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Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

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MEMOIRES 


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MJ    HK'SKWXL 


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ON 


THIÉBAULT 


i^tâbliés  sous  les  auspices  de  su  fille 

31"'  Claire   ThiébauU 

I>  •  ^\  r»  r-iè2  «      T.E     MANUSCRIT    OHIGINAI. 

l'AR 

FERNANU   GALMETTES 


IV 

1800-1813 


A.'ucc  un  portrait  en  héliogravure 


TROISIÈME    ÉDITION 


ymciT^ 


K.  PI- 


PA KIS 

I-IHRAIHIK    PI^ON 
^    NOURRIT  KT  C".  IMIMUMEURS-KDITEURS 

RUK    UARAXCIKRP.,    10 

18U.% 
Tous   droits   rcterucs 


MÉMOIRES 


Di; 


GÉNÉRAL  BABO\  THIÉBAULT 


L'auteur  et  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de 
reproduction  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pays 
étrangers,  y  compris  la  Suéde  et  la  Norvège. 

Ce  volume  a  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (  section 
de  la  librairie)  en  avril  1895. 


PAS».    TYPOtiRAPIllE    DP.    E.    PLO>,    ^OLRRIT    RI    f'^.    8,    BIK    (;.\HA>(;1EHE.  —  li>9. 


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MEMOIRES 

DU    GÉNÉRAL 


B'"  THIÉBAULT 

publiés  sous  les  auspices  de  sa  Jille 

M"'  Claire   Thiébault 

CAPRES    LE    MA.NUSCBIT    OBIQINAI. 


FERNAND   CALMETTES 


IV 
1806-1813 


/fvec  un  portrait  en  héliogravure 


TROISIÈME      ÉDITION 


PARIS 

LIBRAIRIE    PLON 
E.   PLON,  NODBRIT  et  C^  IMPRIMEDBS-ÉDITEURS 


A3 


iV.  h,  —  Les  notes  suivies  de  l'indication  (Éd.)  sont  ajoutées 
par  l'éditeur.  Les  autres  sont  de  l'auteur. 


MÉMOIRES 


DU 


GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAILT 


CHAPITRE    PREMIER 

Parti  de  Paris  le  12  novembre  1806,  j'arrivai  à  Mayence 
le  14.  L'Impératrice  y  était  avec  sa  cour;  Hortense  et 
la  jolie  Stéphanie  de  Beauharnais  s'y  trouvaient  égale- 
ment, et,  avec  la  première,  Napoléon,  son  fils  aîné. 
Informé  qu'il  y  avait  tous  les  soirs  cercle  chez  José- 
phine, je  me  décidai  à  un  arrêt  et,  vers  neuf  heures, 
après  être  allé  rendre  mes  devoirs  au  maréchal  Keller- 
mann,  commandant  l'armée  de  réserve,  dont  le  quartier 
général  était  à  Mayence ,  j'allai  faire  ma  cour  à  José- 
phine. Parler  d'elle,  c'est  rappeler  les  grAces  divinisées 
par  une  impériale  beauté;  dans  le  fait,  quelle  femme  a 
jamais  réuni  plus  de  séduction  et  plus  de  dignité?  On 
ne  l'approchait  qu'avec  admiration;  on  ne  Técoutait 
qu'avec  délices;  on  ne  la  quittait  qu'enchanté  d'elle  et 
de  ses  manières,  et,  cédant  au  charme  qu'elle  répan- 
dait avec  tant  de  profusion  et  que  sa  petite-fille,  l'im- 
pératrice du  Brésil,  m'a  rappelé,  on  oubliait  en  la 
voyant  et  ses  anciennes  faiblesses  et,  pour  les  désigner 
par  leur  nom,  les  malpropretés  à  la  Barras,  dont  le 
besoin  d'argent  la  rendit  parfois  capable. 

Rien  ne  fut,  au  reste,  plus  flatteur  que  sa  réception. 


2        MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

plus  touchant  d'intérêt  que  ce  qu'elle  daigna  me  dire 
sur  ma  blessure.  J'eus  l'honneur  de  causer  assez  long- 
temps avec  elle,  et,  lorsque  je  demandai  ses  ordres 
pour  la  route  qui  me  restait  à  faire,  elle  me  chargea  de 
voir  de  sa  part  à  Francfort  le  prince  primat,  de  lui  faire 
ses  compliments  et  de  lui  dire  que  certainement  elle  ne 
quitterait  pas  Mayence  sans  aller  passer  quelques  jours 
avec  lui,  que  même  elle  ne  tarderait  pas  à  lui  écrire 
pour  confirmer  sa  promesse.  Par  suite  de  cette  commis- 
sion, je  ne  pouvais  plus  arriver  que  de  nuit  à  Fulde,  où 
j'étaisattendu,  le  15,  vers  quatre  ou  cinq  heures  du  soir, 
et  je  me  fis  devancer  par  Lemière,  afin  que  pour  le  len- 
demain on  se  bornât  à  faire  préparer  mon  appartement 
et  un  souper,  et  que  tout  ce  qui  était  réception  ou  pré- 
sentation fût  remis  au  16. 

Mais  si  j'avais  été  ravi  de  Joséphine,  je  ne  le  fus  pas 
de  la  maréchale  Bernadotte.  Sa  hauteur  impertinente 
choquait  tout  le  monde;  ses  airs,  son  ton,  qui  seraient 
déplacés  aujourd'hui  qu'elle  est  reine  de  Suède,  contras- 
taient étonnamment  avec  la  suavité  de  Joséphine  et  même 
d'flortense,  et  cela  de  manière  à  n'avoir  aucune  excuse. 
Que  serait-ce,  si  l'on  rappelait  qu'en  dépit  de  tant 
d'orgueil,  et  déjà  femme  de  roi,  elle  scandalisa  TEurope 
en  courant  comme  une  folle,  et  une  folle  indécente, 
après  le  duc  de  Richelieu  dont  elle  était  la  maîtresse? 
Quant  au  prince  primat,  ce  digne  baron  de  Dalberg, 
archevêque  de  Tarse,  qui  avait  gouverné  dix  ans  la 
principauté  d'Erfurt  et  pour  lequel  Napoléon  avait  créé  le 
grand-duché  de  Francfort,  c'était  un  vieillard  à  tous 
égards  respectable  et  aussi  aimé  que  respecté:  il  me 
frappa  par  une  dignité  qui  rappelait  d'autant  mieux  son 
rang  qu'il  semblait  Foublier  davantage  ;  il  renchérit  avec 
moi  en  politesses  et  en  témoignages  de  bienveillance;  il 
auraitdésiréqueje  pusse  me  reposer  à  Francfort,  c  Mais, 


RÉCEPTION   PRINCIÈRE.  8 

ajoula-t-il,  nous  voilà  voisins,  et,  comme  je  ne  vous 
aurai  vu  que  pour  vous  regretter,  j'espère  que  vous  me 
dédommagerez  d'une  si  courte  apparition  lorsque  S.  M. 
rimpératrice  se  rendra  à  Francfort  (1).  » 

Un  brigadier  de  gendarmerie  et  quatre  hussards,  dont 
je  ne  connaissais  pas  Tuniforme  et  qui  tous  quatre 
étaient  munis  de  flambeaux,  m'attendaient  à  la  porte  de 
Fulde;  ils  éclairèrent  ma  route  jusqu'au  grand  escalier 
du  château,  où  j'arrivai  vers  neuf  heures  du  soir.  Ma 
capitale  n'y  gagna  pas  ;  il  n'en  fut  pas  de  même  du  châ- 
teau, qui,  sans  être  une  belle  construction,  est  une  grande 
et  noble  habitation  princière.  Lemière  se  trouva  au 
marchepied  de  ma  voiture,  comme  jen  descendais,  et 
me  présenta  le  chef  d'escadron  de  gendarmerie  Robquin, 
commandant  de  la  place.  Six  domestiques,  en  grande 
livrée  et  tenant  chacun  une  bougie  allumée,  me  précé- 
dèrent jusqu'au  vaste  appartement  qui  m'avait  été  pré- 
paré et  qui  était  entièrement  éclairé;  douze  autres 
domestiques  ou  gens  d'écurie  en  livrée,  deux  jockeys 
en  écarlate  galonnés  en  or,  six  officiers  de  maison  en 
habit  noir  (restant  des  gens  du  prince  et  de  la  princesse 
d'Orange),  en  outre  un  planton  de  gendarmerie,  deux 
plantons  de  la  ligne  et  un  des  hussards  qui  venaient  de 
m'escorler,  garnissaient  l'antichambre  et  formèrent  la 
haie  à  mon  passage;  enfin,  dans  le  salon,  je  trouvai  deux 
personnages.  L'un,  que  le  commandant  de  la  place  me 
présenta,  était  le  commandant  de  Tann,  chef  de  la 
noblesse  immédiate  de  cette  partie  de  l'Allemagne  et 
grand  maréchal  de  la  cour  du  prince  d'Orange,  aujour- 
d'hui roi  de  Hollande,  et  que  nos  victoires  venaient  de 
déposséder.  Ce  baron  de  Tann  était  l'homme  le  plus 

(1)  Je  vis  également  à  Francfort  Bâcher,  frère  du  docteur  dont 
j'ai  si  souvent  parlé;  il  était  envoyé  de  France  près  la  Confédéra- 
tion du  Rhin. 


4         MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIRBAULT. 

considérable  et  le  plus  considéré  de  ce  pays,  président 
du  gouvernement  provisoire  des  États  de  Fulde.  L'autre 
personnage  était  le  maréchal  du  palais,  logeantdans  le 
château  même;  il  se  mit  à  mes  ordres  pour  tout  ce  que 
j'aurais  à  demander  ou  à  prescrire.  Le  souper  étant  prêt, 
je  dis  au  baron  que,  s'il  voulait  me  faire  l'honneur  de 
souper  avec  moi,  je  souperais  de  suite,  sinon  que  je 
différerais,  car  j'étais  fort  pressé  de  causer  avec  lui. 
Il  parut  flatté,  accepta,  et,  après  le  repas,  rentrés  tous 
deux  seuls  dans  le  salon,  où  nous  restâmes  jusqu'à  une 
heure  du  matin,  il  me  fit  connaître  le  pays,  la  situation 
politique,  financière  et  administrative,  les  principaux 
fonctionnaires,  ce  qui  me  fut  fort  utile  pour  la  journée 
du  lendemain. 

Le  lendemain  fut  un  jour  de  réception  et  de  présenta- 
tion. Je  n'étais  ni  de  caractère  ni  d'humeur  à  y  mettre 
de  la  morgue,  mais  je  tins  à  y  mettre  de  la  dignité  et  à 
ne  pas  me  montrer  au-dessous  de  la  nouvelle  position 
qui  m'était  confiée.  Une  certaine  étiquette  était  néces- 
saire; elle  faisait  partie  de  mes  obligations  comme  gou- 
verneur, et,  si  je  devais  me  rapprocher  de  mes  subor- 
donnés autant  que  cela  serait  sans  inconvénient,  je  ne 
devais  pas  laisser  établir  une  familiarité  qui  les  rappro- 
chât de  moi. 

A  neuf  heures  du  matin,  le  commandant  de  la  place 
me  présenta  les  officiers  des  détachements  français  qui 
se  trouvaient  à  Fulde  et  qui  allaient  me  servir  de  gardes, 
et  Tofticier  commandant  vingt-cinq  hussards  fuldois  ;  à 
deux  heures,  je  passai  dans  la  cour  du  château  la  revue 
de  ces  troupes.  Celles-ci,  peu  après,  furent  appelées  à 
l'armée;  on  comprend  d'après  cela  que  je  ne  fis  pas  venir 
les  deux  pièces  de  canon  que  j'étais  autorisé  à  tirer 
d'Erfurt,  et  que  je  n'aurais  pu  faire  garder  et  servir 
par  personne. 


MON    GOUVERNEMENT.  5 

On  m'avait  annoDcé,  pour  midi,  la  visite  du  prince 
évéque,  vieillard  qui,  sous  le  nom  d'Adalbert  III,  avait 
régné  sur  ce  pays  et  venait  en  visiteur  dans  un  château 
qu'il  avait  longtemps  occupé  comme  souverain.  Je  lui 
rendis  tous  les  honneurs  qu'il  dépendait  de  moi  de  lui 
rendre;  la  garde  prit  les  armes,  le  tambour  battit  aux 
champs.  Avec  de  Villarceaux  et  mon  aide  de  camp, 
j'allai  au-devant  de  lui  jusqu'à  l'escalier,  où  je  le  recon- 
duisis; je  le  fis  asseoir  sur  un  canapé,  où  il  resta  seul, 
et  j  eus  la  satisfaction  d'apprendre  que  ses  deux  grands 
vicaires  et  lui  avaient  été  parfaitement  contents  de  moi; 
ce  que  le  lendemain  d'ailleurs  ils  me  firent  sentir  lorsque, 
en  grande  cérémonie  et  à  midi,  j'allai  rendre  sa  visite  à 
ce  digne  prince. 

Cette  réception  terminée,  le  baron  de  Tann  commença 
ses  présentations,  et  d'abord  celle  du  grand  aumônier, 
du  grand  écuyer  et  du  grand  veneur,  qui,  avec  lui, 
grand  maréchal  de  cour,  complétaient  les  hautes  digni- 
tés; ensuite  celle  des  trois  membres  qui,  sous  sa  prési- 
dence, composaient  alors  le  gouvernement  provisoire; 
enfin  celle  des  vingt-quatre  conseillers  d'État. 

C'était  un  véritable  gouvernement.  Tous  ces  mes- 
sieurs, d'ailleurs,  appartenaient  à  la  noblesse  du  pays, 
les  sept  premiers  aux  plus  notables  et  aux  plus  riches 
familles,  les  places  étant  peu  ou  point  rétribuées;  ils 
renchérissaient  sur  la  beauté  des  costumes,  et  par 
exemple  les  conseillers  d'État  portaient  l'habit  écarlate 
brodé  d'or. 

La  journée  se  trouvant  forcément  consacrée  aux  pré- 
liminaires, je  visitai,  à  trois  heures,  les  hôpitaux  renfer- 
mant plus  de  quatre  cents  soldats  français  blessés  ou 
malades,  puis  les  quartiers  et  les  magasins.  Dans  la  soi- 
rée, je  tins  un  conseil  privé  destiné  à  régler  mes  relations 
avec  le  gouvernement  provisoire,  avec  l'intendant,  le 


6        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

commandant  de  la  place  et  le  commissaire  des  guerres  (4); 
je  décidai  qu'il  y  aurait  conseil  de  gouvernement  les 
mardis,  jeudis  et  samedis  à  midi  (2);  que  ces  conseils  se 
tiendraient  dans  la  salle  où  le  prince  d'Orange  avait 
tenu  les  siens  ;  que,  pour  chaque  affaire  portée  à  ce  con- 
seil, il  serait  fait  un  rapport  écrit,  en  double  expédition, 
dont  Tune  me  resterait  avec  ma  décision  en  minute  et 
dont  l'autre  serait  remise  au  président  baron  de  Tann, 
chargéde  l'exécution,  avec  ma  décision  copiée  et  signée; 
que  les  membres  composant  ce  gouvernement  provisoire 
continueraient  à  surveiller  et  à  diriger  les  travaux  des 
six  chambres  dans  lesquelles  se  répartissaient  les 
vingt-quatre  conseillers  d'État;  qu'au  besoin  on  pourrait 
affecter  au  conseil  du  gouvernement  tels  ou  tels  conseil- 
lers d'État,  mais  qu'ils  n'y  seraient  admis  que  sur  ordre, 
et  que  je  ne  communiquerais  avec  eux  que  par  l'inter- 
médiaire des  membres  du  conseil  et  spécialement  par 
celui  du  président  baron  de  Tann,  et  cela  pour  prévenir 
toute  intrigue,  toute  émancipation  et  toute  irrégularité, 
toute  incertitude  dans  la  marche  du  pouvoir. 

Mon  affaire  gouvernementale  avait  été  ainsi  organisée 
dans  les  vingt-quatre  heures  de  mon  arrivée,  et,  en  peu 
de  jours,  tout  fut  au  courant,  comme  si  cette  machine 
eût  roulé  depuis  dix  ans.  La  salle  des  conseils  était 
plus  que  simple.  Son  mobilier  consistait,  indépendam- 
ment de  tablettes,  de  cartons  et  de  sièges  rangés  le  long 


(1)  Ces  derniers  reçurent  l'ordre  de  m'apporler,  tous  les  matins 
à  dix  heures  Je  rapport  écrit  dos  vingt-quatre  heure»  et  en  double 
expédition,  atin  que  je  consignasse  sur  la  copie  qui  leur  resterait 
les  ordres  que  j'aurais  à  donner,  le  tout  pour  plus  de  promptitude, 
pour  être  certain  que  rien  ne  serait  oublié,  pour  no  prendre  de 
décision  qu'après  avoir  reçu  et  discuté  leurs  observations  ou  ren- 
seignements, et  pour  me  débarrasser  d'un  fatras  de  lettres. 

(2)  Les  autres  jours,  lundis,  mercredis,  vendredis,  l'intendant 
venait  travailler  avec  moi  de  midi  à  une  heure. 


SUR  LA  CHAISE  DU   PRINCE   D*0RAN6E.  7 

des  murs,  en  une  table  carrée,  longue,  couverte  d'un 
drap  vert,  et  en  six  sièges,  devant  chacun  desquels  se 
trouvaient  du  papier  blanc  et  une  écritoire.  Deux  sièges 
étaient  placés  sur  chacun  des  côtés  de  cette  table,  un  à 
chacun  de  ses  bouts,  et  celui  du  haut  bout,  que  le  baron 
de  Tann  m'indiqua  de  la  main  comme  la  place  d'hon- 
neur, était  une  chaise  à  dossier  droit  et  élevé,  garnie  et 
recouverte  en  vieux  cuir  noir;  les  cinq  autres  étaient  des 
chaises  de  canne.  Le  baron,  en  sa  qualité  de  président, 
occupa  le  siège  en  face  du  mien.  Lorsque  je  fus  prêt  à 
ra'asseoiret,  pour  la  première  fois  de  ma  vie,  à  exercer  une 
autorité  gouvernementale  :  c  Monsieur  le  gouverneur, 
médit  le  baron,  vous  trouverez  peut-être  votre  siège  bien 
simple.  Rien  ne  serait  plus  facile  que  de  lui  substituer  un 
fauteuil  ;  mais  nous  avons  pensé  devoir  attendre  les 
ordres  de  Votre  Excellence  pour  changer  ce  siège,  que 
Son  Altesse  le  prince  d'Orange  a  occupé  pendant  six  ans 
et  sur  lequel,  depuis  son  départ,  personne  ne  s'est  assis. 
—  Tl  y  aurait  peut-être,  répondis-je  en  souriant,  de  la 
modestie  de  ma  part  à  faire  remplacer  ce  siège,  fût-ce 
par  un  fauteuil  ;  mais,  ajoutai-je  en  m'asseyant,tout  cela 
n'a  aucune  importance.  >  Et  cependant  si  le  mot  était 
vrai  quant  au  siège,  il  ne  l'était  pas  quant  à  ce  qui  se  pas- 
sait en  moi;  car,  au  moment  où^  je  pris  cette  place,  je  fus 
comme  assailli  par  la  vision  du  grand  Frédéric,  qui  sem- 
blait arrêter  sur  moi  son  regard  sévère  et  surpris.  En  effet, 
c'était  moi,  né  dans  le  respect,  l'admiration,  le  dévoue- 
ment, la  reconnaissance  de  tout  ce  qui  tenait  à  ce  grand 
roi  et  à  son  auguste  famille,  c'était  moi  qui  remplaçais  le 
flls  du  dernier  stathouder,  l'époux  de  la  princesse  de 
Prusse  nièce  de  ce  grand  Frédéric;  c'était  moi  qui  faisais 
saisir  leurs  revenus,  arracher  leurs  armoiries,  désarmer 
leurs  anciens  sujets,  proclamer  qu'ils  se  trouvaient  dépos- 
sédés pour  toujours,  et  cela,  comme  exécuteur  des  ordres 


8         MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

d'un  autre  petit  gas,  né  la  même  année  que  moi,  au  temps 
que  je  rappelle  caché  derrière  un  des  buissons  de  la 
Corse,  plus  inconnu  que  je  ne  l'avais  été,  mais  dont  la 
destinée,  le  génie  avaient  fait  le  premier  homme  du 
monde  disposant  alors  en  maître  de  toute  la  monarchie 
prussienne.  Et  ce  rapprochement  qui  me  reportait  aux 
plus  imposants  souvenirs  démon  enfance,  faisait  sur 
moi  la  plus  forte  impression. 

J'avais  chargé  le  baron  de  Tann  de  commencer  cette 
séance  par  un  rapport  statistique  sur  les  pays  et  do- 
maines dont  se  composait  mon  gouvernement,  et  notam- 
ment sur  la  principauté  de  Fulde,  celle  de  Briickenau, 
et  les  vignobles  de  Johannisberg  et  de  Salecker.  Ce 
rapport  fut  fait  avec  exactitude  et  clarté,  et  devint  la 
base  de  mes  agissements.  En  rentrant  de  cette  séance,  je 
trouvai  sur  mon  bureau,  tant  en  or  qu'en  lettres  de 
change  sur  Paris,  69,000  francs,  savoir  60,000  francs 
pour  ma  bienvenue  et  9,000  francs  comme  rappel  depuis 
le  !•'  novembre  d'un  traitement  de  600  francs  par  jour 
que  me  faisait  le  pays  (1),  indépendamment  de  5,000  fr. 
par  mois  que,  comme  gouverneur,  je  recevais  des  caisses 
de  l'armée;  et  ces  traitements  étaient  d'autant  plus  beaux 
que  j'étais  logé  et  meublé  avec  luxe,  que  je  ne  payais  ni 
le  bois,  ni  la  lumière,  ni  le  vin,  ni  le  pain,  ni  la  viande, 
ni  le  poisson,  ni  le  gibier,  ni  le  beurre,  ni  mon  maréchal 
du  palais,  ni  les  vêtements  ou  livrées,  ni  les  gages  ae 
mes  six  officiers  de  maison  et  de  mes  vingt  domestiques, 
ni  le  fourrage  (2);  de  même  je  n'eus  qu'à  céder  à  l'invi- 


(1)  L'intendant  avait  reçu  à  son  arrivée  âO,000  francs,  et  touchait 
depuis  le  l***  novembre  200  francs  de  traitement  par  jour. 

(2)  11  y  avait  plus  de  cent  mille  bouteilles  de  vin  dans  les  caves 
du  ch&teau;  tous  les  autres  objets  étaient  fournis  par  les  bailliages 
ou  payés  par  la  caisse  publique.  Sur  les  objets  fournis  on  préle- 
vait ce  qui  était  nécessaire  à  ma  table  ;  le  reste  était  vendu  par  les 


TRAITEMENT   DE   GOUVERNEUR.  9 

talion  des  membres  du  gouvernement  pour  me  considérer 
comme  héritant  du  prince  d'Orange  de  dix  chevaux  de 
carrosse,  dont  cinq  superbes,  de  quatre  chevaux  de  selle, 
dont  deux  excellents,  de  deux  belles  voitures  et  d'une 
sellerie  complète  en  tout  point  digne  du  reste.  Vu  la 
promptitude  de  leur  départ,  le  prince  et  la  princesse 
d'Orange  avaient  abandonné  à  Fulde  ce  qu'ils  étaient 
parvenus  à  soustraire  à  la  connaissance  de  ceux  de  mes 
honorables  camarades  ou  chefs  qui,  depuis  la  guerre, 
avaient  logé  au  château  de  Fulde.  Ainsi  et  sans  descendre 
à  la  valeur  de  tous  les  objets  que  je  viens  de  citer,  valeur 
que,  sous  le  rapport  seul  de  la  table,  une  grande  repré- 
sentation rendait  considérable,  pendant  les  cent  quatre- 
vingt-quatre  jours  que  je  passai  à  Fulde,  avec  ma  bien- 
venue de  60,000  francs,  le  traitement  du  pays  qui  s'éleva 
à  120.000  et  32,500  fr.  de  frais  de  représentation,  je 
touchai  le  total  de212,500fr. 

Certes,  et  en  bornant  à  mon  seul  usage  les  dépenses 
rigoureusement  à  ma  charge  et  qui  ne  consistaient 
guère  qu'en  dépenses  d'office,  j'aurais  pu  économiser 
presque  toute  cette  somme;  mais  de  telles  lésineries 
n'ont  jamais  été  mon  fait,  et  je  me  plaçai  au  niveau 
ao^  mon  rôle  et  du  titre  dont  j'étais  revêtu.  Tous  les 
gen^  de  marque  s'arrêtant  à  Fulde  n'eurent  de  logement 
que  le  château,  de  table  que  la  mienne;  de  plus,  j'eus 
deux  grands  dîners  par  semaine,  et,  le  mercredi  soir, 
jour  auquel  il  y  avait  toujours  un  cercle  chez  la  prin- 
cesse d'Orange,  il  y  eut  réception  au  château.  Mon  cercle 
fut  d'ailleurs  aussi  suivi  que  l'avait  été  celui  de  la  prin- 
cesse, et,  lorsque  ma  femme  fut  plus  tard  arrivée,  on  fut 
tellement  enchanté  d'elle  que  personne  ne  manqua  à 


soins  de  la  chambre  des  finances,  et  le  produit  faisait  partie  des 
revenus  de  ce  pays 


10      MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

nos  soirées.  Je  les  variais  d'ailleurs  autant  que  possible, 
souvent  par  des  concerts  que  Lemière  organisait  et 
pendant  lesquels,  au  besoin,  il  tenait  le  piano;  comme 
je  payais  bien,  il  m'arriva  d'assez  loin  des  chanteurs 
distingués;  j'avais  fait  venir  de  Cassel  un  pâtissier,  en 
même  temps  confiseur  et  glacier  habile,  et  les  rafraî- 
chissements dépassèrent  ce  que  Ton  pouvait  désirer. 
Pour  ma  table,  j'ajoutai  aux  productions  du  pays  les 
plus  beaux  poissons  du  Rhin,  des  faisans  de  la  Bohème, 
des  pàlés  de  Strasbourg,  etc.  La  toilette  de  ma  femme 
fut  ce  qu'elle  devait  être;  enfin  le  service  se  fit  d'autant 
mieux,  au  château  que,  pour  exciter  le  zèle  de  mes  offi- 
ciers de  maison  et  des  domestiques,  j'ordonnais  une 
haute  paye  à  chacun  d'eux. 

Ajouterai-je  cependant  que  tout  ce  qui  tenait  au  céré- 
monial était  fort  peu  de  mon  goût?  Mais  le  baron  de  Tann 
m'avait  demandé  avec  une  insistance  extrême  que  rien 
ne  fût  changé  au  service  du  palais.  Je  n'étais  à  la  tête 
de  ce  gouvernement  que  pour  un  temps  donné,  et,  la 
paix  faite,  le  pays  redeviendrait  Tapanage  d'un  prince- 
or  le  baron  jugeait  de  toute  importance  que  chacun  y 
conservât  l'habitude  de  ses  devoirs.  Les  traitements 
étant  conservés,  il  fallait  que  l'argent  fût  gagné  afin 
qu'on  n'eût  pas  l'idée  de  supprimer  des  fonctions  qui  se 
seraient  trouvées  interrompues.  De  la  part  du  baron  de 
Tann,  ce  plaidoyer  en  faveur  des  fonctionnaires  signifiait  : 
t  Je  veux  conserver  mon  autorité,  mon  rôle,  ma  prépon- 
dérance, et  pouvoir  un  jour  me  faire  un  mérite  d'avoir 
maintenu  tout  le  cérémonial  de  cette  cour.  »  Toutefois, 
malgré  cette  faiblesse  ou  ce  calcul,  le  baron  de  Tann 
était  un  digne  et  très  loyal  homme;  il  avait  dans  tout  le 
pays  de  Fulde  une  influence  que  j'employai  pour  le  bien 
du  service;  il  me  montrait  d'ailleurs  autant  d'attache- 
ment que  de  dévouement;  le  désobliger  eût  été   très 


CÉRÉMONIAL   DE  COUR.  II 

impolitique;  je  cédai  donc  en  souriant;  quant  à  ma 
femme,  lorsqu'elle  m'eut  rejoint,  j'obtins  non  sans  peine 
qu'elle  sesoumftàrétiquettequirennuyaita  mourir.  Ainsi, 
pour  donner  un  exemple  du  cérémonial,  aux  jours  de  ré- 
ception, où  cent  cinquante  à  deux  cents  personnes  se  réu- 
nissaient au  château,  ma  femme  ne  paraissait  que  quand 
tous  les  messieurs  étaient  arrivés;  elle  chargeait  le  maré- 
chal du  palais  d'arranger  les  parties,  elle  se  faisait  pré- 
senter par  le  baron  de  Tann  toutes  les  personnes  du 
pays  qu'elle  recevait  pour  la  première  fois,  et  il  devait 
veiller  à  ce  que  pas  un  de  ces  messieurs  ne  se  retirât 
avant  qu'elle  et  moi,  nous  fussions  rentrés  dans  notre 
appartement.  Et  telle  fut  notre  situation  à  Fulde. 

Un  des  premiers  souvenirs  qui  se  rattachent  à  mon 
entrée  en  fonction  et  aux  responsabilités  m'incombant 
dans  le  service  de  l'Empereur,  a  trait  au  passage  à 
Fulde  des  gendarmes  d'ordonnance;  mais  les  faits  qui 
avaient  présidé  à  la  création  de  ces  gendarmes  sont  assez 
intéressants  pour  que  le  lecteur  m'excuse  si  je  leur  con- 
sacre une  digression. 

Austerlitz  n'avait  laissé  de  bornes  nia  la  puissance  de 
Napoléon,  ni  à  l'enthousiasme  qu'il  avait  excité.  Depuis 
Strasbourg  jusqu'à  Paris  il  avait  trouvé  toute  la  route 
couverte  d'arcs  et  d'inscriptions  de  toute  espèce,  il  avait 
vu  de  nuit  toutes  les  villes  illuminées,  et  tous  ces  signes 
de  réjouissances  n'étaient  rien  auprès  du  délire  de  son 
peuple.  Ses  alliés,  en  récompense  de  leur  conduite, 
avaient  tous  reçu  des  accroissements  de  territoire  aux 
dépens  de  la  maison  d'Autriche,  et,  comptant  déjà  des 
rois  au  nombre  de  ses  vassaux,  il  avait  conçu  Tidée  de 
ce  grand  empire  qui  devait  porter  le  nombre  de  ses 
sujets  à  quatre-vingts  millions,  projet  que  l'on  considéra 
comme  le  délire  de  l'orgueil,  mais  dont  l'exécution  était 
pour  lui  une  nécessité  et  que  la  destinée,  pendant  un 


V2      MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

moment,  lui  offrit  le  moyen  d'accomplir  (i  ).  Exalté  partant 
de  grandeur,  d*hommages  et  de  puissance,  il  crut  qu'il 
ne  pouvait  plus  émettre  une  pensée  qu'on  ne  l'admirât, 
avoir  une  volonté  qu'on  ne  s'y  soumît;  jugeant  qu'il 
était  de  sa  dignité  de  posséder  des  gardes  du  corps,  il 
entreprit  d'en  créer;  mais,  d'une  part,  ne  pouvant  parler 
ni  de  naissance,  ni  de  distinctions  sociales,  à  une 
époque  où  on  ne  faisait  encore  cas  que  des  services,  il  ima- 
gina de  ne  composer  ces  gardes  que  d'officiers  ayant  fait 
la  guerre  et  autant  que  possible  d'officiers  blessés  ou 
décorés;  d'autre  part,  pour  prévenir  les  propos  du  fau- 
bourg Saint-Germain,  dont  il   redoutait  d'autant  plus 

(1)  J*ai  possédé  un  exemplaire  de  la  carte  sur  laquelle  Napoléon 
avait  tracé  les  limites  de  ce  grand  Empire,  limites  qui,  do  fait,  ne 
lui  en  laissaient  pas;  cette  carte  m'a  été  prise  avec  la  liasse  de  mes 
pièces  les  plus  précieuses.  Quant  à  la  possibilité  de  l'exécution  de 
ce  projet,  si  la  vanité  n'avait  pas  aveuglé  Napoléon  au  point  de 
croire  qu'il  pouvait  avoir  des  alliés,  s'il  ne  s'était  pas  abusé  sur 
ce  fait  que  les  forces  qu'il  ne  détruisait  pas  seraient  employa  es 
contre  lui,  si,  au  lieu  de  faire  grâce  à  des  souverains  incapables 
de  lui  pardonner  leurs  défaites,  si,  au  lieu  de  multiplier  ses 
orgueilleuses  duperies,  il  avait  compris  que  son  ti^ône  fondé  par 
le  glaive  ne  pouvait  avoir  d'autres  bases  solides  que  des  ruines, 
si,  renonçant  à  terminer  une  grande  guerre  en  cent  jours,  il  avait 
proÛté  do  sa  victoire  pour  se  faire  rejoindre  par  cent  mille  soldats 
de  France  et  par  autant  de  troupes  nouvelles  que  lui  eussent  four- 
nies et  les  pays  qui  le  secondaient  et  d'autres  Etats  dont  il  pouvait 
tirer  des  contingents,  il  aurait  achevé  d'exterminer  en  Moravie 
l'armée  de  Koutousow,  de  détruire  ce  qui  restait  de  l'armée  de 
l'Autriche  (et  certes  ce  n'était  pas  di(îicile),  il  aurait  démembré  cet 
empire  au  profit  de  qui  de  droit,  forcé  les  comtes  d'Habsbourg  à 
rentrer  dans  leur  manoir  seigneurial,  recréé  la  Pologne  en  son 
entier,  relégué  l'autocrate  dans  ses  régions  glacées,  rétabli  au 
besoin  le  Brandebourg  en  marquisat,  fondé  de  nouveaux  États  et 
changé  toutes  les  dynasties.  Qui  aurait  songé  à  résister,  lorsque 
ce  foudre  de  guerre,  à  la  tête  de  quatre  cent  mille  hommes  que 
cent  mille  Polonais  auraient  promptement  rejoints,  se  trouvait  au 
cœur  de  la  monarchie  autrichienne  sur  les  conÛns  de  la  Hongrie 
et  de  la  Pologne,  et  en  mesure  de  couper  par  tronçons  cette  langue 
de  terre  de  trois  cents  lieues  de  long  qu'on  nomme  la  monarchie 
prussienne? 


PREMIER    ESSAI    DE  GARDES   DU   CORPS.  13 

Topinion  qu'il  inclinait  davantage  vers  lui,  pour  donner 
un  gage  à  ce  faubourg  dont  les  habitants  semblent  avoir 
hypothèque  sur  tous  les  gouvernants  de  la  France,  il 
obtint  qu'un  M.  d'Agoult,  ancien  officier  des  gardes  du 
corps  de  Louis  XVI,  organisât  les  deux  compagnies  par 
lesquelles  il  entendait  commencer. 

Une  indiscrétion,  dont  on  ignorait  la  source,  donna 
l'éveil  sur  ce  projet;  cependant,  on  n'y  croyait  pas;  on 
en  plaisantait  même.  Cela  se  passait  au  temps  où  je  me 
trouvais  encore  à  Paris,  et  je  partageais  l'incrédulité 
générale  lorsque  trois  ofOciers,  ayant  servi  sous  mes 
ordres,  tous  trois  rentrés  en  France  pour  cause  de  bles- 
sures, mais  rétablis,  se  présentèrent  chez  moi  et  me 
prièrent  d'apostiller  leurs  demandes  d'admission  dans 
Tune  de  ces  compagnies.  Ces  demandes  étaient  adressées 
à  ce  M.  d'Agoult,  et  leur  objet  paraissait  d'autant  plus 
positifque  lesofïiciers  me  déclaraient  avoir  vu  M.  d'Agoult, 
la  veille,  et  tenir  de  lui  l'avis  que  leurs  demandes  devaient 
être  faites  par  écrit  et  appuyées  au  moins  par  un  officier 
général.  Certes  je  n'imaginais  pas  que  ces  officiers  fus- 
sent capables  de  m'en  imposer;  pourtant  la  possibilité 
dune  erreur,  la  crainte  d'apostiller  quelque  chose  de 
ridicule,  la  peine  que  j'avais  de  concilier  de  la  part  de 
Napoléon  tant  de  grandeur  avec  tant  de  petitesse,  me 
déterminèrent  à  répondre  qu'ayant  les  plus  honorables 
renseignements  à  donner,  non  seulement  j'appuierais 
leurs  demandes,  mais  que  je  me  chargerais  même  de  les 
remettre  personnellement;  et  en  effet  je  me  rendis  immé- 
diatement chez  ce  M.  d'Agoult,  assez  modestement  logé 
rue  Saint-Marc.  Je  le  rencontrai;  c'était  un  homme  d'âge 
moyen.  Très  poli,  il  convint  qu'il  avait  mission  pour  l'or- 
ganisation des  gardes  du  corps;  je  lui  parlai  des  officiers 
que  j'avais  à  lui  recommander;  ils  réunissaient  les  con- 
ditions voulues  par  les  instructions,  dont  il  me  lut  lui- 


14     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

même  les  dispositions,  et,  rien  ne  s'opposant  à  leur  admis- 
sion provisoire,  il  prit  le  contrôle  de  la  première  des 
compagnies  (le  contrôle  des  deux  était  commencé)  et,  en 
ma  présence,  inscrivit  mes  trois  officiers,  en  portant  sur 
leurs  demandes  les  numéros  correspondant  à  ceux  de 
leurs  inscriptions. 

Mais  si,  à  ma  connaissance,  l'armée  ne  joua  pas  de 
rôle  dans  cette  affaire,  si  les  généraux  s'abstinrent  de  se 
prononcer,  si  le  public  ne  parut  pas  s'en  occuper,  il  n'en 
fut  pas  de  môme  de  la  garde  impériale.  A  la  nouvelle  de 
cette  formation,  les  grognards  murmurèrent  et  bientôt 
eurent  tous  leurs  camarades  pour  écho;  loin  de  les  con- 
tenir, leurs  officiers  les  excitèrent,  et  ces  cris  :  t  Nous 
ne  céderons  les  services  des  appartements  à  personne... 
Nous  ne  souffrirons  aucun  intermédiaire  entre  TEmpe- 
reur  et  nous  » ,  furent  répétés  avec  tant  d'accord  et  d'exas- 
pération, qu'il  ne  fut  plus  question  des  compagnies  que 
M.  d'Agoult  était  chargé  de  former.  Or  cet  abandon  n'était 
qu'un  ajournement,  et  lorsque  la  bataille  dléna  eut 
fait  raison  de  la  dernière  des  quatre  grandes  puissances 
militaires  de  l'Europe, Napoléon,  j ugean  t  le  moment  favo- 
rable, revint  à  son  projet  et,  sous  un  nom  différent,  voulut 
accomplir  à  l'armée  ce  que  vainement  il  avait  tenté  à 
Paris.  11  ordonna  donc  la  formation  de  deux  compagnies 
de  gendarmes  d'ordonnance;  ces  compagnies,  de  deux 
cents  hommes  chacune  furent  composées  de  sous-officiers 
et  déjeunes  gens  bien  nés,  reçurent  un  uniforme  écar- 
late(i)ettrôsbeau,  se  formèrent  à  Mayence,  sous  l'inspec- 
tion du  maréchal  Kellermann,  et,  par  les  mômes  motifs  qui 
avaient  fait  confier  l'organisation  des  gardes  du  corps  à 

(1)  Le  gilet  était  écarlate,  tressé  et  galonné  en  argent  ;  l'habit  vert  à 
la  française  sans  passepoil,  orné  de  raiguillette  en  argent;  le  pan- 
talon vert,  tressé  d'argent  ;  le  shako  garni  en  argent  portait  un 
plumet  blanc. 


GENDARMES   D'ORDONNANCE.  15 

M.  le  comte  d'Agoult,  ces  compagnies  de  gendarmes 
furent  formées  et  commandées,  la  première  par  M.  le 
Ticomte  de  Laval,  la  seconde  par  M.  le  duc  de  Choi- 
seul,  le  même  qui,  en  1795,  jeté  par  la  tempête  sur  la 
côte  de  Calais,  eût  été  victime  de  la  loi  sur  les  émi- 
grés, si  les  clameurs  indignées  de  la  France  n'avaient  con- 
tribué à  le  sauver  (1);  c'est  le  même  qui,  depuis  sa  ren- 
trée en  France,  a  marché  avec  honneur  dans  une  voie  à 
la  fois  nationale  et  gouvernementale;  car,  n'ayant  pas 
occupé  de  fonctions  publiques  sous  la  Restauration,  il 
est  aujourd'hui  pair  de  France,  gouverneur  du  Louvre 
et  aide  de  camp  du  Roi. 

Pour  en  revenir  aux  compagnies  de  gendarmes,  les 
ordres  de  l'Empereur  portaient  que,  dès  qu'elles  seraient 
prêtes,  elles  devaient  être  dirigées  en  toute  hâte  sur  le 
quartier  impérial  ;  il  prétendait  que,  à  la  faveur  de  cet 
espèce  de  déguisement,  elles  fissent  la  guerre  sans  effa- 
roucher la  garde,  qu'elles  pussent  être  citées  dans  les 
bulletins  et  qu'elles  reçussent  ce  qu'on  appelait  le 
baptême  du  sang  (2).  L'Empereur  attendant,  comme  je 

(1)  A  la  tète  d*un  régiment  de  hussards  qui  portait  son  nom, 
M.  de  Choiseul  soutint  la  cause  de  rémigration  :  mais,  après  le 
triomphe  des  patriotes,  il  voulut  quitter  l'Europe  et  s'embarqua 
pour  aller,  avec  les  restes  de  son  régiment,  servir  l'Angleterre 
aux  Indes  orientales.  Le  17  novembre  1795,  un  gros  temps 
le  jeta  sur  la  côte  de  Calais,  ainsi  qu'une  partie  de  ses  soldats. 
Ils  furent  traduits  devant  une  commission  militaire,  chargée 
de  les  juger  au  même  titre  que  les  émigrés  rentrés  ;  celte  com- 
missioQ  les  acquitta;  mais  le  Directoire,  la  Cour  de  cassation, 
le  Corps  légiblalif  s'unirent  pour  faire  casser  cet  ai-rét  ;  c'est  alors 
que  l'opinion  publique  s'indigna  de  ce  qu'on  prétendit  appliquer  à 
des  naufragés  la  loi  qui  punissait  de  mort  les  émigrés  volontaire- 
mont  rentrés,  et  TalTaire,  dite  des  Naufragés  de  Calait,  eut  en  son 
temps  l'intérêt  et  le  retentissement  d'une  cause  célèbre.  (Éd.) 

(2)  l'Empereur  était  sûr  d'ailleurs  qu'un  tel  corps,  composé  de 
jeooes  Français,  ne  le  céderait  en  vaillance  à  aucun  autre;  en  effet, 
la  première  fois  que  la  compagnie  de  M.  de  Laval  se  trouva  en 
pr^ence  de  l'ennemi,  elle  fit  une  charge  magniûque  ;  il  eût  donc 


16      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

viens  de  le  dire,  avec  tant  d'impatience  ses  gendarmes, 
le  maréchal  Kellermann,  exécuteur  inexorable  de  ses  vo- 
lontés, ordonna  que  la  première  compagnie  partît  le 
lendemain  du  jour  où  les  derniers  chevaux  avaient  été 
livrés.  M.  de  Laval  observa  que  la  moitié  de  ces  chevaux 
étaient  à  referrer  et,  avec  toute  raison,  demanda  vingt- 
quatre  heures  de  répit,  ne  fût-ce  que  pour  éviter  que  de 
plus  longues  haltes  ne  retardassent  son  arrivée;  mais  il 
eut  beau  prier,  il  n'obtint  rien.  Parvenu  à  Fulde,  où  cette 
première  compagnie  me  suivit  de  quatre  ou  cinq  jours, 
le  tiers  des  chevaux  boitaient.  En  mettant  pied  à  terre, 
M.  de  Laval  se  rendit  donc,  suivi  de  ses  ofliciers,  chez  moi 
et  me  représenta  l'urgence  absolue  d'un  séjour;  il  s'agis- 
sait d'un  corps  que  l'Empereur  réclamait  et  dont  il  avait 
fixé  l'itinéraire,  et  il  était  question  d'assumer  sur  moi 
une  responsabilité  dont  le  maréchal  Kellermann  n'avait 
pas  voulu  se  charger.  Je  fis  part  de  mes  scrupules  à 
M.  de  Laval;  mais,  comme  de  son  côté  ses  réponses  furent 
péremptoires,  je  le  priai  de  consigner  dans  une  lettre 
les  motifs  de  sa  demande,  et,  d'après  ces  raisons  écrites, 
je  pris  sur  moi  de  l'autoriser  à  un  séjour  dont  je  rendrais 
compte  de  suite  au  major  général  :  deux  heures  après, 
je  reçus  trois  pages  de  l'écriture  du  duc,  qui  terminait 


suffi  de  quelques  faits  de  cette  nature  pour  que  TEmpereur  pût 
appeler  ces  compagnies  auprès  de  lui  et  pour  qu'il  en  fit  ses  guides, 
à  l'instar  des  guides  qu'il  avait  eus  à  l'armée  d'Italie;  il  aurait 
accoutumé  le  peuple  à  les  voir  ;  il  leur  aurait  fait  précéder  à  Paris 
le  retour  de  la  garde;  il  leur  eût  conservé  un  rôle  auprès  de  sa 
personne,  et,  leur  concédant  des  prérogatives  et  des  grades,  peu 
à  peu  il  fût  arrivé  à  son  but.  En  attendant  la  maison  blttic,  il  eût 
formé  la  maison  rouge\  mais  la  paix  survint,  et,  la  garde  ne  se 
montrant  pas  plus  favorable  à  cette  seconde  tentative,  celle-ci 
échoua  comme  la  première  avait  échoué.  La  compagnie  de  M.  de 
Laval  ne  repassa  donc  le  Rhin  que  pour  être  licenciée;  celle 
de  M.  de  Choiseul  ne  le  passa  même  pas,  et  il  ne  fut  plus  question 
de  gardes  du  corps. 


SOLENNELLE  ESCORTE.  17 

l'exposé  de  ses  motifs  par  ces  mots  :  c  Je  supplie  donc 
Votre  Excellence,  etc.  >  Sans  doute  je  recevais  ce  titre 
d'Excellence  de  tous  ceux  qui  relevaient  de  mon  auto- 
rité, et  même  mon  secrétaire  général  me  le  donnait  en 
contresignant  mes  actes;  ma  qualité  de  gouverneur  et 
surtout  de  chef  du  gouvernement  d'un  État  le  justifiait; 
en  Allemagne,  d'ailleurs,  ce  titre  appartient  à  tous  les 
généraux,  et,  pour  ne  considérer  que  le  fond  des  choses, 
ces  formules  de  salamalec  n'ont  pas  grande  signification. 
Je  fus  pourtant  surpris  de  recevoir  d'un  Montmorency 
une  pareille  marque  de  déférence,  et,  vis-à-vis  d'un  homme 
que  son  nom  pouvait  placer  au-dessus  de  toute  infério- 
rité, je  dus  paraître  flatté  de  la  supériorité  qu'il  affectait 
de  me  reconnaître.  Informé  d'avance  du  passage  de 
ses  gendarmes,  j'avais  ordonné  qu'ils  fussent  logés 
et  traités  le  mieux  possible;  j'avais  fait  préparer  un 
appartement  au  château  pour  M.  de  Laval,  que  j'avais 
prié  d'accepter  ma  table;  de  plus,  considérant  ces  gen- 
darmes comme  un  corps  d'officiers,  je  m'étais  abstenu 
d'en  passer  la  revue,  me  bornant  à  me  les  faire  présenter 
dans  les  appartements  par  leur  capitaine;  enfin,  et  pour 
le  lendemain,  je  fis  inviter  à  dîner  tous  les  officiers  du 
corps  et  trente  gardes,  pour  lesquels  j'envoyai  à  M.  de 
Laval  trente  invitations  en  blanc;  bref,  je  les  traitai  de 
telle  sorte  qu'ils  se  prirent  pour  moi  d'un  bel  enthou- 
siasme. J'eus,  le  jour  qu'ils  passèrent  à  Fulde,  à  faire 
chanter  un  Te  Deum  pour  je  ne  sais  plus  quelle  vic- 
toire; M.  de  Laval,  au  nom  de  toute  sa  compagnie» 
elprima  le  désir  de  m'escorter  à  pied  depuis  le  château 
jusqu'à  l'église,  désir  qu'il  obtint  de  réaliser  après  quelque 
résistance  de  ma  part.  Ainsi,  à  la  tête  de  quatre  grands 
dignitaires  de  la  ci-devant  cour,  des  membres  du  gou- 
vernement, des  vingt-quatre  conseillers  d'État,  des  fonc- 
tionnaires français,  mon  escorte,  indépendamment  des 

IT.  2 


18      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

troupes  qui  formaient  la  haie  et  des  hussards  de  Fuldc 
qui  ouvraient  et  fermaient  la  marche,  se  trouva  com- 
posée de  deux  cents  gendarmes  d'ordonnance,  en  grande 
tenue,  le  sabre  à  la  main  et  commandés  par  un  Montmo- 
rency. Et  voilà  comment  les  gouverneurs  de  Napoléon 
étaient  traités  avec  autant  d'honneur  que  des  souve- 
rains. De  fait,  au  point  de  vue  du  rang  comme  des  rétri- 
butions, c'est  à  Fulde,  où  j'étais  encore  simple  général  de 
brigade,  que  j'ai  atteint  mon  apogée.  Pour  en  terminer 
avec  le  TV  D^w,  j'ajouterai  que  le  temps  était  si  couvert 
qu'en  partant  du  château,  nous  ne  pouvions  penser  que 
sans  pluie  nous  arriverions  jusqu'à  l'église;  toutefois  il 
se  maintint  tel  pendant  toute  la  messe;  mais,  au  moment 
où  commença  le  Te  Deutn,  les  nuages  se  séparèrent  pour 
laisser  percer  le  plus  brillant  soleil  qui  illumina  l'église. 
Eh  bien,  l'impression  que  ce  fait  insignifiant  produisit  sur 
toute  la  population  de  Fulde  est  incroyable,  et  peut-être 
ne  fut-il  pas  sans  influence  sur  la  conduite  des  habitants, 
dans  une  circonstance  fort  grave  et  dont  je  ne  tarderai 
pas  à  parler. 

Peu  de  temps  après,  je  reçus  du  major  général  une 
dépêche  dont  le  contenu  me  surprit  vivement  :  t  L'Em- 
pereur, me  disait-il,  défend  qu'aucun  général  ne  re- 
joigne le  quartier  impérial  ni  aucun  des  corps  de  la 
grande  armée,  à  moins  d'être  muni  de  lettres  de  ser- 
vice ou  d'ordres  spéciaux  qui  l'y  appellent.  Vous  veil- 
lerez donc  à  ce  que  dans  votre  gouvernement  cet  ordre 
soit  ponctuellement  exécuté,  et  vous  ferez  rétrograder 
sur  la  France  tout  officier  général  auquel  cette  disposi- 
tion serait  applicable.  »  Deux  ou  trois  jours  après,  la 
porte  de  mon  cabinet  s'ouvre;  le  général  Solignac  entre 
en  habit  bourgeois,  et  sa  brusque  apparition  m'explique 
Tordre  que  j'avais  reçu.  Il  faut  en  effet  savoir  qu'après 
la  campagne  d'Austerlitz,  le  général  Solignac  était  resté 


LES   MÉCOMPTES   DU   GÉNÉRAL   SOLIGNÂC.  19 

en  Italie,  sous  les  ordres  du  maréchal  Masséna;  qu'il 
avait  été  chargé  de  lever  de  fortes  contributions;  que 
l'Empereur,  trompé  ou  non  trompé  sur  la  destination 
qu'une  partie  de  ces  fonds  avait  reçue,  avait  chargé  le 
ministre  des  finances  de  tirer  sur  le  maréchal  Masséna 
une  lettre  de  change  de  trois  millions,  je  crois,  et  sur 
le  général  Solignac  une  de  huit  cent  mille  francs;  que 
Masséna  avait  acquitté  la  sienne,  mais  que  le  général 
Solignac  avait  déclaré  qu'on  n'aurait  jamais  un  sol 
de  lui;  de  fait,  n'ayant  rien  payé,  il  fut  destitué. 
€  Parbleu,  lui  dis-je,  je  suis  heureux  de  vous  voir,  car 
votre  arrivée  me  prouve  que  vos  querelles  avec  l'Em- 
pereur sont  terminées.  —  Terminées?  Pas  du  tout.  J'ai 
demandé,  reprit-il,  à  faire  cette  campagne;  on  m'a  re- 
fusé, et,  puisqu'on  ne  veut  pas  de  moi  comme  général, 
je  vais  servir  comme  grenadier  ou  comme  cavalier  dans 
le  régiment  de  l'avant-garde  qui  me  conviendra  le 
mieux.  —  Vous  me  mettez  alors  dans  un  atroce  embar- 
ras. *  Et  je  lui  montrai  Tordre  que  m'avait  transmis  le 
major  général,  c  Vous  comprenez,  ajoutai-je,  que  je  ne 
considérerai  pas  une  visite  d'amitié  comme  une  entrevue 
oflîcielle;  mais  que  pourrais-je  si  le  commandant  de  la 
place  s'opposait  à  votre  passage  ?  Ainsi  passez  par  la 
ville  sans  vous  nommer  à  personne,  continuez  votre 
route  sans  vous  arrêter,  et  ne  dites  pas  quelle  route 
vous  avez  suivie.  »  Il  sentit  cette  triple  nécessité,  con- 
tinua son  voyage  incognito  et  arriva  de  cette  sorte  au 
quartier  impérial;  il  intéressa  à  sa  cause  Murât  et  quel- 
ques autres  braves,  n'exécuta  pas  moins  son  projet, 
entra  sans  grade  dans  je  ne  sais  quel  régiment,  se  battit 
dans  les  rangs  et,  reconnu  par  l'Empereur  à  la  première 
revue  que  celui-ci  passa  de  ce  corps,  obtint  sa  réinté- 
gration pure  et  simple,  c'est-à-dire  sans  restitution  d'un 
centime. 


20     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Mme  la  maréchale  Lannes,  se  rendant  à  Berlin  pour 
se  rapprocher  de  son  mari  et  voyageant  avec  son  frère, 
arriva  à  Fulde,  où  un  accident  de  sa  voiture  la  força  de 
passer  trente-six  heures.  Cette  halte,  pendant  laquelle 
elle  voulut  bien  accepter  l'hospitalité  du  château,  nous 
laissa  pour  elle  une  admiration  non  moins  justifiée  par 
son  amabilité  que  par  ses  qualités  essentielles.  Elle 
avait  de  l'esprit  et  apprécia  et  Tesprit  et  les  grâces  de 
M.  de  Villarceaux;  elle  était  pleine  de  bienveillance  et 
voulut  bien  aussi  me  tenir  compte  de  mes  efforts  pour 
adoucir  les  regrets  que  ce  retard  forcé  lui  causait;  enfin 
elle  aimait  la  musique  et  parut  s'amuser  de  tout  ce  que 
Lemière  lui  joua  de  ses  opéras  et  de  ses  autres  compo- 
sitions musicales,  en  partie  fort  comiques.  Au  moment 
de  quitter  Fulde,  elle  me  fit  promettre  qu'à  notre  retour 
à  Paris  j'irais  la  voir.  Je  lui  fis  en  effet  une  visite,  pen- 
dant laquelle  elle  m'embarrassa  par  tout  ce  qu'elle  dit 
au  maréchal  sur  la  manière  dont  je  l'avais  reçue.  Dès  le 
surlendemain,  je  fus  invité  à  dîner  chez  elle;  je  ne  pus 
accepter,  et,  par  la  seule  faute  de  mon  apathie,  je  n'ai 
pas  remis  les  pieds  chez  elle. 

Un  autre  passage  n'a  pu  manquer  de  me  laisser  un 
plus  profond  souvenir  :  c'est  celui  des  sénateurs  Fran- 
çois de  Neufchâteau  et  Golchen,  députés  par  le  Sénat 
pour  féliciter  l'Empereur  sur  ses  nouvelles  victoires. 
Ayant  rempli  leur  mission  à  Berlin,  ils  furent  chargés 
de  rapporter  en  France  et  de  déposer  à  THôtel  des  Inva- 
lides de  Paris,  entre  autres  trophées,  Tépée  de  Frédéric 
le  Grand.  On  conçoit  avec  quelles  instances  je  priai  ces 
messieurs  de  me  la  montrer.  Contenue  dans  une  boite 
fermant  à  clef,  elle  ne  les  quittait  pas;  à  leur  descente 
de  voiture,  elle  avait  été  portée  dans  l'appartement  que 
je  leur  avais  fait  préparer,  et,  en  sortant  de  table,  Fran- 
çois de  Neufchâteau,  qui  avait  dans  sa  poche  la  clef  de 


L*ÉPÉE   DK   FRÉDÉRIC   II.  21 

l'appartement  où  elle  avait  été  déposée,  alla  la  cher- 
cher et  me  la  présenta.  Je  ne  puis  dire  avec  quel  res- 
pect je  reçus,  je  contemplai  cette  épée,  la  plus  noble 
des  conquêtes  que  devait  faire  Napoléon  et  comme  le 
palladium  de  sa  gloire.  C'était  en  effet  Tépée  d'un 
prince  qui  avait  été  plus  grand  encore  par  son  génie 
que  par  l'éclat  de  ses  armes;  d'un  monarque  qui,  ayant 
résisté  à  l'enivrement  de  la  victoire,  n'avait  compté 
ni  sur  sa  fortune  comme  César,  ni  sur  son  étoile 
comme  Napoléon;  qui  n'avait  pris  que  ce  qu'il  pouvait 
garder  et  qui,  aussi  habile  dans  le  cabinet  que  brillant 
sur  le  champ  de  bataille,  avait  su  conserver  ce  qu'il 
avait  su  conquérir.  Hélas!  la  possession  de  son  épée 
n'inspira  pas  à  Napoléon  la  pensée  de  suivre  un  exem- 
ple aussi  sage;  car,  lorsqu'elle  nous  fut  reprise  en  1814, 
avec  elle  nous  perdîmes  non  seulement  les  conquêtes 
de  Napoléon,  mais  encore  celles  que  la  France  avait 
faites  avant  qu'il  fût  question  de  lui. 

En  date  du  12  décembre,  à  Posen,  je  reçus  amplia- 
tiond'un  décret  du  11  ordonnant  la  formation  d'un  régi- 
ment d'infanterie  légère.  Ce  corps,  sous  le  nom  de  régi- 
ment de  Westphalie,  devait  être  et  fut  commandé  par 
le  prince  de  Hohenzollern-Sigmaringen  et  composé  de 
militaires  se  trouvant  dans  l'étendue  des  gouvernements 
créés  par  l'Empereur  (1).  Le  général  Loison  pour  le  pays 
de  Munster,  le  général  Gobert  pour  le  pays  de  Minden, 
le  général  Bisson  pour  le  pays  de  Brunswick,  et  moi 
pour  les  pays    de   Fulde  et  d'Erfurt  (2),  nous  fûmes, 

(1)  Ce  régiment  devait  avoir  quatre  bataillons,  et  chaque  batail- 
lon six  compagnies  à  trois  officiers,  six  sous-officiers,  huit  capo- 
raux, deux  tambours  et  cent  vingt  soldats,  total  cent  quarante 
hommes,  soit  huit  cent  quarante  par  bataillon  et  trois  mille  trois 
cent  soixante  pour  tout  le  régiment. 

(2)  Le  général  Clarke  ayant  quitté  le  gouvernement  d'Erfurt 
pour  celui  de  Berlin,  Erfurt,  qui  n'était  plus  commandé  que  par 


22      MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

chacun  dans  nos  gouvernements  respectifs,  chargés  de 
la  levée  de  ces  quatre  bataillons,  de  la  nomination  de 
leurs  chefs  et  du  choix  des  ofQciers.  Or,  me  doutant 
qu'une  même  opération  menée  par  quatre  autorités  dis- 
tinctes pourrait  manquer  d'ensemble,  et  voulant  éviter 
les  bigarrures,  je  fis  dessiner  des  modèles  comportant 
toutes  les  parties  de  Tuniforme;  j'en  fis  faire  six  copies, 
l'une  pour  le  major  général ,  l'autre  pour  le  prince  de 
Hohenzollern,  trois  pour  les  généraux  Loison,  Gobert  et 
Bisson,  et  une  pour  le  chef  de  bataillon  commandant  à 
Erfurt,  et  je  conduisis  le  tout  si  rapidement  que,  bien 
avant  que  les  autres  bataillons  fussent  prêts,  le  mien 
était  complet  sous  tous  les  rapports;  il  n'avait  que  des 
hommes  de  choix  et  des  ofûciers  d'élite,  son  chef  sur- 
tout (1);  officiers,  sous-officiers  et  soldats,  ayant  chacun 
sa  solde  du  jour  dans  la  poche,  partirent  dans  la  plus 
belle  tenue  et  ce  bataillon  superbe  fut  et  resta  «  le  batail- 
lon modèle  »  ;  c'est  encore  sous  ce  nom  que,  quelques 
années  après,  je  le  retrouvai  en  Espagne. 

Ce  qui  avait  fait  le  succès  de  cette  levée,  c'est  que  ce 
n'était  pas  une  levée  forcée.  Tous,  officiers  ou  soldats, 
étaient  choisis  parmi  ceux  qui  voulaient  entrer  au  ser- 
vice de  la  France;  ils  devaient  être  traités,  soldés,  comme 
des  soldats  français,  avoir  droit  aux  mêmes  récompenses 
et  pensions.  Toutefois  les  mesures  adoptées  à  l'égard 
des  nouveaux  gouvernements  ne  furent  pas  toujours  aussi 
douces,  et  le  pays  de  Fulde  notamment  fut  frappé  d'une 
contribution  énorme,  que  l'intendant  fut  naturellement 

le  chef  de  bataillon  Bigi,  releva  pour  cette  opération  et  pour 
quelques  autres  de  mon  gouveroemeni,  c'est-à-dire  de  moi. 

(1)  Viogt-cinq  hommes  en  sus  du  grand  complet  formèrent  un 
peloton  de  réserve;  jusqu'au  pont  de  Mayence,  ils  suivirent  le 
bataillon  pour  remplacer  les  déserteurs  et  malades;  quatre 
hommes  se  trouvant  manquer,  on  en  choisit  quatre  dans  le  pelo- 
ton ;  le  reste  fut  congédié 


Là   HESSE   révoltée.  23 

chargé  de  percevoir.  Je  ne  m'en  occupai  que  pour  ap- 
puyer les  demandes  de  dégrèvement  qui  furent  vaines. 
En  outre  de  ces  charges,  le  pays  fut  encore  contraint  de 
fournir  cinq  cents  chevaux,  savoir  :  trois  cents  pour  la 
ea Valérie  et  deux  cents  pour  Tartillerie;  cette  réquisi- 
tion mit  le  comble  à  sa  détresse,  et  on  pouvait  être 
ioquiet  sur  ses  sentiments,  quand  survint  le  fait  capital 
auquel  j*ai  fait  allusion. 

Un  matin,  comme  j'achevais  de  déjeuner,  le  baron  de 
Tann,  accompagné  par  M.  de  Schenck,se  présenta  et, 
d'une  voix  presque  émue,  me  demanda  un  entretien  en 
particulier;  puis,  dès  que  nous  fûmes  entrés  dans  la  pièce 
qui  me  servait  de  cabinet,  il  m'annonça  que  la  Hesse 
entière  venait  de  se  révolter.  Plus  de  trente  mille  hom- 
mes prenaient  ou  avaient  pris  les  armes,  et,  pour  entraî- 
ner le  pays  de  Fulde  dans  cette  insurrection,  douze  mille 
Hessois  s'avançaient. 

La  Hesse  est  très  peuplée;  ses  habitants  sont  belli- 
queux; la  plupart  à  cette  époque  avaient  servi.  Entre 
Mayence  et  Berlin,  il  ne  se  trouvait  presque  aucune  troupe 
à  leur  opposer;  et,  pour  ma  part,  les  détachements  qui 
devaient  me  servir  de  garde  ayant  eu  ordre  de  rejoindre 
les  corps,  il  ne  me  restait  que  douze  gendarmes.  Enfin, 
l'armée  était  engouffrée  au  fond  de  la  Pologne,  aux 
prises  avec  une  grande  armée  russe  et  les  débris  de 
l'armée  prussienne;  il  était  à  craindre  que  les  vastes 
contrées  que  l'Empereur  avait  plutôt  traversées  que 
soumises,  ne  rendissent  l'incendie  général;  mais,  plus 
tout  cela  était  fait  pour  m'occuper,  plus  j'affectai  de  me 
montrer  sans  inquiétude  sur  le  résultat.  J'ajoutai  ce- 
pendant que,  comme  tout  ne  me  semblait  pas  chimérique 
en  ces  nouvelles,  il  pouvait  être  bon  d'envoyer  des 
exprès  de  tous  côtés,  d'exercer  plus  que  jamais  une 
surveillance  active,  de  maintenir  les  subordonnés  et 


84      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

agents  dans  l'exercice  de  leurs  devoirs,  d'afficher  le 
calme  et  la  confiance.  Après  avoir  donné  ces  ordres  à 
mes  interlocuteurs,  je  les  congédiai  en  leur  recomman- 
dant de  me  rendre  immédiatement  compte  de  tout  ce 
qu'ils  pourraient  apprendre  de  nouveau.  Quant  à  moi, 
j'étais  surtout  occupé  de  ne  pas  me  laisser  gagner  par 
leur  effarement  et  de  me  défendre  de  ces  mesures  préci- 
pitées qui  ne  décèlent  que  de  la  faiblesse  et  compro- 
mettent plus  qu'elles  ne  servent.  Je  rédigeai  pour  le 
maréchal  Kellermann  un  rapport  pur  et  simple  de  tout 
ce  qui  venait  de  m'être  dit;  j'écrivis  à  mon  ami  M.  Bâ- 
cher une  lettre  dans  laquelle  je  lui  révélais  les  faits 
et  ma  position,  et  de  suite  je  fis  partir,  par  un  cour- 
rier extraordinaire,  ces  deux  lettres  pour  Francfort  et 
pour  Mayence. 

Informé  que  les  chefs  des  administrations  françaises 
et  quelques  personnes  qui  m'étaient  attachées  m'atten- 
daient dans  le  salon,  je  me  rendis  auprès  d'eux;  M.  de 
Villarceaux,  dont  par  parenthèse  l'épouvante  était  ex- 
trême, mais  qui  me  parlait  un  peu  plus  librement  que  les 
autres  et  qui  parlait  à  merveille,  avait  été  chargé  de 
porter  en  leur  nom  la  parole;  il  pérora  soutenu  par 
l'assentiment  de  tous.  Après  un  début  assez  adroit,  il 
développa  ce  thème  que,  si  on  était  en  état  de  lutter,  se 
dévouer  pourrait  être  un  devoir;  mais  que,  indépen- 
damment de  vingt-cinq  chasseurs  fuldois  sur  lesquels 
on  ne  pouvait  compter,  l'autorité  avait  pour  toute  dé- 
fense douze  gendarmes,  et  que  les  commettre  contre 
douze  mille  llessois  et  contre  toute  la  population  de 
cette  contrée  serait  plus  que  de  la  folie,  un  crime;  heu- 
reusement, une  route  se  trouvant  encore  libre,  on  n'avait 
plus  un  moment  à  perdre  pour  en  profiter,  c'est-à-dire 
pour  se  retirer  à  Francfort.  Le  chef  d'escadron  de  gen- 
darmerie Robquin,  commandant  la  place,  l'intendant 


BONNR  CONTENANCE.  S6 

Laran  (dontLemière,  pour  donner  une  idée  de  son  esprit, 
disait  à  chaque  sortie  de  ce  Laran  :  Laran  sort),  tous  en 
un  mot,  y  compris  le  receveur  et  le  commissaire  des 
guerres,  trouvaient  que  tout  cela  était  sans  réplique. 
Malgré  l'humeur  que  me  causait  cette  démarche,  j'avais 
gardé  jusque-là  le  silence;  mais,  au  moment  où  le  com- 
missaire des  guerres  se  permit  de  prendre  la  parole,  je 
l'interrompis,  et,  l'apostrophant  avec  sévérité  :  «  Mon- 
sieur, lui  dis-je,  combien  de  jours  y  a-t-il  que,  person- 
nellement, vous  n'avez  visité  l'hôpital?  —  Quatre  jours, 
monsieur  le  gouverneur.  —  C'est  beaucoup  trop,  répli- 
quai-je,  et  vous  allez  vous  y  rendre  avec  moi.  »  J'ordon- 
nai de  même  à  Lemière  de  me  suivre;  je  pris  Robquin 
à  part,  je  le  chargeai  de  quelques  ordres  particuliers,  et, 
devant  l'orateur  stupéfait  et  ses  acolytes  décontenancés, 
je  partis,  me  montrant  à  toute  la  ville,  marchant  lente- 
ment, arrêtant  les  gens  de  connaissance,  riant  avec  eux 
et  laissant  sur  mon  passage  les  habitants  interdits  par 
ma  tranquillité.  ËnGn,  après  avoir  passé  dans  cet  hôpi- 
tal près  de  deux  heures  à  tout  examiner  et  en  appa- 
rence à  tout  ordonner  pour  l'amélioration  du  service, 
mais  en  même  temps  à  faire  prendre,  par  Lemière,  les 
noms  des  convalescents  en  état  de  combattre,  je  rentrai 
au  château  aussi  paisiblement  que  j'en  étais  sorti. 

Le  baron  de  Tann  m'y  attendait;  après  m'avoir  donné 
des  nouvelles  de  plus  en  plus  sérieuses,  et  notamment 
après  m'avoir  affirmé  que  les  routes  directes  d'Erfurt  et 
de  Francfort  étaient  déjà  coupées,  il  ajouta  :  «  Le  pays 
est  encore  immobile;  toutefois  je  ne  puis  dire  qu'il  soit 
tranquille,  et,  quand  Tinsurrection  s'y  déclarera,  elle 
sera  terrible.  Avant  de  prendre  un  grand  parti,  les  Alle- 
mands réfléchissent;  mais,  les  premières  barrières  rom- 
pues, leur  choc  est  celui  du  taureau.  Vous  êtes  en  pays 
ennemi,  au  milieu  de  populations  qui  n*ont  cédé  qu'à 


26       MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

la  force,  et,  sans  les  sentiments  que  personnellement 
vous  avez  inspirés  aux  Fuldois,  l'explosion  serait  déjà 
faite.  »  Ces  derniers  mots  furent  un  trait  de  lumière  : 
«  Baron  de  Tann,  repris-je  avec  fermeté,  c'est  du  ser- 
vice de  l'Empereur  et  non  de  moi  qu'il  s'agit;  mais  dites  : 
ce  pays  est  catholique  et  la  Hesse  protestante?  —  Oui, 
monsieur  le  gouverneur.  —  Les  deux  pays  sont  plutôt 
ennemis  qu'amis?  —  C'est  très  exact.  —  Le  remplace- 
ment du  prince  évêque  par  le  prince  d'Orange  a  été 
un  deuil  pour  les  Fuldois?  —  J'en  conviens.  — Le  prince 
évêque  est  chéri  et  respecté  par  toute  cette  population? 
—  Généralement. — Son  frère,  le  baron  d'Arstalt,  ancien 
chef  des  milices,  est  estimé  et  aimé.  La  suppression 
de  ces  milices  a  été  une  mortification  pour  les  habi- 
tants et  une  vengeance  des  sentiments  que  l'on  n'obte- 
nait pas;  elle  n'est  pas  si  ancienne  que  ces  milices  ne 
soient  encore  dans  les  souvenirs,  les  regrets  et  les  vœux 
du  pays.  Eh  bien,  baron  de  Tann,  continuai-je  en 
élevant  la  voix,  j'assume  sur  ma  tête  une  responsabilité 
immense;  mais,  cédant  à  ce  que  commandent  les  intérêts 
de  ce  pays,  je  le  rends  l'arbitre  de  sa  ruine  entière  ou 
de  son  salut;  ainsi  je  recrée  les  milices;  j'en  forme  huit 
bataillons;  j'appelle  de  plus  aux  armes  tout  ce  qui  peut 
les  prendre;  je  répartis  entre  ces  bataillons  les  fusils  et 
les  sabres  que  le  désarmement  a  fait  remettre;  je  place 
le  général  d'Arstalt  à  la  tête  de  cette  levée;  je  m'appuie 
de  l'assentiment  du  prince  évêque,  et,  au  lieu  de  fuir  ce 
pays,  je  me  livre,  pour  le  sauver,  à  sa  loyauté,  à  sa  reli- 
gion, à  son  honneur,  i 

Pendant  que  je  développais  cette  inspiration,  mes 
regards  scrutaient  tous  les  mouvements  de  la  physio- 
nomie du  baron.  Si  je  l'avais  vue  devenir  goguenarde 
ou  effrayée,  je  ne  sais  ce  que  j'aurais  fait;  mais,  si  elle 
commença  à  feindre  l'étonnement,  bientôt  elle  s'anima 


MILICES    RECONSTITUEES.  27 

et  à  chaque  mot  devint  plus  expressive;  dès  lors  mon 
iospiration  fut  jugée;  ce  fut  avec  énergie  que  j'achevai 
le  développement  de  ce  projet,  le  seul,  au  reste,  qui  pût 
me  conserver  un  beau  rôle,  et  je  terminai  ma  péroraison 
par  ces  mots  :  •  Eh  bien,  trou verai-je  ici  des  soldats  ou 
des  assassins?  >  La  réponse  ne  se  fit  pas  attendre  : 
«  Votre  Excellence  trouvera  ici  le  respect,  la  confiance 
et  l'attachement  qu'elle  a  su  commander.  —  J'en  étais 
sûr,  continuai-je  ;  mais,  comme  l'effet  doit  suivre  immé- 
diatement l'adoption  de  telles  résolutions,  je  vais  dic- 
ter mon  arrêté.  Je  vous  prierai,  baron  de  Tann,  de  le 
traduire  à  mesure,  afin  qu'en  deux  ou  trois  heures,  et 
dans  les  deux  langues,  il  puisse  être  imprimé,  affiché 
et  expédié.  » 

Comme  ce  travail  improvisé  s'achevait,  le  baron 
d'Ârstalt,  que  j'avais  fait  appeler,  arriva,  et,  non  moins 
flatté  de  mon  choix  que  de  ce  retour  à  ses  anciennes 
fonctions,  il  accepta  ma  proposition.  Aussitôt  je  me 
rendis,  avec  le  baron  de  Tann  et  lui,  chez  le  prince 
évèque  ;  à  celui-ci  je  représentai  que  le  rôle  que  son  frère 
allait  jouer  ne  pourrait  manquer  d'ajouter  à  son  propre 
ascendant  sur  le  pays,  tout  en  contribuant  à  sauver  ce 
pays  des  plus  grands  désastres;  que  le  parti  hessois, 
qu'on  allait  combattre,  n'était  autre  que  le  parti  prus- 
sien auquel  il  devait  la  perte  de  sa  souveraineté;  que 
la  mesure  à  laquelle  il  allait  coopérer  par  son  assenti- 
ment lui  créerait^  de  grands  titres,  et  que  certainement 
je  ne  manquerais  pas  de  faire  valoir  auprès  de  l'Empe- 
reur et  sa  conduite  et  celle  du  pays  et  des  autorités.  Son 
adhésion  fut  entière;  je  le  quittai  autorisé  à  la  faire  con- 
naître. 

Avant  la  nuit  mon  arrêté  fut  placardé,  répandu, 
expédié  par  exprès  dans  les  bailliages  et  accompagné 
de  lettres  faisant  mention  du  général  baron  d'Arstalt  et 


38      MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÊBAULT. 

de  rassentiment  du  prince  évêque.  L'effet  fut  prodi- 
gieux. 

Dans  la  nuit  même,  mille  hommes  de  Fulde  prirent 
les  armes  et  firent  le  service  de  la  place.  Le  lendemain, 
quatre  à  cinq  mille  hommes  étaient  à  moitié  organi- 
sés, et  en  huit  jours  plus  de  trois  mille  avaient  un  uni- 
forme; car  j'avais  laissé  chaque  bataillon  le  maître  de 
s'habiller  comme  il  le  voudrait,  et  tous  utilisèrent  ce 
qui  restait  des  uniformes  des  anciennes  milices.  Jamais 
mesure,  on  peut  dire  désespérée,  ne  fit  plus  entièrement 
atteindre  le  but  que  l'on  s'était  proposé.  Le  bruit  de 
cette  prise  d'armes  se  répandit  de  toutes  [iarts  et  s'exa- 
géra, comme  cela  arrive  toujours.  Les  Hessois  qui  mar- 
chaient sur  Fulde,  plus  organisés  pour  insurger  que 
pour  combattre,  s'arrêtèrent.  Aucun  d'eux  ne  passa  les 
frontières, et,  lorsque  le  maréchal  Kellermann,  avec  une 
incroyable  rapidité,  expédia  à  mon  secours  deux  mille 
quatre  cents  hommes,  deux  cents  chevaux  et  quatre 
pièces  de  canon  qui  battirent  un  corps  d'insurgés 
établi  sur  la  route  de  Ilanau  à  Fulde,  je  n'avais  plus 
aucun  besoin  de  troupes,  même  françaises.  Je  les  fis 
donc  traverser,  sans  leur  accorder  de  séjour,  et  je  les 
envoyai,  par  Vach,  rouvrir  les  communications  avec  la 
grande  armée. 

Je  considérai  que  je  venais  de  rendre  à  l'Empereur  un 
grand  service;  mais  je  ne  m'en  trouvai  pas  moins  fort 
heureux  qu'on  n'incriminât  pas  ma  prise  d'armes;  on 
alla  même  jusqu'à  accorder,  et  sur  ma  première  de- 
mande, le  grade  de  chef  de  bataillon  à  mon  aide  de 
camp  Lemière;  on  se  rappelle  que  ce  grade,  je  l'avais  à 
plusieurs  reprises  sollicité  vainement  pour  mon  pauvre 
Richebourg,  qui  en  était  cent  fois  plus  digne,  et,  cette 
fois,  si  je  tenais  à  l'obtenir,  c'est  que  ce  pouvait  être  un 
mo\*en  de  nie  débarrasser  d'un  homme  qui  n'était  pas  fait 


LES   FULDOIS   MAL   RECOMPENSES.  29 

pour  servir  avec  moi  (1).  Quant  au  pays  de  Fulde,  et 
malgré  toutes  mes  représentations,  on  fut  injuste  envers 
lui  au  point  de  n'attacher  à  sa  conduite  aucune  récom- 
pense, pas  même  le  plus  léger  dégrèvement  sur  les  nom- 
breuses et  accablantes  réquisitions  et  contributions  dont 
ii  fut  frappé.  Cette  façon  d'agir  était  de  plus  impolitique, 
et  elle  devait  avoir  pour  résultat  d'affaiblir  en  moi  une 
influence,  une  autorité  qui  pouvaient  encore  être  néces- 
saires. 

J'en  arrive  à  un  épisode  qui  se  rattache  à  l'insurrec- 
tion dont  je  viens  de  parler,  épisode  d'un  genre  bizarre, 
dont  l'issue  me  vaudra  peu  d'approbateurs,  que  l'on 
consigne  avec  plus  d'embarras  que  d'orgueil,  et  dont  on 
ne  s'honore  qu'en  rougissant. 

J'ai  dit  qu'en  me  rendant  à  l'hôpital,  j'avais  chargé  le 
commandant  de  place  de  Texécution  de  plusieurs  or- 
dres :  or  ces  ordres  portaient  :  de  m'apporter  à  trois 
heures  l'état  de  tous  les  logements  militaires  de  la  ville 
de  rassembler  tous  les  Français  se  trouvant  à  Fulde,  les 
domestiques  y  compris,  à  quatre  heures  précises,  dans 
la  cour  du  château  pour  y  passer  une  revue;  de  pres- 
crire à  tous  les  militaires  de  passage  ou  pouvant  quitter 
rhôpital  de  s'y  trouver  également  et  en  armes;  enfin 
de  me  remettre  l'état  de  tous  les  Français,  voyageurs 
logés  dans  les  auberges.  Les  militaires,  employés  subal- 
ternes et  domestiques,  au  nombre  de  cent  soixante-dix, 
formèrent  deux  compagnies;  je  leur  donnai  des  chefs; 
je  les  armai  et  les  fis  caserner  au  château,  dont  la 
défense  fut  de  suite  organisée,  ainsi  que  celle  de  l'hôpi- 
tal. Des  voyageurs,  les  uns  eurent  à  rejoindre  les  deux 

(1)  Lorsque  oous  viornes  de  Paris  à  Fulde,  pendant  toute  la 
route,  Leniière  avait  indigné  M.  de  Villarceaux  et  m'avait  un  peu 
surpris  par  la  singularité  des  confidences  et  la  nature  assez  déli- 
cate des  révélations  qu'il  nous  avait  faites. 


30      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

compagnies;  d'autres,  et  de  ce  nombre  se  trouvaient 
quelques  dames,  avaient  droit  à  plus  d'égards;  je  leur  fis 
préparer  des  logements  au  château,  où,  dans  la  possibi- 
lité d'une  attaque  de  nuit,  j'avais  déjà  recueilli  et  la 
caisse  et  les  principaux  fonctionnaires  français.  J'enjoi- 
gnis donc  à  ces  voyageurs  de  se  rendre  de  suite  au  châ- 
teau, et  je  les  fis  inviter  à  souper  avec  moi.  Ils  se  trou- 
vèrent une  trentaine.  Vers  huit  heures  du  soir,  et  pour 
écarter  ou  affaiblir  toute  idée  d'appréhension  à  l'égard 
des  dames  surtout,  j'avais  chargé  Lemière  d'arranger 
un  concert,  ce  qui  acheva  de  donner  à  cette  réunion  un 
air  de  fête. 

Au  nombre  de  mes  convives  était  un  employé  supé- 
rieur des  postes,  homme  de  trente  ans,  correct  de  figure 
et  de  ton,  marié  depuis  un  mois  à  une  jeune  personne 
de  dix-huit  ans,  fille  du  préfet  de  je  ne  sais  plus  quel 
département,  élève  de  Mme  Campan,  faite  à  ravir, 
jolie  comme  un  ange,  et  qui  se  rendait  avec  son  mari  à 
Berlin.  Cette  charmante  personne,  arrivée  la  veille  au 
soir  et  repartie  de  bon  matin,  avait  été  obligée  de  rétro- 
grader sur  Fulde,  où,  vu  l'encombrement,  elle  avait  été 
réduite  à  accepter,  dans  une  fort  mauvaise  auberge,  une 
chambre  aussi  sombre  que  triste.  C'est  en  ce  taudis 
qu'elle  avait  passé  la  journée  dans  les  transes,  dans  les 
larmes  et  dans  une  solitude  d'autant  plus  lugubre,  que 
son  mari  et  elle,  ne  sachant  pas  un  mot  d'allemand,  ne 
pouvaient  comprendre  personne,  ni  se  faire  entendre  de 
qui  que  ce  fût.  A  l'approche  de  la  nuit  elle  sentit  aug- 
menter ses  inquiétudes,  ne  trouva  pas  dans  l'épreuve 
qu'elle  fit  là  du  caractère  de  son  mari  des  dédommage- 
ments proportionnés  au  sacrifice  qu'elle  avait  fait  en  quit- 
tant pour  lui  sa  famille  et  la  France,  surtout  en  venant 
courir  le  risque  de  la  présente  situation.  Dans  son  émoi, 
elle  aggravait  si   bien  cette  situation  que  le  moindre 


UNE   ÉLÈVE   DE   MADAME  CAMPAN.  31 

brait  De  lui  semblait  plus  que  le  sigual  d'un  massacre 
géoéral.  Bref,  lorsque  mon  secrétaire  lui  transmit  mes 
ordres  et  mon  invitation,  elle  pleurait  sans  miséricorde, 
et,  si  mon  message  n'était  pas  de  nature  à  la  rassurer,  il 
la  tira  du  moins  de  Taffreuse  auberge  qu'eî  e  quitta 
comme  on  quitte  un  tombeau.  Conduite  dans  Tun  des 
plus  jolis  logements  du  château,  guidée  par  un  être  à 
qui  elle  pouvait  parler,  et  rassurée  en  partie  par  ce 
qu'il  put  lui  dire,  elle  commença  à  concevoir  quel- 
ques chances  de  salut.  La  nécessité  d'un  peu  de  toi- 
lette contribua  à  la  distraire;  mais  lorsque,  arrivée  dans 
Tappartement  que  j'occupais,  appartement  princier, 
aussi  bien  meublé  que  bien  éclairé,  elle  se  trouva  au 
milieu  d'une  compagnie  nombreuse  qui  ne  paraissait 
nullement  effrayée;  enfin  lorsque  le  concert  eut  fait 
oublier  tout  souvenir  de  crainte,  cette  jolie  enfant  crut 
avoir  passé  de  l'enfer  au  ciel.  Cependant,  si  la  scène  se 
trouvait  à  ce  point  changée  pour  elle,  elle  ne  l'était  pas 
pour  moi;  j'avais  des  émissaires  dans  la  ville  et  sur 
toutes  les  routes  de  la  liesse,  et,  pendant  que  je  faisais 
surveiller  le  dehors  et  les  personnes  que  je  savais 
dévouées  au  prince  d'Orange,  je  réglais  et  j'ordonnais 
le  service  du  dedans.  Â  chaque  instant  des  rapports 
arrivaient;  un  signe  de  convention  m'en  informait;  je 
quittais  le  salon,  je  prenais  connaissance  des  faits,  je 
donnais  les  ordres  que  j'avais  à  donner,  et,  quelques 
nouvelles  que  j'eusse  reçues,  je  rentrais  avec  les  appa- 
rences de  la  sérénité  la  plus  entière. 

Pour  en  revenir  à  ma  délicieuse,  mais  dangereuse 
hôtesse,  j'avais  d'abord  causé  à  différentes  reprises  avec 
elle;  puis,  le  souper  servi,  je  l'avais  placée  à  côté  de  moi. 
Le  repas,  la  table  ornée  dun  surtout  magnifique  et  des. 
servie  par  six  officiers  de  maison  et  douze  domestiques 
en  grande  livrée,  sans   compter  mes   deux   valets  de 


83      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

chambre  qui  ne  servaient  que  moi,  achevèrent  de  l'exal- 
ter au  point  que,  lorsque  je  lui  dis  un  mot  relatif  à  ses 
craintes,  elle  ne  se  les  rappelait  que  pour  me  répéter  que 
je  l'avais  sauvée  alors  qu'elle  se  trouvait  abandonnée  par 
le  monde  entier.  Un  seul  sentiment,  auquel,  disait-elle,  elle 
ne  pouvait  suffire,  la  dominait,  c'était  sa  reconnaissance 
pour  moi  :  encore  était-ce  de  l'enthousiasme  plus  que  de 
la  reconnaissance,  et  un  enthousiasme,  qui,  à  son  âge,  avec 
sa  vivacité,  son  imagination,  sa  véhémence,  devait  néces- 
sairement se  confondre  avec  un  tout  autre  sentiment. 

Son  attitude  me  rendit  sérieux  et  réservé  ;  mais  je 
ne  gagnai  rien  ;  sa  tête  était  partie,  et,  dans  le  trajet  pour 
retourner  de  la  salle  à  manger  au  salon  de  musique,  elle 
voulut  me  parler;  sa  voix  s'altéra,  et  ses  yeux  se  rem- 
plirent de  larmes;  sa  main  tremblante  pressa  la  mienne, 
et  il  ne  put  me  rester  le  moindre  doute  sur  la  cause 
d'un  trouble  qui  me  fit  éprouver  d'autant  plus  de  gêne 
que,  sans  parler  d'un  mari  dont  je  ne  m'occupais  pas 
plus  qu'elle  ne  s'en  occupait  elle-même,  je  n'étais  nulle- 
ment disposé  à  une  intrigue  amoureuse.  J'aimais  trop 
ma  femme,  pour  me  donner  envers  elle  un  tort  de  cette 
nature;  je  préparais  sa  venue  à  Fulde,  je  voulais  que 
les  égards,  que  les  respects  dont  elle  y  serait  entourée, 
fussent  encore  augmentés  par  l'exclusion  des  sentiments 
qu'on  me  connaissait  pour  elle,  et  pour  rien  au  monde 
je  ne  l'aurais  exposée  à  y  trouver  une  telle  concurrence 
anticipée.  L'idée  qu'elle  n'était  pas  de  caractère  à  la 
pardonner  mêlait  inutile,  puisque  je  ne  me  la  serais 
pas  pardonnée  à  moi-même;  aussi  mon  parti,  arrêté 
de  suite,  fut-il  irrévocable.  J'eus  donc  l'air  de  prendre  le 
change  de  la  manière  la  plus  complète,  et,  à  peine  rentré 
dans  le  salon,  je  souhaitai  une  nuit  calme  à  toute  la  com- 
pagnie et  je  partis  pour  une  visite  générale  des  postes 
et  des  piquets. 


DOUCE   ENMKMIE.  33 

Le  lendemain,  mes  embarras  recommencèrent;  mais, 
en  sortant  de  déjeuner,  je  montai  à  cheval  pour  faire  la 
reconnaissance  de  tous  les  dehors  de  la  ville,  et,  en  ache- 
vant de  dîner,  je  tins  un  conseil  extraordinaire,  après 
lequel  ma  nouvelle  visite  des  postes  acheva  de  me  four- 
nir le  moyen  d'éviter  un  entretien  que  je  redoutais  avec 
d'autant  plus  de  raison  qu'on  semblait  le  rechercher 
avec  plus  d'ardeur. 

Le  surlendemain,  la  communication  rouverte  avec 
Hanau,  je  reçus  la  nouvelle  de  la  marche  des  troupes 
que  m'envoyait  le  maréchal  Kellermann  et  qui  arri- 
vèrent en  effet  le  jour  d'après.  Or  mon  intention  étant, 
comme  je  l'ai  dit,  de  les  diriger  sur  Vach,  au  besoin  sur 
Erfurt,  pour  avoir  plus  tôt  des  nouvelles  de  la  grande 
armée  et  faire  partir  une  dépêche  et  les  courriers  pour 
la  France  et  pour  le  quartier  impérial,  j'annonçai  aux 
voyageurs,  comme  la  meilleure  nouvelle  que  je  pusse 
leur  donner,  que  le  surlendemain,  ils  continueraient  leur 
route.  Ce  fut  nécessairement  une  journée  de  grand  tra- 
vail, pendant  laquelle  je  ne  parus  presque  pas  dans  le 
grand  salon.  La  colonne  deMayence  arrivée,  j'en  passai 
la  revue;  j'eus  à  dîner  tous  les  ofQciers  supérieurs  qui 
commandaient  ces  troupes,  et  deux  autres  qui  s'étaient 
distingués  dans  le  combat  livré  pendant  leur  route;  je 
parus  avoir  peine  âsufOre  à  des  occupations  qui,  dans 
une  autre  disposition,  n'auraient  fait  que  favoriser  les 
moyens  de  multiplier  d'heureuses  entrevues.  Ce  pénible 
rôle,  du  reste,  me  paraissait  toucher  à  son  terme;  mais 
lorsqu'au  départ  de  ces  troupes  je  crus  n'avoir  plus 
qu'à  faire  mes  adieux  à  ma  douce  ennemie,  comme  à 
tous  les  autres  voyageurs,  on  me  rendit  compte  qu'elle 
était  malade  et  ne  pouvait  pas  partir. 

Elle  garda  en  effet  sa  chambre,  où  j'allai  avec  Villar- 
ceaux  lui  faire  une  visite.  En  m'apercevant,  sa  figure 
If.  s 


34      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

s'épanouit;  en  voyant  mon  satellite,  elle  exprima  le  dépit; 
mais  dans  les  deux  expressions  la  malade  était  char- 
mante. «  Vous  dégoûteriez  de  la  santé,  luidis-je  en  l'abor- 
dant. Combien  de  femmes  donneraient  une  partie  de 
leur  vie  bien   portante,  pour  vous  ressembler  quand 
vous  êtes  souffrante  i  >  Elle  soutint  qu'elle  méritait  beau- 
coup de  pitié;  comme  le  badinage  parut  lui  faire  de 
la  peine,  je  changeai  de  propos   et,   après  le   quart 
d'heure  de  bienséance,  je  partis.  Mais,  son  marim'ayant 
informé  le  lendemain  que  sa  femme  dînerait  avec  nous, 
je  le  fis  entrer  dans  mon  cabinet,  en  sortant  de  table,  et 
là  je  lui  dis  que,  vis-à-vis  de  ses  chefs,  la  prolongation 
d'un  séjour  qui  n'aurait  plus  de  justification  possible  le 
compromettrait;  je  l'engageai  donc  à  se  tenir  prêt  à 
profiter  de   la  première  escorte  pour  le  faible  trajet 
après  lequel  la  route  de  Berlin  n'avait  pas  cessé  d'être 
parfaitement  libre.  Je  croyais  avoir  fait  merveille;  je  fus 
bientôt  désabusé  ;   en  effet,  son  mari  lui  ayant  appris 
que  j'étais  dans  mon  cabinet  et  que  j'y  étais  seul,   la 
dame  arriva.  Pris  et  surpris,  il  fallut  la  recevoir  et  l'en- 
tendre, c'est-à-dire  subir  avec  elle  le  fatal  téte-à-tête.  Sa 
confusion, son  trouble  mettaient  le  comble  à  mon  embar- 
ras. Ses  premiers  mots  n'eurent  aucune  suite.  Je  la  fis 
asseoir  et  tâchai  de  la  calmer.  Un  peu  remise,  elle  vou- 
lut revenir  à  sa  reconnaissance;  je  l'arrêtai,  afin  de  pré- 
venir l'effusion  à  laquelle  ce  thème  pouvait  conduire; 
elle  en  arriva  à  la  frayeur  que  lui  causait  la  route,  et  je  lui 
dis  qu'elle  serait  trop  injuste,  si  elle  me  croyait  capable 
de  l'exposer  à  quelque  danger  que  ce  pût  être.    «  J'ai 
besoin  de  le  croire  »,  me  répondit-elle  d'une  voix  à  la  fois 
tremblante  et  animée;  puis,  de  ce  moment,  son  affole- 
ment l'emporta,  et  bientôt  elle   ne  se  posséda  plus. 
Situation  vraiment  diabolique,  que  depuis  cinq  jours  je 
cherchais  à  prévenir  et  qui  n'admettait  plus  de  moyen 


TRISTE   RAISON,  CHARMANT   POISON.  85 

terme.  Ne  pouvant  donc  continuer  à  prendre  le  change 
sur  tant  de  désordre,  je  fls  un  brusque  revirement,  et, 
avec  les  ménagements  qu'il  me  fut  possible  d'y  mettre, 
prenant  hautement  le  rôle  d'ami  ou  plutôt,  et  malgré 
mon  âge,  le  rôle  solennel  de  père,  je  lui  fis  les  plus 
sérieuses  remontrances;  je  lui  représentai  sa  jeunesse, 
Tinexpérience  qui  en  était  la  suite  et  tout  ce  qu'elle 
devait  à  ce  monde  si  menaçant  et  qu'elle  ne  connais- 
sait pas,  à  sa  famille  dont  l'éloignement  la  privait  de 
tout  conseil,  à  elle-même,  sous  les  rapports  de  sa  répu- 
tation, de  son  bonheur;  enûn  le  mal  déjà  fait  par  de  graves 
inconséquences,  et  tout  ce  qu'avec  un  autre  que  moi 
elle  aurait  déjà  compromis. 

Il  n'est  pas  dans  ma  nature  de  ne  pas  adoucir  de 
si  cruels  refus;  je  ne  pus  dissimuler  à  quel  point  j'étais 
moi-même  bouleversé;  ma  douleur  sembla  demander 
grâce  pour  le  bonheur  qui  m'était  offert  et  que  je  ne 
devais  accepter,  bonheur  que  cette  charmante  créature 
n'eût  partagé  que  pour  en  doubler  les  délices,  bon- 
heur que  dans  une  autre  situation  on  eût  sollicité  à 
genoux  et  qu'une  véritable  adoration  n'eût  pas  acquitté  : 
je  me  hâtai  d'ajouter  que  je  n'attribuais  la  majeure 
partie  de  ce  qu'elle  avait  éprouvé,  de  ce  qu'elle  éprou- 
vait encore,  qu'à  la  touchante  bonté  de  son  âme,  au 
prix  beaucoup  trop  grand  qu'elle  avait  bien  voulu  atta- 
cher au  zèle  que  j'avais  été  assez  heureux  de  lui  mani- 
fester; j'ajoutai  aussi  que,  sollicitée  par  les  circonstan- 
ces, son  imagination  avait  seule  fait  les  frais  d'une 
erreur,  dont  le  remède  était  dans  les  réflexions  que 
son  bon  esprit  et  sa  raison  ne  pouvaient  manquer  de 
hâter;  mais,  pour  surcroît  de  fatalité,  ce  mot  de  raison, 
que  je  prononçai,  exhuma  du  fouillis  de  ma  mémoire 
les  débris  d'un  ancien  couplet,  dialogué  entre  un 
homme  qui  compare   l'amour  à  un  poison,   la  raison 


30     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

au  souverain  bien,  et  une  femme  qui,  après  avoir  dit  : 

Triste  raison,  charmant  poison, 
finit  le  couplet  par  : 

C'est  du  poison,  monsieur,  qu'on  vous  demande. 

Affaibli  par  ce  malencontreux  souvenir,  je  perdis  mes 
moyens;  je  provoquai  plus  de  désespoir  que  de  convic- 
tion, et,  de  même  que  je  n'avais  trouvé  dans  le  mari  que 
faiblesse  et  niaiserie,  je  n'obtins  de  la  femme  que  des 
larmes.  Je  ne  pus  l'empêcher  de  m*a vouer  son  amour; 
elle  essaya  cependant,  en  se  torturant,  de  me  remercier 
des  avis  que  je  lui  donnais  et  qui  révoltaient  sa  passion; 
cette  lutte  aboutit  bientôt  à  une  crise  de  désolation,  et  on 
me  croira,  je  pense,  si  je  dis  que  j'eus  un  véritable 
déchirement  et  les  plus  effroyables  peines  pour  con- 
duire un  pareil  entretien  k  la  seule  fin  que  ma  position 
et  mes  relations  rendaient  possible. 

En  fait,  on  commençait  à  jaser;  je  courais  le  risque 
de  la  conséquence  du  tort  que  je  ne  voulais  pas  avoir,  et 
je  résolus  d'en  finir  à  d'autant  plus  de  titres  que  la  posi- 
tion menaçait  de  n'être  plus  en  état  d'être  sauvée.  Ayant 
réuni  en  conseil  le  baron  de  Tann,  l'intendant  du  gou- 
vernement, le  commandant  de  la  place,  le  commissaire 
des  guerres,  et  terminé  ce  qui  tenait  au  service,  je  parlai 
de  cette  dame  et  de  son  mari  ;  un  sourire  ne  put  me 
laisser  de  doute  sur  ce  que  l'on  était  déjà  disposé  à 
penser  de  la  prolongation  de  son  séjour;  je  me  plaignis 
de  ce  que  mes  ordres  de  départ  n'avaient  pas  été  exé- 
cutés par  son  mari,  et,  quelques  voyageurs  arrivés  de 
Berlin  ayant  achevé  de  constater  que  la  route  était  libre, 
je  chargeai  l'intendant,  dans  les  attributions  duquel  ce 
mari  se  trouvait,  de  lui  notifier  l'ordre  de  partir  le 
lendemain,  et  j'arrangeai  pour  ce  pâle  mari  et  sa  très 


ADIEUX   ET   SANGLOTS.  37 

séduisante  femme  une  escorte  qui,  à  leur  gré,  pût  les 
suivre  jusqu'à  Erfurt. 

L'ordre  avait  été  transmis,  et,  quelque  chose  que  je 
fisse  pour  animer  ledtner,  il  fut  triste;  la  soirée  ne  le  fut 
pas  moins.  Vers  neuf  heures,  le  besoin  de  repos  pour 
eux  me  servit  de  prétexte  à  les  envoyer  coucher.  La 
jolie  créature  sanglota  lorsque  je  lui  fis  mes  adieux; 
c'était  pitié;  mais  enfin  nous  nous  séparâmes,  et  je  res- 
pirai en  songeant  que  le  rôle  si  pénible  que  j'avais  eu  à 
jouer  était  enfin  terminé. 

Je  travaillai  tard,  et  je  dormais  profondément,  lorsque 
je  fus  réveillé  par  le  bruit  d'une  chaise  renversée  dans 
ma  chambre;  en  même  temps  cette  malheureuse  petite 
femme  arrivait  à  mon  lit,  se  jetait  sur  moi  dans  un 
véritable  égarement  et  me  couvrait  le  visage  et  la  main 
de  baisers  et  de  larmes. 

Le  jour  pointait  à  peine;  le  premier  usage  que  je  pus 
faire  de  ma  main  gauche,  car  mon   bras  droit  était 
encore  contenu  dans  des  bandages,  fut  d'allumer  à  ma 
lampe  les  deux  bougies  qui  étaient  sur  ma  table,  et 
j'éclairai   le  plus  ravissant,  mais  aussi  le   plus  triste 
tableau.  Cette  clarté,  au  reste,  était  le  seul  moyen  que 
j  eusse  de  rappeler  la  pauvre  enfant  un  peu  à  elle,  et  de 
me  raffermir  contre  elle, ou  pourmieuxdire  contre  moi- 
même.  Certes  il  fallait  du  courage,  il  en  fallait  terrible- 
ment, il  fallait  la  puissance  de  se  rendre  comme  étranger 
à  une  situation  à  ce  point  entraînante;  il  me  fallut  de 
plus  le  souvenir  de  ma  femme,  qu'en  idée  je  plaçai  entre 
cette  enfant  et  moi;  je  ne  sais  ce  qu'il  fallut  encore,  ni 
comment  je  parvins  à   prendre  ses  deux  mains  char- 
mantes, et,  la  forçant  de  m'écouter,  je  lui  dis  tout  ce 
qu'au  monde  je  pus  lui  dire;  puis,  du  moment  où  elle 
me  parut  revenir  à  elle,  je  sonnai.  Grâce  à  mes  efforts, 
Jacques  la  trouva  assise  sur  le  fauteuil  qui  était  près  de 


38      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

mon  lit;  elle  cacha  comme  elle  put  son  visage  et  ses 
pleurs;  son  chapeau,  sa  toilette  annonçaient  l'heure  du 
départ;  j'eus  l'air  de  continuer  un  entretien  qui  n'avait 
rapport  qu'à  son  voyage;  et,  finissant  par  lui  présenter 
l'idée  de  la  revoir  en  des  temps  plus  heureux,  je  la 
remerciai  de  ce  dernier  adieu,  je  l'assurai  de  tous  les 
vœux  que  je  formais  pour  son  bonheur,  je  lui  baisai  les 
mains,  et  je  la  fis  reconduire  à  sa  voiture  qui  était  prête. 
Six  mois  après,  en  passant  à  Berlin,  pour  continuer 
ma  route  vers  Tilsit,  je  l'aperçus  dans  la  Friedrichstrasse. 
Elle  était  superbe.  Je  descendis  de  ma  voiture;  je  causai 
pendant  quelques  moments  avec  elle  et  son  mari.  J'au- 
rais peine  à  dire  tout  ce  qu'exprimaient  ses  regards, 
d'autant  plus  accusateurs  qu'ils  furent  moins  sévères. 
Enfin  nous  nous  séparâmes,  et  depuis  je  n'ai  plus  eu 
d'elle  aucune  nouvelle.  Dirai-je,  à  la  honte  de  ma  mé- 
moire, que  le  nom  de  cette  femme  si  charmante  s'est 
effacé  de  mon  souvenir?  Au  reste,  je  me  le  rappellerais 
que  cette  notice  n'en  ferait  aucune  mention.  Dans  une 
circonstance  analogue  j'ai  cité  le  nom  de  la  marquise  de 
Fontanar,  belle-fille  du  prince  de  Masserano;  j'eus  à  Vi- 
toria  une  aventure  analogue  avec  la  marquise  de  Monte- 
Hermoso,  depuis  maîtresse  souveraine  de  Joseph  pendant 
la  royauté  d'Espagne  à  Lisbonne;  mais  ces  dames  ayant 
toujours  eu  des  amants  en  titre  et  en   sous-titre,  peu 
importe  à  leur  renom  de  beauté  qu'elles  aient  rencontré 
pour  une   fois  une    résistance;  ce  n'est  pas  tout,  on 
verra  que  cette  même  résistance  ou  plutôt  cette  malen- 
contreuse défaite,  je  serai  réduit  à  l'opposer   encore; 
et  si  je  fais  de  tels  aveux,  ce  n'est  certes  pas  pour  en 
tirer  gloire;  je  sais  qu'un  pareil  rôle  ne  peut  trouver 
grâce  devant  les  dames,  qui  le  louent  d'autant  plus  haut 
qu'elles  le  blâment  au  fond  du  cœur;  car  il  n'en  est  pas 
une  qui  ne  se  mette  à  la  place  de  celle  à  qui  on  a  pu 


FIDÈLE  A   ZOZOTTE.  39 

résister,  il  n'en  est  pas  une  qui  ne  juge  cette  résistance 
comme  une  ofTense  pour  son  sexe.  Mon  récit  cependant 
leur  a  prouvé  et  leur  prouvera  que,  chaque  fois  que 
j'ai  subi  leur  joug  sous  l'empire  d'une  véritable  passion, 
je  leur  ai  gardé  la  foi  qu'elles  sont  si  ardentes  à  pro- 
mettre et  souvent  si  promptes  à  démentir. 

J'avais  été  fidèle  à  Pauline,  j'étais  fidèle  à  Zozotte,  et, 
pour  en  revenir  à  cette  Zozotte,  cause  involontaire  de 
ma  torture,  je  souhaitais  d'autant  plus  vivement  ne  pas 
avoir  un  seul  sentiment  dont  elle  ne  fût  l'objet,  qu'à 
cette  époque  elle  attendait  une  délivrance  ;  éloigné  d'elle, 
sans  cesse  rattaché  par  l'inquiétude  à  son  image,  à  son 
souvenir,  je  lui  appartenais  avec  plus  d'intérêt  et  plus 
entièrement  que  jamais.  Sans  doute  chaque  courrier 
m'apportait  de  ses  nouvelles;  je  la  savais  assistée  des 
deux  premiers  accoucheurs  de  Paris  qu'elle  avait  ré- 
clamés, d'une  excellente  garde,  d'un  bon  médecin,  et 
de  Marie,  sa  mulâtresse  dévouée.  J'avais  même  obtenu 
que  sa  mère  se  rendît  de  Tours  auprès  d'elle  ;  de  plus, 
Mmes  O'Connell,  d'Etchegoyen,  Rivierre,  etc.,  m'avaient 
promis  d'arriver  au  premier  appel  des  douleurs.  Je 
nen  étais  pas  moins  dans  les  tortures  d'une  anxiété 
toujours  croissante,  lorsque  je  reçus  de  Paris  une  lettre 
dont  récriture  m'était  inconnue.  Je  tressaillis  à  sa  vue, 
et,  quoique  le  cachet  fût  rouge,  je  tremblais  en  rou- 
vrant. Deux  mots  écrits  par  Zozotte  terminaient  cette 
lettre,  ils  furent  plutôt  dévorés  que  lus;  ils  m'annon- 
çaient que  cette  Anaïs  tant  désirée  était  enfin  venue 
consoler  sa  pauvre  mère  de  tous  les  maux  passés  et 
adoucir  la  peine  de  notre  séparation. 

J'en  étais  là  de  mes  sentiments,  lorsque  je  reçus  la 
nouvelle  que  l'impératrice  Joséphine,  ainsi  qu'elle  avait 
bien  voulu  me  le  dire,  s'était  rendue  à  Francfort  pour 
y  passer  douze  ou  quinze  jours  chez  le  prince  primat, 


40      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

c'est-à-dire  pour  rompre,  si  ce  n'est  pour  varier  la  triste 
monotonie  du  séjour  de  Mayence.  J'en  fus  informé  par 
le  maréchal  du  palais  de  ce  prince,  et  de  manière  à  ne 
pouvoir  éviter  d'aller  faire  ma  cour  à  Sa  Majesté.  J'ar- 
rivai donc  à  Francfort,  je  fus  reçu  à  merveille  et  de 
suite  invité  à  dtner  et  à  souper  avec  l'Impératrice,  pen- 
dant les  trois  jours  que  j'avais  dit  pouvoir  rester  dans 
cette  ville;  ce  qui  de  suite,  et  par  réciprocité,  me  mit 
dans  une  position,  non  certes  de  familiarité,  mais  d'une 
certaine  aisance  avec  les  princesses  qui  se  trouvaient 
du  voyage.  Or  Francfort  voulut  fêter  ou  reçut  l'ordre 
de  fêter  les  augustes  personnes  que  le  prince  primat 
hébergeait;  elle  donna,  en  conséquence,  un  grand  bal 
masqué,    bal  auquel  l'Impératrice  ne  se  rendit   pas, 
mais  qullortense  et  cette  jolie  Stéphanie  de  Beauhar- 
nais  honorèrent  de  leur  présence,  accompagnées   de 
quelques  dames  de  leur  cour  et  de  celle  de  l'Impéra- 
trice. Au  moment  où  elles  partaient  pour  se  déguiser. 
Tune  d'elles  me  dit,  non  pas  avec  mystère,  mais  pour- 
tant de  manière  à  n'être  entendue  que  de  moi  :  «  Vous 
irez  à  ce  bal  ?  —  Sans  doute,  répondis-je  assez  légère- 
ment. —  Eh  bien,  reprit-elle  en   souriant,  prenez  tel 
déguisement  et  ayez  tel  signe;  j'aurai  tel   costume  et 
telle  fleur  à  la  main.  >  Certainement  cela  pouvait  ne 
rien  signifier,  mais  certainement  aussi  cela  pouvait  signi- 
fier quelque  chose.  Cette   cour  impériale,    si   réputée 
pour  le  resplendissement  de  sa  gloire,  n'était  pas  aussi 
célèbre  par  les  vertus  pudiques;  il  y  était    admis   en 
principe,  et  Joséphine  aidant,  que  rien  ne  devait  résis- 
ter au  vainqueur  des  vainqueurs  de  la  terre,  et  plus  une 
foule  de  dames  attachaient  de  prix  à  leurs  personnes, 
plus  elles  se  croyaient  obligées  de  s'offrir  en  holocauste. 
Il  était  également  admis  par  les  sœurs  et  parentes  du 
grand  homme  (et  je  recule  ici  devant  des  détails  ina- 


FÊTES    A   FRANCFORT.  41 

bordables)  que  leurs  défaites  étaient  des  conquêtes, 
et  qu'à  l'exemple  du  mattre  elles  ne  pouvaient  se  mon- 
trer trop  insatiables  en  fait  de  triomphes.  Tant  qu'elles 
étaient  à  Paris  et  au  sein  de  la  paix,  elles  n'avaient  qu'à 
choisir  les  prédestinés  qu'elles  dévouaient  au  bonheur; 
le  seul  état*  major  du  prince  Berthier  pouvait  à  lui 
seul  passer  pour  un  harem  capable  de  servir  aux  ca- 
prices de  dix  sultanes;  mais  Francfort,  à  cet  égard, 
comme  Mayence,  n'offrait  rien  de  semblable;  la  disette 
ayait  produit  l'abstinence,  et,  faute  de  mieux,  Toccasion 
pouvait  m'élever  tout  comme  un  autre  au  rang  de  tant 
de  freluquets.  En  d'autres  temps,  ce  genre  d'élévation 
n'eût  pas  été  fait  pour  m'effaroucher,  loin  de  là;  mais, 
après  répreuve  que  je  venais  de  subir  et  dont  j'étais 
plus  ou  moins  glorieusement  sorti  avec  une  des  plus 
jolies  créatures  du  monde,  je  devais  redouter  une  nou- 
Telle  scène  de  la  tentation  de  saint  Antoine.  Toute  ré- 
flexion faite,  je  n'allai  donc  pas  à  ce  bal  et  je  me  rési- 
gnai à  une  très  verte  algarade  que  je  reçus  au  complet; 
quelque  chose  que  je  pusse  dire,  je  ne  réussis  pas  à 
convaincre  que,  vu  l'heure,  il  m'avait  été  impossible  de 
me  procurer  le  costume  prescrit,  ni  même  aucun  autre. 
J'en  fus  pour  mon  mensonge;  j'ai  toujours  fort  mal  joué 
les  rôles  de  Joseph. 

Le  lendemain  de  ce  bal  était  un  dimanche  ;  on  avait 
dit  que  l'Impératrice  entendrait  à  midi  la  messe  dans 
la  chapelle  du  prince.  Je  crus  devoir  m'y  trouver; 
je  fus  du  petit  cortège  et,  la  messe  dite,  je  fus  admis 
dans  un  salon  réservé  à  Sa  Majesté  et  à  sa  suite;  nous  y 
étions  dix  personnes  :  l'Impératrice  assise  sur  le  canapé, 
ayant  à  sa  gauche  Hortense,  à  la  gauche  de  laquelle 
était  son  ûls  aîné;  à  la  droite  de  l'Impératrice,  et  sur 
un  fauteuil,  Stéphanie  de  Beauharnais;  eniin,  et  sur 
trois  fauteuils  placés  à  la  gauche  du  iils  d'Hortense,  la 


42      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

comtesse  d'Arberg(i),  mère  de  la  maréchale  Lobau  et  de 
la  comtesse  Klein,  et  deux  des  dames  de  l'Impératrice; 
or,  au  sujet  de  ses  filles  et  sans  que  je  me  rappelle  l*à- 
propos,  la  comtesse  d'Arberg  dit  au  petit  Napoléon  : 
f  Monseigneur,  je  les  recommande  à  vos  bontés.  » 
A  ces  mots,  cet  enfant,  âgé  de  quatre  à  cinq  ans,  je 
crois,  la  fixe,  mais  d'un  regard  que  je  n'avais  vu  qu'à 
l'Empereur,  et,  après  un  moment  d'étonnement  et  de 
silence  :  «  Madame,  répondit-il,  c'est  à  ces  dames  d'avoir 
des  bontés  pour  moi.  >  Hortense  l'embrassa;  tout  le 
monde  s'extasia,  et  je  fus  confondu  de  cette  leçon  de 
tact,  de  délicatesse,  de  convenance  donnée  par  un  si 
jeune  enfant  à  une  dame  de  quarante  ans.  Et,  comme  je 
ne  pus  cacher  mon  étonnement  au  chevalier  d'honneur 
de  l'Impératrice  :  «  Cet  enfant,  me  dit-il,  dépasse  tout  ce 
que  vous  pouvez  en  penser;  pour  ne  vous  citer  qu'un 
fait,  quelque  chose  qu'on  puisse  lui  conter  ou  qu'on 
puisse  conter  devant  lui,  quelque  temps  qu'on  y  mette, 
il  écoute  comme  l'Empereur,  dans  une  immobilité  totale, 
et,  du  moment  où  l'on  finit  de  parler,  par  une  faculté 
qui  prouve  autant  de  jugement  que  de  mémoire  et  de 
sagacité,  il  résume  en  une  pensée  générale  tout  ce  qu'il 
vient  d'entendre.  »  Et  tel  était  l'enfant  qu'à  tort  ou  à 
raison  on  regardait  comme  fils  de  l'Empereur,  que  Ton 
signalait  généralement  comme  le  successeur  du  mo- 
derne César,  et  à  l'existence  duquel  se  rattachaient  peut- 
être  d'immenses  destinées,  celle  de  la  France  y  com- 
prise. Trois  mois  après,  cet  enfant  qui  était  un  Napoléon, 
tandis  que  les  autres  fils  d'Hortense  ne  furent  que  des 
Bonaparte,  cet  enfant  n'existait  plus. 

Je  devais  quitter  Francfort  mardi  avant  le  jour.  Au 
souper  de  lundi,  je  ne  pris  pas  la  place  que  j'occupais  à 

(1)  Elle  épousa  en  secondes  noces  le  prince  Stolberg-Gedero; 
elle  est  morte  en  1836. 


LE   FILS   D'HORTENSE.  43 

la  droite  d'Hortense,  mais  je  me  tins  debout  derrière  le 
fauteuil  de  Joséphine,  et  j'avais  de  cette  sorte  une  part 
continuelle  à  sa  conversation.  Joséphine  s'apprêtait  à 
quitter  la  table,  lorsqu'elle  me  dit  :  c  Vous  allez  donc 
repartir  pour  Fulde?  —  Oui,  Madame,  à  moins  que  Votre 
Majesté  n'ait  d'ordres  contraires  à  me  donner.  —  Je  n'ai 
qu'a  vous  souhaiter  un  bon  voyage  et  à  vous  dire  que 
je  suis  bien  aise  de  vous  avoir  revu.  Mais,  dites-moi^ 
y  aurait-il  de  quoi  me  loger  à  Fulde  ?  —  Le  château, 
répondis-je,  est  spacieux;  il  contient  plusieurs  apparte- 
ments, dont  deux  fort  grands;  le  premier  n'a  été  occupé 
par  personne  depuis  le  départ  du  prince  d'Orange  et 
serait,  je  pense,  de  nature  à  recevoir  Votre  Majesté.  — 
J'aimerais,  reprit-elle,  à  me  rapprocher  de  l'Empereur 
pour  avoir  plus  vite  de  ses  nouvelles,  et  j  ai  pensé  à 
Fulde.  —  L'exécution  de  celte  pensée,  répliquai-je, 
serait  un  bonheur  dont  le  pays  se  montrerait  digne  et 
dont  son  gouverneur  s'honorerait  toute  sa  vie.  >  Plût  à 
Dieu  que  tout  se  fût  borné  à  ces  mots;  mais,  avec  la 
séduction  créole  qu'elle  possédait  au  dernier  degré, 
elle  ajouta  :  c  En  attendant  que  les  ordres  de  l'Empe- 
reur en  décident,  un  mot,  mon  cher  général,  sur  un 
abbé  qui  réside  dans  votre  gouvernement  et  que  je 
Yous  recommande.  >  Le  nom  ne  lui  revint  pas;  un 
signe  fit  accourir  une  de  ses  dames,  qui  m'apprit  que 
cet  abbé  se  nommait  Sonnet  de  La  Milousière.  c  II  a, 
paraît-il,  de  grandes  réclamations  à  faire,  reprit  llmpé- 
ratrice;  au  reste,  il  vous  dira  lui-même  de  quoi  il  s'agit, 
et  vous  vous  rappellerez  que  j'y  prends  un  véritable 
intérêt.  >  Mes  protestations  furent  ce  qu'elles  devaient 
être;  mes  adieux  étaient  dits;  j'avais  même  rendu 
toutes  mes  actions  de  grâces  au  prince  primat,  je 
n'avais  plus  à  faire  que  mes  derniers  saluts;  ils  furent 
reçus  avec  bonté,  à  l'exception  de  la  très  jolie  hou- 


44      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉ^AULT. 

deuse  dont  la  rancune  me  parut  justifier  ma  conduite. 

De  retour  à  Fulde,  je  fis  appeler  le  baron  de  Tann  et 
lui  parlai  de  Tabbé  auquel  s'intéressait  si  fortement 
l'Impératrice.  Au  nom  que  je  prononçai,  le  baron  prit  un 
ton  consterné  pour  me  dire  :  c  Je  plains  Votre  Excel- 
lence; voilà  une  malheureuse  affaire,  et  qui  lui  fera  re- 
gretter d'être  allé  à  Francfort.  >  Et  là-dessus  il  me  conta 
de  cet  homme  mille  abominations,  ne  cessant  de  répéter  : 
c  C'est  le  plus  effronté,  le  plus  avide,  le  plus  imposteur  et 
le  plus  méchant  des  hommes,  pervers  comme  un  scélérat, 
impudent  et  cynique  comme  un  mauvais  prêtre  catho- 
lique. Au  reste,  continua  le  baron  de  Tann,  comme  vous 
pourriez  penser  que  j'y  mets  de  la  passion  et  qu'il  est 
nécessaire  que  vous  sachiez  à  qui  vous  avez  affaire,  de 
grâce,  venez  avec  moi  chez  le  prince  évêque  et  jugez-en 
d'après  ce  qu'il  vous  dira.  »  En  des  termes  plus  doux, 
ce  digne  prince  confirma  tout  ce  que  le  baron  m'avait 
dit  et  me  conta  notamment  qu'ayant  eu  besoin  d'un 
interprète  pour  un  entretien  de  quelques  minutes  avec  le 
maréchal  Mortier,  il  s'était  servi  de  cet  abbé  et  avait  cru 
être  très  généreux  en  lui  donnant  dix  louis,  le  person- 
nage n'ayant  alors  pour  vivre  que  ses  messes  et  des 
secours  de  Tévêché  avant  de  devenir,  comme  cela  était 
présentement,  simple  précepteur  des  enfants  d  un  bourg- 
mestre de  village.  Eh  bien,  cet  abbé  avait  prétendu  qu'en 
cette  occasion  il  avait  sauvé  le  pays,  et,  proportionnant 
les  dix  louis  à  un  tel  service,  il  en  avait  remercié  par 
quatre  pages  dinjures  grossières  qu'il  avait  écrites  et 
qu'il  était  même  venu  répéter  en  face. 

Deux  jours  après,  on  me  l'annonça.  C'était  un  homme 
de  cinq  pieds  deux  pouces,  large  d'épaules,  ayant  tous 
les  signes  d'une  force  extraordinaire;  la  tête  haute,  l'œil 
faux  et  ardent,  la  tigure  au  dernier  point  impudente  et 
mauvaise,  il  me  jeta  cette  apostrophe  :  t  Des  ordres  aussi 


UN    PROTÉGÉ   DE  JOSÉPHINE.  45 

sacrés  pour  vous  que  pour  moi,  et  dont  l'amie  de  notre 
auguste  souveraine  vient  de  m'informer  par  un  courrier, 
m'amènent  auprès  de  vous,  monsieur  le  gouverneur, 
et  vont  enfin  me  faire  rendre  une  justice  trop  tardive, 
ainsi  que  vous  allez  en  juger  par  l'exposé  de  mes  droits 
et  de  mes  griefs.  >  L'arrogance  de  son  début  acheva  de 
me  décider  à  l'arrêter  et  à  lui  dire  :  c  L'Impératrice  m'a 
en  effet  parlé  de  vous  et  des  réclamations  que  vous 
pourriez  avoir  à  faire;  l'attention  que  je  donnerai  à  ce 
que  vous  vous  croirez  en  droit  de  demander  se  propor- 
tionnera naturellement  à  mon  respect  pour  Sa  Majesté; 
c'est  vous  faire  sentir  que  je  ne  traiterai  ce  qui  y  a  rap- 
port que  par  écrit.  Ainsi  il  est  inutile  d'en  parler;  résu- 
mez donc  dans  une  lettre  tout  ce  que  vous  comptiez  me 
dire  ;  ce  sera  un  moyen  d'attester  votre  respect  pour 
l'Impératrice  par  la  modération  de  vos  demandes,  et 
de  hâter  la  solution  de  cette  affaire,  solution  qui  sera 
favorable  en  ce  qui  sera  possible.  > 

Je  pensais  lui  avoir  ôté  les  moyens  de  dénaturer  mes 
paroles,  avoir  diminué  les  occasions  d'entrevues,  enfin 
modéré  ses  jactances  et  ses  prétentions  en  le  forçant  à 
les  écrire  et  à  les  signer;  mais,  plus  surpris  qu'interdit, 
plus  irrité  que  surpris  :  c  Obligé  de  quitter  Fulde  demain, 
répliqua-t-il,  et  cela  pour  les  indignes  fonctions  aux- 
quelles l'iniquité  des  Fuldois  m'a  réduit,  puisqu'il  faut 
vous  provoquer  officiellement  à  faire  des  choses  que 
Sa  Majesté  pensait  que  vous  feriez  de  vous-même,  je 
vous  remettrai  avant  mon  départ  la  lettre  que  vous 
exigez.  —  Écrivez  cette  lettre  » ,  répélai-je,  sans  faire 
semblant  d'avoir  entendu  son  impertinence.  Et,  comme 
ce  lendemain  devait  nous  séparer,  je  l'invitai  à  dîner, 
autant  pour  lui  avoir  fait  une  politesse  que  dans  l'espoir 
de  m'armer  contre  lui  de  ce  qu'il  voudrait  bien  me 
fournir  lui-même;  je  n'eus  donc  que  lui  à  dîner;  j'or- 


46     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

donnai  à  mes  aides  de  camp  et  secrétaires  la  plus 
grande  circonspection,  et  je  fis  multiplier  les  vins,  afin 
de  le  mettre  plus  à  discrétion.  En  effet,  peu  à  peu  il 
s'oublia  davantage,  et,  après  m'avoir  dit  mille  horreurs 
des  autorités  et  des  habitants  de  Fulde,  qui,  selon  lui, 
étaient  hypocrites  et  ennemis  des  Français,  il  se  vanta 
de  choses  hideuses,  et  notamment  nous  conta  qu'à  Paris, 
pendant  la  Révolution,  ne  sortant  plus  que  la  nuit  et 
suivant  à  onze  heures  et  demie  du  soir  la  rue  Mont- 
martre, il  avait  reconnu,  au  moment  où  il  arrivait  tout 
près  de  Tégout,  un  des  révolutionnaires  alors  au  pinacle, 
et,  profitant  de  ce  que  la  rue  était  déserte,  il  l'avait  abordé 
comme  pour  lui  parler  et  d'un  coup  de  poing  lui  avait 
brisé  la  poitrine,  puis,  suivant  son  expression,  «  avait  fait 
rentrer  cet  homme  en  lui-môme  »,  en  le  jetant  à  la  ren- 
verse dans  la  gueule  de  l'égout  (i). 

Le  lendemain,  vers  midi,  il  me  remit  sa  lettre,  je  la 
pris  sans  l'ouvrir,  me  bornant  à  dire  que  les  décisions  à 
intervenir  ne  se  feraient  pas  attendre;  mais,  délivré  de  sa 
présence,  je  ne  l'étais  pas  de  lui.  Sa  lettre  dépassait  ce 
que  je  pouvais  en  attendre;  l'abbé  y  disait  en  substance  : 
€  J'ai  sauvé  de  tous  les  désastres  de  la  guerre  le  pays, 
qui  jamais  ne  pourra  faire  assez  pour  s'acquitter  avec 
moi,  et  ces  titres  ne  sont  plus  rien  depuis  que  je  suis 
le  protégé  déclaré  de  Sa  Majesté  l'Impératrice  et  Reine. 
Ce  n'est  donc  plus  seulement  de   mes   services  qu'il 

(1)  Sans  M.  de  Norvins,  je  n'aurais  connu  personne  que  je  pusse 
comparer  à  cet  abbé,  quoi(|ue  l'un  fût  gras  tandis  que  Tautre  était 
plutôt  sec.  De  même  M.  de  Norvins  nous  conta  qu'une  nuit  vers 
une  heure  du  matin,  aux  approches  de  la  Madeleine,  voyant  un 
homme  venir  à  lui,  comme  au  reste  il  allait  à  cet  homme,  mais 
supposant  que  cet  liomme  pouvait  avoir  l'intention  de  le  voler, 
il  lui  avait  lancé  ses  deux  poings  dans  l'estomac  et  l'avait  jeté  à  la 
renverse,  au  milieu  des  pierres  de  taille  dont  ce  terrain  était  cou- 
vert; je  me  rappelle  encore  la  pantomime  qui  nous  parut  digue  du 
fait. 


13N    PROTÉGÉ    DE  JOSÉPHINE.  47 

s'agit;  c'est  de  la  nécessité  de  proportionner  le  prix  que 
je  dois  en  recevoir  à  la  haute  puissance  de  mon  auguste 
bienfaitrice,  et  c'est  de  votre  respect  pour  ses  volontés 
que  j'attends  la  justice  qui  m'est  due.  »  A  la  suite  de  ce 
jésuitique  et  insolent  début,  venait  l'énumération  des 
prétentions;  or  l'abbé  demandait  :  i*"  la  place  de  mi- 
nistre des  cultes  dans  les  États  de  Fulde,  et  il  voulait 
cette  place  avec  un  traitement  digne  de  telles  fonctions; 
2*  la  croix  des  anciens  capitulaires  du  chapitre  de 
Fulde;  3*  la  pension  de  6,000  francs  qui  y  avait  été 
attachée;  i»  un  appartement  dans  le  château,  et  cela, 
pour  toute  sa  vie;  5*»  ma  table,  en  offrant  toutefois  de  me 
payer  pension. 

Je  fis  de  suite  réunir  le  conseil;  l'indignation  fut  au 
comble.   Quant  aux  explications,  elles  établirent  que 
jamais  Tabbé  n'avait  été  à  même  de  rendre  un  service 
au  pays  de  Fulde,  auquel   il  devait  au   contraire  le 
pain  que,  je  ne  sais  plus  depuis  combien  d'années,  il 
avait  mangé  en  sa  qualité  de  prêtre  et  d'émigré;  que 
cette  fausse  et  mensongère  assertion  n'avait  d'autre  fon- 
dement que  les  dix  minutes  pendant  lesquelles  il  avait 
servi  de  truchement  au  prince  évêque,  et  pour  lesquelles 
il  avait  touché  dix  louis,  soit  un  louis  la  minute.  Quant 
aux  demandes  :  i*"  la  place  de  ministre  des  cultes,  alors 
presque  sans  fonctions  et  sans  rétribution,  se  trouvait 
occupée  par  le  grand  aumônier,  vieillard  respectable  et 
qu'il  était  impossible  de  déposséder;  2°  Tordre  des  capi- 
tulaires  se  trouvant  aboli  par  un  rescrit  de  Tempire 
sanctionné  par  l'empereur  Napoléon  lui-même,  il  n'exis- 
tait plus  de  puissance  qui  pût  en  conférer  la  croix; 
3*  de  même  les  fonds  servant  de  dotation  pour  le  paye- 
ment des  pensions  de  ces  capitulaires,  pensions  viagè- 
res, ne  s'acquittaient  plus  que  pour  les  anciens  titulaires 
et  sur  des  fonds  spéciaux;  4»  en  l'absence  d'un  souverain 


48      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et  surtout  dans  l'ignorance  où  l'on  était  de  celui  auquel 
le  pays  de  Fulde  serait  attribué  et  le  château  réservé, 
il  n'était  pas  possible  de  disposer  même  d'un  simple 
appartement;  S""  l'article  de  la  table  ne  regardait  que 
moi;  je  dédaignai  d'y  répondre  autrementque  par  ordre 
de  ne  plus  recevoir  le  drôle,  et  il  n'en  fut  pas  question 
dans  ce  conseil  ;  mais,  si  cet  examen  constatait  le  cynisme 
des  demandes,  il  ne  pouvait  me  suffire  vis-à-vis  de  l'Im- 
pératrice. Cette  phrase  :  t  Vous  vous  rappellerez  que  j'y 
prends  un  véritable  intérêt  »,  était  un  ordre,  et,  ainsi  que 
je  le  fis  sentir  à  ces  messieurs,  un  ordre  pour  le  pays 
comme  pour  moi.  «  Le  pays,  me  répondirent-ils,  est  admi- 
nistré pour  le  compte  de  l'Empereur  et  par  un  intendant; 
sauf  quelques  dépenses  que  les  habitants  se  sont  imposées 
avec  plaisir,  nous  ne  disposons  d'aucuns  fonds;  que  Sa 
Majesté  l'Impératrice  s'adresse  donc  à  l'Empereur.  »Tout 
cela  était  juste,  mais  rien  de  tout  cela  ne  pouvait  me  tirer 
d'embarras,  à  Tégard  d'une  femme  avec  les  caprices  de 
laquelle  on  ne  discutait  pas;  enfin,  par  considération  pour 
moi,  par  égard  pour  tout  ce  que  ma  position  avait  de 
délicat,  pour  prouver  du  moins  à  l'Impératrice  que  sa 
recommandation  n'avait  pas  été  infructueuse,  ils  m'accor- 
dèrent 1,450  francs  de  pension  pour  ce  misérable.  Je  leur 
promis  que,  dans  mon  rapport  à  l'Impératrice,  je  dirais 
formellement  que,  cet  homme  n'ayant  ni  droits,  ni  titres 
d'aucune  espèce,  la  pension,  à  défaut  de  toute  autre 
ressource  disponible,  était  le  produit  d'une  cotisation 
spéciale  et  n'avait  été  votée  sur  mes  instances  que 
par  respect  pour  Sa  Majesté.  Je  tins  parole.  Prévoyant 
le  rôle  infâme  que  ce  scélérat  ne  manquerait  pas  de  jouer, 
je  mis  même  à  la  rédaction  de  mon  rapport  à  l'Impéra- 
trice tout  le  soin  dont  j'étais  capable;  j'écrivis  de  plus 
au  chancelier  d'honneur,  le  marquis  de  Beaumont,  que 
je  connaissais,  une  lettre  dans  laquelle,  sans  tout  dire. 


POUR   LA  MENAGERIE   DE  L'IMPERATRICE.         49 

j'entrais  cependant  dans  des  explications  que  mon  rap- 
port n'avait  pu  contenir.  Mais  conjurer  la  fatalité  n'est 
pas  possible;  quelque  peine  que  j'eusse  prise,  je  ne  reçus 
aucune  réponse  et  je  fus  à  peu  près  brouillé  avec  l'Impé- 
ratrice, n'ayant  pas  môme  auprès  d'elle  l'appui  que  ma 
présence  au  bal  de  Francfort  et  ce  qui  aurait  pu  en  être 
la  suite  m'eussent  assuré.  Il  ne  me  resterait  donc,  comme 
dernière  satisfaction,  qu'à  placer  ici  le  nom  de  la  digne 
protectrice  de  cet  abominable  abbé,  de  celle  qui,  à  ce 
que  j'ai  su  depuis,  ne  parla  de  mon  rapport  que  pour 
en  dénaturer  le  contenu  et  rendit  injuste  la  meilleure 
des  femmes;  mais  ce  nom  a  comme  tant  d'autres  sauté  de 
ma  mémoire,  et  c'est  pour  moi  l'objet  d'un  constant 
regret.  Quant  à  l'Impératrice,  j'eus  bientôt  la  preuve  du 
mécontentement  qu'elle  conservait  à  mon  égard. 

Visitant  un  jour  les  arrière-cours  du  château,  j'aperçus 
une  assez  grande  cage  faite  en  bois,  et  dans  la  cage  un 
animal  que  je  ne  connaissais  pas,  mais  qu'on  m'apprit 
être  un  chamois  venu  des  glaciers  de  la  Suisse.  Il  était 
là  depuis  un  an  qu  on  en  avait  fait  cadeau  au  prince 
d'Orange,  comme  d'une  chose  très  rare;  car  c'était, 
assurait-on,  jusqu'à  présentie  seul  chamois  que  l'on  eût 
possédé  vivant.  Aussitôt  je  pensai  à  la  ménagerie  de 
l'Impératrice  et  je  fis  construire,  pour  le  nouvel  hôte  que 
je  lui  destinais,  une  cage  de  voyage.  J'écrivis  l'histoire 
de  cet  animal  ;  je  fis  une  instruction  sur  la  manière  de  le 
soigner  et  de  le  nourrir,  et,  sous  la  conduite  de  l'homme 
qui  en  était  chargé,  je  l'expédiai  pour  la  Malmaison,  en 
prévenant  de  son  envoi  et  du  jour  de  son  arrivée  les 
dames  d'honneur  de  l'Impératrice.  Sans  le  cornac,  jamais 
je  n'en  aurais  eu  de  nouvelles;  il  revint  et  me  ren- 
dit compte  que  la  bête  était  arrivée  à  bon  port;  qu'elle 
avait  été  bien  reçue^  et  qu'à  lui-même  on  avait  donné 
généreusement  pour  boire,  mais  pas  un  mot  pour  moi; 


50      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

je  fus  piqué,  je  me  promis  à  mon  retour  à  Paris  de  de- 
mander une  audience  à  Tlmpératrice  et  de  tout  lui  dire; 
puis,  quand  je  fus  à  Paris,  ma  colère  était  passée,  et 
tout  cela  ne  me  parut  plus  valoir  la  peine  d'une 
démarche. 

Je  fus  un  peu  plus  heureux  avec  un  autre  envoi.  On 
m'avait  rendu  compte  que,  dans  les  caves  du  château,  se 
trouvait  un  caveau  qui  avait  été  muré  lors  de  l'approche 
des  troupes  françaises  et  qui,  sauf  le  coulage,  contenait  en 
trois  tonnes  trois  mille  six  cents  bouteilles  du  meilleur 
vin  de  Johannisberg,  vignoble  qui  formait  le  domaine  le 
plus  productif  du  petit  État  (1).  Ce  vin,  datant  de  i779, 
était  du  meilleur  qu'on  se  rappelât  avoir  récollé;  c'est 
pourquoi  on  n'en  avait  jamais  vendu,  et  encore  par  défé- 
rence, que  vingt-cinq  bouteilles  à  une  des  sœurs  du  roi 
de  Prusse,  à  raison  de  seize  florins  la  bouteille;  on  n'en 
avait  bu  non  plus  que  vingt-cinq  bouteilles  par  an  aux 
jours  des  fêtes  du  prince  évoque  jusqu'à  la  sécularisa- 
tion, et  du  prince  d'Orange  depuis;  on  avait  toujours 
rempli  les  tonneaux  avec  les  meilleurs  et  les  plus  anciens 
vins,  et  il  était  destiné  à  rivaliser  un  jour  avec  les  fameux 
vins  de  Bremen.  Je  jugeai  fort  inutile  de  laisser  aux 
futurs  possesseurs  du  pays  le  souci  de  soigner  ce  vin, 
que  je  fis  mettre  en  bouteilles  en  présence  du  comman- 
dant de  la  place  et  de  tous  les  gendarmes,  qui  voyaient 
devant  eux  rincer  les  bouteilles,  les  remplir,  les  bou- 
cher, les  cacheter.  Ce  tirage  ayant  produit  trois  mille 
trois  cent  cinquante  bouteilles  environ,  j'en  expédiai, 
par  caisses  de  cinquante,  dix-huit  cents  dans  les  caves 
de  l'Empereur  à  Paris,  trois  cents  au  prince  Berthier, 
trois  cents  à  l'archichancelier,  deux  cents  au  général 

(i)  La  colline  de  Johannisberg  avait  été  achetée  en  1716  par 
l'abbé  de  Fulde,  qui  y  avait  construit  un  château  et  avait  fait  replan- 
ter les  vignes. 


POUR   LES   CAVES   DE   L'EMPEREUR.  51 

Junot,  deux  cents  à  rintendant  général  Daru,  cent  à 
l'intendant  Laran,  cinquante  à  Robquin,  enfin  deux 
cent  cinquante  chez  moi,  gardant  environ  cent  cinquante 
bouteilles  pour  le  courant.  Ayant  cru  devoir  parler  au 
major  général  de  cette  répartition,  il  me  répondit,  de 
sa  main,  qu'il  approuvait  et  qu'il  me  remerciait  de  ce 
vin  dont  il  comptait  même  boire  avec  moi.  Je  croyais 
donc   avoir  satisfait  à  tout;   mais,  à  mon  arrivée  à 
Tilsit,  Duroc,  déjà  grand  maréchal  du  palais,  et  qui, 
par  parenthèse,  était  brodé  sur  toutes  les  coutures  et 
qu'on  n'appelait  que  M.  le  Maréchal,  vint  à  moi  la  pre- 
mière fois  qu'il  m'aperçut,  puis,  avec  une  gravité  qui  me 
surprit,  me  dit  :  c  De  grâce,  mon  général,  qu'est-ce  que 
ces  trente-six  caisses  de  vin  envoyées  par  vous  dans  les 
caves  de  l'Empereur?  »  Je  lui  en  fis  l'histoire.  «  Mais 
comment  ne  m'en  avez- vous  pas  écrit?  —  J'ai  cru  que 
le  prince  Berthier,  à  qui  j'ai  rendu  compte  de  l'affaire, 
vous  en  parlerait.  —  Cela  ne  regarde  en  rien  le  prince 
Berthier,  répliqua-t-il;  mais  quelles  précautions  avez- 
vous  prises  pour  la  mise  en  bouteilles  de  ce  vin,  et  savait- 
on  qu'il  était  pour  l'Empereur?  »  Je  lui  expliquai  les  pré- 
cautions que  j'avais  prises  et  y  ajoutai,  ce  qui  était  vrai, 
que  les  soixante-quatre  caisses  faites,  personne  ne  savait 
encore  leur  destination,  et  que  c'était  au  hasard  que  les 
trente-six  destinées  à  Sa  Majesté  avaient  été   prises* 
«  C'est  très  bien,  reprit-il;  maintenant  envoyez-moi  un 
rapport  écrit,  détaillé  et  signé  de  vous,  sur  cet  envoi,  et 
j'ordonnerai,  d'après  lui,  que  ces  caisses  soient  reçues, 
car  aucune  ne  l'a  été  encore.  »  Et  quand  il  fut  bien  con- 
vaincu que  l'Empereur  ne  serait  pas  empoisonné  par 
mon  vin,  il  me  remercia. 

Pour  compléter  la  série  des  envois,  j'ajouterai  que  mon 
maréchal  du  palais  m'ayant  avisé  qu'il  existait  dans  le 
château  de  Fulde  cent  vingt  caisses,  contenant  toute  la 


52      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBaULT. 

bibliothèque  de  la  ci-devant  abbaye  de  Weingarten,  j'or- 
donnai de  les  ouvrir  et  de  vérifier  le  catalogue.  Cette 
opération  faite,  il  se  trouva  une  soixantaine  de  manu- 
scrits du  dixième  siècle  au  quinzième;  je  pris  pour  moi 
un  volume  de  chacun  de  ces  siècles  et  je  fis  deux  lots  du 
reste  :  l'un  de  ces  lots,  le  plus  considérable,  fut  porté  à 
la  bibliothèque  de  Fulde;  l'autre,  le  plus  précieux,  fut 
envoyé  à  la  Bibliothèque  impériale,  à  Paris,  où  sans  doute 
les  manuscrits  qui  le  composaient  sont  encore;  j'avais 
signé  sur  chaque  volume  :  t  Envoyé  par  le  général  Thié- 
bault,  gouverneur  du  pays  de  Fulde  »;  petite  satisfaction 
de  vanité  dont  je  souris  aujourd'hui  et  que,  j'espère,  on 
me  pardonnera. 

