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Full text of "Mémoires du général Bon Thiébault : pub. sous les auspices de sa fille Mlle Claire Thiébault, d'après le manuscrit original"

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MÉMOIRES 


DU 


r         r 


GENERAL  BARON  THIEBAULT 


li'nutoiir  (ît  les  éditeurs  déclarent  réserver  leurs  droits  de 
rflproclur.tlon  et  de  traduction  en  France  et  dans  tous  les  pays 
«^IrnngorM,  y  compris  la  Suède  et  la  Norvège. 

(înt  (MivrnKO  h  été  déposé  au  ministère  de  l'intérieur  (section 
do  In  lihniirio)  on  septembre  1893. 


PARIS.    TYPOGRAPHIE    DE    E.    PLON,    «OURRIT   ET    d%    RUE    GARANCIÈKE,    8. 


MEMOIRES 

DU    GÉNÉRAL  .        ■ 

goN  THIÉBAULT 


Publiés  sous  tes  auspices  de  sa  fille 
jV   Claire    Thiébault 

PRÈS    LE    MANUSCRIT    ORIGINAL 


FERNABD  CALMETTES 


PARIS 

LliBRAIRIE    PLON 

.  PLON,  NOURRIT  kt  C.  IMPRIMEORS-ÉDITEUHS 


A3 


AVANT-PROPOS 


Le  général  baron  Thiébault  a  conçu  ses  Mémoires 
à  la  manière  de  Jean-Jacques  ;  il  fait  ingénument  sa 
confession.  Pour  lui  la  franchise  est  la  véritable 
dignité  de  l'homme,  la  grande  vertu  de  l'écrivain, 
l'honneur  suprême  du  soldat.  Si  parfois  son  souvenir 
l'entraîne  à  des  aveux  devant  lesquels  hésiteraient 
des  consciences  moins  généreuses  ou  trop  mes- 
quines, il  ne  se  dérobe  pas.  Il  a  connu  les  faiblesses 
physiques  et  les  détresses  morales;  tous  y  sont  sou- 
mis, les  plus  illustres  comme  les  plus  humbles  d'entre 
les  hommes,  et  c'est  par  là  qu'ils  nous  intéressent, 
car  c'est  par  là  qu'ils  nous  ressemblent;  mais  ce 
n'est  pas  ainsi  que  d'ordinaire  ils  se  présentent  à 
nous  dans  les  Mémoires  qu'ils  écrivent  ou  dans  les 
Biographies  qu'on  leur  consacre.  A  les  lire,  presque 
tous  nos  contemporains  seraient  gens  d'honneur  et 
de  génie.  Rien  n'est  insipide,  rien  n'est  décevant 
comme  le  défilé  de  personnages  tous  parés  d'égales 
vertus,  et,  quand  sous  une  plume  impartiale  nous 
rencontrons  la  vérité,  nous  devons  la  saluer  avec 
bonheur. 


VIII  AVANT-PROPOS. 

Or  c'est  la  qualité  maîtresse  qu'on  reponnaîtra, 
j'en  suis  sûr,  au  baron  Thiébault.  Dédaigneux  des 
fausses  interprétations  ou  des  sots  jugements,  à  la 
façon  des  naïfs  il  se  montre  sincère,  et  l'indépen- 
dance qu'il  s'impose  pour  se  juger  lui-même,  il  la 
maintient  pour  juger  les  autres. 

Esprit  aimable,  il  s'est  complu  dans  la  société  des 
hommes,  dans  l'adoration  des  femmes.  Tels  qu'il  les 
a  connus  il  s'applique  à  les  peindre  ;  il  nous  les  rend 
avec  leur  empreinte  originelle,  n'amoindrit  pas 
les  plus  hautes  personnalités,  rehausse  d'intérêt  les 
plus  petites.  Dans  la  revue  qu'il  en  passe,  il  sait 
mettre  en  scène  des  types  et  non  des  marionnettes. 

Né  dans  la  bourgeoisie,  le  baron  Thiébault  est 
d'opinions  et  de  vertus  bourgeoises;  mais,  s'il  porte 
en  lui  ce  robuste  bon  sens  qu'on  reproche  tant  à 
la  classe  moyenne,  il  n'a  pas  pour  cela  le  cœur 
égoïste  et  l'àme  vulgaire.  S'il  aime  l'ordre  et  la 
patrie,  c'est  d'enthousiasme  qu'il  les  aime.  Lancé 
dans  le  parti  de  la  Révolution,  s'il  en  déteste  les 
excès,  il  en  admire  les  audaces,  il  en  suit  les  nobles 
mouvements  et  les  aspirations  généreuses.  Soldat 
enrôlé  volontaire,  s'il  a  le  respect  exact  du  service 
et  la  conscience  rigoureuse  du  métier,  il  n'en  a  pas 
moins  les  élans  de  bravoure  et  la  hardiesse  d'entre- 
prise. Général  à  trente  ans,  s'il  n'atteint  pas  au 
rang  suprême  des  plus  glorieux  capitaines,  il  a 


AVANT-PROPOS.  ix 

comme  eux  ses  heures  de  grand  courage  et  ses  bril- 
lants faits  d'armes. 

Toutefois,  à  côté  des  vertus,  nous  gardons  sou- 
vent quelque  défaut  de  notre  milieu  d'origine,  et  ce 
qu'en  a  gardé  le  baron  Thiébault,  c'est  un  certain 
manque  de  sobriété  dans  le  récit.  Ne  l'en  blâmons 
pas  trop.  Sans  être  un  styliste  rare,  il  sait  conter 
avec  grâce,  discuter  avec  ardeur.  Il  aimait  à  causer; 
les  dames,  m'a-t-on  dit,  se  plaisaient  à  l'entendre; 
or,  auprès  d'un  tel  auditoire,  quel  narrateur  ne 
s'habituerait  à  l'innocent  péché  de  babillage? 

Ayant  accepté  la  mission  de  présenter  au  public 
ces  Mémoires,  il  m'eût  été  facile  de  les  réduire  à  des 
proportions  plus  classiques;  mais  avait-on  le  droit 
d'en  modifier  le  caractère,  d'en  rompre  la  variété, 
d'en  atténuer  la  fantaisie?  Comme  le  dit  le  baron 
Thiébault,  il  écrit  pour  se  distraire,  et  ce  n'est  point 
un  récit  savant  qu'il  a  voulu  composer.  Les  érudits 
y  trouveront  cependant  bien  des  notes  à  recueillir; 
les  menus  faits  d'autrefois  nous  aident  à  saisir  dans 
son  détail  la  vie  du  temps  passé  ;  quant  aux  grands 
faits,  fréquemment  évoqués,  ils  ont  fourni  quelques 
belles  pages  d'histoire. 

Ainsi,  conserver  aux  choses  écrites  leur  esprit 
original  et  leur  intention  formelle,  tel  était  notre 
devoir  d'éditeur.  Ce  devoir,  nous  en  partagions  la 


X  AVANT-PR0P(3S. 

conviction  avec  la  fille  du  général,  Mlle  Claire 
Thiébault,  qui,  par  vénération  pour  la  ménnoire 
sacrée  de  son  père,  a  voulu  que  les  opinions  et  les 
tendances  fussent  respectées  dans  leur  intégrité 
première. 

Fernand  CALMETTES. 


Je  suis  aujourd'hui  la  dernière  survivante  des  six 
enfants  de  mon  père^  le  lieutenant  général  baron  Thié- 
bault.  Après  moi^  son  nom  sera  éteint.  Je  me  fais  donc 
un  devoir  de  me  conformer  à  ses  intentions  en  livrant  à 
la  publicité  ses  Mémoires  autographes. 

J'espère  quHls  seront  utiles  à  l'histoire  de  son  temps^ 
et  qu'ils  contribueront  à  faire  mieux  connaître  et  plus 
complètement  apprécier  mon  père  par  la  génération  pré- 
sente. 

Claire  Thiébault. 


Paris,  septembre  1893. 


N.  B.  —  Les  notes  suivies  de  l'indication  (Éd.)  sont  ajoutées 
par  l'éditeur.  Les  autres  sont  de  l'auteur. 


UIKUDONNK  THIliliAULT 


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j  !)«  r<\  M-  ru.:. 

'••nî    l'ît.iil    sa--»' 


MEMOIRES 
GÉNÉRAL  BARON  THIÉBAULT 

CHAPITRE  I 


Il  semble  que  la  destinée,  qui  me  condamnait  à  une 
existence  heureuse  en  apparence  et  si  déplorable  en 
réalité,  ait  voulu  me  rendre  les  tribulations  qui  m'atten- 
daient d'autant  plus  cruelles  qu'elles  formeraient  un 
contraste  plus  marqué  avec  les  premières  impressions 
de  ma  vie,  et  que  ce  soit  pour  cela  qu'elle  m'ait  fait 
naître  entouré  de  toutes  les  douceurs,  de  toutes  les 
consolations  qu'une  famille  puisse  ofTrir.  Jamais  il 
n'eitista  d'intérieur  plus  calme  et  plus  édifiant  que  celui 
de  mon  père.  Ma  mémoire  ne  me  rappelle  aucune  que- 
relle, aucune  altercation,  aucune  humeur,  aucune  bou- 
derie. Tout  était  sage,  doux,  honorable  et  égal.  Les 
journées  se  succédaient  sans  nuages  comme  sans  ennui, 
et,  dans  cette  union  où  tout  se  trouvait  assorti,  ta  ten- 
dresse de  mes  parents  n'avait  de  comparaison  que 
dans  l'amour  exalté  et  dans  le  respect  de  leurs  enfants. 
J'ignore,  au  reste,  comment  il  en  eût  été  autrement.  Mon 
père,  qui  en  imposait  par  sa  ligure  à  la  fois  belle  et  can- 


2         MÉMOIRES    DU   GKiNÉRAL    BARON    THIÉBAULT. 

dide,  par  ses  connaissances  non  moins  variées  qu'appro- 
fondies et  exactes,  mon  père,  dis-je,  avait  autant  d'expan- 
sion dans  l'âme,  de  ressources  et  de  gaieté  dans  l'esprit 
que  de  bienveillance  et  de  fermeté  dans  le  caractère. 
Ma  mère  était  douée  d'une  bonté  inépuisable,  d'une 
sensibilité  au  dernier  point  touchante  et  d'un  esprit  tel, 
qu'un  M.  de  Valmont,  l'un  des  trois  hommes  les  plus 
brillants  que  mon  père  ait  connus  (les  deux  autres  étaient 
Rivarol  et  Jouy),  disait  :  «  L'esprit  de  Mme  Thiébault 
n'a  pas  de  bornes,  et  on  lui  trouve  toujours  autant  d'es- 
prit qu'on  sait  lui  en  chercher.  »  De  cette  sorte,  l'un 
honorait  sa  famille  par  son  rôle,  son  mérite  et  ses  tra- 
vaux; l'autre,  par  des  qualités  aussi  rares  que  précieuses; 
tous  deux  se  dévouaient  à  leurs  devoirs  avec  autant  de 
simplicité  que  de  constance,  et,  révérés  pour  leurs  vertus, 
recherchés  pour  le  charme  de  leur  société,  heureux  par 
eux  et  par  les  autres,  ils  réalisaient  vraiment  le  bonheur 
sur  la  terre. 

C'est  au  sein  de  cette  famille  patriarcale  que  je  suis 
né  à  Berlin,  le  14  décembre  1769,  et  que  j'ai  passé  mon 
enfance  et  ma  jeunesse;  c'est  à  ces  parents  que  j'ai 
rendu  et  conservé  un  culte,  fondé  sur  une  admiration 
d'autant  plus  juste  et  plus  grande,  que  dans  le  nombre 
immense  des  intérieurs  de  famille  que  j'ai  été  à  même  de 
connaître  et  de  juger  dans  ma  vie,  il  n'en  est  aucun  que 
je  puisse  comparer  à  celui  dont  ils  m'ont  offert  le 
tableau. 

L'usage  allemand  est  d'avoir  plusieurs  parrains  et 
marraines;  j'en  eus  six.  Mes  parrains  furent  mon  père, 
le  comte  de  Guines,  depuis  duc,  alors  envoyé  de  France 
en  Prusse,  et  M.  Bitaubé,  le  traducteur  d'Homère;  mes 
marraines  :  Mlle  de  Sozzi,  ma  tante,  Mme  Hainchelin 
et  je  ne  sais  plus  qui.  Je  reçus  un  nom  de  chacun 
d'eux,  et  ces  noms,  placés  dans  l'ordre  que  je  viens  d'éta- 


NAISSANCE.  —  BAPTEME.  3 

blir,  furent  Dieudonné,  Adrien,  Paul,  François,  Charles 
et  Henry  (1). 

Du  mariage  de  mon  père  naquirent,  de  plus,  quatre 
filles.  Trois  de  mes  sœurs  moururent  en  bas  âge;  une 
seule  existe,  et  notre  mutuelle  et  tendre  amitié  a  été  et 
est  encore  une  des  plus  douces  consolations  de  ma  vie. 

Un  lit,  que  j'aperçois  à  peine,  et  un  cornet  de  bonbons, 
qui  m'apparaît  plus  distinctement  parce  qu'il  devint  mon 
partage,  voilà  tout  ce  que  ma  mémoire  a  conservé  de 
relatif  à  la  naissance  du  seul  enfant  que  mon  père  ait 
eu  après  moi;  mais  ce  fait,  qui  me  reporte  à  ma  deuxième 
année,  est  vague  au  point  de  former  un  soupçon  plutôt 
qu'un  souvenir. 

Le  premier  souvenir  qui  soit  net  et  distinct  date  de 
1772  et  me  rappelle  une  cloison,  que  mon  père  fit  abat- 
tre. Tout  ce  qui  est  destruction  enthousiasme  les  enfants 
par  le  bruit,  le  mouvement  et  la  rapidité  des  effets  qui 
en  résultent;  ce  qui  est  successif  peut  occuper,  mais  ce 
qui  est  brusque  frappe  ;  et  cela  est  vrai  au  point  que  la 
construction  du  Vatican  les  étonnerait  moins  que  le 
renversement  d'une  bicoque.  On  dirait  d'ailleurs  que 
détruire  est  la  vocation  de  l'homme,  et,  quand  je  consi- 
dère tous  les  bouleversements  dont  j'ai  été  le  témoin,  je 
trouve  une  sorte  de  présage  dans  ce  premier  souvenir 
distinct  de  ma  vie.  Je  puis  ajouter  que  cette  démolition 
semble  encore  se  faire  devant  moi.  Malgré  les  cinquante- 
cinq  ans  qui  me  séparent  de  ce  moment  (2),  je  vois 
encore  les  deux  maçons  travaillant;  je  vois  leurs  outils, 
ainsi  que  les  plâtres  successivement  arrachés,  tombant 

(1)  Celui  de  tous  ces  prénoms  que  garda  le  jeune  Tliiébault  est 
Paul,  qu'il  devait  à  Paul-Jérémie  Bitaubé,  son  troisième  parrain. 
C*est  sous  ce  prénom  que  nous  aurons  par  la  suite  l'occasion  de 
le  distinguer  de  son  père,  Dieudonné  Thiébault.  (Éd.) 

(2)  Cette  première  partie  des  Mémoires  fut  écrite  en  1822. 


4        MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

avec  fracas  et  laissant  à  nu,  comme  un  squelette,  la 
charpente  qui  les  soutenait.  Mais  là  tout  finit.  Ignorant 
même  comment  ensuite  est  tombée  cette  charpente, 
j 'arrive  à  ma  cinquième  ou  sixième  année,  sans  qu'aucun 
autre  point  lumineux  n'éclaire  cette  nuit  sombre,  dont 
reste  enveloppée  toute  ma  première  enfance. 

Après  cette  époque  si  vague  ou  plutôt  en  se  confon- 
dant avec  elle,  se  présente  le  souvenir  de  ces  ridicules 
histoires  de  revenants,  dont  le  siècle  a  fait  justice,  mais 
qui,  il  y  a  encore  cinquante  ans,  par  les  bouches  de 
toutes  les  servantes,  attaquaient  le  bon  sens  et  le  juge- 
ment des  enfants  pour  ainsi  dire  dans  leur  source,  bou- 
leversaient leurs  idées,  exaltaient  leur  imagination,  les 
rendaient  accessibles  à  mille  craintes  et  laissaient  des 
impressions  que  bien  des  années  ne  faisaient  souvent 
qu'affaiblir.  J'ignore  s'il  est  un  pays  où  ce  genre  de 
superstition  a  été  poussé  plus  loin  qu'en  Prusse;  du 
moins  est-il  vrai  de  dire  qu'il  y  avait  de  ces  histoires 
entièrement  avérées  pour  le  peuple.  Je  me  rappelle,  entre 
autres  choses,  que  ma  mère  eut  mille  peines  à  me  faire 
comprendre  combien  il  était  absurde  et  même  irréli- 
gieux de  croire  par  exemple  que  la  marène,  petit  pois- 
son très  délicat,  si  ce  n'est  le  plus  délicat  qui  existe  et 
qui  se  trouve  dans  un  seul  lac,  assez  voisin  de  Berlin, 
n'y  existât  que  par  suite  d'un  pacte,  d'après  lequel 
je  ne  sais  quel  ancien  propriétaire  de  ce  lac  aurait  donné 
son  âme  au  diable  en  échange  de  ces  poissons,  à  la  fois 
objet  de  gourmandise  et  source  de  fortune. 

Voici  un  fait  d'un  autre  genre  et  qui  me  reporte  à  ma 
cinquième  ou  sixième  année  :  Ma  mère  était  dans  son 
petit  salon;  je  jouais  à  ses  pieds,  et  nous  étions  dans  un 
de  ces  moments  de  calme  et  de  silence  qui  précèdent  à 
merveille  une  explosion,  lorsqu'une  commotion  violente 
fit  trembler,  puis  ouvrir  à  la  fois  toutes  nos  fenêtres  et 


PREMIERS    SOUVENIRS.  5 

toutes  nos  portes.  «  Ahl  mon  Dieu,  s'écria  ma  mère, 
qu'est-ce  que  cela?  —  Ohl  rien,  lui  répondis-je,  c'est  le 
vent.  »  Elle  sourit,  mais  n'étant  ni  persuadée,  ni 
rassurée,  se  figurant  même  que  c'était  un  tremblement 
de  terre,  elle  se  leva  et  trouva  dans  la  même  anxiété 
quelques  dames  logées  dans  la  même  maison  que  nous. 
Bientôt,  cependant,  ses  craintes  se  dissipèrent.  Les  pre- 
mières nouvelles  n'eurent  d'autre  rapport  qu'à  des 
vitres  cassées,  vitres  au  nombre  desquelles  se  trouvèrent 
toutes  celles  du  château,  exposées  à  l'ouest,  c'est-à-dire 
donnant  sur  le  jardin  du  Roi,  et,  la  commotion  venant 
de  la  direction  des  magasins  à  poudre,  on  ne  conserva 
plus  de  doute  sur  la  cause  de  cet  événement;  mon  père, 
qui  rentra  peu  après,  nous  apprit  en  effet  que  le  moulin, 
qui  ne  contenait  heureusement  que  soixante-quatre  mil- 
liers de  poudre  plus  ou  moins  sèche,  avait  sauté.  Au 
reste,  on  calcula  que,  si  cet  accident  était  arrivé  à  l'un 
des  grands  magasins  voisins  de  ce  moulin,  Berlin  aurait 
pu  être  en  partie  renversé,  plusieurs  de  ces  magasins 
renfermant  cinq  cents  milliers  de  poudre  sèche. 

J'approchais  de  ma  dixième  année,  lorsque  Mme  du 
Troussel  (1)  me  fit  une  plaisanterie  que  je  n'ai  jamais 
oubliée.  «  Mon  cher  ami  »,  me  dit-elle  un  jour,  «  vou- 
lez-vous être  mon  amant?  »  C'était  me  parler  grec.  Mais, 
ma  mère  m'ayant  fait  comprendre  qu'être  son  amant, 
c'était  se  dévouer  à  elle,  et  qu'une  belle  dame  faisant 
une  telle  proposition  ne  pouvait  jamais  être  refusée,  je 

(1)  C'était  à  la  cour  du  grand  Frédéric  une  des  femmes  les  plus 
réputées  pour  sa  beauté,  son  esprit,  sa  grâce  aimable.  Fille  d'un 
général  de  Schwerin,  elle  avait  épousé  en  premières  noces  un  cha- 
noine protestant  de  Brandebourg,  M.  de  Kleist,  et,  séparée  de  lui 
par  lo  divorce,  elle  brillait  à  la  cour  sous  les  surnoms  de  «  la  belle 
Schwerin  »  ou  de  «  la  belle  de  Kleist»,  lorsqu'un  colonel  d'artillerie 
d'origine  française,  M.  du  Troussel,  s'éprit  d'elle  et  l'épousa.  On 
trouvera  plus  loin  des  détails  sur  les  suites  de  ce  ïnariage.  (ëd.) 


6        MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

répondis  :  «  Oui,  madame.  —  Fort  bien  »,  reprit-elle, 
€  mais,  en  devenant  mon  amant,  il  faut  que  votre  vie  me 
réponde  de  votre  fidélité.  »  Ceci  me  parut  sérieux,  et, 
quoiqu'elle  me  déclarât  que  cela  serait  réciproque,  quoique 
ce  mot  de  fidélité  n'eût  rien  de  clair  pour  moi,  si  ce  n'est 
Tavant-goût  de  tout  fruit  défendu,  je  ne  me  souciais  nul- 
lement du  marché.  On  avait  beau  me  dire  que  de  long- 
temps je  n'aurais  grand  mérite  à  rester  irréprochable, 
je  n'entendais  pas  jouer  ma  tête  pour  une  chose  que 
je  jugeais  d'autant  plus  tentante,  qu'on  mettait  plus 
d'importance  à  la  défendre.  Ce  ne  fut  donc  qu'après 
bien  des  explications  que  l'appât  de  bonbons,  d'un  bel 
habit  turc  et  surtout  d'un  grand  sabre  me  vainquit.  Je 
ne  tardai  pas  à  recevoir  tout  ce  qu'on  m'avait  promis,  et 
ce  fut  avec  mon  vêtement  tout  à  fait  oriental,  mes  pan- 
toufles jaunes,  mon  sabre  au  côté,  que,  coiffé  d'un  turban 
garni  de  gros  rangs  de  perles  en  guirlande,  j'allai  prêter 
à  genoux  le  serment  solennel  qu'on  exigeait  de  moi.  Ce 
badinage  amusa  quelque  temps;  mais,  comme  on  peut  le 
croire,  il  fut  usé  bien  avant  mon  habit,  qui  cependant 
ne  dura  guère. 

Le  grand-duc  de  Russie,  depuis  PaulP',  arriva  à  Berlin 
sous  le  nom  du  comte  du  Nord;  on  fit  ce  qu'on  put  pour 
le  bien  recevoir.  Des  arcs  de  je  ne  sais  quel  triomphe, 
construits  tout  en  verdure  et  ornés  de  guirlandes  et  de 
devises,  furent  élevés  dans  les  rues  qu'il  devait  suivre; 
on  jeta  des  fleurs  sur  son  passage,  on  lui  rendit  des  hon- 
neurs militaires.  J'ignore  si  tout  cela  était  fort  beau, 
mais  je  sais  que  je  trouvai  ce  spectacle  aussi  superbe  que 
la  figure  de  Kalmouk  qu'avait  ce  prince  me  parut  laide. 
Conduits  par  notre  bonne,  nous  étions  allés,  mes  deux 
sœurs  et  moi,  voir  cette  entrée,  rue  Royale ,  dans  la 
maison  d'un  nommé  Pouter,  notre  maître  d'écriture. 
Beaucoup  d'autres  enfants  s'y  trouvaient,   et  dans   le 


VOYAGE   EN    FRANCE.  7 

nombre  une  petite  fille  qui  venait  d'avoir  la  petite  vérole 
et  qui  sortait  pour  la  première  fois.  Nous  fûmes  tous  trois 
atteints  parle  mal,  et  cela,  une  semaine  avant  le  jour  pris 
pour  notre  inoculation.  Pour  surcroît  de  malheur,  cette 
petite  vérole  était  de  la  plus  mauvaise  qualité.  Ma  sœur 
aînée  en  fut  très  maltraitée;  je  fus  dans  le  plus  grand 
danger,  et  ma  jeune  sœur  Julie,  enfant  charmante,  en 
mourut. 

Du  moment  où  se  déclara  cette  cruelle  maladie,  l'un 
des  fléaux  défendus  avec  tant  de  zèle  par  le  clergé  de 
France  (1),  mon  père,  qui  ne  l'avait  pas  eue,  quitta  son 
appartement  et  alla  demeurer  chez  Mme  du  Troussel; 
mais,  du  moment  où  je  fus  en  danger,  il  passa  les  jour- 
nées et  une  partie  des  nuits  à  se  promener  devant  la 
maison,  pour  avoir  plus  tôt  des  nouvelles  qui  pussent 
le  rassurer.  Le  jour  où  je  fus  le  plus  mal,  on  me  couvrit 
de  vésicatoires,  et  notre  médecin,  M.  Fritz,  qui  avait 
arr.êté  qu'on  les  lèverait  à  minuit,  avait  ajourné  à  ce 
moment  toute  décision  sur  mon  sort;  enfin,  ils  produi- 
sirent l'effet  désiré;  au  moment  où  on  les  leva,  je  repris 
connaissance;  M.  Fritz  répondit  de  moi,  et  je  me  rap- 
pelle encore  la  joie  de  ma  mère,  courant  à  la  fenêtre  et 
criant  à  mon  père  que  j'étais  sauvé. 

Les  souvenirs  ici  se  groupent,  et  la  fin  de  cette  mala- 
die se  mêle  aux  préparatifs  du  voyage  que  nous  fîmes  à 
cette  époque  en  France.  Il  y  avait  en  effet  onze  ans  et 
demi  que  mon  père  était  en  Prusse.  Ma  mère  désirait 
revoir  M.  de  Sozzi,  l'oncle  par  lequel  elle  avait  été 

(1)  La  vie  est  un  don  de  Dieu;  nul  être  humain  n*a  le  droit  d'y 
porter  la  moindre  atteinte.  Or,  inoculer  le  virus  du  vaccin,  c'est 
infliger  un  mal  pour  en  prévenir  un  autre  et,  malgré  la  générosité 
de  l'intention,  c'est  agir  contre  Dieu,  qui  seul  doit  rester  le  maître 
de  dispenser  à  son  gré  la  maladie  ou  la  santé.  Telle  est  la  théorie, 
d'après  laquelle  un  grand  nombre  de  prélats  et  de  pieux  esprits 
opposèrent  à  la  décourerte  de  Jenner  une  fanatique  résistance.  (Ed.) 


8         MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

élevée  et  qui,  de  son  côté  s' affaiblissant,  voulait  avant 
de  mourir  embrasser  encore  une  fois  une  nièce  qui  lui 
était  si  chère  ;  il  voulait  également  revoir  mon  père  et 
souhaitait  nous  connaître,  ma  sœur  et  moi,  ne  fût-ce  sans 
doute,  et  indépendamment  de  la  tendresse  qu'il  pouvait 
nous  porter,  que  pour  imprimer  un  souvenir  ineffaçable 
dans  les  cœurs  d'enfants  qui  commençaient  leur  carrière. 
Tels  furent  les  motifs  du  voyage,  au  cours  duquel  nous 
nous  rendîmes  directement  de  Berlin  à  Lyon,  où  cet 
oncle  avait  fixé  sa  résidence  et  où  il  mourut  quinze 
mois  après  que  nous  Teûmes  quitté. 

A  l'exception  d'un  petit  cabinet,  dans  lequel  je  m'étais 
si  bien  enfermé  qu'il  me  fut  impossible  d'en  rouvrir  la 
porte,  et  des  cris  atroces  que  m'arracha  la  crainte  que 
mon  père  et  ma  mère  ne  continuassent  sans  moi  leur 
route,  ce  trajet  de  Berlin  à  Lyon  ne  me  rappelle  que 
deux  faits  : 

Le  premier  se  rapporte  à  notre  arrivée  à  Mayence.  La 
nuit  était  complète;  nous  avions  quatre  jeunes  chevaux 
à  notre  voiture;  le  mouvement  du  pont  de  bateaux,  sur 
lequel  on  traversa  le  Rhin,  les  effraya;  cherchant  à 
rebrousser  chemin,  ils  se  jetèrent  de  côté;  bientôt  le 
postillon  n'en  fut  plus  maître,  et  les  chevaux  de  devant 
ayant  fait  sauter  une  des  traverses  du  faible  garde-fou, 
qui  seul  aurait  pu  les  arrêter,  allaient  se  précipiter 
dans  le  Rhin  et  y  entraîner  la  voiture,  lorsqu'un  hasard, 
qui  tient  du  miracle,  fit  qu'en  cette  nuit  obscure,  au 
milieu  de  ce  pont  si  remarquable  par  sa  longueur  et 
précisément  à  l'endroit  où  nous  étions,  se  trouvât  un 
homme  qui  eut  assez  de  bonté  d'âme,  de  présence  d'es- 
prit, de  courage  et  de  force,  pour  sauter  à  la  bride  de 
nos  chevaux,  pour  les  rejeter  en  arrière  et  les  contenir, 
pendant  que  mon  père,  qui  était  descendu  au  commen- 
cement du  pontet  jugeant  le  danger  que  nous  courions. 


INCIDENTS   DE  VOYAGE.  9 

nous  arrachait  de  la  voiture  plus  qu'il  ne  nous  en  tirait. 
Ce  moment  fut  d'autant  plus  cruel  pour  lui,  que,  indé- 
pendamment de  tous  ses  effets  qu'il  risqua  de  perdre,  il 
s'était  chargé  de  cinq  cents  louis  en  or,  qu'un  banquier 
de  Francfort  l'avait  prié  de  remettre  à  un  banquier  de 
Mayence. 

Du  côté  de  Strasbourg,  je  ne  sais  quelle  pièce  de  fer 
se  cassa  au  train  de  derrière  de  notre  voiture.  Un  char- 
ron la  remplaça  ou  la  ressouda.  A  peine  eut^il  fini  que 
mon  père,  qui  était  très  fort,  empoigna  cette  pièce  pour 
s'assurer  en  la  secouant  si  elle  tenait  bien;  mais  le 
malheur  voulut  que  le  fer,  posé  presque  rouge,  fût 
encore  brûlant,  au  point  que  toute  la  peau  de  la  main 
de  mon  père  y  resta.  La  douleur  fut  horrible  :  «  Mon- 
sieur »,  dit  alors  le  charron,  «  ces  accidents  nous 
arrivent  parfois,  et,  si  vous  avez  le  courage  de  faire 
usage  de  notre  remède,  vous  serez  guéri  dans  une  demi- 
heure.  »  Mon  père  consentit,  il  fut  guéri;  mais  ce 
remède,  qui  consistait  à  mettre  la  main  devant  un  bra- 
sier ardent  et  à  l'arroser  continuellement  avec  de  l'huile 
de  térébenthine,  le  fit  souffrir  au  point  qu'à  grosses 
gouttes  l'eau  lui  coulait  du  front. 

Rien  ne  fut  plus  affectueux  que  la  manière  dont  nous 
fûmes  reçus  par  M.  de  Sozzi,  et,  si  je  fus  touché  des 
marques  de  tendresse  qu'il  nous  prodigua,  je  ne  fus  pas 
moins  frappé  de  sa  belle  et  vénérable  figure.  Ce  qui  le 
concerne  forme,  au  reste,  une  partie  assez  intéressante 
de  mes  souvenirs  de  famille,  pour  que  j'en  fasse  le  sujet 
d'une  digression. 

Le  père  de  M.  de  Sozzi,  d'une  famille  ancienne  de 
Toscane,  quitta  l'Italie  par  suite  de  dissensions  civiles 
et,  réalisant  ce  qu'il  put  de  sa  fortune,  vint  en  France 
avec  ses  deux  fils  et  sa  fille.  L'un  de  ses  fils  prit  l'état 
ecclésiastique  et  devint  évèque  de  Cluny;  sa  fille  épousa 


10      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

un  M.  Dozzi,  jurisconsulte,  et  mourut  en  couches  de  ma 
mère,  dont  le  père  survécut  peu  de  mois  à  sa  femme; 
enfin  M.  de  Sozzi  se  destina  à  la  magistrature  et  aux 
lettres  et  conquit  rapidement,  à  Paris,  le  renom  d'un 
jurisconsulte  éminent.  Avocat  consultant,  il  plaida  un 
très  petit  nombre  de  causes;  il  n'en  plaida  que  par 
amitié  pour  les  intéressés;  mais,  gagnant  toutes  celles 
dont  il  s'occupa,  il  n'en  fut  pas  une  qui  ne  contribuât  à 
rehausser  sa  réputation.  Une  des  plus  remarquables  fut 
celle  qui  coûta  la  fortune  à  la  famille  des  comtes  du  Hautoy 
et  qu'il  gagna  après  huit  ou  dix  années  d'efforts  et  de 
travaux,  au  moyen  de  seize  ou  dix-sept  arrêtés  ou  sen- 
tences obtenus  ou  arrachés  à  Nancy,  à  Paris  et  à  Ver- 
sailles, en  luttant  notamment  dans  cette  première  ville 
contre  l'influence  de  toute  la  noblesse  de  Lorraine, 
contre  la  partialité  de  tous  les  tribunaux  de  cette  pro- 
vince et  contre  la  faveur  du  roi  Stanislas. 

Il  existe  même  à  cet  égard  une  anecdote,  qui  peint  M.  de 
Sozzi.  En  arrivant  à  Nancy^  il  alla  voir  un  M.  Mathieu, 
avocat  de  sa  partie  adverse,  et  lui  dit  que,  ne  s'étant 
jamais  chargé  d'une  cause  sans  les  pouvoirs  nécessaires 
pour  la  terminer  à  l'amiable,  il  venait  lui  offrir  de 
joindre  ses  efforts  aux  siens  pour  prévenir  un  procès, 
dont  les  frais  seraient  le  moindre  inconvénient,  c  Com- 
ment »,  lui  répondit  M.  Mathieu,  qui  était  un  homme  fort 
distingué,  «  perdre  l'occasion  de  me  mesurer  avec  un 
homme  de  votre  mérite,  avec  un  jurisconsulte  célèbre, 
avec  un  avocat  de  Paris,  quand,  depuis  vingt  ans,  c'est 
l'objet  de  toute  mon  ambition!  Ohl  monsieur,  je  n'en 
ai  pas  le  courage.  »  Indigné,  M.  de  Sozzi  se  lève  et  dit  : 
«  J'accepte  le  défi  que  vous  me  donnez  et  je  vous 
apprendrai,  monsieur,  de  quelle  manière  vous  aurez 
fait  de  moi  un  fesse-mathieu.  »  Et  en  effet  il  gagna  ce 
procès  de  la  manière  la  plus  brillante  et  la  plus  complète. 


HISTOIRE  DE   M.   DE  SOZZI.  H 

Mais,  s'il  se  faisait  également  remarquer  dans  la  car- 
rière du  barreau  par  son  éloquence,  sa  profonde  in- 
struction, son  équité,  sa  délicatesse  et  une  dignité  qu'en 
toute  chose  il  portait  au  plus  haut  degré,  il  n'en  avait 
pas  moins  un  très  grand  nombre  d'autres  connaissances. 
Il  était  historien,  savant  helléniste,  et  se  distinguait 
autant  par  son  esprit  que  par  son  amabilité.  Il  eut  pour 
amis  une  foule  de  personnages  marquants  et  pour 
intimes  un  chevalier  Deville  et  M.  de  Polignac,  secré- 
taire des  commandements  du  roi  Stanislas. 

Il  fut  l'ami  du  chevalier  d'Orléans,  grand  maître  du 
grand  prieuré  de  France,  et  dut  au  désir  qu'avait  ce 
prince  de  vivre  en  quelque  sorte  avec  lui,  la  place  de 
bailli  de  cette  espèce  de  cité.  On  sait  que  le  Temple  était 
alors  un  asile,  où  les  débiteurs  étaient  à  l'abri  de  toutes 
espèces  de  poursuites;  le  bailli  seul  disposait  de  ce 
privilège,  qu'il  devait  accorder  au  malheur,  non  à  la 
mauvaise  foi;  mais  le  prix  que  les  intéressés  mettaient 
pour  obtenir  l'asile  faisait  généralement  de  la  place  de 
bailli  une  source  de  fortune.  Ce  n'est  pas  ainsi  que 
M.  de  Sozzi  pouvait  la  gérer;  il  l'accepta  comme  une 
véritable  magistrature,  et  ce  qui  avait  enrichi  ceux  de  ses 
prédécesseurs  capables  de  mettre  un  refuge  au  plus 
offrant  et  dernier  enchérisseur,  ne  fut  pour  lui  qu'une 
occasion  de  sacrifices  et  de  générosités.  Il  n'avait  aucun 
besoin  des  produits,  consistant  principalement  en  rétri- 
butions, qu'il  n'était  pas  fait  pour  recevoir.  Cependant 
il  arriva  que,  pour  secourir  le  chevalier  Deville,  il  répon- 
dit pour  lui  et  que,  ayant  été  trompé  sur4e  véritable  état 
des  affaires  de  cet  homme,  sa  complaisance  lui  coûta 
300,000 livres,  c'est-à-dire  plus  de  la  moitié  de  sa  fortune. 

Dès  lors  il  résolut  de  quitter  Paris  et  vint  achever  sa 
carrière  à  Lyon  (1).   C'est  ainsi  que,  par  le  désir  de 

(1)  II  acheta  pour  sa  femme,  avec  laquelle  il  ne  vivait  plus,  et 


12      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

le  revoir,   nous  nous  étions  rendus  dans  cette  ville. 

Quoique  magistrat,  il  avait  été  Tun  des  beaux  dan- 
seurs de  son  temps;  il  excellait  dans  tous  les  exercices 
du  corps,  et  ce  qui  surpassait  tous  ses  mérites,  c'était  la 
grâce  et  la  noblesse  de  ses  manières. 

Un  véritable  miracle  le  sauva  aux  fêtes  données  pour 
le  mariage  de  Louis  XVI.  Entraîné  par  les  sollicitations 
de  deux  jeunes  dames,  il  avait  consenti  à  les  conduire 
place  Louis  XV,  où  devait  se  tirer  le  feu  d'artifice. 
Arrivé  dans  la  rue  Royale,  il  jugea,  au  bruit  qu'il  enten- 
dait en  avant  de  lui,  que  des  désordres  se  produisaient 
et  voulut  rétrograder;  mais  la  foule  ne  le  permettait 
plus.  La  porte  de  l'hôtel  devant  lequel  il  se  trouvait 

pour  celle  de  ses  filles  qui  lui  restait,  une  terre  près  de  Lyon, 
nommée  le  Musard.  Caressant  toujours  l'espoir  de  rapprocher  de 
lui  mon  père  et  ma  mère,  et  voulant  qu'ils  eussent  une  habitation 
près  de  Mme  de  Sozzi  et  de  sa  fille,  dont  la  terre  devait  leur  revenir, 
il  les  décida  à  placer  la  dot  de  ma  mère  dans  l'acquisition  d'une 
campagne  nommée  la  Grivollière.  Cette  propriété,  voisine  de 
Lyon,  fut  donc  achetée  en  janvier  1777  et  de  suite  habitée  par  nous. 
Nous  y  passâmes  en  effet  quinze  jours,  pendant  lesquels  je  me 
rappelle  y  avoir  recueilli  des  fraises  sous  la  neige.  Les  projets 
de  M.  de  Sozzi  s'évanouirent  à  sa  mort.  Abandonnée  à  des  domes- 
tiques, la  Grivollière,  au  lieu  d'être  un  objet  de  produit,  devint  un 
objet  de  dépense,  et  mon  père  ne  tarda  pas  à  la  revendre  avec  perte. 
Quant  au  Musard,  propriété  de  cent  mille  francs  alors,  il  finit  par 
devenir  la  proie  d'un  intrigant  nommé  Derieux.  Ce  drôle  ayant 
en  effet  abusé  de  l'état  d'enfance  dans  lequel  Mlle  de  Sozzi  était 
tombée,  lui  fit  signer,  en  1793  et  1794,  comme  reçues  en  argent, 
les  sommes  qu'il  lui  fournit  en  assignats,  et  se  trouva  à  sa  mort 
maître  de  tout.  Nous  n'eûmes,  de  la  succession  du  père  et  de  la 
fille,  que  la  bibliothèque  de  M.  de  Sozzi  et  un  petit  tableau,  repré- 
sentant Mlle  de  Charolais  en  habit  de  Cordelier,  celui  sur  lequel 
Voltaire  a  fait  ces  quatre  vers  : 

Frère  Ange  de  Charolois, 
Dis-nous  par  quelle  aventure 
Le  cordon  de  saint  François 
Sert  à  Vénus  de  ceinture. 

Je  ne  sais  comment  ce  joli  petit  tableau  était  échu  à  M.  de  Sozzi, 
et  comment,  où  et  quand  il  a  disparu  de  chez  mon  père.  ^ 


M.   DE   SOZZI   ET   LA    DUCHESSE   D'ORLÉANS,        13 

s'ouvrit  sur  ces  entrefaites,  et  il  y  entra;  trente  à 
quarante  personnes  s'y  réfugièrent  comme  lui.  Le 
maître  de  cet  hôtel,  informé  du  fait,  ordonna  aussitôt 
de  faire  sortir  tout  ce  monde  et  bientôt  vint  lui-même, 
à  la  tête  de  ses  domestiques,  pour  veiller  à  l'exécution 
de  ses  ordres;  toutes  les  personnes  entrées  furent  impi- 
toyablement expulsées;  mais,  arrivé  à  M.  deSozzi  et  au 
moment  où  il  allait  lui  faire  la  signification  fatale,  il  fut 
si  frappé  de  sa  noble  et  vénérable  figure,  qu'il  lui  dit  : 
<r  Monsieur,  cet  ordre  ne  peut  vous  concerner.  »  Tout  ce 
qui  sortit  de  cet  hôtel  fut  écrasé;  quant  à  M.  de  Sozzi,  il 
attendit,  dans  l'appartement  du  maître  dont  j'ai  com- 
plètement oublié  le  nom,  le  retour  du  jour,  c'est-à-dire 
la  fin  de  cet  effroyable  et  sanglante  bagarre. 

L'aventure  la  plus  remarquable  de  sa  vie  concerne 
Mme  la  duchesse  d'Orléans  presque  autant  que  M.  de 
Sozzi  lui-même.  11  avait  fait  la  connaissance  de  cette 
princesse  chez  le  chevalier  d'Orléans;  peu  après  il  lui 
avait  fait  sa  cour  chez  elle-même,  et,  comme  elle  ne 
tarda  pas  à  devenir  sensible  à  ses  mérites,  il  fut  bientôt 
son  amant.  Je  ne  sais  combien  de  temps  durèrent  ces 
amours;  j'ignore  également  qui  eut  les  premiers  torts, 
de  quelle  nature  ils  furent  et  quels  torts  nouveaux  et 
plus  graves  ils  amenèrent;  mais  une  scène  des  plus  vio- 
lentes rendit  la  rupture  ouverte.  Soit  par  jalousie,  soit 
par  vengeance,  soit  enfin  parce  que  M.  de  Sozzi  savait 
des  choses  qu'il  importait  à  cette  princesse  d'ensevelir 
dans  un  secret  éternel,  il  paraît  qu'elle  résolut  sa  mort. 
Voici  au  reste  les  faits,  tels  que  devant  moi  ils  ont  été 
contés  par  M.  de  Sozzi  et  si  souvent  répétés  par  mon 
père  et  par  ma  mère  :  Un  soir  que,  vers  minuit,  il  ren- 
trait seul  chez  lui  et  que,  à  cause  du  beau  temps,  il  ren- 
trait à  pied,  il  reçut,  au  croisé  de  la  rue  de  Bercy  et  de  la 
rue  Vieiile-du-Temple  près  le  marché  Saint- Jean,  un 


U      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

coup  de  pistolet  presque  à  bout  portant.  La  balle  Tef- 
lleura  et  ne  le  blessa  pas.  Mais,  la  surprise  l'ayant  fait 
tomber  à  genoux,  il  eut  l'heureuse  idée  de  se  laisser  aller 
entièrement  et  de  faire  le  mort.  Aussitôt  deux  hommes 
avancèrent  sur  lui  et  l'examinèrent.  L'un  d'eux  souleva 
un  de  ses  bras  et  le  laissa  retomber  en  disant  :  c  Je 
crois  qu'il  est  mort.  —  Oui,  reprit  l'autre,  il  est  bien 
mort.  »  Et  de  suite  ils  s'éloignèrent  à  grands  pas.  Au 
bout  d'un  moment  M.  de  Sozzi  se  releva  et  rentra  chez 
lui,  convaincu  que  ces  assassins  ne  pouvaient  être  que 
des  émissaires. 

En  effet  les  mots  «  il  est  bien  mort  »  prouvaient  que 
c'était  à  lui  et  à  lui  seul  qu'on  en  voulait;  et  ce  qui 
achevait  de  l'attester,  c'est  d'une  part  qu'on  lui  avait 
laissé  un  fort  beau  diamant  à  la  main  qui  avait  été  sou- 
levée, sa  tabatière  d'or,  sa  bourse  et  ses  deux  montres 
ainsi  que  leurs  chaînes  d'or;  et  de  l'autre  qu'ayant  un 
habit  et  une  redingote  de  velours  noir  et  ayant  été  tâté 
et  examiné,  il  aurait  été  fouillé  et  dévalisé,  s'il  avait  eu 
affaire  à  des  voleurs. 

Or  une  seule  personne  pouvait  lui  en  vouloir  à  ce 
point  et  recourir  à  de  tels  moyens;  cette  personne 
était  la  duchesse  d'Orléans.  Elle  lui  avait  d'ailleurs  pro- 
mis de  se  venger,  d'où  il  résultait  que  ce  guet-apens 
n'avait  été  arrangé  que  par  ses  ordres.  Comme  cette 
première  tentative  pouvait  être  suivie  d'une  seconde,  il 
résolut  de  partir  aussitôt;  il  envoya  donc  chercher  deux 
bidets  de  poste  et  un  postillon,  écrivit  quelques  billets 
d'affaires  et,  vers  trois  heures,  partit  à  franc  étrier.  Mais 
auparavant  il  avait  voulu  acquérir  une  dernière  certi- 
tude par  l'effet  que  sa  présence  inopinée  produirait  sur  la 
princesse.  Il  passa  donc  devant  le  Palais-Royal,  s'arrêta, 
mit  pied  à  terre,  et,  par  des  escaliers  et  des  passages 
qui  lui  sont  connus,  il  a  la  hardiesse  de  se  rendre  dans 


FUITE   DE  M.   DE   SOZZI.  15 

la  chambre  à  coucher  de  la  duchesse.  Éveillée  par  le 
bruit,  elle  le  reconnaît,  croit  voir  un  revenant  et  jette 
des  cris  affreux,  t  Ce  que  j'ai  voulu  vérifier  »,  lui  dit 
alors  M.  de  Sozzi,  «  est  avéré  pour  moi.  »  Remise  de  son 
effroi,  elle  menaça  de  le  faire  arrêter.  «  Vous  n'en  avez 
pas  le  temps  » ,  lui  dit-il,  et,  pendant  qu'elle  sonne  et 
appelle,  il  se  hâte  de  regagner  ses  chevaux  et  de 
partir  pour  la  Suisse. 

A  la  seconde  poste  de  Paris  il  ne  trouva  qu'un  pos- 
tillon; cet  homme  était  couché,  et,  malgré  tout  ce  que 
M.  de  Sozzi  peut  lui  dire,  il  refuse  de  se  lever.  Pressé  de 
gagner  du  terrain,  M.  de  Sozzi  met  lui-même  sa  selle 
sur  le  premier  cheval  venu,  le  bride,  monte  dessus  et  veut 
sortir  de  la  maison  de  poste.  Mais  le  postillon  avait 
sauté  à  bas  de  son  lit  et,  armé  d'une  fourche  d'écurie, 
barrait  le  passage.  Vif  et  violent  au  dernier  point, 
M.  de  Sozzi  saisit  un  de  ses  pistolets  d'arçon,  tire  sur  le 
postillon,  le  jette  à  la  renverse,  passe  par- dessus  et 
continue  sa  route  avec  plus  de  rapidité  que  jamais.  Ses 
largesses  lui  font  donner  des  chevaux  à  la  poste  sui- 
vante, et  il  sort  de  France,  n'ayant  pris  dans  sa  route 
que  des  potages,  quelques  verres  de  vin  et  des  bis- 
cuits. Cette  absence  fut  de  dix-huit  mois;  au  bout  de 
ce  temps,  il  eut  la  certitude  qu'il  pouvait  rentrer  en 
toute  sûreté  et  il  revint  à  Paris,  voyageant  alors  en 
chaise  de  poste. 

L'histoire  de  son  postillon  lui  était  restée  présente; 
il  avait  cependant  l'espoir  d'avoir  fait  à  cet  homme  plus 
de  peur  que  de  mal,  attendu  qu'en  examinant  ses 
fontes,  à  son  arrivée  à  Genève,  il  y  avait  trouvé  une 
balle,  qui  pouvait  y  être  tombée  par  l'effet  du  mouve- 
ment du  cheval  et  devait  l'être  du  pistolet  qu'il  avait 
tiré.  Revenu  au  relais  fatal,  il  aurait  bien  voulu  deman- 
der des  nouvelles  de  son  homme;  mais  en  demander. 


16      MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

c'était  se  découvrir.  Il  attendit  donc  qu'il  fût  en  route 
pour  faire  jaser  son  postillon;  de  cette  sorte,  il  lui 
demanda  s'il  y  avait  longtemps  qu'il  était  dans  cette 
poste  :  «  Vingt-cinq  ans,  monsieur.  —  Diable  »,  reprit 
M.  de  Sozzi,  c  c'est  bien  long  pour  un  métier  aussi  dur.  » 
Et  le  postillon  s'en  tint  à  des  choses  générales.  <  Si  seu- 
lement vous  ne  courriez  que  le  jour;  mais  ne  jamais  être 
assuré  de  dormir,  quand  on  est  le  plus  fatigué,  c'est  ter- 
rible. »  N'obtenant  rien  de  ce  qu'il  désirait,  M.  de  Sozzi 
ajouta  :  •  Encore  je  suis  sûr  que  vous  avez  quelquefois 
affaire  à  des  voyageurs  durs,  brusques,  violents,  etc. 
—  Ah!  ma  foi,  oui,  »  lui  dit  alors  le  postillon,  «  et  pour 
ma  part,  il  y  a  dix-huit  mois  à  peu  près,  je  l'ai  échappé 
belle;  j'avais  tort;  mais  parbleu  j'eus  affaire  à  un  cour- 
rier qui  n'était  pas  tendre.  »  Et  là-dessus  il  conta  toute 
son  histoire.  M.  de  Sozzi  respira;  au  départ  de  la  poste 
suivante,  il  donna  à  son  homme  un  louis  pour  boire,  en 
lui  disant  :  «  Tenez,  voilà  pour  vous  consoler  des  mau- 
vaises aubaines.  » 

Je  reviens  à  moi.  Si  j'avais  été  frappé  de  la  vénérable 
figure  de  M.  de  Sozzi,  je  ne  le  fus  pas  moins  de  sa  con- 
versation. Il  était  impossible  de  parler  avec  plus  de 
grâce  et  de  noblesse,  de  conter  avec  plus  d'esprit,  d'onc- 
tion, de  charme.  Quoique  très  enfant,  je  l'écoutais  sou- 
vent avec  étonnement,  toujours  avec  intérêt,  parfois 
avec  ravissement.  Du  nombre  des  anecdotes  qu'il  nous 
conta,  il  en  est  une  qui  m'«est  toujours  restée  présente. 
Les  noms  des  acteurs  se  sont  effacés  de  ma  mémoire  ; 
mais  la  famille  du  malheureux  héros  de  cette  aventure 
était  connue  de  M.  de  Sozzi,  et  le  fait  est  certain,  autant 
que  sans  doute  il  est  ignoré  aujourd'hui  de  tout  autre 
que  de  moi. 

Un  jeune  homme,  se  destinant  au  barreau  et  réunis- 
sant au  physique  le  plus  heureux,  à  toutes  les  grâces  de 


LA   DUCHESSE   D'ORLEANS.  17 

son  âge,  l'esprit  le  plus  brillant,  eut  la  tentation  d'aller 
à  un  des  bals  masqués  de  la  Cour.  11  parvint  à  se  procu- 
rer un  billet  et  bientôt  se  trouva  je  ne  sais  comment  le 
cavalier  d'une  de  nos  plus  aimables  princesses.  La  con- 
tredanse parut  charmante  au  danseur,  comme  à  la  dan- 
seuse, et  le  couple  se  réunit  pour  une  seconde,  pour  une 
troisième,  après  laquelle  la  princesse,  ayant  vainement 
cherché  à  deviner  avec  qui  elle  avait  dansé  et  ayant  été 
successivement  obligée  de  renoncer  à  toutes  ses  supposi- 
tions, demanda  brusquement  :  «  Monsieur,  qui  ètes- 
vous  ?»  Le  jeune  homme  voulut  éluder  la  question; 
mais  la  princesse  insista  au  point  de  dire  :  «  Nommez- 
vous,  monsieur,  ou  je  fais  démasquer  le  bal.  »  11  fallut 
qu'il  avouât  qu'il  n'appartenait  pas  à  la  Cour,  qu'il  dit 
son  nom  et  demandât  grâce;  mais  il  le  fit  avec  tant 
d'esprit,  avec  tant  de  charmes;  il  avait  si  bien  disposée 
l'indulgence;  la  menace  résultait  d'un  motif  si  différent 
de  la  colère,  qu'il  obtint  et  secret  et  pardon,  sous  la  pro- 
messe toutefois  de  revenir  au  bal  suivant,  pour  lequel 
on  daigna  même  se  charger  de  lui  faire  parvenir  un  billet. 
Cette  seconde  entrevue  eut  lieu  et  fut  plus  caractéristique 
que  la  première.  On  dansa  peu,  mais  on  causa  beau- 
coup. A  la  faveur  des  déguisements  de  longs  apartés 
furent  possibles;  on  dit  môme  que  des  absences  le  de- 
vinrent; enfin,  lorsque  l'heure  de  se  séparer  approcha, 
des  sentiments  que  la  princesse  ne  déguisait  plus  enhar- 
dirent son  jeune  adorateur,  qui  osa  lui  remettre  les 
couplets  suivants.  J'ai  oublié  le  deuxième,  dans  lequel 
se  trouvait  une  allusion  au  sort  d'Ixion  et  à  celui  d'En- 
dymion,  mais  voici  le  premier  et  le  troisième  : 

I 

Quoi  1  j'aurais  pu  vous  amuser, 
Trop  aimable  princesse  ? 

I.  2 


18      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Que  ne  puis-je  me  déguiser 

Et  vous  parler  sans  cesse? 
Tout  mon  esprit  est  dans  vos  yeux  ; 

Le  désir  de  vous  plaire 
A  mis  deux  fois  au  rang  des  dieux 

Un  mortel  ordinaire. 

m 

Celle  courte  nuit  va  finir 

Ma  brillante  aventure  ; 
De  mes  plaisirs  le  souvenir 

Deviendra  ma  torture  ; 
Je  vous  verrai,  fille  des  dieux , 

Au  séjour  du  tonnerre  ; 
Vous  allez  remonter  aux  cieux. 

Je  reste  sur  la  terre. 

La  princesse  lui  donna,  dès  le  lendemain,  rendez-vous 
et  joignit  à  sa  lettre  ces  deux  couplets  : 

Tu  n'as  que  trop  su  m'anmser, 

J'avouerai  ma  faiblesse  ; 
Je  ne  puis  i)lus  me  déguiser, 

Reconnais  ta  princesse. 
Non,  non,  tu  n'es  point  à  mes  yeux 

Un  mortel  ordinaire  : 
Ton  langage  est  celui  des  dieux 

Et  digne  de  me  plaire. 

Ne  redoute  pas  d'ixion 

La  funeste  torture  ; 
Ose  espérer  d'Endymion 

La  brillante  aventure. 
Viens  avec  moi,  voisin  des  dieux, 

Au  séjour  du  tonnerre  : 
Si  tu  ne  peux  monter  aux  cieux. 

Je  reste  sur  la  terre. 

Ce  qui  suivit  de  si  tendres  inspirations  est  facile  à 
pressentir;  mais  de  tels  secrets  ne  le  sont  pas  longtemps 


LE  CHIEN    DE   M.   DE   SOZZI.  19 

pour  le  pouvoir,  que  mille  considérations  rendent  im- 
placable. Ces  douces  amours  se  terminèrent  par  la  mort 
du  jeune  homme,  qui,  traversant  vers  minuit  le  pont 
Neuf,  fut  assailli  par  quelques  assassins,  percé  de  coups 
de  poignard  et  jeté  par-dessus  le  parapet. 

C'est  encore  au  séjour  de  M.  de  Sozzi  à  Paris  que  se 
rapporte  une  anecdote  qui  faillit  coûter  la  vie  à  mon 
père.  M.  de  Sozzi  avait  un  chien,  qu'il  affectionnait  beau- 
coup. Ce  chien,  très  beau  danois,  nommé  Médor,  fut 
mordu  au  Luxembourg  par  un  très  petit  chien,  mais 
assez  fortement  pour  crier  et  pour  saigner.  M.  de  Sozzi, 
apostrophant  le  maître  du  petit  chien,  lui  cria  que,  quand 
on  avait  des  chiens  qui  mordaient,  on  les  laissait  chez 
soi.  «  Ehl  monsieur  » ,  lui  repartit  cet  homme,  «  que  votre 
chien  se  défende,  il  est  dix  fois  plus  fort  que  le  mien.  » 
Cependant  Médor  devint  malade  et  un  dimanche  s'é- 
chappa, mordit  plusieurs  chiens  dans  la  rue  de  Tour- 
non,  où  logeait  M.  de  Sozzi,  et  disparut.  Il  ne  rentra 
pas  de  la  journée;  mais,  le  lendemain  au  soir,  pendant 
qu'on  calculait  que,  s'il  était  enragé,  il  ne  pouvait  tarder 
à  revenir,  ce  chien,  que  les  domestiques  avaient  ordre 
de  ne  pas  laisser  entrer,  se  glissa  sans  être  aperçu  et 
vint  se  réfugier  entre  les  jambes  de  son  maître;  il  rap- 
portait un  œil  poché  et  la  gueule  pleine  de  terre.  Quelques 
étrangers  se  trouvaient  là  et  se  sauvèrent  à  l'instant 
même.  Ma  mère  et  une  de  ses  cousines  se  sauvèrent  éga- 
lement, de  sorte  qu'il  ne  resta  dans  le  salon  que  mon 
père  et  M.  de  Sozzi,  qu'il  eut  mille  peines  à  entraîner. 

Ce  dernier  s'opiniàtrait  à  soutenir  que  son  chien 
n'était  pas  enragé  et  s'opposait  à  ce  qu'on  le  fît  tuer.  11 
ne  put  résister  cependant  aux  instances  de  son  proprié- 
taire, qui  logeait  dans  la  maison.  Celui-ci,  parlant  en 
son  nom  comme  au  nom  de  tous  les  autres  locataires,  fit 
décider  que  le  chien  recevrait  un  coup  de  fusil;  mais  on 


20      MÉiMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

ne  put  avoir  un  chasseur  du  prince  de  Soubise  que  vers 
onze  heures  du  soir,  et  il  était  plus  de  minuit  lorsque 
mon  père  partit  pour  retourner  chez  lui,  rue  Saint-Ger- 
main TAuxerrois.  On  sait  quelle  était  à  cette  époque  la 
situation  de  Paris,  sous  le  rapport  de  la  police,  et  le  rôle 
affreux  que  jouaient  les  gardes  françaises.  C'étaient  elles, 
en  effet,  qui  à  prix  d'argent  exécutaient  un  grand  nom- 
bre des  assassinats  commis  dans  cette  capitale;  quoi  qu'il 
en  soit,  en  arrivant  à  la  hauteur  d'une  petite  rue  voisine 
de  la  foire  Saint-Germain,  mon  père  fut  tout  à  coup  enve- 
loppé par  neuf  gardes  françaises,  le  sabre  à  la  main.  Il 
était  perdu,  quand  il  se  rappela  fort  à  propos  le  cas  d'un 
médecin  lorrain,  qui  très  adroitement  s'était  sauvé  d'un 
guet-apens  analogue  (1),  et,  frappé  de  l'idée  que  ces  sol- 
dats attendaient  quelqu'un  d'autre  que  lui,  il  leur  dit  : 


(1)  Un  M.  Moureau,  hommo  de  mérite,  mais  par-dessus  tout 
homme  boa  et  charitable,  était,  dans  un  canton  des  Vosges,  le 
médecin  des  gens  aisés  par  suite  do  son  habileté  et  des  pauvres 
par  suite  de  sa  bienfaisance.  Une  nuit  que,  allant  voir  un  de  ses 
malades,  et  que,  monté  sur  son  petit  cheval,  il  traversait  une  des 
grandes  forêts  de  ces  parages,  il  vit  au  clair  de  la  lune  et  à  peu  de 
distance  en  avant  de  lui,  un  homme  qui  le  tenait  enjoué.  Aussitôt 
il  cria  :  Qui  vive?  —  Personne  ne  répondit;  il  répéta  ce  cri,  et 
toujours  inutilement  ;  enfin  l'immobilité  de  ce  qu'il  vo^'ait  et  ce 
silence  lui  donnèrent  des  soupçons  ;  il  approcha,  et  ce  qu'il 
avait  pris  pour  un  homme  et  pour  un  fusil  n'était  qu'un  tronc 
et  une  branche  d'arbre,  disposés  de  manière  à  produire  cette  illu- 
sion. Mais  ses  Qui  vive?avaientretenti  dans  la  forêt  et  provoqué  un 
danger  véritable.  En  effet,  au  bout  de  quelques  pas,  il  fut  assailli 
par  un  homme,  qui  s'élança  du  taillis  et  saisit  son  cheval  par  la 
bride,  en  demandant  la  bourse  ou  la  vie  I  Surpris,  sans  défense 
contre  un  homme  armé  d'une  hache  levée,  il  jugea  qu'il  n'avait 
rien  de  mieux  à  faire  que  de  se  faire  connaître,  et,  en  conséquence, 
du  son  de  voix  le  plus  calme  et  le  plus  naturel,  il  se  borna  à  dire  : 
«  Bonsoir,  monsieur.  »  A  l'instant  l'homme  lâcha  la  bride  du  che- 
val, et  rentra  dans  le  bois  en  s'écriant  :  «  Ah  I  c'est  M.  Moureau.  » 
11  y  avait  deux  mois  que  M.  Moureau  lui  avait  sauvé  la  vie,  en  le 
traitant  d'une  maladie  très  grave  et  en  le  secourant  même  de  sa 
bourse.  ' 


LES   GARDES   FRANÇAISES.  21 

c  Bonsoir,  messieurs  >,dela  voix  la  plus  naturelle;  aus- 
sitôt ces  neuf  soldats  s'ouvrirent  et  le  laissèrent  passer. 

Dans  une  autre  occasion  sa  présence  d'esprit  lui  fut 
encore  utile  :  Revenant  de  souper  en  ville  avec  un  de  ses 
amis,  ils  trébuchèrent  sur  le  corps  d'un  homme  qui  ve- 
nait d'être  assassiné.  Cet  ami  voulait  se  récrier  et  s'arrê- 
ter. Mon  père  ne  lui  permit  de  faire  ni  l'un  ni  l'autre,  et 
il  fit  bien  de  continuer  à  marcher  et  à  causer,  comme  s'il 
n'avait  rien  aperçu;  car,  à  très  peu  de  distance  de  là,  ils 
passèrent  devant  une  escouade  du  guet  embusquée, 
qu'ils  firent  semblant  de  ne  pas  voir.  Il  aurait  pu  leur  en 
coûter  cher  d'avoir  dérangé  une  exécution  nocturne. 

De  Lyon  je  n'ai  gardé  que  peu  de  souvenirs. 

La  maison  que  M.  de  Sozzi  occupait  dans  cette  ville 
était  en  face  de  la  prison  Saint-Joseph,  et  je  dus  à  cette 
circonstance  le  spectacle  déchirant  d'une  jeune  fille  de 
dix-huit  ans,  belle  comme  le  jour,  condamnée  à  être 
brûlée  vive  pour  empoisonnement  et  que  je  vis  partir 
sur  la  fatale  charrette.  Malgré  Ténormité  du  crime  dont 
il  paraît  qu'elle  fut  convaincue,  toute  la  ville  s'apitoya 
sur  son  sort.  Quant  à  moi,  elle  me  fit  une  impression 
telle,  que  son  visage  m'est  resté  présent  au  point  que 
je  le  vois  encore. 

A  Pierre-Scize,  ancien  château  fort,  alors  prison  d'État, 
situé  sur  le  bord  de  la  Saône,  se  trouvait  détenu, 
depuis  bien  des  années  et  pour  la  vie,  un  marquis  de 
Regnac.  Il  avait  été  accusé  d'avoir  tué  un  homme 
avec  lequel  il  se  battait,  et  cela  au  moment  où  ce  dernier, 
glissant  sur  la  neige,  était  tombé  à  la  renverse,  ce  qui 
constituait  un  assassinat.  M.  de  Sozzi  était  convaincu 
que  le  fait  était  faux  et  calomnieux;  mais  ce  pauvre 
marquis  avait  un  collatéral  très  puissant  et  son  unique 
héritier  ;  en  maintenant  la  sentence  qui  le  frappait  de 
mort  civile,  on  l'empêchait  de  se  marier;  sa  fortune,  qui 


22      MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

était  fort  belle,  revenait  donc  après  lui  à  son  indigne  pa- 
rent, et  tel  fut  le  motif  d'après  lequel  il  ne  put  jamais 
obtenir  la  revision  de  son  procès.  N'ayant  d'autre  récréa- 
tion que  la  société,  il  en  voyait  beaucoup.  M.  de  Sozzi 
le  visitait  fréquemment,  et  nous  ne  tardâmes  pas  à  être 
invités  à  dîner  chez  lui.  Appartement  richement  meublé, 
magnifique  vue,  table  somptueuse,  conversation  natu- 
relle et  piquante,  rien  n'aurait  manqué  dans  cette 
demeure,  si  l'on  avait  pu  oublier  la  prison  d'État  et  écar- 
ter le  souvenir  de  la  réclusion  perpétuelle  de  celui  qui 
recevait  si  bien  ses  convives;  cette  pensée  me  frappait 
vivement,  elle  se  mêlait  à  toutes  mes  impressions  et  me 
semblait  devoir  empoisonner  toutes  les  consolations  aux- 
quelles le  marquis  était  réduit. 

Un  malheur  faillit  marquer  notre  venue  dans  la  pri- 
son de  Pierre-Scize.  Mon  père  était  en  habit  habillé  et 
avait  l'épée  au  côté.  Il  ignorait  qu'on  ne  pouvait  entrer 
armé  dans  une  prison  d'État,  et  le  factionnaire,  qui 
aurait  dû  faire  déposer  l'épée,  ne  l'avait  pas  aperçue. 
Nous  arrivons  au  milieu  de  la  cour,  où  trente  ou  quarante 
prisonniers  se  promenaient;  l'un  d'eux  voit  le  glaive  et, 
poussé  par  je  ne  sais  quel  désespoir,  court  pour  s'en 
emparer.  M.  de  Sozzi  l'aperçoit,  et,  avec  une  présence 
d'esprit  et  une  agilité  que  son  grand  âge  ne  lui  avait 
pas  fait  perdre,  il  se  jette  entre  mon  père  et  le  prison- 
nier. Une  sorte  de  rumeur  en  résulte;  le  poste,  que  nous 
venions  de  dépasser,  prend  les  armes  ;  on  conduit  au 
cachot  celui  qui  avait  causé  ce  mouvement,  on  punit  le 
factionnaire,  on  porte  l'épée  de  mon  père  au  corps  de 
garde,  et  nous  entrons  chez  le  marquis. 

Peu  après,  mon  père  fut  invité  à  dîner  à  la  Grande 
Chartreuse  de  Lyon.  M.  de  Sozzi  eut  la  pensée  de  m'y 
conduire,  et  je  fus  de  la  partie.  Je  m'attendais  à  un  repas 
frugal  ;  qu'on  juge  de  mon  étonnement  en  trouvant  dans 


AVENTURES   A  LYON.  23 

le  réfectoire  une  table  de  quarante-cinq  couverts,  servie 
tout  en  maigre,  sans  doute,  mais  avec  un  luxe,  une 
recherche  dont  je  n'avais  aucune  idée.  La  chair  était 
exquise,  les  meilleurs  vins  de  France  servis  avec  profu- 
sion, et  les  friandises  aussi  abondantes  que  parfaites. 
Deux  Chartreux  s'étaient  emparés  de  moi  et  excitèrent 
ma  gourmandise  avec  plus  de  zèle  que  de  sagesse  ou  de 
mesure.  J'ignore  pourtant  si  cette  circonstance  eût  suffi 
pour  produire  l'indisposition  qui  suivit  ce  repas  ;  mais 
une  plaisanterie  de  M.  de  Sozzi  la  rendit  complète.  Entré 
dans  une  des  cellules  de  ces  Pères,  cellules  que  nous  visi- 
tâmes après  le  dîner,  il  me  dit,  et  du  plus  grand  sérieux 
du  monde,  que  ce  n'était  ni  pour  un  simple  repas,  ni 
pour  une  visite,  que  j'avais  été  amené  dans  un  couvent, 
mais  que  j'étais  destiné  à  être  Chartreux,  que  la  cellule 
dans  laquelle  nous  nous  trouvions  était  la  mienne,  et  que, 
à  dater  de  ce  moment,  j'étais  reclus.  Je  voulais  nier  le 
fait,  on  insista  ;  mon  père  se  mit  de  la  partie  ;  un  véri- 
table désespoir  s'empara  de  moi  ;  je  jetai  des  cris  affreux, 
des  vomissements  suivirent,  et  j'en  fus  malade  trois  jours. 

Ma  sœur  était,  depuis  sa  naissance,  affectée  d'une  sur- 
dité très  affligeante.  Mon  père,  qui  avait  épuisé  à  cet 
égard  la  science  des  médecins  de  Berlin,  trouva  à  Lyon 
un  M.  Rast,  qui  donna  l'espoir  de  la  guérir;  il  y  avait 
outre  cela  à  Lyon  un  couvent  renommé  pour  l'éducation 
des  demoiselles.  Ces  deux  considérations,  jointes  au 
désir  de  garder  un  des  enfants  de  ma  mère  auprès  de 
lui,  portèrent  M.  de  Sozzi  à  demander  que  ma  sœur  lui 
fût  laissée. 

Après  avoir  passé  trois  mois  à  Lyon,  nous  partîmes 
vers  la  mi-février  pour  Paris.  Je  croyais  cette  ville  la 
plus  belle  du  monde,  et  je  fus  surpris  de  l'aspect  qu'elle 
me  présenta.  Le  faubourg  Saint-Jacques  et  le  centre  ne 
sont  pas  beaux,  même   aujourd'hui;  ils  étaient  hor- 


24      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉDAULT. 

ribles  alors.  Il  n'y  avait  ni  boulevards  neufs,  ni  bar- 
rières ;  la  plupart  des  rues  étaient  et  plus  sinueuses  et 
plus  étroites  qu'elles  ne  le  sont,  les  maisons,  en  partie 
plus  hautes,  et  beaucoup  plus  laides;  les  quais  et  les 
ponts  étaient  encombrés  de  maisons  à  je  ne  sais  combien 
d'étages  ;  la  boue  d'ailleurs  était  affreuse,  les  boutiques 
fort  basses,  sans  aucun  ornement  et  presque  sans  lu- 
mières; quelques  vieilles  lanternes,  placées  de  loin  en 
loin,  formaient  tout  l'éclairage  de  cette  grande  ville,  où 
nous  entrâmes  de  nuit. 

Indépendamment  de  cette  première  impression,  il  me 
reste  de  ce  séjour  des  souvenirs  que  près  de  cinquante 
années  n'ont  pas  effacés. 

On  me  conduisit  aux  trois  grands  théâtres  :  je  vis 
jouer  la  Belle  Arsène,  aux  Italiens,  aujourd'hui  Opéra- 
Comique;  Beverley,  aux  Français,  et  Orphée,  à  POpéra.  Le 
début,  la  grotte  de  Tlndifférence  et  le  dernier  acte  de  la 
Belle  Arsène,  la  prison  dans  Beverley  et  la  première 
scène,  ainsi  que  l'Enfer  d'Orphée  surtout,  forment  pour 
moi  des  tableaux  que  rien  n'a  affaiblis;  quoique  j'aie 
revu  ces  pièces  depuis,  c'est  toujours  à  mesyeux  de  4777 
qu'elles  apparaissent. 

Nous  avions  presque  journellement  MM.  Deslon,  Joly, 
Bâcher  et  Rossel,  amis  d'enfance  de  mon  père.  En  ce 
qui  me  concerne,  aucune  des  idées  qui  se  rattachent  à 
eux  ne  date  de  cette  époque,  et  je  me  réserve  d'y  reve- 
nir. Je  ne  ferai  que  nommer  M.  Cadet,  de  l'Académie  des 
sciences,  que  mon  père  alla  voir,  pour  s'acquitter  d'une 
commission  que  M.  de  Sozzi  lui  avait  donnée;  mais  je 
ne  puis  être  aussi  laconique  sur  le  compte  de  son  fils, 
alors  âgé  de  huit  ans,  et  qui  nous  parut  l'enfant  le  plus 
gâté  qu'il  y  eût  au  monde  (i).  Ce  petit  garçon,  fort  beau 

(j)  Ce  fils  de  M.  Cadet  se  fit  connaître  comme  littérateur,  sous  le 
surnom  de  son  père  de  Gassicourt;  il  devint  l'intime  ami  de  Paul 


VOYAGE   A   PARIS.  26 

de  figure,  avait  été  au  bal,  la  veille  du  jour  où  nous 
le  vîmes.  Il  se  disait  fatigué,  et,  enveloppé  dans  une  robe 
de  chambre  de  soie  blanche  brodée  en  fleurs,  nous  le 
trouvâmes  et  le  laissâmes  couché  sur  un  sofa,  d'où  il 
ne  bougea  ni  à  notre  arrivée,  ni  à  notre  départ. 

C'est  également  dans  ce  voyage  que  je  fus  présenté  à 
mon  parrain,  M.  le  comte  de  Guines,  ainsi  que  mon  père 
le  dit  dans  ses  Souvenirs  (1).  Enfin  je  m'arrêterai,  un 
instant,  non  au  comte  de  Golowkin,  dont  mon  père 
parle  également  (2),  mais  à  sa  fille,  qui  m'apparut  comme 
un  de  ces  phénomènes  dont  le  souvenir  devient  ineffa- 
çable. Ce  que  son  père  raconta  touchant  son  éducation 
m'étonna  au  dernier  point.  Je  ne  me  lassais  pas  de  cher- 
cher cette  demoiselle  sous  ses  vêtements  d'homme  et 
je  ne  pouvais  me  la  figurer  ne  vivant  que  de  légumes 
et  de  lait,  plongée  tous  les  jours  dans  de  l'eau  froide, 
nageant  comme  un  matelot,  montant  à  cheval  comme 
un  jockey,  tirant  des  armes  comme  un  sous-lieutenant 
et  faisant  par  jour  une  étape  à  pied.  Bref,  je  ne  savais 
ce  que  je  voyais  en  elle  et  je  ne  la  comprenais  ni  comme 
fille,  ni  comme  garçon  (3). 

Thiébault,  et  les  détails  de  cette  amitié  seront  décrits  plus  loin.  (Éd.) 

(1)  A  cette  époque,  en  Allemagne,  dans  les  familles  aisées,  le 
baptême  devait  être  Toccasion  d'une  grande  réception,  et  la  célé- 
bration en  était  ajournée  jusqu'au  moment  où  la  mère,  relevée  de 
couches,  pouvait  présider  la  cérémonie.  Or,  dans  l'intervalle  de 
temps  qui  sépara  la  naissance  du  jeune  Thiébault  et  le  baptême, 
M.  de  Guines,  envoyé  de  France  à  Berlin,  s'était  vu  rappeler  brus- 
quement par  M.  de  Choiseul.  Il  avait  donc  été  remplacé  par  un 
répondant  &  la  cérémonie,  et,  jusqu'à  cette  présentation,  il  ne  con- 
naissait pas  son  filleul.  (Éd.) 

(2)  D'origine  russe,  le  comte  de  Golowkin,  grand  ami  de  Jean- 
Jacques  Rousseau  et  surnommé  «  Golowkin  le  philosophe  »,  occupa 
pendant  d«ux  ans  la  charge  de  directeur  des  spectacles  à  Berlin. 
Sa  sœur,  la  comtesse  de  Kameke,  personne  d'une  grande  distinc- 
tion et  très  estimée  dans  l'entourage  du  grand  Frédéric,  est  sou- 
vent citée  au  cours  de  ces  Mémoires.  (Éd.) 

(3)  Ayant  eu  tout  jeune  des  attaques  de  goutte,  le  comte  de 


26      MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

Le  mardi  gras  consacre  pour  moi  un  des  plus  bizarres 
souvenirs  que]  Ton  puisse  imaginer.  On  ne  peut  plus  en 
effet  se  former  une  idée  du  spectacle  que  Paris  offrait 
dans  ces  derniers  moments  du  carnaval.  On  eût  dit  que 
la  population  entière  était  en  démence.  La  bourgeoisie 
et  même  les  hautes  classes  de  la  société  ne  bornaient 
pas  seulement  leur  mascarade  à  quelques  soirées  de 
salon,  mais  prenaient  une  part  publique  à  ce  délire; 
tout  ce  qui  pouvait  se  procurer  quelque  travestissement 
se  déguisait  ou  plutôt  se  défigurait,  car  les  plus  pauvres 
se  barbouillaient  le  visage  et  se  couvraient  de  haillons, 
qu'ils  cherchaient  à  rendre  grotesques.  Aussi  n'était-ce 
pas  comme  aujourd'hui  par  couples,  par  petites  troupes 
ou  par  voitures  isolées  que,  de  loin  en  loin,  on  apercevait 
quelques  mauvais  masques;  c'était  par  centaines,  par 
milliers,  qu'ils  remplissaient  les  rues  et  les  places,  le 
plus  grand  nombre  à  pied  sans  doute,  mais  une  quan- 
tité innombrable  en  voiture  et  dans  des  chars  plus 
ou  moins  magnifiques.  Le  dimanche  et  le  mardi  gras, 
ces  mascarades  commençaient  avec  le  matin,  ne  finis- 
saient que  fort  avant  dans  la  nuit  et  continuaient  de 
cette  sorte  à  la  lueur  des  flambeaux  et  des  torches, 
que  tenaient  des  masques  répartis  sur  des  chars, 
grimpés  sur  des  rosses  ou  juchés  devant,  derrière  et 
jusque  sur  l'impériale  de  quelques  carrosses  et  d'un 
nombre  immense  de  fiacres.  Les  endroits  où  l'affluence 
de  ce  peuple  était  la  plus  considérable  et  dépassait 
tout  ce  qu'on  pouvait  en   dire,  étaient  les  rues  Saint- 

Golowkin  voulut  préserver  ses  enfaDts  de  ce  mal,  et,  suivant  en 
cela  le  conseil  de  son  ami  Jean-Jacques,  il  les  accoutuma  à  se  jeter, 
au  sortir  du  lit,  dans  un  bain  d'eau  froide,  puis  &  se  nourrir  unique- 
ment de  lait  et  de  légumes.  Sa  fille,  «  charmant  jeune  homme 
jusqu'à  une  heure  après  midi,  très  aimable  demoiselle  depuis  ce 
moment  jusqu'au  soir  »,  était  habillée  en  garçon  le  matin  et  en 
jeune  fille  le  reste  du  jour.  (En.) 


LE   CARNAVAL   EN    1117.  27 

Honoré,  de  la  Ferronnerie,  de  la  Verrerie,  Saint-Antoine 
et  du  Faubourg-Saint-Antoine.  C'est  cette  grande  tra- 
versée de  Paris  que  mon  père  et  ma  mère  me  firent 
parcourir,  de  jour  d'abord  et  ensuite  de  nuit.  Quant  à 
l'impression  que  me  firent  ces  bacchanales,  complétées 
par  l'apparence  d'une  ivresse  générale  et  par  le  chari- 
vari des  voix  les  plus  glapissantes,  des  cris  les  plus 
aigus,  des  rires  les  plus  affreux,  elle  se  composa  d'un 
mélange  inexprimable  d'étonnement,  d'une  certaine 
horreur  et  en  somme  d'un  plaisir  concevable  à  sept  ans; 
elle  fut  d'autant  plus  forte  que,  ayant  passé  ma  pre- 
mière enfance  à  Berlin,  où  l'on  ne  voit  rien  qui  ressemble 
à  de  tels  désordres,  je  n'avais  pu  être  préparé  en  aucune 
manière  à  des  spectacles  de  cette  nature. 

Lorsque  je  revins  à  Paris,  en  décembre  1784,  cette 
fureur,  vraiment  sauvage,  existait  encore  dans  toute  sa 
force;  le  carnaval  de  1785  différa  peu  de  celui  de  1777; 
mais  depuis  cette  époque  le  goût  de  ces  folies  diminua 
sensiblement  et  ne  fit  que  diminuer  de  plus  en  plus. 
Aujourd'hui,  à  peine  quelques  enfants  ou  quelques  fous, 
faisant  nombre  avec  les  arlequins  et  les  pierrots  payés 
et  fort  mal  payés  par  la  police, 

Osent  des  anciens  temps  nous  retracer  quelque  ombre, 

et  même  semblent  honteux  de  leur  prostitution.  Aussi, 
plus  de  scènes,  plus  de  rôles  concertés;  plus  rien  enfin 
qui  puisse  compenser  tout  ce  que  ce  spectacle  a  de  dégoû- 
tant. Le  cortège  du  bœuf  gras  pour  la  canaille  ou  les  ba- 
dauds, et  les  bals  de  l'Opéra  pour  la  haute  et  la  moyenne 
société,  sont  les  dernières  commémorations  qui  restent 
de  ces  saturnales. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  à  notre  course  à  Versailles,  ni  à 
la  chute  que  je  fis  dans  les  appartements.  Mon  père  en 
parle  dans  ses  Souvenirs;  mais  j'ajouterai  que,  arrivés 


28      MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

à  mi-côte  de  la  montagne  de  Sèvres,  nous  fûmes  croisés 
par  Mesdames  de  France.  Elles  se  rendaient  à  Paris  et 
allaient  extrêmement  vite.  A  peine  nous  eurent-elles 
dépassés,  que  des  cris  se  firent  entendre.  Un  de  leurs 
chevaux  de  devant  s'était  abattu;  les  autres  étaient 
tombés  par-dessus.  Elles  avaient  manqué  verser.  Mon 
père  aussitôt  fit  arrêter  la  voiture  et  courut,  pour  être  au 
besoin  à  même  de  les  secourir.  Elles  en  furent  quittes 
pour  la  peur,  et,  les  chevaux  relevés,  elles  continuèrent 
leur  route,  ou  plutôt  leur  course,  avec  plus  de  rapidité 
qu'auparavant. 

A  la  fin  de  mars,  nous  rentrâmes  à  Berlin,  où  la  vue  de 
mes  petits  camarades  suffît  pour  me  rappeler  l'alle- 
mand, que  cinq  mois  de  séjour  en  France  m'avaient 
complètement  fait  oublier.  A  mon  grand  étonnement, 
nous  nous  retrouvâmes  au  milieu  de  la  neige  et  de  la 
glace,  après  avoir  laissé  un  mois  plustôt  Paris  au  milieu 
des  pluies  qui  précèdent  le  printemps,  et,  deux  mois 
plus  tôt,  Lyon  au  milieu  des  fleurs  qui  l'annoncent. 


CHAPITRE   II 


L'accomplissement  de  la  septième  année  est,  en 
général,  l'époque  à  laquelle  on  se  fortifie  assez  pour  pou- 
voir commencer  et  suivre  des  études  régulières.  Il  en 
fut  autrement  pour  moi.  Ma  santé,  qui  avait  toujours 
été  faible,  devint  mauvaise;  une  langueur  menaçante, 
qu'augmentait  encore  l'action  destructive  d'une  sensi- 
bilité extrême  et  d'une  imagination  dévorante,  s'empara 
de  moi.  Le  médecin  de  mon  père,  M.  Fritz,  qui  me 
voyait  habituellement,  déclara  que  la  moindre  appli- 
cation me  coûterait  la  vie;  ce  mot  fut  un  arrêt,  auquel 
mon  père  se  soumit.  J'avais  d'ailleurs  deux  infirmités 
fort  tristes;  j'étais  bègue  et  sourd.  J'entendais  très  dif- 
ficilement et  je  parlais  plus  difficilement  encore.  A 
chaque  instant  j'estropiais  une  réponse,  qui  n'avait 
aucun  rapport  à  la  demande,  et  cette  circonstance 
pénible,  humiliante  même,  que  je  sentais  plus  vive- 
ment que  beaucoup  d'autres  enfants  ne  l'auraient  sentie 
à  mon  âge,  ne  me  faisait  aimer  que  la  société  de  mes 
petits  camarades,  qui  criaient  plus  qu'ils  ne  parlaient, 
auxquels  je  pouvais  répliquer  par  des  cris  et  avec  les- 
quels au  besoin  je  disais  à  coups  de  poing  ce  que  ma 
langue  ne  me  laissait  pas  les  moyens  d'articuler.  Avec  le 
temps  cependant  ma  surdité  quitta  mon  oreille  gauche; 
elle  acheva  à  la  vérité  d'affecter  la  droite  ;  mais  ce  n'en 
fut  pas  moins  un  grand  adoucissement.  Je  n'avais  plus 


30      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

qu'à  tourner  la  tête  pour  entendre.  Si  parfois  ce  mou- 
vement était  aussi  gauche  que  gênant,  s'il  arrivait 
encore  que  je  devinasse  fort  mal  et  que,  malgré  mes 
pirouettes,  je  ne  parvinsse  pas  à  entendre,  il  n'en  était 
pas  moins  vrai  que  j'avais  des  répits  et  que  mes  tor- 
tures n'avaient  plu^  lieu  que  par  intervalles.  Quant  à 
mon  bégayement  et  grâce  à  des  efforts  inouïs,  je  par- 
vins à  parler  plus  librement.  Jamais  néanmoins  je  n'ai 
pu  prononcer  les  gutturales  qu'avec  peine  et  les  r  autre- 
ment que  de  la  gorge. 

Ainsi  se  passa  pour  moi  le  temps  des  premières  études, 
temps  précieux,  dont  il  n'est  jamais  au  pouvoir  de 
l'homme  de  réparer  la  perte;  ainsi  je  me  trouvai  privé 
de  ces  connaissances  fondamentales,  qui  sont  et  la  base 
et  la  clef  de  toutes  les  autres,  et  même  je  cessai  d'être 
apte  à  les  acquérir;  enfin,  perdant  faute  d'exercice  le* 
peu  de  mémoire  que  j'avais  naturellement,  je  me  trou- 
vai réduit  et  condamné  à  ne  devoir  qu'à  moi  seul  et 
pour  ainsi  dire  à  l'inspiration  du  moment,  ce  que  je 
pourrais  être  et  valoir  (1). 

Un  fait  m'a  caractérisé  :  c'est  l'impossibilité  où  j'ai 
toujours  été  de  ne  rien  voir  faire  à  qui  que  ce  fût  sans 
éprouver  le  besoin  de  le  faire  moi-même. 

(1)  Je  n'appris  donc  rien  durant  les  sept  années  que  ce  chapitre 
embrasse  ;  car  je  ne  puis  mettre  à  cet  égard  en  ligne  de  compte 
quelques  scènes  de  Racine  que ,  quoique  bien  jeune  et  presque 
enfaot,  mon  admiration  ou  plutôt  mon  enthousiasme  gravait  dans 
ma  mémoire.  C'est  en  effet  une  chose  assez  remarquable  que  Tim- 
pression  que  faisaient  sur  moi  les  vers  de  ce  grand  homme  ;  ils 
pénétraient  mon  âme,  ils  exaltaient  mon  imagination,  ils  échauf- 
faient mon  saog  et  me  laissaient  en  proie  à  une  extase  mêlée  de  la 
plus  douce  volupté.  A  un  autre  âge,  Phèdre ,  Andromaque  sans 
doute  devaient  achever  de  me  transporter;  mais  alors  Jphigénie 
était  ma  pièce  favorite,  et,  dès  que  j'étais  seul,  j'en  redisais  les 
vers  aux  bosquets  des  jardins  ou  aux  murs  de  ma  chambre,  et  je 
les  sentais  trop  bien,  j'avais  les  inflexions  naturellement  trop 
justes  pour  les  déclamer  très  mal. 


SOUVENIRS   DE   BERLIN.  31 

Le  hasard  m'avait  fait  connaître  un  jeune  Hoffmann, 
frère  d'une  fille  charmante,  qui  fut  mes  premières 
amours.  Ce  jeune  homme  apprenait  à  jouer  du  violon. 
Je  ne  sais  comment  j'assistai  à  une  de  ces  leçons,  mais 
cette  circonstance  développa  en  moi  une  véritable 
fureur  pour  cet  instrument.  J'obtins  un  violon  et,  seul,  je 
parvins  à  jouer  de  manière  à  décider  ma  mère  à  me 
donner  un  maître;  au  bout  de  quinze  jours  je  commençai 
ma  première  sonate;  je  ne  raclai  pas  un  moment  en 
raison  de  mon  âge  ;  on  fut  surtout  étonné  de  la  qualité 
de  mes  sons  et  de  l'expression  de  mon  archet.  Je  sen- 
tais ce  que  je  jouais,  jusqu'au  bout  des  ongles.  Les 
morceaux  tristes  et  touchants,  et  en  général  les  mineurs, 
faisaient  vibrer  tous  mes  nerfs,  par  leur  analogie  avec 
une  mélancolie  qui  a  formé  l'état  habituel  de  mon  âme, 
et  que  par  la  suite  tant  d'événements  ont  développée 
et  entretenue  d'une  manière  souvent  si  cruelle  (1). 

Un  autre  de  mes  amis  s'exerçait  à  imiter  en  sifflant  le 
chant  des  oiseaux;  je  parvins  à  contrefaire  le  rossignol 
avec  une  telle  perfection  que  tout  le  monde  y  était 
trompé  et  que  je  luttais  avec  les  rossignols  eux-mêmes, 
qui,  dès  que  je  me  mettais  à  siffler,  me  répondaient  par 
leurs  chants. 

Un  troisième  eut  la  manie  des  pigeons,  et  je  possédai 
des  volées  de  pigeons  superbes. 

Je  n'ai  vu  dans  aucun  autre  pays  avoir  des  pigeons, 
comme  quelques  personnes  en  avaient  alors  à  Berlin. 
Ils  n'étaient  nullement  bons  à  être  mangés;  on  en  dis- 
tinguait de  cinq  sortes.  La  première  était  composée  de 

(1)  Au  bout  de  dix  mois,  j'exécutai  un  concerto  de  Stammitz  devant 
trois  cents  personnes  et  je  jouais  à  livre  ouvert  les  seconds  violons 
des  symphonies  concertantes  ;  mais,  quinze  mois  après  ma  pre- 
mière leçon,  nous  revînmes  en  France,  et  je  n'eus  plus  de  maîtres. 
Je  fus  même  des  années  sans  avoir  l'occasion  de  faire  de  la  musique, 
et  j'oubliai  une  grande  partie  de  ce  que  je  savais. 


32      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

très  fins  voiliers,  et,  du  moment  où  on  les  lâchait,  ils  vo- 
laient en  cercle  autour  de  la  maison  et  s'élevaient  à  une 
hauteur  telle  qu'assez  rapidement  on  les  perdait  de  vue. 
Les  pigeons  de  la  deuxième  espèce  s'élevaient  moins  haut 
que  ceux  de  la  première,   volaient  moins  longtemps 
qu'eux  et  étaient  destinés  à  les  rappeler  et  à  les  faire 
redescendre  à  la  hauteur  des  cercles  qu'ils  décrivaient;  ' 
ceux  de  la  troisième  espèce  et  de  la  quatrième  rappro- 
chaient successivement  les  premiers  et  les  seconds  du 
colombier;  enfin  ceux  de  la  cinquième,  ayant  de  grosses 
gorges,  ne  s'éievant  guère  et  se  fatiguant  assez  vite,  ser- 
vaient à  ramener  la  totalité  de  ces  pigeons  sur  le  pigeon- 
nier, dans  lequel  la  faim  ou  l'amour  les  faisaient  rentrer 
bientôt;  car  on  ne  faisait  jamais  sortir  un  couple  et  on 
avait  soin  de  ne  leur  donner  à  manger  qu'à  leur  retour. 
Cette  sorte  d'éducation,  de  tactique,  m'amusait;  mais  ce 
qui  surtout  me  faisait  éprouver  une  véritable  jouissance 
était  de  disposer  en  quelque  sorte  de  la  vaste  étendue 
que  mes  pigeons  parcouraient,  de  régler  leur  vol,  de  les 
faire  manœuvrer  à  mon  gré  et  de  régner  en  quelque 
sorte  sur  eux  par  leur  instinct,  leurs  besoins  et  cette 
foi  conjugale,  qui  en  a  fait  un  des  plus  doux  emblèmes. 
Un  autre  de  mes  amis  voulut  devenir  grand  anato- 
miste;  il  anatomisait  beaucoup  chez  lui,  et  je  me  mis  à 
anatomiser  avec  lui.  Je  me  rappelle  même  que,  n'ayant 
plus  rien  à  disséquer,  nous  allâmes  une  nuit  en  grand 
secret  enlever  le  corps  d'un  enfant  dans  l'amphithéâtre 
d'anatomie.  L'amphithéâtre  était  situé  dans  les  bâtiments 
de  l'Académie  et  à  un  étage  très  haut,  que  nous  escala- 
dâmes avec  une  longue  échelle,  qu'on  laissait  habituelle- 
ment au  bas  de  ce  bâtiment.  Il  gelait  à  pierre  fendre; 
mais,  chargés  de  notre  fardeau,  nous  fûmes  moins  occu- 
pés du  froid  que  du  soin  d'éviter  les  factionnaires  et  les 
patrouilles. 


SOUVENIRS   DE   BERLIN.  33 

Un  autre  enfin  de  mes  amis,  s'occupant  d'histoire 
naturelle,  faisait  une  collection  d'insectes  et  de  papil- 
lons; il  m'en  fallut  une  à  tout  prix.  Une  aventure  cepen- 
dant manqua  m'en  dégoûter.  Je  poursuivais  un  papil- 
lon à  travers  les  allées  et  les  fourrés  du  Parc;  il  y  avait 
longtemps  que  je  courais  après  lui,  la  chaleur  était 
étouffante,  j'étais  tout  haletant,  lorsque,  m'élançant 
pour  prendre  plus  rapidement  une  des  nouvelles  direc- 
tions suivies  par  mon  papillon  et  ne  voyant  que  lui,  ma 
bouche  ouverte  coïncida  avec  une  aspiration,  au  mo- 
ment où  je  me  trouvai  devant  la  toile  d'une  araignée 
énorme  que  j'avalai.  L'horreur  dont  je  fus  saisi  ne  peut 
se  rendre.  Soit  par  Teffet  du  venin  de  cette  vilaine  bête, 
soit  plutôt  par  l'effet  de  l'imagination,  des  maux  de 
cœur,  des  nausées  se  firent  sentir  de  suite  (1).  Je  rejoi- 
gnis en  toute  hâte  mon  père,  qui  était  avec  ma  mère 
dans  une  maison  de  campagne  voisine.  A  peine  arrivé, 
les  vomissements  commencèrent  et  ne  cessèrent  qu'à 
force  qu'on  me  fit  boire  du  lait.  J'en  fus  vraiment 
malade,  et  il  m'en  est  resté  pour  les  araignées  une  aver- 
sion que  je  n'ai  jamais  pu  dissimuler. 

Après  avoir  rappelé  quelles  furent  pendant  ces  sept 
années  mes  seules  occupations,  si  tant  est  que  ce  que 
j'ai  eu  à  citer  mérite  ce  nom,  je  vais  reprendre  les 
autres  souvenirs  de  cette  époque. 

Mes  souvenirs  militaires  ne  se  réfèrent  qu'aux  exerr 
cices  de  détail,  aux  revues  de  Gesundbrunnen,  aux 
grandes  manœuvres  du  mois  de  mai,  enfin  au  départ  de 
la  garnison  de  Berlin  et  d'une  partie  de  l'artillerie  de 
l'armée  du  prince  Henri  pour  la  guerre  de  Teschen. 

(1)  MM.  Bcrnouilli,  de  l'Académie  de  Berlin,  et  Delalande  soute- 
naient qu'U  n'y  avait  pas  plus  de  chenilles  que  d'araignées  veni- 
meuses. M.  Delalande  mangeait  des  chenilles;  M.  Bernouilli  man- 
gea à  Berlin  une  salade  farcie  d'araignées  et  de  chenilles.  C'est 
avec  dégoût  que  je  cite  ces  abominables  malpropretés. 

I.  3* 


34      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

Les  exercices  ordinaires  des  troupes,  qui  pendant  la 
belle  saison  avaient  lieu  au  jardin  du  Roi  (derLustgarten), 
sur  toutes  les  places  publiques  et  dans  toutes  les  pro- 
menades, le  Parc  y  compris,  n'étaient  que  des  exercices 
de  détail;  dans  la  ville  surtout  ils  ne  réunissaient  guère 
que  des  recrues,  et  c'est  là  que  ces  terribles  coups  de 
canne,  distribués  avec  une  si  inhumaine  prodigalité, 
retentissaient  de  tous  côtés  et  faisaient  si  justement 
fuir  mon  père  et  gémir  tous  les  témoins,  si  Ton  en 
excepte  ces  lieutenants  ou  ces  cadets  (Junkers),  qui 
semblaient  se  former  pour  être  plutôt  des  bourreaux  que 
des  officiers.  J'étais  bien  jeune  alors;  mais  le  souvenir 
de  ces  exécutions  barbares,  qui  de  leur  suppression  ont 
reçu  leur  condamnation  dernière,  me  fait  encore  horreur. 

