleur  volatilisait  et  qui,  de  la  Chapelle- 
Blanche  à  Blois,  usa  tout  un  flacon  de  vinaigre   des 
quatre    voleurs,   Richebourg  ne  cessa  de  lui  répéter 
qu'il  devrait  se  faire  à  l'air  de  France,  et  que  rien  n'était 
plus  sain  que  le  grand  air.  —  «  Pauvre  diable,  pensais-je, 
en  quittant  ce  vieillard  presque  célèbre,  j'aime  mieux 
qu'un  autre  que  moi  te  révèle  ta  destinée.  Heureusement, 
tu  n'en  souffriras  pas  longtemps;  car  le  premier  vent  de 
bise  qui  sifflera  dans  les  créneaux  du  fort  de  Joux  sera 
pour  toi  le  souflle  de  la  mort.  > 

Un  matin  que  je  me  rendais  aux  bains  publics,  qui  à 
Tours  étaient  un  endroit  fort  agréable  d'hygiène  et  de 
rendez-vous,  je  vis  la  grande  rue  très  animée  et,  m'ap- 
prochant  des  groupes,  j'appris  que  le  général  Liébaut, 
descendu  cette  nuit  à  Thôtel  de  la  Boule  d'or,  y  avait  eu 
ce  matin  même  une  querelle  avec  son  domestique.  Ses 
chevaux  de  poste  arrivés  et  attelés,  il  avait  envoyé  ce 
domestique  porter  une  lettre  au  général  Liébert  (1),  et, 
lorsqu'il  avait  jugé  pouvoir  n'être  plus  vu,  il  était  parti; 
mais  le  domestique,  au  lieu  de  porter  la  lettre,  était  allé 
s'embusquer,  et,  lorsque  la  voiture  était  arrivée  à  sa 
hauteur,  il  avait  sauté  aux  chevaux  et  les  avait  arrêtés 

(i)  Cette  lettre,  qui  servait  de  prétexle  à  une  indignité,  contenait 
les  regrets  exprimés  au  général  Liébert  de  passer  à  Tours  sans  le 
Miuer. 


S04  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT 

en  criant  que  le  général  lui  volait  ses  gages.  Alors 
Liébaut  avait  mis  pied  à  terre,  et  le  maître  et  Je  valet 
s'étaient  battus  comme  des  crocheteurs;  la  garde  était 
venue,  et  le  mattre  n'avait  continué  sa  route  qu'après 
avoir  payé  au  domestique  tout  ce  qu'il  lui  devait. 

Après  avoir  vériQépar  une  rapide  enquête  tous  les  dé- 
tails de  i'alTaire,  je  me  rendis  chez  le  général  Liébert, 
que  je  décidai  à  en  écrire  au  ministre  de  la  guerre;  il 
me  pria  de  rédiger  la  minute  de  la  lettre;  la  rédaction 
fut  telle  que,  trois  jours  après,  mons  Licbaut  était  desti- 
tué. Justice  se  trouva  ainsi  faite  de  l'inconcevable  fai- 
blesse dont  le  général  Macdonald  avait  fait  preuve  en  le 
nommant  général,  et  une  sorte  de  réparation  fut  donnée 
aux  braves  dont  il  avait  occupé  et,  on  peut  le  dire,  fort 
peu  honoré  les  grades. 

Tandis  qu'on  s'agitait  autour  de  ces  petits  incidents 
de  clocher,  de  plus  graves  événements  méritaient  d'oc- 
cuper l'attention.  La  paix  avec  l'Angleterre,  paix  dont 
cette  puissance  n'avait  jamais  entendu  faire  qu'une 
trêve,  avait  été  brusquement  remplacée  par  des  hostili- 
tés sans  déclaration  préalable  et  qui  nous  firent  rapide- 
ment perdre  presque  tous  les  vaisseaux  que,  sur  la  foi 
des  traités,  nous  avions  en  mer.  Et  cependant  nos  irré- 
conciliables ennemis  avaient  gagné  autre  chose  à  cette 
paix,  plus  fructueuse  pour  eux  que  n'aurait  pu  Tétre  la 
plus  heureuse  campagne;  elle  nous  fit  perdre  en  effet 
toute  Tarmée  de  Moreau,  dont  la  fièvre  jaune  fit  si 
impitoyablement  justice  à  Saint-Domingue,  et  cette  perte 
devint  le  sujet  de  terribles  reflexions  et  de  propos  répé- 
tés qui,  s'ils  devaient  être  acceptés,  seraient  terrilles 
pour  le  Premier  Consul. 

Personne  ne  s'abusait  plus  sur  ses  projets  ambitieux; 
sans  se  rendre  raison  de  la  manière  dont  il  les  réalise- 
rait>  on  ne  pensait  pas  qu'il  se  contentât  du  consulat  a 


LE  CHEMIN    DU   TRONE.  305 

vie,  qa'il  avait  fait  substituer  au  consulat  de  cinq  années. 

Tout  se  disposait  pour  remplacer  par  un  trône  la  chaire 
consulaire  et  par  une  couronne  le  chapeau  de  général  ou 
la  toque  du  premier  magistrat  de  la  République.  On  pres- 
sentait en  Bonaparte  cet  homme  qui  devait  dire  un  jour  : 
(  Je  veux  qu'avant  dix  ans  ma  dynastie  soit  la  plus  an- 
cienne de  l'Europe.  >  Mais,  pour  réaliser  les  projets  liber- 
ticides  dont  l'exécution  a  coûté  si  cher  à  la  France  et  à 
rhumanité,  et  qui  justifient  ce  mot  de  Chateaubriand  : 
•  Plus  coupable  du  bien  qu'il  pouvait  faire  et  qu'il  n'a 
pas  fait  que  de  tous  les  maux  dont  il  est  cause  >;  pour 
réaliser  de  tels  projets,  il  avait  des  obstacles  effrayants  à 
vaincre.  Avec  la  vieille  armée  d'Italie,  il  n'eût  pu  y  son- 
ger, et,  dans  ses  prévisions  immenses,  il  1  avait  ense- 
velie au  pied  des  Pyramides.  Moreau,  a  ce  rival  de  sa 
gloire  offensé  >,  Moreau,  qui,  pour  une  pareille  cause, 
ne  pouvait  manquer  d'être  secondé  par  une  foule  de 
généraux,  eût  été  invincible  si  l'armée  qu'il  avait  com- 
mandée avec  tant  de  gloire  eût  encore  foulé  le  sol  de  la 
patrie;  or  la  ûèvre  jaune  en  avait  fait  justice,  et,  par 
grâce,  Moreau  avait  été  déporté  avant  la  substitution 
de  l'Empire  au  Consulat.  Parmi  les  hommes  les  plus 
capables  de  juger  de  tels  actes,  il  n'en  était  pas  alors 
qui  ne  fussent  convaincus  que  le  besoin  de  se  défaire  de 
celte  dernière  armée  n'eût  été  le  motif  prédominant  de 
l'expédition  de  Saint-Domingue.  Ainsi  la  paix  si  courte 
avec  l'Angleterre  avait  sufli  pour  que  la  fortune  de 
Bonaparte  en  eût  tiré  le  plus  étonnant  des  partis,  la 
ruine  d'un  chef,  la  disparition  d'une  armée  qui  lui  bar- 
raient le  pouvoir. 

Pour  en  revenir  à  l'Angleterre,  l'effet  de  la  rupture 
qu'elle  provoqua  fut  vivement  senti,  dans  nos  pays  de 
vignobles  surtout.  Le  gouvernement  proclama  la  do- 
loyauté  de  l'Angleterre;  toutes  les  autorités  répondirent 

111.  20 


806    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    TIIIEBAULT. 

à  sa  voix;  la  totalité  des  évéques  et  archevêques  de 
France  joignirent  Tanathème  au  cri  de  rindignatioo  gé- 
nérale, et  le  cardinal  de  Boisgelin,  dans  une  instruc- 
tion pastorale,  s'écriait  :  c  Malheur  à  ceux  qui  ne  savent 
pas  quel  est  le  prix  du  sang  humain,  et  qui  se  rendent 
responsables  de  l'horrible  moisson  qui  couvre  les 
champs  de  la  mort.  >  Quant  à  moi,  je  me  laissai  aller  i 
l'idée  de  faire  un  appel  à  la  France  et  à  l'armée  pour 
offrir,  par  des  retenues  proportionnelles  sur  la  solde, 
un  argent  de  guerre  au  gouvernement  et  pour  faire 
-  ^  offrir  par  chaque  département  un  vaisseau  de  ligne  et 
un  vaisseau  d'une  force  proportionnée  à  la  richesse  de 
chacun  de  ces  départements.  Cette  idée  se  trouvait  être 
réalisable  grâce  à  l'activité  de  Delpech(i),  qui,  revenu  de 

(1)  Ce  qae  co  Delpecb  a  formé  de  projets,  entrepris  d'affaires, 
est  incalculable.  Entraîné  par  son  amour  des  voyages,  il  parUt  en 
l'an  Xll  pour  Caracas,  y  joua  bientôt  un  grand  rôle,  y  établit  la 
première  imprimerie,  se  fit  naturaliser  Espagnol  comme  il  fat 
naturalisé  Anglais,  Danois,  Suédois,  sans  cesser  de  rester  Fran- 
çais et  pour  pouvoir  courir  les  expéditions  sous  tous  les  pavil- 
lons; il  fmit  par  organiser  à  Caracas  la  première  révolution.  Par 
suite  de  ces  événements,  il  y  épousa  une  demoiselle  Montilla, 
appartenant  à  une  des  premières  familles  de  ces  contrées  et  ayant, 
entre  autres  choses,  pour  dot  cent  cinquante  lieues  carrées  de 
terre;  il  fut  le  seul  étranger  à  qui  l'on  permit  d'être  proprié- 
taire à  Caracas.  Le  frère  de  Mme  Deipech  fut  le  second  de  Bolivar 
avec  qui  M.  Deipech  se  lia  intimement,  et  qui,  en  mourant,  lui  lé- 
gua son  épée  qu'il  a  rapportée  à  Paris  et  qu'il  possède. 

Après  onze  ans  d'absence  pendant  lesquels  il  entreprit  et  fît  des 
choses  vraiment  extraordinaires,  il  revint  en  France  en  1813.  Entré 
dans  les  voies  de  la  Restauration,  il  en  resta  le  partisan  tout  en  en 
blâmant  la  marche.  Durant  les  luttes  de  don  Pedro  contre  don  Miguel, 
en  Portugal,  il  entreprit  de  conduire  un  secours  d'argent  et  de 
poudre  au  dernier;  il  exécuta  ce  projet  en  dépit  du  temps  le  plus 
menaçant,  après  avoir  deux  fois  fait  naufrage  et  par  suite  de  l'au- 
dace qu'il  eut  de  repartir  sur  le  troisième  bâtiment  qu'il  parvint 
&  fréter  dans  les  ports  de  TAni^lcterre.  Dans  l'entretien  qu'il  eut 
avec  don  Miguel  à  son  arrivée,  il  lui  donna,  ainsi  qu'à  don  Carlos, 
le  conseil  d'un  plan  hardi  qui  devait  réussir.  «  Mais,  ajoula-t-il 
en  me  contant  ce  fait,  que  faire  avec  don  Miguel  qui  n'est  ca« 


REPRESAILLES   CONTRE  L'ANGLETERRE.  807 

la  course  qu'il  avait  faite  avec  moi  en  Espagne,  offrit  de 
faire  construire  cent  bâtiments  de  guerre,  dont  quarante 
de  ligne,  dans  les  chantiers  de  la  Russie  et  de  les  faire 
armer  dans  les  ports  de  France.  Au  nom  du  Premier 
Consul,  Scherer  lui  écrivit,  tout  en  le  remerciant  de 
cette  preuve  de  zèle,  que  ToiTre  n'avait  pas  été  accep- 
tée. La  mienne  n'eut  pas  plus  de  suite.  On  sait,  du  reste, 
qa'à  ce  moment  le  Premier  Consul  créa  son  armée  de 
Boulogne,  fit  attaquer  le  Hanovre  si  rapidement  conquis, 
et,  pour  complément  de  représailles,  rendit  un  arrêté 
portant  :  c  Tous  les  Anglais  enrôlés  dans  la  milice  (1) 
et  âgés  de  dix-huit  ans  au  moins  et  de  soixante  au  plus, 
OQ  tenant  commission  de  Sa  Majesté  Britannique,  qui 
soDt  actuellement  en  France,  seront  immédiatement 
constitués  prisonniers  de  guerre  pour  répondre  des 
citoyens  de  la  République  qui  auraient  été  arrêtés  ou 
faits  prisonniers  par  des  bâtiments  ou  sujets  de  Sa 
Majesté*  avant  la  déclaration  de  guerre,  etc.  » 

On  le  voit,  si  l'Administration  consulaire  n'avait  pas 
accepté  mes  idées  ni  celles  de  Delpech,  cela  ne  l'empê- 
chait pas  d'avoir  les  siennes  et  de  les  mettre  en  pra- 
tique avec  une  énergie  supérieure.  Jamais,  je  crois, 
aucun  pays  du  monde  ne  fut  plus  habilement,  plus 


d'aacuoe  résolution,  et  don  Carlos  qui,  chanoine  de  je  oe  sais 
combien  de  chapitres,  est  obligé  de  dire  et  dit  son  bréviaire  quatre 
fois  par  jour?  » 

Et  tout  en  s*adonnant  &  tant  d'affaires,  ce  Delpech  trouvait  en- 
core le  temps  d'avoir  de  l'esprit.  Lors  de  la  grossesse  que  Mme  do 
Staël  voulait  faire  passer  pour  une  hydropisie,  il  fît  ces  vers  : 

Qui  pourrait  en  céJébrité, 
Ka  talent,  en  fécondité. 
Surpasser,  égaler  cet  étonnant  génie, 
Quand,  jusqu'à  son  hydropisie. 
Rien  n'est  perdu  pour  la  postérité  ? 

(1) D'après  les  lois  anglaises,  tous  les  hommes  appartiennent  à 
la  milice  de  dix-huit  &  soixante  ans. 


808  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   DARON    THIÉBAULT. 

sagement  gouverné  que  ne  le  fut  la  France  pendant 
cette  époque.  Les  esprits  s'habituèrent  à  la  sécurïlé, 
confiants  en  ud  ordre  de  choses  au  milieu  duquel  les 
pertes  se  réparaient,  les  plaies  se  cicatrisaient  et  les 
ressources  venaient  remplacer  la  ruine. 

L'émotion  causée  par  la  nouvelle  pertidic  de  l'Angle- 
terre une  fois  passée,  les  affaires  revinrent  à,  leur  cours 
ordinaire,  et  presque  partout  le  clergé,  qui  depuis  le 
Concordat  avait  levé  le  masque,  reprit  ses  luttes  sourdes 
pour  regagner  son  ancienne  influence  et  reconquérir 
tout  ce  qu'il  put  de  ses  envahissements  ;  il  en  fut  de 
même  à  Tours.  L'archevêque  était,  lui  et  ses  divers  ser- 
vices, admirablement  installé  dans  un  palais  magnifique; 
toutefois,  dans  ce  palais,  quelques  salles  avaient  été 
affectées  au  musée  et  à  la  société  littéraire.  M.  de  Bois- 
gelin,  naturellement  doux,  conciliant  et  de  plus  modéré, 
n'eût  rien  opposé  à  l'état  de  choses;  mais  ses  prêtres, 
s'érigeant  pour  lui  en  défenseurs  des  droits  de  l'Église, 
déclarèrent  que  Monseigneur,  au  lieu  d'occuper  l'arche- 
vêché, n'y  était  plus  que  simplement  logé,  ce  qui  leur 
semblait  révoltant.  Dans  des  départements  où  les  préfets 
préféraient  leur  repos  aux  luttes  dangereuses  ou  bien 
ne  se  sentaient  pas  de  force  à  lutter,  de  telles  revendi- 
cations se  seraient  légitimées  sans  opposition;  mais, 
à  Tours,  le  préfet  avait  caractère  et  capacité.  La  lutte 
s'engagea;  l'affaire  fut  portée  au  Conseil  d'État  :  le  pré- 
fet, M.  dePommereul,  exposa  qu'on  ne  pouvait  déplacer 
le  musée  qu'en  le  mettant  dans  le  bâtiment  de  la  pré- 
fecture ,  ce  qui  forcerait  à  construire  une  préfecture 
nouvelle  ;  que  cet  archevêché  avait  été  jugé  trop  vaste 
au  temps  où  les  archevêques  de  Tours  joignaient  d'im- 
menses revenus  à  de  grandes  fortunes  personnelles,  et 
que,  si  la  possession  totale  de  ce  palais  pouvait  être 
pour  M.  de  Boisgelin  un  sujet  de  vanité,  de  gloriole,  elle 


APRÈS  LE  CONCORDAT.  809 

ne  serait  plas  qu'un  embarras,  aujourd'hui  que  les  émo- 
laroeDts  de  l'archevêque  étaient  réduits  à  20,000  francs; 
que  de  plus  un  musée  n'avait  jamais  été  considéré 
comme  déparant  et  moins  encore  comme  profanant  le 
palais  des  rois  ;  toutes  raisons  excellentes,  mais  qui  ne 
pouvaient  prévaloir  en  un  moment  où  de  toutes  parts 
on  travaillait  déjà  à  supprimer  l'œuvre  de  la  Révolution. 
L'archevêque  gagna  sa  cause,  et  la  ville  de  Tours  dut 
coDstruire  une  préfecture  nouvelle  pour  transférer  son 
masée  à  l'ancienne. 

Ce  oe  fut  pas  tout.  D'activés  prédications  eurent  lieu 
pour  le  rebaptéme  de  tous  les  enfants  qui  avaient  été  bap- 
tisés par  des  prêtres  assermentés.  M.  de  Pommereul, 
qui  ne  vit  dans  cette  mesure  qu'une  source  de  grappil- 
lage pour  le  clergé  et  d'alarme  pour  les  consciences  des 
fidèles,  prit  l'archevêque  à  parti  et  prévint  le  cours  de 
cette  spéculation.  Toutefois,  si  on  parut  lui  donner  raison 
sur  le  fond,  on  se  rattrapa  en  lui  donnant  tort  sur  la 
forme,  et  il  fut  blÂmé  de  ce  que  dans  sa  lettre  il  disait  à 
ao  archevêque  :  <  Amusez-vous  tant  que  vous  voudrez  à 
baptiser  les  nouveau-nés,  mais  ne  vous  permettez  pas 
de  redemander  des  rétributions,  des  aumônes,  dont  vos 
seconds  baptêmes  ne  sont  que  le  prétexte.  >  Sans  doute 
les  termes  manquaient  de  mesure;  mais,  à  cette  époque 
encore,  les  •esprits,  même  les  plus  sérieux,  avaient  peine  à 
se  déshabituer  du  franc  parler  de  la  Révolution,  et,  pour 
s'être  exprimé  ainsi,  M.  de  Pommereul  n'en  était  pas 
moins  un  des  hommes  les  plus  éminents  que  j'eusse 
connus. 

J'allais  assez  souvent  le  voir;  il  me  divertissait  du 
récit  de  ses  querelles,  car  il  aimait  à  rire.  Un  matin,  je  le 
trouvai  tout  épanoui,  et  de  suite  il  me  dit  en  me  dési- 
gnant un  homme  qui  se  trouvait  là  :  t  Je  vous  présente 
M (le  nom  m'a  échappé),  qui  en  ce  moment  doit 


810  MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

être  père  de  près  de  mille  enfants.  >  En  effet,  cet  homme 
arrivait  du  pays  des  Illinois  ;  il  y  avait  résidé  pendant 
plusieurs  années,  faisant  servir  son  instruction  et  sa 
capacité  au  profit  de  plusieurs  de  ces  peuplades;  il 
avait  été  pour  elles  une  espèce  de  Dieu.  Je  ne  sais  quels 
hommages  on  ne  lui  rendait  pas;  quant  aux  femmes, 
elles  tenaient  à  honneur  de  devenir  mères  par  lui,  et, 
comme  la  nature  l'avait  d'une  manière  extraordinaire 
rendu  digne  de  cette  préférence,  il  avait  laissé  en  quittant 
le  pays,  et  suivant  le  calcul  qu'il  en  avait  pu  faire,  plus 
de  cinq  cent  quatre-vingts  enfants  vivants  et  plus  de  trois 
cents  femmes  enceintes.  Je  lui  en  fis  mon  compliment. 

Ce  fut  pendant  Tété  de  1803  que  Regnaud  de  Saint-Jean- 
d'Angely  se  rendit  à  Tours  avec  une  mission  extraordi- 
naire, ayant  entre  autres  choses  pour  objet  de  vérifier 
toutes  les  caisses.  U  était  accompagné  par  sa  femme, 
très  digne  fille  de  Tune  des  berceuses  de  M.  de  Beau- 
jon  (i),  et  par  un  M.  His,  qui  remplissait  auprès  de 


(i)  BeaujoD,  ancien  fournisseur  des  armées,  le  même  qui  répon- 
dit à  M.  de  Choiseul  qui  le  menaçait  de  le  faire  pendre  :  «  Ah  t 
Monseigneur  ne  fera  pas  pendre  un  homme  qui  a  toujours  un  mil- 
lion à  son  service  »,  avait  sauvé  des  affaires  et  de  ses  construc- 
tions une  fortune  de  soixante  millions.  C*est  lui  qui  a  bAti  pour  sa 
résidence  l'Élysée-Bourbon  et.  comme  petite  maison,  la  Char- 
treuse, endroit  de  délices  dont  le  jardin  forme  aujourd'hui  tout  le 
quartier  aboutissant  au  nord  de  la  barrière  de  TÉtoilo,  et  dans 
laquelle  se  trouvait,  entre  autres  choses  remarquables,  une  pièce 
ovale  éclairée  par  le  haut,  spacieuse,  entourée  de  colonnes,  de 
glaces  et  de  lits  de  repos,  au  milieu  de  laquelle  se  trouvait  une 
grande  corbeille  remplie  des  fleurs  les  plus  suaves,  et  dont  la  porte 
qui  ne  s'ouvrait  que  par  un  secret  joignait  si  parfaitement  qu'uue 
fois  entré,  il  était  impossible  de  retrouver  la  sortie.  II  construisit 
eoco:  e  l'église  du  Roule  et  l'hospice  de  son  nom,  fondé  et  doté  par 
lui.  Or  ce  Beaujon,  de  qui  un  Anglais  avait  dit  en  visitant  l'Elysée  : 
«  Sans  la  figure  du  maître,  on  ne  saurait  ici  où  cracher  •,  et  dont  le 
frère,  chevalier  de  Saint-Louis,  n'a  jamais  voulu  recevoir  do  lui  ni 
pension,  ni  legs,  ce  Beaujon,  devenu  trop  vieux  pour  avoir  des 
maîtresses,  avait  néanmoins,  comme  je  l'ai  déjà  dit  (voir  tome  I, 


fe 


LES    RECNAUD    SAINT-JEAN-D'ASCELT.  311 

Monsieur  les  fonctioiiB  de  secrétaire  intime,  auprès  de 
Madame  ies  fonctions  de  chevalier  patUo.  Cette  Laure, 
dont  on  a  vendu  sur  les  boulevards  la  gravure  faite 
d'après  ne  taltleau  où  elle  lituit,  peinte  en  P.=yché,  gra- 
vure au  bas  de  laquelle  éiait  sun  prénom,  Lmire,  mis  en 
, rébus  :  •  A  qui  Lnure  a  •;  cette  femme  que  riîmpercur 
avait  en  grippe  à  cause  du  scandale  de  sa  conduite,  et  à 
laquelle  il  lui  est  arrivé  de  dire  en  plein  cercle  :  ■  lïtes- 
rous  mal  mise,  que  vous  êtes  laide  aujourd'hui  !  •;  cette 
femme  qui  avait  la  prétention  d'être  belle  avec  une  tôte 
et  des  dents  de  cheval,  d'avoir  de  l'esprit  parce  qu'elle 
était  méchante,  d'Être  sensible  parce  que.  à  tout  bout  de 
champ,  elle  avait  des  attaques  de  nerfs;  cette  femme  enfin 
qui  exploitait  les  spéculations  de  ses  amantssur  le  crédit 
de  son  mari,  mari  que  l'Empereur  n'appelait  que  son 
Ame  damnée  parce  qu'il  était  aussi  mauvais  sujet  que  la 
femme  (1);  cette  femme,  dis-je,  n'avait  suivi  M.  Re- 
goaud  que  pour  se  faire  fêler  à  Tours  ;  en  effet,  les  auto- 

ptga  ST),  une  espace  de  sérail  formv  de  six  et  même  de  douze  des 
plus  jolies  femiiieB  de  Paris,  TemmeH  que  sas  largesses  raisBleiit 
tecrolar  dans  presque  toulea  les  ctasses  et  que  I'od  DOmniail  •  les 
berceuses  >. 

(1)  Mme  Regùaud  avait,  vers  la  fin  de  180d.  un  amant  dont,  à 
«Ufsut  de  mieux  [jetil-âlre.  elle  eiploitait  la  bourse  et  auquel  elle 
demBoda  un  collïi:r  <le  perles  qui  se  truuvsit  ù  vendre  pour 
IT.OOQ  francs.  Soit  que  l'amant  n'en  eût  que  48, 001  de  disponibles. 
Mit  qu'il  ne  voulût  pas  dépasser  cette  somme,  elle  ue  put  obtenir 
dirsotage  et  imagina  de  Taire  pa^ er  le  surplus  ti  son  mari,  en  lui 
inrausident  que,  par  une  circoaslance  onique.  on  pouvait  acquérir 
pour  9,000  francs  un  collier  qui  en  valait  le  triple.  M.  Regnaud. 
qui  se  doutait  de  l'aCtaire,  se  rendit  chaz  le  bijoutier  qui  était  com- 
plice de  madame,  acheta  la  collier,  le  paya  et  alla  le  porter  4  un 
iglre  bijoutier,  qui  en  offrit  21,000  francs  et  auquel  il  le  vundit  à 
Tiostant  marne.  Rentra  chez  lui,  et  «n  présence  de  celui  qu'il  juges 
de  connivence,  il  se  h&ta  de  dire  :  •  Ma  foi,  il  y  a  des  Teinnies  qui 
'  ■      'e  bonnes 


iSoiras,  témoin  la  mi 
<  mille  francs.  •  LA-dea 
'    nnls,  qui  lut  dùllnilive. 


le  qui  ] 


i  fait  gigner 
inta  elfroiitéiuell 


lujourd'hui 


SIS    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RAROM   THIÉRAULT. 

rites  et  les  principaux  fonctioQDaires,  également  mis  à 
contribution,  ne  furent  plus  occupés  que  de  ses  plaisirs. 
Logée  à  la  préfecture,  elle  imposa  des  dtners  à  tout  le 
monde,  notamment  à  Parchevèque,  au  préfet,  au  géné- 
ral Liébert,  a  moi,  à  plusieurs  dames  de  Tours,  puis 
des  parties  de  campagne,  des  soirées,  des  bals  pour 
varier  la  monotonie  des  repas  de  cérémonie. 

Au  milieu  de  tous  ces  tributs,  elle  n'était  pas  femme  à 
oublier  Tamour.  L'archevêque,  le  général  de  division  et 
le  préfet,  beaucoup  plus  près  de  la  vieillesse  que  de  la 
galanterie,  se  trouvaient  hors  de  cause;  je  n'étais  ni  en 
position  ni  en  disposition  d'exploiter  les  cajoleries  par 
lesquelles  elle  débuta,  mais  Villatte,  qui  cependant  fai- 
sait déjà  la  cour  à  Mlle  de  La  Brusse,  qu'il  épousa 
quelques  mois  après,  se  chargea,  je  ne  sais  par  quel 
sentiment,  de  l'outrage  qu'elle  mendiait  pour  son  mari 
et  pour  M.  His;  et  c'est  lui  qui  paya,  dans  cet  ordre  de 
contributions,  les  arrérages  de  la  ville,  du  département 
et  de  la  garnison.  Cette  intrigue,  qui  n'eut  pas  même 
l'honneur  d'en  être  une  et  qu'on  ne  chercha  pas  même 
à  voiler  par  un  mystère  de  nature  à  lui  laisser  l'appa- 
rence d'une  bonne  fortune,  était  du  reste  tellement  dans 
les  us  et  coutumes  du  ménage,  que  M.  Regnaud  n'en 
devint  que  plus  galant  pour  sa  femme  (4)  et  plus 
aimable  pour  Villatte. 

Dans  les  premières  réunions  dont  Mme  llegnaud  fut 


(i)  Je  me  rappelle  notamment  qu'un  soir  où  je  faisais  avec  Vil- 
latte le  reversi  de  Mme  Regnaud  chez  le  général  Liébert,  pen- 
dant que  M.  Regnaud  jouait  à  une  autre  table,  ce  dernier  lui 
envoya  par  M.  His  une  carte  sur  laquelle  il  avait  écrit  au  crayon: 
«  Vous  êtes  toujours  la  plus  belle  »,  carte  qu'elle  lut  avec  un  sou- 
rire dédaigneux,  pour  rendre  la  comédie  complète,  et  jeta  &  côté  de 
moi  de  manière  que  je  pusse  lire  tout  à  mon  aise  cette  sornette, 
au  fond  très  fade  impudeur,  mais  qui  n'en  était  que  plus  carac- 
téristique. 


MUSIQUE  ET   BALS.  313 

l'objet,  elle  remarqua  Zozotte,  fut  enchantée  de  son 
esprit,  de  ses  grâces,  et  vint  le  lendemain  lui  faire  sa 
visite.  Toutefois  ces  relations  me  plaisaient  peu,  et  je  fus 
plus  occupé  de  les  restreindre  que  de  les  multiplier, 
non  seulement  à  cause  de  Mme  Regnaud  et  de  sa  répu- 
tation,  mais    surtout  à  cause  de   la  familiarité  que 
M.  Regnaud  affectait  avec  toutes  les  femmes.  En  citerai- 
je  un  exemple?  Ce  futur  secrétaire  d'État  de  la  famille 
impériale,  grand  procureur  de  la  haute  cour,  membre 
de  llnstitut,   grand  aigle  de  la  Légion  d'honneur  et 
grand  cordon  de  l'ordre  de  Wurtemberg,  était  très  fort 
et  aimait  à  le  montrer.  Dans  un  diner  fait  à  la  cam- 
pagne, je  ne  sais  plus  chez  quelle  dame,  il  gagna  le 
pari  de  porter  quelque  homme  que  ce  fût  sur  un  de  ses 
mollets  et  la  plupart  des  dames  sur  une  main.  Ce  der- 
nier tour  consistait  à  donner  la  main  gauche  à  la  dame, 
à  lai  faire  mettre  le  pied  gauche  dans  sa  main  droite  et 
à  la  promener  autour  de  la  salle. 

Quoi  que  je  pusse  faire,  je  n'empêchai  pas  les  Regnaud 
de  rencontrer  Zozotte  à  toutes  les  fêtes,  et  les  deux 
dames  de  se  rapprocher  comme  musiciennes.  Mme  Re- 
gnaud, possédant  une  belle  voix,  avait  acquis  un  talent 
remarquable  en  chantant  habituellement  avec  Garât  et 
d'autres  artistes  de  celte  valeur.  M.  His  s'était  d'ailleurs 
hâté  de  me  dire  :  «  Vous  n'avez  jamais  entendu  chanter 
Mme  Regnaud.  En  ce  cas,  vous  serez  étonné.  »  En  effet, 
un  soir  que  nous  soupions  à  la  Ribellerie,  elle  se  mit  au 
piano  et  chanta  à  merveille.  Le  tour  de  cette  pauvre 
Zozotte  vint;  elle  avait  moins  de  ce  qu'on  appelle  mé- 
thode et  surtout  beaucoup  moins  d'assurance;  toute- 
fois sa  timidité  si  suave,  si  touchante,  jointe  à  une  voix 
d'une  douceur  céleste,  à  une  expression  enivrante,  ravit 
tout  son  auditoire,  Mme  Regnaud  y  comprise  et  même 
^'-  His,  qui,  en  ce  qui  tenait  à  la  femme  de  son  patron, 


su    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

était  chargé  de  l'enthousiasme  (i).  A  dater  de  ce  jour, la 
musique  devint  une  des  grandes  occupations  du  séjour 
de  Mme  Regnaud  à  Tours.  Un  concert  fut  donné  pour 
faire  entendre  les  deux  dames  ensemble.  Elles  chan- 
tèrent,   entre    autres    romances,   Ckarmante  Gabridk, 
arrangée  à  deux  voix,  toute  nouvelle  alors,  et  que 
Mme  Regnaud  avait  apportée;  puis  avec  un  amateur  de 
Tours,  M.  Cartier,  qui  possédait  une  admirable  voix  et 
un   très  beau  talent  musical,   cette  autre  romance  : 
Aimons,  aimons,  dans  laquelle  Mme  Regnaud  et  Zozotte 
chantèrent  alternativement  le   majeur,   coupé  par  un 
refrain  à  trois  voix;  c'est  une  des  romances  que  j'ai  le 
plus  aimées. 

La  musique  n'empêcha  pas  les  bals  :  car  Mme  Regnaud, 
qui  semblait  toujours  mourante,  aurait,  en  fait  de  plai- 
sirs,  tenu  tête  à  tous  les  grenadiers  de  France.  On 
s'éreinta  donc  en  conscience  pour  l'amuser,  et  il  nous 
arriva  de  quitter  le  bal  à  sept  heures  du  matin,  d'aller 
au  bain  en  masse,  de  nous  réunir  pour  un  grand  déjeu- 
ner, d'en  sortir  pour  aller  diner  à  la  campagne  et  de 
revenir  nous  habiller  pour  un  autre  bal.  Enfin  cette 
dame  partit,  les  habitants  de  Tours  se  trouvèrent  rendus 
à  eux-mêmes;  j'en  fus,  pour  ma  part  et  pour  celle  de 
Zozotte,  tout  à  fait  aise. 

Sur  ces  entrefaites,  je  fus  appelé  par  mon  service  à 
Paris,  et  j'eus  l'occasion  de  déjeuner  chez  le  général 
Junot,  placé  alors  à  la  tête  de  la  première  division  mili- 
taire. Il  me  demanda  ce  que  je  faisais  à  Tours  :  c  Mais 
ce  que  je  ferai  partout  où  je  serai  employé;  j'y  sers  de 

(1)  Od  sait  l'histoire  de  ces  vingt  ou  trente  hommes  qui,  par 
une  pluie  battante,  mêlée  de  givre,  transis  et  morfondus,  atten- 
daient sur  une  grande  route  le  passage  de  Napoléon  récemment 
sacré,  pour  crier  :  «  Vive  l'Empereur  t  »  Rencontrés  par  un  voya- 
geur et  interrogés  sur  ce  qu'iis  faisaient,  l'un  d'eux  répondit  eo 
grelottant  :  «  Monsieur,  nous  sommes  là  pour  l'enthousiasmo.  » 


LA  SUBDIVISION    DE  VERSAILLES.  315 

moD  mieux.  >  Il  voulut  bien  m'assurer  qu'il  le  croyait 
ainsi, et,  d'après  cette  certitude,  il  m'offrit  la  subdivision 
de  Versailles  et  de  Chartres,  dont  il  avait  à  disposer. 

Zozotte  m'avait  dit  cent  fois  :  c  Restez  à  Tours  jusqu'à 
notre  mariage,  mais  tâchez  qu'après  je  n'y  reste  pas.  t 
Or  il  se  présentait  une  résidence  qui  me  fixait  à  quatre 
iieaes  de  Paris,  une  résidence  qui,  avec  mon  grade,  était 
préférable  à  Paris  môme.  Sans  doute,  il  fallait,  de  ce 
moment  jusqu'au  mariage ,  c'est-à-dire  pour  quelques 
mois  encore,  nous  résoudre  à  une  séparation  doulou- 
reuse; mais,  à  défaut  du  présent,  nous  avions  l'avenir. 
J'acceptai  donc  et  revins  de  suite  à  Tours.  L'approba- 
tion que  je  reçus  ne  fut  pas  exempte  de  larmes  ;  toute- 
fois l'espoir  comme  l'approche  d'un  temps  réparateur 
nous  soutint. 

Une  de  mes  désolations  en  m'éloignant  de  cette  pauvre 
Zozotte  était  de  ne  pas  avoir  son  portrait.  Son  père 
l'avait  deux  fois,  et  j'eus  l'idée  de  lui  en  demander  un; 
mais  Zozotte  me  déconseilla,  attendu  que  ces  deux  por- 
traits, placés  sur  deux  boites  (1),  en  cachaient  d'autres 
qui  se  découvraient  au  moyen  de  ressorts  secrets.  J'avi- 
sai donc  un  peintre  en  miniature,  retiré  à  Tours; 
Mme  Chenais  consentit  à  accompagner  sa  fille  pour  les 
séances;  tout  cela  s'arrangea  pendant  les  douze  pre- 
Qiiers  jours  de  mon  absence,  et  c'est  ainsi  que  fut  faite, 
d'après  le  plus  ravissant  modèle,  une  abominable  croûte. 
Suivant  le  goût  de  son  temps,  l'artiste  avait  voulu  repré- 
senter Zozotte  suspendant  à  une  statue  de  l'Amour  notre 

(1)  Sur  Tune  de  ces  boites,  Zozotte  est  peinte  à  dix  ans,  dans  le 
costume  des  pensionnaires  des  filles  Saint-Tliomas,  au  couvent 
(lesquelles  elle  se  trouvait  alors.  Ce  portrait,  qui  a  dû  être  ressem- 
l^l&Qt,  est  presque  effacé;  dans  l'autre,  elle  avait  près  de  quinze 
^8  et  était  représentée  avec  un  simple  ruban  bleu  dans  les  cbe* 
▼eax.  Ce  portrait,  charmant  d'exécution  et  de  ressemblance,  ne 
>'e8t  pas  retrouvé  à  la  mort  de  M.  Chenais. 


816    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

chiffre  enlacé;  cette  idée  qu'il  aurait  pu  rendre  gra- 
cieuse ne  le  sauva  même  pas  de  la  pire  des  médiocrités. 
C'est  donc  sans  emporter  cet  adoucissement  à  mes 
regrets  que  je  quittai  la  Touraine,  ce  canton  prédestiné, 
arrosé  par  quatre  rivières,  comme  le  Paradis  terrestre 
le  fut  par  quatre  grands  fleuves,  jardin  de  la  France 
où  Tair  a  une  suavité  que  je  n'ai  retrouvée  nulle  part  et 
où  toute  la  philosophie  des  habitants  se  borne  pour  eux 
à  vivre  dans  la  volupté. 