Cependant,  tout  en  veillant  aux  intérêts  de  l'Empe- 
reur dans  mon  gouvernement,  j'étais  sans  cesse  préoc- 
cupé d'un  intérêt  qui  me  touchait  profondément  et  j'as- 
pirais au  moment  où  je  pourrais  avoir  enfin  ma  femme 
avec  moi.  A  la  naissance  d'Anaïs,  elle  avait  profité  de 
mon  absence  pour  exiger  qu'on  la  laissât  nourrir  cette 
enfant,  et  les  médecins,  sa  mère,  ses  amies,  avaient  été 
obligés  de  céder  à  l'horreur  que  lui  inspirait  l'idée  seule 
de  voir  sa  fille  buvant  un  lait  étranger;  mais,  si  elle  avait 
cherché  à  s'abuser  en  oubliant  son  premier  et  malheu- 
reux essai,  elle  y  fut  vite  ramenée  par  l'insuccès  de  ce 
deuxième  essai.  Au  bout  de  quinze  jours,  Anaïs  avait 
tellement  dépéri  qu'il  fallut  la  coucher  dans  du  coton  et 
la  céder  sans  retard  à  la  nourrice  si  redoutée;  il  fallut 
attendre  qu'elle  eût  repris  des  forces  pour  lui  faire  sup- 
porter les  fatigues  d'un  voyage  rendu  plus  dur  par  la 
saison  rigoureuse,  et  c'est  ainsi  que  s'était  trouvée 
retardée  notre  réunion.  J'avais. pris  d'ailleurs  toutes  les 
mesures  pour  épargner  à  Zozotte  et  à  sa  fille  les  moin- 
dres chances  de  fatigue  ou  d'accident.  Elles  voyagèrent 
dans  la  voiture  la  plus  spacieuse  et  la  plus  douce  ;  j'avais 


ZOZOTTE  DANS  SON  GOUVERNEMENT.      53 

envoyé  M.  de  Villarceaux  au-devant  d'elles,  et  je  les  fai- 
sais accompagner  par  le  chirurgien  qui  m'avait  soigné 
à  Brûnn  et  que  j'avais  ramené  à  Paris;  ils  l'amenèrent 
jusqu'à  Mayence,  où  j'allai  la  recevoir  et  d'où  ce  chirur- 
gien retourna  à  Paris  avec  ce  bon  Villarceaux,  qui,  ne 
pouvant  se  remettre  de  la  frayeur  que  lui  avait  causée 
rinsurrection  de  la  Hesse,  fuyait  encore  le  danger  alors 
même  que  le  danger  n'existait  plus. 

A  Fulde,  Zozotte  fut  émerveillée  de  l'habitation  prin- 
cière,  de  son  maréchal  du  palais,  de  ses  ofliciers  de 
maison,  des  domestiques  à  livrée,  sans  compter  mes 
deux  valets  de  chambre.  Pour  ses  sorties  elle  eut  un  très 
bel  équipage  avec  quatre  très  beaux  chevaux  bais,  con- 
duits à  la  Daumont  par  les  deux  portillons  de  la  prin- 
cesse d'Orange,  en  veste  écarlate  galonnée,  et  le  bonnet 
de  velours  noir  à  houppe  d*or,  plus  un  cheval  de 
piqueur  ;  et  cet  équipage  était  entièrement  à  sa  dispo- 
sition, puisque  j'en  possédais  un  tout  aussi  complet, 
quoique  plus  simple.  Tout  cela  d'ailleurs  était  conforme 
aux  vues  de  TEmpereur,  qui  voulait  que  ses  gouver- 
neurs fissent  grande  ûgure. 

La  messe,  que  nous  entendions  exactement  à  la  cathé- 
drale, était  notre  plus  grande  représentation  ;  les  troupes 
formaient  la  haie  dans  l'église  et,  devant  le  maitre-autel, 
un  grand  carré  où  se  trouvaient  nos  deux  seuls  prie-Dieu 
à  coussins  et  nos  fauteuils  en  velours  cramoisi  et  or.  On 
battait  aux  champs  à  notre  arrivée  comme  à  notre  dé- 
part, et  le  service,  qui  se  faisait  en  musique,  ne  com- 
mençait que  quand  nous  étions  placés. 

Le  prince  évoque  de  Fulde,  resté,  comme  je  l'ai  dit, 
dans  la  ville  malgré  sa  dépossession,  m'avait  pris  en 
amitié;  dès  qu'il  sut  ma  femme  arrivée,  il  vint  lui 
faire  sa  visite,  et,  comme  il  ne  savait  pas  un  mot  de  fran- 
çais,   poussa  la  galanterie  jusqu'à  vouloir  en  apprendre 


54      MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   TUIÉBAULT. 

quelques  mots;  ses  efforts  ne  furent  pas  heureux,  et 
benngir^  qu'il  prononçait  pour  bonjour,  fut  tout  ce  qu'il 
put  retenir  et  débiter.  Encore,  s'il  s'était  borné  à  cela; 
mais  il  voulut  donner  en  1  honneur  de  Zozotte  un  dtner, 
et  le  baron  de  Tann,  à  qui  il  communiqua  ce  projet, 
vint  tout  épouvanté  nous  en  prévenir.  C'est  qu'il  con- 
naissait déjà  une  partie  des  goûts  et  des  antipathies 
de  Zozotte,  qui  détestait  la  cuisine  allemande;  or  le 
prince  n'en  avait  pas  d'autres;  de  plus,  les  usages  de  cette 
espèce  de  cour  épiscopale  n'étaient  pas  seulement  étran- 
gers, ils  étaient  au  dernier  point  étranges;  on  y  main- 
tenait avec  une  grande  rigueur  l'habitude  tudesque  de 
forcer  les  invités  à  manger  de  tout,  et  c'était  le  plus 
grand  effroi  de  Zozotte;  ensuite,  avec  sa  terrible  viva- 
cité, elle  n'avait  jamais  pu  supporter  les  longs  repas,  et 
ceux  de  l'évêque  duraient  sept  heures  d'horloge.  Le 
baron  de  Tann  fut  donc  chargé  de  revoir  le  prince  et  de 
tâcher  de  conjurer  le  fatal  dîner;  mais,  sur  ce  point,  il 
échoua  complètement;  quant  aux  mets,  mélange  habi- 
tuel de  vinaigre  et  de  sucre,  il  put  persuader  au  prince 
qu'un  tel  régime  était  interdit  à  Zozotte  par  ses  médecins 
de  Paris,  et  obtenir  qu'elle  mangeât  peu  et  s'en  tînt  aux 
viandes  rôties  et  au  poisson  à  la  hollandaise;  enfin  on 
convint  d'inviter  pour  elle  les  hommes  et  les  dames  du 
pays  avec  qui  elle  causait  le  plus  volontiers;  moyennant 
ces  précautions,  il  fallut  se  résigner. 

Restait  la  durée,  et  si  quelque  chose  put  la  faire  sup- 
porter, ce  fut  la  singularité.  A  trois  heures  on  nous  ût 
asseoir  devant  une  table  longue  et  étroite  comme  une 
table  de  réfectoire;  la  nappe  seule  était  mise;  puis,  à  des 
intervalles  de  cinq  à  six  minutes,  pendant  lesquelles  on 
ne  voyait  personne,  apparut,  disparut  et  reparut  une 
file  de  domestiques  conduits  par  une  espèce  de  chef; 
chaque  fois,  ils  apportaient  une  seule  chose,  ainsi  les 


DINER  CHEZ   LE   PRINCE   ÉVEQUE.  55 

assiettes,  d'abord,  puis  les  serviettes,  puis  les  couverts, 
puis  les  verres,  puis  les  salières,  puis  les  bouteilles,  puis 
les  bougies  qu'on  devait  allumer  deux  beures  après,  et 
enfin  je  ne  sais  quoi  encore.  Ces  préliminaires  employèrent 
une  beure,  pendant  laquelle  je  n'avais  point  porté  les 
yeux  sur  Zozotte,  de  peur  qu'elle  ne  pût  contenir  son 
rire  et  que  je  ne  restasse  pas  maître  du  mien  devant  ses 
jeux  mimés,  inintelligibles  pour  tout  autre,  mais  qui  pour 
moi  révélaient  ses  moindres  pensées.  Cependant  le  dîner 
commença;  il  fut  digne  du  reste;  grâce  au  baron  de 
Tann,  qui,  placé  assez  près  du  grand  vicaire,  Texcitait  sans 
relàcbe  à  presser  le  service,  nous  ne  fûmes  que  quatre 
heures  à  table.  Toute  sa  vieZozotte  m'arappelé  ce  fameux 
repas  ;  mais  aussi  n'était-ce  pas  une  cbose  inconcevable 
et  par  trop  bizarre  que  de  trouver,  encore  suivis  en  1807 
et  chez  un  prince  souverain,  des  usages  abolis  depuis 
plus  d'un  siècle  sans  doute  chez  tous  les  autres  person- 
nages marquants  de  l'Europe  et  même  dans  toutes  les 
classes;  usages  qui  ne  pouvaient  s'être  maintenus  chez 
ce  vieux  prince  évêque  que  par  l'effet  de  cette  stagnation 
monacale  qu'il  n'avait  pas  pu  secouer?  Et  c'était  si  bien 
une  simple  manie,  qu'il  dînait  chez  nous  en  une  heure 
et  demie  et  dînait  fort  bien. 

Le  baron  de  Tann  était  enchanté  du  ton,  des  ma- 
nières et  de  l'esprit  de  Zozotte  :  «  C'est  la  dame  la  plus 
distinguée  que  j'aie  vue  de  ma  vie  »,  me  disait-il  avec 
son  flegme  allemand.  En  fait,  il  était  impossible  de  con- 
cilier plus  délicieusement  l'originalité  des  idées  avec  les 
convenances  de  la  position.  Le  baron  citait  une  foule  de 
mots  heureux  dits  par  elle.  Un  jour,  à  propos  de  l'im- 
mortalité de  l'àme,  elle  lui  répliqua  :  c  Jamais  je  ne 
m'accoutumerai  à  l'idée  que  pour  être  mortelle  il  faille 
vivre,  et  que  pour  être  immortelle  il  faille  mourir.  » 

Elle  détestait  Robquin,  et  cela  indépendamment  de  ce 


56        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   TUIÉRAULT. 

que  c'était  un  sot  assez  déplaisant,  parce  qu'il  m'avait 
dit  un  jour  que  ma  femme  était  quarteronne;  ce  Robquin 
s'était  mis  en  tète  qu'il  était  le  plastron  du  gouverne- 
ment, et  que,  mon  capitaine  d€s  gardes,  il  devait  m'ac- 
compagner  dès  que  je  montais  à  cheval,  même  dans 
mes  promenades  avec  ma  femme.  Rien  ne  nous  ennuyait 
davantage,  et,  pour  m'en  débarrasser,  chaque  fois  qu'il 
m'accompagna  seul,  je  me  mis,  au  risque  de  me  rompre 
cent  fois  le  cou,  à  ne  suivre  aucune  route  et  à  faire 
passer  mon  cheval  sur  des  crêtes  de  ravins  formant  des 
jetées  très  étroites  entre  des  creux  de  cinquante  pieds 
de  profondeur.  Un  jour,  arrivé  à  l'un  de  ces  abomi- 
nables passages,  le  cheval  que  je  montais,  quoique  très 
léger  et  très  adroit,  s'arrêta  un  moment  pour  franchir 
une  brèche,  et,  comme  cet  imbécile  de  Robquin  me  sui- 
vait sans  aucun  intervalle,  son  gros  cheval  se  trouva 
également  arrêté  dans  un  endroit  où  il  avait  à  peine 
pied  et  devant  cette  brèche  terriblement  dangereuse 
pour  lui.  Il  devait  y  rester,  lui  et  sa  grosse  bête.  Il 
poussa  des  cris  affreux,  s'abandonnant  à  son  cheval  qui 
le  tira  de  là;  mais  il  avait  eu  une  telle  peur  qu'il  cessa 
désormais  de  m  accompagner. 

Zozotte,  qui  ne  pouvait  employer  de  tels  moyens  pour 
se  débarrasser  du  personnage,  avait  à  son  service  sa 
malice  et  son  esprit.  Robquin  avait  la  manie  de  lui 
donner  la  main  soit  pour  venir  à  table,  soit  pour  en 
sortir,  soit  encore  pour  monter  en  voiture,  et,  quelques 
personnes  qui  se  trouvassent  au  château,  il  passait 
devant  tout  le  monde.  Relativement  au  baron  de  Tann 
surtout,  cette  inconvenance  nous  désobligeait  avec  rai- 
son. Deux  fois  Zozotte  fut  prise  au  dépourvu;  mais,  à 
la  troisième  et  au  moment  où  tout  rayonnant  Robquin 
arrivait  à  elle  :  <  Monsieur,  lui  dit-elle  tout  haut,  allez 
prier  M.  le  baron  de  Tann  de  me  donner  la  main.  »  Il 


LES   BOURBONS   OUBLIÉS.  51 

yisait  à  rhomme  dégagé  de  préjugés  vulgaires  et  sou- 
tenait devant  Zozotte  que,  suivant  la  manière  de  la  don- 
ner, une  parole  d'honneur  ne  pouvait  entraîner  qu'une 
obligation  relative  :  <  Je  ne  fais  pas  tant  de  distinc- 
tions, lui  répliqua  Zozotte;  une  telle  parole  ne  vaut 
jamais  que  ce  que  vaut  l'honneur  de  celui  qui  la  donne.  > 
Si  ces  légères  mystifications  parvinrent  à  nous  débar- 
rasser de  Robquin,  il  fallut  être  plus  énergique  avec 
Lemière.  Sous  le  prétexte  que  sa  femme  serait  une 
compagnie  agréable  pour  la  mienne,  Lemière  avait 
obtenu  de  la  faire  venir  à  Fulde;  mais  je  dus  réexpé- 
dier au  plus  tôt  Mme  Lemière;  quant  à  lui-même,  j'ai 
dit  par  quel  moyen  je  pus  m'en  séparer,  en  le  faisant 
nommer  chef  de  bataillon  et  en  le  renvoyant  à  l'armée. 
Quoique  nous  vissions  à  Fulde  toute  la  bonne  société, 
il  s'y  trouvait  naturellement  des  personnes  avec  les- 
quelles nous  nous  liâmes  davantage;  de  ce  nombre, 
outre  la  comtesse  de  Bieberach,  à  qui  Zozotte  plaisait 
extrêmement  et  qu'elle  aimait  beaucoup,  je  citerai  un 
M.  Rochejean,  émigré,  homme  de  bonne  compagnie,  à 
qui  je  pris  sur  moi  de  permettre  le  séjour  de  Fulde  et 
que  je  voyais  assez  souvent.  Les  Bourbons,  cependant, 
n'avaient  pas  de  serviteur  plus  dévoué  ni  de  plus  ca- 
pable de  jouer  pour  eux  tous  les  rôles.  Il  nous  fit  con- 
naître de  qui  cette  famille  des  Bourbons  se  composait 
encore,  ce  qu'elle  était  devenue;  car  elle  était  si  oubliée 
dans  toute  l'étendue  de  l'Empire  que  bien  peu  de  gens 
eussent  pu  en  parler  sciemment.  Malgré  son  fanatisme,  il 
n'avait  aucune  estime  pour  le  comte  d'Artois  et  pour  le 
duc  d'Angoulême,  mais  il  ne  tarissait  pas  en  fait  d'anec- 
dotes, c'est-à-dire  d'éloges  sur  Louis  XVIil,  dont  il  ne 
cessait  de  vanter  le  caractère,  le  courage  et  l'esprit. 
C'est  par  lui  que  j'appris  la  halte  qu'avait  faite 
Louis  XVIII  devant  une  de  nos  batteries,  dont  il  n'était 


58      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

séparé  que  par  le  Rhin,  et  le  salut  qu'il  fit  lorsque  les 
troupes,  dont  il  était  à  demi-portée,  eurent  pris  les 
armes  et  battirent  aux  champs;  j'appris  encore  le  coup 
de  fusil  qu'il  reçut,  étant  à  une  fenêtre  avec  son  frère, 
coup  qui,  lui  ayant  enlevé  la  peau  du  front,  ne  provoqua 
de  sa  part  que  ce  mot  :  <  Quelques  lignes  plus  à  droite, 
et  M.  d'Artois  était  roi...  »  Enfln,  je  sus  de  même  que, 
faisant  un  piquet  dans  une  petite  ville  que  nos  troupes 
attaquaient  et  prirent,  il  ne  quitta  son  jeu  pour  partir 
que  lorsque  nos  tirailleurs  furent  dans  la  ville,  les  balles 
arrivant  dans  la  maison  où  il  se  trouvait.  Pour  en 
revenir  à  notre  ami  Rochejean,  c'était  un  excellent 
homme  qui  partait  sans  cesse  en  guerre  contre  l'égoïsme, 
si  bien  que  Zozotte  un  jour  ne  put  s'empêcher  de  lui 
dire  :  «  Voyons,  monsieur  Rochejean,  qu'est-ce  qui, 
dans  ce  monde,  ne  commence  pas  par  je  et  ne  finit 
pas  par  moi  ?  » 

De  fait,  la  générosité  dont  ce  brave  Rochejean  don- 
nait l'exemple  n'était  pas  une  règle  de  conduite  absolu- 
ment suivie  dans  le  pays  de  Fulde,  et  le  baron  de  Tann 
m'avait  notamment  signalé  quelques-uns  des  conseillers 
d'État  comme  plus  soucieux  de  leurs  intérêts  particu- 
liers que  du  bien  général.  Ils  intriguaient  dans  le  but 
d'arriver  au  pouvoir  et  de  supplanter  les  membres  du 
gouvernement  provisoire.  Sans  doute,  parmi  ces  jeunes 
conseillers,  tous  de  bonne  famille,  presque  tous  riches, 
se  trouvaient  quelques  hommes  de  mérite,  alors  que, 
parmi  les  quatre  membres  du  gouvernement  provisoire, 
le  baron  de  Tann  et  M.  Senfft  de  Pilsach  étaient  seuls  des 
hommes  de  capacité.  Le  malheur  voulut  que  ce  dernier 
ne  tardât  pas  à  me  demander,  et  sous  prétexte  de  santé, 
un  congé  que  je  me  trouvai  dans  l'impossibilité  de 
refuser,  et  dont  il  profita  pour  quitter  le  pays  et  n'y 
plus  revenir. 


PLACARDS   ET   CARICATURES.  59 

Le  baron  de  Tann  demeurait  donc  seul  pour  conjurer 
Torage,  et,  cette  circonstance  enhardissant  ses  rivaux, 
ceux-ci  commencèrent  par  chercher  à  me  gagner,  me 
flattant  à  propos  de  l'intérêt  que  je  prenais  au  pays, 
mais  voulant  me  persuader  que  je  n'étais  pas  secondé 
et  que  je  trouverais  un  puissant  secours  si  je  remplaçais 
les  chefs  du  gouvernement  vieux  et  sans  mérite  par  de 
plus  jeunes  et  de  plus  capables.  J'étais  étranger  à  la 
composition  de  ce  gouvernement,  dont  le  choix  avait  été 
sanctionné  par  l'Empereur,  et  je  n'avais  ni  autorité  ni 
mission  pour  le  remplacer,  au  moment  d'ailleurs  où  le 
pays  allait  passer,  après  la  paix,  sous  une  nouvelle 
domination. 

Bien  entendu,  je  ne  cédai  pas,  et  pour  venger  cet 
échec  on  eut  recours  à  des  mesures  plus  efTectives. 
Chaque  membre  du  gouvernement  reçut  des  injures  et 
des  menaces  sous  forme  de  lettres  anonymes,  et  moi,  je 
reçus  des  remontrances.  On  ne  comprenait  pas,  m'écri- 
vait-on, qu'un  homme  d'esprit  pût  supporter  des 
hommes  aussi  ordinaires;  que  le  gouverneur  du  pays 
de  Fulde  pût  laisser  ce  pays  en  d'aussi  misérables 
mains;  qu'un  général  français  pût  compromettre  à  ce 
point  les  intérêts  de  l'armée,  et  qu*un  sujet  dévoué  à 
l'Empereur  pût  hésiter  à  servir  convenablement  l'Em- 
pire. Des  placards  et  des  caricatures  suivirent,  celles-ci 
représentant  les  membres  du  gouvernement  avec  des 
oreilles  d'âne  qui  ne  finissaient  pas;  ceux-là  rendaient 
publiques,  en  les  affichant,  toutes  les  vilenies  des  lettres 
anonymes.  J'avais  gardé  et  fait  garder  le  silence  du 
dédain  sur  les  lettres;  mais,  pour  les  placards  et  les 
caricatures,  je  les  fis  arracher  par  la  main  du  bourreau 
et  remplacer  par  une  note  appelant  Tindignation  et  le 
mépris  des  honnêtes  gens  sur  les  auteurs  de  semblables 
manœuvres. 


60     MEMOIRES   DU    GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

A  peu  de  jours  de  là,  je  reçus  une  pétition  signée 
d'une  foule  d'habitants  et  tendant  à  obtenir  qu'une 
députation  fût  envoyée  à  TEmpereur  pour  réclamer 
contre  l'énormité  de  la  contribution  de  guerre  dont  le 
pays  était  frappé.  Les  signataires  exprimaient  le  vœu 
que  la  commission  fût  composée  d'hommes  jeunes, 
zélés  et  capables,  et  cette  phrase  seule  eût  sufQ  à  me 
convaincre  que,  si  la  réclamation  était  le  prétexte,  le 
véritable  motif  était  Tespoir  d'intriguer  avec  plus  de 
succès  au  quartier  impérial.  Je  ne  pouvais  m'y  mé- 
prendre. Je  répondis  donc  que  cette  députation  avait 
déjà  été  sollicitée  de  moi  par  les  membres  du  gouver- 
nement provisoire,  et  que  je  ne  pouvais  la  faire  partir 
sans  y  être  autorisé,  une  autorisation  étant  nécessaire 
pour  qu'elle  fût  reçue  et  môme  pour  qu'elle  pût  arriver 
jusqu'à  l'Empereur.  J'ajoutai  que  j'avais  écrit  à  ce  sujet, 
que  j'attendais  la  réponse  et  que,  dès  que  je  l'aurais 
reçue,  si  elle  était  favorable,  M.  le  baron  de  Tann  par- 
tirait pour  aller  plaider  une  cause  qui  ne  pouvait  être 
en  de  meilleures  mains. 

Ce  nouveau  désappointement  ne  rebuta  pas  les  con- 
seillers, qui  eurent  la  hardiesse  de  s'adresser  officielle- 
ment à  moi  pour  que  je  consentisse  à  ce  que,  sans  mis- 
sion ofQcielle  et  sur  mon  simple  consentement  verbal, 
deux  d'entre  eux  se  rendissent  au  quartier  impérial  et 
pussent  partir  avant  qu'un  refus  me  parvînt.  En  con- 
séquence ils  m'écrivirent  une  lettre  et  me  la  firent  por- 
ter par  une  députation  de  trois  membres.  A  ce  mot  : 
c  Une  députation  du  Conseil  d'Etat  demande  à  être 
reçue  »,  je  me  rendis  dans  l'antichambre  où  ceux  qui  la 
composaient  attendaient  ma  réponse.  Me  rappelant 
celle  que  l'Empereur  nous  avait  faite  lors  du  bal  des 
généraux,  je  leur  expliquai  qu'une  députation  était  la 
prérogative  des  corps  constitués  pour  exer^îer  un  pou- 


LEÇON   DONNÉE  AUX   MÉCONTENTS.  61 

voir,  et  que,  n'en  exerçant  aucun,  ils  n'étaient  pas  en 
droit  d'en  former  une.  Je  leur  demandai  à  quel  titre  ils 
se  croyaient  autorisés  à  traiter  d'affaires  publiques  avec 
moi,  sans  l'intermédiaire  de  la  commission  du  gouver- 
nement dont  ils  étaient  les  subordonnés,  c  Je  devrais 
donc,  ajoutai-je,  et  pour  cette  démarche  et  pour  tout  ce 
qui  l'a  précédée,  sévir  contre  vos  commettants  et  sur- 
tout contre  vous,  et  c'est  pour  éviter  encore  cette  extré- 
mité que  je  ne  vous  ai  pas  reçus  comme  députation, 
que  je  m'abstiens  de  vous  reconnaître  comme  tels,  que 
je  refuse  la  lettre  dont  vous  vous  êtes  imprudemment 
chargés,  que  je  viens  vous  parler  dans  cette  anticham- 
bre, et  que  je  me  borne  à  vous  charger  de  conseiller  à 
vos  collègues  plus  de  régularité,  de  modération,  et  de 
leur  rappeler  ce  qu'ils  doivent  à  leur  caractère  public 
et  à  eux-mêmes,  de  les  prévenir  enfin  que  je  suis  au 
bout  de  ma  patience.  > 

Cette  leçon  et  cette  menace  furent  fructueuses  pour  la 
plupart  d'entre  eux;  mais  les  membres  de  la  chambre 
des  Gnances  n'en  devinrent  que  plus  insolents  envers 
les  membres  du  gouvernement  et  même  leur  refusèrent 
l'obéissance.  Il  fallait  un  exemple.  Je  pris  en  effet  un 
arrêté  dans  lequel,  revenant  sur  les  faits  et  perçant  à 
jour  les  intentions,  je  condamnai  nominativement  tous 
ceux  qui  avaient  pris  part  à  la  désobéissance  :  savoir, 
un  d'entre  eux  à  une  détention  de  quatre  jours  à  la 
grande  garde;  les  autres  à  une  arrestation  chez  eux 
sous  la  garde  d'un  gendarme,  soldé  par  eux,  et  à  des 
amendes  proportionnées  qui  furent  perçues  au  profit  des 
pauvres.  Pour  rendre  la  leçon  plus  rude,  ce  fut  dans  la 
salle  des  séances  du  gouvernement  et  sans  même  que  je 
daignasse  m'y  trouver,  devant  ses  membres  et  tous  leurs 
collègues,  en  présence  du  commandant  de  la  place  et  de 
quatre  gendarmes,  que  le  baron  de  Tann  leur  lut  la  sen- 


62      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

tence;  ce  fut  en  plein  jour,  à  midi,  et  avec  leurs  habits 
écarlates,  brodés  en  or,  que  l'un  fut  conduit  en  prison  et 
les  autres  furent  reconduits  chez  eux;  puis  mon  arrêté 
fut  imprimé,  répandu  et  affiché  dans  toute  la  ville  et 
dans  tous  les  bailliages. 

Il  ne  fut  plus  question  d'opposition,  mais  ce  scélérat 
de  Sonnet  de  la  Milouslère,  informé  des  événements  de 
Fulde  et  dans  toute  l'exaspération  de  sa  rage  contre 
les  membres  du  gouvernement    et  contre  moi,   crut 
l'occasion  belle  pour  ourdir  sa  vengeance.  Il   quitta 
son  village,  vint  secrètement  à  Fulde,  et,  sous  un  nom 
supposé,  vit  tous  mes  prisonniers,  leur  offrit  d'être  leur 
avocat,  leur  promit  une  victoire  éclatante,  passa  trois 
nuits  à  rédiger  avec  eux  les  notes  les  plus  infâmes,  et, 
muni  de  cette  pacotille,  ayant  reçu  des  intéressés  tout 
l'argent  nécessaire  à  son  voyage,  il  partit  avec  un  faux 
passeport  pour  le  quartier  impérial.  Tout  cela  se  fit,  du 
reste,  avec  tant  de  mystère  que  je  n'en  fus  averti  que  deux 
jours   après    son    départ.    Que   me    restait-il    à   faire? 
Empêcher  qu'il  n'arrivât?  Ce  n'était  plus  possible.  Écrire 
de  ne  pas  l'écouter?  Cela  eût  paru  suspect.  Le  signaler 
comme  un  fauteur  et  publier  sur  son  compte  la  vérité 
entière?  Il  eût  fallu  un  volume  que  personne  n'aurait 
lu.  Il  ne  me  resta  donc  qu'à  me  résigner  aux  résultats 
de  cette  abominable  trame  et  à  me  consoler  par  le  senti- 
ment de  ma  conscience.  Mais  une   autre  fatalité    vint 
aggraver  la  première.  Je  reçus  le  Moniteur  du  24  mars 
contenant  les  noms  de  plusieurs  généraux  de  brigade 
que  l'Empereur,  alors  en  Pologne,  venait  de  promouvoir 
au  grade  de  général  de  division  ;  mon  nom  ne  s'y  trou- 
vait  pas.  Garder   le  silence,  c'était  perdre  tous   mes 
droits  À  une  réclamation  ultérieure.  Je  pris  la  plume  à 
l'instant,  et  j'écrivis  à  l'Empereur  directement.  Je  récla- 
mai l'acte   de  ma  nomination,  et  je  signai  :  Thiébault, 
général  de  division. 


UNE   LETTRE  DE   BERTHIER.  63 

Hait  jours  après,  je  reçus  du  major  général  la  lettre 
suivante,  assez  curieuse  pour  être  consignée  : 

«  PinkeDstein,  le  3  avril  1807. 

«  Au  génêrcU  Thiébault,  général  de  brigade j  gouverneur 

des  pays  de  Fulde. 

<  Quoique  personne,  général,  ne  désire  plus  que  moi 
que  vous  soyez  nommé  général  de  division,  j'ai  été 
étonné  et  Sa  Majesté  l'a  été  également  de  voir  que, 
dans  votre  demande,  vous  signiez  :  général  de  division, 
gouverneur  de  Fulde.  Il  n'existe  dans  mes  bureaux 
aucun  décret  qui  vous  nomme  général  de  division,  et 
on  ne  peut  avoir  ce  grade  que  quand  on  est  muni  d'un 
décret  de  Sa  Majesté;  et  jusqu'à  ce  qu'elle  juge  devoir 
signer  ce  décret  que  je  mettrai  sous  ses  yeux,  vous  ne 
devez  vous  considérer  que  comme  général  de  brigade. 
Il  n'y  a  d'acte  du  souverain  valable  que  lorsque  cet 
acte  est  contresigné  du  secrétaire  d'État,  qui  en  est 
responsable  par  la  loi. 

«  Le  major  général, 

c  Maréchal  Al.  Berthier.  > 

.\insi,  on  ne  niait  pas  que  j'eusse  été  nommé  général 
de  division,  mais  on  voulait  bien  m'apprendre  qu'à  la 
volonté  de  l'Empereur  il  fallait  le  contreseing  d'un 
gratte-papier,  et  c'était  le  vice-connétable,  major  géné- 
ral, ministre  de  la  guerre,  c'est-à-dire  l'arbitre  du  sort 
des  officiers,  qui  prétendait  désirer  mon  avancement, 
alors  qu'il  l'avait  empêché.  J'en  avais  la  certitude,  qui 
d'ailleurs,  après  la  mort  du  maréchal,  me  fut  confirmée 
par  son  aide-major  général  comte  Monthyon.  Je  fus 
outré  du  persiflage,  et  ne  voyant  pas,  pour  maintenir 
ma  dignité,  d'autre  alternative  que  de  ne  pas  reculer 
devant  ma  propre  démarche,  je  profitai  du  courrier  de 


64      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

France  qui  arriva  à  Fulde  comme  je  venais  de  recevoir 
cette  lettre,  et  qui,  peu  de  minutes  après,  emporta  ma 
réplique,  conçue  en  ces  termes  : 

«  Fulde,  ce  6  avril  1807. 
«  Prince, 

c  Lorsque,  sans  avoir  sollicité  l'honneur  d'une  au- 
c  dience  particulière,  sans  avoir  fait  aucune  réclama- 
c  tion,  aucune  démarche,  j'ai  reçu  le  8  août  dernier 
«  l'ordre  de  me  trouver  le  lendemain,  à  neuf  heures  du 
f  matin,  au  lever  de  Sa  Majesté; 

<  Lorsque,  arrivé  à  Saint-Cloud  et  introduit  dans  le 
<  cabinet  de  l'Empereur,  Sa  Majesté  daigna  me  dire  : 
«  Je  me  suis  occupé  de  vous;  je  vous  ai  nommé  général 
c  de  division; 

<  Lorsqu'Elle  a  daigné  ajouter  :  Vous  l'êtes  depuis 
«  huit  jours; 

f  Lorsqu'Elle  a  reçu  mes  actions  de  grâces , 

c  Je  croirais  manquer  au  respect  que  je  lui  dois,  si  je 

«  prenais  jamais  un  autre  titre. 
«  En   conséquence,  j'ai   l'honneur  d'être  avec  res- 

«  pect,  etc. 

•  Thiébault, 

«  Général  de  division.  » 

C'était  un  défi.  Je  faisais  au  prince  de  Neuchâtell'hon- 
neur  de  présumer  qu'il  lui  serait  difQcile  de  punir  un 
officier  général  ayant  des  titres  fondés  sur  des  antécé- 
dents et  sur  la  parole  de  l'Empereur;  je  semblais  croire 
qu'il  ne  voudrait  pas  faire  jouer  à  l'Empereur  le  rôle 
d'un  monarque  ayant  gratuitement  menti  à  un  de  ses 
sujets;  mais  le  prince  n'éprouva  ni  embarras  ni  hésita- 
tion; à  la  lecture  de  ma  lettre  il  éclata,  et  s'adressant 
au  général  Monthyon  qui  se  trouvait  là  :  c  Que  dites- 


LA  FIN   DE  MON   GOUVERNEMENT.  65 

VOUS,  s'écria-t-il,  du  général  Thiébault  qui  se  nomme 
général  de  division?  Il  mérite  d'être  destitué  sur 
l'heure  (1).  >  C'est  dans  ces  dispositions  qu'il  se  rendit 
chez  l'Empereur.  Il  faut  croire  que  sa  fureur  ne  fut  pas 
partagée;  mais  le  prince  offensé  fit  cependant  raison 
des  considérations  qui  militaient  en  ma  faveur,  et,  si  je 
ne  fus  pas  destitué,  du  moins  je  fus  puni.  J'ignore  si  la 
démarche  de  Sonnet  de  la  Milousière  n'y  fut  pas  aussi 
pour  quelque  chose;  le  baron  de  Tann  resta  convaincu 
que  ce  coquin  intervint  à  propos  pour  servir  contre 
moi  les  dispositions  fâcheuses  du  prince  deNeuchàtel(2). 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  10  avril,  à  quatre  jours  de  date  de 
ma  dernière  lettre,  partit  de  Finkenstein  la  réponse 
qui  m'ôtait  le  gouvernement  de  Fulde,  qui  m'annonçait 
que  j'étais  remplacé  par  le  général  Kister  et  qui  m'or- 
donnait de  me  rendre  au  quartier  impérial,  où  ma 
destination  ultérieure  me  serait  connue. 

En  tout  cas,  rien  ne  peut  rendre  l'exaspération  dans 
laquelle  me  jeta  la  réception  d'un  pareil  ordre.  J'eus 
tout  de  suite  la  pensée  de  m'adresser  de  nouveau  i 
l'Empereur  lui-même,  c'est-à-dire  de  lui  écrire  :  «  que  si 
la  destinée  voulait  que  ma  promotion  au  grade  de  géné- 
ral de  division  ne  dût  aboutir  qu'à  ma  destitution,  ce 
serait  sans  doute  un  grand  préjudice;  mais  quant  à 
la  douleur  que  j'en  ressentirais,  elle  serait  du  moins 
tempérée  par  le  fait  de  tenir  de  la  bouche  de  Sa 
Majesté  la  preuve  que  je  méritais  un  autre  sort;  —  que  si 
l'on  était  maître  de  m'ôter  un  gouvernement,  où  cepen- 

(1)  Cette  scène  m'a  été  racontée,  le  22  avril  182i,  par  le  général 
MoDthyon,  avec  qui  je  me  promenais  dans  son  jardin. 

(2)  Un  peu  plus  tard,  lorsque  j'arrivai  au  quartier  impérial,  je 
n'y  trouvai  pas  trace  de  la  présence  du  misérable,  et  j'ignore  encore 
s'il  put  jamais  y  parvenir.  £n  fait,  sous  le  régime  du  bon  plaisir, 
la  teneur  de  ma  dernière  lettre  sufûsait  pour  expliquer  la  suite  qui 
y  fut  donnée. 

IV.  5 


66      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dant  j'Avais  rendu  un  notable  service,  il  n'y  avait  plus 
de  moyen  de  m'ôter  mon  grade,  sans  m'ôter  mon  état, 
fruit  de  quinze  ans  d'honorables  travaux  et  illustré  par 
quelques  succès;  — qu'en  effet,  et  grâce  à  la  justice  et  à  la 
bonté  de  TEmpereur,  le  général  de  brigade  Thiébault, 
auquel  le  prince  major  général  venait  d'adresser  des 
ordres,  n'existait  plus  ;  —  qu'alors  même  que,  pour  prix  de 
ma  conduite,  mes  plaies  devraient  achever  de  se  fermer 
dans  la  disgrâce,  de  nobles  cicatrices  me  resteraient 
pour  attester  le  zèle  avec  lequel  j'avais  servi  Sa  Majesté, 
et,  quelque  chose  qu'Elle  pût  ordonner  de  moi,  rien 
ne  pouvait  m'enlever  l'honneur  de  mes  souvenirs,  ni 
affaiblir  les  sentiments  qui  me  dévouaient  à  sa  personne 
sacrée.  » 

Autant  cette  lettre  me  parut  conséquente,  digne  et 
forte,  autant  ma  femme  en  fut  effrayée.  Bien  des  choses, 
me  dit-elle,  s'arrangent  par  la  présence  et  je  serais  au 
désespoir  que  ce  fût  une  lettre,  et  non  toi,  qui  plaidât  ta 
cause  à  l'Empereur.  J'étais  pour  ma  part  convaincu  que, 
dans  l'état  d'esprit  où  je  me  trouvais  et  que  je  ne  pou- 
vais dissimuler,  ma  présence  n'arrangerait  rien,  tout 
au  contraire;  j'étais  également  certain  qu'une  lutte 
pour  ainsi  dire  corps  à  corps  ave  c  Berthier,  parlant  au 
nom  de  l'Empereur,  n'aboutirait  à  rien  de  bien,  alors 
que,  par  lettres  et  à  1  abri  des  coups  directs,  je  conser- 
vais plus  d'avantages.  Je  cédai  cependant.  Nous  nous 
préparions  à  passer  la  saison  aux  eaux  de  Brûckenau 
qui  jouissent  de  quelque  réputation;  c'était  à  Brûckenau 
qu'était  construit  le  château  de  plaisance  des  princes  de 
Fulde,  et  nous  étions  allés  visiter  ce  palais  pour  y  régler 
les  dispositions  relatives  à  notre  nouvelle  résidence; 
mon  rappel  fut  la  un  de  ce  projet,  comme  de  beaucoup 
d'autres,  et,  s'il  fut  pour  Zozotte  et  pour  moi  la  cause 
d'un  véritable  chagrin,  nous  eûmes  du  moins  la  conso- 


LE   PAYS   DE  FULDE   RECONNAISSANT.  67 

latioo  de  voir  que  ce  chagrin  était  accompagné  des 
regrets  des  habitants.  Outre  les  visites  de  toutes  les 
autorités  et  d'un  grand  nombre  de  personnages,  je  reçus» 
en  réponse  à  la  lettre  officielle  par  laquelle  je  notifiais 
moD  départ,  une  lettre  signée  des  membres  du  gouver- 
Dement  provisoire  et  écrite  au  nom  du  pays  de  Fulde. 
Je  ne  la  reproduis  pas.  A  une  si  longue  distance  et  quand 
rémotion  qui  l'avait  inspirée  s'est  depuis  tant  d'années 
effacée,  les  termes  en  pourraient  paraître  excessifs  et 
trop  élogieux;  je  ne  puis  cependant  passer  sous  silence 
l'offre  qui,  dans  cette  lettre,  m'était  faite  d'accepter 
comme  souvenir  de  mon  séjour  une  épée,  dont  l'inscrip- 
tion :  Au  général  ThiébauUj  le  pays  de  Fulde  reconnaissant, 
exprimait,  selon  les  termes  de  la  lettre,  les  sentiments 
qui  me  l'avaient  fait  offrir.  Cette  épée  tout  en  or  avait 
été  commandée  à  Paris  chez  le  bijoutier  Marguerite, 
successeur  de  Foncier,  père  de  la  comtesse  de  France. 
Elle  n'était  pas  encore  achevée  et  devait  m'être  remise 
chez  mon  père.  Le  plus  habile  ouvrier  de  Paris  y  tra- 
vailla six  mois.  Elle  coûta  4,500  francs  de  façon.  Elle 
contient  pour  2,100  francs  de  matière.  Elle  me  fut 
apportée  à  Paris  le  1*'  septembre  1807.  Mon  fils  atné  la 
possède. 

Le  17  mai  au  soir,  le  général  Kister,  que  ma  femme 
nommait  Klister,  arriva  à  Fulde  pour  me  remplacer. 
Chasseur  forcené,  il  s'entendait  à  poursuivre  les  bètes 
beaucoup  mieux  qu'à  manier  les  hommes;  son  premier 
8oin  fut  de  me  demander  s'il  y  avait  de  belles  chasses 
dans  le  pays;  tout  ce  que  j'en  savais,  c'est  que  l'on  man- 
geait de  fort  bon  gibier.  Il  s'informa  ensuite  de  la 
manière  dont  le  pays  me  traitait;  puis  il  réclama  de  moi 
des  instructions;  je  me  bornai  à  lui  dire  que  personne 
ne  pouvait  l'entourer  de  plus  de  lumières  que  le  baron 
de  Tann,  et  que,  partant  très  matin,  il  ne  me  restait  pas 


68      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

UD  moment  à  lui  consacrer.  Nous  ne  passâmes  en  eiTet 
qu'une  heure  ensemble;  ma  femme  le  reçut  sans  s'as- 
seoir et,  le  lendemain  18,  je  partis  sans  l'avoir  revu.  Il 
était  à  peine  jour  quand  nous  quittâmes  le  château;  la 
cour,  les  rues  étaient  pleines  de  monde,  et,  dans  la  tra- 
versée de  la  ville,  nous  fûmes  salués  par  toute  la  popu- 
lation. 


CHAPITRE  H 


Si  j'avais  mis  tant  de  hâte  à  quitter  Fulde,  du  moment 
où  mon  successeur  y  avait  paru,  ce  n'avait  nullement  été 
pour  arriver  plus  vite  au  quartier  impérial.  J'avais  plus 
de  répugnance  que  d'empressement  à  m'y  rendre,  et 
j'étais  bien  aise  qu'on  remarquât  mes  retards  et  qu'on 
les  comprit.  Fort  indifférent  à  ce  qu'on  en  eût  de  l'hu- 
meur ou  à  ce  qu'on  n'en  eût  pas,  je  ne  rendis  pas  plus 
compte  de  mon  départ  de  Fulde  que  je  n'avais  accusé 
réception  de  la  lettre  du  40  avril.  Comme  je  ne  pouvais 
emmener  avec  moi  ma  femme,  je  résolus  de  passer 
encore  huit  jours  avec  elle;  nous  n'avions  d'alternative 
qu'entre  Hanau  et  Francfort;  nous  n'hésitâmes  pas  pour 
choisir  cette  dernière  ville. 

Notre  désir  eût  été  de  n'y  voir  personne,  mais  il  était 
impossible  que  j'y  reparusse  sans  me  présenter  chez  le 
prince  primat.  Je  me  rendis  donc  chez  lui,  le  19  au 
matin;  il  savait  déjà  et  mon  arrivée  et  celle  de  ma 
femme;  il  désirait  la  voir  et  la  recevoir,  et,  comme  il 
espérait  qu'un  voyage  de  vingt-quatre  heures  n'avait  pu 
la  fatiguer,  il  lui  envoya  de  suite  son  maréchal  de  cour, 
chargé  de  l'inviter  pour  ce  jour  même.  Ce  digne  prince 
primat  et  sa  nièce,  la  princesse  de  La  Leyen,  la  même  qui 
fat  brûlée  au  funeste  bal  du  prince  de  Schwarzenberg 
en  1810,  furent  enchantés  d'elle  au  point  de  nous  faire 
un  accueil  vraiment   exceptionnel.   Pendant  les   neuf 


TO      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

jours  que  nous  passâmes  à  Francfort,  nous  fûmes  invités 
chez  le  prince  à  deux  repas  par  jour;  la  veille  de  notre 
départ,  nous  le  fûmes  à  trois,  déjeuner,  dîner  et  souper. 

De  plus,  ce  bon  prince  primat  nous  fît  voir  avec  lui 
les  environs  de  Francfort;  enfin  une  de  ses  voitures 
attelée  fut,  avec  un  de  ses  valets  de  pied,  à  notre  porte 
depuis  le  matin  jusqu'au  soir,  et  cela  pendant  tout  notre 
séjour.  Je  ne  sais  plus  quelle  corporation  ou  population 
lui  donna  une  fête  champêtre;  il  nous  y  conduisit,  ayant 
sa  nièce  et  ma  femme  dans  sa  calèche.  Suivant  les  usages 
du  pays,  celui  qui  faisait  les  honneurs  de  cette  fête, 
ayant  rempli  un  vidrecome  de  vieux  vin  du  Rhin,  but 
le  premier,  et  le  présenta  ensuite  au  prince  primat,  à  la 
princesse  de  La  Leyen,  puis  à  ma  femme;  mais  décider 
Zozotte  à  boire  de  ce  vin  dans  cet  énorme  verre,  à  son 
tour  de  bouche,  n'était  pas  chose  aisée;  un  tel  usage  lui 
paraissait  sale  et  familier,  et,  indépendamment  de  mes 
prières,  il  fallut  les  instances  de  la  princesse  et  ce  que 
le  prince  lui  dit  du  scandale  que  produirait  son  refus, 
pour  qu'elle  consentît  à  mettre  le  nez  dans  le  verre  et 
faire  au  moins  semblant  de  se  mouiller  les  lèvres. 

Pendant  ce  séjour,  on  me  proposa  un  fîlet  de 
cent  vingt-trois  grenats  à  doubles  trous  et  très  brillants. 
La  princesse  de  La  Leyen  ayant  été  propriétaire  des 
mines  qui  les  produisent,  ma  femme  la  consulta.  Elle 
les  trouva  superbes,  et  je  les  achetai,  ainsi  que  dix  bril- 
lants de  cinq  cents  francs  pièce  et  que  j'eus  pour 
trois  mille  francs  (i);  puis,  comme  deux  folies  en  amè- 
nent généralement  une  troisième,  Zozotte  ne  put  résister 
à  une  nouvelle  tentation.  Le  premier  marchand  d'étoffes 

(1)  J'achetai  encore  à  Francfort  une  charmante  montre,  entourée 
de  perles  fines, pour  Caroline  Rivierre,  et,  pour  le  baron  de  Tann, 
une  tabatière  en  écaille  noire  doublée  en  or  et  surmontée  d'un  S 
(souvenir)  en  assez  beaux  diamants. 


MOUSSELINE  DES   INDES.  71 

de  cette  riche  cité  de  Francfort  avait  reçu  une  pièce  de 
mousseline  des  Indes  d'une  beauté  inconnue.  Il  n'exis- 
tait que  deux  pièces  seulement  de  cette  étoffe,  d'une  telle 
finesse  que  pour  rendre  sa  fabrication  possible,  elle  avait 
dû  être  fabriquée  sous  l'eau.  L'une  des  deux  pièces  avait 
été  envoyée  à  Londres,  l'autre  à  Francfort,  où  l'impéra- 
trice Joséphine  en  avait  pris  une  robe,  c'est-à-dire  la 
moitié;  restait  l'autre  moitié,  et  Zozotte  en  eut  un  tel 
désir  que  je  la  lui  donnai.  La  robe  entière  passait  dans 
une  bague  et  ne  pesait  pas  quatre  onces.  Je  ne  sais  com- 
ment avouer  que  cette  demi-pièce,  qu'à  cause  de  la  diffi- 
culté de  la  vendre  on  prétendit  nous  livrer  à  vil  prix, 
me  coûta  trois  cents  francs  l'aune.  Une  fois  à  Paris, 
Zozotte,  ayant  fait  couper  sa  robe  par  une  Mme  Germon, 
la  première  couturière  et  dupeuse  de  Paris,  reçut  le  con- 
seil d'en  faire  broder  le  devant;  une  seule  brodeuse  osa 
s'en  charger  et,  en  fait  de  broderies,  fit  un  véritable  chef- 
d'œuvre  de  travail  et  de  légèreté;  mais,  pour  une  fois 
que  la  robe  fut  mise,  il  n'y  eut  plus  de  corsage  ;  on  en  refit 
un  en  mousseline  de  cent  vingt  francs  l'aune,  et,  quand 
la  nouvelle  façon  eut  été  portée  deux  ou  trois  fois, 
il  n'y  eut  plus  de  robe.  J'en  ai  assez  longtemps  conservé 
des  lambeaux.  J'entrai  la  robe  en  contrebande  dans  la 
calotte  de  mon  chapeau.  Nous  ne  nous  en  tenions  pas 
à  cet  objet  de  contrebande,  et  le  maréchal  Keller- 
mann,  avec  lequel  nous  dtnâmes  chez  le  prince  primat 
la  veille  de  notre  départ  de  Francfort,  voulut  bien  se 
charger  d'entrer  le  reste  à  Mayence,  à  condition  que  le 
lendemain  nous  viendrions  reprendre  notre  bien  en 
dînant  chez  lui. 

Condamné  à  ma  troisième  séparation  moins  doulou- 
reuse sans  doute  que  les  deux  précédentes,  mais  toujours 
bien  pénible,  Zozotte  me  quitta  à  Mayence  pour  retourner 
à  Paris,  alors  que  moi,  me  rendant  à  Tilsit,  dans  une 


72      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

calèche  que  j'achetai  à  Offenbach,  j'allais  débrouiller 
mon  affaire;  et  cette  perspective  m'était  d'autant  plus 
désagréable  qu'il  était  évident  que  ce  serait  avec  le 
prince  de  Neuchâtel  et  non  avec  l'Empereur  que  j'aurais 
à  en  traiter. 

A  Fulde,  où  je  ne  voulus  revoir  que  le  baron  deTann  Je 
retraversai  cependant  la  ville  au  milieu  d'une  foule  attirée 
par  le  désir  de  me  témoigner  une  dernière  fois  des  regrets; 
puis,  rien  ne  me  pressant,  je  voyageai  à  petites  journées, 
n'ayant  avec  moi  qu'un  jeune  homme,  nommé  Delaveau, 
qui  me  servait  de  secrétaire,  et  mon  fidèle  Jacques.  Sans 
les  beautés  de  la  Saxe,  ce  trajet  de  Fulde  à  Potsdam  ne 
me  rappellerait  plus  rien,  et  je  ne  sais  dans  quel  village 
je  vis  réunies  en  groupe  six,  sept  ou  huit  de  ces  filles 
superbes  qui  justifiaient  cent  fois  ce  dicton  allemand  : 
c  Où  poussent  les   belles  filles?  En  Saxe.  > 

A  peine  descendu  de  voiture  à  Potsdam,  je  me  fis 
conduire  au  caveau  où  repose  Frédéric  le  Grand.  Vingt- 
trois  ans  auparavant  j'avais  quitté  le  monarque,  maître 
tout-puissant  d'un  très  puissant  royaume,  et  maintenant 
son  armée  réputée  invincible  avait  été  anéantie  par  une 
armée  dont  je  faisais  partie;  et  tout  ce  qui  pouvait 
exister  encore  de  lui  était  relégué  dans  un  caveau 
et  contenu  dans  un  simple  cercueil  de  chêne,  à  peine 
exhaussé  de  quelques  pouces  et  sur  le  bout  duquel  on 
lisait  :  Frédéric  IL  Épitaphe  immense  sans  doute,  bien 
suffisante  pour  la  postérité,  mais  qui  n'en  était  pas  moins 
un  des  nombreux  outrages  dont,  à  l'avènement  de  son 
successeur,  la  mémoire  du  grand  monarque  fut  l'objet. 
Immobile  et  recueilli,  je  contemplai  longtemps  les  der- 
niers restes  d'un  prince  que  personne  n'a  dépassé  dans 
la  route  de  l'immortalité  ;  ce  fut  donc  sans  étonnement 
que  j'appris  du  gardien  qu'en  entrant  dans  le  caveau 
Napoléon  s'était  découvert,  qu'il  avait  tenu  le  chapeau 


RETOUR   AUX  LIEUX  DE   MON   ENFANCE.  73 

a  la  main,  et  qu'après  quelques  moments  d'un  silence 
absolu  il  s'était  retiré  en  disant  :  <  Ainsi  finissent  la 
gloire  et  la  puissance  d'un  homme.  >  Pour  moi,  je  ne 
pus  retenir  mes  larmes,  ce  qui  donna  au  vieux  gardien 
l'occasion  de  me  dire  qu'il  en  avait  vu  couler  bien  d'autres. 
Il  était  sept  heures  et  demie  du  soir,  lorsque,  le3juin, 
j'entrai  à  Berlin.  Hulin,  auquel  j'avais  annoncé  ma  venue, 
avait  fait  faire  mon  logement  dans  l'hôtel  aux  treize 
croisées  de  façade,  qui  est  au  coin  de  la  Friedrichstrasse 
et  de  la  promenade  des  Tilleuls.  Lorsque  j'y  arrivai, 
conduit  par  le  planton  que  je  trouvai  à  la  porte  de  la 
ville,  on  vint  me  dire  que  la  comtesse  de...,  mon  hôtesse, 
était  accouchée  depuis  peu  de  jours,  et  que  cependant,  et 
pour  peu  que  je  le  désirasse,  elle  me  céderait  son  appar- 
tement. Je  répondis  que  cette  offre  était  une  injure,  et 
que,  s'il  était  moins  tard,  je  quitterais  l'hôtel  à  l'instant 
même.  On  me  ût  faire  des  excuses  et  on  me  conduisit 
dans  un  appartement  de  petite-maîtresse,  appartement 
qui  me  ût  juger  à  quel  point,  sous  les  rapports  du  luxe, 
Berlin  avait  changé  depuis  la  mort  de  Frédéric.  J'avais 
à  peine  parcouru  les  pièces  mises  à  ma  disposition  que 
Ton  vint  me  demander  si  j'ordonnais  que  Ton  servît  mon 
souper.  Si  je  n'avais  consulté  que  mon  appétit,  j'aurais 
fait  servir  de  suite;  mais  mon  plus  grand  besoin  était 
de  revoir  cette  École  militaire  où  j'avais  reçu  le  jour,  et, 
accompagné  démon  secrétaire,  j'allai  parcourir  les  cours 
et  le  corridor.  J'eus  un  premier  désappointement  quand 
j'eus  besoin  d'une  explication  pour  que  le  concierge  me 
laissât  entrer  dans  cette  habitation,  qui  pendant  quatorze 
ans  avait  été  la  mienne,  et  un  second  quand,  retrouvant 
Berlin  beaucoup  plus  grand  que  je  ne  me  le  rappelais, 
cette  École    militaire   et   même  la  Sprée  me  parurent 
beaucoup  plus  petites   que  mon   souvenir  ne  me   les 
représentait.  Je  m'étais  attardé  à  cette  course  que  j'avais 


74      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

prolongée  à  travers  la  ville;  il  était  donc  neuf  heures^ 
lorsque  je  me  retrouvai  en  face  de  mon  logement;  et 
j'allais  y  rentrer  lorsque  j'aperçus  la  nouvelle  porte  da 
Brandebourg,  construite  depuis  mon  départ  et  fort  belle 
encore,  quoique   privée  du  quadrige  dont   la  Victoire 
surmontait  alors  l'arc  de  triomphe  du  Carrousel  et  que 
nos  désastres  rendirent  à  sa  première  destination...  Le 
désir  de  l'admirer  de  plus  près  m'entraina  vers  elle;  à 
vingt   pas,  les   premiers  arbres  du  parc,  délices  de 
mon  enfance,   me  donnèrent  la  tentation  de   respirer 
l'air  de  ses  ombrages;  emporté  comme  malgré   moi, 
j'arrivai  jusqu'à  la  maison  dite  du  Chasseur,  ravi  de  tout 
ce   que  je  revoyais,  mais  surtout  de  ces  habitations 
élégantes,  entourées  de  jardins  anglais,  et  qui  depuis 
peu  s'étaient  élevées  le  long  de  la  lisière.  Il  était  onze 
heures  et  demie   quand  je  rentrai,  retrouvant  moitié 
mort  de  lassitude  et  d'inanition  mon  secrétaire  qui  n'avait 
pas  eu  pour  le  soutenir  les  mômes  émotions  que  moi. 
Le  4  au  matin,  je  retournai  à  TÉcole  militaire;   ayant 
obtenu  l'entrée  du  logement  de  mon  père,  je  revis  la 
place  où  s'était  trouvé  mon  berceau ,  celle  où  l'une  de 
mes  sœurs  était  morte,  où  était  placé  le  secrétaire  de 
mon  père,  le  canapé  de  ma  mère,  et  je  revis  dans  ma 
pensée  nos  jeux,  nos  réunions  ou  nos  fêtes;  à  chacun  de 
mes  pas  j'étais  assailli  par  le  souvenir  de  scènes  nou- 
velles, et  ce  fut  avec  une  peine  indicible  que  je  m'arra- 
chai de  cet  appartement,  où  il  me  semblait  que  je  re- 
commençais ma  vie. 
Ma  première  visite  fut  chezM.  Mayet(i),  Lyonnais  d'ori- 

(1)  M.  Mayet  fit  insérer  dans  le  Journal  de  Berlin  du  10  au  il  juin 
la  lettre  qu'en  quittant  Fulde,  j'avais  reçue  de  l'administration  pro- 
visoire de  ce  pays,  et  il  m'apporta  un  exemplaire  de  ce  journal.  Enfin 
il  composa  pour  moi  des  stances  qu'il  fit  imprimer,  dont  il  me 
remit  vingt-cinq  exemplaires  et  qui  nécessairement  me  louaient  de 
toutes  les  vertus. 


LES   RÈGNES   DES   FEMMES.  15 

gioe,  directeur  des  fabriques  du  Roi,  littérateur,  homme 
excelJent  et  qui  avait  été  très  lié  avec  mon  père.  Je  fus 
accueilli  par  sa  famille  et  par  lui  avec  les  marques  du  plus 
grand  empressement;  j'y  soupai  deux  fois,  et  c'est  chez 
lui  que  je  rencontrai  l'ancien  prédicateur  Ërmann,  âgé 
alors  de  quatre-vingt-six  ans,  je  crois,  mais  conservant 
sa  mémoire,  son  esprit,  sa  gaieté,  et  n'ayant  de  la  vieil- 
lesse que  les  années.  <  Lorsque  les  Russes,  aujourd'hui 
nos  alliés,  nous  envahirent  en  1760,  me  dit-il  en  m'a- 
bordant,  il  se  trouvait  dans  leur  armée  un  général  qui 
comme  vous  était  né  et  avait  été  élevé  à  Berlin;  mais 
certainement  on  ne  l'y  revit  pas  avec  autant  de  plaisir.  » 
Informé  de  l'influence  qu'exerçait  ce  vieillard,  notam- 
ment sur  tout  ce  qui  tenait  à  la  colonie  française,  com- 
posée des  descendants  de  ces  huguenots  que  les  persécu- 
tions de  l'Église  avaient  chassés  de  leur  patrie  avec  leur 
fortune  et  leur  industrie,  l'Empereur  le  reçut  pendant  la 
halte  qu'il  fit  à  Berlin  et  causa  avec  lui  une  demi-heure. 
Son  but  fut  de  le  convaincre  que  la  reine  de  Prusse  était 
cause  des  malheurs  du  pays  et  de  faire,  par  lui,  propager 
cette  idée;  mais,  voulant  accuser  la  Reine  sans  la  nom- 
mer, il  débuta  par  parler  de  la  différence  des  religions 
de  Luther  et  de  Calvin;  il  passa  de  là  à  la  révocation  de 
redit  de  Nantes;  il  insista  sur  la  part  que  Mme  de  Main- 
tenon  avait  eue  à  cette  déplorable  mesure,  et  finit  par 
peindre  le  malheur  des  États  dans  lesquels  les  femmes 
étaient  admises  à  jouer  un  rôle  dans  les  affaires  publi- 
ques, fait  justifié  d'ailleurs  par  ce  mot  de  la  princesse 
Palatine  :  <  Les  règnes  des  femmes  sont  toujours  heu- 
reux, parce  que,  quand  les  femmes  régnent,  ce  sont  les 
hommes  qui  gouvernent.  >  M.  Ërmann  fut  au  reste  pro- 
fondément frappé  de  l'immense  portée  du  génie  de  Na- 
poléon; entraîné  par  la  sincérité  de  son  admiration,  il 
s'abandonna  à  l'originalité  de  ses  idées  et  poussa  la 


76      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TH1ÉBA13LT. 

hardiesse  au  point,  lorsqu'il  fut  prêt  à  quitter  TEmpe 
reur,  d'oser  lui  prendre  le  bras  et  de  lui  dire  :  c  ...Sire, 
ce  bras,  qui  est  vainqueur,  doit  être  généreux.  > 

Hulin,  toujours  bon  camarade,  eut  ma  seconde  visite, 
me  retint  à  dtner  et  me  ût  connaître  le  colonel  d'Ai- 
grefeuille,  mystificateur  dans  le  genre  de  Picquet  et 
qui,  en  somme,  farceur  très  drôle,  nous  fit  beaucoup 
rire. 

En  quittant  Hulin,  je  me  rendis  chez  Mme  Hainchelin, 
qui,  avec  le  doux  Bitaubé,  m'avait  affranchi  du  péché  ori- 
ginel; elle  m'invita  nécessairement  à  souper,  et  c'est  elle 
qui,  me  parlant  des  Français  qu'elle  avait  vus  à  Berlin 
depuis  1784,  me  nomma  la  comtesse  de  N...,  dont  j'ai 
cité  les  amours  surannées  avec  le  duc  de  Laval  (i). 
J'eus  l'occasion  de  dîner  avec  cette  comtesse,  future  du- 
chesse de  la  Restauration  ;  elle  ne  se  cachait  pas  d*un  tel 
scandale,  alors  qu'elle  aurait  dû  d'autres  exemples  à  une 
fille  déjà  grande  et  témoin  de  tout.  <  Cela  ne  me  surprend 
pas,  reprit  ma  marraine,  quoique  l'on  dût  attendre  une 
autre  conduite  d'une  femme  d'autant  d'esprit;  mais  vous 
saurez  qu'elle  a  été  ici,  et  au  scandale  général,  l'une  des 
rivales  de  la  Henck  (2)  ;  eh  bien,  pendant  qu'elle  se  pro- 
stituait avec  le  feu  roi,  elle  abandonnait  son  fils  et  sa  fille 
à  une  servante,  et  c'est  moi  qui,  par  pitié  pour  ces  enfants, 
leur  ai  pour  ainsi  dire  tenu  lieu  de  mère;  je  les  gardais 
et  les  laissais  manger  avec  moi,  alors  que  leur  mère 
les  oubliait  pendant  des  semaines  entières,  et  cela  en 
oubliant  trop  de  choses  et  en  s'oubliant  elle-même.  » 

J'écarte  une  foule  de  souvenirs.  J'en  conserverai  un 
cependant,  et  seulement  par  respect  pour  elle,  à 
Mme  Stoss,  veuve  d'un  des  collègues  de  mon  père  et 
que   je    trouvai    dans    la    plus   déplorable  situation. 

(1)  Voir  t.  m,  pages  293  et  298. 

(2)  La  Du  Barry  de  Guillaume,  qu'il  fit  comtesse  par  brevet. 


CHANGEMENT   DE  MOEURS  A   BERLIN.  "H 

Vieille,  malade  et  pauvre,  depuis  six  mois  elle  ne 
rivait  que  de  pommes  de  terre  et  n'avait  pu  acheter 
une  bouteille  de  vin;  avec  elle  vivait  sa  fille,  l'une  des 
plus  belles  et  des  plus  excellentes  personnes  que 
j'aie  vues  de  ma  vie  et  qui,  mariée  à  un  mauvais  sujet, 
abandonnée  par  lui,  s'était  réunie  à  sa  mère,  se  dévouait 
à  la  servir  et  à  élever  une  fille  en  travaillant  de  ses 
mains.  Et  pourtant  Mme  Stoss  avait  quatre  fils,  dont 
trois  avaient  été  mes  amis  d'enfance,  auxquels  j'avais 
connu  bon  cœur  à  cette  époque.  L'atné  était  médecin 
à  Berlin  et  assez  en  vogue  pour  avoir  équipage.  Je 
soupai  brillamment  chez  lui.  Le  second  résidait  à 
Sonnenburg  près  Cflstrin,  où  il  était  conseiller  de  ré- 
gence à  15,000  francs  d'appointements.  Le  troisième, 
Fritz,  que  je  devais  revoir  à  Posen,  avait  également  un 
excellent  emploi;  tous  trois,  quoique  riches,  laissaient 
leur  mère  et  leur  sœur  presque  sans  secours.  Malgré 
tout,  Mme  Stoss  avait  conservé  la  fraîcheur  de  ses  idées, 
et  ce  fut  avec  une  sorte  de  gaieté  mélancolique  qu'elle 
me  fit  le  récit  de  son  malheur.  Lorsque  je  lui  fis  part  de 
mes  scrupules  sur  Tétat  de  demi-abandon  où  la  lais- 
saient ses  fils,  elle  prit  son  air  de  résignation  et,  sou- 
riante, me  laissa  entendre  que  la  faute  en  était  surtout  au 
changement  des  mœurs  à  Berlin.  Ne  buvant  alors  que 
du  vin  de  Bordeaux,  j'en  avais  fait  expédier  quelques 
caisses  à  ma  suite;  plus  tard,  quand  je  revins  de  Po- 
logne, je  trouvai  deux  caisses  de  cent  bouteilles  arrivées 
à  Berlin,  et,  en  repartant  de  cette  ville  pour  retourner  à 
Paris,  je  fis  porter  ces  deux  caisses  et  quelques  centaines 
de  francs  chez  Mme  Stoss.  J'avais  agi  en  sorte  qu'on  ne 
sût  pas  de  qui  l'envoi  venait;  la  précaution  fut  inutile, 
et  mon  souvenir  témoigna  du  moins  qu'en  France  les 
sentiments  ne  s*étaient  pas  modifiés  avec  les  mœurs 
aussi  complètement  qu'à  Berlin. 


78      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Je  répète  que  j'écarte  beaucoup  de  détails.  Je  ne 
parlerai  pas  de  Charles  Jordan  qui  me  reconnut  au  mi- 
lieu d'une  rue,  me  sauta  au  cou  et  me  força  à  accepter 
chez  lui  un  dîner  où  il  me  réunit  à  toute  sa  famille. 
Mais  je  dois  encore  relater  deux  faits. 

J'avais  eu  l'occasion,  à  Fulde,  d'être  avisé  que  dans 
le  château  se  trouvait  un  déjeuner  en  porcelaine,  objet 
d'un  douloureux  regret.  Ce  déjeuner  avait  été  offert  au 
prince  d'Orange,  à  l'un  de  ses  anniversaires  de  nais- 
sance, par  une  de  ses  filles;  celle-ci  était  morte,  et  le  ser- 
vice était  resté  comme  un  souvenir  d'elle,  par  consé- 
quent était  devenu  d'autant  plus  précieux  pour  le 
prince  et  la  princesse  d'Orange.  Lors  de  leur  départ 
précipité ,  ceux-ci  l'avaient  oublié;  mais  la  princesse 
avait,  dans  une  lettre,  exprimé  le  regret  d'être  séparée 
d'un  si  cher  souvenir.  En  attendant  une  occasion  pro- 
pice pour  le  renvoyer,  j'avais  fait  déposer  le  service 
chez  le  baron  de  Tann  ;  or.  en  passant  récemment  par 
Fulde,  ayant,  comme  je  l'ai  dit,  rendu  visite  au  baron, 
j'avais  profité  de  cette  halte  pour  faire  emballer  le 
service  dans  l'arrière-cofi're  de  ma  calèche.  En  arri- 
vant à  Berlin,  où  se  trouvait  la  princesse  d'Orange, 
j'écrivis  à  une  des  dames  d'honneur  de  cette  future 
reine  de  Hollande  qu'heureux  d'avoir  pu  marquer  ainsi 
mon  respect  et  ma  déférence,  j'avais  apporté  le  service 
à  Berlin  et  que  j'attendais  des  ordres  pour  savoir  ce 
que  je  devais  en  faire.  Sur  la  réponse  qui  me  fut  aus- 
sitôt adressée,  je  le  fis  mettre  dans  une  voiture  et  le 
fis  porter  en  ma  présence  chez  la  dame  d'honneur. 
Reçu  par  elle,  je  lui  dis  que  j'espérais  que  Son  Altesse 
Royale  ne  pourrait  se  méprendre  sur  les  motifs  qui 
m'avaient  empêché  de  solliciter  l'honneur  de  paraître 
devant  elle,  quelque  empressé  que  je  fusse  d'offrir  mes 
respects  à  la  nièce  de  Frédéric  le  Grand,  et  eti  particu- 


VISITE  AU    PRINCE    FERDINAND   DE   PRUSSE.        79 

lier  à  une  princesse  que  tant  de  vertus  distinguaient. 
La  dame  répliqua  qu'elle  ne  doutait  pas  que  Son  Al- 
tesse Royale  me  verrait  avec  plaisir,  qu'elle  se  char- 
geait, du  reste,  de   lui  faire  connaître  mes  vœux  et 
quelle  m'en  écrirait.  Deux  heures  après,  je  reçus  en 
eiïet  un  billet  d'audience  pour  le  lendemain  midi,  et  je 
retrouvai  en  la  princesse  la  preuve  de  tout  ce  qu'on 
avait  pu  me  dire  de  sa  simplicité,  sa  douceur  et  sa 
bienveillance. 

Cependant  il  m'était  bien  difficile  d'être  passé  à  Ber- 
lin sans  avoir  essayé  de  saluer  le  prince  Ferdinand 
de  Prusse  (i),  dernier  frère  vivant  de  Frédéric  et  qui, 
pendant  vingt  ans,  avait  honoré  mon  père  de  tant 
de  bontés;  mais,  depuis  que  j'avais  paru  devant  la  prin- 
cesse d'Orange,  il  était  devenu  impossible  que  je  ne 
présentasse  pas  à  Toncle  des  hommages  que  je  venais 
de  rendre  à  la  nièce;  or,  un  matin,  je  descendis  de 
cheval  à  la  porte  du  prince  et,  me  présentant  à  l'aide  de 
camp  de  service,  je  le  priai  de  me  renseigner  sur  la 
marche  à  suivre  pour  obtenir  d'être  reçu  par  le  prince. 
Avant  de  me  répondre  il  voulut  prendre  des  ordres, 
disparut,  puis  revint  bientôt  m'annoncer  que  Son  Al- 
tesse allait  paraître.  J'observai  que  j'étais  à  cheval, 
qu'au  gré  de  mes  souvenirs  d'enfance  je  venais  de  par- 
courir le  parc,  que  l'état  de  mon  costume  ne  me  per- 
mettait pas  de  me  présenter  devant  Son  Altesse,  et  je 
suppliai  l'aide  de  camp  d'obtenir  du  prince  la  permis- 
sion que  j'allasse  m'habiller.  L'aide  de  camp  transmit 
ma  demande,  mais  revint  me  dire  que  Son  Altesse  me 
trouvait  bien  comme  j'étais,  et,  un  moment  après,  moi 
eo  frac  du  matin,  en  culotte  de  peau  et  en  bottes  an- 

(1)  Ce  prince  avait  désapprouvé  la  guerre  et,  conséquent  avec 
Km  opinion,  avait  refusé  de  quitter  Berlin  lorsque  les  Français  y 
rentrèrent. 


80      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

glaises,  ma  cravache  d'une  main,  mon  chapeau  rond  de 
l'autre,  je  me  trouvai  en  face  du  vieillard  dans  la  plus 
rigoureuse  tenue,  avec  tous  ses  crachats  et  ses  cordons, 
botté,  ganté  et  éperonné,  boutonné  de  haut  en  bas,  le 
chapeau  à  plumes  sous  le  bras  et  la  canne  à  la  main, 
tel,  en  un  mot,  qu'il  pouvait  figurer  autrefois  à  côté  de 
feu  son  frère,  Frédéric  le  Grand.  «  Monseigneur,  lui  dis- 
je,  en  lui  faisant  mes  très  humbles  salutations,  ma  res- 
pectueuse soumission  aux  ordres  de  Son  Altesse  Royale 
peut  seule  expliquer  le  costume  dans  lequel  je  parais 
devant  elle,  et  cependant  je  la  supplie  de  croire  que 
j'en  suis  vivement  peiné.  —  Je  n'ai  pas  voulu  remettre 
le  plaisir  de  vous  voir,  me  répondit-il  avec  une  bonté 
parfaite,  et  d'avoir  par  vous  des  nouvelles  de  monsieur 
votre  père.  >  Il  m'en  demanda  en  effet  avec  détail,  me 
parla  des  Souvenirs  de  vingt  ans,  me  dit  combien  il  était 
heureux  de  ce  monument  élevé  à  la  mémoire  de  son 
frère,  et  lorsqu'au  bout  d'un  petit  quart  d'heure  il  me 
congédia  :  t  Écrivez  à  votre  père,  me  dit-il,  que  c'est 
avec  un  ancien  et  durable  intérêt  que  je  vous  ai  demandé 
de  ses  nouvelles,  que  je  suis  bien  aise  de  savoir  qu'il  se 
porte  bien  et  que  je  vous  ai  chargé  de  lui  faire  mes 
comphments.  >  Au  reste,  j'eus  bien  d'autres  preuves 
que  mon  père  était  présent  à  tous;  je  fus  profondément 
touché  de  la  mémoire  que  lui  gardaient  tous  ceux  qui 
l'avaient  connu,  et  c'est  sans  doute  la  véritable  raison 
par  laquelle  je  me  retrouvai  à  Berlin  comme  si  je  n'eusse 
jamais  quitté  cette  ville. 

Et  puisque  j'ai  été  conduit  à  parler  encore  une  fois 
des  Souvenirs  de  vingt  ans,  il  faut  que  je  répète  ici  (i)  ce 
que,  relativement  à  cet  ouvrage,  M.  Maret,  secrétaire 
d'Etat,  me  conta  quelques  semaines  plus  tard  à  Tilsit, 

(1)  J*ai  déjà  rapporté  le  fait  dans  la  Préface  de  la  quatrième 
édition  des  Souvenirs  de  vingt  ans. 


LE  COMTE  DE  KALCKREUTH.  Si 

un  jour  que  je  déjeunais  chez  lui  :  c  Dans  un  grand 
dîner  que  l'Empereur  donna  à  Berlin,  me  dit  ce  mi- 
nistre, et  en  présence  des  hommes  les  plus  marquants 
restés  dans  cette  capitale,  j'interpellai  M.  le  maréchal 
Mœllendorff  pour  savoir  de  lui  quelle  était  son  opinion 
et  quelle  avait  été  celle  de  la  cour  et  de  la  ville  sur  les 
Souvenirs  de  monsieur  votre  père.  Ce  maréchal  me  ré- 
pondit que,  par  toutes  les  classes  de  la  société,  cet  ouvrage 
avait  été  recherché  et  lu  avec  le  plus  vif  intérêt,  que 
cependant  il  s'y  trouvait  tel  fait  relativement  auquel 
monsieur  votre  père  n'avait  pas  connu  toutes  les  circon- 
stances (i),  mais  que,  malgré  un  petit  nombre  d'erreurs 
fort  peu  importantes  et  presque  impossibles  à  éviter  ou 
de  fautes  d'orthographe  dans  la  manière  d'écrire  quel- 
ques noms,  c'était   incontestablement  l'ouvrage  de  ce 
genre  le  plus  véridique  qui  eût  jamais  paru,  et,  par- 
dessus tout,  l'ouvrage  le  plus  honnête  du  monde.  > 

En  fait,  je  ne  me  rappelle  qu'une  réclamation  un  peu 
sérieuse  qui  me  fut  adressée  contre  les  jugements  portés 
par  mon  père,  et  c'est  précisément  pendant  le  séjour 
que  j'allais  faire  à  Tilsit  que  cette  réclamation  me  fut 
produite.  Un  matin,  on  m'annonça  le  feld-maréchal  de 
Kalckreuth,queje  vis  apparaître  revêtu  de  son  uniforme 
avec  tous  ses  ordres.  C'était  un  vieillard  remarquable 
par  sa  haute  taille  et  sa  noble  figure;  après  l'échange 
des  compliments  usités  :  «  Monsieur  le  général,  me  dit- 
il,  vous  voyez  un  homme  que  monsieur  votre  père  a 
bien  maltraité.  »  Le  comte  de  Kalckreuth  avait  été  pen- 
dant de  longues  années  aide  de  camp  du  prince  Henri, 
second  frère  du  grand  Frédéric;  le  prince  l'avait  ho- 

(1)  Cette  résenre  avait  trait  au  projet  d'évasion  de  Frédéric, 
tiers  prince  royal,  et  au  projet  de  son  père  de  le  faire  mourir  sur 
rèchafaud.  L'anecdote  a  été  rectiûée  par  moi  dans  la  quatrième 
édition  des  Souvenirt. 

IV.  6 


82      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

noré  de  son  estime  au  point  de  le  prendre  fréquemment 
comme  confident  de  ses  travaux  militaires,  et  des  enne- 
mis intéressés  n'avaient  pas  manqué  de  propager  ce 
bruit  que  la  gloire  militaire  du  prince  était  due  au 
comte  de  Kalckreuth.  Mon  père,  dans  ses  Souvenirs, 
s'était  efforcé  de  relever  cette  calomnie  et  s'était  ap- 
pliqué à  démontrer  qu'après  la  brouille  retentissante 
survenue  entre  l'aide  de  camp  et  le  prince,  ce  dernier 
s'était  montré  tout  aussi  grand  général  qu'auparavant. 
Toutefois,  tout  en  rendant  cet  hommage  à  la  vérité, 
mon  père  n*en  avait  pas  moins  tenu  compte  du  mérite 
et  des  talents  de  M.  de  Kalckreuth,  de  même  que  sur  le 
motif  de  la  brouille,  motif  qui  ne  faisait  pas  le  plus 
d'honneur  au  comte  de  Kalckreuth,  mon  père  avait 
gardé  discrètement  le  silence. 

J'avoue  qu'étant  à  cent  lieues  d'attendre  la  visite  du 
comte,  je  me  trouvai  d'abord  pris  au  dépourvu;  mais 
voyant  que,  sous  prétexte  de  m'apporter  des  infor- 
mations plus  exactes,  il  s'apprêtait  à  démentir  tout  ce 
qu'avait  dit  de  lui  mon  père,  et  ne  disposant  d'aucune 
affirmation,  ne  voulant  à  aucun  prix  laisser  la  pensée  de 
mon  père  attaquée  sans  que  je  pusse  me  trouver  à  même 
de  la  défendre,  je  répliquai  qu'une  conversation  ferait  très 
incomplètement  atteindre  le  but  proposé,  et  qu'un  seul 
moyen  d'y  parvenir  se  présentait,  c'était  de  mettre  par 
écrit  les  observations  qu'un  échange  de  paroles  laisse- 
rait forcément  dans  le  vague;  je  promis,  soit  que  je 
retournasse  prochainement  à  Paris,  soit  que  mon  absence 
se  prolongeât,  que  les  réclamations  ne  tarderaient  pas  à 
être  transmises  à  mon  père  :  t  Vous  pouvez  compter, 
dis-je  au  maréchal,  sur  la  très  sérieuse  attention  qu'il 
donnera  à  tout  ce  qui  vous  est  relatif  et  sur  son  empres- 
sement à  rectifier,  dans  la  prochaine  édition,  tout  ce  qui 
lui  semblera  devoir  l'être.  »  Il  jugea  sans  doute  à  mon 


L\iMANT   DE  LA  PRINCESSE   HENRY.  83 

air  que  je  n'admettais  pas  d'autre  composition;  il  me 
remercia  de  ce  qui  ne  fit  que  le  contrarier,  me  promit 
les  notes  que  j*avais  bien  voulu  lui  demander  et  ne  m'en- 
voya rien.  Lorsque  je  rendis  compte  de  cette  entrevue  à 
mon  père  :  c  Le  maréchal  de  Kalckreuth  est  un  ingrat, 
me  répondit-il.  Il  sait  très  bien  que  je  n'ai  pas  dit  sur 
son  compte  le  quart  de  ce  que  j'aurais  pu  dire;  il  a  très  ^ 
bien  fait,  au  reste,  de  ne  rien  te  remettre;  car,  s'il  m'avait 
contesté  un  mot,  je  l'aurais  accablé.  >  Le  mystère  de  sa 
brouille,  quelques  ménagements  qu'on   ait  mis   à  en 
parler,  n'en  a  jamais  été  un  pour  personne.  Kalckreuth 
était  Tamantde  la  princesse  Henry.  Le  prince,  convaincu 
du  fait,  en  voulut  la  preuve  écrite.  Trois  hommes  de 
force  athlétique  et  munis  de  pistolets,  Kaphensk  était 
du  nombre,  se  rendirent  à  l'improviste  chez  Kalckreuth, 
forcèrent  son  secrétaire,  lui  présent,  y  trouvèrent  des 
lettres  de  la  princesse  et  les  rapportèrent  au  prince,  qui 
les  envoya  au  Roi.  Sur  la  demande  du  prince,  le  Roi 
avait  accordé  un  régiment  de  cavalerie  à  Kalckreuth; 
c'était  une  manière  d'éloigner  l'amant  de  la  mattresse 
en  l'envoyant  au  fond  de  la  Prusse;  avant  de  partir,  il 
est  venu  à  Potsdam recevoir  lesordres  du  Roi;  l'audience 
de  congé  a  été  très  dure,  Frédéric  l'a  terminée  en  disant  : 
€  La  foudre  gronde  (Der  Donner  weitert)  sur  votre  tête.  » 
Eh  bien,  j'ai  beaucoup  adouci  cette  audience,  et  Kalck- 
reuth, au  lieu  de  se  plaindre,  devait  me  remercier. 

Mais,  pour  en  finir  avec  la  visite  que  le  feld-maréchal 
me  fit  à  Tilsit,  forcé  par  mon  attitude  d'abandonner 
ses  réclamations,  il  ne  voulut  pas  partir  sans  avoir  changé 
de  sujet,  et  il  me  surprit  en  me  demandant  brusquement 
quelle  différence  j'établissais  entre  une  sentinelle  et  un 
factionnaire.  J'eus  la  bonhomie  de  lui  répondre  sérieu- 
sement, en  multipliant  les  arguments  et  les  citations,  et^ 
quand  j'eus  fini  mon  discours,  le  feld-maréchal  m'ex- 


84      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

pliqua  ce  qui  avait  motivé  sa  demande  :  <  J'ai,  dit-il, 
ridée  d'écrire  en  calembours  Thistoire  de  cette  époque, 
et  j'en  ai,  dans  ce  but,  réuni  un  assez  grand  nombre.  —  En 
calembours?  répétai-je,  tant  le  projet  me  parut  baroque. 
—  Oui,  reprit-il,  et  il  est  peu  d'événements  qu'on  ne 
puisse  rappeler  par  un  de  ces  jeux  de  mots,  fussent-ce 
même  des  faits  de  guerre.  >  Et  par  exemple  il  m'en  cita 
un  fabriqué  par  lui,  sur  le  nom  d'une  des  places  de 
guerre  que  les  Prussiens  nous  prirent  en  1792;  mais  ce 
calembour,  qui  n'avait  pour  lui  ni  l'orthographe,  ni 
même  la  prononciation,  était  de  plus  obscène  au  point  de 
me  dégoûter.  Il  me  sembla  que  le  feld-maréchai  oubliait 
son  rang  et  ses  cheveux  blancs;  de  fait,  mon  sourire  le 
décontenança  et  lui  ût  assez  gauchement  terminer  notre 
entrevue ,  depuis  laquelle  je  n'ai  pas  eu  de  ses  nou- 
velles, m'étant  borné  le  lendemain  à  mettre  ma  carte 
chez  lui. 

Cependant,  si  les  circonstances  de  mon  récit  m'ont 
entraîné  à  anticiper  sur  la  suite  de  mon  voyage  et  sur 
mon  séjour  à  Tilsit,  je  n'en  étais  pas  moins  encore  à 
Berlin,  où  j'aurais  dû  ne  faire  que  changer  de  chevaux 
et  tout  au  plus  dormir  une  nuit.  Or  j'y  avais  passé  huit 
jours,  et  le  temps  d'arrêt  raisonnable  était  plus  qu'écoulé. 
Quoique  j'eusse  pris  mon  parti  sur  beaucoup  de  choses, 
il  ne  fallait  pourtant  pas  perdre  de  vue  que  la  prolon- 
gation de  cette  halte  pourrait  paraître  assez  extraordi- 
naire :  je  partis  donc  escorté  par  mes  nouveaux  souve- 
nirs. A  Francfort-sur-l'Oder,  j'appris  qu'il  était  question 
de  conférences  et  par  conséquent  de  traités.  La  rapidité 
avec  laquelle  l'Empereur  conduisait  ces  sortes  de  négo- 
ciations et  revenait  à  Paris  pour  jouir  de  ses  triomphes, 
me  fit  craindre  d'arriver  après  son  départ,  de  sorte  qu'à 
dater  de  ce  moment,  et  à  une  halte  près,  je  marchai 
nuit  et  jour. 


POLONAISES   ET   SAXONNES.  85 

A  trois  heures  da  matin  j'entrais  à  Posen.  J'ai  raconté  (1) 
comment,  en  dépit  de  Theare  matinale,  je  voulus  voir 
mon  ami  d'enfance  Fritz^  le  troisième  fils  de  Mme  Stoss, 
comment,  après  que  je  l'eus  fait  éveiller,  moi  en  bonnet 
de  police,  lui  en  bonnet  de  coton  à  mèche,  nous  nous 
embrassâmes,  comment  sa  femme  parut  le  madras  sur 
la  tète  et  en  robe  de  percale,  et  comment,  ainsi  surprise 
et  sous  le  négligé,  elle  n'en  était  pas  moins  la  plus  belle 
femme  de  Pologne  et  peut-être  la  plus  belle  femme  que 
j'eusse  jamais  vue  ;  je  restais  immobile  d'admiration. 
•  Mais  embrasse  donc  ma  femme)  >  me  cria  Fritz,  et  je 
cueillisunnouvel  et  charmant  souvenir.D'ailleurs,j'avoue 
que  l'impression  que  m'ont  laissée  les  Polonaises  surpasse 
peut-être  celle  que  j'avais  ressentie  à  la  vue  des  Saxonnes. 
Je  ne  sais  plus  à  quel  relais  de  poste  il  se  trouva  quelque 
chose  à  raccommoder  à  ma  calèche;  j'eus  à  m'arrèter 
une  heure  et  je  reçus  l'invitation  de  passer  cette  heure 
dans  un  château  presque  contigu  à  la  poste.  Le  nom  du 
maître  et  celui  du  lieu  se  sont  effacés  de  ma  mémoire, 
mais  je  fus  accueilli  avec  une  extrême  politesse  par  une 
famille  que  trois  demoiselles,  au  visage  angélique,  ren- 
daient fort  intéressante;  on  allait  se  mettre  à  déjeuner; 
on  me  pressa  de  partager  le  repas;  j'acceptai  et  je  pus 
contempler  à  loisir  mes  ravissantes  hôtesses;  je  partis 
toujours  plus  enchanté  des  Polonaises,  qui  me  parurent 
différer  des  Saxonnes  en  ceci  :  si  les  Saxonnes  s'im- 
posent à  l'admiration,  il  n'est  pas  d'adoration  que  l'on 
puisse  refuser  aux  Polonaises,  et,  comme  je  l'avais  dit 
à  la  femme  de  mon  ami  Fritz,  c  on  ne  peut  être  digne 
d'elles  qu'à  force  d'orgueil  de  leur  appartenir  ». 

Je  trouvai  la  ville  de  Thorn  en  émoi.  Des  Cosaques  en 
bande,  exerçant  leurs  brigandages  sur  le  derrière  de 

(1)  Tome  I,  page  41. 


86     MÉMOrRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

notre  armée,  venaient  de  se  montrer  sur  la  droite  de  la 
Vistule,  aux  portes  de  la  ville.  On  réunissait  quelques 
cavaliers  pour  donner  la  chasse  à  ces  Cosaques;  mais  le 
commandant  avait  cru  devoir  interdire  aux  voyageurs  de 
continuer  leur  route,  et  il  avait  fait  fermer  la  porte  de 
la  rive  droite  du  fleuve.  Cette  situation  pouvant  se  pro- 
longer, je  préférai  suivre  la  gauche  de  la  Vistule  et  passer 
par  Kulm,  et  c'est  ainsi  qu'en  poursuivant  ma  route,  je 
vis  un  courrier  venant  à  moi.  Je  fis  arrêter  ma  voiture 
pour  avoir  des  nouvelles,  et  fus  fort  surpris  de  recon- 
naître le  prince  Borghese,  beau-frère  de  l'Empereur, 
seul  avec  un  postillon;  il  était  député  à  Paris  pour  y 
porter  la  nouvelle  de  la  victoire  décisive  de  Friedland, 
nouvelle  que  ce  prince  y  trouva  certainement  arrivée 
avant  lui,  car  il  n'allait  guère  vite.  L'incursion  de  Cosa- 
ques qui,  pendant  une  halte,   fit  prendre    dans  une 
auberge  de  village,  et  comme  un  niais.  Son  Excellence  le 
maréchal  Grippe-Soleil,    dit   Belle-Lune  (Bellune),   au 
naturel  le  tambour  Victor,  cette  incursion,  dis-je,  avait 
forcé  le  prince  Borghese,  aussi  bien  qu'elle  m'y  avait 
forcé,  à  quitter  la  route  droite;   il   allait  trouver  un 
bateau  qui  le  passerait  sur  la  rive  gauche  de  la  Vistule, 
et  par  conséquent  il  pouvait  se  regarder  comme  arrivé 
à  Thorn,  où  il  devait  retrouver  une  voiture  et  quelques 
domestiques  à  lui.   Il  semblait   ravi   d'approcher   du 
moment  où  il  pourrait  se  donner  un  peu  plus  de  repré- 
sentation, et  je  le  quittai,  en  souriant  au  souvenir  de  son 
frère  quiavaitmis,  pour  êtremon  courrier (1), beaucoup 
plus  de  grâce  que  celui-là  ne  semblait  en  mettre  pour 
être  celui  de  l'Empereur.  Ce  fut  la  dernière  circonstance 
remarquable  de  ma  route  jusqu'à  Kœnigsberg,  où  quel- 
ques accès  de  fièvre  me  forcèrent  à  faire  un  séjour. 

(1)  Voir  tome  II,  page  244. 


A   TILSIT.  »7 

Lorsque  je  pus  enfin  gagner  Tilsit,  la  paix  était  à 
pea  près  faite.  Je  n'allais  pas  moins  me  trouver  en  pré- 
sence d'un  puissant  ennemi,  et  plus  la  visite  que  j'étais 
forcé  de  faire  au  prince  de  Neuchâtel  m'était  désagréable, 
plus  elle  me  donnait  d'humeur,  moins  je  la  différai. 
Une  heure  après  être  arrivé,  j'étais  en  face  du  prince.  Je 
le  trouvai  expédiant  des  lettres;  il  en  avait  devant  lui  un 
tas  énorme,  et,  tout  en  parlant,  il  les  lisait;  il  signait 
celles  qu'il  approuvait,  jetait  de  côté  celles  qu'il  n'ap- 
prouvait pas,  et  tout  cela  avec  une  rapidité  qui  m'étonna 
et  qu'en  dépit  de  mon  humeur  je  ne  pus  m'empécher 
d'admirer.  Au  surplus,  notre  entrevue  fut  courte  et  sèche 
de  part  et  d'autre  :  «  Depuis  quand  ôtes-vous  ici?  — 
Depuis  une  heure.  —  Avez-vous  reçu  une  destination? 
—  Je  n*ai  rien  reçu.  —  Eh  bien,  vous  recevrez  des 
ordres.  »  Et,  jugeant  qu'il  voulait  éviter  une  explication 
pour  laquelle  j'étais  prêt,  le  trouvant  occupé  avec  deux 
secrétaires,  je  partis  sans  qu'il  eût  abordé  le  motif  de 
mon  appel  au  quartier  général  ;  puis,  voulant  attendre 
l'attaque,  tout  en  me  réservant  de  ne  pas  céder,  je  ne 
remis  plus  les  pieds  chez  lui;  je  ne  pensai  même  pas  à 
une  audience  de  l'Empereur  ou  à  Murât  qui  venait  d'être 
fait  grand-duc  de  Berg.  Je  ne  fus  chez  M.  Murât  que 
parce  que,  l'ayant  rencontré,  il  m'invita  à  un  déjeuner 
pendant  lequel  il  ne  fut  pas  question  de  ma  position. 
Quant  à  l'entretien  que  j'eus  avec  Duroc,  ce  fut  lui  qui 
le  provoqua,  et  nous  causâmes  dans  la  rue;  c'est  au 
reste  après  avoir  terminé  ce  qu'il  avait  à  dire  relative- 
ment à  l'envoi  des  vins  de  Johannisberg  qu'il  me  fit 
cette  question  :  t  Mais  que  vous  a  donc  valu  la  cam- 
pagne d'Austerlitz?  »  Et  sur  ce  mot  :  «  Rien  •,  il  s'écria 
à  plusieurs  reprises  :  c  Cela  n'est  pas  possible.  > 

Un  billet  de  ce  digne  et  brave  Gauthier,  que  j'avais 
assisté  durant  les  terribles  opérations  qui  suivirent  la 


88      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

blessure  qu'il  reçut  à  Gènes,  et  auquel,  depuis  ce  blocus, 
j'avais  voué  autant  d'estime  que  d'attachement,  me  par- 
vint et  portait  :  <  Viens  donc  dîner  demain  avec  Morand 
et  avec  moi.  >  Je  me  rendis  à  sa  très  agréable  invitation, 
c  Mon  cher  Thiébault,  me  dit-il  en  m'apercevant,  je 
t'ai  écrit  et  je  n'ai  pas  été  te  voir;  car,  quand  on  sert 
sous  les  ordres  du  prince  d'Eckmûhl,  on  ne  se  permet 
pas  même  une  absence  de  deux  heures.  Je  serais,  ajouta- 
t-il,  aussi  curieux  qu'un  autre  de  quelques  promenades 
à  Tilsit;  mais  pour  rien  au  monde  je  n'y  mettrai  les 
pieds  sans  une  autorisation,  etjeplacerais  mon  général  de 
division  dans  une  position  fâcheuse  si  je  la  lui  deman- 
dais. >  Il  vit  mon  étonnement;  je  ne  connaissais  en  efTet 
le  maréchal  Davout  que  par  les  bulletins,  et  j'en  avais 
une  tout  autre  idée.  Là-dessus  Gauthier  me  cita  une  suite 
de  faits  tous  significatifs  et  que  le  cri  de  tous  les  offi- 
ciers ne  me  confirma  que  trop.  Je  déplorai  la  position  de 
ce  brave  Gauthier;  c'était  là  tout  le  fruit  qu'il  retirait 
des  notables  services  qu'il  avait  rendus,  et  tout  récem- 
ment encore  dans  le  cours  de  la  dernière  campagne;  j'en 
citerai  cet  exemple.   La   boucherie  d'Ëylau   semblait 
n'avoir  rien  décidé,  lorsque  la  nuit  fit  cesser  le  feu.  Nos 
troupes  ne  pouvaient  se  vanter  d'aucun  avantage;  tous 
les  efforts  possibles  et  nos  horribles  pertes  n'avaient 
abouti  qu'à  nous  maintenir  dans  nos  positions,  et  ces 
positions  parurent  si  peu  rassurantes  que  l'Empereur 
ordonna  de  les  quitter  à  minuit  pour  se  reployer  de 
quelques  lieues.  Par  bonheur,  Gauthier  fut  chargé  de 
couvrir  le  corps  de  Davout,  par  conséquent  de  partir 
le  dernier;  mais,  resté  seul  en  ligne,  il  remarqua  des 
mouvements  dans  le  camp  des  Russes,  se  porta  en  avant 
avec  quelques  troupes  et  découvrit  que  l'ennemi  battait 
en  retraite.  A  l'instant  il   courut  faire  part  de  cette 
grande  nouvelle  au  prince  d'Ëckmûhl,  qui  de  suite  la 


LE  CARACTÈRE  DE  DAVOUT.  89 

porta  à  l'Empereur  en  la  donnant  comme  de  lui.  Toutes 
les  troupes  furent  aussitôt  arrêtées  et  ramenées  aux 
places  qu'elles  venaient  de  quitter,  et,  le  jour  venu,  nous 
chantâmes  victoire  :  c  £h  bien,  me  dit  Gauthier,  que 
ce  service  m'ait  valu  un  ipot  obligeant  ou  une  mention? 
Non.  Aussi  je  me  garde  d'en  parler;  le  rendre  public  me 
serait  imputé  à  crime.  Quelque  chose  que  l'on  puisse 
faire,  même  à  la  gloire  de  cet  homme,  il  a  pour  règle 
de  trouver  que  Ton  n'en  jamais  fait  assez,  de  sorte 
que  son  silence,  même  bourru,  forme  la  plus  grande 
consolation  que  l'on  puisse  avoir  de  lui.  Encore  si,  en 
même  temps  qu'il  ne  laisse  rien  à  espérer,  il  ne  laissait 
rien  à  craindre;  mais  il  est  espion  et  dénonciateur  par 
essence   et  par    calcul,    puisque,  sans   autre   qualité 
de  guerre  qu'un  courage  presque  stupide   à  force  de 
ténacité,   c'est  à  ces  délations  qiji'il   doit  sa  fortune, 
comme  c*est  au  mérite  de  ses  généraux  qu'il  doit  ses 
succès,  et  notamment  son  arrivée  à  Auerstaedt  et  la  glo- 
rieuse résistance  que  le  troisième  corps  y  fit  combien 
de  temps.  Ainsi,  mon  cher  Thiébault,  que  Dieu  te  pré- 
serve de  servir  sous  ses  ordres;  et  pourtant  je  ne  suis  pas 
à  cet  égard  sans  inquiétudes,  car  te  voilà  encore  général 
de  brigade  et  disponible,  et  depuis  six  semaines  il  y  a 
une  brigade  vacante  dans  la  division  Gudin.  —  Je  te 
remercie,  lui  dis-je,  de  tes  confidences  et  de  ta  sollicitude, 
mais  je  suis  ici  pour  une  scène  et  non  pour  une  destina- 
tion. >  £t  je  lui  contai  tout  ce  qui  tenait  à  ma  position. 
Morand  arrivé  confirma  tout  ce  que  Gauthier  m'avait  dit 
de  c  ce  vilain  homme  et  de  ce  mauvais  chef  » ,  pour 
répéter  leurs  expressions,  et  même  ajouta  :  <  Ne  pou- 
vant se  faire  aimer  ni  estimer,  il  faut  bien  qu'il  se  fasse 
redouter.  Il  a  d'ailleurs  pour  principe  qu'on  n'obtient 
rien  des  hommes  que  par  la  crainte.  » 
Tilsit  était  alors  la  ville  la  plus  curieuse  du  monde 


90      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

comme  la  plus  considérable  par  les  hauts  personnages 
qui  s*y  trouvaient,  par  les  grands  intérêts  qui  s'y  déci- 
daient. Quoique  petite,  elle  formait  trois  villes  :  une  fran- 
çaise ayant  son  gouverneur,  une  russe  et  une  prus- 
sienne ayant  leur  commandant.  Le  service  de  chacune  de 
ces  villes  se  faisait  par  les  troupes  de  la  nation  à  laquelle 
elle  était  censée  appartenir;  ainsi  un  régiment  de  la 
garde  impériale  formait  la  garnison  de  la  ville  française, 
et  le  dernier  homme  de  cette  garde  se  faisait  remarquer 
par  sa  tenue,  son  aisance  et  sa  fierté.  Un  bataillon  de  la 
garde  russe  protégeait  la  ville  russe,  et  les  hommes  qui 
le  composaient  étonnaient  par  leur  attitude  d'automates. 
Il  m'est  arrivé  de  rester  un  quart  d'heure  à  fixer  les  deux 
factionnaires  placés  à  la  porte  de  la  maison  occupée 
par  Alexandre;  je  ne  sais  plus  s'ils  avaient  le  fusil  à 
répaule  ou  même  l'arme  portée,  mais  ils  conservèrent 
une  immobilité  telle  que  je  ne  pus  remarquer  un  seul 
clignement  chez  un  de  ces  deux  hommes  ;  c'en  était 
impatientant.  Quant  aux  soldats  du  bataillon  de  la 
garde  prussienne,  ils  m'indignèrent  par  leur  mollesse 
et  leur  trop  apparente  démoralisation;  tout  affichait  en 
eux  des  hommes  battus  et  rebattus,  tout  jusqu'aux  fac- 
tionnaires placés  à  la  porte  du  Roi  et  qui  se  tenaient 
tristement  appuyés  sur  leurs  fusils  ou  adossés  à  la 
muraille.  Leur  maître,  au  reste,  n'avait  guère  meilleure 
contenance.  Lorsque  les  trois  souverains  montaient  à 
cheval  ensemble.  Napoléon  fier  et  superbe  prenait  la 
droite;  Alexandre,  encore  menaçant  malgré  ses  défaites, 
tenait  la  gauche,  tandis  que  Frédéric-Guillaume,  coiffé 
d'une  sorte  de  casquette  qui  n'avait  rien  de  royal  et  qui 
terminait  mal  un  corps  long,  mince,  sans  grAce  comme 
sans  dignité,  Frédéric-Guillaume  suivait  presque  tou- 
jours seul  les  deux  empereurs  qui  ne  faisaient  guère 
attention  à  lui.   Constantin  et   Murât,   l'un  grand-duc 


^ 


LES   TROIS   SOUVERAINS.  91 

de  naissance,  l'autre  grand-duc  régnant,  marchaient  en 
troisième  ligne  et  riaient  le  plus  souvent  comme  des 
écervelés. 

De  fait,  Constantin  se   distinguait  par  son   humeur 
folle.  Un  soir,  la  nuit  tombante,  c'est-à-dire  vers  onze 
heures   (car  à  Tilsit  il  n'y  avait  pour  ainsi  dire  pas  de 
nuit;  à  trois  heures  du  matin,  il  faisait  grand  jour,  et  à 
onze  heures  du  soir,  il  m'est  arrivé  de  lire  au  milieu  de 
la  rue  une  des  lettres  de  ma  femme  dont  l'écriture  était 
si  fine),  un  soir,  dis-je,  Constantin  sortit  de  chez  Napo- 
léon à  pied  .avec  Alexandre;  je  me  mis  à  les  suivre, 
parce  qu'à  Tilsit  le  plaisir  était  de  flâner  et  que  je  ne 
m'occupais  plus  d'autre  chose.  Ils  rentrèrent  chez  eux 
et  aussitôt  montèrent  à  cheval,  suivis  seulement  d'un 
officier  et  de  trois  ordonnances;  ils  allaient  passer  le 
Niémen,  de   l'autre   côté    duquel   Alexandre  couchait 
souvent,  le  roi  de  Prusse  parfois,  la  Reine  toujours; 
mais,  je  le  vois  encore,  à  peine  à  cheval,  le   fou  de 
Constantin  se  mit  brusquement    au  grand   galop   en 
criant  de  toutes  ses  forces  :  <  Tête  de  colonne  à  droite, 
pas  accéléré,  marche!  »  Il  fallait  qu'il  fit  le  gamin,  et  on 
le  voyait  toujours  rire.  En  passant  devant  un  de  nos 
régiments,  il  aperçoit  un  capitaine,  qui,  fait  prisonnier 
je  ne  sais  dans  quel  combat,  lui  fut  présenté,  c  Ah!  lui 
dit-il,  je  te  connais.  Nous  t'avons  pris  à  telle  affaire.  — 
Oui,  Monseigneur,   répliqua  l'officier;  mais,  la  veille, 
nous  vous  en  avions  flanqué  dans  les  fesses.  »  Et,  loin  de 
se  fâcher,  voilà  mon  Constantin    qui  part  au  galop  en 
criant  :  «  C'est  vrai,  c'est  vrai  »,  et  nécessairement  en 
éclatant  de  rire. 

Pendant  ce  séjour  de  Tilsit,  tout  ne  parla  que  de 
Napoléon;  Alexandre  ne  fournit  à  aucune  anecdote; 
quant  au  roi  de  Prusse,  digne  homme  comme  particu- 
lier, bon  prince  comme  roi,  on  ne  cita  de  lui  qu'un  mot. 


9S      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

et  ce  mot  n'est  pas  heureux.  En  passant  la  revue  du 
corps  du  maréchal  Davout  :  <  Bonnes  troupes,  dit 
Alexandre,  pour  dire  quelque  chose.  —  Habiles  à  tuer 
des  officiers  »,  reprit  le  roi  de  Prusse.  Et  en  effet  les 
officiers  des  corps  prussiens  aux  prises  avec  le  troisième 
corps,  durant  le  terrible  combat  d'Auerstaedt ,  avaient 
presque  tous  été  tués  ou  blessés;  le  mot  n'en  avait  pas 
moins  un  air  de  condescendance  piteuse;  aussi  Napoléon 
se  hâta-t-il  de  répliquer  sur  un  ton  sardonique  :  «  On  ne 
tue  que  les  plus  braves,  et  vous  attribuez  à  ces  soldats  ce 
qui  n'est  dû  qu'au  courage  de  vos  officiers.  > 

La  garde  impériale  donna  un  dîner  en  plein  air  aux 
gardes  russe  et  prussienne.  Un  champ  forma  l'empla- 
cement de  cet  énorme  banquet,  arrangé  au  milieu  de  je 
ne  sais  combien  de  milliers  d^arbres  arrachés  et  qui 
avaient  transformé  ce  champ  en  bosquet.  Ainsi  qu'on 
peut  le  croire,  le  vin  coula  en  abondance;  nos  grena- 
diers se  grisèrent,  les  Prussiens  se  soûlèrent,  les  Russes 
ne  burent  presque  pas.  Me  promenant  au  milieu  de 
toutes  ces  tables  avec  mon  secrétaire  qui  parlait  fort 
bien  le  russe,  je  le  chargeai  de  demander  à  un  des 
grenadiers  d'Alexandre,  qui  repoussait  un  verre  que  lui 
présentait  un  de  nos  grenadiers,  pourquoi  ce  refus  de 
boire;  cet  homme  répondit  :  <  Si  je  buvais  plus,  je  me 
griserais,  et,  si  je  me  grisais,  mon  empereur  dirait  que  je 
suis  un  cochon,  et  cela  lui  ferait  de  la  peine.  > 

Le  repas  fini,  tous  les  convives  se  mirent  à  changer 
d'habits  et  de  coiffures;  en  un  moment  tout  fut  con- 
fondu, et  rien  n'était  plus  burlesque  que  les  Russes  avec 
nos  bonnets  à  poil  et  nos  grenadiers  coiffés  des  mitres 
prussiennes  ou  faisant  craquer  les  habits  étriqués  des 
Russes.  Des  musiques  de  la  garde  française  ouvrirent  toute 
la  marche,  et  deux  mille  hommes  formant  une  immense 
farandole,  marchant  sur  trois  hommes  de  profondeur, 


NAPOLÉON   ET   LA   REINE  DE   PRUSSE.  93 

chaque  rang  formé  d'un  Français,  d'un  Russe  et  d'un 
Prussien,  se  mirent  à  parcourir  toute  la  ville  en  chan- 
tant ou  plutôt  en  criant  à  tue-tête  :  ils  passèrent  de 
cette  sorte  devant  la  maison  de  Napoléon,  où  dînaient 
Alexandre,  le  roi  et  la  reine  de  Prusse  ;  car  Napoléon 
seul  tenait  à  Tilsit  table  de  souverain;  il  recevait  ses 
augustes  hôtes  tous  les  jours. 

C'est  pendant  ces  dîners  que  se  terminèrent  en  partie 
les  arrangements  qui  servirent  de  base  à  la  paix  de 
Tilsit.  Napoléon  voulait  réduire  la  Prusse  au  rang  de 
puissance  tout  à  fait  secondaire,  et  il  avait  raison  en  ce 
sens  que  la  Prusse  ne  pouvait  plus  cesser  d'être  son 
implacable  ennemie;  pourtant  la  Reine,  sans  laquelle 
il  eût  accompli  ce  projet,  obtint  de  lui  des  concessions 
qu'elle  seule  pouvait  obtenir  et  les  seules  qu'une  femme 
ait  jamais  obtenues  de  lui  en  matière  de  cette  gravité. 
Jeune  encore,  si  belle  et  si  malheureuse  des  résultats 
d'une  guerre  qu'elle  avait  voulue  et  dont  elle  était  cause 
et  victime,  il  était  impossible  sans  doute  qu'elle  n'exerçât 
pas  un  certain  ascendant;  toutefois  on  eut  l'impression 
(et  j'en  suis  toujours  resté  convaincu)  qu'elle  n'avait  dû 
de  tels  succès  qu'aux  injures  que  Napoléon  avait  eu  le 
tort  de  lui  dire  dans  un  de  ses  bulletins,  c'est-à-dire  à 
l'embarras  qu'il  éprouva  de  se  voir  implorer,  en  présence 
d'Alexandre,  par  une  jeune  reine  qu'il  avait  si  grave- 
ment insultée  et  pour  qui  la  nécessité  de  s'abaisser  devant 
son  insulteur  devait  être  une  très  cruelle  torture.  Quoi 
qu'il  en  soit,  pressé  de  plus  en  plus  par  les  instances  de 
la  Reine  :  c  Eh  bien,  Madame,  lui  dit  Napoléon,  que 
Votre  Majesté  choisisse,  dans  les  provinces  dont  j'avais 
disposé,  celle  qu'elle  désire  que  je  lui  rende.  —  Sire, 
répondit-elle  en  sanglotant,  il  n'existe  pas  de  mère  qui 
paisse  choisir  entre  ses  enfants.  >  Il  ne  répliqua  rien; 
mais,  le  lendemain,  en  se  mettant  à  table  chez  Napoléon, 


94      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

la  Reine  trouva  sur  sa  serviette  un  bouquet  de  fleurs  et 
dans  ce  bouquet  la  restitution  de  la  Silésie,  cette  impor- 
tante province  conquise  par  Frédéric  le  Grand  et  la 
plus  belle  qui  pût  être  demandée.  Les  galanteries 
d'Alexandre  furent  d'une  autre  nature  envers  son  allié; 
pour  prouver  son  attachement  à  Guillaume  III,  pour 
consoler  la  pauvre  reine  de  toutes  les  pertes  que  faisait 
la  Prusse,  peut-être  pour  lui  faire  payer  ses  faveurs 
suivant  les  dires  du  temps,  lui,  vaincu,  voulut  une  part 
de  vainqueur  et  arracha  un  lambeau  de  territoire  à  son 
allié,  afm  qu'il  ne  soit  pas  dit  que  le  Russe  ait  jamais 
manqué  une  occasion  de  s'agrandir,  fût-ce  du  saut  d'une 
puce. 

Le  pavillon  construit  sur  bateaux  au  milieu  du  Niémen, 
et  dans  lequel  avait  eu  lieu  la  première  entrevue  des 
deux  empereurs,  existait  encore  lorsque  j'arrivai  à 
Tilsit  et  même  ne  fut  démoli  qu'après  le  départ  des 
souverains.  Tout  le  monde  le  visitait,  et,  dans  la  journée 
de  mon  arrivée,  un  bateau  me  conduisit  à  ce  pavillon 
sans  portes  et  dont  un  grenadier  français  continuait  à 
garder  l'entrée  ouest  et  un  grenadier  russe  l'entrée  est. 
Mais  bientôt  j'appris  que  de  l'autre  côté  du  Niémen  se 
trouvaient  un  camp  de  Cosaques,  un  camp  de  Kalmouks 
et  un  camp  de  Baskirs.  Je  m'informai  si  quelques  géné- 
raux français  étaient  allés  les  visiter,  on  me  répondit 
qu'on  s'en  abstenait;  je  demandai  si  cela  était  défendu, 
on  me  dit  qu'il  n'existait  à  cet  égard  aucun  ordre  ;  je 
pris  donc  à  l'instant  une  barque  et,  en  redingote  bour- 
geoise et  chapeau  rond,  accompagné  seulement  de 
mon  secrétaire,  je  passai  le  fleuve. 

J'avais  à  peine  mis  pied  à  terre  qu'un  officier  vint 
me  demander  de  la  part  du  général  commandant  les 
Cosaques  réguliers  du  Don,  campés  en  face  du  pavillon 
des  deux  empereurs,  qui  j'étais  et  ce  que  je  voulais.  Je 


COSAQUES,  RALMOURS   ET    BASRIRS.  95 

me  nommai  et  je  répondis  que,  par  un  simple  mouve- 
ment de  curiosité,  je  désirais  visiter  le  camp  des  Kal- 
mouks  et  des  Baskirs.  Un  moment  après,  cet  officier 
revint,  suivi  de  quatre  Cosaques  et  d'un  brigadier,  et  me 
dit  :  c  Mon  général,  en  vous  offrant  ses  compliments, 
vous  fait  savoir  que  vous  êtes  absolument  le  maître  de 
faire  cette  promenade;  mais,  comme  vous  pourriez 
courir  quelques  risques  au  milieu  de  ces  hordes  à 
moitié  sauvages,  il  m'a  chargé  de  vous  amener  une 
garde  d'honneur  et  de  sûreté,  et  même  de  vous  accom- 
pagner. >  Et  je  partis  avec  mon  escorte  et  mon  espèce 
d'aide  de  camp  cosaque. 

Le  camp  des  Kalmouks  ne  répondit  pas  à  mon  attente; 
c'étaient,  sur  plusieurs  lignes,  des  espèces  d'abris  de 
feuillages,  auxquels  se  trouvaient  mêlées  des  cahutes  en 
forme  de  pain  de  sucre  grossièrement  faites  de  chaume 
et  de  paille  et  n'ayant  pour  entrée  qu'un  trou,  le  tout  sans 
régularité  et  sans  intérêt.  Quant  à  ces  hommes  au  nez 
épaté,  au  visage  plat,  aux  yeux  recouverts,  au  teint 
basané,  à  l'air  stupide,  sales  d'ailleurs  autant  que  des 
hommes  peuvent  l'être,  ils  me  dégoûtèrent,  et  aussi  ne 
traversai-je  leur  camp  que  pour  ne  pas  y  revenir.  11 
n'en  fut  pas  de  même  des  Baskirs;  ils  sont  beaucoup 
plus  blancs,  leur  figure  est  fme,  et  leurs  yeux  obliques 
leur  donnent  un  petit  air  de  bêtes  fauves  qui  leur  sied  à 
merveille.  Leur  camp,  formé  de  deux  rangées  de  petits 
auvents  ouverts  du  côté  de  la  rue  et  bien  alignés, 
était  propre  et  symétrique.  Leurs  armes,  consistant  en 
lances,  arcs,  flèches  et  sabres,  étaient  arrangées  en 
faisceaux  ou  accrochées  à  leurs  auvents,  auxquels  leurs 
chevaux  étaient  attachés;  quelques-uns  possédaient  des 
pistolets,  mais  en  mauvais  état.  Leur  accoutrement  était 
à  peu  de  chose  près  celui  des  Cosaques  irréguliers, 
mais  de  couleurs  plus  claires;  la  plupart  avaient  des 


96      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

manteaux,  plusieurs  des  cottes  de  mailles  dont  ils  étaient 
assez  ûers  pour  me  les  montrer;  presque  tous  étaient 
coifTés  d'une  calotte  en  fer  garnie  d'une  pointe.  Au  centre 
de  la  première  ligne,  un  auvent  plus  grand  abritait  le 
chef,  en  même  temps  grand  prêtre.  C'était  un  bel 
homme,  d'une  quarantaine  d'années  et  portant  avec  une 
certaine  dignité  un  costume  assez  noble,  qui  se  compo- 
sait d'un  bonnet  et  d'une  espèce  de  robe  de  drap 
violet,  croisée,  tenue  par  un  ceinturon  et  bordée  d'un 
petit  liséré  en  or.  Bref,  ces  Baskirs  m'intéressèrent  au 
point  que  je  demandai  à  mon  officier  cosaque  s*il  me 
serait  permis  de  venir  répéter  ma  promenade;  sur  la 
réponse  affirmative,  je  remis  une  visite  plus  complète  à 
un  jour  où  je  ne  serais  pas  suivi  par  un  ofQcier.  Revenu 
à  ma  barque,  je  donnai  cinq  francs  à  chacun  des  cinq 
hommes  qui  m'avaient  escorté;  je  remerciai  l'oflicier,  et 
nous  nous  séparâmes.  Mes  Cosaques  furent  tellement 
satisfaits  du  salaire  que  ma  venue  était  guettée,  et,  pour 
les  nouvelles  visites  que  je  ûs,  en  sortant  de  mon  bateau 
je  trouvai  ma  garde  d'honneur  m'attendant  au  bord  de 
l'eau.  II  était  impossible  au  surplus  d'être  mieux  protégé  : 
dès  qu'un  Baskir  m'approchait,  un  de  mes  Cosaques  le 
repoussait  et  se  plaçait  entre  lui  et  moi.  L'ascendant  de 
ces  Cosaques  du  Don  sur  les  Baskirs  et  Kalmouks  était 
vraiment  remarquable.  Il  est  vrai  que  le  général  des 
Cosaques  commandait  les  trois  camps. 

Le  lendemain  et  le  surlendemain,  je  recommençai  mon 
excursion.  J'avais,  au  reste,  un  grand  avantage;  mon  secré- 
taire Delaveau  avait  voyagé  dans  tout  l'Empire  russe,  il 
était  allé  au  delà  du  Caucase,  dans  le  pays  même  des 
Baskirs;  parlant  leur  langue,  il  me  servait  de  truche- 
ment. Grâce  à  cette  circonstance,  me  trouvant  en  rapport 
direct  avec  ces  hommes  qui  m'entouraient  toujours,  parce 
que  je  leur  semblais  aussi  singulier  qu'ils  l'étaient  pour 


AU   CAMP   DES    BASKIRS.  07 

moi,  je  leur  fis  demander  par  Delaveau  s'il  y  en  avait 
parmi  eux  sachant  chanter  ;   Tun  d'eux  se  présenta  et 
me  chanta  un  air  que  de  suite  je  notai  sur  un  calepin;  ce 
calepin,  tout  plein  des  notes  et  des  croquis  pris  pendant 
ces  courses,  a  disparu,  et  c'est  un  regret  ajouté  à  tant 
d'autres.  Le  chant,  au  reste,  n'avait  rien  de  saillant  ni 
même  de  local;  il  était  de  seize  mesures  de  deux  quarts; 
il  n'offrait  d'autre  modulation  que  le  passage  de  la  tonique 
à  la  dominante  et  le  retour  de  la  dominante  à  la  tonique. 
Il  n'avait  ni  la  vivacité  des  saltarelles,  ni  la  mélancolie  du 
ranz  des  vaches,  ni  le  caractère  tendre  de  la  plupart 
de  chants  des  peuples  du  Nord,  ni  les  sons  prolongés  et 
soutenus  des  chants  des  Dalmates.  Après  avoir  donné  un 
écu  au  chanteur,  j'en  promis  deux  si  ces  Baskirs  exécu- 
taient devant  moi  des  danses;  à  la  voix  du  chanteur, 
deux  d'entre  eux  se  mirent  à  sauter  en  mesure  en  tour- 
nant sur  eux-mêmes  et  en  gesticulant  de  la  tête  et  des 
bras  d'une  façon  plus  ou  moins  baroque.  Je  désirai  voir 
comment  ils  faisaient  leurs  prières,  mais  aucun  d'eux  ne 
voulut  à  prix  d'argent  profaner  ce  qui  tenait  à  leur  culte; 
tout  ce  que  je  sus,  c'est  qu'au  lever  et  au  coucher  du 
soleil,  celui  qui  était  à  la  fois  et  leur  chef  et  leur  prêtre 
faisait  une  prière  publique,  et,  pour  cette  prière,  tous  ses 
hommes  se  réunissaient  autour  de  lui. 

Leur  nourriture,  en  temps  de  guerre  je  suppose,  n'est 
ni  sensuelle,  ni  variée;  ils  la  préparent  eux-mêmes  et 
chacun  pour  soi.  Elle  consiste  généralement  en  pâte  et 
en  viande.  La  pâte  est  faite  de  farine  et  d'eau  sans  levain, 
et  divisée  en  petites  boulettes  grosses  comme  une  noix 
(le  muscade,  mal  arrondies,  séchées  au  soleil;  ils  ont  tou- 
jours un  ou  deux  sacs  remplis  de  ces  boulettes  et  pendus 
à  leurs  arçons,  pour  en  manger  quand  la  faim  se  fait 
sentir.  Quant  à  leur  viande,  on  ne  peut  pas  rappeler 
sans  dégoût  la  manière   dont  ils  la  préparent  ;   ils  la 

IV.  1 


98      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

mettent  à  nu  sur  Téchine  de  leurs  chevaux ,  la  recouvrent 
d'une  couverte,  grimpent  dessus  et  la  font,  non  pas  cuire, 
mais  meurtrir  par  une  course  au  galop,  pendant  une 
ou  deux  lieues;  ainsi  chauffée  de  leur  propre  chaleur 
et  de  celle  du  cheval  dont  elle  ahu  la  sueur,  ils  trouvent 
à  cette  viande  un  goût  délicieux.  Eh  bien,  cette  vomi- 
tique  nourriture  fait,  par  bénéfice  de  frugalité  et  de 
sobriété,  des  hommes  forts,  agiles,  bien  portants,  propres 
aux  plus  grandes  fatigues,  et  qui  supportent  nuit  et  jour 
toutes  les  températures  des  saisons. 

Je  voulus  savoir  quel  était  le  degré  de  leur  habileté 
dans  le  tir  de  l'arc,  et  je  leur  fis  demander  si,  à  cent  pas, 
ils  seraient  de  force  à  toucher  un  écu  de  cinq  francs,  les 
prévenant  que  celui  qui  l'aurait  touché  l'aurait  gagné.  A 
l'extrémité  d'une  baguette  de  trois  à  quatre  pieds,  on  fit 
une  entaille,  on  y  ficha  l'écu,  puis  on  planta  la  baguette 
en  terre  à  la  distance  dite.  Le  second  qui  tira  l'abattit; 
je  fournis  un  deuxième  écu,  il  fut  gagné  du  premier  coup; 
j'en  donnai  un  troisième,  et  il  le  fut  au  troisième  ;  je 
m'en  tins  là.  Delaveau  leur  demanda  de  tirer  quelques 
flèches  perdues;  elles  furent  lancées  à  une  hauteur  et  à 
une  distance  étonnantes  :  «  Mon  général,  me  dit  alors 
Delaveau,  permettez-moi  d'en  tirer  une.  —  Certes  non, 
lui  dis-je,  je  n'ai  nullement  envie  que  vous  fassiez  rire  ces 
gaillards  à  nos  dépens.  —  Ne  craignez  rien,  reprit-il,  je 
suis  sûr  de  mon  fait.  >  Il  demanda  donc  à  un  des  Baskirs 
de  lui  laisser  essayer  de  tirer  une  flèche;  ils  se  prirent 
tous  à  rire;  il  insista,  et,  pour  deux  francs,  l'un  d'eux  lui 
livra  son  arc  et  une  flèche.  A  l'instant  mon  Delaveau, 
garçon  fort  et  très  agile,  mit  l'habit  bas  et,  tirant  par 
derrière  le  dos,  lança  sa  flèche  avec  une  telle  vigueur 
qu'elle  disparut.  Ces  hommes  furent  confondus,  et  à  notre 
tour  nous  rîmes  de  leur  étonnement. 

J'avais  fait  cette  dernière  promenade  avec  deux  offî- 


AU   CAMP   DES    BASRIRS.  99 

ciers  russes  des  chevaliers  gardes,  jeunes  gens  superbes 
et  encore  embellis  par  leur  uniforme  blanc  et  leurs 
casques  noirs  surmontés  d'une  crinière  noire.  Ces  deux 
officiers,  extrêmement  polis  et  qui  comme  nous  avaient 
une  escorte  de  deux  Cosaques,  m'avaient  demandé  la  per- 
mission de  se  réunir  à  moi  et  profitèrent  de  mon  inter- 
prète et  de  mes  largesses;  ils  ne  cessaient  de  répéter  que 
tout  cela  était  aussi  nouveau  pour  eux  que  pour  moi,  et 
qu'il  avait  fallu  des  circonstances  bien  extraordinaires 
pour  les  mettre  à  même  de  voir  ces  gens-là,  que  vraisem- 
blablement ils  ne  reverraient  jamais. 

Comme  j'allais  quitter  ces  messieurs  et  les  Baskirs, 
pour  ne  pas  les  revoir,  m'étant  arrêté  un  moment  pour 
jeter  un  dernier  regard  sur  leur  camp  et  sur  ceux  qui 
m'avaient  suivi,  l'un  d'eux  arriva  jusqu'à  moi  et,  en  se 
retirant  bien  vite,  donna  un  petit  coup  sur  les  breloques 
de  ma  montre.  Jésus  par  Delaveau  qu'il  désirait  voir  ma 
montre,  que  je  tirai  et  que  j'approchai  de  lui  pour  qu'il 
pût  bien  l'examiner.  Il  la  regarda  avec  avidité,  et,  pen- 
dant qu'il  penchait  son  oreille  pour  mieux  entendre  le 
mouvement,  je  la  fis  sonner.  La  surprise  fut  complète; 
sans  cesser  de  porter  successivement  les  yeux  de  ma 
montre  à  moi  et  de  moi  à  ma  montre,  il  demanda  à 
Delaveau  si  elle  était  à  vendre.  «  Oui,  répondis-je.  — 
Combien? — Deux  cent  cinquante  sequins.  >  A  ces  mots, 
sa  figure  devint  furieuse,  et  il  s'en  alla,  en  frappant  sur 
son  arc  et  ses  flèches  et  en  disant  :  c  Voilà  avec  quoi 
je  la  payerai.  »  A-t-il  jamais  satisfait  sa  convoitise? 
J'espère  que  non  ;  car,  si  le  hasard  lui  en  a  fourni  l'occa- 
sion, il  a  dû,  au  souvenir  de  cette  montre,  viser  bien  des 
officiers. 

J'ai  réservé,  pour  la  fin  des  principaux  souvenirs  que 
m'a  laissés  Tilsit,  celui  qui  concerne  ma  position  mili- 
taire et  la  suite  de  mes  différends  avec  Berthier.  Le  len- 


100    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

demain  du  jour  où  j'avais  dîné  chez  Gauthier,  malgré 
ses  vœux  et  conformément  à  ses  craintes,  j'avais  reçu, 
sous  la  date  du  24  mai,  une  lettre  du  major  général,  por- 
tant que  l'Empereur  m'avait  choisi  pour  commander  une 
brigade  de  la  troisième  division  du  troisième  corps,  et,  en 
m'ordonnant  de  me  rendre  au  quartier  général  du  maré- 
chal Davout,  on  me  prévenait  qu'on  avait  adressé 
au  maréchal  mes  lettres  de  service.  Cette  destination 
était  la  pire  que  je  pusse  craindre;  pour  l'éviter,  je 
résolus  de  ne  pas  m'occuper  d'un  ordre  antidaté  de  six 
semaines  et  dont  on  n'avait  aucun  reçu.  Je  regardai  donc 
cet  acte  comme  non  avenu,  et  j'attendis  ce  qui  résulte- 
rait de  mon  inaction  et  de  mon  silence. 

L'Empereur,  accompagné  par  Alexandre,  le  roi  de 
Prusse  et  Constantin,  devant  passer  le  6  juillet  la  revue 
du  troisième  corps,  revue  que  j'ai  toujours  regardée 
comme  une  sorte  de  triomphe,  quant  à  lui  Napoléon,  et 
quant  à  Guillaume  III  comme  le  complément  des  humi- 
liations qui  lui  étaient  réservées,  puisque  cette  revue 
était  celle  des  troupes  qui,  à  Auerstaedt,  avaient  occa- 
sionné de   si  grandes  pertes  à  l'armée  prussienne  et 
décidé  la  victoire  d'Iéna,  l'Empereur,  dis-je,  informé 
que  je  n'avais  pas  rejoint,  avait  chargé  Berthier,  le  5,  de 
me  réitérer  et  de  me  faire  réitérer  Tordre  de  rejoindre 
de  suite.  En  conséquence,  et  dès  le  soir  même,  Berthier 
me  renouvela  Tordre  de  l'Empereur;  Taide-major  géné- 
ral Lecamus  accompagna  d'une  lettre  d'envoi  la  lettre 
de  Berthier,  ce  qui  était  assez  inutile,  et  le  général  Hervo, 
chef  d'état-major  du  troisième  corps,  au  lieu  d'attendre 
qu'en  exécution  de  la  lettre  du  24  mai,  j'allasse  prendre 
mes  lettres  de  service,  ce  qu'il  aurait  attendu  longtemps, 
me  les  adressa  avec  une  lettre  portant  de  me  rendre 
sans  délai   au  quartier   général    du  général    Gudin  à 
Drangowski,  et  cela  pour  prendre  ses  ordres.  Je  reçus 


INJONCTION    IMPÉRATIVE.  101 

donc  en  même  temps  quatre  ordres  au  lieu  d*un,  mais 
j'en  aurais  reçu  quarante  que  j'en  eusse  fait  le  même 
cas. 

Cependant,  au  cours  de  la  revue,  TEmpereur  suivi  de 
son  auguste  cortège,  arrivé  à  la  division  Gudin,  s'arrête 
et  demande  le  général  Thiébault.  De  retour  à  Paris, 
Duroc  m'a  dit  que,  si  l'Empereur  m'avait  trouvé  là,  satis- 
fait de  cet  acte  de  soumission,  il  m'aurait  nommé  général 
de  division,  et  il  est  croyable  que,  devant  Alexandre,  il 
n'aurait  pas  été  fâché  de  récompenser  un  officier  géné- 
ral que  le  canon  russe  avait  si  mal  arrangé.  D'ailleurs, 
Duroc,  si  bien  placé  pour  tout  savoir,  ne  pouvait  en  cela 
me  dire  que  la  vérité.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  général  Gudin 
ayant  répondu  à  cet  appel  :  «  Sire,  il  n'a  pas  paru  », 
l'Empereur  appela  le  maréchal  Davout  et,  du  ton  d'un 
homme  mécontent,  lui  prescrivit  de  me  réitérer  l'ordre 
de  rejoindre  à  l'instant,  de  me  faire  porter  cet  ordre 
par  son  chef  d'état-major  et  d'en  prendre  un  reçu  par 
écrit.  C'était  du  nanan  pour  ce  cher  maréchal. 

Le  7,  à  onze  heures  et  demie  du  matin,  le  général 
Hervo  arriva  en  effet  chez  moi,  tenant  un  papier  à  la 
main;  il  me  dit  en  m'abordant  qu'il  serait  désolé  d'être 
porteur  d'un  ordre  qui  pût  me  contrarier.  «  Et  que 
sommes-nous,  lui  répondis-je  en  souriant,  sinon  des  ma- 
chines destinées  à  en  faire  mouvoir  d'autres  comme  on 
nous  fait  mouvoir  nous-mêmes I  »  Et  je  pris  le  papier, 
signé  Davout  afin  qu'aucune  signature  ne  me  manquât; 
il  portait  l'injonction  impérative,  avec  date  et  heure, 
d'avoir  rejoint,  sous  deux  heures,  la  division  Gudin,  et 
cela,  en  exécution  des  ordres  réitérés  de  Sa  Majesté 
l'Empereur  et  Roi.  J'étais  requis  de  donner  un  reçu  écrit 
de  cet  ordre.  Rien  n'était  plus  clair,  plus  complet,  plus 
positif.  «  Le  maréchal  est-il  chez  lui?  demandai-je  à 
Hervo...  —  Oui,  mon  général,  il  sort  de  déjeuner.  — 


lOS    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Eh  bien,  faites-moi  le  plaisir  d'aller  lui  dire  que  vous 
m'avez  quitté  partant  pour  aller  le  trouver.  —  Mais  je 
ne  puis  vous  quitter  que  muni  d'un  reçu.  —  J'en  tien- 
drai lieu.  —  Vous  avez  d'ailleurs  à  peine  le  temps  de 
me  précéder  >,ajoutai-je  en  passant  mon  uniforme  et  en 
prenant  mon  épée  et  mon  chapeau.  Il  hésita;  mais, 
jugeant  qu'il  n'obtiendrait  pas  davantage,  il  partit  pour 
m'annonccr,  et  moi  pour  le  suivre;  et  en  effet  il  avait 
eu  à  peine  le  temps  de  dire  un  mot  au  maréchal  que 
je  paraissais  devant  celui-ci.  Chemin  faisant,  j'avais  fait 
mon  thème.  Je  m'étais  dit  :  c  Si  tu  laisses  à  cet  homme, 
qu'on  dit  mauvais  et  brutal,  le  temps  de  parler  le  pre- 
mier, il  va  t'entreprendre  sur  la  discipline,  et  il  aura 
beau  jeu;  si  tu  lui  parles  de  l'injustice  dont  tu  as  à  te 
plaindre,  il  te  dira  que  cela  ne  le  regarde  pas;  ainsi  il 
faut  parler  le  premier  et  tâcher  d'échapper  à  tout  ce  qui 
pourrait  le  mettre  à  même  de  se  donner  carrière  contre 
toi.  »  Après  cette  considération,  me  trouvant  encore  à 
dix  pas  de  lui,  ayant  à  peine  franchi  sa  porte  et  achevé 
mon  salut,  je  lui  dis  en  élevant  la  voix  et  du  ton  le  plus 
résolu  :  «  Monseigneur,  si  dans  quinze  jours  je  venais 
vous  dire  que  je  ne  suis  pas  en  état  de  servir  aclive- 
vement,  vous  me  diriez  avec  raison  que  j'aurais  dû 
commencer  parla;  eh  bien,  c'est  par  là  que  je  commence. 
Je  vous  déclare  donc  que  mes  plaies,  qui  n'ont  cessé  de 
nécessiter  des  soins,  se  sont  échauffées  par  le  voyage, 
que  j'ai  besoin  de  repos  d'abord,  des  eaux  de  Barrèges 
ensuite,  par  conséquent  d'un  congé,  congé  que  je 
demande.  > 

En  plaçant  mon  litige  sur  le  terrain  chirurgical, 
j'échappais  à  la  compétence  de  Davout,  de  Berthier,  de 
l'Empereur  lui-même,  et  je  donnais  une  raison  qui  pou- 
vait en  paraître  une  aux  yeux  de  tout  le  monde.  Avec 
un  autre  homme  que  Davout,  je  n'aurais  pourtant  pas 


EN    PRESENCE   DE  DaVOUT.  103 

été  tiré  d'affaire  :  car  j'avais  obligé  mes  chefs  à  me 
réitérer  à  trois  reprises  et  six  fois  le  même  ordre,  ce 
qui  était  au  plus  haut  point  répréhensible;  quant  à 
mon  excuse,  on  pouvait  m'objecter  que  j'aurais  dû  la 
faire  valoir  dès  mon  arrivée  à  Tilsit,  où  j'étais  déjà  de- 
puis huit  jours;  mais  le  maréchal  Davout  était  un  des 
hommes  les  plus  ordinaires  que  j'aie  connus  et  que 
l'Empereur  soutint  et  éleva  envers  et  contre  tous, 
malgré  les  cris  de  tant  de  généraux  et  peut-être  à 
cause  de  ces  cris,  pour  prouver  que  la  faveur  était  la 
raison  suffisante  des  plus  hautes  prospérités.  Quoi  qu'il 
en  soit,  il  fut  décontenancé  par  mon  apostrophe,  que 
j'avais  débitée  d'ailleurs  avec  quelque  véhémence,  et, 
ne  sachant  ce  qu'il  devait  dire  guère  mieux  que  ce  qu'il 
disait,  il  balbutia  d'un  air  qui  me  parut  godiche  à  force 
de  vouloir  être  menaçant  :  «  M'écririez-vous  ce  que 
vous  venez  de  me  dire?  »  Et  moi.  semblant  prendre 
cette  niaise  interrogation  pour  un  ordre  :  <  A  Tinstant  i, 
répondis-je.  Et,  en  m'asseyant  à  une  grande  table 
ronde,  placée  au  milieu  de  la  pièce,  table  que  je  vois 
encore  recouverte  d'un  tapis  vert  et  garnie  d'écri- 
toires,  de  papiers  et  de  plumes,  je  lui  écrivis  de  ma 
main  gauche,  et  mot  à  mot,  ce  que  je  venais  de  lui  dé- 
biter; et,  cette  espèce  de  déclaration  à  peine  achevée, 
je  la  lui  présentai.  Ayant  relevé  les  lunettes  qu'il  por- 
tait habituellement,  il  lut  et,  après  avoir  terminé  sa 
lecture,  il  reprit,  en  remuant  sa  tête  chauve,  comme 
si  cela  devait  achever  de  m'effrayer  :  «  Je  me  rends  chez 
l'Empereur,  et  je  vais  lui  montrer  votre  lettre.  —  C'est 
le  plus  grand  service  que  vous  puissiez  me  rendre  •, 
répliquai-je  en  essayant  de  donner  à  ma  voix  une 
inflexion  reconnaissante;  sur  cette  phrase,  je  me  retirai. 
En  quittant  le  maréchal  Davout,  j'étais  rentré  chez 
moi,  où  je  n'attendais  pas  sans  quelque  anxiété  la  déci- 


104   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

sion  qui  allait  être  prise  et  où  je  ruminais  ce  que  je 
ferais  si  un  congé  ne  m'était  pas  accordé;  mais  tout 
s'était  combiné  de  la  manière  la  plus  heureuse.  Un  jour 
plus  tôt,  et,  nouveau  général  de  division,  je  tombais 
sous  la  juridiction  de  Berthier,  ce  qui  ne  pouvait  amener 
rien  de  bon  pour  moi;  quinze  heures  plus  tard,  l'Empe- 
reur avait  quitté  Tilsit,  et  je  n'aurais  plus  eu  de  moyen 
pour  échapper  au  malheur  de  servir  sous  Davout;  de 
plus,  je  manquais  l'occasion  de  faire  les  deux  campagnes 
qui  précédèrent  la  campagne  de  Wagram,  je  veux  dire 
d'être  chef  de  l'état-major  général  de  l'armée  du  Por- 
tugal et  gouverneur  de  la  Vieille-Gastille.  Le  maréchal 
Davout  avait  immédiatement  porté  ma  lettre  à  l'Empe- 
reur, qui  était  prêt  à  partir  dans  la  nuit  suivante  pour 
retourner  à  Paris;  il  ne  restait  de  temps  pour  aucune 
vérification,  il  n'y  avait  lieu  à  aucun  délai;  l'Empereur 
apprit  d'ailleurs  par  ma  lettre  que  mes  blessures  n'étaient 
pas  encore  fermées,  ce  qu'on  pouvait  lui  avoir  caché  ; 
me  laisser  à  la  discrétion  d'un  Davout  était  pis  que  de 
m'avoir  ôté  mon  gouvernement  de  Fulde;  l'Empereur 
ne  voulut  pas  mettre  le  comble  au  châtiment  qui  m'était 
infligé  pour  le  tort  d'avoir  cru  à  sa  parole  et  d'avoir  osé 
me  fonder  sur  ce  que  jamais  il  n'aurait  dû  transgresser; 
bref,  il  se  montra  dans  cette  circonstance  ce  que  je  l'ai 
toujours  trouvé,  vraiment  bon  quand  je  l'ai  abordé  ou 
quand  une  de  mes  réclamations  est  arrivée  à  lui  (ce  qui 
rend  impardonnable  la  raideur  qui,  cent  fois,  m'a  empêché 
de  recourir  à  lui);  ma  lettre,  à  peine  lue,  fut  donc  portée 
à  Berthier  avec  le  mot  t  Accordé  » .  Il  n'y  avait  pas  deux 
heures  que  j'avais  quitté  le  maréchal  Davout  qu'une 
ordonnance  m'avait  remis  une  permission  de  rentrer 
en  France  pour  prendre  les  eaux,  signée  Berthier,  major 
général,  et  un  congé  de  quatre  mois  pour  me  rendre  à 
Barrèges,  signé  Berthier,  ministre  de  la  guerre. 


\ 


CHAPITRE  III 


J'avais,  du  moins  quant  à  cette  époque,  échappé  au 
malheur  de  servir  avec  le  maréchal  Davout;  la  dis- 
tance qui  sépare  Tilsit  de  Paris  et  qui  me  séparait  de 
Zozotte  allait  disparaître;  je  me  réjouissais  donc,  sans 
me  douter  que,  dans  une  direction  absolument  opposée, 
j'allais  me  trouver  bientôt  plus  éloigné  encore  de  cette 
Zozotte  et  subir  au  Sud-Ouest  les  regrets  que  j'exhalais 
au  Nord-Est. 

Je  ûs  tout  au  monde  pour  quitter  Tilsit  le  8,  mais  cela 

fut   impossible.    L'Empereur   avait   besoin    d'un    très 

grand   nombre    de   chevaux;    tout  ce  qui  formait  sa 

suite,  et  la  suite  de  sa  suite,  guettait  et  enlevait  tous  les 

chevaux  de  retour,  de  sorte  qu'il  me  fut  impossible  de 

partir  avant  le  9  au  matin.  Ënfm  je  partis,  en  proie  à 

mille  pensées  ;  exalté  par  le  désir,  agité  par  ces  deux 

auxiliaires   de  l'amour,  la  crainte  et  l'espérance,  m'é- 

lectrisant  au  souvenir  de  la  délicieuse  voix  de  Zozotte, 

me  figurant  déjà  l'entendre  chanter  ce  que  je  composais 

pour  elle,  et  m'étant  rappelé  les  paroles  d'une  romance 

dont  chaque  strophe  unissait  par  ces  mots   :  c  Je  ne  la 

verrai  plus  »,  ma  tête  se  tourna,  et,  en  courant  la  poste 

deTilsit  à  Kœnigsberg,  je  Qs  sur  ces  paroles  la  musique 

de  la  meilleure  de  mes  romances  :  Je  ne  la  verrai  plus, 

alors  cependant  qu'à  toutes  jambes  je  courais  pour  la 

revoir  et  la  revoir  plus  tôt. 