Les  grandes  manœuvres  du  mois  de  mai,  où  Frédéric 
étalait  tout  le  luxe  de  sa  puissance  militaire,  ont  une 
réputation  qui  pourrait  dispenser  d'en  parler,  et  que  du 
reste  elles  justifiaient  entièrement.  Qu'on  se  figure  en 
effet,  dans  une  plaine  immense,  36,000  hommes  de 
troupes  superbes,  exécutant,  à  l'aide  de  manœuvres  aussi 
savantes  qu'admirables  de  précision  et  d'ensemble,  l'at- 
taque du  village  de  Tempelhofî;  et,  parmi  ces  troupes,  le 
régiment  de  géants,  nommé  le  régiment  des  gardes,  le 
corps  des  gendarmes  aussi  brillant  par  son  uniforme 
écarlate  que  beau  par  le  choix  des  hommes  et  des  che- 
vaux, enfin  les  hussards  de  la  mort,  corps  de  2,000  che- 
vaux, je  crois,. et  qui,  à  un  enfant,  ne  pouvait  manquer 
de  paraître  avoir  été  inventé  par  le  génie  de  la  destruc- 
tion et  des  enfers;  et  l'on  comprendra  tout  ce  que  je  ne 
pouvais  manquer  d'éprouver.  Que  l'on  ajoute  à  ce  spec- 
tacle toujours  mouvant  et  toujours  magnifique,  d'une 
part  ces  grandes  charges  de  cavalerie  et  ce  feu  rou- 
lant d'infanterie  et  d'artillerie,  de  l'autre  la  présence 
d'un  roi  placé  par  son  génie  et  par  ses  exploits  à  la  tête 


LES  MANOECVBES  DU   6RA]KD   FJlÉDÉftIC.  Zh 

•des  philosophes,  des  législateurs  et  des  guerriers  de  son 
époque;  qu'on  le  voie  suivi  par  une  foule  d'officiers 
supérieurs  des  principaux  États  de  r£urope,  venant  \m 
ren<b«  hommage  et  s'instruire  à  ces  revues,  considérées 
aiors  oomme  l'écoie  de  Mars  ;  qu'on  l'entoure,  en  idée, 
de  tous  les  généraux  illustres,  formés  à  son  école  et  dont 
il  avait  associé  les  noms  au  sien;  que  l'on  se  représente 
ses  cheveux  hlancs  rappelant  et  paraissant  ennoblir 
«ncore  quarante  années  de  gloire,  et  l'on  concevra  qu'il 
ne  pouvait  rester  de  bornes  à  mon  admiration;  aussi  n'y 
en  avait-il  aucune;  aussi  était-ce  avec  une  joie  toujours 
nouvelle  que,  pendant  les  trois  dernières  années  de  mon 
séjour  en  Prusse,  je  me  rendais  à  ces  revues,  avec  un 
nouvel  étonnement  et  un  plus  grand  enthousiasme  que 
j'en  revenais. 

Indépendamment  de  ces  grandes  revues,  il  y  avait 
annuellement  près  de  Gesundbrunnen  les  revues  d'ar- 
tillerie et  des  corps  de  la  garnison  de  Berlin.  Je  n'allai 
à  ces  revues  d'automne  qu'en  1784,  et  je  n'en  ai  rapporté 
d'autres  souvenirs  que  l'anecdote  qui,  dans  les  Souvenirs 
de  vingt  ans  de  mon  père,  termine  l'article  du  général 
de  Ziethen(l).  Mais  une  des  plus  fortes  impressions  que 

(1)  Le  Roi  se  disposait  à  faire  exécuter  une  charge  aux  housards 
du  général  de  Ziethen,  et  le  général,  âgé  de  plus  de  quatre-vingts  ans, 
voulait  par  devoir  charger  à  la  tôte  de  son  corps.  Le  Roi  ne  consentit 
pas  à  laisser  un  homme  «  aussi  cher  à,  l'État  »  s'exposer  inutilement, 
et,  tandis  que  s'opérait  le  mouvement,  il  le  retint  par  une  longue 
causerie.  «  Ce  qu'il  y  eut  de  plus  touchant  en  cette  rencontre  », 
ajoute  Dieudonné  Thiébault  dans  ses  SouvenirSy  t.  IV,  p.  28U,  «  ce 
fut  de  voir  ce  roi  à  cheveux  blancs  joindre  à  tant  d'atlentioni 
envers  son  vieux  général  celle  de  ne  l'avoir  abordé  on  présence 
de  Tarmée  et  d'un  peuple  nombreux,  que  le  chapeau  à  la  main. 
Ce  tableau  fit  la  plus  vive  impression  sur  tout  le  monde  et  me 
fut  retracé  avec  une  sorte  d'enthousiasme  par  mon  fils,  qui,  étant 
allé  à  cette  petite  revue  avec  les  élèves  de  l'École  militaire,  ainsi 
que  je  le  lui  permettais  souvent,  s'était  trouvé  assez  près  de  ces 
deux  héros  pour  tout  voir  et  pour  tout  entendre.  »  (Éd.) 


36      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

dans  ce  genre  j'aie  reçues  de  ma  vie,  est  celle  que  me  fit 
le  départ  d'une  partie  de  Tartillerie  de  l'armée  du  prince 
Henri  et  de  la  garnison  de  Berlin  pour  la  guerre  de 
Teschen.  Frappé  de  l'idée  qu'aucun  de  ces  officiers,  de 
ces  soldats  ne  devait  en  revenir,  leurs  cris  et  leurs 
chants  me  semblaient  héroïques  et  môme  surnaturels.  Je 
trouvai  quelque  chose  de  terrible  et  de  magniflque  dans 
un  départ  pour  la  guerre,  départ  qui  depuis  m'a  paru 
si  simple;  mais  que  serait  la  vie  sans  cette  variété  d'idées 
et  de  sensations,  qui  fait  des  mêmes  choses  des  choses 
toujours  différentes  et  qui  renouvelle  en  quelque  sorte 
notre  existence  morale  à  chacune  des  époques  de  notre 
carrière? 

Organisé  pour  la  musique  d'une  manière  particulière, 
susceptible  d'enthousiasme  au  dernier  point,  électrisé 
par  tous  les  genres  d'illustration  ou  de  gloire,  adorant 
mes  parents  plus  que  je  ne  les  aimais,  chérissant  mes 
amis  de  manière  à  leur  rendre  la  réciprocité  impossible, 
il  était  également  impossible  qu'au  milieu  de  tant  de  pré- 
cocités, l'amour  ne  précédât  pas  chez  moi  l'époque  à 
laquelle  [ce  sentiment  se  développe  habituellement.  Et 
en  effet,  parti  de  Berlin  avant  l'accomplissement  de  ma 
quatorzième  année,  j'avais  déjà  eu  des  maîtresses  (dont 
une  épousa,  trois  ans  après,  un  major  d'artillerie)  et  de 
plus  une  passion. 

Que  l'on  ne  pense  pas  que  ce  mot  passion  soit  exagéré; 
il  est  exact,  et  le  charme  qui  s'est  rattaché  à  cet  amour 
pur  et  sans  tache  a  traversé  ma  vie  entière  et  s'unit  en- 
core au  souvenir  de  cette  jeune  Philippine  Hoffmann, 
qui  me  l'inspira.  l\  est  vrai  qu'avec  ses  quinze  ans  et 
sa  jolie  figure  elle  était  charmante.  Elle  avait  la  douceur 
des  blondes,  sans  avoir  leur  fadeur.  Blanche  comme  le 
lis,  fraîche  comme  le  matin,  elle  avait  de  plus  cet  embon- 
point sans  lequel  je  n'ai  jamais  compris  la  volupté;  en- 


PREMIER   AMOUR.  37 

fin,  elle  joignait  à  une  bonté  angélique  un  esprit  aussi 
fin,  aussi  saillant  que  délicat,  et  une  voix  enchanteresse. 
Je  ne  sais  vraiment  ce  qui  manquait  à  cette  ravissante 
créature;  mais  les  avantages  qu'elle  tenait  de  la  nature 
étaient  bien  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  allumer  dans 
mon  cœur  des  feux  que,  même  sans  espoir,  le  temps  a 
alimentés  et  auxquels  un  tendre  attachement  a  succédé 
pour  toujours. 

C'est  au  jardin  du  comte  de  Reuss  que  je  fis  sa  con- 
naissance. Une  dame  des  amies  de  ma  mère  (Mme  Morel) 
y  passait  l'été  ;  la  famille  Hoffmann  y  avait  également 
loué  un  appartement  pour  la  belle  saison;  nous  y  allions 
tous  les  après-dîners.  Dès  les  premiers  jours  j'aperçus  et 
je  remarquai  cette  jeune  Philippine.  La  saison,  le  lieu, 
tout  ajoutant  à  mon  enchantement,  c'était  un  motif  pour 
désirer  de  l'approcher;  mais  du  motif  au  moyen  la  dis- 
tance était  assez  grande  pour  qu'il  fût  permis  à  treize 
ans  et  demi  de  la  regarder  comme  difficile  à  franchir. 
Philippine  avait  un  frère,  que  j'ai  déjà  nommé,  et  peu 
de  jours  suffirent  pour  me  lier  avec  lui,  ainsi  qu'avec 
son  ami  intime,  fils  du  philosophe  Nicolaï.  Ce  premier 
pas  fait,  j'eus  l'idée  et  l'adresse  d'établir  quelques  rap- 
ports entre  l'objet  de  ma  première  adoration  et  ma  sœur. 
Ces  rapports  se  multiplièrent  par  mes  soins,  et,  lorsque 
l'hiver  eut  ramené  tout  le  monde  à  Berlin,  nous  fûmes 
en  mesure  d'aller  les  uns  chez  les  autres.  C'est  ainsi  que 
se  forma  cette  liaison  qui,  sans  que  nos  parents  se  vis- 
sent, devint  assez  intime  pour  que  Philippine,  sa  sœur 
aînée  et  son  frère  vinssent  aussi  fréquemment  chez  nous 
que  nous  allions  chez  eux. 

L'un  des  triomphes  de  cette  charmante  fille  fut  de  me 
faire  danser.  Jusqu'alors  j'avais  fui  tous  les  bals,  même 
ceux  que  l'on  donnait  chez  mon  père  assez  fréquemment 
pour  complaire  à  ma  sœur,  qui  dansait  très  bien,  et  à  ma 


^      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

mère,  qui  aiiaait  beaucoup  la  danse.  Sauter  tantôt  sur 
vm  pie^,  tantôt  sur  un  autre*,  et  foire  mille  eontorsions 
pour  se  donner  des  grâces,  m'avait  toujours  pwru  ridi- 
cule et  continuait  à  me  paraître  absurde;  mais  deverâ^ 
même  pour  peu  d^'instants,  le  cavalier  de  Philippine,  lur 
domaer  la  main,  enlacer  mes  bras  aux  siens,  poitToir  lui 
parler  sans  contrainte,  m'avait  fait  trouver  ravisaaiBle 
une  véritable  torture. 

Je  dansai  donc  pendant  le  dernier  hiver  que  je  passai 
à  Berlin;  je  dansai  même  depuis  pour  des  raisons  sem- 
blables, et,  malgré  mon  aversion  pour  la  danse,  je  finis 
par  m'élever,  avec  quelque  distinction,  aux  entrechalsy 
aux  brisés  et  aux  jetés  battus  de  1786. 

Mon  départ  de  Berlin  au  plus  fort  de  ma  passion  fut 
pour  moi  le  sujet  d'une  véritable  désolation.  En  passant 
vers  sept  heures  du  matin  sous  ses  croisées,  dont  les 
vx^lets  s'ouvraient,  Philippine  m'apparut  un  instant;  telles 
ces  visions  qui  ne  laissent  d'une  réalité  évanouie  qu'un 
trop  douloureux  prestige  I  J'étais  navré;  je  pleurais  amè- 
rement, et  lorsque,  deux  ans  après  mon  retour  en  France, 
j'appris  son  mariage,  je  fus  malade  de  chagrin. 

J'ignore  si  elle  a  eu  le  genre  de  bonheur  dont  une 
femme  aussi  distinguée  qu'elle  devait  avoir  besoin;  mais 
elle  a  été  heureuse  sous  le  rapport  de  la  fortune.  Elle 
a  eu  trois  fils.  Lors  des  prospérités  de  la  France,  elle 
s'enthousiasma  pour  notre  gloire,  et,  faute  de  pouvoir 
se  placer  à  la  hauteur  de  ses  idées  et  de  ses  sentinoents, 
des  pédants  de  son  pays  la  blâmèrent.  Depuis  4784  je 
ne  l'ai  revue  ou  plutôt  aperçue  que  deux  fois,  et  cela:  en 
i807;  la  première  fois  en  me  rendant  de  Fmlda  à  Tilsit, 
la  seconde  en  revenant  de  Tilsit  à  Paris.  Ce  que  je  res- 
sentis à  sa  vue  n'est  pas  facile  à  exprimer.  Sous  trop  de 
rapports  je  cherchais  encore,  après  Favoir  retrouvée, 
celle  dont  tant  de  fois  j'avais  souhaité  la  préseDce*  Hest 


PREMIERS  AMIS.  39* 

vrai  que  tout  semblait  changé  ou  du  moins  déplacé  pour 
nous;  ce  que  j'avais  de  moins  qu'elle  en  4784  était  un 
défaut  pour  moi^  ce  qu'elle  avait  de  plus  que  moi  en  1807 
était  un  malheur  pour  elle.  J'étais  encore  à  peu  près  jeune^ 
et  elle  sans  doute  n'était  pas  vieille;  mais  mes  souvenirs, 
ravivés  par  mon  imagination,  étaient  nécessaires  à  l'il- 
lusion de  mes  premiers  sentiments.  Douloureuse  situa- 
tion que  celle  où,  après  une  longue  séparation,  après 
un  rapprochement  désiré,  on  est  réduit  à  se  dire  : 
«  Hélas  !  que  sont  devenues  sa  beauté,  mes  ardeurs,  et 
par -dessus  tout  cette  espérance  d'une  vie  en  grande 
partie  écoulée  et  flétrie  !  » 

Je  connus  à  Berlin  un  assez  grand  nombre  de  jeunes 
gens,  outre  ceux  que  j'ai  déjà  cités;  mais  j'y  fus  particu- 
lièrement lié  avec  les  trois  ôls  du  professeur  Stoss, 
collègue  de  mon  père  (Philippe,  Wilhelm  et  Fritz);  avec 
les  deux  petit-fils  d'André  Jordan  (Charles  et  Auguste)  (1  )  ; 
avec  le  prince  Serge  Dolgorouki,  neveu  du  prince  Dol- 
gorouki,  envoyé  de  Russie  à  Berlin. 

Ce  prince  Serge  venait,  avec  son  gouverneur,  presque 
tous  les  soirs,  souper  chez  mon  père.  Souvent  nous  nous 
promenions  ensemble.  Nous  étions  donc  dans  une  véri- 
table intimité^  lorsqu'il  quitta  Berlin,  un  an  avant  moi. 
Je  le  retrouvai  à  Brunswick,  en  revenant  avec  mon  père 
en  France,  en  1784.  Il  me  fit  les  plus  grandes  amitiés  et 
me  mena  voir  ce  qu'il  y  avait  de  notable  dans  cette  ville. 
Il  me  donna  même  une  médaille  de  Pie  VI,  coulée  pour  lui. 
Depuis,  il  a  été  fait  général  au  service  de  la  Russie;  il  a 
reçu,  je  ne  sais  à  quelle  occasion,  une  épée  d'or  de  Ca- 
therine II  et  a  été  longtemps  envoyé  de  Russie  à  Naples. 

(i)  Les  Jordan  étaient  à  Berlin  une  des  familles  les  plus  estimées 
de  la  colonie  française.  L'un  d'eux,  le  conseiller  Jordan,  fut  Tami 
très  fidèle  et  très  cher  de  Frédéric  I!  ;  ceux  dont  il  est  ici  parié 
sont  ses  petit&-neTeux.  {É^.} 


40      MÉMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Il  y  avait  bien  des  années  que  je  n'avais  eu  aucune 
nouvelle  de  lui,  lorsque,  me  trouvant  avec  mes  filles 
chez  M.  Denon,  en  1822,  on  annonça  le  prince  Serge 
Dolgorouki.  Trente-huit  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que 
nous  ne  nous  étions  vus,  et  il  ne  me  reconnut  pas  plus 
que  je  n'aurais  pu  le  reconaître,  s'il  n'avait  été  nommé. 
Je  doutais  même  que  ce  fût  le  prince  Serge,  avec  qui 
j'avais  eu  tant  de  rapports.  Je  priai  donc  M.  Denon  de  lui 
faire  une  question  et,  comme  sa  réponse  ne  me  laissa 
aucun  doute,  je  me  nommai  ;  il  m'embrassa,  me  demanda 
des  nouvelles  de  ma  sœur,  témoigna  beaucoup  de  plaisir 
à  me  revoir,  mais  se  borna  à  cela.  «  La  diplomatie  », 
me  disais-je,  «  a-t-elle  comprimé  chez  lui  les  sentiments 
expansifs,  au  point  de  le  rendre  indifférent  à  ceux  de  sa 
première  jeunesse,  ou  bien  son  orgueil  souffre-t-il  de  me 
retrouver  lieutenant  général  comme  lui?...  »  Je  flottais 
au  milieu  de  ces  incertitudes,  lorsque  j'appris  que,  ayant 
fait  le  malheur  d'une  femme  mariée  et  de  haut  rang,  il 
s'était  dévoué  à  elle,  qu'il  avait  quitté  les  affaires,  qu'il 
avait  conduit  cette  dame  à  Paris,  qu'il  vivait  avec 
elle  dans  une  sorte  d'incognito,  et  que,  pour  n'avoir  à 
révéler  ni  son  nom  ni  sa  position,  il  ne  voyait  et  ne 
recevait  presque  personne.  Je  le  plaignis  de  tout  mon 
cœur;  je  fus  néanmoins  satisfait  de  pouvoir  imputer 
à  sa  position  ce  qu'il  m'en  eût  coûté  d'imputer  à  son 
cœur. 

Charles  Jordan  est  devenu  conseiller  à  Berlin.  Au- 
guste Jordan,  allié  par  sa  femme  à  une  famille  noble  de 
Saxe,  a  été  banquier  à  Lyon.  Appelé  à  Londres  pour  des 
intérêts  graves,  lors  de  la  rupture  avec  l'Angleterre  et 
des  prescriptions  rigoureuses  qui  interdisaient  toute 
relation  avec  ce  pays,  il  vit  Fouché,  ministre  de  la  police, 
et  fut  verbalement  autorisé  à  faire  ce  voyage;  mais,  son 
retour  ayant  coïncidé  avec  le  remplacement  de  Fouché 


PREMIERS   AMIS.  41 

par  Savary,  ce  dernier,  ne  tenant  aucun  compte  de  Tau- 
torisation  verbale  donnée  par  son  prédécesseur,  fit  arrê- 
ter Auguste  Jordan  et,  par  trois  années  de  détentions, 
de  séquestres  et  de  confiscations,  le  ruina.  11  a  réparé 
ses  désastres  comme  banquier  à  Vienne,  chargé  par  la 
Cour  de  recevoir  nos  subsides. 

Des  trois  fils  de  M.  Stoss,  je  revis  Fritz,  le  plus  jeune, 
lors  de  mon  passage  à  Posen,  en  1807.  J'arrivai  à  trois 
heures  du  matin;  à  trois  heures  un  quart,  j'étais  à  sa 
porte.  A  force  que  j'eus  frappé,  une  servante  vint 
m'ouvrir,  à  moitié  endormie  et  cependant  tout  effrayée 
d'une  visite  si  matinale.  «  Votre  maître  est-il  chez 
lui?  demandai-je  en  allemand.  —  Herr  Jésus!  me  répon- 
dit-elle, oui,  sûrement,  il  y  est.  —  En  ce  cas,  qu'il  vienne 
me  parler.  —  Mais  il  ne  se  lève  qu'à  sept  heures!  — 
Dites-lui  qu'il  se  lève  tout  de  suite.  —  Mais  quel  nom 
luidirai-je?  —  Celui  que  vous  voudrez.  »  J'eus  toute 
la  peine  du  monde  à  la  décider.  Cependant  il  fallut  obéir. 
Elle  me  fit  donc  entrer  dans  une  salle  au  rez-de-chaus- 
sée, et,  ne  sachant  que  penser  de  mon  accent  allemand 
et  de  mon  uniforme  français,  de  mon  air  et  de  mon  ton 
moitié  gais  et  moitié  sérieux,  n'osant  me  fixer  et  me 
regardant  à  chaque  instant,  elle  fit  trois  ou  quatre  tours 
sur  elle-même  et  alla  prévenir  son  maître. 

Au  bout  de  quelques  minutes  je  vis  paraître  mon  Fritz, 
en  robe  de  chambre  et  en  bonnet  de  nuit,  et,  pendant 
qu'il  me  faisait  un  grand  serviteur,  je  lui  sautai  au  cou. 
Il  resta  stupéfait;  ma  voix  fit  ce  que  ma  figure  ne  pou- 
vait plus  faire;  il  ne  me  reconnut  que  lorsque  je  lui 
criai  :  c  Comment,  tu  ne  me  reconnais  pas?  »  Jamais 
ennemis  ne  se  trouvèrent  meilleurs  amis.  11  me  demanda 
de  lui  accorder  quelques  jours,  c'était  hors  de  mon  pou- 
voir; il  insista  pour  un,  c'était  impossible.  «  Du  moins  », 
me  dit-il,  «  tu  passeras  la  matinée  avec  moi.  —  Si  je  le 


ÂÂ      MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEDAULT. 

nous  deux  mourrait  avant  d'avoir  revu  l'autre ,  il  lui 
dirait  adieu.  Ëh  bien!  madame  >,  continua-t-il ,  en 
s'adressant  à  la  comtesse  de  Kameke,  «  cette  nuit,  vers 
une  heure  du  matin,  j'ai  été  réveillé  par  la  voix  de  mon 
frère,  qui  très  distinctement  m'a  appelé  et  m'a  dit  adieu. 
Je  vous  avoue  que  j'éprouvai  une  vive  émotion.  Je  par- 
vins cependant  à  commander  à  mes  sens ,  à  me  persua- 
der qu'une  erreur  manifeste  avait  seule  produit  cette 
illusion  et  à  me  rendormir;  mais  la  même  voix,  le  même 
adieu  s'étant  fait  entendre  de  nouveau,  il  m'a  été  impos- 
sible de  fermer  l'œil  depuis.  » 

Tout  le  monde  se  récria.  Rappelant  au  prince  les 
bonnes  nouvelles  très  récemment  reçues  de  son  frère; 
les  illusions  des  sens  si  fréquentes,  on  lui  cita  les  anec- 
dotes les  plus  propres  à  le  rassurer;  de  ces  anecdotes 
on  passa  aux  raisonnements;  on  s'étendit  sur  l'impossi- 
bilité du  fait,  considéré  en  lui-même,  on  rejeta  tout  sur 
une  mauvaise  disposition,  sur  une  digestion  laborieuse, 
et  l'on  conclut  que  le  prince  devait  chasser  toute  espèce 
de  doute,  d'appréhension,  et  oublier  ce  qu'on  appela  son 
mauvais  rêve. 

Mais,  quinze  ou  vingt  jours  après,  il  reçut  la  nouvelle 
que  son  frère,  lieutenant  général  au  service  de  la  Russie, 
marchant  avec  un  corps  de  troupes  qu'il  commandait 
et  ayant  passé  à  cheval  une  rivière  à  la  nage,  fut  attaqué 
d'une  fluxion  de  poitrine  et  mourut  dans  la  même  nuit, 
à  la  même  heure  que  le  prince  avait  reçu  ses  adieux. 

Un  second  fait  de  même  ordre  trouve  ici  sa  place;  il 
date  d'ailleurs  de  la  même  époque,  il  a  pour  moi  des 
garanties  égales;  il  a  été  connu  de  mon  père  et  cent  fois 
conté  par  lui,  comme  le  précédent.  Ce  sont,  au  reste, 
les  deux  seuls  faits  de  ce  genre  dont  je  puisse  dire  que, 
quoique  je  n'aie  jamais  pu  y  croire,  je  n'ai  jamais  pu  en 
douter. 


MORT   DE  M.   DU    TROUSSEL.  45 

Mon  père  parle  dans  ses  Souvenirs  du  suicide  du  colo- 
nel d'artillerie  du  Troussel;  il  présente  deux  causes 
comme  ayant  pu  porter  ce  digne  homme  à  cet  acte  de 
désespoir;  mais  il  accorde  la  priorité  à  la  conduite  de 
sa  femme,  alors  que  cela  me  semble  impossible.  Quelque 
résolu  que  M.  du  Troussel  pût  être  de  ne  pas  rentrer 
chez  lui,  il  était  impossible  que,  au  début  d'une  guerre, 
un  officier  de  son  grade  et  de  son  caractère  renonçât  à 
paraître  sur  un  champ  de  bataille,  à  s'illustrer  avant  de 
mourir.  Ainsi  le  prince  Guillaume  de  Brunswick,  décidé 
à  mourir  et  ayant  le  choix  entre  un  suicide  et  une  mort 
glorieuse,  se  fit  tuer  dans  la  première  bataille,  livrée 
aux  Turcs  par  Romanshoff,  qu'il  avait  rejoint  comme 
volontaire. 

M.  du  Troussel  a  donc  terminé  sa  carrière  par  d'autres 
raisons  que  des  raisons  de  femme,  par  des  raisons  qui 
n'admettaient  pas  de  répit. 

Depuis  le  moment  où  il  avait  demandé  l'autorisation 
de  divorcer  avec  sa  femme,  sans  pouvoir  l'obtenir,  il 
avait  éprouvé  quelques  désagréments  de  la  part  du  Roi  ; 
il  en  éprouva  de  nouveaux,  pendant  qu'il  achevait  à 
Magdebourg  l'organisation  de  l'artillerie  du  prince 
Henri.  Trop  affecté  de  reproches,  qui  sans  doute  ne 
méritaient  qu'une  explication,  il  ne  put  résister  au  be- 
soin d'épancher  son  âme,  et  dans  ce  but  il  écrivit  au 
prince  Henri  une  lettre,  dans  laquelle  il  récapitula  et 
développa  tous  ses  griefs  contre  Frédéric,  en  même  temps 
qu'il  faisait  pour  ce  monarque  une  lettre  purement  de 
service.  Ces  deux  lettres  faites,  il  les  expédia.  Le  prince, 
qui  n'était  qu'à  quelques  lieues,  reçut  peu  d'heures 
après  le  paquet  qui  lui  était  adressé,  et,  ayant  trouvé 
sous  son  enveloppe  la  lettre  pour  le  Roi,  la  renvoya 
aussitôt  à  M.  du  Troussel  avec  un  billet  commençant  par 
ces  mots  :  c  Qu'avez-vous  fait,  mon  cher  ami?...  » 


MORT   DE  M.   DU    TROUSSEL.  45 

Mon  père  parle  dans  ses  Souvenirs  du  suicide  du  colo- 
nel d'artillerie  du  Troussel;  il  présente  deux  causes 
comme  ayant  pu  porter  ce  digne  homme  à  cet  acte  de 
désespoir;  mais  il  accorde  la  priorité  à  la  conduite  de 
sa  femme,  alors  que  cela  me  semble  impossible.  Quelque 
résolu  que  M.  du  Troussel  pût  être  de  ne  pas  rentrer 
chez  lui,  il  était  impossible  que,  au  début  d'une  guerre, 
un  officier  de  son  grade  et  de  son  caractère  renonçât  à 
paraître  sur  un  champ  de  bataille,  à  s'illustrer  avant  de 
mourir.  Ainsi  le  prince  Guillaume  de  Brunswick,  décidé 
à  mourir  et  ayant  le  choix  entre  un  suicide  et  une  mort 
glorieuse,  se  fit  tuer  dans  la  première  bataille,  livrée 
aux  Turcs  par  Romanshoff,  qu'il  avait  rejoint  comme 
volontaire. 

M.  du  Troussel  a  donc  terminé  sa  carrière  par  d'autres 
raisons  que  des  raisons  de  femme,  par  des  raisons  qui 
n'admettaient  pas  de  répit. 

Depuis  le  moment  où  il  avait  demandé  l'autorisation 
de  divorcer  avec  sa  femme,  sans  pouvoir  l'obtenir,  il 
avait  éprouvé  quelques  désagréments  de  la  part  du  Roi; 
il  en  éprouva  de  nouveaux,  pendant  qu'il  achevait  à 
Magdebourg  l'organisation  de  l'artillerie  du  prince 
Henri.  Trop  affecté  de  reproches,  qui  sans  doute  ne 
méritaient  qu'une  explication,  il  ne  put  résister  au  be- 
soin d'épancher  son  âme,  et  dans  ce  but  il  écrivit  au 
prince  Henri  une  lettre,  dans  laquelle  il  récapitula  et 
développa  tous  ses  griefs  contre  Frédéric,  en  môme  temps 
qu'il  faisait  pour  ce  monarque  une  lettre  purement  de 
service.  Ces  deux  lettres  faites,  il  les  expédia.  Le  prince, 
qui  n'était  qu'à  quelques  lieues,  reçut  peu  d'heures 
après  le  paquet  qui  lui  était  adressé,  et,  ayant  trouvé 
sous  son  enveloppe  la  lettre  pour  le  Roi,  la  renvoya 
aussitôt  à  M.  du  Troussel  avec  un  billet  commençant  par 
ces  mots  :  t  Qu'avez-vous  fait,  mon  cher  ami?...  » 


46      MÉMOIRES   DC   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Il  ne  restait  aucun  doute.  Par  une  méprise  affreuse 
et  que  Tégalité  du  papier  avait  produite,  la  lettre  des- 
tinée au  prince  était  entre  les  mains  du  Roi.  Cette  lettre, 
écrite  sans  aucun  ménagement,  était  un  crime,  que  le 
caractère  de  Frédéric  rendait  irrémissible.  Mais  ce  qu'il 
y  avait  de  plus  cruel,  c'est  que  si  cette  lettre  perdait 
M.  du  Troussel,  elle  compromettait  en  même  temps  le 
prince,  auquel  elle  n'avait  pu  être  adressée  que  par  la 
certitude  qu'elle  ne  déplairait  pas.  Cette  dernière  ré- 
flexion découvrit  à  M.  du  Troussel  qu'il  était  devenu  le 
dénonciateur  de  son  bienfaiteur,  de  son  chef,  et,  dans 
son  désespoir,  il  résolut  et  dut  résoudre  sa  mort  immé- 
diate. Quelques  heures  furent  donc  consacrées  à  écrire 
des  lettres  d'adieu,  et,  à  trois  heures  du  matin,  il  se  brûla 
la  cervelle. 

Or  Mme  du  Troussel  avait  de  son  premier  mariage  avec 
un  M.  de  Kleist  trois  filles,  dont  la  plus  jeune,  l'objet 
des  affections  les  plus  tendres  de  son  beau-père,  son 
père  peut-être,  se  nommait  Minette. 

A  l'instant  où  M.  du  Troussel  se  donna  la  mort  à 
Magdebourg,  Minette,  couchée  dans  la  même  chambre 
que  ses  deux  sœurs  à  Berlin,  se  mit  à  jeter  des  cris 
horribles.  Ses  sœurs,  réveillées  en  sursaut,  avaient 
beau  la  questionner,  l'interpeller ,  Minette,  sans  les 
écouter,  répétait  avec  le  ton  de  l'effroi  :  «  Je  vois  mon 
père,  il  est  couvert  de  sang...  le  voilà...  le  voilà...  » 
Les  deux  sœurs  se  jettent  à  bas  du  lit,  allument  une 
lumière,  visitent  la  chambre,^  ne  trouvent  rien  et  cepen- 
dant ne  peuvent  calmer  ni  rassurer  Minette. 

A  peine  levée,  on  rend  compte  de  tout  à  Mme  du 
Troussel;  elle  avait  ce  jour-là  nombreuse  compagnie. 
La  fin  du  dîner  fut  employée  à  racontar  les  extrava- 
gances de  Minette;  on  donna  une  leçon  sévère  à 
Minette,  qui  pleura  beaucoup,  et,  le  lendemain,  on  apprit 


LA  SOCIÉTÉ   DE   BERLIN.  47 

la  mort  de  M.  du  Troussel,  mort  dont  l'heure,  la  date  et 
la  circonstance  principale  coïncidaient  d'une  manière  si 
extraordinaire  avec  la  vision  de  Minette. 

Mon  père  raconta  un  jour  ces  deux  histoires  à  Mme  de 
Genlis,  qui,  loin  d'en  paraître  surprise,  riposta  par 
plusieurs  de  la  même  nature  et  nous  affirma,  entre 
autres  choses,  que,  au  moment  où  le  seul  fils  qu'elle  ait 
eu  mourut,  elle  était  couchée  et  le  vit  distinctement 
passer  au-dessus  de  sa  tète,  sous  la  forme  d'un  ange 
ayant  des  ailes  bleues.  Ce  furent  ses  expressions. 

Qu'ajouterai-je  à  ces  faits,  non  moins  bizarres  que  le 
sujet?...  Un  seul  mot.  Né  avec  autant  d'imagination  et 
de  sensibilité  que  qui  que  ce  soit  au  monde,  il  m'est 
arrivé  qu'égaré  par  mes  douleurs,  j'ai,  à  deux  époques 
de  ma  vie,  évoqué  de  semblables  apparitions  avec  toute 
l'exaltation  et  la  force  de  volonté  possibles;  ainsi  j'ai 
parcouru  de  nuit  les  lieux  où  mon  malheur  s'était  accom- 
pli; je  suis  allé  de  nuit  faire  des  évocations  sur  des 
tombeaux,  et,  comme  il  est  facile  de  le  penser,  je  n'ai 
jamais  rien  vu,  rien  entendu;  ce  qui,  par  la  plus  dou- 
loureuse expérience  comme  par  l'effet  du  sens  commun, 
a  irrévocablement  réduit  pour  moi  ceux  mêmes  de  ces 
faits  que  l'on  ne  peut  nier,  aux  illusions  des  sens  ou  à 
des  coïncidences  extraordinaires,  moins  extraordinaires 
cependant  que  de  tels  faits  ne  le  seraient. 

Puisque  le  prince  Dolgorouki  et  M.  du  Troussel  m'ont 
conduit  à  cette  digression,  je  vais  la  terminer  par  des 
faits  relatifs  à  quelques  autres  personnes,  faits  dont 
l'omission,  due  à  un  oubli  sans  doute,  forme  une  lacune 
dans  les  Souvenirs  de  mon  père.  Cette  partie  de  mes 
Mémoires  devient  en  effet  une  sorte  de  supplément  aux 
siens.  C'est  au  reste  un  bonheur  que  de  pouvoir  mêler 
aux  souvenirs  de  mon  enfance  des  anecdotes  rappelant 
des  personnes  qui  ont  appartenu  à  la  scène  du  monde 


48      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

par  leur  position  ou  par  leur  rôle  à  la  cour  de  Frédéric, 
et  de  faire,  d'une  partie  de  ce  premier  volume,  une 
transition  entre  le  grand  roi  auquel  les  Souvenirs  de 
mon  père  sont  consacrés  et  Napoléon  le  Grand,  auquel 
le  seront  la  presque  totalité  des  miens. 

De  toutes  les  dames  de  cette  cour,  Mme  de  Kameke 
fut  celle  qui  pour  mon  père  et  pour  ma  mère  eut  l'atta- 
chement le  plus  constant  et  le  plus  vrai. 

Elle  voulut  être  la  marraine  de  ma  sœur,  et  la  nomma 
Pauline,  en  mémoire  du  nom  que  Mme  de  Sévigné  avait 
donné  à  sa  fille. 

Un  Français,  homme  de  beaucoup  d'esprit  et  dont  j'ai 
oublié  le  nom,  disait  un  soir  chez  mon  père  qu'un 
étranger  qui,  par  un  beau  dimanche  d'été,  arriverait  à 
Berlin  par  le  Parc,  où  toute  la  population  de  cette  capi- 
tale se  trouve  alors;  qui,  pour  se  rendre  à  son  auberge, 
entrerait  par  la  porte  de  Brandebourg,  traverserait  la 
promenade  des  Tilleuls,  la  place  de  l'Opéra  (formée, 
indépendamment  de  ce  monument,  par  la  Bibliothèque, 
l'Église  catholique  et  le  palais  du  prince  Henri),  celle  de 
l'Arsenal  (auquel  fait  face  le  palais  du  prince  Ferdi- 
nand), le  jardin  du  Roi  et  la  place  du  Château;  qui  irait 
passer  la  soirée  chez  la  comtesse  de  Kameke  et  parti- 
rait le  lendemain  à  la  pointe  du  jour  par  la  rue  de 
Leipzig,  serait  convaincu  que  Berlin  est  la  ville  la  plus 
magniûque  et  la  plus  polie  de  l'Europe. 

Si  la  maison  de  la  comtesse  de  Kameke  était  à  Berlin 
le  modèle  du  bon  ton,  la  manière  de  vivre  et  de  rece- 
voir à  «  Mon  choix  »  ne  méritait  pas  moins  d'être  pro- 
posée pour  modèle. 

Les  appartements  d'amis  étaient  très  nombreux. 
Ils  se  divisaient  en  deux  classes  :  ceux  des  personnes 
qui  amenaient  avec  elles  des  domestiques,  et  ceux  des 
personnes  qui  n'en  amenaient  pas.  Les  premiers  étaient 


LA  COMTESSE   DE    KAMEKE.  49 

disposés  de  manière  que  les  domestiques  couchassent 
près  de  leurs  maîtres;  les  autres,  pour  que  chaque 
maître  eût  un  domestique  à  sa  portée.  En  conséquence, 
ces  derniers  appartements,  classés  par  deux  ou  trois, 
étaient  desservis  par  des  domestiques  du  château,  exclu- 
sivement chargés  de  servir  les  hôtes  et  logés  tout  près 
d'eux. 

Chacun,  chez  Mme  de  Kameke,  était  maître  de  déjeu- 
ner dans  son  appartement;  cependant  il  était  d'usage 
de  se  réunir  aux  dames  pour  déjeuner  avec  elles.  Le 
déjeuner  fini,  on  allait  se  promener  et  l'on  était  maître 
d'y  aller  en  calèche,  à  cheval  ou  à  pied,  comme  on  était 
maître  de  rester;  alors  on  avait,  indépendamment  de 
son  appartement,  le  salon  de  réception,  le  salon  de  mu- 
sique, le  billard  et  la  bibliothèque  à  son  entière  disposi- 
tion. On  était  donc  parfaitement  libre  à  «  Mon  choix  », 
si  ce  n'est  pour  le  dîner  et  pour  la  soirée,  pour  lesquels 
tout  le  monde  se  réunissait  jusqu'au  moment  du  cou- 
cher, fixé  à  onze  heures. 

Un  jour  mon  père  s'y  trouva  seul  à  dîner  avec  la 
comtesse  de  Kameke  et  fut  fort  surpris  de  voir,  outre  le 
maître  d'hôtel,  dix  ou  douze  domestiques  en  livrée, 
debout  tous  autour  de  la  table  et  occupés  à  servir.  Le 
repas  fini,  Mme  de  Kameke  lui  dit  :  «  Vous  avez  été 
étonné  de  voir  tous  les  domestiques  sur  pied  pour  nous 
servir,  vous  et  moi.  Je  vais  vous  en  expliquer  la  raison. 
J'avais  remarqué  que,  quand  je  proportionnais  le  nombre 
de  ces  gens  au  nombre  de  mes  convives,  l'arrivée  de 
mes  amis  donnait  de  l'humeur  à  mes  domestiques,  et 
de  suite  j'ai  réglé  le  service  de  manière  qu'il  fût  le 
même,  soit  qu'il  y  eût  du  monde  ici,  soit  qu'il  n'y  en  eût 
pas.  Ainsi  les  appartements  vides  sont  tous  comme  s'ils 
étaient  habités ,  les  domestiques  ne  quittent  l'anti- 
chambre ou  leurs  autres  postes  qu'aux  heures  de  leurs 

I.  4 


50      MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

repas  ou  d'après  une  permission  spéciale.  Ils  servent 
tous  à  table  quand  je  suis  seule,  comme  lorsque  nous 
sommes  trente,  et  il  n'y  a  que  l'ennui  pour  eux  quand 
je  n'ai  personne.  » 

Après  Mme  de  Kameke  et  parmi  les  dames  de  la  Cour 
qui  furent  amies  de  ma  famille,  j'ai  déjà  cité  Mme  du 
Troussel;  j'ai  raconté  la  mort  de  son  mari;  voici  à  quoi 
on  attribua  la  sienne,  et,  ici,  c'est  encore  la  version 
adoptée  par  mon  père  que  je  rapporte  : 

Cette  dame,  extraordinaire  pour  la  perfection  de  sa 
taille  et  de  ses  traits,  cette  dame  qui,  dans  un  tableau 
où  elle  était  peinte  en  Diane,  paraissait  en  effet  une 
déesse,  plus  qu'une  mortelle,  n'avait  pas  cette  blan- 
cheur qui  rehausse  encore  l'éclat  des  femmes  du  Nord. 
Ce  défaut  seul  empêchait  sa  beauté  d'être  accomplie,  et 
sa  coquetterie  faisait  de  cette  imperfection  un  sujet  de 
désespoir  pour  elle.  J'ignore  comment  elle  découvrit  un 
empirique  ou  un  chimiste  qui  lui  donna  un  remède  cer- 
tain pour  avoir  le  teint  le  plus  parfait.  On  dit  qu'elle 
dut  ce  secret  à  l'un  des  hommes  qui  aidèrent  son  pre- 
mier mari  à  chercher  la  pierre  philosophale  :  quoi  qu'il 
en  soit,  ce  remède  consistait  en  une  liqueur,  dont  il  fal- 
lait mettre  une  goutte  sur  le  front,  une  sur  le  menton, 
une  sur  le  cou  et  une  sur  la  poitrine;  mais  la  mort 
devenait  inévitable  si,  dans  les  vingt-quatre  ou  trente- 
six  heures  qui  suivaient  l'emploi  de  cette  liqueur,  on 
éprouvait  le  moindre  contact  de  l'air,  tandis  que,  en 
restant  parfaitement  couverte  dans  son  lit,  bien  enve- 
loppée  dans  ses  rideaux  et  dans  une  chambre  pour 
ainsi  dire  calfeutrée  et  à  tel  degré  de  chaleur,  on  en 
était  quitte  pour  un  accès  de  fièvre  très  violent  et  Ton 
avait  pendant  longtemps  la  peau  blanche  comme  de 
l'albâtre.  On  assura  que  Mme  du  Troussel   abusa  ou 
mésusa  de  ce    moyen,    disons  plutôt   de  ce  poison; 


VOLTAIRE  ET  MAUPERTUIS.  51 

l'effet  devint  plus  violent  encore  par  les  ravages  d'une 
maladie  qui,  par  elle-même  autant  que  par  la  révélation 
qui  en  résultait,  avait  achevé  de  mettre  le  comble  au 
désespoir  du  mari,  et,  douze  heures  après  sa  mort, 
cette  dame  fut  en  pleine  putréfaction. 

Voici  encore  une  anecdote  oubliée  par  mon  père,  qui 
si  souvent  l'a  contée  en  ma  présence;  elle  me  paraît 
assez  piquante  pour  être  recueillie. 

Lorsque  les  querelles  de  Maupertuis  et  de  Voltaire 
commencèrent  à  occuper  le  public  et  la  Cour,  un  des 
hommes  les  plus  respectables  de  ce  pays,  M.  le  chance- 
lier de  Gocceï,  entreprit  de  les  raccommoder.  Il  com- 
mença par  prêcher  Voltaire.  Il  lui  représenta  que  ses 
différends  portaient  le  trouble  dans  la  société  intime  du 
Roi;  que,  placés  tous  deux  avec  Maupertuis  auprès  de 
Sa  Majesté,  ils  lui  devaient  le  sacrifice  du  moins  appa- 
rent de  leurs  griefs;  que  la  philosophie  elle-même  était 
intéressée  à  leur  bonne  intelligence;  que  le  public  atten- 
dait de  l'un  et  de  l'autre  un  exemple  qu'ils  étaient  si 
bien  faits  pour  donner;  que  lui,  M.  de  Voltaire,  si  grand, 
si  admirable  par  son  génie,  se  devait  à  lui-même,  comme 
il  devait  au  monde,  de  prouver  à  quel   point  il  était 
supérieur  aux  petites  passions  et  aux  tracasseries,  etc. 
Ne  produisant  pas  l'effet  sur  lequel  il  avait  compté, 
il  ajouta  :  «  Votre  brouillerie  est  d'ailleurs  un  malheur 
pour  vos  compatriotes  si  nombreux  dans  ce  pays;  quel 
bien  ne  pourriez-vous  pas  leur  faire,  si  vous  vouliez 
vous  entendre?  Gomment  sacrifier  de  tels  intérêts  à  de 
si  faibles  motifs  et  ne  pas  sentir  ce  que,  dans  une  posi- 
tion comme  la  vôtre,  se  doivent  deux  Français?  »  A  ce 
mot.  Voltaire  se  leva  de  son  fauteuil,  éclata  en  répétant  : 
«  Deux  Français!  Sachez  donc,  monsieur,  que  si  deux 
Français  se  rencontraient  aux  extrémités  du  monde,  il  fau- 
drait que  l'un  mangeât  l'autre;  c'est  la  loi  de  la  nature.  » 


52      MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

A  l'occasion  du  mariage  de  je  ne  sais  plus  quelle 
princesse,  ma  mère  me  mena  au  château  voir  toute  la 
famille  royale  réunie  à  un  souper  d'apparat.  Il  était 
impossible,  à  treize  ans,  de  ne  pas  être  frappé  de  ce  spec- 
tacle, et  je  le  fus.  Cependant  Frédéric,  avec  son  vieil 
habit,  son  chapeau  usé  et  ses  bottes  déformées,  m'avait 
fait  dix  fois  plus  d'impression  que  je  n'en  recevais  de  la 
Cour;  tout  cet  or  me  parut  mesquin  en  comparaison  de 
sa  simplicité.  Le  philosophe,  le  législateur,  et  surtoutle 
guerrier,  couronné  de  lauriers,  me  paraissait  ravaler  là 
somptuosité  dont  j'étais  le  témoin,  et,  sans  m'en  rendre 
un  compte  net,  j'avais  le  pressentiment  de  cette  idée, 
que  plus  Frédéric  faisait  Tillustration  de  son  pays,  plus 
se  trouvait  rabaissé  ce  qui  n'était  pas  lui;  je  sentais 
qu'il  restait  vraiment  peu  de  chose  pour  le  seul  avan- 
tage des  rangs,  lorsque  le  dernier  honneur,  la  plus  haute 
gloire  de  ce  monarque  était  la  qualiûcation  de  grand 
homme,  qualification  qu'il  partageait  avec  des  gens  sor- 
tis des  classes  les  plus  obscures. 

Peu  d'années  avant  notre  départ  de  Berlin,  c'est-à- 
dire  vers  1782  ou  1783,  tous  ses  habitants  furent  forte- 
ment occupés  d'une  leçon  que  le  hasard  fît  donner  au 
prince  royal,  depuis  Guillaume  II,  et  dont  on  désirait 
qu'il  profitât  beaucoup  plus  qu'on  ne  l'espérait.  Voici 
le  fait  : 

Ce  prince  en  très  grand  incognito  s'était  rendu,  à 
l'entrée  de  la  nuit,  de  Potsdam  à  Berlin  et  quittait 
avant  le  jour  cette  dernière  ville  pour  retourner  auprès 
du  Roi,  lorsque,  traversant  le  parc,  il  rencontra  m 
homme,  à  cheval  comme  lui  et  suivant  la  même  : 
route.  Il  l'accosta  et  lia  conversation.  C'était  un  boucher 
de  Berlin,  allant  acheter  des  bœufs  je  ne  sais  où,  da 
reste  homme  de  sens  et  s'expriniant  assez  bien.  L'entre*  1 
tien  plut  au  prince,  qui,  après  quelques  mots  relatiii'n 


LA   LEÇOIN    DE   GUILLAUME   II.  53 

^f  au  Roi,  demanda  ce  que  l'on  pensait  à  Berlin  du  prince 
^tf^yal.  «  Ah!  »  répondit  en  substance  le  marchand  de 
^J  bœufs,  qui,  selon  les  uns,  fut  trompé  par  l'incognito  et, 
^^1  selon  les  autres,  en  profita  pour  dire  au  prince  des  vérités 
11  qui  pussent  devenir  utiles,  «  personne  ne  doute  de  son 
Il  bon  cœur  et  de  ses  bonnes  dispositions;  mais  on  n'espère 
f^Jpas  grand'chose  de  lui.  Il  ne  sera  occupé  que  de  ses 
Il  maîtresses  et  sera  un  bourreau  d'argent.  11  oubliera  ou 
?>lmécon naîtra  les  véritables  intérêts  de  l'État,  et,  en 
^Isomme,  ce  sera  un  pauvre  roi.  »  Le  prince  fut  très  sen- 
'"^^TSible  à  l'opinion  qu'on  avait  de  lui;  il  fit  tous  ses  efforts 
;pour  persuader  à  cet  homme,  qui  devait  avoir  de  Tin- 
^ffluence  parmi  les  siens,  qu'on  le  jugeait  fort  mal;  ses 
^fefforts  furent  même  tels  qu'ils  le  firent  reconnaître,  si 
déjà  il  n'avait  été  reconnu,  et  cette  circonstance  excita  ie 
boucher  à  raconter  cette  aventure,  qu'on  sut  également 
^f.par  le  cavalier  accompagnant  le  prince  et  qui  de  suite 
irdevint  publique.  L'histoire  dira  si  ce  boucher  eut  tort  et 
Ski  si  en  effet  Guillaume  II,  ou  le  gros  Guillaume,  méconnut 
les  intérêts  de  son  pays,  s'il  fut  trop  occupé  de  ses  maî- 
tresses, s'il  fut  roi  économe  et  si  son  règne  fut  glorieux 
if  pour  la  Prusse.  On  regardait  même  son  espèce  d'affabi- 
^1  lîté  comme  résultant  beaucoup  plus  de  l'embarras  que 
donne  l'insuffisance,  que  de  sa  bonté,  et,  au  nombre  des 
faits  qui  servaient  de  base  à  ce  jugement,  on  citait  ses 
cruautés  envers  ses  valets  de  chambre,  auxquels  il  don- 
nait des  coups  de  botte  dans  les  jambes  et  dont  il 
écrasait  les  pieds  du  poids  de  son  énorme  corps,  dès  que 
quelque  chose  l'impatientait  ou  lui  déplaisait,  pendant 
là  durée  de  sa  toilette  qui  était  fort  longue.  Il  est  arrivé 
que,  sans  qu'ils  osassent  se  plaindre,  la  douleur  leur 
arrachait  des  larmes,  et  que,  par  suite  de  ces  brutalités, 
Il  il  en  est  qui  ont  été  pendant  plusieurs  jours  sans  pouvoir 
^î  marcher.  Ce  sont  des  faits  que  j'ai  entendu  répéter  cent 

•1 

Ci- 
ii 


54      MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

fois  sans  que  jamais  personne  élevât  des  doutes  sur  leur 
exactitude  et  sans  que  mon  père  en  eût  aucun. 

On  sait  que  plus  les  étés  sont  courts,  plus  ils  sont 
brûlants,  et  c'est  sans  doute  à  la  chaleur  excessive  que 
Ton  doit  attribuer  la  violence  des  orages  dans  les  ré- 
gions du  Nord.  C'est  en  effet  à  Berlin  que  j'ai  vu  non  le 
plus  long,  mais  le  plus  terrible  que  je  me  rappelle.  Pen- 
dant quatre  heures  de  durée  les  éclairs  et  la  foudre 
se  succédèrent  sans  interruption.  J'ignore  combien  de 
fois  le  tonnerre  tomba,  mais  en  dix-sept  endroits  il  causa 
des  ravages  notables.  Neuf  personnes  furent  tuées  par 
la  foudre,  et  tout  Berlin  alla  voir,  hors  de  la  porte  de 
Brandebourg,  au  bout  de  la  Place  d'exercice,  à  la  droite 
du  Parc,  deux  fort  beaux  arbres  fendus  et  ouverts  par 
le  tonnerre,  depuis  la  cime  jusqu'aux  racines,  et  dont  le 
bois,  récorce,  les  branches  et  les  feuilles  étaient  devenus 
d'un  rouge  de  sang. 

Tout  ce  qui  composait  la  partie  française  de  notre 
société,  c'est-à-dire  une  soixantaine  de  personnes,  tant 
hommes  que  dames,  s'était  réuni  ce  jour-là  pour  aller 
faire  un  pique-nique  dans  les  jardins  d'un  château,  où 
l'orage  nous  surprit  vers  quatre  heures  du  soir.  La 
plui«  fut  si  abondante  dès  le  début,  que  tout  ce  que  l'on 
put  faire  fut  de  se  réfugier  à  la  hâte  dans  une  très  belle 
orangerie,  située  sur  une  terrasse  et  qui,  revêtue  inté- 
rieurement de  marbre  blanc,  servait,  au  milieu  des  jar- 
dins, de  salon  d'été.  Au  plus  fort  de  l'orage,  un  M.  Char- 
pentier, Français,  spirituel  et  très  braque,  le  même  qui, 
arrivant  un  soir  très  crotté  chez  ma  mère,  s'en  excusa 
en  disant  qu'il  était  tombé  dans  un  Kircheisen,  nom  du 
président  de  police  et  nom  qu'il  donnait  plaisamment 
à  tous  les  tas  de  boue  que  ce  président  de  police  aurait 
dû  faire  enlever;  le  même  qui  s'écriait  encore  :  «  Quelle 
cuisine  que  celle  où  l'on  ne  vous  sert  que  de  la  soupe 


VIOLENTS   ORAGES    A   BERLIN.  55 

froide  (1),  de  la  viande  crue  et  de  la  salade  cuite!  »  ce 
M.  Charpentier,  voulant  égayer  les  dames  qui  mouraient 
de  peur,  priaient  Dieu  ou  pleuraient  à  chaudes  larmes, 
monta  sur  quelques  chaises  et  se  mit  à  improviser  un 
sermon,  qui  dans  toute  autre  circonstance  aurait  amusé 
l'auditoire,  mais  qui  ne  fut  écouté  par  personne.  Ce  pre- 
mier moyen  n'ayant  pas  réussi,  le  même  M.  Charpentier 
voulut  persuader  que  l'orage  allait  finir;  il  ouvrit  la 
grande  porte  de  l'orangerie  pour  mieux  voir  l'horizon, 
mais  au  même  instant  dix  coups  de  tonnerre  partirent, 
et  l'orangerie  parut  tout  en  feu.  Ce  qu'il  y  eut  de  plus 
remarquable  fut  le  cri  que  toutes  les  dames  jetèrent  en 
même  temps,  et  la  spontanéité  avec  laquelle  elles  se 
trouvèrent  à  genoux  (2). 

Pour  ma  part,  je  n'avais  pas  eu  peur.  J'ai  beaucoup 
aimé  les  orages,  et,  comme  à  Berlin  ils  sont  extrêmement 
violents,  mes  jouissances  à  cet  égard  étaient  complètes. 
Lorsqu'ils  éclataient  la  nuit,  je  ne  manquais  pas  de  me 
sauver  de  mon  lit,  de  grimper  à  tâtons  dans  un  vaste 


(1)  A  Berlin,  dans  les  grandes  chaleurs,  on  avait  encore  en  1784 
l'habitude  de  servir  à  souper  des  soupes  froides,  tantôt  à  la  bière 
•et  tantôt  au  riz  ou  à  la  limonade,  tantôt  au  vin  de  Champagne  avec 
des  rôties  au  sucre.  Il  appelait  viande  crue  le  bœuf  fumé  de 
Hambourg,  et  salade  cuite  la  chicorée  en  légumes. 

(2)  La  journée  s'acheva  plus  gaiement,  du  moins  pour  la  plupart 
■des  convives.  Vers  huit  heures  du  soir,  la  pluie  était  presque  pas- 
sée; l'orage  mugissait  encore,  mais  dans  le  lointain  ;  la  nuit  venait, 
et  nous  avions  quatre  lieues  à  faire  pour  rentrer  à  Berlin.  On  son- 
gea donc  à  partir;  l'embarras  était  de  savoir  comment.  Les  voitures 
ne  pouvaient  approcher  de  l'orangerie,  elles  en  étaient  à.  quatre 
■cents  pas,  et  cet  espace,  comme  le  reste  des  jardins,  était  submergé 
par  plusieurs  pouces  d'eau.  Après  diverses  tentatives  inutiles,  il 
fut  résolu  que  les  hommes  porteraient  les  dames  et  les  enfants. 
Tous  les  hommes  n'étaient  pas  des  Atlas,  plusieurs  dames  étaient 
de  poids  à  éprouver  des  Hercule,  et,  malgré  la  précaution  d'accou- 
pler quelques  porteurs,  il  y  eut  des  glissades,  des  chutes  d'autant 
plus  comiques  pour  les  spectateurs,  qu'elles  furent  plus  désagréables 
pour  celles  qui  les  firent. 


56      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBACLT. 

grenier,  qui  couvrait  tout  notre  bâtiment,  et  là,  je  me  dé- 
lectais à  voir  les  éclairs  serpenter  sur  les  pointes,  sur  les 
croix  et  les  coqs  dont  les  églises  sont  surmontées; 
quand  la  foudre  tombait,  c'était  un  ravissement.  Rien  ne 
put  me  faire  renoncer  à  cet  amusement,  ni  les  répri- 
mandes de  mes  parents,  lorsque  j'étais  découvert,  ni  un 
éclair  qui  faillit  m'aveugler. 

Pour  revenir  à  nos  pique-niques,  nous  en  fîmes  un 
autre  qui  fut  remarquable  par  une  facétie  de  ce  même 
Charpentier.  On  sait  que,  dans  ces  sortes  de  parties,  cha- 
cun porte  son  plat,  et  qu'on  s'efforce  en  général  de  porter 
un  plat  auquel  personne  autre  n'aura  pensé  et  dont,  à 
tort,  on  fait  en  général  un  mystère.  L'avant-veille  du 
jour  fixé,  ou  même  avant,  cet  original  alla  chez  toutes 
les  personnes  qui  devaient  être  de  cette  partie,  pour 
savoir  ce  qu'elles  comptaient  emporter.  Et  à  quelque 
chose  qu'elles  lui  répondissent  il  répliquait  :  t  Gardez- 
vous-en,  c'est  le  plat  de  Mme ;  mais  tenez,  un  plat 

auquel  personne  ne  pensera  et  qui  fera  grand  plaisir  à 
tout  le  monde,  c'est  un  cochon  de  lait.  »  Nous  eûmes 
seize  cochons  de  lait,  et  rien  ne  fut  plus  comique  que 
les  exclamations  et  les  cris  que  l'on  faisait  à  chaque 
nouveau  cochon  que  l'on  déballait. 

Je  me  rappelle  encore  un  dîner  fait  à  Gharlottenbourg, 
chez  Mme  Schmitz.  C'était  sa  fête,  mais  elle  avait  déclaré 
à  son  mari  qu'elle  ne  voulait  pas  qu'on  la  célébrât  cette 
année,  et  que  cependant,  s'il  désirait  amener  quelques 
personnes  de  Berlin,  il  se  bornât  à  une  seule  voiturée 
de  convives. 

En  conséquence  une  seule  voiture  arriva,  n'entra  pas 
même  dans  la  cour,  mais  se  plaça  obliquement  et  de 
manière  qu'on  ne  pût  apercevoir  qu'une  seule  des  por- 
tières, d'où  Mme  Schmitz  vit  successivement  sortir  qua- 
rante-deux personnes,  venant  lui  souhaiter  la  fête  et 


LE   GROS   SCHMITZ.  57 

dîner  avec  elle.  A  la  sixième  personne  Mme  Schmitz 
se  mit  à  rire,  à  la  septième  elle  se  récria,  à  la  huitième 
ses  exclamations  redoublèrent;  la  neuvième  acheva  de 
révéler  tout  le  mystère  de  cette  plaisanterie,  que  les  sui- 
vantes rendirent  complète. 

Quant  au  mari  de  cette  dame,  j'ai  une  foule  de  choses 
à  en  rapporter,  du  moins  en  ce  qui  concerne  son  phy- 
sique tout  à  fait  extraordinaire. 

Lorsqu'il  se  rendit  pour  la  première  fois  à  Berlin,  la 
voiture  dans  laquelle  il  était  avec  un  compagnon  de 
voyage,  et  dont  la  solidité  n'était  pas  en  raison  du  poids 
qu'elle  avait  à  porter,  se  cassa  à  quelques  milles  de 
la  ville.  Ils  étaient  pressés  d'arriver;  mais  c'était  un 
dimanche;  aucun  ouvrier  ne  voulut  travailler.  Dans  cet 
embarras,  le  compagnon  du  jeune  Schmitz  alla  dire  aux 
ouvriers  dont  il  avait  besoin,  et  comme  un  grand  secret  : 
€  Je  conduis  au  Roi  un  géant  qui  n'a  encore  que  dix  ans. 
Il  m'est  défendu  de  le  laisser  voir  en  route;  mais  si 
vous  raccommodez  la  voiture  que  son  poids  a  fait 
briser,  je  vous  le  montrerai.  »  Tous  les  ouvriers  accou- 
rurent et  virent  en  effet  descendre  de  cette  voiture  et 
comme  un  enfant  de  dix  ans,  le  jeune  Schmitz,  qui  alors 
en  avait  dix-huit  ou  vingt  et  qui,  gros  à  proportion, 
avait  déjà  six  pieds. 

A  vingt  ans  il  avait  six  pieds  deux  pouces  et,  vu  iso- 
lément, ne  paraissait  pas  colossal,  tant  son  embonpoint 
était  énorme;  mais,  dès  qu'il  se  trouvait  en  comparaison 
avec  une  autre  personne,  son  aspect  devenait  en  quel- 
que sorte  effrayant. 

Bientôt  il  fallut  fabriquer  exprès  pour  lui  ses  bas,  ses 
gants,  ses  chapeaux  et  jusqu'à  ses  voitures.  Je  me  rap- 
pelle que,  un  soir  à  Gharlottenbourg,  voulant  achever 
une  partie  d'ombre  qu'il  faisait  avec  M.  de  Morinval  et 
mon  père  et  faciliter  un  arrangement  de  voiture,  il 


58       MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

donna  la  sienne  à  je  ne  sais  qui,  se  réservant  une  place 
dans  celle  de  M.  de  Morinval;  mais,  quand  vint  l'heure 
de  partir,  le  gros  Schmitz  (c'est  ainsi  qu'on  le  nommait) 
ne  put  entrer  dans  cette  voiture  ni  de  face ,  ni  de  côté, 
ni  à  reculons.  Après  tous  les  essais  possibles,  il  fallut  se 
résigner,  envoyer  à  vide  la  voiture  de  M.  de  Morinval 
en  chargeant  un  domestique  de  faire  partir  de  suite 
une  des  voitures  à  quatre  chevaux  du  gros  Schmitz, 
puis  rentrer  pour  faire  une  nouvelle  partie  en  attendant. 

Dans  les  maisons  où  il  allait,  on  avait  des  sièges  faits 
exprès,  tous  les  autres  s'écrasant  sous  lui;  j'en  ai  vu  un 
chez  mon  père  dans  le  salon  et  un  dans  la  salle  à 
manger.  A  table,  il  fallait  le  placer  à  un  angle;  partout 
ailleurs,  son  ventre  le  tenait  trop  loin  de  la  table.  Il 
fallait  également  lui  donner  pour  voisins  les  plus  gros 
mangeurs  et  les  plus  grands  buveurs  de  la  société, 
parce  que,  à  côté  de  convives  ordinaires,  il  était  honteux 
de  tout  ce  qu'il  dévorait;  et  en  effet,  y  eût-il  trente  plats, 
il  mangeait  des  trente,  voulait  en  manger  à  son  aise  et 
tenait  table  trois  ou  quatre  heures  (1). 

Cet  homme  énorme  était  d'une  force  prodigieuse;  je 
l'ai  vu,  un  soir  qu'il  avait  dîné  chez  mon  père,  faire 
asseoir  sur  une  de  ses  mains,  qui  du  reste  par  sa  gran- 
deur ne  différait  guère  d'un  siège,  l'homme  le  plus  lourd 
de  la  société  et  le  promener  à  bras  tendu  dans  tout  le 
salon.  Lorsque  je  quittai  Berlin,  ce  pauvre  gros  était 


(1)  Ce  gros  Schmitz  avait  une  sœur  très  forte  et  très  grande, 
quoique  non  comparable  à  son  frère,  et  qui  ne  se  maria  pas.  Se 
rendant  dans  une  terre,  distante  de  trois  milles  de  Berlin,  je  crois, 
elle  fît  mettre  dans  sa  voiture,  et  comme  partie  de  quelques  pro- 
visions qu'elle  emportait,  un  panier  contenant  soixante-quatre 
œufs  durs.  Se  trouvant  seule  et  pour  se  désennuyer,  elle  se  mit  à 
manger  un  de  ces  œufs,  puis  un  second;  bref,  eHe  y  prit  si  bien 
goût  qu'en  arrivant  il  se  trouva  que,  sans  boire,  elle  avait  mangé 
les  soixante-quatre  œufs  durs  ;  elle  n'en  fut  pas  malade. 


LE   GROS   SCHMITZ.  59 

devenu  pour  lui-même  d'un  poids  si  accablant,  que  le 
coucher  et  le  lever  employaient  plusieurs  domestiques; 
pour  le  retourner  il  en  fallait  quatre. 

Tel  fut  cet  homme  qui,  pauvre,  eût  été  le  plus  mal- 
heureux de  tous  les  hommes;  qui,  quoique  très  riche, 
n'en  était  pas  moins  à  plaindre  et  qui  épousa  une 
femme  petite,  maigre  et  très  délicate,  dont  il  n'eut 
jamais  d'enfants. 

Après  avoir  rappelé  dans  cette  sorte  d'excursion  des 
souvenirs  qui  me  sont  étrangers,  je  reviens  à  ce  qui 
me  concerne  personnellement  durant  ces  sept  années. 

A  cet  égard,  le  premier  fait  qui  se  retrace  à  ma 
mémoire  est  le  retour  de  ma  sœur  après  la  mort  de 
M.  de  Sozzi.  Elle  n'avait  éprouvé  aucun  bien  du  traite- 
ment que  M.  Rast  lui  avait  fait  suivre  à  Lyon. 

Son  enfance  fut,  comme  la  mienne,  marquée  de  nom- 
breuses souffrances  (1).  Modèle  accompli  de  tous  les 
bons  sentiments,  elle^avait  à  cette  époque  la  prétention 
de  recevoir,  en  qualité  de  mon  aînée,  des  marques  de  ma 
soumission;  je  n'étais  nullement  disposé  à  lui  complaire 
sur  ce  point,  quoique  je  l'aimasse  tendrement;  mais 
l'argent  fit  dans  cette  occasion  ce  qu'il  a  fait  dans  tant 
d'autres  bien  plus  graves,  et,  grâce  à  je  ne  sais  quelle 
petite  somme  qu'elle  me  payait  par  semaine,  je  lui  bai- 
sais la  main  tous  les  matins. 

(1)  Il  lui  vint  notamment  un  goitre  que  notre  médecin  guérit  à  la 
suite  de  quelques  mois  de  traitement  et  grâce  àTusage  d'un  remède 
qui  consistait  à.  remplir  un  petit  pot  de  terre  neuf  de  deux  parties 
égales  d'épongés  de  première  qualité  et  d'écarlate  des  Gobelins, 
coupées  extrêmement  fin  et  bien  mêlées;  à.  fermer  ce  pot  herméti- 
quement, à  le  mettre  ensuite  dans  un  four  assez  chaud  pour  que 
ces  parcelles  d'épongé  et  d'écarlate  fussent  réduites  en  poussière, 
et  à  prendre  chaque  matin  et  à  jeun  une  grande  cuiller  à  café  de 
cette  poudre,  que  l'on  avalait  peu  à  peu,  à  mesure  que  l'on  parve»- 
naît  à  la  mêler  à  la  salive.  Ce  remède,  fait  h  temps ,  passait  pour 
être  souverain  et  eut  pour  ma  sœur  un  entier  succès. 


60      MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

Les  premières  impressions  que  j'ai  reçues  m'ont 
donné  une  invincible  antipathie  pour  les  Juifs,  et  mon 
éducation  y  a  joint  un  sentiment  d'aversion  pour  les 
comédiens,  aveux  à  la  suite  desquels,  et  pour  ne  rien 
omettre,  je  dois  ajouter  que  j'ai  horreur  des  nègres.  Je 
sais  tout  ce  qu'on  peut  dire  à  cet  égard  et  je  me  le  suis 
dit  cent  fois;  mais,  en  dépit  de  mon  éloignement  pour 
les  préjugés,  ceux-là,  si  l'on  doit  les  nommer  ainsi, 
l'ont  emporté  sur  tout  ce  qui  semblait  de  nature  à  les 
combattre  (1). 

Quoi  qu'il  en  soit,  cette  antipathie  contre  les  Juifs  me 
fit  déclarer  la  guerre  à  tous  les  petits  Juifs  de  mon  âge 
que  je  pouvais  rencontrer  :  bientôt  ils  se  mirent  en 
troupe,  et,  de  mon  côté,  je  pris  des  auxiliaires.  Deux 
fois  nous  en  vînmes  à  des  batailles,  dans  lesquelles,  con- 
duit par  je  ne  sais  quel  instinct,  je  les  tournai,  pendant 
qu'ils  faisaient  face  au  gros  de  la  troupe,  et,  secondée 
par  quelques  petits  gaillards  déterminés,  cette  manœuvre 
m'assura  la  victoire. 

Je  me  rappelle  cependant,  comme  un  de  mes  plus  jolis 
souvenirs,  la  manière  dont  les  Juifs  de  Berlin  célébraient 
alors  la  fête  des  Tabernacles.  Les  tabernacles  dont  je 
parle,  bien  différents  de  ceux  décrits  dans  l'Écriture, 
servaient  à  la  scénopégie,  ou  commémoration  des  jours 
que  le  peuple  d'Israël  passa  dans  le  désert.  Cette 
fête,  l'une  des  trois  grandes  solennités  des  Hébreux,  ras- 
semble les  Juifs  dans  l'intérieur  des  synagogues  et  en 

(1)  Aussi  je  n'ai  jamais  eu  de  rapport  avec  un  comédien,  jamais 
avec  une  actrice,  et  peut-être  tant  pis  pour  moi;  j'ai  connu  des 
Juives  superbes,  une  répugnance  invincible  m'a  toujours  éloigné 
d'elles;  quant  aux  négresses,  je  les  passe  sous  silence  :  ce  ne  sont 
pour  moi  que  des  animaux  parlants.  Je  demande  quel  effet  pour- 
rait produire  à  quelqu'un  un  cochon  qui  lui  adresserait  la  parole. 
Eh  bien  I  c'est  à  peu  près  ce  que  j'éprouve  quand  un  nègre  me 
pirlc. 


LA  FETE   DES   TABERNACLES.  61 

plein  air.  Je  ne  m'arrêterai  qu'aux  cérémonies  exté- 
rieures, et,  sous  ce  rapport,  cette  fête  consistait  à  passer 
huit  jours  dans  des  cabanes  de  verdure,  construites  à 
découvert  et  dans  lesquelles  on  mangeait,  entre  autres 
choses,  le  pain  sans  levain,  espèce  de  pâtisserie  que  pour 
ma  part  je  trouvais  fort  bonne. 

Les  Juifs  les  plus  riches  consacraient  leurs  jardins  à 
ces  constructions  tout  à  fait  riantes;  les  autres  se  réu- 
nissaient dans  de  vastes  enclos,  qui  n'en  devenaient  que 
plus  ressemblants  à  l'un  des  campements  de  Moïse. 
Chaque  chef  de  famille  avait  de  cette  sorte  son  taber- 
nacle et  l'ornait,  selon  ses  moyens,  de  branchages  ou 
bien  d'arbres  choisis,  de  fleurs  et  de  guirlandes,  arran- 
gées parfois  avec  autant  de  recherche  que  de  goût  et 
chaque  jour  renouvelées.  Les  tables  également  variaient 
par  leur  simplicité,  leur  élégance  ou  leur  luxe;  la  toilette 
des  femmes  faisait  le  reste.  On  peut  difficilement  se  for- 
mer une  idée  de  la  vue  de  ces  tabernacles,  que  l'on  ne 
visitait  que  de  nuit,  moment  où  une  illumination  plus 
ou  moins  riche,  quelquefois  éblouissante,  complétait  le 
ravissant  tableau  qu'ils  ofl'raient. 

La  famille  qui  dans  ces  occasions  se  distinguait,  sur- 
tout à  Berlin,  par  l'étendue  et  la  beauté  de  ses  taber- 
nacles était  la  famille  Hitzich.  Son  immense  fortune 
rendait  la  somptuosité  facile,  et  le  nombre  des  enfants  et 
petits-enfants  du  vieux  chef  de  cette  famille  israélite 
donnait  à  la  réunion  un  caractère  tout  à  fait  patriarcal. 

Le  père  Hitzich  avait  seize  fils  ou  filles,  tous  mariés  et 
ayant  des  enfants.  On  a  dit  et  répété  devant  moi  qu'il 
avait  donné  ou  assuré  deux  millions  à  chacun  de  ses 
enfants.  Encore  que  ce  fait  puisse  être  exagéré,  ce  que 
j'ignore,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  tous  étaient  fort 
riches.  Il  possédait  et  occupait  un  fort  bel  hôtel,  situé  sur 
le  quai,  sur  la  rive  droite  de  la  Sprée,  en  face  du  Dôme. 


€2      MÉMOIRES   DU  CÉXÉAAL  BAION  THIÉBACLT. 

Pour  ne  pas  abandonner  de  saite  à  eux-mêmes  les 
enfants  qu'il  établissait,  il  voulait  que  ceux-ci  passassent 
chez  lui  les  six  premiers  mois  de  leur  mariage;  après 
quoi,  ainsi  accoutumés  l'un  à  Fautre.  ils  prenaient  leur 
maison.  Tous  les  samedis,  ses  enfants  et  petits-enfants 
dînaient  chez  lui,  et  lorsqu'il  entrait  dans  la  salle,  où 
étaient  réunis  quatre-vingt-douze  ou  quatre-vingt-quinze 
enfants,  gendres  ou  brus  et  petits-enfants,  tous  venaient 
lui  baiser  la  main  en  l'appelant  leur  père. 

Deux  de  ses  filles  arrivèrent  à  une  sorte  de  célébrité, 
Tune  par  le  déplorable  état  de  sa  santé,  l'autre  par  sa 
beauté  ou  plutôt  par  ce  qui  en  fut  la  suite;  car  toutes 
ses  filles  étaient  fort  belles.  La  première,  lorsque  je  la 
vis,  en  1783  ou  1784,  dans  un  beau  château  qu'elle  occu- 
pait près  de  Berlin,  ne  vivait  depuis  six  ans  que  d'une 
glace  et  d'une  tasse  de  café  à  l'eau,  qu'elle  prenait  par 
jour.  Elle  était  d'une  pâleur  extrême  et  fort  maigre;  il 
résultait  de  sa  faiblesse  qu'elle  ne  quittait  son  lit  que 
pour  être  placée  sur  un  sofa,  et  cependant  elle  avait 
encore  une  figure  charmante  et  des  grâces  remarquables. 
L'autre  fille,  superbe  de  beauté  antique,  était  fixée  à 
Vienne.  Peu  après  qu'elle  arriva  dans  cette  capitale, 
Joseph  II  donna  un  bal  masqué  ;  elle  y  vint,  mise  avec 
magnificence  et  couverte  de  diamants,  faite  pour  fixer 
les  regards  par  sa  taille  et  par  sa  parure.  L'Empereur 
s'occupa  d'elle  et  finit  par  la  faire  démasquer.  On  dit 
qu'il  fut  encore  plus  frappé  de  sa  beauté  et  de  son 
esprit,  qu'il  ne  l'avait  été  de  sa  tournure  et  de  sa  toilette. 
Je  ne  m'arrêterai  pas  à  ce  que  l'on  pensa  de  cette  ren- 
contre et  de  l'entrevue  qui  la  suivit;  mais  un  fait  qui 
est  historique,  c'est  que  son  mari,  M.  Arnstœdt,  fut  fait 
baron  d'Arnstœdt  et,  en  dépit  du  baron  de  Rothschild, 
se  trouva  de  cette  sorte  le  premier  Juif  qui  ait  été  ano- 
bli et  titré.  Cette  femme  magnifique,  mais  d'une  race 


PREMIERES   ARMES.  63 

qui  jamais  ne  m'a  rien  inspiré,  me  prit  en  amitié.  Elle 
avait  un  album,  le  premier  que  j'aie  vu  et  que  Ton 
nommait  en  allemand  <  stammbuch  »,  fort  riche  et  déjà 
chargé  de  souvenirs  respectables  et  curieux.  Je  ne  sais  ce 
qui  put  lui  faire  désirer  quelque  chose  de  moi  ;  mais  je  me 
souviens  que,  grâce  au  talent  d'un  maître  de  dessin  que 
j'avais,  je  lui  peignis  un  Amour  assez  bien  fait,  et  que  je 
dus  à  l'esprit  de  mon  père  les  quatre  vers  que  j'écrivis 
en  bas,  vers  sans  doute  fort  galants,  mais  dont  il  ne 
me  reste  aucune  trace. 

Peu  d'enfants  ont  aimé  les  armes  plus  que  moi.  Dès 
que  je  pouvais  attraper  l'épée  de  mon  père,  je  répétais 
ce  que  j'avais  retenu  des  leçons  d'armes  que  je  voyais 
donner.  Je  ne  la  maniais  pas  trop  mal.  J'avais  des  petits 
canons,  que  je  tirais  à  poudre,  et  je  fabriquais  toutes 
sortes  d'artifices  pour  imiter  les  volcans  :  je  mêlais,  en 
les  humectant,  un  peu  de  soufre,  du  salpêtre  et  du  char- 
bon, j'en  formais  comme  un  fût  de  colonne,  je  le  mettais 
au  centre  d'un  tas  de  sable  mouillé,  qui  était  pour  moi 
le  Vésuve,  je  mettais  le  feu  au  haut  de  ma  composition 
et  j'avais  des  éruptions  superbes.  Bientôt  cependant 
ces  jeux  ne  me  suffirent  plus,  et  je  voulus  avoir  des 
armes  véritables. 

Un  jour,  pendant  que  je  tourmentais  mon  père  pour 
qu'il  me  donnât  des  pistolets,  un  M.  Berezin,  l'un  des 
secrétaires  du  prince  Dolgorouki  à  la  légation  russe  et 
neveu  de  Potemkin,  arriva;  informé  du  motif  de  mes  in- 
stances, il  me  dit  que,  pour  avoir  des  pistolets,  il  fallait 
savoir  s'en  servir  et  de  plus  prouver  qu'on  aurait  le  cou- 
rage de  s'en  servir.  Je  prétendis  que  j'apprendrais  bien 
vite,  que  le  courage  ne  me  manquerait  pas,  quand  bien 
même  les  pistolets  seraient  grands  comme  des  canons. 
«  Allons  »,  ajouta  M.  Berezin,  «  à  demain  l'épreuve.  J'ap- 
porterai une  paire  de  pistolets,  et,  si  vous  tirez  deux  coups 


64      MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

sans  sourciller,  ils  seront  à  vous.  Si  vous  avez  peur,  je 
les  remporte.  »  C'est  ainsi  que  j'eus  pour  la  première 
fois  des  armes  en  toute  propriété;  dès  lors  je  me  crus 
un  homme  (1). 

Je  ne  sais  quelle  querelle  j'avais  eue,  en  1783,  avec 
un  de  mes  camarades,  le  fils  aîné  du  professeur  Stoss  et 
mon  aîné  de  deux  ans;  nous  résolûmes  de  nous  battre 
en  duel.  Nous  allâmes  chercher  les  épées  d'acier  de  nos 
pères  et  nous  nous  mîmes  à  ferrailler.  J'ignore  com- 
bien de  temps  dura  cette  parade,  qui  pouvait  beaucoup 
plus  mal  finir  et  qui  se  termina  par  un  coup  d'épée  que 
je  reçus  entre  le  petit  doigt  et  le  doigt  annulaire  de  la 
main  droite;  j'ai  encore  la  cicatrice. 

Ce  qui  est  danger  a  toujours  eu  la  plus  grande  attrac- 
tion pour  moi. 

Pendant  l'avant-dernier  été  de  notre  résidence  en 
Prusse,  nous  passâmes  quinze  jours  à  la  campagne  chez 
une  Mme  Sapt,  très  belle  et  très  aimable  Italienne.  Un 
des  plaisirs  de  cette  dame  était  de  courir  les  bois  pour 
cueillir  des  champignons,  qu'elle  aimait  passionnément. 
On  partait  pour  ces  promenades,  à  quatre  heures  du 
matin,  dans  de  grands  chariots  de  paysans,  sur  cha- 
cun desquels  se  plaçaient  quatre  ou  cinq  dames,  un  ou 
deux  cavaliers,  deux  ou  trois  femmes  de  chambre,  tous 
assis  sur  des  sacs  de  paille  et  sur  quelques  grands  pa- 
niers, destinés  à  être  remplis  de  champignons. 


(1)  Un  autre  don,  qui  en  ce  temps-là.  faisait  époque  dans  les 
souvenirs  de  Tenfance,  fut  celle  d'une  montre  d*or.  C'est  la  posses- 
sion dont  je  fus  le  plus  fier.  On  conçoit  que  je  la  tirais  sans  cesse 
et  que  dès  lors  les  minutes  m'occupèrent  plus  que  ne  Tavaient  fait 
les  heures,  quoique  je  n'en  perdisse  que  mieux  les  heures  et  les 
minutes.  Je  m'amusai  même  à  la  démonter  et  à,  la  remonter;  mais 
je  le  fis  avec  un  tel  soin  et  une  telle  dextérité,  que,  dix  ans  après, 
lorsque  je  la  changeai  contre  une  plus  belle,  elle  était  encore  par- 
faitement bonne. 


ACCIDENTS   ET    DANGERS.  65 

Dans  la  première  de  ces  promenades,  dont  je  fus 
ainsi  que  ma  mère  et  ma  sœur,  je  n'eus  pas  de  cesse 
que  l'on  ne  m'eût  laissé  m'asseoir  sur  le  devant  du  cha- 
riot, à  côté  de  l'homme  qui  menait  les  quatre  chevaux 
constituant  notre  attelage.  A  peine  installé  sur  la  nmu- 
vake  hanquette  qui  servait  de  siège,  je  demandai  les 
rênes  et  le  fouet.  Mme  Sapt  ne  se  souciait  pas  trop 
d'être  conduite  par  un  cocher  qui  n'avait  pas  quatorze 
ans;  ma  mère  craignait  qu'il  ne  m'arrivât  quelque 
accident;  mais  mes  instances  furent  si  réitérées  et  si 
vives  que  l'une,  malgré  ses  frayeurs,  et  l'autre,  malgré 
sa  sollicitude,  cédèrent.  Je  voulus  me  distinguer  et,  ne 
croyant  pouvoir  mieux  montrer  mon  savoir  qu'en  allant 
grand  train,  je  me  mis  à  agiter  mes  rênes  de  corde,  à 
crier  et  à  fouetter  à  tour  de  bras  mes  rosses,  qui  fini- 
rent par  prendre  le  galop.  J'étais  ravi  et  l'on  vantait 
déjà  mon  habileté,  lorsque,  à  ladescente  d'un  pont  de  bois 
fort  mal  construit,  une  dernière  poutre,  élevée  de  près 
d'un  pied  au-dessus  du  sol,  donna  au  chariot  une  telle 
secousse  que,  lancé  entre  les  deux  chevaux,  je  tombai 
sous  le  timon  et  disparus  aux  yeux  des  dames.  Je  devais 
être  broyé,  attendu  que  l'avant-train  de  ce  chariot  était 
extrêmement  bas  et  touchait  au  sable  de  la  route,  dans 
lequel  les  roues  s'enfonçaient  d'un  grand  pied;  mais  la 
clameur  que  jetèrent  toutes  les  dames,  le  cri  du  paysan 
sans  doute  connu  des  chevaux,  joint  à  l'enfoncement 
des  roues  par  suite  de  la  secousse  même,  produisirent 
un  effet  tel  que  ces  animaux,  qui  d'ailleurs  ne  mar- 
chaient qu'à  coups  de  fouet  et  dans  un  sable  très  fati- 
gant, s'arrêtèrent  tout  court  au  moment  où,  pour  me 
tuer,  le  chariot  n'avait  plus  à  avancer  que  de  six  pouces. 
Ma  mère  était  à  moitié  morte;  ma  sœur  criait  et 
pleurait;  Mme  Sapt  n'en  pouvait  plus,  et  moi,  pas 
mal  bouleversé  de  l'aventure,  je  perdis  ma  place  et  je 

I.  5 


€6      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

fus  relégué  avec  les  paniers  à  l'arrière  du  chariot. 
Je  n'en  finirais  pas  si  je  voulais  raconter  tous  les 
dangers  que  ma  forfanterie  me  ût  courir  dans  mon 
enfance.  J'étais  avec  ma  famille  dans  l'une  de  ces  jolies 
maisons  de  campagne  qui  bordent  le  Parc  du  côté  du 
Chasseur.  Dans  cette  maison  était  un  chien  très  gros, 
très  méchant  et  dont  on  m'avait  fortement  recommandé 
de  ne  pas  approcher.  Je  me  tenais  à  distance  de  lui, 
mais  je  m'amusais  à  l'agacer  et  à  lui  jeter  des  pierres. 
Plus  cet  animal  se  mettait  en  fureur,  et  plus  je  me  diver- 
tissais; mais,  à  force  de  se  débattre,  il  arracha  le  mon- 
tant de  sa  niche,  auquel  sa  chaîne  était  attachée,  et 
s'élança  vers  moi.  Au  moment  où  le  craquement  du  bois 
m'avait  annoncé  que  ce  terrible  animal  allait  se  trouver 
libre,  je  sentis  que  je  n'avais  de  ressource  que  dans  la 
rapidité  de  ma  fuite,  et  je  profitai  de  la  minute  où  il  ache- 
vait d'arracher  le  montant,  pour  gagner  du  terrain.  J'ai 
toujours  été  fort  leste;  j'ai  couru  très  vite  (1),  mais  de 


(1)  Je  peux  en  donner  pour  exemples  deux  courses  que  je  fis  à 
Berlin.  Nous  étions  allés,  ma  mère,  ma  sœur  et  moi,  à.  réglise,  et 
nous  n'y  étions  arrivés  qu'en  nous  soutenant  les  uns  les  autres, 
tant  le  verglas  était  complet.  En  sortant  de  réglise,  ma  mère  avait 
rencontré  le  grand  écuyer,  comte  de  Schaffgottsch,  qui  la  ramena 
ainsi  que  ma  sœur  dans  sa  voiture,  voiture  fort  bien  attelée  et 
allant  d'autant  plus  vite  que  les  chevaux  étaient  ferrés  &  glace. 
Il  m'offrit  également  de  monter,  mais  je  refusai  et,  comptant  sur 
mon  agilité  et  sur  mon  équUibre,  je  gagnai  par  une  autre  route  la 
voiture  de  vitesse.  Au  risque  de  glisser  mille  fois  et  de  me  rompre 
le  cou,  je  me  retrouvai  avant  elle  devant  notre  porte. 

Dans  le  cours  de  l'été  suivant,  et  ainsi  que  cela  m'arrivait,  lors- 
que le  besoin  de  m'abandonner  à  mes  rêveries  l'emportait  sur  le 
plaisir  que  pouvaient  m'offrir  mes  camarades,  j'allai  me  promener 
seul  au  Parc  et  j'arrivai  à  Charlottenbourg.  J'avais  oublié  l'heure; 
je  m'aperçus  que  la  nuit  venait.  J'étais  à  deux  grandes  lieues  de 
Berlin.  Je  craignais  d'inquiéter  mon  père  et  ma  mère,  et  je  me  mis 
à  suivre  rapidement  la  roule  du  retour.  Il  n'y  avait  pas  dix 
minutes  que  je  marchais ,  lorsqu'une  voiture  à  quatre  chevaux, 
venant  de  Charlottenbourg,  m'atteignit.  Je  voulus  voir  combien 


ACCIDENTS   ET    DANGERS.  67 

ma  vie  je  ne  suis  allé  de  ce  train-là.  Toutes  les  facultés  de 
mon  être  se  concentraient  dans  mes  jambes.  Au  reste, 
TefTort  fut  si  grand  que,  lorsque  j'eus  traversé  la  basse- 
cour,  la  grande  cour  d'entrée,  la  route  qui  séparait  cette 
habitation  du  Parc  et  l'espace  d'une  centaine  de  pas  qui 
se  trouvait  entre  la  route  et  l'endroit  où  ma  famille  et 
nos  amis  étaient  assis  sur  l'herbe,  toutes  mes  forces 
étaient  anéanties;  me  jetant  au  milieu  d'eux,  je  perdis 
connaissance.  Quant  au  chien  maudit,  il  m'atteignit 
lorsque  j'arrivai,  et  ce  fut  encore  avec  une  extrême  dif- 
ficulté que  les  cannes  de  plusieurs  messieurs,  la  voix 
et  les  efforts  de  son  maître ,  heureusement  présent , 
purent  l'empêcher  de  sauter  sur  moi. 

Je  ne  parlerai  pas  des  accidents  involontaires,  d'un 
os  de  carpe  qui  faillit  m'étrangler,  d'une  soupe  aux 
herbes  empoisonnée  que  nous  servit  notre  cuisinière, 
qui  s'était  laissé  vendre  pour  une  botte  de  cerfeuil  une 
botte  de  ciguë;  du  feu  que  je  mis  à  mon  lit  (1). 

Ainsi  dans  les  positions  du  monde  les  plus  ordinaires, 
avant  d'avoir  accompli  ma  quatorzième  année,  j'avais 
couru  le  risque  d'être  noyé,  assommé,  aveuglé,  foudroyé, 
tué  en  duel,  écrasé  sous  un  chariot,  étranglé,  empoi- 
sonné, grillé,  dévoré;  c'était  le  pronostic  d'une  vie  chan- 
ceuse. Ce  pronostic  ne  fut  pas  trompeur,  et  la  suite  de 

de  temps  je  pourrais  lui  tenir  pied,  et  je  fis  la  folie  de  courir,  k  la 
hauteur  des  premiers  chevaux,  jusqu'à  la  porte  de  la  ville,  c'est-à- 
dire  pendant  près  de  deux  lieues. 

(1)  Au  Garde-Meuble  à  Paris  et  dans  un  des  cantonnements  de 
l'armée  du  Rhin,  le  même  accident  m'arriva  encore.  Sans  doute  pai* 
le  besoin  de  réparer,  la  nuit,  ce  que  je  dépensais  en  activité  pendant 
le  jour,  je  me  trouvais  entraîné  au  sommeil  d'une  manière  aussi 
subite  qu'irrésistible.  Il  m'arrivaittrès  fréquemment  d'être  endormi 
avant  d'avoir  éteint  ma  lumière,  et  ma  mère  était  si  effrayée  de 
cette  disposition  que,  en  1786,  elle  inventa  pour  moi  ces  bougeoirs  en 
fer-blanc,  grands  comme  des  assiettes  et  qui  depuis  sont  devenus 
assez  communs. 


68      MEMOIRES   DU   GENERAL    BARON    THIEBAULT. 

ces  Souvenirs  prouvera  que,  en  fait  d'imprudences  et  de 
folies  même,  je  ne  devais  pas  m'arrôter  à  mi-chemin. 

La  fête  de  ma  mère,  comme  celle  de  mon  père,  étaient 
pour  ma  sœur  et  pour  moi  des  solennités,  que  nous  pré- 
férions cent  fois  à  nos  propres  fêtes.  Dans  ces  dernières 
nous  n'avions  en  effet  qu'à  recevoir,  tandis  que  dans  les 
premières  nous  pouvions  donner  et  prodiguer  toutes 
les  marques  de  notre   tendresse.    Pendant    plusieurs 
années,  nous  avions  employé  nos  économies  à  acheter 
quelques  petits  objets,  que  nous  imaginions  pouvoir  être 
agréables  à  ma  mère  surtout;  mais  on  nous  défendit  ces 
présents,  de  sorte  que,  en  1 784,  aux  approches  du  25  août, 
fête  de  ma  mère  qui  se  nommait  Louise,  nous  arrê- 
tâmes de  jouer  la  comédie  et  nous  obtînmes  de  mon 
père  d'aller  ensuite  souper  au  Parc,  avec  les  personnes 
que  nous  inviterions  sur  son  approbation.  Nous  fîmes 
donc  arranger  un  théâtre  dans  le  grand  salon;  on  le 
posa  pendant  une  visite  que  mon  père  fit  faire  à  ma 
mère  chez  une  dame,  qui  logeait  dans  la  même  maison, 
et,  quand  nos  convives  furent  arrivés  et  placés,  quand 
le  théâtre  fut  disposé  et  éclairé,  on  alla  chercher  ma 
mère.  Sa  surprise  fut  complète,  tant  nous  avions  réussi 
à  cacher  nos  préparatifs.  Enfin,  un  moment  après  une 
ouverture  exécutée  derrière  la  toile  par  ma  sœur  sur 
le  piano,  par  moi  sur  le  violon,  par  nos  maîtres  de 
musique  et  quelques  artistes  ou  amateurs  amenés  par 
eux  ou  invités  par  nous,  on  emporta  à  la  hâte  le  piano, 
et  le  rideau  se  leva. 

Ma  mère  reconnut  et  ma  sœur  et  les  autres  acteurs 
qui  parurent  sur  la  scène.  Quant  à  moi,  qui  jouais  un 
rôle  de  femme  et  qui,  par  ma  taille  et  la  manière  dont 
mes  traits  étaient  déjà  formés,  paraissais  sous  mon 
déguisement  avoir  au  moins  dix-huit  ans,  il  lui  fut  im- 
possible de  me  reconnaître.  A  chaque  instant  elle  deman- 


FETE    ET    SOUPER.  69 

doit  à  ses  voisins  :  «  Qui  est  donc  cette  jolie  demoiselle?  » 
et,  comme  on  avait  le  mot,  on  riait  et  on  ne  répondait 
rien.  Enfin,  quand,  la  pièce  finie,  nous  allâmes  lui  pré- 
senter nos  bouquets  et  l'embrasser,  elle  fut  au  comble 
de  l'étonnement. 

Je  suis  de  bon  compte,  je  n'étais  pas  mal  et  je  me 
trouvais  si  bien  que  je  voulus  aller  au  Parc  dans  mon 
travestissement.  En  descendant  de  voiture  chez  Cor- 
sica,  traiteur,  où  la  meilleure  société  de  Berlin  allait 
alors  faire  de  telles  parties,  je  fus  remarqué  par  deux 
officiers  des  gendarmes.  N'ayant  nullement  la  réserve  de 
mon  costume,  je  ne  tardai  pas  à  aller,  selon  mon 
habitude,  me  promener  seul  dans  le  jardin,  où  bientôt 
les  officiers  me  suivirent.  Dès  que  je  m'aperçus  de  leur 
présence,  je  fis  mille  coquetteries;  je  laissai  tomber  mon 
éventail  ;  ils  se  précipitèrent  pour  me  le  ramasser.  On 
m'appela  pour  le  souper,  et  mes  officiers  ne  firent  que 
passer  et  repasser  devant  la  porte  de  la  salle  où  nous 
étions,  et,  comme  en  arrivant  j'avais  conté  mon  aven- 
ture devant  M.  de  Platen,  major  des  gendarmes  et  l'un 
de  nos  convives,  on  me  plaça  de  manière  que  ces 
messieurs  pussent  me  voir  tout  à  leur  aise.  Cette  plai- 
santerie dura  pendant  une  partie  du  repas; mais,  si  mon 
corset  m'avait  fort  gêné  avant  de  me  mettre  à  table,  il 
me  fut  impossible  de  le  garder  après  avoir  mangé,  de 
sorte  que,  au  moment  où  mes  adorateurs  me  considé- 
raient avec  le  plus  d'extase,  je  détachai  mon  fichu,  je 
coupai  mon  lacet  et  je  me  mis  tout  à  fait  à  mon  aise. 
La  scène  fut  des  plus  gaies;  M.  de  Platen  fit  entrer  ces 
officiers  et  les  félicita  sur  leur  bon  goût;  ils  rirent  avec 
nous  de  leur  méprise;  mon  père  les  invita  à  se  mettre 
à  table,  et  ils  achevèrent  en  notre  compagnie  le  souper. 

Vers  onze  heures  du  soir,  mon  père,  sur  un  mot  de 
M.  de  Platen,  envoya  toutes  les  voitures  nous  attendre 


10      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

à  la  porte  de  Brandebourg  et  nous  annonça  que,  le 
temps  étant  magnifique,  nous  ferions  à  pied  et  à  travers 
le  bois  le  quart  de  lieue  que  nous  avions  à  faire  pour  les 
rejoindre.  Nous  avions  à  peine  fait  cent  pas  que  la 
musique  des  gendarmes,  suivant  une  allée  latérale,  se 
fit  entendre  et  nous  accompagna  jusqu'aux  voitures.  Ce 
fut  une  surprise  charmante,  et  l'effet  que  cette  musique, 
toute  composée  d'instruments  à  vent,  faisait  de  nuit, 
à  travers  bois,  compléta  merveilleusement  cette  journée, 
Tune  des  plus  açréables  de  ma  vie  par  son  objet,  ses 
détails  et  le  plaisir  qu'elle  fit  à  ma  mère. 

Cependant  mon  père,  qui  voyait  Frédéric  s'affaiblir, 
qui  savait  que  le  Prince  royal  ne  pouvait  manquer  de 
rester  étranger  aux  arts,  aux  lettres,  aux  sciences  et  à 
tous  les  genres  de  gloire  qui  avaient  illustré  le  règne 
de  Frédéric;  mon  père,  dont  la  position  en  Prusse  per- 
drait forcément  ses  avantages  et  la  sorte  de  lustre  qui 
seule  l'y  avait  retenu;  mon  père,  enfin,  qui  voulait  rendre 
ses  enfants  à  sa  patrie  et  rentrer  lui-même  en  France, 
résolut,  au  commencement  de  1784,  de  quitter  Berlin  et, 
pour  préparer  son  départ,  vendit  sa  bibliothèque,  en  pré- 
textant l'occasion  d'un  placement  avantageux;  puis  il  fit 
passer  secrètement  à  Paris  le  produit  de  cette  vente,  le 
surplus  de  ses  économies  et  les  objets  qu'il  désirait 
conserver;  enfin,  il  rédigea  un  inventaire  bien  exact  de 
la  partie  de  son  mobilier  qu'il  comptait  laisser  à  Berlin. 

Ma  mère  et  moi,  nous  fûmes  ses  seuls  confidents;  malgré 
mon  tout  jeune  âge,  mon  père  avait  une  entière  confiance 
en  ma  discrétion,  et  il  avait  raison.  C'était  même  la  qua- 
lité qu'il  me  reconnaissait  au  plus  haut  degré.  Je  fis 
cependant  dans  le  cours  de  cet  été  une  espèce  d'indiscré- 
tion; mais,  d'une  part,  j'avais  eu  raison  de  croire  que  je 
ne  serais  pas  compris,  et,  de  l'autre,  je  me  le  suis  repro- 
ché toute  ma  vie.  Voilà  le  fait  :  grâce  à  mon  père,  je 


PREPARATIFS    DE  DEPART.  71 

n'avais  jamais  regardé  la  Prusse  que  comme  un  pays 
auquel  je  ne  devais  pas  appartenir  et  dans  lequel  je  ne 
me  trouvais  que  passagèrement,  et  la  France  comme 
préférable  à  tous  les  pays  du  monde  et  comme  ma  patrie. 
Le  pays  m'intéressait  donc  peu;  mais  j'y  avais  des  amis, 
et  l'idée  de  les  quitter  m'affligeait.  Dans  une  de  mes  pro- 
menades avec  les  jeunes  Stoss,  Hoffmann,  etc.,  Wilhelm 
Stoss,  me  voyant  triste,  me  demanda  ce  que  j'avais  et  ce 
qui  pouvait  m'affliger  par  le  temps  magnifique  qu'il  fai- 
sait. Je  me  gardai  de  lui  répondre  que  c'était  le  dernier 
été  de  mon  séjour  à  Berlin,  et  ce  jour,  un  des  derniers 
que  nous  dussions  passer  ensemble;  mais  je  répliquai 
par  ces  deux  métaphores  :  t  Je  suis  »,luidis-je,  «  comme 
nos  pigeons  (1)  voltigeant  par  le  plus  beau  soleil,  mais 
apercevant  l'épervier  menaçant;  je  suis  comme  les  navi- 
gateurs voguant  par  le  plus  beau  temps,  mais  voyant 
un  gros  nuage  présage  de  la  tempête.  »  Mes  amis  crurent 
que  je  battais  la  campagne  et  se  mirent  à  rire. 