CUAPIÏRE  XI 


N'ayant  plus  que  quelques  mois  à  attendre  pour  que 
mon  second  mariage  pût  être  célébré,  cette  circonstance 
oae  détermina  à  ne  former  en  arrivant  à  Versailles  aucun 
établissement  fixe,  attendu  que  je  voulais  que  ma  femme 
restât  l'arbitre  et  du  choix  de  la  demeure  et  de  Tarran- 
geinent.  Je  me  logeai  donc  dans  un  hôtel  garni,  nommé 
hôtel  du  Réservoir  et  tenu  par  uneMmeRhaimbaut,  qui 
avait  acquis  une  sorte  de  renom,  non  seulement  parce 
qu'on  était  à  merveille  chez  elle  en  ce  qui  tenait  à  la  table 
et  aulogement,  ou,  si  Ton  veut,  parce  que  sa  maison  était 
devenue  pour  la  bonne  compagnie  de  Paris  une  sorte 
<l'h6tellerie  de  Tamour,  mais  parce  qu'elle  employait  à 
secourir  d'anciens  émigrés,  ou  d'autres  victimes  de  la 
Révolution,  une  partie  des  bénéfices,  tant  soit  peu  scan- 
daleux, qu'elle  faisait  sur  ses  hôtes,  bénéfices  que  je  lui 
ï'eproehais  en  ne  l'appelant  que»  Iql  chère  madame  Rhaim- 
baut • . 

Malgré  le  prix  qu'elle  me  coûtait,  je  ne  tardai  pas  à 
reconnaître  les  avantages  de  ma  nouvelle  résidence  à 
Versailles,  c'est-à-dire  sous  les  yeux  du  chef  du  pouvoir 
suprême,  qui  pouvait  voir  et  apprécier  les  preuves  de 
2èle,  et  sous  la  direction  d'un  chef  aussi  brillant  qu'était 
^^  général  Junot.  D'autre  part,  j'avais  à  commander  six 
^ois  plus  de  troupes  qu'à  Tours.  Indépendamment  de 
plusieurs  demi-brigades  d'infanterie,  du  3*  régiment 


318  MI.MOIRBS   DU  GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

de  hussards  tenant  garnison  à  Chartres,  de  trois  régi- 
ments de  dragons  placés  i  Versailles  (i),  j'avais  encore 
sous  mes  ordres  le  3*  régiment  de  cuirassiers,  occu- 
pant Saint-Germain,  régiment  que  l'on  citait  déjà  et 
qui  était  commandé  par  un  colonel  qui,  fait  adjudant 
général  presque  en  même  temps  que  moi  en  Italie,  avait 
une  réputation  de  capacité  et  de  vaillance  garantissant 
tout  ce  que  Ton  pouvait  dire  en  l'honneur  de  son  corps. 
Ce  colonel,  qui,  je  ne  sais  pas  trop  pourquoi,  n'avait 
pas  plus  cherché  à  se  rapprocher  de  moi  en  Italie  que  je 
ne  l'avais  recherché  moi-même,  était  le  colonel  Préval, 
un  des  cavaliers  les  plus  remarquables,  un  des  cham- 
pions les  plus  ardents  que  l'on  pût  présenter  à  Vénus 
ainsi  qu'à  Bellone,  et  qui  en  effet,  également  apte  au 
culte  de  l'une  et  de  l'autre  de  ces  déesses,  s'entendait  à 
cueillir  le  laurier  comme  le  myrte,  et  déjà  en  avait 
couronné  sa  jeune  tète  avec  autant  de  coquetterie  que 
d'éclat.  Que  Ton  me  passe  cette  fantaisie  mythologique 
en  faveur  de  ce  qu'elle  a  d'exact;  Préval  a  été  un  des 
plus  beaux  (2)  comme  un  des  plus  heureux  colonels  de 


(1)  Le  9«  régimeot  de  dragons  me  rappelle  cette  anecdote  tou- 
chante. Trois  jeunes  gens  du  même  &ge,  enfants  du  môme  village 
et  amis  depuis  leur  naissance,  s'étaient  engagés  le  même  jour. 
Par  suite  de  leur  bonne  conduite,  de  leur  bravoure,  de  l'instruo- 
tion  qu'ils  avaient  acquise,  de  leur  zèle  exemplaire  pour  leurs 
devoirs,  ils  avaient  intéressé  leurs  chefs  et,  traités  avec  une  égale 
justice,  ils  étaient  presque  en  môme  temps,  sans  changer  de  corps, 
el  assez  rapidement  devenus  brigadiers,  jusqu'à  chefs  d'escadrons. 
Eh  bien,  et  par  une  circonstance  certainement  unique  en  ce  genre, 
ces  jeunes  ofliciers  supérieurs  venaient  d'être  nommés  tous  trois 
lieutenants-colonels,  et  tous  trois,  quittant  leur  corps  le  uiémejour, 
allaient  se  séparer,  peut-être  pour  no  jamais  se  revoir.  Or,  lo 
moment  où  je  leur  remis,  avec  leurs  nouveaux  brevets,  leurs 
ordres  de  départ.  Us  s'embrassèrent  en  fondant  en  larmes,  et 
leur  effusion,  effet  d'une  si  longue  intimité,  d'une  amitié  si  vive, 
nous  fit  tous  pleurer. 

(S)  Murât,  La  Salle,  Colbert  aine,  Dorsay  et  Dortenne. 


LE  COLONEL  PRÉVAL.  310 

nos  armées;  mais  de  plus  il  a  été  et  est  un  des  officiers  les 
plus  instruits  et  les  plus  capables,  un  des  soldats  les 
plas  intrépides  qu'ait  eus  la  France. 

Huit  jours  consacrés  à  la  garnison   de   Versailles, 

Chartres  ajourné,  j'allai  passer  à  Saint-Germain  la  revue 

du3«  de  cuirassiers,  revue  pour  moi  d'un  véritable  intérêt, 

qui  fut  d'entière  approbation  et  qui  ne  pouvait  être  que 

cda,  avec  un  régiment  qui,  par  sa  tenue,  sa  discipline, 

son  instruction,  l'esprit  dont  il  était  animé,  le  choix  des 

hommes,  était  un  corps  d'élite,  un  corps  modèle  dans 

tonte  la  force  du  terme.  Cette  revue  devait  enfin  me 

faire  connaître  et  juger  un  officier  qui,  pour  résoudre  le 

problème  d'un  tel  commandement,  s'était  en  quelque 

sorte  sacrifié.  Préval  avait  en  elTet  préféré,  en  1800,  le 

commandement  de  ce  régiment  au  grade  de  général 

de  brigade  y  grade  qui  deux  fois  lui  avait  été   ofi'ert. 

£t  je  cite  ce  refus  non  seulement  parce  qu'il  fait  un 

grand  honneur  à  son  auteur,  mais  aussi  parce  qu'il 

caractérise  l'esprit  militaire   de  cette  époque.    C'était 

encore  le  temps  où  les  meilleurs  officiers  regardaient 

leur  compagnie,  leur  bataillon,  leur  régiment,  comme 

on  regarde  son  clocher  natal.  Ils  servaient  leur  pays 

pour  la  fierté  de  le  bien   servir,    sans  préoccupation 

d'ambition  ni  de  cupidité,  l'honneur  étant  pour  le  corps 

et  non  pour  l'homme.  Dans  le  même  esprit  Nansouty  et 

d'autres  avaient  également  refusé  des  grades;  Préval 

û'avait  pas  voulu  quitter  la  tête  de  son  régiment  avant 

d'en   connaître   parfaitement  tous    les    détails,   qu'il 

fésuroa  d'ailleurs  en  publiant  plus  tard  les  Nouveaux 

^^glements  de  service  et  de  maiiœuvres.  De  plus,  il  avait 

en  à  orgueil  de  faire  d'un  régiment  sans  célébrité  et 

fort  mal  tenu  le  plus  beau  régiment  de  cuirassiers.  Il 

devint  donc  un  des  premiers  officiers  de  cavalerie  fran- 

(ais,  et,  sous  ces  derniers  rapports,  il  put  s'applaudir 


3*20    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

du  sacrifice  qu'il  avait  fait;  mais  il  paya  et  ne  pouvait 
manquer  de  payer  trop  cher  ces  honorables  motifs;  car 
il  ne  lui  en  revint  que  de  se  faire  devancer  par  des 
égaux  qui   ne  Tétaient  que  de  grade,  de  blesser  par 
la  recherche  d'une  si  noble  supériorité  des  camarades 
plus  soucieux  de  le  jalouser  que  de  l'imiter;  par  la  môme 
raison  il  déplut  à  la  presque  totalité  des  chefs  qui  sont 
les  arbitres  de  nos  destinées;  en  somme,  il  ne  se  fit  que 
des  ennemis.  Et  son  sacrifice  fut  d'autant  plus  gratuit 
qu'un  tel  complément  d'instruction  était  inutile  à  sa 
carrière.  Sur  vingt  champs  de  bataille,  il  s'était  montré 
capable  de  bien  manier  des  troupes  de  toutes  les  armes; 
il  avait  déjà  prouvé  qu'il  pouvait  s'élever  aux  combi- 
naisons, aux  prévisions  de  haute  stratégie.  Aussi  bien 
que  tous  les  officiers  qui  comme  lui  préférèrent  l'hoo- 
neur  de  leur  régiment  à  leur  avancement,  il  perdit,  sans 
compensations  possibles,  ce  qui  sera  toujours  dans  la 
carrière  des  armes  la  véritable  source  du  crédit  et  de 
l'autorité,  l'obtention  d'un  grade  de  plus;  car  comman- 
der plus  d'hommes,  c'est  s'élever  vers  les  chances  de 
gloire,  tandis  que  rester  dans  un  commandement,  c'est 
servir  de  marchepied  à  celui  qui  l'exerce. 

Préval  d'ailleurs  ne  se  faisait  pas  prier  pour  dire  que 
son  régiment  valait  au  moins  les  meilleurs  régiments  de 
cavalerie  de  la  garde  impériale,  et  il  soutenait  son  dire 
avec  une  incontestable  supériorité,  avec  une  énergie 
qui  lui  fut  aussi  nuisible  vis-à-vis  de  quelques  chefs, 
qu'elle  pouvait  être  formidable  devant  l'ennemi;  il  con- 
firma donc  ce  mot  que  le  lieutenant  général,  sous  les 
ordres  duquel  il  était,  lui  dit  un  jour  :  «  Vous  avez  une 
tète  qui  fera  bien  du  mal  à  vos  pieds.  » 

M'étant  rendu  de  Versailles  à  Saint-Germain  à  cheval, 
je  revins  à  Versailles  de  la  môme  manière  et  accom- 
pagné par  Préval,  ses  officiers  supérieurs  et  ses  capi- 


DRAGONS  A   PIED   ET   A  CHEVAL.  321 

taines  que  j'avais  invités  à  dfncr  avec  moi.  C'estpendant 
ce  repas  que  commença  ma  liaison  avec  Préval,  liaison 
qui  ne  devait  devenir  intime  qu'après  la  Restauration, 
mais  qui,  dès  ce  moment,  acheva  de  me  faire  recon- 
naître qu'il  n'était  pas  moins  distingué,  pas  moins  bril- 
lant, comme  homme  du  monde,  comme  homme  d'esprit 
et  d'instruction  que  comme  homme  de  guerre. 

Dès  mon  arrivée  à  Versailles ,  je  fus  chargé  de  la 
réorganisation  des  3%  9»  et  1 5*  régiments  de  dragons,  sui- 
vantle  système  d'après  lequel  les  régiments  de  cette  arme 
devaient  être  également  aptes  à  combattre  à  pied  et  à 
cheval.Par  conséquent, ce  qu'on  exigeait  de  nous,  c'était 
de  leur  prouver,  en  se  plaçant  d'abord  au  point  de  vue 
de  la  cavalerie,  que  rien  au  monde  ne  devait  résister  à 
une  troupe  à  cheval  bien  composée,  bien  commandée, 
bien  instruite  et  employant  avec  habileté,  vigueur  et 
à-propos  cette  puissance  qui  résulte  de  la  vitesse  et  du 
choc;  mais  il  fallait  leur  démontrer  en  môme  temps,  en 
les  considérant  comme  troupes  à  pied,  que  la  meilleure 
cavalerie  du  monde  devait  s'anéantir  contre  une  infan- 
.  tcriequi  ne  s'ébranle  pas  et  qui  sait  tirer  parti  de  son 
feu  et  de  ses  baïonnettes;  et  le  résultat  de  ces  deux 
démonstrations  opposées  était  que,  une  fois  instruits, 
on  leur  avait  inspiré,  comme  dragons  à  cheval,  une 
grande  terreur  de  l'infanterie;  comme  dragons  i  pied, 
une  terreur  égale  de  la  cavalerie;  si  bien  que,  avec  de 
grandes  dépenses,  on  constituait  des  corps  qui,  par  suite 
dû  cette  intimidation  préalable,  eussent  été  aussi  mau- 
vais à  cheval  qu'à  pied  s'ils  n'avaient  pas  été  composes 
*ie  Français. 

Un  matin,  comme  je  déjeunais,  entra  chez  moi  un 
petit  vieillard  encore  vert,  et  qui,  d'un  ton  délibéré,  me 
"*^  •«  Voulez-vous  bien,  monsieur  le  général,  recevoir 
'û  visite  du  père  du  ministre  de  la  guerre,  du  général 

m.  21 


322    MEMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Berthier?  »  Je  m'empressai  de  lui  répondre  que  je  me 
serais  empressé  de  le  prévenir,  si  j'avais  su  qu'il  fût  à 
Versailles,  et  j'aurais  pu  ajouter  si  j'avais  su  qu'il  fût 
encore  dans  ce  monde.  Il  m'apprit  qu'il  résidait  à  Paris, 
mais  que,  venu  à  Versailles  pour  affaire,  il  n'avait  pas 
Toulu  le  quitter  sans  me  voir,  c  De  chez  vous,  reprit-il, 
j'irai  visiter,  selon  mon  habitude,  l'Hôtel  de  la  guerre 
qui  a  été  bÂti  par  moi,  où  j'ai  demeuré  tant  d'années 
et  où  sont  nés  tous  mes  enfants.  > 

J'insistai  pour  qu'il  me  fît  Thonneur  de  déjeuner  avec 
moi,  mais  il  n'accepta  qu'une  tasse  de  café,  et  l'idée  me 
Tintdeluiproposerdel'accompagner  jusqu'à  l'Hôtel  de  la 
guerre,  ce  dont  il  fut  enchanté.  Nous  partîmes  ensemble, 
et  il  aurait  été  question  de  me  le  vendre,  qu'il  n'aurait  pu 
me  montrer  cet  hôtel  avec  plus  de  détails  et  me  faire  plus 
exactement  l'histoire  de  toute  cette  construction  depuis 
les  caves  aux  greniers.  EnÛn  lorsque,  au  bout  d'une 

heure,  nous  parvînmes  aux  mansardes <  Voilà,  me 

dit-il,  le  logement  que  j'occupais.  >  Et,  s'étant  arrêté 
dans  une  assez  petite  et  plus  que  modeste  chambre  à 
alcôve  :  «  £t  voici,  ajouta-t-il  avec  orgueil^  où  est  né 
Alexandre.  >  Et  à  ce  sujet  il  me  débita  force  souvenirs. 
Nous  nous  serions  trouvés  au  berceau  du  roi  de  Macé- 
doine, que  la  macédoine  n'aurait  pu  être  plus  complète. 
Convaincu  qu'il  avait  gardé  cet  endroit  pour  le  bouquet 
de  tout  ce  qu'il  voulait  bien  me  faire  voir  et  m'apprendre, 
je  me  croyais  au  bout  de  ma  corvée;  je  l'avais  déjà 
félicité  sur  ses  jarrets  qui  semblaient,  lui  disais-je,  re- 
trouver dans  ce  bâtiment  la  vigueur  qu'ils  avaient  lors 
de  la  construction,  lorsqu'il  me  prévint  que  ce  qu'il  y 
avait  de  plus  curieux  à  voir,  c'étaient  les  combles;  aus- 
sitôt il  passe  par  une  lucarne,  et,  m'attirant  comme  à 
la  remorque,  mais  courant  et  grimpant  comme  un  chat, 
il  me  promène  de  faîte  en  faîte,  de  gouttière  en  goût- 


LE  PÈRE  DU  GÉNÉRAL  BERTHIER.       323 

tière,  au  risque  vingt  fois  de  me  faire  rompre  le  cou;  il 
me  faisait  trembler  aussi  pour  lui-môme,  et  sous  ce  rap- 
port encore  pour  moi;  si,  par  suite  de  ces  bravades 
trop  communes  chez  les  vieillards,  il  avait  dégringolé 
da  haut  du  bâtiment,  le  général  Berthier  aurait  pu  m'im- 
puter  quelque  responsabilité  dans  la  mort  de  son  père. 
Du  reste,  cette  mort  accidentelle  n'aurait  précédé  que  de 
peu  de  mois  la  mort  naturelle  de  ce  vieillard,  car  nous 
étions  alors  au  milieu  de  novembre,  et  vers  le  milieu  de 
mai  il  avait  cessé  de  vivre. 

Chaque  jour  et  souvent  deux  fois  par  jour,  je  faisais  le 
voyage  de  Versailles  à  Paris,  grâce  au  bonheur  d'avoir 
pour  aide  de  camp  un  officier  (Richebourg)  si  capable  et 
si  dévoué  que  je  pouvais  lui  laisser  sans  inconvénient 
des  feuilles  de  papier  signées  en  blanc,  ce  qui  prévenait 
tout  retard  dans  l'expédition  des  ordres  pressés  qui  pou- 
vaient m'ètre  adressés  pendant  mes  absences.  Le  général 
Junot  continuait  à  me  traiter  avec  bonté,  avec  amitié; 
en  venant  de  Versailles,  je  passais  à  cent  pas  de  son 
hôtel  (rue  des  Champs-Elysées),  et  il  était  peu  de  jours 
que  je  ne  le  visse,  ne  fût-ce  que  pour  m'assurer  que  ma 
présence  à  Paris  n'avait  aucun  inconvénient. 

Un  jour  que,  de  cette  sorte,  j'avais  déjeuné  avec  lui  et 
que  je  n'étais  retourné  à  Versailles  qu'après  le  spectacle, 
je  trouvai  un  billet  apporté  par  ordonnance,  daté  de  cinq 
heures  du  soir  et  par  lequel  il  me  mandait  de  venir  sans 
faute  déjeuner  le  lendemain.  Le  style,  le  mode  d'envoi, 
l'heure  mise  sur  une  telle  invitation  m'annonçaient  qu'il 
s'agissait  d'une  affaire  grave  et  pressée;  de  fait,  le  dé- 
jeuner ne  ressembla  pas  à  ce  que  ces  repas  étaient  habi- 
tuellement, c'est-à-dire  que  les  folies,  les  anecdotes  du 
jour  ou  de  la  nuit,  au  récit  desquelles  on  s'abandonnait 
avec  tant  de  gaieté,  furent  remplacées  par  des  souvenirsde 
guerre;  Mme  Junot,  qui,  par  le  charme  indicible  de  son 


S24    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

esprit,  par  ses  inspirations  variées,  par  la  vivacité  de 
son  imagination,  de  son  caractère  et  de  son  Âge,  faisait 
d'ordinaire  tous  les  frais  de  ces  réunions,  ne  prit  pres- 
que aucune  part  a  la  conversation  et  se  montra  plus  que 
sérieuse.  Le  déjeuner  fut  court  sans  le  paraître;  il  en  fut 
de  même  de  mon  attente.  Partis  de  table,  nous  passâmes, 
le  général  Junot  et  moi,  dans  son  cabinet,  et,  à  peine 
entrés,  il  m'apprit  que  le  Premier  Consul  lui  confiait 
une  expédition  à  laquelle  s'attachait  une  grande  impor- 
tance :  «  Il  ne  s'agit  pas  de  l'Europe,  ajouta-t-il,  c'est 
une  expédition  maritime;  mais  elle  sera  de  peu  de  durée. 
J'ai  compté  sur  vous  pour  le  commandement  en  second 
des  troupes,  et,  si  vous  acceptez,  dans  six  mois  je  vous 
ramène  général  de  division.  —  Mon  général,  Jui  répon- 
dis-je,  je  vous  suis  attaché  et  dévoué;  sous  vos  ordres, 
il  n'est  rien  que  je  n'accepte.  S'il  ne  s'agissait  pas  de 
vous,  et  malgré  la  perspective  que  voud  voulez  bien  me 
présenter,  je  ne  pourrais  qu'obéir;  car  je  souffrirai  de 
ce  départ  tout  ce  qu'en  souffrira  mon  père,  et  j'ai  à 
accomplir  un  mariage  que  je  payerais  de  ma  vie;  mais, 
pour  vous  suivre,  tout  se  bornera  à  deux  questions  :  Où 
faut-il  aller?  et  quand  faut-il  partir?  •  —  11  me  prit  la 
main  et  répliqua  :  «  Il  faut  vous  rendre  à  Saintes,  où  les 
troupes  destinées  à  cette  expédition  arrivent  aujourd'hui 
(23  décembre  1803),  et  partir  après-demain,  afin  de  me 
suppléer  en  attendant  que  j'arrive.  Demain,  vous  aurez 
vos  ordres.  —  Encore  un  mot,  je  vous  prie.  Gardez-vous 
le  commandement  de  Paris?  —  Non,  Murât  me  remplace. 
(Et  en  effet  il  le  remplaçait,  mais  avec  le  titre  de  gou- 
verneur de  Paris  et  de  général  en  chef.)  —  Pourriez- 
vous  me  faire  conserver  celui  de  Versailles?  —  Je  vous 
promets  de  lui  en  parler,  et  j'espère  l'obtenir.  »  Et  nous 
convînmes  que  je  remettrais  le  commandement  de  cette 
subdivision  au  major  du  45*  régiment  de  dragons,  dispo- 


LE  SERMENT  DE  LA  LÉGION  D*HONNEUR.        3S5 

sition  qui  fat  régularisée  par  un  ordre.  Une  heure  après, 
j'étais  de  retour  à  Versailles;  trois  heures  après,  ma  très 
chère  Mme  Rhaimbaut  soldée  de  quarante  jours  d'ha- 
bitation et  de  je  ne  sais  combien  de  grands  dîners,  j'avais 
définitivement  quitté  la  ville  et  écrit  à  cette  Zozotte, 
Douvelle  arbitre  de  ma  vie,  à  quelles  circonstances  je 
devais  la  consolation  de  la  revoir  un  moment. 

Je  passe  sur  ce  qui  tint  au  règlement  de  quelques 
intérêts  de  famille,  à  l'arrangement  de  mon  départ,  à  la 
▼ente  de  mes  chevaux  et  de  mon  cabriolet,  à  Tachât 
d'une  calèche,  etc.,  ce  serait  une  affaire  aujourd'hui; 
ce  n'était  rien  alors,  au  milieu  du  mouvement  de  cette 
vie  aventureuse,  de  cette  instabilité  qui  semblait  un  état 
de  nature.  Toujours  tourmenté  par  la  manie  de  voyager 
le  plus  rapidement  possible,  je  stimulai  suivant  mon  habi« 
tude  les  postillons  par  ce  seul  mot  :  <  Cinquante  sols  de 
guides  ou  quinze,  suivant  que  vous  marcherez  vite.  >  Et 
ce  mot,  sur  cette  bonne  route  de  Chartres,  fut  assez  puis- 
sant pour  me  faire  arriver  à  Tours  le  26  décembre,  à  midi. 

J'ai  oublié  de  dire  que,  deux  heures  avant  de  quitter 
Paris,  j'avais  reçu  ma  nomination  de  membre  de  la 
Légion  d'honneur,  j'entends  de  légionnaire,  grade  par 
lequel  tout  le  monde  commença,  c'est-à-dire  seul  grade 
qui  fut  donné  à  la  première  formation  de  Tordre.  Au 
brevet  était  joint  la  prescription  de  prêter  sans  délai, 
et  devant  un  tribunal  de  première  instance,  le  serment 
requis;  or  le  tribunal  se  trouvant  en  séance  à  mon  arri- 
vée à  Tours,  je  m'y  présentai,  et  immédiatement  je  fus 
admis  à  remplir  cette  formalité.  Au  reste,  ce  qui  me 
détermine  à  relater  le  fait,  c'est  ce  que  renferme  de  cu- 
neux  à  rappeler  la  formule  du  serment  que  le  Premier 
Consul  exigea  de  tous  les  membres  de  Tordre.  Ce  serment 
précédait  de  peu  de  mois  Tétablissement  de  TEmpire, 
c'egt-ù-dire  le  rétablissement  de  presque  tous  les  en- 


326    MÉMOIRES  DU   GÉXÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

eiens  titres  et  d'an  terrible  despotisme;  et  cependant  en 
▼oici  la  formule,  véritable  facétie  qui  dut  faire  rire 
Bonaparte  en  attendant  qu'elle  fît  rire  Napoléon  :  c  Au- 
jourd'hui... est  comparu...,  lequel  a  juré  devant  nous,  sur 
son  honneur,  de  se  dévouer  au  service  de  la  République, 
à  la  conservation  de  son  territoire  dans  son  intégrité,  au 
maintien  des  lois  existantes,  à  la  défense  des  propriétés 
qu'elles  ont  consacrées;  de  combattre  par  tous  les 
moyens  que  la  justice,  la  raison  et  les  lois  autorisent, 
toute  entreprise  tendant  à  rétablir  le  régime  féodal  ou 
à  reproduire  les  titres  et  qualités  qui  en  étaient  l'attri- 
but; enfin  de  concourir  de  tout  son  pouvoir  au  maintien 
de  la  liberté.  •  Et  voilà  ce  que  j'ai  juré  à  Tours,  en  même 
temps  que  le  général  Liébert,  et  c'est  aussi  ce  qu'ont  juré 
partout  où  on  l'a  voulu  tous  les  républicains  dont  Napo- 
léon allait  faire  des  chevaliers,  des  barons,  des  comtes, 
des  ducs,  des  princes  et  des  rois. 

Le  28  décembre,  très  matin,  j'arrivai  à  Saintes,  où  les 
troupes  destinées  à  l'expédition  et  composées  des  26*, 
79*  et  105*  régiments  de  ligne,  de  deux  compagnies  et 
d'un  train  d'artillerie,  des  4*  et  24*  régiments  de  chas- 
seurs à  cheval,  étaient  en  partie  réunies  depuis  le  23. 
A  peine  descendu  de  voiture,  l'on  m'annonça  tous  les 
officiers  supérieurs  et  commandants  de  détachements  : 
t  Mon  général,  me  dit  le  colonel,  quel  que  puisse  être 
notre  empressement  à  vous  assurer  de  nos  respects,  nous 
aurions  attendu  quelques  heures  pour  accomplir  ce 
devoir,  mais  nous  n'avons  pu  différer  d'un  moment  le 
pénible  rapport  que  nous  avons  à  vous  faire...  A  l'excep- 
tion de  mes  grenadiers  que  je  contiens  encore,  toutes 
les  troupes  du  corps  d'expédition  sont  en  insurrection. 
Le  prétexte  est  la  solde,  qui  en  effet  est  arriérée  de  cinq 
à  six  mois;  le  motif  véritable  est  l'aversion  d'un  embar- 
quement dont  les  soldats  ne  doutent  plus...  L'artillerie, 


ARfilÉRÉ  DB  SOLDE.  327 

ordinairement  si  exemplaire,  a  été  Tinstigatrice  de  cette 
rébellion,  qui  a  éclaté  i  ce  cri  :  c  On  veut  nous  embar- 
quer et  nous  faire  périr  pour  nous  faire  impunément 
banqueroute.  >  Vous  concevez,  du  reste,  notre  désespoir 
de  paraître  devant  vous  dépouillés  du  prestige  de  notre 
antorité;  mais  tout  ce  qu'il  a  été  possible  de  tenter  pour 
ramener  les  troupes  à  leur  devoir,  nous  l'avons  tenté,  et 
nous  ne  nous  sommes  arrêtés  que  devant  la  crainte  de 
provoquer  par  notre  insistance  une  révolte.  > 

Cet  événement  se  trouvait  avoir  pour  moi  une  double 
gravité.  Au  fait  en  lui-même  se  joignait  le  risque  de 
compromettre,  vis-à-vis  des  troupes  avec  lesquelles  je 
n'avais  aucun  précédent,  une  autorité  qui  était  celle  du 
général  Junot.  Mon  investigation  fut  donc  aussi  sérieuse 
que  complète,  et  je  demeurai  convaincu  que  ces  troupes 
projetaient  de  se  débander  avant  l'arrivée  de  ce  général 
et  regrettaient  de  ne  pas  être  parties  avant  la  mienne; 
qu'il  y  avait  lieu  de  croire  qu'elles  décamperaient  la  nuit 
suivante;  que  par  conséquent  il  ne  restait  pas  de  temps 
à  perdre  et  aucun  moyen  d'attendre  le  payeur  de  ce 
corps  qui  venait  avec  des  fonds,  mais  qui  ne  devait  être 
à  Saintes  que  sous  trois  ou  quatre  jours;  que,  l'exaspé- 
ration des  esprits  étant  telle  qu'il  n'y  avait  rien  à  espérer 
de  la  persuasion  et  trop  à  craindre  de  mesures  violentes, 
il  fallait  commencer  par  donner  de  l'argent,  et  il  fallait 
^D  donner  dans  la  journée  pour  déconcerter  les  meneurs, 
pour  être  en  mesure  dès  le  lendemain  de  passer  la  revue 
"^'ïsembleet  pour  venger  la  discipline  parle  châtiment 
"^^  plus  coupables.  J'ordonnai  donc  que   Ton  fît  de 
*"'^^,  et  mois  par  mois,  le  relevé  de  ce  qui  revenait  aux 
P^'^'sents  sous  les  armes  de  chaque  corps  et  détachement, 
^^  lUe,  sous  deux  heures,  les  ofliciers  supérieurs  et  com- 
^'^dants  se  trouvassent  chez  moi  avec  les  quartiers- 
''^^^tres  et  les  payeurs. 


828  MÉMOIRES   OU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Aussitôt  je  me  rendis  chez  le  préfet.  Il  savait  la  mati* 
Derie  des  troupes  et  en  était  fort  occupé...  f  Tout  cela, 
lui  dis-je,  n'a  de  gravité  que  dans  le  prétexte;  or,  ce  pré- 
texte étant  l'argent,  je  viens  vous  en  demander  avec 
la  conviction  que,  sous  quatre  jours,  celui  que  vous  me 
ferez  fournir  sera  réintégré  dans  la  caisse  d'où  il  aura 
été  tiré.  —  Je  ne  puis,  me  répondit-il,  me  prêter  à 
aucun  déplacement  de  fonds;  les  ordres  sont  trop  sé- 
vères... —  Eh  bien,  lui  dis-je,  comme  préfet,  refusez- 
vous  à  la  réquisition  écrite  que  je  vais  vous  adressera 
cet  égard,  mais  personnellement  veuillez  bien  m'aider 
dans  une  circonstance  où  la  responsabilité  du  citoyen  et 
du  fonctionnaire  est  loin  de  ne  pas  être  engagée.  Ainsi, 
de  vous  à  moi,  qu'y  a-t-il  chez  votre  receveur?  —  Rien, 
la  totalité  de  ses  fonds  est  partie  hier.  —  Quoi!  dans 
toute   la  ville  de  Saintes,  il  n  y  a  rien  dans  aucune 
caisse?  —  Trois  cent  mille  francs  se  trouvent  à  la  dis- 
position des  ponts  et    chaussées    pour    des    travaux 
urgents  et  qui  s'exécutent;  mais  je  dois  vous  rappeler 
qu'il  y  a  peine  de  mort  contre  qui  détournerait  des 
fonds  spéciaux,  fût-ce  momentanément.  •  Je  le  remerciai 
et  je  le  quittai. 

De  retour  chez  moi,  je  dictai  ma  réquisition  au  préfet, 
réquisition  motivée  et  portant  d'abord  la  déclaration 
que,  en  cas  de  refus,  je  forcerais  la  caisse  des  ponts  et 
chaussées,  ensuite  la  demande  qu'il  voulût  bien  m'as- 
sister  dans  cette  opération  ;  je  lui  fis  porter  ce  réquisi- 
toire en  double  par  Richebourg,  qui  me  rapporta  un  de 
ces  doubles  revêtu  d'un  double  refus  du  préfet;  en  même 
temps  j'écrivis  au  colonel  de  donner  à  la  compagnie  de 
grenadiers  de  son  premier  bataillon  l'ordre  de  prendre 
de  suite  les  armes  et  de  se  rendre  devant  ma  porte;  en- 
fin, ayant  constaté  qu'il  fallait  près  de  trois  cent  mille 
francs  pour  acquitter  l'arriéré,  mais  ne  pouvant  dépla- 


CAISSE  FORCÉE.  329 

ccr  nne  telle  somme,  inutile  d'ailleurs  pour  contenir  les 

mutins,  je  fis  un  ordre  du  jour,  comme  commandant  en 

second  du  corps  d'expédition,  pour  annoncer  :  «  que  le 

lendemain,  i  dix  heures  précises  du  matin  et  dans  la 

plus  grande  tenue,  toutes  les  troupes  seraient  passées 

en  revue  par  moi;  que  dans  la  journée  trois  mois  de 

solde  seraient  payés  aux  sous-officiers  et  soldats,  et  un 

mois  aux  officiers  (ce  qui  réduisait  à  cent  et  quelques 

mille  francs  la  somme  indispensable),  et  que,  pour  le 

payement  du  surplus  de  l'arriéré,  des  mesures  seraient 

prises  du  moment  où  le  payeur  serait  arrivé.  • 

Cet  ordre  fait,  signé  et  distribué  d'avance,  je  me  fis 
suivre  par  la  compagnie  de  grenadiers,  et  partis  avec 
les  ofQciers  et  le  commissaire  des  guerres  du  corps 
pour  me  rendre  chez  le  caissier  détenteur  des  fonds  des 
ponts  et  chaussées;  il  avait  été  prévenu  par  le  préfet; 
je  lui  demandai  la  somme  dont  j'avais  besoin,  il  me  la 
refusa.  Douze  grenadiers  arrivèrent  et  firent,  par  mes 
ordres,  le  simulacre  de  forcer  la  caisse;  puis  la  somme 
nécessaire  à  chaque  corps  ou  détachement  fut  remise  à 
chaque  quartier-maître  ou  officier  payeur.  Procès-verbal 
de  chacun  de  ces  versements  fut  dressé  par  le  commis- 
saire des  guerres,  et  chacun  d'eux  fut  signé  par  la  totalité 
des  ofQciers  présents  et  par  moi.  La  répartition  de  ces 
fonds futfaite  immédiatement.  Le  prétexte  n'existantplus, 
nul  n'osa  parler  de  la  cause;  les  principaux  mutins  se 
trouvèrent  abandonnés  par  ceux  qu'ils  avaient  égarés; 
la  revue  eut  lieu.  Apres  avoir  parlé  aux  troupes,  je  fis 
sortir  des  rangs  les  douze  que  Ton  m'avait  designés 
comme  les  plus  coupables,  savoir  deux  par  compai^nie 
^artillerie  et  deux  par  chaque  bataillon  d'infanterie; 
leurs  armes  mises  à  terre,  un  détachement  de  gendar- 
merie arriva  et  les  conduisit  en  prison  pour  être  tra- 
duits au  conseil  de  guerre.  Cela  fait,  les  troupes  défi- 


su    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉBAULT. 

lèrent  et  Tordre  fut  rétabli.  Mais  ma  responsabilité 
n'était  pas  couverte;  je  fis  donc  sur  toute  cette  afîaire 
un  rapport,  dans  lequel  rien  n'était  omis  et  auquel 
étaient  joints,  par  copies,  mon  réquisitoire  au  préfet  et 
son  refus,  mon  ordre  du  jour  et  les  procès-verbaux  de 
l'enlèvement  des  fonds;  j'adressai  expédition  du  tout 
au  général  Junot,  au  ministre  de  la  guerre,  au  ministre 
de  l'intérieur  et  au  ministre  des  finances,  et,  comme  on 
ne  pouvait  pas  me  désapprouver,  en  même  temps  qu'on 
ne  devait  pas  m'approuver,  personne  ne  me  répondit,  à 
l'exception  du  général  Junot  qui  loua  ma  conduite,  mais 
en  m'annonçant  que  sa  destination  était  cbangée,  qu'il 
allait  prendre,  à  Arras,  le  commandement  de  douze 
mille  grenadiers  formant  la  réserve  de  l'armée  d'Angle- 
terre, et  qu'il  était  remplacé  dans  le  commandement  du 
corps  réuni  à  Saintes  par  le  général  Lagrange. 

Ai-je  besoin  de  dire  mon  désappointement?  Il  fut  com- 
plet, mais  non  muet.  Les  lettres  les  plus  instantes  par- 
tirent, par  le  retour  du  courrier,  et  pour  le  général  Junot 
et  pour  le  général  Murât.  Je  rappelais  au  premier  et  ses 
promesses  et  la  circonstance  que  je  n'étais  à  Saintes  que 
pour  y  être  avec  lui  ;  au  second,  ses  bontés  pour  moi  et 
la  demande  que  le  général  Junot  lui  avait  faite,  enfin 
mon  ambition  de  servir  sous  ses  ordres  et  d'avoir  l'oc- 
casion de  lui  prouver  mon  dévouement.  Mon  attente  ne 
fut  longue  que  par  mon  inquiétude;  le  général  Junot  et 
Munit  m'annoncèrent  en  même  temps  et  de  la  manière  la 
plus  aimable  que  mes  vœux  étaient  exaucés.  J'étais 
encore  une  fois  sauvé  d'un  embarquement  qui  n'eût 
jamais  été  de  mon  goût. 

Mais,  entre  l'avis  et  l'arrivée  des  ordres  de  mon  rappel, 
vingt  et  un  jours  s'écoulèrent,  jours  mortels,  et  par 
la  crainte  qu'on  ne  revînt  sur  mon  remplacement,  et  par 
l'impatience  que  j'éprouvais  de  me  retrouver  à  Tours. 