106     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBaULT. 

C'est  près  de  Kœnigsberg  que  se  trouve  l'ambre  le 
plus  beau;  or,  à  propos  des  grenats  que  j'avais  achetés 
et  de  ce  que  rAllemagne  et  le  nord  de  l'Europe  produi- 
sent pour  la  parure  des  dames,  la  princesse  de  La  Leyen 
nous  avait  parlé  de  l'ambre  et  des  mines  voisines  de 
Kœnigsberg  :  «  Si  vous  allez  jusque-là,  m'avait  dit  la 
princessse  en  s*adressant  à  moi,  pensez  à  madame  >, 
et  Zozotte  ayant  ajouté  :  «  Pense  à  moi  »,  je  m'étais  fait 
conduire,  lors  de  ma  première  arrivée  dans  la  ville, 
chez  le  principal  lapidaire.  Il  m'avait  montré  un  grand 
nombre  de  colliers;  un  seul  qui  me  convînt  avait  été 
choisi  et  taillé  pour  une  dame  de  la  cour  de  Vienne,  et 
j'eus  mille  peines  à  l'obtenir;  cependant  on  me  le  céda 
au  prix  qu'il  devait  être  payé;  de  la  nuance  la  plus 
recherchée,  il  plairait  à  Zozotte,  et  mon  second  passage 
à  Kœnigsberg  m'exalta  encore  par  ce  souvenir  et  plus 
encore  par  le  souvenir  de  celle  à  qui  toutes  mes  pensées 
se  rapportaient. 

De  Kœnigsberg  j'allai  coucher  à  Elbing.  Mon  loge- 
ment s'y  trouva  fait  chez  un  homme  revêtu  dans  cette 
ville  de  la  première  autorité  et  qui  n'épargna  rien  pour 
me  rendre  son  gîte  agréable.  Nous  soupâmes  ensemble, 
nous  causâmes  du  pays  qu'il  habitait,  et  il  me  (Ut  sur 
sa  fécondité  et  notamment  sur  celle  d'une  île  formée  par 
la  Vistule  des  choses  étonnantes.  Rien  en  effet  n'était 
comparable  à  la  bonté,  à  la  beauté  et  à  l'abondance  de 
ses  pâturages;  il  n'exagérait  pas  en  m'affirmant  que 
l'herbe  s'y  élevait  à  cinq  ou  six  pieds,  et  que,  sans 
apercevoir  aucune  bote,  on  traversait  de  ces  prairies 
dans  lesquelles  il  y  avait  cent  vaches  ou  bœufs  de  la  plus 
haute  taille.  Lui-même  possédait  dans  Ttle  un  beau 
domaine;  ce  qui  l'amena  à  me  conter  qu'ayant  reçu  de 
la  munificence  du  Roi  une  vaste  étendue  de  terres 
située  au  bord  de  la  Baltique,  il  avait  voulu  consacrer 


DE   RŒNIGSBERG  A  STETTIN.  107 

ce  don  par  la  construction  d'un  château;  mais  que, 
durant  une  tempête  à  la  vérité  extraordinaire,  sa 
bâtisse  avait  été  renversée  par  un  coup  de  mer.  Ce 
désastre,  au  surplus,  ne  le  rebutait  pas,  et,  la  guerre  se 
trouvant  finie,  il  allait  recommencer.  Je  l'interrogeai 
sur  son  plan;  il  alla  le  chercher  ;  nous  le  discutâmes,  et, 
pour  lui  prouver  que  ce  plan  ne  valait  rien,  je  lui  Qs  le 
croquis  d'un  autre  dont  il  fut  enchanté.  J'appris  plus 
tard  qu'il  l'avait  fait  exécuter.  A  titre  de  remerciements, 
le  lendemain  à  quatre  heures  du  matin,  je  trouvai  ma 
calèche  attelée,  non  par  des  chevaux  de  poste,  mais 
par  quatre  chevaux  de  paysans  nommés  <  fort  spann  >, 
et,  comme  mon  hôte  s'était  levé  pour  me  faire  ses  adieux, 
il  me  dit  que  jusqu'à  Stettin  je  trouverais  mes  relais 
prêts,  que  les  ordres  en  étaient  partis  par  exprès,  que 
tétait  un  service  public,  que  par  conséquent  je  n'avais 
rien  à  payer  et  qu'il  était  heureux  de  pouvoir  me  donner 
cette  faible  preuve  du  plaisir  qu'il  avait  eu  à  me  rece- 
Toir.  Les  chevaux  de  paysans  valaient  ceux  de  la  poste, 
et  je  me  félicitai  d'avoir  pu  plaire  à  mon  hôte. 

Ce  qui  m'avait  décidé  à  suivre  cette  route,  c'était  le 
désir  de  revoir  en  passant  le    général    Liébert,   alors 
gouverneur  de  Stettin.  Je  lui  tins  une  compagnie  de 
douze  heures;  il  me  promena  dans  toute  la  ville,  et,  en 
arrivant  devant  une  de  ces  vieilles  maisons  allemandes, 
assez  vastes,  mais  construites  de  briques  et  de  bois,  dont 
les  poutres  sont  apparentes,  dont  des  fenêtres  à  car- 
reaux de  six  liards  achèvent  de  compléter  la  laideur, 
et  que  parfois   cependant  on   nomme  des  châteaux, 
j'aperçus  une  femme,  vieillotte  et  marchant  avec  peine, 
à  une  fenêtre-porte  donnant  sur  un  long  balcon  de  bois  : 
«  Vous  voyez  cette  dame,  me  dit  le  général  Liébert, 
c'est  la  première  femme  du  feu  roi  de  Prusse.  —  ...  Quoi  ! 
mécriai-je,  cette  charmante  princesse  de  Brunswick, 


lOS    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

dont  moD  père  a  rappelé  les  charmes,  la  faute  et  le 
malheur  (1)!  «C'était  elle-même,  elle  dont  de  longues 
infortunes  avaient  usé  la  jeunesse  et  la  beauté;  elle 
pour  qui  la  vengeance  et  l'amour  avaient  substitué  une 
prison  d'abord  et  une  si  triste  résidence  ensuite  aux 
délices  de  Berlin  et  à  un  trône;  elle  qui,  sans  enfants 
et  sans  avenir,  joignait  au  sentiment  de  ses  propres  infor- 
tunes la  douleur  d'avoir  causé  la  mort  de  celui  de  ses 
frères  qui  l'aimait  le  mieux  et  qu'elle  chérissait  le  plus. 
Elle  n'avait  pas  de  grands  revenus,  mais  ne  manquait 
essentiellement  de  rien.  La  voir  ne  pouvant  plus  com- 
promettre, les  gens  les  plus  notables  de  Stettin  lui  for- 
maient une  petite  cour;  elle  avait  des  jours  de  cercle,  et, 
suivant  le  général  Liébert,  qui  parfois  assistait  à  ses 
réceptions,  elle  avait  conservé  du  trait  et  de  la  gaieté, 
bien  qu'elle  fût  sujette  à  des  caprices  qui  par  moments 
frisaient  la  désobligeance.  Si  j'avais  pu  m'arrèter  un 
jour,  j'aurais  sollicité  l'honneur  de  lui  rappeler  mon 
père,  mais  j'ai  dit  combien  je  mettais  de  hâte  à  mon 
retour. 

Pourtant,  le  jour  où  je  quittai  Stettin,  il  faisait  une 
température  de  canicule,  telle  que  je  n'en  ressentis 
jamais,  même  dans  les  pays  les  plus  chauds  que  j'ai 
habités.  On  sait  d'ailleurs  quelle  est  l'intensité  de  la 
chaleur  dans  le  Nord,  et  combien,  dans  les  terrains  bas 
et  marécageux,  elle  devient  intolérable,  à  tel  point  qu'il 
n'y  aurait  pas  de  récoltes  dans  ces  régions,  si  le  soleil 
n'y  faisait  en  trois  mois  ce  que,  dans  d'autres,  il  met 
six  mois  à  accomplir.  Quoi  qu'il  en  soit,  en  dépit  de  la 
fournaise,  je  lins  bon  jusque  vers  une  heure  de  l'après- 
midi;  mais,  haletant  dans  ma  calèche,  ayant  inutilement 
brisé  mes  vasistas  pour  tâcher  de  me  procurer  quelque 

(1)  Souvenirs  de  vingt  an$y  4*  édit.,  t.  II,  p.  319. 


DE   STETTIN   A   PARIS.  109 

vacillation  d'air  respirable,  les  chevaux  rasant  la  terre 
de  leur  bouche,  Jacques  et  les  postillons  demandant 
grdce,  il  fallut  s'arrêter  pendant  quatre  heures  et  se 
décider  à  voyager  la  nuit  et  à  se  reposer  le  jour. 

A  cette  première  cause  de  retard  s'en  joignit  bien- 
tôt une  autre.  Je  m'étais  promis  de  rester  deux  jours 
seulement  à  Berlin,  et  j'en  restai  cinq,  logeant  chez  la 
baronne  de  Reck  qui  possédait  près  de  la  porte  de 
Leipzig  un  fort  bel  hôtel,  avec  un  parc  et  une  vacherie. 
Elle  voulut  me  faire  accepter  sa  table;  nous  nous  trou- 
vâmes de  suite  sur  le  pied  d'une  sorte  d'intimité:  nous 
rappelâmes  ensemble  une  foule  de  souvenirs  qui  dataient 
du  séjour  de  mon  père  et  de  mon  enfance,  et  nos  entre- 
tiens étaient  d'autant  plus  doux  qu'elle  et  ses  filles  ou 
brus  y  mettaient  autant  de  bienveillance  que  j'y  mettais 
d'Intérêt  et  d'abandon.  Nousoubliions  que  je  faisais  partie 
d'une  armée  qui  avait  si  terriblement  bouleversé  la  patrie 
de  ces  dames;  aussi,  quand  ce  souvenir  revenait,  l'une 
des  filles,  femme  charmante,  s'écriait  :  t  Au  nom  de  Dieu, 
dites-moi  bien  vite  quelques  mots  d'allemand,  afin  de 
maider  à  oublier  l'ennemi  et  à  me  figurer  qu'une  per- 
sonne, que  nous  sommes  si  heureuses  d'apprécier,  est 
encore  notre  compatriote...  »  On  le  voit,  tout  cela  était 
aimable,  charmant,  et  c'est  ce  qui  contribua  à  me  retenir 
trop  longtemps  à  Berlin. 

Aussi,  à  Fuldequise  trouvait  sur  ma  route,  ne  descen- 
dis-je  que  chez  le  baron  de  Tann,  près  duquel  je  restai 
seulement  une  demi-heure.  Je  ramenais  avec  moi  Dela- 
veau,  sans  trop  savoir  ce  que  j'en  ferais  à  Paris  où  je 
n'avais  aucun  motif  pour  le  garder;  j'en  parlai  au  baron, 
qui,  ayant  une  place  disponible  dans  l'administration,  la 
lui  donna  de  suite.  Je  fis  à  ce  digne  baron  des  adieux 
que  sa  mort  a  rendus  éternels;  en  arrivant  à  ma  voiture, 
je  me  trouvai  au  milieu  d'une  foule  venue  pour  me  saluer. 


110  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  RARON   THIEBAULT. 

et,  pour  la  dernière  fois,  je  sortis  de  Fulde  comme  je 
méritais  d'en  sortir  (i). 

Plus  j'approchais  de  Paris,  plus  l'impatience  m'aiguil- 
lonnait; jefinisdonc  par  ne  m'arrèterni  nuit  ni  jour,  et, 
par  un  orage  épouvantable,  des  coups  de  tonnerre  qui 
se  succédaient  sans  interruption,  et  marchant  ainsi  de- 
puis la  forêt  de  Senars  à  plus  de  quatre  lieues  à  l'heure, 
j'entrais  à  une  heure  du  matin  dans  la  maison  où  ma 
femme  nous  avait  établis  rue  des  Trois-Frères,  n»i3.  La 
voiture  à  peine  arrêtée,  je  sautai  dehors  et  montai 
quatre  à  quatre  l'escalier,  et,  comme  ma  marche  avait 
été  assez  rapide  pour  qu'aucune  lettre  n'eût  pu  me  pré- 
céder, je  parus  devant  Zozotte  à  moitié  éveillée,  mêlant 
le  rire  aux  bâillements,  à  la  fois  heureuse  de  me  revoir 
et  épouvantée  des  roulements  et  des  éclats  de  la  foudre. 
Son  premier  mot,  qu'elle  accompagna  du  jeu  de  physio- 
nomie le  plus  ravissant  et  le  plus  drôle,  fut  :  c  Quelle 
arrivée  de  jaloux!  •  Les  premières  heures  furent  des 
heures  d'enchantement  et  d'amour. 

Je  n'ai  pas  dit,  je  crois,  que  mon  second  mariage 
n'avait  pas  été  tout  d'abord  agréable  à  mon  père.  Quelque 
temps  après  que  je  résidais  à  Tours,  où  je  connus  cette 
incomparable  Zozotte  dont  j'étais  devenu  de  suite  irré- 
parablement amoureux,  lors  d'un  voyage  que  je  fis  à 
Paris,  j'avais  eu  l'occasion  de  dîner  chez  Rivierre  à  côté 
d'un  monsieur  d'une  cinquantaine  d'années,  agréable 
causeur^  qui,  ayant  pris  plaisir  à  ma  conversation,  était, 

(1)  L'Ëmperour  s'était  arrêté  deux  heures  à  Fulde;  il  Q*avait 
reçu  que  le  prioce  évêque,  qui  vainement  avait  imploré  quelques 
remises  sur  ce  qui  était  dû  des  contributions...  <  Le  pays  a 
vivement  senti,  &  ce  moment,  tout  ce  qu'il  perdait  &  ne  plus  vous 
avoir,  me  dit  à  ce  sujet  le  baron  ;  tout  le  monde  est  persuadé  que 
le  général  Kister  n'a  pas  plaidé  sa  cause;  d'ailleurs,  comment  l'au- 
rait-il  plaidée,  alors  même  qu'il  aurait  voulu  le  faire?  Aussi  ne 
voit-il  personne  et  n'est-il  vu  par  qui  que  ce  soit.  » 


MON    PÈRE   ET    ZOZOTTE.  111 

dès  le  lendemain  matin,  venu  demander  à  Rivierre  des 
renseignements  sur  moi  et  les  avait  obtenus  à  son  gré. 
Possesseur  de  deux  terres,  Tune  de  30,000  francs  de 
revenu,  l'autre  de  22,000,  il  offrait  celle-ci  en  dot  à  sa 
fille  unique  à  laquelle  il  désirait  me  donner  pour  mari, 
ayant  jugé,  disait-il,  que  j'avais  les  qualités  qu'il  désirait 
pour  un  gendre.  Or  22,000  francs  de  rentes  immédiates 
et   30,000    en   espérance  formaient   alors   des   offres 
magnifiques  ;  transporté  de  joie,  Rivierre  était  accouru 
Dous  les  transmettre;  j'étais  sorti;  il  ne   trouva  que 
mon  père,  et  rien  ne  tempéra  la  joie  à  laquelle  ils  se  livrè- 
rent jusqu'à  ce  que  je  fusse  rentré.  Aux  félicitations 
dont  ils  me  comblèrent  à  propos  de  ma  nouvelle  fortune, 
je  répondis  que  ma  destinée  était  fixée.  Mon  père  voulut 
insister,  déclara  que  faire  fi  de  52,000  livres  de   rente 
en  fonds  de  terre  était  de  la  démence;  il  se  fâcha;  c'était 
la  première  fois,  comme  ce  fut  la  dernière,  que  je  lui 
causai  de  la  peine;  mais  l'amour  et  l'honneur  ayant 
disposé  de  moi,  je  n'étais  plus  libre  de  céder  à  ses  injonc- 
tions» et,  ne  se  consolant  pas  de  n'avoir  pu  assurer  par 
ses  conseils  et  son  autorité  ma  fortune,  il  nous  avait 
boudés;  de  sorte  qu'à  mon  retour  de  Tilsit  il  ne  connais- 
sait pas  encore  Zozotte.  Cependant,  devant  tout  le  bien 
qui  lui  revenait  d'elle,  il  semblait  vouloir  adoucir  sa  ri- 
gueur; une  petite-fille  lui  était  née;  il  désirait  la  connaî- 
tre; le  temps  enfin,  cette  raison  de  toutes  choses,  acheva 
de  vaincre  sa  résistance;  tant  et  si  bien  que  Zozotte, 
Naïs  et  moi,  nous  allâmes  passer  à  Versailles,  où  il  de- 
meurait alors,  une  journée  qui  effaça  tous  les  malentendus 
du  passé.  Zozotte  fut  délicieuse  et  enchanta  mon  père  par 
ses  grâces  et  son  amabilité;  il  ne  fut  pas  moins  ravi  de 
son  esprit,  et  il  ne  laissa  échapper  qu'une  réticence  et 
qu'un  vœu,  c'est  qu'elle  eût  toujours  la  puissance  de 
commandera  elle-même  et  de  se  soumettre  au  joug  de  sa 


112    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

propre  raison.  Et  en  effet,  qu'elle  eût  cette  faculté 
plus,  et  elle  eût  été  la  plus  heureuse,  comme  la  pi 
accomplie  des  femmes. 

Nécessairement  je  consacrai  quelques  jours  à  revi 
mes  amis.  Je  trouvai  Rivierre  dans  une  profonde  afQ 
tion.  Il  avait  eu  deux  enfants  :  un  fils  assez  malheure 
sèment  né  et  que  j'ai  tenu  sur  les  fonts  de  baptême  av 
une  vieille  princesse  dont  j'ai  oublié  le  nom  ;  puis  une  fi 
charmante  de  beauté,  d'esprit  et  de  talents.  Cette  be 
et  si  bonne  Caroline,  Tamour  et  l'espoir  de  son  pèi 
alors  que  son  frère  réservé  à  des  sottises  de  trop  d'espèt 
croissait  en  force  et  en  insuffisance,  mourut  en  atteigne 
sa  quatorzième  année.  Ma  femme  était  arrivée  à  Pa; 
huit  jours  avant  que  cette  charmante  enfant  mouri 
elle  lui  rapportait  de  Francfort  une  montre  entourée 
perles  fines,  et,  l'aimant  tendrement,  elle  se  hAta  de 
porter  ce  cadeau,  le  dernier  que  l'enfant  dût  recevoir, 
fin  fut  déchirante;  la  pauvre  Caroline  sentit  qu'elle  ail 
mourir;  elle  eut  la  force  d'âme  d'affecter  du  mieux,  a 
d'obtenir  vers  minuit  que  son  père  et  sa  mère  allasse 
se  coucher;  elle  insista  auprès  de  l'amie  et  de  la  gar 
qui  la  veillaient  pour  qu'on  ne  les  réveillât  pas;  seu 
ment  elle  fit  approcher  une  bougie  du  portrait  de  s 
père,  portrait  qui  venait  d'être,  à  sa  demande,  pis 
dans  sa  chambre,  et  c'est  ainsi  qu'elle  mourut  en  le  i 
gardant.  On  conçoit  le  désespoir  de  Rivierre,  dont 
santé  s'altéra.  Jamais  il  ne  se  consola  de  cette  per 
d'autant  plus  cruelle  qu'il  avait  eu  dans  sa  fille  une  enft 
aussi  digne  de  lui  que  son  fils  Tétait  peu. 

C'est  à  cette  époque  que,  notre  position  paraisse 
très  brillante,  nous  vîmes  affluer  les  amis,  et  notammc 
une  famille  d'Hanoche,  qui  se  souvint  tout  à  coup  de  i 
anciennes  relations  avec  Zozotte.  Cette  famille  se  co] 
posait  de  la  marquise  et  du  comte  d'Hanoche,  la  pi 


ANCIENS   AMIS.  113 

mière  avec  six  enfants,  dont  cinq  filles;  le  second  avec 

trois,  dont  deux  filles.  Des  filles  de  la  marquise,  l'aînée 

épousa  un  armateur  de  Bordeaux,  nommé  Comte,  auquel 

elle  fit  rhonneur  de  manger  toute  sa  fortune  ;  la  seconde 

épousa  le  comte  de  la  Tour  du  Pin  ;  des  trois  autres, 

restées  filles,  toutes  trois  hommasses  et  laides,  la  plus 

âgée,    véritable    extravagante,    nommée    Tourterelle, 

alléchée  par  l'odeur  de  notre  cuisine,   s'empara  pour 

ainsi  dire  de  nous  et  résista  pendant  douze  ans,  et  avec 

une  énergie  et  une  indiscrétion  indicibles,  à  tout  ce  que 

je  pus  faire  pour  m'en  débarrasser. 

Nous  reçûmes  des  avances  de  quelques  personnes 
alors  au  fatte  des  honneurs  et  de  la  fortune,  mais  je  ne 
pus  obtenir  de  Zozotte  qu'elle  fît  les  frais  de  condescen- 
dance et  de  déférence  nécessaires.  Elle  prétendait  que, 
pour  être  bien  vu  de  tous  ces  grands,  il  fallait  beaucoup 
d'argent  en  poche  ou  de  bassesse  au  cœur,  et  je  ne  pus 
l'amener,  par  exemple,  aux  dîners  de  Junot,  ni  même  à 
ceux  de  M.  Roy.  Elle  t  ne  voulait  pas  prendre  ce  qu'elle 
ne  pouvait  rendre  >,  et  je  dus  aller  seul  dans  des  maisons 
où  d'anciens  sentiments  et  déjà  tant  de  souvenirs  me 
rappelaient  (1). 

Cependant,  à  mesure  que  s'écoulaient  les  premières 
heures  données  à  l'amour  et  à  l'amitié,  je  reprenais 
possession  de  moi-même  et  je  retrouvais  mon  humeur 
et  mon  embarras.  Que  devais-je  faire?  Aller  à  Barrèges? 
Oq  ne  prend  pas  les  eaux  avec  des  plaies  encore  ouvertes. 

(1)  C'est  au  contraire  avec  joie  que  Zozotte  revit  les  familles 
O'Coooel  et  d'EtchegoyeD,  chez  lesquelles,  en  dehors  de  la  sym- 
pathie, Tattirait  la  musique.  Elle  continuait  &  prendre  des  leçons 
de  Carbonnel.  C'est  à  cette  époque  que  je  publiai  un  premier  recueil 
de  quatre  romances;  le  Tombeau  de  Myrthé  en  faisait  partie,  et 
Mlle  Aimée  de  Bellevue,  sœur  aînée  de  Mme  d'Ëtchegoyen  et  qui, 
douze  ans  après,  épousa  le  frère  cadet  du  mari  de  sa  sœur  cadette, 
tdopta  cette  romance  avec  une  prédilection  toute  particulière. 

IV.  g 


lU     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Rester  à  Paris  et  m'ennuyer?  Le  séjour  pouvait  être  mal 
interprété,  déterminer  la  révocation  du  congé  spécial 
que  j'avais  reçu  et  me  valoir  l'ordre  de  rejoindre  le 
troisième  corps.  Réclamer  auprès  de  l'Empereur?  Ayant 
manqué  l'occasion  de  le  voir  et  de  lui  parler  à  Tilsit,  ce 
n'était  pas  à  Paris  et  à  ce  moment  que  je  pouvais  parler 
d'Austerlitz,  auquel  léna  et  Friedland  avaient  succédé. 
Pouvais-je  arguer  de  ma  conduite  à  Fulde,  alors  que  la 
paix  la  plus  glorieuse,  cette  paix  qui  avait  porté  à  son 
apogée  la  gloire  de  Napoléon,  ne  laissait  plus  aucune 
signification  à  des  actes  individuels  qui  l'avaient  pré- 
cédée? Je  n'avais  pas  un  ami  qui  ne  me  donnât  son 
avis;  or  le  conseil  de  l'un  n'était  le  conseil  d'aucun 
autre.  Au  milieu  de  tant  d'incertitudes,  je  résolus,  en 
dernier  terme,  de  m'adresser  à  l'Empereur,  mais  de 
m'adresser  à  lui  pendant  qu'il  était  à  Saint-Cloud,  et 
cela  pour  trouver  dans  les  lieux  mêmes  un  auxiliaire. 
Après  lui  avoir  rappelé  tout  ce  qui  était  de  nature  à  jus- 
tifier ma  conduite,  il  me  semblait  que  je  pourrais  lui  dire  : 
f  Sire,  c'est  à  cette  place,  où  j'ai  l'honneur  de  paraître 
devant  Votre  Majesté,  que  j'ai  dû  à  sa  bonté,  comme  à 
sa  justice,  une  promotion  sans  laquelle  je  n'ai  plus  de 
carrière  et  qui,  dans  la  position  glorieuse  ou  trop  déplo- 
rable où  elle  m'a  placé,  peut  seule  me  mettre  à  même 
de  lutter  encore  en  dévouement  et  en  respect  avec  les 
plus  fidèles  serviteurs  de  Votre  Majesté.  —  C'est  fort 
bien  >,  me  dit  Gassicourt  en  souriant;  et  quand  je  lui  fis 
part  de  ce  projet  :  <  Mais  que  lui  répliquerais-tu,  si  à  ton  : 
€  C'est  ici  »,  il  répondait  :  t  C'est  ici  aussi  que,  vous 
c  montrant  indigne  des  bontés  que  je  vous  témoignais, 
<  vous  m'avez  abandonné,  le  18  brumaire?  >  Ma  foi,  je 
n'avais  pas  pensé  à  cette  réplique  possible;  mais 
devais-je  croire  que  l'Empereur  tout-puissant  voudrait 
se  replacer  devant  moi  dans  la  position  d'un  rebelle  et 


L'OPINION    A   PARIS.  113 

d'un  factieux?  Ce  serait  trop  d'oubli  de  sa  grandeur,  et 
je  demeurai  convaincu  que  cette  démarche  était  la  plus 
profitable  que  je  pusse  faire;  mais,  suivant  ma  plus 
grande  infirmité  morale  de  différer  sans  cesse  même  ce 
que  j'ai  le  plus  fortement  résolu,  du  moment  où  cela 
D  avait  rapport  qu'à  mes  intérêts  personnels,  je  remis 
de  jour  en  jour  ma  demande  d'audience;  toutefois  la  des- 
tinée, à  laquelle  par  inclination  je  me  suis  presque  tou- 
jours abandonné,  allait  m'ofîrir  l'occasion  de  sortir 
d'une  position  insoutenable  à  force  d'être  fausse  ;  voici 
comment. 

Pendant  la  campagne  d'Austerlitz,  Paris  avait  donné 
à  l'Empereur  de  grandes  inquiétudes;  malgré  les  succès 
rapides,  jamais  le  crédit  public,  ce  thermomètre  de 
l'opinion,  ne  fut  plus  déplorable  :  la  rente  tomba  à  huit 
francs,  et  il  fallut  Austerlitz  et  sa  gloire  magique,  et 
ses  soudaines  et  décisives  conséquences,  pour  changer 
celte  situation  et  rendre  à  la  France  la  confiance  dans 
le  présent  et  l'espérance  dans  l'avenir.  Sans  aucun  doute 
une  situation  aussi  grave  avait  été  provoquée  par  de 
nombreuses  causes,  surtout  par  la  puissante  coopération 
des  Russes  à  la  descente  des  Anglais  à  Flessingue  et  par 
l'attitude  menaçante  des   Prussiens;   mais   une  autre 
cause,  à  laquelle  Napoléon  avait  attribué  en  forte  partie 
le  trouble  de  l'opinion,   c'était  la  manière  peu   éner- 
gique dont  Paris  avait  été  commandé  en  son  absence. 
Prêt  à  entreprendre  sa  campagne  d'Iéna,  il  avait  donc 
voulu  laisser  dans  la  capitale  un  homme  aussi  actif, 
aussi  vigoureux  que  dévoué,  et,  sous  ce  rapport,  per- 
sonne ne  pouvait  plus  complètement  justifier  sa  con- 
fiance que  le  généralJunot.  L'effet, au  surplus,  répondit 
à  fattente,  et  la  conduite  de  ce  général,  comme  gouver- 
neur de  Paris,  jointe  à  ses  titres  antérieurs,  devait  pro- 
voquer en  sa  faveur  une  récompense  qui  pût,  et  payer 


116      MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

les  services  qu'il  venait  de  rendre,  et  le  consoler  de 
n'avoir  eu  aucune  part  aux  grands  faits  de  guerre  les 
plus  récents.  Or,  une  opération  nouvelle  s'annonçant 
immédiatement  après  la  campagne  de  Prusse  et  de 
Pologne,  qui  pouvait  ne  pas  trouver  naturel  et  juste 
qu'elle  fût  confiée  au  général  Junot,  à  l'exclusion  même 
de  tous  nos  maréchaux  et  môme  des  Reynier,  des  Saint- 
Gyr,  desSuchet,  des  Vandamme? 

Telle  fut  du  moins  la  cause  ostensible  du  choix  qui 
donna  à  Junot  le  commandement  du  corps  d'armée  de 
la  Gironde,  corps  sans  destination  avouée,  mais  aussi 
sans  destination  douteuse.  Chacun  savait  que  ce  corps 
allait  devenir  l'armée  du  Portugal  et  faire  la  conquête  de 
ce  royaume,  l'un  des  derniers  et  le  plus  important  des 
comptoirs  que  TAngleterre  possédât  encore  sur  le  conti- 
nent. Mais  ce  choix,  malgré  sa  belle  apparence,  se  com- 
pliquait de  telles  intentions  secrètes  qu'il  n'en  fut  pas 
moins  une  faute  de  la  part  de  l'Empereur,  un  châtiment 
à  l'égard  du  général  Junot.  Je  dis  une  faute,  parce  que,  à 
la  connaissance  de  Napoléon,  le  général  Junot  n'avait  pas 
les  qualités  nécessaires  au  rôle  qu'il  lui  destinait;  un  châ- 
timent,^ parce  que  ce  commandement,  donné  avec  colère, 
reçu  avec  désolation,  constitua  une  de  ces  préférences 
qui,  tout  en  excitant  la  jalousie  de  quelques  rivaux, 
font  et  le  malheur  de  ceux  qui  en  sont  l'objet  et  la  joie 
de  leurs  ennemis.  Si  récente  en  date  que  fût  la  cour 
impériale,  elle  avait  promptement  pris  les  mœurs  des 
plus^  vieilles  cours;  on  y  devait  paraître  recevoir  comme 
une  faveur  la  plus  cruelle  des  disgrâces  et  se  montrer 
heureux  de  ce  qui  causait  une  véritable  infortune.  En 
fait,  trois  causes  prédominantes  avaient  concouru  à  pla- 
cer le  général  Junot  dans  cette  brillante  et  fatale  posi- 
tion, et  ceci  m'entraîne  à  revenir  en  arrière  sur  les  débuts 
du  général  Junot  et  à  faire  à  son  sujet  une  digression. 


LES   DÉBUTS   DE  JUNOT.  117 

Quelques  traits  de  haute  vaillance,  d'originalité  et 
d'esprit  l'avaient  signalé  au  siège  de  Toulon,  où  il  se 
trouvait  en  qualité  de  canonnier  de  la  Côte-d'Or.  On  y 
parlait  de  son  bouillant  courage,  au  sujet  duquel  on 
citait  notamment  cette  anecdote.  Il  se  trouvait  à  souper 
avec  quelques-uns  de  ses  camarades,  assez  près  des  bat- 
teries de  siège  et  dans  une  tente  qui,  je  crois,  leur  était 
commune,  lorsqu'une  bombe,  tirée  de  la  place,  tomba 
au  milieu  de  la  tente,  traversa  la  table  et  troua  le  sol 
dans  lequel  elle  allait  éclater;  chacun  s'était  levé  pour 
fuir,  alors  que  Junot,  saisissant  un  verre,  s'écria  :  t  A 
la  mémoire  de  ceux  d'entre  nous  qui  vont  périr.  »  Je  ne 
sais  si  le  vin  eut  quelque  part  à  cet  acte  d'intrépidité,  on 
pourrait  dire  de  folie,  et  jusqu'à  quel  point  il  inOua  sur 
l'efîet  qu'il  produisit;  mais  tous  s'arrêtèrent  à  ce  mot, 
reprirent  leurs  verres  et  demeurèrent  immobiles  tandis 
que  la  bombe  éclatait;  l'un  d'eux  tomba  mort,  et  les 
autres,  achevant  leur  rasade,  s'écrièrent  :  «  A  la  mé- 
moire d'un  brave,  i 

Le  colonel  d'artillerie  Bonaparte  voulut  voir  l'auteur 
de  cette  boutade  et  trouva  un  jeune  homme  plein  d'esprit 
et  d'ardeur,  ayant  fait  les  meilleures  études;  à  dater 
de  ce  moment,  il  ne  le  perdit  plus  de  vue.  A  quelques 
jours  de  là,  il  eut  à  ordonner  une  reconnaissance  qui 
présentait  de  grands  dangers  et  môme  faisait  courir  la 
chance  d'être  fait  prisonnier;  il  en  parla  devant  Junot, 
qui  de  suite  offrit  de  s'en  charger.  «  Fort  bien,  lui  dit 
Bonaparte,  mais  prenez  des  habits  bourgeois;  votre  uni- 
forme vous  exposerait  trop.  —  Non,  répondit  Junot, 
jamais  je  ne  reculerai  devant  la  chance  d'être  tué  d'un 
boulet  de  canon,  mais  jamais  je  ne  m'exposerai  à  être 
pris  comme  espion  pour  être  pendu.  »  La  mission  heu- 
reusement remplie,  Junot  rejoignit  le  colonel  Bonaparte, 
qui  se  trouvait  dans  une  des  batteries  avancées,  et  il  lui 


118    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

fit  son  rapport.  «  Faites-le-moi  par  écrit  »,  reprit  ce  der- 
nier, et  le  sergent  Junot,  se  servant  du  parapet  de  la 
batterie  comme  d'un  pupitre,  écrivit  le  rapport  en  quatre 
pages  et  avec  autant  de  rapidité  que  de  clarté.  Comme 
il  achevait  sa  première  page,  un  boulet  de  la  place,  à  lui 
destiné,  frappa  dans  le  parapet  et  couvrit  de  terre  et  le 
rédacteur  et  récriture.  «  Sont-ils  polis,  ces  Anglais, 
s'écria-t-il  en  éclatant  de  rire,  de  m'envoyer  du  sable  au 
moment  où  j'en  ai  besoin  I  > 

Signalé  par  ces  faits  et  par  beaucoup  d'autres  de  la 
même  nature,  les  représentants  du  peuple  le  nommèrent 
sous-lieutenant  et  lui  firent  remettre  sa  nomination  par 
le  colonel  Bonaparte.  En  la  recevant,  et  sans  dire  un 
mot,  il  la  déchira  et  en  jeta  les  morceaux  à  ses  pieds, 
f  Que  faites-vous?  lui  dit  son  chef.  —  Ce  que  doit  faire 
un  homme  qui  n'est  pas  fait  pour  tenir  les  épaulettes 
des  mains  de  ces  bougres-là.  Quand  vous  serez  général, 
donnez-la-moi  si  vous  m'en  jugez  digne,  et  vous  verrez 
comment  je  la  recevrai.  »  Peu  après,  le  colonel  Bona- 
parte, promu  au  grade  de  général  de  brigade,  fit  nom- 
mer Junot  officier  et  le  prit  pour  aide  de  camp.  Junot 
fut  de  cette  sorte  le  premier  des  aides  de  camp  de  celui 
dont,  au  faîte  de  la  puissance,  il  devint  et  aurait  dû 
rester  purement  et  simplement  le  premier  aide  de  camp. 

Né  avec  autant  d'expansion  que  de  valeur,  il  s'était 
attaché  à  son  général.  Lorsque  celui-ci  fut  réformé  par 
le  travail  d'Aubry,  devenu  immortel  par  cet  acte  que 
quelques  gens  pourraient  considérer  comme  une  prévi- 
sion immense,  mais  que  la  masse  regardera  toujours 
comme  la  plus  inconcevable  des  turpitudes,  Junot  l'avait 
alors  soutenu  par  des  secours  d'argent;  le  père  Junot 
vendit  même  quelques  portions  de  terre  pour  subvenir 
aux  besoins  du  jeune  et  malheureux  général  de  son  fils; 
de  plus,  l'aide  de  camp  et  le  général  se  sauvèrent  la  vie 


CAUSES   DE   DISGRACE   POUR  JUNOT  119 

en  deux  circonstances  et  chacun  à  leur  tour.  De  tels 
faits,  justiûés  par  un  attachement  fanatique  et  un  dé- 
vouement sans  bornes,  fondaient  des  titres  que  rien  ne 
semblait  pouvoir  affaiblir.  Toutefois  quand,  parti  des 
plus  simples  rangs  de  la  société,  un  souverain  a  presque 
dépassé  le  faite  des  grandeurs  humaines,  il  perd  le  goût 
de  s'entendre  rappeler  les  vilenies  de  son  origine,  et  si 
quelque  chose  peut  conserver  un  reste  de  valeur  à  de 
telles  réminiscences  pour  celui  qui  veut  s'en  faire  un 
titre,  c'est  de  les  garder  secrètes.  Par  malheur,  le  désir 
de  les  publier  devient  plus  vif  à  mesure  que  grandit 
leur  objet,  et  quelques  indiscrétions  commises  et  mé- 
chamment rapportées,  ou  même  dénaturées  ou  exagé- 
rées, donnèrent  à  l'ancien  aide  de  camp  qui  les  avait 
faites  l'apparence  d'un  véritable  fâcheux. 

En  second  lieu,  le  général  Junot  avait  des  envieux,  à 
la  tète  desquels  se  trouvait  Savary,  que  la  mort  glo- 
rieuse du  général  Desaix  avait  légué  à  Napoléon.  Sa- 
vary, dont  l'Empereur  disait  :  t  C'est  une  racine  sur 
laquelle  poussent  parfois  d*assez  bons  rejetons  >,  n'était 
comparable  à  Junot  ni  sous  le  rapport  du  savoir  et  de 
l'esprit,  quoiqu'il  ne  fût  pas  sans  capacité,  ni  sous  le 
rapport  de  la  franchise  et  de  Texpansion;  mais,  en  fait 
de  dévouement,  il  ne  le  cédait  à  personne;  il  avait  de 
plus  une  réserve,  une  tenue,  une  conduite  dont  son 
rival  était  incapable,  et  par  exemple  ce  n'eût  pas  été 
lai  qui,  gouverneur  de  Paris,  serait  allé  dans  un  café 
public  aux  Champs-Elysées  jouer  au  billard,  se  prendre 
de  querelle  avec  les  garçons,  se  mesurer  avec  eux  à 
coups  de  queue  de  billard  et  se  faire  battre,  aventure 
dont  on  flt  habilement  profit  auprès  de  l'Empereur. 

Troisièmement,  les  dépenses  du  général  Junot  étaient 
effrayantes,  et,  si  elles  blessaient  les  autres  aides  de  camp 
de  Napoléon  et,  plus  que  cela  peut-être,  les  grands  fonc- 


ISO    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

tionnaires  de  l'État,  les  maréchaux  compris,  elles  exas- 
péraient au  dernier  degré  leurs  femmes,  éclipsées  par  la 
femme  de  leur  collègue,  qui,  indépendamment  de  ses 
traitements  de  grade,  d'emploi  et  de  grand  cordon  de  la 
Légion  d'honneur,  touchait  500,000  francs  comme  gou- 
verneur de  Paris,  300,000  francs  sur  les  jeux,  et  qui, 
dans  une  année  où  il  avait  touché  1,450,000  francs, 
trouva  le  moyen  d'en  dépenser  davantage.  Son  luxe 
dépassait  donc  toute  mesure,  et,  avec  son  luxe,  sa  fièvre 
du  jeu.  On  cite  une  partie  de  bouillotte  à  100,000  francs 
de  cave  et  500  francs  le  jeton,  partie  sans  rentrant,  bien 
entendu,  dans  laquelle  il  n'y  eut  que  30,000  francs  per- 
dus, mais  qui  donne  l'idée  de  l'importance  du  jeu.  Tous 
ces  faits  servaient  de  chefs  d'accusation  et  devenaient 
de  nouvelles  causes  de  disgrâce. 

Enivré  de  la  faveur  du  maître,  Junot  s'était  persuadé 
qu'elle  ne  pouvait  avoir  de  terme,  et  que  ses  grandeurs 
et  sa  fortune  n'auraient  pas  plus  de  bornes  que  ses 
espérances.  User  avec  modération  des  avantages  d'une 
position  aussi  brillante  et  qui  ne  lui  semblait  qu'une 
station  pour  arriver  à  une  existence  plus  colossale, 
n'était  pas  dans  la  nature  d'un  homme  dont  le  nom 
de  guerre  avait  été  «  la  Tempête  ».  Sans  être  fier,  il 
était  vaniteux;  quoique  bon,  il  était  offensant;  iras- 
cible et  superbe,  il  ne  ménageait  même  ni  le  rang,  ni  le 
pouvoir;  car,  s'il  était  soumis  à  Napoléon  avec  fanatisme, 
il  ne  reconnaissait  aucune  autre  dépendance.  Tout  ce 
qui  lui  déplaisait  ou  le  choquait  subissait  ses  humeurs, 
et,  comme  il  soutenait  ses  prétentions,  ses  airs,  par  une 
crànerie  reconnue  et  une  grande  supériorité  aux  armes, 
on  le  ménageait  en  apparence,  tandis  que,  sous  main, 
on  le  calomniait  et  on  le  déchirait.  Ainsi  Savary,  qui 
de  jour  en  jour  se  recommandait  davantage  par  la 
manière  dont  il  remplissait  des  missions  de  confiance. 


CAUSES    DE   DISGRACE   POUR  JCJNOT.  121 

Le  Marois,  dont  la  morgue  se  proportionnait  à  son  zèle 
pour  remplir  les  plus  viles  fonctions  près  de  l'ami  du 
prince,  eurent  bientôt  pour  complices  une  partie  des 
autres  aides  de  camp  de  TEmpereur,  blessés  de  l'arro- 
gance de  leur  camarade,  et  une  foule  de  hauts  fonction- 
naires. En  tète  de  ces  derniers  il  faut  mettre  Clarke,  qui 
bientôt  succéda  à  Berthier,  comme  ministre  de  la  guerre, 
et  que,  même  ministre,  Junot  épargnait  encore  moins 
que  les  autres,  se  faisant  gloire  de  l'olTenser  et  de  le 
braver. 

Et  ce  n'est  pas  tout.  Pendant  que  Murât,  à  force  de 
vaillance,  arrivait  par  la  route  de  la  gloire  à  une  souve- 
raineté, pendant  que  Mme  Junot,  si  jolie,  si  spirituelle 
et  si  dévouée,  renchérissait  en  efforts  et  en  tendresse 
pour  consoler  son  mari  du  chagrin  de  ne  pas  faire  la 
campagne  d'Iéna,  son  volage  époux  et  Mme  Murât, 
cette  blanche  et  belle  Caroline  aux  brillantes  épaules,  se 
jouaient  de  la  foi  jurée,  et,  dans  Tespoir  chimérique  du 
secret,  se  livraient  à  des  plaisirs  assaisonnés  par  une 
double  perfldie.  Mais  rien  n'échappe  à  Tinvestigation 
d'une  femme  que  l'on  outrage,  à  la  vigilance  d'un  mari 
passionné,  aux  Argus  du  pouvoir.  Tandis  que  Napoléon 
recevait  à  Tilsit  la  chronique  de  Paris,  tandis  que  Murât, 
au  fond  de  la  Pologne,  ne  surveillait  guère  moins  sa 
volage  moitié  que  l'ennemi,  Mme  Junot  ne  pouvait  se 
tromper  sur  une  amitié  qui  n'était  plus  que  le  voile  trans- 
parent d'un  amour  illicite,  et  ce  pauvre  Junot  ne  gagna 
à  cette  trop  brillante  intrigue  que  d'atténuer  l'attache- 
ment de  sa  femme,  de  se  faire  de  Murât  un  ennemi  et  de 
fortifier  de  ce  puissant  auxiliaire  le  parti  de  ses  rivaux, 
enfin  de  blesser  Napoléon. 

Telles  sont  les  causes  auxquelles  il  dut  de  devenir 
commandant  du  premier  corps  d'armée  de  la  Gironde, 
par  suite  général  en  chef  d'une  armée  française  et 


122    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

d'une  armée  espagnole,  gouverneur  général  du  royaume 
et  lieutenant  de  l'Empereur,  de  régner  sur  la  Lusitanie, 
d'avoir  un  ministère,  d'énormes  revenus,  un  luxe  im- 
mense, et  pour  ainsi  dire  une  cour;  de  jouer  un  rôle 
historique  et  d'arriver,  à  cette  époque  de  tant  de  pres- 
tiges, à  la  pensée  de  ceindre  à  son  front  la  couronne  de 
cette  famille  de  Bragance,  que  pour  toujours  il  crut  avoir 
chassée  de  l'Europe  et  reléguée  au  Brésil. 

Mon  retour  de  Tilsit  avait  coïncidé  avec  la  réception 
pour  Junot  de  sa  nomination  au  commandement  du  pre- 
mier corps  de  la  Gironde;  j'allai  lui  en  faire  mon  com- 
pliment, c'est-à-dire  lui  offrir  mes  félicitations,  puisque 
je  ne  pouvais  lui  parler  de  condoléances.  Autant  il  enra- 
geait, autant  il  s'efforça  de  me  faire  croire  à  sa  joie  : 
f  C'est,  me  dit-il,  une  grande  et  belle  mission,  et  une 
mission  de  haute  confiance...  Il  n'est  pas  un  maréchal 
qui  ne  l'ait  ambitionnée,  et  pas  un  général  à  qui  elle  ne 
doive  valoir  le  bâton  de  maréchal.  Ma  position  actuelle 
m'est  d'ailleurs  conservée;  ainsi  je  reste  gouverneur  à 
Paris,  premier  aide  de  camp  de  l'Empereur;  je  garde 
donc  mes  traitements,  comme  la  plupart  de  mes  alloca- 
tions (i);  jamais  homme  n'a  été  traité  avec  autant  de 
faveur.  ...Mais  parbleu,  s'écria-t-il  tout  à  coup,  pour- 
quoi ne  seriez- vous  pas  mon  chef  d'état-major?  Je  n'ai 
encore  fait  aucun  choix;  voyez  donc  si  cela  peut  vous 
convenir;  si  vos  plaies  vous  permettent  de  faire  une 
campagne,  je  vous  demande  immédiatement.  —  Mes 

(1)  Parti  avec  la  promesse  de  conserver  ses  places  et  ses  traite- 
ments, on  lui  ôta  d*abord  les  300,000  francs  qu'il  avait  annuelle- 
ment sur  les  jeux;  on  fit  ensuite  supprimer  le  titre  de  premier 
aide  de  camp  de  l'Empereur  et  les  émoluments  qui  y  étaient  atta- 
chés ;  enûn,  et  du  moment  qu'il  fut  nommé  gouverneur  général  du 
Portugal,  on  le  remplaça  comme  gouverneur  de  Paris,  et  cela 
avec  la  double  joie  du  tort  qu'on  lui  faisait  et  du  désespoir  qu'il  ne 
pouvait  manquer  d'en  éprouver. 


CHEF  D'ÉTAT-MAJOR  DE  L'ARMÉE  DE  PORTUGAL.    128 

plaies,  lui  répondis-je,  ne  s'opposent  qu'à  ce  qui  ne  me 
convient  pas,  c'est-à-dire  à  toute  fonction  qu'un  géné- 
ral de  division  ne  pourrait  pas  remplir;  or»  les  fonc- 
tions de  chef  d'état-major  n'étant  pas  incompatibles 
avec  ce  grade,  et  rien  ne  pouvant  me  convenir  davan- 
tage que  de  saisir  cette  occasion  de  prouver  et  mon 
dévouement  pour  vous  et  mon  zèle  pour  le  service  de 
l'Empereur,  vous  pouvez  compter  sur  moi,  bien  qu'en 
réalité  mes  plaies  ne  soient  pas  encore  fermées.  > 

Le  lendemain,  vers  midi  et  demi,  un  de  ses  valets 
vint  me  dire  de  me  rendre  de  suite  chez  lui.  J'y  fus,  et 
en  m'apercevant  :  «  J'ai  une  fichue  nouvelle  à  vous  an- 
noncer, me  dit-il  ;  Berthier  s'oppose  à  ce  que  vous  soyez 
mon  chef  d'état-major,  et  cela  par  ce  motif  que  si  vous 
n'avez  pas  besoin  des  eaux  de  Barrèges,  vous  avez 
trompé  le  maréchal  Davout,  et  lui  et  l'Empereur  lui- 
même.  —  Je  n'ai  trompé  qui  que  ce  soit,  lui  répon- 
dis-je; à  cet  égard  mes  preuves  sont  sans  réplique,  et 
en  effet  personne  ne  peut  me  forcer  de  servir  dans 
l'état  où  je  suis,  mais  personne  non  plus  ne  peut  mettre 
des  bornes  à  ce  dont  me  rend  capable  mon  zèle  à  servir 
sous  vos  ordres  ;  ce  sont  des  distinctions  que  la  malveil- 
lance se  plaît  à  ne  pas  faire.  En  résumé,  faut-il  renoncer 
à  vous  suivre?  —  Il  faut  faire  une  dernière  tentative,  la 
faire  de  suite,  afin  de  prévenir  un  autre  choix,  et  pour 
cela  vous  trouver  chez  le  prince  de  Neuchâtel  lorsque, 
dans  une  heure  à  peu  près,  il  reviendra  de  Saint- 
Gloud.  > 

J'entrais  à  peine  dans  le  premier  salon  du  prince 
lorsqu'il  descendit  de  voiture,  et,  me  trouvant  sur  son 
passage,  force  lui  fut  de  me  recevoir.  Le  début  de  notre 
entretien  ne  me  présagea  rien  de  bon;  mais,  comme 
j'insistais  pour  qu'il  accédât  à  la  demande  du  général 
JoDOt  :  f  Votre  place,  reprit-il,  est  à  Barrèges  ou  à  Tilsit. 


124    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

—  Ma  place,  répliquai-je,  est  partout  où  je  puis  me  dé- 
vouer au  service  de  l'Empereur.  »  Cette  réponse  avait 
de  rinconvenance;  j'en  fus  frappé,  et,  dans  l'alternative 
de  soutenir  la  sorte  de  véhémence  qu'elle  attestait,  ou  de 
n'avoir  abouti  qu'à  empirer  ma  position  :  t  Prince,  ajou- 
tai-je,  la  persistance  de  votre  refus  et  votre  sévérité  ne 
me  découvriraient  qu'une  chose  :  l'intention  de  me  punir 
de  ne  pas  être  mort  des  blessures  que  j'ai  reçues  à 
Austerlitz.  » 

Berthier  n'était  pas  un  méchant  homme  de  sa  nature, 
même  il  était  bon;  la  mauvaise  humeur  dont  il  me 
poursuivait  était  une  affaire  personnelle,  spéciale,  mais 
non  l'effet  d'une  prédisposition  générale  ou  habituelle; 
aussi  restait-il  accessible  à  une  foule  de  sentiments  et 
de  considérations  honorables,  notamment  quand  il  se 
trouvait  face  à  face  et  que  l'on  était  seul  avec  lui  ;  car, 
devant  le  monde,  l'orgueil  eût  tout  dominé  ;  de  loin, 
son  penchant  l'eût  emporté  sur  tout.  Quand  par  mes 
derniers  mots,  par  mon  interprétation  qui  semblait 
impliquer  quelque  chose  d'odieux,  de  révoltant,  je  lui 
eus  inopinément  rappelé  les  tribulations  formant  le 
seul  salaire  que  j'avais  reçu  de  ma  conduite,  de  mes 
succès  et  du  sang  que  j'avais  versé,  le  tout  corroboré 
par  la  vue  de  mon  bras  droit  encore  en  écharpe, 
grâce  à  l'incontestable  influence  du  tête-à-tête,  il  se 
trouva  désarçonné,  et,  s'il  ne  fît  qu'ajourner  de  six  ans 
la  velléité  de  me  faire  servir  sous  les  ordres  du  maré- 
chal Davout,  la  terreur  de  tous  les  généraux,  il  renonça 
du  moins  à  l'inutile  projet  de  me  faire  commander  à 
nouveau  une  brigade;  il  ne  put  môme  résister  à  ce  pre- 
mier mouvement  qui  le  porta  à  me  saisir  le  bras  gauche, 
de  même  qu'il  ne  fut  pas  maître  de  retenir  cette  excla- 
mation :  «  Gomment  pouvez-vous  me  dire  une  telle 
chose?  »  Uot  auquel  je  répliquai  :  «  Elle  est  plus  péni- 


EX   TÉTE-A-TÉTE   AVEC    BERTHIER.  125 

ble  à  penser  et  à  dire  qu'à  entendre.  —  Allons,  al- 
lons, reprit-il  aussitôt,  tout  cela  s'arrangera,  et  vous  par- 
tirez avec  Junot.  »  Et  en  effet,  le  lendemain,  27  août, 
mes  lettres  de  service  furent  expédiées,  et,  le  28,  je 
reças  de  Denniée,  signant  pour  Son  Altesse  le  maréchal 
prince  et  ministre,  et  du  général  Junot,  mes  ordres  de 
me  rendre  à  Bayonne,  comme  chef  d'état-major  du  corps 
d'observation  de  la  Gironde. 

Avec  le  général  Junot,  il  fallait  toujours  que  celui  qui 
était  destiné  à  le  seconder  lui  donnât  le  moyen  de  res- 
ter à  Paris  le  plus  longtemps  possible;  par  conséquent, 
il  fallait  prendre  les  devants.  Rien  d'ailleurs  n'était 
plus  juste;  d'abord  il  était  le  chef;  son  second  lui  avait 
l'obligation  de  l'être;  de  plus,  aucune  des  personnes 
destinées  à  servir  sous  ses  ordres  n'avait  à  soigner 
d'aussi  grands  intérêts  que  lui,  et,  chargé  d'une  grande 
opération^  il  pouvait  avoir  besoin  de  prolonger  le  plus 
possible  le  temps  de  ces  instructions  verbales  aux- 
quelles les  plus  longues  lettres  ne  suppléent  jamais 
qu'imparfaitement.  Mon  départ  et  le  sien  furent  donc 
réglés  de  manière  que  nous  arrivassions  à  Bayonne, 
moi,  avec  les  premières  troupes,  ce  qui  ne  me  donna 
qu'un  répit  de  cinq  jours;  lui,  avec  les  dernières.  Quant 
à  ma  route,  je  passai  par  Chartres,  afm  de  passer  par 
Versailles,  et  de  pouvoir  consacrer  à  mon  père  les 
derniers  moments  dont  je  pusse  disposer.  Je  ne  m'éloi- 
gnais plus  de  lui  sans  des  appréhensions  toujours  plus 
sérieuses;  il  se  portait  bien  sans  doute;  mais,  touchant 
à  sa  soixante-quinzième  année,  il  atteignait  un  âge  déjà 
menaçant;  jeune,  il  avait  altéré  sa  forte  constitution  par 
l'excès  du  travail;  vieux,  il  avait  subi  la  Terreur  et  passé 
près  d'un  an  dans  les  angoisses  de  la  mort.  Quel  devait 
être  d'ailleurs  le  terme  de  mon  absence,  dont  le  but 
était  si  éloigné?  Aussi,  lorsqu'au  bout  d'une  heure,  mes 


126    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

chevaux  de  poste  arrivés,  je  fus  forcé  de  le  quitter,  ce 
fut  dans  toute  Teffusion  de  ma  tendresse,  avec  une  indi- 
cible émotion,  que  je  lui  offris  mes  vœux,  que  je  reçus 
les  siens,  que  je  l'embrassai  et  que  je  baisai  sa  vénéra- 
ble main,  marque  de  respect  et  d'amour  que  j'ai  en  tout 
temps  été  heureux  et  fier  de  lui  témoigner,  que  je  me 
rappelle  encore  avec  consolation  et  qui  fut  le  dernier 
lien  matériel  qui  m'unit  à  lui.  Ce  fut  enfin  dans  les  lar- 
mes que,  ce  jour  3  septembre,  vers  dix  heures  du  matin, 
je  m'arrachai  d'auprès  de  lui  pour  ne  jamais  le  revoir. 
Cette  halte,  au  reste,  fut  la  seule  de  ce  voyage;  je  ne 
m'arrêtai  chez  M.  Chenais,  à  Tours,  que  le  temps  néces- 
saire pour  changer  de  chevaux,  et,  par  cette  célérité, 
en  forçant  de  guides,  je  regagnai  les  quarante-huit  heu- 
res que  j'étais  resté  de  trop  auprès  de  ma  femme. 

Ayant  annoncé  au  commandant  de  la  place  de  Bayonne 
le  jour  de  mon  arrivée,  les  visites  de  corps  qui  devaient 
m'être  faites  commencèrent  peu  d'instants  après  que 
j'eus  pris  possession  de  l'appartement  qui  m'était  pré- 
paré; je  cite  ce  fait  parce  que,  ayant  eu  dès  le  soir  une 
mission  de  confiance  à  faire  donner  à  un  ofûcier  d'artil- 
lerie, je  chargeai  le  colonel  Douence,  directeur  des  parcs 
et  qui,  le  matin,  m'avait  présenté  une  vingtaine  d'officiers 
de  son  arme,  de  confier  cette  mission  à  un  officier  dont 
je  lui  donnais  le  signalement;  et  cet  officier  qui,  le  matin, 
n'avait  pas  ouvert  la  bouche  devant  moi,  mais  que 
j'avais  jugé  d'après  la  manière  dont  il  m'avait  regardé 
et  écouté,  était  le  lieutenant  Boilleau,  l'un  des  officiers 
les  plus  brillants  que  j'aie  connus.  Il  n'y  avait  pas  un 
an  qu'il  avait  quitté  l'Ecole  de  Metz;  il  n'avait  encore 
combattu  qu'au  siège  de  Gaëte,  mais  t  il  y  avait  étonné 
les  plus  braves  » ,  pour  rappeler  l'expression  de  ce  fa- 
meux colonel  Prost,  mort  maréchal  de  camp,  espèce 
d'Hercule,  qui,  capitaine   d'artillerie  légère  à  l'armée 


LE   LIEUTENANT   BOILLEAC.  127 

du  Rhin  et  toujours  sur  l'ennemi,  ne  tirant  jamais  qu'à 
brûle-pourpoint  et  ne  voulant  dans  ses  caissons  aucune 
gargousse  à  boulet,  avait  reçu  le  surnom  de  c  capitaine 
Mitraille  >.  Ce  jeune  Boilleau,  qui  de  plus  était  musicien, 
dessinateur  habile,  et  non  moins  remarquable  par  son 
esprit,  son  ton,  sa  tenue  et  ses  manières,  était  en  effet 
la  valeur  et  Tintelligence  mêmes,  et  je  cède  au  plaisir 
d'en  donner  la  preuve  par  quelques  exemples. 

Dans  cette  campagne  qui  allait  s'ouvrir,  il  fit  partie 
de  la  compagnie  attachée  au  parc;  il  l'escorta  et  en  con- 
duisit la  majeure  partie  depuis  Royan  jusqu'à  Lisbonne. 
Arrivé  à  Yalladolid,  un  de  ses  canonniers,  portant  le 
soir  une  lettre,  est  attaqué  par  sept  ou  huit  Espagnols, 
perd  son  sabre  et  reçoit  un  coup  de  stylet  dans  le  bras. 
£n  apprenant  ce  fait,  Boilleau  part  avec  cet  homme  et 
son  planton,  se  rend  au  lieu  de  l'attaque,  aperçoit  la 
bande  sous  le  portail  d'une  église,  tombe  dessus  le  sabre 
à  la  main,  la  disperse  et  arrête  un  des  hommes  qui  com- 
posaient cette  bande.  Sans  rentrer  chez  lui,  il  se  rend  chez 
le  capitaine  général  de  la  province,  et,  quoique  le  trou- 
vant en  nombreuse  compagnie,  il  l'informe  du  fait,  puis 
lui  dit  que  si  le  lendemain  à  son  départ  il  n'a  pas 
reçu  le  sabre  enlevé,  il  emmènera  Thomme  arrêté,  et 
si  avant  Rodrigo  l'arme  n'a  pas  été  renvoyée,  l'homme 
sera  pendu...  Le  sabre  lui  fut  rendu  à  Salamanque. 

A  Castello  Branco,  le  capitaine  de  la  compagnie  de 
Boilleau  veut  y  séjourner;  Boilleau  lui  observe  que  son 
devoir  est  de  marcher;  ce  capitaine  refuse  de  déliver  les 
ordres  de  départ;  Boilleau  les  donne,  fait  rappeler  à  la 
pointe  du  jour,  puis  il  part  sans  son  capitaine,  qui, 
éveillé  par  un  planton,  se  lève  à  la  hâte,  court  après  la 
compagnie  et  la  rejoint  sans  rien  dire. 

Sobreira  était  encombrée  par  un  bataillon  catalan 
lorsque  Boilleau  y  arrive;  il  arrête  en  conséquence  sa 


128    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    TUIEBAULT. 

troupe  à  l'entrée  du  hameau  et,  s'étant  rendu  chez  le 
commandant  du  bataillon,  lui  signifie  qu'il  faut  laisser 
la  place  libre.  Le  commandant  refuse.  «  Si  vous  ne  dé- 
campez à  rinstant,  luidit  Boilleau,  je  tire  le  canon  sur 
vous.  »  L'autre  promet.  «  Ce  n'est  pas  tout,  ajoute  Boil- 
leau, il  faut  que  vous  m'abandonniez  cinquante  de  vos 
hommes.  >  Les  hommes  sont  laissés,  et  ils  s'attachent 
tellement  à  ce  jeune  officier  qu'ils  ne  le  quittent  plus, 
et,  lorsque  les  trois  corps  espagnols  furent  faits  prison- 
niers par  nous  ou  nous  abandonnèrent  au  moment  de 
l'insurrection  de  toute  l'Espagne,  ces  cinquante  hommes 
restèrent  attachés  à  l'artillerie  et,  jusqu'à  notre  embar- 
quement, nous  servirent  avec  le  même  dévouement. 
Mais  il  y  a  plus,  en  quelque  maison  que  Boilleau  passât 
ses  soirées,  il  trouvait  à  la  porte  lorsqu'il  en  sortait, 
à  une  ou  deux  heures  du  matin,  deux  de  ces  Catalans 
qui,  avec  leurs  manteaux  et  leurs  poignards,  l'atten- 
daient pour  l'escorter.  Lorsqu'il  leur  demanda  la  raison 
de  cette  conduite  :  t  Vous  êtes  trop  confiant,  lui  dirent- 
ils,  et  vous  ne  connaissez  pas  les  Portugais.  >  Exemple 
frappant  de  la  puissance  que  peuvent  exercer  le  mérite 
et  les  qualités  brillantes. 

En  1813,  il  était  colonel  et  premier  aide  de  camp  du 
maréchal  Macdonald.  Personne  n'était  plus  fait  que  lui 
pour  arriver  rapidement  aux  plus  hauts  grades,  mais  la 
Restauration  survint.  Boilleau  rentra  dans  l'artillerie; 
dès  lors  il  fallut  subir  les  lois  de  l'ancienneté,  mérite 
obscur  des  gens  qui  n'en  ont  pas;  et  il  ne  reçut  qu'en 
1836  le  grade  de  maréchal  de  camp,  qui  fut  son  bâton 
de  maréchal. 

Pour  en  revenir  au  colonel  Douence,  il  me  remercia 
de  mon  choix,  sans  lequel,  me  répondit-il,  il  n'aurait 
jamais  osé  donner  au  moins  ancien  de  ses  lieutenants, 
malgré  la  capacité  qu'il  lui  reconnaissait,  une  mission 


JACTANCE   DE  JUNOT.  129 

qui  de  droit  revenait  à  un  de  ses  capitaines.  Boilleau, 
au  surplus,  s'acquitta  de  sa  tâche  à  merveille;  à  dater 
de  ce  moment,  je  l'attachai  même  à  Tétat-major,  où  il 
me  fut  bientôt  disputé  ;  le  général  Taviel,  commandant 
lartillerie  des  troupes  aux  ordres  du  général  Junot, 
nous  rejoignit,  apprécia  Boilleau  comme  je  l'avais  appré^ 
cié,  et,  se  leurrant  de  trouver  en  lui  un  gendre  futur,  ne 
me  le  céda  plus  que  par  moments;  même  usant  des  pré- 
rogatives de  son  arme,  il  finit  par  se  l'attacher  entière- 
ment en  qualité  d'aide  de  camp. 

Cependant  Bayonne  s'encombrait  de  matériel  et  de 
troupes,  d'employés,  de  chefs  d'administration,  d'état- 
major  et  de  généraux;  quelque  ordre  que  l'on  pût 
mettre  dans  les  différentes  parties  du  service,  la  présence 
dit  général  en  chef  devenait  urgente;  enfin  il  arriva. 
Les  revues  commencèrent  immédiatement;  elles  furent 
suivies  des  distributions  nécessaires  pour  mettre  chaque 
régiment  en  état  d'entrer  en  campagne  et  pour  les  éche- 
lonner depuis  Bayonne  jusqu'à  la  Bidassoa. 

J'ai  dit  que  plus  la  position  du  générai  Junot  lui  était 
désagréable,  résultant  d'une  disgrâce,  plus  il  cherchait 
à  la  faire  valoir  et  à  se  faire  valoir  lui-même.  La  pre- 
mière grande  revue  passée,  et  avant  de  faire  défiler  les 
troupes,  il  réunit  autour  de  lui  tous  les  généraux,  colo- 
nels et  officiers  supérieurs,  et,  s'abandonnant  à  la  facilité 
de  son  élocution  et  à  un  inconcevable  mouvement  de 
Yanité,  il  passa  complètement  les  bornes.  Rien  n'est  plus 
difficile  à  manier  que  la  jactance;  mais  lorsqu'au  tort  de 
se  vanter  on  joint  celui  de  blesser  ceux  que  l'on  se 
proposait  d'éblouir,  on  ne  ravale  que  soi;  c'est  à  cela 
qu'aboutit  le  général  Junot.  Il  débuta  par  donner  une 
haute  idée  de  la  mission  qui  devait  être  confiée  au  corps 

d'observation,  et,  sous  ce  rapport,  il  fit  bien;  puis  il 

annonça  la  possibilité  de  se  trouver  en  contact  avec  des 

1¥.  9 


130    MÉMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

populations,  des  troupes  étrangèï'es  et  alliées,  et  il 
opposa  la  nécessité  de  les  édifier  par  ia  tenue  et  la  disci- 
pline, en  attendant  que  Ton  puisse  les  étonner  par  la 
vaillance;  et  tout  cela  fut  encore  dit  à  merveille;  mais 
le  diable  voulut  qu'au  lieu  de  finir  par  quelques  com- 
pliments à  ses  généraux,  par  quelques  mots  attestant 
sa  confiance  en  eux,  il  en  vînt  à  leur  rappeler,  avec 
les  principaux  faits  militaires  de  sa  vie,  tout  ce  qui  pou- 
vait prouver  son  intimité  avec  TEmpereur,  intimité  qui 
cependant  n'existait  plus,  et  il  termina  par  ces  mots 
déplorables  qu'on  ne  lui  a  jamais  pardonnes  et  que  le 
général  Delaborde  lui-même  a  rappelés  à  propos  de 
chacune  de  ses  fautes  ou  bévues  :  «  ...El  pourtant,  mes- 
sieurs, ce  ne  sont  pas  ces  sentiments,  ce  ne  sont  pas  ces 
titres  qui  ont  décidé  Napoléon  à  me  placer  à  votre  tête. 
Non.  Vous  êtes  sous  mes  ordres  parce  que  je  vaux  mieux 
que  vous.  » 

Si,  de  cette  sorte,  il  débuta  on  ne  peut  pas  plus  mal 
avec  les  généraux  commandant  les  troupes  de  son  corps 
d'armée,  il  ne  débuta  pas  mieux  avec  moi;  et  en  effet, 
une  heure  après  son  arrivée,  je  reçus  une  invitation 
écrite  pour  dîner  avec  lui.  Cette  invitation  me  surprit 
autant  qu'elle  me  blessa.  C'était  la  première  fois  que  je 
voyais  un  chef  d'état-major  ne  pas  avoir  de  droits  à  la 
table  de  son  général  en  chef  et  même  ne  pas  occuper 
la  seconde  place,  c'est-à-dire  ne  pas  être  assis  en  face  de 
lui  pour  l'aider  à  faire  les  honneurs;  je  répète  que  c'est 
la  seule  fois  que  je  l'ai  vu.  Il  ne  faut  pas  croire,  d'ailleurs, 
que  ce  soient  les  repas  auxquels  on  tienne  en  pareil  cas; 
ces  repas  ne  sont  au  fond  qu'une  sujétion  et  un  ennui; 
mais  ils  multiplient  des  relations  toujours  utiles  pour  le 
service;  ils  prouvent  entre  un  général  en  chef  et  son 
chef  d'état-major  un  accord  favorable,  je  dirai  néces- 
saire à  l'autorité  des  ordres  de  ce  dernier,  qu'ils  con- 


WHIST    ET    REVERSI.  131 

courent  à  entourer  de  la  considération  éminemment  utile 
au  bien  du  service.  Maintenant,  à  quels  motifs  le  général 
Junot  sacrifia-t-il  en  atténuant  ainsi  une  autorité  subor- 
donnée, dont  le  secours  est  cependant  si  nécessaire  à 
tout  général  en  chef?  Je  n'ai  pas  trouvé  d'autre  explica- 
tion que  celle-ci  :  c'était  une  sorte  de  concession  faite  à 
son  orgueil  et  une  manière  de  se  dessiner  de  suite 
comme  beaucoup  plus  éminent  qu'un  général  en  chef 
ordinaire.  Il  m'invitait  presque  tous  les  jours  de  vive 
voix  ou  par  écrit;  il  me  faisait  comprendre  dans  toutes 
les  invitations  qu'il  recevait,  et,  dans  un  grand  bal  que 
la  ville  de  Bayonne  lui  donna,  je  fus  un  des  trois  qu'il 
désigna  pour  ouvrir  le  bal  avec  lui  et  celui  qu'il  fit  placer 
en  face  de  lui;  mais,  à  sa  table,j'étais  un  étranger,  et  c'est 
son  premier  aide  de  camp,  M.  de  Grandsaigne,  qui  avait 
la  seconde  place,  et  cela  quoique  cet  aide  de  camp  lui  fût 
antipathique. 

11  avait  par  semaine  un  jour  de  réception,  et  tout  ce 
que  Bayonne  avait  de  mieux  s'y  rendait.  Ces  soirées 
finissaient  par  des  parties  et  pour  Junot  par  un  whist, 
jeu  qu'il  jouait  très  bien,  et  fort  cher.  Quant  à  moi,  ayant 
trouvé  moyen  d'éviter  toutes  les  parties  sérieuses,  je 
m'étais  organisé  un  reversi,  qui  se  continua  pendant 
tout  le  temps  que  nous  restâmes  à  Bayonne;  j'y  faisais 
tète  aux  deux  des  plus  jolies  et  à  la  plus  spirituelle,  à  la 
plus  vive,  à  la  plus  gaie  des  demoiselles  de  Bayonne. 
Celle-ci,  la  plus  vive,  était  une  demoiselle  de  Gensi  ;  la 
plus  belle  était  la  cadette  des  demoiselles  Faurie; 
quant  à  la  troisième,  sans  être  aussi  saillante  que  la 
première,  aussi  remarquable  que  la  seconde,  elle  n'en 
était  pas  moins  aimable  et  charmante.  Je  ne  sais  ce  qui, 
pour  notre  quatuor,  ne  devenait  pas  un  sujet  de  rire; 
les  incidents  du  jeu,  la  perte,  le  gain,  les  tricheries,  les 
moindres  choses  enfin,  provoquaient  de  véritables  explo- 


132   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

sions;  bref,  un  soir,  à  propos  d'une  manche,  c'est-à-dire 
de  rien,  un  mot  de  moi  parut  prendre,  pour  mes  trois 
partenaires,  une  valeur  piquante,  quoique  tout  à  fait 
imprévue,   et  les  fit  éclater  de  rire.   Par  contagion, 
j'éclatai  de  même,  et  le  malheur  voulut  qu'une  dame 
vînt  nous  demander  de  quoi  nous  riions;  comme  nous 
n'en  savions  plus  rien  nous-mêmes,  nous  aurions  été 
bien  embarrassés  d'en  donner  l'explication;  aussi   la 
manière  dont  nous  nous  regardâmes,  à  cette  interpella- 
tion si  inattendue,  n'eut  d'autre  effet  que  de  nous  faire 
redoubler  de  rire.  Quelques  dames  s'étant  jointes  aus- 
sitôt à  la  première,  nos  éclats  dégénérèrent  en  bour- 
rasque; toutes  les  parties  cessèrent  au  bruit  que  nous 
faisions,  celle  du  général  en  chef  y  comprise;  l'afQuence 
et  la  curiosité  de  toute  la  réunion  portées  vers  nous 
rendirent  nos  rires  à  ce  point  convulsifs,  que  criant, 
éclatant,  étouffant,  nous  jetâmes  nos  cartes  et  nous  nous 
sauvâmes  chacun  de  notre  côté,  en  laissant  nos  interro- 
gateurs ébahis.  Pendant  le  reste  de  la  soirée  aucun  de 
nous  quatre  ne  put  regarder  l'autre  sans  pouffer  et  le 
faire  pouffer  de  rire,  et  cette  scène  inconvenante  ne  sut 
avoir  d'excuses  auprès  du  général  en  chef  que  parce  que 
j'avais  pour  complices  trois  des  plus  gracieuses  rive- 
raines de  la  Nive  et  de  l'Adour,  trois  de  ces  Basquaises, 
délicieuses  jouvencelles  à  l'œil  noir,  à  l'âme  ardente,  à 
l'imagination  exaltée,  qui  depuis  des  siècles  perpétuent 
l'admirable  race  des  hommes  les  plus  lestes  et  les  plus 
agiles,  et  auxquelles  tout   doit   être  pardonné,  parce 
qu'elles  sont  belles  et  qu'elles  savent  aimer  (1).  Hélas  I  les 


(1)  On  comprend  ce  que  Tamour  peut  avoir  do  séduction  pour 
des  créatures  si  bien  faites  pour  le  cultiver.  Or  j'avais  acheté,  la 
veille  de  la  dernière  soirée  que  nous  avions  à  passer  ensemble, 
quelques  chevaux,  et  l'une  de  mes  jeunes  filles,  sous  les  fenêtres  de 
laquelle  j'avais  conclu  uoe  partie  de  ces  marchés,  mo  dit  :  —  Vous 


JOLIES   BASQUAISES.  188 

fleurs  du  Midi  sont  éphémères  en  raison  de  ce  qu'elles 
sont  précoces,  et  les  quinze  ans  écoulés  depuis  l'époque 
que  je  rappelle  avaient  fait  raison  delà  ravissante  figure 
de  mademoiselle  Faurie.  En  1822,  je  me  retrouvai  à 
dfner  dans  une  maison  avec  elle,  mariée  à  un  homme 
peu  digne  d'elle,  et  ne  faisant  que  passer  à  Paris.  Je  fus 
heureux  de  la  voir,  et  ce  ne  fut  pas  sans  de  nouveaux 
rires  que  nous  nous  rappelâmes  notre  reversi;  mais 
comme  il  avait  changé,  ce  rire  t 

La  veille  de  notre  départ  de  Bayonne,  le  général  Junot 
me  prit  à  part  et  me  dit  :  «  Nous  sommes  destinés  à  une 
mission  qui  ne  peut  manquer  d'avoir  pour  les  généraux 
qui  y  auront  pris  part  des  avantages  même  pécuniaires; 
vous  ne  serez  pas  oublié,  et  cette  campagne  vous  vaudra 
300,000  francs  :  c'est  moi  qui  vous  les  promets;  en 
retour,  je  vous  demande  votre  parole  d'honneur  que 
vous  ne  participerez  à  rien  de  ce  que  l'on  appelle  des 
affaires,  ou  du  moins  que,  si  l'on  vous  en  proposait, 
vous  m'en  informeriez  de  suite.  —  Monseigneur,  répon- 
dis-je,  je  vous  remercie  de  la  gratification  de  campagne 
que  vous  voulez  bien  me  permettre  d'accepter,  et  je 
vous  donne  la  parole  d'honneur  que  vous  me  demandez, 
parole  qui  d'ailleurs  me  coûte  d'autant  moins  que  je  n'ai 
ni  l'habitude  ni  le  goût  de  semblables  vilenies.  > 

Une  des  notes  de  ma  Relatian  de  l'expédition  de  Portu- 
gal (1)  parle  de  l'enthousiasme  avec  lequel  nos  troupes 
furent  reçues  en  Espagne,  et  surtout  en  Biscaye.  Cet 
enthousiasme  prouvait  sans  doute  que  notre  gloire  avait 
retenti  jusque  dans  les  hameaux  d'Espagne;  mais  aussi 

avez  acheté  un  bien  joli  petit  cheval  noir.  —  Ah  t  je  crois  bien, 
repris-je,  c'est  un  amour.  —  Un  amour  t  s'écrièrent-elies  en  s'avan- 
çaot  vers  moi.  et  si  leurs  mains  avaient  participé  de  la  colère  que 
je  vis  aussitôt  dans  leurs  yeux,  j'aurais  été  rais  en  pièces  pour  prix 
de  mon  sacrilège. 
(1)  Paris,  chez  Magimel,  Anselin  et  Pochard,  1817. 


134  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

et  surtout  il  prouvait  à  quel  point  les  Espagnols  étaient 
mécontents  de  leur  gouvernement.  Il  y  avait  dans  les 
tributs  que  nous  reçûmes  autant  de  critiques  pour  ce 
gouvernement  que  d'hommages  pour  nous,  et  ces  tri- 
buts furent  tels  que  l'on  accourait  de  vingt-cinq  lieues 
pour  voir  nos  troupes;  que,  dans  les  villes  et  les  villages, 
les  rues  ne  suffisaient  plus  aux  hommes  et  les  croisées 
aux  femmes.  Si  notre  marche  parut  une  fête  pour  les 
Espagnols,  elle  fut  pour  nous  un  triomphe;  quel  con- 
traste entre  de  telles  dispositions  et  la  haine,  l'achar- 
nement, la  rage  dont  ces  mômes  populations  étaient 
animées  contre  nous  avant  qu'une  année  se  fût  écou- 
lée; quelle  honte  de  penser  qu'un  si  terrible  change- 
ment fut  le  juste  prix  de  vingt  trahisons,  et  quelle  terri- 
ble leçon  dans  ce  fait  que  l'Espagne,  alors  sans  admi- 
nistration et  sans  force,  que  l'Espagne  qui  en  Europe  se 
trouvait  pour  ainsi  dire  sans  rôle  politique  et  militaire 
devint  une  des  plus  puissantes  causes  de  la  ruine  et  d( 
l'anéantissement  d'un  homme  immense,  qui,  dans  sot 
superbe  dédain  pour  les  Espagnols,  avait  cru  pouvoii 
impunément  escamoter,  et  leurs  flottes,  et  leur  armée,  ei 
leur  capitale,  et  leurs  places  de  guerre,  et  leur  roi  î 

La  plus  belle  habitation  de  Yitoria  était  celle  de  U 
marquise  de  Monte  Hermoso,,  dont  j'ai  parlé  dans  le  pré 
cèdent  volume  (i);  j'avais  pensé,  d'après  cela,  que  1( 
général  en  chef  se  trouverait  logé  chez  elle.  Ma  surprise 
fut  donc  complète  lorsque  j'appris  que  cette  maisoi 
m'avait  été  réservée;  toutefois  je  me  soumis  à  cet  arran 
gement  avec  d'autant  plus  de  plaisir  que  la  marquise 
était  une  femme  charmante,  et  qu'ayant  fait  sa  connais 
sance  il  y  a  six  ans,  il  me  parut  tout  simple  qu'elle  m'eû 
préféré  à  un  inconnu,  de  môme  qu'il  me  fut  agréable  d 

(1)  Voir  tome  III,  page  259. 


CAPRICE   DE  COQUETTE.  135 

penser  que  j'avais  pu  servir  à  Taffranchir  des  embarras 
et  des  dépenses  d'un  grand  quartier  général. 

Je  fus  en  effet  reçu  à  merveille  et  par  le  marquis  et 
par  sa  femme,  que  je  retrouvai  plus  amicale  et  plus 
affectueuse  que  jamais.  Le  lendemain  de  notre  arrivée, 
1  hôte  du  général  en  chef,  oncle  de  ma  marquise,  donna 
un  grand  bal;  il  eût  été  extraordinaire  que,  pour  y  aller, 
je  ne  donnasse  pas  la  main  à  mon  hôtesse;  aussi,  et 
pendant  que  son  mari  s'y  rendait  dans  une  voiture  à 
part,  un  élégant  coupé  nous  y  conduisit  tous  deux.  J'ou- 
vris le  bal  avec  elle  en  face  du  général  Junot,  avec  qui 
elle  dansa  une  seconde  fois;  elle  s'en  tint  à  ces  deux 
contredanses,  et  moi  à  celle  que  j'avais  dansée  avec  elle; 
nous  nous  trouvions  donc  assez  inoccupés  lorsque,  vers 
dix  heures  du  soir,  elle  vint  à  moi  et  me  dit  :  «  Vous 
amusez-vous  beaucoup  à  ce  bal?  —  Je  vous  prie  de 
croire,  lui  répliquai-je,  que  je  partage  tout  le  plaisir 
que  vous  pouvez  y  trouver.  —  En  ce  cas,  reprit-elle, 
vous  ne  partagez  pas  grand'chose,  car  je  m'ennuie  à  ce 
point  que,  si  vous  le  voulez,  nous  partirons.  >  Je  ne 
pouvais  reculer,  et  nous  décampâmes  aussi  furtivement 
que  des  amants;  mais  de  l'apparence  au  fait  il  y  a  loin. 
Le  caprice  des  coquettes  m'a  toujours  paru  plus  répu- 
gnant que  la  chute  forcée  des  malheureuses;  il  ne  pouvait 
être  question  pour  la  marquise  que  d'une  de  ces  unions 
rapides  qui,  pour  moi,  ravalent  une  femme  distinguée 
au  niveau  des  plus  vulgaires  et  que  les  hommes  sont 
obligés  de  payer  en  simagrées,  alors  qu'il  est  cent  fois 
plus  commode  de  les  payer  en  argent.  Je  devins  donc 
aussi  froid  que  la  marquise  était  devenue  provocante, 
et  notre  tête-à-tôle  fut  des  plus  embarrassants;  je  ne 
voyais  pas  de  fin  prochaine  à  sa  durée,  car  un  souper 
de  douze  à  quinze  personnes  avait  été  commandé  chez 
la  marquise  pour  une  heure  du  matin,  c'est-à-dire  pour 


136  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

le  moment  qui  aurait  dû  être  celui  de  notre  rentrée  du 
bal;  je  ne  pouvais  donc  me  retirer,  et  je  n'imaginais 
pas  comment  je  parviendrais  à  soutenir  jusqu'au  bout 
notre  vis-à-vis,  lorsque,  vers  onze  heures,  la  crainte  que 
la  marquise  n'eût  quitté  le  bal  indisposée  servit  de  pré- 
texte à  un  cavalier  pour  venir  aux  nouvelles  et  témoi- 
gner un  singulier  intérêt  à  la  santé  de  la  marquise,  ou 
plutôt  à  sa  personne.  Il  ne  parut  pas  très  tranquille  sur 
l'espèce  de  remède  auquel  elle  avait  pu  recourir,  et 
certes  si  quelque  chose  pouvait  me  faire  regretter  en  ce 
moment  de  n'avoir  pas  profité  d'une  aimable  occasion, 
c'était  de  ne  m'être  pas  assuré  par  là  même  le  droit  de 
persifler  l'empressé;  mais  j'avais  cédé  à  des  sentiments 
supérieurs  à  une  satisfaction  si  puérile.  Et  cependant 
qu'aurais-je  fait  si  j'avais  pu  prévoir  que  la  rivalité  d'un 
simple  cavalier,  qui  me  causait  malgré  moi  un  agace- 
ment injustifié,  serait  un  jour  royalement  dépassée? 
Aurais-je  pu  voir  du  même  regard  vertueux  celle  aux 
séductions  de  laquelle  je  venais  de  résister,  si  j'avais  pu 
prévoir  qu'elle  asservirait  par  ses  charmes  et  son  ama- 
bilité celui  des  frères  de  Napoléon  qui  quatre  ans  fut 
prédestiné  à  être  roi  d'Espagne,  à  peu  près  comme  il  le 
fut  des  Indes,  et  qu'elle  aurait  assez  de  pouvoir  pour 
être  une  royale  protectrice? 

Nous  passâmes  deux  jours  à  Salamanque,  qui  me 
fournit  une  anecdote  du  même  genre,  mais  avec  une  fin 
moins  maussade;  le  général  en  chef  en  fut  le  héros. 

Salamanque  avait  en  1807  pour  intendant  général  un 
marquis  de  Layas;  ce  marquis  avait  pour  femme  une 
créature  charmante,  et  l'un  et  l'autre  occupaient  avec 
luxe  un  des  premiers  hôtels  de  la  ville;  le  général  en 
chef  fut  logé  chez  eux.  J'ai  dit  quelle  était  alors  notre 
influence  morale  sur  la  Péninsule;  les  dames  se  mon- 
traient plus  enthousiastes  encore  que  les  hommes;  il 


UNE  INTRIGUE  DE  JUNOT.  187 

faut  croire  que,  sous  ce  rapport,  la  marquise  de  Layas 
De  le  cédait  à  personne,  et  qu'en  fait  d'influence  morale, 
personne  ne  lui  parut  pouvoir  le  disputer  au  général 
Junot;  bref,  les  dispositions  dans  lesquelles  elle  se  trou- 
vait ayant  été  réciproques,  notre  arrêt  à  Salamanque 
noua  la  plus  enivrante  des  intrigues,  mais  notre  prompt 
départ  la  dénoua  et  laissa  cette  chère  marquise  dans 
une  indicible  exaltation.  Bientôt  des  lettres,  brûlantes 
comme  le  sentiment  qui  les  avait  dictées,  coururent 
après  le  fugitif;  si  les  premières  le  trouvèrent  en  proie 
aux  angoisses  horribles  que  lui  fit  éprouver  sa  tra- 
versée du  Haut-Beira,  les  suivantes  le  rejoignirent  à 
Lisbonne,  au  milieu  des  délices  débordantes  du  présent, 
qui  ne  laissaient  plus  de  place  aux  illusions  du  passé. 
Aucun  mot  de  souvenir  ne  parvint  donc  à  la  marquise, 
et.  ne  pouvant  croire  à  un  tel  oubli  pour  prix  de  tant  de 
sacrifices,  elle  céda  à  Tinconcevable  idée  de  me  rendre  le 
confident  de  son  désespoir,  en  me  demandant  de  lui 
obtenir  une  réponse  à  ses  lettres;  elle  terminait  par  cette 
phrase,  sans  laquelle  l'aventure  se  serait  dix  fois  pour 
une  efl*acée  de  ma  mémoire  :  «  Songez,  général,  que  j'at- 
tends votre  réponse  avec  l'impatience  d'une  Française  et 
le  sentiment  d'une  Espagnole.  > 

Le  lendemain  du  jour  où  celte  lettre  m'était  parvenue, 
mon  travail  des  vingt-quatre  heures  terminé  avec  le 
général  en  chef,  je  tirai  de  mon  portefeuille  la  lettre  de 
la  marquise.  Le  général  Junot,  qui  avait  pour  le  travail 
autant  d'aversion  que  de  facilité,  s'écria  avec  impatience  : 
•  Encore  une  lettre.  »  Et  comme  je  la  lui  présentais  sans 
rien  dire,  il  ajouta  :  «  Eh  bien,  dites  donc  ce  qu'elle  con- 
tient. —  Gomme  elle  est,  Dieu  merci,  répliquai-je  en 
souriant,  étrangère  aux  attributions  d'un  chef  d'état- 
major,  il  faut  bien  que  Votre  Excellence  en  prenne  elle- 
même  conDaissance.  >  A  la  vue  de  la  signature,  il  partit 


138  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

d'un  éclat  de  rire;  à  chaque  ligne,  il  répétait  :  c  La  folle... 
la  folle  »,  et,  après  avoir  lu  avec  beaucoup  d'hilarité 
cette  lettre  qui  attestait  tant  de  désolation,  il  me  la 
rendit  :  «  Ne  daignerez-vous  pas  y  répondre?  lui  dis-je. 
—  Moi,  j'ai  bien  autre  chose  à  faire.  —  Vous  devez  un 
peu  de  baume  à  de  si  cruelles  blessures.  L'encre  ne 
vous  manque  pas  plus  que  le  papier,  les  plumes  et  les 
idées.  —  Comme  tout  cela  ne  vous  manque  pas  davan- 
tage, vous  vous  chargerez  de  la  réponse,  pour  laquelle 
je  vous  donne  carte  blanche  »,  ajouta-t-il  en  riant  aux 
éclats.  Ne  pouvant  donc  éviter  ce  rôle  de  donneur  d'anti- 
dote, n'ayant  aucun  moyen  de  dorer  la  pilule,  je  la  com- 
posai la  moins  amère  qu'il  me  fut  possible. 


CHAPITRE    IV 


yià  Relation  de  cette  campagne  de  Portugal,  la  dernière 
des  conquêtes  que  nous  fussions  destinés  à  accomplir, 
et  celle  qui  fut  la  cause  de  tous  nos  désastres,  ne  laisse 
rien  à  ajouter  à  ce  que  j'ai  dit  de  Tépouvantable  situation 
de  nos  troupes,  pendant  leur  marche  depuis  Alcantara 
jusqu'à  Abrantès;  marche  de  famine,  d'épuisement  et  de 
déluge,  marche  exécutée  sans  routes  et  sans  abris  au 
milieu  des  rochers  les  plus  escarpés,  marche  dont  les 
deux  derniers  jours  ont  coûté  à  une  seule  de  ces  divi- 
sions, à  la  division  espagnole  du  général  CarafTa  (i), 
dix-sept  ou  dix-huit  cents  hommes  morts  de  faim  ou  de 
fatigue,  noyés  dang  des  torrents  ou  bien  écrasés  au  fond 
des  abîmes.  Une  journée  de  plus,  et  il  n'y  avait  plus 
d'armée;  deux  mille  hommes  en  face  de   nous  à  Las 
Tailladas,  et  nous  cumulions,  avec  la  perte  de  la  moitié 
de  nos  troupes,  la  honte  d'échouer  dans  cette  expédition. 
En  effet,  notre  passage  à  travers  le  Haut-Beira,  passage 


(1)  Le  général  Caraffa  et  son  aide  do  camp  partirent  avec  nous 
d'Âlcantara,  mais  ne  nous  suivirent  pas  plus  que  leurs  troupes. 
L'aide  de  camp  Gt  une  chute  de  cheval  en  arri  vaut  à.  Castello-Branco, 
et, comme  il  avait  entendu  parler  des  contre-coups,  il  nous  aban- 
donna pour  aller  se  faire  soigner  danssafamille.  Son  général,  vieux, 
long,  maigre  et  cheminant  avec  un  bonnet  de  coton  blanc  à  mèche 
sur  une  véritable  haquenée,  avait  deux  sacs  pondus  à  ses  flancs: 
dans  l'un  étaient  du  vin  de  Malaga,  du  bouillon  et  des  biscuits  ;  dans 
l'autre,  une  seringue. 


140      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

d'où  résulta  notre  réussite,  fut  terrible,  autant  que 
miraculeux;  mais,  aujourd'hui  que  le  temps  a  déchiré  le 
voile  qui  nous  couvrait  l'avenir,  on  peut  se  demander  si 
un  insuccès  n'aurait  pas  été  pour  la  France  une  grande 
fortune;  il  aurait  décidé  le  Portugal  à  tous  les  sacrifices 
nécessaires  pour  faire  la  paix,  que  nous  aurions  été 
forcés  d'accepter;  il  laissait  à  notre  disposition  les  forces 
de  terre  et  de  mer,  et  toutes  les  ressources  de  la  Pénin- 
sule; il  ne  salissait  pas  nos  triomphes  par  d'indignes 
perfidies;  il  prévenait  l'humiliation  que  nous  eûmes  par 
la  suite  à  subir,  lorsque  nos  généraux  les  plus  célèbres 
échouèrent  contre  des  paysans  et  contre  un  Wellington, 
héros  illustré  par  nos  fautes;  il  nous  assurait  la  conser- 
vation de  cinq  cents  millions  que  la  guerre  d'Espagne 
a  dévorés  et  de  cent  mille  hommes  qui  tenaient  entre 
leurs  mains  les  destinées  du  monde;  enfin  il  nous  sauvait 
de  l'infamie  et  des  désastres  de  deux  invasions,  et  préve- 
nait l'asservissement  et  le  morcellement  de  la  France. 
Tel  devait  être  le  prix  de  notre  conquête  du  Portugal. 

Après  la  terrible  marche  qui  signala  par  la  soufl'rance 
de  nos  troupes  et  le  dévouement  du  général  Delaborde 
notre  entrée  en  Portugal,  Abrantès  s'était  offert  à  nous 
comme  un  port  de  salut,  et,  puisque  j'ai  écrit  ailleurs 
l'histoire  de  la  campagne,  je  ne  rappellerai  pas  les 
détails  de  notre  arrivée,  l'épuisement  de  nos  soldats  qui, 
à  travers  d'inaccessibles  défilés,  avaient  marché  sans 
trêve  nuit  et  jour  en  se  nourrissant  seulement  de  glands 
et  de  miel.  Je  me  contenterai  donc  de  consigner  quel- 
ques souvenirs  particuliers  qui  n'ont  pu  prendre  place 
dans  un  livre  militaire  et  que,  en  une  histoire  de  ma 
vie,  je  m'amuse  volontiers  à  consigner. 

Le  pays  que  nous  venions  de  traverser  n'était  compa- 
rable qu'au  chaos,  dont  l'image  se  trouvait  complétée 
par  le  temps  qui  nous  avait  accompagnés.  Non  seule- 


TERRIBLE  MARCHE.  141 

meot  nos   équipages,    mais   nos    chevaux    de    main 
n'avaient  pu  nous  suivre;  nous  étions  donc  réduits  aux 
bardes  déchirées  que  nous  avions  sur  le   dos  et  au 
cheval  qui,  en  arrivant  àAbrantès,  ne  pouvait  plus  nous 
porter.   Pendant  ce  trajet  dont  l'impression   ne  peut 
jamais  s'affaiblir,  je  m'étais  elTorcé  de  donner  Texemple 
de  l'endurance  contre  la  faim,  la  pluie,  les  précipices  et 
l'insomnie,  de  môme  que  je  m'étais  attaché  à  secourir  les 
malades  et  les  faibles,  et  le  général  Junot  en  avait  été 
assez  frappé  pour  en  écrire  à  sa  femme  (i).  Je  puis  même 
le  dire,  je  conservai  dans  cette  effroyable  impasse  un 
courage  moral  qui,  à  Sobreira-Formosa  par  exemple, 
abandonna  le  général  Junot  lui-même  à  ce  point  que, 
n'ayant  plus  la  force  d'aller  jusqu'à  la  masure  qui  lui 
était  destinée,  il  se  jeta  dans  celle  où  se  trouvait  marqué 
mon  gîte,  ne  parvint  à  en  monter  Tescalier  que  moitié 
porté  par  moi,  et,  arrivé  dans  l'espèce  de  chambre  à 
laquelle  aboutissait  l'escalier,  se  jeta  sur  un  grabat  et  y 
passa  le  reste  d'une  terrible  nuit,  tandis  que  le  général 
Delaborde  et  moi,  en  dépit  de  notre  accablement,  nous 
nous  remettions  à  faire  battre  la  caisse,  à  allumer  des 
feux  et  à  faire  pousser  des  cris  pour  tâcher  de  rallier 
les  malheureux  qui,  au  milieu  des  ténèbres,  à  travers  la 
tempête,  s'étaient  égarés  dans  la  montagne  et  dont  de 
tous  c6tés  on   entendait  les  gémissements.  Après  de 
telles  souffrances  supportées  en  commun,  je  croyais  que 
tout  ce  qui  pouvait  en  adoucir  le  souvenir  devait  être  éga- 
lement commun;  aussi  lorsque,  le  lendemain  de  notre 
arrivée  à  Abrantès,  j'appris  que  le  général  en  chef  avait 

(1)  Je  n'ai  su  Texistence  de  cette  lettre  que  par  les  Mémoires  de 
hiuchesie  d* Abrantès;  voici  d'ailleurs  le  passage  dans  lequel  le 
doc  d' Abrantès  s'exprime  ainsi  :  «  J'ai  été  bien  content  de  Thié- 
b&alt  que  tu  connais  depuis  longtemps  ;  il  a  agi  en  ces  circonstan- 
ces difficiles  avec  le  courage  d'un  béros  et  la  bonté  d'une  femme.  » 
(i**  édition,  1833-1835,  t.  X,  p.  385.) 


us    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

requis  tous  les  chevaux  de  selle  disponibles  et  en  avait 
donné  k  chacun  de  ses  aides  de  camp,  après  en  avoir 
réservé  trois  pour  lui,  fus-je  convaincu  que,  dans  cette 
répartition,  moi  qui  me  trouvais  totalement  démonté,  je 
n'avais  pu  ôtre  oublié,  et  de  même  pour  les  dix  officiers 
d'état-major  qui  avaient  pu  me  suivre  etdont  je  n'avais 
pas  épargné  la  peine.  Je  me  rendis  donc  chez  le  général 
en  chef,  et  je  lui  dis  :  «  J'ai  sans  doute  à  vous  remercier 
d'avoir  pensé  à  mes  aides  de  camp  et  à  moi  dans  la 
répartition  de  chevaux  que  vous  venez  de  faire.  —  Mais 
non,  reprit-il,  vous  êtes  assez  grand  pour  y  penser  vous- 
même.  —  Jusqu'à  présent,  répliquai-je,  stupéfait  de  cette 
réponse,  je  me  suis  occupé  d'autre  chose  que  de  moi. 
D'ailleurs,  tous  les  chevaux  ayant  été  requis  par  vous, 
je  ne  sais  pas  trop  où  j'en  aurais  pris.  —  Prenez-en 
où  vous  voudrez,  ajouta-t-il;  quanta  moi,  je  n'ai  pas  un 
chien  à  vous  donner.  »  Et  je  le  quittai,  piqué  au  dernier 
point,  mais  en  prenant  acte  de  la  latitude  et  en  promet- 
tant d'en  user.  Rentré  chez  moi,  je  lis  appeler  le  capi- 
taine d'élat-major  Vidal  de  Valabreque,  et,  après  l'avoir 
informé  du  soin  que  l'on  avait  de  nous,  je  lui  demandai 
s'il  était  homme  à  se  charger  d'une  mission,  non  pas 
périlleuse,  mais  qui  pourtant  pouvait  faire  courir  quelque 
risque;  et,  comme  il  ne  bronchait  pas,  je  lui  donnai  l'ordre 
de  passer  leZezere  avec  vingt-cinq  hommes  de  cavalerie, 
de  se  rendre  à  Sanlarem,  d'y  mettre  en  réquisition  les 
quinze  plus  beaux  chevaux  qui  s'y  trouveraient,  de  les 
rassembler  dans  une  écurie  et  de  les  faire  garder  par 
une  sentinelle  à  ma  seule  et  unique  disposition.  Tout 
cela  s'exécuta;  mais,  en  approchant  de  Santarem,  le 
général  en  chef,  monté  ainsi  que  ses  aides  de  camp  sur 
des  chevaux  frais  et  charmants,  me  rejoignit  au  petit 
galop,  me  dépassa  de  même,  et  arriva  une  heure  avant 
moi.  Or  je  n'étais  pas  encore  aux  premières  maisons  de 


RÉQUISITION    DE   CHEVAUX.  143 

Santarem  que  j'aperçus  Vidal  courant  à  moi,  et  les  pre- 
miers mots  qu'il  me  jeta  furent  :  t  Mon  général,  je  suis 
perdu.  »  Il  m'expliqua  que  le  général  en  chef,  ayant 
appris  la  réquisition  de  chevaux  faite  d'après  mes  ordres, 
était  furieux  contre  lui  et  l'envoyait  commander  la  place 
de  Castello  Branco,   avec  ordre  de   partir  seul.  «  Et 
lorsque  j'ai  observé,  ajouta  ce  pauvre  Vidal,  que  partir 
seul  équivalait  à  risquer  dix  fois  pour  une  d'être  assas- 
siné en  route,  il  m'a  fait  dire  que  si  je  n'étais  pas  parti 
dans  une  heure,  il  me  ferait  fusiller.  »  J'envoyai  Vidal 
m'attendre  à  mon  logement,  et  je  me  rendis  chez  le  géné- 
ral en  chef  qui  se  trouvait  à  table  avec  sa  suite;  il  m'in- 
vita, je  refusai;  il  ne  me  dit  pas  un  mot  de  Vidal,  mais  me 
fit  quelques  questions  auxquelles  je  répondis  de  la  ma- 
nière lapluslaconique.il  était  évidentqueje  venais  pour 
une  explication  sérieuse,  et  qu'il  n'y  avait  pas  moyen  de 
réviter.  Après  un  silence  et  le  repas  terminé,  je  réclamai 
donc  du  général  en  chef  quelques  moments  d'entretien, 
et  sitôt  la  porte  du  salon  refermée  :  «  Vous  voulez  me 
parler  de  Vidal,  me  dit-il  d'un  ton  brusque.  — Certaine- 
ment. —  Je  lui  ai  donné  des  ordres.  —  Impossibles  à 
exécuter,  alors  môme  qu'il  serait  coupable.  —  Et  vous 
croyez  que  je  lui  pardonnerai  d'avoir  frappé  une  réqui- 
sition? —  Il  n'y  a  eu  ici  de  réquisition  frappée  que  par 
mes  ordres   écrits,  c'est-à-dire  par  moi.  —  Aucun  offi- 
cier ne  doit  exécuter  de  tels  ordres  que  sur  mon  visa. 
—  En  matière  de  service,  ma  signature  est  la  vôtre,  et, 
du  moment  où  elle  ne  lésera  plus,  vous  n'aurez  plus  de 
chef  d'état-major.  Et  d'ailleurs,  continuai-je,  quand,  mal- 
gré l'urgence,  vous  m'avez  laissé  démonté  à  Abrantès, 
quand  vous  m'avez  dit  de  prendre  des  chevaux  où  je 
voudrais,  quand  depuis  deux  jours  mes  officiers  et  moi, 
nous  cheminons  sur  d'atroces  criquets,  changés  de  gîte 
^Dgtte,  qui  nous  rendent  la  risée  des  troupes  et  qui,  si 


U4  MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

VOUS  aviez  besoin  de  nous,  nous  mettraient  hors  d'état 
de  vous  suivre,  n'avez-vous  pas  autorisé  de  droit  ce  que 
de  fait  vous  avez  rendu  inévitable?  —  Allons,  répliqua- 
t-il,  qu'il  n'en  soit  plus  question;  faites  de  ces  chevaux 
ce  que  vous  voudrez.  » 

Je  courus  mettre  un  terme  à  la  perplexité  de  Vidal, 
qui  de  suite  me  conduisit  à  Técurie  où  se  trouvaient  les 
chevaux  objet  de  tant  de  vacarme.  11  les  avait  choisis 
comme  pour  lui,  c'esl-à-dire  magnifiques.  L'un  d'eux 
surtout,  d'une  beauté  rare,  fut  immédiatement  conduit 
au  général  en  chef,  qui  l'accepta  sans  mot  dire.  Des  qua- 
torze restants,  je  pris  les  trois  plus  beaux;  les  deux  sui- 
vants, je  les  donnai  au  payeur  général  qui  marchait 
avec  moi  et  qui,  depuis  notre  entrée  en  Espagne,  ne 
m'avait  pas  quitté.  Vidal  en  eut  deux;  deux  autres  ofQ- 
ciers  d'état-major  présents,  chacun  un;  quant  aux  cinq 
restants,  je  les  renvoyai  à  leur  maître. 

Non  seulement  des  chevaux,  mais  des  vivres  et  des 
souliers  avaient  pu  être  réquisitionnés  à  Abrantès,  qui 
avait  mis  fin  à  nos  tortures  ;  quant  à  la  suite  de  notre 
marche  en  Portugal,  bien  qu'elle  eût  été  encore  extrê- 
mement pénible,  empêchée  par  un  temps  de  déluge, 
arrêtée  par  des  passages  très  difficiles,  et  bien  qu'elle 
eût  usé  nos  vêtements  et  nos  souliers  nouvellement 
réquisitionnés,  bien  qu'elle  eût  laissé  tous  nos  corps 
de  troupes  dispersés  en  arrière  et  comme  en  détresse, 
elle  nous  parut  encore  douce  en  comparaison  de  la 
marche  qui  l'avait  précédée.  Aussi  ne  me  rappelle-t-elle 
qu'un  souvenir  fort  éloigné  d'être  dramatique.  Cher- 
chant notre  route  entre  Gollega  et  Auzniaga,  nous  aper- 
çûmes en  avant  de  nous  une  troupe  en  mouvement  qui 
semblait  nous  faire  face,  qui  par  conséquent  devait  venir 
à  nous  et  cependant  conservait  sa  distance.  Nous  accé- 
lérâmes le  pas  et  nous  crûmes  distinguer  des  visages; 


ENTREE   A   LISBONNE.  U5 

mais  au-dessus  de  ces  visages  s'élevaient  des  paquets 
énormes,  et  au-dessous  n'apparaissaient  que  des  jambes, 
pas  de  corps.  Intrigués,  nous  fîmes  trotter  nos  chevaux, 
et  nous  découvrîmes  un  de  nos  bataillons,  dont  les  sol- 
dats marchaient  dans  une  inondation  de  plus  d'une 
lieue,  ayant  par  moments  un  pouce  d'eau,  par  moments 
plus  de  deux  pieds;  ils  avaient  ôté  bas^  souliers  et  pan- 
talons, relevé  leur  chemise  sous  leur  gilet,  de  sorte 
que  ce  que  nous  avions  pris  pour  leurs  figures  était  en 
réalité  tout  l'opposé.  Cette  découverte  nous  divertit 
d'autant  plus  que  nous  pûmes  nous  livrer  à  toute  notre 
hilarité,  sans  rire  au  nez  du  bataillon. 

L'état  dans  lequel  nous  entrâmes  dans  Lisbonne  et 
j'arrivai  chez  mon  hôte,  M.  Ratton,  originaire  de  Bour- 
gogne, l'un  des  plus  riches  négociants  du  Portugal,  n'est 
pas  croyable;  nos  vêtements  n'avaient  plus  ni  couleur  ni 
formes;  je  n'avais  pas  changé  de  linge  depuis  Abrantès; 
mes  pieds  passaient  à  travers  mes  bottes,  et  c'est  ainsi 
que  je  pris  possession  d'un  des  plus  beaux  et  des  plus 
élégants    appartements   de    cette    capitale.   Mon    hôte 
m'offrit  du  linge  que  j'acceptai;  on  me  trouva  immédia- 
tement des  bottes  neuves  à  acheter;  on  me  rasa  et  me 
nettoya;  enfin,  lorsqu'au  bout  d'une  demi-heure  je  ne 
fis  plus  horreur  et  aux  autres  et  à  moi-môme,  une  des 
voitures  de  M.  Ratton  me  conduisit  chez  le  général  en 
chef,  auprès  duquel,  et  sans  discontinuer,  je  travaillai 
pendant  sept  heures  d'horloge.  On   sait  comment  le 
général  Junot  s'était  emparé  de  Lisbonne,  de  l'armée 
qui  s'y  trouvait  et  du  royaume  entier,  sans  avoir  avec 
lui  un  homme  de  cavalerie,  une  pièce  de  canon,  une 
cartouche  en  état  de  brûler,  et  seulement  avec  les  quinze 
cents  grenadiers  qui  restaient  sur  les  quatre  bataillons 
de  Tavant-garde.  Ces  grenadiers  éreintés,  délavés,  fai- 
sant  horreur,  n'avaient  plus  la  force  de  marcher  même 

IV.  10 


146    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBaULT. 

au  son  de  la  caisse,  et  cependant  le  général  en  chef  dut, 
à  titre  de  manifestation,  promener  ces  malheureux  exté- 
nués, six  heures  durant,  dans  tous  les  quartiers  de  la  ville 
et  malgré  l'eau  qui  tombait  à  torrents.  Puis,  à  un  ou 
deux  jours  d'intervalle,  les  lambeaux  des  corps  d'armée 
s'étaient  suivis  toujours  en  plus  misérable  état,  les  sol- 
dats paraissant  des  cadavres  vivants.  Des  compagnies 
d'élite  de  cent  quarante  hommes  n'en  avaient  pas  quinze, 
et  des  aigles  arrivaient  avec  deux  cents  hommes  au  lieu  de 
deux  mille  cinq  cents.  Toute  la  journée  et  sans  compter 
ceux  qui  descendaient  le  Tage  sur  des  bateaux  prépa- 
rés à  Abrantès  et  à  Santarem,  des  soldats  arrivaient 
escortés  de  paysans  et  transportés  sur  des  ânes,  sans 
armes,  sans  vêtements,  sans  chaussures  et  presque  mo- 
ribonds; plusieurs  expirèrent  aux  portes  en  arrivant. 
Telle  avait  été  l'entrée  de  l'armée  française  à  Lisbonne  : 
et  les  difficultés  créées  par  notre  misère  s'augmentaient 
de  celles  qui  résultaient  de  la  nature  de  la  ville  même  et 
de  son  abandon.  Lisbonne  couvrait  alors  les  bords  du 
Tage  sur  un  espace  de  trois  lieues;  les  moindres  courses 
y  étaient  des  voyages;  de  plus,  tous  les  gens  en  place 
ayant  fui,  les  ministères  et  les  services  se  trouvant  aban- 
donnés, on  ne  savait  à  qui  recourir  pour  les  moindres 
renseignements;  ajoutez  la  différence  de  langage,  les 
pluies  qui  ne  discontinuaient  pas,  et  Ton  comprendra 
combien  dut  exiger  de  labeurs  et  de  peines  l'organisation 
d'une  telle  installation. 

Il  fallut  pourvoir  au  logement  et  aux  besoins  des  trou- 
pes arrivées  et  des  troupes  attendues,  tant  françaises 
qu'espagnoles;  il  fallut  régler  le  service  du  jour,  celui 
de  la  nuit;  il  fallut  trouver  des  prétextes  et  des  moyens 
pour  faire  sortir  de  Lisbonne  et  pour  disperser  quinze 
mille  hommes  de  troupes  portugaises,  et  cela  dès  le  pre- 
mier jour,  au  milieu  d'une  population  de  près  de  quatre 


LES    EMBARRAS   DE  L  INSTALLATION.  U7 

cent  mille  âmes,  alors  que  nous  n'avions  pas  quinze  cents 
hommes  avec  nous  et  que  nous  n'avions  encore  aucune 
nouvelle  du  restant  de  l'armée,  dont  nous  étions  séparés 
par  des  inondations  s'augmentant  sans  cesse;  il  fallait 
créer  une  police  civile  et  militaire,  en  imposer  à  des 
masses  qui  n'avaient  qu'à  se  serrer  pour  nous  étouffer 
tous  et  qui  étaient  d'autant  plus  redoutables  que  les 
Portugais  sont  fins,  dissimulés  et  braves;  enfin  il  fallut 
occuper  et  garder  une  foule  de  forts  et  de  batteries,  un 
arsenal  de  terre  et  de  mer,  des  poudrières,  et  faire  face 
aux  dépenses  continuelles  et  si  considérables  d'un  gou- 
vernement, de  deux  armées,  d'une  grande  capitale;  tout 
cela  sans  découvrir  ni  indécision  ni  crainte,  et  dans 
une  ville  abandonnée,  où  les  caisses  étaient  vides,  et  qui, 
sans  approvisionnements  d'aucune  espèce,  n'avait  pas 
pour  trois  jours  de  subsistances. 

Il  faut  les  avoir  éprouvés  pour  évaluer  les  embarras 
de  cette  glorieuse  prise  de  possession.  Quoiqu'il  en  soit, 
ayant  arrêté,  avec  le  général  en  chef,  les  principales 
bases  des  mesures  à  prendre,  les  dispositions  à  faire, 
les  ordres  à  donner,  ayant  pris  les  noms  de  quelques 
personnes  à  qui  je  pourrais  recourir,  je  retournai  chez 
moi  où,  durant  la  première  semaine,  vingt  heures  de  tra- 
vail par  jour  me  suffisaient  à  peine  pour  faire  face  à  ce 
qu'il  y  avait  de  plus  urgent.  Encore  aucun  de  mes  secré- 
taires n'était-il  arrivé;  je  ne  sais  donc  pas  ce  que  je 
serais  devenu,  si  le  payeur  général,  qui  de  suite  ne  put 
entrer  en  fonction,  n'avait  pas  passé  quelques  jours  à 
aider  à  copier  et  à  expédier  mes  ordres  (i).  Et  bientôt 


(1)  Il  maoqua,  au  reste,  do  lui  en  coûter  la  vie.  Le  surlendemain 
de  notre  arrivée,  nous  avions  travaillé  à  la  môme  table  depuis 
quatre  heures  du  matin,  dans  une  pièce  d'un  appartement  supé- 
rieur; il  était  cinq  heures  du  soir,  et  nous  venions  de  descendre 
pour  nous  mettre  à  table  :  nous  n'avions  pas  déployé  nos  serviettes. 


U8    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

par  un  travail  incessant,  grâce  à  la  sollicitude  du 
général  en  chef,  avec  les  secours  qui  petite  petit  purent 
être  tirés  de  Lisbonne  et  des  pays  environnants,  Tarmée 
fut  si  complètement  refaite  que,  trois  mois  après,  ayant 
reçu  dans  cet  intervalle  le  nom  d'  •  armée  du  Portugal  ». 
elle  était  redevenue  une  des  plus  belles  qu'on  pût 
voir. 

Le  général  en  chef  avait  pensé  qu'une  armée,  se  pré- 
sentant en  un  tel  état  de  faiblesse,  devait  au  plus  tôt  se 
parer  de  tout  le  prestige  possible,  et  en  effet,  rentrant  de 
chez  lui  le  soir  même  de  notre  arrivée,  je  trouvai  dans 
ma  cour  huit  cochers,  postillons  ou  valets  de  pied,  en 
grande  livrée  de  la  cour  et  à  la  tète  desquels  mon  valet  de 
chambre  m'attendait.  11  m'apprit  que  ces  hommes  étaient 
mis  par  le  général  en  chef  à  mon  service,  et  qu'avec  eux 
m'avaient  été  envoyés  deux  belles  voitures,  deux  chaises, 
onze  mulets  et  quatre  chevaux  de  trait,  y  compris  sept 
mules  grises  pommelées,  de  la  plus  grande  beauté,  ayant 
formé  l'attelage  de  la  régente,  toutes  ces  bêtes  harna- 
chées; enfm  dix  chevaux  de  selle,  dont  cinq  de  race 
arabe  et  magnifiques.  C'était  un  envoi  quasi  royal,  qui 
réparait  singulièrement  la  manière  toute  différente  dont 
j'avais  été  traité  à  Abrantès;  j'allai  de  suite  visiter  mes 
écuries,  et  je  fus  surtout  frappé  de  la  beauté  d'un  des 
chevaux  de  selle.  H  était  blanc  argenté  avec  la  crinière 
et  la  queue  étincelantes;  à  son  œil  de  feu,  à  ses  naseaux 
ouverts  et  fumants,  à  sa  bouche  écumante,  on  eût  dit 


lorsque  mon  valet  de  chambre  accourut  pour  nous  dire  que  toutes 
les  corniches  de  la  pièce  que  nous  quittions  venaient  de  s'efTon- 
drcr  et  avaient  écrasé  et  notre  table  et  les  deux  chaises  que  nous 
avions  occupées  onze  heures  durant.  Nous  allâmes  vériiier  les 
dégâts  ;  tous  nos  papiers  étaient  déchirés  et  maculés  d'encre,  les 
rideaux  eu  étaient  tachés  à  dix  pieds  de  haut,  et  ce  bouleversement 
était  le  résultat  d'un  tremblement  de  terre  dont,  en  descendant 
l'escalier,  nous  ne  nous  étions  pas  aperçus. 


ÉCURIES  MAGNIFIQUES.  U9 

qu'il  allait  tout  renverser,  mais  un  enfant  l'aurait  con- 
duit. C'était  le  cheval  de  parade  du  régent,  et  c'était 
aussi  par  erreur  qu'il  m'avait  été  envoyé  par  le  marquis 
de  Gambis-Villeron,  dont  le  général  en  chef  fit  son 
écuyer  et  qui  avait  été  chargé  de  la  répartition  de  tous 
les  chevaux  de  la  cour;  toutefois  il  me  resta.  Il  se  nom- 
mait le  •  Printemps  »  ;  c'était  un  si  bel  animal  que  j'eusse 
rapporté  un  tableau  d'après  lui,  s'il  se  fût  trouvé  à  Lis- 
bonne un  artiste  capable  de  le  peindre:  je  le  montai  aux 
parades,  où  sa  belle  crinière  tressée  en  écarlate,  une 
rosette  écarlate  à  la  naissance  de  la  queue,  achevaient 
d'attirer  vers  lui  tous  les  yeux.  Quand  mes  équipages 
furent  arrivés,  mes  écuries  se  trouvèrent  garnies  de 
trente-six  chevaux  ou  mulets;  celles  du  général  en  chef 
le  furent  de  cent  cinquante  chevaux  superbes,  y  compris 
huit  attelages  de  huit  chevaux  dont  un,  couleur  de 
plume  de  paon,  avait  au  soleil  Tair  d'être  tout  en  or, 
et  les  huit  chevaux  composant  cet  attelage  sont  les 
seuls  que  j'aie  jamais  rencontrés  sous  ce  poil  digne  de 
flgurer  dans  un  conte  de  fées.  Quant  à  mes  douze  servi- 
teurs français  et  portugais,  à  mes  trente-six  chevaux,  etc. , 
on  comprend  que  mon  traitement  n'aurait  pu  suffire 
à  les  nourrir,  et  le  général  en  chef  y  pourvut  encore; 
car,  avec  ma  solde  et  ma  rétribution  comme  chef  d'état- 
major,  je  me  trouvai  disposer  de  12,500  francs  par 
mois. 

Ainsi,  selon  la  destinée  du  soldat,  aux  plus  cruelles 
souffrances  succédaient  pour  nous  les  plus  doux  agré- 
ments. Mon  hôte,  M.  Ralton  père,  se  montra  particu- 
lièrement empressé  à  me  rendre  la  vie  agréable.  En 
dehors  de  sa  table,  qu'il  me  fit  accepter  sous  le  prétexte 
d'éviter  deux  cuisines  dans  sa  maison,  il  me  procura  de 
fort  belles  relations,  s'efforçant  d'inviter  les  personnes 
qui  pourraient  m'ètre  agréables.  11  habitait  avec  son  fils 


150    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Jacques  Ration;  leur  belIe-sœur,  une  des  plus  belles 
femmes  de  Portugal,  aussi  bonne  que  belle,  et  qui  occu- 
pait une  maison  continue  à  Thôtel  Pombal,  occupé  par 
MM.  Ratton,  rivalisa  avec  eux  pour  me  combler  de  pré- 
venances pendant  les  neuf  mois  et  demi  que  je  demeurai 
avec  eux  (1),  et  ils  poussèrent  la  bienveillance  à  ce 
point  que,  ayant  au  commencement  du  printemps  passé 
trente-six  heures  hors  de  Lisbonne,  pour  choisir  près 
dePunhette  et  faire  tracer  un  camp  où  le  général  en  chef 
voulait  réunir  quelques  milliers  d'hommes  et  qui  ne  ser- 
vit pas,  je  trouvai  à  mon  retour  ma  chambre  à  coucher, 
pièce  de  vingt-deux  à  vingt-cinq  pieds  carrés,  remeublée 
à  neuf  et  drapée  en  mousseline  brodée  sur  étoffe  de  soie 
rose  :  c'était  beaucoup  trop  de  coquetterie ,  je  n*en  fus  pas 
moins  vivement  louché.  Si  j'ai  parlé  d'eux,  c'est  qu'il 
m'est  doux  de  leur  payer  ici  un  tribut  de  ma  reconnais- 
sance, et  je  dis  reconnaissance  parce  que,  sitôt  après  le 
départ  des  troupes  françaises,  arrêté  et  persécuté  pour 
m'avoir  trop  bien  traité,  M.  Ratton  père-  (2)  fut  vaine- 
ment provoqué  à  me  calomnier.  Vieillard  de  près  de 
quatre-vingts  ans,  et  bien  qu'on  lui  promît  la  liberté 
pour  prix  de  sa  condescendance,  il  eut  la  loyauté  et  le 
courage  d'écrire  et  d'imprimer  qu'il  lui  était  impossible 
de  dire  de  moi  autre  chose  que  du  bien. 

(1)  De  toutes  les  personnes  de  cette  famille  que  j'ai  connues  à  Lis- 
bonne, il  ne  reste  plus  que  le  second  111s,  qui  toujours  a  été  aussi 
peu  digne  des  siens  que  de  sa  femme.  M.  Kattonpère,  qui  a  survécu 
à  son  (ils  aine  et  à  ses  deux  brus,  est  mort  depuis  bien  des  années, 
et,  des  onze  enfants  qu'a  eus  son  fils  alué,  il  n'existe  plus  qu'une 
fille;  héritière  de  leur  fortune  et  de  leurs  qualités,  elle  a  associé  à 
son  sort  le  fils  aîné  de  son  oncle  et  de  son  tutour,  le  chevalier  Dau- 
pias,  consul  général  du  Portugal  à  Paris,  homme  excellent  et  de 
capacit»',  honorable  et  honoré,  dont  le  fils,  quoique  bien  jeune 
encore,  justifie  par  ses  mérites  le  choix  (jue  sa  cousine  a  fait  de  lui. 

(2)  11  avait  été  anobli,  c'est-à-dire  fait  hidalgo  et  chevalier  de 
l'ordre  du  Christ.  11  avait  pris  pour  armes  trois  petits  rats. 


LA    FAMILLE    RATTON.  151 

Entre  autres  amabilités  que  cette  famille  eut  pour 
moi,  je  me  rappelle  que  M.  Jacques  Ratton  prit  un  jour 
la  peine  de  m'amener  un  homme  qui,  grâce  à  l'interprète 
que  je  me  trouvais  avoir,  m'exposa  qu'il  était  le  jardinier 
en  chef  du  régent  pour  la  culture  des  oranges  et,  comme 
tel,  chargé  du  jardin  de  Setubal;  il  me  demanda  ce  qu'il 
devait  faire  des  cent  oranges  que  l'on  pouvait  y  cueillir 
par  jour  et  qui  étaient  les  plus  belles  de  Portugal  :  «  Par- 
bleu, lui  dis-je,  me  les  apporter  tous  les  matins.  »  Et 
chaque  jour  je  recevais  un  panier  de  ces  magnifiques 
fruits,  qui,  selon  le  proverbe  du  pays,  sont  de  l'or  le 
matin,  de  l'argent  à  midi,  et  du  plomb  le  soir.  Pour  me 
conformer  à  ce  proverbe,  je  commençai  par  en  manger 
trois  ou  quatre  en  me  réveillant.  Un  jour,  dînant  chez  le 
général  Junot  :  t  Vous  avez  là,  lui  dis-je,  des  oranges 
qui  ne  sont  guère  belles.  »  J'étais  sûr  qu'il  allait  répli- 
quer :  «  Vous  en  avez  de  meilleures  peut-être?  »  Et  il  n'y 
manqua  pas,  ce  qui  me  fournit  l'occasion  de  partager 
à  dater  de  ce  jour  ma  récolte  avec  lui  (1). 

C'est  encore  à  M.  Jacques  Ratton  que  je  faillis  devoir 
une  très  belle  fortune.  Le  quatrième  jour  de  notre  entrée 
à  Lisbonne,  le  payeur  général,  en  arrivant  le  matin 
chez  moi,  m'annonça  qu'il  avait  conçu  une  idée  qui  nous 
ferait  diablement  riches,  le  général  en  chef,  lui  et  moi? 
s'il  plaisait  toutefois  au  général  en  chef  de  l'adopter  : 
t  Mais  il  faudrait  être  fou,  ajouta-t-il,  pour  hésiter  à  s'en- 
richir par  une  seule  opération,  et  pour  ne  pas  se  mettre 
en  état  d'éviter  les  spéculations  petites  et  mesquines  qui 
salissent  les  mains  sans  créer  une  fortune.  »  Il  m'exposa 


(1)  J'aimais  fort  aussi  les  limoncs,  et  extrêmement  les  tangerines, 
petites  oranges  de  la  grosseur  des  pommes  d'api,  et  dont  1  ccorce 
est  mince  comme  une  feuille  de  papier.  Quant  aux  ananas,  dont  un 
plat  paraissait  chaque  jour  sur  la  table  de  M.  Ratton,  je  n'en  ai 
jamais  fait  grand  cas. 


153    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

son  plan;  j'ai  su  depuis  qu'il  n'en  était  que  l'avocat; 
M.  Jacques  Ration  en  avait  eu  la  pensée,  et,  comme 
auteur,  devait  être  chargé  de  toute  Topération.  En  voici 
les  dispositions.  11  existait  en  Portugal  pour 200  millions 
de  papier-monnaie;  ce  papier-monnaie  perdait  déjà  par 
la  crainte  que  nous  ne  le  reconnussions  pas;  il  suffi- 
sait que  le  général  en  chef  Ht  un  arrêté,  basé  sur  ce  fait 
que  la  conservation  du  papier  ne  pouvait  occasionner 
que  des  pertes  au  gouvernement  et  rendre  ses  recouvre- 
ments illusoires,  qu'il  défendit  en  conséquence  de  le 
recevoir  dans  les  caisses  publiques,  et  le  papier  tom- 
bait à  rien;  or  le  payeur,  ou  mieux  M.  Jacques  Rat- 
ton,  se  trouvait  à  portée  d'en  faire  acheter  pour  100  mil- 
lions, et,  ces  achats  réalisés,  on  suscitait  cent  pétitions, 
l'une  plus  forte  que  l'autre,  pour  prouver  que  cet  arrêté 
ruinait  le  pays;  on  les  faisait  présenter  par  des  dépu- 
tations  de  Lisbonne  et  des  principales  villes  du  royaume, 
et  le  général  en  chef  se  faisait  bénir  par  tous  les  Portu- 
gais en  rapportant  son  arrêté.  A  dater  de  ce  moment, 
le  papier  remontait  au  pair,  on  gagnait  plus  de  60  mil- 
lions, «  et  ce  serait  bien  le  diable,  ajouta  le  payeur, 
s'il  n'en  revenait  pas  quinze  à  vingt  au  général  en  chef 
et  sept  à  huit  à  chacun  de  nous  deux.  —  Vaya  usted  con 
Bios  »,  lui  répondis-je,  et  nous  nous  quittâmes,  lui 
tout  occupé  de  la  manière  dont  il  emploierait  jusqu'au 
dernier  sou  de  ses  millions  et  l'intérêt  de  son  dernier 
sou  pour  en  faire  de  nouveaux,  et  moi  enchanté  et 
heureux  de  pouvoir  écrire  à  mon  digne  père  :  «  Quittez 
toute  espèce  de  fonctions;  vous  avez,  à  dater  de  ce  mo- 
ment, cinquante  mille  livres  de  rente,  dont  vingt-cinq 
réversibles  à  ma  sœur  »;  puis  à  ma  femme  :  •  Je  porte  ta 
pension  de  20,000  francs  à  100,000  francs  pour  com- 
mencer. »  Mais  nous  vendions  la  peau  de  l'ours...  Le 
général  en  chef  reçut  fort  mal  et  le  projet  et  son  avo- 


COUP   DE   BOURSE   MANQUÉ.  15S 

cat(l).  A  quoi  tint  ce  refus?  Était-ce  mépris  des  riches- 
ses ou  délicatesse  quant  au  moyen  ?  On  a  rançonné  et 
pris  à  Lisbonne  tout  ce  qui  a  pu  Têlre,  et,  fort  peu  de 
temps  après,  le  général  en  chef  allait  au-devant  d'opéra- 
tions du  genre  de  celle  qu'il  repoussait.  Était-ce  à  cause 
de  la  présence  du  sieur  Hermann,  destiné  au  ministère 
des  finances  du  Portugal?  Mais  celui  qui  manque  à  ses 
devoirs  pour  100.000  francs  (et  on  verra  que  cet  Her- 
mann  y  manqua),  celui-là  est  à  discrétion  dès  qu'il  s'agit 
de  millions.  Était-ce  par  crainte  de  la  désapprobation  de 
l'Empereur,  de  sa  colère,  d'un  châtiment?  Je  n'ai  jamais 
pu  supposer  un  autre  motif.  Toujours  est-il  que,  faite  de 
suite,  cette  opération  était  indubitable  et  colossale;  que, 
différée,  elle  était  impossible,   et  que,  manquée,  elle 
devint  le  sujet  d'intarissables  regrets. 

Toutefois,  quels  que  fussent  ces  regrets,  si  vifs  surtout 
par  la  pensée  du  bonheur  que  je  m'étais  promis  pour 
mon  père  et  dont  je  le  voyais  privé,  ils  furent  bientôt 
dominés  par  d'autres  regrets  bien  autrement  amers. 
Chacun  des  soirs  où  il  n'allait  pas  à  l'Opéra,  le  général 
en  chef  recevait;  c'était  une  sorte  de  devoir  de  se  rendre 
à  ses  réceptions,  et  je  n'y  manquais  guère.  Un  soir,  il  vint 
à  moi  au  moment  où  je  parus  et  me  demanda  si  je 
n'avais  pas  eu  depuis  longtemps  des  nouvelles  de  mon 
père;  je  lui  répondis,  bouleversé,  qu'en  effet  rien  ne 

(1)  Ce  payeur,  M.  Thcnnelier,  avec  qui  je  m'étais  lit^  à  Bayonne  au 
point  que  nous  ue  nous  quittâmes  pas  et  que  nous  occupâmes  les 
mêmes  logements  jusqu'à  Lisbonne,  n'ùtait  pas  un  homme  d'esprit, 
mais  il  avait  la  bosse  du  calcul  et  le  génie  des  affaires.  Il  avait  vu 
de  suite  le  parti  qu'on  pourrait  tirer  do  MM.  Ratton,  très  riches 
négociants  et  fort  au  courant  des  ûnances  du  pays,  et  il  ne  négligea 
aucune  occasion  de  faire,  &  défaut  de  cette  opération  colossale, 
d'autres  opérations  avec  eux  ;  mais  il  regretta  toujours  la  première. 
c^,  me  disait-il,  «  une  opération  comme  celle-là  dépasse  la  portée 
du  public,  et  personne  n'en  jase,  tandis  que  les  grappillages  font 
criertout  le  monde  ». 


V 


154    MÉMOIRES    DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

m'était  parvenu  depuis  Salamanque,  et  il  m'apprit  qu'une 
lettre  de  sa  femme  donnait  des  nouvelles  malheureuse- 
ment assez  graves.  Je  m'étais  retiré;  ma  nuit  fut  terrible 
d'angoisse,  et,  le  lendemain  matin,  vers  huit  heures,  un 
nommé  Magnien,  espèce  d'ami  du  général  en  chef,  vint  de 
la  part  de  celui-ci  me  révéler  la  déchirante  nouvelle  de 
la  mort  de  mon  père  et  m'apporter  une  lettre  de  ma 
sœur  qui  précisait  la  date  fatale,  le  5  décembre,  vingt- 
troisième  anniversaire  du  jour  où  mon  père,  revenant 
de  Berlin,  rentrait  à  Paris  (1).  A  cette  nouvelle,  je  res- 
sentis un  tel  bouleversement  que  je  restai  couché  douze 
jours,  et  que  le  médecin  ne  me  vit  sauvé  que  lorsqu'un 
abcès  me  fut  venu  et  qu'il  l'eut  ouvert.  Pendant  ces 
douze  jours  de  souffrances  et  de  larmes,  M.  Ratton  et  sa 
famille  redoublèrent  de  marques  d'intérêt;  mais  ce  qui 
put  seul  m'arracher  à  moi-même,  ce  furent  les  impérieux 
devoirs  de  ma  fonction,  et  mon  service,  que  je  dus  repren- 
dre, vint  du  moins  apporter  une  diversion  à  mes  souf- 
frances morales. 

C'est  alors  que  je  reçus  du  ministre  de  la  guerre,  le 
général  Clarke,  une  lettre  à  cheval  (2);  sa  grande  colère 


(1)  Ma  sœur  me  parlait  des  tributs  qu'en  ses  derniers  moments 
et  au  jour  de  son  enterrement,  mon  père,  pour  prix  de  soixante- 
quatorze  ans  de  vertus  patriarcales,  avait  reçus  de  tous  ceux  qui 
l'avaient  connu,  d'un  grand  nombre  d'habitants  de  Versailles  et 
de  toutes  les  autorités.  Kilo  ajoutait  qu'elle  avait  fait  mouler 
son  visage. 

(â)  Carrion  de  Nisas  m'a  dit  que,  pendant  qu'il  était  employé  au 
dépôt  de  la  guerre,  il  avait  brûlé  la  minute  de  cette  lettre.  C'était 
une  soustraction  très  inutile,  mais  sans  grande  conséquence,  et 
toutes  les  soustractions  faites  dans  les  archives  du  ministère  n'ont 
pas  été  aussi  peu  importantes.  Le  général  Clarke,  qui  a  gagné  ses 
grandes  dignités  sans  sortir  des  bureaux,  de  siège  en  siège,  a  pu 
faire  disparaître  le  dossier  d'un  procès  infamant  pour  son  père. 

Ce  père,  garde-magasin,  avait  été,  pour  vol,  condamné  à  une  peine 
infamante,  sur  la  plainte  dnM.Walsh-Serrant.  Mme  veuve  Walsh- 
Serrant  eut,  en  1816,  quelque  chose  à  demander  au  ministre  de  la 


LA   MORT    DE  MON    PÈRE.  155 

venait  de  ce  que  TEmpereur  lui  avait  parlé  d'un  fait 
relatif  à  notre  occupation,  fait  qu'il  aurait  dû  savoir  par 
moi  et  dont  je  ne  lui  avais  pas  donné  connaissance  parce 
que  je  l'ignorais  moi-même.  Je  ne  m'inquiétais  guère  de 
l'estime  du  général  Clarke,  fort  peu  considéré  alors 
comme  en  tout  temps,  et  qui,  aussi  bien  que  Davout,  avait 
fait  sa  fortune  en  devenant  l'espion  de  ses  camarades  et 


guerre  et  hésitait  à  se  présenter  au  fils  d'un  homme  que  son  mari 
avait  déshonoré  ;  cependant  elle  y  alla,  fu  t  reçue  à  merveille  et  obtint 
tout  ce  qu'elle  voulait.  Quant  à  ce  Clarke,  qui,  pour  30,000  francs, 
venait  d'acquérir,  d'un  des  Clarke  d'Angleterre,  des  titres  au  moyen 
desquels  il  parvint  à  faire  croire  qu'il  appartenait  à  cette  famille» 
il  eut  la  hardiesse  de  dire  à  Mme  Serrant  :  «  Je  sais,  madame, 
qu'il  y  a  eu  quelques  différends  entre  nos  deux  maisons,  mais  je 
vous  prie  de  croire  que  tout  est  oublié.  *  Le  général  Vignolle,  qui 
tenait  ces  faits  de  Mme  Serrant,  me  les  a  contés.  On  sait,  du 
reste,  qu'après  avoir  trahi  le  Directoire  pour  le  général  Bonaparte, 
il  trahit  l'Empereur  pour  les  Bourbons,  qu'il  exécra  par  la  suite 
tt  qu'il  maudit  en  mourant. 

Mais  je  me  suis  éloigné  des  pièces  supprimées  dans  les  archives, 
et  j'y  reviens.  Le  maréchal  Macdonald,  sous  le  ministère  de  son 
ami  Bcurnonvitle,  est  parvenu  à  s'approprier  des  pièces  relatives 
à  la  contribution  d'Arpino  (v.  t.  II,  p.  340)  et  un  mémoire  fait 
par  le  général  Andréossy  sur  la  guerre  de  Naples.  Bory  de  Saint- 
Vincent,  colonel  à  l'Institut  et  savant  au  corps  d'état-major, 
dout  la  gravure  est  partout,  mais  dont  le  nom  ne  restera  guère 
qu'au  pic  auquel  il  a  donné  son  nom,  me  montra  un  jour  (dans  un 
omnibus)  des  pièces  qu'il  venait  de  s'approprier,  lui,  chargé  du 
classement  d'une  partie  des  papiers  du  dépôt  de  la  guerre,  pièces 
qui  prouvaient  que  le  général  Sébastiani  avait  été  battu  par  un 
corps  anglais,  alors  que,  dans  ses  rapports,  Sébastiani  s'était  vanté 
d'avoir  battu  le  corps  anglais;  et  non  seulement  Sébastiani  n'avait 
pas  pris  l'artillerie  de  ce  corps,  comme  il  le  disait,  mais  il  avait 
perdu  toute  la  sienne;  imposture  ef  forfanterie  que  les  journaux 
anglais  avaient  révélées  à  l'Empereur  et  relativement  auxquelles 
le  prince  de  Neuchâtel  avait  été  chargé  d'écrire  à  ce  Sébastiani  des 
lettres  foudroyantes.  Je  pourrais  parler  encore  d'un  grand  nombre 
de  pièces  qui,  par  les  ordres  du  maréchal  Soult,  ont  été  soustraites 
et  remplacées  par  d'autres  faites  à  loisir;  mais  ce  que  j'ai  dit  suffit 
pour  prouver  combien  les  savants  doivent  être  prudents  avant 
d'invoquer  un  témoignage  en  apparence  aussi  véridique  que  celui 

d'un  dépôt  d'archives. 


156  MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

en  les  dénonçant  suivant  sa  passion  ou  ses  calculs;  sa 
trahison  envers  Napoléon  a  achevé  de  le  démasquer,  et, 
comme  ministre.  Préval  l'a  très  bien  caractérisé  par  ces 
mots,  qui  rappellent  d'ailleurs  son  origine  :  •  Commis  de 

;,  bonne  compagnie.  »  11  a  fallu  la  Restauration  pour  faire 
de  lui  un  «  maréchal  d'Encre  »,  selon  le  fameux  quolibet 

I  qui  accueillit  sa  nomination.  Mais  si  je  ne  tenais  pas  à  la 
considération  d'un  Clarkc, j'étais  très  soucieux  de  ne  pas 
paraître  en  faute  sur  une  question  de  service,  et  je  me 
rendis  chez  le  général  en  chef  pour  lui  montrer  la  lettre, 
d'autant  plus  pénible  à  recevoir  que  j'étais  incapable 
de  négligence  ou  d'oubli  volontaire  dans  mes  relations 
avec  le  ministre  :  «  Eh  bien,  me  répondit-il,  lorsqu'il  eut 
pris  connaissance  du  contenu  de  cette  lettre,  qu'est-ce 
que  cela  me  fait,  à  moi  ?  —  Tout  ce  qui.  dans  votre  armée, 
tient  à  la  régularité  du  service  ne  peut  manquer  de  vous 
intéresser,  de  même  que  vous  ne  pouvez  méconnaître 
que,  me  trouvant  être  à  la  fois  votre  homme  et  Thomme 
du  gouvernement,  j'ai  comme  chef  d'état-major  un 
double  caractère,  un  double  rôle  et  des  devoirs  d'une 
égale  importance  à  remplir  envers  Votre  Excellence  et 
envers  le  ministre;  d'où  il  résulte.  Monseigneur,  qu'il 
faut  bien  que  j'apprenne  par  vous  les  faits  que  je  dois 
savoir  et  qui  sans  vous  ne  pourraient  venir  à  ma  con- 
naissance. »  Ici,  la  tempête,  qui  trop  souvent  se  substi- 
tuait au  général  en  chef,  s'étant  déchaînée  :  •  Votre 
Glarke,  répliqua-t-il,  est  un  j...  f...  !  Je  le  déteste  et 
je  le  méprise.  Vous  pouvez  le  lui  dire,  le  lui  écrire  de 
ma  part,  et  surtout  ajouter  qu'il  me  fasse  grâce  de  ses 
lettres,  attendu  que  je  ne  lui  ferai  jamais  l'honneur  de 
lui  répondre.  »  Et  en  effet,  toutes  les  lettres  qu'il  en 
recevait,  il  me  les  remettait  ou  plutôt  me  les  jetait  avec 
dédain.  «  Quant  aux  faits  importants  que  j'ai  à  commu- 
niquer, continua-t-il,  je  les  réserve  pour  ma  correspoa- 


ENTRE   CLARRE  ET  JUNOT.  157 

dance  privée  avec  PEmpereur;  mais,  quand  je  n'aurais 
d'autre  motif  que  de  vexer  le  sieur  Clarke,  je  n'épar- 
gnerai rien  pour  que  vous-même  ne  sachiez  ces  nou- 
velles qu'après  que  l'Empereur  en  a  été  informé  par  moi. 
—  Monseigneur,  repris-je,  vous  vous  amuserez  ;  le  service 
nV  gagnera  rien,  et  moi,  j'aurai  un  ennemi  dont  je  n'ai 
pas  besoin,  et  un  ennemi  d'autant  plus  sérieux  que  les 
apparences  seront  de  nature  à  justifier  son  mécontente- 
ment. —  Allons  donc,  reprit-il  en  ricanant,  est-ce  que 
vous  n'avez  pas  assez  d'esprit  pour  vous  tirer  de  là?...  » 
Et  je  n'en  eus  pas  autre  chose. 