Ma  mère  avait  horreur  des  lits  d'auberge,  et  de  plus 
elle  était  sujette  à  avoir  en  voyage  des  oppressions  ter- 
ribles, augmentées  parle  mouvement  delà  voiture;  quant 
à  moi,  je  ne  pouvais  supporter  d'aller  à  reculons.  Les 
plus  petits  trajets  faits  dans  ces  conditions  me  donnaient 
mal  au  cœur;  une  demi-heure  suffisait  pour  produire  des 
vomissements,  l'odeur  seule  du  cuir  me  rendait  malade. 
Pour  concilier  ce  que  nécessitaient  la  santé  de  ma  mère 
et  ma  faiblesse,  mon  père  fit  faire  une  calèche  fermée, 
très  douce  et  dont  la  première  banquette  se  renversait 
à  volonté,  de  manière  que  tous  quatre  on  pût  aller 
en  avant.  Outre  cela,  il  fit  ajuster  sur  l'avant-train  de  la 
voiture  une  caisse  de  trois  pieds  carrés,  que  le  hasard 
lui  fit  rencontrer  et  qui  contenait  un  lit  complet.  Le 

(1)  J'ai  parlé  plus  haut  des  pigeons  que  les  jeunes  Stoss  et  moi, 
nous  élevions  alors. 


12      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

coffre,  en  s'ouvrant,  formait  la  couchette;  deux  pieds 
à  vis  s'y  adaptaient  pour  le  soutenir.  Le  ciel  du  lit  se 
composait  de  petites  tringles  de  fer,  et  les  rideaux  étaient 
en  taffetas  vert;  outre  ces  rideaux,  le  coffre  refermé  con- 
tenait un  fond  sanglé,  deux  matelas,  deux  oreillers,  les 
draps  et  deux  couvertures.  Ce  lit  avait  été  construit 
pour  je  ne  sais  quel  général  russe  et  se  trouvait  être 
presque  neuf.  Il  fallait  huit  minutes  pour  le  descendre 
de  voiture  et  le  monter,  autant  pour  le  remettre  en 
place. 

Ces  préparatifs  terminés,  mon  père  écrivit  au  Roi  pour 
lui  demander  un  congé  de  six  mois;  il  motivait  sa  demande 
sur  le  désir  d'essayer  du  magnétisme  pour  la  surdité  de 
ma  sœur.  Le  Roi  lui  répondit  :  «  Je  vous  accorde  le 
congé  que  vous  me  demandez,  quoique  je  doute  que 
vous  obteniez  quelque  succès  du  remède  dont  vous  vous 
proposez  de  faire  usage.  »  Ce  congé  reçu,  mon  père 
arrêta  le  jour  de  son  départ,  au  regret  de  tous  ceux  qui, 
depuis  vingt  ans,  lui  avaient  voué  autant  d'estime  que 
d'attachement  et  qui ,  en  partie  du  moins,  pressentaient 
qu'il  ne  reviendrait  pas,  parce  que  le  moment  où  il 
devait  quitter  la  Prusse  était  venu. 

Deux  jeunes  gens  français  se  trouvaient  alors  à  Berlin  : 
l'un,  le  comte  de  Buffon,  fils  très  peu  digne  d'un  père 
célèbre;  l'autre,  le  comte  de  Chinon(l),  fils  digne  à  tous 
égards  d'un  autre  père  que  le  sien  (le  duc  de  Fronsac). 
L'opinion  fit,  au  reste,  la  part  de  chacun  d'eux  avec  une 
parfaite  équité;  quoique  très  jeune,  le  comte  de  Chinon 
fonda  dans  l'esprit  des  Berlinois  une  réputation  que  sa 
vie  a  justifiée;  le  comte  de  Buffon  fut  l'objet  d'un  dédain 
dont  le  temps  n'a  pas  rappelé  (2).  En  ce  qui  concerne  mon 

(1)  Le  futur  duc  de  Richelieu,  si  célèbre  comme  ministre  de 
Louis  XVIIL  (ÉD.) 

(2)  M.  de  Bufifon,  envoyant  son  buste  à  Catherine  II,  en  chargea 


M.   DE   BUFFON    ET   LE  COMTE   DE  CHINON.        73 

père,  il  avait  rencontré  ces  deux  jeunes  gens  dans  diffé- 
rentes maisons;  l'un  et  l'autre  y  apprirent  son  départ 
pour  Paris.  M.  de  Buffon  ne  songea  pas  même  que  ce 
pût  être  l'occasion  d'établir  entre  son  père  et  le  mien 
des  relations,  qui  ne  pouvaient  manquer  d'être  agréables 
à  tous  deux;  quant  au  comte  de  Chinon,  il  se  rendit 
chez  mon  père>  Tavant-veille  de  son  départ,  et  avec  une 
modestie,  une  grâce,  un  tact  tout  à  fait  supérieurs  à  son 
âge  et  qui  lui  concilièrent  à  Berlin  les  esprits  et  les 
cœurs  :  t  Monsieur  »,  dit-il,  «  je  viens  vous  demander 
si,  sans  vous  déranger,  vous  pourriez  vous  charger  de 
cette  lettre  pour  mon  grand -papa  et  lui  procurer,  en 
la  lui  remettant  vous-même,  le  plaisir  de  faire  person- 
nellement votre  connaissance.  Pour  vous  y  engager  », 
ajouta-t-il,  «  je  ne  vous  dirai  pas  que  c'est  le  doyen 
des  maréchaux  de  France,  mais  je  vous  prierai  de  consi- 
dérer que  c'est  le  doyen  des  académiciens  de  l'Europe.  » 
Mon  père,  que  cette  démarche  ne  pouvait  que  flatter, 
fut  vivement  touché  de  la  manière  dont  elle  fut  faite  ;  il 
accepta  la  commission  avec  le  plus  grand  empresse- 
ment, et,  peu  de  jours  après  son  arrivée  à  Paris,  il  alla 
s'en  acquitter.  Le  maréchal  de  Richelieu  avait  été  direc- 
tement informé  par  son  petit-fils  de  la  visite  de  mon 
père  et  de  ce  qui  le  concernait  ;  aussi  vint-il  au-devant 
de  lui,  dès  qu'on  l'annonça;  il  le  reçut  à  merveille  et  dès 
le  lendemain  l'invita  à  dîner.  Mon  père  enchanta  le  ma- 
réchal par  sa  conversation.  Il  était  impossible,  en  effet, 
de  parler  avec  plus  d'expansion  et  de  chaleur.  Son 
style,  quoique  correct,  naturel,  souvent  élevé  et  véhé- 


son  fils,  qui  vint  à  la  cour  de  Russie,  mais  répondit  mal  à  l'idée 
qu*on  se  faisait  d'un  jeune  homme  portant  un  si  grand  nom.  On 
dit  alors  à  Pétersbourg  que,  des  deux  copies  de  lui-même  qu'avait 
envoyées  M.  de  Buffon,  celle  de  marbre  valait  le  mieux.  C'est  en 
revenant  de  Russie  que  le  fils  passa  par  Berlin.  (Éd.) 


74      MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL   RARON    THIERAULT. 

ment,  n'approchait  pas  de  ses  discours.  Il  donnait  réel- 
lement la  vie  à  tout  ce  dont  il  parlait;  son  inconce- 
vable mémoire,  jointe  à  son  imagination,  à  sa  franche 
et  juste  admiration  pour  Frédéric,  à  la  sorte  d'enthou- 
siasme que  ce  grand  roi  excitait  alors  généralement, 
faisait  de  ses  entretiens  une  des  choses  les  plus  faites 
pour  intéresser.  Or,  si  cet  effet  était  général,  combien 
ne  devait-il  pas  être  puissant  sur  ce  vieux  maréchal,  qui, 
né  avec  le  siècle  que  Frédéric  avait  rempli  de  sa  gloire, 
retrouvait  dans  les  conversations  de  mon  père  des  faits 
très  piquants  par  eux-mêmes,  mais  qui,  pour  lui,  se 
rattachaient  aux  plus  brillants  souvenirs  de  sa  vie  et  en 
quelque  sorte  les  ravivaient!  Aussi  les  invitations  se 
succédèrent  rapidement  et  bientôt  furent  converties  en 
un  jour  fixe. 

Chaque  semaine,  jusqu'à  la  mort  du  maréchal,  mon 
père  alla  dîner  avec  lui,  indépendamment  de  quelques 
visites  qu'il  lui  fit  le  matin.  C'est  dans  ces  visites  qu'il 
vit  présenter  à  ce  maréchal  des  hommes  qui  n'avaient 
d'autre  titre  pour  paraître  devant  lui  que  leur  grand 
âge;  mais  ce  titre  suffisait.  En  lui  amenant  des  vieil- 
lards, d'aussi  loin  qu'on  le  pouvait,  on  cherchait  à  le 
convaincre  qu'il  n'était  pas  lui-même  d'un  âge  extraor- 
dinaire, et  que,  à  son  âge  et  même  au  delà,  il  j  avait 
beaucoup  d'hommes  qui  se  portaient  fort  bien.  On  con- 
çoit qu'à  cette  attention,  qui  produisait  sur  lui  un  effet 
salutaire,  se  mêla  bientôt  un  peu  de  supercherie,  et  qu'à 
la  fin  on  avait  grand  soin  d'exagérer  l'âge  de  tous  les 
nouveaux  venus.  Rien,  au  reste,  n'était  négligé  pour 
prolonger  l'existence  de  cet  homme,  dont  la  carrière 
avait  été  sans  doute  plus  brillante  que  morale  et  même 
plus  bruyante  qu'illustre,  malgré  la  prise  du  Port- 
Mahon,  mais  qui  avait  soutenu  un  nom  que  le 
cardinal  avait  rendu  gigantesque^  que  le  duc  de  Fron- 


76      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

Je  reviens  à  notre  départ  de  Berlin  et  au  voyage  qui 
nous  conduisit  à  Paris.  Ce  départ  fut  pénible  par  tous 
les  liens  qu'il  brisait.  Il  commença  même  assez  tris- 
tement. Ma  mère  fut  tellement  incommodée  à  Wuster- 
marck,  lieu  de  notre  première  couchée,  que  nous 
faillîmes  retourner  à  Berlin  pour  attendre  le  printemps. 
Cependant  elle  prit  courage,  et  nous  continuâmes  notre 
route.  A  Magdebourg,  où  nous  logeâmes,  nous  restâmes 
trente-six  heures  chez  un  ami  de  mon  père,  M.  de  La- 
lande,  avec  lequel  je  vis  la  douane,  l'une  des  plus  belles 
du  monde,  la  cathédrale,  l'arsenal,  la  maison  de  ville, 
la  maison  du  gouverneur,  le  château  et  le  rempart  du 
Prince,  alors  la  promenade  du  beau  monde. 

Nous  mîmes  treize  heures  à  faire  la  station  de  six 
milles  qui  sépare  Magdebourg  de  Helmstedt,  circon- 
stance d'autant  plus  notable  dans  mon  souvenir  que,  pour 
arriver  à  Helmstedt,  nous  traversâmes,  pendant  trois 
à  quatre  heures  de  nuit,  une  forêt  alors  la  plus  dange- 
reuse de  l'Allemagne.  Mon  père  ne  se  rappela  combien 
elle  était  redoutée  des  voyageurs  que  lorsque  le  jour 
baissait.  Arrivés  au  dernier  village  que  nous  avions  à 
traverser,  il  me  chargea  de  prendre  des  renseignements, 
et  nous  apprîmes  qu'il  ne  se  passait  guère  de  semaine 
sans  qu'il  y  eût  quelque  assassinat  commis  dans  cette 
forêt,  le  refuge  des  déserteurs  de  plusieurs  États  d'Alle- 
magne, auxquels  elle  sert  de  confins  dans  ses  soixante 
lieues  de  longueur.  S'il  y  avait  eu  une  auberge  dans  ce 
village,  nous  y  aurions  passé  la  nuit;  mais  il  n'y  avait 
qu'un  cabaret,  dont  le  maître  mariait  sa  fille  et  ne  pou- 
vait recevoirpersonne.  Obligés,  faute  de  gîte,  de  continuer 
notre  route,  mon  père  se  mit  avec  moi  sur  le  devant  de 
la  calèche;  je  chargeai  les  deux  paires  de  pistolets 
et  le  fusil  que  nous  avions,  et  renforcés  par  un  jeune 
soldat  prussien,  en  semestre  dans  ce  village  et  armé  éga- 


SUR   LA   ROUTE   DE    FRANCE.  77 

lement  d'un  fusil  de  chasse,  nous  entrâmes  dans  la  forêt. 
Je  me  rappelle  que  j'étais  enchanté  du  rôle  que  je  pouvais 
jouer  en  cas  d'attaque,  etje  puis  ajouter  que  des  armes  à 
feu  n'étaient  plus  dans  mes  mains  des  armes  inutiles. 
Au  reste,  nos  précautions  le  furent.  Nous  arrivâmes  à 
Helmstedt  sans  mésaventure  et  n'ayant  rencontré  qu'un 
chariot,  dans  lequel  se  trouvaient  deux  hommes,  deux 
autres  hommes  à  pied,  et  un  grand  chêne  isolé  tout  en 
feu. 

D'Helmstedt  une  chaussée  magnifique,  qui  au  milieu 
des  sables  de  ces  contrées  formait  une  opposition  mar- 
quante, nous  conduisit  à  Brunswick. 

Ainsi  que  je  l'ai  dit,  j'y  retrouvai  le  prince  Serge  et 
j'allai  voir  avec  lui  les  trois  palais  principaux  de  cette 
ancienne  capitale,  celui  du  duc,  celui  de  la  princesse 
douairière  et  celui  de  la  princesse  de  Loos  :  le  premier 
était  un  grand  bâtiment  fort  insignifiant,  le  deuxième 
une  maison  plus  qu'ordinaire,  à  l'extérieur  de  laquelle 
on  voyait  toutes  les  poutres;  le  troisième  enfin  une 
misérable  baraque  n'ayant  que  deux  chambres  habi- 
tables, dont  les  fenêtres  n'avaient  que  des  carreaux  de 
vitres  à  six  fenins  (pfennigs)  la  pièce,  et  dont  la  porte 
cochère  était  pourrie  au  point  qu'on  voyait  le  jour  à 
travers  et  qu'on  ne  savait  plus  comment  l'ouvrir.  Ce 
contraste  de  rang  et  d'indigence,  d'orgueil  et  d'abaisse- 
ment me  fit  une  impression  profonde. 

Le  surlendemain  de  notre  départ  de  Brunswick,  nous 
arrivâmes  à  Oldendorf,  après  avoir  marché  plusieurs 
heures  au  milieu  de  montagnes  et  de  rochers,  contre 
lesquels  nous  brisâmes  le  second  marchepied  de  notre 
voiture;  le  premier  l'avait  été  contre  les  remparts  de 
Magdebourg. 

En  nous  rendant  d'Oldendorf  à  Opinau,  nous  traver- 
sâmes la  plaine  de  Minden,  plaine  de  deux  à  trois  lieues. 


18       MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

sans  un  mouvement  de  terrain,  sans  un  arbrisseau. 
Rien  n'est  triste  comme  ce  pays;  on  dirait  que  le  sang 
français  a  achevé  de  faire  maudire  cette  terre  (1).  Les  vil- 
lages qui  précèdent  ou  suivent  cette  plaine  sont  hideux; 
la  plupart  des  maisons  qui  les  composent  n'ont  ni  portes 
ni  fenêtres  et  consistent  en  espèces  de  cahutes  à  la 
sauvage,  ouvertes  sur  le  haut  pour  donner  passage  à  la 
fumée,  ayant  le  foyer  au  milieu  et  servant  aux  maîtres, 
aux  valets,  aux  enfants  et  aux  bestiaux,  couchés  pêle- 
mêle  sur  la  même  paille  ou  le  même  fumier.  En  passant 
àMinden,nous  achetâmes  un  morceau  de  «  pomper  nickel», 
pain  noir  et  compact,  qui  se  conserverait  un  an,  que  sur 
un  billot  l'on  coupe  à  coups  de  hache  et  dont  les  chevaux 
mangent  ainsi  que  les  gens  en  mangeaient  alors.  Mais 
croirait-on  qu'à  Paris  où  nous  en  emportâmes  un  morceau, 
il  se  trouva  des  gens  qui,  grâce  à  la  nouveauté,  le  trou- 
vèrent excellent,  quoiqu'il  fût  exécrable? 

Deux  souvenirs  se  rattachent  à  Munster  :  d'abord  la 
manière  admirable  dont  cette  ville  est  pavée,  ensuite  une 
très  belle  musique,  dite  des  Janissaires,  qui  d'heure  en 
heure  parcourait  toutes  les  rues.  Enfin,  le  douzième  jour 
de  notre  départ,  nous  arrivâmes  à  Wesel,  où  nous  primes 
un  temps  de  repos.  Nous  allions  désormais  voyager 
beaucoup  plus  vite;  aussi  ne  me  reste-t-il  qu'un  très 
vague  souvenir  des  villes  que  j'ai  traversées  jusqu'en 
France.  A  peine  Bruxelles  m'apparaît-il  encore;  mais, 
en  revanche,  je  n'ai  jamais  oublié  Valenciennes,  où  nous 
arrivâmes  à  l'heure  de  la  parade  et  où  je  vis,  pour  la 
première  fois  de  ma  vie,  des  officiers  coiffés  en  ailes  de 
pigeon,  montés  sur  des  patins  pour  ne  pas  se  crotter  et 

(1)  Allusion  à  la  guerre  de  Sept  ans.  Les  Français  prirent  Minden 
en  1757  ;  mais,  deux  ans  plus  tard,  ils  éprouvèrent,  sous  les  murs 
de  cette  ville,  près  du  village  de  Todtenhausen,  une  sanglante 
défaite.  (Ëo.) 


RENTREE   EN    FRANCE.  79 

ayant  des  parapluies,  parce  qu'il  pleuvait  un  peu.  Qu'on 
juge  de  mon  étonnement,  de  mon  scandale  en  comparant 
ce  spectacle  à  celui  auquel  m'avait  accoutumé  l'armée 
prussienne,  si  sévère  dans  sa  tenue,  si  militaire  dans 
ses  moindres  détails...  J'étais  indigné,  humilié,  et  plus 
j'éprouvais  déjà  le  besoin  d'aimer  et  d'estimer  tout  ce 
qui  était  français,  plus  je  rougissais  de  l'idée  que  les 
étrangers,  les  Prussiens  surtout,  ne  pourraient  s'empê- 
cher de  rire  de  pitié  à  un  tel  spectacle. 

Le  reste  de  mon  voyage  ne  m'offrirait  plus  rien  qui 
méritât  d'être  relaté,  si  nous  ne  nous  étions  arrêtés  un 
jour  à  Chantilly,  pour  visiter  ce  monument  de  la  magni- 
ficence et  du  goût  des  princes  de  Condé,  cet  asile  de 
tant  de  héros,  ce  séjour  qui  excita  l'envie  de  Louis  XIV 
et  dont  Paul  !•'  voulut,  par  imitation,  embellir  ses  États. 
Mais  il  est  assez  connu  pour  que  je  puisse  m'abstenir  à 
son  sujet  de  toute  description,  et  je  termine  ce  chapitre 
par  notre  arrivée  à  Paris,  qui  eut  lieu  le  5  décembre  1784, 
anniversaire  du  triste  jour  où,  vingt-trois  ans  après, 
j'eus  le  malheur  de  perdre  mon  père  à  Versailles. 


CHAPITRE  III 


J'avais  quatorze  ans  moins  neuf  jours,  lorsque  j'ar- 
rivai à  Paris  pour  ne  plus  le  quitter,  du  moins  à  titre  de 
domicile,  et  cette  arrivée  forme  dans  mes  souvenirs  une 
grande  époque,  tant  il  est  vrai  qu'il  suffit  de  bien  peu 
d'années  pour  changer  les  impressions. 

On  se  rappelle  le  sentiment  de  désillusion,  presque  de 
dégoût  que  m'avait  inspiré  Paris  lors  de  ma  première 
venue  dans  cette  ville;  j'étais  alors  trop  jeune  pour  en 
comprendre  le  charme;  mais,  à  l'âge  où  l'on  sort  de  l'en- 
fance, où,  échappé  à  une  surveillance  continuelle,  on 
commence  à  essayer  ses  forces  et  à  disposer  de  soi-même, 
où  l'imagination  colore  et  vivifie  tout  ce  dont  elle  s'em- 
pare, si  l'on  se  rappelle  ce  que  j'ai  dit  de  mon  expansion 
et  de  ma  sensibilité,  on  pourra  juger  de  ce  que  Paris  a 
pu  me  faire  éprouver. 

Et  quelle  autre  ville  pouvait  m'inspirer  une  émotion 
semblable?  Sous  les  plus  grands  souverains  Berlin, 
Vienne,  Madrid  et  Pétersbourg,  comparées  à  Paris,  ne 
pouvaient  être  considérées  que  comme  des  villes  du 
second  ordre.  Je  ne  parle  pas  de  ce  qu'étaient  alors 
Amsterdam  et  Londres,  très  importantes  sans  doute, 
sous  le  rapport  de  l'industrie,  du  commerce,  des  ri- 
chesses, mais  si  loin  de  compte  en  ce  qui  tient  aux 
charmes  et  aux  plaisirs  de  la  vie  !  Rome  moderne  n'était 
plus  citée  que  par  ses  ruines,  ses  vices  et  sa  supersti- 


RENTREE   A   PARIS.  81 

tion.  Constantinople  ne  rappelait  que  l'ignorance  et 
Tabrutissement,  le  disputant  à  la  barbarie,  tandis  que, 
même  sous  ce  malheureux  Louis  XVI,  l'on  voyait  briller 
d'un  éclat  immense  Paris,  centre  lumineux  des  arts,  des 
sciences  et  des  lettres,  réunion  de  tous  les  talents,  de 
toutes  les  célébrités,  de  toutes  les  ambitions,  arbitre  de 
l'esprit,  du  bon  ton  et  des  grâces;  Paris  qui  n'eut  besoin 
que  d'un  grand  homme  pour  devenir,  à  l'exemple  de 
Rome  ancienne,  la  ville  des  monuments  et  des  triomphes  I 

L'homme,  au  matin  de  la  vie,  se  croit  le  maître  de  la 
terre  :  placé  à  Paris,  il  se  croit  le  maître  des  cieux;  tout 
ce  qui  peut  lui  plaire,  le  séduire,  l'enthousiasmer,  le 
flatter,  l'enorgueillir,  devient  son  partage.  Une  femme 
charmante  est  celle  que  les  dieux  lui  réservent;  un  hôtel 
somptueux,  l'asile  que  le  sort  lui  prépare;  le  rang,  la 
fortune,  la  puissance,  ce  que  la  destinée  lui  garantit. 
Cependant  les  jours  se  succèdent,  les  rêves  s'évanouis- 
sent, le  désenchantement  s'opère;  bientôt  froissé,  meur- 
tri, surtout  désabusé,  là  comme  ailleurs,  l'homme  borne 
ses  vœux  à  ce  que  quelques  consolations,  ou  du  moins 
quelques  répits  se  mêlent  aux  trop  nombreuses  tribula- 
tions d'une  existence  presque  toujours  pénible,  souvent 
malheureuse  et  parfois  atroce  ! 

Je  reprends  ma  narration...  Quoique  mon  père,  en 
demandant  un  congé  à  Frédéric  II,  eût  eu  pour  princi- 
pal motif  de  ramener  sa  famille  en  France  et  d'y  reve- 
nir lui-même,  il  n'en  avait  pas  moins,  ainsi  qu'il  l'avait 
écrit  à  ce  roi,  l'intention  d'essayer  si  le  magnétisme 
pourrait  guérir  ma  sœur,  dont  la  surdité  avait  résisté 
à  tous  les  traitements  suivis  tant  à  Lyon,  en  Saxe, 
qu'à  Berlin.  Il  avait  en  effet,  par  lettre,  consulté  sur  ce 
point  le  docteur  Deslon,  de  ses  amis  d'enfance  celui 
qu'il  aimait  le  plus  et  de  tous  les  magnétiseurs  d'alors 
le  plus  célèbre  et  le  plus  consciencieux.  La  réponse 


82      MÉMOIRES   DU    GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

avait  donné  les  plus  fortes  espérances.  Pour  être  à  même 
de  commencer  de  suite  ce  traitement,  pour  pouvoir 
le  suivre  avec  plus  de  facilité,  mon  père  avait  chargé 
M.  Deslon  de  lui  retenir  un  appartement  aussi  près  de 
chez  lui  que  cela  serait  possible,  et,  comme  M.  Deslon 
logeait  rue  Vivienne,  n»  16,  il  arrêta  pour  nous  le  premier 
étage  du  fond  de  la  cour  de  l'hôtel  des  États  de  Béarn, 
rue  Feydeau ,  n®  30,  corps  de  bâtiment  qu'on  vient  de 
démolir  et  qu'on  rebâtit  en  ce  moment  (1823). 

Ma  mère,  qui  s'était  trouvée  si  malade  de  ses  oppres- 
sions dès  le  jour  de  notre  départ  de  Berlin,  avait  été 
comme  guérie  par  des  huîtres,  que  depuis  Brunswick 
nous  trouvâmes  dans  les  principales  villes  de  notre 
route;  mais,  en  approchant  de  Paris,  ses  souffrances 
recommencèrent,  et,  lorsque  nous  descendîmes  de  voi- 
ture, elle  était  si  mal  qu'elle  ne  respirait  plus,  pour  ainsi 
dire,  que  par  convulsions,  et  que  son  visage  offrait  le 
mélange  effrayant  d'une  pâleur  mortelle  et  d'une  teinte 
presque  bleue.  Mon  père  écrivit  à  la  hâte  à  Deslon,  qui 
accourut  aussitôt  et  qui  en  arrivant  se  mit  à  magnétiser 
ma  mère. 

L'étonnement  que  me  causa  cette  première  séance  ma- 
gnétique ne  peut  se  rendre.  Mon  père  n'était  pas  moins 
surpris  que  moi;  quant  à  ma  mère,  qui  a  toujours  eu  hor- 
reur de  toute  espèce  de  charlatanerie  et  qui  ne  voyait 
que  cela  dans  les  gestes  de  M.  Deslon,  elle  fut  profondé- 
ment indignée  et  scandalisée.  Hors  d'état  de  parler,  par 
ses  regards  elle  révélait  ce  qu'elle  éprouvait,  et  s'il  lui 
avait  été  possible  de  s'opposer  à  ce  que  M.  Deslon  con- 
tinuât, elle  l'eût  fait;  mais,  incapable  de  faire  un  mou- 
vement ou  de  proférer  une  parole,  haletant  à  peine,  il 
fallut  bien  qu'elle  le  laissât  poursuivre.  Au  reste,  son 
attente  ne  fut  pas  longue,  et  en  moins  de  dix  minutes 
elle  se  trouva  entièrement  soulagée  !  La  stupéfaction  fut 


LE   BAQUET   DE   DESLON.  83 

complète.  Ma  mère  néanmoins  ne  dissimula  pas  l'im- 
pression qu'elle  avait  reçue,  et,  avec  tout  l'esprit  et  la 
grâce  dont  il  était  doué,  M.  Deslon  lui  répondit  en  sou- 
riant :  «  Je  conçois  d'autant  mieux  le  jugement  que  vous 
avez  porté,  qu'il  s'accorde  parfaitement  avec  ce  que  j'ai 
éprouvé  moi-même,  la  première  fois  que  j'ai  vu  magné- 
tiser. » 

M.  Deslon  était  attendu;  il  nous  quitta  dès  que  ma 
mère  fut  bien,  mais  en  nous  faisant  ses  adieux  il  con- 
vint que,  comme  d'une  part  il  se  pourrait  qu'il  ne 
fût  pas  libre  toutes  les  fois  que  ma  mère  aurait  besoin 
de  lui;  comme  de  l'autre  la  manière  de  la  magnétiser  ne 
présentait  aucune  difficulté,  il  attacherait  à  notre  maison 
un  magnétiseur,  qui  serait  toujours  à  nos  ordres,  et  que, 
quant  à  ma  sœur,  il  commencerait  à  la  traiter  de  suite; 
pour  cela,  elle  serait  conduite  chez  lui  tous  les  soirs  à 
sept  heures  précises.  Elle  y  alla  en  effet,  dès  le  lende- 
main, avec  ma  mère,  dont  les  oppressions,  qui  jusqu'a- 
lors la  retenaient  six  semaines  à  deux  mois  dans  son 
lit,  ou  du  moins  dans  sa  chambre,  n'étaient  plus,  grâce 
au  magnétisme,  que  des  crises  de  peu  d'instants. 

Frappé  de  ce  que  j'avais  vu,  exalté  par  le  désir,  le 
besoin  de  découvrir,  de  deviner  ce  secret  du  magnétisme, 
que  Mesmer  venait  de  vendre  à  chacun  de  ses  initiés 
pour  la  somme  de  cent  louis,  je  sollicitai  de  la  manière 
la  plus  vive  la  permission  d'accompagner  ma  mère  et 
ma  sœur;  ce  fut  avec  délices  que,  à  l'âge  de  quatorze 
ans,  j'allai  passer  depuis  sept  heures  jusqu'à  dix  ou  onze 
toutes  mes  soirées  au  baquet  de  M.  Deslon,  c'est-à-dire 
au  milieu  de  trente  ou  quarante  personnes,  plus  ou 
moins  malades,  ou  souffrantes,  appartenant  presque 
toutes  à  la  haute  société.  Je  ne  sais  où  mes  conjectures 
auraient  fini  par  me  conduire,  mais  je  ne  fus  pas  long- 
temps réduit  à  elles. 


84      MÉMOIRES  DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Nous  avions  un  domestique,  qui  fut  attaqué  d'une 
fièvre  très  violente  avec  difficulté  de  respirer.  Le  ma- 
gnétiseur que  M.  Deslon  nous  avait  donné,  à  la  fois  mé- 
decin et  chirurgien,  nommé  M.  Galland,  venait  tous 
les  matins  voir  ma  mère.  On  lui  parla  de  ce  domestique; 
il  se  rendit  auprès  de  lui,  se  mit  à  le  magnétiser  et  nous 
dit  que  c'était  un  commencement  de  fluxion  de  poitrine, 
mais  qu'il  la  préviendrait.  Excité  par  une  avidité  que  je 
ne  pouvais  plus  modérer,  je  lui  fis  quelques  questions, 
qui,  vu  mon  âge,  le  surprirent  et  auxquelles  il  eut  la 
complaisance  de  répondre.  Peu  à  peu  je  m'enhardis  et 
je  vins  lui  demander  s'il  ne  serait  pas  possible  qu'il 
m'apprît  à  magnétiser...  t  Tout  le  monde  n'est  pas 
susceptible  de  devenir  magnétiseur  »,  me  répondit-il; 
c  en  effet,  il  faut,  et  avant  tout,  avoir  des  sensations  justes 
et  exactes;  au  reste  »,  ajouta-t-il,  «  mettez  votre  main 
entre  ma  main  gauche  et  la  poitrine  de  ce  garçon, 
recueillez -vous  et  dites-moi  ce  que  vous  sentirez.  » 
J'obéis,  et  au  bout  d'un  moment  je  lui  dis  :  <  Je  sens  un 
point  froid  au  milieu  de  ma  main;  tout  autour  je  sens 
une  chaleur  sèche  et  brûlante,  le  tout  accompagné  de 
picotements  très  aigus.  »  Il  fut  étonné,  t  Ce  que  vous 
éprouvez  »,  me  répondit-il,  «  est  parfaitement  juste.  Par 
l'effet  de  ma  volonté,  j'ai  établi  un  rapport  entre  cet 
homme  et  moi;  par  l'effet  de  ce  rapport,  je  sens  tout 
ce  qui  se  passe  en  lui,  et  notamment  dans  la  partie  de 
son  corps  à  la  hauteur  de  laquelle  j'arrête  en  ce  moment 
mes  mains;  par  l'action  et  le  mouvement  uniforme  de 
mes  mains  je  rends  cet  effet  plus  fort,  par  conséquent 
plus  facile  à  juger,  et  c'est  ainsi  que  je  suis  parvenu  à 
ressentir  exactement  ce  que  vous  ressentez  vous-même; 
c'est  ce  qui  caractérise  la  maladie  et  me  permet  d'en 
juger  avec  certitude.  Maintenant,  en  continuante  magné- 
tiser comme  je  le  fais,  c'est-à-dire  en  éloignant  et  rap- 


ESSAIS   DE  MAGNETISME.  85 

prochant,  au  moyen  d'un  circuit,  mes  mains  de  son 
corps,  j'en  fais  sortir,  j'en  dégage  l'irritation  et  Tinflam- 
mation.  J'arrête  donc  le  mal  dans  ses  progrès,  je  le  di- 
minuerai peu  à  peu  et  je  n'emploierai  plus  les  remèdes 
ordinaires  que  comme  des  auxiliaires.  » 

Rentré  chez  ma  mère,  M.  Galland  déclara  que  j'avais 
tout  ce  qu'il  fallait  pour  devenir  un  habile  magnétiseur. 
Pour  le  prouver,  il  me  fit  magnétiser  ma  mère,  en  me 
montrant  comment  il  fallait  m'y  prendre,  et  elle  en 
éprouva  le  bien  que  M.  Galland  avait  coutume  de  lui 
faire  et  que  M.  Deslon  lui  avait  fait  le  premier  jour.  La 
joie,  je  pourrais  dire  l'orgueil  que  j'éprouvais,  est  indi- 
cible I  J'avais  le  pouvoir  de  soulager  ma  mère;  mais  en 
même  temps  j'acquérais  la  conviction  d'une  puissance 
qui  était  en  moi  et  qui  résultait  de  ma  force  et  de  ma 
volonté;  ce  moment  m'enivra  d'une  des  plus  grandes 
et  des  plus  douces  jouissances  de  ma  vie.  Mon  père  vou- 
lut essayer  de  magnétiser  aussi,  mais  ce  fut  sans  succès. 
Sa  conviction  néanmoins  n'en  fut  pas  moins  entière, 
et  cette  sorte  d'incapacité  ne  l'empêcha  pas  de  publier 
en  faveur  du  magnétisme  une  brochure  allégorique, 
intitulée  :  les  Vieilles  Lanternes, 

M.  Galland  me  donna  quelques  notions  d'anatomie; 
il  m'enseigna  à  bien  juger  et  constater  l'état  du  malade, 
et  me  dit  par  quels  moyens  on  calmait  lorsqu'il  y  avait 
irritation  ou  spasme,  on  adoucissait  lorsqu'il  y  avait 
inflammation,  on  rendait  du  ton  lorsqu'il  y  avait  fai- 
blesse ou  relâchement,  c'est-à-dire  atonie,  etc.  Jus- 
qu'au commencement  de  1792,  époque  à  laquelle  ma 
mère  quitta  Paris  pour  rejoindre  mon  père  à  Épinal,  où 
je  la  conduisis,  elle  ne  fut  plus,  pour  ainsi  dire,  magné- 
tisée que  par  moi.  Cependant  M.  Galland  me  recom- 
manda de  ne  magnétiser  qu'elle.  «  Magnétiser  »,  me 
dit-il  à  ce  sujet,  «  c'est  consommer  une  partie  de  ses 


86      MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

forces  vitales,  et  à  votre  âge  il  faut  en  être  avare,  i 
Ce  baquet  de  M.  Deslon  réunissait,  de  midi  à  quatre 
heures  du  soir  et  de  sept  heures  du  soir  à  onze  heures, 
une  société  aussi  nombreuse  que  choisie,  qui  sous  le 
rapport  du  ton  et  des  manières  a  été  pour  moi  une 
école  précieuse. 

En  hommes,  on  y  trouvait  beaucoup  de  gens  d'esprit, 
dans  le  nombre  desquels  je  citerai  le  gros  abbé  de 
Vauxcelles,  dont  les  bâillements  m'amusaient  d'autant 
plus  qu'ils  se  terminaient  toujours  par  un  cri  aigu,  for- 
mant avec  sa  masse  un  contraste  bizarre;  le  président 
de  Bonneuille,  homme  petit,  maigre,  grave,  beaucoup 
plus  âgé  que  sa  femme,  mais  fin,  aimable,  parlant  à 
merveille  et  très  considéré;  le  prince  de  Beauffremont, 
homme  déjà  âgé,  mais  d'une  bonté,  d'une  aménité  par- 
faites; le  prince  d'Henin,  que  je  me  rappelle  à  peine;  le 
vicomte  de  Boursac,  encore  jeune,  instruit  d'ailleurs  et 
agréable  musicien,  de  plus  magnétiseur  zélé.  C'est  lui 
qui,  sous  la  direction  de  M.  Deslon,  fut  spécialement 
chargé  de  la  cure  de  ma  sœur  et  qui,  avec  une  com- 
plaisance parfaite,  la  magnétisait  chez  ma  mère,  quand 
elle  ne  pouvait  pas  sortir. 

Les  hommes,  au  surplus,  m'occupaient  beaucoup 
moins  que  les  dames,  et  il  est  naturel,  d'après  cela,  que 
je  me  souvienne  d'un  très  petit  nombre  d'entre  eux. 
Quant  aux  femmes,  depuis  l'âge  où  je  me  connais, 
elles  ont  été  mes  divinités  sur  la  terre;  c'est  au  point 
qu'une  chèvre  habillée  en  femme  m'aurait  monté  la  tète. 
On  conçoit  donc  que  ma  mémoire  me  rappelle  beaucoup 
moins  les  hommes  que  les  dames  que  je  vis  chez  M.  Des- 
lon. Aussi,  et  sans  parler  de  je  ne  sais  combien  d'Irlan- 
daises, toutes  sœurs  et  ne  finissant  ni  par  leur  nombre 
ni  par  leur  taille,  nommerai-je  la  comtesse  de  laBlache, 
dont  Beaumarchais  a  si  maltraité  le  mari  et  qui  occu- 


AU    BAQUET   DE   DESLON.  87 

paît  une  partie  de  la  maison  de  M.  Deslon;  la  comtesse 
de  Brassac,  femme  très  belle  et  qui,  de  peur  de  manquer 
une  séance,  se  rendait  parfois  au  baquet  en  revenant  de 
Versailles,  en  grand  habit  de  cour;  Mme  de  Foucault, 
femme  remarquable  par  sa  taille,  la  régularité,  la  dou- 
ceur et  la  dignité  de  ses  traits  et  de  sa  physionomie;  la 
vicomtesse  de  Ghoiseul,  aussi  vive  que  spirituelle,  à 
laquelle  ma  sœur  plut  beaucoup  et  qui  assez  souvent 
obtenait  que  ma  mère  la  lui  confiât  pour  dîner  avec  elle 
et  pour  faire  des  promenades  aux  environs  de  Paris, 
notamment  à  Bagatelle;  le  prince  de  Beaufîremont,  que 
je  viens  de  nommer,  les  y  conduisit  plusieurs  fois,  et 
toujours  à  quatre  chevaux,  ce  qui  amusait  beaucoup 
ma  sœur. 

Je  citerai  encore  la  présidente  de  Bonneuille,  qui  tenait 
d'autant  plus  à  son  titre  qu'elle  craignait  davantage 
d'être  confondue  avec  une  dame  de  Bonneuil,  alors  l'une 
des  six  berceuses  de  M.  de  Beaujon  (1);  or  cette  prési- 
dente était  bien  l'une  des  plus  jolies,  des  plus  gracieuses 
et  des  plus  aimables  créatures  de  la  terre ,  femme  vrai- 
ment ravissante  et  que  j'eus  le  bonheur,  un  jour,  de 
retenir  dans  mes  bras,  au  moment  où,  tombant  à  la  ren- 
verse, elle  allait  se  blesser  contre  l'angle  de  la  cheminée. 
Parfois  elle  était  accompagnée  de  son  fils,  très  joli 
enfant,  que  souvent  j'ai  fait  jouer  sur  mes  genoux.  Je 
ne  puis  également  omettre  de  parler  de  Mme  de  la  Mar- 
delle  et  de  sa  fille,  créoles  de  Saint-Domingue,  femme 
excellente,  qui  avait  la  bonté  de  suppléer  ma  mère, 
quand  elle  ne  pouvait  sortir,  pour  conduire  et  ramener 
ma  sœur.  Je  me  rappelle  encore  Mme  Levavasseur, 
femme  d'un  receveur  général  des  finances,  et  sa  fille, 

(1)  Il  avait  auprès  de  lui  six  femmes  charmantes,  chargées  de 
rendormir  et  que  l'on  appelait  ses  berceuses.  Mme  de  Bonneuil 
avait  pour  fille  Mme  Regnaud  de  Saint- Jean  d'Angely. 


88      MEMOIRES    DU   GÉNÉRAL    BARON    THIÊBAULT. 

virtuose  de  dix-sept  ans,  à  laquelle,  un  soir,  chez  la 
comtesse  de  la  Blacbe,  j'ai  entendu  jouer  et  chanter  à 
livre  ouvert  toute  la  partition  de  Dardanus,  dont  le 
vicomte  de  Boursac  venait  d'apporter  le  premier  exem- 
plaire; enfin,  et  indépendamment  de  beaucoup  d'autres 
dames  qui  venaient  au  baquet  de  M.  Deslon,  je  citerai 
Mme  X...,  jeune  créole,  qui  d'abord  fut  l'objet  d'un 
étonnement  général,  auquel  succéda,  peu  de  temp&après, 
une  véritable  horreur. 

C'est  un  jour,  vers  une  heure  après  midi,  qu'elle  arriva 
pour  la  première  fois  au  baquet  chez  M.  Deslon.  c  Mon- 
sieur »,  dit- elle  en  allant  droit  à  lui,  au  moment  où  il 
se  leva  pour  la  recevoir,  «  je  me  suis  brûlée,  et  je  viens 
vous  prier  de  me  guérir.  »  Et  aussitôt  cette  fenime,  à 
peine  âgée  de  dix-neuf  ans  et  très  remarquable  par  sa 
figure  et  surtout  par  son  air  décidé,  découvrit  un  des 
plus  beaux  bras  du  monde,  sur  la  partie  la  plus  charnue 
duquel  se  trouvait  une  plaie  très  enflammée. 

En  lui  faisant  avancer  un  fauteuil  et  du  moment  où 
elle  fut  assise,  M.  Deslon,  avec  les  manières  qui  le  dis- 
tinguaient, la  pria  de  lui  dire  comment  cet   accident 

était  arrivé «  Cela  est  indifférent  »,  répondit-elle,  t  je 

me  suis  brûlée,  je  souffre;  on  m'a  dit  qu'au  moyen  du 
magnétisme  vous  pourriez  me  soulager,  me  guérir  môme, 
et  je  viens  en  essayer.  »  La  surprise  augmenta.  Quant 
à  M.  Deslon,  il  se  mit  à  la  magnétiser  et,  en  une  demi- 
heure,  il  ôta  l'inflammation,  puis  il  dit  :  «  Maintenant, 
madame^  préservez  votre  bras  du  contact  de  l'air;  sous 
peu  il  sera  guéri.  »  Elle  remercia  M.  Deslon,  répéta  deux 
ou  trois  fois  :  «  C'est  fort  extraordinaire  »,  et  3e  retira. 

Le  lendemain  matin,  et  alors  qu'on  ne  songeait  plus  à 
elle,  elle  reparut  en  disant  à  M.  Deslon  :  c  Monsieur,  j'ai 
de  nouveau  recours  à  vous.  »  Il  examina  le  bras^  qu'il 
trouva  entièrement  au  vif  et  fort  enflammé,  c  Madame  », 


AU    BAQUET   DE   DESLON.  89 

demanda-t-il ,  <  qu'est  devenue  la  croûte  qui  a  dû  se 
former? — Monsieur,  je  l'ai  arrachée.  »  L'attention  devint 

générale,  et  le  visage  de  M.  Deslon  froid  et  sévère 

c  Monsieur  »,  continua  la  jeune  dame  avec  autant  de 
fermeté  que  d'assurance,  «  ma  conduite  vous  étonne, 
mais  je  vais  vous  l'expliquer.  J'ai  une  petite  fille  que 
j'aime  à  l'adoration;  ce  que  j'ai  entendu  dire  du  magné- 
tisme m'a  fait  penser  au  secours  que  je  pourrais  en  tirer 
pour  mon  enfant,  s'il  lui  arrivait  un  accident;  mais, 
avant  de  songer  à  en  user  pour  elle,  j'ai  voulu  en  es- 
sayer sur  moi-même.  Ma  santé  étant  parfaitement  bonne, 
j'ai  eu  l'idée  de  me  faire  une  plaie;  je  me  suis  coulé  de 
la  cire  à  cacheter  brûlante  sur  le  bras,  et,  après  l'avoir 
arrachée,  je  me  suis  présentée  hier  matin  chez  vous. 
Vous  m'avez  soulagée  avec  une  incroyable  rapidité;  tou- 
tefois je  n'étais  pas  encore  entièrement  convaincue  ;  j'ai 
donc  arraché  la  croûte  qui  s'était  formée,  et  je  viens 
faire  ma  dernière  épreuve.  » 

Je  laisse  à  penser  quel  fut  sur  nous  tous  l'effet  de  ce  dis- 
cours, fait  par  une  femme  jeune  et  charmante,  et  avec 
un  calme  et  une  tranquillité  parfaite.  Quant  à  M.  Deslon, 
il  répondit  :  «  Madame,  je  respecte  votre  motif,  quelque 
condamnable  que  soit  le  moyen  que  vous  avez  employé  : 
je  ferai  encore  une  fois  ce  que  je  pourrai  pour  vous 
soulager;  mais  j'ai  l'honneur  de  vous  prévenir  que, 
si  vous  vous  représentiez  chez  moi  après  une  nou- 
velle imprudence  de  cette  nature,  il  me  serait  impos- 
sible de  vous  recevoir.  »  La  séance  fut  plus  longue 
que  celle  de  la  veille,  mais  également  efficace.  Tout  le 
monde  avait  suivi,  dans  les  moindres  détails,  la  marche 
de  cette  seconde  expérience,  et  ce  qui  n'occupait  pas 
moins,  c'était  l'air  et  l'attention  de  la  jeune  femme, 
dont  les  regards  se  portaient  successivement  de  son  bras 
au  visage,   aux  mains  de  M.  Deslon,  et  des  mains  à 


90      MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

son  bras,  entièrement  étrangère  d'ailleurs  à  tout  ce  qui 
se  passait  autour  d'elle,  aussi  bien  qu'à  la  douleur;  ce 
qui  fit  qu'on  la  regarda  comme  une  mère  héroïque. 
Lorsque  M.  Deslon  eut  fini  :  c  Monsieur  »,  lui  dit-elle, 
c  je  suis  entièrement  convaincue,  i 

Au  moment  où  elle  se  leva  pour  se  retirer,  plusieurs 
dames  lui  adressèrent  la  parole,  pour  lui  parler  de  son 
courage  et  de  l'enfant  qui  le  lui  avait  inspiré  :  on  lui 
témoigna  même  le  désir  de  voir  cette  enfant,  qu'elle 
promit  d'amener  et  qu'en  effet  elle  amena.  C'était  une 
petite  fille  extrêmement  gentille,  qui  n'avait  pas  un  an, 
qui  jamais  n'avait  été  gênée  dans  aucun  de  ses  mou- 
vements, qui  depuis  sa  naissance  n'avait  fait  que  rouler 
sur  des  tapis,  exposée  au  grand  air  et  même  au  soleil; 
qui  à  quatre  mois  cheminait  déjà  en  se  tenant  aux 
barreaux  des  chaises,  et  qui  parut  un  phénomène. 

Mme  X...  visita  plusieurs  fois  M.  Deslon;  mais  tout 
à  coup  une  aventure,  qui  complète  tout  ce  que  j'ai  su 
sur  son  compte,  la  fit  disparaître.  Cette  aventure,  la  voici: 

Cette  dame,  appartenant  par  son  mari  et  par  elle  à 
des  familles  distinguées,  avait  pour  amant  un  homme 
également  marié.  Ce  que  j'ai  rapporté  d'elle  prouve  à 
quel  point  ses  passions  devaient  être  fortes,  sa  volonté 
impérative,  sa  tête  exaltée;  on  conçoit  d'après  cela  que, 
si  d'une  part  elle  était  exigeante,  de  l'autre  il  était  dif- 
ficile qu'elle  se  conduisît  toujours  avec  prudence. 
L'épouse  offensée  eut  des  soupçons,  cessa  de  recevoir 
la  maîtresse  rivale,  et,  depuis  six  mois,  les  deux  dames  ne 
se  voyaient  plus,  lorsque  la  première  tomba  malade. 
Bientôt,  se  trouvant  mieux,  elle  commençait  à  recevoir, 
quand  un  soir,  vers  neuf  heures,  Mme  X...  entra  chez  elle. 
Cette  visite  parut  extraordinaire  et  pourtant  se  passa 
dans  les  termes  de  la  politesse.  Après  être  restée 
quelques  moments  devant  le  lit  de  la  malade,  Mme  X... 


MESMER   ET    DESLON.  91 

s'approcha  de  la  cheminée,  sous  prétexte  de  se  chaufTer 
les  pieds,  déplaça  un  potage  que,  à  son  arrivée,  on  avait 
mis  devant  le  feu,  et  ne  tarda  pas  à  se  retirer.  Alors  la 
malade  demanda  son  potage;  mais,  en  portant  la  pre- 
mière cuillerée  à  la  bouche  :  t  ....  Que  me  donnez-vous 
là?  »  s'écria-t-elle  en  crachant  ce  qu'elle  avait  pris,  «  ce 
potage  est  exécrable  t  >  On  alla  à  la  cuisine,  et  ce  qu'on  y 
trouva  de  bouillon  était  excellent.  On  ne  pou.vait  d'ail- 
leurs soupçonner  aucun  des  domestiques,  tous  gens  hon- 
nêtes et  dévoués,  tandis  que  de  moment  en  moment 
Mme  X...  devenait  plus  suspecte.  Le  médecin  arriva 
sur  ces  entrefaites;  on  lui  conta  ce  qui  venait  de  se 
passer;  on  fit  prendre  une  partie  du  potage  à  un  chien, 
qui  eut  de  suite  les  symptômes  d'un  empoisonnement 
violent  et  creva.  L'affaire  devenait  trop  sérieuse;  le 
frère  de  la  malade  courut  chez  M.  le  lieutenant  de 
police  et  lui  rendit  compte  des  faits  et  de  toutes  les  cir- 
constances. A  minuit  et  demi  on  arriva  chez  Mme  X... 
qui  venait  de  se  coucher  et  parut  très  scandalisée  qu'on 
osât,  à  cette  heure,  se  présenter  chez  elle.  On  lui 
demanda  les  clefs  de  son  secrétaire;  elle  les  remit  sans 
difficulté;  on  ne  trouva  rien.  On  lui  demanda  ses  poches, 
elle  refusa  de  les  donner;  on  les  prit  de  force  et  l'on 
trouva  dans  l'une  d'elles  des  traces  d'arsenic  et  un  petit 
papier  qui  en  avait  contenu.  Les  preuves  étaient  à  peu 
près  complètes,  et  l'échafaud  le  juste  prix  d'un  pareil 
crime;  mais  la  famille  de  Mme  X...  et  celle  de  son  mari 
obtinrent  une  lettre  de  cachet,  grâce  à  laquelle  la  cou- 
pable disparut.  En  1814,  je  fis  à  Paris  la  connaissance 
d'un  colonel,  rentrant  de  l'émigration;  il  avait  connu 
toutes  les  personnes  qui  jouèrent  un  rôle  dans  cette 
affaire,  et  se  rappelait  tous  les  détails. 

Si  Mesmer  avait  fait  du  magnétisme  une  charlata- 
nerie,  une  spéculation,  M.  Deslon  en  faisait  une  affaire 


0-2      MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  conviction,  de  dévouement  et  de  sacrifice.  Ainsi  le 
premier  avait  vendu  son  prétendu  secret  à  un  certain 
nombre  d'adeptes,  dont  M.  Deslon  fit  partie,  alors  que, 
parvenu  par  ses  travaux  et  ses  découvertes  beaucoup 
plus  que  par  les  insignifiants  cahiers  en  aphorismes 
de  Mesmer  à  la  connaissance  entière  de  ce  moyen 
curatif,  le  second  communiquait  tout  ce  qu'il  savait, 
pour  le  seul  plaisir  de  répandre  la  science,  et  cela  non 
seulement  à  des  médecins,  mais  même  à  des  hommes  du 
monde.  De  plus,  afin  de  soutenir  une  découverte  qu'il 
regardait  comme  très  importante  pour  l'humanité,  il 
s'était  aliéné  toute  la  Faculté  de  médecine,  avait  fait  le 
sacrifice  de  la  place  de  premier  médecin  de  M.  le  comte 
d'Artois  et  même  s'était  brouillé  avec  plusieurs  de  ses 
amis,  notamment  avec  le  docteur  Bâcher,  son  ami 
d'enfance  et  celui  de  mon  père.  Enfin  il  avait  rédigé  des 
cahiers  infiniment  précieux,  cahiers  que  j'ai  copiés  en 
totalité,  qui  à  sa  mort  ont  disparu,  sans  que  j'aie  jamais 
pu  savoir  ce  qu'ils  étaient  devenus,  et  dans  lesquels  je 
me  rappelle  qu'il  définissait  le  magnétisme  :  c  l'action 
de  la  volonté  sur  la  matière  animée  »,  définition  qui  me 
parut  frappante  et  dont  tout  ce  que  j'ai  pu  savoir 
depuis  sur  le  magnétisme  n'a  fait  que  me  démontrer  de 
plus  en  plus  l'exactitude. 

Au  nombre  des  expériences  que  je  lui  ai  vu  faire  et 
répéter,  à  plusieurs  reprises,  il  en  est  une  qui  m'a 
toujours  paru  sans  réplique.  Voici  en  quoi  elle  con- 
sistait. Il  faisait  conduire  chez  lui,  rue  Vivienne,  des 
chevaux  encore  vivants,  mais  que  l'on  menait  à  la 
voirie;  il  faisait  mettre  par  écrit  la  déclaration  d'un  vété- 
rinaire sur  la  maladie  du  cheval;  il  faisait  ensuite 
magnétiser  ce  cheval  par  ses  disciples,  et  chacun  écri- 
vait de  même  ce  qu'il  pensait  sur  l'état  de  l'animal.  Ces 
préparatifs  achevés,  il  arrivait,  recevait  toutes  les  notes. 


EXPERIENCES   DE   DESLON.  93 

qu'il  mettait  sur  une  table  sans  les  lire  ni  les  ouvrir, 
magnétisait  le  cheval  et,  au  bout  de  peu  de  moments, 
rédigeait  son  jugement.  Aussitôt  on  tuait  le  cheval;  on 
l'ouvrait  et  on  mettait  sur  une  table  ses  différents 
viscères.  Il  lisait  alors  sa  note  à  haute  voix,  faisait 
vérifier  chaque  fois  et  ne  se  trompait  jamais  sur  le 
moindre  détail.  Cette  vérification  terminée,  il  reprenait 
les  notes  qui  lui  avaient  été  remises,  celle  du  vétéri- 
naire y  comprise,  constatait  les  erreurs,  faisait  obser- 
ver ce  qui  avait  pu  les  causer,  donnait  des  conseils,  des 
avis,  sur  la  manière  de  les  éviter  à  l'avenir  et  faisait 
emporter  les  débris  de  l'animal. 

Il  rencontra  un  jour  chez  mon  père  le  vieux  comte 
de  Solms,  qui  avait  abandonné  sa  petite  souveraineté  à 
son  fils,  contre  une  pension,  au  moyen  de  laquelle  il 
vivait  en  philosophe,  à  Paris,  avec  une  fille  naturelle 
habillée  en  homme  et  qu'on  appelait  M.  de  Marbitzky.  Ce 
comte  de  Solms  ne  croyait  pas  au  magnétisme  et  néan- 
moins désirait  avoir  une  occasion  d'entendre  M.  Deslon 
sur  ce  sujet,  qui  alors  occupait  tout  le  monde.  Il  obtint, 
par  l'entremise  de  mon  père,  que  M.  Deslon  viendrait 
dîner  avec  lui  et  essayerait  de  le  convertir.  On  prit  jour; 
on  convint  d'être  en  petit  comité;  en  effet,  nous  ne 
fûmes  que  sept  :  le  comte  et  sa  fille,  M.  Bitaubé,  un 
convive  dont  j'ai  oublié  le  nom,  M.  Deslon,  mon  père 
et  moi.  A  peine  arrivé,  M.  Deslon  demanda  à  M.  Bitaubé  : 
€  Croyez-vous  au  magnétisme?  —  Monsieur  »,  répon- 
dit M.  Bitaubé  en  souriant,  «  faites-moi  croire!  »  Ce 
mot  fit  fortune,  et,  à  l'exception  de  mon  père  et  de 
moi  qui  étions  tout  à  fait  convaincus,  chacun  répéta  : 
«  Faites- moi  croire!  —  En  ce  cas  »,  dit  M.  Deslon  à 
ces  quatre  messieurs,  «  qui  de  vous  désire  que  je  le 
magnétise?  »  Personne  ne  s'offrait,  personne  ne  se  récu- 
sait, et  M.  Deslon  fut  prié  de  choisir.  Le  choix  fut 


04      MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

bientôt  fait  et  tomba  sur  M.  de  Marbitzky,  qui,  très  for- 
tement constitué,  même  pour  un  jeune  homme,  et  d'une 
taille  extraordinaire  pour  une  femme,  était  alors  dans 
tout  l'éclat  et  dans  toute  la  force  de  la  jeunesse.  On  ob- 
serva à  M.  Deslon  qu'il  risquait  de  ne  pas  trouver  trace 
de  maladies  graves  :  «  Je  le  sais  >,  répondit-il,  c  mais 
je  ne  risque  pas  non  plus  d'être  embarrassé  pour  révéler 
ce  que  je  trouverai.  >  La  séance  ne  fut  pas  longue  :  c  Mon- 
sieur >,  dit  M.  Deslon  à  ce  soi-disant  jeune  homme, 
t  je  vous  félicite  de  votre  santé;  mais  qu'avez-vous,  ou 
qu'avez -vous  eu  à  l'épaule  droite?  —  Je  n'ai  rien, 
répondit-il.  —  Il  n'a  rien  eu,  ajouta  le  comte.  —  Cela  est 
impossible,  reprit  M.  Deslon  :  je  n'éprouve  partout 
ailleurs  que  des  sensations  qui  dénotent  la  santé  la  plus 
parfaite;  mais,  arrivé  à  cette  épaule,  je  trouve  l'indica- 
tion d'une  lésion  forte,  plus  ou  moins  ancienne  et  dont 
cependant  vous  devez  encore  souffrir  de  temps  en  temps. 
—  Ah!  c'est  vrai,  s'écria  alors  M.  de  Marbitzky;  à  l'âge 
de  dix  ans,  j'ai  été  mordu  à  cette  épaule  par  un  cheval; 
on  en  a  fait  un  mystère,  par  la  crainte  des  reproches; 
mais  la  cicatrice  existe,  et  quelquefois  j'en  souffre 
encore.  »  Ce  fait,  si  simple  en  lui-même,  mais  qui  était 
sans  réplique,  parut  à  ces  messieurs  très  extraordinaire. 
On  se  mit  à  table,  et  le  dîner^  qui,  chez  le  comte  de 
Solms,  durait  deux  à  trois  heures,  où  l'on  servait  l'un 
sur  l'autre  vingt  plats,  sous  le  prétexte  de  manger 
plus  chaud,  et  où,  suivant  l'usage  allemand,  au  risque 
de  vous  rendre  malade,  on  forçait,  pour  ainsi  dire,  de 
manger  de  tout,  ce  dîner  fut  consacré  tout  entier  i 
parler  du  magnétisme  et  à  réfuter  ou  à  éclaircir  la 
totalité  des  objections  ou  des  doutes  que  ces  messieurs 
purent  émettre  (1). 

(1)  J'ai  eu,  du  reste,  plusieurs  occasions  de  parler  magaôtismc  : 
une  fois  avec  l'abbé  Parla,  le  célèbre  magnétiseur  indien,  auquel, 


EFFETS    DU   MAGNETISME.  95 

Je  reviens  au  baquet  de  M.  Deslon.  Quoique  je  ne 
fusse  pas  malade,  j'y  passais  mes  soirées  et,  tout  en  pro- 
fitant de  la  bonne  compagnie  que  j'y  trouvais  et  qui 
pour  moi  a  toujours  été  un  charme  et  un  besoin,  je  me 
faisais  magnétiser  assez  souvent.  C'est  l'époque  de  ma 
vie  où  je  me  suis  le  mieux  porté,  et,  quelque  part  qu'on 
puisse  faire  à  mon  âge,  j'ai  toujours  été  convaincu  que 
le  magnétisme  m'avait  fait  grand  bien. 

Du  reste,  je  n'ai  jamais  eu  ni  crises,  ni  sommeil;  de 
tous  les  magnétiseurs  qui  allaient  chez  M.  Deslon,  un 
seul  m'a  fait  éprouver  quelque  chose;  encore  ce  qu'il  me 
faisait  éprouver  se  bornait-il  pour  moi  à  sentir  sa  main 
à  une  distance  de  deux  ou  trois  pieds.  On  crut  d'abord 
que  je  plaisantais,  et  l'on  me  mit  plusieurs  bandeaux 
sur  les  yeux;  mais  cela  était  indifférent.  Un  froid  léger, 
néanmoins  très  distinct,  m'avertissait  de  tous  les  mou- 
vements que  faisaient  les  mains  de  ce  médecin  en  me 
magnétisant  :  ainsi  je  disais  avec  une  entière  certi- 
tude :  Une  des  mains  de  M.  Bazin  est  à  mon  épaule 
gauche,  l'autre  à  mon  genou  droit,  etc.  Je  magnétisai 

en  citant  les  faits  que  je  viens  de  rapporter,  j*eus  l'air  de  parler 
grec.  Ce  fut  chez  un  M.  de  Bourjoli,  très  malade  de  la  poitrine,  que 
je  le  rencontrai.  «Vous  serez  dans  quinze  jours  en  pleine  convales- 
cence »,  lui  disait-il,  avec  une  hardiesse  qui  me  scandalisa  :  cinq 
jours  après,  le  malade  était  mort.  Ce  Faria  ne  me  parut  être,  et 
n'était  en  effet,  qu'un  de  ces  charlatans  qui  sont  le  déshonneur  de 
tout  ce  qu'ils  font  ou  prônent.  Le  magnétisme,  pour  moi  et  d'après 
mon  expérience,  offre  un  moyen  de  juger  les  maladies  et  de  mo- 
dérer ou  de  calmer  les  affections  d'un  certain  genre,  d'en  guérir 
quelques  autres  et,  en  général,  de  seconder  la  nature  et  parfois  la 
médecine;  d'éclairer  et  guider  cette  dernière,  mais  non  de  la  rem- 
placer entièrement  et  encore  moins  de  réaliser  de  véritables 
miracles.  Je  le  regarde  comme  un  secours  que  la  Providence  a 
mis  à  la  disposition  de  l'homme,  quoique  je  n'aille  pas  aussi  loin 
que  le  vieux  comte  d'Hannache,  qui  trouvait  dans  la  Bible  la  révé- 
lation entière  du  magnétisme,  et  qui  prétendait  que  tous  les  gestes 
des  prêtres,  l'imposition  des  mains,  le  signe  de  la  croix  et  la  béné- 
diction elle-même  n'étaient  que  des  manières  de  magnétiser. 


96      MÉMOIRES   DD    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

même  quelquefois,  au  baquet  de  M.  Deslon,  et  l'on  fut 
constamment  frappé  de  la  finesse  et  de  la  justesse  de  mes 
sensations. 

Quant  à  ma  sœur,  dès  le  premier  jour  qu'elle  alla  au 
baquet,  elle  eut  des  crises  horribles.  Durant  ces  crises, 
qui  commençaient  par  un  profond  sommeil,  elle  éprou- 
vait des  agitations  effrayantes  et  de  véritables  attaques 
de  nerfs  :  il  lui  arrivait  de  crier  pendant  des  heures  en- 
tières et  presque  toujours  de  se  renverser  par-dessus 
le  bras  de  son  fauteuil,  de  manière  que,  sans  cesser 
de  rester  assise,  sa  tête  pendait  jusqu'à  terre.  La  pre- 
mière fois  que  ma  mère  la  vit  dans  cet  état^  elle  en  eut 
une  frayeur  affreuse  et  voulut  la  redresser  ;  mais  M.  Des- 
lon s'y  opposa.  Quoique  maîtresse  de  tous  ses  mouve- 
ments, ma  sœur  restait  dans  cette  position  deux  ou  trois 
heures  de  suite,  et  cela  sans  qu'il  en  résultât  rien  de 
fâcheux.  A  mesure  que  la  crise  passait,  elle  se  relevait 
d'elle-même,  se  replaçait  naturellement  sur  son  fauteuil, 
se  calmait,  se  réveillait  peu  à  peu  et  n'avait  ni  trace,  ni 
souvenir  de  ce  qu'elle  avait  fait,  éprouvé  ou  souffert.  Ce 
qu'il  y  avait  même  de  plus  extraordinaire,  c'est  qu'il  ne 
lui  restât  aucune  fatigue,  qu'aller  au  baquet  était  pour 
elle  une  véritable  jouissance,  et  qu'un  jour  d'interrup- 
tion dans  ce  terrible  traitement  lui  causait  un  véritable 
chagrin. 

Son  courage  et  sa  constance  eurent  leur  prix.  Sa  sur- 
dité, qui  avait  résisté  à  tous  les  moyens  de  la  médecine, 
était  presque  entièrement  passée,  lorsque,  en  1 787,  M.  Des- 
lon mourut.  Cette  perte  si  cruelle  pour  mon  père,  réelle 
pour  ma  sœur,  qui  avait  encore  besoin  d'un  an  de  trai- 
tement, fut  irréparable  pour  le  magnétisme.  M.  Deslon, 
avec  une  belle  figure,  une  taille  superbe  et  autant  de 
noblesse  que  de  grâce  dans  le  ton  et  les  manières,  avait 
beaucoup  d'esprit,  beaucoup  d'instruction,  beaucoup  de 


ANECDOTES   SUR   DESLON.  97 

caractère,  et  il  n'eût  point  abandonné  une  découverte 
qu'alors  il  soutenait  et  propageait  plus  que  personne. 
Incapable  de  charlatanisme,  il  n'admettait,  d'ailleurs, 
que  l'évidence  et  procédait  d'après  elle.  Il  préparait  un 
ouvrage  qu'il  regardait  comme  ne  pouvant  être  réfuté 
par  personne.  Ainsi  que  je  l'ai  dit,  les  matériaux  de 
cet  ouvrage  ont  dû  se  trouver  dans  ses  papiers;  mais, 
soit  qu'ils  offrissent  encore  trop  de  lacunes,  soit  que 
son  frère.  M.  de......  alors  lieutenant-colonel  dans  Lau- 

zun-hussards(l),  ait  craint  que  la  publication  de  cet  ou- 
vrage ne  lui  fît  quelque  tort,  tout,  à  cet  égard,  a  fini 
avec  M.  Deslon. 

Il  était,  ainsi  que  mon  père,  natif  des  Vosges,  où  sa 
famille  était  établie. 

En  revenant  de  Besançon,  où  il  avait  été  reçu  docteur 
en  médecine,  il  se  trouva  dans  la  voiture  publique  avec 
un  jeune  officier  et  un  Capucin.  A  peine  en  route,  l'offi- 
cier se  mit  à  plaisanter  le  religieux  et  le  harcela  pendant 
la  journée  entière.  M.  Deslon  avait  commencé  par  sou- 
rire à  quelques-uns  de  ces  propos,  qui  bientôt  l'avaient 
ennuyé,  puis  dégoûté;  enfin,  à  une  demi-lieue  de  l'en- 
droit où  ils  devaient  se  séparer,  M.  Deslon,  poussé  à 
bout,  ne  put  se  taire  plus  longtemps  et  dit  au  Capucin  : 
f  Parbleu,  mon  Père,  il  faut  avouer  que  vous  avez  bien 
de  la  patience!  —  Comment  donc,  reprit  l'officier,  en 
s'adressant  à  lui,  est-ce  que  vous  en  auriez  moins?  —  Il 
y  a  longtemps,  lui  répondit  M.  Deslon,  que  tout  cela 
serait  fini,  si  vous  vous  étiez  adressé  à  moi!...  —  Il 
n'y  a  pas  de  temps  à  perdre  »,  répliqua  l'officier,  en 
lui  donnant  un  soufflet.  On  fit  arrêter  la  voiture.  Les 

(1)  Les  MM.  Deslon  se  disaient  descendants  des  Dillon,  préten- 
daient qu'on  les  appelait  Deslon  par  corruption  et  vivaient  à  Gérard- 
mer  en  gentilshommes.  C'est  ainsi  que  plusieurs  d'entre  eux  étaient 
au  service. 

I.  7 


9H     MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

deux  champions  descendirent,  mirent  l'épée  à  la  main, 
et  en  peu  d'instants  M.  Deslon,  qui  était  aussi  brave 
qu'agile  et  qui  venait  de  remporter  à  Besançon  le  prix 
des  armes,  blessa  à  mort  son  adversaire.  Celui-ci,  qui 
profitait  de  son  premier  semestre,  était  à  une  demi- 
lieue  de  sa  famille;  il  n'y  arriva  que  pour  expirer, 
après  avoir  déclaré  qu'il  avait  tous  les  torts  et  obtenu 
qu'on  ne  fit  aucune  poursuite.  M.  Deslon  fut  au  déses- 
poir de  cette  aventure"  et  n'y  revenait  ou  n'y  était  ra- 
mené que  pour  répéter  :  t  Après  douze  heures  de  pa- 
tience, je  n'avais  plus  qu'un  quart  d'heure  à  attendre,  et 
je  mourrai  inconsolable  de  n'avoir  su  me  taire  plus 
longtemps.  » 

Après  avoir  terminé  avec  une  haute  distinction 
toutes  ses  études  de  médecine  en  province,  M.  Deslon 
vint  les  recommencer  à  Paris  et  suivit  particulièrement 
les  cours  de  M.  Petit.  Un  jour  que  ce  savant  anatomiste 
démontrait  à  ses  élèves  que  la  plus  vive  jouissance  du 
monde  était  d'être  pendu,  M.  Deslon,  que  M.  Petit 
aimait  beaucoup,  lui  dit  :  <  Mais,  mon  cher  mattre, 
vous  qui  êtes  si  loin  d'être  l'ennemi  des  plaisirs. 
comment  ne  vous  êtes-vous  pas  encore  procuré  celui-là? 
—  Mon  ami,  lui  répondit  M.  Petit,  c'est  que  je  le  garde 
pour  la  bonne  bouche.  » 

M.  Deslon  persuada  un  jour  à  mon  père  de  l'accom- 
pagner au  théâtre  d'anatomie;  mon  père  en  rapporta 
un  mal  de  cœur  qu'il  garda  toute  la  journée.  Il  voulut 
se  venger  et  mena  Deslon  voir  le  Médecin  maigri  lui.  La 
scène  fut  des  plus  comiques.  Deslon  était  furieux  de 
voir  jouer  et  ridiculiser  une  profession  qu'il  regardait 
comme  très  honorable  et  à  laquelle  il  se  dévouait.  A 
chaque  mot,  il  s'écriait  :  «  Que  c'est  bête  î  »  et,  à  chacune 
de  ses  exclamations,  mon  père  partait  d'un  nouvel  éclat 
de  rire. 


ANECDOTES    SUR   DESLON.  99 

Lorsque  mon  père  se  maria,  Deslon,  qui  fut  un  de  ses 
témoins,  s'était  placé  près  de  lui  et,  à  chaque  mo- 
ment, s'approchait  de  son  oreille  et  lui  disait  :  c  Mon 
ami...  mon  ami...,  il  en  est  encore  temps,  sauve-toi !..• 
Au  nom  du  ciel,  sauve-toi!...  i  Et  dès  que  le  oui  fut 
prononcé  :  «  Ah!  malheureux  »,  s'écria-t-il,  «  mainte- 
nant pends-toi  !  » 

Malgré  tout  ce  qu'il  avait  eu  de  regret  à  la  suite  du 
duel  dont  j'ai  parlé,  il  fut,  à  Paris,  au  moment  d'en 
avoir  un  second.  Il  ne  l'avait  pas  provoqué,  mais  il  y 
mettait  une  opiniâtreté,  une  véhémence  qui  semblait 
rendre  tout  accommodement  impossible.  Quelques  amis, 
ayant  échoué  auprès  de  lui,  obtinrent  du  moins  que 
l'affaire  fût  remise  au  lendemain  et  vinrent  trouver 
mon  père,  qui  courut  aussitôt  chez  Deslon;  mais  ce 
dernier,  renfermé  dans  son  appartement,  faisait  dire 
qu'il  n'y  était  pas  et  ne  recevait  personne.  Alors  mon 
père  lui  écrivit  une  lettre,  lettre  longue,  raisonnée,  de 
la  plus  grande  force,  dont,  vingt-deux  ans  après, 
M.  Deslon  a  encore  parlé  devant  moi  comme  d'un  chef- 
d'œuvre,  et  qui  finissait  par  cette  conclusion  :  que  lui 
Deslon  ne  pouvait  se  battre  dans  cette  circonstance 
sans  attester  son  inconséquence,  sa  faiblesse  ou  sa 
cruauté.  Cette  lettre  le  frappa,  et  le  résultat  des  ré- 
flexions qu'elle  lui  fit  faire  mit  à  même  d'arranger  cette 
affaire. 

On  lui  proposa  un  mariage  aussi  séduisant  par  la 
beauté  de  la  jeune  personne  que  par  la  fortune  et  par 
l'amour  qu'elle  avait  conçu  pour  lui.  Tout  était  convenu, 
la  date  fixée,  lorsque  le  hasard  le  rendit  témoin  d'une 
querelle  entre  la  gouvernante  de  la  prétendue  et  cette 
dernière;  celle-ci,  qui  avait  tort,  s'opiniâtra,  devint  im- 
périeuse et  dure.  M.  Deslon  en  conclut  qu'elle  manquait 
d'esprit;  ne  concevant  sans  esprit  aucun  bonheur  pos- 


100    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

sible  en  mariage,  il  rompit  tout.  Quelque  chose  que  Ton 
pût  faire,  il  fut  inébranlable,  et  la  demoiselle  en  mourut 
de  désespoir. 

Ce  long  article  sur  le  magnétisme  et  sur  M.  Deslon 
me  conduit  naturellement  aux  autres  amis  d'enfance 
que  mon  père  retrouva  à  Paris,  et  avec  lesquels  j'ai  eu 
des  relations,  c'est-à-dire  à  MM.  Rossel,  Joly,  Bâcher 
et  Cérutti. 

M.  Rossel,  doué  d'un  esprit  fin,  gracieux  et  facile,  fut 
malheureux  toute  sa  vie.  Mon  père,  en  1784,  le  retrouva 
dans  une  fort  triste  situation  et  ne  vivant  pour  ainsi  dire 
que  de  l'esprit  qu'il  vendait  aux  autres  :  il  était  réduit  à 
faire  des  pièces  de  théâtre  que,  faute  du  moyen  de  les 
faire  mettre  en  musique  ou  de  les  faire  représenter,  il 
vendait  à  des  hommes  en  position  d'en  tirer  parti.  Une 
foule  de  pièces  de  lui  furent  successivement  jouées  sur 
différents  théâtres  et  sous  les  noms  de  ceux  qui  en 
traitèrent.  De  ce  nombre  fut  Panurge,  qu'un  M.  Morel 
lui  acheta.  Lors  des  succès  de  cet  opéra,  ce  pauvre 
Rossel  déplora  le  bas  prix  auquel  il  avait  donné  son 
poème,  qui,  dans  le  fait,  ne  lui  avait  été  payé  que  six 
cents  francs.  Malgré  son  succès,  cette  pièce  était  mé- 
diocre. Le  besoin  fut  toujours  un  fort  triste  Apollon; 
les  inspirations  que  l'on  ne  peut  avoir  que  pour  la 
gloire  des  autres  se  ressentent  nécessairement  de  cette 
nécessité.  Aussi  Panurge  fut-il  critiqué  et  le  fut-il  avec 
raison.  A  propos  de  la  grosse  caisse  qu'on  apporte  sur 
la  scène  et  qu'un  homme  frappe  à  coups  redoublés,  on 
fit  les  quatre  vers  suivants  : 

D'où  viennent  la  fureur,  la  rage 
De  cet  intrépide  fouetteur? 
Ah  I  c'est  le  Dieu  du  goût,  je  gage, 
Qui  prend  son  tambour  pour  l'auteur. 

Ce  batteur  fit  appliquer  également  à  M.  Morel ,  réputé 


JOLY,    BACHER,   CÉRUTTI.  101 

l'auteur  de  Panurge,  cette  parodie  de  l'inscription  de  la 
toile  des  Italiens,  aujourd'hui  théâtre  Feydeau  :  Ridendo 
castigat  Morel,  au  lieu  de  mores  (1). 

Cérutti  est  trop  connu  pour  que  j'ajoute  rien  à  son 
nom.  Mon  père  en  avait  fait  la  connaissance  à  la 
maison  professe  des  Jésuites  (2);  et  il  eut  toujours 
pour  mon  père  autant  d'estime  que  d'amitié.  On  sait 

(1)  On  sait  que  cette  inscription  est  de  Santeuil;  mais  la 
manière  doDt  on  l'obtint  est  au  nombre  des  anecdotes  défigurées 
et  d'ailleurs  très  platement  contées  dans  les  Santoliana.  Il  est  faux, 
en  effet,  que  Dominique  eût  demandé  à  Santeuil  une  inscription 
pour  son  portrait,  de  môme  qu'il  eût  été  inexact  et  ridicule  de 
dire  qu'un  Arlequin  corrigeait  les  mœurs  en  riant.  C'est  donc  pour 
la  toile  des  Italiens,  pour  le  genre  du  théâtre  et  non  pour  le  genre 
de  l'acteur  et  encore  moins  pour  son  portrait  ou  pour  sa  personne, 
que  l'inscription  fut  faite,  circonstance  qui  lui  rend  tout  son 
mérite,  et  à  l'anecdote  tout  son  sel. 

Puisque  j'ai  nommé  Dominique  dans  cette  note,  je  la  terminerai 
par  une  anecdote  qui  le  concerne  et  qui  peut  ne  pas  être  connue. 
Cet  acteur,  le  plus  parfait  Arlequin  qui  ait  jamais  paru,  cet 
homme  qui  faisait  rire  tout  Paris,  mourait  de  mélancolie.  Ayant 
vainement  eu  recours  à  la  science  de  deux  ou  trois  médecins,  il 
alla  consulter  le  célèbre  Bouvard,  je  crois.  «  Monsieur  »,  lui  dit  ce 
dernier,  après  l'avoir  bien  entendu,  «  il  faut  faire  telle  chose...  — 
Monsieur,  je  l'ai  faite  tant  de  temps  et  je  n'en  ai  éprouvé  aucun 
bien.  — En  ce  cas,  faites  telle  autre  chose... — Je  l'ai  faite  tant 
d'années  et  sans  aucun  succès.  »  Enfin,  quelque  chose  que  Bou- 
vard pût  lui  conseiller  ou  lui  prescrire,  il  se  trouva  que  Domi- 
nique Tavait  faite  et  que  néanmoins  son  mal  avait  empiré.  «  Eh 
bien  t  »  lui  dit  Bouvard,  «  je  ne  vois  plus  qu'une  chose  qui  puisse 
vous  soulager,  par  le  genre  de  distraction  que  cela  vous  procu- 
rera :  allez  voir  jouer  Dominique.  —  Hélas!  monsieur  »,  répli- 
qua-t-il,  «  Dominique,  c'est  moi.  » 

(2)  Joseph-Antoine-Joachim  Cérutti,  qui  devint  un  littérateur 
distingué  et  qui  fut  député  de  Paris  à  l'Assemblée  législative,  était 
né  à  Turin;  il  avait  fait  ses  études  dans  sa  ville  natale,  chez  les 
Jésuites,  qui,  voyant  en  lui  un  élève  d'avenir,  se  l'attachèrent.  De 
même  Dieudonné  Thiébault  avait  étudié  chez  les  Jésuites  à  Golmar 
et  à  Épinal,  et,  pressé  par  ses  maîtres  d'entrer  dans  leur  compa- 
gnie, il  s'y  était  décidé.  Tous  deux,  Dieudonné  Thiébault  et  Cérutti, 
furent  rendus  à  la  vie  civile  par  l'arrêt  du  Parlement  qui  détermina 
la  ruine  des  Jésuites  en  1762. 


102    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

que  c'est  Cérutti  qui,  de  concert  avec  l'abbé  d'Olivet  et 
d'Alembert,  lui  proposa  la  place  qui  le  conduisit  à  Berlin. 
C'est  chez  lui  que  mon  père  fit  la  connaissance  de 
M.  Grouvelle,  auquel  je  reviendrai  plus  tard. 

MM.  Joly  et  Bâcher,  dont  il  sera  plus  d'une  fois 
question  dans  le  cours  de  cet  ouvrage,  étaient,  l'un 
jurisconsulte,  l'autre  médecin.  Tous  deux,  recomman- 
dables  par  leur  caractère  et  par  leur  mérite,  furent  au 
nombre  des  plus  tendres  et  des  plus  constants  amis  de 
mon  père.  De  retour  à  Paris,  nous  les  vîmes  souvent, 
et  chez  ce  bon  et  spirituel  Bâcher,  nous  ftmes  la 
connaissance  des  plus  célèbres  médecins  de  Paris, 
notamment  de  Lépreux,  docteur  et  poète  latin.  Une 
chose,  cependant,  affligea  mon  père,  ce  fut  l'impossibilité 
de  rapprocher  Bâcher  de  Deslon,  amis  d'enfance,  que  le 
magnétisme  avait  brouillés.  Bâcher  en  effet  s'était 
hautement  déclaré  pour  l'avis  de  la  Faculté,  que  Deslon 
avait  combattu  non  seulement  avec  les  armes  du  raison- 
nement, mais  aussi  avec  celles  du  ridicule  :  ensuite 
Bâcher  avait  eu  tort  dans  les  formes,  et  Deslon  était 
trop  fier  pour  ne  pas  exiger  des  excuses,  que  Bâcher 
était  incapable  de  faire.  Toutefois,  s'ils  restèrent  brouil- 
lés, aucun  des  deux  ne  sut  mauvais  gré  à  mon  père  de 
l'attachement  qu'il  conserva  à  l'autre. 

Avant  d'aborder  ce  qui  me  concerne,  je  vais  passer 
des  amis  de  mon  père  à  ses  simples  connaissances  et 
aux  hommes  qui  s'honorèrent  en  s'intéressant  à  son 
sort  et  à  lui. 

Dans  cette  nouvelle  nomenclature,  la  première  per- 
sonne qui  se  présente  est  le  comte  de  Rivarol.  Il  avait 
appris  qu'il  devait  à  mon  père  le  prix  que  son  Discours 
sur  runiversalité  de  la  langue  française  avait  obtenu  à  l'Aca- 
démie de  Berlin;  il  fut  toujours  reconnaissant  de  ce  que 
mon  père  avait  fait  pour  lui  dans  cette  occasion.  Aussi, 


LE   COMTE  DE   RIVAROL.  103 

dès  qu'il  le  sut  à  Paris,  il  se  présenta  chez  lui  et  y  vint  assi- 
dûment. Il  s'y  trouvait  certainement  avec  des  hommes 
très  remarquables,  tels  que  Cérutti,  Bitaubé,  Chamfort, 
Marnésia  (1),  le  marquis  de  Chimènes  ou  Ximènes  (2), 
Grouvelle,  etc. , et,  malgré  cela,  le rôlequecejeunehomme, 
alors  âgé  de  vingt  et  un  ou  vingt-deux  ans,  jouait  au 
milieu  de  ces  hommes  plus  ou  moins  célèbres  était 
immense.  Il  ne  fallait  que  le  mettre  en  train  de  parler, 
pour  qu'il  devînt  aussi  brillant  qu'inépuisable,  et  mon 
père,  qui  disait  de  lui  que  ce  qu'il  avait  d'esprit  en  pièces 
de  deux  sols  suffirait  pour  assurer  une  fortune  litté- 
raire, avait  plus  que  personne  le  talent  de  le  faire  causer. 
Enfin,  dès  qu'il  avait  pris  la  parole,  il  ne  tarissait  pas, 
prenait  possession  du  premier  rôle,  et  on  ne  faisait  plus 
que  l'écouter  avec  un  ravissement  que  personne  ne 
dissimulait. 

C'est  dans  ces  soirées,  où  j'étais  insatiable  du  plaisir 
de  l'entendre,  qu'il  nous  fit  connaître  toute  sa  vie.  De 
cette  masse  d'anecdoctes,  si  curieuses  par  elles-mêmes, 
si  variées,  semées  de  tant  de  traits  charmants  et  de 
pensées  ingénieuses,  en  un  mot  si  piquantes  dans  sa 
bouche,  je  n'en  ai  malheureusement  retenu  qu'une 
seule;  mais  elle  mérite  d'être  recueillie,  à  d'autant  plus 
de  titres  qu'elle  concerne  l'abbé  Delille  autant  que 
Rivarol  lui-même. 


(1)  Claude-François- Adrien,  marquis  de  Lezay-Maruésia,  Lor- 
rain comme  Dieudonné  Thiébault  et  député  de  la  noblesse  du 
bailliage  d'Aval  (Jura)  aux  États  Généraux,  a  laissé  des  écrits  qui 
le  classaient  alors  comme  moraliste  distingué.  (Éd.) 

(2)  Bel  esprit,  ancien  mousquetaire  et  auteur  dramatique  mal- 
heureux. Voici  de  lui  un  mot,  que  Viennet  m'a  souvent  rappelé. 
On  parlait  de  je  ne  sais  plus  quelles  tragédies  nouvelles  et  de  la 
vanité  de  leurs  auteurs  :  «  Ces  gueux-là  »,  reprit-il  en  riant,  «font 
pitié.  Ils  se  figurent  que  parce  qu'ils  font  des  vers  et  des  scènes 
ils  font  des  tragédies  !  » 


104    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THlÉBAULT. 

En  présence  d'hommes  qui  se  trouvaient  ses  garants 
par  là  même  qu'ils  avaient  été  témoins  des  faits  qu'il 
citait  (ces  faits  n'avaient  pas  alors  un  an  de  date),  il 
conta  à  mon  père  qu'à  cette  époque,  se  trouvant  à  son 
aise,  il  voyait  beaucoup  de  monde,  donnait  de  bons 
soupers;  il  avait  fait  la  connaissance  de  Tabbé  Delille, 
qui  bientôt  s'immisça  dans  son  amitié  la  plus  intime 
et  fut  de  toutes  ses  réunions.  Mais  un  vaisseau,  la  prin- 
pale,  si  ce  n'est  l'unique  espérance  de  Rivarol,  fit  nau- 
frage, au  moment  où  son  heureuse  arrivée  devenait 
nécessaire  :  les  soupers  cessèrent,  les  amis  disparurent, 
et  l'abbé  Delille,  renchérissant  en  fait  d'ingratitude  et 
de  mauvais  procédés,  fut  un  des  premiers  à  obéir  au 
souffle  de  la  fortune;  mais  il  ne  se  borna  pas  à  fuir  un 
asile  qu'elle  avait  abandonné;  il  se  permit  sur  le 
compte  de  Rivarol  des  propos  offensants,  que  d'offi- 
cieux amis  se  hâtèrent  de  rapporter. 

A  quelques  jours  de  là,  Rivarol  aperçut  l'abbé  Delille 
aux  Tuileries  et  l'aborda.  Après  lui  avoir  appris  qu'il 
était  informé  de  sa  conduite  et  de  ses  discours,  il  ajouta: 
€  Rien,  au  reste,  n'est  plus  embarrassant  que  ma  position 
vis-à-vis  de  vous  :  si  vous  étiez  un  homme,  je  vous  pro- 
poserais une  promenade;  si  vous  étiez  une  femme,  je 
vous  dirais  que  vous  êtes  une  catin;  mais  vous  êtes  un 
abbé,  que  diable  voulez-vous  que  je  vous  fasse  ou  que 
je  vous  dise?...  Heureusement  »,  continua-t-il,  t  vous 
êtes  homme  de  lettres,  et  c'est  la  plume  à  la  main  que 
j'aurai  raison  de  vous.  » 

Cette  rencontre  lui  avait  échauffé  la  tête,  et,  en  rentrant 
chez  lui,  il  écrivit  le  Chou  et  le  Navet,  que,  dès  le  lende- 
main, il  adressa  par  copie  à  l'abbé  Delille,  avec  un  billet 
portant  :  <  Si  sous  trois  jours  je  n'ai  reçu  de  vous  et 
devant  telles  et  telles  personnes  les  excuses  et  répara- 
tions que  vous  me  devez,  cette  pièce  sera  imprimée  et 


LE   CHOU    ET   LE   NAVET.  105 

publiée;  mais,  dans  le  cas  contraire,  je  vous  donne  ma 
parole  d'honneur  qu'elle  ne  paraîtra  jamais.  »  Les  excuses 
ne  furent  pas  faites;  la  pièce  fut  publiée;  son  succès  fut 
prodigieux;  la  Reine  l'apprit  par  cœur,  et,  en  moins  de 
six  jours,  il  y  en  eut  quinze  mille  exemplaires  vendus. 

La  semaine  écoulée,  Rivarol  fit  contre  ce  même  abbé 
une  pièce  nouvelle  intitulée  :  Mort  de  Vabbé  Delille  d'une 
indigestion  de  choux  et  de  navets,  et  sa  réception  aux  Champs 
Élyséesi  Quels  que  fussent  la  grâce  et  l'esprit  du  Chou  et 
du  Navet,  cette  seconde  pièce,  qui  était  le  produit  de 
huit  jours  de  rêveries  et  d'indignations,  était  infiniment 
supérieure.  Tout  ce  que  le  persiflage  peut  avoir  de  plus 
cruel  y  était  soutenu  par  l'esprit  le  plus  fécond  et  l'ima- 
gination la  plus  riche  :  mon  père  et  tous  ceux  qui  se 
trouvaient  chez  lui,  le  jour  où  Rivarol  nous  la  récita  de 
mémoire,  la  regardèrent  comme  ce  qui  était  sorti  de 
plus  brillant  et  de  plus  méchant  de  sa  plume,  et  déplo- 
rèrent le  malheur  de  voir  ce  petit  chef-d'œuvre  perdu 
pour  toujours  :  mais  l'abbé  Delille,  qui  avait  bravé  le 
Chou  et  le  Navet,  avait  cédé  à  cette  première  attaque,  que 
d'ailleurs  tant  d'autres  devaient  suivre.  Il  avait  donc 
fait  toutes  les  réparations  qu'on  avait  pu  exiger  de  lui, 
et,  en  brûlant  la  copie  et  la  minute,  Rivarol  avait  donné 
sa  parole  que  jamais  elle  ne  serait  récrite;  il  a  religieu- 
sement tenu  cet  engagement.  Si  même  il  la  récita  chez 
mon  père,  ce  ne  fut  qu'en  cédant  aux  plus  vives  in- 
stances et  en  déclarant  qu'il  ne  la  redirait  jamais. 

M.  de  Rivarol  était  lié  avec  la  famille  de  Montlezun, 
qui  désirait  vivement  connaître  mon  père;  dès  lors 
des  relations  assez  fréquentes  s'établirent.  Cette  famille 
était  composée  du  vieux  comte,  de  la  comtesse,  de 
deux  fils,  très  beaux  hommes,  et  d'une  fille.  Ces  Mont- 
lezun étaient  de  la  plus  haute  origine,  et  voici  ce  que,  un 
jour,  le  vieux  comte  nous  dit  en  parlant  de  sa  maison  ; 


106    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

c  Les  Montlezun  sont  aujourd'hui  les  seuls  descendants 
incontestables  des  ducs  de  Gascogne.  Le  dernier  de  ces 
ducs  laissa  trois  fils  :  d'Armagnac,  de  Fezensac  et  de 
Pardiac.  La  branche  aînée  s*est  éteinte  dans  les  guerres 
d'Italie  par  la  mort  du  duc  de  Nemours;  les  Montesquiou 
prétendent  descendre  des  Fezensac,  mais,  dans  plusieurs 
parties  de  leur  généalogie,  les  preuves  sont  tellement 
incomplètes  ou  inadmissibles  qu'une  très  extraordinaire 
faveur  a  pu  seule  les  faire  admettre  comme  suffisantes 
par  le  Parlement  et  par  le  Roi;  tandis  que,  dans  le  degré 
où  nous  avons  le  moins  de  preuves,  nous  en  présen- 
tons neuf  qui  sont  authentiques  et  incontestables  (1). 
Elles  prouvent  notre  descendance  des  Pardiac  ;  en 
effet,  Mlle  de  Montlezun  avait  reçu  du  Roi  le  titre 
de  Madame,  et  lorsque  les  deux  jeunes  messieurs  de 
Montlezun  montèrent  dans  les  carrosses  du  Roi,  Mgr  le 
comte  d'Artois  dit,  en  riant,  à  Monsieur  :  t  Mais,  mon 
«  frère,  il  me  semble  que  cela  serait  à  nous  à  demander  à 
c  ces  messieurs  de  monter  dans  les  carrosses  >;  faisant  de 
cette  sorte  et  d'après  leur  généalogie  allusion  à  une 
ancienneté  de  noblesse  que  la  maison  de  France  elle- 
même  ne  pouvait  établir.  » 
Hélas!  il  ne   restait  à  ces  MM.   de  Montlezun  que 

(1)  A  propos  de  cette  prétention,  M.  Eusèbe  Salverte  m'a  conté 
aujourd'hui  (6  décembre  18. .),  devant  le  comte  de  Lacépède  et  le 
comte  d'Augier,  que,  lorsque  les  Montesquiou  avaient  obtenu  le 
jugement  qui  les  déclarait  Fezensac,  le  chef  de  ces  messieurs  écrivit  & 
Falné  des  Pardiac  pour  le  lui  annoncer  et  en  reçut  cette  réponse  : 
«  J'ai  reçu.  Monsieur  le  comte,  la  lettre  par  laquelle  vous  m'annon- 
cez que  vous  avez  le  nom  des  Fezensac  de  par  le  Roi.  Qoant  & 
moi,  vous  le  savez,  je  suis  Pardiac  de  par  Dieu.  »  On  pourrait  donc 
prétendre  que  les  Montesquiou  sont  des  Fezensac,  comme  les  Tal- 
leyrand  sont  des  Périgord,  les  Riquet  des  Mirabeau,  les  Gallard 
des  Béarn,  les  Loménie  des  Brienne,  les  Papillon  des  la  Ferté,  les 
Chalençon  des  Poligoac,  les  Motier  des  La  Fayette ,  les  Yignerot 
des  Richelieu,  les  Blanchefort  des  Créquy  et  les  Bouchard  des 
Montmorency. 


LES   MONTLEZUN.  107 

cela  de  leur  grandeur  passée.  Je  ne  sais  ce  qui  avait  pré- 
paré et  consommé  leur  ruine,  mais  elle  était  totale. 
Cette  famille,  dans  un  état  très  voisin  du  besoin,  habitait 
un  logement  fort  mesquin,  à  l'entresol  d'un  hôtel  garni 
de  la  rue  du  Mail,  et  vivait  de  la  manière  la  plus  écono- 
mique, pour  ne  pas  en  dire  davantage.  Je  me  rappelle 
un  jour  que  Mme  de  Montlezun  avait  un  mantelet  de 
soie  noire  déchiré  :  le  comte  s'en  aperçut,  ou  plutôt  ne 
put  dissimuler  qu'il  s'en  apercevait;  son  orgueil  en 
souffrit  au  point  de  lui  faire  dire  tout  haut  :  «  Madame, 
quel  mantelet  avez-vous  là?  —  Quelque  mantelet  que  je 
porte  »,  répondit-elle,  «  il  ne  peut  faire  oublier  que  je 
suis  la  comtesse  de  Montlezun.  »  Malgré  tout  ce  que 
cette  réponse  avait  de  fier  ou  de  digne,  comme  on 
voudra,  moi,  présent  et  à  peine  âgé  de  quinze  ans,  je 
n'en  rougis  pas  moins  pour  eux  du  sujet  de  l'apo- 
strophe et  de  la  réplique. 

Le  jour  qui  suivit  la  fameuse  nuit  où  la  noblesse  et 
les  titres  avaient' été  abolis  en  France  (4  août  1789), 
le  comte  de  Montlezun  vint  voir  mon  père.  Il  était  vrai- 
ment au  désespoir.  Et  en  effet,  il  ne  restait  à  lui  et  aux 
siens  que  les  avantages  d'un  grand  nom  et  d'un  titre; 
perdre  ce  titre,  c'était  ne  rien  avoir  sauvé  du  naufrage 
de  sa  fortune  et  voir  s'anéantir  jusqu'à  l'espoir  d'un 
avenir  réparateur.  Mon  père,  inspiré  par  les  sentiments 
qu'il  lui  avait  voués,  fit  tout  au  monde  pour  le  consoler. 
Jamais  je  ne  l'ai  entendu  mieux  parler  ;  au  nombre 
des  arguments  qu'il  employa  et  développa  avec  autant 
de  logique,  de  chaleur,  que  d'éloquence,  je  me  rappelle 
celui-ci  :  «  Que  des  gens  anoblis  ou  titrés,  à  quelque 
époque  que  ce  puisse  être,  voient  dans  le  décret  la  ruine 
de  leur  ambition  ou  de  leur  vanité,  je  le  comprends  : 
nés  hier,  morts  aujourd'hui,  aucun  fait  honorable  ne 
peut  les  rappeler,  et  si  un  souvenir  leur  survit,  ce  ne 


108    MÉMOIRES   on  OEJt 

sera  que  celui  de   iem 

iU  resteront  aussi   rnl' 
étrangers  au  p:i>-<> 
détruire  votre  nill   - 
hors  de  la  paiss.Lin-i 
illustration  de  yiua  'io 
que  les  orages  politi(]ii< 
existe  pour  vous  avec  i" 

tout  ce  qui  vûii<  

beau  que  tous  (  l■^  nh 
fois  profanés  el   imif-i 
vous  me  parie?,  n'i  -t 
et  le  purificateiii-  '!■■  i 
serve,  et  pour  tiniii'ur- 
isole  et  achève  il'  vun 
tous  ceux  qui   fil 
mins  retombent  d 
juste  partage,  vous  vous 
vaut  cent  fois  plus  que 
si  ce  vieux  comte  fui  ci. 
calmé  et  touché,  au  j>u< 
larmes  aux  yeux,  eu  lui 
de  reconnaissance  de  sou 
raisons. 

Au  surplus,  les  terreurs  t 
furent,  quant  à  lui  et  à  la  pB 
fondées.  Ce  qui  restait  de 
tarda  pas  à  sY'vanouir.  Lf 
femme  le  suivit  quelques  annéel^ 
foudres  révolutionnaires  commence 
France,  MM.  et  Mlle  de  Montlezun  l 
ce  que  devint  le  fils  aine:  mais,  vers  l  ^ 
à  Paris  le  plus  jeune,  qui  se  nomme  le  i 
11  revenait  d'Angleterre  pour  tirer  part 


LES  MONTLEZUN.  109 

secret  de  faire  des  draps  imperméables  (1).  Quant  à  sa 
sœur,  elle  parvint ,  il  y  a  quarante-cinq  ans  et  avec  le 
secours  de  je  ne  sais  plus  qui,  à  se  mettre  à  la  tête  d'une 
pension  de  demoiselles,  située,  je  crois,  faubourg  Pois- 
sonnière, et  tels  sont  les  derniers  renseignements  que 
j'ai  eus  sur  elle  et  sur  sa  famille. 