JOLIE  PRÉFÈTE.  S31 

Cependant  le  préfet,  très  aimable  homme,  et  sa  femme, 
jolie,  jeane  et  charmante,  s'efforcèrent  de  me  faire 
oublier  mes  ennuis  en  me  comblant  de  prévenances; 
leurs  bontés  me  rappellent  une  gaucherie,  dont  le  sou- 
venir m'étourdit  encore.  Cette  chère  préfète,  renchéris- 
sant en  amabilités  pour  moi,  m'avait  vanté  une  très 
agréable  promenade  aux  environs  de  Saintes  et  m'avait 
comme  offert  de  la  faire  avec  moi.  J'avais  répondu  par 
des  actions  de  grâces;  on  avait  parlé  d'autre  chose,  de 
sorte  que  rien  n'avait  été  arrêté,  lorsque,  le  lendemain 
matin,  je  reçus  un  billet  très  délicatement  écrit,  fort  joli- 
ment tourné  et  portant  que  c  si  cette  promenade  pouvait 
m'élre  agréable,  on  m'attendrait  vers  midi  à  la  préfec- 
ture I.  En  proie  i  je  ne  sais  quelle  préoccupation, 
dans  un  de  ces  états  d'absence  qu'on  ne  s'explique  pas,  je 
me  pénétrai  de  cette  idée  que  c'était  là,  de  la  part  d'un 
bomrae  vis-à-vis  d'un  autre  homme,  une  recherche  de 
style  et  d'écriture  fort  extraordinaire,  et  qu'il  fallait 
répondre  de  mon  mieux  à  Tun  et  à  Tautre;  là-dessus  je 
riposte  à  ce  préfet  par  l'acceptation  la  plus  galante  et  je 
lui  envoie  un  véritable  poulet  en  échange  de  celui  que 
j'avais  reçu;  puis,  à  l'heure  dite,  j'arrive  à  la  préfecture. 
Mais  que  devins-je,  quand  j'entendis  ces  mots  pronon- 
cés par  une  femme  que  le  dépit  achevait  de  rendre 
ravissante  :  t  En  vérité,  général,  rien  n'est  plus  édi- 
fiant que  d'adresser  au  mari  la  réponse  que  Ton  doit  à 
la  femme;  mais  enfin,  puisque  vous  avez  rendu  la  pré- 
sence de  M.  ...  indispensable,  il  faut  bien  attendre  qu'il 
80it  libre,  et  il  ne  l'est  pas  aujourd'hui.  »  Je  ne  sais  où 
je  me  serais  fourré  et  si  je  n'aurais  pas  trouvé  un  trou 
de  souris  trop  vaste.  «  Miséricorde!  »  m'écriai-je.  J'ignore 
^  que  j'allais  ajouter,  quand  le  mari  arriva  pour  me 
faire  des  excuses,  qui  achevaient  de  rendre  les  miennes 
'oipossibles;  ainsi  j'échappai  à  un  tète-à-tête  d'autantplus 


S3S  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

atroce  que,  s*il  y  avait  aa  monde  un  moyen  d'arracher 
un  pardon  à  celte  préfète,  ce  moyen  n'était  pas  en  ma 
puissance,  puisque  désormais  mon  cœur  appartenait  A 
Zozotte.  Par  bonheur,  le  ciel  acheva  de  venir  à  mon 
secours;  le  lendemain  matin,  je  reçus  mes  ordres.  Ajou« 
terai-je  que,  comme  je  montais  en  voiture,  le  préfet  me 
fit  remettre  deux  bouteilles  d'eau-de-vie  de  plus  de  cent 
sept  ans  de  bouteille,  et  provenant  d'une  cave  dont  il 
m^avait  fait  l'histoire?  Aux  bouteilles  était  joint  un  billet, 
d*une  écriture  et  d'un  style  fort  différents  du  premier, 
et  dans  lequel  il  me  disait  qu'il  espérait  que  l'âge  de 
ces  deux  compagnes  de  voyage  ne  les  déprécierait  pas 
à  mes  yeux. 

Mes  ordres  portaient  d'attendre  le  général  Lagrange 
pour  lui  remettre  le  commandement;  mais  je  ne  tins 
aucun  compte  de  cette  clause,  d'une  part,  parce  que  le 
colonel,  auquel  je  remis  et  les  instructions  et  tous  les 
papiers,  pouvait  me  remplacer  à  merveille  et  me  rem- 
plaça en  effet;  de  l'autre,  parce  que  le  général  Lagrange 
pouvait  tarder  à  arriver;  enfin  et  surtout  parce  que 
j'avais  les  meilleures  raisons  de  ne  revoir  la  préfète 
qu'en  lui  disant  adieu,  et  parce  que  j'étais  très  pressé 
de  me  retrouver  près  de  Zozotte  et  de  garder  pour  elle 
le  plus  de  temps  possible.  Ma  voiture  se  trouvant  char- 
gée depuis  huit  jours,  je  partis  sans  délai  et,  de  toute  la 
célérité  que  les  plus  généreux  pourboires  peuvent  don- 
ner aux  jambes  des  chevaux  de  poste,  j'arrivai  à  Tours 
et  j'entrai  dans  la  cour  de  M.  Chenais. 

Dans  rcffiision  de  cette  arrivée,  j'oubliais  un  gros 
panier  attaché  à  Tarrière-train  de  ma  voiture  et  que 
M.  Chenais  avisa  de  suite.  En  bon  Tourangeau,  il  était 
fort  gourmet  :  cette  sensualité  avait  survécu  chez  lui 
à  toutes  les  autres  et  s'était  fortifiée  de  toutes  celles 
dont  le  temps  avait  fait  justice.  Apprenant  ce  que  le 


DÉLICES   DE  CAPOUB.  333 

panier  contenait,  des  huîtres  de  Marennes,  il  se  mit  en 
devoir  de  le  détacher  lui-même  et  le  trouva  vide;  les 
cahots  s'étant  unis  au  poids  des  huttres  pour  le  défon- 
cer, les  huîtres  étaient  restées  en  route.  Zozotte  et 
moi,  nous  riions  aux  larmes;  mais  M.  Ghenais  jurait 
horriblement,  et  il  ne  fallut  rien  moins  que  le  cognac 
de  1696  pour  le  consoler. 

Je  comptais  ne  m'arrèter  que  quelques  jours  à  Tours; 
mais,  comme  le  dit  je  ne  sais  plus  quel  couplet  :  a  Un 
tendre  engagement  mène  souvent  plus  loin  qu'on  ne 
pense.  >  Les  jours,  d'ailleurs,  passaient  si  vite  qu'ils  ne 
semblaient  plus  des  jours  que  par  le  nom,  chacun  d'eux 
amenant  de  nouvelles  raisons  de  retard.  Et,  pour  me 
reporter  au  moment  de  l'année  où  nous  étions  alors,  je 
trouvais  à  l'hiver  même  toutes  les  suavités  du  prin- 
temps, tant,  dans  cette  Touraine  d'enchantement  et  de 
délices,  je  respirais  la  volupté;  bref,  près  de  la  femme 
qui  m'enivrait,  j'aurais  défié  le  Tartare  et  dédaigné  le 
ciel,  c  EnQn,  me  disait  Zozotte,  personne  n'enlèvera  Ver- 
sailles en  votre  absence,  et,  quelque  jour  que  vous  y  arri- 
viez, vous  êtes  bien  sûr  de  le  retrouver  à  la  même  place.  » 
Le  fait  est  que  rien  ne  semblait  y  nécessiter  ma  pré- 
sence, que  mes  ordres  n'avaient  rien  de  pressé,  et  que 
môme  j'aurais  pu  passer  à  Saintes  tout  le  temps  que  je 
passais  à  Tours;  mais  toutes  ces  bonnes  raisons,  que  je 
me  donnais  pour  m'excuser  moi-môme,  n'empochèrent 
que  si  Versailles  ne  changea  pas  de  place,  ce  fut,  comme 
on  va  voir,  ma  place  qui  se  trouva  changée. 

J'avais  obtenu  de  partir,  en  promettant  de  refaire,  au 
Dïoins  une  fois  par  mois,  et  jusqu'à  l'époque  fixée  pour 
noire  mariage,  le  voyage  de  Tours,  voyage  accablant 
quand  je  m'éloignais,  enchanteur  quand  je  revenais. 
Au  moment  où,  cédant  à  la  nécessité,  j'accomplissais 
ce  cruel  sacrifice,  le  général  Liébert  vint  me  trouver,  et, 


334  MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

à  titre  de  service  et  d  amitié,  il  me  demanda  de  me 
char.?er  d'une  lettre  pour  le  général  Moreaa,  mais  d'une 
lettre  confidentielle,  ne  pouvant  être  remise  qu'au  desti- 
natiire  lui-même,  et  dont  il  me  priait,  du  reste,  de  ne  pas 
parler.  Je  promis  tout  ce  qu'il  voulait,  et  je  n'eus  aucuo 
mérite  à  le  faire,  car  je  connaissais  la  vieille  intimité  de 
ces  deux  anciens  ex-sergents  d'artillerie,  et  je  codçus 
d'autant  moins  Tidée  que  quelque  chose  de  grave  pût 
se  rattacher  à  leurs  relations,  que  j'étais  plus  loin  de 
supposer  qu'il  y  eût  rien  de  menaçant  dans  le  rôle  et  1^ 
position  du  général  Moreau.  Aussi,  arrivé  à  Paris  1^ 
lendemain  soir,  17  février,  je  fis  la  commission  du  gé^^ 
néral  Liébert  dès  le  surlendemain  18,  au  matin. 

N'ayant  jamais  servi  sous  les  ordres  du  général  Mck  "' 
reau,  ne  lui  ayant  jamais  parlé,  je  n'avais  fait,  en 
quelque  sorte,  que  Tapercevoir  à  l'armée  du  Nord  en 
1794,  à  Gènes  en  1799,  à  Paris  au  18  brumaire;  je  lui 
avais  adressé,  comme  à  une  des  hautes  notabilités  de 
nos  armées,  un  exemplaire  de  mes  ouvrages,  et  j'en 
avais  reçu  des  lettres  polies.  Mais  là  s'étaient  bornées 
nos  relations,  et,  s'il  se  rappelait  mon  nom,  il  ne 
pouvait  se  rappeler  que  mon  nom;  il  ne  devait  pas 
même  connaître  ma  figure.  La  remise  de  la  lettre  en 
question  ne  devait  donc  conduire  de  sa  part  qu'à  quel- 
ques mots  obligeants,  en  retour  de  quelques  phrases 
dans  lesquelles,  et  en  l'abordant,  je  m'étais  félicité  de 
celte  occasion  de  lui  offrir  mes  respects,  de  lui  parler 
de  mon  admiration.  Aussi  quel  fut  mon  étonnement 
lorsque,  après  ces  préliminaires  et  la  lettre  du  général 
Liébert  lue,  et  en  partie  relue,  sans  même  s'informer 
d'où  je  venais,  si  j'étais  employé,  comment  je  pouvais  « 
l'être,  ne  me  considérant  sans  doute  que  comme  un  a 
ami  du  général  Liébert,  ayant  peut-être  su  ma  mésa — 
venture  de  Saint-Cloud  et  les  très  puissants  ennemis  qu( 


LA   HAINE   DE  MOREAU.  335 

m'avait  faits  le  blocus  de  Gèoes,  jugeant  d'après  cela 
que  je  devais  oe  pas  être  ami  de  Tordre  de  choses  éta- 
bli, il  se  prononça,  et  contre  le  gouvernement,  et  contre 
le  Premier  Consul,  avec  la  plus  grande  véhémence  !Je 
me  retrouvais  de  fait  en  présence  d'une  scène  analogue 
à  celle  dont  le  général  Bonaparte  m'avait  donné  le  spec- 
tacle, trois  jours  avant  son  coup  d'État,  mais  avec  cette 
différence  que  le  général  Bonaparte  avait  traduit  sa 
pensée  sous  forme  d'indignation  et  de  colère,  tandis 
que  le  général  Moreau,  selon  son  caractère,  employait 
mépris  et  dédain...  Ainsi,  et  pour  citer  quelques-unes 
de  ses  phrases  :  <  Liébert  est  toujours  à  Tours...  Avec 
des  enfants  et  pas  d'argent,  il  faut  servir  quand  même, 
dût-on  servir  de  marchepied  au  plus  ambitieux  soldat 
qui  fut  jamais...  £t  voilà  où  ont  abouti  tant  d'efforts  et 
de  travaux,  tant  d'espérances  et  de  gloire;  et  voilà  à 
quoi  on  a  sacrifié  tant  de  braves  et  des  armées  entières... 
Et  encore  le  pouvoir  ne  suffit-il  plus  à  l'insatiabilité...  11 
va  falloir  de  la  pourpre  et  l'hérédité  pour  transmettre 
le  produit  de  l'usurpation...  Et  c'est  nous  qui  donne- 
rions la  main  à  ces  envahissements  liberticides,  nous 
qui  aurions  la  lâcheté  de  les  laisser  s'accomplir...  > 
C'est  en  se  promenant  dans  son  cabinet,  et  en  accélé- 
rant le  pas  de  plus  en  plus,  qu'il  avait  commencé  ce 
discours.  Pendant  quelques  minutes  je  l'avais  suivi  : 
bientôt  je  m'étais  arrêté,  sans  qu'il  suspendît  sa  marche; 
enfin  il  fallut  bien  qu*il  s'aperçût  à  mon  immobilité, 
à  l'impassibilité  de  ma  Ogure,  à  mon  silence,  que  je  ne 
partageais  pas  son  exaspération,  et  que  si  je  suspen- 
dais mon  départ,  c'est  parce  que  (comme  dans  la  rue 
Chantercine)  il  n'y  avait  pas  là  un  tiers  qui  pût  le 
rendre  possible  ;  il  s'arrêta  donc,  après  s'être  rapproché 
de  moi,  et  se  résumant  par  des  vœux  pour  la  France, 
auxquels  je  répondis  par  une  application  de  politesse; 


SM    MÉMOIRES  DU  6ÉKÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

eérès,  l'autre  Lebran  ;  et,  comme  Doroc  riait  de  cette 
obscèoe  facétie  :  <  ColoDel.  lui  dit  Moreau,  d'un  ton 
presque  menaçant  et  en  masculinisant  les  compagnes 
obligées  par  leur  nom  le  plus  grossier,  ce  qu'il  faut 
regretter,  c'est  que,  si  Ton  en  trouve  parmi  les  Consuls, 
on  n'en  trouve  pas  parmi  les  généraux.  »  La  haine 
entre  ces  deux  hommes  était  inévitable  et  inextin- 
guible. 

Reprenant  ce  qui  tient  à  la  conduite  de  Moreau  envers 
le  Premier  Consul,  on  se  rappelle  de  quelle  manière  il 
afficha  Fa  désapprobation  à  l'égard  du  Concordat. 
Enfin,  et  sans  remarquer  qu'il  ne  parut  plus  aux 
Tuileries,  qu'il  était  devenu  un  point  de  ralliement  pour 
les  mécontents,  il  lui  arriva,  au  moment  du  décret  de  la 
création  de  la  Légion  d'honneur,  de  faire  appeler  son 
cuisinier  un  jour  qu'il  avait  beaucoup  de  monde  à  dîner, 
et,  sous  prétexte  que  cet  homme  s'était  surpassé  ou 
qu'il  lui  plaisait  de  le  supposer,  il  lui  [annonça  devant 
tous  les  convives  qu'il  le  nommait  «  chevalier  de  la 
casserole  »,  et  qu'il  lui  ferait  porter  une  casserole  en 
décoration. 

Cependant  d'un  tel  rôle  à  un  rôle  criminel,  de  la 
rivalité  ou  du  sarcasme  à  la  révolte,  il  y  a  loin;  mais 
de  ce  qu'il  m'avait  dit  et  de  la  manière,  du  ton,  de  l'air 
dont  il  me  l'avait  dit,  à  cette  môme  révolte  il  n'v  avait 
plus  qu'un  pas,  et  ce  pas,  il  m'avait  paru  décidé  à  le 
franchir. 

Rentré  chez  moi,  je  contai  l'entrevue  à  mon  père,  qui 
en  fut  i\'\  il  mé('()nlont  que  je  l'avais  été.  Nous  ne 
coiiipreniuiis  ni  Tun  ni  Tautre  le  degré  de  rage  qu'il 
fallait  À  cet  homme,  pour  qu'il  m'eût  si  complètement 
révélé,  à  moi  qui  lui  parlais  pour  la  première  fois,  le 
secret  de  dispositions  aussi  hostiles;  car  quel  était  mon 
devoir,   si  ce  n'est  de   rendre  immédiatement  compte 


LA  CONSPIRATION   DE  MOREAU.  339 

de  cette  entrevue  au  général  Murât,  sous  les  ordres 
daquel  je  me  trouvais?  Mon  horreur  pour  toute  délation 
fit  que  l'idée  même  ne  m'en  vint  pas  ;  toutefois,  lorsque, 
peu  de  jours   après  le  général  Pichegru,  Moreau  fut 
arrêté  et  mis  en  jugement,  je  fus  très  inquiet,  et  du 
contenu  de  la  lettre  que  j'avais  portée  et  dans  laquelle 
mon  nom  pouvait  se  trouver,  et  de  ce  que  pouvait 
contenir  i  mon  sujet  une  réponse  du  général  Moreau,  et 
da  silence  que   j'avais  gardé  avec  Murât.  Mon  pauvre 
père  passa   même  une  nuit  à  encaisser  avec  moi  une 
grande  partie  de  mes  papiers  et  à  les  mettre  en  lieu  de 
sûreté,  précaution  qui  fut  heureusement  inutile;  bref, 
notre   anxiété  dura  jusqu'après  le  procès,  c  est-à-dire 
jusqu'au  bannissement  de  Moreau  et  à  la  mort  de  Piche- 
gru, mort  que  l'on  imputa  à  l'Empereur,  qui  se  borna 
4  réfuter  cette  calomnie  par  ce  mot  :  c  On  ne  se  salit 

pas  les  mains  avec  une  pièce  qui  n'a  plus  cours > 

I^ichegru  était  démonétisé;  il  ne  valait  plus  un  crime; 
tmais,  avec  du  cœur,  il  devait  se  soustraire  à  l'écha- 
Caud. 

En  sortant  de  chez  le  général  Moreau,  je  m'étais  rendu 

ohez    Blurat,    occupant   alors  ce  charmant    hôtel   de 

1?hélusson  qui,  par  l'Arc  de  triomphe  qui  le  précédait, 

achevait    d'éitre    aussi  monumental    qu'élégant,  et  à 

"travers  le   terrain  duquel  le  prolongement  de  la  rue 

HjafQtte  conduit  aujourd'hui   à  la   nouvelle   église  de 

^4otre-Dame  de  Lorette.  En  m'aperccvant,  il  vint  à  moi 

^t  me  tendit  la  main.  Ses  manières  franches,  affables, 

Càmicales  allaient  à  merveille  à  son  caractère  chevale- 

^*esque;  elles  recevaient  même  un  nouveau  prix  de  sa 

Xïiagnifique  prestance,  de  sa  figure  si  agréable  et  presque 

"toujours  riante,  de  son  regard  si  ferme  et  si  doux;  ellos 

^rehaussaient  encore  ses  brillantes  qualités  et  achevaient 

cl'attacher  à  cet  homme,  si  bon,  si  beau,  si  brave  et 


840    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

qu'une  atroce  destinée  a  conduit  à  la  mort  la  plus  hor- 
rible par  la  route  de  tous  les  prestiges,  de  toutes  les 
illusions,  de  toutes  les  grandeurs  humaines.  Hommage 
qu'on  éprouve  le  besoin  de  lui  rendre,  tout  en  déplo- 
rant ce  défaut  de  capacité,  auquel  il  dut,  en  1814,  de  se 
laisser  entraîner  à  s'allier  à  l'Autriche  contre  Napoléon, 
plus  tard  de  se  figurer  qu'avec  des  Napolitains  il  pour- 
rait battre  une  armée  autrichienne,  enfin  qu'il  pourrait 
ressaisir  la  couronne  parce  que  l'homme  le  plus  extra- 
ordinaire des  temps  modernes  venait  pour  un  moment 
de  reconquérir  son  Empire. 

c  Mais,  mon  cherThiébault,  me  dit-il,  après  rechange 
des  premiers  mots,  qu'ôtes-vous  devenu  depuis  trois 
semaines  ?  —  Me  serai-je  trompé  en  ne  voyant  aucune 
urgence  à  mon  retour  ?  —  Certainement.  Quelques 
rassemblements  ont  eu  lieu  dans  les  bois  du  Trou 
d'Enfer.  Le  Premier  Consul  en  a  été  informé;  il  m'a 
demandé  qui  était  le  général  commandant  à  Versailles, 
et  cela  pour  faire  adresser  sans  retard  à  ce  général  des 
ordres  et  des  instructions  ;  je  vous  ai  nommé,  mais  j'ai  été 
forcé  d'ajouter  que  vous  n'étiez  pas  encore  revenu  de 
Saintes;  et,  dans  les  circonstances  assez  gravesoùnous 
nous  trouvons,  il  a  fallu  vous  désigner  un  remplaçant  qui, 
deux  heures  après,  devait  être  et  était  rendu  à  Versailles. 
Je  vous  ai  gardé  Orléans  et  j'y  ai  ajouté  Chartres,  afin 
qu'il  vous  restât  quelque  chose  de  votre  ancien  com- 
mandement, de  sorte  que,  Versailles  excepté,  vous 
aurez  encore  le  plus  important  de  la  division.  » 

11  y  avait  dans  les  regrets  qu'il  voulut  bien  me  témoi- 
gner et  dans  cet  arrangement  une  bienveillance  dont  je 
lui  rendis  grâces.  11  ajouta  môme  que,  comme  les  bois 
du  Trou  d'Enfer  n'aboutissaient  ni  à  Orléans  ni  à  Char- 
tres, et  que  l'adjudant  commandant  Borel  me  suppléait 
dans  la  première  de  ces  deux  villes,  et  le  colonel  de 


PERTE  MÉRITÉE.  841 

hussards  dans  la  seconde,  rien  ne  pressait  pour  mon 
départ  ;  et  ce  fut  le  sujet  de  nouveaux  remerciements. 
Enûn  je  le  quittai  aussi  consolé  que  je  pouvais  Tètre 
de  cette  perte  du  plus  beau  commandement  qu'un 
générai  de  brigade  pût  avoir  en  temps  de  paix,  de  cet 
échange  d'un  commandement  charmant  sous  tous  les 
rapports  et  qui  pouvait  mener  à  tout,  contre  un  des 
moins  agréables  de  France  et  qui  ne  devait  mener  à 
rien.  Ce  fut  donc  un  chagrin  d'autant  plus  vif  que  je 
devais  m'en  reconnaître  Tunique  cause;  et  si  une  perte 
était  méritée,  c'était  assurément  celle-là.  Toutefois, 
comme  les  leçons  de  l'expérience  ne  sont  pas  faites 
pour  l'amour,  je  ne  profitai  pas  moins  des  quarante* 
deux  jours  d'inaction  que  ce  changement  me  procurait, 
pour  aller  jouir  à  Tours,  une  fois  encore,  des  délices  de 
l'incognito. 

En  recevant  de  Murât  cet  avis  de  changement,  je  lui 
avais  demandé  ses  ordres  et  lui  avais  témoigné  le  désir 
de  fixer  ma  résidence  à  Chartres  :  c  A  Chartres? 
s'était-il  écrié,  mais  il  n'y  a  aucun  rapport  entre 
l'importance  de  cette  ville  comparée  à  Orléans.  »  Et 
comme  j'insistais  :  c  Eh  bien,  reprit-il,  vous  irez  à 
Chartres.  »  Et,  le  20  février  1804,  les  ordres  furent 
expédiés  en  conséquence.  Néanmoins,  un  jour  que  je 
dînais  chez  lui,  il  revint  sur  ce  choix  et  me  dit  d'y 
penser  encore.  Tout  simplement  je  préférais  Chartres, 
parce  que  celle  qui  allait  devenir  ma  femme  détestait 
Orléans,  une  des  cités  de  France  que  ses  habitants 
rendent  la  plus  ennuyeuse.  Cependant  la  masse  des 
considérations  qui  militaient  en  faveur  de  cette  ville  et 
leur  importance  firent  raison  d'une  s'mple  répugnance, 
et,  dix  jours  après,  je  reçus  mes  orare   pour  Orléans. 


CHAPITRE  XII 


Parti  de  chez  moi  vers  sept  heures  du  matin,  j'arrivai 
à  cinq  heures  du  soir  à  Orléans,  où  llichebourg  m'avait 
précédé  pour  faire  préparer  mon  logement  à  l'hôtel  du 
Loiret.  J'étais  attendu;  le  commandant  de  la  place  arriva 
pour  me  remettre  les  papiers  du  commandement,  que 
l'adjudant  commandant  Borel  avait  quitté  la  veille;  il  me 
fit  son  rapport  des  dernières  vingt-quatre  heures  et  me 
présenta  une  lettre  du  préfet,  portant  invitation  de  me 
réunir,  le  lendemain  matin  à  dix  heures,  chez  lui  aux 
autres  chefs  des  autorités  et  aux  fonctionnaires,  afin  de 
se  rendre  tous  en  cortège  à  la  cathédrale  pour  je  ne 
sais  plus  quelle  cérémonie  :  c  Est-ce  que  cette  manière 
de  nous  conduire  là  où  nous  serions  assez  grands  pour 
aller  tout  seuls,  est  d'usage  ici?  >  demandai-je  au  com- 
mandant de  la  place;  il  me  répondit  affirmativement. 
—  f  Et  personne  n'a  réclamé?  —  Non ,  mon  général.  » 
Pour  une  chose  au  fond  sans  importance  et  contre  laquelle 
aucune  objection  ne  paraissait  avoir  été  faite  avant 
moi,  je  ne  voulus  pas  débuter  par  une  altercation  avec 
ce  préfet,  frère  aîné  du  secrétaire  d'État  Maret,  dont  je 
n'avais  jamais  eu  qu'à  me  louer;  ce  préfet  d'ailleurs 
m'avait  été  signalé,  à  part  quelques  traits  de  vanité, 
comme  un  bonhomme.  Toutefois  je  sortais  de  table 
lorsqu'on  m'annonça  le  premier  président  de  l'ancienne 
cour  royale,  nommée  alors  cour  d'ai)pcl,  ce  même  Gha- 


FAUTEUIL  ET  CHAISE  DE  PAILLE.  343 

brol  de  Crousol,  qui  depuis  la  Restauration  a  figuré 
comme  un  des  ministres  les  plus  dévoués  à  Charles  X  et 
qui,  sans  y  faire  figure,  est  aujourd'hui  à  la  Chambre 
des  pairs.  Il  s'excusa  de  n'avoir  pu  différer  sa  visite  «  qu'il 
avait  cru  devoir  précipiter,  me  dit-il,  dans  l'intérêt  de 
nos  attributions  respectives,  t  Vous  savez  sans  doute, 
ajoutat-il,  la  cérémonie  qui  nous  réunira  demain,  et  je 
pense  que  vous  avez  reçu  l'invitation  de  M.  le  préfet, 
quii  transformant  les  moindres  messes  en  cérémonies 
publiques,  a  établi  ici  l'usage  de  réunir  chez  lui  toutes 
les  autorités  et  de  se  faire  suivre  par  elles  pour  défiler, 
la  haie  bordant,  de  la  préfecture  à  la  cathédrale.  Je  ne 
sais  jusqu'à  quel  point  les  chefs  des  autres  autorités 
pourraient  revendiquer  le  droit  de  s'y  rendre  directe- 
ment; mais  ce  qui  me  semble  entièrement  passer  les 
convenances, c'est  que  dansTégliseil  n'y  a  jamais  qu'un 
seul  fauteuil,  que  ce  fauteuil  est  pour  lui,  ce  qui  ravale 
les  chefs  des  autorités  militaire  et  judiciaire  simple- 
ment assis  sur  des  chaises.  Lorsque  j'arrivai  ici,  j'en  fis 
Inobservation   à  votre  prédécesseur;  mais  il  ne  voulut 
s'engager  dans  aucune  discussion  avec  M.  le  préfet,  qui, 
fort  de  la  position  de  son  frère,  ne  met  aucune  borne  à 
ses  vaniteuses  prétentions.   Enfin,    me  croirez-vous , 
mon  général?  lors  de  mon  installation  comme  premier 
président  de  cette  cour,   il  fit,  en  ma  présence,  et  au 
moment  où  j'allais  m'asseoir,  enlever  le  fauteuil  que 
justement   l'on    m'avait    destiné,   et,  à  côté   de    son 
fauteuil  en  velours  cramoisi,  galonné  en  or,  il  fit  placer 
pour  moi   une  chaise  de  paille.  »  J'eus  quelque  peine  à 
réprimer  un   sourire  en  pensant  à  la  mine  qu'avait  dû 
faire  sur  cette  paille  le  premier  président,  qui  avec  son 
teint  basané,   son   air  pincé,   ses    manières   raides  et 
sèches,  son  rire   qui  ne  forma  jamais  que  la  grimace 
d'une  seconde,  son  ton  sentencieux,  avait,  comme  le 


S44  HËMOIRES  DU  GËNÉBAL  BARON  TRIËBADLT. 

déllDit  plus  tard  ZozoUe,  •  l'air  d'un  jabot  plissé,  trop 
empesé  et  roussi  au  repassage  >.  Je  savais  que,  malgré 
son  mérite  et  peut-être  à  cause  de  son  mérite,  il  ue  le 
cédait  en  fait  d'orgueil  à  personne,  surtout  pas  i 
M.  Maret,  car  il  lui  était  réellement  supérieur  par  ses 
talents  et,  comme  homme  de  quelque  naissance, il  croyait 
avoir  le  droit  de  le  primer  bien  davantage. 

Quoi  qu'il  en  fût,  je  ne  pouvais  en  cette  circonstance 
manquer  de  partager  son  avis;  mais  dcvais-je  débuter 
par  rompre  du  même  coup  deux  lances,  une  envers  la 
première  autorité  du  département,  l'autre  envers  une 
des  premières  autorités  de  France,  le  tout-puissant 
secrétaire  général  des  Consuls,  frère  du  préfet?  Refuser 
brutalement,  c'était  provoquer  un  scandale,  que  tant 
d'invitations  envoyées  auraient  rendu  trop  public.  Dans 
ce  sens  je  répondis  donc  que  je  me  résignais  à  figurer 
dans  la  parade,  mais  que  je  ne  céderais  pas  sur  les  chai- 
ses, attendu  que,  si  le  préfet  avait  sur  nous  un  droit  de 
préséance,  il  n'avait  aucune  suprématie.  •  Hais,  repnt 
le  président,  n'oubliez  pas  l'enlèvement  de  mon  fauteuil 
et  comptez  que  ce  vaniteux  ne  reculera  pas  devant  une 
scène.  •  Sans  relever  le  propos  et  pour  en  finir,  je  pro- 
mis que  la  question  serait  tranchée  de  manière  à  n'y 
pas  revenir,  et,  cette  grande  affaire  terminée,  nous  cau- 
sAmes  de  la  société  d'Orléans. 

J'avais  une  lettre  pour  une  Mme  Basly;  cette  dame 
était  la  tante  de  la  présidente  Chabrol,  et,  comme  elle 
recevait  tous  les  jours,  le  président  m'offrit  de  m'y  pré- 
senter le  soir  même,  afin  que  je  fisse  connaissance  au 
moins  de  quelques-uns  des  principaux  personnages 
avec  lesquels  je  me  rencontrerais  te  lendemain. 

Cette  dame  Basiy,  alors  ûgée  de  près  ou  de  plus  de 
soixante  ans,  était  la  femme  d'un  procureur  de  Paris, 
dont  les  clients  durent  être  liit'ii  lieuro^BM^vatt  fait 


LES  AUTORITÉS  D'ORLÉANS.  345 

leurs  affaires  comme  les  siennes.  Grâce  à  trois  grands 
dtners  par  semaine  et  au  jeu  tous  les  soirs,  ils  réunis- 
saient nombreuse  compagnie.  Mme  Basly  était  au  der- 
nier point  saillante  et  positive;  il  serait  même  plus 
exact  de  dire  que  c'était  un  homme,  non  moins  remar- 
quable par  son  esprit  que  par  son  caractère.  Elle  me 
reçut  avec  une  bonté  parfaite  et  la  poussa  même  au 
point  de  suspendre  sa  partie  (fait  énorme  de  sa  part). 
Pressentant  l'intérêt  que  j'avais  à  connaître  les  chefs 
des  diverses  autorités  qu'elle  voyait  habituellement  et 
a?ec  la  totalité  desquels  j'allais  si  brusquement  me 
trouver  en  contact,  elle  eut  de  suite  avec  moi  un  entre^ 
tien  confidentiel,  au  cours  duquel  elle  me  les  peignit  en 
traits  aussi  vifs  que  piquants. 

Le  préfet  fut  son  début...  Bonhomme  enivré  du  rôle 
de  son  frère  et  donnant  prise  sur  lui  par  des  enfantilla- 
ges, auxquels  c  mon  neveu  de  Chabrol,  ajouta-t-elle  en 
souriant,  prête  parfois  trop  d'importance  >.  Au  moment 
où  elle  me  nomma  l'évêque  Dernier  :  c  Ah  !  madame, 
ro'écriai-je,  ce  nom  ne  vous  coûte-t-il  pas  à  prononcer?  — 
Je  comprends  votre  horreur,  reprit-elle,  et  cependant 
vous  vous  accoutumerez  non  seulement  au  nom,  mais 
Dïême  à  la  personne.  Lorsque,  pour  prix  de  la  part  qu'il 
^«t  à  la  conclusion  du  Concordat,  cet  apôtre  vendéen 
osa  demander  un  évêché,  celui  d'Orléans  était  un  des 
derniers  auxquels  il  eut  dû  prétendre.  On  y  savait  trop 
^  conduite  sanguinaire  et  l'affreuse  anecdote  du  seau 
de  sang(l);  on  n'oubliait  pas  le  bataillon  de  volontaires 
d  Orléans  massacré  par  ses  ordres,  en  partie  par  ses 
"ïîiins.  Aussi  n'y  eut-il  qu'un  cri  parmi  ce  peuple  qui 
"appelle  t  TÉvéque  poignard  »,  et  se  forma-t-il  immé- 
"'^lement  un  complot  pour  le  tuer  à  sa  première  entrée 

^^)Un  matin,  il  trouva  à  sa  porte  un  seau  rempli  de  sang  avec 
^^t«  iascriplion  :  «  Bois.  » 


846  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dans  la  cathédrale.  Ce  complot,  sur  lequel  on  eut  heu- 
reusement Téveil,  se  serait  exécuté  sans  la  présence  de 
tous  les  chefs  militaires,  sans  l'énergie  des  ofGciers  et  les 
bafonnettes  des  troupes;  mais  il  reste  dans  la  tète  de 
beaucoup  de  gens  du  peuple  ;  c'est  au  point  que  l'évé- 
que  n'a  pas  encore  osé  paraître  dans  les  parties  basses 
de  la  ville  et  qu'il  ne  sort  guère  à  pied...  Vous  le  verrez 
(et  elle  me  le  dépeignit  fort  exactement,  court,  trapu, 
l'œil  louche,  le  visage  rouge  et  plein,  le  poil  épais  et 
crépu);  eh  bien,  malgré  son  aspect  aussi  repoussant 
que  sa  réputation,  malgré  tout  ce  qui  la  justifie,  malgré 
sa  tète  qui,  s'il  était  quelques  jours  sans  se  raser,  serait 
un  modèle  parfait  pour  une  tète  de  brigand,  vous  n'aurez 
pas  causé  un  quart  d'heure  avec  lui,  que  son  histoire  se 
sera  effacée  de  votre  mémoire,  que  sa  figure  ne  vous 
occupera  plus  et  que  vous  serez  sous  l'empire  du  charme 
que  subissent  tous  ceux  à  qui  il  entreprend  de  plaire; 
vous  le  subirez,  quelque  volonté  que  vous  ayez  de  vous 
y  soustraire.  » 

Elle  disait  vrai;  après  quelques  heures  d'entretien  on  le 
quittait  enchanté,  ravi;  et  ma  femme  et  moi,  nous  en 
devînmes  plus  tard  un  nouvel  exemple.  Il  n'y  avait  pas 
de  semaine  que,  avec  son  grand  vicaire,  il  ne  vînt  passer 
avec  nous  une  soirée  entière.  Prenant  peu  à  peu  la  pa- 
role pour  ne  plus  la  quitter,  traitant  avec  un  charme  et 
une  onction  indicibles  les  sujets  les  plus  variés,  parfois 
môme  les  plus  gracieux,  changeant  dès  lors  jusqu'à 
l'expression  de  sa  figure,  dissimulant  son  regard,  par- 
venant à  faire  sourire  ses  lèvres,  il  nous  ravissait  par 
une  éloquence  aussi  suave  qu'entraînante,  et,  lorsque 
nous  nous  trouvions  seuls  avec  lui,  notre  terreur  était 
que  quelqu'un  n'arrivât  pour  l'interrompre;  nous  fai- 
sions défendre  notre  porte  dès  qu'il  était  entré.  Combien 
de  fois  avons-nous  rappelé  ces  incomparables  séances, 


LES   HABITANTS  D*ORLÉANS.  S47 

pendant  lesquelles,  nous  fascinant  au  gré  de  son  imagi- 
nation, il  nous  entraînait  comme  dans  un  monde  idéal, 
CD  dépit  des  terribles  souvenirs  qu'il  rappelait!  Et  l'on 
necroyait  plus  que  s'abandonner  aux  touchantes  inspi- 
rations de  l'être  le  plus  candide,  le  plus  étranger  à  toutes 
les  passions  humaines  et  à  tous  les  intérêts  de  la  vie. 

Des  personnes  Mme  Basly  en  vint  aux  habitants,  sur 
lesquels  elle  fut  aussi  exacte  que  sur  le  reste,  en  me  pré- 
▼eDant  qu'il  n'y  avait  avec  eux  aucun  rapport  intime 
qui  fût  possible  ou  désirable;  qu'ils  ne  convenaient  pas 
plus  à  des  étrangers  que  ces  derniers  ne  pouvaient  leur 
convenir;  qu^ils  étaient  incapables  d'avoir  des  égards  ou 
d'en  reconnaître;  que,  ne  s*aliiant  qu'entre  eux,  ils  étaient 
d'ailleurs  presque  toujours  en  deuil,  et  que,  ne  vivant 
qu'en  famille,  comme  vivraient  des  races  d'espèces  dif- 
férentes, ils  n'avaient  hors  de  là  que  des  relations 
d*affaires. 

Le  lendemain  et  d'après  l'invitation  dont  j'ai  parlé, 
j'eotrais  à  dix  heures  sonnantes  à  la  préfecture.  Tout  le 
moDde  réuni,  nous  nous  rendîmes  à  la  cathédrale.  Le 
préfet  ouvrait  la  marche  et  de  cette  sorte  arriva  le  pre- 
mier aux  places  qui  nous  étaient  réservées;  mais,  à  la 
vue  de  trois  fauteuils  semblables,  il  s'arrêta  court  et  la 
bouche  béante.  Je  ne  sais  de  quelles  idées  il  se  trouva 
assailli,  ni  ce  qu'il  aurait  fait  sans  les  précautions  pri- 
ses; comme  j'avais  résolu  de  trancher  la  question, 
non  de  la  discuter,  un  grenadier  se  trouvait  en  faction 
derrière  chaque  fauteuil,  un  officier  de  grenadiers  était 
à  la  gauche  de  ces  trois  factionnaires,  et  mon  aide  de 
camp,  qui  nous  avait  précédés  dans  Téglise  pour  recti- 
fier au  besoin  la  ponctuelle  exécution  de  mes  ordres,  se 
tenait  à  leur  droite;  enfin  et  en  arrière  d'eux,  figuraient 
comme  réserve  vingt-cinq  grenadiers  commandés  par 
un  capitaine.  La  figure  décomposée,  le  préfet  me  re- 


348  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

garda;  mais»  sans  paraître  l'apercevoir  oa  m'occuper  de 
lui,  je  continuai  à  marcher  et  je  pris  possession  du  fau- 
teuil de  droite;  à  mon  exemple,  M.  Chabrol  se  plaça 
sur  le  fauteuil  de  gauche,  et  M.  Maret,  à  la  suite  de  quel- 
ques balancements,  qui  indiquaient  autant  de  colère  que 
d'irrésolution,   comprit  néanmoins  que  tout  cela  était 
irrévocable  et  s'assit  sur  le  fauteuil  du  centre,  sans  faire 
une  allusion  à  cet  acte  d'autorité,  qui  le  laissait  déconte- 
nancé entre  M.  Chabrol  trop  peu  maître  de  sa  joie  et 
moi  impassible. 