Ma  position  était  donc  assez  délicate.  Sans  doute,  et  en 
sa  qualité  de  vice-connétable,  le  prince  de  Neuchàtel  se 
réservait  tout  ce  qui  tenait  au  personnel;  il  y  avait  un 
ministre  de  l'administration  de  la  guerre;  tout  ce  qui 
tenait  aux  opérations  miUtaires  se  réglait  dans  le  cabi- 
net de  l'Empereur  et  par  lui;  pourtant  ce  Clarke  n'en 
était  pas  moins  un  homme  important  par  sa  position, 
qui  successivement  le  fit  nommer  comte  et  duc;  il  était 
dangereux  par  son  caractère;  une  brouille  avec  lui 
était  grave;  mais,  quoique  je  désapprouvasse  entière- 
ment le  général  Junot,  que  pouvais-je  faire?  Était-il  pos- 
sible que  j'écrivisse  à  ce  Clarke  :  «  M.  le  duc  d'Abrantès, 
qui  affiche  à  votre  égard  autant  de  haine  que  de  dédain, 
se  fait  un  jeu  de  vous  faire  des  niches,  môme  en  me 
compromettant;  il  ne  tient  compte  ni  de  mes  observa- 
tions, ni  de  mes  prières,  et,  lorsque  je  lui  montre  vos 
lettres,  il  me  dit  qu'il  se  fiche  d'elles  et  de  vous  »  ?  Une 
pareille  déclaration  ne  pouvait  être  l'œuvre  que  d'un 
méchant  ou  d'un  sot,  et  j'essayai  de  sauver  tout  cela  par 
des  subterfuges.  Malheureusement,  les  fausses  raisons 
De  valent  jamais  les  vraies.  Je  ne  pus  éviter  qu'on  m'op- 
posât ce  dilemme  :  «  Ou  vous  ne  savez  pas  ce  que  vous  de- 
vriez savoir,  et  vous  êtes  coupable  de  négligence;  ou  bien, 


158  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

le  sachant,  vous  ne  me  rendez  pas  les  comptes  que  vous 
me  devez,  et  vous  manquez  à  vos  devoirs  envers  moi.  » 
II  y  avait  plus  :  la  bienveillance  du  général  Junot  pour 
moi  et  mon  dévouement  pour  lui  étaient  connus;  com- 
ment admettre  qu*il  me  fît  des  secrets  de  ce  que  lui- 
môme  était  intéressé  à  me  dire?  Le  ministre  en  conclut 
qu'au  fond  j'étais  d'accord  pour  le  mystifier,  ou  du 
moins  que  je  m'amusais  des  mauvais  tours  qu'un  rival 
lui  jouait;  mais,  quand  le  ministre  n'aurait  eu  d'autres 
griefs  que  de  ne  pouvoir  douter  que  le  général  en  chef 
ne  se  gênait  pas  pour  dire  devant  moi  mille  horreurs  de 
lui,  n'en  eût-ce  pas  été  assez  pour  que,  avec  son  arro- 
gance et  une  Ame  aussi  haineuse  que  la  sienne,  il  me 
gardât  une  rancune  qu'il  ne  me  cacha  plus  guère  et  qui 
sous  la  Restauration  me  devint  si  funeste? Et  c'est  ainsi 
sous  le  harnais  militaire.  De  ce  que  le  général  Junot 
était  fantasque  et  le  général  Clarke  un  misérable,  il  fal- 
lait que  leur  antipathie  victimàt  les  officiers  qui  se  trou- 
vaient placés  entre  eux. 

Si  le  général  Junot  se  faisait  un  jeu  de  me  com- 
promettre, il  ne  se  pressait  pas  de  me  donner  les 
300,000  francs  qu'il  m'avait  promis,  alors  que  je  tenais 
religieusement  la  parole  que  je  lui  avais  donnée.  Et  en 
effet  il  s'était  approprié  des  valeurs  considérables,  trou- 
vées à  la  douane;  il  s'était  adjugé  une  pacotille  de  diamants 
bruts  qu'il  avait  découverts  je  ne  sais  où  et  qui  appar- 
tenaient au  gouvernement;  il  avait  réalisé  une  somme 
énorme  sur  le  séquestre  des  marchandises  anglaises  qui. 
d'après  le  décret  de  l'Empereur,  devaient  être  brûlées, 
dont  on  ne  brûla  que  des  parties  de  peu  de  valeur  et 
qui  même  ne  furent  consumées  que  pour  que  leur  fumée 
dissimulât  renlèvement  que  l'on  faisait  du  reste  ;  enfin 
il  s'était  réservé  la  signature  des  licences,  sur  le  vu 
desquelles   des    bâtiments   tout  chargés   sortaient,   la 


DISTRIBUTIONS   ET   PARTAGE.  159 

nuit,  du  port  pour  se  rendre  même  en  Angleterre,  et 
il   vendait  ces   licences  aux  prix  les  plus  élevés.  On 
commençait  à  crier  dans  son  entourage,  c'est-à-dire  à 
se  plaindre  de  ce  qu'il  gardât  tout;  on  rappelait  même 
à  ce  sujet  qu'il  touchait  encore  500,000  francs  comme 
gouverneur  de  Paris,  300,000  sur  les  jeux,  et  je  ne  sais 
combien  comme  premier  aide  de  camp  de  l'Empereur. 
On  calculaitqu'il  recevait  600,000  francs  comme  gouver- 
neur général  de  Portugal,  et  3,000  francs  par  jour  pour 
la  table,  et  cela  quoique  son  hôte,  le  baron  de  Quintella, 
la  fournit  en  totalité  et  avec  une  telle  abondance  que 
le  cuisinier  du  généralJunot  gagna  sur  la  desserte,  etc., 
300,000  francs  qu'il  rapporta  en  France.  Ces  bruits  lui 
revinrent  et  le  déterminèrent  à  donner,  comme  premier 
don,  100,000  francs  au  général  Delaborde,  100,000  francs 
au  général  Loison  et  100,000  francs  au  sieur  Hermann, 
administrateur  général  des  finances,  dont  il  fallait  d'ail- 
leurs acheter  le  silence.  Pour  ces  deux  derniers,  les 
sommes  étaient  prises  sur  le  produit  des  marchandises 
anglaises,  dérobées  au  feu,  contrairement  à  Tordre  de 
lEmpereur,  puis  vendues. 

J'avoue  que  je  fus  assez  surpris,  le  général  en  chef 
faisant  des  distributions,  de  ne  pas  m'y  trouver  com- 
pris. J'avais  reçu  plus  de  vingt  propositions  d'affaires 
ou  d'intérêts  dans  des  affaires;  je  les  avais  rejetées; 
mais  à  quelques  jours  de  là  on  vint  me  dire  que  plus  de 
cinquante  bâtiments  étaient  sortis  du  Tage  au  moyen 
des  licences,  que  ces  licences  étaient  payées  de  60,000  à 
80,000  francs   (le   taux   s'en   éleva   jusqu'à  120,000), 
qu'elles  étaient  obtenues  très  facilement  sur  une  simple 
demande  adressée  à  Fissont,  que  le  général  en  chef  ne 
m'en  refuserait  certainement  pas  une,  qu'un  bâtiment 
s* apprêtait  à  partir  la  nuit  suivante,  et  qu'on  mettait 
60,000  francs  à  ma  disposition  si  j'obtenais  pour  ce  bâti- 


160  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

ment  un  laissez-passer.  Je  me  rendis  au  rapport,  j'e 
portai  la  demande;  mon  travail  terminé,  je  la  présent^ 
au  général  en  chef,  en  lui  rappelant  la  promesse'qu"^ 
m'avait  faite  à  Bayonne,  la  parole  que  je  lui  avais  donnée  . 
la  manière  dont  je  la  tenais,  et  j'ajoutai  :  t  Ce  serait 
un  acompte  sur  les  300,000  francs. —  Laissez-moi  cela,    ' 
et  venez  dîner  avec  moi  ;  je  vous  dirai  si  cela  est  possible.  » 
En  sortant  de  table,  il  m'aborda  et  me  dit  :  •  J'ai  examiné 
la  demande  de  licence  que  vous  m'avez  laissée  :  elle  n'est 
pas  de  nature  à  être  accordée.  »  Cependant,  à  neuf  heures 
du  soir,  les  60,000  francs  étaient  payés  à  Fissont,  et, 
sur  le  minuit,  le  bâtiment  sortait;  or  il  faut  savoir  que 
ce  Fissont  était  un  petit  garçon,  secrétaire  et  agent  du 
général  en  chef  pour  ces  sortes  d'opérations;  il  lit  ses 
propres  affaires  en  même  temps  que  celles  de  son  patron, 
et  revint  de  Portugal  avec  beaucoup  d'argent.  Devenu 
agent  de  change  à  Paris,  il  arriva  à  une  assez  belle 
fortune  qu'il  vient  de  perdre,  et  pour  le  malheur  de 
Savary,  peut-être,  il  vient  de  le  suivre  à  Alger  pour  le 
compromettre  à  son  profit  par  de  nouvelles  combinaisons. 
Cependant  la  situation  pécuniaire  du  général  Junot 
apparut  tout  à  coup  moins  colossale.  Il  reçut,  en  eflet, 
une  lettre  qui  le  priait  d'opter  entre  la  place  de  gouver- 
neur de  Paris  et  celle  d'aide  de  camp  de  l'Empereur. 
Il  ne  pouvait  hésiter,  et  à   l'instant  il   renonça  aux 
800,000  francs  de  revenant-bon  attachés  à  la  première 
de  ces  places;  mais,  peu  après,  la  seconde  fut  supprimée. 
Les  projets  de  ses  ennemis  s'accomplissaient.  Au  reste, 
je  dois  le  dire,  la  perte  d'une  place  stable  et  si  forte- 
ment rétribuée,  de  la  première  place  militaire  de  France 
par  les  honneurs  et  les  rétributions  qu'elle  rapportait, 
d'une  place  qui  avait  été  occupée  par  Murât,  prince  et 
beau-frère  de  l'Empereur,  n'est  pas  ce    qui    affectait 
Junot;  mais  ce  qui  le  bouleversait  et  l'anéantissait,  c'était 


DÉSESPOIR   DE  JUNOT.  16] 

1^  preuve  qu'on  le  supplantait  auprès  de  l'Empereur,  que 
^cn  implacable   ennemi  Savary  l'emportait  sur  lui,  et 
l'aidée  seule  de  ce  malheur  lui  causait  des  accès  de  déses- 
poir qui,  quatre  ou  cinq  fois,  Pont  fait  en  ma  présence 
pleurer  comme  un  enfant.  J*ai  dit  que  le  général  Junot 
^vait  pour  l'Empereur  une  ardeur  d'attachement  que 
1  ^exaltation  d'un  amant  le  plus  passionné  n'eût  pu  dé- 
passer; or  il  ne  lui  restait  plus  d'autre  alternative  que  de 
irentreràParis  pour  n'y  rien  être,  ou  de  se  trouver  exilé 
pour  toujours,  ce  qui  attestait  sa  disgrâce.  Aussi  suis-je 
convaincu,  comme  je  l'ai  toujours  été,  que  la  perte  de 
l'amitié  de  l'Empereur,  que  les  rigueurs  de  ce  prince  à 
l'égard  d'un  homme  à  qui  il  ne  fallait  pas  demander  ce 
qui  n'était  pas  compatible  avec  sa  nature,  ont  causé  et 
l'aliénation  mentale  dugénéralJunotetsa  mort,  ravages 
terribles  sans  doute,  mais  qui  en  somme  n'ont  été  qu'une 
anticipation;  car  ni  sa  raison,  ni  sa  vie  n'auraient  résisté 
aux  malheurs  et  à  la  chute  de  l'Empereur,  à  moins  tou- 
tefois que  l'occasion  de  se  dévouer  pour  son  ancien  chef, 
et  d'établir  quelle  différence  il  y  avait  entre  ses  rivaux 
et  lui,  ne  l'eût  enthousiasmé  au  point  de  le  sauver.  Car, 
Junot  vivant.  Napoléon  ne  serait  pas  arrivé  à  Sainte- 
Hélène  sans  avoir  auprès  de  lui  un  seul  homme  qui 
appartînt  aux  premiers  temps  de   sa  gloire   et  de  ses 
prospérités,  un  seul  de  ces  hommes  que,  contre  toute 
raison  et  parfois  toute  justice,  il  avait  écrasés  d'honneurs 
et  de  richesses. 

Le  général  Junot  fut  tout  à  coup  chargé  de  former  un 
état  des  biens  d'émigrés  s'élevant  à  36  millions  de  francs 
et  destinés  à  être  répartis  entre  les  généraux  de  son 
armée  et  lui.  Je  fus  un  des  premiers  à  qui  il  en  parla;  il 
me  donna  même  la  note  des  plus  belles  habitations  de 
campagne,  appartenant  à  cette  classe  de  biens  et  situées 
i  proximité  de  Lisbonne;  puis  il  me  dit  d'aller  visiter 

IT.  11 


162    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

tout  cela,  de  choisir  Thabitation  qui  me  plairait  le 
mieux  :  t  Je  vous  la  promets,  ajouta-t-il,  indépendam- 
ment des  biens  de  rapport  qui  y  sont  joints  et  qui  vous 
constitueront  au  moins  60,000  francs  de  rente.  »  On  se 
serait  prononcé  à  moins,  et  mon  choix  se  fixa  sur  le 
château  et  le  parc  de  Bellas,  dont  je  fis  aussitôt  lever  les 
plans;  je  les  modifiai  de  manière  à  me  créer  un  Elysée, 
et  j'y  serais  d'autant  plus  aisément  parvenu  que  ce  parc 
accidenté  renfermait  des  rochers  très  élevés  et  remplis 
de  sources  jusqu'à  leur  sommet;  il  possédait  encore,  et 
en  grande  masse,  les  plus  beaux  arbres  que  j'eusse  vus 
en  Portugal. 

De  telles  prises  de  possession  nous  fixaient  sur  les  rives 
du  Tage,  et  le  général  Junot,  devenu  duc  d'Abrantès, 
ayant  perdu  en  France  une  brillante  position,  songeait, 
en  face  d'un  avenir  désormais  incertain,  à  profiter  au 
moins  de  sa  grande  situation  en  Portugal;  il  eut  donc  la 
pensée  de  faire  venir  sa  femme;  il  engagea  les  officiers 
à  suivre  son  exemple.  Afin  d'éviter  à  ces  dames  Thor- 
rible  traversée  de  l'Espagne,  il  avait  obtenu  par  négo- 
ciation qu'une  frégate  anglaise  les  prît  à  la  Rochelle 
et  nous  les  amenât;  mais  les  événements  de  Madrid 
allaient  faire  justice  de  ces  rêves.  D'ailleurs,  je  ne  sais 
pas  trop  quelle  figure  Mme  Junot  aurait  faite  à  Lisbonne, 
où  les  amours  du  général  n'étaient  un  secret  pour  per- 
sonne. Sans  parler  de  plusieurs  Portugaises,  on  ne  peut 
oublier  du  moins  la  liaison  qui  donna  prétexte  à  ce  jeu 
de  mots  qui  courait  alors  l'armée  :  t  Junot,  Trousset, 
Foy.  »  (Junot  troussait  Foy.)  Une  seule  femme  à  Lisbonne 
résista  à  tout  ce  que  Son  Excellence  put  imaginer  en  fait 
de  séductions,  et  ce  fut  Mme  Trousset,  femme  de  l'ordon- 
nateur de  l'armée,  tandis  qu'une  autre  ne  mit,  sous  ce 
rapport,  aucune  borne  à  son  abandon,  et  ce  fut  Mme  Foy, 
femme  du  colonel  d'artillerie  si  justement  devenu  ce- 


M"*  TROUSSET    ET   M**  FOY.  163 

lèbre(i).  Jeune  et  bien  faite,  non  belle,  mais  jolie  et  encore 
plus  gentille  que  jolie,  plus  spirituelle  que  sensée,  aga- 
çante à  l'excès,  ayant  jeté  par-dessus  les  mers  jusqu'à 
ses  petits  bonnets  qui  cependant  lui  allaient  à  merveille, 
on  ne  peut  mieux  placée  dans  un  salon,  charmante  dans 
un  boudoir,  incroyable  à  cheval,  elle  était  en  efîet 
de  toutes  les  promenades  à  cheval  que  faisait  le  général 
Junot.  Il  lui  fournissait  des  chevaux;  en  d'autres  termes, 
il  la  montait,  et  ce  que  je  n'ai  jamais  compris,  c'est 
qu'elle  préférait  un  diable  de  cheval  noir  anglais  fort 
beau,  extraordinaire  comme  coureur  et  sauteur,  mais 
grand  comme  le  cheval  de  l'Apocalypse,  fort  difficile  à 
mener  et  dur  à  disloquer  les  reins.  Un  jour,  la  voyant 


(1)  Au  cours  d'uue  lettre  qu'il  écrivait  de  Lisbonne  à  sa  femme 
et  que  celle-ci  a  publiée  dans  ses  Mémoirei  (édition  citée,  tome  XII, 
page  9),  le  général  Junot  parle  des  dames  qui  composaient  la  société 
féminine  à  l'état-major  français;  il  dépeint  Mme  Foy  comme  une 
assez  jolie  blonde,  le  nez  en  l'air  et  d*une  physionomie  «  trè$..,  trèi 
Roxelane  »,  et  cette  insistance  pour  rappeler,  à  propos  d'elle,  la  plus 
séduisante,  mais  aussi  la  plus  hardie  des  sultanes  favorites,  parait 
significative.  Tout  au  contraire,  il  représente  Mme  Trousset  bien 
plus  belle  que  Mme  Foy.  mais  d'une  vertu  résistante.  «  Il  ne  faut 
pas  »,  dit-il,  «  se  hasarder  auprès  de  celle-là...  Je  ne  sais  ce  qu'on 
a  conté  sur  elle,  mais  ce  que  je  sais,  moi,  c'est  que  j'ai  été  repoussé, 
et  repoussé  avec  cet  accent  qui  vous  dit  :  N'y  revenez  pas.  »  Ce 
contraste  entre  les  deux  portraits  se  particularisait  peut-être  en 
certaines  phrases  qui  semblent  tronquées  ;  tel  qu'il  nous  est  par- 
venu, ne  laisse-t-il  pas  percer  bien  des  sons-entendus,  qui  pour- 
raient appuyer  de  réelle  créance  les  faits  rapportés  ici  par  le 
baron  Thiébault?  Ces  faits  se  complètent  de  celui  qu'on  lira  plus 
loin,  de  cet  imperturbable  déillé  que  le  général  Junot  lit,  en  com- 
pagnie de  Mme  Foy,  sitôt  après  le  désastre  do  Vimeiro.  devant  le 
front  de  toute  l'armée  ;  ils  ne  prêtent  pas  seulement  à  des  scènes 
pittoresques,  mais  appartiennent  à  l'histoire;  toutefois  ils  con- 
cordent mal  avec  la  haute  réputation  que  la  plupart  des  biogra- 
phies attribuent  à  la  femme  du  général,  mort  dix-sept  ans  plus  tard 
rayonnant  de  la  gloire  des  plus  grands  tribuns.  Notre  désir  d'im- 
partialité nous  imposait  l'obligation  de  signaler  cette  importante 
contradiction,  en  faveur  de  celle  qui  resta  la  compagne  aimée  d'un 
homme  illustre.  (Éo.) 


164  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBaULT. 

Bur  ce  cheval  sauter  des  barrières  et  tirer  des  coups  de 
pistolet  pendant  que  son  cheval  les  franchissait,  je  ne 
pus  m'empècher  de  lui  dire  :  c  Vraiment,  madame,  je 
vous  admire,  car  je  ne  sais  pas  quel  tour  de  force 
vous  laissez  à  faire  au  plus  habile  sous-lieutenant  de 
hussards.  >  Mme  Foy  était  certainement  très  désirable 
comme  maîtresse,  pour  le  général  Junot  surtout;  mais 
elle  était  loin  d'être  aussi  désirable  comme  femme,  à 
moins  qu'on  ne  considérât  comme  une  compensation  le 
grade  de  général  de  brigade  qu'un  homme,  de  la  haute 
distinction  de  Foy,  était  fait  pour  devoir  à  de  plus  nobles 
voies.  En  opposition  à  ce  scandale,  Mme  Trousset,  je  le 
répète,  reçut  à  Lisbonne  un  hommage  d'autant  plus 
juste  que  sa  vertu  était  plus  méritoire.  Mme  Trousset 
était  bien  née,  et  Trousset  était  une  espèce  de  rustre  :  elle 
avait  même  à  rougir  de  son  nom,  qui  lui  valait  bien  des 
plaisanteries;  lorsque,  par  exemple,  elle  donnait  son 
adresse  pour  se  faire  envoyer  un  achat,  il  arrivait  aux 
garçons  de  boutique  de  lui  rire  au  nez.  Elle  était  incon- 
testablement belle,  et,  alors  que  le  général  Junot,  bon 
au  fond,  bien  fait,  si  soigné  en  tout  ce  qui  tenait  à  la 
toilette,  favorisé  par  le  prestige  d'une  haute  position 
et,  à  Lisbonne,  par  une  véritable  souveraineté,  était 
plus  qu'aimable  quand  il  voulait  l'être,  Trousset  ajoutait 
au  contraste  par  tous  les  mérites  qu'il  n'avait  pas;  il  était 
pataud,  commun,  de  plus  puait  des  pieds  et  comme  un 
bouc  de  toute  sa  personne.  Et,  pour  Mme  Trousset,  le  rôle 
était  d'autant  plus  difficile  à  soutenir  que  ses  rigueurs 
changeaient  en  dépit  et  en  rancune  des  hommages  et 
des  tributs,  et  c'est  au  mari  que  le  général  en  chef  fai- 
sait payer  son  mécontentement  par  des  scènes  souvent 
cruelles,  scènes  qui  n'étaient  jamais  réservées  pour  le  tête- 
à-tête,  mais  bien  pour  le  cercle,  le  soir,  en  présence  des 
chefs  de  l'armée  et,  qui  pis  était,  devant  cent  Portugais. 


LE   DUC  ET  LA  DUCHESSE.  165 

Et,  puisque  j'ai  parlé  du  général  en  chef  dans  ses 
relations  avec  les  femmes,  je  compléterai  ce  souvenir 
par  quelques  faits  qui  donneront  l'idée  de  ses  boutades 
sar  le  même  sujet. 

Un  matin,  mon  travail  terminé,  il  se  trouvait  de  bonne 
humeur,  se  mit  à  jaser  et  bientôt  à  dire  mille  folies, 
malgré  l'arrivée  du  général  Loison.  Un  mot  mit  la  con- 
versation sur  les  dames  que  nous  avions  laissées  à  Paris 
et  qui  n'étaient  pas  encore  prêtes  à  nous  rejoindre; 
aussitôt  le  duc,  car  il  l'était  alors,  affectant  de  consi- 
dérer comme  des  enfantillages  les  torts  conjugaux  qu'il 
afQchait  cependant  avec  cynisme,  commença  par  un  éclat 
de  rire  le  dialogue  suivant  :  c  II  faut  parbleu  convenir 
que  ces  dames  ont  beau  jeu,  car  elles  sont  bien  sûres 
que  nous  n'arriverons  pas  pour  les  surprendre.  —  La 
manière  dont  vous  plaisantez,  lui  dis-je,  achève  de  prou- 
ver que  vous  êtes,  à  cet  égard,  aussi  tranquille  que  vous 
devez  l'être.  >  Il  affecta  un  air  sérieux  et  reprit  :  <  L'in- 
tention de  monsieur  le  général  ThiébauU  serait-elle  de  me 
dire  que  la  duchesse  n'a  pas  d'amant?  —  Je  ne  verrais, 
ma  foi,  rien  d'embarrassant  à  cela.  —  Je  vous  croyais 
plus  poli. — Je  me  trouverais  plus  qu'impoli  si  je  ne  met- 
tais que  de  la  politesse  à  ce  qui  réclame  un  hommage.  » 
Alors  il  se  leva  de  son  fauteuil,  et  s'adressant  à  Loison 
d*un  air  furieux  :  c  Vous  l'entendez.  La  duchesse  n'est 
pas  digne  d'un  amant  qui  puisse  être  digne  d'elle. 
M.  le  général  ThiébauU,  apparemment,  ne  trouve  pas 
qu'elle  soit  assez  jolie,  qu'elle  soit  assez  aimable.  Et 
c'est  chez  moi  et  à  moi  qu'il  dit  de  telles  choses,  et  cela 
devant  témoin,  afin  que  son  épigramme  soit  plus  cruelle, 
et  il  rit  quand  il  voit  à  quel  point  il  me  blesse,  i  Sur 
cette  tirade  j'avais  pris  mon  portefeuille  et  j'étais  sorti 
en  continuant  de  rire. 

J'ai  cité  ce  fait  parce  qu'il  peint  exactement  le  général 


166    MKMOIRES    DU    GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

Junot,  bon,  mais  souvent  bizarre.  Je  ne  sais  quel  entrat- 
nement  nous  fit  un  jour  aborder  dans  nos  causeries  quel- 
ques-uns de  ces  détails  qui  tiennent  à  la  vie  la  plus 
intime  dans  un  ménage,  et,  sur  ce  sujet,  le  général  Junot 
nous  dit,  à  Loison  et  à  moi,  que,  s'il  avait  le  malbeur  de 
se  représenter  en  esprit  comment  une  femme  subit 
même  la  moindre  des  lois  de  la  nature,  il  lui  serait  impos- 
sible de  la  revoir.  Par  bonbeur  la  force  de  notre  instinct 
ne  s'attarde  pas  à  tant  réflécbir,  et  je  ne  pus  m'empè- 
cher,  en  sortant,  de  dire  à  Loison  :  «  Quels  ravages  delà 
fortune  fait  pressentir  une  pareille  susceptibilité  cbez 
l'ancien  sergent  des  canonniersde  la  Côte-d'Or!  • 

Le  général  Junot  était  l'bomme  aux  boutades,  et  il  fal- 
lait être  habitué  à  ses  brusqueries  fantasques  pour  ne  pas 
en  avoir  l'air  quelquefois  très  surpris  :  t  M'avez-vous 
jamais  vu  tirer  le  pistolet?  me  dit-il  un  matin  à  brûle- 
pourpoint.  —  Non,  monseigneur.  —  Eh  bien,  vous 
allez  voir  cela.  »  Il  me  fit  en  effet  voir  un  excellent  ti- 
reur. Un  autre  jour,  le  dîner  fini  :  «  Suivez-moi  •,  me 
dit-il  du  ton  le  plus  impératif.  Nous  montâmes  en  voi- 
ture, nous  descendîmes  au  port;  une  barque  pavoisée  se 
trouvait  prête  et  nous  conduisit  à  une  belle  frégate  por- 
tugaise de  cinquante  canons,  qui  venait  d'être  remise 
en  parfait  état  et  qui  même  avait  son  équipage.  A  peine 
arrivé,  le  général  Junot  fit  lever  l'ancre,  déployer  les 
voiles,  et,  comme  la  brise  soufflait  bon  frais,  nous  fûmes 
de  suite  en  évolution.  Après  un  quart  d'heure  de  mou- 
vements faits  à  son  commandement,  il  ordonna  de  com- 
mencer et  de  continuer  un  feu  de  tribord  et  de  bâbord, 
et,  pendant  un  quart  d'heure,  au  milieu  du  vacarme  et 
de  la  fumée,  tout  en  pressant  le  feu,  il  fit  opérer  des 
changements  de  direction,  virer  de  bord,  etc.  C'étaient  un 
tapage  et  des  évolutions  d'enragés;  puis  nous  reprîmes 
sa  voiture  et  nous  descendîmes  à  l'Opéra,  où,  bien  en- 


FEU   NOURRI.  167 

tendu,  nous  noas  pavanÂmes  dans  la  loge  du  Roi,  à  la 
vue  de  cinq  cents  femmes  charmantes. 

Ce  fait  m'en  rappelle  un  autre.  L'amiral  Siniavin , 
qui  se  trouvait  sur  leTage  avec  une  flotte  de  neuf  vais- 
seaux de  ligne  russes,  donna  un  grand  dîner  au  gêné- 
rai  en  chef,  dîner  dont  je  faisais  partie.  Le  repas  prêt  à 
Gnir,  l'amiral  porta  la  santé  des  deux  empereurs; 
à  ce  moment,  le  vaisseau  amiral  et  les  huit  autres  qui 
arrivaient  serrés  à  lui,  presque  tous  de  quatre-vingts 
canons,  commencèrent  le  feu  le  plus  nourri.  Ces  six  cent 
quatre-vingts  pièces  de  gros  calibre  tonnant  à  la  fois  et 
dans  un  espace  qu'on  avait  diminué  autant  que  possible, 
dépassaient  ce  que  Ton  peut  imaginer  du  tapage  de 
l'enfer.  Toutes  les  bouteilles  qui  étaient  sur  la  table 
se  renversèrent;  des  gravures  ornant  les  parois  delà 
salle  furent  détachées  de  leurs  crochets  et  tombèrent 
sur  le  plancher;  notre  vaisseau  craquait  de  toutes  parts; 
mais,  et  alors  même  que  tous  les  tympans  auraient  dû 
en  être  crevés,  était-ce  une  raison  pour  sourciller,  en 
présence  surtout  de  tous  ces  officiers  russes?  Ëh  bien, 
le  triste  et  lugubre  Trousset,  qui  Jamais  ne  s'était  trouvé 
à  pareil  bouleversement,  s'enveloppa  la  tête  dans  sa 
serviette  et  se  boucha  les  oreilles  avec  elle.  Si  nous 
avions  pu  le  couler  à  fond,  ce  Français,  en  ce  moment 
vraiment  indigne  de  l'être,  n'aurait  jamais  reparu  à  la 
surface  de  l'eau.  Quant  au  général  Junot,  il  avait  l'air 
enchanté  de  ce  genre  de  fête,  et,  en  réalité,  l'amiral  ne  la 
lui  avait  donnée  (i)  sous  cette  forme  que  parce  qu'il 

(1)  Remontés  sur  le  pont,  l'amiral  nous  demanda  si  nous  avions 
entendu  une  de  ces  musiques  russes,  musiques  sans  paroles, 
orchestre  à  voix,  où  les  hommes  sont  les  instruments  et  où  chacun 
de  ces  instruments  vivants  ne  fait  jamais  qu'une  même  note  et 
une  seule  note  à  la  fois.  Ce  fut  avec  un  indicible  ôtonnement  que 
nous  entendîmes  ces  hommes  mettre  la  plus  grande  netteté,  la  plus 
grande  précitioa  à  exécuter  les  morceaux  les  plus  compliqués  et 


1«8    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

savait  lui  plaire,  le  général  Junot  ayant  prouvé,  par 
d'autres  excentricités  du  môme  genre,  que  tel  était  son 
goût. 

Au  reste,  les  boutades  du  général  Junot  n'étaient  pas 
toujours  aussi  inoiïensives.  Quand«je  le  trouvais  dans 
ses  humeurs  massacrantes,  il  fallait  tout  mon  sérieux 
pour  le  contenir.  Après  une  querelle  injuste,  mon  inten- 
tion avait  été  de  quitter  l'armée  et  de  partir  sans  ordre; 
Loison  l'en  avait  informé;  mais,  à  dater  de  ce  moment, 
si  je  ne  pus  éviter  quelques  brusqueries,  du  moins  n'eut- 
il  jamais  avec  moi  des  scènes,  comme  il  en  avait  avec 
presque  tout  le  monde. 

Quand  ce  pauvre  général  Junot  fut  fait  duc  et  grand 
officier  de  l'Empire,  il  crut  avoir  changé  de  nature. 
Quelques  personnes  de  ses  alentours  rivalisèrent  d'adu- 
lation et  de  bassesses  de  manière  à  achever  de  l'enivrer, 
et  cela  au  point  que  son  beau-frère  GeoufTre,  qu'on 
nommait  «  Gouffre  >,  parce  qu'il  prenait  et  dévorait  de 
toute  manière,  renchérissant  sur  tous  les  autres,  ne  l'ap- 
pelait plus  quet  Votre  Altesse  >.  Il  voulut  dans  le  fait 
jouer  du  prince.  Il  put  môme  concevoir  l'idée  de  ne 
plus  admettre  à  ses  cercles  que  la  haute  noblesse  du 
royaume,  alors  que  les  généraux  de  son  armée  ne  pou- 
vaient y  venir  que  sur  invitation;  mais  Loison  et  Dela- 
borde  forcèrent  un  soir  la  consigne  de  manière  qu'il 
n'en  fût  plus  question.  Comme  les  aides  de  camp  de 
l'Empereur  portaient  des  plumets  blancs,  il  fit  mettre 
des  plumes  noires  à  ses  chapeaux,  ce  qui,  pour  éviter 
une  confusion  difficile  à  soutenir,  décida  les  généraux 

les  traits  les  plus  rapides.  On  a  vu,  il  y  a  quelques  années,  une 
troupe  de  ces  chanteurs  russes  à  Paris.  On  leur  a  même  vu  exécu- 
ter, avec  des  espèces  de  tuyaux  d'orgue,  de  ces  morceaux  à  mono- 
sons; mais  ce  n'en  reste  pas  moins,  malgré  son  originalité,  une 
chose  dont  la  difficulté  et  l'insuffisance  des  eiïets  prouvent  beau- 
coup moins  le  bon  goût  des  Russes  que  la  puissance  du  knout. 


PLUMES   BLANCHES   OU    PLUMES    NOIRES.         169 

Delaborde,  Loison  et  Kellermann  à  prendre  le  plumet 
bianc.  On  me  demanda  même  pourquoi  je  ne  le  portais 
pas,  et  je  me  bornai  à  répondre  que  mon  plumet  tenait 
bien,  et  que  je  n'étais  pas  aussi  sûr  de  la  solidité  de 
l'autre,  qu'en  efîet  il  fallut  mettre  bas  en  quittant  Lis- 
bonne. Bref,  lorsqu'on  envoya  à  l'Empereur,  et  pour  lui 
demander  un  roi,  une  députation  que  Ton  composa 
d'hommes  dont  à  Lisbonne  on  redoutait  la  présence, 
on  tourna  la  pétition  de  manière  à  indiquer  le  général 
Junot  comme  réunissant  les  qualités  et  les  titres  propres 
à  justifier  ce  choix. 

Grâce  à  ces  prétentions  de  souveraineté,  le  général 
Junot  avait  singulièrement  accru  les  susceptibilités  qui 
lui  étaient  ordinaires ,  et  j'en  éprouvai  bientôt  l'effet 
dans  nos  relations  pour  le  service.  Un  chef  d'état-major 
qui  se  bornerait  à  la  rédaction,  à  la  transmission  et  à  la 
surveillance  de  Texécution  des  ordres  reçus  serait  un 
triste  chef  d'état-major;  il  doit,  au  contraire,  tout  savoir 
et  tout  connaître;  il  doit  s'identidcr  à  son  général  et  le 
seconder  de  son  mieux,  môme  pour  prévoir  et  pour  pré- 
parer tout  ce  qui  peut  l'être.  En  effet,  quel  est  l'homme 
à  qui  rien  n'échappe,  et  quel  est  le  général  qui  ne  doive 
encourager  celui  qui,  par  dévouement  et  par  zèle,  est 
sans  cesse  occupé  à  prévenir  ses  moindres  oublis?  Afiii 
de  ne  rien  omettre  et  de  ne  rien  confondre  à  cet  égard, 
j'avais  débuté  par  faire  chaque  jour  une  série  de  toutes 
les  propositions  que  je  croyais  utiles  à  soumettre  au 
général  Junot,  et  je  les  lui  lisais  dès  que  mon  travail 
était  uni.  Cette  méthode  avait  l'avantage  de  permettre 
à  lui  de  discuter  de  suite  ce  qui  était  de  nature  à  l'être,  à 
moi  de  recevoir  immédiatement  les  ordres  et  de  pouvoir 
m'occuper  sans  retard  de  leur  exécution  ;  mais,  loin  d'être 
acceptées  comme  elles  me  semblaient  mériter  de  l'être^ 
mes  propositions  causèrent  de  l'humeur,  et  je  reconnus, 


170  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

chez  le  général  Junot,  une  véritable  impatience  pour  se 
soumettre  à  l'initiative  d'un  subordonné.  Directement 
faites,  ces  propositions  pouvaient  paraître  autant  de 
conseils  que  la  Grandeur  d'une  Altesse  était  gênée  de 
recevoir.  Ne  voulant  pas  cependant  renoncer  à  préve- 
nir des  omissions,  ce  qui  eût  été  manquer  à  mes  obliga- 
tions, je  me  décidai  à  rédiger  sur  des  feuilles  séparées 
chacune  des  propositions  qui  me  semblaient  néces- 
saires; je  les  datais  sans  les  signer,  et,  en  quittant  ie  gé- 
néral Junot,  je  plaçais  ces  feuilles  volantes  sur  son  bureau 
sans  dire  un  mot.  Ce  mode  se  trouva  compatible  avec 
ses  susceptibilités;  le  général  n'avait  l'air  de  s'apercevoir 
de  rien,  et,  dans  la  journée  ou  quand  il  jugeait  à  propos, 
je  recevais,  sous  la  forme  la  plus  impérative,  Tordre  de 
faire  ou  de  faire  faire  ce  que  moi-même  j'avais  pro- 
voqué, et  je  parvenais  seulement  à  me  faire  pardonner 
ainsi  l'initiative  dont  on  eût  dû  me  remercier. 

Au  reste,  je  ne  m'illusionnais  pas  sur  le  sort  réservé 
à  mes  propositions,  et  celles  qui  réclamaient  le  plus  de 
suite  n'étaient  pas  toujours  les  plus  sérieusement  exé- 
cutées. J'en  donnerai  cet  exemple.  Vers  le  mois  de  fé- 
vrier 1808,  j'avais  considéré  qu'en  cas  d'une  insurrec- 
tion générale  et  de  la  descente  d'une  armée  anglaise, 
nous  n'aurions  pas,  aux  environs  de  Lisbonne,  un  seul 
endroit  où  nous  serions  en  mesure  de  résister  à  des 
forces  entièrement  supérieures  et  d'attendre,  ou  la  fin 
d'une  crise,  ou  du  secours;  je  jugeais  indispensable  de 
choisir  un  lieu  de  rassemblement  général,  de  le  fortifier, 
de  l'armer,  d'y  avoir  des  approvisionnements  de  toute 
espèce  et  notamment  des  vivres  pour  un  an;  une  de 
mes  propositions  avait  développé  cette  idée.  Or,  huit  ou 
dix  jours  après  l'avoir,  selon  ma  coutume,  laissée  sur 
le  bureau  du  général  en  chef,  je  reçus  l'ordre  de  faire 
explorer  les  environs  de  Lisbonne  dans  un  rayon  de  sept 


MANQUE   D'ESPRIT   DE  SUITE.  111 

à  huit  lieues,  et  cela  dans  le  but  que  j'avais  indiqué.  Je 
confiai  cette  reconnaissance  au  lieutenant  d'état-major 
Vallier,  ancien  officier  du  génie  et  homme  capable,  et 
son  rapport,  fort  bien  fait,  indiqua  comme  entièrement 
digne  de  préférence  la  presqu'île  de  Setubal.  Elle  offrait 
espace  et  salubrité;  de  plus,  elle  permettait  de  garder 
le  fort  de  Bugio,  par  conséquent  de  défendre  l'entrée 
duTage;  en  outre,  cette  presqu'île,  qu'il  était  si  facile  de 
rendre  inattaquable  du  côté  de  la  mer,  ne  requérait 
du  côté  de  la  terre  qu'un  camp  retranché  qui,  vu  les 
avantages  du  terrain  et  son  étendue  comparée  au  nombre 
de  troupes  qui  auraient  pu  être  employées  à  sa  défense, 
ne  laissait  rien  à  désirer.  Quant  aux  approvisionnements 
de  guerre,  on  y  aurait  évacué  tout  ce  qui  «e  trouvait  à 
l'arsenal  de  Lisbonne;  quant  aux  vivres,  les  récoltes  de 
l'Alemtejo  auraient  été  à  elles  seules  surabondantes.  Tout 
cela  était  incontestable,  et  tout  cela  fut  reconnu  tel.  Res- 
tait l'exécution.  Par  malheur,  celle-ci  exigeait  de  la  suite 
dans  les  idées  au  lieu  de  boutades,  une  volonté  ferme  au 
lieu  de  violences,  des  efforts  continus  au  lieu  d'hésita- 
tions et  de  paresse;  par  là  même  elle  fut  impossible. 
On  commença  donc  par  ordonner  et  presser,  puis  par 
ajourner,  puis  par  oublier;  lorsqu'on  regretta  le  temps 
perdu,  il  était  trop  tard  pour  le  réparer.  Et  pourtant, 
Setubal  ainsi  occupée,  Lisbonne  maintenue,  Elvas  con- 
servée; il  n'aurait  pas  fallu,  à  dater  de  notre  évacuation, 
quatre  mois  à  l'Empereur  pour  arriver  à  nous  ou  pour 
nous  faire  débloquer,  même  en  supposant  perdue  la 
bataille  de  Vimeiro,  qui  jamais  n'aurait  dû  l'être. 

Depuis  sept  mois  le  Portugal  jouissait  d'une  paix 
qu'aucun  événement  n'avait  troublée;  profitant  d'un 
change  avantageux  au  point  de  doubler  en  quatre  mois 
les  capitaux,  le  commerce  réparait  ses  pertes;  les  for- 
tunes privées  n'avaient  pas  reçu  d'atteinte;  les  titres, 


172    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

les  charges,  les  fonctions  avaient  été  maintenus,  et  sur 
tout  la  plus  belle  récolte,  que  de  mémoire  d  homme  oi 
se  rappelât,  dissipait  toute  crainte  d'appauvrissemen 
et  de  famine.  Le  Portugal  semblait  donc  attendre  ave 
sécurité  que  son  sort  fût  fixé;  mais  nos  déloyautés 
disons  nos  trahisons,  nos  maladresses  et  nos  insolence 
révoltèrent  TEspagne,  un  des  pays  du  monde  les  mieu: 
disposés  pour  nous;  la  conduite  éternellement  bon 
teuse  des  Dupont  et  des  Vedel  à  Baylen  et  à  Anduja 
couronna  Tceuvre  et  anéantit  notre  autorité  dans  1; 
Péninsule.  A  la  nouvelle  d'une  armée  française  ayan 
passé  sous  le  joug  des  Castillans,  les  douze  à  quinze  mil! 
hommes  de  troupes  espagnoles  qui  faisaient  partie  d 
Tarmée  du  Portugal  s'insurgèrent,  et  tout  ce  que  nou 
ne  parvînmes  pas  à  désarmer  et  à  arrêter  immédiate 
ment  repassa  en  Espagne.  Par  malheur,  l'armée  portu 
gaise  imita  cet  exemple;  l'insurrection  se  déclara  i 
Oporto,  et,  dans  les  provinces  du  Sud,  une  flotte  anglais 
bloqua  leTage;  enfin,  une  armée  anglaise,  débarquan 
à  l'embouchure  du  Mondego  et  débouchant  de  Coimbre 
entra  en  campagne  contre  nous  et,  servant  d'appui  i 
une  levée  de  boucliers  qu'elle  décupla,  ne  nous  laissa 
bientôt  plus  d'autre  alternative  qu'une  destruction  gêné 
raie  ou  le  malheur  d'un  traité  qui,  quoique  dans  le 
termes  et  avec  les  conditions  les  plus  honorables,  n'ei 
consacra  pas  moins  un  nouveau  revers  pour  nos  armei 
et  un  véritable  désastre  par  ses  conséquences. 

Je  n'ai  pas  l'intention  de  recommencer  ici  le  récit  d( 
cette  catastrophe,  dont  j'ai  donné  tous  les  détails  dam 
ma  Relation;  et  si  les  souvenirs  personnels,  auxquels 
je  me  bornerai,  sont  loin  d'avoir  une  importance  histo 
rique,  ils  ajouteront  cependant  quelques  renseignements 
sur  la  vie  intime  de  notre  armée  en  Portugal,  au  momenl 
de  l'explosion. 


BÉNÉFICES   SUR  LE   CHANGE.  113 

J'ai  dit  que  les  bénéfices  du  change  étaient  tels  qu'ils 
eussent  permis  de  doubler  une  fortune  en  quatre  mois, 
et  voici  comment  j'en  avais  fait  malheureusement  trop 
tard  la  découverte  :  me  trouvant  avoir  à  expédier 
3,000  francs  à  ma  femme,  je  fis  demander  par  un  de 
mes  secrétaires,  à  la  maison  Guiot,  du  papier  sur  Paris; 
il  m'en  apporta  pour  4,400  francs;  je  le  renvoyai,  croyant 
aune  erreur;  mais  la  réponse  m'apprit  que  le  change  de 
Lisbonne  sur  Paris  gagnait  vingt-huit  pour  cent,  et  Ton 
m'expliqua  ce  fait  par  la  rareté  du  numéraire  et  l'énorme 
avantage  des  achats  qu'au  comptant  on  était  à  même  de 
faire  à  Lisbonne.  Ainsi  on  y  avait  trouvé  à  vil  prix  des 
masses  de  dents  d'éléphant,  d'indigo,  de  cochenille,  de 
je  ne  sais  quoi  encore,  et  tout  cela  s'achetait  et  s'expé- 
diait pour  la  France,  à  des  bénéfices  tels  que  le  taux 
de  l'argent  n'empêchait  pas  ces  sortes  d'affaires  d'être 
superbes.  Je  n'avais  certes  pas  envie  de  me  faire  mar- 
chand d'ivoire  ou  de  couleur,  mais  je  n'avais  vu  aucun 
inconvénient  à  me  servir  des  courriers  de  l'armée  pour 
faire  faire  la  navette  à  quelques  sommes  d'argent  que 
j'avais  disponibles  chez  M.  d'Ëtchegoyen ,  à  Paris.  En 
conséquence,  et  pour  commencer,  je  lui  avais  écrit  de 
m  envoyer  de  suite  36,000  francs  en  or;  de  fait,  j'avais 
calculé  que  je  pouvais  facilement  faire  faire  dix  fois  par 
an  le  même  trajet  à  la  même  somme,  et  cela  en  faisant, 
àleur  arrivée  à  Paris,  escompter  les  effets  que  j'enverrais 
par  le  retour  des  courriers,  ce  qui,  par  36,000  francs  et 
par  an,  m'aurait  laissé  100,000  francs  de  bénéfice.  Hélas  ! 
je  n'ai  dans  ma  vie  profité  de  rien  avec  à-propos,  et, 
dans  ce  cas,  le  mal  à-propos  fut  tel  que  le  même 
courrier,  qui  m'annonça  que  mes  36,000  francs  allaient 
partir,  nous  apporta  la  nouvelle  de  l'insurrection  de  toute 
TËspagne.  Cependant,  si  sous  le  rapport  de  la  fortune 
rien  n'a  réussi  du  moment  où  j'y  étais  intéressé,  il  y 


174    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

eut  toujours  une  ligne  que  le  ciel  n'a  pas  permis  à  la 
fatalité  de  dépasser;  quant  à  mes  36,000  francs,  le  der- 
nier courrier  qui  nous  arriva  me  les  apporta,  mais  ils 
ne  furent  qu'un  embarras,  car  on  comprend  qu'il  ne  fut 
plus  question  de  spéculation,  d'achats,  de  transports, 
et  par  conséquent  de  change,  de  navette  et  de  béné- 
fices. 

Ce  même  courrier  devait  m'apporter  le  portrait  de  ma 
femm'e,  miniature  d'Augustin,  sertie  sur  une  boîte  en 
or  (i);  il  ne  l'apportait  pas;  la  botte  m'était  annoncée; 
manquant  à  ce  courrier,  elle  devait  arriver  avec  le  sui- 
vant, et,  ce  second  courrier  ayant  été  arrêté  à  Badajoz, 
je  ne  doutais  pas  que  ma  boîte  n'eût  été  arrêtée  avec 
lui;  j'écrivis  donc  au  gouverneur  de  cette  ville  une  lettre 
pour  réclamer  ce  portrait,  qui  ne  pouvait  avoir  de  valeur 
que  pour  moi,  et  j'ajoutais  que  j'abandonnais  la  boite. 
Quoique  portée  par  un  parlementaire  aux  avant-postes 
espagnols,  ma  lettre  demeura  sans  réponse;  j'en  écrivis 
une  autre,  et,  cette  fois,  on  me  fit  savoir  qu'on  n'avait 
point  eu  connaissance  des  objets  que  je  réclamais;  dès 
lors,  prenant  cette  réponse  pour  une  défaite,  je  répli- 
quai avec  une  indignation  que  je  ne  fus  pas  le  maître 
de  déguiser  ou  d'adoucir,  et  ma  lettre  envoyée  tout 
ouverte  contenait  à  l'adresse  du  gouverneur  les  plus  abo- 
minables injures. 

L'insurrection  de  l'Espagne,  qui  avait  de  si  vilaines 
causes,  avait  transformé  en  ennemis  près  de  la  moitié 
des  troupes  étrangères  que  le  général  en  chef  comman- 
dait; bientôt  elle  amena  l'évacuation  de  Madrid,  nous 
priva  en  quelque  sorte  de  retraite;  d'une  armée  victo- 
rieuse elle  fit  une  armée  bloquée.  Le  blocus  dura  cinq 


(1)  C'est  le  portrait  que  nous  avons  reproduit  eo  tète  du  tome  III. 

(Eu.). 


L*ÉTUDE  DU   CONTREPOINT.  116 

mois;  il  nous  laissa  sans  communication  possible  avec 
la  France,  et,  privé  des  nouvelles  de  ma  femme,  dans 
l'ennui  d'un  service  nécessairement  très  réduit  d'activité, 
il  me  fallut  une  occupation  nouvelle  et  forte  pour  m'ar- 
racher  à  moi-même;  j'en  fus  réduit  à  profiter  de  la 
présence  de  Guillelmi  jeune  à  Lisbonne,  pour  apprendre 
le  contrepoint;  c'était  pour  moi  le  complément  d'un 
art  que  toute  ma  vie  j'ai  aimé  avec  passion  et  que 
j'aurais  peut-être  cultivé  avec  succès  si  j'avais  pu  y 
consacrer  plus  de  temps  et  si  j'avais  pu  écrire  la  cen- 
tième partie  de  ce  que  j'ai  composé  de  musique  dans 
ma  tête. 

Pour  en  revenir  à  cette  étude  du  contrepoint,  chaque 
jour  je  prenais  une  leçon,  dont  la  durée  dépendait  de 
l'objet  dont  nous  nous  occupions;  une  d'elles  se  pro- 
longea pendant  sept  heures,  et,  à  la  un,  Guillelmi  et  moi, 
nous  étions  si  fatigués  que,  pour  continuer  à  nous  com- 
prendre, nous  étions  obligés  de  fermer  les  yeux.  Ayant 
dès  les  premières  leçons  conçu  le  plan  d'un  traité  de 
composition,  je  passai  la  nuit  suivante  à  rédiger  tout  ce 
qu'il  m'avait  dit;  je  parcourus  de  cette  sorte  le  cercle 
entier;  mais  il  arriva  que,  n'ayant  terminé  cet  incroyable 
travail  que  peu  de  jours  avant  notre  évacuation,  aussitôt 
distrait  par  d'aussi  fortes  préoccupations,  je  me  trouvai 
ne  plus  rien  savoir  de  la  composition  (1)  lorsque,  quel- 
ques mois  après,  je  voulus  y  revenir,  et  il  ne  m'en  serait 
rien  resté  sans  le  traité  que  j'avais  écrit  ;  car,  en  pareil 
cas,  la  détente   est  en  raison  de  ce  qu'a  été   la  ten- 
sion.  Quant  à  moi,  cette  étude,  que  j'oubliai  si  vite. 


(1)  Le  général  Evain  m'a  conté,  à  ce  sujet,  qu'étant  parvenu  h. 
mettre  en  six  semaines  un  de  ses  neveux  en  état  de  soutenir  les 
examens  à  TEcole  polytechnique,  ce  jeune  homme  se  trouva  le  len- 
demain de  ses  examens  ne  plus  rien  savoir  de  ce  qu'il  avait  appris 
avec  une  si  grande  rapidité. 


176   MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIEBAULT. 

avait  été  la  seule  que  dans  ma  vie  j'eusse  faite  avec 
suite  et  méthode.  Pour  tout  le  reste,  j'ai  trouvé  en  moi 
la  faculté  d'improviser  ce  qu'il  me  manquait  d'avoir 
appris;  si  j'ai  souvent  conquis  le  pas  sur  tant  d'hommes 
instruits;  si,  sans  recourir  à  la  musique  dont  il  ne  m'est 
resté  que  ce  qui  ne  pouvait  ni  s'apprendre  ni  s'oublier, 
j'ai  été  orateur,  moraliste  et  romancier,  architecte  de 
jardins  et  de  parcs,  ofQcier  général,  administrateur, 
gouverneur  môme,  si  j'ai  écrit  une  foule  d'ouvrages 
dont  plusieurs  sont  devenus  classiques,  ce  n*est  pas  que 
j'aie  jamais  eu  le  secours  de  la  science,  mais  j'étais  pos- 
sédé de  la  rage  de  réussir,  sorte  d'idée  fixe  grâce  à 
laquelle  le  vouloir  suppléait  au  savoir. 

J*ai  dit  que  l'inspiration  ne  m'a  jamais  manqué  pour 
accomplir  ce  qui  me  tenait  au  cœur.  Une  de  mes  plus 
grandes  douleurs,  dans  notre  état  de  blocus,  était  de  ne 
pouvoir  recevoir  des  nouvelles  de  ma  femme;  la  pensée 
que  notre  position  devait  être  pour  elle  un  sujet  de 
graves  inquiétudes  me  navrait  plus  encore.  Ne  pouvant 
rien  pour  faire  arriver  jusqu'à  moi  une  seule  de  ses 
lettres,  il  fallut  bien  me  résigner;  car,  si  Napoléon  avec 
toute  sa  puissance,  c'est-à-dire  avec  les  millions  de 
bras  qui  étaient  au  bout  des  siens  et  tous  les  trésors  qui 
en  décuplaient  la  force,  ne  pouvait  faire  parvenir  un 
mot  au  général  en  chef,  que  pouvais-je,  moi,  espèce 
d'atome,  relégué  avec  une  poignée  d'hommes  au  fond 
du  Portugal?  Essayer  d'envoyer  de  mes  nouvelles  était 
bien  assez  extraordinaire,  lorsque  le  général  en  chef 
avait  vainement  proclamé  qu'il  donnerait  cent  mille 
francs  à  qui  porterait  une  lettre  de  lui  à  l'Empereur; 
mais  l'amour  qui  m'avait  inspiré  pour  communiquer 
avec  Pauline  pendant  le  blocus  de  Gênes,  alors  que  le 
général  Masséna  ne  pouvait  communiquer  que  par  terre 
et  pas  au  delà  de  la  portée  de  son  canon,  ce  même  amour 


BLOCUS   DE   LISBONNE.  177 

devait  m'inspirer  encore  pour  adresser  un  souvenir  à 
celle  qui  fut  la  seconde,  mais  non  la  moins  chère  des 
deux  grandes  passions  de  ma  vie.  A  tout  prix,  en  pen- 
sant à  l'inquiétude  de  mon  adorée  Zozotte,  je  voulus 
la  rassurer;  mais,  à  Lisbonne,  les  difficultés  étaient  cen- 
tuples; trente  lieues  séparent  Gènes  de  Milan,  et  cent 
cinquante  lieues  séparent  Bayonne  de  Lisbonne;  entre 
la  Ligurie  et  le  Milanais,  les  relations  d'habitants  à  habi- 
tants étaient  continuelles,  alors  qu'il  n'en  existait  aucune 
entre  les  Portugais  et,  je  ne  dirai  pas  seulement  notre 
frontière  des  Pyrénées,  mais  môme  l'Espagne.  Par  mer, 
il  eût  été  fou  d'en  avoir  la  pensée.  La  somme  offerte  par 
le  duc  d'Abrantès  n'avait  servi  qu'à  constater  l'impossi- 
bilité de  trouver  un  homme  capable  de  tenter  1  aven- 
ture, et  les  hommes  les  plus  habiles  de  l'armée  avaient 
vainement  été  invités  à  donner  leurs  idées.  Averti  par 
ces  échecs  successifs,  voici  ce  que  je  tentai  de  mon  côté, 
sans  avoir  aucun  confident. 

A  la  nouvelle  de  l'insurrection  d'Espagne,  un  des  pre- 
miers soins  du  général  en  chef  avait  été  de  se  rendre 
maître  des  troupes  espagnoles  qui  se   trouvaient  en 
Portugal,  et  dont  un  tiers  avait  aussitôt  fait  défection  ; 
ces  troupes  furent  désarmées  d'après  une  mesure  géné- 
rale, mais  les  opérations  particulières  de  ce  désarmement 
n'avaient  pu  réussir  que  par  ruse  et  surprise;  on  ne  pou- 
vait laisser  libres  tant  de  milliers  d'hommes  qui  n'auraient 
pas  manqué  d'aller  rejoindre  leurs  nationaux  insurgés, 
et,  comme  il  ne  fallait  pas  non  plus  leur  laisser  de  com- 
munication avec  la  terre,  on  les  entassa  dans  des  bâti- 
ments placés  sous  le  feu  des  vaisseaux  et  des  frégates 
que  nous  avions  armés.  Les  généraux,  officiers  supé- 
rieurs et  même  une  partie  des  autres,  obtinrent  de  rester 
à  Lisbonne  sur  parole  d'honneur;  presque  tous  se  sauvè- 
rent; mais  la  masse  des  soldats  et  des  ofQciers  secondaires 


118    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

se  trouvait  sur  les  bâtiments,  et  ce  sont  ces  bâtiments  que 
j'imaginai  de  visiter  sous  le  double  prétexte  de  surveiller 
les  prisonniers  et  d'améliorer  leur  position  en  tout  ce 
qui  serait  possible.  Pendant  ces  visites,  causant  avec  les 
officiers,  leur  parlant  avec  bonté  des  inquiétudes  que 
leurs  familles  devaient  éprouver,  j'eus  Tair  de  céder  à 
leurs  désirs  en  leur  offrant  d'envoyer  au  gouverneur  de 
Badajoz  des  lettres  ouvertes  et  purement  destinées  à 
donner  de  leurs  nouvelles;  ils  acceptèrent  avec  recon- 
naissance et  m'envoyèrent,  d'après  la  latitude  que  je 
leur  avais  donnée,  douze  à  quinze  lettres  par  semaine. 
Les  premières  reçues,  les  seules  qui  pussent  exciter  quel- 
que méfiance,  c'est-à-dire  être  visitées,  furent  purement 
et  simplement  cachetées  par  moi,  et  enveloppées  dans 
une  feuille  de  papier  portant  ces  mots  :  c  Lettres  écrites  à 
leurs  familles  par  des  ofQciers  espagnols,  prisonniers.  > 
Ainsi  mises  en  paquet,  je  les  adressai  au  gouverneur  de 
Badajoz  avec  une  lettre  portant  simplement  :  t  Je  vous 
adresse  ci-joint  un  paquet  de  lettres  que  des  ofQciers 
de  votre  nation,  prisonniers  de  guerre  à  Lisbonne,  ont 
obtenu  la  grâce  d'écrire  à  leurs  familles  »,  et  j'envoyai 
le  tout  au  commandant  d'Elvas,  avec  ordre  de  les  faire 
porter  de  suite,  par  un  trompette,  aux  avant-postes  des 
Espagnols;  mais,  pour  les  lettres  des  autres  envois, 
j'écrivis  au  bas  de  chacune  d'elles,  et  en  espagnol,  bien 
entendu  :  <  En  reconnaissance  de  l'envoi  de  cette  lettre, 
et  pour  en  recevoir  de  nouvelles,  vous  êtes  prié  de  faire 
tous  vos  efforts  pour  faire  parvenir  l'incluse  à  son 
adresse  >,  et  cette  incluse,  à  l'adresse  de  ma  femme,  était 
ouverte  et  ne  contenait  que  ces  mots  :  f  Aujourd'hui  (la 
date  sans  indication  de  lieu),  je  me  porte  bien,  ainsi  que 
le  chef  de  la  maison  w*  3,  rue  des  Champs-Elysées  (i).  » 

(1)  Je  séparais  les  lettrée  des  prisonniers,  suivant  qu'eUee  étaient 


BILLETS   A  MA  FEMME.  119 

Trois  fois  j'ai  employé  ce  moyen;  et  des  soixante  billets 
que  j'ai  expédiés  de  cette  manière,  trois  sont  arrivés  à 
ma  femme,  savoir:  deux  du  premier  envoi,  pas  un  du 
second,  un  seul  du  troisième.  Ce  furent  les  seules  lettres 
qui,  pendant  ce  long  blocus,  arrivèrent  en  France. 

La  veille  du  jour  où  mes  premiers  poulets  devaient 
prendre  leur  volée,  je  fus,  le  soir,  trouver  le  général  en 
chef  à  rOpéra,  et  je  lui  demandai  le  plus  posément  du 
monde  s'il  voulait  que  je  fisse  donner  de  ses  nouvelles 
à  Mme  la  duchesse  d'Abrantès.  Il  me  regarda;  je  ré- 
pétai ma  phrase.  «  Folie  »,  me  dit-il,  et  je  me  contentai 
de  répondre  :  «  Eh  bien,  je  donnerai  de  vos  nouvelles  à 
madame  la  duchesse  >,  et  il  se  retourna  du  côté  de  la 
scène  en  haussant  les  épaules  avec  un  air  d'impatience. 
A  quelques  jours  de  là,  il  me  demanda  Texplication  de 
ma  proposition;  il  me  dit  que,  si  j'avais  les  moyens  de 
communiquer  avec  Paris,  mon  devoir  serait  de  lui  en 
faire  part;  et,  quand  je  lui  eus  dit  que  ce  moyen  ne 
pouvait  lui  servir,  il  n'eut  plus  de  moi  que  ces  mots  : 
<  J'ai  donné  de  vos  nouvelles  à  madame  la  duchesse.  > 

J'ignore  comment  le  prince  de  Neuchâtel  apprit  à 
Paris  que  ma  femme  avait  reçu  de  mes  nouvelles;  de 
suite  il  voulut  savoir  en  quoi  ces  nouvelles  consistaient, 
et  il  envoya  chez  Zozotte  un  aide  de  camp,  qui,  ne  l'ayant 
pas  trouvée,  laissa  un  mot  indiquant  l'objet  de  sa  venue. 
De  retour,  Zozotte  prit  un  de  mes  billets,  se  rendit  à 
la  hâte  chez  le  prince  et  le  lui  montra;  mais  ce  billet 
n'était  arrivé  que  parce  qu'il  ne  disait  rien  d'étranger 
au  motif  qui  l'avait  fait  écrire;  il  se  trouvait  donc  sans 
intérêt  pour  le  prince;  car,  si  le  général  Junot  avait  été 
seulement  malade,  les  journaux  anglais  l'auraient  publié 


ou  plus  éloignées  ou  plus  voisines  des  frontières  de  France,  et  je 
ne  giistais  de  billet  pour  ma  femme  que  dans  les  dernières. 


180  MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

cent  fois  pour  une;  mes  billets  ne  firent  donc  que  tran- 
quilliser par  moments  ma  femme;  ils  n'avaient  été 
écrits  que  pour  cela. 

Ils  prirent  beaucoup  plus  d'intérêt  pour  Mme  Junot, 
chez  qui  s'était  rendue  Zozotte  dès  la  réception  du  pre- 
mier billet.  L'accueil  avait  été  celui  que  pouvait  faire 
une  personne  d'esprit  à  laquelle  on  apporte  si  inopiné- 
ment des  nouvelles  de  son  mari;  il  en  résulta  nécessaire- 
ment une  recrudescence  dans  les  relations  entre  Zozotte 
et  la  duchesse,  et  de  la  part  de  cette  dernière  beaucoup 
d'empressement.  Il  n'y  eut  plus  de  bonne  fête  ou  de 
réunion  complète  sans  ma  femme.  La  princesse  Murât 
ayant  couronné  une  rosière  àNeuilly,sa  rivale  en  amour 
et  qui  tâchait  de  l'être  en  autant  de  choses  possibles, 
habitant  alors  la  Folie  Saint-James,  en  couronna  une 
autre  et  conduisit  elle-même  Zozotte  à  cette  fête.  Pen- 
dant un  concert  qui  avait  lieu  chez  elle,  on  lui  parla  de 
la  voix  et  du  talent  de  Zozotte,  qui  chanta  quelques 
romances  avec  tant  de  charme  et  de  séduction  que, 
malgré  le  beau  talent  de  Mme  de  Lavalette  et  de  quel- 
ques autres  dames  justement  admirées,  Zozotte  excita 
un  véritable  enthousiasme. 

Je  ne  me  rappelle  plus  combien  ces  relations,  devenues 
si  amicales  et  si  multipliées,  durèrent;  mais,  un  matin 
que  Zozotte  alla  voir  Mme  Junot,  sa  visite  parut  donner 
quelque  humeur.  Je  sais  que  Mme  Junot  n'était  pas 
seule;  j'admets  qu'elle  pût  avoir  des  raisons  pour  désirer 
de  ne  pas  avoir  à  s'occuper  de  deux  personnes  en  ce 
moment;  je  comprends  qu'elle  pût  être  contrariée  d'avoir 
oublié  de  faire  défendre  sa  porte;  enfin  je  suppose  que, 
comme  duchesse  et  femme  d'un  homme  auquel  j'avais 
de  grandes  obligations,  elle  pût  croire  avoir  mis  des 
formes  infinies;  mais  Zozotte  n'était  pas  de  caractère 
a  se  payer  de  semblables  considérations,  ni  à  pardonner 


ZOZOTTE  ET   LA  DUCHESSE  D'ABRANTÈS.         181 

l'apparence  d'une  désobligeance;  aussi  abrégea-t-elle  sa 
visite,  et  ne  remit  plus  les  pieds  chez  Mme  d'Abrantès. 
Etonnée  de  ne  pas  la  revoir,  la  duchesse  passa  chez  elle 
sans  la  trouver,  et  finit  par  charger  M.  Perrégaux,  je 
crois,  de  lui  demander  pourquoi  on  ne  la  voyait  plus, 
f  Dites,  répondit  Zozotte,  que  quand  avec  moi  on  fait 
un  pas  en  arrière,  j'en  fais  dix.  » 

Cette  rupture,  qui  fut  irrévocable,  n'a  pu  manquer 
d'influer  sur  notre  destinée.  Mme  Junot  avait  trouvé 
absurde,  impolitique  même  que  ma  femme  n'allât  pas  à 
la  cour;  elle  le  lui  avait  dit  et  répété;  elle  avait  insisté 
pour  qu'elle  y  fût  et  s'était  offerte  à  la  présenter  elle- 
même.  Zozotte  m'en  avait  écrit;  mais,  lorsque  ma  ré- 
ponse arriva,  Mme  Junot  et  elle  étaient  brouillées.  Elle 
avait  d'autres  moyens  d  y  réussir,  mais  ne  voulut  pas 
en  faire  usage. 

Et  maintenant  interromprai-je  le  cours  de  mes  sou- 
venirs personnels  pour  m'arrêter  aux  opérations  mili- 
taires qui  précédèrent  notre  évacuation?  Je  le  dois, 
mais  ce  ne  sera  pas  sans  effort;  car  j'ai  de  pénibles  sou- 
venirs à  consigner,  en  ce  qui  concerne  le  général  Junot 
considéré  comme  homme  de  guerre.  Serai -je  cepen- 
dant, sous  ce  rapport,  en  désaccord  avec  la  Relation  que 
j'ai  écrite  en  1817  sur  cette  campagne?  Non  certes;  car, 
si  superficiellement  elle  a  pu  donner  le  change  à  quel- 
ques gens  du  monde,  elle  n'a  pu  abuser  aucun  militaire 
capable  d'en  juger.  Qu'on  la  reprenne,  qu'on  en  suive 
la  rédaction,  la  carte  sous  les  yeux,  on  n'y  trouvera  pas 
sans  doute  les  développements  qui  vont  suivre,  mais  elle 
n'en  contient  pas  moins  tous  les  faits  nécessaires  à 
leur  justification,  c'est-à-dire  la  révélation  de  toutes 
les  fautes  commises;  et  même  on  sera  conduit  par  elle  à 
ce  rapprochement  bien  significatif  que  tous  les  combats 
auxquels  le  général   en   chef  ne  se  trouva  pas  mêlé 


182    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

furent  au  dernier  point  glorieux,  alors  que  la  bataille 
de  Vimeiro,  où  il  commanda  en  personne,  fut  par  sa 
faute  un  des  événements  de  guerre  les  plus  déplorables 
que  nosannalespuissentrappeler.  Pourquoi,  en  4817,  en 
ai-je  agi  avec  cette  circonspection?  Sans  doute  j'y  étais 
entraîné  par  mes  sentiments  d'attachement  et  de  dévoue- 
ment pour  le  général  Junot,  et  ces  sentiments  expliquent 
la  peine  que  j'éprouve  en  me  livrant  à  ces  révélations, 
aujourd'hui  même  où  la  vérité  ne  peut  plus  lui  faire  le 
même  tort;  car  sa  mort  était  alors  récente;  j'écrivais 
sous  la  Restauration,  et  si,  sans  rien  dénaturer,  je  ne 
m'étais  appliqué  à  voiler  tout  ce  qui  pouvait  amoindrir 
le  rôle  d'un  général  en  chef  de  TEmpire  ayant  pris 
place  dans  Ihistoire,  je  l'eusse  livré  non  seulement 
à  l'impertinence  de  l'émigration,  mais  au  dédain  des 
Anglais,  à  cette  époque  alliés  non  de  la  France,  mais  des 
Bourbons  régnant  contre  la  France.  Affranchi  désormais 
de  ces  considérations,  écrivant  plus  de  vingt  ans  après  la 
déplorable  fin  d'un  général  qui,  comme  tel  surtout,  fut 
une  sorte  d'énigme  et  de  problème,  je  ne  puis  plus  faire 
aucune  concession,  ne  fût-elle  que  de  réticence.  Il  y  a 
d'ailleurs  une  différence  infinie  entre  ce  que  réclame 
une  Relation,  qui  n'a  été  que  la  copie  de  mes  rapports 
au  ministre  de  la  guerre  (1),  et  ce  que  commande  la 
rédaction  de  Mémoires,  dernier  acte  de  la  vie,  par  lequel 
on  se  traduit  tout  entier  au  tribunal  delà  postérité. 

Mais,  par  là  même  qu'un  ouvrage  de  cette  nature 
implique  l'engagement  solennel  d'une  véracité  sans  bor- 
nes, il  mêle  souvent  de  véritables  regrets  aux  jouissances 


(1)  La  première  partie  de  cet  ouvrage  est  formée  du  rapport  que 
je  lui  adressai  d'Abrantës,  et  des  premiers  rapports  que  je  lui 
adressai  de  Lisbonne  ;  la  deuxième,  du  rapport  que,  pendant  ma 
traversée  de  Lisbonne  à  Quiberon,  je  rédigeai  au  milieu  des  plus 
terribles  tempêtes. 


AU   TRIBUNAL   DE  LA   POSTÉRITÉ.  188 

qu'il  peut  donner.  Combien  de  considérations  person- 
nelles, d'affections  même,  n'ai-je  pas  déjà  fait  taire! 
Combien  de  prévenances  devant  lesquelles  j'ai  reculé  ! 
Combien  de  maisons  que  j'ai  cessé  de  fréquenter  par 
l'impossibilité  où  je  me  trouvais  de  continuer  à  recevoir 
des  politesses  de  personnes  sur  lesquelles  ou  sur  les 
parents  desquelles  j'allais  me  voir  obligé  de  publier  des 
faits  accusateurs  !  Les  Souvenirs  de  mon  père  lui  ont  fait 
une  réputation  européenne  de  véracité;  les  miens  prou- 
veront que  chez  moi  cette  qualité  fut  héréditaire;  mais 
CDcore  mon  père  a-t-il  mis  parfois  une  réserve,  dont 
mon  tempérament  trop  vif  m'a  toujours  rendu  incapable. 
Je  n'écris  donc  mes  Mémoires  que  parce  que ,  libre  de 
toute  influence,  ils  ne  contiendront  pas  un  mot  qui,  sauf 
les  erreurs  indépendantes  de  ma  volonté,  ne  soit  exact» 
et,  pour  les  écrire,  c'est-à-dire  pour  sacrifier  tant  de 
devoirs  de  bienséance  au  droit  cent  fois  plus  sacré  de 
l'histoire,  il  faut  que  je  sois  soutenu  par  cette  pensée 
qu'ils  sont  écrits  comme  en  présence  de  Dieu  et  sous  la 
garantie  de  la  conscience  et  de  l'honneur  (4). 

J'ai  dit  que,  devant  l'insurrection  d'Espagne  et  les  ré- 
voltes du  Portugal,  le  général  en  chef  avait  fait  preuve 
de  la  plus  grande  énergie.  Les  généraux  avaient  pu 
soutenir  la  défensive,  puis  prendre  l'offensive  sur  presque 
tous  les  points  avec  avantage,  lorsque  deux  cents  voiles 
anglaises,  annoncées  depuis  quelque  temps,  débarquè- 
rent, à  l'embouchure  du  Mondego,  à  Figueira,  des 
troupes,  de  Tartillerie,  des  munitions  ;  et  ce  convoi  devait 
être  suivi  de  convois  plus  considérables.  Sans  nul  doute 


(1)  Dans  ce  sens,  le  baron  Thiébault  a  placé  sur  im  des  cahiers 
de  son  manuscrit  cette  épigraphe  :  «  Tout  homme  public  qui  rcrit 
ses  Mémoiret  sans  admettre  de  concessions,  tout  juge  qui  remplit 
ses  devoirs  sans  admettre  d'influences,  ne  peut  plus  avoir  que  des 
relations  de  famille.  »  (Ko.) 


184    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

le  Portugal  pouvait  être  uniquement^  sauvé,  je  ne  dis 
pas  par  la  sagesse  et  la  valeur,  mais  par  le  génie,  et 
cette  perte,  qui  paraissait  alors  presque  certaine,  devait 
être  imputable  au  général  Junot  d'abord,  à  Napoléon 
ensuite.  Le  général  Junot  était  coupable  de  n'avoir 
pas,  dès  son  arrivée  à  Lisbonne,  donné  suite  à  la  pro- 
position de  faire  un  camp  retranché  depuis  Casillas 
jusqu'à  Setubal  et  de  n'y  avoir  pas  réuni  pour  un  an  de 
vivres,  ce  qui  lui  laissait  le  temps  d'être  secouru;  ce  qui 
l'aurait  fait  secourir;  ce  qui  aurait  empêché  l'armée 
anglaise  de  se  porter  en  Espagne,  où  elle  acheva  d'y 
rendre  l'embrasement  général.  Quant  à  Napoléon,  dès 
le  premier  instant  où  il  fut  informé  qu'une  armée  anglaise 
de  25  à  30,000  hommes  allait  être  envoyée  en  Portugal, 
il  devait  faire  réunir  tout  ce  qui  restait  alors  de  troupes 
à  Madrid  et  à  l'ouest  de  l'Espagne,  les  faire  arriver  à 
Alcantara(i),  afin  de  se  maintenir  sur  les  deux  rives  du 
Tage;  de  cette  sorte,  et  en  défalquant  même  nos  malades 
et  blessés,  nous  renforcions  cette  armée  par  plus  de 
24,000  hommes  de  troupes,  dont  4,200  de  cavalerie,  e1 
par  une  artillerie  formidable;  nous  restions  maîtres  du 
centre  de  la  Péninsule;  nous  étions  en  mesure  de  rentrei 
à  Madrid,  et  même  de  conserver  El  vas;  nous  n'avions 
à  traiter  avec  personne;  nous  pouvions  abîmer  quel 
ques  corps  espagnols  et  venger  les  malheureuses  troupes 
qui  avaient  été  confiées  à  Dupont;  l'Empereur,  arriva 
avec  de  grands  renforts,  achevait  de  contenir  et  de  sou- 
mettre l'Espagne,  et  pouvait  même  nous  renvoyer  â 
Lisbonne,  ce  qui  valait  mieux  que  de  faire  surprendre  è 
Oporto  et  en  plein  midi  Nicolas  I*',  dit  Soult. 

(1)  Nous  aurions  pu  soutenir  ce  mouvement,  que  nous  aurioni 
connu  par  Porlalcgre,  car  nous  avions  toujours  communiqué  avec 
cette  ville,  que  le  commandant  de  l'armée  do  secours  aurait  faci- 
lement fait  occuper  en  y  jetant  une  forte  division. 


EN    FACE  DE  L'ARMÉE  ANGLAISE.  185 

Ainsi  nous  trouvions-nous  abandonnés,  et  nous  ne 
élevions  même  qu'à  un  cas  fortuit  de  n'avoir  pas  été, 
^u  moment  le  plus  critique,  affaiblis  de  4,000  hommes 
cjui,  d'après  les  ordres  de  l'Empereur,  étaient  partis  de 
Hiisbonne  pour  se   rendre  à  Cadix.  Nous  étions  sans 
loiagasins,  trop  nombreux  pour  vivre  au  milieu  d'une 
population  elle-même  dépourvue  du  nécessaire  et  dont 
on  ne  pouvait  plus  obtenir  la  moindre  chose  sans  la  lui 
«rracher.  Trop  faibles  pour  faire  de  grands  détache- 
ments en  présence  d'une  armée  anglaise,  auxiliaire  de 
toutes  les  forces  du  Portugal  et  secondée  par  celles-ci 
«vec  fanatisme;  ne  pouvant  rester  à  Lisbonne,  n'ayant 
<l'appuis  ni  de  ressources  nulle  part  ailleurs;  encombrés 
par  une  masse  de  Français  appartenant  aux  adminis- 
trations  et  au  gouvernement  et  par  des  femmes,  il 
nous  fallait  un  succès  colossal,  décisif,  inespéré,  pour 
échapper  à  la  nécessité  d'évacuer  le  Portugal;  mais 
entre  courir  la  chance  d'un  succès  et  manquer  par  négli- 
gence cette  chance,  la  distance  est  grande. 

L'armée  anglaise  avait  franchi  le  Mondego  devant 
Coimbre,  et,  flanquée  d'un  côté  par  sa  flotte,  de  l'autre  par 
une  armée  portugaise  et  des  levées  en  masse,  elle  s'a- 
vançait sur  Lisbonne.  Nos  troupes  n'étaient  pas  rassem- 
blées; la  division  Loison  réprimait  alors  l'insurrection 
de  TAlemtejo  ;  il  fallait  lui  donner  le  temps  de  rejoindre 
l'armée  et,  pour  cela,  ralentir  la  marche  de  l'ennemi  et 
reconnaître  en  même  temps  le  pays  où  l'on  pourrait 
avoir  à  combattre.  Cette  tâche  avait  été  confiée  au  gé- 
néral Delaborde,  qui  s'en  acquitta  avec  le  plus  grand 
bonneur,  rencontra  les  six  colonnes  ennemies  fortes  de 
iB,00O  hommes  et,  par  l'habileté  de  ses  manœuvres,  le 
choix  de  ses  positions,  les  battit  à  Rorissa,  n'ayant  à 
leur  opposer  que  1,900  hommes.  Grâce  à  ce  succès,  il 
pat  se  replier  sur  Montachique,  s'y  établir  fortement  et 


186    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

couvrir  Lisbonne,  tandis  que  la  division  Loison  s'effor- 
çait de  nous  rejoindre  par  les  marches  les  plus  pénibles;^ 
car  on  était  en  août,  mois  terrible  en  Portugal,  et  dess 
compagnies  entières  se  couchaient  sur  la  route,  épuisées 
de  chaleur,  de  soif  et  de  fatigue.  Enfin  cette  division  pu! 
rejoindre;  elle  vint  se  réunir  aux  troupes  du  général 
Junot,  puis  elle  marcha  avec  elles  sur  Torres-Vedras- 
où  position  fut  prise  en  attendant  le  général  Delaborde 
rappelé  de  Montachique.  Toutes  nos  forces  se  trouvèreni 
ainsi  rassemblées;  elles  s'élevaient  à  9,200  hommes. 
pour  faire  face  aux  16,000  hommes  de  l'armée  ennemie 
qui  étaient  en  position  entre  Torres-Vedras  et  la  mer,  dl 
Lourinhan  et  Vimeiro. 

Ma  relation  porte  à  18,000  hommes  cette  armée  enne- 
mie qui  nous  fit  face  à  Vimeiro,  et  en  cela  je  me  sais 
trompé;  non  pas  que  cette  armée  se  composât,  comme 
l'Empereur  le  croyait  encore  quatre  mois  et  demi  plus 
tard,  de  13,000  Anglais  et  6,000  Portugais;  les  Portu- 
gais ne  s'y  trouvaient  pas,  mais  des  18,000  Anglais 
débarqués  à  Figueira  et  que  le  général  Delaborde  avail 
rencontrés,  2,000  avaient  été  tués  ou  blessés  à  Rorissa^ 
ce  qui  réduisait  les  18,000  hommes  à  16,000.  Eh  bien,  au 
lieu  d'arriver  devant  eux  avec  9,200  hommes,  nous  pou- 
vions leur  en  opposer  13,500;  car  le  général  Loison  avait, 
en  nous  rejoignant,  laissé  à  Santarem  2,000  hommes  de  la 
légion  hanovrienne  qui  eussent  été  cent  fois  plus  utiles  sur 
un  champ  de  bataille  que  dans  une  garnison;  de  même, 
2,000  hommes  étaient  restés,  au  détriment  des  forces  de 
combat,  sur  la  rive  gauche  du  Tage;  enfin,  1,300  hommes 
auraient  pu  être  empruntés  pour  le  jour  de  bataille  aui 
garnisons  de  Lisbonne  et  des  vaisseaux.  Si  les  troupes 
anglaises,  et  leurs  officiers  surtout,  ne  valaient  pas  en 
1808  ce  qu'ils  ont  valu  depuis  (le  combat  de  Rorissa,  où 
1,900  Français  firent,  pendant  huit  heures,  face  à  toute 


FAUTES   DE  JUNOT.  187 

cette  armée  anglaise  et  lui  causèrent  de  si  grandes  pertes, 
"tenait,  et  à  la  gloire  du  général  Delaborde,  de  prouver 
^e  fait  de  la  manière  la  plus  brillante),  ce  n'était  pas  sans 
<ioute  une  excuse  pour  ne  pas  égaliser  les  forces,  quand  on 
vivait  le  moyen  de  le  faire;  mais  c'en  était  bien  moins  une 
pour  ne  pas  compenser  une  telle  faute  autant  qu'elle  pou- 
Tait  l'être,  pour  ne  pas  en  agir  avec  autant  de  calcul  que 
ée  prudence.  Il  ne  reste  donc  ici  aucune  échappatoire;  il 
fallait  débuter  par  vérifier  par  soi-même  les  reconnais- 
sances dont  des  officiers  du  génie  avaient  été  chargés; 
il  fallait  faire  exécuter  celles  qui  ne  l'avaient  pas  été,  et 
consacrer  toute  la  journée  du  21  août  à  ces  importants 
préliminaires;  il  le  fallait,  afin  de  baser  sur  une  connais- 
saDce  exacte  du  terrain  et  de  la  répartition  des  forces  de 
lennemi,  sur  le  placement  de  son  artillerie,  les  opéra- 
tions qui  seraient  jugées  possibles;  et  cependant,  sans 
rien  voir  personnellement,  sans  savoir  sur  quoi  et  contre 
qui  il  marchait,  le  général  en  chef  ordonna  d'attaquer 
immédiatement. 

Et,  pour  mieux  comprendre  encore  à  quel  point  cette 
manière  d'agir  était  désespérante,  on  doit  savoir  que  le 
général  anglais  avait  appuyé  et  en  partie  adossé  à  la 
mer  sa  droite,  surabondamment  flanquée  par  toute  la 
flotte  de  l'amiral  Cotton;  que  son  centre,  en  avant  du 
front  duquel  coulait  une  petite  rivière,  était  établi  sur 
an  mamelon  isolé,  dominant  toutes  ses  approches,  do- 
miné lui-même  en  arrière  et  sur  les  flancs  par  des  hau- 
teurs à  double  rang  d'escarpements  rapides,  garnies  de 
deux  lignes  de  troupes  et  d'un  double  rang  de  batteries 
avec  pièces  de  fort  calibre,  ce  qui,  indépendamment  du 
mamelon,  formait  quatre  lignes  de  feux  d'infanterie  et 
d'artillerie.  Quant  à  sa  gauche,  qui,  par  suite  de  l'obli- 
quité du  terrain,  était  comme  enfouie  par  cela  même  que 
la  droite  s'avançait  de  beaucoup  au  delà  du  centre  et  le 


168    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

flanquait,  elle  était  sans  appui,  n'arrivait  même  pai 
jusqu'à  la  pente  au  bas  de  laquelle  se  trouve  Lourinhan 
et  n'était  couverte  que  sur  son  front  par  un  ravin  finis- 
sant avec  cette  pente.  Telle  était  la  position  dans  laquelh 
nous  trouvâmes  l'armée  anglaise  lorsque,  à  neuf  heurei 
du  matin,  nous  eûmes  passé  le  défilé  de  Torres-Vedras 
Cette  position,  dont  le  général  en  chef  dédaigna  de  s'oc 
cuper,  devait  être  aussi  fatale  pour  l'ennemi  si  now 
n'attaquions  pas  de  front,  que  funeste  pour  nous  si  noui 
attaquions  ainsi,  et  il  pouvait  être  absurde  et  désastreui 
pour  les  Anglais  de  l'avoir  prise  :  je  dis  absurde,  parci 
que  l'on  ne  devait  jamais  supposer  qu'il  pût  se  rencon 
trer  un  général  capable  de  s'y  laisser  tromper,  et  je  di 
désastreux,  parce  que  si,  au  lieu  de  s'y  heurter,  on  Teû. 
tournée,  ce  n'était  plus  qu'une  souricière,  ainsi  que  h 
suite  l'expliquera. 

On  sait  quelles  sont  les  nombreuses  justifications  d' 
système  divisionnaire  et  l'avantage  de  tenir  les  troupe 
d'une  même  division  rassemblées;  on  connaît  surtou 
l'importance  de  les  faire  combattre  réunies  et  toutes  sou 
les  ordres  immédiats  de  leur  chef.  Eh  bien,  indépendam 
ment  du  délire  qui  le  fit  marcher  sur  le  centre  de  laposi 
sition  ennemie,  telle  que  je  viens  de  la  décrire,  le  généra 
Junol,  en  approchant  de  cette  position,  ordonna  au  gé 
néral  Delaborde  de  continuer  son  mouvement  direct  ave( 
sa  seconde  brigade,  pendant  que  le  général  Brenier,  s( 
détachant  de  la  division,  tournerait  l'armée  anglaise  pai 
la  gauche;  dispositifdautantplusbarbarequele  général 
Brenier  se  trouvait  avoir  à  faire  trois  fois  plus  de  chemin 
qu'il  n'était  nécessaire,  ce  qui,  en  plein  jour,  donna  aui 
Anglais  trois  fois  le  temps  de  se  mettre  en  mesure 
contre  lui;  il  devint  par  là  même  comme  étranger  i 
la  bataille  proprement  dite,  tandis  que  le  général  Dela- 
borde, arrivé  à  portée  de  fusil,  se  trouva  sur  un  terrain 


BATAILLE   DE  VIMEIRO.  189 

€i'où  il  était  pour  ainsi  dire  impossible  de  déboucher,  où 
!.€  feu  de  toutes  les  batteries  convergeait  et  d'où,  avec 
^ne  poignée  de  monde,  il  avait  à  enlever  des  positions 
«levant  lesquelles  dix  mille  hommes  auraient  échoué. 

Le  général  Delaborde  faisant  sans  compensation  des 
pertes  énormes,  le  général  en  chef  ordonna  tout  à  coup 
^u  général  Loison  de  rejoindre  le  général  Delaborde 
avec  sa  brigade  de  gauche,  pendant  que  la  brigade  de 
droite  suivrait  le  mouvement  du  général  Brenier;  et  de 
cette  sorte,  une  brigade  de  plus  se  trouva  annulée  sur 
notre  droite,  alors  que  sur  notre  gauche  une  brigade  de 
plus  était  vouée  à  une  destruction  inutile.  Mais  encore 
si  Loison  avait  marché  avec  sa  brigade  de  droite,  nous 
aurions  eu  du  moins  un  général   de  division,  c'est-à- 
dire  un  centre  de  commandement  sur  chaque  point 
d'opération,  tandis  que,  Loison  envoyé  sur  le  terrain 
occupé  par  Delaborde,  nous  avions  d'un  côté,  et  avec 
deux  brigades,  deux  généraux  de  division  qui  devaient 
mal  s'entendre,  et  de  l'autre  et  avec  un  égal  nombre  de 
troupes,  deux  généraux  de  brigade  qui  ne  pouvaient 
jamais  s'entendre. 

La  présence  de  Loison,  le  renfort  conduit  par  lui,  ne 
firent  qu'ajouter  à  nos  pertes  de  la  manière  la  plus  gra- 
tuite, c  Pour  en  finir  >,  ainsi  que  le  disait  le  général  en 
chef,  mais  dans  un  autre  sens  que  celui  qu'il  attachait 
à  ce  mot,  il  fit  avancer  le  premier  des  deux  régiments 
de  grenadiers  qui  formaient  la  réserve,  et  ce  malheu- 
reux régiment  fut  exterminé  avant  d'avoir  achevé  son 
déploiement;  le  second,  conduit  par  le  général  Keller- 
mann  en  personne,  le  suivit  et  ne  fut  pas  moins  mal- 
traité. Ainsi,  et  avec  six  régiments,  trois  généraux  de 
division,  et  trois  des  meilleurs  qu'eût  la  France,  se 
trouvaient  réunis  sur  un  point  où  aucun  d'eux  et  aucun 
homme  n'aurait  dû  se  trouver;  mais,  comme  de  minute 


190    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

en  minute  notre  position  devenait  plus  fatale,  le  général 
en  chef,  suivi  par  moi,  se  porta  lui-même  sur  ce  désas- 
treux terrain,  d'où  il  résultait  que,  surnotre  droite,  deui 
de  nos  cinq  brigades  flottaient  sans  accord  et  sans  en 
semble  et  même  ne  tardèrent  pas  à  être  ramenées, 
presque  toute  l'armée  anglaise  se  trouvant  disponible 
contre  elles,  pendant  que,  sur  notre  gauche,  nos  troiî 
brigades  restantes,  hachées  parle  canon,  avaient  à  leui 
tête,  indépendamment  des  généraux  de  brigade,  troii 
généraux  de  division,  un  chef  d'état-major  général  e 
un  général  en  chef,  mais  dans  une  situation  où  Napo 
léon  lui-même  n'en  aurait  pas  plus  fait  qu'un  caporal 
c'est-à-dire  où  il  n'y  avait  qu'à  mourir  ou  à  se  retirer 
Un  volume  ne  contiendrait  pas  tout  ce  qu'il  y  aurait  i 
dire  à  cet  égard;  aussi  ne  tarissait-on  pas.  Loison  e 
Solignac  écumaient;  Kellermann,  chargé  des  négocia 
tions,  après  cette  désastreuse  échauffourée,  ne  s'occupi 
qu'à  les  faire  réussir,  tant  il  était  frappé  de  Tidée  que 
sous  une  pareille  direction,  nous  n'aurions  plus  d'espoi 
qu'en  elles.  Delaborde  était  navré,  et  je  ne  Tétais  pa 
moins  que  lui.  Combien  de  fois  ce  digne  général  Delà 
borde,  homme  de  guerre  consommé,  n'est-il  pas  reveni 
avec  moi  sur  cette  déplorable  journée,  et  cela  pou 
essayer  de  lui  trouver  une  explication  ! 

C'est  qu'en  efl'et  le  général  Junot  était  réellement  ui 
homme  d'esprit,  et  de  beaucoup  d'esprit;  c'était  ui 
homme  instruit  et,  dès  qu'il  s'astreignait  à  raisonner 
un  homme  de  sens,  de  jugement  même  très  sagace.  1 
faisait  la  guerre  depuis  l'âge  de  dix-huit  ans,  et  il  ei 
avait  trente-sept;  depuis  quatorze  ans,  il  était  l'aide  di 
camp  du  premier  général  des  temps  modernes,  d'un  d( 
ces  hommes  extraordinaires  dont  chaque  action,  chaqut 
mot  était  une  leçon  et  un  trait  de  lumière;  il  en  avai 
même  compris  et  les  batailles  et  les  campagnes;  il  ei 


FUMEES   DU   VIN   OU    FOLIE?  191 

redisait  les  préceptes,  et,  pour  tout  ce  qui  tenait  aux 
préliminaires,  jamais  élève  ne  copia  mieux  son  maître; 
ainsi,  et  au  moment  où  les  corps  allaient  s'ébranler  pour 
se  porter  en  avant,  il  parut  devant  chacun  d'eux  et 
acheva  de  les  animer  par  des  péroraisons  aussi  sail- 
lantes qu'heureuses.  Cent  fois  prêt  à  donner  sa  vie  pour 
un  succès,  électrisé  au  dernier  point,  il  était  vraiment 
superbe;  ainsi,  jusqu'au  moment  où  il  proféra  son  der- 
nier ordre,  j'entends  où  il  déchira  en  deux  la  divi- 
sion Delaborde,  étions-nous  aussi  pleins  d'espoir  qu'à 
dater  de  cet  instant  nous  fûmes  bouleversés;  mais  enfin 
il  fallait  une  explication  à  une  si  inconcevable  conduite  : 
les  uns  pensèrent  que,  dans  le  déjeuner  que  nous  venions 
de  faire  sur  l'herbe  et  où  le  général  en  chef  avait  bu 
plusieurs  sortes  de  vins  et  de  liqueurs,  il  en  avait  trop 
bu,  ou  bien  que  ce  trop  avait  résulté  de  l'intensité  de  la 
chaleur  plus  que  de  l'intempérance;  d'autres  soute- 
naient que  la  présence  de  l'ennemi  ou  l'odeur  de  la 
poudre  l'exaltait  au  point  de  lui  faire  perdre  l'usage  de 
ses  facultés;  quanta  moi,  me  rappelant  ces  faits  lorsque 
deux  ans  plus  tard  survint  l'affaire  d'Astorga  (i),  je 
fus  à  dater  de  cette  époque  poursuivi  par  la  pensée 
que  tous  les  motifs  donnés,  fumée  du  vin,  vertige  causé 
par  la  poudre,  avaient  dû  se  compliquer  d'un  com- 
mencement d'aliénation  mentale.  Il  faut  tout  cela,  en 

(1)  Le  général  Junot,  chargé  de  l'attaque  d*Astorga,  fil  après 
<iuelque8  démonstrations  sommer  le  commandant  de  se  rendre.  Cet 
officier  lui  envoie  un  parlementaire  pour  obtenir  je  ne  sais  quelles 
coaditions.  A  ce  mot  de  conditions,  la  colère  prend  Junot,  qui  chasse 
ce  parlementaire,  en  lui  disant  :  «  11  est  midi,  à  deux  heures  je  prends 
la  place  d'assaut  et  je  vous  fais  tous  passer  au  fil  de  l'épée.  »  Grâce 
Scelle  annonce,  tout  ce  qui  pouvait  contribuer  à  la  défense  avait 
été  préparé;  le  dernier  homme  était  à  son  poste,  et  toutes  les 
compagnies  de  grenadiers  employées  à,  cet  assaut  furent  exter- 
nÛQées  et  repoussées.  Fait  déplorable,  et  qui,  ainsi  que  l'attaque  de 
Vimeiro,  n'a  d'explication  que  par  la  folie. 


192    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBA13LT. 

effet,  pour  rendre  croyable  ce  qui,  sans  cela,  ne  pourrait 
pasTètre;  car,  cette  bataille  à  peine  terminée,  le  général 
Junot  monta  en  calèche  découverte  avec  Mme  Foy, 
dont  le  mari  venait  d'être  blessé,  et  traversa  ainsi 
toute  la  colonne  de  nos  officiers  et  de  nos  soldats  plus  ou 
moins  mutilés;  et  cette  conduite,  qui  après  une  victoire 
eût  été  choquante,  ne  pouvait  après  un  désastre  qu'ex- 
citer rindignation;  elle  provoqua  une  rumeur  qui  accom- 
pagna le  couple  pendant  toute  cette  scandaleuse  tra- 
versée. 

En  résumé,  abstraction  faite  de  toute  circonstance 
occasionnelle  et  ne  m'arrôlant  qu'au  jugement  à  pro- 
noncer sur  le  duc  d'Abrantès,  je  dirai  qu'emporté  et 
fougueux,  il  n'avait  ni  cette  suite,  ni  cette  tenue  sans  les- 
quelles la  fougue  reste  impuissante;  que,  soldat  d'une 
vaillance  aveugle,  il  n'avait  ni  coup  d'oeil,  ni  prévisions, 
ni  inspirations;  qu'il  ne  comprenait  d'un  combat,  d'une 
lutte  quelconque  contre  l'ennemi,  que  le  choc,  mais 
n'entendait  rien  aux  dispositions,  qui  seules  peuvent 
préparer  et  assurer  la  victoire,  prévenir  ou  atténuer  les 
pertes  ou  les  défaites;  et  ce  qu'il  commençait  à  ne  pas 
faire  par  emportement,  il  finissait  par  ne  pas  le  faire  par 
découragement.  Ainsi,  dans  cette  bataille  de  Vimeiro, 
du  moment  où  il  fallut  battre  en  retraite,  le  général  Junot 
disparut  sans  donner  ou  faire  donner  d'ordres  à  per- 
sonne; pendant  que,  cédant  à  ses  inspirations  et  à  sa 
vaillance,  Margaron,  avec  sa  division  de  cavalerie,  con- 
tinuait à  faire  bonne  contenance  et  à  empêcher  les 
Anglais  de  sortir  de  leur  camp  et  de  nous  poursuivre, 
le  général  Delaborde,  n'agissant  que  d'après  lui,  rallia 
et  ramena  notre  gauche,  et  moi,  de  mon  chef,  je  courus 
à  notre  droite  qui  avait  perdu  ses  deux  généraux,  et  je 
lui  fis  exécuter  sa  retraite.  Mille  hommes  comme  le 
généralJunot  auraient  traversé  les  enfers;  mille  hommes 


COMMENT    ON    DEVAIT   VAINCRE   A  VIMEIRO.       198 

comme  lui  n'auraient  pas  conçu,  dirigé  et  gagné  une 
bataille. 

Et  cependant  qu'y  avait-il  de  plus  simple,  de  plus  facile 
que  la  conduite  à  tenir  à  Vimeiro?  Ainsi  que  je  l'ai  dit, 
arrivés  le  21  août,  à  neuf  heures  du  matin,  devant  l'en- 
nemi, il  fallait  employer  le  reste  de  cette  journée  à 
reposer  les  troupes,  qui  avaient  marché  toute  la  nuit, 
à  donner  aux  corps  le  temps  de  se  compléter  par  la 
masse  d'hommes  restés  en  arrière,  et  à  connaître  et  la 
position  de  l'ennemi  et  la  répartition  de  ses  troupes. 
Ces  reconnaissances  ne  pouvaient  manquer  de  démon- 
trer qu'une  attaque  de  front  était  extravagante;  on  aurait 
fait  tout  ce  qui  eût  été  de  nature  à  faire  croire  à  la  réso- 
lution d'une  pareille  attaque,  le  22,  à  la  pointe  du  jour, 
et  pour  cela  on  aurait  élevé  des  batteries,  couvert  le  ter- 
rain d'éclaireurs,  simulé  vingt  petites  reconnaissances, 
engagé  autant   d'escarmouches,  montré  des  têtes  de 
colonnes;   la  journée   du   21   se    serait  passée  à  ces 
démonstrations,  et,  la  nuit  venue,  en  laissant  comme 
soi-disant  avant-garde,  et  sous  les  ordres  du  général  de 
division  Kellermann,  la  réserve,  huit  pièces  de  canon  et 
la  moitié  de  la  cavalerie,  on  aurait  porté  les  divisions 
Delaborde  et  Loison,  plus  six  cents  chevaux,  commandés 
par  Margaron,  et  quinze  pièces  de  canon,  entre  Lou- 
rinhan  et  l'extrême  gauche  de  l'ennemi,  et,  avant  le  jour, 
on  serait  arrivé  avec  ces  forces  sur  le  plateau  auquel 
le  camp  anglais  était  adossé;  le  général  anglais,  ayant 
alors  perdu  tous  les  avantages  de  sa  position,  se  serait 
trouvé  aux  prises  avec  une  armée  qui  le  tournait. 

Or,  dans  cette  position ,  qu'aurait-il  fait?  Se  serait-il 
borné  à  nous  opposer  une  partie  de  ses  troupes  et, 
comme  quelques  personnes  l'ont  avancé,  aurait-il  mar- 
ché avec  le  restant  sur  Mafra,  pour  arriver  avant  nous 
à  Lisbonne?  Mais,  dans  ce  cas,  le  corps  qu'il  nous  aurait 


194  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

opposé  aurait  été  dévoré;  notre  réserve,  avec  laquelle 
se  serait  combiné  notre  mouvement,  attendu  que  rien 
ne  pouvait  nous  empêcher  de  rester  en  cortimunica- 
tion  avec  elle,  aurait  attaqué  en  flanc  la  colonne  mar- 
chant sur  Mafra;  nous  nous  serions  précipités  sur  ses 
traces,  et,  comme  nos  soldats  marchent  mieux  que  les 
Anglais,  comme  de  plus  ils  étaient  alimentés  et  suppor- 
taient mieux  les  ardeurs  de  la  canicule,  comme  un  avan- 
tage obtenu  les  aurait  exaltés,  nous  aurions  mangé  cette 
armée  anglaise  depuis  la  queue  jusqu'à  la  tête.  Cette 
marche  sur  Lisbonne  eût  été  désastreuse,  et  la  prudence 
si  connue  des  généraux  anglais  ne  la  rendait  pas  pro- 
bable. 

Le  seul  parti  qui  pût  leur  rester  alors  était  une  résis- 
tance corps  à  corps;  mais  nous  arrivions  en  masse  sur  un 
point oil  nous  ne  pouvions  trouver  que  peu  de  troupes; 
dès  le  début  ces  premières  troupes  auraient  été  bous- 
culées; pour  nous  arrêter,  pour  nous  empêcher  de  couper 
toute  retraite  à  l'armée  anglaise,  il  aurait  fallu  nous  en 
opposer  de  nouvelles,  mais  les  divers  corps  de  cette 
armée  très  échelonnés  et  qui,  par  l'obliquité  de  la  posi- 
tion, se  seraient  trouvés  à  plus  d'une  lieue  en  arrière  de 
nous,  auraient  eu  besoin  de  près  de  deux  heures  pour 
arriver  haletants  et  par  lambeaux.  Or  on  sait  quel  est 
le  sort  des  troupes  employées  à  des  efforts  successifs; 
une  partie  d'entre  elles,  et  celles  qui  auraient  pu  nous 
être  opposées  les  premières,  auraient  été  arrêtées  par 
nous  et  suivies,  harcelées  par  notre  réserve;  elles  n'au- 
raient pu  agir  qu'avec  peu  d'artillerie,  car  la  plupart  de 
leurs  pièces,  qui  par  leur  calibre  et  leur  portée  offraient 
tant  d'avantages  en  batterie  fixe  et  nous  firent  tant  de 
mal  avant  même  que  nous  pussions  répondre  à  leur 
feu,  n'étaient  pas  faciles  à  manœuvrer  sur  un  champ  de 
bataille.  N'eussions-nous  eu  que  9,200  hommes,  l'ar- 


TORT    DE    L'EMPEREUR.  11)5 

mée  anglaise  devait  être  battue,  sinon  détruite,  ce  qui 
réalisait  le  succès  inespérable  dont  j'ai  parlé;  ce  qui, 
réduisant  le  Portugal  à  lui-môme,  finissait  son  insurrec- 
tion et  nous  rendait  toutes  ses  ressources.  Et  ce  résultat 
était  certain  si  le  général  Junot,  bon  manœuvrier  loin  de 
l'ennemi,  Teût  été  tout  aussi  bien  devant  l'ennemi;  et, 
sans  même  aborder  la  pensée  que,  près  de  cinq  mois 
après,  l'Empereur  émit  dans  l'entretien  qu'il  eut  avec  moi 
à  Valladolid,  si  nous  eussions  opéré  avec  4,000  bommes 
de  plus,  les  destinées  du  monde  étaient  changées.  Le 
général  Junot  fut  à  Vimeiro  l'arbitre  des  plus  grands  évé- 
nements, ce  qui,  indépendamment  de  l'intérêt  qui  s'at- 
tache au  récit  exact  d'un  fait  d'armes  de  cette  importance, 
explique  la  longue  digression  à  laquelle  je  me  suis  livré. 
Et  quand  l'Empereur,  cédant  aux  intrigues  de  Savary, 
à  rhumeur  que  lui  donnèrent  les  amours  de  Mme  Murât 
et  du  général  Junot,  qui  certes  valait  bien  ceux  qui  lui 
ont  succédé  et  dont  le  départ  n'a  pas  rendu  cette  belle 
et  charmante  Caroline  plus  sage,  quand  l'Empereur 
sacrifia  à  de  si  misérables  motifs  son  ami  le  plus  fana- 
tiquement dévoué,  ne  devait-il  pas  se  douter  que  ce 
sacrifice,  qui  ne  parut  qu'une  dureté  et  une  ingratitude, 
se  compliquerait  du  sacrifice  d'une  armée?  car  il  con- 
naissait l'homme  à  qui  il  confiait  cette  armée  et  savait 
que  cet  homme,  né  pour  être  auprès  de  sa  personne  le 
premier  aide  de  camp  du  monde,  n'avait  comme  officier 
d'autre  transcendance  que  de  conduire  une  charge  de 
la  manière  la  plus  brillante.  Et,  pour  Napoléon,  ce 
sacrifice  d'une  armée  en  entraînait  un  autre  bien  autre- 
ment grave,  celui  de  sa  destinée  victorieuse,  c'est-à-dire 
de  sa  couronne,  de  sa  gloire,  de  sa  vie  et  de  l'existence 
politique  de  toute  sa  famille  qui  le  suivit  dans  sa  chute 
immense. 

Il  ne  nous  restait  plus  qu'à  évacuer  le  Portugal;  dès 


196    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

le  23,  un  traité  provisoire  fut  conclu.  Malgré  l'importance 
(le  leur  succès,  incertains  de  l'époque  où  les  renforts 
qu'ils  attendaient  pourraient  arriver,  les  Anglais  n'étaient 
pas  rassurés  sur  leur  position,  et  cette  convention  préli- 
minaire nous  laissait  les  honneurs  de  la  guerre;  le 
30  août,  fut  signé  le  traité  définitif.  Le  général  Beres- 
ford  (i),  homme  poli,  mais  très  ferme  de  caractère, 
soutint  avec  acharnement  les  dernières  discussions  qui 
précédèrent  cette  signature.  Il  n'y  mit  pas,  du  reste,  plus 
d'énergie  et  il  y  mit  moins  de  talent  que  le  généraIJunot, 
qui  fut  d'autant  plus  magnifique  que,  pour  sauver  ce  qui 
pouvait  l'être  de  cette  fatale  position,  il  fallait  non  un 
général,  mais  un  homme.  Aussi,  et  grâce  à  sa  vigueur 
et  à  quelques  belles  inspirations,  obtint-il  des  négo- 
ciateurs anglais,  et  par  la  force  de  ses  raisons  comme 
par  la  puissance  de  son  caractère,  des  avantages  qui 
irritèrent  au  dernier  point  les  Portugais.  Ceux-ci  voyaient 
avec  rage  les  restes  de  notre  armée  leur  échapper,  et  ils 
s'en  prenaient  aux  Anglais  de  cette  déconvenue.  Notre 
situation  à  Lisbonne  pendant  les  derniers  instants  qui 
précédèrent  notre  départ  fut  des  plus  menaçantes;  le 
mot  d'ordre  était  :  «  Mort  aux  Français  »;  mais  je  ne 
reviendrai  pas  sur  ces  journées  malheureuses,  et  je  ter- 
minerai répisode  de  notre  occupation  par  mes  derniers 
souvenirs  personnels. 

Lors  de  la  ratification  du  traité,  Ton  s'était  mutuelle- 
ment donné  des  otages;  le  colonel  Dunkin,  aujourd'hui 
lord  Kussel,  membre  des  communes  d'Angleterre,  nous 

(1)  Lors  de  cette  discussion  du  traité,  le  général  BtTesford  et 
le  colonel  Murray  s'étaient  rendus  à  cet  clTet  à  Lisbonne  ;  ils  di- 
naicnt  chez  le  général  Junot,  et,  après  avoir  assez  indiscrèteonent 
abordé  les  événemeots  de  Madrid  et  ce  qui  en  était  la  conséquence, 
le  général  Beresford  se  permit  d'ajouter  :  «  Les  chefs  des  États  ne 
fout  impunément  aucune  grande  faute  »,  mot  qui  fut  suivi  par  un 
Itrofond  silence. 


TRAITE    D'ÉVACUATION.  197 

fut  envoyé  à  ce  titre;  il  se  rendit  chez  moi  et  me  dit  : 
«  Monsieur  le  général,  vous  êtes  cause  que  je  suis  ici. 
J'ai  traduit  en  anglais  votre  Manuel  des  adjudants  géné- 
ranœ;  vous  avez  pris,  dans  cet  ouvrage,  rengagement 
de  le  faire  suivre  par  un  ouvrage  complet  sur  la  matière, 
et  je  viens  tout  exprès  pour  vous  sommer  de  tenir  votre 
parole  et  pour  vous  dire  que  votre  traducteur  est  tout 

prêt »  Rien  n'était  plus  obligeant,  plus  digne  d'un 

homme  aussi  distingué.  Je  lui  répondis  que  sa  démarche 
me  faisait  sentir  plus  vivement  que  jamais  l'obligation 
d'acquitter  ma  promesse,  et  que  d'ailleurs,  s'il  lui  avait 
plu  de  nous  laisser  tranquilles  en  Portugal,  je  n'aurais 
pas  tardé  à  avoir,  à  cet  effet,  tout  le  temps  nécessaire; 
qu'au  surplus,  dès  mon  premier  loisir,  je  m'occuperais 
de  rédiger  un  Manuel  général,  mais  que,  si  l'occasion  ne 
s'en  retrouvait  pas,  je  le  regarderais  comme  un  peu 
cause  de  mon  insuccès.  Et  nous  nous  quittâmes  très 
satisfaits  l'un  de  l'autre. 

Un  des  articles  du  traité  portait  que  tous  les  objets 
d'art  qui  pourraient  se  trouver  à  la  disposition  des 
Français  faisant  partie  de  Tarmée,  seraient  renvoyés  à 
une  commission  présidée  parle  général  de  Beresford,  et 
que  les  malles  et  caisses  de  tous  les  Français,  les  géné- 
raux y  compris,  seraient  fouillées.  Or,  un  jour  qu'avec 
le  général  Junot,  je  visitais  le  château  de  Quélus,  il 
s'était  aperçu  quejadmirais  beaucoup  une  vierge  en  mo- 
saïque sur  lapis-lazuli,  dans  un  cadre  d'argent  orné  de  huit 
anges  en  haut  relief  et  du  même  métal,  (tétait  le  cadeau 
d'un  pape  à  je  ne  sais  plus  quel  souverain  de  Portugal, 
et,  sans  que  je  m'en  aperçusse,  le  général  Junot  donnait 
l'ordre  de  me  l'apporter  de  sa  part.  Je  l'avais  trouvée 
chez  moi  en  y  rentrant.  Forcément  comprise  dans  l'ar- 
ticle du  traité,  je  la  fis  porter  chez  le  général,  depuis 
maréchal  Beresford,  en  l'informant  comment  je  l'avais 


198    MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL    BARO.N    THIÉBACLT. 

eue  ;  je  lui  marquais  que  mes  caisses  éta  nt  prêtes  à  être  fer- 
mées, et  je  le  priais  de  les  faire  visiter.  Il  me  renvoya  la 
mosaïque  et  me  répondit  qu'à  l'époque  oùjeTavais  reçue, 
le  général  Junot  avait  le  droit  de  me  la  donner,  que 
de  plus  ce  don  était  ratifié  par  la  commission,  qu'enfin 
aucune  caisse,  aucune  malle  portant  mon  nom  ne  serait 
visitée  par  personne,  et  qu'il  était,  en  son  particulier, 
charmé  de  concourir  à  ce  témoignage  d'estime  publique. 
C'est  une  des  choses  qui,  dans  ma  vie,  m'ont  le  plus 
flatté;  comment  en  eût-il  été  autrement  quand  on  fouilla 
indignement  les  effets  de  tous  les  autres  généraux,  ceux 
même  du  général  en  chef,  et  qu'on  fit  restituer  tant 
d'objets  de  prix,  y  compris  une  magnifique  collection  de 
tableaux  que  le  général  Delaborde  avait  conquise  je  ne 
sais  plus  où?  De  tous  ces  objets  que  les  Français  avaient 
en  leur  possession,  deux  seuls  arrivèrent  en  France, 
savoir  :  ma  mosaïque,  qui,  trop  vieille  pour  supporter  le 
trajet,  ou  mal  emballée,  ne  me  parvint  qu'en  poussière, 
et  une  Bible  en  douze  volumes,  je  crois,  peinte  par  les  plus 
grands  maîtres  de  l'Italie,  également  présent  d'un  pape, 
qu'on  évaluait  à  1,200,000  francs,  et  que  le  général  en 
chef  s'était  adjugée.  Ce  fut  le  premier  objet  qui  lui 
fut  spécialement  et  officiellement  réclamé,  en  même 
temps  qu'un  million  en  or  qu'il  avait  fait  porter  chez 
lui,  sitôt  le  traité  signé,  et  que  la  commission  anglaise, 
chargée  de  recevoir  nos  comptes,  le  força  à  restituer. 
Quant  à  la  Bible,  le  général  répondit  en  déclarant  sur  sa 
pacole  d'honneur  qu'elle  n'était  plus  en  Portugal;  il 
disait  vrai;  voici  comment  elle  venait  d'en  sortir.  Le 
traité  obligeait  les  Anglais  à  faire  immédiatement  con- 
duire à  la  Rochelle  un  officier  chargé  de  remettre  à 
TEmpereur  une  copie  du  traité;  cet  officier  fut  M.  de 
Lagrave,  l'un  des  aides  de  camp  du  général  en  chef  II 
mita  la  voile  une  heure  après  l'échange  des  ratifications 


LA    BIBLE  DE   DOUZE  CENT   MILLE  FRANCS.       199 

et  n'emporta  avec  lui  qu'une  seule  petite  malle;  mais 
cette  petite  malle,  fabriquée  exprès,  contenait  juste  la 
Bible,  et  ce  furent  ainsi  les  Anglais  eux-mêmes  qui  mirent 
la  plus  grande  diligence  à  transporter  en  France  ce  qu'ils 
mettaient  tant  de  zèle  à  vouloir  empêcher  de  partir. 
Vendue  par  Mme  la  duchesse  d'Abrantès  à  Louis  XVIII, 
pour  la  somme  de  80,000  francs,  cette  Bible  fut  renvoyée 
en  cadeau  au  Régent.  Personne  n'était  plus  prodigue  que 
les  Bourbons,  en  ce  moment  où  la  France  devenait  si 
pauvre.  Qui  ne  sait  qu'à  cette  époque,  ot  ils  avaient 
rendu  le  cours  du  Rhin  qu'on  aurait  pu  sauver,  où  ils 
forcèrent  le  roi  de  Piémont  à  reprendre  la  Savoie,  où 
ils  tenaient  même  à  rendre  Avignon  au  Pape,  où  leur 
orgueil  s'exaltait  de  tout  ce  qui  humiliait  la  France  et 
la  dépouillait,  on  aurait  pu  en  obtenir  tout  ce  qui  n'était 
pas  nécessaire  à  l'approvisionnement  de  la  halle  de 
Paris? 

Tandis  que  je  suis  sur  ce  chapitre  des  valeurs,  je  con- 
signe encore  ce  fait.  Deux  jours  avant  notre  départ  de 
Lisbonne,  et  alors  que  j'avais  peine  à  dissimuler  1  hu- 
meur que  j'avais  contre  le  général   Junot,  M.  Luuyt, 
dont  il  avait  fait  son  ministre  de  la  guerre  et  de  la 
marine,    arriva   chez   moi   avant  que   je  fusse    levé, 
s'assit  près  de  mon  lit,  et,  de  l'air  d'un  homme  embar- 
ra^^sé  de  sa  mission,  me  dit  :  <  Le  duc  d'Abrantès,  qui 
vous  est  très  attaché,  s'était  promis  de  s'occuper  dans 
ce  pays  de  votre  fortune  et  de  votre  avancement.  Sous 
ce  premier  rapport,  et  sans  rappeler  que  relativement 
aux  concessions  de  terrains  et  de  châteaux  il  s  était  fait 
un  plaisir  de  vous  complaire  en  tout  ce  que  vous  désiriez, 
il  vous  aurait  compris  dans  les  premières  gratiûcations, 
s'il  avait  moins  compté  sur  votre  amitié;  mais,  sûr  de 
vous,  il  a  cru  devoir  satisfaire  d'abord  des  exigences 
hostiles.  Les  événements  ne  laissant  plus  d'avenir  à  son 


200    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

autorité  dans  ce  pays,  il   s'était  fait  remettre  un  mil- 
lion, sur  lequel  200,000  francs  vous   étaient  destinés; 
vous  le  savez,  ce  million  lui  a   été  repris.  Manquant 
entièrement  de  ressources  aujourd'hui,  il  veut  du  moins 
vous  témoigner    sa  bonne  volonté  et  m'a  chargé  de 
vous  remettre  15,000  francs,  qui  sont  tout  ce  qu'il  a  pu 
réunir  dans  ces  circonstances  fâcheuses.  —  Quinze  mille 
francs,  m'écriai-je,  remportez-les,  et  dites  au  général  en 
chef  que  je  ne  les  accepte  pas.  <  Puis,  indépendamment  de 
beaucoup  d'autres  choses  et  après  avoir  rappelé  l'engage- 
ment volontaire  du  général  en  chef  à  mon  égard,  ses 
prodigalités  envers  tant  d'autres,  les  20,000  francs  qu'il 
venait  d'envoyer  au  général  Solignac,  j'ajoutai  :  t  Mieux 
vaut  une  banqueroute  que  cette  manière  d'escompter 
une  parole  à  cinq  pour  cent...  >  M.  Luuyt  était  un  homme 
froid,  de  beaucoup  d'esprit,  et,  en  dépit  du  mariage  qu'il 
avait  fait,  un  homme  d'un  jugement  fort  rare.   Il  me 
laissa  m'emporter,  et  lorsque  je  me  tus  :  «  Tout  cela  serait 
à  merveille,  me  dit-il,  s'il  n'était  pas  certain  que  le  duc 
dispose  pour  vous  de  la  totalité  de  sa  dernière  ressource, 
et  s'il  n'était  pas  affligé  de  ne  pouvoir  faire  davantage. 
Que  gagnerez-vousdoncàvous  exaspérer  contre  lui,  dans 
un  moment  où  il  est  si  malheureux?  Quinze  mille  francs, 
je  le  sais,  ne  sont  rien,  surtout  comparés  à  ce  que  vous 
deviez  attendre;  mais  encore  cela  peut  servir.  Ensuite  la 
résignation  que  vous  y  mettrez  lui  laissera  l'obligation  et 
le  désir  d'achever  de  s'acquitter  dès  qu'il  en  aura  l'occa- 
sion,  tandis  que,  vous  brouillant  avec   lui,   vous  lui 
donneriez  sous  trop  de  rapports  quittance  de  l'avenir.  » 
Tout  était  dit,  les  300.000  francs  promis,  les  7  à  8  millions 
espérés   sur  l'opération  Thonnelier,  les  60,000  francs 
de  rente  annoncés,  le  château  de  Bel  las,  les  profits  sur 
le  change  avec  Paris,  tout  s'était  évanoui,  et,  de  ces  rêves 
de  fortune,  il  ne  restait  que  ces  15,000  francs,  qu'en 


L'ESTIME   DES    PORTUGAIS.  201 

s'en  allant  et  sans  m'en  avoir  parlé  davantage,  M.  Luuyt 
laissa  sur  ma  table.  Je  n'en  parlai  pas,  bien  entendu,  au 
géoéralJunot,  etje  n'eus, au  sujet  de  ses  promesses  non 
réalisées,  d'autre  explication  avec  lui  que  celle  dont 
je  ferai  le  récit  plus  loin  et  dont  je  fus  touché  comme 
d'une  véritable  réparation. 

Ce  ne  fut  pas  ma  seule  consolation.  Ne  m'étant  trouvé 
mêlé  par  la  force  des  circonstances,  et  suivant  la  pro- 
messe que  j'en  avais  faite  au  général  en  chef,  à  aucune 
aiïaire,  je  fus,  pendant  notre  agonie,  l'objet  d'une  estime 
toute  particulière  de  la  part  des  Portugais  et  des  chefs 
de  l'armée  anglaise.  J'ai  dit  les   procédés   du   général 
Beresford,  qui  de  suite  fut  fait  maréchal  et  commandant 
en  chef  des  troupes  portugaises;  il  y  eut  lutte  de  la  part 
du  Commodore  chargé  de  la  conduite  de  notre  convoi, 
pour  m'avoir  à  son  bord  au  lieu  du  général  Delaborde, 
ce  qui  n'était  pas  possible;  quant  aux  habitants,  et  alors 
que  Loison  dut  être  protégé  contre  eux  par  quatre  batail- 
lons et  quatre  pièces  de  canon  bivouaquant  à  sa  porte, 
ils  se  montrèrent  si  pleins  d'égards  pour  moi,  que  je 
réduisis  mon  poste  de  vingt-quatre  à  douze  hommes.  Au 
lieu  de  ne  sortir  qu'en  voiture,  et  comme  Loison  avec  une 
nombreuse  escorte,  je  ne  sortais  plus  qu'à  cheval  et  suivi 
par  une  seule  ordonnance;  je  n'allais  qu'au  pas  et,  dans 
cette  ville  alors  si  hostile,je  ne  rencontraispour  ainsi  dire 
pas  un  homme,  fùt-il  du  peuple,  qui  ne  m'ôtât  son  cha- 
peau. Que  dirai-je?En  1831,  le  chevalier  Suchet,  frère  du 
maréchal,  sortant  d'un  dîner  de  Portugais  et  me  trouvant 
chez  la  marquise  de  Turgot,  me  rapporta  les  choseslesplus 
flatteuses  sur  le  souvenirque,  vingt-trois  ans  après,  on  me 
conservait  à  Lisbonne,  et  sur  l'unanime  témoignage  que 
l'on  rendait  à  ma  conduite.  Le  général  Taviel(l),  vers  la 

(1)  Ce  digne  et  excellent  général  Taviel,  qui  rendit  tant  de  ser- 


IHOS    MÉMOIKKS    DU    GENERAL   BARON    THIÊDAULT. 

même  époque,  dit  chez  la  comtesse  de  Sugny  :  «  II  n'y  a 
qu'un  général  qui  n'ait  pas  volé  en  Portugal,  et  c'est  le 
général  Thiébault.  —  J'espère,  lui  observa  Mme  de  Sugny, 
que  vous  vous  exceptez  aussi  des  voleurs.  —  Ma  foi ,  non, 
répliqua-t-il;  il  y  a  deux  petites  occasions  où  cela  a  été 
plus  fort  que  moi.  » 

Si  j'ai  rapporté  ces  faits,  ce  n'est  pas  pour  me  faire  un 
mérite  d'un  désintéressement  que  le  succès  de  la  com- 
binaison Thonnelier,  bien  que  financièrement  elle  soit 
jugée  légitime  et  permise,  aurait  certainement  démenti 
auprès  des  Portugais;  mais  il  m'a  paru  intéressant  de 
montrerpar  cet  exemple  comment  un  peuple  conquis  juge 
ses  conquérants  assez  justement  d'après  leur  conduite, 
et  par  suite  de  quelles  actions  une  conquête  peut  être 
ou  conservée  ou  perdue. 

Quoi  qu'il  en  soit,  n'ayant  pu  m'attendre  à  ce  qu'une 
promesse  aussi  formelle,  et  dont  ma  conduite  avait  fait 
une  dette,  fût  transgressée  et  le  fûtà  ce  point,  j'avais  ren- 
chéri sur  tout  ce  qui  m'avait  semblé  de  nature  à  prouver 
à  ma  chère  Zozotte  avec  quelk  fidélité  je  m'occupais 
d'elle  sans  cesse.  Dès  mon  arrivée  j'avais  acheté  pour 
elle  tout  ce  qui  m'avait  semblé  devoir  lui  être  agréable. 
Et  d'abord  trois  superbes  peaux  de  tigre  :  Mme  de  X..., 

vices  à  rartillcrie  dans  cetlc  campagne  du  Portugal,  et  qui  fit 
prouve  de  taut  dY'iiergie  el  do  bravoure,  était  borgne.  Le  colonel 
Doueoce,  comiuandant  les  parcs,  l'était  devenu,  parce  qu'ayant 
regardé,  à  travers  le  trou  d'une  serrure,  deux  demoiselles  qui  s'ba- 
biUaient,  l'une  d'elles  poussa  à  travers  ce  trou  une  aiguille  à  tri- 
coter et  lui  crova  l'œil;  enfin  mon  sous-chef  d'état-major  Bagneris 
l'était  également,  mais  il  avait  des  prétentions,  quoiqu'il  fût  très 
laid.  Un  jour  que  tous  les  trois  dînaient  chez  le  général  en  chef,  le 
général  Taviel,  qui  s'amusait  à.  mystifier  Bagneris,  dit  tout  à  coup  : 
«  Nous  sommes,  monseigneur,  trois  borgnes  dans  votre  armée,  et 
vous  les  avez  sous  les  yeux  ;  convenez  du  moins  que  le  plus  beau, 
c'est  moi.  et  le  plus  laid,  c'est  Bagneris.  >»  Quoique  borgne,  Bagneris, 
en  fait  d'intérêt,  n'était  ni  myope,  ni  borgne;  il  est  mort  fort 
riche. 


CADEAUX   POUR    ZO/OTTE.  203 

partant  pour  Paris,  m'offrit  de  s'en  charger;  elle  les 
emporta  donc;  mais  le  fait  d'avoir  voyagé  si  longtemps 
avec  elles  lui  inspira  sans  doute  le  regret  de  s'en  sépa- 
rer: car  non  seulement,  une  fois  arrivée,  elle  ne  les  fit 
pas  remettre,  mais,  pensant  qu'après  une  ou  deux  démar- 
ches inutiles,  on  y  renoncerait,  elle  ne  répondit  rien  à  deux 
messages  que  Zozotte  lui  envoya.  Cette  spéculation,  si 
peu  digne  d'une  femme  de  son  nom,  ne  pouvait  cependant 
pas  réussir  avec  Zozotte,  qui  lui  écrivit  que  si  elle  n'avait 
pas  ses  peaux  dans  les  vingt-quatre  heures,  elle  pren- 
drait la  voie  judiciaire.  Elles  furent  alors  délivrées  au 
porteur  de  cette  troisième  sommation,  et  Zozotte  jugea 
qu'elles  étaient  bien  mieux  placées  devant  son  lit,  sa 
causeuse  et  son  secrétaire,  que  dans  les  appartements  de 
la  dame. 

J'avais  également  envoyé,  mais  par  une  occasion  plus 
sûre,  deux  pièces  de  mousseline  des  Indes,  brodée  en 
lames  d'argent;  malheureusement  ces  deux  pièces  ne  fu- 
rent pas  jugées  du  meilleur  goût  du  monde;  tous  les 
compliments  que  j'en  reçus  furent  que,  dans  cet  envoi 
comme  dans  celui  du  chocolat  que  j'avais  expédié  de 
Bayonne,  il  n'y  avait  de  bon  que  l'intention;  mais  un  col- 
lier de  petites  perles  d'or  et  de  graines  du  Brésil,  deux 
colliers  de  Gourmichéis,  les  seuls  que  j'aie  encore  vus  à 
Paris;  un  saphir,  un  rubis,  une  émeraude  et  un  brillant 
jaune,  montés  en  quatre   petites  bagues;   onze   belles 
paires  d'émeraudes  pour  un  collier,  plus  les  onze  poires 
et  les  pierres  nécessaires  pour  le  peigne  et  les  boucles 
d'oreilles,  le  tout  du  plus  beau  choix;  un  charmant  col- 
lier et  une  paire  de  boutons  d'oreilles  de  rubis  d'Orient; 
une  magniûque  et  complète  parure  de  topazes  jaunes; 
deux  âlets  de  perles  unes  aussi  remarquables  par  leur 
eau,  leur    grosseur  et  leur  égalité,  filets    qui,  donnés 
pour  rien,  à  ce   que    Ton    me    disait,  me    coûtèrent 


204   MEMOIRES    DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

8,000  francs  (1);  enfin  deux  perles  de  7,500  francs  com- 
plétant la  parure  des  filets  :  tous  ces  joyaux,  que  je  rap- 
portai, furent  accueillis  avec  ravissement.  Parer  Zozotte 
que  j'adorais  fut  mon  plus  grand  bonheur;  toutefois,  en 
faisant  ces  folies,  j'avais  compté,  sur  la  réalisation  des 
promesses  du  général  Junot,  et  je  fus  terriblement  gêné 
d'avoir  tant  de  bijoux,  sans  gratification  pour  combler 
le  vide  qu'ils  avaient  fait  dans  ma  poche. 

J'aurais  non  moins  volontiers  rapporté  quelques-uns 
de  mes  chevaux;  le  traité  nous  donnait  le  droit  de  les 
embarquer  tous;  mais  les  éventualités,  l'embarras  du 
transport  et  la  nécessité  surtout  me  décidèrent  à  mettre 
en  vente  mon  écurie.  L'un  des  premiers  écuyers  d'An- 
gleterre, lord  Paget,  vint  la  voir,  demanda  le  prix, 
10,000  francs,  et  voulut  marchander;  on  ne  lui  répondit 
pas.  Le  général  Beresford  arriva  peu  après;  il  avait 
beau  jeu,  car  j'étais  si  piqué  de  la  conduite  de  lord  Pa- 
get que,  pour  qu'il  n'eût  pas  mes  chevaux,  je  ne  sais  à 
quel  prix  je  ne  les  aurais  pas  donnés;  au  mot  de 
40,000  francs,  le  général  Beresford  les  paya,  et  il  eut 
raison,  car  c'était  fort  bon  marché.  De  plus,  je  lui  fis 
cadeau  d'une  voiture,  de  mes  chaises  et  de  tous  les  har- 
nais, que  je  lui  envoyai  en  même  temps  que  les  mules  et 
les  chevaux,  et  j'eus  le  plaisir  qu'à  dîner  chez  le  général 
Junot,  lord  Paget  me  dit  qu'il  regrettait  ma  précipitation, 
parce  qu'il  aurait  au  besoin  dépassé  ces  10,000  francs, 
d'autant  que  mes  équipages  étaient  compris.  Je  répli- 
quai que  je  n'étais  pas  un  marchand,  et  j'ajoutai  :  c  Je 
vends  mes  chevaux  aujourd'hui,  mais  je  les  rachèterai 
dans  six  mois.  »  Le  général  Junot  sourit,  lord  Paget  ne 
releva  pas  ce  mot  et  se  contenta  de  me  dire  que  ce  qu'il 
regrettait  le  plus,  c'était  mon  cheval  navarrais,  admi- 

(1)  Oq  les  estima,  à  Paris,  44,000  francs. 


VENTE  DE   MON    ÉCURIE.  205 

rable  bête  que  j'avais  achetée  à  Bayonne.  «  N'est-ce  que 
cela?  reprit  le  général  en  chef,  je  vous  en  consolerai; 
car,  moi  aussi,  j'ai  un  cheval  navarrais,que  je  vous  prie 
d'accepter  et  qui  vaut  bien  celui  du  général  Thiébault.  » 
Certes  il  valait  bien  plus  que  son  prix,  puisque  lord  Pa- 
get  l'avait  pour  rien;  il  était  aussi  très  joli;  mais,  de  ce 
cheval  au  mien,  il  y  avait  trop  loin  pour  consoler 
lord  Paget,  qui  ne  put  cacher  quelle  différence  il  en  fai- 
sait. 

Si  je  n'emportais  des  chevaux,  j'emportais  du  vin.  Le 
baron  deQuinteila,  l'hôte  du  général  en  chef  et  qui  rece- 
vait parfois  de  celui-ci  l'honneur  d'être  invité  à  une 
table  (1),  qui,  comme  je  Tai  dit,  lui  coûtait  à  lui-même  si 
cher,  ce  baron  deQuintella  se  plaçait  assez  souvent  à  côté 
de  moi  et  causait  volontiers.  Je  ne  sais  plus  à  quelle 
occasion  il  m'arriva  de  lui  demander  quels  étaient  les  meil- 
leurs vins  et  liqueurs  que  l'on  récoltait  en  Portugal;  il 
m'en  cita  cinq  dans  leur  ordre  de  qualité  et  me  demanda 
la  permission  de  me  mettre  à  même  d'en  juger.  Je  l'avais 
prié  de  n'en  rien  faire,  quoique  je  fusse  convaincu  qu'il 
s'agissait  au  plus  d'une  demi-douzaine  de  bouteilles  de 
chaque  espèce;  mais,  à  mon  grand  étonnement,  le  len- 
demain on  apportait  chez  moi  cinq  caisses,  toutes  fer- 
mées, contenant  chacune  cent  bouteilles  d'une  de  ces 
cinq  espèces,  et  de  plus  une  bouteille  de  chacune,  afin 
que  je  pusse  les  goûter  et  les  juger  de  suite.  Il  est  inutile 
d'ajouter  que  c'étaient  des  vins  de  première  qualité,  et 
de  si  bonne  qualité  que  les  matelots  du  bâtiment  an- 
glais qui  rapporta   mes   bagages  en   France,  le   flai- 
rèrent et,  durant  la   traversée,  m'en  burent  les  trois 
quarts. 

(1)  C'est  à  ces  dîners  du  général  en  chef  que  je  vis  le  mar- 
quis d'Alorna,  maréchal  de  camp,  avec  lequel  j'eus  l'occasion 
decaussr  de  la  reconnaissance  quu  j'uvais  faite  en  1801  contre 


206    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Mais  ce  que  nous  ramenions  de  moins  ordinaire, 
c'étaient  des  émigrés,  dont  beaucoup  s'étaient  trouvés  à 
Lisbonne,  lors  de  notre  arrivée  qui  ne  les  avait  pas  fait 
fuir;  plusieurs  nous  durent  leur  rentrée  en  France,  et 
de  ce  nombre  je  citerai  le  comte  de  Novion  et  M.  de 
Bourmont. 

Nous  avions  trouvé  le  comte  de  Novion  colonel  de  la 
légion  de  police,  et,  aux  portes  de  Lisbonne,  le  général 
en  cbef  avait  été  reçu  par  un  détachement  à  pied  et  à 
cheval  de  cette  légion,  qui,  dans  la  plus  belle  tenue, 
l'avait  accompagné  chez  lui.  De  plus,  le  comte  de  Novion 
avait  garanti  la  tranquillité  à  Lisbonne,  et,  par  ses  efforts, 
par  son  énergie  et  son  mérite,  il  était  non  seulement 
parvenu  à  tenir  sa  promesse  sur  ce  point,  mais  encore 
il  nous  avait,  pendant  tout  le  cours  de  notre  séjour,  rendu 
les  plus  grands  services.  Il  avait  avec  lui  son  fils  aîné, 
Edmond,  brave  et  digne  jeune  homme,  spirituel,  ar- 
dent, et  qui  donnait  de  brillantes  espérances.  Presque 
toujours  de  service  auprès  de  moi,  ce  jeune  homme  me 
fut  fort  utile;  je  Taimais  tendrement,  et,  en  maintes  occa- 
sions, je  me  fis  un  plaisir  de  me  conduire  avec  lui  comme 
j'aurais  pu  le  faire  avec  un  fils.  Il  est  mort  et  n'a  laissé 
qu'un  frère,  malheureusement  tout  différent  de  lui.  Quant 
à  leur  père,  il  n'est  pas  de  soins  qu'il  ne  me  rendît;  tous 
les  jours,  il  me  faisait  part  de  ses  rapports  au  général 

Tarmée  portugaiise  dont  il  faisait  partie.  J'ai  déjà  parlé  de  ce  fait, 
et  je  n'y  reviens  pas  ;  mais  je  no  puis  quitter  ce  marquis  d'Âlorna 
sans  dire  que  c'était  un  homme  d'esprit  et  un  homme  de  cour, 
quoiqu'il  fût  un  homme  de  guerre  et  qu'il  eût  beaucoup  étudie* 
son  métier,  notamment  en  tout  ce  qui  tenait  À  la  défense  du  Por- 
tugal. C'est  A  lui  que  j'ai  dû  la  communication  des  matériaux 
d'après  lesquels  j'ai  rédigé  la  reconnaissance  militaire  de  la  fron- 
tière du  Beira.  insérée  aux  pièces  justificatives  A  la  suite  de  ma 
Belaiion;  mais  ce  ne  fut  pas  moins  A  lui  que  le  maréchal  Masséoa 
dut  les  faux  renseignements  qui,  en  1810,  firent  livrer  le  funeste 
et  si  absurde  combat  de  Busaco. 


UN   MOT    DU    PRINCE    RÉGENT.  207 

en  chef;  dessinant  très  bien  le  plan,  il  me  fit  et  me 
donna  celui  de  Lisbonne,  exécuté  avec  le  plus  grand 
soin,  et  c'est  encore  à  lui  que  je  dus  la  note,  que  j'ai 
publiée  en  appendice  de  ma  Relation,  sur  les  événements 
qui  avaient  précédé  notre  entrée  à  Lisbonne.  J'ai  ra- 
conté dans  cette  note  qu'au  moment  où  le  générai  Junot 
entrait  en  Espagne,  marchant  sur  Salamanque,  tandis 
que  trois  corps  espagnols  se  formaient  à  Tuy,  Alcan- 
lara  et  Badajoz,  l'envoyé  de  France  et  l'ambassadeur 
d'Espagne  venaient  d'ôter  de  dessus  les  portes  de  leurs 
hôtels  les  armes  de  leurs  maîtres  et  de  demander  des 
passeports.  Tout  annonçant  de  sinistres  événements, 
UD  conseil  extraordinaire  fut  réuni  par  les  ordres  du 
prince  régent  et  présidé  par  lui;  mais,  en  parlant  de  ce 
conseil,  je  n'ai  pas  cru  devoir  en  1817,  alors  que  le  Ré- 
gent était  devenu  roi,  ajouter  une  anecdote  que  je  tenais 
de  M.  de  Novion  et  que  je  reproduis  ici,  parce  qu'elle  peint 
admirablement  ce  don  Juan,  futur  Jean  VI,  fils  incapable 
delà  pauvre  reine  folle  dona  Maria,  et  parce  qu'elle 
explique  aussi,  et  mieux  que  ne  le  feraient  des  pages 
d'histoire,  l'abandon  où  nous  avions  trouvé  Lisbonne. 
Donc  la  réunion  du  conseil,  auquel  je  fais  allusion, 
avait  pour  objet  cette  grave  question  :  t  Le  Portugal 
est-il  assez  fort  pour  courir  les  chances  de  la  résis- 
tance et  de  la  guerre,  ou  bien  doit-il  accepter  l'occupa- 
tion, et  le  prince  régent  quitter  les  États  d'Europe?  » 

La  discussion  n'avait  pas  tardé  à  s'animer,  grâce  à 

la  vigueur  avec  laquelle  un  des  conseillers,  don  Rodrigo 

de  Souza,  soutenait  le  premier  des  deux  partis,  et  Ton 

en  était  au  moment  le  plus  critique  de  ce  terrible  débat, 

lorsque  le  prince  frappa  sur  la  table  un  formidable  coup. 

Tout  se  tut  devant  ce  signal,  qui  semblait  annoncer  un 

arrêt  irrévocable,  et  ce  fut  au  milieu  de  ce  silence  que 

le  prince  s'écria  :   «  J'en  tiens  deux...   »  Et  en  effet,  de 


208     MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

trois  mouches  qui  venaient  de  se  poser  devant  lui,  il 
en  avait  écrasé  deux.  On  sait  que  la  noble  opinion  de 
Rodrigo  de  Souza  valut  à  son  auteur  l'exclusion  hors 
du  conseil;  on  sait  que  le  prince  s'embarqua  pour  le 
Brésil,  ne  voulut  en  revenir  que  pour  être  roi,  à  la 
mort  de  sa  mère  en  1816;  on  sait  qu'il  eut  encore  dix 
ans  de  règne;  mais  ce  qui  s'explique,  après  l'anecdote 
que  je  viens  d'en  rapporter,  c'est  comment  et  la  régence 
et  le  règne  d'un  tel  prince  ne  pouvaient  manquer  de 
porter  un  coup  fatal  à  la  prépondérance  du  Portugal  et 
de  le  réduire  à  l'état  d'une  simple  province  par  la  perle 
du  Brésil. 

Pour  en  revenir  au  comte  de  Novion,  auquel  je  dois 
l'occasion  de  cette  longue  digression,  au  moment  de 
notre  évacuation,  il  ne  pouvait  rester  en  Portugal  par 
suite  du  zèle  qu'il  nous  avait  montré;  de  plus,  il  avait  été 
nommé  maréchal  de  camp  au  service  du  Portugal,  par 
décret  de  TEmpereur.  Ce  titre  seul  l'eût  désigné  à  la 
vengeance  des  Portugais;  il  fallut  bien  qu'il  acceptât  de 
nous,  c'est-à-dire  de  l'Empereur,  l'obligation  de  sa  rentrée 
en  France  ;  ce  qui  n'empêcha  pas,  à  la  Restauration,  ce 
général  napoléonien  de  devenir  ultra-forcené  et,  j'éprouve 
un  véritable  regret  à  le  dire,  arrogant  au  point  de  mériter 
d'être  un  de  ces  grands  prévôts  qui,  en  1815,  présidèrent 
à  tant  d'assassinats  politiques. 