Personne  ne  contestera  que  le  Discours  de  Rivarol  sur 
l'universalité  de  la  langue  française  ne  soit,  par  le  sujet, 
le  succès  qu'il  eut  et  la  circonstance  d'avoir  été  fait 
par  un  Français,  un  des  monuments  de  notre  littérature. 
Eh  bien!  c'est  à  la  famille  de  Montlezun  qu'il  est  dû. 
Du  moment  où  cette  question  fut  proposée  par  l'Aca- 
démie de  Berlin,  elle  devint  et  ne  put  manquer  de 
devenir,  à  Paris,  l'objet  de  toutes  les  conversations  ; 
mais,  dans  le  nombre  des  personnes  qui  s'occupaient 
de  ce  sujet  ou  qui  le  discutaient,  aucune  ne  le  faisait 
d'une  manière  aussi  brillante  que  Rivarol.  On  conçoit, 
d'après  cela,  combien  il  fut  sollicité  de  concourir  pour 
ce  prix.  Il  ne  rejetait  pas  cette  idée;  mais,  cédant  à  sa 
paresse  qui  a  été  une  des  voluptés  de  sa  vie,  il  différait 
sans  cesse  à  prendre  la  plume.  Enfin,  il  arriva  à  ce 
moment,  où  il  lui  restait  à  peine  le  temps  indispensable 
pour  écrire  et  recopier  son  discours,  l'expédier  et  le 
faire  arriver  à  temps. 

C'est  alors  que  la  famille  entière  de  Montlezun  s'em- 
para, pour  ainsi  dire,  de  lui,  le  mit  en  chartre  privée  et 
lui  déclara  qu'il  n'aurait  sa  liberté  que  lorsque  son  dis- 
cours serait  écrit.  Il  se  résigna,  prit  la  plume  et  écrivit 
sur  des  feuilles  volantes,  sur  des  chiffons  de  papier,  sur 

(1)  J'ignore  ce  que  cette  spéculation  devint,  mais  j'apprends  de 
M.  le  chevalier  de  Revais  (1826)  qu'il  a  épousé,  près  de  Toulouse, 
une  des  filles  du  marquis  d'Ouvrier,  demoiselle  qui  lui  apporta  en 
mariage  60,000  francs  de  revenu,  desquels  il  vit,  mariage  dont 
malheureusement  n'est  né  aucun  enfant,  ce  qui  éteint  cette 
illustre  maison; 


110    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

des  cartes  même  qu'il  numérotait,  ce  morceau,  plein  de 
choses  admirables  et  qui,  copié  à  mesure  qu'il  le  jetait 
sur  le  papier  plus  qu'il  ne  le  rédigeait,  parvint  à  Berlin 
la  veille  du  jour  où  le  concours  était  fermé,  et  partagea 
le  prix,  que  la  majorité  de  l'Académie  avait  résolu  de 
donner  à  Tauteur  d'un  discours  allemand  (1)  et  qui,  sans 
mon  père,  eût  été  donné  en  entier  à  ce  dernier. 

Le  duc  de  Guines  fut  une  des  premières  personnes  de 
marque  que  mon  père  revit  à  Paris,  et  une  de  celles 
qui,  avec  le  marquis  de  Pons  Saint-Maurice,  le  revirent 
avec  le  plus  de  plaisir. 

Je  ne  sais  à  quelle  occasion  il  fut  question  de  noblesse 
entre  M.  de  Pons  et  mon  père;  mais  je  me  rappelle  que 
le  marquis,  qui  descendait  d'une  très  ancienne  famille, 
établit  des  distinctions  dont  je  fus  frappé  :  c  Les  gens 
qui  par  eux-mêmes  ou  par  leurs  pères  ont  été  récem- 
ment anoblis,  et  à  plus  forte  raison  ceux  qui  ne  l'ont 
été  que  par  des  charges  ou  des  places  » ,  dit-il,  t  n'ont 
aucun  rang  parmi  nous  :  il  y  a  loin  de  là  aux  gens  de 
qualité,  dont  l'illustration  et  l'origine  se  perdent  dans  la 
nuit  des  temps,  c'est-à-dire  sont  antérieures  au  qua- 
torzième siècle  et  par  conséquent  au  premier  anoblis- 
sement. »  D'où  je  compris  que  M.  de  Pons  était  un 
homme  de  cette  dernière  qualité,  et  qu'il  n'entendait 
pas  que  l'on  confondît  la  noblesse  de  charge  avec  la 
noblesse  d'épée,  la  noblesse  de  province  avec  la  no- 
blesse de  cour  et  la  noblesse  par  brevet  avec  la  noblesse 
d'extraction.  Et,  s'il  rejetait  ces  dernières,  qu'eût-il  dit 
de  celle  que  nous  devons  à  Napoléon,  qui  ne  recon- 


(1)  Ce  discours  était  l'œuvre  d'un  professeur  de  Stnttgard, 
oommé  Schwabbe.  Dès  son  retour  en  France,  Paul  Thiébault^ 
tout  enfant  encore,  en  fît  une  traduction  fort  exacte,  revue  par 
son  père,  mais  qui  ne  fut  pas  alors  imprimée.  Voir  les  Souvenin 
de  Dieudonné  Tiiiébault,  t.  V,  p.  410.  (Ed.) 


M.   DE  GUINES.  111 

naissait  d'autre  noblesse  que  la  noblesse  historique, 
noblesse  qui  n'a  besoin  ni  de  chartes,  ni  de  blason,  ni 
même  de  titres,  à  qui  il  ne  faut  qu'une  date  et  que  per- 
sonne n'aura  jamais  l'idée  de  disputer  ou  de  blâmer,  que 
personne  n'aura  du  moins  la  puissance  de  ravaler? 

c  Je  n'oublie  pas  >, disait  M.  de  Guines  à  mon  père, 
dans  les  fréquentes  visites  qu'il  lui  faisait,  «  les  droits  que 
vous  m'avez  donnés  sur  votre  fils  et  les  devoirs  que  ces 
droits  m'imposent.  Ainsi,  dès  que  vous  aurez  choisi  une 
carrière  pour  lui  et  que  vous  m'en  aurez  informé, 
comptez  que  je  ferai  tout  ce  qui  dépendra  de  moi  pour 
lui  être  utile...  Mais  »,  ajouta-t-il  un  jour,  <  pourquoi  ne 
le  feriez-vous  pas  abbé?  Si  vous  prenez  ce  parti,  je 
pourrais  vous  promettre  une  fortune  rapide.  Rien  ne 
me  serait  plus  facile  que  d'obtenir  par  la  Reine  des 
bénéfices  d'abord  et  bientôt  une  fort  bonne  abbaye; 
son  mérite  ferait  le  reste.  »  Mon  père  me  fit  part  de 
cette  proposition.  Quoique  je  n'eusse  guère  que  seize 
ans,  son  objet  heurtait  tellement  toutes  mes  inclinations 
que  je  la  rejetai  de  manière  qu'on  n'y  revînt  pas. 

Malgré  son  zèle,  M.  de  Guines  fut  inutile  à  mon  père 
et  étranger  à  ma  destinée;  mais  sa  bonne  volonté  suffit 
pour  provoquer  ma  reconnaissance.  Je  ne  pense  pas, 
d'ailleurs,  qu'on  puisse  l'avoir  connu  sans  avoir  été 
frappé  de  son  esprit  et  surtout  de  son  ton  et  de  ses 
manières  aussi  nobles  qu'aisées.  Ce  qui  néanmoins 
paraissait  à  mon  père  plus  remarquable  encore  que  ses 
entretiens,  c'étaient  ses  billets,  qu'on  ne  pouvait  tourner 
avec  plus  de  délicatesse  et  de  grâce  :  certains  de  ces 
billets  étaient  regardés  par  mon  père  comme  des  chefs- 
d'œuvre  du  genre.  J'en  avais  réuni  plusieurs;  mais, 
durant  les  angoisses  de  la  Terreur,  mon  père,  à  l'excep- 
tion de  ses  manuscrits,  brûla  tous  ses  papiers,  et  les  bil- 
lets de  M.  de  Guines  ne  furent  pas  plus  exceptés  que  le 


112    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

surplus  de  ses  correspondances  avec  tant  de  personnes 
illustres  ou  du  plus  haut  rang. 

Lié,  à  Berlin  et  pendant  dix-huit  années,  de  l'amitié 
la  plus  intime  avec  M.  de  Lahaye  de  Launay,  conseiller 
intime  des  finances  de  Frédéric  II  et  régisseur  général 
de  ses  droits,  il  était  impossible  que  mon  père  quittât  la 
Prusse  et  se  rendît  à  Paris  sans  que  M.  de  Lahaye  lui 
donnât  une  lettre  pour  Mme  des  Fossés,  sa  tante. 

Veuve  de  M.  de  Lahaye  des  Fossés,  fermier  général, 
Mme  des  Fossés  était  la  principale  personne  de  toute 
cette  famille.  Il  lui  restait  plus  de  cinq  cent  mille  francs 
de  rente;  elle  avait,  rue  de  Vendôme  au  Marais,  un  très 
bel  hôtel,  possédait  la  terre  de  Draveil,  et,  sous  le  rap- 
port de  la  fortune,  indépendamment  d'une  haute  consi- 
dération, elle  avait  une  des  premières  existences  de 
Paris.  Mon  père  était  aussi  porteur  d'une  lettre  pour  le 
fils  de  cette  dame,  M.  de  Lahaye  (1),  fermier  général; 
il  fut  parfaitement  accueilli  par  eux  tous  :  bientôt  il 
devint  l'objet  d'une  estime  toute  particulière  et  d'un 
attachement  véritable.  Et  comment  eût-on  méconnu  les 
rares  qualités  qui  le  distinguaient?  Mme  des  Fossés  avait, 
à  Paris,  plusieurs  jours  de  réception  par  semaine;  mon 
père  fut  sollicité  d'en  accepter  un  :  il  choisit  le  jeudi;  ce 
jour  devint  bientôt  celui  de  la  société  la  plus  choisie,  et, 
jusqu'à  la  mort  de  Mme  des  Fossés,  mon  père  dîna  régu- 
lièrement chez  elle  tous  les  jeudis.  C'est  dans  ces  dîners 
qu'il  fit  la  connaissance  de  M.  le  baron  Thierri  de  Ville- 
d'Avray,  premier  valet  de  chambre  du  Roi,  directeur 
général  du  Garde-Meuble  de  la  couronne,  et  c'est  aux 
sentiments  qu'il  lui  inspira  qu'il  dut  la  place  de  garde 

(1)  Le  iils  aiaé  de  M.  de  Lahaye,  portant  le  môme  nom,  égale- 
ment fermier  général,  fit  construire  la  belle  maison,  rue  de  Gau- 
martin,  n<»  1.  Tout  le  haut  de  ce  bâtiment  formait  un  jardinet  rap- 
pelait ceux  de  Sémiramis. 


LE   GARDE-MEUBLE   ET   LA  LIBRAIRIE.  113 

des  Archives  et  contrôleur  des  Inventaires  du  Garde» 
Meuble,  place  qui  fut  créée  pour  lui. 

En  même  temps  que  cette  place,  une  autre  lui  était 
offerte  par  M.  de  Vidaud  de  la  Tour,  conseiller  d'État 
ordinaire  et  directeur  général  de  la  Librairie  de  France. 
Il  parvint  à  les  cumuler  toutes  deux;  elles  achevèrent 
de  lui  donner  une  honorable  aisance  et  de  le  mettre  à 
même  de  signaler  ses  talents  et  son  caractère.  L'obli- 
geance qui  lui  était  naturelle ,  et  la  conviction  qu'il 
devait  exercer  aussi  doucement  que  possible  le  pouvoir 
dont  il  disposait,  l'entraînèrent  à  rendre  tous  les  services 
qu'il  était  à  sa  disposition  de  rendre.  Or,  dans  le  nombre 
des  personnes  que  sa  place  de  la  Librairie  le  mit  à 
même  de  servir,  vers  le  printemps  de  1789,  il  s'en 
trouva  une  qui,  le  confondant  avec  des  gens  auxquels  il 
était  si  loin  de  ressembler,  crut  devoir  laisser  sur  la  che- 
minée de  son  cabinet  un  rouleau  de  vingt-cinq  louis. 
J'ignore  si  mon  père  se  douta  de  qui  ces  vingt-cinq  louis 
pouvaient  venir;  mais,  d'une  part,  un  doute  n'était 
pas  une  preuve;  de  l'autre,  le  renvoi  de  cet  argent 
devenait  une  sorte  d'insulte,  qu'une  simple  dénégation 
suffisait  pour  faire  paraître  gratuite.  Dans  cet  embarras, 
mais  tenant  à  ce  que  sa  conduite,  en  cette  occasion  déli- 
cate, fût  authentique,  il  fit  insérer  dans  les  journaux  que 
tel  jour,  de  midi  à  quatre  heures  du  soir,  quelqu'un  avait 
oublié  sur  la  cheminée  de  son  cabinet  un  rouleau  d'or; 
qu'il  le  déposait  chez  tel  notaire,  pour  être  remis  à  celui 
qui  établirait  les  faits  de  manière  à  en  prendre  la  pro- 
priété; mais  que,  si  personne  ne  le  réclamait,  sous  quinze 
jours  cet  argent  serait  envoyé  à  M.  le  curé  de  Draveil  et 
réparti  par  lui  entre  les  habitants  de  ce  village  ayant 
le  plus  souffert  de  la  grêle  qui  avait  ravagé,  le  13  juillet, 
tous  les  environs  de  Paris.  Personne  ne  se  présenta,^ 
et  quelques  malheureux  se  trouvèrent  secourus. 

I.  8 


114    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

.  Au  nombre  des  personnes  employées  dans  les  bureaux 
de  cette  direction  générale  se  trouvait  un  gentilhomme 
pauvre  du  Midi,  nommé  M.  de  Laigue.  Ce  brave  et  très 
honnête  jeune  homme,  —  qu'en  1823  j'ai  revu  chef  de  bu- 
reau au  ministère  de  la  justice,  et  qui  aujourd'hui  (1846) 
est  directeur  des  Archives  de  ce  ministère»  immense 
dépôt  créé  par  lui  d'une  manière  admirable,  —  était 
alors  fort  occupé  à  établir  sa  parenté  avec  M.  de  Ségur 
et  faisait,  à  cet  effet,  de  grandes  recherches  à  la  biblio- 
thèque du  Roi.  Pendant  ce  travail  il  découvrit  un  jour 
je  ne  sais  quels  titres,  qui  prouvaient  que  la  famille  de 
mon  père  était  noble  et  très  noble.  Il  m'en  informa  en 
m'invitant  à  venir  avec  lui  prendre  moi-même  connais- 
sance de  ces  pièces.  J'en  parlai  à  mon  père,  qui  reçut 
fort  mal  cette  communication  et  me  défendit  de  m'oc- 
cuper  de  ces  sornettes;  mais,  malgré  tout  ce  qu'il  put 
me  dire,  malgré  la  réponse  que  sur  le  même  sujet  il 
avait  faite  à  Frédéric  (1),  il  me  parut  plus  occupé  de 
prévenir  chez  moi  ce  qu'à  tort  il  regardait  comme  une 
fatuité  et  plus  mécontent  de  l'indiscrétion  de  M.  de 
Laigue,  qu'étonné  de  la  découverte  ou  que  convaincu 
de  Terreur.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  suivis  littéralement  sa 
défense;  je  ne  vérifiai  rien;  et  ce  fait  ne  serait  pas  con- 
signé dans  mes  Mémoires,  sans  un  second  qui  me  le  rap- 
pela et  que  voici  : 
En  1814,  lorsque,  rentré  chez  moi,  je  pus  examiner  et 


(1)  Un  Français,  homme  de  médiocre  considération  et  qui  sous 
un  nom  d'emprunt  cachait  son  vrai  nom  Thiébault,  avait  par 
des  pamphlets  conquis  une  certaine  renommée  dans  la  société  de 
Berlin.  Cet  homme  appartenait  à  la  petite  noblesse  de  son  pays. 
Or,  parlant  un  jour  avec  Frédéric  II  de  cet  homonyme  et  voulant 
écarter  par  un  mot  toute  idée  de  parenté  possible  à  l'égard  d'un 
personnage,  noble  peut-être  d'origine,  mais  fort  peu  de  caractère, 
Dieudonné  'Thiébault  s*écria  :  «  Sire,  j'ai  l'honneur  d'être  roturier 
do  pèro  et  de  mère.  »  (Éd.) 


IDEES   DE   NOBLESSE.  115 

classer  les  papiers  de  mon  père,  je  fus  fort  surpris  de 
trouver  parmi  eux  les  débris  d'un  grand  travail,  tout 
entier  de  son  écriture,  qui,#par  la  forme  des  lettres  et  le 
papier,  paraît  avoir  été  fait  entre  1760  et  1764,  et  qui 
renferme  le  résumé  de  recherches  immenses  sur  la  mai- 
son de  Scey,  dont  une  branche,  la  troisième,  à  je  ne  sais 
quelle  époque,  a  porté  notre  nom,  absolument  écrit 
comme  nous  l'écrivons,  branche  dont  un  des  membres 
s'est  fixé  dans  les  Vosges. 

Le  commencement  et  la  fin  de  ce  travail  n'existent 
plus;  mais  le  peu  de  soin  que  mon  père  eut  toujours  de 
ses  papiers  explique  suffisamment  ce  fait. 

Et  maintenant  d'après  quels  motifs  mon  père,  qui, 
toute  sa  vie,  se  tint  si  loin  de  toute  futilité,  de  toute  suffi- 
sance, a-t-il  eu  l'idée  de  ce  travail  et  s'est-il  astreint  aux 
recherches  nécessaires  pour  l'exécuter?  Gomment  l'a- 
t-il  fait  à  une  époque  où  il  avait  si  peu  de  temps  à 
perdre?  Gomment  lui,  qui,  à  plusieurs  reprises  et 
notamment  sous  la  Terreur,  a  brûlé  beaucoup  de  ses 
papiers,  a-t-il  toujours  conservé  ce  travail,  si  dangereux 
alors  et  devenu  incomplet? 

Gomment  lui,  qui  si  souvent  m'a  parlé  de  tout  ce 
qu'il  avait  fait  ou  écrit  dans  sa  vie,  ne  m'a-t-il  jamais 
dit  un  mot  de  cet  objet,  et  comment  n'en  a-t-il  fait 
aucune  mention,  lorsqu'en  1800,  me  dictant  les  souve- 
nirs de  son  enfance  et  de  sa  jeunesse,  il  entra  dans  les 
détails  de  ses  moindres  travaux  et  même  de  celles  de 
ses  occupations  qui  ne  furent  que  des  plaisanteries? 

Gomment,  enfin,  lui  qui  m'avait  laissé  ranger  ses 
papiers  depuis  bien  des  années,  a-t-il  toujours  tenu 
ceux-là  sous  clefs,  ne  s'en  est-il  pour  ainsi  dire  jamais 
séparé?  Et  cependant  comment  les  a-t-il  laissés  pour 
qu'ils  se  trouvassent  après  sa  mort? 

Je  ne  vois,  je  l'avoue,  aucune  réponse  entièrement 


116    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

satisfaisante  à  faire  à  ces  questions,  et,  dans  le  nombre 
des  conjectures  auxquelles  je  me  suis  arrêté,  la  seule 
qui  m'ait  paru  pouvoir  offrir  de  la  vraisemblance,  c'est 
que,  par  suite  de  quelques  traditions  de  famille  plus  ou 
moins  identiques  avec  les  pièces  trouvées  par  M.  de 
Laigue,  il  aura  été  conduit  à  ces  recherches  et 
qu'elles  lui  auront  offert  assez  dlntérêt  pour  qu'il  crût 
devoir  les  continuer  et  les  achever;  mais  que,  d'après 
les  idées  qu'il  a  manifestées  toute  sa  vie,  un  nom  sans 
fortune  lui  aura  paru  être  pour  les  siens  et  pour  lui 
un  fardeau  fort  incommode  ou  la  source  d'une  vanité 
malheureuse.  Personne  n'a  plus  constamment  exprimé 
son  dédain  pour  la  noblesse  pauvre  et  orgueilleuse, 
pour  la  gentillâtrerie,  et  n'a  repoussé  avec  plus  de 
chaleur  toute  supposition  qu'il  pût  y  avoir  dans  sa 
famille  aucune  origine  nobiliaire. 

Telle  est,  au  reste,  la  seule  explication  qui  m'ait 
offert  quelque  chose  de  plausible,  et  je  la  consigne  ici 
avec  d'autant  plus  de  franchise  que  je  suis  aussi  étran- 
ger à  toute  vanité  d'origine  que  mon  père  a  pu  l'être; 
que,  quelque  peu  que  j'aie  valu  par  moi-même,  je  l'es- 
time plus  que  ce  que  je  pourrais  valoir  par  des  ancêtres 
si  éloignés  de  moi;  que  mon  seul  orgueil  sous  ce  rap- 
port est  d'être  le  fils  du  père  respectable  auquel  je  dois 
le  jour,  comme  la  plus  douce  consolation  de  ma  vie  est 
de  l'avoir  toujours  entouré  d'adoration  et  de  respect.  Je 
n'ajoute  plus  qu'un  mot  :  j'ai  gardé  sur  ce  sujet  avec 
mes  fils  le  même  silence  que  mon  père  a  gardé  avec  moi; 
mais  j'ai  eu  de  meilleures  raisons  que  lui  pour  le  faire^ 
Les  débris  de  ce  travail ,  à  deux  lambeaux  près,  m'ont 
été  volés,  ainsi  que  les  autres  papiers  importants  relatifis 
à  ma  carrière. 

Je  reviens  à  M.  de  Vidaud  de  la  Tour.  J'ignore  sous 
quels  rapports  il  n'eût  pas  commandé  la  plus  haute 


LES  VIDAUD   DE   LA  TOUR.  117 

considération.  Dès  l'âge  de  vingt-quatre  ans,  procureur 
général  d'un  des  premiers  Parlements  du  royaume,  ses 
qualités,  son  caractère,  le  conduisaient  par  la  route  la 
plus  honorable  et  la  plus  sûre  aux  premières  fonctions 
de  l'État.  Il  était  en  tous  points  digne  de  sa  mère, 
Mme  la  comtesse  de  la  Tour,  femme  exemplaire  par 
excellence.  Je  ne  me  rappelle  de  sa  famille  que  son  fils, 
alors  en  bas  âge,  dont  j'ignore  la  destinée,  et  son  beau- 
frère,  le  comte  ou  le  marquis  de  Mondragon,  maître 
d'hôtel  du  Roi,  ayant  trois  cent  mille  francs  de  rente 
et  donnant  chaque  année  à  son  neveu,  le  jeune  de 
Vidaud,  trois  livres  pour  ses  étrennes.  Cet  enfant  était 
très  humilié  d'aller  recevoir  une  semblable  vilenie  pour 
prix  de  ses  vœux;  mais  M.  de  Vidaud  exigeait  qu'il 
les  reçût  et  parût  les  recevoir  avec  autant  de  respect 
que  de  reconnaissance. 

Je  me  trouvai  un  jour  chez  Mme  la  comtesse  de  la 
Tour  avec  mon  père  et  mon  cousin  l'abbé  Gravier, 
grand  vicaire  de  Saint-Roch  et  prédicateur  distingué.  Je 
ne  sais  plus  qui  vint  en  visite  et  lut  une  lettre  de  trois 
bonnes  pages,  qui  avaient  rapport  aux  résistances  du 
Parlement  ou  des  États  de  Bretagne  à  je  ne  sais  quel  édit 
du  Roi.  Cette  lettre  fit  une  assez  grande  sensation,  et, 
lorsque  celui  qui  en  était  porteur  fut  parti,  Mme  de  la 
Tour  témoigna  le  plus  vif  regret  de  n'avoir  pas  de- 
mandé la  faveur  de  faire  prendre  une  copie,  t  Madame  » , 
lui  dit  l'abbé  Gravier,  t  pour  peu  que  vous  le  désiriez, 
je  vais  vous  l'écrire.  »  Et  en  effet,  il  la  récita  tout 
entière.  L'étonnement  fut  général.  «  Rien  n'est  pourtant 
plus  simple  »,  reprit-il,  <  la  lettre  roule  sur  tel  sujet;  elle 
commence  par  telle  réflexion,  finit  par  telle  conclusion. 
Quatre  périodes  la  divisent  :  la  première  contient  telles 
idées,  exprimées  en  tant  de  phrases  et  dans  tel  enchaî- 
nement; la  seconde,  telles  idées,  tant  de  phrases  dans 


118    MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT 

tel  ordre,  etc.  Vous  voyez  donc  qu'avec  une  semblable 
charpente  il  n'y  a  plus  qu'à  trouver  les  mots,  qui,  dans 
ce  cas,  se  présentent  d'eux-mêmes...  »  Cette  explica- 
tion ne  diminua  rien  à  notre  étonnement.  Il  devenait 
évident  que  cette  manière  d'écouter  était  habituelle 
chez  l'abbé  Gravier,  ou  du  moins  qu'elle  lui  était  deve- 
nue extrêmement  facile,  en  même  temps  qu'elle  expli- 
quait la  manière  imperturbable  dont  il  savait  ses  sep 
mons  par  cœur. 

J'ai  dû  à  M.  de  Yidaud  un  des  plaisirs  que  j'aie  éprou- 
vés à  cette  époque,  celui  d'être  conduit  par  lui  à  la 
messe  de  mariage  de  M.  de  Montmorency,  Âgé  de  qua- 
torze ans,  et  de  Mlle  Matignon,  âgée  de  douze  ans ,  l'un 
d'eux  devant  quitter  l'autel  pour  commencer  ses  voyages, 
l'autre  pour  entrer  dans  un  couvent.  Ce  mariage  se  fit 
dans  le  chœur  de  l'église  Saint-Roch  avec  beaucoup  de 
magnificence  ;  mais  ce  qui  me  frappa  le  plus,  ce  fut  la 
richesse  et  l'uniformité  des  costumes  :  tous  les  hommes 
étaient  en  habit  violet  brodé  d'argent,  toutes  les  dames 
en  robe  de  la  même  couleur  brodée  de  même,  alors  que 
les  vêtements  des  mariés,  indépendamment  des  brode- 
ries, étaient  couverts  de  paillettes.  En  quittant  l'église, 
toutes  les  personnes  qui  avaient  assisté  à  cette  bénédic- 
tion nuptiale  se  rendirent  à  l'hôtel  de  Breteuil,  où  l'on 
ne  demeura  qu'un  instant.  Je  me  souviens  que,  en  sortant 
de  cet  hôtel,  Mme  de  Montmorency  s'aperçut  que  la 
voiture  dans  laquelle  elle  se  trouvait  avec  sa  nouvelle 
bru  avait  pris  le  pas  sur  la  voiture  où  était  son  fils; 
elle  mit  la  tête  à  la  portière  pour  crier  à  son  cocher  : 
c  ...  Arrêtez  et  laissez  passer  le  carrosse  de  monsieur 
mon  fils.  > 

Nous  retrouvâmes  également  à  Paris  les  deux  filles  de 
M.  de  Lahaye  de  Launay,  Mme  de  Belbeder  et  Mme  de 
Montmirail.    L'aînée,    femme    assez   petite    et   brune 


LA  RUINE  DES   MONTMIRAIL.  119 

piquante,  avait  épousé  le  baron  Ducrot  de  Belbeder, 
aucien  major  des  galhles  du  corps,  homme  fort  estimé 
et  fort  estimable,  beaucoup  plus  âgé  qu'elle,  mais 
rachetant  cette  différence  par  les  qualités  qui  le  distin- 
guaient. La  cadette,  très  jolie,  vive,  assez  grande, 
svelte,  pleine  de  grâces,  de  naturel,  d'esprit  et  de  gaieté, 
avait  été  mariée  à  M.  Mangin  de  Montmirail,  jeune 
homme  né  avec  trois  cent  mille  francs  de  rente  et  qui, 
ayant  presque  doublé  cette  fortune,  la  perdit  tout 
entière  en  voulant  l'augmenter  encore. 

Des  entreprises  ou  opérations  qu'il  fit  successivement, 
trois  m'ont  été  connues  :  la  première  fut  l'acquisition  de 
la  belle  terre  de  Montmirail,  dont  il  prit  le  nom.  Cette 
terre  avait  dans  ses  appartenances  et  à  sa  portée  des 
forêts  magnifiques;  mais  ces  forêts  n'avaient  presque 
aucune  valeur,  parce  que  les  moyens  d'exploitation 
manquaient  entièrement.  M.  de  Montmirail  les  acheta 
donc,  et  avec  elles  le  droit  d'en  exploiter  beaucoup 
d'autres  à  très  bas  prix.  Ces  acquisitions  faites,  il  fit 
creuser  un  canal  :  il  ouvrit  de  cette  sorte  un  débouché 
à  ses  coupes  et  gagna  des  sommes  énormes.  La  seconde 
fut  l'acquisition  d'une  des  belles  habitations  de  Saint- 
Domingue  :  il  avait  profité  à  cet  égard  d'une  occasion 
très  favorable  et  se  trouva  avoir  placé  son  argent  à  un 
intérêt  colossal.  S'il  s'en  fût  tenu  là,  son  sort  était  aussi 
beau  qu'assuré;  mais  l'insatiabilité,  cette  implacable 
ennemie  de  toutes  nos  jouissances,  ne  lui  permit  pas  de 
s'arrêter  et  lui  fit  concevoir  et  adopter  le  funeste  projet 
d'accroître  encore  ses  richesses  et  d'immortaliser  son 
nom  en  transformant  l'emplacement  du  château  Trom- 
pette, près  Bordeaux,  en  une  place  ou  plutôt  en  une 
sorte  de  ville  nouvelle,  qui  devait  être  la  plus  belle  du 
monde  t 

Un  quai  superbe  devait  être  construit  sur  cette  partie 


13>    MKMOIKES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAL'LT. 

des  bords  de  la  Garonne  :  la  place,  du  style  le  plus 
noble  et  d'une  étendue  immense',  devait  former  un 
demi-cercle  et  aboutir  à  ce  quai  par  les  deux  bouts  de 
l'arc.  Treize  rues  magnifiques,  tirées  au  cordeau  et  de 
la  plus  belle  architecture,  partiraient  de  cette  place, 
qui,  portant  le  nom  de  Louis  XVI,  devait  être  ornée  de 
la  statue  colossale  de  ce  monarque. 

Ce  projet  conçu  et  arrêté,  la  première  chose  fut  d'ob- 
tenir la  concession  du  château  Trompette  et  de  ses 
dépendances:  dans  ce  but,  on  arrêta  de  procéder  par 
voie  d'échange.  La  Reine  avait  envie  de  Saint-Cloud,  et 
Saint-Cloud.  payé  six  millions  par  M.  de  Montmirail, 
devint  le  prix  du  château  Trompette. 

Malgré  cette  énorme  dépense  et  Tobligation  de  faire 
tous  les  frais  de  la  construction  du  quai,  du  monument 
et  de  la  façade  entière  de  la  place,  les  treize  arcs  de 
triomphe  y  compris,  les  calculs  donnaient  encore  un 
bénéfice  considérable  par  la  vente  des  terrains  des  mai- 
sons, qui  devaient  former  la  place  et  les  rues;  terrains 
qui  ne  pouvaient  manquer  de  devenir  d'autant  plus 
précieux  pour  le  commerce,  que  des  franchises  et  la 
remise  de  toutes  les  contributions  étaient  assurées  à  ce 
quartier  pour  cinquante  ans,  je  crois;  il  faut  savoir  que 
Bordeaux  était  alors  la  plus  riche  ville  de  France.  Mais 
ici  commença  la  partie  honteuse  de  cette  immense  af- 
faire. M.  le  premier  commis  un  tel  fit  entendre  que,  si 
on  ne  lui  assurait  pas  cinquante  mille  livres  de  rente, 
jamais  les  édits  et  ordonnances  nécessaires  pour  aller 
en  avant  ne  seraient  expédiés;  cet  exemple  trouva  des 
imitateurs,  et,  indépendamment  de  tout  un  capital  donné 
de  la  main  à  la  main,  il  fallut  ajouter  à  ces  sacrifices 
vingt-cinq  mille  livres  de  rente  pour  un  homme  puis- 
sant et  qui  pouvait  tout  arrêter;  quinze  mille  pour  un 
troisième;  dix  mille  pour  un  quatrième  :  enfin,  M.  de 


LE   CHATEAU   TROMPETTE.  121 

MoDtmirail  sortit  à  demi  ruiné  des  bureaux  de  Paris  ou 
de  Versailles  et  partit  pour  Bordeaux;  mais  là  d'autres 
tribulations  l'attendaient. 

Qu'on  juge  de  son  désespoir,  lorsque  M.  le  gouverneur 
du  château  Trompette  déclara  que  les  troupes  du  Roi 
ne  le  quitteraient  que  lorsqu'on  aurait  construit  pour 
elles  des  casernes,  où  elles  pourraient  être  convenable- 
ment placées.  M.  de  Montmirail  réclama;  mais  ce  gou- 
verneur trouva  un  appui  dans  le  ministre  de  la  guerre, 
qui,  je  crois,  n'avait  pas  été  favorable  à  cette  affaire; 
tout  se  trouvait  encore  arrêté!  J'ignore  si  M.  de  Mont- 
mirail ne  fut  pas  réduit  à  acheter  un  terrain  pour  ces 
casernes;  de  quelle  manière  il  fut  rançonné  pour  faire 
agréer  le  choix  de  ce  terrain;  ce  qu'il  lui  en  coûta 
encore  pour  faire  approuver  les  plans  des  casernes.  Je 
crois  même  qu'il  commença  ces  fatales  constructions; 
mais  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que,  de  tracasseries  en 
tracasseries,  de  chicanes  en  chicanes,  de  sacrifices  en 
sacrifices,  de  retards  en  retards,  et  par  les  intérêts  cou- 
rants de  ces  énormes  sommes  et  par  les  pensions  qu'il 
paya  et  les  traitements  qu'il  fît,  ce  malheureux  se 
trouva  ruiné  de  fond  en  comble,  avant  qu'on  eût  déta- 
ché une  pierre  du  château  Trompette  et  qu'un  soldat  en 
eût  été  déplacé.  Mon  père,  ayant  chez  M.  de  Montmirail 
des  fonds  qu'il  perdit  en  partie,  fut  informé  dans  les 
plus  grands  détails  de  ces  tristes  faits  et  du  résultat  de 
l'assemblée  des  créanciers,  qui,  s'étant  emparés  de  tous 
les  biens  du  marquis  et  de  ceux  de  sa  mère,  engagée 
par  signature,  se  bornèrent  à  lui  assurer  trois  mille 
francs  de  pension  alimentaire,  affligeante  charité  pour 
un  homme  qui  avait  eu  la  plus  belle  fortune. 

Mme  de  Montmirail  supporta  ce  revers  avec  un  cou- 
rage héroïque.  Elle  sauva  du  naufrage  ses  propres, 
montant  à  vingt-cinq  ou  trente  mille  livres  de  rente, 


122    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

et  quitta  Paris  pour  aller  vivre  à  la  campagne,  qu'elle 
n'a  presque  pas  quittée  depuis  :  ces  débris  auront  certai- 
nement été  un  secours  pour  son  mari  et  un  patrimoine 
pour  le  fils  unique  qu'elle  avait.  Nous  perdîmes  en  elle 
une  de  nos  sociétés  les  plus  intimes  et  les  plus  agréables. 
Quoique  ma  sœur  et  moi  nous  fussions  bien  jeunes, 
nous  regrettâmes  cette  perte,  beaucoup  plus  que  celles 
de  ses  loges  aux  trois  grands  théâtres,  loges  que  pen- 
dant l'hiver  elle  donnait  souvent  à  ma  mère  et  que, 
chaque  année,  elle  lui  laissait  pendant  les  six  mois 
qu'elle  passait  à  la  campagne. 

La  Révolution  vint  :  ma  mère  quitta  Paris  et  mourut, 
et  nous  achevâmes  de  perdre  ces  dames  de  vue.  Je  ne 
revis  de  même  M.  de  Montmirail  qu'une  seule  fois  depuis 
ses  malheurs.  Ce  fut  en  1798,  je  crois,  au  Café  de  la 
Régence,  où  nous  entrâmes  en  même  temps  pour 
déjeuner.  Nous  nous  plaçâmes  à  la  même  table;  nous 
causâmes  longtemps;  il  se  leva  pour  acquitter  ce  que 
nous  devions,  et,  quoique  à  cette  époque  je  fusse  certai- 
nement plus  à  mon  aise  que  lui,  je  me  serais  bien  gardé 
de  faire  un  pas  pour  le  précéder  au  comptoir.  De  cette 
sorte  il  paya  mon  déjeuner,  comme  il  aurait  pu  le  faire 
aux  jours  de  sa  fortune. 

Je  terminerai  cet  article  par  une  anecdote  que,  à  la 
faveur  de  l'intimité,  Mme  de  Montmirail  contait  avec 
beaucoup  de  verve  et  de  fantaisie  comique  : 

Un  matin  que,  en  très  grand  négligé  et  avant  l'heure 
habituelle  des  visites,  elle  se  trouvait  dans  son  boudoir 
avec  sa  femme  de  chambre,  on  lui  annonça  un  monsieur, 
qu'elle  attendait  de  je  ne  sais  quel  coin  de  la  France. 
Ce  provincial  très  empesé ,  se  présentant  chez  une  des 
plus  jolies  et  des  plus  élégantes  dames  de  Paris,  entre 
d'un  air  d'autant  plus  ridicule  qu'il  voulait  paraître 
plus  dégagé,  voit  deux  femmes,  s'avance  vers  celle  qui 


SOTTISE   DE   PROVINCIAL.  123 

lui  semble  la  mieux  mise,  passe  de  cette  sorte  devant 
Mme  de  Montmirail  sans  la  regarder,  et  fait  un  grand 
serviteur  à  la  femme  de  chambre  :  celle-ci  recule  et, 
montrant  sa  maîtresse,  dit  :  <  Monsieur,  voilà  madame. ..  » 
A  l'instant  il  pirouette  et,  en  se  démenant  pour  excuser 
sa  méprise,  il  écrase  la  patte  d'un  petit  épagneul, 
accouru  pour  lui  flairer  les  jambes,  c  Aht  monsieur  », 
lui  dit  aussitôt  Mme  de  Montmirail,  <  prenez  donc  garde 
à  ce  que  vous  faites  t.. .  >  Il  s'élance  en  arrière  pour 
s'éloigner  du  chien,  qui  jetait  des  cris  affreux,  et  renverse 
un  guéridon  tout  chargé  de  porcelaines  de  la  Chine. 
Un  cri  échappe  à  la  dame  et  à  la  femme  de  chambre. 
Troublé  de  tant  de  gaucheries^  cet  homme,  les  pieds 
embarrassés  dans  ceux  du  guéridon,  chancelle  et,  ne 
conservant  quelque  équilibre  qu'à  l'aide  d'un  effort 
violent,  fait  une  de  ces  incongruités  qu'on  ne  saurait 
nommer.  A  l'instant  même,  pendant  que  Mme  de  Mont- 
mirail prend  son  chien  pour  le  panser  et  que  la  femme 
de  chambre  ouvre  les  fenêtres  en  toute  hâte  et  sonne 
pour  faire  balayer  les  débris  du  cabaret,  le  malencontreux 
provincial  confus  et  désespéré  se  sauve,  jurant,  mais  un 
peu  tard,  qu'on  ne  l'y  prendrait  plus. 

C'est  peu  après  les  désastres  du  second  de  ses  gendres 
que  M.  de  Lahaye  de  Launay  revint  à  Paris.  Il  avait  quitté 
la  Prusse  et  rentrait  dans  sa  patrie  pour  s'y  voir  pour- 
suivi par  les  calomnies  de  lâches  ou  fanatiques  enne- 
mis, proclamées  par  Mirabeau  (1)  dans  sa  rapsodie  sur 

(1)  Frédéric  II  voulait  augmenter  les  revenus  de  son  royaume, 
sans  créer  de  nouveaux  impôts  et  simplement  en  rendant  plus  pro- 
ductifs, par  une  honnête  perception,  les  impôts  existants.  Or,  se 
sachant  volé  par  ses  employés  de  douanes  allemands,  il  se  per- 
suada que  vis-à-vis  de  fonctionnaires  étrangers,  la  connivence  des 
contribuables  deviendrait  plus  difficile.  Il  fît  donc  venir  de  France 
six  régisseurs,  qui  furent  suivis  par  quinze  cents  commis  de  tout 
ordre  et  de  tout  âge.  Au  nombre  des  régisseurs  se  trouvait 


134    MKMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT, 

la  Monarchie  prussienne.  Sans  doute,  et  quel  que  fût  le 
talent  de  ce  grand  orateur,  il  n'abusa  aucun  des  hommes 
en  état  de  juger  ses  assertions  et  d'évaluer  ses  reproches 
et  ses  accusations  ;  mais  le  nombre  de  tels  hommes  était 
nécessairement  très  petit,  et  la  masse,  sur  laquelle  il 
avait  spéculé,  ne  put  manquer  d'être  dupe  de  ses  nom- 
breuses erreurs  et  de  prendre  le  change  sur  la  part  que 
l'intrigue  et  la  passion  eurent  à  la  rédaction  de  son 
volumineux  écrit.  Très  affligé  de  ces  attaques,  M.  de 
Lahaye,  pour  rétablir  les  faits  autant  du  moins  que 
cela  pouvait  dépendre  de  lui,  publia  une  réfutation, 
servant  de  justification  au  système  d'économie  politique 
et  financière  de  Frédéric  II,  pièce  trop  peu  connue,  à 
laquelle  M.  de  Mirabeau  n'a  jamais  répondu,  parce 
qu'il  lui  eût  été  impossible  d'y  répondre,  et  qui,  sous 
un  aussi  triste  règne  que  celui  de  Guillaume  II,  ne 
convainquit  personne  dans  un  pays  où  attaquer  Fré- 
déric le  Grand  et  clabauder  contre  l'administration  d'un 
prince,  l'éternel  honneur  de  la  Prusse,  était  devenu  une 
mode  et  une  spéculation. 

Je  n'ai  plus  à  parler  que  de  quelques  hommes,  avec 
qui  mon  père  a  été  plus  ou  moins  lié  et  dont  les  noms 


M.  de  Launay,  ayant  fait  office  de  fermier  général  en  Languedoc 
et  qui,  grâce  à.  son  mérite,  fut  bientôt  élevé  au  poste  d'administra* 
teur  général  des  finances  prussiennes.  Mais  rarrivée,  la  faveur 
des  étrangers  avaient  suscité  contre  eux  bien  des  jalousies  qui, 
contenues  pendant  le  règne  de  Frédéric,  éclatèrent  à  la  mort  de  ce 
prince;  eUes  étaient  favorisées  par  son  successeur,  Frédéric- 
Guillaume,  qui,  suivant  l'expression  de  Mirabeau,  sacrifiâtes  étiHB- 
gers  «  en  holocauste  à  la  nation  ».  Calomnié,  M.  de  Launay  fut 
réduit  à  présenter  pour  sa  défense  un  compte  rendu  de  sa  gestion. 
Ces  faits  se  passaient  précisément  au  moment  où  Mirabeau,  relé- 
gué en  Prusse,  était  chargé  d'une  mission  secrète;  on  l'accosa 
d'avoir  réfuté  lui-même  le  compte  rendu  de  M.  de  Launay,  c'est-à- 
dire  d'avoir  indignement  pris  parti  contre  un  compatriote.  Il  s'en 
est  défendu  dans  les  Mémoirei  secrets  sur  la  Cour  de  Berlin.  (Éo.) 


MONSIEUR   ET   MADAME   BART.  125 

me  semblent  pouvoir  trouver  place  dans  ces  Mémoires. 

Le  premier,  nommé  M.  Bart,  homme  d'une  force 
athlétique  et  qui  avait  joué  je  ne  sais  quel  rôle  dans 
les  mystères  du  bienheureux  Paris,  était  le  très  humble 
serviteur  de  beaucoup  de  grands  seigneurs;  il  ne 
manquait,  du  reste,  ni  d'esprit  ni  d'instruction;  cepen- 
dant il  n'a  rien  laissé  de  lui. 

Un  jour  que,  en  nous  promenant  aux  Tuileries,  je  lui 
demandai  comment  il  se  faisait  qu'il  n'avait  écrit  aucun 
ouvrage,  lui  qui  était  si  capable  d'en  faire  de  fort  bons  : 
c  Tenez,  me  répondit-il  »,  en  me  montrant  une  échoppe 
où  Ton  criait  des  livres  à  six  sols(l),  «  c'est  pour  ne  pas 
me  voir  vendre  ainsi.  —  Si,  à  ce  prix,  cependant,  vous 
pouviez  être  utile?...  »  répliquai-je.  Mon  père,  à  cause 
de  mon  âge,  me  sut  gré  de  cette  réflexion  (2).  J'eus 
l'occasion  de  dîner  chez  ce  M.  Bart,  avec  un  jeune 
Anglais,  qui,  pour  s'excuser  d'être  arrivé  un  peu  tard, 
nous  dit  :  «  Mon  voiture,  il  a  été  arrêté  beaucoup  dans 
un  petit  riou  par  un  troupeau  de  bouilli...  »  Paris  ne 

(1)  Avant  la  Révolution  et  à  certains  jours  de  fête,  les  Tuileries 
étaient  pleines  d'échoppes  ;  aux  deux  côtés  de  la  grande  allée,  on 
voyait  indépendamment  d*un  glacier,  établi  dans  des  tentes,  des 
marchands  de  rubans,  de  livres,  do  pain  d'épice,  de  joujoux,  etc. 

(2)  Mme  Bart  avait  été  magnifique  :  à  trente-huit  ans,  elle  était 
encore  belle,  et  on  conçoit  qu'elle  avait  peu  perdu  de  sa  soif  d'hom- 
mages et  de  son  amour  des  compliments,  dont  elle  avait  une  si 
longue  habitude.  Je  ne  sais  plus  dans  quelle  occasion  et  par  un 
sacrifice  à  je  ne  sais  quelle  convenance  j'étais  resté  auprès  d'elle, 
alors  que  mes  amis  et  les  demoiselles  étaient  passés  dans  une 
autre  pièce  pour  jouer  à  de  petits  jeux.  Mme  Bart  remarqua  ma 
galanterie  et  la  loua  d'autant  plus,  «  qu'il  est  impossible  »,  me  disait- 
elle,  «  que  vous  puissiez  vous  plaire  auprès  de  moi.  —  Madame  »,  lui 
répondis-je,  «  voilà  la  première  fois  de  ma  vie  que  je  ne  suis  pas 
de  votre  avis.  »  Mes  seize  ans  firent  applaudir  ce  mot;  mais 
faire  ma  cour  aux  femmes  âgées  et  même  aux  vieillards  a  toujours 
été  chez  moi  le  résultat  d'une  véritable  prédisposition,  et  ce  que 
j'ai  dû  d'agréments  et  de  succès  à  cette  habitude  est  tel,  que  ceux 
même  qui  seraient  les  moins  enclins  à  cette  sorte  de  déférence 
seraient  fort  habiles  de  s'y  soumettre. 


136    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

jouissait  pas  alors  du  bienfait  des  abattoirs  :  des  tueries 
hideuses  existaient  dans  les  rues  les  plus  fréquentées,  et 
le  sang  ruisselait  partout.  Les  troupeaux  de  bœufs  voya- 
geaient, de  jour  comme  de  nuit,  dans  les  quartiers  les 
plus  fréquentés  et  les  moins  spacieux;  à  chaque  instant 
ils  encombraient  des  rues  entières  et  causaient  de  nom- 
breux accidents.  Pour  ma  part  je  manquai  périr  au 
milieu  d'un  de  ces  troupeaux.  J'entrais  rue  du  Cadran, 
par  la  rue  Montmartre,  au  moment  où  une  centaine  de 
bœufs  en  débouchaient;  je  me  trouvais  à  la  moitié  du 
troupeau,  lorsqu'on  en  arrêta  la  tête;  aussitôt  ces  ani- 
maux, se  repliant  sur  eux-mêmes  pendant  que  la  queue 
avançait  toujours,  montèrent  bientôt  les  uns  sur  les 
autres.  Au  milieu  d'eux,  je  manquai  dix  fois  d'être  ren- 
versé, étouffé,  foulé  aux  pieds,  écrasé.  Heureusement,  je 
parvins  à  me  fourrer  dans  l'embrasure  d'une  petite 
porte,  élevée  de  deux  marches;  la  porte  était  fermée; 
je  ne  gagnais  que  huit  ou  dix  pouces  d'espace,  et 
un  énorme  bœuf,  qui,  après  être  grimpé  sur  un  autre 
et  s'être  dressé  presque  droit,  m'avait  ôté  la  possibilité 
de  sauter  sur  lui ,  tomba  sur  ma  porte.  Je  criais,  les 
beuglements,  le  bruit  de  ces  rues,  les  cris  des  bouviers, 
couvraient  ma  voix;  il  faisait  nuit  d'ailleurs,  on  ne  pou- 
vait m'apercevoir.  C'est  un  des  plus  vilains  moments  et 
des  pires  dangers  de  ma  vie. 

Le  nom  de  Roucher  se  présente  à  ma  plume.  A  l'époque 
où  mon  père  fit  sa  connaissance,  il  travaillait  déjà 
à  son  poème  des  Mois.  Il  en  parlait  sans  cesse.  J'ai 
vu  peu  d'hommes  plus  pleins  de  leur  sujet.  Lorsque 
dans  la  journée  il  avait  écrit  quelques  tirades  de  verve, 
il  était  enchanté  :  «  Vingt-cinq  vers  » ,  nous  disait-il  un 
jour,  f  me  sont  arrivés  ce  matin  tout  armés  »,  il  voulait 
dire  presque  tout  faits.  —  Malgré  les  inspirations  qui  le 
ravissaient ,  ce  n'était  pas  sans  doute  un  grand  poète  ; 


MONSIEUR  LOYSEAU.  127 

mais,  fort  loin  d'être  sans  mérite,  c'était  un  bon  et  excel- 
lent homme,  qui  certes  ne  méritait  à  aucun  titre  le  mal- 
heur de  terminer  sa  vie  sous  le  fer  de  la  guillotine. 

Je  ne  dirai  rien  ici  de  Dusaulx,  traducteur  de  Juvénal 
et  auteur  d'un  ouvrage  estimé  contre  le  jeu  et  d'un 
autre  sur  la  prise  de  la  Bastille;  de  Grouvelle,  de  Cérutti, 
de  Cbamfort,  de  Bitaubé  et  de  quelques  autres,  qui, 
chaque  soir  de  la  belle  saison,  se  rendaient  aux  Tui- 
leries et  s'y  promenaient  avec  mon  père.  J'aurai 
d'ailleurs  l'occasion  de  revenir  à  eux,  et  si  je  m'arrête 
à  M.  Loyseau,  qui  se  trouve  dans  la  même  catégorie, 
c'est  qu'il  me  fournit  une  anecdote,  qui  appartient  spé- 
cialement à  cette  époque  de  ma  vie. 

J'ai  déjà  parlé  de  ma  tendresse  pour  mon  père  :  elle 
était  extrême.  Je  préférais  sa  société  à  celle  de  tous  mes 
amis,  même  à  celle  des  femmes,  que  j'aimais  le  mieux, 
et  je  ne  sais  au  monde  ce  que  l'on  pourrait  ajouter  à 
ces  mots,  dits  par  moi.  Aussi  je  ne  le  quittais  que  du- 
rant les  heures  de  son  travail,  lorsqu'il  dînait  à  la  mai- 
son, ce  qui  lui  arrivait  deux  fois  par  semaine,  les 
lundis  et  les  vendredis,  jour  où  il  tenait  table  ouverte 
et  où  la  certitude  de  le  trouver  chez  lui  y  réunissait 
une  vingtaine  de  personnes,  enfin  lorsqu'il  dînait  dans 
des  maisons  d'où  mon  âge  m'excluait;  mais  alors  j'allais 
régulièrement  l'y  chercher,  et  je  suis  allé  par  exemple, 
pendant  six  ans  de  suite,  le  prendre  tous  les  jeudis  soir 
chez  Mme  des  Fossés,  rue  de  Vendôme  au  Marais;  très 
souvent  chez  M.  de  Mirbeck  (1),  près  de  l'Observatoire, 
et,  pendant  un  an,  presque  tous  les  jours,  de  la  place 
Louis XV,  où  nous  logions,  chez  M.deMaissemy,  qui  avait 

(1)  C'était  un  jurisconsulte  éminent,  venu  de  Lorraine  à  Paris 
et  qui  rédigea  des  mémoires  pour  un  grand  nombre  de  causes 
importantes.  l\  était  du  parti  qui  se  rattacha  dès  les  premiers 
événements  à  la  cause  de  la  Révolution.  (Éd.) 


128     MKMOIltKS    DV   GKNKRAL   BARON   THIÉBAULT. 

succédé  à  M.  (le  Vidaud,  comme  directeur  général  de  la 
Librairie,  et  qui  avait  son  hôtel  place  Royale.  Lorsque 
pur  hasard  je  ne  savais  pas  où  il  avait  dfné,  j'allais 
aux  Tuileries  l'attendre  ou  le  rejoindre;  enfin,  quand 
vers  neuf  heures  il  n'y  était  pas  arrivé,  l'inquiétude 
s'emparait  de  moi  et  je  courais  le  chercher  dans  toutes 
les  maisons  où  j'imaginais  le  trouver  ou  avoir  de  ses 
nouvelles.  J'ai  fait  de  cette  sorte  des  courses  extrava- 
gantes, le  plus  souvent  très  inutiles;  lorsque,  vers  onze 
heures  ou  minuit  et  après  avoir  fait  le  tour  de  Paris, 
je  revenais  excédé,  il  se  trouvait  que  mon  père  était 
rentré  depuis  deux  ou  trois  heures  et  à  son  tour  très 
en  peine  de  ce  que  je  pouvais  être  devenu.  On  voit 
d'après  cela,  et  je  l'observe  en  passant,  que  je  n'allais 
dans  le  monde  ou  au  spectacle  que  lorsque  mon  père 
ne  sortait  pas,  lorsque  je  l'avais  ramené  chez  lui  ou 
<|ue  j'étais  certain  qu'il  le  serait  en  voiture. 

(]ette  conduite  était  trop  différente  de  celle  des  autres 
jeunes  gens  de  mon  âge,  pour  ne  pas  être  remarquée,  et 
pendant  que  Gassicourt  écrivait  que  je  ne  payais  pas 
seulement  un  tribut  de  respect  à  mes  parents,  mais  que 
je  leur  rendais  un  culte  religieux,  M.  Loys^u,  qui  m'a 
conduit  à  ce  souvenir,  ne  m'appelait  que  le  précepteur 
de  mon  père.  Ce  M.  Loyseau,  jurisconsulte  et  publiciste 
de  beaucoup  de  mérite,  était  un  homme  d'un  grand 
caractère.  C'est  lui  qui,  au  commencement  de  la  Révolu- 
tion, et  ainsi  qu'on  l'a  su  depuis,  prépara  et  dirigea  toute 
l'insurrection  des  gardes  françaises,  et  cela  dans  des 
conférences  secrètes,  auxquelles  assistait  tous  les  soirs 
et  parfois  très  avant  dans  la  nuit  le  plus  grand  nombre 
des  sous-officiers  de  ce  corps.  Au  reste,  personne  n'était 
plus  propre  que  lui  à  ce  rôle.  Homme  fort  et  très  gros, 
il  avait  une  figure  imposante  et  le  regard  ferme,  péné- 
trant, regard  que   rappelle  celui  du    général  Boyer; 


MONSIEUR   LOYSEAU.  129 

ses  cheveux  blancs  comme  la  neige  achevaient  de  lui 
donner  un  aspect  vénérable;  sa  voix  était  mâle  et 
sonore;  son  éloquence  nerveuse  et  entraînante.  Et  ce- 
pendant il  ne  fallait  pas  le  lire  ;  le  style  de  cet  orateur 
était  sec,  lourd,  insupportable.  Écrivant  ou  parlant,  ce 
n'était  plus  le  même  homme.  Et  ce  qu'il  y  avait  de 
remarquable,  c'est  que  non  seulement  on  l'écoutait 
avec  admiration  dans  les  discussions  graves,  mais  que, 
sans  quitter  l'air  du  plus  grand  sérieux,  il  plaisantait 
avec  beaucoup  de  légèreté.  «  Monsieur  »,  me  disait- il 
quand,  arrivant  aux  Tuileries  avant  mon  père,  je  rejoi- 
gnais ces  messieurs  tous  d'âge  et  de  capacité  (1),  t  votre 
élève  ne  me  paraît  guère  exact.  Je  crains  fort  qu'il  ne  se 
dérange  et  qu'il  n'abuse  de  vos  bontés>  au  point  de 
vous  forcer  d'en  venir  bientôt  à  des  voies  de  rigueur.  » 
Et  quand  ensuite  il  le  voyait  venir,  il  me  prenait  à  part 
et  me  priait  de  le  ménager.  «  Voyez  »,  ajoutait-il,  c  son 
air  confus,  sa  démarche  embarrassée.  Je  le  crois  repen- 
tant et  je  le  recommande  à  votre  indulgence.  »  Quand 
j'arrivais  après  mon  père  :  t  Nous  n'avons  »,  me  disait- 
il,  «  qu'un  assez  bon  compte  à  vous  rendre  de  votre 
élève;  du  moins  depuis  un  quart  d'heure  à  peu  près 
qu'il  est  avec  nous;  car  ce  qu'il  a  fait  ou  pu  faire 
jusque-là,  nous  n'entendons  nullement  le  soustraire  à 
votre  investigation.  »  Et  comme  mon  père  riait  :  «  Mon- 
sieur, vous  ricanez,  vous  faites  le  mutin  parce  que  nous 
sommes  là  ;  mais  plus  tard  vous  aurez  à  rendre  compte 
de  votre  conduite,  et  alors  vous  changerez  de  ton!...  » 
Tels  étaient  les  badinages  auxquels,  avec  sa  belle  et 
imposante  figure ,  il  revenait  le  plus  sérieusement  du 
monde  et  qui,  variés  de  mille  manières,  étaient  toujours 
aussi  gais  que  singuliers. 

(1)  Paul  Thiébault  avait  alors  dix-neuf  ans.  C'est  par  l'entraîne- 
ment du  récitqu'il  est  amené  à  anticiper  sur  les  faits  qui  suivent.  (Éd.) 

I.  9 


130    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

Après  cette  excursion  relative  à  des  faits  qui  en 
partie  appartiendraient  à  la  vie  privée  de  mon  père 
autant  qu'à  mes  Mémoires,  je  passe  aux  personnes  qui, 
depuis  notre  retour  en  France,  ont  composé  mes  rela- 
tions privées  et  aux  faits  qui  m'ont  personnellement 
concerné. 

Le  premier  qui  se  présente  est  relatif  à  un  baron  d'Albi- 
gnac,  logé  au-dessous  de  nous  à  l'hôtel  des  États  de 
Béarn,  où  il  occupait  le  rez-de-chaussée  au  fond  de  la 
cour.  Ce  baron,  veuf  ou  garçon  de  quarante  ans  à  peu 
près,  passait  six  mois  par  an  dans  le  Béarn  et  six  mois 
à  Paris.  Il  était  extrêmement  poli,  mais  singulier  sous 
quelques  rapports.  Une  de   ses  manies   était  d'avoir 
autant  d'habillements  complets  qu'il  y  avait  de  jours 
dans   Tannée,  de   manière   que  chaque  jour  eût   son 
costume  et  que  le  même  costume  ne  se  trouvât  porté 
qu'une  fois  par  an.  Je  ne  sais  trop  comment  il  s'arran- 
geait dans  les  occasions   extraordinaires,  ni  ce   qu'il 
serait  devenu,  si  de  son  temps  les  modes  avaient  été 
très  changeantes;  mais  alors  les  générations  se  succé- 
daient pour  ainsi  dire  sans  qu'il  y  eût  rien  d'innové  à 
la  mise  des  hommes,  de  sorte  que  le  baron  d'Albignac 
en   avait  été  quitte  pour  les  premières  dépenses,   et 
n'avait  plus  que  l'embarras  d'une  partie  de  son  im- 
mense garde-robe,  qu'il  transportait  dans  les  voyages 
deux  fois  par  an  et  pour  laquelle  il  avait  des  malles 
faites  exprès. 

Il  craignait  excessivement  le  bruit  au-dessus  de  sa 
tète.  Il  semble  d'après  cela  que  le  rez-de-chaussée  était 
ce  qui  devait  le  moins  lui  convenir;  mais,  comme  d'un 
autre  côté  il  n'aimait  pas  à  monter  en  rentrant  chez  lui, 
il  avait  sacrifié  l'inconvénient  auquel  il  y  a  quelque 
remède  à  celui  qui  ne  lui  en  eût  offert  aucun.  Au  reste, 
comme  il  n'occupait  son  appartement  que  pendant  six 


LE   BARON    D'ALBIGNAC.  131 

mois  par  an  et  qu'il  était  un  hôte  très  précieux,  le 
maître  d'hôtel  priait  tous  ceux  à  qui  il  donnait  l'appar- 
tement que  nous  prîmes  de  faire  le  moins  de  bruit  pos- 
sible. Il  avait  fait,  relativement  à  moi  surtout,  la  même 
prière  à  mon  père,  et,  comme  les  égards  pour  un  homme 
plus  âgé  que  moi  ne  m'ont  jamais  rien  coûté,  je  poussai 
l'attention  au  point  que  le  baron  d'Albignac  en  fut  tou- 
ché. Il  fit  une  visite  à  mon  père  et  à  ma  mère,  pour  les 
remercier,  et  me  combla  d'amitiés  ;  il  dit  même  à  mon 
père  que,  si  on  voulait  me  confier  à  lui,  il  aurait  grand 
plaisir  à  me  conduire  quelquefois  aux  spectacles  où  il 
avait  des  loges.  Mon  père  consentit,  et  assez  souvent 
le  baron  m'emmenait  et  me  faisait  passer  des  soirées 
charmantes. 

Trois  fois  nous  allâmes  prendre  deux  dames,  fort 
comme  il  faut,  pour  les  conduire  au  spectacle.  M.  d'Albi- 
gnac donnait  la  main  à  l'une,  et  moi,  hardiment  je  don- 
nais la  main  à  l'autre;  mais  habituellement  nous  étions 
moins  difficiles  dans  nos  relations,  et  nous  menions  au 
théâtre  des  beautés  dont  les  charmes  étaient  le  prin- 
cipal mérite.  Il  ne  faudrait  pourtant  pas  que  l'on  pensât 
qu'encore  qu'elles  ne  fussent  pas  de  très  bonne  vie,  elles 
fussent  de  mauvaise  compagnie.  Les  apparences  sau- 
vaient tout  ce  qui  pouvait  être  sauvé  :  ainsi  apparte- 
ments recherchés,  collations  bien  servies,  mises  élé- 
gantes, manières  un  peu  libres  sans  doute,  mais 
nullement  indécentes,  ton  gai  sans  dévergondage  :  en 
somme  leur  douce  société  nous  plaçait  sur  ces  confins 
où  finit  ce  qui  est  bien,  où  commence  ce  qui  est  mal. 
Quoique  très  jeune,  ces  nuances  ne  m'échappaient  pas, 
et  ce  qu'il  y  a  peut-être  de  remarquable,  c'est  que,  malgré 
mon  âge  (je  n'avais  pas  alors  quinze  ans),  cette  société  ne 
me  plaisait  nullement:  je  rougissais  de  donner  publique- 
ment la  main  à  ces  belles.  Malgré  cela,  des  soirées  qui 


132    MKMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIEBA13LT. 

se  passaient  pour  moi  dans  une  bonne  voiture,  au  spec- 
tacle, dans  de  jolis  salons ,  à  de  bonnes  tables  et  avec 
des  femmes  aimables  et  très  jolies,  m'amusaient,  mais 
elles  m'auraient  amusé  cent  fois  plus  en  meilleure 
société.  Au  reste,  ce  que  j'étais  alors,  je  Tai  été  toute 
ma  vie  :  personne  au  monde  n'a  aimé  les  femmes  plus 
que  moi  ;  on  m'a  souvent  accusé  d'être  l'amoureux  des 
onze  mille  vierges  :  j'ai  dit  qu'une  chèvre  en  jupon 
m'aurait  fait  illusion,  et  quelques  femmes  m'ont  fait 
faire  des  folies,  qui  tenaient  de  la  démence;  mais,  sans 
rappeler  ici  les  Juives,  les  femmes  de  couleur  et  les 
actrices,  les  femmes  publiques  m'ont  toujours  fait  hor- 
reur, et  les  femmes  entretenues  n'ont  jamais  été  de  mon 
goût  :  ce  qui  prouve  que,  si  parfois  il  y  avait  banalité 
dans  mes  hommages,  il  y  avait  du  moins  restriction 
dans  mes  choix. 

Je  ne  rappellerai  pas  tous  les  spectacles  que  de  cette 
sorte  j'ai  vus  avec  ce  baron,  mais  je  dirai  que  mon 
début  fut  à  la  troisième  représentation  de  Richard  Cœur 
de  lion.  Dans  le  ravissement  de  cette  pièce,  j'en  achetai 
et  j'en  chantai  de  suite  tous  les  airs;  de  même  que 
les  trois  pièces  que  je  vis  en  1777  à  Paris,  elle  est  restée 
dans  mes  souvenirs  en  possession  d'une  place  à  part. 

C'est  de  ce  moment  que  date  mon  entrée  dans  le 
monde,  et  si  la  très  bonne  compagnie  que  je  voyais 
tous  les  jours,  souvent  deux  fois  par  jour,  chez 
M.  Deslon  surtout,  me  fit  grand  bien,  la  société  habi- 
tuelle du  baron  d'Albignac  ne  fit  que  fortifier  chez  moi 
les  sentiments  honnêtes  que  je  devais  à  ma  première 
éducation,  à  mes  dispositions  naturelles  et  aux  compa- 
raisons que  j'avais  l'occasion  de  faire  et  que  je  fis  avec 
fruit.  Maintenant,  si  je  cherche  à  m'apercevoir  moi- 
même  dans  ce  lointain  dont  je  suis  séparé  par  près  de 
soixante  années  de  marche  en  cette  triste  vie,  je  ne  puis 


CE    QUE  J'ÉTAIS    EN    1184.  133 

m'empêcher  de  rire  de  la  figure  que  je  devais  avoir. 
Grand  dada  de  quatorze  ans  et  demi,  en  culotte  bien 
serrée,  bas  de  soie,  souliers  à  boucles,  habit  à  la  fran- 
çaise, chapeau  à  trois  cornes,  coiffé  en  ailes  de  pigeon, 
poudré  à  la  grande  houppe,  bourse  faite  exprès  à  cause 
de  l'épaisseur  et  de  la  longueur  de  mes  cheveux,  qui 
allaient  jusqu'à  la  moitié  de  mes  jambes,  veste  à  pattes, 
épée  au  côté  :  rien  ne  paraîtrait  aujourd'hui  plus  ridi- 
cule et  plus  comique!  J'observerai  cependant  que  ce 
costume,  qui  certes  n'avait  rien  de  naturel  et  de  com- 
mode, exerçait  sur  les  usages,  sur  les  mœurs  et  sur  les 
idées  une  influence  utile;  on  était  forcé  de  s'occuper  de 
sa  toilette  ou  plutôt  de  ses  toilettes,  on  ne  pouvait  con- 
server avec  ce  costume  le  ton,  les  airs  et  les  manières 
qu'on  avait  le  matin,  et,  du  moment  où  les  approches 
de  la  Révolution  substituèrent  brusquement  les  bottes  à 
l'anglaise,  les  cheveux  à  la  Titus,  le  frac,  le  gilet  et 
bientôt  le  pantalon  aux  cheveux  poudrés  et  aux  habits 
français,  nous  fûmes  un  autre  peuple. 

Ce  qui  précède  n'a  pu  manquer  de  faire  pressentir 
l'empire  parfois  extravagant  qu'exerçait  sur  moi  une 
imagination  qui  constituait  en  quelque  sorte  toute  mon 
existence  morale. 

Tout  m'exaltait!  un  beau  tableau,  une  belle  statue, 
un  beau  monument,  tous  les  arts  enfin  et  la  musique 
par-dessus  les  autres.  Je  n'étais  pas  moins  sensible  à 
la  poésie  et  à  l'éloquence,  à  un  acte  de  vertu,  de 
générosité,  d'héroïsme.  Me  conduisait-on  au  spectacle, 
j'en  revenais  électrisé,  au  point  de  passer  ma  nuit  à 
chanter  les  opéras  que  j'avais  vus,  à  déclamer  les  tragé- 
dies que  j'avais  entendues,  à  répéter  enfin  les  pas  des 
danseuses  que  j'avais  le  plus  admirées,  et  c'était  avec  une 
telle  fureur,  de  tels  efforts,  qu'après  avoir  vu  Psyché  par 
exemple  et  sautant,  gambadant  pour  faire  le  Zéphire^  je 


134    MÉMOIRES   OU   GÉNÉRAL   BARON   TUIEBAULT^ 

me  donnai  une  entorse  qui  me  retint  quinze  jours  dans 
ma  chambre. 

Je  ne  sais  ce  qui  n'agissait  pas  sur  moi  avec  une 
intensité  indicible,  et,  s'il  y  avait  bien  des  ressources  dans 
cette  exaltation,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  si  le 
désordre  de  mes  idées  avait  égalé  mes  émotions,  il  eût 
constitué  la  folie  (1). 

Un  jour,  à  dîner  chez  mon  père,  on  parla  d'un  empoi- 
sonnement causé  par  des  champignons,  et  cela  à  propos 
d'un  pâté  chaud,  dans  lequel  nous  venions  tous  d'en 
manger.  A  l'instant  je  me  sentis  mal  à  mon  aise  :  bientôt 
les  coliques  suivirent,  le  mal  de  cœur  survint,  je  fus 
obligé  de  quitter  la  table  et  j'eus  des  vomissements 
affreux,  alors  qu'aucune  autre  personne  n'éprouva  la 
moindre  chose.  Et  j'éprouvais  ces  symptômes,  tout  en 
me  répétant  que  je  ne  les  devais  qu'à  mon  imagination. 

Le  seul  revenant-bon  que  mon  père  consentit  à  rece- 
voir de  sa  place  de  la  Librairie,  (et  encore  parce  que 
c'était  un  usage  consacré,  ou  plutôt  un  droit)  fut  un 
exemplaire  de  chacun  des  ouvrages  que  l'on  imprimait, 
que  l'on  introduisait  ou  que  l'on  saisissait  en  France. 


(1)  Quant  aux  distractions  qui  résultaient  de  cette  infirmité,  elles 
étaient  parfois  telles  que,  dans  les  rues  par  exemple,  je  prenais  A 
tout  moment  un  autre  chemin  que  celui  que  je  voulais  prendre, 
que  j'oubliais  où  je  m'étais  promis  d'aller;  que,  sans  m*en  aperce- 
voir, je  passais  devant  la  porte  de  la  maison  où  mes  affaires  m'ap- 
pelaient, et  je  ne  revenais  à  moi  que  quand  j'étais  trop  loin  pour 
rétrograder;  que  sur  ma  route  je  ne  voyais  personne,  et  que  par- 
fois je  regardais  sans  les  reconnaître  les  personnes  mômes  que  je 
cherchais.  Un  jour,  entre  autres,  ayant  à  parler  à  mon  père,  et  le 
sachant  aux  Tuileries,  je  m'y  rends  pour  le  rejoindre  et  je  prends 
l'allée  du  Printemps,  dans  laquelle  je  savais  qu'il  se  promenait.  A 
peine  avais-je  fait  un  pas  dans  cette  allée  que  je  me  trouve  en  face 
de  mon  père,  de  ma  mère,  de  ma  sœur  et  de  l'abbé  Gravier,  l'un 
de  nos  parents.  En  m'aperce  vaut,  ils  s'arrêtent;  je  marche  à  eux, 
je  les  fixe  sans  les  voir,  je  les  coudoie  et  les  dépasse  en  les  cher- 
chant, et  je  ne  suis  tiré  de  ma  rêverie  que  par  un  éclat  de  rire. 


LA   BIBLIOTHÈQUE   DE   MON    PÈRE.  135 

Plusieurs  auteurs,  éditeurs,  imprimeurs  ou  libraires  lui 
offrirent,  à  son  entrée  à  la  Librairie,  des  ouvrages  publiés 
depuis  un  ou  deux  ans  et  en  partie  reliés.  C'est  ainsi  que 
Beaumarchais  avait  donné  un  exemplaire  de  son  Vol' 
taire  à  mon  père,  qui  reçut  également  l'exemplaire  de 
VHistoire  universelle,  les  trois  cents  volumes  de  Gazin  et 
tant  d'autres.  Si  j'ajoute  que  sur  ces  entrefaites  lui  arri- 
vèrent douze  à  quinze  cents  volumes,  débris  de  la 
bibliothèque  de  M.  de  Sozzi,  on  verra  qu'il  ne  tarda  pas 
à  posséder  une  bibliothèque  considérable.  Or  cette  bi- 
bliothèque devint  en  quelque  sorte  mon  partage,  d'une 
part,  parce  que  l'arranger,  la  classer  et  en  faire  le  cata- 
logue m'amusait  et  aurait  fort  ennuyé  mon  père;  de 
l'autre,  parce  que  la  pièce  qui  lui  fut  consacrée  fit  partie 
d'un  appartement  charmant,  que  l'on  construisit  exprès 
pour  moi  au  Garde-Meuble  de  la  Couronne  (1). 

Ce  goût  pour  les  livres  ne  me  conduisit  pas  néan- 
moins au  goût  de  la  lecture.  Né  sans  mémoire,  n'ayant 
ni  l'habitude  de  lire,  ni  l'habitude  d'apprendre,  com- 
mençant à  être  entraîné  par  d'autres  passions,  quel 
sujet  sérieux  aurait  pu  captiver  un  jeune  honmie,  pour 
ainsi  dire  abandonné  à  lui-même,  qu'on  n'avait  osé 
mettre  dans  aucun  collège,  que  personne  ne  dirigeait  ou 
n'avait  dirigé  et  auquel,  je  le  dis  à  regret,  on  ne  donna 
aucun  maître,  si  j'en  excepte  un  petit  drôle  de  vingt  ans, 
qui  à  vingt  sols  par  heure  vint,  trois  fois  par  semaine 
pendant  six  mois,  pour  me  donner  des  leçons  de  lati- 
nité et  ne  parlait  que  de  sornettes  et  de  polissonneries? 


(1)  Cet  appartement,  séparé  de  celui  de  mon  père,  fut  mes  délices. 
Il  était  composé  d'une  antichambre,  d'un  cabinet,  d'une  chambre 
à  coucher  et  d'une  bibliothèque  :  tout  cela  était  neuf,  meubles, 
distributions,  peintures,  et  celles-ci,  faites  à  neuf  couches,  passées 
cinq  fois  à  la  pierre  ponce  et  vernies  deux  fois,  étaient  de  véritables 
glaces. 


136    MKMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

Cette  bibliothèque,  dis-je,  ne  fût  donc  pour  moi  qu'une 
espèce  de  joujou;  mais  dans  les  livres  qui  la  compo- 
saient se  trouva  la  Nouvelle  Héloise.  J'ignore  quelle  cir- 
constance ou  quel  avis  me  fit  ouvrir  ce  formidable 
ouvrage;  mais,  dès  les  premiers  feuillets,  je  fus  dans  le 
délire.  Au  fait,  je  ne  lus  pas,  je  dévorai.  Les  jours  ne 
suffisaient  plus,  j'y  employai  les  nuits,  et  d'émotions  en 
émotions,  de  bouleversements  en  bouleversements,  j'ar- 
rivai à  la  dernière  lettre  de  Saint-Preux,  ne  pleurant 
plus,  mais  criant,  hurlant  comme  une  bête  f  J'en  ai  le 
souvenir!  Il  était  trois  heures  du  matin,  lorsque,  au  mi- 
lieu d'une  de  mes  crises,  je  lis  un  retour  sur  moi-même. 
Je  fus  effrayé  de  l'état  dans  lequel  j'étais;  je  jetai  le 
livre,  j'éteignis  ma  bougie  et  je  m'efforçai  de  dormir; 
cela  me  fut  impossible.  J'avais  une  fièvre  violente, 
et,  quand  le  jour  fut  venu,  je  tâchai  de  me  rafraîchir  en 
allant  respirer  l'air  du  matin  aux  Champs-Elysées.  Je 
fus  huit  jours  sans  oser  reprendre  le  dernier  volume  de 
ce  roman,  que  je  ne  pus  achever  que  par  des  lectures  de 
demi-page  et  même  de  quart  de  page,  c'est-à-dire 
d'une  ou  deux  phrases.  Je  fus  de  cette  sorte  plus  de 
huit  autres  jours  à  terminer  cette  lettre,  et,  malgré  ces 
lectures  hachées,  souvent  interrompues  au  milieu 
d'une  phrase,  j'en  fus  malade  et  je  manquai  en  devenir 
fou.  L'impression  que  ce  roman  m'a  laissée  passe  tout 
ce  que  je  pourrais  en  dire;  cela  est  vrai  au  point  que 
depuis  lors  je  n'ai  jamais  osé  tenter  de  le  relire.  Je 
ne  l'oserais  pas,  aujourd'hui  même  que  je  suis  séparé 
de  cette  époque  par  tant  d'années  de  tortures,  qui 
cependant  ont  terriblement  affaibli  ou  détruit  sinon 
ma  sensibilité,  du  moins  mon  imagination,  et  atténué 
toutes  mes  facultés. 

Je  ne  sais  dans  quel  coin  mon  inquiète  et  curieuse 
activité  ne  me  conduisait  pas  sans  cesse;  bref,  je  m'étais 


FORFANTERIES.  137 

fait  ouvrir  la  porte  des  combles,  et,  en  les  parcourant  avec 
un  de  mes  amis  nommé  Glappier  de  Lisle,  je  lui  offris  de 
-parier  que,  en  faisant  des  jetés  battus,  je  suivrais  la  crête 
du  toit  sur  toute  la  longueur.  Il  refusa  de  parier  pour 
ne  pas  m'exciter  à  cette  extravagance;  mais,  plein  de 
confiance  dans  mon  agilité  et  mon  adresse,  je  fis  par 
jactance  ce  qu'il  ne  me  laissait  pas  faire  par  défi  ;  ayant, 
du  côté  de  la  cour,  un  talus  d'ardoises  sans  même 
une  gouttière  pour  m'arrêter  ou  me  raccrocher,  je  m'en 
allai  sautillant  d'un  bout  de  la  crête  de  ce  toit  à  l'autre  (1). 
A  quelque  temps  de  là^  Auguste  Jordan,  dont  j'ai  déjà 
parlé,  vint  de  Berlin  à  Paris.  Pendant  tout  son  séjour, 
nous  ne  nous  quittâmes  presque  pas.  Je  lui  fis  les 
honneurs  de  la  ville  et  des  environs,  et,  dans  l'une  de  nos 
promenades,  je  le  menai  à  Montmartre.  Arrivés  près  d'un 
des  moulins  qui  couronnent  ce  monticule,  je  dis  à  Au- 
guste et  à  un  nommé  Lenitz,  qui  nous  accompagnait,  que 
je  pariais  approcher  des  ailes  tournantes  de  ce  moulin 
plus  près  qu'aucun  d'eux.  Auguste  se  récria  sur  ma 
folie;  Lenitz  prétendit  que  les  scènes  de  Don  Quichotte 
n'étaient  bonnes  que  dans  Cervantes;  quant  à  moi, durant 
ce  colloque,  j'approchai  toujours  plus  près  des  ailes; 
enfin,  l'une  d'elles  passa  à  trois  pouces  de  moi,  et,  sans 

(1)  Peu  après  notre  retour  de  France,  une  forfanterie  du  môme 
genre  avait  failli  me  coûter  la  vie.  On  raccommodait  le  toit  d*un 
hangar  dans  Tune  des  deux  cours  de  l'École  militaire.  Pendant  le 
dîner  des  ouvriers,  leur  écheUe  était  dressée  contre  ce  toit;  un  de 
mes  camarades  monta  à  l'échelle;  aussitôt,  j'y  grimpai  après 
lui  ;  arrivé  sur  le  toit,  je  le  dépassai,  et,  parvenu  tout  au  haut,  je 
me  mis  à  gambader.  Ce  qui  ne  pouvait  manquer  d'arriver  arriva. 
Je  fis  un  faux  pas  et  je  dégringolai.  Je  devais  me  tuer,  à  autant 
plus  de  titres  que  je  scmblais  n'avoir  pour  alternative  que  le  fond 
d'un  grand  trou  de  chaux  vive  qui  fumait  sur  le  pavé  ;  mais  cette 
providence  des  enfants  qui  parfois  et  comme  par  miracle  les 
sauve  d'une  mort  presque  certaine,  fit  que  je  tombai  sur  un  grand 
tas  de  sable  couvrant  le  pavé  au  bord  du  trou  &  chaux,  et  que  je 
ne  me  fis  aucun  mal. 


138    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

réfléchir  que  la  pluie,  le  soleil,  le  vent  et  la  lune  faisaient 
déjeter  le  bois  de  ces  ailes  d'une  manière  très  inégale , 
que  par  conséquent  il  était  impossible  qu'elles  suivis- 
sent la  même  ligne ,  j'en  conclus  que  je  pouvais  m'a- 
vancer  encore  de  deux  pouces  et  je  le  ûs;  mais  à  peine 
avais-je  terminé  ce  mouvement,  que  l'aile  suivante  me 
prit  par-dessous  le  coude  gauche,  m'enleva  de  terre 
comme  une  plume  et  me  jeta  à  vingt  pieds  de  là.  Je 
voulus  me  relever;  l'étourdissement  était  tel  que  je 
retombai  comme  une  masse.  Mes  amis  accoururent;  ils 
étaient  hors  d'eux...  Par  bonheur,  le  moulin  allait  très 
lentement,  de  sorte  que,  au  Heu  de  me  briser,  il  ne 
m'avait  fait  qu'une  forte  contusion.  Je  revins  donc  peu 
à  peu  à  moi,  et  nous  en  fûmes  tous  quittes  pour  la  peur, 
si  j'en  excepte  les  vifs  et  très  justes  reproches  que  je 
reçus  et  dont  je  ne  fis  que  rire. 

Cette  digression  me  conduit  à  une  autre.  Si  pour  moi 
Paris   avait  été  prodigue  d'enchantements,  j'avouerai 
pourtant  que,  malgré  ma  prédilection  pour  les  femmes, 
ou  plutôt  en  raison  de  cette  prédilection,  je  fus  choqué 
de  la  laideur  des  femmes  en  général.  Les  femmes  des 
dernières  classes,  qui  sont  encore  repoussantes,  étaient 
alors  horribles,  et  si  en  se  rapprochant  des  classes  supé- 
rieures on  en  trouvait  et  on  en  trouve  qui  soient  dignes 
de  tous  les  hommages,  il  faut  convenir  que  c'était, 
comme  cela  est  encore,  dans  des  proportions  qui  lais- 
saient trop  d'avantages  à  la  Prusse,  que  je  quittais,  à  la 
Saxe,  que  je  venais  de  traverser  et  dans  laquelle»  de  vil- 
lage en  village,  nous  avions  été  frappés  par  des  groupes 
de  jeunes  filles,  magnifiques  de  taille,  de  traits  et  de 
fraîcheur;  observation  qui  n'échappait  à  aucune  des 
personnes  qui  avaient  été  à  même  de  la  faire  et  que 
notamment  l'abbé  de  Vauxcelles  répétait  avec  une  véhé- 
mence plus  naturelle  qu'orthodoxe. 


LA  LAIDEUR   A  PARIS.  139 

Je  sais  pourtant  que  la  Normandie,  le  Hainaut,  l'Al- 
sace, la  Lorraine,  le  Languedoc  surtout  font  exception 
à  cet  égard  ;  mais  Paris  n'en  était  pas  moins  très  désa- 
vantagé, et  l'explication  de  ce  fait  existait  dans  la  mi- 
sère, qui  dévorait  le  peuple  de  cette  grande  capitale; 
dans  les  rues  étroites  et  les  réduits  où  il  croupissait  en- 
tassé et  où  jamais  ne  pénétrait  un  rayon  de  soleil;  dans 
les  caves  infectes  où  vivaient  le  long  des  quais  cent 
mille  de  ces  misérables,  qui,  dix  fois  par  an,  étaient 
submergés  par  des  pluies  ou  par  les  crues  de  la  Seine 
et,  souvent  de  nuit,  étaient  forcés  de  porter  leurs  pail- 
lasses à  la  pluie  ou  dans  la  boue  pour  ne  pas  être  noyés. 

Aujourd'hui  ces  causes  de  la  dégradation  de  l'espèce 
n'existent  plus  au  même  degré;  il  s'en  faut  de  beaucoup. 
Les  caves  ne  sont  plus  habitées,  les  quais  sont  déblayés, 
les  maisons  qui  couvraient  une  partie  des  ponts  sont 
démolies;  on  redresse  et  on  élargit  les  rues,  l*air  circule 
où  on  en  manquait  entièrement.  De  nombreuses  fon- 
taines lavent  les  rues,  que  l'on  nettoie  avec  plus  de  soin, 
et  des  égouts  chaque  jour  plus  nombreux  accélèrent  les 
écoulements.  Les  abattoirs  ont  affranchi  toutes  les  mai- 
sons occupées  par  des  bouchers  de  ces  tueries  qui  for- 
maient dans  Paris  mille  ruisseaux  de  sang,  que  la 
moindre  chaleur  rendait  infects.  Enfin  on  éloigne  des 
quartiers  habités  tout  ce  qui  peut  répandre  de  mauvaises 
odeurs.  Le  peuple  aussi  est-il  moins  hideux,  moins 
difforme  qu'il  ne  l'était  il  y  a  soixante  ans,  et  sa  destruc- 
tion moins  rapide;  il  ne  périt  plus  comme  alors  à  la 
quatrième  génération,  qui,  lorsqu'elle  se  reproduisait 
encore,  ne  le  faisait  que  par  des  culs-de-jatte. 

Mais,  sur  ce  fond  si  propre  à  servir  de  repoussoir,  se 
dessinaient,  comme  se  dessineront  toujours,  une  foule 
de  femmes,  qui  ne  le  céderont  à  aucune  autre  en  beauté 
et  l'emporteront  sur  toutes  par  leurs  grâces  et  leur 


UO    MEMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

charme  :  elles  se  recrutent  du  tribut  que  les  provinces 
payent  à  cet  égard  à  la  capitale,  de  celles  qu'une  grande 
aisance  met  à  l'abri  de  toutes  les  influences  fâcheuses,  de 
celles  enfin  qui,  ne  passant  à  Paris  qu'une  partie  de 
l'année,  réparent  dans  leurs  terres  les  ravages  des  plai- 
sirs de  rhiver...  Si  même,  avant  de  quitter  Berlin,  j'avais 
déjà  adoré  plus  d'une  femme,  les  Françaises  ne  furent 
certes  pas  exceptées.  Faisant  avec  enthousiasme  la  part 
de  leurs  avantages,  il  n'est  pas  d'hommages  que  je  ne 
leur  rendisse;  cependant  des  deux  femmes  qui  sont 
devenues  les  objets  de  mon  idolâtrie,  de  mon  fanatisme 
même,  Tune,  l'un  des  plus  beaux  ornements  de  l'Italie, 
était  née  à  Milan  et  n'est  jamais  venue  à  Paris;  l'autre, 
qui  y  a  été  les  délices  de  tous  ceux  qui  l'y  ont  connue, 
était  née,  quoique  d'origine  française,  sous  le  climat 
brûlant  des  Antilles. 

Pour  ne  parler  que  de  ces  premiers  temps-là,  indépen- 
damment d'un  amour  platonique,  de  quelques  amours 
de  contrebande  sur  lesquelles  je  me  tairai  et  d'un 
bonheur  qui  eut  trop  peu  de  durée,  quelques  parcelles 
de  réalités  se  mêlaient  à  mes  chimères,  et  ce  furent  les 
Tuileries  qui  leur  servirent  de  théâtre.  Logé  au  Garde- 
Meuble  de  la  Couronne,  aujourd'hui  le  Ministère  de  la 
Marine,  cette  promenade  était  mes  galeries.  Les  plus 
jolies  femmes  y  venaient  habituellement,  et  on  comprend 
qu'il  était  impossible  de  les  voir  et  d'en  être  vuchaqne 
jour,  pendant  des  heures  entières,  sans  qu'il  s'établft 
entre  elles  et  moi  une  foule  de  petits  rapports.  De 
simples  coups  d'oeil  commençaient;  des  regards  pro- 
longés et  plus  expressifs  suivaient.  Quelques  attentions 
plus  significatives  devenaient  possibles,  et,  au  moyen  de 
ce  manège,  on  se  connaissait  sans  se  fréquenter,  on  se 
parlait  sans  ouvrir  la  bouche,  on  s'entendait  sans  se 
rien  dire  t  Une   sorte   d'adoption   mutuelle  et  tacite 


LA    PROMENADE   DES    TUILERIES.  I4I 

m'avait  ainsi  mis  en  communication  avec  des  belles 
plus  ou  moins  saillantes,  qui,  je  puis  même  le  dire, 
n'étaient  pas  trop  en  reste  avec  moi  ou  plutôt  avec  mes 
dix-neuf  à  vingt  ans.  Commerce  furtif  et  qui  a  donné 
lieu  à  d'autant  moins  de  mécomptes  que  je  n'ai  jamais 
eu  de  comptes  à  régler  avec  elles. 

En  1788,  apparut  dans  ce  jardin  un  Polonais  que, 
depuis  et  jusqu'après  la  Restauration,  on  a  vu  rôder  au 
boulevard  de  Gand  et  à  Tivoli,  et  dont  le  talent,  assez 
remarquable  d'ailleurs,  mais  qui  n'a  fait  que  baisser, 
consistait  à  faire  à  la  vue,  avec  le  seul  secours  d'une 
paire  de  ciseaux  et  un  petit  carré  de  papier  noir,  des 
silhouettes  très  ressemblantes.  A  l'aide  d'un  peu  de 
gomme  liquide,  il  collait  ensuite  ces  petites  figures  dans 
des  médaillons  gravés  sur  des  papiers  de  la  grandeur 
d'un  in-octavo,  médaillons  au-dessous  desquels  une 
espèce  d'écusson  offrait  le  moyen  d'écrire  les  noms  et 
adresses  des  dames  dont  il  escamotait  ainsi  le  portrait. 
Pour  faire  faire  celui  de  quelque  dame  que  ce  fût,  ce  qui 
était  une  affaire  de  vingt  sols,  il  ne  fallait  que  la  lui 
montrer  du  doigt;  en  deux  ou  trois  minutes  on 
possédait  la  silhouette.  Rien  n'était  plus  commode  et 
plus  expéditif.  Jamais  les  profils  de  jolies  femmes  ne 
se  multiplièrent  à  ce  point  et  à  si  bas  prix;  elles  ne  pou- 
vaient plus  se  montrer  que  de  suite  elles  ne  se  trouvas- 
sent dans  la  main  d'une  foule  de  jeunes  gens.  Pour  ma 
part,  j'eus  bientôt  la  collection  complète  de  mes  beautés 
de  prédilection  en  fait  d'idéales  amours;  j'ai  perdu  ces 
douces  images,  et  je  les  regrette  comme  souvenirs  de  cet 
âge  divinisé  par  la  jeunesse,  auquel  il  est  aussi  entraînant 
de  se  reporter  qu'il  devient  douloureux  de  le  rappeler. 

On  voyait  également  alors  aux  Tuileries  un  chevalier 
de  Saint-Louis,  homme  d'une  taille  ordinaire,  assez 
replet,  se  promenant  toujours  seul,  dont  personne  ne 


142    MEMOIRES    DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

demandait  le  nom,  mais  que  tout  le  monde  connaissait 
par  le  sobriquet  très  incongru,  mais  très  exact,  de  che- 
valier tape-c.  !  Ce  vieux  fou  avait  la  manie  de  donner 
une  petite  tape  à  chacune  des  dames  et  des  demoiselles 
à  côté  desquelles  il  passait.  A  cet  efTet,  il  avait  toujours 
une  de  ses  mains  derrière  le  dos;  il  changeait  de  main, 
suivant  le  côté  où  il  se  trouvait,  et  ne  manquait  guère 
son  coup.  Cette  impertinente  habitude  ou  plutôt  le  con- 
tact instantané  qui  en  résultait  était,  à  ce  qu'il  paraît, 
sa  dernière  volupté.  Le  fait  est  que  le  souvenir  des  tapes 
qu'il  avait  données,  que  Tavant-goût  de  celles  qu'il  se 
proposaitde  donner,  rendaient  sa  figure,  fort  bonne  d'ail- 
leurs, aussi  maligne  que  rayonnante.  On  conçoit  néan- 
moins qu'il  s'exposait  à  des  avanies,  que  toutes  les 
dames  ne  s'en  tenaient  pas  à  la  surprise  et  au  dédain,  et 
que  parfois  il  était  très  durement  apostrophé;  mais  il 
ne  répondait  jamais  et  continuait  son  chemin  de  l'air 
d'un  homme  qui  n'entend  pas.  Avec  quelques  amis,  je 
m'amusais  de  temps  en  temps  à  le  suivre,  et  je  lui  vis 
recevoir  un  jour,  et  sans  dire  ouf,  un  soufflet  d'une  dame, 
sur  laquelle,  contre  ses  habitudes,  il  s'était  permis,  non 
en  la  croisant  comme  à  l'ordinaire,  mais  en  la  dépas- 
sant, une  contraction  de  doigts  qui  aggravait  le  délit. 
Quant  aux  hommes,  ses  soixante -dix  ans,  ses  che- 
veux blancs,  la  croix  qu'il  portait  toujours,  faisaient 
qu'ils  le  ménageaient  ;  seulement,  quand  on  était  avec 
des  dames  et  qu'on  le  voyait  venir,  on  se  mettait  entre 
elles  et  lui,  on  le  fixait,  et  il  passait  sans  se  permettre  un 
geste  ou  même  un  regard  ;  ce  qui  ne  tarda  pas  à  dimi- 
nuer de  beaucoup  ses  plaisirs. 

Les  Champs-Elysées  étaient,  après  les  Tuileries,  ma 
promenade  favorite.  J'y  allais  à  six  heures  du  matin 
prendre  du  lait  dans  une  tente,  où  l'on  en  vendait  d'excel- 
lent; parfois  j'y  retournais  dans  la  journée.  Au  cours. 


POURSUITE.  143 

d'une  de  ces  promenades,  j'aperçus  tout  à  coup  une 
femme  magnifique.  Quoique  grande,  elle  avait  la  taille 
d'une  nymphe;  avec  des  traits  charmants,  sa  figure 
était  pleine  de  dignité;  sa  tournure  était  ravissante  de 
suavité  et  de  grâces;  ses  cheveux  superbes  et  du  plus 
beau  blond  cendré  ornaient  admirablement  sa  belle  tête, 
et,  pour  m'exalter  davantage,  une  teinte  de  mélancolie 
était  répandue  sur  toute  sa  personne.  Je  la  suivis;  la 
terre,  humectée  par  un  orage  tombé  la  nuit  précédente, 
conservait  l'empreinte  de  ses  pas  et  offrait  à  mes  regards 
les  proportions  du  pied  le  plus  rare  par  sa  forme  et  sa 
petitesse.  Ma  tête  acheva  de  se  monter,  et  je  résolus  à 
tout  prix  de  savoir  qui  cette  dame  était^  Je  ne  la  perdis 
plus  de  vue;  lorsque,  après  une  promenade  de  trois 
quarts  d'heure,  elle  fut  remontée  en  voiture  avec  une 
dame  âgée  qui  l'accompagnait,  je  courus  après  son 
équipage,  qui  par  malheur  était  fort  bien  attelé.  Je 
traversai  de  cette  sorte  la  place  Louis  XV  et  la  rue 
Royale;  ma  belle  inconnue  suivit  les  boulevards;  ceux 
de  la  Madeleine,  des  Capucines  et  des  Italiens  furent 
franchis  sans  grande  peine;  ceux  de  Montmartre,  Pois- 
sonnière, Bonne-Nouvelle,  commencèrent  à  me  fatiguer; 
mais,  lorsque  ma  beauté  fugitive  m'eut  fait  suivre,  tout 
haletant,  les  boulevards  Saint-Denis  et  Saint-Martin,  je 
n'en  pouvais  plus.  L'incertitude  sur  le  terme  de  cette 
effroyable  course  (1)  allait  cependant  me  faire  arrêter, 
lorsque  la  voiture  tourna  dans  la  rue  du  Temple.  Je 
repris  courage;  enfin  elle  entra  dans  la  rue  Vendôme, 
s'arrêta  devant  un  hôtel,  dont  la  porte  bientôt  s'ouvrit 
et  se  referma  sur  elle.  J'étais  essoufflé  au  point  de  ne 
pouvoir   parler;    je  marchai  quelques  minutes   pour 

(1)  Il  n'y  avait  pas  encore  de  cabriolets  de  place,  et  il  n'y  avait 
sur  les  boulevards  aucune  station  de  fiacres.  Un  fiacre,  d'ailleurs, 
n'aurait  pu  suivre  cette  voiture. 


U4    MRMOIRKS    DU   CÉNKRAL   BARON    THIEBAULT. 

reprendre  haleine,  essuyer  la  sueur  dont  j'étais  couvert 
et  délibérer  sur  ce  que  j'avais  à  faire.  Mon  parti  fut 
bientôt  pris;  dès  que  je  pus  articuler  quelques  mots,  je 
frappai  à  la  porte,  j'appelai  le  portier,  suisse  ou  con- 
cierge, pour  le  faire  sortir  de  sa  loge,  où  quelqu'un  se 
trouvait,  et  mettant  un  petit  écu  dans  sa  main  :  <  Mon 
cher,  lui  dis-je,  comment  s'appelle  la  plus  jeune  des 
deux  dames  qui  viennent  d'entrer  dans  cet  hôtel  ?  — 
Monsieur,  me  répondit-il,  je  ne  sais  pas  son  nom;  elle 
ne  demeure  pas  à  Paris,  elle  dîne  chez  ma  maîtresse  qui 
vient  de  la  ramener,  et  elle  est  au  moment  de  partir  pour 
un  grand  voyage.  >  Je  fus  pétrifié  et,  de  fort  mauvaise 
humeur,  je  rentrai  chez  moi,  où  un  fiacre  me  ramena. 
Ajouterai-je  que,  quatre  ans  après  (en  1792),  arrivant 
avec  ma  mère  à  Épinal,  au  fond  des  Vosges,  une  des 
premières  personnes  que  je  vis  en  société  fut  ma 
beauté  ?  Mais,  quoiqu'elle  fût  encore  dans  toute  sa  magni- 
ficence, elle  n'eut  plus  mes  hommages,  déjà  offerts  à 
une  des  plus  jolies,  des  plus  gentilles  et  des  plus  ai- 
mables créatures  que  ces  montagnes  ont  produites  ou 
pourront  produire. 