Ainsi  qu'on  a  pu  le  pressentir  par  ce  qui  précède,  je 
trouvai  à  Orléans  les  autorités  divisées  comme  en  deux 
camps  ennemis  :  d'une  part,  le  préfet,  le  maire  (Crignon- 
Désormeaux)  et  le  président  du  tribunal  de  commerce; 
de  l'autre,  le  premier  président  de  la  Cour  d'appel,  Tévè- 
que,  le  président  du  tribunal  de  première  instance, 
puissances  à  peu  près  équilibrées  vis-à-vis  de  l'opinioD 
et  qui,  ne  pouvant  que  se  chicaner  sans  se  vaincre,  lais- 
saient les  plateaux  de  la  balance  à  peu  près  égaux  entre 
eux.  Arrivant  sur  ces  entrefaites,  on  me  jugea  propre  à 
détruire  l'équilibre,  et  chacun  spécula  sur  moi  pour  for- 
mer une  majorité  et  se  donner  par  elle  une  apparence 
de  raison.  Je  reçus  donc  des  prévenances  de  tout  le 
monde;  je  m'efforçai  d'y  répondre,  mais,  et  en  dépit  du 
précédent  dont  M.  Chabrol  pouvait  se  vanter,  je  ne 
laissai  aucun  doute  sur  ce  fait  que  je  ne  prenais  aucun 
parti;  j'affectai  même  d'ignorer  les  dissidences  toujours 
fAcheuses.  Il  y  avait  cependant  des  occasions  où  je  ne 
savais  comment  soutenir  ce  rôle,  et  c'était  toujours 
rcv(}que  qui  les  faisait  naître  et  qui  les  exploitait.  J'ai 
parlé  du  charme  de  ses  entretiens;  et  si  dans  l'intimité 
c'était  un  causeur  délicieux,  en  chaire  c'était  un  orateur 
de  l'ordre  le  plus  distingué. 

Le  Premier  Consul  s'amusant  alors  à  mêler  l'Église  à 


L'ÉLOQUENCE  DE  L*ÉVÊQUE   BERNIER.  349 

tout,  faisant  aller  ses  évêques  comme  des  marionnettes, 
8e  mettant  à  jouer  à  la  chapelle  et  à  nous  y  faire  jouer 
avec  d'autant  plus  de  plaisir  que  ce  joujou  était  plus 
nouveau,  avec  d'autant  plus  d'intérêt  ou  d'importance 
que  tout  cela  était  son  ouvrage  et  attestait  plus  complè- 
tement sa  puissance,  il  n'y  avait  plus  de  cérémonies  pu- 
bliques qui  ne  commençassent  et  ne  terminassent  par  la 
cathédrale.  A  chacune  d'elles  Tévêque  montait  en  chaire, 
et  là,  en  possession  de  tout  dire  sans  être  contredit,  de 
tout  faire  écouter  sans  être  interrompu,  cet  homme,  qui 
me  charmait  dès  qu'il  parlait,  qui  me  révoltait  dès  que 
je  pensais  à  lui,  se  donnait  carrière;  son  thème  était 
généralement  l'éloge  du  Premier  Consul  d'abord  (plus 
tard  de  l'Empereur);  puis,  avec  un  art  diabolique,  il 
trouvait  moyen  d'arranger  la  suite  de  son  discours  au 
gré  de  ses  antipathies  ou  de  ses  prédilections  et  devenait 
Aussi  embarrassant  pour  ceux  à  qui  il  prodiguait  ses  fla- 
gorneries, que  morlifiant  pour  ceux  à  propos  desquels 
''  affectait  de  se  taire.  Détestant  le  préfet,  il  laissait 
peser  sur  lui  et  sur  Tadministration  tout  le  dédain  de  son 
silence;  puis,  àpropos  du  salut  de  1  Église  et  du  législa- 
teur dont  Dieu  s'était  servi  pour  rétablir  le  culte,  il  fai- 
sait l'apologie  de  la  justice,  disait  des  choses  flatteuses 
pour  M.  Chabrol  et  l'enveloppait  dans  l'hommage  qu'il 
adressait  au  grand  homme,  auquel  la  France  devait  ou 
allait  devoir  ses  nouveaux  Codes.  Et,  lorsqu'il  en  arri- 
vait à  la  gloire  de  nos  armées,  il  ne  tarissait  plus.  Seules 
nos  victoires  avaient  rendu  possibles  tous  les  miracles 
accomplis  par  un  génie  qui  résolvait  l'art  de  gouverner 
les  peuples,  et  là-dessus  il  reprenait  nos  plus  mémorables 
campagnes. s'arrêtait  avec  alfectation  à  celles  que  j'avais 
faites  et,  dès  ce  moment,  me  fixait,  ne  jetant  plus  que 
des  regards  sardoniques  sur  M.  Maret  et  renchérissant 
d'autant  plus  en  allusions  louangeuses  a  mon  égard  que 


350  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

le  préfet  se  montrait  plas  exaspéré.  Un  jour  qu'il  avait 
sans  doute  une  revanche  à  prendre  sur  son  ennemi,  il 
parla  une  heure  et  demie  et  passa  tellement  toutes  les 
bornes  du  contraste  que,  pour  ma  part,  je  fus  au  sup- 
plice. Tel  était  l'homme.  Ne  flattant  les  uns  que  pour 
mieux  accabler  les  autres,  il  y  avait  du  venin  dans  ses 
plus  suaves  paroles;  transformant  en  victimes  jusqu'aux 
personnes  qu'il  accablait  de  flatteries,  il  savait  en  arrière 
d'elles  et  par  d'atroces  sarcasmes  ou  par  d'odieuses^ 
calomnies,  se  venger  de  l'apparence  de  son  admiratioi 
et  de  la  profusion  de  ses  éloges.  Observerai-je  qu'il  fui 
sa  propre  victime?  car,  n'ayant  pas  obtenu  le  chapeai 
de  cardinal  qu'il  disait  lui  avoir  été  promis,  alors  qu'il 
travaillait  au  Concordat,  le  dépit  et  la  colère  qui,  ch< 
lui,  ne  pouvaient  avoir  de  mesure,  réagirent  tellemenl 
sur  lui-même  qu'il  étouffa  en  vomissant  une  partie 
sang  dont  il  s'était  gorgé. 

Mais  si,  à  l'exemple  de  ce  Dernier  et  de  M.  d'Auti- 
champ,  quelques  chefs  de  la  Vendée  avaient  décidément 
abandonné  la  lutte,  d'autres  la  continuaient  avec  fureux 
et  d'autres  encore  par  l'espoir  de  la  rapine.  Dans  la  caté 
gorie  des  exaltés,  apparurent  d'abord  Georges  Cadoudal. 
puis,  comme  me  l'écrivait  César  Berthier,  c  les  autre- 
brigands  envoyés  d'Angleterre  pour  attenter  aux  jour-^i^s 
du  Premier  Consul  ».  Et,  le  24  février  1804,  Murât  m-^cne 
fit  témoigner  sa  satisfaction  des  mesures  que  j'ava^  -^is 
prises  pour  l'arrestation  de  ces  héros  de  la  légilimitc^  — c, 
mesures  qui  consistèrent  à  faire  commander  la  gendax:  ^^r- 
merie  par  des  officiers  et  sous-ofûciers  cboisis,  déguisa»*  -es 
et  soutenus  par  des  petits  détachements  de  cinq  homme  ^=^=2S. 
Ces  mesures,  au  reste,  et  d'après  une  lettre  du  grarz^xLud 
juge,  reçurent  une  activité  nouvelle  au  27  mars,  mome  ^^=^nt 

où  la  réouverture  des  barrières  de  Paris  fit  suppoj. jcr 

que  ceux  de  ces  brigands  non  encore  arrêtés  cherckzi^Ae- 


LES  ATTENTATS  ROYALISTES  851 

raient  à  fuir,  et  où  tous  les  chemins  de  traverse,  tous  les 
points  de  passage  de  rivières  se  trouvèrent  inopinément 
gardés  par  des  petits  postes  ou  battus  nuit  et  jour  par 
de  fréquentes  patrouilles;  mais  huit  jours  plus  tard, 
c'est-i-dire  le  4  avril,  tous  ceux  de  ces  hommes  que  Ton 
poursuivait  étaient  pris. 

Dans  la  catégorie  des  anciens  rapineurs,  reparurent 
les  voleurs  de  diligences,  et,  vers  la  mi-novembre,  quel- 
(pies-nns  de  ces  bandits  légitimes  se  montrèrent  entre 
ieMans  et  Chartres;  aussitôt  je  pris  contre  eux  je  ne 
sais  plus  quelles  mesures,  grâce  à  la  perte   d'une    si 
grande  partie  de  mes  papiers  et  registres;  mais,  à  ce  que 
nt'apprend  une  lettre  du  22  novembre,  ces  mesures 
forent  assez  ef&caces  pour  devenir  l'objet  d'une  appro- 
bation formelle. 

J'ai  dit  que,  en  représailles  de  l'agression  déloyale  de 
i'Angleterre,  le  Premier  Consul  ordonna  que  tous  les 
Anglais  se  trouvant  en  France  fussent  considérés  comme 
prisonniers  de  guerre;  on  en  forma  plusieurs  dépôts,  et 
Orléans  devint  la  résidence  d'une  soixantaine  d'entre 
eux,  notamment  de  lord  Elgin  et  du  général  comte 
O'Connell,  oncle  de  celui  qui  aujourd'hui  bouleverse 
l'Angleterre. 

Le   premier,  ex-ambassadeur  d'Angleterre  à  Vienne 
et  à  Constantinople,  et  qui,  par  le  mal  qu'en  bon  Anglais 
il  nous  avait  fait,  avait  acquis  une  certaine  célébrité, 
était  un  homme  [de  quarante  et  quelques  années,  peu 
grand,  assez  fort  et  très  distingué  par  son  mérite  et  par 
ses  manières.  Sans  parler  des  rapports  que  sa  position 
l'obligeait  d'avoir  avec  moi,  mais  dont  je  m'attachais  à 
sauver  les  apparences,  trois  circonstances  concoururent 
à  établir  entre  nous  une  véritable  liaison.  D'abord,  il 
partageait  avec  moi  le  premier  étage  de  l'hôtel  du  Loi- 
ret, et,  réunis  dans  le  môme  appartement,  nous  pas* 


852  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON' THIÉBAULT 

8Î0QS  fréquemment  nos  soirées  l'un  chez  l'autre.  Ensoite 
il  créait  à  la  môme  époque  une  grande  et  belle  habita- 
tion dans  ses  terres  d'Ecosse,  et  je  m'étais  alors  pris  de 
goût  pour  l'architecture  des  jardins  et  pour  les  construc- 
tions de  campagne  ;  il  fut  aussi  empressé  de  me  montrer 
tous  ses  plans  que  moi  de  les  voir;  quelle  que  fût  sa  pré- 
dilection pour  les  projets  dont  l'exécution  était  com- 
mencée et  qui  avaient  été  arrêtés  d'après  les  idées  oa 
inspirations  des  plus  célèbres  architectes  de  Londres,  de 
Vienne,  de  Gonstantinople  et  de  Paris,  je  le  déterminai 
à  de  si  nombreux  et  importants  changements  qu'il  de- 
vint indispensable  de  refaire  tous  les  plans,  travail  qu'à 
sa  prière  et  dans  une  de  mes  courses  à  Paris^  je  confiai 
à  un  dessinateur  habile,  dont  lord  Ëlgin  fut  enchanté, 
mais  dont,  par  un  oubli  bien  involontaire  sans  doute, 
la  dépense  ne  m'a  jamais  été  remboursée.  Enfin,  et  dans 
ce  moment  où  j'approchais  de  la  conclusion  d'un  ma- 
riage désiré  avec  fanatisme,  la  tendresse  de  lord  Elgio 
pour  sa  femme  devenait  pour  moi  une  nouvelle  cause 
d'entraînement  vers  lui.  Lorsqu'on  l'avait  forcé  de  quit- 
ter Paris,  milady  Elgin  était  grosse  de  six  ou  sept  mois, 
et,  pour  qu'elle  restât  entourée  de  plus  de  secours,  de 
plus  de  soins,  il  s'était  résigné  à  la  douleur  de  se  sépa- 
rer d'elle,  douleur  si  vive  qu'il  n'en  revenait  jamais  à 
elle  sans  que  ses  yeux  se  mouillassent.  Quand  la  déli- 
vrance approcha,  il  ne  vivait  plus,  et  me  faisait  tant  de 
peine  que,  d'après  mon  conseil,  il  écrivit  au  Premier 
Consul  pour  obtenir  de  passer  au  moins  auprès  de  sa 
femme  le  temps  des  couches;  de  mon  côté,  j'appuyai 
ce  vœu  près  de  Murât  et  du  ministre  de  la  guerre; 
mais  nous  n'obtînmes  rien,  et,  si  ce  fut  pour  lui  le  sujet 
d'un  véritable  désespoir,  ce  fut  pour  moi  un  scandale, 
parce  que  c'était  une  cruauté  gratuite.  Chaque  matin, 
du  reste,  il  recevait  par  la  poste  des  nouvelles  de  la 


LORD   ELGIN.  85S 

veille  aa  soir,  et,  du  moment  où  miiady  Elgin  com- 
mença à  souffrir,  il  reçut  tous  les  soirs  un  courrier  qui 
lai  apportait  les  nouvelles  du  matin,  et,  jusqu'au  dixième 
jour  des  couches,  il  en  eut  ainsi  de  douze  heures  en 
dooze  heures. 

Mais  si  j'avais  trouvé  dans  lord  Elgin  un  de  ces 
hommes  auxquels  la  pensée  ne  se  reporte  pas  sans 
payer  un  juste  tribut  à  leurs  qualités  ou  à  leur  mérite, 
il  devait,  [et  de  beaucoup  encore ,  le  céder  au  comte 
O'CoDnell,  non  moins  digne  d'admiration  pour  sa  car- 
rière que  de  vénération  pour  sa  personne. 

Issu  d'une  de  ces  familles  qui,  malgré  de  grands 
biens  et  une  véritable  illustration,  n'ont  jamais  eu  ni 
titres  de  noblesse,  ni  titres  de  propriété,  parce  que  leurs 
possessions  et  leur  rang  sont  antérieurs  à  l'existence 
des  titres  de  cette  nature,  le  comte  O'Gonnell  était  né 
€n  Irlande  vers  1744.  Le  plus  jeune  de  trois  frères  et 
destiné  comme  cadet  à  servir  en  France,  il  était  devenu 
en  1761  sous-lieutenant  dans  Royal-Suédois;  en  1771, 
il  avait  fait  partie,  en  qualité  de  major,  d'une  expédi- 
tion réunie  par  M.  de  Ghoiseul  à  l'île  de  France  contre 
les  possessions  anglaises  de  l'Inde;  la  chute  de  ce  mi- 
ïïistre  ayant  arrêté  l'expédition,  O'Gonnell  rejoignit  son 
ï^gimentau  siège  de  Mahon,  s'y  lia  avec  La  Tour  d'Au- 
Vergne,  s'y  distingua  par  de  tels  faits  d'armes  qu'il  re- 
çut le  brevet  d'une   pension  de  quatre  mille  francs. 
De  Mahon,  il  fut  appelé  au  siège  de  Gibraltar,  où  ses 
efforts  furent  impuissants  à  conjurer  la  faute  d'une  si 
funeste  attaque;  il  n'en  rapporta  pas  moins  le  grade  de 
colonel.  Il  était  à  Gadix,  prêt  à  prendre  le  commande- 
lûent  d'une  expédition  maritime,  lorsqu'il  fut  rappelé 
pour  réorganiser  à  Ne uf-Brisach  le  régiment  d'Anhaltque 
Vindiscipline  avait  ruiné,  et,  cette  mission  remplie,  il  fut 
nommé  du  comité  institué  en  1788  pour  refaire  nos  or« 

m.  23 


354  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

donnances  militaires.  Dès  ]a  troisième  séance,  tous  les 
autres  membres  de  ce  comité  décidèrent  que  le  comte 
O'Connell  serait  seul  chargé  de  ce  mémorable  et  difficile 
travail  ;  ils  ne  se  réservaient  que  de  discuter  et  le  plao 
et  le  contenu  des  chapitres,  à  mesure  qu'il  les  présente- 
rait. Chose  inouïe,  ni  pour  la  division,  ni  pour  les  ar- 
ticles, il  n'y  eut  pas  un  mot  à  changer  à  sa  rédaction 
ou  à  son  classement;  c'est  ainsi  que  la  France  et  l'ar- 
mée ont  dû  au  comte  O'Gonnell  les  ordonnances  mili- 
taires de  1788,  véritable  monument  de  législation  mili- 
taire, base  et  modèle  de  tout  ce  qui  a  été  fait  et  de  tout 
ce  qu'on  fera  à  l'avenir  sur  cette  matière.  Une  nouvelle 
pension  de  six  mille  francs  et,  peu  après,  le  grade  de 
maréchal  de  camp  furent  le  prix  de  ce  nouveau  et  émi- 
nent  service. 

Vers  la  fin  de  1792,  il  se  décida  à  émîgrer.  Intimement 
lié  avec  le  générai  d'Arçon  depuis  le  siège  de  Gibraltar, 
il  lui  proposa  de  partir  avec  lui...  <  J'ai  fait  offrir  mes 
services  à  Coblentz,  lui  répondit  d'Arçon,  mais  on  a 
trouvé  qu'il  était  trop  tard.  Je  n'émigrerai  donc  pas  pour 
des  gens  qui  ne  veulent  pas  de  moi.  i  O'Connell  partit 
seul.  Arrivé  à  Coblentz,  il  se  présenta  à  M.  de  Broglie, 
qui  lui  avoua  que  toutes  les  places  étaient  prises,  et, 
malgré  les  princes  qui  voulurent  intervenir,  il  fit  toute 
la  campagne  de  1793  comme  simple  hussard  deBercheny; 
puis,  lorsque  les  Princes  partirent  pour  la  Russie  en 
abandonnant  une  armée  qui  bientôt  fut  dissoute,  le 
comte  O'Connell  retourna  en  Angleterre;  il  y  épousa 
une  Mme  Conrad  de  Bellevue,  émigrée,  veuve,  que  les 
malheurs  du  temps  avaient  conduite  à  Londres,  où  elle 
se  dévouait  à  l'éducation  de  deux  filles.  N'ayant  que 
douze  mil  le  francs  de  légitime,  ayant  perdu  ses  pensions, 
son  traitement,  et  se  trouvante  la  tête  d'une  famille  à  sou- 
tenir, il  reçut,  en  1801,  du  maréchal  de  Vioménil,  qui 


LE  COMTE  O'CONNELL.  S55 

s'était  chargé  de  réorganiser  l'armée  portugaise,  de  très 
belles  propositions  qui  furent  môme  appuyées  par  le 
comte  d'Artois;  mais  l'évèque  d'Arles,  qui  remplissait 
les  fonctions  de  Premier,  c'est-à-dire  d'unique  ministre 
auprès  de  celui  que  l'on  nommait  déjà  Louis  XVIII,  fit 
venir  C'Connell  et  lui  dit  :  c  Quand  Monsieur  vous  don- 
nerait l'ordre  de  partir,  refusez  et  restez  à  notre  dispo- 
sition. Monsieur  ne  montera  jamais  à  cheval  si  vous 
n'êtes  auprès  de  lui;  nous  pouvons  donc  avoir  le  plus; 
grand  besoin  de  vous,  et  de  tels  intérêts  passent  avant 
ceux  du  Portugal,  i 

Cependant  l'espoir  que  les  princes  conservaient  en- 
core en  1801  s'affaiblit  de  plus  en  plus.  C'était  l'époque 
où  le  pouvoir  du  Premier  Consul  achevait  de  devenir 
colossal,  la  puissance  de  la  France  irrésistible.  Les  pre- 
ssions de  l'évèque  d'Arles  n'avaient  donc  plus  d'objet; 
ies  intérêts  de  Mme  la  comtesse  O'Connell  la  rappe- 
^<iQt  en  France,  les  lois  ne  s'opposant  plus  à  son  retour» 
6ile  y  rentra  en  1802  avec  son  mari  et  ses  ûlles,  dont 
'^  cadette  ne  tarda  pas  à  épouser  M.  d'Etchegoyen  (1), 
9ui  plus  tard  fut  fait  baron  par  Napoléon  et  devint  un 
de  ses  cent  chambellans. 

Informé  que  l'auteur  des  ordonnances  de  1788  était 

*^Dtré  en  France,  le  Premier  Consul  voulut  l'attacher 

^    son  gouvernement  et  lui  fit  faire  des  offres  on  ne 

X>eut  plus  honorables,  auxquelles  O'Connell  répondit  : 

•    Je  suis  trop  vieux  pour  quitter  une  cause  que  j'ai 

srvie  toute  ma  vie.  »  La  même  personne,  un  haut  fonc- 


<1)  Lors  de  leur  rentrée  en  France,  M.  et  Mme  O'Connell  étaient 
koa8  se  loger  dans  un  petit  appartement  situé  au-dessus  des 
unes  et  remises  de  M.  d'Etchegoyen,  rue  des  Capucines,  5,  et  ce 
^rnier,  veuf  depuis  quelque  temps,  n'ayant  pu  voir  une  si  digne 
«^^.miUe  sans  un  vif  intérêt  et  Mlle  de  Bellevue  la  jeune  sans 
^OBoevoir  pour  elle  un  très  juste  amour,  l'épousa,  quelques  années 
^>^^t  que  son  frère  épousât  aux  munies  tities  l'alnôe. 


356  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RAROM    THIÉRAULT. 

tionoaire,  revint  une  seconde  fois  sans  plus  de  succès, 
puis  une  troisième  fois,  mais  en  prévenant  le  comte  que- 
cette  démarche,  faite  par  ordre,  serait  la  dernière,  et  en 
ajoutant  :  c  Faites  vos  conditions,  on  adhérera  à  tout^ 
ce  ne  sont  pas  d^ailleurs  des  fonctions  actives  que  Foi 
vous  propose;  il  ne  s'agit  que  de  vous  mettre  à  latôU 
du  cabinet  du  Premier  Consul.  Quant  à  la  persistance  di 
vos  refus,  considérez  à  quel  point  ils  pourront  blesser  e 
jie  vous  dissimulez  pas  qu'ils  sont  de  nature  à  provoque 
contre  vous  des  mesures  de  rigueur.  •  La  résolution  di 
comte  n'aurait  pas  été  irrévocable  que  cette  menai 
l'aurait  rendue  telle.  Ce  n'était  pas  sur  un  homme 
cette  trempe  que  de  tels  moyens  pouvaient  avoir  actioi 
Quant  au  Premier  Consul  (et  d'après  un  rapport  pj 
lequel  le  général  Berthier  avait  terminé  en  déclarai 
à  la  suite  de  grands  et  justes  éloges  sur  la  capacité 
comte  O'Connell,  qu'il  devait  être  considéré  comcrzzzme 
irrévocablement  dévoué  aux  Bourbons),  il  ordonna  qcB^zi'il 
fût  arrêté  et  conduit  au  Temple,  mesure  à  laquelle  le 

comte  se  soumit  avec  une  résignation  inébranlable. 
Au  nombre  des  amis  du  comte  O'Connell  et  de 
amis  les  plus  dévoués,  se  trouvait  le  sénateur  FargU' 
qui,  immédiatement  informé  de  cet  emprisonnement, 
rendit  en  toute  hâte  chez  le  Premier  Consul  et  réclarr 
avec  tant  de  force  contre  cette  rigueur,  déclara  si  h 
tement  que  son  ami  était  incapable  de  se  mêler  à  au< 
complot,    offrit   avec    tant   de    véhémence   d*être 
caution,  qu'il   obtint  que  la  détention  au  Temple 
convertie  en  un  envoi  du  comte  à  Orléans,  comme 
sonnier  de  guerre;  c'est  ainsi  que  le  comte  O'Conne! 
trouvait  au  nombre  des  prisonniers  dont  j'étais  resj 
sable,  mes  instructions  m'autorisant  à  prendre  coK]tre 
eux  toutes  les  mesures  de  sûreté  que  je  jugerais  néces- 
saires. 


PRISONNIERS   ANGLAIS.  851 

Les  faits,  relatés  dans  la  trop  courte  biographie  qui 
précède,  m'étaient  inconnus,  lorsque  je  reçus  la  pre- 
mière visite  du  comte  O'Connell;  mais  sa  belle  et  véné- 
^^le  figure,  ses  cheveux  blancs,  une  dignité  calme  et 
<}ae  sa  haute  taille  achevait  de  rendre  imposante,  ses 
Manières  si  naturelles  et  si  nobles,  tout  ce  qu'il  y  avait 
^e  garantie  dans  ses  moindres  paroles,  sa  conversation 
^i  simple  et  si  forte,  me  révélèrent  aussitôt  un  homme 
Supérieur,  et,  plusieurs  autres  entrevues  ayant  confirmé 
^'impression  de  celle-là,  ce  fut  avec  une  effusion  crois- 
sante que  je  lui  montrai   à  quel  point  je  me  sentais 
entraîné  à  rivaliser  de  zèle  avec  ses  plus  anciens  amis. 

L'occasion  de  le  lui  prouver  ne  se  fit  pas  atteodre;  un 
matin  je  reçus  Tordre  de  faire  partir  dans  les  vingt- 
^aatre  heures,  pour  le  fort  de  Bitche,  tous  les  Anglais 
qui  se  trouvaient  à  Orléans.  Ce  fut,  pour  les  soixante 
familles  ou  individus  compris  dans  cette  disposition,  une 
désolation  à  laquelle  je  n'étais  pas  de  caractère  à  rester 
insensible.  Mais  l'ordre  était  impératif;  on  ne  tergiver- 
sait guère  avec  le  Premier  Consul  ou  avec  les  ministres 
de  ses  volontés.  Tout  en  déplorant  le  sort  de  ces  mal- 
heureux, dont  plusieurs  ne  savaient  comment  subvenir 
aux  frais  du  voyage  de  leurs  femmes  et  de  leurs  enfants, 
et  comment  se  mettre  immédiatement  en  route,  je  fis 
exécuter  le  cruel  départ,  et,  tout  en  obéissant  à  ce  que 
cet  ordre  avait  de  rigoureux,  j'osai  prendre  sur  moi 
d'en  excepter  le  général  O'Gonnell  et  lord  Elgin.  Certes, 
j'étais  loin  de  m'abuser  sur  les  conséquences  d'une  telle 
liardiesse,  surtout  au  sujet  de  deux  bommes  de  cette 
importance.  J'imaginai  donc  d'écrire  au  général  Murât 
que  lord  Elgin  et  le  comte  0-Connell  se  trouvant  à 
Orléans  d'après  des  ordres  particuliers,  je  n'avais  pas 
pensé  que,  sans  être  nominativement  désignés,  ils  pus- 
sent être  compris  dans  la  mesure  générale  que  je  venais 


S6S      MÉMOIRES  Dt)  CÉNÊRAt  BARON  THIÉBAULT. 

de  faire  exécuter;  puis,  au  lieu  de  répondre  par  le  retour 
du  courrier  comme  je  le  faisais  toujours,  'je  compris 
cette  réclamation  indirecte  dans  le  rapport  qui  ne  partait 
que  le  lendemain,  et  je  fis  immédiatement  écrire  par 
l'un  et  par  l'autre  de  ces  deux  messieurs  à  leurs  amis, 
afin  que  ceux-ci,  sans  perdre  un  moment,  c'est-à-dire  en 
profitant  des  vingt-quatre  heures  d'avance  qu'ils  avaient, 
pussent  me  seconder  et  même  préparer  les  voies;  mar- 
che grâce  à  laquelle  nous  obtînmes  ainsi  qu'ils  restassent 
à  Orléans. 

Peu  après  j'eus  à  me  rendre  à  Paris.  Lord  Elgin  et  le 
généra]  O'Connell ,  informés  de  mon  départ,  vinrent  me 
prier  de  voir,  l'un  milady  Ëlgin,  l'autre  Mme  O'Connell. 
Tous  deux  me  répétaient  comhien  ils  avaient  besoin  de 
revoir  quelqu'un  qui  eût  vu  des  personnes  pour  eux 
si  chères,  et  combien  ces  personnes  seraient  heureuses  de 
pouvoir  recevoir  quelqu'un  qui  venait  de  les  quitter, 
qui  allait  ]es  revoir  et  à  qui  ils  avaient  une  si  grande 
obligation.  Je  partis  enchanté  de  la  consolation  que 
mon  intervention  pourrait  procurer  aux  uns  et  aux 
autres,  et  c'est  pour  le  comte  O'Connell  que  je  fis  ma  pre- 
mière visite.  Dès  le  lendemain  de  mon  arrivée,  je  me 
présentai  à  l'hôtel  de  son  gendre,  M.  d'Etchegoyen ; 
toute  la  famille  était  réunie;  on  paraissait  m'attendre,  et 
je  fus  touché,  au  dernier  point  touché ,  de  tout  ce  qu'il  y 
eut  d'empressement,  d'effusion,  de  bonté,  dans  la 
manière  dont  je  fus  accueilli.  Je  ne  fus  pas  moins 
attendri  par  le  spectacle  du  culte  qu'à  l'envi  chacun 
rendait  au  chef  de  famille.  Il  grandissait  à  mes  yeux  à 
mesure  que  sa  femme  et  ses  enfants  s'élevaient  eux- 
mêmes  en  exprimant  leur  tendresse  et  leur  vénération 
pour  lui. 

Fort  de  cette  impression ,  en  quittant  la  famille 
O'Connell,  je  m'étais  rendu  chez  milady  Ëlgin,  tout  en 


* 


* 


HILADT   BLGIN.  asB 

pensant  combien  j'allais  la  rendre  heureuse  ;  car  elle 
devail  l'être  d'autant  plus  que  je  la  supposais  plus  digne 
de  la  tendresse  dont  elle  était  l'objet.  Je  présumais  donc 
que  les  portes  s'ouvriraient  h  la  simple  annonce  de 
mon  nom,  et  que  milady  Elgin  viendrait  au-devant  de 
moi  avec  une  expansion  égale  à  celle  dont  je  venais 
d'avoir  le  touchant  spectacle;  mais  d'autres  impressions 
militaient  réservées.  Je  débutai  par  être  obligé  de  répéter 
mon  nom  deux  fois  au  <jodilan  qui  m'ouvrit  la  porte  ;  il 
fallut  aller  demander  si  l'on  pouvait  me  recevoir  ;  on 
tut  plusieurs  minutes  avant  de  mettre  fm  fk  ma  séance 
d'antichambre;  je  partais  quand  on  revint  enfin  pour 
u'introduire.  Le  contraste  était  violent;  il  devait  être 
complet.  Au  lieu  de  l'empressement  sur  lequel  je  comp- 
t«js,  milady,  Temme  du  reste  très  belle  et  ne  manquant 
ai  de  dignité  ni  de  bon  ton,  se  borna  à  se  lever  de  son 
canapé.  Polie  et  naturellement  gracieuse,  elle  ne  fut  que 
cela.  A  peine  un  mot  sur  milord.  En  revanche,  de  la 
gËne  et  de  l'embarras,  auxquels  je  répondis  par  un  peu 
de  dépit,  et,  pour  explication  du  tout,  M.  le  colonel 
Sébastian!,  debout  à  la  vérité,  mais  qui,  de  peur  que  ma 
pénétration  ne  filt  en  défaut,  afUchait  autant  de  suffi- 
sance que  de  familiarité  etbienlàt  s'étendit  plutôt  qu'il 
ne  s'assit  sur  le  canapé  où  milady  s'était  rassise.  Je  fus 
indigné.  Pour  ne  laisser  aucun  doute  sur  mon  scandale, 
je  portai  fort  indiscrètement  mes  regards  d'elle  à  lui,  de 
lui  elle,  et  lorsque,  au  bout  de  très  peu  de  temps,  je  la 
vis  décontenancée,  je  partis  sans  grande  façon,  sans 
demander  ni  à  la  revoir,  ni  si  elle  avait  des  commissions 
à  me  donner,  et  n'étant  plus  occupé  que  du  rôle  que 
j'iuratB  à  tenir  vis-à-vis  de  son  malheureux  mari. 

Le  2  mai,  je  reçus  toute  rédigée  une  adresse  qui  avait 
pour  bulde  supplier  très  humblement  le  PremierCunsul 
de  iB  laisser  nommer  Empereur.   Cette  adresse  devait 


360    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  RARON  THIÉRAULT. 

être  lue  de  suite  à  tous  les  fonctiounaires  militaires  et  à 
toutes  ]es  troupes  se  trouvant  à  Orléans,  et,  revêtue  du 
plus  grand  nombre  de  signatures  possible,  elle  devait 
être  renvoyée  par  courrier  et  arriver  à  Paris  le  samedi 
soir.  La  lettre  d'envoi  portait  en  outre  de  me  trouver, 
avec  le  major  du  40  de  ligne,  à  Saint-Cloud,  le  dimanche 
suivant  à  onze  heures  du  matin,  pour  participer  à  la 
solennité  du  vœu  exprimé  dans  l'adresse.  L'exécution 
fut  ponctuelle;  mais,  pour  arriver  à  l'heure  dite,  ce 
major  et  moi,  nous  fûmes  forcés  départir  par  un  service 
spécial  de  poste,  c'est-à-dire  de  faire  des  frais  dont  le 
remboursement  parut  être  dans  l'honneur  qu'on  nous 
avait  fait  et  dans  le  bonheur  que  nous  devions  goûter 
de  voir  s'accomplir  ce  que,  par  parenthèse,  nous  n'avions 
souhaité  ni  l'un  ni  l'autre.  Notre  vœu  d'ailleurs  n'allait 
s'exaucer  que  pour  le  malheur  de  celui  qui  l'avait 
ordonné  et  de  ceux  qui  de  gré  ou  de  force  l'exprimèrent. 

Le  19  mai,  c'est-à-dire  le  lendemain  du  jour  où  le 
sénatus-consulte  lui  conféra  la  dignité  impériale,  l'Empe- 
reur recréa  des  maréchaux  sous  le  titre  de  maréchaux 
d'Empire  et  en  nomma  dix-huit,  quatorze  destinés  à  des 
services  de  guerre ,  et  quatre  qui ,  faisant  partie  du 
Sénat  conservateur  ou  c  absorbateur  •,  comme  on  l'ap- 
pelait, paraissaient  ne  devoir  plus  être  activement 
employés.  A  ces  dispositions  on  ne  fit  exception  que 
pour  le  maréchal  Kellermann;  encore  n'eut-il  que  des 
commandements  d'organisation  de  troupes,  d'armées 
dites  de  réserve  et  qui,  ayant  Bayonne  ou  Mayence 
pour  quartier  général,  n'avaient  aucun  rôle  à  jouer. 

Avec  tout  autre  homme  que  Napoléon,  on  n'aurait  vu 
et  l'on  n'aurait  dû  voir  dans  le  rétablissement  de  cette 
dignité  militaire  qu'un  moyen  de  récompenser  d'émi- 
nents  services  et  d'exciter  une  noble  émulation;  mais 
on   ne  comprend  ses  actes  qu'à  proportion  que  l'on 


KÉTABLISSBMENT  DES  DIGNITÉS  MILITAIRES.  361 

pâment  à  les  expliquer  par  de  plus  nombreux  motifs. 
Par  cette  création  Napoléon  avait  Tair  de  récompenser 
d'émiaents  services,  mais  il  se  plaçait  surtout  de  pair 
avec  les  grandes  puissances  qui  avaient  leurs  maréchaux 
{c'est dans  le  môme  sentiment  qu'il  venait  de  créer  la 
Légion  d'honneur)  ;  il  mettait  entre  les  généraux  de 
division,  ses  anciens  camarades,  et  lui,  un  degré  d'hon- 
neur qui  les  rabaissait,  tandis  qu'il  s'en  trouvait  lui- 
même  élevé  d'autant,  et  c'est  pour  se  hausser  encore  sur 
cette  échelle  de  hiérarchie  qu'il  imagina  les  grands  offi- 
ciers et  les  grands  dignitaires  de  l'Empire,  qu'il  eut  son 
connétable  et  son  vice-connétable,  ce  qui  reculait  jusqu'à 
l'immensité  les  distances  entre  lui  et  les  officiers  géné- 
raux de  l'armée,  et  ce  qui  assura  le  dernier  simulacre 
manquant  à  son  empire  improvisé. 

Mais  en  rétablissant  les  maréchaux,  en  se  donnant  de 
cette  sorte,  et  quoique  ce  ne  fût  que  de  nom,  dix-huit 
cousins,  alors  qu'il  avait  dit  à  Joséphine  :  c  Songez, 
madame,  que  vous  n'avez  plus  de  famille,  que  vous 
n'avez  plus  que  des  sujets  »,  il  eut  peur  de  son  propre 
ouvrage;  il  craignit  que  de  grands  services,  portant  seuls 
Aune  si  haute  position,  ne  constituassent  une  puissance 
qui  pouvait  devenir  menaçante.  Comme  préservatif,  il 
jugea  devoir  ravaler  l'institution  par  ses  choix,  et  ces 
cboix,  il  les  fit  de  manière  que  la  part  de  la  faveur 
dominât  entièrement  la  part  de  la  justice;  de  môme  qu'il 
profita  de  cette  occasion  pour  prouver  que,  si  d'un 
homme  sans  titres  admissibles  il  pouvait  faire  un  grand 
personnage,  il  pouvait  avec  la  même  facilité,  et  quels 
<iue  fassent  les  titres ,  anéantir  quiconque  lui  ferait 
ombrage,  quiconque  ne  lui  garantirait  pas  assez  de  dé- 
nouement à  sa  personne  ou  simplement  n'aurait  pas  le 
'îonheur  de  lui  plaire.  U  donna  un  exemple  que  la  Res- 
^^tion  fut  trop  heureuse  de  suivre  et  qui  introduisit 


362    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON  THIËBAULT. 

dans  la  composition  de  ces  maréchaux  an  détestable 
mélange. 