Un  autre  de  nos  émigrés,  qui  mérite  une  mention 
spéciale,  est  le  comte  de  Bourmont.  Dès  notre  entrée  à 
Lisbonne,  il  avait  fait  une  cour  assidue  au  général 
Junot;  il  fut  bientôt,  ainsi  que  Mme  de  Bourmont,  des 
soirées  intimes  et  même  de  celles  que  le  général  en  chef 
passait  chez  Mme  Foy.  Mme  Foy  n'était  pas  sans  doute 
la  du  Barry,  mais  elle  était  encore  moins  la  La  Vallière 
du  général  Junot;  pour  ce  qui  en  fut  de  Bourmont  vis- 
à-vis  d'elle .  on  comprend  qu'un  homme  de  cette  espèce 


L'EMBARQUEMENT.  209 

3vait  avoir,  pour  en  agir  ainsi,  plus  d'un  motif.  Lors  du 
^barquement  de  l'armée  anglaise,  cédant  en  partie  à 
iction  belliqueuse  du  sang  français,  mais  sans  doute 
issi  dans  des  vues  que  je  n'ambitionne  pas  de  pénétrer, 

avait  demandé  au  général  en  chef  de  l'accompagner 
i  qualité  d'officier  d'ordonnance  ;  puis,  n'ayant  trouvé 
ns  doute  l'occasion  d'aucune  des  trahisons  qui  pussent 
i  convenir,  imaginant  peut-être  qu'à  cet  égard  il  serait 
us  heureux  en  France,  il  sollicita  un  ordre  pour  y 
ntrer  avec  nous,  et  je  fus  chargé  de  lui  en  donner  un, 
•mmej'en  avais  donné  au  comte  de  Novion.  On  sait 
lel  a  été  le  prix  de  l'honneur  qu'il  obtint  de  rentrer 
•mme  adjudant  commandant,  au  service  d'une  patrie 
ril  ne  méritait  pas  de  revoir;  comment  il  a  acquitté 
s  grades  de  général  de  brigade  et  de  général  de  division 
l'il  a  successivement  reçus  de  l'Empereur.  Traître  devant 
mnemi  et  trahissant  tous  ceux  qu'une  solidarité  d'hon- 
3ur  réunissait  sous  les  mêmes  drapeaux,  on  peut  dire 
i'il  justifia  ce  mot  qu'il  avait  d'ailleurs  inspiré:  t  Entre 

visage  de  M.  de  Bourmont  et  l'épaule  d'un  galérien  il 
y  a  pas  de  différence.  » 

L'embarquement  avait  commencé  dès  le  11  septembre; 
i  13,  le  duc  d'Abrantès  s'était  rendu  sur  la  frégate  la 
ympke  qui  devait  l'emporter;  Delaborde,  sur  la  frégate 
Aimable,  et  moi  sur  la  corvette  la  Filla.  Nous  faisions 
artie  du  premier  convoi,  et,  pour  ne  consigner  ici  que 
»  souvenirs  qui  me  concernent,  voici  celui  que  me 
appelle  mon  embarquement. 

Une  dame  de  Lisbonne,  jeune  et  superbe,  s'était  prise 
>our  moi  d'une  passion  que  je  n'avais  pas  le  droit  de 
partager  et  qui  me  plaça  dans  la  plus  torturante  des  situa- 
lions.  Un  brusque  départ  m'avait  tiré  de  semblable  im- 
passe à  Madrid  ;  un  ordre  m'avait  suffi  à  Fulde  pour  met- 
tre cent  lieues  entre  une  jeune  exaltée  et  moi;  une  heure 

IV.  u 


ÎIO    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAUI.T. 

.  de  malaise  m'avait  sauvé  à  Vitoria;  mais,  à  Lisbonne,  je 
n'avais  pu  ni  faire  partir  la  dame,  ni  m'éloigner  d'elle, 
ni  môme  éviter  de  la  voir  tous  les  jours  et  chez  mes 
hôtes  et  chez  elle.  Dans  l'impossibilité  où  je  me  trouvais 
de  répondre  à  Texaltation  de   ses  sentiments,  j'avais 
essayé  de  tourner  ses  vues  sur  un  des  plus  brillants  offi- 
ciers que  j'aie  connus,  jeune  homme  charmant,  plein 
d'esprit  et  fort  amoureux  d'elle;  mais  je  n'avais  pas  été 
long  à  m'apercevoir  que  ce  procédé  de  substitution  était 
indigne  d'elle  et  devait  lui  faire   injure;  elle  cédait  à 
Tenivrement  d'une  passion  plus  forte  qu'elle,  tout  en  ayant 
horreur  de  sa  faiblesse  et  en  détestant  ses  torts  envers 
un  mari  dont  elle  vantait  la  tendresse  et  auquel,  dans 
sa  rigueur  contre  elle-même,  elle  prêtait  des  qualités 
qu'il  n'avait  pas.  Jamais  elle  n'avait  provoqué  ou  mérité 
un  soupçon  de. coquetterie,  et  sa  conduite  avait  été  irré- 
prochable, comme  elle  a  continué  à  l'être;  mais,  à  mon 
égard,  sa  raison  s'était  égarée  à  ce  point  que  la  pauvre 
enfant,  tout  en  acceptant  ce  que  j'appellerai  mon  respect, 
n'avait  cessé  de  se  livrer  à  des  accès  de  jalousie  très  injus- 
tifiés. Or,  la  veille  du  jour  où  je  devais  quitter  Lisbonne, 
elle  avait  cent  personnes  chez  elle;  j'avais  paru  vers 
onze  heures  du  soir;  dès  qu'elle  m'avait  aperçu,  elle  était 
venue   à  moi,  et  nous  étions  passés  sur  une  terrasse 
d'orangers  sur  laquelle  s'ouvrait  de  plain-pied  le  salon, 
f  Est-ce  un  adieu  que  vous  venez  me  dire  ?  me  demandâ- 
t-elle d'une  voix  troublée.  — Mais  non.  — Quand  partez- 
vous?  —  Demain.  — L'heure  est-elle  fixée?  —  Pas  encore. 
—  Vous   reverrai-je?  —  N'en  doutez  pas.   —  11  faut, 
avant  notre  départ,  que  je  vous  revoie  et  que  je  vous 
parle.  »  Sa  sœur  nous  avait  rejoints,  et,  à  mon  grand 
soulagement,  vers  minuit  j'avais  disparu;  à  une  heure 
du  matin,  13  septembre,  mes  derniers  effets  avaient  été 
portés  à  bord  de  la  Filla,  commandée  par  le  fils  de  l'amiral 


DERNIER   SOUVENIR.  211 

Rodney  ;  à  trois  heures,  j'étais  à  bord,  et  à  la  pointe 
du  jour  nous  descendions  le  ïagepour  aller  jeter  l'ancre, 
au  delà  de  son  embouchure.  Là  nous  avions  attendu  les 
quarante-deux  bâtiments  de  transport  formant  le  gros 
du  convoi  et  qui  en  effet  s'étaient  ralliés  à  nous  pendant 
celte  journée  et  la  nuit  suivante  (1):  dans  le  nombre  se 
trouvait  celui  sur  lequel  on  avait  fait  embarquer  toutes 
les  dames,  ce  qui  nous  faisait  dire  que  ce  transport  était 
c  plein  de  charmes  » . 

J'étais  donc  sur  le  pont  de  la  Filla,  lorsque,  à  neuf 
heures  du  soir,  arriva  de  Lisbonne  un  bateau  monté  par 
un  messager  de  ma  dame,  qui  m'envoyait,  par  cette  voie, 
une  lettre  d'adieu  vraiment  déchirante  et  une  épingle 
d'une  grande  beauté;  l'épingle,  entourée  de  perles 
fines,  était  surmontée  par  un  brillant  de  prix  et  renfer- 
mait des  cheveux.  Ce  souvenir  venait  raviver  la  peine 
que  m'avait  causée  la  vue  d'un  désespoir  dont  j'avais  fait 
tout  au  monde  pour  prévenir  la  cause,  et,  je  dois  le 
dire,  à  mon  plus  grand  regret  cette  malheureuse  dame 
faisait  une  partie  des  frais  de  la  satisfaction  que  j'éprou- 
vais à  quitter  Lisbonne,  indépendamment  de  Tardeur 
qui  me  rappelait  vers  Tunique  objet  de  mes  adorations 
et  de  mon  culte.  Mais  que  faire  de  cet  envoi  ?  Pour  la 
lettre,  à  laquelle  on  conçoit  que  je  ne  répondis  pas,  elle 
fut  brûlée  à  l'instant  même;  quanta  l'épingle,  la  garder 
avec  son  gage  d'amour  me  semblait  impossible  ;  je  ne 
devais  et  je  ne  pouvais  avoir  vis-à-vis  de  ma  femme 
aucun  secret  de  cette  nature;  en  ôter  les  cheveux  me 
parut  une  indignité;  les  remplacer  par  d'autres,  une 
profanation  ;  la  donner,  une  vilenie.  Ne  voulant  en  dis- 

(1)  Le  premier  convoi  comprenail  les  troupes  de  la  première 
division,  le  tiers  des  hôpitaux,  toutes  les  administrations,  tous  les 
membres  du  gouvernement  du  Portugal  et  tous  les  Français  ou 
Portugais  qui  avaient  voulu  suivre  l'armée. 


312    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

poser  pour  personne;  ayant  horreur  de  diviser  ce  qui 
avait  été  réuni  dans  Teffusion  de  la  douleur,  ne  pouvant 
la  garder  entière,  je  jetai  l'épingle  à  la  mer.  L'Océan 
devenait  ainsi  l'inviolable  dépositaire  d'un  souvenir  qui, 
d'ailleurs,  en  tant  que  souvenir,  avait  joué  son  rôle  en 
atteignant  son  but. 

C'est  sous  cette  impression  attristée  que  je  quittai  le 
beau  ciel  de  la  Lusitanie.  Nous  laissions  sur  les  bords  du 
Tage  puissance,  gloire,  honneur  et  richesses;  mais  nous 
échappions  à  une  terre  étrangère,  nous  allions  retremper 
DOS  âmes  en  touchant  le  sol  de  la  patrie;  pour  ma 
part,  délivré  d'un  rôle  dont  mon  amour  se  révoltait, 
j'allais  revoir  ma  femme,  la  consoler  un  moment  par 
ma  présence,  la  charmer  par  les  riches  cadeaux  que  je 
lui  rapportais,  et  réaliser  du  moins  quelques-uns  de  mes 
rêves  de  bonheur. 


CHAPITRE  V 


Pour  la  première  fois  de  ma  vie  j'allais  subir  une  tra- 
versée, et,  indépendamment  de  l'émotion  que  j'éprouvais 
de  faire  connaissance  avec  le  pi  us  beau,  mais  aussi  avec  le 
plus  terrible  des  quatre  éléments,  je  subissais  cette  autre 
impression  de  voyager  sur  un  bâtiment  de  guerre  anglais, 
et  de  me  trouver  en  fait  à  la  discrétion  de  nos  impla- 
cables ennemis.  Notre  convoi  de  quarante-cinq  bateaux 
ajoutait  à  cette  émotion  l'intérêt  d'un  grand  spectacle. 

Le  14  septembre  au  matin,  nous  mîmes  à  la  voile  et 
perdîmes  bientôt  la  terre  de  vue.  Nous  cinglions  à  l'ouest 
d'abord  pour  doubler  le  Finisterre  espagnol,  ensuite 
pour  que  le  gros  temps,  dont  l'équinoxe  nous  menaçait,  ne 
nous  prît  pas  près  des  côtes.  Nous  marchâmes  ainsi  pen- 
dant plusieurs  jours;  un  calme  plat  survint;  aussitôt* 
toutes  les  voiles  retombèrent  sur  elles-mêmes;  les  bâti- 
ments s'arrêtèrent  comme  s'ils  n'étaient  plus  que  sur  de 
Thuile.  On  se  tromperait  si  l'on  imaginait  qu'un  tel 
calme  n'inspire  que  l'ennui  ;  il  oblige  à  consommer  des 
vivres  qui  ont  été  proportionnés  à  une  durée  moins 
longue  du  voyage,  et  il  justifie  ainsi  cet  adage  :  «  On 
fait  en  mer  cent  lieues  avec  une  livre  de  pain,  et  parfois 
pas  une  lieue  avec  cent  livres.  »  Ce  n'est  pas  tout;  un 
convoi  de  navires  en  panne  n'obéit  qu'à  des  courants, 
qu'aucune  autre  force  ne  contrarie  plus,  qui  deviennent 
irrésistibles  et  qui  arrachent  les  navires  à  leurs  amarres, 


214    MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL   RARON    THIÉRAULT. 

les  entraînent,  les  jettent  Tun  contre  Tautre  et  leur 
causent  les  plus  graves  avaries.  C'est  ce  dont  nous 
eûmes  la  preuve  dès  le  second  jour;  plusieurs  de  nos 
bâtiments  furent  très  sérieusement  endommagés;  quoi 
qu'on  eût  pu  faire  pour  les  réparer,  ils  se  trouvèrent 
hors  d'état  de  résister  aux  tempêtes  que  nous  éprou- 
vâmes par  la  suite,  et  périrent.  Enfin,  le  troisième  jour,  la 
mer  reprit  ses  ondulations,  et,  la  brise  s'annonçant,  ordre 
fut  donné  de  remettre  à  la  voile  pour  onze  heures  du  soir. 

Mais  à  ce  moment  lord  Stuart,  qui  avait  témoigné 
pour  moi  tant  de  prévenance  à  Lisbonne,  qui  avait 
demandé  à  me  ramener  à  bord  de  sa  frégate,  qui  m'avait 
exprimé  tant  de  regrets  de  n'avoir  pu  m'obtenir  à  la 
place  du  général  Delaborde,  me  fit  prier  de  venir  ce 
jour-là  dîner  avec  lui.  Je  m'y  rendis  avec  Fontenay,  seul 
enfant  né  du  premier  mariage  de  cette  magnifique  demoi- 
selle Cabarrus,  bien  plus  connue  sous  le  nom  de 
Mme  Tallien  que  sous  celui  de  Mme  de  Fontenay  ou 
même  de  princesse  de  Chimay,  titre  et  nom  qu'elle  porte 
aujourd'hui.  Grand,  beau,  Fontenay,  par  sa  prestance, 
était  le  digne  fils  de  sa  mère  ;  c'était  de  plus  un  excel- 
lent jeune  homme,  garçon  charmant  qui  nous  avait  re- 
joints à  Lisbonne  et  que  j'avais  pris  avec  moi,  parce 
que,  parlant  très  bien  l'anglais,  il  me  servait  d'interprète. 
Je  partis  donc  en  sa  compagnie  sur  un  canot  monté  par 
un  midshipman  et  quatre  matelots  rameurs. 

Lord  Stuart  fut  parfait  pendant  tout  le  repas,  qui  fut 
excellent  et  fort  gai.  Placé  côte  à  côte  de  lui,  nous  causâ- 
mes. 11  regrettait  de  ne  pas  avoir  une  de  nos  musiques 
militaires  à  son  bord  ;  je  lui  parlai  de  celle  du  86*  de  ligne 
et  lui  offris  un  ordre  pour  qu'elle  quittât  le  transport 
sur  lequel  elle  se  trouvait  et  pour  qu'elle  passât  sur  la 
frégate.  11  accepta  cet  ordre  avec  joie  ;  je  le  lui  remis. 
Comment  ne  s'en  servit-il  pas   dès  le  lendemain  ?  11 


LE   DINER    DU   COMMODORE.  315 

aurait  sauvé  quelques  victimes;  car  le  transport  périt 
corps  et  biens  (i),  en  entraînant  dans  l'abline  Tétat-major 
du  régiment,  les  deux  compagnies  de  grenadiers  et  la 
musique.  En  sortant  de  table,  nous  nous  mîmes  à  jouer, 
et,  grâce  au  punch,  nous  nous  oubliâmes  à  cette  seconde 
table,  comme  nous  nous  étions  oubliés  à  la  première,  si 
bien  que  tout  à  coup  le  commodore  s'écria  :  <  11  est  onze 
heures  moins  le  quart,  et  vous  n'avez  plus  le  temps  d'ar- 
river à  la  Filla.  »  Pendant  le  calme  plat  et  pour  éviter 
les  avaries,  les  deux  bâtiments  de  guerre  s'étaient  éloi- 
gnés Tun  de  l'autre,  ainsi  que  du  convoi,  et  se  trouvaient 
séparés  par  une  grande  derai-lieue.  11  n'y  avait  donc 
qu'un  parti  à  prendre,  rester  jusqu'au  jour  sur  la  fré- 
gate; mais  cela  avait  un  air  de  crainte  que  je  ne  pou- 
vais accepter  vis-à-vis  de  ces  Anglais;  plus  ils  m'an- 
nonçaient de  dangers  et  s'en  montraient  effrayés  pour 
moi,  plus  je  mis  de  résolution  à  paraître  braver  jusqu'à 
leur  élément,  et,  moins  d'une  minute  après  qu'on 
nous  eut  bien  montré  la  lanterne  de  la  corvette,  Fon- 
tenay,  le  midshipman,  les  quatre  matelots  et  moi,  nous 
nous  étions  jetés  dans  le  canot  et  nous  voguions.  Ce 
canot  était  fort  petit  et  nous  contenait  à  peine  ;  il  n'en 
cingla  les  flots  qu'avec  plus  de  rapidité,  au  milieu  du 
plus  profond   silence  qui   dura  jusqu'à  ce    qu'un  cri 

(1)  Ce  transport  était  un  des  bâtiments  qui  s'étaient  trouvés  endom- 
magés lors  du  calme.  La  tempête  l'acheva.  11  faisait  eau  de  toute 
pari,  les  pompes  furent  insuffisantes,  et  l'on  put  bientôt  calculer  à 
quel  moment  le  bâtiment  allait  être  submergé.  Dans  cette  extrémité 
UQ  corsaire  parut  ;  aussitôt  le  colonel  se  jeta  dans  un  canot, 
parvint  à  bord  du  corsaire  et  supplia  le  chef  de  ce  triste  équipage 
(le  sauver  ses  malheureux  compagnons.  Cela  se  pouvait-il? 
Quoi  qu'il  en  soit,  le  colonel  n'obtint  qu'un  refus  inexorable,  ne 
fut  même  pas  laissé  libre  de  retourner  à  son  bâtiment  prêt  à 
sombrer,  et  ce  fut  dans  régarcment  du  désespoir  qu'il  vit  peu 
après  disparaître  sous  les  flots  l'élite  d'un  régimentqu'à  de  si  justes 
litres  il  était  fier  do  commander. 


216    MÉMOIRES    DU    GKiSÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

échappé  à  mon  midshipraan  eût  aussitôt  été  répété  par 
les  matelots.  Qu'est-ce?  demandai -je.  Tous  les  feux 
viennent  de  s'éteindre,  médit  Fontenay;  c'est  le  moment 
où  tous  les  bâtiments  doivent  reprendre  leur  marche, 
et  nos  matelots  ne  savent  plus  où  se  diriger.  Le  dés- 
ordre se  mettait  dans  notre  équipage;  en  fait,  tout 
annonçait  que  nous  devions  être  perdus,  prêts  à  être 
séparés  non  seulement  de  notre  bord,  mais  du  convoi 
tout  entier  qui  allait  nous  laisser  à  cent  lieues  des  côtes, 
sans  une  once  de  biscuit,  dans  un  canot  grand  comme 
une  noix  de  coco. 

Depuis  lors,  en  ruminant  à  cette  aventure  que  j*ai 
contée  deux  cents  fois,  à  laquelle  j'ai  pensé  dix  mille,  je 
n'ai  jamais  compris  comment  lord  Stuart  n'avait  pris 
aucune  des  mesures  propres  à  prévenir  le  péril  qu'il 
nous  avait  cependant  si  bien  signalé.  Sa  frégate, 
marchant  à  une  allure  autrement  rapide  que  notre  bar- 
que, ne  pouvait-elle  pas  se  rapprocher  de  la  Filla,  avant 
que  celle-ci  eût  mis  à  la  voile,  et  ne  nous  laisser  quitter 
son  bord  qu'après  s'être  assurée  que  notre  arrivée  serait 
certaine?  Ne  pouvait-il  nous  donner  une  lanterne,  aGnde 
ne  pas  nous  perdre  de  vue;  ne  pouvait-il  encore  nous  suivre 
pour  nous  conserver  le  moyen  de  revenir  plus  vite  à  lui, 
si  nous  ne  trouvions  plus  la  corvette  ou  si  nous  ne 
pouvions  arriver  à  elle  ?  Enfin  ne  devait-il  pas  garder  les 
feux  allumés  jusqu'à  ce  qu'un  coup  de  canon,  tiré  par  la 
Filla,  lui  eût  appris  que  nous  étions  sauvés?  Je  trouvais 
alors  mille  moyens  dont  aucun  n'avait  été  pris,  et  pas 
une  raison  pour  qu'ils  ne  l'eussent  pas  été  :  car  l'explica- 
tion qui  résultait  de  l'état  où  le  punch  et  les  vins  nous 
avaient  mis,  lord  Stuart  surtout,  celle  raison,  la  seule  ad- 
missible, n'en  était  pas  moins  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus 
contraire  à  la  raison.  Quoi  qu'il  en  soit,  n'ayant  plus  de 
point  de  direction,  enveloppés  de  ténèbres,  voués  à  l'ahan- 


PERDUS    EN    MER.  217 

don  qui  leur  semblait  pour  ainsi  dire  accompli,  nos  mate- 
lots, s  abandonnant  à  leur  désespoir,  avaient  cessé  de 
ramer.  Toutefois,  averti  du  danger,  j'avais  donné  la  plus 
grande  attention  à  notre  marche;  je  restais  certain  de  la 
direction;  il  fallait  de  même  imposer  confiance  à  mes 
cinq  Anglais  qui,  debout,  se  lamentaient  et  gesticulaient. 
Par  bonheur,  celui  qui,  dans  un  grand  péril,  échappe  à 
l'irrésolution  et  s'empare  du  pouvoir  est  toujours  sûr  de 
l'exercer.  A  mon  cri  :  «  Silence,  et  en  place  !  »  cri  répété  en 
anglais  par  Fontenay,  les  matelots  se  rassirent  et  se 
turent,  et,  lorsque  j'eus  indiqué  de  mon  bras  la  direction 
à  suivre  et  impérativement  ordonné  de  recommencer  à 
ramer,  lorsque  chacun  eut  obéi  et  déployé  toutes  ses 
forces  pour  accélérer  notre  marche,  je  fis  prévenir  qu'au 
signal  que  je  donnerais  nous  nous  mettrions  tous  les  sept 
et  en  même  temps  à  pousser  un  grand  cri.  Au  premier 
essai,  nos  voix,  sans  échos  et  presque  sans  résonnance,  se 
perdirent  ;  le  second  essai  ne  fut  pas  plus  heureux  ;  seul  le 
Wuit  de  nos  rames  y  répondit,  et  toute  chance  de  salut 
semblait  nous  échapper.  Je  soutins  le  courage  de  mes 
six  compagnons,  et,  comme  ma  voix  ne  faiblissait  pas, 
ils  espérèrent  encore;  alors,  réunissant  toutes  nos  forces, 
nous  lançâmes  un  appel  plus  fort  que  les  précédents, 
appel  de  détresse  s'il  en  fut  jamais,  après  lequel  cha- 
cun de  nous  écouta  en  une  indicible  perplexité.  Fran- 
chement, c'est  en  cet  appel  qu'était  mon  dernier  espoir. 
Notre  trajet  devait  être  d'une  demi-heure  ;  par  la  rapi- 
dité de  notre  marche,  nous  avions  dû  gagner  plus  de 
cinq  minutes,  et  il  y  avait  vingt  minutes  que  nous 
marchions  ;  d'où  il  résultait  que,  pour  ne  pas  être  enten- 
dus, il  fallait  ou  bien  que  nous  eussions  fait  fausse 
route,  ou  bien  que  la  Filla  se  fût  mise  en  route  à  onze 
heures  sonnant,  hypothèse  suivant  laquelle  tout  était 
dit.  Le  silence  que   nous  redoutions  ne  pouvait  donc 


218    MEMOIRES    DU   GE^^ERAL   BARON    TUIEBAULT. 

manquer  d'être  celui  de  la  mort,  et  c'est  ainsi  qu'au 
milieu  de  cette  lugubre  nuit  et  de  ce  désert  liquide,  en 
proie  à  une  longue  agonie  morale,  aucun  de  nous  ne 
respirait  plus,  lorsqu'une  voix  bien  faible,  mais  enfin  qui 
put  être  distinguée,  se  fit  entendre.  Nous  crûmes  sortir 
du  tombeau,  échapper  à  lablme;  on  comprend  avec 
quelle  vivacité,  avec  quels  efforts  de  gosier  nous  répon- 
dîmes,avec  quel  bonheur,  quelle  joie,  nous  réentendîmes, 
et  plus  forte,  la  voix  qui  déjà  avait  retenti  pour  nous. 
Bientôt  quelque  chose  de  vague  se  dessina  sur  un  obscur 
horizon  ;  la  lanterne  de  la  Filla  se  ralluma.  Nous  n'avions 
donc  pas  dévié  dans  notre  marche  ;  peu  d'instants  après, 
nous  escaladions  le  flanc  de  la  corvette  qui,  sous 
voiles,  avait  déjà  commencé  à  marcher.  Pour  nous 
attendre,  lorsque  notre  dernier  cri  avait  retenti,  elle 
s'était  trouvée  forcée  de  carguer  ses  voiles  et  de  rejeter 
une' de  ses  ancres;  une  minute  plus  tard  nous  ne  l'au- 
rions jamais  revue,  de  même  que  nous  n'aurions  été 
revus  par  personne. 

Le  lendemain  a  la  pointe  du  jour,  on  signala  un  bâti- 
ment; c'était  le  paquebot  faisant  le  service  d'Angleterre 
à  Lisbonne.  11  serra  sur  nous  et  fit  remettre  au  capitaine 
Rodney  des  journaux  de  Londres.  Dans  l'un  d'eux  se 
trouvait  un  article  sur  la  bataille  de  Vimeiro,  article 
finissant  par  cette  phrase  :  <  Le  champ  de  bataille  nous 
est  resté,  et  le  général  Thiébault,  chef  de  l'état-major 
de  l'armée  française,  a  été  trouvé  parmi  les  morts.  »  Je 
devins  furieux.  Ce  journal  devait  être  arrivé  à  Paris; 
des  journaux  français  devaient  en  avoir  donné  des 
extraits,  et  l'article  me  concernant  n'était  pas  de  nature 
à  avoir  été  omis  ;  ma  femme,  mes  enfants,  ma  sœur 
n'avaient  donc  pu  manquer  d'être  trompés  par  cette 
absurde  et,  pour  eux,  déplorable  nouvelle.  Sans  doute 
de  Lagrave,  qui,  comme  je  l'ai  dit,  était  parti  dès  le  3  sep- 


OFFICIERS   ET    MATELOTS   ANGLAIS.  219 

tembre,  pour  porter  à  Paris  une  copie  du  traité,  et  avait 
été  chargé  de  soustraire  aux  réquisitions  anglaises  la 
fameuse  Bible,  de  Lagrave  avait  dû  démentir  la  nou- 
velle (1);  mais  cette  manière  de  se  jouer  du  repos  des 
familles  n'en  était  pas  moins  barbare  ;  je  rappelai  à 
ce  sujet  l'impression  produite  par  la  correspondance 
d'Egypte  et  par  d'autres  indignités  de  cette  nature  dues 
à  un  scandaleux  cynisme,  à  une  impudeur  révoltante; 
enfin,  j'eus  une  prise  avec  le  lieutenant  de  la  Filla^ 
mauvais  homme,  qui  ne  contenait  pas  sa  rage  contre 
les  Français;  il  blasphémait  contre  les  généraux  anglais 
de  terre   et   de    mer,   qui  selon   lui,   et  pour  redire 
ses  expressions,  méritaient  d'être  découpés  avec  des 
rasoirs  rouges,  parce  qu'ils  avaient  signé  la  convention 
de  Cintra.  Cet  énergumène  fut  du  reste  le  seul  dont  je 
n'eus  pas  à  me  louer;  le  capitaine  Rodney  était  un  excel- 
lent homme,  et  le  lieutenant  en  second,  nommé  Weith, 
un  charmant  garçon  ;  mais  ce  maudit  lieutenant,  véri- 
table loup  de  mer,  commandait  pour  ainsi  dire  le  bâti- 
ment et,  à  la  manière  anglaise,  le  commandait  très  bien. 
Tout  ce  qui  tenait  à  la  propreté  et  à  la  discipline  était 
poussé  à  l'excès;  chaque  jour  le  pont  était  lavé  au  savon 
et  tout  le  bâtiment  nettoyé  à  fond;  quanta  la  discipline, 
elle  était  cruelle  à  force  d'être  sévère;  la  moindre  faute 
punie  par  des  coups  de  garcette  qui,  en  présence  de  cet 
enragé,  mettaient  en  sang  ceux  qui  les  recevaient.  Le 
matin  était  consacré  à  ces  châtiments,  et,  comme  il  n'y 
avait  pas  de  jours  qui  ne  fussent  marqués  par  trois  ou 
quatre  de  ces  exécutions,  j'étais  bouleversé,  à  mon  réveil, 
par  les  cris  des  malheureux.  Je  m'en  plaignis  au  capi- 
taine llodney,  qui  ordonna  que  les  punitions  à  infliger 
fassent  ajournées  jusqu'après  mon  débarquement  ;  or, 

(1)  Heureusement  ceux  do  mes  amis  qui  avaient  eu  connaissance 
da  cet  article  s'étaient  empressés  de  le  cacher  à  Zozotte. 


320    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

quand  je  quittai  la  Filla,  il  y  avait  plus  de  soixante-dix 
de  ces  tortures  à  solder  par  Téquipage,  composé  de  cent 
quarante  hommes  :  un  tiers  de  ces  hommes  était  étran- 
ger; dans  le  nombre  se  trouvaient  plusieurs  Français. 
qui  n'avaient  osé  se  faire  connaître  et  que  sans  doute,  à 
force  de  traitements  abominables,  on  était  parvenu  à 
embaucher. 

Depuis  une  heure  à  peine  le  paquebot  nous  avaitcroisés, 
et  des  rides  imperceptibles,  mais  se  prolongeant  à  perte 
de  vue,  apparurent  à  la  surface  de  la  mer,  en  se  succé- 
dant de  plus  en  plus  près.  Weith  m'avertit  que  c'était 
un  signe  avant -coureur  de  la  tempête,  et  ces  rides 
venant  du  nord -ouest  et  par  lignes  très  longues,  la 
tempête  s'annonçait  ainsi  d'autant  plus  violente  que 
le  choc  des  vagues  devait  nous  arriver  avec  un  élan  de 
trois  mille  lieues  et  nous  trouver  dans  le  golfe  de  Gas- 
cogne, le  pire  des  parages  en  mauvais  temps.  Quelques 
baleines  bondissantes  se  montrèrent  au  loin;  de  suite 
notre  bâtiment  fut  entouré  d'une  sorte  d'écume  blanche 

• 

produite  par  les  cétacés  ;  nous  vîmes  également,  mais 
d'encore  plus  loin,  une  sorte  de  butte  mouvante  qui  parais- 
sait et  disparaissait,  et  qui,  jugée  par  nos  officiers  comme 

pouvant  être  un  pliick,  les  occupa  assez  sérieusement; 
enfin,  vers  quatre  heures  du  soir,  une  énorme  bande  de 
marsouins,  allant  toujours  au-devant  des  grandes  tem- 
pêtes et  venant  en  effet  du  sud-est,  se  montra  sur  les 
eaux,  et,  vers  six  heures  du  soir,  le  vent  s'éleva,  la 
mer  gonfla,  notre  marche  accéléra,  et  les  bâtiments  du 
convoi,  ayant  toutes  les  voiles  dehors,  gonflées  au  vent, 
formèrent  au  coucher  du  soleil  un  coup  d'œil  imposant. 
Nous  filions  donc  je  ne  sais  combien  de  nœuds  à  l'heure, 
lorsque,  par  ses  signaux,  le  commodore  ordonna  au 
capitaine  llodney  de  rétrograder  pour  faire  avancer  un 
bâtiment  qui  restait  en  arrière.  Nous  virâmes,  asseï 


TERRIBLE   TEMPÊTE.  221 

mécontents  de  ce  retard,  et  courûmes  sur  le  retarda- 
taire; nous  lui  tirâmes  môme  un  coup  de  canon  pour  le 
faire  avancer,  mais  les  avaries  qu'il  avait  éprouvées 
pendant  le  calme  Tempôchaient  de  suivre;  nous  le  prî- 
mes alors  à  la  remorque  ;  malheureusement  la  tempête 
D0U8  mit  bientôt  dans  l'impossibilité  de  continuer  notre 
lecours,  et  le  malheureux  transport,  abandonné  à  lui- 
Qéme,  fut  un  de  ceux  dont  on  n'eut  plus  aucune  nouvelle. 

A  minuit  la  tempête  avait  redoublé,  pour  redoubler 
Dcore  à  six  heures  du  matin,  et,  pendant  soixante  heu- 
es,  de  six  heures  en  six  heures,  elle  devint  de  plus  en 
las  furieuse.  La  nuit  nous  avait  surpris  marchant  en  un 
DDVoi  de  quarante-quatre  ou  quarante-cinq  bâtiments;  le 
mr  nous  trouva  seuls  et  n'ayant  plus  un  bâtiment  en  vue. 
î  n'exagère  pas  en  disant  que,  par  instants,  la  vague 
épassait,  de  vingt  à  vingt-cinq  pieds,  le  pavillon  de 
otre  plus  grand  mât,  et  qu'elle  nous  enlevait  à  cette 
auteur  pour  nous  faire  retomber  dans  un  abîme  aussi 
rofond.  Contre  de  telles  vagues  une  corvette  est  un  mau- 
ais  abri;  vu  son  peu  de  longueur,  elle  ne  prend  qu'une 
ime,  alors  que  les  frégates  en  prennent  deux  et  les 
aisseaux  jusqu'à  trois  ;  on  y  éprouve  donc  deux  ou  trois 
)is  plus  de  tangages,  et  des  tangages  bien  plus  rudes 
ne  sur  les  autres  bâtiments  de  guerre,  de  même  que 
îs  roulis  y  sont  beaucoup  plus  forts.  Jusqu'alors  je 
'avais  guère  souffert  du  mal  de  mer;  mais,  à  ce  jeu-là, 
5  dus  payer  la  dette. 

La  Filla  était  un  bâtiment  solidement  construit  et 
iresque  neuf,  un  de  ceux  dont  les  Anglais  s'étaient  empa- 
és  à  la  suite  de  leur  glorieux  incendie  de  Copenhague  ; 
K)urtant,  dès  le  lendemain  du  jour  où  la  tempête  avait 
ommencé,  on  avait  descendu  tous  les  huniers,  cargué 
OQtes  les  voiles,  à  l'exception  d'une  voile  basse,  porté 
oute  l'artillerie  de  l'avant  à  l'arrière,  fermé  toutes  les 


222   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIKBAL'LT. 

écoutilles  et  les  sabords,  et  amarré  par  de  forts  cor- 
dages, et  Tun  à  Tautre,  les  deux  flancs  qui  n'en  craquaient 
pas   moins.   Le   bruit    de    ces    craquements  se  mêlait 
à  celui  de  la  pluie  battante  et  continue,  au  mugissement 
des  vents,  à  leur  sifflement  aigu  dans  les  cordages,  au 
claquement  des  vagues  qui  se  brisaient  contre  le  navire, 
et,  au  milieu  de  ce  vacarme  effroyable,  ce  qui  me  frappa 
le  plus,  ce  fut  le  silence  profond  de  tous  les  matelots  et 
des  gens  de  Téquipage,  immobiles,  à  la  place  qui  leur 
était  assignée  et  prêts  à  tout  ce  qui,  au  cas  d'une  cata* 
stropbe,  peut  rester  en  la  puissance  des  hommes.  Au 
milieu  d'une  obscurité  profonde,  dès  la  seconde  nuit, 
j'avais  pu  monter  sur  le  pont  et  y  rester  une  heure, 
entre  soixante-dix  automates  (i)  cramponnés  aux  corda- 
ges,  auxquels  je  me  tenais  moi-même  pour  ne  pas  être 
renversé  ou  enlevé,  et  rien  ne  me  parut  plus  lugubre 
que  ce  silence  dans   ces   ténèbres.  En  dehors  de  ces 
quelques  heures  passées  sur  le  pont,  je  m'attachais  à  ma 
table,  de  manière  à  pouvoir  continuer  et  la  rédaction  de 
mon  rapport  général  pour  tout  ce  qui  tenait  à  la  fin  de 
notre  expédition,  et  la  confection  des  états  de  quinzaine 
depuis  la  cessation  des  communications.   Ces  pièces, 
ainsi  que  leurs  lettres  d'envoi,  furent  mises  au  net  et 
prêtes  à  partir  ;  j'y  adjoignis  môme  une  romance,  dont  au 
surplus  la  musique  ne  vaut  pas  mieux  que  les  paroles. 
Un  soir,  vers  dix  heures,  nous  étions  réunis  dans  la 
chambre  du  capitaine,  chambre  que  je  partageais  avec 
lui,  lorsqu'un  bruit  affreux  se  fit  entendre  sur  le  pont  et 
que  par  l'escalier  un  torrent  d'eau  se  précipita  dans  Tin- 
térieur  du  bâtiment.  Nous  nous  crûmes  submergés,  et 
rien  ne  pouvait  y  ressembler  davantage;  mais  ce  n'était 
qu'une  vague  qui,  balayant  le  pont,  avait  enlevé  l'écou- 

(1)  Chaque  nuit  la  moitié  de  l'équipage  était  de  quart. 


SUR   LES   ROCHES-BONNES  SSï 

iille  qui  couvre  l'escalier.  A  l'exception  de  quatre  mal- 
beureux  matelots  emportés  par  cette  vague,  nous  en 
'ùmes  quittes  pour  avoir  très  peur  et  pour  faire  jouer 
es  pompes  qui,  n'amenant  que  de  leau  souillée  et  salie, 
lous  rassurèrent,  comme  elles  nous  rassuraient  chaque 
Datin  sur  Tétat  du  bâtiment.  «  Ma  foi,  mon  général,  me 
lisait  Weith,  vous  avez  du  malheur;  je  navigue  depuis 
Don  enfance;  j'ai  deux  fois  doublé  le  cap  Horn;  j'ai 
prouvé  des  tempêtes  sur  les  mers  les  plus  orageuses; 
amais  je  n'en  ai  vu  de  la  force  de  celle-ci.  »  Et  en  effet 
^lle  nous  coûta  sept  des  bâtiments  de  notre  convoi. 

Après  quinze  jours  de  ce  bouleversement,  la  tempête 
cependant  sembla  diminuer;  le  ciel  un  soir  se  nettoya, 
inon  tout  à  fait,  du  moins  assez  pour  qu'on  pût  prendre 
c  point.  Weith  était  très  habile  pour  ces  sortes  d'opé- 
rations astronomiques;  il  constata  que  nous  avions  été 
•ejelés  à  la  hauteur  et  non  loin  de  Madère.  Une  autre 
luit  nous  fûmes  portés  sur  les  Roches-Bonnes,  fort  mal 
nommées  puisqu'elles  forment  le  seul,  mais  formidable 
5cueil  de  TOcéan.  J'en  avais  été  averti  par  des  allées  et 
irenueset  des  cris;  j'avais  vu  le  capitaine  se  jeter  à  bas  de 
»0D  hamac  suspendu  en  face  du  mien  et  courir  presque 
în  chemise  sur  le  pont;  j'avais  donc  appelé  Fontenay, 
iequi  j'appris  la  nouvelle,  et,  comme  j'étais  impuissant 
ï  conjurer  le  nouveau  danger,  je  restai  couché  ;  seule- 
ment Fontenay  venait  de  moment  en  moment  me  ren- 
seigner. Ainsi,  nous  virions  de  bord  ;  nous  tirions  des 
bordées  pour  nous  diriger  vers  le  sud  ;  on  jetait  la  sonde 
i  tous  moments  ;  on  était  inquiet  des  matières  qu'elle 
ramenait;  enfin  elle  ne  se  trouva  plus  empreinte  que  de 
jable,  et  nous  recommençâmes  à  faire  route. 

Lorsque  nous  nous  étions  embarqués,  on  nous  avait 
innoncé  dix  jours  de  traversée;  j'avais  en  conséquence 
ait  porter  à  bord  et  remettre  au  capitaine  des  vivres  : 


224   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

six  moutons,  trente-six  poules,  deux  à  trois  cent  œufs, 
des  jambons,  je  ne  sais  quoi  encore,  et  deux  cents  bou- 
teilles de  vin  de  Bordeaux;  mais,  Rodney  étant  fort 
mal  approvisionné,  mes  vivres  furent  mis  au  pillage,  et, 
au  bout  de  quatorze  jours,  tout  en  était  consommé; 
pendant  vingt  jours  je  me  trouvai  réduit  aux  misérables 
ressources  des  bâtiments,  c'est-à-dire  aux  salaisons  les 
plus  acres.  Le  vin  même  finit  par  manquer  ;  nous  n'eûmes 
pour  boisson  que  de  la  détestable  bière.  Je  ne  parle  pas 
de  l'eau  gâtée  au  point  qu'en  s'en  servant,  même  pour  se 
laver,  il  fallait  commencer  par  se  boucher  le  nez  ;  encore 
devenait-elle  si  rare  qu'on  n'en  distribuait  que  par  verre. 
Je  ne  sais  plus  comment  et  par  qui  s'étaient  trouvés 
gardés  quelques  morceaux  de  viande  fraîche,  qu'on  em- 
ploya à  nous  faire  une  dernière  soupe  grasse,  régal  en 
tout  temps,  mais  d'autant  plus  précieux  alors  que,  vu  le 
danger  de  faire  du  feu  sur  un  bâtiment  aussi  ballotté, 
tout  repas  chaud  devenait  un  extraordinaire.  Enfin 
nous  étions  devant  la  table,  amarrés  à  nos  chaises,  mon 
assiette  bien  pleine  venait  d'être  placée  entre  deux  rou- 
leaux fixes  qui  devaient  la  maintenir  à  la  table;  j'allais 
porter  à  ma  bouche  ma  première  cuillerée,  lorsqu'un 
coup  de  mer,  le  plus  violent  de  ceux  que  nous  eussions 
encore  éprouvés,  imprima  une  telle  secousse  au  bâtiment 
que  j'eus  du  même  coup  ma  soupe  sur  mon  gilet  et  sur 
ma  culotte,  et  qu'à  la  colère  de  perdre  un  mets  si  rare 
se  joignit  celle  d'être  abîmé  et  brûlé,  pour  qu'il  ne 
manquât  rien  à  mon  désappointement  et  à  l'hilarité  de 
mon  brave  Rodney;  mais  ce  qui  me  rendait  surtout 
furieux  c'était  d'avoir  été  ainsi  joué  par  la  mer  devant 
des  Anglais. 

A  mesure  que  nous  approchions  de  Quiberon,  lieu 
déterminé  pour  notre  débarquement  et  point  indiqué 
pour  ralliement,  dans  le  cas  prévu  où  nous  serions  dis- 


I 


EN    FACE   DU   PORT.  «25 

perses,  nous  rejoignions  les  bâtiments  arrivés  avant 
nous,  et  nous  étions  rejoints  par  les  autres  qui  avaient 
suivi.  Le  commodore  en  avait  rallié  de  son  côté; 
nous  le  trouvâmes  louvoyant  pour  nous  attendre; 
de  cette  sorte,  ce  fut  avec  près  de  quatre-vingts  voiles 
que  nous  cinglâmes,  le  14  octobre,  pour  entrer  dans 
cette  baie  de  Quiberon,  rendue  célèbre  par  la  barbarie 
avec  laquelle  les  Anglais  y  avaient  fait  massacrer  presque 
tout  ce  qui  restait  d'officiers  de  Tancienne  marine  fran- 
çaise. La  frégate  marchait  en  tête,  notre  corvette  en 
queue;  mais,  à  ce  moment,  il  se  produisit  un  retour  de 
la  tempête  si  violent,  que,  cinq  minutes  plus  tard,  la 
Fi7/a,  qui  s'était  présentée  la  dernière  à  l'entrée  de  la 
baie,  ne  pouvait  plus  y  pénétrer;  obligée  de  reprendre 
la  mer,  elle  allait  se  trouver  séparée  du  reste  du  con- 
voi, et,  comme  conséquence  fort  inattendue,  le  convoi 
réuni  dans  la  baie  eût  été  ramené  en  Angleterre  prison- 
nier de  guerre;  voici  comment  : 

En  face  du  port,  nous  nous  regardions  comme  affran- 
chis de  toute   appréhension  nouvelle,  lorsqu'on  nous 
annonça  que   la  terre   ne   répondait  à  aucun  de  nos 
signaux,  d'où  l'on  concluait  au  refus  de  nous  recevoir. 
Cependant,  croyant  encore  admissible  cette  supposition 
que  le  commandant  des  batteries  de  la  baie  avait  pu  en- 
voyer demander  des  ordres,  lord  Stuart  résolut  d'at- 
tendre le  jour,  et,  le  soleil  à  peine  levé,  il  renouvela  les 
signaux;  mais  on  ne  répondit  pas  plus  à  ceux-ci  qu'on 
n'avait  répondu  aux  premiers;  en  conséquence  il  donna, 
le  i5,  au  matin,  l'ordre  de  lever  les  ancres  et  de  faire 
voile  pour  l'Angleterre.  Qu'on  juge  de  mon  bouleverse- 
ment et  de  la  rage  qui  me  saisit  quand  j'entendis  les 
sons  d'un  fifre,  jouant  l'air  maudit  au  son  duquel  il  est 
d'usage  de  lever  les  ancres  dans  les  bâtiments  de  guerre. 
J'avais  quelque  influence  sur  le  capitaine  Rodney,  et, 

IT.  1 5 


«26  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON   THIÉRAULT. 

malgré  la  grossièreté  du  lieutenant  qui  nous  regardait 
déjà  comme  prisonniers  et  ne  pouvait  suffire  à  sa 
joie,  j'obtins  de  nous  rapprocher  de  la  frégate,  afin  que 
je  pusse  avoir  une  conférence  avec  le  commodore.  Arri- 
vés à  distance,  un  midshipman  porta  à  lord  Stuart  un 
billet  par  lequel,  en  ma  qualité  de  chef  d'étal-major 
général  de  Tarmée  et  représentant  comme  tel  le  géné- 
ral en  chef,  au  nom  du  duc  d'Abrantès,  et  sur  la  foi  du 
traité  qu'un  homme  d'honneur  tel  que  lui  ne  saurait 
enfreindre,  je  lui  demandais  de  me  recevoir  et  de  m'en- 
tendre.  Sa  réponse  fut  que  les  circonstances  ne  lui  per- 
mettaient pas  de  me  recevoir;  que  le  silence  de  la  côte 
prouvait  qu'on  ne  voulait  pas  que  nous  débarquassions; 
que  tous  ses  bâtiments  allaient  manquer  de  vivres,  et 
qu'il  n'avait  pas  de  temps  à  perdre;  que  cependant,  et 
par  considération  pour  moi,  si  je  lui  indiquais  un  moyen 
qui  fût  en  son  pouvoir  et  qui,  en  trente-six  heures 
comme  dernier  délai,  lui  permît  de  partir  pour  l'Angle- 
terre, il  l'adopterait.  Et  deux  généraux  de  division  se 
trouvaient  là;  Delaborde  et  Kellermann  étaient  à  bord 
du  commodore,  mais  ils  n'avaient  pas  eu  la  pensée 
d'agir  pour  conjurer  le  désastre;  car,  le  convoi  partant 
en  Angleterre,  nous  ne  perdions  pas  seulement  tous  les 
chevaux  embarqués,  de  même  qu'un  immense  matériel, 
mais  nous  avions  de  plus  cinquante  officiers  généraux  ou 
d'élat-major  et  toute  une  division  prisonnière  de  guerre. 
Ma  première  pensée  avait  été  de  demander  au  commo- 
dore qu'il  me  fit  mettre  à  terre  par  le  canot  de  la  Filla; 
je  lui  observais  qu'il  avait  toute  l'armée  pour  otage  de 
quatre  matelots  et  d'un  midshipman;  il  m'avait  fait  ré- 

pondreparlemot:  Impossible,  etjétais  désespéré,  lorsque 
le  hasard  me  fit  apercevoir  un  chasse-marée  français  qui, à 
la  barbe  de  ces  bâtiments  anglais,  profitait  d'un  apaise- 
ment de  la  tempête  pour  pêcher.  Ce  chasse-marée  me 


POUR    DÉBARQUER  227 

parut  un  envoyé  du  ciel,  et  je  fis  aussitôt  répliquer  au 
Commodore  que  tout  ce  que  je  lui  demandais,  d'après 
son  refus,  se  bornait  à  charger  la  Filla  de  capturer  la 
petite  embarcation,  dont,  une  fois  prise,  je  me  servirais 
pour  descendre  à  terre  pendant  la  nuit  suivante.  J'ajou- 
tais que  toutce  que,  dans  la  journée  du  lendemain,  je  ne 
serais  pas  parvenu  à  débarquer  de  troupes,  il  pourrait 
en  faire  ce  qu'il  jugerait  de  son  devoir  et  de  son  hon- 
neur d'en  faire. 

Notre  destinée  était  dans  sa  réponse.  On  conçoit  avec 
quelle  anxiété  je  l'attendais;  à  ce  moment,  je  me  trou- 
vais seul  dans  la  chambre  du  capitaine  avec  mes  aides 
de  camp,  Vidal,  Vallier,  Fontenay  et  quelques  domes- 
tiques, notamment  Jacques  Dewint,  qui  en  fait  d'audace 
ne  le  cédait  à  personne,  et  tous,  dans  l'exaspération  la 
plus  grande,  nous  ouvrîmes  Tavis  qu'il  valait  mieux 
périr  que  de  subir  la  captivité  dont  nous  étions  mena- 
cés; nous  arrêtâmes  donc  que,  si  l'on  nous  faisait  faire 
voile  pour  l'Angleterre  et  si  la  frégate,  reprenant  la  tète, 
s'éloignait  la  première,  nous  tenterions  de  nous  empa- 
rer de  la  Filla  et  de  nous  sauver,  dussions-nous  nous 
faire  échouer  à  la  côte.  Il  y  avait  au  reste,  dans  cet 
audacieux  projet,  de  grandes  chances  de  réussite.  Un 
tiers  de  notre  équipage  était  composé  d'étrangers  dont 
quelques  Fr^^nçais;  tous  étaient  pour  le  moindre  motif 
éreintés  de  coups;  une  notable  partie  était  marquée 
pour  être  flagellée  après  mon  départ;  de  plus,  le  capi- 
taine était  un  homme  nul,  le  lieutenant  en  second  un 
jeune  homme  qui  n'avait  pas  grand  ascendant,  alors 
que  tout  tremblait  au  nom  seul  du  lieutenant  et  du 
maître  d'équipage;  enfin  nous  avions  tous  conservé 
nos  armes  blanches  et  nos  pistolets.  D'après  ces  bases, 
▼oici  quel  était  notre  plan  :  nous  appelions  le  capitaine 
dans  sa  chambre,  ainsi  que  Weith,  et  nous  les  enfer- 


228   MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL    RARON    THIÉRAULT. 

mions;  tout  ceci  était  facile;  puis  nous  brûlions  la  cer- 
velle au  lieutenant  et   au   maître  d'équipage,  et  nous 
restions  prêts  à  tirer  sur  qui  voudrait  les  venger  ou  les 
remplacer;  mais  en  même  temps  Tun  de  nous  se  trouvait 
à  la  sainte-barbe,  et,  pendant  que  nous  annoncions  qu'en 
cas  de  résistance  le  bâtiment  sautait  en  Tair,  je  jetais 
sur  le  pont  l'or  à  pleines  mains,  et  il  y  avait  dix  à  parier 
contre  un  que  tous  les  matelots  étrangers,  prêts  à  être 
écorchés  de  coups,  se  seraient  joints  à  nous,  et  que  la 
presque  totalité  des  Anglais  aurait  été  contenue  par  la 
crainte  de  sauter  en  l'air  ou  gagnée  par  Tor.  Combien 
de  nos  transports,  où  dix  à  douze  Anglais  se  trouvaient 
avec  quatre  ou  cinq  cents  Français,  n'auraient-ils  pas 
imité  notre  exemple  en  cas  de  réussite!  Maintenant,  eus- 
sions-nous échoué,  comme  le  fait  de  ne  pas  avoir  tout 
tenté  pour  nous  rapatrier  équivalait  à  une  rupture  du 
traité  et  nous  replaçait  en  état  de  guerre,  notre  révolte 
se  serait  ainsi  trouvée  légitimée.  Par  bonheur,  cette 
tentative  de  désespoir  fut  inutile.  La  réponse  du  com- 
modore  arriva  et  fut  favorable;  la  Filla  déploya  donc 
ses  voiles,  et,  sur  ce  bâtiment  de  guerre  anglais  en  ce 
moment  à  ma  disposition,  nous  nous  portâmes  contre 
la  chétive  barque  française,  dont  la  prise  m'importait 
plus  que  n'aurait  pu  le  faire  le  plus  beau  vaisseau  de 
la  marine  britannique  ou  le  plus  riche  de  la  Compagnie 
des  Indes.  Toutefois,  en  nous  voyant  marcher  sur  elle, 
elle  prit  la  fuite,  et,  à  la  faveur  de  son  éloignement,  elle 
avait  quelque  chance  pour  se  jeter  à  la  côte,  c'est-à-dire 
pour  nous  échapper,  quand,  arrivée  à  portée  de  boulet, 
je  lui  fis  tirer  un  coup  de  canon,  et  ce  coup  de  canon  la 
força  d'amener.  Heureux  de  ma  capture,  nous  reprîmes 
à  la  queue  du  convoi  notre  première  station  et  attendîmes 
la  nuit,  puisque  de  jour  cette  barque,  ayant  communiqué 
avec  nous,  aurait  été  coulée  à  fond  si  elle  avait  cher- 


L'ARMKE   DU    GÉNÉRAL   DUPONT.  229 

ché  à  rentrer  dans  le  port.  Cependant,  en  y  réfléchis- 
sant, il  fallut  reconnaître  que,  vu  la  présence  de  ces  bâti- 
ments anglais,  il  était  impossible  de  ne  pas  attendre  le 
jour  pour  être  reçu  dans  un  des  ports  de  cette  baie. 

Le  i6  octobre,  deux  heures  avant  le  jour,  ayant  avec 
moi  ce  que  je  possédais  de  plus  précieux,  accompagné 
par  trois  de  mes  officiers  et  Fontenay,  tous  en  grand 
uniforme,  je  m'embarquai   sur  mon   chasse-marée  et 
je  gagnai  à  Test  pour  ne  pas  avoir  Tair  de  venir  de  la 
flotte  ;  le  jour  venant,  nous  nous  blottîmes  tous  au  fond 
du  chasse-marée  et  entrâmes  ainsi  dans  le  port,  le  pa- 
tron et  les  deux  matelots  restant  seuls  en  vue.  Dès  que, 
d'après  mes   ordres,  l'embarcation  se  fut  arrêtée  tout 
près  de  la  plage,  nous  nous  montrâmes;  un  poste  de 
trente  hommes  était  tout  près,  l'officier  cria  tout  à  coup  : 
<  Aux  armes  !  »  et  voulut  s'opposer  à  ce  que  nous  mis- 
sions pied  à  terre.  A  l'instant,  je  sautai  du  bout  de  la 
barque  dans  l'eau   et  je  courus  à  cet  officier  en  lui 
criant  :  t  Ètes-vous  fou?  —  Mon  général,  reprit-il,  nous 
avons  défense    de    recevoir   l'armée  du  général   Du- 
pont. —  Et  où  avez-vous  pris  que  nous  fussions  de  cette 
armée?    »  Ainsi    s'expliqua   cette  énigme;   mais   deux 
choses  n'admettaient  aucun  retard  :  l'une,  le  départ  de 
nos  dépêches  pour  le  ministre  de  la  guerre,  et  Fon- 
tenay, grimpé  sur  le  premier  criquet  que  l'on  trouva 
dans  le  hameau  de  Quiberon,  les  emporta  et  se  rendit  à 
franc  étrier  à  Paris,  où  le  bonheur  fit  qu'il  arriva  une 
heure  avant  le   moment  où  l'Empereur  y  revint  d'Er- 
^urt.  Avec  les  dépêches,  Fontenay  emportait  mon  rap- 
port général  sur  l'expédition,  rapport  que  j'avais  ré- 
digé et  fait  recopier  au  milieu  des  tempêtes;  il  empor- 
tait aussi  une  lettre  à  Zozotte. 

L'autre  chose,  au  dernier  point  urgente,  était  le  débar- 
quement pour  lequel  Stuart  m'avait  fait  renouveler  cette 


S30   MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

condition  expresse  de  l'effectuer  entre  les  deux  soleils. 
La  barque  qui  m'avait  amené  repartit  à  l'instant,  et 
toutes   celles  qui  restaient  dans  le  port  la  suivirent; 
toutes  les  autorités  civiles  furent  employées  à  presser 
ce  mouvement  et  à  annoncer  de  ma  part  des  primes 
pour  ceux  qui  dans  la  journée  feraient  le  plus  de  voyages. 
Pendant  que  ce  service  s'organisait  àQuiberon,  un  de 
mes  officiers  partit   pour  chacun  des  autres  ports  ou 
plages  de  cette  baie,  afin  de  mettre  en  circulation  toutes 
les  barques  susceptibles  d'être  employées  et  môme  les 
gros  bâtiments.  Tous  ces  préparatifs  ébauchés,  je  sau- 
tai à  cheval,  je  courus  à  Auray,  je  réunis  la  municipa- 
lité, j'expédiai  des  ordres  pour  faire  arriver  de  partout 
les  barques  et  rames  se  trouvant  sur  les  rivières  et  pour 
diriger  sur  la  plage  tous  les  hommes  ayant  navigué,  afm 
d'utiliser  celles  des  barques  qui  se  trouveraient  man- 
quer d'hommes.  Gela  fait,  je  sautai  sur  un  autre  cheval, 
et  j'allai  sur  toute  la  côte  activer  et  presser  toute  cette 
opération;  bref,  je   me  démenai  si  bien  que,  le   soir, 
15,000  hommes,  tous  les  chevaux  et  la  totalité  de  Tar- 
tillerie  étaient  débarqués,  qu'il  ne  restait  plus  à  bord 
que  des  objets  de  matériel,  au  débarquement  desquels 
lord  Stuart  ne  s'opposa  pas,  et  que,  pour  en  finir  avec 
tout  ce  qui  tenait  à  cette  marine  anglaise,  je  n'eus  plus 
qu'à  envoyer  à  ce  pauvre  Weith  qui  souffrait  du  scor- 
but, de  la  viande  fraîche,  des  légumes  verts,  de  la  sa- 
lade, du  pain,  du  vin  et  deux  cruches  de  lait. 

Le  général  Delaborde  se  trouvant  à  Auray,  je  m^ 
rendis  chez  lui,  et  lui  demandai  ses  ordres,  comme  com- 
mandant l'armée,  en  l'absence  du  général  en  chef  qui 
avait  débarqué  à  la  Rochelle  :  «  Et  pourquoi  prendrai- 
je  ce  commandement?  me  répondit-il.  —  Mais  pour  user 
des  prérogatives  de  votre  grade  et  de  votre  ancienneté. 
—  Est-ce  que  vous  ne    correspondez  pas  avec  le  mi- 


APRÈS   LE    DÉBARQUEMENT.  231 

nistre?  —  Mande  pardon.  —  Eh  bien!  n*est-il  pas  plus 
simple  que  vous  continuiez  comme  par  le  passé  à  nous 
transmettre  ses  ordres  au  nora  du  général  en  chef?  — 
Mais  il  est  une  foule  de  détails  étrangers  aux  ordres  du 
ministre,  que,  vous  présent,  il  n'est  pas  convenable  que 
je  prenne  sur  moi.  —  Tout  cela  est  en  bonnes  mains, 
repliqua-t-il;  Kellermann  et  moi,  nous  avons  résolu  de 
ne  nous  mêler  que  d'exécution  ici,  où  nous  ne  serions  pas 
sans  vous.  >  Et  là-dessus,  il  me  donna  sur  la  conduite 
que  je  venais  de  tenir,  sur  le  nouveau  service  que  je 
venais  de  rendre,  les  seuls  éloges  qu'ils  dussent  me 
valoir,  car,  lui,  le  général  Kellermann,  Margaron  et 
quelques  camarades  ou  colonels  présents  exceptés,  per- 
sonne n'en  parla,  comme,  mes  amis  exceptés,  je  n'en 
parlai  à  personne. 

D'ailleurs,  si  les  hommes  arrachés  au  bagne  anglais 
valaient  quelque  chose,  il  n'en  était  pas  de  même  du 
matériel  et  des  chevaux.  Sans  doute  les  six  cents  che- 
vaux avaient  été  choisis  sur  deux  mille,  sans  compter  les 
chevaux d'élat-major;  quant  aux  objets  du  matériel,  rien 
n'y  manquait  au  moment  du  départ;  il  semblait  donc 
que  tout  cela  dût  être  en  parfait  état  au  moment  du  débar- 
quement; mais  le  matériel,  mal  amarré,  avait  éprouvé 
des  dégradations  multiples;  les  chevaux,  dont  le  nombre 
eût  été  d'ailleurs  insuffisant  et  pour  remonter  la  cavale- 
rie et  pour  réatteler  l'artillerie,  étaient  fort  endommagés 
par  une  navigation  de  trente-quatre  jours,  qui  avait  duré 
plus  du  double  du  temps  prévu,  et  plusieurs  étaient 
morts  faute  de  nourriture  ;  presque  toutes  les  armes 
étaient  rouillées;  les  effets  de  campagne  avaient  dis- 
paru ;  la  sellerie,  rhabillement  et  l'équipement  étaient 
délabrés  ;  enfin,  les  malades  se  trouvant  hors  de  propor- 
tion avec  ce  que  ce  pays  offrait  de  ressources  pour  les 
soigner,  il  fallut  de  suite  avoir  recours  à  des  évacuations. 


232    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

que,  bien  entendu,  je  dirigeai  sur  les  villes  de  la  roule 
que  Tarmée  devait  suivre. 

Indépendamment  de  ce  qu'il  y  avait  eu  de  bienveillant 
et  d'honorable  dans  le  refus  du  général  Delaborde,  je 
peux  dire  qu'il  y  eut  aussi  compensation  pour  lui;  car 
les  jours  et  les  nuits  suffirent  à  peine  à  mes  efforts  pour 
hâter  le  moment  où  l'artillerie,  l'infanterie  et  la  cavale- 
rie pourraient  se  remettre  en  marche.  Enfin,  tous  les 
officiers  sans  troupes  et  les  employés  ayant  reçu  leur 
destination,  les  corps  et  détachements  étant  partis  ou 
ayant  leurs  ordres  pour  partir,  des  instructions  laissées 
pour  les  troupes  qui  pouvaient  arriver  encore,  un  offi- 
cier supérieur  étant  chargé  de  rester  à  Auray  quinze 
jours  après  moi  et  d'y  veiller  à  l'exécution  de  mes 
ordres,  je  résolus  de  quitter  cette  ville  le  17;  mais, 
le  16,  le  général  Bourmont  débarqua  et  se  rendit  à 
Auray  avec  Mme  de  Bourmont,  qui  était  au  moment 
d'accoucher,  j'entends  en  proie  aux  premières  douleurs. 
Elle  se  trouvait  au  milieu  de  la  place,  sans  que  son  mari 
parvînt  à  découvrir  un  logement  qui  pût  lui  convenir; 
j'en  occupais  un  parfaitement  commode;  les  hôtes 
étaient  les  plus  braves  gens  du  monde  ;  j'allai  donc  le 
lui  offrir,  ou  mieux  la  forcer  à  l'accepter,  et  je  l'y  fis 
conduire  à  l'instant.  En  deux  heures  mes  efl'ets  furent 
chargés  sur  ma  calèche,  et,  vers  le  soir,  je  partis  pour 
Vannes,  où  j'avais  à  régler  quelques  objets  relatifs  au 
service  et  d'où  le  lendemain  je  continuai  ma  route. 

Au  nombre  des  lettres  que  j'avais  reçues  du  ministre 
de  la  guerre,  s'en  trouvait  une  portant  :  «  L'Empereur 
défend  qu'aucun  officier  général,  supérieur  ou  autre, 
qu'aucun  administrateur  ou  autre  employé  de  l'armée 
de  Portugal  ne  paraisse  à  Paris.  Vous  ferez  connaître 
cette  disposition  à  tous  ceux  qu'elle  peut  concerner,  et 
vous  veillerez  à  sa  stricte  exécution.  >  J'avais  mis  autant 


DEFENSE   DE   PARAITRE   A    PARIS.  233 

de  célérité  à  transmettre  copie  de  cette  gracieuse  lettre, 
que  de  soin  à  ce  que  personne  n'en  ignorât;  mais  quant 
à  moi,  et  du  moment  où  de  telles  mesures  n'intéressaient 
le  service  en  rien,  j'avais  Thabitude  de  ne  pas  m'en 
embarrasser.  Sept  fois  dans  ma  vie  je  devais  me  permettre 
desemblables  licences;  je  n'en  étais  qu'à  la  quatrième,  et 
OD  comprend  que  je  n'hésitais  pas  à  la  prendre,  après 
mètre  trouvé  pendant  quatorze  mois  éloigné  de  ma 
femme,  ayant  à  lui  remettre  une  pacotille  de  preuves  de 
ma  tendresse,  pressé  en  outre  de  voir  mes  enfants  et  de 
mêler  mes  larmes  aux  larmes  de  ma  sœur,  au  sujet  de 
l'irréparable  perte  que  nous  avions  faite.  D'ailleurs,  je  res- 
tais, quant  à  la  contestation  de  mon  grade,  d'assez  mau- 
vaise humeur  pour  me  croire  en  droit  de  ne  pas  me  gêner 
beaucoup;  c'est  donc  à  Paris  que  je  me  rendis  de  toute 
la  vitesse  possible. 

Il  était  minuit  lorsque  j'arrivai  à  la  Roche-Bernard, 
et  de  suite  je  fis  demander  des  bateliers  pour  passer  la 
Vilaine.  Jacques,  chargé  de  ce  message,  vint  me  dire 
que  l'on  ne  passait  jamais  en  nuit,  et  qu'il  fallait 
attendre  le  jour,  c  Et  quel  est  l'imbécile  qui  vous  a  fait 
ce  conte  ?  »  Plusieurs  bateliers  l'avaient  affirmé  ;  j'allai 
les  trouver  et  tous  me  déclarèrent  que,  par  le  temps 
aiïreux  qu'il  faisait,  ce  serait  bien  assez  difficile  de  passer, 
après  le  lever  du  soleil.  J'argumentai;  je  me  fâchai  fort 
inutilement;  enfin  j'offris  le  double,  le  triple,  le  qua- 
druple du  prix  ordinaire,  et,  sur  cette  promesse,  un  d'eux 
se  décida  à  risquer  l'aventure.  Ce  seul  batelier  néan- 
nioins  ne  suffisait  pas;  aucun  autre  ne  voulut  se  joindre 
à  lui.  ÏI  partit  chercher  un  compagnon  qu'il  eut  la  plus 
grande  peine  à  ramener.  Aussitôt  mes  chevaux  de 
poste  furent  embarqués,  et  nous  démarrâmes.  Les  inci- 
dents de  ce  passage  se  perdent  un  peu  dans  les  ténèbres 
^u  milieu  desquelles  il  se  fit;  mais  je  suis  encore  frappé 


236    MÉMOIRES    DU    GÉNÉUAL    BARON    TIIIÉBAULT. 

en  Portugal  que  j'avais  reçu  la  nouvelle  de  Taccou- 
chement  de  ma  femme;  j'espérais  un  fils;  j'avais  une 
seconde  fille,  et  cette  fille,  que  je  ne  désirais  pas,  fut  un 
ange  et  devint,  au  temps  du  malheur,  la  dernière  conso- 
lation de  ma  vie  (1). 

Malgré  les  enfants,  je  ne  pus  dominer  la  tristesse  et 
Tennui;  je  n'attendais  Zozotte  que  le  lendemain  dans  la 
matinée  ;  mais,  quoique  arrivée  de  nuit,  elle  ne  s'était  pas 
arrêtée  un  quart  d'heure  chez  son  père;  comme  moi,  elle 
avait  marché  avec  la  plus  grande  rapidité,  et,  à  minuit, 
je  fus  réveillé  par  elle. 

Se  livrer  à  la  joie  (Je  nous  retrouver  enfin,  embrasser 
ses  enfants,  voir  et  revoir  tout  ce  que  je  lui  apportais  et 
souper,  car  elle  mourait  de  faim,  tout  cela  fut  le  sujet 
de  joies  franches  et  vives,  comme  on  n'en  goûte  qu'aux 
heures  de  retour.  Au  reste,  quoiqu'il  dût  être  très  court, 
peut-être  parce  qu'il  fut  aussi  court,  ce  séjour  est  un  de 
ceux  que  je  me  rappelle  comme  un  des  plus  doux  épi- 
sodes de  ma  vie,  un  de  ceux  durant  lesquels,  les  char- 
mes de  l'amitié  se  mêlèrent  avec  le  plus  d'efl'usion  aux 
délices  de  l'amour. 

Vers  onze  heures  du  matin,  lorsque  nous  sonnâmes, 
on  nous  apporta  les  enfants.  Glaire  se  laissa  placer  entre 

(i)  Mlle  Claire  Thi/'bauît,  qui  nous  a  confié  la  publication  des 
Mémoires  de  son  père,  ne  les  a  jamais  lus.  En  les  livrant  À  l'im- 
pression, elle  s'est  simplement  acquittée,  dans  toute  l'ingénuité 
de  sa  foi  filiale,  du  legs  qu'elle  avait  reçu.  Elle  ne  connaissait 
donc  pas,  quand  elle  les  a  rendues  publiques,  les  lignes  flatteuses 
écrites  pour  elle  ;  elle  ne  les  connaîtra  pas.  Après  une  longue  vie» 
dont  elle  a  consacré  toute  la  jeunesse  à  la  vieillesse  de  son  père, 
elle  s'est  éteinte,  le  19  avril  1894,  en  laissant  à  tous  ceux  qui  l'ont 
connue  le  souvenir  d'une  àmo  simple  et  bonne,  d'un  cœur  géné- 
reux et  sincère,  d'un  esprit  délicat  et  d'un  charme  souriant.  C'est 
donc  à  sa  mémoire  que  s'adressera  l'iiommage  rendu  par  son 
père  à  sa  douceur,  à  ses  vertus.  Qu'il  nous  soit  permis  d'y  joindre 
le  témoignage  plus  modeste,  mais  non  moins  respectueux,  de  ses 
admirateurs  et  de  ses  amis.  (Eu.) 


f 


ENTRE  MA   FEMME   ET   MES   ENFANTS.  23" 

BOUS,  comme  un  petit  mouton  ;  mais  Nais  se  montra  fu- 
rieuse de  me  trouver  dans  le  lit  de  sa  mère;  il  fallut 
toutes  sortes  de   giUeries  pour   qu'elle  me   pardonnât 
mon  occupation  cependant  très  légale  et,  qui  plus  est, 
terriblement  gagnée  par  droit  d'attente  et  de  patience. 
Or,  le  surlendemain,  je  crois,  mais  toujours  le  lundi  qui 
suivit  mon  arrivée,  j'étais   avec   quelques  amis,  nous 
Tenions  de  quitter  la  table,  lorsqu'on  m'annonça  un  des 
aides  de  camp  de  Hulin,  alors  commandant  de  Paris.  Au 
milieu  des  premières  jouissances,  j'avais  entièrement  ou- 
Wié  mon  accident  du  boulevard.  Je  ne  voyais  que  des 
amis,  sur  le  silence  desquels  je  pouvais  compter,  et, 
sortant  peu,  ne  sortant  qu'en  voiture,  j'avais  espéré 
échapper  aux  mouchards;  mais  à  cette  époque  de  l'Em- 
pire on  n'y  échappait  pas,  et  la  rupture  de  mon  essieu 
avait  suffi  pour  me  signaler.  L'envoyé  de  Hulin  m'ap- 
portait une  lettre  du  ministre  de  la  guerre,  lettre  com- 
mençant par  ces  mots  :  «  Je  suis  très  étonné,  général, 
qu'en  contravention  des  ordres  de  l'Empereur,  vous 
vous  soyez  permis  de  vous  rendre  à  Paris  »,  et  finissant 
par  l'ordre  de  partir  le  lendemain  matin,  pour  me  rendre 
à  mon  poste,  c'est-à-dire  pour  aller  rejoindre  l'armée 
qui,  un  mois  après  son  débarquement  à  Quiberon  et  à  la 
Rochelle,  rentrait  en  Espagne,  et  dont,  en  ce  moment, 
îa  première  division  s'acheminait,  selon  les  instructions 
que  je  lui  avais  laissées,  d'Auray  à  Bordeaux. 

J'avais  espéré  qu'on  fermerait  les  yeux  sur  ma  venue  ; 
Uîais,  quoique  trompé  dans  mon  attente,  je  n'en  étais 
pas  pour  cela  pris  au  dépourvu,  et  ce  qui  devait  réveil- 
ler mon  humeur  de  résistance ,  c'est  que  dans  cette 
Mire,  de  même  que  «ur  l'enveloppe,  Glarke  avait  fait 
écrire  un  énorme  t  général  de  brigade  ».  Or,  je  n'au- 
i^ispas  eu  un  centime  à  la  maison,  que  je  n'eusse  pas 
consenti  à  servir  en  cette  qualité.  La  campagne  de  Por- 


238    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

tugal  avait  encore  ajouté  à  mes  droits  et  à  mon  irri 

tion,  car  j'avais  fini  par  me   trouver  le  seul  de  ce 

armée  n'ayant  reçu  ni  titre  ni  dotation  ;   enfin  je 

nais  d'empêcher  plus  d'une  division  d'être  conduite 

Angleterre,  comme   prisonnière  de  guerre.  Je  m'ét 

donc  promis  de  ne  plus  remettre  mon  habit  de  gêné 

de  brigade,  que  pour  aller  déclarer  que  je  le  quittai 

jamais,  c'est-à-dire  pour  en  finir  par  une  audience  ( 

j'étais  résolu  à  demander  à  l'Empereur.  J'avais  al 

de  quoi  me  constituer,  avec  la  dot  de  ma  femme,  et  Si 

compter  plus  de  250,000  francs  restant  à  son  père  ( 

sa  mère,  15,000  francs  de   revenu;  j'avais  à  cho 

entre  l'indépendance  d'une  part  et  une  situation  hu 

liante  de  l'autre;  l'alternative  ne  pouvait  être  doutei: 

d'autant  plus  que  rien  ne  prouvait  encore  que  l'Em 

reur  ne  me  rendrait  pas  la  justice  que  j'attendais  de 

Je  savais  qu'il  avait  été  très  content  de  mon  rapp 

général  sur  cette  notable  expédition,  rapport  rédigé 

mer  pendant  la  tempête;  j'avais  poussé  la  coquetti 

de  l'exactitude  au  point  de  compléter,  pendant  celte  1 

rible  traversée,  tous  les  rapports  et  situations  qu< 

devais  au  ministre  de  la  guerre,  de  sorte  qu'il  ne  ré 

tait  pas,  de  notre  blocus  de  cinq  mois,  une  lacune  d 

jour  pour  ce  dernier.  Le  baron  de  Talleyrand,  que  j  V 

trouvé  à  Auray,  m'avait  dit  que  j'allais  être  généra 

division  et  comte;  sans  être  une   garantie,  c'était 

moins  la   preuve   qu'on   en   avait   parlé  en    bon  1 

Toutes  ces  considérations  avaient  déterminé  ma  li 

de  conduite,  et,  comme  la  lettre  du  ministre  ra'er 

gnait  de  remettre  au  porteur  une  réponse  écrite, 

ne  se  fit  pas  attendre  et  contenait  en   substance  c\ 

dans  les  motifs  de  la  défense  dont  il  s'agissait,  aucui 

pouvait  avoir  à  mon  égard  son  application;  que,  r 

tivement  ;i  l'effet  moral  de  notre    évacuation  du  F 


MANQUEMENT   A    LA   DISCIPLINE.  239 

^'jpK  j'étais  incapable   de  ne  pas   servir  les  vues  du 
gouvernement,  et  que,  sous  ce  rapport,  ma  présence 
■aiomentanée  à  Paris  ne  pouvait  manquer  d'être  utile; 
C|ue  mon  détour  par  Paris  ne  m'empêcherait  pas  d'arri- 
"ver  à  Bordeaux  en  même  temps  que  mes  équipages,  car 
je  n'avais  pas  eu  d'ordre  spécial  de  m'y  rendre  par  la 
jposle,  et,  comme  les  autres  généraux  de  l'armée,  j'au- 
rais fait  la  route  par  étapes;  que,  de  plus,  j'avais  été 
«appelé  à  Paris  par  de  graves  intérêts  de  famille,  ayant 
ca  le  malheur  de  perdre  mon  père  pendant  la  campagne 
de  Portugal.  «  EnQn,ajoutai-je,  je  pars  samedi  prochain, 
parce  que  samedi  a  toujours  été  fixé  pour  le  jour  de  mon 
départ.  » 

En  écrivant  cette  dernière  phrase,  je  sentais  très  bien 
son  inconvenance;  mais  plus  je  m'étais  contenu  dans 
tout  le  reste  de  ma  lettre,  moins  je  fus  le  maître  de  moi 
€n  la  finissant.  Zozotte^  qui  voulut  lire,  fut  effrayée  ; 
Je  ne  changeai  rien.  Il  ne  fallait  pas  d'ailleurs  laisser 
croire  que  je  partirais  le  lendemain  et  m'exposer  à  une 
nouvelle  lettre  pour  ne  pas  être  parti.  J'aurais  pu,  sans 
doute,  aller  trouver  le  ministre  de  la  guerre  et  m'expliquer 
de  vive  voix  avec  lui;  j'avais  ainsi  une  occasion  toute 
naturelle  de  lui  donner  une  explication  que  mes  lettres 
de  Lisbonne  n'avaient  pu  contenir,  et  peut-être  de  me 
raccommoder  avec  lui.  La  Restauration  acheva  de  m'ap- 
prendre  que  j'aurais  dû  me  décider  à  cette  démarche;  je 
De  vis  toutefois  que  ce  qu'elle  ne  pouvait  manquer  d'avoir 
d'ennuyeux,  de  déplaisant,  et  je  ne  la  fis  pas;  mais,  dès 
le  lendemain  matin,  j'allai  chanter  pouilles  à  Ilulin,  à 
l'espionnage  duquel  j'attribuais  ce  qui  m'arrivait,  auquel 
je  déclarai  que  rien  au  monde  ne  me  ferait  partir  avant 
samedi,  et  que  je  chargeai  de  dire  au  ministre  que,  si 
l'on  en  venait  avec  moi  à  quelque  extrémité  que  ce  pût 
^Ire,  je  ne  partirais  pas  du  tout.  Ce  pauvre  Ilulin  tâcha 


240   MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAOLT. 

de  me  calmer  et  n'y  parvint  guère;  bref,  je  n'entendis 
plus  parler  de  rien  et  de  personne.  J'ai  toujours  attri- 
bué cette  modération  à  la   satisfaction  que  mon  rap- 
port général,  expédié  de  Quiberon,  avait  causée  à  l'Em-    - 
pereur.  Et  en  effet,   en  arrivant  d'Erfurt,  il  avait  en-    - 
voyé  chercher  Glarke  et  lui  avait  dit  en  l'apercevant  :     - 
c  Avez-vous  des  nouvelles  de  l'armée  de  Portugal  ?  »  Et  J 
sur  la  réponse  :  «  Je  viens   de  recevoir,   du  chef  de^^ 
l'état-major,  un  long  rapport  que  je  n'ai  pas  encore  lu  ».  ^« 
TEmpereur  avait  ajouté  :  «  Allez  le  chercher...  »  et  de^ 
suite  s'était  mis  à  en  lire  les  quatre-vingts  à  cent  pages^ 
et  même  les  avait  relues  sans  désemparer.  On  comprend^ 
que,  dans  ces  conditions,  et  pour  une  infraction  qui  ue^= 
compromettait  rien,  il  n'était  pas  facile  au  sieur  Clarkp=3 
de  sévir  contre  moi.  Je  profitai  donc  de  son  silence, 
sans  lui  avoir  aucune  obligation. 

Au  jour  dit,  le  samedi,  je  quittai  Paris.  Ma  voitur^^ 
même  était  attelée  et  le  postillon  à  cheval,  lorsque,  fai  ^ 
sant  arranger  mes  derniers  effets,  j'aperçus  un  adji 
dant  de  la  place  sur  le  seuil  de  la  porte  cochère  déji 
ouverte.  Ma  colère  me  reprit  :  c  La  rue,  lui  dis-je,  tro] 
durement  peut-être,  suffit  à  des  gens  de  votre  espèce 
et  comme,  d'où  vous  êtes,  vous  pouvez  achever  de  rem 
plir  votre  honorable  mission,  je  vous  défends  de  passe, 
ma  porte.  >  Et  il  s'en  alla. 

Ma  femme  m'accompagnant  jusqu'à  Tours,  nous  pai 
ttmes  dans  sa  voiture,  ma  calèche  suivant  à  vide.  Nou 
couchâmes  à  Orléans;  le  lendemain  dimanche,  nou 
étions  à  Tours,  oii  nous  passâmes  encore  deux  jour 
ensemble  et  où  néanmoins  il  fallut  nous  séparer,  e\h 
pour  retourner  auprès  de  ses  enfants,  et  moi  pour  ren-  ^ 
trer  dans  la  Péninsule.  J'emportais  d'elle  le  souvenir  d- 
sa  ligure  si  délicieuse,  de  son  esprit  si  charmant  de  grâc 
et  d'imprévu,  et,  tandis  que  je  roulais  vers  Bordeaux,  j< 


L'ESPRIT   DE   ZOZOTTE.  241 

me  rappelais  toutes  les  saillies,  tous  les  bons  mots  qu'elle 
jetait  pour  ainsi  dire  à  la  volée,  comme  des  fusées  étin- 
celantes,  dans  ses  causeries.  J'en  rapporte  quelques-uns, 
parce  qu'ils  datent  précisément  de  cette  époque  et  parce 

« 

que  c'est  avec  eux,  entre  cent  autres,  que  je  faisais 
route;  je  les  rapporte,  malgré  tout  ce  qu'ils  perdent, 
faute  de  pouvoir  conserver  le  ton,  la  manière,  l'à-pro- 
pos  qui  achevaient  de  les  rendre  enchanteurs. 

Un  jour  que  je  lui  avais  dit  des  choses  qui  l'avaient 
flattée  :  c  C'est  bien,  me  répondit-elle  en  m*embrassant  ; 
au  reste,  n'oublie  jamais  que  résister  à  qui  les  en- 
chante d'elles-mêmes  est  impossible  aux  femmes,  et  que 
plus  tu  feras  que  je  m'admirerai,  plus  je  t'aimerai.  • 

Mme  Marchand,  son  amie  d'enfance,  mais  devenue  son 
ennemie,  faute  d'avoir  pu  lui  pardonner  trop  de  supé- 
riorités, parla  un  jour  devant  elle  du  projet  d'aller  re- 
joindre son  mari.  Ce  projet  amusa  Zozotte,  et  comme 
quelqu'un  cherchait  à  lui  trouver  un  motif  honnête  : 
«  Cessez  vos  mystifications,  reprit-elle  ;  à  moins  de  rai- 
sons très  graves,  Albertine  ne  se  rappelle  son  mari  que 
pour  le  plaisir  de  faire  à  la  fois  des  infidélités  à  tous  ses 
amants.  >  Et  de  la  même  elle  disait  :  c  Dans  l'hommage 
de  n'importe  quel  homme,  Albertine  ne  voit  qu'une 
fraction  du  tribut  que  lui  doit  tout  le  sexe  ;  aussi  se 
croit-elle  quitte  de  fidélité  envers  les  individus,  à  force 
d'être  constante  à  l'espèce.  > 

Elle  demandait  à  Gassicourt  des  nouvelles  d'une  dame 

qui  avait  été  célèbre  par  ses  succès  et  ses  charmes,  c  Le 

temps,  dit  Gassicourt,  a  fait  le  vide  autour  d'elle.  — 

Ah!  mon  Dieu,  reprit  Zozotte,  qu'elle  doit  être  attrapée 

depuis  qu'on  ne  court  plus  après  elle!  » 

Et  ce  qui  faisait  le  mérite  de  tous  ces  mots,  c'est  que, 
malgré  leur  forme  achevée  et  qui  chez  d'autres  eût 
témoigné  d'une  certaine  recherche,  ces  mots  chez  elh; 

IV.  Iti 


242   MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

étaient  instinctifs  et  lui  partaient  des  lèvres  avec  la  plus 
étonnante  vivacité;  car  ses  saillies  lui  venaient  si  natu- 
rellement à  Tesprit,  qu'elles  étaient  lancées  avant  qu'elle 
eût  pu  seulement  les  retenir  (1). 

C'est  en  me  consolant  par  tous  ces  souvenirs  et  par 
tant  d'autres  du  même  genre,  que  j'arrivai  à  Bordeaux 
le  25  novembre  au  matin. 

En  descendant  de  voiture,  je  me  rendis  chez  le  duc 
d'Abrantès.  t  Enfin,  vous  voilà,  me  dit-il  en  m'aperce- 
vant.  —  Oui,  monseigneur,  conformément  à  ma  feuille 
de  route,  que  je  vous  présente  et  qui  porte  que  je  dois 
arriver  aujourd'hui.  »  Il  se  mita  rire.  «  Voici,  continua- 
t-il,  en  les  prenant  sur  son  bureau  et  en  me  les  mon- 
trant, deux  papiers  :  d'après  Tun,  il  faut  que  je  vous 
punisse  (c'était  une  plainte  très  vive  du  ministre  contre 
moi);  d'après  l'autre,  il  faut  que  je  vous  félicite;  amusez- 
vous  du  premier,  il  peint  le  caractère  de  Clarke  ;  quant  au 
second,  pour  la  teneur  duquel  je  vous  embrasse,  il  con- 
state votre  promotion  au  grade  de  général  de  division.  > 

Ainsi  se  trouvait  obtenu,  pour  la  seconde  fois,  ce 
grade  tant  désiré,  si  péniblement  attendu,  qui  dissipait 
enfin  mon  humeur,  qui  mettait  au  néant  toutes  mes  in- 
certitudes sur  la  continuation  de  ma  carrière  que  je  ne 
pouvais  plus  perdre.  Je  trouvais  amusant  que  Tavis 
m'en  arrivât  en  même  temps  qu'une  lettre  fulminante 
de  Clarke,  qui  sans  doute  m'avait  dénoncé  au  prince 
de  Neuchàtel,  comme  au  général  Junot,  et  qui  dut  être 
vexé  d'apprendre  ma  promotion  en  réponse  à  sa  dé- 
nonciation, la  dix  millième  de  sa  vie  peut-être.  Je  trou- 
vai moins  agréable  la  lettre  du  prince-major  général, 
datée  de  Burgos,  le  19  novembre.  D'ailleurs,  la  voici  : 

(1)  Il  était  des  choses  dont  elle  ne  pouvait  même  supporter  le 
mot  :  sale  était  du  nombre  :  au  physique,  il  dégoûte,  disait-elle; 
au  moral  t  il  révolte. 


GENERAL  DE   DIVISION.  243 

«  Au  général  de  brigade  Thiébault,  chef  de  l'état-majar 
du  8*  corps  de  l'armée  d'Espagne, 

«  Je  m'empresse  de  vous  prévenir,  Monsieur,  que 
l'Empereur,  par  décret  de  ce  jour,  vous  a  nommé  géné- 
ral de  division. 

«  Sa  Majesté  m'a  autorisé  à  vous  donner  cet  avis  pro- 
visoire, en  attendant  celui  que  vous  recevrez  officielle- 
ment du  ministre  de  la  guerre. 

f  Le  prince  de  Neuchâtel^  etc.. 

Vice-connétable,    major  général, 

c  Alexandre.  > 

Je  défie  de  rien  imaginer  de  plus  sec.  Pas  une  phrase 
de  protocole,  et  le  mot  de  monsieur  substitué  à  celui 
de  général;  enfin  le  titre  de  général  de  brigade  maintenu 
en  tète,  quoique  je  n'eusse  plus  ce  titre,  au  moment  oii 
on  m'écrivait.  Le  ton  de  cette  lettre  ne  me  présageait 
pas  pour  l'avenir  plus  de  bienveillance  que  par  le  passé. 
Je  n*en  avais  pas  moins  obtenu  la  justice  de  l'Empe- 
reur, et,  pour  le  moment,  cela  devait  suflire  ;  maigre  la 
colère  de  Clarke  et  l'humeur  du  prince,  je  me  trouvai 
très  satisfait. 

Ce  fut  le  dernier  rapport  de  service  que  j'eus  avec  le 
duc  d'Abrantès ,  l'un  des  trois  hommes  pour  lesquels 
j'ai  eu  le  plus  d'attachement  et  auquel  j'avais  depuis 
longtemps  pardonné  le  manque  de  parole,  dont  Tacquit- 
tement  eût  assuré  mon  existence  et  celle  de  ma  famille 


CHAPITRE   VI 


Nos  honteux  désastres  en  Andalousie,  notre  évacua- 
tion du  Portugal  avaient  changé  notre  attitude  militaire 
et  politique.  Le  prestige  de  notre  invincibilité  était 
détruit.  De  Messine  à  Pétersbourg,  de  Vienne  au  Texel, 
de  la  Baltique  à  la  Méditerranée,  la  haine,  ce  terrible 
produit  des  nombreuses  défaites  de  nos  ennemis,  avait 
réveillé  de  toute  part  Tespoir  de  la  vengeance.  Il  ne 
s'agissait  donc  plus  pour  nous  d'ajouter  des  lauriers  à 
des  lauriers,  de  raviver  l'éclat  de  nos  armes  par  des 
triomphes  nouveaux  et  d'augmenter  à  force  de  conquêtes 
notre  prépondérance  européenne;  nous  n'avions  qu'à 
atténuer  des  revers,  qu'à  laver  des  outrages,  qu'à  ven- 
ger des  affronts;  et  nous  étions  entrés  dans  cette  voie 
de  malheur,  dont,  à  la  suite  d'une  longue  et  convulsive 
agonie,  l'invasion  de  la  France,  son  morcellement  et  la 
chute  du  grand  empire  devaient  être  la  conséquence. 

Ce  drame,  auquel  l'Espagne  servait  seule  alors  de 
théâtre,  en  était  à  son  second  acte  au  moment  où  j'al- 
lais rentrer  dans  la  Péninsule;  en  effet,  l'occupation 
traîtresse  de  l'Espagne,  les  affaires  de  Madrid  et  de 
TEscurial,  la  manière  dont  on  escamotait  Ferdinand  ,  la 
honteuse  reddition  des  Dupont  et  des  Vedel,  notre  pre- 
mière évacuation  de  Madrid,  des  combats  sans  résultats 
et  notre  évacuation  du  Portugal  avaient  formé  le  pre- 
mier acte  de  ce  drame;  la  campagne  de  l'Empereur  en 


RENTREE    EN    ESPAGNE.  245 

Camille,  notre  rentrée  à  Madrid  et  l'expulsion  des  Anglais 
sont  pour  le  second;  pour  le  troisième,  ce  sera  la  cam- 
pagne d'Autriche,  le  divorce  de  l'Empereur,  son  mariage 
^vec  Marie-Louise  et  la  continuation  de  notre  lutte  dans 
'a  Péninsule;  le  quatrième  comprend  la  campagne  de 
ftupsie,  les  désastres  de  la  retraite,  la  défection  de  nos 
alliés  et    nos   revers  en  Allemagne,   en   Italie    et  en 
Espagne;  le  cinquième,  enfin,  se  compose  de  l'invasion 
et  de  la  Restauration,  c'est-à-dire,  selon  Fox,  de  la  pire 
des  révolutions. 

Mais  je  reprends  mon  récit  au  début  du  deuxième 
fitcte,  c'est-à-dire  à  ma  présence  à  Bordeaux.  Les  onze 
jours  que  j'y  restai  avec  le  général  Junot  furent  employés 
à  réunir  aux  troupes  arrivant  d'Auray  le  petit  nombre 
de  celles  qui,  ainsi  que  lui,  avaient  débarqué  à  la 
Rochelle,   sans  compter  les   détachements  venus   des 
dépôts.  Il  fallut  reformer  définitivement  les  régiments, 
*es  brigades,  les  divisions,  les  pourvoir  de  ce  qui  leur 
ïirianquait  encore  et    les  diriger   sur  Bayonne,  où,  du 
^  S  décembre  au  19,  nous  nous  trouvâmes  dans  une  passe 
^ssez  semblable  à  celle  qui,  vers  la  fin  de  Tannée  précé- 
dente, nous  y  avait  retenus  cinquante  et  un  jours;  mais 
ri OU8  avions  en  moins  bien  des  illusions  et  des  espérances, 
fc^ien  des  regrets  et  des  craintes  en  plus.  Enfin,  le  20  dé- 
cembre et  pour  la  quatrième  fois  de  ma  vie,  je  passai  la 
Bidassoa,  mais,  cette  fois,  sans  destination  connue  et 
dans  une  position  aussi  fausse  que  celle  où  se  trouvait 
^^  général  Junot;  car, quoiqu'il  fût  devenu  duc  d'Abran- 
^^8,  il  n'était  plus  ni  premier  aide  de  camp  de  TEmpe- 
ï'eur,  ni  gouverneur  de  Paris,  ni  général  en  chef.  Quant 
^  moi,  qui,  général  de  brigade,  avais  été  chef  de  l'état- 
^ajor  général   d'une  armée  de   51,500  hommes,  les 
troupes  espagnoles  et  portugaises  y  comprises,  d'une 
année  occupant  le  monde  par  son  rôle,  je  me  trouvais, 


246    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

général  de  division,  simple  chef  de  l'état-major  d'un 
corps  de  20,000  homnies,  qui,  par  le  numéro  8  qu'il 
venait  de  recevoir,  n'était  plus  qu'une  obscure  fraction 
du  tout  qu'il  avait  formé.  C'était,  pour  le  duc  et  pour 
moi,  s'être  élevés  pour  s'abaisser. 

Ma  situation  bientôt  parut  se  gâter  davantage;  le 
général  Junot,  qui  seul  pouvait,  par  les  sympathies  dont 
il  m'honorait,  la  rendre  tolérable,  reçut  Tordre  de  quit- 
ter le  8*  corps  et  de  se  rendre  en  Aragon,  pour  y  prendre 
le  commandement  du  3»  corps.  Pour  le  moment,  aucun 
chef  ne  le  remplaça,  de  sorte  que  les  diverses  portions 
de  ce  8*  corps,  alors  véritablement  sans  âme,  conti- 
nuèrent leurs  mouvements  sous  les  ordres  du  général  de 
division  Loison.  Le  quartier  général  marchant  avec  les 
troupes  de  sa  division,  j'arrivai  avec  elles,  le  23  à  Vi- 
toria,  le  29  à  Burgos,  le  !•'  janvier  à  Palencia  et  le  6  à 
Léon.  Mais  tout  cela  ne  pouvait  plus  me  convenir.  Il  y 
avait  trop  loin  entre  les  fonctions  que  je  venais  de 
remplir  et  celles  qui  me  restaient.  Aussi,  et  du  moment 
où  je  fus  informé  que  l'Empereur  était  ou  allait  arriver 
à  Valladolid,  j'allai  dire  à  Loison  que  je  quittais  le 
8*  corps,  que  je  partais  pour  le  quartier  impérial  et  qu'il 
voulût  bien  pourvoir  à  mon  remplacement  provisoire  : 
f  Et  tout  cela  de  votre  chef?  —  Oui.  C'est  comme  mon 
général  en  chef,  ajoutai-je  en  riant,  que  je  viens  d'ar- 
rêter ces  dispositions  et  de  me  charger  de  leur  exécu- 
tion. —  Mais  vous  rappelez-vous  la  phrase  qui  vous 
concerne  dans  l'ordre  d'après  lequel  le  duc  a  quitté  le 
8*  corps  (1)?  —  Très  bien.  —  Et  vous  partez  malgré  cela? 
—  Sans  doute.  —  Et  pour  Valladolid?  —  Tout  comme 
je  suis  parti  de  Vannes  pour  Paris.  —  C'est  jouer  gros 
jeu.  •  Je  partis  en  effet;  mais,  par  une  coïncidence  extra- 

(1)  Votre  chef  d*état-major  du  8*  corps  restera  au  8*  corps.  Signé  : 
Alexandre,  le  17  décembre  1808. 


LA    PARADE    DE   VALLADOLID.  247 

ordinaire,  je  reçus  en  route  Tordre  que  j'exécutais,  et, 
d'une  démarche  plus  que  hardie,  il  ne  restait  qu'un  acte 
de  soumission;  la  promptitude  de  mon  apparition,  effet 
de  ma  désobéissance,  parut  une  preuve  de  mon  zèle  à 
obéir. 

Arrivé  à  Valladolid  un  peu  avant  midi,  je  me  rendis 
à  la  parade  que  chaque  jour  l'Empereur  faisait  défiler 
lui-même;  j'y  étais  à  peine  qu'il  parut.  Le  régiment  des 
grenadiers  de  la  garde  impériale,  en  bataille  sur  la  place 
du  palais  de  Charles-Quint  habité  par  Napoléon,  ouvrit  de 
suite  ses  rangs.  L'Empereur  s'avança  aussitôt  pour  com- 
mencer sa  revue  et,  passant  devant  moi,  répondit  à  mon 
salut  par  un  simple  signe  de  tête  et  un  regard.  La  revue 
achevée,  et  comme  il  revenait  à  sa  place  pour  ordonner 
le  défilement,  il  aperçut  le  général  Legendre,  ex-chef  de 
l'état-major  du  corps  d'armée  de  Dupont,  et  dont  la  pré- 
sence à  cette  revue  m'avait  semblé  pour  moi-même  une 
fatalité.  A  l'instant,  et  le  foudroyant  du  regard,  il  l'apo- 
stropha par  ces  mots  :  «  Vous  êtes  bien  osé  de  paraître 
devant  moi.  >  Au  milieu  du  plus  morne  silence,  tous  les 
yeux  s'étaient  portés  vers  le  général  Legendre,  qui,  sur 
ce  simple  début,  paraissait  déjà  frappé  par  la  foudre.  Il 
répondit  cependant,  mais  si  bas  que  je  n'entendis  rien, 
et,  le  chapeau  à  la  main,  dans  l'attitude  la  plus  humble, 
il  subit  la  torture  de  tout  ce  qui  allait  suivre  ce  prélude. 
Scène  effrayante  que,  rentré  chez  moi,  j'écrivis  sur  un 
petit  livre  de  notes  que  je  possède  encore  (1). 

Et  en  effet,  la  figure  contractée,  l'œil  terrible,  le  geste 
au  dernier  degré  menaçant  et  la  voix  retentissante,  afin 

(1)  C'est  également  d'après  le  contenu  de  ce  petit  livre  de  noies, 
longtemps  égaré,  que  je  rapporterai,  à  la  suite  de  cet  épisode,  mon 
entretien  avec  Napoléon,  et  cela  en  complétant  la  rédaction 
d'après  laquelle  Mme  la  duchesse  d'Abranlès  en  parle  et  me  cite 
dans  ses  Mémoiret. 


948    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT, 

que  le  dernier  officier,  le  dernier  soldat  présent  pussent 
le  voir,  l'entendre,  il  reprit  aussitôt,  marchant  ot  s'arrô- 
tant  sans  cesse,  entre  le  général  Legendre  (à  la  gauche  et 
un  peu  en  arrière  duquel  je  me  trouvais)  et  les  troupes, 
tantôt  l'apostrophant,  tantôt  parlant  comme  il  aurait  pu 
se  parler  à  lui-même,  lançant  ses  bordées  à  chacune  de  ses 
allées  et  venues,  mais  toujours  le  regard  terrible,  et  avec 
les  marques  de  la  plus  violente  agitation  :  c  Comment 
vous  montrez-vous  encore  quand  partout  votre  honte 
est  éclatante,  quand  votre  déshonneur  est  écrit  sur  le 
front  de  tous  les  braves?  Oui,  on  a  rougi  de  vous  jus- 
qu'au fond  de  la  Russie,  et  la  France  en  rougira  bien 
plus,  lorsque,  par  la  procédure  de  la  Haute  Cour,  elle 
connaîtra  votre  capitulation  (1). 

c  Et  où  a-t-on  vu  une  troupe  capituler  sur  un  champ 
de  bataille?  On  capitule  dans  une  place  de  guerre, 
quand  on  a  épuisé  toutes  les  ressources,  employé  tous 
les  moyens  de  résistance;  quand,  avec  des  brèches  pra- 
ticables, on  a  honoré  son  malheur  par  trois  assauts  sou- 
tenus et  repoussés;  quand  il  ne  reste  plus  un  moyen  de 
tenir,  un  espoir  d'être  secouru... Mais,  sur  un  champ  de 
bataille,  on  se  bat,  monsieur,  et  lorsqu'au  lieu  de  se 
battre  on  capitule,  on  mérite  d'être  fusillé...  Et  où  en 
serait-on,  si  des  corps  capitulaient  en  plaine?  En  rase 
campagne,  il  n'y  a  que  deux  manières  de  succomber  : 
mourir,  ou  être  fait  prisonnier;  mais  l'être  à  coups  de 
crosse!...  La  guerre  a  ses  chances,  on  peut  être  vaincu... 
On  peut  être  fait  prisonnier.  Demain  je  puis  l'être... 
François  !•'  l'a  été,  il  l'a  été  avec  honneur;  mais  si  je  le 


(1)  Ce  ne  fut  que  trois  ans  et  quatre  mois  après,  c'est-à-dire  le 
1*'  mai  1812,  que  TEmpereur  rendit  le  décret  qui,  sous  peine  de 
mort,  défend  aux  généraux  de  capituler  en  rase  campagne.  C'est 
également  vers  cette  époque  qu'il  ût  instruire  cette  affaire  et  qu'il 
destitua  Dupont,  Vcdel  et  Legendre. 


LE   GÉNÉRAL   LEGENDRE   FOUDROYÉ.  249 

suis  jamais,  je  ne  le  serai  qu'à  coups  de  crosse  (1).  t 

Chacune  de  ces  phrases  fortement  articulées,  parfois 
sans  liaison,  jamais  sans  suite,  chargées  de  répétitions 
que  j'omets  en  partie,  mais  réduisant  généralement  la 
pensée  à  sa  plus  simple  expression,  était  coupée  par 
des  suspensions,  assez  dans  sa  manière  et  qui,  dans 
cette  situation,  avaient  pour  hut  que  chacun  de  ses 
mots,  bien  entendu,  bien  compris,  portât  coup...  Or, 
cette  suspension  ayant  eu,  après  ces  derniers  mots,  un 
peu  plus  de  durée  que  les  précédentes,  elle  donna  lieu 
au  colloque  suivant  : 

Legendre,  —  Nous  avions  en  tête  plus  du  double  de 
nos  forces,  et  nous  étions  suivis  par  des  forces  égales. 

Napoléon,  —  11  fallait  faire  comme  le  maréchal  Mortier 
à  Krems,  où,  avec  une  poignée  d'hommes  réunis  et  ser- 
rés, il  se  fit  jour  à  travers  quatre  lignes  de  troupes  russes  ; 
mais  pour  cela  il  fallait  arriver  en  masse  et  non  par 
lambeaux ,  marcher  en  colonne  et  non  se  déployer,  enga- 
ger une  mêlée  et  non  combattre  en  ligne,  brusquer  la 
lutte  et  non  la  prolonger.  Se  déployer  en  pareil  cas 
atteste  l'ignorance  de  toutes  les  règles  de  l'art.  En  co- 
lonnes, vous  auriez  culbuté  ces  Espagnols;  ils  ne  valaient 
pas  le  quart  de  vos  troupes. 

Legendre.  —  Nous  n'avions  que  des  conscrits. 

Napoléon,  —  Sous  de  bons  chefs,  les  conscrits  font 
toujours  de  bons  soldats. 

Legendre,  —  Nous  voulions  sauver  l'artillerie. 

Napoléon,  —  Ce  n'est  pas  l'artillerie  que  vous  vouliez 
sauver,  ce  sont  vos  fourgons,  c'est-à-dire  le  produit  de 
vos  rapines.  Et  pensez-vous  donner  le  change?  Si  vous 
n'aviez  pas  tenu  à  l'or  impur,  que  charriaient  vos  four- 

(i)  H  a  fini  par  Tétre;  il  ne  l'a  pas  été  à  coups  de  crosse;  en  se 
fî^t  à  la  loyauté  anglaise,  il  s'est  livré  lui-môme  et  après  avoir 

^l*^'  écrasé  à  coups  de  massue. 


250   MÉMOrRKS    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gODs,  plus  qu'à  l*honneur,  vous  auriez  compris  ce  que  le 
devoir  commandait;  mais  vous  n'avez  plus  été  ni  des 
Français,  ni  des  généraux,  vous  n'avez  été  que  des 
voleurs  et  des  traîtres. 

Legendre.  —  Nous  n'avons  cherché  qu'à  conserver  des 
hommes  à  la  France. 

Napoléon,  —  La  France  a  besoin  d'honneur,  elle  n*a 
pas  besoin  d'hommes. 

Legendre,  —  La  capitulation  n'a  pas  été  observée. 

Napoléon.  —  Plût  au  ciel  qu'elle  ne  l'eût  été  en  rien, 
que  les  Espagnols  eussent  fait  justice  de  vous  tous,  que 
je  n'en  eusse  rien  reçu,  et  surtout  que  votre  capitulation 
n'eût  pas  été  rendue  publique...  Mais  vous  vous  éton- 
nez qu'elle  ait  été  violée...  Ignoriez-vous  que  les  Anglais 
étaient  maîtres  de  la  mer  (1)?...  Et  quelles  étaient  vos 
garanties?...  Aviez-vous  seulement  invoqué  la  protection 
d'un  consul  anglais?...  Non.  Ce  sont  des  faits  inconnus 
dans  l'histoire,  que  48,000  hommes,  18,000  Français, 
passent  sous  le  joug  quand  ils  pouvaient  combattre; 
que  la  reddition  d'armes  vierges,  quand  les  soldats  ne 
demandaient  qu'à  s'en  servir.  Mais,  quand  la  victoire 
eût  été  impossible,  il  fallait  encore  vendre  sa  vie.  On 
n'est  militaire  que  quand  on  préfère  la  mort  à  l'igno- 
minie... Il  faut  qu'un  soldat  sache  mourir...  Et  qu'est-ce 
que  la  mort?  Ne  faut-il  pas  toujours  la  subir?  Qui  ne 
sait  pas  mourir  ne  doit  pas  prostituer  l'habit  et  les 
armes  des  braves.  » 


(1)  Prétendue  justification  de  la  défense  de  recevoir,  dans  les 
ports  do  France,  les  troupes  du  corps  d*armée  du  général  Dupont. 
Cet  ordre,  du  reste,  était  absurde  et  barbare.  Punir  les  chefs  des 
fautes  de  leurs  subordonnés  se  comprend,  mais  punir  des  soldats 
même  des  fautes  de  leurs  chefs  est  d'autant  plus  inique  que  l'on 
est  seul  coupable  du  mauvais  choix  de  ces  chefs.  On  devait  donc 
sévir  contre  ceux-ci,  mais  on  devait  accueillir  leurs  troupes  comme 
des  victimes. 


•ET  VOTRE  MAIN    NE  S'EST  PAS  DESSÉCHÉE  ?  »     251 

Je  crus  que  c'était  fini,  mais  tout  à  coup  il  reprit  : 
t  Comment  avez-vous  pu  écrire  et  signer  que  les  soldats 
avaient  volé  des  vases  sacrés?  On  comprend  qu'au  mi- 
lieu du  tumulte  et  du  désastre  d'une  ville  prise  à  la  baïon- 
nette, il  se  trouve  des  hommes  capables  de  voler  des 
calices...  Mais  que  des  chefs  l'avouent,  et  qu'en  passant 
sous  le  joug  ils  l'écrivent,  qu'ils  le  signent,  c'est  le 
comble  de  l'infamie  (4). 

c  Et  votre  main  ne  s'est  pas  desséchée  en  donnant  à 
Vedel  l'ordre  de  déposer  les  armes?  De  quel  droit  avez- 
vous  arraché  à  tous  ces  braves  des  armes  qu'ils  portaient 
avec  honneur?  De  quel  droit  avez-vous  paralysé  leur 
courage  et  leur  fidélité?  Pourquoi  les  associer  à  votre 
déshonneur?  Comment  employer  jusqu'à  la  puissance  de 
la  discipline,  jusqu'aux  pouvoirs  que  vous  teniez  de  moi, 
pour  livrer  un  corps  d'armée  aux  ennemis  de  la  France? 
Aussi,  comme  sujet,  votre  capitulation  est  un  crime; 
comme  général,  c'est  une  ineptie;  comme  soldat,  c'est 
une  lâcheté;  comme  Français,  c'est  la  première  atteinte 
sacrilège  portée  à  la  plus  noble  des  gloires. 

f  Et  si,  libres  d'un  intérêt  sordide,  d'une  terreur 
flétrissante,  vous  aviez  combattu  au  lieu  de  capituler, 
si  vous  aviez  formé  des  colonnes  d'attaque  au  lieu  de 
vous  déployer,  si  vous  aviez  tenu  vos  troupes  réunies 
au  lieu  de  vous  morceler,  vous  battiez  les  Espagnols, 
vous  restiez  maîtres  de  notre  retraite;  Madrid  n'aurait 
pas  été  évacué;  l'insurrection  de  l'Espagne  ne  s'exaltait 
pas  par  un  succès  inouï;  l'Angleterre  n'aurait  pas  une 
armée  dans  la  Péninsule;  et  quelle  différence  dans  tous 
les  événements  et  peut-être  dans  la  destinée  du  monde!  > 

En  achevant  de  proférer  ces  dernières  paroles,  il  tourna 

(1)  Le  fait  n*était  pas  litti^ralcment  exact  ;  la  mention  n*est  que 
dubitative  dans  cetto  fatale  capitulation.  Il  est  vrai  qu'en  pareil 
cas,  admettre  la  possibilité  du  fait,  c'est  le  reconnaître. 


253    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBADLT. 

le  dos  aa  général  Legendre,  qui  de  suite  quitta  la  parade 
et,  peu  d'instaots  après,  Valladolid.  Quant  à  TEmperear, 
en  donnant  d'un  coup  de  tète  le  signal,  il  alla  faire  face 
au  centre  de  la  ligne.  Un  roulement  général  se  fit  en- 
tendre; les  troupes,  ayant  rapidement  rompu,  défilèrent 
au  pas  de  charge,  et  il  avait  été  à  peine  dépassé  par  le 
premier  peloton  qu'il  partit  au  grand  trot  et  rentra  chei 
lui. 

Telle  fut  cette  parade  mémorable  ou  plutôt  cette  scène 
qui  termina  la  carrière  du  général  Legendre,  qui,  pour 
d'autres  que  lui,  eût  terminé  plus  que  la  carrière.  Je 
récrivis  en  rentrant  chez  moi,  en  m'appliquant  à  y  mettre 
d'autant  plus  d'exactitude  que  les  conséquences  de  Tévé- 
nement  auquel  elle  se  rapporte,  avaient  été  plus  désas- 
treuses. Incontestablement  l'Empereur  avait  dû  être  au 
dernier  point  exaspéré  par  la  perte  de  19,000  hommes  (1), 
d'un  matériel  considérable,  de  5,000  chevaux,  et  d'une 
masse  d'officiers  mémo  des  plus  hauts  grades,  tout  cela 
sacrifié  de  la  manière  la  plus  déplorable.  Mais  il  en  était 
encore  à  ce  temps  où,  pour  rappeler  une  de  ses  exprès 
sions,  «  il  avait  100,000  hommes  à  dépenser  par  an  »  ; 
or  il  était  encore  plus  riche  en  argent  qu'en  hommes, 
et, à  ce  compte-là,  tout  ce  qu'il  avait  perdu  à  Bayleo 
n'équivalait  pas  à  deux  mois  de  ses  revenus.  Ce  n'est  pas 
cela  qui  dut  monter  à  ce  point  sa  colère;  mais  il  était 
frappé  de  ce  que  cet  événement  avait  de  honteux  en  lui- 
même  et  semblait  annoncer  la  fin  de  sa  fortune;  il  était 
surtout  impressionné  de  l'eff'et  prodigieux  que  leur  incom- 
préhensible succès  produisit  sur  les  Espagnols,  en  les 
exaltant  jusqu'à  la  rage;  sur  les  Anglais,  en  les  déter- 

(1)  Dans  son  rapport  à  la  Haute  Cour  nationale,  Regnaud  de 
Saint-Jean  d*Angely  dit  :  «...  Au  10  juillet,  22,231  hommes  étaient 
présents  sous  les  armes  «  sans  compter  les  troupes  du  général 
Gobert.  > 


T/AFFAIRE   DE   BAYLEN.  253 

minaDt  à  envoyer  dans  la  Péninsule  une  armée  qu'ils 
Dous  opposèrent;  sur  nos  troupes,  en  les  humiliant;  sur 
la  France,  en  la  consternant,  d'autant  plus  qu'elle  avait 
toujours  désapprouvé  cette  guerre  déloyale,  dépopula- 
trice  et  ruineuse;  sur  toutes  les  puissances  du  continent, 
en  leur  causant  une  indignation  nouvelle  à  la  pensée 
d'avoir  été  vaincues  par  des  hommes  que  venaient  de 
battre  des  soldats  sans  réputation  et  des  chefs  sans  nom; 
et  cette  pensée  allait  susciter  contre  nous  une  coalition 
nouvelle.  En  cet  état  de  choses,  l'Empereur  voulait  pro- 
duire un  grand  effet  moral  ;  c'est  ainsi  qu'il  choisit  le 
moment  de  la  parade,  afm  de  donner  à  ses  rigueurs 
le  plus  de  publicité  possible,  d'inspirer  une  terreur  salu- 
taire, de  préparer  les  esprits  à  l'enquête  qu'il  avait  réso- 
lue et  d'annoncer  les  articles  qu'il  devait  ajouter  au  Code 
pénal  militaire. 

Je  n'aurais  pas,  au  surplus,  songé  à  m'occuper,  dans 
mes  Mémoires^  de  ces  déplorables  souvenirs,  autrement 
qu'en  rapportant  la  scène  dont  le  hasard  m'avait  rendu 
le  témoin,  et  qu'il  avait  été  impossible  que  je  n'écrivisse 
pas.  C'est  donc  à  cette  mention  que  je  m'étais  borné, 
lorsqu'en  mars  1837,  M.  le  comte  Dupont  fit  mettre  à  ma 
porte  un  exemplaire  de  la  brochure  que,  sur  l'affaire  de 
Baylen,  Touvrage  de  Montgaillard  le  détermina  à  publier, 
la  modération,  la  sorte  de^  calme  qui  régnent  dans  cette 
pièce  ajoutent  à  l'impression  que  ne  pouvait  manquer  de 
produire  un  récit  à  loisir  arrangé;  toutefois,  le  contenu 
de  la  brochure  n'ayant  pas  sufQ  à  lever  mes  doutes,  je 
Die  rendis  chez  le  général  Dupont,  et  j'avoue  que  je  sortis 
bêchez  lui  convaincu  qu'il  n'avait  été  qu'une  victime 
des  imprudences  de  Murât,  de  la  désobéissance  de  Vedel 
^tde  la  politique  de  Napoléon.  J'ajouterai  même  qu'une 
relation  du  dernier  épisode  de  cette  malheureuse  cam- 
pagne, faite  par  un  anonyme  ayant  partagé  les  désastres 


254  MEMOIRES    DU   GENERAL  BARON   THIEBAULT. 

du  deuxième  corps  d'observation  de  la  Gironde,  corro- 
bora mon  opinion  sous  quelques  rapports;  il  en  fut  de 
même  des  allégations  et  affirmations  d  un  ancien  ofGcier 
de  la  division  Barbou,  et  le  concours  de  toutes  ces  cir- 
constances me  disposait  entièrement  à  devenir  l'apologiste 
du  général  Dupont;  mais  je  n'étais  pas  de  caractère  à  en 
rester  là.  Avant  de  modifier  aussi  complètement  mon 
ancienne  opinion,  je  voulus  du  moins  vérifier  si  réelle- 
ment elle  était  aussi  fausse  qu'elle  me  paraissait  Tètre,  et 
je  commençai  par  lire  les  ouvrages  français  et  étrangers 
qui  ont  paru  sur  la  matière.  Un  passage  du  marquis  de 
Londonderry  me  frappa,  comme  résumé  du  jugement 
porté  par  toute  Tarmée  anglaise  et  par  toute  l'Andalousie. 
Bientôt  d'autres  documents  me  parvinrent;  j'en  fus  rede- 
vable à  des  officiers  des  divisions  Fresia,  Barbou  et  Vedel; 
relativement  au  général  Dupont,  ils  furent  tous  accu- 
sateurs. La  brochure  du  général  Dupont  m'ayant  appris 
que  le  général  de  Vedel  en  avait  publié  une,  je  me  la  pro- 
curai, et,  non  par  les  phrases,  mais  par  les  pièces  offi- 
cielles qu'elle  contient,  mes  convictions  changèrent,  ou 
plutôt  redevinrent  ce  qu'elles  avaient  été.  Je  voulus  enfin 
entendre  le  général  de  Vedel,  comme  j'avais  entendu  le 
général  Dupont,  et,  s'il  ne  réusssit  pas  à  se  justifier 
des  torts  que  je  lui  reprochais  dans  ma  pensée ,  si  même 
il  convint  de  la  plupart  d'entre  eux,  tout  en  gémissant 
d'une  position  qui  fut  atroce,  il  sanctionna,  et  contre  le 
général  Dupont,  et  contre  le  général  Legendre,  et  contre 
le  sieur  Villoutreys,une  condamnation  qu'achevèrent  de 
rendre  irrévocable,  et  les  notes  du  général  Chabert,  et  la 
terrible  lettre  du  général  Morla,  gouverneur  de  Cadix,  au 
général  Dupont,  et  les  assertions  contenues  dans  Vidoires 
et  conquêtes  y  et  une  première  Relation  écrite  par  le  général 
Dupont  au  moment  de  son  arrestation  à  Marseille  et  ré- 
pandue par  copies  manuscrites  (attendu  qu'alors  on  ne 


VEDEL  CONTRE   DlfPONT.  255 

se  permettait  guère  d'en  appeler  au  public  parla  voie  de 
rimpression),et  la  réfutation  que  le  général  de  Vedel  fit  de 
cette  pièce  d'après  le  contenu  de  son  registre  de  corres- 
pondance qu'il  m'a  confié  en  original;  et  certaine  lettre, 
anonyme,  il  est  vrai,  mais  qui  portait  par  le  timbre  de  la 
poste  une  date  certaine;  enfiji  le  rapport  de  Saint-Jean 
d'Angelj'  à  la  baute  cour  nationale,  que  le  général  de 
Vedel  a  eu  tort  de  ne  pas  imprimer  aussi.  Je  n'ajoute  pas 
à  tous  ces  témoignages  les  récits  oraux,  les  mille  anec- 
dotes qui  ont  été  recueillis  dans  leur  temps  sur  le  même 
événement;  mais,  après  1  examen  et  l'étude  raison  née  des 
pièces  les  plus  indiscutables,  je  reste  convaincu  que  les 
accusations  si  véhémentes  formulées  par  l'Empereur  à  la 
parade  de  Valladolid  n'avaient  rien  d'exagéré.  L'Empe- 
reur, contre  la  tyrannie  duquel  le  général  Dupont  débla- 
téra, après  avoir  fait  déblatérer  Louis  XVIil  dans  une 
ordonnance  maladroite  et  niaise  (1),  poussa  la  faiblesse 

(1)  Cette  ordonnance  porte  :  «  Les  auteurs  et  prétendus  com- 
plices de  la  capitulation  de  Baylcn...  Une  prétendue  Haute  Cour 
Dattonale...  »,  puis  ajoute  que  la  condamnation  a  été  prononcée  sur 
l'avis  d'un  conseil  d'enquête,  ne  pouvant  qu'enquérir  et  non  ju^er, 
et  ne  constituant  qu'une  commission  nommée  pour  condamner 
sans  formes  de  procès...;  qu'elle  a  été  prononcée  par  un  simple 
décret...  ;  qu'indépendamment  de  son  plus  ou  moins  d'injustice,  au 
fond,  elle  a  tous  les  caractères  d'un  acte  arbitraire  et  absolu  ;  enfin 
qu'elle    est   monstrueuse  dans   ses  formes  extérieures...  Triste 
refuge  que  celui  des  formes  dans  une  si  horrible  afTaire.  Cette 
ordonnance  était  le  complément  de  ces  paroles,  adressées  par  le 
même  Louis  XVUI  au  général  Dupont  :  «   Vous  aviez  cédé  en 
Espagne  à  des  forces  supérieures  Je  ne  vous  en  estime  pas  moins.  » 
Il  eût  été  plus  franc  de  dire  :  «  Vous  avez  cédé  en  Espagne  à  des 
forces  qui,  sans  vous,  eussent  «Hé  insufllsaotes  pour  porter  la 
première  atteinte  à  la  toute-puissance  de  l'Empire  ;  je  vous  en 
estime  davantage.  »  Telles  sont  cependant  les  paroles  qui,  pour 
^  général  Dupont,  constituent  le  plus  auguste  témoignage  dont  «  il 
lui  est  bien  doux,  dit-il,  de  retracer  le  souvenir».  Il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  ce  sont  ces  phrases  que  Dupont  substitue  dans  sa 
brochure  à  des  preuves,  tandis  que  Yedel»  par  exemple,  au  lieu  de 
phrases,  avait  publié  des  pièces. 


256    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

au  point  de  ne  pas  mettre  les  coupables  en  jugement. 
Quant  à  moi.  qui  n'ai  condamné  personne  dans  ma  vie, 
qui  n'ai  jamais  hésité  à  braver  jusqu'au  pouvoir  pour 
obéir  à  ma  conscience,  je  déclare  que,  si  j'avais  été  un 
des  juges  de  cette  cause,  et  soit  qu'il  existât  des  lois 
applicables  à  ces  sortes  de  délits,  soit  qu'il  n'en  existât 
pas  (1),  compte  fait  des  actes  et  des  intentions,  et  coDsi* 
dérant  que  si  Vedel  a  été  cause  de  tout,  Dupont  a  été 
coupable  de  tout,  Legendre  et  Villoutreys  complices  de 
tout,  rien  n'aurait  pu  me  faire  hésiter  à  condamner, 
savoir  :  à  un  an  de  suspension  le  général  Ghabert,  pour 
avoir  sali  son  nom  en  signant  la  capitulation  de  Bayleu; 
à  un  commandement  de  place  de  guerre  le  général  Vedel, 
comme  incapable  de  s'élever  à  la  hauteur  d'une  position 
difficile,  mais  sans  reproche  sous  le  rapport  des  vilenies 
d'argent,  comme  sous  le  rapport  des  intentions  et  de  la 
plus  haute  vaillance ,  et  pourtant  comme  ayant,  tempo- 
rairement du  moins,  mérité  une  punition,  ne  fût-ce  que 
pour  venger  Tarméedetous  les  maux  dont  il  a  été  cause; 
à  la  destitution  le  sieur  Martial -Thomas,  et  à  la  mort  le 
sieur  de  Villoutreys,  le  général  Legendre  et  le  général 
Dupont,  comme  ayant  sacrifié  le  devoir,  l'honneur,  la 
gloire  et  la  France  pour  conserver  le  fruit  de  leurs 
odieuses  rapines. 

Quant  au  général  Marescot,  l'avoir  compris  dans  ce 
gâchis  est  une  indignité,  dont  aurait  dû  le  garantir  le 
coup  d'épée  qu'en  1793  il  donna  au  général  Bona- 
parte (2). 

(1)  Richaruson  dit  :  «  La  loi  n*est  pas  faite  ponr  les  hommes  (to 
conscience  et  d'iionneur.  «Et,  par  là  niéme,rhomme  de  conscience 
et  d'honneur  n'a  pas  besoin  de  loi  pour  rendre  des  jugements  qo6 
Topinion  doit  sanctionner,  surtout  quand  l'instruction  de  la  cause 
est  authentique. 

(2)  Le  comte  Armand-Samuel  de  Marescot,  qui  s'était  distingué 
à  la  défense  de  Lille  en  1792,  fut,  en  1793,  élevé  par  son  ami  Bou- 


CONDAMNATION    SUR   LE   PAPIER.  257 

Cependant,  comme  il  ne  convient  pas  à  mon  caractère 
de  m'ériger  en  juge  et  de  condamner  des  généraux  à 
mort,  ne  fût-ce  que  sur  le  papier,  sans  apporter  aux 
lecteurs,  qui  me  jugeront  à  leur  tour,  les  preuves  mani- 
festes de  la  bonne  foi  de  mes  jugements,  j'ai  consigné 
le  résultat  de  mes  recherches  dans  un  récit  détaillé  de 
cette  célèbre  capitulation  de  Baylen,  et  comme,  n'ayant 
pas  été  mêlé  à  cet  événement,  je  ne  puis  lui  donner  place 
dans  mes  Mémoires,  sans  risquer  d'interrompre,  par  une 
effrayante  digression,  les  faits  qui  me  concernent,  je 
joins  ce  travail  à  la  minute  d'après  laquelle  doit  se  faire 
la  seconde  édition  de  ma  Relation  de  la  campagne  de  Por- 
tugal (1),  où  le  trouveront  ceux  qui  s'intéressent  à  la 
vérité  historique. 

Et  maintenant  je  me  reporte  au  moment  où  se  termina 
la  parade  de  Valladolid. 

S'il  n'y  avait  pas,  et  loin  de  là,  complète  identité  entre 

cbotte,  alors  ministre  de  ia  guerre,  au  grade  de  chef  de  bataillon , 
pois  envoyé  devant  Toulon  qu'occupaient  les  Anglais.  Il  connut 
là  le  chef  de  bataillon  Bonaparte  ;  mais,  quand  la  ville  eut  été  prise 
après  le  mémorable  siège  auquel  Marescot  prit  une  part  fort 
honorable.  Bonaparte,  nommé  général  de  brigade  et  commandant 
de  la  place,  voulut  donner  à.  son  ancien  collègue,  resté  chef  de 
bataillon,  des  ordres  que  les  règlements  interdisaient  d'exécuter. 
Marescot  opposa  la  plus  vivo  résistance,  et  les  mémoires  du  temps, 
en  faisant  allusion  à  ces  démêlés,  parlèient  d'altercations  pré- 
cédentes et  d'échange  de  coups  d*épée.  Ce  qui  est  certain,  c'est 
que  Marescot,  en  face  de  Bonaparte  devenu  son  chef,  avait  fait 
preuve  de  zèle  et  d'énergie  pour  demeurer  fidèle  &  l'honneur  de  la 
discipline,  et  c'est  celte  attitude  que  le  baron  Thiébault  rappelle  ; 
suivant  lui,  ce  souvenir  devait  suffire  pour  prouver  à  Napoléon 
que  Marescot  était  incapable  d'avoir  méconnu  ses  devoirs  de  sol- 
dat. Marescot  avait  signé  la  capitulation  de  Baylen  comme  simple 
témoin.  (Éd.) 

(i)  Nous  n'avons  pas  connaissance  que  cette  seconde  édition  ait 
paru;  nous  croyons  donc  remplir  les  intentions  du  baron  Thié- 
bault en  publiant,  à  la  fin  de  oc  volume,  l'étude,  d'ailleurs  assez 
courte,  qu'il  a  consacrée  à  l'historique  de  la  capitulation,  et  dont 
ûous  retrouvons  plusieurs  copies  dans  ses  papiers.  (Éd.) 

IV.  17 


258    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

la  position  du  général  Legendre  et  la  mienne,  il  y  avait 
cependant  quelque  analogie.  Supposer  que  les  disposition! 
de  Napoléon  à  mon  égard  fussent  de  la  nature  de  celle! 
qu'il  venait  de  montrer  était  impossible,  car  il  ne  m'avai 
même  pas  mis  en  scène;  il  n'avait  pas  dit  un  mot  qui  mi 
fût  applicable,  et,  alors  que  Legendre  venait  de  perdr» 
son  état,  je  me  trouvais  élevé  au  premier  grade  militaire 
J'avais  même  été  frappé  de  ce  fait  que,  durant  la  fou 
droyante  péroraison  que  j'ai  rapportée ,  l'Empereur  avai 
évité  tout  ce  qui  aurait  pu  rappeler  l'armée  de  Portugal 
S'il  ne  m'avait  honoré  que  d'un  signe  de  tète,  sa  figure 
à  ma  vue,  n'avait  éprouvé  aucune  contraction;  j  étais  d( 
plus  appelé  par  lui  à  Valladolid;  pourtant  j'étais,  comm< 
Legendre,  ex-chef  de  l'état-major  d'une  armée  qui,  ei 
cédant  à  l'ennemi  le  pays  qu'elle  était  chargée  de  dé 
fendre  et  en  se  fiant  à  lui  pour  être  ramenée  en  France 
n'avait  sauvé  que  la  forme,  et,  si  j'étais  bien  tranquilh 
sur  ce  fait  que  personne  ne  me  reprocherait  d'avoii 
sacrifié  quoi  que  ce  pût  être  pour  sauver  un  or  impur,  j< 
n'en  savais  pas  moins  qu'en  fait  de  vols,  de  concussions 
ou  de  profits  et  partages,  le  Portugal  ne  laissait  riei 
à  envier  à  l'Andalousie.  J'étais  donc  enchanté  d'être  reste 
inaperçu  à  cette  parade,  rassuré  par  ce  fait  que  si  l'Em 
pereur  entendait  me  parler,  ce  ne  serait  pas  en  plac( 
publique.  J'étais  surtout  très  content  de  ne  pas  avoir  « 
paraître  devant  lui  immédiatement  après  une  si  violente 
colère,  et,  tout  en  regagnant  mon  gîte,  je  me  félicitait 
avec  mes  aides  de  camp,  lorsque  je  m'entendis  appelei 
par  mon  nom.  C'était  Savary,  courant  après  moi  poui 
me  dire  :  t  L'Empereur  ordonne  que  tu  sois  chez  lui 
dans  un  quart  d'heure.  >  Un  quart  d'heure,  sans  doute, 
était  peu  pour  calmer  les  flots  après  la  plus  rude  tem- 
pête; Frédéric  II,  cependant,  avait  appris  à  mon  pèr€ 
que  ce  pouvait  être  assez;  quoi  qu'il  en   dût  être,  ji 


EN    FACE  DE   NAPOLEON.  259 

n'avais  plus  qu'à  me  préparer  très  sérieusement  à  Tau- 
dience  à  laquelle  j'étais  appelé. 

J'ignore  si  jamais  il  a  existé  un  monarque  qui  au 
même  degré  que  Napoléon  imprima  Tétonnement  et  le 
respect.  Le  roi  d'Angleterre  et  le  Grand  Turc  exceptés, 
j'ai  approché  les  plus  grands  souverains  de  l'Europe,  et 
aucun  d'eux  n'a  produit  sur  moi  un  efTet  que  je  puisse 
comparer  à  celui  que  l'on  éprouvait  lorsque  l'on  parais- 
sait devant  cet  être  colossal.  Comment  en  eût-il  été  autre- 
ment? Les  rangs  sociaux  sont  créés  par  les  hommes, 
tandis  qu'un  génie  comme  Napoléon  est  un  prodige  de 
la  nature,  et  ce  soldat  parvenu,  ce  guerrier  législateur 
que  la  victoire  éleva  jusqu'au  pouvoir  et  ceignit  d'une 
double  couronne,  était  aux  autres  podestats  ce  que 
l'œuvre  de  la  nature  est  à  l'œuvre  des  hommes. 

Traduit  à  son  tribunal  et  pour  le  compte  d'un  autre, 
non  pour  le  mien,  ce  qui  rendait  ma  position  moins 
grave,  mais  cent  fois  plus  délicate,  je  devais  tout  d'abord 
me  poser  cette  question  :  Quel  rôle  vais-je  adopter  vis-à- 
vis  du  duc  d'Abrantès?  Des  fautes  commises  en  Portugal, 
toutes  ne  pouvaient  lui  être  imputées,  et  d'ailleurs  son 
dévouement,  à  défaut  de  son  intelligence  militaire,  avait 
été  sans  bornes.  Personnellement  j'avais  à  me  plaindre 
de  ses  manques  d'égard,  de  ses  procédés  trop  souvent 
violents;  mais  il  se  trouvait  dénoncé  par  des  hommes 
qui,  tels  que  Loison,  Hermann,  etc.,  avaient  été,  comme 
il  me  le  dit  plus  tard,  «  gorgés  d'or  par  lui  ».  Napoléon, 
à  Yalladolid,  se  trouvait  déplus  entouré  par  plusieurs 
des  ennemis  du  duc  d'Abrantès,  en  tète  desquels  était 
Savary,  son  rival  comme  aide  de  camp  de  l'Empereur  et 
qui  avait  eu  le  crédit  de  lui  faire  supprimer  cette  place 
qui  avait  été  créée  pour  lui,  qui  était  son  orgueil,  place 
historique  d'ailleurs  et  payée  par  un  amour  qui  tenait 
du  fanatisme.  C'était  encore  Savary  qui  était  parvenu  à 


260    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

éloigner  de  TEmpereur  le  général  Junot,  non  qu'il  eût 
les  mômes  titres  de  cœur  quoiqu'il  fût  dévoué,  la  même 
transcendance  naturelle  et  les  mêmes  connaissances  ac- 
quises quoiqu'il  ne  manquât  pas  de  capacité,  mais  parce 
qu'il  avait  une  tenue  dont  ce  pauvre  général  Junot  ne 
fut  jamais  susceptible,  ce  qui  fut  la  vraie  cause  de  la 
faveur  de  l'un  et  de  la  défaveur  de  l'autre. 

C'était  donc  complaire  à  beaucoup  de  monde  et  à 
beaucoup  de  gens  puissants  que  de  contribuer  à  acca- 
bler le  duc  d'Abrantès;  mais,  indépendamment  de  ce 
qu'il  était  dans  mon  caractère  ou,  si  Ton  veut,  dans  ma 
destinée,  de  me  rattacher  toujours  à  ceux  que  frappaient 
d'injustes  disgrâces  et  de  négliger  tous  ceux  que  la 
fortune  élevait,  c'eût  été  me  ravaler  que  de  partager  à 
l'égard  du  duc  d'Abrantès  les  rôles  adoptés  contre  lui, 
alors  même  qu'inculper  son  chef  auprès  de  son  souve- 
rain, et  sans  y  être  contraint  par  des  raisons  d'État,  est 
toujours  une  indignité.  Toutefois  ma  position  se  compli- 
quait de  ce  fait  que,  si  j'avais  des  obligations  au  général 
Junot,  Savary  aussi  m'avait  rendu,  et  de  la  manière 
la  plus  cordiale,  un  grand  service  à  Rochefort  et  avait 
cherché  à  m'en  rendre  un  plus  grand  encore  (1).  J'aimais 
le  premier  en  dépit  de  pénibles  souvenirs,  mais  j'avais 
également  de  l'amitié  pour  le  second,  dont  je  n'avais 
éprouvé  aucune  désobligeance;  enfin,  si  depuis  huit  ans 
mes  rapports  avec  le  général  Junot  avaient  été  plus  fré- 
quents qu'avec  le  duc  de  Rovigo,  je  n'en  tutoyais  pas 
moins  ce  dernier  depuis  quinze  ans.  Mais  tout  ce  qui 
était  attachement,  reconnaissance  ou  griefs,  fut  étranger 
à  ma  détermination,  et  ce  fut  résolu  de  défendre  le  duc 
d'Abrantès  que  j'arrivai  chez  Napoléon. 

(1)  J'ai  raconté  comment  il  me  débarrassa  du  commandement 
d'une  expédition  maritime  et  eut  la  pensée,  qui  ne  se  réalisa  pas, 
de  me  faire  nommer  aide  de  campdeTËmpercur.  —  Voir  t.  III,  p.  198. 


AUDIENCE   DE  CENT   MINUTES.  261 

Au  moment  OÙ  je  fus  introduit  dans  la  grande  salle  du 
palais  de  Charles-Quint,  dont  il  occupait  la  partie  du  pre- 
mier étage  donnant  sur  la  place  d'Armes,  l'Empereur 
était  debout  et  se  promenait,  non  dans  la  longueur  de 
cette  pièce  qui  lui  servait  de  cabinet,  mais  dans  la  lar- 
geur, c'est-à-dire  de  la  cheminée  à  la  fenêtre  du  milieu, 
et,  comme  à  mon  entrée  et  pendant  mes  saluts  il  se  borna 
à  s'arrêter  jusqu'à  ce  que  je  fusse  près  de  lui,  comme  de 
suite  il  reprit  sa  promenade,  je  ne  fis  plus,  à  quelques 
haltes  près,  que  marcher  à  côté  de  lui  pendant  les  cent 
minutes  d'un  entretien  dont  voici  quelques  fragments  (1)  : 

Napoléon.  —  Eh  bien,  me  dit-il,  après  un  simple  t  Bon- 
jour, monsieur  > ,  vous  avez  donc  capitulé  avec  les  Anglais 
et  évacué  le  Portugal. 

Thiébatdt.  —  Sire,  le  duc  d'Abrantès  n'a  cédé  qu'à  la 
nécessité,  et  il  a  forcé  à  un  traité  honorable  des  gens 
qui,  commandés  par  lui,  ne  nous  auraient  pas  accordé 
une  capitulation. 

Napoléon.  —  Ce  qui  s'est  passé  à  Lisbonne  n'est  que 
la  conséquence  de  ce  qui  s'est  passé  à  Vimeiro.  C'est  là, 
monsieur,  que  vous  deviez  battre  l'ennemi,  et  que  vous 
l'auriez  battu  si  de  grandes  fautes  n'avaient  été  com- 
mises. 

Je  sentis,  d'une  part,  qu'il  avait  résolu  de  ne  pas  pro- 
noncer le  nom  du  duc  d'Abrantès,  et  que  ces  c  vous  » 
n'étaient  qu'une  tournure  dont  je  ne  devais  pas  m'occu- 


(1)  Le  général  Thiébault  resta,  pendant  toute  sa  vie,  lié  d'amitié 
avec  la  duchesse  d*Âbrantès,  dont  il  appréciait  à  un  haut  degré 
l'esprit  et  le  caractère.  Lorsque  la  duchesse  publia  ses  Mémoiret, 
le  général  Thiébault  lui  donna  communication  de  la  conversation 
qu'il  avait  eue  avec  l'Empereur  &  Yalladolid,  au  sujet  des  affaires 
de  Portugal,  et  la  duchesse  en  publia  les  parties  qui  pouvaient  être 
les  plus  favorables  à  la  mémoire  du  duc  d'Abrantès.  (Édition  citée 
tome  XII,  pages  191  à  203.)  Le  général  Thiébault  rétablit  ici  le  texte 
intégral  de  la  conversation  telle  qu'il  la  nota.  (Éo.) 


262    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   RARON  THIÉBAULT. 

per(l);  de  l'autre,  que,  comme  des  fautes  avaient  en 
efTet  été  commises  sur  le  champ  de  bataille  et  avant 
d'y  arriver,  je  devais  éviter  de  ramasser  le  gant,  c'est-à- 
dire  de  défendre  ce  qui  n'était  pas  de  nature  à  être 
défendu.  Je  gardai  donc  le  silence,  et  il  reprit  : 

Napoléon,  —  Mais  vous  n'avez  su  ni  utiliser  vos 
moyens  et  vos  forces,  ni  connaître  ceux  des  Anglais 
dont  l'armée  n'était  que  de  24,000  hommes. 

Thxébault,  —  Sire,  les  rapports  des  habitants,  les  décla- 
rations des  prisonniers  et  des  déserteurs,  les  renseigne- 
ments obtenus  des  officiers  anglais  eux-mêmes,  le  nombre 
des  bâtiments  employés  à  transporter  l'armée  anglaise, 
et  dont  les  deux  tiers  ont  suffi  pour  ramener  toute 
la  vôtre,  sont  les  bases  d'après  lesquelles  nous  avions 
jugé  cette  armée  plus  forte  que  Votre  Majesté  ne  le 
pense. 

Napoléon,  —  J'ai  à  cet  égard,  et  en  main,  des  preuves 
officielles. 


(1)  Dans  le  mémorable  ouvrage  où  Mme  la  duchesse  d'Abrantës, 
avec  la  haute  supériorité  qui  la  distingue  et  le  plus  honorable 
courage,  s'est  dévouée  A  l'apologie  de  aoo  mari,  se  trouve  aux 
194*  et  195«  pages  du  XII*  volume  de  la  première  édition  la  note 
suivante  : 

«  Une  chose  remarquable,  c'est  la  volonté  de  l'Empereur  de  ne 
mettre  le  nom  de  Junot  pour  rien  dans  les  reproches  qu'il  fit  pen- 
dant une  heure  et  demie  au  général  Thiébault.  Il  y  a  une  délica- 
tesse de  cœur  qui  m'a  même  surprise  dans  Napoléon.  Si  Junot 
avait  connu  autrement  qu'il  ne  l'a  connue  toute  cette  conversation, 
il  en  eût  été  ému  profondément.  » 

J'ai  À  cela  trois  choses  à  répondre  :  1«  L'Empereur  ne  m'a  adressé 
aucun  reproche  qui  me  concernât  personnellement,  et  ce  qui 
prouve  qu'il  n'avait  pas  de  reproches  À  me  faire,  c'est  qu'il  venait 
de  me  nommer  général  de  division;  2«  cet  entrelien  de  cent  mi- 
nutes fut  divisé  en  trois  parties,  et  il  n'a  été  question  de  reproches 
que  dans  la  première,  exclusivement  consacrée  à  scruter  la  con- 
duite du  général  Junot  ;  3«  l'Empereur  ne  nomma  pas  plus  le 
comte  Dupont  durant  la  terrible  scène  qu'il  venait  de  faire  au 
général  Legendre,  qu'il  ne  nomma  le  duc  d'Abrantès  durant  la  dis- 


AUDIENCE   DE  CENT   MINUTES.  263 

Thiébault.  —  L'adjudant  commandant  Desroches,  qui, 
en  qualité  d'otage,  a  passé  quinze  jours  au  quartier  du 
général  Dalrymple,  revint  convaincu  que  l'armée  de 
ce  générai  était  au  moins  de  32,000  hommes. 

