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Full text of "Mélanges d'économie politique"

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MÉLANGES 

D'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


L 


Ta-, 


DE   L  IMPRIMERIE  DE   BEAU, 
à  Saint-Germaiii-M-Ltyt. 


î).  HUME, 


ESSAIS  SUR  LE  GOMIERGE.  LE  LUXE.  L'ARGENT, 
UOTillT  VR  L'ARGENT.  LES  IMPOTS.  LE  CRÉDIT  PUBUG,  ETC. 


FORBONNAIS,      , 

PRINCIPES    ÉCONOMIQUES. 

CONDILLAC, 

LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT. 
CONDORCET, 

MÉ&AliaES  D^GOnOMIE  POUTIQUS. 

LAVOISIER  ET  LAGRANGE, 

DE  LA  RICHESSE  TERRITORIALE  DU  ROYAUME  DE  FRAPICE. 

ESSAI    D'AMTHlfÊTIQDE    POLITIQOB. 


B^  FRANKLIN, 

^  LA  SCIENCE  DU  BONHOMME  RICHARD 

ET    AUTRES    OPUSCULES. 

Fiécédii  da  loticn  Moiqaei  tor  clia;ae  anlm. 

IT   ACCOMPAGNÉS  DE  COMMENTAIRES   ET   DE   NOTES   EXPLICATIVES, 

PAR  a.  IDStlIB  BABI  R  S.  BK  MOmARI. 


PARIS, 

CHEZ  GUILLAUMIN  ET  C'«  LIBRAIRES, 

Didkmnaire  du  Commerce  et  des  Marehandise»^  de  la  Collection  des  principaux 
économistes,  du  Journal  des  Economistes,  etc. 
R«e  Rioheliea,  n*  14* 


^«-«vci^so. 


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By  exohanî^e 

cîe-w-  Yorl-  Pu./llc  lib-aa.-/ 


INTRODUCTION. 


Dans  les  précédents  volumes  de  cette  coUection ,  nons  avons  reproduit  les 
^vres  des  écrivains  qui  ont  fondé  la  science  économique  et  qui  Font  portée 
tQ  point  où  elle  est  actuellement  parvenue.  Ces  écrivains  appartiennent  à  des 
«oies  bien  distinctes,  et  nous  avons  pu  aisément  les  classer  selon  leurs  doc- 
trines. Les  Économistes  financiers  ouvrent  la  marche,  viennent  ensuite  les 
Pk^sioerates^  qui  les  premiers  ont  donné  une  allure  systématique  à  la  science, 
qm  ont  fondé  une  doctrine  économique  ,  doctrine  incomplète  et  erronée 
nos  certains  rapports,  mais  rigoureuse  et  logique;  puis  enfin  les  écrivains 
qu  ont  découvert  les  vrais  principes  de  la  science,  et  qui  en  ont  élevé  l'har- 
■OQieux  édifice.  Il  y  a  là,  comme  on  voit,  trois  catégories  tout  à  fait  séparées  : 
1  la  première,  appartiennent  Boisguillebert ,  Melon,  Dutot ,  Yauban  et  Law  ; 
lia  seconde,  Quesnay,  Dupont  de  Nemours,  Mercier  delà  Rivière,  Tabbé 
Baodeau ,  Le  Trosne  ;  à  la  troisième,  Adam  Smith ,  Malthus ,  J.-6.  Say  et 
Kkardo.  Mais  à  c^té  de  ces  pères  de  l'économie  politique,  se  rencontrent  aussi 
(les  hommes  qu'il  est  moins  aisé  de  classer,  soit  qu'ils  forment  en  quelque 
mte  la  transition  entre  deux  écoles,  comme  Forbonnais  et  David  Hume  ;  soit 
qn'ils  n'adoptent  pas  tous  les  principes  de  l'école  à  laquelle  ils  se  rattachent, 
comme  Condillac;  soit  encore  qu'à  une  époque  où  la  science  avait  déjà 
Mcompli  de  notables  progrès*  ils  représentent  avec  autorité  ou  avec  esprit 
ksidées  anciennes,  comme  Necker  ou  Gtiliani  ;  soit  enfin  qu'ils  se  soient  bornés, 
eomne  Bentiiam ,  à  étudier  un  seul  point  de  la  science,  sans  en  considérer 
ressemble,  ou  qu'ils  aient,  comme  Franklin ,  envisagé  l'économie  politique  à 
peo  près  exclusivement  au  point  de  vue  de  la  pratique.  Les  travaux  écono- 
vaques  de  ces  écrivains,  qcd  échappent  à  la  classification,  ont  cependant  une 
certaine  importance,  et  notre  collection  serait  demeurée  incomplète  si  nous  les 
i^Ds  négligés.  Ils  se  trouvent  réunis  dans  ces  deux  volumes  de  Mélauges. 

Le  premier  volume  comprend  les  Essais  économiques  de  Hume^  les  Principes 
wmomiqnes  de  Forbonnais,  le  Commerce  et  le  Gouvernement  de  Gondillac 
*^cr8  écrits  de  Condorcet,  les  Résultats  extraits  (fnn  ouvrage  sur  la  richesse 
^itoriak  du  royaume  de  France  de  Lavoisier,  avec  un  Essai  d^ariihntétique 
r^tiqueét  Lagrange;  la  Science  du  bonhomme  Richard,  et  autres  opuscules 
^franUin. 

Les  Essais  de  David  Hume  ont  répandu  de  vives  lumières  sur  les  questions 


VI  INTRODUCJION. 

les  plus  controversées  de  la  science,  sur  le  crédit  public,  la  population,  Tlnté- 
rét  de  l'argent,  le  luxe,  etc.  Si  Hume,  au  lieu  de  diriger  vers  l'histoire  les 
études  de  sa  \ie ,  avait  porté  spécialement  son  attention  sur  Téconomie  politi- 
que ,  il  figurerait  incontestablement  parmi  les  maîtres  de  la  science.  Ses 
Essais^  écrits  avec  beaucoup  de  clarté  et  de  méthode,  abondent  en  idées  justes, 
en  apei*eus  neufs  et  ingénieux.  La  question  de  savoir  si  le  luxe  est  utile  on 
nuisible  aux  Etats  se  trouvait  alors  fréquemment  agitée,  et  elle  donnait  lieu  à 
beaucoup  de  déclamations.  David  Hume  prit  bravement  le  parti  du  luxe , 
et  il  prouva  fort  bien  que  les  vices  engendrés  par  les  raffinements  de  la 
civilisation,  si  condamnables  qu'ils  soient,  valent  mieux  à  tout  prendre  que 
la  barbarie  des  âges  primitifs.  Le  luxe,  remarquait-il  encore ,  a  efficacement 
servi  la  cause  de  la  liberté  en  Europe  ;  car  ce  sont  les  arts  de  luxe  qui  ont 
donné  naissance  à  la  classe  des  industriels  et  des  n^ociants,  autrement  dit  à 
la  bourgeoisie,  et  c'est  la  bourgeoisie  qui  a  pris  l'initiative  des  réformes  et  qui 
les  a  fait  prévaloir  contre  l'aiistocratie.  En  même  temps  qu'il  défendait  le  luxe, 
l'auteur  des  Essais  faisait  bonne  justice  des  préjugés  des  partisans  de  la 
balance  du  commerce  :  a  II  estaussi  impossible,  disait-il,  qu'un  royaume  peuplé 
»  et  industrieux  demeure  sans  espèces,  qu'il  Test  de  voir  tarir  nos  sources,  nos 
»  ruisseaux  et  nos  rivières.»  H  consacrait  aussi  un  court  mais  excellent  chapitre 
à  la  Jalousie  commerciale;  l'un  des  premiers,  il  contribuait  à  ruiner  le  vieil 
adage,  et  le,  profit  de  l'un  fait  le  dommage  de  l'autre,  9  et  il  démontrait  cette 
vérité  si  simple,  mais  jusqu'alors  si  méconnue,  qu'un-  pays  a  plus  d'intérêt  à 
être  environné  de  nations  ridies  que  de  nations  pauvres,,  par  la  même  raison 
que  Ton  peut  faire  avec  un  homme  opulent  plus  et  de  meilleures  affaires 
qu'avec  un  homme  dénué  de  ressources.  Il  était  réservé,  au  reste,  à  J.-B.  Say 
de  donner  à  cette  vérité  importante  le  cachet  de  la  certitude  scientifique.  Quel- 
quefois les  vues  de  Hume  étaient  moins  lucides,  il  ne  réussissait  pas  toujours 
à  se  dégager  des  préjugés  économiques  de  son  temps.  Ainsi,  par  exemple,  il 
accordait  aux  impôts  indirects  une  préférence  marquée  sur  les  impôts  directs, 
et  il  donnait  pour  motif  de  cette  préférence,  que  les  contribuables  paient  l'im- 
pôt indirect  insensiblement,  et  pour  ainsi  dire  sans  s'en  apercevoir.  Qu'importe^ 
si  le  fardeau  est  le  même  1  Si  bien  déguisé  qu'il  soit,  ne  le  ressent-on  pas  tou- 
jours? Hume  donnait  toutefois  pour  justifier  son  opinion  une  raison  plus  solide 
que  celle-là,  il  disait  :  a  On  peut  augmenter  à  peu  près  indéfiniment  les  impôts 
directs;  il  n'en  est  pas  de  même  pour  les  impôts  indirects  ;  un  moment  arrive 
où  l'augmentation  du  chiffre  de  l'impôt  diminue  la  recette  au  lieu  de  Tac^ 
croître,  d  Observation  profondément  vraie ,  et  sur  laquelle  a  été  basée  toute 
la  réforme  financière  de  la  Grande-Bretagne!  mais  cette  observation  n'est-elle 
pas  applicable  dans  une  certaine  mesure  àtoute  espèce  d'impôts?  I.,orsque  les 
charges  pablfques,  soit  directes,  soft  indirectes,  sont  exagérées,  le  pays  s'ap- 
pauvrit et,  par  là  même,  les  recettes  du  fisc  s'amoindrissent. 

Adam  Smith  estimaitbeaucoup  les  Essaisùe  Hume,  et  il  lesdte  avec  honneur. 

Les  Principes  économiques,  de  Forbonnais  appartiennent  au  système  mer^ 


INTRODUCTION.  vu 

emile.  C'est  un  ouvrage  que  recommande  surtout  le  nom  de  Tauteur,  un  des 
ftm  laborieux  écrivains  du  xvni«  siècle,  et  dont  les  investigations  se  portè- 
rest  avec  fruit  sur  les  parties  secondaires  de  la  science.  L'ouvrage  deCondillae^ 
te  Commerce  et  le  Gouvernement,  a  plus  de  valeur  ;  le  style  en  est  clair,  ferme 
et  eoneis,  et  certaine  parties  du  livre,  particulièrement  celles  qui  traitent  de  la 
■ofioaie  et  du  change^  renferment  des  vues  pleines  de  justesse.  Aucun  auteur 
B  a  exposé  avec  plus  de  lucidité  la  théorie  du  change.  Malheureusement  il  y  a 
cfaex  GcHidillac  une  sorte  de  prédisposition  innée  à  s*appuyer  sur  des  hypo- 
tl^aes  plutôt  que  sur  des  observations  ou  des  faits.  Ce  vice  de  l'esprit  de 
rsateur  jette  sur  la  plus  grande  partie  de  Tœuvre  une  teinte  d'obscurité  que 
la  clarté  du  langage  ne  dissipe  pas  toujours  sufûsanunent.  Le  Commerce 
et  le  Gouvernement  devait  avoir  trois  parties,  mais  les  deux  premières  seules 
ont  paru  ,  la  troisième  n'a  pas  été  faite. 

Nous  avons  choisi  parmi  les  nombreux  ouvrages  de  Gondorcet  quelques 
écrits  ayant  trait  spécialement  aux  matières  économiques  ,  tels  que  Tarticle 
Monopale  et  Monopoleur^  la  Lettre  d'un  laboureur  de  Picardie  à  M.  Necker^  les 
Refiexiims  sur  tesdavage  des  Nègres,  sur  la  Justice  criminelle,  V Influence  de 
k  Révolution  d'Amérique  sur  UEurope,  V Impôt  progressif.  Ecrivain  plein 
d'elération  et  de  duileur,  Gondorcet  avait  voué  sa  plume  à  toutes  les  causes 
<pi  intéressent  le  progrès  moral  et  matériel  de  l'humanité.  Dans  l'article 
Memopole  et  Monopoleur,  et  dans  la  Lettre  d'un  laboureur  de  Picardie,  il  se 
Bontre  le  partisan  éclairé  et  convaincu  de  la  cause  de  la  liberté  du  travail  et 
éa  commerce;  dans  les  Réflexions  sur  la  justice  criminelle, i\  dénonce  avec 
énergie  les  châtiments  barbares  que  le  code  de  Golbert  avait  établis  contre  les 
Ênx-«auni€rs,  et  il  demande  avec  Montesquieu  et  Becoaria ,  que  la  peine  soit 
proportionnée  au.délit.  Les  Réflexions  sur  V esclavage  des  Nègres  associent  Gon- 
doreet  au  noble  mouvement  philanthropique  qui  eut  lieu  contre  l'esclavage,  à 
ift  fin  da  siècle  dernier,  mouvement  qui  devait  porter  ses  fruits  en  Angleterre, 
oiajs  qui  n'a  pas  eneore  abouti  en  France.  Gondorcet  a  aperçu  aussi  la  véritable 
portée  de  la  révolution  d'Amérique,  il  a  compris  que  cette  révolution,  qui 
introduisait  dans  le  monde  l'application  la  plus  large  du  principe^  du  Self- 
Gotfemtnent^  et  qui  brisait  l'arche  sainte  du  système  colonial,  allait  inaugurer 
one  ère  nouvelle  dans  la  vie  des  nations,  une  ère  de  justice ,  de  liberté  et  de 
paix.  U  nous  semble  avoir  été  moins  heureux  dans  son  Essai  sur  Vimpôt  pro- 
gressif; emporté  par  son  ardent  amour  de  l'égalité,  le  noble  philosophe  déclare 
lagnerre  aux  gros  capitaux,  sans  remarquer  que  tout  capital,  grand  ou  petit, 
&t  le  fruit  du  travail ,  et  qu'en  frappant  le  capital  on  atteint  le  travail.  Un 
iap6t  progressif  n'aurait  vraisemblablement  pour  résultat  que  d'appauvrir  la 
Btfion  qni  l'adopterait ,  soit  en  provoquant  Témigration  des  grands  capitaux , 
tnt  en  décourageant  l'épargne.  Seul ,  l'impôt  proportionnel  est  équitable  et 
Qtile. 

Après  les  écrits  économiques  de  Gondorcet,  nous  donnons  les  Résultats 
extraitM  d'un  ouvrage  sur  la  richesse  territoriale  du  royaume  de  France  de 


VIII  IJNTRODUCTiON. 

Lavoisier  ;  ce  travail  statistiqae  de  l'illustre  et  malheureux  chimiste  jouit 
d'une  réputation  méritée.  V Essai  sur  la  population  de  Paris  qui  s*y  trouve 
compris,  se  recommande  à  la  fois  par  Texactitude  des  faits  et  les  conclusions 
ingénieuses  que  Fauteur  en  tire  ;  cet  ouvrage  de  Lavoisier,  ainsi  que  le  petit 
Essai  d'Arithmétique  politique  de  Lagrange ,  qui  en  forme  le  complément , 
étaient  devenus  fort  rares. 

Le  premier  volume  est  terminé  par  les  opuscules  économiques  de  Franklin. 
Il  y  a  dans  ces  opuscules  deux  parties  bien  distinctes.  Dans  la  première ,  il 
n'est  guère  question  que  d'économie  privée;  c'est  là  surtout  que  Franklin 
excelle  :  la  Science  du  bonhomme  Richard  est  un  traité  complet  de  l'art  de  bien 
gérer  sa  fortune.  La  seconde  partie  renferme  les  opinions  de  Franklin  sur 
diverses  questions  d'économie  publique,  et  toujours  ces  opinions,  qu'il  s'agisse 
de  la  liberté  du  travail  et  du  commerce,  de  l'esclavage  ou  de  la  guerre ,  sont 
pleines  d'élévation  et  de  sens. 

Dans  le  second  volume  des  Mélanges,  nous  avons  placé  les  Dialogues  sur  le 
commei^ce  des  blés  de  l'abbé  Galiani,  avec  les  passages  les  plus  saillants,  en 
note,  de  la  Réfutation  de  l'abbé  Morellet;  le  célèbre  ouvrage  de  Necker  sur  la 
Législation  et  lecommerce  des  grains;  le  liyredevenu  très-rare  de  M.  de  Mon- 
tyon  ;  Quelle  influence  ont  les  diverses  espèces  d'impôts  sur  la  moralité,  l'ac- 
tivité et  rindusirie  des  peuples;  et  la  Défense  de  fusure  de  Bentham. 

Les  Dialogues  de  Galiani  et  l'ouvrage  de  Necker  sojit  des  plaidoyers  dirigés 
contre  la  liberté  du  commerce  des  grains.  Défendue  par  Tui^ot  et  les  physio- 
crates  comme  conforme  au  droit  de  propriété  et  avantageuse  à  la  nation,  la 
liberté  du  commerce  des  grains  était  alors  vivement  attaquée  par  les  partisans 
du  système  mercantile.  C'était  surtout  la  liberté  d'exportation  qui  se  trouvait 
en  cause.  L'éditde  1764,  par  lequel  l'exportation  avait  été  autorisée  jusqu'à 
ce  que  le  prix  du  setier  de  blé  eût  atteint  la  limite  de  30  livres,  était  le  prin- 
cipal objet  de  la  dispute.  Le  prix  du  blé  ayant  haussé  accidentellement  après 
la  promulgation  de  l'édit,  les  restrictionistes  concluaient  de  ce  iait  que  la  liberté 
d'exportation  était  funeste  au  pays.  «Le  haut  prix  du  grain,  disaient-ils,  dimi- 
nue d'une  partie  les  ressources  du  peuple  ,  et  de  l'autre  ralentit  l'essor  des 
manufactures.  Or,  les  manufactures  seules  peuvent  amener  d'une  manière 
permanente  de  l'argent  dans  le  pays,  seules  elles  peuvent  augmenter  la  richesse 
de  la  nation.  L'intérêt  particulier  des  propriétaires  fonciers  doit  donc,  dans 
cette  circonstance,  être  sacrifié  à  Tintérét  de  tous.  )> 

Les  restrictionistes  admettaient  comme  une  vérité  démontrée,  que  la  liberté 
d'exportation  augmenterait  le  prix  du  grain  ;  ils  ne  voulaient  pas  comprendre 
que  l'agrandissement  du  débouché  amènerait  nécessairement  l'augmentation 
de  la  production,  et  qu'alors  le  niveau  ordinaire  des  prix  se  rétablirait.  Ils  ne 
voyaient  que  la  hausse  actuelle,  et  ils  cherchaient  dans  l'arsenal  du  système 
réglementaire  des  armes  pour  la  combattre.  Toutefois  ils  ne  s'accordaient  guère 
sur  le  choix  des  moyens,  et  il  était  impossible  qu'ils  s'accordassent.  Si  la 
liberté  n'a  qu'une  voie ,  la  réglementation  en  a  mille.  Quand  des  hommes 


INTRODUCTION.  i\ 

une  imperfection  dans  les  lois  de  la  nature ,  et  donnent  carrière  à 
|0V  hMginatfcm  pour  la  redresser,  ce  serait  un  grand  iiasard  s'ils  allaient  tous 
iecMTrir  le  même  remède.  Galiani  a  son  système  et  Neeker  a  le  sien.  Galiani 
«  borne  à  dCTaander  un  droit  de  2ô  sous  à  l'importation  et  de  50  s.  à  l'ex- 
pflttffatt.  Neckèr  eit  beaucoup  plus  compliqué  ;  il  veut  que  l'exportation  des 
priu  n'ait  lien  que  sous  forme  de  farines,  et  qu'elle  s'arrête  à  la  limite  de 
H  ifres;  Il  veut  encore  que  la  circulation  intérieure  des  grains  soit  entravée 
te eertaines  circonstances,  etc. 

Des  principes^  il  n'en  faut  pas  demander  à  Galiani.  Son  opinion  est  qu'il 
l'y  a  pas  dç  principes  applicables  à  laiégislation  des  grains.  Tout  dépend,  se- 
kilë,  des  temps,  des  lieux,  des  circonstances.  La  l^iation  qui  convient  à 
m  petit  pa3f8  comtne  Genève,  ne  convient  pas  à  un  pays  de  moyenne  étendue 
mme  la  HoUande,  et  la  législation  qui  convient  à  la  Hollande  ne  vaut  rien 
pMT  h  Pranee..  De  même  pour  les  époques  :  ce  qui  était  bon  autrefois  peut  être 
■ttvaii  aujourd'hui  ;  il  suffit  des  moindres  changements,  de  1»  création  d'une 
ifite,de  l'ouverture  d'un  canal,  de  l'introduction  d'une  maùufacture  nouvelle, 
psv  rendre  nuisible  uiie  mesure  qui  naguère  était  utile,  pour  déterminer  dans 
Il  M  me  modification  restrictive  où  liliérale.  Et  l'auteur  des  Dialogues  de  par- 
cNrir  le  monde  pour  diercher  des  (hits  à  l'appui  de  ce  système  qui  exclut  les 
lystees  :  ces  fidts,  ii  ne  manque  pas  de  les  rencontrer.  Ainsi  il  trouve  que 
toèfe  a  eu  raison  d'entraver  la  liberté  du  commerce  des  grains,  que  la  Hol- 
Isdea  eu  raison  die  n'y  point  toucher,  que  la  France  a  eu  à  la  fois  tort  et  raison 
k  proelanier  la  litwrté  d'exportation.  Tout  cela^n^est-  que  de  la  fentaisie  ;  mais 
lyttantd'eqprttdans  cette  fantaisie,  la  forme  des  Dialogues  est  si  neuve,  si 
pjysuliet  si  originale»  que  l'on  s'explique  le  succès  de  Fœuvre  sophistique  de 
Fahbé  napolitain.  L'abbé  Morellet,  qui  répondit  à  Galiani,  n'eut  pas  de  peine  à 
■ettre  en  lumière  les  contradictions  et  les  erreurs  qui  fourmillent  dans  les  Dia- 
fcjseï,  mais  il  eut  le  tort  de  répondre  trop  longuement  et  de  s'appesantir  sur 
te  Mails.  Nous  avons  extrait  les  meilleurs  passages  de  sa  Réfutation,  et  nous 
kl  tvoos  Joints  aux  Dialogues  sous  forme  de  notes. 

Qioique  Neel^er  n'admette  pas  plus  que  fraliani  des  principes  absolus  en 
Mttère  de  législation  des  grains  ^  il  part  cependant  d'un  principe ,  selon  lui , 
BMsptntable,  à  savoir  :  l'antagonisme  nécessaire,  inévitable,  de  la  classe  pro- 
frtéWre  et  de  celle  .qui  ne  possède  pas ,  et  la  supériorité  dé  la  première  sur 
h  seconde  :  «  Ce  sont ,  dit-il  en  parlant  des  propriétaires  et  des  salariés ,  ce 
t  tout  des  lions  etdes  animaux  sans  défense  qui  vivent  ensemble  ;  on  ne  peut 

•  lagaenter  la  part  de  ceux^  qu'en  trompant  ia  vigilance  des  autres  et  ne 

*  kw  laissant  pas  le  temps  de  s'élancer  ^  »  D'où  Neeker  conclut,  que  l'œuvre 
fc  pouvoir  doit  prindpalenient  consister  à  protéger  les  classes  non  proprié- 
^ita contre  les  classes  propriétaires.  Mais  par  quel  moyen?  Par  fa  limitation 


'  Sur  la  législation  et  If  commtrcf  des  grains,  t.  M,  p.  189. 


X  INTRODUCTION. 

du  droit  de  propriété ,  puisque  e-est  à  la  propriété  et  au  pouvoir  qu'elle 
confère,  que  les  propriétaires  sont  redevables  de  leur  supériorité.  Et  au  nom 
de  quel  droit?  Au  nom  d'un  droit  que  Necker  ne  définit  pas/ mais  qu'U  dé^-- 
gne  sous  le  nom  de  Droit  de  l'humanité. 

On  voit  où  cela  conduit.  Si,  comme  le  prétend  Necker,  a  Tempire  des  pro- 
»  priétaires  sur  l'homme  sans  propriété  ne  change  jamais,  s'il  augmente  au  con- 
9  traire  sans  cesse  S  »  qu'y  a-t-il  à  faire?  Rien  autre  diose  qu'à  supprimer  la 
propriété ,  car  l'intérêt  des  masses  passe  avant  l'intérêt  de  quelques-uns  ;  rien 
autre  chose  qu'à  remettre  toutes  les  terres  et  tous  les  capitaux  entre  les  mains 
de  l'État,  en  lui  abahdonnant  la  faculté  d'en  disposer  au  plus  grand  avantage 
du  plus  grand  nombre.  Mais  Necker,  qui  vraisemblablement  fraterniserait  au  • 
jourd'hui  atec  M.  Louis  Blanc ,  arrêtait  à  mf-chemin  les  conséquences  de  son 
système:  il  ne  demandait  pas  la  suppression  du  droit  de  propriété»  U  se 
bornait  à  en  demander  la  limitation.  Il  est  vrai  que  les  propriétaires  fonciers 
avaient  alors  le  pouvoir,  et  que  c^était  déjà  )>eaucoup,  de.rogner  un  peu  les 
griffes  de  ces  lions. 

lie  livre  de  M.  Necker  date  de  1776;  il  obtint  un  succès  iipmense,  car  il 
répondait  aux  préjugés  du  jour.  Quelques  années  plus  tarà  on  mettait  en  pra- 
tique les  préceptes  du  philanthrope  genevois,  on  limitait  la  liberté,  on  confis- 
quait les  propriétés,  on  proscrivait  les  propriétaires  au  nom  des  droits  de 
l'homme,  et  Dieu  sait  ce  qu'y  gagnait  l'humanité  1  Combien  les  préceptes  des 
physiocrates  étaient  supérieurs  à  ceux-là  I  II  y  avait  di^ns  le  livrede;Neckcr  une 
révolution  et  une  anarchie  ;  il  y  avait  une  admirable  réforme  sociale  dans  les  li- 
vres de  Quesnay  et  -de  Turgot.  Selon  les  pbysiocrates,  aucun  antagonisihe  na- 
turel n'existe  entre  les  différentes  classes*  qui  composent  la  société,  et  l'oppo- 
sition des  intérêts  nait  uniquement  des  restrictions  et  des  privilèges  ;  la 
suppression  de  ces  restrictions  et  de  ces  privilège^,  établis  aux  dépens  de  la 
propriété  et  de  la  liberté,  doit  en  conséquence  amener  l'harmonie  des  inté- 
rêts, et,  avec  elle ,  le  bien-être  général.  Doctrine  admirable ,  et  qui  donne  à 
toutes  les  difficultés  une  solution  simple  et  facile  I  Doctrine  à  laquelle  il  a  fallu 
revenir  après  un  demi-siècle  de  tâtonnements  dans  les  voies  du  système  régle- 
mentaire y  et  qui  préside  à  la  grande  réforme  économique  que  l'Angleterre 
est  sur  le  point  de  couronner  I 

Quelle  influence  ont  les  diverses  espèces  dHmp&ts  sur  la  moralité ,  Factivité 
et  findustrie  des  peuples  ?  Tel  est  le  titre  du  livre  de  M.  de  Montyon,  le  cé- 
lèbre philanthrope.  Il  y  a,  dans  ce  livre,  d'excellents  renseignements  sur  le  sys- 
tème fiscal  de  l'ancien  régime.  Malheureusement  l'auteur,  qui  possédait  parfai- 
tement sa  matière,  et  qui  était  d'ailleurs  un  observateur  attentif  et  judicieux , 
n'avait  point  des  principes  suffisanmient  arrêtés  en  économie  politique.  U  ne 
donne  aucune  théorie  bien  nette  de  rimp6t;  il  se  borne  à  rechercher  ^uels 


'  Sur  la  législation  et  le  commerce  des  grain t,  t.  I,  p.  167. 


r 


INTRODUCTION.  xi 

■pMidohreDt  être  évités  comme  nuisibles,  et  quels  impôts  doivent  être  adop- 
ta eomme  utiles.  Encore,  dans  cette  recherche,  s'égare-t-il  souvent.  Ainsi,  il 
partage  cette  erreur  nssez  commune ,  que  l'impôt  peut  devenir  un  instrument 
è  BorallsatMm ,  en  apportant  un  obstacle  préventif  à  l'exercice  de  certains 
fachaiit9,et  il  loue  à  ce  point  de  vue  les  impôts  somptuaires,  les  impôts 
■r  lo  biteons ,  sur  les  spectacles,  etc.  Avons-nous  besoin  de  dire  que,  sous 
«apport ,  l'utilité  de  Fimpôt  est  tout  à  fiait  illusoire  ?  Un  impôt  sur  les  bois- 
m  alcooliques  n'empêche  pas  Tivrognerie;  au  contraire,  il  la  rend  plus 
iMannte  et  plus  dangereuse ,  en  obligeant  le  peuple  à  se  contenter  de  11- 
pcm  inférieures  et  malsaines.  Un  impôt  sur  les  spectacles  n'engagerait  pro- 
Uteent  pas  les  habitués  des  théâtres  à  faire  un  meilleur  emploi  de  leurs 
loin,  et  depuis  longtemps  on  a  reconnu  l'inefflcacité  des  lois  somptuaires.  Les 
ocès  proviennent  des  passions  ;  si  l'on  peut,  au  moyen  de  l'impôt ,  atteindre 
to passions  dans  quelques-unes  de  leurs  manifestations  vicieuses ,  on  ne  sau- 
niltt  atteindre  dans  leurs  racines.  Il  y  a  un  moyen  plus  sûr,  plus  efficace, 
f  igir  sur  les  appétits  matériels  de  l'homme  :  ce  moyen  consiste  à  développer 
nBleiligeQce  et  les  sentiments  élevés  de  l'ftme.  On  met  alors  l'homme  en  élat 
èlotter,  de  lui-même  ,  contre  ses  mauvais  penchants  et  de  tourner  son  acti- 
nie vcn  tes  bons.  Mais  c'est  assurément  une  erreur  de  croire  qu'il  suffise  de 
fcoKT  quelques  issues  à  une  mauvaise  passion  pour  la  détruire;  c'est  une  er- 
reir  de  croire  qu'il  suffise  d'obstruer  les  portes  de  l'enfer  pour  ouvrir  le  che- 
lÉBdodel. 

ComBie  la  plupart  des  philanthropes,  M.  de  Montjon  se  préoccupe  de  la  cha- 
rtéplns  que  de  la  justice;  comme  eux,  il  oublie  trop  souvent  que  les  institutions 
ée  charité  qui  ne  sont  pas  fondées  sur  la  justice  sont  nuisibles  au  peuple  au 
in  de  lui  être  utiles.  D'une  part,  il  est  d'avis  que  des  impôts  doivent 
^  établis  pour  secourir  les  ]^uvres,  il  est  partisan  de  la  charité  légale  ; 
^W  autre  part,  il  veut  des  itn^Xs  progressifs.  Combinez  cependant  ces  deux 
^HttQtloQs,  la  charité  légale  et  l'impôt  progressif,  et  vous  arriverez ,  à  quoi? 
Al  psopérisme  :  tandis  que  la  charité  légale  multipliera  les  hommA ,  l'impôt 
pngreasif  diminuera  les  capitaux,  c'est-à-dire  les  moyens  de  subsistance.  Il 
KnfBt  pas,  eomme  on  voit,  d'aimer  l'humanité  pour  rendre  les  honomes  heu- 
fcsifil  faut  encore  bien  connaître  les  lois  naturelles  qui  régissent  le  monde 
Canonique. 

Le  livre  de  M.  de  Montyon,  excellent  quant  aux  faits,  pèche  donc  par  la 
^Mbiae.  On  ne  saurait  adresser  le  même  reproche  à  la  Défense  de  l'usure , 
fid  termine  le  volume.  Cet  opuscule  de  Jérémie  Bentham  a  été  justement  con- 
^ti^  eomme  un  chef-d'œuvrç  de  sens  commun  et  de  logique.  L'illustre  philo- 
>pbe  anglais  y  dânontre  péremptoirement  qu'il  n'y  a  pas  plus  de  raison  pour 
^^enniner  le  niveau  de  l'intérêt  de  l'argent  que  pour  établir  un  maximum  sur 
l<i marchandises;  que  les  lois  contre  l'usure  sont  plus  nuisibles  aux  emprun- 
^ qu'aux  usuriers;  que  l'usure  est  le  plus  souvent  équitable  et  utile-,  en- 


XII  INTRODUCTION. 

fin  il  fait  lionne  justice  de  tous  les  préjugés  amassés  par  les  siècles  contre  le  prêt 
à  intérêt.  Il  semblerait  qu*aussitdt  après  la  publication  d'un  pareil  livre  les  lois 
contre  Tusune  auraient  dû  être  partout  abolies.  Cependant,  il  y  a  soixante-dix 
ans  que  la  Défense  de  Vuiure  a  été  écrite,  et  Ton  n'a  pas  cessé  encore  de.  limi- 
ter légalement  le  taux  de  Tintérêt,  tant  les  réformes  sont  lentes  à  s'aooom* 
plir,  alors  même  que  la  justice  et  Futilité  en  ont  été  le  mieux  démontrées. 

G.    DE  M. 


D.    HUME. 

ESSAIS 

SUR  LE  COMMERCE, 

U  LUXE,    L'ARGENT,   L'INTERET  DE  L'ARGENT,  LES  IMPOTS. 
LE  CRÉDIT  PUBLIC,  ETC. 


NOTICE  SDR  D.  HtlME. 


Hina  (Dt^),  philoiophe,  historien  et  éoonomlftei  naquit  à  Edimbourg,  en 
nn^etncmnit  dans  la  m^ne  yOle^le  26  août  1776.  Larieheasedesa  fifto^le 
Kiépondait  pas  à  Fillnstratian  de  scm  origine.  Gqpendant»  quoique  sa  mère 
ftt  talée  veuve  de  bonne  lieure,  avec  deux  autres  enfants,  un  garçon  et  une 
ik,  Hune  reçut  une  éducation  très-libérale.  Les  succès  qui  marquèrent  ses 
Midaariques  firent  naitre,  d'abord,  la  pensée  de  le  destiner  au  barreau.  On 
^^ânk  d'autant  ]^us  qu'il  embrassAt  une  profession  lucrative,  que,  par  l'ef- 
fctii  droit  de  primogéniture  admis  par  la  législation  anglaise,  0  devait  voir 
M  frère  recueillir  un  Jour  la  presque-totalité  de  l'héritage  de  l^rs  parents 
«Mm.  Mais  cette  considération  ne  pouvait  toucher  un  esprit  qu'avait  d^à 
Ptoné  l'amour  de  la  science,  et  qui  se  sentait  de  force  àen  aborder  les  plus 
Mâei  pnri)lèmes.  L'intelligenee  humaine  n'ayant  rien  à  demander  au  droit 
p«ilif,àBMiins  qpi'elle  ne  l'étudié  dans  ses  rapports  avec  la  nature  des  choses, 
aqid  est  rentrer  dans  le  domaine  de  la  philosophie,  et  divorcer  avec  le  mé- 
^<k  jurisemisulte,  Hume  se  dégoûta  promptementdn  Digeste  et  de  ses  oom- 
■ahteon.Il  pouvait  moins  encore  se  complaire  dans  la  pratique  et  les  détails 
%iresdn  négoce.  TouteMs,  pair  condescendance  pour  sa  mère,  il  se  roiidit 
^Brislol,  en  1734,  muni  de  lettres  de  recommandation  pour'  les  premiers 
^onofants  de  cette  ville.  Mais,  après  cette  seconde  épreuve,  dont  la  durée 
k  trèi-eourte,  il  forma  définitivement  le  projet  de  s'abandonner  aux  instincts 
^  HDstore,  et  de  suppléer,  par  une  économie  rigoureuse,  aux  ressources 
9*9  ne  trouverait  pas  dans  ses  travaux  scientifiques  ou  littéraires* 

Uvie  étant  beaucoup  moins  dière  en  France  qu'en  Angleterre,  Hume  se 
badm  notre  pays,  où  il  habita  successivement  la  Champagne  et  TAi^ou. 
f  faan  troisaiis  ày  écrire  le  premier  de  ses  ouvrages  de  métaphysique,  son 
^f^Uidela  nature  humaine,  qu'il  revint  publier  à  Londres  vers  la  fin  de 
^^tt*  n  rapporte  hd-mème,  dans  la  notice  qu'il  a  tracée  de  sa  propre  vie, 
^«Jamais  début  littérmire  ne  fiit  plus  malheureux,  et  que  l'ouvrage  mou- 
^ea  Baissant,  sans  même  obtenir  l'honneur  d'exciter  un  signe  de  mécon- 
^^Mat  parmi  les  dévots.  >  Mais  cet  aveu  est  d'une  humilité  excessive,  car 
i^^iseontestable  que  la  Revue  des  ouvrages  du  monde  savant^  la  seule  que 
^^kterre  possédât  à  cette  époque,  crut  devoir  attaquer  ce  livre  et  lui  con- 
"^  vae  réftttation  dont  le  célèbre  Warburton  passe  pour  être  l'auteur. 


4  NOTICE  SUR  D.  HUME. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Hume  ne  se  laissa  pas  décourager  par  cet  échec,  et  il 
fit  paraître  à  Edimbourg,  en  1742,  la  première  partie  de  ses  Essais  moraux , 
politiques  et  littéraires.  Cette  série  âe  discours,  qui  traitent  de  Torigine  et 
des  principes  du  gouvernement,  de  Tlndépendance  du  Parlement  anglais,  de 
la  délicatesse  du  go^t  et^  de  la  passion,  de  la  doctrine  des  Épicuriens,  des 
Stoïciens,  des  Platoniciens  et  dds  Sceptiques,  de  la  polygamie,  du  divorce,  etc. , 
et  dans  lesquels  la  sagacité  du  philosophe  écossais  ne  se  révèle  pas  moins  que 
dans  son  premier  ouvrage,  mais  s'exerce  sur  des  matières  beaucoup  plus  ac- 
cessibles à  toutes  les  intelligences,  quoique  mieux  goûtée  du  public,  n'obtint 
encore  qu'un  médiocre  succès.  Aussi,  l'auteur,  malgré  tout  le  prix  qu'il  atta- 
chait à  son  indépendance,  fut-il  contraint  d'accepter  l'éducation  des  enfants 
du  marquis  d'Annandale.  11  passa  en  Angleterre  les  années  1745  et  1746  dans 
la.  maison  de  ce  seigneur.  En  1747,  il  fut  emmené  à  Vienne  et  à  Turin  par  le 
général  Saint-Clair,  ambassadeur  de  sa  nation  près  de  ces  deux  cours.  Il  oc- 
cupa les  loisirs  de  ce  voyage  à  refondre  son  Traité  de  la  nature  humaine,  et 
le  publia  de  nouveau  sous  le  titre  de  RecÂerches  sur  Ventèndement  humain^ 
mais  sans  plus  de  bonheur  que  la  première  fois.  En  1752,  parut  la  seconde 
partie  de  ses  Essais^  comprenant  seize  discours,  dont  neuf  roulent  sur  des 
sujets  d'économie  politique  exclusivement.  Au  témoignage  de  Hume,  ce  fut 
le  seul  de  ses  ouvrages  qui  fut  investi,  de  prime-abord,  de  la  feveur  que  tous 
obtinrent  plus  tard.  W  y  ajouta,  les  années  suivantes,  les  Recherches  sur  les 
principes  de  la  morale  et  V Histoire  naturelle  de  la  religion,  œuvres  qui,  avec 
ses  Dialogues  sur  la  religion  naturelle ,  et  son  Essai  sur  le  suicide  et  Vimmor- 
talité  de  Vàme  S  forment,  en  y  comprenant  ses  deux  volumes  d'Essais:,  tout 
ce  qu'il- a  écrit  sur  la  métaphysique,  la  politique,  la  morale  et  la  littérature. 

En  1746,  Hume  avait  tenté  d'obtenir  la  chaire  de  philosophie  morale  de- 
venue vacante,  à  Edimbourg,  par  la  mort  de  Pringle.  Mais  il  s'était  montré 
déjà  trop  libre  penseur  pour  que  le  clei^é  favorisât  sa  candidature,  et  le  doc- 
teur Beattie,  qui  postulait  cette  même  place,  eut  la  préférence.  Ce  fait, 
dans  lequel  Hume  dut  voir  un  malheur,  est  peut-être,  cependant,  la  cause 
principale  de  sa  gloire  et  de  sa  fortune,  en  ce  qu'il  détermina,  six  ans  plus 
tard,  sa  nomination  au  poste  de  bibliothécaire  de  la  Faculté  des  avocats  d'E- 
dimbourg. Cette  position  n'entraînait  pas  les  mêmes  avantages  pécuniaires  que 
l'autre,  mais  elle  mettait  Hume  en  possession  d'une  immense  collection  de 
livres  qui  lui  suggéra^  en  même  temps  qu'elle  lui  en  fournissait  les  moyens, 
l'idée  d'écrire  sa  belle  Histoire  de  f  Angleterre'^.  Le  premier  volume  de  cet  im- 
portant ouvrage  parut  en  1754,  et  le  dernier  en  1761 ,  L'auteur  nous  apprend 
encore  que  le  début  de  son  entreprise  ne  s'effectua  pas  sous  des  auspices  plus 
heureux  que  toutes  les  précédentes  :  «  Je  comptais  beaucoup ,  dii-il,  sur  le 
succès  de  cette  production.  J'étais,  je  le  savais,  le  seul  historien  de  mon  pays 
qui  eût  écrit  sans  rien  sacrifier  à  l'ascendant  du  pouvoir  dominant,  à  l'auto- 


1  Ces  deux  derniers  ouTrages  ne  furent  publiés  qu'après  la  mort  de  Tauteur. 

2  Traduite  par  M"».  Belot  etpar  Tabbé  Vréyost,  Amsterdam  y  1705,  6  vol.  in-4». 


t 


NOTICE  SUR  D.  HUME.  5 

•fté  présente,  à  Imtérèt  du  moment,  aux  préjagés  populaires  ;  et»  comme  ce 
fljct  était  à  la  portée  de  tous  les  esprits,  je  m'attendais  à  recueillir  Tapproba- 
to  de  tous  les  lecteurs  :  mais  combien  je  fus  trompé  dans  mon  attente  I  Des 
n  iroanmies  de  reproches,  de  désapprobation  et  mième  de  haine,  m'assailli- 
mt  de  toutes  parts;  les  Anglais,  les  Écossais,  les  Irlandais,  les  Wighs,  les 
Tafies,  les  incrédules  et  les  dévots,  les  partisans  de  TÉglise  établie  et  les  dis- 
B^Bts,  les  patriote  et  les  gens  de  robe,  tous  s'unirent  avec  fureur  contre 
rhnone  qui  avait  osé  s'attendrir  en  racontant  les  malheurs  de  Charles  pi*  et 
te  eaoïte  de  Strafford.  Ce  qui  était  plus  humiliant,  c'est  qu'après  que  cette 
ffcrescence  de  Tanimadversion  générale  fut  apaisée,  le  livre  parut  tomber 
tes  Toubli.  M.  MUlar,  mon  libraire,  m'apprit  qu*il  n'en  avait  pas  vendu 
furante-ciDq  exemplaires  dans  une  année.  Si  j'excepte  le  primat  d'Angle- 
terre  (le  doceurHerring)  et  le  primat  d'Irlande  (le  docteur  Stone),  qui  m'écri- 
yk&A  de  ne  point  me  décourager,  je  ne  pouvais  trouver  dans  les  trois  royau- 
■es un  seul  homme,  un  peu  considéré. par  son  rang  et  par  sa  réputation  comme 
kaone  de  lettres,  qui  pût  supporter  la  lecture  de  mon  livre.  i> 

Soit  que  H^me  ait^  ou  non^.  pris  plaisir  à  exagérer  rindifférence  première 
èi  public  poTOT  ses  divers  travaux,  il  est  incontestable,  du  moins,  que  ce  n'est 
fsère  que  de  1754  à  1763  qu'il  fut  rendu  pleine  justice  à  son  mérite,  et  qu'il 
k  dut  principalement  à  la  publication  de  son  Histoire  de  V Angleterre^  qui  rap- 
pris ses  autres  écrits  et  fixa  sur  eux  l'attention  de  tous  les  savants  de  l'Eu-, 
rape.  Mais,  à  partir  de  cette  dernière  époque  surtout,  la  fortune  et  la  gloire 
■e  hd  mardiandèrent  plus  leurs  faveurs.  Il  vit  ses  livrets,  demandés  par  tout 
le  monde,  chèrement  payés  par  les  libraires^  Lord  Bute  l'avait  fait  gratifier 
fane  forte  pension  par<  le  roi.  Lord  Hertford  lui  procura  le  titre  de  secré- 
tiife  d*ambas6ade,  et  l'attacha^  en  cette  qualité,  à  la  mission  qu'il  vint,  en 
1763,  remplir  près  la  cour  de  France.  Hume  ne  passa  pas  moins  de  trois  ans 
a  Paris,  on  son  arrivée  fut  une  espèce  de  triomphe,  et  son  séjour  l'occasion 
Cime  existence  nouvelle  faite  pour  plaire  à  un  philosophe  qui  n'affectait  pas 
pto  le  stxrïdane  dans  ses  mœurs  que  dans  ses  doctrines.  «  M.  Hume,  dit 
Gfimm  dans  sa  correspondance  \  où  se  reflète  si  bien  l'esprit  des  salons  du 
àeroier  siède,  doit  aimer  la  France;  il  y  a  reçu  l'accueil  le  plus  distingué  et 
k  plus  flatteur.  Paris  et  la  cour  se  sont  disputé  l'honneur  de  se  surpasser.  Ce- 
padant  M.  Hume  est  bien  aussi  hardi  dans  ses  écrits  philosophiques  qu'aucun 
philosophe  :  ce  qu'il  y  a  encore  de  plaisant,  c'est  que  toutes  les  jolies  femmes  se 
k  sont  arraché,  et  que  le  gros  philosophe  écossais  se  plait  dans  leur  société. 
Cestun  excellent  homme  que  David  Hume;  il  est  naturellement  serein;  il 
eotend  finement;  il  dit  quelquefois  avec  sel,  quoiqu'il  parle  peu;  mais  il  est 
lourd  et  n'a  ni  chaleur,  ni  grâce,  ni  agrément  dans  l'esprit,  ni  rien  qui  soit 
propre  à  s'allier  au  ramage  de  ces  charmantes  petites  machines  qu'on  appelle 
joties  femmes.  Oh!  que  nous  sommes  un  dr6le  de  peuple!  » 

Hume,  dont  la  gloire  est  peu  compromise  par  Tépigramme  qui  dot  cette 

*  ?nmiàr9  partie^  X.  t,  p.  114. 


6  NOTICE  SUR  D.  HUME. 

narratkm,  relouiiia  en  Anglelerre  en  1766,  emmenant  avec  lui  J.-J.  Bous- 
seau  pour  lequel  il  se  propoiait  d'obtenir  une  pension  de  son  gouvemement. 
Mais  rimi^ati(m  OMladive  du  philosophe  de  Genève  ne  tarda  pas  à  lui  per- 
suader que  les  Tues  l»ienTdllantes  de  Hume  n'étaient  que  le  rémltat  d'un 
complot  tramé,  avec  d'Alembert  et  les  encyclopédistes,  pour  le  dégrader  aux 
yeux  des  contemporains  et  de  la  postérité.  D  reftisa  la  pension  que  le  roi 
d'Angleterre  lui  avait  offerte,  et  de  là  une  longue  querelle  qui  forme  l'un  des 
plus  tristes  épisodes  de  l'histoire  littéraire  du  xvni*  siède.  Les  pièces  princi- 
pales de  cette  a£Mre  gisent  dans  une  lettre  de  Bousseau  datée  de  Wooton, 
le  10  juillet  1766,  dans  VBxposé  succinct  de  la  cùtUestation  qui  s'est  élevée 
entre  M.  Hume  et  M.  Rousseau,  écrit  du  premier,  et  dans  un  autre  où  le 
mtaie  eut  le  tort,  unique  peut-être,  mais  très-grave,  de  livrer  au  public  la  cor- 
respondance de  Bousseau  *•  Hume  flit  nommé  sous-secrétaire  d'État  en  1767. 
En  1769,  il  se  retira  à  Edimbourg,  riche  d'environ  34,000  francs  de  rente,  et 
disposé,  comme  û  le  dit  lui-même,  à  jouir  du  superflu  après  avoir  longtemps 
été  réduit  au  nécessaire.  Mate  le  bonheur  qu'il  attendait  de  la  santé,  de  l'indé- 
pendance et  d'une  coniridération  littéraire  acquise  par  de  rudes  travaux,  de- 
vait être  pour  lui  d'une  Men  courte  durée.  Atteint  en  1776  d'une  maladie 
qu*il  ne  tarda  pas  à  juger  incurable,  il  mourut,  le  36  août  1776,  à  l'Age  de 
soixante-cinq  ans  et  quelques  m(4s.  C'est  dans  c^  intervalle  qu'il  se  plut  à 
écrire  son  Autobiographie  *,  où  n  ne  s'exprime  qu'au  passé,  et  comme  s'il  ne 
comptait  d^à  plus  au  nombre  des  vivants. 

En  philosophie,  Hume  est  l'un  des  représentants  les  plus  considérables  de 
l'école  sensualiste  et  du  scepticisme.  On  peut  ne  pas  adopter  les  opinions  qu'il 
professe;  mais  il  est  impossible  de  méconnaître  rhabileté  avec  laquelle  il  les 
expose,  l'audace  calme  et  forte  de  sa  pensée,  la  finesse  de  ses  analyses,  et  sur- 
tout la  clarté  qu'il  apporte  dans  des  matières  où  tant  d'autres  n'ont  acquis 
de  la  réputati(m  peut-être,  que  parce  qu'il  était  beaucoup  plus  fodle  de  les 
admirer  que  de  les  entendre.  En  économie  politique,  il  n'a  pas  eu  la  gloire, 
comme  raCQrme  un  savant  biographe  >,  de  poser  les  bases  de  la  science  ;  mais 
11  est  un  des  écrivains  qui  eurent  le  plus  têt  conscience  de  ses  véritables  prin- 
dpes,  et  qui  la  traitèrent  les  premiers,  non  en  marchands,  mais  en  philoso- 
phes. Les  considérations  auxquelles  il  s'est  livré  sont  d'autant  plus  remarqua- 
bles qu'elles  sont  antérieures  à  tout  ce  qui  est  sorti  de  la  plume  des  physiocrates, 
et  qu'on  ne  citerait  peut-être  pas,  avant  lui,  un  seul  auteur  de  la  même  nation 
qui  eût  su  se  soustraire  À  l'influence  des  préjugés  de  la  balance  du  commerce. 
Hume,  que  les  liens  d'une  étroite  amitié  unissaient  à  Adam  Sndtfa,  vécut  assez 

*  Une  partie  des  pamphlets  suscités  par  cette  déplorable  quereDe  a  été  rëanie  dans  lês 
t.  XXVII  et  xxvm  des  CÊwres  de  Bousseau,  édit.  de  Pdnçot. 

*  Traduite  par  Suard;  1777,  iA-12.— Richie  (Th.  Edward)  a  donné  en  anglais  on  Essai 
sur  la  vie  et  les  écrits  de  David  Hume^  1807,  in-8«.  —  M.  ^urton  (John  Hill)  Tient  de  pu- 
btier,  en  anglais  également,  Vie  et  correspondance  de  David  Hume,  d'après  les  papiers 
légués  par  soc  neveu  à  la  société  royale  d'Edimbourg,  et  autres  sources  originales, 
Edimbourg,  1  vol.  in-8*».  (V.  fFestminster  Rei'iew,  n"  d'octobre  1846.) 

*  M.  Walckenaer,  Biog.  univ,  art.  Hume. 


NOTICE  SUR  D.  HUME.  7 

'  à  son  illustre  compatriote  le  succès  du  beau  livre  de  la  Ri* 
des  na^ms.  On  a  de  lui  la  lettre  suivante,  du  t*^  avril  1776,  qui  cer- 
\  plus  sa  propre  mémoire  qu'elle  ne  rehausse  là  gloire  de  celui 
ifiicfiecstadreisée:  «  Courage,*  mon  cher  monsieur  Smith  :  votre  ouvrage 
■'a  ttt  le  pins  grand  plabir,  et,  en  le  lisant,  je  suis  sorti  d*un  état  d'anxiété 
péidUe.  Cet  ouvrage  tenait  si  fort  en  suspens  et  vous-même ,  et  vos  amis,  et 
le  p^iic»  qve  je  tremblais  de  le  voir  paraître  ;  mais  enfin  je  suis  soulagé.  Ce 
■*est  pas  qu'en  songeant  combien  cette  lecture  exige  d'attention,  et  combien 
poi  le  publie  est  disposé  à  en  accorder,  je  ne  doive  encore  douter  quelque 
imps  du  premier  souffle  de  la  faveur  populaire.  Mais  on  y  ^uve  de  la  pro- 
r,  de  la  solidité,  des  vues  fines  et  ingénieuses,  une  multitude  de  ftdts 
l;  de  tds  mérites  doivent  tôt  ou  tard  fixer  l'opinion  publique,  d 
Les  cBUTies  de  métaphyi^e,  de  politique,  d'économie,  de  morale  et  de 
ittérature  de  Hume,  ou  Essays  and  Treatises  on  several  subjects,  London, 
17€0,  4  Tol*  in-13  ;  ibid,  1787,  3  vol.  in-S»,  n'ont  été  traduites  en  français 
^'ioeoraplétement,  Londres  (Paris},  1788,  7  tomes  formant,  5  ou  6  volumes 
in-i}.  Cette  édition  ne  renferme  que  sept  des  seize  Discours  contenus  dans  la 
KBBBde  partie  des  Essays  moral,  poMical^  and  litterary^  publiée  en  1763. 
Au  point  de  vue  économique,  il  y  manque  les  deux  Discours  sur  la  Po/m> 
kiicm  des  nations  anciennes  et  sur  les  Rivalité  de  commerce. 

n  a  été  donné  séparément,  sous  le  titre  de  Discours  politiques,  trois  tra- 
isetioDs  de  la  deuxième  partie  des  Essays  moral,  etc.,  qui  sont  Clément 
iseomplètes. 

L'auteur  de  la  première  est  M^^^  de  La  Chaux,  jeune  personne  de  beau- 
eosp  de  mérite,  dont  les  infortunes  amoureuses  ont  été  racontées,  par  Di- 
ioôt,  dans  l'opuscule  intitulé  :  Ceci  n'est  pas  un  conte  i.  Faite,  en  1753  ou 
I7^s,  cette  traduction,  dont  on  ne  retrouve  plus  les  exemplaires  primitiiSs,  et 
partant  une  Dédicace  à  M"*  d* ArconvUle ,  parce  qu'ils  ne  furent  pas  ré- 
;  dans  le  commerce  (Barbier  et  Quérard)^  est,  selon  toute  apparence,  la 
que  celle  réimprimée  avec  la  date  de  1767,  Paris  et  Lyon,  in-13.  Elle 
■e  reproduit  que  sept  des  seize  Discours  de  Hume,  mais  choisis  parmi  ceux  qui 
oKà  trait  à  l'économie  politique.  Quelques-uns  de  ces  Discours  y  sont  suivis 
de  Réflexions  du  traducteur,  qai  ne  manquent  pas  d'importance  sous  le  rap- 
port historique  et  économique.  C'est  cette  même  traduction  dont  on  a  MX 
isage  dans  l'édition  française,  en  7  volumes,  citée  plus  haut. 

La  seconde  est  celle  ^e  l'abbé  Le  Blanc,  Amsterdam,  1754,  3  vol.  in-13  ; 
irec  le  nom  de  l'auteur,  Dresde j  1755, 2  vol.  in-S».  L'abbé  Le  Blanc,  historio- 
çr^he  desbAtiments  du  roi,  auteur  des  Lettres  dun  Français  sur  les  Anglais  ^ , 
et  aaoi  de  Melon,  a  traduit  douze  des  Discours  contenus  dans  la  deuxième 
partie  des  Essmfs  moral^  etc.  Son  travail  renferme,  en  outre  de  tout  ce  qu'a- 


'  Yejez  Oeorres  de  Diderot,  édit.  Brière,  t.  vu,  p.  359,  et  la  Biographie  Universelie 
SsvoléncBt). 
•  Paris,  1745,3  vol.iii-13.  —  Râmprimé  en  1749, 1751  et  1758. 


8  NOTICE  SUR  D.  HUME. 

vait  déjà  donné  M"'  de  La  Chaux,  le  Discours  sur  la  population  des  nations 
anciennes.  Il  n'y  manque,  pour  être  complet  au  point  de  vue  économique, 
que  celui  sur  les  Rivalités  de  commerce.  On  trouve  dans  cette  traduction  les 
notes  du  texte  anglais,  qui  n'existent  qu'en  partie  dans  celle  de  M^*  dé  La 
Chaux  ;  mais  elle  est  beaucoup  moins  bien  écrite  que  cette  dernière. 

La  troisième,  par  M.  de  M*'*,  Amsterdam,  1754,  1  v.  in-8°,  est  attribuée 
à  de  Mauvillon  ;  elle  n'est  pas  plus  complète  que  la  traduction  de  M"«  de 
Chaux,  et  ne  vaut  pas  mieux,  pour  la  forme,  que  celle  de  l'abbé  Le  Blanc. 

On  a  fait  usage,  dans  l'édition  nouvelle,  qui  suit  cette  notice ,  des  Essais 
économiques  de  David  Hume,  de  la  première  de  ces  trois  traductions,  qu'on  a 
complétée  en  y  ajoutant,  après  lui  avoir  fait  subir  de  nombreuses  corrections , 
10  la  versioû,  donnée  par  l'abbé  Le  Blanc,  du  Discours  sur  la  population  des 
nations  anciennes;  2""  en  publiant,  pour  la  première  fois,  le  Discours  sur  les 
Rivalités  de  commerce. 

E.  D. 


I. 


ESSAI  SUR  LE  COMMERCE. 


^WgMo» 


Les  hommes  me  paraissent  partagés  en  deux  classes  différentes.  Les 
ans,  faute  de  réflexions,  ne  parviennent  Jamais  jusqu'à  la  vérité  ;  et  les 
autres,  en  réfléchissant  trop,  la  laissent  derrière  eux ,  et  vont  beaucoup 
au  delà.  La  dernière  classe,  sans  comparaison  moins  nombreuse  que  la 
première,  est  également  utile  et  précieuse  à  la  société,  qui  est  redevable 
à  ceux  qui  la  composent,  des  nouvelles  idées  qu'ils  font  naître.  Quoique 
souvent  hors  d'état  de  résoudre  les  difiBcultés  qu'ils  élèvent,  ils  fournis- 
sent aux  personnes  d*un  esprit  juste  de  nouvelles  idées,  et  donnent  lieu 
à  des  découvertes  utiles.  S'il  en  coûte  quelque  peine  pour  entendre  et 
concevoir  leurs  pensées,  et  si  leurs  discours  et  leurs  écrits  présentent 
des  objets  et  des  vues  extraordinaires  et  hors  de  la  route  commune,  on 
en  est  dédommagé  par  le  plaisir  de  la  nouveauté.  On  fait,  en  effet,  peu 
de  cas  d'un  auteur  dont  les  écrits  sont  la  répétition  de  ce  qu'on  entend 
dans  les  cafés  et  les  conversations  ordinaires. 

La  plupart  des  honunes  incapables  de  réflexions  profondes,  sont 
portés  naturellement  à  décrier  ces  hommes  rares,  qui  joignent  la  solidité 
du  jugement  à  l'étendue  de  l'esprit;  ils  les  regardent  connue  des  méta- 
physiciens inintelligibles ,  toujours  occupés  de  systèmes  et  d'idées 
abstraites;  et  ils  croient  de  bonne  foi  que  la  vérité  est  renfermée  dans 
le  cercle  étroit  de  leurs  faibles  conceptions.  Je  conviens  qu'il  est  certains 
cas  cil  le  raisonnement  ne  doit  être  appuyé  que  sur  ce  qui  est  simple  et 
à  la  portée  de  tout  le  monde,  et  qu'une  trop  grande  subtilité  peut  faire 
douter  de  sa  justesse.  Tout  homme  qui  délibère  sur  la  conduite  qu'il  doit 
tenir  dans  une  affaire,  ou  qui  se  trace  à  lui-même  un  plan  de  politique, 
de  conmierce  ou  d'économie,  doit  mettre  des  bornes  à  ses  spéculations , 
et  s'abstenir  de  lier  ensemble  une  trop  longue  chaîne  de  conséquences  ; 
une  circonstance  imprévue  dérangera  certainement  une  partie  de  ses 
projets,  et  produira  un  événement  auquel  il  ne  s'attendait  pas  ;  mais 
quand  nous  discutons  un  objet  en  général,  nos  spéculations  ne  peuvent 


^^  DAVID  HUME- 

^tre  trop  étefidoeg.  L^homme  de  génie  et  l'homme  médiocre  ne  sont  règ- 
lement distingués  Ton  de  Taotre  qne  par  la  profondeor  plos  on  moins 
grande  des  principes  qni  servent  de  base  à  leurs  raisonnements  ;  ils  ne 
paraissmt  obscurs  dans  lliomme  de  génie,  que  parce  qu'ils  embrassent 
une  Taste  série  de  rapports  et  s'étendent  à  la  généralité  de  la  matière  en 
question.  0  n'est  pas  facile,  en  effet,  an  commun  des  hommes  d'apercé- 
Toir,  dans  les  matières  de  dispute  et  de  controTcrse,  le  point  fixe  dont  tout 
le  monde  doit  être  d'accord,  de  le  séparer  de  c^quil'enTinHme,  et  de  le 
présenter  pur  et  sans  mélange.  Chaque  principe  et  chaque  conséquence 
se  particularisent  pour  eux  ;  ils  ne  peuvent  étendre  leur  vue  jusqu'à  ces 
propositions  universelles^  (fai  comprennait  un  nombre  infini  de  propo- 
sitions particulières,  et  renferment  la  science  entière  dans  un  simple 
théorème.  Leurs  yeux  sont  Alouis  de  l'espace  immense  qui  leur  est 
présenté;  ils  perdent  le  principe  de  vue,  et  quelque  claires  qu'en  soient 
les  conséquences,  elles  leurs  paraissent  obscures  et  embarrassées;  mais 
il  n'en  est  pas  moins  certain  que  la  mdlleure  manière  de  raisonner  est 
d'établir  des  principes  généraux,  quoiqu'ils  puissent  être  sans  applica- 
tion dans  quelques  cas  particuliers.  C'est  la  méthode  qu'emploient  les 
I^iilosophes  dans  les  traités  de  morale;  les  politiques  doivent  en  faire 
également  usage,  et  plus  particulièrement  encore  lorsqu'ils  sont  occupés 
du  gouvernement  intérieur  de  l'État,  dont  le  bonheur,  qui  est  ou  qui 
doit  être  leur  principal  objet,  consiste  dans  la  réunion  d'une  multitude 
de  circonstances,  toutes  dépendantes  du  législateur,  au  lieu  que  les 
affaires  extérieures  de  ce  même  État  sont  subordonnées  au  hasard,  aux 
accidents  et  même  an  caprice  de  quelques  personnes. 

Ces  réflexions  préliminaires  m'ont  paru  nécessaires,  avant  de  mettre 
sous  les  yeux  du  lecteur  les  Essais  que  je  lui  présente,  concernant  le 
commerce,  le  luxe,  V argent,  Vintérêt  de  Vargent,  etc.,  parce  qu'il  y 
trouvera  peut-être  quelques  principes  singuliers ,  et  qui  pourront  lui 
paraître  trop  recherchés  et  trop  subtils.  Si  ces  principes  sont  faux,  on 
doit  les  rej^er;  mais  il  serait  imprudent  de  se  prévenir  contre  eux, 
par  la  seule  raison  qu'ils  sont  hors  de  la  route  commune. 

Quoique  la  puissance  d'un  État  et  le  bonheur  des  sujets  puissent  être, 
à  quelques  égards,  regardés  comme  indépendants  l'un  de  l'autre ,  on 
convient  cependant  communément  qu'ils  sont  inséparables,  par  rapport 
au  commerce  ;  et  comme  la  puissance  de  l'État  assure  aux  particuliers 
la  Jouissance  paisible  de  leur  commerce  et  de  leurs  richesses,  de  même 
l'jàat  devint  puissant  dans  la  proportion  des  richesses  et  de  l'étendue 
du  commerce  des  sujets.  Cette  maxime,  vraie  en  elle-même,  me  parait 
cependant  susceptible  de  quelques  exceptions,  et  ne  devoir  être  établie 
qu'avec  quelque  réserve.  Il  peut  arriver  en  effet  des  circonstances  où  le 
commerce,  les  richesses  et  le  luxe  des  sujets,  bien  loin  d'augmenter  la 
puissance  d'un  Etat,  ne  servent  au  contraire  qu'à  affaiblir  ses  armées , 
et  à  diminuer  son  influence  et  sa  considération  chez  les  nations  voisines. 


ESSAI  SUR  LE  œMHERGE.  11 

I  Ltame  est  un  être  changeant  par  sa  nature ,  et  suseoptible  de  la 
fis  grande  diTersité  d'opinions,  de  principes  et  de  rè^es  de  conduite. 
Gefû  peut  être  Trai  dans  un  temps  et  dans  certaines  circonstances , 
ceaen  de  l'être  lorsqu'il  sera  survenu  du  changement  dans  les  moBurs 
et  dans  les  laçons  de  penser. 

Ce  qui  oonstitae  le  peuple  de  chaque  nation,  se  partage  en  labou- 
icn  et  en  manufacturiers  :  les  premiers  sont  employés  à  la  culture  de 
h  tore;  les  demiars  donnent  à  ses  productions  la  forme  nécessaire 
pour  la  subsistance,  les  vêtements  et  les  commodités  des  hommes.  Les 
oroges  ne  vivent  que  de  chasse  ou  de  pêche,  mais  aussitôt  qu'ils  se 
(niiteot,  ils  deyiennent  labouieurs  et  manufacturiers.  Et,  quoique  dans 
Ispraniers  siècles  où  les  nations  se  civilisent,  la  partie  la  plus  nom* 
hôiede  la  société  soit  employée  à  la  culture  de  la  terre  %  le  temps  et 
rqpérienœ  perfecticmnent  l'agriculture,  au  point  que  les  productions 
èh  terre  penvent  être  assez  abondantes  pour  nourrir  un  plus  grand 
lOBbre  d'hommes  qu'il  n'y  en  a  d'employés  à  sa  culture,  ainsi  qu'aux 
imdMtares  d'absolue  nécessité. 

Si  les  bras  inutiles  à  la  culture  des  terres  et  aux  manufactures  d'abso- 
tolécessité  sont  employés  aux  arts  qu'on  appelle  de  luxe,  leur  travail 
sugnente  le  bonheur  de  l'État,  parce  qu'on  est  redevable  à  leur  in- 
terie  des  nouvelles  commodités,  et  des  recherches  également  utiles  et 
apéihles,  dont  on  aurait  été  entièrement  privé  s'ils  n'avai^t  eu 
f  flotre  oocopation  que  la  culture  de  la  terre.  Mais  n'y  a-t-il  pas  d'autre 
mjm  d'employer  ces  bras  superflus?  Le  souverain  n'est-il  pas  le 
■litre  de  les  proidre  à  son  service,  et  de  les  enrôler  dans  ses  flottes  et 
tes  ses  années,  pour  faire  des  conquêtes  et  se  rendre  redoutable  aux 
vtknis  ks  plus  éloignées?  Il  est  certain  que  les  manufacturiers  de 
■■ehandises  de  luxe  sont  dans  la  dépendance  des  propriétaires  des 
tocs  et  des  cultivateurs ,  dont  les  besoins  et  les  désirs  décident  de 
kor  occupation.  Us  sont  absolument  inutiles  dans  les  pays  où  le  luxe 
eit  ineonnn  ;  les  productions  de  la  terre  qui  pouvaient  être  employées  à 
kar  subsistance  y  servent  à  entretenir  des  flottes  et  des  armées,  qui 
pnvent  être  maintraues  sur  un  pied  bien  plus  considérable,  que  dans 
kl  pajs  où  le  luxe  des  particuliers  exige  un  grand  nombre  d'arts.  Il 
wUe  donc  qu'il  existe  une  espèce  d'opposition  entre  la  puissance  des 

ÉUte  et  le  b<mbeur  des  suj^.  La  puissance  d'un  État  n'est  jamais  plus 

truide  qœ  lorsque  tous  les  bras  inutiles  sont  employés  au  service  pu- 


*  M.  MdoD,  dans  son  Essai  politique  sur  le  Commerce,  assure  que,  des  20  millions 
'^abtots  dont  la  France  est  peuplée,  il  y  en  a  16  de  laboureurs  et  de  paysans,  2  d'ar- 
^^>m,  1  d'ecclésiastiques,  de  militaires  et  de  gens  de  loi,  et  1  de  marchands,  de  flnan* 
te  et  de  bourgeois.  Ce  calcul  est  évidemment  faux  ;  en  France,  en  Angleterre  et  dans 
^His  grande  partie  des  États  de  TEurope,  la  moitié  du  peuple  vit  dans  les  yilles,  et  il 
*'(ata  beanoiMip  que  tons  les  habitants  de  la  campagne  soient  cultivateurs.  Les  arti- 
ttM  ca  forment  peat-étre  idus  du  tiers.  (Note  de  V Auteur.) 


12  .  DAVID  HUME. 

blic.  Les  sujets,  au  contraire,  ne  peuvent  se  procurer  des  commodités 
et  des  plaisirs  que  lorsque  ces  mêmes  bras  inutiles  sont  employés  à  leur 
service  particulier;  ils  ne  peuvent  être  contents  qu'aux  dépens  de 
rÉtat,  et  par  la  même  raison  que  l'ambition  du  souverain  diminue  le 
luxe  des  sujets,  le  luxe  des  sujets  doit  diminuer  la  force  et  arrêter  l'am- 
bition du  souverain. 

U  s'en  faut  beaucoup  que  ce  raisonnement  puisse  être  mis  au  rang 
des  idées  chimériques  et  hors  dé  toute  vraisemblance;  il  est  au  contraire 
fondé  sur  l'histoire  et  sur  l'expérience*  La  république  de  Sparte  a  été 
l'État  du  Inonde  connu  le  plus  puissant,  par  proportion  au  petit  nombre 
de  ses  sujets,  et  elle  n'était  puissante  que  parce  que  le  conunerce  et  le 
luxe  en  étaient  entièrement  bannis.  Les  ilotes  cultivaient  la  terre ,  et 
eux  seuls  exerçaient  les  arts  mécaniques,  tandis  que  les  Spartiates  étaient 
tous  soldats.  Il  est  évident  que  les  ilotes  n'auraient  pu  fournir  la  sub- 
sistance et  les  manufactures  de  nécessité  absolue  à  un  si  grand  nombre 
de  Spartiates,  dans  des  temps  de  luxe  et  de  délicatesse  qui  exigent  le 
travail  de  beaucoup  de  négociants  et  de  manufacturiers.  La  république 
romaine  présente  la  même  observation.  Nous  savons  par  les  historiens 
que  les  plus  petites  républiques  de  l'antiquité  levaient  et  entretenaient 
sur  pied  des  armées  plus  nombreuses  que  ne  le  pourraient  faire  présen- 
tement des  États  trois  fois  plus  peuplés.  Les  soldats  ne  sont  pas  actuel- 
lement la  centième  partie  des  habitants  de  l'Europe,  tandis  que,  dans  les 
premiers  temps  de  la  république  romaine,  la  seule  ville  de  Rome  et 
son  petit  territoire  étaient  en  état  de  lever  et  d'entretenir  dix  légions 
dans  la  guerre  contre  les  Latins.  La  république  d'Athènes ,  dont  tout 
le  territoire  n'était  pas  plus  étendu  que  le  Yorkshire ,  envoya  dans 
l'expédition  de  Sicile  près  de  quarante  mille  hommes'.  On  assure  que 
Denis- l'Ancien,  dont  les  États  ne  comprenaient  que  la  viUe  de  Syra- 
cuse, environ  le  tiers  de  l'Ile  de  Sicile,  et  quelques  ports  de  mer  sur 
les  côtes  de  l'Italie  et  de  riUyrie ,  eut  toujours  sur  pied  une  armée  de 
cent  mille  hommes  d'infanterie  et  de  dix  mille  de  cavalerie,  indépen- 
damment de  quatre  cents  vaisseaux  toujours  équipés^.  Le  pillage  était 
à  la  vérité  la  principale  ressource  pour  la  subsistance  des  armées  de 
l'antiquité  en  temps  de  guerre  ;  mais  l'ennemi  piUait  à  son  tour,  et  il 
ne  pouvait  y  avoir  de  façon  plus  ruineuse  de  lever  des  impôts  sur  les 
peuples.  Le  commerce  et  le  luxe  répandus  dans  toutes  les  nations  de 
l'Europe  sont  donc  la  cause  la  plus  apparente  de  leur  faiblesse,  lors- 
qu'on les  compare  avec  les  peuples  de  l'antiquité.  Les  mœurs  et  la  ma- 
nière de  vivre  des  peuples  anciens  exigeant  un  petit  nombre  d'ouvriers, 


•  Thucydide,  Ht.  vu. 

^  Diod.  de  Sic.  Ht.  //.— J'aTone  que  ce  calcul  est  assez  suspect,  pour  ne  rien  dire  de 
plus,  surtout  si  l'on  songe  que  cette  armée  n'était  pas  composée  de  citoyens,  mais  de 
troupes  mercenaires.  V.  Dise,  sur  la  population  des  nations  anciennes. 


SUR  LE  COMMERCE.  13 

piBs  de  soldats  pouvaient  vivre  des  productions  de  la  terré.  Tite-Live 
n^rie  qae  de  son  temps  la  république  romaine  pouvait  avec  peine 
Jerôr  autant  de  soldats  qu'elle  en  avait  employés  contre  les  Gaulois  et 
tes  Latins*.  lies  tailleurs,  les. cuisiniers ,  les  peintres,  les  musiciens  et 
ks  eomédiens  remplaçaient,  sous  Auguste,  ces  soldats  qui  combattaient 
pour  la  liberté  et  pour  l'empire  du  temps  de  Camille  ;  et  il  est  évident 
qoe,  si  Fltalie  était  également  cultivée  dans  ces  deux  époques,  le  nombre 
des  habitants  n*en  était  pas  augmenté,  parce  que  les  ouvriers  de  luxe 
existant  da  temps  d'Auguste  ne  contribuaient  en  rien  à  la  production 
desnécessités  de  la  vie. 

Ces  observations  conduisent  naturellement  à  demander  s'il  est  pos- 
flbie  que  les  souverains,  consultant  plutôt  leur  intérêt  personnel  que 
cdai  de  lears  sujets,  reprennent  les  anciennes  maximes  de  gouverne- 
ment J'avoue  qu'une  pareille  révolution  me  parait  à  tous  égards  im> 
possible,  et  j'en  donne  pour  raison  que  le  gouvernement  était,  chez  les 
ikations  de  l'antiquité ,  violent  et  contraire  au  cours  naturel  des  choses. 
Personne  n'ignore  l'austérité  des  lois  de  Lacédémone;  et  quiconque  a 
rtflàîhi  sur  la  nature  humaine  et  sur  ce  qui  s'est  passé  chez  tous  les 
peuples  et  dans  tous  les  siècles,  regarde  cette  république  comme  un  pro- 
dige, et  son  gouvernement  serait  regardé  comme  une  rêverie  et  une  ficr 
tioD  impraticable  dans  l'exécution,  s'il  n'était  attesté  par  l'accord  una- 
nime de  tous  les  historiens  et  par  les  détails  qu'ils  nous  en  ont  transmis. 
Quoique  les  Romains  et  les  autres  anciennes  républiques  fussent  gou- 
vernés par  des  lois  moins  contraires  à  la  nature,  leurs  sujets  ne  se 
soldent  pas  soumis  à  la  rigueur  des  lois  qui  leur  étaient  imposées  sans 
M  concours  très-singulier  de  circonstances.  Les  hommes  vivaient  pour 
lors  dans  des  États  libres  d'un  territoire  peu  étendu;  et  comme  le  génie 
da  siècle  était  entièrement  militaire,  les  peuples  étaient  dans  une  guerre 
continuelle  les  uns  contre  les  autres.  La  liberté  engendre  naturellement 
Tamour  de  la  patrie,  principalement  dans  les  petits  États  ;  et  cet  amour 
de  la  patrie  devient  encore  plus  vif  lorsque  le  public  est  dans  de  conti- 
UTLelles  alarmes,  et  que  tous  les  sujets  sont  obligés  à  chaque  instant  de 
s'exposer  aux  plus  grands  dangers  pour  la  défense  commune  :  la  conti- 
nuité de  la  guerre  fait  de  tous  les  citoyens  autant  de  soldats  ;  personne 
ne  s'exempte  du  service  militaire,  chacun  le  remplit  à  ses  dépens;  et 
quoique  ce  service  personnel  soit  plus  à  charge  que  l'impôt  le  plus  oné- 
reux, il  devient  supportable  à  im  peuple  qui  n'a  d'occupation  que  la 
guerre,  qui  ne  prend  les  armes  que  par  des  motifs  d'honneur  et  de 
vengeance,  que  le  plaisir  n'a  pas  amolli,  et  qui  n'exerce  aucune  profes- 
sion dont  l'exercice  journalier  lui  procure  un  gain  certain  ^.  Je  pourrais 


*  Titi-LiTti,  lib.  vu,  cap.  25.  —  Adeè  in  quse  laboramus  sola  creyîmus,  difitias  laxu- 
rienqae. 

*  Les  premiers  Romains  vivaient  dans  des  guerres  continuelles  avec  leurs  yoisins;  et, 


44  DAVID  HUME. 

ajouter  encore  en  faveur  de  mon  sentiment  la  grande  égalité  djB  fortune 
des  habitants  des  anciennes  républiques,  où  chaque  citoyen  possédait  sa 
pièce  de  terre  et  en  tirait  la  quantité  de  productions  suffisante  pour  sa 
subsistance  et  celle  de  sa  famille,  ce  qui  rendait  la  population  (te  VÉtat 
extrêmement  nombreuse,  quoiqu'il  n*y  eût  ni  commerce  ni  manu&cturps. 

Mais,  quoique  le  défaut  de  commerce  et  de  manufactures  puisse  dans 
quelques  cas  particuliers*  augmenter  la  puissance  d'un  peupk  libre  et 
guerrier,  il  est  cependant  certain  que,  dims  le  cours  ordinaire  des  choses, 
ilien  doit  être  autrement.  Les  souyerains  sont  contraints  de  gouyemer 
les  peuples  dans  Tétat  où  ils  les  trouvent,  et  leur  autorité,  quelque 
grande  qu'on  la  suppose,  ne  peut  jamais  l'être  assez  pour  en  changer 
entièrement  les  principes,  les  mœurs  et  la  façon  de  penser,  et  leur  en 
substituer  d'autres.  Les  grandes  révolutions  qui  changoit  les  mœurs 
des  nations,  et  leur  donnent  ces  caractères  marqués  qui  les  distinguent 
les  unes  des  autres,  sont  l'ouvrage  d'une  longue  suite  d'années  et  de  la 
réunion  d'un  grand  nombre  d'événements  et  de  circonstances;  et  les 
difficultés  même  s'augmentent  à  mesure  que  le  législateur  cherche  à 
établir  des  principes  contraires  à  ceux  de  la  nature  et  au  vœu  commun 
de  la  société.  La  prudence  du  souverain  exige  de  lui  qu'il  se  plie  aa 
génie  du  peuple  dont  il  a  le  gouvernement  :  il  ne  peut  que  chercher  à  le 
rectifier,  en  lui  pressant  des  objets  de  réforme  convoiables  aux  temps 
et  aux  circonstances.  Dans  l'état  présent  des  choses,  l'industrie,  les  arts 
et  le  commerce  augmentent  le  pouvoir  du  souverain  en  même  temps 
que  le  bonheur  des  sujets  ;  et  ce  serait  une  violence  tyrannique  de  la 
part  du  gouvernement  que  de  chercher  à  accroître  la  puissance  publique 
en  diminuant  l'aisance  et  les  richesses  des  sujets.  Quelques  réflexions 
sur  la  barbarie  et  l'oisiveté,  et  sur  les  conséquences  nécessaires  qui  en 
sont  la  suite,  prouveront  la  vérité  de  cette  proposition. 

Dans  tous  les  pays  où  les  nianufactures  et  les  arts  mécaniques  ne  sont 
pas  dans  un  état  florissant,  le  plus  grand  nombre  des  sujets  doit  être 
employé  aux  travaux  de  l'agriculture  ;  mais,  si  les  cultivateurs  déviai- 


dans  Fancien  latlo ,  le  mot  hostis  signifie  tout  k  la  fois  un  étranger  et  un  ennemL  Cîoé- 
ron,  qui  a  fait  cette  r^narque,  prétend  que  cela  Tient  de  l'humanité  de  ses  ancêtres,  qui 
adoucissaient  autant  qu*U  était  possible  la  dénomination  d'ennemi,  en  appliquant  le  même 
terme  que  la  langue  employait  pour  désigner  un  étranger.  Offices,  iiv.  n.  11  est  cependant 
bien  plus  probable,  par  les  mœurs  de  ces  temps-là,  que  la  férocité  de  ces  peuples  était  si 
grande  qu'elle  leur  faisait  regarder  tous  les  étrangers  comme  des  ennemis  ;  et  que  c'est 
par  cette  raison  qu'ils  donnaient  aux  uns  et  aux  autres  le  même  nom.  D'aiUeurs  il  est 
contre  les  maximes  les  plus  communes  de  la  politique  ou  de  la  nature,  qu'un  Etat  regarde 
de  bon  œil  ses  ennemis  publics,  ou  consenre  pour  eux  des  sentiments  tels  que  ceux  que 
l'orateur  romain  veut  attribuer  k  ses  ancêtres.  Je  pourrais  ajouter  ici  que  les  premiers 
Romains  exerçaient  réeUement  la  piraterie,  comme  nous  l'apprenons  par  leurs  premiers 
traités  avec  Carthage,  que  Polybe,  /iV.  ni,  nous  a  conserva,  et  étaient,  par  conséquent, 
de  même  que  les  corsaires  de  Salé  et  d'Alger,  toujours  en  guerre  stcc  la  plupart  des 
nations.  C'est  pourquoi  étranger  et  ennemi  étaient  chez  eux  des  termes  presque  syno- 
nymes, ififoude  tJuteur,) 


ESSAI  SUR  LE  GOlflIERCE.  15 

JMnt  plus  adrmts  et  plus  industrieux,  ils  sont  dès  lors  en  état  de  tirer  de 
h  terre  bien  plus  de  productions  que  n'en  exige  leur  subsistance.  Ce 
superflu  est  cq>endant  perdu  pour  eux ,  puisqu'ils  n'ont  pas  la  iacilité 
de  l'échangor  contre  ce  qui  pourrait  servir  à  leur  procurer  les  agré- 
meats  de  la  vie ,  satisfaire  leurs  plaisirs  et  contenter  leur  viydité.  Ce 
aaperfln  ne  pouvant  que  leur  être  à  charge,  ils  doivent  cesser  de  deman- 
der à  la  terre  des  productions  inutiles.  L'indolence  devient  alors  géné- 
rale dans  la  nation ,  beaucoup  de  terres  restent  incultes,  celles  qui  sont 
en  eulture  deviennent  moins  fécondes  par  la  négligence  des  cultivateurs; 
et  si  des  circonstances  malheureuses  exigent  qu'ume  grande  partie  du 
peuple  soit  employée  au  service  public^  le  travail  de  la  nation  ne 
fournit  aucun  superflu  qu'on  puisse  destiner  à  leur  subsistance,  parée 
que  rbabileté  et  l'industrie  des  laboureurs  ne  peuvent  augmenter  subi* 
tement.  n  est  nécessaire  que  quelques  années  s'écoulent  avant  que  les 
terres  soient  remises  en  valeur.  Les  années  cependant  ne  peuvent 
rester  dans  l'inaction  ;  ou  elles  feront  des  conquêtes,  ou  elles  se  déban- 
deront fante  de  subsistances,  et  les  soldats  mal  disciplinés  et  aussi  mal 
instruits  dans  l'art  militaire  que  les  laboureurs  et  les  manufacturiers 
dans  les  arts  mécaniques,  seront  dans  l'impuissance  d'attaquer  et  de  se 
défendre  avec  succès. 

Les  hommes  ne  peuvent  acquérir  que  par  le  [travail,  et  s'ils  étaient 
sans  passions,  ils  resteraient  dans  l'oisiVeté.  Lorsque  les  manu&ctures 
et  les  arts  mécaniques  sont  florissants  dans  une  nation,  les  propriétaires 
des  terres  et  les  fermiers  étudient  l'art  de  la  culture,  cherchent  à  y  fidre 
des  progrès,  et  redoublent  d'industrie  et  d'attention.  Ce  que  la  terre 
produit  au  delà  de  ce  qui  est  nécessaire  à  la  subsistance  des  cultivateurs, 
n'est  pas  perdu  pour  eux  ;  ils  s'en  servent,  au  contraire,  pour  se  procu- 
rer chez  les  manufacturiers  les  marchandises  que  le  luxe  leur  fait  dési- 
rer. La  terre  fournit  par  ce  moyen  beaucoup  plus  de  denrées  que  n'en 
exige  la  subsistance  de  ceux  qui  la  cultivent.  Dans  les  temps  de  paix  et 
de  tranquillité,  ce  superflu  de  denrées  sert  à  payer  les  manufacturiers  et 
ceux  qui  exercent  les  arts  libéraux  ;  mais,  dans  les  temps  de  guerre  et  de 
troubles,  lorsque  le  bien  public  exige  que  les  ouvriers  des  manufactures 
prennent  les  armes  pour  la  défense  commune ,  ce  même  superflu  est 
emqiloyé  à  leur  subsistance,  et  c'est  ce  qu'on  peut  observer  dans  tous  les 
gouvernements  policés.  Qu'arrive- t-il,  en  effet,  lorsque  le  souverain 
entreprend  une  guerre  et  lève  des  troupes?  il  impose  une  taxe  sur  ses 
sujets.  Cette  taxe  les  oblige  de  diminuer  leur  dépense ,  et  de  se  refuser 
quelques-unes  des  superfluités  dont  chacun,  selon  son  état,  pouvait  jouir 
auparavant.  Les  ouvriers  occupés  jusqu'alors  à  la  fabrique  de  ces  super- 
luités,  se  trouvant  sans  occupation ,  sont  contripnts  de  prendre  parti 
dans  les  troupes,  ou  de  se  livrer  à  la  culture  de  la  terre  ;  ces  derniers 
augmentant  le  nombre  des  cultivateurs  en  forcent  quelques-uns  à  s'en- 
râkr,  parce  que  leur  nombre  est  supérieur  au  besoin  qu'on  en  a.  Le 


i^  DAVID  HUME. 

commerce  considéré  en  lui-même,  et  abstraction  faite  de  toutes  ses  dé- 
pendances, ne  peut  donc  augmenter  la  puissance  d'un  État,  qu'en  ce  que 
les  manufactures,  qui  sont  le  fondement  de  tout  le  commerce,  amassent 
perpétuellement  un  fonds  de  travail  d'une  espèce  particulière  que  le  pu- 
blic peut  revendiquer  toutes  les  fois  qu'il  en  a  besoin^  sans  priver  aucun 
de  ses  sujets  des  nécessités  de  la  vie.  Toute  nation,  dont  le  travail  s'exerce 
sur  un  grand  nombre  d'objets  superflus  et  inutiles  pour  la  simple  sub- 
sistance, est  donc  très-puissante  par  elle-même ,  puisque  les  sujets  em- 
ployés à  ces  sortes,  de  manufactures  peuvent  en  être  distraits  sans 
inconvénient,  et  être  enrôlés  pour  le  service  public  :  il  peut  exister  le 
même  nombre  de  bras  dans  un  État  sans  manufactures,  mais  il  n'y  aura 
jamais  la  même  quantité  de  travail;  toute  l'industrie  y  sera  exercée  sur 
les  objets  de  pure  nécessité ,  dont  le  nombre  est  toujours  le  mêpie ,  ou 
qui  n'admettent  du  moins  qu'une  très-légère  différence. 

Ces  différentes  observations  prouvent  que  la  puissance  du  souverain 
et  le  bonheur  de  l'État  dépendent,  à  beaucoup  d'égards,  et  sont  insépa- 
rables du  commerce  et  des  manufactures.  On  ne  peut  sans  tyrannie  con- 
traindre le  laboureur  à  tirer  de  la  terre  plus  que  n'en  exige  sa  subsistance 
et  celle  de  sa  famille,  et  cette  tyrannie  est  impraticable  en  bien  des  cas. 
II  s'y  soumettra  cependant  de  lui  même,  et  il  n'y  aura  plus  de  tyrannie, 
lorsque  les  manufactures  et  le  commerce  demanderont  au  laboureur  ce 
superflu,  dont  le  souverain  pourra  facilement  prendre  une  partie  et 
l'employer  même  gratuitement,  et  dans  le  cas  de  nécessité,  au  service 
public.  Le  cultivateur  accoutumé  au  travail ,  et  dont  la  terre  produit  au 
delà  de  ce  qui  est  nécessaire  à  sa  subsistance,  peut  supporter  plus  facile- 
ment la  charge  qu'exige  de  lui  le  souverain,  que  s'il  avait  été  obligé  d'aug- 
menter subitement  son  travail ,  sans  espoir  d'en  être  payé.  Il  en  est  de 
même  de  tous  les  autres  membres  de  l'État.  Plus  le  fonds  de  toute  espèce 
de  travail  est  grand ,  plus  il  est  facile  d'en  tirer  une  partie ,  sans  que  la 
masse  paraisse  en  diminuer.  Les  richesses  réelles  et  la  force  véritable 
des  États  consistent  dans  les  amas  de  grains,  les  magasins  de  draps,  et 
les  approvisionnements  d'armes 'et  de  munitions.  Le  commerce  et  l'in- 
dustrie des  nations  sont  un  fonds  de  travail,  où  les  sujets  vont  chercher, 
dans  les  temps  de  paix  et  de  tranquillité,  ce  qui  peut  satisfaire  leurs 
désirs  et  leur  procurer  des  commodités,  et  où  TÉtat  puise  à  son  tour  ce 
qui  est  nécessaire  à  sa  défense  dans  les  nécessités  publiques.  Si  nous 
pouvions  changer  les  villes  en  camps  militaires,  et  inspirer  dans  tous 
les  cœurs  ce  génie  martial  et  cette  passion  pour  le  bien  public,  qui 
portent  tous  les  citoyens  à  s'exposer  aux  plus  grandes  fatigues,  par  le 
seul  amour  de  la  patrie ,  les  mœurs  anciennes  pourraient  alors  revivre 
sur  la  terre  :  on  ne  connaîtrait  plus  que  la  seule  industrie  nécessaire  à 
la  subsistance  des  hommes,  et  elle  serait  suffisante  pour  maintenir  la 
société.  Il  faudrait  alors  bannir  absolument  des  villes  toute  espèce  d'arts 
et  de  luxe,  les  rendre  entièrement  semblables  aux  camps  militaires,  et 


ESSAI  SUR  LE  COMMERCE.  17 

01  diminuant  la  dépense  de  la  table  et  des  équipages ,  épargner  sur  les 
unes  et  sur  les  fourrages  la  consommation  des  bouches  inutiles  que 
le  luxe  et  le  goût  des  plaisirs  y  auraient  attirées.  Ces  principes  sont  trop 
A^téressés  pour  que  les  hommes  s'y  soumettent  longtemps,  et  les 
priment  pour  règle  de  leur  conduite.  Des  passions  moins  nobles  doi- 
rent  les  gouverner;  et  il  est  nécessaire  de  les  exciter  par  ravarice, 
Tindustrie^  les  arts  et  le  luxe.  Les  villes  sont  ^  à  la  vérité ,  surchargées 
d'one  suite  embarrassante  et  superflue;  mais  les  provisions  de  toute 
espèce  y  sont  portées  de  toutes  parts  et  avec  la  plus  grande  abondance. 
L'harmonie  qui  doit  régner  entre  toutes  les  parties  de  l'État  n'en  est 
pas  dérangée;  l'avantage  des  sujets ,  du  public,  et  du  souverain  se 
trouve  réuni  et  confondu,  et  le  gouvernement  ne  pourrait  que  perdre 
par  le  changement  des  mœurs  présentes. 

Le  même  raisonnement  peut  faire  connaître  tous  les  avantages  ré- 
sultants du  commerce  étranger,  en  ce  qu'il  augmente  la  puissance  des 
ÈMb  en  même  temps  que  le  bonheur  des  sujets.  L'effet  du  commerce 
étranger  est  d'augmenter  le  travail  de  la  nation,  et,  par  conséquent,  de 
remplir  encore  davantage  ce  fonds  de  travail  et  d'industrie  où  nous 
avons  va  que  le  souverain  peut  prendre  ce  qu'il  estime  nécessaire  au 
service  public.  Le  commerce  étranger  introduit  dans  l'État  des  ma- 
tières premières  qui  servent  d'aliment  à  de  nouvelles  manufactures;  ce 
même  commerce  introduit  chez  les  nations  les  plus  éloignées  les  mar- 
diandises  provenant  des  anciennes  fabriques,  et  leur  procure  de  nou- 
veaux consommateurs.  Un  royaume  dont  les  importations  et  les  ex- 
pwtations  sont  multipliées,  a  plus  d'industrie  et  fabrique  plus  de 
marchandises  de  luxe,  que  celui  dont  les  peuples,  contents  de  ce  qu'ils 
possèdent,  ne  commercent  qu'avec  eux-mêmes  ;  il  est  par  conséquent  plus 
ridie,  plus  puissant  et  plus  heureux.  Les  sujets  jouissent  de  l'avantage 
du  commerce  étranger,  par  les  plaisirs  et  les  commodités  qu'ils  se  pro- 
curent, et  le  public  y  gagne  de  son  côté,  ayant  un  grand  fonds  de  tra- 
vail que  ce  même  commerce  lui  met,  pour  ainsi  dire,  en  magasin,  et 
dont  il  peut  se  servir  dans  les  circonstances  critiques;  c'est-à-dire,  que 
l'État,  dont  le  commerce  étranger  est  florissant,  renferme  un  grand  nom- 
bre de  sujets  laborieux,  qui  peuvent  être  détournés  de  leur  travail  or- 
dinaire ,  et  être  employés  au  service  public ,  sans  que  le  surplus  de  la 
nation  soit  privé ,  non-seulement  des  nécessités  de  la  vie,  mais  même 
des  principales  commodités. 

L'histoire  nous  apprend  que  les  manufactures  ne  se  sont  perfection- 
nées chez  la  plupart  des  peuples,  qu'après  l'établissement  du  commerce 
étranger,  dont  le  luxe  a  toujours  été  la  suite.  Les  hommes  sont  natu- 
reUement  portés  à  rechercher  les  marchandises  nouvelles  et  étrangères  ; 
ib  leur  donnent  la  préférence,  et  en  font  usage  plutôt  que  de  perfec- 
tiaoner  leurs  anciennes  manufactures,  dont  les  progrès  sont  toujours 
kaïSy  et  qui  ne  peuvent  avoir  à  leur  égard  l'attrait  de  la  nouveauté  ; 

2 


f  8  DAYO)  HUME. 

mais  ils  aoqoi^reiit  des  richesses  par  rexportation  de  lenr  superfla,  et 
en  faisant  consomma  aax  nations  étrangères  (tes  denrées  et  des  mar* 
chmdises  trop  aboiHlantes  dans  certains  pays,  tandis  que  k  s<d  et  le 
climat  les  refusent  à  d'autres,  ils  acquièrent  en  même  temps  des  riches- 
ses et  de  nouveaux  {Saisira.  Leur  industrie  étant  une  fois  réveillée,  ils 
perfectionnent  tous  les  objets  de  commerce  tant  intérieur  qu'étraoga* , 
et  c'est  peut^tre  le  principal  avantage  que  retirent  les  nations  de  leurs 
Maisons  rédproqoes.  Le  commuée  étranger  rendant  les  peuples  labo- 
rieux, d'indolents  qu'ils  étaient  auparavant,  offire  à  ceux  qui  possèdent 
des  richesses  et  qui  cberchent  à  satisfaire  leur  vanité ,  des  objets  de 
luxe,  dont  ils  n'avaient  pas  précéd^nm^t  l'idée,  et  il  fait  naître  ea 
eux  le  désir  de  vivre  avec  plusde  foste  que  leurs  ancêtres.  Dans  ce  pre* 
mier  mouvement  de  la  nation,  le  petit  nombre  des  négociants  qui  corn* 
mererat  avec  les  étrangers  font  des  profits  inunenses,  et  deviennent 
bientôt  rasst  rîdies  que  l'ancienne  ui^lesse.  Leur  exeinide  excite  dans 
tous  les  cœurs  le  désir  des  richesses,  et  la  facilité  d'en  acquérir  par  le 
commerce  engage  un  grand  ncmibre  de  citoyens  à  emlurasser  la  même 
profession^  leur  donne  des  rivaux  et  augmente  le  nombre  des  coiMnir- 
roits  ;  toutes  les  parties  de  l'État  sont  dans  une  espèce  d'agitation  ;  les 
fabricants  profitent  des  découvertes  des  étrangers,  et  donnent  k  leurs 
mardiandises  le  degré  de  perfection  dont  elles  sont  susceptibles  ;  le  fier 
et  l'acier  deviennent  dans  leurs  mains  mdustriaises  aussi  brillants  que 
les  métaux  les  plus  précieux. 

Lorsqu'une  nation  est  dans  cette  heureuse  position,  son  commeire 
étranger  peut  diminuer  sans  qu'elle  perde  de  sa  f€H*ce  et  de  sa  puissance. 
Elle  cessera  de  fabriquer  les  espèces  de  marchandises  dont  les  étrangers 
ne  feront  plus  de  demande  ;  mais  les  mêmes  bcs&  s'oocuperootà  de  noo* 
vellcs  manufactures,  et  le  peuple  ne  sera  jamais  sans  travail,  parce  que 
ks  personnes  riches  auront  toujours  des  désirs  et  de  nouveaux  besoins; 
la  CUne  ett  est  un  exemple;  cet  empire  est  un  des  plus  puissants  du 
monde,  quoique  les  Chinois  fassent  peu  de  commerce  avec  ks  étrangers. 
Je  puis  observer,  sans  encourir  le  reproche  d'une  digression  inutile, 
que,  plus  il  y  a  d'arts  mécaniques  dans  un  État,  plus  il  y  a  de  sujets 
auxquels  ks  mêmes  arts  procurent  k  subsistance.  La  grande  dûpropar^ 
tioQ  des  richesses  affaiblit  une  nation  ;  il  ne  suflit  pas,  pour  qu'elle  soit 
puissante,  que  chaque  citoyen  ait  par  son  travail  les  nécessités  de  la 
vie,  il  faut  encore  qu'il  puisse  y  joindre  ks  commodités  qui  peuvent 
s'aUier  avec  son  état.  Cette  espèce  d'égalité  est  consolante  pour  k  na- 
ture humaine,  et  diminue  beaucoup  moins  du  bonheur  du  riche^  qu'dle 
n'ajoute  à  ceiui  du  pauvre.  Elle  augmente  aussi  la  puissance  de  l'État  en 
reniât  les  taxes  et  les  impositions  d'une  perception  plus  fecik.  En 
eflist,  lorsqu'un  petit  nombre  de  personnes  possèdent  toutes  ks  richesses 
d'une  nation,  il  est  nécessaire  que,  dans  le  cas  des  nécessités  publiques, 
dks  soient  assujetties  à  de  très*fortcs  contributions;  mais^  lorsque  ks 


ESSAI  SUR  LE  COUllERCE.  I» 

\  sont  partagées  entre  un  grand  nombre  de  mains^  chaque  con^ 
fopporte  plus  facilement  le  fardeau  des  charges  publiques^  et 
ipoaUioiis  peuvent  être  payées,  sans  apporter  de  changement  re- 
I  dans  la  façon  de  vivre  ordinaire  :  d'ailleurs ,  lorsque  les  ri« 
sont  trop  iu^alement  partagées,  Tantorité  des  riches  en  est 
tmÊmA  plus  grande  dans  la  nation,  et  ils  en  peuvent  facilement  abu- 
icr  pour  ofyprimer  les  pauvres,  et  les  contraindre  à  porter  toutes  les 
pabliqaes,  au  grand  préjudice  de  Tindustrie,  qui  en  est  néces^ 
Il  découragée. 

L'Angi^erre  a,  par  la  constitution  de  son  gouvernement,  un  grand 
nm^e  à  cet  égard  sur  toutes  les  nations  du  monde  connu  et  même 
vcdiet  dont  l'histoire  fait  mention.  Il  est  vrai  que  le  haut  prix  de  ta 
roeavre,  suite  nécessaire  des  richesses  des  ouvriers  et  de  Tabon^ 
ide  Tai^^it,  donne  quelques  désavantages  aux  Anglais  dans  le 
I  étranger;  mais,  comme  le  commerce  étranger  ne  constitue  pas 
i  M  seul  le  bonheur  d*une  nation,  on  aurait  tort  de  se  plaindre  des 
ÎMavénients  qui  résultent  de  la  richesse  générale  du  peuple  ;  le  haut 
|ni  de  la  main-d'œuvre  serait  même  un  bonheur  réel  pour  la  nation, 
il  contribuait  à  lui  rendre  plus  cher  le  gouvernement  libre  sous  lequel 
de  a  le  bonheur  de  vivre. 

QocHqoe  la  ridiesse  du  peuple  ne  soit  pas  une  conséquence  nécessaire 
et  la  liberté,  il  est  certain  cependant  que,  si  son  indig^ice  n'est  pas 
îeiet  immanquable  du  despotisme,  elle  en  est  du  moins  |a  suite  natu^ 
idte.  La  liberté  ne  produit  des  richesses  dans  une  nation  que  lorsqu'elle 
ot  accompagnée  de  circonstances  particulières,  et  lorsque  le  génie  du 
fBBple  se  tourne  entièrement  au  commerce.  Le  lord  Baccm  attribue  la 
apMoriié  de  l'Angleterre  sur  la  France,  dans  les  longues  guerres  que 
eet  deax  nations  se  sont  faites  autrefois,  à  la  différence  que  les  richesses 
■ettaient  entre  elles,  c'est-à-dire  à  la  pauvreté  du  peuple  de  France  et  à 
Faisancc  dn  peuple  anglais.  Les  lois  et  le  gouvernement  de  ces  deux 
FBjanmes  étaient  cependant  pour  lors  à  peu  près  semblables. 

Lorsque  les  laboureurs  et  les  artisans  sont  accoutumés  à  ne  recevoir 
qae  peu  d'argent  pour  la  récompense  de  leur  travail  et  de  leur  indus^ 
trie,  il  leur  est  difficile,  même  dans  un  gouvernement  libre,  de  rendre 
Inr  condition  meilleure  et  de  s'accorder  entre  eux  pour  augmenter  le 
prix  de  leur  travail;  mais  dans  un  gouvernement  despotique,  lors  même 
que  par  des  circonstances  particulières  le  prix  du  travail  est  augmenté  ^ 
ks  ndies  sont  toujours  assez  puissants  pour  conspirer  contre  les  pou- 
rra, et  pour  rejeter  entièrement  sur  eux,  et  en  tout  temps,  le  fardeau 
te  charges  publiques;  et  c'est  ce  qui  explique  pourquoi  le  peuple  est 
tajoors  pauvre  sous  un  gouvernement  despotique ,  et  pourquoi  il  1# 
peot  être  également  dans  un  État  libre* 

On  ne  pourrait^  sans  une  espèce  de  singularité,  attribuer  la  pauvreté 
dapeqrie^  osFranoi^  eu  Itidie  et  en  Espagne,  à  la  fécondité  du  sol  et  à 


âO  DAVID  HUME. 

rbeureuse  température  du  climat  ;  plusieurs  raisons  se  réunissent  cepen- 
dant pour  rendre  ce  paradoxe  très-vraisemblable.  En  effet,  la  terre,  natu- 
rellement féconde  dans  les  pays  méridionaux  de  FEurope,  cède  facilement 
aux  travaux  du  laboureur,  et  deux  chevaux  de  peu  de  valeur  suflBsent  à 
un  seul  homme  pour  cultiver  une  assez  grande  quantité  de  terrain,  y  re- 
cueillir assez  de  denrées  pour  subvenir  à  sa  subsistance,  à  celle  de  sa  fa- 
mille et  donner  encore  un  revenu  au  propriétaire.  Toute  la  science  du  fer- 
mier consiste,  dans  ces  pays,  à  réparer  l'épuisement  de  la  terre  par  une 
année  de  repos.  La  chaleur  du  soleil  et  la  température  du  climat  suffisent 
seules  pour  lui  rendre  sa  fertilité,  et  les  paysans  n'y  ont  d'autre  ambition 
que  de  retirer  la  simple  subsistance  pour  prix  de  leur  travail.  Leur  pau- 
vreté les  empêche  d'étendre  leurs  désirs  et  les  tient  dans  la  dépendance 
perpétuelle  du  propriétaire,  qui  n'est  pas  dans  l'usage  de  passer  bail  avec 
eux,  mais  partage  la  récolte  par  moitié;  et  comme  il  est  assuré  de  trouver 
toujours  des  cultivateurs,  il  ne  craint  pas  que  sa  terre  reste  jamais  en  fri- 
che. En  Angleterre,  au  contraire,  la  terre,  stérile  par  elle-même  et  moins 
exposée  aux  influences  favorables  du  soleil,  demande  beaucoup  de  culture 
pour  y  devenir  féconde,  et  la  culture  y  exige  des  dépenses  considéra- 
bles. Un  champ  qui  n'est  pas  préparé  avec  soin  n'y  produit  que  des  ré- 
coltes très-médiocres,  et  le  fermier  a  besoin  de  plusieurs  années  de  jouis- 
sance pour  retirer  quelque  profit  des  grandes  avances  qu'il  est  obligé 
de  faire.  U  fout  donc  que  les  fermiers  aient  en  Angleterre  de  gros  fonds 
à  eux,  et  que  les  propriétaires  leur  passent  de  longs  baux,  sans  quoi 
leurs  profits  ne  seraient  jamais  proportionnés  à  leurs  dépenses.  Les  vi- 
gnobles fameux  de  Champagne  et  de  Bourgogne,  qui  rendent  souvent 
aux  propriétaires  5  livres  sterl.  par  acre,  sont  cultivés  par  de  miséra- 
bles paysans  qui  ont  à  peine  du  pain.  Il  est  impossible  que  les  vignerons 
puissent  jamais  être  riches,  parce  qu'ils  n'ont  besoin  que  de  leurs  bras 
et  de  qudques  outils  qu'ils  peuvent  acheter  avec  20  schellings.  Les  la- 
boureurs sont  à  la  vérité,  dans  ces  mêmes  pays,  moins  pauvres  que  les 
vignerons  ;  et  par  la  même  raison  les  herbagers  et  ceux  qui  engraissent 
le  bétail  y  sont  plus  à  l'aise  que  les  autres  cultivateurs.  Ses  hommes 
doivent  avoir  des  profite  proportionnés  à  la  dépense  qu'exigent  leurs 
entreprises  et  aux  hasards  auxquels  ils  s'exposent.  Lorsque  les  culti- 
vateurs, de  quelque  pays  que  ce  puisse  être,  sont  pauvres,  tout  le  reste 
de  la  nation  doit  s'en  ressentir,  et  être  également  dans  la  pauvreté,  soit 
dans  les  monarchies,  soit  dans  les  républiques. 

On  peut  faire  une  observation  semblable  par  rapport  à  l'histoire 
générale  du  genre  humain.  Quelle  raison  peut  empêcher  toutes  les  na- 
tions situées  entre  les  tropiques  de  devenir  habiles  dans  la  science 
militaire,  dans  la  législation  et  dans  les  arto  de  luxe,  tandis  que  dans  les 
dimate  tempérés,  on  trouve  très-peu  de  nations  entièrement  dépourvues 
de  ces  avantages  ?  Il  est  vraisemblable  que  la  chaleur  toujours  la  même 
dans  la  zone  torride  en  est  la  cause  ;  les  habitante  de  ces  pays  brûlants 


ESSAI  SUR  LE  œMMERGE.  21 

fHfCTt  se  passer  plus  aisément  que  les  autres  de  maisons  et  d'habille- 
i  ;  ils  ne  sont  pas  excités,  par  conséquent,  par  la  nécessité,  mère  de 
et  de  l'invention  :  Cutis  actiens  mortalia  corda.  D'ailleurs, 
ksnebesses  et  les  possessions  étant  Torigine  de  toutes  les  disputes  qui 
s'Arwnt  parmi  les  hommes ,  les  peuples,  pauvres  et  sans  besoins ,  ne 
maÊoA  pas  la  nécessité  d'une  police  toujours  permanente,  et  d'une 
WÊÊonÊé  régulière  qui  puisse  les  protéger  et  les  défendre  contre  l'inva- 
■n  des  ennemis  étrangers  et  les  injustices  de  leurs  concitoyens. 


»  DAVID  HIIUB. 


II. 

ESSAI  SUR  LE  LUXE. 


Le  luxe  est  un  mot  qu'on  peut  employer  également  en  bonne  et  en 
mauvaise  part,  et  il  est  difficile  de  définir  exactement  ce  qu'on  entend 
par  cette  expression.  On  donne  en  général  le  nom  de  luxe  à  toutes  les 
recherches  qui  peuvent  flatter  agréablement  les  sens,  et  ces  recherches 
ont  des  degrés  qui  les  rendent  innocentes  ou  condamnables,  selon  le 
siècle,  le  pays  ou  la  condition  des  personnes  :  les  limites  entre  le  \ice  et 
la  vertu  sont  aussi  difficiles  à  assigner  en  matière  de  luxe  qu*en  tout 
autre  sujet  de  morale.  U  faut  être  échauffé  par  Tenthousiasme  pour 
donner  la  qualification  de  vice  à  un  léger  raffinement  dans  les  plaisirs 
des  sens,  ou  à  la  délicatesse  dans  le  boire,  le  manger  et  les  vêtements. 
J'ai  entendu  parler  d'un  religieux  qui,  pouvant  jouir  d'une  très-belle 
vue  sans  sortir  de  sa  cellule,  se  fit  une  loi  de  n'y  jamais  tourner  les  yeux 
pour  se  priver  d'un  plaisir  qu'il  estimait  trop  sensuel.  Le  plaisir  de 
boire  du  vin  de  Champagne  et  de  Bourgogne,  préférablement  à  de  la 
bière,  est  aussi  innocent  que  celui  d'une  belle  vue.  Il  est  vice  lorsqu'il 
ne  peut  être  satisfait  qu'aux  dépens  de  la  bienfaisance  et  de  la  charité, 
et  il  devient  folie  et  déraison  lorsqu'il  entraine  la  ruine  de  la  fortune 
et  réduit  à  la  mendicité;  mais  les  recherches  et  les  délicatesses  dans  les 
besoins  et  les  plaisirs  de  la  vie  sont  innocentes  en  elles-mêmes,  et  ont 
été  regardées  comme  telles  par  la  plupart  des  moralistes  de  tous  les  siè- 
cles, lorsqu'on  peut  les  avoir  en  se  conservant  les  moyens  d'élever  et 
d'établir  sa  famille,  de  servir  ses  amis ,  et  de  faire  dans  les  occasions 
des  actes  de  charité  et  de  générosité.  Un  homme  entièrement  occupé  du 
luxe  de  la  table,  sans  aucun  goût  pour  les  plaisirs  inséparables  de  l'am- 
bition, de  l'étude  ou  de  la  conversation,  et  qui  y  borne  toute  sa  dépense, 
sans  ^ardpour  sa  famille  et  ses  amis,  n'a  qu'une  grossière  stupidité, 
incompatible  avec  la  vigueur  de  l'àme  et  de  l'esprit,  et  il  découvre  un 
cœur  incapable  d'humanité  et  de  bienfaisance  ;  mais  celui  dont  la  for- 
tune est  suffisante  pour  allier  ses  devoirs  à  la  délicatesse  de  la  table,  et 


ESSAI  SUR  LE  LUXE.  13 

gui  ne  s'y  liTre  qae  lorsque  les  affaires ,  Tétudc  et  la  société  loi  en  don- 
nent le  loidr^  ne  pent  mériter  aucune  espèce  de  blâme  ou  de  reproche. 

Pnisqoe  le  luxe  pent  être  considéré  sous  deux  faces  différentes,  il  n'est 
pas  étonnant  qu'il  ait  donné  lieu  à  des  opinions  outrées  et  déraisonna-* 
blés.  lies  uns,  conduits  par  des  principes  dissolus,  louent  le  luxe  le  plus 
dér^é,  et  le  soutiennent  avantageux  à  la  société  ;  tandis  que  d'autres, 
d'une  morale  sévère,  blâment  le  luxe  le  plus  innocent,  et  le  représentent 
comme  la  source  de  toute  espèce  de  corruption,  et  Torigine  des  désor- 
dres et  des  foctions  propres  à  troubler  le  gouvernement.  Nous  tâcherons 
de  rapprocber  ces  deux  extrémités  en  prouvant,  l""  que  les  siècles  de 
luxe  et  de  délicatesse  sont  les  plus  heureux  et  les  plus  vertueux  ;  2*"  que 
le  luxe  cesse  d'être  utile  à  la  société  lorsqu'il  n'est  pas  modâ*é,  et 
qoe,  lorsqu'il  est  porté  trop  loin,  il  devient  pernicieux  à  la.  société  poli- 
tique, qacnque,  peut-^être,  il  y  ait  dos  vices  qui  lui  soient  encore  plut 
nuisibles. 

Pour  prouver  la  première  proposition,  il  suflBt  de  considérer  les  effets 
du  loxe,  tant  dans  la  vie  privée  que  dans  la  vie  publique.  On  convient 
oommuiément  que  le  bonheur  de  la  vie  consiste  dans  l'action,  le  plaisir 
et  le  repos  ;  leur  union  est  nécessaire  en  différentes  proportions,  suivant 
la  diversité  des  caractères,  et  tout  homme  qui  en  est  entièrement  privé  ne 
peut  èbre  estimé  heureux.  Le  repos  ne  parait  pas  par  lui-même  pouvoir 
eontribiMT  beaucoup  à  notre  satisfaction;  mais,  semblable  au  sommeil , 
il  est  nécessaire  à  la  faiblesse  humaine  incapable  de  soutenir  nue  conti- 
nuité non  interrompue  de  plaisirs  et  d'affaires.  Cette  ardeur,  qui  tire 
rbomme  de  lui-même,  et  qui  constitue  principalement  la  jouissance, 
épuise  son  esprit  et  exige  des  intervalles  de  repos  ;  et  ce  même  repos, 
agréable  pour  un  moment,  engradre,  s'il  est  prolongé,  une  langueur  et 
un  engourdissement  incompatibles  avec  le  bonheur.  Il  faut  avouer  que 
l'éducation,  la  coutume  et  l'exemple  ont  une  grande  influence  pour  dé- 
terminer les  désirs  des  hommes,  et  qu'ils  contribuent  beaucoup  à  leur 
bonheur,  lorsque,  dès  les  premières  années  de  la  vie,  ils  leur  inspirent 
du  goût  pour  les  plaisirs  et  pour  les  affaires.  Dans  les  siècles  où  l'on  voit 
fleurir  les  arts  et  l'industrie,  les  hommes  sont  continuellement  occupés, 
et  l'occupation  elle-même  n'est  pas  moins  leur  récompense  que  les 
plaisirs  que  leur  procure  le  produit  de  leur  travail.  L'esprit  acquiert  par 
Focaipation  une  nouvelle  vigueur;  il  augmente  son  pouvoir  et  ses 
facultés,  et  l'homme  se  trouve  en  état,  par  son  assiduité  au  travail,  de 
satisfaire  à  la  fois  ses  vrais  besoins,  et  de  prévenir  les  désirs  déshounêtes 
que  le  loisir  et  l'oisiveté  n'engendrent  que  trop  souvent  ;  on  ne  peut 
bannir  les  arts  de  la  société ,  sans  priver  les  hommes  de  l'occupation 
et  du  plaisir.  Le  repos  prend  alors  leur  place,  mais  il  cesse  d'être  agréa- 
Ue,  parce  qu'il  ne  le  peut  être  que  lorsqu'il  succède  au  travail,  et  qu'il 
rétablit  l'esprit  épuisé  par  trop  de  fatigue  et  d'application.^L'industrie 
et  le  raffinement  dans  les  arts  mécaniques  produisent  un  autre^avantage, 


24  DAVID  Hl^E. 

en  ce  que  les  arts  libéraux  font  les  mêmes  progrès  ;  et  il  est  impossible 
que  les  uns  puissent  être  portés  à  quelque  degré  de  perfection,  sans 
que  les  autres  ne  s'en  ressentent.  Les  siècles  renommés  par  les  grands 
philosophes,  les  habiles  politiques,  les  guerriers  fameux,  et  les  poètes 
célèbres,  abondent  ordinairement  en  habiles  fabricants  et  en  construc- 
teurs de  vaisseaux.  Il  n'est  pas  vraisemblable  que,  chez  une  nation  où 
l'astronomie  est  inconnue  et  la  morale  entièrement  négligée ,  les  ma- 
nufactures y  soient  portées  à  leur  point  de  perfection,  et  qu'il  s'y  fabri- 
que des  étoffes  agréablement  dessinées.  Le  génie  du  siècle  se  répand 
sur  tous  les  arts,  et  l'esprit  des  hommes  une  fois  sorti  de  sa  léthargie, 
et  mis,  pour  ainsi  dire,  en  fermentation,  embrasse  tous  les  objets  et 
perfectionne  toute  espèce  d'arts  et  de  sciences.  Les  hommes  sortent 
alors  de  cette  ignorance  profonde  où  la  nature  les  a  fait  naître ,  et  sont 
des  êtres  vraiment  raisonnables,  c'est-à-dire  qu'ils  ont  la  capacité  d'agir, 
de  penser  et  de  jouir  des  plaisirs  des  sens ,  en  même  temps  que  de  ceux 
de  l'esprit. 

Les  hommes  deviennent  plus  sociables  entre  eux ,  à  mesure  que  les 
arts  se  perfectionnent;  ils  ne  peuvent  plus  supporter  la  solitude  et  la 
vie  retirée,  réservée  aux  nations  barbares  et  ignorantes, lorsque  leur 
esprit  est  eiurichi  de  connaissances,  et  qu'ils  sont  en  état  de  se  les  com- 
muniquer réciproquement;  ils  s'empressent  alors  d'aller  habiter  les 
villes,  soit  pour  acquérir  de  nouvelles  connaissances,  soit  pour  faire 
part  aux  autres  de  celles  qu'ils  ont  déjà  acquises.  Us  se  plaisent  à  se 
faire  remarquer  par  leur  esprit  et  leurs  connaissances,  à  briller  dans  la 
conversation  par  leurs  talents ,  ou  à  être  distingués  dans  la  société  par 
leurs  habillements  et  leurs  équipages.  Les  sages  sont  attirés  dans  les 
villes  par  la  curiosité  ;  la  vanité  y  entraine  les  sots  ;  mais  le  plaisir  y 
conduit  les  uns  et  les  autres.  D  se  forme  partout  des  sociétés  particu- 
lières, où  les  deux  sexes  vivent  ensemble  avec  bienséance  et  politesse; 
les  hommes,  si  différents  entre  eux  par  leurs  humeurs  et  leurs  caractères, 
sont  bientôt  forcés  de  les  contraindre  pour  se  plaire  réciproquement,  et 
il  est  impossible  que,  devenus  déjà  meilleurs  par  le  progrès  des  connais- 
sances et  des  arls  libéraux ,  ils  ne  sentent  croître  en  eux-mêmes ,  par 
l'habitude  de  converser  ensemble  et  de  contribuer  à  leurs  plaisirs  réci- 
proques, ce  fonds  d'humanité  et  de  bienfaisance  que  la  nature  a  gravé 
dans  leur  cœur.  Les  connaissances ,  l'industrie  et  l'humanité  sont  donc 
liées  ensemble  par  une  chaine  indissoluble,  et  la  raison  s'unit  avec  l'ex- 
périence pour  nous  démontrer  qu'elles  sont  l'apanage  des  siècles  renom- 
més par  le  luxe  et  la  délicatesse.  Tous  ces  avantages  sont  tellement 
supérieurs  aux  inconvénients  qui  en  peuvent  résulter,  qu'il  serait  su- 
perflu d'en  faire  la  comparaison.  Plus  les  hommes  recherchent  la  déli- 
catesse dans  leurs  plaisirs ,  moins  ils  se  laissent  aller  aux  excès  répré- 
heniibles;  parce  que  ces  excès  sont  le  tombeau  des- vrais  plaisirs.  On 
peut  assurer  avec  vérité  qu'il  y  a  bien  plus  de  grossière  gloutonnme 


ESSAI  SUR  LE  LUXE.  25 

dans  les  repas  des  Tartares,  dont  les  festins  consistent  en  viande  de  che- 
fal,  que  dans  les  repas  délicats  des  courtisans  de  l'Europe.  Si  l'amonr 
fll^time  et  l'iofidélité  dans  le  mariage  sont  plus  fréquents  dans  les 
siècles  de  luxe,  l'ivrognerie,  vice  plus  honteux  et  plus  nuisible  au  corps 
et  à  l'esprit^  s'y  montre  bien  plus  rarement.  Je  ne  prendrai  pas  seulement 
Ovide  et  Pétrone  pour  juges  de  cette  proposition,  mais  je  m'en  rappor- 
terai à  Sénèque  ou  à  Gaton.  Nous  savons  que  César  ayant  été  obligé,  dans 
le  temps  de  la  conspiration  de  Catilina,  de  remettre  entre  les  mains  de 
ùAon  an  écrit  qui  ne  laissait  aucun  doute  de  son  intrigue  galante  avec 
Servilie^  propre  sœur  de  Gaton ,  ce  philosophe  austère  le  lui  jeta  avec 
indignation,  et  l'appela  dans  l'aigreur  de  sa  colère,  ivrogne,  expression 
qui  lui  paraissait  plus  injurieuse  que  celle  dont  il  aurait  eu  plus  de 
raismi  de  se  servir. 

Les  avantages  résultants  de  l'industrie  et  du  progrès  des  connais- 
sancesy  ne  sont  pas  seulement  réservés  pour  la  vie  particulière  et  privée. 
Os  répandent  leur  favorable  influence  sur  le  public,  parce  que  la  gran- 
deur et  la  puissance  des  États  sont  toujours  dans  la  proportion  du  bon- 
henr  et  de  l'occupation  des  sujets.  La  société  profite  de  l'accroissement 
des  conscmimations  de  toutes  les  espèces  de  denrées  et  de  marchandises 
ipà  contribuent  aux  plaisirs  et  aux  commodités  de  la  vie  ;  et,  en  même 
taupe  que  cet  accroissement  des  consonunations  multiplie  les  plaisirs 
innocents  des  citoyens,  il  est  réellement  un  fonds  de  travail  toujours  sub- 
sistant parmi  le  peuple,  et  propre  à  être  employé  au  service  public  dans 
ks  temps  de  nécessité.  Chez  toutes  les  nations,  au  contraire,  où  l'étroit 
nécessaire  suffit,  et  dont  les  sujets  sont  sans  désir  pour  les  snperfluités, 
les  honunes  vivent  dans  l'oisiveté,  ne  prennent  aucune  part  aux  plaisirs 
de  la  vie,  et  sont  inutiles  au  public,  qui  ne  peut  tirer  aucun  secours, 
pour  l'entretien  de  ses  flottes  et  de  ses  armées,  de  sujets  paresseux  et 
indolents. 

Toutes  les  puissances  de  l'Europe  possèdent  aujourd'hui  le  même  ter- 
ritoire qu'elles  possédaient  il  y  a  deux  cents  ans,  ou  du  moins  la  dif- 
férence dans  l'étendue  de  leurs  possessions  est  très-peu  considérable, 
de  ce  qu'elle  était  au  commencement  du  seizième  siècle.  Tous  ces  États 
ont  cependant  acqnis  une  force  et  une  puissance  dont  ils  paraissaient 
poor  lors  fort  éloignés.  Ce  changement  singulier  ne  peut  être  attribué 
qu'au  grand  progrès  des  arts  et  de  l'industrie. 

L^année  conduite  en  Italie  par  Charles  YIII  n'était  que  de  20,000 
hommes;  la  France  en  fut  cependant  si  épuisée,  qu'au  rapport  de  Gui- 
diardin  elle  fut  pendant  quelques  années  incapable  de  renouveler  un 
s»d>lable  effort.  Louis  XIY  a  entretenu  sur  pied,  pendant  tout  le  temps 
qu'a  duré  la  guerre  pour  la  succession  d'Espagne,  plus  de  400,000  hom- 
nés  %  quoique,  depuis  la  mort  du  cardinal  Mazarin  jusqu'à  la  sienne, 

1  L'iascrlptioD  de  lai  place  VeodôOMS  dit  440,000. 


26  DAVID  HUME. 

il  eût  fiontennla  gnerre  à  différentes  reinises  dorant  près  de  trente  ans. 
Les  connaissances  en  tout  genre,  inséparables  des  sièdes  fameux  par 
les  arts  et  le  luxe,  n'excitent  pas  seulement  l'industrie,  mais  elles  four- 
nissent aux  gouvernements  les  moyens  de  la  rendre  encore  plus  utile 
aux  sujets.  Les  lois  politiques,  qui  maintiennent  Tordre,  la  police  et  la 
subordination  dans  la  société,  ne  peuvent  être  portées  à  leur  degré  de 
perfection  que  lorsque  la  raison  humaine  a  fait  des  progrès  marqués 
par  son  application  aux  arts  les  plus  ordinaires,  tels  que  ceux  du  com- 
merce et  des  manufactures.  Peut*on  espérer  trouver  de  bonnes  lois 
chef  les  peuples  qui  ignorent  l'usage  des  instruments  que  nos  ouvriers 
les  plus  grossiers  savent  employer,  pour  la  fabrique  des  étoffes  les  plus 
communes?  Les  siècles  d'ignorance  ont  d'ailleurs  toujours  été  ceux  de 
la  superstition,  dont  l'effet  est  de  détourner  le  gouvernement  de  son 
véritable  objet,  et  de  faire  perdre  de  vue  aux  hommes  leur  bonheur  et 
leurs  intérêts. 

Lorsque  le  goût  des  connaissances  est  répandu  dans  une  nation,  ceux 
qui  sont  à  la  tête  du  gouvernement  sont  doux  et  modérés,  parce  que  les 
leçons  d'humanité  ont  été  les  premières  qu'ils  aient  reçues,  et  qu'ils  ont 
appris  de  bonne  heure  combien  elle  était  préférable  à  la  sévérité  et  à 
la  rigueur,  dont  l'effet  naturel  est  de  porter  les  sujets  à  la  révolte,  et 
de  les  détourner  pour  toujours  de  la  soumission,  en  leur  faisant  perdre 
toute  espérance  de  pardon.  Ces  sentiments  d'humanité  paraissent  avec 
plus  d'éclat,  à  mesure  que  les  mœurs  des  hommes  s'adoucissent  et  que 
leurs  connaissances  s'étendent;  et  c'est  le  principal  caractère  qui  dis** 
tingue  les  siècles  policés  des  temps  d'ignorance  et  de  barbarie.  Las 
factions  et  les  haines  de  parti  y  sont  toujours  moins  durables,  les  révo* 
lutions  moins  sanglantes,  l'autorité  moins  sévère,  et  les  séditions  moins 
fréquentes.  Les  guerres  étrangères  deviennent  même  moins  cruelles,  et 
les  guerriers,  dont  le  cœur  s'endurcit  sur  le  champ  de  bataille  contre  la 
compassion  et  la  crainte,  autant  par  honneur  que  par  intérêt,  cessent 
d'être  ennemis  après  le  combat,  et  deviennent  des  hommes  après  avoir 
été  des  bêtes  féroces. 

U  i»'est  pas  à  craindre  que  les  hommes,  en  perdant  de  leur  férocité, 
perdent  également  de  leur  courage,  ou  deviennent  moins  intrépides  et 
moins  valeureux  dans  la  défense  de  leur  patrie  et  de  leur  liberté;  les 
arts  n'affaiblissent  ni  le  corps  ni  l'esprit  ;  l'industrie,  au  contraire,  leur 
compagne  inséparable,  ajoute  de  nouvelles  forces  au  corps  ;  et,  si  l'amé- 
nité et  la  douceur  des  mœurs  ôtent  à  l'ardeur  guerrière  son  extérieur 
de  rudesse  et  de  férocité ,  l'honneur,  principe  plus  fort,  plus  durable  et 
plus  docile,  acquiert  une  nouvelle  vigueur  par  cette  élévation  de  génie 
que  donnent  les  connaissances  et  les  talents  :  on  doit  convenir  aussi  que 
la  valeur  n'est  durable  et  utile ,  que  lorsqu'elle  est  accompagnée  de 
la  science  et  de  la  discipline  militaires,  qu'on  trouve  rarement  chez  les 
peuples  barbares.  Les  anciens  historiens  ont  observé  que  DalatMi  fiit 


ESSAI  SUR  LE  LUXE.  17 

le  féal  barbare  renommé  pour  son  habileté  dans  l'art  militaire,  et  Pyr- 
rims,  étonné  des  évolutions  et  de  la  discipline  des  armées  romaines,  ne 
pot  s'empêcher  de  dire  à  ses  courtisans  que  les  Romains,  qu'il  désignait 
par  l'expression  de  Barbares,  n$  Vêtaient  plus  lorsqu'ils  faisaient  la 
guerre^  De  toutes  les  nations  de  l'antiquité,  le  peuple  romain  a  été  le 
seul  où  la  discipline  militaire  ait  été  en  vigueur  avant  qu'il  fût  policé; 
et  il  est  singulier  que  les  Italiens  soient,  de  tous  les  peuples  modernes 
ëe  l'Europe,  celui  qu'on  r^rde  communément  comme  le  moins  propre 
aux  entreprises  guerrières,  et  le  moins  ambitieux  de  la  réputation  mili- 
taire. Ceux  qui  attribuent  ce  caractère  efféminé  des  Italiens  à  leur  luxe, 
i  leur  délicatesse  et  à  leur  goût  pour  les  arts,  n'ont  pas  réfléchi  sans 
doute  que  la  bravoure  des  Français  et  des  Anglais  était  aussi  incontes- 
table que  leur  activité  dans  le  commerce  et  leur  passion  pour  le  luxe. 
Les  hlstorieBS  d'Italie  nous  donnent  une  raison  plus  satisfaisante  du 
f  hangement  arrivé  dans  le  caractère  des  habitants  de  cette  partie  de  l'Eu- 
rope ;  ils  observent  que  tous  les  souverains  de  l'Italie  étaient  en  guerre 
les  uns  contre  les  autres,  dans  le  même  temps  où  l'aristocratie  véni* 
ttatte  était  toujours  en  garde  contre  ses  propres  sujets,  où  la  démocratie 
fioneDlinc  s'appliquait  uniquement  au  commerce,  où  Rome  était  gou* 
vemëe  par  des  prêtres,  et  Naples  par  des  femmes.  Les  généraux  n'a- 
vaient alors  sous  leurs  drapeaux  que  des  soldats  de  fortune  qui,  n'étant 
excités  par  aucun  Intérêt  particulier,  ne  faisaient  les  uns  contre  les  au* 
très  que  des  simulacres  de  guerre,  semblaient  s'attaquer  et  se  défendre 
mutuellement  pendant  des  journées  entières,  et  retournaient,  après  cette 
apparence  de  combats,  passer  la  nuit  dans  leur  camp,  laissant  à  peine 
quelques  morts  et  quelques  blessés  sur  le  champ  de  bataille. 

Les  moralistes  sévères  se  sont  servis  des  événements  de  l'ancienne 
Borne,  ]Krar  justifier  leurs  déclamations  contre  le  luxe  et  la  délicatesse 
dans  les  plaisirs.  Tant  que  cette  république  joignit  à  la  pauvreté  et  à  la 
mstieité  des  mœurs  la  vertu  et  l'amour  de  la  patrie,  elle  parvint  au 
plos  grand  degré  de  puissance  et  de  liberté;  mais  ses  conquêtes  dans 
l'Asie  ayant  introduit  le  luxe  chez  les  Romains,  les  mœurs  se  corrom- 
pirent aussitôt,  et  on  vit  nattre  les  séditions  et  les  guerres  civiles,  qui 
forent  suivies  de  la  perte  entière  dé  la  liberté.  Tous  les  auteurs  classi- 
ques que  nous  étudions  dans  notre  enfance  ncus  parlent  de  cet  événe- 
ment, et  attribuent  la  ruine  de  l'Etat  aux  arts  et  aux  richesses  appor* 
tées  de  l'Orient.  Salluste  était  tellement  persuadé  de  cette  opinion,  que 
le  goàt  de  la  peinture  paraissait  à  ses  ^eux  un  aussi  grand  vice  que  la 
dâiauche  et  l'ivrognerie.  Cette  façon  de  penser  était  si  générale  dans  les 
derniers  temps  de  la  république,  que  cet  auteur  ne  tarit  pas  sur  les 
louanges  qu'il  donne  à  l'ancienne  Rome  et  à  l'austère  vertu  de  ses  pre- 
miers citoyens,  quoiqu'il  fût  lui-même  un  exemple  éclatant  du  luxe  et 
de  la  corruption  moderne.  L'Écrivain  le  plus  élégant  parle  avec  mé- 
pris de  l'éloquence  des  Grecs,  et  se  permet  sur  cette  matière  des  digres- 


«8  DAVID  HUME. 

sions  et  des  déclamations  déplacées,  qui  sont  en  même  temps  des  mo~ 
dèles  de  goût  et  de  correction.  Il  serait  aisé  de  prouver  que  ces  auteurs 
se  sont  trompés  sur  les  causes  des  désordres  arrivés  dans  la  républi- 
que romaine,  et  qu'ils  ont  attribué  au  luxe  et  aux  arts  ce  qui  ne  pro- 
cédait que  de  la  mauvaise  constitution  du  gouvernement  et  de  la  trop 
grande  étendue  des  conquêtes.  Le  luxe  et  la  délicatesse  dans  les  plai- 
sirs n'entraînent  pas  nécessairement  après  eux  la  corruption  et  la  vé- 
nalité; ce  qu'on  appelle  plaisir,  délicatesse  et  rafBnement  est  relatif  à. 
l'état  des  personnes,  et  les  hommes  ne  les  recherchent  et  ne  les  dési- 
rent que  par  comparaison  ou  relativement  à  leur  propre  expérience. 
L'artisan  est  aussi  avide  d'argent  pour  le  dépenser  en  eau-de-vie  et  en 
nourriture  grossière,  que  le  courtisan  pour  se  procurer  du  vin  de 
Champagne  et  les  mets  les  plus  délicats.  Les  hommes  de  tous  les  siècles 
et  de  tous  les  temps  n'estiment  les  richesses  que  parce  qu'elles  peuvent 
multiplier  les  plaisirs  auxquels  ils  sont  accoutumés.  L'honneur  et  la 
vertu  peuvent  seuls  restreindre  et  régler  l'amour  de  l'argent  ;  et  si  ces 
qualités  précieuses  et  estimables  n'existent  pas  également  dans  tous  les 
siècles,  eues  doivent  être  plus  communes  dans  ceux  qui  sont  renommés 
par  le  luxe  et  les  connaissances. 

La  Pologne  est  l'État  de  l'Europe  où  il  y  a  le  plus  de  corruption  et 
de  vénalité;  les  arts  mécaniques  et  libéraux,  ainsi  que  ceux  de  la 
guerre  et  de  la  paix,  paraissent  cependant  y  avoir  fait  moins  de 
progrès  que  pa^^out  ailleurs.  Les  nobles  de  cette  partie  de  l'Europe  ne 
semblent  avoir  conservé  leur  couronne  élective,  que  pour  la  vendre 
sous  l'apparence  de  formalités  régulières,  à  celui  qui  la  met  à  plus 
haut  prix;  et  cette  nation  ne  paraît  pas  conndtre  d'autre  espèce  de 
commerce. 

Il  s'en  faut  beaucoup  que  l'Angleterre  ait  perdu  de  sa  liberté  de- 
puis l'introduction  du  luxe  et  des  arts;  elle  en  a  au  contraire  étendu  les 
droits.  Si  la  corruption  parait  prévaloir  depuis  quelques  années,  <m  doit 
l'attribuer  principalement  à  l'établissement  solide  de  la  liberté,  dont 
l'heureux  effet  est  d'empêcher  nos  princes  de  gouverner  sans  parle- 
ment, et  de  les  mettre  hors  d'état  d'intimider  ces  mêmes  parlements 
parle  fantôme  de  leur  prérogative.  D'ailleurs,  la  corruption  ou  la  véna- 
lité reprochée  au  peuple  anglais  existe  bien  plus  parmi  les  électeurs 
que  parmi  les  représentants,  et  ne  peut  par  conséquent  être  raisonna- 
blement attribuée  aux  délicatesses  et  aux  raffinements  du  luxe. 

Les  arts  et  le  luxe,  considérés  dans  leur  véritable  point  de  vue,  doi- 
vent paraître  favorables  à  la  liberté  ;  et  s'ils  ne  suffisent  pas  seuls 
pour  affranchir  les  peuples  de  la  servitude,  ils  contribuent  du  moins 
à  la  conservation  de  la  liberté,  et  les  mettent  à  l'abri  du  malheur  de  la 
perdre.  En  effet,  lorsqu'on  observe  avec  attention  les  nations  grossières 
et  sans  police,  où  les  arts  sont  inconnus,  on  y  voit  la  culture  de  la 
terre  être  Tunique  travail  et  la  seule  industrie  du  peuple.  Les  habi- 


ESSAI  SUR  LE  LUXE.  29 

tants  n'y  sont  partagés  qu'en  deux  classes,  Tune  composée  des  proprié- 
taires des  terres,  et  l'autre  de  leurs  vassaux  ou  fermiers.  Ces  derniers, 
ne  possédant  aucunes  richesses,  naissent  nécessairement  dans  la  dépen* 
danee^  et  sont  élevés  dans  resclavage  et  dans  la  soumission;  l'igno- 
rance 'entière  et  absolue  de  toute  est>èce  d'arts,  dans  laquelle  est 
plongée  la  nation,  les  empêche  même  d'en  être  considérés  par  leur 
habileté  dans  l'agriculture.  Les  premiers,  c'estnà-dire  les  propriétaires 
des  terres,  s'érigent  naturellement ,  dans  ces  pays  barbares,  en  petits 
tyrans,  et  sont  forcés,  pour  le  maintien  de  l'ordre  et  de  la  tranquillité 
pobliqae,  de  se  dioisir  parmi  eux  un  souverain  absolu  et  indépen- 
dant. Peut-être  que,  semblables  aux  anciens  barons  goths,  ils  voudront 
oonsenrer  leur  indépendance  mutuelle;  mais  il  s'élèvera  bientôt  entre 
^ix  des  disputes  et  des  animosités,  qui  répandront  dans  la  nation  un 
trouble  et  une  confusion  plus  insupportables ,  peut-être,  que  le  gou- 
Temement  le  plus  despotique.  Dans  les  pays,  au  contraire,  où  le  luxe 
anime  le  commerce  et  l'industrie ,  les  paysans  s'enrichissent  par  la 
culture  de  la  terre ,  et  cessent  d'être  esclaves.  On  voit  paraître  en 
même  temps  des  marchands  et  des  négociants,  qui  forment  une  classe 
niloyenne  et  nouvelle  dans  la  société,  et  qui  devenus,  par  les  profits 
de  leur  commerce,  propriétaires  de  quelques  portions  de  terre,  ac- 
quièrent de  la  considération  et  de  l'autorité  parmi  leurs  concitoyens, 
et  deviennent,  par  la  succession  des  temps,  la  base  la  plus  solide  et  la 
plus  durable  de  la  liberté  publique.  Cette  classe  de  citoyens,  mitoyenne 
ente  les  grands  propriétaires  et  les  cultivateurs,  ne  se  soumet  pas  à 
Fesdavage,  comme  le  pauvre  paysan,  que  l'indigence  et  le  peu  d'élé- 
vation d'esprit  y  entraînent  :  et,  se  sentant  d'ailleurs  trop  faible  pour 
pouvoir  exercer  sur  les  cultivateurs  la  même  autorité  que  les  barons, 
dk  n'a  aucun  intérêt  à  se  soumettre  à  la  tyrannie  de  leur  souverain; 
cette  classe  ne  désire  que  le  maintien  et  la  conservation  des  lois  qui  as- 
surait la  propriété,  et  la  mettent  à  l'abri  de  la  tyrannie,  soit  monar- 
diique,  soit  aristocratique.  La  Chambre  des  communes  est  le  plus 
aolide  appui  de  notre  gouvernement  populaire;  et  tout  le  monde  cou* 
vient  qu'elle  n'a  acquis  son  crédit  et  son  pouvoir,  que  par  l'accrois- 
semrat  du  commerce  qui  a  fait  passer  une  grande  partie  de  la  pro- 
priété des  terres  entre  les  mains  des  communes.  Il  y  a  donc  une 
contradiction  manifeste  dans  les  déclamations  contre  le  luxe  et  la 
perfection  des  arts,  et  c'est  une  erreur  évidente  que  de  les  repré- 
•enter  comme  le  poison  destructeur  de  la  liberté  et  de  l'amour  de  la 
patrie. 