Oui,  pour  rendre  une  telle  dignité  propre  à  être 
enviée,  il  fallut  bien  la  décerner  en  tout  temps  aux  plus 
méritants,  c'est-à-dire,  à  Masséna  d'abord,  à  Saint-Cyr, 
comme  grand  tacticien;  à  Kellermann,  comme  le  vain- 
queur de  Valmy;  Jourdan,  comme  le  vainqueur  de  Wal- 
tignies  et  de  Fleurus;  Lannes,  comme  homme  d'inspi- 
ration ;  Bernadotte  et  Suchet,  au  point  de  vue  de  la 
capacité;  Ney,  de  la  vigueur;  Murât,  de  la  vaillance; 
voilà  rhonneur  de  notre  bâton  de  maréchal,  honnear 
auquel  Dumouriez,  Pichegru,  Moreau,  comme  militaires, 
non  comme  Français,  Iloche,  Marceau,  Championnet, 
Dugommier,  Kléber,  Desaix,  Joubert,  s'ils  n'étaient 
déjà  morts,  et  Vandamme,  s'il  eût  été  nommé,  eussent 
ajouté;  mais,  sous  l'Empire,  Soult,  homme  de  cabinet, 
non  de  bataille,  Berthier,  Pérignon,  Sérurier,  Augereau, 
Lefebvre,  Bessières,  Mortier,  malgré  son  coup  de  collier 
de  Krems,  Brune,  dont  la  réussite  en  Suisse  ne  peut  se 
désigner  par  le  mot  de  victoire,  et  qui,  en  floUandet 
n'a  vaincu  les  Anglais  que  grâce  à  la  vigueur  de  Van- 
damme, comme  Davout  n'a  vaincu  les  Prussiens  à  Auer- 
stœdt  que  grâce  aux  généraux  Legrand,  Morand  et  Gudio 
qui  commandaient  ses  divisions,  Marmont,  Macdonald, 
Oudinot,  malgré  sa  vaillance  chevaleresque,  Grouchy  (1), 
et,  sous  la  Restauration,  Glarke,  Beurnonville,  Yiomé- 
nil.  Maison;  de  tels  choix  scandalisent  au  lieu  d'édi- 


(i)  Quant  à  Victor,  il  fut  fait  maréchal,  non  par  le  fait  de  ion 
mérite,  mais  grâce  à  une  véritable  fantaisie  du  maréchal  Lannes, 
bien  loin  de  penser  sans  doute  que.  par  celte  élévation,  il  créait 
pour  l'avenir  une  âme  damnée  do  Louis  XVIII.  C'est  Victor,  en 
effet,  que  l'on  lit  ministre  de  la  guerre  lorsqu'on  voulut  aa  exé- 
cuteur aveugle  des  hautes  œuvres  préméditées  contre  les  dé- 
bris des  armées  de  la  République  et  de  l'Empire.  Victor  avait  été 
tambour,  et  je  me  rappelle  à  ce  propos  un  mot  que  je  consigne  iâ 


SALADE  DE  MARÉCHAUX.  863 

fier  ;  ils  ternissent  le  lustre  qu'aurait  eu  sans  eux  la  grande 
dignité  du  maréchalat,  et,  pour  en  revenir  à  la  première 
promotion»  lorsqu'il  reçut  cette  dignité,  que  trente-six 
ans  plus  tard  Sébastiani  devait  achever  de  ravaler,  je 
me  souviens  du  ton  moitié  de  colère,  moitié  de  dédain, 
avec  lequel  le  général  Masséna  répondit  à  mes  félicita- 
tions par  cette  boutade  :  «  Nous  sommes  quatorze  !  » 

Peu  de  jours  après  l'avènement  de  Napoléon  au  trône 
impérial,  Eugène  Beauharnais  passa  à  Orléans  pour 
aller  présider,  à  Blois,  le  collège  électoral  du  départe- 
ment; il  avait  marché  toute  la  nuit  et  s'arrêta  à  l'hôtel 
da  Loiret  pour  déjeuner.  Ayant  demandé  une  pièce  qui 
ne  fût  pas  publique,  et  le  maître  de  cet  hôtel  ne  voulant 
pas  le  faire  monter  plus  haut  que  le  premier  étage, 
entièrement  occupé  par  lord  Ëlgin  et  par  moi,  ma  salle 
i  manger  lui  avait  été  ouverte  ;  il  était  de  suite  venu 
m'en  faire  des  excuses.  De  cette  sorte,  informé  de  son 
arrivée,  j'allai  lui  tenir  compagnie  pendant  son  repas; 
mais  ce  qui  prouve  à  quel  point  j'étais  mauvais  comé- 
dien, c'est  que,  en  me  servant  sans  trop  d'efforts  de  ces 

mots  :  «  l'Empereur  » et  môme  :«Sa  Majesté  TEmpe- 

reur  »,pour  parler  de  Bonaparte,  il  me  fut  impossible 
d'employer  le  mot  d'Impératrice  et  celui  de  Majesté  à 
propos  de  Joséphine,  qui,  malgré  la  transformation  de 
Son  mari  et  sa  communauté  d'honneurs,  restait  pour 
moi  Mme  Bonaparte.  Je  ne  pus  en  demander  des 
nouvelles  qu'en  disant  à  Eugène  :  c  Comment  se  porte 
Ddadame  votre  mère?  >  Cette  maladresse,  pour  ne  pas 

'auto  de  prévoir  si  par  la  suite  je  lui  trouverais  une  meilleure  place. 
I^réval  était  avec  le  général  Delmas  lorsqu'ils  apprirent  que  le 
général  Victor  était  en  pleine  retraite  à  Peschiera  et  criait  très 
fort  contre  ceux  qu'il  accusait  de  sa  défaite.  Avec  son  grand  air 
^e  gentilhomme,  l'ancien  comte  de  Delmas,  devenu  général  repu- 
t^licaio»  s'écria  :  «  Il  y  aura  donc  toujours  du  tambour  dans  cet 
Homme,  qui  ne  fait  du  bruit  que  quand  on  le  bat  t  » 


864    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dire  plus,  le  fit  sourire,  et  j'eus  la  nouvelle  maladresse 
de  rire  moi-même.  Eh  bien,  j'ai  souvent  rappelé  cette 
gaucherie,  et  j'ai  trouvé  bien  d'autres  personnes  que 
moi  qui  l'auraient  de  même  commise.  C'est  que,  relative- 
ment à  Bonaparte,  les  faits  les  plus  extraordinaires  ayant 
exalté  l'imagination,  dépassé  toutes  les  attentes,  boule- 
versé jusqu'à  la  pensée,  on  était  accoutumé  à  le 
comprendre  plus  grand  que  tout  ce  qu'on  avait  consi- 
déré comme  grandeur  ;  mais  pouvait-il  en  être  de  même 
de  sa  femme,  que  rehaussaient  sans  doute  des  qualités 
précieuses,  qu'ornaient  des  grâces  infinies,  mais  qui 
n'en  restait  pas  moins  pour  moi,  comme  pour  tant  d'au- 
tres, Joséphine,  l'ancienne  maîtresse  de  Barras,  celle 
qui,  au  prix  du  commandement  de  Tarmée  d'Italie, 
était  devenue  Mme  Bonaparte,  celle  qui,  pour  un  pot- 
de-vin  de  500,000  francs,  avait  fait  donner  les  fournitures 
de  l'armée  d'Italie  à  cette  épouvantable  Compagnie 
Flachat,  dont  les  vols  effrontés  avaient  causé  l'effroyable 
misère  et  la  famine  de  nos  troupes  lors  du  siège  de 
Gènes  et  avaient  forcé  Masséna  de  traiter  avec  Mêlas? 
Peu  à  peu,  cependant,  [je  me  mis  au  ton  du  jour,  et 
bientôt  il  n'y  eut  plus  rien  d'impérial  que  je  ne 
trouvasse  en  Joséphine. 

Le  21  mai,  j'avais  reçu  l'ordre  de  faire  prêter  à  tous 
les  officiers  de  mon  état-major,  aux  colonels  et  majors 
des  corps  sous  mon  commandement,  aux  officiers  isolés, 
aux  inspecteurs,  aux  receveurs  et  commissaires  des 
guerres  et  entre  mes  mains,  le  serment  prescrit  par  le 
sénatus-consulte  organique  du  28  floréal  ainsi  conçu  : 
«  Je  jure  obéissance  aux  Constitutions  de  l'Empire,  et 
fidélité  à  TEmpereur.  »  Chaque  colonel  ou  major  devait 
recevoir  le  serment  de  ses  officiers  et  le  faire  ensuite 
prêter  par  bataillon  ou  escadron.  L'ordre  portait  encore 
t  de  donner  à  cette  auguste  cérémonie  tout  l'éclat  qui 


ES  L*B09SECK  DE  L'EMFIEE.  )«^ 

coDYieiit  à  un  acte  qui  assors  le  bonheur  de  la  Firniie^  »« 
et  d'eo  dresser  oa  faire  dresser  procès-verbal. 

Le  4  juin,  on  me  témoigna  la  satisfaction  du  roarècluil 
Uorat  quant  i  la  manière  dont  j^avais  fait  exécuter  le$ 
ordres,  et  on  me  prévint  qu'il  allait  donner  conn.nis« 
sanee  de  mon  rapport  à  Sa  Miyesté  TEmpereur. 

Le  42,  je  reçus  l'ordre  de  me  trouver  le  dimanche 
suivant  à  Saint-Cloud,  pour  être  admis  par  Sa  Miyosti.^ 
Impériale  à  la  prestation  du  serment. 

Le  i5,  et  quand  j'eus  fait  le  voyage  d'Orléans  à  Paris« 
on  me  prévint  que  cette  prestation  n'aurait  pas  lieu. 

Le  20,  je  fus  informé  que  le  lendemain  matin ,  à  onxo 
heures  et  demie  du  matin,  S.  M.  TËmpcreur  admettrait 
plusieurs  généraux  et  colonels  à  la  prestation  du 
serment,  et  je  fus  invité  à  me  joindre  à  ceux  qui  à  cet 
effet  venaient  d'être  convoqués  par  ordre  do  S.  A.  I. 
Mgr  le  grand  Connétable. 

Enfin,  le  25  juin,  on  m'apprit  que  j'avain  exprime)  in 
désir  qu'il  fût  chanté  dans  l'église  do  ril^tol  don  Inva- 
lides un  Te  Deum  solennel,  en  actions  do  grAcns  dd 
l'heureux  avènement  de  Napoléon  Donnpnrto  nu  trAnn 
de  r£mpire  français,  mais  que,  pour  concourir  A  donnnr 
à  cette  auguste  cérémonie  (qui  eut  lieu  le  inorcinull 
45  août  à  huit  heures  du  soir)  tout  Téclat  dont  (illn  Hn\i 
susceptible,  il  m'en  coûterait  cinq  jour»  de  ntthUi,.,  On 
le  voit,  dans  ce  travail  d'enfantement  qui  ttv/tlt  pour  but 
de  paraître  accoucher  d'un  empen;ur  Umi  v^rMi«  rlm 
ne  coûta,  ni  les  rôles,  ni  les  parades,  ni  Inn  r^iurmm,  ni 
les  écritures,  ni  les  actes,  ni  T/irgent,  fûi^^^  mliiï  iU*ii 
autres;  et  c'est  ainsi  que,  en  redoublant  dV^forin  |i/;Uf 
donner  aux  grimaces  Yexpramïou  et  la  jo)^  du  Mlit*, 
pour  dissimuler  la  forée  et  pour  éUftêtft'r  l««  ^H^  d/f 
la  France  réduite  à  mettre  fàt$  u^tnAa  Uf$  $fêtiHt*i  tpêntin 
n'avait  pas  conçu,  c'eut  airitii«  âH^^H^  ^u'i^h^^i^  fUi 


S66    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

s'opérer  cette  espèce  de  délivrance  qui  devait  finir  par 
la  plus  terrible  sujétion  aux  plus  implacables  ennemis 
de  notre  France.  Mais  de  telles  pensées,  de  semblables 
terreurs,  étaient  hors  de  la  prévision  des  hommes; 
comment  deviner,  en  effet,  que  le  plus  grand  homme  des 
temps  modernes  deviendrait  le  singe  des  plus  petits  rois 
vaincus  par  lui;  que  sa  haute  raison  céderait  aux 
vanités  les  plus  infimes;  que  ce  chef,  à  l'entraînement 
duquel  aucune  bonne  volonté  ne  résistait,  arriverait  à 
rebuter  les  plus  grands  enthousiasmes;  que  ce  vainqueur 
qui  épouvantait  Tunivers  rendrait  Tespérance  à  ses 
ennemis  les  plus  abattus  ;  qu'il  continuerait  la  guerre 
quand  les  sacrifices  de  toute  nature,  l'épuisement 
général,  le  dégoût  des  soldats  comme  des  chefs,  ne  lui 
en  laissaient  plus  les  moyens;  qu'il  rejetterait  la  paix 
quand  il  n'y  avait  plus  pour  lui  de  salut  qu'en  elle,  et 
cela  parce  qu'un  des  plus  plats  de  ses  adulateurs  au- 
rait la  bassesse  de  lui  dire  :  «  Et  votre  étoile.  Sire  ?  > 

Qui  donc,  en  1804,  pouvait  avoir  de  pareilles  pensées, 
alors  que  l'étonnement  et  l'extase,  la  confiance,  le  res- 
pect et  l'obéissance  subjuguaient  irrésistiblement  pres- 
que tous  les  sujets  de  l'Empire?  Quel  exemple,  notam- 
ment, que  celui  de  mon  chef  direct  Murât  qui,  pour 
prix  de  son  dévouement,  plus  encore  que  comme  con- 
séquence de  son  mariage  (1),  était  devenu,  en  peu  de 
mois,  général  de  division,  gouverneur  de  Paris,  général 
en  chef,  maréchal  d'Empire,  grand -croix  de  la  Légion 


(i)  Aucun  des  autres  beaux-frères  de  l'Empereur  D'à  eu  une  for- 
tune comparable  à  celle  de  Mural.  Le  clerc  est  mort  à  Saint- 
Domingue,  commandant  une  fatale  expédition;  Bacciochi  n'a 
jamais  obtenu  de  situations  élevées;  le  prince  Borghèse  n'a  été 
que  gouverneur  général  du  Piémont;  et  cependant,  de  tous.  Murât 
était  le  seul  prédestiné  à  trahir  Napoléon,  après  avoir  reçu  de  lui, 
comme  compléments  à  tant  de  faveurs,  un  grand-duché,  puis  un 
royaume. 


DISTRIBUTION   DES  CROIX.  361 

d*honnenr,  grand  amiral,  grand  connétable,  prince, 
altessesérénissime,  altesse  impériale!  Qui  n'eût  été  aveu* 
glé  par  le  spectacle  de  cette  éclatante  fortune? 

J'ai  raconté  comment  j'avais  reçu  ma  nomination  de 
membre  de  la  Légion  d'honneur.  Depuis  lors,  cédant 
aaz  instances  de  mon  père,  j'avais  écrit  au  Premier 
Consul  pour  établir  mes  titres  au  grade  d'officier,  et,  en 
réponse,  je  reçus  l'avis  de  ma  nomination  de  comman- 
dant (1),  le  plus  élevé  des  grades  qui  fussent  dévolus 
au  généraux  de  brigade,  dont  plusieurs  ne  furent 
qa'ofQciers,  dont  quelques-uns  ne  furent  que  cheva- 
liers, alors  que  cinq  ou  six  généraux  de  brigade  ou 
môme  de  division  (le  général  La  Poype,  par  exemple) 
ne  furent  pas  même  légionnaires.  Le  grade  de  com- 
mandant était  d'autant  plus  agréable,  à  cette  époque, 
que  les  grands  officiers  ne  portaient  que  la  croix  d'or  à 
la  boutonnière,  et  qu'en  apparence  on  n'était  précédé  que 
par  les  grands-croix,  très  peu  nombreux.  Je  fus  donc 
traité  aussi  bien  que  je  pouvais  l'être,  et  mieux  que  je 
nel'espérais,  et  j'ai  toujours  été  convaincu  que  j'avais  dû 
cette  faveur  à  Murât  et  à  cette  circonstance  que  Berthier 
était  resté  étranger  au  travail  de  la  première  division. 
Par  la  suite,  Berthier  n'a  jamais  permis  que  je  dépas- 
sasse ce  grade. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  ce  fait,  et  pour  donner  plus  de 
prix  à  ces  décorations,  l'Empereur  résolut  de  les  distri- 
buer lui-même  à  tous  ceux  qui  pourraient  les  recevoir 
de  lui.  Employé  dans  la  division  dont  Paris  était  le 
qiiartier  général,  je  fus  appelé  pour  la  première  de  ces 
distributions,  qui  se  fit  aux  Invalides,  et  j'ai  encore  le 
^ban  que  toucha  Napoléon  en  me  remettant  ma  croix. 
Je  me  souviens  des  sentiments  qui  nous  assaillirent 

(1)  Ce  titre  a  été  remplacé  à  la  Restauration  par  celui  de  com- 
"^aodeur. 


368    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

alors.  J'ai  essayé  de  donner  l'idée  des  premières  mé- 
fiances, des  inquiétudes  auxquelles  je  n'avais  pas  échappé 
plus  que  d'autres;  mais,  à  dater  de  ce  jour,  Tère  s'ouvrait 
pour  nous,  l'ère  de  la  foi  nouvelle.  Je  vois  encore  sur 
ce  trône  resplendissant  et  fondé  par  tant  de  triomphes, 
je  vois  encore  la  figure  éternellement  imposante  de  cet 
homme  au  puissant  regard  et  qui  ne  semblait  plus  être 
homme  que  par  la  forme  ;  je  le  vois,  dans  son  costume 
inusité,  relevant  à  la  fois  et  la  gloire  de  l'aigle  romain, 
dont  il  recommençait  le  vol,  et  la  splendeur  de  la  cou- 
ronne de  César,  dont  il  avait  armé  sa  tète  immense. 

Cette  cérémonie  fut  entièrement  belle.  Le  local  ajou- 
tait encore  aux  impressions  qu'elle  ne  pouvait  manquer 
de  produire;  des  milliers  de  drapeaux,  dont  cette  église 
des  Invalides  était  comme  obscurcie,  se  trouvaient  là 
comme  la  justification  de  ce  prix  décerné  aux  plus 
nobles  services.  Hélas!  dix  ans  plus  tard,  ils  devaient 
être  non  pas  reconquis  par  des  actions  d'éclat  égales  à 
celles  qui  nous  avaient  valu  leur  conquête,  mais  volés  en 
masse  par  ces  mêmes  ennemis  auxquels  on  les  avait  pris 
et  qui  n'avaient  pas  su  les  défendre  :  souvenir  à  jamais 
détestable  pour  les  Français  qui  ont  vu  cette  église 
pavoisée  d'une  telle  gloire  et,  dix  ans  après,  si  honteu- 
sement dépouillée  avec  le  consentement  non  pas  tant  de 
Louis  XVIII  que  de  sa  désastreuse  séquelle. 

Au  sortir  des  Invalides,  un  grand  dîner,  donné  par 
Murât,  réunit  à  Neuiliy  tous  les  généraux  et  officiers 
supérieurs  de  la  première  division  qui  venaient  d'être 
décorés,  et  ce  fut  dans  l'enivrement  de  l'enthousiasme 
que  l'on  porta  des  toasts  auxquels  Murât  et  sa  char- 
mante Caroline  furent  associés. 

Le  lendemain  devait  se  faire,  à  Orléans,  l'inaugura- 
tion de  la  statue  en  bronze  de  Jeanne  d'Arc,  statue 
mesquine  de  proportions,  absurde  d'attitude,  médiocre 


STATOE  DE  JEANNE  D'ARC.  369 

d'exécution,  et  qu'on  dut  reléguer  dans  un  renfoncement 
de  la  place  du  Martroy  pour  éviter  qu'elle  ne  fût  dévo- 
rée par  i'espace  si  on  l'avait  placée  au  milieu  (1).  Il  était 
neuf  heures  quand  il  me  fut  possible  de  quitter  Neuilly, 
dix  heures  et  demie  quand  je  pus  partir  de  la  rue  Saint- 
Antoine  où  je  logeais;  quoique  de  nuit,  et  grâce  à  un 
courrier,  je  brûlai  la  route  en  moins  de  dix  heures.  A 
huit  heures  du  matin  j'entrais  à  Orléans,  à  neuf  heures 
je  sortais  du  bain,  à  dix  heures  j'étais  en  grand  cos- 
tume chez  le  préfet.  Je  ne  me  rappelle  pas  ce  que  fut 
l'inauguration;  elle  dut  me  paraître  assez  insipide,  car 
die  retardait  d'un  jour  de  plus  la  célébration  de  mon 
mariage.  Les  délais  qui  nous  étaient  imposés  se  trou- 
vaient écoulés;  nous  y  avions  ajouté  ceux  que  les  con- 
venances pouvaient  exiger,  et,  le  lendemain,  j'allais  par- 
tir pour  Tours,  d'où  je  ramènerais  Zozotte. 

J'avais  eu  grand'peine  à  découvrir  à  Orléans  un  ap- 
partement qui  me  parût  digne  d'elle.  Les  rues  sont 
tristes  comme  les  habitants,  et  je  ne  me  décidais  pas  à 
y  loger  la  gaieté  de  Zozotte,  quand  on  m'indiqua  l'an- 
cien séminaire,  belle  bâtisse  entre  une  vaste  cour  et  un 
grand  jardin.  Je  pus  y  faire  installer,  outre  les  cuisines, 
les  écuries  et  communs,  un  rez-de-chaussée  avec  entre- 
sol, salle  à  manger  de  vingt-quatre  couverts,  grand 
salon,  boudoir  et  sorties  sur  le  jardin;  le  reste  du  bàti- 
Qienl  et  les  ailes  n'étaient  occupés  que  par  un  magasin 
niilitaire  et  la  famille  d'un  capitaine  du  génie.  C'était 
donc  une  installation  convenable,  discrète  et  gaie.  Après 
[^  cérémonie  de  Jeanne  d'Arc,  j'avais  passé  le  reste  du 
jour  et  une  partie  de  la  nuit  à  tout  disposer  pour  qu'il 

(0  Cette  statue,  exécutée  par  Gois  fils,  fut  transférée  en  avant 
""  pont  sur  la  rive  tçauclic  do  la  Loire,  et  la  place  du  Marlroy 
'^f'I.en  lojo,  une  nouvolle  statue  de  proportions  plus  grand  io.^c:^, 
^'ivr©  du  Bculpteor  FoyaUcr.  (Ed.) 

m.  24 


870    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   TIIIÉBAULT. 

n'y  eût  pour  ainsi  dire  qu'à  ouvrir  les  portes  toutes 
grandes  devant  Zozotte,  et  que  tout  fût  prêt  pour  elle. 
Pour  la  recevoir,  je  laissai  mon  cocher,  Jacques  Dewinl, 
un  domestique,  une  cuisinière  (sa  femme  de  chambre  et 
sa  mulâtresse  noire  étaient  près  d'elle)  ;  j'avais  déjà  re- 
tenu la  calèche  qui  nous  ramènerait  en  poste  et  j'empor- 
tais tout  ce  que  Zozotte  avait  désiré  pour  sa  corbeille, 
c'est-à-dire,  et  indépendamment  des  blondes  et  des  den- 
telles, des  gants,  des  éventails  et  des  coquetteries  de 
toilette,  trois  robes,  une  parure  en  coquilles,  alors  de 
mode;  une  en  pierres  de  couleur,  une  en  perles  fines  et 
camées,  un  petit  cachemire,  et  enfin  un  grand  cachemire 
rouge,  très  beau  de  tissu,  de  couleur,  de  dessin  et  de 
bordures.  Je  fus  assez  heureux  pour  que  tout  cela  fût 
bien  accueilli,  quand  on  le  déballa  chez  M.  Chenais  où 
j'étais  descendu. 

J'occupais  la  chambre  de  la  tour,  et  dans  l'escalier  de 
cette  tour  se  trouvait  une  porte  communiquant  à  l'ap- 
partement de  Zozotte.  Cette  porte  avait  été  fermée  à 
clef,  ce  qui  était  très  naturel;  mais,  en  plus,  M.  Chenais 
l'avait  clouée,  ce  qui  nous  amusa  fort,  lorsque  nous 
l'apprîmes,  c'est-à-dire  lorsque,  après  la  cérémonie  du 
mariage,  il  vint,  avec  de  grandes  tenailles,  arracher  les 
clous  qu'il  avait  plantés  très  à  fond  et  de  sa  propre 
main(i).  Nous  n'avions  seulement  pas  pensé  à  nous  en 
apercevoir,  et,  sans  avoir  cherché  à  l'ouvrir,  nous  avions 
pendant  des  heures  jasé  à  travers  cette  porte,  pendant 

(1)  Cetto  précaution  D*était  pas  une  mesure  spéciale  prise  contre 
nous,  mais  bien  plutôt  un  trait  du  caractère  de  M.  Cheuais.  En 
voyage  il  portait  toujours  avec  lui  un  sac  d'outils,  de  vis  et  de 
clous.  Dès  qu'il  arrivait  dans  sa  chambre  d'hôtel,  s'il  trouvait  uoe 
porte  do  communication  qui  l'inquiétait,  il  la  vissait,  de  même 
que,  s'installant  dans  cette  chambre,  et  môme  pour  un  jour,  comme 
s'il  allait  y  passer  sa  vie,  il  eui'ouyait  des  clous  tout  autour  pour 
pendre  ses  habits. 


SECOND   MARIAGE.  371 

qoe  tout  le  monde  dormait  dans  la  maison.  Il  fallut 
encore  subir  le  temps  de  la  rédaction  et  de  la  signature 
du  contrat,  et  ce  ne  fut  que  le  troisième  jour  après  mon 
arrivée  que  notre  mariage  fut  célébré,  ayant  pour  té- 
moins, de  mon  côté,  le  général  Liébert  et  le  préfet,  M.  de 
Pommereul.  Ma  croix  de  commandant,  ou  plutôt  mon 
c  étoile  >,  comme  on  disait  alors,  ût  d'autant  plus  d'ef- 
fet qu'elle  était  la  première  paraissant  à  Tours  et  la 
seule  qui  y  parût  pendant  les  sept  jours  que  je  restai 
dans  la  ville.  Les  curieux  se  la  montraient  et  se  bouscu- 
laient pour  la  voir. 

Quatre  jours  de  grands  dîners  donnés  et  reçus  sui- 
virent; enfin  je  partis  avec  cette  ravissante  créature 
dans  le  délire  et  l'ivresse;  nous  courions,  l'un  et  l'autre, 
vers  un  avenir  fécond  en  jouissances  surnaturelles, 
mais  aussi  en  cruelles  et  déchirantes  épreuves. 


CHAPITRE  XIII 


Nous  avions  quitté  Tours  comme  des  amoureux  en-, 
chantés  d'avoir  échappé  aux  empressements  de  leurs 
parents  et  amis,  aux  obligations  des  convenances  so- 
ciales, pour  se  retrouver  enftn  dans  ce  délicieux  tôte-àr 
tète  qui  vaut,  à  lui  seul,  tout  le  reste  du  monde.  Cepen- 
dant nous  n'étions  pas  moins  pressés  d'atteindre  Orléans, 
où  seulement  nous  serions  vraiment  installés  dans  la 
possession  de  notre  amour  et  de  nous-mêmes;  or, 
tandis  que  nous  dînions  à  Blois,  nous  fûmes  dépassés 
par  une  voiture  de  poste  qui  prit  les  seuls  chevaux  dis- 
ponibles dans  plusieurs  relais  et  nous  causa  deux  heures 
de  retard  et  mille  impatiences.  Ënfm  nous  arrivâmes  à 
Orléans,  où  j'eus  encore  une  fois  le  bonheur  de  voir 
Zozotte  ravie  de  tout  ce  que  j'avais  préparé  pour  elle. 
Un  piano  neuf  dans  l'appartement  et  surtout  deux  beaux 
chevaux  d'attelage  dans  l'écurie,  une  calèche  et  des 
harnais  de  luxe  dans  la  remise,  la  transportèrent  de 
ioie.  Nous  en  étions  là  de  notre  prise  de  possession  lors- 
qu'on m'annonça  le  colonel  Lallemand.  C'était  lui  qui, 
depuis  Blois,  nous  avait  enlevé  les  chevaux  et  qui,  ayant 
vidé  sa  bourse  à  forcer  les  relais,  venait  me  demander 
de  l'argent  pour  gagner  Paris  où  il  amenait  d'Amérique 
sa  femme  el  sa  belle- mère.  Dans  les  circonstances  ana- 
logues où  je  me  trouvais,  ce  devait  être  une  cause  d'in- 
térêt de  ma  part;  mais,  s'il  avait  conduit  sa  femme  avec 


ENTRÉE  EN  MÉNAGE.  378 

honneur,  il  m'avait  empêché  de  conduire  aussi  bien  la 
mienne,  et  je  ne  fus  qu'à  moitié  fâché  d'être,  à  ce  mo- 
ment, c'est-à-dire  après  toutes  les  dépenses  du  mariage, 
assez  démuni  d'argent.  J'eus  un  prétexte  tout  naturel 
pour  réduire  au  strict  nécessaire  la  somme  qu'il  me 
fallut  prêter^  et  bien  m'en  prit,  car  je  fus  cinq  ans  sans  la 
revoir. 

Le  lendemain  ayant  été  accordé  au  repos,  les  jours 
suivants  furent  consacrés  aux  visites,  qui  devinrent  au- 
tant de  triomphes  pour  cette  ravissante  Zozotte.  Puis 
deux  mois  se  passèrent.  Zozotte,  obsédée  par  l'idée  fixe 
d'être  mère  et  d'avoir  une  fille,  et  voyant  que  ses  vœux 
tardaient  à  se  réaliser  selon  son  gré,  Zozotte  commen- 
tait à  se  désespérer,  se  plaignait  «  de  ce  que  le  mariage 
le  plus  désiré  n'eût  servi  qu'à  lui  révéler  sa  stérilité  ». 
Un  mois  après,  elle  entamait  une  grossesse,  et  c'est  alors 
qu'elle  me  dit  d'un  air  embarrassé,  presque  piteux,  et 
qui  me  parut  si  drôle  tant  il  différait  de  ses  précédentes 
impatiences  :  c  Allons,  me  voilà  convaincue  d'avoir  subi 
le  joug  du  mariage.  *  Au  reste,  c'était  là  son  vrai 
charme,  tout  de  contraste. 

Plus  que  jamais  et  pour  le  bon  fonctionnement  du 
nouvel  Empire,  l'ordre  et  la  discipline  furent  sévèrement 
prescrits  dans  toutes  les  branches  de  l'administration. 
En  ce  qui  concernait  les  troupes,  on  multiplia  les  inspec- 
tions ayant  pour  but  de  reconnaître  les  besoins  des 
corps  relativement  à  l'habillement,  l'équipement,  l'ar- 
mement, l'instruction,  et  relativement  au  jugement  à  por- 
ter sur  chaque  officier,  à  la  comptabilité,  aux  réformes 
à  opérer,  abus  à  arrêter,  améliorations  à  proposer,  etc. 
Or,  le  i7  août,  le  ministre  de  la  guerre  ordonna  que  des 
généraux  choipis  par  le  maréchal  Murât  seraient  char- 
gés d'inspecter  les  corps  et  dépôts  faisant  partie  de  la 
première  division  militaire,  et,  pour  le  40*  régiment  d'in- 


874    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

fanterie  et  le  3*  régiment  de  hussards,  je  me  trouvai 
chargé  de  cette  opération. 

Dans  toute  ma  carrière  je  n'avais  eu  à  m'occuper  que 
de  l'administration  d'une  compagnie;  c'était  en  temps 
de  guerre,  pèle- mêle  avec  l'ennemi,  et  je  ne  m'étais 
occupé  que  du  service  de  guerre  et  de  combats;  ainsi, 
n'ayant  jamais  assisté  à  un  conseil  d'administration  ni 
passé  une  inspection,  j'étais  tout  à  fait  étranger  à  la 
comptabilité  d'un  corps.  D'autre  part,  la  dernière  inspec- 
tion du  40*  de  ligne  avait  été  faite  par  le  général  Suchet 
avec  une  compétence  transcendante,  et,  quoique  beau- 
coup moins  préparé,  je  ne  voulais  pas  faire  moins  bien 
que  lui.  Je  n'eus  qu'une  ressource,  celle  de  prendre  une 
leçon;  je  fis  réunir  le  Conseil  d'administration,  j'annon- 
çai franchement  que  j'étais  chargé  d'une  mission  pour 
laquelle  j'avais  besoin  d'une  préparation,  et  pendant 
deux  heures  je  fis  des  questions  au  major  et  à  chacun 
des  autres  membres  du  Conseil.  Devenant  plus  précis  à 
mesure  que  j'apercevais  des  lumières  nouvelles,  exami- 
nant les  registres  d'après  les  réponses  et  vérifiant  les 
réponses  d'après  les  registres,  j'arrivai  à  me  pénétrer 
si  bien  de  leur  enseignement,  que  j'embarrassai  à  plu- 
sieurs reprises  mes  maîtres,  et  que,  le  lendemain,*en  les 
examinant  pour  mon  inspection  générale,  je  leur  parus 
un  interrogateur  redoutable.  Le  major  finit  même  par 
me  dire  qu'il  avait  eu  affaire  à  des  généraux  très  craints 
par  les  corps;  mais  que  leur  inspection  n'était  ni  plus 
approfondie,  ni  plus  complète,  ni  plus  sévère  que  n'était 
la  mienne. 

Bien  moins  prêt  encore  pour  la  cavalerie  que  pour 
l'infanterie,  je  dus  à  Chartres  me  faire  également  élève 
avant  d'être  maître,  et  j'eus  le  bonheur  de  m'en  tirer 
avec  assez  d'honneur  pour  que  le  général  en  chef  et  le 
ministre  de  la  guerre  m'en  témoignassent  leur  satisfac- 


INSPECTIONS.  ai5 

lioD.  Tous  les  ordres  que  j'avais  laissés  furent  approu- 
vés;  rien  n'y  fut  changé  ni  ajouté;  de  nouveaux  ordres 
eurent  miîme  pour  objet  de  prescrire  la  ponctuelle  exé- 
cution des  miens.  Et,  à  mon  premier  voyage  d  Paris,  il 
D'y  eut  pas  jusqu'aux  commis  des  bureaux  des  inspec- 
tions qui  ne  me  fissent  leurs  compliments.  Je  n'avais 
pas  eu  tant  d'ambition  ;  tout  ce  quej'avaisdésiré,  c'était, 
ce  qui  est  si  nécessaire  à  l'autorittS  d'un  chef,  ne  pas  être 
mis  en  échec  vis-à-vis  de  mes  troupes. 

En  môme  temps  qu'étalent  ordonnées  ces  mesures 
administratives,  s'csécutait  tuut  ce  qui  pouvait  complé- 
ter la  transition  du   régime  consulaire  au  régime  impé- 
rial. C'est  vers  le  milieu  de  septembre  (on  disait  encore 
fructidor)  que  les  jugements  des  conseils  de  guerre,  des 
h  conseils  de  révision  et  des  commissions  militaires  por- 
f  lèrent  :  t  De  par  l'Empereur  •,  û  la  place  de  :  ■  Au  nom 
rde  la  République  française  >.  De  même  disparurent  les 
r  gravures   et   devises  dont  pres(]uc  tous  les  généraux 
'  avaient  orné  leur  papier,  et  les  <  Liberté,  Égalité  i,  qui 
\  <lepuis  dis  ans  avaient  survécu  aux  Formules  de  1'  ■  Une 
*  «t  indivisible  •  ou  de  •   Fraternité  ou  la  mort  >,  cette 
dernière  si  bien  caractérisée  par  ce  mot  :  •  Sois  mon 
■  frère,  ou  je  te  lue  (1).  •  De  même  le  retour  en  l''r,ini;e 
Ld6  milliers  d'étrangers,  affamés  de  plaisirs,  ramtuait 


(1)  Bien  aprt(  l'élablissement  do  l'Empire,  alors  qu'il  n'y  avait 
Aijk  riea  de  moioa  républicain  quo  les  Tuilsries,  dea  masures.  i]ui 
(JéshoDoraisnt  l'ibord  de  ce  cliAtanu  du  cùté  de  l'est,  et  servaient  de 
la^BS  lie  porliurs  et  de  corps  du  gftrile,  Ëtuienl  uucore  iMibouilléus 
{elle  reEléreat  jusqu'au  coiisliudioa  do  la  Lello  {fi'ille qui  les  a 
remplatsËes)  par  uuc  grande  diablesse  de  :  •  Frateiuilù  ou  lu 
I  oort.  ■  Celle  iascriptioa  èluit  peiute,  je  croÎR,  co  lettres  rouges  de 
.  Kag.  Reitit!  l  je  ne  sais  coiiinicDl.  mes  jeux  se  Ilxaieut  sur  elle 
cbique  Cois  qoeje  me  retrouvais  sur  la  place  du  Carrousel,  bI  elle 
te  semblait  d'autant  plus  ïiguillcative  que.  dans  lua  pensée,  elle 
tDathém  a  lisait  aussi  bien  les  ciagcratioas  passées  que  les  eicig6- 
taiîQQg  préâeules  et  colles  qai  devaJeol  suivre. 


376    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

l'habitude  du  mot  «  monsieur  >,  et,  tout  en  continuant 
à  compter  les  dates  ofQcielles  par  les  mois  républicains, 
on  en  était  revenu  à  Tusage  de  distinguer  les  jours  par 
ceux  de  la  semaine,  c'est-à-dire  de  substituer  les  semaines 
aux  décades,  ce  qui,  depuis  le  Concordat  et  par  le 
rétablissement  des  dimanches,  était  d'ailleurs  inévi- 
table. 

Le  couronnement  de  l'Empereur  devait  être  le  coa- 
ronnement  de  l'œuvre,  et  entre  mes  deux  inspections 
j'avais  été  prévenu  que  ce  couronnement  devait  se  faire 
vers  le  milieu  d'octobre.  J'avais  reçu,  pour  y  assister, 
une  de  ces  invitations  qui  équivalent  à  des  ordres;  j'avais 
même  été  chargé  de  prendre  les  dispositions  prépara- 
toires pour  la  formation  des  députations  que  le  40*  de 
ligne  et  le  3'  de  hussards,  comme  tous  les  autres  régiments 
dcTarmée,  devaient  envoyer  à  Paris(i)  en  vue  d'assisterà 
la  cérémonie.  On  annonçait  des  fêtes  magnifiques;  j'avais 
résolu  d'y  faire  assister  ma  femme;  mais,  pour  qu'elle 
ne  voyageât  pas  sans  moi,  surtout  pour  ne  pas  la  quitter, 
je  pris  le  parti  de  l'emmener  à  Chartres,  d'où  nous  nous 
rendrions  ensemble  à  Paris.  Un  accident  retarda  notre 
départ.  La  rue  de  l'Évêché,  dans  laquelle  nous  demeu- 
rions, était  partagée  par  un  ruisseau  très  profond,  que 
Jacques,  alors  mon  cocher,  coupait  avec  soin;  toutefois, 
par  une  gaieté  inattendue,  un  des  chevaux  mit  ces  pré- 
cautions en  défaut;  la  secousse  fut  violente;  des  dou- 
leurs suivirent,  il  fallut  qucZozotte  passât  neuf  jours  sur 
une  chaise  longue  ;  et  quand,  après  quelques  autres  jours 


(1)  Ces  députatioDs  furent  de  seize  hommes  par  régiment,  sa- 
voir :  huit  grcDadiers  ou  cavaliers;  quatre  sous-ofBciers  et  qualre 
ofQciers;  les  colonels  et  majors  (lieutenants-coloDels)  compris; 
elles  devaient  être  composées  de  préférence  de  membres  de  la  Lé 
gion  d'honneur;  elles  devaient  porter  avec  elles  les  drapeaux  oa 
guidons  de  leurs  corps. 