Napoléon.  —  Elle  était  de  24,000.  Moore,  d'ailleurs, 
n'a  commencé  que  le  22  son  débarquement,  qu'il  n'a 
terminé  que  le  23;  et  Dalrymple  n'avait,  le  21,  que 
13,000  Anglais  et  6,000  Portugais  (1). 

Thiébault.  —  Sire,  14,000  Anglais  débarquèrent  le 
8  août  à  l'embouchure  du  Mondego,  et  le  débarquement 
d'une  troisième  division  anglaise,  pendant  la  bataille  de 
Vimeiro  d'après  les  uns,  la  veille  de  cette  bataille  d'après 


cuBsioD  avec  moi  ;  or  la  raison  de  cette  conduite  oe  serait-elle  pas 
dans  ce  fait  qu'U  comptait  les  hommes  pour  rien,  et  que,  dès  lors, 
il  bornait  tout  à  son  interlocuteur,  quel  qu'il  pût  être? 

(1)  Sir  Hew  Dalrymple  n*était  pas  à  la  bataille  de  Vimeiro;  il  ne 
rejoignit  l'armée  que  le  22.  Sir  Wellesley  y  commanda  seul, 
quoique  sir  Henri  Burrard  fût  arrivé  pendant  le  combat. 

Nous  eûmes  affaire  à  Vimeiro  : 

i*  Â  la  diriiion  Wellesley,  de.  • 9. 000  hommes. 

2*  A  la  division  Spencer,  de 5.000        — 

3*  A  la  diriiion  Anstnitber,  débarquée  le  20 5.000        — 

4<^  A  une  brigade  portugaise 3.000        — 

Total....     22.000  hommes. 

En  arriére  se  trouTait   le  général  Freyre  avec 
(Portugais) 4. 000  hommes. 

Et  deux  divisions  anglaises  renforcèrent  l'armée  pendant  le  traité, 
savoir  : 

La  division  Moore 10.000  hommes. 

La  division  Hope 6.000        — 

Total  gé.néral 42 . 000  hommes. 

Forces  avec  lesquelles  nous  traitâmes  et  dont  faisaient  partie 
35,000  Anglais. 

Encore  n*ai-je  compté  que  pour  11,000  bommes  les  divisions 
glaises  Anstruther  et  Ilope,  dont  le  chiffre  m'est  inconnu,  alors 
<lue  les  trois  autres  étaient  de  24,000  hommes. 

Moore  n'a  débarqué  que  les  23  et  24. 

Ainsi  les  preuves  officielles  que  l'Empereur  avait  en  main 
iUient  fort  loin  d'être  exactes. 


264    MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

les  autres,  n'a  été  contesté  par  personne  et  a  été  avoué 
par  les  généraux  anglais  eux-mêmes. 

Napoléon,  —  En  quoi  consistait  votre  artillerie  sur  le 
champ  de  bataille  de  Yimeiro? 

Thiébault.  —  En  vingt-trois  pièces  de  canon,  Sire. 

Napoléon.  —  De  quel  calibre? 

Thiébaidt,  —  De  trois  et  de  quatre. 

Napoléon.  —  Et  celle  de  l'ennemi? 

Thiébault.  —  En  trente  pièces  de  six  et  de  neuf. 

Napoléon.  —  Pourquoi  n'en  aviez-vous  pas  de  plus 
fortes? 

Thiébault.  —  L'artillerie  manquait  d'attelages,  Sire,  et 
le  duc  d'Abrantès  jugea  d'ailleurs  qu'il  était  préférable 
d'avoir  son  artillerie  assez  légère  pour  pouvoir  suivre 
l'ennemi  partout  et  manœuvrer  dans  tous  les  terrains, 
sans  s  exposer  au  risque  d'abandonner  des  pièces. 

Napoléon.  —  Il  existait  et  on  avait  sous  ,1a  |main  plus 
de  chevaux  qu'il  n'en  fallait  pour  atteler,  indépendam- 
ment des  pièces  dont  vous  parlez,  une  batterie  de  plus 
fort  calibre  (1).  Il  fallait  donc  en  avoir  une,  qui  vous  eût 
été  très  utile.  Quant  à  l'abandon  de  quelques  pièces, 
qu'importe,  lorsqu'elles  se  sont  payées  et  qu'on  les  a 
mises  hors  d'état  de  servir? 

Mais  vous  parlez  de  manœuvres.  Avez-vous  manœu- 
vré? A  peine  l'ennemi  aperçu,  vous  avez  marché  à  lui 
et  vous  avez  rebuté  les  troupes,  en  attaquant  sa  posi- 
tion par  le  seul  point  où  elle  était  inattaquable.  Et 
où  avez-vous  vu,  monsieur,  que  quand  l'ennemi  occupe 
une  position   formidable,  on  l'attaque  de  front?  C'est 


(1)  Le  duc  avait  dans  ses  écuries  cent  cinquante  chevaux,  pro- 
venant des  écuries  de  la  cour,  notaoament  huit  magnifiques  atte* 
lages  de  huit  chevaux  chacun.  C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour 
atteler  une  batterie  de  plus  fort  calibre;  et  j'ai  toujours  peosé 
que  c'est  à  ces  chevaux  que  ce  mot  avait  rapport. 


AUDIENCE   DE   CENT   MINUTES.  265 

prendre  le  taureau  par  les  cornes,  donner  de  la  tête 
contre  un  mur.  Est-ce  ainsi  que  le  maréchal  Soult  vient 
d'en  agir  à  Lugo?  Il  a  tourné  Tennemi  et  l'a  chassé  de  la 
Péninsule. 

Thiébault,  —  Sire,  répondis-je,  en  m'attachant  i 
l'exemple  (le  reproche  étant  sans  réplique),  le  maréchal 
a  combattu  à  Lugo  un  ennemi  qui,  battu  par  Votre 
Majesté  de  manière  à  ne  plus  pouvoir  se  maintenir  en 
Espagne,  hâtait  son  embarquement  et  s'afîaiblissait  à 
mesure  que  le  maréchal  se  renforçait  par  l'arrivée  suc- 
cessive des  difîérentes  brigades  de  son  corps  d'armée; 
et  le  duc  d'Abrantès,  hors  d'état  de  conserver  le  Por- 
tugal, a  combattu  à  Yimeiro  un  ennemi  qui,  pour  la 
bataille  et  sans  qu'on  pût  le  prévoir,  fut  renforcé  de 
5,000  hommes  débarqués  à  portée  de  son  centre,  dont 
il  doublait  les  forces  (1).  Enfin,  si  le  duc  d'Abrantès  n'a 
pas  enlevé  la  position  de  Yimeiro,  le  maréchal  Soult, 
Sire,  n'a  pas  empêché  l'embarquement  de  l'armée  an- 
glaise. 

Napoléon.  —  Rien  ne  peut  justifier  Tattaque  d'une 
position  qui  n'a  pas  été  reconnue. 

Thiébault.  —  C'est  afin  de  connaître  toutes  les  posi- 
tions que  l'ennemi  pouvait  prendre  depuis  Leiria  jusqu'à 
Lisbonne,  que  le  duc  d'Abrantès  avait  fait  suivre  le  géné- 
ral Delaborde  par  le  colonel  du  génie  Vincent  et  par 
trois  officiers  de  son  armée,  indépendamment  du  capi- 
taine attaché  à  la  première  division  de  l'armée.  C'était 
plus  qu'il  n'en  fallait  pour  avoir  à  cet  égard  toutes  les 
lumières  désirables.  (Et  cependant  Vimeiro  n'avait  été 
reconnu  par  personne;  fait  d'autant  plus  fâcheux  que  le 
centre  de  cette  position  est  boisé,  de  manière  à  cacher 
ce  qu'elle  a  de  plus  formidable.) 

(1)  La  division  Ànstrnther. 


266    M.ÉMOIRES   DU   GÉNÉBAL   BARON   THIÉBAULT. 

Napoléon.  —  C'était  une  raison  de  plus  pour  manœu- 
vrer, et,  comme  la  mer  ne  permettait  pas  de  tourner  cette 
position  par  sa  droite,  c'est  par  sa  gauche  qu'il  fallait 
l'attaquer....  Des  chocs  irréfléchis  ne  constituent  pas  la 
guerre,  dont  les  résultats  dépendront  toujours  de  la 
puissance  des  calculs  stratégiques,  plus  que  de  la  force 
matérielle  et  de  ces  luttes  corps  à  corps,  qui  ne  sont  que 
la  partie  la  moins  noble  du  métier. 

Thiébault.  —  Ces  grandes  maximes.  Sire,  sont  pour 
jamais  démontrées  par  les  immortelles  campagnes  de 
Votre  Majesté,  et  fondées  sur  cet  axiome,  que  c'est  plus 
souvent  par  les  forces  que  l'on  annule  que  par  celles  que 
l'on  défait,  que  l'on  gagne  des  batailles. 

Napoléon.  —  {Regard...  Instant  de  silence...)  Oui,  mon- 
sieur, si  vous  aviez  manœuvré  sur  la  gauche  de  l'en- 
nemi, vous  l'auriez  battu  et  il  se  serait  rembarqué.  Il 
n'avait  pas  de  vivres;  il  était  dans  la  plus  mauvaise 
situation,  et,  en  Angleterre,  on  avait  taxé  cette  expédi- 
tion de  crânerie. 

Thiébault.  —  Nous  étions  loin  de  penser  que  la  situa- 
tion des  Anglais  pût  être  fâcheuse;  ils  étaient  plus  forts 
que  nous  et  avaient  tout  le  Portugal  pour  auxiliaire  : 
nous  étions  plus  faibles  qu'eux,  et  nous  avions  5,000  Es- 
pagnols à  garder,  des  places  de  guerre,  des  forts  et  une 
flotte  à  observer,  et,  de  plus,  une  population  entière  et 
une  capitale  immense  à  contenir.  Quant  aux  vivres,  leurs 
bâtiments  de  transport  en  étaient  tellement  approvi- 
sionnés que,  sans  en  faire  venir  de  nouveaux,  ils  ont 
suffi  pour  ramener  en  France  toute  l'armée  de  Portugal. 
J'ignore,  Sire,  s'il  était  possible  de  remporter  une  vic- 
toire sur  1  armée  anglaise;  mais  je  crois  qu'il  était 
impossible  de  la  forcer  à  se  rembarquer  et  trop  dange- 
reux de  le  tenter  avec  les  forces  dont  nous  disposions. 
Pour  empêcher  sa  retraite  sur  Cofmbre,  il  aurait  fallu 


AUDIENCE   DE  CENT   MINUTES.  267 

nous  porter  sur  ses  derrières,  et,  dans  ce  cas,  qui  eût 
empêché  cette  armée  de  nous  précéder  à  Lisbonne? 

Napoléon,  —  Fort  bien,  monsieur;  mais  est-ce  avec  des 
fragments  de  votre  armée  que  vous  deviez  arriver  devant 
l'ennemi  quand,  pour  le  jour  d'une  bataille,  on  doit  avoir 
été  rejoint  par  son  dernier  détachement?  Vous  aviez 
vingt-six  mille  hommes,  et  vous  lui  présentez  dix  mille 
combattants.  Et  cela  parce  que  vous  avez  éparpillé 
plus  de  douze  mille  hommes  à  Péniche,  à  Almeida,  à 
Ëlvas,  à  Santarem,  à  Lisbonne,  sur  des  vaisseaux  et  sur 
la  rive  gauche  du  Tage. 

L'Empereur,  en  vérité,  se  rappelait  mieux  que  moi  le 
contenu  du  rapport  que  j'avais  expédié  de  Quiberon;  il 
le  savait,  pour  ainsi  dire,  par  cœur  et,  à  dix  reprises,  me 
confondit  à  cet  égard  par  l'exactitude  des  détails;  mais, 
comme  relativement  à  ce  reproche  il  me  parut  man- 
quer de  mémoire  ou  de  bonne  foi,  je  crus  devoir  lui 
apprendre  ce  qu'il  me  semblait  ne  pouvoir  ignorer,  ou 
lui  rappeler  ce  dont  il  devait  se  souvenir;  en  consé- 
quence je  lui  répondis  : 

Thiébault.  —  Je  me  trompe  entièrement,  Sire,  ou  la 
presque  totalité  de  ces  garnisons  ou  détachements 
étaient  inévitables;  et,  si  Votre  Majesté  permet  que  je 
lui  soumette  relativement  à  elles  quelques  observations, 
j'ose  penser  qu'elle  y  trouvera  la  justification  de  la 
majeure  partie  des  détachements  formés  par  le  duc 
d'Abrantès. 

Son  silence  m'autorisant  à  continuer,  j'ajoutai  : — L'ar- 
mée anglaise,  débarquée  au  Portugal,  n'avait  aucun 
point  d'appui;  une  affaire  malheureuse,  et  elle  pouvait 
perdre  son  matériel  et  ses  blessés.  Il  était,  d'après  cela, 
d'autant  plus  important  pour  le  général  Dalrymple  de 
«emparer de  Péniche,  et  pour  le  duc  d'Abrantès  de  l'em- 
pêcher de  s'y  établir,  que  cette  péninsule  est  pour  ainsi 


S68    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBACLT. 

dire  imprenable.  Péniche  occupée  par  les  Anglais,  nous 
étions  dépossédés  de  tout  le  nord  du  Portugal  ;  et  telles 
sont  les  considérations  qui  déterminèrent  le  duc  d'Abran- 
tes  à  y  laisser  huit  cents  hommes  du  régiment  suisse. 

Votre  Majesté  avait  ordonné  de  faire  réparer  et  armer 
la  totalité  des  bâtiments  en  état  de  tenir  la  mer.  Déjà 
nous  avions  sous  voiles  un  vaisseau  de  quatre-vingts 
canons,  plus  un  second  prêt  à  rejoindre  l'escadre,  deux 
frégates  de  cinquante  canons  et  une  troisième  entrant  en 
rade;  puis  encore  quelques  corvettes  et  bricks.  Ces  bâti- 
ments. Sire,  non  seulement  étaient  nécessaires  pour 
aider  à  défendre  l'entrée  du  Tage,  et  au  besoin  pour 
seconder  la  flotte  russe  contre  les  entreprises  que  la 
flotte  anglaise,  qui  nous  bloquait,  pouvait  exécuter, 
mais  également  pour  garder  les  pontons  occupés  par  les 
troupes  espagnoles  que  nous  avions  désarmées  et  pour 
en  imposer  à  Lisbonne.  Dans  ces  circonstances,  aussi 
critiques  que  celles  où  nous  nous  trouvions^  ces  vais- 
seaux ne  pouvaient  être  abandonnés  à  leurs  équipages; 
telles  furent,  Sire,  les  raisons  qui  y  firent  placer  mille 
hommes.  Parlerai-je  des  forts? 

Napoléon.  —  Ces  forts  devaient  être  gardés;  mais 
quelle  nécessité  de  jeter  2,000  hommes  sur  la  rive 
gauche  du  Tage  ? 

Il  avait  cent  fois  raison,  puisque  sept  mille  hommes 
se  trouvaient  à  bord  de  cette  flotte  russe  et  qu'elle  était 
en  état  de  se  garder  elle-même  ;  mais  le  fait  pouvait  être 
si  ce  n'est  excusé,  du  moins  expliqué;  je  fus  donc  vrai 
en  lui  disant  : 

Thiébault.  —  Sire,  cette  disposition  se  rattacha  à  des 
considérations  aussi  sérieuses  qu'elles  parurent  déli- 
cates. Huit  vaisseaux  russes,  sous  les  ordres  de  l'amiral 
Siniavin,  étaient  bloqués  dans  le  Tage.  Le  seul  bon 
mouillage  de  cette  rade  se  trouve  près  de  la  rive  gauche; 


AUDIENCE   DE   CENT   MINUTES.  269 

cette  rive  était  couverte  d'insurgés  qui,  chaque  jour, 
devenaient  plus  nombreux  et  plus  entreprenants.  Cette 
rive  évacuée  par  nous,  les  insurgés  se  seraient  bientôt 
renforcés  de  détachements  anglais,  tirés  des  vaisseaux, 
et,  comme  ils  n'auraient  pas  tardé  à  avoir  du  canon,  la 
position  de  la  flotte  russe  serait  devenue  intenable,  par 
suite  la  nôtre  s'en  serait  aggravée.  De  quelle  nature 
eussent  été  les  plaintes  qu'eût  adressées  à  sa  cour  un 
amiral  qui  ne  cherchait  qu'un  prétexte  pour  livrer  sa 
flotte  aux  Anglais?  N'eût-il  pas  spéculé  sur  sa  reddition 
pour  l'imputer  à  un  abandon  volontaire?  Et  quel  déses- 
poir pour  le  duc  d'Abrantès,  s'il  s'était  trouvé  avoir 
fourni  un  grief  à  Tempereur  Alexandre!  C'est  ainsi, 
cependant,  que  des  considérations  politiques  parurent 
de  nature  à  faire  raison  des  règles  de  la  guerre. 

L'Empereur  ne  répondit  rien,  marcha  quelque  temps 
en  silence  et  reprit  : 

Napoléon.  —  Et  Santarem? 

Les  mille  hommes  laissés  à  Santarem  ne  pouvaient 
avoir  ni  explication,  ni  excuse,  et  je  ne  répondis  rien. 

Napoléon.  —  Et  Lisbonne? 

Thiébault.  —  Nous  ne  conservions  d'attitude,  de  res- 
sources, de  garanties  que  par  la  possession  de  cette 
ville. 

Napoléon.  '—  Les  capitales,  monsieur,  ne  se  décident 
jamais  qu'après  les  événements,  et,  vainqueurs  àVimeiro, 
TOUS  assuriez,  de  ce  champ  de  bataille,  la  tranquillité  de 
cette  ville. 

Thiébault.  —  Cela  est  incontestable,  Sire,  dans  les 
guerres  régulières,  non  dans  les  guerres  de  peuple. 

Napoléon.  —  Regard. 

Thiébault.  —  Dans  ces  dernières,  les  capitales  sont  tou- 
jours ce  qu'il  y  a  de  plus  difficile  à  maintenir,  de  plus 
menaçant,  et  lorsque,  comme  Lisbonne,  elles  jouent  un 


270    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBaULT. 

rôle  immense^  les  abandonner  à  elles-mêmes,  c'est 
perdre  et  tout  perdre  avec  elles. 

Napoléon.  —  (Il  me  fixa  de  nouveau,  garda  le  silen 
fit  quelques  pas,  s'arrêta  et  me  dit  encore  :)  Et  Almei 
et  Elvas,  quel  besoin,  monsieur,  d'y  laisser  garnison^ 

Thiébault.  — Nous  nous  attendions  à  être  secourus  ; 
des  corps  de  l'armée  d'Espagne  nous  paraissait  dev 
marcber  sur  Lisbonne,  soit  pour  assurer  la  possessi 
du  Portugal  en  nous  mettant  à  même  d'en  chasser 
Anglais,  soit  pour  nous  ouvrir  une  retraite,  soit  p( 
rester  maîtres  de  l'ouest  et  du  centre  de  l'Espagne, 
corps,  Sire,  ne  pouvait  arriver  à  nous  que  par  Elvas 
par  Almeida.  Ces  places  dans  les  mains  de  1  ennemi, 
plus  fâcheuses  nouvelles  se  seraient  aussitôt  trouv» 
accréditées  ;  d'ailleurs,  comment  le  chef  d'un  corps 
secours  eût-il  continué  son  mouvement,  sans  avoir 
point  d'appui,  sans  conserver  des  communications  p 
sibles?  Abandonner  ces  places  à  l'ennemi  était  ache^ 
d'embraser  le  Portugal,  s'avouer  vaincus  et  révéler  a 
Anglais  que  nous  étions  à  discrétion.  C'est  ainsi,  du  res 
que  le  duc  d'Abrantès  en  jugea,  Sire... 

Napoléon,  —  Monsieur,  reprit-il  en  m'interrompant  ai 
vivacité,  il  fallait  raser  Almeida  et  Péniche,  il  fall 
faire  sauter  Elvas  en  l'air  et  n'en  conserver  que  le  f 
de  la  Lippe,  où  vous  auriez  laissé  deux  cents  homm 

Ce  fut  un  trait  de  lumière;  en  effet ,  les  Angia 
n'ayant  pas  le  temps  de  rétablir  Péniche,  n'y  trouvai< 
plus  ni  appui,  ni  abri;  les  ruines  d'Almeida  attestai 
son  évacuation  volontaire  et  ne  pouvaient  plus  ê 
défendues;  notre  garnison  de  la  Lippe  tenait  lieu 
toute  la  garnison  d'Elvas;  nous  nous  renforcions  de 
de  près  de  trois  mille  hommes,  qui,  ajoutés  aux  deux  mi 
de  la  rive  gauche  du  Tage,  aux  mille  de  Santarem  et 
millier  d'hommes  que,pour  le  jour  de  la  bataille,  l'on  p< 


AUDIENCE  DE   CENT   MINUTES.  271 

?ait  encore  tirer  des  garnisons  de  Lisbonne  et  des  vais- 
seaux, augmentaient  nos  forces  de  sept  mille  hommes; 
or,  ces  sept  mille  hommes  ayant  attaqué  la  gauche  des 
Anglais,  le  22  à  la  pointe  du  jour,  pendant  que  dix  mille 
les  auraient  tournés,  il  faut  l'avouer,  c'en  était  fait  de 
leur  armée  et  de  l'insurrection  du  Portugal,  et  peut-être 
de  celle  de  TEspagne. 

Ces  conséquences,  qui  ne  pouvaient  manquer  de  frapper 
Napoléon,  étaient  accablantes;  elles  l'étaient  trop  pour 
que  je  ne  cherchasse  pas  à  en  atténuer  l'effet.  Je  répli- 
quai donc  : 

Thiébatdt,  —  Au  moment  du  débarquement  de  l'armée 
anglaise,  ces  mesures  eussent  été  prématurées;  et  lors- 
qu'on aurait  pu  désirer  les  avoir  prises,  elles  n'étaient 
plus  exécutables.  Votre  Majesté  sait  qu'après  l'événe- 
ment, on  le  juge  avec  une  grande  sûreté,  mais  que  trop 
souvent  tout  est  obscurité  et  incertitude  au  moment 
décisif. 

Ces  reproches  en  majeure  partie  contestés,  le  dernier 
éludé,  mais  non  réfuté,  la  plupart  de  mes  assertions  ou 
raisons  admises,  1  Empereur  n'ayant  pas  abordé  le  plus 
grand  de  tous  les  reproches  à  faire  au  général  Junot, 
celui  de  ne  s'être  pas  préparé  près  de  Lisbonne  un  lieu 
de  réunion  et  d'appui,  et  des  vivres  pour  un  an,  c'est-à- 
dire  ayant  démontré  que  l'on  pouvait  battre  l'armée 
anglaise,  mais  ne  sachant  pas  comment  on  pouvait  se 
maintenir  en  Portugal,  et  cet  entretien  m'ayant  fourni 
l'occasion  d'éclairer  l'Empereur  sur  les  motifs  auxquels 
le  duc  d'Abrantès  avait  cédé,  je  mis  le  comble  à  la  seule 
vengeance  que  j'entendais  tirer  des  torts  qu'avait  eus 
avec  moi  le  général  Junot  et  je  parlai  de  tout  ce  que  la 
crainte  d'encourir  la  désapprobation  de  Sa  Majesté  ou 
de  lui  déplaire  avait  eu  d'horrible  pour  lui.  L'Empereur 
ne  témoigna  aucun  déplaisir  de  m'entendre,  tout  aucon- 


2*72    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

traire  ;  à  partir  de  ce  moment  et  comme  s'il  m'avait  su 
gré  du  rôle  que  je  prenais,  rôle  si  différent  de  celui 
qu'avaient  pris  tant  d'autres,  il  devint  plus  naturel,  et  la 
suite  de  son  enquête  sur  cette  expédition  ne  roula  plus 
que  sur  des  renseignements  de  détails  et  n'eut  plus  que 
le  ton  d'un  entretien  de  plus  en  plus  bienveillant.  Cet 
entretien  ne  m'en  laissait  pas  moins  deviner  clairement 
le  motif  qui  avait  fait  perdre  au  duc  d'Abrantès  le  com- 
mandement du  8*  corps,  qu'on  lui  fit  reprendre  plus  tard; 
ce  corps  devant  passer  à  portée  de  Valladolid,  et  l'Em- 
pereur ne  pouvant  alors  éviter  de  voir  le  général,  c'est 
pour  que  celui-ci  ne  se  trouvât  pas  même  sur  la  route 
par  laquelle  il  devait  rentrer  en  France  qu'il  lui  donna 
le  commandement  du  3*  corps,  le  seul  que,  sans  l'envoyer 
en  Catalogne,  où  le  général  n'était  pas  d'ailleurs  de  force 
à  commander,  il  pût  lui  donner  sans  une  affectation 
qu'il  ne  voulut  pas  y  mettre;  de  même  l'ordre  qui  me 
fut  adressé  à  Léon,  comme  celui  qui  m'avait  enjoint  de 
rester  au  8*  corps,  n'avait  eu  pour  objet  que  de  per- 
mettre à  l'Empereur  de  me  voir  et  de  m'entendre  avant 
de  recevoir  le  duc. 

Ce  sujet  épuisé,  il  me  questionna  sur  le  genre  et  le 
degré  des  difficultés  que  les  différentes  provinces  du 
Portugal  présentaient  à  une  armée  ennemie,  sous  le 
double  rapport  des  localités  et  des  subsistances,  et  il 
prit  quelques  notes.  Je  n'eus,  du  reste,  àbésiter  sur  rien; 
personne  à  cette  époque  ne  connaissait  le  Portugal 
mieux  que  moi.  La  nouvelle  campagne  que  l'Empereur 
allait  faire  faire  en  Portugal,  et  dont  il  chargeait  le  maré- 
chal Soult,  lui  servit  de  thème  pour  continuer  une  inves- 
tigation  dont  il  ne  pouvait  guère  avoir  d'autre  occasion. 
A  propos  de  l'itinéraire  que  ce  maréchal  devait  suivre  : 
<  C'est,  me  dit  l'Empereur,  changer  des  passages  de 
rivières   contre   des  passages  de  montagnes  »  ;  et  eu 


•AVEZ-VOUS  QUELQUE  CHOSE  A  ME  DEMANDER?»    2*73 

effet,  en  marchant  à  portée  du  littoral,  depuis  la  Galice 
jusqu'à  Lisbonne  on  passe  le  Minho,  le  Douro,  la  Vouga 
et  le  Mondego;  mais,  et  ainsi  que  je  l'observai,  ces 
rivières  seraient-elles  plus  nombreuses  et  plus  fortes, 
leur  passage  serait  préférable  à  celui  des  montagnes  du 
Beira  et  du  Tras-os-Montesl  Les  difficultés  des  passages 
de  rivières  et  les  moyens  de  les  vaincre  sont  connus; 
celles  que  présentent  ces  montagnes  dans  lesquelles,  et 
indépendamment  des  déluges  de  cette  saison,  on  est 
sans  cesse  aux  prises  avec  la  famine  et  le  chaos,  dépas- 
sent les  prévisions  comme  les  forces  humaines  (i).  Le 
maréchal  Soult  n'aura  à  opérer  que  sur  des  routes  pra- 
ticables; il  marchera  dans  Tabondance;  partout  il  pourra 
manœuvrer;  déplus,  il  aura,  pour  passer  les  trois  prin- 
cipales de  ces  rivières,  les  ressources  de  trois  villes 
importantes,  Tuy,  Oporto  et  Coïmbre,  se  trouvant  sur 
les  rives  droites  du  Minho,  du  Douro  et  du  Mondego. 
Il  goûta  cette  réponse  justificative  de  son  plan,  et  tout 
me  fit  penser  qu'il  avait  été  satisfait  de  cet  entretien. 
Quelques  questions  achevèrent  de  compléter  la  série  des 
explications  et  renseignements  qu'il  avait  voulu  avoir 
de  moi;  et,  ce  cercle  parcouru,  il  s'arrêta,  et  se  tournant 
vers  moi,  et  avec  cet  air,  ce  ton  qu'il  savait  rendre  si 
bienveillants,  et  que  la  puissance  de  son  regard  et  Tin- 
concevable  expression  de  sa  bouche  rendaient  indéfinis- 
sables, que  ne  puis-je  dire  irrésistibles  !  il  me  dit  :  t  Ëh 
bien,  général  Thiébault,  avez-vous  quelque  chose  à  me 
demander?  —  ...  Oui,  Sire,  lui  répondis-je;  le  comte  de 
Novion,  qui,  à  notre  arrivée  en  Portugal,  commandait  la 
légion  de  police,  qui  à  la  tête  d'un  détachement  de  ce 

(1)  J'ai  vu  à  Paris  des  Portugais  qui  m'ont  dit  que  la  fin  do 
r&Dnée  1S07  avait  été,  en  effet,  une  époque  de  pluies  diluviennes, 
mtis  qu'il  s'en  fallait  pourtant  que,  dans  cette  saison  môme,  elles 
huteot  habituellement  aussi  fortes  en  Portugal. 

IV.  18 


274    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

corps  se  porta  au-devant  de  nous  lorsque  nous  appro- 
châmes de  Lisbonne,  qui  nous  ouvrit  les  portes  de  cette 
ville  et  contribua  si  puissamment  à  nous  empêcher 
d'éprouver  aucune  résistance,  qui,  pendant  notre  occu- 
pation, se  dévoua  au  service  de  Votre  Majesté,  que  par 
décret  elle  daigna  nommer  maréchal  de  camp,  qui,  lors 
des  derniers  événements,  associa  son  sort  au  nôtre  et 
rentra  forcément  en  France  avec  l'armée,  a  été  arrêté 
comme  émigré  en  mettant  pied  à  terre;  il  se  trouve  dans 
les  prisons  de  Nantes.  Je  considère  donc  comme  un 
devoir.  Sire,  de  réclamer  sa  mise  en  liberté  de  la  justice 
de  Votre  Majesté  et  de  le  recommander  à  ses  bontés. 
—  Pouvez-vous,  reprit-il,  après  avoir  porté  sur  moi 
un  regard  de  demi-surprise,  me  donner  par  écrit  ce  que 
vous  venez  de  me  dire?  —  Certainement,  Sire.  —  En  ce 
cas,  répliqua  l'Empereur,  envoyez-moi  votre  note  dès 
qu'elle  sera  faite.  J'expédie  à  quatre  heures  un  courrier 
pour  Paris,  et  je  ferai  droit  à  votre  demande.  »  ...Et, 
huit  jours  après,  le  comte  de  Novion  était  en  liberté  (1)— 
Après  quoi,  et  avec  la  même  bonté,  il  reprit  :  «  Eh  bien, 
général  Thiébault,  avez-vous  encore  quelque  chose 
me  demander?  »  La  fatalité,  une  fatalité  atroce  voulu* 
qu'en  dépit  ou  par  suite  de  ma  situation  de  disgràci 
déjà  si  prolongée,  je  me  regardasse  comme  ayant  tro] 
de  titres  pour  descendre  à  une  demande,  quand  j'avai 
un  si  grand  nombre  de  réclamations  à  faire.  J^étais  conu  • 
mandant  de  la  Légion  d'honneur  depuis  sa  création,  e^  ^ 
il  me  semblait  inouï  qu'ayant  pu  ne  pas  avoir  été  fa»- 1 
général  de  division  sur  le  champ  de  bataille  d'Austerlits 


(1)  11  D*élait  maréchal  de  camp  qu'au  service  de  Portugal,  ^s» 
cepeadant  il  fut  admis  à.  la  retraite  en  France,  où,  gr&ce  à  ud  ce  v- 
tificat  que  je  lui  envoyai  et  à  une  lettre  très  instante  quejVct-i- 
vis  pour  lui,  la  pension  de  retraite  fut  portée  à  6,000  francs,  dont  H 
a  joui  jusqu'à  sa  mort.  J'ai  dit  Tattitude  qu'il  prit  sous  la  Res- 
tauration contre  l'Empire. 


FATALE   HESITATION.  275 

je  n'y  eusse  pas  été  nommé  grand  officierde  cette  légion, 
alors  que  tous  les  colonels  de  la  grande  armée,  par 
exemple,  avaient  été  en  masse  nommés  commandants. 
J'avais  fait  cinq  ans  la  guerre  en  Italie,  et  cela  depuis 
Rivoli,  Mantoue  et  le  Frioul  jusqu'au  bord  de  la  mer 
Ionienne;  j'y  avais  reçu  le  grade  de  chef  de  bataillon  à  la 
suite  des  immortelles  campagnes  de  1796  et  de  1797 
qui  nous  avaient  conduits  aux  portes  de  Vienne;  j'avais 
été  proclamé  adjudant  général  sur  le  champ  de  bataille 
de  Naples;  j'avais  été,  et  dans  les  mêmes  termes,  nommé 
général  de  brigade  pour  un  fait  d'armes  du  blocus  de 
Gènes  et  pour  ma  conduite  pendant  tout  ce  blocus,  et  je 
n'avais  pas  l'ordre  de  la  Couronne  de  fer,  qu'à  Burgos 
je  vis  porter  à  un  sous-lieutenant,  pour  une  seule  cam- 
pagne faite  en  Italie.  Des  ordres  étrangers  avaient  été 
distribués  par  boisseaux  à  tant  de  gens  qui  ne  les  méri- 
taient pas  plus  que  moi,  et  je  n'en  avais  aucun.  Je 
n'avais  de  même  eu  part  à  aucune  de  ces  gratifications 
si  souvent  et  si  largement  prodiguées  par  l'Empereur  (1), 
et  encore  moins  à  ces  donations  d'hôtels  tout  meublés 
et  autres  munificences  de  cette  nature.  Les  deux  tiers 
des  colonels,  voire  même  un  Bagneris,  étaient  titrés  et 
dotés,  et  moi,  général  de  division,  blessé,  mutilé,  et 
promu  à  ce  grade  trois  ans  trop  tard,  je  n'étais  ni  l'un 
ni  l'autre.  Des  grâces  de  toutes  sortes  étaient  faites  sans 
cesse,  et  je  n'y  avais  eu  aucune  part,  alors  que  tant 
d'autres  y  avaient  fait  et  y  faisaient  journellement  par- 
ticiper et  leurs  familles  etjusqu'à  leurs  créatures.  J'avais 
donc,  je  le  répète,  tant  de  réclamations  à  faire,  que  je 

(1)  Il  faut  faire  exception  pour  les  1,500  francs  que  Savary 
m'apporta  A  Brûnn  de  la  part  de  l'Empereur,  après  la  bataille 
d'Âusterlitz,  et  qui  furent  suivis  dos  2,000  qui  me  furent  transmis 
quelques  jours  après  par  Saint-ililaire.  L'embarras  qu'éprouva 
Savary  en  me  remettant  ces  1,500  francs  me  prouve  qu'il  compre- 
nait mon  indignation,  qui,  au  reste,  dure  encore. 


276    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

n'aurais  su  par  laquelle  commencer,  et  trop  pour  en 
articuler  aucune;  et,  dans  cette  position,  pour  des  droits 
si  patents,  me  trouver  réduit  à  une  démarche  humi- 
liante, me  paru{  d'autant  plus  dur  que  ma  fierté  s'est 
toujours   efTarouchée   devant   de  pareilles  demandes; 
frappé  d'ailleurs  de  l'idée  que  mes  services  parlaient 
assez  haut,  je  répondis  :  <  Non,  Sire.  >  Et  à  l'instant  la 
physionomie  de  l'Empereur  se  contracta,  et  il  me  ren- 
voya par  ces  mots  :  c  En  ce  cas,  monsieur,  je  vous 
souhaite  le  bonjour.  • 

Tandis  que  je  traversais  le  salon  de  service,  où  ma 
longue  audience  avait  fait  présumer  que  ma  fortune  était 
faite,  où  tous  les  yeux  fixés  sur  moi  semblaient  déjà  me 
demander  compte  des  faveurs  dont  je  devais  être  com- 
blé, Savary  vint  à  moi  et  me  demanda  avec  empres- 
sement :  t  Eh  bien,  qu'as-tu  obtenu?  —  Rien.  —  Com- 
ment, l'Empereur  ne  t'a  pas  mis  à  même  de  lui  demander 
quelque  chose?  —  Oui,  deux  fois. — Ah!  f......  c'est  trop 

fort!  »  Et  ce  <  f.....  >  et  ce  c  c'est  trop  fort!  >  disaient 

bien  des  choses,  mais  ils  m'arrivaient  trop  tard.  Les 
regrets  qu'ils  devaient  provoquer  étaient  inutiles  et 
néanmoins  auraient  été  prévenus  si,  à  mon  arrivée 
chez  l'Empereur,  Savary  m'avait  donné  à  cet  égard 
un  avis  charitable.  Je  compris,  du  reste,  que  ce  qu'il 
y  avait  de  bon  et  d'honorable  dans  les  premiers  mou- 
vements de  l'Empereur  le  cédait  à  l'orgueil  de  la  puis- 
sance, orgueil  qui  lui  faisait  supporter  tout  ce  qu*il  y 
a  d'assommant,  de  hardi,  d^irrévérencieux  dans  les  sol- 
licitations, et  cela  pour  la  satisfaction  d'être  invoqué, 
prié  comme  un  dieu.  Et  ces  demandes,  ces  supplications 
étaient,  même  pour  obtenir  les  salaires  les  plus  mérités, 
des  humiliations  auxquelles  il  fallait  se  soumettre.  Ce 
qui  cent  fois  était  d'équité  devait  se  recevoir  comme 
une  grâce,  et,  pour  ceux  qui  ne  savaient  pas  solliciter,  oa 


LES   SOUVERAINS    SE   FONT   PRIEB.  277 

imputait  à  crime  leur  réserve,  qui  cependant  aurait  dû 
contraster  honorablement  avec  la  mendiante  impudicité 
des  autres.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  manquais  la  dernière 
occasion  que  m'offrit  la  destinée  pour  saisir  la  fortune 
et  prévenir  peut-être  les  malheurs  qui  ont  abîmé  la  fin  de 
ma  carrière  et  torturé  ma  vie,  et  cela  faute  de  m'ètre 
bien  pénétré  de  cette  idée  qu'avec  n'importe  quel  sou- 
verain il  faut  toujours  demander  (1),  à  plus  forte  raison 
ne  jamais  refuser,  et  qu*avec  Napoléon,  notamment,  et 
en  fait  de  grâces,  il  ne  fallait  c  qu'engraisser  i.  Ainsi,  à 
peine  m'avait>il  nommé  général  de  division  qu'il  me 
provoquait  à  de  nouvelles  faveurs,  et  avec  tant  de  bien- 
veillance que  l'ordre  de  la  Couronne  de  fer  et  un  avan- 
cement dans  la  Légion  d'honneur  n'eussent  été  qu'un 
degré  à  franchir  pour  arriver  aux  dotations  et  à  des 
titres  moins  indignes  que  celui  de  baron  dont  je  fus 
affublé.  Enfin  qui  sait  si,  d'après  une  pensée  qui  depuis 
Rochefort  n'avait  pas  abandonné  Savary,  alors  très 
puissant,  je  ne  serais  pas  devenu  un  des  aides  de  camp 
de  l'Empereur?  car,  s'il  n'avait  été  question  que  de  moi 
dans  cette  affaire,  il  se  serait  borné  à  rire  de  ma  duperie 
et  à  en  hausser  les  épaules,  au  lieu  de  marquer  aussi 
vivement  de  l'humeur.  Un  mot  avait  anéanti  toutes  ces 
éventualités.  Eh  bien!  quoi  que  ce  mot  dût  me  coûter, 


(1)  Le  général  Grourgaud  eut  roccasion  de  parler  de  la  pauvreté 
de  sa  famille  à  l'Empereur,  pendant  leur  séjour  à  Sainte-Hélène  : 
m  Et  pourquoi,  reprit  Napoléon,  ne  m*avez-vous  jamais  rien 
demandé  pour  elle?  Je  ne  donnais  que  sur  demande,  et  l'Impératrice 
elle-même  n'obtenait  rien  sans  le  demander.  »  M.  Bouilly,  dans  le 
3*  volume  de  ses  Réeapitulaiiont,  raconte  comment  il  substitua  une 
plaisanterie  à  une  supplication,  lorsque  l'Empereur  lui  fit  la  même 
question  qu'à  moi.  L'Empereur  parut  s'être  amusé  de  la  réponse, 
et  pourtant  lorsque,  quatre  mois  après,  M.  de  Laccpède  eut  placé 
M.  fiouilly  sur  la  première  liste  des  gens  de  lettres  à  décorer, 
l'Empereur,  arrivé  au  nom  de  M.  Bouilly,  prit  la  plume  et  biiïa  avec 
impatience,  en  disant  :  «  C'est  un  homme  qui  ne  veut  rien.  > 


278    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

dirai-je  que  je  me  le  reprochai  de  suite?  Je  cesserais 
d'être  vrai.  Longtemps  je  me  félicitai  de  Tavoir  dit; 
seulement  quand  tous  mes  amis  (voire  même  M.  Eusèbe 
Salverte)  m'eurent  formellement  désapprouvé  et  blÂmé, 
quand,  avec  les  années  qui  s'écoulèrent,  je  vis  des|égaux, 
des  inférieurs,  pourvus  de  grâces  que  j'aurais  pu  avoir 
avant  eux,  prendre  vis-à-vis  de  moi  des  tons  et  des  airs 
de  jactance  que  j'aurais  aussi  bien  pu  prendre  vis-à-vis 
d'eux,  je  compris  combien  j'avais  eu  tort.  Bref,  si  dans  les 
premiers  moments  je  me  flattais  que  le  mérite  ne  réside 
pas  dans  l'obtention  des  récompenses,  si  même  je  trai- 
tais avec  dédain  les  récompenses  qui  m'étaient  déniées, 
je  n'en  suis  pas  moins  arrivé  à  des  regrets  qui,  en  raison 
sans  doute  de  l'afTaiblissement  de  l'âge,  sont  devenus 
douloureux.  Chose  remarquable  cependant,  sacrifiant  ce 
qui  n'intéressait  que  moi,  mais  non  ce  qui  intéressait 
son  service,  l'Empereur  n'en  continua  pas  moins  à  me 
faire  occuper  des  postes  élevés.  Le  lendemain,  en  effet, 
j'étais  nommé  gouverneur  des  trois  provinces  de  la 
Biscaye;  et  cinq  jours  après,  l'Empereur  révolté  de  la 
situation  de  Burgos,  et  ayant  trouvé  Vitoria  assez  bien 
commandée  par  un  des  trois  généraux  de  brigade  que 
je  devais  avoir  sous  mes  ordres,  changea  ma  destination 
et  me  nomma  gouverneur  de  la  Vieille-Castille;  ce  com- 
mandement joignait  à  une  haute  importance  des  diffi- 
cultés à  vaincre  et  qui  ne  furent  vaincues  qu'à  l'aide 
d'efforts  et  de  travaux  inouïs. 

Une  demi-heure  après  avoir  quitté  l'Empereur,  je 
revins  au  palais  avec  ma  note  relative  au  comte  de 
Novion;  je  l'apportai  moi-même,  afin  d'avoir  avec  Sa- 
vary,  de  service  ce  jour-là,  une  explication  sur  les 
derniers  mots  que  nous  avions  échangés,  ou  plutôt  sur 
ce  qui  y  avait  donné  lieu;  mais,  et  pour  la  première  fois, 
je  ne  fus  content  ni  de  son  air,  ni  de  son  ton.  Les  cour- 


THERMOMÈTRE   DE   LA   FAVEUR.  219 

tisans  sont  le  thermomètre  de  la  faveur  et  de  la  disgrÀce; 
l'humeur  de  Savary  pouvait  tenir  à  TabandoD  défmitif 
de  son  projet  de  me  faire  attacher  à  l'Empereur  et  à 
l'espoir  d'avoir  en  moi,  et  pour  prix  d'un  si  grand  ser- 
vice, un  homme  entièrement  dévoué.  Quoi  qu'il  en  soit, 
sa  figure  et  ses  paroles  mêmes  ne  me  laissèrent  pas  de 
doute  sur  la  déclinaison  totale  de  mon  aiguille;  toute- 
fois, comme  je  n'entendais  pas  qu'il  crût  que  ce  pût  être 
aussi  facile  de  m'humilier  que  de  me  léser,  tout  fut  sec 
de  part  et  d'autre,  et  se  borna  à  ce  qui  suit  :  <  Qu'est-ce 
que  c'est  que  ce  papier?  —  Une  note  pour  l'Empereur. 
—  Te  Ta-t-il  demandée?  —  Il  l'attend...  »  Comme  il  pa- 
raissait hésiter  encore,  et  comme  ce  que  j'avais  obtenu 
pour  le  comte  de  Novion  me  coûtait  assez  cher  pour  y 
tenir,  j'ajoutai  en  appuyant  sur  ces  mots  :  t  C'est  par 
ordre  de  l'Empereur  que  j'ai  fait  cette  note  et  que  je 
l'apporte,  i  A  ce  mot,  il  entra  dans  le  cabinet  et  je 
partis  (1),  chargé  d'un  souvenir  dont  je  devais  m'occuper 
toute  ma  vie. 

Le  soir  même,  je  reçus  la  première  des  deux  destina- 
tions dont  j'ai  parlé,  et  le  lendemain  j'étais  en  route  pour 
Vitoria. 

J'approchais  de  ma  dernière  couchée  avant  Burgos; 
j'étais  dans  ma  calèche,  attelée  de  trois  chevaux  magni- 
Sques  que  j'avais  achetés  à  Bordeaux;  en  arrière  de 
moi,  couraient  à  cheval  mes  deux  aides  de  camp,  mon 
secrétaire,  mon  valet  de  chambre,  deux  domestiques  et 
huit  dragons  d'escorte,  commandés  par  un  brigadier  et 
un  maréchal  des  logis,  lorsque  mon  valet  de  chambre 

(1)  Lorsqu'il  fut  ministre  de  la  police,  j*eus  ù.  lui  écrire  pour  je 
ne  sais  plus  quoi,  ni  qui.  Sa  réponse  commençait  par  :  «  J'ai  reçu, 
Monsieur  le  baron...  »  A  dater  de  ce  moment,  je  n'eus  plus  de  rap- 
port avec  lui.  Après  la  Restauration,  il  m'arrêta  toutes  les  fois 
qu'il  me  rencontra  dans  la  rue  et  n'eut  que  des  choses  obligeantes 
à  me  dire.  Depuis  1830,  nous  nous  retutoy&mes. 


280    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULl. 

vint  me  dire  :  c  Je  crois  que  voilà  l'Empereur.  >  J'ouvre 
aussitôt  la  portière  pour  mettre  pied  à  terre,  lorsque 
j'entends  crier  :  c  Qui  est  dans  cette  calèche?  »  Et  à  peine 
Jacques  avait-il  eu  le  temps  de  répondre  :  c  Le  général 
Thiébault  »,  que  je  suis  dépassé  par  Savary,  au  gran- 
dissime galop,  et  par  l'Empereur  donnant  de  grands 
coups  de  fouet  de  poste  sur  la  croupe  du  cheval  de  son 
aide  de  camp,  de  grands  coups  d'éperon  au  sien  et  fai- 
sant cette  inconcevable  course  pendant  laquelle,  et  en 
trois  heures  et  demie,  il  franchit  la  distance  qui  sépare 
Valladolid  de  Burgos,  c'est-à-dire  vingt-trois  lieues 
d'Espagne.  A  une  grande  minute  en  arrière  d'eux  accou- 
raient Duroc  et  le  mameluk  de  l'Empereur.  A  une 
égale  distance  galopait  un  guide,  s'échinant  pourperdre 
moins  d'espace;  enfin  quatre  autres  guides  suivaient 
comme  ils  pouvaient.  Trajet  non  moins  extraordinaire 
par  sa  rapidité  que  par  ce  fait  qu'en  dépit  des  guérillas 
déjà  organisées  et  de  l'exaspération  des  fiers  Castillans, 
l'Empereur  le  fit,  n'ayant,  sauf  à  de  rares  instants, 
qu'une  seule  personne  auprès  de  lui.  C'était  encore 
César  et  sa  fortune...  fortune  qu'ils  ont  payée,  César 
par  le  coup  de  poignard  qui  ne  laissa  aucun  intervalle 
entre  la  puissance  et  la  mort.  Napoléon  par  une  atroce 
agonie. 

L'Empereur,  à  Burgos,  avait  occupé  l'archevêché,  et 
c'est  dans  l'appartement  qu'il  quittait  que  je  fus  logé. 
Tout  y  rappelait  sa  présence.  Son  lit,  où  je  couchais, 
n'avait  pas  été  refait;  sa  table  était  couverte  de  débris 
de  papiers,  de  plumes  et  de  poussière,  les  sièges  étaient 
épars;  des  bougies  à  demi  brûlées  garnissaient  les  flam- 
beaux, et  tout  ce  désordre  disait  :  <  ...Ce, lieu,  pendant 
douze  heures,  fut  le  centre  du  monde.  » 

Un  chef  de  bataillon  de  la  32*  de  ligne,  qu'en  1797 
j'avais  connu  à  la  division  Masséna,  Marseillais,  je  crois, 


GOUVERNEUR    DE   LA   VIEILLE-CASTILLE.         281 

véritable  «  Troun  de  Dious  >,  était  devenu  colonel  en 
Egypte,  et  avec  raison,  attendu  qu'à  la  tête  d'un  régi- 
ment et  surtout  de  ses  Provençaux  du  32%  c'était  un  de 
ces  hommes  sur  qui  Ton  pouvait  compter  comme  sur  un 
bélier;  depuis  lors  on  l'avait  fait  général  de  brigade,  ce 
qui  était  moins  nécessaire;  général  de  division,  ce  qui 
oe  l'était  pas  du  tout;  gouverneur  de  la  Vieille-Castille, 
ce  qui  ne  pouvait  être  que  tout  à  fait  funeste.  Cet  homme, 
nommé  Darmagnac,  ayant  son  quartier  général  à  Burgos, 
m'envoya  une  invitation  à  dîner  dès  qu'il  sut  que  j'étais 
arrivé;    cette  invitation  ayant  compris  mes  aides  de 
camp,  je  me  rendis  chez  lui  avec  eux.  J'y  étais  à  peine 
lorsqu'il  reçut  la  nouvelle  de  l'assassinat  d'un  soldat.  Ce 
crime  malheureusement  n'avait  rien  d'extraordinaire;  il 
y  avait  soixante  jours  que  ce  Darmagnac  commandait  à 
Burgos,  et  depuis  soixante  jours  le  pillage  et  la  dévasta- 
tion duraient  avec  une  frénésie  dont  il  est  impossible  de 
se  faire  une  idée.  Le  désespoir  et  la  rage  transportaient 
les  habitants,  et  le  manque  de  tout,  voire  même  la  disette, 
multipliaient  les  épidémies  qui  dévoraient  nos  troupes. 
La  ville  faisait  horreur,  les  campagnes  faisaient  pitié. 
Au  lieu  de  s'entendre,  on  se  tuait,  et  paysans  et  soldats 
pouvaient  conjuguer  tous  les  temps  du  verbe  :  c  J'assas- 
sine. »  Mais,  avec  le  caractère  de  Darmagnac,  ce  n'était 
pas  de  remède  et  de  conciliation,  c'est  de  vengeance  qu'il 
était  question,  et  de  vengeance  féconde  en  représailles. 
Aussi,  la  lettre  qui  lui  annonçait  la  mort  de  ce  soldat  à 
peine  lue,  il  se  mit  à  parcourir  à  grands  pas  l'espèce  de 
salon  où  il  nous  avait  reçus,  et,  avec  son  accent  pro- 
vençal, il  nous  régala  du  monologue  suivant  :  <  Pauvre 
bougre I...  pauvre  bougre I...  Je  te  vengerai,  fût-ce  sur 
cent  innocents!...  Oui,  je  le  sens,  la  colère  me  domine,  et 
le  sang  demande  du  sang.  »  C'eût  été  une  scène  des  bou- 
levards, si  ce  n'avait  pas  été  une  scène  de  véritable  sau- 


!282    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

vagerie.  J'étais  révolté,  mes  aides  de  camp  ne  l'étaient  pas 
moins,  et  nous  nous  indignâmes  d'avoir  à  passer  deux 
heures  avec  cet  ex-cuisinier,  joignant  une  ignorance  de 
marmiton  à  la  brutalité  d  un  manant  et  traitant  les  hommes 
comme  il  avait  appris  à  traiter  les  lapins  et  les  dindons, 
en  terroriste  d'ailleurs,  ainsi  que  les  Canuel,  les  Donna- 
dieu,  et  prédestiné  aux  faveurs  de  la  Restauration  et  aux 
chamarrades  des  Bourbons. 

Le  lendemain  matin,  à  huit  heures,  ma  calèche  était 
attelée;  on  y  plaçait  mes  derniers  effets;  tout  mon  monde 
était  à  cheval,  je  jetai  un  dernier  coup  d'oeil  sur  un  feu 
de  bivouac  brûlant  au  milieu  de  la  petite  place  de  l'ar- 
chevêché, feu  au  milieu  duquel  les  soldats,  dans  la  joie 
de  leur  âme,  venaient  de  pousser  un  piano  tout  entier; 
j'allais  partir  enûn  et  quitter  cette  ville,  théâtre  de  toutes 
les  abominations,  lorsqu'un  courrier  de  TEmpereur, 
expédié  de  Vitoria  et  se  rendant  à  Valladolid,  où  le 
prince  de  Neuchàtel  était  encore,  me  demanda  et  me 
remit  un  billet  de  Duroc,  ainsi  conçu  :  t  L'Empereur, 
mon  cher  général,  me  charge  de  vous  écrire  que  vous 
ayez  à  attendre  à  Burgos  de  nouveaux  ordres  du  prince 
de  Neuchàtel.  »  Une  sueur  froide  me  prit.  Je  perdais  un 
gouvernement  qui  me  plaisait  d'autant  plus  que  ma 
femme  pouvait  de  suite  me  rejoindre  à  Vitoria;  je  rem- 
plaçais évidemment  ce  Darmagnac  qui,  s'il  laissait  tout 
à  faire  sous  le  rapport  du  bien,  avait  tout  consommé 
sous  le  rapport  du  mal;  au|  lieu  d'être  en  contact  avec 
des  populations  qui  n'avaient  encore  rien  de  très  hos- 
tile, je  me  trouvais  aux  prises  avec  près  de  huit  cent 
mille  habitants  exaspérés  et  ruinés;  au  lieu  de  résider 
aux  portes  de  la  France  et  d'habiter  une  des  plus  jolies 
villes  de  TEspagneJ'avais  pour  résidence  non  seulement 
le  centre,  mais  une  de  ses  cités  les  plus  abjectes.  Ce  fut 
donc  très  tristement  que  j'envoyai  un  de  mes  aides  de 


OPUSCULE   SUR    LA   ROMANCE.  283 

camp  faire  lire  à  Darmagnac  le  billet  de  Duroc,  que  je 
fis  remonter  mes  effets,  et  que  mes  chevaux  et  moi 
reprîmes  des  gîtes  que,  pour  ma  part,  j'avais  espéré  ne 
pas  revoir. 

Au  reste,  comprenant  que  l'Empereur  avait  les  meil- 
leures raisons  de  remplacer  Darmagnac,  en  attendant 
d'être  confirmé  pour  ce   remplacement,  je  voulus  au 
moins  échapper  à  des  regrets  qui  ne  pouvaient  rien 
changer  à  leur  cause;  m'abandonnant  à   mon  imagi- 
nation qui  toujours  plus  que  la  raison  m'a  fait  oublier 
mes  ennuis,  je  me  mis  à  rêver  à  Zozotte  ;  son  souvenir 
me  ramena  tout  naturellement  à  la  romance,  chant  que 
j'ai  passionnément  aimé,  pour  lequel  elle  avait  achevé 
de  m'exalter,  personne  n'y  ayant  mis  plus  d'expres- 
sion et  exercé  plus  de  séduction  qu'elle.  J'ai  dit  que  ce 
chant  avait  été  l'objet  de  plusieurs  de  mes  inspirations 
et  m'avait  conduit  à  Tétude  du  contrepoint.  Quoi  qu'il 
en  soit,  des  romances  chantées  par  Zozotte  je  passai  au 
genre,  et,  de  suite  assailli  par  une  foule  de  pensées  rela- 
tives au  sujet,  je  me  trouvai  machinalement  entraîné  à 
les  classer.  Le  plan  d'un  opuscule  sur  la  romance  se 
forma  dans  ma  tête;  le  désir  me  vint  d'en  prendre  note; 
déjà  la  phrase  de  début  se  présentait  toute  faite,  et 
je  n'avais  pas  achevé  de  la  tracer  que   de   nouvelles 
phrases  se  pressaient  sous  ma  plume;  j'écrivis  ainsi 
toute  la  journée  et  une  partie  de  la  nuit  suivante;  enfin, 
une  demi-heure  ne  s'était  pas  écoulée  depuis  que  j'avais 
terminé  la  rédaction;  j'étais  même  occupé  à  relire  le 
tout,  lorsque,  par  le  retour  du  courrier  de  l'Empereur,  le 
Darmagnac  reçut  Tordre  de  se  rendre  à  Madrid,  pour  y 
attendre  une  nouvelle  destination,  et  moi,  je  reçus  ma 
nomination  de  gouverneur  de  la  Vieille-Castille. 


CHAPITRE  VII 


11  semblait  que  le  sort  s'acharnât  à  embarrasser  cha- 
cun de  mes  pas  et  à  me  susciter  des  difficultés  auxquelles 
devait  être  proportionné  Teffort  capable  de  les  sur- 
monter; cette  fois  je  ne  pus  m'abuser  sur  la  tÂche 
alTreusement  pénible  qui  m'était  imposée.  Si,  depuis 
vingt-six  heures  que  je  me  trouvais  à  Burgos,  je  n'étais 
pas  sorti  de  ma  chambre,  je  ne  m'étais  pas  borné  à 
l'amusette  dont  j'ai  parlé,  et,  si  je  n'avais  pu  paraître 
moi-même  au  dehors  pour  ne  pas  donner  Tidée  que  je 
pusse  m'occuper  en  rien  du  gouvernement  tant  que 
mon  prédécesseur  en  était  titulaire,  du  moins  mes  aides 
de  camp,  mon  secrétaire,  mon  valet  de  chambre  même 
avaient  reçu  l'ordre  de  courir  toute  la  ville,  de  fureter 
partout,  de  tout  voir,  de  s'informer  de  tout,  et  de  m'en- 
tourer  des  renseignements  les  plus  variés  et  les  plus 
exacts,  autant  sous  le  rapport  des  chefs,  des  autorités 
espagnoles  que  sous  le  rapport  de  Iji  situation  de  la  ville 
et  de  la  province.  Sous  ce  dernier  rapport,  les  détail» 
furent  atroces;  quant  au  personnel,  Burgos  possédait 
un  préfet  généralement  aimé  et  estimé,  le  méritant  à 
tous  les  titres,  mais  renouvelant  par  chaque  courrier 
ses  instances  pour  que  sa  démission  fût  acceptée. 

Ma  nomination  à  peine  reçue,  je  me  rendis  chez  Dar- 
magnac  pour  m'entendre  avec  lui  sur  la  remise  du  goit- 


LA   DÉSOLATION   A   BURGOS.  S85 

Ternement.  Sous  le  prétexte  de  conduire  à  fin  je  ne  sais 
quelle  opération  ordonnée  par  lui,  mais  de  fait  pour 
consommer  des  vilenies,  il  me  demanda  trois  jours, 
f  Trois  jours,  lui  dis-je,  c'est  impossible,  et  demain  soir 
à  minuit  je  prends  le  commandement.  >  Et  qui  ne  com- 
prend que  chaque  heure  d'un  commandement  comme 
celui  d'un  Darmagnac  était  une  heure  de  plus  de  torts 
nouveaux,  de  nouveaux  malheurs  à  réparer?  Certain  de 
trouver  en  la  personne  du  préfet  un  auxiliaire  puissant, 
je  résolus  de  le  voir  immédiatement,  et  j'avais  pour  cela 
de  graves  motifs;  je  tenais  à  l'informer  de  suite  de  ma 
Domination,  afin  qu'il  s'opposât  à  tout  ce  qui  était  ou 
serait  illégalement  demandé  ou  prescrit;  je  voulais  aussi 
qu'il  s'occupât  sans  délai  de  me  faire  un  rapport  général 
sur  l'état  de  la  province  et  de  m'indiquer  les  mesures 
les  plus  urgentes  à  prendre;  enfin,  si  j'allai  le  voir  au 
lieu  de  l'appeler  chez  moi,  ce  fut  pour  sauver  les  appa- 
rences, mais  je  le  prévins  que  les  visites  d'étiquette 
seraient  faites  le  surlendemain,  et  nous  décidâmes  que, 
le  lendemain  soir,  il  viendrait  chez  moi,  de  bonne  heure, 
en  frac  et  avec  tous  les  documents  nécessaires  à  un 
grand  et  utile  travail. 

En  sortant  de  chez  lui,  je  me  mis  à  parcourir  la  ville, 

et  Dieu  m'est  témoin  que  j'y  eus  le  plus  triste  spectacle, 

résultat  de  deux  mois  d'abominations.  Abandonnée  par 

une  partie  de  sa  population,  la  ville  avait  un  aspect  de 

lolitude,  de  désolation, et  n'était  plus  par  endroits  qu'un 

cloaque  infect;  partout  la  ruine,  la  famine,  le  désespoir, 

la  peste,  et,  comme  remède,  la  mort.  Les  ravages  étaient 

borribles  dans  les  prisons,  dans  les  dépôts  d'isolés  et 

de  convalescents  et  dans  les  hôpitaux,  si  tant  est  que  l'on 

puisse  désigner  par  ce  nom  des  couvents  désertés  et 

(iens  lesquels,  pendant  les  froides  pluies  du  mois  de 

janvier,  gémissaient  entassés  sur  de  la  paille  pourrie 


â86    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON   THIÉBAULT. 

et,  je  devrais  ajouter^  expiraient  quatre  mille  malades 
ou  blessés,  et  cela  presque  sans  médecins  ni  infirmiers, 
sans  médicaments,  sans  linge  et  sans  vases  pour  aucon 
usage.  Près  de  cinq  mille  isolés,  ou  soi-disant  convales- 
cents, mais  presque  tous  malades,  croupissaient  dans 
une  position  pire  sous  quelques  rapports;  car,  ce  qui  ne 
m'est  arrivé  que  cette  fois  dans  ma  vie,  à  moi  qui  certes 
n'étais  ni  délicat  ni  facile  à  rebuter,  le  méphitisme 
d'un  de  ces  dépôts,  qu'en  ma  présence  je  fis  vider  en 
trois  heures,  était  tel  que,  malgré  tous  mes  efforts,  il  me 
fut  impossible  d'y  pénétrer;  je  fus  pris  d'une  suffocation 
et  de  nausées  intolérables.  De  services,  il  n'en  existait 
plus  à  Burgos.  Les  corps  obligés  d'y  passer  couraient 
les  environs  pour  vivre  et  pillaient  par  ordre.  La  gar- 
nison elle-même  n'avait  que  ce  que  les  colonnes  mobiles 
lui  rapportaient,  et,  grâce  à  cet  épouvantable  état  des 
choses,  les  campagnes,  en  proie  à  tous  les  genres  d'hor- 
reurs et  de  dévastation,  s'étaient  dépeuplées  au  point 
qu'un  désert  de  quatre  à  cinq  lieues  s'était  formé  autour 
de  la  malheureuse  ville.  Trois  pieds  d'immondices  en- 
combraient et  infectaient  toutes  les  rues,  et,  pour  com- 
muniquer, on  avait  été  réduit  à  se  frayer  à  la  pioche  des 
passages  à  travers  ces  masses  de  décombres  et  d'or- 
dures, dans  lesquelles  se  trouvaient,  depuis  le  combat 
livré  pour  reprendre  Burgos,  il  y  avait  soixante  jours 
passés,  plus  de  deux  cents  charognes  de  chevaux  et  plus 
de  cent  cadavres.  Aucune  boutique  ne  s'ouvrait  plus, 
aucun  marché  n'avait  lieu;  enfin  il  n'était  plus  question 
ni  d'administration  ni  de  justice.  La  force,  la  brutalité, 
la  violence  constituaient  seules  le  droit;  quant  à  des  re- 
cours, il  n'en  existait  plus  contre  les  plus  grands  délits.  Et 
telle  était,  sur  ce  point  le  plus  important  depuis  Bayonnc 
jusqu'à  Madrid,  une  situation  dont  l'Empereur  n'avait 
pu  manquer  d'être  révolté  lors  de  son  passage  à  Burgos, 


LES   AGISSEMENTS   DE   DARMAGNAC.  287 

me  valut  le  fatal  honneur  d'être  nommé  gouver- 
B  la  Vieille-Castille. 

is  convaincu  que  le  général  Darmagnac  quitte- 
rgos,  au  moment  où,  de  fait,  je  le  remplacerais; 
es,  s'il  avait  été  possible  que  je  me  trouvasse 
ne  position  semblable  à  la  sienne,  je  serais  parti 
le  ou  même  je  serais  parti  le  jour  de  l'arrivée  de 
1res;  car,  s'il  avait  la  conscience  de  sa  conduite, 

certain  que  toutes  les  turpitudes  m'allaient  être 
s;  il  ne  pouvait  douter  que,  chacun  de  mes  actes 
une  de  mes  réformes  devant  le  dénoncer  comme 
is  coupable  et  incapable,  la  continuation  de  sa 
:e  à  Burgos  équivaudrait  à  une  scène  de  pilori... 

trompais;  il  resta  plus  de  dix  jours  encore, 
ime  il  en   prenait  son   parti,  j'aurais  été  bien 

n'en  pas  prendre  le  mien,  alors  même  que  mes 
j  m'auraient  laissé  à  cet  égard  quelque  latitude, 
indemain  du  jour  de  l'arrivée  de  nos  ordres,  par- 
t  de  nouveau  la  ville,  je  vis  un  paysan  tenant 
tre  dont  il  panaissait  ne  savoir  que  faire.  Je  me 
émettre;  elle  était  adressée  à  un  nommé  Astulez 
azuela.  Je  savais  déjà  que  de  ce  côté  s'étaient 

se  faisaient  encore  des  enlèvements  de  grains,  et 
t  Astulez  était  un  des  agents  les  plus  employés 
es  sortes  d'opérations.  C'était  plus  qu'il  n'en 
pour  garder  la  lettre;  elle  était  écrite,  mais  non 
par  l'aide  de  camp  du  général  Darmagnac.  En 
3s  fragments  :  «  Comme  vous  savez  que  si  nous 
nons  pas,  d'autres  prendront,   je  trouverais  à 

que  vous  en  expédiez  deux  cents  fangues  (de 

pour  votre  compte  et  le  mien.  Je  me  repose 
us...  Mais  chut.  Silence.  Nous  n'avons  rien  à 
eprocher,  puisque  le  blé  n'est  pas  au  général, 
assurez  le  coup.  »  Et  pour  post-scriptum  :  «  Vous 


288   MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

concevez  qu'il  ne  faut  pas  adresser  le  blé  pour  notre 
compte  au  général  (1).  >  Ainsi  le  général  Darmagnac, 
spéculant  sur  le  renchérissement  des  grains,  fruit  de  sa 
criminelle  administration,  et  sur  la  disette  qui  était  son 
ouvrage,  avait  fait  voler  des  grains  pour  son  compte; 
ainsi,  et  par  la  même  occasion,  ses  voleurs  en  volaient  à 
leur  profit  et  l'aide  de  camp  partageait  avec  eux.  Le 
hasard  ne  m'eut  pas  plus  tôt  fait  connaître  cet  abominable 
trafic,  que  je  mis  haro  sur  tous  les  grains  venant  de  ce 
côté,  ce  qui  s'exécuta  sans  opposition  et  sans  risques, 
puisque  l'affaire  ne  pouvait  plus  être  portée  qu'à  mon 
tribunal.  Ce  fut  pour  parer  aux  premiers  besoins  une 
ressource  inattendue. 

Peu  après  sa  dépossession,  ce  Darmagnac  était  venu 
me  voir  et  m'avait  dit  :  <  Vous  savez  que,  dans  des 
places  comme  celle-ci,  il  est  une  foule  de  dépenses  doDt 
il  n'existe  aucun  moyen  de  se  faire  rembourser  et  aux- 
quelles pourtant  il  faut  suflire.  Pour  me  créer  une  res- 
source à  cet  égard,  j'ai  pensé  à  faire  prélever  à  Pancorbo 
un  droit  en  nature  sur  les  énormq^  voitures  de  balles  de 
coton  qui  y  passent.  Les  balles  prélevées  de  cette  sorte 
se  trouvent  dans  telle  maison,  et  je  viens  m'entendre 
avec  vous  sur  leur  vente,  dont  nous  partagerions  le 
produit.  Ce  serait  pour  chacun  de  nous  deux  une  affaire 
d'au  moins  20,000  francs.  >  Je  lui  répondis  que  je  con- 
naissais cette  affaire,  et  que  tout  ce  qui  était  en  mon 
pouvoir  était  de  faire  restituer  les  balles  à  leurs  proprié- 
taires, dès  qu'il  aurait  quitté  Burgos  (2). 

(1)  Nous  retrouvons  cette  lettre  dans  les  papiers  laissés  parle 
baron  Thiébault;  outre  le  post-scriptum  déjà  cité,  elle  en  porte  un 
second  :  «  Je  joins  une  lettre  pour  le  lieutenant  de  hussards  qui 
est  mis  à  votre  disposition  et  qui  se  retirera  après  le  coup.  »  (Éo.) 

(2)  Il  avait  obtenu  la  vente  d'un  beau  et  riche  couvent,  situé  à 
trois  lieues  de  la  ville  ;  pour  consommer  cette  acquisition.  U  fal- 
lait aller  en  prendre  possession,  cérémonie  bien  simple,  mais  obli- 


L*ORDRE  APRÈS    LE   DÉSORDRE.  289 

Armé  d'une  foule  de  renseignements  et  de  faits,  les 
ayant  complétés  pendant  une  seconde  conférence  avec 
le  préfet,  je  me  trouvai,  au  jour  de  la  réception  des 
autorités  civiles,  des  fonctionnaires  et  principaux  em- 
ployés militaires  et  corps  d'ofQciers,  assez  informé  de 
tout  ce  qui  s'était  passé  à  Burgos,  pour  adresser  à 
chacun  les  reproches  qu'il  méritait,  pour  convaincre 
qu'un  nouvel  ordre  de  choses  commençait  et  pour  décla- 
rer non  seulement  que  Tétat  affreux  de  la  province  ne 
laissait  aucune  indulgence  possible,  mais  que  ma  sé- 
vérité serait  égale  à  la  gravité  des  plaies  que  j'avais 
à  guérir.  Il  devint  notoire  pour  tout  le  monde,  et  sur- 
tout pour  le  commandant  de  la  place  et  le  commissaire 
des  guerres,  qu*il  ne  resterait  plus  ni  une  faute  ni  un 
désordre  impunis. 

La  revue  des  troupes  suivit  les  réceptions,  et,  les  offi- 
ciers une  fois  formés  en  cercle,  je  leur  dis  à  quel  point 
j'étais  révolté  de  ce  que,  sous  leurs  yeux,  des  soldats 
avaient  pu  exploiter  soixante  jours  de  pillage.  J'ajoutai 
que  toujours  les  fautes  des  soldats  inculpaient  à  mes 
yeux  les  ofQciers,  et  que  c'étaient  eux  qui  dorénavant 
me  répondraient  de  la  conduite  de  leurs  troupes. 

Mais,  en  grondant,  il  ne  fallait  pas  oublier  que  la  situa- 
tion des  troupes  était  horrible,  de  même  qu'en  mena- 
çant, et  pour  conserver  le  moyen  de  châtier,  il  fallait 
pourvoir  aux  besoins;  aussi,  et  pour  attaquer  avec 
succès   tous   les   abus,  tous  les  désordres,  c'est-à-dire 

gatoire  alors,  et  qui  coasistait  à  se  présenter  à  la  porte  prin- 
cipale, &  la  faire  ouvrir  &  sa  voix  et,  après  l'avoir  dépassée,  à 
rauiassor  une  pierre  et  à  la  jeter  devant  lui,  ce  qui,  d'après  les 
coatumes  en  vigueur  à  cette  époque,  consacrait  le  droit  absolu  de 
disposer  de  tout.  ^Vûn  do  donner  plus  de  poids  à  cette  prise  de 
possession  et,  je  crois  plutôt,  afin  de  se  ménager  la  garantie  de  mon 
aatorité,  il  me  pria  d'y  assister  comme  gouverneur;  je  conseotis 
our  la  raison  qu'il  ne  me  donnait  pas. 

IT  10 


290    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

pour  améliorer  tous  les  genres  de  service,  j'eus,  chaque 
matin  à  huit  heures,  conseil  des  hôpitaux  auquel  assis- 
taient les  médecins,  chirurgiens  et  pharmaciens  prin- 
cipaux; à  neuf  heures,  rapport  de  la  place  et  réception 
de  tous  les  ofGciers  qui  avaient  à  me  parler;  à  dix 
heures,  conseil  avec  le  commissaire  général  de  la  place, 
et  le  soir,  immédiatement  après  mon  dtner,  conseil  de 
gouvernement  composé  du  préfet,  de  l'intendant  des 
finances,  du  commissaire  de  police,  du  corregidor  ;  et 
Tun  de  ces  conseils  dura  jusqu'à  trois  heures  du  matin. 
Quant  au  reste  du  jour,  il  était  consacré  à  courir  partout 
pour  surveiller  et  activer  l'exécution  de  mes  ordres; 
quant  au  reste  de  la  nuit,  je  l'employais  à  la  rédaction 
des  ordres  résultant  des  dispositions  que  nous  avions 
arrêtées  et  à  ma  correspondance.  Si  jamais  circon- 
stances furent  plus  menaçantes,  jamais  non  plus  l'acti- 
vité et  le  dévouement  n'étaient  plus  nécessaires. 

La  première  séance  de  gouvernement  avait  lieu  le  soir 
du  jour  même  de  mon  installation,  et  je  la  commençai 
en  déclarant  queje  changerais  l'état  de  ce  gouvernement, 
c  Votre  Excellence,  me  dit  le  préfet,  ce  digne  Blanco  de 
Salcedo,  entreprend  plus  que  le  nettoiement  des  écuries 
d'Augias.  —  Je  n'entreprends,  lui  répondis-je,  rien  que 
je  ne  sois  certain  d'accomplir  avec  votre  coopération. 
A  nous  d'en  trouver  le  moyen.  >  Or  ce  moyen,  sans 
lequel  j'avais  compris  que  je  ne  pouvais  rien,  mais  par 
lequel  j'étais  convaincu  que  je  pourrais  tout  et  sur 
lequel  je  comptais  d'autant  plus  que  j'avais  été  plus 
aimé  partout  où  j'avais  commandé,  ce  moyen  consistait 
selon  moi  àconquérir  non  seulement  la  confiancedes  habi- 
tants, confiance  que  j'obtins  tout  entière,  mais  de  plus 
un  attachement  qui,  en  dépit  des  haines  nationales, 
devint  populaire  et  par  l'effet  duquel  mon  autorité, , 
par  suite  mes  ressources  n'eurent  pas  de  bornes. 


L'AUTORITE    PAR    LA    BIENVEILLANCE.  291 

£t  que  pouvait-on  autrement?  Après  avoir  à  ce  point 
usé  et  abusé  de  la  force,  de  la  violence,  de  la  terreur,  il 
n'y  avait  plus  aucun  effet  à  en  tirer.  Le  mal  était  trop 
grand  pour  se  passer  du  concours  de  toutes  les  volontés; 
il  fallait  donc  avoir  pour  auxiliaire  la  population.  Je  ne 
parvins  pas,  dans  cette  première  séance,  à  convaincre 
mon  auditoire  du  succès  possible;  car,  le  lendemain, 
l'intendant  des  finances,  nommé  Casa,  écrivait  à  son 
chef,  le  comte  de  Cabarrus  :  c  Nous  avons  un  nouveau 
gouverneur  qui  prétend  changer  Tétat  de  ces  provinces; 
ce  qu'il  entreprend  est  au-dessus  des  forces  humaines.  » 
Six  semaines  après,  ce  ministre-intendant  écrivait,  et 
j'ai  vu  les  minutes  de  ses  lettres  :  c  Ce  qui  se  passe  ici 
tient  du  miracle  1...  »  Mais,  pendant  ces  six  semaines, 
je  m'étais  déshabillé  et  couché  trois  fois,  et  je  m'étais 
demandé  plus  de  cent  si,  en  servant  de  cette  manière, 
on  devait  encore  avoir  besoin  de  mendier  sa  récompense. 
Au  reste,  voici  une  partie  des  moyens  auxquels  j'eus 
recours. 

L'attachement  et  la  confiance  des  peuples  ne  pouvant 
jamais  être  que  des  réciprocités,  mon  premier  acte  fut 
une  proclamation  dans  laquelle  je  débutai  par  déplorer 
les  malheurs  de  ces  provinces,  parce  que  les  déplorer 
devait,  à  mon  sens,  établir  que  je  m'en  étais  assez 
occupé  pour  les  connaître,  et,  à  moins  de  supposer  une 
mystification  dont  ma  proclamation  prouvait  que  j'étais 
incapable,  elle  donnait  une  garantie  morale  que  j'en 
étais  douloureusement  affecté  et  que  je  chercherais  à 
les  adoucir.  Et  d'abord  pour  parer  aux  réquisitions  tou- 
jours brutales,  il  fallait  que  l'on  donnât  afin  que  je 
pusse  empêcher  de  prendre;  que  l'on  m'apportât  afin 
que  je  ne  fusse  pas  obligé  d'envoyer  chercher.  J'annon- 
çais donc  que  je  m'étais  déjà  fait  rendre  un  compte  exact 
des  besoins  et  des  ressources,  et  que  mes  demandes 


'202    MEMOIRES    DD    GENERAL    BARON    THIEBAULT. 

seraient  aussi  restreintes  que  mes  répartitions  seraient 
justes.  Ce  qui  surtout  avait  achevé  d'exaspérer  les 
gens  des  campagnes,  c'est  qu'on  avait  fini  par  leur 
refuser  les  reçus  des  vivres  apportés  par  eux,  et  que, 
pendant  que  les  employés  du  général  Darmagnac 
s'étaient  emparés  des  grains  pour  en  trafiquer  et  des 
bœufs  d'attelage  pour  les  envoyer  à  la  boucherie  ou 
pour  les  vendre,  ses  soldats  avaient  brûlé  les  char- 
rettes pour  faire  leur  soupe,  heureux  encore  les  conduc- 
teurs quand  ils  n'avaient  pas  été  assommés  de  coups. 
Ma  proclamation  portait  donc,  et  sous  ma  parole  d'hon- 
neur, la  déclaration  que  jamais  aucune  voiture,  aucun 
attelage,  aucun  conducteur  ayant  amené  des  vivres  à 
Burgos,  n  y  seraient  retenus  une  minute  après  le  temps 
nécessaire  aux  déchargements;  qu'ils  ne  seraient  em- 
ployés à  aucun  autre  service  ;  que  des  reçus  en  bonne 
forme  et  imprimés  seraient  immédiatement  délivrés; 
que  ces  reçus  seraient  en  espagnol,  et  que  si  quelqu'un 
avait  quelque  plainte  ou  réclamation  à  faire,  ma  porte 
lui  serait  ouverte  tous  les  jours,  à  telle  heure,  de  même 
que  je  serais  toujours  prêt  à  l'entendre  et  à  lui  rendre 
justice,  ce  qui  bientôt  me  fut  possible  sans  intermé- 
diaire, par  suite  de  la  rapidité  avec  laquelle  j'appris 
l'espagnol.  Cette  proclamation,  d'autant  plus  opportune 
qu'elle  était  la  première  qui  parût  en  Castille,  traduite  et 
imprimée  dans  les  deux  langues,  fut  ensuite  affichée  et 
envoyée  partout;  elle  fut  même  portée  par  des  hommes 
choisis,  espèces  de  missionnaires  ayant  charge  de  pé- 
rorer les  habitants  des  villages.  Cette  mesure  en  com- 
pléta singulièrement  l'efTct,  qui  fut  également  heureux 
et  sur  les  Français  et  sur  les  Espagnols;  pour  les  pre- 
miers, je  me  hâtai  de  créer  à  leur  intention  un  conseil 
de  guerre,  et  ils  eurent  la  certitude  que  j'étais  tout 
disposé  à  faire   des  exemples;   pour  les  seconds,  la 


L'AUTORITK    PAU    LA  JUSTICE.  293 

conviction  qu'ils  n'avaient  plus  rien  à  craindre  et  que 
es  ressources  seraient  économisées  autant  qu'elles  pour- 
raient Tètre,  fut  telle  que  la  ville  s'approvisionna  comme 
L  miracle,  et  que,  dans  les  moments  de  besoins  extraor- 
linaires,  un  mot  signé  par  moi  et  envoyé  par  un  piéton 
lu  fond  des  montagnes  de  la  Rioja,  faisait  arriver,  à  jour 
li  heure  dits,  tout  ce  que  j'avais  demandé. 

La  misère,  résultant  de  tant  de  gaspillages,  de  désor- 
Ires  et  du  renchérissement  des  denrées,  était  désolante. 
1  s'agissait  de  répondre,  et  de  suite,  à  ces  nécessités  du 
noment.  J'eus  l'idée  de  faire  recourir  aux  soupes  à  la 
ilumford,  et  en  peu  de  jours  on  fut  en  mesure  de  vendre 
i  vil  prix  je  ne  sais  combien  de  milliers  de  ces  soupes, 
si  d'en  distribuer  gratis  aux  gens  les  plus  pauvres. 
7efTet  moral  produit  par  cette  mesure  passa  mes  espé* 
*ances. 

J'ai  dit  qu'il  n'y  avait  plus  à  Burgos  un  seul  tribunal 
m  activité.  Bien  que  la  plupart  des  juges  se  fussent 
enfuis,  j'aurais  pu  rendre  cours  à  la  justice  en  nommant 
l'autres  juges;  mais,  en  vue  de  rehausser  mon  autorité, 
e  profitai  de  cet  abandon  pour  créer  un  tribunal  supé- 
*ieur  connaissant  de  toutes  les  causes  et  jugeant  en 
iernier  ressort;  il  était  mixte  et  se  composait  pour  une 
jart  d'Espagnols,  soit  :  du  préfet,  de  l'intendant  des 
inances,  du  corregidor,  de  trois  magistrats  estimés,  de 
leux  assesseurs  ou  juges  d'instruction  chargés  dans  les 
»uses  graves  d'entendre  les  parties  et  de  résumer  les 
plaintes  et  les  défenses  en  présence  de  ces  parties,  enfin 
ie  deux  greffiers;  et  pour  une  autre  partie  de  Français, 
^oit  :  du  commandant  de  la  place,  du  commissaire  des 
guerres  et  de  moi,  président.  Ce  tribunal  tenait  ses 
séances  les  mercredis,  jours  du  marché;  il  ouvrait  à 
huit  heures  du  matin  et  fermait  quelquefois  à  huit 
heures  du  soir,  après  avoir  connu  de  quarante  causes 


294    MEMOIRES    DU    GENERAL   BARON    TUIÉBAULT. 

et  plus.  De  toute  la  province -on  accourut  bientôt  pour 
se  faire  juger  par  nous,  ce  qui  me  mit  en  contact  direct 
avec  les  habitants  des  dernières  classes  et  m'assurait 
leurs  sympathies;  car  cette  justice  si  immédiate,  si 
conciliatrice,  était  gratuite  autant  que  paternelle;  double 
mérite  inconnu  en  Espagne,  qui,  de  tous  les  pays  du 
monde,  est  celui  où  la  justice  est  la  plus  lente,  la  plus 
arbitraire,  la  plus  coûteuse.  Dans  les  conflits  entre 
habitants  et  gens  de  Parmée,  ces  derniers  étaient  tou- 
jours  les  plus  sévèrement  jugés,  et,  quand  de  pauvres 
plaideurs  venaient  de  loin  ou  bien  étaient  obligés  de 
revenir,  je  leur  donnais  de  ma  poche  une,  deux  ou  trois 
piastres.  On  ne  peut  imaginer  la  prodigieuse  influence 
que  cette  façon  d'agir,  pourtant  si  simple,  eut  sur  tous 
les  esprits.  Lorsque,  dans  mes  expéditions  contre  les 
guérillas,  je  devançais  mes  colonnes,  et  qu'assez  im- 
prudemment  j'arrivais  à  peine  escorté  dans  un  village, 
au  fond  des  montagnes,  j'étais  à  l'instant  entouré  par 
les  habitants  qui  accouraient  de  toutes  parts;  sans  même 
que  je  pusse  les  empêcher,  ces  gens  si  terribles,  si 
féroces  pour  tant  d'autres,  apportaient  au  milieu  du 
chemin  des  paniers  de  pain  et  des  seaux  de  vin  pour 
rafraîchir  mes  troupes.  Un  jour,  arrivé  de  cette  ma- 
nière dans  un  village  et  ayant  ma  barbe  à  faire, 
j'entrai  seul  dans  la  première  maison  venue;  je  fis 
appeler  un  barbier  et  je  lui  livrai  ma  personne.  Ce 
barbier  pouvait  et  même  devait  faire  partie  de  quelque 
bande;  maître  de  la  vie  du  gouverneur,  il  pouvait  avec 
impunité  sacrifier  sa  conscience  à  son  fanatisme.  Ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'il  trembla  en  me  rasant, 
qu'il  me  rasa  fort  mal,  qu'en  recevant  un  salaire,  auquel 
il  n'était  pas  accoutumé,  il  ne  parut  pas  encore  remis 
de  sa  stupéfaction,  et  cette  marque  de  confiance  fit  une 
impression  que  je  n'aurais  pas  crue  possible. 


LES   RESTES   DU   CID   ET   DE  CHIMÉNE.  295 

La  même  pensée  politique  guida  tous  mes  actes,  et, 
entre  cent  autres,  je  citerai  celui-ci.  A  quatre  ou  cinq 
Jieues  au  sud-est  de  Burgos,  loin  des  routes  fréquentées, 
au  milieu  d'une  espèce  de  Thébaïde,  se  trouvait  un 
couvent  nommé  Saint-Pierre  de  Cardena.  C'est  là  que 
Philippe  y  avait  fait  élever  le  tombeau  du  Cid  et  de 
Chimène,  monument  qu'avant  mon  arrivée  dans  la 
Castille,  des  soldats  d'un  régiment  de  dragons  français 
avaient  démoli,  excités  par  l'espoir  d'y  trouver  de  l'or 
ou  des  bijoux.  Je  résolus  de  faire  réparer  par  des  mains 
françaises  cet  acte  de  vandalisme  commis  par  des  Fran- 
çais; et,  pour  en  retirer  plus  de  fruit  quant  à  l'effet 
moral  que  j'en  attendais,  j'arrêtai  de  placer  le  tombeau 
dans  Burgos  même,  où  d'ailleurs  les  traditions  indiquent 
le  berceau  du  Cid,  et  de  le  réédiûer  entre  les  deux 
ponts  de  Burgos,  au  milieu  d'une  prairie  qui  empiète 
d'un  c6té  sur  la  rivière,  et  qui  de  l'autre  est  bordée  par 
l'Espolon,  quai  dont  le  trottoir  servait  de  promenade. 
Une  plantation  régulière  de  peupliers  d'Italie,  formant 
de  belles  allées,  devait  régner  autour  du  tombeau,  être 
complétée  par  des  bancs  de  pierre  et  mise  en  commu- 
nication avec  l'Ëspolon  au  moyen  de  deux  rampes  par- 
tant d'une  demi-lune  saillante  existant  déjà  et  ornée  de 
quatre  statues  de  pierre.  Ces  travaux  furent  exécutés. 

Cependant  les  ossements  étaient  épars,  exposés  à  la 
profanation;  je  dus  songer  à  les  mettre  provisoirement 
i  l'abri,  ne  fût-ce  que  pour  m'assurer  qu'ils  n'auraient 
pas  disparu  quand  mon  monument  serait  prêt  à  les 
recevoir;  je  me  rendis  donc  à  Saint-Pierre  de  Cardena, 
accompagné  des  autorités  civiles  de  la  province,  et, 
sous  la  foi  d'un  procès-verbal  d'enlèvement  solennel,  je 
s  rasbumbler  les  ossements  dans  un  linceul  dont  je 
m'étais  muni;  en  grande  pompe  je  les  rapportai  à  Bur- 
gos, et,  pendant  que,  d'après  les  dessins  de  mon  aide 


296    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  camp  Yallier,  on  leur  construisait  un  tombeau,  je 
les  plaçai  pour  toute  sûreté  sous  mon  lit.  Un  grand 
nombre  de  personnes  désirèrent  les  voir;  ils  ne  furent 
montrés  que  par  moi  ;  beaucoup  m'en  demandèrent  des 
parcelles;  je  n'en  donnai  qu'à  ce  bon  M.  Denon,  qui»  à 
cette  époque,  passa  à  Burgos,  et  l'exception  fut  com- 
plète à  ce  point  que  je  n'en  pris  pas  même  un  fragment 
pour  moi. 

Les  fondations  étant  sorties  de  terre,  et  la  place  où 
devait  être  déposé  le  cercueil  qui  contenait  les  osse- 
ments du  Cid  et  de  Chimène  se  trouvant  prête  à  être 
recouverte,  je  réunis  chez  moi  toutes  les  autorités 
civiles,  religieuses  et  militaires;  je  fis  mettre  en  leur 
présence  les  ossements  dans  le  cercueil,  où  je  fis  placer 
également  une  petite  caisse  en  chêne  qui  en  renfermait 
une  plus  petite  en  plomb.  Les  deux  caisses  étaient 
séparées  par  du  charbon  pilé  ;  la  plus  petite  contenait 
d'abord  le  procès-verbal  de  translation,  écrit  sur  par- 
chemin, dressé  par  le  corregidor  de  Burgos,  signé  par 
lui,  ainsi  que  par  les  autres  membres  de  la  municipa- 
lité, et  scellé  de  son  sceau;  ensuite  un  discours  en  es- 
pagnol qui  devait  être  prononcé  par  le  préfet,  et  un  dis- 
cours en  français  que  je  prononcerais.  Le  cercueil  avec 
la  caisse  qu'il  contenait  fut  cloué,  puis  porté  par  quatre 
citoyens  de  Burgos  derrière  les  prêtres  qui  ouvraient  le 
convoi;  le  préfet,  le  corregidor,  ainsi  que  deux  offi- 
ciers français,  tenaient  les  coins  du  drap  mortuaire.  Je 
suivais  à  la  tète  des  autorités  et  d'une  foule  de  citoyens; 
et  tout  ce  cortège,  ayant  une  compagnie  de  grenadiers 
en  tête  et  une  en  queue,  s  avançait  entre  deux  haies  de 
troupes,  les  tambours  exécutant  des  roulements  et  la 
musique  du  118*  de  ligne  des  airs  de  circonstance;  toute 
la  garnison  était  sous  les  armes,  et  toute  la  population 
couvrait  les  quais.  Le  cercueil  placé,  le  préfet  prononça 


TRANSLATION  DES  RESTES  DU  CID  ET  DECillMENE.   297 

son  discours,  je  débitai  le  mien;  la  bénédiction  fut  faite 
par  le  curé  de  la  cathédrale;  deux  bataillons  d'infanterie 
exécutèrent  alors  des  feux,  et,  après  avoir  laissé  une  garde 
au  tombeau,  nous  nous  retirâmes  au  bruit  de  toutes  les 
cloches  de  la  ville  sonnant  et  du  canon  tirant  (1). 

Cette  cérémonie,  et  ce  qui  y  avait  donné  lieu,  fit  faire 
en  mon  honneur  force  vers  latins,  français  et  espagnols; 
un  tel  hommage,  rendu  à  un  grand  souvenir  populaire 
par  un  étranger  considéré  comme  un  ennemi,  m'iden- 
tiûa  à  toute  la  population.  Il  en  résulta  pour  moi  une 
sorte  de  concitoyenne  té,  et  le  monument,  respecté  par 
tous  les  partis  comme  par  tous  les  gouvernements,  est  un 
des  trois  grands  souvenirs  que  j'aie  laissés  en  Espagne  (2). 

Quatre  inscriptions  devaient  orner  le  tombeau,  soit 
deux  petites  et  deux  grandes.  La  première,  cellede  la  face, 
n'offrait  rien  d'embarrassant  ;  elle  ne  pouvait  manquer 
d*être  consacrée  à  Joseph,  dontj'avais  obtenu  l'autorisa- 
tion pour  ériger  le  tombeau;  c  Josepho  régnante  :  1809  > 
nous  tira  d'affaire;  c'est  au  reste,  je  crois,  le  seul  monu- 
ment qui  subsiste  de  son  règne.  La  seconde  fut  égale- 
ment facile  à  rédiger  :  c  Par  les  soins  de  Son  Excellence 
le  général  de  division  Thiébault,  gouverneur  de  la  Vieille- 
Castille,  furent  recueillis  et  transportés  ici,  avec  les  débris 
de  leur  tombe,  les  restes  du  Cid  et  de  Chimène.  >  Elle 
fut  traduite  en  espagnol  pour  occuper  la  face  opposée. 

(1)  A  Saiot-Pierre  de  Gardefia  se  trouvait  un  tableau  de  Velasquez 
représentant  le  Cid  à  cheval,  mais  la  tétc  découverte  et  haute,  les 
yeux  levés  vers  le  ciel,  avec  lo  regard  inspiré.  Le  lendemain  du 
jour  de  cette  inhumation,  le  préfet  et  le  corregidor  m'ofiCrirent  ce 
tableau,  comme  un  hommage.  Je  le  fis  déposer  dans  le  grenier  de 
la  maison  Pedrorcna  que  j'habitais,  puis,  en  partant,  j'estimai  quMl 
ne  pouvait  être  nulle  part  mieux  placé  qu'à  Burgos,  et  je  le 
rendis  à  la  municipalité. 

(2)  Le  tombeau  élevé  par  le  général  Thiébault  n'existe  plus,  et, 
depuis  4842,  les  ossements  du  Cid  et  de  Chimène  ont  été  trans- 
férés à  l'Hôtel  de  ville  de  Burgos.  (Éd.) 


308      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

£tde  trois;  mais,  sur  la  face  antérieure  faisant  pendant 
à  l'inscription  qui  rappelait  en  latin  le  règne  de  Joseph, 
il  en  fallait  une  également  latine  et  qui  exprimât  une  pen- 
sée en  rapport  avec  la  concision  lapidaire.  Je  la  mis  en 
quelque  sorte  au  concours.  Plusieurs  personnes,  entre 
autres  quelques  prêtres,  s'évertuèrent;  mais  rien  de  ce 
qu'ils  enfantèrent  ne  me  parut  digne  de  passer  à  la  pos- 
térité. Sur  ces  entrefaites,  Carrion  de  Nisas  (1)  traversa 
Burgos.  Pendant  le  dîner  qu'il  fit  chez  moi,  l'idée  de  Tin- 
scription  qui  me  manquait  me  revint.  Je  lui  en  parlai,  en  le 
priant  de  mettre  fin  à  mon  embarras,  c  Volontiers,  me 
répondit-il,  mais  fournissez-moi  une  idée.  ~  Une  idée?  £h 
bien  :  Les  grands  hommes  sont  de  tous  les  lieux,  de  tous 
les  temps,  de  tous  les  peuples.  >  Après  s'être  recueilli 
un  instant,  il  nous  dit  :  <  Quibuscumque  temporibus,  populis, 
locis,  inclyto7^m  virarum  memoria  colenda  est,  —  Bravo  et 
merci!  >  répliquai-je.  Et  cette  inscription  fut  la  seule  des 
quatre  que  les  Espagnols  aient  respectée,  lors  de  l'expul- 
sion des  Français  en  1813.  On  comprend  que  les  trois 
autres,  qui  rappelaient  les  douloureux  souvenirs  de  loc- 
cupation  étrangère,  aient  pu  être  effacées;  mais  ce  qui 
parait  moins  nécessaire,  ce  fut  la  destruction  des  arbres, 
des  bancs  et  des  allées. 

Cependant,  en  1818,  alors  que  j'avais  depuis  neuf  ans 
quitté  le  gouvernement  de  la  Yieille-Castille,  alors  que 

(i)  Législateur,  U  fut  membre  du  Tribunat;  miUtaire,  il  6t  notam- 
ment, en  qualité  de  chef  d'escadron  d'état-major,  la  campagne  de 
Portugal  sous  les  ordres  du  général  Junot,  qu'U  accompagna 
au  siège  de  Saragosse  ;  ayant  rejoint  l'armée  de  CastiJle,  que  com- 
mandait le  roi  Joseph,  il  fut,  après  la  bataille  de  Talaveyra,  député 
par  celui-ci  pour  porter  les  nouvelles  à  l'Empereur,  qui  se  trouvait 
alors  en  Allemagne.  C'est  vraisemblablement  à  l'occasion  de  cette 
mission  qu'U  eut  &  passer  par  Burgos.  Poète,  Carrion  de  Nisas  a 
laissé  deux  tragédies,  des  traductions  de  VEnfer  et  de  la  Jéruèalem. 
Le  baron  Thiébault  a  déjà  fait  mention  de  lui.  Voir  plus  haut,  à  la 
page  154,  note  1.  (Éd.) 


LE  TOMBEAU   ET   LES   INSCRIPTIONS.  399 

18  actes  commis  par  les  Français  durant  la  guerre  de 
apoléon  étaient  si  sévèrement  jugés  en  Espagne,  le 
iario  de  Madrid  publia  l'article  suivant,  qui  fut  traduit 
;  répété  par  plusieurs  journaux  de  Paris:  c  La  marquise 
3uairière  de  Yilluena  a  obtenu  du  corps  municipal  de 
urgos  l'autorisation  nécessaire  pour  faire  établir  à  ses 
ais  un  jardin  sur  les  bords  de  l'Arlanzon,  au  milieu  des 
lées  de  peupliers  qui  embellissent  (1)  cette  promenade, 
e  qu'il  y  a  de  remarquable  en  ceci,  c'est  que  le  monu- 
leot  élevé  là  à  la  mémoire  du  Cid  par  le  lieutenant- 
§néral  Thiébault  a  été  conservé.  C'est  un  hommage 
mdu  à  l'administration  éclairée  de  cet  ofQcier  général, 
ni,  pendant  les  horreurs  d'une  guerre  cruelle,  mérita 
estime  des  ennemis  qu'il  avait  à  combattre  et  laissa 
ftnni  eux  un  souvenir  de  ses  qualités  civiles  et  mili- 
ires  (2)  !  » 

Pour  en  revenir  au  monument,  il  y  avait  peu  de  jours 
ne  son  inauguration  était  terminée  lorsqu'un  Espagnol, 
Dmme  érudit  et  d'esprit,  émit  et  soutint  devant  moi 
)pinion  que  le  Cid  n'avait  jamais  existé.  Scandalisé 
abord,  bientôt  surpris,  peu  à  peu  ébranlé,  je  ne  tardai 
iji  à  me  trouver  fort  embarrassé  entre  les  considéra- 
ODS  sur  lesquelles  il  s'appuyait  et  mes  impressions  ou 
68  croyances;   entre  l'enthousiasme  que  je    venais 

(i)  Il  eût  été  plus  exact  do  dire  «  embellissaient  »,  puisque  la 
as  grande  partie  de  mes  peupliers  avaient  été  arrachés. 
(2)  En  des  Mémoiret  récemment  parus  (pp.  289-290),  le  général 
mtin  des  Odoards  accase  le  nouveau  tombeau  du  Cid  d'avoir 
>igné  les  promeneurs  qui  fréquentaient  autrefois  la  plantation 
tni  il  occupe  le  centre.  On  a  vu  que  cette  plantation  n'existait  pas 
'ant  que  le  général  Thiébault  l'eût  créée  autour  de  son  monu- 
ent,  à  la  place  d'une  prairie  dénudée  qui,  d'après  les  plans  rele- 
!8  avant  les  travaux  et  que  nous  avons  sous  les  yeux,  n'offrait 
accès  faciles,  ni  chemins  tracés,  par  conséquent  ne  pouvait 
re  fréquentée  comme  promenade.  Quelques  autres  détails  donnés 
ir  le  général  des  Odoards  sur  le  tombeau  du  Cid  ne  sont  pas 
us  exacts.  (Éd.) 


300    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

d'exciter,  de  partager  môme,  et  le  ridicule  d'un  grand 
hommage  rendu  à  une  célébrité  chimérique. 

Aux  prises  avec  des  doutes  qui  chez  moi  heurtaient 
tant  de  sentiments  intéressés,  je  commençai  par  recourir 
à  tout  ce  que  je  pus  trouver  de  documents  à  Burgos,  et 
mon  historien  les  combattit  sans  distinction; je  me  pro- 
curai une  foule  d'ouvrages  en  vers  et  en  prose  sur  le 
Cid,ils  n'excitèrent  que  ses  risées;  les  diverses  histoires 
d'Espagne  que  je  lui  opposai  ne  servirent  qu'à  lui  four- 
nir l'occasion  de  me  prouver  qu'il  n'était  pas  d'impos- 
tures et  de  turpitudes  qu'elles  n'eussent  consacrées;  j'en 
appelai  à  l'opinion  de  tous  ceux  queje  pus  consulter,  et, 
si  la  presque  totalité  affirmait  l'existence  du  Gid,  celle-ci 
n'en  était  pas  moins  contestée  par  les  plus  instruits. 
ËnQn  M.  Llorente,  alors  conseiller  d'État  et  qui  8*est 
fait  connaître  par  son  ouvrage  sur  l'Inquisition,  m'ayant 
été  signalé  comme  l'un  des  hommes  les  plus  savants  de 
l'Espagne  en  matière  d'histoire,  je  m'adressai  à  lui  et  je 
le  priai  de  mettre  tin  à  de  si  graves  incertitudes. 

Plusieurs  lettres  furent  échangées  entre  nous;  les 
siennes  formaient  une  collection  à  tous  égards  précieuse; 
toutes  m'ont  été  volées  avec  tant  d'autres  documents. 
Si  encore  je  me  rappelais  suffisamment  leur  contenu; 
mais  près  de  trente  ans  ont  fait  justice  de  ces  souvenirs; 
tout  ce  qui  m'en  est  resté,  c'est  que  M.  Llorente,  cor- 
roborant les  arguments  de  mon  premier  interlocuteur, 
ne  croyait  pas  qu'il  eût  existé  un  Ruis  Diaz,  auquel 
pussent  être  attribuées  les  actions  dont  se  compose 
l'histoire  du  Gid.  Gid,  qui  en  langue  maure  signiûe  chef, 
guerrier  vainqueur,  était  devenu  la  désignation  d'un  être 
imaginaire,  affublé  des  faits  d'armes  de  vingt  héros,  et 
ce  qui  surtout  avait  fait  la  fortune  et  la  renommée  de  ce 
prétendu  Gid,  c*est  que  les  moines  l'avaient  adopté  pour 
leur  Don  Quichotte. 


LE   CID  A-T-IL  EXISTÉ?  801 

Et  pourtant,  que  le  Cid  soit  historique  ou  fabuleux,  il 
a,  dans  la  mémoire  des  hommes,  une  place  que  la  preuve 
de  son  existence  n'agrandirait  pas,  de  même  que  les 
preuves  du  contraire  ne  pourraient  la  diminuer.  Que 
ferait-on  d^ailleurs  des  souvenirs  qui  se  rattachent  à  lui, 
des  traditions  qui  le  rappellent,  des  monuments  qui  con- 
sacrent sa  mémoire,  des  familles  qui  prétendent  descendre 
de  lui,  et  des  dires  de  ce  même  Carrion  de  Nisas  qui,  par 
documents  authentiques,  établit  que  deux  de  ses  ancêtres, 
mariés  aux  deux  sœurs  du  Cid,  puis  répudiés  par  ces 
dames,  furent  vaincus  en  champ  clos  par  leurs  rivaux 
et  enfln  dépossédés  par  ledit  Ruis  Diaz  de  leur  royauté 
de  Carrion? 

Que  ferait-on  de  cette  ville  de  Rodrigue  (Giudad  Rodrigo) 
qui  s'honore  déporter  son  prénom, de  cent  histoires  ou 
poèmes,  de  mille  romances,  et  de  la  tragédie  de  Cor- 
neille qui,  même  en  France,  a  nationalisé  une  partie  de 
la  gloire  de  ce  héros?  Que  ferait-on  de  ce  coffre  encore 
suspendu  au-dessus  de  la  principale  porte  de  la  cathé- 
drale de  Burgos,  coffre  sur  le  dépôt  duquel  le  Cid  se  fit 
prêter  une  forte  somme  par  sa  ville  natale  et  qui  se 
trouva  ne  contenir  que  des  pierres?  Ënfm^que  ferait-on 
de  mon  tombeau  et  des  ossements  qu'il  renferme,  osse- 
ments qui,  jusqu'au  jugement  dernier  du  moins,  passe- 
ront d'autant  mieux  pour  être  ceux  du  Cid  et  de  Chimène 
que  d'ici  là  il  est  bien  certain  que  leurs  véritables  titu- 
laires ne  viendront  pas  les  réclamer?  C'est  donc  en  pro- 
nonçant un  anathème  contre  quiconque  oserait  douter 
de  leur  authenticité  que  je  termine  cette  digression  et 
que  j'en  viens  aux  faits  qui,  indépendamment  de  ceux 
qui  précèdent,  contribuèrent  à  fortifier  mon  autorité  à 
Burgos  et  à  perpétuer  mon  souvenir  dans  la  Vieille-Cas- 
tille. 

Cependant,  tout  en  m'emparant  de  l'esprit  des  popu- 


302    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

latioDS,  et  sans  cesser  d'assurer  et  d'améliorer  le  fonc- 
tionnementde  tous  les  services,  je  poussais  le  nettoiement 
et  Tassainissement  de  la  ville  avec  autant  de  vigueur  que 
d'activité,  Burgos,  ce  cloaque  pestilentiel  où,  dès  le 
mois  de  janvier,  on  frémissait  à  l'idée  du  retour  de  la 
chaleur,  était  devenue  une  des  villes  les  plus  propres 
de  TEspagne.  Les  quartiers,  les  prisons,  les  dépôts 
d'isolés  et  de  convalescents,  les  hôpitaux  enfin,  succes- 
sivement évacués,  avaient  été  réparés,  passés  à  la  chaux 
vive,  désinfectés  par  le  procédé  de  Guy  ton  de  Mor- 
veau  (1),  munis  d'un  personnel  suffisant  et  choisi,  re- 
meublés à  neuf,  approvisionnés  de  tout  ce  qui  leur  était 
nécessaire,  et  réoccupés;  et  tout  cela  avait  été  proposé, 
discuté,  élaboré,  réglé,  ordonné  et  sans  cesse  revisé 
dans  mes  conseils  de  gouvernement  et  suivi,  surveillé, 
dirigé  et  activé  par  moi.'  Je  voulus  même  créer  un 
hôpital  modèle,  qui  fut  établi  à  l'entrée  de  Burgos, 
dans  la  plus  belle  position,  et  qui,  assez  vaste  pour 
contenir  cinq  cents  malades,  avait  été  distribué  et  dis- 
posé de  manière  que  rien  n'y  manquât,  pas  même  des 
ventilateurs  pour  Tété  et  des  poêles  pour  Thiver.  Il  J 
avait  aussi  une  salle  de  bains,  et  tout  soldat,  entrant 
ou  sortant,  était  baigné.  La  lingerie  et  le  vestiaire  étaient 
garnis  au  point  qu'aucun  militaire,  pendant  son  séjoar 
à  rhôpital,ne  conservait  l'usage  ni  de  ses  vêtements,  ni 
de  son  linge,  qu'à  sa  sortie  il  retrouvait  nettoyés,  blan- 
chis et  raccommodés.  Tous  les  matins,  les  médecins, 


(1)  Ancien  avocat  général  au  parlement  de  Dijon,  jurisconsulte 
habile,  aimable  poète,  savant  distingué,  ardent  propagateur  dei 
doctrines  chimiques,  membre  de  l'Assemblée  législative,  de  la  Gon- 
yention  et  du  Conseil  des  Cinq-Cents,  administrateur  de  la  Monnaie, 
Louis-Beruard  Guyton  de  Morveau  fut  surtout  célèbre  auprès  de 
ses  contemporains  grâce  à  la  découverte  qu'il  fît,  en  1773,  sur  l'actioo 
bienfaisante  des  fumigations  acides  et  sur  leur  pouvoir  désinfec- 
tant (ÉD.) 


HOPITAL   MODÈLE.  303 

chirurgiens  et  pharmaciens  principaux  de  Burgos  visi- 
taient mon  hôpital  modèle  et  immédiatement  en  signa- 
laient les  améliorations  possibles  pour  le  service.  On 
comprend  que  je  n'avais  voulu  confier  un  semblable 
établissement  qu'à  des  hommes  probes  et  zélés;  son 
personnel  avait  donc  été  composé  avec  le  plus  grand 
soin;  et,  en  outre  des  employés  ordinaires,  j'y  avais 
fait  placer  comme  surveillant  Latude,  parent  de  celui 
qui  fut  célèbre  par  ses  malheurs  et  sa  longue  déten- 
tion à  la  Bastille,  digne  homme  que  Gassicourt  m'avait 
recommandé  et  envoyé  de  Paris  pour  occuper  cette 
place.  J'étais  sûr  de  lui  sous  tous  les  rapports,  et  il  avait 
reçu  la  mission  expresse  dem'informer  de  tous  les  abus 
ou  négligences  qu'il  lui  serait  possible  de  découvrir; 
encore  dois-je  ajouter  que  fréquemment  j'allais  moi- 
même,  et  à  des  heures  différentes,  vérifier  les  rapports 
que  j'avais  reçus  et  chercher  à  découvrir  ce  qui  échap- 
pait à  l'investigation  de  mes  intermédiaires.  Avec  de 
tels  moyens,  de  telles  mesures,  j'eus  bientôt  et  je  ne 
pus  manquer  d'avoir  le  plus  bel  hôpital  militaire  de 
tonte  l'Espagne.  Et  cependant  je  fus  informé  tout  à  coup 
par  Latude  que  des  vols  de  comestibles  se  commettaient 
toutes  les  nuits.  Je  fis  guetter  les  coupables,  qui  furent 
pris  en  flagrant  délit  :  c'étaient  l'économe  et  un  de  ses 
derniers  employés,  qui  volaient  ainsi  la  nuit  ce  qu'ils  ne 
pouvaient  parvenir  à  prendre  de  jour.  Décidé  à  faire  un 
exemple,  je  les  fis  mettre  au  conseil  de  guerre;  mais,  le 
matin  du  jour  où  ils  devaient  être  jugés  et  où  ils  auraient 
été  condamnés,  un  ordre  du  major  général  évoqua  cette 
affaire  à  Madrid.  C'était  trop  d'impudeur,  et  ce  qui  y 
mit  le  comble,  c'est  que  Latude,  à  quelque  temps  de  là, 
perdit  sa  place. 

Quelque  véhémentes  que  furent  mes  réclamations, 
elles  restèrent  sans  effet.  M'étant  rendu  peu  après  à  Paris, 


804    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

je  m'adressai  au  ministre  de  l'administration  de  la 
guerre  lui-même.  C'était  cet  honorable  général  Dejean; 
il  m'écouta  avec  tout  l'intérêt  que  méritait  le  sujet  de 
ma  démarche,  il  partagea  mon  indignation;  mais,  sur 
mon  dire  seul  et  dans  une  affaire  où  figuraient  le  major 
général  et  l'intendant  général  de  l'armée  d'Espagne,  il 
lui  était  impossible  d*assumer  la  responsabilité  d'une 
décision.  Il  fallut  donc  écrire  et  attendre  les  réponses, 
demander  des  rapports,  puis  les  recevoir;  quand  enûa 
ils  arrivèrent,  je  n'étais  plus  à  Paris;  je  ne  pus  réta- 
blir les  faits  que  l'on  avait  dénaturés,  démentir  les  asser- 
tions  que  l'on  s'était  permises;  la  bonne  volonté  du 
ministre  fut  donc  impuissante  contre  les  dénégations  et 
les  commentaires  de  Madrid,  contre  les  influences  de  ses 
propres  alentours;  et,  quoi  qu'il  pût  arguer,  cet  honnête 
Latude,  proscrit  comnie  s'il  avait  profané  l'Arche  sainte, 
fut  irrévocablement  sacrifié  pour  avoir  découvert  et  fait 
prendre  sur  le  fait  un  homme  en  qui  j'avais  vu  un 
maître  fripon,  alors  qu*il  n'était  que  l'un  des  frelonsd'un 
essaim  immense.  Mon  voleur  ne  fut  mis  en  jugement  à 
Madrid  que  pour  la  forme,  c'est-à-dire  par  dérision,  et 
non  seulement  il  fut  acquitté,  mais  immédiatement  replacé 
à  la  tête  d'un  hôpital  où  il  n'eut  plus  à  craindre  la  sur- 
veillance de  Latude,  ni  ma  sévérité.  Quant  à  mon  hôpital 
modèle,  il  reçut  un  nouvel  économe,  et  celui-ci,  couvert 
par  l'exemple  de  son  prédécesseur  et  n'ayant  plus  à 
me  redouter,  put  se  livrer  impunément  à  ce  que  com- 
mandaient les  intérêts  dont  il  était  chargé;  intérêts  com- 
muns en  effet  et  qui  comprenaient,  comme  coparta- 
geants  de  tous  les  vols  commis  par  la  totalité  des 
employés  de  l'armée,  et  Tintendance  générale  de  Madrid 
et  les  bureaux  du  ministère  à  Paris.  C'était  un  réseau 
invisible,  contre  lequel  je  m'étais  en  vain  débattu,  et 
je  n'en  eus  connaissance  que  deux  ans  plus  tard  à  Sala- 


ASSOCIATION    DE   PHARISIENS.  305 

manque.  Vidal,  qui  servait  encore  auprès  de  moi,  me 
nontra  un  jour,  sous  ma  parole  d'honneur  que  je  ne 
erais  aucun  usage  de  cette  révélation,  mais  pour  ma 
gouverne,  une  lettre  confidentielle,  écrite  par  le  secré- 
âire  intime  de  l'intendant  général  de  Madrid  au  chef 
les  garde-magasins  et  ayant  pour  objet  de  faire  aug- 
nenter  la  somme  qui,  chaque  mois  et  sur  les  profits  du 
nois,  était  envoyée  de  Salamanque  à  Madrid,  lettre  non 
noins  curieuse  que  scandaleuse,  car  elle  contenait  la 
répartition  de  cette  somme  entre  Madrid  et  Paris.  Et 
e  tout,  pour  le  plus  grand  bien  des  pharisiens  qui 
)sent  se  présenter  comme  les  indispensables  serviteurs 
les  intérêts  des  troupes  et  qui,  superflus  dans  la  paix, 
impuissants  et  par  conséquent  inutiles  à  la  guerre, 
(Tolent  hors  de  France  aux  habitants,  en  France  à  l'État 
ît  en  tous  lieux  aux  troupes,  tout  ce  qu'ils  peuvent  voler, 
3t  cependant  conservent  et  même  grandissent  sans  cesse 
leur  rôle,  parce  que,  par  un  intérêt  de  métier,  ils  ont 
l'esprit  de  corps,  se  soutiennent  et  se  défendent  mutuel- 
lement, alors  que  les  généraux  s'accusent  et  se  condam- 
nent avec  acharnement  par  jalousie  réciproque  et  pué- 
rile rivalité. 

Après  mon  essai  d'hôpital,  je  fis  un  essai  de  cimetière. 
Aux  premières  chaleurs  et  durant  une  grand'messe  à  la 
cathédrale  (car  je  suivais  les  offices  divins  et  j'y  em- 
ployaiSy  par  parenthèse,  la  plus  grande  partie  de  mon 
temps  à  méditer  sur  les  affaires  les  plus  importantes),  je 
fus  assailli  par  une  odeur  cadavérique;  et  c  est  ainsi  que 
me  fut  révélé  le  grave  inconvénient  résultant  des  enter- 
rements pratiqués  dans  les  églises,  c'est-à-dire  de  cette 
couche  de  cadavres  placés  dans  de  mauvaises  bières  et 
seulement  recouverts  par  des  dalles,  à  travers  les  joints 
desquelles  s'échappaient  des  miasmes  au  dernier  point 
délétères.   Peu  de  moments  suffirent  pour  qu'un  bel 

!▼.  20 


306    MEMOIRES   DU    GEMEKAL   BAnOlN    TUIEDAULT. 

arrêté  se  trouvât  rédigé;  écrit  dès  que  je  fus  rentré 
chez  moi,  il  fut  de  suite  publié.  Or  cet  arrêté  portait, 
après  tous  les  c  vu  »  et  <  considérant  >  nécessaires  :  que 
tout  enterrement  dans  les  églises  était  défendu;  que 
l'enclos,  dit  des  Capucins,  je  crois,  situé  à  un  quart 
de  lieue  de  Burgos,  vaste  carré  entouré  de  murs,  était, 
à  dater  du  jour  de  mon  arrêté,  le  cimetière  de  Burgos, 
et  qu'à  cet  effet  il  serait  de  suite  bénit;  qu'il  serait  divisé 
en  carrés,  à  Taide  de  deux  grands  chemins  à  voitures, 
et  de  moins  larges  se  coupant  tous  en  croix;  que  le  car- 
regidor  demeurait  chargé  de  la  répartition  de  tous  ces 
carrés,  soit  pour  les  fosses  communes,  soit  pour  des  ces- 
sions particulières,  à  Tinstar  de  ce  qui  existait  à  Paris; 
que  les  autorités  espagnoles,  chacune  en  ce  qui  les  con- 
cernait, étaient  responsables  de  Texécution  de  cet  arrêté. 
Mais  le  diable,  qui  en  fait  de  malices  est  toujours  aux 
aguets,  fit  que  deux  heures  après  que  le  terrain  avait 
été  bénit,  un  chanoine  de  la  cathédrale  mourut.  L'arche^ 
véque,  qu'à  la  suite  de  beaucoup  de  négociations  j'étais 
parvenu  à  faire  rentrer  à  Burgos,  parce  que  je  Taimais 
beaucoup  plus  dans  son  palais  qu'errant  en  proscrit  et 
jouant  la  victime  dans  les  montagnes,  cet  archevêque 
auquel  Tévèque  Grégoire  avait  adressé  une  lettre  qui 
eut  en  France  de  la  célébrité  par  son  objet,  en  Espagne 
par  la  réponse  qu'elle  provoqua  (1),  cet  archevêque  que  je 
voyais  parce  que  je  devais  le  voir  et  qui  me  voyait  parce 
qu'il  ne  pouvait  pas  s'empêcher  de  me  voir,  m'envoya 
aussitôt,  et  en  députation,  trois  chanoines  pour  obtenir 
une  exception  en  faveur  du  corps  de  leur  ancien  col- 

(1)  La  Lettre  de  M.  Grégoire  à.  don  Ramon  Joseph  de  Arce,  arche, 
véque  de  Burgos  et  grand  inquisiteur,  attaquait  l'Inquisition.  Elle 
fut  traduite  en  espagnol,  répandue  dans  la  Péninsule  et  dans  les 
colonies  d'Amérique,  et  suscita  la  valeur  de  trois  ou  quatre  volumes 
de  réfutations.  L'Inquisition  fut  supprimée  par  les  cortëa  en  1813 

(ÉD.) 


MONSEIGNEUR  DE   BURGOS.  307 

lègue,  si  même  on  ne  pouvait  en  obtenir  une  pour  toute 
la  catégorie  à  laquelle  ce  chanoine  appartenait.  Com- 
ment échapper  à  ce  piège  du  démon?  Refuser,  c'était 
donner  un  prétexte  de  rancune  à  tout  le  clergé;  con- 
sentir, c'était  anéantir  la  mesure  avant  qu'elle  eût 
reçu  son  commencement  d'exécution;  car,  une  fois  la 
porte  ouverte  aux  exceptions,  je  ne  sais  vraiment  pas 
qui  aurait  eu  le  pouvoir  de  la  refermer.  Dès  que  l'ora- 
teur eut  terminé  son  plaidoyer,  je  répondis  que  les 
exemples  étaient  d'autant  plus  utiles  au  peuple  qu'ils 
lui  venaient  de  plus  haut;  que  le  chapitre  de  Mgr  de 
Burgos,  trop  éclairé  pour  méconnaître  Tutilité  de  la 
mesure,  devait  se  féliciter  qu'un  membre  distingué  de 
leur  clergé  eût  été  prédestiné,  et  sans  doute  par  la  Pro- 
vidence, à  prévenir  toute  nouvelle  déclamation  contre 
un  arrêté  si  conforme  à  l'intérêt  public.  De  fait,  le  pre- 
mier habitant  de  mon  cimetière  se  trouvant  être  un  cha- 
noine, c'en  fut  assez  pour  que  ce  champ  des  morts  con- 
tinuât à  se  peupler  sans  qu'aucun  vivant  osât  élever  de 
nouvelles  plaintes.  Quant  à  Monseigneur  et  au  chapitre, 
je  n'affirme  pas  qu'en  eux-mêmes  ils  furent  aussi  satis- 
faits du  rôle  que  je  leur  imposais. 

Pour  en  terminer  avec  Monseigneur,  je  dirai  qu'un 
matin,  en  ouvrant  la  fenêtre,  je  vis  le  quai  plein  de 
monde  et,  en  avançant  la  tête,  les  ponts  couverts  par 
des  colonnes  de  paysans.  A  l'instant  l'un  de  mes  aides 
de  camp  partit  pour  faire  rappeler  et  prendre  les  armes, 
puis  un  autre  pour  apprendre  ce  que  signifiait  cette 
afQuence.  Je  sus  bientôt  que  l'archevêque  avait  annoncé 
qu'il  confirmerait,  pendant  cette  matinée,  tous  ceux 
qui  se  présenteraient.  Ceci  passait  la  plaisanterie.  Je 
ne  fus  pas  long  à  rédiger  une  lettre  dans  laquelle  j'ex- 
primais à  Monseigneur  et  mon  étonnement  et  mon  mé- 
contentement de  ce  que,  sans  s'être  concerté  avec  moi, 


308    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIRBAULT. 

sans  m'avoir  laissé  la  possibilité  de  prendre  aucune 
mesure  de  police  ou  de  sûreté,  il  se  fût  permis  de  provo- 
quer un  tel  rassemblement;  que  j'étais  loin  de  lui  croire 
de  mauvaises  intentions,  mais  que,  s'il  en  eût  eu,  il  n'au- 
rait pas  agi  autrement;  que  par  considération  pour  son 
caractère,  pour  sa  personne  et  pour  son  âge,  je  ne  ferais 
pas  à  l'instant  même  évacuer  et  fermer  la  cathédrale,  mais 
que  les  troupes  étaient  sous  les  armes,  que  le  moindre 
désordre  serait  réprimé  par  la  force,  et  que  je  n'avais 
aucun  moyen  d'empêcher  qu'il  n'encourût  la  responsa- 
bilité de  tout  ce  qui  pourrait  s'ensuivre.  Enfin  je  défen- 
dais de  la  manière  la  plus  formelle  que,  sans  ma  parti- 
cipation, aucune  cérémonie  religieuse,  pouvant  attirer 
les  habitants  des  campagnes,  eût  lieu  à  Tavenir.  Cette 
lettre  à  peine  remise,  un  des  chanoines  accourut  pour 
me  dire  que  l'archevêque  était  vivement  affecté  de  ce 
que  je  venais  de  lui  écrire;  que,  grâce  à  moi  la  paix 
étant  revenue  dans  ces  contrées,  il  avait  pensé  pouvoir 
en  profiter  pour  l'administration  d'un  sacrement  dont 
ses  diocésains  étaient  privés  depuis  deux  ans;  que  l'idée 
qu'il  pût  en  ressortir  le  moindre  inconvénient  ne  lui 
était  pas  venue,  et  qu'à  l'avenir  il  se  conformerait  à  mes 
ordres;  ce  qui  fut  fait. 

Je  n'eus  pas  avec  tous  les  membres  du  clergé  de  Bur- 
gos  des  relations  aussi  difficiles.  Il  se  trouvait  en  effet 
dans  la  ville  un  homme  qui  parut  s'attacher  à  moi  et 
auquel  je  m'attachai  ;  c'était  un  très  bel  homme  de  figure, 
de  taille  et  d'embonpoint;  il  avait  servi  jusqu'au  grade 
de  capitaine  de  dragons,  ce  qui  établissait  entre  nous 
une  espèce  de  confraternité  d'armes;  il  avait  été  marié; 
sa  femme  était  morte  en  couches  de  son  premier  enfant, 
qui  mourut  comme  elle,  et  de  chagrin  il  était  entré  dans 
les  ordres.  C'était  de  plus  un  homme  fort  instruit,  doué 
d'un  esprit  très  vif,  aimable  et  distingué;  il  venait  sou- 


UNE   TRADUCTION    DE    DON    QUICHOTTE.         309 

vent  me  voir,  et  je  le  recevais  avec  d'autant  plus  de 
plaisir  que  c'était  un  des  prêtres  les  plus  bénignement 
prêtres  que  j'eusse  connus  ;  c'est  lui  d'ailleurs  qui  m'avait 
servi  d'intermédiaire  pour  négocier  le  retour  de  l'arche- 
vêque, dont  il  était  l'interprète  auprès  de  moi,  comme  le 
mien  auprès  de  celui-ci.  Nous  passâmes,  par  la  suite,  des 
soirées  entières  à  causer  de  la  littérature  espagnole  qu'il 
connaissait  à  merveille.  Don  Quichotte  devint  naturelle- 
ment un  de  nos  premiers  sujets  d'entretien  :  c  Je  con- 
nais vos  deux  traductions,  me|dit-il  ;  aucune  n'est  bonne.  ■ 
Et  les  trente  ou  quarante  premières  lignes  de  l'ouvrage 
lui  suffîrent  pour  me  prouver  que  certains  passages 
n'avaient  pas  même  été  compris  par  les  traducteurs.  Il 
est  vrai  que  ces  passages  renfermaient  des  expressions 
qui  ne  devenaient  intelligibles  qu'à  l'aide  de  faits  tradi- 
tionnels, tels  que  Querebras J'eus   un  moment  la 

pensée  de  refaire  avec  lui  une  traduction  de  cet  immortel 
ouvrage,  mais  ma  situation  ne  me  permettait  pas  d'en- 
treprendre une  tâche  d'aussi  longue  haleine.  Si  l'idée 
m'était  venue  de  rétablir  le  sens  véritable  des  passages 
mal  rendus  dans  la  moins  mauvaise  de  nos  deux  tra- 
ductions, j'aurais  fait  un  travail  utile  et  curieux.  Je 
voulus  cependant  mettre  à  profit  sa  bonne  volonté,  et, 
sur  son  conseil,  nous  traduisîmes  ensemble  quelques 
morceaux  détachés  de  Ouevedo(4).  Je  voulais  en  avoir  la 
matière  d'un  volume  ;  je  fus  interrompu,  je  n'y  revins 
pas  et  j'ai  perdu  ce  que  nous  avons  traduit. 

Cependant,  au  moment  où  pour  céder  à  cette  digres- 
sion j'ai  délaissé  Burgos,  l'état  de  la  ville  m'obligeait  à 
m'occuper  de  tout  autre  chose  que  de  Cervantes,  de  Don 

(1)  Quevodo  de  Villegas  (1580-1645)  a  pris  place  dans  la  littéra- 
ture espagnole  k  côté  de  Cervantes,  et  par  son  esprit,  par  l'univer- 
salité de  ses  connaissances  et  son  habileté  à  manier  l'arme  du 
ridicule,  il  a  pu  être  comparé  à  Voltaire.  (Éd.) 


310    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Quichotte  de  Querebras  et  de  Quevedo.  Puis  les  affaires 
parurent  avoir  repris  leur  cours  naturel,  les  marchés 
s'étaient  rétablis,  les  boutiques  se  rouvraient.  Les  innom- 
brables troupeaux  de  mérinos  qui  au  printemps  quit- 
tent les  brûlants  pâturages  de  TEstremadure  pour  ceux 
des  montagnes  de  T Aragon,  traversaient  impunément  la 
Yieille-Castille  et  sa  capitale;  il  passait  par  jour  jusqu'à 
sept  mille  mérinos,  gardés  par  ces  beaux  chiens  des 
Pyrénées,  défenseurs  indispensables  contre  les  loups; 
c'était  donc  le  retour,  sinon  à  l'ancienne  prospérité,  du 
moins  à  un  état  de  commerce  aussi  florissant  que  la 
guerre,  guerre  nationale,  pouvait  le  permettre. 

La  promptitude  avec  laquelle  ce  résultat  fut  obtenu 
fit  croire  à  bien  des  gens  qu'il  était  le  fruit  d'études 
administratives  très  approfondies.  Je  me  souviens  même 
que,  dans  notre  conseil  de  gouvernement,  au  cours  d'une 
séance  pendant  laquellej'avais  indiqué  plusieurs  mesures 
importantes,  et  donné  jusqu'aux  moyens  d'exécution, 
le  préfet  me  dit  :  «  Quel  bonheur  pour  ce  pays  que  Votre 
Excellence  joigne  à  un  zèle  infatigable  des  connais- 
sances aussi  étendues  sur  l'administration  !  >  Je  l'étonnai 
fort  et  je  m'amusai  de  son  étonnement  quand  je  lui  eus 
dit  que  non  seulement  je  n'avais  appris  aucune  règle 
d'administration,  mais  même  de  quoi  que  ce  fût,  et  que 
tout  ce  que  j'avais  pratiqué  dans  ma  vie  soit  en  fait  d'art, 
soit  en  fait  de  service  de  guerre  ou  de  garnison,  soit  en 
fait  de  littérature  militaire  ou  autre,  tout  cela  s'était 
exécuté  sans  aucune  préparation  de  ma  part,  par  faculté 
d'instinct  (4).  Voici,  au  reste,  une  réflexion  que  j'ai  sou- 


(1)  Cette  réflexion  expliquera  peut-être  un  trait  de  caractère  que 
Stanislas  Girardin,  dans  ses  Mémoires,  t.  II,  p.  296,  relève  à  Tadressc 
du  baron  Thiébault  :  «  Le  3i  janvier  1809,  dit-il,  nous  arrivâmes  à 
Burgos  ;  les  dévastations  commises  dans  cette  ville,  il  y  avait  peu 
de  temps,  commençaient  à  ne  plus  laisser  de  traces.  Les  habitants 


VENTE   DE   BIENS    RELIGIEUX.  311 

vent  faite.  Mon  pauvre  père  a  écrit  des  ouvrages  qui 
ont  eu  la  plus  juste  vogue  sur  les  études  indispensables 
pour  parvenir  à  avoir  un  bon  style;  je  n'en  ai  jamais  lu 
un  mot,  ce  qui  ne  m'a  empêché  d'écrire  plus  de  trente 
volumes,  et  ceux  qui  ont  été  publiés  ne  m'ont  jamais 
attiré  le  reproche  d*être  insuffisamment  écrits. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Theureux  changement  survenu  dans 
la  situation  matérielle  et  morale  de  l'Espagne  commen- 
çait à  ramener  vers  ce  pays  les  chercheurs  d'affaires,  et, 
à  ce  sujet,  d'Etchegoyen  l'aîné  s'adressa  à  moi.  J'ai  parlé 
de  ce  d'Etchegoyen,  mais  sans  dire  qu'il  était  loin  de 
valoir  sa  troisième  femme,  sa  belle-sœur,  sa  belle-mère, 
surtout  son  beau  père,  le  comte  O'Connell,  si  digne  d'une 
indéniable  vénération  (1).  Fils  et  petit-fils  d'officiers  de 
fortune,  devenu  chevalier  de  Saint-Louis,  fait  baron, 
membre  de  la  Légion  d'honneur  et  chambellan  par 
Napoléon,  d'Etchegoyen  l'aîné  se  faisait  remarquer  à  la 
cour  impériale  par  la  grandeur  de  son  plumet  blanc, 
qui  honore  aujourd'hui  son  carlisme  grâce  à  la  fortune 
qu'il  a  faite  sous  la  Révolution.  Or,  en  4809,  il  spéculait 
encore  surtout  et,  malgré  sa  piété,  sur  les  biens  ecclésias- 
tiques comme  sur  le  reste.  Ayant  appris  que  Ton  vendait 
en  Espagne  les  couvents  des  moines  et  qu'on  les  don-^ 
nait  à  si  vil  prix  que  trois  ans  de  revenus  équivalaient 
à  un  remboursement,  il  se  hâta  de  m'écrire  d'en  acheter 
un  dont  il  ferait  les  fonds ,  m'abandonnant  la  moitié 
sur  les  bénéfices  nets.  De  suite  je  soumissionnai  las 


étaient  rentrés,  en  grande  partie,  dans  leurs  habitations.  Le  général 
Thiébault  avait  succédé  dans  le  commandement  du  général  d'Ar- 
magnac. C'est  un  homme  d'esprit,  et  qui  n'a  pas  la  modestie  de 
vouloir  cacher  son  mérite;  il  convient  qu'il  en  a  beaucoup  et 
déclare  à  qui  veut  l'entendro  que  son  administration  en  fournira 
bientôt  la  preuve  ;  il  en  a  donné  une,  en  notre  présence,  de  son 
esprit  de  justice,  etc.  »  (Ed.) 


312    MÉMOIRRS    DU    GENERAL    DARON    THIRBAULT. 

Iluelgas,  domaine  immense,  le  plus  beau  de  la  province, 
composé  d'une  foule  de  fermes,  de  deux  cents  maisons 
louées  et  d'un  enclos  magnifique  situé  aux  portes  de 
Burgos,  enclos  planté  d'arbres  séculaires  et  contenant 
outre  des  bâtiments  d'habitation,  une  église  somptueuse 
dans  laquelle  on  admirait  les  tombeaux  de  je  ne  sais 
combien  de  rois. 

Certes  si  Darmagnac,  massacrant  et  spoliant  la  pro- 
vince, avait  obtenu  qu'on  lui  cédât  un  de  ces  domaines, 
moi  qui  l'avais  sauvée  de  la  ruine  totale,  moi  dont  à 
Madrid  même  on  vantait  la  conduite,  moi  à  qui  Joseph 
écrivait  de  sa  main  :  c  Je  sais  tout  ce  que  je  vous  dois 
de  reconnaissance  »  Je  m'attendais  à  ce  qu'à  ma  première 
demande  on  répondît  que  Ton  s'empressait  d'y  faire 
droit.  Il  en  fut  autrement;  un  des  ministres  de  Joseph 
avait  jeté  son  dévolu  sur  las  Huelgas;  et  alors  que  j'en 
offrais  1,400,000  réaux(360  à  380,000  francs),  cette  pro- 
priété lui  fut  concédée  pour  1,300,000,  et  ce  fut  encore 
un  de  mes  rôves  de  fortune  destinés  à  s'évanouir  comme 
tant  d'autres. 

Je  pus  toutefois  reprendre  un  autre  rêve  qui  m'était 
plus  cher  que  celui-là  et  qui  semblait  plus  facile  à  réali- 
ser. A  part  quelques  bandes  de  guérillas  dont  l'Es- 
pagne n'est  jamais  complètement  purgée  et  que  justifiait 
l'occupation  étrangère,  le  pays  était  calme,  et  je  son- 
geai à  faire  venir  ma  femme.  L'exemple  de  beaucoup 
de  Français,  même  de  ceux  qui  habitaient  Madrid, 
et  la  pensée  que  j'étais  pour  longtemps  à  Burgos,  me 
déterminèrent;  mais,  afin  de  rendre  à  cette  aimable 
Zozotte  le  séjour  de  Burgos  moins  triste,  j'arrangeai  à 
la  française  et  avec  des  cheminées  un  bel  appartement 
sur  l'Espolon  (1),  en  face  du  tombeau  que  j'avais  élevé 

(1)  Au  départ  de  Darmagnac,  j'avais  quitté  l'archevêché  et  pris 


LAS    HUELGAS.  313 

,u  Cid;  je  transformai  en  petit  jardin  anglais  une  sorte 
e  cloaque  qui  se  trouvait  en  arrière  de  la  maison; 
lans  ce  jardin  je  fis  construire  une  chaumière,  dont  le 
rontispice  était  formé  de  sept  belles  pièces  de  bois 
(lunies  de  leur  écorce,  et  sur  les  bouts  desquelles  se 
pouvaient  en  façade  les  sept  lettres  du  nom  de  Zozotte. 

Pendant  que  ces  préparatifs  s'achevaient ,  pendant  que 
e  faisais  venir  plusieurs  meubles  de  France,  notamment 
in  lit  en  acajou,  et  qu'un  troc  avec  La  Salle  me  procu- 
ait  un  charmant  cheval  de  selle  pour  Zozotte,  un  de 
nés  aides  de  camp  nommé  de  Trentignan,  qui  depuis  un 
Dois  me  demandait  à  aller  chercher  sa  femme,  partit  à 
et  effet  pour  Paris,  à  charge  d'être  aux  ordres  de  la 
nienne,  si  elle  avait  besoin  de  lui;  mais  il  lui  fut  inutile; 
îlle  voyagea  avec  ses  deux  petites  filles,  la  nourrice  de 
jlaire,  sa  mulâtresse  et  son  domestique,  et  vint  ainsi 
usqu'à  Bayonne,  où  j'allai  la  rejoindre  pour  la  ramener 
noi-même  à  Burgos  et  où  je  la  trouvai  entourée  de  tous 
es  soins  que  lui  prodiguait  ce  bon  général  Ilédouville. 

Si  l'Allemagne  lui  avait  plu,  l'Espagne  lui  fit  horreur. 
1  est  vrai  qu'elle  était  si  mal  disposée  par  tout  ce  qu'on 

on  logement;  mais  l'escalier  de  ce  logement  était  ignoble,  les 
liëces  petites,  et,  comme  j'étais  assez  mal  à  Taise,  j*avais  résolu  de 
de  loger  sur  l'Espolon  et  de  réunir  deux  maisons  pour  me  faire  un 
ppartemcnt.  Pour  exécuter  ce  projet,  il  fallait  déplacer  la  poste 
ax  lettres  espagnole;  lo  directeur  était  un  homme  assez  appuyé; 
3  fus  prévenu  par  le  préfet  qu'il  réclamerait,  et  qu'à  Madrid  il 
•carrait  bien  avoir  raison,  ce  qui  me  détermina  à  lui  ôter  le  temps 
e  le  faire  avec  succès.  Je  lui  fis  donner  l'ordre  d'évacuer  sa  mai- 
oo»  une  heure  après  le  départ  du  courrier  pour  Madrid,  ce  qui 
l'assurait  deux  jours  d'avance  ;  comme  il  n'avait  eu  que  vingt- 
uatre  heures  pour  déménager,  et  comme  les  ouvriers  avaient 
empli  la  maison  avant  môme  qu'il  en  fût  entièrement  sorti,  quand 
fa  réclamation  put  partir,  il  n'y  avait  plus  lieu  à  l'écrire.  J'eus  de 
:ette  sorte  dans  la  plus  belle  exposition  un  appartement  complet, 
>lus  que  convenable,  qui  depuis  cette  époque  fut  celui  de  tous  les 
généraux  en  chef  et  qu'en  1823  le  duc  d'Angouléme  a  occupé. 


3U    MÉMOIRES    DU   GKNKRAL   BARON   THIEBAULT. 

lui  avait  dit  de  ce  pays  et  qu'elle  arriva  dans  un  si  mau- 
vais moment,  que  rien  ne  trouva  grâce  à  ses  yeux.  La 
Bidassoa  lui  fit  TefTet  du  Styx;  les  jolies  vallées  de  la 
Biscaye  et  la  véritable  allée  de  jardins  qui  sert  de  route 
en  Espagne  lui  durent  à  peine  un  regard;  mais  en 
revanche  les  villages  et  les  villes  lui  parurent  hideux, 
les  logements  la  dégoûtèrent;  ces  effroyables  charrettes 
mauresques,  dont  le  pesant  attelage  fait  grincer  les 
essieux  et  qui  déchirent  le  tympan  si  longtemps  avant 
qu'elles  approchent  et  longtemps  après  qu'elles  ont 
passé,  lui  donnèrent  des  attaques  de  nerfs.  A  chaque 
pas  d'ailleurs  elle  voyait  des  coupe-gorge;  le  chemin 
taillé  dans  les  rochers  de  Pancorbo  lui  sembla  l'entrée 
du  Tartare;  mais,  plus  que  tout  cela,  elle  était  terrifiée 
par  l'attitude  impassible  des  Castillans,  par  leur  visage 
sévère,  leur  mine  de  conspirateurs  et  leurs  larges  man- 
teaux couleur  marron,  dont  ils  sont  sans  cesse  envelop- 
pés, et  sous  lesquels  cette  ravissante  Zozotte  ne  pouvait 
s'empêcher  de  soupçonner  toujours  et  quand  même, 
quoi  que  je  pusse  lui  dire,  des  couteaux  et  des  poi- 
gnards. Enfin,  son  arrivée  à  Burgos  ayant  coïncidé  avecle 
déplacement  momentané  de  presque  toutes  nos  troupes 
et  l'apparition  dans  la  Yiellle-Castille  de  quelques  bandes 
de  guérillas  assez  audacieuses,  elle  crut  courir  de  grands 
dangers,  et  elle  serait  tombée  malade  si,  après  un  mois,  je 
n'avais  profité  d'une  occasion  pour  la  faire  partir,  je  veux 
dire  du  passage  et  en  partie  de  Tescorte  du  prince  de ... 
qui  revenait  de  Madrid  et  rentrait  en  France.  Ce  voyage 
fut  donc  complètement  malheureux,  me  coûta  très 
inutilement  beaucoup  d'argent  et  m'empêcha  de  céder 
aux  instances  que  me  fit  le  général  Suchet  pour  que  je 
le  rejoignisse  en  Aragon,  après  que  je  lui  eus  remis  ses 
lettres  de  service  comme  général  en  chef,  lettres  qu'il 
m^avait  fait  adresser  et  qu'il  était  venu  attendre  chez 


ZOZOTTE   A  BURGOS.  315 

moi.  Et  non  seulement  je  perdis  tous  les  avantages  dont 
j'étais  assuré  avec  le  général  Suchet  sous  le  triple  rap- 
port de  la  gloire,  des  honneurs  et  de  la  fortune,  mais 
encore  je  fus  brouillé  avec  Joseph  Bonaparte,  auprès 
duquel  xrn  exagéra  le  mauvais  effet  produit  par  le  départ 
de  ma  femme  sur  l'esprit  des  Espagnols;  ceux-ci,  du 
reste,  présentèrent  ce  départ  comme  une  fuite  et  comme 
une  preuve  de  la  terreur  qu'ils  nous  inspiraient.  Que 
dire  encore?  En  me  retenant  dans  le  nord  de  l'Espagne 
où  je  devais  éprouver  tant  de  regrets  d'être  resté,  ce 
voyage  eut  pour  effet  indirect  de  me  laisser  l'occasion 
d'entrer  en  guerre  avec  toute  la  garde  impériale  et  de 
me  faire  assister  à  la  destruction  de  tout  le  bien  que 
j'avais  pu  réaliser. 