Les  hommes  sont  portés  naturellement  à  critiquer  leurs  contem-- 
porains ,  à  blâmer  les  mœurs  et  les  usages  du  temps  présent ,  et  à 
exalter  les  vertus  réelles  ou  prétendues  de  leurs  ancêtres.  Les  écrits 
des  siècles  éclairés  et  policés  étant  les  seuls  qui  passent  à  la  postérité, 
il  n'est  pas  étonnant  que  nous  trouvions  dans  les  auteurs  les  plus 


3a  DÂTID  aUME. 

estimés,   on   si  grand  nombre   d'arrêts  sévères    prononcés,  non- 
seolement  contre  le  luxe ,  mais  même  contre  les  sciences  :  le  res- 
pect qu'on  nous  inspire  pour  ces  auteurs  éclairés,  joint  à  FincJin^ 
tion  naturelle  à  tous  les  hommes  de  censurer  leurs  concitoyens,  nous 
£ait  adopter  leurs  sentiments; «il  serait  c^ndant  facile  de  dâruire 
cette  erreur,  et  de  rendre  un  jugement  impartial,  en  faisant  la  com- 
paraison de  quelques  peuples  contemporains,  dont  on  mettrait  les 
mœurs  en  opposition.  On  ne  peut,  en  effet,  s'empêcher  de  reconnaître 
que  la  trahison  et  la  cruauté,  les  plus  détestables  de  tous  les  vices, 
semblent  être  particulièrement  affectés  aux  nations  sans  police  et  sans 
luxe.  Les  Grecs  et  les  Romains,  les  plus  civilisés  de  tous  les  peuples  de 
l'antiquité,  en  faisaient  le  reproche  à  toutes  les  nations  barbares  dont 
ils  étaient  environnés;  ils  ne  pouvaient  ignorer  cependant  que  leurs 
ancêtres ,  dont  ils  se  plaisaient  à  vanter  les  vertus ,  étaient  barbares 
avant  d'avoir  été  civilisés;  qu'ils  avaient  par  conséquent  été  assujet- 
tis aux  mêmes  vices,  et  aussi  inférieurs  à  leurs  descendants  par  les 
sentiments  d'honneur  et  d'humanité,  que  par  leurs  connaissances  dans 
les  sciences  et  dans  les  arts.  On  fera  tels  éloges  qu'on  voudra  des 
anciens  Francs  et  des  anciens  Saxons,  je  croirai  toujours  ma  fortune^  et 
ma  vie  moins  en  sûreté  entre  les  mains  d'un  Uaure  et  d'un  Tartare, 
qu'entre  celles  d'un  Anglais  ou  d'un  Français,  élevés  l'un  et  l'autre  dans 
leur  patrie,  c'est-à-dire,  chez  les  peuples  les  plus  policés  du  monde 
connu. 

Il  me  reste  maintenant  à  expliquer  la  seconde  proposition  que  j'ai 
avancée  au  commencement  de  cet  Essai,  c'est-à-dire  que  le  luxe  cesse 
d'être  avantageux  au  public,  lorsqu'il  n'est  plus  modéré,  et  que  dans 
ce  cas,  quoiqu'il  ne  soit  pas  la  qualité  la  "plus  nuisible  à  la  société,  il 
y  apporte  cependant  un  mal  réel. 

Ce  qu'on  ajoute  aux  simples  nécessités  de  la  vie,  les  recherches  et 
les  délicatesses  qu'on  apporte  dans  les  plaisirs  permis,  sont  un  luxe  ; 
mais  ce  luxe,  innocent  en  lui-même,  est  cependant  dangereux,  et  peut 
même  être  regardé  comme  un  vice,  lorsqu'il  absorbe  toute  la  dépense 
d'un  dtoy^  et  le  met  hors  d'état  de  remplir  les  devoirs  que  sa 
fortune  et  son  état  exigent  de  lui.  Supposons  qu'un  père  de  famille, 
vivant  dans  les  bornes  de  sa  condition,  au  lieu  d'employer  tout  son 
revenu  à  des  dépenses  de  faste  et  de  plaisir,  le  partage  avec  ses  enfahts, 
auxquels  il  donne  une  excellente  éducation,  avec  ses  amis  qu'il  aide 
dans  leurs  besoins,  et  avec  les  pauvres  qu'il  secourt  dans  leurs  néces- 
sités, il  n'en  résultera  certainement  aucun  préjudice  pour  la  société,  il 
s'y  fera  au  contraire  la  même  consommation.  La  portion  de  travail  qui 
n'aurait  été  utile  qu'aux  plaisirs  d'un  seul  homme,  sera  employée  au 
soulagement  de  cent  malheureux.  La  même  somme  d'argent,  dépensée 
pour  forcer  la  nature  et  faire  manger  à  un  homme  sensuel  des  fruits 
parvenus  à  leur  maturité  avant  la  saison  qui  leur  est  propre,  peut  faire 


ESSAI  Sm  LE  LUXE.  31 

mie  Innille  entière  durant  six  mois  de  Tannée.  Ceux  qui  sou- 
que le  peuple  serait  oisif  et  sans  travail,  si  un  luxe  vicieux 
etootré  ne  loi  fournissait  de  l'oceupation,  peuvent  avancer  également 
fK  le  hixe  est  un  remède  contre  la  paresse,  Tamour-propre,  le  peu 
fkuMuité,  la  dureté  de  cœur,  et  autres  semblables  défauts  qui  parais- 
satMlbeurraflanent  attachés  et  inséparables  de  la  nature  humaine, 
(k  peut  en  ce  cas  comparer  le  luxe  à  ces  poisons  dont  la  médecine  fait 
mi^  et  qui  deviennent  remèdes  entre  ses  mains.  Mais,  pour  me  servir 
èhnjae  comparaison,  la  vertu  est  dans  tous  les  cas  préfârable  à  ce  qui 
l'i  ■ème  que  Tapparence  du  vice,  par  la  même  raison  que  les  aliments 
\  vffofit  toujours  la  préférence  sur  les  poisons,  quelque  corrigés  et 
\  qu'on  puisse  ks  supposer. 
Pnoone  ne  peut  s'empêcher  de  reconnaitre  qu'il  est  dans  la  puis* 
de  Dîea  de  rendre  le  peuple  de  la  Grande-Bretagne  plus  heu* 
sott  par  une  réforme  entière  des  mœurs  et  du  caractère  des 
s,  soit  en  leur  prescrivant  des  lois,  dont  il  ne  leur  serait  pas  pos- 
•Ue  de  s'écarter.  Gomme  la  terre  peut  toujours  nourrir  plus  d*habi* 
Ms  qu'elle  n'en  contient,  ceux  que  nous  imaginons  dans  cette  repu- 
ttfK  uU^ieime,  ne  seraient  assujettis  qu'aux  infirmités  du  corps,  qui 
Kànl  pas  la  moitié  des  misères  humaines.  Pour  les  autres  maux  dont 
hiboMiet  sont  aflligés,  ils  ont  leur  source  dans  nos  vices,  ou  dans 
cw  des  autres,  et  mdne  plusieurs  de  nos  maladies  n'ont  pas  d'autre 
«ig^le.  Les  hommes  seraient  heureux,  et  à  l'abri  de  tous  les  maux , 
si  ks  vices  pouvaient  être  bannis  de  dessus  la  terre  et  en  disparaître 
pov  tonjours.  Je  dis  tous  les  vices,  car  on  ne  pourrait  en  garder  quel- 
fse^-ans,  sans  rendre  la  condition  humaine  plus  malheureuse  qu'elle 
u  Vêtait  auparavant;  en  bannissant  le  luxe  vicieux,  et  en  laissant 
pinni  les  hommes  la  paresse  et  une  indifférence  générale  pour  le  bien 
ie  lasociété,  l'industrie  diminuera  dans  l'État,  et  on  ne  doit  pas  s'atten- 
dra qae  la  charité  et  la  générosité  le  dédommagent  de  cette  perte.  Cou- 
^OQs-nouS  d'assurer  que  deux  vices  opposés  peuvent  être  moins  nui- 
ÂUes dans  un  État,  lorsqu'ils  y  sont  réunis,  que  ne  le  serait  l'un  des 
^  s'il  ;  était  seul  ;  mais  ne  soutenons  jamais  qu'un  vice  peut  être 
iTantageux  par  lui-même.  Un  auteur  qui  avance,  dans  un  endroit  de  son 
«imge  * ,  que  les  politiques  ont  inventé  les  distinctions  morales  pour 
l'iotérèt  public,  et  qui  soutient,  dans  un  autre,  que  le  vice  est  avanta- 
S^  au  public,  se  contredit  évidemment;  en  effet,  dans  quelque 


'  FaUede^  Abeilles.  —  Tfie  fable  of  fhe  bées;  or  Private  vices  public  benefifs ,  du 
^cur  Bernard  de  MandeyiHe.  Cet  ouyrage  qui  parut  en  1723,  est  )a  reproduction, 
'merdes  notes  et  des  commentaire*  fort  étendus,  d'un  petit  poëme  anglais  intitulé: 
^mhiing  Hiif^  or  Jinm-es  turned  Honest,  et  publié  en  1714.  En  1732,  Mandcville  donna 
^«nnlle  6lttion  de  son  ouvrage,  laquelle  comprend  un  Essai  sur  la  charité  et  les 
^•^  rfe  charité,  et  des  Recherches  sur  l'économie  sociale,  Londres,  2  ▼.  in-8».     E.  D. 


32  DAVID  HUME. 

système  de  morale  que  ee  paisse  être,  il  y  a  au  moins  une  contradiction 
dans  les  termes,  lorsqu'on  soutient  qu'un  vice  peut  en  général  être 
avantageux  à  la  société.  Ce  raisonnement  m'a  paru  nécessaire  pour 
éclaircir  une  question  philosophique  sur  laquelle  on  a  beaucoup  disputé 
en  Angleterre.  Je  l'appelle  question  philosophique,  et  non  pas  poUti- 
que;  car,  quelle  que  puisse  être  la  conséquence  du  changement  que  le 
souverain  législateur  est  le  maître  d'opérer  dans  le  genre  humain,  en 
gratifiant  les  hommes  de  toutes  les  vertus,  et  les  délivrant  de  toute 
espèce  de  vices,  le  magistrat,  qui  ne  s'occupe  que  des  choses  possibles, 
ne  peut  prendre  aucun  parti  dans  cette  question.  Il  ne  dépend  pas  de 
lui  de  mettre  la  vertu  à  la  place  du  vice,  mais  il  ne  lui  est  pas  impos- 
sible de  guérir  un  vice  par  un  autre  ;  et  dans  ce  cas  il  doit  préférer  celui 
qui  est  le  moins  nuisible  à  la  société.  Le  luxe  excessif  est  la  source  de 
beaucoup  de  maux,  mais  il  est  en  général  préférable  à  la  paresse  et  à 
l'oisiveté  qui  vraisemblablement  prendraient  sa  place,  et  dont  les  con- 
séquences sont  plus  préjudiciables  aux  particuliers  et  au  public.  Chez 
les  nations  où  la  paresse  et  l'oisiveté  sont  les  vices  dominants,  les  mœurs 
sont  basses  et  grossières  dans  toutes  les  classes  du  peuple;  les  hommes 
n'ont  ni  plaisirs  ni  société  entre  eux  ;  et,  si  le  souverain  a  besoin  du  ser- 
vice de  ses  sujets,  le  travail  de  l'Etat  ne  pouvant  fournir  de  subsistance 
qu'à  la  classe  des  laboureurs ,  il  se  trouve  hors  d'état  de  récompenser 
ceux  qui  sont  employés  pour  le  public. 


ESSAI  SCB  L'ABGENT. 


IIL 
ESSAI   SUR  L'ARGENT. 


L'argent  n'est  pas,  à  proprement  parler,  un  objet  de  commerce;  il 
n'est  que  la  mesure  dont  les  hommes  sont  convenus  pour  faciliter 
l'échange  réciproque  de  leurs  marchandises,  et  il  peut  être,  à  beaucoup 
d'yards,  comparé  aux  voiles  du  vaisseau,  sans  le  secours  desquelles 
un  bâtiment  ne  pourrait  traverser  l'espace  immense  des  mers,  et  navi- 
guer dans  les  pays  les  plus  éloignés.  La  valeur  de  toutes  les  espèces  de 
denrées  et  de  marchandises  est  toujours  proportionnée  à  la  quantité 
de  l'argent  existant  dans  un  État,  ce  qui  en  rend  le  plus  ou  le  moins 
d'abondance  absolument  indifférent  chez  tous  les  peuples  dont  on 
cherche  à  estimer  la  force  et  la  puissance,  indépendamment  et  sans 
relation  avec  ceux  dont  ils  sont  environnés.  En  effet,  on  achetait  avec 
un  écu,  du  temps  de  Henri  VII,  autant  de  marchandises  qu'on  pour- 
rait en  acheter  aujourd'hui  avec  une  guinée.  Le  public  seul  peut  retirer 
quelque  avantage  d'une  plus  grande  abondance  d'argent,  et  cet  avan- 
tage ^t  borné  dans  le  cas  des  guerres  et  des  négociations  avec  les  États 
voisins;  c'est  pour  cette  raison  qu'en  remontant  jusqu'à  la  république 
de  Carthage,  on  a  vu  dans  tous  les  temps  les  pays  riches  et  commer- 
çants soudoyer  des  troupes  mercenaires  qu'ils  employaient  à  leur  ser- 
vice, et  qu'ils  levaient  chez  les  nations  voisines,  moins  riches  et  moins 
commerçantes.  S'ils  n'avaient  fait  la  guerre  qu'avec  leurs  sujets  natu- 
rels, leurs  richesses  et  leur  grande  abondance  de  matières  d'or  et  d'ar- 
gent leur  auraient  été  moins  utiles ,  parce  que  la  paie  des  troupes 
nationales  doit  toujours  augmenter  à  proportion  de  l'opulence  géné- 
rale. La  France  ne  dépense,  pour  l'entretien  et  la  subsistance  d'une  ar- 
mée de  soixante  mille  hommes,  que  les  lûèmes  sonunes  d'ai^ent  qu'il  en 
coûte  à  l'Angleterre  pour  une  armée  deux  fois  moins  nombreuse,  ce  qu'on 
ne  peut  attribuer  qu'à  la  grande  différence  des  richesses  de  l'un  et  l'autre 
royaume.  Les  empereurs  romains,  maîtres  du  monde  entier,  ne  dan- 
saient pas  pour  l'entretien  de  leurs  légions,  ce  qu'il  en  a  coûté  annuel* 

3 


84  David  hume. 

lement  à  rAngleterre  pour  réquipement  et  la  subsistance  de  ses  flottes 

darant  la  dernière  guerre  V 

Un  royaume  ne  peut  jamais  avoir  une  population  trop  nombreuse , 
et  une  industrie  trop  étendue;  Tune  et  l'autre  sont  dans  tous  les  temps 
avantageuses  à  un  Etat,  soit  pour  les  affaires  du  dedans,  soit  pour  celles 
du  dehors.  Le  public  et  le  particulier  en  profitent  également,  et  la  nation 
est  puissante  dans  l'intérieur  et  chez  les  étrangers.  Mais  la  grande  abon- 
dance d'argent  n'a  qu'un  usage  borné,  et  peut  même  souvent  causer  du 
préjudice  à  une  nation  dans  son  commerce  étranger. 

Un  peuple  en  possession  d'un  grand  commerce  paraît,  à  la  première 
inspection,  pouvoir  acquérir  et  s'attirer  à  lui  seul  les  richesses  du 
monde  entier;  mais  tout,  dans  les  affaires  humaines,  dépend  heureuse- 
ment  d'une  concurrence  de  causes  propres  à  arrêter  l'accroissement  du 
commerce  et  des  richesses  d'une  nation,  et  à  les  partager  successive- 
ment entre  tous  les  peuples. 

Il  est  très-difiScile  à  une  nation,  supplantée  par  une  autre  dans  le 
commerce,  de  regagner  le  terrain  qu'elle  a  pei^iu  ;  l'industrie  de  ses 
rivaux,  leur  habileté  dans  le  commerce,  et  les  gros  fonds  de  leurs  négo- 
ciants, les  mettant  en  état  de  se  contenter  de  plus  petits  profits,  leur 
donnent  une  supériorité  presque  impossible  à  vaincre  ;  mais  tous  ces 
avantages  sont  heureusement  compensés  par  le  bas  prix  de  la  main- 
d'œuvre  dont  jouit  tout  État  qui  n'a  pas  un  commerce  étendu,  et  qui 
n'abonde  pas  en  espèces  d'or  et  d'arçent.  Les  manufactures  ne  restent 
pas  toujours  dans  les  mêmes  lieux;  elles  abandonnent  les  provinces  et 
les  pays  qu'elles  ont  enrichis,  pour  se  réfugier  dans  des  terres  nou- 
velles; où  elles  sont  attirées  par  le  bon  marché  des  denrées  et  de  la 
main-d'œuvre  ;  elles  y  restent  jusqu'à  ce  que  ces  nouveaux  pays  étant 
enrichis  à  leur  tour,  elles  en  soient  bannies  par  les  mêmes  causes  qui 


*  Un  simple  soldat  dans  rinfanteric  Romaine  ayait  un  denier  par  joar,  quelque 
chose  moins  de  huit  sols.  Les  empereurs  romains  avaient  communément  vingt-cinq  lé- 
gions à  leur  solde;  ce  qui,  en  comptant  cinq  mille  hommes  par  légion ,  fait  cent  vingt- 
cinq  mille.  Tacit.  JnnJiv,  iv.  I)  est  vrai  qu'il  j  avait  aussi  des  troupes  auxiliaires  join- 
tes aux  légions,  mais  on  est  dans  Tincertitude  sur  leur  nombre  et  sur  leur  paie.  A  ne 
parler  que  des  troupes  légionnaires,  la  paie  des  simples  soldats  ne  pouvait  excéder  la 
somme  de  seize  cent  mille  livres  sterling  :  le  parlement  dans  la  dernière  guerre  en  ac- 
cordait communément  deux  millions  cinq  cent  mille.  Nous  avo*:s  donc  neuf  cent  mille 
livres  sterling  de  plus  pour  les  officiers  et  les  autres  dépenses  que  les  légions  romaines. 
Il  parait  qu*il  li'y  a  eu  que  peu  d*of6ciers  dans  les  armées  romaines,  en  comparaison  de 
ce  que  nous  en  employons  dans  nos  troupes  modernes,  excepté  dans  quelques  corps 
suisses,  et  ces  officiers  avaient  une  très-petite  paie.  Un  centurion,  par  exemple,  avait 
seulement  le  double  d*un  soldat  ordinaire  ;  et  comme  les  soldats  avec  leur  paie  {Tacit. 
Ann,  iiv,  i)  étaient  obligés  de  se  fournir  d^habits,  d*armes,  de  tentes  et  de  bagage,  cila 
devait  considérablement  diminuer  les  autres  charges  de  Tarmée,  tant  ce  puissant  Gimi- 
vernement  dépensait  peu  et  tant  son  joug  sur  le  monde  entier  était  facile  !  Et  en  vérité, 
c>st  la  conclusion  la  plus  uaturelle  des  calculs  précédents;  car  Fargent,  après  la  con- 
quête de  l'Egypte,  parait  avoir  été  i  Rome  dans  une  aussi  grande  abondance  qu'il  l'e^t  à 
présent  dans  les  royaumes  les  plus  riches  de  l'Europe.  (/Vo/e  de  f  Auteur,) 


ESSAI  SUR  L'ARGENT  33 

Ibt  ont  attirées.  On  peut  observer,  en  effet,  que  la  grande  abondance 
(ffgoit  qu*un  commerce  florissant  et  étendu  a  introduite  dans  un 
Qat,  j  augmente  la  valeur  de  toutes  les  denrées  et  de  toutes  les  mar- 
daodises  ;  et  cette  augmentation  diminue  nécessairement  retendue  du 
commerce,  en  donnant  aux  nations  pauvres  la  facilité  de  vendre  les 
oorrages  et  les  marchandises  de  leurs  fabriques  ù  meilleur  marché,  que 
ne  le  peuvent  faire  celles  qui  possèdent  beaucoup  d'espèces  d'or  et 
datent. 

Cette  observation,  que  je  crois  juste  et  fondée  sur  l'expérience ,  peut 
&Tf  douter  avec  raison  de  l'avantage  prétendu  des  banques  publiques 
et  <ks  papiers  de  crédit  en  usage  chez  quelques  peuples,  et  dont  l'éta- 
Uissanent  ne  remonte  pas  à  beaucoup  plus  d'un  siècle.  L'augmenta- 
tion de  la  valeur  des  denrées  et  du  prix  de  la  main-d'œuvre  est  un  in- 
convénient inséparable  de  l'accroissement  du  commerce ,  et  d'une  plus 
gnnde  quantité  d'espèces  d'or  et  d'arçent;  il  est  l'effet  de  la  richesse 
pobliqae  et  de  la  prospérité  générale,  objets  perpétuels  des  désirs  des 
iNnunes.  On  en  est  dédommagé  par  les  avantages  que  procure  la  pos- 
session de  ces  précieux  métaux ,  et  par  le  crédit  qu'ils  donnent  à  une 
oation  dans  les  négociations  et  dans  les  guerres  étrangères  ;  mais  il  ne 
peat  y  avoir  aucun  motif  raisonnable  d'augmenter  encore  cet  inconvé- 
nient par  une  monnaie  fictive ,  qui  ne  peut  être  d'aucun  usage  pour 
(acquitter  avec  les  étrangers,  et  qu'un  grand  désordre  dans  l'État  peut 
rtdoire  à  rien.  U  est  vrai  que  dans  toute  nation  riche  il  se  trouve  né- 
«sairement  un  petit  nombre  de  citoyens  qui  possèdent  de  grandes 
sommes  d'argent,  et  qui  préfèrent  de  les  convertir  en  une  espèce  de 
monnaie,  dont  le  transport  est  plus  facile  et  la  conservation  exposée  à 
iBoins  de  dangers.  Mais  les  banquiers  particuliers  peuvent  remplacer  à 
ttl égard  les  banques  publiques,  ainsi  que  le  faisaient  autrefois  les  oi*^ 
^vres  à  Londres ,  et  que  les  banquiers  le  font  encore  à  Dublin.  La  né- 
^té  d'une  banque  dans  tout  État  opulent  peut  déterminer  les  mi- 
nistres à  en  établir  une,  dont  la  régie  soit  confiée  à  des  administrateurs 
entièrement  dépendants  du  gouvernement  avec  lequel  ils  en  partagent 
1*  bénéfice;  mais  il  ne  peut  jamais  être  de  l'intérêt  d'aucune  nation  com- 
*CTçante  d'augmenter  son  crédit  factice,  dont  l'effet  nécessaire  est  de 
porter  Targent  au-dessus  de  sa  proportion  naturelle,  et  d'obliger  le  né- 
îwiaDt  et  le  manufacturier  à  acheter  plus  cher  des  propriétaires  et  des 
<M^riers  les  denrées  et  la  main-d'œuvre,  sans  lesquelles  ils  ne  peuvent 
WÎDQerleur  commerce.  On  doit  donc  convenir,  dans  ce  point  de  vue, 
lue  la  banque  publique  la  plus  avantageuse  à  une  nation  serait  cel!e 
Tû  [ccmtre  l'usage  ordinaire  de  ces  sortes  d'établissemenls)^  simple  dépo- 
^rtaire  des  sommes  qui  y  seraient  portées,  ne  les  reverserait  pas  dans  le 
pti)Iic,  Une  banque  telle  que  je  la  propose  détruirait  l'agiotage  et  les 
S^ excessifs  des  banquiers;  et,  quoique  les  appointements  des  direc- 
^^^  et  des  commis  de  cette  banque  fussent  une  charge  pour  l'État 


36  ,  DAVIt)  HUME. 

(car  il  est  nécessaire  dans  ce  projet  qu'elle  ne  fasse  aucun  profit),  le  gou- 
yemement  en  serait  avantageusement  dédommagé  par  le  bas  prix  de  la 
main-d*Œuyre  et  la  destruction  du  papier  de  crédit.  D'ailleurs,  les  gran- 
des sommes  d'argent  déposées  dans  les  caisses  de  la  banque  seraient 
une  ressource  toujours  prompte  et  assurée  dans  les  temps  malheureux , 
et  lorsque  l'État  serait  menacé  d'un  ^and  danger;  et  ce  qu'on  en  tire- 
rait dans  ces  circonstances  critiques  pourrait  y  être  remplacé  à  loisir 
dans  les  temps  heureux  de  paix  et  de  tranquillité. 

Le  papier  de  crédit  sera  la  matière  d'une  autre  dissertation;  je  vais 
proposer  et  développer  dans  celle-ci  deux  observations  qui  peuvent  oc- 
cuper nos  politiques  spéculatifs;  c'est  à  eux  seuls  que  je  m'adresse  ;  je 
veux  bien  m'exposer  au  ridicule  attaché  dans  ce  siècle  au  vtAe  de  phi- 
losophe, sans  j  ajouter  encore  celui  d'homme  à  systèmes  et  à  prejets. 
Anacfaarsis  le  Scythe,  qui  vivi^it  dems  un  pays  où  les  espèces  d'or  et 
d'argent  n'étaient  d'aucun  usage  dans  le  commerce ,  soutenait  avec  rai- 
son que  ces  deux  métaux  ne  pouvaient  être  utiles  aux  Grecs  que  pour 
les  opérations  de  compte  et  d'aritimiétique.  U  est  évident,  ^q  effet ,  que 
l'or  et  l'argent,  en  ne  les  considérant  que  comme  monnaie ,  ne  sont  au- 
tre chose  que  la  représentation  du  travail  et  des  marchandises ,  et  ne 
servent  que  de  mesure  pour  les  apprécier  et  les  estimer;  et  que,  dans  les 
pays  où  les  espèces  sont  en  plus  grande  abondance,  il  en  faut  davantage 
pour  représenter  la  même  quantité  de  denrées  et  de  travail.  Je  crois 
qu'on  peut  comparer  l'argent  aux  chiffires  romains  ou  arabes,  que  les 
marchands  peuvent  employer  indifféremment  dans  leurs  comptes  ;  mais 
les  chiffires  romains  exigent  plus  de  caractères ,  et  leur  usage  demande 
plus  de  peines  et  de  soins;  il  en  est  de  même  de  la  plus  grande  quan- 
tité d'espèces  dont  l'abondance  exige  des  soins  et  des  peines  pour  les 
garder  et  les  transporter.  Il  faut  convenir  cependant  que,  depuis  la  dé- 
couverte des  trésors  de  l'Amérique,  l'industrie  a  augmenté  chez  tous  les 
peuples  de  l'Europe ,  à  l'exception  de  ceux  qui  possèdent  des  mines 
dans  le  nouveau  monde  ;  et,  quoique  la  nouvelle  quantité  d'or  et  d'ar- 
gent répandue  dans  l'Europe  ne  soit  pas  la  cause  unique  de  cette  aug- 
mentation de  l'industrie,  il  y  a  tout  lieu  de  croire  qu'elle  y  a  beaucoup 
contribué.  On  peut  s'apercevoir,  en  effet,  d'un  changement  marqué  dans 
tous  les  États  où  les  espèces  commencent  à  devenir  plus  communes  ;  le 
travail  et  l'industrie  y  acquièrent  de  l'activité,  le  négociant  y  devient 
plus  entreprenant ,  le  fabricant  plus  laborieux  et  plus  adroit ,  le  labou- 
reur lui-même  y  conduit  sa  charrue  avec  plus  d'attention  et  moins 
de  tristesse.  Il  est  difficile  d'expliquer  tous  ces  effets  lorsqu'on  ne 
fait  attention  qu'à  la  plus  grande  abondance  des  espèces  qui  ne  peu- 
vent se  répandre  dans  un  État  qu'en  y  augmentant  le  prix  de  toutes  les 
denrées  et  de  toutes  les  marchandises,  et  en  obligeant  les  consomma- 
teurs à  donner  un  plus  grand  nombre  de  pièces  blanches  ou  jaunes 
pour  se  les  procurer  ;  mais  l'augmentation  du  prix  de  la  main-d'œu- 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  37 

ne,  suite  néeessaire  de  la  grande  quantité  des  espèces,  est  certaine- 
Bt  ccmtraire  au  progrès  du  commerce  étranger,  et  lui  porte  le  plus 
|md  préjudice. 

Ce  phénomène  singulier  ne  peut  s'expliquer  qu'en  observant  que , 
qioiqiie  l'augmentation  de  valeur  de  toutes  les  marchandises  soit  la 
flote  nécessaire  de  celle  de  la  quantité  d'or  et  d'argent,  cependant  l'ac- 
omement  dans  la  valeur  des  denrées  et  des  marchandises  ne  se  fait 
lesabitement;  il  n'arrive  au  contraire  que  successivement  et  lorsqu'il 
s'est  écoulé  un  espace  de  temps  assez  considérable  pour  donner  aux 
lœvelles  espèces  celui  de  circuler  dans  toutes  les  parties  de  l'État,  et  de 
K  lépindre  dans  toutes  les  classes  du  peuple.  On  ne  peut  apercevoir 
nom  changement  dans  les  premiers  moments  où  une  nouvelle  quantité 
fopèecs  s'introduit  dans  une  nation,  il  n'arrive  qu'insensiblement  et 
pir  degrés;  une  marchandise  enchérit,  et  ensuite  une  autre,  jusqu'à  ce 
qi'enfin  il  s'établisse  généralement,  et  dans  toutes  les  espèces  de  den- 
rées et  de  marchandises,  une  juste  proportion  entre  leur  valeur  et  la 
^tité  des  nouvelles  espèces  répandues  parmi  le  peuple.  L'augmenta- 
tkm  de  la  quantité  des  espèces  d'or  et  d'argent  n'est  favorable  à  l'in- 
isitrie,  que  dans  l'intervalle  qui  doit  nécessairement  exister  entre  leur 
aquiâtion  et  une  augmentation  générale  dans  la  valeur  de  toutes  les 
ttichandises.  Les  métaux  nouvellement  acquis  par  une  nation  ne  sont 
ikn  que  dans  peu  de  mains,  et  n'appartiennent  qu'à  un  petit  nombre 
de  pmonnes  qui  cherchent  sur-le-champ  à  les  employer  de  la  manière 
Ii|^  avantageuse  pour  eux.  Lorsqu'une  société  de  manufacturiers  et 
it  négociants  a  reçu  de  l'or  et  de  l'argent,  en  retour  des  marchandises 
eiTOfées  à  Cadix,  ces  manufacturiers  et  ces  négociants  se  trouvent  en 
éUi d'employer  plus  d'ouvriers  qu'auparavant;  les  ouvriers  de  leur 
c^  se  contentait  de  travailler  pour  des  maîtres  qui  les  paient  exacte- 
Beot,  et  ne  pensent  pas  à  exiger  une  plus  forte  rétribution  pour  le 
prii  de  leur  travail;  lorsqu'un  prompt  débit  de  marchandises  met  le 
■anofacturier  dans  le  cas  d'en  faire  fabriquer  une  plus  grande  quan- 
tité, il  est  alors  obligé,  pour  attirer  les  ouvriers,  d'augmenter  le  prix  de 
IfMs  joumées  et  de  la  façon  des  étoffes;  mais  il  ne  les  paie  davantage 
qw  8oas  la  condition  d'en  fabriquer  plus  de  pièces,  et  de  faire  plus 
i'WTragc  dans  le  même  espace  de  temps.  L'ouvrier  se  trouvant,  par 
«nouvel  arrangement,  mieux  payé,  et  ayant  plus  de  moyens  de  se 
procnrar  les  nécessités  de  la  vie,  se  soumet  sans  peine  à  l'augmentation 
<fc travail  et  de  fatigue  qu'exige  de  lui  le  manufacturier;  les  denrées 
fcnt  il  a  besoin  et  qu'il  va  chercher  dans  le  marché  de  la  ville  voisine, 
Kloi  coûtent  que  le  même  prix  qu'auparavant,  et  l'augmentation  du 
prix  de  son  travail  lui  donne  de  quoi  s'en  procurer  une  plus  grande 
ÎMntité,  et  de  meilleure  qualité  pour  son  usage  et  celui  de  sa  famille. 
^  laboureur  et  le  maraicher  ne  tardent  pas  à  s'apercevoir  que  leurs 
^Ott(^  et  toutes  les  productions  de  la  terre  s'enlèvent  avec  plus  de 


88  DATID  HUME. 

facilité,  et  qu'ils  en  ont  un  débit  plu^  prompt;  la  certitude  de  la  vente 
les  anime  au  travail,  ils  s'y  livrent  avec  ardeur  et  même  avec  une  espèce 
de  plaisir;  et  ils  font  de  nouveaux  efforts  pour  tirer  de  la  terre  plus  de 
productions,  dont  la  vente  les  puisse  mettre  en  état  de  se  mieux  vêtir, 
et  d'acheter  pour  eux  et  pour  leur  famille  une  plus  grande  quantité 
d'étoffes,  et  de  meilleure  qualité  que  celles  dont  ils  faisaient  usage  pré- 
cédemment. De  son  côté,  le  fabricant,  dont  l'industrie  est  animée  par 
un  gain  multiplié  et  continuellement  répété,  ne  change  pas  le  prix  de 
ses  marchandises,  et  n'en  augmente  pas  la  valeur,  quoiqu'il  soit  obligé 
de  payer  les  ouvriers  plus  cher  qu'ils  ne  l'étaient  auparavant.  Le  tableau 
que  je  viens  démettre  sous  les  yeux  du  lecteur  lui  représente  la  marche 
des  nouvelles  espèces  dans  toute  leur  circulation  ;  il  lui  est  aisé  de  les 
suivre  et  de  se  convaincre  qu'elles  excitent  le  travail  dans  toutes  les 
classes  du  peuple,  avant  d'augmenter  le  prix  de  la  main-d'œuvre,  ainsi 
que  la  valeur  des  denrées  et  des  marchandises. 

Lorsqu'on  fait  attention  aux  différents  changements  arrivés  en  France 
dans  la  valeur  des  monnaies,  on  doit  être  convaincu  que  la  quantité  des 
espèces  peut  être  considérablement  accrue  dans  un  État,  avant  que  le 
prix  de  la  main-d'œuvre  y  soit  réellement  augmenté.  En  effetj  la  valeur 
des  denrées  et  des  marchandises  n'a  pas  augmenté  dans  ce  royaume , 
aussitôt  après  l'augmentation  de  la  valeur  numéraire;  ou  du  moins  il 
c'est  écoulé  quelque  temps  avant  que  l'ancienne  proportion  se  rétablît. 
Louis  XIV  a  augmenté  de  trois  septièmes,  dans  les  dernières  années  de 
sa  vie,  la  valeur  de  toutes  les  espèces,  et,  à  sa  mort,  les  marchandises 
n'étaient  augmentées  que  d'un  septième.  Le  blé  ne  se  vend  présente- 
ment, année  commune,  en  France,  que  le  même  nombre  de  livres  numé- 
raires qu'il  s'y  vendait  il  y  a  plus  de  80  ans.  L'argent  n'était  cependant 
pour  lors  qu'à  30  liv.  le  marc,  il  en  vaut  50  aujourd'hui  *,  ^t  on  ne 
peut  révoquer  en  doute  que  le  commerce  n'ait  fait  entrer  dans  ce 
royaume,  depuis  cette  époque,  une  quantité  considérable  d'or  et  d'ar- 
gent. 

•  Je  donne  ces  faits  sur  Tautorité  de  M.  Dutot,  dans  ses  Béflexions  politiques^  quoi- 
que je  soi^  obligé  d'avouer  que  les  faits  qu'il  avance  en  d'autres  occasions  sont  si  sou- 
vent suspects,  qu'ils  diminuent  son  autorité  dans  cette  matière.  Cependant  Poltservation 
générale  que  l'augmentation  des  monnaie^,  eu  France,  n'augmente  pas  d'abord  À  pro- 
portion le  prix  des  denrées,  est  certainement  ju^te. 

C'est,  ce  me  semble,  une  des  meilleures  raisons  que  l'on  puisse  donner  de  l'augmenta- 
tion graduelle  et  universelle  de  l'argent,  quoiqu'on  n'en  ait  fait  aucune  mention  dans 
tous  «'S  volumes,  qui  ont  été  écrits  par  MM.  Melon,  Dutot.  et  Paris  Ouverney.  Si,  par 
exemple,  on  refondait  toute  notre  monnaie,  et  qu'on  retranch/it  un  sou  de  chaque  schil- 
ling, probablement  on  aurait  pour  le  nouveau  schelling  les  mêmes  choses  que  l'on  avait 
auparavant  pour  l'ancien  :  par  là  le  prix  de  chaque  cho^e  serait  insensiblement  diminué, 
le  commerce  étranger  serait  animé,  et  l'indu^^tric  domestique  recevrait  quelque  encoura- 
gement par  la  circulation  d'un  plus  gr.md  nombre  de  livres  et  de  schellings.  En  exécutant 
nn  pareil  projet,  il  serait  mieux  de  faire  passer  le  nouveau  schelling  pour  vingt-quatre 
soi),  afin  de  conserver  rillusion,  et  que  Ton  crût  recevoir  le  même  que  l'ancien. 

[Note  de  t Auteur,) 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  39 

On  peut  conclure,  de  ces  différentes  réflexions,  qu'il  est  indifférent 
pour  le  bonheur  intérieur  d'un  État  que  les  espèces  y  soient  en  plus 
grande  ou  en  moindre  quantité;  le  gouvernement  doit  borner  ses  soins, 
dans  cette  matière,  à  empêcher  la  diminution  de  la  masse  des  métaux 
possédés  par  l'État,  et  à  favoriser  l'introduction  des  nouvelles  espèces , 
quelque  petite  qu'en  soit  la  quantité,  parce  que,  quelque  imperceptible 
que  soit  l'accroissement  des  métaux  dans  une  nation,  il  est  le  seul  moyen 
qui  puisse  y  entretenir  Tesprit  industrieux  du  peuple,  et  y  augmenter  le 
fonds  da  travail,  source  unique  de  la  puissance  et  des  véritables  riches- 
ses. Toute  nation,  dont  la  masse  des  métaux  diminue,  est,  dans  le 
temps  de  cette  diminution,  beaucoup  plus  faible  et  plus  malheureuse 
que  toute  autre  nation  moins  riche  en  métaux,  mais  dont  la  quantité 
s'accroît  tous  les  ans.  J'ai  fait  observer  précédemment  que  l'accroisse- 
ment de  la  quantité  des  espèces  n'était  pas  immédiatement  suivi  d'une 
augmentation  proportionnée  dans  la  valeur  des  marchandises  et  des 
denrées,  et  qu'il  s'écoulait  toujours  un  intervalle  de  temps  avant  que 
tout  eût  pris  son  niveau.  Cet  intervalle,  qui  existe  également  lorsque  la 
quantité  des  métaux  diminue,  est  aussi  nuisible  à  Findustrie,  qu'il  lui 
est  avantageux  lorsqu'elle  augmente.  Dans  le  cas  de  la  diminution  de  la 
quantité  des  métaux,  l'ouvrier  n'en  éprouve  aucune  dans  la  valeur  des 
denrées  et  des  marchandises  dont  il  a  besoin  ;  il  les  achète  le  môme  prix, 
quoiqu'il  soit  moins  employé  par  le  manufacturier  et  le  négociant;  le 
laboureur  de  son  côté  ne  trouve  plus  à  vendre  la  même  quantité  de 
grains  et  de  bestiaux,  quoiqu'il  soit  obligé  de  payer  le  même  prix  de 
son  bail  au  propriétaire  ;  une  langueur  et  une  espèce  d'engourdissement 
se  répandent  dans  toutes  les  parties  dé  l'État,  et  annoncent  une  pauvreté 
générale,  toujours  suivie  de  l'oisiveté  et  de  la  mendicité. 

La  rareté  des  espèces  est  si  grande  dans  quelques  cantons  de  l'Europe 
[c'était  dans  les  siècles  précédents  la  situation  générale  de  tous  les  États 
de  cette  partie  du  monde),  que  les  seigneurs  ne  trouvent  pas  de  fermiers 
qui  s'obligent  de  payer  le  prix  de  leurs  baux  en  argent,  et  ils  sont  forcés 
de  recevoir  des  denrées  en  paiement  de  leurs  rentes  foncières  et  de  leurs 
baux.  Ckïtte  forme  de  paiement  contraint  les  propriétaires  à  consommer 
eux-mêmes  les  denréçs  qui  constituent  leur  revenu,  et  à  vendre  dans  les 
marchés  des  villes  voisines  le  superflu  de  leur  consommation.  Les  sou- 
verains de  ces  pays  ne  peuvent  être  également  payés  des  impôts  néces- 
saires au  maintien  du  gouvernement  qu'en  denrées  dont  la  reproducti  on 
est  annuelle  et  successive.  Gomme  des  impositions  levées  d'une  manière 
si  incommode  ne  peuvent  être  fort  avantageuses  au  prince,  il  ne  peut 
dans  cette  position  être  puissant,  parce  qu'il  lui  est  impossible  de  sou- 
doyer autant  de  troupes  de  terre  et  de  mer  que  si  son  pays  abondait  en 
or  et  en  argent.  H  y  a  certainement  plus  de  différence  présentement  entre 
la  puisssance  de  l'Allemagne,  comparée  à  ce  qu'elle  était  il  y  a  trois  ccn 


40  DAVID  BUME. 

ans  %  qu'il  n'y  en  a  dans  son  indostrie^  sa  population  et  ses  manufactures. 
Les  pays  qui  font  partie  de  l'empire,  et  qui  sont  sous  la  domination 
de  la  maison  d'Autriche,  ne  font  pas,  dans  la  balance  de  l'Europe, 
un  poids  proportionné  à  leur  étendue,  leur  population  et  leur  culture, 
ce  qu'on  doit  attribuer  à  la  petite  quantité  d'espèces  qui  y  circulent. 
Cette  observation  parait  être  contradictoire  avec  le  principe,  précédem- 
ment établi,  que  la  quantité  plus  ou  moins  grande  d'or  et  d'argent  est 
en  soi-même  indifférente.  Suivant  ce  principe,  tout  souverain  d'un  État 
peuplé  et  fertile  devrait  être  puissant  et  gouverner  des  sujets  riches  et 
heureux,  indépendamment  de  l'abondance  ou  de  la  rareté  de  l'or  et  de 
l'argent  ;  on  a  d'autant  plus  lieu  de  le  penser,  que  ces  métaux  sont  par 
leur  nature  susceptibles  d'un  grand  nombre  de  divisions  et  de  sous- 
divisions  nécessaires  à  la  facilité  du  commerce,  et  que,  lorsque  la  divi- 
sion est  au  point  de  les  rendre  d'un  poids  trop  léger  et  expose  le  pro- 
priétaire au  danger  de  les  égarer,  rien  n'empêche  de  les  allier  à  un  métal 
moins  précieux,  comme  on  le  pratique  en  quelques  endroits  de  l'Eu- 
rope, et  de  leur  donner  par  ce  moyen  un  poids  plus  commode  pour  le 
commerce;  en  sorte  que  les  métaux  puissent  servir  également  pour 
toutes  sortes  d'échanges,  quelles  qu'en  soient  la  valeur  et  la  quantité. 

Je  réponds  à  ces  difficultés  que  ce  qu'on  attribue  à  la  rareté  des  es- 
pèces est  l'effet  des  mœurs  et  des  coutumes  des  habitants,  et  que  nous 
confondons  à  cet  égard,  ainsi  que  cela  nous  arrive  souvent,  l'effet  néces- 
êoire  avec  la  cause.  La  contradiction  n'est  qu'apparente,  et  il  faut  faire 
tisage  de  la  réflexion  pour  découvrir  les  principes  qui  peuvent  concilier 
la  raison  et  l'expérience. 

Personne  ne  peut  contester  que  la  valeur  des  denrées  et  des  mar- 
chandises ne  soit  toujours  dans  la  proportion  de  leur  quantité  avec 
celle  des  et^èces  d'or  et  d'argent,  et  que  tout  changement  considérable 
dans  Tune  ou  l'autre  de  ces  quantités  ne  produise  le  même  effet.  La 
grande  quantité  des  marchandises  les  fait  baisser  de  valeur,  leur  ra- 
reté en  augmente  le  prix  ;  de  même  la  grande  quantité  d'espèces  aug- 
mente le  prix  des  marchandises,  et  leur  rareté  en  fait  baisser  la  valeur. 
Il  est  évident  aussi  que  la  quantité  des  marchandises  et  des  denrées 
à  vendre  et  à  acheter,  et  celle  des  espèces  en  circulation ,  contribuent 
bien  plus  à  leur  valeur  que  la  quantité  absolue  des  unes  et  des  autres. 
Toutes  les  espèces  d'or  et  d'argent  conservées  dans  les  coffres  forts 
et  retirées  de  la  circulation,  ne  contribuent  en  rien  à  la  valeur  des 
denrées  et  des  marchandises,  et  n'y  influent  pas  davantage  que  si  elles 
n'existaient  pas  réellement.  Il  en  serait  de  même  si  toutes  les  marchan- 
dises et  toutes  les  denrées  étaient  amassées  dans  des  magasins,  et  y  étaient 


1  Lei«  Italiens  donnèrent  à  l'empereur  Maximilien  )e  sobriquet  de  Pocchi'Danari  Au- 
cune des  entreprises  de  ce  prince  ne  réussît  faute  d'argent. 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  4i 

cttiservées  poor  n'être  jamais  vendnes.  Dans  ces  deux  cas,  l'argent  et  les 
marchandises,  qui  par  leur  natnre  doivent  réciproquement  se  rappro- 
cher, s'éloignent  au  contraire,  et  s'évitant,  pour  ainsi  dire,  ne  peuvent 
jamais  avoir  d'effets  relatifs.  Lorsqu'il  est  question  de  former  quelques 
conjectures  sur  le  prix  des  grains,  la  quantité  que  le  fermier  est  obligé  de  se 
réserver  pour  sa  subsistance  et  c^lle  de  sa  famille  ne  doit  pas  entrer  dans 
la  spéculation  ;  son  superflu  est  ce  qui  doit  seul  en  déterminer  la  valeur. 

Pour  appliquer  ces  principes  à  la  question  présente ,  il  est  nécessaire 
de  se  représenter  ces  siècles  grossiers  qui  ont  vu  naître  les  nations,  et 
de  les  distinguer  du  temps  présent,  où  l'imagination  confond  ses  besoins 
aTcc  ceux  de  la  nature.  Dans  les  premiers  temps  de  la  réunion  des  peu- 
ple en  société,  les  hommes,  contents  des  productions  de  la  terre  ou  de 
ces  premières  et  grossières  préparations  qu'ils  peuvent  eux-mêmes  leur 
donner  sans  le  secours  des  connaissances  et  de  l'industrie,  ont  peu  d'oc- 
casions de  faire  des  échanges,  et  encore  moins  besoin  de  Targent,  qui 
n'en  est  devenu  la  représentation  que  par  la  convention  des  nations.  Le 
laboureur  occupe  sa  famille  à  filer  la  laine  de  son  troupeau,  et  la  donne 
à  un  tisserand  dont  il  reçoit  une  étoffe  grossière  qu'il  paie  en  grains  ou 
en  laine.  Le  charpentier,  le  serrurier,  le  maçon  et  le  tailleur  sont  éga- 
lement payés  en  denrées,  et  le  seigneur  lui-même,  demeurant  dans  le 
voisinage  de  sa  terre,  reçoit  de  son  fermier,  pour  prix  de  son  bail,  une 
partie  des  denrées  qu'il  recueille.  La  famille  du  seigneur,  ses  domesti- 
ques et  les  étrangers  qu'il  admet  dans  sa  maison  à  titre  d  hospitalité,  en 
consomment  la  plus  grande  partie  ;  il  vend  le  reste  dans  la  ville  voisine, 
et  en  retire  le  peu  d'argent  qui  lui  est  nécessaye  pour  payer  ce  que  la 
terre  ne  lui  feomit  pas. 

Mais,  lorsque  les  hommes  commencent  à  avoir  des  goûts  plus  délicats 
et  pins  recherchés ,  ils  quittent  leurs  anciennes  habitations ,  et  ne  se 
contentent  plus  des  denrées  et  des  marchandises  simples  que  le  voisi- 
nage leur  fournit;  les  échanges  se  multiplient,  un  plus  grand  nombre 
d'espèces  de  marchandises  entre  dans  le  commerce  pour  satisfaire  akx 
besoins  réciproques,  et  ce  commerce  ne  peut  exister  sans  argent.  l.es 
ouvriers  ne  peuvent  plus  être  payés  en  grains ,  parce  qu'ils  ont  d'au- 
tres besoins  que  celui  de  la  simple  nourriture.  Le  laboureur  est  obligé 
d'aller  au  loin  chercher  les  marchandises  qui  lui  sont  nécessaires,  et  ne 
peut  pas  toujours  porter  avec  lui  les  denrées  dont  la  vente  le  met  en 
état  de  payer  le  manufacturier  et  le  négociant.  Le  propriétaire  vit  dans 
la  capitale  ou  dans  un  pays  éloigné  de  sa  terre,  et  demande  à  être  payé 
en  or  ou  en  argent,  dont  le  transport  est  facile.  Il  s'établit  des  entre- 
preneurs, des  manufacturiers  et  des  négociants  de  toute  sorte  de  mar- 
chandises, et  ils  ne  peuvent  commercer  les  uns  avec  les  autres  qu'avec 
des  espèces.  Dans  cet  état  de  la  société,  les  marchés  ne  se  peuvent  plus 
terminer  qu'en  soldant  en  pièces  de  métal,  dont  l'usage  est  devenu  bien 
plQs  commun  qu'il  ne  l'était  quelques  siècles  auparavant.  Il  résulte  de 


42  DAVID  HUME. 

cette  observation  que,  lorsque  la  quantité  des  espèces  reste  la  même  dans 
une  nation  et  n'y  prend  pas  d'accroissement,  les  hommes  se  procurent 
À  plus  bas  prix  les  besoins  et  les  commodités  de  la  vie,  dans  les  siècles 
d'industrie  et  de  raffinement,  que  dans  ceux  où  le  luxe,  la  délicatesse 
et  la  police  sont  inconnues.  La  valeur  des  marchandises  est  toujours 
dans  la  proportion  de  la  quantité  qu'on  met  en  vente  et  de  c^Ile  des 
espèces  qui  sont  dans  la  circulation  ;  les  marchandises  et  les  denrées 
consommées  par  le  propriétaire  et  le  cultivateur,  ou  données  en  échange 
les  unes  contre  les  autres,  ne  se  portant  jamais  au  marché  et  ne  don- 
nant pas  lieu  à  une  vente  réelle ,  sont  absolument  étrangères  aux  es- 
pèces, et  comme  n'existant  pas  à  leur  égard.  Cette  manière  d'en  faire 
usage  fait  par  conséquent  baisser  la  proportion  de  leur  côté  et  en  aug- 
mente la  valeur  ;  mais,  lorsque  les  espèces  sont  employées  dans  toutes 
les  ventes,  et  qu'elles  sont  devenues  la  mesure  de  tous  les  échanges,  le 
même  fonds  de  richesses  nationales  a  plus  d'espace  à  parcourir;  toutes 
les  denrées  et  toutes  les  marchandises  sont  portées  dans  les  marchés; 
la  sphère  de  la  circulation  est  agrandie,  et  la  proportion  étant  baissée 
du  côté  des  espèces ,  tout  doit  être  à  meilleur  marché,  et  la  valeur  de 
chaque  effet  commerçable  doit  diminuer  progressivement. 

Les  denrées  et  les  marchandises  n'ont  que  triplé ,  on  tout  au  plus 
quadruplé  de  valeur  depuis  la  découverte  du  nouveau-monde.  La  quan- 
tité des  espèces  d'or  et  d'argent  possédées  présentement  par  toutes  les 
nations  de  l'Europe  est  cependant  bien  plus  que  quadruplée  depuis 
le  xv'  siècle;  les  mines  de  1* Amérique,  dont  les  Espagnols  et  les 
Portugais  sont  les  seuls. possesseurs,  et  le  commerce  des  Français,  des 
Anglais  et  des  Hollandais  en  Afrique,  font  entrer  annuellement  en  Eu- 
rope plus  de  6  millions  sterling  d'espèces  d'or  et  d'argent,  dont  le 
commerce  des  Indes  Orientales  ne  consomme  pas  le  tiers.  L'Europe 
entière  ne  possédait  peut-être  pas  dans  le  xv«  siècle  la  valeur  de  60 
milHons  sterling  en  espèces  d'or  et  d'argent.  Le  changement  des  mœurs 
et  des  usages  peut  seul  expliquer  d'une  manière  satisfaisante  pourquoi 
la  valeur  de  toutes  les  marchandises  et  de  toutes  les  denrées  n'est  pas 
augmentée  dans  la  même  proportion  que  la  quantité  d'or  et  d'argent. 
Non-seulement'  l'industrie  de  tous  les  peuples  de  l'Europe  a  accru  le 
nombre  des  productions  de  tout  genre  ;  mais  ces  mêmes  productions , 
augmentées  en  quantité ,  sont  devenues  de  nouveaux  objets  de  com- 
merce ,  à  mesure  que  les  hommes  se  sont  éloignés  de  leur  ancienne 
simplicité  de  mœurs  ;  et,  quoique  cet  accroissement  de  commerce  n'ait 
pas  été  égal  à  celui  des  espèces,  il  a  cependant  été  assez  grand  pour  que 
les  marchandises  ne  se  soient  pas  fort  éloignées  de  leur  ancienne  valeur. 

On  demandera  peut-être  si  l'ancienne  simplicité  de  mœurs  était  plus 
avantageuse  à  l'État  et  au  public  que  ce  luxe  et  ce  raffinement  introduits 
chez  toutes  les  nations  policées  ;  quant  à  moi,  je  n'hésiterais  pas  à  donner 
la  préférence  à  la  façon  de  vivre  des  peuples  modernes  ;  et  en  ne  la  con- 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  43 

adérant  même  que  da  côté  de  la  politique ,  elle  peut  servir  de  nouveau 
■otif  pour  rencouragement  du  commerce  et  des  manufactures.  En  sup- 
pcKint,  en  effet,  qu'on  voie  renaître  tout  à  coup  sur  la  terre  Tancienne 
ànplicité  des  mœurs,  et%ie  les  hommes,  semblables  à  leurs  ancêtres 
ifsplus  reculés,  puissent  satisfaire  à  tous  leurs  besoins  par  leur  propre 
inéistrie  et  celle  de  leur  famille  et  de  leur  voisinage ,  la  plus  grande 
partie  des  snjets  sera  hors  d'état  de  payer  au  souverain  des  impôts  en 
»pèces  d'or  et  d'argent,  et  le  prince  ne  pourra  en  exiger  que  des  cou- 
tribations  en  denrées  et  en  marchandises,  seules  richesses  dont  ils  sont 
propriétaires;  les  inconvénients* attachés  à  cette  forme  d'impositions 
m\  si  évidents  par  eux-mêmes ,  qu'il  est  inutile  d'y  insister.  Le  sou- 
verain sera  réduit  dans  ce  cas  à  ne  demander  d'argent  qu'aux  villes 
prinripales  de  son  royaume,  comme  les  seuls  endroits  où  il  puisse  être 
en  circulation  ;  mais  ces  villes  principales  seraient  hors  d'état  de  lui 
fournir  des  sommes  aussi  considérables  qu'il  lui  serait  possible  d'en 
lever  sur  toute  la  nation,  si  les  espèces  y  étaient  répandues  dans  toutes 
te  classes  du  peuple;  la  diminution  dans  le  revenu  public  ne  serait  pas 
seulement  une  preuve  incontestable  du  peu  de  richesses  de  la  nation , 
Mis  la  même  quantité  d'espèces  serait  insuffisante  pour  fournir  au 
goayemement  autant  de  marchandises  et  de  denrées  que  dans  les  temps 
i industrie  et  de  commerce  général,  parce  que,  ainsi  que  nous  l'avons 
^^kervé,  toutes  les  denrées  et  marchandises  sont  plus  chères  dans  les 
pays  où  la  vente  n'en  est  pas  multipliée. 

la  plupart  des  hommes  et  même  quelques  historiens  ont  adopté  pour 
Miime  qu'un  État  peu  riche  en  espèces  d'or  et  d'argent  ne  peut  jamais 
^  paissant,  quoique  sa  population  soit  nombreuse  et  que  son  sol  soit 
fertile  et  bien  cultivé.  Les  différentes  observations  que  j'ai  mises  sous 
byeax  du  lecteur  doivent  le  détromper  de  ce  préjugé,  et  le  convaincre 
90 il  €st  absolument  indifférent  à  un  État,  considéré  en  lui-même,  de 
Pû^erplus  ou  moins  d'espèces.  L'abondance  des  hommes  et  des  dén- 
ote constitue  seule  la  force  réelle  d'une  société  ;  elle  ne  peut  être  affai- 
Wi«  que  par  les  mœurs  et  la  façon  de  vivre  du  peuple,  qui,  en  resser- 
rant l'or  et  l'argent  dans  un  petit  nombre  de  mains,  en  empêche  la  cir- 
^ation;  l'industrie  et  le  luxe  les  incorporent  au  contraire,  quelque 
lûMiocre  qu'en  soit  la  quantité,  dans  toutes  les  classes  de  l'État,  parce 
în'alors  tous  les  particuliers  en  possèdent  une  petite  portion,  et  que 
par  nne  suite  nécessaire  les  marchandises  et  les  denrées  diminuent  de 
^alau",  ce  qui  donne  au  souverain  le  double  avantage  de  faire  contri- 
Wr  ses  sujets  en  or  et  en  argent,  et  de  se  procurer  plus  de  denrées  et 
^marchandises  avec  la  n)ême  quantité  de  métaux. 

Onpeuf  conjecturer,  par  la  comparaison  du  prix  des  marchandises , 
î^  les  espèces  sont  aussi  rares  présentement  en  Chine,  qu'elles  l'étaient 
^  Earope,  il  y  a  trois  cents  ans.  Le  grand  nombre  d'officiers  civils  et 
^taires  existants  dans  cet  empire ,  est  cependant  une  preuve  incon- 


44  DAVID  HUME. 

testable  de  ga  puissance.  Polybe  '  nous  apprend  que  les  vivres  étaient 
de  son  temps  à  si  bon  marché  en  Italie,  qu'on  pouvait  être  nourri  dans 
les  hôtelleries  pour  un  demi-sol  par  tète,  ce  qui  revenait  à  un  peu  plus 
de  trois  deniers  de  notre  monnaie.  Borne  ét^ût  cependant  pour  lors  sou- 
veraine de  tout  l'univers  connu.  Un  siècle  auparavant  les  ambassadeurs 
de  Garthage  disaient,  en  plaisantant,  que  les  Romains  étaient  de^tous  les 
peuples  de  la  terre  les  plus  aisés  à  vivre^  et  que  leur  manière  de  se  nour- 
rir en  était  la  preuve,  puisque,  dans  chaque  repas  qui  leur  avait  été 
donné  en  qualité  de  ministres  étrangers,  ils  n'y  avaient  observé  aucune 
différence  dans  le  service  *.  La  quantité  plus  ou  moins  grande  des  mé- 
taux précieux,  est  donc  absolument  indifférente;  leur  accroissement 
successif,  et  leur  circulation  dans  l'État  méritent  seuls  l'attention  des 
législateurs,  et  cette  dissertation  peut  servir  à  donner  une  idée  de  l'in- 
fluence que  l'accroissement  et  la  circulation  des  espèces  peuvent  avoir 
dans  l'ordre  politique.  Nous  observerons,  dans  l'Essai  sur  l'intérêt  de 
l'argent,  que  dans  cette  matière,  ainsi  que  dans  celle  que  nous  venons 
de  traiter,  un  effet  nécessaire  a  été  pris  pour  la  cause,  et  qu'on  a  attri- 
bué ,  à  l'abondance  de  l'argent,  ce  qui  n'était  que  la  conséquence  du 
changement  des  mœurs  et  des  usages  des  peuples  '. 


•  Lib.  II,  ch.  15.  —  •  Pline,  lib.  xxxiil,  cap.  2. 

»  Réflexions  du  Traducteur,  —  Il  serait  à  désirer  qae  M.  Hume  eût  apporté  plus  d'or- 
dre et  de  méthode  dans  son  Essai  sur  t Argent;  il  aurait  évité  des  apparences  de  oootra. 
diction,  qui  jettent  de  Tobscurité  dans  une  matière  déjà  difflcile  à  entendre  par  sa  nature, 
et  qui  embarrassent  le  lecteur.  Je  crois  cependant,  après  une  lecture  attentive  et  réflé- 
ehie  de  cet  Essaie  pouvoir  réduire  le  sentiment  de  M.  Hume  à  ces  trois  propositioos  ; 
1*  que  l'argent  n'est  utile  aux  États,  que  lorsqu'il  y  circule  ;  2**  que  sa  circulation  est  U 
suite  et  la  conséquence  nécessaire  du  commerce  et  du  luxe;  3®  que  les  États  les  plus  ri- 
cbes  et  les  plus  commerçants  doivent  perdre  successivement  tous*  leurs  avantages,  par 
l'effet  même  de  leur  commerce,  dont  Taccroissement  augmente  la  valeur  de  toute  espèce 
de  denrées,  de  marchandises  et  de  main-d'œuvre. 

Le  commerce  est  l'échange  réciproque  des  denrées  et  des  marchandises  nécessaires  aux 
hommes  ;  et  pour  faciliter  ces  échanges  ils  ont  imaginé  un  signe  et  une  mesure  com- 
mune, que  la  solidité  et  la  divisibilité  des  métaux  leur  ont  offerte«Mais,  comme  les  né- 
taux  sont  renfermés  dans  les  entrailles  de  la  terre  ;  que  les  mines  d'où  on  les  tire  ne  sont 
pas  également  répandues  dans  toutes  les  parties  du  globe,  et  que  les  unes  sont  plus  com- 
munes que  les  antres,  il  est  très-vraisemblable  que  le  fer  et  le  cuivre  ont  été  les  pre- 
miers métaux  employés  à  l'usage  de  la  monnaie,  et  que  les  premières  espèces  d'or  et  d'ar- 
gent ont  été  fabriquées  chez  les  peuples  qui  possédaient  ces  mines  précieuses.  La  dé- 
couverte des  mines  d'or  et  d'argent  a  dû  faire  lûiisser  la  valeur  du  fer  et  du  cuivre,  et  ces 
précieux  métaux  n'ont  pu  se  répandre  parmi  les  peuples  qui  n'en  étaient  pas  possesseurs, 
que  par  le  commerce  et  par  l'échange  qu'en  faisaient  les  propriétaires  avec  les  denrées 
et  les  marchandises  dont  ils  avaient  besoin.  Les  peuples  riches  en  denrées  et  en  mar- 
chandises ont  attiré  parmi  eux  les  métaux  que  la  nature  leur  refusait,  par  la  même 
Toie  que  les  propriétaires  des  mines  se  procuraient  les  denrées  et  les  marchandises  dont 
ils  étaient  privés  par  la  nature  du  sol,  ou  la  température  du  climat  ;  leurs  besoins  réci- 
proques les  encourageaient  à  tirer  des  entrailles  de  la  terre  les  trésors  qu'elles  renfer- 
maient et  à  cultiver  sa  superficie.  Les  possesseurs  des  mines  ne  perdaient  rien  en  se  pri- 
vaut  de  métaux  dont  la  propriété  ne  pouvait  satisfaire  aux  besoins  de  la  nature,  et  les 
cultivateurs  acquéraient  une  richesse  factice  dont  ils  faisaient  usage,  pour  se  procurer 
chez  leurs  voisins,  également  cultivateurs,  les  denrées  et  les  marchandises  qu'ils  ne 
poQTaient  trouver  dans  leur  pays.  C'est  ainsi  que  les  métaux  précieux,  divisés  en  petites 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  45 

fiitieft,8e  6<Mit  répmdas  parmi  toutes  les  nations,  et  que  les  peoples  caltintenrs,  assu- 
rés rae  la  terre  serait  toujours  féconde,  possèdent  des  ricliesses  réelles  et  permanentes, 
Meifr^^^nibio  ^  œO»  <ies  propriétaires  des  mines  dont  la  fécondité  n'est  pas  inépui- 
flible. 

Ce  n'est  donc  que  par  le  commerce  que  les  peuples  cultivateurs  et  indnstrieoi  peu- 
iMt acquérir  des  espèces d*or  et  d*argent,  parce  qu'aucun  peuple  delà  terre  ne  pos- 
sède toutes  là  espèces  de  denrées  et  de  marchandises  connues  ;  les  nations,  quelqu'éloi- 
gnées  qu'elles  puissent  être  les  unes  des  antres,  ont  des  besoins  réciproques  que  le 
conmerce  étranger  peut  seul  satisfaire,  et  tout  peuple  dont  l'industrie  et  la  culture 
diiBinoent,  et  qui  conserve  cependant  la  même  étendue  de  commerce  étranger  pour  se 
faumir  ches  ses  voisins  des  productions  que  la  nature  lui  refuse,  non-seulement  n'ac» 
erott  plus  la  quantité' de  ses  métaux,  mais  la  voit  au  contraire  diminuer  annuellement. 
Toute  nation  commerçant  avec  les  étrangers  ne  peut  être  dans  une  situation  toujours 
égaler  par  rapport  à  la  quantité  des  espèces  d'or  et  d'argent;  il  est  nécessaire  qu'elle 
l'a^Muite  {MO*  son  commerce,  soit  avec  les  peuples  possesseurs  des  mines,  soit  avec  les 
nations  industrieuses  et  cultivatrices,  mais  conunerçant  avec  les  pays  où  les  mines  sont 
situées,  ou  qu'dle  éprouve  une  diminution  dans  la  quantité  de  ses  espèces  ;  et  je  crois 
démontré  que  tout  peuple,  qui  cesse  d'en  acquérir,  doit  nécessairement  tomber  dans  la 


L'aecroissement  de  la  quantité  des  espèces  d'or  et  d'argent  dans  un  État,  est  la  preuve 
It  plus  certaine  de  l'étendue  de  son  commerce,  et  J/e  suis  très-éloigné  de  penser  que  cet 
aoGFoissenieiit,  quelque  grand  qu'on  le  puisse  supposer,  soit  capable  de  détruire  ce 
■lÉne  commerce.  En  effet ,  quoique  l'Europe  ait  peut-être  reçu  de  l'Amérique ,  dans 
Peapace  de  moins  de  trois  siècles,  dix  fois  plus  d'espèces  d'or  et  d'argent  qu'elle  n'en  pos* 
lédait  ajant  la  découverte  de  cette  partie  du  monde,  le  commerce  de  l'Europe  est  cepen- 
dant d'une  tout  autre  étendue  qu'il  ne  l'était  dans  le  quinzième  siècle.  L'esprit  d'indus- 
trie 8>8t  répandu  de  toute  part,  et  comme  le  luxe  n'est  et  ne  peut  être  que  relatif  aux 
■œurs  et  aux  coutumes  des  siècles  précédents,  on  peut  dire  qu'il  n'est  inconnu  chez 
aucun  peuple  de  l'Europe.  En  effet,  tous  ses  habitants,  de  quelque  pays,  de  quelque 
État  et  de  quelque  condition  qu'ils  puissent  être,  jouissent  de  commodités  et  d'agré- 
ments dont  on  n'avait  pas  même  l'idée  il  y  a  trois  cents  ans,  et  apportent,  dans  leur  fa- 
çon de  vivre,  des  délicatesses  et  des  raffinements  qui  semblent  s'accroître  avec  le  pro- 
grès do  temps.  La  grande  étendue  de  commerce,  qui  fait  entrer  chez  tous  les  peuples  de 
nouvelles  quantités  d'or  et  d'argent,  ne  se  détruit  donc  pas  par  elle-même  ;  mais  d'ail- 
leurs il  faut  observer,  1*  qu'une  grande  partie  de  la  quantité  d'espèces  d'or  et  d'argent 
qu'attire  le  conunerce  dans  un  État,  y  change,  pour  ainsi  dire,  de  nature,  et  ne  fait  plus 
partie  de  la  monnaie,  au  moyen  des  divers  usages  auxquels  on  l'emploie,  tels  que  l'ar- 
genterie ci  les  ornements  des  églises,  la  vaisselle,  les  bijoux,  les  meubles  et  les  vête- 
BKBts.  L'usage  de  la  vaisselle  n'est  plus  un  luxe  chez  tous  les  peuples  et  la  masse  des 
BiétÉux  convertis  en  vaisselle  et  en  bijoux  chez  les  nations  commerçantes,  est  à  peu 
pvès  égale  à  la  quantité  des  espèces.  2*'  Les  États  considérés  dans  leur  généralité,  et  res- 
pectivement les  uns  aux  autres,  peuvent  être  comparés  à  des  familles  particulières,  et  se 
gouvernent  dans  l'ordre  économique  sur  les  mêmes  principes.  Les  hommes  ne  cherchent 
i  acquérir  de  l'argent  que  pour  se  procurer  ce  que  leur  ancien  patrimoine  ne  pourrait 
lenr  fournir.  Les  États  riches  en  méUux  nouvellement  acquis  par  le  commerde  les  em- 
ploient également  à  acheter  dans  les  pays  étrangers  ce  qui  leur  manque,  soit  en  produc- 
tions de  la  terre,  soit  en  manufactures  ;  et  ce  désir  insatiable  de  jouir  et  de  se  procurer 
a  qu'on  ne  trouve  pas  dans  son  propre  pays,  fait  sortir  des  États  les  plus  commerçants 
ane  grande  partie  des  espèces  que  le  commerce  leur  avait  apportées.  3*  l*a  comparaison 
de  la  valeur  des  denrées  et  des  marchandises,  tant  en  France  qu'en  Angleterre,  prouve 
d'une  manière  incontestable  qu'elles  ont  diminué  de  prix  dans  ces  deux  royaumes,  bien 
Ma  d*y  être  augmentées  par  l'accroissement  successif  de  la  quantité  des  espèces  d'or  et 
d'argent,  dont  le  commerce  a  enrichi  ces  deux  États  ;  ce  qui  peut  faire  présumer,  avec 
grande  vraisemblance,  qu'il  en  est  de  même  dans  tous  les  pays  de  l'Europe.  M.  Hume 
rapporte  dans  son  Histoirt  d: Angleterre^  à  la  suite  du  règne  de  Jacques  I"  mort  en  1625, 
le  prix  des  grains,  de  la  volaille,  du  gibier,  de  la  laine,  de  la  toile ,  etc.  *•  Sous  le  règue 
de  ce  prince,  la  Talenr«  k  laquelle  ces  différents  objets  étaient  portés  pour  lors,  n'est  plus 

'Ob  trooven  à  la  suite  de  ces  Réflexions  la  traduction  de  la  partie  de  l'histoire  des  Stoarts ,  par 
M.  Hame,  qui  a  rapport  à  cet  objet. 


46  DAVID  HUME. 

la  roéine  présentemeDf ,  et  le  penple  peut  se  les  procurer  aajoard*hui  avec  moins  d*ar- 
gent.  Les  auteurs  français  qui  ont  écrit  depuis  quelques  aooées  sur  le  commerce  des 
grains,  obsertent  tous  que  le  prix  en  est  fort  diminué  depuis  quatre-vingts  ans,  coquMls 
attribueat  aux  entraves  que  ce  commerce  a  éprouvées  depuis  cette  époque.  II  y  a  cepen* 
dant  tout  lieu  de  croire  que  la  différence  de  législation  sur  le  commerce  des  grAÎn^t,  n*a 
pas  été  la  cause  de  cette  diminution,  et  que  les  circonstances  qui  en  ont  fait  bais«er  la 
valeur  en  Angleterre,  ont  dû  opérer  le  même  effet  en  France,  ce  qu*on  ne-peut  attribuer 
qu*à  l'accroissement  des  richesses  de  ces  deux  nations,  dont  la  culture  s'est  également  per- 
fectionnée. 

Par  des  recherches  qui  ont  été  faites  sur  d'anciens  registres  de  dépense  de  quelques  ab> 
bayes  du  Royaume,  depuis  1670  ju$qu*en  1685,  on  a  acquis  la  preuve  que  la  viande  de  bou- 
cherie Je  beurre,  les  œufs,  la  volaille,  le  gibier,  etc.,  n'ont  pas,ià  beaucoup  prè^s  augmenlé 
de  valeur  dans  la  proportion  de  celle  des  monnaies ,  que  personne  n'ignore  être  presque 
doublée  depuis  cet  espace  de  temps.  La  viande  de  boucherie,  qui  se  vendait,  dans  les  pro\  la- 
ces où  ces  abbayes  sont  situées,  3  sous  6  deniers,  depuis  1670  jusquVn  1685,  ne  vaut  au- 
jourd'hui que  5  sous;  le  cent  d*œufs,  de  1  livre  7  sous  n'a  monté  qu'à  deux  livres;  la  li- 
vre de  beurre  vaut  9  sous,  au  lieu  de  5  sous  9  deniers  qu'elle  valait  pour  lors.  La  valeur 
de  la  volaille,  du  gibier,  du  vin,  du  cidre,  etc.,  est  dans  la  même  proportion.  Il  est  donc 
démontré  par  l'expérience  uniforme  des  deux  nations,  gouvernées  par  des  lois  très-dif- 
férentes, et  dont  le  commerce  n*a  cessé  de  faire  des  progrès,  que  l'accroissement  de  la 
quantité  des  espèces  ches  un  peuple  n'y  augmente  pas  le  prix  des  denrées  de  première 
nécessité ,  et  que,  par  une  conséquence  nécessaire,  le  prix  de  la  main-d'œuvre  ne  doit  pas 
y  augmenter.  L'augmentation  de  la  quantité  des  espèces  d'or  et  d'argent  accroît  dans 
le  premier  moment  la  valeur  des  marchandises  de  luxe,  et  c'est,  k  ce  que  je  crois,  le  pre- 
mier effet  qui  résulte  de  l'accroissement  sensible  de  la  masse  des  métaux  dans  un  Etat. 
En  effet,  les  propriétaires  de  la  nouvelle  quantité  d'argent  l'emploient  à  acheter  les  cho- 
ses rares ,  qui  contribuent  aux  plaisirs  et  aux  commodités  de  la  vie,  ou  à  satisfaire  le 
faste  et  la  vanité.  La  dema&de  des  denrées  et  des  marchandises  rares  et  précieuses  de- 
vient plus  grande  qu'elle  ne  l'était  précédemment;  les  cultivateurs  et  les  ouvriers,  occu- 
pés de  leurs  productions  et  de  l'industrie  nécessaire  pour  les  mettre  en  œuvre ,  ne  sont 
plus  assez  nombreux  pour  en  fournir  la  quantité  demandée  ;-il  en  résulte  nécessairement 
une  augmentation  de  valeur,  tant  sur  les  productions  que  sur  la  main-d'œuvre.  Les 
marchandises  et  les  denrées  se  vendent  toujours  un  prix  proportionné  à  leur  quantité  et 
i  la  demande  qui  en  est  faite;  mais  cet  accroissement  de  valeur  des  denrées  et  des  mar- 
chandises excite  un  grand  nombre  de  cultivateurs  et  d*ouvriers  à  s'adonner  à  leur  cul- 
ture et  à  leur  fabrique.  L'espoir  du  gain  et  le  débit  avantageux  de  ces  objets  de  com- 
merce, augmentent  successivement  le  nombre  des  cultivateurs  et  des  ouvriers.  Les  pre- 
miers perfectionnent  la  culture,  et  acquièrent  une  expérience  qui  semble  rendre  la 
tf^rre  plus  féconde  ;  les  seconds,  devenant  plus  adroits  et  plus  intelligents,  inventent  des 
machines  qui  diminuent  le  travail  des  ouvriers.  Par  le  progrès  du  temps,  ces  marchandises 
et  ces  denrées  cessent  d*être  rares,  elles  deviennent  même  communes.  Leur  prix  et  leur 
valeur  diminuent  dans  la  même  proportion,  et  l'usage  qu'en  font  toutes  les  classes  du 
peuple,  leur  ôte  la  dénomination  de  luxe,  et  les  rend  môme  d'une  espèce  de  nécessité.  Les 
étoffes  de  soie,  dont  on  ne  peut  jouir  que  par  la  culture  des  mûriers,  radre>se  de.s  flleurs 
qui  tirent  des  cocons  la  matière  précieuse  qxii  les  couvre,  et  l'industrie  des  ouvriers  qui 
l'emploient,  nous  offrent  ce  progrès  de  la  culture  et  de  l'art.  Les  premières  étoffes  unies 
fabriquées  en  Europe ,  étaient  sans  comparaison  plus  chères  que  ne  le  sont  présentement 
les  chefs-d*œuvre  de  la  fabrique  <le  Lyon.  Personne  n'ignore  que  Henri  II  est  le  premier 
de  nos  rois  qui  ait  porté  des  bas  de  soie  ;  ce  qui  caractérisait  le  plus  grand  luxe  de  son 
temps  ,  est  devenu  le  vêtement  commun  de^  plus  petits  bourgeois,  parce  que  la  culture 
des  mûriers,  réservée,  il  y  a  deux  siècles,  à  l'Italie  et  à  l'Espagne,  est  devenue  la  culture 
ordinaire  de  quelques-unes  de  nos  provinces,  et  que  l'industrie  a  inventé  une  machine 
dont  la  propriété  est  de  donner  à  Touvrier  la  facilité  de  fabriquer  dans  un  jour  ce  qui 
exigeait  précédemment  le  travail  d'une  semaine.  Nos  potagers  sont  couverts  de  fruits  et 
de  légumes  étrangers,  originaires  des  pays  les  plus  éloignés,  que  la  culture  a  naturalisés 
parmi  nous.  On  en  peut  dire  autant  des  fleurs  les  plus  communes  dont  nos  jardins  sont 
parés.  Le  pêcher,  cet  arbre  si  commun  dans  tous  les  potagers,  et  que  les  paysans  plan- 
tent aujourd'hui  dans  leurs  cours  et  dans  leurs  jardins,  est  originaire  de  Perse.  Les  pre- 
mières pêches  crues  en  Europe  ont  sans  doute  été  réservées  pour  les  souverains  ;  mais , 
par  la  succession  du  temps  et  les  soins  des  cultivatears,toutcs  les  classes  du  peuple  peu- 


ESSAI  SUR  L'ARGENT.  47 


f«tt  bire  présentment  usage  de  ce  fruit.  11  en  est  de  même  des  artichaax  et  de  la  pin* 
fKt  des  l^iiines  dont  le  peuple  fait  sa  nourriture,  et  qui  étaient  Traiseniblablement 
«si  rares  ea  torope,  il  y  a  3,000  ans,  que  les  ananas  le  peuvent  être  aujourd'iiui. 
Le  laxe  que  prcMluit  la  quantité  d<>s  espèces  d*or  et  d'argent  se  détruit  par  lui-même, 
_  et  «porte  sur  d*autres  objets;  mais  ces  changements  dans  les  mœurs  et  les  habitudes 
eu  boouics,  qui  sont  Touvrage  d'un  grand  nombre  de  Mèclrs,  n'arrivent  que  successi- 
TCBent,  et  «lans  une  progression  lenie  et  insensible.  L'abondance  des  espèces  d'or  et 
iu^S^iA^  doQt  Taccroissement  est  plus  rapide,  fait  hausser  presque  subitement  le  prix 
éa  Bardiandises  de  luxe  ;  mais  Tabondance  de  ces  mêmes  marchandises  ne  pouvant  ar- 
mer qa*après  on  grand  nombre  d*années,  la  diminution  de  leur  valeur  en  ck  lieaucoup 
fias  leote,  et  ne  peut  être  observée  que  par  des  yeux  très-attentifs.  La  grande  quantité 
for  el  d'argent  que  le  commerce  fait  entrer  dans  un  État,  n'est  donc  pas  contraire  à  ce 
mbmt  commerce.  Loin  augmenter  le  prix  des  denrées,  des  marchandises  et  de  la  main* 
fonvre,  elle  les  fait  dflHbuer  de  valeur;  son  principal  effet  est  donc  de  répandre  les 
■étiBX  précleox  chez  tous  les  peuples  de  la  terre,  et,  en  les  rendant  riches  en  espèces, 
et  les  engager  à  prendre  part  eux-mêmes  k  un  commerce  qui  augmente  les  plaisirs  et  les 
eaaoKMKtés  des  hommes,  et  qui  peut  diminuer  les  maux  dont  la  plupart  d*entreeux  sont 
iffigés. 


Extrait  de  V Histoire  de  la  maison  de  Sluart,  par  M.  Hume,  tome  li 

pag.  117'. 

Le  blé,  et  conséquemment  toat^  les  nécessités  de  la  yie,  étaient  plus 
Aères  sous  le  règne  de  Jacques  I",  mort  en  1625,  qu'elles  ne  le  sont 
présentement.  Les  entrepreneurs  des  magasins  publics  étaient  autorisés, 
par  une  ordonnance  de  ce  prince,  à  acheter  des  grains  lorsque  le  fro- 
nent  était  au-dessous  de  32  schellings  le  quarter,  le  seigle  au-dessous 
de  18,  et  Torge  au-dessous  de  16.  Les  grains  qui  seraient  aujourd'hui 
très-chers  à  ce  prix,  étaient  pour  lors  à  bon  marché,  lorsqu'ils  ne  pas- 
saknt  pas  cette  valeur.  Pendant  la  plus  grande  partie  du  règne  de 
Jacques  I"",  le  lod,  ou  les  vingt-huit  livres  de  la  plus  belle  laine,  ont 
valu  33  schellings;  à  présent  la  même  quantité  de  laine  ne  vaut  que 
22  schellings,  quoique  nous  exportions  une  bien  plus  grande  quantité 
féloffes  de  laine.  Malgré  la  grande  augmentation  de  la  quantité  des 
espèces  d'or  et  d'argent  dans  le  royaume,  les  manufactures  précieuses 
ont  plutôt  diminué  qu'augmenté  en  valeur,  au  moyen  des  progrès  de 
Tari  et  de  Tindustrie. 

Dans  une  comédie  de  Shakespeare,  l'hôtesse  dit  à  Falstaff,  que  les 
chemises  qu'elle  lui  a  achetées  sont  de  toile  de  Hollande,  et  qu'elles  lui 
ont  coûte  huit  schellings  l'yard  ,*  ce  qui  serait  très-cher  à  présent,  en 
(opposant  même,  contre  toute  vraisemblance,  que  la  meilleure  toile  de 
Hollande,  de  ce  temps-là,  fût  égale  en  beauté  et  en  bonté  à  celle  d'au- 
jourd'hui. Un  yard  de  velours  était  estimé  22  schelUngs,  vers  le  milieu 
dn  règne  d'Elisabeth  ;  je  n'ai  pu  découvrir,  quelques  recherches  que  j'aie 


*^<7vspliuUat,  Notedelap.  45. 


^  DAVID  HUME. 

faitesyle  prix  de  la  riande  de  boneherie  pendant  le  règne  de  Jacques  I^; 
mais  comme  le  pain  est  la  principale  subsistance,  et  que  son  prix  règle 
celai  de  toute  autre  espèce  de  nourriture,  nous  pouvons  présumer  que 
les  bestiaux  étaient  d'une  valeur  proportionnée  à  celle  du  blé.  Noos 
devons  d'ailleurs  ob6a:*ver  que  le  goût  du  siècle  était  de  convertir  les 
terres  labourables  en  pâture,  ce  que  les  lois  ne  pouvaient  empêcher  ; 
preuve  certaine  que  cette  nature  de  biens  procurait  plus  de  revenu  ;  et 
eonséquemment  que  la  viande  de  boucherie  était,  ainsi  que  le  pain, 
beaucoup  plus  chère  qu'à  présent.  Nous  avons  une  ordonnance,  du  com- 
mencement du  règne  de  Charles  V^j  qui  fixe  le  pril  de  la  volaille  et  du 
gibier,  et  nous  trouvons  que  les  prix  en  sont  très-hauts.  Un  coq  d'Inde 
est  fixé  a  4  schellings  et  6  sols,  une  poule  d'Inde  3  schellings,  un  coq 
faisan  6  schellings,  une  poule  faisande  5  schellings,  une  perdrix  1  schel- 
ling,  une  oie  2  schellings,  un  chapon  2  schellings  et  6  sols,  une  poule 
1  schelling  et  6  sols,  un  lapin  8  sols,  et  une  douzaine  de  pigeons  6  schel- 
lings. Observons  cependant  que  la  ville  de  Londres  est  maintenant  trois 
fois  plus  peuplée  qu'elle  ne  l'était  pour  lors,  ce  qui  doit  augmenter  le 
prix  de  la  volaille  et  du  gibier ,  les  campagnes  des  environs  de  Londres 
ne  pouvant  plus  su£Bre  à  la  consommation,  ce  qui  oblige  à  faire  venir 
la  volaille  et  le  gibier  de  plus  loin  qu'autrefois.  La  principale  différence 
de  la  dépense  du  temps  présent,  comparé  avec  celui  dcLjacques  I*%  con- 
siste dans  les  besoins  imaginaires  des  hommes ,  qui  se  sont  depuis  ce 
temps  extrêmement  multipliés;  et  c'est  pour  cette  raison  que  Jacques  I«' 
pouvait,  en  1625,  faire  plus  de  dépense  qu'il  n'en  ferait  présentement 
avec  le  même  revenu,  quoique  la  différence  ne  soit  pas  aussi  grande 
qu'on  le  pense  communément. 


ESSAI  SUR  L'iNTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  49 

IV. 
ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT. 


On  regarde  avec  raison  le  bas  intérêt  de  l'argent  comme  le  signe  le 
plus  certain  de  l'état  florissant  d'une  nation,  et  la  plupart  des  auteurs 
qui  ont  écrit  sur  cette  matière  pensent  qu'il  doit  être  toujours  propor- 
tkmné  à  la  quantité,  plus  ou  moins  grande,  des  espèces  existantes  dans 
OBe  nation.  Il  est  certain  ccpeiidant  que,  lorsque  la  valeur  des  espèces 
^ fixée  par  la  loi,  leur  abondance,  quelque  grande  qu'on  la  suppose, 
ttpeut  avoir  d'autre  effet  que  d'augmenter  le  prix  de  la  main-d'œuvre. 
ÏA  effet,  quoique  l'argent  soit  plus  commun  que  l'or,  et  qu'on  en  reçoive 
une  plus  grande  quantité  pour  la  valeur  des  mêmes  marchandises , 
Imtérét  d'une  somme  prêtée  en  or  est  cependant  égal  à  celui  qu'on  re- 
tire d'une  somme  prêtée  en  argent.  Les  habitants  de  Batavia  et  de  la 
Jamaïque  retirent  de  leui*  argent  un  intérêt  de  dix  pour  cent.  L'intérêt 
légal  est  il  six  pour  cent  en  Portugal;  la  valeur  des  nécessités  de  la  vie 
iàBh  ces  pays  protive,  cependant,  qu'ils  sont  plus  riches  en  espèces  que 
Londres  et  Amsterdam. 

Si  tout  l'or  de  l'Angleterre  disparaissait  dans  le  même  instant,  et  que 
chaque  guinée  fut  aussitôt  remplacée  par  vingt-un  schellings,  il  n'y  au- 
rait aucun  changement  réel  dans  les  richesses  du  royaume ,  et  l'intérêt 
«siérait  le  même;  il  n'y  aurait  de  différence  que  dans  la  matière  des 
paionents ,  aucun  ne  se  ferait  en  or,  et  tous  se  feraient  en  argent.  Si 
Vof  devenait  aussi  commun  que  l'argent,  et  l'argent  aussi  commun  que 
le  cuivre,  l'Etat  n'en  serait  pas  plus  riche;  dans  ce  cas  la  matière  des 
ttus  et  des  schellings  serait  jaune ,  celle  des  sols  et  des  demi-sols  serait 
Uanche  ;  l'espèce  de  monnaie  appelée  guinée  n'existerait  plus  ;  le  com- 
Hiwce,  les  manufactures,  la  navigation,  l'intérêt  'de  l'argent  n'éprouve- 
nient  aucun  changement.  Toutes  les  classes  du  peuple  contracteraient 
ensemble  sur  le  même  pied  qu'auparavant.  La  couleur  des  métaux,  dont 
•a  circulation  entretient  le  commerce,  serait  donc  la  seule  différence 

4 


80  DAVID  HUME. 

sensible  j  et  elle  n'en  peut  être  une  dans  ce  qui  constitue  les  richesses 

d'une  nation. 

Puisqu'une  augmentation  de  quinze  pour  un  dans  la  masse  des  espè- 
ces d'or  et  d'ai^ent  n'apporterait  aucun  changement  dans  le  commerce, 
les  manufactures  et  l'intérêt,  il  est  évident  qu'il  peut  encore  moins  en 
résulter,  lorsque  la  nouvelle  quantité  de  métaux  ne  fait  que  doubler, 
ou  tripler  la  masse  précédemment  existante.  La  valeur  des  denrées  et 
des  marchandises ,  ainsi  que  le  prix  de  la  main-d'œuvre,  en  augmente- 
ront ;  mais  cette  augmentation  est  plutôt  imaginaire  que  réelle  ;  elle 
est  la  suite  de  la  nouvelle  introduction  des  métaux ,  dont  l'accroîBse- 
ment  successif  excite  l'industrie,  et  influe  sur  la  valeur  des  denrées,  des 
marchandises  et  du  travail,  jusqu'à  ce  qu'elle  se  soit  établie  dans  la  pro- 
portion de  l'abondance  de  l'or  et  de  l'arçent. 

La  valeur  de  tous  les  objets  de  conunerce  est  quadruplée  en  £urope 
depuis  la  découverte  du  nouveau  monde  ;  et  il  est  vraisemblable  que 
l'or  et  l'aident  sont  augmentés  dans  une  bien  plus  grande  prq[)ortion  ; 
l'intérêt  n'est  cependant  baissé  que  d'un  peu  plus  de  moitié.  S'il  dépen- 
dait, comme  le  prétendent  quelques  auteurs,  de  la  quantité  des  métaux, 
il  aurait  baissé  dans  la  proportion  de  l'acquisition  qu'en  a  faite  l'Europe, 
parce  que  l'effet  est  toujours  en  proportion  avec  la  cause. 

Les  espèces  n'ont  réellement  qu'une  valeur  fictive,  fondée  sur  le  con- 
sentement et  la  convention  des  hommes;  leur  abondance  plus  ou  moins 
grande  n'est  d'aucune  conséquence,  dans  une  nation  considérée  en  elle- 
même,  et  sans  relation  avec  ses  voisins.  L'abondance  des  espèces,  telle 
qu'elle  puisse  être,  lorsque  la  valeur  en  est  fixée,  n'a  d'autre  effet  que 
d'obliger  chaque  citoyen  à  donner  une  plus  grande  quantité  de  pièces  de 
métal  pour  se  procurer  son  habillement,  ses  ameublements,  ses  équipages, 
et  n'augmente  en  rien  les  agréments  et  les  commodités  de  la  vie.  Chez  toute 
nation  qui  possède  beaucoup  d'espèces,  celui  qui  [en^prunte  pour  bâtir 
une  maison,  en  reçoit  une  grande  quantité,  parce  que  la  pierre,  le  bois, 
le  plomb,  les  vitres,  ainsi  que  le  travail  des  maçons  et  des  charpentiers, 
est  dans  la  même  proportion ,  et  ne  peut  être  pa}é  que  par  une  grande 
quantité  d'or  et  d'argent  ;  mais ,  comme  ces  métaux  ne  sont  qu'une  re- 
présentation de  la  valeur  de  tous  les  objets  de  commerce,  leur  quantité 
et  leur  abondance,  leur  poids  et  leur  couleur,  ne  peuvent  apporter  au 
cun  changement  dans  leur  valeur  réelle ,  non  plus  que  dans  l'intérêt 
qu'on  tire  du  prêt  qu'on  en  fait.  Dans  tous  les  cas,  l'intérêt  est  en  pro- 
portion avec  la  somme  de  marchandises ,  de  denrées  et  de  travail  que  les 
espèces  représentent  ;  et  cette  proportion  est  toujours  la  même,  soit  que 
des  pièces  blanches  ou  jaunes,  du  poids  d'une  livre  ou  d'une  once  ser- 
vent à  l'apprécier  ;  c'est  donc  en  vain  qu'on  attribue  le  taux  de  l'intérêt 
à  la  quantité  des  espèces  d'or  et  d'argent,  dont  la  valeur  est  fixée  par 
la  loi. 

L'intérêt  de  l'argent  ne  peut  augmenter  que  lorsqu'il  y  a  beaucoup 


r  ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  Si 

tmpnmtBj  peu  de  richesses  pour  les  remplir,  et  de  grands  {irofits  dans 
le  eonmaroe.  Ces  trois  circonstances  réunies  sont  la  preuve  la  plus  évi- 
ÉBte  Al  peu  de  progrès  du  commerce  et  de  l'industrie,  mais  ne  prou- 
wA  pas  que  l'or  et  l'argent  ne  soient  pas  abondants  dans  un  État.  Le 
bas  intârèt  résulte  au  contraire  des  trois  circonstances  opposées,  c'est-à- 
dire,  dn  p^i  d'emprunts,  des  grandes  richesses  pour  les  remplir,  et  des 
profits  médiocres  du  commerce  ;  ces  circonstances,  qui  se  réunissent  tou- 
jours, et  qui  sont  la  suite  infaillible  de  l'accroissement  du  commerce  et 
it  Ilndustrie,  ne  proviennent  pas  de  Taugmentation  des  métaux  ;  je 
prooTcrai  cette  proposition  le  plus  clairement  qu'il  me  sera  possible, 
ci  je  eommenoerai  par  distinguer  les  causes  qui  rendent  les  emprunts 
^  ou  moins  nombreux  dans  un  État ,  et  les  effets  qui  en  doivent  ré- 
ailter. 

La  police  et  la  population  d'une  nation  engendrent  nécessairement 
Tmégalité  des  propriétés,  parce  que,  chez  tout  peuple  policé  et  nom- 
braa ,  une  partie  des  sujets  possède  une  grande  étendue  de  terrain , 
todisque  d'autres  ne  sont  propriétaires  que  de  portions  fort  restreintes, 
^  que  quelques-uns  sont  dénués  de  toute  propriété  ;  ceux  qui  possèdent 
plis  de  terres  qu'ils  n'en  peuvent  cultiver,  les  partagent  avec  ceux  qui 
i>o  ont  pas ,  sous  la  condition  que  les  cultivateurs  leur  donneront  une 
pirtie  de  la  récolte.  C'est  ainsi  que  s'est  établi  ce  qu'on  peut  appeler 
ImUréi  de  la  terre,  pour  le  mettre  en  opposition  avec  ïintérêt  de  Var- 
9^.  et  il  existe  chez  les  peuples  les  moins  policés.  Tous  les  hommes 
ont  des  caractères  différents  et  opposés;  les  uns  ne  dépensent  qu'une  par- 
ade leurs  revenus,  et  épargnent  pour  n'être  jamais  dans  l'indigence, 
tUMiis  que  les  autres  consomment  tout  à  la  fois  ce  qui  pourrait  leur 
^idBre  pendant  un  long  espace  de  temps  ;  mais  tous  ont  besoin  d'une 
occupation  forcée  pour  les  fixer  ;  et,  comme  un  revenu  certain  et  assuré 
■'fn  d(mne  aucune,  les  propriétaires  se  livrent  à  la  recherche  des  plai- 
sir, et  les  prodigues  sont  toujours  dans  cette  classe  de  citoyens  plus 
■ombreux  que  les  avares.  L'économie  et  la  frugalité  se  trouvent  rare- 
Mit  dans  un  État  où  les  richesses  ne  consistent  que  dans  la  propriété 
te  terres.  Les  emprunteurs  y  sont  nécessairement  en  grand  nombre ,  et 
l'intérêt  de  l'argent  y  est  très-haut  ;  les  habitudes,  les  mœurs  du  peu- 
ple, et  les  emprunts  plus  ou  moins  fréquents  en  règlent  le  taux,  bien 
plus  que  la  quantité  des  espèces  existantes  dans  la  nation  ;  quand  même 
leur  abondance  serait  assez  grande  pour  qu'un  œuf  y  fût  vendu  six  sols, 
ks  anpranteurs  ne  seraient  pas  moins  nombreux ,  et  l'intérêt  de  l'ar- 
pnt  moins  fort ,  si  l'État  n'a  point  de  commerce  et  d'industrie ,  et  si 
tart  le  peuple  n'est  partagé  qu'en  propriétaires  et  en  cultivateurs.  Le 
'•yw  des  ferflies  y  sera  à  la  vérité  très-considérable  et  d'un  grand  re- 
^u  pour  le  propriétaire  ;  mais  son  oisiveté  et  le  haut  prix  des  den- 
^j  le  rendant  inférieur  à  sa  dépense,  en  occasionneront  une  prompte 


M  DAVID  HUME. 

la  masse  des  métaux  s'est  accrue  dans  TÉtat,  en  même  temps  que  l'in- 
dostrie;  mais,  si  Tindustrie  seule  a  pris  des  accroissements,  la  valeur  de 
tous  les  objets  de  commerce  doit  être  diminuée,  et  une  petite  quantité 
d'espèces  sera  suffisante  pour  la  représenter. 

Le  désir  de  l'exercice  du  corps  et  de  Toccupation  de  l'esprit  est,  de 
tous  ceux  dont  Tespèo^  humaine  est  agitée,  le  plus  constant  et  le  plus 
insatiable,  et  on  peut  avec  raison  le  regarder  comme  la  base  de  la 
plupart  des  passions.  Un  homme  entièrement  dégagé  d'affaires,  et  sans 
occupations  sérieuses,  court  sans  cesse  d'un  amusement  à  un  autre,  et 
le  poids  de  l'oisiveté  lui  devient  tellement  insupportable,  qu'il  oublie 
les  malheurs  où  doivent  Fentralner  ses  dépenses  excessives.  La  moindre 
occupation,  soit  de'corps,  soit  d'esprit,  semble  changer  son  humeur  et 
son  caractère  ;  il  est  ox)ntent,  et  n'est  plus  tourmenté  par  cette  soif  in- 
satiable pour  le  plaisir.  Mais  si  cette  occupation  lui  devient  profitable, 
et  si  le  profit  est  la  récompense  de  quelque  industrie  particulière,  le  re- 
nouveUement  journalier  du  gain  fait  alors  naître  en  lui  un  désir  im- 
modéré de  gagner  encore  davantage,  et  il  ne  connaît  plus  de  plaisir  qui 
puisse  être  comparé  à  celui  de  voir  tous  les  jours  augmenter  sa  fortune. 
Le  désir  du  gain  qui  s'accroît  par  le  gain  même,  et  devient  quelquefois 
excessif,  rend  l'économie  et  la  frugalité  les  qualités  les  plus  ordinaires 
aux  marchands,  et  on  peut  observer,  que  l'avarice  est  un  vice  aussi  com- 
mun dans  la  profession  du  commerce,  que  la  prodigalité  parmi  les  pro- 
priétaires des  terres. 

Le  commerce  accroît  l'industrie,  en  y  faisant  participer  tous  les 
membres  de  l'État,  et  en  leur  donnant  les  moyens  de  subsister  et  de 
devenir  utiles;  il  fait  naître  l'économie,  en  fournissant  de  l'occupation 
aux  hommes,  et  en  les  employant  à  des  professions  lucratives,  dont  ils 
sont  uniquement  occupés.  Toute  profession  industrieuse  engendre  l'é- 
conomie, et  fait  prévaloir  l'amour  du  gain  sur  celui  du  plaisir.  Les  avo- 
cats et  les  médecins  gagnent  tous,  à  l'exception  d'un  tri»-petit  nombre, 
beaucoup  plus  qu'ils  ne  dépensent;  ils  ne  peuvent  cependant  acquérir 
des  richesses  qu'aux  dépens  des  autres,  et  leur  fortune  ne  s'établit 
qu'en  partageant  celle  de  quelques-uns  de  leurs  compatriotes.  I^es  mar- 
chands, au  contraire,  ne  peuvent  devenir  riches  qu'en  augmentant  l'in- 
dustrie d'une  nation,  parce  qu'ils  sont  les  canaux  qui  la  répandent  dans 
toutes  les  parties  de  l'État.  Leur  économie  leur  donne  en  même  temps 
une  grande  autorité  sur  cette  même  industrie,  et  les  met  eu  état  d'avoir 
en  réserve  un  grand  fonds  de  denrées  et  de  marchandises ,  dont  l'é- 
change continuel  constitue  leur  revenu  et  forme  leur  propriété.  Cette 
profession  est  donc  la  plus  utile  dans  toute  société  policée,  puisqu'elle 
détruit  l'oisiveté ,  donne  naissance  à  l'industrie,  ot  rend  le  peuple  frugal 
et  économe. 

Un  État  sans  commerce  et  sans  industrie  n'a  pour  habitants  que  des 
propriétaires  de  terre,  forcés  continuellement  par  leurs  dépenses  et  leur 


ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  î» 

prodigalil;^  à  emprunter,  et  descultivateiirs  sans  argent  ponr  fournir  à  ces 
mêmes  emprunts,  et  subvenir  à  la  demande  qui  en  est  faite.  Les  espèces 
ne  peuvent  jamais  s'y  rassembler  en  sommes  assez  considérables  pour 
pouvoir  être  prêtées  à  intérêt  ;  elles  sont  dispersées  dans  un  nombre  in- 
fini de  mains  qui  les  dissipent  aussitôt  en  dépenses  superflues,  ou  qui 
les  emploient  à  acheter  les  nécessités  de  la  vie.  Le  commerce  seul  peut 
les  réunir  en  masses  considérables,  et  cet  effet,  qui  ne  résulte  que  de  Tin- 
dustrie  qu'il  fait  naitre,  et  de  Téconomie  qu'il  inspire,  est  indépendant 
de  la  quantité  des  métaux  précieux  circulant  dans  l'État.  Le  nombre  des 
préteurs  j  qui  fait  diminuer  l'intérêt  de  l'argent,  ne  peut  donc  augmenter 
que  par  l'accroissement  du  commerce,  et  le  commerce  ne  peut  augmenter 
sans  diminuer  les  profits  particuliers  des  marchands  :  troisième  curoon- 
stahce  nécessaire  pour  produire  le  bas  intérêt. 

Le  bas  intérêt  de  l'argent  et  la  diminution  des  profits  particuliers 
des  marchands  sont  deux  événements  inséparables,  dépendants  l'un  de 
l'autre,  et  qui  sont  la  suite  nécessaire  de  ce  commerce  étendu  qui  pro- 
duit des  marchands  opulents,  et  qui  réunit  une  grande  quantité  d'espè- 
ces dans  les  mêmes  mains.  Lorsque  les  enfants  d'un  père  enrichi  par  le 
commerce  ne  lui  paraissent  pas  avoir  les  dispositions  nécessaires  pour 
continuer  la  même  profession,  soit  par  défaut  de  capacité,  soit  par  am- 
bition pour  un  genre  de  vie  plus  distingué,  il  est  ordinaire  que,  dans  ce 
cas,  le  père  fatigué  des  affaires  les  abandonne,  retire  ses  fonds  du 
commerce,  et  cherche  à  les  placer  de  façon  qu'ils  lui  procurent  un  re- 
v^u  assuré  et  annuel.  On  peut  observer  qu'en  général  les  enfants  ont 
des  inclinations  contraires  à  celles  de  leurs  pères,  et  embrassent  des 
professicms  différentes  ;  c'est  par  cette  raison  que  la  plupart  des  mar- 
diands  riches  quittent  le  commerce  avant  la  fin  de  leur  carrière,  et  qu'il 
est  b*ès-rare  de  voir  les  enfants  des  gros  négociants  être  eux-mêmes 
commerçants.  Les  fonds  retirés  du  commerce  dans  ces  différents  cas 
sont  prêtés  par  les  propriétaires  aux  personnes  qui  en  ont  besoin, 
et  qui  s'obligent  de  leur  en  payer  un  intérêt;  mais  comme  l'abondance 
diminue  toutes  les  espèces  de  valeurft,  le  grand  nombre  de  commerçants 
qui  deviennent  préteurs  j  et  qui  cherchent  à  placer  leurs  fonds,  contraint 
diaque  particulier  à  se  contenter  d'un  moindre  intérêt ,  et  le  taux  en  di- 
minue nécessairement.  On  peut  observer  paiement  que,  lorsque  le  c(Hn- 
merce  devient  plus  étendu,  et  qu'il  exige  de  plus  gros  fonds,  il  s'élève  une 
rivalité  entre  les  marchands  et  les  négociants  ;  et  cette  concurrence,  dont 
le  public  profite,  donne  un  nouvel  accroissement  au  commerce,  en  mê- 
me tonps  qu'il  en  diminue  les  profits  ;  les  marchands' qui  dans  cette  cir- 
constance quittent  les  affaires  pour  se  livrer  à  une  vie  douce  et  tran- 
quille, sont  alors  déterminés,  par  la  médiocrité  même  des  profits  qu'ils 
retiraient  de  leur  commerce,  à  se  contenter  d'un  intérêt  médiocre  de 
leur  argent.  Il  est  donc  inutile  de  vouloir  distinguer  la  cause  et  l'effet 
dans  tous  les  cas  où  l'intérêt  de  l'argent  est  bas,  et  où  les  profits  du 


56  DAVID  HUME. 

commerce  sont  médiocres.  Ces  deux  événements  arrivent  toujours  dans 
une  nation  dont  le  commerce  est  étendu,  et  ils  en  dépendent  mutuel- 
lement. Personne  ne  se  contente  d'un  profit  médiocre  dans  les  affaires 
de  commerce,  lorsque  les  fonds  qu'il  y  emploie  lui  rendraient  un  gros 
intérêt,  s'ils  étaient  placés  à  rente;  et  personne  n'accepte  un  bas  intérêt 
de  son  argent,  lorsque  le  commerce  offre  à  cenu  qui  s'y  intéressent  des 
profits  trè»-considérables.  Un  commerce  très-étendu  produit  toujours 
des  retours  avantageux  à  un  État,  et  diminue  les  profits  particuliers 
des  négociants,  en  hième  temps  qu'il  fait  baisser  l'intérêt  del'argent  ;  l'un 
ne  peut  diminuer  sans  que  l'autre  ne  s'en  ressente  :  je  puis  même  ajou- 
ter que,  les  profits  médiocres  étant  la  suite  de  l'augmentation  du  com- 
merce et  de  l'industrie,  leur  médiocrité  même  contribue  à  une  nouvelle 
augmentation  de  commerce,  parce  que  les  marchandises  étant  à  meil- 
leur marché,  la  consommation  en  devient  plus  grande,  et  l'industrie 
des  ouvriers  plus  active;  Toutes  les  fois  qu'on  réfléchira  sur  l'enchaîne- 
ment des  causes  et  des  effets,  on  ne  pourra  s'empêcher  de  reconnaître 
que  le  taux  de  l'intérêt  de  l'argent  est,  si  l'on  peut  s'exprimer  ainsi,  le 
vrai  baromètre  d'un  État;  que  sa  médiocrité  est  un  signe  presque  in- 
faillible de  la  prospérité  d'une  nation,  et  une  espèce  de  démonstration 
des  grands  accroissements  de  l'industrie,  dont  se  ressentent  toutes  les 
classes  du  peuple.  Il  n'est  cependant  pas  impossible  que  le  taux  de  l'in- 
térêt de  l'argent  ne  baisse,  par  un  événement  malheureux  et  imprévu  ;  il 
peut  arriver  que  la  plus  grande  partie  des  négociants  retirent  subite- 
ment du  commerce  les  fonds  qui  leur  appartiennent,  et  qu'ils  se  trou- 
vent possesseurs  d'une  grande  quantité  d'espèces  qu'ils  veulent  mettre 
à  l'abri  des  dangers  du  commerce.  Mais  alors  la  misère  deviendra  géné- 
rale, le  peuple  sera  entièrement  privé  d'occupations,  et  la  pauvreté  sera 
si  grande  dans  toutes  les  parties  de  l'État,  qu'il  ne  sera  pas  possible 
de  se  tromper  sur  la  cause  de  ce  malheur,  et  de  ne  la  pas  distinguer  de 
la  précédente. 

Il  n'est  pas  douteux  que  la  même  industrie  qui  fait  baisser  l'intérêt 
dans  un  État,  y  fait  entrer  en  même  temps  ime  grande  abondance  de 
métaux  ;  et  c'est  confondre  l'effet  nécessaire  avec  la  cause,  (fue  d'attri- 
buer le  bas  intérêt  à  l'abondance  de  l'argent.  La  variété  des  manufac- 
tures et  l'activité  des  marchands  attirent  l'argent- dans  un  État  de  quel- 
que lieu  où  il  puisse  être;  cet  argent  amassé  entre  les  mains  de  quelques 
personnes,  qui  ne  sont  pas  propriétaires  de  terres,  fait  aussitôt  après 
baisser  l'intérêt.  Mais,  quoique  l'abondance  de  l'argent  et  le  bas  intérêt 
soient  la  suite  naturelle  du  commerce  et  de  l'industrie,  ils  sont  cepen- 
dant entièrement iindépendants  l'un  de  l'autre.  Je  suppose,,  en  effet, 
qu'il  existe,  dans  la  mer  Pacifique  et  à  une  grande  distance  de  l'Angle- 
terre, un  peuple  sans  navigation  et  sans  commerce  étranger,  possédant 
toujours  la  même  quantité  d'espèces  d'or  et  d'argent,  mais  dont  la  po- 
pulation et  l'industrie  s'accroissent  continuellement  :  je  soutiens  que 


ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  57 

Il  Tdeur  des  d^iré^  et  des  marchandises  doit  diminuer  progressive- 


dans  cette  nation,  parce  qu'elle  ne  peut  être  établie  que  sur  la 
poportîon  de  leur  quantité  avec  celle  des  espèces.  Un  peuple  dont  la 
pafâlation  et  l'industrie  augmentent  perpétuellement,  demandera  tous 
ks  ans  à  la  terre  une  plus  grande  quantité  de  productions,  et  aura  plus 
<r«ivriers  occupés  à  leur  donner  la  forme  qu'exigent  les  nécessités  et 
Ss  coflunodités  de  la  vie.  Les  denrées  et  les  marchandises  y  deviendront 
ffiDoeUement  plus  abondantes  et  plus  communes,  le  peuple  y  sera  plus 
ricbe  dans  les  temps  d'industrie,  avec  une  moindre  quantité  d'espèces^ 
^■e  dans  ceux  d'ignorance  et  d'oisiveté  ;  et  il  sera  nécessaire  d'en  avoir 
me  masse  plus  considérable  pour  bâtir  une  maison,  doter  une  fille, 
adieter  one  terre,  soutenir  une  manufacture,  entretenir  sa  famille  et 
»  domestiques,  seuls  motifs  qui  déterminent  les  hommes  à  emprun- 
ter. Le  plus  ou  le  moins  d'espèces  dans  un  Étal  n'influe  donc .  en  rien 
sw  rintérêt  de  l'argent  ;  mais,  comme  toute  somme  prêtée  est  une  re- 
présoitation  d'un  fonds  de  denrées,  de  main-d'œuvre  et  de  marchan- 
dÎKs,  il  est  évident  que  l'intérêt  est  toujours  proportionné  à  la  quantité 
qoL  en  existe  dans  un  État.  Les  nations  industrieuses  sont  à  la  vérité 
les  |dus  ricbes  en  métaux  précieux,  lorsque  leur  commerce  s'étend  dans 
tates  les  parties  du  globe  ;  l'abondance  de  l'argent  et  le  bas  intérêt 
▼  sont  effectivement  prescpie  inséparables,  mais  il  n'en  est  pas  moins 
iatéressant  de  connaître  le  principe,  et  de  distinguer  entre  la  cause  et 
rdfet  nécessaire.  Les  recherches  de  cette  nature  sont  non-seulement 
mienses,  mais  peuvent  être  encx)re  d'un  usage  fréquent  dans  l'admi- 
«stration  des  affaires  publiques.  Il  est  d'ailleurs  de  la  plus  grande  uti- 
fité  de  perfectionner  le  raisonnement  sur  la  matière  la  plus  importante, 
quoique  la  plupart  des  hommes  ne  la  considèrent  qu'avec  la  plus  grande 
indifférence. 

Ce  qui  est  arrivé  dans  quelques  nations  parait  être  une  autre  source 
de  rcrreur  commune,  sur  la  cause  du  bas  intérêt  de  l'argent.  On  l'a  vu 
en  effet  diminuer  dans  tous  les  États  qui  ont  fait  une  acquisition  subite 
dune  grande  quantité  d'espèces  ou  de  métaux  précieux,  et  cette  dimi- 
nution ne  s'est  pas  bornée  aux  Jetais  ([ui  ont  fait  cette  première  acqui- 
sition, mais  elle  a  eu  lieu  également  dans  les  royaumes  voisins,  aussitôt 
qoe  les  mmvelles  espèces  y  ont  été  répandues  et  dispersées,  et  qu'elles  y 
sont  devenues  plus  communes.  Garcilaso  de  la  Yega  nous  apprend  que 
ï'mXér^  diminua  de  près  de  moitié,  en  Espagne,  aussitôt  après  la  décou- 
Tcrte  des  Indes  occidentales  ;  et  personne  n'ignore  que,  depuis  cette 
époque,  il  a  toujours  été  en  diminuant  dans  tous  les  royaumes  de  l'Eu- 
rope. Dion  rapporte  qu'aussitôt  après  la  conquête  de  l'Egypte,  l'intérêt 
tomba  à  Rome  de  six  à  quatre  pour  cent. 
La  diminution  de  l'intérêt  de  l'argent  après  une  acquisition  subite 

"  li?.  Li. 


58  DAVID  HUME. 

d'espèces  on  de  métaux,  me  parait  avoir  une  origine,  différente  dans 
rÉtat  vainqueur  et  dans  les  États  voisins;  mais  ce  serait  se  tromper 
que  de  Tattribuer  uniquement  dans  les  uns  et  dans  les  autres  à  la  nou- 
velle quantité  d'or  et  d'argent  qui  y  a  été  introduite. 

Toutes  les  fois  qu'un  peuple  vainqueur  fera  une  acquisition  d'espèces 
ou  de  métaux,  les  nouvelles  richesses  ne  seront  qu'en  peu  de  mains,  et 
seront  réunies  en  grosses  sommes,  dont  les  propriétaires  chercheront  à 
s'assurer  un  revenu  certain  par  achats  de  terres  ou  contrats  à  rente,  et 
conséquemment  on  verra  pendant  quelque  temps,  dans  cet  État,  tout  ce 
qui  arrive  après  une  grande  augmentation  de  commerce  et  d'industrie  ; 
les  prêteurs  étant  plus  nombreux  que  les  emprunteurs,  l'intérêt  bais- 
sera, et  cette  diminution  sera  d'autant  plus  précipitée,  que  ceux  qui 
ont  acquis  la  nouvelle  quantité  d'espèces  sont  dans  un  pays  sans  ccmi- 
merce  et  sans  industrie,  et  où  les  prêts  à  intérêt  sont  les  seuls  moyens 
de  faire  valoir  son  argent.  Mais,  aussitôt  que  cette  nouvelle  masse  de 
métaux  aura  été,  pour  ainsi  dire,  digérée j  et  aura  circulé  dans  un  grand 
nombre  de  mains,  les  choses  reprendront  leur  ancien  état;  les  proprié- 
taires des  terres  et  les  propriétaires  d'argent,  vivant  dans  l'oisiveté, 
dépenseront  au  delà  de  leur  revenu  ;  les  premiers  contracteront  tous  les 
jours  de  nouvelles  dettes,  et  les  derniers  prendront  journellement  sur 
leurs  fonds,  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  entièrement  épuisés;  la  prodigalité 
et  les  dépenses  excessives  des  uns  et  des  autres,  ne  feront  pas  sortir  les 
espèces  de  l'État  ;  on  s'apercevra  au  contraire  qu'elles  y  sont  restées 
par  l'augmentation  du  prix  de  toutes  les  denrées  et  de  toutes  les  mar- 
chandises; mais  l'or  et  l'argent  n'étant  pas  rassemblés  en  sommes  con- 
sidérables, la  disproportion  entre  les  prêteurs  et  les  emprunteurs 
reparaîtra  telle  qu'elle  existait  précédemment;  et  par  conséquent  les 
emprunts  ne  se  feront  qu'à  un  gros  intérêt.  L'histoire  apprend,  en 
effet,  que  dans  les  premières  années  du  règne  de  Tibère ,  l'intérêt  de 
l'argent  monta  à  Rome  à  six  pour  cent,  quoiqu'aucun  événement  mal- 
heureux n'eût  fait  sortir  l'argent  de  l'Italie  ^  Sous  le  règne  de  Trajan, 
l'argent  prêté  sur  hypothèque  rapportait  six  pour  cent  eh  Italie  *,  et 
douze  pour  cent  en  Bithynie  sans  hypothèque  ';  et  si  l'intérêt  del  'argent 
n'est  pas  remonté  en  Espagne  au  même  taux  où  il  était  anciennement, 
on  doit  en  attribuer  la  raison  à  la  mèm^  cause  qui  l'y  a  fait  diminuer, 
c'est-à-dire,  à  la  grande  quantité  d'espèces  et  de  métaux  que  l'Espa- 
gne tire  continuellement  des  Indes,  et  qui  fournissent  aux  besoins  des 
emprunteurs.  C'est  par  cette  cause  accidentelle  et  étrangère,  qu'il  y 
a  plus  d'argent  réuni  en  masse  en  Espagne,  et  plus  de  prêteurs  qu'il 
ne  devrait  y  en  avoir  dans  un  État  où  il  y  a  si  peu  de  commerce  et 
d'industrie. 


'Colamella,  lib.  m,  cap.  3.  —  'Plinii  Bpist.,  lib.  tu,  Ep.  iS.  —  *Ibid,  lib.  x,  Ep.  02. 


ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  59 

Ce  n'est  pas  radgmentation  de  la  quantité  d'espèces,  considérée  en 
elle-même,  qui  a  donné  lieu  à  la  réduction  de  l'intérêt  en  Angleterre,  en 
France,  ci  dans  les  autres  États  de  l'Europe,  où  il  n'y  a  pas  de  mines  ; 
on  ne  doit  Fattribuer  qu'à  l'augmentation  de  l'industrie,  qui  en  est  la 
suite  naturelle,  et  qui  précède  toujours  l'augmentation  du  prix  de  la 
main-d'œuvre  et  de  la  valeur  des  marchandises.  Rien  n'empêche  d'ap- 
pliquer à  l'Angleterre  ce  que  j'ai  dit  sur  cette  nation  imaginaire  de  la 
mer  Pacifique.  Si  on  supposait  pour  un  moment  que  l'industrie  de  la 
Grande-Bretagne  se  fût  accrue  sans  que  l'État  eût  de  commerce  exté- 
rieur, la  masse  des  espèces  et  des  métaux  serait,  dans  cette  supposition, 
restée  toujours  la  même;  la  population  serait  cependant  aussi  nom- 
breuse qu'elle  l'est  présentement;  il  y  aurait  dans  le  royaume  la  même 
quantité  de  marchandises  et  ^e  denrées;  l'industrie,  les  manufactures 
et  k  commerce  intérieur  seraient  au  même  état  où  ils  sont  présente- 
ment ;  les  mêmes  marchands  existeraient  avec  les  mêmes  fonds,  c'est-à- 
dire,  avec  la  même  autorité  sur  la  main-d'œuvre  et  sur  les  marchan- 
dises; il  n'y  aurait  de  différence  que  dans  la  quantité  de  pièces  blanches 
ou  jaunes,  qui  représentent  toutes  les  valeurs  de  la  nation,  et  dont  le 
nombre  serait  fort  inférieur  à  celui  qui  existe  présentement;  circon- 
stance indifférente  en  elle-même,  et  qui  n'intéresse  que  les  porteurs,  les 
cmiuriers  et  les  faiseurs  de  coffres- forts.  Le  luxe,  les  manufactures,  les 
arts,  l'industrie  et  l'économie  étant  dans  cette  supposition  les  mêmes 
qu'à  présent,  il  est  évident  que  l'intérêt  serait  également  diminué , 
puisque  cette  diminution  est  la  conséquence  nécessaire  de  la  réunion  de 
tocrtes  ces  circonstances,  qui  déterminent  toujours  dans  un  État  les  pro- 
fits du  commerce,  et  la  proportion  entre  le  nombre  des  prêteurs  et  celui 
des  emprunteurs  '. 


*  Réflexions  du  Traducteur,  ~  On  ne  peut  douter  que  raccroifisement  du  commerce 
étranger  ne  soit  la  cause  nécessaire  de  l'augmentation  de  la  quantité  des  espèces  et  des 
néiaux  dans  un  État  qui  ne  possède  pas  de  mines  d*or  ou  d'argent  ;  et  il  est  également 
démontré  que  l'accroissement  du  commerce  étranger  et  de  la  quantité  de  métaux  a  pré- 
cédé dans  tous  les  États  la  diminution  de  rintérêt  de  l'argent  ;  il  y  a  donc  lieu  de  s'éton- 
ner que  rintérêt  de  l'argent  soit  resté,  en  France ,  tel  qu'il  a  été  flié,  en  1665,  par  M.  Col- 
bert,  quoique  Tindustrie  et  le  conunerce  de  ce  royaume  aient  pris  des  accroissements 
prodigieux  depuis  cette  époque  et  que  la  quantité  de  métaux  et  d'espèces  soit  considéra- 
biement  augmentée  depuis  un  siècle.  On  doit  en  être  d'autant  plus  surpris,  que,  depuis 
1576  jusqu'en  1666,  c'est-à  dire  dans  l'espace  de  moins  de  cent  ans,  il  y  a  eu  des  diminu-^ 
tioos  socoessÎTes  dans  la  fixation  de  l'intérêt  de  l'argent.  £a  effet,  l'intérêt  légal  a  été 
fixé  au  denier  douze  par  Henri  111,  en  1576,  et,  aux  termes  de  .son  édit,  on  retirait  légiti- 
mement un  revenu  de  1666  litres  13  sous  4  deniers  d'un  capital  de  20,000  livres.  Il  a 
été  fixé  par  Henri  IV,  en  1601,  c'est-à-dire  après  un  espace  de  vingt-cinq  ans,  au  denier 
fetxcet  20,000 livres  ne  pouvaient  plus  produire  légitimement  que  1,290 livres.  Louis  XIII, 
par  son  édit  de  1634,  postérieur  de  trente-trois  ans  à  celui  de  Henri  IV,  l'a  réduit  au 
denier  dix-huit,  et  le  principal  de  20,000  livres  ne  pouvait  plus  produire  que  1,111  liv. 
2  sous  2  deniers.  Enfin  Louis  XIV,  aidé  des  conseils  de  son  ministre  Colbert,  Ta  fixé  au 
denier  vingt,  en  1665,  et  a  réduit  à  1,000  livres  l'intérêt  d'un  principal  de  20,000  li- 
vres, en  sorte  que,  depuis  1576  jusqu'en  1665,  c'est-à-dire  dans  l'espace  de  quatre-vingt- 
neuf  ans,  le  revenu  des  rentiers  et  des  propriétaires  d'argent  a  été  diminué  de  deux 


60  DAVID  HUME. 

cinquièmes.  Ces  .dimiDutions  successives  poufaient  faire  pr<^umer,  en  1665  ,  qu*il   ne 
s*éconlerait  pas  un  siècle  entier  sans  un  changement  dans  la  fixation  de  VintéréU   II 
est  cependant  resté  au  même  taux  auquel  U  a  été  fixé,  il  y  a  cent  ans,  et  les  prêteurs 
sont  traités  présentement  aus!>i  avantageusement  qu'ils  Tétaient  au  commenceiuenl  do 
règne  de  Louis  XIV,  quoique  le  commerce  soit  bien  plus  florissant  qu'il  oe  Tétait  alors, 
et  que  l'industrie  soit  fort  augmentée;  il  est  même  très-vraisemblable  que  la  masse  des 
métaux,  en  ne  faisant  aucune  distinction  de  la  vaisselle,  des  bijoux,  et  des  espèces  d*or 
et  d^argent,  est  augmentée  de  plus  d'un  tiers  dans  le  royaume  depuis  1666.  Ce  phéno- 
mène singulier,  contraire  aux  principes  si  clairement  expliqués  par  M.  Hume,  et  à  ce 
qui  est  arrivé  chez  nos  \oiâins,  doit  dépendre  nécessairement  de  quelques  causes,  et  ne 
peut  être  TefTet  du  hasard  :  on  peut  en  effet  Fattribuer  à  trois  principales ,  qui   n*ont 
pas  échappé  à  ceux  qui  ont  écrit  sur  les  matières  d'administration  :  la  première  de  ces 
causes  est  la  grande  quantité  d'affaires  de  finance  qui  ont  eu  lieu  en  France  depuis  Té- 
dit  de  1665;  la  seconde  consiste  dans  les  prêts  multipliés,  faits  par  les  gens  de  finance 
à  retat,  et  les  gains  considérables  qu'ils  ont  faits  dans  les  fermes  générales  et  parti- 
culières; la  troisième  enfin  e!»t  la  grande  quantité  de  matières  d'or  et  d'argent  retirées 
de  la  circulation,  et  employées  en  vaisselles  et  en  bijoux. 

L'intérêt  de  l'argent  dépend  nécessairement  de  la  proportion  entre  le  nombre  Ae%pér~ 
teurs  et  celui- des  emprunteurs.  Toutes  les  fois  que  les  sommes  demandées  à  titre  d'em- 
prunt excéderont  celles  qu'on  peut  prêter,  l'intérêt  de  l'argent  sera  haut;  le  contraire 
arrivera  toujours,  lorsque  les  sommes  à  placer  seront  supérieures  en  masse  à  celles  qu^on 
demandera  à  emprunter  :  c'est  ce  que  signifie  l'expression  usitée  par  les  notaires  de 
Paris,   lorsqu'ils  disent  que  Vargent  est  rare  ou  commun.  Jusqu'à  la  fin  du  règne  de 
Louis  XIV,  le  royaume  a  été  perpétuellement  agité  de  guerres  étrangères,  dont  les  dé- 
l>enses  ont  occasionné  des  créations  multipliées  de  charges  et  d'offices,  et  ont  donné  lieu 
à  un  grand  nombre  d'affaires  extraordinaires  qui  ont  obligé  les  traitants  à  avancer 
des  sommes  considérables,  qu'ils  ne  pouvaient  trouver  que  par  la  voie  des  emprunts. 
Les  révolutions  de  la  banque  royale  et  les  opérations  forcées  du  système  de  1720,  qni  ont 
snivi  immédiatement  la  mort  de  Louis  XIV,  ont  détruit  presque  toutes  les  fortuites  par-      i 
ticulières ,  et  les  propriétaires  d'argent  l'ont  gardé  longtemps  entre  leurs  mains,  et 
ont  craint  de  s'en  dessaisir;  enfin,  depuis  1734  jusqu'en  l7Aà,  dix-sept  années  de  guerre 
ont  coûté  un  argent  Immeuse,  qui  a  été  remis  au  trésor  royal,  tant  à  titre  de  supplé- 
ments de  finance  exigés  des  pourvus  des  charges  et  offices,  qu'à  titre  d'augmentations 
de  fonds  demandées  aux  gen.^  d'affaires  et  aux  financiers,  et  enfin  par  la  conversion  des 
cautionnements  de  leurs  commis  et  employés  en  sommes  réelles.  Indépendamment  de  ces 
secours  forcés,  le  roi  a  créé  un  grand  nombre  de  rentes  viagères  et  tontines,  de  billets  de 
loterie,  d'action  des  fermes  et  autres  effets  qui  ont  fourni  aux  propriétaires  d'argent,  et 
principalement  aux  financiers,  un  emploi  avantageux  des  sommes  qu'ils  avaient  entre  les       < 
mains,  et  ont  soutenu  l'intérêt  de  l'argent  à  un  taux  où  il  n'aurait  pas  dû  rester,  attendu 
la  grande  augmentation  du  commerce  et  des  richesses  du  royaume.  Les  gains  inuiienses 
des  financiers,  depuis  1724  jusqu'en  17ô6,  n'ont  pas  peu  contribué  à  soutenir  Tintêrêt 
de  Targent  :  les  profits  des  affaires  de  finance  étaient  si  considérables,  que  les  financiers 
ne  faisaient  aucune  difficulté  de  payer  un  gros  intérêt  des  sommes  qu'ils  étaient  obligés 
d'emprunter  pour  faire  leurs  fonds,  et  les  profits  de  toutes  les  affaires  de  finance  les  en 
dédommageaient  avantageusement;  ils  les  partageaient  même  sans  peine  avec  le  public, 
par  le  paiement  des  intérêts  qu'ils  étaient  obligés  de  lui  payer,  et  on  peut  dire  avec  vé- 
rité que  les  fortunes  faites  dans  les  affaires  de  finance,  ont  contribué  plus  que  toute  an- 
tre circonstance  à  soutenir  l'intérêt  de  Targent. 

Enfin,  la  quantité  de  vaisselle  et  de  bijoux  s'est  prodigieusement  accrue  dans  le 
royaume  depuis  166à  ;  il  y  a  tout  lieu  de  penser  qu'une  grande  partie  des  métaux  dont 
le  commerce  a  enrichi  la  nation,  a  été  employée  à  cet  usage,  ce  qui  a  diminué  l'accrois-  ^ 
sèment  de  la  quantité  des  espèces.  La  fonte  de  vaisselle  portée  aux  hôtels  des  Monnaies, 
en  1759,  a  remis  dans  la  circulation,  et  a  converti  en  espèces  une  partie  considérable  de 
matières  dont  le  commerce  était  privé  ;  cette  opération  a  rassemblé  des  sommes  as:»cz 
considérables  dans  quelques  mains  et  a  fait  augmenter  un  peu  le  nombre  des  préteurs^ 
d'autant  plus  que  la  crainte  qui  s'est  emparée  de  tous  les  esprits,  à  l'occasion  des  lettres 
patentes  de  17ô9,  et  de  l'invitation  de  porter  la  vaisselle  à  la  Monnaie,  en  a  fait  fondre 
chez  les  orfèvres  une  quantité  au  moins  égale  à  celle  qu'on  a  portée  aux  bétels  des 
Monnaies.  11  y  a  tout  lieu  de  croire  que  le  public  a  acquis  par  cette  opération  un  fonds 
d'environ  cinquante  millions  d'espèces  monnayées  circulantes  depuis  cette  époque.  L'ef- 


ESSAI  SUR  L'INTÉRÊT  DE  L'ARGENT.  61 

fets'en  fait  ressentir,  par  la  facilité  avec  laquelle  le  clergé  emprunte  dans  le  moment 
présent  les  douze  millions  qui  lui  sont  demandés  par  le  roi,  ce  qn*on  ne  devait  pas  espé- 
rer,  attendu  le  peu  d^intervalle  qui  s^est  écoulé  depuis  les  préliminaires  de  la  paix,  signés 
an  mois  d*octobre  1762. 

Les  affaires  extraordinaires  de  finance  qui  ont  eu  lieu  en  France  depuis  1665,  les  prêts 
fiits  an  roi  par  les  financiers,  leurs  gains  considérables,  et  enfin  la  grande  quantité  de 
TaisseUe  et  de  bijoux  fabriqués  depuis  cette  époque,  me  paraissent  être  les  causes  né- 
cessaires qui  opt  soutenu  Vintérét  de  Pargent  dans  ce  royaume,  malgré  la  grande  aug- 
mentation de  son  commerce,  et  la  quantité  de  métaux  que  ce  même  commerce  y  a  attirée 
depuis  un  siècle.  11  est  très* vraisemblable  que  le  commerce  de  la  France  se  soutenant,  et 
prenant  des  accroissements  proportionnés  à  celui  de  ses  voisins,  l'intérêt  de  Targent  y 
baissera  de  lui-même,  et  que,  les  préteurs  se  trouvant  en  tont  temps  plus  nombreux  que 
les  emprunteurs,  il  y  aura  nécessairement  une  diminution  dans  le  prix  de  rintérêt.Tous 
les  auteurs  politiques  s'accordent  à  dire  que  ce  moment  fortuné  ne  peut  être  trop  accé- 
léré; qu1l  sera  l'époque  de  la  puissance  du  royaume,  et  le  vœu  de  la  nation  parait  de- 
mander une  loi  qui  fixe  Tintérët  de  l'argent  à  un  taux  au-dessous  de  celui  où  il  est  pré- 
sentement. 

Cette  opération  a  été  tentée,  à  deux  fois  différentes,  depuis  la  mort  de  Louis  XIV.  L'in- 
térêt de  l'argent  a  été  fixé  au  denier  60  en  1720,  porté  au  denier  .'{O  en  1724,  et  enfin  réta- 
bli au  denier  20  en  1725.  La  fixation  au  denier  50  ne  pouvait  pas  subsister  longtemps  ; 
elle  était  la  suite  des  opérations  forcées  du  système  et  trop  onéreuse  aux  propriétaires 
de  rentes,  dont  le  revenu  se  trouvait  diminué  de  plus  de  moitié.  Cette  fixation  a  pu  être 
nécessaire  jusqu'en  1724,  pour  soutenir  les  effets  royaux,  dont  ceux  qui  avaient  été  trai- 
tés le  plus  favorablement  avaient  été  réduits  au  denier  40  ;  et  il  était  juste,  après  un 
temps  de  troubles  et  de  révolutions  dans  Ic^  (inauces,  et  lorsque  la  fortune  de  tous  les 
citoyens  se  trouvait  assurée,  de  remettre  plus  d'égalité  entre  I&s  propriétaires  des  terres 
et  les  possesseurs  d*art>ent,  et  c'est  sur  ces  principes  que  l'intérêt  fut  fixé  en  1724  au  de- 
nier 30,  et  qu'une  somme  principale  de  20>000  livres  ne  pouvait  rapporter  légitimement 
qae  666  livres  13  sols  4  deniers.  Cette  fixation  d'intérêt  au  denier  30,  ordonnée  par  la  Dé- 
claration de  1724,  a  pu  paraître,  avec  raison,  susceptible  de  quelques  inconvénients.  Le 
propriétaire  des  terres  était  traité  trop  favorablement  par  comparaison  au  rentier;  et, 
qooique  la  partie  rentière  de  l'Etat  doive  être  la  moins  ménagée,  il  est  nécessaire  cepen- 
dant, comme  le  remarque  M.  de  Montesquieu,  de  la  protéger,  et  de  ne  pas  donner  à  la 
partie  débitrice  trop  d'avantages  sur  elle.  Mais  les  ministres  qui  étaient  pour  lors  à  la 
tête  du  gouvernement  paraissent  avoir  fait  une  faute  irréparable  en  reprenant  l'ancienne 
fixation  de  M.  Colbert;  ils  n'ont  pas  fait  attention  que  ce  grand  ministre  n'avait  laissé 
qu'on  intervalle  de  31  ans  entre  la  fixation  du  denier  18,  et  celle  du  denier  20  qu'il  avait 
àablie,  et  que  s'étant  écoulé  60  ans,  depuis  la  fixation  de  M.  Colbert,  et  le  commerce 
ayant  fait  des  progrès  immenses  eu  conséquence  des  établissements  de  ce  grand  minis- 
tre, il  était  nécessaire  de  profiter  de  son  exemple,  et  de  procurer  à  la  nation  tout  l'avan- 
tage d'une  diminution  d'intérêt,  dont  le  commerce,  la  classe  industrieuse  du  peuple,  et 
les  propriétaires  des  terres  auraient  profité,  au  grand  avantage  du  royaume.  La  partie 
rentière,  trop  en  .M)iiffrakiCe  par  les  réductions  de  1720  et  de  1724,  n  été  trop  favorisée  par 
le  rétablissement  du  denier  20,  ordonné  par  la  Déclaration  de  1725  ;  le  denier  2.)  était  ce- 
lai qoe  les  circonstances  où  l'on  se  trouvait  alors  semblaient  demander.  La  proportion 
était  gardée  avec  les  réductions  précédentes,  qui  .s'étaient  faites  successivement  et  par 
l^radation;  le  commerce  du  royaume  en  aurait  tiré  les  plus  grands  avantages,  les  pro- 
priétaires des  terres  auraient  vu  accroître  leurs  revenus,  et  l'Etat  aurait  épargné  le 
quart  des  intérêts  qu'il  est  obligé  de  payer  présentement  pour  les  ari*érages  des  sommes 
que  trois  guerres  consécutives  ont  forcé  le  roi  d'emprunter. 


DAVID  HUME. 


V. 
ESSAI  SUR  LES  IMPOTS. 


Les  personnes  qu*on  désigne  en  Angleterre  sous  le  nom  de  Gens  d'af- 
faires ei  de  moyens ,  et  qu'on  appelle  Financiers  en  France ,  établissent 
pour  maxime  :  Que  les  nouveaux  impôts  ,  bien  loin  de  rmner  les  peu- 
ples ,  sont  une  source  de  richesses  pour  eux  ;  et  que  chaque  augmentation 
du  fardeau  public  augmente,  dans  la  même  proportion,  Vindmtrie  de  la 
nation. 

Cette  maxime,  susceptible  par  elle-même  des  plus  grands  abus,  est 
d'autant  plus  dangereuse ,  qu'on  ne  peut  s'empêcher  d'en  'reconnaître 
en  grande  partie  la  vérité,  et  de  convenir  qu'en  la  restreignant  dans  des 
bornes  raisonnables,  elle  est  fondée  sur  la  raison  et  sur  l'expérience. 