LES  FÊTES  DU  SACRE.  ZTl 

de  méDagement,  nous  pûmes  partir  pour  Chartres,  ce 
fat  à  petites  journées,  avec  toutes  sortes  de  soins  et  de 
précautions. 

Le  préfet  d'Eure-et-Loir,  M.  Delaitre,  qui  avait  à 
Chartres  une  grande  représentation,  nous  avait  fait 
attendre  à  l'entrée  de  la  ville  pour  nous  forcer  de  des- 
cendre à  la  préfecture,  malgré  le  refus  que  j'avais  opposé 
i  une  invitation  écrite.  L'élégance,  la  recherche,  les 
bonnes  grâces  qui  présidèrent  à  notre  réception  furent 
telles  qu'elles  nous  constituèrent  envers  notre  hôte  une 
dette  de  gratitude  et  d'attachement,  et  que,  pendant  la 
quinzaine  consacrée  à  mon  inspection,  Zozotte  oublia 
tout  à  fait  les  secousses  du  ruisseau  d'Orléans  et  se 
trouva  prête  à  franchir  en  un  jour  les  vingt-deux  lieues 
qui  séparent  Chartres  de  Paris.  Quatre  chevaux  des 
équipages  du  3*  de  hussards  nous  conduisirent  au  premier 
relais,  où  nous  attendaient  d'autres  chevaux  envoyés  à 
mon  insu  par  le  major  Gérard;  nous  rattrapâmes  ainsi 
la  poste  qui  nous  conduisit  jusqu'à  Versailles,  d'où  nos 
chevaux  nous  amenèrent  à  Paris;  mais,  malgré  la  rapidité 
de  cette  course,  nous  n'avions  pas  regagné  les  jours  de 
retard,  et,  si  le  sacre  n'eût  été  remis,  nous  serions  arrivés 
quand  il  n'eût  plus  été  temps  d'y  assister.  On  était  au 
21  octobre  1804. 

J'avais  fait  retenir  un  logement  et  fixé  douze  francs 
par  jour  pour  les  deux  pièces  qui  nous  étaient  néces- 
saires; mais,  à  ce  prix,  on  n'avait  pu  louer  que  deux  cabi- 
nets, dont  un  à  cheminée  et  que  la  fumée  rendait  inte- 
nable. En  entrant  dans  ce  taudis,  Zozotte  fondit  en 
larmes.  Désespéré,  je  me  mis  à  parcourir  tous  les  hôtels 
Sarnis  de  la  Chausséc-d'Antin  et  du  quartier  avoisinant; 
je  ne  trouvai  de  vacant  qu'une  chambre  convenable  et 
J^ans  laquelle  nous  nous  réfugiâmes;  puis,  après  trois 
jours  de  recherches,  je  découvris  enfin  dans  des  man- 


S7S    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

sardes  de  la  rue  d'Amboise,  et  pour  quinze  francs  par 
jour,  de  quoi  nous  loger. 

Certainement  il  n'est  personne  ayant  habité  Paris  pen- 
dant le  couronnement  qui  n'en  conserve  un  inefîaçable 
souvenir.  Un  soldat  de  la  Révolution  élevé  sur  le  pavois 
par  les  vœux  ou  les  adhésions  de  près  de  quatre  mil- 
lions de  signataires,  et  cette  puissance  colossale  sacrée 
par  un  pape,  sanctionnée  par  l'Europe,  est  un  pro- 
dige dont  l'histoire  n'offre  que  cet  exemple.  Toutefois,  si 
l'esprit  ne  pouvait  suffire  à  toutes  les  impressions  d'un 
pareil  moment,  peu  de  bourses  pouvaient  suffire  à  tout 
ce  qu'il  nécessitait  de  dépenses.  Le  renchérissement  n'atr 
teignit  pas  seulement  les  logements,  mais  tout  ce  qui 
tenait  à  la  nourriture,  aux  fourrages  et  surtout  à  la  toi- 
lette des  dames,  et  ce  renchérissement  se  soutint  trois 
mois,  au  lieu  de  cinquante  jours  qu'il  aurait  duré  si  le 
sacre  n'avait  pas  été  deux  fois  remis  et  en  somme  retardé 
de  quarante  jours.  Pour  ma  part,  je  fus  d'autant  plus  en 
déficit  que,  si  le  prix  de  notre  gîte  et  de  tout  le  reste  se 
trouvait  en  partie  doublé  ou  quintuplé,  le  temps  que 
nous  pensions  passer  à  Paris  se  trouva  triplé,  ce  qui  me 
conduisait  à  dépasser  de  beaucoup  le  sacrifice  auquel  je 
m'étais  résigné;  j'avais  destiné  dix  mille  francs  à  ce  sé- 
jour, qui  m'en  coûta  près  de  trente-trois  mille.  Il  est  vrai 
que  Murât  m'avait  annoncé  une  forte  indemnité,  prévue 
à  vingt  mille  francs  pour  les  généraux  de  brigade  de  la 
première  division  qui,  comme  moi,  avaient  ordre  de  sé- 
journer; cette  gratification,  dans  l'espoir  de  laquelle 
chacun  calcula  moins  ses  dépenses,  consista  pour  moi  en 
une  médaille  d'or,  grande  comme  une  pièce  de  cinq  sols, 
d'une  valeur  de  sept  francs  cinquante  centimes,  médaille 
que,  dans  mon  désappointement,  je  fixai  à  Taide  de 
petites  bandes  sur  la  feuille  de  papier  contenant  l'ordre 
de  me  rendre  au  couronnement,  et  au  bas  de  cet  ordre 


REPRESENTATION   COUTEUSE.  879 

j'écrivis  le  relevé  de  mes  dépenses,  parmi  lesquelles 
figuraient  :  deux  mille  neuf  cent  cinquante  francs  pour 
ma  quote-part  de  la  fête  que  les  généraux  des  armées  de 
terre  et  de  mer  donnèrent  à  l'Empereur  dans  la  salle  de 
spectacle  de  la  rue  Chantereine;  autant  pour  les  nou- 
f eaux  uniformes,  etc.,  qui  me  furent  nécessaires;  autant 
pour  la  toilette  de  ma  femme  au  seul  bal  des  maréchaux; 
pour  chaque  fête,  il  fallait  un  costume  nouveau,  et  on 
payait  cinquante  et  soixante  francs  une  coiffure  de 
femme. 

Je  ne  décrirai  pas  le  mouvement  immense  qui,  au 
milieu  de  toutes  les  somptuosités  humaines,  marqua 
ces  trois  mois.  C'était  après  la  simplicité  crasse  du  Co- 
mité de  salut  public,  après  les  chétives  parades  du  Direc- 
toire et  les  préludes  du  Consulat,  l'explosion  du  retour 
à  toutes  les  prodigalités  du  faste;  assez  d'autres  sans  moi 
rappelleront  ce  luxe,  qui  du  reste  se  soutint,  si  même  il 
n'augmenta  pendant  la  durée  de  l'Empire. 

Unequestion  nous  occupa  sérieusement,  et  ce  fut  celle 
de  savoir  si  je  conduirais  ma  femme  aux  Tuileries.  Un 
ordre  du  jour  de  la  première  division  annonça  que  l'im- 
pératrice recevait  le  soir  les  femmes  des  généraux  em- 
ployés dans  cette  division.  C'était  une  sorte  d'ordre. 
11  m'importait  peut-être  plus  qu'à  tout  autre  d'y  déférer, 
parce  qu'on  me  regardait  comme  peu  afTectionné  à  TEm- 
pereur,  et  parce  que  ma  femme  aurait  d'autant  plus 
certainement  été  distinguée  par  rinipératrice  qu'elle 
était  créole  comme  celle-ci,  et  que  son  esprit  et  ses  grâces 
étaient  enchanteurs.  Toutefois  je  fus  retenu  par  cette 
pensée  que  Zozotte  était  trop  jolie  pour  que  je  dusse 
désirer  la  produire  à  cette  Cour,  et  elle  fut  assez  raison- 
nable pour  ne  pas  ajouter  cette  grande  dépense  aux 
autres  dépenses  de  ce  trop  coûteux  séjour.  Beaucoup  de 
gens  nous  ont  condamnés,  et  ils  avaient  raison  sous  le 


8S0    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAIi  BARON   THIÉBAULT. 

rapport  de  l'ambition,  de  l'argent,  des  honneurs,  de  la 
carrière  enQn;  mais  avais-je  tort,  moi  qui  voulais  surtout 
le  bonheur  intime?  Zozotte  ne  se  rendit  pas  non  plus  à 
Notre-Dame,  pour  la  cérémonie  du  sacre;  dans  sa  posi- 
tion, elle  ne  pouvait^  au  milieu  d'une  effrayante  cohue, 
s'engouffrer  pour  plus  de  dix  heures  dans  l'église,  et 
c'est  chez  les  dames  O'Connell,  de  leur  jardin  donnant 
sur  le  boulevard,  qu'elle  vit  rentrer  le  cortège.  Bien 
entendu,  j'assistai  non  seulement  à  cette  cérémonie,  dans 
laquelle  Napoléon,  à  la  barbe  de  tous  les  évêques  et 
archevêques  de  France,  en  présence  du  Pape  et  par  une 
exactitude  historique  dont  il  n'a  pas  toujours  donné 
l'exemple,  se  couronna  de  ses  propres  mains;  mais  je 
fus  aussi  du  cortège  (1)  de  TEmpereur,  se  rendant  des 
Tuileries  à  Notre-Dame  par  la  rue  Saint-Ilonoré. 

Cet  imposant  état-major,  entourant  la  voiture  de 
l'Empereur,  resplendissait  de  broderies;  conduit  par 
Murât,  le  plus  beau  et  le  plus  brillant  de  tous  par  son  cos- 
tume et  par  le  harnachement  de  son  cheval,  il  dépassait 
tout  ce  que  l'on  peut  imaginer  en  ce  genre.  Encore  est-il 
douteux  de  savoir  si  tout  cela  n'était  pas  moins  étour- 

(1)  Dans  co  cortège  se  trouvaient  tous  les  généraux  et  quelques* 
uns  des  colonels  présents  à  Paris  et  qui  avaientpu  se  procurer  des 
chevaux  de  selle  ;  on  n'en  trouvait  pas  à  louer  pour  ce  joor-là, 
même  à  cent  francs  pièce,  el,  pour  mon  compte,  sans  le  manège 
de  Versailles,  auquel  je  pensai  à  temps,  je  n'aurais  pu  en  avoir  à 
aucun  prix.  Au  reste,  s'il  avait  été  difficile  de  les  trouver,  il  le  fat 
tout  autant  de  les  retrouver  à  la  sortie  de  Notre-Dame,  pour  étn 
en  selle  au  monicnt  même  où  l'Empereur  quitterait  l'église.  Tous 
ceux  qui  faisaient  parlH  du  cortège  se  précipitèrent  dehors  quel- 
ques instants  avant  que  rjùnpcreur  se  disposât  à  sortir,  et»  eo 
tournant  à  toutes  jambes  l'un  des  angles  de  l'édifice,  je  me  heurtii 
À  un  homme  qui,  avec  la  mômo  vitesse,  courait  en  sens  inverse. 
Pour  ne  pas  être  renversi's  par  la  violence  du  choc,  nous  nous  sai- 
sîmes à  plein  corps;  c'est  dans  les  bras  do  La  Salle  que  je 
m'i'tais  ainsi  jeté...  Qu'on  juge  de  notre  élonnement.  qui,  daos 
Tespace  d'une  seconde,  fut  marqué  par  un  éclat  de  rire,  une  em- 
brassade et  une  brusque  séparation. 


LE  CORTEGE.  381 

dissant  de  jour  que  cela  ne  le  fut  de  nuit,  c'est-à-dire 
pendant  le  retour  qui  eut  lien  par  les  boulevards,  la  rue 
Royale,  la  place  de  la  Concorde  et  le  jardin  des  Tuileries, 
i  la  lueur  de  mille  flambeaux  et  au  bruit  des  fanfares  et 
de  cris  dont  l'on  ne  peut  rendre  l'expression. 

J'ai  vu  depuis  ce  jour  plusieurs  cortèges  de  souverains 
français,  qui  firent  dans  Paris  de  ces  marches  triom- 
phales, mais  sans  triomphe  qu'ils  pussent  invoquer. 
Eh  hien,  je  sens  encore  l'ennui,  la  fatigue  de  ces  céré- 
monies et  le  déplaisir  produit  par  la  crainte  du  parti 
qae  pouvait  en  tirer  la  critique  ennemie,  alors  que  cette 
marche  impériale  continue  à  vivre  en  moi  avec  tous  ses 
prestiges.  En  effet,  dans  cette  circonstance,  les  propor- 
tions colossales  de  l'homme  élevaient  tout  à  lui,  tandis 
que,  dans  les  autres,  la  petitesse  des  principaux  acteurs 
ravalait  tout  à  leur  niveau.  C'étaient  des  pygmées  sin- 
geant un  géant,  piétinant  mesquinement  une  arène  où  il 
avait  fait  voler  superbement  la  poussière,  et  cherchant 
vainement  dans  une  légitimité  caduque  quelque  chose 
de  comparable  à  cette  éternelle  légitimité  du  génie  et  de 
la  gloire,  seules  et  impérissables  grandeurs  devant  les- 
quelles toutes  les  autres  grandeurs  tombent  et  s'anéan- 
tissent. 

Au  milieu  de  ces  réunions,  de  ces  cérémonies,  de  ces 
flûtes,  aussi  somptueuses  qu'imposantes,  Berthier,  déjà 
prince  de  Neuchàtel,  eut  l'idée  ou  reçut  la  mission  de 
toe  donner  à  l'Empereur  une  fôle  par  les  généraux  de 
terre  et  de  mer  qui  se  trouvaient  à  Paris;  et  César  Ber- 
Ihier  fut  chargé  d'éracltre  l'idée  et  de  la  faire  adopter, 
ftien  n'était  plus  facile.  Grâce  aux  circonstances  et  à  la 
disposition  des  esprits,  une  telle  proposition  était  d'a- 
vance adoptée  par  acclamation.  Qui  aurait  osé  seu- 
lement la  discuter?  L'adhésion  fut  donc  unanime.  On 
DomiQa  de  suite  des  commissaires,  savoir  :  huit  gêné 


382    MÉMOIRES  DU  GÉNKRAL  BARON   THIÉBAULT. 

raux  de  division,  dont  un  vice-amiral,  dix  maréchaux 
de  camp  ou  généraux  de  brigade,  au  nombre  desquels 
je  me  trouvais.  On  forma  les  listes.  Après  le  choix  du 
local,  qui  se  trouva  être  la  salle  de  spectacle  de  la  rue 
Chantereine,  et  le  plan  ainsi  que  les  détails  de  la  fête 
déterminés,  on  régla  la  quote-part  de  chacun;  puis,  ces 
préliminaires  bien  arrêtés,  les  dix-huit  commissaires 
furent  chargés  de  rendre  compte  à  fEmpereur  de  leur 
désir  de  fêter  un  si  grand  et  si  heureux  événement  dans 
la  personne  des  princes  et  grands  dignitaires  français  (i); 
ils  devaient  en  outre  supplier  Sa  Majesté  d'honorer  de 
sa  présence  le  bal  qu'ils  se  proposaient  de  donner,  et, 
l'Empereur  approuvant  et  acceptant,  ils  feraient  la  même 
invitation  à  l'Impératrice,  aux  princes  et  aux  princesses 
de  la  famille  impériale.  En  conséquence,  les  commissaires 
se  réunirent  aux  Tuileries,  le  dimanche  qui  suivit  ces 
déterminations,  et,  lorsque  les  personnes  qui  n'étaient 
venues  que  pour  l'audience  d'après  la  messe  furent  par- 
ties, le  doyen  des  généraux  de  division,  le  général  Dumuy, 
destiné  à  porter  la  parole,  pria  le  chambellan  de  service 
d'aller  informer  l'Empereur  qu'une  députation  des  gé- 
néraux de  terre  et  de  mer  attendait  les  ordres  de  Sa 
Majesté. 

Le  chambellan  partit  pour  s'acquitter  de  sa  commis- 
sion, et  déjà  nous  nous  délections  de  l'aimable  accueil  que 
nous  allions  recevoir  et  du  souvenir  agréable  et  utile 
que  le  motif  de  cette  audience  ne  pouvait  manquer  de 
laisser  de  chacun  de  nous,  lorsque  le  chambellan  reparut 
et  nous  stupéfia  par  ces  mots  :  t  Sa  Majesté  l'Empereur 
m'a  ordonné  de  vous  dire  que  les  généraux  ne  formant 
pas  un  corps  ne  pouvaient  pas  faire  de  députation.  > 

(1)  La  fête  eut  l'air  d*ôtre  donnée  aux  princes  français,  grands, 
dignitaires,  ministres,  maréchaux  d'Empire  et  présidents  des  troisi 
grandes  autorités  de  l'État. 


LE  BAL  DBS  GÉNÉRAUX.  883 

Si  un  peintre  avait  été  chargé  de  représenter  une 
scène  de  désappointement,  il  n'aurait  pu  avoir  de  meil- 
.  leurs  modèles  et  des  modèles  plus  variés,  car  chaque  âge 
et  chaque  caractère  eut  sa  grimace.  Le  fait  est  que  nous 
étions  non  moins  surpris  que  vexés.  Comme  on  débute 
toujours  en  pareil  cas  par  des  propos  qui  ne  remédient 
è  rien,  on  commença  par  reprocher  à  l'orateur  le  mot  de 
députation  qui  nous  valait  cet  affront;  on  observa  ensuite 
que,  vu  l'objet  de  notre  démarche,  on  aurait  bien  pu 
BOUS  recevoir,  tout  en  spécifiant  que  ce  n'était  pas 
comme  députation;  enfin  l'un  de  nous  pensa  que,  la  poli- 
tesse étant  faite,  nous  pouvions  en  rester  là  et  écono- 
miser une  dépense  d'abord  évaluée  à  de  faibles  cotisa- 
tions, mais  qui,  grossissant  sans  cesse,  arriva  à  trois 
mille  francs  pour  chaque  général  de  division,  à  quinze 
cents  francs  pour  chaque  général  de  brigade  (1),  et 
pour  les  commissaires  monta  au  double.  Cet  avis  cepen- 
dant ne  prévalut  pas,  et  il  fut  convenu  que  le  doyen  des 
généraux,  Dumuy  et  l'amiral  Gnntcaumc  iraient  le  soir 
au  Cercle  et  y  feraient  leurs  invitations  comme  ils  pour- 
raient. Us  s'y  rendirent  en  effet,  furent  gracieusement 
accueillis  et  nous  rapportèrent  l'acceptation  de  TEmpc- 
reur,  celle  de  l'Impératrice  et  de  tous  les  princes  et 
princesses,  chez  lesquels  ils  allèrent  dès  le  lendemain 
matin.  Aussitôt  il  fut  arrêté... 

Que  les  dix-huit  commissaires  se  trouveraient  à  la 
portière  de  la  voiture  de  l'Empereur  et  de  l'Impératrice 
à  leur  arrivée,  qu'ils  les  accompagneraient  jusqu'à  leurs 
places  et,  à  leur  départ,  les  reconduiraient  jusqu'à  leur 
voiture. 


(i)  Ce  bal  me  coûta  quinze  cents  francs  de  première  mise,  six 
cent  cinquante  francs  de  supplément  et,  comme  l'un  des  com- 
missaireSy  huit  cents  francs  en  sus  pour  compenser  les  non-rciiUcus, 
c'est-à-dire  deux  mille  neuf  cent  cinquante  francs. 


884      MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

Que  les  généraux  de  division  chargés  des  honneurs 
de  la  fête  ne  quitteraient  pas  Leurs  Majestés  pendant  le 
temps  qu'elles  resteraient  à  cette  fête,  et,  après  le  départ 
de  celles-ci,  feraient  les  honneurs  aux  princes  et  aox 
princesses. 

Que  je  serais  chargé  du  banquet  (i)  et  des  soupers;  je 
ne  sais  plus  qui  le  fut  des  rafraîchissements,  qui  de  Té- 
clairage;  le  général  César  Berthier  eut  Tordre  et  la  po- 
lice; nous  devions  avoir  chacun  un  suppléant»  sauf  César 
Berthier  qui  en  aurait  trois;  ainsi  seraient  employés  les 
dix-huit  généraux  de  hrigade,  qui  en  outre,  et  au  mo- 
ment de  la  transformation  de  la  salle  de  banquet  en 
salle  de  spectacle  et  en  salle  de  bal,  devaient  réunir 
leurs  efforts  pour  tout  surveiller  et  tout  activer;  ces 
changements,  fort  difficiles  au  milieu  de  tant  de  monde, 
se  firent  comme  par  enchantement. 

Le  dîner  de  deux  cents  couverts  était  offert  à  Joseph 
Bonaparte;  nous  avions  fait  construire  au-dessus  de  la 
cour  entière  une  salle  qui  était  fort  belle.  Le  repas  ter- 
miné, on  passa  dans  cette  seconde  salle  pour  recevoir, 
et  bientôt  la  première  salle  débarrassée  se  rouvrit  pour 
le  spectacle,  puis  pour  le  bal,  auquel  TEmpereur,  sa  fa- 
mille, sa  Cour,  tout  ce  que  Paris  renfermait  de  plus  no- 
table assistèrent.  Le  bal  dura  jusqu'au  jour,  et,  depuis 
une  heure  du  matin  et  dans  des  salles  disposées  à  cet 
effet,  on  servit  des  soupers  pendant  le  reste  de  la  nuit. 

L'un  des  commissaires  de  ces  fêtes,  je  n'avais  pu  ac- 

(1)  Cette  dépense  seule  alla  à  soixante  mille  francs.  J*ea  cbar- 
geai  Véry,  qui  m'en  garda  une  reconnaissance  extrême.  £q  reve« 
naut  d'Aubtorlit^,  j'allai  faire  un  dîner  chez  lui  avec  M.  Clienais  et 
ma  remnic.  Infonut'  que  j'étais  dans  un  de  ses  cabinets,  U  arriva 
et.  me  trouvant  encore  IVpaule  et  le  côté  droit  couverts  de  tian- 
duges,  il  l'ondit  en  larmes,  me  saisit  la  main  gauche  et  me  la 
baisa.  Quoi  que  je  pusse  dire,  il  me  fut  impossible  d'avoir  la  carte 
de  mon  dincr,  c'est-à-dire  de  le  payer. 


ZOZOTTE  ET  MASSÉNA.  385 

compagner  Zozotte,  mais  je  lui  avais  recommandé  d'ar- 
river à  huit  heures  précises,  ce  qui  lui  était  d'autant 
plus  facile  que,  ayant  ses  chevaux  et  sa  voiture,  elle  ne 
devait  éprouver  aucun  retard.  A  huit  heures,  j'étais  donc 
à  l'attendre  à  la  porte  pour  la  conduire  à  une  place 
qu'avec  grande  peine  je  lui  faisais  réserver;  mais,  l'ayant 
attendue  quelque  temps  et  rappelé  ailleurs  par  mesTonc- 
tioos  de  commissaire,  j'avais  été  obligé  de  l'abandon- 
ner à  elle-même.  Agité  par  la  colère  et  par  l'inquié- 
tude, je  revenais  bientôt  après  vers  la  porte  d'entrée, 
lorsque  j'aperçus  Zozotte  sur  la  première  banquette 
d'une  loge  des  premières,  réservée  pour  la  Cour  et  pour 
les  grands  dignitaires;  je  courus  à  elle,  et,  comme  je  lui 
témoignais  mon  étonnement  de  la  voir  là,  elle  partit 
d'un  éclat  de  rire  et  me  dit  :  «  Tu  vois  qu'il  y  a  des 
puissances  qui  valent  mieux  que  la  tienne.  >  Dans  le  fait, 
ne  me  trouvant  plus  à  la  descente  des  voitures  et  ne  sa- 
chant trop  que  devenir,  elle  vit  arriver  le  maréchal 
Masséna,  alla  droit  à  lui  et  lui  dit  :  <  Monsieur  le  maré- 
chal, vous  voyez  la  femme  d'un  des  officiers  qui  vous 
sont  le  plus  dévoués,  et  bien  embarrassée  de  sa  personne  si 
vous  ne  la  prenez  un  moment  sous  votre  protection.  » 
Informé  qui  elle  était,  le  maréchal  lui  avait  offert  son 
hras  de  la  manière  la  plus  galante.  Arrivé  dans  le  corri- 
dor des  premières,  il  avait  fait  ouvrir  la  loge  dans  la- 
quelle je  la  trouvais  ;  il  l'y  avait  fait  placer  et  avait  causé 
quelques  minutes  avec  elle.  Elle  était  à  merveille,  et  je 
ûe  pus  que  la  féliciter  d'avoir  été  plus  heureuse  qu'exacte. 
Le  bal  des  maréchaux,  qui  fut  la  conséquence  forcée 
de  celui  des  généraux,  fut  comme  le  bouquet  de  toutes 
ces  splendeurs,  mais  il  coûta  vingt  mille  francs  à  chaque 
Dttaréchal.  Le  vaisseau  tout  entier  de  l'Opéra  ne  formait 
qu'une  salle  de  bal;  le  plafond  était  couvert  d'une  gaze 
semée  d'étoiles  scintillantes;  la  salle  avait  été  repeinte 

m.  25 


886     MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

à  neuf,  entourée  de  glaces  et  ornée  de  la  manière  la 
plus  riche.  Un  trône  superbe,  placé  à  Test  de  la  salle  et 
élevé  de  plusieurs  gradins,  dominait  cette  vaste  enceinte 
bordée  sur  ses  trois  autres  côtés  par  plusieurs  rangées  de 
banquettes  en  amphithéâtre.  Tout  ce  pourtour  était 
éblouissant  du  feu  des  diamants  qui  paraient  la  plupart 
des  dames,  et  particulièrement  deux  dames  russes  por- 
tant chacune  pour  plus  d'un  million  huit  cent  mille 
francs  de  brillants.  Et  cependant  ces  deux  reines  de  la 
richesse  se  trouvaient  écrasées  par  les  sœurs  de  l'Em- 
pereur et  surtout  llmpératrice,  auxquelles,  et  indépen- 
damment de  leurs  parures,  on  avait  prêté  une  partie  des 
diamants  de  la  Couronne. 

Au  milieu  de  cette  lutte  de  richesses,  il  n'y  avait  que 
le  goût  et  la  grâce  qui  pussent  tirer  d'embarras  une 
femme  de  fortune  modeste,  et,  sous  ce  rapport  de  la  grdce 
et  du  goût,  Zozotte  n'avait  guère  de  rivales.  Son  costume 
se  composait  d'une  robe  de  tulle,  dont  les  coutures  du 
corset  et  des  manches,  dont  le  tour  et  les  devants 
étaient  richement  brodés  en  argent.  Un  réseau  alors  de 
mode,  rouge  et  argent,  enveloppait  le  derrière  de  sa 
tête;  un  bandeau  d'épis  rouges  et  argent  ceignait  son 
front;  un  bouquet  pareil  accompagnait  l'ensemble;  enfin 
une  parure  de  corail  complétait  ce  costume,  que  bien 
peu  de  personnes  pouvaient  supporter;  mais,  par  son 
éclat,  Zozotte  soutenait  et  les  tons  vifs  de  sa  parure  et  la 
blancheur  de  son  vêtement.  Tous  les  regards  se  fixaient 
sur  elle.  On  la  suivait  et  on  demandait  son  nom.  J'i- 
gnore si,  dans  cette  réunion,  une  des  plus  belles  du 
monde,  aucune  autre  femme  reçut  autant  d'hommages 
et  des  hommages  aussi  unanimes  et  aussi  flatteurs.  Le 
général  Suchel,  passant  à  côté  de  moi  comme  je  don- 
nais le  bras  à  Zozotte  pour  la  promener,  s'arrêta  et  me 
dit  à  l'oreille  :  c  Avec  qui  êtes-vous?  >  et  sur  ma  ré- 


AU  BAL  DES  MARÉCHAUX.  387 

poDse»  il  articula  un  c  Diable  1  »  qui  nous  ût  beaucoup 
rire.  Par  prudence,  elle  ne  dansait  pas;  pourtant  elle 
accepta  de  faire  un  tour  de  valse  avec  Rivierre,  un  des 
meilleurs  valseurs  de  Paris ,  de  même  qu'elle  valsait 
avec  autant  de  cbarme  que  de  décence.  Les  danseurs 
se  suivaient  en  colonne  pour  éviter  l'encombrement; 
il  se  trouva  que  la  colonne  s'arrêta  tandis  que  Rivierre 
et  Zozotte  se  trouvaient  en  face  du  trône  impérial,  et 
Rivierre,  pour  employer  une  partie  du  temps  de  cette 
halte,  valsa  un  moment  pour  ainsi  dire  sur  lui-même. 
A  peine  était-il  arrêté  que,  les  yeux  de  Zozotte  s'étant 
portés  sur  l'Impératrice,  cette  bonne  Joséphine,  ce  juge 
infaillible  de  tout  ce  qui  tenait  à  la  perfection,  avança 
sa  tête  vers  elle  et  lui  dit  avec  ce  ton  et  cet  air  cares- 
sants qui  lui  étaient  si  naturels  :  c  II  est  impossible  de 
valser  avec  plus  de  grâce  et  d'être  plus  jolie.  >  Zozotte, 
bouleversée  et  enchantée,  ne  put  répondre  que  par  une 
profonde  révérence  et  une  rougeur  charmante,  c   Eh 
bien,  mon  cher  ami,  ajoutait  Rivierre  en  me  contant  ce 
succès,  je  ne  suis  pas  pour  ces  gens-là,  vous  le  savez; 
mais  avais-je  raison  de  vous  dire  que,  dans  votre  posi- 
tion, vous  aviez  tort  de  ne  pas  mener  Mme  Thiébault  à 
la  Cour?  >  Zozotte  avait  assisté  à  tous  les  grands  bals, 
à  la  fête  donnée  par  la  Ville  de  Paris  et  qui  avait  précédé 
le  bal  des  généraux;  mais,  à  chacun  de  ces  bals,  elle  se 
sauvait,  comme  une  enfant,  de  tous  les  endroits  dont 
TEmpereur  approchait,  de  sorte  qu'elle  ne  se  rencontra 
pas  sous  ses  yeux. 

Ce  bal  des  maréchaux  me  fut  un  peu  gâté  par  une 
altercation  que  j'eus  avec  César  Berthier.  Déjà  au  bal 
des  généraux,  ce  César  avait  eu  la  gentillesse  de 
faire  manger  par  des  dames  de  sa  connaissance  un  sou- 
per destiné  à  huit  dames  que  j'étais  allé  chercher.  Le 
procédé  m'avait  plus  fâché  que  le  fait,  puisque  tout  se 


888    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

bornait  à  un  retard  d'un  quart  d'heure;  mais  je  n'avais 
pu  contenir  ma  vivacité,  et,  nous  retrouvant  au  bal  des 
maréchaux,  César  me  dit,  je  ne  sais  plus  à  propos  de 
quoi,  un  mot  déplacé.  Le  malheur  voulut  que  je  caa- 
sasse  avec  le  maréchal  Masséna  et  le  maréchal  Lannes; 
ces  témoins  ajoutant  à  Tinconvenance  du  procédé  et 
à  l'humeur  que  j'en  éprouvai,  je  mis  dans  ma  réponse 
autant  de  sécheresse  que  d'ironie.  César  voulut  répli- 
quer; un  c  Allez  vous  promener  »  lui  fit  ajouter  ces  mots: 
c  Je  vais  chercher  mon  frère.  >  Et,  tandis  que  le  maré- 
chal Lannes  partait  d'un  éclat  de  rire,  le  maréchal  Mas- 
séna me  dit  :  <  Vous  allez  avoir  sur  le  dos  toute  la 
famille.  >  De  fait,  j'en  étais  quitte  avec  le  général  César, 
mais  je  ne  m'en  serais  pas  tiré  à  si  bon  marché  avec  son 
atné  le  maréchal,  et  je  dus  battre  en  retraite. 

J'ai  parlé  du  bal  de  la  Ville.  Tout  l'espace  de  la  cour 
intérieure  avait  été  transformé  en  salle  de  banquet  et 
élevé  de  niveau  avec  le  premier  étage.  De  plus,  une  salle 
immense  avait  été  construite  au  nord  de  la  place  et  fai- 
sait suite  aux  appartements.  C'est  du  milieu  de  cette 
salle,  qui  aboutissait  à  la  fameuse  et  trop  fameuse  lan- 
terne, que  l'Empereur  mit  le  feu  au  dragon  qui  alla  faire 
partir  le  feu  d'artifice  de  l'autre  côté  de  la  Seine (i);  de 
tels  préparatifs  présageaient  une  poussée  d'invités,  et  on 
avait  prévu  le  mouvement  de  plus  de  six  mille  voitures. 
Le  chemin  de  l'Hôtel  de  ville  aux  Tuileries  par  les  quais 
devait  rester  libre  pour  les  carrosses  de  l'Empereur,  de 

(1)  L*afflueiice  fut  immense  à  toutes  les  fêtes  du  sacre;  chacun 
s'empressait  d'apporter  au  nouveau  règne  le  tribut  de  ses  hom- 
mages, et  je  me  rappelle  ce  mot  do  Zozotte  qui  peint  assez  bien  la 
foule  se  pressant  partout.  Rivierre  l'avait  saluée  sans  en  être 
aperçu  ;  il  se  plaignit  à  elle  de  ce  qu'elle  n'avait  pas  daigné  le  voir  : 
«  Eh  !  mon  Dieu,  lui  répondit-elle«  comment  songer  à  reconnattre 
quelqu'un,  quand,  à  force  de  voir  des  tôles,  on  oublie  qu'il  y  a  des 
visages  I» 


LE  nAl  DE  L'HOTEL  DE  VILLE.  389 

»i  famille  et  de  la  Cour,  et  la  place  était  réservée  au 
■lotion nement  de  ces  carrosses;  les  quais  au  delà  de 
l'flôtel  pour  le  stationnement  des  voilures  des  maré- 
chaux et  des  grands  dignitaires;  de  sorte  que  les  voi- 
tures des  autres  invités  se  trouvaient  reléguées  par  la 
rue  Saint-Antoine  jusqu'au  boulevard  de  ce  nom  et  fort 
au  delà.  Bien  entendu,  l'entrée  du  bal  se  fit  pour  les  invi- 
tés ordinaires  avec  une  incroyable  lenteur  et  par  la 
porte  Saint-Jean;  mais  ce  ne  fut  pas  le  pire  inconvénient; 
car,  A  la  sortie,  on  fut  quatre  et  cinq  heures  avant  de 
rentrer  en  possession  chacun  de  sa  voiture. 

J'ai  dit  que  Zozotte  avait  voulu  être  de  toutes  les  fêtes; 
il  m'eût  été  fort  pénible,  si  jeune  et  si  jolie,  de  l'en  pri- 
Ter;  mais  c'était  risquer  beaucoup  que  d'être,  pendant 
une  si  longue  attente,  dépourvu  des  moyens  delà  ramener 
chez  elle  au  cas  où  ellese  trouverait  soulTran te,  et  j'étais 
allé  l'avant-veille  inspecter  les  alentours  de  l'Hdtel  de 
ville;  en  face  de  la  porte  Saint-Jean  je  vis  précisément 
Une  maison  i  porte  cochère,  et  j'offris  au  portier  une 
bonne  pièce  pour  qu'il  acceptai  de  recueillir  ma  voiture 
ie  soir  du  bal.  Le  consentement  de  son  maître  obtenu, 
et  pour  éviter  toute  occasion  d'erreur,  je  lui  donnai  la 
knoitié  d'une  de  mes  cartes  de  visite  déchirée,  afm  qu'il 

I ouvrit  la  porte  au  domestique  qui  lui  remettrait  l'autre 
tnoitié  en  amenant  la  voiture,  et  tout  se  passa  sans 
embarras.  Quand  Zozotte  voulut  quitter  le  bal,  elle  n'eut 
t>as  cinq  minutes  ik  attendre,  et,  en  voyant  beaucoup  de 
«lames  qu'elle  connaissait  se  morfondre  dans  l'attente, 
elle  se  trouva  d'autant  plus  satisfaite  du  subterfuge,  que 
je  renouvelai  à  chacune  des  fêtes  du  couronnement  ut 
qui  me  permit  de  la  conduire  à  ces  fêtes  sans  trop  trern* 
liler  pour  elle. 

Le  bal  donné  par  le  ministre  de  la  marine  fut  fort 
I  lieau.  Peu  de  locaux  se  prêtaient  mieux  à  une  fête. 


390    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

C'était,  on  le  sait,  l'aDcien  hôtel  du  Grarde-Meoble,  où  de 
ma  jeunesse  je  me  rappelais  tant  de  souvenirs.  La  grande 
salle  de  bal  étaât  l'ancienne  galerie  où  j'avais  tant  de 
fois  vu  les  plus  belles  tapisseries  du  monde.  Cette  salle 
se  doublait  alors  d'une  autre,  où  mon  père  avait  formé 
la  galerie  des  bronzes;  plus  loin,  dans  le  salon  de  l'ouest, 
étaient  les  armes  au  nombre  desquelles  j'avais  contemplé 
si  souvent  l'armure  de  Jeanne  d'Arc,  celle  de  François  1* 
et  celle  que  Henri  II  portait  lorsqu'il  fut  tué;  un  bouclier 
trouvé  dans  le  Rhône,  bouclier  tout  en  argent,  relevé  en 
bosses,  représentant  une  bataille  et  que  l'on  nommait  le 
bouclier  d'Annibal;  enfin,  le  salon  de  l'est,  entouré  d'a^ 
moires  à  glaces,  contenait  mille  objets  précieux,  no- 
tamment, entre  les  deux  croisées,  un  meuble  couvert  en 
marbre  et  dont  le  laque  et  le  bronze  cachaient  l'enve- 
loppe de  fer  qui  contenait  les  diamants  de  la  couronne, 
diamants  évalués  quatre-vingts  millions. 