C'était  la  première  fois  que  ma  réunion  avec  cette 
Zozotte  tant  aimée  n'avait  abouti  pour  moi  qu'à  des 
mécomptes  et  à  une  afQiction  d'autant  plus  doulou- 
reuse que  les  inconvénients  du  pays  auraient  pu  avoir 
bien  des  compensations.  Une  résidence  à  Burgos  pouvait 
n'être  pas  aussi  désagréable;  je  ne  parle  pas  seulement 
du  logement  fort  bien  situé,  d'une  bonne  table,  etc.; 
mais  chaque  jour  des  passagers  de  marque,  allant  à 
Madrid  ou  revenant  en  France,  traversaient  Burgos  et 
étaient  reçus  chez  moi.  Le  pays  même  offrait  comme 
relations  jusqu'à  des  femmes  que  Zozotte  avait  jugées 
agréables  :  telle,  par  exemple,  une  jeune  et  charmante 
Espagnole  nommée  dona  Prudencia  de  Olave.  La  saison, 
déplus,  était  superbe;  Zozotte  montait  à  cheval  presque 
tous  les  jours,  et  certes  était  accompagnée  de  manière  à 
n'avoir  rien  à  craindre.  Sous  les  rapports  de  la  sûreté, 
Burgos,  qui  renfermait  les  plus  grands  magasins  mili- 
taires, d'immenses  approvisionnements  de  guerre,  ne 
pouvait  rester  sans  une  garnison  très  suffisante  ;  un  fort 
s'y  construisait;  il  était  couvert  par  plusieurs  armées 


316    MF.MOinKS    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

qui  n'avaient  pas  et  ne  pouvaient  pas  avoir  d'autres 
points  de  retraite;  mais  tout  cela  ne  fit  que  la  terreur  et 
les  larmes  n'allassent  leur  train.  Il  n'y  eut  donc  aucun 
moyen  d'empêcher  cette  ravissante  Zozotte  de  reprendre 
la  route  de  Rayonne,  c'est-à-dire  de  Paris,  *où  elle 
retourna  emportant  une  très  belle  chafne  du  Mexique  et 
un  habillement  espagnol  des  plus  élégants,  qu'elle  avait 
désiré  pour  aller  à  l'église,  qu'elle  n'eut  pas  même  le 
temps  de  mettre  et  qui  ne  lui  servit  que  pour  le  bal  de 
rOpéra;  enfin,  et  pour  se  dédommager  de  l'inutilité  de 
sa  venue,  elle  voulut  emmener  deux  admirables  chevaux 
qu'elle  trouva  dans  mes  écuries,  qu'elle  jugea  beau- 
coup plus  faits  pour  la  traîner  à  Paris  que  pour  rester 
à  Burgos,  et  dont  le  sacrifice  me  coûta  bien  des  fois  leur 
valeur.  Zozotte  ayant  sa  voiture,  mes  chevaux  ayant 
leurs  harnais  et  leur  cocher,  Téquipage  se  trouvait  com- 
plet; mais  les  harnais,  excellents  à  l'armée,  parurent 
affreux  à  Paris,  et  Alderson  en  fournit  de  très  coquets; 
le  cocher  n'avait  pas  de  grâce,  et  on  en  choisit  un  qui 
s'asseyait  de  côté  et,  possédant  ce  qu'on  appelle  le  genre, 
coûta  le  double;  puis  ce  cocher  trouva  la  voiture  trop 
ancienne  et  trop  lourde,  le  siège  trop  bas;  il  fallut  une 
voiture  à  la  mode.  Avec  un  équipage  aussi  parfait  et  des 
chevaux  infatigables,  on  allait  partout  pour  se  montrer; 
les  relations  s'étendirent,  les  réceptions  s'ensuivirent, 
les  dépenses  de  toilette  quadruplèrent,  et  les  malheureux 
chevaux,  qui  devaient  être  une  économie,  recommen- 
cèrent l'histoire  des  pantoufles  jaunes  (i). 

• 

(1)  On  connaît  la  bouiïonnerie  dont  le  sujet  est  un  brave  homine 
i\  qui  l'on  fit  une  avanie  sur  la  vétusté  de  ses  pantoufles  et  qui 
les  remplaça  par  une  belle  paire  de  pantoufles  en  maroquin  jaune. 
Une  fois  \vs  pantoufles  aux  pieds,  le  pantalon  de  molleton  et  les 
gros  bas  jurèrent,  il  en  fallut  de  nouveaux.  Avec  des  bas  de  sois 
et  un  beau  pantalon,  la  veste,  la  robe  de  chambre  et  jusqu'au 
bonnet  de  ouit  parurent  ridicules  ;  on  les  changea  luxueusement; 


LES   MANTEAUX   CHOCOLAT.  317 

.  La  Vieiile-Castille  se  trouvant  en  ce  momeDt  occupée 
par  plusieurs  bandes  de  guérillas,  je  ne  conduisis  ma 
'emme  que  jusqu'à  Miranda.  Suivi  par  mes  chevaux  de 
îelle.  je  voyageais  dans  sa  voiture.  En  approchant  de 
!]elada,  je  m'étais  assoupi,  lorsque  je  fus  réveillé  par 
îette  pauvre  Zozotte  jetant  des  cris  affreux,  et,  au  nombre 
le  trois  ou  quatre  cents,  je  vis  tous  les  habitants  de  ce 
nllage,  qui,  m'aimant  comme  on  m'aimait  dans  tout  le 
3ays  et  sachant  mon  passage,  avaient  voulu  me  voir  et 
entouraient  ma  voiture.  Mais  Zozotte,  apercevant  tous 
;es  manteaux  chocolat  qui,  selon  son  expression,  lui 
X)urnaient  sur  l'estomac,  s'était  crue  pour  le  moins  assas- 
jinée  et  avait  eu  recours  aux  clameurs,  sa  ressource  ordi- 
naire. A  Miranda,  je  lui  donnai  pour  escorte  personnelle 
une  compagnie  de  cent  dix  voltigeurs  et  trente  dragons, 
commandés  par  un  capitaine  Bourdillac,  homme  sage  et 
très  vigoureux.  Dès  lors,  pour  tirer  parti  de  l'opinion  où. 
l'on  était  que  j'irais  jusqu'à  Bayonne,  et  pour  profiter  de 
sette  erreur  des  bandes  insurgées  en  les  surprenant,  je 
me  jetai  brusquement  dans  la  Ilioja,  et,  rejoint  par  des 
iétachements  que  j'avais  échelonnés  sous  le  prétexte 
de  renforcer  les  garnisons  de  la  route  ou  de  la  flanquer 
pour  mieux  assurer  le  passage  de  ma  femme,  je  surpris 
une  de  ces  bandes  et  je  l'abîmai  avant  de  rentrer  à 
3urgos. 

Pendant  ce  temps  Zozotte  continuait  agréablement  sa 
route  à  Bordeaux,  où  elle  reçut  un  accueil  extraordi- 
naire. Mme  Comte  (i),  qui  avait  su  son  premier  passage 
et  à  qui  Zozotte  avait  annoncé  son  retour,  lui  avait  écrit 

dès  lors  un  grand  fauteuil  digne  du  reste  fut  indispensable,  et 
comme  ce  fauteuil  entraîna  la  transformation  de  tout  le  mobilier, 
décupla  les  dépenses  de  la  maison,  l'achat  d'une  paire  de  pantoufles 
de  maroquin  Jaune  se  trouva  avoir  ruiné  leur  acquéreur. 

(1)  J'ai  dit,  en  parlant  de  la  famille  d'Hanoche,  qu'une  des  ûUos 
avait  épousé  un  M.  Comte,  armateur  à  Bordeaux. 


318    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

pour  se  plaindre  vivement  de  ne  pas  l'avoir  vue,  et  l'at- 
tendit pour  la  conduire  et  la  retenir  trois  jours  à  son 
château  de  Bechevel,  au  confluent  de  la  Dordogne  et  de 
la  Garonne.  Bon  nombre  d'invitations  avaient  été  faites, 
et  Zozotte  devint  pour  tous  ceux  qui  la  virent,  je  ne  dis 
pas  un  objet  d'admiration,  mais  d'enthousiasme.  Quand 
elle  s'en  revint  à  Bordeaux,  elle  fut  entraînée  à  y  passer 
huit  jours;  on  multiplia  en  son  honneur  les  invitations 
et  les  parties  de  campagne,  pour  lesquelles  on  prenait 
ses  jours  et  ses  heures,  au  point  que  lorsqu'elle  se  levait, 
ce  qui  n'avait  guère  lieu  avant  midi,  elle  trouvait  vingt 
personnes  dans  son  salon.  Enfin  je  ne  sais  combien  de 
voitures  et  de  cavaliers  l'accompagnèrent  à  son  départ 
jusqu'à  la  première  poste.  Jamais  elle  ne  parla  de  ce 
séjour  sans  une  vive  satisfaction;  je  puis  même  ajouter 
que,  passant  à  Bordeaux  un  an  après,  je  fus  prié  à  dtner 
par  une  dame  qui  m'invita  exprès  pour  me  parler  de 
ma  femme  dont  elle  raffolait  et  dont  elle  voulut  que  je 
lui  prêtasse  le  portrait.  Ce  portrait,  tout  indigne  quïl 
fut  jugé,  eût  été  copié  si  le  temps  l'eût  permis,  et  il 
passa  par  tant  de  mains  que,  pour  le  ravoir  le  lende- 
main du  jour  où  je  l'avais  prêté,  je  fus  obligé  de  retar- 
der mon  départ  de  plus  de  six  heures. 

Je  n'ai  cité  ce  fait  que  pour  donner  une  idée  plus  com- 
plète du  charme  et  de  la  séduction  qu'exerçait  Zozotte, 
et  pour  mieux  exprimer  tous  les  regrets  que  son  départ 
me  causait.  Tandis  qu'elle  allait  reprendre  à  Paris  ce 
train  train  d'une  vie  fort  douce  et,  grâce  à  mon  attelage, 
jouir,  selon  son  expression,  de  l'état  d'équipage,  je 
reprenais  à  Burgos  ma  vie  toute  militaire,  ne  trouvant 
que  dans  l'attachement  à  mes  devoirs  quelque  répit 
aux  peines  de  l'isolement.  Encore  si  cette  pauvre  Zo- 
zotte, si  bien  traitée  par  le  sort  alors  que  je  devais 
l'être  si  mal,  avait  mis  quelque  ordre  dans  ses  dépenses; 


LES    DEPENSES   DE    ZOZOTTE.  319 

mais  à  cet  égard  les  plus  fortes  résolutions  ne  tenaient 
pas  contre  les  moindres  fantaisies  ;  de  sorte  que  les  déli- 
catesses de  son  intérieur,  une  table  recherchée,  une  toi- 
lette ne  sortant  jamais  que  de  chez  les  premiers  four, 
nisseurs.  enfin  les  maudits  chevaux  et  les  occasions  de 
dépenses  qu'ils  aidaient  à  multiplier,  amenèrent  d'ef- 
froyables déficits  que  je  comblais  comme  je  pouvais, 
et  cela  sur  la  foi  de  nouvelles  résolutions,  de  nouvelles 
promesses  qui  ne  tenaient  pas  plus  que  les  premières 
et  qui,  en  seize  ans  de  mariage,  m'entraînèrent  à  acquit- 
ter plus  de  trois  cent  mille  francs  de  dettes  (i)  ;  ce  qui 
n'empôcha  jamais  cette  pauvre  Zozotte  de  faire  les  plus 
sérieuses  réflexions  sur  ses  dépenses  dont  elle  s'indignait 
elle-même,  et,  dans  un  de  ses  retours,  il  lui  arriva  dédire  : 
c  Le  manque  d'argent  met  ce  qu'il  y  a  de  plus  noble 
dans  l'homme  à  la  merci  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  vil  sur 
la  terre.  »  Et  comme  Rivierre,qui  se  trouvait  avec  nous, 
loua  cette  pensée  :  «  En  vérité,  reprit-elle,  je  ne  sais  ce 
que  je  ferais  de  mes  trésors,  si  mes  idées  me  donnaient 
autant  d'argent  que  mes  dettes  me  donnent  d'idées.  > 

L'argent  était  son  bonheur  et  son  supplice,  c  Quand  il 
me  refuse  de  l'argent,  disait-elle  en  plaisantant  sur  ce 
sujet  qui  fut  le  tourment  de  sa  vie,  le  sort  est  vraiment 
injuste;  car,  si  j'en  désire,  ce  n'est  pas  pour  le  garder, 
mais  pour  le  toucher  à  peine  et  le  dépenser  bien  vite.  Ce 
ne  seraient  donc  que  de  petits  prêts,  dont  à  courte  date 

(1)  Uo  jour  qu'elle  avait  rectifié  un  mémoire  par  lequel  on  lui 
réclamait  moins  qu'elle  ne  devait  :  «  Quel  malheur,  dit-elle,  pour 
une  brave  femme  comme  moi,  d'avoir  tant  do  conscience  avec  si 
peu  d'argent  f  »  Et  pourtant  je  payais  son  loyer  et  ses  frais  d'ameu- 
blement, et,  sans  compter  les  cadeaux,  les  dépenses  extraordinaires 
et  les  dettes,  je  lui  donnais  18,000  francs  par  an  ;  mais,  vers  cette 
é|>oque  de  l'Lmpirc,  et  sous  l'inspiration  môme  de  l'Empereur,  la 
haute  société  semblait  saisie  par  le  vertige  du  luxe,  la  fièvre  de 
dépense,  et,  ainsi  qu'elle  le  disait,  Zozotte  n'était  pas  faite  pour  y 
rteister. 


3t>0    MÉMOIilES   DV    GKNÉRÂL   DAKON    TH1ÉRA1ILT. 

je  rendrais  un  autre  que  moi  débiteur  envers  la  fortune.  > 
Se  ruiner,  selon  elle,  c'était  traiter  la  fortune  comme 
nous  traite  la  nature  :  «  La  vie,  ajoutait-elle,  n'est  en 
effet  qu'une  ruine  continuelle  et  qui  se  termine  par  une 
épouvantable  banqueroute.  • 

Ses  embarras  d'argent  étaient  le  secret  de  la  comédie; 
elle  en  parlait  souvent(i),  et  ses  amis  lui  en  parlaient, 
les  uns  pour  la  badiner,  les  autres  pour  la  prêcher.  Au 
reste,  quelle  que  pût  être  sa  gêne,  jamais  elle  ne  résista 
aux  besoins  de  ses  amis;  elle  trouvait  pour  eux  ce  qu'elle 
ne  savait  où  prendre  pour  elle-même. 

Ainsi,  tour  à  tour  sérieuse  et  badine,  raisonnable  et 
trop  loin  de  l'être,  entraînée  parTactivité  et  la  puissance 
de  son  imagination  alors  même  que  la  justesse  et  les 
lumières  de  son  esprit  l'éclairaient  sur  les  fatales  con- 
séquences de  ses  prodigalités,  de  cette  sorte  martyrisée 
par  la  raison  sans  cesser  d'être  subjuguée  par  ses  désirs, 
cette  pauvre  Zozotte  passa  sa  vie  à  ne  pas  ménager  le 
présent,  à  déplorer  le  passé  et  à  sacrifier  l'avenir. 

Vers  18ii  (j'anticipe  sur  les  années  pour  grouper  ces 
souvenirs  à  la  fois  tristes  et  charmants),  vers  1811, 
parut  à  Paris  une  gravure  intitulée  :  Le  jour  des  mémoires, 
et  représentant  une  jeune  femme  jolie  comme  un  Amour 
et  dans  le  déshabillé  le  plus  galant.  Assise  sur  une  cau- 
seuse, entourée  de  tous  les  mémoires  imaginables,  elle 

(1)  Landriève,  qui  en  1810  ou  1811,  s'était  rendu  à  Paris  pour  y 
solliciter  une  place  qu'il  n'obtint  pas  et  que  plus  tard  il  segloriOa 
de  ne  pas  avoir  acceptée,  sans  qu'il  lui  revint  rien  do  cette  comé- 
die ,  causant  avec  Zozotte  de  ce  malencontreux  argent,  lui  de- 
manda un  jour  ;  «  Que  faites-vous  quand  vous  n'en  avez  plus?  — 
Mais,  reprit-elle  avec  vivacité ,  je  rôve  dépenses  de  peur  de  me 
rétrécir  l'esprit...  »  De  fait,  le  premier  écu  d'un  sac  était  le  seul 
qui  lui  coûtât  à  dépenser;  aussi  répétait-elle  souvent  ;  «  Que  de 
cérémonies  pour  y  toucher  I  Mais  une  fois  ce  premier  parti,  je  me 
résigne  si  bien  pour  les  autres  que  le  sacriGce  ne  m'en  coûte  plus 

du  tout,    m 


«  LE  JOUR    DFS   MÉMOIRES.  »  321 

s'apprêtait  à  prendre,  comme  calmant  sans  doute,  une 
tasse  de  fleur  d'oranger  que  lui  présentait  une  femme 
de  chambre  très  élégante.  C'était  le  portrait  de  cette 
pauvre  Zozotte,  un  peu  de  figure,  mais  entièrement  de 
tournure  et  de  pose.  J'achetai  cette  gravure  aussitôt 
qu'elle  parut,  et  je  la  portai  à  Zozotte.  t  C'est  ça,  me  dit- 
elle,  c'est  ça.  •  Et  elle  l'accrocha  dans  sa  chambre;  car 
elle  pouvait  dire  avec  BoufQers  : 

Sur  mes  fautes  je  suis  sincère, 
Et  j'aime  presque  autant  les  dire  que  les  faire. 


nr.  21 


CHAPITRE  VIII 


En  quittant  Yalladolid,  TEmpereur  avait  confié  le 
pouvoir  supérieur  au  prince  de  Neuchâtel;  mais  celui-ci 
Texerça  peu  de  jours,  ou  plutôt  ne  Texerçapas,  et,  en  par- 
tant pour  rejoindre  l'Empereur  à  Paris,  laissa  le  maré- 
chal Bessières,  en  qualité  de  général  en  chef  de  l'armée 
du  nord  de  TEspagne,  armée  qui  occupait  tout  l'espace 
compris  entre  Rodrigo  et  Irun.  Encore  ce  maréchal  ne 
resta-t-il  dans  la  Péninsule  que  le  temps  nécessaire  pour 
en  faire  partir  les  différents  corps  de  la  garde  impériale, 
et,  après  un  intérim,  fut-il  remplacé  par  le  général  Kel- 
lermann.  Je  n'eus,  au  reste,  qu'à  me  louer  de  l'un  et  de 
l'autre;  tous  deux  comprirent  que  m'accorder  une  con- 
fiance entière  était  exciter  mon  zèle.  Surpassant  à  cet 
égard  ce  que  j'en  pourrais  dire,  le  duc  d'Istrie  approuva 
tout  ce  que  je  fis,  autorisa  tout  ce  que  je  proposai,  me 
donna  les  moyens  de  me  procurer  les  fonds  indispen- 
sables pour  les  établissements  que  je  créais,  pour  les 
travaux  que  je  faisais  exécuter  et  qui  ne  pouvaient  être 
soldés  par  les  fonds  de  la  guerre.  Mais,  du  moment  où 
je  me  trouvai  une  responsabilité  de  deniers,  je  remplaçai 
mon  conseil  de  gouvernement,  qui  n'avait  plus  de  néces- 
sité, par  une  junte  d'administration  des  subsistances 
et  des  finances,  composée  du  préfet,  de  l'intendant  des 
finances,  du  corregidor,  et  dans  laquelle,  trois  fois  par 
semaine,  chaque  affaire,  chaque  dépense,  hors  les  cas 


BURGOS   DKiGARME.  323 

d'urgence,  était  trois  fois  reprise,  d'abord  comme  pro- 
position, ensuite  comme  discussion,  enfin  comme  déci- 
sion, et  parfois  une  quatrième  comme  revision. 

Avec  Tappui  d'une  telle  assemblée,  je  m'apprêtais  à 
ramener  tous  les  bienfaits  de  la  paix  dans  la  Vieille- 
Castille,  lorsque  tout  à  coup  le  général  Ballesteros  se  jeta 
dans  les  Asturies  avec  dix-sept  mille  hommes.  Il  allait, 
disait-on,  y  attendre  et  y  faciliter  le  débarquement  d'un 
corps  de  troupes  anglaises.  La  menace  était  grave;  aussi 
le  général  Kellermann  reçut-il  du  maréchal  Jourdan, 
major  général  de  Joseph,  Tordre  de  réunir  à  lui  promp- 
tement  les  troupes  qui  se  trouvaient  à  Salamanque,  à  Bur- 
gos  et  à  Valladolid,  puis,  conjointement  avec  le  maréchal 
Ney  venant,  je  crois,  de  la  Galice,  de  marcher  contre 
Ballesteros,  qu'ils  attaquèrent  en  effet  et  chassèrent  des 
Asturies  ;  mais,  pour  ma  part,  cette  opération  de  guerre 
me  plaçait  dans  la  plus  fâcheuse  des  positions.  D'après 
les  ordres  reçus,  j'avais  fait  partir  jusqu'à  mon  dernier 
homme;  j'étais,  il  est  vrai,  avisé  par  le  major  général 
que  le  maréchal  Mortier,  arrivant  de  TAragon  pour  se 
porter  avec  son  corps  d'armée  à  Madrid,  recevait  l'ordre 
de  me  laisser,  pour  le  temps  de  l'absence  de  mes  troupes, 
autant  d'hommes  que  j'en  avais  fait  partir;  je  devais 
donc  compter  sur  ce  remplacement,  et  j'éprouvai  autant 
de  surprise  que  de  scandale,  quand  à  ma  demande  le 
maréchal  répondit  :  <  Je  tiens  de  l'Empereur  le  com- 
mandement de  mon  corps  d'armée.  Personne  n'a  le  droit 
de  le  disloquer.  Mes  troupes  ne  seront  commandées  que 
par  mes  généraux,  et  je  vous  déclare  que  je  ne  vous 
accorderai  pas  un  homme.  — Monsieur  le  maréchal,  repli- 
quai-je,  il  n'y  a  rien  à  refuser  ou  à  accorder  à  qui  n'a 
rien  demandé,  et  je  vous  prie  d'observer  que  je  suis  dans  ce 
cas.  Ce  n'est  pas  en  effet  de  moi  qu'il  s'agit,  mais  de  l'au- 
torité dont  émanent  les  ordres  que  vous  avez  reçus; 


324     MEMOIRKS    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

cette  autorité  est  celle  du  roi,  lieutenant  de  l'Empereur 
et  son  remplaçant  en  Espagne;  quant  à  Burgos,  c'est 
sous  tous  les  rapports  la  place  la  plus  importante 
depuis  Irun  jusqu'à  Madrid,  soit  comme  point  de  jonc- 
tion des  principales  routes,  soit  comme  centre  d'une 
artillerie  considérable  et  des  plus  grands  approvision- 
nements de  guerre  qui  existent  en  Espagne;  sans  compter 
qu'elle  renferme  plus  de  douze  mille  blessés  ou  malades. 
De  plus,  on  y  construit  un  fort  à  peine  commencé,  mais 
destiné  à  devenir  une  citadelle,  et  dont  même  il  faut  sur- 
veiller les  travailleurs.  Or,  jusqu'aux  hommes  de  garde, 
tout  est  parti  à  l'arrivée  de  vos  premières  troupes;  si 
vous  ne  laissez  personne  ici,  il  n'y  restera  personne,  et, 
comme  ma  responsabilité  ne  porte  pas  sur  l'usage  du 
seul  bras  qui  me  reste  valide,  ce  ne  sera  pas  moi  qui 
devrai  à  l'Empereur  compte  du  désastre  qui  pourrait 
résulter  de  l'abandon  de  cette  place...  >  Je  crus  qu'il  serait 
confus  de  ce  qu'il  avait  pu  me  dire,  frappé  de  ce  que  je 
lui  disais,  et  cela  d'après  ce  mot  d'un  de  nos  moralistes  : 
<  Rien  n'est  si  sot  qu'un  homme  d  esprit  devant  une 
bonne  raison  •;  mais  le  maréchal  Mortier  fut  impertur- 
bable dans  sa  résolution.  J'avais  toujours  regardé  l'élé- 
vation de  ce  maréchal  comme  une  de  ces  façons  que  les 
grands  de  la  terre  affectent  pour  prouver  leur  puissance 
par  l'abus  qu'ils  en  font.  En  dépit  de  son  énergique 
conduite  à  Krems,  le  maréchal  Mortier  n'en  était  pas 
moins  un  des  plus  misérables  maréchaux  nommés  par 
Napoléon,  un  moment  ne  suffisant  pas  à  constituer  un 
homme.  Toutefois,  si  j'en  parle  comme  d'un  pauvre 
homme,  je  ne  nie  pas  pour  cela  que  ce  pût  être  un  brave 
homme  et  un  homme  très  brave;  et  ce  n*est  pas  seule- 
ment le  fait  d'armes  de  Krems,  tout  brillant  qu'il  est,  qui 
fonde  à  cet  égard  mon  opinion.  Le  maréchal  Mortier, 
qui  a  été  brave  partout,  l'a  été  à  Krems  avec  exaltation, 


LE   MARKCHAL   MOIITIER.  3*25 

et  là  il  a  élevé  jusqu'à  l'héroïsme  ce  qui  pour  un  autre 
n'eût  été  que  le  courage  du  désespoir.  Quoi  qu'il  en  soit, 
convaincu  que  son  entêtement,  pris  par  lui  pour  du 
caractère,  ne  laissait  pas  d'espoir,  je  quittai  le  maré- 
chal en  lui  disant  :  <  Il  en  sera  ce  que  vous  voudrez; 
mais  les  courriers  de  ce  jour  porteront  mes  rapports  à 
Paris  et  à  Madrid.  > 

En  sortant  de  chez  lui,  je  rencontrai  Girard,  ce  brave 
et  brillant  officier,  ancien  aide  de  camp  du  général  Mon- 
nier,  et  qui,  se  trouvant  alors  général  de  brigade,  em- 
ployé dans  le  corps  du  maréchal,  commandait  provisoi- 
rement la  division  que  le  général  Suchet  venait  de 
quitter.  Je  lui  contai  ma  conversation;  il  m'apprit  que 
le  maréchal  lui  avait  parlé  de  sa  résolution  de  ne  pas 
déférer  aux  ordres  du  roi,  et  que  lui,  général  Girard, 
arguiiientant  dans  mon  sens,  avait  fini,  mais  sans  rien 
obtenir,  par  proposer  de  me  laisser  au  moins  un  régi- 
ment. 

Le  lendemain,  à  la  pointe  du  jour  et  au  moment  où  la 
dernière  division  de  ce  corps  d'armée  se  mettait  en 
marche,  je  reçus  du  chef  d'état-major  du  maréchal  une 
lettre  m'avisant  que  les  colonels  avaient  l'ordre  de  lais- 
ser en  partant  les  postes  occupés  (car  il  était  notoire  que 
je  n'avais  personne  pour  faire  relever  les  gardes)  ; 
c'étaient  donc  deux  cent  quarante  à  deux  cent  cinquante 
hommes  auxquels  Burgos  restait  confiée;  mais  encore 
les  colonels,  se  trouvant  maîtres  du  choix  de  ces  hommes, 
ne  laissèrent  que  deux  cent  cinquante  malades,  et  cette 
duperie,  quant  au  service,  n'était,  quant  à  ces  hommes, 
qu'une  pitié.  Leur  place  eût  été  à  1  hôpital,  et,  pendant 
trois  jours  et  trois  nuits,  les  malheureux  furent  forcés  de 
rester  dans  des  corps  de  garde  où  plusieurs  moururent. 

Il  y  avait  trente  heures  que  cette  situation  durait, 
lorsque  le  préfet  accourut  chez  moi  pour  m'apprendre 


326    MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBADLT. 

que  le  général  Ballesteros,  chassé  des  Asturies,  mais  non 
poursuivi,  venait  d'arriver  à  trois  lieues  de  Burgos  avec 
dix-sept  mille  hommes  et  annonçait  que,  le  lendemain, 
il  attaquerait  et  enlèverait  cette  place  à  la  baïonnette  : 
<  C'est  bien  de  la  bonté,  me  disais-je,  que  de  remettre 
ainsi  ce  qu  il  est  si  facile  d'exécuter  de  suite.  >  Cepen- 
dant, tout  en  répondant  au  préfet  que  je  ne  pouvais  lui 
déconseiller  de  prendre  pour  sa  famille  et  pour  lui  les 
précautions  qui  lui  sembleraient  commandées  par  les  cir- 
constances, je  lui  demandai  de  ne  pas  répandre  l'alarme 
et,  pour  cela,  de  montrer  du  calme  et  de  la  confiance. 
En  dépit  de  mes  précautions,  la  ville  fut  bientôt  en 
proie  à  une  vive  agitation;  on  m'en  informa;  sous 
prétexte  d'une  visite  aux  postes,  je  parcourus  tous  les 
quartiers,  puis  j'allai  inspecter  les  travaux  du  fort, 
c'est-à-dire  me  montrer  aux  nombreux  ouvriers  espa- 
gnols qui  y  étaient  employés.  Accompagné  par  le  com- 
mandant de  la  place  et  le  commissaire  des  guerres,  je 
prescrivis,  pendant  cette  tournée,  les  mesures  néces- 
saires pour  qu'au  premier  coup  de  baguette  tout  ce  qui 
se  trouvait  de  Français  à  Burgos,  tout  ce  qu'il  y  avait 
d'hommes  pouvant  se  soutenir  dans  les  hôpitaux,  fût 
réuni  et  armé.  En  revenant  chez  moi,  j'entrai  chez  le 
commissaire  général  de  police  et  je  le  chargeai  d'en- 
voyer des  hommes  sûrs  dans  la  direction  du  camp  de 
Ballesteros,  aûn  de  me  tenir  informé  de  tous  les  mouve- 
ments qui,  de  ce  côté,  seraient  exécutés;  mais,  quoi  que 
je  pusse  faire,  j  étais  à  discrétion,  et,  dans  ma  rage,  je 
cherchais  encore  des  moyens  qui  n'existaient  nulle 
part,  lorsqu'on  m'annonça  une  députation  des  habitants 
de  Burgos. 

Cette  députation  était  composée  d'hommes  tous 
honorables,  dont  plusieurs  m'étaient  inconnus,  dont 
quelques-uns  étaient  connus  pour  ne  pas  être  de  mes 


A  LA  MERCI    DE    BALLESTEROS.  327 

Un  de  ces  derniers  même  porta  la  parole  et  me 
substance  :  c  qu'en  reconnaissance  de  tout  ce  que 
fait  pour  le  pays  et  pour  la  ville,  de  tout  ce  qu'ils 
valent,  la  population  entière  se  constituait  ma 
^arde.  >  Mille  pensées  m'assaillirent  pendant  ce 
rs.  Si  la  ville  m'avait  des  obligations,  pouvait-il 
ivenir  d'en  recevoir  le  prix  du  fait  des  habitants? 
er  de  telles  garanties,  émanciper  toute  cette  popu* 
la  reconnaître  l'arbitre  de  mon  sort  et  me  laisser 
er  par  des  gens  qui  devaient  invoquer  ma  protec- 
'était  en  quelque  sorte  capituler,  et  je  comprenais 
t  instant  allait  décider  de  mon  avenir.  L'un  des 
LUX  de  l'Empereur,  je  devais  d'autant  plus  compte 
ivoir  qui  m'avait  été  confié  par  lui,  que  l'autorité 
exerçais  était  la  sienne,  et  ce  fut  de  l'air  et  du  ton 
omme  courroucé,  mais  qui  s'efforce  de  se  modérer, 
;  répliquai  :  c  Et  qui  a  pu  vous  faire  penser  que 
besoin  d'une  sauvegarde?  Messieurs,  j'apprécie 
)tifs  auxquels  vous  avez  cédé,  mais  je  ne  puis 
iver  votre  démarche.  D'abord  vous  vous  trompez 
îs  ressources;  ensuite  vous  ne  savez  rien  des  moû- 
ts des  troupes  qui  s'exécutent  autour  de  cette 
3u  de  la  marche  des  troupes  qui  sont  prêtes  à  y 
p  et  qui  bientôt  pourraient  apprendre  au  général 
;eros  qu'il  y  a  quelque  chose  de  plus  pressé  à 
ue  de  s'occuper  de  Burgos  ou  de  moi.  Au  reste,  et 
même  qu'un  succès  de  quelques  heures  lui  serait 
le,  apprenez  que  la  ville  de  Burgos  et  tout  ce 
\  renferme  sauteraient  à  l'instant;  à  cet  égard, 
s  le  déclare,  mes  mesures  sont  prises  et  ma  réso- 
irrévocable.  >  La  masse  énorme  de  poudre  dont 
30sais  au  su  de  tous,  et  la  ferme  intention  que  je 
lais  de  m'en  servir,  décontenancèrent  mes  interlo- 
'8,  qui  se  retirèrent  aussitôt,  sans  doute  pour  faire 


328    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

usage  de  mes  déclarations,  car  Baliesteros,  après  être 
resté  deux  jours  dans  son  camp,  le  quitta  tout  à  coup  et 
se  dirigea  sur  Santander,  en  laissant  intact  tout  ce  que 
le  maréchal  Mortier  avait  si  bien  mis  à  son  entière  dis- 
position. Par  un  propos  qu'on  me  rapporta  de  lui,  je  sus 
qu'il  avait  craint,  si  j'exécutais  ma  menace,  d'être  con- 
damné par  tout  le  monde  ;  en  fait,  s'emparant,  contre 
une  poignée  de  malades,  d'une  ville  qu'il  n'aurait  pro- 
bablement pas  pu  garder,  il  n'aurait  eu  ni  gloire  ni 
profit. 

Puisque  j'ai  parlé  du  fort  qui  s'élevait  alors  à  Burgos, 
fort  dont  j'avais  proposé  la  construction,  dont  je  pressais 
les  travaux  avec  une  indicible  activité,  fort  qui  devait 
être  la  cause  d'un  grand  acte  de  faiblesse  de  la  part  du 
général  Rey  et  d'un  illustre  fait  d'armes  de  la  part  du 
général  Dubreton,  je  rapporterai  une  anecdote  à  son 
sujet.  Ce  fort,  au  nord,  était  dominé  et  un  peu  commandé 
par  une  élévation  où  j'aurais  fini  par  faire  construire  un 
fortin,  mais  contre  laquelle  nous  avions  commencé  par 
élever  sur  un  massif  de  maçonnerie,  formant  plate-forme 
à  quinze  ou  vingt  pieds  au-dessus  du  sol,  une  batterie 
de  douze  pièces  de  vingt-quatre,  ce  qui  suffisait  même 
pour  répondre  aux  exigences  d'un  siège  long  et  régulier; 
mais  au  sud,  c'est-à-dire  entre  la  rivière  et  les  dernières 
pentes  de  la  hauteur  que  le  fort  couronnait,  se  trouvaient 
un  des  faubourgs  de  Burgos  et,  dans  ce  faubourg,  deux 
paroisses.  Or,  de  la  toiture  de  ces  églises  et  bien  plus 
encore  du  haut  de  leurs  tours,  on  plongeait  dans  les 
ouvrages  avancés  du  fort,  de  manière  à  les  rendre  inte- 
nables, et  même  on  pouvait  empêcher  sa  communi- 
cation avec  la  ville;  j'ordonnai  donc  la  démolition  des 
églises.  Mon  ordre  était  à  peine  notifié  qu'il  m'arriva 
trois  chanoines  pour  en  obtenir  la  révocation;  ils  se  fon- 
daient sur  ce  que  ces  paroisses  étaient  les  plus  anciennes 


LE   FORT    DE   BURGOS.  329 

de  tout  le  diocèse,  qu'elles  rappelaient  des  miracles, 
d'augustes  souvenirs,  et  qu'aucunes  autres  églises  n'inspi- 
raient aux  fidèles  plus  de  ferveur  et  de  piété.  Jamais  je 
n'interrompais  un  orateur,  et  celui  dont  j'eus  en  cette  oc- 
casion à  subir  l'éloquence  dut  être  satisfait  de  ma  rési- 
gnation, car  il  parla  longtemps;  toutefois  je  ne  pouvais 
lui  complaire  qu'en  cela,  et,  me  retranchant  derrière  les 
nécessités  de  la  guerre,  je  renvoyai  mon  orateur  se 
plaindre  à  ceux  qui  la  font,  et  non  point  à  ceux  qui  sont 
obligés  de  la  soutenir. 

J'aurais  pu  m'en  tenir  là,  mais  je  ne  résistais  guère  à 
l'occasion  d'égayer  les  affaires  sérieuses,  et  je  m'offris 
le  plaisir  d'un  petit  sermon.  A  quel  titre  faire  aux  fidèles 
du  diocèse  l'injure  de  croire  que  leur  ferveur  tenait  plus 
à  une  réunion  accidentelle  de  prières  qu'à  leurs  senti- 
ments envers  Dieu?  On  parle  de  miracles?  Et  qui  est-ce 
qui  dans  la  nature  entière  n'atteste  pas  sans  cesse  les 
miracles  de  la  Providence?  On  invoque  l'ancienneté  des 
églises?  Qu'est-ce  que  l'idée  du  temps,  quand  le  passé,  le 
présent,  l'avenir  se  confondent  dans  l'éternité  deDieu?Et, 
en  guise  de  péroraison,  je  conclus  que  leurs  arguments 
étaient  autant  de  blasphèmes,  auxquels  de  leur  part  je  ne 
m'attendais  pas.  Puis,  la  raison  et  la  plaisanterie  ayant 
eu  leur  tour,  il  fallut  que  le  pouvoir  eût  le  sien;  pour 
guérir  ces  gens  de  la  manie  des  démarches  inconsi- 
dérées, j'ajoutai  :  t  Les  arguments  dont  vous  vous  êtes 
servis  me  démontrent,  messieurs,  que  de  telles  consi- 
dérations, ayant  pu  arrêter  des  esprits  distingués,  pour- 
raient germer  dans  les  têtes  d'hommes  plus  exaltés 
qu'éclairés ,  et  j'en  conclus  qu'il  faut  hâter  les  démo- 
litions. Aussi,  au  lieu  de  huit  jours,  je  ne  puis  plus  vous 
accorder  que  jusqu'après-demain  pour  faire  enlever  des 
deux  églises  tout  ce  qui  tient  au  culte  et  tout  ce  que 
vous  jugerez  pouvoir  servir  ailleurs.  >  Sans  plus  de  pa- 


830    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

rôles,  dès  le  surleDdemaiD,  les  démolisseurs  arrivèrent. 
J'ai  parlé  du  général  Suchet  ;  j'ai  dit  qu'il  avait  quitté 
la  division  qu'il  commandait  au  corps  du  maréchal 
Mortier.  Il  en  avait  agi  ainsi  parce  qu'il  ne  se  trou- 
vait pas  fait  pour  servir  sous  un  chef  de  cette  inca- 
pacité, parce  qu'il  se  sentait  les  talents  d'un  autre  rôle, 
enfin  parce  qu'ayant  été,  il  y  avait  neuf  ans,  lieutenant 
général  d'armée,  il  n'entendait  plus  rester  à  la  tête  d'une 
simple  division.  Il  Tavait  notifié,  et,  pour  trancher  la 
question,  au  moment  où  à  Paris  on  demandait  pour  lui 
le  commandement  du  troisième  corps  en  remplacement 
du  général  Junot,  il  s'était  mis  en  disponibilité;  me 
sachant  gouverneur  de  la  Vieille-Castille,  il  était  venu 
attendre  auprès  de  moi  de  nouveaux  ordres  et  même 
avait  demandé  qu'ils  me  fussent  adressés.  Il  passa  de 
cette  sorte  cinq  jours  à  Burgos  et  presque  tout  son  temps 
avec  moi;  car  il  avait  bien  voulu  accepter  ma  table 
comme  sienne.  Au  reste,  pour  utiliser  son  séjour  à  notre 
mutuel  profit,  il  m'exprima  le  désir  de  prendre  une  leçon 
de  gouvernement  en  pays  conquis  ;  il  examina  toutes 
les  mesures  que  j'avais  édictées,  discuta  les  motifs  qui 
m'y  avaient  déterminé,  lut  mes  proclamations  et  ne 
s'en  tint  pas  là;  il  visita  les  hôpitaux,  les  quartiers,  les 
prisons,  les  forts,  les  magasins,  et,  s'il  apprécia  mes 
efforts  et  les  difficultés  vaincues,  il  fut  surtout  frappé 
des  résultats  obtenus  et  de  l'afi'ection  que  me  témoi- 
gnaient les  habitants;  précisément  l'ordre  venait  d'être 
donné  aux  guérillas  de  ne  rien  arrêter  de  ce  qui  voya- 
gerait à  mon  nom  ou  porterait  mon  adresse,  et  cet  hom- 
mage, le  général  Thouvenot  à  Vitoria,  le  général  de 
Tilly  à  Ségovie  l'ont  seuls  partagé  avec  moi.  Quant  au 
général  Suchet,  ses  Mémoires  montrent  que,  de  laleçon,  il 
allait  passera  la  pratique.  Enfin, je  reçus  sa  nomination 
au  commandement  du   troisième  corps,   et,  de  suite, 


LE  MARECHAL   SUCHET.  831 

i  lui  porter(l).  En  la  recevant,  il  me  demanda  si  je 
servir  avec  lui.  «  Je  vous  offre,  me  dit-il,  le  com- 
lent  d'une  de  mes  divisions,  et  je  n'ai  pas  besoin 
dire  que  je  me  féliciterais  de  vous  avoir,  et  qu'il 
Ira  pas  à  moi  que  vous  ne  soyez  dédommagé  de 
vous  aurez  quitté.  •  Si  j'avais  pu  accepter  cette 
enveillante  que  j'ai  si  souvent  déploré  d'avoir 
je  suivais  une  armée  qui,  peu  de  temps  après, 
Tarmée  d'Aragon  et  qui  était  réservée  au  seul 
lorablc  que  nos  troupes  jouèrent  en  Espagne;  je 
sous  un  chef  ami  et  qui  eût  fait  valoir  ma  con- 
lu  moins  me  serais-je  trouvé  sous  les  ordres  d'un 
de  mérite,  au  lieu  de  me  trouver  sous  les  ordres 
Itimbanque  sans  capacité  comme  Dorsenne,  ou 
aon  sans  cervelle  comme  Caffarelli;  j'aurais 
!  un  général  plein  d'ardeur  pour  l'amour  du 
Il  lieu  d'être  ballotté  par  des  gens  qui,  n'étant 
;  que  de  vanité^  d'orgueil  et  de  trahison,  ne 
t  faire  que  des  sottises,  plus  que  cela  même, 
irabies  fautes.  Mais  ma  femme  était  en  route  pour 
lîndre  à  Burgos;  je  n'eus  pas  le  courage  de  me 
à  aller  passer  huit  jours  avec  elle  à  Bayonne,  et 
i,  pour  elle  et  pour  elle  seule,  dans  cette  ville  qu'il 
mpossible  de  lui  rendre  supportable  un  mois.  J'ai 


is  ses  Mémoirei,  exclusivement  consacrés  au  rôle  militaire 
istratif  qu'il  joua  en  Aragon,  puis  en  Catalogne,  de  i809 
I  maréchal  Suchct,  préoccupé  de  tout  autre  chose  que  des 
ttoresques,  raconte  plus  simplement  son  passage  au  corn- 
mt  du  troisième  corps.  «  Le  général  Suchet,  dit-il  en  par- 
li-méme,  était  en  marche  avec  sa  division,  lorsqu'il  reçut 
1er  qui  lui  apportait  Tordre  de  prendre  le  commandement 
u  troisième  corps  en  remplacement  du  général  Junot.  » 
les  papiers  du  baron  Thiébault,  nous  trouvons  une  lettre 
le  de  la  présence  de  Suchet  à  Burgos  à  cette  époque  et 
lonséquent,  en  désaccord  avec  l'affirmation  trop  brève  de 
;hal,  vient  appuyer  le  dire  du  baron  Thiébauli.  (Éd.) 


332    MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIEBAt'LT. 

dit  comment  son  départ,  qui  suivit  presque  immédiate- 
ment sa  venue,  fut  célébré  par  les  guérillas  comme  un 
triomphe  et  m'incrimina  auprès  du  Roi  et  même  à 
Paris;  et  ce  fut  pour  moi  le  conmiencement  d'une  longue 
suite  de  chagrins,  alors  que  le  général  Suchet  com- 
mença des  campagnes  glorieuses,  à  l'honneur  des- 
quelles j'aurais  été  si  fier  et  si  heureux  d'être  associé. 
Il  était  trois  heures  et  demie  du  matin,  et  je  dormais 
profondément,  lorsque  je  fus  réveillé  en  sursaut  par  le 
craquement  de  ma  porte  brusquement  ouverte,  par  le 
bruit  désordonné  de  bottes,  d'éperons  et  de  sabre  traî- 
nants, et  par  ces  mots  criés  à  tue-tête  :  c  J'ai  sommeil, 
j'ai  soif,  j'ai  faim.  •  C'était  cet  aimable  fou  de  La  Salle 
qui,  devançant  ses  équipages,  arrivait  à  franc  étrier 
pour  passer  une  journée  avec  moi,  et  seulement  accom- 
pagné par  son  aide  de  camp,  de  Coêtlosquet,  alors  le 
farceur,  le  loustic  (1)  de  ceux  dont  il  devait  un  jour 
devenir  l'assassin  (â).  Mon  valet  de  chambre  n'avait 
pas  encore  eu  le  temps  d'apporter  des  bougies,  que 
j'avais  sauté  démon  lit  et  embrassé  ce  pauvre  La  Salle, 
rejoignant  la  grande  armée.  S'intéressant  à  tout  ce  qui 
ne  pouvait  manquer  de  m'intéresser,  il  voulut,  non  pas 
comme  Suchet  pour  lui-même,  mais  par  pure  amitié  et 

(1)  Parmi  les  séides  de  la  Restauration  qui,  &  cette  époque,  fai- 
saient les  délices  de  Tarmée  impériale,  je  m'en  rappelle  un  autre. 
Sachant  que  j'aimais  la  musique,  Donati,  médecin  principal  de  nos 
hôpitaux,  vint  un  jour  me  dire  que  Clouet,  dont  je  connaissais  le 
mérite  comme  chanteur,  venait  d'arriver  à  Burgos  ;  il  me  deman- 
dait la  permission  de  me  le  présenter.  J'étais  fort  heureux  de  l'offre, 
Clouet  était  le  premier  chanteur  do  société  du  monde;  je  le  trouvai 
encore  supérieur  à  sa  réputation,  réputation  plus  que  justifiée  et 
si  difTérente  de  celle  qu'il  s'est  faite  comme  complice  de  Boui-rnoot, 
déserteur  de  ses  drapeaux  en  présence  de  l'ennemi  et  comme  l'an 
des  assassins  du  maréchal  Ney. 

(S)  Lo  baron  Thiébault  a  de  grandes  rigueurs  d'expression  pour 
ceux  dos  serviteurs  de  l'Empire  qui  furent  associés  aux  repré- 
sailles de  la  Terreur  blanche  par  la  Restauration.  (Éo.) 


LA    SALLE   ET    ROEDERER.  333 

pour  moi,  visiter  mes  quartiers,  mes  hôpitaux,  le  fort; 
il  parut  enchanté  de  tout  et  de  mon  tombeau  du  Cid; 
mais,  en  apprenant  la  manière  dont  j'avais  été  débar- 
rassé de  Ballesteros,  il  m'embrassa,  me  félicitant  de  la 
suite  que  les  événements  avaient  donnée  à  la  turpitude 
du  maréchal  Mortier,  qu'il  célébrait  comme  Victor,  et  il 
me  soutint  que,  si  Mortier  m'avait  laissé  un  régiment,  on 
n'aurait  pas  eu  Tidée  de  la  députation  que  j'utilisai 
comme  intermédiaire  vis-à-vis  de  Ballesteros;  ayant 
quelques  troupes,  je  n'aurais  songé  qu'à  me  défendre 
et,  trop  faible  pour  tenir  tête,  j'étais  perdu.  Ainsi  tout 
se  trouvait  pour  le  mieux  dans  le  meilleur  des  mondes. 

Cette  journée  me  valut  une  autre  visite,  celle  de 
M.  Rœderer,  qui  se  rendait  de  Paris  à  Madrid.  Il  dîna 
avec  nous,  et  le  repas  fut  remarquable  par  quelques 
discussions  d'un  ordre  élevé,  au  cours  desquelles  La 
Salle  fut  magnifique.  £n  quittant  la  table,  M.  Rœderer 
me  prit  à  part  et  me  dit  :  c  Je  connaissais  le  général  La 
Salle  pour  le  plus  brillant  de  nos  généraux  de  cavalerie 
légère;  je  savais  son  esprit,  sa  vaillance;  mais  j'étais  à 
cent  lieues  de  lui  croire  la  haute  capacité  qui  le  dis- 
tingue. C'est  un  homme  transcendant,  aussi  profond 
que  brillant  d'esprit  et  d'érudition,  i  £t  rien  dans  ces 
éloges  n'était  exagéré  (1). 

Apeinehorsdetable,  il  fallut  du  punch,  et  par  grandes 
jattes  qui  durent  se  suivre  avec  rapidité;  dès  lors  les 


(1)  RoMlerer  a  dicté  le  récit  de  cette  conversation,  le  29  août  1809, 
lendemain  da  jour  où  elle  avait  eu  lieu,  et  ce  récit,  qu'il  adressa  à 
sa  femme,  a  été  publié  par  Sainte-Beuve,  à  la  Un  du  t.  VllI  des 
Causeries  du  lundi.  C'est  une  très  belle  scène.  La  Salle,  «  avec  les 
grandes  culottes  à  la  mameluk  et  la  pipe  à  ses  moustaches  »,  s*y 
montre,  suivant  l'expression  de  Sainte-Beuve,  «  un  Achille  aimable, 
spirituel,  étourdi,  généreux  •.  Pour  nous,  ce  que  nous  devons  rele- 
ver surtout,  c'est  la  confirmation  des  quelques  lignes  que  le  baron 
Thiébault  consacre  à  ce  souvenir.  (Éo.) 


334      MÉMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

farces  commencèrent,  et  de  Coëtlosquet  entra  en  scèDe. 
Je  ne  sais  quelles  scènes  il  n'exécuta  pas,  combien  de 
couplets  bachiques  il  ne  nous  cbanta  pas;  bref,  et  comme 
il  avait  de  l'esprit  et  l'habitude  de  tels  rôles,  il  s'en 
acquitta  à  la  joie  de  tous.  Vers  les  dix  heures,  les  équi- 
pages de  La  Salle  arrivèrent;  il  avait  donné  ses  ordres; 
sa  calèche  se  trouvait  donc  attelée  avec  dies  chevaux  de 
poste,  et  lorsque,  après  les  plus  tendres  embrassements 
et  des  vœux  que  le  ciel  ne  devait  plus  exaucer,  il  arriva 
au  marchepied  de  sa  calèche  :  t  Qu'est-ce  que  c'est  que 
cela?  me  dit-il  en  apercevant  cinq  chasseurs  de  Nassau 
à  cheval.  —  C'est  une  escorte  qui  te  suivra  jusqu'à 
Celada,  où  elle  sera  relevée.  —  J'ai  dit  que  je  ne  veux 
pas  d'escorte.  (Nous  avions  disputé  à  ce  sujet  pendant 
le  dtner.)  —  Et  moi,  je  veux  que  tu  sois  escorté!  — 
Donner  toettei*  f  s'écria-t-il,  en  apostrophant  ces  chasseurs 
en  allemand,  si  vous  m'escortez,  je  saute  sur  le  cheval  du 
postillon  et  je  vous  charge.  >  Et  j'ordonnai  à  ces  chas- 
seurs de  le  suivre  à  cinquante  pas  de  distance. 

C'est  ainsi  que  nous  nous  séparâmes  et  qu'il  me  quitta, 
heureux  de  l'idée  d'augmenter  encore  cette  moisson  de 
lauriers,  déjà  cueillis  par  lui  sur  tant  et  de  si  glorieux 
champs  de  bataille;  dans  l'exaltation  de  son  bonheur, 
il  courait  à  une  mort  aussi  prématurée  que  déplorable. 
Cette  journée  fut  en  effet  la  dernière  où  il  dût  exister 
pour  moi.  Pensée  affreuse,  mais  que,  dans  notre  aveu- 
glement, nous  étions  à  mille  lieues  d'entrevoir  Tun  et 
l'autre,  de  sorte  que  rien  n^avait  troublé  mon  bonheur 
pendant  les  heures  qu*il  avait  pu  me  consacrer.  HélasI 
quand  le  terrible  bulletin  de  la  bataille  de  Wagram  me 
parvint,  il  m'apporta  les  premières,  mais  aussi  les  der- 
nières nouvelles  que  je  dusse  recevoir  de  ce  pauvre  U 
Salle.  Il  était  mort,  de  la  mort  la  plus  brave,  en  me  lé- 
guant une  douleur  qui  n'aura  de  terme  qu'avec  ma  vie. 


LE  BULLETIN    DE   WaGRAM.  385 

encore  cette  perte,  non  moins  irréparable  pour  la 
ce  que  pour  moi,  fut-elle  rendue  plus  douloureuse 
re  par  d'autres  pertes  moins  déchirantes  et  pour- 
cruelles.  En  effet,  Pouzet,  que  j'avais  vu  si  brillant 
e  champ  de  bataille  d'Austerlitz,  avait  également 

de  son  sang  les  lauriers  récoltés  dans  cette  lutte 
anceuse.  Le  digne  Saint-Hilaire  n'y  avait  pas  sur- 
;  enOn  Gauthier,  qu'après  La  Salle  j'aimais  le  plus, 

sous  les  rapports  de  la  transcendance  et  de  la 
ir,  était  au  premier  rang  des  hommes  de  guerre  que 
rance  ait  eus,  acheva  pour  moi^  de  faire  de  cette 
lée  une  journée  de  sang  et  de  deuil;  et  ce  qu'il  y 
ccusateur,  à  force  d'être  incroyable  et  injuste,  c'est 
cet  officier,  fait  pour  honorer  le  bâton  de  maré- 
,  après  huit  ans  de  grade  et  à  la  honte  de  qui  de 
.,  est  mort  général  de  brigade. 


CHAPITRE  IX 


De  graves  et  fâcheuses  nouvelles  circulèrent  tout  à 
coup.  Le  maréchal  Souit,  qui  s'était  chargé  de  la  con- 
quête du  Portugal  comme  un  maître  entreprend  une 
opération  gâchée  par  des  écoliers,  venait,  disait-on, 
d'être  attaqué,  battu,  abîmé  par  le  duc  de  Wellington. 
On  ajoutait  qu'il  avait  perdu  la  totalité  de  son  matériel 
et  des  hôpitaux,  et  que  c'était  miracle  s'il  s'était  sauvé 
avec  des  lambeaux  de  son  armée.  Tout  cela,  sans  doute, 
méritait  confirmation,  et  pourtant  il  était  facile  de  lire  sur 
les  figures  des  Espagnols  que  nous  venions  d'éprouver 
en  Portugal  un  véritable  désastre.  Bientôt,  en  effet,  il 
fut  avéré  que  le  maréchal  s'était  retiré  en  Galice;  et  nous 
en  étions  là  de  nos  incertitudes  et  de  nos  anxiétés,  lorsque 
le  général  comte  Delaborde,  ayant  fait  partie  de  l'armée 
du  maréchal,  arriva  à  Burgos  rentrant  en  France;  aus- 
sitôt je  me  rendis  chez  lui,  et  j'appris  ainsi  le  flétrissant 
épisode  de  la  vie  de  Son  Excellence. 

Le  maréchal  Soult,  ainsi  que  nous  l'avions  su,  était 
parvenu  jusqu'à  Oporto;  là  il  s'était  arrêté,  fait  d'au- 
tant plus  extraordinaire  que,  n'ayant  pas  de  renforts  à 
attendre,  il  devait,  sans  perdre  un  jour,  passer  le  Douro, 
suivre  l'armée  anglaise  l'épée  dans  les  reins,  ne  pas  lui 
donner  le  temps  de  se  reconnaître,  chercher  à  la  battre 
et,  à  la  suite  d'une  victoire,  tâcher  de  s'emparer  de  Lis- 
bonne. Tel  est  du  moins  ce  qui  était  conforme  auxrèglesde 


«  SOULT    ROI    DE   PORTUGAL    »  337 

a  guerre,  ce  que  commandaient  l'honneur  et  le  devoir. 
Hais,  au  Heu  de  garder  l'ofTensivej  d'ôter  à  l'ennemi 
e  temps  de  préparer  la  résistance  ou  même  une  attaque, 
1  s'établit  à  Oporto,  éparpilla  ses  troupes  et,  dans  la 
)résomption  que  jamais  on  n'oserait  tenter  à  sa  barbe 
e  passage  du  Douro,  il  s'occupa  des  moyens  d'exploiter 
.  son  profit  des  circonstances  qui  chez  un  autre  n'au- 
aient  fait  que  stimuler  de  plus  en  plus  le  dévouement, 
3  zèle  et  la  fidélité. 

L'Empereur  venait  d'échapper  à  un  grave  échec; 
^âce  au  maréchal  Masséna,  une  grande  partie  de  l'ar- 
Qée  n'avait  pas  été  détruite  à  Ëssling,  mais  les  ponts 
ur  le  Danube  avaient  été  emportés.  Si  la  position  n'était 
^as  menaçante,  elle  était  douteuse  et  difficile,  et  on  pou- 
ait  croire  que  cette  guerre  contre  l'Autriche  se  prolon- 
:erait,  que  même  elle  se  compliquerait,  et  que  longtemps 
Empereur  ne  serait  en  mesure  de  s'occuper  activement 
e  ce  qui  se  passerait  en  Portugal  surtout.  D'autre 
»art,  les  embarras  de  la  guerre  d'Espagne  augmentaient 
^las  qu'ils  ne  diminuaient;  ce  qu'elle  nous  coûtait  en 
rgent  et  en  hommes  devenait  effrayant,  et  cette  fâcheuse 
ournure  que  semblaient  prendre  les  affaires  de  l'Ëmpe- 
eur  inspira  au  maréchal  Soult  l'idée  d'en  profiter  pour 
e  faire  roi  de  Portugal.  C'était  un  moyen  digne  de  lui 
e  s'acquitter  envers  l'Empereur  des  bienfaits  qu'il  en 
vait  reçus  pour  prix  de  son  ingrate  conduite  envers  le 
laréchal  Masséna;  par  là  il  payait,  comme  elles  méri- 
Eiient  de  l'être,  des  grâces  prodiguées  à  de  tels  titres. 

En  conséquence,  il  profita  d'un  pouvoir  qui  lui  était 
onfié  à  d'autres  fins,  de  l'argent  qui  ne  lui  apparte- 
nait pas,  pour  faire  jouer  à  la  populace  dOporto  le  rôle 
le  gens  qui  le  demanderaient  pour  roi.  Tout  en  usur- 
)ant  cette  couronne,  il  se  donnait  Tair  d  un  homme  qui, 
iansTabnégation  de  lui-même  et  conformément  aux  plus 

IV.  22 


338    MÉMOIRES   DU    v;ÉiNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

grands  intérêts  de  l'Empereur  et  de  la  France,  se  rési- 
gnait à  accepter  le  trône  de  Portugal.  Toutefois,  comme 
un  vœu  régulièrement  émis  était  impossible  à  obtenir, 
il  résolut  d'y  suppléer  par  des  démonstrations,  quelque 
encanaillées  qu'elles  fussent;  tous  les  soirs,  des  misé- 
rables, ayant  apparemment  deviné  son  nom  de  baptême, 
venaient,  sous  les  croisées  de  la  maison  occupée  par  le 
maréchal,  crier  :  «  Vive  Nicolas  I  »  Ils  recevaient,  comme 
salaire  de  cette  farce,  un  sac  de  piastres  préparé  d'avance, 
et  que,  par  poignées,  on  leur  jetait  du  balcon,  du  haut 
duquel  le  maréchal  se  confondait  en  saints.  En  outre,  et 
par  ce  genre  de  douce  persuasion  qui  résulte  de  la  ter- 
reur et  des  menaces,  on  parvint  à  contraindre  quelques 
malheureux  habitants  à  venir  le  soir  au  cercle  et  à  y 
faire  leur  cour  à  Nicolas,  et  cela  comme  à  leur  roi  futur, 
au  roi  de  leur  choix.  Ledit  Nicolas  recçvait  cet  hommage 
avec  beaucoup  de  gracieuseté,  car  tous  ceux  qui  le 
lui  rendaient  étaient  admis  au  baisemain,  prérogative 
qui  dans  la  Péninsule  est  exclusivement  royale.  On  ne 
s'en  tint  pas  là.  Un  capitaine  de  dragons  fut  envoyé  par 
le  maréchal  à  bord  de  la  croisière  anglaise,  et,  de  li 
conduit  à  Londres  dans  le  but  d'obtenir,  à  force  de  con- 
cessions, que  les  Anglais  se  montrassent  favorables  à 
l'exécution  de  ce  projet  non  moins  absurde  que  criminel; 
et  cet  officier,  à  la  suite  de  cette  mission,  ayant  fini  par 
être  débarqué  en  France,  -fut  immédiatement  arrêté, 
accusé  parle  maréchal  lui-même  de  connivence  avec  les 
Anglais  (1),  traduit  devant  un  conseil  de  guerre  et  fusillé 

(i)  Cetto  version,  qui  présente  Argentoo  comme  l'agent  désavoué 
de  Soult,  est  la  seule  qui  rendrait  explicable  le  rôle  encore  iaex* 
pliqué  que  cet  offlcier,  brave  et  distingué,  joua  dans  Taffiir* 
d'Oporto  ;  mais  elle  semble  contredite  par  les  débats  du  procès, 
dont  M.  Guillon  a  résumé  les  lignes  principales (CompfoU  miliUùr'' 
ious  le  Consulat  et  l'Empire^  p.  74  à  144).  Quant  au  général  Marbot, 
qui  a  consacré  deux  chapitres  de  ses  Mémoire$  (I.  H,  p.  356  à  ^) 


LA   LETTRE   DU   GENERAL    RICARD.  339 

ans  les  fossés  de  YincenDes.  ËnQn,  le  19  avril  1809,  et 
our  donner  plus  de  poids  à  la  mission  de  ce  malheu- 
îux,  le  général  Ricard  (1),  en  sa  qualité  de  chef  de  Tétat- 
lajor  général,  écrivit  aux  généraux  de  division  Loi- 
)n,  Heudelet,  Mermet,  Lorge,  Trelliard,  Quesnel, 
elaborde  et  Franceschi,  une  lettre  que  le  général  Dela- 
Drde  me  lut,  dont  j'ai  eu  depuis  copie  (2),  lettre  trop 
»Dgue  pour  être  transcrite  ici  en  totalité,  mais  assez 
irieusepour  que  j'en  cite  ce  qui  suit  : 
c  Son  Excellence  M.  le  maréchal  duc  de  Dalmatie 
l'a  chargé  de  vous  écrire  pour  vous  faire  connaître  les 
ispositions  que  la  grande  majorité  des  habitants  de  la 


la  campagne  de  Soult  en  Portugal,  il  reproduit  l'opinion  cou- 
inte,  telle  qu'elle  s'établit  après  la  condamnation  d'Argenton  pour 
istifier  Soult  conformément  aux  intentions  et  volontés  de  l'Empe- 
mr.  (Éd.) 

(1)  S'appuyant  sur  ces  faits,  le  baron  Thiébault  (t.  III,  p.  47, 
ote  i)  a  jugé  en  termes  très  sévères  l'attitude  que  le  général  Ri- 
ird  prit  à  l'égard  des  prétentions  royales  du  maréchal  Soult.  Il 
est  fait  en  cela  l'écho  d'une  opinion  très  courante  alors,  que 
hiers  a  reproduite  et  qui  représente  le  général  Ricard,  compatriote 
:  ami  du  maréchal,  comme  son  complice.  Les  descendants  du 
gnéral  Ricard  soutiennent  au  contraire  que  leur  aïeul,  en  aecep- 
mi  de  signer  la  lettre-manifeste,  n'a  pas  poursuivi  un  intérêt  per- 
>nnel  et  s'est  simplement  conformé  aux  ordres  de  son  général  en 
tief«  auquel  il  devait  obéissance  en  qualité  do  chef  d'élal-major 
ftnéral.  Suivant  notre  habitude  d'impartialité,  nous  nous  conten- 
ms  de  présenter  au  lecteur  les  deux  opinions.  (Éd.) 
(8)  Sur  cette  copie,  que  nous  retrouvons  dans  ses  papiers,  le 
aroD  Thiébault  a  noté  qu'elle  lui  a  été  remise,  en  juin  1831,  par 
I  général  Mermet,  «  qui  en  conservait  l'original  ».  La  mise  au  jour 
une  telle  lettre,  à  l'époque  où  le  baron  Thiébault  rédigeait  cette 
ariie  de  ses  Mémoirei,  pouvait  constituer  une  véritable  révéla- 
on  ;  mais,  depuis  cette  époque,  Thiers  (iiv.  XXXVI,  avril  1809)  l'a 
abliée  d'après  l'original  adressé  au  général  Quesnel.  Le  récit  du* 
aron  Thiébault  n'en  reste  pas  moins  intéressant  en  ce  qu'il  précise 
aelque  peu,  sous  Fincontestable  autorité  du  général  Delaborde, 
es  faits  qui,  gr&ce  à  la  complaisante  faiblesse  de  l'Empire  et  aux 
iveurs  de  la  Restauration,  sont  restés  jusqu'à  ce  jour  intention- 
i^ement  obscurcis.  (Éd.) 


340    MEMOIRES    DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

province  de  Minho  manifestent pour  un  changement  àe 

système  qui  assurât  l'avenir j  le  repos  et  la  tranquillité  d^s 
familleSj  et  Vindépendance  du  Portugal.  Tous  sentent  la 
nécessité  d'avoir  un  appui  auquel  les  citoyens  bien 
intentionnés  puissent  se  rallier,  pour  la  défense  et  le 
salut  de  la  patrie,  et  pour  la  conservation  des  pro- 
priétés. A  ce  sujet,  de  nouvelles  députations  se  sont 
présentées  à  Son  Excellence  pour  la  supplier  d'approu- 
ver que  le  peuple  de  la  province  de  Minho  manifestât 
authentiquement  le  vœu  de  déchéance  du  trône  de  la 
maison  de  Bragance,  et  qu^en  même  temps  Sa  Majesté 
l'Empereur  et  Roi  fût  supplié  de  désigner  un  prince 
de  sa  maison  (il  n'y  en  avait  plus  de  disponible)  ou  de 
son  choix  pour  régner  en  Portugal  ;  mais  qu'en  attendant 
que  l'Empereur  ait  pu  faire  connaître  à  ce  sujet  ses  int^- 
tionSj  Son  Excellence  le  duc  de  Dalmatie  serait  prié  de 
prendre  les  rênes  du  gouvernement,  de  représenter  le  souverain 
et  de  se  revêtir  de  toutes  les  attributions  de  l'autorité  suprême, 
le  peuple  promettant  de  lui  être  fidèle,  de  le  soiutenir  et  de  le 
défendre,  aux  dépens  de  la  vie  et  de  la  fortune,  contre  tout 
opposant. 

«  Le  maréchal  a  accueilli  ces  propositions,  et  il  a  autorisé  Us 
corregidorSj  les  consargues  à  faire  assembler  les  Chambres,  à 
y  appeler  les  députés  de  tous  les  ordres  des  corporations  et  du 
peuple  dans  les  campagnes  pour  dresser  l'acte  qui  doit  être  fait 
(il  rétait  d'avance),  et  y  apposer  les  signatures  de  l'univer- 
salité des  citoyens. 

c  La  tâche  que  M.  le  maréchal  s'impose  dans  cette  cir- 
constance est  immense,  mais  il  a  le  courage  de  l'em- 
brasser (i);  il  croit  la  remplir  même  avec  succès,  si  vous 
voulez  bien  l'aider  dans  son  exécution.  Il  désire  que  vous 
propagiez  les  idées  que  je  viens  de  vous  communiqueTj  (pi^ 

(1)  Embrasser  une  tâche  et  se  rallier  à  un  appui  ne  sont  ^ 
français,  et  pourtant  ils  le  sont  plus  que  le  maréchal. 


SUUPRISE   D'OPORTO.  341 

VOUS  fassiez  protéger  d'une  manière  toute  particulière  les 
autorités  ou  citoyens  quelconques  qui  embrasseront  le  nou- 
veau  système^  en  mettant  les  uns  et  les  autres  dans  le  cas 
de  se  prononcer  et  d'agir  en  conséquence.  Vous  veillerez 
plus  soigneusement  que  jamais  à  la  conduite  de  votre 
troupe;  vous  l'empêcherez  de  commettre  aucun  dégât 
ni  insulte  qui  pourraient  irriter  les  habitants,  et  vous 
aurez  la  bonté,  Monsieur  le  général,  d'instruire  fréquem- 
ment Son  Excellence  de  l'esprit  des  habitants  et  du 
résultat  que  vous  avez  obtenu.  • 

Pendant  qu'Oporto  servait  de  théâtre  à  cette  parade, 
le  duc  de  Wellington,  informé  que  le  maréchal  s'occu- 
pait fort  peu  de  la  guerre  et,  dans  une  sécurité  profonde, 
rêvait  les  délices  du  trône,  le  duc,  dis-je,  réunit  ses 
forces,  se  rapprocha  du  Douro  en  transportant  avec  lui 
quelques  barques,  et,  s'étant  avancé  à  la  faveur  de  la 
nuit,  fit  passer  sur  la  rive  droite  de  la  rivière  quelques 
régiments  d'élite,  qui  se  rallièrent  et  se  blottirent  dans 
un  assez  vaste  bâtiment  situé  à  Test  de  la  ville.  Au  jour, 
plus  de  trois  mille  hommes  s'y  trouvèrent  réunis  et  y 
restèrent  cachés  pendant  que,  plus  haut,  d'autres  troupes 
continuèrent  à  passer  la  rivière.  Enfm,  vers  onze  heures 
du  matin,  le  général  anglais,  ayant  réuni  sur  la  droite 
du  Douro  les  troupes  nécessaires  à  son  attaque,  les  Ot 
déboucher  et  marcher  sur  Oporto.  Le  général  Delaborde, 
informé  de  leur  subite  apparition,  courut  chez  le  maré- 
chal pour  l'en  instruire.  Celui-ci  venait  de  se  mettre  à 
table  et  très  paisiblement  entamait  son  déjeuner.  En 
apercevant  le  général,  il  l'invite  à  déjeuner,  mais  il  en 
apprend  qu'il  y  a  quelque  chose  de  plus  pressé  à  faire, 
c'est  de  combattre  les  Anglais  qui  ont  passé  le  Douro  et 
s'avancent  contre  Oporto.  Au  même  instant  la  fusillade 
se  fait  entendre;  la  première  pensée  fut  de  défendre  la 
Tille;  mais  la  vigueur  de  l'attaque  aurait,  i  elle  seule, 


342    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   RARON   THIÉRAULT. 

rendu  cette  défense  impossible,  si  d'ailleurs  d'autres 
colonnes  anglaises  n'avaient  manœuvré  de  manière  à 
isoler  des  autres  divisions  de  l'armée  les  garnisons  de 
la  ville.  Ces  garnisons  étaient  d'autant  moins  nom- 
breuses qu'on  avait  voulu  être  plus  agréable  aux  habi- 
tants pour  les  concilier  au  nouveau  régime.  Tout  ne  fut 
bientôt  que  désordre  et  confusion;  malgré  la  rivière 
qui  le  couvrait,  le  maréchal  était  surpris;  il  l'était  en 
plein  midi;  il  l'était  au  milieu  de  son  quartier  en  chef, 
c'est-à-dire  là  où  c'eût  été  injurieux  de  supposer  qu'à 
sa  place  un  caporal  pût  Têtre;  en  dépit  de  sa  honte,  à 
laquelle  ses  pertes  devaient  mettre  le  comble,  il  ne 
lui  restait  plus  le  moyen  de  rien  sauver,  si  ce  n'est  des 
hommes  et  quelques  chevaux.  Ainsi  qu'on  me  l'avait 
dit,  tout  fut  abandonné  :  hôpitaux,  trésor,  canons,  cais- 
sons, bagages,  équipages  même;  on  eut  même  mille 
peines  à  sortir  d'Oporto  et  plus  de  peine  encore  à 
réunir  les  divisions;  car  il  n'y  avait  plus  de  libre  une 
seule  route  qui  en  méritât  le  nom.  Il  fallut  donc  se  jeter 
dans  d'effroyables  montagnes  et  prendre,  comme  chemin 
de  salut,  un  des  sentiers  les  plus  affreux.  Encore  si  l'on 
avait  pu  s'engager  avec  sécurité  dans  ces  formidables 
défilés,  mais  on  avait  devant  soi  un  torrent  roulant  dans 
des  abîmes  et  pour  la  traversée  duquel  il  n'existait 
qu'un  misérable  petit  pont;  or  ce  pont  était  gardé  par 
des  insurgés;  cent  hommes  en  auraient  rendu  le  pas- 
sage impossible  à  cent  mille,  et,  d'un  coup  de  hache,  on 
pouvait  le  faire  disparaître.  Et  pourtant  ne  pas  réussir 
à  s'en  emparer,  c'était  renoncer  à  l'espoir  de  sauver  un 
seul  homme  de  toute  cette  armée.  A  défaut  de  la  force, 
il  fallut  recourir  à  l'habileté  et  à  l'audace  d'un  brave. 
Cet  honorable  choix  tomba  sur  le  colonel  Dulong,  et 
jamais  choix,  inspiré  par  la  terreur  et  le  désespoir,  ne 
fut  plus  heureux.  Dulong,  intrépide  et  fécond  en  tes- 


TRAIT   DE   CODRAGE    DU   COLONEL   DULONG.     343 

sources,  devança  Tarmée  avec  cinq  cents  homnies  d'élite 
et,  à  la  chute  du  jour,  arriva  seul  de  sa  personne  à  la 
vue  du  pont.  En  se  traînant  à  plat  ventre  dans  les  brous- 
sailles, il  en  examina  les  abords  et  remarqua  quelque 
négligence  dans  les  hommes  qui  le  gardaient;  aucun  ne 
se  trouvait  sur  la  même  rive  que  lui,  et  un  seul  faction- 
naire était  sur  le  pont.  La  nuit  devint  obscure;  alors, 
suivi  par  une  cinquantaine  de  ses  braves,  mais  prêt  à 
être  soutenu  par  le  reste,  il  s'avança,  toujours  à  quatre 
pattes,  autant  qu'il  jugea  devoir  le  faire;  puis,  s'étant 
arrêté,  ii  resta  ainsi  couché  jusqu'à  minuit.  C'est  l'heure 
du  sommeil  et  la  véritable  heure  des  surprises;  ce  fut 
en  effet  le  moment  où  le  colonel  Dulong,  servant  de 
guide  à  toute  sa  troupe,  se  précipita  à  toutes  jambes 
sur  les  gardiens,  ne  leur  laissa  pas  le  temps  de  lui 
résister,  encore  moins  de  couper  le  pont,  et,  de  cette 
manière,  conserva  à  la  France  ce  qui  restait  d'hommes 
et  ce  qui  restait  de  drapeaux  (1).  Héroïque  fait  d'armes 
qui  honorera  toujours  le  souvenir  de  ce  digne  et  vaillant 
ofQcier,  qu'une  destinée  fatale  a  réduit  à  se  détruire 
de  ses  propres  mains,  ou  plutôt  de  la  seule  main  dont 
ses  cruelles  blessures  lui  avaient  laissé  l'usage  (2).  Quant 

(1)  Le  géoéral  Marbot  (t.  Il,   p.  373)  racoate  avec  quelques 
variaotes  ce  trait  de  courage  du  colonel  Dulong. 

(2)  En  1802,  le  pauvre  Dulong,  descendu  dans  je  ne  sais  plus 
quelle  auberge,  se  trouva  souper  en  tôte  à  tôte  avec  un  Anglais. 
On  jasa,  on  but  et,  à  force  de  boire,  on  jasa  davantage:  bientôt, 
à  force  de  jaser,  on  déraisonna,  et,  les  tribulations  de  la  vie  se 
mêlant  à  TcntretieD,  des  critiques  on  en  vint  aux  plaintes,  des 
plaintes  aux  dégoûts;  la  vio  ne  fut  trouvée  digne  que  do  mépris. 
«  Et  qui  nous  empêche  de  nous  en  délivrer?  *  dit  tout  à  coup  l'An- 
glais, et  l'on  convint  de  faire  ensemble  le  petit  voyage  et  de  se 
réunir  le  lendemain  à  cet  effet.  Il  était  à  peine  six  tutures,  et  Dulong 
dormait  profondément,  lorsqu'il  fut  réveillé  par  des  coups  redou- 
blés frappés  à  sa  porte.  L'Anglais  venait  le  chercher  pour  le  petit 
voyage  :  «  Que  Dieu  vous  bénisse,  répliqua  Dulong,  j*ai  réfléchi 
et  j'attendrai  encore  pour  le  faire.  ^  En  ce  cas,  je  le  ferai  tout 


344  MÉMOIRES   D13    GENERAL   BARON    THIÉBALLT. 

à  Tarmée  confiée  au  maréchal  Soult,  elle  déboucha  donc 
en  Galice,  n'ayant  recueilli  de  l'honneur  de  servir  sous 
ses  ordres  que  la  plus  humiliante  des  défaites,  des  pertes 
accablantes  et  l'atroce  circonstance  de  n'avoir  sauvé  d'un 
immense  matériel  que  les  armes  que  portaient  les  soldats. 

Tel  fut  le  récit  du  général  Delaborde,  récit  qu'il  ter- 
mina par  un  fait  pénible  à  consigner.  Le  maréchal  Ney 
occupait  la  Galice  et  se  trouvait  avoir  une  surabon- 
dance d'artillerie,  d'autant  plus  embarrassante  qu'elle 
était  hors  de  rapport  avec  le  nombre  de  ses  troupes  et 
avec  ses  besoins.  Le  maréchal  Soult  lui  demanda  de  lui 
en  céder  quelques  batteries,  et  vingt  motifs  non  seule- 
ment justiûaient  cette  demande,  mais  môme  devaient  la 
faire  prévenir;  eh  bien,  le  maréchal  Ney  n'accorda  pas 
une  pièce. 

c  Et  vous  rentrez  en  France?  dis-je  au  général  Dela- 
borde lorsqu'il  cessa  de  parler.  —  Oui,  ma  santé  et  mes 
dégoûts  m'en  imposent  l'obligation.  —  Et  votre  thème 
est  fait  relativement  à  ce  que  vous  direz  du  maréchal  et 
de  la  catastrophe?  —  Ma  résolution  à  cet  égard  est 
irrévocable.  Si  Ton  m'interroge,  je  dirai  tout;  si  Ton  ne 
m'interroge  pas,  je  ne  dirai  rien.  >  Chose  remarquable, 
on  ne  lui  demanda  rien;  mais  Loison,  habile  homme  et 
mauvais  chien,  suivant  de  près  le  général  Delaborde, 
se  rendit  directement  à  Schœnbrunn,  y  eut  en  arrivant 
une  audience  de  l'Empereur,  raconta  tout  et  ne  pro- 
voqua que  des  plaisanteries  sur  le  roi  Nicolas,  que  Napo- 
léon s'amusa  à  appeler  le  roi  Nicodème.  L'Empereur, 
qui  ne  voulait  jamais  s'être  trompé,  ne  frappait  guère 
ceux  qu'il  avait  élevés;  dans  le  cas  présent,  il  fallait 

aDul  »,  riposta  Tautre.  Ayant  presque  aussitôt  entendu  partir 
un  coup  de  pistolet,  Dulong  courut  a  la  chambre  de  l'Anglais  et 
le  trouva  mort.  Dulong  attendit  vingt-cinq  ans;  mais  il  accomplit 
&  son  tour  ce  môme  vœu  téméraire. 


LA   MAMIE  DU    PLUMET.  345 

rire  du  maréchal  ou  le  faire  fusiller;  par  malheur  pour 
Napoléon,  il  prit  le  premier  parti  (1). 

Nous  terminions  notre  entretien,  lorsqu'un  aide  de 
camp  du  maréchal  Soult  entra  chez  le  général  Delà- 
borde.  Porteur  de  dépèches,  il  se  rendait  auprès  de 
TEmpereur,  et,  voyageant  plus  vite  que  le  général  Delà- 
borde,  il  venait  lui  offrir  de  donner  de  ses  nouvelles 
à  Mme  Delaborde  quand  il  passerait  par  Paris.  Cette 
courtoisie  et  cette  déférence  ne  le  préservèrent  pas 
d'une  bouffée  de  plaisanteries,  que  l'air  sévère  et  la 
grosse  voix  de  ce  général  achevèrent  de  rendre  comi- 
ques :  c  Quelle  fortune  et  que  de  peines  vous  avez  per- 
dues t  lui  disait-il  ;  vous  ne  méritiez  pas  moins  pour  votre 
zèle  qu'une  place  de  chambellan,  et  vous  ne  m'apparais- 
siez  plus  qu'avec  une  grande  clef  d'or.  Heureusement 
que  vous  ne  la  portiez  pas  encore  au  moment  de  la  cul- 
bute, car  elle  aurait  pu  vous  blesser.  > 

£t  cette  boutade,  qui  peut  paraître  aujourd'hui  un  peu 
fade,  prenait  alors  toute  sa  force  de  ce  fait  que  vérita- 
blement les  pantalonnades  de  cour,  la  manie  des  cos- 
tumes, plumes  et  décorations,  avaient  gagné  tous  les  sujets 
de  TËmpereur,  et  les  sujets  de  ses  sujets;  suivant  l'im- 
pulsion qu'il  leur  en  avait  donnée,  elle  était  poussée  jus- 
qu'au ridicule,  et  je  m'en  rappelle  cet  exemple.  Un  matin, 
on  m'annonce  un  visiteur  dont  j'entends  mal  le  nom,  et 
je  vois  apparaître  un  monsieur  en  bas  de  soie  blancs, 
souliers  à  boucles  d'or,  habit,  veste  et  culotte  richement 
brodés,  jabot  et  manchettes  en  point  d'Angleterre,  coiffé 
à  l'oiseau  royal,  poudré  à  la  grande  houppe,  le  chapeau 
à  plumet  sous  le  bras,  l'épée  au  côté;  bref,  dans  la  toi- 
lette de  cour  la  plus  complète  ;  et  moi  de  m'empresser 


(1)  Voir  plus  loin,  p.  412  à  415,  notes,  et  460  à  468,  les  faits  sur 
lesquels  s'appuie  cette  opinion  du  baron  Thiébault.  (Éd.) 


346    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÊBAULT. 

au-devant  de  lui,  lorsqu'au  premier  mot  qu'il  m'adresse, 
ne  pouvant  retenir  ni  le  rire,  ni  l'exclamation  :  c  Com- 
ment, lui  dis-je,  Méo,  c'est  vous!  >  Et  j'allais  lui  chan- 
ter :  c  Je  ne  t'ai  jamais  vu  comme  ça...  »  Mais  cet 
ancien  traiteur  de  Paris,  rival  des  Robert  et  des  Véry, 
qui  vingt  fois  et  au  mot  de  garçon  était  venu  prendre 
mes  ordres,  m'apprit  qu'il  était  intendant  de  la  bouche 
de  Sa  Majesté  le  roi  d'Espagne  à  peu  près  comme  des 
Indes;  et  il  ne  me  resta  plus  qu'à  féliciter  M.  Méo  sur 
la  dignité  et  sur  le  bel  habit  dont  il  était  revêtu. 

Après  le  cuisinier,  ce  fut  le  tour  de  la  maltresse  du 
roi.  En  effet,  un  beau  jour,  arrive  à  Burgos  toute  une 
cargaison  de  dames,  se  rendant  à  Madrid  sous  une 
escorte  de  trois  à  quatre  cents  hommes,  et  parmi  elles 
Mme  Lucotte,  femme  du  général  de  ce  nom  alors  aide 
de  camp  de  Joseph,  qui  l'avait  fait  marquis  de  je  ne  sais 
quoi  ;  puis  la  marquise  de  Monte  Hermoso,  à  l'égard 
de  laquelle  on  sait  quels  étaient  mes  précédents.  J'ai  dit 
qu'elle  avait  rendu  Joseph  vainqueur  des  charmes  que 
j'avais  dédaignés  ;  c'était  une  conquête  toute  récente  et 
dont  je  n'avais  pas  encore  connaissance;  or,  en  entrant 
à  Burgos  au  début  de  la  nuit,  un  des  ressorts  de  la  voi- 
ture de  Mme  Lucotte  s'était  brisé;  pour  remettre  cette 
dame  en  état  de  continuer  son  voyage,  il  lui  fallait  un 
séjour.  Un  billet  de  sa  part  m'informa  du  fait  et  donna 
lieu  à  une  visite,  pendant  laquelle  je  promis  que  le  con- 
voi ne  repartirait  que  le  surlendemain.  En  sortant  de 
chez  Mme  Lucotte,  je  me  rendis  chez  la  marquise  de 
Monte  Hermoso,  afin  de  la  prévenir  du  retard  qu'éprou- 
vait la  continuation  de  son  voyage  :  «  Un  retard  ts'écria- 
t-elle  avec  une  véhémence  qui  me  confondit.  —  Eh  !  oui, 
un  jour  pendant  lequel  vous  pourrez  vous  reposer,  vous 
rafraîchir.  —  Et  à  quel  propos,  je  vous  prie?  »  Je  lui 
dis  le  motif,  en  insistant  sur  ce  fait  que  Mme  Lucotte 


LA  MAITRESSE   DU    ROI.  347 

la  femme  d'un  de  mes  camarades,  l'un  des  aides 
mp  du  roi.  Je  n'obtins  qu'un  indescriptible  sourire 
dain  avec  cette  réponse  :  t  Que  Mme  Lucotte  pro- 
e  mon  escorte,  si  elle  le  veut  ou  le  peut;  mais  cette 
te  est  la  mienne,  et  demain,  à  la  pointe  du  jour,  je 
avec  elle.  —  Impossible.  —  Et  qui  m'en  empèche- 
je  vous  prie  ?  —  Moi.  —  Vous  !  mais  vous  n'avez 
I  droit  sur  mon  escorte  :  c'est  moi  qui  la  commande, 
n'est  pas  de  détachement  qui,  pendant  son  passage 
ce  gouvernement,  ne  soit  à  mes  ordres.  —  En  ce 
e  partirai  seule.  —  Le  marquis  serait  vivement 
é  de  votre  empressement  à  le  rejoindre,  mais  il 
iciera  aussi  ce  que  j'aurai  fait  pour  votre  sûreté,  et 
consolera  d'un  retard  qui,  au  surplus,  n'est  qu'un 
Ion  de  l'amour.  »  Or  elle  devait  me  croire  averti 
•n  triomphe  sur  Joseph,  et  sans  doute  prit-elle 
le  une  plaisanterie  de  mauvais  goût  la  façon  dont 
.  rappelais  son  mari;  de  fait,  s'exaltant,  elle  m'op- 
avec  tant  de  défi  et  décolère  sa  résolution  de  partir 
que,  sans  cependant  m'animer,  sans  même  cesser 
iirire,  je  lui  déclarai  que,  si  elle  essayait  de  partir, 
erais  arrêter. 

st  dans  chaque  langue  des  exclamations  qui  disent 
ce  que  la  situation,  l'air  et  le  ton  peuvent  faire 
ir  qu'elles  disent;  toutefois  aucune  n'a  sous  ce  rap- 
la  puissance  du  mot  <  hombre  >  en  espagnol,  mot 
gnifie  homme  dans  le  sens  littéral,  mais  qui  n'en  a 
loins,  selon  l'occasion,  une  puissance  indicible.  Je 
onc  jamais  oublié  l'état  d'exaspération  dans  lequel 
irquise,  sur  ma  dernière  phrase,  s'élança  de  son 
lil  et  vint  à  moi  en  s'écriant  hors  d'elle  : 
%bre..,  hombre  >,  l'équivalent  de  c  canaille  >,  tandis 
impassible  sur  mon  fauteuil,  je  répétais  sans  in- 
n  de  voix  :  c  Oui,  je  vous  ferais  arrêter.  »  Alors, 


348  MÉMOIRES    DU   GENKIUL   BARON    THIÉBAULT. 

devant  cette  froide  résistance,  elle  eut  le  sentiment  que 
sa  colère  était  impuissante,  et  ce  fut  en  une  véritable 
crise  de  désespoir,  et  fondant  en  larmes,  qu'elle  retomba 
sur  son  fauteuil.  Jusqu'alors  j'avais  attribué  son  désir 
obstiné  de  partir  à  une  bizarrerie  de  caractère,  au 
simple  caprice  de  se  montrer  impertinente  envers 
Mme  Lucotte,  et  certes  ma  sagacité  n'alla  pas  jusqu'à 
deviner  que  cette  jolie  marquise  cédait  aux  plus  hautes 
considérations  d'orgueil  et  de  fortune,  c'est-à-dire  à  la 
gloriole  de  régner  par  le  plaisir  sur  celui  qui  régnait  par 
la  force;  mais  j'ai  toujours  eu  a  merveilleuse  lâcheté  >, 
comme  dit  Montaigne,  pour  les  pleurs  d'une  femme,  et, 
après  une  lutte  aussi  acharnée  de  sa  part  que  ferme  de 
la  mienne,  trouvant  dans  sa  désolation  une  suffisante 
vengeance  de  quelques-unes  de  ses  épithètes,  je  capi- 
tulai par  compassion.  J'abandonnai  à  la  marquise  la 
moitié  de  1  escorte  pour  continuer  sa  route,  d'où  il  ré- 
sulta qu'elle  eut  de  nouveau  droit  aux  ardeurs  royales 
qui  excitaient  les  siennes,  et  moi  de  nouveaux  titres  à 
sa  douce  haine,  ainsi  qu  à  la  malveillance  de  Joseph (1). 
Cette   malveillance  eut  bientôt  une  occasion   de  se 

(i)  Je  me  rappelle  encore  deux  autres  dames  se  reodant  à 
Madrid  :  l'une,  Mme  Michel,  femme  de  cet  assassin  que  l'on  sauva 
de  l'êchafaud;  elle  fut  assez  longtemps  la  maîtresse  de  Murât,  qui 
donnait  pour  chaque  nuit  un  billet  do  cinq  cents  francs  au  domes- 
tique qui  lui  ouvrait  la  porte  ;  elle  dut  à  une  tasse  de  café  au  lait 
le  bonheur  de  devenir,  en  1815,  la  maltresse  de  M.  Roy.  L'autre 
dame  était  une  demoiselle  de  Lauragais,  nièce  de  M.  de  Talleyrand, 
et  alors  mariée  à  un  marquis.  Toutes  deux  passèrent  à  Burgos 
huit  jours,  pendant  lesquels  Mme  Michel  eut  sa  place  à  ma  table, 
ce  qui,  lorsque  je  la  retrouvai  à  Paris,  l'incita  à  m'eovoyer  je  ne 
sais  combien  d'invitations,  à  aucune  desquelles  je  ne  crus  devoir 
répondre.  Toujours  est-il  que  ces  deux  dames  se  prirent  l'une  pour 
l'autre  d'une  incroyable  tendresse.  Je  ne  sais  même  si,  le  temps 
du  repas  excepté,  elles  se  privaient  du  bonheur  d'ôtre  ensemble. 
Quant  à  moi,  les  ayant  surprises  un  matin  dans  le  trouble  de  la 
plus  touchante  émotion,  j'admirai,  du  fond  de  mon  Ame,  deux  jolies 
feaunes  inaccessibles  à  tout  sentiment  de  rivalité  ou  de  jalousie 


UN    AGENT    DE  JOSEPH.  349 

manifester,  et  cela  à  propos  d'un  personnage  que  je  vais 
présenter.  Je  ne  sais  plus  avec  qui  je  causais  à  l'une  de 
mes  croisées,  lorsque  je  vis  arriver  par  la  route  de  Vitoria 
un  vieux  berlingot  attelé  de  six  mules,  escorté  par  un 
officier  à  chacune  des  portières  et  par  des  soldats  espa- 
gnols, tous  ayant  le  sabre  à  la  main.  Je  me  fis  renseigner 
sur  cette  mascarade,  et  de  suite  je  fus  informé  que  c'était 
un  nommé  Amoros,  colonel  de  bricole,  qui  devint 
ministre  secrétaire  d'État  de  la  police  du  roi  Joseph  et 
qui,  obligé  en  1815  de  se  réfugier  en  France,  y  fit  quel- 
que bruit  en  y  instituant  de  nouvelles  méthodes  de  gym- 
nastique. Don  Francisco  Amoros  en  Espagne,  plus  tard 
simple  Amoros  à  Paris,  venait,  sous  le  titre  de  commis- 
saire extraordinaire,  inspecter  tous  les  fonctionnaires 
espagnols  de  mon  gouvernement,  comme  il  venait  de  le 
faire  dans  la  Biscaye,  où,  je  le  savais,  il  avait  trouvé 
des  généraux  français  d'une  déférence  incroyable  et  en 
avait  reçu  des  égards  qui  avaient  achevé  de  lui  tourner 
la  tète.  J'avais  été  averti  de  sa  venue  par  une  lettre  du 
maréchal  Jourdan,  chef  de  Tétat-major  général  de  Sa 
Majesté  Catholique.  Toutefois,  représentant  l'autorité  de 
l'Empereur  et  l'armée  française  à  la  tête  de  mon  gou- 
vernement, je  n'entendais  nullement  rabaisser  tout  cela 
devant  les  prétentions  vice-royales  d'un  agent  de  la  cour 
de  Madrid.  Je  n'étais  pas  un  simple  commandant,  mais 
un  gouverneur,  chef  et  arbitre  de  tout  ce  qui  tenait  à 
l'administration  comme  à  la  guerre  ;  tous  les  fonction- 
naires français  ou  espagnols  dépendaient  de  moi  et  de 
l'Empereur ,  je  n'allais  pas  soumettre  cette  autorité 
aux  fantaisies  de  Joseph,  qui  essayait  de  ces  petits 
moyens  pour  se  hausser  dans  l'exercice  de  sa  souve- 
raineté. Or,  environ  une  heure  après  l'arrivée  de  cet 
Amoros,  le  commissaire  général  de  police  se  présenta 
chez  moi,  et  ce  fut  avec  un  petit  air  d'importance,  que 


350    MÉMOIRES   DU   GENERAL   RARON    THIÉBAULT. 

je  ne  lui  connaissais  pas,  qu'il  me  dit  :  <  Je  suis  chargé 
d'informer  Votre  Excellence  que  rillustrissime  est  arrivé 
à  Burgos.  — L'Illustrissime  f  I  !  — Oui.  Le  commissaire 
royal  Amoros.  —  Est-ce  lui  qui  vous  a  chargé  de  m'an- 
noncer  son  arrivée?  —  Oui,  monsieur  le  gouverneur.  — 
Eh  bien,  je  vous  charge  de  lui  dire  que  cela  m'est  fort 
indifférent,  et  je  vous  prie,  vous,  de  vous  borner  aux 
devoirs  que  je  vous  ai  prescrits  et  de  ne  faire  que  les 
commissions  que  je  vous  donne.  > 

Je  reçus,  le  soir,  l'avis  d'un  succès  remporté  par  un 
corps  de  l'armée  d'Espagne,  et  de  suite,  quoique  le 
fait  n'en  valût  certes  pas  la  peine,  j'ordonnai  un  TeDeum 
pour  le  lendemain  et  j'envoyai  aux  chefs  de  toutes  les 
autorités  espagnoles,  en  en  exceptant  le  prétendu  Illus- 
trissime, Tordre  de  m'accompagner  à  cette  cérémonie. 
Le  préfet,  homme  d'esprit,  susceptible  de  finesse, 
même  de  malice,  et  à  qui  son  ministre  avait  annoncé  le 
personnage,  communiqua  par  lettre  et  copie  mon  ordre 
audit  Amoros,  qui  répondit  que,  quoique  la  convocation 
fût  illégale,  mais  vu  la  circonstance,  le  préfet  était  auto- 
risé à  se  rendre  au  Te  Deum,  réponse  dont  le  préfet 
m'envoya  aussitôt  copie,  ce  qui  me  fournit  l'occasion  de 
lui  notifier  que  mes  ordres,  pour  être  exécutés,  n'avaient 
besoin  de  la  sanction  ni  de  l'assentiment  de  personne, 
qu'il  eût  à  regarder  comme  non  avenue  la  réponse  qui 
lui  avait  été  faite,  et  que  j'apprendrais  à  quiconque 
aurait  besoin  de  l'apprendre  que,  quand  j'ordonnais, 
j'avais  et  la  volonté  et  le  moyen  de  me  faire  obéir.  Cette 
note  au  préfet  ne  fut  pas  tenue  secrète  par  lui;  le  bruit 
s'en  répandit  et  produisit  l'effet  qu'il  devait  produire. 
Quant  à  mon  Amoros,  je  l'avais  placé  dans  une  position 
délicate.  Assistait-il  au  Te  Deum^  il  déférait  à  Tun  de 
mes  ordres  sans  que  j'eusse  même  daigné  le  lui  envoyer; 
n'assistait-il  pas,  il  restait  comme  écarté  de  ce  qui  se 


L'ILLUSTRISSIME   AMOROS.  351 

passait  à  Burgos,  et,  vis-à-vis  des  Espagnols,  son  isole- 
ment ne  manquait  pas  d'être  significatif;  c'est  en  effet 
ce  qui  eut  lieu. 

Il  ne  pouvait  en  rester  là.  Quelques  jours  plus  tard, 
on  m'apporta  de  sa  part  un  paquet  contenant  une  lettre 
de  seize  pages  in-folio,  par  lesquelles  il  m'informait  de 
son  dévouement  pour  le  Roi  et  de  la  haute  confiance 
que  Sa  Majesté  avait  en  lui;  de  l'immensité  des  pouvoirs 
dont  il  était  investi;  de  l'importance  de  ses  fonctions; 
des  grands  services  qu'il  avait  rendus  en  Biscaye;  du 
parfait  accord  qui  avait  régné  entre  lui  et  les  généraux 
français;  de  ce  fait  que  lesdits  généraux  français  avaient 
eu  à  se  féliciter  de  leur  conduite  avec  lui;  enfin  il  me 
déclarait  que  des  affaires  d'un  haut  intérêt  pour  le  Roi 
périclitaient  par  suite  de  l'absence  de  tout  rapport 
entre  nous.  S'il  m'écrivait  ses  doléances,  c'était  pour 
éviter  de  venir  me  les  présenter  lui-même,  car  il  pré- 
tendait que  je  lui  fisse  la  première  visite.  Je  lui  répondis 
donc  qu'il  était  fort  heureux  d'avoir  le  temps  d'écrire 
des  volumes  pour  un  simple  préambule,  et  que,  faute  des 
mêmes  loisirs,  je  ne  pouvais  aborder  la  plume  à  la  main 
la  discussion  dont  il  m'annonçait  avoir  à  me  parler; 
d'ailleurs,  ajoutai-je,  ce  qu'il  me  disait  de  son  dévoue- 
ment pour  le  Roi  ne  me  permettait  pas  de  douter  qu'il 
ne  trouvât  des  voies  plus  expéditives.  Il  n'eut  plus  d'au- 
tre ressource  que  la  visite  qu'il  me  fit  avec  tout  son 
cortège;  je  la  rendis  le  lendemain,  mais  en  petit  uni- 
forme et  suivi  par  un  seul  aide  de  camp;  et,  comme 
c'était  le  14  août,  et  que  le  lendemain  15,  jour  de  la 
fête  de  Napoléon,  j'avais  beaucoup  de  monde  à  dfner, 
je  fis  inviter  ledit  Amoros,  auquel  je  fus  enchanté  de 
ne  pas  avoir  à  donner  la  place  d'honneur,  cent  fois  due 
au  général  comte  de  Valence  qui  rentrait  alors  en 
France  et  passa  trois  jours  à  Burgos.  Une  telle  réunion 


352    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

n'était  guère  propre  à  des  apartés;  néanmoins,  et  pour 
afficher  de  suite,  et  à  la  vue  de  tous  le€  autres  fonction- 
naires espagnols,  des  rapports  confidentiels  avec  moi,  il 
me  demanda  en  sortant  de  table  un  moment  d'entretien 
particulier  pour  un  objet  non  moins  important  qu'ur- 
gent, et  me  dit  qu'en  Biscaye  il  avait  été  assez  heureui 
pour  découvrir  plusieurs  conspirations  et  pour  les  dé- 
jouer, pour  convaincre  d'infidélité  plusieurs  fonction- 
naires espagnols  et  pour  les  faire  remplacer,  et  que 
cette  possibilité  de  rendre  de  si  grands  services  au  Roi, 
il  l'avait  due  à  l'ordre  donné  au  directeur  de  la  poste 
espagnole  de  mettre  à  sa  disposition  toutes  les  lettres 
arrivant  par  cette  voie,  et  dont  il  prenait  connaissance 
lorsqu'elles  lui  paraissaient  suspectes.  Jugeant  donc 
fâcheux  que  cette  disposition  n'eût  pas  pu  être  faite  à 
son  égard  à  dater  du  jour  de  son  arrivée  en  Vieille-Cas- 
tille,  il  considérait  comme  de  son  devoir  de  ne  pas  dif- 
férer à  la  provoquer. 

Je  fus  indigné;  toutefois,  prenant  l'air  d'un  homme 
fortement  occupé  de  ce  qu'il  venait  de  me  dire,  je  lui 
donnai  les  raisons  pour  lesquelles  une  telle  affaire  ne 
devait  pas  être  traitée  à  la  légère  et  ne  pouvait  être 
prise  en  considération  que  sur  des  données  écrites.  Il 
parut  enchanté,  et,  le  lendemain,  je  reçus  une  longue 
lettre  qui  ne  me  laissa  rien  à  désirer,  tant  il  s'y  livrait 
sans  réticences.  La  lettre  reçue,  je  ûs  appeler  le  préfet, 
l'intendant  des  finances  et  le  corregidor,  que  cette  mesure 
menaçait  dans  leurs  personnes  et  lésait  dans  leurs 
attributions;  je  savais  d'ailleurs,  et  le  préfet  le  savait 
ainsi  que  moi,  qu'à  l'aide  des  plus  infâmes  moyens, 
c'est-à-dire  en  faisant  écrire  à  des  hommes  qu'il  voulait 
compromettre  ou  rançonner,  des  lettres  qu'il  faisait  met- 
tre à  la  poste  et  qu'il  arrêtait  ensuite,  cet  Amoros  avait 
fait  mille  iniquités  et  infamies  en  Biscaye;  on  comprend 


L'ÉLÉMENT   ESPAGNOL   ET   L'ÉLÉMENT    FRANÇAIS.    353 

ioDc  quel  fut  TeiTet  d'une  communication  qui  du  reste, 
et  sous  le  prétexte  de  m'éclairer  de  leurs  lumières, 
n'avait  pour  but  que  de  démasquer  TAmoros  devant  ces 
fonctionnaires  et  de  le  livrer  à  leur  exaspération.  Celle- 
ci  fut  complète  et  décida  le  corregidor  à  nous  révéler 
que,  leurré  de  tout  ce  que  pouvait  lui  garantir  une  telle 
recommandation,  il  avait  accordé  à  cet  homme  un  trai- 
tement dit  de  représentation  ;  or  le  grigou  ne  recevait 
personne;  son  traitement  se  montait  à  50  ou  60  francs 
par  jour,  et  la  peur  le  fit  encore  continuer,  quoique 
j'eusse  conseillé  sa  suppression  immédiate.  Bref,  en 
résultat  de  cette  conférence,  notre  Amoros  ne  fut  plus 
considéré  que  comme  un  misérable,  et  je  lui  répon- 
dis qu'après  avoir  mûrement  réfléchi  à  la  mesure  qu'il 
avait  cru  pouvoir  réclamer,  j'avais  reconnu  qu'elle 
offrait  trop  de  grands  dangers  pour  pouvoir  être  adoptée. 
Cependant  il  avait  des  émissaires  dans  toute  la  pro- 
vince et  multipliait  tellement  les  arrestations  qu'il  fal- 
lut ouvrir  à  Burgos  des  maisons  de  détention,  la  pri- 
son ne  sufQsant  plus,  et  bientôt  il  fit  répandre  le  bruit 
que  toutes  ces  détentions  pouvaient  se  racheter  à  prix 
d'argent;  enfin  il  prétendit  se  mêler  des  subsistances, 
garantissant  le  fonctionnement  de  tous  les  services  si  on 
le  laissait  agir.  De  fait,  le  nom  du  Roi,  qu'il  mettait  en 
avant  à  tout  propos,  rendait  ma  position  délicate;  car  le 
conflit  que  j'avais  soulevé  ne  se  limitait  pas  de  moi  à  ce 
drôle;  représentant  l'élément  espagnol  contre  l'élément 
français,  il  jouissait  réellement  d'un  très  grand  pou- 
voir; il  avait  rallié  des  énergumènes  qui  se  préten- 
daient les  hommes  les  plus  dévoués  à  Joseph  ;  d'autres, 
par  esprit  de  nationalité,  se  déclaraient  pour  lui  par 
cela  seul  qu'il  était  Espagnol  et  qu'il  annonçait  que 
bientôt  l'armée  française  évacuerait  l'Espagne.  Tant 
qu'il  ne  me  disputait  pas  la  suprématie  de  mon  autorité 

IV.  23 


354    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBÂULT. 

sur  la  haute  administration  du  pays,  tant  que  les  trou- 
pes ne  manquaient  de  rien,  tant  qu'il  ne  s'en  prenait 
pas  aux  hommes  qui  avaient  ma  confiance,  je  n'avais 
guère  de  moyen  d'empêcher  ses  manœuvres,  et,  tout  en 
le  guettant,  je  résolus  de  louvoyer,  et  je  fis  part  de  ses 
agissements  au  général  Kellermann,  mon  général  en 
chef,  et  au  ministre  de  la  guerre  à  Paris. 

Enfin  il  me  donna  prise;  un  homme  rançonné  par 
lui  se  plaignit  à  moi,  et  les  distributions  manquèrent. 
Je  l'attendais  là.  Procès-verbal  fut  dressé  du  manque  de 
subsistances,  qu'à  l'instant  je  fis  fournir  par  exécu- 
tion militaire;  je  défendis  que  le  personnage  eût  à  s'en 
mêler  à  l'avenir,  et  je  justifiai  du  fait  et  des  motifs  à 
Madrid  et  à  Paris;  je  rendis  également  et  officiellement 
compte  de  la  raison;  je  fis  écrire  dans  le  même  sens  au 
ministre  de  l'intérieur  par  le  préfet,  au  ministre  des 
finances  par  l'intendant;  une  foule  d'autres  faits  non 
moins  accusateurs  furent  signalés  à  cette  occasion,  et 
tout  cela  se  fit  assez  secrètement  pour  qu'il  n'en  apprît 
rien,  si  ce  n'est  par  l'ordre  qui  lui  enjoignit  de  retour- 
ner immédiatement  à  Madrid  pour  rendre  compte  de 
sa  conduite.  Le  même  courrier  qui  l'informa  de  sa  des- 
titution en  prévint  le  préfet,  qui  de  suite  m'apporta 
cette  nouvelle,  et,  grâce  à  nous,  elle  fut  à  l'instant  pu- 
blique. La  population  de  Burgos,  qui  m'était  favorable, 
se  mit  aussitôt  à  l'insulter  et  le  força  à  se  renfermer  chez 
lui;  il  me  fit  aviser  par  un  de  ses  affidés  qu'il  partait  la 
nuit  prochaine,  et  me  pria  de  faire,  au  besoin,  protéger 
sa  sortie.  Un  autre  de  ses  émissaires  fut  chargé  par  lui 
d'ouvrir  les  portes  des  maisons  de  détention  qu'il  avait 
remplies,  et  de  mettre  en  liberté  tous  ceux  qu'elles 
contenaient;  mais,  à  cet  égard,  je  l'avais  deviné,  et 
j'avais  fait  placer  à  chacune  de  ces  maisons  un  officier 
pour  s'opposer  à  l'exécution  de  cet  ordre.  Il  partit  le 


ENTRE  JOSEPH    ET    L'EMPEREUR.  3ô5 

lendemain,  à  la  pointe  du  jour;  plus  de  deux  mille  per- 
sonnes étaient  déjà  sur  son  passage,  et  les  huées,  sou- 
tenues de  quelques  pierres,  raccompagnèrent  hors  de 
la  ville.  On  l'aurait  assommé,  si  je  n'avais  fait  prendre 
les  armes  à  quatre  compagnies  qui  lui  ouvrirent  le  pas- 
sage, ne  permirent  à  personne  de  le  suivre  et,  pendant 
une  heure,  barrèrent  la  route  de  Valladolid. 

A  midi,  je  tins  une  junte  extraordinaire.  Tous  ceux 
qui  se  trouvaient  encore  dans  les  maisons  de  détention, 
et  une  partie  de  ceux  qui  en  étaient  sortis,  comparurent 
devant  nous.  Les  premiers  déclarèrent  les  sommes  qui 
leur  étaient  demandées  pour  leur  mise  en  liberté,  les 
seconds  déclarèrent  les  sommes  qu'ils  avaient  payées; 
procès-verbal  du  tout  fut  dressé  et  envoyé  à  Madrid,  où, 
grâce  à  la  protection  du  ministre  de  l'intérieur,  cette 
pièce  resta  inconnue,  et  où  des  mensonges  et  des  calom- 
nies achevèrent  de  sauver  les  apparences  en  faveur  du 
misérable.  Au  reste,  le  duc  de  Feltre,  qui  devait  m'ètre 
en  cela  fatal  alors  même  qu'il  entendait  me  soutenir, 
m'écrivit,  en  réponse  à  la  lettre  par  laquelle  je  lui  ren- 
dais compte  du  manque  de  distribution,  que,  tenant  mes 
pouvoirs  de  l'Empereur,  j'étais  maître  et  seul  responsa- 
ble de  tout  ce  qui  se  faisait  dans  mon  gouvernement,  et 
que  je  devais  regarder  comme  non  avenus  tous  les 
ordres  qui  pouvaient  m'ètre  adressés  de  Madrid.  Il  en- 
voya copie  de  cette  lettre  au  maréchal  Jourdan  que  l'on 
n'aimait  pas,  que  l'on  ne  tarda  pas  à  très  mal  traiter, 
et  qu'il  n'était  pas  fâché  de  mortifier.  D'autre  part,  Joseph 
se  trouva,  du  même  fait,  contrarié  dans  ses  essais  d'in- 
dépendance pour  l'exercice  de  sa  souveraineté,  et  il  ne 
put  en  résulter  a  Madrid  que  des  mécontentements  dont 
Amoros  devait  profiter. 

Enfin  le  drôle  était  parti;  je  n'en  étais  pas  quitte; 
toutefois,  pour  le  moment  occupé  de  mon  gouvernement 


356    MÉMOIRES    DO   GÉNÉRAL   BARON   THIERAULT. 

et  (le  la  répression    des  guérillas,  je  l'oubliai  vite. 

Pendant  quelque  temps  la  Vieille -Castille  avait  été 
exempte  des  ravages  de  la  guerre  civile;  aucune  bande 
ne  s'était  formée  dans  l'étendue  de  mon  commandement, 
aucune  n'y  avait  paru;  mais,  si  j'étais  parvenu  à  contenir 
mes  administrés,  mon  influence  s'arrêtait  à  mes  limites; 
la  province  de  Soria,  dont  j'avais  demandé  l'adjonctioD 
à  mon  gouvernement  et  dont,  avec  deux  régiments  d'in- 
fanterie et  cent  bommes  de  cavalerie  de  plus,  je  garan- 
tissais la  pacification  et  la  tranquillité,  était  restée 
comprise  dans  la  circonscription  de  Madrid,  quoiqu'elle 
fût  par  la  distance  bors  des  rapports  possibles  avec 
les  troupes  occupant  cette  capitale;  elle  devint  bientôt 
un  foyer  d'insurrection;  des  corps  de  guérillas  s'y  orga- 
nisèrent et  se  recrutèrent  jusque  dans  mes  provinces, 
et,  quand  ils  osèrent  entrer  en  campagne,  ils  parurent 
dans  la  Rioja  et  se  portèrent  même  jusque  sur  mes 
communications  avec  Valladolid,  Aranda  et  Vitoria. 

A  différentes  reprises  je  les  avais  fait  poursuivre; 
j'avais  employé  au  commencement  de  ces  expéditions 
ce  que  j'avais  de  mieux  en  officiers;  j'avais  rédigé  pour 
ceux-ci  les  instructions  les  plus  complètes,  et  tout  cela 
n'avait  abouti  qu'à  des  tracs  que  nous  exécutions  en 
nous  portant  en  avant,  mais  que  nous  subissions  en  reve- 
nant, parce  que,  d'après  la  métbode  des  Arabes  leurs 
ancêtres,  les  Espagnols  fuyaient  dès  que  nous  marchions 
contre  eux,  et  nous  poursuivaient  ou  s'embusquaient  sur 
nos  flancs  et  nos  derrières  dès  que  nous  nous  retirions. 
Je  vis  donc  que  le  courage  et  même  le  zèle  ne  suffiraient 
pas  contre  eux,  et,  malgré  la  disproportion  du  nombre  de 
troupes  que  je  pouvais  mettre  en  campagne  par  rapport 
à  celui  qui  correspondait  à  mon  grade,  pendant  que 
mes  collègues  restaient  chez  eux  sans  se  plaindre  de  la 
grandeur  qui  les  retenait  à  leurs  quartiers  généraux,  je 


EXPEDITIONS   CONTRE   LES   GUERILLAS.  357 

résolus  de  commander  moi-même  les  mouvements.  L'eiïet 
répondit  à  mon  attente;  à  force  de  marches  et  de  contre- 
marches, de  crochets,  de  ruses  et  d'embuscades,  en  fai- 
sant des  trajets  réputés  impossibles,  grâce  au  secours  de 
quelques  espions  qui  m'étaient  entièrement  dévoués,  et 
au  soin  que  je  prenais  de  tromper  jusqu'à  mes  aides  de 
camp  et  mes  secrétaires  sur  mes  moindres  projets,  je 
ne  marchai  jamais  contre  ces  guérillas  sans  les  joindre, 
sans  les  battre. 

Un  jour,  prêt  à  me  mettre  à  table,  un  exprès  m'apporte 
la  nouvelle  qu'une  guérilla  de  cinq  cents  hommes  vient 
d'attaquer  Ceiada,  village  situé  à  quatre  lieues  de  Bur- 
gos  et  première  étape  sur  la  route  de  Vitoria.  Un  quart 
d'heure  après  avoir  reçu  cet  avis,  je  suis  en  route  avec 
quatre  compagnies  d'élite  et  les  chasseurs  de  Nassau, 
devant  être  suivi  par  un  bataillon  du  118*  de  ligne. 
J'arrive  à  Celada,  dont  à  mon  approche  les  insurgés  se 
sont  éloignés;  je  m'y  arrête  pour  attendre  le  reste  de 
mes  troupes  et  je  pars,  vers  onze  heures  du  soir,  pour 
arriver  à  Timproviste  dans  la  Rioja,  tâcher  d'y  sur- 
prendre la  bande  ou  du  moins  de  la  rejeter  dans  les 
montagnes  de  Soria.  J'avais  jugé  à  propos  d'emmener 
avec  moi  le  commissaire  général  de  police;  je  causais 
avec  lui  pendant  que  la  nuit  ralentissait  la  marche  des 
troupes  et  même  celle  de  notre  suite,  et,  nous  abandon- 
nant au  pas  de  nos  chevaux,  nous  finîmes  par  nous 
trouver  fort  avant  de  la  colonne.  Drapés  dans  nos 
manteaux,  nous  causions  en  espagnol;  par  bonheur, 
ce  commissaire  parlait,  lorsqu'un  homme  sortant  d'un 
fouillis  arrive  à  nous  et  nous  dit  :  c  SenoreSj  donde  son 
los  Franceses  ?  »  C'était  un  éclaireur  de  la  bande , 
laissé  là  sur  la  route  pour  rendre  compte  de  notre 
marche,  et  qui,  voyant  à  une  pareille  heure  deux 
hommes  seuls  sur  cette  route,  et  celui  de  son  côté  avec 


358     MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TBIÉBaULT. 

un  manteau  bran  et  parlant  espagnol,  nous  avait  pris 
pour  Tun  des  leurs.  Ce  fait,  sans  doute,  nous  révélait 
notre  imprudence,  mais  nous  offrait  une  occasion  dont 
je  profitai;  pendant  que  le  commissaire  répondait  je 
ne  sais  quoi,  j'avais  saisi  l'homme  par  la  gorge,  et^  lui 
mettant  un  de  mes  pistolets  sur  la  figure,  je  lui  souf- 
flai :  c  Silence,  ou  la  mort!  >  Nous  demeurâmes  donc 
immobiles  jusqu'à  ce  que  mon  avant-garde  nous  eût 
rejoints;  aussitôt  je  fis  attacher  mon  homme,  et,  lorsqu'il 
lui  fut  bien  démontré  qu'il  ne  nous  échapperait  plus,  je 
le  questionnai.  C'était  un  habitant  de  la  Rioja;  il  était 
marié,  père  de  cinq  enfants,  et  avait  été  forcé,  disait-il, 
de  se  réunir  à  cette  troupe.  II  poussait  des  soupirs  de 
lamentation,  et  je  l'assurai  que  le  seul  moyen  qu'il 
avait  de  conserver  la  vie,  c'était  de  confesser  la  vérité 
et  de  révéler  l'endroit  où  se  trouvait  sa  troupe.  Il  me 
nomma  le  village  où  elle  devait  passer  la   nuit,  vil- 
lage situé  à  cinq  quarts  de  lieue  du  point  de  la  route 
où  nous  étions  ;  il  savait  le  chemin  pour  s'y  rendre  ; 
je  le  prévins  qu'il  allait  servir  de  guide  à  un  détache- 
ment, et  qu'en  approchant  du  village  il  marcherait  en 
tête  avec  quelques  hommes  et  chanterait  une  des  chan- 
sons du  pays  pour  prévenir  tout  soupçon;  puis  je  lui 
promis  que,  l'expédition  faite  et  pour  éviter  qu'il  ne  fût 
compromis,  il  resterait  attaché  comme  un  prisonnier 
recueilli    en    route   et   serait   amené    ainsi   à  Santo- 
Domingo,  où  je  provoquerais  une  intercession  en  sa 
faveur  et  j'aurais  l'air  de  lui  faire  grâce.  Tout  cela 
bien  expliqué,  bien  convenu,  je  formai  un  détachement 
de  quatre  cents  hommes  d'infanterie  et  de  vingt  che- 
vaux, je  remis  l'homme  au  chef  de  bataillon  comman- 
dant le  détachement,  et  je  continuai  ma  route  vers 
Santo-Domingo,  où  j'arrivai  vers  le  jour.  A  midi,  mon 
détachement  me  rejoignit.  Les  hommes  de  la  guérilla 


EXPÉDITIONS   CONTRE   LES   GUERILLAS.  869 

avaient  tous  été  surpris  épars  et  couchés  dans  les  diffé- 
rentes maisons  du  village;  on  évaluait  à  cent  cinquante 
le  nombre  de  ceux  qui  avaient  péri;  le  reste  avait 
échappé  grâce  à  la  nuit,  mais  presque  tous  sans  armes. 
Pour  mieux  donner  le  change  sur  le  rôle  de  son  guide, 
le  commandant  ramenait  trois  nouveaux  prisonniers, 
dont  un,  connu  pour  un  énergumène,  fut  de  suite  jugé 
et  fusillé,  mais  dont  les  deux  autres  furent  graciés  par 
moi,  sous  condition  de  ne  plus  reprendre  les  armes. 
Quant  au  premier  prisonnier,  je  lui  donnai  de  l'argent 
et  je  m'en  ûs  un  espion  de  plus. 

Une  autre  fois,  je  fus  informé  qu'une  guérilla  assez 
nombreuse  s'était  établie  à  l'ouest  de  Santo-Domingo, 
en  une  petite  ville  qui  renfermait  plusieurs  fabriques 
de  drap.  Les  en  chasser  n'était  pas  difScile,  mais  arriver 
assez  à  l'improviste  pour  les  surprendre  ou  du  moins 
pour  les  forcer  à  combattre,  l'était  d'autant  plus  que 
cette  petite  ville  est  couverte  du  côté  de  Burgos  par  une 
montagne  qu'on  ne  saurait  franchir  à  moins  de  seize 
heures  de  marche.  Afin  de  découvrir  mon  projet  le  plus 
tard  possible,  j'envoyai  sous  différents  prétextes  quatre 
détachements,  de  trois  cents  hommes  chacun,  adroite  et 
à  gauche  d'un  village  qui  se  trouve  au  pied  nord  de 
cette  montagne;  par  des  contremarches,  ces  quatre 
détachements  s'y  réunirent  un  soir  aux  chasseurs  de 
Nassau  avec  lesquels  j'arrivai;  de  suite  le  village  fut 
cerné,  et  des  partis  furent  vivement  poussés  sur  les  pre- 
mières rampes  de  la  montagne,  afin  que  personne  ne 
pût  me  précéder.  A  trois  heures  du  matin,  nous  nous 
mîmes  en  marche,  et,  en  ne  faisant  que  des  haltes  indis- 
pensables, nous  ne  parvînmes  au  sommet  que  vers  une 
heure  après  midi  (i).  Au  moment  où  nous  découvrîmes 

(1)  Quoique  aux  premiers  jours  de  juUlet,  oous  avions  froid»  et 


360    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

la  vallée  dans  laquelle  se  trouvait  la  ville,  je  fis  abaisser 
les  armes  et  mettre  pied  à  terre  aux  cavaliers,  afin  de 
n'être  aperçu  que  le  plus  tard  possible.  Une  balte  faite 
en  arrière  des  cbênes  verts  cacba  notre  ralliement,  de 
sorte  que,  lorsque,  après  sept  beures  et  demie  du  soir, 
nous  déboucbàmes  dans  la  vallée,  nous  n'avions  été  aper- 
çus par  personne.  Quatre  cents  bommes  déployés  mar- 
cbèrent  au  pas  de  charge  sur  la  ville;  deux  colonnes  de 
la  même  force  s'avançant  en  ligne  les  suivirent;  la 
cavalerie,  filant  par  la  gauche  et  devançant  bientôt  Tin- 
fanterie,  gagna  les  derrières  de  la  ville,  et  les  hommes 
de  la  guérilla,  au  nombre  de  huit  cents,  commençaient 
à  peine  leur  retraite  lorsque  nous  les  abordâmes;  ils 
furent  de  suite  bouleversés;  la  cavalerie  les  chargea; 
comme  ils  s'enfuirent  dans  la  montagne,  ils  ne  perdirent 
qu'une  centained'hommes  ;  mais,  pendant  la  nuit,  j'appris 
que  la  bande  s'était  retirée  vers  Cavaleda,  afin  de  trou- 
ver au  besoin  un  refuge  dans  la  forêt  de  ce  nom;  je  me 
décidai  à  l'y  poursuivre  (1).  A  une  lieue  de  Quintanar, 

très  froid,  en  Ravissant  ce  versant  nord  de  la  montagne;  mais 
à  peine  fûmes-nous  arrivés  au  sommet,  que  nous  nous  irouv&mes 
dans  l'atmosphère  la  plus  suave  ;  un  souffle  de  zéphyr  nous  appor- 
tait le  parfum  des  fleurs  les  plus  odorantes,  et  la  transition  tut  si 
marquée  qu'elle  arracha  une  exclamation  qui  se  répercuta  de  rang 
en  rang  jusqu'à  ce  que  le  dernier  homme  de  la  colonne  fût  arrivé 
sur  le  revers  sud  où  régnait  la  chaleur. 

(1)  Pour  donner  le  change  sur  ce  projet,  j'avais  dicté  &  mes  aides 
do  camp  des  lettres  annonçant  mon  arrivée  à  Santo-Domingo  et 
ordonnant  d'y  préparer  les  vivres  nécessaires  à  mes  troupes; 
j'avais  expédié  ces  lettres  par  trois  exprès,  dont  un  au  moins 
devait  être  pris  ou  déserter;  tout  le  monde  fut  donc  trompé  sur 
mon  itinéraire,  si  hien  qu'un  de  mes  aides  de  camp,  Vidal,  avait 
commis  l'indiscrétion  de  dire  au  colonel  du  118*  que  nous  allions  i 
Santo-Domingo,  et  ce  chef,  qui  m'accompagnait  dans  mon  expédi- 
tion, avait  fait  partir  d'avance  les  mulets  de  charge.  Or,  pour 
apprendre  une  fois  pour  toutes  à  mes  subordonnés  qu'en  fait  d'opé- 
rations de  guerre  je  n'avais  jamais  de  confident,  pour  ne  pas 
retarder  ma  marche,  je  n'en  pris  pas  moins,  et  de  suite,  la  route  de 
Quintanar  de  la  Sierra,  et  les  bagages  manquèrent  d'être  perdus. 


FORÊT   VIERGE.  S6l 

»us  trouvâmes  un  Espagnol  armé,  chargé  de  nous 
pionner  et  caché  dans  un  trou.  Il  fut  arrêté  par  mes 
laireurs,  et,  comme  il  n'y  avait  pas  moyen  de  le  sau- 
r,  ce  pauvre  diable  fut  jugé  sur  place  et  fusillé;  ce  qui 
empêcha  pas  la  bande  d'être  prévenue  de  notre  ap- 
oche  et  de  quitter  Quintanar  pour  se  jeter  dans  la  forêt. 
Cette  forêt  est  assurément  Tune  des  plus  extraordi- 
ires  qui  existent  en  Europe.  Sur  deux  lieues  de  large  et 
lit  de  long,  elle  est  encaissée  au  milieu  de  rochers  et 

montagnes  si  hauts  et  si  escarpés  que  jamais,  et  si  ce 
3St  pour  les  besoins  des  habitants  de  Quintanar  ou  de 
lacios  de  la  Sierra,  on  n'en  a  exploité  un  arbre;  elle 
t  donc  ce  que  Tout  faite  les  siècles  depuis  la  création  du 
3nde;  et,  comme  son  sol  est  excellent,  rien  n'est  corn- 
rable  à  la  beauté  de  ses  arbres,  à  l'épaisseur  de  ses 
Jlis.  On  m'avait  dit  que,  sur  de  très  vastes  espaces,  on 

voyait  pas  le  jour  en  plein  midi,  et  on  m'avait  dit 
ai;  on  m'avait  prévenu  que,  personne  n'ayant  eu  de 
Dtif  pour  y  faire  percer  une  route,  les  plus  petites 
arrettes  y  étaient  inutiles;  elle  n'était  donc  sillonnée 
le  par  d'étroits  sentiers,  et  cela  était  exact;  on  m'avait 
•serve  enfin  qu'elle  était  pour  les  guérillas  le  plus  sûr 
le  plus  formidable  des  repaires  :  le  plus  sûr,  parce  que 
•n  pouvait  passer  en  plein  jour  à  cent  pas  de  dix  mille 
surgés  sans  en  apercevoir  un  seul;  le  plus  formidable, 
irce  que  Ton  pourrait  être  fusillé  à  travers  les  taillis  et 
esque  à  bout  portant  sans  avoir  le  moyen  de  se  garer, 
ns  savoir  où  tirer  pour  se  défendre;  et  tout  cela  était 
ident;  mais  plus  les  habitants  de  Quintanar  s'accor- 
iient  à  m'annoncer  un  grand  danger,  plus  je  crus 
dvoir  le  braver;  car  tout  devenait  préférable  à  la  sorte 
e  honte  d'être  venu  jusque-là  pour  rétrograder.  En  con- 
équence,  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour,  muni  de  trois 
•ons  guides,  je  m'engouffrai  dans  la  forêt.  Marchant  par 


369    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

des  sentiers  étroits  et  sinueux,  entre  des  taillis  impéné- 
trables, n'ayant  d'échappées  de  vue  ni  à  droite,  ni  à 
gauche,  ni  en  avant,  ni  en  arrière,  et  dans  l'impossibi- 
lité où  nous  nous  trouvions  de  nous  faire  éclairer,  de 
nous  déployer  et  même  de  communiquer  de  la  tète  à  la 
queue  de  la  colonne,  nous  ne  pouvions  échapper  à  cette 
impression  qu'il  ne  fallait  pas  plus  de  cinquante  hommes 
pour  nous  mettre  à  discrétion;  et  cette  impression  était 
tellement  ressentie  par  nos  soldats  que,  malgré  tout  ce 
qu'avait  d'inspirateur  cette  forêt  vierge  s'il  en  fut  jamais, 
la  marche  se  fit  dans  le  plus  profond  silence.  Trois 
heures  se  passèrent  ainsi;  tout  à  coup  les  taillis  s'éclair- 
cirent,  puis  une  immense  étendue  nous  apparut  toute 
peuplée  de  chênes  gigantesques,  étendant  autour  de  nous 
leurs  branches  colossales;  le  sol  était  tapissé  d'ungazoa 
fin  et  égal,  mais  sans  une  plante,  sans  un  arbrisseau, 
tant  ces  géants  avaient  étouffé  toute  végétation  sous  leur 
ombre.  Jamais  le  culte  des  druides  ne  s'enorgueillit  d'un 
pareil  temple,  et  je  ne  sais  de  quel  sentiment  religieux  on 
était  saisi  ;  mais,  devant  cette  magnificence  de  la  création, 
un  cri  s'échappa  de  toutes  les  bouches  et  s'éleva  comme 
un  hymne  adressé  à  la  nature  et  à  la  Providence. 

Vers  le  milieu  de  ce  magique  espace,  j'arrêtai  la 
colonne  et  j'ordonnai  un  repos  de  deux  heures;  les  sol- 
dats firent  cuire  leur  viande;  il  fallut  donc  allumer  des 
feux;  mais,  d'un  mouvement  spontané,  tous  cherchèrent 
des  fagots  à  un  quart  de  lieue  de  là,  et  aucun  d'eux 
n'eut  la  pensée  de  porter  une  main  sacrilège  sur  la  plus 
petite  des  branches  ou  d'approcher  un  des  feux  d'un 
seul  de  ces  troncs  grandioses.  Je  ne  retrouve  dans  ma 
mémoire  aucun  souvenir  qui  se  rapproche,  et  de  la  gran- 
deur du  spectacle,  et  du  respect  qu'il  inspira  à  nos  sol- 
dats. 

Pourtant  notre  marche  n'était  qu'une  bravade;  je 


A   LA   POURSUITE   D'UNF:   BANDE.  363 

ais  faite  pour  prouver  qu'il  n'existait  aucun  lieu  où 
s  ne  pussions  pénétrer;  je  n'avais  eu  ni  l'espoir  d'y 
drela  troupe  de  guérilla,  ni  le  désir  d'en  venir  aux 
ns  avec  elle  dans  un  site  aussi  dangereux  et  qui  ne 
}ait  de  chance  à  aucun  résultat.  Le  soir  approchant,  et 
'^ant  parcouru  que  les  deux  tiers  de  cette  forêt,  je  la 
tai  et,  me  dirigeant  vers  le  nord,  j'allai  coucher  à  Pa- 
38  de  la  Sierra  (i),  mot  qui  à  lui  seul  suffirait  pour 
quer  que  j'errais  au  milieu  des  plus  hautes  mon- 
les,  des  plus  âpres  rochers.  Le  lendemain,  j'arrivai  à 
iegra  de  Abajo,  assez  beau  village,  se  trouvant  dans 
sorte  de  cul-de-sac  et  cependant  encore  dominé,  à 
hauteur  immense,  par  un  autre  village  nommé  Vinie- 
de  Arriba.  Me  trouvant  dans  ces  régions  sauvages 
lacune  troupe  n'avait  encore  paru,  j'étais  bien  aise 
ne  montrer  dans  le  plus  de  lieux  possible;  je  voulais 
Heurs  avoir  des  nouvelles  d'une  autre  bande  qui  s'y 
igiait  habituellement,  et  j'appris  en  effet  par  un  de 
(  espions  que,  lorsque  le  chef  de  cette  bande  avait  su 
je  me  jetais  dans  ces  montagnes,  il  avait  mis  entre 
et  moi  des  masses  de  rochers  à  travers  lesquels  seuls 
Iques  torrents  avaient  pu  se  frayer  des  passages, 
sages  dont  aucun  homme  n'avait  seulement  la  pen- 
de profiter.  L'espion  avait  ajouté  que  la  bande  se 
osait  en  ce  moment  à  Anguiano  :  «  Comment,  lui  dis-je, 
>rè8  ma  carte,  Anguiano  est  tout  près  d'ici.  —  A 
ttre  lieues,  mais  ces  quatre  lieues  sont  infranchissa- 
j.  —  Cependant  le  torrent  de  Viniegra  y  passe.  — 
effet,  mais  il  est,  à  ce  qu'on  dit,  encaissé  dans  des 
hers  inaccessibles  ;  il  se  précipite  par  cascades,  et  son 
est  impraticable.  —  Et  combien  y  a-t-il  par  un  chemin 
ssible?  >  Je  crois  que  mon  homme  me  répondit  : 

1)  Les  Palais  de  la  Sierra. 


304  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

c  Vingt  lieues.  >  Rien  ne  m'a  jamais  alléché  comme  une 
chose  réputée   impossible,  et,  pour   obtenir  un  plas 
ample  informé,  je  fis  de  suite  appeler  le  corregidor  pour 
l'interroger  sur  le  cours  du  torrent  et  pour  savoir  de 
lui  s'il  y  avait  eu  quelques  tentatives  faites  en  vue  de  le 
franchir  :  c  II  y  en  a  eu  autrefois,  me  dit-il,  mais  elles 
ont  été  malheureuses.  Un  seul  homme,  accompagné  de 
son  fils  alors  âgé  de  onze  ans,  est  parvenu  à  aller  par 
ce  chemin  à  Anguiano,  mais  il  a  fait  vingt  lieues  pour  en 
revenir;  il  n'a  jamais  voulu  recommencer,  et  personne, 
sur  son  récit,  n'a  osé  l'imiter.  —  Cet  homme  est-il  mort? 
—  Il  y  a  longtemps.  —  Et  son  fils?  —  Il  vit  encore.  — 
Conduisez-moi  chez  lui.  >  Nous  arrivâmes,  et,  le  corre- 
gidor l'ayant  mis  au  courant  des  motifs  de  ma  venue,  ce 
fils,  qui  était  un  vieillard,  mais  qui  avait  encore  l'esprit 
très  présent,  se  mit  à  sourire  en  disant  :  «  Mauvaise 
affaire.  >  £n  fait,  il  se  rappelait  parfaitement  ce  trajet; 
il  répondit  à  toutes  mes  questions,  et  il  résulta  pour  moi 
de  ses  explications  que  ce  qu'il  y  avait  de  plus  mena- 
çant, ce  n*était  pas  tant  de  suivre  le  lit  du  torrent  sans 
cesse  hérissé  de  roches  vives,  qu'à  tous  moments  il  fal- 
lait franchir;  ce  n'était  pas  non  plus  de  marcher  presque 
toujours  dans  l'eau  et  sur  des  cailloux  roulants  ou  tran- 
chants, mais  c'était  de  courir  la  chance  d'un  orage  qui, 
dans  ces  hautes  montagnes,  peut  se  former  d'un  instant 
à  l'autre.  Or,  un  orage  survenant,  l'élévation  subite  des 
eaux,  la  vitesse  et  le  fracas  de  leur  cours,  résultant  de  la 
force  des  pentes  et  des  obstacles,  sont  tels  en  peu  d'in- 
stants, que  dix  mille  hommes,  se  trouvant  engagés  dans 
ce  trajet,  y  périraient  sans  qu'il  pût  s'en  sauver  un  seul. 
Je  levai  les  yeux  au  ciel  :  il  était  pur,  et  le  soleil  s'abais- 
sait vers  un  horizon  dégagé  de  toute  vapeur.  Nous  appro- 
chions de  la  fin  de  juillet,  et  ce  temps  des  moissons  n'est 
pas  en  général  un  temps  d'orages.  Il  y  avait  même  pins 


A  TRAVERS   LE   LIT    D'UN    TORRENT.  365 

quinze  jours  qu'il  n'avait  plu,  et  le  torrent  était 
>que  à  sec;  je  demandai  s'il  existait  un  baromètre 
s  le  village;  il  s'en  trouva  un,  qui  marquait  le  beau 
;  avec  le  plus  grand  soin  je  le  fis  transporter  dans 
chambre,  aQn  de  voir  s'il  éprouverait  une  variation 
le  pouvoir  le  consulter  jusqu'au  dernier  moment, 
î  la  certitude  que  personne  n'y  aurait  touché;  puis, 
;  avoir  encore  rien  décidé  d'une  manière  irrévocable, 
lonnai  que  les  troupes  fussent  sous  les  armes  et 
es  à  partir  à  trois  heures  du  matin, 
y^ant  consulté  mon  baromètre  une  dernière  fois  et 
int  trouvé  immobile,  je  m'étais  rendu  sur  le  front  de 
itère;  le  corregidor  m'y  attendait;  quelques  habi- 
8,  informés  du  projet  que  j'avais  osé  concevoir,  se 
valent  également  là  et  chuchotaient  entre  eux  ;  tous  les 
L  étaient  fixés  sur  moi,  et  les  regards  mômes  des  sol- 
semblaient  se  consulter  avec  inquiétude.  Cependant, 
ant  muni  d'un  guide  pour  tout  le  temps  qu'un  guide 
rrait  être  nécessaire,  et  déterminé  par  le  plus  beau 
r  du  soleil,  par  l'air  le  plus  pur  et  le  plus  calme,  j'or- 
nai le  roulement  et,  ne  pouvant  être  devancé  par  per- 
le, je  criai  :  c  Route  d'Anguianot  >  Aussitôt  tous  les 
ats  se  mirent  à  rire  et  bientôt  me  suivirent  en  chuu- 
;  car,  avec  cinquante  hommes  choisis,  je  précédais 
donne.  Pendant  une  demi-heure  nous  marchâmes 
une  prairie  charmante,  puis  brusquement  elle  se 
écit,et  une  masse  imposante  de  rochers  n'offrit  plus 
)a8sage  possible  que  le  lit  même  du  torrent.  Bientôt 
itse  creusa,  continuant  à  s'encaisser  de  plus  en  plus, 
nème  qu'il  roulait  toujours  avec  plus  de  fracas  ses 
les  qui  semblèrent  de  plus  en  plus  impétueuses;  enfin 
arbres,  poussés  dans  les  fissures  des  rochers,  croisé- 
t  au-dessus  de  nos  tètes  leur  épais  feuillage  et  joi- 
rent  l'obscurité  à  tous  nos  embarras.  Les  chants 


366    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

avaient  cessé,  on  ne  riait  même  plus  des  chates  que 
chaque  pas  renouvelait;  dès  que  nous  eûmes  perdales 
moyens  de  rétrograder,  les  Ogures  se  rembrunirent  à  la 
pensée  qu'il  fallait  sortir  de  là  avant  la  nuit,  ne  fût-ce 
que  pour  éviter  les  trous  profonds  dans  lesquels  on 
risquait  de  se  noyer.  On  se  fatiguait  à  grimper  sans  trêve 
sur  les  rochers  pour  les  dégringoler  ensuite;  les  cava- 
liers  surtout,  ohligés  de  sauver  et  leurs  chevaux  et  eoi- 
mèmes,  s'exténuaient  à  se  frayer  des  passages,  et  ils 
n'y  auraient  pas  sufQ,  si  je  ne  les  eusse  fait  seconder  par 
cent  hommes  d'infanterie,  qui  d*heure  en  heure  étaient 
relevés.  Des  haltes  devinrent  donc  indispensables  pour 
reposer  les  hommes  et  les  bètes,  et  pour  donner  le  temps 
d'arriver  à  ceux  qui  restaient  en  arrière,  haltes,  du  reste, 
au  dernier  point  pittoresques  par  la  manière  dont  les 
soldats  se  couchaient  ou  se  groupaient  sur  toutes  les 
saillies  de  roches.  La  journée  se  passa  ainsi;  malgré  tout 
ce  que  Ton  put  faire,  trois  chevaux  se  cassèrent  les 
jambes  et  furent  abandonnés,  ainsi  que  leurs  charges. 
Cependant  nous  approchâmes  du  but  de  cette  téméraire 
entreprise;  mais  la  nuit  arrivait;  par  bonheur,  le  litda 
torrent  s'élargissait  et  devenait  moins  dangereux;  bon- 
heur bien  nécessaire,  puisque  le  dernier  quart  de  lieue 
de  cette  marche,  qui  pour  la  tète  de  la  colonne  fut  de 
dix-neuf  heures,  se  fit  dans  la  nuit;  enfin  je  me  trouvais 
à  la  petite  prairie  qui  de  ce  côté  précède  Anguiano  et 
n'en  est  pas  à  cent  cinquante  toises,  et,  comme  j'avais 
déjà  prescrit  le  plus  profond  silence,  ce  fut  sans  aucuB 
bruit  que  je  reformai  des  pelotons;  toutefois,  les  soldats 
n'arrivant  qu'un  à  un,  il  était  près  de  onze  heures  araot 
que  j'eusse  cinq  cents  hommes  et  trois  ou  quatre  tam- 
bours. 