Il  sen^ble ,  à  la  première  vue ,  que  les  impôts  établi^  sur  les  den- 
rées dont  le  peuple  fait  usage ,  nécessitent  les  pauvres  à  diminuer 
leur  dépense ,  ou  à  augmenter  le  prix  de  leurs  journées  et  de  leur  tra- 
vail; mais  l'expérience  apprend  que  les  ouvriers,  forcés ,  par  l'augmen- 
tation des  impôts ,  à  devenir  plus  laborieux  et  plus  industrieux ,  sont 
en  état  de  les  payer,  sans  exiger  une  plus  forte  rétribution  pour  le  prix 
de  leur  travail.  Il  est  même  certain  que,  lorsque  les  impôts  sont  modé- 
rés ,  qu'on  les  établit  successivement  et  sans  affecter  les  nécessités  de  la 
vie ,  ils  contribuent  souvent  à  exciter  l'industrie  d'une  nation ,  et  à  lui 
procurer  des  richesses  que  sa  situation ,  le  climat  et  la  nature  du  sol 
semblaient  lui  refuser.  On  peut  observer,  en  effet,  que  les  peuples  les 
plus  commerçants  ont  été  dans  tous  les  temps  renfermés  dans  un  terri- 
toire de  peu  d'étendue,  et  qu'ils  n'ont  pu  devenir  riches  et  puissants, 
•  qu'en  surmontant  les  différents  obstacles  que  la  nature  leur  opposait. 
Tyr,  Athènes ,  Carthage ,  Rhodes ,  Gênes ,  Venise,  la  Hollande  sont  des 
exemples  frappants  de  la  vérité  de  cette  observation.  L'histoire  an- 
cienne ne  fait  aucune  mention  de  peuples  conmierçants  et  industrieux , 
établis  dans  des  pays  aussi  fertiles  et  d'une  aussi  grande  étendue  que  la 
Flandre,  l'Angleterre  et  la  Hollande.  La  situation  des  Flamands  et 


ESSAI  SUR  LES  IMPOTS.  63 

dee  Anglais  sur  les  bords  de  la  mer ,  ainsi  que  la  nécessité  où  ils  se 
sont  trouvés  d'aller  chercher  dans  des  régions  éloignées  ce  que  le  cli- 
mat leur  refusait,  ont  sans  doute  forcé  ces  nations  modernes  à  se  livrer 
an  commerce.  Le  Français ,  peuple  également  spirituel  et  entreprenant , 
ne  s'y  est  appliqué  que  longtemps  après,  et  par  une  espèce  de  réflexion 
sur  les  grandes  richesses  que  la  navigation  et  Tindustrie  avaient  attirées 
diez  ses  voisins. 

Les  pays  dont  Gicéron  '  fait  mention ,  comme  étant  les  plus  commer- 
çants de  son  temps,  sont  Alexandrie,  Goichos,  ïyr,  Sidou,  Andros, 
Chypre,  la  Pamphylie,  la  Lycie,  Rhodes,  Chios,  Bizance,  Lesbos, 
.Smyme,  Milet ,  Coos.  Tous  ces  pays,  à  Texception  d'Alexandrie,  n'é- 
taient que  de  petites  îles,  ou  des  cantons  renfermés  dans  des  limites 
tpte-étroites,  et  cette  ville  était  redevable  de  tout  son  commerce  à  l'avan- 
tage de  sa  situation. 

Puisque  l'industrie  et  le  commerce  sont  florissants  dans  les  pays  où 
les  peuples  sont  obligés  de  se  procurer  des  ressources  contre  les  intem- 
péries du  climat  et  la  stérilité  de  la  terre,  il  y  a  tout  lieu  de  croire  que, 
dans  les  cantons  plus  favorisés  par  la  nature ,  les  impôts  et  les  charges 
publiques  peuvent  produire  le  même  effet.  Le  chevalier  Guillaume 
Temple  '  n'attribue  l'industrie  des  Hollandais ,  qu'à  la  nécessité  ré- 
sultante des  désavantages  de  leur  pays ,  et  il  en  fait  une  comparaison 
frappante  avec  l'Irlande.  Dans  ce  pays,  dit-il,  l'étendue  et  la  fertilité 
du  soi,  et  le  petit  nombre  d'habitants  rendent  toutes  les  nécessités  de  la 
vie  à  si  bon  ^marché ,  que  dev^  jours  de  travail  suffisent  à  un  homme, 
pour  lui  faire  gagner  de  quoi  se  nourrir  tout  le  reste  de  la  semaine  ;  et 
c'est  la  véritable  cause  de  la  nonchalance  et  de  la  paresse  dont  sont  ac- 
cusés, (xvec  raison,  les  hcUntants  de  ce  royaume.  Les  hommes,  ajoute  cet 
écrivain,  sont  naturellement  portés  à  préférer  le  repos  au  travail,  et  ne 
se  livrent  à  ce  dernier,  que  Im^squ'ils  y  sont  contraints.  Le  travail  est 
cependant  nécessaire  à  leur  santé  et  à  leur  bonheur,  ils  ne  peuvent 
même  le  quitter  lorsque  la  nécessité  leur  en  a  fait  contracter  l'habitude. 
Le  passage  du  travail  journalier  au  repos  leur  est  peut-être  même  plus 
difficile  à  supporter ,  que  celui  du  repos  habituel  au  travail.  L'auteur 
confirme  cette  maxime  par  l'énumération  des  lieux  où  le  commerce  a 
été  plus  florissant ,  dans  les  temps  anciens  et  modernes  ;  et  il  observe 
que  les  peuples  commerçants  ont  été  resserrés,  dans  tous  les  temps , 
dans  un  espace  de  terrain  dont  le  sol  et  le  climat  forçaient  les  habitants 
à  se  livrer  à  l'industrie. 

On  peut  également  remarquer  que  dans  les  années  de  disette,  c'est-à- 
dire  dans  le  temps  où  les  grains  ont  une  valeur  au-dessus  de  l'année  com- 
mune (car  je  ne  parle  pas  des  temps  malheureux  de  famine),  les  pauvres 


Epist.  ad  Attic,  lib.  ix,  Ep.  11.—  ^  Account  of  Netlierlauds,  cb.  6. 


! 


64  DAVin  HUME. 

sont  plus  laborieux,  plus  occupés,  et  se  procurent  avec  plus  de  facilité 
les  nécessités  de  la  vie,  que  dans  les  années  de  grande  abondance,  où  ils 
s'abandonnent  à  Toisiveté  et  à  la  débauche.  Beaucoup  de  fabricants 
m'ont  assuré  que,  dans  Tannée  1740,  lorsque  le  pain  et  toutes  les  néces- 
sites  de  la  vie  étaient  d'une  valeur  considérable,  non-seulement  leurs 
ouvriers  subsistèrent  aisément ,  mais  qu'ils  gagnèrent  assez  pour  payer 
les  dettes  qu'ils  avaient  contractées  dans  les  années  précédentes,  où 
toutes  les  denrées  étaient  beaucoup  moins  chères  '. 

Je  ne  prétends  pas  être  l'apologiste  de  toutes  les  taxes  et  de  tous  les 
impôts;  je  conviens,  au  contraire,  que,  semblables  à  lextrème  nécessité, 
ils  détruisent  l'industrie  et  réduisent  le  peuple  au  désespoir,  lorsqu'ils 
sont  exorbitants;  j'avoue  même  qu'a^ant'que  de  produire  ces  funestes 
eifets,  ils  augmentent  la  valeur  de  toutes  les  denrées  et  de  toutes  les 
marchandises,  ainsi  que  le  prix  de  la  main-d'œu\Te.  l^e  législateur  pru- 
dent, et  animé  du  désir  de  faire  le  bien  de  son  peuple,  ne  doit  jamais 
perdre  de  vue  le  degré  oii  l'accroissement  des  impôts  cesse  d'être  avan- 
tageux à  l  industrie  de  la  nation,  et  lui  devient  préjudicial)le  ;  mais 
comme  il  n'est  que  trop  ordinaire  de  s'en  écarter,  il  est  fort  à  craindre 
que  les  impôts  ne  se  multiplient  à  un  tel  point  dans  tous  les  États  de 
l'Europe,  qu'ils  n'y  anéantissent  à  la  lin  toute  espt»ce  d'industrie;  l'excès 
sera  la  seule  cause  de  ce  malheur,  s'il  arrive  jamais,  et  il  n'en  sera  pas 
moins  vrai  qpie  les  impôts  modérés,  et  répartis  avec  égalité,  peuvent  con- 
tribuer au  progrès  de  l'industrie. 

Le  choix  des  impôts  ne  peut  jamais  être  indifférent;  il  est  au  con- 
traire de  la  plus  grande  conséquence,  pour  le  bonheur  et  la  puissance 
d'une  nation  ;  ceux  qui  se  lèvent  sur  les  marchandises  de  luxe  sont  pré- 

^  férables  à  tous  les  autres,  et  lorsqu'ils  sont  insuffisants,  on  doit  y  assu- 
jettir les  marchandises  et  les  denrées  de  nécessité.  Le  peuple,  quoique 
forcé  de  se  soumettre  à  ces  impositions,  ne  les  paie  que  volontairement, 
parce  qu'il  est  le  maitred'eu  acheter  une  moindre  quantité;  il  a  d'ail- 

^  leurs,  dans  cette  forme  d'imposition,  l'avantage  de  les  acquitter  insensi- 
blement et  par  parties  ;  il  s'en  aperçoit  même  à  peine  au  bout  de  quel- 
que  temps,  parce  qu'il  confond  l'impôt  avec  le  prix  de  la  marchandise 
et  de  la  denrée,  dont  la  valeur  est  composée  en  partie  du  droit  payé  sur 
la  consommation.  Ces  sortes  d'impôts  ne  seraient  accompagnés  d'aucun 
inconvénient,  si  la  levée  en  pouvait  être  faite  sans  frais,  ou  du  moins 
avec  aussi  peu  de  dépense  que  pour  ceux  établis  sur  les  propriétés.  Ces 
derniers,  quoique  levés  avec  très-peu  de  frais,  sont  plus  onéreux  au 
peuple,  et  moins  avantageux  au  prince  que  les  premiers,  et  les  États 
ne  sont  obligés  d'y  avoir  recours  que  pour  suppléer  au  défaut  des  au- 
tres, dont  il  est  très- intéressant  d'éviter  l'excès. 


'  Voyei  à  cet  égard  la  fin  du  Discours  premier. 


ESSAI  SUR  LES  IMPOTS.  65 

Les  impôts  arbitraires  sont,  de  tous,  les  plus  préjudiciables  à  une 
nation;  leur  répartition  ne  peut  jamais  être  égeàe  et  proportionnée  aux 
facultés  de9  contribuables,  et  devient  une  espèce*  de  punition  de  Fin- 
dnstrie;  le  peuple  cherche  à  les  éviter,  en  cachant  ses  richesses,  et  en 
vivant  dans  la  pauvreté;  ils  sont  plus  à  charge  parleur  inévitable  inéga- 
lité que  par  leur  poids,  et  il  est  surprenant  de  les  voir  établis  chez  des 
poiples  policés. 

Les  impôts  personnels  sont  par  leur  nature  dangereux,  dans  la  sup- 
position même  que  la  répartition  en  pût  être  égale  et  proportionnée, 
par  la  facilité  qu'ont  les  souverains  d'ajouter  peu  à  peu  à  la  première 
somme,  et  de  la  rendre  avec  le  temps  excessive  et  iasupportsd)le.  Les 
droits  imposés  sur  la  consommation  des  denrées  et  des  marchandises, 
ne  peuvent  jamais  ètre^exposés  au  même  danger,  parce  que  la  consom- 
mation diminue,  à  mesure  que  l'impôt  s'accroît  au-dessus  de  la  propor- 
tion raisonnable,  et  que  le  revenu  du  prince  diminue,  par  la  raison  qu'il  a 
trop  augmenté  les  droits  sur  la  consommation,  dont  le  principal  avan- 
tage consiste  en  ce  qu'ils  ne  peuvent  jamais  devenir  excessifs  et  ruineux 
pour  une  nation. 

Le  changement  introduit  par  Constantin  dans  les  finances,  fut  une  des 
principales  causes  de  la  chute  de  l'empire  romain.  Ce  prince  établit  une 
caintation  générale  pour  tenir  lieu  des  dîmes,  des  douanes,  et  des  ex- 
dses,  qui  formaient  précédenunent  le  revenu  de  l'empire.  Les  peuples 
de  toutes  les  provinces  furent  si  excessivement  opprimés  par  les  exac- 
tions des  receveurs  publics,  qu'ils  allèrent  au-devant  des  armées  victo- 
rieuses des  nations  barbares,  et  se  mirent  sous  la  protection  de  conqué- 
rants qui,  ayant  peu  de  nécessités  et  encore  moins  d'industrie,  offraient 
aux  vaincus  un  gouvernement  préférable  à  la  tyrannie  raffinée  des  Ko- 


On  croit  communément  que  les  impôts,  de  quelque  nature  qu'ils  puis- 
sent être  et  sous  quelque  forme  qu'ils  soient  levés,  retombent  toujours 
(  ràff  le  propriétaire  de  la  terre,  qui  en  est  le  seul  et  véritable  débiteur, 
et  que  tous  les  autres  contribuables  ne  font  qu'avancer  les  sommes  dont 
ils  sont  remboursés  par  ces  propriétaires.  Il  est  heureux  que  cette  opi- 
nion prévale  en  Angleterre,  où  les  propriétaires  sont  en  même  temps  lé- 
gishiteurs  ;  elle  peut  contribuer  à  les  empêcher  de  perdre  de  vue  les  in- 
térêts du  commerce  et  de  l'industrie;  mais  j'avoue  que  ce  principe, 
avancé  par  un  célèbre  écrivain,  me  parait  si  contraire  à  la  raison,  qu'une 
autorité  d'aussi  grand  poids  était  nécessaire  pour  le  faire  adopter.  En 
efet,  les  hommes  sont  continuellement  occupés  du  soin  de  se  délivrer 
des  charges  communes  à  tous,  pour  les  rejeter  sur  les  autres;  mais 
comme  ce  désir  et  cette  volonté  sont  dans  tous  les  cœurs,  et  que  chacun 
se  tiafit,  pour  ainsi  dire,  sur  la  défensive,  il  n'est  pas  vraisemblable  que 
dans  cette  espèce  de  combat  les  uns  l'emportent  entièrement  sur  les 
autres,  et  que  le  propriétaire  soit  la  victime  de  la  partie  industrieuse 

5 


66  DAVID  HfJME. 

de  la  nation.  On  remarque,  en  effet,  si  on  y  fait  attention,  qae  dattt  la 
société  les  commarçants  et  tes  propriétaires  des  terres  font  des  efforts 
mutuels  les  uns  contre  les  autres.  Les  premiers  ne  travaillait  que  pour 
jouir  de  la  récompense  de  leurs  peines,  en  acquérant  un  bien  solide, 
c'est-à-dire  pour  placer  en  fonds  de  tarre  les  profits  de  leur  ocHoamerce, 
ce  qu'ils  ne  peuvent  obtenir  qu'en  dépossédant  les  anciens  propriétaires. 
Ceux-ci  cherchent  à  s'en  garantir,  et  ils  y  parviennent  en  ne  dépensast 
que  leurs  revenus,  et  en  évitant  de  contracter  des  engagements  et  des 
dettes,  qu'ils  ne  pourraient  acquitter  que  par  la  vente  de  leurs  terres. 
Ils  ont  la  même  habileté  par  rapport  aux  impôts  :  ils  cherchent  paie- 
ment à  s'en  garantir,  ou  du  moins  à  ne  les  pas  supporter  seuls,  et  à 
en  partager  le  fardeau  avec  les  commerçants  '. 

Je  ne  puis  finir  cet  essai  sans  faire  remarquer  au  lecteur  que  les  lois 
politiques,  toujours  rédigées  dans  la  vue  de  remédier  à  un  abus  parti- 
culier, ou  de  rendre  plus  inviolable  une  règle  de  police,  sont  ordinaire- 
ment suivis  d'effets  entièrement  opposés  aux  principes  qui  tes  ont  fait 
établir.  H  en  est  de  même  en  matière  d'impositions.  Personne  n'ignore 
que  le  grand  seigneur  jouit,  dans  toute  l'étendue  de  ses  vastes  États,  d'an 
pouvoir  absolu  et  sans  bornes  sur  la  vie  et  les  biens  de  ses  sujets  ;  et  ces 
mêmes  sujets,  servilement  soumis  à  l'autorité  despotique  de  leur  souve- 
rain, regardent  comme  une  loi  fondamentale  de  leur  gouvernement, 
qu'ils  ne  peuvent  être  assujettis  à  de  nouveaux  impôts,  et  que  le  piince 
doit  se  contenter  de  ceux  qui  ont  été  en  usage  de  tout  temps  daifô  son 
empire.  Les  Turcs  ont  résisté  à  leurs  souverains  toutes  les  fois  qu'ils  ont 
tenté  d'enfreindre  cette  loi,  dictée  par  un  peuple  qui  cesse  d'être  es- 
clave dans  cette  seule  circonstance  ;  et  plusieurs  sultans  ont  éprouvé  en 
différentes  occasions  les  tristes  effets  de  leur  avarice.  On  s'imaginerait 
qu'un  peuple,  nourri  et  élevé  dans  cette  opinion  et  dans  ce  préjugé,  de- 
vrait être  celui  de  l'univers  le  plus  à  l'abri  de  l'oppression  ;  il  est  cepen- 
dant certain  qu'il  en  est  tout  autrement;  le  sultan,  qui  n'a  aucun  moyen 
régulier  d'accroître  ses  revenus,  permet  aux  bâchas  et  aux  gouver^ 
uenrs  qu'il  envoie  dans  les  provinces,  d'y  opprimer  et  d'y  vexer  les 
peuples.  Il  ne  les  rappelle  que  lorsqu'ils  se  sont  enrichis  des  dépouilles 
de  ses  sujets.  Alors,  sous  l'apparence  de  les  punir  de  leurs  injustices  et' 
de  leurs  déprédations,  il  les  condamne  à  mort,  pour  s'enridiir  lui- 
même  par  la  confiscation  de  leurs  richesses.  Si  le  sultan  pouvait,  n 
l'exemple  des  princes  de  l'Europe,  lever  de  nouveaux  impôts^  dan»  les 
cas  où  les  besoins  de  l'État  l'exigent,  l'intérêt  du  souverain  serait  insé- 
parable de  celui  des  sujets,  et  il  ne  leur  demanderait  que  des  impôts  mo* 


*  Les  négociants,  dont  l'objet  est  de  faire  fortune,  ne  sont  pas  occupés  du  désir  d'être 
propriétaires  de  tels  ou  tels  fonds  de  terre  ;  mais  ils  n'amassent  des  richesses  que  dans 
le  projet  de  réaliser  leur  argent,  et  de  se  procurer  des  propriétés.  Ils  ne  peuvent  lesachc- 
tei*  qu*cn  dépouîtiant  Tancien  propriétaire.  (Nofedt  rAirteur.) 


ESSAI  SUR  LES  lUPOTS.  67 

dérés;  il  sentirait  alors  que  les  impositions  excessives  sont  également 
préjudiciables  au  prince  et  à  l'État.  Les  peuples  de  cet  empire  reoour 
naiteient  bientdt  aussi  qu'il  leur  serait  plus  avantageux  de  fournir  à 
leur  souverain  un  secours  de  dix  milKons  levés  par  imposition  géné- 
rale, que  de  lui  laisser  {nrandre  un  million  d'une  manière  aussi  inégale 
etaesfii  arbitraire  \ 


*  Méflexions  du  Traducteur.  —  On  ne  peut  s*empécfaer  de  reconnaître  la  justesse  des  ob- 
Mrmtions  de  M.  Hume.  Les  impôts,  quelque  multipliés  qu'ils  aient  été  en  Europe  depuis 
on  siècle,  n*ont  mis  aucune  entrave  à  l'industrie,  qui  s'est  accrue,  au  contraire,  au  ^and 
anntage  da  commerce  général.  L*or  et  l'argent  du  Nouveau-Monde  y  oni  contribué  sans 
doute,  en  répandant  plus  d'espèces  dans  la  circulation,  et  en  mettant  les  contribuables 
phts  en  état  de  satisfaire  aux  impositions  demandées  par  les  souverains.  Dans  tons  les 
temps  les  peuples  se  sont  élevés  coi^tre  les  impôts,  et  ne  se  sont  soumis  qu'avec  peine, 
soit  dans  les  monarchies,  soit  dans  les  républiques,  aux  taxes  nouvelles  qui  leur  étaient 
imposées.  On  ne  peut  douter  cependant  que  les  souverains  et  les  administrateurs  des 
Etats  ne  se  portent  qu'à  ta  dernière  extrémité  à  la  levée  de  nouveaux  impôts.  L'or  et  l'ar- 
gent levés  sur  les  contribuables  ne  restent  pas  en  dépôt  entre  les  mains  des  trésoriers^  et 
dans  le  système  présent  de  l'Europe,  les  nouveaux  impôts,  bien  loin  d'augmenter  les  ri^ 
cfaesses  des  souverains  et  des  Etats,  ne  sont  pas  même  suffisants  pour  acquitter  les  det- 
tes contractées  dans  les  temps  de  nécessité.  En  effet,  toutes  les  taxes  imposées  en  France 
depuis  cent  ans  ont  pour  origine  les  dettes  ^ont  nos  rois  se  sont  rendus  successivement 
débiteurs,  pour  soutenir  les  guerres  dont  l'Europe  a  été  agitée;  et  toutes  les  fois  qu'on  a 
augmenté  les  impôts  ou  établi  de  nouvelles  taxes,  le  gouvernement  y  a  joint  des  retran- 
chements dans  les  dépenses  et  des  réformes  dans  l'administration.  Louis  XV,  beaucoup 
plus  riche  que  son  prédécesseur,  serait  hors  d'état  de  dépenser. en  bâtiments ,  en  fêtes  et 
en  somptuosités,  les  mêmes  sommes  que  Louis  XIV  y  a  employées  dans  les  années  bril- 
lantes de  sa  vie.  Tout  l'argent  que  les  nouveaux  impôts  font  entrer  dans  ses  coffres,  en 
ressort  aussitôt  pour  payer  les  capitaux  et  les  intérêts  des  sommes  prêtées  à  l'Etat  de- 
pois  1688;  et  on  peut  dire  avec  vérité  que  c'est  moins  le  roi  qui  lève  les  nouveaux  im- 
pôts sur  ses  peuples,  que  la  partie  créancière  de  ses  sujets,  dont  les  avances  ne  peuvent 
être  remboursées  que  par  ta  classe  industrieuse  et  les  propriétaires  des  terres. 

Lorsqu'il  s'agit  d'établir  un  nouvel  impôt,  ou  de  lever  une  nouvelle  taxe,  le  roi  est  dans 
la  triste  nécessité  ou  de  manquer  aux  engagements  les  plus  légitimes,  ou  d'augmenter 
les  charges  de  tous  ses  sujets  ;  dans  cette  affligeante  alternative,  là  partie  créancière  ob- 
tient la  préférence  avec  d'autant  plus  de  raison,  qu'elle  a  fait  les  avances  à  la  décharge 
de  la  classe  industrieuse,  et  à  celle  des  propriétaires  des  terres,  auxquelles  on  aurait  de- 
Biandédans  les  temps  de  nécessité,(par  la  voie  des  impôts,  les  mêmes  sommes  que  les  ren- 
tiers ont  prêtées |au  souverain;  d'ailleurs,  il  ne  peut  y  avoir  aucune  comparaison  entre  la 
perte  résultante  d'une  cessation  de  paiement  qui  ruine  des  familles  entières,  et  une  aug- 
mentation d'impôts  déjà  établis,  et  qui  se  répartissent  en  grande  partie  sur  les  créanciers 
de  l'État,  dont  les  propriétés  et  les  objets  de  consommation  ne  sont  pas  exempts.  Non- 
seulement  la  justice  réclame  en  faveur  des  créanciers  de  l'Etat,  dans  la  triste  nécessité 
de  ne  les  pas  payer,  on  de  mettre  de  nouveaux  impôts  ;  mais  on  doit  observer  que  le  pro- 
duit de  ces  mêmes  impôts  ne  reste  pas  entre  les  mains  du  prince  pour  y  être  resserré.  Il 
est  an  contraire  répandu  sur-le-champ  et  employé  à  rembourser  des  capitaux,  ou  à  payer 
des  arrérages  de  rentes.  La  dépense  journalière  de  ceux  qui  reçoivent  du  prince  les  som- 
ma  qui  leur  sont  dues,  les  fait  aussitôt  reverser  entre  les  mains  des  propriétaires  des 
terres  et  dés  ouvriers,  et  je  crois  qu'on  peut  soutenir  avec  raison  que  les  dettes  de  l'E- 
tat contribuent  très^sensiblement  h  l'activité  de  la  circulation  de  l'argent,  dont  l'effet 
est  de  vivifier  tous  les  canaux  où  U  passe.  S'il  était  possible  de  supposer  que  les  dettes  du 
royaume  pussent  être  remboursées  toutes  à  U  fois,  et  que  les  créanciers  de  l'État  fussent 
pajés  dans  le  même  moment  de  2  milliards  500  millions  qui  leur  sont  dus,  et  qu'ils  ont 
prêtés  an  roi  en  différents  temps,  U  est  certain  que  le  royaume  ne  serait  ni  plus  riche,  ni 
plus  pauvre  qu'il  Tétait  dausl'instant  |Nrécédent  ;  mais  la  circulation  serais  totalement  arrê- 
tée, ks  provinces  n'auraient  plus  de  débouchés  de  leurs  denrées  et  de  leurs  marchandises. 


68  DAVID  HUME. 

les  fias  de  Chiinpagoe  et  de  Bourgogne  resteraient  dans  les  celliers  des  f  ignerons.  les  fa- 
bricants d^étoffes  cesseraient  de  traTailler,  l'argent  disparaîtrait  des  provinces,  et  la  ca- 
pitale elle-même  en  serait  privée  pour  longtemps;  le  roi  et  son  peuple  seraient  pauvres 
durant  plusieurs  années,  les  provinces  et  la  capitale  hors  d*état  de  payer  la  moitié  des  Im- 
positions qui  y  sont  levées  dans  Télat  présent,  et  une  pauvreté  générale  se  répandrait 
dans  tous  les  ordres  des  citoyens.  Une  chaîne  invisible,  et  formée  par  le  Créateur,  lie  en- 
semble toutes  les  parties  d'un  État,  et  les  fsit  correspondre  mutuellement  ;  une  seule  ne 
peut  souffrir,  sans  que  les  autres  ne  s*en  ressentent  ;  elles  se  tiennent  réciproquement 
et  ont  des  dépendances  mutuelles  invisibles,  mais  démontrées  par  l'expérience. 

Ce  serait  donc  une  calamité  générale  dans  la  France,  si  d'un  moment  à  l'autre  elle  se 
trouvait  libérée  de  ce  fardeau  immense  de  dettes  sous  lequel  die  parait  gémir,  et  qui  est 
la  source  fatale  des  impôts.  Cette  calamité  cependant  ne  serait  que  passagère  et  momenta- 
née. Semblable  alla  ^réle,  elle  ravagerait  la  campagne  et  les  villes;  mais  après  un  espace 
de  quelques  années,  la  circulation  reviendrait,  et  ranimerait  les  différentes  classes  des 
citoyens;  le  mal  ne  se  ferait  sentir  que  dans  rântervalle,  qui  paraîtrait  également  long  et 
affligeant  ;  les  peuples  regretteraient  plus  d*une  fois  le  spectacle  envié  des  créanciers  de 
l'Etat,  dont  les  dépenses  soutiennent  la  circulation  et  contribuent  à  l'aisance  géné- 
rale. 

On  peut  remarquer,  en  effet,  que  les  impôts,  quelque  multipliés  qu'ils  soient,  n'ont  pas 
empêché  l'acrroissement  du  luie  et  de  la  dépense  dans  tous  les  ordres  de  l'État  ;  l'un  et 
l'autre  sont  portés,  au  contraire,  à  un  point  dont  nos  pè|res  n'avaient  pas  même  l'idée*. 
Les  propriétidres  des  terres  sont  moins  riches,  mais  leurs  fermiers  sont  mieux  habillés 
qu'autrefois,  et  les  artisans  des  villes  et  de  la  campagne  ont  plus  d'aisance  que  n  en 
avaient  leurs  pères  ;  les  négociants  et  les  fabricants  font  des  fortunes  moins  rapides  et 
moins  considÀ*ables,  que  ceux  du  règne  de  Louis  Xlll  et  de  Louis  XIV;  mais  leur  nom- 
bre eét  quadruple  de  ce  qu'il  était  il  y  a  cent  ans.  Les  offices  de  judicature  sont  dimi- 
nués de  valeur,  et  les  magistrats  d'aujourd'hui  seraient  hors  d'Etat  d'acquérir  des  char- 
ges sans  revenu,  au  même  prix  que  les  acquéraient  leurs  ancêtres,  qui  y  employaient  la 
moitié  de  leur  patrimoine  ;  mais  au  lieu  des  mules  dont  se  servaient  leurs  pères  pour 
aller  au  Palais,  ils  y  sont  conduits  dans  des  voitures  commodes  et  brillantes  ;  les  dia- 
mants sont  la  parure  ordinaire  de  leurs  femmes,  et  les  meubles  les  plus  somptueux  or- 
nent leurs  habitations,  tant  à  la  ville  qu'à  la  campagne  ;  tout  se  ressent  de  l'aisance  et 
des  richesses  de  la  nation  ;  les  impôts,  bien  loin  de  les  avoir  altérées,  semblent  les  avoir 
accrues,  par  la  raison  que  les  sommes  qu'ils  fournissent  au  prince  ne  restent  pas  dans 
ses  coffres,  mais  lui  servent  à  payer  ses  créanciers,  qui  les  reversent  k  leur  tour  dans 
tous  les  ordres  du  peuple,  au  grand  avantage  de  la  circulation. 

Ces  réflexions  paraissent  prouver  qu'il  est  de  toute  vérité  qne  les  impôts  en  eux-mê- 
mes, tant  qu'ils  ne  sont  pas  arbitraires,  et  que  l'augmentation  en  est  successive,  ne 
peuvent  être  la  ruine  d'un  État  :  les  peuples  ne  sont  écrasés  que  par  la  forme  de  leur 
perception,  et  non  par  leur  masse.  C'est  le  sentiment  de  M.  Hume,  et  la  France  en  e^t 
une  preuve  bien  convaincante.  En  effet,  malgré  la  grande  augmentation  des  impositions 
levées  depuis  quatre-vingts  ans,  la  nation  a  fait  dans  le  même  espace  de  temps  des  pro- 
grès surprenants  dans  le  commerce,  et  les  peuples  se  procurent  plus  facilement  aujour- 
d'hui les  nécessités  et  les  commodités  de  la  vie.  Ce  qu'on  doit  attribuer,  !*>  au  change- 
ment de  valeur  de  la  monnaie  ;  2"  à  la  forme  des  impôts  nouvellement  établis. 

Les  changements  survenus  dans  la  valeur  des  monnaies  ont  diminué  les  anciens  im- 
pôts, dans  une  proportion  relative  à  l'augmentation  des  espèces.  La  richesse  ne  consiste 
pas  dans  la  quantité  plus  ou  moins  grande  des  livres  numéraires,  dont  les  paiements 
sont  composés,  mais  dans  le  poids  et  la  quantité  d'or  et  d'argent,  qui  constituent  les  paie- 
ments. Depuis  1680  jusqu'en  1 090 ,  le  marc  d'argent  fin  monnayé  n'a  valu  que  28  livres  13 
sols  8  deniers  ;  il  est  en  1765  de  la  valeur  de  ô4  Hv.  6  sols  6  den.  6/11;  par  conséquent  un 
paiement  de  300,000  liv.  ne  pouvait  se  faire  en  1680  qu'avec  523  marcs  d'argent,  et  il  n'en 
faut  plus  que  276  pour  payer  la  même  somme  en  1765.  Si  le  recouvrement  total  des  im- 
positions payées  en  1765  était  le  même  qu'en  1680,  et  si  le  gouvernement  n'avait  pas  éta- 
bli depuis  cette  époque  de  nouveaux  droits,  le  roi  serait  certainement  bien  moins  riche 
présentement  qu'il  ne  l'était  pour  lors;  mais  quelques  impositions  ont  été  augmen- 
tées en  livres  numéraires,  et  on  en  a  établi  plusieurs  qui  n'exisUient  pas  il  y  a  80  ans. 
Le  détail  succinct  que  je  me  propos  de  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur,  en  lui  pré$ru- 
tant  le  tableau  des  impositions  les  plus  importantes,  lui  prouvera  que  le  haussement  des 
monnaies  a  été  avantageux  au  peuple  et  que  la  classe  des  sujets  qui  méritent  le  plus  de 


ESSAI  SUR  LES  IMPOTS.  69 

r,  c*est- à-dire,  les  habitants  de  la  campagne^  les  cultirateurs  et  les  ouvriers, 
saat  traités  à  tous  égards  bien  plas  favorablement  qu'ils  ne  l'étaient  II  y  a  près  d^un 
aède. 

1*  Od  f  oit ,  dans  les  Recherches  et  Considérations  sur  les  finances^  tome  ui,  page 
ao,  que  la  taille  imposée  dans  les  pays  d'élection  en  1683,  montait  à  35  millions,  le  marc 
f vgent  Un  Tjdaot  alors,  comme  !on  vient  de  l'observer,  28  livres  13  sols  8  deniers.  Le 
Matant  d^  taille  imposée  dans  les  mêmes  pays  d'élection,  en  1765,  est  de  46  millions  ; 
etdk  aurait  dA  être  portée  à  66,177,000  liv.  si  la  proportion  de  la  valeur  des  monnaies 
mit  été  conservée,  ce  qui  forme  en  faveur  des  habiunts  taillables  du  royaume  une  di- 
■wtioo  réelle  de  plus  de  20  millions. 

Bot  vrai  qu'en  1583,  la  capitation  n'était  pas  encore  établie,  et  que  les  taillables  paient 
il  ^  grande  partie  de  cette  imposition  ;  mais  il  faut  observer  que  le  recouvrement 
mierde  la  capitation,  imposée  en  1765  sur  tous  les  pays  d'élection,  est  de  26  millions, 
te  il  7  en  a  ao  moins  8  payés  par  les  villes  exemptes  de  tailles,  les  nobles,  les  privilé- 
pés,  les  secrétaires  dn  roi,  les  officiers  de  sa  maison,  les  trésoriers  de  France,  les  magls- 
mtifCtc.,  toutes  personnes  que  leur  naissance  ou  leurs  emplois  exemptent  de  taiUe.  Il 
résilte  évidemment  de  ce  calcul  que,  malgré  l'établissement  de  la  capitation,  les  tailla* 
Un,  c'est-à-dire,  les  habitants  de  la  campagne,  paient  réellement  en  1765  moins  de  tailles 
pe  leurs  prédécesseurs  n'en  payaient  en  1683. 

T  Les  cht>its  levés  sur  le  sel  ont  été  de  tout  temps  regardés  comme  une  imposition  ex- 
triaenent  onéreuse,  principalement  aux  habitants  de  la  campagne.  Mais  ce  changement 
toi  II  valeor  des  monnaies  a  procuré  à  cet  égard  un  soulagement  encore  plus  sensible 
4K  par  rapport  à  la  taille.  En  effet,  l'Ordonnance  de  1680  fixe  la  valeur  du  mhiot  de  sel 
*tada  dans  le  grenier  de  Paris,  à  41  liv.  Le  marc  d'argent  fin  valant  alors  28  liv.  13  sols, 
b  Bène  mesure  de  sel  ne  se  vend  en  1765,  malgré  toutes  les  augmentations  de  droits,  de 
ndpoar  livre,  etc.,  que  57  liv.  16  sols,  au  lieu  de  77  liv.  14  sols  que  le  peuple  serait 
flàfifé  de  la  payer,  si  sa  valeur  avait  été  augmentée  dans  la  proportion  de  celle  des  mon- 
Mio;  et  cette  différence  opèire  en  faveur  du  contribuable  une  diminution  réelle  d'un 
^«tsar  l'imposition.  Le  prix  du  sel  est  également  fixé  par  l'Ordonnance  de  I6H0,  dans 
ma  1rs  greniers,  soit  de  vente  volontaire,  soit  d'imposition  forcée ,  compris  dans  Téteu- 
^des  grandes  gabelles  ;  la  différence  du  prix  entre  les  greniers  est  très- peu  considé- 
nèie,  et  les  augmentations  successiTcs  qui  ont  eu  lieu  depuis  1680,  ont  été  les  mêmes 
tes  tous  les  greniers  des  grandes  gabelles,  d'où  il  résulte  que  toute  cette  partie  du 
nyaiBie  paie  effectivement  en  1765,  par  rapport  à  cette  nature  d'imposition,  un  quart 
MÎBs  qu'en  1680,  ce  qui  est  d'autant  plus  heureux,  que  cette  imposition  est  forcée  dans 
H  irand  nombre  de  greniers,  et  que  la  répartition  ne  s'en  fait  pas  toujours  avec  l'exac- 
tiiideetla  proportion  qui  seraient  à  désirer.  Le  peuple,  dont  l'imposition  est  à  cet  égard 
Maoée  d'un  quart,  a  été  en  état  d'augmenter  sa  consommation  de  sel.  En  effet,  les 
fcnonaes  instruites  de  la  distribution  qui  s'en  fait  dans  les  greniers,  [n'ignorent  pas 
fi'die  est  accrue  de  plus  d'un  tiers  depuis  1680,  ce  qui  a  réparé  avec  avantage  le  tort 
fM  le  roi  s'était  fait  à  lui-même  en  haussant  b  valeur  des  monnaies.  Le  prince  reçoit  pré- 
KBtenent,  au  moyen  de  l'accroissement  de  la  consommation,  plus  de  marcs  d'or  et  d'ar- 
gat  qu'en  1680,  et  chaque  contribuable  lui  en  fournit  une  plus  petite  quantité,  pour 
>*oîr  la  même  mesure  qui  lui  était  vendue,  en  1680,  un  quart  plus  cher  quil  ne  l'achète 
«qowd'hni. 

^  Les  droits  de  détail  sur  le  vin  et  sur  les  autres  besoins  qui  forment  la  principale 
pntiedela  ferme  des  aides,  tombent  entièrement  sur  le  petit  peuple,  que  la  médiocrité 
^ses  facultés  met  hors  d'état  de  faire  des  provisions,  et  qui  est  forcé  par  sa  pauvreté 
■tee,  de  payer  plus  que  les  riches,  parce  qu'il  est  obligé  d'aller  chercher  sa  boisson 
te  les  détaillants.  Les  droits  de  détail,  dans  les  villages  et  autres  lieux  non  sujets  aux 
Mu  d'entrée,  ont  été  fixés  par  l'Ordonnance  de  1680,  dans  la  généralité  de  Paris;  à  6  L 
^i>fn  muid  de  vin  vendu  à  Pot,  ce  qui  revenait  pour  lors  duis  la  proportion  actuelle 
^  U  monnaie  à  12 1.  15  s.;  cependant,  malgré  les  différentes  augmentations  de  droits,  les 
>*b  pour  livre ,  etc.,  ce  même  muid  de  vin  ne  paie  en  1765  que  9  1.  1  s.  6  d.,  ce  qui  fait 
«ttedinioutiôn  réelle  d'un  peu  plus  du  tiers  ;  il  est  arrivé  par  rapport  à  cette  imposition 
ce  qu'on  Tient  d'observer  sur  les  gabelles  ;  la  consommation  du  peuple  a  été  plus  grande 
^  proportion  de  la  diminution  du  droit,  et  toutes  les  nouvelles  plantations  de  vignes  le 
JJW'tat  incontestablement.  La  perte  que  le  roi  peut  avoir  éprouvée  sur  les  droits  de 
^il  par  le  haussement  des  monnaies,  n'a  pas  été  seulement  réparée  par  l'accroisse- 
■nt  de  la  consonunation,  mais  son  revenu  a  été  considérablement  augmenté  par  les 


70  DAVID  HUME. 

DOOTcaux  droits  imposés  sur  le  vin  et  sur  le  pied-fourehé  k  leur  entrée  dans  Paris  et  dans 
les  principales  villes  du  royaume.  En  effet,  par  la  même  Ordonnance  de  1680,  un  muidde 
Tin  entrant  par  eau  dans  la  Tille  de  Paris  a  été  assujetti  à  payer  18  Ut.  pour  tous  les 
droits  d'entrée,  ce  qui  revenait  à  34  liv.  3  sons  de  la  monnaie  actuelle  ;  on  est  obligé  en 
1765  de  payer  51  liv.  19  s.  pour  l'entrée  de  ce  même  muid  de  vin,  et  par  conséquent  plus 
de  moitié  en  sus  de  ce  qu'il  en  coûtait  en  1680.  Il  en  est  de  même  par  rapport  an  pied^ 
fourché  ;  tous  les  droits  d'entrée  sur  un  bœuf  entrant  dans  la  ville  de  Pari»,  ont  été  fixés 
par  rOrdonnance  de  1680  à  3  Ut.  4  s.,  ce  qui  reTeaait  pour  lors  à  6  Ut.  1  s.'de  la  monnaie 
actuelle;  ce  même  bœuf  paie  en  1765  15  liv.  8s.,  ce  qui  fait  une  augmentation  dn  dou- 
ble et  d'une  moitié  en*.sus;  mais  cette  augmentation  considérable,  qu'ont  produite  les  en* 
trées  de  Paris  dans  les  reTenus  du  roi,  ne  fait  aucun  préjudice  aux  habitants  de  la  cam- 
pagne ;  ils  ont  au  contraire  été  soulagés  par  une  diminution  réeUe  sur  les  sommes  qu'ib 
payaient  en  tailles  et  en  droits  d'aides  et  de  gabelles  ;  et  il  me  parait  démontré  que  Taug- 
mentation  de  la  valeur  des  monnaies  a  été  avantageuse  au  petit  peuple  du  royaume,  dont 
les  charges  ont  été  réellement  diminuées  depuis  1680. 

Le  revenu  du  roi  est  cependant  considérablement  augmenté  depuis  cette  époque  ;  il  y 
a  été  forcé  pour  subvenir  à  la  défense  de  son  royaume,  et  pour  s'acquitter  des  arrérages 
de  rentes  que  les  circonstances  l'ont  forcé  de  créer.  La  vente  exclusive  du  tabac,  les  nou- 
veaux droits  d'entrée  sur  les  objets  de  consommation  des  villes  et  principalement  de  Pa- 
ris, l'imposition  des  deux  vingtièmes,  forment  principalement  l'augmentation  des  reve- 
nus du  roi;  Mais,  I*  les  vingtièmes  ne  tombent  en  aucune  façon  sur  le  peuple  ;  ils  ne  sont 
payés  que  par  les  propriétaires  ;  la  perception  n'en  est  pas  arbitraire,  on  ne  paie  qu'à 
proportion  de  son  revenu,  et  la  partie  industrieuse  du  peuple,  les  cultivateurs,  les  ou- 
vriers n'en  ressentent  pas  le  fardeau.  2*  Le  tabac  n'est  pas  une  denrée  de  nécessité,  et  la 
consommation  en  est  absolument  volontaire;  le  petit  peuple  et  le^  habitants  de  la  campa- 
gne consomment  en  général  peu  de  tabac  ;  ce  sont  les  personnes  riches  et  aisées,  et  prin- 
cipalement  les  habitants  des  villes  qui  en  font  usage,  et  s'il  était  possible  de  distinguer, 
dans  les  bureaux  où  s'en  fait  la  distribution,  la  quantité  qui  s'en  consomme  dans  les  vil- 
les, de  celle  qui  est  enlevée  par  les  seuls  habitants  de  la  campagne,  on  aurait  la  preuve 
que  ceux  des  villes  achètent  plus  des  trois  quarts  de  la  totalité  du  tabac  que  vendent  les 
fermiers  généraux. 

Les  droits  d'entrée  dans  les  villes,  et  principalement  à  Paris,  ont  été  indispensablement 
nécessaires  pour  en  rendre  le  séjour  plus  dispendieux,. et  pour  retenir  les  cultivateurs  à 
la  campagne;  ce  sont  d'ailleurs  les  habitants  aisés  de  toutes  conditions  qui  remplissent 
les  villes;  il  est  juste  que  ce  soit  principalement  sur  eux  que  retombent  les  chargea 
de  l'état;  le  gouvernement  ne  pouvait  donc  adopter  de  forme  plus  équitable  que  ceUe 
qu'il  a  choisie  pour  établir  les  nouvelles  impositions  que  les  circonstances  ont  exigées 
depuis  1680.  Le  petit  peuple,  les  habitants  de  la  campagne  n'y  sont  pas  assujettis;  Us  ont 
au  contraire  profité  du  haussement  de  la  valeur  des  monnaies,  et  malgré  l'augmentation 
de  la  masse  des  impôts  et  l'accroissement  des  revenus  du  roi,  ils  sont  réellement  moins 
chargés  d'impo.<i lions  qu'ils  ne  Tétaient  en  1680;  les  propriétaires,  les  personnes  riches, 
senties  seols  qui  supportent  le  poids  des  nouveaux  impôts,  et  il  en  résulte  une  nouvelle 
source  de  circulation,  qui  donne,  à  la  partie  industrieuse  et  laborieuse  de  la  nation,  de 
nouvelles  facilités  pour  subsister  et  se  procurer  les  nécessités  et  les  commodités  de  la 
vie. 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  7i 


VI. 
ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC. 


les  peuples  de  l'antiquité,  plus  sages  et  plus  prudents  que  les  modèr- 
es, profitaient  des  temps  de  paix  et  de  tranquillité  pour  former  le  tré- 
sor public,  et  le  remplir  des  sommes  dont  ils  prévoyaient  avoir  besoin  un 
jour,  soit  pour  attaquer  leurs  ennemis,  soit  pour  se  défendre  contre  leu^s 
invasions^  ils  ne  connaissaient  pas  la  ressource  des  impôts  extraordinai- 
res,et  n^avaient  pas  même  l'idée  des  emprunts  publics,  dont  les  nations 
de  TEorope  font  un  usage  si  fréquent.  L'bistoire  ancienne  fait  mention 
<lc5 sommes  immenses  amassées  par  les  Athéniens,  les  Ptolémées  et  les 
i&tres  successeurs  d'Alexandre  ;  et  les  Lacédémoniens  eux-mêmes,  ce 
peaple  si  renommé  par  sa  pauvreté  et  sa  frugalité,  possédait,  au  rap- 
P^  de  Platon  %  un  trésor  public  où  l'Etat  pouvait  prendre  des  som- 
M  considérables  dans  les  temps  de  nécessité  et  de  calamité.  Arrien  ^  et 
PhtUrque^  font  le  détail  des  richesses  immenses  dont  Alexandre  devint 
Possesseur  par  la  conquête  de  Suze  et  d'Ecbatane,  et  dont  une  parlie 
«ait  été  mis^  en  réserve  dès  le  temps  de  Cyrus.  U  faut  igporer  entiè  • 
'cnent  l'histoire  grecque,  pour  n'avoir  pas  entendu  parler  des  trés<H*s  de 
Philippe  et  de  Persée,  rois  de  Macédoine  ;  et  l'Histoire-Sainte  nous  in- 
iW  également  de  ceux  d'Ezécbias  et  de  quelques  autres  rois  des  Juifs, 
1^  andennes  républiques  des  Gaules  possédaient  aussi  un  trésor  pu- 
Uc\  et  le  peuple  romain  avait  des  oflBciers  préposés  à  sa  conservation. 
|j>fiû,  les  empereurs  les  plus  sages,  tels  qu'Auguste,  fibère,  Vespasien, 
S^àt,  etc. ,  mirent  en  réserve  des  sommes  considérables  pour  s'en  servir 
^  le  besoin ,  et  dans  le  cas  de  quelque  circonstance  imprévue.  Les 
P^  modernes,  au  contraire,  s'accordent  tous  à  engager  les  revenu^ 
P^Ucs;ils  ne  doutent  pas  que  leur  postérité  ne  jouisse  d'une  paix 


•Aidb.1.—  î  ub.  m. 

^'«  vite  Alex.  \\  ^  BV>Qtar  cet  trésors  k  80,000  UlepU,  ou  enyiroa  U  inillio»»  «ter 
*!•  Qninte-Curçe^  liy.  ▼,  ch.  2*  dit  qu*Alcxandre  trouva  à  Suze  plus  de  jO,000  ta 


7Î  DAVID  HUME. 

inaltérable,  qu'elle  ne  soit  assez  heureuse  et  assez  riehe  pour  acquit- 
ter les  dettes  contractées  par  la  génération  précédente  ;  et,  comme  ils 
ont  devant  les  yeux  Texemple  que  leurs  pères  leur  ont  transmis ,  ils 
ont  une  confiance  égale  dans  leurs  descendants,  qui|,  plutôt  par  néces- 
sité que  par  choix ,  sont  forcés  à  leur  tour  de  se  reposer  également 
sur  la  foi  d'une  nouvelle  génération.  Quoique  quelques  nations  aient 
été  assez  heureuses  et  assez  économes  pour  acquitter  durant  la  paix  les 
dettes  contractées  pendant  la  guerre,  il  n'en  serait  pas  moins  dérai- 
sonnable de  préférer  l'usage  des  peuples  modernes  à  celui  de  l'anti- 
quité. Les  anciens  étaient  sans  contredit  plus  prudents. 

Les  écrivains  qui  ont  voulu  justifier  les  peuples  modernes ,  préten- 
dent qu'on  ne  doit  pas  appliquer  à  l'administration  politique  des 
maximes  d'économie,  dont  la  vérité  n'est  incontestable  que  par  rapport 
à  la  conduite  que  doivent  tenir  les  particuliers  dans  la  régie  de  leurs 
affaires  ;  et  que  les  richesses  d'un  citoyen ,  quelque  grandes  qu'on  les 
suppose,  ne  peuvent  jamais  être  mises  en  comparaison  avec  celles  des 
États.  Je  soutiens,  au  contraire ,  que  cette  différence  n'est  pas  assez 
grande  pour  qu'on  puisse  adopter  des  maximes  si  opposées  dans  leur 
administration.  Si  les  richesses  des  États  sont  incomparablement  plus 
grandes,  leurs  dépenses  nécessaires  y  sont  proportionnées,  leurs  ressour- 
ces quelque  nombreuses  qu'elles  puissent  être  ont  des  bornes  ;  et  comme 
la  durée  de  leur  existence  ne  peut  être  comparée  à  celle  d'un  parti- 
culier, et  même  d'une  famille ,  ceux  qui  sont  à  la  tète  du  gouvernement 
ne  doivent  adopter  que  des  principes  grands,  durables,  nobles  et  pro- 
pres à  maintenir  la  puissance  publique  durant  une  longue  suite  de  siè- 
cles. Les  hommes  sont  forcés  quelquefois  par  l'enchaînement  d'événe- 
ments singuliers,  et  par  une  espèce  de  fatalité,  à  s'abandonner  à  la 
fortune  et  au  hasard;  mais  tout  homme  qui,  dès  les  premières  années 
de  sa  vie,  s'est  conduit  sans  prudence  et  sans  réflexion,  et  qui  n'a  eu 
que  le  hasard  pour  guide  de  ses  actions,  ne  peut  s'en  prendre  qu'à  lui- 
même  de  ses  malheurs ,  et  n'en  peut  accuser  que  sa  propre  imprudence. 
Je  conviens  que  les  trésors  publics  peuvent  être  quelquefois  nuisibles 
aux  États,  parce  qu'ils  donnent  aux  souverains  et  à  leurs  ministres  des 
facilités  pour  entreprendre  des  expéditions  imprudentes  et  qu'ils  peu- 
vent leur  faire  négliger  la  discipline  militaire ,  par  trop  de  confiance 
dans  leurs  richesses;  mais  les  dangers  résultant  de  l'aUénation  des  re- 
venus publics,  sont  encore  plus  certains  et  plus  inévitables.  La  pauvre- 
té ,  l'impuissance  et  l'assujettissement  è  des  puissances  étrangères  en 
seront  la  conséquence  nécessaire  et  infaillible. 

La  guerre  est  accompagnée  chez  les  modernes  de  tous  les  genres  de 
destruction,  perte  d'hommes,  augmentation  d'impôts,  diminution  de 
commerce,  dissipation  d'argent,  pillage  sur  terre  et  sur  mer.  Dans  l'an- 
tiquité, au  contraire,  comme  les  dépenses  militaires  étaient  prises  sur  le 
trésor  public,  la  guerre  rendait  les  espèces  d'or  et  d'argent  plus  com- 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  73 

Bsnes.  L'industrie  en  était  encouragée,  et  Taugmentation  des  richesses 
ôrcolantes  était  une  espèce  de  dédommagement  des  malheurs  qui  en 
fioat  la  suite  inévitable.  Des  gens  d'esprit  ont  cependant  soutenu  de  nos 
jours  que  les  dettes  publiques ,  en  ne  les  considérant  qu'en  elles-mé- 
■es ,  et  indépendamment  de  la  nécessité  qui  les  avait  fait  contracter , 
étaient  avantageuses  aux  États,  et  que,  même  en  temps  de  paix,  la  créa- 
tàofa  des  rentes  et  des  impôts  pour  les  acquitter ,  était  le  moyen  le  plus 
sàr  d'augmenter  le  commerce  et  les  richesses  des  nations.  Des  princi- 
pes aussi  déraisonnables  et  aussi  absurdes  ne  devaient  être  mis  que 
du»  la  dasse  des. éloges  de  la  folie  et  de  la  fièvre,  ainsi  que  des  pané- 
grriques  de  Busiris  et  de  Néron,  ou  autres  jeux  d'esprit  composés  par 
des  auteurs  qui  ont  voulu  amuser  leurs  contemporains;  mais,  contre 
feNrte  vraisemblance ,  ils  ont  été  adoptés  et  soutenus  par  un  de  nos  plus 
pmds  ministres ,  et  par  un  parti  tout  entier.  I^es  écrits  publiés  pour 
notenir  un  paradoxe ,  qui  n'était  pas  même  spécieux ,  ne  pouvaient 
ans  doate  régler  la  conduite  d'un  homme  aussi  sensé  que  mylord  Or- 
iord  ;  mais  ils  ont  servi  du  moins  à  lui  conserver  des  partisans  et  à  jeter 
de  l'incertitude  dans  l'esprit  de  la  nation. 

Je  vais  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur  les  différents  effets  des  dettes 
publiques ,  tant  par  rapport  à  l'administration  intérieure  d'un  État , 
que  par  rapport  aux  affaires  étrangères,  et  leur  influence  sur  le  commer- 
ce, rindustrie,  la  guerre  et  les  négociations. 

Les  écrivains  politiques  parlent  fréquemment  de  la  circulation ,  et 
cette  expression  a  été  adoptée  par  les  auteurs  français  '  :  ce  mot  est  selon 
fox  la  pierre  de  touche  de  toute  administration  politique ,  et  ils  le  re- 
girda[it  comme  une  explication  claire  et  le  point  décisif  de  tous  leurs 
nâsonnements.  J'ai^oue  que  je  n'ai  pu  jusqu'à  présent  découvrir  la  si- 
gnification de  cette  expression  en  matière  d'impôts  et  d'emprunts  pu- 
blics ,  quoique  je  n'aie  cessé  de  la  chercher  depuis  que  j'ai  commencé 
à  réfléchir.  Je  ne  puis  concevoir,  en  effet,  l'avantage  que  peut  procurer 
à  une  nation  le  passage  continuel  de  l'argent  d'une  main  dans  une  autre  ; 
et  il  m'est  impossible  de  comparer  la  circulation  des  denrées  et  des  mar- 
chandises avec  celle  des  billets  de  l'échiquier  et  des  actions  de  la  compa- 
gnie des  Indes.  L'industrie  est  sans  doute  animée  lorsque  le  négociant  en- 
lève les  marchandises  du  manufacturier  aussitôt  qu'elles  sont  fabriquées  ; 
lorsque  le  détailleur  s'en  fournit  sur-le-champ  chez  le  négociant,  et  lorsque 
le  consommateur  les  achète  promptement  du  détaillant;  ces  différents 
achats  réciproques,  prompts  et  multipliés,  encouragent  le  manufactu- 
rier, le  négociant  et  le  détailleur,  à  acheter  et  à  fabriquer  une  plus 
graiMle  quantité  de  marchandises ,  et  à  en  perfectionner  la  qualité.  Je 
qn'une  circulation  de  cette  espèce  ne  peut  être  arrêtée  sans  danger  ; 


*  roy.  leidifféreoU  écrits  publiés  en  France  par  MM.  Law,  Melon  et  Dutot. 


74  DAVID  HUME. 

que  dès  qu'elle  cesse ,  toutes  les  mains  industrieuses  de  TÉtat  sont  en- 
gourdies et  ne  produisent  plus  ce  qui  est  utile  aux  citoy^os  ;  mais  la  ga- 
lerie du  Change  ne  fournit  aucune  espèce  de  productions  et  ne  donne 
lieu  qu'à  la  consommation  du  café,  des  plumes^  de  Tencre  et  du  papier. 
Le  Change,  et  tous  ceux  qui  le  fréquentent,  pourraient  ^re  ensevelis 
sous  les  eaux  de  la  mer,  sans  qu'on  s'aperçût  d'aucune  perte  et  d'au- 
cune diminution  dans  le  commerce ,  ni  dans  la  production  de  quelque 
eq>èce  de  marchandises  ou  de  denrées  que  ce  puisse  être. 

Quoique  le  mot  circulation  n'ait  jamais  été  expliqué  par  ceux  qui 
insistent  le  plus  sur  les  avantages  qui  en  résultent ,  il  faut  convenir  ce- 
pendant que  les  dettes  nationales  présentent  une  apparence  d'utilité.  Le 
mal  est  dans  ce  monde  toujours  accompagné  de  quelque  bien  ;  et  c'est  oe 
que  je  me  propose  d'expliquer,  pour  qu'on  puisse  en  juger  d'une  ma- 
nière sûre  et  certaine. 

Les  effets  publics  sont  devenus  parmi  nous  une  espèce  de  monnaie  et 
sont  reçus  dans  les  paiements  à  un  prix  courant,  comme  l'or  et  l'argent. 
lies  dépenses  nécessaires  pour  toute  entreprise  utile  et  avantageuse , 
n'empêchent  pas  qu'il  ne  se  trouve  assez  de  bras  pour  y  travailler,  et  tout 
négociant  ricbe  peut  se  livrer  au  commerce  le  plus  étendu,  parce  qu'il 
a  des  fonds  suflSsants  pour  faire  face  aux  «igagements  qu'il  est  obligé 
de  contracter.  Les  billets  de  banque,  les  actions  des  Indes,  et  tous  les 
autres  papiers  publics,  dispensent  les  négociants  de  conserver  en  nature 
et  dans  leurs  coffres  de  grosses  sommes  d'argent  ;  ces  effets  leur  en  tien- 
nent lieu ,  parce  qu'un  quart  d'heure  leur  su£St  pour  les  vendre  et  en 
recevoir  la  valeur  en  argent  comptant,  ou  pour  les  engager  à  un  ban- 
quier. D'ailleurs  ces  effets,  qui  donnent  au  propriétaire  un  revenu  an- 
nuel, ne  sont  pas  infructueux  au  négociant,  tant  qu'ils  restent  dans  son 
portefeuille  ;  en  un  mot,  nos  dettes  nationales  fournissent  aux  commer- 
çants une  espèce  de  monnaie  qui  se  multiplie  continuellement  entre 
leurs  mains,  et  leur  donne  un  gain  certain,  indépendant  de  celui  de  leur 
conmierce. 

U  se  trouve  en  Angleterre ,  ainsi  que  dans  tous  les  États  commerçants, 
etdébiteurs  de  rentes  et  d'effets  portant  intérêt,  une  classe  d'hommes  dont 
la  fortune  est  partagée  en  fonds  de  commerce  et  en  rentes.  Ces  citoy^is, 
moitié  commerçants  et  moitié  rentiers,  ne  font  qu'un  commerce  peu  éten- 
du,  et  se  contentent  de  profits  médiocres,  parce  que  le  commerce  n'est 
pas  leur  seule  et  principale  ressource,  et  qu'ils  en  ont  une  plus  assurée, 
pour  eux  et  leur  famille,  dans  les  revenus  publics.  Si  l'État  n'étaft  pas 
débiteur  d'effets  portant  intérêt,  les  riches  négociants  ne  pourraient  réa- 
liser et  mettre  leur  fortune  à  l'abri  de  tout  danger,  qu'en  achetant  des 
terres ,  et  les  terres  ne  peuvent  jamais  leur  être  aussi  avantageuses  que 
les  fonds  publics.  En  effet,  toute  propriété  de  terres  exige  des  soins  et 
des  voyages,  et  partage  le  temps  et  l'attention  d'un  négociant.  Il  lui  est 
impos^le ,  dans  le  cas  d'une  spéculation  avantageuse,  ou  d'un  malheur 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  75 

imprévu,  de  convertir  des  fonds  de  terre  en  ai^^t^  avee  la  même  fa- 
cilité que  les  papiers  portant  intérêt,  dont  l'État  est  dâ>iteur.  D'ail- 
leurs,  la  possession  des  teires  change  bientôt  le  citoyen  en  campagnard, 
tant  par  les  plaisirs  simples  et  tranquilles  qu'elle  lui  procure,  que  par 
l'autorité  qu'eUe  lui  donne  sur  les  cultivateurs.  Il  y  a  donc  tout  lieu  de 
penser  que  les  États  débiteurs  de  fonds  publics  renfermeront  toujours 
plus  de  riches  négociants  que  les  autres,  et  que  les  pères  de  famille , 
enrichis  par  le  commerce,  y  seront  moins  exposés  au  désir  de  quitter 
cette  profession.  Il  faut  avouer,  en  effet ,  que  le  commerce  peut  dans 
ce  cas  devenir  plus  florissant,  par  la  diminution  des  profits,  la  promp- 
titude de  la  circulation,  et  l'encouragement  de  l'industrie  \ 

Je  viens  d'exposer  tous  les  avantages  que  les  dettes  publiques  peu- 
vent procurer  au  commerce  et  à  une  nation;  mais  si  on  les  compare 
aux  inconvénients  qui  en  sont  inséparables  dans  l'administration  inté- 
rieure de  l'État,  il  n'y  aura  plus  de  comparaison  entre  le  bien  et  le  mal 
qui  en  résultent. 

P  n  est  certain  que  les  sommes  immenses,  levées  dans  les  |m)vinces 
pour  payer  les  arrérages  des  rentes  nationales,  attirent  dans  la  capitale 
une  grande  affluence  d'Iiabitants  et  de  richesses  ;  et  je  ne  doute  pas  que 
les  grands  avantages  des  négociants  de  Londres,  sur  ceux  des  autres 
parties  du  royaume,  n'y  contribuent  beaucoup.  Il  est  peut-être  de  l'in- 
térêt public  que  la  ville  de  Londres  perde  quelques-uns  des  avantages 
qui  ont  contribué  à  un  agrandissement,  qui  parait  s'accroître  tous  les 
jours,  et  dont  on  peut  craindre  les  conséquences.  La  ville  de  Londres  est 
à  la  vérité  si  heureusement  située ,  que  son  excessive  grandeur  a  moins 
d'inconvénient  qu'il  n'en  pouri*ait  résulter  d'une  plus  petite  capitale  dans 
un  plus  grand  royaume;  je  conviens  aussi  qu'il  y  a  plus  de  différence 
eaite  la  valeur  des  denrées  et  des  nécessités  de  la  vie,  achetées  à  Paris 
ou  en  Languedoc,  qu'il  n'y  en  a  entre  leur  prix  à  Londres  et  dans  le 
Yorkdiire,  et  que  la  proportion  y  est  mieux  observée.  Je  ne  puis  cependant 
m'empècher  de  soutenir  que  la  têle  n'a  pas  de  proportion  avec  le  corps. 

2*  Les  fonds  publics  sont  une  sorte  de  papier  de  crédit ,  et  ont  par 
conséquent  tous  les  inconvénients  de  cette  espèce  de  monnaie;  ils  écar* 
tent  l'or  et  l'argent  des  principales  branches  du  commerce,  bornent  les 
eq)èces  à  la  circulation  commune,  et  augmentent  la  valeur  de  la  main* 
d'ceuvre  et  des  denrées. 

y  Les  impôts  établis  pour  payerxles  arrérages  des  dettes  nationales 


*  robseirerai  à  ce  sujet,  sans  interrompre  le  fil  du  discours ,  que  la  multiplicité  de 
•os  dettes  publiques  contribue  à  baisser  rintërèt  de  l'argent,  dont  le  GouTemement  doit 
diminQer  le  taux  h  mesure  que  le  nombre  des  préteurs  devient  plus  grand.  Ce  raison- 
nement est  contraire  à  la  première  apparence  et  à  Topinion  commune,  mais  il  est  fondé 
'or  llniuence  des  profits  dn  commerce  sur  le  prix  de  l'intérêt. 

{Note  de  V Auteur,) 


76  DAVID  HUME 

découragent  Tindustrie,  augmentent  le  prix  de  la  main-d'œuvre,  et  ré- 
duisent les  pauvres  à  la  mendicité. 

4®  Gomme  les  étrangers  font  partie  des  créanciers  de  TÉtat,  ils  nous 
rendent  en  quelque  façon  leurs  tributaires  ;  et  il  pourrait  arriver  des 
circonstances  où  ils  nous  enlèveraient  notre  peuple  et  notre  industrie. 

5^  La  plus  grande  partie  des  fonds  publics  sont  entre  les  mains  de 
citoyens  oisife,  qui  ne  vivent  que  de  leur  revenu  ;  ils  deviennent  par 
conséquent  la  récompense  de  la  paresse  et  de  l'oisiveté. 

Tout  lecteur  dépourvu  de  préjugés  conviendra  sans  doute,  à  la  vue  du 
tableau  que  je  viens  de  lui  présenter,  que  les  dettes  nationales  font  un 
préjudice  réel  au  commerce  et  à  l'industrie  ;  mais  ce  préjudice  est  encore 
bien  inférieur  à  celui  qu'en  ressent  l'État,  considéré  comme  corps  poli- 
tique, et  existant  dans  la  société  des  nations,  avec  lesquelles  il  doit  trai- 
ter, tant  en  guerre  qu'œ  paix.  Le  mal  est,  sous  ce  point  de  vue,  pur  et 
sans  mélange  de  bien  ;  aucun  avantage  ne  peut  dédommager  des  inconvé- 
nients, et  ce  mal  est  de  sa  nature  le  plus  important  de  tous. 

Il  n'est  pas  douteux  que,  dans  tout  État  débiteur  de  sommes  considéra- 
bles et  empruntées  à  intérêt,  ce  sont  les  sujets  eux-mêmes  qui  en  sont 
les  principaux  créanciers,  et  que  le  surplus  de  la  nation  renferme  les  dé- 
biteurs, n  est  également  vrai  que  la  partie  débitrice  s'acquitte  envers  la 
partie  créancière,  en  se  privant  annuellement  d'une  portion  de  son  reve- 
nu, qui  passe  entre  les  mains  des  rentiers.  De  ces  deux  propositions, 
évidentes  par  elles-mêmes,  on  en  conclut  communément  que  les  dettes 
d'un  État  ne  peuvent  jamais  contribuer  à  sa  faiblesse  dans  l'ordre  politi- 
que ;  que  tout  leur  effet  est  de  transporter  l'argent  de  la  main  droite  dans 
la  main  gauche  ;  ce  qui  n'augmente  et  ne  diminue  la  richesse  de  person- 
ne. Ces  raisonnements  et  ces  spécieuses  comparaisons  ne  peuvent  être 
adoptées  que  par  ceux  qui  jugent  sans  réflexions  et  sans  principes.  Je 
pourrais  leur  soutenir,  en  employant  le  même  raisonnement  et  la  même 
comparaison,  qu'un  souverain  peut  exiger  de  ses  sujets  les  impôts  les 
plus  excessifs,  sans  crainte  de  les  ruiner,  et  que  l'État  sera  toujours  éga- 
lement riche  et  puissant.  Cette  proposition  serait  absurde  et  extravagante, 
parce  qu'il  est  nécessaire,  dans  toute  société,  de  garder  des  proportions 
entre  la  partie  industrieuse  et  la  partie  oisive;  mais  cette  proportion  si 
essentielle  à  la  conservation  du  corps  politique  ne  subsistera  plus,  lors- 
que tous  les  impôts  existant  actuellement,  se  trouvant  aliénés  et  bypo- 
th^és  aux  créanciers  de  l'État,  le  Gouvem^nent  sera  obligé  alors  pour 
la  défense  commune  d'en  établir  de  nouveaux,  ou  d'augmenter  les  an- 
ciens; et  la  masse  en  sera  si  considérable  et  si  excessive,  qu'elle  entraî- 
nera la  ruine  et  la  destruction  de  la  nation. 

Tous  les  peuples  ont  des  impôts,  dont  la  perception  est  facile  et  est 
analogue  aux  mœurs  et  aux  usages  des  habitants,  et  ils  sont  levés  com- 
munément sur  les  denrées  dont  la  consommation  est  le  plus  ordinaire  ; 
les  droits  d'excisé  établis  sur  le  malt  et  sur  la  bière  produisent  au  Gou- 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  77 

T^nem^it  d'Angleterre  un  revenu  considérable,  parce  que  Topération 
dn  brassage  est  difficile,  et  ne  peut  être  secrète,  et  que  la  consommation 
de  la  bière  n'est  pas  d'une  nécessité  assez  absolue  pour  que  le  petit 
peuple  soit  vexé  par  l'augmentation  de  sa  valeur.  Si  les  créanciers  de 
l'État  absorbaient  le  produit  entier  de  ces  droits,  et  s'ils  étaient  unique- 
ment affectés  au  paiement  des  dettes  nationales,  il  serait  indispensable 
d'établir  une  nouvelle  imposition  ;  mais  il  est  aisé  de  prévoir  les  difficul- 
tés que  le  peuple  y  opposerait  ;  les  rigueurs  qu'on  serait  obligé  de  met- 
tre en  usage  pour  le  contraindre  au  paiement,  et  le  désespoir  auquel  il 
serait  réduit. 

Tout  le  monde  convient  que  les  droits  établis  sur  les  propriétés  sont 
d'an  recouvrement  difficile,  et  qu'ils  sont  levés  avec  moins  d'égalité  et 
de  proportion,  que  ceux  qui  sont  imposés  sur  les  consommations.  Ce  se- 
rait donc  un  grand  malheur  pour  la  nation,  si ,  après  avoir  porté  ces 
derniers  au  plus  haut  degré  où  ils  puissent  monter,  on  était  obligé  d'a- 
voir recours  aux  impôts  dont  l'établissement  et  la  perception  aggravent 
encore  la  charge  des  contribuables.  Dans  cette  supposition,  les  propriétai- 
res des  terres  ne  seraient  plus  que  les  intendants  et  les  fermiers  du  public. 
Et  il  serait  fort  à  craindre  que  dans  ce  cas  ils  ne  missent  en  usage  tous 
les  tours  d'adresse  que  c^  sortes  de  gens  savent  employer  pour  tromper 
leurs  maîtres,  et  que  la  société  ne  fût  remplie  de  trouble  et  de  confusion. 
Est-il  possible  d'assurer  encore  à  la  vue  de  tous  ces  maux  qu'une  nation 
peut,  sans  inconvénients ,  ne  mettre  aucunes  bornes  à  ses  dettes,  et  que 
l'Angleterre  conserverait  toute  sa  force  et  toute  sa  puissance  politique, 
dans  le  cas  même  oii  elle  ajouterait,  aux  différentes  espèces  d'impositions 
déjà  établies,  une  nouvelle  taxe  de  12  à  15  schellings  par  livre  sur  tous 
les  revenus  des  terres?  Ce  ne  serait  plus  le  simple  transport  de  l'argent 
d'une  main  dans  une  autre  ;  tous  les  états  seraient  confondus,  la  ruine  et 
la  désolation  seraient  générales,  et  la  nation  entière  serait  bouleversée. 

Les  théologiens  reprochent  aux  hommes  leur  indifférence  sur  lobser- 
vation  de  préceptes  dont  ils  connaissent  cependant  toute  Timportance 
et  toute  la  nécessité.  Les  politiques  sont  dans  le  même  cas  que  les  théo- 
logiens par  rapport  aux  dettes  publiques.  Les  propriétaires  des  rentes 
n'ignorent  pas  que  les  ministres  actuels  ou  leurs  successeurs  n'auront 
jamais  un  système  d'économie  assez  sévère  et  assez  suivi  pour  amortir  la 
plus  grande  partie  de  nos  dettes  ;  et  que  les  afiahres  de  l'Europe  ne  leur 
donneront  jamais  le  temps  de  pouvoir  exécuter  leur  projet  \  Cette  in- 


■  Dans  les  temps  de  paix  et  de  tranquillité ,  les  seuls  où  il  soit  possible  d'amortir  les 
dettes  par  des  remboursements,  les  rentiers  ne  consentent  pas  à  recevoir  des  fractions  de 
c^Mtanx  dont  ils  sont  embarrassés  de  faire  emploi,  et  les  propriétaires  des  terres  s'oppo- 
sent il  la  continuation  des  impôts  nécessaires  pour  les  remboursements.  Le  Ministre  ?ou- 
dra-t-il  sulfre  un  plan  désagréable  à  tout  le  monde,  qui  n'aura  l'approbation  que  d'une 
postérité  quil  ne  verra  jamais,  et  d'un  très-petit  nombre  Ue  contemporains  raisonnables, 
bors  d'état  de  lui  procurer  le  suffrage  du  plus  petit  bourg  du  royaume  ?  11  n^est  pas 


78  DiLVIO  HUME. 

différeBoe  sur  un  éyéneMent  qai  intéresse  notre  fortxine,  serait  moins 
extraordinaire,  si  nous  étions  tous  l>ons  dirétiens ,  eotièrconent  résignés 
aux  ordres  de  la  Providence,  et  détachés  des  biens  de  ce  monde  :  les 
rentiers  le  préToient,  et  y  paraissent  résignés;  mais  ce  switiment,  qui  a 
Tai^parence  du  plus  grand  désintéressement,  n'est  fondé  que  sur  une  lon- 
gue habitude  de  jouir  du  moment  présait,  et  sur  Tespéranoe  qu'il  n'y 
aura  que  la  postérité  de  malheureuse.  Us  ont  prévu,  dès  le  premi^  em- 
prunt ,  que  les  dettes  publiques  seraient  portées  au  point  où  elles  sont 
présentement,  et  ils  ne  peuvent  se  dissimuler  quelle  en  sera  la  consé- 
quence. Il  faut,  en  effet,  ou  que  la  nation  détruise  le  crédit  public,  ou 
que  le  crédit  public  détruise  la  nation.  Il  est  impossible  que  l'un  de  ces 
deux  événements  n'arrive,  et  on  en  sera  convaincu  toutes  les  fois  qu'on 
réfléchira  attentivement  aux  dettes  énormes  que  l'Angleterre  a  con- 
tractées, et  au  peu  de  précautions  qui  ont  été  prises  pour  les  éteindre. 
Le  plan  proposé  il  y  a  trente  ans  par  M.  Hutdieson,  citoyen  très-estima- 
ble, pour  amortir  toutes  nos  dettes,  fut  approuvé  par  quelques  personnes 
de  bon  sens  ;  mais  fut  trouvé  par  le  plus  grand  nombre  impraticable  dans 
l'exécuticn.  M.  Hutcheson"  prétendait  que  lepublic  n'était  pas  débiteur 
de  la  dette  nationale,  que  chaque  particulier  en  devait  une  part  propor- 
tionnelle, et  qu'il  la  payait  réellement  au  moyen  des  impôts  auxquels  il 
était  assujetti  ;  en  sorte  que  la  somme  payée  par  chaque  citoyen  dans  la 
contribution  des  charges  publiques,  ne  pouvait  être  regardée  que  comme 
sa  part  proportionnelle  dans  les  intérêts  dus  aux  créanciers,  et  dans  les 
frais  de  recouvrement.  Il  concluait  de  ce  raisonnement  qu'il  était  possible 
de  rembourser  toutes  les  dettes  de  l'État  par  une  contribution  écpiitable, 
et  proportionnée  à  la  valeur  de  toutes  les  propriétés,  et  de  libérer  eii 
même  temps,  par  un  remboursement  général,  les  fonds  de  terre  et  les  re- 
venus publics.  L'auteur  de  ce  projet  ne  faisait  pas  attention  que  les  ou- 
vriers et  les  pauvres,  hors  d'état  d'acquitter  en  un  seul  paiement  la  part 
dont  ils  sont  débiteurs  dans  les  dettes  publiques,  en  paient  cependant  la 
plus  grande  partie  par  leur  consommation  ;  d'ailleurs,  les  commerçants 
et  les  propriétaires  d'ai^nt  ont  toutes  sortes  de  facilités  pour  déguiser  ou 
cacher  le  véritable  état  de  leur  fortune,  et  les  propriétaires  des  biais- 
fonds,  soit  en  terres,  soit  en  maisons,  étant  obligés  de  payer  pour  tout 
le  reste  de  la  nation ,  s'élèveraient  avec  lapins  grande  force  contre  une 
injustice  et  une  oppression  dont  il  n'y  a  jamais  eu  d'exemple.  On  n'a  pas 
tenté  de  mettre  ce  projet  à  exécution,  mais  il  est  très-vraisemblable  que, 
lorsque  les  dettes  nationales  seront  parvenues  à  leur  dernier  période  , 


vraésembl^ble  que  doos  ayons  jamais  cm  ministre  ai  mauvais  politique  ;  il  ne  s'en  est 
pas  encore  trouvé  jusqu'à  présent,  et  leur  habileté  a  été  jusque  là.  (  Hoie  de  V Auteur.) 
*  Hntcheson  (Archibald)  a  publié,  en  1721  :  K  Coiftetion  of  treatises  relating  io  tke  na- 
tional Debis  and  Funds  ;  to  wick  is  added  a  coUectton  of  treatises  relating  to  the  South 
Sea stock  and  scheme,  etc.,  London,  i  ?.  in-f*.  (E.  D.  ) 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  n 

qM  kar  BUffisè  sera  devenue  destractiye  de  toute  espèce  d'industrie,  les 
firiseurs  de{Mnojets  se  feront  alors  écouter,  que  le  Gouvemomeut  eflrayé 
adoptera  alors  leœns  vîsioBsdiimériques,  et  que^  eomme  le  crédit  public 
oMUBeBcera  pout  tos  à  chanceler,  le  moindre  mouTement  sera  suffisant 
pour  le  dâruk«)  ainsi  qu'il  est  arrivé  en  France  en  1720.  Je  crois  en 
ce  cas  pouvoir  comparer  sa  chute  à  la  nu»!  du  malade  qui  pârit  par 
FeffBt  même  du  remède  que  lui  donne  lemédecm'. 

U  est  frfus  vraisemblable  que  tes  guerres,  les  défaites,  ks  malheurs, 
les  calamités  publiques  et  peut-être  même  les  conquêtes  et  les  victoires, 
seront  la  cause  nécessaire  de  la  chute  du  crédit  public,  et  forceront  les 
souverûiffi  et  les  administrateurs  des  États  à  manquer  à  la  foi  nationale. 
J'avoue  que,  lorsque  je  vois  les  rois  et  les  États  se  combattre  et  se  dispu- 
ter au  milieu  de  leurs  dettes  et  de  leurs  engagements,  j'imagine  voir 
o»e  partie  de  quilles  dans  la  boutique  d'un  marchand  de  porcelaine  ; 
est-il  possible  d'espérer  que  les  souverains  épargneront  une  espèce  de 
propriété,  si  onéreuse  à  eux-mêmes  et  au  public,  lorsqu'ils  ont  si  peu 
d^égards  pour  la  vie  et  les  fonds  de  terre  de  leurs  sujets,  dont  l'utilité  e&t 
si  grande  pour  eux  et  pour  le  public?  Il  viendra  un  moment  où  la  guerre 
forçant  à  de  nouveaux  emprunts,  personne  ne  voudra  prêter  à  l'État  un 
argent  dont  le  remboursement  lui  paraîtra  trop  incertain,  mais  dont 
l'avance  peut  être  indispensable  pour  faire  la  campagne.  Si  dans  le  même 
t^npfi  la  nation  est  menacée  d'une  invasion,  ou  si  le  nombre  des  mécon- 
tents est  assez  grand  pour  lui  faire  appréhender  une  révolte  dans  l'in- 
térieur  du  royaume,  le  Gouvernement  se  trouvera  alors  dans  l'impuis- 
sance totale  de  payer  les  troupes,  de  faire  les  provisions  de  vivres  et  de 
fourrages,  de  réparer  les  vaisseaux  et  même  de  contracter  des  alliances 
avec  les  étrangers.  Le  souverain  et  ses  ministres  ne  peuvent  balancer  en 
pareil  cas.  La  conservation  de  soi-même  est  un  droit  que  les  particuliers 
ne  peuvent  perdre  ;  à  plus  forte  raison  les  sociétés,  et  nos  ministres  seraient 
plus  imprudents  que  ceux  qui  les  premiers  ont  prêté  à  l'État  ;  ils  le  se- 
raient m^ne  encore  plus  que  ceux  qui  ont  continué  de  placer  leur  ar- 
gent dans  les  fonds  publics,  si,  ayant  le  pouvoir  de  préserver  la  nation 


■  Qa€lq«e8  États  voisins  mettent  en  usage  un  expédient  singulier  pour  diminuer  le  far- 
deau des  dettes  publiques;  les  Français  ont  coutume,  à  Timitation  de  ce  qui  seprati- 
qmit  BQtrefo»  à  Rome,  d*augmenter  la  valeur  de  la  monnaie,  et  le  gouvememeat  a'en 
est  rendu  Tusage  si  familier,  que  cette  opération  ne  fait  aucun  tort  au  crédit  public. 
Tout  édit,  portant  augmentation  de  la  monnaie,  est  cependant  une  diminuUon  forcée 
des  dettes  puMIqiies  et,  soua^un  autre  nom,  une  véritable  banqueroute.  Les  Hollaiidali» 
dBmfanieiit  rfntérét  des  rentes,  sansiatoir  le  conaentement  de  leurs  créanciers,  ou,  ce  qui 
est  la  même  chose,  ils  taxent  arbitrairement  les  fonds  de  terre  et  toutes  les  espèces  de 
propriété.  Si  nous  poorions  adopter  Tune  de  ces  deux  méthodes,  nous  ne  courrions  pas 
le  riaqoe  d'être  écrasés  par  nos  dettes  nationales.  Et  il  n'est  pas  impossible  qu'on  en  fasse 
quelqve  e»at  lorsque  les  dettes  seront  encore  augmentées  et  les  temps  devenus  plus 
diffieiles;  mais  le  peuple  anglais  raisonne  trop  bien  sur  ce  qui  le  touche,  pour  n'en  pati 
sflBtir  la  conséquence.  Et  un  essai  «î  daugereux  ferait  tomber  tout  à  coup  le  crédit 
public  (Aote  de  VJuUur.) 


SO  DAVID  HUME. 

du  plus  grand  danger,  ils  négligeaient  d*en  faire  usage.  Les  impôts  en- 
gagés aux  créanciers  publics  cesseront  alors  d'être  employés  à  leur 
destination  ;  ils  seront  mis  au  rang  des  revenus  ordinaires  de  l'État,  et  suf- 
firont à  la  défense  commune.  L'argent  destiné  au  paiement  de  la  demi- 
année  des  rentes  sera  porté  dans  la  caisse  de  Téchiquier  :  la  nécessité 
commande,  la  crainte  presse,  la  raison  exhorte,  la  pitié  seule  parle  en 
ce  cas  en  faveur  des  rentiers  ;  mais  leurs  plaintes  et  leurs  représenta- 
tions ne  seront  pas  écoutées.  Il  serait  contre  le  bien  général  de  leur  re- 
mettre l'argent  qui  leur  était  réservé.  On  l'emploiera  sur-le-champ  au 
service  courant,  en  protestant  cependant,  de  la  manière  la  plus  solen- 
nelle, que,  le  besoin  passé,  il  sera  aussitôt  rendu  à  sa  première  destina- 
tion. Ces  promesses  et  ces  protestations  seront  inutiles  et  superflues,  la 
machine  du  crédit  public,  déjà  chancelante,  ne  pourra  se  soutenir  contre 
une  secousse  aussi  violente;  elle  tombera  tout  entière  et  écrasera  sous 
ses  ruines  un  millier  de  citoyens.  Je  nomme  cet  événement  la  morl 
naturelle  du  crédit  public  :  il  me  parait  y  tendre  aussi  certainement  que 
tout  corps  animal  tend  à  sa  destruction  et  à  sa  dissolution  ' . 

Quelque  tristes  que  soient  ces  deux  événements,  on  peut  en  prévoir 
un  troisième  encore  plus  malheureux.  Dans  les  deux  premiers ,  mille 
citoyens  sont  sacrifiés  pour  en  sauver  un  million  ;  mais  nous  pouvons 


*  Il  est  si  facile  de  séduire  le  commun  des  hommes,  que,  malgré  la  grande  secousse 
que  recevrait  le  crédit  public  en  Angleterre  par  une  banqueroute  folontaire,  il  y  a 
cependant  toute  apparence  qu'il  reparaîtrait  quelques  années  après  aussi  florissant 
qu'auparafant.  Les  emprunts  publics  faits  en  France  durant  la  dernière  guerre,  ont  été 
à  nn  intérêt  plus  bas  que  ceux  du  règne  de  Louis  X IV,  et  à  aussi  bon  marché  que  ceux 
qu'on  a  faits  en  Angleterre,  proportion  gardée  du  taux  de  l'intérêt  établi  dans  les  deux 
royaumes.  Quoique  Texpérience  du  passé  ait  communément  plus  de  pouvoir  sur  la 
conduite  des  hommes,  que  ce  qu'ils  prévoient  même  avec  une  espèce  de  certitude, 
cependant  les  promesses,  les  protestations,  les  apparences  séduisantes,  et  la  Jouissance 
du  moment  présent ,  ont  une  influence  si  puissante,  que  peu  de  gens  ont  la  force  d*y 
résister  ;  les  hommes  de  tous  les  siècles  ont  été  trompés  et  le  seront  par  les  mêmes 
amorces;  les  mêmes  tours  d'adresse  se  répètent  sans  cesse  et  les  séduisent  toujours  éga- 
lement. L'affectation  de  la  plus  grande  popularité  et  du  plus  pur  patriotisme  est  la  route 
qui  conduit  à  la  puissance  et  à  la  tyrannie  ;  la  flatterie  précède  la  trahison ,  et  le  clergé 
même  n'est  pent-être  occupé  que  de  son  intérêt  particulier,  lorsqu'il  ne  parait  agir  que 
pour  la  gloire  de  Dieu.  La  crainte  de  ne  pas  voir  revivre  le  crédit  est  une  chimère  inutile 
à  combattre  ;  un  homme  prudent  en  effet  prêtera  plutôt  au  public  immédiatement  après 
la  banqueroute,  que  dans  le  moment  présent.  De  même  qu'on  préfère  de  prêter  son 
argent  i  un  fripon  opulent,  qu'on  ne  peut  même  contraindre  à  payer,  plutôt  qu'A  un 
honnête  homme  ruiné  ;  par  la  raison  que  le  premier,  voulant  mettre  ordre  à  ses  affaires, 
trouve  son  intérêt  à  se  libérer ,  lorsqu'il  est  en  état  de  le  faire,  ce  qui  n'est  pas  au  pou- 
voir du  dernier.  Le  raisonnement  de  Tacite ,  vrai  dans  tous  les  temps ,  s'applique  très- 
bien  à  la  matière  présente  :  Sed  vulgus  ad  magnitudinem  ^neficiorum  aderat^  stuUissi' 
mus  qiiisquf  pfcuniis  merc/tbatur,  Apud  sapientes  cassa  habehantur  quœ  negue  dari 
nequ€  acviin  ,uihd  republicd  pottrant. 

Le  public  c^t  (in  débiteur  que  personne  ne  peut  obliger  de  payer.  Il  n'est  retenu,  vis-A- 
tîs  de  m%  créaiH  ii-rs,  que  par  l'intérêt  de  conserver  son  crédit.  Cet  intérêt  peut  être  aisé- 
jxi«nt  contre- bit  tancé  par  des  dettes  énormes  et  des  conjonctures  extraordinaires  et  diffl- 
dleïi;  en  ^uppo^tit  même  que  le  crédit  fût  perdu  pour  toujours.  D'aiUeurs,  il  est  des 
cas  i%iï  il  noo^^sitL^  présente  force  les  États  à  prendre  des  partis  entièrement  contraires  à 
leurs  intérêts.  {Noie  de  V Auteur,) 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  g| 

craindre  de  voir  le  contraire ,  et  qu'un  million  ne  soit  sacrifié  au 
bonheur  momentané  de  mille  citoyens  ' . 

Il  sera  toujours  difScile  et  dangereux  à  un  ministre,  dans  un  gouyer- 
nement  tel  que  le  nôtre,  d'ouvrir  l'avis  désespéré  d'une  banqueroute  vo- 
lontaire. La  chambre  des  Pairs  n'est  à  la  vérité  composée  que  de  pro- 
priétaires de  terres,  et  le  plus  grand  nombre  des  membres  de  la  chambre 
des  CoDununes  est  dans  le  même  ca^.  Les  uns  et  les  autres  sont  par  con- 
séquent peu  intéressés  dans  les  fonds  publics,  mais  leurs  liaisons  avec 
les  possesseurs  de  cette  sorte  de  biens  seront  toujours  assez  grandes  pour 
les  rendre  plus  attachés  à  la  foi  nationale,  que  la  prudence,  la  politique 
et  même  l'exacte  justice  ne  l'exigeraient.  Nos  ennemis  étrangers,  ou 
plutôt  notre  ennemi,  car  un  seul  est  redoutable  pour  nous,  sachant  qu'un 
parti  désespéré  serait  le  seul  remède  à  nos  maux,  aura  la  politique  de 
nous  cacher  le  danger,  et  de  ne  le  découvrir  que  lorsqu'il  sera  entièrement 
inévitable.  Nos  aïeux,  nos  pères  et  nous-mêmes  avons  toujours  pensé, 
avec  raison,  que  nous  seuls  pouvions  conserver  l'équilibre  de  la  balan- 
ce du  pouvoir  en  Europe  ;  mais  nos  enfants,  fatigués  par  la  résistance, 
et  retenus  par  les  obstacles,  resteront  spectateurs  de  l'oppression  et  de 
la  conquête  de  leurs  voisins ,  jusqu'à  ce  qu'enfin  vaincus  par  leurs  créan- 
ciers, bien  plutôt  que  par  les  armes  de  leurs  ennemis,  et  dans  la  crainte 
de  devenir  esclaves  de  leurs  concitoyens,  ils  appelleront  un  peuple  étran- 
ge à  leur  secours,  et  s'abandonneront  à  la  discrétion  d'un  vainqueur 
moins  redoutable  pour  eux  que  leurs  créanciers.  Ce  malheur,  s'il  arrive 
jamais,  sera  la  mort  violenle  de  notre  crédit  public. 

Il  est  impossible  de  décider  dans  quel  temps  notre  crédit  public  sera 
détruit,  ni  des  trois  causes  que  je  viens  de  décrire  celle  qui  en  occasion- 
nera la  ruine.  Elles  sont  également  vraisemblables,  et  le  moment  n'en  est 
peut-être  pas  fort  éloigné;  mais  la  raison  les  prévoit  aussi  clairement 
que  le  permet  l'obscurité  de  l'avenir.  Les  anciens  prétendaient  que  l'en- 
thousiasme et  une  espèce  de  folie  divine,  s'il  est  permis  de  s'exprimer 
ainsi,  étaient  nécessaires  pour  être  prophète;  il  est  certain  cepen- 
dant que,  pour  prédire  les  événements  futurs  que  je  viens  d'exposer. 


*  Qaelqaes  personnes  instraites  assurent  que  le  nombre  des  créanciers  publics ,  tant 
■atorels  qu'étrangers,  ne  monte  qu*à  17,000  :  leurs  revenus  les  mettent  en  état  de  tenir 
«a  rang  considérable  dans  le  monde;  mai»  dans  le  cas  d'une  banqueroute  publique,  ils 
détiendraient  dans  l'instant  les  citoyens  les  plus  pauvres  et  les  plus  malheureux.  La 
fortune  et  l'autorité  de  la  noblesse  et  des  propriétaires  des  terres  ont  des  fondements 
plas  solides;  et  le  combat  serait  bien  Inégid  si  nous  en  venions  jamais  à  cette  fâcheuse 
extrémité.  On  serait  porté  à  prévoir  cet  événement  pour  un  temps  assez  prochain,  tel 
qu*an  demi-siècle,  si  nos  pères  n'avaient  pas  déjà  été  de  mauvais  prophètes  en  cette 
matière,  et  si  le  crédit  public  ne  s'était  pas  soutenu  bien  au  delà  de  ce  qu'on  pouvait 
rabonoiiblement  espérer.  Quand  les  astrologues  de  France  prédisaient  chaque  année 
la  Biort  d*Henri  IV,  ce  prince  avait  coutume  de  dire  quece^  coquins  auraient  à  la  fin 
nrisom.  Nous  devons  donc  être  assez  prudents  pour  ne  pas  assigner  de  date  précise  à  cet 
évéttement,  et  nous  contenter  d'être  assurés  qu'il  arrivera.  {Note  de  V Auteur.) 

{Mélanges.)  6 


8f  OAVID  HVMB. 

U  suflk  d'être  dans  son  boassaui,  et  libre  de  la  f<^e  et  de  rUluskm  po- 
pulaire \ 


*  Réflexions  du  Traducteur.  —  Les  Réflexions  de  M.  Hume  sur  la  différence  de  la  con- 
duite des  peuples  anciens,  d'avec  celte  des  modernes,  ne  me  paraissent  pas  prouver  que 
les  uns  aient  été  plus  sages  et  plus  prodents  que  les  autres.  Tout  est  relatif  aox  temps  et 
aux  circonstances  ;  ce  qui  est  prudence  dans  un  siècle,  peut  être  témérité  dans  on  autre. 
Les  peuples  de  l'antiquité,  dépourvus  la  plupart  de  commerce  et  d'Industrie,  ne  possé- 
daient que  des  richesses  rédles,  et  n'avaient  de  revenus  que  les  produits  de  la  terre, 
Tous  les  citoyens  des  villes,  ainsi  que  les  habitants  de  la  campagne,  devenaient  sokUtset 
prenaient  les  armes  pour  la  défense  commune.  Sans  remonter  même  aux  Grecs  et  aux  Ro- 
mains, nous  savons  que  Charles  Vil  est  le  prender  de  nos  rois  qui  ait  eu  une  milice  ré. 
glée,  soudoyée  et  toujours  subsistante;  que,  jusqu'à  son  règne,  les  communes  étaient 
obligées  de  foire  le  service  militaire  ;  que  tous  les  seigneurs  des  fiefs  y  étalent  pareille- 
ment assujettis,  et  que  le  ban  et  l'arrière-ban,  convoqués  dans  la  guerre  de  168S,  ont  été  les 
derniers  vestiges  de  l'ancien  usage  du  royaume.  Les  peuples  et  les  princes  faisant  la 
guerre  avec  des  troupes  rassemblées  dans  les  temps  de  besoins,  et  assujetties  au  service 
militaire  sans  recevoir  de  paie,  n'étaient  pas  exposés  aux  dépenses  énormes  que  les  guer- 
res modernes  entraînent  maintenant  après  elles.  Les  soldats  conduits  par  les  seigneurs 
des  fiefs,  on  fournis  par  les  communes,  se  dédommageaient  du  défaut  de  solde  par  le  pil- 
lage des  terres  devenues  le  théâtre  de  la  guerre;  par  le  butin  fait  sur  les  ennemis,  et  par 
la  rançon  des  prisonniers.  Les  princes  rassemblaient  donc  sans  grands  frais  sous  leurs 
drapeaux  un  grand  nombre  de  leurs  sujets,  attirés  par  l'espoir  du  pillage.  L'artillerie  et 
les  munitions  de  toute  espèce,  nécessaires  pour  les  guerres  présentes,  tant  de  terre  que 
de  mer,  coûtent  des  sonunes  immenses  dont  les  anciens  souverains  n'avaient  pas  même 
l'idée.  Les  fonds  indispensables  aujourd'hui  pour  faire  une  seule  campagne,  excèdent 
chez  toutes  les  grandes  puissances  de  l'Europe  le  revenu  annuel  des  Etats  et  des  souve- 
rains ;  et  il  y  aurait  impossibilité  de  prolonger  la  guerre  plus  d'une  année,  si  les  peuples 
étaieut  forcés  de  payer  des  impôts  proportionnés  à  la  dépense. 

Nous  ignorons  queb  étaient  les  trésors  amassés  par  quelques  souverains  de  l'antiquité, 
et  mis  en  réserve  pour  le  cas  de  la  guerre;  pourrait-on  appeler  aujourd'hui  un  trésor,  ce 
qui  ne  suffirait  pas  pour  payer  les  frais  d'une  senle  campagne  ?  Or,  il  est  certain  que  les 
rois  ruineraient  leurs  sujets,  et  leur  causeraient  des  maux  irréparables,  s'ils  amassaient 
et  mettaient  à  part  les  sommes  nécessaires  pour  la  première  année  de  la  guerre. 

La  France  a  dépensé  dans  chacune  des  campagnes  de  la  dernière  gnerre  plus  de  200 
miUions  au  delà  des  revenus  ordinaires  de  son  souverain  ;  cependant  la  totalité  des  im- 
pôts levés  depuis  1756,  jusqu'en  1763,  n'a  pas  excédé  chaque  année  de  plus  de  40  millions 
ceux  qui  ont  été  levés  en  1765.  Sans  le  secours  des  emprunts,  le  roi  aurait  été  forcé  d'impo- 
ser chaque  année,  pendant  tout  le  cours  de  la  guerre,  plus  de  160  millions  au  delà  de  ce  qur. 
les  peuples  ont  payé.  L'impuissance  totale  d'y  satisfaire  les  aurait  fait  succomber  sous  le 
fardeau,  et  ils  auraient  été  réduits  à  ne  pouvoir  se  donner  les  nécessités  de  la  vie;  toute 
espèce  de  commerce  et  d'industrie  serait  tombée  tout  à  coup,  et  les  ennemis  profitant  de 
l'épuisement  du  royaume,  et  n'étant  pas  chargés  d'impositions  accablantes,  parce  qu'ils 
se  seraient  servis  de  la  ressource  des  emprunts,  n'auraient  éprouvé  aucune  résistance  à 
l'exécution  de  leurs  projets. 

Il  est  donc  démontré  que  les  grands  Etats  de  l'Europe  ne  se  peuvent  faire  la  gnerre 
qu'en  continuant  l'usage  pratiqué  universellement  d'ouvrir  des  emprunts  publics  pour 
subvenir  à  sa  dépense  ;  les  forces  des  Etats  sont  à  cet  égard  dans  une  balance  et  un 
équIHbre  réciproques.  Leurs  ressources  paraissent  également  épuisées  par  les  dettes  im- 
menses contractées  depuis  un  siècle,  et  la  ruine  du  crédit  public  prévue  et  annoncée  par 
M.  Hume  pour  l'Angleterre,  deviendra,  si  elle  arrive  jamais,  contagieuse  pour  les  autres 
Etats,  et  «n  mal  général  dans  l'Europe.  Il  parait  cependant  impossible  que  l'Angleterre 
fasse  jamais  une  banqœrcmte  toule,  et  qu'il  arrive  un  moment  où  toutes  les  dettes  pu^ 
Miqnes  soient  annulées.  Un  pareil  événement  ne  pourrait  arriver  que  par  l'invasion  su- 
trite  d*nn  ennemi  étranger,  qui  se  rendrait  maître  de  111e,  et  y  établirait  un  noovel  em- 
pire ;  l'usurpateur  serait  ou  un  prince  étranger  qui  voudrait  ajouter  de  nouveaux  Etats  à 
ceux  qu'il  posséderait  déjà,  et  dans  ce  cas  les  autres  princes  de  l'Europe  y  apporteraient 
des  obstacles  insurmontables  ;  ou  bien  l'usurpateur  serait  un  sujet  rd)elle  qui  ne  pour- 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  U 

nitie  BtialeDir  àmB  ton  «avrpatîMqu'ea  m  aouMetUntaiit  lois  du  pajRs^cn  Migiiiai- 
tntf  la  ridiesse  de  rEtat«  et  en  prenant  des  mesures  propret  à  soutenir  le  eomineree  et 
naiwtrie  de  ses  sa|et8.  Comme  la  banqaerotite  totale  en  serait  la  destruction,  durant  un 
ans  lonK  espace  de  temps,  il  serait  bien  étoigné  d^emlnrasser  un  pareil  parti.  Cest  doue 
me  crainte  chimérique  que  celle  d*une  banqueroute  totale.  Aucun  prince  ni  aucune  ré- 
piUiqoe  n'en  ont  donné  jusqu'à  présent  Tezemple,  et  il  me  parait  impossible  qu'elle  ar- 
riie  Jaaais  dans  aucun  Eut  de  l'Europe. 

Si  la  crainte  d'une  banqueroute  totale  me  parait  mal  faudée,  et  al  les  peuples  sont  em 
effet  à  l'abri  de  ce  malheur,  j'avoue  qneks  Etats  débiteurs  seront  toujours  exposés  A 
é^oaier  dans  certaines  circonstances  un  Rrand  discrédit,  et  que  la  méfiance  générale 
Âbi  peuples  et  des  créanciers  mettra  les  souverains  et  les  administraleurs  des  républi- 
fus  dans  l'impuissanoe  de  contracter  de  nouvelles  dettes  :  ils  seçont  même  forcés  à 
■aiqier  à  une  partie  de  leurs  engagements,  à  suspendre  une  partie  des  paiements»  on 
i  preadre  d'autres  mesures  également  contraires  à  la  foi  publique;  mais  les  appro- 
cha du  discrédit ,  annoncé  toujours  par  Timpaissance  de  nouveaux  emprunts,  obli- 
gtnat  les  Etau  à  faire  la  paix,  et  A  se  procurer  la  tranquillité  extérieure  par  des  traités 
Mcc  les  puissances  étrangères.  La  guerre  une  fois  terminée,  Les  ministres  mettront  en 
ange  les  moyens  propres  i  rétablir  le  crédit  ébranlé,  et  à  ramener  la  confiance  ;  or,  on 
Kpeat  y  parvenir  que  par  le  retranchement  d'une  partie  des  arrérages,  l'établissement 
d^me  cakise  de  remboursement  et  la  continuation  d'une  partie  des  impôts  établis  durant 
bfaerre.  Le  retraocberoent  d'une  partie  des  arréragée, et  la  diminution  des  impôts  doi- 
*cat  être  combinés  de  façon  que  les  revenus  de  l'Etat  soient  assez  forts  pour  payer  exac- 
tOBeot  les  arrérages  conservés  et  pour  former  tous  les  ans  les  fonda  de  la  caisse  des 
'caiboorsements.  L'exactitude  dans  le  paiement  des  arrérages  suffit  seule  en  temps  de 
pu  pour  soutenir  le  crédit  public,  lorsqu'il  n^  pas  été  ébranlé;  mais  les  rembourse^ 
■CBti»  jaints  au  paiement  exact  des  arrérages  conservés,  le  rétabliraient  même  entière* 
■oit, dans  l'espace  de  très-peu  d'années,  au  cas  même  qu'il  eût  été  anéanti;  la  masse 
«ksrciBboorsemeots  s'accroissant  tous  les  ans  de  la  partie  des  arrérages  des  rentes  étein- 
iti»  fera  monter  le  crédit  public  au  plus  haut  point  où  il  ait  jamais  été,  et  attirera  au 
gMvcniement  une  confiance  générale.  Les  rentiers  affligés  de  la  diminution  d'une  par- 
^étkan  revenos  se  plaindront  sans  doute  de  la  mauvaise  foi  du  gouvernement;  les 
pcofilet  assujettis  à  des  impôts  dont  ils  éuient  persuadés  que  la  paix  les  délivrerait,  ne 
l'j  Mnettront  de  leur  côté  qu'avec  pe'me.  Mais  les  profits  du  commerce,  les  progrès  de 
HailBstrie,  fraiu  de  la  paix,  feront  entrer  sans  cesse  de  nouvelles  richesses  dans  l'Etat  ; 
binpftts  ne  seront  pas  assez  forts  pour  priver  les  peuples  de  la  campagne  de  Taisance 
■^(ttiaire  pour  la  bonne  culture,  et  Tindustrie  faisant  tous  les  jours  de  nouveau i  pro- 
fil^ les  propriétaires  des  terres  augmenteront  leurs  revenus.  Les  rentiers  et  les  posses- 
icsn  d'argent,  tous  citoyens  des  viUcs^seront  même  bientôt  embarrassés  de  leur  argent  ; 
Sauront  annuellement  des  sommes  considérables  à  placer,  tant  i  cause  des  rembourse- 
■nu  de  leurs  capitaux  qu'ils  seront  obligés  de  recevoir,  que  par  les  nouvelles  richesses 
^  lear  procurera  le  commerce  ;  ils  aimeront  mieux  acheter  des  effets  publics  que  de  con- 
Krver  dans  leurs  coffres  un  argent  oisif,  et  ils  feront  revivre  un  crédit  auquel  la  se- 
<=>aise  précédente  paraîtra  n'avoir  donné  que  plus  de  solidité. 

Ls  prolongation  d'une  partie  des  impôts  établis  durant  la  guerre,  eut  sans  doute  dure 
eilècbeuse  pour  les  peuples,  et  principalement  pour  les  propriétaires  des  terres  ;  maia 
k  nal  ne  peut  être  comparé  à  celui  qui  résulterait  d'une  banqueroute,  capable  d'en* 
fiiQrdir  pendant  une  longue  suite  d'années  l'industrie  de  la  nation,  qui  arrêterait  tout  le 
^'■■meroe,  et  qui  s'opposerait  à  la  vente  répétée  de  toutes  les  marchandises  et  de  toutes 
Iq  denrées,  qui  est  la  seule  et  véritable  drculation.  De  deux  maux  inévitables,  le  moln- 
^<loit  être  préféré,  et  la  prolongation  des  impôts  est  sans  contredit  le  moins  destruc* 
^  et  la  plus  au^ortable. 

l^psascsseurs  d'argent  et  d'effets  publics  seront  aussi  affligés  de  la  réduction  des  arré- 
'■Kqae  les  propriétaires  des  terres  le  peuvent  être  de  la  prolongation  des  impôts; 
■M  larsqu'ila  réfléchiront  qu*ils  étaient  menacés  de  la  perte  totale  de  leur  fortune,  et 
^  le  précipice  commençait  d<^  à  s'ouvrir  sous  leurs  pieds,  ils  s'estimeront  heureux 
d'dre échappés  à  on  danger  ai  pressant,  et  d'avoir  conservé  la  plus  grande  partie  de  leurs 

Les  plaiates  et  les  murmures  des  différents  ordres  de  citoyens  ne  seront  donc  que 
■aBM4Uinés;  les  propriétaires  des  terres  cesseront  de  se  plaindre  delà  continuation  des 
^^9*^  lorsqu'ils  verront  accroître  le  prix  de  leurs  baux.  Le  nombre  des  préteurs  dcve- 


84  DAVID  HUME. 

mot  too8  les  Joars  snpérietir  i  cdoi  des  emprunteurs^  les  rentiers  seront  forcés  de  ver- 
ser leors  fonds  dans  le  commerce,  ou  de  les  employer  i  des  défrichements  et  à  des  amé- 
liorations de  terres.  On  travaillera  de  part  et  d'autre  insensiblement  à  l'accroissement 
des  richesses  de  l'Etat,  et  à  Tau^çmentation  dn  crédit  public.  Les  plaintes  des  rentiers  se- 
raient  alors  d'autant  moins  fondées,  qu'ils  auraient  joui  durant  longtemps  d'un  revenu 
plus  considérable,  et  d'une  perception  bien  plus  facile  que  celle  des  propriétaires  des 
terres.  Ils  ne  doivent  donc  jamais  oublier  que  leur  revenu  a  toujours  été  exempt  des  im- 
positions ;  que  les  malheurs  et  XtA  besoins  de  TEtat  ont  au  contraire  contribué  à  Tac- 
croassement  de  leur  fortune,  et  que  le  crédit  public  a  été  le  fondement  de  leurs  riches- 
ses; ils  ne  peuvent  par  conséquent,  sans  injustice,  se  plaindre  d'une  opération  qui 
empêche  de  tarir  la  source  d'où  elles  sont  dérivées. 

M.  Hume  couvient  que  les  emprunts  publics  ont  toujours  été  accorapaf(nés  de  quelques 
avantages,  dans  tous  les  ÉUts  qui  en  ont  fait  usage  ;  et  il  ne  les  attribue  qu'à  la  condi- 
tion de  toutes  les  choses  humaines,  où  le  mal  ne  se  trouve  jamais  sans  être  accompagné 
de  quelque  bien  ;  mais,  par  la  même  raison,  on  pourrait  dire  que,  le  bien  absolu  n'exis- 
tant pas  sur  la  terre,  on  ne  doit  pas  s'étonner  si  les  emprunts  publics  sont  accompagnés 
de  quelques  inconvénients  ;  il  est  certain  que  les  États  qui  jouissent  d'un  grand  crédit, 
et  où  les  emprunts  ont  été  multipliés,  sont  ceux  où  le  commerce  est  le  plus  florissant, 
l'industrie  plus  active,  et  les  espèces  d'or  et  d'argent  plus  communes.  La  France,  l'Angle- 
terre, la  Hollande  en  sont  des  preuves  sans  réplique.  Peut-on  faire  quelque  comparaison, 
à  cet  égard,  entre  ces  trois  États  et  les  républiques  des  Suisses,  où  le  crédit  public  est 
inconnu,  et  qui  sont  les  peuples  de  l'Europe  où  le  commerce  et  l'industrie  ont  fait  le 
moins  de  progrès?  La  plupart  de  ces.républiques  où  les  mœurs  n'ont  pas  changé  depuis 
cent  ans,  n'exigent  aucune  contribution  de  leurs  sujets  ;  le  gouvernement  n'est  ni  débi- 
teur, ni  créancier,  mais  les  préposés  à  l'administration  engagent  leurs  compatriotes  à 
preudre  parti  dans  le  service  des  Etats  voisins ,  et  i  soulager  leur  pays  du  soin  de  leur 
subsistance. 

Les  dettes  publiques  n'ont  donc  pas  été  jusqu'à  présent  la  cause  de  la  ruine  des  États, 
elles  n'ont  pas  même  été  un  obstacle  à  l'accroissement  du  commerce  et  de  l'industrie  ; 
elles  ont  à  la  vérité  donné  naissance  à  l'établissement  de  quelques  impôts,  mais  leur  masse 
a  été  mesurée  avec  la  force  des  peuples,  et  ils  ne  se  sont  accrus  que  dans  la  proportion 
de  leurs  richesses.  La  charge  ne  s'en  est  même  fait  sentir  qu'aux  habitants  des  villes,  et 
aux  propriétaires  des  terres,  et  la  classe  industrieuse  du  peuple  en  a  été  exempte.  Le 
retranchement  d'une  partie  des  arrérages  est  le  seul  mal  véritable  que  puisse  causer  la 
multiplicité  des  emprunts  ;  mais  ce  retranchement  ne  se  faisant  que  successivement,  et, 
pour  ainsi  dire.  Insensiblement,  dans  un  temps  de  paix  et  de  tranquillité,  ne  peut  appor- 
ter aucun  trouble  dans  l'État,  y  causer  de  grands  dérangements  dans  les  fortunes  parti- 
culières, ni  même  détruire  pour  toujours  ce  même  crédit  public. 

Ce  qui  s'est  passé  eu  France  dans  les  premières  années  du  règne  du  roi,  prouve  évi- 
demment que  le  crédit  public  est  plus  solide  que  ne  le  pense  M.  Hume.  A  la  mort  de 
Louis  XIV,  le  royaume  était  dans  la  situation  la  plus  triste,  les  provinces  épuisées,  les 
revenus  publics  consonunés  par  anticipation,  les  impôts  ordinaires  insuffisants  pour  les 
charges.  Plusieurs  projets  furent  présentés  à  M.  le  Régent  pour  la  libération  de  l'État; 
celui  de  la  réduction  et  du  retranchement  d'une  grande  partie  des  arrérages  était  du 
nombre.  Le  prince ,  dans  l'espérance  qu'un  changement  dans  la  formé  de  l'administra- 
tion des  finances  soutiendrait  le  crédit,  et  fournirait  des  ressources  pour  satisfaire  aux 
engagements,  ne  voulut  faire  aucune  réduction,  et  approuva  le  fameux  projet  de 
M.  Law,  dont  le  résultat  a  été  le  renversement  total  de  la  fortune  d'un  grand  nombre 
de  familles,  et  une  réduction  de  plus  de  moitié  dans  les  arrérages  de  toutes  les  dettes  de 
l'État.  Cette  opération  forcée  anéantit  le  crédit  public  durant  plusieurs  années,  mais 
lorsque  le  Visa  eut  assuré  toutes  les  fortunes  particulières,  il  parut  sortir  de  sa  cendre, 
et  devint  successivement,  et  en  peu  d'années,  plus  grand  et  plus  étendu  qu'il  ne  l'avait 
jamais  été  pendant  tout  le  règne  de  Louis  XIV.  Le  retranchement  de  la  moitié  de  tous  les 
arrérages  des  rentes  paraissait  à  la  mort  du  roi  une  opération  violente  et  impraticable  ; 
elle  rétait  en  effet,  et  le  royaume  n'a  pu  la  supporter,  que  parce  que  les  événements  du 
système  l'ont,  pour  ainsi  dire,  amenée  insensiblement  ;  mais  un  retranchement  peu  con- 
sidérable dans  les  arrérages  des  rentes ,  joint  à  la  prolongation  de  quelques  impôts ,  est 
plus  conforme  aux  besoins  des  différentes  classes  de  citoyens ,  et  n'entraîne  pas  les 
fâcheuses  conséquences  dont  nos  pères  ont  été  témoins. 

Le  retranchement  d'une  partie  des  arrérages,  et  la  prolongation  de  quelques  impôts , 


ESSAI  SUR  LE  CRÉDIT  PUBLIC.  85 

K  Mot  pas  encore  des  moyens  suffisants  pour  rétablir  en  peu  de  temps  le  crédit  public, 
d  lai  donner  toute  retendue  dont  il  est  susceptible.  Il  faut  de  plus  un  fonds  destiné  à 
ranortissement  d'une  partie  des  dettes;  que  ce  fonds  soit  toujours  subsistant,  et  que 
l'eaiploi  n*en  puisse  jamais  être  détourné  à  aucune  autre  destination.  Ce  fonds,  augmenté 
tooslcsans  des  intérêts  des  sommes  remboursées,  aura  l 'avantage  non-seulement  de 
dioiinner  la  masse  des  dettes ,  mais  encore  de  répandre  dans  le  public  des  sommes  con- 
sidérables, d*accroitre  le  nombre  des  préteurs,  et  par  conséquent  de  faire  baisser  Tinté- 
rAdeTargent,  opération  la  plus  utile  au  progrès  du  commerce,  et  la  plus  propre  à 
soQteoir  le  crédit  public.  S'il  était  possible  d'employer  ce  fonds  d^amortissement  au  rem- 
boorsement  des  sommes  principales  dues  aux  étrangers,  par  préférence  au  rembourse- 
neit  de  celles  qui  sont  dues  aux  nationaux,  l'opération  eu  serait  encore  plus  avanta- 
Ceose,  attendu  que  les  sommes  payées  annuellement  aux  étrangers,  pour  les  iutérêts 
dont  ils  sont  cn*éanciers ,  sont  bien  plus  onéreuses  à  TÉtat  que  celles  qu'on  paie  aux 
utiooaux.  En  effet,  les  créanciers  régnicoles  ne  donnent  lieu  à  aucune  exportation  d'es- 
pècrs,  la  quantité  en  reste  toujours  la  même  dans  l'intérieur  du  royaume ,  et  se  trouve 
tofljoars  également  employée  dans  la  circulation  ;  mais  les  étrangers ,  créanciers  de 
Ittat,  doivent  toucher  leurs  arrérages  dans  le  lieu  de  leur  domicile  ;  et  quoique  le  paie- 
■eotleiiren  soit  fait  en  lettres  de  change,  et  qu'il  n'occasionne  peut-être  aucune  expor- 
tation réelle  d'espèces,  dans  les  temps  où  le  commerce  de  la  France  est  avantageux  ,  il 
copédie  nécessairement  les  étrangers  de  solder  les  dettes  de  leur  commerce  en  espèces, 
et  il  prive  le  royaume  de  la  quantité  de  métaux  dont  sou  commerce  lui  aurait  fait  faire 
racqabition.  Les  nationaux  verraient  sans  peine  le  fonds  d'amortissement  employé  au 
itniboarsement  des  étrangers,  chaque  créancier  public  désirant  la  libération  générale, 
rt  non  pas  son  remboursement  particulier.  Les  étrangers  de  leur  côté  s'empresseraient 
de  prêter,  dans  le  cas  de  nouveaux  besoins,  à  un  débiteur  dont  la  fidélité  à  remplir  ses 
o^af^ements  serait  aussi  sacrée  ;  et  ne  pouvant  trouver  dans  leur  pays  qu'un  intérêt 
très-bas  de  leur  argent ,  ils  l'offriraient  au  roi  à  un  taux  supérieur  à  celui  de  leur 
ntion,  mais  inférieur  au  taux  légal  de  la  France,  et  procureraient  au  roi  les  moyens  de 
^e  nne  conversion  volontaire ,  dont  l'effet  serait  le  même  que  celui  d'une  réduction 
forcée,  mais  ne  serait  pas  accompagné  de  ces  mouvements  violents,  et  de  ces  coups  d'au- 
torité qn'eiige  souvent  la  nécessité  des  circonstances. 

U  circulation  résultante  de  la  quantité  des  effets  publics  n'est  pas  un  mot  vide  de 
$€os,  comme  le  prétend  M.  Hume.  La  circulation  de^  marchandises  et  des  denrées  est 
uis  contredit  la  seule  qui  soit  utile  h  un  État ,  et  il  n'est  pas  moins  certain  que  cette 
ciicolation  consiste  dans  leur  prompt  débit,  et  dans  leur  vente  répétée  entre  les  diffé- 
reites  classes  de  TÉtat.  Les  contrats,  les  billets,  les  actions,  et  les  autres  effets  prove- 
lunt  des  emprunts  publics,  peuvent,  ainsi  que  l'observe  M.  Hume,  être  facilement 
cMTcrtis  par  ceux  qui  les  possèdent,  en  espèces  d'or  et  d'argent;  et  cette  facilité 
<!ii'oDt  les  négociants  de  se  procurer  d'un  moment  h  l'autre  des  sonunes  d'argent  consi- 
dérables, anime  le  commerce  et  l'industrie  ;  l'un  et  l'autre  ne  peuvent  faire  des  progrès 
qoe  lorsque  les  marchandises  et  les  denrées  ont  un  débit  prompt  et  multiplié,  et  lorsque 
h  cultivateurs,  les  fabricants,  les  négociants  et  les  détaillants  ne  les  gardent  pas  long- 
teaps  entre  leurs  mains.  Puisque  les  effets  publics  donnent  lieu  à  un  plus  grand  com- 
■eree,  et  qu'ils  animent  l'industrie,  il  en  résulte  nécessairement  qu'ils  augmentent  la 
ràtolation,  et  ce  mot,  en  l'appliquant  à  ces  sortes  d'effets,  s'entend  aussi  facilement, 
fue  la  circulation  des  espèces  d'or  et  d'argent,  dont  le  mouvement  est  la  vie  des  États 
eauierçants. 


DATID  HCMC 


VIL 
ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMRRCE. 


Les  nations  cpii  ignorent  la  nature  du  commerce  et  ses  effets ,  sont  en 
usage  d'interdire  l'exportation  des  denrées  et  de  toutes  les  matières  dont 
la  possession  est  précieuse  par  leur  valeur^  leur  utilité  et  leur  rareté. 
Elles  ne  considèrent  pas  que  ces  prohibitions  sont  absolument  contraires 
à  l'objet  qu'elles  se  proposent  ;  que  l'exportation  d'une  denrée  en  rend 
la  production  plus  abondante  chez  le  peuple  cultivateur,  et  lui  donne 
par  conséquent  la  facilité  d'en  être  le  premier  fourni ,  et  à  meilleur 
marché  que  ses  voisins.  L'exportation  des  figues  était  punie  comme 
crime  d'État  par  les  lois  de  la  république  d'Athènes  ;  les  Athéniens  se 
réserraient  pour  eux  seuls  un  fruit  qui  recevait  une  saveur  particu- 
lière du  climat  de  TAttique  et  qu'ils  estimaient  trop  délicieux  pour  en 
faire  part  aux  étrangers.  Cette  ridicule  prohibition  était  exécutée  avec 
tant  d'exactitude,  que  pour  désigner  à  Athènes  les  dénonciateurs  on  se 
servait  de  l'expression  de  iyeophantes^  c<wiposée  de  deux  mots  grecs  qui 
signifient  figue  et  délateur^.  On  reconnaît  par  plusieurs  actes  anciens 
du  parlement  d'Angleterre  la  même  ignorance  de  la  nature  du  com- 
merce ;  et  même  encore  aujourd'hui ,  malgré  les  progrès  de  la  France 
djms  la  science  du  commerce ,  la  crainte  de  la  disette  y  fait  presque 
toujours  défendre  l'exportation  du  blé,  quoiqu'il  soit  évident  que  cette 
prohibition  contribue,  plus  que  l'intempérie  des  saisons,  aux  funines 
fréquentes  dont  ce  fertile  pays  est  affligé^. 

La  plupart  des  nations  ont  eu  les  mêmes  frayeurs  sur  la  sortie  des 
espèces  d'or  et  d'argent  ;  elles  ont  craint  d'être  dépouillées  de  leurs  tré- 
sors, et  il  était  nécessaire  que  l'expérience  vint  au  secours  de  la  raison, 


*  Pliitarchus,  de  Curiosiiate, 

*  Dépens  que  M.  Hume  a  composé  cet  Essai,  le  commerce  du  blé  a  été  rendu  libre  avec 
les  étrangers.  {^ote  du  Traducteur.) 

Cette  liberté  n*était  pas  sans  restrictions.  Elle  avait  été  accordée  par  Tédit  de  1764  qui 
ne  tarda  pas  à  être  révoqué.  E.  D. 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMERCE.  87 

poor  conTaincre  quelques  peuples  que  les  probibitious  de  sortir  les  espè- 
ces ne  senrent  qu'à  hausser  le  prix  du  ehangey  et  en  nécessitent  une  plus 
grande  exportation. 

Quelque  grossières  et  quelqu'é^identes  que  soient  ces  erreurs,  les  na- 
tions les  plus  commerçantes  en  retiennent  toujours  une  jalousie  mu- 
taelle  sur  la  balance  de  leur  commerce,  et  sont  réciproquement  agitées 
de  la  crainte  d'être  privées  un  jour,  par  Tacquisition  des  marchandises 
étrangères,  de  tout  leur  or  et  de  tout  leur  argent.  Cette  frayeur  me  parait, 
dans  tous  les  cas,  chimérique  et  sans  aucune  espèce  de  fondement;  il  est 
aussi  impossible  qu'un  royaume  peuplé  et  industrieux  se  trouve  sans 
espèces,  qu'il  l'est  de  voir  tarir  nos  sources,  nos  ruisseaux  et  nos  ri- 
vières. Tant  que  le  Gouvernement  continuera  ses  soins  pour  conserver 
notre  population  et  notre  industrie,  nous  pouvons  être  assurés  de  ne  per- 
dre aucune  de  nos  richesses. 

Des  suppositions  et  des  faits  très-incertains  servent  de  base  à  tous  les 
calculs  employés  pour  connaître  la  balance  du  commerce,  qu'on  déter- 
mine ordinairement  par  les  registres  des  douanes  et  le  prix  du  change. 
Tout  le  monde  convient  que  les  registres  des  douanes  sont  insuffisants. 
n  en  est  de  même  du  prix  du  change,  à  moins  qu'on  n'en  fasse  une  étude 
particulière  pendant  le  même  espace  de  temps  chez  toutes  les  nations, 
sans  distinction  de  celles  qui  sont  plus  ou  moins  commerçantes,  et  qu'on 
n'ait  une  connaissance  certaine  de  toutes  les  sommes  qui  sont  soldées  en 
eq>èces  chez  tous  les  peuples,  ce  qu'on  peut  assurer  être  impossible.  C'est 
par  cette  raison  que  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  la  balance  du  commerce 
d'Angleterre,  n'ont  appuyé  leur.système  que  sur  la  quantité  et  la  valeur 
des  marchandises  et  des  denrées  importées  et  exportées  chez  les  nations 
étrangères. 

U  y  eut  une  alarme  générale  en  Angleterre,  lorsqu'on  vit  dans  les 
écrits  de  M.  Gee  *  une  espèce  de  démonstration,  ajqpuyée  sur  les  détails 
les  plus  circonstanciés,  pour  prouver  que  la  balance  du  commerce  était 
tdlonent  désavantageuse,  que  la  nation  devait  être  entièrement  épuisée 
d'or  et  d'argent  dans  l'espace  de  cinq  ou  six  ans  ;  mais  vingt  ans  se  sont 
écoulés  depuis  la  publication  de  cet  ouvrage,  l' An^eterre  a  été  engagée 
dans  une  guerre  étrangère  extrêmement  coûteuse,  et  les  personnes  in- 


*  Tbe  trade  and  nâTigation  of  Grcat-Britain,  ch.  34. 

Gee  (Joshua),  marchaiid  de  Glaacowv  fut  Tua  des  principaux  collaborateurs  du  journal 
T%e  briiUh  merthani ,  fondé  en  1713  pour  défendre  les  intérêts  commerciaux  de  la 
Grande-Bretagne  contre  ceux  de  la  France.  Les  numéros  de  cette  revue,  arsenal  des 
proftibitionlstes  de  Tépoque,  furent  réunis  plus  tard  par  Cb.  King  sous  le  titre  de  Tke 
hrititk  nurchant,  or  commerce  presen*ed,  London,  1731.  S  vol.  In-S  traduits  plus  ou 
BMMna  complètement  par  Forbonnais. 

Fidèle  à  ses  principes,  Gee  fit  paraître  en  1730  :  The  trade  and  navigation  of  Great' 
BriteOM  eomsidered;  Showing  that  the  surest  wayfor  a  nation  to  increa^  in  riches  is  to 
frevtMi  the  importation  of  such  foreign  commodities  as  may  be  raised  at  home,  etc., 
~   t  Tol.  in-8.;  e«  édit.  1  vol.  in-12.  Glascow,  1735.  E.  D. 


88  MYID  HUME. 

struites  sont  persuadées  que  le  royaume  est  aujourd'hui  plus  riche  en 
espèces  qu'il  ne  Ta  jamais  été. 

Le  docteur  Swift,  cet  auteur  ingénieux  dont  le  talent  propre  était 
de  saisir  le  ridicule,  et  de  faire  sentir  l'absurdité  de  quelques  préjugés, 
parle  de  la  balance  du  commerce  de  l'Irlande  d'une  manière  assez  plai- 
sante. Il  dit,  dans  son  essai  sur  l'état  de  l'Irlande,  que  toutes  les  espèces 
monnayées  de  ce  royaume  montaient  à  cinq  millions  sterling,  dont  la 
cinquième  partie  passait  tous  les  ans  en  Angleterre;  que  cette  exportation 
d'argent,  et  celle  qu'occasionnaient  quelques  autres  objets  de  commerce 
étranger  de  peu  de  valeur,  ne  pouvait  être  compensée  que  par  le  médiocre 
profit  que  procure  à  quelques  négociants  irlandais  l'importation  du  vin 
de  France  en  Angleterre,  et  que  par  conséquent,  dans  l'espace  de  moins  de 
six  ans,  il  n'y  aurait  plus  en  Irlande  que  deux  millions  sterling  d'espèces 
monnayées.  Si  ce  raisonnement  du  docteur  n'avait  été  une  plaisanterie, 
il  y  a  plus  de  trente  ans  que  l'Irlande  serait  sans  or  et  sans  argent  ;  mais, 
quoique  cette  fausse  prophétie  fût  propre  à  faire  sentir  le  peu  de  cas  qu'on 
devait  faire  des  prétendus  politiques  qui  raisonnaient  de  son  temps  sur 
la  balance  du  commerce  de  l'Irlande,  je  ne  puis  douter  cependant  que 
leurs  fausses  opinions  n'aient  encore  des  partisans,  et  que  même  elles 
n'en  acquièrent  tous  les  jours. 

Toutes  les  personnes  dont  les  vues  sont  peu  étendues,  ou  qui  sont 
prévenues  contre  le  Gouvernement,  paraissent  toujours  appréhender  les 
suites  funestes  de  la  balance  du  commerce,  qu'elles  soutiennent  être  ex- 
trêmement désavantageuse  à  l'Angleterre.  Comme  il  est  impossible  de 
réfuter  leurs  raisonnements  par  le  détail  exact  de  la  quantité  et  de  la 
valeur  des  marchandises  exportées,  qui  servent  de  paiement  à  celles  qui 
sont  importées  dans  le  royaume,  je  vais  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur 
quelques  observations  qui  me  paraissent  prouver  que,  tant  que  l'Angle- 
terre conservera  sa  population  et  son  industrie,  la  balance  du  commerce 
ne  pourra  jamais  lui  être  désavantageuse,  ni  entraîner  la  ruine  de  l'État. 
Supposons  en  effet  que  les  quatre  cinquièmes  de  toutes  les  espèces  mon- 
nayées, existantes  présentement  en  Angleterre,  disparaissent  tout  à  coup, 
et  que  le  royaume  n'en  possède  que  la  même  quantité  qui  y  était  sous 
les  règnes  des  Henri  et  des  Edouard,  et  examinons  quelle  serait  la 
conséquence  de  cet  événement.  Les  denrées,  la  main-d'œuvre,  les  jour- 
nées des  ouvriers  diminueraient  sur-le-champ  de  valeur  dans  la  même 
proportion,  et  tous  les  objets  de  commerce  se  vendraient  et  s'achèteraient 
dans  l'intérieur  du  royaume,  sur  le  même  pied  qu'ils  se  vendaient  et 
s'achetaient  il  y  a  trois  siècles.  Dans  ce  cas,  aucune  nation  de  l'Europe 
ne  pourrait  être  en  concurrence  avec  nous  pour  la  vente  de  ses  denrées 
et  de  ses  marchandises  dans  les  marchés  étrangers  ;  notre  navigatien 
serait  bien  moins  coûteuse  que  celle  des  autres  peuples,  et  nous  gagne- 
rions beaucoup  en  vendant  nos  marchimdises  à  un  prix  fort  inférieur  à 
celui  auquel  ils  pourraient  vendre  les  leurs.  Cette  préférence  pour  la 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMERCE.  89 

imie  nous  mettrait  ^i  état  d'acquérir  en  très- peu  de  temps  la  quantité 
d*espëces  que  nous  aurions  perdue^  et  nous  serions  bientôt  de  niveau 
ttec  toutes  les  nations  voisines  ;  mais  nous  ne  pourrions  parvenir  à  ce 
niveau  saas  perdre  en  même  temps  Tayantage  du  bon  marché^  et  nous 
trouTant  alors  au  même  point  où  nous  étions  précédemment  par  rapport 
à  la  quantité  des  espèces,  nous  cesserions  d*en  acquérir  de  nouvelles. 

Faisons  une  supposition  contraire,  et  admettons  que  la  quantité  des 
espèces  esiistantes  en  Angleterre  se  trouve  tout  à  coup  quintuplée  de  ce 
qu'elle  est  présentement.  Les  denrées ,  les  marchandises ,  les  journées 
des  ouvriers  augmenteront  sur-le-champ  de  valeur  dans  la  même  propor- 
tkm,  et  les  nations  voisines  seront  hors  d'état  d'acheter  notre  superflu; 
mais  el!es  s'en  dédommageront  avec  grand  avantage ,  en  nous  vendant 
koTS  denrées  et  leurs  marchandises,  dont  aucune  loi  ne  pourra  empêcher 
l 'importation;  ce  qui  fera  sortir  notre  argent  jusqu'à  ce  que  nous  soyons 
de  niveau  avec  elles,  et  que  nous  ayons  perdu  cette  grande  supériorité 
de  richesse  qui  n'aura  été  désavantageuse  qu'à  nous-mêmes.  Il  est  évi- 
dent que  les  mêmes  caases  qui  réformeraient  ces  inégalités  exorbitantes 
que  nous  venons  de  supposer,  doivent  les  prévenir  et  les  empêcher  d'ar- 
mer, etconservent,  chez  toutes  les  nations  voisines,  la  quantité  de  leurs 
métaux  dans  la  proportion  de  leur  population  et  de  leur  industrie.  L'eau 
est  toujours  de  niveau,  ou  tend  à  s'y  mettre;  les  naturalistes  en  donnent 
pour  raison,  qu'une  masse  d'eau  s'élevant  d'un  côté,  et  sa  pesanteur 
n'étant  plus  soutenue,  cette  même  masse  doit  tomber  jusqu'à  ce  qu'elle 
trouve  un  contre-poids,  et  que  la  même  cause  qui  rend  à  l'eau  son  ni- 
veau l(»rsqu'elle  l'a  perdu,  doit  toujours  l'y  maintenir  '. 

Les  trésors  immenses  que  les  Espagnols  ont  apportés  des  Indes  se  sont 
répandus  dans  toute  l'Europe,  et  aucune  force  humaine  n'aurait  pu  les 
retenir  en  Espagne.  Quel  moyen,  en  effet,  aurait-on  pu  employer  pour 
«npècher  les  habitants  de  Tautre  côté  des  Pyrénées  de  franchir  ces  mon- 
tagnes et  d'introduire  en  Espagne  leurs  denrées  et  leurs  marchandises, 
(kmt  la  valeur  aurait  augmenté  dans  la  proportion  de  la  difficulté  du 
transport  ;  les  propriétaires  de  ces  marchandises  et  de  ces  denrées,  en- 
eouragés  par  un  gain  immense,  n'auraient-ils  pas  surmonté  toutes  les 
difficultés  que  l'avarice  des  Espagnols  leur  aurait  opposées?  Ce  niveau ^ 
dans  lequel  il  est  impossible  que  les  espèces  ne  soient  pas  maintenues, 
et  qui  les  force  à  se  répandre  hors  de  l'État  qui  les  a  acquises,  explique 
pourquoi  toutes  les  nations  de  l'Europe  gagnent  à  présent  dans  leur 


'  Le  prix  du  change  contribue  i  maintenir  la  balance  da  commerce  et  i  Tempècher  de 
^tùw  trop  préjudiciable  à  une  nation  ;  lorsque  la  valeur  de  nos  importations  excède  de 
itetocoQp  celle  de  nos  exportations,  le  prix  du  change  est  contre  nous,  et  cette  perte, 
V>r8qa'elle excède  ce  qu'il  en  coûterait  pour  le  port  des  espèces  chez  la  nation  créancier 
■oos  oblige  à  les  y  transporter,  car  le  change  ne  peut  jamais  être  au-dessus  du  prix  de  la 
'^^we.  (Noie  de  V Auteur,) 


90  DAVID  HUME. 

commerce  atec  l'Espagne  et  le  Portugal.  Les  soaverains  de  ces  dmx 
royaumes  ont  désiré,  dans  tous  les  temps,  qne  leurs  sujets  ne  parta- 
geassent pas  avec  les  étrangers  les  richesses  qu'ils  avaient  acquises  ; 
mais  les  lois  qu'ils  ont  publiées  pour  en  empêcher  la  sortie  ont  été  in- 
8u£Ssantes,  et  en  quelque  manière  impraticables. 

Il  peut  arriver  cependant  qu'une  certaine  quantité  d'eau  se  main- 
tienne au-dessus  de  son  niveau,  lorsqu'on  lui  ôte  toute  communication 
avec  l'élément  qui  l'environne.  Il  peut  y  avoir  également,  par  rapport 
aux  espèces  d'or  et  d'argent,  des  obstacles  physiques  qui,  coupant 
toute  communication  d'un  État  avec  un  autre,  laisseraient  subsister  une 
très-grande  inégalité  dans  leurs  richesses  réciproques.  L'éloignement 
immense  où  nous  sommes  de  la  Chine,  et  les  privilèges  exclusifis  de  nos 
compagnies  ,  empêchent  que  ce  niveau  ne  s'étende  jusque  dans  cet  em- 
pire, où  l'or  et  l'argent  sont  en  moins  grande  abondance  qu'en  Europe. 
Cependant,  malgré  les  diflBcultés  physiques  et  morales  qui  s'opposent  à 
ce  que  les  espèces  d'or  et  d'argent  soient  transportées  de  l'Europe  dans 
Temphre  de  la  Chine,  on  ne  peut  s'empêcher  d'observer  qu'elles  y  sont, 
pour  ainsi  dire,  entraînées;  en  effet,  quoique  les  ouvriers  européens 
surpassent  beaucoup  en  adresse  et  en  habileté  ceux  de  la  Chine ,  l'Eu- 
rope perd  dans  le  commerce  qu'elle  entretient  avec  cette  partie  du  mon- 
de ;  et,  sans  les  retours  continuels  d'or  et  d'argent  que  les  négociants 
espagnols  tirent  annuellement  de  l'Amérique,  la  masse  des  métaux  pré- 
cieux diminuerait  insensiblement  en  Europe,  et  augmenterait  en  Chine, 
jusqu'à  ce  que  le  niveau  se  fût  établi  entre  ces  deux  parties  du  monde. 
Il  est  certain  que,  si  cette  industrieuse  nation  était  aussi  près  de  nous 
que  la  Pologne  et  la  Barbarie,  la  plus  grande  partie  des  trésors  des  In- 
des lui  serait  réservée.  On  peut  expliquer  ce  phénomène  sans  avoir  re- 
cours à  l'attraction  physique  ;  en  effet,  l'attraction  morale  qui  tire  son 
origine  des  intérêts  et  des  passions  des  hommes,  est  au  moins  aussi  puis- 
sante et  aussi  certaine. 

Les  provinces  dont  les  différents  royaumes  sont  composés ,  ne  con- 
servent entre  elles  leur  balance,  que  par  la  force  de  ce  même  principe; 
c'est-à-dire,  par  l'impossibilité  où  est  l'argent  de  perdre  son  niveau,  et  la 
nécessité  qui  le  maintient  toujours  dans  la  proportion  du  travail  et  des 
denrées  de  chaque  province.  Si  une  longue  expérience  ne  rassurait  pas 
sur  les  sommes  considérables  que  fournissent  annuellement  les  provin- 
ces aux  villes  capitales,  que  de  tristes  réflexions  n'aurait -on  pas  été 
dans  le  cas  de  faire,  à  la  vue  des  calculs  d'un  habitant  du  Yorkshire!  Cet 
hypocondriaque ,  dans  un  accès  de  mélancolie ,  calculait  toutes  les 
sommes  que  cette  province  fournissait  à  la  ville  de  Londres ,  tant 
pour  le  paiement  des  impôts ,  que  pour  l'achat  des  marchandises,  et 
lé  transport  des  revenus  que  les  propriétaires  y  consommaient  au 
préjudice  de  la  province,  où  l'argent  ne  parait  rentrer  qu'en  bien  moins 
grande  quantité  qu'il  n'en  sort.  Il  n'est  pas  douteux  que,  si  l'heptarchie 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMERCE.  9f 

nbôslait  encorf ,  le  gouvernement  de  chaque  État  8^*ait  continuelle- 
méat  alarmé  de  la  crainte  de  perdre  par  la  balance  du  commerce  ;  et 
eorame  il  est  très-Traisemblable  que  le  voisinage  des  peuples  aurait 
nonni  et  excité  la  haine  qu'ils  se  seraient  portée  les  uns  et  les  autres^ 
I^ir  jalousie  mutuelle  les  aurait  engagés  à  gêner  réciproquement  leur 
eominerce  et  à  le  charger  de  taxes  et  d'impôts.  Depuis  que  la  réunion 
de  rÉcosse  et  de  TAngleterre  n'a  fait  qu'un  peuple  de  ces  deux  nations 
OD  ignore  à  laquelle  des  deux  la  liberté  du  commerce  a  été  avantageuse. 
K  depuis  cet  événement  les  Écossais  ont  acquis  de  nouvelles  richesses, 
oa  ne  le  peut  attribuer  qu'à  l'augmentation  de  l'industrie,  qui  a  fait 
de  grands  progrès  parmi  eux.  Avant  cette  réunion,  les  deux  nations, 
enôgnaient  réciproquement  que  la  liberté  du  ccmunerce  ne  leur  fût 
nniâble,  et  que  leurs  voisins  ne  parvinssent  à  les  dépouiller  de  leurs  an- 
ciennes richesses.  Le  temps  seul  a  pu  prouver  que  ces  craintes  étaient 
également  mal  fondées  chez  l'un  et  l'autre  peuple. 