Je  n'avais  jamais  vu  d'incendies  que  l'on  pût  citer  :  le 
sort  y  pourvut.  Le  feu  prit  au  pavillon  de  Flore,  et,  du 
haut  du  Garde-Meuble,  j'eus  un  coup  d'œil  vraiment 
remarquable,  au  moment  où  Timmense  toiture  de  ce 
pavillon  s'écroula.  Un  nuage  énorme,  formé  de  poussière 
et  de  la  fumée  la  plus  noire,  s'éleva  à  une  hauteur  très 
grande  et  ne  fut  en  partie  dissipé  que  par  des  tourbillons 
de  flammes,  qui  bientôt  formèrent  de  tout  ce  bàtin^entun 
vaste  brasier.  J'ignore  à  quel  étage  les  dégâts  s'arrô- 
tèrent;  mais  je  me  souviens  qu'aucune  des  cheminées 
ne  tomba,  et  que,  quoique  calcinées  par  l'ardeur  du  feu, 
elles  restèrent  debout,  immobiles  au  milieu  de  cette  des- 
truction, comme  pour  en  attester  les  ravages.  Cependant 


lîNCENDIES.  145 

cet  incendie  avait  eu  lieu  de  jour,  et  le  jour  n'est  pas 
favorable  aux  effets  de  cette  nature;  il  me  manquait  donc 
d'avoir  vu  un  incendie  de  nuit,  quand,  entre  chien  et 
loup,  le  feu  prit  aux  Menus-Plaisirs.  Alors  même  qu'un 
incendie  est  un  grand  malheur,  c'est  encore  un  grand 
spectacle;  ici  les  flammes  ne  consumaient  que  des  déco- 
rations; les  pauvres  n'y  risquaient  rien;  loin  de  là, 
plus  la  perte  était  grande,  plus  les  ouvriers  avaient  à 
gagner.  Aussi  n'éprouvai -je  pas  plus  d'émotion  qu'au 
feu  du  pavillon  de  Flore  et  contemplai-je  avec  une  véri- 
table extase  ces  toiles  huilées  qui,  au  milieu  d'une  nuit 
peu  à  peu  devenue  obscure,  donnaient  à  la  flamme  une 
intensité  prodigieuse,  la  variaient  de  mille  couleurs. 
J'étais  destiné  à  avoir,  dans  ce  genre,  d'affreux  souvenirs. 
Les  sentiments  qu'aucun  de  ces  deux  sinistres  ne  m'a- 
vait fait  ressentir,  je  devais  les  éprouver  plus  tard  dans 
toute  leur  force;  la  flamme,  dévorant  par  centaines  les 
asiles  des  malheureux  et  mettant  le  comble  à  des  dé- 
sastres plus  horribles  encore,  réservait  à  mon  avenir 
les  plus  lugubres  tableaux. 

Une  des  choses  qui  à  Paris  devaient  le  plus  m'éton- 
ner  et  qui  me  frappèrent  de  la  manière  la  plus  vive,  ce 
furent  les  promenades  de  Longchamps,  dont  l'origine 
fut  si  édifiante,  dont  la  suite  fut  si  scandaleuse,  dont  la 
continuation  est  si  insignifiante. 

On  ne  peut  plus  en  effet  se  faire  une  idée  de  ce  que 
furent  ces  promenades  pendant  les  dernières  années  qui 
précédèrent  la  Révolution.  Tout  ce  qu'une  ville  immense, 
une  cour  brillante  et  somptueuse,  de  grandes  fortunes 
et  des  prodigalités  qui  n'étaient  limitées  que  par  l'im- 
possibilité de  les  dépasser,  tout  ce  que  la  rivalité  des 
peuples  les  plus  riches,  la  mode  d'un  peuple  le  plus  fou 
pouvaient  enfanter  et  produire  de  plus  magnifique  en 
ce  genre,  se  trouvait  là.  Ce  qui  était  beau  y  paraissait 

1.  10 


146    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

vulgaire,  ce  qui  était  simple  y  excitait  des  huées.  Au 
milieu  d'une  innombrable  quantité  de  voitures  remar- 
quables, brillaient  chaque  année  une  cinquantaine 
d'équipages  éblouissants,  dans  le  nombre  desquels  une 
dizaine  paraissaient  plutôt  les  chars  des  déesses  que  ceux 
de  simples  mortels.  Le  monde  semblait  entrer  en  liesse 
durant  ces  trois  journées;  mais  les  extravagances  de  quel- 
ques courtisanes  furent  portées  à  ce  point  que  la  police 
fut  obligée  d'intervenir  pour  empêcher  qu'elles  n'éclip- 
sassent de  trop  haut  et  les  grands  et  les  princes  eux- 
mêmes.  Ainsi  la  Duthé,  cette  femme  charmante,  qui 
faisait  dire  au  comte  d'Artois  :  «  Qu'après  avoir  mangé 
du  gâteau  de  Savoie  (1),  il  fallait  prendre  du  thé  »,  mal- 
gré la  puissance  de  ses  amants,  fut  arrêtée  au  beau 
milieu  de  l'avenue  de  Longchamps  et  conduite  au  For- 
rÉvêque,  dans  un  équipage  dont  les  Souvenirs  dits 
de  Mme  de  Gréquy  renferment  une  description  pour 
laquelle  ma  mémoire  n'aurait  pas  suffi.  J'ai  vu  cet  équi- 
page que  j'ai  suivi  quelque  temps,  ne  pouvant  en  croire 
mes  yeux,  et  cette  description  le  rappelle  parfaite- 
ment (2).  C'est  le  seul  châtiment  de  ce  genre  qui  ait  été 

j  -J  *t  '^  (1)  Le  duc  d'Artois  avait  épousé,  le  26  novembre  iT7%  Marie- 

î  *   '  Thérèse  de  Savoie,  fille  de  Viclor-Amédée  III,  roi  de  Sardaigne,  de 

même  que  Monsieur  avait  épousé,  en  1771,  une  autx*e  fille  da  même 
roi,  Marie- Joséphine-Louise  de  Savoie.  Ces  deux  princesses  moa- 
rurent,  la  première  en  1805,  la  seconde  en  1810,  c'est-à-dire  plu- 
sieurs années  avant  la  Restauration,  qui  leur  eût  assuré  le  tréoe 
de  France.  (Ed.) 

(2)  Une  caisse  décorée  d'Amours,  de  chififres  et  d'arabesques  par 
le  plus  célèbre  peintre  du  genre,  élève  de  Boucher,  et  capitoimée 
de  sachets  aux  parfums  suaves,  était  portée  sur  une  conque  dorée, 
doublée  de  nacre,  que  soutenaient  des  tritons  en  brooxe.  Les 
moyeux  des  roues  étaient  en  argent  massif,  les  chevaux  blancs 
ferrés  d'argent,  harnachés  d'or  et  de  soie  gros  vert,  portaient,  su- 
prême indécence,  des  panaches.  Sur  cette  conque,  la  Dathé 
s'avançait  en  maillot  de  taffetas  couleur  chair  et  collant,  que 
recouvrait  une  chemisette  d'organdi  très  clair;  elle  était  coiffée 


LA  PROMENADE  DE   LONGCHAMPS.  147 

iDfligé,  mais  non  le  seul  dont  on  ait  menacé;  car  une 
des  rivales  de  cette  courtisane  ayant  attelé  devant  le 
plus  magnifique  des  phaétons  six  chevaux  superbes, 
dont  tous  les  harnais  et  jusqu'aux  rênes  étaient  couvert» 
ou  garnis  en  stras,  ce  qui  leur  donnait  l'éclat  du  dia- 
mant, elle  reçut,  au  moment  où  elle  se  plaçait  sur  ce 
trône  roulant,  Tavis  que,  si  elle  dépassait  sa  porte  dans 
cet  équipage,  il  servirait  à  la  conduire  en  prison.  Malgré 
de  telles  leçons,  ces  dames  n'en  remportaient  pas  moins, 
dans  ces  jours  de  folies  ruineuses,  la  palme  de  la  plus 
somptueuse  élégance  comme  celle  de  la  beauté.  Si  l'on 
admirait  les  calèches  des  princes  et  de  la  Reine,  les 
équipages  de  quelques  grands  personnages  français  et 
étrangers,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  tout  cela  le 
cédait  à  l'extravagante  recherche  de  quelques  Phrynés. 
Je  me  rappelle  à  ce  sujet,  mais  sans  plus  rien  savoir  des 
détails,  si  ce  n'est  que  les  jantes  des  roues  étaient  en 
flèches,  une  calèche  bleu  de  ciel,  sur  laquelle  et  à  tra- 
vers de  légers  nuages  voltigeaient  des  Amours;  calèche 
montée  par  deux  femmes  éblouissantes  de  parure  et  de 
beauté,  et  traînée  par  quatre  chevaux  isabelle,  queue  et 
crinière  blanches,  tout  harnachés  en  argent  ciselé  ou  en 
broderies  d'argent,  les  rênes  y  comprises.  En  fait  d'élé- 
gance, je  n'ai  jamais  rien  vu  de  comparable  à  cet  équi- 
page, qui  fixait  tous  les  regards,  arrachait  à  chaque  pas 
des  bouffées  d'applaudissements.  Je  le  vis  passer  de  mes 
fenêtres,  au  moment  où,  débouchant  de  la  rue  Royale j 
il  continuait  sa  marche  triomphale  vers  les  Champs- 
Elysées,  et  je  guettai  son  retour  pour  lui  payer  un  der- 
nier tribut  d'admiration. 

d'un  chapeau  de  gaze  noir  à  la  «  caisse  d'escompte  » ,  c'est-à-dire 
sans  fond.  Les  Souvenirs  de  Mme  de  Créquy  donnent  cette  descrip- 
tion d'après  une  feuille  du  temps,  les  Nouvelles  à  la  main,  qui  dan& 
celte  circonstance  se  trouvaient  être  très  exactes.  (Éd.) 


148    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Cette  promenade,  depuis  1785,  que  je  la  vis  pour  la 
première  fois,  jusqu'en  1789,  devint,  en  fait  de  luxe,  de 
plus  en  plus  extraordinaire.  A  dater  de  cette  dernière 
année  jusqu'en  1791,  elle  ne  fut  plus  qu'un  simulacre. 
Le  silence  de  la  mort  régna  pendant  la  Terreur  dans  les 
allées  de  Longchamps;  le  Directoire  ne  rendit  la  vie  à 
rien.  Sous  le  règne  consulaire  cette  promenade  recouvra 
un  peu  d'éclat;  Mmes  Hainguerlot,  Récamier  et  Tallien 
s'y  disputaient  le  prix  de  la  fortune,  et  ces  deux  der- 
nières, celui  de  la  beauté.  Les  guerres  de  l'Empire  éloi- 
gnèrent sans  cesse  de  la  capitale,  et  la  totalité  des  jeunes 
gens,  et  tant  d'hommes  marquants,  et  le  chef  de  l'État 
lui-même;  toutes  les  idées  devinrent  des  idées  de  gloire; 
bien  des  familles  se  trouvèrent  constamment  dans  le 
deuil  ou  les  appréhensions;  de  plus,  la  manière  dont 
Napoléon  fit  dégorger  quelques  fournisseurs  et  autres 
grands   tripotiers    d'affaires    tels    que   Roy,   Vander- 
bergh,  etc.,  la  déchéance  dans  laquelle  étaient  tombées 
à  cette  époque  les  femmes  entretenues ,  qui  ne  brillent 
que  dans  le  gaspillage  des  grandes  fortunes  et  dans  le 
désordre  des  finances  d'un  État,  enfin  l'absence  des 
Anglais  et  des  autres  étrangers ,  toutes  ces  causes  réu- 
nies firent  que  les  courses  de  Longchamps  ne  restèrent 
plus  qu'une  affaire  d'habitude.  Aujourd'hui,   comme 
depuis  la  Restauration,  Longchamps  n'offre  plus  rien 
qui  soit  digne  de  remarque;    si  un  certain  nombre 
de  personnes  y  paraissent  encore  dans  des  voitures  ou 
calèches  faites  ou  terminées  pour  cette  époque»  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  ces  voitures  sont  faites  pour 
servir  toute  l'année,  et  que  par  conséquent  elles  n'ont 
rien  de  commun  avec  les  équipages  dans  lesquels  on 
ne  se  serait  pas  montré  impunément  hors  les  trois 
jours,  si  improprement  dits  des  Ténèbres,  où,  sans 
adopter  d'allées,  on  se  rendait  au  bois  de  Boulogne 


LA  PROMENADE   DE  LONGCHAMPS-  149 

afin  d'y  afficher  sa  démence   pour  la  dernière  fois. 

Aussi  le  nombre  des  piétons  et  des  cavaliers  qui  se 
rendent  aujourd'hui  aux  Champs-Elysées,  et  plus  encore 
au  Bois,  n'est-il  plus  rien  en  comparaison  du  nombre  de 
ceux  qui  s'y  rendaient  alors.  La  foule  était  aussi  grande 
au  Bois  que  sur  la  route  qui  y  conduit,  aux  Champs- 
Elysées  que  sur  les  boulevards.  Le  soir,  lors  du  retour 
de  tous  ces  milliers  d'équipages  et  de  trois  cent  mille 
piétons,  regagnant  leurs  asiles  dans  une  confusion 
entière  au  milieu  d'un  nuage  de  poussière ,  on  avait  le 
spectacle  de  la  fuite  de  tout  un  peuple  f  II  était  permis 
de  penser  qu'il  ne  restait  personne  dans  Paris;  cepen- 
dant je  me  rappelle  un  étranger  qui,  ayant  quitté  Long- 
champs  de  bonne  heure,  traversa  les  Tuileries  et  les 
trouva  pleines  de  monde,  voulut  pénétrer  à  Saint-Ger- 
main l'Auxerrois  et  ne  put  y  entrer,  alla  faire  quelques 
visites  et  ne  trouva  personne  sorti,  finit  sa  soirée  att 
spectacle  et  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  se  placer; 
il  disait  :  «  Quelle  ville  que  ce  Paris,  où  Longchamps, 
les  promenades,  les  églises,  les  salons,  les  théâtres  sont 
remplis  à  la  fois,  et  où  l'on  trouve  tout  le  monde  dans 
chacun  de  ces  lieux,  lorsqu'on  croit  qu'un  seul  les  réu- 
nit tous!  > 

Indépendamment  du  plaisir  que  Longchamps  pouvait 
offrir  à  ceux  qui  y  allaient  pour  admirer  ou  se  faire 
admirer,  quelques  hommes  en  trouvaient  un  plus  grand 
à  aller  écouter  les  propos  des  gens  qui  bordaient  les  haies 
au  milieu  desquelles  marchaient  les  colonnes  d'équi- 
pages. Il  est  impossible  de  réunir  des*  Français  sans 
exciter  la  gaieté  et  faire  surgir  des  saillies  piquantes; 
il  en  résultait  que,  suivant  son  état,  sa  condition  et 
l'opinion  que  l'on  en  avait,  chaque  personne  un  peu 
connue  recevait  son  paquet.  Rien  n'échappait  à  cette 
sorte  d'enquête.  Équipage,   toilette,  figure,  fortune. 


1&0    MÉMOIRES   DU   GEXÉRJlL  BjlRON   THIÉBAL'LT. 

manière  dont  elle  avait  été  acquise,  conduite,  répu- 
tation, carrière,  mérite,  tout  était  jugé.  Comme  aucune 
considération  n'arrêtait  ou  ne  gênait  les  membres  de 
cette  espèce  de  tribunal,  il  ne  modérait  pas  ses  expres- 
sions, et,  comme  rien  n'échappait  à  une  telle  investiga- 
tion et  que  tout  se  débitait  à  haute  voix,  on  pouvait 
alJer  faire  là  une  ample  récolte  d*épigrammes,  de  quo- 
libets et  d'anecdotes;  car  le  spectacle  unique  au  monde, 
le  luxe  incroyable  et  l'entraînement  général  ne  pouvaient 
sauver  de  la  risée  populaire  ce  carnaval  de  la  semaine 
sainte,  ces  saturnales  de  la  Passion. 

Outre  mes  courses  dans  Paris,  je  fis  quelques  excur- 
sions au  dehors.  La  première  me  conduisit  à  Versailles. 
De  quelque  manière  qu'il  m'eût  frappé  en  4777,  je  le 
revis  avec  un  étonnement  indicible  et  tout  nouveau. 

En  1777,  j'avais  vu  Versailles  dans  le  mois  de  février, 
€t  en  1787,  1788  et  1789,  je  le  revis  embelli  de  toutes  les 
parures  de  l'été.  Sous  un  autre  rapport,  il  est  une  foule 
<le  choses  paraissant  insignifiantes  à  sept  ans  et  qui  de 
quinze  à  dix-neuf  parlent  à  l'imagination  et  à  la  rai- 
son, au  cœur  et  à  l'esprit.  Ainsi  je  retrouvai  l'Amour, 
où  je  n'avais  vu  qu'une  statue  d'enfant;  des  tableaux 
Admirables,  où  je  n'avais  vu  que  des  couleurs;  une 
architecture  aussi  riche  par  ses  détails  que  somptueuse 
par  son  ensemble,  oùje  n'avais  distingué  que  des  masses; 
un  tout  étourdissant,  où  je  n'avais  remarqué  que  des 
parties  étonnantes;  enfin  des  femmes  ravissantes,  une 
cour  somptueuse,  des  souvenirs  électriques  et  tous  les 
degrés  de  la  puissance,  oùje  n'avais  aperçu  que  plus  ou 
moins  de  monde,  des  costumes  plus  ou  moins  riches  et 
un  maître  qui  n'était  pas  encore  le  mien  :  circonstances 
toutes  faites  pour  exalter  l'enthousiasme  I 

Cependant  plusieurs  choses  me  choquèrent.  Frédé- 
ric était  et  ne  pouvait  manquer  d'être  mon  point  de  com- 


/ 

; 
i 


VISITE   A   VERSAILLES.  151 

paraison,  pour  juger  un  roi,  et  je  ne  découvrais  rien  en 
Louis  XVI  qui  pût  l'élever  au  niveau  de  ce  prince,  qui 
par  le  titre  de  grand  homme  s'était  placé  au-dessus  des  / 
rois.  Je  trouvais  d'ailleurs  que  Louis  XVI  manquait  de 
dignité.  Passant  un  jour  devant  moi  pour  aller  à  la 
chasse,  il  s'arrêta  pour  rire  avec  un  des  seigneurs  qui 
l'accompagnaient;  mais  son  rire  fut  si  fort,  si  gros, 
qu'en  vérité  c'était  le  rire  d'un  fermier  en  goguettes  plus 
que  celui  d'un  monarque.  Ensuite  son  costume  de  chasse 
me  parut  mesquin;  bref,  je  ne  fus  étonné  que  de  la  légè- 
reté avec  laquelle  ce  roi  si  replet  sauta  à  cheval,  et  de 
la  rapidité  avec  laquelle  il  partit.  La  Reine,  que  je  vis 
revenir  de  la  messe,  avait  plus  de  noblesse  dans  les 
manières,  dans  la  marche,  et  de  dignité  dans  le  regard 
surtout;  mais  une  robe  de  percale  blanche,  tout  unie  et 
fort  loin  d'être  fraîche,  n'était  pas  le  vêtement  dans 
lequel  une  reine  de  France  devait,  à  celte  époque  sur-  l 
tout,  se  montrer  pour  ainsi  dire  en  public.  Telle  était 
pourtant  la  mise  de  Marie-Antoinette,  et  c'était  au  point 
que,  si  elle  n'avait  marché  la  première,  on  l'eût  prise 
pour  la  suivante  des  dames  qui  la  suivaient.  Mais  ce  qui 
fit  plus  que  me  choquer,  ce  qui  me  scandalisa,  me 
révolta  même,  ce  furent  les  propos  que  des  pages,  des 
gardes  du  corps  et  quelques  jeunes  seigneurs  tenaient 
tout  haut  dans  les  grands  appartements!  L'indécence  à 
cet  égard  allait  jusqu'aux  outrages!  Recommandé  à  deux 
de  ces  messieurs,  qui  s'étaient  chargés  de  me  faire  tout 
voir  et  avec  lesquels  je  passai  ma  journée,  personne  ne  / 

se  gêna  devant  moi,  et  ce  que  j'entendis  en  fait  d'anec- 
dotes, de  propos  sur  la  robe  chiffonnée  de  la  Reine,  de  / 
jugements,  passe  tout  ce  que  je  pourrais  dire.  J'en  in- 
struisis mon  père  en  revenant  le  soir  avec  lui  à  Paris;  il          ' 
me  recommanda  le  silence,  que  je  gardai  d'abord  par 
prudence,   ensuite  par  respect  pour  de  trop  grandes 


152     MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

infortunes,  et  qu'aujourd'hui  même  je  ne  me  permettrai 
pas  de  rompre. 

Autant  j'admirai  les  grands  appartements,  autant  les 
appartements  d'habitation  duRoi  et  de  la  Reine  me  paru- 
rent incommodes  et  mal  situés.  Je  ne  parlerai  pas  du  lit 
du  Roi,  lit  de  huit  pieds  carrés,  tout  en  sommiers  de 
crin,  dur  comme  du  bois  et  que  certes  je  n'aurais  pas 
troqué  pour  le  mien;  mais  j'observerai  qu'il  n'est  cer- 
tainement personne,  roi,  seigneur  ou  bourgeois,  qui, 
habitant  un  château  donnant  sur  un  parc,  se  condamne 
à  n'avoir  vue  que  sur  des  cours;  Versailles  offre  cette 
bizarrerie,  à  laquelle  il  faut  ajouter  encore  qu'il  ne  s'y 
trouve  aucune  pièce  d'intérieur  qui,  des  appartements  du 
Roi  et  de  la  Reine,  donne  directement  sur  le  parc  ;  de 
ses  croisées  la  Reine  n'avait  de  vue  que  sur  l'Orangerie 
et  la  pièce  d'eau  des  Suisses. 

Versailles  était  donc  pour  la  famille  royale  un  séjour 
de  magnificence  et  d'orgueil  plus  qu'une  résidence 
agréable;  de  même  que,  destiné  à  attester  la  puissance 
de  Louis  XIV,  il  n'a  attesté  que  l'impuissance  dans 
laquelle  fut  ce  roi  d'empêcher  que  les  dépenses  extrava- 
gantes auxquelles  ses  constructions  Font  entraîné,  ne 
préparassent  la  Révolution. 

N'ayant  vu  Choisy  qu'une  seule  fois  dans  ma  vie, 
l'ayant  parcouru  très  rapidement  et  par  le  mauvais 
temps,  aucun  souvenir  particulier  ne  se  rattachant 
d'ailleurs  à  lui,  je  n'ai^  en  ce  qui  me  concerne,  rien  à 
consigner  ici  sur  cette  résidence,  qui  pour  ainsi  dire  n'a 
fait  que  paraître  et  que  disparaître,  et  qui,  dans  l'espace 
d'un  siècle,  fut  habitée  par  tant  de  princes,  de  princesses, 
et  par  la  maîtresse  d'un  grand  roi,  pour  être  en  fin  de 
compte  démolie  de  fond  en  comble  en  1793. 

Il  est  de  tristes  conformités,  et  Sceaux  en  offre  une 
preuve.  Ce  monument  de  la  magnificence  de  Colbert^  du 


SCEAUX.  —  CHOISY.  —  MARLY.  153 

duc  du  Maine  et  du  duc  de  Penthièvre,  dont  il  a  successi- 
vement reçu  et  porté  les  noms;  ce  lieu  dont  Lenôtre  créa 
le  parc,  dont  Girardon,  Coysevox,  Tuby,  Lebrun,  etc., 
décorèrent  les  appartements,  qu'en  l'honneur  de  la 
duchesse  du  Maine,  Malézieu,  La  Motte,  Fontenelle, 
Sainte-Aulaire  et  Voltaire  transformèrent  en  un  nouveau 
Parnasse,  a  disparu  en  même  temps  que  Choisy  et  n'offre 
plus  que  des  champs,  des  bassins  à  moitié  comblés,  des 
canaux  desséchés  ou  remplis  de  vase  infecte;  un  petit 
nombre  de  statues,  restées  debout,  achèvent  d'attrister 
la  vue,  par  le  contraste  de  tant  de  souvenirs  et  la  réa- 
lité de  tant  de  destructions. 

Tout  ce  qui  m'est  personnel  dans  les  souvenirs  qui  me 
restent  de  Sceaux  se  borne  à  une  véritable  niaiserie. 
J'ai  quelque  honte  à  le  dire,  et  cependant,  si  je  pouvais 
retourner  à  l'âge  que  j'avais  en  1787,  m'amuserais-je 
encore  à  me  rendre  dans  un  beau  remise  à  la  fête  de 
Sceaux,  à  m'y  faire  suivre  par  trois  domestiques  de 
louage  et  à  jouer,  avec  deux  amis  aussi  fous  que  moi, 
le  rôle  d'un  jeune  prince  étranger  voyageant  inco- 
gnito? 

Sortir  de  Sceaux  et  de  Choisy  n'est  pas  encore  échap- 
per aux  ruines  de  4793.  Ce  n'est  donc  que  pour  errer  de 
nouveau  sur  des  vestiges  que  mes  pensées  me  repor- 
tent à  Marly,  où  quelques  laboureurs  et  quelques  pâtres 
foulent  seuls  une  terre  jadis  consacrée  aux  maîtres  du 
monde,  où  l'humble  céréale  a  succédé  aux  bosquets  les 
plus  magnifiques,  où  la  charrue  achève  chaque  jour  de 
tout  niveler,  où  s'élevaient,  indépendamment  d'un  temple 
magnifique,  douze  pavillons  superbes,  et  où  tout  semble 
redire  :  Seges,  ubi  Troja  fuit  î 

Je  ne  décrirai  pas  les  appartements  de  Marly,  ni  le 
salon  éclairé  à  l'italienne,  orné  de  quatre  cheminées 
placées  dans  les  quatre  angles  coupés  d'un  octogone 


154    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

qui  occupait  tout  le  centre  du  château,  ni  la  chambre 
du  Conseil  enrichie  des  plus  beaux  marbres,  de  pierres 
précieuses  et  même  de  perles  fines;  je  me  tairai  égale- 
ment sur  le  parc,  quoiqu'on  ne  pût  assez  louer  l'amphi- 
théâtre, le  belvédère,  le  théâtre,  le  parterre  et  les  bos- 
quets de  Louveciennes;  sur  les  sommes  effroyables  qu'il 
en  coûta  pour  combler  des  fondrières  avec  des  mon- 
tagnes; sur  les  tableaux  que  l'humidilé  dévorait;  sur  les 
eaux,  qui  le  disputaient  à  celles  de  Versailles,  et  même 
sur  la  grande  gerbe  qui  montait  à  quatre-vingt-dix  pieds 
de  hauteur. 

Mais  de  quelques  sensations  que  je  fusse  redevable  à 
cette  grande  et  magnifique  création,  je  dois  avouer, 
cependant,  que  l'aqueduc  et  la  machine  de  Marly  ne  me 
frappèrent  pas  moins  :  ces  quatorze  roues  colossales, 
qui  (avec  un  vacarme,  un  bruit  de  ferraille  et  le  grince- 
ment le  plus  affreux ,  qu'on  pourrait  comparer  au 
charivari  de  l'enfer)  faisaient  aller,  par  trois  élévations 
différentes,  deux  cent  vingt-cinq  pompes  montant,  par 
jour,  plus  de  27,000  muids  d'eau  à  six  cents  pieds  de  hau- 
teur (1)  sur  Taqueduc,  qui  les  transportait  ensuite  aux 
réservoirs  de  Marly,  puis  à  ceux  de  Trianon  et  de  Ver- 
sailles. C'est,  en  effet,  en  partie  pour  Marly  que  cet 
aqueduc  fut  construit,  et  ce  qui  prouve  à  quel  point  ce 
qui  est  utile  l'emporte  en  conservation  sur  ce  qui  n'est 
que  fastueux,  c'est  que  Marly  a  disparu,  que  l'aqueduc 
subsiste,  et  qu'on  l'entretiendrait  encore,  quand  il  n'exis- 


(1)  Nous  avions  alors  un  domestique  qui  avait  le  génie  du  méca- 
nisme. Ce  garçon  nous  avait  suivis  un  jour  que  nous  allâmes 
visiter  la  machine  de  Marly,  et,  en  un  instant,  il  la  comprit  dans 
ses  moindres  détails,  et  cela  au  point  de  Texécutereupetitet  sans 
qu'il  y  manquât  rien.  Tout  son  argent,  ses  nuits  et  une  partie  de 
ses  journées  furent  employés  pendant  six  mois  à  ce  travail,  qu'on 
regarda  comme  très  extraordinaire.  Moyennant  un  seau  d'ean,  il 
faisait  aller  sa  machine  assez  longtemps. 


LE    DESERT.  —  BAGATELLE.  155 

terait  plus  rien  des  châteaux  de  Trianon  et  même  de 
Versailles. 

Xes  souvenirs  pourraient  s'augmenter  encore  de  ceux 
que  m'ont  laissés  Compiègne,  Saint-Cloud,  Rambouillet, 
Fontainebleau,  Chantilly,  le  Raincy,  la  Folie  de  Saint- 
James,  Mousseaux,  le  Désert  et  Bagatelle,  que  l'on  nom- 
mait également  la  Folie  d'Artois.  La  Folie  de  Saint-James 
est,  comparativement  aux  lieux  que  je  viens  de  nom- 
mer, peu  digne  d'être  rappelée;  mais  il  n'en  est  pas 
ainsi  du  Désert,  site  aride  et  ingrat  par  lui-même,  dont 
M.  de  Monville  fit  un  séjour  enchanteur.  Du  reste,  ce 
qu'il  y  avait  selon  moi  de  plus  remarquable  dans  ce 
lieu  de  délices,  dont  le  chantre  des  Jardins  n'a  célébré 
que  les  frais  sentiers,  c'était  l'habitation  construite 
dans  la  base  d'une  immense  colonne,  n'offrant  extérieu- 
rement que  l'aspect  d'une  ruine,  mais  dont  l'intérieur 
paraissait  la  résidence  de  l'Amour,  des  Grâces  et  de  laFor- 
tune.  Tout  était  en  effet  d'un  goût  et  d'un  luxe  achevés; 
mais  ce  qui  y  surprenait  le  plus,  c'était  un  escalier  de  la 
plus  élégante  structure,  montant  en  spirale  jusqu'au 
haut  de  ce  singulier  bâtiment.  Entre  chacun  des  sou- 
tiens de  la  rampe,  représentant  des  flèches,  c'est-à-dire 
sur  chaque  marche,  se  trouvait  un  pot  de  fleurs,  de  sorte 
que,  en  le  regardant  d'en  bas  comme  d'en  haut,  cet  esca- 
lier, où  se  trouvait  une  charmante  statue  de  l'Amour,  on 
ne  voyait  qu'une  guirlande  de  fleurs,  qui,  sans  cesse 
renouvelées,  embaumaient  tous  les  appartements.  Je 
n'entreprendrai  pas  la  description  de  ces  appartements; 
je  dirai  seulement  que,  pour  concorder  avec  l'aspect 
extérieur  de  ruines,  ils  recevaient  le  jour  par  des  fenê- 
tres dont  la  forme  et  la  grandeur  étaient  adaptées  aux 
proportions  ou  à  la  destination  de  chaque  pièce,  et  qui, 
du  dehors,  ne  semblaient  que  des  crevasses. 

On   sait   l'histoire  de  Bagatelle,  qui  terminera  cette 


156    MÉMOIRES    DU   GENERAL  BARON  THIEBâULT. 

série  de  mes  souvenirs.  Un  château  et  un  jardin  fort 
insignifiants  occupaient  Taride  espace  qui  forme  cette 
propriété,  lorsque,  en  1783  ou  1784,  au  moment  où 
la  Cour  quittait  Versailles,  pour  aller  passer  six  semaines 
à  Fontainebleau,  le  Roi,  je  ne  sais  comment  ni  pourquoi, 
en  fit  cadeau  au  comte  d'Artois.  <  Eh  bien  t  »  dit  à  celui-ci 
la  Reine,  qui  se  trouvait  présente  au  moment  de  la  dona- 
tion, «  quand  m  y  donnerez-vous  à  déjeuner?  — Quand 
vous  l'ordonnerez.  Madame.  —  Eh  bien  I  »  reprit  la  Reine, 
c  à  mon  retour  de  Fontainebleau.  >  C'était  le  temps  des 
miracles  en  fait  de  construction;  l'argent,  qu'il  ne  s'a- 
gissait que  de  prendre,  faisait  raison  de  toutes  les  diffi- 
cultés en  suppléant  au  temps;  l'Opéra  venait  d'être 
rebâti  en  quarante  jours,  et  le  château  de  Bagatelle,  avec 
toutes  ses  dépendances  et  ses  jardins,  avec  ses  fabriques, 
ses  grottes,  ses  eaux,  ses  rochers  et  ses  plantations 
parées,  suivant  Delille,  de  poétiques  fleurs,  fut  terminé 
en  quarante-deux  jours;  mais  six  millions,  qui  par 
parenthèse  ne  cadrent  pas  à  merveille  avec  le  mot 
de  Bagatelle,  avaient  payé  cette  galanterie  du  comte 
d'Artois.  C'est  au  surplus  un  des  lieux  que  j'ai  le  plus 
visités  avant  la  Révolution.  J'avais  reçu  du  prince 
d'Hénin  un  billet  pour  y  aller  quand  je  voudrais.  J'y 
menais  souvent  des  dames  et  je  m'amusais  parfois  de 
l'embarras  que  leur  causait  un  boudoir,  dans  lequel,  et 
au  milieu  de  peintures  très  peu  orthodoxes^  le  plan- 
cher, les  murs  et  le  plafond  étaient  tout  en  glaces,  et 
où  il  ne  leur  restait  d'autre  parti  à  prendre  qu'à  se 
dépêcher  à  se  faire  de  leurs  robes  des  espèces  de  pan- 
talons. 

On  ne  finirait  pas  si  l'on  abordait  les  détails  de  ce 
séjour  de  volupté,  petit  à  la  vérité,  mais  bien  suffisant 
pour  le  culte  du  dieu  auquel  il  était  consacré  et  auquel 
le  sera,  d'époque  en  époque,  ce  lieu  si  bien  désigné  par 


FONTAINEBLEAU.  157 

ces  mots  :  Parva^  sed  apta,,,  placés  sur  rentrée  de  la  der- 
nière enceinte. 

J'accompagnais  mon  père  dans  toutes  les  visites  qu'il 
faisait  annuellement  aux  différents  châteaux.  On  doit  se 
rappeler  qu'il  avait  deux  places,  l'une  à  la  Librairie, 
l'autre  au  Garde-Meuble,  et  que  les  devoirs  de  la  pre- 
mière souffraient  nécessairement  des  absences  que 
nécessitait  la  seconde  :  aussi  partait-il  habituellement 
le  samedi  après  dîner,  pour  gagner  une  journée,  et  non 
seulement  il  abrégeait  autant  que  possible  ces  voyages, 
mais  encore  pendant  leur  durée  il  travaillait  nuit  et 
jour. 

J'étais  donc  réduit  à  me  promener  sans  lui,  et,  pour 
mes  courses  solitaires,  pas  un  endroit  ne  m'exaltait 
autant  que  Fontainebleau.  J'errais  avec  ravissement  au 
milieu  de  ses  rochers;  le  jour  naissant  me  trouvait 
presque  toujours  dans  les  sites  les  plus  agrestes  :  parfois, 
je  partais  avec  un  garde,  deux  chiens  et  mon  fusil;  mais 
bientôt  je  renvoyais  le  garde,  et,  seul  avec  mes  pensers  et 
mon  imagination,  je  m'enfonçais  dans  cette  belle  et 
poétique  forêt;  je  ne  rentrais  guère  qu'après  huit  ou 
dix  heures  de  promenade,  durant  lesquelles  je  n'avais 
rencontré  que  des  biches,  des  cerfs  et  parfois  des  san- 
gliers, fort  inoffensifs  quand  on  ne  s'occupe  pas  d'eux. 
Le  premier  sanglier  que  je  rencontrai  m'inspira  assez  de 
crainte  pour  me  décider  à  grimper  sur  un  arbre;  le 
second  m'obligea  seulement  à  me  rapprocher  d'un 
chêne  dont  les  branches  étaient  assez  basses  pour  qu'au 
besoin  je  pusse  facilement  y  monter.  Pour  les  autres, 
je  me  bornai  à  les  éviter,  et,  comme  de  leur  côté  ils 
m'évitaient  aussi,  nous  n'eûmes  ensemble  aucune 
altercation. 


CHAPITRE  IV 


Dans  la  position  de  mon  père,  avec  son  mérite,  son 
caractère  et  son  amabilité,  il  était  impossible  qu'il  ne 
vît  pas  beaucoup  de  monde.  De  son  côté,  ma  mère  était 
douée  d'autant  d'esprit  que  de  tact  :  les  hommes  et  les 
femmes,  les  jeunes  gens  comme  les  personnes  les  plus 
âgées  venaient  chez  elle  avec  un  plaisir  égal;  on  s'y 
trouvait  mieux  que  dans  aucune  autre  maison;  à  l'art  de 
donner  à  ses  moindres  réunions  une  apparence  de  fêle, 
elle  joignait  un  rare  talent,  celui  de  faire  que,  sans 
paraître  s'en  occuper,  sans  gêner  qui  que  ce  fût  et  en  se 
rendant  agréable  à  tout  le  monde,  personne  ne  s'oubliait 
chez  elle  et  n'y  était  autrement  qu'elle  ne  voulait  qu'on 
y  fût;  aussi  ma  mère  était-elle  généralement  aimée  et 
recherchée.  De  plus,  l'âge  et  les  qualités  de  ma  sœur 
attiraient  chez  nous  beaucoup  de  demoiselles;  enfin,  et 
de  mon  côté  n'ayant  jamais  eu  que  des  relations  hono- 
rables, j'ajoutais  encore  un  grand  nombre  de  connais- 
sances et  d'amis  à  nos  relations  déjà  très  nombreuses. 

En  dehors  des  personnes  que  j'ai  déjà  nonmiées,  une 
famille  Lemaistre  se  présente  la  première  et  fut  en  effet 
une  des  premières  que  nous  vîmes  à  Paris,  son  chef 
faisant  la  banque  et  mon  père  ayant  eu  quelques  sonmies 
à  toucher  chez  lui,  quelques  lettres  à  lui  remettre  de  la 
part  de  ses  amis  de  Berlin.  Mme  Lemaistre  était  une 
femme  d'esprit;  elle  avait  trois  filles  qui  ne  purent 


MADEMOISELLE   OLYMPE.  159 

manquer  de  nous  convenir,  et  deux  fils  qui  ne  nous 
convenaient  guère  et  dont  je  ne  parlerai  pas. 

Des  trois  demoiselles  Lemaistre,  la  première  et  la 
troisième  furent  d'excellentes  mères  de  famille;  je  n'en 
sais  que  du  bien  à  dire;  quant  à  la  seconde,  la  perle  de 
la  famille  (et  il  existe  peu  de  familles  où  elle  ne  l'eût  pas 
été),  Olympe,  brune  et  jolie  comme  les  Grâces,  était  de 
plus  vive,  spirituelle  et  charmante.  Féconde  en  saillies, 
elle  ne  l'était  pas  moins  en  saillies  très  drôles.  Un  jour 
qu'elle  me  versait  un  verre  de  vin  d'Espagne  :  t  II  y  en 
a  trop,  lui  dis-je.  —  Eh  bien  î  répliqua-t-elle  en  riant, 
buvez  le  trop,  il  restera  tout  juste.  » 

Après  ce  tableau,  je  n'ai  pas  besoin  dédire,  sans  doute, 
que  je  fus  très  amoureux  d'elle  ;  bien  d'autres  l'adorèrent, 
et  de  ce  nombre  un  M.  Lenitz  (1),  qui  n'obtint  pas  sa  main 
et  auquel  j'adressai  en  assez  mauvais  vers  une  épître 
de  condoléance,  plus  propre  à  le  désespérer  qu'à  le 
consoler.  C'était,  en  effet,  une  femme  rare  et  portant 
avec  elle  la  garantie  du  bonheur  de  celui  à  qui  elle  serait 
unie  (2). 

(1)  Je  De  dirai  qu'un  mot  de  co  Lenitz,  que  j'ai  déjà  nommé  et 
avec  lequel  je  fus  assez  intimement  lié.  C'est  chez  lui  que  j'allais 
dîner  tous  les  vendredis,  lorsque,  au  désespoir  de  ma  pauvre  mère, 
j'eus  cessé  de  faire  maigre  ;  j'y  étais  servi  par  le  père  de  M.  Gatel, 
devenu  compositeur  célèbre  et  professeur  de  musique.  Le  père 
Catel,  brave  homme,  était  depuis  trente-huit  ans  domestique  chez 
les  parents  de  ce  Lenitz  ;  mais  son  fils,  du  moment  où  cela  lui  fut 
possible,  le  retira  chez  lui  et  le  combla  de  soins  jusqu'à  sa  mort. 

(2)  Son  mariage  le  prouva.  Elle  épousa  le  fils  aîné  d'un  M.  Féline, 
fournisseur  de  la  marine,  jeune  homme  d'une  fort  triste  figure, 
presque  chauve  à  vingt-trois  ans,  ayant  la  voix  grêle  et  cassée,  et 
très  loin  d'être  agréable.  Eh  bien  I  cette  jeune  et  belle  Olympe,  si 
supérieure  et  si  distinguée,  reçut  sans  murmurer  l'époux  que  sa 
famiUe  lui  avait  destiné,  se  dévoua  à  son  mari  et  à  ses  enfants,  et 
fit  le  charme  de  son  intérieur,  comme  elle  avait  fait  celui  de  sa 
famille,  de  ses  compagnes;  femme  charmante,  dont  il  ne  reste  plus 
qu'un  tombeau,  élevé  au  Père-Lachaise  par  la  piété  filiale  à  elle  et 
à  son  mari,  et  qui  consiste  en  deux  colonnes  brisées. 


169    MEMOIRES    DC   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Depuis  1784  jusqu'à  l'époque  où  ma  mère  quitta  Paris, 
nous  vîmes  habituellement  cette  famille,  tant  à  Paris 
qu'à  Boulogne  ou  à  Sèvres,  où  elle  passait  les  étés.  Pen- 
dant ses  séjours  à  la  campagne,  mes  dimanches  lui 
étaient  en  partie  consacrés.  Lorsque  le  temps  se  trou- 
vait mauvais  le  dimanche  soir.  Mme  Lemaistre  me  gar- 
dait à  coucher.  Une  fois  elle  garda  trois  autres  jeunes 
gens  (au  nombre  desquels  Lenoir)  et  poussa  même  la 
bonté  au  point  de  nous  pardonner  non  seulement  d'avoir 
mangé  pendant  la  nuit  toutes  les  friandises  qui  étaient 
dans  l'office,  mais  d'avoir  mis  la  rumeur  dans  tout  le 
village  de  Boulogne  en  allant  avec  des  draps  et  de 
longues  perches  faire  les  revenants,  c'est-à-dire  gémir 
à  toutes  les  portes,  cogner  à  toutes  les  fenêtres  des  rez- 
de-chaussée  ou  des  premiers  étages  et  poursuivre  tous 
ceux  qui  passèrent  du  côté  de  l'église. 

Au  plus  fort  de  ma  tendresse  pour  Olympe  et  un 
dimanche  qu'avec  elle  et  sa  société  nous  devions  faire 
une  promenade  dans  le  parc  de  Saint-Cloud.  puis  danser 
le  soir  à  Sèvres,  ma  mère,  voulant  me  punir  de  je  ne 
sais  plus  quoi,  me  retint  les  six  livres  qu'elle  me  don- 
nait par  semaine  et  me  défendit  de  sortir  de  la  journée. 
Jusqu'au  dîner  je  tins  bon,  mais  en  quittant  la  table 
peu  après  trois  heures,  je  rentrai  dans  le  petit  appar- 
tement que  j'occupais  au  Garde-Meuble;  j'en  fermai  la 
porte  à  clef,  je  m'habillai  à  la  hâte  et  je  descendis  par 
la  croisée  de  ma  chambre,  qui,  n'étant  qu'à  l'entresol, 
n'avait  guère  que  douze  pieds  d'élévation  et  donnait 
sur  une  petite  cour  entourée  d'ateliers  et  dans  laquelle 
ce  jour-là  personne  ne  passait.  La  porte,  qui  conununi^ 
quait  de  cette  cour  dans  la  rue  Royale,  se  trouva  ou- 
verte; je  sortis  sans  être  vu.  Je  ûlai  le  long  des  mai- 
sons, je  gagnai  le  faubourg  Saint-Honoré  et  de  là  à  pied, 
faute  d'argent >  les  Champs-Elysées,  le  bois  de  Bou- 


PARTIE   DE  CAMPAGNE.  161 

logne   et  le  parc  de  Saint-Cloud.  Mais  la  chaleur  était 
dévorante;  bientôt  j'eus  besoin  d'essuyer  la  sueur  dont 
mon  visage  commençait  à  se  couvrir,  et,  quand  je  fouil- 
lai dans  ma  poche,  il  se  trouva  que,  dans  la  précipita- 
tion que  j'avais  mise  à  ma  toilette  et  à  ma  fuite,  j'avais 
oublié  de  prendre  un  mouchoir.  La  sueur  mêlée  de  pou- 
dre et  de  pommade  me  couvrait  le  visage;  elle  m'entrait 
même  dans  les  yeux,  et  je  souffris  le  martyre  jusqu'au 
bois  de  Boulogne.  Là  j'eus  recours  à  des  feuilles  d'arbres 
qui,  toutes  dures  et  chaudes  qu'elles  étaient,  me  ren- 
dirent néanmoins  grand  service.  Près  de  quitter  le  bois, 
je  remplis  mes  poches  de  feuilles,  et  elles  me  mirent 
tant  bien  que  mal  en  état  de  gagner  le  parc  de  Saint- 
Cloud,  où  j'arrivai  peu  après  la  société  que  j'allais  y 
rejoindre.  Un  de  mes  amis  put  me  prêter  un  mouchoir; 
dès  lors  je  fus   comme    tout  le  monde.  Deux  heures 
furent  consacrées  à  des  jeux,  à  des  exercices  de  toute 
espèce,  tels  que  des  sauts  et  des  courses;  à  huit  heures 
nous  arrivâmes  à  Sèvres,  où  je  dansai  jusqu'à  minuit. 
Un  jeune  homme  m'offrit  de  me  ramener  dans  son  ca- 
briolet; mais  la  vanité  m'empêcha  de  convenir  que, 
pour  rentrer  à  Paris,  je  pusse  avoir  besoin  de  lui.  Je 
partis  donc  vers  minuit  et  je  revins  chez  moi,  comme 
j'étais  revenu,  quatre  ams  auparavant,  de  Charlotten- 
bourg  à  Berlin,  c'est-à-dire  en  tenant  pied  à  une  voi- 
ture à  quatre  chevaux  venant  de  Versailles.  J'arrivai 
après  une  heure  du  matin,  cramoisi  et  trempé  de  sueur. 
Je  trouvai  toute  ma  famille  dans  des  angoisses  terribles. 
Quelle  que  fût  la  colère  de  mon  père  et  de  ma  mère, 
elle  céda  aux  soins  dont  j'avais  besoin  pour  prévenir 
une  fluxion  de  poitrine,  de  sorte  que  l'on  ne  fut  plus 
occupé  qu'à  me  faire  boire  chaud  et  à  me  faire  mettre 
dans  mon  lit,  où  je  dormis  douze  heures  sans  me  ré- 
veiller. 

I.  11 


162    MEMOIRES   DU  GENERAL  BARON    THIEBAULT. 

La  société  de  Mme  Lemaistre  était  fort  nombreuse; 
mais  quatre  personnes  seules  seront  nommées  dans  ces 
Mémoires, 

La  première  était  une  vieille  demoiselle  Yillemain, 
gouvernante  des  demoiselles  Lemaistre  et  qui,  pour 
que  celles-ci  ne  cessassent  pas  de  l'être,  assistait  tou- 
jours à  nos  jeux  innocents.  C'est  cette  pauvre  et  très 
bonne  ilUe  qui^  pour  racheter  un  gage,  nous  chanta  un 
jour,  de  sa  voix  chevrotante  de  vieille,  les  couplets  sui- 
vants sur  l'air  le  plus  tendre  : 

Garder  son  cœur  et  son  troupeau, 
C'en  est  trop  pour  une  bergère  ! 
Qu*on  est  &  plaindre  lorsqu'il  faut 
Tinrder  son  cœur  et  son  troupeau, 
Quand  tous  les  bergers  du  hameau 
Kt  tous  les  loups  vous  font  la  guerre  t 

Le  second  est  Lenoir,  que  nous  appelions  aussi  le 
grand  Lenoir,  homme  excellent  autant  que  spirituel, 
généralement  aimé  et  fait  pour  l'être,  dont  il  sera  plu- 
sieurs fois  question  et  qui,  depuis  1786  qu'il  est  arrivé 
à  Paris,  est  resté  mon  ami  jusqu'à  ce  jour. 

Enfin  les  troisième  et  quatrième  sont  ces  malheureux 
frères  Faucher,  qui,  en  1815,  furent  si  barbarement 
ëgorgés  à  la  Réole  près  Bordeaux.  Ces  deux  jumeaux, 
alors  fort  jeunes,  déjà  aussi  vifs  que  saillants,  mis  de 
même,  se  ressemblant  beaucoup,  se  trouvèrent  à  un  bal 
de  Mme  Lemaistre.  Les  ayant  aperçus  l'un  après  l'antre, 
je  crus  voir  double  et  je  fus  un  moment  à  me  convaincre 
qu'ils  étaient  deux;  mais  deux  sœurs  également  jumelles, 
jolies  comme  des  anges  et  si  parfaitement  égales  de 
mise,  de  taille,  d'embonpoint  et  de  figure  qu'en  les 
voyant  l'une  à  côté  de  l'autre  on  ne  parvenait  pas  à 
les  distinguer,  me  jetèrent  bientôt  dans  un  étonnemeat 
beaucoup  plus  grand.  En  effet,  je  cesse  de  danser  avec 


LES  FAÉRES   FAUCHER.  lêZ 

Tune  d'elles  et  je  la  reconduis  à  sa  place;  je  passe  de  la 
salle,  où  je  la  laisse,  dans  an  second  salon,  où  l'on  dan- 
sait également,  et  je  la  retroure  encore.  Ne  sachant  ce 
que  cela  voulait  dire,  je  reviens  dans  la  première  salle 
et  j'y  revois  ma  danseuse;  je  me  mets  sur  la  porte  qui 
séparait  les  deux  salles  et  je  les  Tois  tontes  deux.  Enfin 
je  doutais  encore  si  j'avais  la  berlue  ou  si  j'y  voyais 
clair,  lorsque  MUe  Olympe,  passant  par  là,  m'expliqua 
en  riant  ce  mystère  produit  par  l'inconcevable  simi- 
litude de  ces  deux  sœurs.  An  reste,  tous  ceux  qui  ne 
les  connaissaient  pas  en  étaient  aussi  frappés  que  je 
Tavais  été.  MM.  Faucher  le  furent  au  point  que  l'idée 
d'épouser  ces  deux  sœurs  devint  dans  cette  soirée  même 
un  projet  pour  eux.  J'ignore  ce  qui  fit  manquer  ce  double 
mariage,  qui  fut  très  près  de  se  faire  et  qui  peut-être 
eAt  changé  Thorribie  destinée  de  ces  infortunés ,  dont 
des  poètes  et  des  musiciens  célébreront  un  jour  les  mal- 
heurs par  des  chants  qui  voueront  à  l'exécration  pu- 
blique les  juges  qui  furent  leurs  assassins  (1). 

Pendant  les  hivers  de  4786,  de  1787  et  de  1788, 
presque  toute  la  société  de  Mme  Lemaistre  s'abonna 
à  un  bal  nombreux  et  agréablement  composé,  qui  se 
donnait  rue  des  Mauvais-<jarçons  et  que  Ton  nommait 
le  bal  des  Avocats,  parce  que  antérieurement  de  jeunes 
avocats  du  barreau  de  Paris  avaient  fait  arranger  ce 
local  pour  y  donner  des  bals  de  société.  Je  fus  de  ces 
abonnements,  puisque  Olympe  en  était. 

Je  fus  encore,  durant  les  années  qui  précédèrent  la 
Révolution    et   même  jusqu'en  1792,   de  quatre  bals 

(1)  César  et  Constantin  Faucher,  nés  à  U  Réole  (Gironde),  ^éoé- 
raax  en  1793  et  fonctionnaires  sous  le  Consulat,  furent  accusés,  en 
iSiS,  d'&woir  proTioqué  nue  tnsuUe  «a  dr«peaxi  blanc.  Jugés  et  eou- 
danamés,  saiis  qu*auc<ui  défenseur  ^i  osé  les  assister,  ils  kueai 
fusillés  le  27  septembre  1S15,  victimes  en  réalité  de  la  Terreur 
blanche.  (Éo.) 


164    MEMOIRES   DU   GE.\EfiAL  BARON   THIEBAULT. 

payants,  qui  avaient  lieu,  le  premier  aaRanelagh,  pendant 
la  belle  saison  ;  le  second  au  Vauxhall  d'été,  pendant 
rhiver;  le  troisième  rue  du  Mail,  bal  qui  dura  de  1789 
à  1791,  et  que  Ton  nommait  le  club  des  Étrangers;  le 
quatrième  près  de  la  place  du  Carrousel. 

Le  premier  oiTrait  la  réunion  d'une  société  très  bril- 
lante. Jusqu'à  neuf  heures  du  soir  la  pelouse  du  Rane- 
lagh.  bordée  de  chaises,  de  boutiques  dans  l'une  des- 
quelles il  m'arriva  de  gagner  à  une  loterie  une  assiette 
d'argent,  servait  de  promenade  à  ce  que  Paris  avait  de 
plus  élégant.  Assez  souvent  la  Reine  elle-même  s'y 
promenait  en  calèche  avec  quelques  dames  de  la  Cour 
et  habituellement  avec  cette  charmante  duchesse  de 
Guiche.  dont  j'étais  ainsi  que  tant  d'autres  le  très  grand 
admirateur.  A  neuf  heures  on  entrait  dans  la  Rotonde, 
où  Ton  dansait  jusqu'à  minuit,  heure  à  laquelle  il  était 
délicieux  de  traverser  le  bois  de  Boulogne  en  voiture 
découverte  pour  revenir  à  Paris  par  la  Porte-Maillot. 

Un  jour  que  Lenoir  me  conduisait  au  Ranelagh  dans 
son  cabriolet,  attelé  alors  du  cheval  le  plus  rapide  au 
trot  et  tellement  rapide  que,  en  cinquante-cinq  minutes, 
il  nous  menait  du  Palais-Royal  à  la  place  d'Armes  à 
Versailles,  nous  aperçûmes  rue  Saint-Honoré,  peu  après 
la  place  Vendôme,  une  dame  qui,  lisant  assise  au  beau 
milieu  de  son  balcon ,  avait  commencé  sans  doute  par 
mettre  ses  pieds  sur  le  bas  de  sa  balustrade  en  fer,  mais 
qui  par  une  inconcevable  inadvertance  les  avait  placés 
peu  à  peu  sur  la  barre  supérieure  et  assez  éloignés  l'un 
de  l'autre,  probablement  pour  avoir  moins  chaud;  or  la 
balustrade  étant  à  jour  et  assez  élevée,  cette  dame  se 
trouvait  ne  plus  rien  avoir  de  caché  pour  personne. 
Jusqu'à  notre  arrivée,  nul  passant  n'y  avait  pris  garde; 
mais  mon  coquin  de  Lenoir,  à  qui  je  fis  remarquer  ce 
singulier  tableau,  arrêta  net  son  cheval  et  se  mit  à  dis- 


BALS    PAYANTS.  165 

courir  de  la  manière  la  plus  sérieuse  sur  les  jambes  de 
cette  dame,  sur  la  couleur  de  ses  jarretières,  sur  la  blan- 
cheur de  sa  peau,  etc.  J'eus  beau  faire,  il  ne  démarrait 
pas.  Bientôt  quelques  badauds  s'arrêtèrent  pour  savoir 
ce  que  nous  regardions,  puis  pour  regarder  à  leur  tour. 
Quelques  instants  de  plus,  il  y  eut  un  attroupement,  et 
les  rires  éclatèrent;  quand  cette  pauvre  dame,  que  la 
lecture  absorba  trop  longtemps,  s'aperçut  enfin  du  mo- 
tif de  cette  afïluence  et  de  ces  rires  immodérés,  il  ne  lui 
restait  en  vérité  qu'à  se  sauver;  c'est  ce  qu'elle  fit  au 
plus  vite. 

Le  bal  du  Vauxhall  réunissait  une  grande  partie  de 
la  société  du  Ranelagh,  mais  non  la  partie  la  plus 
choisie  :  ainsi  j'y  allais,  et  ma  mère  n'y  allait  pas.  Au 
reste,  j'y  retrouvais  au  nombre  de  quelques  femmes 
célèbres  par  leurs  charmes  et  qu'on  désignait  alors  par 
le  mot  de  «  demi-castors  »,  cette  jeune  Sainte-Ama- 
ranthe,  l'une  des  beautés  les  plus  accomplies  et  les  plus 
délicieuses  que  l'on  puisse  imaginer.  Après  une  pré- 
tendue absence,  c'est-à-dire  une  retraite  de  quelques 
mois,  employée  à  mettre  au  monde  un  enfant,  dont  le 
comte  d'Artois,  disait-on,  était  le  père,  elle  reparut  au 
Vauxhall  un  jour  que  Gassicourt  et  moi  nous  y  étions. 
Nous  ne  pûmes  nous  lasser  d'admirer  cette  créature, 
qui  nous  parut  encore  embellie  et  qui  nous  sembla  plus 
qu'humaine.  Au  milieu  du  charivari  de  ce  bal,  Gassi- 
court fît  sur  elle  un  madrigal  qui  finissait  ainsi  : 

On  dit 

Qu'à  ses  appas  conquis  un  poupon  doit  le  jour  1 

Vraiment  bonne  nouvelle  1 
A  rOljmpe  étonné  Vénus  parut  plus  belle, 

Quand  elle  eut  fait  l'Amour. 

Celte  angélique  personne  épousa  peu  après  le  fils  de 
M.  de  Sartine.  Pour  échapper  aux  cannibales  qui  sous  la 


166    MÉMOIRES   DIT   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Terreur  gouvernaient  la  France ,  il  paraft  qu'elle  fit  la 
cour  aui  chefs  hideux  de  cette  séquelle.  Le  9  thermidor 
approchait,  et  elle  allait  être  sauvée,  lorsque,  à  un  sou- 
per, qui  à  beaucoup  d'autres  convives  réunissait  chez  elle 
Trial  et  Robespierre,  ce  dernier  se  grisa  et  révéla  tout  son 
plan  ou  plutôt  la  mission  qu'il  exécutait  pour  dégoûter,  à 
force  d'horreurs  et  de  sang,  la  France  de  la  liberté.  Le 
lendemain  matin  Trial,  qui  avait  conservé  sa  raison, 
courut  chez  lui  et  lui  dit  :  «  Tu  as  tout  découvert  hier 
à  souper,  et  tu  as  mis  dans  ta  confidence  des  gens  sur 
lesquels  il  est  impossible  que  tu  comptes.  »  A  l'instant 
ce  monstre  fait  accuser  Mme  SaînterAmaranthe  la  mère, 
M.  et  Mme  de  Sartine,  toutes  les  personnes  qui  avaient 
été  du  souper  et  jusqu'aux  domestiques,  d'avoir  voulu 
l'empoisonner;  tout  ce  monde,  aussitôt  arrêté,  est  tra- 
duit au  tribunal  révolutionnaire,  jugé,  condamné  et  exé- 
cuté! Mais  ce  qu'il  y  eut  d'éminemment  remarquable 
dans  cette  déplorable  catastrophe,  ce  fut  lliéroîsaie  avec 
lequel  mourut  cette  jeune  et  si  belle  personne,  accou- 
tumée depuis  sa  naissance  à  toutes  les  sensualités  du 
luxe,  de  la  mollesse  et  de  la  volupté.  Tous  ceux  qui  l'en- 
touraient étaient  anéantis;  elle  seule  resta  inaperturbable 
et  chercha  à  donner  du  courage  à  tous  les  siens  par  sa 
fermeté  et  même  par  ses  plaisanteries ,  au  nonabre  des- 
quelles on  cite  ce  mot,  qu'en  riant  elle  dit  sur  la  fatale 
charrette,  à  propos  de  la  chemise  rouge  dont  on  l'avait 
affublée,  elle  et  ses  prétendus  complices  :  c  Ne  di- 
rait-on pas  que  nous  faisons  une  promenade  de  mardi 
gras?  » 

Le  club  des  Étrangers,  remarquable  par  le  nombre  des 
femmes  charmantes,  n'était  composé  que  d'abonnés 
reçus  au  scrutin:  il  était  ouvert  tous  les  jours  aux 
hommes,  et  aux  dames  deux  fois  par  semaine,  une  fois 
pour  une  réunion  de  musique  et  l'antre  fois  pour  une 


LE  CLUB   DES   ÉTRANGERS.  167 

réunion  de  danse.  On  conçoit  que,  à  vingt  et  un  ans,  je 
ne  pouvais  être  attiré  que  par  les  dames.  Peu  après  la 
fuite  et  le  retour  du  Roi,  ce  club  fut  fermé  par  ordre  de 
l'autorité,  à  cause  de  sa  composition  trop  aristocratique, 
les  dames  y  prêchant  ouvertement  l'émigration;  mais 
les  danseurs  et  danseuses  reformèrent  pour  l'hiver  sui- 
vant (4791  à  1792)  une  association  de  bals,  pour  lesquels 
un  local  convenable  fut  arrêté  dans  une  rue  près  du 
Carrousel;  toutefois,  comme  le  choix  des  personnes 
devenait  sans  cesse  plus  nécessaire  et  les  non-admissions 
sans  cesse  plus  difficiles,  on  mit  à  la  tête  de  cette  nou- 
velle société  quatre  dames,  jouissant  d'une  haute  consi- 
dération et  ayant  pouvoir  absolu.  A  l'un  de  ces  bals  une 
querelle  de  place  s'engagea;  la  dame  qui  avait  le 
moins  de  droit  à  garder  la  place  excitait  à  haute  voix 
son  cavalier  à  ne  pas  la  céder.  Aussitôt  une  des  direc- 
trices, rejointe  par  les  trois  autres,  alla  vers  cette  dame 
et  lui  signifia  de  quitter  le  bal  à  l'instant,  puis  de  n'y 
jamais  reparaître.  Celle-ci  voulut  résister;  on  allait  faire 
intervenir  les  domestiques,  lorsqu'une  volée  d'applau- 
dissements, lancée  par  toutes  les  assistantes,  vint  sou- 
tenir les  directrices,  et,  devant  cette  sanction  unanime,  la 
dame,  n'ayant  plus  de  recours,  partit  furieuse.  Cette 
manière  de  faire  diriger  des  bals  de  société  par  des 
dames  est  la  seule  bonne  dans  une  ville  comme  Paris, 
où  tant  de  femmes  démentent  par  leur  moralité  et  par 
leur  conduite  les  noms  qu'elles  portent  et  le  rang  qu'elles 
ont,  gâtent  les  réunions  où  elles  sont  admises  et 
cependant  ne  peuvent  être  refusées  ou  renvoyées  que 
par  des  femmes. 

On  n'a  plus  d'idée  de  l'importance  que  Ton  mettait 
alors  à  une  place  retenue  ou  à  une  invitation  faite  à  une 
dame.  Aujourd'hui,  une  dame  accepte  un  danseur,  après 
en  avoir  refusé  dix  pour  la  même  contredanse.  Alors, 


168    MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

cela  était  impossible.  Je  me  rappelle  un  bal  où  une 
demoiselle,  après  avoir  refusé  de  danser  avec  moi, 
accepta  un  autre  danseur  et  partit  avec  lui  pour  se 
placer.  A  Tinstant  j'allai  trouver  sa  mère,  la  priant  avec 
toutes  les  recherches  de  la  politesse  de  me  dire  en  quoi 
j'avais  eu  le  malheur  de  manquer  à  mademoiselle  sa 
fille,  l'assurant  que  j'étais  prêt  à  lui  en  faire  toutes  mes 
excuses  :  «  Monsieur  »,  me  répondit-elle,  assez  agitée,  «  je 
ne  vous  comprends  pas.  »  Je  lui  dis  alors  ce  que  sa  fille 
venait  de  faire,  ajoutant  d'un  ton  plus  ferme  que,  si  en 
fait  d'égards  je  n'avais  aucun  reproche  à  encourir,  elle 
penserait  sans  doute  que  je  n'avais  aucune  mortification 
à  recevoir,  que  dès  lors  il  devenait  impossible  que 
mademoiselle  sa  fille  continuât  à  danser  :  €  C'est  juste  », 
reprit-elle,  et,  à  l'instant,  elle  signifia  à  sa  fille  de  quitter 
la  contredanse  et  partit  avec  elle. 

C'est  encore  à  propos  d'une  place  que  j'eus,  au  bal 
des  avocats,  une  querelle  que  nous  vidâmes  de  suite  sous 
un  réverbère.  Comme  alors  on  avait  toujours  l'épée  au 
côté,  rien  n'était  si  commode;  mais  pour  moi  ce  n'était 
pas  tout  à  fait  aussi  simple,  attendu  que  je  n'avais  pas 
encore  eu  de  leçons  d'armes  et  que  j'avais  affaire  à  quel- 
qu'un qui  savait  tirer.  Mon  agilité,  mon  adresse  et  mon 
intelligence  suppléèrent  à  ce  que  je  ne  savais  pas.  Je 
devinai  qu'il  ne  fallait  pas  m'amuser  à  parer;  je  fonçai 
donc  sur  mon  adversaire  et  je  lui  fourrai  mon  épée 
dans  la  cuisse,  pendant  qu'il  me  donnait  un  coup  d'épée 
dans  le  ventre.  Je  ne  sais  qui  de  nous  deux  perdit  le 
plus  à  cet  échange,  attendu  que,  ayant  eu  tort  au  fond 
et  dans  la  forme,  il  fut  expulsé  du  bal.  Quant  à  moi, 
je  me  fis  conduire  chez  notre  médecin  et  chirurgien. 
M.  Galland,  qui  me  pansa  et  reconnut  que  ma  blessure 
était  très  légère.  Je  fus  quitte  en  effet  pour  deux  accès 
de  fièvre  et  pour  une  semaine  de  régime. 


LA   FAMILLE   CADET.  169 

Nous  retrouvâmes  également  à  Paris  M.  et  Mme  Cadet. 
Mes  parents  ne  les  virent  pas  souvent,  mais  moi  je 
me  liai  avec  Gh.-L.  Cadet  de  Gassicourt  de  la  manière 
la  plus  intime.  Avant  de  revenir  à  lui,  je  dirai  pourtant 
que  d'anciennes  relations  avaient  existé  entre  la 
famille  à  laquelle  il  appartenait  et  M.  de  Sozzi.  Ce 
dernier  en  effet  avait  connu  le  père  de  tous  ces 
MM.  Cadet,  arrivés  à  plus  ou  moins  de  célébrité,  et  lui 
avait  rendu  service.  Ce  M.  Cadet  n'était  pas  heureux,  et 
il  avait  douze  enfants  ;  lorsqu'il  mourut,  il  laissa  à  sa 
veuve  deux  écus  de  six  livres  tournois  pour  tout  avoir. 
Comme  du  reste  il  était  estimé ,  beaucoup  de  personnes 
s'intéressèrent  au  sort  de  cette  famille,  dont  M.  de  Sozzi 
devint  un  des  principaux  appuis. 

Des  douze  enfants,  l'aîné,  âgé  de  seize  à  dix-huit 
ans,  était  élève  en  chirurgie  et  déjà  saignait  à  mer- 
veille. Grâce  à  M.  de  Sozzi,  quelques  personnes  de 
marque  se  servirent  de  lui  pour  des  opérations  qu'il  fit 
avec  le  plus  grand  succès.  Il  devint  à  la  mode.  Les  pre- 
mières dames  de  la  Cour  et  de  la  ville  ne  voulurent 
plus  être  saignées  que  par  lui  et  portèrent  le  prix  de 
ses  saignées  à  un  louis.  Sa  fortune  dès  lors  fut  assurée, 
et  l'usage  qu'il  en  fit  acheva  de  le  rendre  honorable.  Il 
devint  le  soutien  de  sa  mère,  de  ses  frères  et  de  ses 
sœurs,  et  n'épargna  rien  pour  leur  éducation,  leur  in- 
struction et  leur  établissement.  De  leur  côté,  tous  justi- 
fièrent ses  sacrifices  et  ses  soins,  et  devinrent  des 
femmes  estimables  et  des  hommes  distingués,  et  quand 
la  Révolution  commença,  le  plus  pauvre  d'eux  tous 
avait  quinze  mille  livres  du  revenu  de  ses  biens;  de 
même  que  l'on  comptait  parmi  eux  un  chevalier  de 
Saint-Louis,  un  chevalier  de  Cincinnatus  et  plusieurs 
chevaliers  de  Saint-Michel.  Afin  de  pouvoir  être  dis- 
tingués, chacun  de  ces  messieurs  prit  un  surnom,  à 


170    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

l'exception  de  l'aîné,  qu'on  appelait  le  Seigneur,  mais 
qui  ne  signa  jamais  que  le  nom  de  Cadet  :  les  autres 
furent  M.  Cadet  de  Gassicourt,  Cadet  de  Vaux,  Cadet  de 
Limay,  Cadet  de  Chambine...  du  nom  des  villages  où 
ils  avaient  été  en  nourrice. 

Pour  ce  qui  est  de  M.  Cadet  de  Gassicourt,  qui,  devenu 
pharmacien,  avait  porté  si  rapidement  les  bénéfices  de 
sa  pharmacie  à  plus  de  cent  vingt  mille  francs,  il  épousa 
en  1767  ou  1768  une  des  plus  belles  femmes  de  France. 
Notre  amitié  avec  son  fils  fut  spontanée  et  vive.  J'ai 
lieu  de  croire  que  les  relations  journalières  qui  s'éta- 
blirent entre  nous  et  durant  tant  d'années  (de  1785  à 
1792)  lui  furent  agréables;  mais,  je  dois  le  dire,  elles 
me  furent  aussi  utiles  qu'elles  m'étaient  chères.  Fort 
jeune,  il  écrivait  déjà  en  prose  et  en  vers  avec  la  plus 
étonnante  facilité  d'improvisation. 

Né  avec  le  besoin  irrésistible  de  faire  tout  ce  que  je 
voyais  faire  et  guidé  par  lui,  je  me  mis  à  rimer  et  je 
rimai  avec  fureur.  Il  m'apprit  les  règles  de  la  versifi- 
cation et  devint,  dans  toute  la  force  du  terme,  mon 
maître  de  littérature.  U  ne  me  donna  pas  sans  doute 
les  connaissances  premières,  qu'on  ne  m'avait  pas  fait 
acquérir  et  que,  toute  ma  vie,  j'ai  été  si  malheureux  de 
ne  pas  avoir;  il  ne  me  donna  pas  non  plus  la  mémoire 
dont  je  manquais  si  complètement;  mais  il  ne  m'en 
apprit  pas  moins  beaucoup  de  choses,  et,  comme  nos 
moindres  séparations  donnaient  lieu  à  une  correspond 
danceen  prose  et  en  vers,  et  que  de  cette  sorte  nous  nous 
exercions  à  rimer,  soit  que  nous  fussions  réunis,  soit 
que  nous  fussions  séparés,  je  lui  dus  cette  habitude 
d'écrire,  qui  par  la  suite  m'a  été  si  utile. 

Cette  obligation  n'est  pas  au  reste  la  seule  que  je 
doive  rappeler;  je  lui  dois  encore  de  parvenir  à  bien  lire, 
talent  que  ma  manière  de  sentir  et  les  inflexions  de 


CADET  DE   GASSICOURT.  171 

voix  qui  m'étaient  naturelles  ne  tardèrent  pas  à  rendre 
remarquable;  je  dépassai  bientôt  mon  maître^  qui  cepen- 
dant lisait  bien,  mais  lisait  avec  prétention  et  emphase. 

n  se  présente  ici  une  observation  singulière  :  ma  sœur, 
douée  de  la  mémoire  si  heureuse  de  mon  père  et  que 
l'on  consultait  sur  un  fait  historique,  une  date,  un  nom, 
un  lieu,  sans  la  trouver  en  défaut,  lisait  à  peu  près 
comme  mon  père,  c'est-à-dire  très  bien  la  prose  (1), 
quoique  ce  ne  fût  pas  cependant  d'une  manière  à  citer; 
au  contraire,  ma  mère,  de  qui  je  tiens  malheureusement 
du  côté  de  la  mémoire,  lisait  les  vers  d'une  manière 
remarquable  et  tenait  à  cet  égard  de  son  oncle,  M.  de 
Sozzi.  M.  de  Sozzi  lisait  tellement  bien  que  Mlle  Clairon 
le  priait  de  lui  lire  les  rôles  qu'elle  avait  à  apprendre  ; 
on  aimait  mieux  lui  entendre  lire  une  tragédie  que  de 
la  voir  jouer  à  Lekain,  à  Brizard,  à  Clairon.  Il  avait  le 
talent  de  lire  le  troisième  et  le  quatrième  vers  après 
celui  qu'il  prononçait.  Je  n'ai  jamais  pu,  dans  une 
pièce  que  je  lisais  pour  la  première  fois,  aller  au  delà 
du  second. 

Quoi  qu'il  en  soit,  j'ai  eu,  en  lisant,  des  succès  nom- 
breux, qui  étaient  flatteurs,  parce  que  bien  lire  était 
alors  très  rare  et  le  sera  toujours.  Combien  de  dames 
m'ont  fait  une  sorte  de  cour  pour  me  décider  à  leur 
faire  des  lectures!  Je  me  rappelle  des  poèmes,  des  tra- 
gédies, des  comédies,  des  épîtres  et  môme  des  recueils 
de  poésies  fugitives,  lus  par  moi  à  de  charmants  audi- 
toires (2),  et  je  me  complais  encore  au  souvenir  du  plai- 

(1)  Mon  père  était  à  rAcadémie  de  Berlin  celui  qui  lisait  le  mieux  ; 
les  nombreuses  lectures  qu'il  a  faites  à  Frédéric  et  pour  Frédéric 
le  prouvent  incontestablement. 

(2)  Une  des  pièces  de  vers  que  j'aie  le  mieux  lues  est  YÉpUre 
d'Héloîse  à  Abeilard  par  Colai^deau.  Cette  héroïne  m'enthousiasma 
au  point  que  le  lendemain  du  jour  où  je  Favais  lue  pour  la  pre- 
mière fois  de  ma  vie,  je  savais  par  cœur  les  trois  cent  trente-huit 


n2    MÉMOIRES    DU    GÉNÉIIAL   BARON    THIÈBAULT. 

sir  que  j'éprouvais  à  graduer  et  à  nuancer  des  impres- 
sions, qui  parfois  recevaient  leur  plus  grand  prix  de 
quelques  rapports  secrets  ou  de  situations  particulières. 
Il  est  vrai  que  je  me  dévouais  au  point  de  faire  de  telles 
lectures,  au  clair  de  la  lune,  pendant  des  heures  entières, 
et  cela  dans  de  petits  volumes  qu'on  nommait  des 
Gazins  (1). 

Je  n'ajouterai  qu'un  mot  :  Gassicourt  et  moi,  nous  ne 
reconnaissions  comme  lisant  parfaitement  bien  qu'un 
seul^  homme  en  France;    cet  homme  était  Larive  (2). 

vers  dont  elle  se  compose.  Le  début  est  selon  moi  ce  qu'il  y  a 
de  plus  difficile  à  lire.  La  situation  d'Héloïse  est  celle  d'une  per- 
sonne qui,  sortant  d'une  méditation  profonde,  par  laquelle  elle  a 
été  en  quelque  sorte  absorbée,  revient  peu  à  peu  à  elle.  C'est  donc 
d'une  manière  lente  et  presque  monotone,  avec  hésitation  et 
incertitude,  d'une  voix  sourde  et  en  quelque  sorte  sans  inflexions, 
mais  du  ton  d'une  femme  qui  se  parle  à  elle-même  et  qui  pour 
ainsi  dire  craint  de  s'interroger,  que  doivent  être  dits  ces  deux 
vers  : 

Dans  ces  lieux...  habités  par  la  simple  innocence. 
Où  règne,  avec  la  paix,  un  éternel  silence. 

Au  troisième  vers  : 

Où  les  coeurs,  asservis  à  de  sévères  lois, 

la  voix  doit  prendre  de  l'émotion,  autant  pour  préparer  à  ce  qui 
suit  que  pour  faire  sentir  la  gradation  marquée  dans  les  vers  sui- 
vants, quand,  sous  l'impulsion  de  la  passion  qui  la  domine, 
Uéloïse  s'anime  par  degrés  et  jette  enfin  ce  cri  de  sa  passion  : 

J'aime,  je  brûle  encore... 
0  mon  cher  et  fatal  Abeilard...  je  t'adoi*eI 

Viennent  alors  ses  reproches,  ses  plaintes  et  ce  terrible  aveu 
qu'Héloïse  ne  peut  retenir  : 

Abeilard,  dans  mon  cœur,  l'emporte  sur  Dieu  même. 

On  voit  par  cette  très  courte  ébauche  de  quelle  manière  s'étu- 
diaient les  morceaux  que  j'avais  à  lire. 

(1)  Édition  de  trois  cents  volumes  in-18,  contenant  les  chefs- 
d'œuvre  de  notre  littérature. 

(2)  Jean  Mauduit  Delarive,  dit  Larive,  élève  de  Lekain  et  le  plus 
célèbre  tragédien  de  son  temps.  (Éd.) 


L'ART    DE   LIRE.  173 

Ce  que  j'ai  entendu  lire  de  la  manière  la  plus  admi- 
rable fut  le  discours  des  électeurs  de  Paris  à  l'Assemblée 
nationale,  discours  que,  en  sa  qualité  d'électeur,  Larive 
fut  chargé  de  lire,  discours  assez  long  et  durant  lequel 
sa  voix  se  renforça  progressivement  depuis  les  premiers 
mots  qu'on  entendit  à  peine,  jusqu'aux  derniers  où  son 
organe  révéla  toute  sa  puissance.  C'est  au  surplus 
la  seule  fois  que,  pendant  tout  le  cours  de  la  Révolu- 
tion, j'aie  assisté  à  une  séance  de  l'Assemblée  délibéra- 
tive;  mais,  m'occupant  alors  beaucoup  de  lecture  et 
voulant  entendre  Larive  à  toute  force,  je  payai  de  har- 
diesse et  je  parvins  à  rester  comjne  député  à  cette 
séance,  après  être  entré  comme  électeur. 

Un  autre  talent  que  Gassicourt  avait  à  un  degré  extra- 
ordinaire, et  pour  lequel  je  n'ai  jamais  été  en  concur- 
rence avec  lui,  c'était  celui  de  l'imitation.  Il  imitait  par- 
faitement toutes  les  scènes  de  Thiémet  .et  notamment 
le  bruit  de  la  machine  de  Marly;  il  imitait  Carlin  dans 
ses  rôles  d'Arlequin;  il  imitait  presque  tous  les  acteurs 
des  Français  et  Larive  avec  autant  de  perfection  que 
son  fils  aîné  en  met  à  imiter  Talma.  Aussi  personne 
n'avait  plus  d'aptitude  que  lui  pour  jouer  la  comédie, 
principalement  les  rôles  tragiques  et  les  rôles  gais;  car, 
pour  les  rôles  à  sentiments,  il  n'y  excellait  pas. 

Nous  fimes  notre  droit  ensemble;  le  zèle  qu'il  mit  à 
me  faire  répéter  mes  Institutes  de  Justinien,  à  me  fourrer 
des  mots  latins  dans  la  tête,  à  me  rendre  ces  tournures 
d'école  un  peu  familières,  me  valut  le  bonheur  de  sou- 
tenir avec  quelque  distinction  mon  examen  de  bacca- 
lauréat, et  cela,  quoique  le  sort  m'eût  donné  les  quatre 
examinateurs  les  plus  sévères  et  que,  de  midi  sonnant  à 
deux  heures,  chacun  d'eux,  montre  sur  table,  m'eût  inter- 
rogé ses  trente  minutes  pleines.  Mon  père  avait  envoyé 
cinquante  livres  de  bougies  à  mes  examinateurs;  mais 


174    MÉMOIRES    DU  GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

ils  les  renvoyèrent,  en  déclarant  que,  par  la  manière  dont 
j'avais  soutenu  mon  examen,  je  ne  devais  rien  qu'à  moi- 
même. 

Quant  à  ma  thèse,  dont  je  cachai  le  jour,  notamment 
à  mon  cher  cousin  l'ahbé  Gravier,  qui  n'aurait  pas  man- 
qué de  venir  argumenter  contre  moi,  elle  se  passa  fort 
heureusement  dans  une  solitude  profonde  et  un  silence 
qui  ne  fut  interrompu  que  par  un  ou  deux  arguments 
de  forme,  que  je  ne  sais  quel  vieux  docteur  vint  me 
faire,  en  nasillonnant  et  sans  même,  je  crois,  écouter 
mes  réponses.  Le  droit  français  me  donna  beaucoup 
moins  de  peine.  Enfin,  au  bout  de  mes  deux  ans,  je 
quittai  ces  écoles,  sur  les  murailles  desquelles  je  me 
souviens  d'avoir  vu  crayonné  un  tombeau  ayant  pour 
inscription  : 

Ci-gît  le  Droit.  Ah  î  qu'il  est  bien 
Pour  son  repos  et  pour  le  mien  î 

Gassicourt,  qui  alors  se  destinait  au  barreau,  décou- 
vrit un  vieux  procureur,  qui  donnait  chez  lui  des 
leçons  de  procédure;  mais,  pour  les  prendre,  il  fallait 
être  deux,  et  nous  nous  réunîmes  pour  ce  cours  de  chi- 
cane. La  manière  de  cet  homme  était  du  reste  fort 
bonne.  On  choisissait  un  sujet  de  procès,  on  mettait  les 
faits  par  écrit,  et,  en  laissant  matière  au  litige,  le  plai- 
gnant établissait  sa  réclamation.  On  comparaissait  en 
conciliation  et  on  rédigeait  les  motifs,  qui  de  part  et 
d'autre  s'opposaient  à  un  accommodement.  Dès  lors  on 
conmiençait  la  procédure  et,  depuis  la  première  assi- 
gnation jusqu'à  la  signification  et  Texécution  du  juge- 
ment définitif,  on  rédigeait,  chacun  pour  sa  partie,  la 
totalité  des  pièces  ou  actes  relatifs  à  l'affaire.  Ainsi  l'on 
faisait  successivement  les  fonctions  de  procureur,  d'huis- 
sier, de  notaire,  d'avocat  consultant  ou  plaidant  et  de 


DROIT  ET   PROCEDURE.  175 

juge  :  on  supposait  même  des  assignations  ou  des  signi* 
fications  de  pièces  soufflées,  et  tout  ce  que  la  chicane 
peut  faire  craindre  de  plus  perfide  était  mis  en  action 
dans  le  cours  de  ces  procédures  supposées,  qui  finis- 
saient par  former  des  dossiers  énormes.  On  conçoit  du 
reste  combien  tout  cela  était  sec,  aride  et  rebutant,  si 
Ton  en  excepte  les  plaidoiries  qui  nous  amusaient  beau- 
coup ;  mais  on  comprend  également  combien  cette  mé- 
thode était  instructive  sous  tous  les  rapports. 

Au  nombre  des  engagements  que  dans  notre  effusion 
nous  avions  pris  l'un  vis-à-vis  de  l'autre,  se  trouvait 
celui  de  nous  soutenir  et  de  nous  défendre  au  besoin 
envers  et  contre  tous;  ainsi  toutes  nos  lettres  et  billets 
étaient  signés  :  Ton  ami  et  ton  second.  Cette  espèce 
de  confraternité  d'armes  n'avait  encore  abouti  qu'à  me 
faire  figurer  comme  un  mari  dans  une  histoire  amou- 
reuse, qui  pour  Gassicourt  eut  par  parenthèse  de  trop 
longues  suites,  lorsque  le  31  mars  1788,  comme  je  ren- 
trais vers  minuit  d'un  dîner  fait  à  la  campagne,  le  domes- 
tique de  mon  père  me  dit  en  secret  que  Gassicourt  était 
venu  vers  neuf  heures,  qu'il  avait  été  désolé  de  ne  pas 
me  trouver,  qu'il  devait  se  battre  le  lendemain  matin 
et  qu'il  m'attendait  chez  lui  à  cinq  heures  et  demie  pré- 
cises. J'ordonne  de  m'éveiller  à  quatre  heures  ;  la  crainte 
qu'on  ne  m'oublie  m'empêche  de  fermer  l'œil;  je  sors  de 
chez  moi  avant  cinq  heures,  et  à  cinq  heures  et  quart  je 
suis,  avec  mon  épée  sous  le  bras,  à  la  porte  de  Gassi- 
court. Je  frappe;  personne  ne  répond.  Je  frappe  encore, 
sans  plus  de  succès.  Enfin  je  frappe  à  la  pharmacie  ; 
l'élève  de  garde  m'ouvre;  me  voilà  dans  la  maison  et 
guère  plus  avancé  pour  cela.  Je  ne  voulais  pas  sonner  à 
l'appartement  de  M.  Cadet,  pour  ne  pas  le  réveiller  et 
commettre  une  indiscrétion;  mais  je  ne  voulais  pas  non 
plus  que  Gassicourt  oubliât  l'heure.  Je  grimpe  donc  aux 


176    MÉMOIRES    DU    GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

mansardes,  où  étaient  les  chambres  des  domestiques; 
j'éveille  celui  de  M.  Cadet  et  je  me  fais  ouvrir  par  lui 
l'appartement  de  son  maître  et  la  chambre  de  Gassi- 
courtj  que  je  trouve  dormant  d'un  profond  sommeil. 
«  Gomment,  lui  dis-je,  en  le  secouant  par  le  bras,  tu 
dors?  et  il  est  cinq  heures  et  demie!  —  Et  pourquoi, 
diable  î  me  répondit-il,  encore  à  moitié  endormi,  ne 
veux-tu  pas  que  je  dorme  à  cinq  heures  et  demie?  —  Et 
ton  duel?  —  Quel  duel?  —  Mais  le  duel  que  tu  as  ce 
matin...  —  Et  avec  qui?  —  Ma  foi,je  n'en  sais  rien,  répli- 
quai-je,  et  ce  n'est  pas  à  moi  à  te  l'apprendre,  quand 
c'est  toi  qui  hier  au  soir  m'as  fait  dire  de  me  rendre 
chez  toi.  »  Il  refléchit  un  moment,  puis  il  me  dit  :  «  Mon 
ami,  c'est  aujourd'hui  le  premier  avril,  et  on  t'a  donné 
un  poisson  que  nous  mangerons  ensemble.  Rions  les 
premiers  de  l'aventure  et  passons  gaiement  la  jour- 
née! »  En  effet,  ma  mère  avait  imaginé  cette  attrape; 
du  moins  elle  ne  me  plaisanta  pas  ce  jour- là,  car  je 
rentrai  très  tard  ;  je  me  couchai  sans  voir  personne,  et 
le  lendemain  je  soutins  que  ce  n'était  plus  que  du 
réchauffé. 

Je  voyais  Gassicourt  presque  tous  les  jours,  et  même 
nous  dînions  habituellement  ensemble,  soit  chez  lui,  soit 
chez  moi.  Je  ne  sais  cependant  comment  il  se  fit  que 
nous  fûmes  trois  jours  sans  entendre  parler  l'un  de 
l'autre;  j'avais  couru  à  la  campagne,  et  lui  avait  été 
indisposé;  lorsque  je  le  grondai  de  ne  pas  m' avoir 
fait  prévenir,  il  me  montra,  pour  son  excuse  et  pour  sa 
réponse,  une  tragédie  pour  rire  qu'il  avait  faite  dans 
ces  trois  jours,  facétie  très  spirituelle  intitulée  :  la  Res- 
tauration de  la  HalUy  faisant  allusion  aux  notables  que 
l'on  réunissait  alors,  et  dont  le  sujet  était  la  reine  des 
poissardes  recourant  à  ses  sujets  pour  payer  ses  dettes. 
Cette  pièce  fit  dans  notre  société  une  juste  sensation; 


JEUNE  VIRTUOSE,  177 

elle  fut  plusieurs  fois  jouée  par  nous,  et  toujours  avec 
un  entier  succès. 

Je  quitte  Gassicourt  pour  continuer  ma  promenade 
dans  la  galerie  de  cette  époque,  galerie  peu  riche,  puis- 
qu'elle n'est  consacrée  qu'aux  souvenirs  de  cet  âge  qui 
sépare  la  jeunesse  de  l'enfance;  les  faits  que  je  relate 
ne  diffèrent  guère  de  la  masse  de  ceux  que  je  laisse 
dans  l'oubli;  mais  c'est  pour  mon  plaisir  que  j'écris, 
et  je  m'arrête  à  ce  qui  m'amuse. 

Je  ne  sais  comment  ma  mère  fit,  en  1787,  la  connais- 
sance d'une  dame  de  Saint-Ser,  veuve  d'un  lieutenant- 
colonel,  et  que  nous  vîmes  pendant  plusieurs  années. 
Cette  dame  avait  une  fille  âgée  de  douze  ans,  véritable 
phénomène  en  fait  de  musique.  En  nourrice  cette  enfant 
avait  battu  la  mesure  avec  une  exactitude  et  une  ardeur 
qui  avaient  été  remarquées.  Dès  qu'elle  avait  pu  mettre 
les  doigts  sur  le  piano,  elle  avait  joué  de  cet  instrument 
et  même  avait  composé.  J'ai  eu  d'elle  un  air  de  tambou- 
rin, fait  à  huit  ans  et  véritablement  étonnant.  Quand  je 
l'ai  vue,  elle  avait  déjà  plusieurs  œuvres  de  sonates  et 
plusieurs  romances  gravées  chez  Pozzo.  Lorsque  sa 
mère  eut  acquis  la  conviction  des  dispositions  extraor- 
dinaires de  sa  fille,  elle  pria  Sacchini  de  venir  l'entendre 
et  de  lui  dire  quel  maître  elle  ferait  bien  de  donner  à 
cette  enfant.  Sacchini,  après  une  audition,  avait  déclaré 
à  Mme  de  Saint-Ser  qu'il  n'y  avait  personne  qui  pour 
sa  fille  pût  valoir  mieux  que  sa  fille  elle-même.  Mme  de 
Saint-Ser  voyait  très  bonne  compagnie  et,  le  lundi  soir, 
recevait  les  personnes  avides  d'entendre  sa  fille.  Je  me 
rappelle  m'être  de  cette  sorte  trouvé  chez  elle  avec  un 
Gordon  bleu(l),  plusieurs  Cordons  rouges  (2)  et  beaucoup 
de  dames.  J'ai  oublié  les  noms  de  tout  ce  monde;  mais 

(1)  Chevalier  de  FOrdre  du  Saint-Esprit.  (Éd.) 

(2)  Commandeurs  de  l'Ordre  de  Saint-Louis.  (Éd.) 

I.  12 


178    MEMOIRES   DU    GENERAL    BARON    THIEBAULT. 

je  me  souviens  parfaitement  du  peintre  Vernet,  que 
déjà  on  appelait  le  grand  Vernet  et  qui  était  admirateur 
très  assidu  de  cette  enfant.  Au  reste,  ce  souvenir  de  ma 
part  est  un  peu  de  la  vanité  :  à  propos  de  moi,  il  fit  un 
beau  compliment  à  ma  mère,  et,  quoique  je  n'aie  jamais 
été  fat,  ce  compliment  dans  sa  bouche  me  flatta.  Ces 
soirées  de  Mme  de  Saint-Ser  étaient  en  partie  consa- 
crées à  faire  entendre  sa  fille,  ne  jouant  jamais  que  sa 
propre  musique.  L'enthousiasme  que  cette  enfant  exci- 
tait était  extraordinaire;  mais  ce  qui  Tétait  davantage, 
c'était  l'indifférence  totale  avec  laquelle  elle  recevait 
ces  compliments  :  elle  n'avait  jamais  l'air  de  s'aperce- 
voir qu'on  l'admirât  et  ne  quittait  le  piano  que  pour 
aller  jouer  avec  ses  poupées  I  L'un  et  l'autre  en  effet 
étaient  des  joujoux  pour  elle;  il  ne  lui  en  coûtait  pas 
plus  d'exécuter  les  morceaux  les  plus  brillants,  les  plus 
agréables  et  les  plus  difficiles,  ce  qu'elle  faisait  toujours 
d'inspiration  ou  de  mémoire,  que  de  déshabiller  ou  de 
rhabiller  ses  poupées,  qui  étaient  superbes  (1). 

J'ai  vu  depuis  quelques  années  deux  enfants,  le  petit 
Liszt  et  une  fillette  dont  le  nom  m'échappe,  très  extraor- 
dinaires sur  le  piano;  mais  il  y  avait  cette  différence 
entre  eux  et  Mlle  Adèle,  que  le  talent  des  uns  avait  été 
perfectionné  par  un  travail  forcé,  qu'attestait  l'espèce  de 
stupeur  de  la  petite  et  qui  résultait  de  spéculations, 
tandis  que  celui  de  l'autre  n'était  qu'un  jeu  et  le  pro- 
duit des  amusements  d'une  partie  de  son  enfance. 

Ma  mère  avait  été  intimement  liée  à  Berlin  avec  une 
dame  Morel,  la  femme  d'un  des  directeurs  des  accises. 


(1)  A  la  Révolution,  Mme  de  Saint-Ser  conçut  une  véritable  hor- 
reur pour  Paris,  et  dus  1790  elle  le  quitta.  J'ai  bien  souvent  de- 
mandé de  ses  nouvelles,  et  tout  ce  que  j*ai  pu  savoir,  encore  assez 
vaguement,  c'est  qu'elle  s'était  retirée  en  Normandie,  où  elle  était 
morte,  et  où  sa  fille,  Mlle  Adèle  de  Saint-Ser,  s'était  mariée. 


BALS   ET   CONCERTS.  179 

Cette  dame  Morel,  lors  de  notre  retour  en  France,  avait 
donné  une  lettre  à  ma  mère  pour  une  de  ses  sœurs, 
mariée  à  M.  Pinon,  propriétaire  en  Champagne,  domi- 
cilié à  Paris  et  valet  de  chambre  du  Roi.  Nous  nous 
liâmes  avec  elle  et  avec  son  mari.  Elle  avait  huit  en- 
fants :  un  fils  et  trois  filles  d'un  premier  lit  et  quatre 
filles  du  second,  Adélaïde,  Constance,  Julie  et  Emilie, 
ces  dernières  jolies  comme  des  anges,  quoique  de  figures 
entièrement  différentes  (1). 

Cette  Mme  Pinon  voyait  assez  de  monde  et  avait  fré- 
quemment des  concerts,  dans  lesquels Pradher  (2)  et  quel- 
ques autres  artistes  jouaient  habituellement.  On  y  enten- 
dait également  quelques  chanteurs  très  agréables,  au 
nombre  desquels  était  M.  Lejeune,  compositeur  d'assez 
jolies  romances,  plusieurs  amateurs,  ma  sœur  et  Mlle  Adé- 
laïde, qui  touchait  du  piano  à  merveille  et  qui  certes 
n'avait  pas  moins  d'esprit,  de  gentillesse,  que  de  talents 
et  de  beauté.  C'est  cette  charmante  personne  qui,  un 
jour  qu'elle  devait  jouer  devant  beaucoup  de  monde. 


(1)  Aujourd'hui  presque  tout  cela  n'est  plus.  Mme  Pinon  est 
morte;  et  son  noari,  devenu  général  do  brigade,  est  mort  en  1816. 
Les  trois  filles  du  premier  lit  et  les  trois  plus  jeunes  filles  du 
second  sont  également  mortes.  De  tous  ces  enfants  il  ne  reste 
donc  plus  que  le  fils,  sujet  tout  à  fait  insignifiant  et  dont  j'igcore 
le  sort,  et  l'aînée  des  filles  de  Mme  Pinon,  créature  ravissante, 
rose  s'il  en  fut  jamais,  qui  épousa  en  premières  noces  Salafou  de 
Vigearde,  alors  mon  ami  intime;  en  secondes,  le  général  de  divi- 
sion Gardanne,  mort  en  1808,  et  de  qui  elle  a  un  fils  ;  en  troisièmes, 
le  comte  de  Vaulgrenant,  ancien  chambellan  de  l'Empereur,  main- 
tenant colonel  de  la  dixième  légion  de  la  garde  nationale,  gen- 
tilhomme de  la  chambre  du  Roi,  et  qui  vit  encore,  ainsi  qu'elle. 

(2)  Louis-Barthélémy  Pradher,  le  célèbre  pianiste  et  composi- 
teur, l'heureux  mari  de  Mlle  More,  est  né  en  1781  et  ne  commença 
l'étude  de  la  musique  qu'à  l'âge  de  huit  ans.  Il  ne  put  donc  se  faire 
entendre  à  l'époque  à  laquelle  Paul  Thiébault  fait  allusion  (1784- 
1788);  mais  le  père  de  Pradher  était  violoniste,  et  c'est  à  lui  que 
l'auteur  peut  avoir  pensé,  si  toutefois  son  souvenir  est  exact.  (En.) 


180    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

disait  :  «  Je  n'ai  peur  que  d'avoir  peur  »,  et  qui  s'accusa 
à  confesse  de  prier  Dieu  tous  les  jours  pour  qu'on 
abolît  la  confession!  Mme  Pinon  était  locataire  d'une 
Mme  Desrosiers  qui,  dans  le  but  d'empêcher  ses  deux 
fils  de  chercher  hors  de  chez  elle  des  sociétés  qui 
pussent  leur  être  préjudiciables,  avait,  depuis  la  fin 
d'octobre  jusqu'à  la  mi-carême,  des  soirées  dansantes 
chez  elle,  tous  les  dimanches,  et  y  recevait  une  société 
charmante  et  fort  nombreuse. 

Jamais,  je  crois,  il  n'en  fut  de  plus  gaie;  mais  com- 
ment en  eût-il  été  autrement  entre  tant  de  personnes, 
presque  toutes  jeunes,  qui,  pendant  plusieurs  années 
de  suite,  passaient  en  quelque  sorte  ensemble  les  hivers 
entiers?  Il  y  avait  cependant  des  jours  où  cette  gaieté 
éclatait  davantage,  et  ces  jours  étaient  surtout  le  pre- 
mier dimanche  de  nos  réunions  et  le  dimanche  gras, 
consacré  aux  déguisements  et  aux  mascarades. 