C'était  assez  pour  l'exécution  de  mon  coup  de  maiOt 
surtout  contre  des  gens  épars  dans  les  maisons,  la  plo- 


LE    «  PASSAGE  DES   DÉMONS  ».  367 

tri  couchés  sans  doute,  et  dans  une  sécurité  telle  que, 
i  côté  d'Anguiano,  ils  n'avaient  pas  même  eu  la  pen- 
e  de  mettre  un  poste,  quoiqu'ils  me  sussent  vers  les 
urces  du  torrent.  En  conséquence,  je  chargeai  un  offl- 
;r  supérieur  de  continuer  à  rallier  les  hommes  à 
38ure  qu'ils  arriveraient,  et  je  partis  avec  ce  que  j'avais 
uni,  marchant  les  armes  basses  et  silencieusement.  A 
nt  pas  de  la  première  maison,  nous  fûmes  aperçus  par 
i  factionnaire  qui  cria  sur  nous;  personne  ne  répondit; 
lança  un  second  cri;  mais,  comme  nous  accélérions  tou- 
iirs  le  pas,  il  tira  en  appelant  aux  armes.  A  l'instant 
•s  tambours  battirent  la  charge;  je  gardai  en  réserve 
Qt  hommes  avec  moi,  et  quatre  cents  se  précipitèrent 
ns  le  village,  où  ils  firent  une  abominable  déconfiture, 
t  massacre  fut  grand,  et  ce  qui  ne  périt  pas  se  sauva 
chemise  et  sans  armes.  Mon  expédition  eut  donc 
at  le  succès  qu'elle  avait  pu  avoir  et  ne  me  coûta 
l'un  homme  perdu  dans  le  torrent,  trois  blessés  et  un 
é  à  Anguiano,  où  je  fus  obligé  de  rester  le  lendemain, 
osieurs  centaines  d'hommes  n'étant  arrivés  que  dans 
matinée.  L'effet  de  cette  marche  parut  donc  extraor- 
Daire,  et  les  survivants  des  insurgés,  qui  avaient  payé 
ir  sécurité  si  cher,  appelèrent  ce  passage  «  el  paso  de 
:  Demonios  »  (i). 


i)  Toutefois,  le  jour  où  je  quittai  Anguiano,  les  débris  de  cette 
ade  prirent  sur  moi  une  espèce  de  petite  revanche.  J'avais  à  sui- 
3,  et  pendant  une  demi-licue,  une  route  bordée  à  notre  droite  par 
I  rochers  à  pic  et  à  notre  gauche  par  un  abîme  servant  de  lit  au 
Tent  d'Anguiano,  abîme  de  deux  cents  pieds  de  large  et  dont  la 
e  gauche  était  bordée  par  un  coteau  que  couvrait  un  bois  épais. 
,  du  moment  où  ma  colonne  fut  engagée  dans  ce  chemin,  eUe 
;ut,  venant  de  Tautre  rive  du  torrent,  une  fusillade  assez  vive. 
le  riposta  sans  doute»  et  par  un  feu  nourri;  mais  les  assaillants 
ûeot  cachés  par  des  branches,  et  elle  ne  pouvait  tirer  que  sur  la 
mée.  Cependant,  comme  à  chaque  coup  de  fusil  tiré  sur  elle  ma 
lonne  répondit  par  une  douzaine,  il  est  à  croire  que  ces  assail- 


368    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Je  me  rapprochais  de  Burgos,  lorsqu'un  des  espions 
que  j'avais  toujours  en  campagne,  et  qui  pendant  mes 
expéditions  accouraient  pour  me  donner  les  nouvelles 
pouvant  m'intéresser  et  ne  me  les  donnaient  guère  que 
dans  des  bois,  me  rejoignit.  J'appris  par  lui  que  le  mar- 
quis de  Villa-Campo,  pour  la  famille  duquel  j'avais  mille 
bontés  (i),mais  qui  ne  nous  faisait  pas  moins  la  guerre 
à  la  tête  d'une  troupe  qu'il  avait  organisée,  venait  de 
lever  des  contributions  du  côté  de  Reinosa,  regagnait 
les  montagnes  et  devait  coucher  dans  un  village  qui  était 
à  trois  lieues  sur  ma  gauche.  A  l'instant  je  changeai  de 
direction  et  je  marchai  à  lui.  Grâce  à  mon  espion  qui 
me  servit  de  guide,  je  sortis  peu  des  bois  et  j'évitai  les 
villages  autant  que  cela  était  possible;  quant  à  ceux  que 
je  fus  forcé  de  traverser,  je  les  faisais  dépasser  d'avance 
par  un  chasseur  de  Nassau,  qui  ne  permettait  à  personne 
de  me  devancer;  d'ailleurs,  comme  dans  ces  parages  la 
marche  de  Villa-Gampo  n'était  pas  sue,  on  n'avait  aucun 
motif  de  me  précéder,  circonstances  auxquelles  je  dus 
d'apparaître  en  vue  du  village  qu'il  occupait,  sans  qu'il 
eût  pu  se  douter  de  mon  approche.  CeVilla-Campo  était 
militairement  gardée  et  ses  postes  avancés  commencèrent 
le  feu  dès  qu'ils  nous  aperçurent;  sans  hésiter,  une  com- 
pagnie de  voltigeurs  s'avança  en  tirailleurs  et  fut  sou- 
tenue par  deux  compagnies  de  'grenadiers  et  par  une 
autre  de  voltigeurs,  qui  marchèrent  en  bataille,  suivies 
par  deux  colonnes  formées  des  compagnies  du  centre 
des  deux  bataillons  du  118'.  Nous  approchâmes  ainsi 

lants  perdireni  dos  leurs;  du  moios  leur  feu  eut-U  peu  de  durée; 
Micore  en  avait-il  eu  assez  pour  nie  mettre  à  mal  huit  boouues. 
tant  tués  que  blessés. 

(1)  11  avait  deux  sœurs  à  Burgos;  j'avais  logé  chez  leur  mèreeo 
1807.  La  conduite  de  leur  frère  avait  fait  séquestrer  leurs  biens 
avec  celui  do  toute  leur  famUle,  et  je  m'étais  entremis  pour  leur 
faire  rendre  leur  part. 


INCENDIE  PROTKCTEUR.  3t>9 

jusqu'à  six  cents  pas  du  village;  puis  la  charge  battit,  et 
les  chasseurs  de  Nassau  partirent  pour  tourner  l'ennemi. 
Par  malheur,  le  village  était  adossé  à  un  bois  assez  fourré, 
et  la  cavalerie  fut  inutile;  toutefois,  avec  mes  quatre 
compagnies  d'élite,  je  culbutai  l'arrière-garde  de  la  bande 
que  je  poursuivis  assez  avant  dans  le  bois,  mais  sans 
avoir  pu  joindre  le  gros  de  la  guérilla  qui  avait  près 
d'un  quart  d'heure  d'avance  sur  moi  et  qui  se  retirait  au 
pas  de  course. 

Cependant,  la  nuit  venant,  une  poursuite  n'avait  plus 
d'objet;  c'était  même  un  incroyable  bonheur  d'avoir 
joint  et  battu   dans  cette  expédition   les  trois  seules 
bandes  qui  troublaient  la  tranquillité  de  la  Vieille-Cas- 
tille;  enfin,  et  après  avoir  tué  une  trentaine  d'hommes 
à  ce  Vilia-Campo,  rentrant  dans  le  gîte  d'où  je  l'avais 
chassé,  je  vis  une  maison  en  feu.  Ma  première  idée  imputa 
cet  incendie  à  des  soldats  de  ma  colonne,  et  j'ordonnai 
de  suite  cinquante   hommes  de  corvée  pour  aider  à 
l'éteindre;  mais  les  habitants  montrèrent  si  peu  de  zèle, 
le  corregidor  parutsi  résigné  à  la  perte  de  cette  maison, 
qui,selonlui,  ne  pouvait  plus  être  sauvée,  qu'on  la  laissa 
brûler,  et  que  le  lendemain  matin,  lorsqu'à  la  pointe 
du  jour  je  quittai  le  village  pour  continuer  ma  marche 
sur  Burgos,  les  débris  fumaient  encore.  Je  ne  me  doutais 
guère  que  j'étais  le  jouet  d'une  ruse,  dont  voici  l'expli- 
cation. Au  moment  où   les   premiers  coups   de  fusil 
annoncèrent  mon  approche,  le  marquis  de  Villa-Campo 
comprit  qu'il  n'avait  plus  le  temps  de  faire  partir  son 
trésor;  car  il  aurait  pu  à  peine  faire  charger  les  mulets, 
et  les  mulets  chargés  ne  pouvaient  plus'nous  échap- 
per, le  marquis  eût-il  même  sacrifié   sa  troupe  pour 
les  défendre.  Il  les  fit  donc  partir,  comme  s'ils  avaient 
été  chargés,  et  fit  jeter  dans  la  cave  les  barils  contenant 
les  250,000 francs  produit  de  ses  levées  de  contributions; 

IT.  S4 


370  MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBALLT. 

puis,  pendant  que  le  propriétaire  enlevait  ce  qui  pouvait 
rètre,  il  fit  sous  promesse  d'indemnité  mettre  le  feu  à 
cette  maison.  Dupé  et  complètement  dupé,  je  ne  vis  dans 
rincendie  qu'un  de  ces  accidents  trop  communs  à  la 
guerre,  et  dans  la  conduite  des  habitants  qu'une  preuve 
d'apathie  et  de  résignation.  Le  trésor  de  Villa-Campo 
resta  donc  intact  sous  les  voûtes  de  la  cave;  seulement, 
quelques  jours  après  ma  rentrée  à  Burgos,  j'appris  à 
quel  point  j'avais  été  joué  et  quelle  hilarité  avait  excitée 
mon  peu  de  pénétration.  C'était  trop  de  plaisir  pour 
n'y  pas  mettre  un  prix;  je  fis  donc  enlever  et  jeter  en 
prison  le  corregidor,  qui  en  plus  fut  destitué,  et  les  cinq 
principaux  habitants  de  ce  village;  je  les  frappai  de 
25,000  francs  d'amende,  et  je  notifiai  que  si  les  25,000  fr. 
n'étaient  pas  payés  sous  huit  jours,  le  village  serait 
brûlé  et  rasé. 

Cependant  ces  bandes  toujours  battues,  jamais  vain- 
eues,  et  qui,  détruites,  se  reformaient  de  suite,  avaient 
commencé  à  rançonner  la  Riojaet  les  parages  circonvoi- 
sins.  Ce  fait  me    servit   de   prétexte  pour  établir  de 
nouvelles  garnisons  et  pour  tripler  les  anciennes,  en 
annonçant  qu'elles  seraient  relevées  tous  les  huit  jours, 
ce  qui  me  mit  à  même  de  réunir  brusquement  quinze 
cents  hommes  que  je  n'avais  plus  qu'à  rejoindre  avec 
ma  cavalerie  pour  me   trouver   en  campagne;  mais 
encore,  et  pendant  les  marches  destinées  à  effectuer  ces 
rassemblements,  faisais-je  exécuter  des  tracs  ou  tourner 
quelques-unes  des  bandes  que  j'avais  résolu  d'attaquer, 
manœuvre  grâce  à  laquelle  la  guérilla  de  Villa-Campo 
donna  dans  Une  embuscade,  perdit  beaucoup  de  monde 
et  se  dispersa.  Le  jour  que  ce  fait  rappelle,  je  m'étais 
mis  en  mouvement  avant  le  jour  et,  sur  je  ne  sais  plus 
quel  renseignement  qui  se  trouva  faux,  je  m'étais  porté 
à  Najera.  C'était  au  mois  d'août.  La  chaleur  était  excès- 


CHASSEURS   DE   NASSAU.  371 

sire,  et,  lorsque  nous  y  arrÎTàmes,  nous  avions  fait 
onze  lieues.  Les  troupes  étaient  exténuées,  et,  en  ordon- 
nant un  repos  indéterminé,  j'occupai  la  ville  avec  ma 
cavalerie  et  deux  compagnies  de  grenadiers,  tandis  que 
je  fis  bivouaquer  le  reste  de  mon  infanterie  le  long  du 
ruisseau  et  sous  une  belle  allée  d'arbres. 

Il  y  avait  deux  heures  et  demie  que  nous  étions  là; 
je  sortais  de  table  et,  au  gré  des  officiers  et  des  troupes, 
j'allais  consentir  à  passer  la  nuit,  lorsque,  du  balcon 
de  la  maison  où  j'étais  descendu,  je  vis,  sur  le  petit 
coteau  que  la  route  de  Logrono  traverse,  et  au  delà  du 
ruisseau,  apparaître  quelques  cavaliers  espagnols.  Peu 
à  peu  leur  nombre  s'accrut;  bientôt  ils  furent  une  soixan-  r  q 
taine  qui  se  mirent  à  nous  agoniij|^r  d'injures,  et  cela  /  ^ 
d'ajsez  près  pour  que  nous  les  entendissions  parfaite- 
ment, c  Mon  général,  s'écria  aussitôt  le  capitaine  Hagen, 
des  chasseurs  de  Nassau,  intrépide  officier  s'il  en  fut  ja- 
mais, véritable  Ajax  de  figure  et  d'audace,  permettez- 
nous  d'aller  châtier  ces  brigands-là.  >  Mais,  s'il  est  des 
troupes  qu'on  a  besoin  de  conduire  pour  les  animer  et  les 
exciter,  ces  chasseurs,  les  propres  gardes  du  grand-duc, 
n'avaient  besoin  de  ma  présence  que  pour  être  contenus 
et  modérés.  C'était  en  effet  un  corps  d'élite,  ou  plus 
exactement  une  petite  troupe  de  héros;  aucun  homme  n'y 
était  admis  sans  une  caution  de  mille  florins;  jamais  on 
n'y  punissait  un  homme  autrement  qu'en  le  chassant. 
Aussi  sages  que  braves,  je  ne  sais  au  monde  ce  qu'on 
n'aurait  pu  tenter  avec  eux.  Je  ne  voulais  pas  les 
exposer  pour  répondre  à  des  injures  qui  me  touchaient 
peu  ;  mais  ce  qui  m'occupait  davantage,  c'était  de  voir 
dans  ces  parages  des  cavaliers  bien  montés,  en  belle 
tenue,  et  qui  certainement  annonçaient  un  corps  de  cava- 
lerie espagnole  dont  ils  devaient  être  l 'avant-garde.  Et, 
comme  il  devenait  impossible  de  savoir  à  qui  ils  appar- 


872   MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

tenaient,  j'ordonnai  de  prendre  les  armes.  Le  colonel  du 
il8*  m'objecta  la  fatigue  de  ses  soldats;  ce  ne  pouvait 
plus  être  une  raison;  dès  que  mes  chasseurs  furent  à 
cheval,  je  partis  à  leur  tète,  après  avoir  ordonné  que 
l'infanterie  me  suivît  en  faisant  le  plus  de  diligence  pos- 
sible. 

A  peine  les  cavaliers  espagnols  me  virent-ils  débou- 
cher de  Najera,  ils  décampèrent,  non  de  manière  à  dis- 
paraître, mais  à  maintenir  entre  eux  et  moi  une  dis- 
tance de  deux  à  trois  cents  toises.  De  temps  en  temps 
môme,  les  mieux  montés  s'arrêtaient,  attendaient  que 
nous  fussions  assez  près  pour  les  entendre,  nous  jetaient 
de  nouvelles  injures  et  fuyaient  à  toutes  jambes.  Quant 
à  moi,  n'accélérant  pas  plus  mon  allure  que  je  ne  la 
ralentissais,  je  me  bornai  à  les  suivre  au  petit  trot; 
ils  m'entraînèrent  ainsi  jusqu'à  un  quart  de  lieue  de  Lo- 
grono,  à  l'entrée  d'un  bois  où  j'avais  de  suite  résolu  de 
me  porter,  et  où  je  vis  tout  à  coup  huit  cents  hommes 
de  cavalerie  espagnole,  en  bataille,  tous  bien  montés, 
bien  équipés,  bien  habillés,  bien  armés,  et  qui,  éclairés 
par  le  soleil  couchant,  formaient  un  coup  d'œil  non  moins 
beau  qu'imposant.  J'arrêtai  donc  ma  petite  troupe  et  je 
me  portai  avec  mes  aides  de  camp,  Hagen  et  le  major 
des  chasseurs,  officier  froid,  mais  non  moins  ferme,  en  vue 
de  la  légion.  Les  injures  recommencèrent  et  furent  pro- 
férées avec  le  plus  de  fureur  par  deux  jeunes  amazones 
resplendissantes  de  broderies,  jolies  comme  des  anges, 
enragées  comme  des  démons,  montées  sur  des  chevaux 
fins  et  légers,  et  venant  nous  provoquer  de  cent  manières, 
et  même  nous  tirer  des  coups  de  pistolet.  Hagen  écumait  : 
<  Pour  Dieu,  mon  général,  me  disait-il,  laissez-nous  char- 
ger, et  il  y  aura  bien  du  malheur  si  je  n'en  ramène  pas 
une  pour  vous  et  une  pour  moi;  vous  choisirez.  *  Je 
riais,  mais  ce  n'était  pas  de  plaisanteries  qu'il  s'agissait. 


UN    CORPS    DE  CAVALERIE    ESPAGNOLE.  313 

Nous  étions  en  présence  de  onze  fois  notre  nombre;  nous 
avions  affaire  non  pas  à  un  ramassis  de  paysans  huches 
sur  des  biques,  mais  à  de  la  cavalerie  véritable^  à  une 
troupe  régulière,  disciplinée  et  toute  fraîche,  alors  que, 
par  les  chaleurs  de  la  canicule,  nous  avions  déjà  fait  qua- 
torze lieues.  Nous  ne  pouvions  pas  même  arriver  en 
bataille  sur  cette  troupe,  attendu  que  le  terrain  qui  nous 
séparait  d'elle  était  plein  d'excavations  et  ne  permettait 
guère  de  passage  qu'à  quatre  hommes  de  front.  Je 
n'avais  pas  envie  d'une  échaufîourée,  et  je  m'en  souciais 
d'autant  moins  que  les  murs  de  Logrono,  les  toits 
des  maisons  étaient  couverts  de  monde,  et  que  toute  la 
population  allait  être  témoin  de  notre  lutte.  Enfln  mon 
infanterie  était  à  deux  lieues  en  arrière,  et  je  n'avais 
par  conséquent  aucun  secours  à  attendre.  D'un  autre 
côté,  cependant,  avoir  fait  trois  lieues  pour  joindre  ce 
corps  et  ne  pas  oser  l'attaquer  était  humiliant,  alors 
qu'à  la  vue  de  tant  de  monde  rien  n'était  épargné  pour 
nous  provoquer  au  combat;  puis  ma  prudence  ne  risque- 
rait-elle pas  de  paraître  de  la  timidité  à  mes  chasseurs 
allemands  qui  ne  demandaient  qu'à  en  venir  aux  mains? 
Je  pris  donc  le  major  à  part  :  «  Laissons  les  folies  de 
Hagen,  lui  dis-je;  vous  connaissez  vos  soldats  mieux 
que  moi  ;  vous  êtes  un  officier  d'expérience  et  de  capa- 
cité; vous  sentez  dans  quelle  position  je  me  trouve,  et 
vis-à-vis  de  moi-môme,  et  vis-à-vis  du  duc  de  Nassau; 
ainsi,  quelle  est  votre  opinion  sur  ce  qui  est  possible?  — 
Mon  opinion,  me  dit-il,  puisque  Votre  Excellence  me  la 
demande,  est  que  nous  les  battrons.  > 

C'était  décisif;  je  fis  successivement  et  par  moitié 
mettre  pied  à  terre  à  mes  chasseurs,  afin  de  resserrer  les 
sangles,  rajuster  les  rênes  et  laisser  souffler  les  che- 
vaux; ce  préliminaire  prit  un  quart  d'heure,  durant 
lequel  les  Espagnols  continuèrent  à  nous  agoni^r,  mais 


374  MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBA13LT. 

après  lequel  les  trompettes  sonnèrent  et  nous  débou- 
châmes du  bois.  Un  cri  vraiment  féroce  partit  aussitôt 
de  toute  la  légion  espagnole,  et,  secondés  par  les  deui 
petites  femmes  dont  j'ai  parlé,  les  chefs  et  les  autres 
ofQciers  de  ce  corps  voltigèrent  devant  le  front  de  leurs 
soldats  en  les  excitant  de  la  voix  et  du  geste.  Partis  au 
pas,  nous  prîmes  bientôt  le  petit  trot,  et,  notre  allure 
s*accélérant  sans  cesse,  nous  fûmes  au  grand  galop; 
par  un  hourra  général  nous  abordâmes  les  cavaliers, 
qui,   ayant  fait  la  double  faute  de  nous  attendre  de 
pied  ferme  et  de   rester  sur  une  seule  ligne,  furent 
rompus  en  un  instant.  L'épouvante  se  mit  parmi  eux; 
la  centaine  d'hommes  coupée  du  restant  de  la  légioa 
et  qui  se  trouvait  sur  notre  gauche,  se  précipita  daft« 
Logrono;  le  surplus  à  toutes  jambes  se  sauva  vers  leB 
montagnes,  talonné  et  sabré  par  nous.  Après  un  quar^ 
d'heure  de  poursuites,  je  m'arrêtai  avec  mes  aides  d^ 
camp  et  mes  ordonnances;  puis,  après  avoir  chargé  u^ 
des  officiers  de  Nassau  de  gagner  la  tête  et  d'ordonné  ^ 
au  major  de  se  reployer  sur  moi,  je  me  rapprochai  d^ 
Logrono    dans  l'intention  d'attendre  mon   infanterie  > 
mais  déjà  le  corregidor  et  quelques  notables  arrivaient 
pour  me  présenter  sur  un  plat  d'argent  les  clefs  de  1 
ville  et  pour  m'inviter  à  y  rentrer.  Ce  fut  donc  à  la  tèt^^ 
de  mes  aides  de  camp,  de  quatre  ordonnances,  et  suiv 
de  mon  valet  de  chambre,  que  je  pris  possession  d'un 
ville  ennemie  dans  laquelle  se  trouvaient  incontesta 
blement  des  affiliés  de  guérillas. 

J'y  étais  à  discrétion;  mais  plus  ma  position  étai 
fausse,  plus  je  me  montrai  sévère.  Une  heure  se  pass 
ainsi  ;  et  cette  heure  fut  longue.  Les  trois  quarts  d' 
qui  suivirent  le  furent  davantage,  aucune  nouvelle  n 
m'étant  parvenue  ni  de  mon  infanterie,  ni  de  ma  cava 
lerie.  Enfin  la  nuit  venait,  et  j'étais  assez  inquiet  d 


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DISPERSION    DES   GUERILLAS.  375 

ces  retards,  lorsque  les  tambours  se  firent  entendre; 
mais  qu'était  devenue  la  cavalerie?  Il  était  permis  de 
craindre  qu'en  s'engageant  dans  les  montagnes,  à  la 
suite  des  Espagnols,  elle  eût  donné  dans  une  embus- 
cade; j'étais  donc  dans  une  véritable  anxiété  lorsqu'elle 
arriva.  C'était  ce  foudellagen  qui  Tavait  entraînée  à  une 
charge  de  deux  lieues  et  demie  dans  laquelle  ils  avaient 
tué  ou  blessé  une  soixantaine  d'hommes  et  près  de 
trente  chevaux,  et  n'ayant  eu  que  trois  hommes  blessés 
qu'ils  ramenaient  sur  une  charrette  :  c  Et  cette  femme 
que  vous  m'avez  promise?  dis-je  à  Hagen.  —  Ah  !  mon 
général,  s'écria-t-il,  j'ai  été  à  deux  pas  d'elle  pendant 
une  heure  entière;  mais  la  fatigue  de  mon  cheval  m'a 
empêché  de  la  prendre,  et  je  n'ai  pas  eu  le  courage  de 
tirer,  même  pour  la  démonter;  au  reste,  je  lui  en  ai  dit 
de  belles,  et  elle  se  souviendra  de  moi.  i 

Cette  affaire,  brillante  par  la  disproportion  des  forces, 
délivra  la  Vieille-Castille  du  corps  de  cavalerie  espa- 
gnole, venu  de  je  ne  sais  d'où  et  qui  n'y  reparut  plus. 
On  conçoit  que  je  donnai  de  grands  éloges  à  la  conduite 
des  chasseurs;  j'en  écrivis  même  au  grand-duc,  qui 
m'accorda  pour  eux  quelques  récompenses.  Quant  à  moi, 
pour  remerciements  de  toutes  ces  incursions  et  surtout  de 
la  première  qui  avait  été  la  plus  longue,  je  n'obtins  du 
général  Kellermann  que  la  satisfaction  qu'il  eut  de  me 
voir  revenir;  car  il  jugeait  inutile  de  poursuivre  les 
guérillas  au  fond  de  montagnes,  quand  on  avait  à  garder 
les  routes  que  l'éloignement  des  troupes  privait  momen- 
tanément de  leur  protection  régulière.  Il  avait  tort  ce- 
pendant. En  tout  pays  conquis,  et  surtout  en  pays 
espagnol,  il  faut,  pour  imposer  son  autorité,  savoir  frap- 
per les  esprits;  ainsi  la  dispersion  des  guérillas,  sur 
lesquelles  se  portaient  les  espérances  et  s'appuyaient 
les  fâcheuses  dispositions  des  partisans  espagnols,  eut 


376     MKMOIRKS    DU    GKNKRAL    BARON    THIÉBAULT. 

dans  mon  gouvernement  une  influence  morale  considé- 
rable. 

Mais  moins  je  recevais  d'encouragements,  plus  je  te- 
nais à  prouver  que  j'étais  au-dessus  de  semblables  sti- 
mulants. Je  ne  m'épargnai  donc  ni  jour  ni  nuit,  et  ma 
santé  mit  bientôt  des  bornes  à  mon  zèle.  Je  fus  repris 
du  mal  qui  m'avait  tant  abattu  lors  de  la  mort  de  mon 
père;  en  quelques  heures  je  fus  terrassé,  et,  après  plu- 
sieurs jours  de  souffrances  continues,  je  tombai  en  un 
tel  état  de  faiblesse  que,  sans  délire,  la  tète  entièrement 
libre,  en  plein  jour  et  sans  que  la  présence  des  personnes 
qui  m'approchaient  pût  les  dissiper,  je  fus  frappé  tout 
à  coup  de  visions,  qui  ne  m'empêchaient  pas  de  distin- 
guer les  objets  véritables,  mais  qui  ne  m'en  représentaient 
pas  moins,  dans  les  intervalles  de  Ûxité  et  avec  une 
durée  qui  alla  jusqu'à  vingt-quatre  heures,  les  tableaux 
les  moins  réels  et  souvent  les  plus  fantastiques  (i) . 

Au  plus  fort  de  cette  crise,  j'avais  écrit  au  major  géné- 
ral Jourdan  pour  lui  rendre  compte  de  mon  état  et  de 
l'impossibilité  où  j'étais  pendant  quelque  temps  de 
m'occuper  personnellement  des  rapports  qu'il  recevait 


(1)  Pour  donner  une  idée  de  ces  visions,  je  vais  en  citer  une. 
J'aperçus  donc,  vers  un  des  coins  de  ma  chambre,  se  former  ua 
tapis  de  gazon  qui  s'étendit,  devint  une  prairie  charmante  et 
bientôt  s'entoura  d'arbres  magnifiques.  I*eu  à  peu  un  point  blan- 
châtre se  forma  au  milieu  de  la  prairie  ;  ce  point  grossit,  prit  une 
teinte  du  chair  et  en  quelques  instants  offrit  à  [mes  regards  une 
femme  superbe.  J'étais  dans  une  sorte  d'extase,  lorsque  ce  beau 
corps 'se  couvrit  de  taches,  et  celles-ci  formèrent  autant  de  plaies, 
de  chacune  desquelles  sortit  un  monstre  si  hideux  que  d'horreur 
et  d'épouvante  je  détournai  la  vue.  Ainsi  en  étais -je,  par  suite 
des  fatigues  de  mon  poste,  réduit  à  l'état  où  se  trouvaient  les 
néophytes  que  les  prêtres  égyptiens  préparaient  par  les  longs 
jeûnes  et  les  macérations  à  recevoir  les  impressions  qu'ils  avaient 
intérêt  à  leur  suggérer.  Si  mon  esprit  avait  partagé  le  désordre 
de  mon  imagination,  et  mes  autres  sens  celui  de  la  vue,  c'eût  été 
la  folie. 


DESTITUTION    DEGIUSKE.  377 

de  Burgos.  Une  telle  lettre,  qui  n'aurait  dû  provoquer 
que  des  expressions  d'intérêt,  me  fit  répondre  que  le 
Roi  avait  appris  avec  regret  que  ma  santé  ne  me  per- 
mettait pas  de  continuer  mes  fonctions  de  gouverneur, 
et  qu'il  avait  en  conséquence  fait  choix  du  général  Soli- 
gnac  pour  me  succéder.  Vis-à-vis  d'un  Darmagnac  même, 
cette  destitution  mal  déguisée  eût  été  une  indignité; 
vis-à-vis  de  moi,  cela  n'avait  plus  de  nom.  De  la  part  du 
maréchal,  il  n'y  avait  que  le  sacrifice  de  l'intérêt  qu'il 
devait  au  mari  d'une  de  ses  nièces;  mais  de  la  part  du 
roi,  il  y  avait  cynisme  (4),  car  il  abusait  à  mon  sujet 
d'un  pouvoir  qu'il  n'avait  aucun  droit  de  s'arroger. 
Sans  doute,  je  me  trouvais  avoir  soutenu  l'autorité  de 
TEmpereur  contre  la  sienne  dans  l'affaire  d'Amoros;  je 
lui  avais  valu  de  la  part  de  l'Empereur,  par  l'entremise 

(1)  Quant  au  général  Solignac,  c'était  de  sa  part  l'oubli  de  ce 
que  je  venais  de  faire  pour  lui  &  Lisbonne  ;  car  j'avais  eu  toute  la 
peine  du  monde  à  vaincre  la  répugnance  du  général  Junot  pour 
l'employer,  de  môme  que  mes  eûforts  à.  le  faire  valoir  dans  les 
bulletins  de  l'armée  et  dans  mon  rapport  général  ne  pouvaient 
manquer  d'avoir  provoqué  sa  nomination  au  grade  de  général  de 
division  et,  ainsi  que  je  l'ai  su  depuis,  lui  avaient  été  non  seule- 
ment utiles,  mais  indispensables,  en  dépit  de  sa  blessure.  Mais  de 
telles  considérations  n'en  ont  jamais  été  pour  lui,  et,  si  j'en  fus 
une  preuve  dans  cette  occasion,  le  général  Junot  en  fut  une 
autre.  En  effet,  Solignac,  qui  se  monti*ait  alors  envers  lui  si  obsé- 
quieux, lui  dut  remploi  qui  rendit  sa  promotion  possible;  lorsqu'il 
fut  blessé  à  la  main  droite,  il  reçut  de  lui  20.000  francs  de  gratifi- 
cation et  n'en  fut  pas  moins  un  des  hommes  qui  l'accusèrent,  le 
calomnièrent  et  le  ravalèrent,  et  qui  ont  continué  aie  ravaler  avec 
le  plus  d'acharnement.  Au  reste,  sa  nomination  au  gouvernement 
de  la  Vieille-Castille  ne  lui  valut  que  les  regrets  de  se  voir  privé 
presque  aussitôt  par  l'Empereur  de  cette  position  qu'il  n'était  pas 
fait  pour  bien  remplir;  son  ton  et  ses  manières  étaient  vulgaires, 
son  caractère  inégal  et  violent,  et,  en  dépit  de  son  esprit  naturel  et 
de  5a  propension  à  se  vanter,  il  n'en  était  pas  moins,  en  face  de  si 
graves  responsabilités,  dépourvu  du  genre  de  capacité  nécessaire. 
—  (Voir  au  sujet  do  la  conduite  que  le  général  Solignac  tint  vis-à- 
vis  de  Junot  les  Mémoiret  de  la  ducheise  d'Abrantès,  édition  citée, 
tome  X,  page  363.  Éd.) 


m    MÊXOItES  DC  GESÊftAL  ftAft05   THIÉBACLT. 

dm  çéoénl  Oar^e,  qb  rappel  à  la  soumission  dont  il 
aTait  pa  se  trovrer  .offense  ;  il  s'offrait  nne  revanche; 
mais  étaît-ce  me  raison  suffisante  pour  que  je  regar- 
dasse mon  maplacaneflit  comme  légal    et  par  consé- 
quent comme  oblîfaloire?  Non  eertes.  Nommé  parl'Em- 
pereiir,  je  ne  povrais  être  déplacé  qae  par  lui,  et,  sans 
rétal  de  £ûblesse  oà  jetais  et  qui  ne  me  permit  pas  de 
dominer  mon  humeur,  sans  le  dégoût  qni  se  joignit  à 
Fentrainement  qne  j'ai  tonjours  en  poar  profiter  de 
tontes  les  occasions  de  revoir  ma  femme,  j'en  aurais 
appelé  à  ITmperenr.  ei  le  général  Solignac  aurait  quitté 
Burgos  avant  d'avoir  gâché  le  pouvoir  dont,  en  si  peu 
de  jours,  il  ahusa  d'une  manière  si  fâcheuse.  A  tort  j*en 
agis  différemment.  Peu  d'heures  après  l'arrivée  de  Soli- 
gnac* j'abandonnai  mes  fonctions;  mais,  dans  ce  pea 
d'heures,  j'avais  tenu  une  junte  de  gouvernement ,  la 
dernière  qui  eut  lieu  el  à  laquelle  j'avais  convoqué 
toutes  les  autorités  espagnoles  ;  et  là,  après  avoir  rap- 
pelé la  mesure  par  laquelle  le  duc  d'Istrie  avait  mis  à 
ma  disposition  des  fonds  sans  lesquels  les  créations 
que  j'avais  faites  à  Burgos  eussent  été  impossibles,  après 
en   avoir  fait  reprendre   l'état,  en  avoir  de  nouveau 
constaté  l'emploi  en  présence  des  autorités  qui  d'ail- 
leurs l'avaient  sans  cesse  discuté  avec  moi,  je  fis  au 
préfet  la  remise  de  27,000  francs  qui  restaient  en  caisse; 
j'en  déterminai  l'emploi,  c  Pardieu  >,  me  dit  Solignac, 
quand  je  l'informai  de  l'objet  de  cette  séance...  c  il  était 
bien  plus  simple  de  me  remettre  cette  sonune.  >  C'est 
précisément  ce  que  je  n'avais  pas  voulu.  Cet  objet  réglé, 
je  remerciai  toutes  les  personnes  présentes  de  la  ma- 
nière dont  elles  m'avaient  secondé.  Je  passe  sur  les 
adieux  qui  de  part  et  d'autre  furent  assez  tristes,  et  le  len- 
demain, à  la  pointe  du  jour,  sans  ordres  ni  permission, 
sans  en  attendre,  sans  en  avoir  demandé,  sans  en  toq- 


ABANDON    DE  SERVICE.  379 

loir,  fort  de  ma  conduite  et  plus  fort  peut-être  de  ma 
colère  et  de  mon  indignation,  selon  ma  coutume  de  ne 
plus  rien  considérer  quand  j'avais  pris  un  parti  et  ou- 
bliant rhumeur  que  je  pouvais  donner  à  l'Empereur 
lui-même,  pour  avoir  abandonné  son  service  et  laissé 
le  roi  d'Espagne  empiéter  sur  sa  souveraineté,  j'étais  en 
route  pour  rentrer  en  France,  ou  plutôt  pour  me  rendre 
à  Paris. 


CHAPITRE  X 


N'ayant  plus  ni  devoir  à  remplir,  ni  chef  que  je  recon- 
nusse en  Espagne,  n'ayant  plus  d'ordre  à  donner  qu'à 
une  vingtaine  d'hommes  de  cavalerie  composant  mon 
escorte,  forcé  de  voyager  au  pas  des  chevaux  et  sans 
autres  rapports  qu'avec  mes  aides  de  camp,  mon  esprit, 
qui  semblait  avoir  un  besoin  d'activité  en  raison  inverse 
de  ma  faiblesse  physique,  chercha  en  lui-même  quelques 
ressources.  Sans  doute,  les  regrets  que  je  laissais  derrière 
moi  me  vengeaient  autant  que  je  pouvais  l'être;  mon 
remplaçant  était  fait  pour  les  entretenir;  mais  ce  sujet 
de  réflexion,  si  puissant  sur  moi  lors  de  mon  départ  de 
Burgos,  perdait  à  chaque  pas  de  son  intérêt  et  insensi- 
blement laissait  place  aux  rêveries;  or,  le  matin  du  jour 
de  mon  départ  de  Vitoria,  descendant  cette  montagne 
deSalinas,  célèbre  par  les  entreprises  de  Mina  (i),  che- 
minant ma  pipe  à  la  bouche  et  ayant  laissé  tout  mon 
monde  en  arrière  de  moi,  je  me  rappelai  le  conseil  que 
Gassicourt  m'avait  donné,  il  y  avait  trois  ans,  de  mettre 
en  actions  les  pensées  dont  à  cette  époque  déjà  j'avais 
composé  un  Recueil  (2),  c'est-à-dire  de  les  fondre  en  un 


(1)  Le  célèbre  chef  des  guérillas  et  l'un  des  plus  habiles  et  des 
plus  iatrépides  défenseurs  de  Tindépendance  espagnole. 

(2)  Recueil  de  penséet,  par  P.  ThiébauU,  général  de  division.  Cette 
plaquette  in-18  fut  publiée  en  1810  ;  la  préface  en  est  dal^ 
d'Orléans,  1805.  (Éo.) 


It 


PLAN    D'UN    ROMAN.  381 

)inan.  Mon  aversion  pour  ce  genre  de  littérature  devait 
e  détourner  d'en  suivre  seulement  le  projet;  mais 
ms  le  malheur  de  me  demander  quel  but,  si  j'y  donnais 
ite.  je  pourrais  me  proposer.  L'incertitude  fut  courte, 
chardson  dans  Clarisse,  Laclos  dans  les  Liaisons  dan- 
seuses ont  prouvé  que  la  vertu,  aux  prises  avec  le  vice, 
vait  succomber  parce  que,  indépendamment  des  armes 
ni  il  dispose  lui-môme,  il  possède  en  outre  par  l'hypo- 
isie  toutes  les  armes  de  la  vertu.  Je  ne  songeais  certes 
s  à  combattre  une  thèse  justifiée  par  trop  d'exemples 
soutenue  par  de  tels  hommes,  mais  je  sentis  qu'il  me 
rait  impossible  d'écrire  un  roman  (1)  sans  essayer 
établir,  sinon  qu'ils  avaient  eu  tort,  du  moins  qu'il 
lit  possible  qu'ils  n'eussent  pas  toujours  raison;  or, 
tte  pensée  me  souriant,  un  thème  se  trouva  substitué 
une  simple  supposition. 

Sur  ce  sujet,  le  plan  du  roman,  dont  je  venais  de 
ncevoir  l'idée,  se  développa  avec  rapidité;  lorsque 
rrivai  à  Bergara,  où  je  devais  dîner,  le  canevas  se 
»uvait  fait,  tous  les  rôles  étaient  distribués,  et,  avant  que 
quittasse  la  table,  ma  première  lettre  était  écrite.  A 
llareal,  lieu  de  ma  couchée,  j'écrivis  la  seconde  et  je 
tnmençai  la  troisième,  que  j'achevai  à  Ërnani.  A  l'ex- 
;)tion  de  ce  qui  tenait  à  ma  femme  et  au  désir  de  la 
roir,  je  ne  sais  ce  que  ce  roman  ne  m'aurait  pas  fait 
blier,  si  bien  qu'ayant  eu  à  m'arrêter  quelques  jours 
run,  la  moitié  de  mon  premier  volume  s'y  trouvait 
'minée;  mais,  arrivé  à  la  Bidassoa,  d'autres  soins  m'oc- 
pèrent.  Si  une  terre  étrangère,  si  d'indignes  procédés 

1)  Ce  roman  en  cinq  parties  élait^  sous  forme  de  fiction,  une  his- 
re  de  la  vie  amoureuse  et  pittoresque  du  baron  Thiébault;  il 
lirait  donc  contenir  des  détails  nouveaux,  intéressant  certains 
>es,  certaines  circonstances  qui  ont  paru  dans  .ces  Mémoire»  et 
'il aurait  pu  nous  aider  à  compléter.  Nous  l'avons  donc  rochcr- 
6.  mais  sans  succès.  (Éd.) 


38S    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

m'avaient  fait  éprouver  le  besoin  de  m'arracher  à  moi- 
même,  j'eus  peine  à  suffire  aux  sentiments  qui  m'exal- 
taient du  moment  où  je  me  retrouvai  en  France.  Une 
heureuse  réalité  y  remplaça  la  fiction;  mon  histoire 
me  fit  oublier  mon  roman.  Et,  puisque  le  souvenir  de 
cette  fantaisie  romanesque  m'a  entraîné  à  laisser  eo 
route  d'autres  faits  moins  superficiels  et  se  rattachant 
plus  directement  à  mon  voyage,  je  reviens  à  ces  faits. 

Lorsque  j'étais  entré  à  Tolosa  avec  ma  caravane,  j'avais 
aperçu  deux  voitures,  et,  les  ayant  rejointes,  je  vis  le 
duc  et  la  duchesse  d'Abrantès,  sortant  de  la  maison  où 
ils  avaient  passé  la  nuit  et  prêts  à  continuer  leur  route 
vers  Burgos.  L'étonnement  fut  égal  de  part  et  d'autre; 
quant  au  duc,  du  moment  où  j'eus  donné  à  la  duchesse 
la  main  pour  monter  dans  sa  voiture,  il  me  prit  par  le 
bras,  rentra  avec  moi  dans  la  chambre  où  il  avait  couché, 
et  là,  m'ayant  embrassé,  il  me  dit  :  c  Je  sais  de  quelle 
manière  vous  m'avez  défendu  auprès  de  l'Empereur,  et 
j'ai  besoin  de  vous  dire  à  quel  point  j'en  suis  touché.  Et 
c'est  vous,  envers  qui  je  n'ai  pas  tenu  mes  promesses, 
vous,  avec  qui  j'ai  eu  des  torts,  qui  seul  vous  êtes  mon- 
tré mon  ami.  Et  ce  sont  des  gens  que  j'ai  comblés  de 
bontés  et  chargés  d'or,  qui  me  calomnient  de  cent 
manières  et  se  montrent  les  plus  ingrats  des  hommes  et 
les  plus  acharnés  de  mes  ennemis,  i  En  achevant  ces 
mots,  il  me  tendit  la  main,  et,  tandis  qu'il  serrait  la 
mienne,  les  larmes  lui  affinèrent  aux  yeux.  Je  ne  fus  pas 
moins  ému  de  cette  effusion  que  des  souffrances  qu'elle 
attestait  chez  un  tel  homme.  Pauvre  duc  ! 

Quant  à  la  halte  que  j'avais  faite  à  Irun,  elle  mérite 
une  explication.  J'avais  écrit  de  Pancorbo  à  ma  femme 
pour  lui  dire  mon  aventure  et  lui  annoncer  mon  départ 
pour  Paris;  mais,  toute  réflexion  faite,  j'avais  ajouté â 
cette  lettre  un  post-scriptum  portant  :  <  Sonde  le  terrain 


LE   GÉNÉRAL  SOLIGNAC   A   BURGOS.  383 

l'efTet  qu'aura  produit  mon  remplacement  et  que 
irrait  produire  mon  arrivée,  et  fais-moi  de  suite  une 
onse  que  j'attendrai  à  Irun...  >  Or,  cette  lettre,  qui 
it  attendre  onze  jours,  m'apprit  que  le  choix  du  géné- 
Solignac  avait  autant  déplu  à  l'Empereur  que  mon 
iplacement,  et  que  les  ordres  partaient  pour  donner 
e  général  une  autre  destination  (i)  et  pour  me  faire 
rendre  mon  gouvernement;  d'après  ces  ordres,  ma 
ime  m'annonçait  qu'elle  se  mettait  en  route  pour 
ir  du  moins  passer  quelques  jours  avec  moi  à 
'^onne. 

ans  doute,  mon  amour  propre  fut  flatté  du  motif  et 
contenu  de  ces  ordres  ;  j'étais  vengé  autant  que  je 
ivais  Tètre,  et  je  l'étais  par  la  mortification  que  rece- 
snt  et  le  maréchal  Jourdan,  et  le  général  Solignac,  et 
loi;  mais  ces  ordres  mêmes  ne  pouvaient  réparer  le 
i  fait,  ni  me  rendre  ce  que  j'avais  perdu.  La  Vieille- 
tille  était  devenue  pour  moi  comme  une  femme  salie 
des  mains  étrangères.  Relativement  aux  Castillans, 
ais  perdu  tout  prestige;  relativement  à  moi,  j'avais 
du  tout  courage.  Ce  n'est  pas  tout.  Il  n'y  avait  plus 
rapports  qui  pussent  être  supportables  entre  Madrid 
Qui,  car  il  ne  pouvait  plus  exister  que  de  l'humeur 
Q  côté  et  du  mauvais  vouloir  de  l'autre.  Enfin  il  est 
choses  que  l'on  ne  recommence  pas,  et  de  ce  nombre 
ient  les  efforts  que  j'avais  faits,  et  d'autant  plus  que 
L  de  jours  avaient  anéanti  le  résultat  de  ces  efforts, 
découragement  des  hommes  dévoués  à  notre  parti 
it  devenu  égal  à  l'exaspération  de  nos  ennemis. 
3lques  lettres  reçues  de  Burgos  ne  laissaient  à  cet 
ird  aucun  doute.  J'en  donne  ces  exemples.  Les  soldats 


l)  Il  commanda  une  division  du  corps  aux  ordres  du   duc 
brantès. 


tu    HÉMOIRËS    DC    GËNÉKAL   BABOM    THIBBAULT. 

se  dédommageaientparde  nouveaux  excès  de  ceux  qn'ili 
avaient  été  pendant  si  longtemps  empêchés  de  commet- 
tre; un  jeune  homme  voit  son  vieux  père  frappé  pu 
quelques-uns  de  ces  soldats;  il  vole  à  son  secoora,  et, 
pour  cet  acte  de  piété  Qliale,  il  est  fusillé,  malgré  lei 
supplications  de  toute  la  ville.  Autre  Tait.  Un  Espagnol, 
appartenant  &  une  guérilla,  je  suppose,  est  condamné 
&  mort  à  Burgos,  et  comme  il  se  trouve  être  de  Logroûo, 
il  est,  pendant  trois  jours  de  marche,  tratné  à  ta  suite 
d'une  colonne  que  le  général  Solignac  commandait  en 
personne,  pour  être  exécuté  dans  celte  ville;  inutile 
cruauté  qui  suscita  mille  assassinats  pour  une  mort 
ayant  révolté  toute  la  province.  Enlin  la  terrible  anec- 
dote qui  termine  le  douzième  volume  des  Mévunradt 
Mme  la  duchesse  d'Abrantès,  et  que,  par  erreur,  cette 
dame  attribue  au  général  Darmagnac,  appartient  au 
commandement  du  général  Solignac. 

Si,  par  de  tels  faits,  ce  général  porta  à  l'opinion  dd 
coup  dont  elle  ne  se  releva  pas,  s'il  bouleversa  tout  ce 
que  j'avais  organisé,  s'il  rendit  le  mal  présent  sans  re- 
mède, le  mal  à  venir  irrévocable,  il  prit  contre  ses 
propres  troupes  une  mesure  qui  n'est  pas  croyable,  fîn* 
des  premières  mesures  que  j'avais  adoptées  eu  arrivant 
à  Burgos,  et  dont  personne  encore  ne  s'était  avisé  en 
Espagne,  mais  que  de  toutes  parti?  on  imita  immédiate- 
ment, fut  de  faire  retrancher  en  totniité  ou  eu  partie  les 
lieux  des  étapes,  Burgos  y  comprise,  et  d'avoir  toujonra 
sur  la  route  de  Burgos  à  l'Èbre,  c'est-à-dire  à  Miranda, 
ou  à  trois  ou  quatre  lieues  sur  la  droite  de  cette  route 
d'étapes,  une  colonne  de  quatre  à  cinq  cents  hommes, 
pour  protéger  les  garnisons  qui  pouvaient  avoir  besoin 
de  l'être  et  pour  écarter  les  bandes.  J'y  gagnai ,  en  effel- 
de  mettre  ces  garnisons  &  l'abri  d  une  surprise  ou  d'une 
attaque  de  vive  force  ;  de  leur  permettre  de  fournir  its 


LIEUX   D'ÉTAPES    RETRANCHltS.  385 

taehementsou  des  escortes  sans  trop  exposer  les  hom- 
«restant;  de  procurer  aux  troupes  des  repos,  dont 
paravant  elles  étaient  entièrement  privées;  de  dimi- 
er  les  maladies  en  diminuant  les  fatigues,  et  de  pou- 
ir  former  des  approvisionnements.  Eh  bien,  ces  indis- 
nsables  retranchements  avaient  été  détruits,  et  par 
elle  raison,  grand  Dieu!  parce  que,  disait  le  général 
lignac,  des  retranchements  indiquaient  des  craintes, 
que  sous  son  commandement  personne  ne  devait  rien 
aindre.  Forfanteries  qui  eurent  leur  prix,  et  que  nos 
ilheureux  soldats  acquittèrent  de  leur  sang  en  atten- 
nt  que  ces  retranchements,  redevenus  plus  nécessaires 
le  jamais,  fussent  rétablis  ;  mais  ils  durent  l'être  par 
autres  que  par  moi.  J'en  avais  assez  d'avoir  succédé  à 
I  Darmagnac.  En  conséquence,  le  seul  effet  que  produi- 
t  la  lettre  de  ma  femme  fut  de  m'inspirer  le  désir  de 
évenir  l'arrivée  des  ordres  que  cette  lettre  m'annon- 
it;  je  partis  immédiatement,  après  avoir  pris  toute- 
is  la  précaution,  en  guise  de  paratonnerre,  d'écrire  au 
'ince  de  Neuchâtel  :  que,  quoi  que  j'eusse  pu  en  référer 
lui,  c'est-à-dire  ne  pas  déférer  aux  ordres  en  vertu  des- 
lels  le  général  Solignac  avait  été  envoyé  à  Burgos, 
Lvais  pensé  que  le  respect  dû  au  roi,  de  qui  ces  ordres 
nanaient,  et  Tinconvénient  d'établir  une  telle  lutte  de 
)uvoirs  aux  yeux  des  Espagnols,  devaient  me  déter- 
iner  à  obéir;  que,  n'ayant  plus  à  Burgos  une  position 
li  fût  tolérable,  je  l'avais  quittée  pour  Irun,  et  que, 
ipuis  douze  jours,  j'y  avais  attendu  des  ordres;  mais, 
icun  ne  m'étant  parvenu,  je  ne  tarderais  pas  à  arriver 

Paris  pour  y  rendre  de  ma  conduite  un  compte  qui 
îrait  facile,  et  pour  recevoirlles  ordres  dont  S.  M.  l'Em- 
greur  et  Roi  daignerait  m'honorer. 

Ma  fuite  (car  désormais  cen  était  une)  ainsi  prépa- 
ie, pour  lui  donner  toute  chance  de  réussite  et  pour  ne 

IT.  26 


886    MÉMOIRES   D13    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

pas  me  laisser  surprendre  par  mes  ordres,  je  résolus 
de  franchir  à  franc  étrier  la  distance  d'Irun  à  Bayonne, 
où  mes  équipages  me  rejoindraient.  Pour  tout  bagage 
j'avais  emporté  le  portrait  de  ma  femme,  cette  minia- 
ture d'Augustin  dont  j'ai  déjà  parlé.  On  se  rappelle  le 
chagrin  et  la  colère  que  m'avait  fait  éprouver  à  Lis- 
bonne la  non-arrivée  de  ce  portrait,  et  on  comprend 
avec  quel  empressement,  lors  de  mon  retour  à  Paris,  je 
l'avais  réclamé  auprès  du  directeur  général  des  postes, 
qui  de  suite  avait  écrit  pour  ordonner  partout  les  re- 
cherches les  plus  actives. 

Revenu  en  Espagne,  à  peine  établi  à  Burgos,  j'avais 
écrit  de  mon  côté;  mais  deux  mois  de  démarches  inutiles 
avaient  achevé  de  m'ôter  tout  espoir,  lorsque  le  direc- 
teur de  la  poste  de  mon  gouvernement  m'apporta  lui- 
même  le  petit  paquet  contenant  la  boîte  d'or  sur  laquelle 
était  serti  le  portrait.  Résultat  de  quatorze   mortelles 
séances  de  deux  à  trois  heures,  ce  portrait  assurément 
n'était  pas  sans  quelque  ressemblance,  mais  il  n'avait 
rien  de  l'expression  d'un  original  incomparable;  il  était 
resté  froid  comme  tout  ce  qui  est  sorti  du  pinceau  d'Au- 
gustin ;  ce  n'en  était  pas  moins  une  belle  miniature, 
c'était  le  portrait  d'une  femme  adorée,  et,  en  dépit  de  ce 
qui  lui  manquait,  c'était  encore  un  adoucissement,  loin 
de  celle  qu'il  rappelait.  Je  l'avais  donc  emporté  avec  moi, 
et,  comme  je  mettais  pied  à  terre  à  Bayonne,  j'aperçus, 
à  la  porte  de  l'hôtel  d'Espagne,  le  prince  de  SaUn,  le 
même  que,  pendant  la  campagne  de  Portugal,  j'avais  eu 
sous  mes  ordres  en  qualité  d'ofHcier  d'état-major;  or  le 
ciel  voulut  qu'il  me  demandât  presque  de  suite  des  nou- 
velles du  portrait  de  ma  femme,  qu'à  Lisbonne  il  m'avait 
si  souvent  entendu  regretter...  t  Parbleu,  luidis-jeje 
vais  vous  le  montrer,  car  il  m'est  enfin  parvenu,  et,  eo 
montant  à  cheval,  je  l'ai  mis  dans  ma  poche.  >  Sur  ce, 


CINQ  CENTS  FRANCS  DE  RÉCOMPENSE.    3»7 

je  fouille,  mais  plus  de  boîte.  Pendant  ma  longue  course 
au  galop,  les  sauts  de  la  botte  dans  la  poche  avaient 
achevé  d'user  Fétoffe,  qui  s'était  trouée,  et  la  boîte  était 
tombée  au  travers  de  cette  ouverture.  Je  ne  décris  pas 
ma  désolation  de  voir  une  seconde  fois  perdu  un  objet 
qui  m'avait  donné  tant  de  peines  à  recouvrer  une  pre- 
mière, mais  à  l'instant  je  courus  chez  un  imprimeur 
et  en  toute  hâte  je  fis  composer  et  tirer  devant  moi  un 
avis  portant  cinq  cents  francs  de  récompense  à  qui  rap- 
porterait ma  botte  chez  M.  Faurie,  banquier  à  Bayonne. 
Muni  de  trois  cents  exemplaires  de  cette  annonce,  j'arrive 
chez  M.  de  Villiers,  commissaire  de  police,  et,  par  ses 
soins,  elle  est  affichée  dans  tout  Bayonne,  placardée  dans 
tous  les  villages  de  la  route  d'irun  et  portée  chez 
tous  les  curés,  les  maires  et  les  aubergistes.  Toutefois 
que  de  chances  menaçantes  restaient  encore  !  La  route, 
sillonnée  par  des  ornières  profondes,  était  couverte  de 
boue;  beaucoup  de  routiers  la  suivaient;  la  botte  pouvait 
être  tombée  dans  une  de  ces  ornières,  être  écrasée.  Un 
vagabond  pouvait  l'avoir  ramassée  et  s'ètre.éloignépour 
réaliser  la  valeur.  Je  passai  donc  une  triste  nuit  et  je 
n'osais  demander,  le  lendemain  matin,  si  on  avait  des 
nouvelles  de  cette  botte  malencontreuse,  lorsqu'un  mot 
de  M.  Faurie,  que  j'avais  prévenu,  m'apprend  qu'elle 
Tient  de  lui  être  rapportée  intacte.  Une  mère  de  quatre 
enfants,  femme  très  malheureuse,  dont  le  mari  venait 
d'être  assassiné  en  Espagne,  l'avait  trouvée  près  de  la 
porte  de  la  maison  de  poste  de  je  ne  sais  plus  quel  vil- 
lage; de  suite  elle  l'avait  portée  au  curé;  ce  dernier, 
en  recevant  mon  avis,  avait  fait  appeler  la  femme  à  qui 
il  avait  remis  la  boîte ,  pour  qu'elle  la  rapportât  à  l'adresse 
indiquée  et  qu'elle  vînt  l'échanger  contre  les  cinq  cents 
francs  promis.  Lorsqu'ils  lui  furent  comptés,  la  malheu- 
reuse, qui  de  sa  vie  certainement  n'avait  vu  pareille 


388    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBA13LT. 

somme,  en  ressentit  une  telle  joie  que,  dans  Témotion 
de  son  bonheur,  elle  voulut  faire  cadeau  d'une  pièce  de 
▼ingt  sols  à  M.  Faurie.  Je  sus  plus  tard  qu'elle  avait 
acheté  une  vache,  un  petit  mulet  et  un  âne;  qu'avec  ces 
bêtes  de  somme  elle  se  mit  à  faire  des  transports  entre 
Bayonne  et  Irun,  et  que  ce  qu'elle  gagna  la  mit  à  même 
d'acheter  et  d'employer  successivement  deux  autres  mu- 
lets. Un  de  ses  fils,  puis  deux,  la  secondèrent;  enfin,  et 
lorsque  pour  la  dernière  fois  (janvier  1813)  je  passai  à 
Bayonne,  cette  famille  possédait  une  petite  maison,  avait 
un  peu  de  terre,  était  prospère.  Les  cinq  cents  francs 
ne  me  laissèrent  donc  aucun  regret,  et  cet  incident  fut 
du  nombre  de  ces  malheurs,  je  ne  dirai  pas  dont  on  se 
console,  mais  dont  on  se  réjouit. 

Prêt  à  quitter  Bayonne,  j'allai  saluer  le  général  Hédou- 
ville  qui  y  commandait.  Je  n'ai  pas  vu  d'homme  plus 
étonné,  plus  effrayé  qu'il  ne  le  fut  du  parti  que  je  pre- 
nais :  c  Comment!  Sans  ordre  et  sans  permission?  — 
Ce  qui  m*est  arrivé  équivaut  à  l'un  et  à  l'autre.  —  Mais 
considérez...  —  Mes  réflexions  sont  faites  :  d'ailleurs,  le 
vin  versé,  il  ne  reste  qu'à  le  boire,  i  Ce  pauvre  général 
Hédouville,  si  excellent  homme,  mais  si  timide,  alla  jus- 
qu'à me  dire  que  mon  coup  de  tête  le  compromettait, 
c  Ah!  pour  cela,  lui  répondis-je,  soyez  tranquille...  Avec 
notre  grade  on  peut  bien  se  compromettre,  mais  on  ne 
peut  compromettre  que  soi.  i  Et  je  le  quittai  pour  partir 
au  plus  tôt. 

Mes  équipages  étaient  arrivés  à  Bayonne  vingt  heures 
après  moi.  En  les  attendant,  j'avais  cherché,  découvert 
et  loué  pour  aller  jusqu'à  Bordeaux  une  calèche  telle- 
ment légère  que  je  la  traînais  d'une  main.  Sitôt  qu'elle 
avait  pu  être  attelée,  je  m'étais  jeté  dans  cette  calèche 
avec  Vallier,  n'ayant  chacun  qu'un  portemanteau; 
Jacques  courait  en  avant  pour  commander  mes  che- 


MARIAGE  DE   NAPOLÉON    ET   DE   MARIE-LOUISE.      389 

▼aux;  grâce  à  de  fortes  guides,  je  galopai  à  travers  les 
Landes,  et  vingt-cinq  heures  me  suffirent  pour  me  rendre 
de  Bayonne  à  Bordeaux,  fait  alors  sans  autre  exemple; 
car  la  route  ne  ressemblait  guère  à  ce  qu'elle  est  aujour- 
d'hui; on  y  avançait  dans  le  sable  jusqu'au  moyeu,  et 
l'on  mettait  généralement  plus  de  quarante  heures  à  la 
parcourir.  Une  telle  rapidité,  au  reste,  fut  possible, 
parce  que  je  faisais  atteler  à  ma  [calèche,  qu'un  âne 
aurait  menée  au  trot,  quatre  chevaux  qui  en  réalité  ne 
traînaient  rien  et  n'avaient  d'autre  peine  que  de  galoper 
dans  le  sable. 

Je  m'attendais  à  rencontrer  ma  femme  pendant  le 
trajet,  et  on  comprend  avec  quel  soin  j'examinais,  de 
nuit  surtout,  toutes  les  voitures  qui  me  croisaient;  je 
prenais  des  informations  à  toutes  les  maisons  de  poste, 
et  je  laissais  partout  des  billets.  J'arrivai  ainsi  à  l'entrée 
de  Bordeaux,  où  le  commis  à  la  barrière  me  remit  un 
mot,  écrit  à  tout  hasard  et  par  lequel  ma  femme  m'an- 
nonçait qu'elle  se  trouvait  à  l'hôtel  de  Fumelle,  où  quel- 
ques accès  de  fièvre  l'avaient  forcée  de  s'arrêter.  Heureu- 
sement elle  allait  mieux;  le  surlendemain  de  mon  arrivée, 
il  lui  fut  possible  de  se  remettre  en  route,  et,  malgré  tout 
ce  qu'elle  put  me  dire,  je  partis  avec  elle  pour  Paris. 

Une  circonstance  me  servit  à  souhait.  C'était  le  mo- 
ment ou  l'Empereur  accomplissait  son  mariage  avec 
Marie-Louise.  La  générosité  pare  la  fortune;  elle  en  con- 
sacre la  grandeur;  on  peut  donc  beaucoup  oser  avec  un 
chef  heureux.  Mon  impunité,  cette  impunité  à  laquelle, 
du  reste,  je  m'accoutumais,  en  fut  une  preuve;  dans 
le  fait,  comme  on  se  trouva  avoir  autre  chose  à  faire 
qu'à  me  chercher  querelle,  on  ne  me  parla  que  de  la 
justice  que  l'on  venait  de  me  rendre  et  que  je  parus 
complètement  ignorer. 

Le  jour  des  grandes  cérémonies  de  cette  auguste 


390    MÉMOIRES   DU    GENERAL  BARON    THIÉBAULT.      ' 

alliance,  ce  jour  où  la  descendante  des  Césars  s'alliait 
au  César  moderne  et  semblait  unir  à  jamais  l'aigle  de 
la  France  à  celui  de  Rome  devenu  Taigle  d'Allemagne, 
je  fus  repris  d'une  de  mes  inflammations  d'entrailles, 
qui,  grâce  aux  secours  qui  me  furent  de  suite  prodigués, 
fut  moins  violente  que  les  deux  premières;  elle  le  fut 
cependant  assez  pour  me  forcer  de  garder  le  lit  pendant 
plusieurs  jours.  A  peu  près  rétabli,  et  pour  montrer 
quelque  zèle,  je  crus  devoir,  avant  que  l'Empereur 
quittât  Compiègne  où  il  s'était  rendu  immédiatement 
après  la  célébration  de  son  mariage,  aller  y  faire  ma  cour 
à  Leurs  Majestés;  et  j'y  passai  trois  jours.  J'avais  bien  eu 
la  pensée  de  profiter  de  ce  séjour  pour  avoir  une  au- 
dience de  l'Empereur  ou  une  explication  avec  le  prince 
de  Neucbâtel,  mais  cela  fut  impossible.  Les  heures 
auxquelles  l'Empereur  était  visible  se  trouvaient  absor- 
bées par  les  affaires  de  l'État,  par  ses  relations  avec  les 
hauts  personnages  dont  il  était  entouré  et  par  le  céré- 
monial; quant  au  prince  de  Neuchâtel,  toujours  le  pre- 
mier et  le  dernier  au  château,  il  n'était  pas  abordable. 
Mes  journées,  sauf  un  dfner  que  je  fis  chez  le  maréchal 
Masséna  et  un  second  à  la  table  de  Duroc,  se  passèrent 
donc  à  assister  le  matin  à  la  messe,  plus  tard  aux 
réceptions  et  présentations,  et  le  soir  aux  cercles. 

Ma  seconde  journée  s'achevait  de  cette  manière;  je 
me  trouvais  dans  le  salon  de  jeu  qui  terminait  les  pièces 
consacrées  aux  réceptions;  l'impératrice  faisait  sa  partie, 
et  pendant  que  tant  de  rois,  d'archiducs,  de  princes, 
d'étrangers  du  plus  haut  rang,  et  tant  de  Français 
illustres,  suivaient  l'Empereur  des  yeux  et  guettaient  ses 
moindres  mouvements,  lui  échangeait  quelques  paroles 
avec  l'un,  honorait  un  autre  d'un  signe  de  tête,  allait 
d'une  table  de  jeu  à  l'autre,  et  adressait  aux  dames  des 
mots  plus  piquants  que  galants. 


EN   CERCLE  AUTOUR   DE   L'EMPEREUR.  391 

Sa  tournée  faite,  se  trouvant  près  de  la  porte  qui  sépa- 
rait  cette  salle  de  jeu  du  salon  qui  la  précédait,  il  en 
franchit  le  seuil,  et  à  l'instant  un  cortège  immense  se 
précipita  sur  ses  pas.  Tout  en  se  dandinant,  il  arrive  au 
centre  du  salon,  s'arrête,  croise  les  bras  sur  sa  poitrine, 
fixe  le  parquet  à  six  pieds  devant  lui  et  ne  bouge  plus. 
Les  rois,  l'archiduc  Ferdinand,  oncle  de  l'Impératrice, 
et  les  autres  éminents  personnages  qui  suivaient,  s'ar- 
rêtent aussitôt;  les  uns  reculent,  les  autres  s'écartent, 
tous  se  serrent,  et  il  se  forme  autour  de  l'Empereur  un 
assez  grand  cercle,  dont  il  occupe  le  centre  en  une  immo- 
bilité que  chacun  imite,  en  un  silence  que  rien  n'inter- 
rompt. On  avait  commencé  par  éviter  môme  de  se  regar- 
der ;  peu  à  peu  on  leva  les  yeux  et  on  les  porta  chacun 
autour  de  soi.  Quelques  instants  encore,  et  ces  regards 
échangés  prirent  un  caractère  si  interrogatif ,  que  tous 
semblaient  se  demander  ce  que  ce  jeu  de  scène  prépa- 
rait; question  tacite  et  qui,  en  présence  de  tant  et  de 
tels  étrangers,  mettait  mal  à  l'aise  tout  ce  qui  était  Fran- 
çais. Et  en  effet  un  recueillement  si  subit,  mais  aussi 
bizarre  que  déplacé,  pouvait,  pendant  trois  ou  quatre 
minutes,  être  attribué  de  la  part  de  l'Empereur  au 
besoin  de  se  rendre  compte  d'une  pensée  importante  et 
dont  il  avait  été  inopinément  saisi;  mais,  après  cinq,  six, 
sept,  huit  minutes,  personne  n'était  en  état  d'y  trouver 
un  sens;  et  pourtant  il  restait  évident  qu'avec  un  maître 
altier  et  superbe,  dans  un  moment  où  il  lui  plaisait  de 
se  donner  si  singulièrement  en  spectacle,  la  chose  à 
faire  était  de  ne  rien  faire.  Par  malheur,  le  maréchal 
Masséna,  qui  se  trouvait  au  premier  rang,  et  en  arrière 
de  qui  je  m'étais  placé,  en  jugea  différemment;  j'ai 
même  été  convaincu  que  cet  homme,  qui  sur  le  champ 
de  bataille  avait  l'inspiration  si  heureuse,  le  coup  d'oeil 
si  sûr,  mais  qui  ne  conservait  à  la  cour  aucun  de  ses 


S92    MÉMOIRES   DU   GÉNÉftAL   BARON   THIÉBAULT. 

avantages,  avait  cru  rendre  service  à  Napoléon  en  lui 
offrant  une  manière  naturelle  de  finir  une  scène  ridi- 
cule, et  dans  son  genre  la  plus  ridicule  que  j'aie  vue  de 
ma  vie;  il  ne  comprit  pas  qu'en  fournissant  un  moyen 
de  le  mortifier  à  un  chef  <  de  sa  gloire  offensé  >,  il  le 
tirait  également  d'affaire,  mais  en  substituant  une 
cruauté  à  une  jonglerie.  En  conséquence,  et  alors  que 
personne  au  monde  ne  bougeait  et  ne  songeait  à  bouger, 
il  quitta  sa  place,  pénétra  dans  le  cercle  qu'un  malfai- 
sant génie  semblait  avoir  tracé  pour  qu'il  y  vînt  cher- 
cher un  affront,  puis  à  pas  lents  s'avança  vers  TEm- 
pereur...  L'étonnement  et  la  curiosité  se  peignirent  sur 
toutes  les  figures;  la  mienne  ne  put  exprimer  que  la 
crainte;  l'attente,  au  reste,  ne  fut  pas  longue;  car  à 
peine  quelques  mots,  dits  trop  bas  pour  être  entendus, 
eurent-ils  été  proférés  par  le  maréchal  que,  sans  lever 
ou  détourner  les  yeux,  sans  faire  un  mouvement,  TEm- 
pereur  articula  d'une  voix  de  tonnerre  :  «  De  quoi  vous 
mêlez-vous?  •  Et  ce  vieux  maréchal,  qui  en  dépit  de  sa 
gloire  et  de  ses  dignités  venait  d'être  humilié  en  face 
de  l'Europe  entière,  au  lieu  de  partir  de  suite  et  de  ren- 
trer chez  lui  cacher  sa  honte,  regagna  sa  place  sans 
répliquer  et,  ce  qui  acheva  de  me  confondre,  la  regagna 
à  reculons. 

Jamais  je  ne  me  suis  senti  plus  mortifié,  jamais  le 
despote  ne  m'est  apparu  dans  Napoléon  avec  plus  d'ar- 
rogance et  d'impudence;  car  c'était  aussi  gratuitement 
que  cruellement  insulter  la  France  dans  l'un  de  ses  plus 
anciens  et  de  ses  plus  illustres  défenseurs.  Quanta  Napo- 
léon, après  ce  prix  décerné  pour  de  si  grands  services, 
il  continua  sa  scène  de  statue  encore  quelques  instants; 
puis,  comme  sortant  d'un  rêve,  il  leva  la  tête,  décroisa 
ses  bras,  jeta  un  coup  d'œil  examinateur  sur  tout  ce  qui 
l'entourait,  se  retourna  sans  rien  dire  à  personne  et  ren- 


DIALOGUE  AVEC   BERTHIER.  898 

tra  dans  la  salle  de  jeu.  Sur  un  signe,  l'Impératrice  jeta 
les  cartes  et  se  leva;  toutes  les  parties  cessèrent  et  tout 
le  monde  fut  debout.  En  passant  devant  Marie -Louise, 
il  lui  dit  d'un  ton  assez  sec  :  «  Allons,  Madame...  >  et 
continua  à  marcher,  pendant  qu*elle  le  suivait  à  trois 
pas  en  arrière  de  lui.  Dès  qu'il  approcha  de  la  porte  des 
appartements  intérieurs,  cette  porte  s'ouvrit,  et,  du 
moment  où  l'Impératrice  Teut  dépassée,  elle  se  referma 
sur  eux.  Il  n'était  pas  neuf  heures  et  demie,  mais  Napo- 
léon toussait  beaucoup  et  paraissait  fatigué.  Tel  est  le 
tableau  que  j'aurai  sans  cesse  devant  les  yeux.  J'en 
cherche  encore  la  signification. 

Le  lendemain,  le  prince  de  Neuchàtel  s'approcha  de 
moi  en  sortant  de  la  messe,  et  l'entretien  suivant  eut 
lieu  entre  nous  :  <  L'Empereur  entend  que  vous  retour- 
nier  à  Burgos.  —  Ce  qui  fut  un  choix  honorable  ne 
sera  plus  qu'un  châtiment.  —  Gomment?  —  Ce  gouver- 
nement n'est  plus  dans  l'état  où  je  l'ai  laissé,  où  je 
l'avais  mis.  —  Raison  de  plus  pour  y  retourner.  —  Ce 
que  j'y  avais  fait  ne  se  recommence  guère,  et  ce  qu'on  y 
a  détruit  ne  se  répare  pas.  —  Le  zèle  vous  fournira  des 
moyens,  et  l'Empereur  compte  sur  le  vôtre.  D'ailleurs, 
Tinsurrection  écrasée,  tout  s'arrangera.  —  Écrasée,  oui; 
mais  elle  croît  et  grandit.  —  Aussi  va-t-on  en  finir  en 
doublant  les  forces.  —  Plus  de  forces  sont  indispen- 
sables, sans  doute,  mais  ce  ne  sont  pas  elles  qui  finiront 
cette  guerre.  —  Que  voulez-vous  dire?  —  Que  pour 
vaincre  les  Espagnols,  il  faudrait  les  convaincre.  —  Il 
faut  les  battre  et  les  réduire.  —  Les  battre  est  facile; 
mais  comment  réduire  des  gens  qui  sont  informés  de 
tout,  ne  sont  découverts  par  personne,  ne  présentent 
que  des  tirailleurs,  jamais  des  masses,  que  les  corps  ne 
peuvent  aborder  et  auxquels  les  individus  ou  les  faibles 
détachements  n'échappent  que  par  miracle;  contre  les- 


394    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

quels  on  ne  peut  manœuvrer,  [qui  ne  résistent  pas  plus 
qu'ils  ne  se  soumettent,  et  qui,  favorisés  par  le  sol  le  plas 
accidenté,  bornent  la  guerre  aux  alertes,  aux  fatigues, 
aux  surprises  et  aux  assassinats.  —  Il  n'y  a  que  ceax 
qui  ne  payent  pas  les  frais  de  la  guerre  qui  la  conti- 
nuent. La  manière  d'en  dégoûter  les  Espagnols,  c'est 
de  la  leur  faire  payer  cher.  Les  peuples  offrent  trop  de 
prise  pour  qu'on  ne  puisse  pas  parvenir  à  les  guérir  de 
la  rébellion.  —  Le  fanatisme  fait  raison  des  répu- 
gnances comme  des  intérêts.  Celui  des  Espagnols  est  à 
la  fois  politique,  national  et  religieux;  jour  et  nuit  cent 
mille  apôtres  prêchent  ce  fanatisme  avec  fureur  à  des 
hommes  ignorants  et  exaltés,  sobres,  résignés  et  braves; 
mais  encore  une  lutte  de  cette  nature,  dès  qu'elle  prend 
de  la  durée,  démoralise  les  troupes  et  retrempe  les 
peuples;  trop  peu  de  chefs  y  conviennent  pour  qu'elle 
ne  donne  pas  lieu  à  beaucoup  de  fautes;  enfin  les  armées 
s'usent  et  les  populations  se  renouvellent;  c'est  l'hydre 
qui  dévore  et  qui  renaît.  —  La  garde  impériale  achèvera 
de  faire  justice  de  toutes  ces  difficultés.  >  Il  me  quitta  à 
ce  mot;  une  demi -heure  après  j'étais  en  route  pour 
Paris,  et  je  hâtai  mon  retour  auprès  de  ma  femme,  en 
me  demandant  où  l'orgueil  et  l'aveuglement  de  tous  ces 
gens  allaient  les  conduire. 

A  peu  de  jours  de  là,  j'allai  rendre  mes  devoirs  an 
maréchal  Masséna  et  je  le  trouvai  seul,  se  promenant 
dans  sa  chambre.  Il  était  outré,  et,  comme  il  ne  se  gênait 
pas  avec  moi,  il  se  donna  carrière.  On  venait  d'ôter  le 
portrait  du  maréchal  Jourdan  de  la  salle  des  Maréchaux; 
il  me  dit  sur  cet  enlèvement  des  choses  aussi  fortes 
que  justes.  Nous  parlâmes  d'autres  hommes  de  guerre 
maltraités,  et,  à  propos  de  l'un  d'eux,  je  lui  dis,  dans 
Tespoir  de  le  modérer  :  c  Celui-là  a  eu  une  affaire  mal- 
heureuse. >  A  ce  mot,  il  s'arrêta,  me  saisit  le  bras,  et  me 


PRESSENTIMEINTS   DE  MASSÉNA.  395 

• 

e  secouant  :  «  Qui  vous  dit  qu'avant  six  mois,  je  n'aurai 
)as  eu  une  affaire  malheureuse?  •  Et  en  effet  il  était 
rappé  de  la  pensée  que  les  brusqueries,  les  duretés 
pour  ne  pas  employer  d'autres  termes)  dont  il  était 
'objet,  avaient  pour  but  de  le  mettre  dans  une  position 
\\  gênée,  si  désagréable,  qu'il  ne  lui  restât  aucun  moyen 
le  refuser  la  mission  qu'on  lui  destinait,  aucun  moyen 
néme  d'attacher  quelques  conditions  que  ce  pût  être  à 
(CD  acceptation.  Et  le  commandement  de  l'armée  de 
Portugal,  à  la  tête  de  laquelle  le  maréchal  Soult  venait 
le  recevoir  le  plus  mérité  et  le  plus  pénible  des  affronts, 
te  commandement  donné  au  maréchal  Masséna  sans  les 
noyens  de  réussir,  réalisa  immédiatement  ce  présage 
ie  la  manière  la  plus  cruelle.  Il  partit  de  suite.  Je  reçus 
nés  ordres  en  même  temps  que  lui,  c'est-à-dire  au  retour 
le  Compiègne;  mais  je  n'étais  pas  aussi  ponctuellement 
)béissant;  car,  quoiqu'ils  portassent  ces  mots  :  se  rendre 
m  poste,  ce  qui  me  valut  sept  cents  francs  pour  la  dili- 
l^ence  que  je  ne  fis  pas,  je  ne  quittai  Paris  que  trois 
lemaines  après,  temps  exclusivement  consacré  à  ma 
emme,  à  mes  enfants,  à  mes  amis  et  à  mes  affaires  par- 
iculières,  notamment  à  l'acquisition  de  ma  maison  de 
a  rue  de  l'Arcade,  acquisition  que  me  fit  faire  mon  aide 
le  camp  Vidal,  qui  du  reste  cessa  de  l'être  à  cette 
ipoque  et  qui,  par  reconnaissance  pour  mes  bontés,  se 
it  remettre  sur  cette  affaire  un  pot-de-vin  de  trois  mille 
rancs. 

Un  dernier  souvenir  se  rattache  à  ce  séjour.  J'étais 
thez  un  libraire  pour  je  ne  sais  plus  quelle  emplette, 
orsque  je  vis  entrer  un  homme  dont  la  figure,  la  taille, 
es  manières  et  le  son  de  voix  me  frappèrent;  c'était 
d.  de  La  Fayette,  que  je  n'avais  pas  revu  depuis  dix- 
(luit  ans,  que  je  n'avais  jamais  vu  qu'en  uniforme  et 
lu'au  premier  moment  je  reconnus   d'autant   moins 


896    MÉMOIRES   DV    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

qu'il  était  sans  aucune  décoration  et  mis  de  la  manière 
la  plus  simple.  On  m'avait  d'ailleurs  dit  qu'il  était  mort, 
de  sorte  qu'il  y  eut  pour  moi  surprise  complète.  Noos 
causâmes  assez  longtemps.  «  Comment  n'étes-vous  pas 
au  Sénat?  lui  dis-je.  —  J'ai  refusé  d'y  être,  me  répon- 
dit-il; l'arbitraire  de  ce  gouvernement  ne  me  permet  d'y 
prendre  aucune  part.  >  Et  cependant,  mon  cher  mar- 
quis, me  répétais-je  en  le  quittant,  sous  ce  gouverne- 
ment dont  l'arbitraire  t'offusque,  tu  vis  libre  en  dépit 
de  ton  opposition,  tandis  qu'au  temps  dont  ta  regrettes 
la  liberté,  si,  au  lieu  d'avoir  été  enfermé  cinq  ans  dans 
les  cachots  d'Olmûtz  par  les  Autrichiens,  entre  les  bras 
desquels  tu  t'étais  jeté,  tu  avais  été  renvoyé  dans  ton 
pays  que  tu  fuyais,  c'est  alors  que  tu  aurais  été  cent 
fois  pour  une  guillotiné  par  tes  frères  et  amis;  et  com- 
bien de  patriotes,  plus  outrés  que  toi,  n'ont  échappé  que 
par  miracle  au  fer  du  gouvernement  de  leur  choix 
qu'ils  préconisent  et  qui  les  immolerait  encore,  si  leurs 
téméraires  vœux  étaient  exaucés!  Quoi  qu'il  en  soit, 
la  dignité  de  ce  citoyen  des  deux  mondes,  le  calme  de  sa 
figure,  le  ton  de  ce  démagogue  à  talons  rouges,  ses  airs 
et  sa  politesse  de  marquis,  ses  excès  de  courtoisie  envers 
des  gueux  couverts  de  haillons  et  de  boue,  que  chez  lui, 
par  exemple,  il  reconduisait  jusque  sur  le  palier,  toai 
ce  contraste  de  ses  allures  aristocratiques  avec  sa  con* 
duite  politique  ne  m'a  jamais  permis  de  voir  en  loi 
qu^un  factieux,  de  même  que  ses  sentiments  à  l'eau  de 
rose  opposés  à  son  rôle  révolutionnaire  me  l'ont  tou- 
jours fait  juger  comme  une  dupe  de  lui-même  et  des 
autres. 

Tandis  que  je  m'amuse  à  rappeler  trop  de  souvenirs,  le 
temps  était  venu  de  me  mettre  en  route  au  plus  vite  poor 
Burgos;  or,  si  je  tardais  assez  généralement  à  partir,  une 
fois  en  route  je  ne  m'attardais  plus;  je  me  rendis  dooc 


RETOUR   A    BURGOS.  S97 

d'une  traite  jusqu'à  Bayonne,  ne  m'étant  arrêté  qu'une 
heure  chez  mon  beau-père  auxPatys;  je  ne  passai  môme 
qu'une  nuit  àBayonne,  quoique  j'eusse  à  y  acheter  trois 
chevaux  pour  la  nouvelle  calèche  que  je  ramenais  de 
Paris,  et  cependant  j'y  fus  bouleversé  parce  mot  de  mon 
aide  de  campVallier  :  c  Mon  général,  vous  avez  laissé  à 
un  autre  le  temps  de  s'emparer  d'un  sujet  qui  vous 
appartenait.  Je  viens  de  voir,  à  la  montre  d'un  libraire, 
un  ouvrage  intitulé  :  Traité  général  du  service  des  états- 
majors.  »...  A  l'instant  je  fis  acheter  ce  traité;  sans 
désemparer  je  le  parcourus  en  son  entier,  et  je  respirai 
en  reconnaissant  que/quelle  que  fût  son  étendue,  il  n'en 
laissait  pas  moins  la  tâche  à  remplir,  et  que  ce  traité  du 
général  ou  du  comte  de  Grimoard,  comme  on  voudra, 
n'était  en  résumé  qu'un  véritable  grimoire.  Cette  pro- 
duction n'eut  donc  d'autre  effet  sur  moi  que  de  me  faire 
résoudre  de  consacrer  mon  premier  loisir  à  la  rédaction 
du  Manuel  général  de  cet  important  service. 

Pendant  que  je  m'acheminais  sur  Burgos,  l'Empereur 
rentrait  à  Paris;  des  fêtes  brillantes  furent  données 
à  la  nouvelle  souveraine  du  grand  empire,  à  celle  en 
qui  la  France  mettait  l'attente  d'un  successeur,  seul  gage 
paraissant  manquer  encore  pour  compléter  les  garanties 
du  présent  par  celles  de  l'avenir.  Mais  ces  marques  de 
la  joie  publique  et  de  la  part  qu'y  prenaient  des  puis- 
sances amies  ou  alliées  donnèrent  lieu  à  un  funeste  pré- 
sage. Je  veux  parler  de  l'incendie  de  la  salle  de  bal  que 
le  prince  de  Schwarzenberg,  ambassadeur  d'Autriche, 
avait  fait  construire  .à  la  suite  des  appartements  de 
l'hôtel  de  Montesson  qu'il  occupait  alors.  Par  suite  des 
malheurs  qui  résultèrent  de  ce  funeste  événement,  un 
rapprochement  terrible  frappa  tout  le  monde.  Le  ma- 
riage de  l'archiduchesse  Marie-Antoinette  avait  donné 
lieu  à  une  effroyable  bagarre,  et  celui  de  l'archiduchesse 


39i    MÉMOHeS  DC  GÉ9ÉIAL  »A»OS  TBICBlULT. 


M ane-Lonîse  semblait  à  cet  égard  In  aerrir  de  pendait. 
La  destinée  de  Looia  X\l  et  de  la  Reine  arait  été  hor- 
rible, et  je  ne  sais  qael  snperstitievx  presseotimat 
faisait  regarder  cet  incendie  comme  signalant  la  fin  de 
la  fortune  de  ITmpereor.  fortime  qui  si  longtemps  ariit 
commandé  aux  moindres  événements.  Moi>mème.je 
TaYone,  lorsqu'à  Bargos  j'appris  raccîdenU  je  ne  pos 
me  défendre  de  cette  faiblesse:  mais, dans  le  premier 
moment,  tontes  mes  craintes,  mes  pensées,  mes  angoisses 
se  fixèrent  sur  ma  pauvre  Zozotte,  qui  avait  dû  aller  à 
ce  bal  et  pour  laquelle  je  tremblais  d'autant  plus  que, 
dans  le  danger,  personne  ne  perdait  la  tète  plus  complè- 
tement qu'elle.  Les  journaux,  que  je  reçus  par  TesU- 
fette,  précédèrent  les  lettres  de  vingt-quatre  heures; 
ma  nuit  d'attente  fut  horrible;  enfin  la  lettre  arriva.  Une 
légère  indisposition  avait  empêché  Zozotte  de  se  rendre 
au  bal,  où  elle  était  convenue  de  rejoindre  cette  pauvre 
princesse  de  La  Leyen  qui  y  périt.  Elle  n'avait  donc  coora 
aucun  danger;  mais,  tout  le  monde  ayant  cru  qu'elle  j 
était  allée,  elle  ajoutait  avec  sa  manière  toujours  si 
drôle  :  c  Depuis  ce  matin  mon  salon  ne  désemplit  pas. 
Il  y  a  foule  pour  savoir  si  je  n'ai  pas  quelque  chose  de 
grillé.  > 


CHAPITRE   XI 


Quelque  pénible  qu'il  fût  pour  moi  de  reparaître  à 
Burgos,  quelque  décourageant  que  ce  pût  être  d'avoir  à 
recommencer  une  tâche  déjà  faite,  j'y  étais  revenu.  L'Em- 
pereur avait  parlé,  et  cette  voix  toute-puissante  subor- 
donnait toutes  les  volontés.  Une  fois  résigné,  le  zèle 
m'était  revenu,  et,  à  force  de  ruminer  à  ce  qui  pouvait 
être  encore  possible,j'avais  imaginé  des  mesures  de  pro- 
pagande et  d'entraînement  qui  me  semblaient  propres  à 
reconquérir  le  pays  (1);  mais,  en  dépit  de  l'illusion  que 

(1)  Je  comptais  ordonner  : 

1*  La  rédaction  hebdomadaire  d'instructions  destinées  à  éclairer 
les  habitants  sur  Jeur  position  et  leurs  intérêts;  instructions  résu- 
mées dans  un  journal,  à  la  rédaction  duquel  je  devais  faire  con- 
courir jusqu'à  des  prêtres  et,  bien  entendu,  les  chefs  de  toutes  les 
autorités,  moi  y  compris;  le  journal  paraîtrait  tous  les  samedis; 
les  curés,  alcades  et  autres  fonctionnaires,  suivant  l'importance 
des  communes,  devaient  y  être  abonnés,  être  tenus  de  le  lire  et  de 
l'expliquer  aux  prônes  et  dans  des  réunions  spéciales ,  en  garder 
collection,  aûn  de  relire  ce  qui  serait  de  nature  à  l'être  ou  ce  qu'on 
ordonnerait  de  relire,  lo  tout  sous  peine  d'amendes  graduées;  de 
cette  sorte  je  combattais  une  foule  de  préjugés  et  d'erreurs  ;  je 
répandais  une  foule  de  notions  utiles  et  je  pouvais  sans  cesse 
mettre  et  remettre  sous  les  yeux  du  peuple  ces  calculs  terribles 
par  leurs  effets  :  «  Vos  guérillas,  qui  vous  déciment,  nous  forcent 
d'entretenir  dans  ce  gouvernement  tant  de  troupes;  ces  troupes 
vous  coûtent  tant  d'argent,  de  vivres,  de  fournitures  de  toute 
espèce  ;  elles  vous  livrent  à  tels  désordres,  à  telles  vexations,  & 
tels  malheurs  ;  en  outre,  l'état  de  guerre  vous  prive  de  tout  repos, 
TOUS  expose  à  l'arbitraire,  à  la  ruine,  à  la  destruction,  à  la  mort.  » 


400    MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL  BARON   TUIÉBAULTJ 

je  pouvais  me  faire  sur  refficacité  de  ces  mesures,  je 
n'en  restais  pas  moins  fort  inquiet.  Pour  que  mes  ten- 
tatives pussent  réussir,  il  me  fallait  une  autorité  absolue, 
par  laquelle  seule  je  pouvais  me  créer  des  ressources, 
éclairer  les  populations,  les  soutenir,  les  encourager, 
châtier  ou  récompenser  les  individus;  or  cette  autorité, 
sans  laquelle  je  ne  pouvais  rien,  n'existait  plus.  Le  titre 
de  gouverneur ,  que  portaient  mes  ordres,  n'était  plus 
qu'une  mauvaise  enseigne,  car  la  garde  impériale 
m'avait  précédé  en  Espagne;  le  quartier  général  de 
cette  garde,  qui  m'avait  semblé  devoir  être  à  Valladolid, 

Et  de  telles  assertions,  commentées  et  répétées  de  cent  manières, 
ne  pouvaient  manquer  de  finir  par  produire  la  conviction. 

2*  Usant  et  de  mon  pouvoir  et  de  l'influence  morale  que  j'exer- 
çais sur  les  Castillans,  je  comptais  aussi  créer  une  garde  nationale, 
non  pour  faire  le  service  dans  les  lieux  qui  n'avaient  pas  de  ga^ 
nisons  fixes,  attendu  que  les  guérillas  auraient  toujours  fini  par 
les  désarmer,  les  emmener  et  les  rançonner,  si  ce  n'est  pire;  mais 
pour  renforcer  par  elles  mes  bataillons  de  garnisons  établies,  ou 
mes  colonnes  mobiles  et  d'expéditions,  et  cela  dans  la  proportion 
du  double  de  la  force  des  guérillas  de  la  province,  ce  qui  aux 
deux  mille  insurgés  que  la  Vieille-Castille  avait  sur  pied,  opposait 
quatre  mille  gardes  nationaux.  Quant  à  la  manière  d'être  sûr  de 
ces  Espagnols,  chacun  d'eux  devait  être  garanti  par  sa  famille 
entière,  puis  par  sa  commune  pour  la  somme  de  quatre  cents 
piastres,  par  l'alcade  et  le  curé  pour  la  somme  de  deux  cents  pias- 
tres. Quant  à  la  manière  de  les  employer,  il  est  évident  que. 
sous  la  conduite  d'officiers  et  de  sous-offlciers  choiiis  et  mêlés  à 
quelques  soldats  intelligents,  ils  auraient  formé  les  tirailleurs  de 
mes  colonnes  et  auraient  renforcé  mes  pelotons. 

3<»  Ce  n'est  pas  tout  :  je  comptais  réclamer  qu'on  joignit  la  promee 
de  Soria  à  mon  gouvernement,  et  qu'on  y  plaçât  une  brigade  dlo- 
fanterie  et  deux  cents  hommes  de  cavalerie  sous  les  ordres  d'un 
général  de  brigade,  parce  que,  on  l'a  vu  d'après  ce  que  j'ai  ra- 
conté plus  haut,  c'était  dans  cette  province  reculée  et  montueuse 
que  s'organisaient  et  se  réfugiaient  toutes  les  bandes  qui  parais- 
saient dans  la  Vieille-Castille.  Je  demandais  enfin  qu'on  me  donnât 
un  régiment  d'infanterie  et  deux  cents  hommes  de  cavalerie  de 
plus  dans  la  Vieille-Castille,  afin  d'avoir  toujours  de  fortes 
colonnes  mobUes  sur  les  flancs  de  la  route  de  VaUadolid,  d'Araoda 
et  de  Miranda,  dans  la  Rioja  et  du  côté  de  Reinosa. 


LE  GENERAL   DORSENNE.  401 

\e  trouvait  à  Burgos,  et,  comme  le  général  qui  la  corn- 
nandait  ne  pouvait  être  commandé  que  par  un  des 
colonels  généraux  du  même  corps,  il  avait  été  revêtu  de 
autorité  supérieure  et  logé  dans  l'appartement  où  je 
n'étais  installé,  ce  qui  sufQsait  à  me  démonétiser;  de 
3lus,  quoique  mon  cadet,  il  se  trouvait  mon  chef. 

Pour  comble  de  malheur,  ce  chef  était  le  général 
Dorsenne,  homme  superbe,  l'ancien  et  magnifique 
imant  de  Mme  d'Orsay,  assez  ridicule  par  les  soins  qu'il 
jonnait  à  sa  toilette ,  mais,  en  dépit  de  tout,  aimé  de 
l'Empereur  à  cause  de  sa  crânerie  (i).  On  sait  quelle 
ivait  fmi  par  être  à  cet  égard  la  faiblesse  de  l'Empereur; 
pour  faire  la  fortune  de  qui  que  ce  fût,  Berthier  n'avait 
qu'à  dire  :  t  Sire,  c'est  un  homme  que  Votre  Majesté  fera 
tuer  quand  elle  voudra.  >  Certes  c'est  une  qualité  pour 
un  officier  de  housards;  mais,  pour  un  général  en  chef, 
qu'est-ce  que  le  bras  sans  la  tête  et  sans  des  mérites 
dont  ce  Dorsenne  était  totalement  privé?  Il  y  avait 
même  en  lui  des  contrastes  singulièrement  choquants. 
Avec  une  figure  fine,  ce  n'était  qu'un  sot;  avec  une  figure 
agréable,  c'était  un  homme  orgueilleux,  faux  et  cruel,  et, 
dans  cette  guerre  d'Espagne,  l'homme  le  plus  propre  à 
faire  à  lui  seul  plus  d'ennemis  à  la  France  que  la  garde 
impériale  tout  entière  ne  pouvait  en  combattre. 

Mes  craintes,  au  reste,  se  justifièrent  dès  mon  arrivée. 
Un  seul  entretien  suffit  à  ne  me  laisser  aucun  doute  sur 
le  caractère  et  la  valeur  de  ce  Dorsenne;  dès  lors  tout 
fut  dit  pour  moi;  ma  position  n'en  était  plus  une.  Je 

(1)  A  une  des  audiences  de  Saint-Cloud  (1806),  je  me  trouvai  à 
eàié  de  ce  Dorsenue,  lorsque  l'Empereur  passa  devant  nous.  Il 
s'était  battu  je  ne  sais  avec  qui  et  avait  son  bras  droit  en  êcharpe. 
A  la  vue  de  cette  écliarpe,  l'Empereur  suspendit  sa  marcbe  et,  de 
l'air  le  plus  caressant,  dit  au  blessé  :  «  Eh  bien,  toujours  la  tête  près 
du  sabre.  »  Dorsenne  était  alors  général  de  brigade  dans  la  garde 
impériale. 

IV.  2(i 


402    MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

n'entendais  pas  disputer  des  lambeaux  de  pouvoir,  et, 
comme  t  la  garde  devait  achever  de  faire  justice  de 
toutes  les  difficultés  delà  guerre  d'Espagne  >,  j'aban- 
donnai toute  espèce  d'initiative.  Étranger  à  ce  qui  se 
passait,  je  fis  ce  que  je  pus  pour  y  devenir  indifférent, 
et,  dans  les  premiers  moments,  je  ne  fus  occupé  qu'à 
empêcher  des  malheureux  de  se  compromettre  par  la 
démonstration  de  la  joie  qu'avait  causée  mon  retour. 
Je  ne  sais  en  effet  combien  de  Te  Deum  furent  sponta- 
nément chantés  dans  quelques  petites  villes  et  villages 
de  la  montagne,  à  la  nouvelle  de  mon  arrivée.  11  ya 
dans  le  peuple,  du  moment  où  il  n'est  pas  égaré  par  la 
passion,  un  jugement  infaillible,  et  les  habitants  de  la 
Vieille-Gastille  croyaient  de  bonne  foi  que,  si  j'étais  ren- 
voyé à  Burgos,  c'était  pour  y  reprendre  une  autorité  dont 
j'avais  fait  bon  usage.  Ils  étaient  déjà  révoltés  des  atro- 
cités et  des  superbes  mépris  de  ce  Dorsenne,  indignés 
de  gaspillages  et  de  vexations  auxquels  je  ne  les  avais 
pas  accoutumés,  et  ils  se  figuraient  trouver  en  moi  un 
secours  contre  un  état  de  choses  si  nouveau  et  si  fatal: 
c'est  pourquoi  je  m'étais  hâté  de  leur  faire  tenir  des 
avis  qui  les  consternèrent ,  mais  qui  les  éclairèrent  do 
moins  sur  leur  position. 

De  même  que  le  prince  de  Neuchâtel  n'avait  pu  com- 
prendre que,  pour  vaincre  les  Espagnols,  il  fallait  les 
convaincre,  on  crut  qu'une  verge  de  fer  serait  la  raison 
de  tout  et  que  l'on  soumettrait  par  la  terreur  le  peuple 
du  monde  le  moins  susceptible  de  peur  et  le  plus  capable 
de  représailles  contre  des  vainqueurs  qui  ne  craignent 
pas  de  recourir  à  de  tels  moyens. 

Tout  en  ne  donnant  à  ces  guérillas  d'autre  nom  que 
ceux  de  «  brigands...  vile  et  abjecte  canaille  »,  en  ayant 
toujours  l'air  de  dire  qu'on  leur  faisait  en  les  tuant  beau- 
coup d'honneur,  il  fallut  bien  mettre  aux  prises  avec  ces 


CONVAINCRE   POUR   VAINCRE.  403 

gens  de  rien  la  garde  impériale,  que  tant  de  victoires 
réputaient  invincible.  Sans  doute  tout  fuyait  devant 
elle;  mais  cette  fuite,  tout  en  étant  une  nécessité  pour 
les  guérillas,  les  servait  dans  la  tactique  qu'elles  avaient 
adoptée  contre  nous.  De  quoi  s'agissait-il  pour  elles? 
De  tuer  1  Or,  il  faut  bien  le  dire,  cent  coups  de  fusil  tirés 
en  ligne  ne  blessent  souvent  pas  un  bomme;  dix  coups 
de  fusil  tirés  isolément  en  tuent  ou  blessent  plusieurs; 
en  outre,  avec  elles,  ce  n'étaient  plus  des  combats  limités 
dans  leur  durée;  c'était  une  lutte  continuelle,  sans  repos 
ni  répits,  ne  manquant  l'occasion  d'aucun  piège,  d'au- 
cune embuscade,  mettant  à  profit  toutes  les  heures,  tous 
les  temps,  tous  les  sites,  et  finissant  toujours  par  pour- 
suivre ceux  qui  les  avaient  poursuivies.  Ces  guérillas 
ne  tuaient  ni  ne  blessaient  beaucoup  d'hommes  à  la 
fois;  mais,  comme  elles  renouvelaient  sans  cesse  les  coups 
qu'elles  portaient,  on  n'aboutissait  qu'à  user  en  pure 
perte  contre  elles  une  armée  d'élite  si  importante  à  con« 
server.  La  colère  s'en  mêla  et  fît  arrêter  à  tort  et  à 
travers  des  habitants  chez  eux  ou  des  pauvres  diables 
trouvés  dans  les  champs.  On  les  interrogeait  et,  soit 
qu'ils  ne  pussent  ou  ne  voulussent  rien  dire,  ou  qu'on 
ne  se  contentât  pas  de  ce  qu'ils  disaient,  on  les  mettait  à 
la  torture.  Un  chef  de  bataillon,  digne  aide  de  camp  de 
ce  Dorsenne,  était  surtout  propre  à  de  telles  horreurs 
et  débutait  généralement  par  faire  attacher  ces  malheu- 
reux par  les  pouces;  puis  il  les  faisait  hisser  en  l'air  et 
secouer  jusqu'à  ce  que  leur  bras  fussent  disloqués;  et  des 
vieillards,  des  prêtres  furent  ainsi  exterminés.  Ceux  qui 
survivaient  étaient  conduits  dans  les  cachots  de  Burgos, 
ce  qui  impliquait  pour  eux  condamnation  à  mort  sans 
jugement. 

Sur  la  gauche  de  l'Arlanzon,  au  haut  d'un  coteau  qui, 
au  sud,  domine  Burgos,  en  face  des  fenêtres  et  bien  en 


404    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

vue  de  la  maison  que  je  m'étais  arrangée  et  qui  était 
occupée  par  lui,  ce  Dorsenne  avait  fait  placer  trois 
énormes  potences,  et  à  ces  potences  pendaient  toujours 
trois  prétendus  affiliés  ou  complices  des  guérillas. 
Un  matin,  il  n'en  vit  plus  que  deux;  en  effet,  pendant 
la  nuit,  la  famille  du  troisième  pendu  avait  enlevé  le 
corps,  afin  de  lui  rendre  les  honneurs  de  la  sépulture, 
et  de  suite  le  général  Dorsenne  fit  donner  au  comman- 
dant de  place  Tordre  de  prendre  un  homme  dans  les 
prisons  de  la  ville  et  de  le  faire  pendre  à  l'instant  à  la 
potence  qui  se  trouvait  disponible.  Ce  commandant  était 
un  colonel  suisse,  nommé  Traxler,  bon  et  brave  homme; 
les  cheveux  lui  dressèrent  sur  la  tôte  à  la  réception  de 
cet  ordre.  Il  crut  cependant  à  un  malentendu  et  courut 
chez  le  général  Dorsenne  pour  s'en  expliquer;  mais, 
reçu  de  la  manière  la  plus  dure,  il  se  vit  réitérer  l'ordre 
de  cet  assassinat  et  réitérer  avec  tant  d'exaspération 
que,  faute  de  courage  nécessaire  pour  résister,  il  se  rési- 
gna à  obéir,  c'est-à-dire  à  se  rendre  à  la  prison,  à  choisir 
de  son  mieux  le  malheureux  dévoué  à  la  mort  et  à  l'en- 
voyer, bien  entendu,  sans  confession,  à  l'échafaud.  Et, 
pendant  que  le  général  Dorsenne,  aux  premières  loges 
pour  voir  cette  exécution,  guettait  de  ses  croisées  Tar- 
rivée  de  sa  victime  et  jouissait  à  l'avance  du  spec- 
tacle, le  colonel  Traxler,  hors  de  lui  et  vraiment  au 
désespoir,  arriva  chez  moi  et  en  pleurant  me  révéla  le 
fait.  Je  fus  révolté;  on  ne  pouvait  pas  ne  pas  l'être; 
mais,  si  des  anathèmes  m'échappèrent,  je  m'abstins  de 
toute  réflexion.  Et  que  restait-il  à  dire  ?  Si,  avant  d'obéir, 
Traxler  m'avait  consulté ,  ma  réponse  eût  été  :  c  Cet 
ordre  est  un  crime  dont  vous  ne  devez  jamais  être  le  com- 
plice et,  pour  vous,  une  injure  à  laquelle  vous  devez  ré- 
pliquer par  la  démission  de  votre  emploi.  »  Mais, 
l'homme  pendu  ou  en  route  pour  l'être,  il  n'y  avait  plus 


LES   TROIS    POTKNCES.  405 

rien  à  faire,  par  conséquent  à  dire.  Encore  le  pire  de 
tout  cela,  c'est  qu'avec  un  Dorsenne,  cet  acte  d'abnéga- 
tion à  la  turque,  ne  devait  pas  être  le  dernier.  Et  c'est 
à  un  tel  homme  que  l'Empereur  avait  osé  confler,  je  ne 
dirai  pas  seulement  les  destinées  de  cette  importante 
partie  de  l'Espagne,  mais  le  sort  de  près  d'un  million 
d'hommes  et  des  intérêts  d'une  gravité  etfrayante.  Son 
erreur  d'ailleurs  fut  aussi  complète  que  possible;  car  les 
troupes  de  la  garde  étaient  incontestablement  celles  qui 
convenaient  le  moins  à  cette  guerre,  que  Napoléon  n'a 
jamais  voulu  comprendre  et  qu'il  croyait  pouvoir  finir 
comme  il  avait  fini  les  guerres  contre  l'Autriche,  la 
Prusse  et  la  Russie,  guerres  dans  lesquelles  il  suffisait 
de  battre  un  général  pour  vaincre  un  monarque,  tandis 
que,  pour  réduire  l'Espagne,  il  eût  fallu  la  battre  tout 
entière  dans  chacun  de  ses  enfants. 

Son  alliance  avec  la  maison  d'Autriche  avait  d'ailleurs 
enivré  Napoléon.  Il  n'admettait  plus  rien  qui  pût  lui 
résister,  et,  en  ce  qui  tenait  à  cette  garde,  comment 
pouvait-il  méconnaître  qu'elle  n'était  susceptible  d'avoir 
un  rôle  qu'en  bataille,  dans  le  choc  de  masses  immenses 
et  simplement  pour  décider  de  la  victoire?  Ce  corps 
encore  invincible  devait  donc  être  réservé  pour  les  coups 
qu'à  la  guerre  on  nomme  des  coups  de  collier  et  que 
l'Empereur  regardait  comme  ses  coups  de  tonnerre.  Or, 
en  Espagne,  dans  cette  guerre  de  tous  les  moments,  où 
l'ennemi  était  partout  et  ne  se  trouvait  nulle  part,  une 
troupe  à  coups  de  collier  était  aussi  inutile  qu'un 
homme  à  coup  de  tête  était  funeste.  Une  telle  guerre 
demandait,  non  des  efl*orts  de  courage  contre  des  gens 
qui  ne  résistaient  jamais  et  tenaient  toujours,  mais, 
et  indépendamment  d'une  lutte  sans  trêve,  l'emploi  d'un 
mélange  de  patience  et  d'activité,  de  sagesse  et  de  vi- 
gueur, de  méditation  et  de  tenue,  qualités  aussi  étran- 


406    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

gères  à  un  homme  incapable,  irascible  et  violent,  qu'à 
un  corps  qui  ne  mettait  sa  gloire  que  dans  son  mépris 
pour  ses  adversaires,  et  dans  un  mépris  qui,  en  Espagne 
et  à  lui  seul,  aurait  suffi  à  susciter  sans  cesse  de  nou- 
veaux ennemis. 

Sous  un  autre  rapport  cette  garde  et  ses  chefs  for- 
maient une  armée  dans  l'armée ,  par  conséquent  un 
état-major  particulier  dans  Tétat-major  général;  et  cela 
avec  des  privilèges  de  grades  et  de  fonctions,  avec  une 
solde  plus  forte,  avec  des  prétentions  impossibles  à 
satisfaire,  bref  avec  une  suprématie  non  contestée,  mais 
aussi  non  pardonnée,  et  qui  blessait  les  uns  en  raison  de 
ce  qu'elle  enorgueillissait  les  autres.  Elle  excitait  donc 
envie  et  jalousie,  produisait  plus  de  rivalité  que  d*accord, 
et,  par  suite  de  cette  jalousie,  les  corps  de  la  ligne  et 
leurs  chefs  valaient  moins  qu'ils  n'auraient  valu  sans 
la  présence  de  cette  garde. 

Au  reste,  rien  ne  s'expliquait  mieux  que  cette  jalousie 
et  ces  rivalités;  car,  sans  compter  l'impertinence  et  la 
dureté  de  ses  officiers,  .la  garde  avait  de  telles  exigen- 
ces qu'elle  consommait  plus  du  double  des  autres  trou- 
pes. Aux  moindres  officiers  il  fallait  les  meilleurs  gîtes; 
ceux  qui  commandaient  des  petites  villes  se  faisaient 
donner  la  table  et  comprenaient  dans  leurs  bons  jus- 
qu'à des  vins  fins,  du  sucre,  des  gâteaux  et  des  confitu- 
res. Quant  aux  troupes,  il  leur  fallait  toujours  les  meil- 
leures garnisons,  les  meilleurs  quartiers,  les  meilleurs 
logements,  les  meilleurs  vivres,  les  meilleurs  fourrages; 
encore  ce  choix  n'arrivait  pas  à  prévenir  leurs  plaintes; 
par  surcroît,  elles  arrachaient  ce  qu'elles  exigeaient, 
ne  voulant  pas  s*abaisser  à  l'obtenir  de  ces  Espagnols 
qu'elles  proclamaient  vile  canaille,  et  de  tels  procédés 
non  seulement  ruinaient  le  pays,  mais  l'exaspéraient 
jusqu'à  la  rage. 


LA   GARDE   IMPÉRIALE  EN    ESPAGNE.  407 

Enfin  TEmpereur  s'était  complètement  trompé  en 
comptant  sur  un  grand  effet  moral.  La  garde  n'en  pro- 
duisit aucun;  l'escadron  de  mameluks,  envoyé  plus 
tard  et  qui  eût  fait  merveille  à  Franconi,  ne  servit  qu'à 
amuser  les  Espagnols  et  à  les  faire  rire.  Pour  s'abuser  à 
cet  égard,  il  fallait  n'avoir  aucune  idée  de  l'impassibilité 
des  Castillans,  de  leur  résignation,  de  leur  courage  et 
d'une  sobriété  qui  leur  rendait  la  famine  impossible. 
Aussi  les  Espagnols  ne  virent-ils  dans  ce  nouveau  déve- 
loppement de  forces  que  quelques  milliers  d'hommes  de 
plus  à  user;  je  puis  bien  le  dire,  je  ne  m'y  trompai  pas 
plus  qu'eux. 

Cependant  le  général  Dorsenne  ne  tarda  pas  à  me  révé- 
ler que,  comme  homme,  il  était  digne  de  ce  qu'il  était 
comme  chef  militaire;  il  vint  un  matin  chez  moi  et 
me  dit  :  c  Personne  mieux  que  vous  ne  connaît  ce  gou- 
vernement, et,  au  nom  de  votre  dévouement  pour  tout 
ce  qui  tient  au  service  de  l'Empereur,  je  viens  vous  prier 
de  vous  occuper  d'un  travail  général  sur  la  situation  de 
ces  provinces.  Ce  travail  m'est  demandé  par  l'Empereur; 
je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  sans  doute  qu'il  partira 
comme  vous  l'aurez  remis,  c'est-à-dire  avec  votre  signa- 
ture, et  même  j'ai  écrit  au  prince  de  Neuchàtel  que  je 
vous  le  demanderais.  Vous  voyez  donc,  ajouta-t-il  en 
souriant,  que  vous  êtes  intéressé  à  y  donner  tous  vos 
soins.  —  Mon  zèle,  lui  répondis-je,  est  indépendant  de 
considérations  de  cette  nature  ;  mais  dites-moi  quels  sont, 
d'après  les  intentions  de  l'Empereur,  les  objets  que  ce 
travail  doit  embrasser.  Faut-il  établir  et  discuter  la 
situation  de  ces  provinces  au  point  de  vue  moral,  poli- 
tique et  militaire,  ce  qui  conduirait  à  l'examen  des  me- 
sures à  prendre  et  à  la  manière  d'y  faire  la  guerre? 
«-  Non,  ces  questions  sont  inutiles  à  aborder;  mais, 
comme  l'Empereur  entend  que  la  guerre  nourrisse  la 


408    MEMOIRES   DU   GENERAL    BARON   THIÉBAULT. 

guerre  (phrase  textuellement  transmise  par  le  prince 
de  Neuchàtel),on  me  demande  un  rapport  raisonné  sur 
tout  ce  que  ces  provinces  peuvent  fournir  en  argent, 
en  vivres,  en  fourrages  et  en  tous  autres  objets  de  réqui- 
sition !  »  Trois  jours  après,  je  lui  portai  le  travail,  signé  de 
moi  ;  en  le  lui  remettant,  après  le  lui  avoir  lu  et  avoir 
reçu  ses  éloges  dont  je  ne  me  souciais  guère,  je  lui  dis  : 
c  Vous  m'avez  paru  pressé  de  Texpédier  et  vous  pou- 
vez profiter  pour  cela  du  courrier  de  ce  soir,  attendu 
que  demain  matin  je  vous  en  remettrai  une  copie  pour 
vous.  —  Je  serais  désolé,  reprit-il,  de  vous  donner  cet 
embarras  ;  je  ne  manque  pas  de  secrétaires,  et  ce  sera 
copié  avant  l'heure  de  la  poste.  > 

A  quinze  jours  de  là,  j'étais  chez  lui  dans  son  cabinet; 
il  était  en  train  de  jaser,  je  devrais  dire  de  se  vanter, 
car  il  ne  jasait  guère  que  pour  cela;  il  se  mit  donc,  et  par 
jactance,  à  me  lire  des  lettres  dans  lesquelles  le  prince 
de  Neuchàtel  lui  faisait  faire  des  compliments  sur  ses 
mesures,  sur  sa  vigueur,  sur  ses  succès  contre  les  bandes, 
sur  la  terreur  dont  il  se  félicitait  à  bon  droit  d'avoir 
frappé  les  Espagnols,  sur  je  ne  sais  quoi  encore,  lors- 
qu'une inconcevable  distraction  lui  fit  commencer  la 
lecture  d'une  lettre  débutant  ainsi  :  c  L'Empereur  a  été 
si  content  du  travail  que  vous  avez  fait  sur  les  ressour- 
ces de  la  Yieille-Castille,  qu'il  l'a  porté  au  Conseil  d'État, 
où  ill'a  fait  discuter  en  son...  >  Et  seulement  à  ce  moment 
il  se  rappelle  que  le  travail  est  de  moi,  qu'il  m'a  déclaré 
l'avoir  fait  partir  avec  mon  nom,  etc.,  etc.  Jamais 
homme  ne  fut  plus  décontenancé;  il  balbutia  quelques 
mots,  très  maladroitement  destinés  à  me  donner  le 
change,  renferma  sa  liasse  comme  il  put,  tâcha  de  parler 
d'autre  chose,  et,  quoique  mon  impassibilité  dût  l'aider 
à  se  remettre,  il  avait  encore  la  figure  décomposée  lors- 
que je  le  quittai.  Il  est  sans  doute  inutile  de  dire  que,  si 


IMPOSTURE  DU    GÉNÉRAL   DORSENNE.  409 

jusqu'à  ce  moment  nous  avions  été  assez  sur  la  réserve, 
à  dater  de  ce  jour  il  paya  d'une  rancune  mal  dissimulée 
un  mépris  dont  il  ne  pouvait  plus  douter.  Ont  peut  en 
effet  tout  pardonner  en  fait  de  torts,  excepté  ceux  que 
l'on  a  eus  soi-même;  etm'avoir  révélé  sa  déloyauté,  son 
mensonge,  sa  tromperie,  c'est-à-dire  sa  lâcheté,  et  l'avoir 
fait  d'une  manière  aussi  sotte  et  en  se  pavanant  avec 
moi  d'une  plume  qu'il  avait  traîtreusement  arrachée, 
tout  cela  ne  laissait  plus  entre  lui  et  moi  que  la  possi- 
bilité des  grimaces. 

J'eus  l'occasion  de  conter  ce  fait  un  peu  plus  tard  à 
M.  Dudon,  pendant  qu'il  était  intendant  général  à  l'ar- 
mée du  Nord  de  l'Espagne,  que,  par  Taveuglement  de 
l'Empereur,  ce  Dorsenne  commanda  en  chef  :  <  Un  fait 
semblable  m'est  arrivé,  me  dit-il;  j'ai  été  moins  confiant 
que  vous.  Le  général  Dorsenne  m'a  demandé  un  travail 
surlesressourcesde  la  province  de  Yalladolid;  il  m'a  dit, 
comme  à  vous,  que  ce  travail  serait  envoyé  à  l'Empe- 
reur avec  mon  nom;  mais  je  l'avais  jugé,  et  je  ne  lui 
remis  mon  travail  que  six  jours  après  l'avoir  adressé  à 
l'archichancelier,  qui  de  suite  le  communiqua  au  Conseil 
d'État,  où  il  se  trouvait  connu  comme  de  moi  lorsque 
l'Empereur  l'y  présenta  comme  étant  du  général  Dor- 
senne. 1  Eh  bien,  ce  Dorsenne  n'y  perdit  rien.  Quand 
avec  Napoléon  on  se  trouvait  une  fois  dans  la  ligne  des 
faveurs  et  des  grâces,  l'impunité  devenait  un  droit;  on 
.n'avait  plus  rien  à  craindre  ;  par  là  même  ceux  qui  ne 
s'y  trouvaient  pas  n'avaient  rien  à  espérer.  On  se  con- 
tenta donc  de  rire  de  l'impertinence  de  Dorsenne,  si 
même  on  daigna  la  remarquer  et  n'en  pas  faire  un  tort  à 
M.  Dudon,  homme  fin,  homme  de  capacité,  mais  que 
quelques  faits  firent  surnommer  <  le  Cosaque  Dudon  > . 

Ainsi  que  je  l'ai  dit,  le  maréchal  Masséna  m'avait 
devancé  en  Espagne;  depuis  quinze  jours  déjà  il  avait 


410    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

passé  à  Burgos,  lorsque  j'y  arrivai,  et  il  préludait  à  la 
campagne  de  Portugal  en  assiégeant  Rodrigo  et  Almeida. 
Comme  Français,  comme  homme  dévoué  à  ce  maré- 
chal, comme  moralement  intéressé  à  ce  que  cette 
armée  anglaise,  qui  nous  avait  fait  évacuer  le  Portugal, 
en  fût  chassée,  je  fus  entraîné  à  rédiger  mes  idées  sur 
la  manière  la  plus  propre  à  reconquérir  ce  royaume, 
sans  Toccupation  duquel  nous  ne  pouvions  jamais  con- 
server en  Espagne  qu'une  situation  très  précaire,  et  je 
fis  le  plan  de  campagneque  je  publiai,  en  1817,  parmi  les 
pièces  justificatives  qui  terminent  ma  Relation  de  Teipé- 
dition  du  duc  d'Abrantès.  A  peine  achevé,  j'envoyai  ce 
plan  au  prince  de  Neuchàtel  et  au  maréchal  Masséoa; 
ce  dernier  m'en  remercia;  le  premier  se  borna  à  m'en 
accuser  la  réception;  mais,  et  ainsi  que  je  l'ai  su  par 
Canouville,  l'un  des  aides  de  camp  de  Berthier,  ce  plan 
fut  de  suite  porté  par  lui  à  l'Empereur,  qui,  après  Favoir 
lu  et  rendu,  le  redemanda  pour  le  relire  encore  et  ne  le 
rendit  plus.  Ainsi  l'Empereur  n'a  rien  ignoré  de  ce  qui 
était  nécessaire  pour  que  cette  opération  fût  heureuse;  il 
a  su,  et  en  temps  utile,  que,  dans  ce  pays,  il  fallait  faire 
une  expédition,  non  une  campagne;  quil  fallait  arriver 
avec  assez  de  forces  pour  n'être  arrêté  par  aucun 
obstacle;  qu'il  fallait  être  en  mesure  non  pas  seulement 
de  battre  l'armée  anglaise,  mais  de  la  jeter  à  la  mer, 
sauf,  après  avoir  frappé  un  aussi  grand  coup,  à  ren- 
voyer la  moitié  ou  les  deux  tiers  des  forces  en  Espagne.. 
Que  faut-il  donc  conclure  de  ce  qu'il  a  fait  en  dépit  de 
cette  conviction?  Qu'il  a  cru  que  le  maréchal  Masséna 
ferait  des  miracles?  Mais  ce  maréchal  n'était  plus  dans 
l'âge  ou  Ton  en  fait,  et,  depuis  les  vomissements  de  sang 
qu'il  avait  eus  en  Pologne,  il  était  notoire  qu'il  se 
survivait  à  lui-même,  et  qu'il  était  devenu  un  de  ces 
héros  consacrés  qu'il  ne  fallait  plus  exposer  aux  caprices 


PLAN  DE  CAMPAGNE  EN  PORTUGAL.      411 

le  la  fortune,  à  laquelle  il  avait  si  brillament  commandé, 
'aut-il  admettre  alors  que  l'Empereur  ait  pu  considérer 
ans  répugnance  la  chance  d'une  non-réussite,  ne  fût-ce 
[ue  pour  atténuer  la  gloire  que  le  maréchal  Masséna 
16  devait  qu'à  lui-même?  Cette  opinion  a  eu  des  parti- 
ans  ;  toutefois  on  pourrait  leur  répondre  que  bientôt  on 
ongea  à  procurer  au  maréchal  à  peu  près  les  forces  que 
'avais  jugées  nécessaires,  c'est-à-dire  cent  mille  hom- 
nes,  le  double  des  forces  auxquelles  commandait  le 
général  Junot,  les  Espagnols  y  compris;  proportion  à 
leine  suffisante  maintenant  que  nos  armes  n'étaient  plus 
eputées  invincibles,  que  l'insurrection  était  organisée 
!n  Portugal,  que  les  abords  de  Lisbonne  se  hérissaient 
le  retranchements,  et  qu'on  avait  préparé  contre  nous 
a  famine  en  n'ensemençant  pas  les  terres,  en  brûlant  les 
écoltes  et  les  vivres;  en  outre,  trente  mille  Anglais  ser- 
vaient d'auxiliaires|à  l'armée  portugaise,  et  cette  armée,' 
brtiûée  par  la  guerre,  était  soutenue  par  toute  la  popu- 
ation.  Mais,  d'autre  part,  on  est  obligé  de  reconnaître 
[ue  la  manière  dont  fut  prescrite  la  réunion  de  ces  forces, 
[ui  devaient  s'élever  à  cent  mille  hommes^  a  révélé  plus 
le  jonglerie  encore  que  de  turpitude;  car  il  devait  être 
ent  fois  évident  pour  ceux  qui  donnèrent  les  ordres  à 
et  égard,  que  ces  ordres  ne  seraient  exécutés  que  par- 
iellement,  et  que,  donnés  seulement  lorsque  le  duc  de 
Vellington  avait  eu  le  temps  d'achever  ses  lignes  de 
.'orres-Vedras,  qui  sauvèrent  Lisbonne,  ils  ne  servi- 
aient  plus  à  atteindre  le  but  que  Ton  s'était  proposé. 

Que  fit-on,  en  effet,  pour  renforcer  l'armée  du  prince 
l'Essling?  On  décida  d'y  pourvoir  à  la  fois,  et  par  l'ad- 
onction  du  corps  darmée  du  maréchal  Soult,  et  par  la 
création  d'un  nouveau  corps  d'armée  destiné  à  rejoindre 
e  prince  à  Santarem,  par  la  rive  droite  du  Tage,  pen- 
lant  que  le  maréchal  Soult,  venant  de  Badajoz,  passerait 


412  MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

le  même  fleuve  à  la  hauteur  de  la  même  ville  et  s'y 
réunirait  également  au  prince  d'Ëssling  (i).  Mais,  dans 
cette  circonstance  encore,  TEmpereur  négligea  de  bien 
semer  pour  bien  récolter.  Il  avait  gâté  l'expédition  en  ne 
donnant  pas  tout  de  suite  au  maréchal  Masséna  les  moyens 
de  la  terminer  heureusement  et  en  plaçant  sous  les  ordres 
de  celui-ci,  et  le  maréchal  Ney,  Tun  de  ces  hommes  qui  ne 
pouvaient  plus  être  commandés  que  par  lui-même,  et  le 
ducd'Abrantès,  qui ,  ancien  général  deTarméede Portugal, 
n'était,  à  ce  titre  aussi  bien  que  d'après  son  caractère, 
pas  plus  facile  à  subordonner.  Maintenant,  ayant  récom- 
pensé outre  mesure  l'ingrate  conduite  qu'en  1800  le  lieu- 
tenant général  Soûl  t  avait  tenue  envers  son  bienfaiteur  et 
son  chef  (2),  il  avait  rendu  toute  coopération  du  premier 

(1)  Je  parle  ici  avec  une  entière  connaissance  des  faits.  Le  phoce 
de  Neuch&tel,  ne  pouvant  communiquer  avec  le  prince  d'Essliog, 
m'informait  exactement  do  tout  ce  que  l'on  apprenait  ou  ordon- 
nait de  relatif  à  l'armée  de  Portugal  ;  ainsi  il  m'adressait  la  traduc- 
tion de  tous  les  articles  des  journaux  d'Angleterre  où  il  était 
question  d'elle,  et  le  relevé  do  tous  les  ordres  donnés  par  rapport  à 
elle;  c'est  de  cette  sorte  qu'il  m'envoya  copie  des  ordres  donnés  au 
maréchal  Soult,  et  notamment  de  celui  qui  lui  prescrivait  de  se 
porter  sur  Santarem  par  la  gauche  du  Tage. 

(2)  J'ai  déjà  fait  allusion  à  cette  conduite.  Le  général  Masséna. 
ayant  pris  le  commandement  de  l'armée  d'HelvéUe,  y  trouva  le 
général  de  brigade  Soult,  qui,  de  tous  les  généraux  de  cette 
armée,  était  le  plus  obséquieux.  Jamais  le  général  en  chef  ne  quit- 
tait la  table  sans  le  trouver  rencogné  dans  un  des  angles  de  la  che- 
minée du  salon  et  ne  manquant  aucune  occasion,  ne  négligeant 
aucun  moyen  de  faire  sa  cour.  Encore  qu'il  ne  se  soit  jamais  montré 
supérieur  dans  le  commandement  d'une  armée,  U  s'en  faut  poa^ 
tant  qu'il  fût  sans  capacité.  £n  ce  temps-là  surtout,  où  il  joignait 
la  vigueur  de  l'âge  au  stimulant  d'une  ambition  insatiable,  il  forçait 
do  voiles  et  servait  avec  distinction.  Le  général  Masséna  ne  tarda 
pas  à  le  remarquer.  Juste,  il  le  nomma  général  de  division  ;  bon. 
il  s'attacha  à  lui,  et,  comptant  sur  son  dévouement  autant  que  sur 
ses  talents,  il  fit  choix  de  lui  pour  le  suivre  à  Gènes,  lorsqu'il 
accepta  le  difficile  commandement  de  l'armée  d'Italie;  mais  il  ûi 
plus,  et,  trois  mois  après  l'avoir  nommé  général  de  division,  il 
i'éleva  au  rang  de  lieutenant  général ,  lui  confia  son  aile  droite 


JUGEMENT  SUR  LE  MARÉCHAL  SOULT.     413 

impossible  avec  le  dernier,  et ,  mettant  de  côté  ses  in- 
jastes  antipathies  et  ses  prédilections  bizarres,  il  aurait 
dû  sentir  que,  si  pour  les  intérêts  de  sa  patrie  le  maré- 
chal Masséna  était  capable  de  s'élever  au-dessus  de  la 
plus  juste  indignation,  le  maréchal  Soult  n'agirait  que 
conséquemment  à  sa  coupable  inimitié;  car,  ses  mau- 
vais sentiments  une  fois  en  jeu,  il  n'y  avait  rien  à  es- 
pérer de  lui,  ni  au  titre  de  l'obéissance,  ni  au  titre 
du  patriotisme,  ni  même  au  titre  de  l'honneur;  tout 
devait  être  sacriûé  à  la  rivalité,  à  l'ambition,  par  cet 
homme  qui,  dans  le  cours  de  onze  années  du  grade  de 
maréchal  et  même  comme  simple  commandant  de  corps 
d'armée,  n'a  pu  honorer  sa  carrière  par  aucun  fait 
d'armes  (1).  Le  maréchal  Soult  trouva  donc  des  pré- 

formant  plus  de  la  moitié  de  son  armée;  de  cette  sorte  le  lieute- 
nant général  Soult  eut  sous  ses  ordres  lo  général  Gazan,  le  géné- 
ral Miollis,  le  général  Marbut,  ses  doyens  d'&ge  et  do  gloire.  Contes 
sa  reconnaissance  devait  être  sans  bornes;  mais  le  général  Soult 
apprit  alors  que  le  général  Masséna  était  mal  avec  le  premier 
Consul  et  avait  le  général  Berthier  pour  ennemi.  Lui  rester  dévoué 
était  partager  une  inimitié  menaçante;  il  n'avait  plus  d'ailleurs 
rien  à  espérer  du  général  Masséna;  il  en  avait  tiré  tout  ce  qu'il 
pouvait  en  avoir,  et,  changeant  de  rôle,  il  spécula  sur  l'ingratitude, 
comme  il  avait  spéculé  sur  l'adulation.  L'événement  prouva  que 
ce  moyen  était  bon.  On  fut  enchanté  de  l'occasion  de  changer  en 
ennemi  implacable  un  homme  sur  l'attachement  et  la  reconnais- 
sance duquel  le  général  Masséna  devait  compter,  et  l'acharnement 
que  le  général  Soult  mit  H  dénoncer  et  à  ravaler  son  bienfaiteur 
fit  que  la  disgr&ce  hideuse  dont  le  général  Masséna  fut  victime  à 
cette  époque  (1800),  devint  pour  son  dénonciateur  le  signal  d'une 
fayeur  qui,  l'élcvsint  de  suite  à  la  place  d'un  des  quatre  mi^ors 
généraux  de  la  garde  impériale,  le  fit  nommer  maréchal  à  la  créa- 
tion de  ces  places,  grâce  qu'il  ne  tint  pas  à  lui  de  payer  de  la 
même  manière  qu'il  avait  payé  les  bienfaits  du  général  Masséna. 

(i)  Jeune  et  avec  peu  de  troupes,  il  a  eu  de  beaux  moments  de- 
vant l'ennemi ,  en  Suisse  et  autour  de  Gènes  des  faits  d'armes  qui 
riionorent;  mais,  dans  ces  situations,  il  n'a  jamais  eu  à  manier 
que  des  divisions  ou  l'équivalent  de  divisions,  en  dépit  de  son  titre 
de  lieutenant  général.  Il  était  donc,  il  y  a  trentre-deux  ou  trente- 
trois  ans,  un  général  de  division  distingué;  mais  il  n'a  jamais  été 


414    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

textes  pour  ne  pas  dépasser  Badajoz,  et  cette  partie  du 
plan  de   TEmpereur   restée   inexécutée  rendit   l'autre 

que  cela,  ainsi  que  le  prouvent  des  positions  dont  il  n'a  lire  aucuo 
parti  proportionné  aux  forces  dont  il  disposait  ;  car,  comme  le  disait 
le  général  Moreau,  «  bien  commander  un  nombre  de  troapes 
donné,  c'est  faire  avec  ce  nombre  ce  qu'il  serait  impossible  de  faire 
avec  un  nombre  inférieur  i^.  En  1799 ou  1800,  on  nepouvaitdonc,saos 
dépasser  ce  qu'une  faveur  spéciale  rendait  possible,  lui  confier 
un  corps  d'armée  ;  aussi  le  général  Masséna,  malgré  sa  prédilec- 
tion, ne  lui  donna-t-il  le  commandement  de  son  aile  droite  que 
parce  qu'il  devait  lui-même  en  diriger  les  opérations,  et  la  suite  a 
prouvé  que  faire  plus  alors  et  depuis  ne  pouvait  conduire  qu'à  des 
désastres.  Au  reste,  écartant  cette  conviction,  quoiqu'elle  soit  aussi 
ancienne  que  réfléchie,  et  par  respect  pour  une  opinion  qui  s'est 
établie  je  no  sais  sur  quoi  ni  comment,  j'ai  scruté  la  carrière  dece 
maréchal  pour  y  chercher  des  titres  de  gloire,  et  je  l'ai  fait  en  vain; 
ne  découvrant  rien  par  moi-même,  j'ai  eu  recours  à  une  sorte  d'in- 
vestigation, et  on  n'a  pu  me  citer  qu'Austerlitz,  la  Gorogne  et  Tou- 
louse ;  mais  tant  sonores  que  soient  ces  noms,  voyons  ce  qu'ils 
signifient  pour  le  maréchal  Soûl  t. 

J'ai  dit  que  le  jour  de  la  bataille  d'Austerlitz,  le  maréchal  eut, 
dit-on,  une  ophtalmie;  qu'il  l'eût  ou  ne  l'eût  pas,  il  se  couvrit  les 
yeux  d'un  tafletas  vert  et  ne  parut  point  sur  le  champ  de  bataille. 
J'en  ai  donné  les  détails  et  n'y  reviens  pas. 

Le  combat  de  la  Gorogne  a  été  livré  contre  un  ennemi  qui  ne 
combattait  que  pour  couvrir  son  embarquement,  qui  s'affaiblissait 
à  mesure  que  le  maréchal  se  renforçait  par  l'arrivée  successive  de 
ses  troupes,  et  qui  fatalement  sacrifiait  ses  dernières  forces;  mais 
encore  le  maréchal  ne  l'a-t-il  attaqué  qu'entraîné  par  ses  propres 
soldats,  indignés  de  son  inaction,  d'où  il  résulte  qu'il  n'y  a  rien  là 
dont  il  puisse  s'honorer. 

Reste  donc  la  bataille  de  Toulouse,  et  deux  faits  suffiront  pour 
fixer  l'opinion  qu'elle  doit  donner  de  M.  le  maréchal,  i*  Peu  de 
jours  avant  cette  bataille,  le  duc  de  Wellington  fort  imprudemment 
jeta  deux  divisions  de  son  armée  sur  la  rive  droite  de  la  Garonne; 
une  forte  crue  survint.  Ges  divisions  se  trouvèrent  sans  retraite  et 
sans  communication;  elles  restèrent  quatre  jours  dans  cette  situa- 
tion, et,  n'étant  qu'à  quatre  lieues  de  Toulouse,  se  trouvaient  à 
discrétion;  leur  défaite  rejetait  en  Espagne  l'armée  euiglaise,  et  le 
maréchal  ne  sut  pas  un  mot  de  leur  mouvement,  et  les  deux  divi- 
sions attendirent  paisiblement  que  la  rivière  devint  praticable,  et 
elles  la  repassèrent  sans  avoir  perdu  un  homme.  Fait  qui  rapp(^^ 
le  maréchal  attaqué  à  Oporto,  dans  son  quartier  général,  parle 
même  duc  de  Wellington,  et  apprenant  pendant  qu'il  déjeunait  que 
l'armée  anglo-portugaise,  qu'il  croyait  (tout  entière  de  l'autre  côté 


JUGEMENT    SUR    LE  MARECHAL  SOULT.  415 

isufflsante,  de  même  qu'en  sauvant  l'armée  anglaise, 
i  maréchal  Soult  prépara  la  série  des  désastres  à  la- 
uelle  nous  dûmes  notre  expulsion  de  la  Péninsule  et 
invasion  du  midi  de  la  France. 

a  Douro,  avait  passé  tout  entière  la  rivière.  2»  Pendant  que  la 
ictoire  était  disputée  devant  Toulouse  par  la  vaillance  des  troupes, 

général  Beresford  marche  avec  sa  division  à  un  défîlé  où  l'on  ne 
>uvait  passer  qu'homme  à  homme.  Un  bataillon,  disons  un  régi- 
ent,  suffisait  pour  l'arrêter;  mais  personne  ne  garda  ce  passage, 
y  en  trois  heures  de  temps,  l'obstacle  est  franchi.  Enhardi  par 
itte  inconcevable  réussite,  le  général  Beresford  a  l'audace  de 
>rter  sa  division  entre  la  Garonne  et  la  division  Taupin,  qu'il 
.taque  immédiatement  et  dont  la  défaite  nous  arrache  la  vic- 
*ire...  Je  le  demande  :  y  a-t-il  dans  ce  fait  d'armes  que  Ton  cite 
la  gloire  du  maréclial  Soult,  vestige  des  qualités  qui  font  l'homme 
)  guerre?  Restait  la  bravoure,  mais  l'ophtalmie  d'Austerlitz  est 
d  fAcheux  précédent.  Le  lieutenant  général  comte  Delaborde,  ré- 
gnant d'Oporto,  me  disait  A  Burgos  (1809),  en  parlant  du  maréchal 
3ult  et  en  propres  termes  :  «  Ce  bougre-là  est  de  la  race  des  cor- 
sauz,  il  craint  la  poudre.  »  Le  général  de  division  Girard,  tué  A 
Waterloo,  me  raconta  qu'en  Andalousie,  le  maréchal  ayant  été 
ressé  par  lui  de  se  porter  A  l'angle  d'un  mur  pour  voir  une  des 
tanœuvres  de  l'ennemi,  s'y  rendit  A  quatre  pattes.  L'insulte  qu'en 
ta...  l'ambassadeur  d'Autriche  d'Apponyi  lui  a  impunément  faite 
)  prouve  pas  beaucoup  de  crànerie.  Enfin  le  lieutenant  général 
>lignac  lui  envoya  en  février  et  en  mars  1832  deux  cartels,  aux- 
lels  il  eut  la  lAcheté  de  ne  pas  répondre.  Quant  A  sa  défaite  do 
oulouse,  ne  pouvant  la  pallier,  il  la  rejeta  sur  la  non-venue  du 
aréchal  Suchet,  qu'il  savait  très  bien  n'avoir  ni  troupes  A  amener, 

le  temps  d'arriver. 

Maintenant  cet  homme,  qui  A  rencontre  des  faits  les  plus  au- 
lentiques  est  parvenu  A  se  faire  la  réputation  d'un  grand  homme 
»  guerre,  qu'a-t-il  fait  comme  major  général?  Que  Waterloo  ré- 
)ndel  Si  Napoléon  avait  eu  un  major  général  seulement  ordi- 
lire,  il  n'eût  pas  perdu  cette  bataille,  attendu  qu'A  quatre  lieues 
)  distance  et  A  travers  un  pays  ami,  il  ne  fallait  que  savoir  faire 
irvenir  A  temps  un  ordre  au  maréchal  Grouchy.  On  peut  juger 
ailleurs  ce  qu'il  fut  en  cette  grave  occurrence  par  le  mot  de 
ipoléon,  qui,  indigné  que  le  maréchal  Soult  n'eût  envoyé  ses 
tires  au  maréchal  Grouchy  que  par  un  seul  officier,  se  retourna 
I  disant  avec  indignation  :  «  Mon  pauvre  Berlhier  en  aurait  en- 
>yé  vingt-cinq.  »  Mais  en  voilà  trop  pour  établir  cette  vérité 
iportante  que  le  maréchal  Soult  n'est  fait  pour  être  ni  chef 
armée,  ni  major  général  d'une  armée. 


416    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    TUIEBAULT. 

Après  cette  effrayante  digression,  je  reviens  au  sujet 
qui  y  a  donné  lieu,  c'est-à-dire  au  plan  de  campagne  qae 
j'avais  rédigé  pour  le  maréchal  Masséna.  Une  fois  ce 
plan  terminé,  le  général  Dorsenne  n'étant  pas  plus  teDié 
de  me  demander  de  nouveaux  travaux  que  je  ne  me 
trouvais  d'humeur  à  lui  en  faire,  je  n'avais  plus  rien  qui 
réclamât  mes  soins,  car  j'étais  véritablement  gouverneur 
in  partibus.  Cependant,  éprouvant  le  besoin  de  me  dis- 
traire des  douloureuses  prévisions  qui  m'assaillaient, 
du  spectacle  hideux  que  j'avais  sous  les  yeux,  spectacle 
de  brutalité  et  de  barbarie  dont  aucun  détail,  grâce  à 
la  confiance  que  me  témoignaient  les  habitants,  ne  me 
restait  inconnu;  voulant  aussi  m'étourdir  sur  l'ennui  que 
me  causaient  mon  inaction  et  le  regret  du  bien  que  je  ne 
pouvais  faire,  n'ayant  rien  à  faire  et  ayant  toujours  eu 
horreur  d'un  jour  perdu,  je  me  rattachai^  comme  on  se 
raccroche  au  salut,  à  la  rédaction  du  Manuel  général  des 
états-majors.  J'ai  dit  comment  j'avais  gardé  cet  ouvrage 
en  projet,  comment,  en  Portugal,  j'avais  été  provoquée 
le  faire  par  le  général  Dunkin,  enûn  quelle  frayeur  je 
venais  d'éprouver  à  Bayonne  en  me  croyant  devancé. 
Stimulé  par  tant  de  considérations,  j'entrepris  donc  ce 
traité  que,  sans  cette  période  d'inaction  inattendue,  je 
n'aurais  plus  eu  l'occasion  d'écrire,  tant  il  est  vrai  qu'il 
n'y  a  jamais  qu'une  occasion,  qu'un  moment  pour  ce  qui 
a  quelque  importance,  et  que  l'homme  qui  les  manque 
les  perd  pour  toujours. 

Au  nombre  des  paperasses  que  je  traînais  avec  moi, 
se  trouvait  une  liasse  de  matériaux  et  de  notes  que 
j'avais  successivement  recueillis  pour  la  rédaction  de  ce 
grand  ouvrage;  je  la  tirai  d'une  de  mes  caisses  et  la 
plaçai  sur  mon  bureau;  toutefois  je  pensai  devoir  faire 
mon  plan  sans  recourir  à  elle,  et  je  composai  le  lableaa 
synoptique  qui  précède  le  Manuel  général.  La  division 


•  MANUEL  GÉNÉRAL  DES  ÉTATS-MAJORS.  >   4U| 

irrétée,  l'abondance  des  pensées  dont  je  fus  assailli  se 
Touva  telle  que,  pour  ne  pas  m'en  distraire,  pour  ne 
3as  risquer  de  les  perdre,  je  commençai  ma  rédaction 
sans  recourir  aux  documents,  et  j'eus  tant  de  peine  à 
mfOre  à  tout  ce  que  le  sujet  m'inspirait,  qu'en  trois 
nois  ce  traité,  de  près  de