Ce  qui  arrive  dans  de  petits  États,  doit  également  arriver  dans  de 
plus  grands.  De  quelque  nature  que  fussent  les  lois  romaines  par  rap- 
port au  commerce,  les  provinces.qui  composaient  l'empire  romain  con- 
servaient leur  balance  entre  elle^  et  avec  l'Italie;  comme  nous  voyons 
présentement  cette  même  balance  exister  entre  les  différents  comtés  de 
la  Grande-Bretagne,  et  les  différentes  paroisses  de  chaque  comté.  Qui- 
conq[oe  voyage  en  Europe  peut  reconnaître  par  lui-même  et  par  le  prix 
des  denrées,  que,  malgré  la  fausse  jalousie  des  princes  et  des  États,  l'ar- 
gent s'est  maintenu  partout  à  son  niveau,  et  qu'il  n'y  a  pas  plus  de  dif- 
férence à  cet  égard  entre  les  royaumes,  qu'il  ne  s'en  trouve  entre  les 
proTinoes  d'un  même  État.  Les  hommes  vont  habiter  d'eux-mêmes  les 
lienx  situés  sur  les  rivières  navigables,  les  ports  de  mer,  et  les  villes 
capitales.  C'est  dans  ces  endroits  où  les  hommes  sont  rassemblés  en  plus 
grand  nombre,  qu'on  trouve  plus  d'industrie  et  plus  de  denrées,  et 
par  conséquent  plus  d'argent:  mais  cette  quantité  d'argent  est  toujours 
en  proportion  de  la  population  et  de  l'industrie,  et  c'est  ce  qui  en  main- 
ti^at  le  niveau  ^ 

La  France  est  pour  nous  un  objet  perpétuel  de  jalousie  et  de  haine. 
Le  premier  de  ces  sentiments  n'est  fondé  que  sur  de  trop  bonnes  rai- 


'  O  Aiut  obser? er  afec  soin  que  dans  tout  oe  Discours,  partout  où  J«  parle  du  ttifêau  de 
rargent,j*CD tends  toujourslson  nWeau  proportionné  aux  commodités,  au  travail,  à  Tiodus- 
trfe  et  à  rhabiletéqui  se  rencontrent  dans  chaque  Etat  :  j*ose  assuferque,  dans  les  pay»  où 
cet  avantages  sont  le  douUe,  le  triple,  le  quadruple  de  ce  qu'ils  sont  dan»  les  antres  Etats, 
rargcnt  sera  aussi  infailliblement  douple,  triple  ou  quadruple.  La  seule  circonstance  qui 
peut  détruire  Texactitude  de  ces  proportions,  consiste  dans  les  frais  de  transport  des  mar- 
chandbes  d'an  lieu  à  un  autre,  et  ces  finals  sont  quelquefois  inégaux.  Ainsi  le  blé,  le  bétail 
le  nrMDaffcet  le  beurre  de  la  profince  de  Derby,  ne  peuvent  tirer  d'argent  de  Londres, 
autant  que  les  manufactures  de  Londres  en  tirent  de  Derby.  Mais  cette  objection  n*est 
qu'apparente,  car  autant  le  transport  des  marchandises  est  coûteux,  autant  la  commun!* 
catiatt  «atra  Ica  places  de  eoanueroe  est  défectueuse.  (iVo/e  de  tAuttur.) 


92  DAYID  HUME. 

sons,  mais  Tun  et  Tautre  ont  donné  lieu  aux  barrières  sans  nombre  que 
les  deux  nations  ont  opposées  mutuellement  à  leur  commerce  récipro- 
que, et  dont  on  nous  accuse  d*aYoir  donné  l'exemple.  Quels  avantages 
en  ai^ons-nous  retirés  ?  Nous  ne  Tendons  plus  aux  Français  nos  étoffes 
de  laine,  et  nous  allons  chercher  en  Espagne  et  en  Portugal,  un  vin 
plus  cher  et  moins  agréable  que  celui  dont  nous  pouvions  nous  fournir 
en  France.  La  plupart  des  Anglais  croiraient  l'État  sur  le  penchant  de 
sa  ruine,  si  les  vins  français  pouvaient  être  transportés  en  Angleterre 
eu  assez  grande  abondance,  et  y  être  vendus  assez  bon  marché  pour  que 
le  peuple  en  fit  sa  boisson  ordinaire,  par  préférence  à  la  bière  et  aux 
autres  liqueurs  du  pays  ;  mais,  si  on  voulait  écarter  tout  préjugé  et  rai- 
sonner sans  passion,  il  ne  serait  pas  difficile  de  prouver  que  TÉtat  n'en 
recevrait  aucim  préjudice,  et  qu'il  en  retirerait  peut-être  quelque  avan- 
tage. £n  effet,  les  Français  assurés  d'un  plus  grand  débit  de  leurs  vins, 
changeraient  leur  culture,  et  planteraient  de  nouvelles  vignes  pour 
fournir  à  la  consommation  de  l'Angleterre;  ils  seraient  alors  foreés  de 
recourir  à  nous  pour  avoir  du  blé,  dont  la  production  serait  moins 
abondante  chez  eux,  et  nous  aurions  l'avantage  de  leur  vendre  la  den- 
rée de  première  nécessité.  Le  roi  de  France  a  rendu  plusieurs  arrêts 
pour  défendre  les  nouvelles  plantations  de  vignes,  et  il  a  même  or- 
donné  de  les  arracher,  preuve  certaine  que  la  culture  du  blé  a  dans 
cet  État  la  préférence  sur  celle  de  toute  autre  espèce  de  denrées. 

Le  maréchal  de  Yauban  fait  connaître,  dans  plusieurs  endroits  de  ses 
écrits,  le  préjudice  que  causent  au  Languedoc,  à  la  Guyenne  et  aux 
provinces  méridionales  de  France,  les  droits  auxquels  les  vins  de  ces 
pays  sont  assujettis,  lorsqu'ils  sont  transportés  en  Bretagne  et  en  Nor- 
mandie ;  et  il  propose  au  gouvernement  de  France  d'accorder  une  en- 
tière liberté  de  commerce,  et  de  délivrer  ces  provinces  des  entraves 
sous  lesquelles  elles  gémissaient.  U  ne  pensait  pas  sans  doute  que  cette 
liberté  pût  faire  pencher  en  leur  faveur  la  balance  du  commerce,  au  pré- 
judice de  la  Normandie  et  de  la  Bretagne.  Il  est  évident  qu'une  naviga- 
tion un  peu  plus  longue  ne  rendrait  pas  les  vins  du  Languedoc  plus 
chers  en  Angleterre  qu'ils  ne  le  sont  en  Bretagne,  ou  dans  ce  cas  les 
denrées  d'Angleterre,  transportées  en  Languedoc,  augmenteraient  de  va- 
leur dans  la  même  proportion. 

Je  conviens  cependant  qu'on  peut  employer  deux  moyens  pour  main- 
tenir l'argent  au-dessus  ou  au-dessous  de  son  niveau;  mais,  en  les  exa- 
minant attentivement,  il  est  facile  de  reconnaître  qu'ils  sont  la  consé- 
quence du  principe  précédemment  établi,  et  qu'ils  lui  donnent  même 
une  nouvelle  force. 

Les  banques,  les  actions  et  les  papiers  de  crédit,  tous  établissements 
modernes,  adoptés  par  les  Anglais  avec  une  espèce  de  frénésie,  sont 
le  seul  moyen  que  je  crois  propre  à  tenir  l'argent  au-dessous  de  son  ni- 
veau. Le  papier  devient  par  ces  établissements  équivalent  aux  espèces. 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMERCE.  03 

fl  circale  dans  toutes  les  parties  de  l'État,  augmente  la  valeur  de  la 
maiii-d'œuYre  et  des  denrées,  supplée  à  For  et  à  l'argent,  fait  dispa- 
raître une  partie  de  ces  précieux  métaux,  et  empêche  que  leur  quantité 
n'en  augmente.  La  plupart  de  nos  raisonnements  sur  cette  matière  sont 
faux  et  contraires  à  la  raison;  tout  particulier  qui  a  l'avantage  de  dou- 
bler ses  fonds  en  devient  inox)ntestd)lement  plus  riche  ;  nous  nous  ima- 
ginons qu'il  en  serait  de  même  de  TEtat,  si  tous  les  sujets  pouvaient 
fMurvenir  à  doubler  leurs  richesses;  nous  ne  faisons  pas  réflexion  que 
dans  ce  cas  la  valeur  de  toutes  les  denrées  augmenterait  dans  la  même 
proportion,  et  que,  par  conséquent,  cet  accroissement  général  des  ri- 
choses  n'apporterait  aucqp  changement  dans  l'inégalité  des  fortunes. 
Un  grand  fonds  d'argent  ne  nous  est  avantageux  que  dans  nos  négocia- 
tions avec  les  étrangers,  et  comme  notre  papier  n'a  de  valeur  que  dans 
rintérieur  du  royaume,  il  a  pour  nous  les  inconvénients  qui  sont  la 
suite  nécessaire  d'une  grande  abondance  d'argent,  et  ne  nous  procure 
aucun  des  avantages  qui  peuvent  l'accompagner. 

Supposons  que  l'Angleterre  possède  1 8  millions  sterling  en  espèces,  et 
qn'il  circule  dans  le  royaume  pour  12  millions  de  papier,  on  doit  con- 
dure  de  cette  supposition  que  l'État  peut  posséder  une  richesse  réelle 
de  30  millions.  La  Grande-Bretagne  posséderait  en  effet  cette  somme 
en  espèces  d'or  et  d'argent,  si  nos  papiers  de  nouvelle  création  n'avaient 
pas  été  un  obstacle  à  l'entrée  de  ces  métaux.  On  me  demandera  sans 
doate  quel  pays  nous  aurait  fourni  cette  somme?  Je  répondrai  à  cette 
question,  que  nous  l'aurions  été  chercher  dans  tous  les  royaumes  du 
monde  connu.  En  effet,  en  supprimant  les  12  millions  de  papier,  Tar- 
gent  existant  en  Angleterre  sera  de  beaucoup  au-dessous  de  son  ni- 
veau, par  comparaison  avec  la  quantité  existante  dans  les  États  voi- 
sinsy  et  il  en  refluera  nécessairement  une  partie  parmi  nous  jusqu'à  ce 
que  le  niveau  soit  établi  entre  toutes  les  nations  voisines,  et  que  sa 
trop  grande  abondance  le  fasse,  par  la  même  raison,  échapper  de  nos 
mains.  Le  soin  qu'ont  eu  les  politiques  modernes  de  remplir  tous  les 
portefeuilles  d'actions,  de  billets  de  banque  et  de  papiers  d'échiquier, 
semble  être  une  suite  de  la  crainte  qu'ils  ont  eue  que  la  nation  ne  se 
trouvât  un  jour  accablée  sous  le  poids  de  l'or  et  de  l'argent. 

Le  royaume  de  France  possède  une  très-grande  quantité  d'espèces,  et 
il  en  est  principalement  redevable  au  petit  nombre  de  papiers  de  crédit 
qui  ont  cours  dans  ce  puissant  État.  Aucune  banque  publique  n'y  est 
établie;  les  lettres  de  change  y  sont  moins  communes  qu'en  Angleterre; 
tout  prêt  d'argent,  dont  le  principal  n'est  pas  aliéné,  y  est  regardé 
comme  usuraire.  Faute  de  débouchés  de  leur  argent,  les  Français  sont 
obligés  d'en  garder  une  grande  partie  en  caisse,  et  c'est  par  cette  rai- 
son que  les  simples  particuliers  de  ce  royaume  possèdent  une  grande 
quantité  de  vaisselle  d'argent,  et  que  leurs  églises  sont  remplies  d'ar- 
genterie. C'est  à  la  réunion  de  ces  différentes  circonstances  qu'on  doit 


•4  DAVID  HUIK. 

attribuer  le  bon  nardié  des  denrées  et  de  la  matn^'oeuTre,  dont  le 
lurix  est  plus  bas  en  France  que  chez  d'autres  peuples  qui  possèdent  la 
nmtié  moins  d'espèces  d'or  et  d'argent;  position  heureuse  qui  dcmne 
à  ce  royaume  un  grand  avantage  pour  le  commerce  étranger,  et  con- 
sarve  entre  les  mains  des  sujets  des  sommes  assez  considérables  pour 
réparer  les  malheurs  publics  et  imprévus,  dont  aucune  nation  ne  peut 
être  à  l'abri. 

On  est  ai  usage  en  Angletenre  et  en  Hollande  de  préférer  la  por- 
celaine de  Chine  k  la  vaisselle  d'argent  ;  et  la  ville  de  Gènes  avait 
adopté  9  il  y  a  quelques  années ,  cette  espèce  de  luxe.  Mais  le  sénat, 
prévoyant  les  funestes  conséquences  qui  en  pouvaient  résulter,  y  mit 
des  IxNmes  par  une  loi  somptuaire,  qui  laissait  en  même  temps  la  plus 
gran<te  liberté  sur  la  vaisselle  d'argent.  Cette  république  a  reconnu 
sans  doute,  lors  de  la  dernière  révolution,  toute  la  sagesse  de  cette 
ordonnance;  et  je  ne  puis  m'empécher  de  penser  que  les  taxes  im- 
posées en  Angleterre  sur  la  vaisselle  d'ai^ent  ne  soient  très-opposées 
à  la  bonne  politique. 

Nos  colonies  avaient  une  quantité  d'espèces  suffisante  pour  la  circu- 
lation, avant  qu'on  y  eût  introduit  les  papiers  de  crédit;  mais  depuis 
que  cette  espèce  de  richesses  y  est  connue,  l'or  et  l'argent  ne  sont 
plus  d'usage  dans  les  paiements,  et  c'est  le  moindre  inconvénient  qui 
en  soit  résulté.  Lorsque  les  malheurs  de  l'État  auront  anéanti  cette 
ridiesse  fictive,  peut-on  douter  que  l'argent  ne  retourne  aussitôt  dans 
nos  colonies,  qui  possèdent  des  denrées  et  des  manufactures,  seul  bien 
réel  dont  tous  les  hommes  ont  besoin,  et  qu'ils  ne  peuvent  satisfaire, 
qu'en  donnant  aux  cultivateurs  et  aux  fabricants  l'argent  qu'ils  pos- 
sèdent? 

U  est  fâcheux  que  Lycurgue  n'ait  pas  eu  l'idée  des  papiers  de  crédit, 
lorsqu'il  chercha  à  bannir  For  et  l'argent  de  Lacédémone.  Cet  expé- 
dientaurait  été  plus  utile  à  son  système,  que  ces  masses  de  fer  qu'il 
leur  substitua,  et  les  papiers  de  crédit,  qui  n'ont  aucune  valeur  réelle 
ni  Intrinsèque,  auraient  appcurté  un  obstacle  certain  atout  commerce 
étranger. 

Je  viens  d'exposer  les  inconvénients  qui  accompagnent  les  systèmes 
de  papiers  de  crédit,  qui  sont  cependant  les  seuls  moyens  de  tenir  l'ar- 
gent au  dessous  de  son  niveau.  Ne  pourrût-on  pas  obtenir  l'effet  con- 
traire, c'est-à-dire  l'élever  au-dessus  de  son  niveau,  en  conservant  avec 
soin  dans  le  trésor  public  une  somme  considérable,  et  en  prenant  les 
précautions  convenables  pour  l'empédier  d'être  remise  dans  la  circula- 
tion? Mais  la  plupart  des  citoyens  regarderaient  un  pareil  expédient 
comme  destructif,  et  il  exciterut  la  clameur  publique.  Tout  fluide  peut 
être  élevé  au-dessus  de  son  niveau,  et  à  telle  hauteur  qu'on  juge  à  pro  • 
pos,  lorsqu'on  lui  ôte  toute  communication  avec  l'élément  voisin.  Il  en 
est  de  même  de  l'argent  ;  et  pour  le  prouver  il  suffit  de  reprendre  notre 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  œMMERCE.  «5 

praMère  snppositioD,  qui  cmisigte  à  détruire  subitement  la  Hioîtié  de 
tootes  noB  espèces.  Nous  av<»is  trouvé  que  la  conséquence  de  cet  événe- 
■leat  serait  d'attirer  une  somme  égale  de  tous  les  royaumes  voisins.  Si 
le  goaTemement  se  déterminait  à  mettre  en  réserve  dans  le  tréscN^  pu* 
Uic  une  somme  considérable,  et  à  l'y  conserver  avec  soin,  il  pourrait, 
après  la  révolution  de  plusieurs  années,  y  m^tre  également  en  dépôt 
une  nouvelle  somme,  opération  qui  par  la  succession  des  temps  n'aurait 
pas  de  bornes. 

Une  petite  ville  comme  Genève  pourrait,  durant  le  cours  de  quel- 
qfMes  siècles,  engloutir  les  neuf  dixièmes  de  toutes  les  espèces  de  TEu- 
rofpe.  U  est  vrai  que  la  nature  humaine  forme  un  obstacle  invincible  à 
eet  âoMNrme  accroissement  de  richesses.  Un  État  faible,  mais  possédant 
des  riidiesses  immenses,  deviendrait  nécessairement  la  proie  de  quel- 
<pies  voisins  plus  pauvres,  mais  plus  puissants.  Un  grand  État  maître 
d'un  pareil  trésor  le  dissiperait  en  projets  dangereux  et  mal  concertés, 
et  détruirait  vraisemblablement  un  trésor  bien  plus  estimable,  je  veux 
dire  l'industrie  de  son  peuple,  dont  la  perte  entraînerait  une  diminu- 
tiou  sensible  dans  le  nombre  des  citoyens.  Ces  trésors  immenses  seraient 
dans  le  cas  du  fluide  élevé  à  une  trop  grande  hauteur,  qui  brise  et  dé- 
trait  le  vaisseau  qui  le  renferme,  et  se  mêlant  avec  l'élément  qui  l'en- 
vîHMiiie,  tombe  tout  à  coup  à  son  niveau.  La  possibilité  d'amasser  un 
grand  trésor,  sans  causer  de  préjudice  à  l'État ,  est  tellement  ccmtraire 
à  notre  manière  ordinaire  de  penser,  que,  quoique  nos  historiens  soient 
d'accord  sur  les  sommes  immenses  amassées  par  Henri  YU,  que  tous  les 
fttsent  monter  à  1,700,000  liv.  sterling  %  et  que  cet  événement  sdt, 
pour  ainsi  dire,  encore  récent,  nous  rejetons  leur  témoignage,  plutôt 
que  de  convenir  d'un  fait  capable  de  détruire  nos  préjugés.  Il  est  vrai- 
semblable que  cette  mmme  composait  les  trois  quarts  de  toutes  les  espè- 
ces monnayées  existantes  pour  lors  en  Angleterre;  mais  est-il  impossible 
qu'on  prince  habile ,  avide  de  richesses,  économe ,  et  dont  l'autorité  était 
presque  absolue,  ait  amassé  une  somme  aussi  considérable  dans  l'espace 
de  vingt  ans?  Il  n'y  a  pas  d'apparence  que,  malgré  le  trésor  de  Henri  VU, 
ie  peuple  se  soit  aperçu  d'ime  diminution  dans  la  quantité  d'espèces  en 
circnlatimi,  et  qu'il  en  ait  souffert  un  préjudice  réel,  parce  que  la  dimi- 
nution de  la  valeur  de  toutes  les  denrées  et  de  toutes  les  marchandises  a 
dft  foire  entrer  en  peu  de  temps  dans  le  royaume  une  quantité  d'or  et 
d'a]^;ent  égale  à  celle  que  le  souverain  avait  retirée  de  la  circulation, 
effet  et  suite  nécessaire  du  grand  avantage  que  devaient  avoir  les  An- 
glais dans  le  commerce  sur  toutes  les  nations  voisines.  Les  historiens* 
et  les  orateurs^  grecs  assurent  que  la  petite  république  d'Athènes,  et 
les  peuples  ses  alliés  amassèrent,  dans  les  cinquante  années  qui  s'écou- 
lërrât  entre  la  guerre  de  Hédie  et  celle  de  Péloponèse,  un  trésor  plus 

■  Il  j  afait  enTiroii  huit  onces  d*argeBt  dans  la  lifre  sterling  du  temps  de  Henri  VU. 
s  Thiicyd.  lib.  2;  Diod.  sic.  Ub.  12.  —  *  if^binis  et  DemosUienis,  Epist. 


96  DAVID  HUME. 

considérable  que  celui  de  Henri  VII,  puisque  plus  de  10,000  talents 
furent  renfermés  dans  la  citadelle  d'Athènes,  somme  immense  qui  fut 
cause  de  la  ruine  de  cette  république  et  de  ses  alliés,  par  les  guerres 
imprudentes  auxquelles  ils  s'eagagèrent  témérairement.  Cet  argent, 
amassé  avec  tant  de  soin,  ne  fut  pas  plus  tôt  sorti  du  trésor  et  remis 
dans  la  circulation,  qu'il  disparut  de  l'État.  Nous  voyons,  en  effet,  par 
le  fameux  dénombrement  fait  cinquante  ans  après,  et  dont  Démostliè- 
nés  et  Polybe  '  font  mention,  que  toutes  les  richesses  des  Athéniens, 
en  terres,  en  maisons,  en  esclaves,  en  denrées  et  en  marchandises,  ne 
furent  pas  estimées  à  60,000  talents,  en  y  comprenant  même  les  espè- 
ces monnayées  qui  circulaient  dans  ce  petit  État. 

On  reconnaît  dans  la  conduite  des  Athéniens  autant  de  prudence 
que  d'ambition ,  lorsqu'on  les  voit  user  de  la  liberté  de  leur  gouver- 
nementy  pour  mettre  en  réserve  et  conserver  un  trésor  immense,  qu'ils 
pouvaient  partager  entre  eux,  et  qui  était  assez  considérable  pour  tripler 
la  fortune  de  chaque  particulier  ;  car  il  est  bon  d'observer,  qu'au  rapport 
des  anciens  historiens,  les  Athéniens  n'étaient  pas  plus  riches  lorsque 
Philippe ,  roi  de  Macédoine ,  leur  déclara  la  guerre,  qu'ils  ne  l'étaient 
au  commencement  de  celle  du  Péloponèse. 

Le  petit  pays  connu  sous  le  nom  de  Grèce  était  moins  riche  en  es- 
pèces d'or  et  d'argent  dans  les  siècles  de  Philippe  et  de  Persée,  que  ne 
l'était  l'Angleterre  sous  le  règne  de  Henri  VII.  Les  deux  rois  macédo- 
niens amassèrent  cependant  en  trente  ans'  un  trésor  plus  considérable 
que  celui  de  Henri,  puisqu'au  rapport  de  Pline*,  le  trésor  que  fit  conduire 
à  Rome  Paul-Émile,  vainqueur  de  la  Macédoine,  montait  à  2,400,000 
liv.  sterling;  ce  n'était  cependant  qu'une  partie  des  sommes  amassées 
par  les  rois  de  Macédoine,  étant  impossible  que  Persée  eût  soutenu  la 
guerre  sans  avoir  touché  au  trésor  public.  Stanyan  assure  que  de  son 
temps  le  canton  de  Berne  avait  prêté  à  intérêt  plus  de  300,000  liv.  ster- 
ling ,  et  qu'il  y  en  avait  en  réserve  plus  de  1 ,800,000  dans  le  trésor 
public.  Il  est  très-vraisemblable  que  tout  l'argent  en  circulation  dans 
ce  petit  État  ne  monte  pas  à  500,000  liv.  sterling.  Cependant,  quoique 
le  trésor  public  ait  dû  augmenter  depuis  1714,  tous  les  voyageurs  qui 
parcourent  le  pays  de  Vaud,  ou  toute  autre  partie  du  canton  de  Berne, 
ne  s'aperçoivent  pas  que  l'argent  y  soit  plus  rare  que  dans  tout  au- 
tre pavs  de  la  même  étendue,  et  dont  le  climat  et  les  productions  sont 
les  mêmes  ^. 

Le  détail  que  donne  Appien  du  trésor  des  Ptolémées  ne  permet  pas 
de  le  révoquer  en  doute,  et  il  serait  d'autant  plus  mal  fondé,  que,  sui- 

*  Lib.  Il,  cap.  62. 

*  Titi-Lifii,  Mb.  XLV,  cap.  40.  —  »  Lib.  xxxin,  cap.  ?. 

*  Isa  pauTreté  dont  parle  Stanjan  ne  se  remarque  que  dans  les  cantons  les  plus  mon- 
tagneux, où  il  n*est  pas  facile  que  l'argent  se  répande  :  encore  les  peuples  n'y  sont-ils 
pas  plus  pauvres  que  dans  le  diocèse  de  Saitzbourg  d*un  côté,  ou  dans  la  Savoie  de  l'au- 
tre. (Note  de  V  Auteur.) 


ESSAI  SUR  LA  BALANCE  DU  COMMERCE.  97 

fmt  le  témoignage  de  ce  même  historien^  les  autres  successeurs  d'A* 
loandre  étaient  également  économes,  et  que  plusieurs  d'entre  eux 
av«ient  des  trésors  presque  aussi  considérables  que  celui  des  Ptolémées, 
^'Appien  fiât  monter  à  740,000  talents,  revenant,  suivant  les  calculs 
Âidoctear  Arbuthnot,  à  191,166,666  liv.  sterling,  somme  incroyable, 
à  cet  historien,  natif  d'Alexandrie,  ne  citait  pas  les  r^;istres  de  l'em- 
pire d'Egypte  pour  garants  de  ce  qu'il  avance. 

Les  différentes  observations  que  je  viens  de  mettre  sous  les  yeux  du 
kcteur,  doivent  guider  notre  jugement  sur  les  barrières,  les  obstacles 
et  les  impôts  sans  nombre  que  toutes  les  nations,  et  principalement  F  An- 
^eterre,  opposent  à  la  liberté  du  commerce.  Tous  les  gouvernements 
soDt  occupés  du  désir  d'augmenter  la  masse  de  leurs  espèces  mon- 
nayéesy  qu'il  est  cependant  impossible  de  tenir  au-dessus  de  leur  ni- 
veaUj  tant  que  la  circulation  de  la  totalité  en  est  libre;  ils  sont  égale- 
foent  effrayés  de  la  crainte  d'en  perdre  une  partie ,  quoique,  par  la  même 
raison  y  il  soit  également  impossible  qu'elles  baissent  au-dessous  de  ce 
Béme  nweau.  Des  mesures  aussi  contraires  à  la  bonne  politique  se- 
nôent  capables  par  elles-mêmes  de  faire  disparaître  nos  espèces,  si 
ce  malhenr  pouvait  arriver;  mais  il  en  résulte  un  mal  général  et  com- 
iiran  à  toutes  les  nations  :  c'est-à-dire,  que  tous  les  peuples  voisins  et 
limitrophes  les  uns  des  autres  ne  peuvent  jouir  réciproquement  et 
avec  lil>erté  de  l'échange  mutuel  de  leurs  denrées  et  de  leurs  marchan- 
dtsesy  que  le  souverain  législateur  semble  avoir  prescrit,  en  donnant  à 
tous  les  peuples  un  climat,  un  sol,  et  un  génie  qui  les  distingue  les  uns 
des  aatres,  par  des  différences  particuUères  à  chacun  d'eux. 

Les  politiques  modernes,  en  faisant  usage  des  papiers  de  crédit,  ont 
adopté  le  seul  moyen  de  bannir  les  espèces  d'un  Etat,  ou  du  moins  d'en 
diniiniier  la  quantité.  On  ne  pourrait  en  augmenter  la  masse,  qu'en  en 
mettant  une  partie  en  réserve  dans  le  trésor  public;  mais  ils  rejettent  ce 
iBoyen  et  donnent  la  préférence  à  des  droits  de  douane  et  à  des  taxes 
qui  ne  servent  qu'à  restreindre  l'industrie,  et  à  priver  nos  voisins,  ainsi 
qpe  nous,  des  bienfaits  que  l'art  et  la  nature  offrent  à  tous  les  hommes. 
Il  faut  convenir  cependant  que  toutes  les  taxes  sur  les  denrées  et  les 
marchandises  étrangères  ne  sont  pas  également  inutiles  et  désavanta- 
geuses. Nos  manufactures  de  toile  sont  encouragées  parles  droits  impo- 
sés SOT  celles  d'Allemagne.  Les  droits  perçus  sur  l'eau-de-vie  de  vin 
augmentent  la  consommation  du  rhunij  et  soutiennent  nos  colonies  mé- 
ridionales. Comme  il  est  nécessaire  qu'il  y  ait  des  impôts  pour  la  défense 
du  gouTemement,  il  est  de  la  bonne  poUtique  de  n'en  percevoir  et 
de  n'en  établir  que  sur  les  denrées  et  les  marchandises,  dont  le  vo- 
faune  empêche  la  fraude  et  la  contrebande;  mais  le  législateur  ne  doit 
jamais  oubUer  la  maxime  du  docteur  Swift,  qu'en  matière  d'impôtSj 
deux  et  deux  ne  font  pas  toujours  quatre  ;  et  qu'il  arrive  souvent  au 
contraire  qu'ils  font  moins  de  deux.  Il  est  assez  vraisemblable  que, 
{Mélanges.)  7 


98  DAVID  HUME. 

si  lee  droits  sur  le  Yin  étaient  dinûnaés  des  deox  tiefs^  le  gouverne- 
ment  en  tirerait  an  revenu  plus  considérable;  notre  peuple  s^ait 
alors  en  état  de  se  procurer  une  boisson  meilleure  et  {dus  saine^  et 
la  balance  du  conmi^rce,  dont  nous  sommes  si  jaloux,  n'en  devien- 
drait pas  (dus  désavantageuse.  La  manufacture  cte  la  bière  ^  lors- 
qu'on la  considère  indépœdamm^t  de  ragriculture,  est  peu  considé- 
rable en  elle-même ,  et  occupe  peu  de  bras  ;  le  transport  du  vin  et 
l'exportation  de  nos  grains  nous  en  dédommageraient  avec  grand  avan- 
tage. On  oppos^a  sans  doute  que,  suivant  le  témoignage  de  plusieurs 
historiens,  un  grand  nombre  d'États  et  de  royaumes  ridies  et  opulent» 
dans  l'antiquité,  sont  maintenant  dans  l'incÛgence  et  la  pauvreté;  et 
qu'on  n'y  retrouve  plus  cette  abondance  d'argent  qui  les  rendait  autre^ 
fois  û  puissants.  Je  réponds  que  les  nations  ne  peuvmt  espérer  de  con- 
server leurs  espèces,  lorsqu'elles  perdent  leur  conmieroe,  leur  industrie 
et  leur  population,  dont  les  métaux  précieux  suivent  toujours  la  propor 
lion.  Lorsque  Lisbonne  et  Amsterdam  enlevèrent  à  Gènes  et  à  Venise  le 
commerce  des  Ludes  orientales,  dont  ces  deux  villes  étaient  en  possession, 
elles  acquirent  les  profits  et  les  eq>èees  dont  ce  ricbe  commerce  les  en- 
richissait. La  masse  d'argent  diminue  dans  un  État  toutes  les  fois  que  le  • 
souverain  établit  sa  résidence  dans  un  autre  empire  ;  lorsque  les  guerres 
étrangères  obligent  d'envoyer  des  armées  dans  des  pays  très-âoignés  des 
frontières,  et  où  elles  ne  peuvent  être  entretmiuesqu'à très-grands  frais, 
et  lorsqu'enfin  lesétranga^  sont  créanders  de  l'État  pour  des  sommes 
considérables.  On  doit  observer  que  la  perte  de  l'arg^it,  dans  tous  les 
cas  dont  je  viens  de  faire  l'énumération,  est  la  suite  de  circonstances  vio- 
lentes qui  forcent  le  peuple  à  se  réfugia:  dans  d'autres  climats  et  à  y 
transporter  son  industrie  ;  mais,  lorsque  la  pc^ulation  d'une  nation  et 
son  industrie  n'ont  souffert  aucune  diminution ,  il  est  imposable,  ^près 
que  les  troubles  sont  cessés ,  que  l'argent  ne  revienne  par  un  grand 
nombre  de  canaux,  différents  les  uns  des  autres  et  souvent  inconnus.  Les 
principales  nations  de  l'Europe  ont  répandu  en  Flandre  des  sommes  im- 
menses depuis  la  révidution  des  Pays-Bas,  cette  partie  de  rEur<^  ayant 
{presque  toujours  été  le  théâtre  de  la  guerre.  Si  toutes  ces  sommes  étaient 
rassemblées,  elles  monteraient  peut-être  à  plus  de  la  moitié  de  ce  que 
l'Europe  entière  possède  d'espèces  :  toutes  ces  ridiesses  immenses  sont 
retournées  à  leur  source,  et  sont  rentrée»  dans  les  mains  des  peuples  in- 
dustrieux qui  en  avaient  été  les  premiers  possesseurs.  Un  cowrant  sensible 
emportait  à  Rome,  il  y  a  plus  de  mille  ans,  tout  l'argent  de  l'Europe  ; 
mais  il  en  est  sorti  par  des  canaux  secrets  et  inconnus,  et  le  défaut  de 
commerce  et  d'industrie  rend  aujourd'hui  les  domaines  du  pape  le  terri- 
toire le  plus  pauvre  de  l'Italie.  Le  gouvernement  a  grande  raison  sans 
doute  d'employer  tous  ses  soins  pour  conserver  la  pc^mlation  et  les  ma- 
nufactures de  l'État,  mais  il  peut  se  dispaw^  d'en  prendre  pour  la  con- 
servation de  ses  espèces.  Leur  quantité  sera  toujours  proportionnée  au 
nombre  du  peuple  et  à  l'accroissement  de  son  industrie. 


ESSAI  SUR  LA  JALOUSIE  COMMERCIALE.  99 

VIII 
ESSAI  SUR  U  JALOUSIE  COMMERCIALE'. 


Après  atoir  montré  le  ridicole  d'une  première  espèce  de  jàtoosie  à 
laquelle  sont  en  proie  les  nations  commerçantes*,  il  ne  saurait  6tre  hors 
de  propos  de  parler  d'une  seconde,  dont  les  motife  ne  sont  pas  mmns  dé- 
nûonnables.  Rien  n'est  pins  commun ,  de  la  part  des  peuples  qui  ont 
fait  quelques  progrès  dans  le  commerce,  que  de  s'alarmer  des  progrès 
aulogoes  qui  s'opèrent  chez  leurs  voisins;  de  considérer  comme  enne- 
m^  en  quelque  façon,  tous  les  États  où  la  production  se  déreloppe,  et 
de  poser  en  principe  que  la  fortune  de  ces  États  ne  s'améliore  qu'à  leurs 
dépens.  Mais,  contrairement  à  cette  doctrine  étroite  et  malTcillante, 
ie  M  craindrai  pas  de  soutenir  que  l'accroissement  de  la  richesse  et  du 
commerce,  chez  une  nation  quelconque,  bien  loin  de  pouvoir  blesser  l'in- 
têrtt  des  autres,  contribue,  la  plupart  du  temps,  à  l'extension  de  leur 
propre  opulence  ;  et  qu'aucun  État  ne  réussirait  à  fanre  foire  de  grands 
pas  à  son  industrie  et  à  son  conunerce,  si  l'ignorance,  la  paresse  et  la 
I)«rtMurie  régnaient  chez  les  peuples  qui  Tenvironnent. 

n  est  manifeste  que  l'industrie  par  laquelle  un  peuple  pourvoit  à  la 
s>tisfection  de  ses  besoins  domestiques  ne  saurait  éprouver  aucun  dom- 
mage de  la  plus  grande  prospérité  des  pays  voisins  ;  et  conmie  cette 
lirûiche  du  travail  national  est  la  plus  importante  de  toutes  dans  un 
royaume  d'une  certaine  étendue,  cette  considération  suffirait  seule  pour 
^er  toutes  nos  inquiétudes  à  ce  sujet.  Mais  je  vais  plus  loin,  et  je  ferai 
<>horver  qu'il  est  impossible ,  quand  la  liberté  préside  aux  rapports 
commerciaux,  que  l'industrie  intérieure  de  chaque  nation  ne  se  déve- 
loppe pas  par  suite  de  leurs  progrès  réciproques.  Comparez  la  situation 
«tttclle  de  la  Grande-Bretagne  à  ce  qu'elle  était  il  y  a  deux  siècles. 
L'imperfection  de  tous  les  procédés  relatifs  à  l'agriculture  ou  à  la  fa- 
l^'Kation  était  extrême.  Tous  les  progrès  que  nous  avons  fûts  depuis 

^  Cet  tisai  n*aTait  pas  encore  été  traduit  Voy.  plus  haut,  J^otice  sur  Hume,  p.  7  et  8. 
'CcUeqoi  les  portait  à  fouloir  accaparer  les  métaui  précieux.  Voj.  le  commencement 
^fSfMl  sur  la  Midamê  du  commerce. 


100  David  hume. 

cette  époque  ne  tiennent  qu'à  l'imitation  des  étrangers;  et  nous  devons, 
par  conséquent,  beaucoup  plus  nous  féliciter,  que  nous  plaindre,  des 
succès  qu'ils  ont  pu  obtenir  avant  nous  dans  les  arts  et  les  inventions 
utiles.  Mais  nos  rapports  avec  eux  se  maintiennent  encore  à  notre  grand 
avantage  ;  car  nous  adoptons  journellement,  dans  toutes  nos  manufac- 
tures, les  découvertes  et  les  perfectionnements  de  nos  voisins.  Une  mar- 
chandise est-elle  importée,  d'abord  à  notre  grand  regret,  parce  que  nous 
nous  imaginons  qu'elle  nous  enlève  notre  numéraire  :  plus  tard,  l'art  de 
fabriquer  ce  produit  se  naturalise  avec  un  profit  évident  pour  nous-mê- 
mes. Cependant,  nous  continuons  de  voir  avec  peine  que  nos  voisins  de- 
meurent en  possession  d'un  art,  d'une  branche  d'industrie  ou  d'une 
invention  quelconque.  Nous  ne  nous  rappelons  pas  que,  s'ils  ne  nous 
avaient  donné  les  |tremières  leçons,  nous  serions  encore  des  barbares 
en  ce  moment;  et  que,  s'ils  ne  continuaient  notre  éducation  par  leurs 
exemples,  les  arts,  frappés  de  langueur,  perdraient  bientôt  cette  émula- 
tion active  qui  contribue  si  puissamment  à  leur  progrès. 

Le  développement  du  travail  intérieur  forme  la  base  du  commerce 
étranger.  Lorsqu'un  grand  nombre  de  produits  se  confectionnent  et 
apparaissent  sur  le  marché  national,  il  s'en  rencontre  toujours  quel- 
ques-uns qui  peuvent  être  exportés  avec  avantage.  Mais,  si  nos  voisins 
n'ont  ni  industrie  ni  agriculture,  ils  ne  peuvent  les  acheter,  parce  qu'ils 
n'ont  aucun  autre  produit  à  donner  en  échange.  A  cet  égard,  les  États 
sont  dans  la  même  position  que  les  puticuliers.  Un  individu  ne  devien- 
dra pas  facilement  industrieux ,  si  tous  ses  concitoyens  restent  oisifs. 
Les  richesses  des  divers  membres  d'une  société  contribuent  à  accroître 
la  mienne,  quelle  que  soit  la  profession  à  laquelle  je  me  livre.  Ces  divers 
membres  consomment  les  produits  de  mon  travail,  et  me  fournissent,  à 
leur  tour,  les  prodiûts  du  leur. 

Un  État  ne  doit  appréhender,  en  aucune  manière ,  que  ses  voisins 
fassent,  dans  les  arts  utiles,  des  progrès  assez  considérables  pour  n'avoir 
plus  de  produits  à  lui  demander.  La  nature,  en  donnant  aux  diverses 
nations  un  génie,  un  climat,  et  un  sol  qui  ne  sont  pas  les  mêmes,  a 
garanti  la  perpétuité  de  leurs  échanges  et  de  leur  commerce  récipro- 
ques ,  aussi  longtemps  qu'elles  demeureront  industrieuses  et  civilisées. 
Et  plus  l'industrie  fait  de  progrès  dans  un  État ,  plus  cet  État  fera  de 
demandes  au  travail  de  ses  voisins.  U  est  naturel  que  les  habitants  d'un 
pays,  à  mesure  que  la  richesse  et  les  lumières  s*y  propagent,  recher- 
chent les  ouvrages  les  mieux  confectionnés  ;  et ,  comme  ils  ont  eux- 
mêmes  une  grande  quantité  de  marchandises  à  donner  en  retour,  ils 
reçoivent  d'immenses  importations  de  tous  les  pays  étrangers.  Ainsi 
donc ,  pendant  que  l'industrie  étrangère  est  fortement  encouragée  par 
ces  d^nandes,  l'industrie  nationale  ne  retire  pas  moins  d'avantages  du 
débouché  offert  à  la  vente  de  ses  propres  produits.    ' 

Mais  qu'arriverait-il  dans  le  cas  où  un  État  sert  de  marché  principal 


ESSAI  SUR  LA  JALOUSIE  COMMERGULE.  iOi 

icârtains  objets  de  manufacture,  comme  F  Angleterre,  par  exemple, 
pour  les  articles  de  laine  ?  La  concurrence  de  nos  voisins  ne  serait-elle 
pas  pour  nous  Tocèasion  d'un  préjudice  sous  ce  rapport?  A  cela  il  faut 
répoîidre  que ,  lorsqu'un  pays  jouit  d'un  pareil  avantage ,  il  résulte 
toujours  de  circonstances  particulières  tenant  à  la  nature  des  choses, 
eiqae  si ,  Bialgré  ces  circonstances ,  il  se  laisse  déposséder  de  la  bran- 
die de  fabrication  dans  laquelle  il  excellait ,  ses  manufacturiers  ne 
doiTent  s'en  prendre  qu'à  leur  apathie  ou  à  la  mauvaise  conduite  de 
leurs  opérations,  et  non  aux  progrès  de  l'industrie  étrangère.  On  doit 
considérer  encore  que ,  par  le  développement  même  de  l'industrie  des 
natioQs  voisines,  la  consommation  de  toutes  les  espèces  de  marchandi- 
ses doit  suivre  une  marche  ascendante,  et  que,  malgré  la  concurrence  de 
la  fabrication  étrangère  sur  notre  propre  marché ,  la  demande  de  nos 
produits  doit  se  soutenir,  ou  même  s'accroître.  Et,  si  cette  demande  ve- 
nait à  se  restreindre ,  les  conséquences  qui  en  résulteraient  devraient- 
elles  donc  être  regardées  comme  funestes  !  Pour  que  le  génie  de  Tin- 
diKtrie  se  maintienne,  on  peut  facilement  s'engager  dans  d'autres  voies  ; 
et  rien  n'empédie  que  les  fabricants  d'étoffes  de  laine ,  par  exemple , 
ne  s'occupent  à  fabriquer  des  tissus  de  lin  ou  de  soie,  à  travailler  le  fer 
OQ  à  créer  tout  autre  produit  qui  leur  paraîtra  susceptible  d'écoule- 
HKiit.  On  ne  doit  pas  craindre  de  voir  s'épuiser  la  série  des  objets  sur 
lesqnek  peut  s'exercer  l'industrie  humaine,  ou  que  nos  fabricants,  s'ils 
Bâtent  se  maintenir  au  niveau  de  nos  voisins ,  courent  le  risque  de 
Butnqaer  d'emploi.  L'émulation  est,  au  contraire,  ce  qu'il  y  a  de  plus 
propre  à  entretenir  la  vie  industrielle  au  sein  de  toutes  les  nations  ri- 
vales. B'ailleurs,  un  peuple  est  toujours  plus  heureux  quand  il  possède 
Hoe  grande  variété  d'industries,  que  si  une  branche  importante  de  tra- 
vail, mais  unique,  occupait  tous  les  citoyens.  La  situation  de  ce  peuple 
^  moins  précaire,  et  beaucoup  moins  susceptible  d'être  affectée  des 
révolutions  ou  des  fluctuations  diverses  que  chaque  branche  particu- 
Kire  de  commerce  sera  toujours  exposée  à  subir. 

I^  seul  État  commerçant  qui  doive  redouter  les  progrès  et  l'industrie 
de  ses  voisins  est  la  Hollande,  qui,  ne  possédant  point  un  territoire  cou- 
Adorable  ni  une  grande  abondance  de  denrées  naturelles,  ne  peut  être 
Sorissante  qu'en  servant  de  courtier,  de  facteur  ou  de  commissionnaire 
^x  antres  États.  Un  tel  peuple  doit  naturellement  redouter  que  les 
^  voisins ,  dès  qu'ils  arriveront  à  connaître  leurs  intérêts  et  à  s'en 
<^per,  ne  prennent  en  main  eux-mêmes  la  direction  de  leura  affaires, 
^  ne  privent  leurs  courtiers  des  profits  que  ceux-ci  retiraient  de  leurs 
«enices. 

Mais,  quoique  cette  conséquence  soit  naturellement  à  craindre,  il  se 
pnera  mi  très-long  temps  avant  qu'elle  ait  lieu  ;  par  de  l'habileté  et  de 
^  pmdence,  on  peut  l'éloigner  pendant  plusieurs  générations,  si  l'on  ne 
pcôtréviter  entièrement.  L'avantage  de  capitaux  supérieurs  et  de  rela- 


102  DÂYID  HUME. 

tionspliu  multipliées  est  tel  qu'on  n'en  triomphe  pas  facilement;  et, 
conune  toutes  Les  transactions  s'accroissent  en  proportion  du  progrès  de 
l'industrie  dans  les  États  voisins ,  un  peuple  même  daot  le  commeree 
repose  sur  cette  base  fragile  peut  d'abord  tirer  des  profits  considérables 
de  la  situation  florissante  de  ses  voisins.  Les  Hollandais  ayant  engagé 
tous  leurs  revenus,  ont  cessé  de  jouer  sur  la  scène  politique  le  raénM) 
rôle  qu'autrefois  ;  mais  leur  commerce  est  assurément  égal  à  ce  qu'il 
était  au  milieu  du  dernier  siècle ,  à  l'époque  où  ils  étaient  ccmiptés 
parmi  les  grandes  puissances  de  l'Europe. 

Si  une  politique  étnnte  et  malveillante  devait  triompher  parmi  nous, 
nous  réduirions  toutes  les  nations  voisines  à  l'état  de  paresse  et  d'igno- 
rance qui  règne  au  Maroc  et  sur  la  côte  de  Barbarie.  Mais  quelles  se- 
raient les  conséquences  d'un  pardi  changement?  Ces  nations  cesseraient 
de  nous  apporta*  leurs  produits  ;  elles  ne  nous  demanderaient  plus  les 
nôtres;  notre  industrie  domestique  languirait  faute  d'excitation , 
d'exemples  et  d'enseignements;  et  nous  ne  tarderions  pas  à  tomb^ 
nous-mêmes  dans  l'état  d'abjection  auquel  nous  les  aurions  réduites. 
J'oserai  donc  déclarer  que,  non-seulement  comme  homme,  mais  encore 
eomme  sujet  anglais,  je  fais  des  vœux  pour  voir  fleurir  le  comflaeree  de 
l'Allemagne,  de  l'Espagne,  de  l'Italie  et  de  la  France  elle-même.  Je 
sois  certain,  du  moins,  que  la  Grande-Bretagne  et  tous  les  pays  que 
je  viens  de  dter  verraient  s'accroitre  leur  prospérité  réciproque,  si  les 
souverains  et  les  ministres  qui  les  gouvernent  ad(q)taieot  de  ccmoert 
des  vues  plds  bienveillantes  et  plus  libérales. 


ESSAI  SUR  LÀ  POPULATION. 


IX. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION  DES  NATIONS  ANCIENNES 


n  7  a  pm  de  frmdemeiit,  soit  par  ht  raison  on  par  FexpérieBce,  de 
«lire  rmÛT^ra  étemel  et  incormptible.  Le  mouvement  rapide  et  conti- 
lod  de  la  matière,  les  révolutions  violentes  qui  en  agitent  chaque  partie, 


*  U  traduction  qu'on  donne  ici  est  celle  de  Tabbé  Le  Blanc,  k  laquelle  il  a  été  fait 
emportantes  et  nombreuses  corrections.  (V.  plus  haut  la  fin  de  la  Notice  sur  Hume.) 

Cette  laTante  dissertation  de  Hume  est  la  contre-partie  de  celle  publiée  en  1753,  par 
ledoGtaor  Widlaoe,  sons  ce  titre  :  J  Disseriaiion  on  the  numberscf  Mankind  in  ancient 
nd  modem  tintes,  in  which  the  superior  populousness  of  aniiquity  is  maintainetl  (trad. 
CB  français'  par  de  Joncourt,  Londres,  (Paris),  1754;  par  M.  E Amst.,  1769,  in-8.) 

WaUaoe,  daos  aom  traTail,  imprimé  postérieurement  à  celui  de  Hume,  mais  composé 
mat  pour  la  Sodélé  philosophique  d'Edimbourg  dont  il  éuit  membre,  fonde  son  opinion, 
^  la  population  des  temps  modernes  est  de  beaucoup  inférieure  à  celle  de  Tantiquité, 
«  les  considérations  sniTantes  : 

1*  U  changement  surrenu  dans  la  religion,  le  mahométisme  tendant  à  restreindre 
■■Uplication  des  hommes  par  la  polygamie,  et  le  catholicisme  par  l'idée  que  le  mariage 
Qt  la  état  HMMns  parfait  que  le  célibat. 

3*  L'abolition  de  l'esdaTage,  ou  la  différence  des  moyens  par  lesquels  il  est  pounrn  à 
Ctttretien  des  classes  oufrières,  ou  de  Timmense  majorité  du  genre  humain. 

^Llnégalltiéde  fortune  produite  par  les  lois  modernes  sur  les  succes»ions,  lesquelles, 
aaiôB  de  la  plupart  des  Etats  de  l'Europe,  dépouillent  les  cadets  de  familles  nobles  ou 
Mâeancs  au  proût  de  l'alné. 

^  Le  défaut  d'encouragement  au  mariage,  et  même  la  défaveur  qu'on  y  attache. 

i^  Le  système  militaire  actuel,  tenant  consUmment  sous  les  armes  une  multitude 
^Wames  non  mariés,  dont  les  habitudes  exercent  une  influence  physique  et  morale 
^x^aisible  au  déreloppement  de  la  population. 

^  Le  grand  commerce  de  l'Europe  avec  l'Inde  et  le  Nouveau-Monde. 

>  La  négligence  et  le  dédain  de  l'agriculture,  principale  occupation  des  peuples  de 
■"«atiqaité. 

^  La  suhatltntion  de  grandes  monarchies,  à  partir  du  siècle  d'Alexandre,  a  la  foule  de 
Pclitt  Etats  IHirea  dans  lesquels  l'Europe  se  partageait  antérieurement,  et  surtout  les  con> 
^*te  successiTcs  des  Romains. 

9*  L'établissement  définitif  de  la  domination  de  Rome  sur  le  monde. 

10*  L'oubli  de  la  simplicité  des  mœurs  anciennes  et  l'invasion  progressive  du  luxe,  en 
Occident»  par  les  conquêtes  d'Alexandre,  de  ses  successeurs,  et  surtout  des  Romains. 

Toutes  les  considérations  précédentes  ont  été  développées,  par  Wallace,  avec  une  éru- 
<^itian  et  une  sagacité  telles,  qu'il  ne  laisse  pas  d'être  assez  difficile,  même  après  avoir  lu 
i^inM,  de  se  prononcer  dans  l'intéressante  question  que  tous  deux  agitent.  Ce  qu'il  y  a  , 


404  DAVID  HUME. 

les  changements  remarquables  dans  le  ciel,  les  traces  visibles,  aussi 
bien  que  la  tradition  d'un  déluge  universel,  ou  d'une  convulsion  géné- 
rale des  éléments,  tout  concourt  à  nous  prouver  fortement  la  nature  pé- 
rissable de  QjQ  monde,  et  son  passage,  par  corruption  ou  par  dissolution, 
d'un  état  à  un  autre.  U  faut  donc  qu'il  ait  successivement  son  enfance, 
sa  jeunesse,  son  âge  viril  et  sa  vieillesse,  aussi  bien  que  chaque  indi- 
vidu qu'il  contient,  et  il  est  probable  que  l'homme,  de  même  que  les 
animaux  et  les  végétaux,  aura  part  à  toutes  ces  variations. 

Dans  l'âge  florissant  du  monde,  l'espèce  humaine  doit  posséder  une 
plus  grande  vigueur  d'esprit  et  de  corps,  et  par  conséquent  une  santé 
plus  heureuse,  des  esprits  plus  animés,  une  plus  longue  vie,  un  pen- 
chant plus  fort  et  plus  de  puissance  pour  la  génération.  Mais  si  le  sys- 
tème général  des  choses,  et  par  la  même  raison  la  société  humaine, 
éprouvent  de  ces  révolutions  graduelles,  elles  sont  trop  lentes  pour 
pouvoir  être  discernées  dans  cette  courte  période  que  renferment  l'his- 
toire et  la  tradition.  La  stature  et  la  force  du  corps,  la  longueur  de  la 
vie,  le  courage  même  et  l'étendue  du  génie,  paraissent  jusqu'ici  avoir 
été  naturellement  à  peu  près  les  mêmes  dans  tous  les  siècles. 

Les  arts  et  les  sciences,  à  la  vérité,  ont  fleuri  dans  un  temps  et  ont 
déchu  dans  un  autre  ;  mais  nous  pouvons  observer  que,  dans  celui  même 
où  ces  arts  ont  été  portés  chez  un  peuple  à  la  plus  grande  perfection, 
ils  étaient  peut-être  entièrement  ignorés  de  toutes  les  nations  voisines,  et 

certainement,  de  plas  paradoxal  dans  les  vues  du  premier,  c'est  qu'U  admet  que  l'escla- 
▼age,  tel  qu'il  Subsistait  chez  les  anciens,  ne  rendait  pas  la  condition  des  classes  paufres 
inférieure  à  ce  qu'elle  est  dans  les  temps  modernes.  C'est  une  opinion  qui,  déjà  soutenue 
par  Busbeck  *,  vers  le  milieu  du  seizième  siècle,  Ta  été  surtout  par  Linguet  à  la  fin  du 
dix-huitième. 

Wallace  a  cela  de  commun  avec  Godwin,  qu'il  voit  la  principale  cause  de  la  misère 
dans  la  trop  grande  inégalité  de  la  distribution  de  la  richesse»  Sous  ce  rapport,  il  se  sé- 
pare profondément  de  presque  tous  les  économistes  anglais  qui,  bien  loin  de  considérer 
cette  inégalité  comme  un  mal,  n'hésitent  pas,  depuis  Hume  (dans  la  suite  même  de  cet 
Essai)  jusqu*à  Malthus,  à  défendre  même  les  lois  qui,  en  matière  de  succession,  l'éta- 
blissent artificiellement.  En  ce  point,  ils  s'écartent  eux-mêmes  de  la  doctrine  professée 
par  Quesnay  et  Smith,  quoique  ces  deux  philosophes  ne  fussent,  ni  l'un  ni  Tautre,  épris 
des  idées  de  niTellement. 

Après  la  publication  du  Discours  de  Hume,  Wallace  fit  paraître  un  Examen  critique 
de  ce  discours,  travail  dont  il  n'est  pas  fait  mention  dans  la  récente  Bibliographie  de 
V Economie  politique^  de  M.  Mac-Culloch  (The  Literature  of  political  economy,  London, 
1845).  La  traduction  en  est  jointe  à  celle  de  la  Dissertation  première  de  Wallace,  par 
91.  E Amst.  1769. 

On  a  encore  du  même  écrivain,  mort  à  Edimbourg,  eu  1771  : 

1»  Ctiaracteristics  of  tke  présent  political  state  of  Great-Britain,  in-S.  Lond.  175S, 

2"  Various  Prospects  of  Mankind  Nature,  and  Providence,  in-8.  Lond.  1761.   £.  D. 

*  Neieio  an  optimè  rebtts  nostrU  consuluil,  écrit  Busbeck,  alors  ambassadeur  d'Allemagne  auprès  de 
Soliman,  qui  servUutetn  primus  tuslulit.  Scio  servitn  varia  este  incommoda,  sed  ea  commodorum 
pondère  sublevantur.  Si  jwta^  ci  démens  et  qualem  romana  leget  prœscribunt  servitys,  praierlim 
publtca,  maneret^  non  totfortasse  crwibtis,  neque  toi  palibulis  opus  esset  ad  coercendos^  quibus 

prater  vUam  et  libertatem  nihil  est,  quos  egesku  ad  quodais  audendum  scelus  impellit,  etc 

(k.  G.  Bosbequii  onuiia  qus  exilant  opéra.  Lu0d.,  1693,  épist.  8,  p.  160.)  —  Il  fout  avouer  que  les  phili»- 
sophes  ont  quelquefois  des  idées  bien  singulières! 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  105 

que,  qaoiqa'ils  soient  uniyerselleinent  tombés  dans  un  siècle,  cependant 
dans  la  génération  suivante  ils  se  sont  encore  relevés,  et  se  sont  ré- 
pandus dans  tout  le  monde.  Aussi  loin  donc  que  l'observation  peut  s'é- 
tendre, on  ne  discerne  aucune  différence  universelle  dans  l'espèce  hu- 
maine; et  quand  il  serait  prouvé  que  l'univers,  de  même  qu'un  corps 
animal,  a  un  progrès  naturel  de  l'enfance  à  la  vieillesse,  cependant 
conune  il  est  toujours  douteux  s'il  avance  à  présent  vers  sa  perfection, 
ou  si  au  contraire  il  s'en  éloigne,  nous  ne  pouvons  conclure  de  là  qu'il 
soit  Picore  arrivé  aucune  décadence  dans  la  nature  humaine  ^  Ainsi 
tont  homme  qui  raisonne  juste,  aura  peine  à  admettre  les  preuves  d'une 
jius  grande  population  dans  l'antiquité,  que  l'on  voudrait  tirer  de  la 
Tigneur  et  de  la  jeunesse  imaginaires  du  monde.  Les  causes  générales 
physiques  doivent  être  exclues  de  cette  question. 

Il  y  a,  à  la  vérité,  quelques  causes  physiques  particulières  de  grande 
importance.  11  est  fait  mention  dans  l'antiquité  de  maladies  qui  sont 
presque  inconnues  à  la  médecine  moderne.  Depuis  il  s'en  est  répandu 
de  noayelles,  dont  on  ne  trouve  aucune  trace  dans  l'histoire  ancienne  ^. 
En  faisant  cette  comparaison,  nous  pouvons  observer  que  le  désavantage 
est  entièrement  du  côté  des  modernes.  Sans  parler  de  quelques  autres 
maladies  de  moindre  importance,  la  petite  vérole  commet  de  si  grands 
ravages,  qu'ils  suffiraient  seuls  pour  rendre  compte  de  la  différence  qui 
se  tronTC  aujourd'hui  entre  la  manière  dont  la  terre  est  peuplée,  et 
eeUe  dont  on  suppose  qu'elle  l'était  autrefois.  La  dixième  ou  la  douzième 
partie  du  genre  humain,  détruite  à  chaque  génération,  ne  peut  manquer 
de  faire  une  prodigieuse  diminution  dans  le  nombre  des  hommes  '.  Que 

■  Colmnelle  dit,  Ub.  m  ,  cap.  8,  qu^en  Egypte  et  en  Afrique  il  était  très-fré- 
qocnt  et  même  ordinaire  aux  femmes  d'accoucher  de  deux  enfants  :  Gemini  partus 
fdmiiiarts  ac  pemè  solemnes  sunt.  Si  la  chose  était  Traie,  il  y  aurait  une  différence  phy- 
sique et  dans  les  climats  et  dans  les  siècles  ;  car  les  voyageurs  d'aujourd'hui  n*ont  rien 
remarqué  de  semblable  au  sujet  de  ces  pays-là.  Au  contraire,  on  supposa  communément 
qull  y  a  plus  de  fécondité  dans  les  pays  du  nord.  Comme  TEgypte  et  l'Afrique  étaient 
deux  provinces  de  l'empire  Komain,  il  est  difficile,  quoiqu'il  ne  soit  pas  absolument  im- 
possible,  qu'un  homme,  tel  que  Columelle,  ait  pu  se  tromper  sur  ce  qui  les  regarde. 

*  La  petite  vérole  semble  n'avoir  paru  dans  le  monde  que  vers  le  temps  de  Mahomet. 
Le  premier  qui  en  fait  mention  est  un  certain  Aaron,  prêtre  et  médecin  d'Alexandrie  vn 
Egypte,  qui  florissait  l'an  622  ;  elle  n'a  été  connue  en  Europe  des  médecins  grecs  qu'a- 
près l'an  640.  Tout  le  monde  sait  que  le  mal  de  Naples  parut  pour  la  première  fois  en  Eu- 
rope aa  siège  de  Naples^en  1493. 

*  C'est  le  docteur  Jurin  qui,  en  comparant  les  bills  de  mortalité  dans  Londres  pendant 
garante-deux  ans,  a  montré  que,  dans  cette  capitale  et  aux  environs,  un  douzième  à  peu 
près  de  ceux  qui  naissent  meurt  de  cette  maladie.  Voyez  Vjébrégé  des  transactions  phi- 
tasopki^ues,  /.  VU,  p.  61.  Mais  cette  proportion  pourrait  bien  n'être  pas  la  même  par 
tonte  TKarope.  U  est  prouvé  que,  dans  les  provinces  les  plus  septentrionales  de  l'Angle- 
terre, telles  que  celle  d'Yorck  et  à  Boston,  colonie  anglaise,  le  nombre  de  ceux  qui  meu- 
rent de  cette  maladie  est  encore  plus  fort,  et  par  conséquent  il  est  k  présumer  que,  dans 
les  pays  de  l'Europe  les  plus  méridionaux,  le  nombre  de  ceux  que  la  petite  vérole  fait  pé- 
rir doit  être  au  contraire  beaucoup  moins  considérable;  et  en  effet,  en  France,  propor- 
tion gardée,  elle  ne  fait  pas  les  mêmes  ravages  en  Provence  ou  dans  le  Languedoc,  qu'à 
Paris.  {Notes  de  V  Auteur.) 


IM  DATID  HUME. 

seni-ee  si  nous  parlons  de  ceux  qui  périssent  par  les  Huladies  véné- 
riennes, cette  nouvelle  peste  répandue  partout?  Ce  mal,  par  ses  opéra- 
tions constantes,  est  peut-4tre  équivalent  aux  trois  plus  grands  fléaux  du 
genre  humain,  la  guerre,  la  peste  et  la  famine.  Si  donc  il  était  certain 
que  dans  les  anciens  temps  la  t^re  était  plus  peuplée  qu'elle  ne 
Test  à  présent,  sans  que  Ton  puisse  trouver  des  causes  morales  d'un  si 
grand  changement,  plusieurs  pensent  qu'il  snffiraU  de  ces  causes  phy- 
siques pour  nous  satisfaire  sur  ce  chapitre. 

Hais  est-il  certain  que  les  nations  anciennes  étaient  aussi  peiq[)lée8 
qu'on  le  prétrad?  On  ne  connaît  que  trop  les  extravagances  de  Yossius  à 
ce  sujet  '.  Un  auteur  de  beaucoup  plus  de  génie  et  de  discernement  que 
lui,  a  osé  assurer  que  suivant  les  meilleurs  calculs  dont  de  pareilles  ma- 
tières soient  susceptibles,  il  n'y  a  pas  aujourd'hui  la  cinquantième 
partie  du  genre  humain  sur  la  t^re,  qui  y  était  du  temps  de  Jules 
César  ^.  On  doit  bien  se  douter  que  les  comparaiscms  en  ce  cas  ne  peu- 
v^it  être  que  très-imparfaites,  même  en  nous  confinant  dans  les  bornes 
de  l'ancienne  histoire  ;  l'Europe  et  les  pays  situés  autour  de  la  mer  Mé- 
diterranée. Nous  ne  connaissons  pas  exactement  le  nombre  d'hommes 
d'aucun  royaume  de  l'Europe  d'à  présœt,  pas  même  d'aucune  ville  :  com- 
ment poav(ms-nous  prétendre  calculer  celui  des  villes  et  des  États  de 
l'antiquité,  dont  les  historiens  nous  ont  laissé  des  traces  si  imparfaites? 
Quant  à  moi,  la  chose  me  paraît  si  problématique,  que  comme  j'ai  des- 
sein de  hasarder  quelques  réflexions  à  ee  sujet,  je  crois  devoir  mêler, 
aux  recherches  concernant  les  causes,  celles  concernant  les  faits. 

Nous  considérerons  d'abord,  s'il  est  probable,  par  ce  que  nous  con- 
naissons de  la  situation  de  la  société  dans  les  temps  anciens  ou  dans 
ceux  d'aujourd'hui,  que  l'antiquité  ait  été  supérieure  en  population  aux 
temps  modernes;  ensuite,  si  réellement  elle  l'était.  Au  cas  que  je  puisse 
faire  voir  que  la  conclusion  est  moins  c^iaiue  qu'on  ne  le  prétend  eu 


'  Conaéquemment  à  son  système,  il  réduit  le  nombre  des  habitants  de  TEurope  de  son 
siècle  i  trente  millions.  11  en  donne  le  calcul,  où  il  évalue  celui  des  habitants  de  la  France 
ft  cinq  millions;  estimation  qui  s^éloigne  si  fort  de  la  vérité,  qu'elle  suffit  seule  pour  faire 
senUr  le  faux  et  le  ridicule  de  ses  autres  calculs.  La  France  passe  pour  avoir  vûic^  mil- 
lions d'hommes,  et  ceux  qui  lui  en  donnent  le  moins  lui  en  accordent  seixe. 

(Noie  de  V  Auteur.) 

*  Lettres  Persanes,  Voyez  aussi  V Esprit  des  Lois,  livre  XXIU,  ckap,  17,  18  el  19. 

C'est  dans  la  cviii*  des  Lettres  Persanes^  que  M.  le  président  de  Montesquieu 
avance  ce  sentiment,  et  l'appuie  moins  sur  des  calculs  hasardés,  que  sur  des  faits  dont 
révidence  parait  frappante.  Qu'il  me  soit  permis  d*aiouter  ici  que,  si  M.  Hume  a  quelques 
raisons  de  révoquer  en  doute  le  témoignage  des  historiens,  qui  souvent  exagèrent  ou  se 
contredisent,  il  est  difficile  de  se  refuser  à  celui  des  monuments  qui  subsistent  encore,  et 
qui  semblent  déposer  contre  lui  et  en  faveur  de  ceux  dont  il  entreprend  de  réfuter  les 
opinions.  Si  l'autorité  de  Diodore  de  Sicile  est  suspecte,  celle  des  Pyramides  d'Egypte  ne 
l'est  pas.  Le  Colisée,  où  près  de  cent  mille  hommes  pouvaient  être  assis  à  un  spectacle, 
donne  plus  d'idée  de  l'inmieDsité  de  la  ville  de  Rome,  que  tout  ce  que  les  historiens  en  ont 
écrit.  Quelles  villes  que  Persépolis»  que  Palmyre,  à  en  juger  par  les  ruines  ! 

{Note  de  Cabbé  Le  Blanc.) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  107 

de  l'antiquité,  j'aurai  touché  le  seul  but  que  je  ne  propose 
d'atteindre. 

En  général,  nous  devons  remarquer  que  la  question  du  nombre  com- 
paratif des  bcmunes  dans  tels  siècles,  ou  dans  tels  royaumes,  entraîne 
de  très-grandes  c(Miséquences,  et  communément  détermine  la  supério- 
rité de  police,  de  mœurs  et  de  gouvernement  des  divers  États;  car 
comme  il  y  a  dans  tous  les  individus  de  l'un  et  de  l'autre  sexe,  un  désir 
et  on  pouvoir  de  géuératicm  plus  actifs  qu'ils  ne  sont  universellement 
eiercés,  ee  qui  les  contrarie  ne  peut  être  que  la  condition  malheureuse 
des  saJetB,  qu'un  gouvernement  sage  étudie  dans  ses  causes,  et  ne 
manque  jamais  d'améliorer.  Tout  homme  d'ordinaire  qui  croit  pouvoir 
entretenir  une  famille,  veut  en  avoir  une.  En  partant  de  ce  principe 
flur  la  propagation,  l'espèce  humaine  ferait  plus  que  doubler  à  chaque 
génération,  si  chacun  se  mariait  aussitôt  qu'il  parvient  à  l'âge  de  pu- 
berté. Avec  quelle  promptitude  les  hommes  ne  multiplient-ils  pas  dans 
chaque  eoi/oùie  et  dans  tout  nouvel  établissement  où  il  est  aisé  de  pour- 
voir aux  besoins  d'une  funille,  et  où  l'on  n'est  pas  gêné  et  assujetti 
comme  dans  les  gouvernements  établis  depuis  longtemps?  L'histoire 
B0O8  pnrle  souv^it  de  pestes  qui  ont  ^nporté  la  troisième  ou  la  qua- 
trième partie  d'un  peuple  ;  cependant,  après  une  génération  ou  deux, 
on  ne  s^apercevait  plus  de  la  destruction,  et  la  société  se  trouvait  re- 
nontée  à  son  premier  nombre.  Les  terres  qui  étaient  cultivées,  les 
naiflODS  bâties,  les  denrées  communes,  et  les  richesses  acquises  met- 
taient ceux  qui  avai^t  échappé  en  état  de  se  marier  immédiatement, 
et  d'élever  des  familles  qui  prenaient  la  place  de  celles  qui  avaient 
péri  ^.  C'est  par  une  raison  semblable  que  tout  gouvernement  sage, 
juste  et  doux,  en  rendant  la  condition  de  se4i  sujets  sAre  et  aisée,  sera 
toujours  le  plus  abondant  en  peuple,  aussi  bien  qu'en  commodités  et  en 
ridieisea.  Un  pays,  à  la  vérité,  dont  le  climat  et  le  sol  sont  propres  pour 
les  vins,  wsn  naturellement  plus  peuplé  qu'un  qui  ne  produit  que  du 
blé,  et  celui-ci  le  sera  aussi  plus  qu'un  autre  dont  les  pàtwages  feraient 
rnnique  richesse.  Mais  en  supposant  toutes  choses  égales,  on  doit  s'at- 
tendre naturellement  qu'où  se  trouve  le  plus  de  bonheur  et  de  Vertu 
avec  le  gouvernement  le  plus  sage,  il  doit  y  avoir  aussi  la  pc^ulation 
k  ptam  nombreuse. 
Cette  question  qui  regarde  la  population  des  temps  anciens  et  mo- 


<  Cest  par  cette  même  raiflon  qae  la  petite  vérole  ne  dépeuple  pas  autant  les  pays  qu'oa 
riauginmit  à  la  première  vue.  Où  11  y  a  place  pour  plus  de  peuple,  il  augmentera  ton. 
joort,  sans  le  secours  des  Actes  de  naturalisation. 

DoD  Geronymo  de  Uztariz*,  a  remarqué  que  les  provinces  d'Espagne,  qui  envoient  le 
plus  de  peuple  aux  Indes,  sont  les  plus  peuplées,  ce  qui  vient  de  la  supériorité  de  leurs 
richesses.  {Note  de  V Auteur,) 

*  Aaleur  de  la  Teorica  y  praetiea  del  comercio  y  marina,  publiée  à  Madrid  en  17S4,  tndyit  eotn* 
firii  m  ITSI,  et  dam  aobv  laofm,  par  Forbonntit,  en  1753.  E.  D. 


408  DAVID  HUME. 

dernes,  étant  donc  reconnue  pour  être  de  la  plus  grande  importance, 
il  est  nécessaire,  pour  que  nous  puissions  déterminer  quelque  chose,  de 
considérer  au  point  de  vue  civil  et  politique  Tétat  social  de  ces  deux 
périodes,  afin  que  Ton  juge  des  faits  par  leurs  causes  morales,  ce  qui  est 
le  premier  des  deux  points  sur  lesquels  nous  avons  résolu  de  porter 
notre  examen. 

La  principale  différence  entre  Téconomie  domestique  des  anciens  et 
celle  des  modernes,  consiste  dans  la  pratique  de  Tesclavage  qui  avait 
lieu  autrefois,  et  qui  depuis  quelques  siècles  a  été  abolie  dans  la  plus 
grande  partie  de  l'Europe.  Quelques  gens,  admirateurs  passionné^  des 
anciens,  et  zélés  partisans  de  la  liberté  civile  (car  ces  sentimoits, 
qui  sont  dans  leur  principe  extrêmement  justes,  se  trouvent  être 
aussi  presque  inséparables),  ne  peuvent  s'empêcher  de  regretter  la 
perte  de  cette  institution  ;  et  tandis  qu'ils  flétrissent  toute  soumission 
au  gouvernement  d'une  seule  personne  du  nom  odieux  d'esclavage,  ils 
soumettraient  volontiers  la  plus  grande  partie  du  genre  humain  à  une 
sujétion  et  à  un  esclavage  réel.  Mais  celui  qui  considère  les  choses  de 
sang-froid,  trouvera  que  la  nature  humaine  en  général  jouit  réellement 
de  plus  de  liberté,  dans  les  gouvernements  même  les  plus  arbitraires 
de  l'Europe,  qu'elle  n'en  a  jamais  joui  dans  les  plus  florissantes  pé- 
riodes des  anciens  temps. 

Autant  la  soumission  à  un  petit  prince,  dont  le  domaine  ne  s'étend  pas 
au  delà  d'une  seule  ville,  est  plus  à  chai^  que  l'obéissance  à  un  grand 
monarque  ;  autant  l'esdavage  domestique  est  plus  cruel  et  plus  oppres- 
sif, qu'aucune  sujétion  civile  quelle  qu'elle  soit.  Plus  le  maître  est  éloi- 
gné de  nous  en  distance  et  en  dignité,  plus  nous  avons  de  liberté;  moins 
nos  actions  sont  examinées  et  contrôlées,  et  plus  cette  cruelle  compa- 
raison que  nous  sommes  obligés  de  faire  entre  notre  propre  sujétion  et 
la  liberté,  ou  même  l'empire  qu'un  autre  a  sur  nous,  devient  faible. 
Ce  qui  subsiste  encore  d'esclavage  domestique  dans  nos  colonies,  et 
parmi  quelques  nations  européennes,  ne  doit  sûrement  pas  faire  désirer 
qu'il  devienne  plus  général.  Le  peu  d'humanité  que  l'on  (^servc 
communément  dans  des  personnes  accoutumées  dès  leur  enfance  à 
exercer  une  si  grande  autorité  sur  des  créatures,  leurs  semblables,  et  à 
fouler  aux  pieds  la  nature  humaiûe,  suffirait  seule  pour  nous  dégoûter 
de  cette  autorité.  La  raison  la  plus  probable  que  l'on  puisse  donner  de 
la  sévérité,  je  pourrais  dire  de  la  barbarie  des  mœurs  de  l'ancien  temps, 
est  cette  pratique  de  l'esclavage  domestique,  par  laquelle  chaque  homme 
de  quelque  considération  devenait  un  petit  tyran,  par  l'éducation  qu'il 
recevait  au  milieu  de  la  flatterie,  de  la  soumission  et  de  l'avilissement 
de  ses  esclaves. 

Suivant  la  pratique  des  anciens,  toutes  les  précautions  étaient  contre 
les  inférieurs  pour  les  retenir  dans  le  devoir  et  la  soumission  ;  ils  n'en 
avaient  aucune  contre  les  supérieurs,  pour  les  engager  aux  devoirs  ré- 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  409 

dproqaes  de  douceur  et  d'humanité  ^  Dans  nos  temps  modernes,  un 
mairvais  domestique  ne  trouve  pas  aisément  un  bon  maître,  ni  un 
mauvais  maître,  un  bon  domestique.  Les  uns  et  les  autres  sont  contenus 
mutuellement,  conformément  aux  lois  inviolables  et  étemelles  de  la 
raison  et  de  l'équité. 

La  coutume  d'exposer  les  esclaves  vieux,  inutiles  ou  malades,  dans 
une  lie  du  Tibre,  pour  y  mourir  de  faim,  parait  avoir  été  assez  com- 
mane  à  Bome  ;  quiconque  échappait  à  la  mort,  après  avoir  été  ainsi 
exposé,  était  déclaré  libre  par  un  édit  de  l'empereur  Claude,  par  lequel 
il  est  aussi  défendu  de  tuer  aucun  esclave  uniquement  pour  cause  dé 
viôUesse  ou  de  maladie  ^.  Mais  supposons  que  personne  ne  désobéit  à 
cet  édity  pouvait-il  rendre  meilleur  le  traitement  domestique  des  es- 
dav^?  leur  vie  en  devait-elle  être  beaucoup  plus  douce?  Nous  pouvons 
imaginer  ce  que  faisaient  les  autres,  lorsque  c'était  la  maxime  connue 
deCaton  l'Ancien,  de  vendre  ses  esclaves  surannés  à  quelque  prix  que  ce 
fàij  plutôt  que  de  les  entretenir  dans  un  temps  où  il  ne  les  regardait 
{dus  que  comme  un  fardeau  inutile  *. 

Ces  espèces  de  prisons  particulières  que  les  Romains  appelaient  er- 
gastula,  où  à  force  de  coups  on  faisait  travailler  les  esclaves  enchaînés, 
étaient  très-communes  dans  toute  l'Italie  :  Golumelle  conseille  de  les 
h&tir  toujours  sous  terre  ^,  et  recommande  ^,  comme  le  devoir  d'un  sur- 
veillant prudent,  d'appeler  tous  les  jours  chaque  esclave  par  son  nom, 
ainsi  que  cela  se  pratique  à  la  revue  d'un  régiment,  afin  que  si  qud- 
qu'un  d'eux  vient  à  déserter,  on  le  sache  aussitôt.  Une  preuve  de  la 
multitude  de  ces  sortes  de  prisons,  et  du  grand  nombre  d'esclaves  qui 
jetaient  renfermés,  c'est  ce  que  dit  Tite-Live  :  Partem  Italiœ  ergaslula 
à  solitudine  vindicant. 


'  ■  Une  pareille  constitution  requerrait  des  lois  particulières  et  très-sévères  ponr 

•  prévenir  le  traitement  barbare  de  ces  maîtres  inhumains  :  cependant,  après  un  plus 

•  mûr  examen,  nous  trouverons  peut-être  que  la  vie  des  esclaves  n'était  pas  aussi  misé- 
»  rable  qne  Ton  se  la  figure  au  premier  coup  d'œil.  »  Wallace,  JSssai  sur  la  différence 
dm  nombre  des  hommes  dans  les  temps  anciens  et  modernes. 

On  voit  par  là  que  ce  saTvant  auteur  anglais  a  adopté  les  principes  de  M.  Melon  sur 
resdavai^e,  quoiqu'il  soit  forcé  d'avouer  :  n  qu'il  e^t  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible, 
9  itoat  homme  qui  a  quelque  humanité,  de  se  faire  à  l'institution  d'un  esclavage  domes- 

•  tiqae,  et  que  quelque  avantage  particulier  qui  l'accompagne,  on  ne  saurait  y  penser 

•  sans  une  vive  compassion,  et  une  espèce  d*horreur  secrète.  A  Dieu  ne  plaise ,  dit- 
>  il,  qae  je  devienne  jamais  Fapologiste  de  l'esclavage  ecclésiastique,  civil  ou  domesti- 
»  que,  etc.!*  Sans  relever  Fespècede  contradiction  qui  se  trouve  dans  ces  différents 
passages  de  M.  Wallace,  ainsi  que  dans  ce  que  M.  Melon  a  écrit  sur  le  même  sujet,  il  me 
paraU  que  M.  Hume  a  très-bien  répondu  aux  raisons  de  l'un  et  de  l'autre,  et  qu'il  est  dif* 
ficile  de  rien  opposer  à  la  solidité  dts  siennes.  {Note  de  tabbé  Le  Blanc) 

Pour  apprécier  avec  exactitude  les  idées  de  Melon  et  de  Wallace  sur  l'esclavage,  il  faut 
se  reporter  an  texte  même  de  ces  auteurs.  Voyez  quant  an  premier,  Econom.  finan,  du 
diX'kuitième  siècle,  p,  724,  et  à  Tégard  du  second,  la  traduction  de  1769,  p.  106  et  suiv. 

E.  D. 

*  Suétone,  dans  la  Vie  deClaudius.--  '  Plutarque,  dans  la  Vie  de  Caton.— *  Ut.  i, 

cbap.  t,  —  '*  Id.  Ut.  ii,  chap.  1. 


ilO  DAVID  HUME. 

n  était  <Hrdiiiaire  à  Borne  d'avoir  pour  portiers  des  esclaves  endiidnés, 
comme  il  paratt  par  Ovide  et  par  d'antares  auteurs  ^  Si  les  Romains  n^^ 
aei^  dépouiUé  tout  sentiment  de  compassion  pour  cette  partie  malheu- 
reuse de  leur  e^èoe,  auraient-ils^  à  l'entarée  de  leurs  maisons^,  présenté 
à  leurs  amis  une  pareille  image  de  la  sévérité  du  maître  et  de  la  mi- 
sère de  Tesclave? 

Bien  n'âait  sicommun,  dans  tous  les  procès^  même  en  matière  civile, 
que  d'employer  le  tânoignage  des  esclaves,  qui  leur  était  toujours  arra- 
ché par  la  violence  des  tourments.  Démosthène  dit  ^  que  lorsque,  pour 
le  mteiie  fait,  il  était  possible  de  produire  comme  témoins  des  hommes 
libres  ou  des  esclaves,  les  juges  préféraient  toujours  le  témoignage  des 
esclaves,  qui  leur  paraissait  être,  à  raison  de  la  torture,  plus  favorable 
à  k  découverte  de  la  vérité  ^. 

Sânèque  fait  un  portrait  de  ce  lune  déscnrâonné,  qui  change  le  jour 
en  nuit  et  la  nuit  en  jour,  et  renverse  toutes  les  heures  établies  pour 
chaque  oflBce  de  la  Aie.  Parmi  d'autres  circonstances  telles  que  le  déran- 
gement du  temps,  des  repas  et  des  bains,  il  dit  que  régulièrement  v^rs 
la  troisième  heure  de  la  nuit,  les  voisins  de  celui  qpui  vivait  dans  ce  raf- 
finement de  dâicatesse,  entendaient  le  bruit  des  coups  de  fouets  et  de 
verges,  et  apprenaient ,  lorsqu'ils  en  voulaient  savoir  la  cause,  que  ce 
voisin  se  faisait  alors  rendre  compte  de  la  conduite  de  ses  esclaves,  et 
leur  faisait  subir  la  correction  qu'ils  avaient  mâritée.  Il  ne  remarque 
pas  ceci  comme  un  exemple  de  cruauté,  mais  seulement  du  désordre 
qui  changeait  les  heures  qu'une  coutume  établie  avait  fixées  i>our  les 
aeUons  mêmes  les  plus  communes  et  les  plus  régulières  ^. 

Hais  notre  affaire  présente  est  seulement  d'examiner  si  l'esdavage 
peuplerait  plus  ou  moins  un  État.  On  prétend  qu'à  cet  égard  la  prati- 


*  jémor,  lib.  i,  Eleg.  6. 

*  SuetoD.  De  Claris  AutoHbus,  Un  ancien  poète  a  dit  :  JanitoHs  iintiftnin  ùtipedi- 
menta  audio, 

t  *  In  Oneterum.  Orat.  i. 

*  La  même  chose  se  pratiquait  k  Rome;  mais  Gicéron  ne  paraît  pas  croire  ce  témoi- 
gnage aussi  valable  que  celui  des  citoyens  libres.  Pro  Cœlio, 

*Sénèque,  Epist,  cxxii.  Les  jeux  bihumatns  deRomedoivent  aussi  être  considérés  comme 
Feffet  du  mépris  de  ce  peuple  pour  les  enclaves,  et  étaient  réellement  en  grande  partie 
cause  de  Tinbumanité  générale  de  leurs  princes  et  de  leurs  gou?emeurs.  Qui  peut  lire 
sans  borreur  les  récits  des  divertissements  de  l'Amphithéâtre  ?  Ou  qui  peut  être  sur- 
pris que  les  empereurs  traitassent  ce  peuple  de  la  même  manière  qu'il  traitait  ses  infé- 
rieurs? Avec  de  rhumanité  à  cet  égard,  on  serait  tenté  de  renouveler  le  barbare  désir 
de  Caligula,  que  le  peuple  n'eût  qu'une  seule  tête.  Un  homme  aurait  presque  du  plaisir 
à  pouvoir,  par  un  seul  coup,  mettre  fin  à  une  pareille  race  de  monstres.  «  Vous  pouvez  re- 
»  mercier  Dieu,  dit  l'auteur  que  j'ai  déjà  cité  (Epit,  7.)  s'adressant  lui-même  au  peuple  ro- 
»  main,  de  ce  que  vous  avez  un  maître  (à  savoir  Néron,  ce  prince  si  doux  et  si  humain) 
»  qui  est  incapable  d'apprendre  la  cruauté  de  Totre  exemple.  »  Sénèque  écrivait  ceci  au 
commencement  du  règne  de  Néron.  Plus  tard  la  multitude  s'arrangea  très-bien  de  la  fé- 
rocité de  ce  monstre  ;  et  il  est  probable  que  la  vue  des  spectacles  auxquels  il  avait  été 
accoutumé  dès  l'enfance,  n'avait  pas  peu  contribué  à  l'accroître.      (Note  de  C Auteur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  IM 

que  dei  anoieiis  a  TaTaiilage  %  6t  qu'eUe  était  la  caose  de  cette  extrême 
abondance  de  peuple  que  Ton  suppose  dans  ces  temps-là*  A  {Mrésoit^ 
tons  lea  maîtres  empêchent  tant  qu'ils  peuvent  le  mariage  des  do- 
mestiqoes  mâles,  et  pour  quelque  raison  que  ce  soit,  ne  veulent  pas  per- 
mettre cdui  des  filles,  que  l'on  suppose  alors  entièrement  incapables  de 
servir  ;  mais  lorsque  les  domestiques  appartiennent  au  maître  en  pnn 
priétéy  leur  mariage  et  leur  fécondité  sont  ses  richesses,  et  lui  appor- 
tent nne  succession  d'esclaves  qui  occupent  la  place  de  c^ix  que  lemr 
âge  on  leurs  infinmtés  mettent  hors  d'âat  de  servir;  ainsi  il  eicourage 
knr  propagation  autant  que  celle  de  son  bétail  ;  il  élève  les  jeunes  es- 
daves  avec  le  même  soin,  et  leur  fait  approidre  quelque  art  ou  qoelqiie 
métiar  qui  puissent  les  lui  rendre  plus  profitables.  Les  ridMS  par  cette 
politique  sont  du  moins  intéressés  à  la  multiplication,  sinon  au  bien- 
être  des  pauvres,  et  s'enrichissent  eux-mêmes,  en  augmentant  le  nom- 
bre et  l'industrie  de  ceux  qui  leur  sont  soumis. 

Chaque  homme  étant  un  souverain  dans  sa  propre  famille,  a  le  même 
intérêt  en  ce  qui  la  regarde,  qu'un  prince  en  ce  qui  regarde  son  État, 
et  n'a  pas  comme  lui  des  motife  contraires  d'ambition ,  ou  de  vaine 
^oire,  qui  puissent  le  conduire  à  dépeupler  sa  petite  souveraineté.  Elle 
est  tout  entière  dans  tous  les  temps  sous  ses  yeux,  et  il  a  le  loisir  de 
fidre  attention  aux  plus  petits  détails  du  mariage  et  de  l'éducation  de 
ses  sujets  ^. 

Telles  sont  au  premier  aspect  les  conséquences  de  l'esdavage  domes- 
tique ;  mais  si  nous  approfondissons  la  matière,  peut-être  trouverons- 
iMMB  des  raisons  de  rétracter  un  jugement  si  précipité.  La  comparaison 
cal  choquante  entre  la  direction  de  créatures  humaines  et  l'économie  du 
bétail  ;  mais  étant  extrêmement  juste  quand  on  l'applique  au  sujet  pré- 
sent, eUe  est  très-propre  à  nous  en  faire  sentir  les  conséquences.  Près 
de  la  capitale  et  de  toutes  les  grandes  cités,  dans  toutes  les  provinces 
ricbea  et  industrieuses,  on  élève  peu  de  bétail  :  les  provisions,  le  loge- 
ment, le  travail  y  sont  trop  chers  ;  les  hommes  trouvent  mieux  leur 
compte  à  acheter  le  bétail  lorsqu'il  a  un  certain  âge,  des  pays  plus  éloi- 
gnés, et  où  l'on  vit  à  meilleur  marché.  Un  enfant  que  l'on  élèverait  à 
Londres  jusqu'à  ce  qu'il  fût  en  état  de  servir,  coûterait  bien  plus  cher 
que  d'en  acheter  un  du  même  âge  en  Ecosse  ou  en  Irlande,  où  il  aurait 
été  élevé  dans  un  hameau,  couvert  de  haillons  et  nourri  de  gruau,  d'a- 


*  OfHoioB  dejWaUace.  Voy.  plus  haut,  note  de  la  p.  103.  E.  D. 

s  Hmmê  devons  obserrer  ici  que,  si  ]*esc]a?age  domestique  était  réellement  favorable  à 

la  BNiltiplicatioa  du  peuple,  ce  serait  une  exception  à  la  règle  générale,  qu'une  société  ^ 

quàêt  qu^eUe  soit,  n'est  d'ordinaire  peuplée  qu'en  proprortion  qu'elle  est  heureuse.  Un 

e,  par  humeur  ou  par  intérêt,  peut  rendre  ses  esclaves  très-malheureux,  et  cepen* 

i  être  très-attentif,  par  intérêt,  à  augmenter  leur  nombre.  Leur  mariage  n'est  pat 

r  eux  Qoe  matière  de  choix»  que  tonte  autre  action  de  leur  vie. 

{Note  de  r  Auteur.) 


142  DAVID  HUME. 

Yoine  on  de  pommes  de  terre.  Ceux  donc  qui  auraient  des  esdaves  dans 
tous  les  pays  les  plus  riches  et  les  plus  peuplés,  chercheraient  à  empê- 
cher la  grossesse  des  femmes,  et  quand  ils  n'auraient  pu  la  prévenir,  en 
détruiraient  le  firuit.  L'espèce  humaine  périrait  où  elle  doit  multiplier  le 
plus  vite,  et  aurait  besoin  d'être  recrutée  continuellement  par  les  pro- 
vinces les  plus  pauvres  et  les  plus  désertes  :  ce  qui  tendrait  insensible- 
ment à  dépeupler  l'État,  et  à  rendre  les  grandes  villes  dix  fois  plus  des- 
tructives que  parmi  nous,  où  chaque  homme  est  maître  de  lui-même, 
et  a  soin  de  ses  enfants  par  l'instinct  tout-puissant  de  la  nature,  et  non 
par  les  calculs  d'un  sordide  intérêt.  Si  Londres  à  présent,  sans  beaucoup 
augmenter,  a  besoin  annuellement  d'une  recrue  des  provinces  de  cinq 
mille  hommes,  comme  on  le  calcule  ordinairement,  que  ne  demande- 
rait pas  cette  capitale  si  la  plus  grande  partie  des  marchands,  des  arti- 
sans et  du  peuple  ordinaire  étaient  esclaves,  et  que  leurs  maîtres  ava- 
ricieux  les  empêchassent  de  faire  des  enfants? 

Les  anciens  auteurs  nous  disent  qu'il  y  avait  un  flux  perpétuel  d'es- 
claves en  Italie,  qui  étaient  tirés  des  provinces  les  plus  éloignées,  parti- 
culièrement de  la  Syrie,  de  la  CiUcie  %  de  la  Gappadoce,  de  l' Asie-Mi- 
neure, de  la  Thrace  et  de  l'Egypte.  Cependant  le  nombre  du  peuple 
n'augm^tait  pas,  et  les  écrivains  se  plaignent  de  la  diminution  conti- 
nuelle de  rindustrie  et  de  l'agriculture^.  Où  est  donc  cette  extrême  fé- 
condité des  esclaves  chez  les  Romains  que  l'on  a  coutume  de  supposer? 
Bien  loin  de  multiplier,  il  semble  qu'ils  ne  peuvent  pas  sans  d'immenses 
recrues  maintenir  le  même  fonds  de  peuple;  quoiqu'une  multitude  de 
ces  esclaves  fussent  continuellement  affranchis  et  convertis  en  citoyens 
Romains,  le  nombre  de  ces  derniers  même  ne  commença  de  s'accroître 
que  lorsque  les  habitants  des  provinces  purent  prendre  part  au  droit 
de  cité. 

Le  terme  pour  exprimer  un  esclave,  né  et  élevé  dans  la  famille,  était 
Vema  ^.  Il  parait  que  par  la  coutume  ces  esclaves  jouissaient  de  beau- 


*  On  a  souTeut  vendu  dix  mille  esclâTes  dans  un  jour,  pour  l'usage  des  Romains,  à  Délus 
en  Ctlicie.  Strabon,  Hv,  14. 

*  Columella,  Ub.  1.  Proœm,  et  cap.  2  et  7.  Varro,  lib.  3,  cap.  1.  Horat.  lib.  2,  Od.  15.  Ta- 
cit.  Ann.  lib.  3,  cap.  54.  Sueton.  in  Fit,  Aug.^  cap.  42.  Pline,  lib.  18,  cap.  19. 

^  Comme  Sen'us  était  le  nom  du  genre,  Ferna  était  celui  de  Tespèce,  sans  aucun  terme 
corrélatif;  cela  forme  une  forte  présomption  que  les  derniers  étaient  de  beaucoup  les 
moins  nombreux.  C'est  une  obsôration  universelle  que  nous  pouvons  former  sur  quel- 
que langue  que  ce  soit,  que,  lorsque  deux  parties  relatives  d'un  tout,  sont  Tune  avec 
l'autre  en  quelque  proportion,  en  nombre,  raug  ou  considération,  on  invente  toujours 
des  termes  corrélatifs,  qui  expriment  leur  relation  mutuelle.  S'il  y  a  trop  de  dispropor* 
tlon  de  l'une  à  l'autre,  le  terme  n'est  inventé  que  pour  la  moindre  partie  seulement  pour 
la  distinguer  du  tout.  Ainsi  homme  et  femme,  maître  et  domestique,  père  et  fils,  prince 
et  sujet,  étranger  et  citoyen  sont  des  termes  corrélatifs  ;  mais  ces  mots,  matelot,  char- 
pentier, forgeron,,tailleur,etc.,  n'ont  point  de  termes  correspondants  qui  expriment  ceux 
qui  ne  sont  ni  matelots,  ni  charpentiers,  etc.  Les  langues  diffèrent  beaucoup  k  l'égard 
des  mots  particuliers  où  cette  distinction  a  lieu,  et  Ton  peut  tirer  de  là  de  fortes  pré- 
somptions touchant  les  mœurs  et  les  coutiUDes  des  différentes  nations.  Le  gouvernement 


ESSAI  SUR  LA  POPUIATION.  113 

coup  <le  priyil^es  au-dessus  des  autres,  ce  qui  était  une  raison  suflSsante 
aux  maîtres  pour  n'en  vouloir  pas  élever  plusieurs  de  cette  espèce  \ 
Qmoonque  connaît  les  maximes  de  ceux  qui  ont  des  plantations,  n'aura 
pas  de  peine  à  convenir  de  la  justesse  de  cette  observation  ^. 

Atticos  est  beaucoup  loué  par  son  historien  pour  le  soin  qu'il  prenait 
de  recruter  sa  famille  d'esclaves  qui  y  étaient  nés  ^.  Ne  peut-on  pas  in- 
férer de  là  que  cette  pratique  alors  n'était  pas  fort  commune  ? 

Les  noms  d'esclaves  dans  les  comédies  grecques,  Syrus,  Mysm,  Geta, 
Tkrax,  Daxms,  Lydus,  Phryx,  etc.,  donnent  tout  lieu  de  présumer  qu'à 
Athènes,  du  moins,  la  plupart  des  esclaves  étaient  tir^  des  nations 
étrangères.  «  Les  Athéniens,  dit  Strabon  ^,  ont  donné  à  leurs  esclaves, 

•  on  les  noms  des  pays  où  ils  ont  été  achetés,  comme  Lydus,  Synis,  ou 
^  les  noms  qui  étaient  les  plus  communs  parmi  ces  nations,  comme 

•  Manés  ou  Midas  à  un  Phrjrgien,  Tibias  à  un  Paphlagonien.  »    , 
Démosthène,  après  avoir  parlé  d'une  loi  qui  défend  à  tout  homme  de 

fraisier  l'esclave  d'un  autre,  loue  l'humanité  de  cette  loi  ;  et  ajoute  que, 
si  les  barbares  de  qui  on  achetait  des  esclaves  étaient  informés  de  la 
dooceor  avec  laqueUe  on  traitait  leurs  compatriotes,  ils  auraient  une 
grande  estime  pour  les  Athéniens^.  Isocrate  dit  aussi  que  chez  les 
6fec8  tons  les  esclaves  étaient  barbares. 

Tout  le  monde  sait  que  Démosthène  pendant  sa  minorité  fut  frustré 
d'une  ample  fortune  par  ses  tuteurs,  et  que  dans  la  suite  il  vint  à  bout 
ptr  un  procès  de  recouvrer  la  valeur  de  ce  patrimoine.  Nous  avons 
oicore  ses  oraisons  sur  ce  sujet,  qui  contiennent  un  détail  exact  de  tout 
ce  que  lui  avait  laissé  son  père  ^,  en  argent,  marchandises,  maisons 
et  esclaves,  avec  la  valeur  de  ces  différentes  sortes  de  biens.  Il  avait 


Gtsire  des  empereurs  avaU  éle?é  si  haut  la  profession  des  armes,  qne  les  soldats  balan- 
(âent  tous  les  autres  Etats.  De  là,  Miles  et  Paganus  détinrent  des  termes  relatifs,  chose 
jBH|B*alon  îoconnue  dans  les  anciennes  langues,  et  qui  Test  encore  dans  nos  langages 
■odemes.  La  superstition  moderne  a  élevé  le  clergé  si  haut,  que  les  ecdésiastiques  ont 
«■porté  la  balance  sur  tous  les  autres  EUts.  De  là,  ecclésiastiques  et  laïques  sont  des  ter- 
■es  opposés  dans  toutes  les  langues  modernes,  et  dans  celles-là  seules.  J'infère  des  mé- 
■es  principes,  qne,  si  le  nombre  des  esclaves  achetés  par  les  Romains  des  pays  étrangers 
■'eat  pas  de  beaucoup  excédé  le  nombre  de  ceux  élevés  dans  les  familles,  Vema  aurait  eu 
n  corrélatif  pour  exprimer  la  première  espèce  d'esclaves;  mais  il  parait  que  ceux- 
ci  conpoMÛent  le  principal  corps  des  anciens  esclaves,  et  que  les  derniers  n'étaient  que 
foeiques  exceptions. 

*  Ferma  est  employé,  par  les  écrivains  Romains,  comme  un  mot  équivalent  à  Scurra, 
alte&da  la  pétulance  et  l'impudence  de  ces  esclaves.  Mart,  lib.  i.  Epist,  42.  yemœ  pro* 
tmcts^  dit  Horace.  Fernula  urOaniias,  Petron.  cap,  xxiv.  Vemularum  licentia,  Sen.  de 
Provid.  cap.  i. 

*  On  compte,  dans  les  Indes-Occidentales,  qu'un  fonds  d'esclaves  déchoit  de  cinq  pour 
cent  chaque  année,  à  moins  qu'on  n'achète  de  nouveaux  esclaves  pour  le  recruter.  On  ne 
peut  pas  les  tenir  à  leur  nombre,  même  dans  ces  pays  chauds  où  les  habits  et  les  pro- 
Tiaions  coûtait  si  peu.  Combien  plus  encore  cela  arriverait-il  en  Europe  et  dans  les 
gramles  viUes? 

*  Corn.  Nepos,  in  Viiâ  Attic,  —  *  Lib.  vu.  —  »  In  Midiam,  p.  221,  ex  edit.  Aldi.  — 
«  in  Aphrohum,  Orat.  i.  {Notes  de  f  Auteur.) 

(Mélanges.)  8 


\U  DAVID  HUNE. 

cinquante-deux  esclaves  tous  artisans,  dont  trente-deux  étaient  four- 
bisseurs,  et  les  vingt  autres  étaient  fabricants  de  meubles  \  etc.,  tous 
mâles,  n  ne  dit  pas  un  mot  des  femmes,  des  enfonts  ou  de  la  famille, 
ce  qu'il  eût  certainement  fait,  si  c'eût  été  Tusage  ordinaire  à  Athènes 
de  multiplier  les  esclaves  par  les  mariages  :  la  valeur  du  tout  aurait 
beaucoup  dépendu  de  cette  circonstance.  Il  n'est  pas  même  fait  mention 
d'esclaves,  femmes  ou  filles,  si  ce  n'est  de  quelques  servantes  qui  appar- 
tenaient à  sa  mère.  Cet  argument  a  beaucoup  de  force,  s'il  n'est  pas  en- 
tièrement décisif. 

Examinons  un  passage  où  Plutarque  parle  de  l'ancien  Gaton  ^.  «  Il 
»  avait,  dit-il,  un  grand  nombre  d'esclaves  qu'il  prenait  soin  d'acheter 
»  aux  marchés  des  prisonniers  de  guerre,  et  il  les  choiûssait  jeunes, 
»  afin  qu'ils  pussent  s'accoutumer  aisément  à  quelque  manière  de  vivre 
»  que  ce  fût,  et  qu'on  pût  aussi  les  former  aux  affaires  ou  au  travail, 
»  comme  on  dresse  de  jeunes  chiens  et  de  jeunes  chevaux... .  et  regar- 
>*  dant  l'amour,  comme  la  source  de  tous  les  désordres,  il  permettait 
»  aux  hommes  d'avoir  commerce  avec  les  femmes  dans  sa  femlUe,  en  lui 
»  payant  une  certaine  somme  pour  ce  privilège  ;  mais  il  défendait  ri- 
»  goureusement  toute  intrigue  au  dehors.  »  Voit-on  dans  ce  récit  la 
moindre  indication  de  ce  soin,  que  l'on  suppose  dans  les  anciens,  du 
mariage  et  de  la  propagation  des  esclaves?  Si  c'eût  été  une  pratique 
commune,  fondée  sur  l'intérêt  général,  elle  eût  sûrement  été  suivie  par 
Caton,  le  plus  grand  économe  qui  ait  vécu  dans  des  temps  où  l'ancienne 
frugalité  et  la  simplicité  de  mœurs  étaient  encore  en  crédit  et  en  ré- 
putation. 

Il  est  expressément  remarqué,  par  les  commentateurs  des  lois  ro- 
maines, qu'il  n'arivait  presque  jamais  que  l'on  achetât  des  esclaves 
dans  l'intention  d'avoir  de  leur  race  ^. 


«  y}jL^vi:ao\t  qui  faisaient  de  ces  sortes  de  lits  sar  lesqueb  les  anciens  se  couchaient 
pour  prendre  leurs  repas. 

«  In  ntd  Catonis. 

*  Non  temerè  ancUlœ  ejasrei  causa  comparantur  ut  pariant.  Digcst.  lib.  v,  tit.  3.  De 
flsered.  Pet.  Lex.  xxvn.  Les  textes  suivants  serviront  à  confirmer  ce  que  j'avance  :  Spa- 
ilonem  morbosum  non  fsse  neque  vitiosum,  vertus  mihi  videtur;  sedsanum  esse,  sicuti 
illum  qui  unum  testiculum  habet  qui  etiam  generare  potest.  Digest.  lib.  il,  tit.  2.  De 
/Cdililio  edicto,  î^x.  vi,  srct.  '>..  Sinautem  quis  ita  spado  sity  ut  tam  necessaria  pars 
corporis  penitùs  absit^  morbosus  est.  Id.  Lex.  vil.  On  ne  regardait  à  ce  qu'il  parait  Tim- 
puissancc  de  l'esclave,  qu'autant  qu'elle  pouvait  affecter  sa  santé  ou  sa  vie;  à  d'autres 
égards,  on  ne  Ten  estimait  pas  moins.  Le  même  raisonnement  est  encore  employé  au  sujet 
des  femmes  esclaves.  Quœritur  de  eâ  muliere  quœ  semper  mortuos  parité  an  morbosa  sit, 
et  ait  Sabienus,  si  vulvœ  vitio  hoc  contigit,  morbosam  esse,  Id.  Lex.  xiv.  11  a  même  été 
mis  en  question  si  une  femme  grosse  était  malade  ou  viciée,  et  il  a  été  décidé  qu'elle 
était  saine,  non  à  cause  de  la  valeur  du  fruit  dont  elle  était  enceinte,  mais  parce  que  c*est 
Tofflce  naturel  des  femmes  de  faire  des  enfants.  Si  mulier  prœgnas  venerit^  interomnes 
convenit  sanam  eam  esse.  Maximum  enim  ac  prœcipuum  munus  fœminarum  accipere, 
ac  tueri  conceptum,  Puerperam  quoque  sanam  esse  :  si  modo  nihii  extrinsectis  accedit, 
quod  corpus  ejus  in  aliquam  valetudinem  immitteret.  De  sterili  Celius  distinguera  Tre^ 
batium  dicit  ut  si  nature  steriUs  sit,  sana  sit,  si  vitio  corporis,  contra,  Id. 

{Notes  de  l'Auteur,] 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  H5 

J'avoue  que  no»  laquais  et  nos  femmes  de  chambre  ne  servent  pas 
beauooap  à  multiplier  l'espèce  ;  mais  les  anciens,  outre  ceux  qui  étaient 
pour  le  service  de  leur  personne,  faisaient  faire  leurs  travaux  de  toute 
espèce  par  des  esclaves  qui  vivaient  pour  la  plupart  dans  leurs  fa- 
milles; et  des  Romains  en  ont  eu  jusqu'au  nombre  de  dix  mille.  Si  donc 
il  y  a  lieu  de  croire  que  la  domesticité  moderne  est  peu  favorable  à  la 
propagation  (et  à  cet  égard,  les  anciens  esclave  et  nos  domestiques  re- 
TieBiient  à  peu  près  au  même),  combien  Tesclavage  ne  doit-il  pas  avoir 
été  destructif! 

Lliistoire  parle  d'un  noble  Romain,  qui  logeait  sous  son  propre  toit 
quatre  cents  esclaves;  et  elle  rapporte  que,  cet  homme  ayant  été  assas- 
siné par  quelques-uns  d'entre  eux,  l'on  appliqua  dans  toute  sa  ri- 
gueur la  loi  qui,  dans  ce  cas,  portait  contre  tous  la  peine  de  mort'. 
Plusieurs  autres  nobles  romains  avaient  des  familles  aussi  nombreuses, 
oo  même  plus  considérables,  et  l'on  m'avouera,  je  crois,  que  cela  eût 
été  à  peine  praticable,  si  tous  les  esclaves  avaient  été  mariés  ^. 

Dès  le  temps  du  poète  Hésiode  ^,  les  esclaves  mariés  de  Tun  et  de 
Tantre  sexe  étaient  regardés  comme  un  inconvénient  ;  combien  plus 
dan»  les  lieux  où  les  familles  s'étaient  augmentées  aussi  prodigieuse- 
mesïi  qu'à  Rome,  lorsque  l'ancienne  simplicité  des  mœurs  fut  bannie 
de  toutes  les  classes  de  citoyens  ! 

Xénophon  dans  se&  Économiques  ^  où  il  enseigne  les  moyens  de  con- 
duire une  ferme,  reco|nmande  d'avoir  grande  attention  de  tenir  les 
hommes  et  les  femmes  esclaves  à  distance  les  uns  des  autres.  Il  ne  pa^ 
rait  pas  supposer  qu'ils  soient  jamais  mariés.  Les  seuls  esclaves  parmi 
les  Grecs  qui  paraissent  avoir  continué  leur  propre  espèce,  étaient  les 
Ilotes  qui  avaient  leurs  maisons  à  part,  et  qui  étaient  plus  les  esclaves 
du  pablic  que  des  particuliers  ^. 

Les  anciens  parlent  si  fréquemment  d'une  portion  de  vivres  fixe  as- 
signée à  chaque  esclave  ^,  que  cela  nous  mène  à  croire  que  ces  esclaves 
vivaient  presque  seuls,  et  recevaient  cette  portion  comme  ce  qui  était 
réglé  pour  leur  dépense  alimentaire. 

La  pratique  de  marier  les  esclaves  ne  parait  pas  avoir  été  fort  ordi- 
iiairey  même  parmi  les  laboureurs  de  la  campagne,  où  il  serait  plus  na- 
turel de  l'attendre.  Gaton  ^,  comptant  les  esclaves  nécessaires  pour  cul- 


■  Tacît.  Jmm,  lib.  xit,  cap.  43. 

*  Les  esclaves  dans  les  maisons  des  grands  avaient  de  petites  chambres,  qui  leor  étaient 
migni'rn  et  qn*on  appelait  ceZ/or,  d'où  l'on  a  pris  le  nom  de  cellules  pour  celles  que  les 
BoiBes  occupent  dans  leur  couvent.  Voyez  sur  ce  chapitre,  Just,  Lips.  Saturn,  i,  cap,  14. 
Ces  petites  chambres  forment  de  fortes  présomptions  coatre  le  mariage  et  la  propaga- 
tioB  des  esclaves. 

*  Opéra  et  Dies,  lib.  u,  t.  24  et  aussi  /.  220.  —  *  Strabon,  lib.  vin. 

•  Cato,  de  Re  msticdy  cap.  â6.  Donatos  in  Fhormion^  /.  1, 9.  Seneca,  epist.  80. 

•  ne  Mê  nui.  cap.  il  et  u. 


i16  DAVID  HUME. 

tiver  une  \igne  de  cent  acres,  les  fait  monter  à  quinze  :  le  fermier  et  sa 
femme ,  villictAS  et  vilKca ,  et  treize  esclaves  mâles.  Pour  une  planta- 
tion d'oliviers  de  deux  cent  quarante  acres,  le  fermier  et  sa  femme, 
et  onze  esclaves  mâles;  et  ainsi  en  proportion  pour  une  vigne  ou  une 
plantation  d'oliviers  d'une  plus  grande  ou  d'une  moindre  étendue. 

Varron,  citant  ce  passage  de  Caton,  convient  que  son  calcul  est  juste 
ea  tout  autre  point,  excepté  le  dernier  :  car  comme  il  est  nécessaire,  dit- 
il,  d'avoir  uniermier  et  sa  fenmie,  soit  que  le  vignoble  ou  la  plantation 
soient  considérables  ou  non,  cela  doit  altérer  l'exactitude  de  la  propor- 
tion. Si  le  calcul  de  Gaton  eût  été  défectueux  à  quelque  autre  égard,  il 
eût  certainement  été  corrigé  par  Varron,  qui  parait  prendre  plaisir  à  re- 
lever une  erreur  si  légère. 

Ce  même  auteur  %  aussi  bien  que  Golumelle^,  recommande,  comme 
une  chose  nécessaire,  de  donner  une  femme  au  fermier  afin  de  l'at- 
tacher plus  fortement  au  service  de  son  maître.  C'était  donc  une  grâce 
particulière  accordée  à  un  esclave  en  qui  Ton  avait  une  si  grande 
confiance. 

Dans  le  même  endroit,  Varron  conseille,  comme  une  précaution  utUe, 
de  ne  pas  acheter  trop  d'esclaves  de  la  même  nation,  pour  éviter  les 
troubles  et  les  révoltes  dans  la  famille.  Ce  qui  donne  lieu  de  présumer 
qu'en  Italie  la  plus  grande  partie  des  esclaves,  même  pour  l^urer  la 
campagne  (car  il  ne  parle  pas  d'autres),  était  achetée  des  provinces  éloi- 
gnées. Tout  le  monde  sait  que  les  esclaves  à  Rome,  qui  servaient  à  la  re- 
présentation et  au  luxe,  y  étaient  communément  transportés  de  l'O- 
rient. Hoc  profecêre,  dit  Pline  en  parlant  du  soin  jaloux  des  maîtres, 
mancipiorum  legiones,  et  in  domo  lurba  extema,  ac  servorum  quoque 
causa  nomencUUor  adhibendus  ^. 

Yarron  recommande,  à  la  vérité,  qu'on  ait  soin  que  les  bergers  aient 
des  enfants  pour  leur  succéder  dans  le  même  emploi  ;  car  les  fermes 
pour  engraisser  le  bétail  étant  communément  dans  des  lieux  éloignés, 
et  ou  les  denrées  étaient  à  vil  prix,  et  chaque  berger  vivant  à  part  dans 
un  hameau,  son  mariage  et  l'augmentation  de  sa  famille  n'étaient  pas 
sujets  aux  mêmes  inconvénients  que  dans  les  lieux  où  les  denrées 
étaient  plus  chères,  et  où  beaucoup  d'esclaves  vivaient  ensemble  ;  c'est 
le  cas  où  se  trouvaient  généralement  toutes  les  fermes  des  Romains  qui 
produisaient  du  vin  ou  du  blé.  Si  nous  faisons  attention  à  cette  excep- 
tion à  l'égard  des  bergers,  et  si  nous  en  pesons  les  causes,  nous  y  trou- 
verons de  quoi  nous  confirmer  puissamment  dans  toutes  nos  conjectures 
précédentes  ^. 

Golumelle  ^,  je  l'avoue,  conseille  au  maître  de  donner  une  récom- 


*  Lib.  I,  cap.  17.  —  *  Lib.  i,  cap.  18.  —  *  Llb.  xxxili,  cap,  1. 

*  Pasioris  duri  hic  est  fiUus  ille  bulbuci,  Juven.  Sat.  xi.  —  '  Lib.  i,  cap.  8. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  il? 

3,  et  même  la  liberté  à  une  femme  esclave  qui  a  mis  au  monde  plus 
de  trois  enfants  :  preuve  que  quelquefois  les  anciens  favorisaient  la 
propagation  de  leurs  esclaves,  ce  que  Ton  ne  saurait  nier.  Sans  cela,  en 
effet,  la  pratique  de  Fesclavage,  si  commune  dans  l'antiquité,  serait  de- 
venue destructive  à  un  degré  tel ,  qu'aucun  expédient  n'aurait  pu  ré- 
parer une  perte  d'hommes  si  considérable.  Tout  ce  que  j'ai  prétendu 
prooTer  jusqu'ici,  c'est  que  l'esclavage  en  général  est  contraire  au  bon- 
heur et  à  la  multiplication  du  genre  humain,  et  que  l'emploi  des  do- 
mestiques salariés,  qui  les  remplacent  chez  nous,  est  très-préférable  '. 

Les  lois  ou,  comme  quelques  écrivains  les  appellent,  les  séditions 
des  Gracques,  furent  occasionnées  par  les  observations  qu'ils  firent  sur 
l'augmentation  des  esclaves  en  Itidie,  et  la  diminution  des  citoyens  li- 
bres. Appien^  attribue  cette  augmentation  à  la  propagation  des  esclaves; 
Plutarque  ^,  à  l'achat  des  barbares  qui  étaient  enchaînés  et  emprisonnés, 
Ça^Sa^uLa  ^tquùrn^ioL  ^,  et  il  cst  à  présumcr  que  les  deux  causes  y  concou- 
rurent. 

La  Sicile,  dit  Florus  ^,  était  pleine  de  ces  bâtiments  destinés  à  ren- 
foiuer  les  esclaves,  et  cultivée  par  des  laboureurs  enchaînés.  Eunus  et 
Athénio  excitèrent  la  guerre  des  esclaves  en  forçant  ces  énormes  pri- 
8OUS9  ^  donnant  la  liberté  à  six  mille  esclaves.  Le  jeune  Pompée  aug- 
moita  son  armée  en  Espagne  par  le  même  expédient^. 


*  «  Si  des  coRTentions  particulières,  toujours  tempérées  par  la  loi,  réglaient  la  destinée 
k  des  esclaTes,  Tidée  de  liarbarie  s'effacerait  bient6t,  et  il  n'est  peat-étre  pas  difficile  de 
•  toamer  l'esclaTage  de  teUe  sorte,  quMl  aura  une  compensation  avantageuse  sur  la  1i- 
»  berté  des  domestiq^aes,  etc.,  la  liberté  du  domestique  le  dégoûte  du  travail,  etc.  v 

M.  Meloih,  chapitre  de  t Esclavage  *. 
n  est  aisé  de  s'apercevoir  que,dans  ce  discours  rempli  de  tant  d*érudition.  M,  Hume  n'a 
eu  diantre  objet  que  de  détruire  les  principes  sur  lesquels  M,  Melon  se  fonde  pour  prou- 
ver les  aTantages  que  la  société  en  général  pourrait  retirer  de  l'esclavage.  Des  mœurs 
plas  doacesque  celles  des  Grecs  et  des  Romains,  et  un  siècle  plus  éclairé  que  ceux  où  ils 
oot  vécu,  ne  nous  permettront  jamais  d'adopter  un  système  qui  est  plus  contraire  à  l'hu- 
manité qu'il  ne  Ta  paru  à  l'auteur  français.  {Note  de  Fabbé  Le  Blanc.) 

*  De  Bell,  Cii'.  lib.i.—  *  In  vitâ  Tib,  et  Corn.  Gracck. 

*  A  ce  sujet,  voici  un'passagetleSénèque  l'ancien.  Ex  Controi'érsiâ  v,  lib.  v.  Arata  quon- 
dani  populis  rura,  singulorum  ergastulorum  sunt;  latiusque  nuncvillici,  quàm  olim  Re- 
ge»,  îoiperant.  At  nunc  eadem,  dit  Pline,  vincti  pedes,  damnatae  manus,  inscripti  vultus 
eserceut.  lib,  xxviii,  cap,  3. 

Voyez  aussi  Martial  : 

Et  sonct  innumero  compede  Thuscus  agcr.        Lib,  ix,  Ep.  23. 

Tum  longos  jungere  fines 

Agrorum  et  quondam  duro  fulcata  Camilli, 
Vomere  et  an  tiquas  Curiorum  pella  ligones, 
toDga  sub  ignotis  extendere  rura  Colonis.  Lucan.  lib,  i. 

Yincto  fossore  coluntur 

Hesperiœ  segetes.  Lib.  7. 

*  Lib.  III,  cap.  19.  —  «  Id.  lib.  iv,  cap.  8.  (Notes  de  V Auteur.) 

*  V.  Bconom.Jin  du  dix-huitième  siècle,  p.  725,  tome  4 «'de  cette  Collection. 


1^8  DAVID  HUME. 

Si  les  laboureurs  de  la  campagne,  dans  toute  retendue  de  l'empire  ro- 
main,  étaient  généralement  dans  cette  situation,  et  s'il  était  difficile  ou 
impossible  de  trouver  des  logements  séparés  pour  les  familles  des 
esclaves  de  la  ville,  combien  l'institution  de  l'esclavage  domestique 
ne  doit-elle  pas  paraître  contraire  à  la  propagation  aussi  bien  qu'à 
l'humanité  ! 

Constantinople  à  présent  demande  la  même  recrue  d'esclaves  de 
toutes  les  provinces,  que  Rome  demandait  autrefois,  et  ces  provinces  en 
conséquence  sont  bien  loin  d'être  peuplées. 

L'Egypte,  suivant  M.  Maillet,  envoie  des  colonies  continuelles  d'es- 
claves noirs  aux  autres  parties  de  l'empire  turc,  et  reçoit  annuellement 
un  retour  égal  de  blancs.  Les  uns  sont  tirés  des  parties  intérieures  de 
r Afrique,  les  autres  de  la  Hingrelie,  de  la  Circassie  et  de  la  Tartarie. 

Nos  couvents  modernes  sont  sans  doute  de  mauvaises  institutions  '  ; 
mais  il  est  assez  vraisemblable  qu'anciennement  cbaque  grande  famille 
en  Italie,  et  probablement  dans  les  autres  parties  du  monde,  était  une 


*  Sur  ce  point  particulier,  comme  sur  plusieurs  autres,  M,  Wallace  pense  comme 
M,  Melon ^  et  tout  différemment  de  M,  Hume,  Voici  ses  propres  expressions  :«  Quoique  le 
»  christianisme,  dans  sa  pureté  primitive,  ne  soit  pas  défavorable  à  la  société,  cependant 
o  on  peut  quelquefois  abuser  des  meilleures  institutions,  et  il  ne  serait  peut-être  pas  aisé 
o  de  justifier  tous  les  édits  des  empereurs  chrétiens  à  ce  sujet;  ce  qu'il  y  a  de  sAr,  c'est 
»  que  Ton  peut  regarder  le  nombre  prodigieux  de  prêtres  non  mariés  dans  tous  les  pays 
»  catholiques,  qui  sont  une  si  grande  partie  de  TEurope,  et  celui  des  personnes  du  sexe, 
»  qui  dans  les  couvents  font  vœu  de  virginité,  comme  une  des  principales  causes  de  la  dl- 
»  sette  de'peuple  dans  les  pays  qui  sont  soos  la  domination  du  souverain  pontife.  »  On 
ne  doit  pas  être  surpris  que  des  auteurs  protestants  tiennent  ce  langage,  lorsque  les  écri- 
vains catholiques  les  plus  judicieux  et  les  plus  attachés  k  la  religion  ne  peuvent  s'empê- 
cher de  former  les  mêmes  plaintes. 

Si  l'Espagne,  autrefois  si  peuplée,  est  aujourd'hui  déserte,  c'est  surtout  au  trop  grand 
nombre  de  couvents,  qu'il  faut  s'en  prendre  selon  les  auteurs*espagnols.  «  Je  laisse,  dit  le 
>'  célèbre  don  Diego  de  Saas^edra^  dans  son  Emblème  LX^I^  à  ceux  dont  c'est  le  devoir,  à 
M  examiner  si  le  nombre  excessif  des  ecclésiastiques  et  des  couvent^,  est  proportionné 
w  aux  facultés  de  la  société  des  laïques  qui  doit  les  entretenir,  et  s'il  n'est  pas  contraire 
»  aux  vues  mêmes  de  l'Eglise.  Le  conseil  de  Castille,  dans  le  projet  de  Réforme  qui  fut 
»  présenté  à  Philippe  III,  en  1619 ,  supplie  le  roi  d'obtenir  du  pape  qu'il  mette  des  bor- 
V  nés  à  ce  nombre  excessif  de  religieux,  d*ordres  et  de  couvents,  qui  s'accroît  tous  les 
u  jours,  et  de  lui  représenter  les  inconvénients  qui  en  résultent.  Celui  qui  rejaillit  sur 
u  rétat  monastique  même,  ajoute  le  conseil,  n*est  pas  le  moindre  de  tous;  le  relâchement 
»  s'y  introduit,  parce  que  le  plus  grand  nombre  y  cherche  moins  une  pieuse  retraite 
M  que  l'oisiveté,  et  un  abri  contre  la  nécessité.  Cet  abus  a  les  plus  funestes  conséquences 
»  pour  TEtat  et  pour  le  service  de  Votre  Majesté;  la  force  et  la  conservation  du  royaume 
»  consistent  dans  le  grand  nombre  des  hommes  utiles  et  occupés.  Nous  en  manquons,  et 
•  par  cette  cause  et  par  d'autres.  Les  séculiers  cependant  s'appauvrissent  de  plus  en 
»  plus  :  les  charges  de  l'Etat  retombent  uniquement  sur  eux,  tandis  que  les  couvents  en 
»  sont  exempts,  ainsi  que  les  biens  consid^ables  qu'ils  accumulent,  et  qui  ne  peuvent 
o  plus  sortir  de  leurs  mains.  Il  serait  donc  très-convenable  que  Sa  Sainteté,  Informée  de 
»  ces  désordres,  réglât  que  les  vœux  ne  pourront  être  faits  avant  l'âge  de  vingt  ans,  et 
»  que  l'on  ne  pourra  entrer  au  noviciat  avant  l'âge  de|seize  ans.  Un  grand  nombre  de  su- 
o  jets  ne  prendraient  plus  alors  cet  état  qui,  pour  être  plus  parfait  et  plus  sûr,  n'en  est 
»  pas  moins  le  plus  préjudiciable  à  la  société.  « 

Voyez  la  Théorie  et  Prttîique  du  commerce  et  de  la  marine,  ch,  107. 

{IVote  de  l'abbé  Le  Blanc.) 


ESSAI  SUR  LÀ  POPULATION.  il» 

eqpèœ  de  couvent.  Quoique  nous  ayons  lieu  de  haïr  ces  établissements 
rdigieux  de  la  communion  romaine,  comme  à  charge  au  public  et  op- 
pressifs pour  les  pauvres  prisonniers  de  l'un  et  de  l'autre  sexe  qui  y 
sont  renfermés,  on  peut  douter  encore  s'ils  dépeuplent  autant  un  État 
qu'on  l'imagine  communément.  Si  la  terre  qui  appartient  à  un  couvent 
était  donnée  à  un  gentilhomme,  il  dépenserait  son  revenu  en  chiens, 
chevaux,  valets  d'écurie,  laquais,  cuisiniers,  etc. ,  et  sa  famille  ne  four- 
nirait pas  plus  de  citoyens  à  l'État  que  le  couvent. 

La  raison  ordinaire  qui  fait  que  les  parents  enferment  leurs  filles 
dans  des  monastères,  c'est  la  crainte  d'être  surchargés  d'une  trop  nom- 
breuse famille;  mais  les  anciens  avaient  une  méthode  à  peu  près  aussi 
innocente  et  jrfus  eflBcace,  pour  se  délivrer  de  cette  inquiétude  ;  ils  ex- 
posaient de  bonne  heure  leurs  enfants.  Cet  usage  était  très-commun,  et 
aucun  auteur  de  ces  temps-là  n'en  parle  avec  l'horreur  qu'il  mérite;  à 
pdne^trouve-t-on  un  qui  le  blâme  '.  Plutarque,  dont  les  écrits  respi- 
rent l'buinanité  et  la  bonté,  loue  comme  une  vertu  dans  Attalus  *,  roi 
de  Pergame,  d'avoir  assassiné,  ou,  si  vous  le  voulez,  exposé  tous  ses 
propres  enfants,  afin  de  laisser  sa  couronne  au  fils  de  son  frère  Eu- 
ménès,  signalant  ainsi  sa  reconnaissance  et  son  afiection  pour  ce  frère, 
qui  l'avait  fait  son  héritier  par  préférence  à  ce  fils.  C'est  Solon,  celui 
des  sages  de  la  Grèce  qu'on  a  le  plus  célébré,  qui  par  une  loi  a  donné 
aux  par^ts  la  permission  de  tuer  leurs  enfants  ^. 

Faut-il  admettre  la  compensation  de  ces  deux  circonstances,  et  con- 
clure que  les  vceux  monastiques  et  l'exposition  des  enfants  sont  égale- 
ment contraires  à  la  propagation  du  genre  humain  ?  Je  croirais  pour- 
tant qu'ici  l'avantage  est  du  côté  de  l'antiquité.  Le  hasard  aurait  pu 
faire  que,  par  une  étrange  connexion  de  causes,  la  pratique  barbare 
des  anciens  rendit  ce  temps^là  plus  peuplé.  Il  pouvait  engager  plus  de 
gens  à  se  marier,  en  Atant  les  craintes  d'une  famille  trop  nombreuse; 
et  telle  est  la  force  de  l'affection  naturelle,  quç  peu  d'hommes  en  com- 
paraison des  autres  avaient^assez  de  résolution,  lorsque  le  moment  arri- 
vait, pour  exécuter  leur  intention  première. 

La  Chine,  le  seul  pays  où  ce  barbare  usage  d'exposer  les  enfants 
prévaut  encore  aujourd'hui  *,  est  le  pays  le  plus  peuplé  que  nous  con- 
naissions. Tout  honmie  y  est  marié  avant  d'avoir  atteint  vingt  ans.  On 
ne  se  marierait  pas  généralement  de  si  bonne  heure,  sans  la  confiance 


'  Tacite  le  blâme.  De  Morib.  Germ, 

*  Deftxiterno  Amore,  Sénèquc  approuve  aussi  qu'on  expose  les  enfants  malades  et  in* 
firmes.  De  Ira,  lit,  i,  cap,  15. 

*  Sext.  Impemty  lib.  m,  cap.  24. 

*  L'osage  est  d'exposer  les  garçons  et  de  vendre  les  filles;  ce  qui  prouve,  comme  on  Ta 
déjà  remarqué,  que  la  police  et  les  mœurs  des  Chinois,  du  moins  à  beaucoup  d*égards, 
ne  répondent  pas  à  TexceUence  de  la  morale  et  à  la  sa{;esse  du  gouvernement  qu'on  leur 
attribue.  [Noies  de  V Auteur,) 


i20  DAVID  HUME. 

que  doune  une  manière  si  aisée  de  se  débarrasser  de  ses  enfants.  J'avoue 
que  Plutarque  '  en  parle,  comme  si  c'était  en  effet  la  coutume  générale 
des  pauvres  d'exposer  leurs  enfants;  et  comme  les  riches  avaient  alors 
du  dégoût  pour  le  mariage,  attendu  les  complaisances  qu'avaient  pour 
eux  ceux  qui  en  espéraient  quelques  legs,  entre  les  pauvres  et  les  ri- 
ches, le  public  doit  avoir  été  dans  une  mauvaise  situation  ^. 

De  toutes  les  sciences,  il  n'y  en  a  aucune  où  les  premières  apparences 
soient  plus  trompeuses  que  dans  la  politique.  L^  hôpitaux  pour  les 
enfants  trouvés  paraissent  favorables  à  l'augmentation  du  nombre  des 
citoyens,  et  peut-être  que,  s'ils  étaient  bien  dirigés,  ils  pourraient 
l'être  en  effet;  mais  lorsque  les  portes  s'ouvrent  à  chacun  sans  dis- 
tinction, ils  ont  probablement  un  effet  contraire,  et  sont  pernicieux  à 
l'Etat.  On  calcule  que,  de  dix  enfants  nés  à  Paris,  il  y  en  a  un  d'envoyé 
à  l'hôpital,  quoiqu'il  paraisse  certain,  suivant  le  cours  ordinaire  des 
choses,  que  ce  n'est  pas  la  centième  partie  de  ceux  que  leurs  parents  ne 
sont  pas  en  état  d'élever.  La  différence  infinie  pour  la  santé,  pour  l'in- 
dustrie et  pour  la  morale,  entre  une  éducation  dans  un  hôpital  et  celle 
qu'on  reçoit  dans  une  famille  particulière,  nous  devrait  engager  à  ren- 
dre l'entrée  des  hôpitaux  moins  facile.  Tuer  son  propre  enfant  est  quel- 
que chose  de  si  révoltant  pour  la  nature,  que  cela  ne  peut  pas  arriver 
communément;  mais  de  rejeter  sur  un  autre  le  soin  qu'on  en  devrait 
prendre,  c'est  ce  qui  ne  tente  peut-être  que  trop  l'indolence  naturelle 
du  genre  humain. 

Après  avoir  présenté  de  la  vie  domestique  et  des  mœurs,  tant  des  an- 
ciens que  des  modernes,  une  comparaison  dont  l'ensemble  parait  dé- 
cider à  l'avantage  des  derniers  la  question  à  résoudre ,  nous  examine- 
rons à  présent  les  coutumes  et  les  institutions  politiques  des  deux  Âges, 
et  nous  pèserons  l'influence  qu'elles  peuvent  avoir  pour  favoriser  la 
propagation  du  genre  humain  ou  pour  y  former  obstacle. 

Avant  l'augmentation  de  la  puissance  romaine,  ou  plutôt,  jusqu'à  son 
entier  établissement,  presque  toutes  les  nations,  dont  parle  l'ancienne 
histoire,  étaient  partagées  en  petits  territoires  ou  républiques  peu  con- 
sidérables, où  prévalait  une  grande  égalité  de  fortunes;  et  le  centre  du 
gouvernement  était  toujours  près  de  ses  frontières.  Telle  était  la  situation 
des  choses,  non-seulement  en  Grèce  et  en  Italie,  mais  aussi  en  Espagne, 


'  De  amore  prolis. 

'  L'usage  de  laisser  de  grandes  sommes  à  des  amis,  sans  aroir  de  parenté  avec  eux, 
était  commun  dans  la  Grèce,  aussi  bien  qu'à  Rome.  Cette  pratique  prévaut  rarement 
dans  nos  temps  modernes  :  ainsi  le  Volpone^  de  Ben-Johnson,  est  entièrement  tiré  des  an- 
ciens auteurs  et  convient  mieux  aux  moeurs  de  ces  temps-la  qu*à  celles  d'aujourd'hui. 

On  peut  croire  encore  que  la  liberté  des  divorces  à  Rome  était  un  autre  obstacle  au 
mariage.  Un  tel  usaj^e  ne  prévient  pas  les  querelles  qui  naissent  de  l'humeur,  et  occa- 
sionne toutes  celles  que  peut  produire  Tintérét,  qui  sont  plus  dangereuses  et  plus  des- 
tructives. Peut-être  au?si  doit-on  considérer  l'influence  que  pouvait  avoir  sur  ce  point 
rincontinence  extraordinaire  des  anciens.  {Notes  de  V Auteur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  i2i 

dans  les  Gaules,  en  Allemagne^  en  Afrique,  et  dans  une  grande  partie 
de  rAsie-Mineure.  Il  faut  avouer  qu'on  n'en  saurait  imaginer  une  plus 
finrorable  à  raccroissement  de  la  population  ;  car  bien  qu'il  soit  vrai 
que  le  possesseur  d'une  grande  fortune  ne  puisse  en  jouir  sans  la  par- 
tager ^itre  ceux  qui  dépendent  de  lui  ou  qui  le  servent,  il  ne  Test  pas 
moins  que  cette  situation  précaire  ne  saurait  faire  naître  chez  ces  der- 
niers le  même  encouragement  pour  le  mariage,  que  si  chacun  avait  une 
petite  fortune  en  propre,  certaine  et  indépendante.  D'ailleurs,  des 
^es  trop  grandes  sont  destructives  pour  la  société,  engendrent  des 
nces  et  des  désordres  de  toute  espèce,  i^ament  les  provinces  éloignées, 
et  s'affament  elles-mêmes  par  la  cherté  du  prix  où  elles  font  monter 
les  denrées  ;  quelle  heureuse  situation,  donc,  pour  le  genre  humain,  que 
ces  pays  si  favorables  à  l'industrie  et  à  l'agriculture,  au  mariage  et  à  la 
propagation,  où  chaque  homme  avait  sa  petite  maison  et  son  champ  à 
hii-méme,  et  où  chaque  province  avait  sa  capitale  libre  et  indépen- 
dante! Ce  sont  les  obstacles  qui  naissent  de  la  pauvreté  et  de  la  néces- 
Qté  qui  empêchent  les  hommes  de  doubler  en  nombre  à  chaque  géné- 
ration ;  sûrement  rien  n'est  plus  favorable  à  leur  multiplication,  que  les 
petites  républiques  et  une  égalité  de  fortune  parmi  les  citoyens.  Tous 
I«  petits  États  produisent  naturellement  une  égalité  de  fortune,  parce 
(p'ils  ne  fournissent  pas  les  occasions  de  grandes  augmentations;  mais 
tes  petites  républiques  beaucoup  plus  encore,  par  cette  division  de 
poissance  et  d'autorité  qui  leur  est  essentielle. 

Lorsque  Xâiophon  *  revint  de  la  fameuse  expédition  avec  Cyrus,  il 
s'engagea  lui-même  avec  six  mille  des  Grecs  au  service  de  Seuthès,  prince 
de  Thrace,  et  les  articles  de  son  traité  étaient,  que  chaque  soldat  rece- 
vrait une  darique  par  mois,  chaque  capitaine  deux  dariques,  et  lui- 
même  comme  général  quatre  ;  règlement  de  paie  qui  ne  surprendrait 
P^  peu  nos  oflSciers  modernes. 

Lorsque  Démosthène  et  Eschine  avec  huit  autres  Athéniens  furent 
envoyés  comme  ambassadeurs  à  Philippe  de  Macédoine,  leurs  appointe- 
ments, pour  plus  de  quatre  mois,  étaient  de  mille  drachmes,  ce  qui 
est  moins  d'une  drachme  par  jour  pour  chaque  ambassadeur  *.  Or,  une 
drachme  par  jour,  et  quelquefois  deux ,  étaient  la  paie  d^un  soldat  d'in- 
fanterie ^ 

Un  centurion  parmi  les  Romains  n'avait,  du  temps  de  Polybe,  que  la 
double  paie  d'un  soldat  ordinaire  *  ;  et  nous  trouvons  qu'après  un 
triomphe,  leurs  gratifications  étaient  réglées  selon  cette  proportion  ^. 
Mwc  Antoine  depuis,  et  le  triumvirat  donnèrent  aux  centurions  cinq  fois 


*  DeExp.Cyr.\\h.yn, 

^^tmoeXh.  de  falsd  Leg,  11  appelle  cette  ftomme  considérable. 

*  Thocyd.  llb.  m.  —  *  Lib.  vi,  cap.  37.  —  »  Titi-Livîi,  lib,  xli,  cap.  7  et  13. 


<»  DAVID  HUME 

la  récompense  des  autres  ^  ;  tant  l'agrandissement  de  la  république 
avait  augmenté  Tinégalité  parmi  les  citoyens  *! 

Il  faut  avouer  que  la  situation  des  choses  dans  nos  temps  modernes,  à 
l'égard  de  la  liberté  civile,  aussi  bien  que  de  l'égalité  de  fortune,  n'est 
pas  à  beaucoup  près  si  favorable,  soit  à  la  propagation,  soit  au  bonheur 
du  genre  humain.  L'Europe  est  partagée  principalement  en  grandes 
monarchies,  et  les  parties  qui  en  sont  divisées  en  petits  territoires  sont 
communément  gouvernées  par  des  princes  absolus,  cpii  ruinent  leur 
peuple  par  le  ridicule  qu'ils  ont  de  vouloir  contrefaire  les  grands  mo- 
narques dans  la  splendeur  de  leur  cour  et  le  nombre  de  leurs  soldats. 
La  Suisse  et  la  Hollande  ressemblent  seules  aux  anciennes  républiques, 
et  quoique  la  première  soit  bien  loin  d'avoir  aucun  avantage  du  côté 
du  sol,  du  climat  ou  du  commerce,  cependant  la  grande  population 
qu'elle  entretient,  qui  y  abonde,  nonobstant  l'usage  où  sont  les  Suisses 
de  s'enrôler  eux-mêmes  au  service  de  toutes  les  puissances  de  l'Europe, 
prouve  suflSsamment  les  avantages  de  leurs  institutions  politiques. 