On  conçoit  tout  ce  que  purent  imaginer  et  exécuter 
à  cet  égard  une  foule  de  jeunes  gens,  tous  spirituels, 
Gassicourt,  que  je  ne  tardai  pas  à  conduire  chez 
Mme  Desrosiers,  et  tant  d'autres;  mais  un  des  rôles  qui 
firent  le  plus  d'effet  fut  celui  de  courrier,  que  je  pris 
en  1789.  Je  parus  assez  tard,  lorsque  tout  le  monde 
était  réuni  et  au  moment  où  une  contredanse  finis- 
sait; ayant  fixé  l'attention  par  le  claquement  de  mon 
fouet,  j'annonçai  par  un  couplet  que  j'arrivais  de 
Cythère  et  que  j'apportais  des  dépêches  pour  toutes  les 
dames,  même  des  billets,  qui  chemin  faisant  m'avaient 
été  remis  pour  quelques  hommes.  J'avais  en  effet  plus 
de  cent  lettres,  toutes  en  vers,  mises  sous  de  jolies 
enveloppes,  avec  des  adresses  et  des  cachets  plus  ou 
moins  significatifs.  Ainsi  nous  avions  logé  rue  du 
Cygne  une  demoiselle  remarquable  par  la  blancheur 
de  son  teint,  rue  des  Martyrs  une  autre  que  sa  mère  ren- 


BALS   ET   CONCERTS.  181 

dait  malheureuse,  etc.  Quant  au  contenu  des  lettres, 
c'étaient  des  compliments  ou  des  allégories  galantes 
pour  les  dames,  des  épigrammes  pour  les  hommes.  A 
peine  mon  couplet  fini,  je  fus  enveloppé  de  toute  part; 
mais  alors  un  second  couplet  prévint  qu'un  haiser  était 
le  port  de  mes  lettres,  que  je  n'apportais  gratis  qu'aux 
hommes.  Cette  condition  n'effaroucha  personne;  la 
curiosité  était  au  comble,  et  comme,  aux  adresses  et 
aux  cachets  près,  nous  avions  évité  tout  ce  qui  pouvait 
choquer,  le  succès  fut  complet,  les  malices  adressées  à 
quelques  hommes  relevant  la  fadeur  des  louanges  ba- 
nales que,  faute  d'inspirer  mieux,  quelques  dames 
reçurent  (1). 

Au  nombre  des  personnes  avec  lesquelles,  dans  cette 
société,  j'eus  le  plus  de  relations,  je  citerai  MmeThorel, 
femme  de  chambre  de  la  Reine,  unissant  aux  meilleures 
manières  un  esprit  cultivé  et  très  agréable.  Elle  était 
toujours  accompagnée  d'une  de  ses  amies,  dont  le  nom 
m'échappe,  et  d'une  demoiselle  Cabanis,  amie  de  sa 
nièce,  brune,  vive,  piquante  et  extrêmement  jolie. 
Cette  Mme  Thorel,  exclusivement  dévouée  à  la  Reine, 
vit  la  Révolution  avec  un  désespoir  qui,  depuis  la  fin 

(1)  Toute  cette  collection  d'épigrammes  ou  madrigaux  est  allée 
où  vont  toutes  choses.  Je  me  souviens  toutefois  d*une  lettre 
adressée  à  une  très  bonne  mère ,  et  qui  finissait  par  la  comparer 
«  ...à  la  sage  Romaine  »,  qui  dit,  en  montrant  ses  enfants  : 

Gomment  de  ce  que  j'ai  ne  serais-je  pas  vaine?... 
Voilà  mon  bien  et  mes  vrais  ornements  ! 

Un  M.  Bereuil,  connu  par  sa  gourmandise,  reçut  ce  billet  : 

Pendant  qu'ici  l'on  danse. 
Cher  Bereuil,  vous  pensez, 
A  coup  sûr,  à  la  panse. 
Que  mieux  vous  connaissez. 
Je  le  dis  à  vous-même, 
Dieu,  pour  vous  attraper 
£t  pour  mieux  vous  duper. 
Fit  le  carême. 


182    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

de  1789,  lui  fit  renoncer  au  monde.  M.  de  La  Valette, 
veuf  ayant  deux  filles,  dont  l'aînée  d'une  beauté  accom- 
plie, était  également  de  ces  soirées.  Nousy  vîmes  encore 
une  dame  de  Plantrose,  femme  d'un  gentilhomme  de 
JVormandie,  mère  d'un  fils  et  de  deux  filles  fort  agréa- 
bles; une  dame  de  Beauregard,  dont  la  fille,  très  jolie 
personne,  épousa  en  1790  Rivierre  de  l'Isle,  dont 
j'aurai  souvent  occasion  de  parler;  enfin  Mme  Barré, 
mère  de  trois  filles,  dont  la  cadette,  fort  belle  (Alexan- 
drine),  épousa  M.  Feuillant,  dont  l'aînée  (Félicité)  épousa 
mon  ami  Gassicourt,  et  dont  la  deuxième  (Sophie)  devint 
la  femme  du  comte  Roy  et  fut  la  mère  de  Mme  de  Lari- 
boisière  et  de  la  marquise  de  Talhouët. 

Parmi  les  jeunes  gens  (1)  de  cette  société  avec  les- 
quels j'ai  été  le  plus  particulièrement  lié,  je  citerai 
Rivierre  et  Salafou  l'aîné. 

Rivierre  de  Tlsle  était  un  des  trois  hommes  les  plus 
spirituels,  les  plus  gais,  les  plus  brillants,  que  j'aie  vus 
de  ma  vie.  Tout  ce  qu'il  me  serait  possible  d'en  dire 
serait  au-dessous  de  la  réalité,  et  ma  conviction  repose  sur 
trente  ans  d'intimité.  J'ai  passé  avec  lui  seul  des  jour- 
nées entières;  je  l'ai  vu  dans  des  réunions  de  jeunes 
gens,  dans  des  sociétés  de  dames,  dans  des  parties  de 
campagne  de  soixante  à  quatre-vingts  personnes,  et 
mieux  encore  dans  des  séjours  à  la  campagne  de  dix, 
douze  jours  consécutifs  avec  quinze  ou  vingt  personnes 

(1)  De  leur  nombre  était  un  M.  Corbet,  avec  lequel  je  n'eus  pas 
de  liaison  très  intime,  car  il  avait  douze  ans  de  plus  que  moi  ;  il 
fut  un  moment  destiné  à  épouser  ma  sœur,  était  fort  recomman- 
dable  par  ses  qualités  personnelles  et,  de  plus,  un  des  plus  beaux 
hommes  que  j'aie  vus.  Sa  force  était  athlétique.  Je  lui  ai  vu  faire 
et  gagner  le  pari  de  casser  tous  les  carreaux  des  vitres  (et  des  car- 
reaux de  vitres  de  neuf  pouces  sur  douze)  par  la  seule  extension 
do  son  petit  doigt.  On  lui  tenait  le  poignet,  pour  s'assurer  que  le 
bras  entier  n'appuyait  pas  sur  le  petit  doigt;  malgré  cela,  tous  les 
carreaux  de  vitres  qu'il  frappa  sautèrent. 


BALS    ET   CONCERTS.  183 

qui  étaient'toujours  les  mêmes.  Eh  bien,  depuis  le  matin 
jusqu'au  soir,  je  l'ai  vu  d'une  folie  charmante,  intaris- 
sable en  badinages  et  en  plaisanteries  de  toute  nature, 
saillant  au  dernier  point  et  sans  cesse  nouveau.  Ame 
de  toutes  les  sociétés,  il  soutenait  ce  rôle  avec  une 
surabondance  de  ressources,  avec  une  aisance,  un  esprit, 
une  gaieté  qui  ne  lui  laissaient  craindre  aucune  rivalité. 
C'était  au  point  que,  dès  qu'il  arrivait  dans  un  cercle, 
et  avec  quelque  choix  que  ce  cercle  fût  composé,  il  n'y 
avait  plus  que  lui  en  scène  et  qu'il  y  était  constamment. 
Aussi  tous  les  regards  se  trouvaient  de  suite  fixés  sur 
lui;  on  guettait  ses  moindres  signes;  on  épiait  en  quelque 
sorte  tous  ses  mouvements;  on  recevait  de  lui  toutes  les 
impulsions;  d'un  mot,  d'un  regard,  d'un  geste,  il  exci- 
tait le  rire  dans  toute  une  assemblée. 

Je  me  rappelle  un  concert  donné  par  Mme  Pinon,  con- 
cert que  déjà  une  fois  il  avait  troublé  par  ses  folies. 
Gomme  on  voulait  écouter  quelques  morceaux,  et  no- 
tamment un  quatuor  dans  lequel  Pradher  devait  jouer, 
la  maîtresse  de  la  maison  imagina,  pour  que  Rivierre 
n'eût  plus  de  contact  avec  personne  et  ne  pût  parler  à 
qui  que  ce  fût,  de  l'isoler  et  pour  cela  de  le  faire  asseoir 
sur  un  coussin  de  pied,  au  milieu  même  du  cercle  assez 
grand  que  formaient  les  dames.  Ce  remède  fut  pire  que 
le  mal  :  à  peine  placé  de  cette  sorte,  il  fit  la  plus  piteuse 
mine.  Bientôt  il  bâilla,  fit  semblant  de  s'endormir  et  de 
tomber  de  côté,  en  avant  et  en  arrière;  puis  il  eut  l'air 
de  s'éveiller  en  sursaut,  se  frotta  les  yeux,  parut  tout 
étonné  de  sa  position  et  du  nombre  de  personnes  qui 
l'entouraient;  alors  il  arrangea  sa  toilette  en  se  regar- 
dant dans  sa  main  gauche,  comme  dans  un  miroir, 
avec  lequel  il  fit  les  mines  et  les  grimaces  les  plus 
drôles,  et  qu'il  plaça  successivement  devant  sa  coiffure, 
sa  cravate,  puis  devant  ses  jambes,   qui  étaient  très 


184    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    ÏHIEBAULT. 

bien  faites,  qu'il  parut  admirer  beaucoup  et  dont  il 
mesura  avec  son  mouchoir  toutes  les  proportions  ; 
enfin  il  eut  l'air  d'apercevoir  une  puce  sur  l'un  de  ses 
mollets  et  fit  de  telles  gambades,  de  telles  contorsions 
en  paraissant  chercher  à  l'attraper,  que  non  seulement 
les  demoiselles  et  les  jeunes  gens,  qui  ne  le  quittaient 
pas  des  yeux  et  qui  à  chaque  instant  pouffaient  de 
rire,  mais  les  dames  âgées,  mais  les  messieurs  eux- 
mêmes  ne  purent  y  tenirplus  longtemps.  Un  rire  inextin- 
guible s'empara  de  tout  le  monde,  et  les  éclats  furent 
tels  qu'il  devint  impossible  de  continuer  le  concert. 

Salafou  était  également  aussi  gai  qu'aimable;  il  l'était 
comme  on  l'est  à  vingt  ans,  quand  on  est  né  avec  beau- 
coup d'expansion,  d'imagination  et  d'esprit.  Du  reste, 
comme  Rivierre,  très  bon  enfant  et  excellent  ami,  mais 
n'ayant  pas  ce  genre  d'inspiration  qui  faisait  que,  avec 
Rivierre,  il  était  impossible  de  s'attendre  aux  folies,  aux 
extravagances  qu'il  improvisait  par  l'étonnante  ori- 
ginalité de  ses  idées.  C'était  en  efl'et  un  être  à  part,  un 
de  ces  êtres  qui  ont  plus  que  de  l'esprit,  du  talent,  du 
mérite;  qui  ont  ce  que  l'on  peut  nommer  de  l'espèce; 
êtres  éminemment  distingués,  par  conséquent  très  rares, 
pour  lesquels  il  n'existe  pas  de  points  de  comparaison, 
et  dont  je  ne  pourrai,  malgré  l'entière  difl'érence  des 
genres,  citer  d'exemples  que  Rivierre  et  ma  malheu- 
reuse Zozotte  (1). 

Je  reviens  à  Salafou  :  nous  nous  liâmes  bientôt  d'une 
amitié  qui  a  traversé  quarante  années  d'épreuves  et 
qui  fait  encore  la  consolation  de  ma  vie.  Peu  de  rela- 
tions ont  été  aussi  constamment  agréables,  grâce  aux 
excellentes  qualités  qui  toujours  ont  été  son  partage. 

(1)  Elisabeth  CheDais,  la  seconde  femme  de  Paul  Thiébault,  est 
née  à  Saint-Domingue,  d'un  père  français  et  d'une  mère  créole. 
Zozotte  est  un  diminutif  dominicain  du  prénom  Elisabeth.  (Éd.) 


VENDREDI    SAINT.  185 

Lorsque  je  le  connus,  il  venait  d'avoir  un  duel,  dans 
lequel  il  avait  reçu  un  coup  d'épée,  qui,  après  lui  avoir 
traversé  le  bras  gauche  (il  est  gaucher),  lui  était  entré 
dans  le  corps.  Le  voyant  ainsi  cloué  contre  un  arbre, 
son  adversaire  l'avait  plaisanté,  lui  demandant  comment 
il  se  trouvait...  t  Gomme  un  homme  d'honneur  *,  répon- 
dit-il, c  qui  a  affaire  à  un  homme  sans  délicatesse.  »  Sala- 
fou  avait  deux  oncles  qui  devaient  à  la  nature,  l'un  l'es- 
tomac le  plus  économique,  l'autre  l'estomac  le  plus 
complaisant.  Le  premier  ne  faisait  qu'un  repas  pour 
quarante-huit  heures  et  répondait  à  ceux  qui  l'invi- 
taient pour  un  de  ses  jours  de  diète  :  «  Je  ne  puis  avoir 
cet  honneur-là,  attendu  que  j'ai  déjeuné  ce  matin  ou 
bien  que  j'ai  dîné  hier.  »  L'autre,  au  contraire ,  dînait 
deux  fois  par  jour,  d'abord  chez  des  gens  qui  se  met- 
taient à  table  entre  une  et  deux  heures,  ensuite  dans 
des  maisons  où  l'on  dînait  entre  trois  et  quatre;  ce 
qui  rendait  cette  gloutonnerie  possible,  c'est  qu'il  avait 
la  faculté  de  rendre  ses  dîners  à  volonté  et  plus  vite 
qu'il  ne  les  avalait. 

Le  jour  du  vendredi  saint  1788,  je  me  trouvai  avoir 
à  parler  à  Salafou,  et  j'allai  le  voir  vers  dix  heures 
du  matin.  Il  avait  quelques  personnes  de  son  pays  chez 
lui  et  m'invita  à  déjeuner  avec  elles.  Nous  nous  mîmes 
à  table,  et  je  me  trouvai  en  face  d'un  superbe  jambon, 
principal  ornement  de  ce  repas.  Je  me  récriai  sur  le 
choix  de  ce  plat;  mes  commensaux  rirent  de  mon  scru- 
pule, et  Salafou  prétendit  que  le  vendredi  saint  était  le 
jour  de  l'année  où  le  jambon  était  le  meilleur.  Je  cédai, 
et  depuis  ce  jour  il  ne  fut  plus  question  pour  moi  de 
maigre,  jusqu'à  la  mort  de  ma  pauvre  mère;  car  depuis, 
par  respect  pour  sa  volonté  et  pour  sa  mémoire,  j'ai 
fait  maigre  et  je  ferai  maigre  tous  les  vendredis  saints. 

Au  reste,  la  première  personne  qui  porta  un  grand 


186    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

coup  à  ma  ferveur,  ce  fut  mon  père.  J'étais  scandalisé 
de  voir  que,  ayant  chez  lui  beaucoup  de  monde  à  dîner 
deux  fois  par  semaine,  il  n'invitait  jamais  notre  con- 
fesseur. Je  résolus  de  lui  en  parler,  et,  un  soir  que  nous 
nous  rendions  aux  Tuileries  ensemble,  je  lui  dis  la  peine 
que  j'en  éprouvais.  «  Mon  cher  enfant  »,  me  répondit-il, 
«  je  connais  les  prêtres  mieux  que  toi,  et  je  te  conseille 
fort  de  ne  jamais  oublier  que  le  meilleur  d'eux  tous  ne 
doit  être  vu  qu'à  l'autel.  »  Ce  mot  me  frappa;  il  atténua 
l'influence  que,  en  ces  matières,  ma  mère  avait  exercée 
sur  moi(l);  il  me  prouva  que  les  qualités  sont  indépen- 
dantes des  croyances.  Et  comment  en  eût-il  été  autre- 
ment, si  l'on  considère  que  mon  père  était  à  mes  yeux 
le  plus  sage,  le  plus  vertueux,  le  plus  éclairé  des 
hommes?  Il  ne  me  resta  plus  de  doute  que  l'habitude 
de  ne  pas  fréquenter  les  églises  et  de  ne  recevoir  aucun 
prêtre  était  chez  lui  le  résultat  d'une  résolution  forte 
et  réfléchie,  basée  sur  des  considérations  de  premier 
ordre. 

Je  reviens  à  la  société  de  Mme  Desrosiers.  Après  avoir 
dansé  chez  elle  pendant  les  hivers  de  1785,  1786  et 
1787,  j'eus  l'idée  cie  lui  faire  donner,  en  marque  de 

(1)  Malgré  Texcmple  des  jeunes  gens  avec  lesquels  je  vivais,  les 
principes  religieux  que  ma  mère  m'avait  inculqués  avec  tant  de 
soin  me  maintinrent  longtemps  dans  une  véritable  piété.  Un  con- 
fesseur que  j'eus  en  arrivant  à  Paris  y  contribua  d'ailleurs  beau- 
coup. Ce  confesseur,  qui  était  celui  de  ma  mère  et  de  ma  sœur  et 
égcdement  celui  de  Mme  la  princesse  de  Lamballe,  était  en  effet 
une  sorte  d'être  divin  sur  la  terre.  Rien  au  monde  n'était  plus  pur, 
plus  doux  que  la  morale  de  ce  vieillard,  plus  persuasif  que  son 
éloquence,  plus  fervent  que  sa  piété.  J'avais  pour  lui  une  haute 
vénération,  et  l'intérêt  qu'il  me  témoignait  m'exaltait  à  un  point  tel 
que,  par  mon  assiduité  et  ma  dévotion,  j'étais  devenu  aux  Petits- 
Pères,  où  il  demeurait,  un  sujet  de  véritable  édification.  Il  mourut 
comme  j'atteignais  ma  dix-huitième  année.  Je  le  remplaçai  par 
un  prêtre  des  Feuillants  ;  mais  je  ne  retrouvai  en  celui-ci  rien  de  ce 
que  j'avais  perdu.  Dès  lors,  mon  zèle  s'en  ressentit. 


BAL    AU   VAUDEVILLE.  187 

reconnaissance,  un  bal  par  la  totalité  des  jeunes  gens 
et  des  hommes  qu'elle  recevait.  Je  proposai  mon  idée  : 
elle  fut  adoptée,  et  l'exécution  en  fut  confiée  à  trois 
commissaires,  au  nombre  desquels  je  me  trouvai  natu- 
rellement. Nous  réunîmes  de  cette  sorte  soixante-quinze 
souscriptions  et  3,500  francs,  et  nous  donnâmes  chez  je 
ne  sais  plus  quel  traiteur  du  faubourg  Saint-Germain  un 
fort  joli  bal.  En  1788,  nous  y  mîmes  un  peu  plus  de 
recherche,  et,  pour  1,200  ou  1,500  francs  de  plus,  nous 
donnâmes  une  vraie  petite  fête.  Enfin,  à  la  mi-carême  de 
1789,  et  comme  si,  pressentant  la  tourmente  prochaine, 
nous  eussions  voulu  terminer  par  un  banquet  les  cinq 
années  de  plaisir  que  tant  d'agitations,  de  boulever- 
sements et  d'horreurs  allaient  suivre,  nous  donnâmes 
chacun  cinq  louis,  qui,  à  cent  dix-huit  souscripteurs  que 
nous  nous  trouvâmes  être  alors,  firent  14,160  francs,  avec 
lesquels  nous  louâmes  la  salle  du  Vaudeville;  nous  don- 
nâmes une  fête  superbe  et  nous  poussâmes  le  luxe  jus- 
qu'à avoir  pendant  le  souper,  qui  réunit  à  la  même  table 
deux  cents  dames,  toute  la  musique  des  gardes  fran- 
çaises! J'ai  vu  et  même  j'ai  concouru  à  donner  depuis 
des  fêtes  plus  somptueuses,  jamais  je  n'en  ai  vu  de  plus 
gaie  et  de  plus  jolie.  Sous  un  premier  rapport,  je  ne 
crois  pas  qu'il  ait  existé  de  société  où,  à  proportion  du 
nombre  des  femmes  qu'elle  réunissait,  il  se  trouvât 
autant  de  demoiselles  ou  de  très  jeunes  femmes  d'une 
beauté  remarquable;  c'est  au  point  que  le  chevalier  de 
Maupeou,  —  le  même  qui  se  brûla  la  cervelle  quelque 
temps  après  et  auquel  j'avais  envoyé  deux  invitations, 
n'ayant  pu  accéder  à  sa  demande  d'être  admis  au 
nombre  des  souscripteurs,  —  ne  revenait  pas  du  nombre 
de  belles  personnes  que  ce  bal  réunissait,  et  répéta 
vingt  fois  son  étonnement  et  son  admiration.  J'ajoute- 
rai cependant  que   pour   faire    valoir   davantage  les 


188    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    TIIIEBAULT. 

femmes,  nous  avions  très  richement  éclairé  la  salie  et 
fait  un  article  de  rigueur  de  cette  clause,  que  chaque 
homme  pouvait  avoir  un  habit  de  couleur,  à  boutons 
brillants,  mais  qu'il  n'aurait  que  des  habits  de 
nuance  foncée,  gilet,  culotte  et  bas  de  soie  noirs,  et 
qu'il  ne  danserait  que  le  chapeau  à  trois  cornes  sur 
la  tête.  Aussi  les  vêtements  blancs  des  dames  et  leurs 
fleurs,  se  détachant  sur  ce  fond  obscur,  achevaient  de 
les  faire  briller  du  plus  grand  éclat. 

Un  souvenir  qui  est  commun  à  la  société  de  Mme  Des- 
rosiers comme  à  celle  de  Mme  Lemaistre  se  présente 
encore,  et  c'est  celui  des  jeux  de  société  :  nous  épui- 
sâmes tout  ce  qui  était  connu  alors  et  tout  ce  que  nous 
pûmes  imaginer,  surtout  en  jeux  à  écrire  ou  à  impro- 
viser. Celui  qui  amena  les  choses  les  plus  comiques 
consistait  à  prendre  autant  de  demi-feuilles  de  papier 
qu'il  y  avait  de  joueurs,  à  se  les  passer  successivement, 
à  écrire  sur  l'une  d'elles  des  noms  d'hommes,  sur  une 
seconde  des  noms  de  demoiselles,  tous  présents,  bien 
entendu.  Quant  aux  autres  feuilles,  elles  portaient  en 
tête  :  «  Ils  font...  ou  bien  ils  disent...  ils  espèrent...  ils 
croient  »,  etc.,  de  sorte  que,  à  chaque  tour,  il  se  trou- 
vait écrit,  sous  le  même  numéro,  un  nom  d'homme, 
un  nom  de  demoiselle  et  une  fin  à  chacune  des  phrases 
ainsi  commencées.  Gomme,  au  moyen  d'un  pli,  tout  ce 
qui  s'écrivait  ainsi  se  trouvait  exactement  caché,  on 
avançait  sans  savoir  un  mot  de  ce  qui  précédait.  Lorsque 
les  feuilles  étaient  remplies,  on  les  tirait  au  sort,  on  les 
déroulait  et  on  lisait  tout  haut  :  M.  X... et  Mlle  R...  font... 
prennent...  disent...  cherchent...  espèrent...  gémis- 
sent... croient,  etc.  C'était  souvent  fort  plaisant  (4). 

(1)  Nous  imaginâmes  aussi  des  acrostiches  de  mots,  avec  les- 
quels il  fallait  faire  des  phrases,  dont  chaque  mot  commençât  sans 
transposition  par  une  des  lettres  du  mot  donné.  Un  petit  chiffon 


AU    RANELAGH.  189 

Les  pièces  de  théâtre  étaient  des  affaires  plus  sérieuses; 
nous  ne  fimes  pourtant  des  frais  de  décorations  que 
chez  Mme  Lemaistre,  où  nous  jouâmes  entre  autres  choses 
Zaïre  et  la  tragédie  burlesque  de  Gassicourt.  Chez 
Mme  Desrosiers,  nous  nous  en  tînmes  à  des  proverbes 
improvisés,  genre  charmant  qui  exerce  l'esprit  plus  que 
la  mémoire,  et  qui  remplace  par  beaucoup  de  gaieté  ce 
qu'il  y  a  de  prétentieux  et  de  ridicule  à  estropier  des 
pièces  qui  sont  les  chefs-d'œuvre  de  notre  littérature  et 
le  triomphe  de  nos  plus  grands  acteurs. 

Pendant  l'année  1788,  nous  eûmes  l'idée  d'un  autre 
genre  de  plaisirs;  il  consista  dans  des  parties  de  barres, 
pour  lesquelles  nous  adoptâmes  la  pelouse  du  Ranelagh. 
Nous  réunîmes  soixante  et  quelques  jeunes  gens,  choisis 
parmi  les  meilleurs  coureurs  de  toutes  les  sociétés  que 
je  voyais  et  dont  Gassicourt,  assez  pédant  de  sa  nature  et 
d'ailleurs  nullement  formé  pour  la  course,  ne  faisait  pas 
partie.  Nous  adoptâmes  un  costume  et  des  couleurs  pour 
chaque  camp;  de  cette  sorte  l'un  de  nos  camps  fut 
marqué  par  deux  drapeaux  bleus  et  l'autre  par  deux  dra- 
peaux roses.  Nos  costumes  consistèrent  en  pantalons  et 
gilets  à  manches  blancs,  en  ceintures  de  soie  bleue  ou 
rose  et  en  une  espèce  de  béret  noir,  surmonté  d'une 
grande  plume  rose  ou  bleue.  Rien  n'était  plus  joli  et 
plus  galant.  Nos  parties  de  barres,  qui  avaient  lieu  tous 
les  dimanches,  depuis  midi  jusqu'à  trois  ou  quatre  heures, 
ne  tardèrent  pas  à  faire  quelque  bruit;  bientôt  une 
foule  de  jolis  équipages  nous  amenèrent  un  grand 
nombre  de  spectatrices  charmantes  (1). 

de  papier  que  je  retrouve  me  rappelle  et  ce  jeu  et  quelques 
exemples.  Ainsi  le  mot  sein  ût  écrire  :  Son  esprit  immortalisa 
iVinon...  Glace  :  Goûter  Tamour,  c'est  exister... 

(1)  Au  nombre  de  nos  coureurs  se  trouvaient  deux  jeunes  gens 
tout  à  fait  extraordinaires  par  leur  agilité  et  leur  vigueur.  Aucun 
de  nous,  sous  le  rapport  de  la  course,  n'était  faible,  mais,  vis-à- 


190    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

La  paume  exceptée,  j Ignore  pour  quel  exercice  je  ne 
me  passionnai  pas;  mais  les  armes  remportèrent  sur 
tous  les  autres.  Les  premières  leçons  que  je  reçus  me 
furent  données  par  un  domestique  de  mon  père,  un 
nommé  Leblanc,  qui  avait  été  soldat.  Ces  leçons  étaient 
pitoyables,  et  j'eus  bientôt  épuisé  ce  que  ce  domestique 
savait.  Gassicourt  avait  pris  des  leçons,  et  je  le  mis  à 
contribution.  Notre  médecin  M.  Galland,  véritable  Her- 
cule, avait  été  attaché  aux  gendarmes  de  Lunéville;  il  ne 
tirait  pas  mal,  et.  quand  il  dînait  à  la  maison,  j'attrapais 
encore  une  leçon.  Enfin,  après  d'assez  mauvais  prélimi- 
naires, j'obtins  de  mon  père  une  petite  augmentation  sur 
l'argent  de  mes  menus  plaisirs,  et  j'allai  dans  la  salle 
d'armes  de  La  Boëssière. 

Ce  La  Boëssière,  déjà  vieux  en  4788,  était  un  maître 
d'armes  poète,  le  premier  maître  d'armes  de  Paris  et  le 
maître  de  Saint-Georges.  Il  ne  me  donnait  jamais  une 
leçon  sans  me  réciter  quelques  vers  de  lui,  et,  dans  ce 
genre  de  poésies  légères  fort  en  vogue  alors,  il  avait 
fait  de  très  jolies  choses,  notamment  une  épître  au  roi 
de  Prusse,  Guillaume  II.  Il  y  avait  dans  cette  pièce 
autant  de  pensées  que  de  coloris;  en  dépit  de  M.  de 
Dampmartin  (1),  il  n'y  manquait  que  d'être  adressée  à 

vis  de  ces  deux  jeunes  gens,  les  plus  forts  n'étaient  rien.  Ainsi,  je 
leur  ai  vu  sauter  à  pieds  joints  une  table  de  huit  couverts  ;  encou- 
rant pour  attraper  un  joueur  du  cnmp  ennemi,  leur  dernier  bond 
ôtait  toujours  de  plus  de  vingt  pieds.  On  conçoit  que,  lorsqu'un  de 
ces  jeunes  gens  manquait  à  nos  rendez-vous,  l'autre  ne  jouait  pas, 
et,  quand  ils  y  étaient  tous  deux,  chaque  camp  avait  le  sien. 

(1)  Anne-Henri,  vicomte  de  Dampmartin,  a  suivi  simultanément 
la  carrière  des  lettres  et  celle  des  armes.  Chassé  de  France  par  la 
Révolution,  il  fît  en  1793  un  séjour  à  Berlin,  fut  chargé  par  Frédé- 
ric-Guillaume II  d'instruire  les  enfants  de  la  comtesse  deLichtcnau, 
maltresse  de  ce  prince,  laissa  sur  la  cour  de  Berlin  des  mémoires 
entachés  de  complaisance  et  revisa  pour  une  troisième  édition  les 
Souvenirs  de  vingt  ans  de  Dieudonné  Thiébault.  Cette  re vision 
avait  pour  but  de  modifier  certaines  parties  du  récit  dans  un  sens 


CHEZ   LA   BOËSSIERE.  191 

un  prince  plus  digne  d'être  chanté,  plus  digne  surtout 
de  justifier  ce  dernier  vers  : 

Frédéric  vit  encore  ! 

La  salle  d'armes  de  La  Boëssière  était  fréquentée  par 
des  personnes  très  comme  il  faut;  c'était  la  mieux 
composée,  ou  peut-être  la  seule  bien  composée  de  Paris. 
Elle  était  de  plus  le  rendez-vous  des  meilleurs  tireurs 
de  France,  de  Fabien,  de  Lebrun,  de  Leprince,  de  La- 
motte  et  de  plusieurs  autres,  formant  le  cortège  et  pour 
ainsi  dire  la  cour  du  chevalier  de  Saint-Georges,  véri- 
table roi  des  armes  et  le  premier  homme  du  monde  en 
tout  ce  qui  était  agilité,  force  et  adresse.  On  conçoit 
l'efTet  qu'il  produisait  sur  moi,  qui  ne  le  cédais  à  per- 
sonne en  fait  d'admiration  et  d'enthousiasme.  Au  fait,  je 
lui  ai  vu  faire  des  choses  très  extraordinaires,  telles  que 
de  s'adosser  contre  le  tranchant  d'une  porte,  d'en  saisir 
le  haut  avec  ses  deux  mains,  de  se  reployer  en  avant  de 
lui,  de  passer  ses  pieds,  ses  jambes  et  ses  reins  par- 
dessus sa  tête  et  de  se  mettre  à  cheval  sur  la  porte.  Je 
Tai  vu  également  saisir,  en  sautant  et  du  plat  de  ses 
deux  mains,  une  poutre  du  plafond,  rester  suspendu 
après  elle  et,  à  la  longueur  de  son  corps,  faire  toucher 
ses  deux  pieds  à  la  poutre.  Cet  homme,  grand  et  déjà 
replet,  dansait  encore  dans  la  perfection,  montait  à 
cheval  à  merveille  et  patinait  de  première  force;  il 
jouait  même  du  violon  en  artiste  et  composait  des  con- 
certos que  les  amateurs  ont  exécutés  longtemps;  mais 
tous  ses  talents,  à  quelque  degré  qu'ils  pussent  être 
portés,  disparaissaient  en  quelque  sorte  devant  l'incal- 

favorable  au  nouveau  régime.  Afin  de  protester  contre  cette  sorte 
de  sacrilège  fait  à  la  mémoire  et  à  l'œuvre  de  son  père,  Paul  Thié- 
bault  fit  paraître  en  1826  une  quatrième  édition  des  Souvenirs.  C'est 
celle  qui  doit  faire  foi.  (Éd.) 


192    MÉMOIKËS   DU    GKNKRAL   BAIION    THIKBAULT. 

culable  supériorité  qu'il  a  toujours  eue  aux  armes  sur 
les  plus  forts  tireurs  du  inonde.  Aussi  ambitionnaient-ils 
tous  de  tirer  avec  lui,  non  pour  lui  disputer  l'avantage, 
mais  seulement  pour  pouvoir  dire  :  «  J'ai  tiré  ou  je  tire 
avec  Saint-Georges!  »  Un  seul  fait  donnera  une  idée 
de  l'inconcevable  rapidité  et  précision  de  ses  mouve- 
ments. Je  lui  ai  vu,  et  plus  d'une  fois,  gagner  contre  les 
maîtres  que  j'ai  nommés  le  pari  de  joindre  leur  fer  en 
tierce,  de  le  quitter,  de  frapper  la  terre  du  bout  de  son 
fleuret,  de  les  toucher  à  bouton  marqué  et  de  revenir  à 
leur  fer  en  quarte,  avant  qu'ils  eussent  fait  un  mouve- 
ment pour  parer.  C'était  donc  au  moins  trois  mouve- 
ments avant  que  des  hommes  de  cette  force,  de  cette 
habileté,  en  eussent  fait  un  seul  ! 

Saint-Georges  avait  conservé  beaucoup  de  déférence 
pour  son  ancien  maître,  le  vieux  La  Boëssière.  Aussi, 
dès  qu'il  avait  mis  son  costume  de  salle,  se  plaçait-il 
devant  lui  pour  recevoir  sa  leçon,  leçon  de  courtoisie 
et  qui  ne  durait  qu'une  ou  deux  minutes,  mais  qu'il 
était  fort  curieux  de  voir  prendre  et  donner. 

Avec  mes  rares  dispositions,  mon  ardeur  et  tous  ces 
stimulants,  je  fis  des  progrès  tels  que,  au  bout  de  trois 
mois  de  leçons,  on  me  mit  à  l'assaut  et  que,  au  bout  de 
cinq  mois,  je  battais  tous  les  écoliers  de  deux  ou  trois 
ans  de  salle.  J'excellais  surtout  au  tir  de  la  muraille 
par  la  grâce  et  la  rapidité  de  mes  dégagements.  J'étais 
en  état  de  tirer  la  muraille  avec  les  maîtres  mêmes,  et 
j'aurais  dépassé  tous  les  amateurs  de  cette  salle  sans 
un  jeune  quarteron  de  mon  âge,  un  peu  plus  grand  que 
moi,  ayant  toute  la  force,  l'agilité  des  créoles,  et  aussi 
passionné  que  moi  pour  cet  exercice.  On  conçoit  que 
nous  ne  tardâmes  pas  à  nous  agripper,  et  que  bientôt 
nous  ne  fîmes  presque  plus  assaut  que  l'un  contre 
l'autre.  Notre  ambition  mutuelle  était  de  nous  dépasser; 


LE   CHEVALIER   DE   SAINT-GEORGES.  193 

mais  à  cet  égard  nos  efforts  furent  vains,  et  aucun  des 
deux  ne  put  obtenir  sur  son  adversaire  le  moindre  avan- 
tage. Saint-Georges,  protégeant  ce  jeune  homme,  qui 
était  très  riche  et  de  même  race  que  lui,  ne  tarda  pas  à 
nous  faire  faire,  chaque  soir,  assaut  devant  lui  et  à  nous 
donner  des  avis.  Je  crois  encore  le  voir  et  l'entendre 
nous  dire,  avec  son  ton  brusque  et  sa  grosse  voix  : 
«  Ça  ne  vaut  rien,  enfants...  Recommencez  cela,  en- 
fants!... A  la  bonne  heure...  c'est  mieux...  c'est  bien... 
c'est  bien,  enfants...  »  Et  l'on  comprend  à  quel  point 
cet  homme  nous  électrisait  (1). 

La  guerre  de  la  Révolution  venue,  il  fut  fait  colonel  d'un 
régiment  de  chasseurs  à  cheval  ;  mais  il  se  fit  à  l'armée  peu 
d'honneur;  il  ne  servit  pas  longtemps  et  mourut  pauvre 
en  1801.  Quelques  personnes  prétendirent  que  les  balles 
et  les  boulets,  ne  pouvant  se  parer,  ne  s'étaient  pas 
trouvées  de  son  goût.  Le  général  Margaron,  mon  ami 
et  qui  avait  été  le  sien,  m'a  cependant  assuré  qu'il  était 
très  brave;  mais  on  sait  l'histoire  de  ce  jeune  homme 
de  la  maison  du  Roi,  qui,  jouant  à  la  paume  et  voyant 
derrière  les  filets  la  figure  d'un  mulâtre,  avait  trouvé 
amusant  de  lui  lancer  sa  balle  au  nez  et  l'avait  dirigée 
de  manière  à  ne  pas  laisser  de  doute  sur  le  motif.  Or  il 
s'était  trouvé  que  ce  mulâtre  était  le  chevalier  de  Saint- 
Georges.  A  peine  arrivé  de  sa  province,  ce  jeune  homme 
ne  le  connaissait  pas,  et  le  cartel  qu'il  reçut  à  l'instant 


(1)  Je  m'essayai  également  au  tir  du  pistolet,  et  je  le  fis  de  suite 
avec  un  succès  pour  ainsi  dire  complet.  Dès  la  première  fois,  et 
avec  des  pistolets  très  ordinaires,  je  coupai,  sur  dix  pouces  de 
hauteur,  la  ligne  quatre  fois  sur  dix  coups,  et  je  n*en  fus  jamais  ù. 
deux  pouces.  Je  ne  m'exerçai  donc  qu'autant  que  cela  m'amusa, 
et  je  me  trouvai  bientôt  de  force  à  lutter  avec  les  plus  habiles 
tireurs,  et  surtout  lorsque,  beaucoup  plus  tard,  j'eus  fait  faire  par 
Péniet  une  paire  de  pistolets  carabinés,  à  double  détente,  entiè- 
rement montés  à  ma  main,  et  que  j'ai  encore. 

1.  13 


194    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

pour  le  lendemain  matin  lui  parut  un  divertissement  de 
plus.  Mais  il  conta  son  aventure,  et  le  premier  de  ses 
camarades  à  qui  il  en  parla  lui  répondit  :  «  Tu  es 
morti  »  Ce  mot,  dont  on  lui  expliqua  l'exactitude,  ne 
le  déconcerta  pas;  ainsi,  en  arrivant  au  rendez-vous, 
il  dit  à  Saint-Georges  :  «  Monsieur,  je  ne  puis  défendre 
ma  vie  contre  vous;  mais  je  puis  la  jouer.  Voici,  mon- 
sieur, deux  pistolets,  l'un  chargé  et  l'autre  vide;  nous 
les  prendrons  au  hasard  ;  nous  les  tirerons  en  même  temps 
et  à  bout  portant.  Le  plus  heureux  fera  sauter  la  cervelle 
à  l'autre,  mais  le  hasard  en  décidera.  »  Cette  déclaration 
rendit  Saint-Georges  accommodant;  les  témoins  inter- 
vinrent; le  jeune  homme  fit  les  excuses  qu'il  devait,  et 
un  déjeuner  termina  cette  affaire. 

L'année  1789  commença  par  un  froid  très  rigoureux. 
La  Seine  prit  dans  tout  son  cours,  et  resta  prise  long- 
temps. Il  est  dans  la  nature  de  l'homme  de  chercher  son 
plaisir  même  dans  la  cause  de  ses  souffrances,  et  tout 
Paris  se  mit  à  patiner.  Depuis  1783  je  n'avais  pas  eu  le 
plaisir  de  pratiquer  cet  exercice;  cependant,  comme 
j'avais  été  assez  habile,  je  me  remis  fort  vite.  Le  grand 
bassin  des  Tuileries  servit  à  mes  premiers  essais;  mais, 
Saint-Georges  ayant  été  chargé  par  le  duc  d'Orléans  de 
faire  nettoyer  sur  la  Seine  un  vaste  espace  à  la  hauteur 
du  Point-du-Jour  et  de  plus  une  route  pour  y  aller 
depuis  la  place  Louis  XV,  une  société  aussi  nombreuse 
que  brillante  s'y  rendit  journellement.  Le  local  avait  en 
effet  un  immense  avantage  sur  tous  les  autres  :  il  était 
gardé  par  des  gendarmes;  on  n'y  entrait  qu'avec  des 
billets,  que  Saint-Georges  délivrait,  et  on  y  était  d'autant 
plus  agréablement  que  dans  cet  espace,  balayé  avec 
beaucoup  de  soin,  la  glace  était  unie  comme  un  miroir. 
Depuis  une  heure  de  l'après-midi  jusqu'à  quatre,  on  y 
trouvait  ce  que  Paris  avait  de  plus  élégant  :  quatre  cents 


PATINAGE    SUR   LA   SEIINE.  19a 

calèches  à  deux,  quatre  ou  six  chevaux;  une  foule  de 
traîneaux  y  conduisaient  plus  de  mille  femmes  char- 
mantes. Beaucoup  d'hommes  s'y  rendaient  également, 
soit  avec  ces  dames,  soit  en  cabriolet,  et  tout  cela  pre- 
nait depuis  la  place  Louis  XV  le  chemin  frayé  sur 
la  Seine;  enfin  le  plus  grand  nombre  des  hommes  et 
presque  tous  ceux  qui  savaient  patiner  faisaient  ce  tra- 
jet sur  la  glace  et,  sans  se  gêner,  allaient  plus  vite  et 
bien  plus  agréablement  que  ceux  qui  étaient  dans  les 
voitures  les  mieux  attelées. 

On  conçoit  avec  quelle  ardeur  je  profitai  de  ces  arran- 
gements. Cette  réunion,  le  luxe  des  équipages,  celui  des 
costumes,  car  les  patineurs  en  avaient  adopte  de  char- 
mants, tout  ce  spectacle  enfin,  et  de  plus  l'émulation 
qui  résultait  de  la  présence  des  plus  forts  patineurs  que 
j'aie  vus  de  ma  vie  et  que  j'étais  si  étonné  de  trouver  à 
Paris,  tout  cela  était  bien  fait  pour  m'attirer.  Il  faut 
avouer  que,  dans  le  nombre  de  ces  patineurs,  il  y  en 
avait  de  fort  extraordinaires.  Saint- Georges  pour  la 
force,  Carie  Vernet  et  M.  Pieyre  (l'auteur  de  VÉcole  des 
pères)  pour  les  grâces,  furent  ceux  qui  me  frappèrent  le 
plus  par  la  manière  dont  ils  faisaient  entre  autres 
choses  ce  que  Ton  appelait  des  «  renommées  » ,  c'est-à- 
dire,  après  un  grand  élan,  un  ou  deux  cercles  immenses 
sur  un  pied,  le  corps  en  avant,  la  tête  haute,  les  bras 
déployés,  et  pour  ainsi  dire  sans  faire  un  mouve- 
ment (1). 

(1)  Un  Irlandais,  homme  d'une  vigueur  incroyable  et  qui  ne  se 
faisait  remarquer  que  par  des  tours  de  force  et  des  gambades,  pati- 
nait avec  une  rapidité  extrême.  Concentré  en  quelque  sorte  dans 
les  efforts  de  ses  jarrets  et  de  ses  reins,  il  avait  la  tôte  baissée, 
lorsque,  sans  ravoir  vu,  il  se  trouva  prendre  en  travers  un  traîneau, 
dans  lequel  était  une  dame  conduite  par  un  cavalier,  qui  en  pati- 
nant poussait  ce  traîneau  devant  lui.  L'impulsion  à  laquelle  il 
n'était  plus  en  sa  puissance  de  ne  pas  obéir  était  telle  qu'il  devait 


196    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

Je  ne  parlerai  pas  du  duc  d'Orléans,  qui  était  très 
assidu  à  ces  promenades  et  qui  ne  patinait  qu'en 
s'appuyant  sur  un  traîneau  vide,  qu'il  poussait  devant 
lui;  il  se  bornait  à  aller  causer  avec  les  uns  et  avec  les 
autres;  mais  j'achèverai  cet  article  par  une  anecdote  qui 
m'est  personnelle.  Le  dégel  était  commencé,  il  y  avait 
déjà  une  bonne  ligne  d'eau  sur  la  surface  de  la  glace  ; 
cependant  on  patinait  encore,  cherchant  à  bien  employer 
cette  journée  que  nous  jugions  être  la  dernière.  Il  y  avait 
beaucoup  de  monde.  Quant  à  moi,  je  suivais  assez  rapi- 
dement je  ne  sais  quelle  direction,  lorsque  je  vis  le 
prince  de  Vintimille  venir  à  moi.  Il  était  dans  le  costume 
le  plus  élégant  :  toque  noire  à  plume,  pelisse  à  la  hus- 
sarde de  satin  bleu  de  ciel,  brodée  en  argent  et  toute 
garnie  de  martre;  pantalon  blanc  brodé,  bottines  de 
maroquin,  etc.  Nous  suivions  en  sens  inverse  la  même 
ligne,  de  sorte  que,  lorsqu'il  arriva  à  moi,  je  fis  un  demi 
à  gauche  pour  le  laisser  passer;  s'il  avait  fait  le  même 
mouvement,  nous  nous  croisions  sans  nous  toucher; 
mais,  ayant  compté  apparemment  que  je  céderais  la 
route  entière,  il  n'en  fit  aucun  et  arriva  carrément  sur 
moi.  Le  choc  fut  diabolique;  chacun  de  nous  fut  jeté 
en  arrière  avec  une  égale  violence.  Nos  deux  patins  de 
droite  s'accrochèrent  et,  tout  en  se  brisant,  nous  atta- 
chèrent l'un  à  l'autre  de  manière  à  nous  faire  bondir  sur 
cette  glace  détrempée  et  très  sale... 

Il  m'est  arrivé  quelquefois  de  jurer;  je  ne  crois  pas. 

s'écraser  contre  le  traîneau  en  le  renversant.  Lorsqu'il  aperçut  ce 
danger,  il  n'y  avait  plus  ni  à  s'arrôter,  ni  à  éviter  Tobstacle;  il  ne 
lui  restait  pour  se  sauver  ou  pour  se  tuer  que  le  temps  d'un  mou- 
vement. Un  cri  général  partit  de  toutes  les  bouches,  et  on  conçoit  que 
la  dame  qui  était  dans  le  traîneau  ne  fut  pas  celle  qui  cria  le  moins 
fort;  mais  l'Irlandais  avait  franchi  l'obstacle;  sautant  à  pieds 
joints  par-dessus  le  traîneau  et  par-dessus  la  femme,  il  retomba 
sur  ses  pieds,  puis,  aux  applaudissements  de  tous  les  spectateurs, 
continua  sa  course. 


M.   DE  VINTIMILLE.  197 

que  cela  me  soit  arrivé  comme  dans  ce  moment.  J'étais 
furieux,  et  certes  il  y  avait  de  quoi.  Je  ne  m'étais  pas 
blessé  sans  doute,  mais  j'aurais  pu  me  tuer,  et  je  m'é- 
tais fait  mal;  d'un  autre  côté,  mon  costume  était 
abîmé,  et,  quoiqu'il  n'eût  pas  la  recherche  ni  le  luxe  de 
celui  de  M.  de  Vintimille,  cependant  je  ne  voyais  pas  de 
raison  pour  le  rouler  dans  la  boue,  surtout  pendant  que 
j'étais  dedans.  Enfin  je  me  trouvais  précisément  en  face 
de  trois  jolies  Anglaises  avec  lesquelles  j'avais  dansé 
chez  Mme  Bart  (1).  Toutes  ces  circonstances  ne  contribuè- 
rent nullement  à  me  rendre  fort  poli  durant  un  colloque 
que  M.  de  Vintimille  termina  en  s'en  allant.  Mes  petites 
Anglaises  s'approchèrent  aussitôt  de  moi;  elles  étaient 
ravies  de  la  manière  dont  je  venais  de  m'expliquer  et 
m'en  firent  leur  compliment.  Nous  rîmes  alors  de  l'état 
dans  lequel  le  prince  de  Vintimille  effectuait,  en  boitant, 
sa  retraite  du  côté  de  sa  voiture.  Sa  pelisse,  son  panta- 
lon, ses  plumes,  tout  cela  faisait  horreur.  J'étais  aussi 
mouillé  que  lui;  mais,  sur  mon  dolman  bleu  et  sur  mon 
pantalon  de  Casimir  gris  clair,  cela  paraissait  moins.  Jeme 
nettoyai  donc  comme  je  pus  et  je  revins  avec  ces  jeunes 
Anglaises,  accompagnées  de  leur  gouvernante  et  qui, 
dans  leur  voiture,  me  ramenèrent  chez  moi.  Le  lende- 
main, la  glace  était  entièrement  couverte  d'eau,  et  l'on 
ne  patina  plus. 

(1)  En  une  saison  de  grandes  chaleurs,  je  m'étais  trouvé  invité 
chez  Mme  Bart  à  une  espèce  de  bal  composé  de  onze  jeunes  dan- 
seuses toutes  Anglaises  et  de  six  danseurs  français.  Seul  d*entre 
ceux-ci^  je  ne  manquai  pas  une  dos  contredanses,  c'est-à-dire  que 
j'en  dansai  vingt-six,  tout  en  servant  pendant  les  entr'actes  des 
rafraîchissements  aux  dames.  On  portait  alors  des  vêtements 
étroits,  et,  quand  je  rentrai  chez  moi  vers  cinq  heures  du  matin,  on 
ne  put  me  déshabiller  qu'en  décousant  mon  habit  sur  mon  dos. 
Quoi  qu'il  en  soit,  les  danseuses  avaient  conservé  bon  souvenir  de 
mon  zèle,  et  celles  que  je  rencontrai  sur  la  glace  m'aidèrent 
très  gentiment  à  supporter  ce  jour-là  mon  désastre. 


198    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

En  remontant  le  cours  de  la  Seine,  depuis  le  Point- 
du-Jour  à  la  pointe  de  Tîle  Saint-Louis,  je  me  trouve  à 
l'endroit  où  était  établie  alors  l'école  de  natation.  Si 
utile  par  elle-même,  la  natation  fut  jugée  devoir  l'être  à 
ma  santé;  mais  ce  qui  me  décida  à  solliciter  de  mes 
parents  la  permission  d'apprendre  à  nager  fut  l'exemple 
de  Salafou,qui  allait  à  cette  école.  Je  commençai  en  1788, 
assez  tard  à  la  vérité,  mais  assez  tôt  pour  savoir  pas- 
sablement nager  avant  la  fin  de  la  saison.  Ma  première 
leçon  consista,  comme  pour  tout  le  monde,  à  faire,  sus- 
pendu en  l'air,  la  répétition  des  mouvements  et  à  faire 
dans  l'eau,  avec  la  sangle,  trois  trajets  de  la  moitié  de 
la  longueur  de  l'école.  Le  lendemain,  j'arrivai  tard,  les 
leçons  étaient  finies  et  les  maîtres  étaient  allés  déjeuner. 
J'avais  déjà  fait  le  sacrifice  de  ma  leçon  de  ce  jour, 
lorsqu'un  grand  homme,  qui  se  trouvait  seul  dans 
l'école  et  qui  la  veille  m'avait  vu  prendre  mon  premier 
essai,  vint  à  moi  et,  avec  son  accent  anglais,  me  dit  : 
f  Monsieur,  vous  vouliez  prendre  une  leçon?  »  Je  lui 
dis  que  oui;  mais  que  les  maîtres  n'y  étant  pas,  je 
reviendrais  le  lendemain.  «  Et  pourquoi?  »  reprit-il.  «  Moi, 
je  vais  vous  donner  la  leçon.  »  Franchement  je  ne  m'en 
souciais  pas,  sans  penser  toutefois  que  son  originalité 
anglaise  aurait  pu  le  porter  à  s'amuser  en  noyant  un 
Français;  mais  il  insista  avec  tant  d'ardeur  qu'il  ne  me 
laissa  aucun  moyen  de  ne  pas  accepter.  Déshabillé, 
je  vins  lui  présenter  la  corde  de  la  sangle  à  laquelle 
tenaient  mon  corps  et  ma  vie,  et  je  pensai  qu'il  allait, 
comme  on  l'avait  fait  la  veille,  me  faire  descendre  à 
l'échelle  pour  que  mes  premiers  mouvements  fussent 
plus  réguliers.  Un  Anglais  devant  mettre  de  l'ori- 
ginalité en  tout,  il  me  dit  :  <  Monsieur,  on  ne  se  noie 
que  parce  qu'on  a  peur  de  l'eau  :  il  faut  donc  commencer 
par  s'aguerrir,  et  il  n'y  a  pas  de  meilleur  moyen  que  de 


BAINS    FllOIDS   ET    PLEINE   EAU.  199 

se  jeter  dans  Teau,  jusqu'à  ce  qu'on  n'en  éprouve  plus 
aucune  sensation  :  ainsi,  monsieur,  sautez  de  la  galerie 
d|ans  la  rivière.  »  Je  sautai  quatorze  fois  de  suite;  à  1a 
fin,  cela  ne  me  causa  plus  la  moindre  peine,  et,  quand 
l'Anglais  s'en  fut  tîonvaincu,  il  me  fit  faire  les  trajets 
accoutumés,  et  cela  avec  tant  de  succès  que  les  deux 
derniers,  je  les  fis  presque  sans  être  soutenu.  Je  dois 
donc  l'avouer,  la  leçon  fut  excellente  et  avança  telle- 
ment mon  instruction  que  je  manquai  me  noyer  le  jour 
d'après. 

Je  quittai  l'école,  certain  que  je  savais  nager,  et,  le 
lendemain,  plein  de  confiance,  je  me  jetai  à  l'eau  sans 
sangle.  Je  m'enfonçai,  je  bus,  ma  tête  se  perdit,  et  je 
revins  seulement  à  moi  sur  le  pont,  où  m'avaient  déposé 
les  maîtres  qui  m'avaient  repêché. 

Cette  mésaventure  ne  ralentit  pas  mon  ardeur.  Tous 
les  matins,  à  six  heures,  j'arrivais  de  la  place  Louis  XV 
à  l'école  de  natation,  et  j'y  restais  jusqu'à  dix  heures.  Il 
est  vrai  qu'on  y  était  en  très  bonne  compagnie,  et  qu'on 
s'y  amusait  extrêmement.  Nous  allions  même  en  pleine 
eau.  Depuis  le  Jardin  du  Roi  jusqu'à  la  place  Louis  XV, 
nous  faisions  en  nageant  le  trajet  de  la  Seine,  suivis  par 
un  bateau  que  montaient  un  ou  deux  maîtres  et  qui 
était  chargé  de  nos  habits;  nous  faisions  des  déjeuners 
charmants,  composés  de  petits  pâtés,  de  gâteaux  et  de 
petits  verres  de  liqueur,  disposés  sur  des  fonds  de  ton- 
neaux que  l'on  mettait  à  flot,  et  autour  desquels  nous 
nagions  en  attrapant  ce  que  nous  pouvions. 

A  propos  de  déjeuner,  je  me  souviens  d'une  plaisan- 
terie de  Salafou.  Je  ne  sais  plus  qui  avait  demandé  une 
bavaroise  au  lait;  mais,  au  moment  où  le  garçon  limo- 
nadier qui  l'apportait  parut  sur  la  galerie,  Salafou,  avec 
sa  folie  accoutumée,  s'écria  :  «  Messieurs,  voulez-vous 
parier  que  de  cette  bavaroise  au  lait  je  fais  une  bava- 


200    MKMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

roise  à  Teau?  >  A  rinstant  il  jeta  dans  la  rivière  le 
garçon,  son  panier  et  sa  bavaroise.  Ce  pauvre  diable  ne 
savait  pas  nager;  de  suite  deux  maîtres  sautèrent 
après  lui  et  le  retirèrent  de  l'eau;  le  bouleversement 
qu'il  avait  éprouvé  ne  lui  fit  pas  cependant  perdre  la 
tête,  et,  à  peine  en  état  de  parler  :  t  Monsieur  »,  dit-il  à 
Salafou,  c  j'avais  deux  louis  dans  ma  poche,  et  je  vais 
voir  s'ils  y  sont  encore!...  »  Les  bravos  et  les  éclats  de 
rire  partaient  de  tous  côtés;  Salafou,  plus  attrapé  que 
ce  garçon  ne  l'avait  été,  paya  les  deux  louis  et  de  plus 
la  bavaroise,  la  carafe,  le  verre  et  le  petit  pain. 

Une  femme,  toute  jeune  et  jolie  comme  les  Amours,  fit 
les  frais  de  la  séance  la  plus  amusante  que  l'école  de 
natation  me  rappelle.  Nous  avions  déjà  nagé  assez  long- 
temps, et  nous  étions  une  douzaine  de  jeunes  gens  enve- 
loppés dans  nos  peignoirs  et  causant  sur  la  galerie, 
lorsqu'un  équipage  élégant  nous  amena  une  dame  char- 
mante accompagnée  de  son  mari.  Qu'on  se  figure  l'effet 
que  produirait  une  poulette  tombant  au  milieu  d'un 
troupeau  de  jeunes  coqs,  et  l'on  aura  l'idée  de  l'impres- 
sion que  cette  arrivée  fit  sur  nous.  Tout  se  trouva 
changé  ou  interrompu  :  un  mouvement  général  nous 
porta  vers  elle,  ou  plutôt  autour  d'elle,  et  ce  fut  avec 
ravissement  que  nous  apprîmes  qu'elle  venait  pour 
apprendre  à  nager.  Sans  doute  ce  n'est  pas  la  première 
femme  qu'on  voyait  à  cette  école;  l'on  s'y  rappelait 
même  Mme  Kornmann,  que  Beaumarchais  a  rendue 
célèbre;  mais  ce  n'en  était  pas  moins  une  chose  peu 
ordinaire  :  sans  doute  l'école  était  bien  composée;  mais 
elle  l'était  de  jeunes  gens  qui,  par  bénéfice  d'âge, 
aimaient  à  plaisanter,  et,  quoiqu'on  ne  nageât  qu'avec 
des  caleçons  et  qu'en  sortant  de  l'eau  l'on  fût  tenu  de 
se  couvrir  d'un  peignoir,  il  n'en  était  pas  moins  vrai  que 
le  caleçon  finissait  au-dessus  des  genoux  et  des  reins. 


JEUNE   DAME    AU    BAIN.  201 

que  le  peignoir  restait  sur  la  galerie,  et  que,  pour  le 
reprendre,  il  fallait  traverser,  presque  nu,  toute  la  lon- 
gueur de  l'école,  qu'en  nageant  on  montrait  son  dos, 
qu'en  faisant  la  planche  on  montrait  sa  poitrine,  et  que 
le  linge  mouillé  du  caleçon  dessinait  même  ce  qu'il 
cachait.  Il  n'y  avait  donc  aucune  convenance  à  ce  qu'une 
dame  parût  là,  et  la  présence  de  son  mari  accusait 
celui-ci,  sans  excuser  sa  femme.  On  comprend  que,  beau- 
coup plus  disposés  à  rire  qu'à  moraliser,  nous  attendions 
avec  impatience  que  cette  belle,  eût  terminé  sa  toilette. 
Enfin  elle  reparut  avec  son  pantalon  de  basin  collant  et 
sa  chemisette  plissée,  et  ne  laissant  rien  voir  que  ses 
mains  et  sa  tête.  Elle  avait  reçu  chez  elle  les  leçons  de 
mouvements  et  n'avait  plus  qu'à  essayer  de  les  mettre 
en  pratique.  On  voulut  lui  ajuster  la  sangle,  mais  elle 
répugnait  à  être  attachée  à  une  corde,  et  nous  nous 
récriâmes  tous  que  rien  n'était  plus  choquant  et  plus 
inutile.  Pour  le  lui  prouver,  nous  nous  jetâmes  à  l'eau 
et,  nous  soutenant  contre  le  courant,  nous  formâmes 
un  cercle,  au  milieu  duquel  nous  l'engageâmes  à  se 
jeter,  protestant,  comme  cela  était  vrai,  qu'elle  ne  cou- 
rait aucun  risque,  mais  dissimulant  la  nature  des  se- 
cours que  nous  pourrions  avoir  à  lui  donner  ou  suppo- 
ser lui  être  nécessaires.  A  notre  grand  étonnement,  elle 
céda.  Son  mari  sauta  le  premier,  et  elle,  avec  un  courage 
et  une  résolution  remarquables,  se  précipita  immédia- 
tement après.  Son  impression  fut  plus  forte  qu'elle  ne 
s'y  était  attendue.  Elle  plongea  un  moment,  but  un  peu 
d'eau,  et  ne  reparut  que  pour  se  démener  et  jeter  de 
véritables  cris.  C'est  alors  que  notre  zèle  éclata.  De 
toutes  parts  nous  arrivâmes  à  elle,  et,  nous  partageant 
les  moindres  parties  de  son  joli  corps,  elle  se  trouva  en 
un  instant  soutenue,  portée  comme  Vénus  à  la  surface 
de  l'onde. 


202    MÉMOIRES   DU   GÉiSÉRAL   BARON   TIIIEBAULT. 

Je  ne  fus  pas  de  ceux  qui  eurent  l'honneur  de  lui 
donner  la  main  ou  le  bonheur  de  servir  d'appui  à  ses 
beaux  bras;  mon  sort  ne  me  plaça  pas  non  plus  à  ses  pieds. 
Entre  ces  extrêmes  se  trouvait  plus  d'une  place,  et  la 
mienne  fut  assez  bonne  pour  que  je  trouvasse  le  trajet  de 
l'école  beaucoup  trop  court.  Dans  le  fait,  il  avait  été 
charmant;  mais  il  épuisa  tout  le  plaisir  dont  nous 
devions  avoir  l'obligation  à  cette  belle.  J'ignore,  au 
reste,  ce  que  son  mari  avait  pensé  de  cet  empressement; 
j'ignore  même  si  la  dame  ne  trouva  pas  que  notre 
dévouement  nous  avait  conduits  un  peu  loin;  ce  qu'il  y 
a  de  certain,  c'est  que,  en  sortant  de  l'eau,  elle  dit  qu'elle 
se  sentait  mal  à  son  aise;  elle  se  rhabilla  de  suite,  partit 
et  ne  revint  pas  raviver  des  souvenirs  qui  durèrent  sans 
elle  et  dont  nous  fûmes  heureux  longtemps. 

L'année  suivante,  dernière  année  pendant  laquelle 
j'aie  nagé,  l'école  fut  honorée  par  la  présence  des  trois  fils 
du  duc  d'Orléans,  savoir  :  du  duc  de  Chartres,  du  duc 
de  Montpensier  et  du  comte  de  Beaujolais  (1),  accompa- 
gnés non  du  gouverneur  femelle,  qui,  quoique  choisie 
par  leur  père  au  flambeau  de  l'amour,  justifia  ce  choix 
autant  qu'il  pouvait  être  justifié  par  une  femme,  mais 
de  leur  sous -gouverneur,  de  César  Ducrest  le  com- 
pagnon de  leur  enfance  et  de  l'abbé  de  Saint-Farre,  leur 
oncle  naturel.  Je  crois  même  qu'une  ou  deux  fois  ils 
amenèrent  un  jeune  Taupin,  dont  le  ,père  était  au  ser- 
vice du  duc  d'Orléans,  qui  a  été  grenadier  avec  moi  au 
bataillon  des  Feuillants,  qui  a  suivi   la  carrière  des 

(1)  Le  duc  de  Chartres,  qui  n'avait  été  que  duc  de  Valois  jusqu*CD 
1785,  devint  Égalité  fils  et  général  Égalité  en  1792  et  1793,  duc  d'Or- 
léans en  1793  et  Louis-Philippe  I»»"  en  1830.  Ses  deux  frères  moururent 
jeunes,  le  duc  de  Montpensier  en  1807,  et  le  duc  de  Beaujolais  en 
1808.  On  sait  que  l'éducation  de  ces  trois  princes  avait  été  confiée  à 
Mme  de  Genlis.  Leur  sous -gouverneur  était  un  M.  Lebrun  qui 
avait  succédé  au  chevalier  de  Bonnard.  (Éd.) 


LES   TROIS    FILS   DU    DUC   D'ORLÉANS.  203 

armes,  est  devenu  général  de  division  et  a  été  tué  à  la 
bataille  de  Toulouse,  commandant  une  division  qui 
aurait  pu  jouer  un  plus  beau  rôle.  En  apprenant  que  ces 
jeunes  princes  allaient  partager  nos  leçons,  nous  pen- 
sâmes que  les  plaisanteries,  les  folies  qui  les  égayaient 
feraient  place  à  une  froide  et  sérieuse  étiquette.  A  cet 
égard  notre  erreur  fut  complète.  Loin  de  comprimer 
notre  expansion,  ils  l'excitaient;  il  fallait  une  attention 
soutenue  pour  ne  pas  oublier  par  moments  à  quelle 
élévation  les  plaçait  leur  rang  et  pour  observer  ces 
nuances  qui  au  milieu  de  relations  journalières,  d'un 
abandon  parfois  entier,  devaient  marquer  les  égards  et 
le  respect,  et  cependant  les  proportionner  à  l'âge.  Ainsi 
toute  la  bienveillance  de  M.  le  duc  de  Chartres  ne  par- 
venait pas  à  établir  entre  lui  et  nous  ce  que  l'on  pourrait 
nommer  de  la  familiarité,  qui  existait  avec  M.  le  duc  de 
Montpensier  et  plus  encore  avec  M.  le  comte  de  Beau- 
jolais, exposé  d'après  cela  à  avoir  sa  part  de  toutes 
les  taquineries  que  nous  échangions  continuellement,  et 
dîont  un  jeune  de  Brancas  était  le  provocateur  le  plus 
infatigable.  En  effet,  M.  le  duc  de  Chartres  ne  faisait  de 
niches  à  personne  et  n'en  recevait  de  personne;  M.  de 
Montpensier  m'en  faisait  et,  à  une  passade  près,  n'en 
reçut  jamais  de  moi,  alors  que  je  ne  manquais  guère 
l'occasion  d'en  ren^ire  à  M.  de  Beaujolais. 

Je  me  rappelle  même  un  jour  avoir  été  vraiment 
effrayé  des  suites  d'une  de  ces  niches  si  fort  à  la  mode 
à  cette  école.  Fatigué  d'avoir  nagé,  j'étais  sorti  de  l'eau 
et,  enveloppé  dans  mon  peignoir,  je  me  reposais  sur  la 
galerie.  J'eus  un  mot  à  dire  à  un  nageur  et  je  me  pen- 
chais sur  le  bord  pour  lui  parler.  A  l'instant  M.  de  Beau- 
jolais me  poussa  et  me  jeta  dans  la  rivière.  Revenu  sur 
la  galerie,  je  le  trouvai  juste  à  la  place  qu'il  venait  de 
me  faire  quitter  et  je  l'envoyai  faire  la  même  prome- 


2C4    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL    BARON   THIÉBAULT. 

nade  que  moi;  mais  le  malheur  voulut  que  la  robe  de 
chambre  de  molleton  qu'il  avait,  et  que  ces  princes 
mettaient  au  lieu  de  simples  peignoirs  de  toile,  fît  le 
capuchon  par-dessus  sa  tète  et  que,  en  tirant  ce  pan 
d'étoffe  dans  le  but  de  s'en  débarrasser,  il  s'enfonçât 
de  plus  en  plus  dans  l'eau.  Nous  nous  jetâmes  plusieurs 
après  lui  et  le  dégageâmes;  mais  il  avait  bu  assez  d'eau 
et  m'avait  fait  très  peur. 

L'abbé  deSaint-Farrefut  l'objet  de  la  plus  forte,  c'est- 
à-dire  de  la  plus  mauvaise  plaisanterie  que  nous  fîmes. 
Au  milieu  du  bassin  de  l'école  se  trouvait  un  énorme 
poisson  en  osier,  recouvert  de  toile  cirée.  Ce  poisson  de 
dix-huit  pieds  de  long  et  qu'on  nommait  la  Baleine, 
avait  une  énorme  gueule  béante  et  un  grand  trou  sous 
la  queue;  notre  plaisir  était  de  le  traverser  en  entrant 
par  la  première  de  ses  ouvertures  et  en  sortant  par  la 
seconde.  Nous  y  passions  à  tour  de  rôle,  et  quand  le  tour 
de  l'abbé  de  Saint-Farre  vint,  il  refusa  d'y  entrer.  Et 
nous  tous  de  crier  :  t  Vous  avez  peur!  — Il  me  serait  fort 
égal  d'y  passer  »,  nous  répondit-il,  «  si  je  n'étais  sûr 
d'avance  que  vous  me  ferez  des  niches.  »  Aucun  de  nous 
ne  pensait  à  lui  en  faire,  mais  ce  mot  nous  découvrit  que 
ce  gros  poupard  (car,  quoique  jeune  encore,  il  était  fort 
gros)  était  pour  des  niches  un  sujet  vraiment  précieux. 

Tout  en  décidant  in  petto  de  le  punir  de  son  soupçon, 
nous  nous  récriâmes  sur  l'injure  qu'il  nous  faisait.  Nous 
le  piquâmes  d'honneur;  nous  lui  fîmes  d'ailleurs  vingt 
promesses  avec  la  résolution  de  n'en  tenir  aucune;  enfin, 
poussé  par  une  fausse  honte,  il  se  décida  au  fatal  pas- 
sage, et,  dès  qu'il  fut  entré  de  cinq  à  six  pieds  dans  le 
corps  de  cette  baleine,  d'un  élan  spontané  nous  sau- 
tâmes sur  sa  queue  et  mîmes  cette  carcasse  droite 
comme  un  I.  Ce  pauvre  abbé  de  Saint-Farre  se  trouvait 
forcément  dans  la  même  attitude,  avec  cette  différence 


L'ABBE   DE   SAINT-FARRE.  205 

que  sa  tête  avait  la  place  qu'ont  ordinairement  les  pieds, 
et,  comme  il  buvait  outre  mesure,  ses  pieds,  qui  seuls 
restaient  à  la  surface  de  Teau,  attestèrent  par  leurs 
mouvements  précipités  l'abominable  position  à  laquelle 
il  se  trouvait  réduit.  S'il  n'avait  pas  perdu  la  tête, 
rien  ne  l'empêchait  de  sortir  de  cette  machine  en  se 
hâtant  de  plonger  et  de  gagner  le  trou  de  la  queue; 
mais  il  s'arrêta,  et  dès  lors  il  était  à  discrétion.  Si  l'on 
n'eût  fait  durer  cette  niche  qu'un  moment,  le  mal  n'était 
pas  grand;  mais,  dans  de  semblables  occasions,  il  y  a 
toujours  des  gens  qui  passent  les  bornes;  on  les  passa 
donc,  et  quand  l'abbé  de  Saint-Farre  sortit  de  là,  il  était 
cramoisi  et  fort  mal  à  son  aise,  de  sorte  qu'on  put  rire 
de  cette  plaisanterie  plus  tard  et  de  souvenir,  tandis 
que  dans  le  moment  elle  finit  de  manière  à  n'être  amu- 
sante pour  personne. 

Je  me  rappelle  encore  un  homme  très  original  et  qui, 
pendant  cette  année,  venait  trois  fois  par  semaine  à 
l'école  de  natation.  Cet  homme,  de  quarante  ans  à  peu 
près,  était  grand,  sec,  noir  et  sérieux.  Il  arrivait  à  l'école 
le  chapeau  sur  la  tête,  son  habit  boutonné  sur  la  poi- 
trine, des  bottes  aux  jambes,  ayant  des  gants  et  la  canne 
à  la  main;  dans  ce  costume,  sans  dire  un  mot  à  per- 
sonne, sans  regarder  qui  que  ce  fût,  il  se  rendait  direc- 
tement sur  la  galerie,  appuyant  du  côté  de  l'eau  jusqu'à 
ce  que  le  pied  gauche  lui  manquât  et  qu'il  tombât  dans 
la  rivière.  La  première  fois  que  je  lui  vis  faire  ce 
manège,  je  crus  qu'il  était  tombé  par  mégarde  et  je  me 
disposais  à  aller  le  secourir,  lorsque  je  vis  qu'après 
avoir  rattrapé  et  remis  son  chapeau  il  nageait  à  mer- 
veille et  gagnait  l'extrémité  du  bassin,  en  tenant  le 
cordon  de  sa  canne  dans  la  bouche.  Sorti  de  l'eau,  il 
alla  se  déshabiller  et  revint  sur  la  galerie  dans  le  cos- 
tume où  nous  étions  tous.  Assez  disposé  à  croire  qu'il 


206    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

était  fou,  je  ne  pus  m'empècher  de  Tinterroger  sur  les 
motifs  de  sa  bizarrerie  :  c  Monsieur  »,  me  répondit-il, 
«  on  apprend  à  nager  pour  pouvoir  se  sauver  quand  par 
malheur  on  tombe  dans  la  rivière.  Or  pensez-vous  que, 
si  cet  accident  vous  arrivait,  vous  seriez  en  caleçon  et 
débarrassé  de  tous  vos  vêtements  ?  Non,  monsieur,  vous 
auriez  vos  habits,  vos  bottes,  votre  chapeau,  et,  comme 
à  la  surprise  vous  ajouteriez  des  difficultés  qui  pour 
vous  seraient  toutes  nouvelles,  vous  vous  noieriez, 
tandis  que  dans  une  position  semblable,  moi,  monsieur, 
je  me  sauverais.  » 

Cet  original,  qui  se  nommait  M.  Fourneau,  se  vantait 
d'être  ce  que  l'on  appelait  alors  un  aristocrate;  il  dé- 
testait cordialement  M.  de  La  Fayette  et  soutint  un  jour 
à  M.  le  duc  de  Chartres  que  ce  général  n'avait  pas  de 
talent;  il  prétendait  même  que  le  meilleur  commandant 
de  Paris  serait  toujours  celui  qui  connaîtrait  le  mieux 
les  rues,  et  qu'il  ne  fallait  d'autre  général  dans  cette 
ville  qu'un  cocher  de  fiacre,  n'ayant  pas  l'esprit  d'être 
un  traître  et  un  factieux. 

L'approche  de  l'automne  mit  fin  à  cette  partie  de  nos 
exercices  gymnastiques;  je  fus  séparé  de  ces  princes 
pour  ne  jamais  revoir  les  deux  plus  jeunes,  pour  me 
retrouver  avec  M.  le  duc  de  Chartres  en  1790  aux  Jaco- 
bins, où  il  contribua  à  me  faire  recevoir,  après  y  avoir 
fait  recevoir  mon  père;  pour  l'apercevoir  à  peine  à 
Tournay,  en  avril  1793,  et  pour  le  retrouver  à  Paris, 
après  la  Restauration  et  comme  duc  d'Orléans. 

Avant  de  terminer  ce  qui  les  concerne,  je  hasarderai 
entre  eux  une  sorte  de  parallèle.  Quoique  frères,  ces 
jeunes  princes  ne  se  ressemblaient  ni  au  moral,  ni  au 
physique.  M.  de  Beaujolais  était  peu  grand  pour  son 
âge,  mais  fortement  constitué,  vif,  spirituel,  expansif  et 
très  bon.  M.  de  Montpensier,  maigre,  pâle  et  délicat,  se 


CHASSE   AU    CERF   RUE   ROYALE.  207 

faisait  remarquer  par  une  grande  douceur  dans  le 
caractère  et  une  mélancolie  habituelle.  Ce  jeune  prince 
était  pour  moi  l'objet  d'une  vive  tendresse.  M.  le  duc  de 
Chartres,  déjà  plus  âgé,  semblait  tenir  sous  ces  rap- 
ports le  milieu  entre  les  deux  frères  et  se  distinguait 
par  une  réflexion,  des  connaissances  et  une  maturité 
tout  à  fait  au-dessus  de  son  âge,  de  môme  qu'on  trouvait 
en  lui  une  bienveillance  qui  faisait  autant  d'honneur  à 
son  cœur  que  son  instruction  en  faisait  à  son  esprit, 
que  sa  tenue  en  faisait  à  son  jugement  et  à  son  caractère. 

Pour  compléter  mes  souvenirs  de  1788,  je  n'ai  plus 
à  rapporter  qu'un  fait  isolé,  sans  grande  importance 
par  lui-même,  mais  qui  ne  manque  pas  d'une  certaine 
signification  pour  caractériser  l'entraînement  léger  de 
la  noblesse  à  la  veille  de  la  Révolution. 

Par  un  beau  jour  d'été ,  je  rentrais  chez  moi  au 
Garde-Meuble  de  la  Couronne.  Il  était  environ  quatre 
heures  du  soir;  la  rue  Royale  était  remplie  de  monde, 
de  chevaux  et  de  calèches,  et  ma  sœur,  lorsque  je 
l'abordai,  était  en  larmes.  Je  ne  savais  au  monde  ce  que 
cela  signifiait,  lorsqu'elle  m'apprit  que  la  cause  de  cette 
affluence,  de  ce  mouvement,  de  ces  pleurs,  était  la  mort 
d'une  biche  qui,  chassée  par  le  comte  d'Artois  dans  le 
bois  de  Boulogne,  avait  franchi  son  enceinte,  pris  la 
route  de  Paris,  traversé  les  Champs-Elysées,  et,  suivie 
par  toute  la  meute,  par  les  chasseurs  et  par  les  calèches 
des  dames  qui  assistaient  à  cette  chasse,  était  venue  se 
faire  forcer  dans  la  rue  Royale.  Spectacle  curieux,  en 
effet,  que  celui  d'une  grande  chasse  dans  la  plus  belle 
rue  de  Paris,  mais  assez  touchant  pour  avoir  excité  de 
la  manière  la  plus  vive  la  sensibilité  et  la  compassion 
de  ma  sœur  et  de  beaucoup  d'autres  dames,  qui  de 
leurs  fenêtres  avaient  vainement  demandé  grâce  pour 
cette  pauvre  bête. 


208    MKMOIRES   DV   GKNKIIAL   BARON    THIKBAULT. 

Ici  se  termiDent  les  seules  années  que  je  puisse  rap- 
peler sans  amertume  et  sans  regrets.  Au  milieu  de 
toutes  les  douceurs  et  des  plus  consolantes  espérances 
de  la  vie,  j  avais  passé  ces  années  dans  le  sein  d'une 
famille  adorée,  qui  jouissait  d'une  honorable  aisance  et 
d'une  considération  générale. 

La  Révolution  éclata;  elle  brisa  l'avenir  sur  lequel  je 
comptais,  nous  dispersa  comme  si  nous  avions  été 
frappés  par  la  foudre,  causa  la  mort  de  ma  malheureuse 
mère  et  nous  réduisit  à  des  pertes  ruineuses. 

Mais  n'anticipons  pas  sur  ces  tristes  révélations  et, 
en  ce  qui  me  concerne,  laissons  le  temps  dérouler  le 
fatal  arrêt  de  ma  destinée,  si  heureuse  jusqu'en  1789  et, 
en  dépit  des  apparences  et  de  quelques  répits,  très  déplo- 
rable depuis  cette  époque. 


CHAPITRE  V 


Depuis  que  j'étais  rentré  en  France,  je  n'avais  entendu 
parler  que  d'abus  à  détruire,  de  réformes  à  faire,  de 
déficit  à  combler,  clameurs  pour  moi  d'autant  plus  extra- 
ordinaires, que  j'avais  passé  mon  enfance  dans  un  pays 
où  aucune  plainte  de  cette  nature  n'avait  frappé  mon 
oreille  et  où  tout  ce  qui  tenait  au  gouvernement  était 
l'objet  d'autant  de  respect  que  de  confiance...  Que  me 
rappelait  la  Prusse?  Un  roi  grand  comme  guerrier, 
comme  philosophe,  comme  législateur,  comme  écrivain, 
surnommé  pour  sa  justice  le  Salomon  du  Nord  et  jus- 
tifiant de  plus  en  plus  l'estime  dont  il  était  l'objet. 
L'ordre  régnait  partout  ;  une  sage  économie  présidait 
aux  moindres  dépenses,  et,  les  ressources  dépassant  les 
besoins,  un  trésor  mettait  à  même  de  faire  face  aux 
conjonctures  les  moins  prévues,  fût-ce  celle  d'une 
guerre;  enfin,  au  sein  du  calme,  régnait  une  sécurité 
égale  pour  le  présent  et  pour  l'avenir. 

Je  devais  donc  penser  que  les  rois  ne  vivaient  que  pour 
la  gloire  de  leur  pays  et  le  bonheur  de  leurs  sujets;  que 
les  intérêts  des  peuples  étaient  les  premiers  intérêts  des 
souverains;  que  partout  les  hommes  les  plus  probes 
et  les  plus  éclairés  concouraient,  avec  leurs  princes,  à 
augmenter  la  félicité  des  individus,  à  consolider  l'édi- 
fice de  la  prospérité  publique  ! . . .  Maintenant,  si  la  Prusse 
xn'avait  conduit    à   cette  conviction,   quelle  idée    ne 

I.  14 


aïO    MÉMOIRES   DU   GF.MKRAL   BARON'    THIÉBAULT. 

m'étais-je  pas  faite  de  la  FraDcel  Accoutumé,  depuis 
que  j'existais,  à  l'enteudre  vanter  et  regretter,  j'avais 
d'elle  une  idée  magique;  l'embellissant  encore  de  tous 
les  prestiges  d'une  imagination  trop  facile  à  exalter,  de 
toutes  les  illusions  de  mon  &ge,  je  croyais  que,  sous  le 
sceptre  d'un  demi-dieu,  j'y  trouverais  réunis  tous  les 
biens  qu'on  peut  espérer  sur  la  terre.  Qu'on  juge  de  ce 
que  j'éprouvai  en  voyant  de  toutes  parts  le  pouvoir  aux 
prises  avec  l'opinion;  je  trouvais  les  esprits  chaque  jour 
plus  exaspériJs  contre  le  gouvernement  et  la  Cour,  là  où 
je  m'dtais  attendu  au  spectacle  du  meilleur  des  peuples, 
rendant  un  véritable  culte  au  meilleur  des  rois. 

Cependant,  si  cette  grave  situation  n'avait  tenu  qu'à 
des  embarras  d'argent,  des  palliatifs  des  retards  eussent 
été  possibles;  dans  tous  les  cas  les  conséquences  eus- 
sent été  d'autant  moins  déplorobles,  que  certes  on 
ne  pouvait  imputer  aux  intentions  de  Louis  XVI  et  à  ses 
dépenses  ni  les  maux  publics,  ni  le  déficit  et  le  discré- 
dit; mais  une  révolution  germait  depuis  un  siècle,  et  si 
le  désordre  des  fmances  fut  le  prétexte,  si  la  lutte  des 
-  grands  corps  de  TEtat  entre  eux  et  contre  le  Roi 
devint  l'occasion,  le  malaise  de  la  société  n'en  fut  pas 
moins  la  véritable  cause  de  la  perturbation  générale. 

Si  on  plaignait  Louis  XVI  tout  en  le  blâmant,  si  on 
applaudissait  Monsieur  tout  en  se  défiant  de  lui ,  on 
condamnait  hautement  le  comte  d'Artois  pour  son  liber- 
tinage, pour  ses  profusions  envers  ses  maîtresses,  pour 
son  luxe,  SCS  folles  dépenses,  et  notamment  cette  créa- 
tion si  rapide,  si  galante, mais  si  coûteuse,  de  Bagatelle; 
ses  scènes  de  débauche  indignèrent  Paris  et  la  France  (1), 
et  l'on  était  las  de  ses  dettes  éternelles  malgré  les  secours 

(!)  On  faisait,  disait-on.  &  Bagatelle  des  orgies,  dons  lesquelles 
les  coDvives.  hommes  et  femmes,  ne  conservaient  aucun  vâtement, 
Hloa  la  volonté  et  l'exemple  du  maître. 


LES   CAUSES   DE    LA    UÉYOLTITION.  211 

qu'il  recevait  sans  cesse  du  Roi,  secours  qui  en  une 
fois  allèrent  à  dix-sept  millions  et  ne  s'arrêtèrent  pas  à 
sa  personne  (1). 

Mais  un  scandale,  qui  dépassa  tous  ceux  qui  l'avaient 
précédé  et  que  les  circonstances  achevèrent  de  rendre 
funeste,  résulta  de  cette  terrible  affaire  du  Collier,  qui  ne 
fut  pas  moins  fatale  aux  nobles  par  la  part  que  plu- 
sieurs d'entre  eux  y  eurent;  aux  gens  d'Église,  par  le 
rôle  qu'y  joua  le  cardinal  de  Rohan;  à  la  Reine  si  grave- 
ment compromise  par  la  prévention  d'avoir  trafiqué 
pour  un  collier  de  ses  faveurs  avec  un  prêtre  ;  au  Roi 
enfin,  que  l'on  comprit  dans  des  couplets  où  tout  ce 
monde  fut  chansonné. 

Un  fait,  qui  par  lui-même  ne  mériterait  pas  une  men- 
tion, mais  que  je  ne  puis  passer  sous  silence  à  cause  de 
la  rage  avec  laquelle  l'opinion  s'en  empara,  m'est  fourni 
par  le  duc  de  Béthune,  qui,  au  commencement  de  1788 
et  dans  la  rue  de  la  Ferronnerie,  ayant  écrasé  une  jeune 
fille  sous  les  roues  de  son  cabriolet,  s'écria,  sans  même 
mettre  pied  à  terre  et  pendant  que  la  mère  de  cette 
enfant  poussait  des  cris  affreux  :  «  Que  cette  femme 
passe  à  l'hôtel,  on  la  dédommagera...  »  Fait  révoltant, 
sans  doute,  mais  dont  on  fit  contre  la  puissance  du  sang 
un  argument  épouvantable. 

Le  rôle  du  duc  d'Orléans,  et  les  millions  au  moyen 


(1)  M.  le  comte  de  Vaudreuil  avait  été  chargé  de  régler  avec 
M.  do  Galonné  le  payement  des  dernières  dettes  que  Louis  XVI 
dut  payer  pour  le  compte  de  son  frère.  Ce  travail  terminé  :  «  Ah 
çà  »,  dit  le  comte  au  ministre,  «  voilà,  l'affaire  du  prince  arran- 
gée, occupons-nous  maintenant  de  la  mienne  ;  car  j*ai  aussi  des 
dettes,  qu'il  faut  bien  que  vous  payiez.  —  Et  où  voulez-vous  que  je 
prenne?  —  Gela  ne  me  regarde  pas,  et  ce  sont  vos  aCfaires.  » 
Et  les  dettes  de  M.  de  Vaudreuil  furent  payées,  parce  que  le  premier 
devoir  des  ministres  des  finances  était  de  suilire  aux  prodigalités 
de  la  famille  royale  et  des  favoris. 


212    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

desquels  il  solda  des  factieux,  donnèrent  encore  aux 
agitateurs  des  ressources  et  un  appui. 

La  conduite  de  Monsieur  acheva  de  faire  croire  à 
beaucoup  d'impunité  :  l'indignation  générale  accueillit  la 
nouvelle  du  message  secret  dont  le  duc  de  Fitz-James 
fut  chargé  auprès  du  parlement  de  Paris  par  Monsieur 
et  le  comte  d'Artois,  et  qui  eut  pour  objet  de  déclarer 
que  Louis  XVI  était  impuissant,  ses  enfants  bâtards,  le 
Dauphin  inhabile  à  lui  succéder,  et  que,  à  la  mort  de  ce 
monarque,  la  couronne  revenait  de  droit  à  lui  Monsieur, 
et  après  lui  au  comte  d'Artois  et  à  ses  fils. 

On  disait  à  ce  propos  que  les  petits-fils  de  Louis  XV 
étaient  castrés,  sauf  le  comte  d'Artois,  destiné  à  ne  pas 
même  avoir  au  moral  ce  qu'au  physique  il  n'avait  pas 
perdu,  ce  que  Louis  XVI  n'avait  sous  aucun  rapport,  ce 
que  Monsieur  avait  conservé  en  fait  de  courage.  Enfin, 
comme  en  pareil  cas  on  ne  respecte  plus  rien  et  la 
vérité  moins  que  toute  autre  chose,  des  calomnies  hideu- 
ses furent  répandues  contre  le  Roi  et  l'accusèrent  de 
s'enivrer  tous  les  jours,  ce  qui  fit  répéter  par  tout  Paris 
ce  mot  d'un  homme  qui,  jetant  un  louis  sur  le  comptoir 
du  café  de  Foy  au  Palais-Royal,  eut  l'insolence  de  dire  : 
«  Changez-moi  ce  gros  sou  (soûl).  » 

A  la  faveur  de  cette  fermentation,  un  cri  général 
s'élevait  contre  les  redevances  féodales  de  toute 
espèce,  les  corvées,  la  dévastation  des  terres  comprises 
dans  les  capitaineries,  les  droits  de  chasse  et  de  par- 
cours, les  lettres  de  cachet,  l'impunité  des  grands,  de 
quelques  délits  qu'ils  fussent  coupables,  l'absence  de 
toute  garantie  pour  les  roturiers,  la  vénalité  de  tant 
d'emplois  qui  livrait  les  plus  importantes  fonctions  au 
plus  fort  enchérisseur,  l'inégalité  des  charges  et  la 
masse  des  biens  de  mainmorte  enlevée  à  la  subsistance 
des  familles  au  profit  d'un  clergé  en  partie  si  peu  édifiant 


LES   CAUSES   DE   LA  REVOLUTION.  213 

et  en  partie  si  splendidement  rétribué  (1);  on  s'éle- 
vait partout  contre  la  gabelle  et  ces  douanes  de  pro- 
vince à  province,  contre  les  variations  des  poids  et  des 
mesures,  bigarrures  qui  d'un  môme  peuple  faisaient  vingt 
peuples  étrangers  l'un  à  l'autre.  Enfin,  ce  qui  était  plus 
menaçant  parce  que  Taliénation  de  l'armée  en  résultait, 
c'étaient  les  protestations  des  corps  entiers  d'officiers 
contre  cette  faveur  qui  faisait  tout  donner  au  nom  et  à 
la  position,  sans  justice  comme  sans  pudeur  (la  noblesse 
de  province,  qui  servait  et  ne  participait  jamais  aux 
grades,  se  trouvant  ainsi  sacrifiée  à  la  noblesse  de  Cour, 
qui  ne  servait  pas  et  en  était  comblée);  c'était  l'indi- 
gnation des  officiers  de  fortune  contre  la  mesure  qui 
n'admettait  que  deux  d'entre  eux  par  régiment,  véri- 
table humiliation  pour  des  hommes  qui  n'avaient  d'autre 
moyen  de  parvenir  que  leur  mérite  et  leurs  actions  d'é- 
clat; c'était  l'exaspération  du  soldat  à  la  seule  idée  des 
coups  de  plat  de  sabre  auxquels  un  ministre  (le  comte 
de  Saint-Germain)  avait  voulu  les  soumettre. 

Une  révolution  était  inévitable.  Elle  était  même  com- 
mencée avant  que  le  mot  eût  été  prononcé,  et  elle  s'est 
faite  dès  qu'il  fut  proféré. 

Il  ne  peut  donc  rester  aucun  doute  sur  ce  point,  que 
pour  prévenir  la  Révolution  il  fallait  la  faire,  c'est-à- 
dire  donner  ce  que  l'on  était  au  moment  de  perdre  et 
ouvrir  quelques  barrières  pour  qu'on  ne  les  brisât  pas 
toutes.  Cette  détermination  qu'il  eût  fallu  prendre  pour 
éviter  les  États  généraux,  à  plus  forte  raison  fallait- il 
l'exécuter  dès  le  début  de  leur  session,  pour  l'abréger 
et  pour  leur  ôter  les  motifs,  le  prétexte  et  le  temps  de 
devenir  hostiles. 

(1)  «  Je  ne  sais  »,  disait  M.  le  cardinal  de  Rohan,  «  comment  un 
homme  de  qualité  peut  vivre  avec  moins  de  1,500,000  livres  do 
revenu.  »  Il  en  dépensait  davantage. 


214    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Mais  comment  Louis  XVI  eût-il  lutté  avec  succès 
contre  le  haut  clergé,  la  noblesse,  la  Reine  et  sa  Cour, 
si  ardents  à  le  compromettre,  si  incapables  de  le 
secourir;  que  dis-je,  contre  sa  propre  famille  et  les 
idées  de  toute  sa  vie?  Comment  se  fût- il  dépouillé 
d'une  partie  de  ce  qu'il  regardait  comme  son  droit, 
sans  croire  qu'il  avilissait  le  trône  et  dépossédait  ses 
successeurs  ?  Pouvait-il  comprendre  que  la  gravité  des 
circonstances  lui  faisait  un  devoir  d'abdiquer  quelques- 
uns  des  pouvoirs  dont  il  avait  hérité  et  dont  il  se 
regardait  comme  dépositaire  et  responsable?  Exiger  de 
lui  le  sacrifice  de  ce  qui  lui  semblait  constituer  l'avenir 
de  sa  dynastie  était  trop  prétendre  d'un  prince  con- 
sciencieux, auquel  était  refusée  cette  transcendance 
qui  fait  distinguer  les  époques  où  l'on  peut  conquérir 
de  celles  où  il  faut  se  résigner  à  des  concessions;  mais 
je  dois  arriver  à  ce  qui  me  concerne  personnellement 
dans  le  cours  ^es  événements  gigantesques  qui  allaient 
au  milieu  des  crimes  les  plus  horribles  et  des  plus  nobles 
héroismes  ensanglanter  l'Europe,  coûter  à  la  France 
deux  ou  trois  millions  d'hommes,  dix  ou  douze  mil- 
liards, et  n'exaucer  les  vœux  des  masses  qu'après 
cinquante  ans  de  révolution  ou  de  restauration,  c'est-à- 
dire  de  tourmente  et  d'abjection. 


Kl. 


CHAPITRE  VI 


L'agitation,  qui  depuis  la  première  assemblée  des 
notables  n'avait  fait  que  s'accroître  et  que  la  marche 
des  États  généraux  rendait  chaque  jour  plus  vive  et  plus 
générale,  ne  nous  laissait  plus  de  doute  sur  une  explo- 
sion prochaine;  et  cependant,  sous  le  coup  d'une  pareille 
menace,  les  personnes  de  la  société  de  Mme  Desrosiers 
qui  se  trouvaient  à  Paris  résolurent,  en  commémora- 
tion des  temps  plus  heureux,  de  se  réunir  et  de  passer 
ensemble  un  jour  à  la  campagne. 

Salafou,  Lenoir,  Rivierre  et  moi,  nous  fûmes  chargés 
de  recueillir  les  voix,  et  la  majorité  se  décida  pour 
la  forêt  de  Vincennes  et  pour  le  12  juillet. 

L'empressement,  au  reste,  fut  général,  et  des  soixante 
à  soixante-dix  personnes  sur  lesquelles  nous  comptions, 
il  ne  nous  manqua  qu'un  M.  de  La  Valette,  homme  char- 
mant, et  que  ses  deux  filles,  dont  l'aînée  fut  une  beauté 
parfaite;  encore  ne  fut-ce  qu'au  dernier  moment  qu'il  se 
décida  à  ne  pas  se  joindre  à  nous,  ainsi  qu'il  me  l'an- 
nonça par  un  billet  faisant  allusion  aux  embarras  du 
Roi,  à  la  situation  malheureuse  de  la  Cour,  et  finissant 
par  ces  mots  :  «  Miseris  reverentia  dehettir,  » 

Neuf  heures  du  matin  n'étaient  pas  sonnées,  et  déjà 
tout  le  monde  était  réuni  sur  la  pelouse  de  Vincennes, 
où  notre  premier  rassemblement  avait  dû  se  faire.  Nous 
avions  avec  nous  une  douzaine  de  domestiques,  autant 


216    MÉMOIRES   DU    GÉlNÉllAL   BARON    THIKBAULT. 

de  cochers  et  tout  ce  qu'il  fallait  pour  faire  sur  l'herbe 
un  déjeuner  et  un  dîner  splendides.  En  mesure  de  nous 
passer  de  tout  secours  étranger,  nous  nous  rendîmes 
dans  la  partie  la  plus  retirée  de  la  forêt.  Rien  ne  nous 
manqua,  encore  que  l'hilarité  générale  aurait  suppléé  à 
tout.  Les  jeux  de  toute  espèce,  les  sauts,  les  courses,  les 
luttes  varièrent  nos  plaisirs  sans  en  épuiser  aucun;  les 
danses  suivirent,  car  nous  formions  un  bal  complet, 
l'orchestre  y  compris;  enfin  la  journée  fut  délicieuse 
et  sans  nuage  jusqu'à  huit  heures  et  demie  du  soir; 
mais  alors  mon  père  et  un  M.  de  Plantrose,  qui  en  se 
promenant  étaient  allés  jusqu'à  Vincennes  et  y  avaient 
appris  les  désordres  auxquels  Paris  servait  de  théâtre, 
nous  rejoignirent.  A  leur  arrivée,  nous  dansions  une 
contredanse;  ils  la  laissèrent  finir;  mais,  dès  qu'elle  fut 
terminée,  mon  père  fit  réunir  tout  le  monde  autour  de 
lui  et  annonça  que  Paris  était  en  pleine  insurrection, 
que  les  barrières  étaient  gardées  par  le  peuple,  qu'on 
laissait  entrer,  mais  qu'on  ne  laissait  sortir  personne; 
que  l'on  promenait  dans  les  rues  le  buste  du  duc  d'Or- 
léans et  celui  de  M.  Necker,  qui  avait  été  chassé  du 
ministère  et  qui  était  parti  de  suite;  que  l'on  en  était 
venu  aux  mains  avec  les  troupes;  que  le  sang  avait 
coulé,  et  que,  dans  une  situation  aussi  grave,  il  fallait 
que  chacun  s'occupât  des  moyens  de  rentrer  chez  soi 
le  plus  promptement  possible. 

Cette  révolution,  qui  pour  ainsi  dire  nous  est  arrivée 
au  milieu  d'une  contredanse,  nous  faisait  doublement 
horreur;  nous  n'étions  pas  faits  à  ces  brusques  pas- 
sages du  plaisir  à  la  mort.  Quoi  qu'il  en  soit,  toute 
expansion  fut  comprimée.  Au  milieu  des  plus  doulou- 
reuses anxiétés,  on  ne  s'occupa  plus  que  de  soi  ou  des 
siens;  chacun  s'empressa  de  faire  réatteler  sa  voiture» 
de  la  faire  charger  et  de  partir. 


LES  DEBUTS  DE  LA  REVOLUTION.       217 

La  situation  de  ma  famille  se  compliquait  par  trois 
circonstances.  Notre  domestique  avait  la  livrée  du  Roi; 
il  était  ivre  de  manière  à  ne  pouvoir  monter  derrière  la 
voiture;  enfin,  logés  au  Garde-Meuble  de  la  Couronne, 
place  Louis  XV,  nous  avions  tout  Paris  à  traverser  pour 
rentrer  chez  nous,  en  même  temps  que  nous  avions  à 
nous  rendre  là  où  Ton  s'était  battu  et  où,  disait-on,  on 
se  battait  encore. 

En  conséquence,  mon  père  fit  retourner  l'habit  de 
notre  domestique,  qu'il  renvoya  à  pied;  après  quoi,  nous 
remontâmes  en  voiture,  le  cocher  ayant  reçu  l'ordre  for- 
mel d'aller  au  pas,  au  moment  où  nous  serions  entrés 
dans  Paris,  et,  quelque  chose  qui  arrivât,  de  se  conduire 
avec  la  plus  grande  circonspection. 