Ce  bal  offert  pour  le  sacre  de  Napoléon  parut  aussi 
magnifique  que  parut  ordinaire  celui  que  M.  Chabrol 
de  Crousoi,  le  préfet  d'Orléans  devenu  ministre  de  la 
marine,  donna  à  l'occasion  du  sacre  de  Charles  X  en 
1825,  sacre  qui  n'eut  d'autre  éclat  que  celui  qui  se  paye, 
sacre  sans  gloire  et  sans  prestige,  et  qui,  substituant 
déjà  de  trop  justes  craintes  à  toutes  les  espérances  qui 
s'étaient  rattachées  à  celui  de  Napoléon,  faisait  dire  au 
comte  de  Rochefort  d'Ally  :  «  Pourquoi  l'oint  du  Sei- 
gneur n'est-il  pas  loin  de  France?  » 

D'ailleurs,  M.  Decrès  fit  admirablement  les  honneurs 
de  son  bal.  Peu  d'hommes  avaient  plus  d'esprit  et  de 
meilleures  manières.  C'est  lui  qui  disait  de  M.  Tallej- 
rand  et  à  propos  de  sa  fortune  .  «  Comment  voulez-vous 
que  cet  homme  ne  soit  pas  riche,  ayant  vendu  tous  ceux 
qui  l'ont  acheté  !  »  On  citait  bien  d'autres  mots  de  lui; 
je  me  rappelle  ceux-ci  :  le  Premier  Consul,  après  avoir 


LE  BAL  DE  LA  MARINE.  391 

nommé  ses  ministres,  les  avait  traités  généreusement,  à 
charge  pour  eux  de  représenter;  mais  il  avait  en  même 
temps  ordonné  à  Fonché  d'avoir  des  espions  parmi  les 
domestiques  de  chacun  d'eux.  Decrès  ayant  peu  après 
donné  un  grand  dîner  à  ses  collègues  et  les  ayant  fait 
servir  par  de  nombreux  valets  en  riche  livrée  :  c  Diable, 
lui  dit  Fouché,  tu  as  une  véritable  maison  d'ancien  grand 
seigneur;  mais  elle  doit  te  coûter  cher.  —  Pas  trop, 
répondit  Decrès,  depuis  que  tu  es  chargé  de  la  payer.  • 
Ce  duc  Decrès  était  fort  mauvais  écuyer,  et  on  prétendait 
que,  lorsqu'il  montait  à  cheval,  il  ne  se  blessait  jamais 
que  le  nombril.  Un  jour  que,  au  camp  de  Boulogne, 
l'Empereur  avait  fait  galoper  près  de  lui  Decrès  avec 
Bruix,  qui  montait  prétentieusement  le  corps  en  avant  et 
les  bras  en  ailes  de  pigeon ,  ce  dernier  dit  à  Decrès  : 
«  Vraiment,  mon  pauvre  ami,  tu  as  l'air,  à  cheval,  d'un 
sac  de  farine  qu'on  rapporte  du  moulin.  —  C'est  bien  à 
toi  de  parler,  riposta  Decrès,  toi  qui  as  toujours  Tair 
d'invoquer  un  lavement  de  la  charité  publique.  » 

Decrès  était  donc  cité  pour  ses  reparties;  mais  c'est 
avec  l'Empereur  qu'il  employa  le  mieux  son  esprit.  Son 
rôle  alors  fut  celui  d'un  bourru,  incapable  de  ne  pas  dire 
des  vérités,  quelque  hardies  qu'elles  pussent  paraître; 
grâce  à  son  habileté,  chacune  de  ses  critiques  était  un 
éloge,  chacun  de  ses  reproches  un  compliment,  et  cette 
manière  de  flatter,  tout  en  ayant  l'air  de  braver,  acheva 
de  faire  de  lui  un  courtisan  parfait  et  eut  pour  résultat 
de  le  maintenir  à  la  tête  du  service  de  la  Marine  que, 
pendant  dix  années,  il  massacra  impunément. 

Le  dernier  souvenir  que  je  rappellerai  à  propos  de 
cette  époque  du  sacre,  si  inépuisable  en  souvenirs,  est 
relatif  au  remplacement  des  anciens  drapeaux  et  guidons 
par  ceux  que  depuis  lors  on  nomma  «  les  Aigles  >,  parce 
que  des  aigles  en  surmontaient  les  hampes. 


S9S  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULT. 

Le  Champ  de  Mars,  ce  théâtre  de  toutes  les  représen- 
tations politiques  et  militaires,  avait  été  choisi  pour  la 
cérémonie.  Les  régiments  occupant  Paris  ou  les  envi- 
rons s'y  rendirent  au^ complet;  tous  les  autres  corps  de 
l'armée  furent  représentés  par  les  députations  dont  j'ai 
déjà  parlé.  Malgré  la  saison  et  la  pluie,  Taflluence  fut 
telle  que  les  talus  du  Champ  de  Mars  furent  couverts  de 
monde.  Pouvait-on  voir  avec  indifférence  ôter  à  tous  ces 
régiments  leurs  drapeaux,  que  la  victoire  avait  fait  flot- 
ter depuis  les  Pyramides,  Malte,  Naples,  Bruck  et  Amster- 
dam jusque  sur  les  mornes  de  Saint-Domingue!  On  était 
curieux  déjuger  de  l'impression  que  les  sQldats  delà  Ré- 
publique ressentiraient,  en  échangeant  de  tels  monuments 
de  gloire  contre  des  aigles  qui  pouvaient  être  des  pré- 
sages, mais  qui,  faute  de  souvenirs,  ne  pouvaient  encore 
être  des  trophées.  Comme  ces  pensées  avaient  échappé 
à  Napoléon  moins  qu'à  personne,  il  s'efforça  d'en  imposer 
par  un  grand  spectacle.  Une  immense  tribune  richement 
décorée  fut  construite  en  avant  du  pavillon  central  de 
l'École  militaire,  tribune  en  amphithéâtre,  occupée  par 
l'Empereur,  l'Impératrice,  les  princes  et  princesses,  leurs 
Cours  et  les  plus  grands  personnages  de  l'État.  A  droite 
et  à  gauche  de  cette  tribune,  qui  descendait  en  escalier 
jusque  dans  le  Champ  de  Mars,  deux  tribunes  moins 
profondes  masquaient  de  leur  largeur  les  bâtiments  de 
l'École  militaire;  celle  de  droite  était  destinée  aux  géné- 
raux et  colonels  se  trouvant  à  Paris,   et  j'avais  été 
chargé  d'en  faire  les  honneurs,  alors  que  Lucotte  avait  à 
remplir  les  mêmes  fonctions  à  la  tribune  de  gauche, 
réservée  au  corps  diplomatique  et  aux  étrangers  de 

marque. 

L'Empereur  arrivé,  un  roulement  général  se  fit  en- 
tendre; immédiatement  après,  les  troupes  rompirent 
par  pelotons  et  furent  mises  en  mouvement  pour  défiler, 


DISTRIBUTION   DES   AIGLES.  393 

remettre  leurs  vieux  drapeaux  et  recevoir,  de  la  main 
de  l'Empereur  lui-même,  les  aigles  qui  leur  étaient  desti- 
nées. Plus  d'une  larme  à  ce  moment  coula  aux  cris  obligés 
de  :  €  Vive  l'Empereur  I  »  Toutefois  ces  échanges  s'exé- 
cutèrent selon  les  prévisions,  et,  la  cérémonie  terminée,  le 
Champ  de  Mars  se  trouva  pavoisé  des  aigles  les  plus 
brillantes;  ces  aigles,  aussitôt  baptisées  par  les  soldats, 
reçurent  d'eux  le  surnom  de  <  coucous  > ,  qui,  dans  le 
style  de  chambrée,  leur  resta  I 

Jusque-là  rien  n'avait  atténué  l'apparence  solennelle 
de  cette  distribution;  mais,  par  un  inconcevable  vouloir 
ou  par  une  distraction  qui  serait  plus  étonnante  encore, 
on  avait  oublié  de  dire  à  ceux  des  hommes  qui  avaient 
apporté  les  aigles  et  repris  les  drapeaux  en  échange  ce 
qu'ils  devaient  faire  de  ces  drapeaux,  si  bien  que,  l'Em- 
pereur parti  et  les  tribunes  vidées,  ces  hommes  ennuyés 
d'avoir  l'embarras  des  drapeaux,  et  d'autant  plus  que  la 
pluie  survint,  n'imaginèrent  rien  de  mieux  que  de  les 
jeter  à  terre,  c'est-à-dire  dans  la  boue;  ils  y  furent  fou- 
lés aux  pieds,  et  cela  au  moment  où  les  régiments  et 
les  députations  repassaient  devant  TÉcole  militaire  pour 
retourner  à  leurs  quartiers. 

Indignés  de  cette  insulte  faite  à  ce  qu'ils  avaient  hono- 
noré  et  défendu  pendant  treize  ans,  de  cette  profanation 
publique,  les  régiments  murmurèrent  d'abord;  bientôt 
des  jurements  et  des  imprécations  éclatèrent;  des  gre- 
nadiers voulurent   môme    s'élancer  vers    leurs  vieux 
drapeaux  et  s'en  ressaisir.  Ma  voiture  n'étant  pas  encore 
avancée,  au  début  de  cette  scène,  je  courus  après  le 
commandant  de  l'École;  faute  de  lui,  je  rencontrai  un  de 
Ses  adjudants,  et  de  suite  je   lui  fis  amener  tous  le? 
hommes  de  garde  que  nous  trouvâmes  dans  les  dilîé- 
rents  postes;  puis,  leur  ayant  donné  l'ordre  de  relever 
ces  drapeaux,  je  les  leur  fis  porter  dans  une  des  salles 


394    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

de  rÉcole  militaire.  Et,  cela  fait,  ma  première  pensée  foi 
d'aller  sans  retard  rendre  compte  de  riocideot  à  Mural 
La  réflexion  me  détermina  bientôt  à  garder  le  silence. 
De  deux  choses  l'une  :  ou  bien  on  avait  réellement  oublié 
de  donner  des  ordres  à  cet  égard;  ou  bien  on  avait  saisi 
cette  occasion  d'afficher  le  dédain  pour  ces  vieux  témoins 
des  gloires  républicaines,  tout  en  se  ménageant  les 
moyens  de  punir  au  besoin  ceux  sur  lesquels  on  aurait 
pu  faire  peser  la  responsabilité  de  l'insulte.  Or  mon 
rapport  dans  le  premier  cas  eût  impliqué  un  reproche, 
comme  dans  le  second  il  eût  été  une  gaucherie,  comme 
dans  les  deux  hypothèses  il  eût  constitué  un  tort;  tout 
cela  d'ailleurs  était  étranger  à  mon  service;  enfin  et  sur- 
tout j'étais  convaincu  que  rien  dans  les  détails  de  cette 
profanation  n'avait  résulté  du  hasard.  Comment  sup- 
poser en  effet  que  Napoléon ,  Berthier,  Murât»  le  com- 
mandant de  l'École  militaire  et  tous  ceux  qui  les  entou- 
raient et  les  secondaient  eussent  manqué  de  prévision 
et  de  mémoire  sur  un  point  d'honneur  qui  devait  être  si 
sensible  à  l'armée;  et  fi'était-ce  pas  plus  simple  de  con- 
clure qu'on  avait  risqué  de  faire  naître  quelques  plaintes 
faciles  à  apaiser,  pour  avoir  l'occasion  d'en  finir,  par  un 
fait  matériel,  avec  Tidée  de  puissance  et  de  patrie  s'at- 
tachant  encore  à  ces  symboles  de  la  République?  Et  cette 
idée  de  patrie  est  celle  qui,  une  fois  enracinée  dans 
l'esprit  du  soldat,  est  la  plus  difficile  à  déraciner,  et  je  me 
rappelle  à  ce  propos  le  mot  si  profond  de  Napoléon. 
Maître  de  Berlin,  et  occupant  le  château,  Napoléon  don- 
nait audience  au  maréchal  Môllendorf  (je  crois),  lorsqu'une 
musique  annonça  Tarrivée  d'un  des  corps  de  la  garde 
impériale.  L'Empereur  s'étant  rendu  sur  un  balcon  pour 
voir  défiler  ce  corps,  et  le  maréchal  l'ayant  suivi,  ce 
dernier  crut  devoir  dire  :  «  Voilà  des  troupes  auxquelles 
il  ne  manque  rien  au  monde.  —  Oui,  si  on  pouvait  leur 


▲irCIENS   ET  NOUVEAUX  AMIS.  895 

faire  oablier  qu'elles  ont  une  patrie  et  des  familles.  > 
Cependant  janvier  finissait,  et  avec  lui  le  temps  que 
je  pouvais  passer  hors  de  mon  commandement.  D'ailleurs, 
i  l'état  de  ma  bourse  je  jugeais  que  nous  avions  eu  assez 
déplaisir.  Je  n'espérais  pi  us  recevoir  la  gratification  pro- 
mise, et,  faute  de  ressources  aussi  bien  que  faute  de  temps, 
nous  ne  pouvions  plus  rester  à  Paris. 

Nous  avions  utilisé  notre  séjour  pour  voir  tous  mes 
anciens  amis  et  d'abord  Gassicourt,  dont  Zozotte  recon- 
nut les  qualités  et  le  mérite,  mais  en  qui  elle  trouva  de 
la  pédanterie  et  trop  peu  de  réserve  dans  les  propos. 
Rivierre  l'avait  déclarée  vraiment  incomparable;  elle  lui 
sut  gré  de  ce  compliment  et  lui  garda  de  la  bienveil- 
lance; elle  jugeait  moins  favorablement  Mme  Rivierre, 
jolie,  bien  faite,  assez  spirituelle,  mais  gâtant  tous  ces 
avantages  par  toutes  les  prétentions  de  la  médiocrité  et 
par  de  rafféterie.  Lenoir,  par  le  charme  de  sa  bonté,  par 
ses  saillies,  conquit  Zozotte,  qui  se  prit  d'amitié  pour 
Mme  Lenoir,  simple  et  bonne  personne.  C'est  chez  Lenoir 
que  nous  dînâmes  un  jour  avec  Mme  Benoit,  l'Emilie  de 
Demonstier,  avec  Arnaud  et  sa  femme,  sœur  de  Mme  lle- 
gnaud  de  Saint-Jean  d'Angély,  et  Mme  de  Bonneuil,  mère 
de  ces  deux  dames.  Zozotte  fut  encore  enchantée  de 
Mme  Roy;  mais  M.Roy,  qui  affectait  déjà  des  manières 
impertinentes,  la  désenchanta.  Elle  prit  beaucoup  de  res- 
pect pour  le  conseiller  Joly,  de  sympathie  pour  l'esprit 
original  du  docteur  Bâcher.  Nous  fûmes  plusieurs  fois 
invités  à  dtner  chez  M.  et  Mme  Maret,  les  futurs  duc  et 
duchesse  de  Bassano  que  nous  avions  connus  chez  le 
préfet  leur  frère  et  beau-frère  â  Orléans.  Mme  Maret 
était  une  femme  superbe,  qui  dans  rintiinité  avait  autant 
d'amabilité,  de  bienveillance  que  de  simplicité.  Un 
soir,  aux  réceptions  du  mercredi  à  la  préfecture  d'Or- 
léans, nous  lavions  trouvée  ourlant  des  torchons  pour 


896    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

sa  belle-sœur,  et  ootre  arrivée^  celle  d'autres  invités 
familiers  de  la  maison,  ne  l'avaient  pas  empêchée  de  con- 
tinuer son  occupation,  sans  qu'elle  pensât  seulement  à 
s'en  excuser  ou  même  à  en  dire  un  mot.  Eh  bien,  cette 
femme  si  simple  dans  l'intimité  savait  admirablement, 
dans  le  monde,  substituer  à  cette  bonhomie  de  la  dignité, 
et  elle  se  montrait  alors  la  duchesse  la  plus  noble  et  la 
plus  gracieuse  que  Ton  pût  imaginer. 

Nous  dînâmes  aussi  chez  Cambacérés,  dont  la  table 
ne  pouvait  manquer  d'être  appréciée  autant  qu'elle 
pouvait  mériter  de  l'être  par  c  Mlle  Chenais  >,qui,  sans 
avoir  comme  son  père  concentré  toutes  ses  sensualités 
dans  le  plaisir  de  manger,  n'en  était  pas  moins  sous  ce 
rapport  sa  très  digne  fille.  Enfm  |nous  Hmes  une  visite  â 
Mme  Regnaud.  Pendant  que  nous  étions  là.  Garât  sur- 
vint, et  Zozotte  ayant  témoigné  le  désir  de  l'entendre, 
Mme  Regnaud  le  pria  de  chanter  :  c  Impossible,  répon- 
dit-il de  l'air  et  du  ton  le  plus  fats;  je  viens  de  faire  un 
dîner  de  godailleurs,  et  je  n'en  puis  plus.  »  Malgré  sa 
godaille,  il  chanta  comme  un  chanteur  à  jeun»  merveil- 
leusement. 

Zozotte  avait  une  haute  et  juste  idée  de  Garbonnel 
comme  maître  de  chant,  surtout  de  chant  français.  Elle 
voulut  donc  prendre  de  ses  leçons  au  prix  de  quinze 
francs  le  cachet,  et  fut  du  moins  satisfaite  de  ses  progrès. 
Elle  voulut  encore  recevoir  la  bénédiction  du  Pape,  et 
nous  allâmes  aux  Capucines  de  la  Chaussée  d'Antin,  le 
jour  que  le  Pape  y  offlcia.  Peu  de  personnes  apportèrent 
à  cette  cérémonie  plus  de  ferveur  qu'elle;  mais  si  le 
chef  de  l'Église  ne  lui  inspira  que  du  respectetdela  piété, 
il  n'en  fut  pas  de  même  d'un  maigre  et  grand  prêtre 
qui,  monté  sur  un  âne,  précédait  toujours  le  Pape.  Cet 
homme,  qu'elle  appelait»  TEscogrifTe  de  l'Apocalypse  •, 
la  divertit  à  elle  seule  autant  qu'il  amusa  tout  Paris. 


DÉNIB  PAR   LE  PAPB.  897 

Ainsi,  ayant  élé  choyée  par  tous  nos  amis,  ayant 
assisté  à  toutes  les  fêtes,  félicitée  par  rimpéralricc, 
bénie  par  le  Pape,  Zozotte  n'avait  plus  rien  à  désirer 
lorsque  nous  reprîmes  le  chemin  d'Orléans,  où,  comme 
elle  le  disait,  si  l'on  ne  considérait  que  les  habitants,  on 
eût  été  forcé  de  convenir  que  c  sans  le  sucre  le  mot 
de  raffinement  n'eût  pas  été  connu  > .  Sortant  de  Paris, 
nous  allions  trouver  le  contraste  plus  sensible;  mais 
nous  avions  parmi  les  hauts  fonctionnaires  des  relations 
aimables,  et  le  calme  de  la  vie  de  province  était  néces- 
saire pour  la  santé  de  Zozotte  et  pour  celle  de  notre 
bourse. 

Le  lendemain  de  notre  arrivée,  Mme  O'Conneli  et 
Mme  d'Etchegoyen ,  avec  qui  nous  avions  commencé 
une  intimité  qui  devait  être  si  durable  et  si  douce,  vin- 
rent à  Orléans  chercher  le  comte  O'Conneli,  qui  avait 
obtenu  le  droit  de  rentrer  a  Paris.  Au  bal  de  la  Ville, 
Mme  d'Etchegoyen  avait  remis  une  pétition  d  l'Empe- 
reur; elle  m'avait  pour  cette  circonstance  demandé  de 
lui  donner  la  main,  et  j'avais  eu  la  chance  de  ne  pas  lui 
porter  malheur,  puisque,  comme  je  l'explique,  sa  de- 
mande fut  exaucée. 

On  a  vu  par  ce  que  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  dire  du 
capitaine  Richebourg,  d'une  part  que  c'était  plus  un  ami 
qu'un  simple  aide  de  camp,  de  l'autre  que  c'était  un  offi- 
cier de  la  plus  haute  distinction.  On  comprend  d'après 
cela  que  j'étais  aux  aguets  de  tout  ce  qui  pouvait  lui  être 
utile  ou  agréable,  et  que,  pour  me  consoler  de  n'avoir  pu 
encore  le  faire  nommer  chef  de  bataillon,  je  m'étais  hAto 
de  demander  pour  lui  la  croix  de  la  Légion  d'honneur, 
demande  qu'à  chacune  de  mes  courses  à  Paris  je  réité- 
rais avec  les  plus  vives  instances  et  dont  j'avais  obtenu 
la  promesse  formelle  pendant  mon  dernier  séjour.  Enlin 
je  reçus  et  sa  nomination  et  sa  croix. 


a9S    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT. 

Ma  première  pensée  fut  de  profiter  de  sa  présence  à  mon 
bureau  pour  lui  remettre  de  suite  l'une  et  l'autre;  mais 
Zozotte  eut  Tidée  d'une  gentillesse  qui  devait  rendre  la 
surprise  plus  complète.  D*accord  avec  elle,  je  recomman- 
dai à  Richebourg  de  ne  pas  quitter  le  bureau  avant 
mon  retour,  et  nous  nous  rendîmes  chez  son  hôtesse, 
mercière  de  la  rue  de  Paris,  à  qui  je  pris  je  ne  sais  quel 
aunage  de  ruban  de  la  Légion  d'honneur.  Munis  de 
cette  pacotille  et  montés  dans  la  chambre  de  Riche- 
bourg,  nous  tirâmes  tous  les  habits,  l'uniforme,  les 
redingotes,  les  vestes  de  chasse  ou  du  matin,  et  ayant  mis 
des  rubans  à  tous,  la  croixà  l'uniforme,  nous  les  étalâmes 
sur  les  fauteuils,  les  chaises  et  le  lit;  puis,  la  nomination 
placée  au  milieu  de  la  table  à  écrire,  nous  rentrâmes,  et 
je  dis  â  Richebourg  que  j'avais  quelques  invités  à  diner, 
et  qu'il  ferait  bien  d'aller  s'occuper  de  sa  toilette. 

Personne  n'était  plus  soigneux  et  plus  rangé  que  lui, 
et  peu  d'hommes  étaient  plus  vifs  et  plus  violents. 
Qu'on  juge  et  de  sa  surprise  et  de  sa  colère  quand  il  vit 
toute  sa  garde-robe  en  l'air.  Aussi  commença-t-ii  par 
jurer  et,  avant  de  pénétrer  dans  sa  chambre,  appela  l'hô- 
tesse à  tue-tête  pour  savoir  ce  que  signifiait  ce  désordre. 
Cette  femme,  qui  avait  le  secret  et  qui  devait  remettre  à 
Richebourg  la  clef  sans  se  permettre  un  sourire,  se  garda 
bien  de  répondre;  il  entra  donc  furieux  pour  remettre 
tous  ses  vêtements  en  place;  mais,  en  prenant  le  pre- 
mier, il  aperçoit  le  ruban;  au  second  de  même;  il  voit 
la  croix,  lit  la  nomination  et  se  hâte  de  s'habiller  pour 
venir  jouir  avec  nous  de  son  bonheur,  et  du  nôtre. 

C'est  peu  de  temps  après  mon  retour  que  se  produisit 
tout  à  coup  une  rupture  entre  les  autorités. 

On  se  rappelle  quelle  était  la  faiblesse  du  préfet 
Maret  pour  tout  ce  qui  tenait  aux  préséances,  combien 
il  s'était  montré  vain  d'avoir  le  pas  sur  tous  les  autres 


FÊTE  DE  LA  DÉLIVBANCE  D'ORLÉANS.  399 

foDctionnaires,  et  de  quelle  manière  il  avait  dépassé  les 
bornes  permises  relativement  à  M.  Chabrol  surtout. 
Or  il  était  arrivé  qu'un  nouveau  décret  avait  établi  que 
l'étendue  des  juridictions  déterminerait  les  rangs,  d'où 
il  résultait  que  le  ressort  de  la  Cour  royale  comprenant 
plusieurs  départements,  M.  Chabrol  se  trouvait  être 
devenu  à  Orléans  la  première  autorité.  Le  désappointe- 
ment, disons  le  désespoir  de  M.  Maret  fut  à  son  comble, 
et,  pour  ne  pas  paraître  à  la  seconde  place  après  avoir 
occupé  la  première  avec  tant  d'orgueil,  le  malheureux 
préfet  devint  aussi  ardent  à  éviter  les  cérémonies  pu- 
bliques qu'il  l'avait  été  à  les  multiplier. 

Telle  était  la  situation  respective,  lorsque,  le  8  mai 
4805,  on  eut  à  célébrer  la  fête  de  la  délivrance  d'Orléans  ; 
fête  à  laquelle  jusque-là  toutes  les  autorités  avaient  été 
invitées  sous  l'approbation  de  Jean-Philibert  Maret  et 
devaient  l'être  cette  fois  sous  l'approbation  d'André- 
Jean  Chabrol  de  Crousol  ;  mais  le  préfet  chercha  à  ne 
pas  laisser  au  président  le  moyen  d'user  de  sa  nouvelle 
préséance,  et  il  entraîna  le  maire,  son  ami,  à  déclarer 
la  fête  purement  municipale  et  à  n'y  inviter  que  les 
habitants  de  la  ville.  De  son  côté  et  par  une  bonne 
riposte  y  M.  Chabrol,  considérant  la  fête  avant  tout 
comme  religieuse,  obtint  de  Tévêque  qu'il  invitât  toutes 
les  autorités  à  assister  aux  cérémonies  qui  devaient 
avoir  la  cathédrale  pour  théâtre.  A  peine  l'invitation  de 
l'évêque  me  fut-elle  parvenue,  que  je  reçus  de  M.  Cha- 
brol la  demande  de  cinquante  hommes  pour  escorter  la 
Cour  d'appel,  du  Palais  de  justice  à  la  cathédrale;  mais 
en  même  temps  m'arrivait  l'avis  presque  ofQciel  que  le 
maire  protestait  contre  l'invitation  que  l'évêque  s'était 
permis  de  faire. 

Tout  cela  se  compliquait,  sans  avoir  cependant  rien 
d'embarrassant  pour  moi.  Jeanne  d'Arc,  mon  illustre 


400    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  RARON  THIÉRAULT. 

payse,  ayant  peut-être  sauvé  la  France  en  sauvant 
Orléans,  eût  mérité  que  la  fête  fût  au  moins  autant 
militaire  que  religieuse.  Les  années  précédentes,  le  gou- 
vernement était  intervenu  par  une  décision  déclarant  la 
fête  civile  et  religieuse,  et  chargeant  les  autorités  de 
s'entendre  entre  elles  pour  la  célébration.  Cette  année 
4805,  le  gouvernement  restait  à  l'écart,  et  je  n'avais  pas 
plus  à  tenir  compte  de  la  protestation  ofQcieuse  du  maire 
que  de  l'invitation  faite  par  Tévêque  et  qui  n'était  pas 
davantage  officielle.  Je  m'abstins  donc  de  toute  pré- 
sence aux  cérémonies;  mais,  pour  ne  pas  assumer  la 
responsabilité  d'une  inconvenance,  qui  certainement 
eût  été  en  désaccord  avec  les  idées  de  haute  représenta- 
tion affichées  par  le  gouvernement  en  toute  circonstance, 
je  ne  voulus  pas  prendre  sur  moi  de  laisser  la  Cour 
d'appel  déûler  en  corps  et  en  grande  robe  à  la  merci 
de  la  foule,  et,  tout  en  écrivant  une  réponse  administra- 
tive à  M.  Chabrol  pour  lui  représenter  que  je  ne  devais 
pas  d'escorte,  je  lui  en  accordai  une  de  trente  hommes 
au  lieu  de  cinquante.  Ma  conduite  fut  approuvée  par 
Murât,  bien  que  je  lui  eusse  fait  grâce  des  motifs  qui 
m'avaient  fait  agir  (i).  J'avais  eu  surtout  pour  but  d'at- 
ténuer autant  que  possible  la  fausse  position  de  M.  Maret, 


(1)  Je  fus  assez  heureux  dans  mes  inspirations,  mais  le  plus  sou- 
vent je  ne  pus  échapper  à  quelques  écoles.  Vers  le  milieu  de  mars, 
par  exemple,  il  s'aglssuit  de  faire  réintégrer  dans  les  arsenaux  et 
magasins  de  la  marine  des  munitions  et  efTets  d'artillerie  détenus 
par  des  commissionnaires  en  nantissement  de  ce  qui  leur  était  dû, 
et,  me  laissant  emporter  par  un  beau  zèle,  je  pris  un  arrêté  qui 
eût  été  parfait  si  j'avais  eu  le  droit  do  prendre  des  arrêtés.  Murât 
cependant,  louant  le  motif,  se  borna  à  m'observer  que  j'aurais  dû 
le  lui  soumettre  avant  de  le  faire  exécuter,  mais  ne  me  dit  lica  de 
ce  qu'il  y  avait  d'illégal  dans  la  forme;  do  plus,  il  transmit  au 
ministre  de  la  guerre  cet  arrêté  qui  ne  concernait  que  le  ministre 
de  la  marine;  de  sorte  que,  mon  chef  faisant  trois  écoles  où  je 
D'en  avais  fait  qu'une,  nous  n'eûmes  rien  à  nous  reprocher. 


ROGER  DUCOS.  iOl 

très  Yaniteux  sans  doute,  mais  que  j'avais  appris  à  con- 
naître et  à  juger  comme  un  fort  brave  homme,  tandis 
que  M.  Chabrol ,  malgré  sa  capacité,  n'avait  pas  aussi 
bien  gagné  à  être  plus  connu.  Son  orgueil  s'était  monté 
avec  la  situation  prépondérante  que  le  nouveau  décret 
lui  avait  acquise,  et  il  rendait  cet  orgueil  d'autant  moins 
acceptable  qu'il  l'imposait  avec  moins  de  sincérité  et  de 
franchise. 

Au  reste,  si  M.  Maret  put,  pour  la  fête  de  Jeanne  d'Arc, 
ne  pas  parattre  en  seconde  ligne  après  M.  Chabrol,  il 
n'évita  pas  ce  déboire  non  seulement  à  la  fête  de  saint 
Napoléon  qui  eut  lieu  plus  tard,  mais  à  la  venue  de 
Roger-Ducos  qui,  chef  de  la  sénatorerie  d'Orléans,  fit 
le  20  mai  son  entrée  d'honneur  dans  celte  ville,  et  à 
la  célébration  de  la  fête  ordonnée  pour  l'avènement 
de  l'Empereur  au  trône  d'Italie,  événements  qui  coïnci- 
dèrent quant  au  moment  et  servirent  Fun  et  Tautre  de 
motifs  à  une  cérémonie  de  cathédrale,  à  de  grands  diners 
et  à  un  bal  offert  par  la  ville.  Pour  Roger-Ducos,  des 
bottes  furent  tirées  à  son  arrivée  comme  à  son  départ. 
Ces  bottes,  qui,  pour  des  salutations  de  ce  genre,  rem- 
placent assez  maigrement  le  canon,  parurent  à  Zozotte 
des*  pétards  >  dignes  de  l'ex-conventionnel  montagnard, 
qui  avait  voté  la  mort  du  roi  et  qui,  grand  officier  de  la 
Légion  d'honneur,  futur  comte  d'Empire,  ne  craignait 
pas  de  venir  restaurer,  en  sa  personne,  une  juridiction 
pour  ainsi  dire  seigneuriale. 

Cependant  Zozotte  approchait  du  terme  où  devait  se 
réaliser  pour  elle  l'espoir  de  sa  maternité.  L'action  de 
la  seconde  existence  qu'elle  portait  en  elle  animait  et 
colorait  son  visage,  habituellement  calme  et  un  peu  pâle, 
et  sa  physionomie  en  avait  pris  une  expression  d'une 
vivacité  surprenante.  Cette  pauvre  Zozotte  n'acceptait 
pas  d'ailleurs  son  mal   avec  patience.  La   r(?signalion 

m.  26 


402    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

n'était  pas  compatible  avec  sa  nature,  et  je  ne  sais  qui 
faisant  un  jour  Tapologie  de  cette  qualité  devant  elle, 
elle  l'interrompit  par  cette  profession  de  foi  :  c  La  rési- 
gnation peut  être  un  don  précieux,  mais  c'est  le  don  le 
plus  humiliant  qu'aient  pu  nous  faire  les  dieux.  >  L'idée 
seule  d'une  contrainte  la  faisait  souffrir,  et  elle  avait  une 
mutinerie  ravissante  pour  vous  dire  que  le  plus  sûr 
moyen  de  ne  rien  obtenir  d'elle,  c'était  d'exiger.  Sans  cesse 
en  garde  contre  ce  qu'elle  appelait  l'esclavage,  tout  en 
éprouvant  le  besoin  d'être  protégée  et  guidée,  elle  a 
poussé  au  plus  haut  degré  cette  don  quichotterie  de  son 
sexe  qui  lui  faisait  dire  :  <  Les  femmes  sont  trop  dépen- 
dantes de  position,  pour  ne  pas  être  indépendantes  de 
caractère.  Aussi  »,  ajouta-t-elle  un  jour,  avec  cette  petite 
crânerie  qu'elle  alliait  à  tant  de  grâce,  c  ne  conservent- 
elles  quelque  dignité  que  dans  un  état  permanent  de 
révolte.  » 

Et,  pour  en  revenir  à  l'état  de  sa  santé  qui  m'a  conduit 
à  cette  digression,  elle  appelait  le  médecin,  puis  jurait 
qu'elle  ne  ferait  rien  de  ses  ordonnances.  Avec  quelle 
peine  j'obtins  qu'elle  fît  chaque  jour  à  mon  bras  une 
promenade  sur  le  mail!  La  voiture  l'incommodait;  par 
bonheur  j'avais  découvert  une  vieille  chaise  à  porteurs, 
qui,  remise  à  neuf,  servait  à  la  porter  partout  où  nous 
allions;  mais,  comme  elle  avait  peur  de  tout  et  de  bien 
d'autres  choses,  il  ne  fallait  pas  que  je  quittasse  la  por- 
tière de  sa  «  botte  à  chrétiens  ». 

Enfin, lel4juin  au  matin, un  célèbre  praticien,  M.  Lam- 
bron,  qui  depuis  trente  ans  accouchait  les  dames  les  plus 
marquantes  d'Orléans  (i),  me  présenta  un  poupon  qui 

(1)  Il  devait  sa  réputation  surtout  à  ce  fait  d'avoir  heureuse- 
meut  délivré  par  ropération  césarienoe  et  eo  trois  grossesses 
successives  une  dame  trop  contrefaite  pour  accoucher  naturelle- 
ment, et  à  qui,  dans  une  consultation  à  Paris,  on  avait  déclaré  que 
si  elle  devenait  enceinte,  elle  était  morte. 


NAISSANCE  D*UN   FILS.  403 

n'était  pas  la  fille  tant  désirée  par  Zozotte,  mais,  ce  qui  la 
consola  tout  aussitôt,  un  superbe  garçon  qui  reçut  le  nom 
d'Edouard,  dont  M.  Ghenais  fut  le  parrain,  Mme  Maret 
la  marraine,  et  que  révoque  Bernier  baptisa.  Cependant, 
pour  notre  malheur,  ce  M.  Lambron  n'était  qu'un 
homme  de  métier,  et,  ses  opérations  réussies,  il  man- 
quait d'inspiration  pour  en  prévoir  les  suites.  Il  ne 
s'aperçut  de  la  présence  d'une  hémorragie  que  lorsqu'il 
était  trop  tard  pour  empêcher  qu'elle  ne  fût  terrible. 
Zozotte  eut  d'effrayantes  syncopes;  à  peine  sortie  de  son 
anéantissement,  elle  employa  ses  premières  forces  pour 
m'obliger  à  renvoyer  une  nourrice  amenée  par  le  méde- 
cin et  pour  exiger  de  nourrir  elle-même.  Elle  fut  hé- 
roïque pour  lutter  contre  les  maux  si  communs  aux 
jeunes  mères  dont  le  lait  est  trop  fort  et  le  sein  trop 
délicat,  et  seulement  après  soixante-deux  jours  d'an- 
goisses et  de  souffrances  vaillamment  souffertes,  elle 
commençait  à  se  rétablir,  lorsque  je  reçus  Tordre  d'aller 
inspecter  le  3*  régiment  de  hussards,  à  Chartres.  On 
s&it  le  despotisme  des  ordres  militaires  et  la  toute-puis- 
sance impérative  du  devoir.  Je  partis  donc,  bien  résolu 
atout  faire  pour  hâter  mon  retour.  Je  travaillai  nuit  et 
jour,  je  vis  les  troupes  soir  et  matin,  et  pourtant  onze 
jours  furent  nécessaires  à  mes  vérifications  et  à  la  ré- 
daction de  mon  rapport. 

Je  rentrai  chez  moi  le  30  août,  à  neuf  heures  du  soir, 
etj'arrivai  pour  ainsi  dire  en  courant  dans  le  salon, 
pièce  très  vaste,  très  élevée,  bien  ach^ée,  et  où,  pour  ces 
raisons,  avant  mon  départ,  le  lit  de  Zozotte  et  le  berceau 
de  son  enfant  avaient  été  places.  Mais,  grand  Dieu,  quel 
tableau  s'offrit  à  ma  vue  !  Edouard  couché  sur  les  genoux 
d'une  nourrice  que  je  ne  connaissais  pas,  et  sa  malheu- 
reuse mère,  pi\Ie  et  défaite,  se  levant  avec  peine  à  ma 
vue,  fondant  en  larmes  et  pour  répondre  à  mon  cri  :  t  Qu'y 


404    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

a-t-il?  >  me  montrant  du  geste  le  plus  effrayant  et 
dans  un  silence  affreux  son  fils  décoloré  et  sans  mou- 
vement... Jamais  ce  geste,  jamais  ce  regard,  ce  visage 
décomposé,  baigné  de  pleurs  et  si  éloquent  de  douleur, 
ne  cesseront  d'être  présents  à  ma  mémoire.  Mon  âme 
était  déchirée  par  les  regrets  et  par  la  douleur,  par  la 
pitié  et  par  Tamour,  et  par  ce  contraste  épouvantable 
entre  les  consolations  que  je  venais  chercher  et  la  mort 
qui  les  repoussait  toutes.  Je  voulus  cependant  rendre 
quelque  espoir  à  Zozotte,  mais  la  terrible  vérité  lui  avait 
été  révélée.  La  nourriture,  venant  après  des  couches  à  ce 
point  affaiblissantes,  ne  portait  pas  le  germe  de  vie  sain 
et  fort,  et  Tenfant  en  avait  contracté  une  inflammation 
maligne  qui  laissait  les  secours  d'une  nouvelle  nourrice 
impuissants.  L'enfant  vécut  jusqu'au  surlendemain.  Pen- 
dant ces  dernières  heures,  Zozotte,  épuisée  dans  ses 
forces,  ne  pouvait  plus  quitter  son  lit;  j'avais  éloigné 
d'elle  le  berceau  d'agonie,  et  ce  fut  seulement  quand 
mon  enfant  eut  reçu  le  baiser  d'un  éternel  adieu  que, 
par  mon  retour  vers  elle,  par  mes  suffocations  et  mes 
sanglots, Zozotte  apprit  la  fin  dont,  hélas!  depuis  trois 
iours  elle  ne  doutait  plus. 