Les  anciennes  républiques  tiraient  leur  principale,  ou  plutôt  leur 
unique  sécurité,  du  nombre  de  leurs  citoyens.  Les  Trachiniens  ayant 
perdu  une  grande  partie  de  leur  population,  ceux  qui  restaient,  au  lieu 
de  s'enrichir  eux-mêmes  de  l'héritage  de  leurs  concitoyens,  s'adressè- 
rent à  Sparte,  leur  métropole,  pour  en  obtenir  un  nouveau  fonds  d'ha- 
bitants. Les  Spartiates  aussitôt  rassemblèrent  dix  mille  hommes,  parmi 
lesquels  les  anciens  partagèrent  les  terres  dont  les  premiers  propriétai- 
res avaient  péri  ^. 

Après  que  Timolcou  eut  banni  Denys  de  Syracuse,  et  rétabli  les  af- 
faires de  la  S!Cîl(\  trouvant  !es  villes  de  Syracuse  et  de  Sellinuntium  ex- 
trêmement di^poiiplées  par  h\  tyrannie,  la  guerre  et  les  factions,  il  de-^ 
manda  à  la  Grtne  quelques  nouveaux  habitants  pour  les  repeupler  *. 
ImmédiatomtQt  après,  quarante  mille  hommes,  Plutarque  dit  soixante 
mille  ^,  s'offriïefit  d'cuv-int^int  s,  et  il  fit  autant  de  lots  de  terre  qu'il 
partagea  entre  eux  à  la  grande  satisfaction  des  anciens  habitants.  On 
voit  par  là  que  Tancienne  politique  recherchait  plus  l'abondance  de 
peuple  que  celle  des  richesses,  et  l'on  reconnaît  les  bons  effets  de  ces 
maximes,  dans  la  manière  dont  était  peuplé  un  aussi  petit  pays  que  la 
Grèce,  qui  pouvait  fournir  à  la  fois  une  colonie  si  considérable.  Les 
maximes  des  premiers  Romains  étaient  à  peu  près  les  mêmes.  C'est  im 
citoyen  dangereux,  disait  M.  Curius^,  que  celui  cpii  ne  peut  se  con- 


*  Appien,  de  Belio  civil,  lib.  iv. 

^  César  donna  aux  centurions  dix  fois  la  ^^ratification  des  soldats  ordinaires.  De  Bello 
GallicOy  lib.  viii.  Dans  le  cartel  des  Rhodiens,  mentionné  ci-dessous,  on  ne  fait  point 
de  différence  du  prix  de  la  rançon,  relative  à  celle  des  rangs  dans  l'armée. 

{Note  de  t Auteur.) 

*  Diod.  Sic.  lil».  xu.    -  *  Dîod.  Sic.  lib.  xvi.Thucyd.  lib.  Ul.  —  "  Invita  Timol. 

'  Pline,  lib,  xvni,  cap.  3.  L.e  même  auteur,  au  chap.  6,  dit  :  Ferunique  fatentibus^  la- 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  123 

tenter  de  s^t  acres  %  combien  de  pareilles  idées  d'égalité  devaient-elles 
fiToriser  la  propagation  ! 

Noos  devons  considérer  à  pr^nt  les  désavantages  cpii  pouvaient  se 
titmver  chez  les  anciens  à  l'yard  de  la  multiplication  de  Tespèce  hu- 
maine, et  les  obstacles  qu'y  pouvaient  mettre  leurs  maximes  et  leurs 
institutions  politiques.  Il  7  a  communément  des  compensations  dans 
chaque  condition  humaine,  et  quoique  ces  compensations  ne  soient  pas 
toajonrs  parfaitement  équivalentes,  elles  servent  du  moins  à  mettre  des 
bornes  au  principe  dominant.  Il  est  déjà  très-difficile  de  les  comparer 
et  d'apprécier  leur  influence  dans  le  même  siècle,  et  dans  les  pays  voi- 
sins ;  mais  après  tant  de  siècles  qui  se  sont  écoulés,  et  n'ayant  pour  nous 
conduire  que  quelques  lumières  répandues  par-ci  par-là  dans  les  an- 
ciens auteurs,  que  pouvons-nous  faire  autre  chose  que  de  nous  amuser 
eo  pariant  pour  et  contre  sur  un  sujet  si  intéressant?  C'est  du  moins  le 
moyen  de  corriger  les  jugements  al^olus  et  trop  précipités. 

PrendèremetUy  il  est  à  remarquer  que  les  anciennes  républiques 
étaioit  presque  dans  une  guerre  continuelle,  effet  naturel  de  leur  es- 
prit guoiier,  de  leur  amour  pour  la  liberté,  de  leurs  rivalités  per- 
man^tes,  et  de  cette  haine  qui  prévaut  généralement  chez  les  nations 
qni  vivent  dans  un  étroit  voisinage.  De  plus,  il  faut  convenir  que  la 
guerre  dans  un  petit  État  est  beaucoup  plus  destructive  que  dans  un 
grand;  soit  parce  que,  dans  le  premier  cas,  tous  les  habitants  sont  obli- 
ge de  porter  les  armes,  soit  à  cause  que,  dans  un  petit  État,  tout  est 
frontière,  et  par  conséquent  exposé  aux  incursions  de  l'ennemi. 

Les  nuuimes  des  anciennes  guerres  étaient  beaucoup  plus  destruc- 
tives que  celles  des  guerres  de  ces  derniers  siècles,  principalement  à 
cause  de  la  distribution  du  pillage  que  l'on  accordait  aux  soldats.  Parmi 
Q(His,  les  soldats  sont  une  sorte  de  peuple  si  vil  et  si  misérable,  que  la 
moindre  abondance,  au  delà  de  leur  simple  paie,  engendre  la  confusion, 
le  désordre,  et  une  totale  dissolution  de  la  discipline.  La  misère  même 
et  la  bassesse  des  malheureux  qui  remplissent  nos  armées,  les  rendent 
moins  destructives  pour  le  pays  cpi'elles  envahissent.  Ce  qui  est  un 
exemple  entre  plusieurs  de  l'erreur  des  premières  apparences  dans  tous 
^  raisonnements  politiques  ^. 


ftfimdia  perdidérf  ttaliam  :jam  vero  ei  Proi'incias.  Sex  domi  semissem  Africas  possi' 
^hoHt  càm  interfecit  eos  Nero  princeps.  De  ce  point  de  vue,  ]es  massacres  commis  par 
^premiers  empereurs  romains,  n'étaient  peut-être  pas  si  funestes  pour  le  public,  que 
poos  pouvons  rimaginer  :  ils  ne  cessèrent  que  quand  ils  eurent  éteint  toutes  les  familles 
iUastresqui,  dans  les  derniers  temps  de  la  république,  avaient  joui  du  pillage  du  monde 
entier.  U»  nouveaux  nobles  qui  s'élevèrent  en  leur  place  furent  moins  splendides,  comme 
WHi* l'apprenons  de  Tacite,  Jnnal.  lib,  m,  ck(ip.  5â. 

'  L'an  de  Rome  292,  le  dictateur  L.  Q.  Cincinnatus  n'en  avait  que  quatre.  Au  temps  de 
'*  première  guerre  punique,  A.  Régulus  n'en  avait  que  sept.       [ilotes  de  t  Auteur.) 

'  Les  anciens  soldats  étant  citoyens  libres,  et  au-dessus  du  rang  le  plus  bas,  étaient 
^Qs  mariés.  Nos  soldats  modernes  sont  ou  forcés  à  vivre  sans  se  marier,  ou  leurs  maria- 


i24  DAVID  HUME. 

Les  anciennes  batailles  étaient  beaucoup  plus  sanglantes  par  la  nature 
même  des  armes  qu'on  y  employait.  Les  anciens  rangeaient  leurs  sol- 
dats sur  seize  ou  vingt,  quelquefois  cinquante  hommes  de  profondeur, 
et  il  n'était  pas  difficile  de  trouver  un  champ  dans  lequel  les  deux  ar- 
mées pussent  être  mises  en  bataille,  et  s'engager  l'une  avec  l'autre. 
Même  lorsque  quelque  corps  de  troupe  était  arrêté  par  des  bois,  des 
haies ,  de  petites  hauteurs ,  ou  des  chemins  creux,  la  bataille  n'était  pas 
assez  t6t  décidée  entre  ceux  qui  étaient  aux  prises,  pour  que  les  autres 
n'eussent  pas  le  temps  de  surmonter  les  difficultés  qui  s'opposaient  à 
eux,  et  de  prendre  part  à  l'action.  Et  comme  les  armées  entières  étaient 
ainsi  engagées,  et  que  chaque  homme  s'attachait  de  près  à  son  ennemi, 
les  batailles  étaient  communément  très-meurtrières;  il  se  faisait  un 
grand  carnage  des  deux  côtés,  spécialement  de  celui  des  vaincus. 

Les  lignes  longues  et  claires  que  demandent  les  armes  à  feu,  et  la 
prompte  décision  de  l'action  font  que  nos  combats  modernes  ne  sont 
presque  que  des  rencontres  de  parti,  et  que  le  général  qui  est  battu  au 
commencement  du  jour,  est  encore  en  état  de  retirer  la  plus  grande 
partie  de  son  armée,  saine  et  sauve.  Si  le  projet  de  la  colonne  du  cheva- 
lier Follard,  qui  parait  impraticable ,  pouvait  avoir  lieu,  il  rendrait  les 
batailles  modernes  aussi  destructives  que  les  anciennes. 

Les  batailles  de  l'antiquité,  soit  par  leur  durée,  soit  par  leur  ressem- 
blance avec  les  combats  particuliers,  étaient  portées  à  un  degré  de  furie 
entièrement  inconnu  aux  temps  modernes.  Rien  ne  pouvait  alors  enga- 
ger les  combattants  à  faire  quartier  que  l'espérance  du  profit,  en  faisant 
des  esclaves  de  leurs  prisonniers.  Dans  les  guerres  civiles,  comme  nous 
l'apprenons  de  Tacite  ',  les  batailles  étaient  beaucoup  plus  meurtrières, 
parce  que  les  prisonniers  n'étaient  pas  esclaves. 

Quelle  vigoureuse  résistance  ne  devaiton  pas  éprouver  de  la  part  du 
vaincu,  qui  s'attendait  à  un  destin  si  triste  !  Quelle  rage  invétérée  ne  de- 
vaient pas  produire  des  habitudes  de  guerre  si  cruelles  et  si  meurtrières  ! 

Dans  l'histoire  imcienne,  on  trouve  de  fréquents  exemples  de  villes 
assiégées,  dont  les  habitants,  plutôt  que  d'ouvrir  leurs  portes,  tuaient 
leurs  femmes  et  leurs  enfants,  et  se  précipitaient  eux-mêmes  vers  une 
mort  volontaire,  adoucie  peut-être  par  l'espoir  de  la  faire  payer  cher  à 
l'ennemi.  Les  Grecs^,  aussi  bien  que  les  Barbares,  se  sont  souvent  por- 
tés à  ce  degré  de  fureur.  Cette  même  résolution  et  cette  même  cruauté 
doivent,  en  d'autres  circonstances  moins  remarquables,  avoir  été  très- 
destructives  pour  la  société  humaine,  surtout  dans  ces  petites  républi- 


ges  ne  contribuent  presque  en  rien  à  Taugmentation  du  genre  humain:  circonstance  qui 
mérite  d'être  pesée,  et  qui  est  de  quelque  conséquence  en  faveur  des  anciens. 

*  HisL  lib.  II,  cap.  44. 

'  Comme  Abydns,  dont  parle  Tite-LÎTe,  lib,  xxxi,  chap,  17  et  18,  et  Polybe,  /iV.  xvi; 
comme  aussi  les  Xanthiens,  Appien  :  Ve  la  guerre  civile,  liv.  iv. 

,  {Notes  de  V  Auteur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  i25 

qoes  qui  vWaieiit  dans  un  étroit  voisinage,  et  qui  étaient  engagées  dans 
des  contentions  et  des  guerres  perpétuelles. 

Quelquefois  les  guerres  en  Grèce,  dit  Plntarque  ',  ne  se  faisaient  pas 
aotrement  que  par  invasions,  par  pillage  et  par  pirateries.  Une  pareille 
manière  de  faire  la  guerre  dans  de  petits  États,  devait  être  plus  des- 
tructive que  les  tàéges  et  les  batailles  les  plus  meurtriers. 

Par  la  loi  des  douze  Tables,  une  possession  de  deux  ans  formait  une 
prescription  pour  les  terres  ;  un  an  suffisait  pour  les  biens  meubles^,  ce 
(pi  prouve  qu'il  n'y  avait  pas  alors  en  Italie  beaucoup  plus  d'ordre, 
Âï  tranquillité  et  de  police,  qu'il  n'y  en  a  à  présent  parmi  les  Tartares. 

Le  seul  cartel  que  je  me  rappelle  dans  l'histoire  ancienne,  est  celui 
enlre  Démétrius  Poliorcète  et  les  Bhodiens,  où  il  était  convenu  qu'un 
citoyen  libre  serait  rendu  pour  mille  drachmes,  un  esclave  portant  les 
irmes,  pour  cinq  cents. 

Secondement j  il  parait  que  les  anciennes  mœurs  étaient  plus  défavo- 
nèies  à  la  population  que  les  modernes,  non-seulement  en  temps  de 
guerre,  mais  aussi  en  temps  de  paix,  et  cela  à  tous  égards,  si  l'on  en 
excepte  l'amour  de  la  liberté  civile  et  de  l'égalité,  point  à  la  vérité  d'une 
importance  considérable.  Il  est  très-difficile,  s'il  n'est  pas  entièrement 
impossible,  d'exclure  les  factions  d'un  gouvernement  libre;  mais,  dans 
006  temps  modernes,  on  ne  trouve  de  ces  rages  invétérées  entre  les  fac- 
tions, et  de  ces  maximes  sanguinaires  que  dans  les  seuls  partis  de  reli- 
gion, où  il  est  arrivé  souvent  que  des  prêtres  fanatiques  ont  été  tout  à 
Il  fois  les  accusateurs,  les  juges  et  les  bourreaux.  Dans  l'histoire  an- 
cienne, nous  pouvons  toujours  observer  que  lorsqu'un  parti  prévalait, 
soit  les  nobles,  soit  le  peuple ,  car  à  cet  égard  je  n'aperçois  aucune  dif- 
fèoice  ^,  les  vainqueurs  à  l'instant  même  massacraient  tous  ceux  du 
Pirti  opposé  qui  tombaient  entre  leurs  mains,  et  bannissaient  ceux  qui 
ament  été  assez  heureux  pour  échapper  à  leur  furie.  Alors,  point  de 
forme  de  procès,  point  de  loi,  point  de  jugement,  point  de  pardon; 
ÛQsi,  à  chaque  révolution,  on  massacrait  ou  l'on  chassait  de  la  ville  la 
fmttrième  ou  la  troisième  partie,  peut-être  près  de  la  moitié  de  ses  ha- 


ies exilés  ne  manquaient  pas  de  se  joindre  à  l'ennemi  étranger,  et 
<le  causer  tout  le  dommage  possible  à  leurs  concitoyens,  jusqu'à  ce  que 
^  fortune  les  mit  en  état  de  prendre  leur  revanche  par  une  nouvelle 


*  /«  rUd  AraiL 

*  i^tit,  lib,  II,  cap,  6. 11  est  Trai  que  la  même  loi  paraît  avoir  contioué  jusqu'au  temps 
^  Jostiniea.  Mais  les  abus  introduits  par  la  barbarie  ne  sont  pas  toujours  corrigés  par  la 
Politesse  des  siècles  suivants. 

'  Lysias  qui  éuit  lui-même  de  la  faction  populaire,  et  qui  eut  assez  de  peine  à  échap. 
^  MX  trente  t3fnns,  dit  que  la  démocratie  est  un  gouvernement  aussi  violent  que  Vo* 
%«fchie.  Orat.  24.  De  statu  pop.  (Notes  de  V Auteur.) 


12S  DAVID  HUME. 

révolation.  Et  ccMome  elles  étaient  très-fréquentes  dans  des  gouverne- 
ments si  violents,  il  ne  nous  est  pas  facile  aujourd'hui  d'imaginer  les. 
désordres,  les  méfiances,  les  jalousies  et  les  inimitiés  qui  devaient  pré- 
vidoir  en  ce  temps-là. 

Je  ne  me  rappelle  dans  toute  Thistoire  ancienne  que  deux  révolutions 
qui  se  soient  passées  sans  une  grande  effusion  de  sang,  en  massacres  et 
en  assassinats,  à  savoir  celle  qui  soumit  la  république  romaine  à  César, 
et  le  rétablissement  de  la  démocratie  athénienne  par  Thrasybule. 

Les  historiens  nous  apprennent  que  ce  dernier  accorda  une  amnistie 
générale  pour  toutes  les  offenses  passées,  et  qu'il  en  introduisit  le  pre- 
mier le  mot  et  la  pratique  dans  la  Grèce  ^  Il  parait  cependant,  par  plu- 
sieurs oraisons  de  Lysias^,  que  les  principaux  coupables  de  la  tyrannie 
précédente,  et  même  quelques  autres  de  moindre  importance  furent  li- 
vrés aux  tribunaux,  et  même  punis  de  mort.  Cette  difficulté  n'a  pas  en 
core  été  éclaircie,  ni  même  été  remarquée  par  les  savimts  et  les  histo- 
riens. Quant  à  la  clémence  de  César,  quoiqu'on  l'ait  fort  célébrée,  elle 
ne  serait  pas  beaucoup  applaudie  dans  le  siècle  présent.  Par  exemple, 
il  fit  égorger  tout  le  sénat  de  Caton,  lorsqu'il  devint  maitre  d'Utique  ^, 
et  nous  pouvons  croire  aisément  que  le  petit  nombre  dont  il  était  com- 
posé, n'étaient  pas  ceux  du  parti  qui  avaient  le  moins  de  mérite.  Tous 
ceux  qui  avaient  porté  les  armes  contre  l'usurpateur  furent  proscrits, 
et,  par  la  loi  d'Hirtius,  déclarés  incapables  d'aucun  office  pubUc. 

Ces  peuples,  qui  étaient  si  amoureux  de  la  liberté,  ne  paraissent  pas 
l'avoir  trop  bien  entendue.  Lorsque  les  trente  tyrans  établirent  pour  la 
première  fois  leur  autorité  à  Athènes,  ils  commencèrent  par  faire  arrê- 
ter tous  les  sycophantes  ou  délateurs  qui  s'étaient  rendus  si  odieux  du- 
rant la  dernière  démocratie,  et  les  firent  périr  par  des  jugements  arbi- 
traires et  contre  les  lois.  «  Chaque  citoyen,  disent  Salluste^  et  Lysias^, 
»  se  réjouit  de  leur  punition,  ne  considérant  pas  que  de  ce  moment 
»  même  la  liberté  était  anéantie.  » 

Toute  l'énergie  du  style  nerveux  de  Thucydide,  l'abondance  et  la 
force  de  la  langue  grecque  ne  paraissent  pas  suffire  à  cet  historien, 
lorsqu'il  entreprend  de  décrire  les  désordres  que  les  factions  faisaient 
naître  dans  toutes  les  républiques  grecques.  Il  parait  que  ses  pensées 
sont  telles  qu'il  ne  peut  pas  trouver  de  mots  pour  les  communiquer;  il 
termine  cette  description  si  pathétique  par  une  réflexion  qui  est  tout  à 
la  fois  très-fine  et  très-solide. 

«  Dans  ces  débats,  dit-il,  ceux  qui  étaient  les  plus  simples,  les  plus 


*  Cioero.  PhUipp.  i. 

*  Comme  orat.  U,  contra  Eratost,  orat;  12,  contra  uégorat,  15|  pro  Mantiih, 

*  Appien,  de  Bellociv.  lib.  ii.  —  *  Discours  de  César,  deBeUo  Catil. 

'^  Orat,  24,  in  orat,  29.  Il  ne  fait  mention  de  la  factioD,  que  comme  de  la  cause  poar 
laquelle  ces  punitions  irréfuli^res  devaient  déplaire.  (/fotêâ  dt  V Auteur.) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  IÎ7 

>  gtapides,  et  qui  avaieut  le  moins  de  prévoyance^  avaient  d'ordinaire 

>  le  dessus;  car  connaissant  leur  faiblesse  et  craignant  d'être  surpris 

-  par  ceux  d'une  plus  grande  pénétration,  ils  terminaient  promptement 

>  et  sans  préméditation  les  affaires  par  Tépée  et  par  le  poignard,  et  pré- 

-  venai^t  ainsi  leurs  antagonistes,  qui  formaient,  pour  les  détruire,  de 

>  beaux  plans  et  des  projets  raisonnes  ^  » 

Sans  parler  ici  de  Denys^  Tancien,  qui  passe  pour  avoir  massacré  de 
sang-froid  plus  de  dix  mille  de  ses  concitoyens,  d'Agatocle^,  de  Nabis^, 
ni  d'autres  encore  plus  sanguinaires,  toutes  ces  révolutions,  même  dans 
les  gouvernements  libres,  ne  s'accomplissaient  jamais  qu'à  l'aide  des 
plus  cruelles  violences.  A  Athènes,  les  trente  tyrans  et  les  nobles,  dans 
lesface  d'une  année,  firent  périr,  sans  forme  de  procès,  environ  douze 
cents  personnes  du  peuple,  et  bannirent  plus  de  la  moitié  des  citoyens 
qoi  restaient  ^.  Dans  Ai^os,  et  à  peu  près  vers  le  même  temps,  le  peuple 
toa douze  cents  des  nobles,  et  ensuite  ses  propres  Démagogies,  parce 
qu'ils  avaient  refusé  de  pousser  leurs  poursuites  plus  loin  ^. 

Le  peuple  en  Corcyre  massacra  quinze  cents  des  nobles  et  en  bannit 
mille  7.  Ces  nombres  paraîtront  d'autant  plus  surprenants  que  nous  con- 
naissons l'extrême  petitesse  de  ces  États  ;  mais  toute  l'ancienne  histoire 
est  pleine  de  ces  exemples^. 


'  TkëcytL  iib.  in.  Le  pays  de  TBarope  où  j'ai  remarqué  que  les  factions  sont  les  plut 
îMentes  et  les  haines  de  parti  les  plus  fortes,  est  l'Irlande.  Les  choses  en  sont  au  point 
qu'on  n'y  obserre  pas  les  civilités  les  plus  communes  entre  les  protestants  et  les  catholi- 
ques. Uurs  crueUes  révoltes  et  les  terribles  revanches  que  chaque  parti  a  prises  k  son 
tov,  ont  engendré  cette  haine  mutuelle,  qui  est  la  principale  cause  des  désordres,  de  la 
pauvreté  et  de  la  dépopulation  de  ce  pays-là.  J'imagine  que  chez  les  Grecs  les  factions 
paient  encore  portées  à  un  plus  haut  degré  de  rage,  attendu  que  parmi  eux  les  révolu- 
^ns  étaient  communément  plus  fréquentes  et  les  assassinats  beaucoup  plus  cù  usage  et 
piQi  tolérés. 

*  Plat,  de  virt,  et  fort.  Alex,  —  ^  Diod.  Sic.  Iib.  xvm  et  xix.  —  *  Titi-Livii.  Iib. 
Qxi,  xxxm  et  xxxiv. 

'  Diod.  Sic,  Ub,  xiY.  Isocrate  dit  qu'il  n'y  eut  que  cinq  mille  habitants  de  bannis.  Il 
fait  monter  le  nombre  de  ceux  qui  furent  tués  à  quinze  cents,  Areop.  jEsehines  contra 
Ctesiph.  assigne  précisément  le  même  nombre.  Sénè(|ue  {de  tranq,  anim,  cap.  5,)  dit 
tretie  cents. 

•  Diod.  Sic.  Iib.  xv.  —  '  Diod.  Sic.  Iib.  xiii.  {Notes  de  V Auteur.) 

'  Nous  nous  contenterons  d'en  rapporter  quelques-uns,  d'après  le  seul  Diodore  de  Si- 
<^i  qoi  se  sont  passés  dans  le  cours  de  soixante  ans,  et  dans  l'âge  le  plus  brillant  de  la 
Grèce.  Cinq  cents  des  nobles  et  de  leurs  partisans  furent  bannis  de  Sibaris.  Lib.  xii,  p€ig, 
^'t<x  tdit.  Rhodomanni,  De  Chios,six  cents  citoyens  bannis.  Lib.  xiii,  pag.  189.  A  Ephèse, 
tnb  cent  quarante  tués,  mille  bannis.^Zi^.  xui,  pag.  223.  Des  Cyrénéens,  cinq  cents  no- 
^  tués,  tout  le  reste  banni.  Lib,  xrv,  pttg,  263.  A  Corinthe,  cent  vingt  de  tués,  de  ban- 
nis cinq  cents.  Lib.  xiv,  pag.  304.  Phœbidas  le  Spartiate  bannit  trois  cents  Béotiens. 
^^'^,pag.  342.  A  la  chute  des  Lacédémoniens,  les  démocraties  furent  établies  en  plu- 
'^^utvflles,  et  le  peuple  tira  de  sévères  vengeances  des  nobles  à  la  manière  grecque. 
^  les  choses  n'en  demeurèrent  pas  là,  car  les  nobles  bannis,  retournant  en  plusieurs 
N^tta,  massacrèrent  leurs  adversaires  h  Phiale,  à  Corinthe,  à  Mégare,  à  Philiasie.  Dans 
^<^ dernière  place,  ils  tuèrent  trois  cents  hommes  du  peuple;  mais  ceux-ci,  s'étant  ré- 
^^^de  nouveau,  tuèrent  plus  de  six  cents  nobles  et  bannirent  le  reste.  Lib.  xv,  pag. 
3S7.  En  Arcadie,  quatorze  cents  de  bannis,  outre  plusieurs  de  tués.  Us  bannis  se  retiré- 


128  DAVID  HUME. 

Lorsque  Alexandre  ordonna  qne  tous  les  exilés  fussent  rétablis  cha- 
eun  dans  leurs  villes ,  il  se  trouva  que  leur  nombre  montait  à  vingt  mille 
hommes  %  les  restes  apparemment  de  boucheries  et  de  massacres  en- 
core plus  grands.  Qui  ne  serait  effrayé  d'en  trouver  une  multitude  si 
étonnante,  dans  un  pays  aussi  étroit  que  l'ancienne  Grèce?  Quels  de- 
vaient être  les  troubles  domestiques,  les  jalousies,  les  partialités,  les 
animosités,  les  vengeances  qui  déchiraient  ces  villes,  où  les  factions 
étaient  portées  à  un  tel  degré  de  fureur  et  de  désespoir  ! 

U  serait  plus  aisé,  dit  Isocrate  à  Philippe,  de  trouver  à  présent  en 
Grèce  de  quoi  lever  une  armée  parmi  les  vagal)onds,  que  dans  les  villes, 
et  parmi  les  citoyens. 

Lors  même  que  les  choses  ne  prenaient  pas  une  pareille  tournure,  et 
les  excès  qu'on  vient  de  décrire  se  reproduisaient  au  moins  deux  ou 
trois  fois  par  siècle,  il  était  dans  la  nature  des  institutions  politiques  de 
l'antiquité  de  laisser  presque  toujours  la  propriété  sans  garantie.  Xé- 
nophon,  dans  le  banquet  de  Socrate,  nous  donne  une  description  assez 
piquante  de  la  tyrannie  du  peuple  athénien.  «  Dans  ma  pauvreté,  dit 
»  Charmides,  je  suis  beaucoup  plus  heureux  que  je  ne  l'étais  lorsque  j'é- 
»  tais  riche;  car  il  y  a  certainement  plus  de  bonheur  d'être  en  pleine 
»  sécurité,  que  dans  des  alarmes  continuelles;  d'être  libre,  que  d'être 
»  esclave  ;  de  recevoir  des  honmiages,  que  d'en  rendre;  de  trouver  des 
»  gens  qui  se  fient  en  vous,  plutôt  que  des  gens  qui  vous  soupçonnent. 
»  Anciennement  j'étais  obligé  de  caresser  tout  délateur  *  on  m'imputait 
»  toujours  quelque  chose,  et  il  ne  m'était  jamais  permis  de  voyager  ou 
»  d'être  absent  de  la  ville.  A  présent  que  je  suis  pauvre,  j'ai  la  tête 
»  haute,  et  je  menace  les  autres.  Les  riches  ont  peur  de  moi,  et  me 
»  traitent  avec  toutes  sortes  de  politesse  et  de  respect.  Enfin  je  suis  de- 
»  venu  une  espèce  de  tyran  dans  la  ville  ^.  » 

Dans  un  des  plaidoyers  de  Lysias  ^,  l'orateur  en  passant  rapporte  très- 
froidement,  comme  une  maxime  du  peuple  athénien,  que  toutes  les  fois 
que  la  république  manquait  d'argent,  on  mettait  à  mort  quelque  homme 
riche,  soit  citoyen,  soit  étranger,  pour  s'emparer  de  ses  biens;  et  lors- 


rent  à  Sparte  et  à  Pallantium  ;  ces  derniers  furent  lifrés  à  lears  compatriotes  et  tous 
tués.  Lib.  XY,  pag.  273.  U  j  avait  dans  Tarmëe  de  Sparte  cinq  cents  hannis  d'Argos  et 
de  Tbèbes.  Id,  pag.  374.  Voici  un  détail  de  la  plus  remarquable  des  cruautés  d'Aga- 
toclCf  tiré  du  même  auteur.  Le  peuple,  ayant  son  usurpation,  avait  banni  six  cents  nobles. 
Lib,  X,  pag,  665.  Après  cela  le  tyran,  de  concert  avec  le  peuple,  tua  quatre  mille  nobles 
et  en  bannU  six  mille.  Id,  pag.  657. 11  tua  quatre  mille  personnes  du  peuple  à  Gela.  Id.^ 
pag,  741.  Le  frère  d*Agatocle  bannit  buit  mille  citoyens  de  Syracuse.  Lib,  xx,  pag,  757. 
Les  babitants  d*iEgesta,  au  nombre  de  quarante  mille,  furent  tous  tués,  boomies,  fem- 
mes et  enftudts,  et  plusieurs,  à  cause  de  leur  argent,  exposés  à  la  torture.  Id,,  pag,  801, 
Tous  les  parents,  à  savoir,  pères,  frères,  enfants,  grands- pères  de  son  armée  lybienne  fu- 
rent tués.  Id,,  pag,  803.  Agatocle  tua  sept  mille  exilés  après  la  capitulation.  Id.,  pag,  816. 
U  est  à  remarquer  qu'Agatocle  était  un  homme  d*un  grand  sens  et  d'un  grand  courage. 
*  Diod,  Sic,  Lib,  18.  —  ^  page  885,  ex  edit,  Leuncl,  —  *  Orat,  29,  in  Nicom, 

(Notes  de  V  Auteur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  129 

qa'fl  parle  de  cet  usage,  il  ne  paraît  avoir  aucune  intention  de  blà- 
Der,  bien  moins  encore  d'indisposer  ceux  qui  étaient  ses  auditeurs  et 
se»  juges. 

Soit  qu'un  homme  fût  citoyen  ou  étranger  parmi  ces  républicains,  il 
semble  qu'il  était  nécessaire  qu'il  s'appauvrit  lui-même,  ou  bientôt  le 
peuple  l'appauvrissait  et  le  tuait  par-dessus  le  marché.  L'orateur,  dont 
je  Tiens  de  parler,  rapporte  un  état  singulier  d'un  bien  dépensé  au  ser- 
Tûedu  public  %  dont  plus  de  la  troisième  partie  est  en  curiosités  et  en 
èoses  relatives  à  la  danse. 

Je  n'ai  pas  besoin  d'insister  sur  les  tyrannies  grecques  qui,  toutes 
ensemble,  étaient  horribles.  Les  monarchies  mixtes,  par  lesquelles  la 
piapart  des  anciens  États  de  la  Grèce  étaient  gouvernés,  avant  l'intro 
doi^on  des  formes  républicaines ,  étaient  même  très-mal  établies.  A 
pône  aucune  ville,  excepté  Athènes,  dit  Isocrate,  pourrait-elle  mon- 
tra mie  succes»on  de  rois  de  quatre  ou  cinq  générations  ^. 

Outre  plusieurs  autres  raisons  sensibles  de  l'instabilité  des  anciennes 
iMmarchies,  le  partage  égal  des  biçns  entre  les  frères  daa<  les  familles 
paliculières  devait,  par  une  conséquence  nécessaire,  contribuer  à  trou-^ 
Mer  et  à  désorganiser  l'État.  La  préférence  donnée  généralement  à  l'aîné 
<bBs  les  gouvernements  modernes,  quoiqu'elle  augmente  l'inégalité  des 
fortones,  a  cependant  ce  bon  effet,  qu'elle  accoutume  les  hommes  à  cette 
■âne  idée  de  succession,  et  qu'elle  ôte  tout  droit  et  toute  prétention  au 
plosj^ne. 

La  colonie  nouvelle  d'Héraclée,  ayant  vu  naitre  divers  partis  dans  son 
«in,  eut  recours  à  Sparte,  qui  envoya  Héripidas  avec  une  pleine  auto- 
fité  pour  terminer  leurs  dissensions.  Cet  homme,  sans  être  provoqué  par 
^œme  opposition,  sans  être  échauffé  par  une  fureur  de  parti,  ne  connut 


*  Pour  recommander  son  client  à  la  faveur  du  peuple,  il  calcule  toutes  les  sommes 
^'U  a  dépensées.  Étant  xopyr^ç,  trente  mines.  Pour  un  chœur  d'hommes,  vingt  mines; 
8 «i^puttffratç,  huit  mines;  av^pavi  Kopti^uv,  cinquante  mines;  xuxXuco)  xeopu,  trois  mines, 
^t  fois  Trierarche,  où  il  a  dépensé  six  talents.  Taxes,  une  fois  trente  mines,  une  autre 
^quarante.  «ip^vaiatoipxcAv,  douze  mines  ;  jceopiQ'Yoc  irou^ixu  x«i>pco,  quinze  mines  ;  xofi.ft>^oic 
Tit^t^Mv,  dix-huit  mines  ;  nuppixidaiç  a^cvcioiç,  sept  mines  ;  rpiipct  apuXXcpirvoç,  quinze 
■^;  GifM)Stopo{,  trente  mines  :  en  tout  dix  talents  trente-huit  mines.  Somme  immense 
poor  on  Athénien,  et  que  l'on  regarderait  comme  une]  grande  richesse,  Orat.  20. 11  est 
^,  dit-il,  que  la  loi  ne  l'obligeait  pas  absolument  à  faire  une  si  grande  dépense  ;  il  au- 
^pu  en  épargner  les  trois  quarts  :  mais,  sans  la  faveurjdu  peuple,  personne  n'était  en 
^'^féé,  et  c'était  le  seul  moyen  de  la  gagner.  Voyez  l'oraison  24.  De  pop,  statu.  Dans  un 
tttre  endroit,  il  introduit  un  harangueur  qui  dit  qu'il  a  dépensé  toute  sa  fortune,  et  une 
^'tinte  immense,  quatre-vingts  talents  pour  le  peuple.  Orat,  25.  De  prob,  Evandri,  Les 
P<7oao4,  OQ  étrangers,  dit-il,  qui  ne  contribuent  pas  largement  anx  plaisirs  du  peuple, 
^bieatAtlieude  s'en  repentir.  Orat,  30,  contra  Philip,  Vous  pouvez  voir  avec  quel 
^  .DéiDosthène  étale  les  dépenses  de  cette  nature,  quand  il  plaide  pour  lui-même  de 
^'^nnâ^  et  comme  à  cet  égard  il  exagère  la  mesquinerie  de  Midias,  dans  son  accusation 
^tr«  ce  criminel.  Observons  en  passant  que  tout  ceci  est  la  marque  d'une  judicature 
^inique;  cependant  les  Athéniens  se  vantaient  eux-mêmes  d'avoir  l'administration  la 
plo»  sage  et  la  mieux  réglée  de  tous  les  peuples  de  la  Grèce. —  •  Panath  {Xotes  de  l'Âut,) 

[Mélanges,)  9 


190  DAYID  HUME. 

pas  de  mdlleur  expédient,  que  de  faire  8ur-lé-<;haiop  mettre  h  mort 
environ  cinq  cents  citoyens  '  ;  ce  qui  prouve  combien  ces  maximes 
violentes  de  gouvernement  étaient  profondément  enracinées  dans  toute 
la  Grèce. 

Si  telle  était  la  disposition  des  esprits  chez  un  peuple  civiUsé,  à  quoi 
doit-on  s'attendre  dans  les  républiques  d'Italie,  d'Afrique,  d'Espagne  et 
des  Gaules,  que  l'on  appelait  barbares?  Comment  sans  cela  les  Grecs 
auraient-ils  pu  s'estimer  tant  au-dessus  des  autres  nations,  par  leur  hu- 
manité, leur  politesse  et  leur  modération?  Ce  raisonnement  parait  très- 
naturel;  ouds  malheureusement  l'histoire  de  la  république  romaine, 
dans  ces  premiers  temps,  si  nous  en  croyons  ce  qui  est  écrit,  est  contre 
nous.  Il  n'y  avait  pas  encore  eu  de  sang  répandu  à  Borne  dans  une  sédi- 
tion avant  le  meurtre  des  Graoques.  Denys  d'Halycamasse^,  remarquant 
la  singulière  humanité  du  peuple  romain  à  cet  égard,  en  tire  la  consé- 
quence qu'il  était  originairement  d'extraction  grecque  ;  d'où  nous  pou- 
vons conclure  que  les  factions  et  les  révolutions,  dans  les  républi- 
ques barbares,  étaient  choses  beaucoup  plus  violentes  que  celles  ci-dessus 
mentionnées. 

Si  les  Romains  furent  si  longtemps  sans  en  venir  aux  mains,  ils  firent 
une  ample  compensation  après  qu'ils  eurent  une  fois  commencé  ces  scè- 
nes sanguinaires.  L'histoire  de  leurs  guerres  civiles,  par  Appien,  contient 
le  tableau  le  plus  efirayant  de  massacres  et  de  proscriptions  qui  ait 
jamais  été  présenté  au  monde.  Ce  qui  plaît  le  plus  dans  cet  historien, 
est  qu'il  parait  tou^é  de  tous  ces  procédés  barbares,  et  qu'il  ne  parle 
pas  avec  cette  froideur  et  cette  indifférence  choquantes  que  la  coutume 
a  produites  dans  plusieurs  des  historiens  grecs^. 

Les  maximes  de  l'ancienne  politique  contienn^t  en  général  si  peu 
d'humanité  et  de  modération,  qu'il  parait  superflu  de  chercher  des  rai- 
sons particulières  pour  les  violences  commises  entant  d*occasions  diffé- 


*  Diod.  Sic,  Lib,  XIV.  —  «Lié.  i. 

*  Les  auteors  que  J'ai  cités  ci-deasua  sont  tous  bistonens,  orateurs  et  philosophes,  dont 
le  témoignage  n*est  pas  suspect.  U  est  dangereux  de  s'en  fier  aux  écrivains  adonnés  à 
la  plaisanterie  et  à  la  satire.  Par  exemple,  que  doit  induire  la  postérité  de  ce  passage  du 
docteur  Swift?  «  Je  lui  dis  que,  dans  le  royaume  deTribnie  (la  Grande-Bretagne )  et  à 
»  Langdon  (  Londres),  la  capitale  où  j'avais  séjourné  quelque  temps  dans  mes  voyages,  la 
»  masse  du  peuple  est  entièrement  composée  de  délateurs,  témoins,  accusateurs,  pour- 
»  suivants  en  justice,  avec  les  autres  subalternt^s  qui  en  sont  les  suppôts,  le  tout  sous  les 
»  étendards,  la  conduite  et  à  la  solde  des  ministres  d*ÉUt  et  de  leurs  députés.  Les  com- 
»  plots  dans  le  royaume  sont  communément  l'ouvrage  de  ces  gens-là,  etc.  »  {Voyage  de 
Gulliver,) 

Une  pareille  description  conviendrait  au  gouvernement  d'Athènes^  mais  non  pas  à  ce- 
lui d'Angleterre  qui,  même  dans  ces  temps  modernes,  est  un  prodige  pour  l'humanité,  la 
douceur  et  la  liberté.  Cependant,  la  satire  du  docteur,  quoique  poussée  à  l'extrême, 
comme  c'est  la  coutume,  ne  manque  pas  tout-à-fait  de  vérité.  L'évéque  de  Rochester, 
qui  était  son  ami  et  du  même  parti  que  lui,  avait  été  banni *un  peu  auparavant  par  un 
bill  de  proscription,  avec  une  grande  justice,  mais  sans  les  preuves  que  la  loi  demande. 

{Noie  de  VJuleur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  131 

KileB.  CqwQdant,  je  ne  pois  m'empécher  d'observer  que  les  lois,  dans 
ksderniers  temps  de  la  république  romaine,  étaient  si  absurdement  ima- 
paétSy  qu'elles  obligeaient  les  chefs  de  parti  à  recourir  à  ces  déplorables 
excès.  Toutes  les  peines  capitales  furent  abolies.  Quelque  criminel,  ou  ce 
qoi  est  encore  plus,  quelque  dangereux  qu'un  citoyen  pût  être,  tes  lois 
M  pennettaient  pas  de  le  punir  autrement  que  par  le  bannissanent.  Par 
làii  devint  nécessaire  dans  les  révolutions  de  parti  de  tir^  l'épée  de  la 
veogeance  particulière  ;  et  lorsque  les  lois  étaient  une  fois  violées,  il  n'é- 
tût  pas  aisé  de  mettre  des  bornes  à  ces  expéditions  sanguinaires.  Si 
BniUis  eût  eu  le  dessus,  les  triumvirs  auraient-ils  pu ,  avec  un  peu  de 
pndtnœ,  laisser  vivre  Octave  et  Antoine,  el  se  contenter  de  les  bannira 
Ikodes  ou  à  Marsdlle,  où  ils  auraient  trouvé  les  moyens  d'exciter  de 
mieaox  troubles  et  de  nouvelles  rébellions?  En  faisant  mourir  C. 
Antoine,  frère  du  Triumvir,  il  montra  assez  quelle  était  sa  façon  de  pen- 
ser. Cicéron,  avec  l'approbation  de  tout  ce  qu'il  y  avait  à  Rome  d'hom- 
ses  sages  et  vertueux ,  ne  fit-il  pas  mettre  à  mort  arbitrairement  les 
coopagnons  de  Catilina,  d'une  manière  contraire  à  la  loi,  et  sans  aucune 
iome de  procès?  S'il  modéra  ses  exécutions,  cela  ne  vint-il  pas  de  la 
désence  de  son  caractère  ou  des  conjonctures  du  temps  ?  Quelle  sécurité 
àv  on  gouvernement  qui  prétend  aux  lois  et  à  la  liberté  ! 

Ainsi  un  extrême  en  produit  un  autre.  De  la  même  manière  qu'une  ex- 
«nÎTe  sévârité  dans  les  lois  engendre  un  grand  relâchement  dans  leur 
oéeotion,  de  même  la  douceur,  portée  à  un  trop  haut  point,  produit  na- 
turellement la  cruauté  et  la  tyrannie. 

Une  eause  générale  des  désordres  si  fréquents  dans  les  gouvernements 
^ens,  parait  avoir  consisté  dans  la  grande  difficulté  de  fonder  une 
vistocratie,  et  d'empêcher  par  ce  moyen  les  mécontentements  perpé- 
toels,  et  les  séditions  du  peuple  toutes  les  fois  qu'on  ne  voulait  pas 
lettre  les  derniers  des  citoyens  à  l'exercice  des  droits  politiques  ou 
<les  diirerses  magistratures.  La  simple  qualité  d'homme  libre  conférait 
^  importance  telle,  par  rapport  à  la  position  sociale  de  l'esdave, 
¥àk  paraissait  mettre  un  citoyen  en  droit  de  prétendre  à  tout  ce 
fi'il  y  avait  dans  la  république  de  dignités  et  de  privilèges.  Les  lois  de 
^lon'  n'excluaient  aucun  homme  libre  des  élections;  mais  confinaient 
Nqoes  magistratures  dans  les  classes  d'un  cens  particulier.  Gependwt 
^V^jie  ne  fut'pas  satisfait  que  ces  lois  ne  fussent  rappelées.  Par  un 
t'ûtéavec  Antipater^,  aucun  Athénien  n'avait  de  voix  dans  l'assemblée 
<bpeaple,  à  moins  qu'il  ne  possédât  une  fortune  de  deux  mille  drach- 
•^  (environ  six  mille  livres  sterling);  et  quoiqu'un  pareil  gouverne- 
nient  nons  parût  à  nous  suffisamment  démocratique,  il  déplut  si  fort  à 
^peuple,  que  plus  des  deux  tiers  abandonnèrent  immédiatement  leurs 
P^7>^*  Cassander  réduisit  ce  cens  à  la  moitié  ^;  cependant  le  gouveme- 

*  ^bttarck.  in  Fitd  Solon.  —  «  Diod.  Sic,  Hb.  xvin.  —  *  #rf.  Ibid.  —  «  Id.  ibid. 


132  DAVID  HUME. 

ment  fat  encore  regardé  comme  une  tyrannie  oligarchique ,  et  Tefiet 
d*ulie  violence  étrangère. 

Les  lois  de  Servins  Tullins  *  paraissent  très  équitables  et  très-raison- 
nables en  fixant  le  pouvoir  proportionnément  au  bien  ;  cependant  on  ne 
put  jamais  amener  le  peuple  romain  à  s'y  soumettre  tranquillement. 

Dans  ces  temps-là,  il  n'y  avait  pas  de  milieu  entre  une  jalouse  et  sé- 
vère aristocratie,  exercée  sur  des  sujets  mécontents,  ou  une  démocratie 
turbulente,  factieuse  et  tyrannique. 

TroisUmement,  il  y  a  plusieurs  autres  circonstances  où  les  anciens 
paraissent  inférieurs  aux  modernes ,  sous  le  double  rapport  du  bon- 
heur et  de  la  population.  Dans  les  premiers  siècles,  le  conuneroe,  les 
manufactures  et  l'industrie  n'étaient  pas  si  florissants  qu'ils  le  sont 
à  présent  en  Europe.  Le  seul  habillement  des  anciens,  des  femmes 
comme  des  hommes ,  paraît  avoir  été  une  espèce  de  flanelle  qu'ils 
portaient  communément  de  couleur  blanche  ou  grise,  et  qu'ils  fai- 
saient dégraisser  toutes  les  fois  qu'il  en  était  besoiii.  Tyr,  qui  avant 
que  d'avoir  été  détruite  par  Alexandre,  était  après  Carthagc  la  ville 
qui  faisait  le  plus  grand  commerce  dans  la  mer  Méditerranée,  n'était 
pourtant  pas  une  ville  puissante,  si  nous  en  croyons  le  compte  que  rend 
Arrien  de  ses  habitants*.  On  suppose  conunuuément  qu'Athènes  a  été 
une  ville  commerçante;  mais  suivant  Hérodote',  elle  était  aussi  peuplée 
avant  la  guerre  de  Médie  qu'en  aucun  autre  temps  depuis  ;  et  cependant 
en  ce  temps  son  conmierce  était  si  peu  de  chose,  que,  conmie  l'observe  le 
même  historien  *,  les  Grecs  ne  fréquentaient  pas  plus  les  côtes  m^es  de 
l'Asie  dont  ils  étaient  voisins,  que  les  colonnes  d'Hercule,  au  delà  des- 
quelles l'auteur  ne  concevait  rien  *. 


«  TUi'Uvii,  tib.  i,  cap.  48. 

t  Lib,  II.  Il  y  en  eut  huit  cents  de  tués  durant  le  siège,  et  tous  les  captifs  montent  à  trente 
mille.  Diodore  de  Sicile,  Liv,  xyii,  dit  seulement  treiie  cents  ;  mais  il  rend  raison  de  ce 
petit  nombre,  en  disant  que  les  Tyriens  a? aient  enroyé  auparavant  leurs  femmes  et  leurs 
eufants  à  Carthage. 

*  Lib,  V.  11  fait  monter  le  nombre  des  citoyens  à  trente  mille.  —  *  Ibid.,  lib.  v. 

^  M.  Wallace»  qui  est  d*accord  avec  M.  Hume  sur  tous  ces  faits,  en  tire  des  consé- 
quences toutes  différentes.  Selon  lui«  «  la  trop  grande  étendue  du  commerce,  entre  TEu- 
»  rope  et  les  coins  les  plus  reculés  de  TOrient  et  de  roccident,  est  une  des  causes  de  ladi- 
»  sette  du  monde  en  Europe.  »  11  soutient  qu'une  grande  variété  de  manufactures,  qui 
sont  la  suite  d'un  commerce  étendu,  est  contraire  à  la  population,  et  prétend  néanmoins 
ne  se  pas  contredire,  lorsqu'il  assure  ailleurs  qu'en  Ecosse  ce  serait  un  grand  avantage 
pour  l'agriculture,  la  valeur  et  l'amélioration  des  terres,  si  les  manufactures  les  plus  uti- 
les étaient  établies  dans  les  villages  et  soutenues  par  des  personnes  riches  de  tons  les 
états  ;  que  de  cette  façon  les  manufacturiers  encourageraient  l'agriculture,  en  pourvoyant 
les  marchés  en  échange  de  la  production  des  terres  ;  que  les  laboureurs  encourageraient 
les  manufacturiers  en  achetant  leurs  marchandises,  et  que  les  uns  et  les  autres  conspire- 
raient par  des  efforts  réunis  à  rendre  les  terres  fertiles,  le  pays  peuplé  et  la  société  i!o- 
rissante.  On  ne  peut  nier  qu'il  n'y  ait  beaucoup  d'érudition  dans  les  ouvrages  différents 
de  ces  deux  écrivains  anglais.  Quelque  opposé  que  soit  le  système  de  l'un  à  celui  de  l'autre, 
chacun  d'eux  fonde  le  sien  sur  des  faits,  et  quelquefois  sur  les  mêmes  :  c'est  au  lecteur  à 
décider  lequd  des  deux  raisonne  le  plus  conséquemment.       {Aoie  de  Fabbé  U  BloMC.) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  433 

Lorsqae  l'argent  rapp(Nrte  un  gros  intérêt,  et  le  trafic  de  grands  pro- 
fits, c'est  une  marque  que  le  commerce  et  l'industrie  sont  encore  dans 
renfimce.  Lysias  '  parle  de  cent  pour  cent  de  profit  fait  sur  une  cargaison 
de  deux  talents  envoyés  à  une  distance  pas  plus  grande  que  d'Athènes 
à  la  mer  Adriatique ,  et  ce  fait  n'est  pas  cité  comme  un  exemple  d'un 
profit  exorbitant.  Antidorus ,  dit  Démosthène  ^,  a  payé  trois  talents  et 
demi  pour  une  maison  qu'il  a  louée  à  un  talent  par  an.  L'orateur  blâme 
ses  tuteurs  pour  n'avoir  pas  placé  son  argent  aussi  avantageusement. 
Ha  fortune,  dit-il,  dans  onze  ans  de  minorité  doit  avoir  triplé.  Il  fait 
monter  à  quarante  mines  la  valeur  de  vingt  des  esclaves  que  lui  avait 
laissés  son  père,  et  les  profits  annuels  de  leur  travail  à  douze  \  L'inté- 
rêt le  plus  modéré  à  Athènes,  car  souvent  on  payait  beaucoup  plus^, 
était  à  douze  pour  cent  %  et  il  se  payait  par  mois.  Sans  insister  sur  l'in- 
Urèt  exorbitant  de  trente-quatre  pour  cent,  auquel  les  sommes  considé- 
rables distribuées  aux  Sections  avaient  fait  monter  l'argent  à  Home  ^ , 
Doos  trouvons  que  Yerrès ,  avant  ces  temps  de  factions,  réglait  vingt- 
quatre  pour  cent  pour  l'argent  qu'il  avait  laissé  dans  les  mains  des 
poblicains  ;  et  quoique  Gicéron  se  récrie  contre  cet  article,  ce  n'est  pas 
à  canae  de  l'excès  de  l'usure,  mais  parce  qu'il  n'était  pas  ordinaire  de 
prendre  aucun  intérêt  en  pareille  occasion  ^ .  A  la  vérité,  l'intérêt  tomba 
à  Borne  après  l'établissement  de  l'empire;  mais  il  ne  demeura  jamais  si 
bas  pendant  un  temps  un  peu  considérable ,  qu'il  l'est  dans  les  États 
commerçants  des  siècles  modernes  ^. 

Parmi  les  autres  inconvénients  que  les  Lacédémoniens  firent  éprou- 
ver aux  Athéniens  en  fortifiant  Décâie,  Thucydide  '  représente  comme 
an  Jes  plus  considérables  qu'ils  ne  pouvaient  plus  apporter  leur  blé  de 
TEobéepar  terre,  en  passant  par  Oropus,  mais  qu'ils  étaient  obligés  de 
s'embarquer  et  de  faire  voile  autour  du  promontoire  de  Sunium.  Ce 
qui  est  un  exemple  surprenant  de  l'imperfection  de  la  navigation  des 
ancieia;  car  le  transport  par  eau  n'est  pas  ici  au-dessus  du  double 
de  odni  par  terre. 

Je  ne  me  rappelle  pas  un  passage  de  quelque  ancien  auteur  où  l'ac- 
eroissement  d'une  ville  soit  attribué  à  l'établissement  de  quelque  manu- 
facture. Le  conunerce  florissant,  dont  il  est  parlé,  est  principalement 
réchange  de  ces  produits  auxquels  différents  sols  et  différents  climats 
sont  plus  propres.  Le  trafic  du  vin  et  de  l'huile  en  Afrique,  suivant 
Diodore  de  Sicile'®  était  le  fondement  des  richesses  d'Agrigente.  La  si- 
tuation de  la  ville  de  Sybaris,  suivant  le  même  auteur,  était  cause  qu'elle 
était  extrêmement  peuplée,  étant  bâtie  près  des  deux  rivières  Crathys 


*  Ont,  33,  fidvers.  Diagii.  —  •  Contra  Aphob.,  pag.  25,  ex  edii,  Aldi.^  »  M,  ibid, 
<faf.  19,  —  *  Id.  ibid.  —  »  Id,  ibid.  et  jEsckines  contra  Ctesiph,  —  •  Rpist,  ad  Attic, 
/^.  ▼.  épist,  21.  —  »  Contra  Ferrent,  Orat.  3.  —  •  Voyez  Essai  IV.  —  •  Lib,  vu.  — 


434  DAYID  HUME. 

et  Sybaris.  Mais  nous  pouvons  observer  qoe  ces  deux  rivières  ne  sont 
pas  navigables,  et  pouvaient  seulement  produire  quelques  vallées  fertiles 
pour  ragriculture,  avantage  si  petit  qu'un  écrivain  moderne  en  ferait 
à  peine  mention. 

La  barbarie  des  anciens  tyrans,  et  Famour  extrême  de  la  liberté  qui 
animait  ces  sièdes,  auraient  banni  nécessairement  tous  les  marcbands 
et  manufacturiers,  et  dépeuplé  entièrement  un  État  qui  aurait  sub- 
sisté sur  Tindustrie  et  le  commerce.  Tandis  que  le  crud  et  soupçonneux 
Denys  commettait  tous  ses  massacres,  quel  est  celui  qui  aurait  voulu 
rester  exposé  à  cette  implacable  barbarie,  s'il  n'avait  pas  été  retenu  par 
des  biens  fonds,  ou  s'il  avait  pu  emporter  avec  lui  quelque  art  ou  quel- 
que industrie  pour  se  procurer  sa. subsistance  dans  d'autres  pays? 
Les  persécutions  de  Philippe  II  et  de  Louis  XIV  ont  rempli  toute 
l'Europe  de  manufacturiers  flamands  et  français. 

J'avoue  que  l'agriculture  est  l'espèce  d'industrie  qui  est  principale- 
ment requise  pour  la  subsistance  d'une  population  nombreuse  ;  mais 
il  n'est  pas  possible  que  cette  industrie  même  puisse  fleurir  où  les  manu- 
factures et  les  autres  arts  sont  inconnus  ou  négligés.  La  Suisse  est  à  pré- 
sent un  exemple  très-remarquable  d'un  pays  où  nous  trouvons  tout  à 
la  fois  les  plus  habiles  cultivateurs  de  la  terre,  et  les  traficants  les  jim 
médiocres  qu'il  y  ait  dans  toute  l'Europe.  Nous  avons  raison  de  présu- 
mer que  l'agriculture  florissait  puissamment  en  Grèce  et  en  Italie,  du 
moins  en  des  cantons  particuliers  et  en  de  certains  temps;  mais  il  ne 
nous  est  pas  aussi  bien  prouvé  que  les  arts  mécaniques  eussent  atteint  le 
même  degré  de  perfection ,  notanunent  si  nous  f aiscms  attention  à  la 
grande  égalité  dans  les  anciennes  républiques,  où  chaque  famille  était 
obligée  de  cultiver  son  propre  petit  champ  avec  le  plus  grand  soin,  pour 
pourvoir  à  sa  subsistance. 

Mais  est-ce  raisonna  juste  que  de  condure  de  ce  que,  dans  quelques 
cas,  l'agriculture  peut  fleurir  sans  le  commerce  ou  les  manufactures, 
que,  dans  une  grande  étendue  de  pays  et  pour  des  temps  considérables, 
elle  ait  pu  subsister  seule?  La  voie  la  plus  naturelle  pour  l'encourager 
est  d'exciter  les  autres  espèces  d'industrie ,  et  de  fournir  par  là,  à 
celui  qui  cultive  la  terre,  un  marché  où  il  vende  ses  denrées,  et  d'où 
il  remporte  en  retour  les  sortes  de  biens  qui  peuvent  contribuer  i 
ses  commodités  et  à  ses  plaisirs.  Cette  méthode  est  infaillible  et  uni- 
verselle, et  comme  elle  est  plus  mise  en  pratique  dans  les  États  mo- 
dernes que  dans  les  anciens,  il  y  a  lieu  de  croire  que  les  premiers  sont 
plus  peuplés. 

Tout  honune,  dit  Xénophon^  peut  être  cultivateur;  il  ne  faut  ni  art 
ni  habileté.  Tout  consiste  dans  une  sorte  d'industrie  et  d'attention  an 


*  {économiques. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  438 

initûlj  forte  preuve  que,  comme  Gcdumelle  parait  rinsmuer,  Fagricul- 
ture  était  encore  assez  mal  connue  dans  le  siècle  de  Xénophon. 

Toutes  les  dioses  qui  dans  ces  derniers  temps  ont  été  découvertes  ou 
perfectionnées,  n'ont-elles  contribué  en  rien  à  rendre  la  subsistance  des 
hommes  plus  aisée,  et  par  conséquent  à  leur  propagation?  Notre  habi- 
leté supérieure  dans  la  mécanique,  la  découverte  du  Nouveau-Monde 
qui  a  si  fort  augmenté  le  commerce,  l'établissement  des  postes,  et  l'u- 
sage des  lettres  de  change  doivent  nécessairement  avoir  beaucoup  con- 
tribué à  l'encouragement  des  arts  et  de  l'industrie,  et  à  la  propagation 
des  hommes.  Si  l'on  venait  tout  à  coup  à  perdre  ces  avantages,  quels 
dranmag^  s'ensuivraient  dans  toute  espèce  d'afiTaire  et  de  travail  !  Quelle 
multitude  de  familles  périraient  sur-le-diamp  de  besoin  et  de  faim  !  Il 
ne  parait  pas  même  probable  qu'aucunes  autres  institutions  pussent 
nous  tenir  lieu  de  ces  inventions  nouvelles. 

Avons-nous  aucun  lieu  de  croire  que  la  police  des  anciens  États  fût 
comparable  en  quoi  que  ce  soit  à  celle  des  modernes,  ou  que  les  hommes 
fussent  alors  également  en  sûreté,  soit  dans  leurs  maisons,  soit  dans 
leurs  voyages  par  terre  et  par  mer?  Il  n'est  pas  douteux  que  tout  homme 
qui  voudra  examiner  cette  question  avec  impartialité,  ne  nous  donne  la 
préférence  sur  ce  point. 

Ainsi,  en  comparant  le  tout,  il  parait  impossible  de  motiver  par  des  rai- 
sons satisfaisantes,  l'opinion  que  le  monde  aurait  été  plus  peuplé  dans  les 
temps  anciens  que  dans  les  modernes.  L'égalité  de  biens  parmi  les  an  - 
dens,  la  liberté  et  les  petites  divisions  de  leurs  États,  étaient,  à  la  vé- 
rité, favorables  à  la  propagation  du  genre  humain.  Mais  leurs  guerres 
étaient  plus  sanglantes,  leurs  gouvernements  plus  factieux  et  moins 
stables,  le  commerce  plus  languissant,  les  manufactures  plus  faibles,  et 
la  pdice  générale  plus  négligée  et  plus  irrégulière.  Ces  derniers  avan- 
tages paraissent  former  un  contre-poids  suffisant  aux  premiers,  et  favo- 
risent plutôt  l'opinion  opposée  à  celle  qui  prévaut  communément  sur 
cette  matière. 

Mais,  me  dira-t-on,  il  n'y  a  pas  de  raisonnement  à  admettre  contre 
les  faits.  S'il  parait  que  le  monde  était  alors  plus  peuplé,  qu'il  ne  l'est 
aujourd'hui,  nous  devons  être  assurés  que  toutes  nos  conjectures  sont 
feusses,  et  que  quelque  circonstance  essentielle  dans  la  comparaison  nous 
a  échappé.  J'avoue  cela  aisément  sans  peine,  et  je  reconnais  l'insuffisance 
de  tons  nos  raisonnements  précédents.  Ce  ne  sont  au  plus  que  quelques 
petites  escarmouches,  et  quelques  faibles  rencontres  qui  ne  décident 
rien  ;  mais  malheureusement  nous  n'avons  pas  de  quoi  rendre  le  com- 
bat principal  plus  décisif. 

Les  faits  qui  nous  sont  transmis  par  les  anciens  auteurs,  sont  si  incer 
tains  et  si  imparfaits,  qu'ils  n'offrent  rien  de  satisfaisant  sur  cette  ma- 
tière. Et  comment  cela  pourrait-il  être  autrement,  puisque  les  faits  même 
qu'il  fiiut  leur  opposer,  en  calculant  la  grandeur  des  États  modernes. 


436  DAVID  HUME. 

sont  bien  loin  d'être  ou  certains  ou  complets.  Des  écrivains  célèbres  ' 
ont  souvent  établi  leurs  calculs  sur  des  fondements  qui  ne  valaient  pas 
mieux  que  ceux  de  Fempereur  Héliogabale,  lequel  déduisit  Tidée  qu'on 
devait  se  faire  de  l'immense  grandeur  de  Bome  du  poids  de  dix  mille 
livres  de  toile  d'araignées,  qui  furent  trouvées  dans  cette  ville  ^. 

Il  est  à  remarquer  qtiiB  le^  nombres  de  toute  espèce  sont  incertains 
dans  les  anciens  auteurs,  et  ont  été  sujets  à  de  plus  grandes  altérations 
qu'aucune  autre  partie  du  texte.  La  raison  en  est  bien  sensible  ;  les  au- 
tres altérations  d'ordinaire  affectent  le  sens  ou  la  grammaire,  et  sont 
plus  aisément  aperçues  par  le  lecteur  et  par  le  copiste. 

On  trouve  peu  d'énumérations  des  habitants  de  quelque  pays  par 
un  ancien  auteur  digne  de  foi,  faites  de  manière  à  fournir  des  vues 
assez  étendues  de  comparaison. 

Il  est  probable  qu'il  y  avait  anciennement  des  moyens  de  vérifier  les 
nombres  de  citoyens  assignés  à  chaque  ville  libre,  parce  qu'ils  entraient 
pour  une  partie  dans  le  gouvernement,  et  que  l'on  en  gardait  des  re- 
gistres exacts.  Mais  comme  on  ne  fait  jamais  mention  du  nombre  des 
esclaves,  cela  nous  laisse  dans  l'incertitude  sur  la  quantité  réelle  des 
habitants  de  toutes  les  villes. 


*  Diodore  de  Sicile,  liv,  i,  chap,  53  et  54,  rapporte  qu'il  naquit  plus  de  dix-sept  cents 
enfants  nnâles  en  Egypte,  le  même  jour  qui  donna  la  naissance  au  fameux  Sësostris;  que 
le  père  de  ce  monarque  ordonna  que  Ton  fit  mener  tous  ces  jeunes  enfants  à  la  cour,  et 
qu'on  leur  donnât  la  même  éducation  qu'à  son  fils,  persuadé  qu'élevés  avec  le  prince  dès 
leur  plus  tendre  enfance,  ils  seraient  ses  amis,  ses  généraux  et  ses  soldats  les  plus  fidèles 
et  les  plus  affectionnés.  L'ingénieux  et  savant  docteur  Halley  part  de  là,  et  donnant  à  cha- 
que jour  à  peu  près  un  pareil  nombre  de  mAles,  calcule  qu'il  n'en  devait  pas  naître,  dans 
un  an,  moins  de  six  cent  vingt  mille  cinq  cents;  d'où  il  conclut  qu'il  y  avait  au  delà  de 
dix-sept  millions  de  mâles  en  Egypte  dans  ce  siècle  reculé,  et  en  admettant  un  nombre 
égal  d'enfants  de  l'autre  sexe,qu'U  s'y  trouvait  plus  de  trente-quatre  millions  d'Ames.  Le 
calcul  est  juste;  mais  sur  quoi  porte- t-il?  Sur  un  un  fait,  peut-être  fabuleux  comme 
tant  d'autres,  que  les  historiens  ont  rapporté  de  ce  même  Sésostris. 

Ce  célèbre  mathématicien  a  aussi  établi  une  règle  par  laquelle  on  peut  à  peu  près  dé- 
terminer le  nombre  d'habitants  de  quelque  ville,  ou  quelque  Etat  que  ce  soit,  par  celui 
de  ses  hommes  de  guerre.  M.  Wallace,  qui  l'admet,  compare  les  Égyptiens  et  les  Fran- 
çais, et  comptant  ceux-ci  au  nombre  de  seize  ou  vingt  millions,  et  l'armée  que  le  roi 
maintient  sur  le  pied  de  deux  cent  mille  hommes,  trouve  que  l'Egypte,  suivant  cette 
proportion,  doit  avoir  contenu  trente-deux  ou  quarante  millions  d'habitants.  Sans  re- 
monter plus  haut  que  le  commencement  du  règne  de  Louis  XI V,  lorsqu'il  n'avait  encore 
que  de  petites  armées  qui  faisaient  de  si  grandes  choses,  dans  une  pareille  comparaison 
faite  de  ce  temps-là,  sur  les  principes  de  M.  Halley,  la  France  aurait  joué  un  bien  plus 
petit  rôle  vis-à-vis  de  l'Egypte.  11  n'y  a  pourtant  pas  apparence  qu'elle  fût  alors  moins 
peuplée.  De  nouvelles  combinaisons  dans  la  politique  de  l'Europe  ont  obligé  depuis  la 
France  à  tenir  un  plus  grand  nombre  de  troupes  sur  pied.  On  n'en  doit  pas  conclure 
pour  cela  qu'elle  ait  aujourd'hui  un  plus  grand  nombre  d'habitants.  Que  serait-ce  si  on 
faisait  le  même  calcul  sous  les  règnes  de  Louis  XI  ou  de  François  H%  et  à  plus  forte  rai- 
son sous  ceux  de  leurs  prédécesseurs  !  La  fausseté  des  résultats  suffirait  pour  faire  sentir 
la  témérité,  et  peut-être  le  ridicule  de  tous  ces  calculs  sur  lesquels  on  bâtit  de  sembla- 
bles systèmes.  Les  Anglais  sont  convaincus  qu'on  peut  tout  calculer,  et  en  cela  ils  ont 
raison  ;  mais  ils  ne  prennent  pas  toujours  garde  s'ils  ont  les  fondements  nécessaires 
pour  appuyer  leurs  calculs.  {Note  de  t Auteur,) 

*  iElii  Laroprid.  in  Vitâ  Heliogabalis,  cap.  28. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  437 

La  première  page  de  Thucydide  est,  à  mon  avis,  le  commencement 
d'une  histoire  sérieuse.  Toutes  les  histoires  précédentes  sont  tellement 
mêlées  de  fables,  que  les  philosophes  doivent  les  abandonner  en  grande 
partie  à  Tembellisement  des  poètes  et  des  orateurs. 

En  général,  il  y  a  plus  de  candeur  et  de  sincérité  dans  les  anciens 
historiens;  mais  moins  d'exactitude  et  de  soin  des  détails.  Nos  factions 
spéculatiYes,  surtout  celles  de  religion,  nous  fascinent  tellement  les 
jeux,  que  les  hommes  semblent  regarder  l'impartialité,  avec  leurs  ad- 
Tersaires  et  avec  les  hérétiques,  comme  un  vice  ou  une  faiblesse.  Mais 
l'impression,  en  rendant  les  livres  si  communs,-  oblige  les  historiens 
modernes  à  éviter  avec  plus  de  soin  les  contradictions  et  tout  ce  qui 
hl&ee  la  vraisemblance.  Diodore  de  Sicile  est  un  bon  écrivain  ;  c'est 
pour  cela  même  que  je  vois  avec  peine  que  sa  narration  contredit,  en 
tant  de  particularités,  les  deux  ouvrages  les  plus  authentiques  de  l'his- 
toire grecque,  à  savoir,  Vexpédilion  de  Xénophon,  et  les  oraisons  de 
Dânosthène.  Plutarque  et  Appien  paraissent  à  peine  avoir  lu  les  ÊpUres 
de  Cicéron. 

A  r^ard  des  temps  éloignés,  les  nombres  des  habitants  de  chaque 
viUe,  dont  il  est.  fait  mention,  sont  souvent  trop  ridicules  pour  être 
d'aucune  autorité.  Les  citoyens  libres  de  Sybaris  en  état  de  porter  les 
armes,  et  qui  furent  mis  en  bataille,  étaient  au  nombre  de  trois  cent 
mille.  Us  rencontrèrent  à  Siagra  cent  mille  citoyens  de  Grotone,  autre 
ville  grecque  qui  leur  était  contiguë,  et  furent  défaits  par  eux.  C'est  un 
fait  que  rapporte  Diodore  de  Sicile,  et  sur  lequel  il  insiste  très -sérieu- 
sement *.  Strabon  fait  aussi  mention  du  même  nombre  de  Sybarites  '. 

Diodore  de  Sicile  %  faisant  le  calcul  des  habitants  d'Agrigente,  lorsque 
cette  ville  fut  détruite  par  les  Carthaginois,  dit  qu'ils  montaient  à  vingt 
mille  citoyens,  deux  cent  mille  étrangers,  outre  les  esclaves  qui,  dans 
une  ville  aussi  opulente  qu'il  représente  celle-ci,  devaient  pour  le 
moins  être  aussi  nombreux.  Il  est  à  remarquer  que  les  femmes  et  les 
enfants  n'y  sont  pas  compris,  et  que  par  conséquent  donc  la  ville  de- 
vait contenir  en  tout  près  de  deux  millions  d'habitants  \  Et  quelle 
était  la  raison  d'un  nombre  si  prodigieux?  Les  Agrigentins  étaient  très- 
industrieux  à  cultiver  les  champs  voisins,  qui  n'excédaient  pas  une 
petite  province  d'Angleterre,  et  ils  trafiquaient  de  leur  vin  et  de  leur 
huile  avec  l'Afrique,  qui  manquait  alors  entièrement  de  ces  denrées. 

Ptolémée,  dit  Théocrite%  commande  à  trente-trois  mille  trois  cent 
trente-neuf  villes.  Je  suppose  qu'il  n'a  assigné  ce  nombre  qu'à  cause 
de  sa  singularité.  Diodore  de  Sicile^  donne  trois  millions  d'habitants  à 


•  lib.  xu-  —  *  Lib.  VI.  —  *  Lib.  xni. 

*  DiogèDe  de  Laerte,  dans  la  Fie  d^Empédocle,  dit  qu'Agrigente  contenait  seulement 
huit  cent  mille  habitants. 

»  JdxlL  17.  -  •  Ub.  I. 


138  DAVID  HUME. 

r^gypte ,  nombre  assurément  très-modiqae;  mais  il  &it  monter  celui 
des  villes  qu'elle  contenait  à  dix-huit  mille,  ce  qui  est  une  contradiction 
évidente.  Il  dit  *  qu'il  y  avait  anciennement  dans  ce  pays  sept  millions 
d'hommes  ;  c'est  ainsi  que  les  temps  reculés  ont  toujours  été  le  plus 
enviés  et  le  plus  admirés. 

Je  crois  aisément  que  l'armée  de  Xerxès  était  extrêmement  nom- 
breuse, soit  à  cause  de  la  grande  étendue  de  son  empire,  soit  en  consé- 
quence de  la  folle  coutume  des  nations  orientales  d'embarrasser  leurs 
camps  d'une  multitude  sup^flue.  Mais  aucun  homme  raisonnable  ci- 
tera-t-il  les  narrations  merveilleuses  d'Hérodote  comme  une  autorité? 
J'avoue,  toutefois,  qu'il  y  a  quelque  chose  de  très-sensé  dans  ^l'argu- 
ment  de  Lysias  sur  ce  sujet*.  «  Si  l'armée  de  Xerxès,  dit-il,  n'avait  pas 
été  si  prodigieusement  nombreuse,  elle  n'eût  jamais  fait  un  pont 
sur  l'Hellespont;  il  eût  été  plus  facile  de  faire  faire  aux  hommes  un 
trajet  si  court,  sur  le  grand  nombre  de  vaisseaux  dont  ce  prince  était 
maître.  » 

Polybe  dit  ^  que  les  Romains,  entre  la  première  et  la  seconde  guerre 
punique,  étant  menacés  d'une  invasion  par  les  Gaulois,  firent  la  revue 
de  toutes  leurs  forces  et  de  celles  de  leurs  aUiés,  et  qu'elles  se  trou- 
vèrent monter  à  sept  cent  mille  hommes  en  état  de  porter  les  armes; 
nombre  prodigieux  assurément,  et  qui  joint  à  celui  des  esclaves,  est 
probablement  supérieur  à  celui  que  la  même  étendue  de  territoire  com- 
porterait actuellement  ^.  Il  semble  cependant  que  le  calcul  ait  été  fait 
avec  quelque  exactitude,  et  Polybe  nous  donne  le  détail  des  particula- 
rités ;  mais  n'a-t-on  pas  pu  amplifier  le  nombre  pour  donner  plus  de  cou- 
rage au  peuple? 

Diodore  de  Sicile  fait  monter  la  même  énumération  à  près  d'un  mil- 
lion :  ces  variations  sont  suspectes.  Il  est  évident  qu'il  suppose  aussi 
que  de  son  temps  l'Italie  n'était  pas  si  peuplée,  autre  circonstance  qui 
autorise  nos  conjectures  :  car  qui  peut  croire  que  les  habitants  de  ce 
pays  aient  diminué  depuis  le  temps  de  la  première  guerre  punique  jus- 
qu'à celui  du  triumvirat? 

Jules  César,  suivant  Appien%  livra  bataille  à  quatre  millions  de  Gau- 
lois, il  en  tua  un  million,  et  fit  autant  de  prisonniers  ^  ;  en  supposant 
que  le  nombre  des  soldats  de  l'armée  ennemie  et  celui  des  morts  fissent 
en  effet  rapportés  avec  exactitude,  ce  qui  n'est  jamais  possible ,  comment 
pourrait-on  savoir  combien  souvent  le  même  homme  est  retourné  dans 
les  armées,  ccnnment  distinguer  les  soldats  nouvellement  enrégimen- 


*  Id.  ibid.  —  •  Orat.  fnnebHfi,  —  *  LU\  ii. 

*  Le  pays  qui  fournit  ce  nombre  n'était  pas  au-dessus  du  tiers  de  IMtalie;  à  savoir,  les 
États  du  Pape,  la  Toscane  et  une  partie  du  royaume  de  Naples, 

^Celtica. 

«  Piutarch.  in  Fitâ  Cas.  ne  fait  monter  cette  année  de  Gaulois  qii*à  trois  roiUions.  /«- 
lian,  in  CiKsaribuSy  à  deux. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  139 

tés  des  aiidens?  On  ne  doit  faire  aucone  attention  à  ces  calculs  exagé- 
rés, surtout  lorsque  Fauteur  ne  nous  dit  rien  de  la  manière  dont  ils 
ont  été  faits. 

Paterculus  ne  fait  monter  le  nombre  '  des  soldats  tués  par  l'armée  de 
César  qu'à  quatre  cent  mille.  Ce  compte  parait  beaucoup  plus  raison- 
nable, et  en  effet  est  beaucoup  plus  facile  à  concilier  avec  Thistoire  de 
ses  guerres,  que  le  conquérant  a  donnée  lui-même  dans  ses  Commen- 
taires. 

On  s'imaginerait  que  chaque  circonstance  de  la  vie  et  des  actions  de 
Deajs  l'Ancien  pourrait  être  regardée  comme  authentique,  et  exempte 
de  tcMite  exagération  fabuleuse,  soit  parce  qu'il  vivait  dans  un  temps 
où  les  lettres  florissaient  dans  la  Grèce,  soit  parce  que  son  principal 
historien  était  Philistus,  homme  très-distingué,  courtisan  et  ministre 
de  ce  prince.  Mais  pouvons-nous  admettre  qu'il  eût  sur  pied  une  armée 
de  cent  mille  hommes  d'infanterie,  et  de  dix  mille  de  cavalerie,  et  une 
flotte  de  quatre  cents  galères  ^  ?  U  est  à  remarquer  qu'il  est  ici  question 
de  troupes  mercenaires  qui  subsistaient  de  leur  paie,  comme  nos  arm^ 
en  Europe  ;  car  les  citoyens  avaient  tous  été  désarmés.  On  sait  en  effet 
qae  Dion,  lorsqu'il  vint  envahir  la  Sicile  et  appeler  ses  compatriotes  à 
la  liberté,  fut  obligé  d'apporter  des  armes  qu'il  distribua  à  ceux  qui  le 
joignirent  ^. 

Dans  un  État  où  l'agriculture  seule  fleurit,  il  peut  y  avoir  beaucoup 
d'habitants,  et  s'ils  sont  bien  armés  et  bien  disciplinés,  c'est  une  grande 
force  qui  est  toijyours  prête  dans  l'occasion  ;  mais  on  ne  peut  maintenir 
un  corps  considérable  de  troupes  merc^iaires,  sans  commerce  et  sans 
manufactures,  ou  sans  un  empire  très-étendu.  Les  Provinces-Unies  n'ont 
jamais  eu,  soit  sur  terre,  soit  sur  mer,  les  mêmes  forces  que  celles  que 
l'on  dit  avoir  appartenu  à  Denys.  Cependant  elles  possèdent  un  aussi 
grand  territoire,  parfaitement  bien  cultivé,  et  ont  infiniment  plus  de 
ressources  dans  leur  commerce  et  leur  industrie.  Diodore  de  Sicile  avoue 
que  de  son  temps  même  l'armée  de  Denys  paraissait  incroyable;  c'est-à- 
dire,  comme  je  l'explique,  passait  pour  une  pure  fiction  que  l'on  devait 
à  la  flatterie  outrée  des  courtisans,  et  peut-être  à  la  vanité  et  à  la  poli- 
tique du  tyran  lui-même. 

On  peut  quelquefois,  et  non  sans  raison,  accuser  la  critique  de  témé- 
rité, quand  elle  rejette  le  témoignage  des  anciens  historiens,  en  ne  s' ap- 
puyant que  sur  des  analogies  ou  des  conjectures.  Cependant,  le  laisser- 
àUer  des  auteurs  sur  toutes  sortes  de  sujets,  et  particulièrement  à  l'égard 
des  nombres,  est  si  grand,  que  nous  devons  toujours  demeurer  dans  une 
espèce  de  doute  ou  de  réserve,  toutes  les  fois  que  les  faits  qu'ils  avan- 
cent s'écartent  dans  la  moindre  chose  des  lois  ordinaires  de  la  nature 


•  Lib.  n,  cû5/>.  47.  —  *  Diod.  Sic.  lib,  ii.  —  »  Plutarch.  in  FUd  Dionxs. 


440  DAYID  HUME. 

et  des  données  de  l'expérience.  J'en  choisirai  un  exemple  dans  l'histoire 
moderne.  Le  chevalier  Temple  nous  dit,  dans  ses  Mémoires,  qu'ayant 
eu  une  conversation  libre  avec  Charles  II,  il  avait  saisi  cette  occasion 
pour  lui  représenter  l'impossibilité  d'introduire  dans  la  Grande-Breta- 
gne la  religion  et  le  gouvernement  de  France,  à  cause  surtout  du  dé- 
ploiement de  forces  extraordinaire  qu'il  faudrait  employer  pour  vaincre 
un  peuple  dont  le  patriotisme  n'est  pas  moins  ardent  que  le  courage. 
«  Les  Romains ,  dit-il ,  furent  forcés  de  tenir  ici  douze  légions  '  à  cet 
-  effet  (une  grande  absurdité),  et  Cromwell  a  laissé  une  armée  de  près 
»  de  quatre-vingt  mille  hommes.  »  Ce  fait  ne  doit-il  pas  être  regardé 
par  les  critiques  futurs,  comme  démontré,  lorsqu'ils  le  trouveront  af- 
firmé par  un  sage  et  savant  ministre  d'État,  qui  était  contemporain  du 
dernier  événement  qu'il  raconte,  et  qui,  adressant  la  parole  à  un  grand 
monarque  sur  un  sujet  fort  délicat,  s'entretient  de  choses  que  celui-ci 
ne  pouvait  ignorer,  puisqu'il  avait  eu,  quatorze  ans  plus  tôt,  à  triom- 
pher des  débris  de  l'armée  républicaine  ?  Cependant  il  est  aisé  de  prou- 
ver, par  des  autorités  incontestables,  que  lorsque  Cromwell  mourut,  son 
armée  ne  montait  pas  à  la  moitié  du  nombre  ci-dessus  allégué. 

C'est  une  erreur  ordinaire  de  considérer  tous  les  siècles  de  l'anti- 
quité comme  une  même  période  de  temps,  et  de  calculer  le  nombre 
d'habitants  contenus  dans  les  grandes  villes,  comme  si  ces  villes  avaient 
été  toutes  contemporaines.  Les  colonies  grecques  fleurirent  extrêmement 
en  Sicile  durant  le  siècle  d'Alexandre  ;  mais  du  temps  d'Auguste,  elles 
étaient  tellement  en  décadence,  que  presque  tout  le  produit  de  cette  ile 
fertile  était  consommé  en  Italie  *. 

Examinons  à  présent  le  nombre  des  habitants  assignés  aux  villes 
particulières  de  l'antic^uité;  et  en  omettant  ce  qui  regarde  Ninive,  Ba- 
byloneetla  Thèbes  d'Egypte,  renfermons-nous  dans  la  sphère  de  l'his- 
toire réelle  des  empires  grec  et  romain.  Il  faut  que  j'avoue  que,  plus  je 
réfléchis  sur  ce  sujet,  plus  je  me  sens  enclin  au  scepticisme  à  l'égard  de 
cette  grande  population  attribuée  aux  anciens  temps. 

Platon^  dit  qu'Athènes  est  une  très-grande  ville;  et  c'était  sûrement 
la  plus  grande  de  toutes  les  villes  grecques  ^,  excepté  Syracuse  qui  était 
à  peu  près  de  la  même  grandeur  dans  le  temps  de  Thucydide  %  mais  qui 
devint  plus  considérable  encore  par  la  suite,  puisque  Cicéron  ^  en  parle 


*  Strabon,  liv.  iv,  dit  qu'une  légion  serait  suffisante,  avec  quelque  peu  de  cayalerie  ; 
mais  les  Romains  communément  entretenaient  une  plus  grande  force  dans  cette  Ile,  qu'ils 
n'ont  jamais  pris  la  peine  de  subjuguer  entièrement. 

*  Strabon,  lib,  vi.  —  *  Jpolog,  Socr. 

*  Argos  parait  aussi  avoir  été  une  grande  Tille,  car  Lysias  se  contente  de  dire  qu'elle 
n'excédait  pas  Athènes.  OraL  34. 

«  Lib,  VI,  Voyez  aussi  Plutarch.  in  Vitd  Nicia. 

*  Orat,  contra  Ferrem^  lib,  rv,  cap,  52.  Strabon,  lib,  vi,  dit  qu'elle  avait  TÎngt-denz 
milles  de  tour;  mais  il  faut  considérer  qu'elle  contenait  deux  havres,  dont  l'un  était  très- 
vaste,  et  pouvait  être  regardé  comme  une  espèce  de  rade.  {Notes  de  f  Auteur.) 


ESSAI  SUR  Là  POPULATION.  i4i 

comme  de  la  plus  grande  des  villes  grecques  de  son  temps,  ne  compre- 
nant pas  apparemment  ni  Antioche  ni  Alexandrie  sous  cette  dénomi- 
nation. Athénée  *  dit  que,  par  le  calcul  de  Demetrius  Phalereus,  il  y  avait 
à  Athènes  vingt-un  mille  citoyens ,  dix  mille  étrangers  et  quatre  cent 
mille  esclaves.  Ceux  dont  je  révoque  Topinion  en  doute,  insistent  beau- 
coup sur  ce  nombre,  et  ils  le  regardent  comme  un  fait  décisif  pour  leur 
sentiment.  Mais,  à  mon  avis,  il  n*est  pas  douteux  qu'Athénée  et  Gtési- 
dès  qu'il  dte,  ne  se  soient  ici  trompés.  Le  nombre  des  esclaves  est 
angmoitéd'un  chiffre  entier,  et  ne  doit  être  compté  que  pour  quarante 
mille. 

Prraiièrement,  lorsqu' Athénée  *  dit  que  le  nombre  des  citoyens  était 
de  vingt-un  mille,  il  n'est  question  que  des  hommes  faits  ;  car  Hérodote^ 
dit  qu'Aristagoras,  ambassadeur  des  Ioniens,  trouva  qu'il  était  plus 
difficile  de  tromper  un  Spartiate  que  trente  mille  Athéniens,  voulant 
parler  de  tout  l'Etat  qu'il  suppose  réuni  dans  une  assemblée  du  peuple, 
exdnant  les  fenunes  et  les  enfants.  Thucydide  ^  dit  qu'en  faisant  des  dé- 
ductions pour  les  absents  employés  dans  les  flottes,  l'armée  et  les  garni- 
sons ^  ou  retenus  par  leurs  affaires  particulières,  les  assemblées  des 
Athéniens  n'ont  jamais  monté  à  cinq  mille  hommes.  Les  troupes  dont 
le  même  historien  ^  fait  l'énumération,  et  qui  étaient  toutes  composées 
de  citoyens,  au  nombre  de  treize  mille  hommes  d'infanterie  armée, 
prouvent  la  vraisemblance  de  ce  calcul. 

Tous  les  historiens  grecs  ^  ont  suivi  cette  méthode,  et  entendent  tou- 
jours parier  d'hommes  faits,  lorsqu'ils  donnent  le  nombre  des  habi- 
tants ^  de  quelque  république.  Ceux-ci  donc  étant  le  quart  des  habitants 
d'Athènes,  sur  ce  pied  les  citoyens  libres  allaient  à  quatre-vingt-quatre 
mille,  les  étrangers  à  quarante  mille,  et  les  esclaves,  en  calculant  par  le 
phis  petit  nombre ,  et  en  les  supposant  mariés,  et  faisant  des  enfants 
conmie  les  hommes  libres,  à  cent  soixante  mille  ^.  Ainsi  tous  les  habi  - 
tants  ensemble  devaient  faire  à  peu  près  deux  cent  quatre-vingt-quatre 
mille  ;  un  nombre  assurément  assez  considérable.  L'autre  calcul,  d'un 
million  sept  cent  vingt  mille,  fait  Athènes  plus  grande  que  Londres  et 
Paris  réunis. 

Secofndement,  il  n'y  avait  que  dix  mille  maisons  à  Athènes. 

Troisièmement,  quoique  l'étendue  des  murs %. telle  que  Thucydide 


*  Lib,  ¥1,  cap.  20. —  *  Démosthène  en  compte  yingt  mille.  Contra  Aristog,  —  '  Lib,  v. 
—  *  Lib,  vm. 

'  Lib,  II.  Le  calcul  de  Diodore  de  Sicile  s*accorde  parfaitement  avec  celui-ci,  lib,  xn. 

*  Xénophoo,  Mém.  lib,  n. —  '  Lib,  n,  —  •  De  ratione  red, 

*  OtMervons  que  lorsque  Denys  d*Halicarnasse  dit,  que  si  on  regarde  les  anciens  murs 
de  Rome,  l'étendue  de  cette  ville  ne  paraîtra  pas  plus  grande  que  celle  d'Athènes,  il  faut 
qu'il  entende  l'Acropolis  ou  la  Yille  haute.  Aucun  ancien  auteur  ne  parle  jamais  du  Py- 
rée,  de  Pbalerus  et  de  Micnychia,  comme  de  la  même  chose  qu'Athènes.  On  peut  encore 
beaucoup  moins  supposer  que  Denys  ait  voulu  considérer  la  matière  sous  cet  aspect 
après  que  les  murs  de  Cimon  et  de  Pérîclès  furent  détroits,  et  qu'Athènes  fut  entièrement 


142  DAVID  HUME. 

nous  la  donne,  fût  grande  (à  savoir  dix-huit  milles,  outre  la  o6te  de  la 
mer),  cq)endant  Xénophon  dit  qu'il  y  avait  de  vastes  champs  au  dedans 
des  murs.  Il  parait,  à  la  vérité,  qu'ils  ont  joint  quatre  cités  distinctes  et 
séparées. 

Quatrièmement,  les  historiens  ne  parlent  d'aucune  révdite  d'escla- 
ves, excepté  d'un  trouble  séditieux  parmi  ceux  qui  travaillaient  aux 
mines*. 

Cinquièmement,  Xénophon*,  Démosthène  '  et  Plante^,  disent  que  les 
esclaves  étaient  traités  avec  beaucoup  de  douceur  et  d'indulgence,  ce 
qui  n'aurait  pas  été  le  cas,  si  la  disproportion  eût  été  de  vingt  à  un. 
Elle  n'est  pas  si  grande  dans  nos  colonies  ;  cependant  nous  sommes  obli- 
gés d'exercer  sur  nos  nègres  le  gouvernement  militaire  le  plus  rigou- 
reux. 

Sixièmement,  aucun  homme,  si  Ton  divise  par  portions  égales  toute  la 
richesse  d'un  pays,  ne  sera  jamais  estimé  riche,  s'il  ne  possède  qu'une 
de  ces  parts,  ou  même  le  triple  ou  le  quadruple  d'une  pareille  valeur. 
Ainsi  quelques  gens  calculent  que  chaque  personne  en  Angleterre  dé- 
pense six  schellings  par  jour,  cependant  celui  qui  a  cinq  fois  cette  somme 
à  dépenser,  est  encore  regardé  comme  pauvre.  Revenons  aux  anciens. 
Au  rapport  d'Échiné*,  Timarche  avait  joui  d'une  assez  grande  for- 
tune; il  n'était  cependant  maître  que  de  dix  esclaves  employés  aux  ma 
nufactures.  Lysias  et  son  firère,  deux  étrangers,  furent  proscrits  par 
les  quarante  pour  leurs  grandes  richesses ,  quoiqu'ils  n'en  eussent  cha- 
cun que  soixante^.  Démosthène  fut  laissé  très-riche  par  son  père,  ce- 
pendant il  n'avait  pas  plus  de  cinquante-deux  esclaves\  L'atelier  où  il 
occupait  vingt  ouvriers  à  la  fabrication  de  meubles,  est  regardé  comme 
une  manufacture  très-considérable®. 

Septièmement,  durant  la  guerre  de  Décélie,  comme  les  historiens 
grecs  l'appellent,  vingt  mille  esclaves  désertèrent  et,  selon  Thucydide*, 
réduisirent  les  Athéniens  à  de  grandes  extrémités.  Ceci  n'aurait  pu  ar- 
river si  ces  déserteurs  n'eussent  été  que  la  vingtième  partie  des  esclaves, 
car  les  meilleurs  n'auraient  pas  déserté. 

Huitièmement,  Xénophon  *®  propose  un  plan  pour  entretenir  aux  dé- 
pens du  public  dix  mille  esclaves  ;  et  chacun,  dit-il,  se  convaincraaisément 
que  l'État  en  peut  supporter  un  aussi  grand  nombre,  en  considérant  la 
quantité  que  nous  en  avions  avant  la  guerre  de  Décélie  :  manière  de 
parler  entièrement  incompatible  avec  le  nombre  plus  grand  d'Athénée. 

Neuvièmement,  tout  ce  que  les  Athéniens  payaient  à  l'État  ne  montait 
pas  à  six  mille  talents,  et  quoique  les  nombres  des  anciens  manuscrits 


séparée  de  ces  autres  Tilles.  Cette  obserration  fait  tomber  tous  les  raisonnements  de  Vos- 
sitts,  et  introduit  le  sens  commun  dans  ces  calculs. 

«  Athénée,  Ub.  vi.—  •  De  Hep.  jflhen.  —  »  Phiiipp.  3.-  *  Sticho.--  »  Contra  Timarch. 
—  •  Orai,  11.  -  '  Conira  Aphob.  -  •  /6fd.—  »  Ub.  m.—  •«  De  Âaiione  red. 


ESSAI  SUR  U  POPULATION.  i43 

exetteat  à  bon  droit  la  suspicion  des  critiques,  cependant  cdui-ci  est 
iiieoiitestahle,  soit  parce  que  Démostbène  *  qui  le  donne,  entre  aussi 
dans  les  détaUa  qui  en  contrôlent  l'exactitude,  soit  parce  que  Polybe  ^ 
assigne  le  même  nombre,  et  en  fait  la  base  de  ses  raisonnements.  Or, 
FesdaYe  le  plus  ordinaire  pouvait  gagner  par  son  travail  une  obole  par 
jour  au  delà  de  sa  subsistance,  comme  nous  l'apprenons  de  Xénopbon  ^, 
qui  dit  que  l'intendant  de  Nicias  payait  autant  à  son  maître  pour  cha- 
que eadave  qu'il  employait  au  travail  des  mines.  Si  l'on  veut  prendre  la 
peine  de  supputer  une  obole  par  jour,  et  les  esclaves  à  quatre  cent 
mille ,  en  calculant  seulement  au  denier  vingt-cinq,  on  trouvera  la 
flomBie  de  douze  mille  talents,  en  faisant  même  une  déduction  pour  le 
grand  nombre  de  fêtes  que  l'on  observait  à  Athées.  D'ailleurs,  plu- 
sieurs esclaves  tiraient  de  leur  art  une  valeur  beaucoup  plus  grande. 
Le  prix  le  plus  bas  que  Démostbène  ^  estime  les  esclaves  de  son  père,  est 
de  deux  mines  par  tête  ;  et  sur  cette  supposition,  il  est  assez  difficile, 
je  Tavoue^  de  concilier  même  le  nombre  de  quarante  mille  esclaves  avec 
le  cens  de  six  mille  talents. 

Dixièmement,  Thucydide  ^  affirme  que  Ghios  contenait  plus  d'escla- 
ves qu'aucune  ville  de  la  Grèce,  excepté  Sparte.  Donc,  Sparte  en  avait 
alors  idus  qu'Athènes  à  proportion  du  nombre  des  citoyens.  Il  y  avait 
de  Spartiates  neuf  mille  dans  la  ville,  trente  mille  dans  le  pays  ^.  Les 
esclaves  mâles  alors  au-dessus  de  vingt  ans  devaient  aller  à  plus  de 
s^t  cent  quatre- vingt  mille,  ce  qui  ferait  en  tout  plus  de  trois  mil- 
lions cent  vingt  mille  :  nombre  qu'il  aurait  été  impossible  de  faire 
subsister  dans  un  pays  étroit  et  désert,  tel  que  la  Laconie,  qui  n'avait 
pas  de  commerce.  Si  le  nombre  des  Ilotes  eût  été  si  prodigieux,  le 
massacre  de  deux  mille  dont  Thucydide'  fait  mention  les  aurait  ir- 
rités sans  les  affaiblir. 

D'ailleurs,  il  faut  observer  que  le  nombre  quel  qu'il  soit,  assigné  par 
Aliénée  ®,  comprend  tous  les  habitants  de  l'Attique  aussi  bien  que  ceux 
d'Athènes.  Les  Athéniens  aimaient  beaucoup  la  vie  de  la  campagne 
ooaune  nous  l'apprenons  de  Thucydide  ^  ;  et  lorsqu'ils  furent  tous  res- 
serrés dans  leur  ville  par  l'invasion  de  leur  territoire  durant  la  guerre 
du  Péloponèse,  la  ville  ne  se  trouva  pas  en  état  de  les  contenir,  et  ils 
forent  obligés,  faute  de  logement,  de  coucher  sous  les  portiques,  dans 
kB  temples,  et  même  dans  les  rues  ^^. 


•  De  Classibus,-'  *  Ub,  n,  cap,  62.  —  *  De  ratione  red.  —  *  Contra  Aphob.-^  »  Lib, 
▼in-  —  •  Platorch.  in  Vitâ  Lycurg.  —  '  lÀb,  iv. 

'  Le  même  aatear  assure  que  Corinthe  avoit  autrefois  quatre  cent  soixante  mille  es- 
daves;  Egîne,  quatre  cent  soixante-et*dix  mille;  mais  les  raisonnements  précédents 
sont  bien  forts  contre  cesfaits.  11  est  pourtant  à  remarquer  qu'Athénée  cite,  pour  ce  der- 
nier fait,  une  autorité  aussi  grande  que  celle  d'Aristote.  Le  Scholiaste  sur  Pindare  Ml 
mention  du  même  nombre  d'esclaves  à  Egine. 

»  Ub.  n.—  «•  Id.  ibid.  (Notes  de  V Auteur.) 


iU  DAVID  HUME. 

La  même  remarque  doit  s'étendre  à  toutes  les  autres  villes  de  la  Grèce  ; 
lorsqu'il  est  question  du  nombre  des  citoyens,  nous  devons  toujours 
l'entendre  des  habitants  du  pays  voisin,  aussi  bien  que  de  la  ville.  Ce- 
pendant avec  tout  cela  il  faut  avouer  que  la  Grèce  était  un  pays  très- 
peuplé,  et  excédait  de  beaucoup  ce  que  nous  pourrions  imaginer  d'un 
si  petit  territoire ,  qui  n'était  pas  naturellement  très-fertile,  et  qui 
ne  tirait  aucun  supplément  de  blé  des  autres  endroits.  Car,  excepté 
Athènes,  qui  commerçait  avec  le  Pont  *  pour  cette  denrée,  les  autres 
villes  paraissent  avoir  subsisté  principalement  des  produits  du  territoire 
qui  les  avoisinait. 

Bhodes  est  bien  connue  pour  avoir  été  une  viUe  d'un  commerce 
très^étendu,  et  de  beaucoup  de  réputation  et  de  splendeur;  cepaidant 
elle  ne  contenait  que  six  mille  citoyens  en  état  de  porter  les  armes, 
lorsqu'elle  fut  assiégée  par  Demetrius  ^. 

Thèbes  a  toujours  été  une  des  villes  capitales  de  la  Grèce  ',  cependant 
elle  ne  l'emportait  pas  sur  Bhodes  par  le  nombre  de  ses  habitants^.  Xé- 
nophondit  quePhliasia  est  une  petite  ville**.  Nous  trouvons  néanmoins 
qu'elle  contenait  six  mille  citoyens^.  Je  n'entreprendrai  pas  de  concilia 
des  faits  aussi  contradictoires. 

Mantinée  était  égale  à  quelque  ville  d' Arcadie^  que  ce  fût,  et  par  con- 
s^ent  elle  était  égale  à  Mégalopolis,  qui  avait  cinquante  stades,  ou  six 
milles  et  un  quart  de  circonférence^;  cependant  Mantinée  n'avait  que 
trente  mille  citoyens'.  Donc,  les  villes  grecques  contenaient  souvent  des 
champs  et  des  jardins  avec  les  maisons  :  donc,  nous  ne  pouvons  juger  du 
nombre  de  leurs  habitants  par  l'étendue  de  leurs  murs.  Athènes  ne 
contenait  pas  plus  de  dix  mille  maisons,  tandis  que  ses  murs  avec^la 
côte  delà  mer  avaient  plus  de  vingt  milles  d'étendue.  Syracuse  était  de 
vingt-deux  milles  en  circonférence  :  à  peine  cependant  a-t-il  été  remar- 
qué, par  les  anciens,  que  cette  ville  ait  été  plus  peuplée  qu'Athènes. 
Babylone  était  un  carré  de  quinze  milles  ou  de  soixante  milles  en  cir- 
cuit; mais  nous  apprenons  de  Pline  qu'il  y  avait  des  enclos  et  de  vastes 
champs  cultivés.  Le  mur  de  Marc-Aurèle  était  de  cinquante  milles 
de  circonférence  *^.  Le  circuit  de  toutes  les  treize  divisions  de  Bome, 


*  Demosth,  contra  Lept,  Les  Athéniens  tiraient  annuellement  du  Pont  quatre  cent 
mille  boisseaux  de  blé,  comme  il  paraissait  par  les  registres  de  la  douane.  En  ce  temps 
Us  en  tiraient  pea  d*aucune  autre  place.  Ceci  en  passant  est  une  forte  preuve  qu'il  y  a 
quelque  grande  erreur  dans  le  passage  précédent  d'Athénée;  car  TAttique  était  si  stérile 
en  blé,  qu'elle  n'en  produisait  pas  assez  pour  nourrir  les  paysans.  Titi-Livii^  lib.  xliii, 
cap,  6.  Lucian.  [Navigium  sive  vota)  dit  qu'un  vaisseau  qui,  par  les  dimensions  qu'il  en 
donne,  parait  avoir  été  environ  de!  la  grandeur  de  nos  vaisseaux  du  troisième  rang,  por- 
tait autant  de  blé  qu'il  en  fallait  pour  faire  subsister  l'A ttique  pendant  un  an.  Mais  peut- 
être  qu'Athènes  était  déchue  en  ce  temps  ;  et  d'ailleurs  il  n'est  pas  sûr  de  se  fier  à  ces  cal- 
culs de  rhétorique  purement  arbitraires. 

«  Diod.  Sic.  Ub.  XX.  —  *  Isoc.  Paneg.—  *  Diod.  Sic.  lib,  xv  et  xvii.  —  »  Hist.  Grœc, 
lib,  TH.—  •  Id,  lib.  vn.—  »  Polyb.  lib,  u.~  •  Polyb.  lib.  ix,  cap.  20.  —  »  Lysias,  Orat. 
34.  —  *®  Vospicus,  in  Vitd  Aurel,  {Notes  de  t Auteur,) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  liTi 

«rirant  Pnblios  Yictor,  n'était  que  d'enTiron  quarante-trois  milles. 
IxH'sqae  Tennemi  envahissait  le  pays,  tous  les  habitants  se  retiraient 
dans  les  mors  des  villes  avec  leur  bétail,  leurs  meubles,  leurs  instru- 
ments d'agriculture,  etc.  La  grande  hauteur  des  murs  faisait  qu'un  petit 
nombre  d'hommes  pouvait  les  défendre  facilement. 

Sparte,  dit  Xénophon  %  est  une  des  viUes  de  la  Grèce  qui  a  le  moins 
dliabitants;  cependant  Polybe^  dit  qu'elle  avait  quarante -huit  stades 
de  drconférence,  et  qu'elle  était  ronde. 

Tous  les  Étoliens  en  état  de  porter  les  armes  du  temps  d'Antlpatcr, 
ne  faisaient  que  dix  mille  honunes  ^. 

Polybe  nous  dit  que  la  ligue  Achéenne  pouvait,  sans  aucun  incon- 
véûent,  rassembler  trente  ou  quarante  mille  hommes,  et  ce  calcul 
parait  très-probable,  car  cette  Hgue  comprenait  la  plus  grande  partie 
da  Pâoponèse  :  cependant  Pausanias^,  parlant  du  même  temps,  dit 
qoe  tous  les  Âchéens  en  état  de  porter  les  armes,  même  lorsque  plu- 
sieurs esdaves  affiranchis  leur  furent  joints,  ne  montaient  pas  à  plus 
de  quinze  mille. 

Les  Thessaliens,  jusqu'à  la  dernière  conquête  qu'en  firent  les  Romains, 
fiirent,  dans  tous  les  temps,  turbulents,  factieux  et  séditieux^  ;  ainsi  il 
n'est  pas  naturel  de  supposer  que  cette  partie  de  la  Grèce  ait  jamais  été 
fort  peuplée. 

Tous  les  habitants  del'Épire,  de  tout  âge,  de  tout  sexe,  et  de  toute 
condition,  qui  furent  vendus  par  Paul  Emile,  montèrent  seulement  à 
cent  cinquante  mille  ^  ;  cependant  l'Épire  n'avait  pas  le  double  d'étendue 
delà  province  d'Yorck7. 

Nous  pouvons  examiner  à  présentie  nombre  du  peuple  dans  Bome  et 
dans  ritaUe,  et  recueillir  à  cet  égard  le  peu  que  l'on  a  de  lumière  dis- 


*  De  Rep,  t/tced.  Il  n^est  pas  aisé  de  concilier  ce  passage  aTec  celui  de  Plutarqae,  qui 
dit  qoe  Sparte  avait  neuf  mille  citoyens. 

•  Polyb.  lib.  IV,  cap.  20.  —  »  DIod.  Sic.  lib.  xvui.  —  *  In  Jchaicis,  —  «  Titi-LÎTii, 
II*.  zxuT,  cap,  51.  Plato,  in  Critone,—  *  Tivi-Livii,  lib.  XLV,  cap.  34. 

'  Un  écrÎTain  moderne  de  France,  dans  ses  Observations  sur  les  Grecs,  a  remarqué  que 
Philippe  de  Macédoine,  après  avoir  été  dédarécapitaine  général  des  Grecs,  aurait  été  son- 
teoo  par  la  force  de  deux  cent  trente  mille  hommes  de  cette  nation,  dans  l'expédition  qu*il 
projetait  contre  la  Perse.  Je  suppose  que  ce  nombre  comprend  tous  les  citoyens  libres  de 
toutes  les  viUes  ;  mais  j'avoue  que  ma  mémoire  ne  me  rappelle  pas  sur  qudle  autorité  ce 
calcul  est  fondé.  Cet  auteur,  quoique  d'ailleurs  très-ingénieux,  a  suivi  une  mauvaise  mé- 
thode, celle  de  donner  beaucoup  d'érudition  sans  une  citation.  Mais,  en  supposant  que 
cette  énumération  pût  être  justifiée  par  de  bonnes  autorités,  nous  pouvons  établir  le 
calcul  suivant.  Les  Grecs  libres,  de  tout  Age  et  de  tout  sexe,  étaient  au  nombre  de 
neuf  cent  vingt  mille.  Les  esclaves,  en  les  calculant  comme  ci-dessus  parle  nombre  des 
enclaves  Athéniens,  qui  rarement  étaient  mariés  ou  avaient  des  familles,  étaient  le  double 
des  citoyens  mAlesen  état  de  porteries  armes,  c'est-à-dire,  quatre  cent  soixante  mille, 
et  tous  les  habitants  de  l'ancienne  Grèce,  environ  un  million  trois  cent  quatre-vingt 
mille,  nombre  qui  n'est  pas  considérable,  et  qui  n'excède  pas  de  beaucoup  ce  que  Ton 
peut  trouver  à  présent  en  Ecosse,  pays  qui  est  à  peu  près  de  la  même  étendue  et  qui 
est  assez  mal  peuplé.  .    (  Vo/e  de  routeur.) 

{Mélœiges.)  10 


146  DAVID  HUME. 

persée  dans  des  passages  des  antenrs  anciens.  Nous  trouTeroDS  de 
grandes  diiScultés  pour  asseoir  une  opinion  sur  ce  sujet,  et  nulles 
raisons  pour  appuyer  ces  calculs  exagérés,  que  les  écrivains  modernes 
font  tant  yaloir. 

Denys  d'Halicamasse  ^  dit  que  les  anciens  murs  de  Bome  avaient  à 
peu  près  la  même  circonférence  que  ceux  d'Athènes  ;  mais  que  l'éten- 
due des  faubourgs  était  immense,  et  que  Ton  ne  savait  ni  où  finissait  la 
ville,  ni  où  commençait  la  campagne;  11  paraît  par  le  même  auteur*, 
par  Juvénal^,  et  par  quelques  autres  auteurs  anciens^,  que,  dans  quel- 
ques endroits  de  Rome,  les  maisons  étaient  très-élevées,  et  que  les  fa- 
milles Vivaient  à  des  étages  différents,  les  unes  au-dessus  des  autres.  Mais 
il  y  a  apparence  que  ce  n'étaient  que  les  citoyens  les  plus  pauvres,  et 
seulement  dans  un  petit  nombre  de  rues. 

Si  nous  en  pouvons  juger  par  la  description  que  fait  Pline  le  Jeune  ^ 
de  sa  maison,  et  parles  plans  des  anciens  bâtiments  de  Bartoli,  les  gens 
de  qualité  avaient  des  palais  très-spacieux,  et  leurs  édifices  étaient 
conune  les  maisons  des  Chinois  aujourd'hui,  où  chaque  appartement  est 
séparé  du  reste,  et  ne  s'élève  pas  plus  haut  qu'un  seul  étage.  A  quoi,  si 
nous  ajoutons  que  la  noblesse  romaine  affectait  fort  les  portiques  très- 
étendus,  et  même  des  bois  ^  dans  la  ville,  nous  pourrons  peut-être  accor- 
der à  Vossius  (quoiqu'il  n'y  ait  aucune  sorte  de  raison  pour  cela)  de  lire 
à  sa  manière  le  fameux  passage  de  Pline  l'Ancien  7,  sans  admettre  les 
conséquences  extravagantes  qu'il  en  tire. 


«  Lib.  rv.  —  •  Ub.  X.  —  *  Satire  ui. 

*  Strabon,  Ub.  ▼,  dit  que  Tempereur  Auguste  défendit  d'élever  les  maisons  plus  haut 
de  soixante  et  dix  pieds.  Dans  un  autre  passade,  Ub.  xvi,  il  parle  des  maisons  de  Rome, 
comme  étant  prodigieusement  hautes.  Voyez  aussi  à  ce  sujet  Vitruve,  Ub.  n,  cap.  8. 
Aristides  le  Sophiste,  dans  son  OraisoD  et;  PcopiTiv,  dit  que  Rome  était  composée  de  filles 
situées  sur  le  somipet  d'autres  villes,  et  que,  si  on  venait  à  l'étendre,  elle  couvrirait  la 
surface  entière  de  lltalie.  Lorsqu'un  auteur  se  permet  des  déclamations  aussi  extravagiD- 
tes,  et  quMl  donne  si  fort  dans  le  style  hyperbolique,  on  ne  sait  jusqu'à  quel  point  il 
faut  le  réduire  ;  mais  ce  raisonnement  paraît  naturel  :  si  Rome  était  bâtie  d'une  manière 
aussi  éparse  que  Denys  le  dit  ;  et  si  elle  s'étendait  aussi  considérablement  dans  la  campa- 
gne, il  doit  y  avoir  eu  peu  de  rues  où  les  maisons  fussent  si  hautes.  C'est  seulement  faute 
de  terrain,  que  quelqu'un  bâtit  d'un  manière  si  incommode. 

"  Lib.  II,  épis  t.  16;  Ub.  y,  épis  t.  6.  Pline  décrit  là  une  maison  de  campagne  ;  mais  puis- 
qu'elle était  selon  l'idée  que  les  anciens  avaient  d'un  bâtiment  magnifique  et  commode, 
les  gens  riches  bâtissaient  sûrement  à  la  ville  dans  le  môme  goût.  In  laxitatem  ruris  ex- 
currunt,  dit  Sénèque  des  riches  et  des  voluptueux,  Epist.  114.  Valère  Maxime,  Ub,  nr, 
cap.  4,  parlant  du  champ  de  quatre  acres  de  Cincinnatus,  dit  :  Jngustè  se  habitare  nunc 
putat,  cujus  domus  tantùm  patet,  qUantùm  CincinnaH  rura  patatrant.  Voyei  i  ce  sujet 
le  Uvrt  xxxvi,  chap.  15,  et  aussi  le  Uvre  xViii,  chap.  2. 

«  Vitruve,  Ub.  v,  cap.  11;  Tacite,  Annal,  lib.  xi,  cap.  3;  Suétone,  in  Vitâ  Octav,  cap. 
72,  etc. 

'  Mœnia  ejus  (Romse)  coUegère  ambltu  imperatorîbus ,  Censoribusque  Vespasianis , 
A.  U.  C.  828.  pass.  XllI.  M.  CG.  Complexa  montes  septem,  ipsa  dividitur  in  regionesqna- 
tuordecim,  compita  earum,  165.  Ejusdem  spatil  mensura,  currente  à  milliaro  in  capite 
Rom.  Fori  statuto  ad  singulas  portas  quse  sunt  hodiè  numéro  37,  ità  ut  duodecim  ports 
««mel  numerentur,  praeterean turque  ex  veteribus  septem,  quae  esse  desierunt,  efflcit 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  i47 

Le  nombre  des  citoyens  qui  recevaient  du  blé  par  la  distribution  pu- 


passanm  per  directum  30,775.  Ad  extrema  verô  tectorum  cam  castrîs  praetoriîs  ab  eo- 
dem  milliario,  per  tîcos  omDium  viarum,  mensura  collegit  paulè  ampliùs  septua^inta 
niilUa  passoum.  Quèd  si  quis  altitudiDem  tectorum  addat,  dignam  profectô  eestimatio- 
nem  concipiat,  fateaturque  nullius  urbis  magnitudinem  in  toto  orbe  potuisse  ei  corn- 
parari.  Pline,  lib,  m,  cap,  5. 

OaDs  tous  les  meilleurs  manuscrits  de  Pline,  ce  passage  se  lit  tel  qu'il  est  ici  rapporté, 
et  l'enceinte  des  murs  de  Rome  est  fixée  à  treize  milles.  La  seule  question  est  de  savoir  ce 
qae  Pline  entend  par  30,77à  pas,  et  romment  ce  nombre  était  formé.  La  manière  dont 
je  le  conçois  est  celle-ci.  Home  était  un  demi-cercle  de  treize  milles  de  circonférence.  Le 
Forum^  et  par  conséquent  la  colonne  milliaire,  comme  nous  le  savons,  étaient  situés 
sur  les  bords  du  Tibre  et  près  du  centre  du  cercle,  ou  sur  le  diamètre  du  demi-cercle. 
Qaoiqa'il  y  eût  trente-sept  portes  à  Rome,  cependant  il  n'y  en  avait  que  douze ,  dont  les 
rues  fussent  assez  larges  pour  conduire  à  la  colonne  milliaire.  Pline  donc  ayant  fixé  la 
drcoDférence  de  Rome,  et  sachant  que  cela  ne  suftisait  pas  pour  donner  une  idée  de  la 
surface,  emploie  encore  ce  moyen.  Il  suppose  toutes  les  rues  conduisant  de  la  colonne 
aux  clouze  portes,  mises  au  bout  l'une  de  l'autre  sur  une  seule  ligne,  et  que  nous  par- 
courons cette  ligne  de  manière  à  compter  successivement  les  douze  rues,  dans  lequel  cas 
il  dit  que  toute  la  ligne  est  de  30,775  pas;  on,  en  d'autres  termes,  que  chaque  rue  ou  rayon 
du  demi -cercle  est  de  deux  milles  et  demi,  et  que  toute  la  longueur  de  Rome  est^de 
âoq  milles,  et  sa  largeur  d'environ  moitié  autant,  outre  les  faubour^ijs  épars. 

Le  P.  Hardouin  entend  ce  passage  de  la  même  manière,  en  ce  qu'il  est  question  d'y 
mettre  les  différentes  rues  de  Rome  sur  une  ligne  pour  faire  30,776  pas  ;  mais  il  suppose 
que  les  rues  conduisaient  du  milliaire  à  chaque  porte,  et  qu'aucune  rue  n'excédait  800 
pas  de  longueur.  Or  un  demi-cercle,  dont  le  rayon  aurait  été  seulement  de  800  pas,  n'au- 
rait pas  pu  avoir  une  circonférence  de  treize  milles,  qui  est  la  mesure  que  Pline  donne 
à  rcnceinte  de  Rome.  Un  rayon  de  deux  milles  et  demi  forme  bien  près  de  cette  circon- 
féreocse.  Il  y  a  une  absurdité  à  supposer  une  ville  bâtie  de  manière  que  les  rues  se  ren- 
dent au  centre  de  chaque  porte  dans  sa  circonférence.  D'ailleurs,  son  explication  diminue 
trop  de  la  grandeur  de  l'ancienne  Rome,  et  réduit  cette  ville  au-dessous  même  de  Bristol 
ou  de  Rotterdam. 

Le  sens  que  Vossius  (Obsen'ationes  variœ)  donne  à  ce  passage  de  Pline,  pèche  étran- 
gement par  l'autre  extrême.  Un  manuscrit  qui  n'est  d'aucune  autorité,  au  lieu  de  treize 
miOes,  fixe  trente  milles  pour  l'étendue  des  murs  de  Rome  ;  et  Vossius  l'entend  seule- 
ment de  la  partie  curviligne  de  la  circonférence,  supposant  que,  comme  le  Tibre  formait 
le  diamètre,  il  n'y  avait  pas  de  murs  de  ce  côlé  ;  mais  on  convient  que  cette  leçon  est 
contraire  à  presque  tous  les  manuscrits.  Pourquoi  Pline,  écrivain  contemporain,  aurait- 
il  répété  la  grandeur  des  murs  de  Rome  en  deux  passages  successifs?  Pourquoi  la  répé- 
ter avec  une  variation  si  sensible  ?  Que  voudrait  dire  Pline  en  parlant  deux  fois  du  mil- 
liaire, si  la  ligne  mesurée  n'avait  pas  été  dépendante  du  milliaire  ?  Vopiscus  dit  que  les 
murs  d'Aurélien  ont  été  tirés  laxiore  ambitu,  et  qu'ils  ont  compris  tous  les  bâtiments 
et  foubour^  du  côté  du  nord  du  Tibre  ;  cependant  leur  enceinte  n'était  que  de  cinquante 
milles,  et  les  critiques  ne  laissent  pas  de  soupçonner  ici  quelque  erreur  ou  corruption 
dans  te  texte. 

U  n^est  pas  probable  que  Rome  ait  diminué  depuis  le  temps  d'Auguste  à  celui  d'Auré- 
lien ;  die  demeura  toujours  la  capitale  du  même  empire,  et  dans  ce  long  intervalle  au- 
cune des  guerres  civiles,  excepté  les  tumultes  à  la  mort  de  Maxime  et  de  Balbin,  n'a  ja- 
mais affecté  la  ville.  Aurélius  Victor  dit  que  Rome  a  été  augmentée  par  Caracalla.  Il  n'y 
a  point  de  reste  d'anciens  bâtiments  qui  annoncent  une  pareille  grandeur  de  Rome.*  La 
réplique  de  Vossius  â  cette  objection  paraît  absurde,  que  les  décombres  des  bâtiments 
•ont  à  soixante  ou  soixante  et  dix  pieds  sous  terre.  11  parait,  par  Spartian  (in  Vitâ  Se- 
veri)  que  là  pierre  dé  cinq  milles,  in  via  Lavicanâ,  était  hors  de  la  ville.  Olympiodorus 
et  Pablius  Victor  fixent  le  nombre  des  maisons  de  Rome  entre  quarante  et  cinquante 
mille.  L'extravagance  même  des  conséquences  que  tire  ce  critique,  aussi  bien  que  Lip- 
sins,  si  elles  sont  nécessaires,  détruit  les  fondements  sur  lesquelles  elles  sont  établies, 
^œ  Rome  contenait  quatorze  millions  d'habitants,  tandis  que,  suivant  son  calcul,  tout 
le  royaume  de  France  n'en  contient  que  cinq. 

La  seule  objection  contre  l'explication  que  j'ai  donnée  ci-dessus  au  passage  de  Pliiïe; 


148  DAVID  HUME. 

bliqne  du  temps  d' Auguste,  était  de  deux  cent  miDe  " .  Il  semblerait  que 
sur  ce  fait  on  pourrait  fonder  un  calcul  assez  certain,  mais  il  est  accom- 
pagné de  circonstances  qui  nous  rejettent  dans  le  doute  et  dans  l'incer- 
titude. 

N'y  avait-il  que  les  pauvres  citoyens  qui  prissent  part  à  cette  distri- 
bution? Il  est  sûr  qu'elle  se  faisait  principalement  en  leur  faveur. 
Mais  il  parait,  par  un  passage  de  Gicéron^,  que  les  riches  pouvaient 
aussi  prendre  leur  portion,  et  qu'on  ne  leur  faisait  aucun  reproche  de 
la  demander. 

A  qui  ce  blé  était-il  donné?  Était-ce  seulement  aux  chefs  de  famille, 
ou  bien  à  chaque  homme,  femme  et  enfant?  La  portion  chaque  mois  était 
pour  chacun  de  cinq  de  ces  mesures,  que  les  Romains  appelaient  Modii 
(  environ  5i6*  d'un  boisseau)  ;  c'était  trop  peu  pour  une  famille,  et  trop 
pour  un  particulier.  Un  très-exact  antiquaire  ^  conclut  donc  que  ce 
blé  était  donné  à  tout  homme  d'un  âge  fait;  mais  il  avoue  que  la  chose  est 
incertaine. 

Becherchait-on  exactement  si  celui  qui  demandait,  demeurait  dans 
l'enceinte  de  Borne,  ou  suffisait- il  qu'il  se  présentât  à  la  distribution  qui 
se  faisait  tous  les  mois,  ce  qui  paraît  plus  probable  «? 

N'y  avait -il  pas  des  gens  qui  demandaient  sans  avoir  de  droit  ?  H  est 
rapporté  que  César  en  retrancha  à  la  fois  cent  soixante  et  dix  mille, 
qui  s'étaient  glissés  sans  avoir  de  juste  titre,  et  il  n'est  guère  probable 
qu'il  ait  remédié  à  tous  les  abus,  i 

Mais  enfin  quelle  proportion  d'esclaves  faut-il  assigner  à  ces  citoyens? 
C'est  ce  qu'il  y  a  de  plus  important,  et  de  plus  incertain  dans  la  question. 
Il  est  fort  douteux  si  l'on  peut  établir  Athènes  comme  une  règle  pour 
Bome.  Peut-être  que  les  Athéniens^  avaient  plus  d'esclaves  parce  qu'ils 
les  employaient  aux  manufactures,  pour  lesquelles  une  ville  capitale , 
telle  que  Bome,  ne  parait  pas  si  propre.  Peut-être  que  d'un  autre  côté 
les  Bomains  avaient  plus  d'esclaves,  à  cause  de  la  supériorité  de  leur 
luxe  et  de  leurs  richesses. 


parait  consister  en  ce  que  Pline,  après  aroir  parlé  des  trente-sept  portes  de  Rome,  donne 
seulement  une  raison  pour  supprimer  les  sept  anciennefi,  et  ne  dit  rien  des  dix-huit 
portes,  dont  les  rues  qui  en  venaient,  se  terminaient,  à  mon  avis,  avant  que  de  partenir 
an  Forum.  Mais,  comme  Pline  écrivait  pour  les  Romains  qui  connaissaient  parfaitement 
la  disposition  des  rues,  il  n'est  pas  étrange  qu'il  ait  pris  pour  accordée  une  circonstance 
qui  était  si  familière  à  tout  le  monde.  Peut-être  aussi  que  plusieurs  de  ces  rues  condui- 
saient à  des  quais  sur  la  rivière. 

«  Ex  monument.  Ancyr.-^*  Tusc,  Quœsi.,  liv.  m,  cap.  48.— >  Nicolaûs  Hortensius,</e 
Âe  frumentarid  Rom,  {Notes  de  V Auteur.) 

*  Pour  ne  pas  trop  détourner  les  peuples  de  leurs  affaires,  Auguste  ordonna  que  la 
distribution  de  blé  se  fit  seulement  trois  fois  par  an.  Mais  le  peuple  trouvant  la  distri- 
bution par  mois  plus  commode,  comme  conservant,  je  suppose,  une  économie  plus  régu- 
lière dans  la  famille,  souhaita  qu*on  la  rétablit.  Sueton.  August.^  cap.  40.  Si  plusieurs 
hommes  du  peupl'»  n'étaient  venus  de  quelque  distance  pour  recevoir  leur  blé,  la  précau- 
tion d'Auguste  aurait  été  superflue.  —  ^  Sueton.  in  JuL,  cap.  41. 


I  ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  U9 

I         Quoique  les  décès  fussent  constatés,  à  Borne,  par  des  registres,  aucun 

'      ïïùœa  auteur  ne  nous  a  donné  le  dépouillement  de  ces  registres,  excepté 

Suét(me%  qui  dit  qu'en  une  certaine  saison,  il  y  eut  trente  mille  noms 

déportés  au  temple  de  la  déesse libytina  ;  mais  c'était  durant  la  peste, 

ce  qui  fait  que  Ton  n'en  peut  rien  conclure  avec  quelque  certitude. 

Le  Ué  public,  quoique  distribué  seulement  à  deux  cent  mille  habi- 
tants, intéressait  considérablement  toute  l'agriculture  d'Italie;  c'est  un 
fût  que  l'on  ne  peut  concilier  qu'ayec  quelques  exagérations  modernes 
des  habitants  de  ce  pays. 

Ce  que  je  trouve  de  plus  propre  à  fournir  quelques  conjectures  sur 
la  grandeur  de  l'ancienne  Rome  est  ceci  :  nous  savons  par  Hérodien  ^ 
qn'Antioche  et  Alexandrie  étaient  peu  inférieures  à  Borne.  Il  parait, 
parDiodore  de  Sicile  ^,  qu'une  rue  dioiie  d'Alexandrie,  allant  d'un  port 
à  l'autre,  était  longue  de  cinq  milles;  et  comme  Alexandrie  était  beau- 
coup  plus  étendue  en  longueur  qu'en  largeur,  elle  parait  avoir  été  une 
Tille  à  peu  près  de  la  grandeur  de  Paris  ^,  et  Bome  environ  de  celle  de 
Londres. 

Du  temps  de  Diodore  de  Sicile^,  il  7  avait  à  Alexandrie  trois  cent 
mille  personnes  libres,  je  suppose  que  c'est  en  y  comprenant  les  fem- 
mes et  les  enfants^.  Hais  quel  pouvait  être  le  nombre  des  esclaves?  Si 
nous  avions  quelque  base  raisonnable  pour  les  fixer  à  un  nombre  égal 


•  ImVttd  IVeronts.  —  «  Soeton.  uéug.,  cap.  42.  —  *  Lib.  xvn. 

*  Qainte-Curce  dit  que  ses  murs  n'ayaient  que  dix  milles  de  circonféreoce,  lorsque 
Alexandre  les  fonda.  Strabon,  qui  a^ait  Toyagé  à  Alexandrie,  aussi  bien  que  Diodore  de 
Sidle,dit  qu'elle  a?ait  à  peine  quatre  milles  de  longueur,  et,  dans  la  plupart  des  endroits, 
cnnnm  un  mille  de  largeur  (Lib.  xvii).  Pline  dit  qu'elle  ressemblait  à  un  long  véte- 
■K&t  macédonien,  s*étendant  par  le  bas  (Lib.  v,  cap.  10).  Nonobstant  cette  grandeur 
d'Alexandrie,  qui  parait  assez  modérée,  Diodore  de  Sicile  parlant  de  son  enceinte,  telle 
qaWe  a  été  fixée  par  Alexandre,  et  qu'elle  n'a  jamais  excédée,  comme  nous  l'apprenons 
d'ABmûen  Marccllin  (Lib.  mi,  cap.  16),  dit  qu'elle  était  ^w^i^ik  ^loçepoura,  ext«êmc- 
■ent  grande.  (Ibid.) 

La  raîaon  pour  laquelle,  selon  lui,  elle  surpasse  tontes  les  autres  Tilles  du  monde  (car 
iln*excepte  pas  Rome),  est  qu'elle  contenait  trois  cent  mille  habitants  libres.  11  fait  aussi 
■ention  du  revenu  des  rois,  A  savoir,  6,000  talents,  comme  d'une  circonstance  qui  concourt 
lie  prouTer.  Somme  qui,  A  nos  yeux,  n'est  pas  si  considérable,  en  y  comprenant  même  ce 
que  la  différence  de  valeur  d'argent  peut  exiger  d'augmentation.  Ce  que  Strabon  dit  du 
pijs  Tolsin,  signifie  seulement  qu'il  était  bien  peuplé,  ot}cou{i.ev(i>  ttoXo;.  Ne  pourrait-on 
pasarancer,  sans  une  grande  hyperbole,  que  tous  les  bords  de  la  Tamise,  depuis  Gra- 
Ycsende  jnsqu'A  Windsor,  sont  une  ville  ?  C'est  ce  que  Strabon  dit  des  bords  du  lac  Ma- 
réotiset  du  canal  Canopus.  C'e^  une  phrase  commune  en  Italie  que  le  roi  de  Sardaignc 
n'a  qu'une  ville  en  Piémont;  car  il  est  tout  une  ville.  Agrippa,  dans  Josèphe,  de  Bello  Ju- 
daico  (  Ub.  n,  cap.  16),  pour  faire  comprendre  l'excessive  grandeur  d'Alexandrie  qu'il 
tiche  d'amplifier,  décrit  seulement  l'enceinte  de  la  cité,  telle  qu'elle  a  été  tracée  par 
Alexandre;  ce  qui  prouve  clairement  que  le  gros  des  habitants  logeaient  dans  la  ville,  et 
tpie  la  campagne  volirine  n'était  pas  autre  que  ce  que  l'on  doit  naturellement  attendre 
aox  environs  de  toutes  les  grandes  villes,  c'est-A-dire  très-bien  cultivée  et  très-bien  peu- 
ple.-«LU),  vn. 

'  H  dit  tXi96f  poi  et  non  iroXirat,  ce  que  l'on  doit  avoir  entendu  des  citoyens,  hommes 
faits.  (Notes  de  V  Auteur,) 


190  DAVID  HUME. 

à  celui  des  habitants  libres^  cela  viendrait  à  l'appui  du  calcul  précé- 
dent. 

Il  y  a  un  passage,  dans  Hérodien,  qui  est  fort  singulier.  Il  dit  positive- 
ment que  le  palais  de  Tempereur  était  aussi  grand  que  le  reste  de  la 
ville  ^  Il  s'agit  ici  de  celui  de  Néron  qui,  à  la  vérité,  est  représenté  par 
Suétone*  et  par  Pline ^  comme  étant  d'une  immense  étendue;  mais  au- 
cune imagination  ne  peut  se  prêter  à  concevoir  aucun  rapport  entre  ce 
palais  et  une  ville  de  la  même  étendue  que  Londres. 

Il  est  à  remarquer  que  si  l'historien  eût  raconté  les  extravagances  de 
Néron,  et  qu'il  eût  fait  usage  de  cette  expression,  elle  aurait  eu  beau- 
coup moins  de  poids.  Ces  exagérations  de  rhétorique  se  glissent  insen- 
siblement dans  le  style  de  l'auteur,  même  le  plus  sage  et  le  plus  cor- 
rect; mais  Hérodien  ne  parle  de  ce  palais  qu'en  passant,  et  en  racontant 
les  querelles  entre  Gcta  et  Caracalla. 

Il  parait,  par  le  même  historien^,  qu'il  y  avait  alors  beaucoup 
de  terres  qui  n'étaient  point  cultivées,  et  dont  on  ne  tirait  aucun  pro- 
duit; il^loue  beaucoup  Pertinax  d'avoir  permis  à  chacun  de  s'empa- 
rer de  pareilles  terres  et  de  les  cultiver,  selon  sa  fantaisie,  sans  payer 
aucune  taxe.  Des  terres  sans  culture  et  dont  on  ne  tirait  aucun  produitj 
c'est  ce  qui  est  inouï  dans  aucun  pays  de  la  chrétienté,  excepté  peut- 
être  en  quelques  parties  lointaines  de  la  Hongrie,  comme  j'en  ai  été  in- 
formé. Ce  fait  assurément  s'accorde  très-mal  avec  l'idée,  si  générale- 
ment admise,  que  l'Europe  était  autrefois  prodigieusement  peuplée. 

Nous  apprenons  par  Vopiscus  ^  qu'il  y  avait  dans  l'Étrurie  beaucoup 
de  terres  fertiles  restées  sans  culture,  et  que  l'empereur  Aurélien  avait 
intention  de  convertir  en  vignes  pour  fournir  au  peuple  de  Kome  des 
distributions  gratuites  de  vin,  ce  qui  était  l'expédient  le  plus  propre 
pour  dépeupler  encore  davantage  cette  capitale  et  tous  les  territoires 
voisins. 


Lib.  IV,  cap.  1,  ffaoïnç  icoXeuç.  Politien  l'interprète,  JEdibus  majoriàus  etiam  reliqud 
urbe. 

2  11  dit  {InNerone,  cap.  30)  qu'un  portique,  ou  une  place  de  ce  palais,  avait  trois 
mille  pieds  de  long  :  Tan  ta  laxitns  utporticus  tripiices  mUliarias  haberel.  Ce  passage 
ne  peut  signifier  trois  milles  ;  car  toute  retendue  du  Palais,  depuis  le  mont  Palatin  au 
mont  Ësquillus,  n'était  pas  à  beaucoup  près  si  grande.  Ainsi,  lorsque  Vopiscus,  in  Jure* 
liano^  parle  d'un  Portique  dans  les  jardins  de  Salluste,  qu'il  appelle  Porticus  milUarensis^ 
il  faut  entendre  de  mille  pieds. 

De  même  dans  Horace,  liv.  ii,  ode  \n. 


TiuUadectmpedis 

Metata  privatis  opacam     ' 
Porticus  excipiebat  Arcton. 


\\  dit  aussi,  liv.  i ,  satire  vui. 


Mille  pedei  infronte,  trecenios  cippus  in  agrum 
Hic  dabat. 


*  Lib.  XXXVI,  cap.  15.  Bis  vidimus  urbem  totam  cingi  domibus  principum,  Caii  ac 
NeroiUs,  —  *  Lib.  ii,  cap.  15.  —  •*  /n  Aurelian^  cap.  4S.  {Notes  de  F  Auteur.) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  I5i 

H  n'est  pas  hors  de  propos  de  rappeler  ici  le  compte  que  rend  Polybe', 
des  grands  troupeaux  de  cochons  que  Fou  rencontrait  dans  la  Toscane  et 
dans  la  Lombardie,  aussi  bien  que  dans  la  Grèce^  et  de  la^lanière  de  les 
nourrir  qui  était  alors  en  usage.  «  Il  y  a,  dit-il,  de  grands  troupeaux  de 
»  cochons  par  toute  lltalie,  et  c'est  particuUèrcment  dans  rÉtrurie  et 
»  dans  la  Gaule  Cisalpine,  qu'autrefois  il  y  en  avait  le  plus.  Un  troupeau 
»  contient  mille  cochons,  ou  plus.  Lorsqu'un  de  ces  troupeaux  à  la  pà- 

•  tnre  en  rencontre  un  autre,  ils  se  mêlent  ensemble,  et  les  pâtres  qui 
3  les  conduisent  n'ont  point  d'autre  expédient,  pour  les  séparer,  que 
»  d'aller  à  des  quartiers  différents  où  ils  sonnent  leurs  cornets.  Ces 

>  animaux  étant  ac>coutumés  à  ce  signal,  courent  respectivement  au 

•  cornet  de  leur  propre  gardien  ;  au  lieu  que  dans  la  Grèce,  s'il  arrive 
»  que  des  troupeaux  de  cochons  viennent  à  se  mêler  dans  les  forêts,  ce- 
»  lui  qui  en  a  le  plus  grand  nombre  saisit  adroitement  cette.occaslon 

•  de  les  emmener  tous.  Aussi  les  voleurs  sont-ils  très-attentife  à  dérober 

•  les  cochons  qui,  en  cherchant  de  la  pâture ,  se  sont  écartés  à  une 

•  grande  distance  de  leur  conducteur.  » 

Ne  pourrions-nous  pas  inférer  de  ce  récit,  que  le  nord  de  l'Italie 
était  alors  moins  peuplé  et  plus  mal  cultivé  qu'à  présent?  Comment 
ces  nombreux  troupeaux  pouvaient-ils  trouver  de  la  pâture  dans  un 
pays  si  cultivé,  si  fermé  de  haies,  si  divisé  par  fermes,  enfin  autant 
planté  de  vignes  et  de  blés  mêlés  ensemble?  Je  suis  obligé  d'avouer  que 
la  description  de  Polybe  a  plus  l'air  de  retracer  ce  qui  se  passe  dans  nos 
colonies  américaines,  que  de  peindre  ce  qui  a  lieu  dans  les  contrées  de 
l'Europe. 

Nous  trouvons  une  réflexion  dans  lesÉtiques  d'Aristote",  qui,  ce  me 
semble,  ne  peut  s'accorder  avec  aucune  supposition,  et  qui,  en  prouvant 
trop  en  faveur  de  notre  raisonnement  présent,  peut  passer  réellement 
pour  ne  prouver  rien.  Ce  philosophe  traitant  de  l'amitié,  et  observant 
que  cette  Uaison  ne  doit  ni  trop  se  restreindre,  ni  trop  s'étendre,  ex- 
plique son  avis  par  l'argument  suivant.  «  De  la  même  manière,  dit-il, 
»  qu'une  ville  ne  saurait  subsister,  si  elle  a  aussi  peu  d'habitants  que 

>  dix,  ou  autant  que  cent  mille;  ainsi,  dans  le  nombre  des  amis,  on  doit 
»  observer  un  certain  milieu,  et  l'on  détruit  l'essence  de  l'amitié  en  don- 
»  nant  dans  un  de  ces  deux  extrêmes.  «  Quoi  !  trouver  impossible  qu'une 
ville  puisse  contenir  cent  mille  habitants  !  Aristote  n'avait-il  jamais 
vu  ni  entendu  parler  d'une  ville  qui  fût  à  peu  près  aussi  peuplée?  J'a- 
voue que  ceci  passe  ma  conception. 

Pline  ^  dit  que  Séleucie,  le  siège  de  l'empire  Grec  en  Orient,  passait 
pour  contenir  six  cent  mille  habitants,  Strabon  ^  dit  que  Carthage  en 


*  Lih.  xn,  cap.  8. 

*  Ub.  IX ,  cap.  10.  Son  expression  est  wA^^nsoç,  et  non  iroXirv};,  habitants  et  non  d« 
toyens. 

'  Ub.  Yi,  eap.  38.  —  *  Ub.  xvn. 


183  DAVID  HUME 

a  conteHU  sept  ceut  mille.  Les  habitants  de  Pékin  ne  sont  pas  beau- 
coup plus  nombreux.  Londres,  Paris  et  Gonstantinople,  peuvent  ad- 
mettre à  peu  près  le  même  calcul  ;  du  moins  les  deux  dernières  villeg 
ne  l'excèdent  pas  '.  Nous  avons  déjà  parlé  de  Bome,  d'Alexandrie  et 
d'Antioche.  A  en  juger  par  l'expérience  des  siècles  passés  et  présents,  il 
y  a  mie  espèce  d'impossibilité  dans  la  nature  des  choses,  qu'aucune 
ville  puisse  jamais  s'élever  beaucoup  au-dessus  de  cette  proportion.  Soit 
que  le  commerce  ou  le  si^e  de  l'empire  fasse  la  grandeur  d'une  villCy 
il  parait  y  avoir  des  obstacles  invincibles  qui  préviennent  un  accrois- 
sement plus  considérable.  Les  sièges  des  vastes  monarchies,  en  intro- 
duisant un  luxe  extravagant,  des  dépenses  sans  profit,  la  paresse,  la 
servilité,  et  de  fausses  idées  de  grandeur,  ne  sont  pas  propres  pour  le 
commerce.  Lorsqu'une  cour  entraine  la  présence  d'une  noblesse  nom- 
breuse qui  possède  de  trop  grandes  fortunes,  ceux  d'un  rang  inférieur 
se  retirent  dans  les  villes  de  province  où  ils  peuvent  foire  figure  avec 
un  revenu  modique.  Et  si  le  territoire  d'un  État  prend  une  extension 
démesurée,  il  s'élève  nécessairement  plusieurs  capitales  dans  les  provin- 
ces plus  éloignées,  oii,  excepté  quelques  courtisans,  tes  habitants  du 
pays  se  rassemblent  pour  leur  éducation,  leurs  affaires  et  leurs  plai- 
sirs ^.  Londres,  en  servant  de  centre  à  un  commerce  très-étendu  et  à  un 
empire  assez  médiocre,  est  peut-être  parvenu  à  une  grandeur  qu'au- 
cune ville  ne  pourra  dépasser. 