Ainsi  qu'on  nous  l'avait  dit,  la  barrière  était  fermée; 
à  la  voix  du  cocher,  elle  s'ouvrit;  à  peine  franchie,  nous 
fûmes  arrêtés,  examinés,  interrogés  et  relâchés  par 
quelques  hommes  en  partie  armés,  en  partie  munis  de 
torches.  A  travers  les  groupes  nombreux  qui  se  succé- 
daient dans  la  rue  du  Faubourg  Saint-Antoine  et  sur 
les  boulevards,  depuis  la  Bastille  jusqu'au  théâtre 
Favart,  nous  cheminâmes  sans  que  personne  s'occupât 
de  nous.  Depuis  ce  théâtre,  les  groupes  cessèrent.  A 
l'angle  sud-ouest  de  la  rue  de  la  Chaussée  d'Antin  et 
du  boulevard,  se  trouvait  alors  le  dépôt  des  gardes  fran- 
çaises; son  entrée,  fermée  par  une  grille  de  fer,  donnait 
en  face  du  pavillon  de  Hanovre.  Un  peloton  de  ces 
gardes  françaises,  l'arme  au  bras,  était  en  bataille  en 
dehors  et  à  droite  de  la  grille;  le  reste  du  dépôt  était  sous 
les  armes  dans  la  cour,  tous  immobiles  dans  le  plus 
grand  silence.  Toujours  sur  le  boulevard,  mais  vers 
l'entrée  de  la  rue  Louis-le-Grand,  se  trouvait  le  cadavre 
d'un  cavalier  de  Royal-Allemand  (1),  cadavre  sur  lequel 

(1)  Mignet  dit  qu'il  y  en  avait  deux  ;  cela  est  faux. 


'"\ 


S18    MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉRACLT. 

nos  chevaux  trébuchèrent.  Depuis  là  jusqu'à  la  Made- 
leine, nous  ne  trouvâmes  plus  une  àme;  cette  naissance 
ou  mieux  cette  fin  des  boulevards  était  barrée  par  un 
peloton  du  Royal-Allemand,  précédé  de  quelques  vedet- 
tes. L'officier  qui  commandait  nous  demanda  qui  nous 
étions,  où  nous  allions,  et  aux  premiers  mots  de  mon 
père  nous  fit  faire  place.  A  Feutrée  de  la  rue  Royale, 
nous  traversâmes  un  second  peloton  du  même  corps; 
un  plus  fort  détachement  remplissait  l'intervalle  qui 
sépare  dans  cette  rue  les  deux  pavillons  donnant  sur  la 
place  Louis  XV,  que  de  nos  fenêtres  nous  jugeâmes 
couvertes  de  troupes  (i). 

U  était  onze  heures  lorsque  nous  rentrâmes  au  Garde- 
Meuble,  et  il  y  avait  peu  de  minutes  que  nous  y  étions, 
lorsque  Lenoir,  inquiet  de  ce  que  nous  pouvions  être 
devenus  dans  cette  longue  traversée  de  Paris,  arriva 
pour  avoir  de  nos  nouvelles.  Il  est  impossible  de  dire 
à  quel  point  nous  fûmes  tous  sensibles  à  cette  preuve 
touchante  d'attachement,  qui,  de  la  part  de  ce  bon 
Lenoir,  était  du  reste  aussi  naturelle  qu'elle  eût  été 
extraordinaire  de  tant  d'autres.  On  comprend  que  mon 
père  s'opposa  à  ce  qu'il  nous  quittât.  Il  soupa  donc  avec 
nous  suivant  l'usage  du  temps,  coucha  dans  le  petit 
appartement  qui  était  le  mien  et  ne  retourna  chez  lui 
que  le  lendemain  matin. 

Le  13,  à  la  pointe  du  jour,  toutes  les  troupes  qui  avaient 

(1)  Mignet  dit  que  les  gardes  françaises  chargèrent  Royal-Alle- 
mand à  la  baïonnette  jusqu'à  la  place  Louis  XV  et  gardèrent  ce 
poste  toute  la  nuit.  Cela  encore  est  faux.  Le  régiment  des  gardes 
françaises  n'était  pas  là!  U  n'y  eut  d'engagé  que  le  dépôt,  où  ne  se 
trouvaient  guère  que  deux  cents  hommes,  et  dont  le  rôle,  qui  n'en 
était  pas  moins  très  grave,  se  borna  à  arrêter  une  charge  que  Royal- 
Allemand  exécuta  sur  les  boulevards,  en  même  temps  sans  doute 
que  le  prince  de  Lambesc  faisait  charger  tout  ce  qui  se  trouvait 
sur  la  place  Louis  XY  et  de  sa  propre  main  sabrait  un  vieillard  à 
l'entrée  des  Tuileries. 


LE   PEUPLE   AU    GARDE-MEUBLE.  210 

occupé  la  place  Louis  XV  pendant  la  nuit  avaient  dis- 
paru. Quant  à  Paris,  le  désordre  y  était  à  son  comble; 
le  tocsin  sonnait  dans  toutes  les  paroisses,  le  feu  avait 
été  mis  aux  barrières,  et  de  tous  côtés  on  cherchait  des 
armes;  l'Arsenal  avait  été  pillé,  tous  les  armuriers  éga- 
lement, et,  comme  on  savait  qu'une  salle  d'armes  se 
trouvait  au  Garde-Meuble,  on  annonça  de  fort  bonne 
heure  que  le  peuple  allait  s'y  porter  en  masse,  pour 
enlever  les  armes  qui  pouvaient  lui  être  utiles. 

Mon  père  voulait  éviter  à  ma  mère  et  à  ma  sœur  une 
scène  aussi  violente  et  s'épargner  à  lui-même  un  spec- 
tacle triste  de  sa  nature.  Comment  prévoir  d'ailleurs  ce 
qui  adviendrait  de  l'invasion  d'une  multitude  qui  allait  se 
trouver  maîtresse  dans  un  bâtiment  appartenant  au  Roi 
et  renfermant,  entre  autres  choses  précieuses,  tous  les 
diamants  de  la  Couronne?  Il  conçut  donc  vers  neuf 
heures  du  matin  et  exécuta  de  suite  le  projet  de  nous 
conduire  tous  chez  M.  et  Mme  Bart,  dont  j'ai  déjà  parlé, 
et  qui  logeaient  rue  de  la  Sourdière.  Il  emportait  l'argent, 
les  bijoux  et  quelques  papiers,  et  laissait  aux  domes- 
tiques l'ordre  de  ne  s'opposer  à  rien  et  de  lui  rendre 
compte  de  ce  qui  arriverait. 

Vers  midi,  le  Garde-Meuble  fut  envahi.  Des  milliers 
d'hommes  s'y  succédèrent;  ils  ne  se  bornèrent  pas  à 
visiter  la  salle  d'armes  et  les  autres  salles,  galerie, 
magasins  et  greniers;  ils  pénétrèrent  dans  les  apparte- 
ments de  toutes  les  personnes  logées  au  Garde-Meuble, 
fouillèrent  jusque  dans  les  lits,  les  armoires,  et  cela  avec 
plus  de  zèle  que  d'ordre.  Cependant,  à  l'exception  des 
armes  qui  pouvaient  servir,  rien  ne  fut  pris  non  seule- 
ment de  ce  qui  était  propriété  particulière,  mais  aussi 
de  ce  qui  appartenait  au  Roi.  Au  reste,  ce  fait  assez 
remarquable  fut  peut-être  dû  à  deux  causes  :  la  pre- 
mière, à  ce  qu'on  fît  rester,  en  les  payant,  quelques-uns 


22a    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   DARON    THIÉBAULT. 

des  hommes  entrés  des  premiers,  et  qui,  en  affirmant 
que  toutes  les  armes  avaient  été  emportées,  devinrent 
des  espèces  de  sauvegardes;  la  seconde,  à  ce  que  plu- 
sieurs personnes  qui  se  mêlèrent  au  peuple,  pour  le 
contenir  autant  que  cela  était  possible,  ne  cessèrent  de 
répéter  :  «  Tout  ce  qui  est  ici  est  à  la  Nation,  i  Par 
malheur,  cette  conduite  ne  fut  pas  imitée  partout;  il  est 
vrai  que  partout  on  ne  prit  pas  des  mesures  aussi  sages, 
partout  on  ne  pouvait  pas  dire  que  tout  appartenait  à  la 
Nation;  plusieurs  maisons  furent  pillées,  et,  pendant  quel- 
ques heures,  l'anarchie  accomplit  son  œuvre  détestable. 

Désormais  il  fallait  un  pouvoir  supérieur  et  des  pou- 
voirs secondaires  pour  régulariser  la  prise  d'armes  qui 
s'effectuait  avec  rage  et  pour  diriger  l'emploi  des  forces 
immenses  qui  surgissaient.  Dans  ce  but,  une  municipalité 
est  créée;  les  soixante  districts  de  Paris  sont  convoqués 
de  nouveau  sous  l'autorité  de  leur  président,  et  les 
sièges  de  ces  districts  deviennent  pour  les  citoyens 
les  lieux  de  leurs  rassemblements  et  de  leur  inscription 
sur  des  contrôles.  Telle  fut  l'origine  de  la  garde  natio- 
nale de  Paris,  qui  devait  être  de  48,000  hommes  et  qui 
atteignit  presque  le  double.  Chacun  des  districts  eut 
son  bataillon;  celui  des  Feuillants,  dont  je  fis  partie, 
était  de  plus  de  1,500  hommes.  Ainsi,  après  avoir  obéi 
au  son  du  tocsin,  on  obéit  au  son  du  tambour;  dans  la 
soirée  du  13,  de  fortes  patrouilles  se  réunirent,  et,  dans 
la  nuit  du  13  au  14,  Paris  fut  illuminé  et  tranquille,  en 
dépit  des  alarmes. 

Nous  ne  rentrâmes  chez  nous  que  le  14  au  matin.  A 
peine  ma  famille  fut-elle  réinstallée  au  Garde-Meuble,  que, 
cédant  à  une  impulsion  irrésistible  (1),  je  partis  pour 
courir  Paris  et  par  moi-même  juger  de  ce  qui  se  passait. 

(1)  Paul  Thiébault  avait  manifesté  l'intention  de  prendre  part  au 


LA   GARDE   NATIONALE.  221 

Il  fallait  une  cocarde,  on  en  vendait  déjà  à  tous  les 
coins  de  rue;  ces  premières  cocardes  étaient  fabriquées 
en  ruban  de  soie;  de  suite  mon  chapeau  en  fut  orné. 
Mon  but  étant  de  me  rendre  au  Palais-Royal,  je  suivis 
la  rue  Saint-Honoré  ;  arrivé  en  face  de  la  place  Vendôme, 
je  vis  en  avant  de  la  porte  du  couvent  des  Feuillants 
cinq  cents  hommes  réunis,  ayant  un  tambour  à  leur 
tête  et  prêts  à  se  mettre  en  mouvement.  Ayant  aperçu 
parmi  eux  Clappier,  que  j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  nom- 
mer, je  lui  demandai  où  ils  allaient  :  «  Il  faut  des 
canons  aux  sections  (1);  et  nous  allons  en  prendre  aux 
Invalides  »,  me  répondit-il,  et,  comme  je  le  fixais  avec 
une  apparente  préoccupation,  il  ajouta  avec  véhémence  : 
€  Et  pourquoi  ne  vous  joindriez-vous  pas  à  nous?...  » 
Sans  un  effort  sur  moi-même,  je  me  serais  aussitôt  jeté 
dans  les  rangs  de  cette  espèce  de  troupe  :  un  moment 
cependant  fut  donné  à  la  réflexion;  mais,  en  m'étourdis- 
sant  sur  ce  que  mon  père  pourrait  en  penser,  sur  ce  que 
ma  mère  pourrait  en  souffrir,  je  considérai  que  je 
n'étais  pas  d'âge  à  me  rattacher  à  ce  qui  devait  suc- 
comber, et  que,  à  dix-neuf  ans  et  demi,  on  appartient  à  qui 


mouvement;  sa  mère,  effrayée  par  la  seule  idée  d'une  révolution, 
voulut  l'empêcher  de  s'y  joindre;  elle  l'enferma  dans  le  petit  appar- 
tement qu'il  occupait  à  l'entresol  du  Garde-Meuble;  il  fut  réduit  à 
s'en  sauver  par  la  fenêtre,  ainsi  qu'il  le  fît  fréquemment  pour 
répondre  à  Tappel  du  tambour,  et  ainsi  qu'il  raconte  précédem- 
ment (p.  160)  l'avoir  fait  en  une  occasion  moins  sérieuse.  (Éd.) 

(1)  Par  son  règlement  du  13  avril  1789  pour  la  formation  des  États 
généraux,  Louis  XVI  avait  modifié  l'ancienne  division  de  Paris  et 
transformé  les  seize  quartiers  en  soixante  districts,  qui  eurent  leur 
centre  de  réunions  dans  des  églises  de  quartier.  Le  27  juin  1790, 
l'Assemblée  nationale  réduisit  les  soixante  districts  à  quarante- 
huit  sections.  Par  suite  de  ce  nouveau  changement,  les  appellations 
de  «  district  »  et  «  section  »  se  trouvèrent  dans  le  langage  courant 
souvent  confondues.  Paul  Thiébault  les  emploie  indistinctement; 
du  moins  se  servira-t-il  presque  exclusivement  du  mot  «  section  » 
dès  le  début  de  la  Révolution.  (Éd.) 


222    MÉMOIRES   D13    GÉNÉRAL  BARON    THIEBAULT. 

attaque.  Enfln  je  ne  devais  personnellemeDt  rien  à  per- 
sonne; dès  lors  rien  ne  pouvait  atténuer  le  sentiment  de 
ce  que  je  devais  à  ma  patrie;  comme  conséquence  de 
ces  rapides  pensées,  je  répliquai  :  «  Je  suis  des  vôtres.  » 

Cependant,  pour  pouvoir  être  armé  et  faire  partie 
d'une  troupe  armée,  il  fallait  être  inscrit  :  je  remplis 
cette  formalité,  je  reçus  un  fusil,  quelques  balles,  de  la 
poudre;  je  pris  dans  le  détachement  la  place  que  ma 
taille  m'assignait,  et  nous  partîmes. 

Notre  troupe  n'avait  de  militaire  que  son  courage, 
de  discipline  que  son  zèle,  de  force  que  celle  de  cinq 
cents  fois  un  homme,  ce  qui  est  fort  différent  de  la 
force  que  cinq  cents  hommes  peuvent  avoir;  aussi  che- 
minions-nous plus  que  nous  ne  marchions;  aussi,  pen- 
dant que  le  tambour  qui  était  en  tête  ne  servait  qu'à 
prouver  que  personne  n'allait  au  pas,  discutions-nous 
tout  haut  la  question  de  savoir  si  M.  de  Sombreuil, 
gouverneur  des  Invalides,  défendrait  ses  pièces  et  les 
armes  qui  se  trouvaient  dans  l'Hôtel.  Rien  n'était  moins 
probable.  Déjà  les  Petits  -  Suisses  avaient  refusé  de 
marcher  contre  les  gardes  françaises,  dont  l'insurrec- 
tion était  consommée;  les  régiments  campés  au  Champ 
de  Mars  n'avaient  pas  obéi  la  veille  à  l'ordre  de  charger 
leurs  armes,  et,  pour  les  contenir,  on  tenait  fermées  les 
grilles  du  Champ  de  Mars.  Or  les  malheureux  débris  de 
nos  armées,  nomniés  les  Invalides,  n'appartenant  plus 
qu'à  leurs  infirmités  et  créanciers  de  l'État  plus  qu'ils  ne 
continuaient  à  en  être  les  soldats,  devaient  bien  moins 
encore  répondre  aux  sentiments  hostiles  de  leur  gouver- 
neur que  les  autres  troupes  à  ceux  de  leurs  chefs.  Le  fait 
justifia  ces  prévisions  :  ce  fut  sans  résistance  que  les  armes 
et  les  canons  furent  enlevés,  et  que,  pour  notre  part,  nous 
nous  emparâmes  d'une  magnifique  pièce  de  24,  connue 
sous  le  nom  du  «  grand  Dauphin  »  ;  puis  de  deux  pièces 


uLlîcj..-^^-.  ..-- 


L'ATTAQUE  DES   INVALIDES.  223 

de  12.  A  défaut  de  chevâux,  nous  nous  attelâmes  à  ces 
trois  pièces,  qui  étaient  sur  roues,  et,  fiers  de  notre  lot 
(nous  ne  pouvions  pas  dire  de  notre  conquête),  nous 
les  ramenâmes  en  triomphe  aux  Feuillants,  dont  elles 
ornèrent  la  cour,  jusqu'au  jour  où  on  les  remplaça  par 
des  pièces  de  4.  Cent  vingt  pièces  de  ce  calibre  furent 
en  effet  réparties  entre  les  soixante  bataillons  de  la 
garde  nationale  de  Paris;  comme  ces  bataillons  venaient 
de  recevoir  des  fusils  de  munition  de  la  manufacture  de 
Maubeuge,  comme  la  rapidité  de  leur  instruction  dépassa 
ce  que  Ton  aurait  pu  croire,  ils  formèrent  en  peu  de 
mois  une  formidable  armée. 

Telle  fut  la  première  expédition  à  laquelle  je  pris 
part,  expédition  fort  peu  militaire  sans  doute,  mais 
qui  me  rendit  acteur  dans  une  de  ces  circonstances  où  la 
force  établit  le  droit.  Quarante-huit  heures  plus  tôt,  je 
ne  songeais  guère  à  désarmer  les  Invalides.  On  voit 
quel  bouleversement  s'opérait  dans  les  idées  et  dans  les 
positions;  dès  lors  mon  zèle  s'enflamma  à  ce  point 
qu'il  n'y  eut  pas  aux  Feuillants  de  soldat  plus  ardent 
que  moi. 

Cette  journée  est  célèbre  par  la  prise  de  la  Bastille,  où 
plutôt  par  la  reddition  de  cette  place  que,  malgré  l'insi- 
gnifiance de  sa  garnison,  ses  vainqueurs  ne  prirent 
pas.  Mais  par  malheur  la  journée  est  célèbre  encore  par 
les  assassinats  de  M.  de  Launay,  gouverneur  de  la  Bas- 
tille, de  M.  de  Flesselles,  le  prévôt  des  marchands,  et  de 
quelques  autres  victimes...  Eh  bien,  c'est  une  de  ces 
vérités  que  les  révolutions  consacrent  :  l'exaltation  s'ac- 
croît par  les  atrocités,  autant  que  par  les  faits  glorieux 
ou  réputés  tels,  et,  si  le  peuple  regarda  la  possession  de 
la  Bastille  comme  une  victoire  sur  le  pouvoir,  il  ne  con- 
sidéra la  mort  de  ses  victimes  que  comme  une  victoire 
sur  ses  ennemis  et  sur  des  traîtres.  Le  résultat  fut  déci- 


224    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIEBAULT. 

sif  :  la  Cour  avait  tout  préparé  pour  châtier  Paris  dans 
la  nuit  du  14  au  15;  mais,  ayant  perdu  un  agent  essentiel 
et  dévoué  dans  M.  de  Flesselles  et  un  point  d'appui  dans 
la  Bastille,  elle  fut  hors  de  mesure,  sous  le  rapport  de 
sa  force,  contre  la  puissance  exaltée  des  esprits;  sa  posi- 
tion devint  de  plus  en  plus  fatale. 

En  rentrant  des  Invalides,  nous  étions  tous  invités  par 
le  président  du  district  à  nous  trouver  aux  Feuillants 
un  peu  avant  dix  heures  du  soir.  Cet  appel  était  général. 
Arrivé  Tun  des  premiers,  je  pris  part  à  une  discussion 
assez  vive  sur  les  moyens  que  Paris  pouvait  avoir  pour 
résister  à  l'attaque  vigoureuse  dont  il  était  menacé  cette 
nuit  même,  et  sur  la  manière  d'exécuter  les  reconnais- 
sances que  la  section  avait  ordre  de  faire.  Inspiré  par 
les  circonstances  et  me  rappelant  avec  bonheur  quelques- 
uns  de  ces  mots  techniques  attrapés  à  l'École  militaire 
de  Berlin,  ayant  même  cité  avec  à-propos  un  ou  deux 
des  préceptes  de  Frédéric,  on  me  crut  une  capacité  que 
j'étais  loin  d'avoir;  il  en  résulta  que  moi,  le  plus 
jeune  de  tous  ceux  qui  se  trouvaient  là,  je  reçus  le  com- 
mandement de  six  cents  hommes,  chargés  de  la  plus 
importante  des  reconnaissances,  de  celle  qui  avait  pour 
objet  de  se  rendre  par  la  porte  Maillot  dans  le  bois  de 
Boulogne,  afin  de  savoir  s'il  y  avait  des  troupes  réunies. 
J'étais  enchanté;  mais,  cachant  une  joie  qui  n'eût  révélé 
que  de  l'enfantillage,  j'observai  que  cette  reconnais- 
sance pourrait  être  incomplète,  si,  pendant  que  je  la 
ferais,  on  n'éclairait  les  avancées  de  Passy  et  le  pont 
de  Neuilly.  Ces  observations  furent  trouvées  justes,  et 
l'on  fit  partir  une  seconde  reconnaissance  de  quatre  cents 
hommes,  avec  ordre  de  se  rendre  par  Chaillot  en  avant 
de  Passy;  puis  on  envoya  un  émissaire  à  la  section  du 
Roule,  afin  qu'elle  se  chargeât  de  Neuilly. 

Mon  détachement  porté  au  complet,  j'en  formai  deux 


RECONNAISSANCES   ET   PATROUILLES.  225 

divisions  égales  et  je  mis  à  la  tête  de  la  première  le  second 
des  fils  de  M.  Doazan,  fermier  général,  et  à  la  tète  de  la 
seconde,  Clappier  de  Lisle.  Je  composai  une  avant- 
garde  de  cinquante  hommes,  sous  les  ordres  de  M.  de 
Yismes,  fils  du  receveur  général  des  finances  de  ce  nom, 
jeune  homme  plein  d'ardeur  et  de  feu,  et  qui  reçut  pour 
injonction  de  ne  jamais  me  devancer  de  plus  de  cent  pas; 
ces  dispositions  prises,  et  dans  un  silence  que  je  ne 
permis  à  personne  de  rompre,  je  me  mis  en  marche. 

Parvenu  à  la  barrière  de  l'Étoile,  qui,  ainsi  que  toutes 
les  autres  barrières  de  Paris,  était  gardée  par  de  forts 
postes  tant  bien  que  mal  retranchés,  je  fis  une  halte 
consacrée  à  prendre  des  renseignements  qui  ne  m'ap- 
prirent rien,  à  remettre  de  l'ordre  dans  ma  troupe,  à 
faire  charger  les  armes  qui  ne  l'étaient  pas,  à  donner 
mes  dernières  instructions  et  à  convenir  avec  le  com- 
mandant du  poste  de  la  manière  dont  il  protégerait  ma 
rentrée  à  Paris,  si  je  revenais  poursuivi  par  des  forces 
supérieures. 

La  grille  du  Bois  était  fermée.  En  me  l'ouvrant,  le 
concierge  me  déclara  qu'il  n'avait  entendu  parler  d'au- 
cune troupe  venue  ou  devant  venir;  malgré  cela,  je  laissai 
cent  hommes  à  ce  poste  pour  rester  maître  tant  du  pas- 
sage que  des  clefs  de  cette  grille,  et  je  me  portai  vers  le 
milieu  du  Bois,  où  je  m'arrêtai  définitivement  et  d'où 
j'envoyai  de  fortes  patrouilles  vers  Madrid,  Bagatelle, 
Boulogne,  et  même  à  quelque  distance  vers  Auteuil, 
pour  éclairer  ma  gauche,  quoique  ce  côté  dût  être  re- 
connu par  un  autre  que  par  moi.  Quant  aux  ordres  que 
reçurent  les  commandants  de  ces  patrouilles,  ils  consis- 
tèrent à  se  reployer  au  premier  coup  de  fusil,  de  quelque 
côté  qu'il  fût  tiré,  et  cela  sur  moi,  s'ils  en  avaient  la 
possibilité,  ou  directement  sur  la  porte  Maillot. 

Une  heure  s'était  écoulée  dans  cette  position,  et  toutes 

I.  15 


226    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

mes  patrouilles  étant  rentrées,  ainsi  que  je  l'avais  pres- 
crit, je  me  reployai  sur  mes  cent  hommes  d'abord,  puis 
sur  la  barrière  que  je  repassai  un  peu  avant  le  jour; 
enfin  je  rentrai  aux  Feuillants  avec  l'entière  approbation 
de  ma  troupe.  Mon  rapport  entendu,  le  président  me 
remercia  avec  éloge,  et,  sauf  le  cas  où  la  générale  nous 
rappellerait  plus  tôt,  il  m'invita  à  revenir  à  dix  heures 
du  soir,  pour  donner,  disait-il,  de  nouvelles  preuves  de 
mon  zèle  et  de  ce  qu'on  nomma  d'un  mot  plus  flatteur. 
C'est  ainsi  que  je  débutai  dans  la  carrière  du  comman- 
dement. Dans  une  position  semblable,  je  ne  sais  pas 
encore  aujourd'hui  ce  que  j'aurais  pu  faire  de  mieux; 
au  reste,  on  retrouvera  dans  le  cours  de  ces  Mémoires 
d'autres  exemples  de  ce  fait,  que  le  besoin  a  toujours 
été  suivi  chez  moi  de  l'inspiration  qui  m'était  nécessaire. 
Il  est  inutile  d'ajouter,  sans  doute,  que  j'aurais  été  ravi 
d'échanger  quelques  coups  de  fusil.  Cependant  j'éva- 
luais assez  bien  la  composition,  l'instruction  et  l'ar- 
mement de  mon  détachement,  pour  ne  me  soucier  ni 
d'une  manœuvre  au  moyen  de  laquelle  on   m'aurait 
tourné,  ni  d'une  attaque  à  la  baïonnette,  au  moyen 
de  laquelle  on  m'aurait  enfoncé,  et  encore  moins  d'une 
charge  de  cavalerie.  Aussi,  quoiqu'il  y  eût  de  l'enthou- 
siasme et  même  de  la  résolution  dans  ma  troupe,  ai-je 
toujours  été  convaincu  que  ce  fut  un  bonheur  de  n'avoir 
eu  à  mettre  sérieusement  à  l'épreuve  ni  l'un  ni  l'autre. 
Voilà  au  surplus  bien  des  minuties ,  mais  il  faut  com- 
prendre que  ces  détails  ont  en  quelque  sorte  pour  moi 
le  prix  de  souvenirs  d'amour,  puisqu'ils  sont  les  pré- 
mices d'une  carrière  à  laquelle  j'ai  dévoué  ma  vie  et 
dont  certes  je  n'ai  pas  fait  un  simple  métier. 

Le  15  au  soir,  on  me  confia  un  second  détachement, 
à  peu  près  de  la  force  du  premier;  mais  ma  mission  fut 
moins  avantageuse  et  se  borna  à  me  rendre  à  Passy  par 


LA  MAITRESSE   DE   MIRABEAU.  227 

Chaillot,  à  éclairer  les  avenues  de  cette  partie  de  Paris 
et  à  revenir  par  la  barrière  de  l'Étoile. 

Au  moment  où  je  partais,  on  me  remit  une  lettre  de 
Mirabeau  pour  une  dame  logée  à  Chaillot,  mais  avec  de 
telles  recommandations,  que  j'étais  convaincu  qu'il  s'a- 
gissait d'affaires  d'État,  et  d'autant  plus  convaincu 
que,  en  de  si  graves  circonstances,  il  me  semblait  impos- 
sible que  Mirabeau  s'occupât  d'autre  chose;  d'autant 
plus  encore  que  cette  lettre,  qu'un  exprès  venait  d'ap- 
porter de  Versailles,  était  contresignée  et  portait  sur 
l'enveloppe  l'ordre  d'en  prendre  un  reçu.  Arrivé  à  la 
maison  indiquée  par  l'adresse,  j'arrêtai  ma  troupe  et  je 
chargeai  Clappier  de  Lisle  de  la  remettre  en  mains  pro- 
pres et  de  m'en  rapporter  le  reçu  demandé.  Deux  mi- 
nutes m'avaient  paru  suffire  pour  tout  cela;  or  six 
minutes  s'étaient  écoulées,  l'impatience  me  prit;  j'en- 
trai pour  connaître  la  cause  d'un  tel  retard,  et  je  trou- 
vai mon  de  Lisle  à  table  avec  quelques  hommes  et  des 
femmes  charmantes,  dans  une  hilarité  que  par  son 
esprit  et  sa  gaieté  naturelle  il  était  fort  capable  d'exci- 
ter ou  d'entretenir,  mais  que  je  n'étais  nullement 
disposé  à  partager.  Je  trouvais  même  indécent  d'avoir 
été  chargé  d'une  telle  commission  pour  la  maîtresse  ou 
Tune  des  maîtresses  de  M.  de  Mirabeau,  quelque  jolie 
qu'elle  fût;  je  dispensai  la  belle  du  reçu  demandé,  je 
refusai  le  verre  de  vin  d'Espagne  qu'elle  m'offrit  avec 
beaucoup  de  grâce,  je  fis  assez  sèchement  rejoindre  son 
poste  à  mon  lieutenant,  et,  me  bornant  à  être  froidement 
poli,  je  quittai  cette  joyeuse  compagnie  et  continuai  ma 
reconnaissance. 

Rentré  à  Paris  par  la  barrière  de  l'Étoile,  je  pris  l'allée 
de  Marigny,  pour  savoir  par  moi-même  si  au  district  du 
Roule,  siégeant  à  l'hôtel  de  Beauvau,  il  y  avait  de  ce 
côté  quelques  nouvelles.  Nous  suivions  donc  paisible- 


228    MÉMOIRES   DU   GEiNERAL   BARON   THIÉBAULT. 

ment  cette  allée  et  nous  en  avions  dépassé  la  moitié, 
lorsqu'une  grande  rumeur  se  fit  entendre  en  avant  de 
nous;  néanmoins,  au  milieu  de  beaucoup  de  cris  ayant 
distingué  celui  de  t  Qui  vive  ?»  je  me  hâtai  de  répondre  : 
«  Garde  parisienne,  district  des  Feuillants.  »  Aussitôt 
le  bruit  changea  de  nature  sans  diminuer;  quelques 
hommes,  quelques  crânes  sans  doute,  étant  venus  tout 
en  courant  nous  reconnaître,  crièrent  aussitôt  :  t  Ne 
tirez  pas!  »  Je  n'y  comprenais  rien;  enfin,  il  se  trouva 
que  l'on  nous  avait  pris  pour  des  troupes  du  Champ  de 
Mars,  venant  surprendre  le  district  du  Roule,  et  que,  si 
par  malheur  la  mèche  placée  près  des  deux  pièces  bra- 
quées sur  cette  allée  ne  s'était  pas  trouvée  éteinte,  nous 
aurions  été  préalablement  salués  par  deux  coups  de 
canon  de  douze  chargés  à  mitraille.  Le  président  du 
Roule  était  bouleversé  de  la  méprise  qu'il  avait  été  sur 
le  point  de  commettre,  ce  qui  me  fournit  l'occasion  de 
lui  observer  que  quelques  postes  avancés  préviendraient 
à  l'avenir  toute  erreur  de  cette  nature.  Bref,  cette  anec- 
dote et  les  plaintes  sur  le  métier  que  m'avait  fait  faire 
M.  de  Mirabeau  firent  naturellement  partie  de  mon  rap- 
port et  ne  purent  manquer  de  l'égayer. 

Le  16  au  soir,  je  commandai  de  la  même  manière 
mon  troisième  et  dernier  détachement;  il  n'y  eut  de 
changé  à  mon  itinéraire  que  la  circonstance  de  commen- 
cer par  la  barrière  de  l'Étoile  et  de  revenir  par  Passy  et 
le  quai. 

Arrivés  à  la  barrière  des  Bonshommes,  nous  vîmes 
^avancer  par  la  route  de  Versailles  des  hommes  à 
cheval,  dont  plusieurs  portaient  des  flambeaux.  Il  ne 
s'agissait  donc  pas  de  surprise  ou  même  d'attaque,  à 
moins  que  ces  flambeaux  ne  fussent  une  ruse  de  guerre 
ou  qu'ils  ne  fussent  destinés  à  éclairer  un  combat  de 
nuit.  Toujours  est-il  que  j'établis  de  forts  postes  avancés. 


DEPUTATION    ARRETEE.  229 

et  que  le  reste  de  ma  troupe  fut  placé  en  colonne,  en 
arrière  de  la  barrière  à  gauche;  j'avais  réservé  la  droite 
aux  cent  cinquante  hommes,  à  la  garde  desquels  cette 
barrière  était  confiée,  et  qui  reçurent  et  exécutèrent  mes 
ordres,  parce  que  dans  un  semblable  hourvari  celui  qui 
prend  l'autorité  l'exerce. 

A  mesure  que  les  cavaliers  approchèrent,  nous  recon- 
nûmes qu'ils  étaient  suivis  de  voitures.  Arrêtées  par 
mes  postes,  j'allai  les  reconnaître  moi-même.  Des  quatre 
personnes  qui  se  trouvaient  dans  la  première  de  ces 
deux  ou  trois  voitures,  trois  mirent  pied  à  terre,  et  ce 
furent  MM.  Bailly,  de  La  Fayette  et  de  Lally-Tollendal.  Ce 
dernier  prit  la  parole  en  se  nommant  et  me  dit  que  la 
paix  était  faite  entre  le  Roi  et  les  États  généraux;  que 
dans  la  journée  (il  était  une  ou  deux  heures  du  matin), 
le  Roi  se  rendrait  à  Paris,  et  que  lui  était  porteur  d'une 
lettre  du  président  de  l'Assemblée  au  président  de  la 
municipalité  pour  annoncer  ces  grandes  nouvelles, 
t  Où  est  votre  lettre?  »  lui  répondis-je.  Il  me  la  pré- 
senta, et  moi,  sans  autre  commentaire,  j'en  brisai  le 
cachet  et  je  la  lus.  Jamais  je  n'ai  pu  me  rappeler  sans 
rire  cette  inconvenance,  qui  me  parut  la  chose  du 
monde  la  plus  légitime  et  la  plus  simple,  et  qui  l'était, 
parce  que  dans  cet  état  d'anarchie  où  le  pouvoir  se 
divise  sans  s'affaiblir,  quelque  chose  que  l'on  fasse,  on 
a  presque  toujours  raison  par  là  même  qu'il  n'existe 
plus  personne  qui  puisse  vous  donner  tort.  Quoi  qu'il 
en  soit,  ma  lecture  faite,  et  convaincu  de  la  vérité  des 
nouvelles  que  j'avais  reçues,  je  rendis  la  lettre  à  M.  de 
Lally-Tollendal,  assez  étonné,  par  parenthèse,  de  ma 
hardiesse;  je  le  priai,  ainsi  que  ses  collègues,  de  remon- 
ter en  voiture,  et  je  les  prévins  que,  pour  assurer  leur 
marche,  je  les  escorterais  jusqu'à  ce  que  je  pusse  les 
remettre  à  un  autre  détachement.  Je  les  accompagnai 


230    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

de  cette  sorte  jusqu'au  pont  Royal,  où  nous  aurions  été 
canonnés,  comme  j'avais  manqué  de  l'être  la  veille,  si 
je  n'avais  eu  la  précaution  de  me  faire  précéder  par  une 
avant-garde.  En  effet,  à  soixante  pas  en  avant  du  pa- 
villon de  Flore,  deux  pièces  de  canon  se  trouvaient  en 
batterie  sur  le  quai  des  Tuileries;  un  bataillon  entier 
occupait  le  pont  Royal;  deux  cents  hommes  de  ce 
bataillon  furent  détachés  et  escortèrent  jusqu'à  l'Hôtel 
de  ville  la  députation,  que  je  remis  à  leur  sauvegarde. 

Enfin,  après  quelques  heures  de  repos,  je  concourus 
à  border  la  double  haie  de  Parisiens  armés,  à  travers 
les  vivats  desquels  le  Roi  se  rendit  à  l'Hôtel  de  ville, 
puis  revint  à  la  barrière  des  Bonshommes.  Pendant  ce 
temps,  le  comte  d'Artois,  que  la  peur  rendit  toute  sa  vie 
capable  de  tout  au  monde,  et  que  d'après  cela  on  pour- 
rait nommer  le  crâne  des  lâches,  décampait  à  toutes 
jambes;  de  cette  sorte  il  fut  le  premier  des  émigrés. 

Ainsi  se  termina  cette  campagne  de  cinq  jours;  elle 
commença  pour  moi  le  service  de  cette  garde  nationale 
qui,  comme  je  l'ai  dit,  forma  si  rapidement  une  véri- 
table armée  et  devint  l'exemple  et  le  modèle  de  toutes 
les  gardes  nationales  de  France. 


CHAPITRE  VII 


Nommé  au  commandement  en  chef  de  la  garde  natio- 
nale de  Paris,  en  même  temps  que  le  vertueux  Bailly 
fut  mis  à  la  tête  de  cette  turbulente  cité,  M.  de  La 
Fayette  (1)  s'occupa  de  suite  de  son  organisation,  de  l'ha- 
billement, de  l'armement  et  du  service. 

Elle  forma  six  divisions  de  dix  bataillons  chacune,  et 
parmi  ces  bataillons  de  huit  compagnies,  l'artillerie  non 
comprise,  il  y  en  eut  de  douze  à  quinze  cents  hommes. 
L'uniforme  qui  lui  fut  donné  est  connu  et  ne  coûta 
qu'un  ordre.  L'armement,  je  le  répète,  consista  en  fusils 
de  la  manufacture  de  Maubeuge,  en  deux  pièces  de 
quatre  par  bataillon,  pièces  par  lesquelles  on  remplaça 
celles  qui  avaient  été  enlevées  ou  prises  aux  Invalides, 
à  la  Bastille,  etc.,  et  en  briquets,  que  chaque  garde 
national  se  procura.  Je  ne  parle  pas  des  cartouches  et 
des  munitions  d'artillerie;  elles  furent  fournies  par  la 
Ville,  qui  de  même  donna  à  ses  bataillons  des  drapeaux 
magnifiques.  Quant  au  service,  il  fut  réglé  que  la  garde 
nationale  serait  exclusivement  chargée  d'un  service  inté- 

(1)  M.  le  duc  d'Aumont  fut  le  premier  nommé  au  commande- 
ment de  la  garde  nationale  de  Paris,  et  c'est  d'après  son  refus  que 
M.  de  La  Fayette  fut  porté.  Tout  ce  que  le  duc  d'Aumont  voulut 
accepter  fut  le  commandement  de  la  première  division,  formée  de 
deux  bataillons  et  comprenant  tout  l'ouest  des  rues  Montmartre 
et  de  la  Monnaie  et  le  nord  de  la  Seine ,  depuis  le  pont  Neuf 
jusqu'aux  Bonshommes. 


232    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL  BARON    ÏHIÉBAULT. 

rieur  et  d'expéditions,  mais  que  celui  des  barrières,  qui 
était  de  métier  plus  que  de  zèle  et  de  patriotisme,  serait 
fait  par  des  troupes  soldées;  en  conséquence,  un  batail- 
lon dit  du  centre  fut  ajouté  à  chacune  des  six  divisions 
de  la  garde  nationale  :  celui  de  la  première  fut  ca- 
serne à  rOratoire.  Eh  bien!  cette  force  immiense  devint 
bientôt  impuissante  contre  les  excès  qu'elle  aurait  dû 
réprimer  et  qui  finirent  par  la  détruire.  Le  22  juil- 
let 1789,  jour  de  l'assassinat  de  Berthier  et  de  Foulon, 
en  fut  une  triste  preuve.  Il  est  vrai  qu'alors  la  garde 
nationale  n'était  encore  que  fort  mal  organisée  :  mais 
il  est  également  vrai  que,  lorsque  cette  terrible  populace 
de  Paris  était  une  fois  en  mouvement,  il  n'y  avait  plus 
de  barrière  à  lui  opposer.  Je  ne  sais  à  quelle  occasion 
j'ai  vu  les  hommes  des  faubourgs  Saint-Antoine  et  Saint- 
Marceau  se  porter  en  masse  à  la  Convention,  pour 
arracher  Dieu  sait  quelle  loi;  ils  occupaient  toute  la  lar- 
geur des  boulevards  et  marchaient  à  grands  pas.  Je  ne 
sais  depuis  combien  de  temps  ils  défilaient  ainsi,  lors- 
que mon  père  et  moi  nous  fûmes  arrêtés  par  eux  au 
débouché  de  la  rue  des  Capucines,  et  nous  le  fûmes  plus 
d'une  heure.  11  n'y  a  ni  terme  ni  image  qui  puissent 
rendre  l'effet  produit  par  deux  cent  mille  énergumènes, 
débraillés,  déguenillés,  attestant  par  leur  ivresse  les 
salaires  infâmes  auxquels  ils  obéissaient,  déshonorant 
la  Révolution  et  la  France;  ils  ne  présageaient  que  la 
destruction  et  la  mort,  c'est-à-dire  des  désastres  aussi 
effroyables  qu'eux-mêmes. 

Au  moment  où  la  garde  nationale  eut  à  nommer  ses 
officiers,  j'avais  été  porté  sur  la  liste  des  candidats; 
si  l'on  s'en  rapporte  à  mes  précédents ,  cela  devait  être. 
Informé  de  ce  fait,  j'en  rendis  compte  à  mon  père,  qui 
avec  raison  s'opposa  à  ce  que  j'acceptasse  aucun  grade. 
«  Sers  ton  pays  »,  me  dit-il,  «  mais  que  ce  soit  comme  sol- 


GRENADIERS   ET  CHASSEURS.  233 

dat.  Ceux  qui  ont  remarqué  ton  zèle  t'en  estimeront 
davantage;  ceux  qui  ignorent  ce  que  tu  as  fait  ne  se- 
ront pas  choqués  de  voir  un  jeune  homme,  qui  n'a  pas 
vingt  ans,  commander  à  des  hommes  d'un  autre  âge  et 
d'une  autre  importance.  Ma  position  d'ailleurs  s'oppose 
à  ce  que  tu  joues  un  rôle.  Nous  ne  dissimulerons  pas 
sans  doute  notre  opinion,  mais  nous  ne  devons  pas  l'af- 
ficher. »  Malgré  ce  que  je  pus  dire,  je  fus  nommé  à  une 
lieutenance  et,  ainsi  que  je  le  devais,  je  la  refusai. 

Les  premiers  moments  de  danger  passés  et  la  fantaisie 
d'un  uniforme  une  fois  satisfaite,  le  zèle  d'un  grand 
nombre  de  gardes  nationaux  se  ralentit  au  point  que, 
pour  en  avoir  vingt,  il  fallait  en  commander  soixante. 
On  sentit  donc  que,  pour  ranimer  l'ardeur  attiédie  du 
plus  grand  nombre  de  ces  héros  improvisés,  il  fallait  ne 
leur  laisser  que  le  service  peu  fatigant  des  postes  et 
des  patrouilles,  et  trouver  moyen  d'avoir  toujours  à  sa 
disposition  des  hommes  assez  instruits  pour  garantir  un 
service  régulier,  assez  recherchés  dans  leur  tenue  pour 
les  parades  et  les  gardes  d'honneur,  et  prêts,  de  jour 
comme  de  nuit,  pour  les  expéditions,  tant  intra  qu'extra 
muros,  de  quelque  nature  qu'elles  pussent  être;  enfin 
des  hommes  d'exécution  et  d'exemple. 

Cette  considération  et  la  pensée  de  dominer,  au  besoin 
de  contenir  la  masse  des  gardes  nationaux  par  une 
troupe  d'élite,  fit  désirer  la  création  d'une  compagnie  de 
grenadiers  et  d'une  de  chasseurs  par  bataillon,  c'est-à-dire 
par  section;  mais  on  appréhenda  que  cette  création  ne 
déplût  au  plus  grand  nombre,  qui  voulait  bien  être 
affranchi  de  l'égalité  des  fatigues  et  des  corvées,  mais 
à  la  condition  de  ne  pas  perdre  l'apparence  de  l'égalité. 
Les  premières  ouvertures  faites  à  cet  égard  furent  donc 
très  mal  reçues.  Cette  circonstance  détermina  M.  de 
La  Fayette  à  paraître  rester  étranger  à  cette  création, 


234    MEMOIRES    DU   GENERAL   BARON    THIEBAULÏ. 

mais  à  la  faire  demander  par  les  sections.  Les  Filles 
Saint-Thomas  prirent  l'initiative,  et  les  résistances  s'étant 
trouvées  relativement  faibles  dans  cette  section,  elle  fut 
la  première  à  former  ses  grenadiers  et  ses  chasseurs;  elle 
se  fit  attacher  les  grenades  par  les  grenadiers  de  je  ne 
sais  plus  quel  régiment  de  ligne.  Son  exemple  fut  suivi 
par  le  bataillon  de  la  section  de  Henri  IV  qui  reçut  les 
grenades  des  Filles  Saint-Thomas,  par  celui  des  Feuillants 
qui  les  reçut  de  Henri  IV,  de  Bonne-Nouvelle  qui  les  reçut 
de  nous,  etc.;  chacune  de  ces  cérémonies  était  l'occasion 
de  grands  dîners,  auxquels  on  invitait  d'abord  la  com- 
pagnie entière  de  qui  l'on  recevait  la  grenade,  ensuite 
les  députations  de  chacune  des  compagnies  qui  déjà 
l'avaient  reçue.  Ces  repas  immenses  se  terminaient  par 
des  toasts  et  des  chansons  (1);  ils  étaient  suivis  de  pro- 
menades militaires,  espèces  de  farandoles,  au  moyen 
desquelles  trois  à  quatre  cents  grenadiers  et  chas- 
seurs, marchant  deux  à  deux,  parcouraient  Paris  en 
chantant. 

Mais  si  aux  Filles  Saint-Thomas  et  dans  la  plupart  des 
sections  de  Paris  ces  compagnies  d'élite  s'organisèrent 
sans  beaucoup  d'obstacles,  il  n'en  fut  pas  de  même  aux 

(1)  On  m'avait  demandé  une  chanson  pour  la  réception  des  gre- 
nadiers et  chasseurs  de  Bonne-Nouvelle,  et  j'en  fis  .une  dont  le 
refrain  était  : 

Des  grenadiers  français 
Tel  est  le  caractère. 

Ce  refrain  et  le  dernier  couplet  sont  tout  ce  qui  m'en  reste,  et  ce 
dernier  couplet,  le  voici  : 

Et  TOUS,  braves  chasseurs. 
Nos  dignes  camarades. 
Quoique  de  nos  grenades 
Vous  n'ayez  les  couleurs. 
Vous  savez  qu'en  bon  frère. 
Dans  ces  faibles  couplets, 
De  tout  soldat  français 
J'ai  peint  le  caractère. 


LES   GRENADIERS   DES   FEUILLANTS.  233 

Feuillants.  Les  sept  huitièmes  de  la  section  se  décla- 
rèrent contre  elles  et  le  firent  avec  une  violence  qui  ne 
fit  qu'exalter  davantage  les  cent  soixante  jeunes  gens 
qui  s'étaient  déclarés  pour  cette  formation,  et  en  tête 
desquels,  au  nombre  des  plus  ardents,  se  trouvèrent 
les  trois  MM.  Doazan,  Carie  Vernet,  Piscatory  de  Vau- 
freland,  de  Vismes,  La  Fargue,  Grasset,  Le  Coq  et 
moi.  Un  soir  que  je  passais  devant  les  Feuillants,  je 
trouvai  La  Fargue  et  de  Vismes  qui  me  dirent  que  la 
section  était  assemblée,  que  des  bavards  y  déblatéraient 
contre  nous,  que  le  thème  de  ces  démagogues  consistait 
à  présenter  la  création  des  grenadiers  et  des  chasseurs 
comme  un  attentat  à  l'égalité,  comme  une  aristocratie, 
enfin  qu'ils  étaient  au  moment  de  faire  prendre  un 
arrêté  portant  que  la  section  ne  souffrirait  ni  grenadiers 
ni  chasseurs.  Nous  trouvant  tous  trois  en  uniforme,  nous 
entrâmes.  Auguste  Doazan,  Grasset  et  Le  Coq  tenaient 
tête  à  plus  de  six  cents  personnes;  nous  nous  réunîmes 
à  eux.  Le  vacarme  ne  tarda  pas  à  devenir  affreux.  Bien- 
tôt perdus  dans  la  foule,  nous  ne  pûmes  plus  nous  faire 
entendre  que  par  des  cris.  Afin  de  compenser  la  fai- 
blesse du  nombre  par  l'avantage  de  la  position,  nous 
nous  emparâmes  de  la  chaire,  d'où  nous  tonnions  sur 
l'assemblée.  Ayant  repris  de  là  une  sorte  d'avantage,  on 
voulut  nous  en  arracher,  et  quelques-uns  des  plus  enra- 
gés nous  donnèrent  l'assaut.  Un  coup  de  poing  asséné 
par  Le  Coq,  qui  avait  cinq  pieds  dix  pouces  et  était 
d'une  grande  force,  fit  justice  du  premier,  qui  dans  sa 
chute  entraîna  ceux  qui  le  suivaient  immédiatement. 
La  fureur  des  assaillants  ayant  redoublé  par  suite  de  cet 
échec,  nous  mîmes  le  sabre  à  la  main,  et,  à  moins  de 
démolir  la  chaire,  je  ne  sais  comment  on  nous  en  aurait 
tirés.  Les  vociférations  alors  devinrent  telles  qu'on 
devait  les  entendre  du  jardin  des  Tuileries.  Le  président 


230    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBALLT. 

avait  vainement  épuisé  les  ressources  de  son  éloquence 
et  de  ses  poumons;  l'autorité  de  sa  sonnette  se  trouvait 
en  défaut,  ainsi  que  la  ressource  du  chapeau  dont  il 
s'était  couvert.  La  scène  allait  s'ensanglanter,  lorsque 
plusieurs  de  nos  amis,  informés  de  cette  bagarre,  accou- 
rurent Qt  réussirent  à  faire  lever  la  séance.  Encore  fallut- 
il  qu'ils  parvinssent  à  faire  évacuer  l'église,  car,  voulant 
rester  maîtres  du  champ  de  bataille,  nous  déclarâmes 
que  nous  n'en  sortirions  que  les  derniers. 

Mais,  pendant  que  nos  adversaires  se  retiraient  chez 
eux,  nous  convînmes  que,  pour  tenir  conseil,  nous  nous 
réunirions  le  lendemain  matin,  et,  pour  dépister  toute 
tentative  d'opposition ,  chez  le  suisse  de  l'Orangerie  (1). 
Nous  y  fûmes  rejoints  par  cinquante  de  nos  camarades.  La 
scène  de  la  veille  rappelée,  il  n'y  eut  qu'une  voix  sur  ce 
fait,  que  collectivement  nous  avions  été  tous  insultés,  et 
qu'il  fallait  que  nous  en  eussions  raison.  En  conséquence, 
les  six  d'entre  nous  connus  pour  être  les  plus  forts  aux 
armes  tirèrent  au  sort  pour  fixer  Tordre  des  combat- 
tants. Auguste  Doazan  tomba  le  premier,  de  Vismes 
le  second,  un  dont  le  nom  m'échappe  le  troisième,  moi 
le  quatrième,  La  Fargue  le  cinquième,  je  ne  sais  plus 
qui  le  sixième.  Nous  tirâmes  également  au  sort  les  six 
plus  insolents  de  la  section,  et  nous  leur  envoyâmes  des 


(1)  L'espace  compris  entre  la  grille  qui  fait  face  à  la  me  Neuve 
du  Luxembourg,  le  mur  sud  de  la  terrasse  des  Feuillants,  le  haut 
et  une  partie  de  la  terrasse  qui  est  au  nord  du  fer  à  cheval,  une 
ligne  faisant  suite  au  mur  et  au  fossé  qui  à  Touest  borde  le  jardin 
des  Tuileries  et  le  prolongement  de  la  façade  de  l'hôtel  de  l'InCan- 
tado,  aujourd'hui  Talleyraad,  jusqu'à  la  rue  Louis-le-Grand,  ren- 
fermait alors  un  passage  pour  aller  de  la  place  Louis  XV  aux  Tui- 
leries. Au  nord  de  ce  passage  se  trouvait  le  logement  du  suisse 
avec  des  salles  couvertes,  qui  avaient  formé  une  orangerie  dont 
il  n'était  resté  que  le  nom,  et  des  cabinets  découverts  en  feuil- 
lages; au  sud  du  passage  étaient  la  maison  et  le  jardin  du  gouver^ 
neur  des  Tuileries. 


LES  GRENADIERS  DES  FEUILLANTS.      237 

cartels.  Le  commandant  du  butaillon  des  Feuillants  ayant 
eu  le  D^  1,  A.  Doazan  se  battit  avec  lui  et  lui  campa  un 
bon  coup  d'épée.  On  en  vint  à  des  pourparlers,  qui 
aboutirent  à  des  excuses,  jugées  suffisantes,  et  tout 
en  resta  là,  du  moins  quant  aux  duels;  car  notre  indi- 
gnation  relativement  à  la  manière  dont  on  avait  ca- 
lomnié notre  zèle  était  telle  que,  dans  une  seconde 
réunion,  nous  arrêtâmes  de  quitter  en  masse  la  sec- 
tion des  Feuillants  et  d'aller  nous  enrôler  dans  les  gre- 
nadiers ou  les  chasseurs  des  Filles  Saint-Thomas,  les 
deux  plus  riches,  les  plus  brillantes  et  à  peu  près  les 
plus  aristocratiques  compagnies  de  Paris;  près  de  cent 
autres  jeunes  gens  des   Feuillants    déclarèrent  qu'ils 

nous  suivraient 

Ceci  parut  grave.  De  jour,  de  nuit,  prêts  au  premier 
coup  de  baguettes,  nous  faisions  à  nous  seuls  presque 
tout  le  service  extraordinaire  de  la  section.  Nous  partis, 
il  aurait  bien  fallu  que  d'autres  le  fissent,  et  ces  autres 
ne  pouvaient  être  que  les  hâbleurs;  or  ce  n'était  pas 
leur  compte;  on  vint  donc  à  nous,  on  nous  cajola,  on 
entama  des  négociations  et  on  obtint  de  nous  y  faire 
prendre  part;  enfin  des  commissaires  furent  nommés 
de  part  et  d'autre.  Je  fis  partie  de  la  commission,  et 
nous  exigeâmes  que  la  formation  de  nos  compagnies  de 
grenadiers  et  de  chasseurs  fût  arrêtée  et  nous  fût  notifiée 
en  assemblée  générale.  Tout  cela  s'exécuta  à  la  lettre,  et 
lé  président  nous  fit  à  ce  sujet  un  beau  discours,  auquel 
je  fus  chargé  de  répondre.  Cette  réponse  était  le  pre- 
mier discours  écrit  que  j'eusse  fait  de  ma  vie.  J'y  déve- 
loppai cette  pensée  qu'il  n'y  avait  d'égalité  possible  que 
devant  la  loi,  et  que  la  nature  elle-même  s'était  char- 
gée de  prouver  que  toute  autre  prétention  d'égalité 
était  chimérique  et  absurde.  Je  fis  donc  un  discours 
selon  toutes  les  règles,  assez  bien  pour  qu'il  eût  étonné 


238    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

mon  père  et  pour   qu'il  produisît  le  meilleur  effet. 

A  quelques  mauvaises  rancunes  près,  la  réconciliation 
fut  complète,  et  la  section  ne  tarda  pas  à  s'enorgueillir 
de  deux  des  plus  belles  compagnies  d'élite  de  Paris. 
Mais  si  je  persistai  à  refuser  une  épaulette,  je  ne  pus 
éviter  d'être  l'un  des  sergents  de  la  compagnie  de  gre- 
nadiers (1).  Nous  jugeâmes  au  surplus  devoir  continuer 
à  en  imposer  aux  antagonistes,  et  nous  fondâmes  pour 
notre  compagnie  une  salle  d'armes,  à  la  tête  de  laquelle 
nous  mîmes  un  maître  nommé  Lafosse.  Tous  les  soirs 
nous  tirions  chez  lui;  nous  imaginâmes  d'y  faire  la 
poule  à  l'assaut,  et  j'en  gagnai  tant  qu'on  me  nomma  le 
coq  de  la  poule. 

Cependant,  en  dépit  de  ces  gardes  nationales,  créées 
pour  garantir  l'ordre  et  la  tranquillité,  les  causes  de 
troubles  entretenaient  la  fermentation.  Pendant  que 
l'étendard  des  lis  était  arboré  à  Goblentz  et  que,  pour  le 
prétendu  salut  de  Louis  XVI,  on  mendiait  déjà  la  croi- 
sade de  tous  les  rois  de  l'Europe  contre  la  France  ;  pen- 
dant que  les  chefs  du  parti  aristocratique  poussaient 
aux  excès  afin  de  tuer  la  Révolution  par  les  propres 
mains  des  énergumènes,  auxquels  le  Palais-Royal  ser- 
vait de  forum,  les  résistances  et  les  hésitations  du  Roi 
exaspéraient  le  peuple,  dont  la  haine  était  prête  à  se 
changer  en  délire. 

Bientôt  se  produisirent  des  griefs  plus  sérieux  avec 
des  souffrances  plus  graves.  Le  pain  renchérit  à  Paris, 
et  déjà  on  annonce  la  famine;  des  retards  ont  lieu  dans 
quelques  payements,  et  déjà  on  ne  parle  plus  que  de 
banqueroute.  De  nouvelles  troupes,  dit-on,  se  rappro- 

(1)  Nos  officiers  furent  :  oomme  capitaine,  Tainé  des  Doazan,  qui 
commanda  la  compagnie  k  merveille;  comme  lieutenant,  Bertaux, 
l'un  des  hommes  du  monde  qui  commandaient  le  mieux  l'exercice, 
et  comme  sous-lieutenant,  je  ne  sais  plus  qui. 


JOURNÉE  DU   5  OCTOBRE.  239 

chent  de  Versailles.  On  annonce  la  dissolution  de  l'As- 
semblée et  le  massacre  des  députés  les  plus  dévoués  à 
la  cause  du  peuple;  on  ajoute  que,  pour  être  à  l'abri 
des  événements,  le  Roi  quittera  Versailles  au  moment  de 
ce  coup  d'État,  de  cette  contre-révolution,  et  se  rendra 
à  Lille  ou  à  Metz,  et  que  la  guerre  commencera  immé- 
diatement avec  toutes  les  puissances  étrangères,  notam- 
ment avec  l'empereur  d'Autriche,  frère  de  Marie-Antoi- 
nette. 

On  comprend  quel  fut  l'effet  de  ces  nouvelles  sur 
Paris,  sol  alors  si  volcanique  et  dont  des  torrents  de 
feu  s'échappaient  à  la  moindre  secousse  ;  on  ne  fit  rien 
d'ailleurs  pour  calmer  et  rassurer;  loin  de  là,  le  dou- 
blement des  gardes  du  corps  de  service,  le  service  du 
Roi  ôté  aux  gardes  françaises,  le  rappel  du  régiment  des 
Flandres  et  d'un  corps  de  cavalerie,  l'apparition  subite 
d'uniformes  inconnus  et  de  cocardes  noires  ou  jaunes, 
dont  le  peuple  fit  justice  sur  un  de  leurs  porteurs,  et 
cette  jactance  que  les  ennemis  de  la  Révolution  pre- 
naient déjà  pour  auxiliaire,  semblèrent  une  confirma- 
tion de  ces  bruits  sinistres.  Il  ne  resta  donc  aucun  doute 
que  la  Cour  voulait  en  appeler  à  un  nouveau  combat, 
devant  lequel  le  peuple  ne  reculerait  pas.  Enfin,  lorsque 
les  détails  des  repas  donnés,  les  1"  et  3  octobre,  dans  la 
salle  de  spectacle  et  dans  celle  du  Manège  de  Ver- 
sailles se  répandirent  dans  Paris,  lorsqu'on  sut  les 
chants,  les  toasts,  les  cris  et  les  autres  actes  d'exaltation 
auxquels  ils  avaient  donné  lieu,  lorsqu'on  apprit  que  le 
Roi,  la  Reine  et  le  Dauphin  y  avaient  paru,  et  les  mots 
et  propos  qui  leur  échappèrent,  on  trouva  la  preuve 
des  provocations  complète;  l'explosion,  imminente  dès 
le  A  octobre,  eut  lieu  le  5  au  matin. 

Paris  se  remplit  spontanément  de  groupes;  au  milieu 
d'un  tumulte  général,  des  cris  se  font  entendre  de  toutes 


240    MEMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

parts.  Le  premier  est  :Du  paini  Le  second  :  Des  armes! 
Le  troisième  :  A  Versailles  f  Le  quatrième  :  Le  Roi  à  Paris  ! 
Ce  cri  :  Du  pain  ! ...  du  pain  f . . .  proféré  par  une  jeune  fille 
frappant  sur  un  tambour  qu'elle  a  pris  dans  un  corps 
de  garde,  la  fait  suivre  par  une  foule  immense  en  partie 
armée  de  haches  et  de  piques.  Au  cri  :  c  Du  pain  f  • 
cette  foule  pille  les  boulangers  qui  se  trouvent  sur  son 
passage,  et  au  cri  :  t  Aux  armes  î  »  se  porte  à  THÔtel  de 
ville,  dont  elle  force  les  portes,  d'où  elle  sonne  le  tocsin 
et  où  elle  s'empare  de  je  ne  sais  combien  de  milliers  de 
fusils;  alors,  annonçant  qu'il  faut  sauver  les  députés, 
empêcher  l'enlèvement  du  Roi,  l'amener  à  Paris  et  l'y 
garder,  elle  se  dirige  sur  Versailles  par  troupes  dégoû- 
tantes. 

Dès  le  matin,  la  générale  avait  rassemblé  tous  les 
bataillons;  la  garde  nationale  était  prête  à  agir  avant 
que  l'Hôtel  de  ville  fût  menacé;  si  M.  de  La  Fayette 
avait  voulu,  ce  mouvement  était  prévenu,  comprimé; 
mais  aucune  disposition  sufQsante  ne  fut  prise  à  temps. 
Lorsque  fut  attaqué  l'Hôtel  de  ville,  d'autant  plus  digne 
de  sollicitude  qu'une  grande  quantité  d'armes  s'y  trou- 
vait en  réserve,  M.  de  La  Fayette  n'avait,  outre  la  garde 
ordinaire,  qu'une  fraction  de  bataillon  pour  le  défendre. 
Tous  les  bataillons  qui  se  trouvaient  éloignés  du  théâtre 
de  ce  mouvement,  c'est-à-dire  cinquante -neuf  sur 
soixante,  demeurèrent  inactifs  dans  une  tranquillité  par- 
faite. Quant  aux  Feuillants,  la  sécurité  était  telle  que, 
vers  midi,  le  besoin  de  déjeuner  avait  dispersé  notre 
bataillon;  il  ne  restait  à  la  section  que  vingt-cinq  à 
trente  grenadiers  environ,  et  pas  un  officier.  C'est  à  ce 
moment  qu'arriva  l'ordre  d'empêcher  le  peuple  de  se 
porter  à  Versailles,  et  c'est  immédiatement  après  sa  récep- 
tion que  parurent  une  soixantaine  de  femmes  effroyables, 
annonçant  à  grands  cris  qu'elles  allaient  chercher  le  Roi  et 


JOURNEE   DU   5   OCTOBRE.  241 

provoquant  tout  le  monde  à  se  joindre  à  elles.  A  la  vue 
de  ces  furies  qui  venaient  du  côté  du  Palais -Royal, 
qui  de  cabaret  en  cabaret  augmentaient  leur  nombre  et 
leur  ivresse,  et  dont  quelques-unes  brandissaient  des 
bâtons,  des  coutelas,  j'avais  fait  prendre  les  armes  à  ce 
qui  me  restait  d'hommes,  je  m'étais  mis  en  bataille 
devant  le  portail  des  Feuillants  et  j'avais  envoyé  cinq 
hommes,  dont  un  caporal,  avec  ordre  de  faire  rétrogra- 
der cette  séquelle.  La  signiûcation  de  cet  ordre  n'ayant 
fait  qu'exaspérer  les  femmes,  mon  espèce  d'avant-garde 
fut  huée  et  repoussée;  mais  de  suite  je  la  fis  soutenir 
par  le  reste  de  ma  troupe,  qui  barra  la  rue  Saint-Honoré, 
et  je  chargeai  ces  créatures.  A  grands  coups  de  crosse 
ou  de  pied,  leur  mettant  même  la  baïonnette  dans  les 
reins  ou  dans  l'estomac,  nous  les  bouleversâmes  et  les 
menâmes,  battant,  jusqu'à  la  butte  Saint-Roch,  où  elles 
se  jetèrent  en  proférant  des  imprécations  et  des  me- 
naces horribles. 

Pendant  que  je  nettoyais  ainsi  la  rue  Saint-Honoré, 
tous  les  tambours  qui  se  trouvaient  aux  Feuillants  bat- 
taient par  mon  ordre  le  rappel;  nos  compagnies  se 
reformèrent  assez  vite,  et,  dans  la  conviction  que  nous 
avions  reçu  des  ordres  exécutables,  nous  barrâmes  toutes 
les  communications  avec  Versailles,  à  travers  notre  sec- 
tion, de  manière  que  personne  ne  passât.  Cependant 
il  était  trop  tard  pour  rien  empêcher;  dans  les  autres 
sections,  les  ordres  dont  je  parle  ne  furent  pas  envoyés 
ou  furent  considérés  comme  non  avenus,  et  nos  efforts 
n'eurent  en  conséquence  d'autres  résultats  que  de  faire 
faire  un  détour  à  une  partie  de  ces  bandes,  dont  chaque 
pas  fut  marqué  par  des  abominations.  Des  voitures  furent 
arrêtées  par  elles,  ceux  qui  s'y  trouvaient  en  furent  arra- 
chés et  forcés  de  suivre. 

Vers  six  heures  du  soir  seulement,  un  aide  de  camp 

I.  IG 


242    MÉMOIRES    DU    GENERAL   BARON   THÏEBAULT. 

de  M.  de  La  Fayette  arriva  aux  Feuillants.  A  Pinstant 
nous  prîmes  les  armes;  notre  demi-bataillon  de  droite 
fut  mis  en  route  pour  Versailles,  alors  que  huit  ou  dix 
heures  plus  tôt  on  aurait  dû  envoyer  vingt  mille  hommes 
occuper  le  bois  de  Meudon  et  les  portes  de  Sèvres  et  de 
Saint-Cloud. 

Nous  n'étions  pas  au  Point-du-Jour,  que  commença 
un  encombrement,  produit  par  les  lenteurs  d'une  marche 
de  nuit  et  par  la  très  ridicule  résolution  de  faire  prendre 
leur  ordre  de  bataille  à  soixante  demi-bataillons  et  à 
plusieurs  batteries  de  canon.  Nous  n'avançâmes  plus 
que  par  de  courts  trajets,  que  coupaient  de  longues  haltes. 
Le  temps,  d'ailleurs,  s'était  mis  à  la  pluie;  les  averses  se 
succédaient,  et  la  boue  était  horrible.  Cette  marche,  tou- 
jours plus  pénible,  dura  plus  de  six  heures,  et  il  était 
minuit  et  demi  lorsque  nous  nous  déployâmes  sur  la 
place  d'Armes  de  Versailles,  où  nous  reçûmes  l'ordre  de 
bivouaquer. 

Nos  fusils  mis  en  faisceaux,  M.  Doazan  aîné,  fermier 
général  et  mon  capitaine,  me  prit  à  part  et  me  dit  :  t  J'ai 
fait  préparer  pour  deux  un  souper  à  l'Hôtel  des  Fermes; 
allons  le  manger,  et,  pour  l'exemple,  laissons  ici  mon 
frère  avec  ces  autres  messieurs;  ils  s'arrangeront  comme 
ils  pourront.  »  Jamais  proposition  ne  vint  plus  à  propos; 
nous  étions  affamés,  trempés,  gelés;  au  coin  d'un  feu 
aussi  nécessaire  pour  nous  réchauffer  que  pour  nous  sé- 
cher, nous  soupâmes  à  merveille.  Le  repas  terminé,  nous 
nous  jetâmes  sur  un  même  lit.  A  la  pointe  du  jour  on 
nous  réveilla,  nous  partîmes  aussitôt  pour  rejoindre  la 
compagnie,  et  nous  n'avions  pas  achevé  de  descendre 
l'escalier,  que  nous  entendîmes  la  générale.  C'était  le 
moment  où,  par  une  grille  restée  ou  laissée  ouverte,  la 
populace  se  précipita  dans  les  cours  du  château  jusque 
dans  les  chambres  de  la  Reine,  et  où  commença  l'attaque 


JOURNÉE   DU   6   OCTOBRE.  243 

des  gardes  du  corps,  que  les  gardes  françaises  sauvèrent 
comme  les  gardes  avaient  sauvé  la  famille  royale. 

Ayant  rejoint  notre  compagnie  à  toutes  jambes,  nous 
la  trouvâmes  achevant  de  prendre  les  armes.  Des  cris 
s'entendaient  de  tous  côtés.  D'une  part,  on  volait  les  che- 
vaux des  écuries  du  Roi  ;  de  l'autre,  on  égorgeait  des 
gardes  du  corps.  Nos  trois  compagnies  du  centre  furent 
chargées  de  courir  après  les  chevaux  et  contribuèrent  à 
les  ramener  presque  tous;  ma  compagnie  des  grena- 
diers fut,  avec  quelques  autres,  chargée  de  secourir  des 
gardes  du  corps  qui,  en  cherchant  à  rentrer  au  château, 
étaient  assaillis  par  le  peuple  (1).  Nous  les  délivrâmes 
tous,  et,  pour  ma  part,  je  fus  assez  heureux  pour  en 
arracher  trois  à  des  énergumènes  qui,  après  les  avoir 
désarmés,  allaient  les  égorger.  Ces  trois  gardes,  je  les 
confiai  au  peloton  auquel  j'appartenais,  je  les  ramenai 
dans  nos  rangs  jusqu'à  Paris,  et,  passant  devant  le 
Garde-Meuble  de  la  Couronne,  apercevant  mon  père, 
ma  mère  et  ma  sœur  à  Tune  des  croisées,  je  sortis  des 
rangs  avec  ces  trois  messieurs,  qui  depuis  le  matin 
m'accablaient  d'actions  de  grâces;  je  les  fis  entrer  dans 
la  porte  cochère  et  je  fis  signe  à  mon  père  de  les  rece- 
voir. Pour  compléter  ici  ce  qui  les  concerne,  ils  atten- 
dirent chez  mon  père  (qui  les  fit  dîner)  que  la  nuit  fût 
fermée.  Ayant  changé  leurs  habits  contre  des  redingotes 
qu'on  leur  procura,  ils  partirent  alors  dans  un  fiacre  et 
se  firent  conduire  chez  le  parent  de  l'un  d'eux,  qui 
habitait  Paris.  A  peine  arrivés,  ils  renvoyèrent  les  vête- 
ments par  un  domestique,  qui  leur  rapporta  des  uni- 


(1)  M.  Mignet  et  M.  Thiers  ne  citent  que  les  gardes  françaises 
comme  ayant  sauvé  des  gardes  du  corps.  Cela  est  vrai  quant  à 
rintérieur  des  appartements  ;  cela  ne  l'est  pas  quant  à  l'extérieur 
du  château.  De  telles  erreurs  sont  inévitables  de  la  part  des  per- 
sonnes qui  parlent  de  ce  qu'elles  n'ont  pas  vu. 


244    MÉMOIRES    DU    GENERAL    BARON    THIÉBAULT. 

formes  désormais  inutiles.  Ils  avaient  donné  leurs  noms 
à  mon  père.  Le  surlendemain,  à  la  nuit,  ils  vinrent  pour 
nous  faire  une  visite,  ne  nous  trouvèrent  pas  et  lais- 
sèrent des  cartes  pour  prendre  congé.  Leurs  cartes  se 
sont  perdues;  leurs  noms,  je  les  ai  oubliés,  et  je  n'ai  plus 
eu  d'eux  aucune  nouvelle;  mais  leur  souvenir  ne  se  rat- 
tache pas  moins  à  un  fait  consolateur. 

La  translation  du  Roi  à  Paris,  annoncée  comme  un 
triomphe,  considérée  comme  une  victoire,  suffit  à  réta- 
blir provisoirement  le  calme.  Le  premier  soin  fut  de 
faire  retourner  à  Paris  ces  hordes  épouvantables,  que 
Ton  fit  suivre  par  quelques  bataillons;  sur  toute  la  route, 
elles  proclamèrent  le  passage  ou  l'arrivée  du  Roi,  qu'elles 
nommèrent  «  le  boulanger  » ,  par  allusion  à  l'abondance 
qui  allait  régner  à  Paris.  Ayant  transformé  en  enseignes 
les  têtes  de  deux  malheureux  gardes  du  corps,  elles 
accompagnaient  de  chants  hideux  ces  trophées  de 
mort  (1). 

Versailles  en  grande  partie  nettoyé,  le  Roi  et  sa  famille 
se  mirent  en  marche,  accompagnés  par  cent  députés  et 
escortés  par  trente  mille  hommes  de  la  garde  nationale 
de  Paris,  les  demi-bataillons  des  trois  premières  divi- 
sions précédant  les  voitures,  les  demi-bataillons  des 
trois  dernières  les  suivant,  indépendamment  des  hommes 
qui  les  flanquaient.  Depuis  la  barrière  des  Bonshommes 
jusqu'à  l'Hôtel  de  ville,  par  la  rue  Royale,  la  rue  Saint- 
Honoré,  etc.,  tout  ce  cortège  marcha  entre  deux  haies 
de  gardes  nationaux;  c'est  de  même  qu*il  arriva  de 
l'Hôtel  de  ville  aux  Tuileries,  inhabitées  depuis  un  siècle. 
Quoique  depuis  le  Palais-Royal,  à  peu  près,  les  semelles 
de  mes  escarpins  m'eussent  quitté,  je  fis  cette  corvée 

(1)  M.  Thiers  dit  qu'on  leur  arracha  ces  tètes  k  la  sortie  de  Ver- 
sailles :  cela  est  faux.  Mon  père,  rue  Royale,  à  Paris,  les  a  vues 
passer  sous  ses  fenêtres. 


LE   ROLE   DE   LA   FAYETTE.  246 

tout  entière,  mais  je  rentrai  chez  moi  les  pieds  si  enflés 
que  je  fus  deux  jours  sanspouvoir  marcher...  Ainsi  se  ter- 
mina ce  mouvement  populaire,  que  des  chefs  voulurent, 
que  la  Cour  provoqua,  que  M.  de  La  Fayette  put  empê- 
cher et  modérer,  que  des  gardes  du  corps  ensanglantè- 
rent et  qui  montra  le  peuple  ou  plutôt  la  populace  ce 
qu'elle  est  et  sera  toujours,  c'est-à-dire  criant  :  «  Vive  le 
Roif  »  qu'elle  assaillait,  «  Vive  la  Reine  î  »  qu'elle  pro- 
scrivait, «  Vivent  les  gardes  du  corps!  »  qu'elle  égorgeait. 

Mais  cette  partie  de  mes  Mémoires  resterait  incom- 
plète si  je  ne  revenais  sur  M.  de  La  Fayette,  et  cela, 
pour  en  appeler  de  l'apologie  que  M.  Thiers  notam- 
ment fait  de  sa  conduite  dans  cette  grave  circonstance. 
Ces  sortes  de  rectifications  sont  d'ailleurs  presque  un 
devoir;  celui  qu'elles  concernent  les  rend  historiques; 
en  conséquence,  je  vais  opposer  à  d'imprudents  éloges 
les  reproches  mérités  : 

!•  Dès  le  4  octobre,  l'agitation  de  Paris  n'avait  laissé 
aucun  doute  sur  un  prochain  et  formidable  mouvement; 
or,  pour  l'arrêter  si  on  ne  pouvait  le  prévenir,  il  ne 
fallait  que  deux  choses  :  la  première,  empêcher  qu'il  ne 
se  formât  de  grands  rassemblements,  ce  qui  avec  soixante 
à  quatre-vingt  mille  hommes  disponibles  est  toujours 
possible  à  qui  se  prend  à  temps;  la  seconde,  calmer  la 
frénésie  du  peuple  au  moyen  d'une  distribution  de  pain  : 
du  moins  n'y  eut-il  pour  ces  assertions  qu'une  voix, 
de  la  part  de  tous  ceux  qui  jugeaient  de  sang-froid  et  sur 
place. 

2»  M.  de  La  Fayette  lutta,  dit-on,  huit  heures  contre 
la  milice  nationale  de  Paris.  Je  faisais  partie  de  cette 
milice;  j'en  étais  un  des  membres  les  plus  zélés,  les  plus 
actifs  :  je  passai  toute  cette  journée  sous  les  armes, 
dans  ma  section,  et  je  certifie  que  qui  que  ce  soit  ne 
songeait  à  aller  à  Versailles,  moins  encore  à  le  demander; 


246    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

jusqu'à  midi,  nous  ne  sûmes  pas  même  qu'il  fût  ques- 
tion d'y  aller;  à  dater  du  moment  où  nous  reçûmes 
l'ordre  de  garder  les  rues  qui  y  conduisaient,  pas  une 
âme  ne  passa;  la  résistance  que  nous  opposâmes  sur 
différents    points,    nous    l'aurions    opposée    partout; 
quant  à  la  disposition  des  esprits,  quant  à  l'absence 
d'ordres  donnés  à  temps,  il  en  fut  ainsi  pour  les  neuf 
autres  bataillons  de  notre   division,  pour  ceux  de  la 
division  du  faubourg  Saint-Germain,  pour  d'autres  en- 
core,   et  la  preuve   est  qu'à  l'exception  du   détache- 
ment de  Maillard,  qui  même  n'avait  rien  d'hostile  et 
n'a  été  à  Versailles  que  pour  contenir  une  troupe  de 
brigands,  ainsi  qu'il  l'a  prouvé  en  la  désarmant  aux 
Champs-Elysées,  la  garde  nationale  n'a  marché  que  par 
ordre  et  à  la  nuit,  quoique  depuis  longtemps  déjà  elle 
fût  devancée  par  des  masses  horribles.  Tout  dans  cette 
assertion  est  donc  faux,  et,  comme  M.  de  La  Fayette  ne 
fut  forcé  par  personne,  il  ne  peut  être  excusé  par  per- 
sonne. Mais  encore,  au  lieu  de  pérorer  la  multitude  (ce 
qui  est  presque  toujours  absurde,  attendu  que  sur  elle 
les  impressions  s'effacent  ou  se  dénaturent,  et  que  parler 
à  cinquante  hommes  ne  peut  en  persuader  cinquante 
mille),  il  devait  la  précéder  à  Versailles  et  l'y  annoncer; 
enfin,  au  lieu  de  faire  faire  à  ses  courriers  un  détour  qui 
assurait  leur  arrivée,  il  n'en  envoya  que  par  la  route 
directe  (autre  fait  dérisoire);  ils  furent  tous  arrêtés, 
ainsi  qu'ils  devaient  l'être. 

3*»  Informé  des  projets  du  peuple  et  n'ayant  rien  fait 
pour  en  gêner  l'exécution,  s'étant  laissé  forcer  à  l'Hôtel 
de  ville,  qu'il  devait  défendre  et  qu'il  avait  les  moyens 
de  défendre,  M.  de  La  Fayette  devait  du  moins,  et  cela 
depuis  dix  heures  du  matin,  faire  barrer  les  routes  qui 
conduisent  à  Versailles,  c'est-à-dire  en  première  ligne 
toutes  les  barrières  qui  se  trouvent  à  l'ouest  de  Paris  et 


LE    ROLE   DE   LA   FAYETTE.  "2^1 

en  seconde  ligne  les  ponts  de  Bezons,  de  Saint-Cloud, 
de  Sèvres  et  les  bois  de  Meudon.  11  n'en  fit  rien;  les 
hordes  ne  trouvèrent  aucun  obstacle,  quoique  trente 
bataillons  fussent  prêts  à  remplir  cette  mission  avec 
zèle,  sans  compter  que  ces  bataillons  auraient  pu  être 
secondés  ou  échelonnés  par  les  troupes,  qui  se  trouvaient 
à  Versailles  et  qui,  à  l'exemple  de  la  garde  nationale 
de  Paris,  auraient  fait  leur  devoir. 

4*  Une  autre  faute  de  M.  de  La  Fayette,  c'est  de  n'être 
parti  de  Paris  et  de  n'en  avoir  fait  partir  la  garde  natio- 
nale qu'à  la  nuit,  quand  dès  midi  il  aurait  dû  courir  et 
faire  courir  après  les  premières  bandes  pour  les  empê- 
cher d'arriver,  pour  les  tenir  en  respect  tout  au  moins; 
car  ce  qui  à  Paris  eût  été  impossible  était  facile  à  Ver- 
sailles, où,  comme  Antée  séparé  de  la  terre,  cette  popu- 
lace avait  perdu  de  sa  force. 

5*  M.  Thiers  dit  que  M.  de  La  Fayette  fit  arrêter  son 
armée  en  route  et  lui  fit  prêter  serment  d'être  fidèle 
au  Roi.  L'assertion  est  ridicule,  et  le  fait  est  faux.  La 
prestation  de  serment  d'une  armée  est  un  acte  solennel, 
à  grand  spectacle,  fait  pour  produire  un  grand  effet 
moral,  ou  bien  c'est  une  farce.  Qu'on  se  figure  donc  ce 
qu'aurait  pu  être  ce  prétendu  serment  de  la  part  des 
demi-bataillons,  mêlés  à  des  troupes  du  peuple  et  mêlés 
entre  eux,  mouillés  comme  des  canards,  barbotant  et 
trébuchant  dans  la  boue,  ne  se  voyant  et  ne  se  dis- 
tinguant plus,  ne  conservant  et  ne  pouvant  conserver 
aucun  rang,  aucun  ordre,  et  jurant  dans  un  sens  fort 
opposé  à  ce  qu'on  nomme  serment...  Le  fait  est  donc 
faux;  j'étais  de  cette  armée  et  de  cette  marche;  mon 
bataillon,  par  la  situation  de  la  section  des  Feuillants, 
ne  pouvait  manquer  d'être  un  des  premiers  marchants, 
et  on  ne  lui  demanda  aucun  serment;  il  n'en  prêta 
aucun,  et  je  n'ai  jamais  entendu  dire  que  d'autres  en 


248    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIEBAULT. 

eussent  prêté;  quant  à  des  haltes,  nous  n'en  fîmes  que 
par  suite  d'un  encombrement,  qui  fut  un  nouveau 
désordre  et  pour  M.  de  La  Fayette  un  nouveau  tort. 
Et,  d'ailleurs,  que  pourrait  prouver  ce  serment  qu'on 
invoque  en  sa  faveur,  si  ce  n'est  que,  se  trouvant  à  Ver- 
sailles avec  trente  mille  hommes  voués  à  sa  discrétion, 
il  est  plus  encore  responsable  de  tout  ce  qui  s'y  est 
passé? 

6®  Ayant  obtenu  à  Versailles  la  garde  de  tous  les 
postes  extérieurs  du  château,  qui  jamais  l'excusera  de 
n'avoir  pas  de  suite  placé  à  chacun  d'eux  un  bataillon 
soutenu  par  des  réserves,  de  n'avoir  pas  couvert  et 
entouré  le  château,  au  lieu  de  faire  bivouaquer  son 
armée  pêle-mêle  avec  la  populace  sur  la  place  d'Armes 
et  dans  l'avenue  de  Paris?  Les  postes  extérieurs  suffi- 
saient pour  tout  garantir,  et  comment  fût-on  arrivé 
aux  postes  intérieurs  et  à  la  chambre  de  la  Reine,  si  les 
postes  extérieurs  avaient  été  gardés?  Mais,  dit  M.  Thiers, 
une  grille  était  demeurée  ouverte...  La  Fayette  fit 
occuper  les  postes  qui  lui  avaient  été  remis...  Ce  qui 
est  une  mauvaise  échappatoire,  les  postes  extérieurs 
ayant  été  remis  notoirement  à  M.  de  La  Fayette;  ce  serait 
donc  une  grille  qu'il  n'eût  pas  voulu  faire  occuper  ou 
qu'il  aurait  oublié  de  faire  occuper  ou  fermer;  caria 
preuve  qu'elle  lui  a  été  remise,  c'est  qu'elle  est  restée 
ouverte  et  non  occupée.  Or  c'est  à  ce  double  fait  qu'ont 
été  dus  tous  les  dangers  que  la  famille  royale  a  courus  et 
que  se  rattache  une  responsabilité  impossible  à  décliner. 

7»  A  cinq  heures  du  matin,  croyant  (le  mot  est  signi- 
ficatif) que  tout  est  apaisé,  il  se  jette  sur  un  lit...  Ceci 
confond!... Croire  que  tout  est  apaisé,  parce  que  la  nuit 
finit,  n'a  pas  de  nom...  Et  en  effet,  de  nuit  tout  se  cir- 
conscrit dans  de  faibles  espaces  ou  se  réduit  à  des  points 
isolés;  les  masses,  transportées  dans  des  localités  qu'elles 


LE   ROLE   DE  LA    FAYETTE.  249 

ne  connaissent  pas,  perdent  toute  leur  force,  et  les  troupes 
ont  tout  l'avantage.  Aussi  ]a  nuit  fut-elle  tranquille, 
parce  qu'il  était  impossible  qu'elle  ne  le  fût  pas;  mais, 
le  jour  venu,  tout  se  trouva  livré  à  l'investigation  de 
ces  hordes,  qui  de  suite  découvrirent  la  grille  non  gar- 
dée, pénétrèrent  par  ce  point  et  arrivèrent  au  château 
et  dans  le  château  même. 

Or  cette  reconnaissance,  que  ces  brigands  firent  dès 
le  point  du  jour,  qui  au  monde  devait  la  faire  avant 
M.  de  La  Fayette?  d'autant  plus  qu'il  n'avait  pu  la  faire 
encore,  n'étant  arrivé  que  de  nuit?  Un  simple  caporal 
de  section  aurait  compris  que  le  point  du  jour  serait  le 
moment  où  son  rôle  aurait  ]e  plus  d'importance,  sa 
surveillance  et  son  action  le  plus  de  nécessité.  N'est-ce 
pas  à  ce  moment  que  se  font  les  visites  de  postes,  les 
reconnaissances,  les  découvertes  des  places  et  des 
camps.?  Le  dernier  officier  ne  devait  s'y  méprendre. 
M.  Doazan  et  moi,  qui  n'étions  militaires  ni  l'un  ni 
l'autre,  qui  ne  servions  pas  depuis  notre  enfance,  qui 
n'avions  pas  fait  la  guerre  d'Amérique,  nous  n'en 
avions  pas  moins  ordonné  de  nous  éveiller  à  peu  près 
au  moment  où  M.  de  La  Fayette  se  coucha  pêle-mêle 
avec  un  ennemi  qui  d'après  lui-même  le  battait  depuis 
vingt  heures;  défait,  il  abdiqua  momentanément  son 
commandement.  A  ce  moment  où  il  ne  se  trouva  nulle 
part,  il  devait  être  partout,  et  si  vers  cinq  à  six  heures 
il  voulait  prendre  du  repos,  c'est  sur  l'escalier  de  marbre 
qu'il  devait  se  reposer;  mais  moi,  acteur  en  cette  grave 
circonstance  et  jugeant  d'après  moi  ou  d'après  tant 
d'autres  sur  des  faits  livrés  à  l'investigation  de  tous  et 
discutés  cent  fois  de  cent  manières,  j'ai  partagé  la  con- 
viction que  M.  de  La  Fayette,  auquel  je  ne  puis  venir 
à  bout  de  donner  le  titre  de  général,  a  voulu  les  événe- 
ments des  5  et  6  octobre;  que  s'il  voulait  encore  un  roi,  ou. 


250    MÉMOIRES   DU   GENERAL  RARON    THIÉRAULT. 

comme  le  dit  M.  Thiers,  s'il  voulait  alors  un  roi,  il  ne 
voulait  déjà  pour  roi  qu'un  mannequin,  c'est-à-dire  un 
roi  sans  royauté;  il  ne  fut  occupé  qu'à  sauver  des  appa- 
rences, et  il  les  sauva  mal.  Ambitieux  d'un  grand  rôle,  il 
jugea  l'occasion  favorable  pour  être  le  modérateur  du 
peuple,  qu'il  laissa  aller  beaucoup  trop  loin,  et  pour  être 
le  sauveur  du  Roi,  qu'il  livra  aux  plus  grands  dangers; 
il  voulut  faire  dire  que  le  Roi  lui  devait  la  vie,  quand 
toute  la  famille  royale  et  le  Roi  lui-même  faillirent  lui 
devoir  la  mort. 

Quant  à  M.  Thiers,  qui  relativement  à  M.  de  La 
Fayette  est  l'habile  avocat  d'une  mauvaise  cause,  il  ne 
fera  prendre  le  change  à  aucun  des  témoins,  et,  s'il 
avait  été  parmi  les  témoins,  il  aurait  changé  de  thèse; 
mais  l'engouement  de  la  fin  de  1830  pour  un  homme 
qui  même  alors  ne  fut  qu'un  factieux,  entraîna  M.  Thiers 
à  passer  les  bornes.  D'après  ce  que  j'ai  dit,  que  Je  lec- 
teur en  juge. 

Maintenant,  cette  journée  du  6  octobre,  en  d'autres 
termes  la  translation  du  Roi  à  Paris,  doit-elle  être  regar- 
dée comme  un  événement  heureux?  En  fait,  la  contre-ré- 
volution avait  comploté  de  conduire  Louis  XVI  à  Metz; 
mais  de  son  côté  ce  prince  ne  voulait  pas  laisser  dans 
Paris  le  champ  libre  au  duc  d'Orléans;  il  comprenait  que 
sa  fuite  rendrait  la  guerre  civile  immédiate,  et  il  ne  vou- 
lait pas  en  donner  le  signal;  quant  à  l'émigration  et  au 
rôle  des  armées  étrangères,  il  était  arrêté  par  la  crainte 
que  le  comte  d'Artois  ne  jouât  le  premier  rôle.  Mais  pou- 
vait-il résister  à  tout  ce  qui  l'entourait?  On  ne  saurait  le 
présumer;  dès  lors,  lui  parti,  nous  avions  de  suite  et 
la  guerre  civile  et  la  guerre  étrangère;  or,  en  1789,  nous 
étions  hors  d'état  de  soutenir  cette  double  lutte,  que  le 
résultat  de  la  bagarre  des  5  et  6  octobre  a  reculée  de 
trois  ou  quatre  années.  Grâce  à  ce  délai,  nous  avons 


GBENADIERS   D'ÉLITE.  261 

acquis  les  moyens  de  substituer  la  victoire  à  une  défaite 
infaillible;  le  salut  de  la  Révolution  a  donc  été  dans  ces 
deux  journées,  qui  trompèrent  l'espoir  et  les  projets  de 
ses  ennemis;  je  crois  toutefois  que  le  but  eût  été  égale- 
ment atteint,  si  en  cette  occasion  M.  de  La  Fayette  s'était 
montré  aussi  général  qu'il  prétendait  l'être  et  si,  malgré 
ses  dénégations  et  la  bonhomie  de  quelques  historiens, 
il  n'avait  pas  été  révolutionnaire. 

Une  fois  le  Roi  à  Paris,  tout  changea  de  face,  et  la 
garde  nationale  notamment  y  trouva  un  élément  nou- 
veau d'influence.  Partageant  la  garde  du  château,  elle 
eut  l'occasion  de  figurer  avec  des  troupes  d'élite,  les 
gardes  françaises  et  les  Suisses,  et  ne  voulut  rester  au- 
dessous  ni  des  uns  ni  des  autres.  Ma  compagnie  se  dis- 
tingua de  toute  manière.  Je  ne  sais,  au  reste,  ce  que  dans 
ce  genre  on  pouvait  voir  de  plus  beau  que  cent  vingt- 
huit  à  cent  trente  jeunes  gens,  dont  le  plus  âgé  n'avait 
pas  trente  ans,  dont  le  plus  petit  avait  plus  de  cinq 
pieds  cinq  pouces,  et  tous  remarquables  par  leur  tenue 
rigoureusement  soignée,  par  leurs  armes  resplendis- 
santes, qu'ils  maniaient  avec  une  dextérité,  une  perfec- 
tion impossibles  à  dépasser. 

Notre  réputation  d'habileté  ne  tarda  pas  à  faire  quelque 
bruit.  Les  grenadiers  des  Filles  Saint-Thomas,  qui  en 
fait  de  manœuvres  et  d'exercices  avaient  de  grandes 
prétentions  et  qui  étaient  les  seuls  concurrents  que  nous 
pussions  avoir,  nous  invitèrent  à  nous  joindre  à  eux 
pour  un  exercice  à  feu.  C'était  un  défi;  en  conséquence, 
et  pour  répliquer  par  l'équivalent  d'un  autre,  nous  accep- 
tâmes, mais  à  condition  que  l'exercice  aurait  lieu  avec 
les  bonnets  à  poil,  que  les  feux  s'exécuteraient  sur  trois 
rangs,  et  que  le  mouvement  et  les  feux  seraient  alter- 
nativement commandés  par  les  capitaines  de  l'une  et 
l'autre   compagnie.  Sous  tous  les  rapports  l'avantage 


253    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

fut  pour  nous;  mais  ce  qui  surtout  le  rendit  patent, 
c'est  que  les  grenadiers  des  Filles  Saint-Thomas  eurent 
trois  bonnets  t)rûlés,  et  qu'aucun  de  nos  bonnets  n'eut 
un  poil  roussi.  Ce  défi  fut  le  premier  et  le  dernier  que 
nous  reçûmes. 

Les  instructeurs  des  gardes  françaises  passaient  pour 
les  hommes  les  plus  habiles  au  maniement  des  armes. 
Je  ne  sais  plus  comment  un  assaut  se  trouva  arrangé 
entre  douze  d'entre  eux  et  douze  d'entre  nous;  ils 
furent  battus,  et  ce  fut  moi  qui  l'emportai  sur  tous  pour 
le  maniement  des  armes  les  yeux  bandés.  Il  est  vrai 
que,  indépendamment  de  nos  exercices  quotidiens,  je  pas- 
sais quatre,  cinq  ou  six  heures  par  jour  à  m'exercer 
entre  les  quatre  glaces  du  salon  de  ma  mère,  et  que  j'en 
étais  arrivé  à  ne  plus  comprendre  de  difficultés,  ni  sous 
le  rapport  de  la  rapidité,  ni  sous  celui  de  la  perfection 
des  temps  d'exercice.  Dans  la  charge  à  volonté,  par 
exemple,  c'était  impossible  de  voir  ma  baguette. 

Ajouterai -je  que  nous  mettions  une  véritable  coquet- 
terie à  relever  nos  postes  plus  militairement  que  per- 
sonne, et  à  poser  les  factionnaires  aux  Tuileries  mieux 
que  les  Suisses?  Notre  triomphe  était  le  service  de  l'autel 
pendant  la  messe  du  Roi,  lorsque  Grasset  le  commandait. 
Ce  service,  pour  lequel  il  fallait  six  grenadiers ,  trois  de 
chaque  côté  de  la  chapelle  et  un  sergent,  ne  roulait 
que  sur  huit  ou  dix  d'entre  nous,  mais  était  une  curio- 
sité et  pour  nous  un  tel  amusement,  que  pour  y  figurer 
je  quittai  mes  galons  de  sergent.  Silencieux  comme  des 
muets,  immobiles  et  fixes  comme  des  automates,  nous 
faisions  tous  les  mouvements  sur  des  signaux,  que 
Grasset  donnait  en  frappant  de  la  main  gauche  sur  son 
fusil,  qu'il  portait  naturellement  en  sous-officier.  Grâce 
à  nos  répétitions  continuelles,  jamais  nous  ne  nous 
trompions  sur  les  commandements.  Ainsi  un  cliquetis. 


LA  MESSE   DU   ROI.  253 

suivi  d'un  coup  sec  et  rond,  était  tout  ce  que  l'on  enten- 
dait. La  première  fois  que  nous  exécutâmes  cette  nou- 
velle manière  de  faire  nos  temps  d'exercice,  nous  cau- 
sâmes beaucoup  plus  d'étonnement  que  nous  ne  fîmes 
de  plaisir.  Les  assistants  étaient  scandalisés  que  des 
citoyens  osassent  empiéter  sur  leurs  prérogatives  et  se 
mêler  de  ce  qui  tenait  au  noble  métier  des  armes;  ils 
étaient  non  moins  alarmés  que  révoltés  de  voir  répondre 
à  leurs  dédains  par  des  preuves  d'une  habileté  qui  leur 
était  inconnue  et  qui  révélait  une  génération  toute 
guerrière. 

Avec  le  zèle  et  l'ardeur  que  nous  mettions  à  justifier 
notre  réputation,  on  comprend  qu'il  ne  se  donnait  pas 
un  coup  de  tambour  dans  notre  section  que  nous  ne 
fussions  sous  les  armes.  A  cet  égard,  il  y  avait  entre 
nous  une  telle  solidarité,  qu'il  fallait  quelque  chose 
d'extraordinaire  pour  que  l'un  de  nous  manquât  à 
l'appel.  Indépendamment  de  ce  qui  tenait  au  service  or- 
dinaire et  pendant  les  trois  années  de  durée  qu'eut  la 
garde  nationale  de  Paris,  telle  que  1789  l'avait  vu  créer, 
ma  compagnie  fut  employée  à  un  grand  nombre  d'expé- 
ditions, parfois  seule,  parfois  conjointement  avec  d'autres 
compagnies  d'élite  ou  même  avec  un  ou  plusieurs  batail- 
lons, le  nôtre  y  compris. 

Plusieurs  de  ces  expéditions  eurent  pour  objet  des 
arrestations.  Je  n'en  rappellerai  qu'une ,  qui  nous  émut 
malgré  la  gravité  du  délit  commis  par  celui  qui  en  était 
l'objet. 

Trente  hommes  de  ma  compagnie  avaient  reçu  l'ordre 
d'être  réunis  aux  Feuillants  à  minuit,  et  je  me  trouvai 
faire  partie  de  ce  détachement.  A  peine  arrivés,  on  nous 
rassembla,  et  nous  partîmes  sous  la  conduite  d'un 
homme  qu'aucun  de  nous  ne  connaissait,  mais  aux 
réqui3itions  duquel  nous  avions  ordre  de  déférer.  Vers 


254    MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

une  heure  du  matin,  nous  cernâmes  une  maison,  entre 
cour  et  jardin,  isolée  de  toute  autre  habitation  et  située 
dans  une  des  rues  non  bâties  du  faubourg  Poissonnière. 
Ces  préliminaires  achevés,  notre  guide  fut  rejoint  par 
deux  de  ses  acolytes,  qui  nous  avaient  précédés  sur  le 
terrain,  et,  après  quelques  mots  échangés  avec  eux,  il 
demanda  pour  le  suivre  des  grenadiers,  dont  je  pris  le 
commandement;  puis  il  frappa  à  la  porte,  qui  de  suite 
fut  ouverte.  Deux  grenadiers  furent  chargés  de  garderie 
portier  dans  sa  loge;  avec  les  huit  restants  je  suivis 
notre  guide  dans  la  maison,  dont  il  connaissait  lés  êtres. 
Éclairés  par  des  petits  flambeaux,  qu'il  alluma  à  une 
lanterne  sourde,  nous  arrivâmes  au  fond  d'un  apparte- 
ment charmant,  à  une  porte  qui  se  trouva  fermée  à  clef 
et  que,  requisparlui,  nous  enfonçâmes  à  coups  de  crosse. 
Cet  obstacle  en  un  instant  franchi,  nous  nous  trou- 
vâmes dans  une  chambre  à  coucher  délicieuse,  au 
moment  où  un  très  beau  jeune  homme  s'élançait  en 
chemise  de  son  lit;  il  était  suivi  par  une  femme  ravis- 
sante qui,  s'attachant  à  lui  sans  songer  à  prendre  des 
vêtements,  attestait  sa  frayeur  et  son  désespoir  par  les 
cris  les  plus  affreux. 