Longtemps  elle  resta  comme  abtmée  dans  sa  torpeur; 
elle  n'avait  prononcé  que  ces  mots  :  t  Mon  âme  est  morte, 
je  ne  suis  plus  rien  »,  et  je  refoulais  mon  propre  chagrin 
pour  la  consoler,  pour  essayer  de  ramener  en  elle  la  vie 
de  l'âme,  sinon  celle  du  corps,  lorsque,  peu  d'heures 
après  cette  mort  de  notre  enfant,  un  courrier  passant  à 
Orléans  m'apporta  l'ordre  de  partir  en  six  heures  pour 
me  rendre  à  Landau  (Bavière)  et  pour  y  prendre  le  com- 
mandement de  la  première  brigade  de  la  division  Saint- 
Hilaire,  faisant  partie  du  premier  corps  d'armée  aux 
ordres  du  maréchal  Soult. 

A  la  lecture  de  cet  ordre,  je  crus  que  la  foudre  était 


CRUELLES  COÏNCIDENCES.  405 

tombée  sur  moi.  Je  m'efforçai  vainement  de  calmer 
Zozotte,  de  lui  persuader  que  cet  ordre,  si  barbare  pir  sa 
coïncidence,  ne  serait  pas  exécuté  à  la  lettre.  Ce  fut  pour 
elle  le  dernier  coup;  elle  fut  prise  d'un  violent  délire,  et 
dans  six  heures  il  fallait  partir.  Les  moments  devaient 
être  employés  avec  la  plus  grande  énergie.  J'expédiai 
un  exprès  à  Mme  Chenais,  aûn  qu'elle  vint  auprès  de  sa 
malheureuse  fille;  elle  arriva  le  lendemain  soir,  et,  pour 
que  ma  femme  ne  restât  pas  seule,  notre  médecin  ordi- 
naire, l'excellent  docteur  Latour,  lui  fit  préparer  de 
suite  une  chambre  chez  lui,  la  fit  transporter  avant  mon 
départ,  et  Mme  Latour  la  veilla  comme  son  enfant. 

Richebourg  s'était  chargé  avec  Jacques  de  mes  pré- 
paratifs, et  c'est  ainsi  que,  laissant  Zozotte  en  délire,  et 
sans  qu'elle  eût  pu  recevoir  mes  adieux,  sentir  mes  em- 
brassements,  voir  l'égarement  de  mon  désespoir,  je  fus 
entraîné  loin  d'elle,  et  cela  au  moment  où  l'on  enterrait 
Edouard. 

Je  fus  charrié  d'Orléans  à  Paris  sans  avoir  repris 
mes  sens;  je  n'eus  d'autre  force  que  celle  de  me  coucher 
en  arrivant,  je  n'eus  pas  celle  de  me  lever.  Prévenus, 
Gassicourt  et  Rivierre  étaient  accourus,  Richebourg  et 
Jacques  achetèrent  la  chaise  de  poste^dont  j'avais  besoin 
et  la  chargèrent.  Le  lendemain,  d'après  nos  conventions, 
je  reçus  une  lettre  du  docteur  Latour.  Le  délire  avait 
enfin  cessé,  et  Zozotte  était  aussi  bien  que  son  état  pou- 
vait le  permettre.  Cette  lettre  reçue,  je  répondis  à  l'in- 
stant; j'écrivis  à  ma  pauvre  amie,  j'écrivis  au  préfet, 
M.  Maret,  pour  lui  demander  de  faire  mettre  une  pierre 
avec  une  inscription  sur  la  tombe  d'Edouard,  et  je  con- 
tinuai ma  triste  route,  m'éloignant  toujours  plus  de  celle 
qu'au  prix  de  ma  vie  j'aurais  voulu  rejoindre  ou  seule- 
ment revoir,  ne  fût-ce  qu'un  instant. 

C'est  à  Germersheim  que  je  devais  rejoindre  ma  des- 


406   MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

tination.  Quelque  fatigué  et  souffrant  que  je  fusse,  je 
forçais  de  marche  afin  d'avoir  plus  tôt  des  nouvelles; 
aucun  autre  soulagement  ne  m'était  désirable.  Ces\ 
vers  Zozotte  qu'étaient  mon  espoir  et  mes  terreurs,  mes 
derniers  vœux,  comme  les  derniers  liens  qui  m'atta- 
chaient à  la  vie.  Jamais  lettre  ne  fut  plus  désirée,  plus 
nécessaire,  et  je  n'en  trouvai  aucune;  une  semaine  s'é- 
coula tout  entière  sans  qu'il  m'en  parvint,  et  je  ne  sais 
comment  l'esprit  résiste  à  tant  d'angoisses  et  d'inquié- 
tudes. Enûn  et  alors  que,  à  bout  d'espérance,  j'étais  à 
bout  de  forces,  Zozotte,  par  un  mot  qu'elle  avait  fait 
l'effort  d'écrire,  m'apprit  que  son  effroyable  crise  cédait 
aux  soins  dont  elle  était  entourée  et  aux  ressources  de 
l'âge,  c'est-à-dire  de  la  nature.  Par  une  seconde  lettre 
elle  m*in  forma  de  son  départ  pour  Tours  et  de  son  arrivée  ; 
mais  elle  n'avait  pu  tracer  que  quelques  lignes.  Malgrtî 
toutes  les  précautions  possibles  et  quoiqu'elle  eût  voyage 
dans  sa  voiture  et  couchée,  elle  était  exténuée.  El 
cependant  elle  n'en  était  pas  à  sa  dernière  douleur. 

Elle  avait  un  frère,  Amédée,  qui,  cédant  à  l'enthou- 
siasme produit  par  nos  victoires,  avait  désiré  servir.  Je 
l'avais  fait  admettre  à  l'École  de  Fontainebleau,  et,  ses 
deux  années  d'enseignement  passées,  il  avait  été  ques- 
tion de  choisir  l'arme  dans  laquelle  il  entrerait.  Consulté, 
j'avais  conseillé  l'infanterie,  comme  l'arme  qui  ap 
prend  le  mieux  la  guerre;  l'arme  dans  laquelle  il  y  a  le 
moins  de  concurrence  pour  un  jeune  homme  bien  né; 
où  la  moindre  faveur  est  puissante;  où  mon  dessein 
était  de  faire  entrer  mes  fils;  où  j'envoyais  tous  ceux  qui 
m'intéressaient.  Mais  ces  raisons  n'avaient  pas  prévalu 
sur  la  gloriole  d'avoir  des  chevaux.  Amédée  fut  donc 
placé  dans  le  24»  régiment  de  chasseurs  à  cheval,  et,  se 
rendant  à  son  régiment,  il  avait  passé  dix  jours  avec 
nous  à  Orléans  et  quinze  jours  avec  sa  mère  à  Tours. 


SÉRIE   DE  PEINES.  407 

Zozotte  aimait  beaucoup  ce  frère;  son  séjour  près  de 
Dous  à  Orléans  nous  l'avait  rendu  plus  cher;  or,  le 
26  septembre,  arriva  la  nouvelle  que  ce  malheureux 
Amédée,  passant  avec  son  régiment  et  à  un  gué  mal 
choisi  la  Doria,  près  Turin,  fut  emporté  par  le  courant 
et  noyé.  Un  de  ses  camarades  et  amis,  fils  d'un  riche 
négociant  de  Bordeaux,  avait  voulu  le  secourir  et  avait 
été  emporté  avec  lui,  ainsi  qu'un  maréchal  des  logis, 
qui  s'était  porté  à  leur  secours;  et,  comme  pour  donner 
à  Zozotte  ainsi  qu'à  ses  parents  de  plus  cruels  regrets, 
la  nouvelle  arriva  en  même  temps  qu'une  lettre  par 
laquelle  j'annonçais  que,  au  gré  de  nos  désirs,  je 
venais  d'obtenir  pour  Amédée  de  passer  dans  la  garde 
impériale,  ce  qui  lui  donnait  le  grade  de  lieutenant  et  le 
mettait  à  même  d'occuper  auprès  de  moi  la  place  de 
second  aide  de  camp  que  je  lui  avais  réservée. 

Et  le  moment  où  Zozotte  était  frappée  dans  cette 
nouvelle  affection  était  aussi  le  moment  où  ses  inquié- 
tudes étaient  le  plus  cruellement  sollicitées  vers  moi; 
car  on  doit  bien  se  douter  que,  si  j'avais  reçu  un  ordre 
de  départ  si  brusque  pour  Germersheim,  c'est  qu'il 
s'agissait  d'une  entrée  en  campagne. 


CHAPITRE    XIV 


L'Angleterre  venait  de  solder  une  troisième  coalition, 
qui  plus  qu^aucune  autre  lui  était  nécessaire;  car  il 
s'agissait  pour  elle  défaire  lever  le  camp  de  Boulogne, 
de  rendre  inutile  cette  flottille  dont  on  affectait  de  rire, 
mais  qui,  pour  jeter  sur  les  côtes  anglaises  cent  cin- 
quante mille  hommes  et  un  chef  décuplant  leurs  forces, 
n'avait  besoin  que  d'une  belle  manœuvre  et  d'un  coup 
de  vent.  Cette  coalition  rouvrait  des  hostilités  inter- 
rompues depuis  deux  ans  et  demi  avec  l'Autriche  et  la 
Russie;  toutefois  quel  espoir  pouvaient  avoir  ces  deux 
puissances  de  battre  une  armée  que  depuis  deux  ans 
Napoléon  préparait  pour  la  guerre  et  qui,  surabondam- 
ment pourvue  de  tout,  était  montée  au  dernier  point  du 
fanatisme?  Aussi  jamais  souverains  ne  se  firent-ils  sala- 
rier avec  plus  d'impudeur  que  François  et  Alexandre, 
qui,  dans  cette  circonstance,  traflquèrent,jene  dirai  pas 
de  rhonneur  de  leurs  armes  déjà  si  compromis,  mais  du 
sang  de  leurs  soldats. 

Dès  lors,  profitant  de  ce  que  Napoléon,  occupe  de  son 
projet  de  descente  en  Angleterre,  ne  semblait  pas  en 
mesure  de  paraître  avant  deux  mois  avec  des  troupes 
suffisantes  en  Allemagne,  les  coalisés  armaient  contre 
lui  417,000  hommes  de  troupes  agissantes  et  plus  de 
100,000  hommes  de  dépôts  et  de  nouvelle  recrue.  Contre 
cette  formidable  levée  il  n'avait  à  opposer  que  247,000 


TROtSIËHB  COALITION,  4!» 

bomnies(l);  mais,  dès  qu'il  avait  reçu  à  Doulogne  la 
nouvelle  de  ces  armements,  abandonnant  son  immense 
flottille,  sesapprovifiionnements,  ses  projets,  et  déclarant 
l'aimÉe  de  l'Océan  dissoute,  le  même  jour  30  août,  il 
avait  décid(5  l'organisation  do  la  grande  armée,  et,  vingt- 
huit  jours  plus  tard,  cette  armée,  dont  la  majeure  partie 
pasïa  le  Rhin  de  Strasbourg  à  Spire,  marcha  à  l'ennemi 
Eousses  ordres  (2);  il  avait  Murât  pour  lieutenant. 

Parvenue  à  tromper  sur  ses  préparatifs,  l'Autriche  était 
la  première  prête  à  agir;  déjà  Mack,  à  la  tête  de  80,000 
hommes,  ayant  traversé  la  BaviËre,  notre  alliée,  était 
sur  l'iUer,  sa  droite  à  Ulm  et  sa  gauche  à  Memmingen, 
position  menaçante  et  dans  laquelle  il  avait  calculé 
pouvoir  être  rejoint  par  une  seconde  armée  nutricbienno 
et  par  deux  armées  russes,  et  l'être  à  temps  pour  s'op- 
poser avec  succès  à  tout  ce  que  nous  pourrions  entre- 
prendre. 
I      De  son  c4té,  l'Empereur  ne  pouvait  se  sauver  que  par 


(i)  Saas  compter  ca  qui!  laissait  sur  Ua  cûlea  de  la  Manche, 
pour  tlte  ea  aiesure,  contre  lea  Ifî.OOO  Anglais  réunis  nux  Dunes 
et  les  tS.OOD  Su^doin  qui  auraient  pu  se  réunir  &  eux,  sans  compter 
jet  80.000  conscrits,  dont  il  ontonna  la  levée  et  qiis  Bruno  fut 
clmrgô  d'organiser,  l'Empereur  avait  en  Italie  contra  le  prince 
Charles  et  sous  tes  ordres  de  Masstna  40,000  tiommes;  bous  lea 
ordres  du  général  Saiat-Cyr,  pour  contenir  et  combattre  les  Napo- 
lilaiDs.  18.000  bomtnes;  en  Allemagne  contre  Alexandre  et  Prun- 
{Cia  [J,  lecondéa  parieurs  plus  babillas  généraux,  il  eut  152,000  Fran- 
çais, 28,000  Bavarois,  4,0DD  Badois  et  7,000  Wurtembcrgcois  ; 
sait  58,000  en  Italie  et  189,000  hommes;  total  général,  SIT.UOD. 

(!)  Elle  se  trouvait  TormËe  de  six  divisions  de  cavalerie  et  deux 
divisions  dedragons  A  pied;  de  dix  bataillons  du  la  );ardc  impériale 
sous  les  ordres  du  muréclial  Bcasiùrca,  de  dix  bataillons  de  grena- 
diers tous  les  ordres  du  maréchal  Oudinot,  cl  (te  sept  corps 
d'trméo  commandés  par  les  maréchaux  Bernadotte,  Harmoiit, 
Davout,  Soull,  Laones,  Ney  et  Augereau,  ut  plus  lard  d'un  Imi- 
lîème  sous  les  ordres  du  mnréchol  Morlicr;  plus  dus  Bavarois  aux 
ordres  du  maréchal  de  Wrede  et  formant  de  fait  un  Deuviéme 
corps  d'ormâe. 


410    Ml^.MOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAtTLT. 

la  rapidité  et  la  justesse  de  ses  mouyements;  il  lui 
fallait  prévenir  le  rassemblement  total  des  forces  des 
alliés,  attaquer  la  première  armée  qui  lui  serait  opposée 
et  la  détruire  avant  que  les  autres  corps  fussent  en 
ligne. 

Dans  cette  pensée,  et  au  lieu  d'aborder  l'armée  de 
Mack  par  son  front,  il  s'avança  par  la  rive  gauche  du 
Danube  dont  elle  occupait  la  rive  opposée,  dépassa  Ulm 
qui  formait  le  point  d'appui  de  la  droite  de  Mack,  Gt 
tout  à  coup  converger  la  totalité  de  ses  corps  sur  Donau- 
wœrtb ,  dont  il  s'empara  en  passant  le  Danube,  mais 
qu'il  ne  fit  que  traverser,  et,  par  cette  marche  aussi 
imprévue,  aussi  hardie  que  savante,  se  trouva  sur  les 
derrières  de  l'armée  de  Mack.  Alors  Mack,  qui  avait  déjà 
le  malheur  de  n'avoir  pas  deviné  Napoléon  et  qui  pou- 
vait essayer,  soit  de  s'ouvrir  une  route  sur  Munich  pour 
conserver  sa  ligne  d'opérations,  soit  de  se  reployer  sur 
le  Tyrol  d'où  lui  arrivaient  des  renforts,  joignit  un 
second  malheur  au  premier.  Il  se  pelotonna  dans  Ulm, 
dans  l'espoir  d'être  rejoint  à  temps  par  les  trois  armées 
qu  il  attendait  et  de  mettre  Napoléon  lui-même  entre 
deux  feux;  mais  ces  armées  attendues  n'étaient  pas  en 
mesure  d'apporter  leur  secours,  et  le  combat  de  Wertin- 
gen,  qu'illustra  Murât  et  qui  fit  raison  des  renforts 
arrivant  du  Tyrol;  Tatlaque  du  pont  de  Gûnzbourg  par 
le  maréchal  Ney,  attaque  dans  laquelle  ce  digne  colonel 
Lacuée  fut  tué,  mais  aussi  dans  laquelle  le  corps  autri- 
chien qui  le  défendait  fut  repoussé;  la  prise  de  Memmin- 
gen  par  le  quatrième  corps;  le  départ  des  troupes  à  la 
tête  desquelles  l'archiduc  Ferdinand  fît  une  trouée,  pour 
se  réfugier  en  Bohème,  où,  grâce  à  Murât,  il  n'arriva 
qu'avec  des  lambeaux;  toute  cette  série  de  revers  rendit 
la  position  de  Mack  si  critique,  le  mit  à  ce  point  à 
discrétion  que,  comme  Wûrmser  à  Mantoue,  comme 


VICTOIRES  AU  PAS   DE  COURSE.  411 

Mêlas  à  Alexandrie,  il  fut  forcé  de  capituler,  et  comme 
Wflrinser  de  faire  mettre  bas  les  armes  à  toute  son  ar- 
mée. 

Ainsi  une  seule  manœuvre  et  quelques  combats  suf- 
firent pour  anéantir  une  armée  dont  la  simple  défaite 
aurait  dû  nous  coûter  le  tiers  de  notre  armée;  qui  ne 
nous  flt  perdre  presque  personne;  qui  en  prisonniers, 
canons,  drapeaux,  etc.(i),  nous  livra  de  quoi  former, 
approvisionner  et  pourvoir  des  armées;  qui  en  terri- 
toire nous  abandonna  de  quoi  faire  un  grand  royaume 
et  qui  ne  nous  arrêta  que  huit  jours. 

Un  mois  n'était  pas  écoulé  depuis  notre  passage  du 
Rhin,  que  Napoléon,  devancé  par  toute  son  armée  qui 
se  dirigeait  sur  Vienne,  entra  à  Munich.  Rien  ne  put 
suspendre  notre  marche,  ni  la  boue,  ni  des  froids  rigou- 
reux, ni  la  neige,  ni  des  villes  fortifiées  ou  couvertes 
d'ouvrages;  ni  la  difficulté  du  passage  des  rivières  qui 
versent  leurs  eaux  du  Tyrol  dans  le  Danube;  ni  la  résis- 
tance des  troupes  autrichiennes;  ni  celle  de  la  première 
armée  russe  commandée  par  le  prince  Bagration.  Plus 
de  trente  combats,  livrés  pour  ainsi  dire  au  pas  de  course, 
furent  autant  de  victoires  et  eurent  entre  autres  résultats 
celui  d*arracher  aux  Russes  cette  réputation  dïnvin- 
cibilité  que  la  jactance  de  leurs  alliés  leur  avait  faite, 
en  dépit  des  désastres  des  Korsakow  et  des  Souvorow. 

Ma  division  n'eut  qu'une  part  secondaire  dans  cette 
première  partie  de  la  campagne,  et  les  souvenirs  qui  s'y 
réfèrent  sont  plutôt  pour  moi  les  souvenirs  d'une  marche 
que  d'une  série  de  combats.  Si  par  cela  même  ils  n'ap- 
partiennent pas  à  l'histoire,  du  moins  appartiennent-ils 
au  récit  de  ma  vie,  et  je  leur  dois  une  place  dans  ces 
Mémoires. 

(1)  Un  bataillon  de  la  garde   impériale  portait  quatre-vingts 
drapeaux  pris  à  Fennemi. 


412    iMÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON    TUlËBAULT. 

Mes  ordres,  reçus  le  2  septembre,  portaient  que  je 
fusse  rendu,  le  12,  à  Germersheim,  où  j'arrivai  au  joar 
dit;  mais  si  je  n'avais  apporté  avec  moi  des  préoccu- 
pations plus  sérieuses  et  plus  chères,  j'aurais  ressetiti 
plus  vivement  l'ennui  d'être  placé  sous  les  ordres  du 
maréchal  Soult.  Depuis  cinq  ans  ce  maréchal  afOchait 
contre  moi  des  sentiments  que  son  caractère,  sa  position 
et  la  différence  de  son  grade  au  mien  ne  pouvaient  man- 
quer de  me  rendre  fatals. 

J'espérais  qu'au  moins  la  première  entrevue  se  pa^ 
serait  sans  contestation  ;  je  me  trompais  ;  il  mit  en 
effet  quelque  malice  à  me  dire  sans  préambule  qu'il 
m'avait  placé  dans  la  division  Saint-Hilaire,  et  que,  le 
général  Morand  commandant  la  première  brigade,  je 
commanderais  la  seconde,  le  général  Varé  devant  rester 
à  la  suite  :  <  Monseigneur,  lui  répondis-je  suivant  le 
protocole  d'alors,  je  suis  l'ami  de  Morand,  mais  je  suis 
aussi  son  ancien,  et  le  général  Varé  est  son  cadet;  le 
commandement  de  la  première  brigade  m'appartient. 
— Un  général  en  chef,  reprit-il,  est  le  maître  du  place- 
ment de  ses  généraux  >;  en  quoi  il  confondait,  quanta 
lui-même,  un  chef  de  corps  d'armée  et  un  chef  d'armée; 
quant  au  fait,  l'emploi  avec  le  classement.  Je  rae  bornai 
cependant  à  lui  dire  que  cette  latitude  ne  pouvait 
s'étendre  à  rien  de  ce  qui  touchait  l'organisation,  déter- 
minée par  des  règles  supérieures,  et  j'ajoutai,  pour  ache- 
ver de  résoudre  la  question,  que,  si  le  général  Saint- 
Hilaire  venait  à  être  absent  de  la  division,  j'étais  de 
droit  son  remplaçant  provisoire,  ce  qui  n'était  compa- 
tible qu'avec  le  commandement  de  la  première  brigade. 
•  Eh  bien,  reprit  le  maréchal  avec  humeur,  je  for- 
merai une  avant-garde  pour  Morand  »,ce  qui  ne  laissait 
à  ce  dernier  qu'un  régiment  au  lieu  de  deux  ou  trois, 
mais  ce  qui  lui  conservait  la  tête  de  la  colonne.  La  divi- 


FAMILLE  MILITAIRE.  413 

8ioD  Saint-Hilaire,  première  du  corps  d'armée,  se  trouva 
de  cette  sorte  composée  :  d'une  avant-garde  avec  le 
10"régiment  d'infanterie  légère  et  commandéeparlegéné- 
ral  Morand;  d*une  première  brigade,  formée  des  14*  et 
36*  de  ligne  et  commandée  par  moi,  et  d'une  deuxième 
brigade,  formée  des  57*  et  105'  de  ligne  et  commandée 
par  le  général  Varé. 

Le  texte  de  mes  ordres,  j'entends  ces  six  heures  qui 
m'étaient  données  pour  partir,  ce  jour  fixe  assigné  pour 
mon  arrivée,  m'avaient  fait  penser  que  j'arriverais  à 
peine  pour  le  passage  du  Rhin,  et  dix  jours  entiers 
s*écoulèrent  dans  une  immobilité  complète,  jours  mor- 
tels par  les  regrets  qu'ils  mêlèrent  âmes  inquiétudes  et 
qui  ne  purent  être  occupés  qu'à  me  faire  entrer  en  rela- 
tion avec  ma  nouvelle  famille  militaire.  Je  vais  la  faire 
connaître. 

Je  commence  par  mon  chef,  le  général  Saint-IIilaire. 
Je  n'eus   qu'à  me  féliciter  de  servir  sous  ses  ordres. 
C'était  un  homme  excellent;  il  avait  de  plus  des  formes 
parfaites  et  me  prit  de  suite  en  amitié.  Peu  de  jours 
ayant  suffi  pour  rendre   des   confidences  possibles,  il 
m'apprit  que  je  me  trouvais  dans  sa  division  par  dési- 
gnation spéciale  de  l'Empereur,  ce  qui  me  permit  de  lui 
dire  que  plus  j'appréciais  le  bonheur  de  faire  partie  de 
sa  division,  plus  je  me  félicitais  d'en  avoir  l'obligation 
À  une  si  haute  bienveillance,  et  je  lui  fis  part  en  même 
temps  de  mes  relations  avec  le  maréchal  Soult,  ce  dont 
il  voulut  bien  tenir  bon  compte.  Je  ne  dirai  qu'un  mot 
Bur  le  chef  d'état-major  du  général  Saint-Hilaire,  l'adju- 
dant commandant  Binot,  et,  sous  tous  les  rapports,  ce 
mot  sera  un  témoignage  d'estime. 

Je  revis  Morand  avec  plaisir;  c'était  un  souvenir  et 
presque  une  amitié  de  Rome  ;  il  ne  parut  pas  me  savoir 
trop  mauvais  gré  de  la  perte  de  sa  brigade;  il  est  vrai 


i 


414    MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

que  j'ai  toujours  été  conyaincu  que  le  maréchal,  qui  le 
favorisait  ouvertement,  lui  avait  dit  qu'il  n'en  serait  pas 
moins,  et  en  première  ligne,  général  de  division  à  la 
fin  de  la  campagne.  Nous  vécûmes  dans  une  bonne  intel- 
ligence et  nous  voyant  presque  tous  les  jours.  Je  lui 
dus  même  un  aide  de  camp,  nommé  Parguez,  excellent 
homme,  officier  dévoué  et  qui  me  fut  du  plus  grand 
secours,  lorsque  j'eus  le  malheur  d'être  réduit  à  lui. 

Quant  à  Morand,  il  avait  de  l'instruction,  quelque  jeu 
dans  les  idées  et  toute  la  capacité  que  sa  petite  tète  com- 
portait; en  somme,  et  pour  résumer  ce  qui  le  concerne, 
il  fut  brillant  comme  chef  de  bataillon ,  supérieur 
comme  colonel,  distingué  comme  général  de  brigade, 
au  niveau  de  ses  fonctions  comme  général  de  division, 
mais  au-dessous  de  son  rôle  comme  commandant  un 
corps  d'armée.  Il  était  avant  tout  remarquable  comme 
officier  d'infanterie;  à  ce  titre,  il  fut  un  des  hommes  qui 
ont  le  plus  et  le  mieux  fait  la  guerre,  et  un  de  ceux  que, 
sans  scandale,  on  a  pu  voir  arriver  môme  à  la  Chambre 
des  pairs,  où  tant  d'autres  ont  été  jeté  s  par  la  faveur 
bien  plus  que  portés  par  leurs  mérites. 

Le  général  Varé,  comme  homme,  comme  chef,  comme 
soldat,  ne  m'offre  rien  à  dire.  Le  colonel  Mazas ,  com- 
mandant le  iA"  régiment  de  ligne,  éveille  en  moi  le  sou- 
venir d'une  bienveillance  et  d'une  estime  méritées. 
Quant  au  colonel  Houdar  de  Lamotte,  commandant  le 
36*  de  ligne,  aussi  vigoureux,  aussi  ardent  devant 
rennemi  que  Mazas,  il  était  de  plus  homme  de  mérite 
et  d'esprit,  parfait  de  ton  et  de  manières,  dune  belle 
prestance, d'une  belle  réputation, et  destinéàMlle  Bara- 
guey  d'Ililliers,  devenue  la  femme  du  général  Foy;  il 
aurait  fourni  une  belle  carrière  s'il  n'avait  été  tué  à  léna. 

Et,  si  je  sors  de  ma  division,  je  dois  dire  qu'une 
vive  amitié,  qui  n'a  fini  qu'avec  sa  vie^  me  lia  à  dater  de 


LE  GÉNÉRAL  JORDT.  415 

cette  Campagne  avec  Margaron,  qui  commandait  la  ca- 
valerie du  quatrième  corps  et  avec  qui,  vers  la  fin  de 
1793,  j'avais  combattu  en  avant  de  SoIre-le-Château,  lui 
capitaine  dans  les  hussards  des  Ardennes  et  moi  capi- 
taine au  24*  bataillon  d'infanterie  légère.  Enfin  je  veux 
placer  ici  le  nom  du  général  Jordy,  général  que  je 
trouvai  et  dont  je  fis  la  connaissance  à  Landau.  Certes 
ce  n'est  ni  sous  le  rapport  des  formes,  ni  sous  le  rap- 
port de  l'esprit  ou  même  d'une  haute  capacité,  que  je 
le  rappelle;  il  n'avait  rien  de  ce  qui  constitue  Thomme 
transcendant  ou  l'homme  du  monde;  mais,  né  avec 
l'amour  et  l'instinct  de  la  guerre,  il  était  du  petit  nombre 
de  ces  braves  qui  sont  la  gloire  de  leurs  chefs  et  Thon- 
neur  des  armées  auxquelles  ils  appartiennent.  Vingt 
faits  d'armes,  et  notamment  Tattaque  de  Tlle  de  Noir- 
moutiers,  qu'il  continua  de  commander  ayant  la  cuisse 
gauche  et  la  tête  fracassées,  avaient  illustré  sa  trop 
courte  carrière.  Il  y  avait  en  effet  huit  ans  déjà  que,  à 
son  désespoir,  il  avait  été  forcé  de  -  quitter  l'armée 
active,  tout  en  ayant  encore  fait  deux  campagnes  depuis 
qu'il  n'avait  plus  l'usage  de  la  cuisse  gauche  etqu*il 
avait  perdu  un  œil  à  la  suite  d'un  coup  de  feu  qui  avait 
nécessité  l'opération  du  trépan.  Son  zèle,  son  ardeur, 
n'avaient  pu  suHire  plus  longtemps  contre  dix-huit 
blessures,  dont  sept  avec  fractures,  dont  plusieurs  se 
rouvraient  sans  cesse.  Lecommandementde  Strasbourg, 
avec  conservation  de  son  traitement  d'activité,  lui  fut 
d'abord  donné  comme  retraite  et  prix  de  ses  hauts  faits; 
mais  bientôt  le  classement  des  places  le  força  de  quitter 
Strasbourg  pour  le  commandement  de  Landau. 

En  nommant  ici  le  général  Jordy,  en  rappelant  le 
souvenir  glorieux  de  ses  exploits,  j'ai  voulu  citer  un 
exemple  de  ces  illustrations,  qui,  fondées  sur  de  nom- 
breux faits  héroïques,   peuvent  être  en  même  temps, 


416    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

comme  celles  du  général  Jordy,  consacrées  par  des  armes 
d'honneur,  par  des  arrêtés  et  des  lettres  du  Directoire, 
par  des  promotions  sur  le  champ  de  bataille,  par  des 
récompenses  nationales,  et  qui  cependant  n'en  sont  pas 
moins  tombées  dans  un  profond  oubli.  Le  nom  de  Jordy 
et  tant  d'autres  noms,  dont  nos  armées  ont  si  justement 
retenti,  ne  sont  plus  connus  môme  de  la  génération 
actuelle;  car  l'intérêt  se  porte  toujours  vers  les  choses 
les  plus  présentes,  et  quelques  années  suffisent  pour  que 
des  pygmées  contemporains  cachent  des  géants  passés; 
et,  sur  ce  vieil  horizon  de  gloire  qui  chaque  jour  se 
couvre  de  brumes  plus  épaisses,  seules  quelques  figures 
colossales  résisteront  à  l'efTacement  des  temps. 

Le  26  septembre  fut  marqué  par  un  branle-bas  général; 
nous  lev&mes  nos  cantonnements,  passâmes  le  Rhin  à 
Spire  et  entrâmes  en  campagne.  J'ai  dit  les  faits.  Informé 
qu'une  forte  armée  autrichienne,  aux  ordres  du  général 
Mack,  était  réunie  autour  d'UIm  et  allait  être  renforcée 
par  le  corps  que  commandait  l'archiduc  Jean,  et  peu 
après  par  une  seconde  armée  autrichienne  et  des  armées 
russes,  Napoléon  se  porta  sur  Donauwœrth  à  marches 
forcées,  pour  rejeter  l'archiduc  dans  le  Tyrol,  prévenir 
le  rassemblement  de  toutes  les  autres  forces  et  enve- 
lopper Mack,  manœuvre  que  couronna  le  plus  entier 
succès  et  qui  porta  à  la  maison  d'Autriche  un  coup 
dont  elle  ne  se  releva  pas,  qui  la  força  à  nous  aban- 
donner sa  capitale  et  qui,  malgré  le  secours  des  Russs, 
contribua  si  puissamment  à  décider,  à  Austerlitz,  du 
sort  de  toute  cette  guerre  de  Cent  jours. 

En  ce  qui  concerne  le  rôle  des  troupes  dont  je  faisais 
partie,  après  avoir  passé  le  Rhin  à  Spire  et  marché  par 
lleilbronn,  llall,Ellvangen  et  Nordlingen,  nous  passâmes 
le  Danube  à  Donauwœrth,  que  nous  ne  fîmes  que  traverser 
et  où  le  général  Saint-liilaire  reçut  Tordre  de  se  porter 


ENTRE  DEUX  ORDRES.  411 

sur  Augsbourg,  où  j'allai  voir  la  salle  dans  laquelle 
MélanchthoQ  présenta  à  Charles-Quint  le  code  de  son 
schisme.  Cette  salle  est  entourée,  au-dessous  de  la  cor- 
niche, par  les  portraits  des  philosophes  les  plus  célèbres, 
au  nombre  desquels  figurent  à  leurs  dates  Jésus-Christ 
et  Luther. 

Le  lendemain  7octobre, nous  partîmes  pour  Landsberg. 
C'était  une  journée  de  huit  lieues;  nous  en  avions  fait 
cinq,  et  le  général  Saint-Hilaire,  Morand  et  moi,  réunis 
pour  causer,  nous  marchions  à  la  tête  de  ma  brigade, 
lorsque  Philippe  de  Ségur,  officier  d'ordonnance  de 
l'Empereur,  nous  atteignit  et  remit  au  général  Saint- 
Hilaire  une  lettre  que,  à  mon  étonnement,  celui-ci  lut  à 
haute  voix  et  que  voici  littéralement  : 

c  Monsieur  le  général  Saint-Hilaire,  je  vous  fais  cette 
lettre  pour  vous  dire  que  l'ennemi  occupe  Landsberg.  Je 
pense  que  vous  m'en  ferez  bon  compte,  et,  sur  ce,  je 
prie  Dieu  qu'il  vous  ait  en  sa  sainte  et  digne  garde. 

€  Nap.  » 

c  Allons,  messieurs,  nous  dit  aussitôt  le  général  Saint* 
Hilaire,  hâtons  le  pas  pour  arriver  de  jour  et  justifions 
la  confiance  de  l'Empereur.  »  Et  les  troupes,  informées 
du  contenu  de  la  lettre,  doublèrent  le  pas  en  chantant  et 
en  accompagnant  leurs  chants  des  cris  de  :  Vive  l'Em- 
pereur! 

11  y  avait  un  quart  d'heure  que  nous  faisions  ainsi 
bonne  route,  lorsqu'un  aide  de  camp  de  Murât  galopant 
aussi  vite  que,  à  travers  les  terres  labourées,  cela  était 
possible  à  son  cheval,  apparut  à  notre  droite  nous  faisant 
des  signes;  dès  qu'il  put  se  faire  reconnaître  et  entendre, 
il  nous  cria  d'arrêter  les  troupes.  On  fit  halte;  nous 
sûmes  que  le  prince  était  aux  prises  avec  un  corps 
«nnemi,  bien  supérieur  en  nombre,  et  qu'il  nous  ordon* 

m.  27 


418  MÉMOIRES  DU  GÉNÉRAL  BARON    THIÉDAULT. 

nait  de  le  rejoindre  en  toute  hâte  :  «  Impossible  f  répondit 
Saiùt-Hilaire  ;  voyez,  monsieur,  les  ordres  de  TEm- 
pereur.  —  La  question  est  à  Ulm,  reprit  cet  officier,  et 
non  pas  à  Landsberg...  Et  qu'y  deviendrez-vous  d'ail- 
leurs si  le  prince  est  accablé  ;  si  le  général  Mack  se  fait 
passage  ?  >  Et,  comme  ces  raisons,  déjà  très  fortes  par 
elles-mêmes,  étaient  appuyées  par  le  canon  tonnant  du 
côté  de  Mindelhein,  il  insista  pour  qu'on  ne  perdit  pas 
un  moment  :  c  Ah  !  messieurs,  nous  dit  alors  le  général 
Saint-Hilaire,  que  faire?  •  Et  comme,  en  achevant  cette 
exclamation,  il  avait  arrêté  son  regard  sur  moi  :  c  Mon 
général,  lui  dis-je,  marcher  où  le  canon  tire.  »  Et  la  cita- 
tion de  cet  adage,  qui,  pour  le  reste  de  sa  vie,  doit  reten- 
tir aux  oreilles  du  maréchal  Grouchy,  ayant  décidé  le 
général  Saint-Hilaire  :  «  Eh  bien,  messieurs,  reprit-il,  par 
régiments,  têtes  de  colonnes  à  droite.  »  Le  commande- 
ment fut  répété,  et  bientôt,  en  cinq  colonnes  d'infanterie, 
nous  nous  dirigeâmes  vers  Murât,  que  son  aide  de 
camp  se  hâta  d'aller  prévenir. 

Il  y  avait  à  peine  un  nouveau  quart  d'heure  que  nous 
marchions  ainsi,  lorsqu'un  cri  de  <  Halte!  »  arrêta  notre 
mouvement.  L'aide  de  camp  de  Murât  avait  disparu;  le 
feu  se  ralentissait,  et  Saint-Hilaire,  n'ayant  plus  rien  qui 
le  ralliât,  avait  changé  d'avis.  Il  nous  réunit  pour  nous 
expliquer  que  nous  désobéissions  à  TEmpereur,  même 
à  un  ordre  écrit  par  l'Empereur,  que  nous  faisions  peut- 
être  manquer  une  manœuvre  superbe,  que  nous  perdions 
l'occasion  de  nous  signaler  et  de  jouer  un  rôle  à  nous, 
et  tout  cela  d'après  les  ordres  de  qui  n'avait  pas  d'ordre 
à  nous  donner,  c  Ainsi,  messieurs,  nous  allons  marcher 
sur  Landsberg...  Têtes  de  colonnes  à  gauche.  >Et,  après 
trois  quarts  d'heure  de  temps  perdu  et  trois  quarts  de 
lieue  péniblement  faits,  nous  reprenons  dans  des  terres 
labourées  et  en  ne  cachant  pas  trop  notre  humeur  la 


I 


HÉSITATIOKS   DE  8AINT-H1LAIRE.  «lO 

direction  d'une  route  que  nous  avions  eu  raison  de 
quitter.  Nous  l'avions  retrouvée  et  nous  la  suivions  de 
nouveau,  lorsque  le  canon  de  Mural  se  fait  réentendre  à 
coups  précipités  et  de  plus  près,  assez  près  même  pour 
qae  nous  distinguions  la  fusillade.  Nous  aurions  pu  être 
arrivés  auprès  de  lui,  il  pouvait  être  compromis  faute 
d'avoir  été  renforcé  et,  plus  encore,  pour  avoir  compte 
sur  nous.  Ces  réflexions,  qui  ne  nous  échappaient  pas, 
n'échappaient  pas  davantage  à  nos  soldats:  en  ju^es 
infaillibles,  ils  évaluèrent  la  faute  militaire  et  le  tort  de 
ne  pas  avoir  tenu  une  promesse  que  les  circonstances  ren- 
daient sacrée.  Un  murmure  général  s'éleva,  et  ce  pauvre 
Saint-Hilaire  en  fut  d'autant  plus  bouleversé