,  Choisissez  Douvres  ou  Calais  pour  un  centre  ;  tracez  un  cercle  dont 
le  rayon  soit  de  deux  cents  milles  ;  vous  comprendrez  Londres,  Paris,  les 
Pays-Bas,  les  Provinces-Unies,  et  quelques-unes  des  provinces  de 
France  et  d'Angleterre  les  mieux  cultivées.  Je  ne  craindrai  pas  d'affir- 
mer qu'on  ne  peut  trouver  dans  l'antiquité  aucun  espace  de  terrain  de 
pareille  étendue  qui  ait  contenu  autant  de  villes  grandes  et  peuplées,  et 
fournies  d'autant  de  richesses  et  d'habitants.  La  méthode  de  comparai- 
son la  plus  sûre  me  parait  être  de  balancer,  dans  les  deux  périodes  de 
temps,  les  États  qui  ont  brillé  le  plus  par  le  progrès  des  arts,  des  scien- 
ces, de  la  civilisation  et  du  gouvernement. 

C'est  une  observation  de  l'abbé  Dubos',  que  le  climat  d'Italie  est  à 
présent  plus  chaud  qu'il  ne  l'était  dans  les  temps  anciens.  «  Il  est  écrit, 


^  Quoiqu*on  fesse  d'ordinaire  monter  le  nombre  des  habitants  de  Paris  k  boit  cent 
mille  personnes,  M.  Dupréde  Saint-Maar  estime  qu'il  «  est  an-dessoas  de  six  cent  mille, 
»  en  comptant  même  les  enfants  qui  Tiennent  de  naître.  »  Voyei  (  pag.  58  et  suifante» 
de  son  Essai  sur  les  Monnaies,  ou  Réflexions  sur  le  rapport  entre  l'argent  et  les  denrées 
Paris,  in-4^,  1746),  les  probabilités  sur  lesquelles  il  fonde  son  opinion. 

(  Note  de  F  abbé  Le  Blanc,  ) 

*  Telles  étaient  Alexandrie,  Antioche,  Carthage,  Épbèse,  Lyon,  sous  Tempirc  romain. 
Telles  sont  i  présent  Bordeaux,  Toulouse,  Dijon,  Rennes,  Rouen,  Aix,  etc.,  en  France; 
Dublin,  Edimbourg  et  Torck  dans  la  Grande-Bretagne. 

•Vol.  n,sect.  16. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  15> 

>  dit-il,  dans  les  annales  de  Borne,  que,  dans  l'année  480  de  sa  fouda- 
»  tion,  l'hiver  fat  si  rigoureux  qu'il  détruisit  les  arbres.  Le  Tibre  gela  • 
»  à  RcMne,  et  fut  couvert  de  neige  pendant  quarante  jours.  Lorsque  Ju- 

•  vénal  ■  décrit  une  femme  superstitieuse,  il  la  représente  cassant  la 

•  glace  du  Tibre,  afin  de  pouvoir  faire  ses  ablutions. 

Hibemum  fractâ  glaeie  deseendet  in  amnem. 
Ter  matuiino  Tiberi  mergetur. 

»  n  parle  de  cette  rivière  gelée,  comme  d'un  événement  ordinaire. 

•  Plusieurs  passages  d'Horace  supposent  les  rues  de  Borne  pleines  de 
»  neige  et  de  glace.  Nous  saurions  mieux  à  quoi  nous  en  tenir  sur  ce 
»  fait,  si  les  anciens  eussent  connu  l'usage  des  thermomètres;  mais 

•  leurs  écrivains,  sans  se  l'être  proposé,  nous  donnent  des  informa- 

•  tions  suffisantes  pour  nous  convaincre  que  les  hivers  sont  à  présent 

•  plus  tempérés  à  Bome  qu'anciennement.  Aujourd'hui,  le  Tibre  ne 
-  gèle  pas  plus  à  Bome  que  le  Nil  au  Caire.  Les  Bomains  trouvent  un 

•  hiver  très-rigoureux,  si  la  neige  reste  deux  jours  sur  la  terre,  et  si 

•  Ton  voit  pendant  vingt-quatre  heures  quelques  petits  glaçons  pendre 
»  à  une  fontaine  qui  est  exposée  au  Nord.  » 

L'observation  de  cet  ingénieux  critique  peut  être  appliquée  aux  au- 
tres climats  de  l'Europe.  Qui  pourrait  découvrir  le  doux  climat  de  la 
Fraince  dans  la  description  que  Diodore  de  Sicile  ^  fait  des  Gaules  ? 
«  Comme  c'est  un  climat  septentrional,  on  y  est  incommodé  du  froid 
»  à  un  degré  extrême.  Dans  les  temps  couverts,  au  lieu  de  pluie,  il  y 

•  tombe  de  grandes  quantités  de  neige,  et  dans  les  temps  clairs,  il  y 
»  gèle  si  excessivement  que  les  rivières  acquièrent  des  ponts  de  leur 
'  propre  substance,  sur  lesquels  peuvent  passer  non-seulement  les 
»  voyageurs,  mais  de  grosses  armées  avec  tout  leur  bagage  et  les  cha- 
»  riots  chargés.  H  y  a  plusieurs  rivières  dans  les  Gaules,  le  Bhône,  le 

•  Bhin^  etc.;  presque  toutes  ces  rivières  sont  glacées,  et  il  est  ordinaire, 

>  pour  empêcher  qu'on  ne  tombe  en  les  passant,  de  couvrir  la  glace  de 

•  paille  dans  les  endroits  que  le  chemin  traverse.  » 

Le  nord  des  Cévennes,  dit  Strabon  ^  en  parlant  des  Gaules,  ne  produit 
ni  figues,  ni  olives,  et  les  vignes  qui  y  ont  été  plantées  ne  portent  point 
de  grappes  qui  puissent  mûrir. 

Ovide  soutient  positivement,  avec  tout  le  sérieux  d'une  affirmation  en 
prose,  que,  de  son  temps,  le  Pont-Euxin  gelait  tous  les  hivers;  et  il  cite, 
pour  garants  de  la  vérité  de  ce  qu'il  avance  *,  les  gouverneurs  romains 
qu'il  nomme.  Gela  n'arrive  jamais  à  présent  dans  la  latitude  de  Tomy, 
où  Ovide  était  relégué.  Toutes  les  plaintes  du  même  poète  semblent  an- 


•  Satire  vi.—  ^  Lib.  vi.  —  »  Ub.  vi.—  *  Trisf.,  lib.  m  ;  Eleg,,  ix.;  De  Ponto,,  lib.  iv; 
t^ifg*,  VII,  IX  et  X. 


àH  DAVID  HUME. 

noncer  une  rigueur  dans  les  saisons  qu*à  peine  éprouve-t-on  à  présent 
à  Pëtersbourg  et  à  Stockholm. 

Tournefort,  un  provençal  qui  a  voyagé  dans  les  mêmes  pays,  remar- 
que qu'il  n'y  a  pas  un  plus  beau  climat  dans  le  monde,  et  il  assure  qu'il 
ne  pouvait  y  avoir  que  la  mélancolie  d'Ovide,  qui  lui  en  fit  concevoir 
des  idées  si  tristes.  Mais  les  faits  allégués  par  le  poète  sont  trop  circon- 
stanciés pour  admettre  une  pareille  interprétation. 

Polybe  *  dit  que  le  climat  en  Arcadie  était  très-froid  et  l'air  hu- 
mide. 

L'Italie,  dit  Varron*,  est  le  clignât  le  plus  tempéré  de  l'Europe.  Les 
parties  éloignées  de  la  pier  (sans  doute  il  veut  parler  des  Gaules,  de  la 
Germanie  et  de  la  Pannonie)  ont  presque  un  hiver  perpétuel. 

Suivant  Strabon  ^,  les  parties  septentrionales  d'Espagne  sont  assez 
peu  habitées  à  cause  du  grand  froid. 

En  accordant  donc  que  cette  remarque  est  juste,  qxie  le  climat  de 
l'Europe  est  devenu  plus  chaud  qu'il  ne  Tétait  anciennement,  comment 
en  pouvons-nous  rendre  raison?  Je  pense  que  le  meilleur  moyen  est  de 
supposer  que  la  terre  est  à  présent  beaucoup  mieux  cultivée,  qu'on  a 
éclairci  les  bois  qui  anciennement  jetaient  une  ombre  sur  la  terre,  et 
qui  empêchaient  les  rayons  du  soleil  de  la  pénétrer.  Nos  climats  septen- 
trionaux dans  l'Amérique  deviennent  plus  tempérés  à  proportion  qu'on 
y  détruit  plus  de  forêts  ^  ;  mais,  en  général,  chacun  peut  remarquer  que 
le  froid  se  fait  toujours  sentir  beaucoup  moins  rigoureusement,  et  dans 
le  nord  et  dans  le  sud  de  l'Amérique,  que  dans  les  endroits  sous  la 
même  latitude  en  Europe. 

Sazema,  cité  par  Columelle^,  assure  que  la  disposition  des  cieux  avait 
été  altérée  avant  son  temps,  et  que  l'air  était  deyenu  beaucoup  plus 
doux  et  plus  chaud,  «  comme  il  parait,  dit-il,  par  plusieurs  endroits, 
qui  à  présent  abondent  en  vignobles  et  en  plantations  d'oliviers,  etqui  an- 
ciennement, à  cause  de  la  rigueur  du  climat,  ne  pouvaient  comporter  au- 
cune de  ces  productions.  »  Un  pareil  changement,  s'il  est  réel,  est  un  signe 
évident  qu'avant  le  siècle  de  Sazema,  ces  pays  ont  été  mieux  cultivés 
et  plu!^  jjvui>lés^.  Si  ce  changement  a  continué  jusqu'aux  temps  présents, 
cesl  une  jn  cuve  que  ces  avantages  ont  toujours  été  en  augmentant  dans 
cette  pai  tio  ilu  monde. 

Il  nous  reste  à  jeter  les  yeux  sur  tous  les  pays  qui  ont  été  la  scène  de 
VhiHtoire  aiRÎenne  et  moderne.  Comparons  leur  situation  passée  et  pré- 
sente :  nous  ne  trouverons  peut-être  pas  lieu  à  ces  plaintes  générales  du 


«  Lib.iv,  cap.  21.  —  »Lib.  i,  cap.  2.  —  *  Lib.  m. 

*  Les  climats  chauds  du  Midi  devienoent  aussi  plus  sains  ;  et  il  est  i  remarquer  que, 
dans  les  histoires  espagnoles  de  la  première  découverte  et  conquête  de  ces  pays,  ils  pa- 
raissent avoir  été  très-sains,  étant  alors  bien  peuplés  et  bien  cultivés.  Il  n'y  est  po^it  parlé 
de  maladie  ou  de  diminution  des  petites  armées  de  Gortès  ou  de  Pizzare. 

«  Lib.  I,  cap.  1.  —  *  11  parait  avoir  vécu  du  temps  de  Scipion  rAfricain  le  Jeune. 

(  Xofcs  de  l'Ju  leur,  ) 


ESSAI  SUR  LA  POPULATIpN.  i!» 

TÎde  présent  et  de  la  désolation  du  monde.  Maillet,  à  qui  nous  devons  la 
meilleure  relation  que  nous  ayons  de  l'Egypte,  nous  la  représente  comme 
extrêmement  peuplée,  quoiqu'il  pense  que  le  nombre  de  ses  habitants  soit 
diminué.  J'avouerai  que  la  Syrie,  TAsie-Mineure  et  la  côte  de  Barbarie 
sont  très-désertes  en  comparaison  de  leur  ancien  état.  La  dépopulation 
de  la  Grèce  est  aussi  très-sensible;  mais  il  est  permis  de  douter  si  le 
pays,  que  Ton  appelle  à  présent  Turquie  d'Europe,  ne  contient  pas  au- 
tant d'hommes  que  du  temps  florissant  de  la  Grèce. 

Les  Thraces  paraissent  avoir  vécu,  comme  les  Tartares  d'à  présent, 
de  pâturage  et  de  pillage  ^  Les  Gètes  étaient  encore  moins  civilisés'*. 
Les  lUyriens  ne  l'étaient  pas  davantage  ^.  Ces  peuples  occupaient  les 
neuf  dixièmes  de  ce  pays;  et  quoique  la  police  et  le  gouvernement 
des  Turcs  ne  soient  pas  très-favorables  à  l'industrie  et  à  la  propagation , 
ils  ne  laissent  pas,  néanmoins,  de  maintenir  la  paix  et  l'ordre  parmi  les 
habitants  actuels,  et  d'être  très-préférables  à  l'état  anarchique  et  bar- 
bare dans  lequel  vivaient  les  anciens. 

La  Pologne  et  la  Moscovie  en  Europe  ne  sont  pas  trèç-peuplées,  mais 
le  sont  sûrement  beaucoup  plusique  la  Scythie  et  l'ancienne  Sarmatie,  où 
Ton  n'avait  jamais  entendu  parler  d'agriculture,  et  où  le  pâturage  était 
le  seul  art  qui  fit  subsister  les  peuples.  La  même  observation  peut  s'é- 
tendre au  Danemark  et  à  la  Suède.  Personne  ne  doit  regarder,  comme 
ime  forte  objection  contre  cette  opinion,  ces  essaims  immenses  de  peuples 
qui  anciennement  sortirent  du  Nord  et  couvrirent  toute  l'Europe.  Lors- 
que le  corps  entier,  ou  même  la  moitié  d'une  nation  quitte  son  pays,  il 
est  aisé  d'imaginer  quelle  prodigieuse  multitude  d'hommes  doivent  mar- 
cher ensemble,  avec  quel  courage  et  quelle  fureur  ils  doivent  attaquer, 
et  combien  la  terreur  qu'ils  inspirent  aux  nations  qu'ils  envahissent 
augmentera,  dans  des  imaginations  effrayées,  et  la  valeur  et  le  nombre 
de  ces  dévastateurs  !  L'Ecosse  n'est  ni  étendue  ni  peuplée  ;  mais,  si  la  moi- 
tié de  ses  habitants  avaient  à  chercher  une  nouvelle  habitation,  ils 
formeraient  une  colonie  aussi  nombreuse  que  les  Teutons  et  les  Gimbres, 
et  ils  ébranleraient  toute  l'Europe,  en  supposant  qu'elle  ne  fût  pas  dans 
un  meilleur  état  de  défense  qu'autrefois.  L'Allemagne  a  certainement, 
aujourd'hui,  vingt  fois  plus  d'habitants  que  dans  les  temps  anciens,  où 
ils  ne  cultivaient  pas  la  terre,  et  où  chaque  tribu  s'estimait  à  proportion 
de  rétendue  de  la  désolation  qu'elle  répandait  autour  d'elle,  comme  nous 
l'apprenons  de  César  ^,  de  Tacite  ^  et  de  Strabon  ^.  Ce  qui  prouve  que  la 
division  en  petites  républiques  ne  rendra  pas  seule  une  nation  peuplée, 
à  moins  qu'il  n'y  règne  en  même  temps  un  esprit  de  paix,  d'ordre  et 
d'industrie. 


'  XënopboD,  lib.  vu;  Polybe,  lib.  iv,  cap.  45.  —  *  Oyid.  pnssim,  et  Strabon,  lib.  vu. 
— *Polybc,  lib.  n,  cap.  12.  —  *  /)e  Bello  GalUco,  lib.  vi.  —  "  DeMoribus  Gtrm.  —  •  Lib. 
▼II. 


^^  DAVID  HUME. 

L'état  barbare  de  F  Angleterre  dans  les  anciens  temps  est  assez  connu, 
et  il  est  aisé  de  conjecturer  combien  peu  il  y  avait  d'h^itants,  soit  par 
leur  barbarie,  soit  par  une  circonstance  dont  Hérodien  fait  mention,  à 
savoir  que  toute  l'Angleterre  était  marécageuse,  même  du  temps  de  Sé^ 
vère,  et  après  que  les  Romains  y  avaient  entièrement  établi  leur 
domination  depuis  plus  d'un  siècle. 

On  ne  doit  pas  imaginer  que  les  Gaulois  fussent  anciennement  beau> 
coup  plus  avancés  dans  les  arts  utiles  que  leurs  voisins  du  Nord,  puis- 
qu'ils voyageaient  dans  cette  île  pour  s'instruire  dans  les  mystères  de 
la  religion  et  dans  la  philosophie  des  druides  ^  Je  ne  puis  donc  penser 
que  les  Gaules  fussent  à  beaucoup  près  aussi  peuplées  que  la  France 
l'est  à  présent. 

Il  est  vrai  que,  si  nous  en  croyons  et  si  nous  joignons  ensemble  le  té- 
moignage d'Appieu  et  celui  de  Diodore  de  Sicile,  il  faudrait  admettre 
une  population  incroyable  dans  les  Gaules.  Le  premier  historien^  dit 
qu'il  y  avait  quatre  cents  nations  dans  ce  pays.  Le  second  assure  que  la 
plus  grande  des  nations  gauloises  était  de  deux  cent  miUe,  sans  comp- 
ter les  femmes  et  les  enfants ,  et  la  moindre  de  cinquante  mille.  En 
calculant  donc  et  prenant  un  milieu,  il  faudrait  admettre  près  de  deux 
cents  millions  d'hommes  dans  un  pays  que  nous  trouvons  peuplé  à  pré- 
sent, quoique,  selon  la  supposition  commune,  il  n'y  en  ait  guère  plus  de 
vingt  ^.  L'extravagance  de  pareils  calculs  leur  fait  perdre  toute  autorité. 
n  est  bon  de  remarquer  ici  que  l'égalité  de  biens,  à  laquelle  on  veut  at- 
tribuer cette  supériorité  du  nombre  d'habitants  que  l'on  donne  à  la 
terre  du  temps  des  anciens,  n'était  point  connue  des  Gaulois  ^.  Ajoutons 
aussi  que  leurs  guerres  intestines,  avant  la  conquête  de  César,  étaient 
perpétuelles  ^.  Strabon^  observe  que,  quoique  toute  la  Gaule  fût  cultivée, 
elle  ne  Tétait  pourtant  pas  avec  beaucoup  d'industrie  et  de  soin ,  le  gé- 
nie des  habitants  inclinant  plus  à  la  guerre  qu'au  travail ,  tant  que 
l'esclavage  où  les  Romains  les  réduisirent  n'eut  pas  produit  la  paix 
parmi  eux. 

César  7  entre  dans  un  détail  très-particulier  des  grandes  forces  qui 
furent  levées  dans  le  Belgium,  pour  s'opposer  à  ses  conquêtes,  et  les 
fait  monter  à  deux  cent  huit  mille  hommes,  lesquels  ne  faisaient  pour- 
tant pas  la  totalité  de  ceux  qui  dans  ce  pays  étaient  en  état  de  port^ 
les  armes  fcar  le  même  historien  nous  dit  que  ceux  qu'il  appelle  f^Zto- 
vaci,  auraient  pu  armer  cent  mille  hommes,  quoiqu'ils  ne  se  fussent 
engagés  que  pour  soixante.  Ainsi,  en  prenant  le  tout  dans  la  même  pro- 
portion de  dix  à  six,  le  nombre  des  hommes  en  état  de  combattre  dans 


*  César,  de  Bello  Galtico,  lib.  vi.  Strabon,  lib.  vu,  dit  que  les  Gaulois  n'étaient  pas 
beaucoup  plus  avancés  dans  les  arts  que  les  Germains.  —  ^  Celi,,  part.  i. 

*L*i  

Gallico^ 


L'ancienne  Gaule  n'était  pas  plus  étendue  que  la  France  moderne.  —  *  César,  de  BtUa 
Hcoy  lib.  VI,  —  ^  Id.,  Ibld.  —  «  Lib.  iv.  —  '  />f  Bello  Gallivo,  lib.  ii,cap.  4. 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  iUl 

tous  les  États  du  Belgium,  était  au-dessus  d'un  demi- million,  pendant 
que  la  population  totale  pouyait  s'élever  à  deux.  Or,  le  Belgium  étant 
à  peu  près  la  quatrième  partie  des  Gaules,  ce  pays  devait  contenir  huit 
millions  d'habitants,  ce  qui  n'excède  pas  le  tiers  de  ce  qu'il  en  contient 
aujourd'hui  *. 

Le  pays  des  anciens  Helvétiens  était  de  deux  cent  cinquante  milles 
en  longueur,  et  de  cent  quatre-vingts  en  largeur,  suivant  César  *  ;  cepen- 
dant il  ne  contenait  que  trois  cent  soixante  mille  habitants.  Le  canton 
de  Berne  seul  en  a  autant  à  présent. 

Après  ce  calcul  d'Appien  et  de  Diodore  de  Sicile,  je  ne  sais  si  j'oserai 
dire  que  les  Hollandais  modernes  sont  beaucoup  plus  nombreux  que  les 
anciens  Bataves. 

L'Espagne  est  déchue  de  ce  qu'elle  était  il  y  a  trois  siècles;  mais,  si 
nous  remontons  à  deux  mille  ans  et  si  nous  considérons  Tétat  incertain 
et  turbulent  de  ses  habitants,  en  suivant  les  probabilités,  nous  ne  pouvons 
nous  empêcher  de  penser  qu'elleest  à  présent  beaucoup  plus  peuplée.  Plu- 
sieurs Espagnols  se  tuaient  eux-mêmes  lorsque  les  Romains  ^  leur  étaient 
leurs  armes.  Il  paraît  par  Plutarque  ^  que  le  vol  et  le  pillage  passaient 
pour  honorables  parmi  les  Espagnols.  Hirtius^  donne  la  même  idée  de 
ce  pays  du  temps  de  César  ;  il  dit  que  chaque  homme,  pour  sa  sûreté, 
était  obligé  de  vivre  dans  des  châteaux  ou  dans  des  villes  murées.  Ces 
désordres  ne  cessèrent  qu'après  leur  entière  conquête  sous  Auguste  ^.  Le 
récit  que  Strabon^  et  Justin^  font  de  l'Espagne,  répond  exactement  à 
ceux  que  je  viens  de  rapporter.  De  combien  donc  ne  faut-il  pas  restrein- 
dre l'idée  qu'on  se  fait  de  l'étendue  de  la  population  dans  l'antiquité, 
quand  nous  trouvons  que  Cicéron,  comparant  l'Italie,  l'Afrique,  la  Gaule, 
la  Grèce  et  l'Espagne,  parle  du  grand  nombre  d'habitants  de  ce  der- 
nier pays,  comme  d'une  circonstance  particulière  qui  le  rendait  for- 
midable 9! 


■  11  parait,  par  les  Commentaires  de  César,  qae  les  Gaalois  n'avaient  point  d'esclaves 
domesliqaes  ;  le  gros  da  peuple,  à  la  Térité,  était  en  quelque  sorte  esclave  de  la  noblesse, 
comme  le  peuple  de  Pologne  Test  aujourd'hui.  Un  noble  Gaulois  avait  quelquefois  dix 
miUe  clients,  ou  dépendants  de  cette  espèce,  et  nous  ne  pouvons  pas  douter  que  les  ar- 
mées ne  fussent  composées  du  peuple,  aussi  bien  que  de  la  noblesse.  Une  armée  de  cent 
nUle  nobles  d'un  petit  État,  est  quelque  chose  d'incroyable.  Les  soldats,  parmi  les  Hel- 
vétiens, étaient  la  quatrième  partie  des  habitants,  une  preuve  claire  que  tous  les  mâles 
d^ige  à  servir  portaient  les  armes.  Voyez  César,  de  BeUo  GatlicOy  lib  i. 

J'ajouterai  à  cette  réflexion  que,  dans  les  Commentaires  de  César,  on  peut  compter  da* 
vaotage  sur  les  nombres,  que  dans  aucun  autre  ancien  auteur,  k  cause  de  la  traduction 
grecque  que  nous  avons  encore,  et  qui  sert  à  justifier  l'original. 

*  De  BeUo  GaUieo,  lib.  i.  —  *  Titi  Livii ,  lib.  xxxiv,  cap.  17.  —  *  //i  FitA  Marii.  — 
*  De  BeUo  Hisp,  —  •  VelL  Patercul,  lib.  ii,  sect.  9.  —  »  Lib.  m.  —  •  Lib.  XLiV. 

•  «  Nec  numéro  Mispanos^  nec  rohore  G  alto  f,  nec  cailiditate  Pœnos,  nec  artibus  Grtecos, 
mec  denique  hoc  ipso  hujus  gentis,  ac  terras  domestico  nativoque  sensu,  italos  ipsos  ac 
Latinos superavimus  {De  Arusp,  Resp.^  cap.  9).  Les  désordres  de  l'Espagne  pa- 
raissent avoir  passé  en  proverbe  :  Nec  impacatos  à  tergo  horrebis  Iberos  {^irg,  Georg,^ 
lib.  in).  Les  Irèbes,  par  une  figure  poétique,  sont  pris  ici  simplement  pour  des  voleurs 
en  général.  {Notes  de  r Auteur,) 


il»  DAVID  HUME. 

n  est  cependant  probable  que  Tltalie  a  déchu  ;  mais  combien  de  gran- 
des Tilles  ne  contient-elle  pas  encore,  Venise,  Gènes,  Pavie,  Turin,  Milan^ 
Naples,  Florence,  Livourne,  qui  ne  subsistaient  pas  dans  les  temps  an- 
ciens, ou  qui  étaient  alors  très-peu  considérables  !  Si  nous  réfléchissons  à 
ceci,  nous  m  porterons  pas,  sur  la  matière  en  question,  les  choses  aux 
extrêmes  où  Ton  a  coutume  de  1^  porter. 

Lorsque  les  auteurs  romains  se  plaignent  que  Tltalie,  qui  ancienne- 
ment fournissait  du  blé  aux  autres  pays,  est  devenue  dépendante  de 
toutes  les  provinces  pour  sa  consommation  journalière ,  ils  n'attribuent 
jamais  ce  changement  à  l'augmentation  de  ses  habitants,  mais  à  la  né- 
gligence de  l'agriculture  %  ce  qui  était  l'effet  naturel  de  cette  perni- 
cieuse pratique,  de  tirer  le  blé  d'ailleurs  pour  le  distribuer  gratis  parmi 
les  citoyens  romains,  laquelle  sera  toujours  un  très-mauvais  moyen  de 
multiplier  les  habitants  de  quelque  pays  que  ce  soit*.  Ces  présents,  dont 
Martial  et  Juvénal  parlent  tant,  et  que  faisaient  régulièrement  les  patri- 
ciens à  leurs  clients,  doivent  avoir  eu  le  même  effet,  c'est-à-dire  d'en- 
gendrer la  paresse,  la  débauche  et  la  diminution  graduelle  de  la  masse  du 
peuple. 

Si  j*avais  à  assigner  une  époque  où  j'imagine  que  cette  partie  du 
monde  dût  probablement  contenir  plus  d'habitants  que  de  nos  jours,  je 
choisirais  le  siècle  de  Trajan  et  des  Àntonins ,  la  grande  étendue  de  l'em- 
pire romain  étant  alors  civilisée  et  cultivée,  et  une  profonde  paix  régnant 
et  au  dedans  et  au  dehors  parmi  des  peuples  qui  vivaient  sous  un  même 
gouvernement  etune  même  police  ^.  Mais  on  nous  dit  que  tous  les  gouver- 


*  Vairô,  de  Re  rusticd^Vih,  u^Prcef,  ColumelU;  Prœf,  Sueton.  jéugitsi.^  cap.  42. 

*  Quand  on  admettrait  Tobservation  de  M.  l'abbé  Dubos,  quMl  fait  aujourd'hui  ploa 
cbaud  en  Italie  que  dans  les  anciens  temps,  il  ne  s'ensuit  pas  de  là  nécessairement  qn*eUe 
soit  plus  peuplée  on  mieux  cultiTée.  Si  les  autres  pays  de  l'Europe  étaient  alors  plus  sau- 
vages et  plus  couTerts  de  bois,  les  vents  froids  qui  en  venaient  pouvaient  affecter  k 
dimatd*Italie. 

'Les  habitants  de  Marseille  ne  perdirent  leur  ^rrande  supériorité  sur  les  Gaulois,  dam 
le  commerce  et  dans  les  arts  mécaniques,  que  lorsque  les  Romains  qui  les  avaient  con- 
quis eurent  détourné  ceux-ci  des  armes  pour  les  appliquer  i  Tagriculture  et  à  la  vie  ci- 
vile (Voyez  Strabon ,  liv.  iv).  Cet  auteur,  en  plusieurs  endroits,  répète  l'observation 
touchant  les  avantages  résultant  des  arts  et  de  la  politesse  que  Ton  devait  aux  Romains, 
et  il  vivait  dans  le  temps  où  ce  changement  était  encore  nouveau  et  devait  être  plus  sen  - 
sible.  Pline  aussi  en  parle  en  cette  sorte  :  «  Quis  enim  non ,  communicato  orbe  terraruro, 
»  majestate  Romani  Imperii,  profecisse  vitam  putet,  commercio  renim  ac  societate  festae 
»  pacis,  omniaque  etiam  qu»  occulta  anteà  fuerant,  in  promiscuo  u»u  facta,  Ub,  xiv, 
»  Proctm,  Numine  deùm  electa  {pariant  de  V Italie)  quse  cœlura  ip9um  clarius  facerel, 
»  sparsa  congregaret  imperia  ritusque  molliret,  et  tôt  populorum  discordes  ferasque  lin- 
»  guas  sermonis  commercio  contraheret  ad  colloquia,  et  bnmanitatem  homini  daret; 
»  breviterque  una  cnnctarum  gentium  in  toto  orbe  patria  fieret,  Ub,  ii,  cap.  5.  »  Il  n*y  a 
a  rien  de  plus  fort  à  ce  sujet  que  le  passage  suivant  de  Tertullien ,  qui  vivait  du  temps 
»  de  Sévère  :  «  Certè  quidem  ipse  orbis  in  promptu  est,  cultior  de  die  et  instructior  pris- 
»  tino.  Omnia  jam  pervia,  omnia  nota,  omnia  negotiosa.  Solitudines  famosas  retrè  fundl 
»  anKcnissimi  oblitteravernnt.  silvas  arva  domuerunt,  feras  pecora  fugaverunt,  arenœ  fe- 
»  rantar,  saxa  panguntur,  paludes  eliquantur,  tantje  urbes,  qaantae  non  casse  quondam: 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION.  159 

tônâifs  étendus,  spécialement  ceux  des  monarchies  absolnes,  sont  con- 
traires àla  propagation  de  l'espèce  humaine,  et  contiennent  un  vice  secret 
ou  poison  qui  détruit  reflet  de  toutes  ces  belles  apparences  ^  Pour  con- 
firmer ceci,  on  cite  un  passage  de  Plutarque  *  assez  singulier,  et  que  nous 
allons  examiner  ici. 

L'auteur,  tâchant  de  rendre  compte  du  silence  de  plusieurs  oracles,  dit 
qu'on  peut  l'attribuer  à  la  désolation  présente  du  monde,  qui  est  le  fruit 
des  guerres  et  des  factions  d'autrefois;  il  ajouté  que  la  Grèce  a  encore 
plus  souffert  que  les  autres  pays  de  cette  calamité  commune  ;  et  tellement 
qu'alors  pouvait- elle  à  peine  fournir  trois  mille  guerriers,  que  la  seule 
ville  de  Mégare  aurait  mis  sur  pied  dans  le  temps  de  la  guerre  des  Mèdes. 
Aussi  les  Dieux,  qui  ne  s'intéressent  qli'aux  grandes  choses,  ont-ils  sup- 
primé plusieurs  de  leurs  oracles ,  et  ne  daignent-ils  plus  employer  tant 
d'interprètes  pour  faire  savoir  leurs  volontés  à  un  si  petit  nombre 
dliommes. 

Je  dois  avouer  que  ce  passage  a  tant  de  difficultés  que  je  ne  sais  qu'en 


»  J»ta  nec  insalte horrent,  nec  scopali  terrent;  ubique  domas,  ubiqae  popalus,  ubique 
»  respublica,  abique  vita.  Summum  testimonium  frequentiae  humana;,  oDerosi  sumus 
»  mundo,  y'ix  nobis  elemcnta  sufficiunt;  et  nécessitâtes  arctiores,  et  querelse  apud  om- 
»  ne»,  dùni  jam  nos  natura  non  sustinet  {de  Animât  cap,  xxx).  L'air  de  rhétorique  et  de 
déclamation  qai  parait  dans  ce  passa^çe  diminue  quelque  chose  de  son  autorité,  mais  ne 
la  détruit  pas  entièrement.  Un  homme  d'une  imagination  vive,  tel  que  Tertullien,  aug- 
mente toutes  choses  également,  et  c'est  pour  cette  raison  que  ses  jugements  comparatifs 
soot  <%ux  sur  lesquels  on  peut  le  plus  compter.  On  peut  appliquer  la  même  remarque  au 
passage  suivant  du  sophiste  Aristidès  qui  vivait  du  temps  d'Adrien  :  a  Le  monde  entier, 
»  dit-il,  s'adressant  lui-même  aux  Romains,  parait  célébrer  une  fête,  et  les  hommes,  lais- 
«  sant  lesépées  qu'ils  portaient  anciennement,  s'adonnent  à  présent  à  la  joie  et  aux  plai- 
»  sirs.  Les  villes,  oubliant  leurs  anciennes  querelles,  n'ont  plus  que  celte  seule  émulation; 
n  c*est  à  qui  d'entre  elles  s'embellira  le  plus  par  tous  les  ornements  que  Ton  peut  tirer 
»  des  art^.  On  voit  s'élever  partout  des  théâtres ,  des  amphithéâtres ,  de^  portiques,  des 
«  aqaeducs,  des  temples,  des  écoles,  des  académies,  t\  Ton  peut  assurer  a?èc  vérité  que 
»  votre  heureux  empire  a  relevé  le  monde  qui  était  entièrement  tombé.  Ce  ne  sont  pas  les 
»  villes  seules  qui  ont  reçu  une  augmentation  d'ornement  et  de  beauté  :  toute  la  terre, 
»  comme  un  jardin,  est  cultivée  et  ornée,  tellement  que  les  hommes  qui  sont  placés  hors 
»  dès  limites  de  votre  empiré,  et  qui  sont  en  petit  nombre,  paraissent  mériter  notre  pitié 
»  et  notre  compassion*  » 

Il  est  remarquable  que,  auoique  Diodore  de  Sicile  ne  fasse  monter  tous  les  habitants  de 
Fégypte,  lors  de  la  conquête  des  Romains,  qu'à  trois  millions  seulement;  cependant  Jo- 
aèphe  {de  Beflo  judaico,  lib.  ii,  cap.  16.)  dit  que,  sous  le  règne  de  Néron,  il  y  avait  sept 
millions  et  demi  d'habitants,  sans  y  comprendre  ceux  d'Alexandrie,  et  il  dit  expressé- 
ment qu'il  a  extrait  ses  calculs  des  registres  des  officiers  romains  qui  levaient  la  capita- 
tton.  Strabon  (liv.  17)  élève  la  supériorité  des  Romains  à  l'égard  du  gouvernement  des 
finances  de  l'Egypte,  au-dessus  de  celle  de  ses  anciens  monarques,  et  en  e^fet  aucune  par- 
tie d'administration  n'est  plus  essentielle  au  bonheur  des  peuples.  Cependant,  dans  Athé- 
née, qui  a  fleuri  sous  le  règne  des  Antonins,  nous  lisons  (  lib.  i,  cap.  25)  que  la  ville  de 
Haréja,  près  d'Alexandrie,  qui  était  anciennement  une  très-grande  cité,n'était  plus  qu'un 
Tillage  :  ceci,  à  proprement  parler,  n'est  pourtant  pas  une  contradiction.  Suidas  {jéu^ 
gusi.)  dit  que  l'empereur  Âuguste,ayant  fait  faire  le  dénombrement  de  tout  l'Empire  ro- 
main, a  trouvé  qu'il  ne  contenait  que  quatre  millions  cent  un  mille  dix-sept  hommes 
(ocv^pt;  ).  n  y  a  sûrement  quelque  grande  erreur  ou  dans  l'auteur  ou  dans  le  copiste; 
mais  ce  tte  autorité,  quelque  faible  qù^elle  soit,  peut  suffire  pour  balancer  les  calculs 
exagé  rés  d'Hérodote  et  de  Diodore  de  Sicile  à  l'égard  des  temps  les  plus  anciens.  — 

*  Esprit  des  LoiSt  IN.  xxiii,  chap.  19.  —  '  De  Oraculorum  deficiti,    (Notes  de  VAut, 


160  DAVID  HUME. 

faire.  Vous  voyez  que  Plutarque  attribue  la  dépopulation  du  g^ire 
humain,  non  à  l'étendue  excessive  de  la  domination  romaine,  mais  aux 
guerres  et  aux  factions  anciennes  de  plusieurs  nations,  qui  avaient 
toutes  été  terminées  par  les  armes  des  Romains.  Le  raisonn^mient  de 
Plutarque  est  donc  directement  contraire  aux  conséquences  que  Ton  tire 
du  fait  avancé  par  lui. 

Polybe  suppose  que  la  Grèce  devint  plus  heureuse  et  plus  florissante 
après  s*ètre  soumise  au  joug  des  Romains  '  ;  il  est  vrai  que  cet  auteur 
écrivait  avant  que  ces  conquérants  eussent  changé  le  rôle  de  protec- 
teurs du  genre  humain  en  celui  de  ses  dévastateurs  ;  mais  cependant, 
comme  nous  apprenons  par  Tacite  que  la  sévérité  des  empereurs  cor- 
rigea dans  la  suite  la  licence  des  proconsuls,  nous  n'avons  pas  lieu  de 
croire  cette  immense  monardiie  aussi  destructive  qu'on  a  coutume  de 
nous  la  dépeindre. 

Strabon  nous  apprend  que  les  Romains,  par  égard  pour  les  Grecs, 
avaient  conservé  jusqu'à  son  temps  la  plupart  des  privilèges  et  des 
libertés  de  cette  célèbre  nation.  Néron  les  augmenta  dans  la  suite, 
encore  plus  qu^il  ne  les  diminua^.  Gomment  donc  pouvons-nous  ima- 
giner que  le  joug  des  Romains  fût  si  fatigant  pour  cette  partie  du  monde? 
L'oppression  des  proconsuls  était  arrêtée,  et  les  magistratures  de  toutes 
les  villes  de  la  Grèce  ne  dépendant  que  des  suffrages  libres  du  peuple, 
rien  n'obligeait  ceux  qui  les  ambitionnaient  de  recourir  au  gouverne- 
ment impérial.  Si  grand  nombre  d'entre  eux  allaient  chercher  fortunée 
Rome  et  s'avançaient  eux-mêmes  par  le  savoir,  l'éloquence  et  les  arts 
qui  étaient  particuliers  à  leurs  pays,  plusieurs  aussi  y  retournaient  avec 
les  fortunes  qu'ils  avaient  faites,  et  par  là  enrichissaient  les  républiques 
grecques. 

Mais  Plutarque  dit  que  la  dépopulation  générale  a  été  sentie  plus 
fortement  dans  la  Grèce  que  partout  ailleurs.  Comment  donc  Concilier 
ce  fait  avec  les  avantages  dont  ce  pays  jouissait  par  le  maintien  de  sa 
liberté  et  de  ses  privilèges  ? 

Ce  passage ,  à  force  de  prouver  trop ,  ne  prouve  réellement  rien  : 
Seulement  trois  mille  hommes  en  état  de  porter  les  armes  dans  toute  la 
Grèce  !  Quel  moyen  d'admettre  une  si  étrange  proposition  !  notamment, 
si  l'on  considère  le  grand  nombre  de  villes  grecques  dont  les  noms  se 
trouvent  encore  dans  l'histoire,  et  dont  parient  des  écrivains  qui  ont  vécu 
longtemps  après  le  siècle  de  Plutarque  ?  Aujourd'hui  même,  et  quoi- 


'^  Ub,  II,  cap,  62.  On  pourrait  peut-être  imagiDer  que  Polybe,  étant  dépendant  de 
Rome,  a  pu  eialter  le  gouy(*rnem*  nt  romain.  Mais  premièrement,  quoiqu'il  laisse  quel- 
quefois apercevoir  sa  prudence,  on  ne  découvre  chez  lui  aocun  symptôme  de  flatterie. 
Secondement,  cette  opinion  n'est  ici  qu'un  simple  trait  qui  lui  échappe  en  passant,  tan- 
dis qu'il  traiteu  ne  autre  matière  ;  et  l'on  convient  que,  si  la  sincérité  d'un  auteur  est  sus- 
pecte ,  ces  propositions  obliques  découvrent  mieux  ses  véritables  sentiments,  qne  ses  as- 
sertions plus  formelles  et  pins  directes.—'  Plutarch.,  dehisqui  serdàNuminepuniantur- 


ESSAI  SUR  LA  POPULATION  161 

qu'il  reste  à  peine  ime  ville,  dans  tout  ce  qui  composait  Tancieune 
Grèce.  L'on  peut  dire  que  ce  pays  est  encore  dix  fois  plus  peuplé  que 
ne  le  suppose  l'allégation  de  Plutarque.  Passablement  cultivé,  il  fournit 
un  supplément  certain  de  blé  dans  le  cas  de  quelque  disette  en  Espagne, 
en  Italie  ou  dans  le  midi  de  la  France. 

n  faut  remarquer  que  l'aiicienne  frhgalité  des  Grecs,  de  même  que 
le  myellement  des  fortunes,  subsistaient  encore  au  siècle  de  Plutar- 
que, comme  il  paraît  par  Lucien'  ;  et  par  conséquent  il  n'y  a  pas  lieu 
de  croire  que  ce  pays  ne  renfermât  plus  qu'un  petit  nombre  de  maîtres 
et  une  foule  d'esclaves. 

n  est  probable,  à  la  vérité,  que  la  discipline  militaire,  étant  entière- 
ment inutile,  fut  extrêmement  négligée  dans  la  Grèce  après  rétablis- 
sement de  l'empire  romain.  Dans  le  cas  où  ces  républiques,  autrefois  si 
guerrières  et  si  ambitieuses,  auraient  entretenu  chacune  une  garde  ur- 
baine pour  prévenir  les  désordres  de  la  populace,  c'est  tout  ce  dont  elles 
avaient  besoin  ;  et  c'est  peut-être  cette  sorte  de  soldats  qtd,  dans  toute 
la  Grèce,  ne  montait  pas  à  trois  mille  hommes.  J'avoue  que,  si  c'est  là  ce 
que  Plutarque  a  voulu  dire,  on  peut  l'accuser  ici  d'un  paralogisme  gros- 
ôer,  c'est-à-dire  d'expliquer  les  effets  qu'il  rapporte  par  des  causes  qui 
n'ont  entre  elles  aucun  rapport.  Hais  est-ce  donc  un  si  grand  prodige 
qu'un  auteur  tombe  dans  une  aberration  de  cette  nature^? 

Cependant,  quelque  autorité  que  ce  passage  de  Plutarque  puisse 
conserver,  nous  tâcherons  de  la  contre-balancer  par  un  passage  non  moins 


*  De  mercede  conductis. 

*  Il  faut  avouer  que  le  discours  de  Plutarque,  sur  le  sUence  des  oracles,  est  en  géné- 
ral d*uoe  tournure  si  étrange,  et  ressemble  si  peu  à  ses  autres  productiops,  qu'on  ne  sait 
quel  Jugement  on  en  doit  porter.  11  est  écrit  en  forme  de  dialogue ,  espèce  de  composi- 
tion que  Plutarque  affecte  assez  peu.  Les  personnages  qu'il  introduit  avancent  des  opi- 
nions étranges,  absurdes  et  contradictoires,  qui  ressemblent  plus  aux  systèmes  vision- 
naires de  Platon,  qu'au  bon  sens  de  Plutarque.  11  règne  aussi  dans  Tensemble  un  air  de 
fvperstition  et  de  crédulité,  qui  ne  tient  en  rien  de  l'esprit  que  Ton  trouve  dans  les  au- 
tres ouvrages  philosophiques  de  cet  auteur.  Car  il  est  à  remarquer  que,  quoique  Plutar- 
que soit  un  historien  aussi  superstitieux  qu'Hérodote  et  que  Tite-Live,  cependant  il  y  a 
à  peine  dans  toute  l'antiquité  un  philosophe  moins  superstitieux,  si  on  en  excepte  Cicé- 
ron  et  Lucien.  Je  dois  donc  avouer  qu'un  passage  de  Plutarque,  extrait  de  ce  discours,  a 
beaucoup  moins  d'autorité  pour  moi,  que  s'il. était  tiré  de  ses  autres  ouvrages. 

n  n'y  a  qu'un  antre  discours  de  Plutarque  qui  puisse  être  sujet  aux  mêmes  objections, 
à  savoir,  le  discours  touchant  ceux  dont  la  punition  est  différée  par  les  dieux.  11  est  aussi 
écrit  eo  forme  de  dialogue,  et  est  rempli  de  superstitions  et  de  visions  étranges.  11  pa« 
rattqne  Tauteur,  en  le  composant,  a  voulu  en  quelque  sorte  se  faire  le  rival  de  Platon , 
particulièrement  dans  son  dernier  livre  de  la  République, 

Je  ne  puis  m'empécher  d'observer  ici  que  M.  de  FonteneUe,  un  écrivain  remarquable 
pour  sa  candeur,  paraît  s'être  un  peu  écarté  de  son  caractère  ordinaire,  lorsqu'il  tâche 
de  jeter  du  ridicule  sur  Plutarque,  au  sujet  des  passages  que  Ton  trouve  dans  ce  dialo- 
gue sur  les  oracles.  On  ne  doit  pas  attribuera  Plutarque  les  absurdités  qu'il  met  ici 
dans  la  bouche  des  différents  personnages,  attendu  que  l'un  réfute  Tautre,  et  qu'en  gé- 
néral  il  parait  vouloir  rendre  ridicules  ces  opinions  mêmes ,  que  M.  de  Fonteneilè  le 
trouve  ridicule  de  soutenir.  {Note  de  t  Auteur,) 

{Mélanges,)  il 


iùi  DAVID  HLMK. 

étrange,  deDiodore  de  Sicile,  où  rhistorien,  après  avoir  dit  que  Tannée 
de  Minus  était  d'un  million  sept  cent  mille  hommes  dinfanterie,  et  de 
deux  cent  mille  de  cavalerie,  tâche  d'établir  la  vraisemblance  de  cette 
affirmation  par  quelques  faits  postérieurs,  et  ajoute  que  nous  ne  devons 
pas  juger,  de  la  quantité  d'hommes  qui  couvraient  autrefois  la  terre,  par 
le  vide  que  présente  actuellement  sa  surface  et  la  dépopulation  qu'ont 
éprouvée  aujourd'hui  toutes  les  parties  du  monde  ^  Ainsi,  un  auteur, 
qui  vivait  dans  le  siècle  même  de  l'antiquité  ^  où  Ton  prétend  que  la 
terre  était  le  plus  peuplée,  se  plaint  de  la  désolation  qui  régnait  alors, 
donne  la  préférence  aux  temps  antérieurs,  et  a  recours  à  de  vieilles  fables 
pour  établir  son  sentiment.  L'envie  de  blâmer  le  présent  et  d'admirer 
le  passé  est  si  fortement  enracinée  dans  l'esprit  des  hommes ,  qu'elle 
influe  sur  ceux  même  qui  ont  le  plus  de  savoir,  et  le  jugement  le 
plus  sûr. 


*  Lib.  11.  —  *  il  était  contemporain  do  Cé^r  et  d'Auguste. 


FIT»    DES   ESSAIS   DE   HVME. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pages, 

NaUce  sur  David  Hume 1 

I  Essai  sur  le  Commerce 9 

n     —    sur  le  Luxe.    • 22 

lU     —    sur  l'Argent 33 

Réflexions  du  Traducteur 44 

Extrait  de  rhistoire  de  la  Maison  de  Stuart,  par  Hume.    ...  47 

IV     —    sur  rintérêt  de  l'argent 49 

Réflexions  du  Traducteur 59 

V     —    sur  les  Impôts 62 

Réflexion^  du  Traducteur 67 

VI     —    sur  le  Crédit  public.    .    .    » 71 

Réflexions  du  Traducteur 82 

Vil     —    sur  la  Balance  du  commerce 86 

VIII     —    sur  la  Jalousie  commerciale 99 

IX     —   sur  la  Population  des  nations  anciennes .103 


FIN  DK  LA  TABLE  DES  MATIÈRES. 


FORBONNAIS. 


PWNCIPES  ÉCONOMIQUES. 


NOTICE  SUR  FORBONNAIS. 


Forboonais  (François  Yéron  de),  inspecteur  général  des  monnaies,  membre 
correspondant  de  l'Institut,  et  Tun  des  hommes  qui  ont  le  plus  écrit  sur  les 
matières  de  commerce  et  de  finances,  pendant  le  cours  du  xviii*  siècle,  naquit 
au  Mans,  en  1722.  Sa  famille  avait  trouvé  dans  l'industrie  manufacturière  une 
fortune  honorable,  en  se  transmettant,  depuis  plusieurs  générations,  une  fa- 
brique d'étoffes  qu'on  appela  Vérones^  du  nom  de  leur  premier  inventeur, 
et  qui  étaient  alors  très-répandues  dans  tout  le  midi  de  l'Europe. 

Le  jeune  Forbonnais  vint  ftdre  ses  études  à  Paris.  Dès  qu'il  les  eut  termi- 
Dées,  il  passa  deux  ans  à  voyager,  en  Italie  et  en  Espagne,  pour  les  affaires 
de  son  père.  En  1743,  il  fut  appelé  à  Nantes  par  l'un  de  ses  oncles,  riche  ar« 
mateur  de  cette  ville.  Une  pratique  nouvelle  des  choses  de  l'industrie,  et  le 
tableau  d'opulence  et  de  travail  offert  à  ses  regards  par  une  cité  qui  était,  à 
cette  époque,  la  première  place  maritime  du  royaume,  en  pénétrant  Forbon-t 
nais  de  l'importance  du  commerce,  firent  naitre  dans  son  esprit  la  pensée 
d'approfondir  les  causes  auxquelles  tient  son  essor,  et  l'influence  qu'il  exerce 
sur  la  puissance  et  le  bonheur  des  États.  Après  être  resté  cinq  ans  à  Nantes, 
et  en  avoir  employé  sept  à  recueillir  des  observations  de  toute  espèce  sur  l'a- 
griculture, les  manufactures,  le  commerce,  la  marine,  les  colonie,  l'impôt,  le 
numéraire,  etc.,  il  se  fit  connaître  avantageusement,  dès  1750,  par  la  publi- 
cation d'un  écrit  qui,  sous  le  titre  d'Extrait  de  r Esprit  des  lois,  renfermait 
un  examen  des  opinions  économiques  consignées,  par  Montesquieu,  dans  ce 
célèbre  ouvrage.  Fort  de  ce  succès,  de  ses  études  toutes  spéciales,  et  de  l'Igno* 
rance  profonde  où  l'on  était  encore  des  véritables  lois  de  la  production  et  de 
la  distribution  de  la  richesse,  Forbonnais  se  rendit  à  Paris  en  1752,  et  soumit 
au  gouvernement  divers  projets  pour  la  réorganisation  des  finances,  tombées 
dans  un  désordre  extrême  depuis  la  mort  du  cardinal  de  Fleury.  Le  contrô- 
leur général  Machault,  devant  lequel  il  fut  admis  à  les  discuter,  ne  manquait 
pas  des  lumières  nécessaires  pour  opérer  le  bien  public  ;  mais  il  fallait  alors, 
comme  de  nos  jours,  autre  chose  que  de  telles  lumières  pour  aventurer  la  con- 
servation d'un  portefeuille  contre  la  gloire  de  tenter  la  suppression  des  abus, 
et  Forbonnais  ne  tarda  pas  à  s'en  convaincre.  Le  principe  de  l'intérêt  géné- 
ral, dont  fi  ne  s'écarta  jamais  sciemment  dans  ses  écrits,  avait  présidé  à  la 
rédaction  de  ses  plans  financiers  :  fis  méritaient  donc,  au  moins  sous  ce  rap- 


168  NOTICE  SUR  FORBONNAIS. 

port,  les  éloges  du  ministre;  et  cependant  la  dialeur  avec  laquelle  il.les  dé- 
fendit n*excita,  de  la  part  de  ce  dernier,  qu*une  dédaigneuse  surprise.  Cette 
|eçon  démontra  pour  toujours  à  son  auteur  qu'il  valait  mieux  agir  sur  la  so- 
ciété  que  de  se  faire  le  précepteur  officieux  des  hommes  en  place.  Il  reprit 
donc  sa  plume,  de  laquelle  sortirent,  entre  autres  ouvrages,  les  Éléments  du 
commerce,  en  1764,  et  ses  Recherches  et  Considérations  sur  les  finances^  en 
}758.  Ces  deux  publications  surtout,  les  meilleures  qui  eussent  encore  paru 
sur  ces  matières  à  la  même  époque  ^,  et  Thonorable  caractère  de  Forbonnais, 
investirent  bientôt  son  nom  d'une  autorité  telle,  que  1* Administration  rechercha 
ses  services  avec  autant  d'empressement  qu'elle  en  avait  mis  d'abord  à  les  re- 
pousser. Un  brevet  d'inspecteur  général  des  monnaies  lui  fut  délivré  en  1756. 
Trois  ministres,  Berryer ,  Choiseul  et  Belle-Isle  ne  dédaignèrent  pas  de  s'éclairer 
de  ses  avis  sur  les  affaires  respectives  de  leurs  départements;  et  la  première 
pensée  de  Silhouette,  nommé  contrôleur  général  en  1759,  fut  de  le  placer  à 
la  tête  de  ses  bureaux.  Forbonnais  n'accepta  ce  poste  important  qu'avec  une 
vive  répugnance,  et  sur  une  invitation  formelle  du  roi.  Il  s'y  imposa,  pendant 
le  peu  d'années  qu'il  s'y  maintint,  et  pour  écarter  toute  idée  de  corruption  par 
Tor  ou  par  les  femmes,  la  loi  de  ne  jamais  donner  d'audience  particulière 
qu'en  présence  de  deux  témoins.  On  lui  attribue  tout  ce  qui  se  fit  de  juste  et 
d'utile  sous  le  ministère  de  Silhouette,  et  notamment  une  opération  qui  n'a- 
vait peut-être  pas  ce  double  caractère,  mais  qui,  dans  l'espace  de  vingt-quatre 
heures,  procura  une  ressource  de  72  millions  au  trésor.  Les  soixante  adjudica- 
taires de  la  ferme  générale  réalisaient  d'énormes  bénéfices.  Forbonnais  suggéra 
l'idée  de  créer  72.000  actions  de  1,000  francs  chacipe,  qui  auraient  pour  pro- 
fits la  moitié  des  leurs,  de  sorte  que  ce  furent  les  traitants  qui  soldèrent  l'in- 
térêt de  ce  nouvel  emprunt.  Mais,  comme  sa  probité  sévère  ne  ménageait 
pas  davantage  l'avidité  des  gens  de  cour  et  Taoïsme  tracassier  des  parle- 
ments,  il  eut  bientôt  pour  ennemis  tous  ceux  dont  la  cupidité  ne  s^accommode 
guère  d'un  administrateur  qui  se  préoccupe  exclusivement  du  bien  de  l'État, 
teurs  intrigues  et  leurs  calomnies  ne  se  contentèrent  même  pas  de  l'ar- 
racher aux  fonctions  qu'il  remplissait,  elles  obtinrent  un  ordre  du  roi  qui  l'exi- 
lait dans  ses  terres  en  1764. 

Forbonnais  avait  surtout  dirigé  ses  efforts,  pendant  sa  courte  carrière  ad- 
ministrative, vers  une  répartition  proportionnellement  égale  des  charges  pu- 
bliques. Il  ne  voulut  pas,  en  rentrant  dans  la  vie  privée,  demeurer  infidèle 
aux  principes  dont  il  avait  été  le  promoteur.  Devenu  membre  de  l'ordre  de  la 
noblesse,  par  l'acquisition  d'un  office  de  conseiller  au  parlement  de  Metz,  fi 


"  Les  physiocrates  D'aTaient  pas  encore  écrit;  et  les  travaux  de  Vauban,  de  Boisguille- 
bert,  de  Law,  fie  Melon  et  de  Dutot  étaient  alors  les  seals  qu'on  put  opposer  i  ceux  de 
Forbonnais.  En  Angleterre»  cependant,  Hume  venait  de  se  rapprocher  davantage  des  vé- 
ritables principes  de  la  science  par  ses  Essais  sur  U  commerce,  Vargent,  etc.;  mais  nous 
ne  parlons  ici  que  des  économistes  français. 


NOTICE  SUR  FOIIBONNAIS.  169 

n'aceepta  pas  les  privilèges qoe  cette  qualité  lui  cooffirait  en  matière  d'impôt; 
et,  par  un  acte  public  du  80  septembre  1 764,  il  soumit  toutes  ses  propriétés  à  la 
taiile.  L'économie  rurale,  la  culture  des  lettres,  qu*il  aimait,  et  les  soins  d'une 
bienfaisance  éclairée,  absort)èrent  presque  complètement  la  vie  deForbonnais 
dans  sa  retraite.  Peu  ^t  pour  les  luttes  politiques,  il  ne  prit  que  peu  ou  point 
de  part  au  grand  mouvement  de  1789.  Ses  concitoyens  ne  le  députèrent  pas 
aux  États-Généraux  ;  mais^e  pomit^  des  finances  de  l'Assemblée  constituante 
l'appela  à  Paris,  en  1790,  lorsqu'il  s'occupa  de  la  question  des  monnaies. 
Après  avoir  publié,  cette  même  année,  une  brochure  ayant  pour  titre  :  Ob  - 
servations  succinctes  sur  l'émission  de  deux  milliards  d^ assignais^  il  retourna 
dans  sa  terre  de  Ghampessant,  sise  dans  le  département  de  la  Sarthe,  et  y  de- 
meura jusqu'en  avril  1 799,  où  les  troubles  locaux  de  cette  époque  le  forcèrent 
de  se  réfugier  à  Paris.  Il  avait  été  nommé  membre  correspondant  de  l'Institut, 
lors  de  la  fondation  de  ce  corps  savant,  en  1794.  Malgré  son  grand  âge,  il  en 
suivit  assidûment  les  séances  jusqu'à  sa  mort,  qui  eut  lieu  le  30  septem- 
bre 1800. 

Écrivain  consciencieux  et  éclairé,  Forbonnais  a  contribué  à  répandre  beau- 
coup de  jour  sur  les  parties  secondaires  de  la  science  économique.  U  n'a  pas 
su,  toutefois,  s'élever  à  la  hauteur  de  ses  vérités  fondamentales,  et  d^ager  son 
esprit  de  l'étreinte  des  préjugés  du  système  mercantile,  qui  était  en  pleine 
vigueur  lorsqu'il  porta  ses  premiers  regards  çur  les  causes  de  la  ridiesse  des 
nations.  Apologiste  de  ce  système  avant  les  physiocrates,  il  demeura  tel  après 
leurs  écrits,  contre  lesquels  il  ne  s'est  livré  qu'à  des  critiques  de  détail  de  fort 
mince  valeur  *.  Sa  grande  erreur  fut  de  croire  que  l'Angleterre  avait  prospéré 
à  cause,  et  non  en  dépit  du  régime  protecteur.  Il  l'avait  puisée  dans  la  lecture 
des  œuvres  de  Mun,  de  Gee,  de  Davenant,  de  William  Petly,  etc.,  qui  donnè- 
rent les  premiers  une  forme  scientifique  aux  aberrations  des  économistes  de 
comptoir;  et  les  belles  démonstrations  d'Adam  Smith  ne  purent  l'en  faire  re- 
venir :  tant  il  est  vrai  que  le  génie  seul  a  le  privilège  d'arracher  de  son  en- 
tendement les  notions  feusses  sucées  avec  le  lait,  et  que  corrobore  plus  tard 
l'opinion  unanime  des  contemporains!  Bu  reste,  eomme  s'il  n'eût  pu  se  dis- 
simuler à  lui-même  le  côté  faible  de  la  cause  qu'il  défendait,  Forbonnais  dé- 
clare formellement  ^  qu'il  faut  laisser  tuer,  par  la  concurrence  étrangère,  toute 
industrie,  même  nouvelle,  qui  ne  saurait  se  soutenir  à  l'aide  d'un  droit  pro- 
tecteur de  15  p.  i^*»;  et  il  préconise  à  l'intérieur  les  effets  salutaires  de  la  li- 
berté, dont  il  rqK>usse  la  pratique  au  dehors. 

Forbonnais  laissa  de  nombreux  manuscrits.  Delisle  de  Sales,  dans  la  Vie  de 


'  Ces  attaques  sont  développées,  notammen^'dans  ses  Obsen'ations  sur  le  Tableau  éco- 
nomique^ et  celles  sar  les  hnïtAe^  Fermiers  et  Grains,  de  rEncycIopédie,  obserratioas 
dont  se  composent  presque  exclusif  ement  les  deux  velu  mes  publiés  soua  le  titre  de  Prin- 
cipes et  Observations  économiques,  Amsterd.,  1767,  in-l2. 

»  Éiéments  du  commerce^  1. 1,  p.  251 ,  édlt.  de  Taïf  iv. 


170  NOTICK  SUH  FOhBONiNAlS. 

cet  écrivain  \  en  donne  une  liste  détaillée,  et  partage  leur  nombre  de  la  ma- 
nière suivante  :  Législation^  8  ;  —  Diplomatie,  10  ;  —  Marine  et  colonies,  7  ; 

—  Finances,  11  ;  —  Monnaies,  152  Mémoires  relatife  à  leur  liistoire,  leurs 
variations,  et  les  opérations  utiles  ou  désastreuses  qu'elles  ont  fait  naître;  — 
Économie  politique,  7.  Voici  celle,  par  ordre  chronologique,  de  ses  ouvrages 
imprimés  : 

1°  Extrait  du  livre  de  VEsprit  des  loiSy  chapitre  par  chapitre,  avec  des 
observations,  1750,  in-12;  —  2o  Essai  sur  la  partie  politique  du  commerce 
de  terre  et  de  mer,  de  Fagriculture  et  des  finances,  in-12  ;  —  3*  Théorie  et 
pratique  du  commerce  et  de  la  marine,  traduit  de  l'espagnol  (de  D.  H.  Usta- 
riz),  1763,  in-4«;  —  4^  Considérations  sur  les  finances  d'Espagne,  relative- 
ment à  celles  de  France,  Dresde  [Paris],  1753, 1 75f ,  in-12  ;  —  5»  Le  négociant 
anglais,  Dresde  (Paris),  1 753,  2  v.  in-12  ;  c'est  une  traduction  libre  du  British 
Merchant ,  or  Commerce  preserved,  de  Ch.  King,  puhliéà  Londres  en  1721, 
3  v.  in-S**;  —  6o  Éléments  du  commerce,  Leyde  et  Paris,  1754  ;  2'  édition 
augmentée,  Pam,  an  iv  (1796),  2  vol.  in-12.  L'augmentation  consiste  dans 
l'addition  des  Principes  économiques,  faisant  partie  des  deux  volumes  in-12, 
publiés  sous  le  titre  de  Principes  et  Observations  économiques;  — 7»  Examen 
des  avantages  et  des  désavantages  de  la  prohibition  des  toiles  peintes,  Mar- 
seille, 1 755,  in-12  2;  -8*»  Questions  sur  le  commerce  des  Français  au  Levant, 
Ibid.  (Paris)^  1755,  in-12;— 9*  Lettre  à  M.  F**,ouExamen  politique  des  pré- 
tendus inconvénients  de  la  faculté  de  commercer  en  gros  sans  déroger  à  la  no- 
blesse (1756),  in  12  ;  ^  10^  Lettre  de  M.  du  T**%  à  M.  Rissch,  sur  les  bijoux 
d'or  et  d'argent,  1756,  in-12; — il»  Lettre  sur  les  bijoux  ganus,  1756,  in-12; 

—  12*»  Lettre  sur  les  observations  du  parlement  de  Grenoble,  Pam,  1756, 
in-12;  —  la'»  Mémoires  sur  la  manufacture  des  glaces,  Paris,  1766,  in-12, 
publiés  sous  le  pseudon3rme  de  Leolerc  ; — 1 4o  Mémoires  (divers)  sur  le  commer- 
ce, etc.,  Paris  ^  1756,  in-12;  —  15°  Recherches  et  Considérations  sur  les  fi- 
nances de  France,  depuis  1595  jusqu'en  1721,  Bâle,  1758,  2  vol.  in-4";  2© 
édit.  Liège,  1 758,  6  v.  in-12  ;  —  16*  Essai  sur  l'admission  des  navires  neutres 
dans  nos  colonies,  Paris,  1759,  in-12  ;  —  17o  Lettres  à  M***,  négociant  de 
Lyon,  sur  l'usage  du  trait  faux-fllé  sur  soie  dans  les  étoffes,  1769,  in-12  ;  — 


•  Vie  littéraire  de  Porbonnais,  Paris,  Fuchs,  1801,  îu-8'*  de  87  p. 

*  Tous  les  opuscules  de  Forbonnab,  comme  ceux  des  économistes  du  xviu*  siècle  en 
général,  se  retrouvent  fort  difficilement.  11  serait  heureux,  toutefois,  qu'on  pût  remettre 
la  main  sur  celui-ci,  car  il  contient  des  Obsen>ations  de  Goumay,  dont  Turgot  se  fai- 
sait gloire  d'être  Télèfe,  et  qui  partage  afec  Quesnay  celle  d*avoir  été  le  promoteur  du 
pand  principe  de  la  liberté  industrielle  et  commerciale.  C'est,  du  moins,  ce  qu*on  peut 
induire  des  termes  dans  lesquels  Grimm  rend  compte,  à  la  date  du  15  octobre  17ô5,  de  la 
brochure  de  Forbonnais,  dont  il  combat  même  les  idées  protectionistes  de  la  manière 
suivante  :  a  Lorsque  la  vérité  d'un  axiome  ou  d'une  maxime  est  bien  constatée,  tout  ce 
qui  lui  est  contraire  doit  être  rejeté,  et  ne  peut  être  que  faux  et  nuisible.  Or  rien  n'est  si 
nécessaire  au  commerce,  s'il  doit  fleurir,  qu'une  liberté  sans  bornes;  tout  ce  qu'il  y  a  de 
plus  dangereux,  c'est  que  le  gouvernement  s'en  mêle  (Corresp,  de  Grimm,  supplément, 
p.  14  à  22).  »  On  voit  que  Grimm  n'admettait  pas  que  les  principes  ne  fussent  point  ab- 
solus. 


NOTICE  SUR  FORBONNAIS.  174 

18«»  Lettre  d'un  banquier  à  son  correspondant,  1759,  in-4«;  — Principes  et 
observations  économiques,  Amsterdam^  1767,  2  v.  in-12;  —  19«>  Supplément 
au  Journal  d'août  1768,  ou  Examen  du  livre  intitulé  :  Principes  sur  la  liberté 
du  commerce  des  grains  (d'Abeille),  1768,  in-12  ;  —  20**  Prospectus  sur  les  fi- 
nances, dédié  aux  bons  Français,  1789,  in-12  ;  —  21°  Observations  succinc- 
tes sur  l'émission  de  deux  milliards  d'assignats,  1790,  in-12  ;  —  22°  Analyse 
des  principes  sur  la  circulation  des  denrées  et  l'influence  du  numéraire  sur 
cette  circulation,  Paris,  1800,  in-12,  L'Institut,  auquel  l'auteur  avait  présenté 
cet  ouvrage,  en  ordonna  l'impression. 

U Encyclopédie  de  Diderot,  arsenal  des  doctrines  les  plus  hétérogènes,  ad- 
mit les  articles  économiques  de  Forbonnais,  aussi  bien  que  ceux  de  Quesnay, 
de  Turgot  et  de  J.-J.  Rousseau.  Elle  contient  du  premier,  entre  autres,  le  mot 
colonies.  Les  articles  insérés  sous  le  nom  du  Vieillard  de  la  Sartke,  dans  le 
journal  Y  Historien^  fondé  par  Dupont  de  Nemours,  en  1796,  sont  également 
de  cet  auteur.  Enfin  le  tome  III«  de  l'ancien  recueil  de  l'Institut  (Section  des 
sciences  morales  et  politiques),  renferme,  de  Forbonnais,  des  Mémoires  sur 
le  genre  des  questions  dont  la  science  de  r économie  politique  comporte  la  so^ 
httûm  exacte  (1800).  E.  D. 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES  \ 


INTHODUCTION, 

Une  société  est  la  réunion  de  plusieurs  familles^  dont  les  che£s  s'en- 
gagent, pour  eux  et  pour  les  leurs,  à  garantir  réciproquement  leurs  pro- 
priétés de  la  violence  au-dedans;  et  à  les  défendre  en  commun  contre 
les  ennemis  du  dehors  :  ainsi  nulle  société  sans  propriété. 

La  société  est  dans  un  état  précaire,  si  elle  n'est  pourvue  de  moyens 
de  défense  proportionnés  aux  moyens  d'usurpation  des  sociétés  voi- 
rânes.  Ces  moyens,  tant  intérieurs  qu'extérieurs,  consistent  essentielle- 
ment en  hommes  appropriés  à  l'action  nécc^aire  à  l'attaque  et  à  la  dé- 
fense; ainsi  le  n(»nbre  de  ces  citoyens  constitue  la  totce  actuelle  de 
chaque  société. 

La  propriété  seule  peut  pourvoir  aux  besoins  des  hommes;  ainsi  la 
force  doit  être  entretenue  par  la  propriété^  et  la  propriété  doit  être 
protégée  par  la  force. 

Ainsi  les  rapports  justes  de  la  propriété  avec  la  force  constituent  la 
puissance  d'une  nation  ;  ainsi  ces  objets  ne  doivent  point  être  désunis 
dans  leur  examen  et  dains  leur  directioiï. 


*  On  a  TU,  par  la  Notice  qui  précède,  que  Fofbonnais  est  hostile  au  grand  principe  de 
la  liberté  derena,  depuis  Quesnay  et  Tilhistre  auteur  de  la  Richesse  des  nations,  la  base 
fondamentale  de  la  science  éconon^que.  Ce  serait  à  tort,  toutefois,  qu'on  se  préfaudrait 
de  cette  drconstance  pour  nous  reprocher  de  donner  place  dans  ce  volume  à  un  exposé 
de  la  doctrine  de  cet  écriTain.  La  Collection  des  princépaticc  économistes,  par  cela  même 
qu'elle  est  une  Collection,  ne  pouvait  se  Composer  eiclusivement  d'ouvrages  à  la  hauteur 
de  la  science  actuelle  ;  car  elle  eût  manqué,  dans  ce  cas,  le  but  philosophique  de  tout  re- 
cueil de  ce  genre,  qui  est  de  retracer,  par  des  témoignages  irrécusables,  le  mouvement 
et  la  filiation  des  idées  dans  la  branche  de  Tentendement  boùiain  à  laquelle  il  a  rapport. 
Après  avoir  marqué  les  premiers  pas  de  b  science,  par  la  reproduction  des  travaux  de 


17i  FORBONNAIS. 


CHAPITRE  I.    —   DE  LA  RICHESSE. 

La  vie,  rhonneur,  la  famille,  la  patrie,  sont  une  propriété  égale 
pour  chaque  membre  de  la  société.  Mais  les  efforts  que  différents  lé- 
gislateurs ont  faits  pour  maintenir  Fégalité  des  propriétés  susceptibles 
d'échange  ou  de  consommation,  n'ont  pu  forcer  l'ordre  de  la  nature, 
qui  tend  continuellement  à  établir,  entre  les  hommes ,  l'inégalité  de 
leurs  possessions,  et  à  les  réunir  en  société  par  un  rapport  continuel 
de  besoins  et  de  services. 

Toute  propriété,  susceptible  d'échange  ou  de  consommation,  est 
utile,  commode  ou  agréable.  L'abondance  de  ces  choses  constitue  le 
bien-être  en  général  ;  mais  toute  propriété  n'est  pas  susceptible  de  pro- 
curer une  consommation  continue  de  l'utile ,  du  commode  ou  de  l'a- 
gréable. Celles  qui  ont  ce  caractère  sont  les  plus  désirables  ;  car  on 
n'est  point  véritablement  riche ,  si  l'on  n'est  pasassuré  de  pourvoir  éga- 
lement tous  les  ans  aux  mêmes  besoins.  Cette  assurance  est  fondée  sur 
le  revenu,  et  le  revenu  est  le  fruit  d'une  propriété  rendue  capable 
d'apporter  annuellement  de  nouvelles  valeurs  dans  le  commerce  ou  la 
circulation. 

Ainsi  les  fonds  seuls  qui  ont  l'avantage  actuel  de  produire  un  revenu, 
semblent  seuls  mériter  le  nom  de  richesse  ;  et  pour  fixer  nos  idées,  nous 
appellerons  ainsi  tout  fonds  qui  produit  un  revenu  à  son  possesseur  ^ 

Les  propriétés  qui  ne  rendent  pa^une  production  annuelle,  telles  que 


Vauban,  de  Boisguillebert,  de  Law,  de  Melon  et  de  Dutot,  il  était  impossible  d'omettre 
ceux  de  Forbonnais,  qui  ont  une  supériorité  relative.  On  le  pouvait  d'autant  moins  que 
cet  écrivain  est  le  représentant  d'un  système  qui  n'existe  pas  seulement  dans  la  réf^ion 
des  idées,  mais  qui  subsiste  encore,  et  a  subsisté  presque  toujours  dans  celle  des  faits; 
et  qu'à  vrai  dire,  ce  qui  tranche  encore  mieux  la  question,  il  n'y  a  que  deux  conceptions 
fondamentales  en  économie  politique,  la  liberté  et  la  non-liberté.  Or,  l'un  conviendra, 
sans  doute,  que  pour  offrir  le  spectacle  de  la  lutte  entre  ces  deux  principes  contrai- 
res, il  était  nécessaire  de  ne  pas  écarter  de  Tarënc  économique  Tun  des  deux  combat- 
tants. 

L'ouvraffe  que  l'on  donne  ici  parut  en  1707.  Il  faisait  partie  de  deux  volumes  de  Mé- 
lanftes  publiés  sous  le  titre  de  Principes  et  Ohsers'ations  économiques.  Cette  date  prouve 
que  renseignement  des  physiocrates  n'avait  rien  changé  aux  convictions  protection istes 
exprimées  treize  ans  plus  tôt,  par  Forfooiinais,  dans  ses  Éléments  du  Comvierce.  C'était 
l'oeuvre  de  prédilection  de  l'auteur,  qui  là  fit  réimprimer  à  la  suite  de  b  deuxième  édi- 
tion (1791.)  de  ce  dernier  livre,  et-qui  en  parle  en  ces  termes,  dans  la  lettre  placée  en 
tête  de  cette  édition  :  «  .  .  .  .  mais  la  partie  des  Principes  est  peut-être  ce  que  i'a! 
fait  de  plus  soigné,  et  le  véritable  càmptndium  de  ma  doctrine  sur  les  matières  écono- 
miques, c'est-à-dire, commerce,  finances  et  crédit  pdblicdans  toutes  ses  branches  «C'est 
parce  que  l'ouvrage  présente,  en  effet,  ce  caractère  ôecompendium^  qu'on  l'a  introduit, 
de  préférence  à  tous  les  autres  du  même  écrivain,  dakis  cette  Collection.  E.  D. 

•  Peut-être  ceux  qui  ont  jugé  à  propos  d'appeler  dépense  stérile^  celle  qui  paie  les  tra- 
vaux d'industrie,  trouTeront-ils  mauvais  que  nous  usions  d'une  définition  qui  n'est  pas 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  175 

les  meubles  précieux,  les  fruits  destinés  à  la  consommation,  sont  une 
suite  de  la  richesse  fondée  sur  le  reyenu,  et  non  pas  la  richesse  dans  le 
sens  que  nous  lui  donnons  ;  et  nous  les  appellerons  simplement  des 
biens  ^. 

Ainsi  la  terre,  qui  ne  produit  point;  l'industrie,  qui  ne  s'exerce 
pas;  n'apportant  aucune  valeur  nouvelle  dans  la  circulation,  ne  sont 
point  réellement  une  richesse,  mais  simplement  des  biens  qui  peuvent 
devenir  une  richesse  s'ils  sont  mis  en  action. 

Quoiqu'on  appelle  richesse  toutes  les  propriétés  qui  produisent  un  re- 
venu à  leur  possesseur,  elles  ne  sont  pas  toutes  du  même  ordre.  Les 
besoins  essentiels  auxquels  les  hommes  sont  soumis  pour  leur  conserva- 
tion, sont  le  motif  de  leur  travail.  Ainsi  le  fonds  qui  produit  ces  besoins 
est  la  richesse  primitive  ou  naturelle j  sans  laquelle  les  autres  n'existe- 
raient pas. 

L'industrie,  qui  pourvoit  aux  secondes  nécessités,  et  même  aux  su- 
perfluités,  en  ajoutant  une  valeur  nouvelle  aux  matières  que  fournit  la 
terre,  et  qui,  sans  son  secours,  ne  seraient  ni  consommées  ni  produites, 
devient  une  richesse  secondaire  ou  artificielle  *. 

Enfin,  l'argent  n'étant  pas  capable  d'apporter  par  lui-même  de  nou- 
velles valeurs  dans  la  circulation,  et  ne  pouvant  produire  un  revenu  que 
par  fiction,  et  conséquemment  à  une  institution  sociale,  susceptible  de 
changements,  n'est  qu'une  richesse  conventùmnelle. 


CHAPITRE  II.  —  DE  LA   PBODUCTION   DES   DEï^REES  ET   DU   REVENU. 

Le  besoin  de  la  denrée  est  la  cause  immédiate  du  travail  et  de  la 
production  ;  et  la  consommation  est  la  récompense  du  travail  qui  pro- 
duit. 


la  leur;  mais  on  ne  9e  croit  pas  assez  d'autorité  pour  changer  le  sens  que  les  autres  hom- 
mes sont  convenus  de  donner  aox  mots.  On  n'aspire  point  à  paraître  faire  la  découverte 
de  ce  qui  a  été  sa  de  tous  les  temps ,  mais  seulement  à  le  rassembler  de  manière  que 
chacun  (parmi  les  hommes  ordinaires)  retrouve  ici  le  précis  et  la  chaîne  de  ses  propres 
idée?,  n  est  donc  très-nécessaire  d'être  entendu  par  le  plus  grand  nombre,  et  surtout 
d'éviter  Tabus  des  mots  propres  à  établir  de   fausses  inductions.  {Note  de  V Auteur,) 

On  s^aperceyra  sans  peine  que  cette  note  et  la  plupart  de  celles  qui  suivent,  sont  di- 
rigées contre  les  physiocrates.  V.  la  Notice  sur  Forbonnais.  E.  D. 

*  Plusieurs  sciences  prennent  chacune  le  mot  bien  dans  une  acception  particulière. 
Refuserait-on  le  même  avantage  à  l'économie  politique?  lorsqu'on  traite  de  la  nature 
des  choses,  il  faut  suppléer  à  la  disette  des  langues,  ou  bien  en  créant  des  mots  nouveaux 
souvent  inintelligibles,  ou  bien  en  assignant  à  un  mot  déjà  connu  une  acception  parti- 
culière dans  la  matière.  Cest  Tunique  moyen  d'éviter  beaucoup  de  méprises  et  des  dis- 
pute5  chimériques  dans  le  fond.  *  {Note  de  V Auteur,) 

*  De  ces  anciennes  définitions  découlent  naturellement,  sans  ob.scurité  et  sans  dispute. 


ne  FORBONNAIS. 

Ainsi  la  consommation  est  le  nivean  de  la  production  ;  et  l'étendae 
de  la  production  est  la  mesure  propre  à  évaluer  le  capital  productif. 

Mais,  pour  que  la  consommation  soit  le  niveau  de  la  production,  il 
faut  que  celui  qui  produit  y  trouve  une  utilité.  Car,  abstraction  faite 
de  la  morale,  ce  qu'il  donne,  sans  en  retirer  d'utilité,  est  pour  lui 
comme  s'il  était  perdu.  Or  tout  travail  mérite  sakire;  et  le  travail 
cesse  où  le  salaire  manque. 

Si  celui  qui  produit  a  besoin  que  le  travail  d'un  autre  concoure  avec 
lui  à  cette  production,  le  partage  de  la  denrée  produite  doit  être  en 
raison  du  secours  prêté.  Or,  ce  que  chacun  possède  après  ce  partage 
n'est  point  une  utilité  pour  l'autre. 

.  L'utilité  consiste  donc  dans  un  excédant  au  delà  de  l'avance.  Cet  ex- 
cédant constitue  le  revenu  ;  et  les  divers  degrés  de  cet  excédant  expri- 
ment les  divers  degrés  du  revenu. 

Ce  qui  excède  la  consommation  personnelle  et  nécessaire  est  appelé 
superflu.  Ce  superflu  n'est  utile  à  son  possesseur  qu'autant  qu'il  peut 
être  échangé  :  s'il  Test,  d'autres  denrées  ont  été  produites  pour  l'obte- 
nir ;  au  lieu  que  l'excédant,  borné  à  la  consommation  personnelle,  n'a 
point  d'autre  action.  Il  ne  suffit  donc  pas  qu'il  y  ait  des  consomma- 
teurs'ou  une  population  nombreuse  dans  un  État  pour  occasionner  la 
production  :  il  faut  que  cette  population  soit  active,  c'est-à-dire  que 
tout  homme  qui  consomme  donne  à  consommer  en  échange  de  ce  qu'il 
reçoit;  et  que  tout  homme,  qui  a  un  superflu,  trouve  facilement  un 
consommateur  utile. 

C'est  ainsi  que  la  population  est  à  la  fois  un  moyen  de  force  et  de 
richesse. 

Tant  que  chacun  trouve  une  utilité  à  échanger,  il  y  a  population,  tra- 
vail, production  et  consommation  ;  et  toutes  ces  choses  existent  dans  un 
rapport  nécessaire  avec  le  degré  d'utilité  que  présente  l'échange. 

Mais,  pout»  évaluer  la  production  générale  de  la  société,  il  ne  faut  pas 
joindre  ensemble  les  quantités  échangées.  Ce  calcul  ne  serait  pas  plus 
juste  que  celui  d'un  homme  qui,  pour  connaître  sa  fortune,  ferait 
l'addition  de  ce  qu'il  doit  et  de  ce  qui  lui  est  dû. 

Il  faut  donc  considérer  que  le  premier  objet  du  travail  étant  de  pour- 
voir aux  besoins ,  et  que  la  tefre  ayant  seule  le  privilège  d'y  suffire 
quand  elle  est  travaillée,  la  somme  de  ses  productions  est  le  terme  mar- 
qué à  la  dépense  générale  ' . 


les  vérités]  fondamentales  de  l'économie  politique,  sans  recourir  à  la  distinction  para- 
doxale des  classes  productives  et  stériles.  Mais  Tauteur  de  cette  subtilité  scola^tique  , 
soit  pour  en  relever  l'importance,  soit  pour  étayer  la  construction  vicieuse  au  Tableau 
économique,  a  supposé  gratuitement  le  contraire,  et  qu'avant  cette  heureuse  découverte 
on  avait  confondu  l'ordre  et  l'essence  des  choses.  {Note  de  V Auteur.) 

*  Il  faut  distinguer  la  production  générale  da  produit  net  ou  revenu  national.   {Id,)  ] 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  177 

Pour  se  représenter  mieux  cette  vérité,  supposons  un  seul  proprié- 
taire de  toutes  les  productions  de  la  terre,  chez  lequel  tousJes  consom- 
mateurs auront  un  compte  ouTert  en  débit  et  crédit. 

Chaque  consommateur  sera  débiteur  de  ce  qu'il  recevra;  et  ce  qu'il 
apportera  en  échange,  par  le  fruit  de  son  travail,  sera  évaluée  son 
<n'édit. 

Ce  propriétaire  deviendra  donc  possesseur  de  tout  le  travail  des  con- 
sonomateurs  ;  mais  il  ne  jouira  de  ce  travail  qu'en  se  défaisant  des  fruits 
de  la  terre  :  ainsi  le  montant  de  son  compte  ne  doublera  pas. 

Si  quelques  consommateurs  reçoivent  du  propriétaire  «ans  rien  ap- 
porter, certainement  cette  consommation  est  une  perte  ou  une  diminu- 
tion  de  sa  propriété,  comme  si  cette  portion  avait  été  détruite  par  un 
accident. 

Tous  sont  riches  par  la  réciprocité  des  besoins,  et  Futilité  réciproque 
de  l'échange. 


CHAPITRE   III.    —   DE  LA  TERRE. 

Puisque  c'est  pour  avoir  part  aux  productions  de  la  terre,  pour  en 
balancer  l'achat  et  la  consommation,  que  toutes  les  autres  denrées  i^ont 
produites,  le  rev^u  de  la  terre  est  donc  le  revenu  primitif,  et  les  autres 
revenus  ne  sont  que  secondaires. 

Ainsi,  dans  Tordre  de  la  nature,  les  possesseurs  des  terr^  sont  les 
premiers  citoyens  appréciés  par  la  richesse. 

La  terre  ne  produisait  ce  revenu  primitif,  qui  donne  l'existence  à 
tous  les  autres,  que  par  le  travail,  et  ce  travail  exigeant  des  bestiaux, 
des  bras,  des  instruments  ;  sa  possession  ne  devient  donc  richesse  qu'au- 
tant qu'elle  est  munie  du  concours  d'une  autre  sorte  de  biens.  Ces  biens 
sont  périssables,  à  la  vérité  ;  mais,  appliqués  à  la  terre,  ils  se  renouvel- 
lent par  elle,  et  ils  font  partie  essentielle  de  la  richesse  territoriale,  tant 
qu'ils  sont  uniquement  consacrés  à  la  production  de  la  terre. 

Si  les  terres  sont  partagées  par  grandes  possessions,  les  propriétaires 
seront  encore  les  premiers  dans  l'ordre  de  la  puissance  ;  car  le  nombre 
de  ceux  qui  auront  besoin  de  les  servir  pour  subsister  en  sera  plus 
grand.  Or  celui-là  est  plus  puissant,  qui  peut  récompenser  un  plus  grand 
nombre  de  services  ^. 

Si  les  bras  employés  à  manier  les  instruments  de  culture,  à  conduire 
le»  bestiaux  et  à  les  soigner,  sont  une  propriété  du  possesseur,  la  dé- 


*  Dans  les  temps  andens  la  ridiessc  territoriale  et  la  puissance  étaient  synonymes, 
et  réunies  dans  le  fait.  {Note  de  /'Juteun) 

(Mélanges.)  12 


i7S  FORBONNAIS. 

pendwoc  des  hommes  libres,  qui  n'auront  pas  de  terres,  sera  d'autant 
plus  grande  à  son  égard,  qu'ils  auront  moins  de  services  à  lui  offrira 

Dans  les  pays  où  Thumanité  n'est  point  outragée  par  la  servitude,  la 
puissance  du  propriétaire  des  terres  est  fort  dimiuuée  par  le  besoin  qu'il 
a  du  service  des  hommes  libres,  pour  rendre  sa  propriété  productive,  et 
par  la  liberté  qu'ont  ces  hommes  d'accorder  la  préférence  de  leur  ser- 
vice à  celui  qui  leur  promet  une  meilleure  récompense  ^. 

Le  même  effet  a  dû  résulter  de  l'accroissement  de  leurs  besoins  fictift, 
c'est-à-dire  à  mesure  que  leur  goût  s'est  accru  pour  les  commodités,  les 
agréments,  la  décoration  et  le  faste  ;  ce  goût  naturel  aux  hommes,  for- 
tifié par  l'habitude,  n'est  pas  devenu  moins  pressant  que  les  b^ins 
réels.  Le  peuple  ne  peut  jamais  acquérir  de  la  puissance,  mais  sa  liberté 
s'est  accrue,  et  il  a  traité  avec  plus  d'égalité  avec  les  riches  et  les  puis- 
sants :  les  hommes  que  ceux-ci  font  subsister  tiennent  plus  directem^t 
au  gouvernement^. 

Tout  est  dans  l'ordre  tant  que  chacun  traite  avec  utilité,  car  alors  le 
riche  peut  récompenser  beaucoup  de  travaux  au  delà  de  ses  besoins 
réels,  et  accorder  un  ample  salaire  à  celui  qui  produit  ses  besoins  fictifs; 
la  richesse  fait  mieux  sa  fonction,  qui  est  d'être  bienfeisante. 

La  distribution  des  salaires,  par  les  propriétaires  des  terres,  peut  con- 
sister dans  une  tradition  réelle  d'une  certaine  quantité  de  denrées,  ou 
dans  une  quantité  de  monnaie  établie  pour  être  le  moyen  terme  de 
l'évaluation  des  échanges. 

De  quelque  manière  que  la  chose  se  fasse,  il  est  constant  que  celui  qui 
reçoit  la  récoippense  de  ses  services  se  trouve  en  état  de  récompenser  lui- 
même  ceux  dont  il  a  besoin.  C'est  cette  communication  réciproque,  soit 
des  denrées,  soit  de  leurs  signes,  qui  constitue  le  conunerce  ou  la  circula- 
tion, soit  au  dedans  d'un  pays,  soit  au  dehors^. 

Lorsque  cette  circulation  emploie  l'argent  ou  le  moyen  terme  convenu 
pour  l'évaluation  des  échanges,  elle  est  susceptible  éd  quelques  modifi- 


*  Dans  les  temps  de  FesclsTage,  les  grands  possesseurs  employaient  une  partie  de  leurs 
esclaves  aux  arts  et  aux  manufactures;  on  voyait  alors  des  poètes,  des  grammairiens, 
des  philosophes,  entrer  dans  le  commerce  et  la  circulation. 

*  En  toutes  choses  il  faut  distinguer  le  droit  et  le  fait.  l/aboUtion  de  la  servitude  a  re- 
mis rbomme  dans  son  droit  ;  mais  il  n'en  profite  pas  toujours.  La  ré? olution  politique, 
opérée  dans  le  royaume  par  Textinction  des  servitudes  et  des  grands  vassaux,  prouve 
d'ailleurs  la  vérité  de  ee  qu'on  avance  Ici  sur  la  puissance  des  propriétaires. 

'  C'est  ce  qui  rend  ce  qu'on  appelle  le  luxe  plus  analogue  À  l'esprit  des  monarchies, 
à  mesure  qu'elles  sont  plus  simples  dans  leur  constitution. 

*  Quelques  écrivains  économiques  ont  fait  leurs  efforts  pour  bannir  le  mot  commerce 
de  notre  langue  ;  ils  ont  prétendu  qu'on  ne  parlait  que  de  commerce  et  jamais  d'agri- 
culture. Serait-ce  une  tactique  de  leur  part,  ou  bien  auraient-ils  ignoré  que  le  mot  com- 
merce en  général  a  toujours  comprb,  dans  son  acception,  toutes  les  choses  qu'il  est  pos- 
sible aux  hommes  de  se  communiquer  ?  Lorsqu'on  ne  se  borne  pas  à  traiter  d'un  seul 
objet,  il  est  nécessaire  d'employer  les  mots  les  plus  génériques.  Pour  se  conformer  à  cette 
espèce  d'horreur  du  mot,  on  se  servira  de  celui  de  circulation.         {^otes  de  tJuieur.) 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  17» 

cations  accessoires  que  n'éprouve  pas  la  circulation  qui  procède  pure- 
ment par  échanges  en  nature. 

Il  parait  donc  utile  de  considérer  séparément  la  circulation  sons  ces 
deux  sens.  Nous  appellerons  simple  celle  qui  procède  par  échanges  en 
nature ,  et  composée  eélle  qui  emploie  Targent. 


CHAPITRE  IV.    —   DE  LA   CmCULATlOIf   SIMPLE. 

Dans  un  pays  assez  simple  pour  ignorer  Tusage  des  métaux,  il  est  fa- 
cile de  ccmcevoir  que  la  matière  des  échanges  serait  trè&*Iimitée.  La 
eultore  s'y  bornerait  à  la  subsistance  la  plus  grossière  ;  les  grandes  entre- 
prises de  culturey  seraient  ignorées.  Car  les  dessèchements  et  les  défriche- 
ments, exigeant  un  trayail  que  la  terre  ne  peut  payer  que  dans  plusieurs 
années,  personne  n'aurait  intérêt  de  les  entreprendre;  en  effet,  tous  les 
services  seraient  payés  en  denrées,  par  conséquent  i^  en  faudrait  un 
amas  prodigieux  chei  les  propriétaires ,  pour  les  mettre  en  état  de  faire 
les  avances  en  salaires,  et  cette  masse  immense  de  denr^  en  supposerait 
on  tel  avilissement,  que  les  hommes  libres  se  mettraient  fort  peu  en 
peine  de  les  jmériter. 

L'état  naturel  d'unepareiHe  contrée  serait  d'être  habitée  par  cantonne- 
ments; les  plaines  les  plus  grasses  seraient  destinées  au  pâturage,  les 
terres  plus  élevées  au  labour;  les  bois  et  les  marais  occuper^ent  la  plus 
grande  partie  du  territoire.  Les  propriétés  y  seraient  extrêmement  di- 
visées; chaque  famille  y  cultiverait  à  peu  près  pour  ses  besoins  avec 
indépendance,  car  la  propriété  pouvant  se  multiplier  et  s'étendre  sans 
nuire  à  autrui ,  elle  tenterait  peu  la  violence. 

Si  des  circonstances  singulières,  telles  qu'une  inondation  d'étrangers, 
chassés  de  leur  pays  par  la  discorde  ou  par  la  faim,  produisaient  une 
révolution,  son  effet  naturel  serait  d'introduire  la  servitude,  mais  une 
8er\  itude  douce ,  qui  ne  distinguerait  le  maître  de  Tesclave  que  par  la 
prérogative  de  faire  des  lois,  de  les  faire  observer,  de  rester  seul  armé 
contre  les  anciens  habitants  et  les  nouveaux  aventuriers. 

Ce  serait  le  premier  pas  qu'un  pareil  pays  pût  faire  vers  une  condition 
policée;  mais  la  culture  et  les  arts  y  gagneraient  peu,  puisque  les  mê- 
mes obstacles  subsisteraient  pour  les  grandes  entreprise  de  culture  et 
pour  les  communications,  dont  le  défaut  rendrait  toujours  l'abondance 
des  récoltes  un  bien  inutile. 

Les  arts  les  plus  cultivés  seraient  la  chasse  et  la  pêche ,  et  ces  exer- 
cices, bientôt  réservés  aux  hommes  puissants,  s'il  y  en  avait,  mettraient 
un  obstacle  de  plus  à  l'accroissement  de  la  culture. 

Tout  ce  qui  tient  à  la  délicatesse  et  au  raffinement  serait  ignoré  ;  la 


180  FORBONNAfS. 

commodité  même  serait  peu  connue,  car  rémulation  des. hommes  sans 
propriété  territoriale  ne  pourrait  s'étendre  au  delà  du  nécessaire  phy- 
sique. 

La  difiSculté  de  Yoyager^  et  dès  lors  de  communiquer  a^ec  les  autres 
hommes,  les  retiendrait  tous  dans  Tignorance  et  la  grossièretés  L'incer- 
titude de  vendreet  l'impossibilité  d'acheter  autrement  qu'en  denrées  pé^ 
rissables  ou  d'une  garde  difficile  et  embarrassante,  ne  laisserait  imaginer 
à  personne  d'avoir  des  magasins  et  de  spéculer  sur  les  besoins  et  les 
goûts  d'autrui. 

On  ne  s'étendra  pas  plus  loin  sur  l'état  naturel  de  la  drculation,  dans 
un  pays  où  l'usage  des  métaux  serait  inconnu  :  ce  peu  suffira  pour  don- 
ner une  idée  de  la  perfection  qu'ils  ont  apportée  dans  l'économie  des  so- 
ciétés, et  pour  indiquer  l'état  successif  par  lequd  elles  sont  passées,  jus- 
qu'à ce  que  l'usage  des  métaux  ait  été  commun  et  général  dans  toutes 
les  parties.  '  ^ 

Mais,  comme  il  est  moins  question  ici  des  avantages  de  la  circulation 
en  nature  que  d'exalniner  son  principe,  nous  supposerons  tm  pays  peu- 
plé et  cultivé,  où  les  communications  seront  aisées,  les  rivières  naviga- 
bles et  fréquentes,  et  les  échanges  facilités  par  des  promesses  que  les 
hommes  se  feront  de  faire  trouver,  en  tel' temps  et  en  tel  endroit,  telle 
portion  de  denréeè  quelconques. 

Une  pareille  position  peut  exister  à  la  rigueur;  die  parait  au  moins 
pouvoit  être  supposée  sans  révolter  les  vraisemblances  et  sans  dégéné- 
rer en  abstractions  métaphysiques. 

Nous  plisserons  donc  en  revue  les  principaux  actes  relatifs  à  la  pro- 
duction et  à  la  consommation  des  denrées,  et  pour  plus  de  dartéils  se- 
ront distingués  par  paragraphes. 

S  1 .  Delà  production  des  denrées. 

Dès  que  nous  supposons  une  société  où  l'usage  des  métaux  est  inconnu, 
l'objet  immédiat  de  tout  propriétaire  d'une  denrjée  quelconque  sera  de 
se  procurer  une  autre  denrée  dont  il  a  également  besoin. 

Ainsi  l'ordre  des  besoins  réglera  Tordre  de  la  production. 

Les  grains,  le  lait,  le  poisson,  la  viande,  la  peau  des  animaux ,  les 
fourrages  nécessaires  pour  les  liourrir ,  les  bois  pour  les  bâtiments , 
pour  le  chauffage,  le  fer,  le  chanvre,  le  lin,  les  vins,  les  huiles  et  en 
général  tous  les  fruits  de  la  terre,  seront  l'objet  de  la  première  recher- 
che. 

Mais  on  ne  peut  ouvrir  la  terre,  recueillir  les  moissons  et  les  fourrages, 
rassembler  et  conserver  les  liqueurs  sans  instruments  et  sans  vaisseaux, 
pêcher  le  poisson,  dans  les  rivières,  les  lacs  et  la  mer,  sans  les  engins  et 
les  bateaux  convenables.  II  est  impossible  de  soutenir  la  rigueur  des 
saisons  sans  vêtements  et  sans  habitations;  enfin,  la  production  ne  peut 


PR1NCJ>ES  ÉCONOMIQUES.  18! 

arrivar  à  sa  fin,  qui  est  la.consojnmation,  sans  le  concours  de  divers  tm- 
\aiix. 

U  faut  donc  néeessairement ,  ou  l>ien  que  diaque  homme  partage 
l'emploi  de  son  temps  entre  ces  diva»  ouvrages  et  la  culture  des  terres; 
ou  bien  que  les  hommes  partagent  entre  eux  ces  différents  travaux. 
C'est  cette  dernière  aUefnative'qu'ils  pratiquent ,  dès  qu'ibjsont  réunis 
eo  société  :  chaque  ouvrage  en  est  mieux  fait  et  plus  promptement. 

Ainsi  il  existe,  entre  la  culture  et  Findustrie,  un  rapport  de  nécessité 
SOT  divers  objets,  tel  que  Tune  ne  peut  se  passer  de  l'échange  de  l'autre» 
Ainsi  la  production  est  imparfaite  ou  précaire,  si  quelquesruns  des  em- 
plois qui  doivent  l'accompagner  ne  sont  pas  remplis. 

Toute  terre  n'est  pas  capable  de  produire  tous  les  fimits  ;  ainsi  il  y  a 
un  rapport  nécessaire  d'échange  entre  les  propriétaires  des.^différentes 
productions  ;  mais  ce  rapport  n'est  actif  qu'en  raison  de  Toitlre  du  be- 
soin établi  par  la  nature. -Le  propriétaire  du  laitage,  des  peaux  des 
animaux*,  du  fer,  des  instruments,  du  bois,  sera  ca-tainement «ollictté 
d'échanger  avant  le  propriétaire  du  vin ,  de  Thuile,  ou  de  la  soie. 

Ainsi  l'application  des  hommes  se  portera,  toutes  choses  égales  d'ail- 
leurs, par  préférence  à  la  production  de  ce  qui  est  plus  nécessaire. 

Hais  une  famille,  appliquée  à  la  culture  d§  première  nécessité,  produit 
la  subsistance  d'un  plus  grand  nombre  de  familles  que  n'en  peuvent 
alimenter  les  échanges  des  ouvrages  qui  lui  sont  nécessaires  dans  toute 
rétendue  de  ce  mot. 

Dès  lors  cette  famille  cultivatrice  a  non-seulement  un  excédant  de 
denrées  au  delà  de  son  avance ,  mais  encore  elle  en  a  un  au  delà  de  sa 
consommation  personnelle  et  nécessaire. 

Ce  superj9u  donne  naissance  aux  cultures  du  second  ordre  de  besoins, 
aux  ouvrages  que  ces  cultures  de  second  ordre  emploient  indispensa- 
blement,  et  qui  sont  aussi  le^  seconds  dans  l'ordre  de  l'industrie. 

Le  superflu  de  production  de  l'une  et  l'autre  cultures  produit  les  ou- 
Trages  du  troisième  ordre  ;  et  à  mesure  que  ce  superflu  est  plus  consi- 
dérable, il  produit  les  inutilités  et  les  caprices  du  goût,  que  nous  ap- 
pellerons  luxe  '. 

Cet  amour  pour  les  commodités,  l'agrément  et  les  caprices,  produit 
par  le  superflu ,  est  donc  l'aliment  d  une  infinité  de  professions  ou  de 
familles;  elles  se  soutiennent  réciproquement  entre  elles ,  par  des  rap- 
ports dont  la  nécessité  augmente  à  mesure  qu'elles  sont  plus  employées; 
de  manière  que,  l'une  cessant,  une  autre  cesse  ;  et  en  suivant  ces  diver- 


*  D'autres  diront  peut-être  que  ce  n*est  pas  là  le  luxe  ;  et  ne  le  définiront  pas  de  cette 
manière  s'ils  appliquent  ce  mot  à  des  actes  déjà  désignés  par  un  mot  spécial.  Quoi  qu'il 
ea  soît,  ce  luxe  oonsonimera  les  fruits  de  la  terre,  non  pas  directement  par  lai>oucb6  da 
propri^aire  ou  de  ses  domestiques ,  mais  par  celle  des  artistes  qu'il  occupera  ;  et,  sans 
cette  consommation  assurée,  la  production  n'aurait  pas  été  faite.    {Note  de  V Auteur.) 


IdS  FORBONNAIS. 

ses  brandies  de  chaînons  réunis  à  un  anneau  commun  qui  les  retient 
tous ,  on  remonterait  jusqu'à  la  famille  cultivatrice  surchargée  d*un 
superflu  de  production ,  et  déterminée  à  produire  moins;  et,  du  mo- 
ment où  elle  produirait  moins.,  le  nombre  de  ses  rapports  nécessités 
diminuerait. 

U  y  a  donc  un  second  rappwt  entre  le  superflu  des  denrées  t^rrito* 
riales,  et  la  population  occupée  des  ouvrages  de  3"^,  4"^  et  5°"  ordres 
de  besoin.  L'ét^due  et  la  justesse  de  ce  second  rapport  complètent  la 
perfection  d'une  société.  Enfin,  c'est  le  superflu  des  propriétaires  des 
terres  qui  met  les  hommes  en  action ,  qui  rend  la  population  riche. 

La  fantaisie  et  le  caprice  du  propriétaire  des  terres  donnant  nais- 
sance aux  ouvrages  de  3"*,  4"*  ^  S"*  ordres,  il  est  de  la  nature  des 
choses  qu'il  survienne  de  fréquents  changements  dans  l'emploi  des 
hommes  occupés  à  les  produire.  Mais  le  rapport  général  entre  la  pro- 
duction et  la  consommation  ne  cesse  pas  pour  c«la.  Lorsque  les  familles 
ne  font  que  changer  de  travail ,  leur  place  est  toujours  la  même  ;  et 
l'effet  dans  la  société  n'est  pas  diffiârent  de  celui  qu'opérerait  dans  la 
population  un  changement  de  nom  de  la  part  de  quelques  citoyens. 

§  2.  De  la  valeur  tt  du  prêt  des  denrées. 

On  conçoit  qu'il  serait  impossible  que  le  besoin  de  chaque  citoyen  se 
rencontrât  exactement  avec  celui  d'un  autre  ;  que  l'échange  fût  tou- 
jours prêt  au  moment  du  besoin  de  celui  qui  veut  consommer;  et 
enfin  que  chacun  allât  chercher^  sans  une  perte  infinie  de  temps, 
celui  avec  lequel  il  pourrait  échanger. 

Ainsi  il  dmt  y  avoir  des  citoyens  qui  réunissent  différentes  sortes  de 
denrées  dans  un  même  dépôt ,  où  le  consommateur  les  remplacera  par 
une  quantité  convenue  de  celles' qui  lui  sont  superflues ,  ou  qu'il  pro- 
mettra de  rem{>lacer  dans  un  temps  marqué  soit  dans  le  lien  même  du 
dépôt,  soit  dans  le  lieu  qui  les  produit.  Cette  prpmesse  pouvant  passer 
sans  embarras  par  plusieurs  mains ,  et  représentant  au  temps  marqué 
la  deprée  promise ,  facilitera  d'autres  échanges  à  des  distances  assez 
considérables  :  car  la  promesse  d'un  tonneau  d'huile  en  Provence , 
pourra  prociu'er  à  son  porteur  en  Champagne ,  de  la  farine,  du  vin, 
des  habits ,  etc.  Toutes  les  combinaisons  qui  peuvent  en  résulter  se 
comprennent  assez  à  la  première  vue ,  sans  les  développer  par  un  dé- 
tail fastidieux  et  qui  produirait  de  l'obscurité. 

Le  fonds  do  ces  dépôts  serait  évidemment  formé  par  les  propriétaires 
du  superflu  dans  chaque  espèce ,  sur  la  confiance  qu'ils  auraient  dans 
l'ordre,  la  fidélité  et  l'intelligence  des  gardiens.  Ils  supposent  des  trans- 
ports, un  travail  manuel,  des  magasins,  etc.  La  peine  de  tous  ces 
agents  serait  récompensée  par  la  faculté  de  se  réserver  la  propriété 


PRINCIPES  ËCONOUIQUES.  i83 

d*ime  quantité  convenue  des  denrées  dont  l'échange  serait  confié  à  leur» 
soÎDS.  Cette  quantité  venant  à  surpasser  infiniment  leurs  besoins,  ils  se 
trouveraient  avoir  des  denrées  de  toute  espèce  à  échanger  pour  leur 
propre  compte  ;  et  avec  le  temps  un  fonds  suffisant  soit  pour  échanger 
sur-le-champ  un  grand  nombre  de  parties  avec  les  propriétaires  pres- 
sés, soit  pour  se  contenter  de  promesses  éloignées. 

La  longueur  du  terme  de  ces  promesses,  les  divers  degrés  de  certi- 
lode  dans  leur  exécution,  formeraient  sans  contredit  des  différences 
dans  le  rapport  qui  s'établirait  pour  compenser  une  quantité  certaine 
d'une  denrée  avec  une  quantité  certaine  d'une  autre  denrée. 

Le  besoin  d'utilité ,  de  commodité  ou  de  plaisir  formerait  une  rè- 
gk,  ou  proportion  générale  de  compensation,  entre  une  espèce  de  den- 
rées, et  une  autre  espèce;  mais  dont  la  base  immuable  serait  toujours 
la  sûreté  de  la  subsistance  pour  celui  qui  produit  :  car  l'aliment  du 
travail  est  l'utilité  qu'en  retire  le  travailleur  ;  et  tel  est  le  principe  con- 
servateur de  la  société,  que  chacun  travaille  avec  profit. 

n  existerait  donc  quatre  rapports,  dans  cette  règle  générale  de  com- 
pensation, qui  constitueraient  le  prix  ou  la  valeur  des  denrées  : 

r  Le  profit  sans  lequel  la  production  ne  se  ferait  pas  ; 

2**  Le  rapport  général  fondé  sur  la  combinaison  ordinaire  de  la  pro- 
duction et  de  la  consommation  ; 

3^  Le  rapport  relatif  au  bénéfice  et  aux  dépenses  des  agents  de  l'é- 
change ; 

4**  Le  rapport  établi  par  la  convenance  du  prêt,  et  de  la  promptitude 
de  l'échange. 

Le  premier  rapport  variera  suivant  les  frais  accidentels  de  la  pro- 
duction. 

Le  second  rapport  varierait  suivant  l'abondance  des  récoltes,  com- 
parée à  la  demande  des  consommateurs  ;  et  la  combinaison  de  ces  deux 
premiers  rapports  formera  la  valeur  intrinsèque. 

Le  troisième  rapport  serait  modifié  suivant  la  concurrence  des  agents, 
les  distances  jusqu'au  lieu  de  la  consommation ,  et  autres  circonstances 
locales. 

Le  quatrième  rapport  serait  variable'  suivant  la  concurrence  des  pré- 
teurs, la  concurrence  et  l'opinion  reçue  des  emprunteurs.  Ces  deux  der- 
niers rapports^  sont  une  addition  à  la  valeur  intrinsèque,  et  constituent 
avec  elle  la  valeur  courante  en  chaque  Beu  '. 

Ainsi,  aucune  loi  ne  pourrait  fixer  ces  rapports  sans  déranger  l'har-» 
monie  de  la  circulation.  Tout  est  dans  l'ordre  tant  que  ces  rapports  se 
combinent  librement  entre  eux,  suivant  la  juste  proportion  qui  leur  ap- 

*  On  ferra  plas  bas  que,  dans  une  société  qui  a  des  relations  citérieares,  U  entre  un 
cinquième  rapport  dans  la  conibtnaisun  des  prix  des  denrées;  et  ee  rapport  consiste  dans 
la  f  ileur  courante  de  ces  mêmes  denrées  dans  les  ports  des  autres  sociétés.  {N,  de  tAuL) 


iHi  FORBONNAIS. 

partietit,  c'est-à-dire  tant  que  l'utilité  de  la  production  et  Tutilité  des 
agents  qui  coopèrent  à  sa  distribution  suflSsent  pour  les  entretenir  réci- 
proquement dans  l'activité  :  car  le  profit  est  la  mesure  de  toute  espèce 
de  travail  et  de  concurrence  ^  de  manière  qu'aucun  excès  ne  peut  se 
soutenir  dans  ce  genre  ;  il  se  détruit  lui-même  par  le  cours  naturel  des 
choses,  qui  enchaîne  ensemble  les  effets  avec  les  causes  et  les  causes  avec 
les  effets. 

Par  la  même  raison,  les  grandes  révolutions  dans  la  valeur  ne  peuvent 
résulter  que  des  deux  premiers  rapports,  c'est-à-dire  que  nous  ne  con- 
sidérerons ici  que  la  valeur  intrinsèque  :  car  les  deux  autres  rapports 
sont  des  frais  locaux,  dont  la  médiocrité  est  toujours  un  bien  en  soi. 

Lorsqu'il  se  sera  formé  des  proportions  générales  de  compensation 
intrinsèque  entre  les  denrées,  les  variations  qui  surviendront  sur  cha- 
cune produiront  cherté  ou  bas  prix.  La  denrée  chère  se  balancera  avec 
une  plus  grande  quantité  d'autres  denrées  que  de  coutume;  dans  le  bas 
prix  avec  une  moindre  quantité. 

La  cherté  peut  provenir,  dans  une  société  isolée,  de  la  rareté  de  l'es- 
pèce%  ou  bien  de  l'augmentation  des  frais  de  la  production,  ou  enfin  de 
la  qualité  et  de  la  convenance  d'une  portion  de  l'espèce  comparée  à  une 
autre  portion  de  la  même  espèce*. 

Dans  les  deux  premiers  cas ,  la  cherté  est  commune  à  toute  l'espèce  ; 
dans  le  dernier  elle  est  particulière,  et  n'a  d'influence  que  dans  l'échange 
où  elle  se  rencontre  accidentellement. 

L'effet  général  de  la  cherté  sera  de  restreindre  l'usage  de  la  denrée 
chère  autant  que  le  besoin  le  permettra. 

Si  la  cherté  provenant  de  la  rareté  tombe  sur  les  denrées  de  première 
nécessité,  toutes  les  autres  classes  seront  très-malheureuses  ;  car  elles  se- 
ront forcées,  de  diminuer  toutes  leur  bien-être.  Mais  le  propriétaire  n'en 
sera  pas  plus  heureux,  car  en  donnant  moins  pour  chaque  échange  de 
superfluités,  il  n'en  recevra  pas  davantage  en  quantité;  et  à  l'égard  de 
ceux  qui  fournissent  aux  nécessités  de  sa  production,  il  sera  forcé  de 
continuer  de  donner  la  même  quantité.  La  cherté  qui  procède  de  l'aug- 
mentation des  frais  de  la  production  est  également  fâcheuse  pour  tous. 

Si  la  cherté  tombe  sur  les  denrées  du  troisième  ordre,  etc. ,  la  consom- 
mation en  diminuera;  mais,  tant  que  les  familles  resteront  occupées,  ce 
ne  sera  qu'un  changement  de  nom.  Tout  au  plus  le  passage  d'un  travail 
à  l'autre  pourra-t-il  alarmer  un  instant  quelques-unes  des  professions 
qui  ont  un  rapport  avec  celle-là.  Tout  rentrera  promptement  dans  son 


*  De  Vespèce  des  produits,  Forbonnais  ne  rend  pas  toujours  sa  pensée  très-claîrement  : 
U  écrivait  trop  pour  écrire  bien.  E.  D. 

'  Dans  tous  ces  cas  on  ne  pourra  dire  que  cherté  et  abondance  sont  opulence.  C'est  ce- 
pendant nn  des  paradoxes  de  la  doctrine  du  Tableau  économique,     {Note  de  V  Auteur.) 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  IS5 

ordre  natarel  par  la  force  même  du  besoin  qui  comm»nde  de  travailler^ 
et  une  bonne  administration  y  mettra  des  facilités. 

Le  bas  prix  peut  venir  ou  de  Textréme  abondance,  ou  de  la  violence 
faite  àla  règle  générale  de  compensation,  ou  de  l'économie  des  bras,  du 
temps  et  des  matières,  ou  de  la  qualité  et  de  la  convenance  particulière 
d'une  portion  de  l'espèce  (desproduiu)  comparée  à  une  autre  portion 
de  la  même  espèce. 

Le  bas  prix,  causé  par  l'abondance  de  la  production,  n'est  qu'un  effort 
passager  de  la  nature,  qui  compense  elle-même  ses  excès.  Ainsi,  entre  les 
citoyens  qui  échangent  leurs  productions,  la  perte  ou  le  gain  qui  ré- 
sulte dans  une  occasion  de  la  rareté  ou  de  l'abondance  des  denrées  réci- 
proques, sont  absolument  indifférents  à  la  société.  Il  n'en  est  pas  de 
même  du  bas  prix  causé  par  la  violence  faite  à  la  règle  générale  de  com- 
pensation, ou  autrement  du  bas  prix  forcé  par  la  loi,  que  nous  appelle- 
rons avilissemenL  Ce  bas  prix  forcé  étant  une  diminution  de  profit,  s'il 
continue,  son  effet  général  et  nécessaire  «era  d'altérer  la  production  jus- 
qu'à ce  qu'elle  regagne  le  niveau  du  profit,  qui  est  la  clause  stne  quâ  nmi. 

Si  cet  avilissement  tombe  sur  les  denrées  de  première  nécessité,  de 
manière  qu'il  faille  moins  d'ouvrages  en  échange  pour  la  même  quantité 
de  denrées,  toutes  les  autres  classes  calculeront  d'abord  assez  mal  pour 
regarder  cet  événement  comme  une  prospérité.  Mais  cet  excédant  d'ou- 
vrages sera  en  pure  perte,  puisque  les  propriétaires  des  terres  n'auront 
pas  de  quoi  compenser  l'échange.  Enfin,  ces  propriétaires  voyant  leur 
condition  empirer,  formeront  tous,  sans  se  concerter,  le  projet  de 
produire  moins.  Malgré  la  loi,  ils  arriveront  à  la  cherté  par  la  ra- 
reté ;  moyen  violent  qui  détruira  en  un  instant  la  prétendue  prospérité 
des  autres  professions.  Les  maux  que  nous  avons  exposés  en  parlant  de 
la  rareté  seront  éprouvés,  mais  avec  une  circonstance  aggravante  pour 
tout  le  corps  de  la  société.  Car,  dans  cette  rareté  calculée  et  produite  par 
la  diminution  de  la  culture,  les  cultivateurs  auront  diminué  leurs  rap- 
ports avec  les  familles  occupées  de  l'industrie  de  première  nécessité.  Ce 
retranchement  d'ouvrages  et  la  ruine  des  artisans  de  coounodités  rédui- 
ront à  la  mendicité  un  nombre  de  familles  dont  la  consommation,  quoi- 
que restreinte,  sera  en  surcharge  pour  toutes  les  professions  qui  en 
auront  pitié,  au  lieu  qu'elles  méritaient  auparavant  une  meilleure  subsis- 
tance par  les  services  qu'elles  rendaient  à  tous. 

Ainsi,  il  y  a  une  très-grande  différence  entre  la  cherté, provenant  de  la 
rareté  naturelle,  et  celle  qui  provient  de  la  diminution  de  culture  par  l'a- 
vilissement forcé  des  prix.  La  première  dure  peu  et  se  répare  par  le  cours 
de  la  nature  ;  la  seconde  altère  la  constitution  du  corps  politique  et  sou- 
vent pour  de  longues  années. 

A  la  suite  de  ces  chertés  cependant,  la  tendance  naturelle  des  hommes 
qui  {HToduisent,  à  produire  au  delà  du  besoin  ordinaire;  l'espérance,  et 
même  la  confiance  de  voir  mieux  que  les  autres,  engageront  encore  les 


186  FORBONNÂIS. 

propriétaires  à  revenir  insensiblement  à  une  culture  plus  étendue.  Ils 
en  seront  punis  par  les  mêmes  causes,  et  se  corrigeront  de  la  même  ma- 
nière. Jusqu'à  ce  que  la  loi  se  soit  rapprochée  de  Tordre  delà  nature,  elle 
produira  des  convulsions  et  des  déi^liirements  continuels  dans  les  en- 
trailles du  corps  politique. 

Le  bas  prix,  produit  par  l'économie  constante  du  temps,  des  bras  et 
des  matières,  est  un  gain  public,  puisqu'il  apporte,  dans  la  société,  un 
excédant  de  superflu  qui  occasionne  la  production  de  nouvelles  commo- 
dités, ou  qu'il  étend  la  faculté  de  participer  à  l'usage  d'une  denrée  com- 
mode. Cette  économie  est  un  rafiKnement,  et  dès  lors  n'est  jamais  le  pre- 
mier pas  de  l'industrie  en  tout  genre.  Elle  commence  par  la  cherté,  et 
les  acheteurs  y  consentent  à  raison  de  la  rareté  ;  mais  le  profit  qui  en  ré- 
sulte attire  de  nouveaux  agents,  dont  l'intelligence  part  du  point  où  les 
premiers  sont  arrivés  ;  l'aiguillon  de  la  concurrence  les  presse,  ils  par- 
viennent à  diminuer  les  frais,  et  le  bon  marché  dédommage  la  société 
des.  avances  qu'elle  a  eu  la  patience  et  la  sagesse  de  faire.  Ainsi  ce  qui  est 
cher  devient  bientôt  conunun,  et  ce  qui  est  commun  est  toujours  à  bon 
marché. 

Nous  n'avons  considéré  la  cherté  et  le  bon  marché  que  relativement 
à  une  seule  et  même  denrée,  sortant  de  la  proportion  de  compensation 
établie  par  l'usage  entre  cette  espèce  et  les  autres.  Hais  ces  mots  s'ap- 
pliquent encore  à  la  règle  même  de  compensation  établie  par  l'usage  ; 
et  alors  ces  mots  ne  signifient  autre  chose  que  les  divers  degr^  d'estime 
ou  de  recherche  que  font  les  consommateurs  d'une  espèce  plus  que 
d'une  autre ,  et  sur  lesquels  la  proportion  de  la  compensation  s'est  ré- 
glée. C'est  ainsi  que  le  cuivre  est  plus  cher  que  le  plomb,  et  le  plomb  à 
meilleur  marché  que  le  cuivre. 

Nous  l'avons  dit  plus  haut,  le  prix  ou  la  valeur  des  denrées  sera  la 
compensation  que  l'usage  général  aura  établie  entre  les  diverses  espèces, 
en  raison  du  besoin  d'utilité,  de  commodité  ou  de  plaisir. 

Cette  proportion  sera  très-injustement  établie,  si  on  ne  consulte  que 
l'ordre  de  la  nature,  et  l'utilité  réelle  que  l'humanité  retire  du  travail 
ou  des  denrées  :  car  en  suivant  cette  règle  du  nécessaire,  un  boisseau 
rempli  de  diamants  bien  taillés  devrait  être  estimé  infiniment  moins 
qu'un  boisseau  rempli  de  bon  froment.  Mais  c'est  le  peuple  qui  met  la 
valeur  aux  premières  nécessités  :  les  travaux  en  sont  grossiers  et  faciles, 
dès  lors  un  plus  grand  nombre  d'hommes  en  est  capable  ;  les  denrées 
que  jces  travaux  produisent  sont  donc  toujours  plus  abondantes,  pro- 
portionnellement à  la  demande,  que  les  autres  denrées;  les  efforts  même 
que  chacun  fait  pour  augmenter  son  bien-être  l'en  éloignent;  ces 
hommes,  d'ailleurs,  sont  simples  et  forcés  de  l'être  pour  conserver  la  vi- 
gueur dans  le  genre  de  vie  qu'ils  mènent;  un  nécessaire  physique,  sain 
et  bien  assuré,  est  donc  l'unique  prix  qu'ils  mettent  à  leurs  fatigues. 

Voilà  la  cause  qui  tiendra  toujours  les  salaires  des  manouvriers  de 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  187 

campagne  plas  bas  qae  les  aatres  en  proportion  dn  prix  des  denrées  de 
subsistance  ;  et  cette  cause  durera  autant  que  les  choses,  parce  qpi'elle 
est  fondée  sur  leur  nature. 

Les  denrées  de  3',  4»  et  5*  ordres  sont  appréciées  par  les  ridies,  c*est- 
à-dire  par  ceux  qui  sont  propriétaires  d'un  prand  superflu  de  denr^. 
Plus  il  7  a  de  degrés  d'inégalité  dans  cet  excédant  parmi  les  citoyens , 
plus  la  fantaisie  s'évertue ,  et  moins  il  y  a  de  règle  et  de  proportion  dans 
la  récompense  ctes  teavaux  qui  servent  à  ces  fantaisies.  Cest  en  partie, 
dit  Bodin  %  le  )>IdtM>  des  grands  seigneurs,  qui  fait  les  choses  enchérir^. 

Ceux  qui  sont  riches  comme  les  grands  seigneurs ,  ou  qui  yiTent 
comme  eux,  participent  beaucoup  à  cette  prérogative.  Lorsqu'on  y  ré- 
fléchira mûrement,  on  verra  que  ce  tt'est  pas  Teffet  qui  est  vicieux  en 
soi ,  mais  la  luiuse  dont  résulte  cet  effet,  et  il  peut  y  en  avoir  plus  d'une. 
Toutes  seront  funestes  lorsque  le  superflu  considérable  de  quelques  ci- 
toyens sera  acquis  par  le  retranchement  du  superflu  du  reste  des  ci- 
toyens ;  car  alors  il  y  a  un  d^lacement  forcé  de  la  propriété,  ce  qui 
c<Histitue  le  luxe  vicieux. 

Tontes  lois  somptuaires  dans  la  cité  sont  donc  un  remède  impuissant  ; 

c'est  se  contenter  de  jeter  de  l'eau  sur  le  visage  d'un  homme  qui  perd 

8(m  sang  à  flots  ^.  ^ 

-\ 
,   %  3.  Delà  population. 

Nous  avons  vu  que  le  besoin  de  la  denrée  est  la  cause  immécfiate  du 
travail  et  de  la  prodQctioii  ;  or  c'est  la  population  ^i  produit  le  besoin 
de  la  denrée*  Mais  on  a  observé  que  la  population  ne  peut  opérer  la 
production  qu'autant  que  cette  popijdation  est  active,  c'est-à-dire  que 
tout  homme  qui  consomme  donne  à  consommer  en  échange  de  ce  qu'il 


*  Bodin,  mort  en  1596,  et  auteur  du  Traité  de  la  République^  est  le  premier  des  pu- 
blicités français  avant  Montesquieu.  U  al)orde  quelquefois  les  matières  économiques. 

E.  D. 

*  Dans  sa  réponse  à  Malestroit,  il  raconte  assez  plaisamment  que  le  pape  Adrien  VI,  fla- 
mand de  nation,  «  qui,  de  pauvre  écolier  nourri  de  merlus,  fut  créé  pape  par  l'influence 
a  de  son  disciple  Charles-Qnint,  aimait  fort  et  loi^ait  sans  propos  le  merlus  salé';  ce  qui 
»  fit  que  ses  courtisans  et  béf^uins  consistoriaux  en  mangeaient  contre  leur  conscience... 
»  soudain  tout  le  peuplé  y  courut  à  Tenvi,  si  bien  qu'il  n'y  atait  rien  de  plus  cher  à 
»  Rome  que  le  merlus  salé.  »  On  sait  qu'autrefois  la  mode  du  poisson  était  en  France 
une  espèce  de  fureur,  qui  ruinait  le  peuple  comme  la  noblesse.  Alors  beaucoup  de  terren 
forent  couTerties  en  étangs.  Le  changement  du  goût  1^  a  converties  en  pacages  et  en  pâ- 
torages. 

*  Bodin  (  1.  cit.  )  rapporte  qu'après  la  défense  de  porter  des  draps  d^or  et  d'argent,  il 
se  trouva  des  damés  qui  «  portaient  des  robe»  faites  à  Milan,  du  prix  de  500  écus  la  façon, 
V  sans  or  ni  pierreries.  »  Ce  fat  vraisemblablement  cette  expérience  qui  engagea  Fran- 
çois I**  à  établir  à  Lyon  la  manufacture  même  des  draps  d'or  et  d'argent.  Aujourd'hui 
on  s'efforce  de  nous  faire  croire  que  nos  terres  sont  mal  cultivées,  parce  qae  nous  ven- 
dons à  Milan  de  pareilles  robes  et  qu'on  en  porte  quelqnes-unes  en  France.  Notre  sort 
est  donc  d'être  toujours  pauvres,  caf  alors  on  se  disait  ruiné  par  les  contraires. 

[Notes  de  t auteur.) 


468  FORBONNAIS. 

reçoit ,  et  que  tout  homme  qui  a  un  superflu  trouve  facilement  un  con- 
sommateur utile. 

Nous  avons  observé  deux  rapports  principaux  et  nécessaires  entre  la 
producticm  et  la  consommation  :  l'un,  occasionné  par  le  travail  même  de 
la  production  ;  le  second,  par  la  distribution  du  superflu,  qui  met  la  so- 
ciété en  action. 

La. prospérité  4' une  société  consiste  donc  dans  la  plénitude  de  ces 
rapports*  Ces  rapports  sont  remplis  par  toutes  les  professions  relatives 
à  la  production  et  à  la  consommation;  et  toutes  se  mettent  naturelle- 
ment an  niveau  de  Jeiy^  besoin,  car  aucune  ne  peut  travailler  sans  utilité. 
Gela  arriverait  cependant,  s'il'  y  avait  pl^  d'hommes  qull  n'en  faut  dans 
quelqu'une  de  ces  professions,  et  cet  excès  serait  corrigé  par  le  retour 
dans  les-  professions  qui  manqueraient  d'hommes,  attendu  que  les  sa- 
laire$  y  haus^raient;  ou  bien,  la  mendicité,  le  plus  grand  des  maux, 
chargerait  toutes  les  professions  d^  l'entretien  de  ces  surnuméraires  ^ 

Si  la  population  ne  répond  pas  à  l'étendue  de  la  production ,  la  so- 
ciété ne  jouit  pas  des  forces  qui  lui  sont  naturelles  ;  et  la  production 
cessera,  si  elle  n'est  soutenue  par  la  population  des  autres  sociétés. 

Si  la  population  excède  la  production,  cette  société  aura  une  f(»rce 
surnaturelle,  mais  précaire. 

On  peut  donc  considérer  la  population  relativement  à  la  consomma- 
tion intérieure,  et  relativement  à  la  consommation  étrangère. 

Nous  ne  parlerons  ici  de  la  population  que  relativement  à  la  consom- 
mation intérieure.  Nous  traiterons  en  partictdier  du  commerce  é^àn- 
ger,  car  il  n'est  pas  possible.d'éviter  oe  mot  lorsqu'il  est  question  de  la 
puissance  d'nne  nation. 

Si  un  pays  isolé  ne  produisait  que  la  quantité  juste  des  denrées  né- 
cessaires à  la  consommation  des  hommes  qu^il  renferme,  cette  popula- 
tion serait  trop  grande  en  raison  de  la  .production  ;  car  l'inégalité  des 
récoltes  réduirait  de  temps  en  temps  une  partie  des  citoyens  à  périr  par 
lafaîm\ 

Il  est  donc  un  rapport  limité  entre  la  quantité  des  productions  terri- 
toriales, qui  comprennent  la  pèche,  et  la  population. 

L'effet  de  ce  rapport  sera  que  les  propriétaires  auront  la  prévoyance 


*  U  n*est  peut-être  pas  d'-ëconojnist^  qui,  ayant  Malthus,  n'aitaperçu,  d*une  maaière 
plus  ou  rauins  complète,  Tiniportance  du  rôle  que  joue  la  population  dans  Tordre  éco- 
nomique. Mais  la  gloire  de  ce  dernier  écrivain  est  :  1"  d'avoir  établi,  par  le  raisonnement 
et  par  les  faits,  que  ia  population  tend  constamment  à  dépasser  les  moyens  de  sub- 
sistance ;  T  de  s'être  servi  de  ce  principe  pour  ruiner  tous  les  systèmes  d'amélioration 
sociale  où  il  n^en  est  pas  tenu  compte,  et  d'avoir,  dans  le  développement  de  toutes  ses 
con^quenceSf  offert  aux  hommes,  s^insi  qu'à  ceux  qui  les  gouvernent,  renseignement 
le  plus  susceptible  d'exercer  une  heureuse  influence  sur  le  bonheur  individuel  et  général. 

E.  D. 

*  C'est  ce  qui  arrive  de  temps  en  temps  à  la  Chine,  et  ce  qui  y  produit  de  grands  cri- 
lucs  contre  la  nature.  [Note  de  V Auteur,) 


PRINCIPES  ÉCONfflilQUES.  i89 

dans  les  aimées  ordinaiiies  de  faire  une  réserve  qui  les  mette  en  état  de 
ne  pas  souffnr  beaucoup  de  riné^alhédes  récoltes. 

Si  les  propriétaire^  n'avaient  pas  cette  précaution,  ou  si  par  un  in- 
térêt mal  entendu  fis  ta  restreignaient  àleur  propre  femille ,  Tordre  pu- 
blic^ intéressé  à  la  conservation  de  tous  les  citoyens,  poul*voiràit  aux 
premières  néceissités  par  des  dépôts  publics  '. 

De  ce  rapport  il  résulte  encore  que,  si  la  production  territoriale  pou- 
vait s'étendre  d'une  manière  constante  et  utile,  la  population  aurait  le 
même  accroissement  qad  la  production. 

Ainsi,  partout  où  des  terres  susceptibles  de  culture  sont  abandonnées, 
il  y  a  matière  à  l'accroissement  de  la  population.  Mais  c^  effet  est  plus 
difficile  à  obteilir  qu'on -ne  pense,  et  dépend  beaucoup  de  la  manière 
dont  les  propriétés  sont  partagées. 

S'il  y  a  beaucoup  de  propriétaires  médiocres,  il^  aura  peu  de  degrés 
d'inégaliiés  :  «es  propriétaires  résiderolit  donc  dans  leurs  héritages,  et 
plusieurs  emploieront  Texoédant  de  lents  denrées  à  faire  la  dépense  de 
nouveaux  établissements  de  culture,  afin  de  pourvoir  mieux  leur  fa- 
mille, d'augmenter  la  propriété  utile  que  les  enfants  auront  à  partager. 

Mais,  si  les  propriétaires  sont  en  petit  nombre,  il  y  aura  de  grands 
degrés  d'inégalité  parmi  eux.  L'effet  de  la  richesse  sera  de  produire  la 
variété  et  le  raffinement  des  ^jouissances.  Les  riches,  laissant  le  ^oin  de  la 
culture  à  des  colons  parliaires,  se  rassembleront  et  formeront  des  villes  ; 
la  communication  augmentée  augmentera  le  nombre  des  caprices.  Le  su- 
perflu des  denrées  sera  employé  à  les  satisfaire  ;  et  la  certitude  que  les 
enfants  auront  un  grand  superflu,  ne  laissant  aucune  inquiétude  sur 
leur  sort,  la  folie  usera  et  abusera  librement,  au  lien  de  planter  et  de 
créer  :  mais  ce  luxe  ne  sera  point  malMsant,  puisqu'il  ne  sera  point 
opéré  par  un  déplduCement  forcé  de  la  propriété. 

Interdisez^lui  un  objet,  il  se  portera  vers  un  autre  ;  vous  fatiguerez 
ses  excès,  mais  vous  ne  corrigerez  pas  la  nature  des  choses.  Le  riche 
veut  jouir,  et  pour  lui  jouir  c'est  consommer  :  son  ivresse,  ainsi  que 
l'enfànee,  aime  le  dégât  et  le  ravage.  C'est  un  effet  de  la  faiblesse  atta- 
chée à  l'état  dès  uns  et  des  autres  :  ainsi  l'a  ordonné  la  nature. 

Si  le  pays  n'est  pas  isolé,  s'il  a  des  relations  avec  d'autres  sociétés,  le 
remède  sera  encore  plus  diifficilc,  car  l'exemple  se  fortifiera  par  l'exem- 
ple; et  c'est  alors  qu'on  pourra  dire,  mais  en  pure  perte  :  Gens  humana 
rtUt  per  velilum  nef  as. 

Si  la  constitution  politique  d'une  société  fournit  un  aliment  nouveau 


*  A?ant  ]es  querelles  des  maisons  d'Orléans  et  de  Bourgogne,  chaque  bonne  ville 
aiiait  un  grenier  d'abondance  ;  et  jamais  on  ne  ressentait  de  cherté  excessive  à  raison  de 
Hnégalité  des  récoltes,  ni  par  les  autres  circonstances  accidentelles  qui  sont  attachées  à 
la  marche  de  ce  commerce.  La  multiplicité  des  magasina  intérieurs  peut  seule  suppléer 
aux  magasins  publics*  (  ^ote  de  P Auteur.) 


190  FORDONNAIS. 

à  la  iranité  natorelle  des  hommes  ;  s'il  y  a  ane  oonr,  où  les  grands  pro- 
priétaires et  leur  famille  aînbitiQimetit  de  se  distinguer  par  l'éclat  exté- 
rieur, d'obtenir'  de»  honfieurs,  et  même  où  le  service  public  soit  un 
moyen  de  faste  par  le  retrançhemoit  du  sqperflu  des  antres  citoyens  y 
les  principes  contraires  ne  conduiront  qu'à  des  résultats  cMméricpies  et 
inconséquents  avec  le  fait.  Les  philosojAes  s'en  entretiendront,  ^t  gé- 
miront sur  l'humanité;  leur  zèle  rappdlera  les  hommes  à  la  simpli- 
cité, et  leur  éloquence  amusera  les  oreilles,  sans  toucher  les  cœurs.  Le 
politi^iue  calculera  et  bornera  sa  vigilance  à  t^npérer  les  excès  dont  la 
réforme  totale  dépend  d'un  principe  supérieur  à  la  puissance  des  hom- 
n^es.  Mais  il  ne  confondra  point  comme  le  vulgaire  ce  qui  procède  de 
l'ordre  naturel,  avec  ce  qui  procède  du  déplacement  forcé  de  la  pro- 
priété. 

L'accroissement  de  la  production  territoriale  serait  donc  en  vain  at- 
tendu des  grands  propriétaires  ;  la  éeule  et  unique  espérance  pourra  être 
fondée  sur  le  besoin  et  l'incUnatiou  naturelle  des  propriétaires  médio- 
cres \.  L'opération  sera  lente,  mais  son  effet  sera  certain,  si  cette  incli- 
nation n'est  point  violentée  par  des  obstacles  qui  les  éloignent  du  séjour 
de  la  campagne.  , 

Ainsi  toute  règle,  tout  acte  quelconque  de  la  puissance  puMique,  qui 
forcera  les  gommes  d'être  plus  heureux  dans  les  villes,  s'opposera  à 
l'objet  de  l'accroissement  de  la  production  territoriale  et  de  la  popula- 
tion. Cet  axiome  est  du  très-petit  nombre  de  ceux  qui  ne  Souffrent  aur 
cune  exception ,  et  l'application  en  ^t  facile  ^. 


^  *  A  moins  que  Tentreprise  ne  se  fasse  aux  dépens  du  pubnc  :  cela  s'est  pratiqué  en 
quelques  endroits  dans  des  circonstances  très-rares.  {Note  de  rjateur,) 

*  Desmilliers.de  propriétaires  oisifs,  bourgeois  aisés,  s'adonneraient  à  l'exploitation  de 
leurs  domaines  avec  utilité  pour  eux  et  pour  l'État,  s'ils  n'étaient  repoussés  par  la  taille. 
On  ne  parle  pas^euleàoent  \t\  de  i^arbîtraire  de  la  taille,  on  parie idês  principes  qu'oé  suit 
même  dans  les  lieux  où  l'on  a  semblé  vouloir  s'éloigner  de  l'arbitraire  par  ta  taille  ta- 
rifée, fille  impose  la  propriété  en  sus  de  l'exploitation,  quoique  le  propriétaire  paie  déjà 
un  imp^t  séparé  sur  sa  propriété.  H  j  a  donc  une  amende,  une  peine  pécuniaire  sbr  celui 
qui  quittera  une  ?ille  franche  pour  habiter  la  campagne,  ou  qui  entreprendra  de^eter 
sur  sa  propriété  un  argent  que  son  fermier  n'est  pas  en  état  d'y  mettre.  Voilà  ce  qu'on 
appelle  des  principes  cependant.  De  plus  fâcheux  encore  seraient  ceux  qui  tendraient, 
dans  une  monarchie,  à  faire  disparaître  cette  hiérarchie  ancienne  qui  a  eilsté  de  tous 
les  temps  et  dans  tous  les  gouvernements-  sages  entre  les  citoyens,  à  raison  de  leur  ri- 
chesse ou  de  leur  propriété,  entre  le  bourgeois  cultivant  ses  domaines  et  vivant  noble- 
ment, et  le  bas  peuple  qu'il  salarie  ;  confondant  ainsi  les  personnes,  on  réduirait  insensi- 
blement une  nation  à  deux  classes  uniques,  dont  l'une  serait  dévouée  à  l'avilissement,  et 
Ta utre  serait,  par  la  nature  des  choses,  ou  tellement  élevée,  ou  tellement  abaissée  à  son 
tour,  qu'il  en  résulterait  nécessairement  une  altération  dans  les  principes  constitutifs 
de  la  monarchie.  L^  souverain,  la  noblesse  et  le  peuple  y  perdraient  également.  H  ne 
faut  pas  confondre  la  hiérarchie  avec  les  privilèges  qui  dispensent  de  secourir  la  société. 
1^  maintien  de  la  première  intéresse  les  mœurs  publiques,  sans  lesquelles  les  lois  ne 
sont  rien;  les  autres  sont  contre  la  nature  et  le  droit  commun/mais  ils  ^ont  légitimés  par 
la  constitution  du  gouyemement  ;  il  ne  s'agit  donc  que  de  tempérer  les  excès.  Peut-être 
a-t-on  fait  trop  peu  d'attention  à  toutes  ces  nuances  dans  notre  législation  :  elles  tien- 
nent cependant  de  fort  près  à  l'harmonie  générale  d'une  soeiété  et  au  bonheur  des  hom- 


PRINCIPES  ÉGONOMiQUES.  191 

Mais  oe  n'est  pas  en  rendant  les  habitants  des  yiUes  aussi  malheu- 
reux, ou  plus  malheureux  que  ceux  des  campagnes,  qu'on  renq[)lirait 
l^objet  proposé.  Le  résultat  certain  de  cette  combinaison  barbare  serait 
la  diminution  des  hommes  de  la  ville  et  de  la  campagne. 

Le  moyen  est  donc  très-difficile?  non  très-certainement;  et,  sll  y  a 
quelqu 'embarras,  il  est  plus  dans  l'accessoire  que  dans  le  principal  ;  mais 
nous  sortirions  des  bornes  que  nous  nous  sommes  imposées.  Seulement 
on  observera  que  les  hommes  ne  manqueront  jamais  où  la  subsistance 
sera  assurée;  annoncez  un  salaire  et  vous  créerez  des  travailleurs.    . 

Ce  qui  >ient  d'être  observé  reconduit  à  connaître  que  la  distribution 
de  la  population  dans  les  diverses  professions  dépendra  beaucoup  de  la 
manière  dont  les  propriétés  territoriales  seront  partagées;  c'est-à-dire 
des  degrés  d'inégalité  dans  le  superflu  que  les  propriétaires  auront  à 
distribuer,  et  aussi  de  la  manière  dont  ces  propriétés  seront  exploitées. 

L'objet  capital  d'une  société  est  d'arriver  au  rapport  le  plus  exact 
entre  l'étendue  de  son  domaine,  sa  production  territoriale,  et  une  popu- 
lation active. 

Nous  l'avons  observé  plusieurs  fois,  il  y  a  deux  rapports  nécessaires 
entre  les  productions  territoriales  et  les  travaux  de  main-d'œuvre.  L'un 
existe  par  le  besoin  même  que  la  production  ressent  de  divers  genres 
d'industrie  pour  remplir  son  opération  jusqu'à  la  consommation,  ce  qui 
comprend  une  infinité  de  professions  intermédiaires.  Le  second  existe 
par  la  distribution  que  les  propriétaires  font  de  leur  superflu  pour 
satisfaire  leur  commodité  on  leur  plaisir. 

Ainsi  dans  un  pays  isolé  il  y  aurait  entre  le  nombre  des  hommes 
attachés  à  la  production  territoriale  quelconque  et  la  population,  un 
rapport  nécessaire  et  qui  existera  aussi  longtemps  que  l'état  de  la  pro- 
duction  restera  le  même  \ 

Si  cette  distribution  de  population  vient  à  changer,  ce  changement 
ne  sera  qu'un  effet,  et  non  pas  une  cause.  Or,  avant  de  décider  que 
l'effet  est  un  mal,  il  faut  connaitire  si  la  cause  est  vicieuse. 

mes.  Cela  parait  venir  principalement  du  mélange  des  principes  contraires,  qui  ont  conti- 
nué de  subsister  ÎEiprès  ies  altérations  qu'a  reçues  la  constitution  à  diverses  reprises,  et 
qui  n'ont  jamais  été  totales.  Lorsque  le  besoin  a  commandé,  le  principe  le  plus  favora- 
ble à  la  circonstance  a  été  adopté  sans  le  combiner  avec  les  autres  ;  d'où  résultent  de 
grandes  contradictions  et  un  e-sprit  général  de  subtilité  pour  les  concilier,  très-contraice 
au  progrès  de  la  raison,  souvent  même  à  la  prospérité  publique. 

'  Noos  avons  observé  plus  baut  que  la  production  est  imparfaite  ou  précaire,  si  quel- 
ques-uns des  emplois  qui  doivent  l'accompagner  ne  sont  pas  remplis.  Jusqu'à  présent 
le  salaire  de  ces  emplois  avait  été  appelé  une  dépense  nécessaire;  il  y  a  des  gens  qui  l'ap- 
pellent dépense  stérile  ;  ils  semblent  oublier  que  la  production  considérée  dans  sa  fin,  qui 
est  la  consommation,  est  l'ouvrage  de  plusieurs,  et  que  celui  qui  construit  la  charrue, 
comme  celui  qui  voiture  au  marché,  ont  contribué  à  la  perfection  de  l'ouvrage  comme 
celui  qui  a  semé.  Ou  plutôt  toute  cette  controverse  roule  sur  une  dispute  de  mots  peu 
digne  d'occuper  de  bons  esprits,  et  qui  semble  tenir  plus  aux  intérêts  des  opinions  par- 
ticulières qu'aux  progrès  de  la  vérité.  On  a  affecté  de  mettre  l'administration  économique 
sur  les  bancs.  (  Notes  de  V Auteur,  ) 


«92  FORBONNAIS. 

Car,  si  cette  diminution  des  hommes  attachés  à  la  cnltùre  était  Teffet 
d'une  économie  de  bras,  ou  des  frais  de  la  production,  il  ne  s'ensui- 
vrait nullement  que  la  production  eût  diminué,  ni  que  ce  fût  un  mal. 
Alors  il  faudrait  bien  que  ces  hommes  superflus  trouvassent  d'autres 
moyens  d'échange  pour  avoir  leur  subsistance. 

Si  la  culture  s'affaiblit  dans  ce  pays  isolé,  il  faut  indispensablement 
que  les  familles  occupées  des  professions  attachées  à  la  culture  meurent 
et  s'éteignent  ;  car  il  y  a  un  rapport  rigoureux  entre  la  population  et 
la  production. 

Si  le  pays  a  des  relations  extérieures,  et  que  le  nombre  des  familles 
occupées  des  professions  attachées  à  la  culture,  vienne  à  diminuer,  il 
faut  examiner  si  ces  familles  ont  passé  dans  d'autres  sociétés ,  ou  si 
elles  se  sont  seulement  portées  vers  d'autres  professions;  enfin,  dans 
ce  dernier  cas,  si  eHes  ont  continué  d'être  nourries  par  la  production 
nationale.  Car  la  culture  n'a  point  diminué,  si  le  même  nombre 
d'hommes  a  continué  de  consommer  les  denrées  du  sol  national;  et  dès 
lors  la  seule  conséquence  à  tirer  de  cette  émigration  d'une  profession 
dans  une  autre,  c'est  qu'il  y  avait  des  familles  surabondantes  au  travail 
de  la  culture  '. 

Mais,  si  ces  familles  ont  été  obligées,  pour  subsister,  de  travailler  à 
des  ouvrages  que  l'étranger  a  échangés  contre  les  denrées  nécessaires  à 
leur  subsistance,  c'est  une  preuve  certaine  que  la  culture  a  diminué. 

Ces  deux  positions  sont  donc  très-différentes;  et  tirer  la  même  consé- 
quence de  l'une  et  de  l'autre,  ce  serait  tomber  dans  l'absurde. 

Dans  le  cas  même  de  cette  diminution  de  culture,  la  population  con- 
tinuant de  rester  la  même,  il  faudrait  bien  distinguer  les  causes.  Car  il 
pourrait  arriver  que  cette  diminution  de  culture  fût  l'effet  du  change- 
ment de  distribution  de  la  population  :  comme  il  pourrait  aussi  arri- 
ver que  la  population  ne  se  setait  distribuée  différemment,  que  par 
l'influence  d'une  cause  qui  aurait  rendu  la  culture  insufiisante  à  l'en- 
tretien de  ces  hommes.  Dans  la  première  hypothèse,  c'est  au  genre  de 
travail  même  qu'on  pourrait  l'imputer  :  dans  la  seconde,  non-seulement 
il  serait  à  l'abri  du  reproche,  mais  encore  il  aurait  eu  l'avantage  de 
procurer  la  conservation  delà  population,  quoique  précaire*. 


*  Dans  ces  matières  les  fraudes  pieuses  et  les  exagérations  ont  malheureusement  pro- 
duit deux  excès  :  beaucoup  de  préjugés  favorables  à  la  déclamation,  qui  se  répètent  sur 
parole,  et  le  pyrrhonisme  qui  méconnaît  les  maux  réels. 

*  II  est  facile  de  se  con? aincre,  par  ces  observations,  de  la  nécessité  d'observer  les 
faits.  Les  personnes  accoutumées  h  les  négliger  pour  généraliser  toutes  choses,  parvien- 
nent à  s'abuser  elles-mêmes,  et  à  ne  plus  voir  qu'une  des  faces  de  Vobjet.  De  là  les  para- 
doxes, les  méprises,  et  les  disputes  lorsque  Tamour-propre  s'en  mêle. 

(Notes de  V Auteur,) 


PRINCIPES  ÉCOÎSOMIQUES.  lîlS 

S  4.  Du  commerce  étranger. 

Noos  n'avons  encore  considéré  la  société  que  comme  isolée,  et  sans 
communication  avec  d'autres  sociétés. 

Supposons  cette  communication  ouverte  entre  divers  pays,  qui  n'ont 
pas  non  plus  l'usage  des  métaux. 

Il  est  évident  que  toute  terre  ne  produisant  pas  tout,  le  même  rap- 
port d'échanges  que  nous  avons  vu  dans  une  société  isolée  résulter  de 
la  diversité  de  ses  productions^  aura  lieu  entre  les  divers  peuples  qui 
auront  des  liaisons  réciproques.  Tout  suivrait  dans  la  grande  famUle 
le  même  ordre  de  nécessités,  que  dans  celle  dont  nous  avons  dépeint 
l'économie. 

Ainsi  dans  l'état  naturel,  la  population  étant  toujours  réglée  sur  la 
production  territoriale,  il  en  résulterait  que  toutes  choses  se  conservant 
paiement  partout  dans  cet  ordre  naturel,  la  subsistance  de  première 
nécessité  ne  pourrait  jamais  devenir  un  objet  suivi  de  commerce  ou 
d'ééhange  entre  deux  pays  également  susceptibles  de  la  produire.  D  n'y 
aurait  de  motif  à  cet  échange  que  la  variation  des  récoltes  ^ 

L'échange  courant  serait  donc  réduit  aux  productions  de  second  or-- 
dre,  que  la  nature  n'accorde  pas  également  à  tous  les  cUmats,  et  aux 
manufactures  fondées  sur  l'emploi  de  ces  productions. 

Ainsi  le  besoin  réciproque  des  sociétés  apporterait  chez  elle  quelque 
dérangement  dans  l'ordre  naturel  de  la  production  :  c'est-à-dire  que 
les  denrées  du  deuxième,  troisième  et  quatrième  ordres  de  besoin  se 
trouveraient  produites  dans  une  proportion  plus  forte  que  l'ordre  na- 
turel ne  semblerait  l'indiquer,  suivant  qu'elles  seraient  plus  ou  moins 
recherchées  par  l'étranger  à  qui  la  nature  les  refuserait. 

U  se  formerait  dans  tous  les  ports  des  dépôts  pour  les  échanges  du 
monde,  comme  nous  les  avons  vu  se  former  en  petit  pour  la  facilité  des 
communications  intérieures. 

Enfin^  au  moyen  de  cette  liberté  de  communication,  il  se  formerait 
dans  les  ports  des  divers  peuples  ]ime  proportion  générale  de  compen- 
sation entre  chaque  espèce  de  denrées;  dé  manière  que  chacune  aurait 
à  peu  près  la  même  valeur  courante  dans  les  divers  ports,  à  la  diffé- 
rence près  des  frais  plus  ou  moins  grands  qu'occasionnerait  l'éloigné- 
ment  des  Ueux  de  la  consommation. 

Par  conséquent  l'abondance  serait  toujours  à  peu  près  la  même  dans 
chaque  port,  à  l'égard  des  denrées  dont  la  production  serait  commune 
à  tous  les  peuples  ;  et  les  révolutions  ne  se  feraient  ressentir  que  sur 
les  denrées  particulières  à  certains  climats. 

'  Ghaque  pays  produit  la  subsbtance  qui  lui  est  propre.  Tlnde  a  son  rix,rAinériquea 
sou  maoioc,  le  oiafs  on  le  froment,  suivant  la  température.  {Noie  de  t Auteur  \ 

(Mélangea.)  13 


m  FORBONNAIS. 

Mais  ce  prix  des  marchés  généraux  serait  fort  différent  de  celui  des 
marchés  de  l'intérieur .  Dans  ceux-ci  le  prix  serait  nécessairement  tou- 
jours inférieur  dans  le  cas  d'abondance,  à  raison  de  Téloignement  des 
lieux  et  de  la  facilité  des  communications;  et  supérieur  dans  le  cas  de 
disette.  Enfin,  la  manière  dont  l'opération  du  commerce  se  passerait 
aurait  une  grande  influence  dans  l'un  et  l'autre  cas.  Ainsi,  dans  une 
société  qui  a  des  relations  extérieures,  la  valeur  des  denrées  doit  se  com- 
biner sur  un  cinquième  rapport,  c'est-à-dire  sur  la  valeur  courante 
des  itièmes  denrées  dans  les  ports  des  autres  sociétés. 

Les  pays  qui  n'auraient  aucune  production  territoriale  particulière , 
seraient  forcés  de  se  passer  des  commodités  en  usage  parmi  les  autres , 
et  se  borneraient  à  consommer  leurs  fruits  et  leurs  laitages  sans  com- 
munication avec  les  autres  peuples,  qui  les  appelleraient  pauvres.  Si 
aucun  n'est  tout  à  fait  danç  cette  situation,  il  s'en  approcherait  ou  s'en 
éloignerait  suivant  l'utilité,  la  commodité,  ou  le  plaisir  que  ses  pro- 
ductions territoriales  pourraient  apporter  dans  la  communication  réci- 
proque générale,  et  suivant  la  quantité  qu'il  en  pourrait  fournir. 

Tout  consiste  donc  dans  des  échanges. 

Entre  ceux  qui  échangent  pour  consommer,  il  ne  peut  j  avoir  d'a- 
vantage qu'à  raison  du  nombre  des  hommes  réciproquement  employés 
siïr  une  même  étendue  de  terrain,  ou  de  la  moindre  quantité  de  terrain 
employée  pour  compenser  l'échange  de  la  production  d'une  plus  grande. 
Dans  l'un  et  l'autre  cas  l'utUité  de  la  société,  étant  un  effet  naturel  de 
la  fertilité  et  du  climat,  ne  doit  pas  plus,  dans  l'équité,  établir  la  dis- 
sension entre  les  hommes,  que  la  beauté. 

Telle  est  la  marche  du  commerce  de  l'univers  dans  l'ordre  établi 
par  la  nature  :  toute  restriction  qui  y  sera  apportée  violera  ses  lois  ;  ce 
sera  une  usurpation  sur  les  droits  des  nations. 

Ce  tableau  est  grand,  la  pensée  en  est  sublime  ;  mais  par  malheur  le 
fait,  s'il  a  jamais  existé  dans  cette  simplicité,  n'existera  plus,  à  moins 
que  l'erreur  des  millénaires  ne  se  réahse. 

Toutes  les  sociétés  voisines  étant  dans  un  état*  continuel  et  réciproque 
de  soupçon,  la  supériorité  dans  le  nombre  et  remploi  des  hommes,  et 
dans  la  qualité  des  terres  et  des  productions,  sufSra  pour  leur  inspirer 
de  la  jalousie.  Il  s'en  trouvera  qui  gêneront  leurs  goûts  et  même  leurs 
besoins  pour  s'opposer  aux  avantages  naturels  des  autres.  Les  récipro- 
cités s'établiront;  alors  chacun  y  perdra  également;  et,  en  énervant 
la  nature,  on  restera  toujours  dans  les  proportions  qu'elle  avait  fixées. 

Voilà  le  fait  même  dans  la  circulation  simple,  car  nous  verrons  l'in- 
troduction des  métaux  augm^ter  les  motifs  de  cette  jalousie.  Mais, 
dans  l'une  et  l'autre  circonstance,  tout  acte  de  restriction  oblige  à  la 
réciprocité;  comme  la  défense  naturelle  oblige  d'opposer  la  force  à  la 
force  *. 

^  Au  physique  comme  au  moral,  c*e8t  toujours  la  faibIe5S€  qnl  produit  la  jalousie.  Un 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  405 

Distinguons  donc  nn  intérêt  particulier  de  chaqne  société,  dans  le 
commerce  du.  monde ,  de  l'intérêt  du  commerce  général;  comme  on  est 
forcé  dans  chacune  de  distinguer  l'intérêt  du  commerçant  de  l'intérêt 
du  commerce  national  ^ 

L'objet  général  d'un  État  est  évidemment  de  se  revêtir  de  tous  les 
moyens  de  puissance  dont  il  est  susceptible  ;  c'est-à-dire  d'arriver  au 
rapport  le  plus  exact  entre  sa  production  territoriale  et  l'étendue  de  son 
domaine^  et  entre  sa  production  territoriale  et  ^a  population  active  :  car, 
les  hommes  étant  essentiellement  le  moyen  de  la  force,  et  ce  moyen  ne 
pouvant  être  mis  en  action  que  par  la  richesse  ou  le  revenu,  la  pros- 
périté publique  consiste  d'une  part  dans  le  plus  grand  produit  net  pos- 
sible, de  l'autre  à  entretenir  avec  ce  revenu  le  plus  grand  nombre  possi- 
ble d'hommes  en  action,  soit  pour  la  commodité  des  riches,  soit  pour 
la  défense  de  la  société.  D'où  il  résulte  que  plus  une  nation  a  de  den- 
rées territoriales  à  exporter  à  l'étranger,  plus  sa  population  active  se 
trouve  éloignée  du  rapport  possible  et  parfait  avec  son  revenu  actuel  : 
à  moins  que  ces  denrées  ne  sortent  en  échange  d'autres  nécessités  re- 
fusées à  son  territoire  *• 


pays  plantureux  n'imaginera  pas  le  premier  de  borner  sa  consommatton  de  productions 
étrangères,  ni  de  calculer  quMl  est  obligé  de  donner  en  quelques  oecasioas  le  produit  de 
qvatre  arpents  de  ses  terres  en  échange  du  produit  d'un  seul  arpent  de  terre  étrangère. 
Mais  éTideroment  -sa  production  n*aura  plus  la  même  utilité,  si  elle  est  moins  demandée. 
n  faut  donc  que  ce  pays  plantureux  consomme  ailleurs  sa  production  en  échange  de 
celle  qui  lui  manque,  ou  qu'il  cherché  à  remplacer  par  lui-même  la  denrée  étrangère. 
Tel  est  le  principe  qui  porte  toute?  les  sociétés  à  s'isoler,  c'est-à-dire  à  se  passer  du  tra- 
Tail  et  des  productions  des  autres  autant  qu'elles  le  peuvent  en  augmentant  leur  popula- 
tion et  leur  consommation  intérfeure.  Les  maximes  générales  de  la  philosophie  spécula- 
tJTe  n^apporteront  dans  le  monde  que  des  disputes  sans  changer  la  nature  des  choses.  S 
véritable  utilité,  son  emploi  réel  ne  consisterait-il  pas  à  tempérer  seulement  les  excès  de 
ce  qui  ne  peut  être  réformé?  Mais  pour  y  réussir  il  faut  être  instruit  du  fait,  et  parler 
aux  hommes  suivant  les  circonstances.  Par  malheur  les  décrets  philosophiques  de  notre 
temps  ont  souvent  deux  défauts  :  le  premier  de  porter  sur  des  hypothèses  subKmes,  que  le 
Tolgaire  ne  comprend  pas  ;  le  second,  une  forme  impérieuse  que  les  grands  génies  ont 
substituée  à  Tinvitation  des  philosophes  leurs  prédécesseurs.  Ceux-ci  ordonnent,  ceux-là 
faisaient  vouloir. 

*  Nos  cosmopolites  ne  se  contentent  pas  de  distinguer  l'intérêt  da  commerçant  de  l'in- 
térêt du  commerce  national;  l'ignorance  du  fait  des  sociétés  les  a  conduits  à  accuser 
nos  commerçants  de  monopole,  même  lorsqu'il  n'est  question  que  de  Tiatérêt  particu- 
lier de  la  nation  opposé  à  celui  des  autres  nations.  L'abus  des  mots  et  la  confusion  des 
idées  n'ont  jamais  eu  plus  de  cours  que  depuis  les  fausses  applications  de  la  lumière 
philosophique.  La  raison,  c'est  que  cette  lumière  peut  être  porter*  par  des  hommes  qui  ne 
aont  pas  philosophes,  c'est-à-dire,  circonspects  et  appliqués  à  combiuef  et  observer  les 
faits. 

*  Ce  n'est  pas  en  gênant  l'exportation  de  ces  denrées  de  première  nécessité  qu'on  par- 
viendrait à  établir  le  rapport  en  question  ;  au  contraire,  le  profit  diminuant,  la  produc- 
tion diminuerait,  et  avec  elle  la  population.  De  manière  que,  dans  un  pays  qui  ne  récol- 
terait habituellement  que  la  quantité  nécessaire  pour  nourrir  ses  habitants,  il  n'en  se- 
rait pas  moins  nécessaire  de  laisser  la  liberté  de  vendre  au  dehors;  afin  que  tons  les 
genres  de  travaux  fussent  en  équilibre  de  profit,  en  participant  tons  au  prix  commun  des 
■larcfaés  généraux.  {Notes  de  V Auteur,) 


196  FORBONNAIS. 

La  production  de  la  denrée  de  première  nécessité  semblera  d'abord 
préférable  à  celle  des  denrées  de  second  ordre  de  nécessité;  parce  que 
la  nation  qui  dépend  des  autres  pour  la  subsistance  parait  dans  un 
état  plus  précaire. 

Mais  on  tenterait  en  vain  de  changer  la  propriété  des  choses  :  le  ter- 
rain propre  aux  vignes,  par  exemple,  ne  produira  point  le  blé  avec 
profit ,  et  réciproquement.  Une  société  n^a  donc  rien  de  ntieux  à  faire 
que  de  suivre  le  vœu  de  la  nature,  qu'il  lui  fest  impossible  d'éluder  ; 
et  de  s'en  rapporter  pour  sa  subsistance  même  à  l'intérêt  et  à  [la.  con- 
currence des  vendeurs  des  denrées  de  première  nécessité.  C'est  une 
position  moins  heureuse  que  celle  d'avoir  les  besoins,  et  le  superflu 
sur  son  propre  fonds;  mais  il  serait  peu  sage  d'user  mal  de  ce  qu'on 
peut  avoir,  sous  prétexte  d'améliorer  une  condition  qui  ne  peut  être 
changée. 

Si  une  nation  possède  l'une  et  l'autre  productions  dans  une  égale 
abondance,  c'est  par  une  égale  liberté  de  la  vente  au  dedans  et  aU  de- 
hors ,  qu'elle  laissera  établir  le  niveau  de  production  ;  car  toute  gêne 
pour  entretenir  un  prétendu  équilibre,  ne  pourra  opérer  le  profit  de 
l'une  sans  opérer  la  perte  de  l'autre.  Quand  même  la  compensation  se- 
rait égale,  ce  qu'il  est  toujours  impossible  de  calculer,  on  ne  parvien- 
drait donc  qu'à  détériorer  une  propriété  et  une  production  au  profit 
de  l'autre,  ce  qui  répugne  au  droit  nature;!. 

Toutes  les  autres  sociétés  ayant  le  même  intérêt,  il  est  évident  que,  si 
toutes  le  suivent  avec  la  même  application,  la  production  de  première 
nécessité,  ou  le  grain,  sera  tellement  cultivée  par  chacune,  qu^elle  ne 
formera  que  dans  des  cas  rares  un  objet  de  commerce  extérieur. 

Si  toutes  les  sociétés  jouissent  d'un  rapport  exact  entre  leur  popula- 
tion actuelle,  et  leur  production  territoriale  actuelle  de  prjsmière  néces* 
site,  il  est  encore  évident  que  toutes  resteront  dans  leur  état  d'impeJr- 
fection  relative  *. 

Pour  vendre  du  grain ,  il  faut  donc,  ou  bien  qu'il  y  ait  des  peuples 
qui  négligent  cette  culture  ;  ou  bien  qu'il  se  rencontre  des  pays  où  la 
terre  produise  des  denrées  particulières  avec  plus  de  profit  qu'elle  ne 
produirait  des  grains  ". 

Le  même  raisonnement  s'étend  aux  productions  du  second  ordre  : 
elles  ne  peuvent  être  évidemment  vendues  qu'aux  peuples  qui  les  né- 
gligent ou  qui  ne  peuvent  pas  les  cultiver. 

Les  productions  de  main  d'œuvre'sont  soumises  à  la  même  règle. 

D'où  il  résulte  qu'une  nation  abondante  en  productions  territoria- 
les et  en  productions  de  main  d'œuvre  de  toute  espèce,  aurait  moins  de 


*  Ces  considérations  suffisent  pour  apprécier  le  milliard  de  pro^oction  en  grains  pro- 
mis par  l'auteur  du  Tableau  économique  en  sus  de  nos  récoltes  actuelles. 
'  Tel  est  le  cas  des  colonies  situées  vers  le  30*  degré  et  au-dessous.  {Noies  de  f  Auteur,) 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  197 

relations  ayec  les  étrangers ,  que  celle  qui  manquerait  de  quelqu'une  de 
ces  productions  j  soit  par  négligence  j  soit  par  l'inhabileté  naturdle  à 
les  produire.      ^ 

Si  deux  sociétés  étaient  exactement  dans  les  mêmes  circonstances , 
elles  n'auraient  donc  pas  de  motifs  de  commerce  entre  elles. 

D'où  il  résulte  enfin  que ,  dans  Fétat  de  circulation  simple ,  où  l'or 
et  l'argent  ne  seraient  point  introduits  pour  moyen  terme  de  l'évalua- 
tion des  échanges ,  il  n'y  aurait  point  de  balance  du  commerce,  dans 
l'acception  commune  donnée  par  l'usage  à  ce  mot.  Car  on  l'emploie 
<»rdinairement  pour  exprimer  le  débet  de  celui  qui  n'a  pas  fourni  en 
denrées  l'équivalent  de  ce  qu'il  a  reçu.  Or,  dans  la  circulation  simple, 
il  faudrait  nécessairement  que  cette  égalité  des  échanges  fût  cons- 
tante ,  puisqu'il  n'y  aurait  aucun  autre  moyen  de  s'acquitter  j  et  que 
vraisemblablement  personne  ne  voudrait  donner  en  pur  don  sonsu- 
perfla. 

L'aTantage  consisterait,  comme  nous  l'avons  dit  plus Jiaut ,  dans  le 
plus  grand  nombre  d'hommes  employés  sur  une  même  étendue  de  ter- 
rain dont  les  productions  sont  réciproquement  échangées  ;  ou  dans  une 
moindre  quantité  de  terrain  employée  pour  compenser  l'échange  d'une 
plus  grande  quantité. 

Ainsi  une  société  gagne,  si  elle  parvient  à  retirer  d'une  moindre  éten- 
due de  ieftain  la  même  quantité  de  productions  employées  dans  ses 
échanges  avec  l'étranger  ;  et  elle  perd  au  contraire,  si  elle  vient  à  ^n- 
ployer  une  plus  grande  étendue  de  ^terrain  pour  échanger  la  même 
quantité  de  productions  étrangères. 

Également,  lorsqu'une  société  parvient  à  employer  moins  d'hommes 
dans  l'opération  de  ses  échanges  au  dehors ,  elle  ne  gagne  qu'autant  que 
la  quantité  de  ses  productions  et  de  ses  échanges  s'étend  au  dedans. 

Par  la  même  raison  une  société  gagne,  si  elle  parvient  à  employer 
plus  d'hommes  dans  l'opération  de  ces  échanges  au  dehors ,  sans  dimi- 
nuer ses  productions  et  ses  échanges  au  dedans  et  au  dehors. 

Ces  combinaisons  générales,  et  celles  qui  naissent  du  conunerce  par- 
ticulia-  avec  chaque  société  étrangle,  consistent  toujours  à  tirer  le  plus 
grand  usage  de  son  territoire,  et  à  y  entretenir  dans  l'aisance  le  plus 
grand  nombre  d^hommes  qu'il  est  possible. 

Mais,  avant  de  quitter  cette  matière,  examinons  comment  l'industrie 
des  hommes  a  étendu  l'objet  naturel  de  leurs  échanges  ;  et  a  établi  des 
relations  entre  des  peuples  qui,  par  le  genre  de  leurs  productions  na- 
turelles, semblaient  n'avoir  aucun  motif  de  commerce. 

Quoique  l'industrie  soit  un  attribut  naturel  à  l'homme,  l'expérience 

prouve  que  tous  ne  sont  pas  nés  avec  la  même  sensibilité  d'organes, 

ni  dès  lors  avec  la  même  aptitude  à  exercer  l'attribut  qui  leur  est 

^nunun. 

Ainsi,  suivant  qu'ils  sont  plus  ingénieux,  plus  exacts,  plus  expé- 


i9i  FORBONNAIS. 

ditifs  j  plus  économes  j  ils  apportent  dans  les  ouvrages  des  variétés  qui 
satisfont  les  différents  goûts  des  consommateurs. 

De  cette  diversité  nait  le  besoin  factice,  auquel  les  bonunes  s'habi- 
tuent, des  ouvrages  de  tel  endroit  par  préférence  aui  ouvrages  de  tel 
autre  endroit. 

Nous  avons  vu  plus  baut  que  le  superflu  des  denrées  territoriales 
donnait  naissance  aux  travaux  de  main  d'œuvre  de  3"',  4"*  et  de  5"* 
ordres. 

U  faut  qu'il  existe  en  effet,  au  dedans  ou  au  dehors,  un  fonds  de 
production  de  main-d'œuvre  pour  compenser  le  superflu  de  productions 
territoriales  qui  se  trouve  dans  un  pays.  Sans  la-  facilité  de  cet  échan- 
ge, les  propriétaires  auront  peu  de  commodités  et  de  jouissances. 

S'il  y  a  des  hommes  surabondants  au  travail  de  cette  production  ter- 
ritoriale, et  qu'il  reste  encore  des  terres  à  cultiver,  il  est  évident  que 
cette  culture  est  arrêtée  par  un  défaut  d'utilité,  de  quelque  part  qu'il 
provienne.  Or,  en  attendant  que  cet  accroissement  de  culture  devienne 
praticable ,  il  est  également  essentiel,  à  la  propriété  territoriale  et  à  la 
force  de  la  société ,  que  ces  hommes  soient  occupés.  Sans  cela  ils  sorti- 
raient du  pays,  on  périraient  de  faim,  ou  bien  ils  consonuneraient  en 
pur  don  les  denrées  territoriales,  et  dès  lors  sans  utilité  pour  le  pro- 
priétaire. C'est  donc  une  chose  utile  à  la  force  de  la  société,  autant  qu'à 
la  propriété  territoriale ,  de  diriger  ces  honmies  oisifs  vers  les  travaux 
de  main-Kl'œuvTe  *. 

Si,  parmi  ces  honmies  surabondants  à  la  production  territoriale,  il  en 
est  qui  travaillent  pour  la  consommation  étrangère ,  tant  qu'ils  seront 
nourris  par  la  culture  nationale,  ce  sera  un  grand  avantage  sans  contre- 
dit; car  ils  recevront  en  échange  de  leurs  ouvrages  des  denrées  utiles  ou 
commodes ,  inconnues  aux  propriétaires  des  terres  de  leur  pays  ;  et  par 
là  ils  se  trouveront  en  état  de  consommer  le  superflu  de  ces  proprié- 
taires ou  de  les  exciter  à  produire  davantage  :  enfin,  ces  propriétaires 
ayant  un  plus  grand  nombre  de  jouissances  seront  réputés  plus  riches. 

Cette  utilité  des  travaux  de  manufacture  frappera  encore  sous  un 
autre  aspect ,  si  l'on  fait  attention  à  la  règle  générale  de  compensation 
établie  entre  les  denrées  ;  car  on  trouvera  qu'une  petite  quantité  de 


*  Telle  iHait  ex acic ment  la  circoostance  dans  Iftqridk' Colhcrt  ninïma  Jes  lUftTiïjfat;* 
ttir<yi4*n  France  :  qunlqiîo»  iicrivaîn^i,  par  rrspctl  |joijr  kurs  spiVuLitioiii  .sj^ti-niattiiu^s, 
et  lïnurJes  acrré^Jltc?r,  ont  cru  pmiTnir  Iç  lui  reprocher,  ot  çiïïpïoycr  tmitra  siirtf^?  dVxa- 
Itérât i ti ti5  p4mr  ddcilcr  un  nu vr£i^^  que  la  nation  AvaU  npphiudi  pcmlaût  un  ?Hn>c]c  :  U 
continuera  âc  Vùlrc^  malgré  rcn^k\  p!»r  ccn\  ipii  ïc  cinupri'iulrf*iiL  11  laut  cfp**n(lniil  re- 
gardt^r  M.  Colbert  comme  le  iCîttaiirJ*tnur  plutôt  quo  e!»mint'r.Tiï!c(ir  dr  ct's  ct:ihli^scnn'HtSi 
qui  aTfiicut  T*tc  trèj^-floriS-^iints  eu  tout  ^iurc  lungtnup^  avaut  lui  i  mah  qm;  Jcmaîlioiiriit*» 
taups  avait  reiiv^râéj  en  partie,  aiusi  que  raj^ricuttiiiCi  dan^  llutcrvjtlk'  di-s  «uuuVâ  HM^ 
il660^  '  {Xot€  de  PAutetir.) 


PRINCIPES  ÉCONOMÏQUES.  i!» 

denrées  de  main-d'œuvre,  même  dans  l*ordr6  utile  et  commun,  s'é- 
change avec  une  grande  quantité  de  productions  territoriales  :  d'où  il 
faat  conclure,  V  que  peu  de  travail  se  paie  par  remploi  de  beaucoup 
de  terres,  et  qu'il  est  utile  au  propriétaire  du  sol  de  donner  le  moins 
<Iii*il  peut  de  ses  productions  territoriales  en  édiange  de  la  main-d'œu- 
vre ;  et  cela  doit  arriver  ainsi  lorsque  ces  ouvrages  de  main-d'œuvre 
se  trouvent  à  sa  porte  au  lieu  de  venir  de  l'étranger  à  grands  frais; 
2^  que  la  consommation  de  ses  productions  territoriales  destinées  à 
l'échange  des  ouvrages  de  main-d'œuvre ,  est  beaucoup  plus  assurée 
dans  le  pays,  et  plus  utile  relativement  à  la  force  de  la  société ,  qu'elle 
ne  le  serait  dans  une  société  étrangère  \ 

En  effet,  dans  l'ordre  moyen,  le  vêtement  complet  en  laine  d'un  pro- 
priétaire s'échange  avec  le  produit  net  qu'il  retire  en  denrées  l'un  dans 
l'antre  d'environ  10  arpents  de  terres.  Le  produit  net  de  4  arpents  au 
plus,  sur  ces  10,  est  destiné  à  compenser  l'échange  des  matières  pre- 
mières ;  le  produit  net  des  six  autres  est  le  paiement  de  la  main-d'œu- 
vre. Or,  le  produit  net  de  six  arpents  ordinaires  nourrit  une  famille, 
au  moins  pendant  la  moitié  de  l'année.  Les  ouvrages  les  plus  grossiers 
ne  donnent  pas  beaucoup  moins  dans  leur  proportion  ;  et  les  ouvrages 
plus  précieux  exigent  une  proportion  plus  forte  à  raison  de  la  rareté 
des  matières ,  de  la  délicatesse  du  travail,  et  dès  lors  de  la  difficulté 
d'y  réussir.  Ainsi,  dans  un  pays  où  le  produit  net  de  30  millions  d'ar- 
pents de  terre  serait  employé  à  payer  la  dépense  en  ouvrage  de  main 
d'œnvre,  il  y  aurait  au  moins  1 ,250,000  familles  entretenues  à  raison 
de  cette  dépense.  Il  est  donc  évident  que ,  si  cet  État  consomme  au  de- 
hors le  produit  de  ces  30  millions  d'arpents,  en  échange  des  denrées  de 
main-d'œuvre,  il  aura  l,2d0,000  familles  de  moins  qu'il  n'en  pourrait 
entret^ùr.  Afin  d'épuiser  toutes  les  hypothèses,  supposon9  même  une 
société  où  les  hommes  surabondants  à  la  production  territoriale  se- 
raient nourris  par  les  étrangers  en  échange  de  leurs  productions  de 
maiin-d'œuvre  :  cet  emploi  des  hommes  serait  précaire  ;  mais  il  n'en  se- 
rait pas  moins  utile  en  soi ,  puisqu'il  entretiendrait  évidemment  dans 
cette  société  un  excédant  de  population  au  delà  de  sa  proportion  na- 
turelle ou  accidentelle. 

La  question  ne  peut  pas  être  de  savoir  si  une  valeur  pareille  produite 
en  denrées  territoriales,  ne  serait  pas  plus  utile  qu'en  denrées  de  main- 
d'œuvre. 
Le  véritable  point  de  la  question  est  de  connaître  si  cela  est  possible. 


*  Si  l'on  entre  dans  le  détail  de  la  population,  il  est  probable  qu'on  trouTera  que  les 
hommes  subsistant  directeraeot  par  la  culture,  soit  comme  cultivateurs  et  agents  néces- 
saires, soit  comme  propriétaires,  forment  environ  des  2^3  aux  3/4;  et  que  l'autre  parti« 
est  composée  des  hommes  occupés  des  travaux  de  main-d'œuvre  dans  les  villes  et  les 
nanuf actares.  (  Note  de  V jouteur,  ) 


200  FORBONNAIS. 

jusqu'à  quel  point ,  et  enfin  quelles  causes  primitives  empéclient  ce  qui 
est  possible  ^ 

Le  résultat  final  est  doncque,  dans  un  pays  qui  fournit  à  la  nourriture 
de  ses  habitants ,  la  denrée  de  main-d^œuyre  pour  la  consommation  des 
étrangers  ne  sera  dans  le  fait  que  la  conversion  des  denrées  territoriales 
dont  les  étrangers  n'ont  pas  besoin ,  en  denrées  de  main-d'œuvre  qu'ils 
veulent  bien  consommer  en  échange  d'autres  denrées  de  toute  nature 
qu'ik  fournissent  pour  la  commodité  et  le  plaisir  des  propriétaires  des 
terres.  Tel  est  l'objet  de  tous  les  travaux  quelconques  d'une  société  bien 
(ordonnée ,  soit  dans  l'ordre  de  la  circulation  simple,  soit  dans  la  circu- 
lation composée;  c'est  d'arriver  directement  ou  indirectement  à  la 
plus  grande  consommation  possible  de  la  production  de  ses  terres  ;  et 
au  rapport  le  plus  exact  entre  sa  population  active  et  sa  production 
territoriale. 

C'est  pour  étendre  la  matière  de  cette  conversion  j  pour  donner  aux 
propriétaires  de  nouveaux  motife  de  produire ,  que  différentes  sociétés 
ont  établi  des  colonies  sous  des  climats  différents  du  leur;  et  elles  en 
retirent  des  denrées  uniques  et  privilégiées ,  qu'elles  échangent  avec 
leurs  productions  territoriales  et  de  main-d'œuvre.  Le  superflu  de  leur 
consonmiation  passe  à  l'étranger  qui  en  a  besoin  ;  et  qui  procure  ainsi 
la  consommation  d'une  production  territoriale  qu'il  n'aurait  pas  pu  ou 
voulu  faire  par  lui-même. 

Ainsi  toute  perte  de  colonie,  pourvue  de  ses  besoins  par  la  métropole, 
est  un  retranchement  de  son  revenu  territorial  :  ainsi  l'introduction  de 
l'étranger  dans  le  commerce  direct  de  ces  colonies  est  exactement  la 
cession  gratuite  d'une  portion  des  récoltes  de  la  métropole  ^ ,  et  un 
moyen  infaillible  de  conduire  les  colonies  à  l'indépendance. 


*  Quelques  personnes  ont  affecté  de  confondre  tontes  ces  positions,  ce  qui  a  ieté  de 
l'embarras  sur  ce  qui  était  clair  par  soi-même.  La  plupart  des  disputes  de  ce  genre,  aind 
réduites  au  simple,  ne  laissent  plus  voir  qu'une  base  puérile.       {Note  de  r Auteur,) 

'  D'honnêtes  et  excellents  citoyens  euTisagealent  sans  doute  ces  établissements  sous  un 
autre  point  de  Tue,  lorsqu'ils  se  réjouissaient  de  nos  pertes  pendant  la  guerre,  et  ne  for- 
maient des  vœux  que  pour  les  Toir  augmenter,  dans  l'espérance  que  ces  funestes  posses- 
sions ruineraient  nos  ennemis.  C'était  sans  doute  conséquemment  à  cette  nouvelle  opi- 
nion, qu'on  s'efforce  de  répandre,  qu'une  colonie  doit  être  regardée  comme  une  autre 
proTince  du  corps  de  la  monarchie.  En  ce  sens  il  faudrait  les  considérer  d'après  cette 
distinction  si  juste  que  la  politique  a  mise  entre  les  États  et  la  puissance,  et  dont  le  Bo- 
calini  a  fait  un  usage  si  ingénieux  dans  sa  Pietra  del  paragone  potitico.  Mais  les  oolo- 
nies  modernes  sont  toute  autre  chose  dans  leur  objet,  et  sont  uniquement  destinées  à 
augmenter  les  revenus  du  pays  qui  les  fonde,  par  la  conversion  dont  nous  parlons.  Le  cos- 
mopolisme,  aujourd'hui  faussement  appelé  philosophie,  peut  se  permettre  le  renverse- 
ment de  l'intérêt  particulier  de  chaque  nation  en  faveur  de  toutes  ;  mais  aucun  principe 
arbitraire  ne  peut  détruire  un  fait  physique,  et  il  faut  toujours  en  revenir  à  calculer 
l'influence  des  colonies  sur  la  richesse  de  la  métropole  par  la  conversion  des  denrées  que 
celle-ci  ne  trouverait  pas  à  consommer,  et  que  dès  lors  elle  ne  produirait  pas,  en  au- 
tres denrées  qu'elle  trouve  à  échanger.  Ainsi  aucun  détour  subtil  n'empêcbe  de  regar- 
der comme  produit  net  de  nos  terres  le  produit  brut  des  colonies,  tant  que  ce  produit 
brut  sera  obtenu  par  la  consommation  de  nos  denrées,  ou  de  denrées  acquises  en  échange 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  îOf 

La  condition  qui  rend  les  colonies  utiles  suppose  donc  en  tout  temps 
la  liberté  de  la  navigation,  et  une  marine  sufBsante  pour  la  protéger. 

Cette  même  condition  indique  le  degré  d'utilité  iatrinsèque  de  toute 
colonie  :  on  dit  intrinsèque ,  car  il  est  des  positions  d'une  utilité  rela- 
tive, et,  en  toutes  choses,  quelquefois  l'accessoire  emporte  le  principal. 
Mais  il  sera  toujours  vrai  en  soi  de  dire  qu'une  colonie  ne  peut  être 
utile,  qu'autant  qu'elle  procure  les  denrées  que  sa  métropole  ne  récolte 
pas  elle-même,  à  moins  que  cette  métropole  n'eût  occasion  de  les  re- 
verser ailleurs  elle-même;  car,  si  la  colonie  ne  peut  payer  ses  besoins 
avec  sa  production,  il  faut,  ou  bien  qu'elle  périsse,  ou  bien  qu'elle  y 
pourvoie,  soit  par  elle-même,  soit  par  d'autres  nations  capables  d'é- 
changer avec  eUe;  ce  qui  opérera  nécessairement  son  indépendance. 

Aucune  nation  européenne  ne  parait  avoir  été  exempte  de  fautes 
contre  cette  règle  de  l'institution  des  colonies;  et  les  conséquences  de 
ces  fautes  doivent  naturellement  produire  une  grande  combinaison 
d'événements. 

Les  sociétés  ont  encore  une  manière  indirecte  de  faire  l'échange  de 
leurs  productions.  Lorsque  l'une  d'elles  n'a  point  d'échanges  qui  con- 
viennent  à  une  autre  dont  les  denrées  lui  sont  cependant  nécessaires , 
die  se  procure,  par  une  troisième  avec  laquelle  elle  peut  échanger,  le 
genre  de  production  utile  à  la  nation  dont  les  denrées  lui  sont  néces- 
saires. Elle  remplit  ainsi  son  objet;  mais  elle  peut  être  obligée  pour  y 
arriver  de  compliquer  cette  combinaison,  de  manière  que  ce  n'est  qu'à 
la  troisième  ou  à  la  quatrième  conversion  d'une  denrée  étrangère  dans 
une  autre  denrée  étrangère,  qu'elle  parvient  à  consommer  l'échange 
réel  du  superflu  de  ses  productions  avec  ses  besoins. 

Il  est  évident  que  ce  genre  de  commerce  n'est  qu'accidentel.  Un 
grand  éloignement  ou  d'autres  circonstances  lui  donnent  ordinairement 
occasion. 

S  5.  De  la  navigation. 

Les  échanges  des  sociétés  au  dedans  et  au  dehors  supposent  et  exigent 
un  transport  par  mer;  ainsi  la  navigation  a  un  rapport  nécessaire  et 
proportionné  avec  le  commerce  intérieur  et  extérieur  dont  un  pays 
maritime  est  susceptible. 


des  nôtres;  de  compter  la  population  employée  à  la  production  de  ces  denrées  comme 
un  «cédant  qui  manquerait  de  subsistance  sans  les  colonies. 

L'auteur  de  la  Philosopliie  rurale  reproche  sans  cesse  aux  nations  de  se  serrir  de  ter- 
mes qu'elles  n'entendent  pas,  de  n'avoir  aucune  bonne  définition  des  mots  consacrés  à 
réconômie  politique.  Pour  le  prouver,  il  yuttacbe  un  sens  que  les  autres  hommes  ne  sont 
point  convenus  de  leur  donner,  et  il  établit  à  son  tour  des  définitions  propres  à  cadrer 
uniquement  avec  les  opinions  qu'il  veut  accréditer,  mais  qui  par  cette  raison  méine  ne 
peuvent  servir  qu'à  lui.  C'est  la  plus  grande  entreprise  qu'ait  jamais  faite  le  régime  pbr- 
losopbiquei  et  elle  ne  convient  qu'à  lui ,  car  les  souverains  n'y  réussiraient  pas. 

(Note  de  VAuieur.) 


i02  FORBONNAIS. 

Cette  navigation  s'exerce  d'un  port  de  la  société  dans  un  autre  port 
de  la  même  société  ;  ou  de  ses  ports  dans  les  ports  étrangers. 

Ceux  qui  s'y  adonnent  ne  sont  pas  seulement  utiles  à  l'exportation 
des  productions  et  à  l'importation  des  besoins  :  ils  en  assurent  la  con- 
tinuation pendant  la  guerre;  ils  défendent  courageusement  la  nation 
des  entreprises  des  ennemis  et  en  exécutent  contre  eux.  Leur  art  est 
très-compliqué;  il  exige  une  longue  expérience  :  ainsi  une  société  qui 
n'a  pas  le  nombre  de  navigateurs  proportionné  à  celui  qu'elle  peut  en- 
tretenir, ne  jouit  pas  de  ses  forces  naturelles  j  et  ses  communications 
sont  précaires  *. 

L'ordre  naturel  et  politique  exige  donc  qu'une  société  fasse  par  ses 
hommes,  exclusivement,  la  navigation  d'un  de  ses  ports  dans  un  autre 
de  ses  ports  ;  comme  il  importe  à  la  force  publique  que  les  moissonneurs 
et  les  manœuvres  d'un  pays  soient  habitants.  Tant  que  les  habitants 
suffisent,  c'est  leur  patrimoine  en  conséquence  du  partage  originaire 
des  travaux  qui  distribue  les  hommes  dans  les  diverses  professions  re- 
latives à  la  production  et  à  la  consommation.  Ce  partage,  imaginé  i)ar 
les  particuliers  pour  leur  commodité,  produit  en  diverses  occasions  la 
force  publique;  et  alors  la  société  doit  veiller  plus  particulièrement  à 
conserver  a  ces  professions  l'utilité  qui  seule  peut  les  maintenir  dans  la 
proportion  où  elles  doivent  se  trouver  relativement  à  la  position  ac- 
tuelle de  la  République.  Or,  cette  branche  de  navigation  et  la  pèche 
sont  la  base  certaine  et  nécessaire  d'une  marine. 

L'ordre  naturel  établit  la  liberté  de  la  navigation  entre  les  nations 
pour  l'échange  direct  de  leur  propres  productions;  et  celle  qui  trou- 
blerait cet  ordre  mettrait  les  autres  nations  dans  une  position  désavan- 
tageuse, qui  les  éloignerait  de  l'échange  avec  elle  *. 

Mais  il  est  contre  l'ordre  natui*el  et  contre  l'intérêt  de  toutes  les  na- 
tions, qu'il  en  existe  sans  territoire,  dont  tout  l'emploi  est  de  dépouiller 
chacune  d'elles  de  leur  activité  naturelle  dans  la  navigation,  et  qui  ne 
subsistent  que  de  la  perte  de  leurs  forces. 

Un  grand  État  a  intérêt  en  général  à  favoriser  la  navigation  directe 
des  peuples  qui  ont  des  denrées  nationales  à  échanger  avec  les  siennes , 
parce  que  sa  propre  activité  en  sera  augmentée.  Mais  le  gain  de  ce 
transport  doit  à  peine  être  considéré,  en  comparaison  de  la  force  et  de 
l'indépendance  d'une  société,  soutenues  par  l'entretien  d'un  fonds  de 
matelots  projportionné  aux  besoins.  On  ne  remplace  point  Texpérience 


*  En  1689,  TAngleterre  et  la  Hollande  notifièrent  à  toutes  les  puissances  la  convention 
quVUes  avaient  faite  d'empêcher  tout  commerce  avec  la  France  par  quelque  nation  que 
ce  fût.  (  Voy.  le  Recueil  dipiom,) 

*  Des  circonstances  particulières  peuvent  former  exception  à  la  règle  générale  dans  ubl 
petit  nombre  de  cas,  trèt-raret  à  la  vérité.  (Noie  de  V Auteur.) 


PRINCIPES  ÉœNOMIQUES.  f03 

et  l*habitude  des  daugers  avec  de  Targent  :  la  force  doit  être  entretenue 
par  la  richesse,  et  la  richesse  a  besoin  d'être  protégée  par  la  force. 

S  6.  Du  revenu  national  et  du  service  public, 

La  terre  produit  le  revenu  pnmitif ,  et  la  terre  ne  produit  que  par  le 
trayail  :  c'est-à-dire  que  le  propriétaire  est  obligé  de  distribuer  une 
partie  de  sa  production  en  échange  du  secours  qu'il  tire  du  travail  et 
de  Tindustrie  des  hommes  qui  l'aident  à  produire. 

Ce  qui  lui  reste  de  denrées,  après  avoir  payéceuit^qul  l'ont  aidé  à 
produire,  constitue  son  revenu  ou  son  produit  net. 

€et  excédant  se  consomme  eu  partie  par  le  propriétaire  même  pour 
sa  subsistance  personnelle;  et  en  partie  par  l'échange  qu'il  en  fait,  soit 
au  dedans,  soit  au  dehors,  avec  les  ouvrages,  les  denrées,  ou  les  services 
dont  l'utilité,  la  commodité,  le  plaisir  ou  le  caprice  lui  ont  fait  un 
besoin. 

La  production  générale  fournit  donc  un  revenu  à  tous,  les  citoyens 
occupés. 

Mais  celui  dont  le  revenu  est  borné  à  la^  subsistance  néeessaire,  n'en 
peut /aider  personne;  le  superflu  seul  met  celui  qui  le  possède  en  état 
de  secourir  lés  autres.  *  ' 

Toute  société  cependant  a  besoin  de  secours  à  raison  des  diverses 
parties  du  service  public.  Elle  a  besoin  de  magistrats  pour  maintenir 
Tordre,  la  paix,  les  mœurs,  et  la  propriété  entre  les  citoyens  ;  de  guer- 
riers exercés  à  manier  les  armes  pour  la  défendre  en  cas  d'attaque  de 
rennemi;  de  places  fortes  pour  prévenir  une  irruption  soudaine;  de 
vaisseaux  pour  défendre  ses  i^ôtes,  ses  colonies,  et  protéger  les  navi- 
gateur». 

Le  premier  magistrat  ou  le  chef  de  l'État  aura  besoin  de  conseillers 
intimes,  qui  l'aident  à  soutenir  la  balance  dans  laquelle  il  pèse  les  in-- 
térèts  de  la  société  ;  à  prévoir  ses  besoins  ;  à  rédiger  les  lois  ;  à  conserver 
rharmonie  du  tout  en  dirigeant  et  réglant  chacune  des  parties  qui  le 
composent  ;  à  connaître  ce  qu'il  faut  punir  ou  récompenser. 

Ces  agents  en  auront  d'autres  subordonnés;  et,  moins  il  y  aura  de 
simphcité  dans  la  construction  de  la  machine,  plus  il  y  aura  de  puis- 
sances employées. 

Enfin,  l'éclat  et  là  majesté  de  ce  chef  représentatif  de  la  dignité  et 
de  l'opulence  nationales  exigeront  une  abondance  proportionnée  à  la 
splendeur  de  son  trône;  et  cette  abondance  sera  la  consolation  et  la  ré- 
compense du  service  qu'il  remplit  à  l'égard  de  tous. 

Dans  un  pays  où  l'usage  des  métaux  est  inconnu,  il  faudra  évidem- 
ment que  toutes  les  branches  dû  service  public  soient  payées  en  denrées, 
on  en  honneurs,  ou  par  les  deux  moyens  réunis.  D'où  il  résulte  que, 


204  FORBONNAIS. 

plos  il  sara  honorable  de  servir  le  public,  moins  il  y  aura  de  denrées  à 
distribuer  pour  son  service. 

Mais,  comme  les  honneurs  ne  remplacent  pas  les  besoins  effectife,  il 
seri^  nécessaire  de  réserver  une  portion  de  denrées  nationales  à  la  ré- 
compense des  employés  de  FÉtat. 

Ou  bien  une  partie  des  terres  sera  destinée  à  cet  usage  ;  ou  bien,  s'il 
n'y  en  a  pas  de  réservées,  tous  ceux  qui  ont  .un  revenu  devront  contri- 
buer à  la  fourniture .  nécessaire  * . 

Le  service  public  a  pour  objet  la  conservation  des  propriétés;  et 
la  propriété  est  nulle,  si  elle  ne  donne  la  subsistance  :  d'où  il  s'ensuit 
que  la  subsistance  physique  de  chaque  famille  est  une  portion  privilé- 
giée sur  le  revenu  avant  le  service  public.  Mais  cette  subsistance  jphy- 
sique  doit  être  égale  par  chaque  tête  pour  toutes  les  familles,  et  non 
pas  en  raison  de  la  différence  des  rangs;  car  il  serait  absurde  que,  le 
cas  arrivant,  où  la  conservation  de  la  société  exigerait  tout  l'excédant 
au  delà  de  la  subsistance  de  la  famille,  celui  qui  aurait  le  pjus  grand 
intérêt  à  la  conservation  publique  fît  les  moindres  isacrifices  propor- 
tionnels. Or,  ce  qui  ne  serait  pas  juste  dans  les  cas  extrêmes,  ne  le 
serait  pas  non  plus  dans  de  moindres  besoins  ^. 

L'excédant  de  cette  subsistance  physique  est  donc  la  seule  portion  du 
revenu  sur  laquelle  le  service  public  puisse  être  assigné. 

Ainsi  le  revenu  national,  soumis  aux  combinaisons  de  finance,  n'est 
que  le  montant  du  superflu  de  chaque  citoyen  ^. 

Dès  lors  les  nécessités  du  service  public  bornent  les  commodités  et 
les  agréments  que  chaque  citoyen  peut  retirer  de  son  revenu,  comme 
l'utilité  de  la  production  doit  limiter  le  besoin  public. 


^  Les  empereurs  romains  faisaient  distribuer  aux  principaux  personnages  qa'ils  em- 
ployaient, et  suivant  leur  considération, ^es  denrées  en  nature,  des  étoffes  de  leurs  manu- 
factures, des  armes,  jusqu'à  de  belles  esclaves,  et  quelqu*arçent.  Les  soldata  vétérans 
avaient  des  terres  héréditaires  et  franches  sur  les  frontières,  à  la  charge  par  eux  et  leur 
iw>stérité'de  les^éfendre  ;  et  une  partie  des  tributs  des  provinces  se  levait  en  nature.  H 
y  avait  en  outre  les  terres  du  flsc  public  et  les  terres  patrimoniales  du  souverain.  On  re- 
connaît là  le  principe  de  l 'administrât ton^économique  des  deux  premières  races  de  nos 
rois. 

■  La  police  d*Atliènes  sur  les  tributs  était  fondée  sur  ce  principe,  comme  le  remarque 
V Esprit  (tes  Lois,  liv.  xiii,  chap.  7.  Il  était  peut-être  plus  facile  d'en  suivre  TapplicaVion 
exacte  dans  une  petite  république,  que  dans  un  grand  Etat  ;  mais  il  ne  faut  pas  croire  non 
plus  qu'il  soit  impossible  de  s'en  approcher  beaucoup.  C'est  à  ce  principe  mal  employé 
que  l'arbitraire.des  tailles  a  dû  naissance  ;  mais  le  moyen  a  détruit  l'objet  du  principe. 
Ce  serait  mal  raisonner  que  de  partir  d'une  expérience  mal  faite  pour  nier  qu'elle  puisse 
exister  ;  et  cela  arrive  très-souvent  dans  un  pays  où  l'on  se  détermine  sur  des  aperçus,  et 
où  c'est  par  l'événement  qu'on  JMge,  sans  jamais  remonter  aux  causes. 

*  Ce  superflu  des  citoyens  a  établi,  dans  tous  les  gouvernements  sages  et  modérés,  une 
espèce  d'hiérarchie  entre  les  hommes  du  même  ordre,  de  manière  que  les  charges  per- 
sonnelles et  réputées  sordides  par  le  préjugé  établi  y  sont  affectées  aux  classes  dépour- 
vues de  superflu.  Mais,  dans  cette  matière  délicate  et  qui  tient  également  à  la  douceur  du 
gouvernement  et  à  ses  principes  constitutifs,  il  parait  que  les  espèces  n'ont  pas  été  bien 
distinguées  et  qoe  les  principes  sont  encore  très-vagues.  {^otes  de  r Auteur.) 


PRINCIPES  ÊGOMOMIQUES.  iOS 

D*où  il  résulte  qae,  pour  comparer  l'avantage  d'une  propriété  territo- 
riale à  deux  époques  différentes,  il  faut  comparer  le  tribut  et  le  su- 
perflu dont  les  propriétaires  ont  joui  dans  les  deux  époques. 

Mais  on  ne  saurait  trop  observer  que,  dans  réyaluation  du  superflu, 
il  faut  commencer  par  préleyer  rigoureusement  les  avances  de  la  pro- 
duction et  la  subsistance  de  celui  qui  produit. 

Les  nécessités  du  service  public  ne  peuvent  pas  être  les  mtoies  en 
tout  temps.  Pendant  la  paix  elles  sont  bornées  au  maintien  de  l'état 
civil,  qui  comprend  un  pied  de  forces  toujours  subsistant  contre  les  sur- 
prises, et  proportionné  à  l'étendue  des  côtes  et  du  pays  qu'il  faut  dé- 
fendre. Pendant  la  guerre  tes  forces  doivent  augmenter  en  raison  des 
efforts  dont  les  nations  ennemies  sont  capables  :  souvent  ménie  il  faut 
appeller  des  secours  étrangers  et  les  entçeteiilir  à  sa  phai^. 

Ainsi  il  est  essentiel  à  la  force  d'une  société  que  son  état  civil  per- 
manent ait  un  rapport  tellement  proportionné  avec  les  nécessités  de  la 
guerre,  que  l'avantage  de  la  propriété  n'éprouve  pas  une  révolution 
trop  subite. 

Il  est  donc  de  l'intérêt  des  sociétés  que  la  guerre  cfc  fasse  le  plus 
qu'il  est  possible  aux  dépens  de  l'ennemi  attaqué,  ou  des  amis  que  l'on 
défend.  Ainsi,  ààji^  le  choix  des  amis  et  des  ennemis,  il  en  est  de  plus  ou 
moins  à  charge  à  une  société. 

Si  la  société  est  f orc^  par  la  guerre  et  les  circonstances  de  consommer 
une  telle  quantité  de  denrées,  que  les  propriétaires  ne  puissent  la  fournir 
sans  être  privés  de  tout  l'avantage  <le  leur  propriété,  elle  est  obligi^  de 
chercher,  soit  au  dedans,  soit  au  dehors,  à  en  emprunter  de  ceux  qui 
peuvent  en  avoir  des  magasins.  Elle  donne  des  promesses  de  les  rendre 
par  parties  d'amiée  eu  année,  avec  une  récompense  en  denrées  propor- 
tionnée à  rimportance  et  à  l'urgence  du  service;  ou  bien  elle  s'oblige  à 
donner  annuellement  au  préteur  une  récompense  en  denrées,  jusqu'à  ce 
qu'elle  ait  la  faculté  de  rendre  la  quantité  reçue. 

Daiis  l'un  et  l'autre  cas,  il  est  évident  que  lerevenu  national  est  hypo- 
théqué en  entier  pour  l'exécution  des  engagements. . 

Le  plus  grand  intérêt  de  la  nation  est  donc  de  se  libérer  fidèlement  et 
promptement  de  cette  charge. 

Tant  qu'elle  dure,  la  propriété  des  citoyens  est  donc  moins  avanta- 
geuse, et  la  société  est  moins  forte,  puisqu'elle  a  moins  de  ressources 
pour  ses  besoins  extraordinaires. 

Si  la  libération  n'est  pas  prompte,  ces  malheurs  des  propriétaires  et 
de  la  société  seront  durables. 

Si  la  libération  n'est  pas  fidèle,  il  faudra  dans  l'occasion,  ou  bien  man- 
quer aux  besoins,  ou  bien  violenter- la  propriété  pour  y  répondre. 

Ainsi,  dans  les  grandes  extrémités^  tous  les  partis  insùiBsants  produi- 
sent nécessairement  de  plus  grandes  extrémités.     . 

Le  service  public  disposant  d'une  portion  quelconque  du  revenu  na- 


SOe  F0RB(»(NA1S. 

tionc^,  ou  du  superflu  de  câi^que  dtoyen,  11  s'ensuit  que  lés  proprié- 
taires des  terres  ne  seront  plus  les  seuk  à  influer  sur  le  genre  des  occu- 
pations de  troisième,  quatrième  et  cinquième  ordres.  Ainsi  la  distribu- 
tion des  salaires  de  TÉtat  aura,  sur  la  valeur  des  denrées  secondaires  et 
la  distribution  de  la  population,  la  même  influence  proportionnelle  que 
nous  avons  observée  appartenir  au  propriétaire  des  terres,  lorsque  nous 
Tavons  considéré  seul.  Mais  avec  cette  différence  que  les  homn^  salariés 
par  rÉtat  auront  encore  moins  de  motifs  pour  consacrer  à  Taccroisse- 
raent  de  la  production  territoriale  une  partie  de  leur  superflu. 

Par.conséquent,  l'excédant  des  salaires  de  l'État,  au  delà  de  l'aliment 
et  des  commodité,  se  portera  nécessairement  aux  denrées  de  plaisir  et 
de  fantaisie. 

Par  conséquent,  plus  il  y  aura  d'impôts,  plus  il  paraîtra  y  avoir  àe 
luxe,  parce  qu'il  y  aura  un  plus  grand  nombre  d'hommes  pourvus  d'un 
grand  superflu  par  un  déplacerpent  forcé  de  la  propriété  d'autrui. 

Or,  le  luxe  produit  par  le  tribut  a  ce  premier  inconvénient  d'em- 
ployer la  propriété  d'un  citoyen  au  plaisir  et  à  la  fantaisie  d'un  autre 
citoyen.  Mais,  si  le  tribut  affectait,  non  pas  l'avance  de  la  production  ou 
la  subsistance  de  celai  qui  produit,  mais  seulement  ses  commodités  uti- 
les, le  luxe  qui  en  proviendrait  deyienc^ait  une  véritable  consommation 
du  fonds  territorial,  car  nul  ne  produira  sans  un  espoir  d'utilité  per- 
sonnelle.^ 

U  y  a  donc  une  différence  essentielle  entre  les  effetft'duluxe  du  pro- 
priétaire des  terres  çt  c^ui  des  employés  ou  des  rentiers  de  l'État* . 

Le  service  public  pourra  être  rempli,  ou  bien  par  une  portion  de  den- 
rées que  chaque  clief  de  famille  sera  obligé  de  fournir^  ce  qui  cx)nstitue 
l'impôt  personnel  ; 

Ou  bien  par  une  portion  réglée  de  denrées  que  chaque  consommateur 
sera  obligé  de  fournir  «ut  nue  certaine  quantité  de  celles  qu'il  consom- 
mera, ce  qui  constitue  l'impôt  de  consommation  *; 

Ou  bien  par  une  perception  des  fruits  de  la  terre  sur  le  propriétaire, 
c^  qui  constitue  l'impôt  territorial. 

Si  le  service  est  payé  des  trois  manières  à  la  fois,  il  est  évident  qu'il 
faut  que  les  trois  moyens  produisent  exactement  entre  eux  le  même 


*  Cei>  obserratioDS  indiquent  la  nécessité  de  remonter  aux  causes  pour  connattre  les 
véritables  remèdes  dg  mal.  Elles  ne  sont  pas  nouvelles,  et  elles  ne  feront  aucune  impros- 
slonr  sur  ceux  qui  n'on^pour  but  que  de  déclamer  ou  de  confondre  toutes  choses  au  pnn 
fit  de  leur  système  particulier.  Les  autres  y  verront  peut-être  la  source  des  contradictions 
sur  cette  matière. 

*  Nous  parlons  ici  du^ droit  de  consommation  pur  et  simple,  car  le  droit  sur  chaque 
vente  est  une  manière  monstrueuse  de  régir  le  droit  de  consommation,  qui  n'a  en  cours 
qu'en  Espagne.  On  croit  dû  moins  qu'aucune  autre  nation  policée.n'en  fourrit  d'exem- 
ple depuis  un  siècle  et  plus.  Le  seul  droit  de  gros  a  ce  même  Inconvénient  dans  les  en- 
droits qui  y  sont  sujets,  mais  sur  les  ventes  en  gros  seulement,  ce  qui  oblige  les  proprié* 
taircs  d'être  eux-mêmes  magasiniers  et  spéculateurs.  {Xotes  de  tJttteur,  ) 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  207 

rapport  qui  doit  exister  entre  le  revenu  national  et  le  service  public. 
Si  ce  rapport  cesse  d'être  exact,  ou  bien  le  service  public  n'est  pas  rem- 
pli,  ou  bien  la  propriété  n'a  pas  les  avantages  qui  lient  le  propriétaire  à 
la  société. 

Or,  en  considérant  de  plus  près  la  nature  de  chacun  de  ces  moyens, 
on  reconnaîtra  en  quoi  peut  consister  la  difficulté  de  cet  équilibre,  et  ce 
que  les  uns  et  les  autres  ont  de  plus  commode  ou  de  plus  fâcheux  dans 
l'opinion  et  la  réalité. 

L'impôt  personnel  est  injuste  s'il  est  égal  d'homme  à  homme,  puisque 
les  uns  ont  à  peine  le  nécessaire  physique  ef  que  les  autres  ont  un  grand 
superflu. 

Si  on  prétend  l'établir  proportionnellement  au  produit  du  travail ,  il 
aura  de  terribles  inconvénients.  Ce  produit  est  nul  au  delà  de  la  subsis- 
tance dans  une  infinité  de  circonstances,  quelquefois  même  au-dessous 
suivant  les  accidents  ;  enfin ,  dans  la  supposition  la  plus  heureuse,  il 
change  sans  cesse.  Il  faudra  donc  l'estimer  arbitrairement  :  l'arbitraire 
est  aveugle  et  quelquefois  passionné;  il  frappera  du  même  coup  le  fort 
et  le  faible;  le  travail  se  retirera  de  dessus  son  passage;  alors  la  produc- 
tion diminuera,  ou  bien  elle  sera  forcé  de  retenir  les  travailleurs  par  un 
salaire  plus  fort  et  qui  les  dédommage,  s'il  est  possible,  de  la  vexation  de 
l'arbitraire.  Les  frais  de  la  production  ne  peuvent  augmenter  sans  atta- 
quer son  profit,  et  elle  décroit  en  raison  des  pertes  qu'elle  éprouve. 

Si  le  tribut  se  lève  sur  la  consommation,  il  se  présente  diverses  consi- 
dérations: 

S'il  porte  sur  les  (Consommations  nécessaires  ou  forcées),  il  est  évidem- 
ment préjudiciable  et  insoutenable,  puisqu'il  distribue  le  fardeau  à  rai- 
son du  nombre,  sans  égard  à  la  force; 

S'il  porte  modérément  sur  les  consommations  volontaires  des  denrées 
du  second,  troisième,  quatrième,  etc. ,  ordres  de  besoin,  de  manière  que 
chacune  contribue  davantage  à  mesure  qu'elle  est  moins  nécessaire, 
certainement  l'avantage  de  la  plus  juste  répartition  possible  s'y  ren- 
contre. 

Mais  cette  méthode  aura  l'effet  de  produire  une  perception  dispen- 
dieuse par  la  surveillance  4es  actes  sujets  au  paiement;  or,  ces  frais 
augmentent  sûrement  l'impôt,  ou  bien  diminuent  les  fonds  du  service 
public. 

Un  second  effet  ordinaire,  mais  non  pas  absolu,  sera  de  renchérir 
d'autant  le  trarail  du  consommateur.  On  dit  que  cet  effet  ne  sera  pas  ab- 
solu, parce  que,  tant  que  l'impôt  affectera  uniquement  le  commode  et  le 
superflu  dans  une  proportion  graduelle  et  modérée,  les  denrées  qui  don- 
nent un  grand  profit  ne  feront  pas  supporter  au  consommateur  la  totalité 
de  l'impôt,  sans  quoi  elles  compromettraient  leur  débit.  A  l'égard  des 
denrées  qui  ne  donnent  pas  un  grand  profit,  comme  sont  les  plus  néces- 
saires, certainement  le  consommateur  en  supporterait  le  renchérissement 


lOS  FORBONNAIS. 

entier  ;  car  on  cesserait  de  les  produire,  si  elles  cessaient  de  donner  du 
profit. 

Cette  distinction  est  également  fondée  sur  le  fait  et  sur  la  nature  de  la 
chose  ;  et  c'est  cet  attribut  du  droit  de  consommation  qui  rend  sa  répar- 
tition très-équitable,  tant  qu'il  est  fort  modéré. 

Un  troisième  effet  possible,  mais  non  pas  nécessaire  de  ces  droits,  sera 
d'être  augmentés  insensiblement,  de  manière  à  altérer  la  consommation, 
et  dès  lors  la  production. 

Un  quatrième  effet  possible,  mais  non  pas  nécessaire  de  ce  genre  d'im- 
pôt, sera  de  s'étendre  aux  denrées  privilégiées  destinées  à  salarier  le 
travail  de  la  production,  et  dans  ce  cas  l'impôt  détruirait  la  production 
et  lui-même. 

Un  cinquième  effet  avantageux  sera  d*assujettir  au  partage  de  l'impôt 
les  propriétaires  des  terres  privilégiées,  s'il  y  en  a,  ainsi  que  les  créan- 
ciers publics  auxquels  une  portion  des  denrées  territoriales  passe  annuel- 
lement, conformément  à  leurs  conventions,  quelle  que  soit  la  récolte.  Or, 
si,  en  consommant  ces  denrées,  ils  en  rendent  une  paiiie  k  l'État,  c'est 
une  décharge  évidente  en  faveur  des  hommes  qui  produisent. 

L'impôt  sur  la  consommation  étant  sujet,  par  sa  nature,  à  un  incon- 
vénient réel  et  susceptible  d'excès  dangereux ,  la  méthode  la  plus 
simple  et  la  plus  naturelle  parait  à  diverses  personnes  de  percevoir, 
sur  le  propriétaire  même,  la  portion  des  denrées  territoriales  dont 
le  service  public  exige  la  réserve.  C'est,  en  effet,  la  première  idée  qui 
se  présente  à  tous,  et  l'expédient  le  moins  dispendieux  dans  le  fait. 

Ce  serait,  sau^  contredit,  le  plus  juste  et  le  plus  efficace,  si  toutes  les 
terres  payaient  également,  et  si  le  propriétaire  des  terres,  maître  de  la 
subsistance,  l'était  réellement  d'exiger,  en  échange  de  sa  denrée,  plus  de 
travaux  et  d'ouvrages  à  mesure  que  le  service  public  aurait  de  plus 
grands  besoins. 

Ces  deux  conditions  préliminaires  sont  indispensables. 

Mais  la  seconde  est  impossible  dans  le  fait  ;  car,  si  le  propriétaire  avait 
réellement  cette  faculté,  jamais  il  ne  pourrait  se  plaindre  de  l'impôt; 
son  superflu  réel  ne  pourrait  jamais  diminuer,  puisqu'il  produirait  tou- 
jours les  mêmes  usages.  On  voit  cependant  le  contraire  arriver  lors  des 
augmentations  d'impôts  sur  la  propriété  territoriale. 

On  ne  peut  pas  dire  non  plus  que  le  revenu  territorial  n'ait  point  du 
tout  haussé  à  raison  de  l'accroissement  des  impôts,  car  si  cela  était,  le 
revenu  territorial  serait  anéanti,  il  y  a  longtemps,  pour  les  proprié- 
taires*. 


*  Oa  Toît  dans  Froamenteau  que  dans  l'espace  de  trente-un  ans,  finissant  en  1578,  il 
avait  été  levé  dans  le  royaume  1,353  millions,  ce  qui  faisait  43,645,161  liv.  par  an.  Or^ 
l'argent  fin  monnayé  étant  à  21  1.  5  s.  6  d.  en  1563,  et  à  54 1.  6  s.  6  d.  en  1765,  ces  43  mil- 
Hons  645,161  Ht.  faisaient  le  pair  d'«UTiron  112  millions  actuels.  Cependant  nou«  ne  vi- 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  209 

l>an«  un  très-petit  territoire,  une  |K)lice  éclairée  et  vigilante  pour- 
rait régler  le  prix  des  salaires  de  chaque  genre,  et  le  prix  des  produc- 
tions relativement  à  Timpôt;  de  manière  que,  la  même  proportion  exi- 
stant toujours  enti'e  chaque  classe  ou  profession,  l'utilité  de  toutes 
diminuerait  paiement  par  raccroissement  de  Timpôt  :  dans  cette  hy- 
pothèse une  imposition  unique  sur  la  terre  serait  praticable;  et  les 
bornes  de  Timposition  seraient  facilement  connues. 

Hais,  dans  un  grand  État,  où  ce  (*alcnl  serait  une  entreprise  impra- 
ticable, où  le  service  public  exige  un  recouvrement  fixe  et  certain, 
parce  que  les  besoins  le  sont;  où  une  grande  partie  du  revenu  national 
est  employée  au  service  public,  l'impôt  unique  sur  la  terre  parait  une 
chimère.  Ëxaminons-en  les  eflets. 

Dans  le  cas  d'abondance  de  récolte,  certainement  il  serait  impossible 
au  propriétaire  des  denrées  de  soutenir  l'échange  sur  un  pied  qui  ré- 
partit une  portion  de  sa  charge  sur  le  consommateur.  Au  contraire,  il 
donnerait  beaucoup  pour  avoir  peu;  ainsi  le  service  public  absorbe- 
rait une  partie  de  son  revenu,  et  le  surplus  suiiirait  à  peine  à  ses 
goûts  et  à  ses  besoins  ordinaires. 

Dans  la  rareté ,  après  avoir  satisfait  à  la  contribution  du  service 
public,  il  ne  resterait  pas  toujours  au  propriétaire  de  quoi  satisfaire 
même  à  ses  commodités  ordinaires;  car  le  travail  conmiun  et  le  plus 
nécessaire,  étant  presque  toujours  borné  à  la  subsistance,  ne  peut  rien 
retrancher  sur  son  salaire. 

Dans  le  cas  moyen  entre  les  extrême^^,  la  denrée  territoriale  est  tou- 
jours plus  abondante  que  la  demande  n'en  est  étendue ,  car  tout  pro- 
priétaire tend  à  produire  au  delà  de  ce  qu'il  a  produit  précédemment. 


?ons  pad  plas  mal  qu'on  ne  vivait  alors,  c'e.st-i*dirc  que  le  travail  de  toute  espèce  et  la 
propriété  ne  donnaient  pas  alors  plus  de  jouissances  qu'elles  n^en  donnent  aujourd'hui. 
Pour  comparer  exactement,  il  faudrait  plus  d'éléments  que  nous  n'en  avons.  Les  varia- 
tions des  monnaies,  les  alternatives  de  liberté  et  de  défense  dans  la  vente  des  grains,  les 
troubles  intérieurs,  les  guerres,  l'expulsion  des  protestants,  les  emprunts  publics  et  les 
révolutions  de  crédit,  rai^croissement  des  colonies,  les  changements  survenus  dans  Tad- 
ministration  des  États  de  l'Europe,  tout  cela  complique  tellement  les  causes  et  les  effets, 
que  les  différentes  opinions  trouvent  à  glaner  dans  le  même  champ,  lorsqu'il  n'est  ques- 
tion que  de  disputer.  Mais  un  fait  certain,  c'est  qae  la  position  des  campagnes  est  meil- 
leure qu'elle  n'était,  il  y  a  vingt-cinq  ans,  dans  les  pays  où  la  terre  est  productive,  et 
qui  ont  des  communications  ;eX  que  les  fermages  y  sont  augmentés.Ce  qui  ne  peut  prove- 
nir que  de  deux  causes  :  augmentation  du  prit  des  denrées  territoriales  ot  amélioration 
de  production.  Uune  et  l'antre  cause  y  ont  influé  très-réellement,  et  ce  serait  une  recher- 
che utile  de  connaître  en  quelle  proportion.  Mais  l'ouvrage  serait  très-compliqué,  à  cause 
de  l'extrême  inégalité  de  situation  entre  les  diverses  provinces,  et  aussi  parce  que  toutes 
les  denrées  n'ont  pas  également  participé  à  Taccroissement  de  valeur.  Il  paraît  cependant 
en  général  que  le  revenu  territorial  n'est  pas  plus  soutenu  par  l'amélioration  de  produc- 
tion, que  par  le  haussement  des  va  leurs.  Peut-être  aussi  la  diminution  du  prix  de<  denrées 
de  main-d'oeuvre  sur  divers  objets  a-t-eUe  contribué  à  compenser  Taccroissemetitde  rim> 
pôt.  On  connaît,  par  toutes  ces  complications  de  causes,  combien  la  rigueur  des  vérités 
générales  joue  mal,  en  une  infinité  de  rencontres,  avec  les  vérités  locales  qui  Axent  l'at- 
tention de  Tadroinistration.  C^otr  de  V Auteur J 

[Mélanfjes.]  14 


240  PORBONNAIS . 

Par  la  mèaie  raison  chacun  d'eux  a  toujours  un  intérêt  pressé  de  faci- 
liter la  consommation  de  son  superflu  ;  et  jamais  il  ne  peut  être  le 
maître  des  conditions  de  l'échange,  à  cause  de  la  concurrence  égale- 
ment empressée  des  autres  propriétaires. 

Il  le  serait  d'autant  moins,  que  la  propasition  de  diminuer  les  salai- 
res partirait  de  lui;  car,  en  supposant  un  désir  égal  d'acheter  et  de 
vendre  de  part  et  d  autre,  celui  qui  propose  se  met  dans  la  position 
la  moins  favorable. 

Le  propriétaire  des  denrées  territoriales  eoEtinoerait  donc  de  donner 
la  même  quantité  de  ses  denrées,  pour  satisfaire  ses  goûts  ;  et  le  super- 
flu se  trouverait  entre  1q3  mains  die  l'homme  salarié,  au  lien  d'être  entre 
les  mains  de  l'homme  productif. 

Au  contraire,  dans  l'impôt  de  consommation,  c'est  de  l'homme  sa 
larié  que  doit  partir  la  proposition  de  hausser  le  salaire;  dès  qu'il  y 
trouve  de  l'opposition,  U  se  détermine  pour  vendre  à  oéder  quelque 
chose  sur  son  bénéfice  s'il  en  est  susceptible  ' . 

Mais  une  considération  importante  et  décisive  contre  l'impôt  territo- 
rial unique,  c'est  son  injustice  dans  un  pays  où  une  partie  très-forte  de 
la  production  passerait  en  nature  aux  employés  et  aux  créanciers  du 
public.  Car  il  faut  de  toute  nécessité,  pour  conserver  l'équilibre,  ou 
bien  diminuer  proportionnellement  aux  besoins  publks  le  salaire  des 
créanciers  et  des  employés,  ou  bien  les  soumettre  à  un  paiement  sur 
leurs  consommations  qui  vienne  à  la  décharge  des  foads  de  terre.  Aussi 
a-ton  vu  dans  tous  les  pays  Timpôt  sur  les  consommations  préféré  à 
l'impôt  territorial  en  proportion  de  la  dette  publique,  parce  que  toutes 
les  circonstances  ne  permettent  pas  également  de  bidi^r  le  salaire  du 
créancier  public  en  raison  des  besoins  de  la  société. 

Ainsi  éviter  les  extrêmes  et  se  conformer  aux  circonstances,  c'est  at- 
teindre au  but. 

Le  droit  de  consommation  s'étend  à  la  vérité  sur  le  propriétaire  cul- 
tivateur lorsqu'il  consomme,  et  quelqu'un  en  a  conclu  que  c'était  un 
véritable  steUionat.  Mais,  s'il  est  vrai  que  le  droit  de  consommation  con- 
tribue à  alléger  le  fardeau  actuel  et  présent  de  la  terre,  comme  on  pense 
l'avoir  prouvé  par  le  fait  et  par  la  nature  des  choses,  il  en  résultera  au 
contraire  que  ce  supplément  de  contribution  du  propriétaire  n'est 
qu'une  faible  partie  de  ce  qu'il  paierait,  s'il  eut  supporté  le  total  ^. 


*  L'auteur  ée  la  Théorie  de  PJmpât  a  ù  bien  reconnu  dans  le  fait  rimpossibilité  de 
rimp6t  territorial  unique,  qu'il  a  été  forcé  d*étre  inconséquent  à  son  système  et  d'y 
joindre  une  imposition  accessoire,  impraticable  à  la  vérité,  ?u  le  montant  de  la  somme,  si 
on  en  faisait  l'assiette  sur  \e^  maisons,  et  destructive  si  on  se  déteri^ioait  pour  la  capi- 
tation  qui,  par  sa  nature,  ne  peut  jamais  être  qu'arbitraire.         {Note  de  V Auteur,) 

*  Le  commentaire  du  Tableau  économique  a  dit,  de  ceux  qui  soutiennent  cette  opinion, 
qu'ils  bêlaient.  Béions  donc  c<;  qui  nous  parait  être  la  vérité,  et  ajoutons  que  l'intervention 
de  l'argent  dans  la  circiilatiou  rend  encore  plus  indispensable  au  propriétaire  des  ter- 
res une  avance  et  un  secours  de  la  part  des  autres  citoyens.  Car  r«b6ence  et  la  présenoe 


PRINCIPES  ÉCmiOMIQUES.  m 

D'ailleurs,  ui^tts  ^voas  ob^rvé  qu'il  est  des  droite  de  consooimatiou 
d'un  genre  vicieux  etdastructif.  Ainsi,  pour  discuter  méttu>diqueineiit,  il 
ne  faut]  considérer  que  les  autres ,  et  à  le  bien  prendre  se  borner  aux 
droits  qui  se  perçcâvent  sur  la  consommatian  à  rentrée  des  villes,  qui 
seules  paraissent  susceptibles  de  ce  genre  de  tribut ,  et  où  toutes  les 
choses  dont  on  fait  un  usage  extérieur  peuvent  y  être  soumises  mode- 
rément,  depuis  le  nécessaire  jusqu'au  faste,  pourvu  que  chaque  chose 
le  soit  dans  sa  proportion. 

Le  propriét^e  des  terres  n'est  attiré  dans  ces  villes,  qoe  par  la  f^i- 
lité  d'y  consommer  son  superflu  d'une  manière  ,plqs  agréable,  ou  par 
quelque  fonction  puMique. 

Dans  le  premier  cas,  il  sort  de  Tordre  naturel  :  sans  contredit  i)  doit 
en  avoir  la  liberté;  mais  peut -il  réclamer  cet  ordre  naturel  dans  un 
point,'  lorsqu'il  le  transgresse  dans  un  autre?  et  la  société  n'est-eUe  pas 
en  droit  4le  mettre  une  condition  à  cette  liberté  dont  il  peut  ne  pas  user, 
81  elle  cesse  de  lui  convenir? 

Dans  le  second  cas,  toute  fonction  publique  est  payée  ou  doit  l'être  : 
ainsi  le  séjour  forcé  de  la  ville  a  son  dédommagement  dans  cette  circon- 
stance; et  si  l'on  y  fait  attention,  ca  dédommagement  sera  moins  cher 
ein  le  payant  effectivement,  qu'en  accordaiit  des  exemptions  de  la  con- 
tribution commune. 

Soyons  de  boime  foi  sur  toutes  les  autres  considérations  qu'on  allè- 
gue sur  cette  matière,  et  nous  n'y  trouverons  que  les  raisons  de  riQtérét 
particulier,  déguisées  sous  un  vain  étalage  de  mots.  Quiconque  apporte 
son  calcul  domestique  pour  base  de  l'intérêt  général  tom))e  nécessai- 
rement dans  l'illusion. 

Le  seul  défaut  réel  de  l'impôt  de  consommation  volontaire  se  réduit 
donc  à  sa  perception  dispendieuse.  Qr,  il  s'agit  de  savoir  :  T  s'il  ne 
serait  pas  possible  d'y  remédier  en  grande  partie;  2^  de  compenser  de 
bonne  foi  son  désavantage  actuel  avec^  ses  avantages  :  car  ce  serait  mal 
raisonner  de  supposer,  comme  nécessaire,  l'existence  des  abus  qui  ne 
sont  que  possibles.  Quelques  persoimes  ont  avancé  que  l'impdt  de  con- 
sommation allait  au  double,  au  triple,  au  quadruple  même  de  l'impOt 
territ<H*ial;  et  n*ont  pas  prouvé  leur  assertion.  Il  «st  vraisemblable 
qu'elles  ont  confondu  le  droit  à  chaque  vente  avec  le  droit  de  con- 
sommation. 

Aux  yeux  de  ceux  qui  examineront  cette  question  sans  préjugé,  il  en 
résultera  une  nécessité  évidente  de  combiner  l'impôt  territorial  avec 


4e  l'argest  dans  la  circulation  influant  sur  la  valeur  des  denrées,  cette  cause  de  variation 
rend  encore  l'état  du  propriétaire  plus  incertain  que  dans  Tordre  naturel  de  la  citcula- 
tUm  simple.  C'est  en  partie  pourquoi  le  plus  in^al  et  le  plus  dur  de  tous  les  tributs, 
la  dtme  en  nature,  effraie  inoins  qu*tin  paiement  en  arfçent,  quoique  moindre  réalle- 
ttt.  Nffte  de  V Auteur: 


2J2  FORBONNAIS. 

le  droit  de  consommation,  de  manière  que  Fun  et  Fautre  n'excèdent 
pas  le  juste  rapport  qui  doit  être  maintenu  entre  l'impôt  et  le  revenu 
national. 

La  «proportion  de  l'un  et  de  l'autre  dépendra  des  circonstances,  ainsi 
que  nous  l'avons  déjà  observé.  Si,  par  exemple,  un  nombre  de  proprié- 
taires jouissaient,  contre  le  droit  naturel,  du  privilège  de  ne  pas  four- 
nir, comme  les  autres,  à  la  contribution  territoriale,  il  est  évident  qu'il 
serait  nécessaire,  pour  égaliser  les  choses,  de  diminuer  l'impôt  territo- 
rial pour  faire  un  rejet  sur  l'impôt  de  consommation  dans  les  lieux  ha- 
bités ordinairement  par  ces  privilégiés. 

Le  parti  tranchant  serait  de  supprimer  ce  privilège,  surtout  si,  fondé 
sur  des  motifs  cessés  depuis  longtemps,  ou  sur  des  usurpations  rédles^ 
il  se  trouvait  plus  onéreux  qu'utile  à  ceux  mêmes  qui  en  jouissent  ; 
voilà  les  principes. 

Hais,  si  ce  privilège  flatte  les  préjugés,  si  même  il  est  nécessaire  à  quel- 
ques possesseurs  pauvres  qui  le  mériteraient  par  leurs  services ,  les 
hommes  prudents  se  borneraient  à  restreindre  ce  privilège  dans  l'éten- 
due où  il  peut  être  utile  aux  possesseurs  pauvres  sans  dégénérer  eu  abus 
pour  les  riches,  et  à  le  graduer  suivant  les  rangs  dans  l'ordre  de  la  con- 
stitution. Voilà  l'administration  ferme  qui  tempère  les  excès,  mais  qui 
n'entreprend  pas  de  réformer  la  corruption  physique  et  morale  par  la 
force  d'une  vérité  générale  que  chacun  conçoit  et  qui  ne  touche  per- 
sonne. 

L'objet  des  tributs  est  la  juste  répartition  du  service  public  sur 
chaque  famille  en  raison  de  ses  forces;  ainsi  l'impôt  territorial  ne  peut 
avoir  de  base  que  le  revenu  ou  produit  net  de  la  terre,  non  pas  celui 
que  l'impéritie  ou  la  négligence  dégrade  ,  mais  le  revenu  courant  qui 
doit  résulter  de  la  culture  ordinaire  du  pays  j  car  ce  serait  favoriser  ces 
vices  onéreux  à  la  société,  et  punir  l'homme  actif  qui  la  sert  en  en  profi- 
tant lui-même. 

Ainsi,  c'est  une  méthode  juste  et  équitable  de  faire  des  éva- 
luations fixes  des  biens  pour  servir  de  règle  à  la  quotité  de  la  répar- 
tition. 

Les  prétendus  raflSnements  de  justice  distributive  qui  ont  éloigné  de 
l'usage  de  e^tte  règle,  n'ont  produit  que  des  abus  couverts  de  la  loi,  et 
ont  véritablement  incendié  les  récoltes  * . 


*  H  se  rend  aux  tribunaui  des  élections  quatre  sortes  de  Jugeoients  qui  n'existeraient 
pas  si  l'arbitraire  cessait,  savoir  :  jugements  de  radiation,  de  réduction,  de  translation, 
de  réunion.  Chacun  de  ces  jugements  coûte  de  24  h  80  liv.  Il  n*y  a  guère  de  paroisses 
dans  les  pays  de  taille  arbiu  aire  où  il  n*y  ait  plusieurs  de  ces  jugements  chaque  année. 

11  y  a  en  outre  le^  frais  des  déclarations  en  bors-tenances ,  de  manière  que  les  frais 
coùtunt  au  moins  lô  à  1800  mille  livrer  au  peuple  en  sus  de  la  taille.  Mais  ces  frais  sent 
peu  de  chose  en  comparaison  du  trouble  que  supposent  les  motifs  de  chacun  de  ces  ju- 
gements, car  les  deui  premiers  supposent  discussiou  et  oppression  entre  les  contribua- 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  213 

Mais  le  véritable  esprit  d'équité  exige  que  les  évaluations  se  vérifient 
au  bout  d'une  certaine  période  d'années,  afin  de  rétablir  l'équilibre  dé- 
rangé par  l'art  ou  par  la  nature. 

La  proportion  de  la  contribution  avec  celle  du  revenu  territorial  n'est 
cependant  pas  une  règle  entièrement  exade ,  car  cette  contribution 
ne  doit  pas  porter,  comme  nous  l'avons  observé  plus  haut,  sur  la 
subsistance  physique  de  la  famille;  par  conséquent,  si  l'héritage  ne 
peut  remplir  au  delà  de  cette  subsistance ,  il  n'y  a  point  de  matière  à 
l'impôt. 

Pour  se  rapprocher  de  cette  règle,  les  évaluations  des  héritages  doi- 
vent donc  ne  pas  comprendre  ce  nécessaire  physique ,  non  plus  que  les 
fipais  de  l'exploitation  et  les  non-valeurs. 

Les  arbitres  naturels  de  cette  évaluation,  et  les  seuls  capables  de  la 
faire  justement,  promptement  et  sans  frais,  sont  les  voisins  solidaires  de 
la  même  contribution  :  s'ils  sont  partagés  d'avis,  un  juge  doit  les  dé- 
partir; mais  ce  juge  ne  peut  et  ne  doit  prononcer  que  sur  le  rapport  des 
experts  qu'il  a  nommés  pour  l'examen  du  fait  contesté.  Si  par  malheur 
il  fait  l'expert  ou  l'arbitre,  tout  est  perdu,  car  il  a  le  pouvoir  d'auto- 
riser sa  propre  erreur,  de  quelque  part  qu'elle  vienne  '. 

Les  moyens  sont  donc  simples  et  faciles  pour  arriver  à  l'évaluation  ; 
ùms  le  premier  acte  nécessaire  est  d'inspirer  la  confiance ,  et  d'inté- 
resser les  hommes  à  remplir  l'objet  qu'on  se  propose. 

Notre  intention  étant  de  poser  sommairement  les  principes  élémen- 
taires d^  actes  relatifs  à  la  circulation  considérée  dans  Tordre  naturel , 
notre  carrière  est  finie  sur  cet  article.  Il  nous  reste  à  parler  de  l'inter- 
vention de  l'argent  dans  la  circulation. 


bles,  le  troisième  est  une  servitude  embarrassante,  et  le  quatrième  est  un  abus  autorisé 
l»ar  un  plus  grand  et  qui  dérange  sans  cesse  la  situation  respective  des  communautés, 
de  manière  qu'avec  le  temps  Tadministration  et  elles-mêmes  n*y  peuvent  pins  Hen 
ronnaltre. 

*  Voilà  pourquoi  une  très-grande  quantité  d'évaluations  faites  dans  l(^s  pays  d'élec- 
tion par  des  commissaires  tirés  du  corps  des  élus  ont  coûté  beaucoup  d'argent  et  n'ont 
|>as  subsisté,  ou  bien  excitent  beaucoup  de  plaintes.  Plus  de  la  moitié  des  paroisses  des 
pays  d'élection  ont  été  évaluées  depuis  ?ingt<cinq  ons  ;  cette  base,  quoique  défectueuse, 
peut  être  d'un  grand  secours  en  la  faisant  rectifier  par  les  habitants  mêmes. 

Pour  gêner  Tarbltraire  des  commissaires  nommés  par  les  intendants,  la  déclaration 
•  d'avril  1762  a  sagement  obligé  ces  commissaires  à  rendre  compte  aux  élections  de  leurs 
motifs  en  cas  de  réclamation  de  la  part  des  taiés.  Mais  ce  remède  a  borné  les  choix  de 
l'administration;  beaucoup  de  personnes  capables  ne  veulent  plus  accepter  ces  commis- 
sions. Lorsqu'un  principe  est  mauvais,  on  a  beau  le  modifier,  il  n'en  résulte  que  des  ef- 
fets vicieux.  C^otes  de  PjuteurJ 


tu  FORBONNAIS. 

CHAPITRE   V.    —   DE  LA   aRCUtATION  COMPOSEE. 

Nous  avons  appelé  circulation  composée  celle  dans  laquelle  Targcnt 
intervient  comme  moyen  terme  convenu  pour  l'évaluation  des  échan- 
ges ;  et  nous  avons  observé  que  cette  circulation  était  devenue  suseep< 
tible  dans  sa  marche  de  quelques  modifications  étrangères  à  Tordre  na- 
turel. 

Cette  matière  est  d'autant  plus  intéressante  à  dévctopper,  que  Toubli 
de  cette  distinction  a  produit  beaucoup  de  confusion  dans  les  idées  ^  et 
des  méprises  célèbres  ou  fort  célébrées. 

S  1 .  Deê  propriéUê  naturelles  de  Vargent. 

Par  le  mot  d'argent  dans  la  circulation ,  on  entend  les  métaux  pré- 
cienxj  c'est-à-dire  l'or,  l'argent,  et  même  le  cuivre.  I^eur  rareté  les  a 
rendus  propres  à  être  gard^ ,  transportés  et  comptés  commodément. 
Leur  divisibilité  les  a  rendus  propres  à  représenter,  dans  toutes  les  com- 
binaisons possibles ,  la  règle  de  compensation  que  l'usage  établit  entre 
des  quantités  quelconques  de  denrées  apportées  dans  la  cin^ulationpour 
réchange  :  c'est-à-dire  à  exprimer  le  rapport  des  valeurs. 

Susceptibles  d'être  portés  à  leur  plus  haut  degré  possible  de  pureté , 
ils  le  sont,  par  la  même  raison,  d'être  altérés  par  le  mélange  de  matiè- 
res hétérogènes.  Ainsi  chaque  société  a  donné  une  forme  et  une  em- 
preinte authentique  aux  portions  de  ces  métaux,  dont  ses  membres  ont 
fait  usage  pour  leurs  échanges ,  afin  de  certifier  de  leur  degré  réel  de 
pureté;  et  ce  même  certificat,  assurant  également  du  poids,  épargne 
l'embarras  des  pesées  '. 

Ces  portions  de  métaux  ainsi  certifiées  s'appellent  monnaie. 

Ces  métaux  rares  ont  une  valeur  intrinsèque  relative  aux  usages  que 
les  hommes  en  pourraient  faire,  quand  mèm«  on  n'aurait  pas  encore 
imaginé  d'en  faire  de  la  monnaie.  Ils  en  ont  une  autre  de  pure  con- 
vention uniquement  relative  à  leur  propriété  de  devenir  monnaie. 
Celle-ci  est  la  plus  considérable  et  absorbe  l'autre.  Mais  la  remarque 
doit  en  être  faite,  parce  que  cette  propriété  des  métaux  précie^ix  d'être 
convertis  à  des  usages  divers,  les  a  ranj^és  dans  la  classe  des  denrées 
lorsqu'ils  ne  font  point  rofficc  de  muimair  ;  ol  inir  cherté  n'a  été  qu'un 
motif  déplus,  pour  les  grands  et  h'^  rirhcft,  d  i mployer  plus  souvent 
leur  propriété  naturelle  aux  usages  in<»hilierî*. 


*  Elles  sont  encore  en  usage  dans  les  pays  où  l'art  des  fabrications  ne  s'est  pas  perfec- 
tionné, ainsi  que  dans  ceux  où  toutes  les  espèces  étrangères  ont  un  cours  légal. 


PRINCIPES  ÊGOI^iOlilQUES.  215 

$  2.  Des  propriétés  de  V argent  conséqtientes  à  V établissement  de  la 

monnaie. 

Dès  que  l'argent  a  été  pourvu  de  la  qualité  de  monnaie  et  de  la  préro- 
gative de  représenter  les  denrées  et  tous  les  besoins,  Testime  générale 
dans  laquelle  il  s'est  trouvé,  et  sa  propriété  d'être  gardé  plus  commo- 
dément, et  avec  moins  de  risques  que  les  denrées  mêmes ,  a  fait  pré- 
férer sa  possession  à  celle  des  denrées  superflues.  Ce  superflu  même  est 
devenu  à  charge ,  lorsqu'on  n'a  pas  eu  l'espérance  de  l'échanger  facile- 
ment contre  l'argent. 

Mais  en  général  le  signe  des  denrées  doit  appartenir  à  celui  qui  les 
fournit  ;  ainsi  le  travail  de  la  production  n'a  point  été  ralenti  par  Tin- 
tervention  de  l'argent,  au  contraire  la  plus  grande  facilité  des  échanges 
a  servi  à  les  multiplier. 

Le  signe  des  denrées  s'est  trouvé  quelquefois,  ches  le  propriétaire  de 
ces  denrées,  surabondant  à  son  besoin  actuel,  de  la  même  manière  que 
ses  denrées  pouvaient  se  trouver  surabondantes  à  ses  besoins  dans  l'or- 
dre naturel  de  la  circulation  simple. 

Par  la  même  raison  quelqu'un  s'est  trouvé  manquer  de  ce  signe  au 
moment  de  son  besoin. 

Il  a  donc  été  naturel  que  l'argent  se  prêtât ,  comme  on  prêtait  les 
denrées  et  comme  on  les  prête  encore,  malgré  l'intervention  de  l'argent 
dans  la  circulation. 

Laissant  à  part  les  préceptes  et  les  conseils  de  la  charité  chrétienne, 
et  ne  considérant  que  l'humanité  dans  son  imperfection  naturelle,  on 
conçoit  que  chaque  homme  s'aime  communément  trop  lui-même  , 
pour  ne  pas  tirer  une  utilité  personnelle  de  ses  avantages  sur  ses  sem- 
blables. Celui  de  les  secourir  porte  avec  lui  sa  récompehse,  mais  elle 
est  trop  noble  et  trop  élevée  pour  les  âmes  communes;  et  le  malheu- 
reux périrait,  s'il  n'offrait  que  l'expression  de  son  cœur  pour  salaire 
du  service  qui  le  sauvera. 

L'argent  prêté  a  donc  reçu  une  récompense  en  argent,  qu^on  a  ap- 
pelé l'intérêt  du  prêt  ;  et  cet  intérêt  dépendant  de  la  longueur  du 
terme  auquel  on  promet  de  rendre,  des  convenances  dont  on  se  {urivc 
en  prêtant ,  de  la  fidélité  présumée  de  l'emprunteur,  et  du.  nombre  de 
ceux  qui  sollicitent  la  préférence  du  prêt,  son  taux  a  dû  être  variable  et 
arbitraire  dans  l'ordre  naturel.  Mais  les  législateurs  ont  vu  si  souvent 
la  plus  grande  partie  du  peuple  opprimée  sous. cet  arbitraire,  et  la 
société  déchirée  par  ceux  que  l'impuissance  jle  s'acquitter  réduisait  à 
n'avoir  fitos  rien  à  perdre,  qu'ils  ont  dérogé  à  l'ordre  naturel  en  faveur 
de  l'ordre  public  ;  et  réglé  les  conditions  du  prêt  de  l'argent,  suivant 
les  proportions  les  plus  usitées  entre  les  citoyens  dans  Je  temps  de  chaque 
réglâuent. 


216  FORBONNAIS. 

Celui  qui  a  prêté  son  argent  en  reçoit  donc  au  terme  plus  qu'il  n'en 
a  donné.  Cet  excédant  le  met  à  portée  de  satisfoire  un  plus  grand  nom- 
bre de  besoins;  et  dès  lors  fargent  a  produit  un  revenu  à  son  pro- 
priétaire. Il  a  donc  usurpé  par  fiction  la  qualité  d'immeuble  et  celle  de 
richesse,  et  cette  fiction  a  tous  les  effets  de  la  réalité ,  relativement  au 
propriétaire  de  Targent.  Elle  ne  les  a  pas  pleinement  relativement  à 
la  société,  puisque  ce  retenu  du  préteur  n'est  qu*une  diminution  de 
celui  de  l'emprunteur,  et  que  l'argent  n'occasionne  qu'accidentellement 
et  indirectement  de  nouvelles  valeurs  dans  le  commerce.  Ce  revenu 
de  l'argent  suppose  nécessairement  d'autres  revenus  existants,  tds  que 
ceux  d'une  terre  ou  d'une  industrie  capables  d'apporter  annuellement 
de  nouvelles  valeurs  dans  le  commerce.  L'argent  procure  aux  proprié- 
taires l'avance  des  travaux  en  participant  au  profit  espéré.  Or,  comme 
le  profit  de  ces  entreprises  n'arrive  pas  toujours,  et  que  celui  de  l'ar- 
gent est  certain ,  il  est  évident  que  cette  société  est  léonine  en  un  sens. 
Ainsi  la  condition  utile  en  doit  être  restreinte  autant  qu'il  est  possible , 
et  dans  tout  pays  où  il  n'y  aurait  pas  d'emprunts  publics ,  le  profit  de 
Targent  serait  réglé  par  la  nature  même  des  choses  sur  un  pied  propor- 
tionné aux  profits  de  la  culture  et  de  l'tndustrie.  (Vest  par  cette  raison 
que  les  législateurs  ont  reconnu  la  nécessité  de  deux  taux  permis,  l'un 
pour  le  commerce,  le  second  pour  les  autres  emplois. 

Cette  propriété  d'immeuble  fictif  a  été  une  conséquence  nécessaire 
de  la  convention  générale  qui  a  établi  l'argent  signe  des  denrées.  Au- 
jourd'hui il  est  impossible  de  le  considérer  saiLS  combiner  ensemble  ses 
deux  fondions  de  signe  et  d'immeuble,  à  moins  de  tomber  dans  l'abs- 
traction, et  de  renoncer  à  l'objet  de  l'utilité  publique. 

Le  premier  effet  naturel  de  i-sette  fond  ion  d'immeu})te  a  été  d'exciter 
les  hommes  à  convertir,  le  plus  qu'il  leur  a  été  possible,  en  immeuble, 
l'argent  qu'ils  recevaient  à  raison  de  sa  fonction  de  signe  des  denrées. 

A  mesure  que  les  hommes  ont  étendu  leui*s  goûts,  leurs  travaux  ,  et 
multiplié  leurs  propriétés  et  leurs  consentions,  la  fonction  de  signe  et 
celle  d'immeuble  se  sont  multipliées  ;  et  l'une  a  quelquefois  contrarié 
l'autre  suivant  les  circonstances.  Par  exemple  y  à  mesure  que  la  décou- 
verte des  mines  a  multiplié  la  masse  des  métaux  ,  chaque  portion  de 
denrées  aurait  dû  être  représentée  par  un  plus  grand  volume.  Mais, 
dans  les  pays  où  cette  introduction  a  été  accompagnée  d'augmentation  de 
travail  et  d'entreprises  lucratives ,  soit  de  culture ,  soit  de  commerce ,  le 
volume  du  signe  n'a  point  augmenté,  et  le  prix  du  prêt  s'est  soutenu 
jusqu  à  ce  que  la  concurrence  ait  limité  ces  profits. 

Diverses  institutions  dans  chaque  société,  telles  que  la  création  des 
charges  et  les  empnmts  publics,  ont  enivre  augmenté  l'embarras  et  la 
gêne  que  ces  deux  fonctions  se  procurent  réciproquement. 

La  quantité  de  L'argent  circulant  s'est  donc  partagée  en  deux  parties, 
dont  l'une  s'applique  immédiatement  à  l'échange,  ou  à  la  circulation  des 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  «H 

denrées.  L'autre  fait  la  fonction  d'immeuble ,  et  produit  une  circulation 
secondaire ,  appelée  commerce  de  rai*gent ,  dont  Tagiotage  est  une 
branche. 

Si  les  circonstances  le  permettaient,  ce  serait  ici  la  place  d'en  traiter  : 
peut-être  verrait-on  que  les  uns  y  ont  attaché  une  idée  trop  avantageuse, 
et  que  les  autres  n'ont  pas  assez  distingué  ce  qui  est  dans  Tordre  des  né- 
cessités, de  c^  qui  appartient  aux  excès. 

Tant  que  la  proportion  de  ces  deux  fonctions  existe  dans  une  telle 
harmonie,  que  Tune  et  l'autre  sont  remplies  sans  gène  et  sans  retard, 
tout  est  dans  la  prospérité. 

Mais,  si  la  fonction  du  signe  se  ralentit,  la  production  de  la  denrée 
souffre,  et  c'est  une  preuve  certaine  que  la  fonction  de  Timmeuble 
s'est  trop  étendue. 

Mais  c*est  uniquement  par  cet  effet  qu'on  peut  juger  de  l'harmonie 
de  la  proportion  existante.  Car  une  pièce  de  monnaie  pouvant  faire  plu- 
sieurs fois,  dans  une  même  journée,  la  fonction  de  signe  des  denrées,  et 
celle  d'immeuble ,  il  serait  impossible  dans  le  fait  d'assigner  la  quantité 
de  monnaie  qui  sert  à  l'une,  et  la  quantité  qui  sert  à  l'autre. 

De  cette  propriété  de  la  monnaie  de  remplir  plusieurs  fois  dans  un 
même  jour  la  double  fonction  de  signe  et  d'immeuble,  il  est  résulté 
seulement  que  la  somme  physiquement  nécessaire  pour  y  faire  face 
est  infiniment  moindre  que  la  somme  totale  des  conventions  dans  les- 
quelles entre  l'argent ,  soit  comme  signe,  soit  comme  immeuble. 

Pour  l'assigner  avec  précision,  il  faudrait  donc  connaître  la  somme 
totale  de  ces  conventions. 

Mais  quand  même  on  parviendrait  à  l'assigner  par  approximation 
dans  un  calcul  spéculatif,  une  infinité  de  circonstances  locales  déran- 
geraient les  inductions  qu'on  en  voudrait  tirer.  Si,  par  exemple,  dans  la 
capitale  d'un  grand  royaume,  l'argent  avait  dix  fois  plus  d'occasions 
de  faire  la  fonction  d'immeuble  que  dans  tout  le  reste  du  royaume , 
l'argent  qui  viendrait  y  faire  la  fonction  d'immeuble  aurait  bien  moins 
d'occasions  dans  le  cours  de  l'année  de  faire  la  fonction  de  signe,  que 
si  cette  fonction  d'immeuble  était  également  répartie  dans  toutes  les 
\illes  de  ce  royaume.  Par  la  même  raison,  si  l'occasion  de  faire  la  fonc- 
tion d'immeuble  diminuait,  ce  changement  équivaudrait  à  une  nouvelle 
introduction  d'argent  destine  à  la  fonction  de  signe. 

Le  mécanisme  même  de  la  perception  des  revenus  publics,  et  celui 
de  leur  distribution  plus  ou  moins  directe  dans  le  lieu  des  dépenses 
publiques,  pourraient  former  des  engorgements. 

L'avarice,  la  défiance,  l'cloignenw^nt  des  grands  propriétaires  de  leurs 
possessions,  et  une  infinité  d'autres  cin»onstances,  aussi  sensibles 
qu'inutiles  à  développer,  peuvent  apporter  de  grandes  différences  du 
fait  au  possible. 

Mais  de  ces  diverses  considérations  ou  peut  tirer  celle  vérité  générale, 


218  FORBONNAIS. 

qu'il  est  possible  de  faire  beaucoup  avec  peu ,  et  peu  avec  beaucoup  : 
tout  dépend  de  rintelligence^  de  l'ordre,  et  des  dispositions  qu'on  em- 
brasse '. 

S  3.  Des  êflêU  relatifs  entre  les  sociétés  de  VétcAlissement  de  la  monnaie. 

La  double  fonction  de  signe  et  d'immeuble  fictif  ayant  été  attribuée 
à  l'argent  dans  chaque  société,  les  relations  qu'elles  entretiennent  entre 
eUes  leur  ont  donné  sur  l'argent  les  mêmes  intérêts  réciproques  qui 
gouvernent  les  hommes  entre  eux  dans  chaque  société  ;  c'est-à-dire 
qu'elles  ont  attaché  le  même  avantage  à  sa  possession. 

Il  n'est  pas  vrai  sans  doute  que  l'état  de  guerre  soit  l'état  naturel 
de  l'homme  ;  mais  le  fait  nous  oblige  de  considérer  les  sociétés,  entre 
elles ,  dans  un  état  habituel  de  soupçon  et  d'inquiétude.  Peut-être 
l'harmonie  générale  de  chacune  est-elle  maintenue  par  cette  disposi- 
tion, qui  n'est  pas  moins  naturelle  que  la  sociabilité  même,  et  qui  existe 
avec  elle  comme  effet  d'une  cause  commune  *. 

L'effet  certain  de  c^tte  disposition  est  d'engager  chaque  société  à 
s'efforcer  de  pourvoir  plus  sûrement  que  les  autres  à  ses  besoins  réels 
ou  factices.  Cette  rivalité  dégénère  même  quelquefois  en  jalousie,  et  les 
porte  réciproquement  à  croiser  leurs  mesures  :  voilà  où  commence 
l'excès,  et  le  plus  souvent  l'erreur. 

Cette  ambition  parvient  donc  à  troubler  la  paix  parmi  les  hommes  ; 
mais  au  moins  par  une  espèce  de  compensation  elle  les  excite  à  secon- 
der puissamment  les  vues  de  la  nature,  c'est-à-dire  à  entretenir  chez 
eux  la  plus  grande  production  et  la  plus  grande  population  possibles. 

Dans  l'ordre  naturel,  si  nous  supposons  la  production  dans  chaque 
société  à  son  plus  haut  degré,  et  une  quantité  déterminée  de  métaux 
dans  le  commerce  du  monde ,  ils  doivent  être  répartis  partout  dans 
une  proportion  juste  et  correspondante  à  la  quantité  des  denrées  pro- 
duites dans  chaque  pays. 


'  Ce  que  nous  re^^ardons  comme  obstruction  et  comme  effet  de  dispositions  vicieuses 
dans  l'organisation  intérieure  d'un  État,  d'autres  l'attribuent  à  la  pauvreté  d'une  na- 
tion, pour  avoir  le  plaisir  d'avancer  un  nouveau  paradoxe,  savoir  que  dans  un  pays  pau- 
vre la  somme  nécessaire  à  la  circulation  doit  être  plus  grande  que  dans  un  pays  riche. 
Il  est  apparent  que  la  constitution  politique,  et  les  manières  de  vivre  du  peuple  qui  en  ré- 
sultent, sufflseut  pour  introduire  une  différence  à  cet  égard  entre  deux  pays  possédant 
autant  de  productions  l'un  que  l'autre,  proportionnellement  à  l'étendue  et  h  la  fécondité 
de  leur  sol.  Nais,  outre  cette  différence  fondamentale  et  Irréformable ,  il  en  est  d'autres 
dépendantes  de  l'administration,  qui  peuvent  cesser  d'exister  d'un  moment  à  un  autre 
sans  égard  à  la  richesse  ni  à  la  pauvreté  du  pays. 

*  Il  y  a  longtemps  qu'on  a  pensé  qu'une  société  devait  toujours  craindre  quelque  chose 
au  dehors,  car  le  peuple  a  un  besoin  encore  plus  grand  de  l'autorité  du  gouvernement, 
et  le  gouvernement  a  besoin  de  la  bonne  volonté  des  peuples.  La  chute  de  Carthage  pré- 
para la  servitude  de  Rome.  l>a  conquête  du  Canada  doit ,  par  le  calcul  des  événements 
naturels,  coûter  à  TAngletcrrc  l'Amérique  septentrionale.  (Notes  de  V Auteur.) 


PRINCIPKS  ÉCONOMIQUES.  M9 

Hais  deux  choses  résistent  à  cet  ordre  naturel,  et  parviennent  à  in- 
tervertir. 

Dans  aucune  société  de  l'Europe  la  production  n'est  portée  à  son 
plus  haut  degré  ;  mais  elle  n'en  est  pas  éloignée  partout  dans  un  inter- 
valle égal  :  de  manière  que  les  métaux  précieux  se  trouvent  en  certains 
endroits  dans  une  proportion  relative  plus  forte  que  leur  position  ne 
sonhle  le  permettre,  comparée  à  celle  des  autres  sociétés. 

Les  métaux  servant  d'expression  commune  pour  la  valeur  de  toutes 
choses,  celui  qui  en  possède  plus  abondamment  peut  entreprendre  davan- 
tage. Ainsi  les  uns  tendant  à  sortir  de  leur  infériorité  relative  ;  et  les 
autres  à  conserver  leur  supériorité  relative. 

Les  positions  locales,  Tinfluence  des  climats,  la  nature  des  gouverne- 
ments, les  préjugés  et  les  mœurs  qui  eu  résultent,  et  siulout  l'organi- 
sation de  radministration  dans  les  divers  États,  contribuent  à  rendre 
ces  efforts  plus  ou  moins  heureux.  Mais  il  paraît  que  Telfet  de  cette 
émulation  générale  serait  de  rapprocher  nécessairement  le  niveau  de 
largent  de  Tordre  naturel,  si  sa  quantité  était  fixe  et  déterminée. 

Elle  ne  Test  point  :  au  contraire,  c^s  métaux  sont  une  production  ter- 
ritoriale de  deux  nations  qui,  contentes  de  récolter  abondanmieut  le 
signe  des  besoins,  ont  mieux  aimé  s*en  reposer  sur  la  cupidité  des  autres 
peuples  pour  y  satisfaire,  que  d'y  pourvoir  par  leur  propre  activité. 

L'aient  des  mines  ne  fait  donc  que  passer  rapidement  dans  la  main 
de  ces  nations,  sans  pouvoir  y  revenir,  parce  que  Fargent  appartient 
comme  signe  des  denrées  à  celui  qui  les  fournit  ;  et  malgré  T  abondance 
de  leur  récolte,  il  ne  leur  en  reste  mt^me  pas  assez  pour  y  faire,  à  des 
conditions  modérées,  la  fonction  d'immeuble. 

Ainsi  chaque  année  elles  augmentent  la  quantité  des  signes  dans  la 
circulation  de  l'Europe;  et  cette  abondance  altère,  par  une  progression 
insensible,  mais  réelle,  une  des  prérogatives  des  métaux  précieux,  qui  est 
la  rareté. 

Cependant  cet  événement,  en  donnant  un  grand  mouvement  à  lacli- 
^ité  de  tous  les  autres  peuples,  a  apporté  un  obstacle  invincible  au 
retour  de  Tordre  naturel  dans  la  circulation  générale  de  l'Europe.  Car 
une  infinité  de  raisons  ne  permettent  pas  à  toutes  les  nations  de  parti- 
ciper, proportionneUement  à  la  fertilité  de  leur  sol,  à  la  distribution  do 
cette  récolte  annuelle  de  métaux.  Les  combinaisons  pour  y  avoir  part 
se  sont  multipliées  partout;  mais  enfin  les  États  devenus  principaux 
par  leur  situation  en  attirent  la  plus  grailde  partie  chez  eux;  leur 
activité  les  tient  dans  des  alarmes  réciproques  sur  l'acquisition  des 
moyens  de  puissance  active  ;  cette  possession  ne  semble  si  désirée  que 
pour  entreprendre  de  limiter  celle  d'autrui  ;  la  guerre  consume  en  peu 
d'années  ce  que  la  paix  avait  recueilli,  et  fait  passer  aux  nations 
pauvres  l'argent  acquis  par  celles  qui  sont  riches  en  productions  et  en 
industrie. 


2Î0  FORBONNAIS. 

Tel  est  le  fruit  de  cet  excès  de  jalousie  des  sociétés  entre  elles;  excès 
qui  détruit  son  objet,  et  souverainement  injuste,  puisque  la  participa- 
tion à  l'argent  des  mines  suit  les  propriétés  naturelles  et  industrieUes 
dont  chaque  pays  est  pourvu. 

Mais  ceux-là  se  trompent,  qui  ne  voient  dans  cette  division  qu'un 
calcul  aveugle  de  Targent.  Ce  n*e»t  pas  autant  les  métaux  précieux 
qu'on  envie,  que  les  cfifets  résultants  de  raccroissemcnt  continuel  des 
richesses  conventionnelles  dans  une  société ,  c'est-à-dire  Taugmenta- 
tion  qui  en  r^ulte  nécessairement  pour  la  production  et  la  population 
dans  toute  république  bien  ordonnée.  C'est  par  là  que  la  balance  du 
commerce  tient  à  la  balance  des  pouvoirs  ;  que  l'équilibre  maritime  est 
la  base  réelle  de  l'équilibre  de  l'Europe. 

Dans  cette  concurrence  des  nations,  aucune  ne  peut  sortir  de  ces 
bornes  naturelles  que  par  Tinconduite  des  autres,  ou  par  la  violence 
qu'elle  exerce  sur  elles  pour  les  priver  de  leurs  avantages  naturels  et 
industriels.  Ainsi  la  conservation  de  toutes  doit  les  porter  à  ne  négliger 
aucun  de  ces  avantages;  car  la  force  est  le  seul  moyen  de  repousser  la 
force  injuste. 

C'est  donc  sur  cette  position  réelle  de  l'Europe  où  l'argent,  à  raison 
de  sa  double  fonction  de  signe  et  d'immeuble,  est  le  vrai  moteur  de  la 
puissance,  que  les  principes  économiques  doivent  être  établis;  et  non 
pas  seulement  sur  l'ordre  naturel  de  la  circulation  qui  est  en  partie 
interverti  jusqu'à  ce  que  les  mines  de  l'Amérique  soient  fermées  on 
épuisées  \ 

S  4.  De  la  production  des  denrées. 

Il  est  évident  que  l'intervention  de  l'argent  dans  la  circulation  n'a 
rien  pu  changer  dans  l'ordre  essentiel  des  besoins,  qui  règle  c^lui  de 
la  production  relativement  à  la  consommation  intérieure. 

L'argent  n'a  rien  pu  changer  dans  la  distribution  que  les  hommes  se 
font  des  différents  travaux  ;  au  contraire,  il  les  a  classés  d'une  manière 
plus  fixe  dans  les  diverses  professions  en  leur  procurant  un  choix  plus 
libre  de  la  denrée  qu'il  leur  convient  de  consommer,  et  en  leur  épar- 


•  Ceux  qui  ont  ea  recours  à  l'ordre  naturel  pour  nier  rexLstence  possible  de  ce  qu'on 
appelle  la  balance  du  commerce,  ou  bien  ont  rnal  connu  les  faits,  ou  bien  sont  tomb(^s 
dans  un  grand  luxe  d'esprit.  Ils  ont  confondu  l'argent  qui  existe  dans  ch.iquc  pays  à  rai- 
son des  avances  nécessaires  à  U  production  dont  il  est  susceptible,  avec  cet  argent  que 
le  travail  des  min^s  apporte  annuellement  dans  le  commerce  de  l'Europe,  et  qui  seul 
peut  être  l'objet  de  Tambition  des  peuples  et  de  la  balance  du  commerce.  Ils  ont  fait 
de  belles  dissertations  contre  cette  balance  et  proposé  des  espèces  qui  n'avaient,  par 
malheur,  riei^  de  commun  avec  l'élat  de  la  question  et  l'objet  de  la  balance  Ils  ont  donc 
dit  des  choses  vraies,  mais  hors  du  fait.  Cependant  cette  méprise  ou  cette  affectation  a 
produit  des  erreurs,  parce  qu'on  a  appli(|ué,  à  l'argent  qui  fait  l'objet  réel  de  la  balance 
du  connncrce,  ce  qui  est  vrai  relativement  à  l'argent  qui  ne  peut  être  Tobjel  de  cette 
balance  que  par  accident.  f^Aote  de  V Auteur ,J 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  m 

gnant  divers  embarras  qui  (M)nsumaient  leur  temps  en  pure  perte.  Ainsi 
les  avances  de  la  production,  au  lieu  de  se  faire  en  denrées,  se  font  en 
argent  qui  représente  les  denrées. 

L'argent  n'étant  que  l'expression  abrégée  de  toutes  les  combinaisons 
possibles  des  échanges,  le  revenu  consiste  toujours  essentiellement  dans 
un  excédant  de  production  au  delà  des  avances. 

La  production  territoriale  est  la  source  unique  et  primitive  de  tous 
les  revenus;  et  le  superflu,  au  delà  de  la  subsistance  physique,  est  la 
cause  première  des  ouvrages  utiles,  commodes  ou  agréables,  ainsi  que 
des  inutiles. 

Tous  les  rapports  que  nous  avons  observé  tenir  à  ces  principes,  exi- 
stent donc  nécessairement  dans  la  circulation  composée. 

Toute  la  différence  consiste  dans  la  marche  et  dans  l'expression  de 
l'échange.  Dans  l'une,  le  propriétaire  de  la  terre  distribue  ses  denrées  à 
celui  qui  l'aide  à  produire  :  dans  l'autre,  il  répand  d'avance  le  signe  des 
denrées  à  ceux  qui  le  secourent;  et  le  besoin  de  sa  denrée  lui  fait  reve- 
nir le  signe,  dont  il  fait  de  nouveau  la  distribution  pour  opérer  sa  re- 
production. 

Hais  il  est  plus  facile  que  l'argent  qui  se  destine  à  salarier  les  diver- 
ses professions,  ne  revienne  pas  à  temps  aux  propriétaires  pour  soute- 
nir les  avances  de  la  reproduction,  qu'il  u^  le  serait  dans  la  circulation 
simple  que  les  denrées  produites  ne  fussent  pas  consommées.  Car  l'ar- 
gent peut  être  gardé  par  c^lui  qui  ne  veut  pas  consommer;  et  les  den- 
rées périssables  doivent  être  ou  consommées  ou  échangées  avec  d'autres 
denrées  d'une  garde  plus  sure,  op  d'une  plus  grande  convenance  pour 
la  consommation.  11  y  a  de  plus  des  motifs  d'utilité  pour  garder  vet  ar- 
gent et  le  détourner  de  sa  fonction  de  signe. 

Dans  ces  circonstances,  le  propriétaire  est  inquiet  sur  la  consomma- 
tion de  son  superflu;  l'artisan  sur  sa  subsistance.  Le  nécessaire  absolu 
s'écoule  et  se  consomme  toujours  ou  bien  à  crédit  ou  par  voie  d'échange. 
Mais  les  uns  se  portent  à  produire  moins,  et  les  autres  à  moins  con- 
sommer :  dès  lors  tous  manquent  de  superflu.  Or,  c'est  le  superflu  qui 
met  la  société  en  action,  comme  nous  l'avons  observé  plus  haut. 

Le  résultat  est  que  les  variations  dans  la  rareté  ou  l'abondance  de 
l'argent,  dans  l'engorgement  ou  la  liberté  de  sa  circulation,  ont  une 
influenoe  directe  et  nécessaire  sur  la  production  générale. 

Or,  ces  causes  d'engorgement  ou  d'obstruction  étant  inséparables, 
dans  le  fait,  de  l'intervention  de  l'argent  dans  la  circulation,  et  même 
de  différentes  combinaisons  morales  et  politiques  dans  les  divers  États, 
c'est  un  motif  de  plus  pour  chaque  société  d'employer  tous  ses  efforts 
pour  en  acquérir  par  le  commerce  extérieur  surabondamment  aux  be- 
soins de  la  circulation  intérieure;  afin  que  les  causes  d'obstruction 
agissent  moins  efficacement  sur  la  production.  iNous  verrons,  aux  para- 
graphes suivants,  les  effets  de  l'introduction  de  l'argent  par  le  commerce 


^ti  FORBONNAIS. 

étranger.  Il  nous  suffit  ici  dohserver  que  le  commeroe étranger,  par 
échange  de  denrées,  peut  entretenir  la  production  sur  le  pied  où  elle  se 
trouve,  mais  non  pas  Taugmenter;  au  lieu  que  le  eonunerce  soldé  eo 
argent  occasionne  naturellement  un  accroissement  de  production  en  tout 
pays  qui  en  est  susceptible. 

S  5.  De  la  valeur  et  du  prêt  des  denrées. 

Dans  rhypothèse  de  la  circulation  simple,  la  valeur  courante  d'une 
denrée  est  la  règle  générale  de  proportion  que  le  besoin  d'utilité  ou 
de  plaisir  établit  parmi  les  consommateurs,  pour  compenser  une  cer- 
taine quantité  de  Tune  avec  une  certaine  quantité  de  l'autre.  Nous  avons 
(Aservé  que  celte  règle  de  proportion  s'établissait  sur  divers  rapports. 

îi'iïitervention  de  l'argent  abrège  e^te  expression;  et  la  valeur  numé- 
raire d'un  poids  de  240  liv.  de  blé  ou  d'un  setier,  mesure  de  Paris,  re- 
présente toutes  les  choses  qui  pourraient  être  données,  en  échange  de  ce 
setier  de  blé,  suivant  l'usage  général.  Ainsi  le  rapport  fondé  sur  l'uti- 
lité du  travail  de  la  production,  et  celui  qui  a  pour  base  la  cx>Hibina4- 
son  ordinaire  de  la  production  et  de  la  consoflunation,  continuent  d'être 
les  mêmes,  et  de  former  la  valeur  intrinsèque. 

Les  rapports  qui  font  une  addition  à  la  valeur  intrinsèque,  et  qui 
constituent  la  valeur  courante,  sont^ondés  sur  les  mêmes  principes  '. 

Quoique,  dans  la  circulation  composée ,  la  condition  de  là  vjeute  à 
crédit  soit  de  rendre  une  quantité  d'argent  au  lieu  d'une  quantité  de 
denrées,  il  faut  bien  distinguer  l'intérêt  du  prêt  des  marchandises  de 
l'intérêt  de  l'argent,  même  lorsqu'il  foit  la  fonction  d'immeuble. 

L'intérêt  du  prêt  des  marehandises  se  confond  dans  le  prix  ;  mais  il 
n'en  existe  pas  moins  réellement,  et  il  est  bien  plus  cher  que  l'iatérét 
de  l'argent. 

Pour  se  convaincre  de  l'existence  de  cet  intérêt  du  prêt  des  marchan- 
dises, il  faut  comparer  dans  les  manufactures,  et  dans  l'intérieur  d'un 
État,  la  différence  du  prix  comptant  de  la  laine,  du  chanvre,  du  lin,  du 
cuir,  etc.,  enfin  de  toutes  les  matières  premières,  avec  le  prix  à  crédit , 
particulièrement  dans  les  pays  où  il  n'y  a  pas  de  grands  entr^reneurs. 
On  verra  que,  vis  h  vis  des  ouvriers,  l'intérêt  de  ce  prêt  roule  de  12  à 
20  p.  OjO.  Ce  qu'on  appelle  l'escompte  sur  le  prix  de  la  soie  est  de  10 
p.  OjO  :  or,  l'emploi  de  la  soie  suppose  des  fabricants  plus  riches  que 
l'emploi  des  matières  plus  communes. 

Il  y  a  un  second  intérêt  du  prêt  des  mardiandises  entre  l'ouvrier  et 
le  négociant  qui  fait  préparer  ces  marchandises  et  qui  les  distribue  dans 
les  divers  lieux  où  elles  se  consomment  ; 


«  Voyei  le  §  i»  du  chap.  rv  et  le  §  4. 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  223 

Enfin  on  troisième  entre  ce  négociant  et  le  mardiand  an  détail. 

Or,  tous  ces  intérêts  sont  compris  dans  le  prix  payé  par  le  consom- 
mateur ;  et,  pour  bien  comparer  la  position  intérieure  de  deux  royau- 
mes, ce  n'^t  pas  autant  encore  le  cours  de  l'argent  sur  la  place  qu*il 
convient  decomparer,  que  celui  du  prêt  des  marchandises,  à  commencer 
par  le  laboureur  qui  achète  des  chevaux  et  des  bestiaux  à  crédit. 

Ces  deux  intérêts  ont  des  principes  communs;  mais,  en  plusieurs 
pœnts,  ils  sont  étrangers  l'un  à  l'autre. 

L'uu  peut  être  r^lé  par  le  législateur  et  dès  lors  baissé,  sans  que 
l'autre  change  sou  taux. 

Il  a  été  impossible  dans  le  fait  aux  législateurs  de  régler  les  condi- 
tions du  prêt  des  marchandises,  comme  celles  du  prêt  de  Targent  ;  et 
quoique  plus  dures  elles  ne  peuvent  occasionner  un  désordre  public 
aussi  sensible.  Car  ceux  qui  empruntent  ainsi  des  denrées  sont  des 
hommes  qui  travaillent,  qui  retirent  une  utilité  de  cet  emprunt  dont  la 
dépense  est  toujours  confondue  dans  le  prix  des  denrées  lors  de  la 
consonuQMition.  Mais  peut-être  s'en  faut-il  beaucoup  que  les  législateurs 
aient  fait  ce  qui  dépendait  d'eux  pour  que  les  conditions  du  prêt  des 
marchandises  devinssent  volontairement  plus  douces  ;  ce  qui  eût  été 
une  grande  économie  pour  la  société,  et  dès  lors  un  grand  encourage- 
ment pour  la  consommation  et  la  production.  C'est  alors  que  l'intérêt 
du  prêt  de  l'argent  tomberait  véritablement. 

Les  autres  rapports  qui  c^ntrUment  à  former  la  valeur  accidentelle  des 
denrées,  sont  les  mêm^es  dans  l'une  et  l'autre  circulation  :  c'est-à-dire 
que  la  rareté  ou  la  qualité  de  chaque  espèce  de  dmrée,  sa  redierche  ou 
son  abandon,  l'augmentation  ou  la  diminution  des  frais  de  la  production, 
produisent  des  variations  dans  la  videur,  ou  bien,  en  d'autres  termes, 
cherté  et  bas  prix. 

Nous  avons  déjà  commencé^  à  observer  que  la  qualité,  attribuée  à 
l'aifient,  de  richesse  conventionnelle,  idtère  quelquefois  sa  fonction  de 
signe  des  denrées.  Or  ces  variations  auxquelles  l'argent  est  sujet  ont  une 
influence  sur  la  valeur  des  denrées. 

La  quantité  quelconque  des  métaux  destinés  à  servir  de  moyen  terme 
à  l'évalttation  des  échanges  se  distribue  naturellement  dans  un  pays, 
dans  tous  les  endroits  où  il  se  trouve  des  denrées  au  delà  du  besoin  de  la 
consommation  ;  et  à  peu  près  dans  la  proportion  des  échanges  que  cha- 
que lieu  comporte. 

La  grandeur  ou  l'exiguité  de  la  masse  de  ces  métaux  importe  peu  en 
soi  à  l'opération  de  la  circulation  et  de  la  consommation.  Si,  par  exem- 
ple, dans  un  pays  comme  la  France,  on  suppose  seulement  un  million  de 
aarcs,  il  est  évident  qu'une  très-petite  portion  de  métal  précieux  re- 
présentera la  subsistance  d'une  famille  pendant  un  mois.  Si  l'on  y  sup- 
pose 20  millions  de  marcs,  cette  portion  de  métal  destinée  à  représenter 
ia  subsistance  d'une  famille  pemlant  un  mois  sera  20  fois  plus  forte  ; 


tu  FORBONNAIS. 

mais  elle  n'aura  iii  plus  ni  moins  de  denrées  à  consommer  dans  une  hy- 
pothèse que  dans  l'autre  :  ainsi  I  un  et  Tautre  comptes  reviennent  au 
même  pour  chaque  particulier. 

Dans  Tune  et  Tauti^e  suppositions,  l'argent  sera  réputé  abondant  lors- 
qu'il se  trouvera  circuler,  entre  les  maius  de  l'homme  qui  produit,  au  mo- 
ment où  il  en  a  besoin  pour  continuer  ou  remplacer  l'avance  de  sa  pro- 
duction. 

Mais  ce  qui  impoi^  beaucoup,  c'est  que  la  quantité  quelconque  des 
métaux  qui  s'est  une  fois  destinée  à  la  circulation  des  denrées  ne  quitte 
plus  cet  emploi  :  car  la  portion  de  monnaie  donnée  en  échange  de  cha- 
que chose  devient,  dans  un  certain  espace  de  temps ,  une  espèce  de  con- 
vention tacite  de  la  société  vis  à  vis  des  hommes  qui  travaillent  et  qui 
produisent. 

C'est  sur  cette  convention  que  s'établit  la  proportion  des  salaires  ; 
et  c'est  sur  la  proportion  des  salaires  que  celle  des  travailleurs  s'é^ 
tablit. 

Lors  donc  que  les  denrées  pi*oduites  n'ont  pu  attirer  le  fonds  ordi 
naire  de  monnaie  qui  servait  à  payer  les  salaires  de  toute  espèce  des 
hommes  employés  par  les  propriétaires  des  terres ,  il  en  résulte  nécessai- 
rement, ou  bien  que  la  même  quantité  d*hommes  n'est  pas  salariée  et 
employée,  ou  bien^ qu'il  faut  diminuer  les  salaires. 

Mais  un  grand  nombre  de  salaires  ne  sont  pas  susceptibles  d'un  re- 
tranchement, parce  qu'ils  ne  laissent  point  de  superflu  ;  et  les  travailleurs 
dont  le  salaire  comporte  un  superflu  ne  se  déterminent  pas  volontiers  à 
se  passer  des  commodités  auxquelles  ils  sont  tellement  hid)itués,  qu'elles 
équivalent  pour  eux  au  nécessaire. 

C'est  donc  sur  l'emploi  des  hommes  que  porterait  l'économie  forcée 
du  propriétaire;  et,  tous  ceux  qui  manquent  d'emploi  ne  pouvant  plus 
reverser  à  d'autres  le  superflu  qu'ils  avaient  coutume  de  recevoir,  la 
commotion  deviendrait  générale.  La  pauvreté,  inséparable  de  l'oisiveté, 
ne  présenterait  plus  au  propriétaire  des  denrées  de  première  nécessité 
que  des  consommateurs  inutiles  et  ruineux ,  au  lieu  de  consomma- 
teurs actifs  et  profitables.  Ainsi  éette  production  cessant  d'être  utile 
s'ritérerait  :  le  renchérissement  qui  en  résulterait,  ne  ferait  qu'augmen- 
ter le  nombre  des  malheureux.  Car  il  faudrait  que  les  salaires  augmen- 
ta.ssent  en  proportion  ;  et,  de  cette  augmentation,  il  ne  résulterait  au- 
cun avantage  pour  la  production,  puisqu'il  n'y  aurait  que  le  même  fonds 
d'argent  destiné  à  payer  le  travail  indispensable  ;  et  il  y  aurait  encore 
de  nouveaux  travailleurs  congédiés. 

Ainsi  ce  sont  des  positions  fort  différentes,  que  celle  d'une  société  où 
la  quantité  des  métaux  est  peu  considérable,  et  celle  d'une  société  où  la 
quantité  des  métaux  destinés  à  la  circulation  des  denrées  vient  à  dimi- 
nuer; parce  qu'en  effet  il  s'établit  partout  un  rapport  entre  la  quantité 
de  monnaie  destinée  à  la  circulation  des  denrées  et  la  quantité  de» 


PRINCIPES  ÉCONOMIQiTES.  ÎS5 

denrées  produites  ;  et  ce  rqiport  eAt  tel,  que  la  quantité  de  cet  argeat 
ne  peut  diminuer  ou  s'accroître,  sans  que  la  production  n'en  ressente 
l'influence. 

Par  la  même  raison,  lorsqu'il  est  entré  dans  la  circulation  des  denrées 
une  quantité  sensible  d'argent  qui  n'\  était  pas,  il  est  indispensable 
au  bout  d'un  certain  temps  que  les  denrées  haussent.  (]ette  augmenta- 
tion de  l'utilité  du  travail  multiplie  les  travailleurs  et  la  production  ; 
et  cette  nouvelle  concurrence  compense, .  par  la  diminution  des  pro- 
fits j  ainsi  que  par  la  baisse  des  'mtérèts ,  Taccroissement  des  prix. 
C'est  ainsi  qu'il  arrive  toujours  que  ce  qui  est  cher  devient  bientôt 
commun. 

Comme  l'argent  ne  peut  arriver  que  par  le  commerce  dans  la 
circulation  des  pays  qui  n'ont  pas  de  mines,  son  augmentation  fait 
d'abord  bénéficier  les  denrées  qui  ont  contribué  à  son  introduction. 
Ceux  qui  ont  produit  ces  denrées  étendent  leurs  consommations  à  la  fa> 
veur  de  ce  bénéfice,  et  donnent  lieu  à  de  nouvelles  productions.  Or  cette 
marche  de  l'argent,  introduit  par  la  balance  du  commerce,  explique 
deux  choses  importantes  : 

1^  Comment  les  gains  du  commerce  d'une  nation  ne  contribuent  pas 
à  le  détruire  aussi  rapidement  que  la  spéculation  semblerait  l'annoncer. 
Car  toutes  les  denrées  ne  haussent  pas  de  prix  à  la  fois  ;  la  concurrence 
modère  le  bénéfice  ;  et  le  bénéfice  occasionne  de  nouvelles  produc- 
tions ;  de  manière  que  la  quantité  des  denrées  s'étend  en  raison  de  Tae- 
crmssement  de  la  masse  numéraire,  surtout  dans  un  pays  où  il  y  a 
beaucoup  à  faire. 

T  Comment  l'intérêt  de  l'argent  ne  baisse  pas  toujours  proportionnel- 
lement à  l'accroissement  de  sa  masse  dans  les  pays  qui,  par  des  caus^ 
quelconques,  ont  négligé  d'améliorer  leur  position. Car,  indépendamment 
des  causes  politiques  et  extraordinaires  qui  multiplient  la  fonction  d'im- 
meuble de  l'argent,  il  est  clair  que  diverses  branches  de  production  ne 
peuvent  s'accroître  sans  que  les  capitaux  ou  les  avances  ne  s'accroissent. 
Ainsi,  tant  qu'il  y  a  beaucoup  à  entreprendre  danf^  un  pays  pour  la  pro- 
duction, il  y  a  beaucoup  de  demandeurs  d'argent  conséquemment  aux 
emplois  lucratifs  qui  se  présentent.  Ainsi  la  baisse  de  l'intérêt  est  d'au- 
tmit  moins  proportionnelle  à  Taccroissement  de  la  masse  numéraire,  que 
le  pays  est  susceptible  d'une  plus  grande  quantité  d'améliorations.  Si  à 
cette  cause  il  s'en  joint  d'extraordinaires,  telles  que  la  dette  publique, 
les  charges,  etc. ,  il  n'est  plus  possible  de  se  rendre  raison  des  propor- 
tions. C'est  la  nature  forcée,  et  c'est  un  grand  problème  de  savoir  en  ces 
occasions  jusqu'où  les  principes  de  l'ordre  naturel  doivent  être  suivis 
dans  l'application  du  remède.  La  solution  ne  peut  être  faite  que  sur  des 
circonstances  données  bien  exactement ,  car  des  changements  légei^  en 
apparence  dans  l'accessoire  dénatureront  les  espèces. 

Dans  quelques  occasions  où  Taccroissement  de  Targent  a  été  subit 
{Mélanges.)  15 


226  FORBONNAIS. 

et  immeiise,  le  prix  des  denrées  est  sorti  avec  rapidité  de  sa  proportion 
ordinaice^  parce  que  la  production  ne  pouvait  s*y  propœlionner  ;  et  les 
salaires  ont  suivi  le  même  cours ,  malgré  les  efforts  que  la  cupidité  des 
propriétaires  ne  manque  jamais  de  feire  pour  vendre  cher  la  sub- 
sistanee,  et  payer  le  travail  à  bas  prix;  ce  qaâ  est  une  inconséqnenoe 
absurde. 

Peut-être  n'en  serait-ce  pas  une  moindre  de  regarder  le  haut  prix  des 
denrées,  comme  un  grand  avantage  en  soi.  Il  est  sans  contredit  fort  utile 
qu'elles  haussent  graduellement,  autant  que  cette  augmentation  peut 
exciter  lejtravail  et  la  production  ;  mais,  c'est  ce  passage  qui  est  vivi- 
fiant 9  et  non  pas  le  plus  grand  ou  le  moindre  volume  d'or  ou  d'argent 
qne  reçoit  en  échange  chaque  portion  de  denrée.  Il  est  au  contraire  à 
désirer,  comme  cela  arrive  souvent ,  que  la  concurrence  et  l'industrie  le 
diminuent  sans  diminuer  l'utilité  suffisante  du  travail. 

Quand  même  il  tomberait  une  pluie  d'or  sur  toute  la  surfoce  du 
royaume,  qui  décuplerait  la  somme  de  ses  richesses  numéraires  :  si  le 
lendemain  une4>rdonnance  réglait  le  {hîx  de  toutes  les  denrées  dix  fois 
plus  haut  qu'il  ne  l'est,  où  serait  l'avantage  des  particuliers  ? 

C'est  donc  l'augmentation  de  l'utilité  du  travail  et  de  la  produc- 
tif, qui  est  désirable  ;  et  lorsque  tous  travaillent  avec  profit^  il  n'y  a 
rien  à  désirer. 

Le  résultat  de  ces  observations  sera  que  la  présence  ou  Tid^sence 
de  l'argent  dans  la  circulation  des  denrées  ^  l'augmentation  ou  la 
diminution  de  sa  masse,  influent  sur  la  valeur  des  denrées^  et  con- 
stituent un  sixième  rapport  qui  n'existe  pas  dans  la  circulation  simple 
ou  par  échange. 

Ce  serait  par  conséquent  établir  de  faux  principes,  que  de  raisonner 
sur  l'arg^it,  sans  égard  aux  combinaisons  qui  accompagnent  nécessai- 
rement l'usage  que  les  hommes  en  font  unanimement  ;  ou  de  supposa 
que  l'argent  ne  doit  point  entrer  dans  le  commerce  qui  se  fait  de  so- 
ciété à  société'. 

S  6.  De  la  populatio^k  et  du  commerce  étranger. 

La  population  active  étant  la  seule  désirable,  et  la  population  ne 
pouvant  être  active  qu'autant  que  la  production  est  utile,  il  est  clair 

*  Une  des  grandes  raisons  qui  portent  quelques  auteurs  à  regarder  Tacquisition  de 
rargeutconune  fâcheuse,  c'est  qu'il  détruirait  ia  production  en  renchérissant  la  den- 
rée. Ces  personnes  n'ont  pas  connu  de  différences  entre  un  pays  qui  ne  peut  plus  s'amé- 
Horer  et  celui  qui  peut  l'être.  Mous  avons  expliqué  plus  haut  ce  qui  prévient  ou  empé* 
che  oes  reBokérissements  destructeurs  ;  et  il  ne  faut  pas  oublier  que,  lorsque  l'argent 
devient  très-conunun»  une  partie  considérable  s'en  emploie  en  oieubles.  Enfin,  ne  serait- 
ce  point  abuser  du  privilège  accordé  aux  abstractions  métaphysiques,  que  de  régler  la 
conduite  des  États  sur  les  conséquences  d'un  fait  dont  l'histoire  du  monde  n'a  point 
d'exemple?  {Not€  d€  F  Auteur.) 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  227 

que  rinAuence  de  Targ^^iit  observée  au  |)aragraphe  précédent  sur  la  va- 
leur des  denrées,  et  dt»»  iors  sur  Inutilité  de  la  j)roduetiou,  s'étend  par  la 
même  raison  sur  la  population.  (!'est  en  ce  sens  qu'il  est  vrai  de  dire  que 
l'argent  attire  les  hommes,  parce  que  dans  cette  phrase  Targent  ne  si- 
gnifie autre  chose  que  le  profit  du  travail  et  Tahondance  du  travail. 

La  somme  d'ai*gent  qui  peut  entrer  annuellement  par  les  mines  étant 
boraéeet  répartie  entre  divers  pays,  il  en  résulte  que  dans  aileuiie  so- 
ciété Taecroissement  n'en  est  assez  immense  à  la  fois  pour  opérer  un 
renchérissement  fort  sensible  sur  les  denrées;  mais  quelques-unes  étant 
enlevées  avec  plus  de  faveur,  le  bénéfice  de  leur  travail  augmente  :  ce 
bàiéfice  met  d'autres  denrées  en  mouvement  par  la  consommation  que 
les  travailleurs  se  trouvent  en  état  de  faire;  il  y  a  donc  de  nouveaux 
boBiraes  appelés  au  travail.  Ov  l'abondance  du  travail  multiplie  les 
mariages,  les  rend  plus  féconds,  tire  de  r<Msiveté  les  pauvres  d  une 
m^n  ;  et  même  ceux  de  tous  les  pays  appartiennent  au  peuple  qui 
consent  à  les  salarier. 

Nous  n'en  dirons  pas  davantage  sur  cet  objet,  et  nous  renverrons 
aux  principes  de  l'ordre  naturel  tels  que  nous  les  avons  déduits  au  S  3 
du  dbap.  !¥••.  Passons  à  l'article  du  commerce  étranger. 

L'intervention  de  l'argent  dans  la  circulation  n'a  pu  évidemment 
changer  l'essence  du  commerce.  Mais  l'argent,  devenu  par  l'abondance 
des  mines  une  production  annuelle,  sans  perdre  la  double  fonction  qui 
le  rend  si  précieux  à  ceux  qui  le  possèdent,  a  dérogé  dans  des  circon- 
stances très-considérablcA  aux  conséquences  qui  résultent  de  l'ordre 
naturel. 

L'argent  met  un  peuple,  qui  n'aurait  point  de  denrées  à  recevoir  d'un 
autre,  dans  le  cas  de  commercer  avec  lui  en  échange  de  son  argent,  s'il 
le  tente  par  la  supériorité  ou  le  mérite  de  ses  productions  quelconques. 
Car  le  commerçant  qui  s'assortit  pour  la  consommation  de  ses  conci- 
toyens, a  pour  règk  de  donner  la  préférence  à  ce  qu'il  débite  le  mieux; 
et  il  paie  en  argent  sans  s'inquiéter  ni  sans  savoir  seulement  si  le  pays 
qui  lui  Ytad  à  besoin  des  marchandises  du  sien  ;  son  calcul  est  restreint 
à  sa  propre  afCaire. 

n  est  physiquement  impossible  qu'un  pays  se  trouve  naturellement 
avec  un  autre  dans  cette  circonstance  absolue  de  n'avoir  aucune  denrée 
à  en  retira.  Mais  il  n'est  point  non  plus  de  pa,>s  en  Europe  qui  ne  soit 
vis  à  vis  de  qudqu'autre  dans  la  position  d'en  recevoir  plus  de  denrées 
qu'il  ne  peut  y  en  vendre,  et  dès  lors  de  solder  son  compte  en  argent  ; 
et  c'est  uniquement,  par  le  calcul  des  soldes  particuliers  que  chacun 
paie  et  reçoit,  qu'il  connaît  le  gain,  la  perte  ou  l'égalité  de  balance  de 
son  commerce.  C'est  par  la  distribution  qui  se  fait  de  l'argent  des 
mines  annuellement  que  s'opère  le  solde  des  États  <}ui  n'en  ont  point. 
Car  il  ne  serait  possible  à  aucun  de  soutenir  le  commerce  où  l'argent 
néeessaire  à  la  reproduction  sortirait. 


nS  FORBONNA[S. 

Ainsi  par  rintervention  de  Taisent,  et  la  dépouille  annuelle  des 
mines,  une  nation  est  plus  en  état  de  profiter  qu'auparavant  de  la  né- 
gligence ou  de  l'impuissance  d'une  autre  nation  relativement  à  la  pro- 
duction des  denrées  soit  territoriales,  soit  de  main-d'œuvre.  Car  avant 
cette  époque  il  fallait  recevoir  denrée  pour  denrée;  et  celui  qui  ne 
pouvait  rien  consommer  chez  un  autre  ne  pouvait  fournir  à  sa  consom- 
mation. Mais  l'argent,  signe  commun  de  toutes  les  denrées,  supplée  à 
toutes  les  convenances  ;  et  l'argent  des  mines  de  l'Amérique  permet,  aux 
peuples  qui  y  ont  part,  d'accroître  leur  consommation  des  denrées 
mêmes  qui  ne  peuvent  s'échanger  avec  les  leurs.  Les  peuples  qui  reçoi- 
vent en  argent  le  paiement  de  la  consommation  de  leurs  productions  na- 
tionales, peuvent  donc  employer  e^tte  représentation  de  leur  superflu  à 
produire  d'autres  denrées  nationales,  dont  le  travail  procure  de  l'emploi 
aux  hommes  oisifs ,  ou  augmente  laisance  des* anciens  travailleurs.  Il 
y  a  donc  plus  d'hommes  employés  et  plus  de  denrées  produites,  dans 
cette  circonstance  que  dans  l'autre. 

Par  la  même  raison,  dans  tous  les  pays  qui  ont  prétendu  en  Europe 
participer  à  la  récolte  des  mines,  la  possession  des  denrées  du  2^  et  du 
3"  ordres  de  besoin ,  celle  des  denrées  rares  des  colonies,  eAfin  de  Tart  de 
la  main-d'œuvre,  est  devenue  plus  précieuse  ;  car  les  avantages  de  cette 
possession  se  sont  étendus. 

En  effet ,  presque  tous  les  peuples  de  l'Europe  cultivent ,  avec  un  suc- 
cès à  peu  près  égal ,  beaucoup  de  productions  territoriales  du  même 
genre,  particulièrement  celles  de  première  nécessité.  Ce  n'est  donc  que 
par  les  autres  qu'ils  peuvent  non-seulement  pour\  oir  à  leurs  besoins  ex- 
térieurs^ comme  dans  la  circulation  simple  ;  mais  encore  attirer  l'argent 
des  mines,  soit  directement,  soit  indirectement,  par  le  commerce  avec  les 
peuples  qui  l'ont  acquis  directement. 

Or,  quatre  effets  avantageux  résultent  de  cette  introduction  d'argent  : 
d'accroître  en  faveur  des  propriétaires  du  sol  national  la  consommation 
intérieure  de  leurs  productions ,  et  dès  lors  leur  superflu  ;  la  jouissance 
de  diverses  denrées  d'utilité,  de  commodité,  ou  de  plaisir,  qui  les  consti- 
tue plus  riches  réellement  ;  de  fournir  des  avances  à  de  meilleures  condi- 
tions à  ceux  qui  peuvent  augmenter  la  production  ;  enfin,  d'assurer  à 
la  société  des  moyens  de  puissance  relative  vis-à-vis  des  autres  sociétés. 
Ainsi  cette  introduction  de  l'argent  est  d'autant  plus  utile  dans  un 
pays,  qu'il  est  plus  éloigné  d'être  porté  à  la  valeur  dont  il  est  suscep- 
tible. 

Ce  qu'on  vient  de  dire  n'empêche  pas  certainement  qu'il  ne  soit  plus 
solide  d'attirer  cet  argent  par  la  vente  des  denrées  du  cru ,  lorsque 
l'occasion  s'en  présente,  que  par  les  denrées  des  colonies;  et  par  les 
denrées  des  colonies,  que  par  les  productions  de  l'art. 

Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  position  actuelle  des  choses  en 
Europe  ne  permet  pas  d'espérer  dans  le  fait  d'attirer,  par  le  produit  ter- 


PRINaPES  ÉCONOMIQUES.  SM 

ritorial  seul,  autant  d'argent  et  d'échanges  en  denrées ,  qu'il  en  entre  à 
raison  du  produit  des  colonies  et  de  la  main-d'œuvre.  ^Or,  où  vont  cet 
argent  et  ces  denrées,  si  ce  n'est  au  propriétaire  de  la  terre,  dont  les  pro- 
ductions ont  été  converties  en  denrées  des  colonies  et  en  ouvrages  de  ma- 
nufactures? 

Cette  conversion  est  donc  évidemment  le  soutien  et  l'aliment  d'une 
partie  de  notre  culture ,  tant  que  nos  terres  fourniront  à  notre  subsis- 
tance. Or,  puisqu'elles  produisent  au  delà  de  cette  subsistance,  au  point 
d'avoir  trop  souvent  ressenti  l'excès  de  l'abondance,  il  ne  peut  y  avoir 
de  doute  à  cet  égard. 

Ce  serait  donc  un  raisonnement  très-faux  d'attribuer  aux  colonies,  et 
aux  manufactures  appelées  de  luxe,  le  défaut  de  culture  d'une  partie  de 
nos  terres  *.  Lorsque  lexpérience  aura  sucx^dé  aux  spéculations  des  agri- 
coles de  cabinet,  peut-être  reconnaîtra-ton  qu'il  y  a  eu  de  grandes  exa- 
gérations sur  cette  matière,  des  mesures  mal  prises,  des  fraudes  pieuses, 
et  des  conseils  très-ruineux.  Mais,  comme  dans  le  fait  il  y  a  une  amélio- 
ration à  feire  même  sur  les  terres  qui  sont  cultivées,  et  que  quelques- 
unes,  parmi  celles  qu'on  néglige,  sont  susceptibles  de  culture  avec  profit  ; 
c'est  en  remontant  aux  causes  premières  qu'on  connaîtra  les  expédients 
propres  à  remplir  un  objet  si  désirable.  Les  hommes  s'y  trouveront  à 
point  nommé,  ainsi  que  les  capitaux,  sans  qu'il  y  en  ait  un  seul  détourné 
des  occupations  relatives  aux  colonies  et  aux  manufactures. 

Ces  objets  viendront  eux-mêmes  à  éprouver  une  augmentation,  et 
l'accroissement  de  la  population  sera  toujours  proportionné  aux  besoins 
des  ouvrages  de  toute  nature.  Car  il  y  a  des  hommes  surabondamment 
au  besoin  dans  certains  travaux  :  il  y  en  a  d'oisifs ,  il  y  en  a  qui  vont 
chercher  de  l'emploi  dans  l'étranger. 

£n  attendant,  établissons  pour  résultat  certain  que,  dans  un  pays  sus- 
ceptible d'améliorations,  où  il  y  a  des  hommes  surabondants  ou  mal 
employés,  toute  augmentation  de  ventes  en  argent  des  denrées  territo- 
riales, soit  de  la  métropole,  soit  des  colonies,  sera  suivie  d'un  accroisse- 
ment de  travail  intérieur  de  main-d'œuvre  ;  et  que  toute  augmentation 
de  ventes  en  argent  de  denrées  de  main-d'œuvre,  sera  suivie  d'un  acrois- 
sement  de  consommation  des  productions  territoriales. 

On  ne  s'occupe  donc  plus  dans  les  pays  qui  suffisent  à  leur  nourriture, 
que  du  calcul  de  l'argent  donné  ou  reçu,  parce  qu'il  renferme  celui  de 
l'emploi  des  hommes  et  du  terrain  respectivement  mis  en  valeur. 


•  SâDS  contredit  la  situation  des  choses  est  susceptible  d'améliorations,  peut-être  même 
en  est-il  qu'on  pourrait  appeler  des  besoins.  Mais  il  faut  convenir  qu'on  a  fort  exagéré 
les  maux  et  dissimulé  les  biens.  Sur  cette  matière  en  particulier,  c*e.«t  un  fait  certain  et 
évident  que  la  population  et  la  culture  sont  accrues  en  France  depuis  que  les  colonies 
se  sont  mises  en  valeur,  et  que  les  provinces  où  la  culture  languit  particulièrement  sont 
ccUes  où  U  n'y  a  point  de  manufactures.  [Note  de  l'Auteur.) 


:230  FORBONNÂIS. 

G*est  sur  la  certitude  de  ce  résultat  quest  fondé  le  motif  des  jidousies 
réciproques  des  sociétés  ;  et  1  argeut  donnant  la  facilité  de  vendre  aux 
autres  plus  qu'on  n'en  reçoit,  l'ambition  a  puissamment  sollicité  les  plus 
actives  de  se  prévaloir  de  la  négligence  ou  de  rignorane^e  des  autres, 
pour  étendre  leurs  avantages  au  delà  de  c*;  que  leur  position  naturelle 
semblait  le  leur  permettre,  du  moins  relati>ement. 

Cette  activité  a  pi*oduit  la  fore^  pendant  le  sommeil  des  voisins,  et  la 
force  en  a  produit  Tabus.  Chaque  nation  sest  réveillée,  et  s'est  occupée 
par  nécessité  du  soin  de  mettre  ses  avantages  naturels  en  valeur.  Les 
usurpateurs  de  l'industrie  ont  tout  employé  pour  contrarier  ses  efforts  : 
la  jalousie  est  devenue  Tétat  naturel  des  sociétés  qui  peuvent  participer 
au  commerce.  L'Angleterre  a  exercé  les  premiers  actes  et  les  pins  ri- 
goureux de  l'intolérance  politique ,  dans  un  temps  où  la  France  croyait 
se  venger  réellement  de  la  Maison  d'Autriche  en  refusant  à  ses  sujets 
d'Espagne  de  recevoir  leur  argent  en  échange  de  ses  récoltes. 

On  est  bien  éloigné  d'être  l'apologiste  de  toutes  les  restrictions  que  de 
fausses  combinaisons  ont  produites.  Il  en  est  qui,  dans  la  rigueur  même 
des  principes  de  jalousie,  n'ont  d'autre  effet  que  d'empêcber  le  bénéfice 
réciproque  de  l'action  et  de  la  réaction  du  commerce;  et  toute  cette 
manœuvre  est  de  nulle  vertu  dès  que  le  secret  en  est  connu,  puisque 
chaque  entreprise  est  réprimée  par  la  réciprocité. 

La  nécessité  même  dicte  la  loi  de  ces  réciprocités,  et  elles  sont  puisées 
dans  le  même  principe,  qui  a  quelquefois  forcé  les  généraux  les  plus 
humains  d'employer  le  raffinement  de  la  cruauté  pour  ramena  l'ennemi 
nu  droit  des  gens  et  de  l'humanité. 

Mais  la  réforme  du  passé  et  le  retour  de  Fordie  nature]  éprouve- 
ront de  grandes  difficultés.  INous  avons  touché  le  princijml  obstacle  au 
S  3  du  chapitre  V"*,  et  cet  objet  parait  tenir  de  trop  prc»s  à  la  paix  uni- 
verselle pour  en  espérer  une  prompte  réussite  ;  et  elle  s'éloignera  tou- 
jours davantage  à  mesure  que  la  balance  du  pou>oir  maritime  perdra 
plus  de  son  équilibre. 

Si  jamais  cet  ouvrage  salutaire  était  entrepris,  que  tout  homme  à 
grands  principes  ne  se  flatte  pas  d'être  indifféremment  propre  à  cette 
négociation.  Il  faut  entendre  parfaitement  les  deux  doctrines  pour  dis- 
cuter; et  les  génies  transcendants,  qui  méprisent  (^es  puérilités,  se  fe- 
raient certaiAcment  duper  par  des  hommes  communs  qui  diraient  moins 
de  belles  choses  vagues,  et  qui  ne  laisseraient  pas  d'arriver  sûrement 
à  leur  but. 

L'influence  de  l'argent  dans  le  commerce  entre  les  nations,  a  encore 
produit  un  effet  très -remarquable. 

Les  peuples  plus  riches  en  capitaux  numéraires  se  sont  établi  un  re- 
venu sur  la  production  territoriale  et  industrielle  des  peuples  moins 
riches  en  argent,  lis  leur  ont  avancé  à  gros  intérêt  les  fonds  nécessaires 
à  la  production  ;  et,  devenus  arbitres  du  prix  par  la  dépendance  de  leurs 


PRINCIPES  ÉCONOBUQUES.  23i 

éSûàfàars;  ils  les  ont  forcés  de  se  cont^iter  d'un  médioGre  salaire  qu'ils 
payaient  dans  les  denrées  dont  manquait  le  pays. 

Par  cette  politique  les  écbanges  de  toutes  les  nations  ont  passé  par 
leurs  mains;  et,  propriétaires  véritables  sous  le  nom  d'agents  et  de  cour- 
tiers, ils  ont,  par  une  conséquence  nécessaire,  réserré  à  eux  seuls  toute 
la  correspondance  directe  que  les  nations  pouvaient  entretenir  entre 
elles,  en  raison  de  leurs  productions  naturelles  et  de  leurs  besoins  ré- 
ciproques. Ils  sont  même  parvenus  à  arrêter  la  production,  en  arrêtant 
la  consommation,  lorsque  leurs  intérêts  politiques  l'ont  exigé. 

Ce-  coup  d'autorité  n'a  pu  réussir  que  pour  le  monent  ikiême  oà  il 
a  été  employé.  Les  yeux  se  sont  dessillés  sur  le  danger  de  ces  liaisons 
et  de  ce  commerce  passif.  Le  calcul  de  l'indépendance  politique  a  été 
substitué  à  celui  d'une  prétendue  économie  marchande  qui  n'existait  pas. 

La  cbaîne  était  si  pesante,  que  l'opération  a  été  lente  et  n'est  pas  mime 
encore  entièrement  consommée.  Mais  on  a  multiplié  les  courtiers  ;  la 
concurrence  a  adouci  les  conditions;  la  production  s'est  libérée  et  opère 
avec  ses  propres  fonds  :  enfin  chaque  nation,  s'appliquiM  avec  suite  à 
reprendre  l'activité  qui  lui  est  propre,  insensiblement  la  réciprocité  de 
fait  se  confondra  avec  celle  de  droit  dans  la  correspondance  directe  des 
nations  qui  ont  un  territoire. 

Nous  nous  sommes  attaché,  au  risque  même  de  laprolixlté^  à  indiquer 
les  diangements  survenus  dans  l'ordre  naturel  de  la  circulation.  Ces  dé- 
tails nous  ont  paru  d'autant  pluâ  nécessaires,  que  quelques  philosophes 
ont  affecté  de  méconnaître  le  fait  pour  ramener  la  {pratique  économique 
uniquement  aux  règles  qui  découlent  de  l'ordre  naturel.  Cet  tirdre'  n'a 
jamais  pu  ni  dû  être  altéré  dans  son  essence;  mais  ses  conséquences  ont 
été  modifiées  par  des  circonstances  qui  intéressent  la  conservation  des 
sociétés.  C'est  donc  sous  ce  double  point  de  vue  que  ies  tpriiicipes  doi* 
vent  être  envisagés,  calculés  et  suivis  :  comme  le  droit  naturel  de  ThcMume 
se  trouve  fléchir  sous  le  droit  de  la  société. 

Il  ne  serait  donc  pas  pltifi^ raisonnable  d'administrer  la  partie  écono- 
mique d'un  État,  qui  a  des  liaisons  extérieures,  par  les  seuls  principes 
de  Tordre  naturel  des  choses  ;  que  de  sacrifier  les  hiérarchies  établies 
dans  la  constitution  à  l'idée  purement  philosophique  de  finalité  des 
conditions. 

Il  nous  reste  à  parler  d'un  établissement  relatif  à  l'intervention  de 
Targent  dans  la  circulation;  et  sur  lequel  toutes  les  idées  ne  paraissent 
pas  encore  fort  nettes. 

S  7.  Des  papiers  représentant  V argent. 

Depuis  l'intervention  de  l'argent  dans  la  circulation,  sa  présence  est 
devenue  si  nécessaire  dans  les  échanges,  que  les  hommes  ont  imaginé  de 
le  représenter  par  des  effets  qu'on  appelle  papiers  de  crédit. 


Î32  FORBONNAIS. 

Quoique  tous  représentent  l'argent,  il  s*en  faut  bien  que  ce  soit  de  la 
même  manière,  et  que  la  propriété  esnentielle  de  chacun  soit  la  même. 
I^a  confusion  sur  ces  objets  peut  établir  de  grandes  erreurs.  Nous  croyons 
utile  de  définir  la  nature  de  c^  divers  papiers. 

Il  T  a  trois  espèces  générales  de  papiers  de  crédit  : 

r  Les  papiers  de  i^eux  qui  font  le  commerce  des  denrées. 

Ils  consistent  en  lettres  de  change ,  billets  à  ordre,  toujours  motivés 
par  quelque  fait  de  commerce  relatif  à  la  production  ou  à  la  consom- 
mation des  denrées. 

Ces  papiers  ont  des  termes  fixes  et  assez  courts.  Us  ne  sont,  par  leur 
nature ,  que  de  simples  promesses  de  faire  trouver  l'argent  à  tel  jour, 
dans  tel  lieu,  au  porteur  dénommé. 

Tous  ceux  qui  se  passent  de  main  en  main  ce  papier  cautionnent  au 
porteur  le  paiement  de  sa  valeur,  de  manière  que  son  usage  facilite 
extrêmement  l'opération  de  la  circulation  des  denrées,  qui  consiste  en 
production  et  en  consommation.  Sans  débourser  d'argent,  une  lettre  de 
change  de  1 ,000  livres  peut  cautionner  dans  une  matinée  dix  achats  de 
1 ,000  livres  chacun  :  un  seul  paiement  effectif  opérera  le  solde  de  ces 
dix  opérations. 

Mais^  indépendamment  de  cette  abréviation  de  paiement,  la  propriété 
des  lettres  et  billets  de  change  de  foire  cautionner  les  paiements  par  tous 
les  endosseurs  est  d'un  avantage  très-étendu.  Car  les  petits  entrepre- 
neurs qui  n'ont  point  par  eux-mêmes  de  crédit ,  ou  qui  n'ont  qu'un 
crédit  très-clier,  étant  munis  d'un  billet  d'un  gros  entrepreneur  connu, 
auquel  ils  ont  vendu  à  crédit,  sont  en  état,  avec  ce  gage  et  cette  cau- 
tion, d'acheter,  à  un  prix  convenable,  des  matières  qui  leur  seraient 
refusées,  ou  dont  ils  paieraient  le  crédit  fort  cher.  Celui  qui  ne  trou- 
verait point  d'argent  sur  sa  promesse,  verbale  ni  écrite,  s'en  procure 
lorsqu'il  est  ainsi  cautionné  ;  et  cette  fGKiilité  fait  sortir  de  sa  retraite  un 
argent  oinf . 

S'il  était  donc  possible  que  chaque  vente  à  crédit  fût  accompagnée 
d'une  reconnaissance  du  débiteur,  ce  serait  un  moyen  certain  de  faire 
baisser  l'intérêt  du  prêt  des  marchandises;  et,  le  paiement  étant  plus  mûre- 
ment représenté,  l'opération  du  commerce  pourrait  se  faire  avec  un 
tiers  moins  d'argent  effectif  quelle  n'en  emploie.  Cette  économie,  sur  la 
quantité  destinée  à  faire  la  fonction  de  signe,  augmenterait  la  quantité 
destinée  à  faire  la  fonction  d'immenble ,  et  dès  lors  le  louage  de  l'argent 
baisserait. 

Ce  serait  peut-être  un  moyen  propre  à  réprimer  la  mauvaise  foi ,  et 
l'excès  du  luxe  ou  la  dissipation  ;  mais  nos  mœurs  répugneraient  trop 
à  son  exécution  pour  penser  à  la  rendre  générale. 

2**  I..es  papiers  de  finance. 

Ils  sont  rangés  en  trois  classes  :  l""  les  papiers  au  porteur  sans  dési- 
gnation d'intérêt,  lequel  est  ordinairement  joint  au  capital,  et  qui  sont 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  233 

payables  à  jour  nommé;  T  les  jM^iers  à  prime  remboursables,  c'est-à- 
dire  qui  promettent  à  la  fois  un  intérêt  à  jour  nommé  payable  au  por- 
teur, et  un  remboursement  au  sort^  dans  un  temps  marqué,  également 
payable  au  porteur  ;  3**  les  papiers  à  prime  non  remboursables ,  qui  ne 
promettent  point  la  rentrée  du  capital,  mais  seulement  un  intérêt  à  jour 
nommé. 

Leur  objet  général  et  commun  est  le  commerce  de  Targent  ;  ainsi 
leur  institution  diffère  considérablement  de  celle  des  papiers  de  com- 
merce. 

Les  papiers  de  finance  de  la  première  espèce  sont  de  simples  pro- 
messes de  faire  trouver  de  l'argent  :  ils  ont  cela  de  commun  avec  les 
papiers  de  commerce.  Mais  ils  en  diffèrent  beaucoup,  indépendamment 
de  Tobjet  de  leur  institution ,  en  ce  que  toute  la  confiance  du  paiement 
réside  dans  le  payeur;  au  Heu  que  tous  ceux  par  les  mains  desquels 
passent  les  papiers  de  commerce  cautionnent  au  portent:  le  paiement. 
Ainsi  il  ne  peut  pas  y  avoir  de  variation  dans  la  valeur  représentée 
par  le  papier  de  commerce  ;  au  lien  qu'il  peut  y  en  avoir  une  dans 
celle  qui  est  représentée  par  le  papier  de  finance  au  porteur,  qui  a  un 
cours  journalier  et  inconstant.  C'est  ce  qui  le  rend  moins  propre  à  re- 
présenter l'argent  dans  l'écbange  des  denrées ,  et  ce  qui  Tempèche  de 
sortir  de  la  place  même  sur  laquelle  il  a  un  cours. 

S'il  a  la  même  fixité,  et  que  son  usage  soit  aussi  général  dans  tous  les 
lieux,  que  celui  du  papier  de  commerce,  il  peut  procurer  occasionnel- 
lement comme  lui  l'avantage  de  faciliter  les  échanges,  et  de  contribuer 
à  diminuer  l'intérêt  du  prêt  des  marchandises. 

Mais,  dans  le  fait,  il  ne  rend  guère  ce  service  qui  n'est  pas  son  ob  - 
jet,  et  lorsque  cela  arrive,  c'est  uniquement  dans  le  lieu  où  il  a  un 
cours  établi. 

La  deuxième  espèce  de  papier  de  finance  diffère  encore  plus  du  papier 
de  commerce,  en  ce  que  le  capital  n'est  pas  promis  à  jour  fixe,  mais 
au  sort.  Ainsi  la  reconnaissance  du  capital  ne  peut  faire  la  fonction 
du  papier  de  commerce  qu'après  le  tirage  qui  a  fixé  son  échéance. 
Mais  le  coupon  d'intérêt,  à  jour  nommé,  peut  faire  cette  fonction  ; 
ainsi  que  la  reconnaissance  du  capital  après  le  tirage  qui  fixe  son 
échéance  :  sous  la  restriction  que  nous  avons  observée  à  Tégard  du  pa- 
pier au  porteur  sans  désignation  d^intérèt  et  payable  à  jour  nommé. 

La  troisième  espèce  de  papier  de  finance  est  mixte.  I^a  reconnais- 
sance de  l'intérêt  est  dans  le  cas  du  papier  au  porteur;  mais  la  recon- 
naissance du  capital  n'est  qu'un  nantissement  que  le  propriétaire  peut 
transporter  facilement  à  celui  qui  C4>nsent  à  l'échanger  contre  de  l'ar- 
gent comptant,  lorsqu'il  y  a  confiance.  Ce  papier  n'ayant  aucune  assi- 
gnation de  paiement  de  son  capital,  et  étant  soumis  à  un  cours  journa- 
lier, ne  peut  donc  avoir  d'influence  dans  la  circulation  des  denrées.  La 
facilité  de  son  transport  en  rend  la  possession  plus  favorable,  que  si  ce 


234  FORDONNAIS. 

transport  était  plus  embarrassant  ;  mais  cet  avantage',  uniqaement  en 
faveur  du  possesseur,  ne  se  eonummiqne  ni  aux  autres  effets,  ni  aux 
denrées.  Le  contraire  doit  même  arriver,  puisque  c'est  un  emploi  plus 
facile  pour  l'argent. 

On  voit  par  cette  distincticm  combien  les  papiers  de  finance  diffèrent 
de  ceux  du  commerce,  quant  à  leurs  propriétés,  et  à  Tinfluence  sisr  la 
circulation  des  denrées. 

Mais  quelques  personnes  ont  porté  la  méprise  bien  plus  loin ,  en 
s'imaginant  que  ve&  papiers  de  finance  pourraient  faire  la  fonction  de  la 
monnaie  même,  et  contribuer  à  la  vivacité  de  la  circulation  des  den- 
rées. Pour  détruire  cette  chimère ,  il  suffit  de  comparer  les  proprié- 
tés de  l'argent  avec  celles  dont  ces  papiers  sont  susceptibles. 

r  L'argent  est  gage  par  lui-même ,  en  conséquence  de  la  convention 
générale. 

Or,  le  papier  n'a  aucune  valeur,  qu'autant  que  l'argent  est  toujours 
réputé  prêt  à  le  cautionner. 

2^  L'argent  a  une  valeur  fixe  dans  tous  les  temps  et  tous  les  lieux. 

Le  papier  portant  intérêt  n'a  point  de  valeur  fixe,  puisqu'il  faut  cha- 
que jour  un  nouveau  calcul  pour  constater  le  montant  de  cet  intérêt  ;  il 
éprouve  de  plus  des  inégalités  dans  son  cours  sur  la  place  ;  ainsi  il  ne 
peut  s'échanger  sans  hasard  dans  le  courant  du  commerce,  ni  s'éloigner 
de  la  place  où  il  a  un  cours. 

3°  L'argent  quoiqu'abondant  est  toujours  désiré  par  celui  qui  possède 
des  denrées,  parce  que  l'abondance  ne  diminue  pas  la  sûreté  de  ce  gage  : 
par  conséquent  l'abondance  de  l'argent  invite  à  travailler  et  à  produire. 
Or  tout  le  contraire  précisément  est  Teifet  du  papier. 

4''  L'aient  ne  produit  qu'autant  qu'il  est  mis  dans  la  circulation  ; 
ainsi  le  propriétaire  a  intérêt  dans  l'ordre  commun  à  ne  pas  le  garder. 

Or,  le  papier  portant  intérêt  ne  présente  plus  à  son  propriétaire  au- 
cun motif  de  le  mettre  dans  le  commerce.  Il  le  garde  donc  tant  qu'il  y  a 
confiance  ;  ou,  s'il  s'en  dessaisit  avec  bénéfice,  c'est  pour  profiter  de  la 
première  baisse  qui  surviendra  pour  le  revendre  de  nouveau  avec  gain  ; 
c'est  proprement  ce  qu'on  appelle  agiotage. 

Il  est  donc  évident,  par  cette  comparaison ,  que  le  papier  à  intérêt  ne 
peut  jamais  fiiire  la  fonction  de  l'argent,  mais  seulement  le  détourner  du 
service  des  denrées. 

G^x  qui  dénient  l'avantage  de  la  facilité  du  transport,  ne  sont  pas 
mieux  fondés.  Le  malheur  est  que ,  la  plupart  du  temps,  les  idées  sont 
confuses  sur  l'objet  discuté,  et  l'un  et  l'autre  parti  ont  également  raison, 
parce  qu'ils  ne  parient  pas  de  la  même  chose. 

Le  mot  de  circulation  est  un  terme  générique  ;  mais  il  s'applique  en 
particulier  à  la  circulation  des  denrées ,  et  aussi  au  commerce  de  l'ar- 
gent; ce  qui  forme  une  circulation  secondaire,  ainsi  que  nous  l'avons 
observé  au  S  2*  du  chapitre  V. 


PRINCIPES  ÉCONOMIQUES.  98» 

Evidemment,  Targent  destiné  à  la  fonction  d'iiameuble  est  disirait  de 
sa  fonction  uatureUe  de  signe  des  denrées  ;  mais  il  n'y  a  pmnt  à  disputer 
sur  les  choses  nécessaires.  Aucune  nation  ne  peut  être  puissante  au  de- 
hors sans  crédit  publie  \  Or,  tout  ce  qui  contribue  a  soutenir  les  condi- 
tions de  ce  crédit  sur  un  pied  avantageux  est  utile.  Par  conséquent  la 
fadlité  du  transport,  étant  un  avantage  pour  te  préteur,  cette  facilité  est 
propre  à  le  déternuner  et  influe  sur  les  conditions  du  prêt.  Il  éstdonc  utile 
à  la  circulation  secondaire.  De  plus  le  papier  transportable ,  étant  plus 
propre  à  servir  de  nantissement  au  porteur  que  le  papier  non  transpor- 
(able,  peut  occasionnellement  et  accidentellement,  à  la  vérité,  faciliter 
rechange  des  denrées;  ce  que  le  papier  non  transportable  n'est  pas 
capable  d'opérer.  Il  est  doue,  dans  ce  sais,  indirectement  utile  à  la 
circulation  des  denrées.  Il  Test  pl^s  ou  moins  suivant  son  espèce  ;  et 
la  plus  favorable  ne  Test  qu'indirectement;  c'est-à-dire  infiniment  moins 
que  le  papier  de  commerce,  dont  c'est  l'objet  direct,  et  qui  remplit  con- 
stamment son  objet  en  tous  temps  et  en  tous  lieux. 

3**  Les  papiers-monnaie. 

Ces  papiers  sont  ainsi  nommés  parce  qu'ils  ne  portent  pas  d'intérêt, 
qu'ils  peuvent  être  prêtés  à  intérêt  comme  la  monnaie  même,  et  qu'ils 
ont  une  valeur  fixe  comme  elle. 

Mais  ce  papier  monnaie  n'a  de  valeur  fixe  qu  autant  qu'il  existe  des 
bureaux  dans  lesquels  il  s'échange  sur  l'heure  à  la  volonté  du  porteur 
avec  l'argent  même ,  comme  dans  les  banques^. 

La  plus  légère  alarme  sur  la  sûreté  de  cette  conversion  suffit  pour  lui 
ôter  sa  valeur,  qui  n'est  que  de  confiance.  Alors  tout  le  monde  veut 
payer  en  cette  monnaie  et  personne  n'en  veut  recevoir  ;  ce  qui  est  le 
comMe  du  désordre. 

Ces  sortes  d'établissements  ont  été  faits  originairement  dans  des  vues 
de  commerce,  uniquement  pour  animer  la  circulation  des  denrées,  en 
supprimant  le  prêt  des  marchandises  par  la  multiplication  du  signe. 

Renfermés  dans  ces  bornes,  ils  ont  été  utiles  ;  mais  le  ressort  s'en  est 
usé  dès  qu'ils  ont  été  employés  à  d'autres  usages.  Les  banques  de  Ve- 
nise, de  Saxe,  de  Vienne  et  de  Gênes  ont  manqué  ;  les  autres  tiennent 
à  peu  d'événements. 

Dans  les  pays  où  ces  établissements  ont  dégénéré  de  leur  institution, 
l'abondance  subite  et  immense  du  papier-monnaie  a  produit  un  renché- 


'  Noa5  laissons  de  côté  rillnsion  de  ce  système  où  Ton  suppose  un  impôt  de  500  mil- 
lions  sur  les  terres,  lequel  serait  le  tiers  de  leur  produit  net  supposé  d'après  d*autres 
suppositions,  et  étayé  encore  d'antres  suppositions,  telles  que  la  fixité  de  cette  propor- 
tion, la  paix  universelle  et  le  changement  subit  de  notre  législation.  [Note  de  C Auteur: 

•  Un  tel  papier  serait  papier  de  banque ,  et  non  papier-monnaie.  Il  n'y  a  de  véritable 
papier-monnaie  que  celui  qui  circule  accidentellement,  par  Tcffet  de  la  force ,  jusqu*.^  ce 
qu'il  disparaisse  par  degrés,  à  mesure  que  s'affaiblit  le  rè<rne  de  la  violence.  E.  D. 


286  FORBONNAIS. 

rissement  générai  et  subit  des  denrées,  sans  utilité  pour  la  production, 
et  même  capable  de  lui  nuire  en  diminuant  la  facilité  des  ventes  à  l'é- 
tranger. Car  il  faut  bien  distinguer  le  renchérissement,  qui  procède  de 
la  demande  et  de  la  plus  grande  consommation  des  denrées,  de  celui 
qui  n'est  point  accompagné  d'un  accroissement  de  consommation. 

Tant  que  la  consommation  fait  renchérir  une  denrée,  c'est  une  preuve 
certaine  qu'elle  n'est  pas  à  son  niveau,  et  la  production  en  est  excitée; 
mais,  si  elles  renchérissent  toutes  sans  qu'il  y  ait  une  plus  grande  con- 
sommation, ce  qui  peut  arriver  par  plus  d'une  cause,  la  production  n'y 
gagne  rien.  Dès  lors  ce  serait  à  peu  près  le  compte  d'un  homme  qui, 
pour  paraître  plus  riche,  mettrait  tout  son  capital  en  menue-monnaie. 

On  croit  qu'il  sera  facile  de  juger,  par  ce  qui  vient  d'être  dit,  de  la 
différence  qui  existe  entre  les  trois  espèces  générales  de  papiers  de  cré- 
dit; et  dès  lors  d'éviter  les  méprises  fréquentes  dans  lesquelles  on  est 
tombé  sur  cette  matière. 


SUPPLÉMENT  ^ 

On  ne  parlera  point  du  papier-monnaie  à  cours  forcé ,  parce  que 
confiance  et  contrainte  s'excluent  mutuellement.  L'essence  d'un  pa- 
pier-monnaie est  la  liberté  de  l'accepter'  ;  sa  prospérité  dépend  de  cette 
condition,  qui  n  admet  aucune  modification,  sous  aucun  prétexte;  et 
toute  infraction  à  cette  clause  produit,  à  son  égard,  l'effet  que  l'alté- 
ration du  titre  produirait  sur  les  métaux  monnayés,  c'est  à  dire  le  ren- 
chérissement des  denrées. 

Ces  conceptions  monstrueuses  ne  peuvent  jamais  être  que  le  délire 
de  l'ignorance  des  principes  éternels,  aussi  immuables  que  les  vérités 
mathématiques;  ou  de  Tabus  d'un  pouvoir  sans  bornes,  qui  ne  sait 
pas  que  l'opinion  s'irrite  contre  quiconque  la  contrarie  dans  les  véri- 
tés et  les  notions  élémentaires,  et  que,  toujours  invulnérable,  elle  porte 
des  coups  assurés  à  son  ennemi. 

L'habileté  s'épargne  cette  lutte  dangereuse  et  inutile,  et  reçoit  i&bon- 
damment  de  la  liberté  qu'elle  respecte  les  expédients  dont  elle  a  be- 
soin. 

Le  sophisme  tiré  de  la  monnaie  obsidionale  ne  mérite  pas  de  ré- 
ponse, puisque  ce  n*est  qu*un  abus  des  mots. 


'  Ce  Suppléuient  ne  se  trouve  que  dans  la  réimpression  des  Principes^  à  la  suite  de  la 
deuxième  éd\t.  des  Eléments  du  Commerce,  Paris,  2  vol.  in-12,  au  iv  (1796).  —  Voy.  la 
note  de  la  p.  169.  E.  D. 

'  Voir  la  note  2,  p.  235. 


PRINCIPES  ÉœNOMIQUeS.  237 

Il  reste  une  grande  vérité  à  dire  sur  la  matière  du  crédit  public; 
et,  81  j'ai  dédaigné  de  la  dire  dans  d'autres  temps,  la  jonglerie  des  pi^ 
jugés  semble  aujourd'hui  m'imposer  la  loi  de  la  déclarer. 

On  rejette  tous  nos  maux  sur  Tagiotage  ;  on  entrave  la  liberté  du 
commerce  et  des  échanges  pour  réprimer  Tagiotage  :  dans  cette  épidé- 
mie, on  renonce  aux  moyens  qui  se  présentent  de  soulager  notre  agri- 
culture aux  abois,  notre  industrie  spoliée  de  ses  capitaux  ;  on  éloigne 
l'espoir  d'une  balance  de  commerce  avantageuse,  qui  revivifierait  in- 
sensiblement notre  circulation,  pour  détruire,  dit-on,  l'agiotage. 

J'aurais  regretté  d'employer  ma  plnme  à  parler  de  ce  trafic,  qui  n'ap- 
porte aucune  valeur  nouvelle  dans  l'État,  si  l'excès  de  cet  enthousiasme 
peu  réfléchi  ne  conduisait  à  des  résultats  d'un  extrême  danger.  Dans 
tous  les  pays  policés  on  supporte  l'usurier  même ,  crainte  de  plus 
grands  inconvénients,  quoiqu'il  enfreigne  la  loi;  et  l'agioteur  ne  com- 
met pas  le  même  délit,  par  une  conséquence  nécessaire  de  son  trafic. 

L'agiotage  n'est  essentiellement  que  le  trafic  de  l'argent  et  des  effets 
repr^ntant  l'argent.  Ce  commerce  est  licite  en  soi,  et  commode  à  tou- 
tes les  branches  qui  constituent  la  prospérité  publique. 

Il  est,  comme  tous  les  autres,  une  spéculation  sur  les  besoins  d'au- 
trui. 

Depuis  que  l'argent,  et  ce  qui  le  représente,  a  usuq[>é  la  fonction 
d'immeuble  fictif,  au  lieu  de  rester  simplement  signe  des  denrées, 
c'est-à-dire,  depuis  que  les  gouvernements,  par  leurs  fausses  mesures, 
ont  commencé  à  concentrer  l'argent  dans  un  petit  nombre  de  mains , 
il  a  bien  fallu  qu'il  y  eût  un  trafic  de  cet  argent,  pour  en  procurer  à 
ceux  qui  en  manquaient  pour  un  objet  utile 

Les  gouvernements,  qui  sont  les  grands  emprunteurs,  et  toujours 
trop  pressés,  ont  nécessairement  donné  un  plus  grand  mouvement  à  ce 
trafic.  Mais  son  essence  reste  la  même,  quoiqu'il  arrive  quelquefois  à 
des  agents  de  ce  commerce  d'employer  des  moyens  vils  et  abjects; 
comme,  parmi  les  autres  classes  de  marchands,  il  en  est  qui  vendent  à 
faux  poids  et  à  fausse  mesure. 

La  profession  n'en  est  pas  moins  utile  en  soi  :  la  police  surveille  les 
fripons  et  protège  le  négoce. 

n  est  peu  de  marchands  qui  n'abusent  du  besoin  subit  et  excessif  de 
la  denrée  dont  ils  tiennent  magasin  ;  et  certes  l'excès  de  cette  cupidité 
est  immoral  :  le  trafiquant  d'argent  en  use  de  même.  Mais  il  est  si  na- 
turel à  l'homme  nécessiteux  d'être  jaloux  de  celui  dont  il  reçoit  des 
secours,  qu'il  n'est  pas  surprenant  qu'un  préjugé  défavorable  se  soit 
élevé  cx)ntre  le  trafic  de  l'argent  :  il  a  encore  été  aggravé  par  la  doc- 
trine du  plus  grand  nombre  des  théologiens  sur  le  prêt  gratuit ,  im- 
praticable en  toute  grande  société ,  et  inexécutable ,  humainement , 
comme  toutes  les  idées  de  perfection. 

Mais,  au  tribunal  de  la  raison,  que  signifient  et  les  préjugés  et  la  jon- 


fô8  FORBONNAIS.  —  PRINCIPES  ÉœNOMIQUES. 

glerie  du  patbos  des  déclama^urs?  Il  faut  en  reyenir  à  Tessence  des 
choses  et  se  rappeler  qu'il  a  été  dit  depuis  longtemps  que  les  sots  vi- 
vent des  fautes  des  gens  d'esprit  :  que  eeUx-ci  veillent  donc  sur  eux- 
mêmes;  que  les  gouvernants  ne  s'écartent  jamais  des  principes  et  des 
vérités  étemelles,  et  les  trafiquants  d'argent  seront  confondus  dans  cette 
foule  au  travers  de  laquelle  il  est  pnàent  de  ne  passer  que  la  main 
dans  ses  poches. 


FIK    DBS   PRII^CIPES   ECONOMIQUES   DE  FORBONNAIS. 


TABLE  DES  MATIÈRES. 


Pages. 

Notice  sur  Forbonnais 167 

Introdaction 173 

CHAPITRE    I.  —  De  la  Richesse 174 

—  II.  —  De  la  production  des  denrées  et  du  revenu 175 

—  III.  -^  De  la  Terre 177 

—  IV.  —  De  la  Circulation  simple,  ou  par  voie  d'échange.    ...  179 

§  1.  De  la  production  des  denrées. iSO 

S  2.  De  la  valeur  et  du  prêt  des  denrées 182 

§  3.  De  la  Population 187 

S  4.  Du  Commerce  étranger 193 

S  5.  De  la  Navigation 20i 

S  6.  Du  revenu  national  et  du  service  public.    .    .    .  203 

—  V.  —  De  la  Circulation  composée,  où  l'argent  intervient.    .    .  214 

S  1 .  Des  propriétés  naturelles  de  Targent id, 

S  2.  Des  propriétés  de  l'argent  conséquentes  à  l'établis- 
sement de  la  monnaie 215 

S  3.  Des  effets  relatifs  entre  les  sociétés  de  l'établisse- 
ment de  la  monnaie 218 

S  4-  De  la  production  des  denrées 220 

S  5.  De  la  valeur  et  du  prêt  des  denrées 222 

S  6.  De  la  Population  et  du  Commerce  étranger.     .    .  226 

S  7.  Des  Papiers  représentant  l'argent. 231 

Supplément 236 


Fin  DK  LA  TABLE  DBS  MATI^BS. 


CONDILLAC. 


LE  COMMERCE 


ET 


LE  GOUVERNEMENT. 


(Mélanges.)  16 


NOTICE  SUR  CONDILLAC. 


Ckindilliu!  (Etienne  Bonnoi  de)^  abbé  de  Mureaux,  membre  de  rAcadémie 
française  et  de  la  société  royale  d' agriculture  d'Orléans,  naqMit  à  Grenoble 
en  1 716.  La  vie  de  cet  homme  célèbre  appartiendrait  exclusivement  à  l'his- 
toire de  la  philosophie,  si,  par  son  livre  du  Commerce  et  du  Gouvernement , 
il  n'était  venu  s*associer,  dans  une  certaine  mesure,  à  la  gloire  qu'eurent  les 
physiocrates  de  jeter  les  premiers  fondements  dé  la  science  économique.  11 
était  frère  cadet  de  l'abbé  de  M ably,  qui  eut  le  malheur  de  mêler,  à  des  trar 
vaux  d'un  incontestable  mérite^  des  idées  tellement  fausses ,  qu'on  est  con- 
traint de  reconnaître  que  c'est  à  bon  droit  que,  de  nos  jours,  le  communisme 
invoque  l'autorité  de  cet  écrivain  en  faveur  de  ses  doctrines  '. 

Condillac  manifesta  de  bonne  heure  le  penchant  qui  l'entraînait  ;^ers  les 
études  métaphysiques  et  morales.  A  cette  époque,  Locke  venait  de  leur  faire 
foire  un  pas  immense  en  Angleterre,  en  s'attachant  à  creuser  cette  vieille  opi- 
nion d' Aristote,  admise  par  Bacon ,  Gassendi  et  Hobbes,  repoussée  par  Des- 
cartes, Mallebranche  et  Leibnitz,  que  a  rien  n'est  dans  l'^tendement  qui 
n'ait  été  auparavant  dans  les  sens  :  Diihil  est  in  intelleciu  quod  priùs  nonfue- 
rit  in  sensibus,  »  comme  disaient  les  scotiastes.  La  philosophie  de  l'écrivain 
anglais  était  peu  connue  en  France  :  Condillac  la  compléta  par  des  analyses 
aussi  neuves  que  profondes,  qui  l'y  rendirent  générale.  Sous  ce  rapport,  il  faut 
citer  surtout  ses  belles  découvertes  en  ce  qui  touche  les  effets  du  principe  de 
la  liaison  des  idées  dans  les  phénomènes  de  Tentendement,  et  par  suite,  en  ce 
qui  concerne  l'influence  qu'a  exercée  la  formatiop  des  langues  sur  les  progrès 
de  la  raison  humaine.  Selon  ce  philosophe,  le  développement  de  nos  fiicultés 
ne  tient  qu'à  la  puissance  de  manifester  notre  pensée  par  des  signes,  eA  l'homme 
n'eût  jamais  su  réfléchir,  s'il  n'eût  reçu  virtuellement  le  don  de  la  parole.  Le 
premier  des  ouvrages  de  Condillac  fut  V Essai  sur  l'origine  des  connaissances 
humaines,  qui  parut  en  1 746.  U  fut  suivi,  en  1 749,  du  Traité  des  systèmes,  où 
sont  passées  en  revue  les  idées  innées  des  Cartésiens,  les  idées  en  Dieu  de  Mal- 
lebranche, l'harmonie  et  les  monades  de  Leibnitz,  et  le  panthéisme  de  Spi- 


•  Voir  V Histoire  des  Idées  sociales  avant  la  Révolution  française,  etc.,  par  F.  ViUe- 
gardelle,  1846, 1  toI.  in-32. 


244  NOTICE  SUR  CONDILLAC. 

nosa;  en  1754,  du  Traité  des  sensations;  en  1755,  du  Cours  d'études  qu'il 
composa  pour  l'instruction  de  l'Infant  de  Parme,  petit-fils  de  Louis  XV,  dont 
il  avait  été  nommé  précepteur,  et  dont  les  treize  volumes  renferment  une 
Grammaire,  un  Art  d'écrire,  un  Art  de  raisohner,  un  Art  de  penser  et  une 
Histoire  générale  des  hommes  et  des  empires  ;  en  1775,  du  Traité  des  ani- 
maux, où  l'auteur,  en  réfutant,  à  l'aide  même  des  principes  posés  dans  le 
Traité  des  sensations^  les  vues  émises  par  Buffon  dans  son  Histoire  naturelle, 
démontre  qu'il  n'avait  pas  été,  comme  il  en  avait  encouru  le  reproche  à  propos 
du  dernier  ouvrage,  le  plagiaire  des  idées  de  cet  illustre  écrivain  ;  en  1780,  de 
la  Logique,  qui  ne  fut  imprimée  que  quelques  mois  avant  sa  mort,  et  enfin  de  la 
Langue  des  calculs,  dont  la  publication  posthume  remonte  à  1798  seulement. 
De  même  que  les  écrits  de  Montesquieu  et  de  Rousseau  avaient  imprimé  un 
caractère  politique  à  l'agitation  intellectuelle  qui  s'était  manifestée  dès  le  com- 
mencement du  xviii«  siècle,  ceux  de  Quesnay  et  de  son  école  introduisirent 
dans  la  lutte  un  élément  nouveau,  dont  l'importance  ne  pouvait  être  mécon- 
nue par  un  homme  d'un  esprit  aussi  sérieux  et  aussi  méditatif  que  Condillac. 
Ce  dernier  ne  se  pressa  point  toutefois  de  se  Jeter  dans  l'arène  économique;  mais 
demeurant,  au  contraire,  simple  spectateur  des  combats  dont  elle  était  le  théâ- 
tre, il  n'y  intervint  lui-même  qu'au  moment  où  les  doctrines  de  la  liberté  indus- 
trielle et  commerciale  s'étaient  déjà  assez  répandues  dans  le  monde  pour  que 
Turgot  en  tentÀt  l'application  en  France ,  et  qu'Adam  Smith  écrivit,  en  leur 
honneur,  le  beau  livre  de  la  Richesse  des  nations,  de  l'autre  côté  du  détroit. 
Le  livre  du  Commerce  et  du  Gouvernement,  considérés  relativement  Vun  à 
l'autre,  porte,  en  effet,  la  date  de  1776,  dont  l'énoncé  seul,  rapproché  du  nom 
de  l'auteur,  indique  qu'il  doit  être  un  monument  curieux  à  consulter,  pour  se 
rendre  compte  de  retendue  et  de Ja  variété  des  efforts  auxquels  est  toujours 
assujetti  l'esprit  humain,  quand  il  aspire  à  la  conquête  de  vérités  nouvelles. 
.  L'ouvrage  de  Condillac,  resté  par  malheur  incomplet^,  fût  peu  goûté  par 
les  Economistes.  Le  Trosne,  quoique  lié  avec  l'auteur,  l'attaqua  fortement  dans 
son  livre  de  X Intérêt  social^,  et  l'abbé  Baudeau,  qui  portait  l'enthousiasme 
des  doctrines  de  Quesnay  jusqu'au  point  de  croire  que  la  science  avait  dit  son 
dernier  mot  par  la  bouche  de  ce  philosophe,  le  ménagea  moins  encore  dans 
ses  Nouvelles  éphémérides^,  où  se  rencontrent  les  lignes  suivantes  :  «  Les 
vrais  économistes  sont  faciles  à  caractériser  par  un  seul  trait  que  tout  le  monde 
peut  saisir.  Ils  reconnaissent  un  meMve  (Quesnay);  une  doctrine  ( ceHe  de 
la  Philosophie  rurale  et  de  V Analyse  économique);  des  livres  classiques,  (la 
Physiocratie);  une  formule  (le  Tableau  économique);  des  termes  techniques, 
précisément  comme  les  antiques  lettrés  de  la  Chine.  »  Au  fond,  cependant,  et 
pour  tout  esprit  non  prévenu,  il  est  manifeste  que  les  dissidences,  dont  se  blés- 

*  La  préface  indique  trois  parties.  Condillac  publia  les  deux  premières,  mats  la  mort 
r  empêcha  de  donner  la  troisième. 

■  Compris  dans  les  OEuvres  des  pliysiocrates,  éditées,  tome  ii  de  la  Collection  des 
principaux  Èconomistrs.  —  *  N"'  4  et  5  de  Tannée  1776. 


NOTICE  SUR  CONDILLAC.  245 

sèrent  les  physiocratcs,  étaient  beaucoup  plus  nominales  que  réelles  ;  car,  si 
Condillac  n'admettait  pas  V improductivité  à^  Tindustrieet  donnait  de  certains 
phénomènes  économiques  des  explications  peu  concordantes  avec  les  leurs,  il 
n'en  tombait  pas  moins  d'accord  avec  eux ,  que  la  terre  est  Tunique  source 
de  la  richesse,  le  seul  fonds  d'où  sortent  les  salaires,  les  profits  et  la  rente  ; 
que  l'impôt  doit  être  unique  et  rejeté  sur  les  propriétaires  exclusivement;  que 
la  propriété  territoriale  et  mobilière,  et,  par  suite,  l'inégalité  des  conditions, 
sont  des  faits  nécessaires  ;  que  les  lois  civiles  doivent  être  simples  et  ne  dé- 
couler que  de  la  nature  des  choses  ;  que  le  crédit  est  une  ressource  ruineuse  ; 
enfin,  et  surtout,  que  le  travail,  quel  qu'il  soit,  agricole,  manufacturier,  com- 
mercial ou  autre,  doit  être  débarrassé  de  toutes  entraves,  complètement  libre. 
Il  faut  reconnaître  de  plus,  à  la  gloire  de  cet  écrivain,  qu'il  apporta,  dans  l'ex- 
position de  ces  principes,  la  même  méthode  et  la  même  lucidité  qui  caractéri- 
sent tous  ses  autres  ouvrages;  et  que,  sous  ce  rapport,  il  ne  contribua  pas  peu 
à  la  vulgarisation  des  idées  mêmes  qu'il  empruntait  à  ses  prédécesseurs. 

La  vie  de  Condillac  parait  s'être  passée  tout  entière  loin  du  tumulte  du 
monde,  dans  le  silence  du  cabinet,  et  dans  le  commerce  de  quelques  amis  au 
nombre  desquels  on  doit  inscrire  Diderot,  J.-J.  Rousseau,  Duclos  etLe  Trosne. 
Jean-Jacques  avait  été  chargé,  en  1740,  de  l'éducation  des  enfants  du  grand- 
prévôt  de  Lyon,  oncle  de  Condillac;  et  cette  circonstance  fit  naître  entre  eux 
une  liaison  qu'honorèrent  des  services  mutuels,  et  qui  se  prolongea  jusqu'à  la 
mort  du  philosophe  de  Genève,  lequel  le  fit  même  dépositaire  du  manuscrit  où 
se  trouvaient  les  dialogues  intitulés  :  Rousseau,  juge  de  Jean- Jacques.  Du  reste, 
cet  isolement  philosophique  ne  Tempêcha  pas  de  recueillir  toute  la  gloire  qui 
peut  .s'attacher  à  des  travaux  dont  la  multitude  n'est  pas  compétente  pour  ap- 
précier la  valeur  ;  et  l'Europe  savante  ne  lui  contesta  pas  le  mérite,  que  la 
postérité  lui  accorde  encore,  d'avoir  rendu  nos  sensations  et  les  facultés  de 
notre  entendement  l'objet  d'analyses  tout  à  la  fois  neuves,  lumineuses  et  pro- 
fondes. Les  livres  qu'il  avait  écrits  pour  l'Infant  de  Parme  devinrent,  en  Po- 
logne, la  base  de  renseignement  des  écoles  palatinales  ;  et  c'est  sur  la  demande 
du  Conseil  de  l'instruction  publicpie  du  même  pays,  qu'il  composa  sa  Logique, 
publiée  en  1780.  Il  avait  remplacé,  en  1768,  l'abbé  d'Ollvet  à  l'Académie 
française  dans  le  même  fauteuil  que  devait  occuper  l'illustre  et  malheureux 
Bailly,  et  où  siège  aujourd'hui  M.  de  Lamartine.  Il  mourut,  le  3  août  1780, 
dans  sa  terre  de  Flux,  près  Baugency,  à  l'âge  de  soixante-cinq  ans,  et  lorsqu'il 
était  encore  dans  toute  la  plénitude  de  ses  forces  intellectuelles. 

La  dernière  édition  des  œuvres  complètes  de  Condillac  a  été  donnée,  en 
1821-23  *  par  M.  A. -F.  Théry.  Elle  est  précédée  d'une  notice  où  les  travaux 
philosophiques  de  cet  homme  éminent  sont  appréciés  d'une  manière  conscien- 
cieuse et  remarquable.  E.     D. 


•  Paris,  16  vol.  in -S', 


LE   COMMERCE 


ET 


LE  GOUVERNEMENT, 


CONSIDÉRÉS  RELATIVEMENT  L'UN  A  L'AUTRE. 


Vis  consill  expert  mole  niil  luà  ; 
Vim  lemperatam  Dl  quoque  prorehunl 
1d  nu^as 


^o-^ 


OBJET  DE  CET  OUVRAGE, 

Chaque  science  demande  une  langue  particulière,  parce  que  chaque 
science  a  des  idées  qui  lui  sont  propres.  Il  semble  qu*on  devrait  com- 
mencer par  faire  cette  langue  ;  mais  on  commence  par  parler  et  par 
écrire,  et  la  langue  reste  à  faire*.  Voilà  où  en  est  la  science  écono- 
mique, dont  l'objet  est  r^lui  de  cet  ouvrage  même.  C'est,  entre  autres 
choses,  à  quoi  on  se  propose  de  suppléer. 

Cet  ouvrage  a  trois  parties.  Dans  la  première,  je  donne,  sur  le  com- 
merce, des  notions  élémentaires,  que  je  détermine  d'après  des  suppo- 
sitions; et  je  développe  les  principes  de  la  science  économique.  Dans  la 
seconde,  je  fais  d'autres  suppositions  pour  juger  de  l'influence  que  le 
commerce  et  le  gouvernement  doivent  avoir  l'un  sur  l'autre.  Dans  la 
troisième^,  je  Tes  considère  tous  deux  d'après  les  faits,  afin  de  m'ap- 
puyer  sur  l'expérience  autant  que  sur  le  raisonnement. 

Je  dirai  souvent  des  choses  fort  communes.  Mais,  s'il  était  néces- 
saire de  les  remarquer  pour  parler  sur  d'autres  avec  plus  de  précision, 


'  Ce  reproche  8*adresse  à  Tëcole  de  Quesnay.  Le  Trosne  y  a  répondu  dans  son  livre  de 
V Intérêt  social ^  compris  dans  les  OBuvres  des  physiocrates,  reoferraées  dans  le  deuxième 
vcgooie  de  la  Collection  des  principaux  Économistes,  Cet  ouvrage  de  Le  Trosne  contenant 
de  plus,  comme  il  a  été  dit  dans  la  Notice  sur  Condillac,  la  critique  de  bfaucoup  d'i- 
dées émises  par  le  second  de  ces  deui  auteurs» les  notes  subséquentes  sifçnaleront  les 
passages  qui  provoquèrent  cette  critique,  en  renvoyant  à  l'édition  qa*oo  vient  do  citer. 

E.D. 

*  Cette  troisième  partie  n'a  malheureusement  pas  été  donnée  par  l'auteur.         E.  D. 


us  œNDlLLAC. 

je  ne  devais  pas  avoir  honte  de  les  dire.  Les  génies,  qui  ne  disent  que 
des  choses  neuves,  s'il  y  a  de  tels  génies,  ne  doivent  pas  écrire  pour 
l'instruction.  Le  grand  point  est  de  se  faire  entendre,  et  je  ne  désire 
que  de  faire  un  ouvrage  utile. 


PREMIÈRE    PARTIE. 


NOTIONS    ÉLÉMENTAIRES    SUR    LE    COMMERCE,    DÉTERMINÉES    D* APRÈS    DES 
SUPPOSITIONS    :    ou   PRINCIPES  DE   LA   SCIENCE   ÉCONOMIQUE. 


CHAPITRE   L    —   FONDEMENT  DE  LA   VALEUR   DES   CHOSES. 

Comment  on  juge  de  Tabondance,  de  la  surabondance  et  de  la  disette.  —  Surabondant 
inutile  et  surabondant  utile.  —  Besoins  naturels  et  besoins  factices.  —  La  valeur  des 
choses  est  fondée  sur  leur  utilité,  sur  le  besoin  que  nous  en  avons  ou  sur  Tusage 
que  nous  pouvons  en  faire.  —  Le  plus  ou  moiu^de  valeur  des  choses  dépend  principa- 
lement de  Topinion  que  nous  avons  de  leur  rareté  ou  de  leur  abondance.  —  Quelque 
abondante  que  soit  une  chose,  elle  a  de  la  valeur,  si  elle  est  utile. 

Supposons  une  petite  peuplade,  qui  vient  de  s'établir,  qui  a  fait  sa 
première  récolte,  et  qui,  étant  isolée,  ne  peut  subsister  que  du  pro- 
duit des  champs  qu'elle  cultive. 

Supposons  encore  qu'après  avoir  prélevé  le  blé  nécessaire  pour  en- 
semencer les  terres,  il  lui  en  reste  cent  muids;  ot  qu'avec  cette  quan- 
tité ,  elle  peut  attendre  une  seconde  récolte  sans  craindre  de  man- 
quer. 

Pour  que,  suivant  notre  supposition,  cette  quantité  lui  ôte  toute 
crainte  de  manquer,  il  faut  qu'elle  soit  suffisante  non-seulement  à  ses 
besoins,  il  faut  qu'elle  le  soit  encore  à  ses  craintes.  Or,  c'est  ce  qui 
ne  peut  se  rencontrer  que  dans  une  certaine  abondance.  En  effet, 
quand  on  juge  d'après  ses  craintes,  ce  qui  ne  suffirait  qu'à  la  rigueur, 
ne  suffit  pas  ;  et  on  croit  ne  trouver  ce  qui  suffit ,  que  dans  ce  qui 
abonde  jusqu'à  un  certain  point. 

La  quantité  qui  reste  à  notre  peuplade ,  semences  prélevées ,  fait 
donc,  pour  cette  année,  ce  qu'on  nomme  abondance.  Par  conséquent, 
si  elle  a  quelques  muids  ^de  plus,  elle  sera  dans  la  surabondance  ;  et 
elle  sera  dans  la  disette,  si  elle  en  a  quelques-uns  de  moins. 

Si  un  peuple  pouvait  juger  avec  précision  du  rapport  où  est  la  quan- 
tité de  blé  qu'il  a,  avec  la  quantité  qu'il  faut  à  sa  consommation,  ce 
rapport  connu  lui  ferait  toujours  connaître,  avec  la  même  précision,  s'il 
est  dans  l'abondance,  dans  la  surabondance,  ou  dans  la  disette. 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  249 

Mais  il  ne  peut  pas  juger  avec  précision  de  ce  rapport,  car  il  n'a 
aucun  moyen  pour  s'assurer  exactement,  ni  de  la  quantité  de  blé  qu'il 
a,  ni  de  la  quantité  qu'il  en  consommera.  11  le  peut  d'autant  moins, 
qu'il  ne  saurait  le  garder  sans  déchet,  et  que  la  quantité  précise  de  ce 
déchet  est  de  nature  à  ne  pouvoir  être  prévue.  S'il  en  juge  donc,  ce 
n'est  qu'à  peu  près,  et  sur  l'expérience  de  plusieurs  années. 

Cependant,  de  quelque  manière  qu'il  en  juge,  il  est  toujours  vrai  de 
dire  qu'il  se  croit  dans  l'abondance,  lorsqu'il  pense  avoir  une  quantité 
de  blé  suffisante  pour  écarter  toute  crainte  d'en  manquer;  qu'il  se 
croit  dans  la  surabondance,  lorsqu'il  pense  en  avoir  une  quantité  plus 
que  suffisante  à  toutes  ses  craintes;  et  qu'il  se  croit  dans  la  disette , 
lorsqu'il  pense  n'en  avoir  qu'une  quantité  qui  ne  sufiBt  pas  pour  les 
dissiper. 

C'est  donc  dans  l'opinion  qu'on  a  des  quantités,  plutôt  que  dans  les 
quantités  mêmes,  que  se  trouvent  l'abondance,  la  surabondance,  ou  la 
disette;  mais  elles  ne  se  trouvent  dans  l'opinion,  que  parce  qu'elles 
sont  supposées  dans  les  quantités. 

Si,  au  lieu  de  cent  muids,  notre  peuplade,  semences  prélevées,  en  a 
deux  cents,  elle  en  aura  cent  qui  lui  seront  inutiles  pour  sa  consomma- 
tion d'une  récolte  à  l'autre;  et  si  elle  ne  prend  aucune  précaution  pour 
conserver  ce  blé  surabondant,  il  s'échauffera,  il  se  corrompra,  et  ce  qui 
en  restera,  ne  sera  d'aucun  usage  pour  les  années  suivantes. 

Plusieurs  années  consécutives  d'une  grande  récx>lte  ne  feraient  donc 
qu'embarrasser  la  peuplade  d'une  surabondance  inutile,  et  il  arriverait 
bientôt  qu'on  ensemencerait  moins  de  terres. 

Hais  les  récoltes,  qui  ne  suffisent  pas  aux  besoins  de  la  peuplade, 
feront  sentir  la  nécessité  de  conserver  du  blé,  lorsqu'il  y  en  aura  de 
surabondant.  On  en  cherchera  donc  les  moyens,  et  quand  on  les  aura 
trouvés,  le  blé,  inutile  dans  les  années  de  surabondance,  deviendra 
utile  dans  les  années  de  disette.  Les  cent  muids  que  la  peuplade  n'a 
pas  consommés,  et  qu'elle  a  su  conserver,  suppléeront  à  ce  qui  lui 
manquera  pendant  plusieurs  années,  où  il  ne  restera,  pour  sa  consom- 
mation, semences  prélevées,  que  soixante  ou  quatre-vingts  muids. 

Il  n'y  aura  donc  plus  proprement  de  blé  surabondant,  lorsqu'on 
saura  le  conserver;  puisque  celui  qui  ne  se  consommera  pas  dans  une 
année,  pourra  se  consommer  dans  une  autre. 

Si  notre  peuplade  était  environnée  d'autres  peuplades,  agricoles 
comme  elle,  elle  n'aurait  pas  le  même  besoin  de  conserver  du  blé  dans  des 
greniers;  parce  qu'en  donnant  le  surabondant  qu'elle  aurait  dans  quel- 
que autre  denrée ,  elle  pourrait  se  procurer  le  blé  qui  serait  surabondant 
chez  une  autre  peuplade.  Mais  nous  l'avons  supposée  tout  à  fait  isolée. 

>'ous  avons  deux  sortes  de  besoins.  Les  uns  sont  une  suite  de  no- 
tre conformation  :  nous  sommes  conformés  pour  avoir  besoin  de  nour- 
riture, ou  pour  ne  pouvoir  pas  vivre  sans  aliments. 


250  CONDILLA€. 

Les  autres  sont  une  suite  de  nos  habitudes.  Telle  chose  dont  nous 
pourrions  nous  passer,  parce  que  notre  conformation  ne  nous  en  fait 
pas  un  besoin,  nous  devient  nécessaire  par  Tusage,  et  quehpiefois 
aussi  nécessaire  que  si  nous  étions  conformés  pour  en  avoir  besoin. 

J'appelle  naturels  les  besoins  qui  sont  une  suite  de  notre  conforma- 
tion ,  et  factices  les  besoins  que  nous  devons  à  Thabitude  contractée 
par  l'usage  des  choses. 

Une  borde  errante  vit  des  fruits  que  la  terre  produit  naturellement , 
du  poisson  qu'elle  pèche,  des  bétes  qu'elle  tue  à  la  chasse  ;  et,  lorsque  le 
lieu  qu'elle  parcourt  ne  fournit  plus  à  sa  subsistance ,  elle  passe  ail- 
leurs. Nous  ne  voyons,  dans  ce  genre  de  vie,  que  éà^  besoins  purement 
naturels. 

Notre  peuplade  ne  peut  plus  errer  :  elle  s'est  fait  un  besoin  de  vivre 
dans  le  lieu  qu'elle  a  choisi  ;  elle  s'en  fait  un  de  l'abondance  qu'elle 
trouve  dans  les  champs  qu'elle  cultive,  et  de  la  bonté  des  fruits  qu'elle 
d<Ht  à  son  travail;  elle  ne  se  contente  pas  d'aller  à  la  chasse  des  animaux 
qui  peuvent  servir  à  sa  nourriture  et  à  son  vêtement,  elle  en  élève,  et 
die  tâche  de  les  multiplier  assez  pour  sa  consommation. 

Voilà  un  genre  de  vie  où  nous  remarquons  des  besoins  factices,  c'est  à 
dire  des  besoins  qui  naissent  de  l'habitude  que  nous  nous  sommes  faite 
de  satisfaire  aux  besoins  naturels  par  des  moyens  choisis. 

On  voit  que  ces  premiers  besoins  factices  s'écartent  des  naturels ,  le 
moins  qu'il  est  possible.  Mais  on  prévmt  aussi  qu'il  s'en  formera  d'au- 
tres, qui  s'en  écarteront  toujours  de  plus  en  plus.  C'est  ce  qui  arrivera, 
lorsque  notre  peuplade ,  ayant  fait  des  progrès  dans  les  arts,  voudra 
satisfaire  à  ses  besoins  naturels  par  des  moyens  plus  multipliés  et  plus 
recherchés.  Il  viendra  même  un  temps  où  les  besoins  factices,  à  force 
de  s'écarter  de  la  nature,  finiront  par  la  changer  totalement,  et  par  la 
corrompre. 

Les  premiers  besoins  que  se  fait  notre  peuplade,  sont  de  l'essence  de 
Tordre  social ,  qui  cesserait ,  si  ces  besoins  cessaient  eux-mêmes.  On  est 
donc  fondé  à  les  regarder  comme  naturels.  Car,  s'ils  ne  le  sont  pas  au 
sauvage  errant,  ils  le  deviennent  à  l'honmie  eu  société ,  auquel  ils  sont 
absolument  nécessaires.  C'est  pourquoi  je  nommerai  désormais  ixalureh^ 
non-seulement  les  besoins  qui  sont  une  suite  de  notre  conformation, 
mais  encore  ceux  qui  sont  une  suite  de  la  constitution  des  sociétés  ci- 
viles ;  et  j'entendrai,  par  factices ,  ceux  qui  ne  sont  pas  essentiels  à 
l'ordre  social ,  et  sans  lesquels ,  par  conséquent ,  les  sociétés  civiles 
pourraient  subsister. 

On  dit  qu'une  chose  est  utile,  lorsqu'elle  sert  à  quelques-uns  de  nos 
besoins;  et  qu'elle  est  inutile,  lorsqu'elle  ne  sert  à  aucun,  ou  que  nous 
n'en  pouvons  rien  faire.  Son  utilité  est  donc  fondée  sur  le  besoin  que 
nous  en  avons. 

D'après  cette  utilité,  nous  Testimons  plus  ou  moins  ;  c  est-à-chre,  que 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  Î5I 

nous  jugeons  qu  elle  est  plus  ou  moins  propre  aux  usages  auquels  nous 
voulons  l'employer.  Or,  cette  estime  est  ce  que  nous  appelions  valeur. 
Dire  qu'une  chose  vaut,  c'est  dire  qu'elle  est,  ou  que  nous  l'estimons 
bonne  à  quelque  usage. 

La  valeur  des  choses  est  donc  fondée  sur  leur  utilité,  ou,  ce  qui  re- 
vient au  même,  sur  le  besoin  que  nous  en  avons,  ou ,  ce  qui  revient 
encore  au  même,  sur  l'usage  que  nous  en  pouvons  faire'. 

A  mesure  que  notre  peuplade  se  fera  de  nouveaux  besoins ,  elle  ap- 
prendra à  employer  à  ses  usages  des  choses  dont  auparavant  elle  ne 


*  La  notion  de  TatUité  et  de  la  valeur  a  suggéré  à  M.  Rossi  les  considérations  suivante», 
qu'il  n'est  pas  sans  intérêt  de  rapprocher  de  celles  émises  par  Condillac  : 

«  L*homnie,  distinguant  par  son  instinct  et  son  discernement  les  choses|propres  à  satis- 
faire ses  besoins  de  celles  qui  ne  possèdent  pas  cette  propriété,  fait  cas  des  premières, 
il  les  apprécie,  il  s'en  empare  s'il  le  peut  ;  les  autres,  il  les  néglige  et  n'y  touche  pas 
VoilÀ  rhomme  pris  sur  le  fait.  Demandons-lui  pourquoi  il  néglige  les  unes  et  s'empare 
des  autres,  il  nous  dira  que  les  unes  lui  sont  utiles^  que  les  autres  ne  lui  servent  à  rien. 
Traduisons  sa  réponse  par  un  mot  scientifique  :  nous  dirons  qu'il  trouve  de  la  valeur 
aux  imes  et  qu'il  n'en  trouve  pas  aux  autres.  Ainsi,  la  valeur  n'est  autre  chose  que  Fu- 
tile dans  sa  relation  spéciale  avec  la  satisfaction  de  nos  besoins;  c'est  donc  une  idée 
moins  étendue  que  l'idée  de  Vutile  absolu.  L'utile  peut  se  concevoir  d'une  matière  abs- 
traite et  générale  ;  il  peut  se  concevoir  appliqué  aux  choses  qui  n'excitent  en  nous  ni 
désir  ni  crainte.  (Cours  d' Économie  politique  ^  i,  3*  leçon.)  » 

«  La  valeur  n'est  que  l'expression  d'un  rapport,  et  d'un  rapport  essentiellement  va- 
riable. C'est  le  rapport  de  nos  besoins  avec  les  choses,  et  nul  n'ignore  que  nos  besoins 
sont  à  la  fois  divers  et  mobiles  ;  même  ceux  qui  nous  sont  communs  à  tous  et  qui 
dérivent  de  notre  constitution  organique  sont  variables,  du  moins  par  leur  intermittence 
et  par  la  différence  de  leur  intensité.  En  conséquence,  la  valeur  n'est  ni  une  cho&e  cons- 
tante, ni  une  qualité  inhérente  aux  objets  ;  il  n'y  a  rien  dans  la  valeur  d'exclusivement 
objectif....  {!bid.)  » 

o  La  valeur  */j  usage  est  l'expression  d'un  rapport  essentiel  qui  domine  toute  l'éco- 
nomie politique;  le  rapport  des  besoins  de  l'homme  avec  les  objet«i  extérieurs.  La  valeur 
en  échange  n'est  qu'une  forme  de  la  valeur  en  usage  :  elle  dérive  du  même  principe. 
Otcz  à  une  chose  la  propriété  de  satisfaire  nos  besoins,  elle  n'a  plus  de  valeur  en  échange ^ 
car  elle  n'est  bonne  à  réen,  elle  n'est  utile  pour  personne.  La  valeur  en  échange  n'est 
donc  qu'une  forme  de  la  valeur  en  usage;  elle  dérive  du  même  principe  ;  elle  existe  parce 
que  l'autre  existe  et  non  par  elle-même;  s'il  n'y  avait  pas  de  valeur  en  usage,  il  n'y  au- 
rait pas  de  valeur  en  échange^  tandis  qu'il  peut  y  avoir  valeur  en  usage  sans  valeur  en 
échange.  Enfin,  la  première  dure  tant  qu'existe  le  rapport  entre  les  objets  et  les  besoins 
de  l'homme;  la  seconde  n'existe  réellement  qu'au  moment  même  de  l'échange... 
{Ibid.)  » 

«  Qu'est-ce  que  la  rfl/e«r.'' Qu'est -ce  que  la  nc/t^^.^e  .■' Si  le  bon  sens  répond  facile- 
ment à  ces  questions,  les  livres  Y  répondent  de  tant  de  manières  diverses,  que  l'esprit  de 
critique  a  eu  quelque  raison  d'affirmer  qu'ils  n'y  répondent  pas  du  tout.  La  valeur,  en- 
core une  fois,  est  l'expression  du  rapport  qui  existe  entre  les  besoins  de  l'homme  et  les 
choses.  La  richesse  est  un  mot  générique  qui  embrasse  tous  les  objets  dans  lesquels  ce 
rapport  se  vérifie.  Un  objet  est-il  propre  à  satisfaire  nos  besoins  ?  il  y  a  là  une  valeur. 
L'objet  lui-même  est  richesse.  Ainsi,  valeur  et  richesse,  sans  être  synonymes,  sont  deux 
expressions  nécessairement  corrélatives.  La  valeur  n'est  pas  la  richesse,  pas  plus  que 
rimpénétrabilité  n'est  un  corps,  pas  plus  que  la  pesanteur  n'est  une  pierre.  La  valeur, 
c'est  le  rapport  ;  la  richesse  c'est  l'ensemble  de  tous  les  objets  où  le  rapport  se  réalise. 
VoUà  ce  que  nous  dit  le  sens  commun,  dont  la  science  n'a  ici  aucua  droit  de  s'écarter... 
{Ibid,  4'  leçon.  1  » 

Le  Trosne,  dans  son  livre  de  Y  Intérêt  social  ^  a  consacré  également  tout  un  chapitre  à 
l'examen  de  ce  grave  sujet.  (Voy.  Physiocrates,  p.  887  et  suiv.)  E.  D. 


252  CONDILLAC. 

faisait  rien.  Elle  donnera  donc,  dans  un  temps,  de  la  valeur  à  des 
choses  auxquelles,  dans  un  antre,  elle  n*en  donnait  pas. 

Dans  l'abondance,  on  sent  moins  le  besoin,  parce  qu'on  ne  craint  pas 
de  manquer.  Par  une  raison  contraire,  on  le  sent  davantage  dans  la 
rareté  et  dans  la  disette. 

Or,  puisque  la  valeur  des  choses  est  fondée  sur  le  besoin,  il  est  natu- 
rel qu'un  besoin  plus  senti  donne  aux  choses  une  plus  grande  valeur, 
et  qu'un  besoin  moins  senti  leur  en  donne  une  moindre.  La  valeur 
des  choses  croit  donc  dans  la  rareté,  et  diminue  dans  l'abondance. 

Elle  peut  même ,  dans  l'abondance,  diminuer  au  point  de  devenir 
nulle.  Un  surabondant,  par  exemple ,  sera  sans  valeur ,  toutes  les  fois 
qu'on  n'en  pourra  faire  aucun  usage,  puisqu'alors  il  sera  tout  à  fait 
inutile. 

Tel  serait  un  surabondant  en  blé,  si  on  le  considérait  par  rapport  à 
Tannée  dans  laquelle  il  ne  fait  pas  partie  de  la  quantité  nécessaire  à  la 
consommation.  Mais,  si  on  le  considère  par  rapport  aux  années  suivantes, 
où  la  récolte  pourrait  ne  pas  suffire,  il  aura  une  valeur,  parce  qu'on  juge 
qu'il  pourra  faire  partie  de  la  quantité  nécessaire  au  besoin  qu'on  en 
aura. 

Ce  besoin  est  éloigné.  Par  cette  raison,  il  ne  donne  pas  à  une  chose  la 
même  valeur,  qu'un  besoin  présent.  Celui-ci  fait  sentir  qu'actuellement 
la  chose  est  absolument  nécessaire,  et  l'autre  fait  seulement  juger  qu'elle 
pourra  le  devenir.  On  se  flatte  qu'elle  ne  le  deviendra  pas  ;  et,  dans  cette 
prévention,  comme  on  est  porté  à  ne  pas  prévoirie  besoin,  on  l'est  aussi 
à  donner  moins  de  valeur  à  la  chose. 

Le  plus  ou  moins  de  valeur,  l'utilité  étant  la  même,  serait  uniquement 
fondé  sur  le  degré  de  rareté  ou  d'abondance,  si  ce  degré  pouvait  tou- 
jours être  connu  avec  précision  ;  et  alors  on  aurait  la  vraie  valeur  de 
chaque  chose* 

Mais  ce  degré  ne  saurait  jamais  être  connu.  G'^t  donc  principale- 
ment dans  l'opinion  que  nous  en  avons,  qu'est  fondé  le  plus  ou  moins 
de  valeur. 

En  supposant  qu'il  manque  un  dixième  du  blé  nécessaire  à  la  con- 
sommation de  notre  peuplade,  les  neuf  dixièmes  n'auraient  que  la  valeur 
de  dix ,  si  on  appréciait  bien  la  disette ,  et  si  on  voyait  avec  certitude 
qu'elle  n'est  réellement  que  d'un  dixième. 

C'est  ce  qu'on  ne  fait  pas.  Comme  on  se  flatte  dans  l'abondance,  on 
craint  dans  la  disette.  Au  lieu  d'un  dixième  qui  manque,  on  juge  qu'il 
en  manque  deux,  trois,  ou  davantage.  On  se  croit  au  moment  où  le 
blé  manquera  tout  à  fait;  et  la  disette  d'un  dixième  produira  la  même 
terreur,  que  si  elle  était  d'un  tiers  ou  de  la  moitié. 

Dès  qu'une  fois  l'opinion  a  exagéré  la  disette,  il  est  naturel  que  ceux 
qui  ont  du  blé  songent  à  le  conserver  pour  eux;  dans  la  crainte  d'en 
manquer,  ils  en  mettront  en  réserve  plus  qu'il  ne  leur  en  faut.  Il  arri- 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  253 

Tera  donc  que  la  disette  sera  réellement  du  tout ,  ou  à  peu  près,  pour 
une  partie  de  la  peuplade.  Dans  cet  état  des  choses  y  il  est  évident  que 
la  valeur  du  blé  croîtra  ,  à  proportion  que  l'opinion  exagérera  la 
disette. 

Si  la  valeur  des  choses  est  fondée  sur  leur  utilité,  leur  plus  ou  moins 
de  valeur  est  donc  fondé,  l'utilité  restant  la  même,  sur  leur  rareté  ou 
sur  leur  abondance,  ou  plutôt  sur  l'opinion  que  nous  avons  de  leur 
rareté  et  de  leur  abondance. 

Je  dis  Vutilité  restant  la  mime,  parce  qu'on  sent  assez,  qu'en  les  sup- 
posant également  rares  ou  également  abondantes,  on  leur  juge  plus  ou 
moins  de  valeur^  suivant  qu'on  les  juge  plus  ou  moins  utiles. 

Il  y  a  des  choses  qui  sont  si  communes,  que,  quoique  très-néces- 
saires, elles  paraissent  n'avoir  point  de  valeur.  Telle  est  l'eau  ;  elle  se 
trouve  partout ,  dit-on ,  tl  n'en  coûte  rien  pour  se  la  procurer  ;  et  la 
valeur  qu'elle  peut  obtenir  par  le  transport,  n'est  pas  une  valeur  à  elle; 
ce  n'est  qu'une  valeur  de  frais  de  voiture  \ 

Il  serait  bien,  étonnant  qu'on  payât  des  frais  de  voiture  pour  se  pro- 
curer une  chose  qui  ne  vaudrait  rien  *. 

Une  chose  n'a  pas  une  valeur,  parce  qu'elle  coûte,  comme  on  le  sup- 
pose ;  mais  elle  coûte,  parce  qu'elle  a  une  valeur. 

Je  dis  donc  que,  même  sur  les  bords  d'un  fleuve,  l'eau  a  une  valeur, 
mais  la  plus  petite  possible,  parce  qu'elle  y  est  infiniment  surabondante 
à  nos  besoins.  Dans  un  lieu  aride,  au  contraire,  elle  a  une  grande  valeur; 
et  on  l'estime  en  raison  de  l'éloignement  et  de  la  diflBculté  de  s'en  pro- 
curer. En  pareil  cas  un  voyageur  altéré  donnerait  cent  louis  d'un  verre 
d'eau,  et  ce  verre  d'eau  vaudrait  cent  louis.  Car  la  valeur  est  moins  dans 
la  chose  que  dans  l'estime  que  nous  en  faisons,  et  cette  estime  est  relative 
à  notre  besoin  :  elle  croit  et  diminue,  comme  notre  besoin  croit  et  dimi- 
nue lui-même. 

Ciomme  on  juge  que  les  choses  n'ont  point  de  valeur,  quand  on  a  sup- 
posé qu'elles  ne  coûtent  rien,  on  juge  qu'elles  ne  coûtent  rien,  quand 
elles  ne  coûtent  point  d'argent.  Nous  avons  bien  de  la  peine  à  voir  la 
lumière.  Tâchons  de  mettre  de  la  précision  dans  nos  idé^. 


*  Il  est  singulier  que  Condillac,  dont  les  aperçus  sur  la  valeur  sont  en  général  pleins  de 
justesse,  n'ait  pas  accepté  Timportante  distinction  à  laquelle,  avant  Smith,  la  nature 
de  cet  attribut  de  la  richesse  avait  déjà  donné  lieu  de  la  part  des  pbysiocrates.  S'il  eût, 
comme  ces  philosophes,  séparé  la  valeur  d'utilité  des  choses  de  leur  valeur  vénale  ou 
échangeable^  il  eût  reconnu  que  Teau  n*avait  pas  véritablement  de  valeur,  dans  le  sens 
que  récole  de  Quesnay  donnait  à  ce  terme,  et  que  le  prix  qu'on  paie  ponr  l'obtenir 
s'applique  ezdusiveinent  au  travail  et  aui  frais  que  nécessite  son  transport. 

On  verra  plus  loin  comment  l'absence  de  cette  distinction  a  conduit  l'auteur  à  poser, 
comme^principe,  contrairement  à  l'opinion  de  Quesnay  et  de  son  école,  que  dans  les 
échanges,  on  ne  donne  jamais  valeur  égale  pour  valeur  égale,  E.  D. 

»  Voy.  Le  Trosne,  Physiocrates,  p.  891. 


254  CONDILUC. 

Quoiqu'oa  ne  donae  point  d'argent  pour  se  procurer  une  chose^  elle 
coûte,  si  elle  coûte  ub  travail. 

Or,  qu'est-ce  qu'un  travail  ? 

C'est  une  action  ou  une  suite  d'actions,  dans  le  dessein  d'en  tirer  un 
avantage.  On  peut  agir  sans  travailler  :  c'est  le  cas  des  gens  désœuvrés 
qui  agissent  sans  rien  faire.  Travailler,  c'est  donc  agir  pour  se  procurer 
une  chose  dont  on  a  besoin.  Un  homme  de  journée,  que  j'occupe  dans 
mon  jardin,  agit  pour  gagner  le  salaire  que  je  lui  ai  promis  ;  et  il  faut 
remarquer  que  son  travail  cooimence  au  premier  coup  de  bêche  ;  car, 
s'il  ne  commençait  pas  au  premier,  on  ne  saurait  plus  dire  où  il  com- 
mence. 

D'après  ces  réflexions  préliminlures,  je  dis  que,  lorsque  je  suis  loin  de 
la  rivière,  Teau  me  coûte  l'action  de  l'allé  chercher;  action  qui  est  un 
travail,  puisqu'elle  est  faite  pour  me  procurer  une  diose  dont  j'ai  besoin; 
et  lorsque  je  suis  sur  le  bord  de  la  rivière,  l'eau  me  coûte  l'action  de 
me  baisser  pour  en  prendre;  action  qui  est  un  bien  petit  travail,  j'en 
conviens  :  c'est  moins  que  le  premier  coup  de  bêche.  Mais  aussi  l'eau 
n'a-t-eUe  alors  que  la  plus  petite  valeur  possible. 

L'eau  vaut  donc  le  travail  que  je  fais  pour  me  la  procurer.  Si  je  ne 
vais  pas  la  chercher  moi-môme,  je  paierai  le  travail  de  celui  qui  me 
l'apportera  ;  elle  vaut  donc  le  salaire  que  je  donnerai  ;  et  par  conséquent 
les  frais  de  voiture  sont  une  valeur  à  elle.  Je  lui  donne  moi-même  cette 
valeur,  puisque  j'estime  qu'elle  vaut  ces  frais  de  voiture. 

On  serait  bien  étonné,  si  je  disais  que  l'air  a  une  valeur  ;  et  cependant 
je  dois  le  dire,  si  je  raisonne  conséquemment.  Mais  que  me  coûte-t-il  ? 
Il  me  coûte  tout  ce  que  je  fais  pour  le  respirer,  pour  en  changer,  pour 
le  renouveler.  J'ouvre  ma  fenêtre ,  je  sors.  Or,  chacune  de  ces  actions 
est  un  travail,  un  travail  bien  léger  à  la  vérité,  parce  que  l'air,  encore 
plus  abondant  que  l'eau,  ne  peut  avoir  qu'une  tirés- petite  valeur. 

J'en  pourrais  dire  autant  de  la  lumière,  de  ces  rayons  que  le  aoleil 
répand  avec  tant  de  profusion  sur  la  surface  de  la  terre  :  car  certaine- 
ment pour  les  employer  à  tous  nos  usages,  il  nous  en  coûte  un  travail  ou 
de  l'argent  *. 

Ceux  que  je  combats,  regardent  comme  une  grosse  méprise  de  fonder 
la  valeur  sur  l'utilité,  et  ils  disent  qu'une  chose  ne  peut  valoir  qu'autant 
qu'elle  a  un  certain  degré  de  rareté.  Un  certain  degré  de  rareté  !  Voilà 
ce  que  je  n'entends  pas.  Je  conçois  qu'une  chose  est  rare,  quand  nous 
jtigeons  que  nous  n'eu  avons  pas  autant  qu'il  en  faut  pour  notre  usage  ; 
qu'elle  est  abondante,  quand  nous  ju^eon^  que  nous  en  avons  autant 


*  L'eau,  Tair,  la  lumière  sont  des  biens^  des  biens  pourrus  d'une  immense  utilité  ;  mais 
ils  ne  sont  pas  des  richesses^  ils  n'ont  pas  de  valeur^  parce  que  Tidée  de  richesse  et  de 
valeur  emporte  dans  la  langue  économique  celle  de  limitation,  et  d'appropriation  de  fait, 
ou  du  moins  possible.  E.  D. 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  255 

qu'il  nous  en  faut,  et  qu'eHe  est  surabondante,  quand  nous  jugeons  que 
nous  en  avons  au  delà.  Enfin,  je  conçois  qu'une  chose  dont  on  ne  fait 
ri^,  et  dont  on  ne  peut  rien  faire,  n'a  point  de  valeur,  et  qu'au  contraire 
une  cÉhOse  a  une  valeur,  lorsqu'elle  a  une  utilité;  et,  si  elle  n'en  avait 
pas  une  par  eela  seul  qu'eUe  est  utile,  elle  n'en  aurait  pas  une  plus 
grande  dans  la  rareté,  et  une  moindre  dans  l'abondance. 

Mais  on  est  porté  à  regarder  la  valeur  comme  une  qualité  absolue,  qui 
est  inhérente  aux  choses  indépendamment  des  jugements  que  nous 
portons,  et  cette  notion  confuse  est  une  source  de  mauvais  raisonne- 
ments. Il  faut  donc  se  souvenir  que,  quoique  les  choses  n'aient  une 
valeur,  que  parce  qu'elles  ont  des  qualités  qui  les  rendent  propres  à  nos 
usages,  elles  n'auraient  point  de  valeur  pour  nous,  si  nous  ne  jugions 
pas  qu'elles  ont  eu  effet  ces  qualités.  Leur  valeur  est  donc  principale- 
ment dans  le  jugement  que  nous  portons  de  leur  utilité;  et  elles  n'en 
ont  plus  ou  moins,  que  parce  que  nous  les  jugeons  plus  ou  moins  utiles, 
ou  qu'avec  la  même  utilité,  nous  les  jugeons  plus  rares  om  plus  abon- 
dantes. Je  ne  me  suis  si  fort  arrêté  sur  cette  notion,  que  parce  qu'eUe 
servira  de  base  à  tout  cet  ouvrage. 


CHAPITRE  IL    —  FONDEMENT  DU   PRK  DIS  CHOSES. 

Comnieiit  on  estime  qu^ane  certaine  quantité  d*une  chose  vaut  une  certaine  quantité 
d'une  autre.  — Cette  estime  est  ce  qu'on  nomme  prix,  —  Dans  les  échanges,  les  choses 
n'ont  pas  un  prix  absolu.  —  Elles  sont  réciproquement  le  prix  les  unes  des  autres.  — 
Il  ne  faut  pas  confondre  les  mots  prix  et  valeur,  —  Nos  besoins  donnent  la  valeur.  — 
Nos  échanges  donnent  le  prix. 

J'ai  une  surabondance  de  blé,  et  je  manque  de  vin  :  vous  avez  au 
contraire  une  surabondance  de  vin,  et  vous  manquez  de  blé.  Le  blé 
surabondant,  qui  m'est  inutile,  vous  est  donc  nécessaire;  et  j'aurais 
besoin  moi-même  du  vin  qui  est  surabondant  et  inutile  pour  vous. 
Dans  cette  position  nous  songeons  a  faire  un  échange  :  je  vous  offre  du 
blé  pour  du  vin,  et  vous  m'offrez  du  vin  pour  du  blé. 

Si  mon  surabondant  est  ce  qu'il  faut  pour  votre  consommation,  et 
que  le  vôtre  soit  ce  qu'il  faut  pour  la  mi^ine,  en  échangeant  l'un  contre 
l'autre,  nous  ferons  tous  deux  un  échange  avantageux,  puisque  nous 
cédons  tous  deux  une  cbose  qui  nous  est  inutile,  pour  une  chose 
dont  nous  avons  besoin.  Dans  ce  cas,  j'estime  que  mon  blé  vaut  pour 
vous  ce  que  votre  vin  vaut  pour  moi,  et  vous  estimez  que  votre  vin  vaut 
pour  moi  ce  que  mon  blé  vaut  pour  vous. 

Mais,  si  mon  surabondant  suffit  à  votre  consommation,  et  que  le  vôtre 
ne  suffise  pas  à  la  mienne,  je  ne  donnerai  pas  le  mien  tout  entier  pour  le 


25r.  CONDiLLAC. 

Yôtre;  car  ce  que  je  vous  céderais  vaudrait  plus  pour  vous,  que  ce  que 
vous  me  céderiez  ne  vaudrait  pour  moi. 

Je  ne  vous  abandonnerai  donc  pas  tout  le  surabondant  de  mon 
blé;  j'en  voudrai  réserver  une  partie,  afin  de  me  pourvoir  ailleurs 
de  la  quantité  de  vin  que  vous  ne  pouvez  pas  me  céder,  et  dont  j'ai 
besoin. 

Vous,  de  votre  côté,  il  faut  qu'avec  le  surabondant  de  votre  vin,  vous 
puissiez  vous  procurer  tout  le  blé  nécessaire  à  votre  consommation.  Vous 
refuserez  donc  de  m'abandonner  tout  ce  surabondant,  si  le  blé  que  je 
je  puis  vous  céder  ne  vous  suffit  pas. 

Dans  cette  altercation,  vous  m'offrirez  le  moins  de  vin  que  vous  pour- 
rez pour  beaucoup  de  blé;  et  moi,  je  vous  offrirai  le  moins  de  blé  que 
je  pourrai  pour  beaucoup  de  vin. 

Cependant  le  besoin  nous  fera  une  nécessité  de  conclure;  car  il  vous 
faut  du  blé,  et  à  moi  il  me  faut  du  vin. 

Alors,  conmie  vous  ne  voulez  ni  ne  pouvez  me  donner  tout  le  vin 
dont  j'ai  besoin,  je  me  résoudrai  à  en  faire  une  moindre  consommation  ; 
et  vous,  de  votre  côté,  vous  prendrez  aussi  le  parti  de  retrancher  sur  la 
consommation  que  vous  comptiez  faire  en  blé.  Par  là,  nous  nous  rap- 
procherons. Je  vous  offrirai  un  peu  plus  de  blé,  vous  m'offrirez  un  peu 
plus  de  vin;  et,  après  plusieurs  offres  réciproques,  nous  nous  accorde- 
rons. Nous  conviendrons,  par  exemple,  de  nous  donner  en  échange  un 
tonneau  d  evin  pour  un  setier  de  blé. 

Lorsque  nous  nous  faisons  réciproquement  des  offres,  nous  marchan- 
dons :  lorsque  nous  tombons  d'accord,  le  marché  est  fait.  Alors  nous 
estimons  qu'un  setier  de  blé  vaut  pour  vous  ce  qu'un  tonneau  de  vin 
vaut  pour  moi. 

Cette  estime  que  nous  faisons  du  blé  par  rapport  au  vin,  et  du  vin 
par  rapport  au  blé,  est  ce  qu'on  nomme  prix.  Ainsi  votre  tonneau  de 
vin  est  pour  moi  le  prix  de  mon  setier  de  blé,  et  mon  setier  de  blé  est 
pour  vous  le  prix  de  votre  tonneau  de  vin. 

Nous  savons  donc  quelle  est,  par  rapport  à  vous  et  à  moi,  la  valeui 
du  blé  et  du  vin,  parce  que  nous  les  avons  estimés  d'après  le  besoin 
que  nous  en  avons,  besoin  qui  nous  est  connu.  Nous  savons  encore 
qu'ils  ont  tous  deux  une  valeur  pour  d'autres,  parce  que  nous  savons 
que  d'autres  en  ont  besoin.  Mais,  comme  ce  besoin  peut  être  plus  ou 
moins  grand  que  nous  ne  pensons,  nous  ne  pourrons  juger  exactement 
de  la  valeur  qu'ils  y  attachent,  que  lorsqu'ils  nous  l'auront  appris 
eux-mêmes.  Or,  c'est  ce  qu'ils  nous  apprendront  par  les  échanges  qu'ils 
feront  avec  nous  ou  entre  eux.  Lorsque  tous  en  général  seront  convenus 
de  donner  tant  de  vin  pour  tant  de  blé,  alors  le  blé  par  rapport  au 
vin,  et  le  vin  par  rapport  au  blé,  auront  chacun  une  valeur,  qui 
sera  reconnue  généralement  de  tous.  Or,  cette  valeur  relative,  géné- 
ralement reconnue  dans  les  échanges,  est  ce  qui  fonde  le  prix  des 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  257 

choses.  Le  prix  n  est  donc  que  la  valeur  estimée  d'une  chose  par  rap- 
port à  la  valeur  estimée  d'une  autre;  estimée,  dis-je,  en  général  par 
tous  ceux  qui  en  font  des  échanges. 

Dans  les  échanges,  les  choses  n'ont  pas  un  prix  absolu;  elles  n'ont 
qu'un  prix  relatif  à  l'estime  que  nous  en  faisons  au  moment  que  nous 
concluons  un  marché,  et  elles  sont  réciproquement  le  prix  les  unes  des 
autres. 

En  premier  lieu,  le  prix  des  choses  est  relatif  à  l'estime  que  myus  en 
faisonsj  ou  plutôt  il  n'est  que  l'estime  que  nous  faisons  de  Tune  par 
rapport  à  l'autre.  Et  cela  n'est  pas  étonnant,  puisque,  dans  l'origine, 
prix  et  estime  sont  des  mots  parfaitement  synonymes,  et  que  Tidée  que 
le  premier  a  d'id>ord  signifiée,  est  identique  avec  l'idée  que  le  second 
exprime  aujourd'hui. 

En  second  lieu,  elles  sont  réciproqv^ement  le  prix  les  unes  des  autres. 
Mon  blé  est  le  prix  de  votre  vin ,  et  votre  vin  est  le  prix  de  mon  blé, 
parce  que  le  marché,  conclu  entre  nous,  est  un  accord  par  lequel  nous 
estimons  que  mon  blé  a  pour  vous  la  même  valeur  que  votre  vin  a 
pour  moi. 

Il  ne  faut  pas  confondre  ces  mots  prix  et  valeur  j  et  les  employer  tou- 
jours indifféremment  l'un  pour  l'autre. 

Dès  que  nous  avons  besoin  d'une  chose,  elle  a  de  la  valeur;  elle  en  a 
par  cela  seul,  et  avant  qu'il  soit  question  de  faire  un  échange. 

Au  contraire,  ce  n'est  que  dans  nos  échanges  qu'elle  a  un  prix,  parce 
que  nous  ne  l'estimons,  par  comparaison  à  une  autre,  qu'autant  que  nous 
avons  besoin  de  l'échanger,  et  son  prix,  comme  je  l'ai  dit,  est  l'estime 
que  nous  faisons  de  sa  valeur,  lorsque,  dans  rechange,  nous  la  compa- 
rons avec  la  valeur  d'une  autre. 

Le  prix  suppose  ^onc  la  valeur  ;  c'est  pourquoi  on  est  sï  fort  porté  à 
confondre  ces  deux  mots.  Il  est  vrai  qu'il  y  a  des  occasions  où  l'on  peut 
les  employer  indifféremment  l'un  pour  l'autre.  Cependant  ils  expriment 
deux  idées  qu'il  est  nécessaire  de  ne  pas  confondre,  si  nous  ne  voulons 
pas  jeter  de  la  confusion  sur  les  développements  qui  nous  resten 
faire. 


CHAPITRE  III.  —  DE  LA  VARIATION  DES  PRIX. 

Le  prix  des  choses  ? arie  ,  1"  en  raison  de  l'abondance  et  de  la  rareté  ;  2*  en  raison  de  la 
concurrence.  —  Les  choses  n'ont  donc  pas  un  prix  absolu. 

Nous  venons  de  voir  que  le  prix  est  fondé  sur  la  valeur.  Or,  la  va- 
leur varie,  le  prix  doit  donc  varier.  Il  y  a  plusieurs  causes  de  cette  va- 
riation. 

[Mélanges.)  17 


i58  GONDILLAC. 

D'abord  y  il  est  éTident  qae  l'abondance  et  la  rareté  font  yarier  le 
prix  comme  la  valeur,  et  le  font  varier  en  raison  du  besoin  plus  ou 
moins  grand. 

En  second  Uen,  il  se  peut  encore  que  le  prix  des  <^oses  varie,  dans 
le  cas  même  où  la  peuplade  a  la  même  abondance  et  les  mêmes  be- 
soins. 

Supposons  qu'après  la  récolte  j'aie  dans  mes  greniers  tout  le  Mé  sur^ 
abondant,  et  qu'au  contraire  le  vin  surabondant  soit  distribué  dans  les 
celliers  de  douze  personnes,  qui  ont  toutes  besoin  de  mon  blé. 

Dans  cette  suppositi<Mi,  ces  douze  personnes  viennent  à  moi  pour 
échanger  du  vin  contre  du  blé,  et  parce  que  l'année  dernière  j'ai  cédé 
un  setier  pour  un  tonneau,  elles  m'offrent  chacune  un  tonneau  pour  un 
setier.  Hais,  l'année  dernière,  je  ne  traitais  qu'avec  une  seule  personne, 
etj'aiétéfcNTCéde  céder  plus  de  blé;  aujourd'hui  que  je  puis  traiter 
avec  douze,  et  que  je  n'ai  pas  besoin  (te  tout  le  vin  dont  elles  veulent  se 
défaire,  je  déckre  que  je  ne  livrerai  du  blé  qu'à  ceux  qui  me  donnercmt 
une  plus  grande  quantité  de  vin.  Par  lA  je  les  force  à  me  faire,  à  l'envi, 
des  ofibres  plus  avantageuses.  Par  conséquent,  mon  blé  sera  à  plus  haut 
{ttix  pour  dies,  et  leur  vin  sera  à  moins  haut  prix  pour  moi. 

Si  on  supposait  le  blé  surabondant  distribué  dans  les  graiiers  de 
douze  personnes,  et  au  contraire  tout  le  vin  surabondant  renfermé  dans 
les  celliers  d'une  seule,  alors  le  prix  ne  serait  plus  le  même  que  dans  la 
première  supposition,  car  celui  du  blé  baisserait  et  celui  du  vin  haus- 
serait. 

Lorsque  plusieurs  personnes  ont  besoin  d'édianger  une  denrée,  cette 
concurrence  en  fait  donc  baisser  le  prix ,  et  le  défaut  de  concurrence 
fait  hausser  le  prix  de  la  denrée  qu'elles  veulent  se  faire  livrer.  Or, 
comme  la  concurrence  est  plus  grande ,  moins  grande  ou  nulle,  tantôt 
d'un  côté,  tantôt  de  l'autre,  il  arrive  que  les  prix  haussent  et  baissent 
alternativement. 

De  cette  variation,  il  résulte  qu'il  n'y  a  point  de  prix  absolu.  £n 
effet,  toutes  les  fois  que  nous  parlons  du  prix  haut  et  bas,  c'est  que 
nous  comparons  l'une  à  Tautre  deux  choses  qu'il  s'agit  d'échanger  :  le 
vin,  par  exemple,  par  comparaison  au  blé,  sera  à  haut  prix,  si  nous 
en  donnons  peu  pour  une  grande  quantité  de  blé ,  et  le  blé  sera  à  bas 
prix.  Dans  le  cas  contraire,  le  prix  du  blé  sera  haut  et  celui  du  vin 
sera  bas'. 


*  S'il  est  Trai  qu*n  n*y  ait  pas  de  prix  absolu^  il  ne  Test  pas  moins  qa'ane  chose  ne  sera 
Jamais  produite  d*ane  manière  permanente,  si  son  prix  ne  suffit  pas  pour  rembourser  les 
frais  de  production.  E.  O. 


LE  COMMERCE  BT  LE  GOUVERNEMENT.  t99 

CHAPITRE  IV.   —  DES  MARCHÉS  ou  DES  LIEUX   OU  SE   RENDEl^T  CjBUX 
QUI  ONT  BESOIN  DE  FAIRE  DES  ÉCHANGES. 

Commeiit  on  y  règle  le  prix  de  chaque  chose.  —  Comment  les  prix  Tarient  d*un  marché  à 
Tautre.  —  Il  serait  inutile  et  même  dangereux  de  vouloir  empêcher  ces  Tariations.  — 
Les  ^rjatîon»  grandes  et  subites  ont  des  inoonyénients.  —  Comment,  ea  général,  les 
prix  Tarient  peu.  -  Comment  ils  se  règlent  lorsque  le  commerce  jouit  d'une  liberté 
entière. 

Ceux  qui  ont  des  éohaugeB  i  faire  se  eherohent,  et  ils  parcourent  la 
peuplade  ;  c'est  la  {Hremière  idée  qui  s'offire  à  ehacon  d'eux.  Mais  ils  ne 
tarderont  pas  à  connaître  les  incooYénieiits  de  eel  usage.  Pr^uèrement, 
il  leur  arrivera  souvent  de  ne  pas  se  rencontrer,  parce  que  cdui  diez 
qui  on  viendra,  sera  allé  chez  un  autre,  ou  chez  celui  nèoie  qui  le  ve- 
nait diarcher.  Us  perdraient  lûen  du  temps  dans  ces  courses. 

£n  second  lieu,  il  leur  arriverait  encore  de  se  rencontrer  et  de  ne  rien 
conclure.  Après  bien  des  altercations,  ils  Ée  sépareraient  et  recommen- 
cerai^t  leurs  courses,  chacun  dans  Tespérance  de  faire  avec  un  autre 
un  échange  plus  avantageux.  En  suivant  cette  pratique,  il  leur  sera  donc 
bien  difficile  de  convenir  du  prix  respectif  des  denrées. 

Tôt  ou  tard  Texpérience  leur  fera  sentir  c^  inconvénients.  Alors  ils 
cbercheront,  à  peu  près  au  centre  de  la  peuplade,  un  lieu  où  ils  con- 
viendront de  se  rendre,  chacun  de  leur  cAté,  à  des  jours  marqués,  et  où 
l'on  apportera  les  denrées  dont  on  se  proposera  de  faire  l'édiange.  Ce 
concours,  et  le  lieu  où  il  se  fait,  se  ncHnment  marché ,  parce  que  les 
mwchés  s'y  proposent  et  S'y  concluent. 

On  expose  donc,  dans  le  marché,  toutes  les  denrées  destinées  à  être 
édiangées  ;  chacun  les  voit,  et  peut  comparer  la  quantité  de  l'une  avec 
la  quantité  de  l'autre.  En  conséquence,  on  se  fait  réciproquement  des 
propositions. 

S'il  y  a  beaucoup  de  blé  et  peu  de  vin,  on  offirira  une  moindre  quan- 
tité de  vin  pour  une  plus  grande  quantité  de  blé  ;  et,  s'il  y  a  peu  de  bM 
et  beaucoup  de  vin,  on  oflMra  une  moindre  quantité  de  Mé  pour  une 
plus  grande  quantité  de  vin. 

En  comparant  de  la  sorte  les  denrées,  suivant  la  quantité  qui  s'en 
trouve  au  marché,  on  voit  à  peu  près  dans  quelle  proportion  on  peut 
faire  les  échanges,  et  alors  on  n'est  pas  loin  de  conclure.  Aussitôt  donc 
que  quelques-uns  seront  d'accord  sur  la  proportion  à  suivre  dans  leurs 
échanges,  les  autres  inrendront  cette  pn^rtion  pour  règle,  et  le  prix 
respectif  des  denrées  sera  déterminé  pour  ce  jour*là.  On  dira ,  par 
exemple,  que  le  prix  d'un  toniraau  de  vin  est  un  setier  de  Ué,  et  que  le 
{Nrix  d'un  setier  de  blé  est  un  tonneau  de  vin. 

Je  ne  considère  que  la  quantité,  parce  que  je  veux  simplifier.  On  con- 


260  CONDILLAC. 

çoit  assez  que  la  qualité  doit  mettre  de  la  différence  dans  le  prix  des 
denrées.  Il  faut  seulement  remarquer  que,  la  qualité  ne  s'appréciant  pas 
comme  la  quantité,  les  marchés  seront  plus  difficiles  à  conclure;  et 
qu*en  pareil  cas  Topinion  aura  sans  doute  beaucoup  d'influence.  Mais 
enfin  on  conclura,  et  de  quelque  qualité  que  soient  les  choses,  elles 
auront,  pour  ce  jour*là,  un  prix  déterminé. 

Si  le  prix  du  blé  a  été  haut  par  comparaison  à  celui  du  vin,  on  en 
Importera  davantage  au  marché  suivant,  parce  qu'on  se  flattera  d'un 
échange  plus  avantageux;  et,  par  une  raison  contraire,  on  apportera 
moins  de  vin. 

Dans  ce  marché,  la  proportion,  entre  le  blé  et  le  vin,  ne  sera  donc 
pas  la  même  que  dans  le  précédent.  Il  y  aura  beaucoup  de  blé  et  peu  de 
vin;  et  comme  la  grande  quantité  fera  baisser  le  prix  de  l'un,  la  petite 
quantité  fera  hausser  le  prix  de  l'autre. 

Les  prix  varieront,  par  conséquent,  de  marché  eu  mardié. 

Sans  doute,  ce  serait  un  avantage  pour  la  peuplade,  que  les  denrées 
eussent  toujours  un  prix  déterminé  et  fixe,  car  les  échanges  se  feraient 
sans  discussion,  promptemeut  et  sans  perte.  Mais  cela  n'est  pas  pos- 
sible, puisqu'il  ne  peut  pas  j  avoir  toujours  la  même  proportion  entre 
les  denrées,  soit  qu'on  les  considère  dans  les  magasins  où  les  proprié- 
taires les  conservent,  soit  qu'on  les  considère  dans  les  marché  où  on 
les  apporte. 

Si  les  variations  sont  peu  considérables,  elles  seront  presque  insen- 
sibles. Alors  elles  n'auront  point  d'inconvénients,  ou  elles  n'en  produi- 
ront que  de  bien  légers,  qu'il  serait  inutile  d'empêcher.  Peut-être  même 
serait-il  impossible  de  les  prévenir,  et  dangereux  de  le  tenter.  Nous 
verrons  ailleurs  que  le  gouvernement  portera  coup  à  l'agriculture  et 
au  commerce,  toutes  les  fois  qu'il  entreprendra  de  fixer  le  prix  des 
denrées. 

Si  les  variations  sont  grandes  et  subites,  il  en  résultera  de  grands  in- 
convénients. Car  le  trop  haut  prix  d'une  denrée  mettra  ceux  qui  en  ont 
besoin,  dans  la  nécessité  de  faire  des  échanges  désavantageux,  ou  de 
souffrir  pour  n'avoir  pas  pu  se  la  procurer. 

Ces  variations,  grandes  et  subites,  arriveront  lorsqu'une  récolte  aura 
tout  à  fait  manqué.  C'est  ce  qu'on  préviendra  en  faisant,  dans  les  an- 
nées de  surabondance,  des  provisions  pour  les  années  de  disette,  et  on 
en  fera.  L'expérience  éclairera  la  peuplade  sur  c-et  objet. 

Ces  variations  arriveront  encore  dans  les  marchés,  lorsqu'on  y  appor- 
tera beaucoup  trop,  d'une  denrée,  et  trop  peu  d'une  autre  ;  mais  cet 
inconvénient  ne  se  répétera  pas  souvent,  si  chacun  a  la  liberté  d'appor- 
ter au  marché  ce  qu'il  veut,  et  la  quantité  qu'il  veut.  C'est  encore  là 
un  objet  sur  lequel  l'expérience  donnera  des  lumières.  En  observant 
les  prix  dans  une  suite  de  marchés,  et  les  causes  de  leur  variation,  on 
apprendra  l'espèœ  de  denrée  et  la  quantité  qu'on  y  doit  porter  pour  les 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  26i 

échanger  avec  avantage,  ou  avec  le  moindre  désavantage  possible.  Les 
différentes  denrées^  exposées  au  marché,  conserveront  donc  entre  elles 
les  mêmes  proportions,  ou  à  peu  près,  et  les  prix  par  conséquent  va- 
rieront peu. 

Ils  varieront  d'autant  moins,  que  l'expérience  ayant  appris  aux  co- 
lons '  ce  qui  se  consomme  de  chaque  chose,  ils  en  feront  croître  dans 
cette  proportion  ;  et  ils  n'en  porteront  au  marché  qu'autant,  ou  à  peu 
près,  qu'ils  présumeront  devoir  en  échanger.  Ils  se  conduiront  à  cet 
égard  d'après  les  observations  qu'ils  auront  faites. 

On  voit  donc  qu'en  général  les  prix  se  régleront  sur  la  quantité  res- 
pective des  choses  qu'on  offrira  d'échanger. 

On  voit  encore  que  les  prix  ne  peuvent  se  régler  que  dans  les  mar- 
chés, parce  que  c'est  là  seulement  que  les  citoyens  rassemblés  peuvent, 
en  comparant  l'intérêt  qu'ils  ont  à  faire  des  échanges,  juger  de  la  valeur 
des  choses  relativement  à  leurs  besoins.  Ils  ne  le  peuvent  que  là,  parce 
que  ce  n'est  que  dans  les  marchés  que  toutes  les  choses  à  échanger  se 
mettent  en  évidence  :  ce  n'est  que  dans  les  marchés  qu'on  peut  juger 
du  rapport  d'abondance  ou  de  rareté  qu'elles  ont  les  unes  avec  les  au- 
tres ;  rapport  qui  en  détermine  le  prix  respectif. 

C'est  ainsi  que  les  prix  se  régleront  constamment,  dans  le  cas  où 
chacun  aura,  comme  je  l'ai  dit,  la  liberté  d'apporter  au  marché  ce  qu'il 
veut  et  la  quantité  qu'il  veut.  Nous  traiterons  ailleurs  des  inconvé- 
nients qui  naîtront  du  défaut  de  liberté. 


CHAPITRE  V.  —  CE  qu'on  entend  par  commerce. 

Le  commerce  est  I*échange  qu'on  fait  d'une  chose  pour  une  autre,  —  Les  choses  échan- 
gées sont  toat  à  la  fois,  sons  di? ers  rapports,  prix  et  marchandises,  —  Ceux  qui  échan- 
gent sont  respectivement  yendcurs  ôt  acheteurs.  —  Le  commerce  suppose,  d'un  c6té, 
production  surabondante  et,  de  Tautre,  consommation  à  fahre. — Comment  il  se 
fait  immédiatement  entre  les  producteurs  et  les  consonmiateurs.  —  Comment  les  pro- 
ducteurs et  les  consommateurs  le  font  par  l'entremise  des  commissionnaires.  —  Com- 
ment, par  Tentremise  des  marchands.  —  Avantages  qu'ils  eu  retirent.  —  C'est  le 
surabondant  des  producteurs  ou  des  colons,  qui  fait  tout  le  fonds  du  commerce.— 
Différentes  espèces  de  commerces  et  de  marchands.  —  Ces  espèces  de  marchands 
ne  différent  que  du  plus  au  moins. 

Nous  appelons  commerce  l'échange  qui  se  fait,  lorsqu'une  personne 
nous  livre  une  chose .  pour  une  autre  qtf  elle  reçoit  ;  et  nous  appelons 
marchandises  les  choses  qu'on  offre  d'échanger,  parce  qu'on  ne  les 
échange  qu'en  faisant  un  marché,  ou  qu'en  s'accordant,  après  quelques 
altercations,  à  donner  tant  de  l'une  pour  tant  de  l'autre. 


•  Condillac  prend  toujours  ce  mot  dans  le  sens  de  cultivateurs.  Voy.ye  chap.  suiv. 


âtt  œNDILLàC. 

Or,  nous  avons  remarqué  que  deux  choses  qu'on  échange,  sont  réd- 
proquem^it  le  pcix  l'une  de  l'autre.  Elles  sont  donc  tout  à  la  fois,  cha- 
cune, prix  et  marchandise;  ou  plutôt  elles  prennent  l'un  ou  l'autre  de 
ces  noms,  suivant  les  rapports  sous  lesquels  on  les  envisage. 

Quand  la  chose  est  considérée  e^mme  prix,  celui  qui  la  donne  est 
nommé  acheteur:  quand  elle  est  considérée  comme  marchandise,  celui  qui 
la  livre  est  nonuné  vendeur;  et,  puisque  sous  différents  rapports  elle  peut 
être  considérée  comme  prix  et  comme  marchandise,  il  s'ensuit  que 
ceux  qui  font  des  échanges  peuvent  être  conûdérés ,  respectivement 
l'un  à  l'autre,  chacun  comme  vendeur  et  comme  acheteur.  Lorsque  je 
vous  donne  un  setier  de  blé  pour  un  tonneau  de  vin,  c  est  moi  qui 
achète  du  vin,  c'est  vous  qui  le  vendez,  et  mon  setier  est  le  prix  de 
votre  tonneau.  IxHrsque  vous  me  donnez  un  tonneau  de  vin  pour  un 
setier  de  blé,  c'est  vous  qui  achetez  du  blé,  c'est  moi  qui  le  vends,  et 
votre  tonneau  est  le  prix  de  mon  setier.  Dans  tout  cela  il  n'y  a  jamais 
que  des  échanges,  et  de  quelque  manière  ^'on  s'exprime,  les  idées 
sont  toujours  les  mêmes.  Mais  les  expressions  varient,  parce  que 
nous  sommes  obligés  de  considérer  les  mêmes  dioses  sous  des  rapports 
différents. 

Le  commerce  suppose  deux  choses  :  production  surabondante  d'un 
cêté,  et  de  l'autre  consommation  à  faire. 

Production  mre^nmdante^,  parce  que  je  ne  puis  échange  que  mon 
surabondant  ; 

Consommation  à  faire,  parce  que  je  ne  puis  l'échanger  qu'avec  quel- 
qu'un qui  a  besoin  de  le  consommer. 

Jusqu'à  présent  notre  peuplade  n'est  composée  que  de  colons,  c'est- 
à-dire,  d'hommes  qui  cultivent  la  terre.  Or,  ces  colons  peuvent  être 
considérés  comme  producteurs,  et  comme  consommateurs  :  comme 
producteurs,  parce  que  c'est  leur  travail  qui  fait  produire  à  la  terre 
toutes  sortes  de  denrées  ;  comme  consommateurs,  parce  que  ce  sont  eux 
qui  consomment  les  différentes  productions. 

D'après  les  suppositions  que  nous  avons  faites,  les  échanges,  jusqu'à 
présent,  se  sont  immédiatement  faits  entre  les  colons;  le  commerce 
s'est  donc  fait  immédiatement  entre  les  producteurs  et  les  consom- 
mateurs. 

Mais  il  n'est  pas  toujours  possible  aux  colons ,  qui  viennent  au 
marché,  de  vendre  leurs  marchandises  à  un  prix  avantageux.  Us  se- 
ront donc  quelquefois  réduits  à  les  remporter.  C'est  un  inconvéni^t 
qu'ils  éviteraient,  sils  pouvaient  les  déposer  quelque  part,  et  les 
confier  à  quelqu'un  qui,  en  leur  absence,  pût  saisir  Toccasion  de  les 


*  11  n'y  a  surabondance  de  production  qu'au  cas  où  l'échaDge  est  impossible  ;  et  l'au- 
teur ne  se  serait  pas  servi  de  ces  expressions,  si  son  attention  s'était  portée  sur  les  con- 
séquences du  phénomène  de  la  division  du  travail.  E.  D. 


LE  œilMERGE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  163 

éehi0g«r  ot6c  avantage.  Dans  cette  vue,  ils  en  céderaient  yolontiero 
one  partie. 

Ceux  qui  ont  leurs  habitations  aux  environs  du  marché ,  auront 
donc  un  intérêt  à  retirer  les  marchandises  chez  eux.  En  conséquence, 
ils  bâtiront  des  magasins,  où  dles  pourront  être  conservées,  et  ils 
offiriront  de  les  Tendre  pour  le  compte  des  autres,  moyennant  un  profit 
eony^iu. 

Ces  conunissionnaires,  c'est  ainsi  qu'on  nomme  ceux  qui  se  chargent 
d'une  chose  pour  le  compte  des  autres,  sont  entre  les  producteurs  et 
les  consommateurs;  c'est  par  eux  que  se  font  les  échanges,  mais  oe 
n'est  pas  pour  eux.  Us  y  ont  seulement  un  profit,  et  il  leur  est  dà;  car 
les  colons  trouvent  de  l'avantage  à  échanger  leurs  productions,  sans 
être  forcés  à  commercer  immédiatement  les  uns  avec  les  autres. 

Je  suppose  que  celui  qui  confie  un  setier  de  blé  promette  d'en  d<mner 
un  boisseau,  si  on  lui  procure,  en  échange,  un  tonneau  de  vin  ;  et  que  le 
oMumissionnaire ,  à  portée  de  saisir  le  moment  favorable,  obtienne  pour 
ce  setier  un  tonneau  plus  dix  pintes.  Il  aura  gagné  et  sur  celui  qui  vend 
le  blé,  et  sur  celui  qui  l'achète. 

D'un  c6té,  la  peuplade  sent  le  besoin  qu'elle  a  de  ces  commission- 
naires; d'un  antre  côté,  il  y  a  de  l'avantage  à  l'être.  On  peut  donc  juger 
qu'il  s'en  établira,  et  peut-être  trop.  Mais  parce  que,  plus  il  y  en  aura, 
moins  ils  auront  de  profits,  le  nombre  s'en  proportionnera  peu  à  peu 
au  besoin  de  la  peuplade. 

Un  commissionnaire  n'est  que  le  dépositaire  d'une  chose  qui  n'est 
pas  à  lui.  Mais  parce  qu'il  fait  des  profits,  il  pourra  un  jour  acheter  lui- 
mtoie  les  marchandises  qu'on  lui  confiât  auparavant  Alors  il  se  les 
aj^ropriera,  il  les  aura  àses  risques  et  fortunes,  et  il  revendra  pour  son 
compte.  Voilà  ce  qu'on  nomme  fnarehand. 

Avant  qu'il  y  eût  des  commissionnaires  et  des  marchands,  on  ne  pou- 
vait guère  vendre  qu'au  marché,  et  le  jour  seulement  où  il  se  tenait  : 
depuis  qu'il  s'en  est  établi,  on  peut  vendre  tous  les  jours  et  partout,  et 
les  échanges,  devenus  plus  faciles,  en  sont  plus  fréquents. 

Les  colons  ont  donc  uû  plus  grand  nombre  de  débouchés  pour  se 
faire  passer,  les  uns  aux  autres,  leur  surabondant;  et  la  peuplade 
éiMTouve  tous  les  jours  combien  il  lui  est  avantageux  d'avoir  des  com- 
missionnaires et  des  marchands. 

A  la  vérité  ces  commissionnaires  et  ces  marchands  feront  des  gains 
sur  elle  ;  mais,  par  leur  entremise,  elle  en  fera  elle-même  qu'elle  n'aurait 
pas  pu  faire  sans  eux.  Car  tel  surabondant,  qui  est  inutile  et  sans  valeur 
lorsqu'il  ne  peut  pas  être  échangé,  devient,  lorsqu'il  peut  l'être,  utile, 
et  acquiert  une  valeur. 

Ce  surabondant,  comme  je  l'ai  remarqué,  est  le  seul  effet  commerça- 
ble  ;  car  on  ne  vend  que  ce  dont  on  peut  se  passer.  Il  est  vrai  que  je  pour- 
rais absolument  vendre  une  chose  dont  j'ai  besoin  ;  mais,  comme  je  ne  le 


264  CONDILLAG. 

ferai  que  pour  m'en  procurer  une  dont  j'ai  un  besoin  plus  grand,  il  est 
évident  que  je  la  regarde  comme  inutile  pour  moi,  en  comparaison 
de  celle  que  j'acquiers.  Il  est  vrai  encore  que  je  pourrai  même  vendre 
le  blé  nécessaire  à  ma  c4)nsonunation  ;  mais  je  ne  vendrai  que  parce 
qu'étant  assuré  de  le  remplacer,  je  trouve  un  avantage  à  vendre  d'un 
côté  pour  racheter  de  l'autre.  En  un  mot,  quelque  supposition  qu'on 
fasse,  il  faut  toujours,  en  remontant  de  vendeur  en  vendeur,  arriver 
à  un  premier  qui  ne  vend  et  ne  peut  veudre  que  son  surabondant.  Voilà 
pourquoi  je  dis  que  le  surabondant  est  la  seule  chose  qui  soit  dans  le 
commerce*. 

Lorsque  les  colons  commercent  immédiatement  les  uns  avec  les  autres, 
ils  échangent  leur  propre  surabondant.  Hais,  lorsque  les  marchands 
font  eux-mêmes  le  commerce,  est-ce  aussi  leur  surabondant  qu'ils 
échangent?  Et  peut-on  dire  que  les  marchandises  qu'ils  ont  dans  leurs 
magasins,  sont  surabondantes  pour  eux? 

Non ,  sans  doute  :  les  marchands  échangent  le  surabondant  des  co- 
lons. Ils  sont,  entre  les  producteurs  et  les  consommateurs,  conmie  au- 
tant de  canaux  de  communication  par  où  le  commerce  circule  ;  et,  par 
leur  entremise ,  les  colons  les  plus  éloignés  les  uns  des  autres  conmiu- 
niquent  entre  eux.  Telle  est  l'utilité  du  commerce  qui  se  fait  par  les 
marchands. 

Il  y  a  différentes  espèces  de  commerces,  et  il  est  important  de  ne  pas 
les  crâfondre. 

Ou  nous  échangeons  les  productions  telles  que  la  nature  nous  les 
donne,  et  j'appelle  cet  échange  commerce  de  productions. 

Ou  nous  échangeons  ces  productions,  lorsque  nous  leur  avons  fait 
prendre  des  formes  qui  les  rendent  jNropres  à  divers  usages,  et  j'ap- 
pelle cet  échange  commerce  de  manufactures  ou  d'ouvrages  faits  à  la 
main. 

Le  colon  fait  un  commerce  de  productions,  lorsqu'il  vend  le  sur- 
abondant de  sa  récolte,  et  les  artisans  ou  manufacturiers  font  un  com- 
merce de  manufactures,  lorsqu'ils  vendent  les  ouvrage  qu'ils  ont  fa- 
briqués. 

Hais,  lorsque  le  commerce  se  fait  par  l'entremise  des  marchands,  je 
l'appelle  commerce  de  commission,  parce  que  les  marchands  s'établis- 
sent commissionnaires  entre  les  producteurs  d'une  part  et  les  consom- 
mateurs de  l'autre.  Considérés  comme  marchands ,  ils  ne  sont  ni  co- 


'  Je  ne  pense  donc  pas  que  chaque  colon  ne  vende  jamais  que  son  surabondant ,  niafs 
je  pense  que  tout  ce  qui  se  Tend  est  surabondant  chex  quelqu*un  d'eux.  Par  exemple,  ^'il 
y  avait  one  grande  cherté  en  Espagne,  je  ne  doute  pas  qae  la  France  n*y  vendit  une  par- 
tie des  blés  nécessaires  à  la  consommation  ;  mais  elle  les  remplacerait  par  ceux  qu'elle 
achèterait  dans  le  Nord,  et  elle  ne  les  remplacerait  que  parce  qu'il  y  aurait  dans  le  Nord 
une  nation  où  le  blé  serait  surabondant.  [Note  de  routeur).  —  Voyez  la  précédente. 


LE  COMMERCE  ET  LE  GOUVERNEMENT.  Î65 

Ions  ni  manufacturiers  :  ils  revendent  seulement  ce  qu'ils  ont  acheté. 

On  distingue  le  marchand  détailleur  et  le  marchand  en  gros,  quil 
est  aisé  de  ne  pas  confondre;  la  dénomination  seule  en  fait  assez  voir  la 
différence.  Il  n'est  pas  aussi  facile  de  marquer  en  quoi  diffèrent  le 
marchand  trafiquant  et  le  marchand  négociant,  l'ous  deux  font  le  com- 
merce de  commission  ;  mais  Tusage  parait  les  confondre. 

J'appellerai  trafiquant  un  marchand,  lorsque,  par  une  suite  d'é- 
changes faits  en  différents  pays,  il  paraît  commercer  de  tout.  Un  mar- 
chand français ,  par  exemple ,  est  trafiquant  lorsqu'il  porte  une  mar- 
chandise en  Angleterre;  qu'en  Angleterre,  où  il  la  laisse,  il  en  prend 
une  autre  qu'il  porte  ailleurs ,  et,  qu'après  plusieurs  échanges,  il  re- 
vient en  France  oii  il  apporte  une  marchandise  étrangère.  On  conçoit 
que,  sans  voyager,  il  peut  faire  oe  commerce  par  ses  facteurs  ou  com- 
missionnaires. 

Le  trafiquant  se  nomme  négociant ,  lorsqu'ayant  fait  du  commerce 
une  affaire  de  spéculation,  il  en  observe  les  branches,  il  en  combine  les 
circonstances,  il  en  calcule  les  avantages  et  les  inconvénients  dans  les 
achats  et  dans  les  ventes  à  faire,  et  que ,  par  ses  correspondances,  il 
parait  disposer  des  effets  commerçables  de  plusieurs  nations. 

Toutes  ces  espèces  sont  comprises  sous  la  dénomination  de  cammer- 
çanis.  Au  reste,  comme  elles  ne  diffèrent  que  du  plus  au  moins,  on 
conçoit  qu'il  sera  souvent  impossible  de  distinguer