Pendant  que  je  l'engageais  à  se  calmer,  à  se  couvrir 
ou  à  se  recoucher,  nos  alguazils  pressaient  le  jeune 
homme  de  se  vêtir.  A  peine  habillé,  on  fouilla  avec  lui 
toute  la  maison  et,  dans  un  cabinet  écarté  et  fermé  avec 
soin,  on  trouva  une  fabrique  complète  de  faux  effets 
publics;  ainsi  se  révélait  le  mystère  de  l'arrestation.  Je 
passe  les  détails  d'une  séparation  qui  fut  déchirante  et 
l'humeur  que  nous  donna  cette  corvée;  mais,  peu  après, 
un  échafaud  remplaça  pour  ce  malheureux  les  délices 
achetées  au  prix  d'un  crime  irrémissible. 

Je  ne  sais  plus  à  quelle  époque  et  à  quelle  occasion 
un  régiment  suisse,  caserne  à  Courbevoie,  donna  des 


LE   SERVICE   DES   GRENADIERS.  255 

inquiétudes  ;  mais  des  bataillons,  formés  de  compagnies 
d'élite  de  la  garde  nationale  de  Paris,  occupèrent  de 
suite  les  ponts  de  Neuilly,  de  Bezons  et  du  Pecq,  Rueil 
et  Nanterre;  ma  compagnie  fit  partie  du  premier  de 
ces  bataillons.  Les  alarmes,  au  surplus,  se  dissipèrent,  et 
dès  le  lendemain  nous  rentrâmes  à  Paris. 

Mille  à  quinze  cents  ouvriers  avaient  été  réunis  à 
Versailles,  autant,  je  crois,  pour  leur  donner  du  pain,  que 
pour  nettoyer  le  grand  canal.  Ce  travail  semblait  donc 
un  garant  de  tranquillité;  mais,  en  ce  temps  où  la  révolte 
était  profitable  à  tant  de  gens,  ces  ouvriers  spéculèrent 
sur  elle,  et,  comptant  sur  la  populace  et  sur  l'inaction  du 
régiment  de  Flandre,  ils  se  mirent  en  pleine  insurrec- 
tion. Aussitôt  cinq  compagnies  de  grenadiers,  la  mienne 
y  comprise,  et  cinq  de  chasseurs,  prises  dans  les  dix 
bataillons  de  la  première  division  de  la  garde  nationale 
de  Paris,  arrivèrent  à  Versailles  (1).  Le  régiment  de 
Flandre,  qui,  seul,  n'avait  pas  voulu  en  venir  aux 
mains  avec  le  peuple,  prit  les  armes  et  se  réunit  à  nous. 
Notre  vue  suffit  pour  que  les  ouvriers  courussent  re- 
prendre leur  travail;  mais  vingt  des  plus  mutins  furent 
empoignés  et  mis  en  prison. 

L'importance  qu'il  y  avait  à  être  dans  de  bons  rap- 
ports avec  les  troupes  de  ligne  nous  détermina  à 
donner  un  grand  dîner  au  régiment  de  Flandre.  Ses 
officiers  ,  les  nôtres  et  un  sous-officier,  un  caporal  et  un 
soldat  de  chacune  de  leurs  compagnies  et  des  nôtres  for- 
mèrent les  convives.  Ce  fut  moi  qui  pris  l'initiative  de 
ce  repas,  pour  les  frais  duquel  nous  nous  cotisâmes.  Gela 
s'appelait  :  fraterniser. 

(1)  Le  lendemain  de  notre  arrivée,  tandis  que  nous  prenions  les 
armes  à  huit  heures  du  matin  et  que  nous  nous  réunissions  dans 
la  cour  de  Marbre,  un  fusil  partit  ;  la  balle  coupa  la  calotte  de  mon 
chapeau. 


256    MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

Pendant  les  troisjours  que  nous  passâmes  à  Versailles, 
nous  fûmes  casernes  dans  le  château,  où  le  régiment 
de  Flandre  occupait  déjà  une  partie  du  rez-de-chaussée; 
nous  fûmes  établis  dans  les  grands  appartements  de 
Louis  XIY,  savoir  :  les  grenadiers  dans  la  galerie  des 
Batailles,  les  chasseurs  dans  les  salons  qui  séparent 
cette  galerie  de  la  chapelle.  Ce  que  dans  cette  situation 
ce  château  me  fit  éprouver  serait  difficile  à  dire!  Deux 
mille  hommes  couchés  sur  la  paille  dans  ces  riches  et 
somptueux  appartements,  et  foulant  avec  bruit  des  par- 
quets sur  lesquels  on  ne  marchait  autrefois  qu'en  trem- 
blant; quelques  vivandières  hideuses  et  dégoûtantes,  er- 
rant où  avaient  régné  les  grâces,  la  beauté  et  l'amour; 
une  odeur  fétide  succédant  aux  parfums  délicats  et  sub- 
tils, la  sale  gamelle  aux  festins  de  la  cuiller;  tout  cela 
joint  à  la  surprise,  à  l'affliction,  au  scandale  du  présent, 
aux  souvenirs  du  passé,  à  mille  regrets  et  à  l'incertitude 
comme  à  la  crainte  de  l'avenir,  me  livra  à  d'étranges 
pensées  sur  les  vicissitudes  que  le  sort  pouvait  réser- 
ver à  ma  patrie.  Et  pourtant  qu'eût-ce  été  si,  plongeant 
dans  l'avenir  et  franchissant  le  temps  jusqu'au  10  juin 
1837,  je  m'étais  vu  un  demi-siècle  plus  tard  à  cette  même 
place?  Alors,  au  milieu  de  toutes  les  illustrations  vivantes 
et  de  ce  qui  rappelait  les  illustrations  passées,  j'assistais 
à  la  réinauguration  de  ce  château,  consacré  désormais  à 
toutes  les  gloires  de  la  France.  Un  repas  splendide,  une 
fête  sans  égale  remplaçaient  les  horreurs  de  l'ancien 
bivouac  dans  le  palais ,  si  solennellement  restauré  et 
qui  ne  pouvait  plus  être  habité  que  par  la  France. 

Le  Roi  passa  la  majeure  partie  de  l'été  de  1790  à  Saint- 
Cloud  ;  à  peine  y  fut-il  installé  que  les  craintes  sur  son 
évasion  ou  sur  son  enlèvement  se  renouvelèrent;  quel- 
ques mouvements  de  troupes  rendirent  ces  craintes  tout 
à  coup  plus  vives,  et  même  elles  devinrent  telles  que,  une 


MALICE   DU   DIÂfiLE.  257 

belle  nuit,  Saint-Cloud  se  trouva  entouré  par  je  ne  sais 
combien  de  demi-bataillons  de  la  garde  nationale  de 
Paris.  D'après  ce  mouvement,  notre  demi-bataillon  de 
droite  occupa  Boulogne  pendant  trente-six  heures,  et, 
dans  la  répartition  du  logement,  une  vingtaine  de  gre- 
nadiers furent  logés  avec  moi  dans  une  maison,  au  fond 
du  jardin  de  laquelle  se  trouvait  un  pavillon.  Pour  être 
plus  à  mon  aise  et  seul  avec  celui  des  grenadiers  que  je 
choisirais,  je  demandai  qu'on  m'ouvrît  ce  pavillon.  La 
vieille  servante,  à  qui  je  m'adressai,  parut  épouvantée 
de  mon  projet  et  me  déclara  que  c'était  impossible  : 
f  Eh!  pourquoi  diable  est-ce  impossible?  —  Il  est  bon, 
votre  diable  !  Eh  bien,  c'est  précisément  parce  que  le 
diable  vient  là  toutes  les  nuits  î  —  Ah  î  parbleu,  c'est 
heureux,  répliquais-je;  j'ai  précisément  une  affaire  à 
conclure  avec  lui,  et  je  serai  enchanté  de  la  rencontre...  » 
A  ce  mot,  elle  se  sauva  comme  si  elle  l'avait  eu  à  ses 
trousses. 

Cette  facétie  avait  pu  m'amuser,  mais  elle  ne  m'ouvrit 
pas  la  porte,  et,  faute  de  clef,  j'eus  recours  à  quelques 
coups  de  crosse.  Entré  à  tâtons,  je  trébuchai  sur  la  pre- 
mière marche  d'un  escalier  que  je  montai;  au  seul  étage 
qu'il  avait,  je  me  trouvai  dans  une  pièce  dont  je  me 
hâtai  d'ouvrir  une  fenètre-porte  donnant  sur  un  balcon, 
et  cela  autant  pour  y  voir  un  peu  que  pour  dissiper  une 
odeur  de  renfermé  qui  attestait  un  long  abandon.  La 
nuit  étant  superbe,  je  me  rendis  sur  le  balcon  afin  d'y 
respirer  le  frais;  j'y  étais  à  peine  que  le  balcon  tout 
entier  s'écroula.  Par  un  double  bonheur,  sa  carcasse 
était  en  fer,  et  j'en  tenais  la  rampe  assez  fortement  pour 
y  rester  suspendu  et  pour  pouvoir  à  l'aide  d'une  tra- 
verse regagner  la  chambre.  Sans  cela,  je  me  cassais  le 
cou,  et  le  diable  aurait  eu  un  beau  fait  de  plus  pour 
faire  constater  sa  malice. 

I.  17 


CHAPITRE    VIII 


Le  Champ  de  Mars,  qui  en  1815  dut  être  transformé 
en  Champ  de  mai,  fut  consacré  en  1790  à  devenir  le 
Champ  de  Fédération.  Aucun  autre  emplacement  n'of- 
frait une  enceinte  pouvant  contenir  cinq  cent  mille  spec- 
tateurs ou  acteurs,  sans  compter  que  le  spectacle  pou- 
vait être  vu,  et  du  coteau  des  Bonshommes,  et  des 
nombreuses  croisées  de  l'École  militaire.  On  ne  pensa 
pas  cependant  que  cela  dût  sufûre,  et  on  résolut  de  trans- 
former ce  Champ  de  Mars  en  une  sorte  d'arène,  c'est- 
à-dire  de  l'entourer  par  de  vastes  talus,  dont  le  centre 
fournirait  la  terre.  Douze  mille  ouvriers  furent  de  suite 
employés.  Mais,  quoique  l'on  eût  plus  d'un  mois  pour 
terminer  ce  travail,  il  fut  bientôt  évident  qu'avec  les 
moyens  existants  on  n'achèverait  ni  en  trois  ni  en 
quatre  mois.  Une  sorte  d'appel  fut  fait  aux  sections  et 
par  elles  à  la  population.  Paris  y  répondit  avec  un  tel 
enthousiasme  que  non  seulement  les  bataillons  de  la 
garde  nationale  s'y  rendirent  en  masse,  tambour  battant, 
avec  des  fanions  pour  le  ralliement  du  départ,  mais  les 
gardes  nationaux  entraînèrent  à  leur  suite  des  hommes 
qu'ils  payaient  eux-mêmes  pour  les  seconder.  Nous 
fîmes  les  frais  d'un  de  ces  aides  avec  un  de  mes  cama- 
rades. Ce  ne  fut  pas  tout;  des  officiers  se  trouvant  par 
congé  à  Paris,  des  moines  même,  enfin  les  femmes  les 
plus  élégantes,  se  confondant  aux  personnes  de  tout  âge. 


TRAVAUX  DU    CHAMP    DE   MARS.  259 

de  tout  rang,  de  tout  sexe,  de  toute  opinion,  encom* 
brèrent,  depuis  midi  jusqu'à  l'heure  du  dîner  et  même 
après  dîner,  toutes  les  avenues  du  Champ  de  Mars  de 
voitures,  de  calèches,  de  cabriolets!  Chacun  arrivait 
avec  sa  pelle  ou  sa  pioche,  et  de  toutes  parts  étaient 
expédiées  des  brouettes.  En  peu  de  jours  tout  le  monde 
eut  son  costume,  consistant  en  une  veste  à  manches, 
un  pantalon  de  coutil  ou  de  nankin  et  un  bonnet  de 
police;  beaucoup  de  dames  se  firent  faire  de  ces  petits 
bonnets  très  élégants  et  qui  leur  seyaient  à  merveille. 
Jamais  on  ne  vendit  autant  de  ces  étoffes,  jamais  on  ne 
confectionna  plus  de  ces  accoutrements.  Ardeur  et 
gaieté,  il  est  impossible  de  dire  laquelle  l'emportait  sur 
l'autre;  au  reste,  elles  servirent  mutuellement  si  bien 
que,  avant  le  10  juillet,  les  cent  cinquante  mille  ouvriers 
employés  ou  qui  s'employèrent  dans  cette  occasion 
eurent  accompli  un  travail  digne  des  anciens  Romains. 

Au  milieu  d'un  mouvement  aussi  extraordinaire,  il 
n'y  avait,  on  le  conçoit,  aucun  ordre  à  établir  ou  à  espé- 
rer; tout  se  bornait  à  réunir  en  troupe  quelques  cen- 
taines de  personnes  successivement  arrivées  et  à  leur 
indiquer,  ainsi  qu'aux  bataillons,  une  portion  de  déblais 
à  faire  ou  de  talus  à  élever.  Quant  à  la  confusion,  elle 
fut  inévitable  ;  quelques  jambes  furent  cassées,  d'autres 
fort  endommagées  par  suite  de  l'activité  des  conduc- 
teurs de  brouettes,  rivalisant  à  qui  irait  ou  reviendrait  le 
plus  vite.  Toutefois  le  zèle  n'en  fut  pas  plus  ralenti  que 
les  chants  et  les  rires  ne  furent  interrompus.  Spectacle 
au  dernier  point  extraordinaire,  et  dont  certes  il  n'y 
aura  aucun  autre  exemple. 

Il  est  rare  que  dans  de  telles  occasions  on  ne  dépasse 
pas  les  bornes  auxquelles  on  devait  s'arrêter.  A  peine 
fut-on  certain  que  les  talus  immenses  seraient  achevés 
à  temps,  on  résolut  de  les  couvrir  non  de  gradins  de 


Ï2G0    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gazon,  comme  dit  Mignet,  car  il  n'y  avait  ni  gradins  ni 
gazon,  mais  de  banquettes.  Rien  n'était  plus  absurde, 
abstraction  faite  même  de  la  difficulté.  Obliger  quatre  à 
cinq  cents  personnes  à  s'asseoir  est  possible,  en  con- 
traindre quatre  à  cinq  cent  mille  ne  l'est  pas.  Une  seule 
personne  se  levant  aurait  forcé  toutes  celles  qui  étaient 
derrière  elle  à  se  lever.  D'ailleurs,  on  ne  parvint  pas  à 
placer  le  quart  des  banquettes  qui  eussent  été  néces- 
saires pour  garnir  cet  immense  espace,  et  la  plupart  de 
celles  qui  le  furent  ne  servirent  qu'à  asseoir  et  à  chauffer 
les  gardes  nationaux  qui,  comme  moi  de  service  au  beau 
milieu  du  Champ  de  Mars  pendant  cette  nuit  de  déluge 
et  véritablement  glaciale,  se  trouvèrent  réduits  à  brûler 
ces  mêmes  banquettes,  à  la  conservation  desquelles  ils 
étaient  chargés  de  veiller. 

Je  passe  sur  les  détails  de  la  cérémonie  décrite  dans 
vingt  ouvrages  et  même  sur  la  cohorte  fédérative  qui, 
partie  de  l'emplacement  où  avait  été  la  Bastille  dont  il 
ne  restait  plus  de  vestige  et  marchant  avec  ses  quatre- 
vingt-trois  bannières  déployées,  arriva  forte  décent  mille 
hommes  et  mit  plus  de  trois  heures  à  se  développer.  A  sa 
tête  se  trouvait  en  masse  l'Assemblée  constituante,  pré- 
cédée par  un  bataillon  d'enfants  qu'on  appela  Royal- 
Bamboche  et  suivie  par  un  bataillon  de  vieillards,  que, 
dans  leur  hilarité,  les  jeunes  gens  d'alors,  morts  ou 
cacochymes  aujourd'hui,  nommèrent  Royal-Pituite.  Mais 
comment  ne  pas  rappeler  les  trois  à  quatre  cents  prêtres, 
les  cent  enfants  de  chœur  armés  d'encensoirs  et  tous  en 
aubes  blanches  nouées  par  de  larges  ceintures  de  rubans 
tricolores  (1)  ?  Ils  couvraient  les  nombreux  gradins  autour 
de  l'autel  de  la  patrie ,  que  desservaient  trois  évêques, 
celui  d'Autun  officiant,  ou  plutôt  profanant  la  dernière 

(1)  Thiers  parle  d'écharpes;   c'étaieat  des  ceiatures,  dont  les 
rubans  pendants  flottaient  au  gré  d'Éole. 


LA   FETE   DE   LA   FEDERATION.  261 

messe  qu'il  devait  dire  et  l'un  des  premiers  serments 
qu'il  devait  transgresser. 

Mais  un  homme  qui  occupait  l'attention  de  tous  les 
assistants,  c'était  M.  de  La  Fayette.  Chargé  de  tous  les 
pouvoirs  pendant  cette  solennité,  et  quoiqu'il  ne  com- 
mandât que  les  fédérés,  il  semblait  commander  à  la 
France  entière.  Monté  sur  un  cheval  blanc  (1),  je  l'aper- 
çois encore,  parcourant  à  peu  près  en  maître  ce  vaste 
espace,  et  je  citerai  un  mot  d'un  homme  d'esprit  qui, 
me  le  montrant  du  doigt,  me  dit  :  «  Voyez-vous  M.  de 
La  Fayette  qui  galope  dans  les  siècles  à  venir  î...  » 

Cependant,  si  cette  journée  sans  précédent  immorta- 
lisa tous  ceux  qui  jouèrent  les  premiers  rôles,  le  rôle 
qu'y  joua  Louis  XVI  peinera  toujours.  Placé  à  côté  du 
président  de  l'Assemblée  constituante,  en  avant  de  la 
Reine  et  du  Dauphin,  mais  assez  en  arrière  du  premier, 
ce  monarque  déjà  trop  déchu  ne  paraissait  plus,  encore 
qu'on  lui  laissât  la  droite,  qu'un  pupille  à  côté  de  son 
tuteur,  ou  même  qu'un  prince  assistant  à  la  sanction 
donnée  par  les  peuples  aux  mille  interdictions  dont  il 
avait  déjà  été  frappé. 

L'objet  de  cette  solennité  était  un  serment,  et  ce  ser- 
ment fut  prêté  immédiatement  après  la  messe,  on  sait 
comment  par  le  Roi,  puis  par  la  Reine  qui  le  fit  prêter 
au  Dauphin,  Ce  serment,  qui  pour  eux  consacrait  leur  poli- 
tique de  résignation  et  qui  semblait  d'autant  plus  sacré 
qu'il  se  répétait  à  la  même  heure  dans  tout  le  royaume. 


(1)  Ce  cheval  anglais,  qui  avait  coûté  quinze  cents  louis,  se 
montra  tout  à  coup  si  méchant  que,  de  vente  en  vente,  il  devint 
la  propriété  de  mon  loueur  de  chevaux.  Je  le  montai  pendant 
presque  tout  l'été  de  1791,  mais  rien  n*était  moins  agréable  et  plus 
fatigant.  Ses  écarts  étaient  tels  que  personne  ne  pouvait  rester 
à  côté  de  moi,  et  que  les  promeneurs  qui  avaient  à.  me  croiser 
dans  les  petites  allées  du  bois  de  Boulogne  les  quittaient  pour  les 
céder  tout  entières  à  mon  cheval. 


362    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

ce  serment  de  la  France  entière,  le  Roi  n'eût  pas  dû  l'ou- 
blier, non  plus  que  l'enthousiasme  qu'il  provoqua.  Cette 
explosion  de  vivats  unanimes  et  prolongés  était  plus 
qu'une  manifestation;  c'était  tout  un  élan  d'hommages. 
Quoi  qu'il  en  soit,  à  ces  cris  de  bonheur  se  mêlèrent 
immédiatement  vingt  musiques  militaires,  de  nombreu- 
ses fanfares,  le  roulement  de  mille  tambours  et  le  fracas 
de  cent  pièces  de  canon.  Le  temps  affreux  pendant  toute 
la  nuit  et  la  matinée  de  ce  jour,  où  l'on  considéra  la  Révo- 
lution comme  terminée,  put  être  regardé  plus  tard  comme 
le  présage  du  sang  et  des  larmes  auxquels  la  France 
fut  vouée  pendant  trente-neuf  années;  mais  le  temps,  qui 
devint  magnifique  dès  que  la  messe  commença,  pouvait 
en  ce  moment  paraître  le  gage  du  calme  et  de  la  paix 
qui  formaient  le  fond  de  toutes  les  espérances. 

Au  milieu  des  grandes  pensées  et  des  profondes  émo- 
tions que  cette  journée  multiplia,  il  y  eut  des  instants 
de  répit  et  de  gaieté.  Gelés  et  morfondus,  nous  eûmes 
recours  à  une  farandole  pour  nous  réchauffer.  Au  nombre 
de  cinquante  ou  soixante  mille  hommes  peut-être,  chan- 
tant à  tue-tête,  nous  barbotâmes  à  toutes  jambes  dans  la 
boue  et  les  flaques  d'eau  dont  le  Champ  de  Mars  était  cou- 
vert. Mais  ce  qui  amusa  pendant  plusieurs  heures,  ce  fut 
la  variété  des  tableaux  que,  par  l'alternative  du  soleil  et 
de  la  pluie,  cette  immense  population  offrait,  apparais- 
sant tout  à  coup  ou  disparaissant  sous  deux  cent  mille 
parapluies  de  toutes  couleurs.  On  eût  dit  un  peuple  de 
tortues,  dont  tantôt  on  ne  voyait  que  les  têtes,  dont 
tantôt  on  ne  voyait  que  les  écailles. 

Quoique  je  fusse  sur  pied  depuis  la  veille  au  matin  et 
sous  les  armes  depuis  vingt-quatre  heures,  que  j'eusse 
été  trempé  vingt  fois,  quoique  la  pluie  et  le  froid  ne 
reposent  guère,  j'étais  tellement  électrisé  par  la  circon- 
stance que  je  ne  sentais  aucune  fatigue.  Aussi,  la  fête  à 


LA   FETE   DE   LA   FEDERATION.  263 

peine  terminée,  je  remis  mon  fusil  et  ma  giberne  au 
tambour  de  ma  compagnie,  qui  par  parenthèse  était 
général  de  brigade  six  ans  après  (1);  puis,  m'étant 
réuni  à  ma  famille,  j'allai  avec  elle  rejoindre  quelques 
amis,  et  nous  dînâmes  en  compagnie  au  bois  de  Boulo- 
gne. Vers  neuf  heures  du  soir  nous  revînmes  à  pied, 
car  aucune  voiture  ne  circula  dans  cette  journée.  En  tra- 
versant les  Champs-Elysées,  nous  fûmes  confondus  de 
l'urbanité  sur  laquelle  chacun  s'efforçait  de  renchérir. 
Il  y  avait  foule,  et  personne  ne  pressait  sa  marche,  per- 
sonne ne  se  coudoyait;  c'était  à  qui  ferait  place  à  ceux 
que  l'on  croisait.  A  la  lueur  d'une  illumination  magnifi- 
que, au  son  de  beaucoup  d'orchestres,  on  se  promenait 
avec  délices,  chacun  cherchant  à  procurer  aux  autres  le 
charme  qu'il  goûtait.  Les  égards,  les  politesses  furent 
poussés  au  point  qu'on  était  toujours  prêt  à  se  saluer 
et  à  se  sourire.  Si  même  cette  recherche  fut  portée  à 
l'excès,  ce  fut  par  des  gens  de  la  dernière  classe  (2). 

Ainsi  se  passa  cette  Fédération,  que  suivirent  de  nom- 
breuses réjouissances,  à  laquelle  nul  souvenir  fâcheux 
ne  se  rattache,  et  qui  fut  incontestablement  la  plus  belle 
journée  de  la  Révolution.  On  eût  dit  en  effet  qu'il  ne 
restait  plus  de  vœux  à  former.  Le  Roi  avait  paru  satis- 

(1)  Il  s'agit  ici  de  Balland  (Antoine),  né  en  1751,  et  qui,  engagé  à. 
quinze  ans,  ne  serait  jamais,  sous  Tancien  régime,  sorti  de  Tobscu- 
rité.  Il  franchit  très  rapidement  les  grades  d*ofïîcier,  ouverts  par 
la  Révolution,  fut  fait  colonel  à  Jemmapes  et  général  de  brigade 
par  Bonaparte  en  Italie.  (Éd.) 

(2)  Des  gens  dupes  des  choses  et  d'eux-mêmes,  rêvant  la  perfec- 
tibilité de  l'espèce  humaine,  citaient  des  exemples  de  politesse  et 
d'honnêteté  donnés  par  le  peuple  de  Paris,  les  27,  28,  29  et  30  juil- 
let 1830,  et  les  attribuaient  à  ce  que,  depuis  la  Révolution,  le  peuple 
a  gagné  par  l'instruction.  Comme  honnêteté,  j'ai  vu  le  peuple  respec- 
ter au  14  juillet  1789  toutes  les  richesses  que  contenait  le  Garde- 
Meuble;  comme  politesse,  il  passa  toutes  les  bornes  en  1790.  C'est 
donc  en  lui-même,  en  son  instinct,  et  non  dans  l'instruction,  qu'il 
trouve  le  juste  sentiment  des  convenances. 


264    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

fait,  et  on  pouvait  croire  qu'il  l'était;  les  fédérés  allaient 
faire  retentir  la  France  entière  des  tributs  qu'ils  lui  ren- 
daient, et  si  la  France  avait  pu  être  délivrée  des  énergu- 
mènes  des  deux  partis,  aussi  bien  à  la  Cour  que  parmi 
les  démagogues,  le  Roi  et  la  royauté  étaient  sauvés.  Mais 
ce  n'est  pas  ainsi  que  marchent  les  révolutions. 

Dès  le  lendemain,  la  lutte  était  recommencée;  sept 
semaines  après,  à  Nancy,  le  sang  allait  couler;  ces 
tristes  événements  sont  trop  connus  pour  que  je  m'y 
arrête,  et  je  reviens  à  quelques  faits  relatifs  à  mon 
service  dans  la  garde  nationale  de  Paris;  je  commence 
par  ceux  qui  ont  rapport  au  cbâteau. 

Le  jeudi  saint  (1790),  étant  de  service  aux  Tuileries,  je 
me  trouvais  de  faction  dans  la  salle  située  entre  le  grand 
escalier  du  pavillon  de  Flore,  la  galerie  de  Diane  et  les 
petits  appartements  du  Roi.  C'était  au  moment  où 
Louis  XVI  et  la  Reine  lavèrent  les  pieds  à  douze  pauvres, 
représentantlesdouzeapôtres.Cesdouzepauvres,  habillés 
à  neuf  par  le  Roi  (1),  étaient  assis  sur  une  banquette 
assez  élevée  pour  que  leurs  pieds  se  trouvassent  sur  un 
gradin;  ils  avaient  le  pied  gauche  chaussé  et  le  pied 
droit  nu;  à  côté  du  pied  nu  se  trouvait  une  cuvette  avec 
de  l'eau  tiède.  Lorsque  le  Roi  et  la  Reine,  précédant 
leur  suite,  arrivèrent  par  la  porte  des  petits  apparte- 
ments, chacun  de  ces  pauvres  plaça  son  pied  sur  le 
bord  de  la  cuvette;  alors  le  Roi,  prenant  avec  le  creux  de 
sa  main  un  peu  d'eau  dans  chaque  cuvette,  la  jeta  sur 
chacun  des  douze  pieds,  qui  du  reste  n'avaient  pas 
besoin  d'être  lavés.  Quant  à  la  Reine,  elle  prit  successi- 
vement douze  serviettes,  qu'on  lui  présentait  sur  un  plat 

(1)  Les  habillements,  tous  égaux,  étaient  composés  d'un  habit, 
d'un  gilet  et  d'un  pantalon  de  drap  gris,  d'un  chapeau  (sans  co- 
carde), d'une  chemise,  d'une  cravate,  d'un  mouchoir  de  poche, 
d'une  paire  de  bas  et  d'une  paire  de  souliers. 


GARDES   MONTÉES   AU   CHATEAU.  265 

d'argent,  et  les  passa,  puis  les  laissa  sur  les  pieds  que 
le  Roi  avait  mouillés.  La  cérémonie  terminée ,  Leurs 
Majestés  firent  des  aumônes  aux  pauvres,  qui  en  toute 
hâte  s'étaient  rechaussés,  et  leur  servirent  des  mets 
contenus  dans  des  plats  de  bois.  C'est  la  dernière  fois 
que  ces  augustes  personnages  ont  déféré  à  cet  usage 
qui  date  du  roi  Robert. 

Les  gardes  montées  au  château  donnaient  presque 
toujours  lieu  à  quelque  anecdote.  Le  mot  d'un  conseiller 
au  Parlement  eut  notamment  certain  succès.  Peu  après 
l'installation  du  Roi  à  Paris,  ce  conseiller,  grenadier 
dans  la  garde  nationale,  se  trouva  de  faction  à  la  porte 
des  grands  appartements.  Un  personnage  de  la  Cour 
l'ayant  aperçu  s'écria  :  «  Comment!  c'est  vous?  Bon 
Dieu,  que  faites-vous  là?  —  Monsieur  le  duc,  répondit- 
il,  autrefois,  nous  faisions  de  très  humbles  remontrances 
au  Roi;  aujourd'hui,  nous  lui  montons  des  gardes.  » 

J'avais  passé  la  nuit  au  château,  et,  vers  six  heures 
du  matin,  afin  de  respirer  l'air  frais,  deux  de  mes  cama- 
rades et  moi,  encore  en  bonnet  de  police,  nous  sortîmes 
par  la  porte  du  milieu,  pour  faire  par  les  terrasses  le 
tour  des  Tuileries.  Comme  nous  approchions  de  la  ter-  \ 

rasse  du  bord  de  l'eau,  le  Roi  sortait  de  la  petite  porte  | 

du  château,  près  le  pavillon  de  Flore,  accompagné  de  \ 

deux  messieurs,  mais  sans  gardes;  il  allait  faire  la 
même  promenade.  Nos  bonnets  à  bas,  nous  nous  arrê- 
tâmes respectueusement  pour  le  laisser  passer;  cepen- 
dant, ne  jugeant  pas  que  ce  fût  un  motif  pour  changer 
de  projet,  nous  le  suivîmes  à  cinquante  ou  soixante  pas 
de  distance.  Les  deux  rampes  de  fer  à  cheval  des- 
cendues et  montées,  comme  en  suivant  la  terrasse 
des  Feuillants  il  arrivait  à  la  petite  porte  du  passage 
qui,  à  travers  le  couvent  des  Feuillants,  communiquait 
de  la  place  Vendôme  aux  Tuileries   et   de   ces  deux 


/ 


â(>G    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

endroits  à  la  salle  de  TAssemblée  constituante,  une 
jeune  dame  débouchait  de  cette  porte;  elle  était  pré- 
cédée par  un  joli  petit  épagneul,  qui  se  trouvait  déjà 
tout  près  du  Roi  ;  dès  qu'elle  reconnut  celui-ci,  elle  se 
hâta  de  rappeler  son  chien  en  s'inclinant  profondément; 
de  suite  le  chien  se  retourna  pour  accourir  vers  sa  maî- 
tresse ,  mais  Louis  XVI ,  qui  tenait  à  la  main  un  jonc 
énorme,  lui  cassa  les  reins  d'un  coup  de  ce  gourdin.  Et, 
pendant  que  des  cris  échappaient  à  la  dame,  pendant 
qu'elle  fondait  en  larmes  et  que  la  pauvre  bête  expirait, 
le  Roi  continuait  sa  promenade,  enchanté  de  ce  qu'il  ve- 
nait de  faire,  se  dandinant  un  peu  plus  que  de  coutume 
et  riant  comme  le  plus  gros  paysan  aurait  pu  le  faire. 

D'un  mouvement  spontané  nous  nous  arrêtâmes  et 
rétrogradâmes,  pour  ne  pas  continuer  à  suivre  «  ce  tueur 
de  chiens  >,  ainsi  qu'un  de  mes  camarades  le  nomma... 
Nous  étions  indignés  non  moins  que  scandalisés;  rien 
ne  nous  avait  paru  plus  grossier  que  le  rire  et  plus 
gratuitement  méchant  que  le  fait,  qui  du  reste  cadrait 
à  merveille  avec  les  coups  de  cravache  dont  ce  roi 
aimait  tant  à  gratifier  les  perruquiers  et  les  prêtres  que 
pour  leur  malheur  il  rencontrait  pendant  ses  chasses. 
Un  pareil  trait  semble  encore  plus  inexplicable,  si  on  se 
reporte  à  la  situation  où  se  trouvait  alors  Louis  XVI,  et  il 
me  rappelle  un  mot  qui  n'avait  fait  que  me  scandaliser, 
mais  qui  dès  ce  moment  changea  pour  moi  de  caractère. 
Voici  ce  mot.  Il  y  avait  quelque  temps  que,  dtnant,  ainsi 
que  mon  père,  chez  le  marquis  d'Aoust,  nous  nous  y 
étions  trouvés  avec  l'archevêque  de  Cambrai,  Ferdinand 
de  Rohan,  et  le  bailli  de  Suffren.  On  avait  parlé  du  Roi 
pendant  le  repas,  et,  comme  on  avait  fait  l'éloge  de  sa 
bonté  et  qu'un  des  convives  avait  observé  qu'elle  était 
peinte  sur  son  visage,  l'archevêque,  sans  baisser  la 
voix,  mais  les  yeux  fixés  sur  son  assiette,  avait  dit  : 


LOUIS   XVI   ET   LE   PETIT    CHIEN.  267 

«  L'heureux  masque  !  »  Quoique  tous  les  regards  se  fus- 
sent portés  sur  lui,  personne  n'avait  répliqué  (1). 

Ainsi  que  je  l'ai  dit,  ma  compagnie  était  très  bien 
composée.  En  gens  de  qualité,  je  citerai  M.  de  Noailles, 
que  nous  placions  toujours  en  tête  du  premier  rang; 
en  financiers  :  MM.  Doazan,  de  Vismes  et  Piscatory;  en 
artistes  :  Carie  Vernet,  Bertaux  et  Grasset;  en  jeunes 
gens  instruits  et  bien  nés,  une  foule;  en  hommes  de 
mauvais  ton  et  de  mauvaises  manières,  personne.  Aussi 
nos  gardes  étaient-elles  des  réunions  fort  agréables, 
surtout  quand  nous  étions  seuls,  parce  qu'alors  le 
temps  se  partageait  à  merveille  entre  le  service  que 
nous  faisions  de  la  manière  la  plus  sévère,  les  repas  qui 
devenaient  de  véritables  pique-niques,  la  conversation 
toujours  très  variée,  très  gaie,  et  le  sommeil  assez  rare 
parmi  nous.  Mais  dans  les  postes,  pour  lesquels  plu- 
sieurs sections  fournissaient  un  contingent,  comme  à 
l'Hôtel  de  ville  où  nous  étions  trois  cents,  le  jeu  deve- 
nait la  principale  affaire.  J'ai  vu  perdre  en  une  nuit 
plus  de  30,000  francs  aux  petits  paquets,  jeu  qui  se 
trouva  adopté  dans  ce  corps  de  garde  (2). 


(1)  Un  autre  mot,  dit  par  lui,  le  même  jour,  fit  encore  une  im- 
pression profonde.  On  avait  quitté  la  table  et  on  était  rentré  dans 
le  salon.  La  conversation  roulait  sur  le  suicide,  que  chacun  con- 
damnait, lorsque  Tarchevêque  de  Cambrai  éleva  la  voix  et  dit  : 
V  Le  suicide  est  un  crime;  il  est  un  cas  cependant  où  il  devient 
un  devoir,  c'est  quand  on  a  perdu  Thonneur.  »  Ce  mot  était  la 
condamnation  à.  mort  du  cardinal  de  Rohan,  son  frère,  réellement 
déshonoré  par  l'afTaire  du  Collier. 

(2)  Il  arrivait  cependant  que  Ton  jouait  des  déjeuners  ou  des 
discrétions  d'huîtres,  faut  que  je  rappelle  parce  que  j'ai  vu  gagner  à 
un  homme,  dont  j'ai  oublié  le  nom,  le  pari  de  manger  cinquante  dou- 
zaines d'Iiuitres.  A  propos  de  cet  amateur  d'huîtres,  Lenoir  nous 
conta  que,  ayant  invité  à  déjeuner  trois  convives  du  même  genre, 
qui  n'étaient  pas  rares  à.  cette  époque,  il  leur  avait  demandé  à 
leur  arrivée  combien  d'huîtres  chacun  d'eux  avait  l'habitude  de 
manger,  et  qu'ils  avaient  répondu  ;  le  premier,  quinze  à  dix-huit 


268    MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

Voici  deux  faits  encore  relatifs  à  mon  service  dans  la 
garde  nationale  : 

J'étais  de  garde  au  Châtelet,  tribunal  servant  de  pri- 
son. Il  était  minuit,  lorsqu'on  vint  en  toute  hâte  de- 
mander un  factionnaire.  C'était  mon  tour  de  marcher,  et 
je  partis.  Après  avoir  monté  très  haut,  suivi  je  ne  sais 
combien  de  corridors,  changé  je  ne  sais  combien  de 
fois  d'escaliers,  on  me  conduisit,  à  la  lueur  d'une  lan- 
terne, à  travers  des  charpentes  qui  à  dix  reprises  me 
forcèrent  à  me  ployer  en  deux  ou  à  faire  d'énormes  en- 
jambées, au  milieu  d'un  grenier  vaste  et  fort  éloigné  de 
tout  point  fréquenté.  Arrivé  là,  on  me  fit  charger  mon 
fusil  et  on  me  donna  pour  consigne  de  ne  faire  aucun 
bruit,  de  ne  pas  bouger  et,  dans  le  cas  où  j'entendrais 
venir  à  moi  dans  telle  direction,  de  faire  feu,  puis  de 
me  retirer  le  plus  vite  que  je  pourrais.  Après  quoi,  on 
me  laissa  dans  une  obscurité  profonde.  Des  prisonniers, 
parait-il,  devaient  fuir  par  là;  mais  je  n'ai  jamais  com- 
pris comment  on  n'avait  pas  d'autres  moyens  d'empê- 
cher leur  évasion  ;  pourquoi  on  ne  me  laissa  pas  une 
lanterne,  tant  pour  voir  où  je  tirerais  que  pour  me  sauver 
en  cas  de  besoin  hors  de  ce  labyrinthe;  ni  comment 
dans  une  telle  situation  on  n'avait  pas  placé  deux  fac- 
tionnaires au  lieu  d'un.  Au  reste,  je  n'entendis  rien,  et, 
au  bout  de  deux  heures  qui  me  parurent  fort  longues, 
un  autre  prit  ma  place;  mais,  sur  mes  observations,  ce 
factionnaire  fut  échelonné  par  un  second,  et  la  faction 
ne  fut  plus  que  d'une  heure. 

L'autre  fait  que  j'ai  à  rappeler  se  rattache  à  un  évé- 
nement plus  grave,  au  procès  de  Favras. 

Cet  homme,  nommé  Mahy,  était  de  Favras,  village  des 

douzaines;  le  second,  quarante  à  quarante-cinq;  à  quoi  le  troi- 
sième avait  ajouté  :  «  Quant  à  moi,  monsieur,  j'en  maoge  tou- 
jours. » 


LE  MARQUIS   DE    FAVRAS.  269 

environs  de  Blois.  Doué  de  capacité  et  même  d'audace, 
instruit,  fort  intrigant,  assez  mauvais  sujet  pour  avoir 
de  nombreuses  chances  de  réussite,  il  s'était  rendu  à 
Paris,  où  il  était  entré  dans  les  gardes  de  Monsieur,  que 
peu  après  il  avait  quittés  et  où  bientôt,  si  ce  n'est  de 
prime  abord,  il  était  devenu  marquis  comme  Rivarol 
était  comte,  comme  tant  d'autres  y  portaient  des  titres 
et  des  nonis  qu'ils  n'avaient  pas.  Grâce  à  son  titre  et 
dans  un  de  ses  voyages,  il  était  parvenu  à  épouser  une 
princesse  allemande,  puis,  de  retour  en  France  et  tou- 
jours empressé  de  témoigner  son  zèle  à  Monsieur,  il 
avait  été  chargé  de  négocier  un  emprunt  dont  ce  prince 
avait  besoin. 

Cependant  la  Révolution  prenait  chaque  jour  un  carac- 
tère plus  menaçant.  Monsieur  qui,  en  1788,  avait  rompu 
une  digue  à  travers  laquelle  se  précipitait  un  torrent 
prêt  à  tout  submerger.  Monsieur  n'en  était  plus  à  s'alar- 
mer de  la  marche  des  événements;  pour  les  arrêter  ou 
les  changer  à  son  gré,  le  moyen  le  plus  certain  lui  ayant 
paru  être  de  faire  sortir  la  famille  royale  de  Paris  et  de 
se  débarrasser  de  M.  Necker  et  de  M.  de  La  Fayette,  il 
résolut  de  faire  assassiner  ces  deux  personnages  et  de 
faire  enlever  le  Roi.  Or,  frappé  de  l'idée  que  personne 
ne  pouvait  à  plus  de  titres  que  Favras  être  chargé  de 
l'exécution  de  ce  double  projet,  il  le  revit,  lui  fit  accepter 
cette  mission  et  lui  promit,  en  cas  de  réussite,  la  confir- 
mation de  son  titre  de  marquis  et  500,000  francs. 

Favras  dès  lors  chercha  des  exécuteurs  de  si  hautes 
œuvres.  Il  explora  dans  ce  but  le  quai  de  la  Ferraille, 
les  casernes  (1),  et  même  de  mauvais  lieux.  Deux  ser- 

(1)  Ce  Favras  occupait  un  pavillon  situé  en  face  du  principal 
corps  de  bâtiment  de  l'abbaye  Saint-Germain,  où  se  trouvaient 
établis  les  bureaux  de  la  Librairie,  où  je  logeais  alors  avec  mon  père 
et  dont  le  rez-de-chaussée  était  occupé  par  la  troupe  de  ligne.  £h 


270    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

gents,  découverts  par  lui  je  ne  sais  où,  finirent  par  lui 
paraître  dignes  de  sa  confiance  :  il  s'ouvrit  donc  à  eux, 
et,  indépendamment  de  places  de  capitaine  dans  le  corps 
qu'il  levait  pour  la  contre-révolution,  il  leur  promit 
100,000  francs  de  récompense  s'ils  consommaient  le 
double  crime  qui  leur  était  demandé.  Mais  ces  deux 
hommes  n'étaient  plus  de  ces  gardes  françaises,  qui  en 
1760  encore,  assassinaient  pour  de  l'argent.  Entraînés 
par  le  mouvement  général,  ils  obéissaient  déjà  à  d'autres 
influences.  Les  grades  dont  on  leur  présentait  l'espé- 
rance leur  apparaissaient  dans  l'avenir  pouvoir  être  ac- 
quis par  de  plus  nobles  titres;  en  conséquence,  au  lieu 
de  le  seconder,  ils  dénoncèrent  M.  de  Favras  et  le  firent 
mettre  en  jugement. 

Cette  cause  avait  un  intérêt  immense.  Je  ne  pense  pas, 
comme  le  parti  de  la  Cour  chercha  à  l'accréditer,  que  le 
Châteiet  condamna  M.  de  Favras  parce  que  le  peuple 
avait  la  velléité  de  voir  pendre  un  marquis,  jouissance 
que  d'ailleurs  cet  homme  ne  pouvait  pas  procurer,  son 
titre  n'ayant  pas  plus  de  valeur  qu'un  sobriquet:  je  ne 
pense  pas  non  plus  que  le  Châteiet  le  sacrifia,  pour  se 
faire  pardonner  l'acquittement  de  M.  de  Besenval  (1) 
(ces  propos  de  parti  n'ébranlèrent  l'opinion  de  personne); 
de  fait,  il  le  condamna  parce  qu'il  fut  impossible  de 
ne  pas  le  condamner.  La  seule  question  était  donc  de 
savoir,  non  jusqu'à  quel  point  Monsieur  était  coupable, 

bien,  M.  de  Favras  avait  eu  avec  des  sous-officiers  et  des  soldats 
de  ce  corps  des  entretiens  fort  suspects ,  quoiqu'ils  ne  le  fussent 
pas  assez  pour  le  compromettre. 

(1)  Suisse  au  service  de  la  France.  Fut  successivement  comman- 
dant, puis  inspecteur  du  régiment  des  gardes  suisses.  Lieutenant 
général  en  1789,  il  fut  chargé  d'un  commandement  des  troupes 
réunies  autour  de  Paris,  déserta  son  poste,  fut  arrêté,  mis  en  juge- 
ment et  finalement  acquitté  par  le  Châteiet,  qu'inspiraient  alors 
des  sentiments  contre-révolutionnaires.  11  est  connu  surtout  par 
des  Mémoires  publiés  après  sa  mort.  (Éd.) 


FAVRAS   AU   CHAÏELET.  271 

ce  dont  personne  ne  doutait,  mais  jusqu'à  quel  point  il 
serait  compromis.  Tout  dépendait  du  rôle  que  Favras 
jouerait  dans  cette  procédure,  c'est-à-dire  s'il  disculpe- 
rait Monsieur,  ou  bien  s'il  l'accuserait,  ses  moindres 
charges  ne  pouvant  manquer  d'équivaloir  à  des  preuves 
matérielles;  car,  je  le  répète,  la  conviction  morale  était 
entière.  La  famille  royale  était  dans  le  plus  grand 
émoi  :  Monsieur  en  palpitait,  et  c'est  parce  qu'on  crut 
pouvoir  compter  sur  la  discrétion  de  Favras,  que  ce 
prince  se  rendit  à  l'Hôtel  de  ville  et  y  fit  cette  fameuse 
déclaration,  dans  laquelle  le  futur  roi  de  1815  et  de 
1816  proclama  que  «  l'autorité  royale  devait  être  le 
rempart  de  la  liberté  nationale,  et  la  liberté  nationale  la 
base  de  l'autorité  royale  »,  ajoutant  :  «  J'ai  droit  d'être 
cru  sur  parole;  je  n'ai  jamais  changé  de  sentiments,  de 
principes,  et  je  ne  changerai  jamais...  »  Mais  cette 
comédie  ne  pouvait  paraître  donner  le  change  qu'autant 
que  Favras  ne  la  démentirait  pas;  s'il  disculpait  Mon- 
sieur, sa  mort  était  certaine;  mais  s'il  mettait  ses  révé- 
lations à  prix,  il  pouvait  sauver  sa  tête.  Ce  fut  donc  à 
empêcher  qu'il  ne  parlât,  que  tous  les  efforts  tendirent; 
dans  ce  but,  on  réussit  à  lui  persuader  que,  ne  pou- 
vant être  sauvé  que  par  le  Roi,  il  aurait  sa  grâce  s'il 
parvenait  à  écarter  tout  ce  qui  serait  de  nature  à  mettre 
Monsieur  en  cause. 

Encore  de  garde  au  Châtelet  le  jour  où  Favras  fut 
jugé,  le  hasard  voulut  que  je  fusse  mis  de  faction  der- 
rière la  chaise  sur  laquelle  il  était  assis,  et  que  j'y  res- 
tasse pendant  tout  le  temps  que  dura  son  interrogatoire. 
Je  dois  le  dire,  je  fus  frappé,  au  dernier  point  frappé,  de 
sa  fermeté,  qui  du  reste  paraissait  un  parti  pris;  je  ne 
le  fus  pas  moins  de  l'habileté  avec  laquelle  il  soutint  son 
rôle.  Toutes  les  fois  que  Monsieur  fut  nommé,  il  rappela 
les  obligations  qu'il  lui  avait,  sans  laisser  échapper  un 


272    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

mot  qui  pût  l'inculper;  loin  de  là,  ce  qui  paraissait  irré- 
vocablement compromettant  se  trouvait  expliqué  de 
manière  à  repousser  jusqu'au  soupçon. 

Sa  condamnation  fut  prononcée  et  ne  l'ébranla  pas. 
Conduit  à  l'Hôtel  de  ville,  pour  savoir  s'il  avait  des 
révélations  à  faire,  il  n'en  fit  aucune,  grâce  aux  pro- 
messes qui  lui  avaient  été  faites  et  à  l'influence  qu'exer- 
cèrent sur  lui  les  deux  ecclésiastiques  qui  lui  avaient 
été  donnés,  et  au  nombre  desquels  se  trouvait  l'abbé 
Le  Duc,  dont  la  seule  présence  équivalait  à  une  preuve 
sans  réplique  (1). 

Mais,  parvenu  au  lieu  du  supplice  et  ne  voyant  pas  la 
grâce  arriver,  il  voulut  parler,  et  certainement  il  aurait 
tout  dit,  si  l'abbé  Le  Duc  ne  l'avait  contenu  par  ces 
mots  :  «  Votre  sort  est  irrévocable...  soumettez-vous 
donc  à  ce  que  le  Roi  ne  peut  plus  empêcher,  et  considé- 
rez que  vous  sauvez  la  famille  royale  tout  entière,  et  que 
votre  famille  recueillera  le  prix  de  votre  héroïque  dé- 
vouement. » 

Il  fut  pendu!  L'abbé  Le  Duc  aussitôt  se  jeta  dans 
une  voiture  qui  l'attendait;  à  toutes  jambes  de  chevaux, 
il  arriva  au  Luxembourg,  et,  en  dépassant  le  seuil  de  la 
pièce  où  le  prince  l'attendait  dans  une  grande  anxiété, 
il  s'écria  :  Consummatum  est! 

C'est  à  l'abbé  Le  Duc  lui-môme  que  nous  dûmes,  mon 
ami  Préval  et  moi,  de  connaître  tout  ce  qui  concerne 
Favras  dans  cette  affaire;  le  même  abbé  convint  devant 
nous  que  Favras,  n'ayant  aucune  raison  et  aucuns 
moyens  de  recruter  pour  lui-même,  n'avait  pu  être  et 
n'avait  été  en  réalité  que  l'agent  de  Monsieur. 

Un  dernier  mot.  Le  président  Talon  était  demeuré 


(1)  Fils  naturel  de  Louis  XV,  il  aurait  dû  s'appeler  l'abbé  de 
Bourbon. 


L'ABBE   LE  DUC.  273 

dépositaire  de  toutes  les  pièces  du  procès;  à  sa  mort, 
elles  passèrent  dans  les  mains  de  son  fils,  frère  de 
Mme  du  Gayla;  j'ignore  si  c'est  la  remise  de  ce  dossier 
qui  a  contribué  à  la  faveur  de  cette  dernière;  du  moins 
est-il  certain  qu'elle  a  fondé  celle  de  M.  Talon,  qu'elle 
l'a  fait  promouvoir  au  grade  de  maréchal  de  camp,  et 
qu'il  lui  a  dû  son  mariage,  ce  mariage  qui  faisait  dire 
à  Louis  XVIII  «  qu'il  avait  donné  du  talon  dans  le 
derrière  de  Mlle  de  Beauvau  » . 

Au  reste,  l'espèce  de  velléité  qui  sans  succès  avait  fait 
mettre  un  misérable  en  campagne  était  prédestinée 
à  avoir  les  plus  effroyables  suites.  Robespierre,  grâce 
aux  infernales  conceptions  et  directions  deCoblentz,  ne 
devait  pas  tarder  à  succéder  à  Favras. 

Le  Portefeuille  de  Montgaillard,  le  Moniteur,  la  Biblio- 
thèque historique,  etc.,  etc.,  ont  révélé  que  ce  monstre  a  fini 
par  être  l'exécuteur  des  vengeances  des  Princes  contre 
les  nobles,  contre  les  magistrats  qui  n'émigrèrent  pas, 
et  contre  tous  ceux  à  qui  ces  Princes  ou  des  personnes 
de  leur  alentour  en  voulaient;  il  fut  en  même  temps 
leur  agent,  pour  rendre,  à  force  de  crimes  que  leurs  suc- 
cesseurs exploitent  encore,  la  Révolution  odieuse.  Ces 
faits  sont  positifs;  mais  de  tels  projets  ne  s'exécutent 
pas  sans  lettres  écrites,  sans  listes  envoyées  .... 


Ici  se  présente  une  lacune  ;  deux  pages  du  manuscrit  ori- 
ginal ont  été  coupées,  avant  qu'il  nous  ait  été  confié  pour  la 
publication.  Si  nous  en  jugeons  d'après  les  lignes  qui  la  pré- 
cèdent, d'après  celles  qui  la  suivent  et  surtout  d'après  l'in- 
térêt qui  l'a  fait  disparaître,  la  révélation  devait  être 
importante.  En  une  fin  de  phrase,  le  baron  Thiébault  nous 
apprend  qu'il  en  tenait  les  détails  de  l'abbé  Le  Duc. 


Ce  que  la  tombe  de  cet  abbé  Le  Duc  a  enseveli  de 

I.  18 


S74    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   TH1ÉBAT7LT. 

secrets  et  de  faits  curieux  n'est  pas  croyable.  Dans 
une  position  qui  le  mettait  à  même  de  tout  savoir  et  qui 
ne  lui  permettait  de  rien  écrire,  il  avait  passé  sa  vie  à 
fureter  et  Tavait  fait  avec  autant  d'esprit  que  de  mé- 
moire :  par  malheur,  je  ne  l'ai  vu  que  deux  fois,  une 
fois  chez  Préval,  une  fois  chez  lui,  et  encore  ces  entrevues 
furent  courtes.  C'est  dans  la  première  entrevue  qu'un 
honnête  officier  nous  fit  rire  en  adressant  à  l'abbé 
Le  Duc  cette  apostrophe  :  «  Mais  comment  le  Roi  ne  vous 
fait-il  pas  évêque  ?  » 

Lors  des  premiers  troubles  qui  agitèrent  les  États 
généraux,  vers  le  moment  où  ils  se  transformèrent  en 
Assemblée  constituante,  le  besoin  de  se  voir,  de  se 
concerter,  d'échapper  par  des  associations  aux  dangers 
de  l'isolement  et  de  donner  pour  auxiliaire  à  chaque 
individu  une  masse  dont  il  Ht  partie,  avait  fait  former 
à  Versailles  un  club,  bientôt  nommé  :  «  Club  des  Amis 
de  la  Constitution  i,  dénomination  ridicule,  en  ce  sens 
que  la  Constitution  n'était  pas  faite.  Quoi  qu'il  en  soit, 
ce  club,  composé  de  députés  et  de  non-députés,  suivit 
l'Assemblée  à  Paris  et  s'établit  dans  l'église  des  Jacobins 
de  la  rue  Saint-Honoré,  emplacement  dont  l'étendue  et 
les  dépendances  permirent  l'extension  désastreuse  du 
club  qui  prit  le  nom  de  son  local. 

Son  début  fut  cependant  fort  loin  de  ressembler  à  ce 
qu'il  devint.  Sans  doute,  les  plus  ardents  députés  du 
côté  gauche  en  firent  de  suite  partie,  mais  en  même 
temps  s'y  trouvaient  Mirabeau,  les  Lameth,  Bamave, 
La  Tour-Maubourg,  etc.,  et,  si  je  sors  de  l'assemblée,  je 
me  rappelle  encore,  et  indépendamment  de  beaucoup 
de  gens  de  qualité,  le  prince  de  Broglie,  le  duc  de 
Chartres,  aujourd'hui  Louis-Philippe  I". 

Un  grand  nombre  des  amis  de  mon  père,  députés  et 
autres,  en  faisaient  partie;  il  fut  entraîné    à  s'y  faire 


CLUB   DES   AMIS   DE  LA  CONSTITUTION.  275 

recevoir;  je  ne  sais  plus  par  quel  membre  la  demande 
en  fut  faite,  mais  il  fallut  qu'elle  fût  appuyée  par  deux 
autres,  et  ce  que  je  n'ai  pu  obtenir,  c'est  que  M.  le  duc 
de  Chartres,  alors  membre  d'un  des  comités  ou  bureaux 
de  ce  club,  fût  l'un  des  signataires.  Enfin,  mon  père  reçu, 
je  ne  tardai  pas  à  l'être  moi-même,  et  j'y  fus  témoin  de 
discussions  superbes,  notamment  entre  Mirabeau  s'op- 
posant  à  ce  que  l'on  fît  une  loi  sur  les  émigrés,  qu'il 
appelait  les  émigrants,  et  les  plus  grands  orateurs  de 
l'extrême  gauche.  C'est  à  cette  occasion  que  Barnave 
me  frappa  pour  la  première  fois.  Dix  répliques  avaient 
été  échangées  et  avaient  beaucoup  plus  embrouillé 
qu'éclairci  la  question,  lorsqu'un  tout  jeune  homme  prit 
la  parole  et,  suivant  l'ordre  dans  lequel  chacun  avait 
parlé,  résuma  chacun  des  discours  prononcés,  et  cela 
avec  autant  d'ordre,  de  clarté,  que  de  simplicité;  il  ter- 
mina cette  longue^  mais  lumineuse  récapitulçition,  par 
ces  mots  :  «  Ainsi,  messieurs,  les  questions  sur  lesquelles 

il  vous  reste  à  émettre  une  opinion  sont »  Tout  le 

monde  fut  confondu. 

A  ce  fait,  qui  consacre  une  admiration,  j'en  joindrai 
un  d'un  autre  genre.  M.  le  prince  de  Broglie  eut  à  faire 
un  rapport  sur  je  ne  sais  plus  quel  fait;  un  charretier 
y  figurait  sur  un  premier  plan,  et  cet  homme,  dont  le 
nom  assez  baroque,  mais  par-dessus  tout  fort  vulgaire, 
était  uni  au  nom  d'un  homme  honorable,  ne  revenait 
jamais  sans  que  le  prince  de  Broglie  l'accompagnât  de 
la  qualification  de  «  monsieur  »,  que  le  plus  sérieuse- 
nlent  du  monde  il  articulait  avec  une  déférence  qui  me  pa- 
rut burlesque,  alors  qu'il  se  bornait  à  joindre  au  nom  de 
l'acolyte  de  ce  «  conducteur  de  voitures  dites  roulières  » 
(pour  rappeler  une  de  ses  périphrases)  ce  même  mot  de 
€  monsieur  »,  quoique  cet  acolyte  fût  un  homme  titré. 

Pendant  un  an  nous  fûmes,  mon  père  et  moi,  assez 


276    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

assidus  aux  séances  des  Jacobins;  mais,  bientôt  dépassés 
par  les  meneurs  de  ce  club,  le  dégoût  pour  beaucoup  de 
rôles,  l'indignation  pour  beaucoup  d'autres,  nous  en 
éloignèrent  peu  à  peu.  La  création  du  club  des  Feuil- 
lants par  Mirabeau  et  La  Fayette  ne  faisait  plus  de  ces 
associations  que  des  affaires  de  partis;  or, nous  ne  pou- 
vions appartenir  à  aucun  de  ces  partis;  nous  n'allâmes 
donc  pas  au  nouveau  club,  et  nous  abandonnâmes 
l'ancien. 

Deux  grands  événements  marquèrent  les  six  premiers 
mois  de  1791  :  l'un,  la  journée  du  28  février,  l'autre,  la 
mort  de  Mirabeau. 

Le  premier  eut  deux  scènes,  une  de  jour  et  une  de  nuit. 
Celle  de  jour  eut  lieu  à  Vincennes,  qui  servait  de  prison 
d'État.  Pour  la  démolir,  le  peuple  l'attaqua,  comme  il 
avait  attaqué  la  Bastille;  mais  M.  de  La  Fayette  l'en 
chassa.  La  scène  de  nuit,  ou  plutôt  du  soir,  se  passe 
aux  Tuileries,  où  je  ne  sais  combien  de  royalistes, 
munis  d'armes  cachées,  se  réunirent  tout  à  coup.  C'était, 
dirent  les  uns,  afin  d'entourer  le  Roi  à  ce  moment  où 
la  population  était  en  mouvement,  raison  pitoyable, 
puisque  la  garde  nationale  et  surtout  la  garde  constitu- 
tionnelle valaient  pour  cela  mieux  qu'eux.  Les  autres 
prétendirent  que  c'était  pour  enlever  le  Roi  et  sa  famille 
à  la  faveur  de  la  bourrasque  préparée,  affirmait-on,  et 
exécutée  par  les  meneurs  de  ceux  qui  devaient  en  profi- 
ter; c'est  ainsi  que,  pour  retenir  éloigné  M.  de  La  Fayette, 
ils  auraient  préféré  Vincennes  à  tout  autre  lieu.  Mais  ce 
dernier  fut  informé  à  temps  de  ce  qui  se  passait  au  châ- 
teau; il  était  accouru  au  galop,  et,  à  la  tète  de  quelques 
compagnies  de  grenadiers,  dont  la  mienne,  il  avait  fait 
déguerpir  à  coups  de  crosse  tous  ces  insurgés  d'un 
genre  nouveau,  qui,  poursuivis  à  travers  les  apparte- 
ments, furent  fort  heureux  de  pouvoir  se  sauver  par  la 


LES    CHEVALIERS    DU    POIGNARD.  277 

grande  galerie  et  le  vieux  Louvre,  qu'on  n'avait  pas 
songé  à  faire  occuper.  Ainsi  se  termina  le  rôle  de  ces 
coryphées  que  Ton  nomma  les  «  Chevaliers  du  poignard  ». 
Connue  sous  le  nom  de  bataille  de  cannes,  cette  entre- 
prise fut,  pour  la  Cour,  une  déconsidération  de  plus,  de 
même  qu'elle  formait  un  grief  nouveau. 

Cette  époque  était  bizarre  à  force  de  contrastes.  Mal- 
gré la  gravité  des  circonstances,  le  caractère  national 
conservait  encore  sa  gaieté.  On  conspirait  et  on  riait 
en  même  temps;  on  jouait  sa  tête  et  on  chantait;  on 
s'égorgeait  et  on  dansait.  Je  marchais  donc,  le  28  février 
au  soir,  la  baïonnette  en  avant  et  au  pas  de  charge,  dans 
la  propre  demeure  du  Roi,  et  le  29  au  soir  j'étais  au  bal 
du  club  des  Étrangers,  bal  aristocratique  dont  j'ai  déjà 
parlé.  J'y  dansais  avec  une  jeune  dame,  dont  je  me  rap- 
pelle très  bien  la  délicieuse  figure  et  pas  du  tout  le  nom, 
lorsque  M.  de  Sombreuil  le  fils  passa  auprès  d'elle;  elle 
l'arrêta  et  le  questionna  de  la  façon  la  plus  vive  : 
«  Est-ce  possible  que  vous  ayez  été  frappé  hier  au  soir? 
—  Plus  que  possible,  madame,  répondit-il  en  riant.  — 
Que  vous  ayez  reçu  un  coup  de  pied?  —  Oui,  madame, 
un  coup  de  pied,  et  ce  que  je  puis  vous  afûnner  égale- 
ment, c'est  que  si  je  ne  m'étais  pas  retourné  très  vite,  je 
l'aurais  reçu  dans  le  ventre.  »  Elle  éclata  de  rage  plus  que 
de  rire,  et  répliqua  avec  exaltation  :  «  Allons,  messieurs, 
votre  place  n'est  plus  à  Paris...  »  Mot  révélateur  du 
rôle  que  jouaient  toutes  les  femmes  tenant  au  parti  de 
la  Cour,  et  qui  fit  autant  d'émigrés  que  le  fanatisme  et  la 
terreur. 

Je  passe  à  la  mort  de  Mirabeau.  J'ignore  si  sans  elle 
la  fuite  du  Roi  aurait  eu  lieu,  et  j'ai  toujours  été  porté  à 
croire  que  ce  grand  orateur,  réuni  aux  hommes  modérés 
qui  se  trouvaient  auprès  de  Louis  XVI  et  peut-être  à 
M.  de  Bouille   lui-même,  serait  parvenu  à  empêcher 


a';»    MKMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

cotte  fuite,  qui  ne  laissait  plus  de  fusion  possible  entre 
lo  Roi  et  la  France.  Dans  la  position  des  Bourbons,  il 
n'y  avait  plus  de  pertes  réparables,  ni  de  fautes  qui  pus- 
sent rester  impunies. 

Ainsi  que  cela  ne  pouvait  manquer  d'arriver,  cette 
mort  de  Mirabeau,  si  prompte,  si  accablante,  donna 
liou  à  d'borribles  soupçons.  D'abord  on  le  déclara 
empoisonné;  mais  bientôt  on  sut  que  cet  atblète,  non 
moins  puissant  dans  ses  orgies  que  dans  ses  travaux, 
avait,  en  soupant  la  veille  de  la  dernière  séance  à 
laquelle  il  parut,  porté  l'intempérance  au  delà  de  toutes 
l(i.s  bornes;  que.  en  quittant  une  table  fatale,  il  était  en- 
tré dans  une  couche  plus  fatale  encore.  Parvenu  cepen- 
<iant  à  se  traîner  le  lendemain  jusqu'à  l'Assemblée,  il 
oiïraya  ses  collègues  par  la  décomposition  de  ses  traits, 
par  ses  défaillances  continuelles  et  aussi  par  la  puis- 
sance de  son  génie ,  survivant  en  lui  à  toutes  les  autres 
facultés.  La  Cour  et  Paris  suivirent  avec  la  plus  cruelle 
anxiété  les  phases  de  son  agonie  :  la  rue  du  Mont-Blanc, 
où  il  logeait,  avait  peine  à  suffire  à  une  foule  qui,  sans 
diminuer,  se  renouvelait  sans  cesse;  le  silence  qui  y 
régnait,  l'anxiété  avec  laquelle  à  voix  basse  on  se  de- 
mandait et  se  transmettait  les  nouvelles,  avaient  quelque 
chose  de  lugubre.  Le  matin  j'y  allais  seul,  le  soir  avec 
mon  père;  enfin,  le  2  avril  1791,  la  mort  substitua  à 
l'espérance  la  réalité  d'une  grande  douleur. 

L'enterrement  eut  lieu.  Jamais  funérailles  ne  furent 
plus  imposantes.  Paris  entier  était  sur  pied,  et  si  tous  ses 
habitants  ne  suivirent  pas  le  convoi  de  l'immense  ora- 
teur, c'est  que  pour  le  voir  il  ne  fallait  pas  en  faire 
partie;  encore  une  foule  de  personnes,  après  l'avoir  vu 
passer,  se  réunirent-elles  à  cette  longue  et  interminable 
colonne  mortuaire;  l'Assemblée  constituante  en  masse, 
toutes  les  autorités,  tous  les  fonctionnaires,  les  sociétés 


LA   FUITE   DU   ROI.  "210 

populaires,  des  personnages  de  la  Cour,  la  garde  natio- 
nale et  des  milliers  de  citoyens,  tous  marchaient  con- 
fondus dans  une  même  désolation,  car  tous  avaient 
espéré  en  cet  homme  immense,  pour  qui  le  Panthéon 
parut  être  la  seule  sépulture  dont  il  fût  digne  (1). 

Le  20  juin  devait  être  dans  les  fastes  de  la  Révolution 
un  jour  mémorable.  En  1788,  le  Roi  exilait  huit  parle- 
ments, dont  il  avait  cassé  les  arrêts;  en  1789,  par  le  ser- 
ment du  Jeu  de  paume,  ce  jour  a  consacré  la  résistance 
de  l'Assemblée;  en  1790,  il  a  vu  proclamer  l'abolition 
des  titres;  en  1792,  il  verra  souiller  le  palais  des  rois; 
en  1791,  c'est  le  jour  que  Louis  XVI  choisit  pour  sa 
fuite. 

Huit  heures  du  matin  n'étaient  pas  sonnées,  le  21  juin; 
je  venais  de  me  réveiller,  et  les  rues  de  Paris  ne  retentis- 
saient encore  que  des  cris  de  colporteurs  et  du  bruit  de 
quelques  lourdes  voitures,  lorsqu'un  murmure  se  fait 
entendre;  semblable  au  mugissement  de  la  vague  pous- 
sée par  la  tempête,  il  approche,  augmente  et  se  pro- 
page en  redoublant  de  force.  Bientôt  des  clameurs  et  des 
mots  se  distinguent.  La  générale  achève  d'annoncer  une 
alarme  sérieuse,  je  me  précipite  de  mon  lit  à  ma  fenê- 
tre, et,  à  peine  est-elle  ouverte,  j'entends  :  «  ...  Le  Roi 

est  parti le  Roi  est  parti...  »;  tel  est  le  cri  qui  de 

bouche  en  bouche  se  répète. 

Ce  départ,  qu'aggravait  son  exécution  clandestine, 
donnait  un  roi  pour  chef  à  l'émigration;  il  ôtait  une 
garantie  à  la  France;  il  ne  pouvait  manquer,  quant  aux 
partis,  de  tout  pousser  à  l'extrême  et  de  faire  éclater  la 
guerre  civile;  enfm  il  délivrait  de  toute  crainte  de  repré- 

(1)  Rappellerai-je  que  c'est  à  ces  funérailles,  auxquelles  mon 
père  et  moi  nous  assistâmes,  que  pour  la  première  fois  on  enten- 
dit en  France  le  tam-tam,  qui,  mêlant  à  la  musique  la  plus  lugu- 
bre sa  voix  sépulcrale  et  retentissante,  fut  d'un  effet  saisissant. 


280    MKMOIAES   DU   GÉNÉRAL    BARON   THIEBAULT. 

sailles  les  autres  souverains  d'Europe  et  devait  les  déci- 
der à  faire  marcher  leurs  formidables  phalanges  contre 
nous,  qui  pour  ainsi  dire  étions  sans  armées.  La  situation 
se  présentait  donc  comme  des  plus  graves. 

Habillé  à  la  hâte,  je  descendis  chez  mon  père;  il  était 
prêt  à  sortir,  et  nous  nous  rendîmes  aux  Tuileries,  dont 
les  jardins  étaient  déjà  remplis  de  foule.  Le  premier 
effet  de  la  nouvelle  avait  produit  un  véritable  effroi,  qui 
se  lisait  sur  tous  les  visages;  mais  le  coup  et  le  contre- 
coup se  succédèrent  rapidement.  En  attendant  que  la 
politique  de  la  Chambre  la  décidât  à  adopter  ce  thème 
que  le  Roi  avait  été  enlevé;  en  attendant  que  le  Roi 
revînt  nous  dire  qu'il  n'était  parti  que  pour  juger  par 
lui-même  de  l'esprit  des  provinces,  le  peuple  avait  eu  le 
temps  d'être  surexcité  par  les  énergumènes  de  sa  faction; 
déjà,  lorsque  nous  arrivâmes,  mon  père  et  moi,  dans 
les  jardins,  il  répétait  :  «  La  France  a  gagné  cette  nuit 
trente  millions  de  rente  et  n'a  perdu  qu'un  traître.  » 

Ainsi  dès  ce  moment,  par  un  brusque  revirement  de 
ses  idées,  le  peuple  se  félicitait  de  ce  qui  d'abord  l'avait 
épouvanté,  et  il  répondait  d'avance  par  une  boutade  au 
prétexte  dont  le  Roi  allait  couvrir  sa  fuite,  aussi  bien 
qu'à  la  supposition  d'enlèvement  imaginée  par  l'As- 
semblée. Cette  dernière  supposition  n'abusa  personne 
et  ne  fit  que  donner  lieu,  par  suite  du  poids  du  Roi,  à 
vingt  jeux  de  mots  sur  son  enlèvement.  Les  quolibets, 
au  surplus,  ne  furent  pas  ce  qu'il  y  eut  de  plus  fatal.  La 
situation  de  la  France,  privée  de  roi  et  cependant  gou- 
vernée ;  le  calcul  du  bénéfice  pécuniaire  qui  devait  en- 
core s'augmenter  par  le  retour  à  la  nation  de  tous  les 
domaines  de  la  Couronne,  tout  cela  donnait  naissance  à 
l'idée  de  République,  d'où  sortirent  la  Convention,  le 
régicide,  la  Terreur  et  cette  série  de  crimes  dont  le  sou- 
venir épouvante  encore  le  monde. 


L'ARRESTATION   DE  VARENiNES.  281 

11  faut  avoir  assisté  aux  saturnales  d'une  grande  révo- 
lution pour  avoir  suivi  le  peuple  dans  ses  contradic- 
tions. Consterné  à  huit  heures  du  matin  de  savoir  le 
Roi  parti,  il  s'en  félicitait  à  neuf  et  ne  craignait  que 
de  le  revoir,  alors  que  le  surlendemain  il  devait  applau- 
dir à  son  arrestation  et  à  la  certitude  de  son  retour. 

En  proie  à  tant  dépensées  et  d'émotions,  on  apprit  la 
fuite  de  Monsieur  avec  autant  d'indifférence  que  la  fuite 
de  celle  qui,  du  moins  par  le  titre,  était  sa  femme. 
Toutes  les  idées  se  portaient  sur  le  comte  d'Artois,  qui, 
tout  en  se  contentant  de  n'aboyer  que  de  loin,  ameutait 
l'Europe  contre  nous,  et  sur  Louis  XVI,  qui  par  la  guerre 
civile  s'exposait  à  devenir  l'auxiliaire  de  la  guerre 
étrangère.  Entre  ces  deux  personnages.  Monsieur  ne 
conservait  aucune  importance. 

Maintenant,  à  quoi  fut  due  l'arrestation  de  la  famille 
royale?  A  plusieurs  causes.  Au  garde  du  corps  qui, 
chargé  de  donner  le  bras  à  la  Reine  et  de  la  conduire  à 
la  voiture  où  le  Roi  l'attendait,  fut  choisi  sans  que  l'on 
s'informât  s'il  savait  le  chemin ,  fut  coupable  de  ne  pas 
s'en  être  informé  d'avance,  de  ne  pas  l'avoir  reconnu 
dix  fois  pour  une,  et  mit  une  heure  pour  aller  du  châ- 
teau des  Tuileries  à  la  petite  place  du  Carrousel;  de  cette 
sorte  il  fit  perdre  cette  heure  que  l'on  ne  retrouva  pas 
et  qui  seule  peut  être  cause  de  tout.  Au  Roi,  qui,  mettant 
sans  cesse  le  nez  à  la  portière,  et  môme  dans  la  tra- 
versée des  villes  et  des  villages,  —  lui  dont  la  grosse  tête 
était  si  reconnaissable  et  dont  le  moindre  sou  mettait  l'ef- 
figie dans  la  poche  du  dernier  manant,  —  se  fit  recon- 
naître à  Châlons  impunément,  puis  à  Sainte-Mene- 
hould;  sans  compter  que,  pour  déjeuner  plus  à  son  aise, 
il  avait  mis  pied  à  terre  et  avait  passé  près  d'une 
heure  dans  une  auberge.  Cette  arrestation,  qui  selon 
les  Souvenirs  de  la  marquise  de  Créquy  est  imputable  à 


282    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

M.  le  duc  de  Choiseul-Stainville,  l'est  incontestablement 
à  M.  de  Bouille,  qui,  en  mesure  trop  tôt,  le  fut  partout, 
excepté  où  cela  était  indispensable  ;  devant  redoubler 
de  surveillance  et  d'action  à  cbaque  quart  d'heure  de 
retard,  devant  à  partir  de  Sainte-Menehould  au  moins 
avoir  des  piquets  de  réserve  et  ne  plus  perdre  la 
voiture  de  vue,  il  se  trouva  au  moment  décisif  à  neuf 
lieues  du  Roi.  Mais  l'arrestation  fut  due  encore  à  l'or- 
donnateur du  voyage,  quel  qu'il  fût;  car  cet  ordonna- 
teur n'avait  pas  pensé  à  faire  précéder  le  Roi  par  un 
courrier,  chargé  d'annoncer  son  arrivée  aux  officiers  ou 
aux  chefs  qui  sur  la  route  suppléaient  M.  de  Bouille.  Telles 
furent  les  causes  de  cette  non-réussite,  causes  auxquelles, 
et  pour  être  juste,  il  faut  sans  doute  encore  ajouter  la 
fatalité. 

Le  Roi,  qui  n'avait  pas  mis  vingt  heures  pour  aller  de 
Paris  à  Varennes,  mit  huit  jours  pour  revenir  de  Varennes 
à  Paris;  mais  la  chaleur  était  excessive,  et  l'on  ne  mar- 
chait que  sous  l'escorte  de  mille  gardes  nationaux  à 
pied. 

La  fâcheuse  impression  que  m'avait  fait  éprouver  la 
fuite  du  Roi,  je  la  ressentis  aussi  bien  au  sujet  de  son 
arrestation  et  de  sa  rentrée  à  Paris,  l'une  des  choses  les 
plus  tristes  que  je  me  rappelle.  Ma  compagnie  fut  com- 
mandée pour  coopérer  à  border  la  haie,  et  j'eus  tout  le 
spectacle  de  cette  grande  infortune.  C'est  un  tableau 
qui  n'a  cessé  de  m'ètre  présent;  je  vois  encore,  dans  le 
fond  de  la  première  des  deux  voitures,  Louis  XVI,  à 
gauche,  la  tête  découverte,  ayant  Barnave  à  côté  de  lui; 
Marie -Antoinette,  à  droite,  avait  sur  ses  genoux  le 
Dauphin  et  semblait  le  montrer  à  la  foule,  à  tra- 
vers laquelle  ils  se  dirigeaient  vers  un  château  qui  ne 
pouvait  plus  être  qu'une  prison,  et  qui  fut  en  réalité 
pour  eux  l'antichambre  du  Temple  et  de  la  Concier- 


RENTRÉE   DE   LA   FAMILLE   ROYALE.  283 

gerie.  Ils  semblaient  marcher  au  supplice,  dont  chaque 
instant  d'ailleurs  les  rapprochait.  Et  à  quel  supplice 
déjà  échappaient-ils,  en  présence  de  trois  à  quatre  cent 
mille  hommes,  tous  ayant  le  chapeau  sur  la  tête,  tous 
gardant  un  lugubre  silence,  conformément  à  cet  ordre 
affiché  et  répété  sur  tout  le  passage  du  Roi,  ordre  sans 
signature  comme  sans  appel,  et  portant  que  «  quiconque 
applaudira  le  Roi  sera  battu,  quiconque  l'insultera  sera 
pendu  »! 

On  ne  s'en  tint  pas  là.  Le  lendemain  de  la  rentrée  de 
la  famille  royale  aux  Tuileries,  à  l'ouverture  des  grilles 
et  depuis  l'extrémité  ouest  de  la  terrasse  des  Feuillants 
jusqu'à  son  extrémité  est  et  même  jusqu'aux  murs  du 
château,  on  trouva  tendue  une  petite  faveur  noire,  à 
laquelle  de  distance  en  distance  étaient  attachées,  avec 
de  simples  épingles,  des  bandes  de  papier  portant  : 
«  Forêt  Noire.  »  Eh  bien!  pendant  je  ne  sais  combien  de 
jours  que  cette  faveur  resta  là,  et  alors  que  la  foule  empê-^ 
chait  de  circuler  sur  cette  terrasse,  considérée  comme 
appartenant  à  l'Assemblée,  pas  une  âme  ne  se  trouva 
dans  le  reste  du  jardin,  qui  parut  ainsi  réservé  au  Roi. 
Cette  solitude  profonde  semblait  une  condamnation 
anticipée  et  n'excitait  pas  moins  la  pitié  que  la  terreur. 
Enfin  la  tourbe  des  pamphlétaires,  exploiteurs  achar- 
nés de  toutes  les  calamités  publiques,  proclama  que 
la  fuite  de  Louis  XVI  équivalait  à  une  abdication,  que 
la  France  ne  lui  devait  plus  rien,  qu'il  n'était  plus  roi, 
et  qu'on  devait  se  garder  de  s'en  donner  un  autre;  ils 
avaient  pris  pour  cri  de  ralliement  :  «  Plus  de  roi  !...  » 
cri  répété  par  vingt  adresses ,  par  de  nombreuses  affi- 
ches et  par  les  membres  du  club  des  Jacobins ,  d'où  il 
était  parti,  cri  hurlé  par  les  Gordeliers,  dans  la  grossière 
obscénité  dont  le  Père  Dtickêne  était  déjà  ou  devint  le 
cynique  écho. 


284    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON    ÏHIEBAULT. 

Cependant  l'Assemblée,  qui  voulait  terminer  son  rôle 
en  donnant  une  constitution  à  la  France,  avait  besoin 
de  quelqu'un  qui  acceptât  cette  constitution;  elle  fit  faire, 
le  16  juillet ,  un  rapport  sur  la  fuite  de  Varennes  et 
rendit  à  Louis  XVI  un  simulacre  de  puissance  dont  elle 
avait  besoin,  mais  qui  pour  lui  ne  pouvait  servir  qu'à 
garantir  sa  ruine.  Cet  acte  exaspéra  les  énergumènes 
du  moment.  Robespierre,  en  leur  nom,  protesta  contre 
le  décret  rendu.  Les  Jacobins  rédigèrent  dans  la  soirée 
même  une  pétition  ayant  pour  objet  d'arracher  la  dé- 
chéance du  Roi  à  l'Assemblée;  ils  poussèrent  l'audace 
au  point  d'arrêter  que  cette  criminelle  et  impérative 
pétition  serait  portée  le  lendemain  au  Champ  de  Mars 
sur  l'autel  de  la  patrie,  où  la  masse  des  factieux  et  la 
foule  de  badauds  qu'ils  traînaient  à  leur  suite  devaient 
la  signer.  Les  factieux  s'étaient  emparés  du  Champ  de 
Mars  entouré  de  barricades.  On  sait  le  rôle  que  joua 
contre  eux  la  garde  nationale,  qui  les  dispersa.  Mon 
bataillon  ne  figurait  pas  au  Champ  de  Mars ,  mais  fut 
porté  place  du  Carrousel,  où  il  resta  en  réserve  pour 
concourir  au  besoin  à  la  défense  du  château  :  c'est 
une  confiance  qu'il  aurait  justifiée. 

La  Constitution  était  ébauchée.  Il  fut  question  de  la 
revoir  pour  mettre  ses  diverses  parties  en  harmonie, 
pour  donner  plus  d'autorité  au  Roi  et  obtenir  de  cette 
sorte  des  garanties  de  durée.  Mais  ici  le  côté  droit,  à 
qui  comme  à  la  Cour  il  ne  restait  d'espoir  que  dans 
l'excès  du  maU  s'opposa  à  toute  revision.  La  Constitu- 
tion fut  donc  promulguée  comme  elle  était,  et  acceptée 
par  le  Roi.  A  ce  moment,  une  amnistie  générale  des 
délits  politiques  fit  vider  les  prisons,  pour  les  mieux 
réencombrer  peu  après.  La  joie  fut  extrême;  on  crut  la 
Révolution  terminée.  En  dépit  des  républicains,  qui 
taxèrent  cette  constitution  d'aristocratique;  des  roya- 


SOMBRE  AVENIR.  885 

listes,  qui  la  jugèrent  anarchîque,  et  des  gens  raison- 
nables, qui,  la  trouvant  trop  démagogique  pour  le  pou- 
voir royal,  ne  savaient  néanmoins  comment  confier  plus 
de  pouvoirs  à  qui  était  incapable  de  ne  pas  en  abuser; 
en  dépit  de  toutes  ces  réticences,  ce  fut  dans  une  sorte 
d'ivresse  que  se  firent  les  premiers  pas  vers  un  avenir 
qui  allait  aiguiser  des  poignards,  dresser  des  écbafauds 
et  couvrir  la  France  de  sang  et  de  ruines. 


CHAPITRE  IX 


Dans  l'espoir  du  bien  qu'elle  devait  faire,  mon  père 
s'était  déclaré  avec  franchise  et  désintéressement  pour 
la  Révolution,  que,  déjà  dans  les  plus  importantes 
questions,  il  avait  servie  de  sa  plume;  il  ayait  envoyé, 
toujours  sans  signature,  des  mémoires,  du  contenu 
desquels  Mirabeau  lui-même  fit  usage  (1).  C'est  à  son 
honorable  exemple  que  je  me  dévouais  à  la  même  cause 
avec  tant  de  zèle.  Mais  notre  intérêt  personnel  n'exerçait 
aucune  influence  sur  nos  opinions  :  mon  père  se  rési- 
gnait avec  un  calme  stoïque  aux  pertes  qu'elles  lui  infli- 
geaient, et  moi,  par  l'effet  de  l'exaltation  qui  m'était  na- 
turelle, je  m'enorgueillissais  de  ce  mal  qu'elles  nous  fai- 
saient. Ma  pauvre  mère  en  jugeait  différemment.  Le 
mot  seul  de  Révolution  lui  faisait  horreur.  Combien  de 
fois  l'avais-je  entendue  se  féliciter  du  bonheur  d'être 
née  à  une  époque  où  il  n'était  pas  question  de  ces  bou- 
leversements politiques  dont  en  Italie  sa  famille  avait 
été  victime  !  Nos  pertes  et  les  événements  publics  furent 
pour  elle  de  grands  et  profonds  chagrins;  sa  santé  se 
détruisit,  en  même  temps  que  la  position  heureuse  que 
nous  avions  eue,  et  nous  eûmes  la  douleur  de  voir  ses 


(1)  Ce  fanatisme,  dont  je  m*honoro  d'avoir  héritù,  fut  tel  que, 
vers  la  fin  de  1792,  mon  père  osa  écrire  et  publier  avec  son  nom 
un  écrit  très  véhément  contre  le  jugement  du  Roi  parla  Convention. 


CHANGEMEINT   DE   POSITION.  287 

souffrances  augmenter  à  proportion  que  notre  situa- 
tion empirait. 

Dès  les  premiers  mois  de  1789,  il  était  devenu  évident 
que  la  nouvelle  organisation  de  la  Librairie,  qui  promet- 
tait d'être  si  heureuse  pour  toute  ma  famille,  ne  s'exécu- 
terait jamais,  et  que  même  le  Journal  des  Assemblées  na- 
tionales^ dont  une  entière  confiance  en  sa  haute  sagesse 
avait  fait  donner  le  privilège  à  mon  père  pour  cinquante 
ans,  et  dont  on  lui  offrit  de  suite  cinquante  mille  livres 
de  rente  par  hypothèque,  ne  se  ferait  jamais,  ce  qui 
devenait  pour  nous  un  véritable  désastre. 

M.  Vidaud  de  La  Tour,  frappé  du  début  et  de  la  marche 
des  événements,  et  de  cette  pensée  que  la  direction  de  la 
Librairie  deviendrait  un  objet  d'attaques  toujours  plus 
violentes,  avait  jugé  devoir  la  quitter;  mais^  pour 
donner  le  change  sur  les  motifs  de  sa  retraite,  il  avait 
quitté  en  même  temps  Paris,  sa  place  et  le  conseil  d'État. 
Avec  Mme  la  comtesse  de  La  Tour,  sa  mère,  il  s'était 
retiré  à  Avignon,  qui  appartenait  encore  au  Saint-Siège, 
et  où,  quoique  au  milieu  de  la  France,  il  n'était  plus  en 
France.  Faible  abri  qui,  dans  cette  ville  de  sang  et  comme 
telle  restée  papale ,  ne  le  préserva  pendant  un  moment 
de  l'orage  que  pour  rendre  plus  horrible  et  son  sort  et 
celui  de  madame  sa  mère. 

M.  Vidaud  avait  été  remplacé  à  la  Librairie  par  M.  de 
Maissemy,  maître  des  requêtes,  qui  combla  mon  père 
de  prévenances,  bientôt  d'amitié.  Mais  qui  au  monde 
aurait  pu  remplacer  auprès  de  mon  père  un  homme 
auquel  il  était  aussi  tendrement  attaché  qu'à  M.  Vidaud? 
D'un  autre  côté,  les  bureaux  de  la  Librairie,  placés 
jusque-là  chez  M.  Vidaud,  rue  Neuve  des  Petits-Champs, 
à  l'ancien  hôtel  de  Coigny,  furent  transférés  à  l'hôtel  de 
M.  de  Maissemy,  situé  place  Royale,  ce  qui  pour  mon 
père,  logé  place  Louis  XV,  était  cruel,  quoique  M.   de 


288    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON  THIÉBAULT. 

Maîssemy  lui  eût  offert  de  ne  venir  à  la  direction  que 
trois  fois  par  semaine  et  eût  insisté  pour  que,  à  défaut 
d'autre  invitation,  il  acceptât  ces  jours-là  sa  table  (1). 

En  1790,  je  crois,  les  bâtiments  que  le  Garde-Meuble 
occupait  place  Louis  XY  furent  cédés  à  la  Marine. 
M.  de  La  Luzerne,  alors  ministre,  se  hâta  d'envoyer  un 
homme  chargé  de  faire  une  réparation  générale  des 
logements.  Cet  homme,  à  tout  instant,  répétait  :  <  M.  de 
La  Luzerne...  M.  de  La  Luzerne...  t,  et,  sous  ce  couvert 
de  M.  de  La  Luzerne,  procédait  assez  cavalièrement, 
disposait  de  notre  appartement  avec  arrogance  et  parais- 
sait faire  des  dispositions  qui  devaient  être  éternelles. 
Ma  sœur  en  fut  piquée,  et,  alors  que  nous  gardions  le  si- 
lence :  f  Monsieur  »,  dit-elle,  «  on  croirait  à  vous  entendre 
que  vous  prenez  possession  d'une  propriété  personnelle, 
et  que  vous  ignorez  comment  se  fauche  la  luzerne  (2).  > 

La  cession  de  ce  beau  local  était  à  la  fois  la  consé- 
quence et  le  présage  de  grandes  réformes.  Ces  réformes 
étaient  indispensables,  elles  eurent  lieu;  un  grand  nom- 
bre de  places  se  trouvèrent  supprimées,  et  celle  de  mon 
père  fut  du  nombre.  De  son  côté,  M.  de  Maissemy, 
effrayé  de  la  manière  dont  chaque  jour,  et  comme 
directeur  général  de  la  Librairie,  il  se  trouvait  mis  en 
cause  par  les  journaux  du  temps,  donna  sa  démission, 
ce  qui  détermina  M.  de  Cicé ,  archevêque  de  Bordeaux 
et  garde  des  sceaux,  à  charger  mon  père  de  cette  direc- 
tion. En  conséquence,  comme  ses  prédécesseurs,  il  allait 

(1)  C'est  chez  lui  que,  de  la  place  Louis  XV,  j'allais ,  comme  je 
Tai  dit,  chercher  mon  père,  chaque  fois  qu'il  y  dioait,  et  cela  pour 
qu'il  ne  fit  pas  seul  un  si  long  trajet. 

(2)  Ce  mot  emprunte  au  temps  même  où  il  fut  dit  une  sorte  de 
pronostic  cruel  ;  mais  il  ne  porta  pas  malheur  au  comte  de  La 
Luzerne,  qui,  très  impopulaire  et  ayant  perdu  la  confiance  de  la 
nation,  sut  donner  sa  démission  en  temps  opportun  et  se  retirer  en 
Autriche,  où  il  mourut.  (Éd.) 


VOYAGE   DANS    LES   VOSGES.  289 

travailler  avec  Tarchevêque  une  fois  par  semaine,  et, 
comme  eux,  il  en  fut  traité  avec  la  plus  haute  distinc- 
tion. Quant  aux  bureaux,  ils  furent  placés  dans  le  prin- 
cipal bâtiment  de  l'abbaye  Saint-Germain  des  Prés,  où 
mon  père  fut  logé. 

Quelque  chose  que  pût  faire  le  gouvernement,  quel 
que  fût  le  courage  de  mon  père  pour  lutter  contre  les 
attaques  journalières  que  M.  Millin  de  Grandmaison  (1) 
renouvelait  avec  acharnement,  la  vieille  institution  de  la 
Librairie  s'écroula,  parce  qu'il  était  impossible  qu'elle 
ne  s'écroulât  pas.  Dès  lors  mon  père  quitta  l'abbaye 
Saint-Germain,  se  logea  rue  Montorgueil  et  fut  employé 
à  la  liquidation  des  dettes  de  l'État,  où  je  ne  tar- 
dai pas  moi-même  à  être  employé  en  qualité  de  sous- 
liquidateur.  Enfin,  n'ayant  plus  à  Paris  l'existence  qu'il 
y  avait  eue,  un  grand  nombre  des  personnes  qui  lui 
étaient  les  plus  chères  ayant  quitté  cette  capitale,  et 
chaque  jour  fortifiant  son  désir  de  retourner  dans  les 
Vosges,  où  il  était  né,  mon  père  accepta,  en  décembre 
1791,  la  place  de  directeur  général  des  rôles  à  Épinal 
et  s'y  rendit.  Croyant  ne  plus  quitter  le  pays,  il  y  envoya 
et  son  mobilier  et  sa  bibliothèque  (2).  Ma  mère  et  ma 
sœur  l'y  rejoignirent  en  avril  1792,  et,  les  ayant  accom- 
pagnées jusqu'à  Épinal,  j'y  passai  avec  elles  deux  mois. 


(1)  Naturaliste,  puis  antiquaire,  Auguste-Aubin  Millin  de  Grand- 
maison,  lié  avec  les  membres  de  FAssemblée  constituante  les  plus 
marquants,  publia  des  libelles  politiques  contre  l'ancien  ordre  de 
choses,  et  notamment  les  Lettres  sur  la  censure.  Il  rédigea  avec 
Condorcet,  Noël  et  Rabaut  de  Saint-Étienne,  un  journal,  la  Chro- 
nique de  Paris,  qui  eut  un  grand  succès  jusqu'en  1793.  (Éd.) 

(2)  Indépendamment  de  beaucoup  de  caisses  et  de  baUots  expé- 
diés isolément,  une  entière  voiture  de  roulier  fut  chargée  à  notre 
porte  par  trois  hommes,  dont  l'un  descendait  sur  son  dos  des 
poids  de  plus  de  600.  Il  avait  porté  de  cette  sorte  jusqu'à  1,500; 
mais,  depuis  une  chute  faite  sous  1,300  à  1,400  pesant,  ce  pauvre 
homme  ne  pouvait  plus  porter  au  delà  de  900. 

I.  19 


290    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

Nous  logeâmes  chez  une  amie  de  ma  famille,  Mme  Loyal. 
Cette  dame  avait  une  fille,  exquise  et  gracieuse  créature, 
Mlle  Ghonchon,  dont  je  ne  tardai  pas  à  devenir  amou- 
reux, qui  ne  tarda  pas  non  plus  à  s'en  apercevoir.  Je  la 
recherchais,  elle  ne  me  fuyait  pas;  nous  étions  donc  heu- 
reux quand  nous  nous  rencontrions.  En  fait  d'idéales 
amours,  elle  fut  ma  troisième  passion  digne  de  ce  nom; 
et  si,  d'une  part,  j'ai  conservé  d'elle  le  plus  tendre  et  le 
plus  frais  souvenir,  d'autre  part,  lorsque  par  suite  du 
malheur  de  ma  vie  je  fus  entraîné  à  renoncer  à  elle,  je 
ne  lui  laissai  pas  un  souvenir  indifférent. 

Mon  père  voulut  profiter  du  séjour  que  je  faisais 
dans  les  Vosges  pour  me  faire  connaître  Bussang, 
Plombières,  Remiremont,  et  surtout  les  villages  de  Rupt 
et  celui  de  la  Roche,  où  il  était  né. 

Le  26  mai,  nous  partîmes  en  effet  pour  Remiremont, 
où  vivait  encore  la  sœur  de  mon  père,  et  où  je  visitai 
les  bâtiments  abandonnés  du  célèbre  chapitre  (1),  veuf 
de  ses  illustres  chanoinesses,  c'est-à-dire  privé  de  l'édi- 
fication des  unes,  du  scandale  de  beaucoup  d'autres  et 
de  la  morgue  de  toutes. 

De  Remiremont  nous  nous  rendîmes  à  Bussang,  et, 
chemin  faisant,  nous  nous  arrêtâmes  à  la  Roche,  où  se 
trouvaient  plusieurs  de  nos  parents  et  un  grand  nombre 
de  tombes  avec  des  inscriptions  qui  prouvent  que  de- 
puis des  siècles  ma  famille  est  fixée  dans  ces  montagnes, 
et  qu'elle  y  avait  de  l'importance;  mais  ce  qui  dans  ce 
trajet  me  frappa  le  plus,  ce  fut  l'inconcevable  mémoire 
de  mon  père,  qui  après  trente -quatre  ans  d'absence 
m'annonçait  d'avance  les  moindres  sentiers,  les  moin- 

(1)  A  ce  chapitre  n'étaient  admises  que  soixante-douze  chanoi- 
nesses, qui  devaient  faire  preuve  de  quatre  degrés  de  noblesse, 
tant  paternels  que  maternels.  Les  officiers  élus  au  chapitre  de* 

valent  être  seigneurs  qualifiés.  (Éd.) 


AU    BALLON   D'ALSACE.  291 

dres  accidents  de  terrain,  les  plus  faibles  sources,  les 
arbres  mêmes,  comptant  pour  ainsi  dire  ceux  que  l'on 
avait  coupés  depuis  son  départ. 

Saint-Maurice  est  situé  au  pied  du  Ballon,  et  cette 
montagne  m'avait  été  trop  signalée  pour  que  je  man- 
quasse l'occasion  de  la  voir.  Il  fut  donc  convenu  que 
mon  père  donnerait  toute  cette  nuit  au  repos,  tandis 
qu'avec  son  domestique  et  un  guide  je  partirais  à  trois 
heures  du  matin  pour  mon  exploration.  Je  n'étais  ni 
d'âge  ni  de  caractère  à  me  faire  attendre,  et  trois  heures 
n'étaient  pas  sonnées,  que  déjà  je  gravissais  la  mon- 
tagne; nous  étions  au  28  mai,  le  temps  était  magnifique 
et  la  chaleur  déjà  forte  dans  la  vallée.  Eh  bien,  avant  le 
milieu  de  la  montée,  je  vis  éclore  des  fleurs  dont  je 
venais  de  laisser  les  pareilles  déjà  fanées,  et,  en  haut  du 
Ballon,  je  marchais  sur  soixante  à  quatre-vingts  pieds 
de  glace,  ce  qui  en  deux  heures  et  demie  m'avait  fait 
passer  d'une  température  d'été  au  printemps  et  du 
printemps  à  toutes  les  rigueurs  de  l'hiver.  Je  savais 
que,  lorsqu'au  matin  le  ciel  se  trouve  parfaitement 
pur,  on  voit  de  ce  Ballon  le  petit  Saint-Bernard,  qui  à 
cent  dix  lieues  de  là  sépare  la  Savoie  de  l'Italie.  Le 
hasard  me  fut  favorable,  et  je  vis  nettement  comme  deux 
petits  pains  de  sucre  les  deux  pics  se  dessiner  sur  l'ho- 
rizon; mais,  trois  ou  quatre  minutes  après,  ces  deux  pics 
étaient  voilés.  On  m'arrêta  à  l'endroit  où  l'on  peut 
mettre  sa  chaise  en  Lorraine,  ses  pieds  en  Alsace  et  sa 
bouteille  en  Franche-Comté.  Je  vois  encore  toute  l'Al- 
sace se  dessiner  à  mes  pieds  comme  une  carte  géogra- 
phique; enfin  je  compris  ce  fait  que,  dans  les  plus  longs 
jours,  il  n'y  a  pas  sur  le  Ballon  une  heure  et  demie  de 
nuit  complète,  c'est-à-dire  que  les  dernières  lueurs  du 
couchant  ne  disparaissent  guère  qu'à  minuit,  et  qu'à 
une  heure  et  demie  on  voit  poindre  le  jour. 


!292    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Après  une  heure  passée  à  parcourir  dans  tous  les 
sens  le  plateau  du  Ballon,  je  redescendis  par  un  autre 
chemin  que  celui  de  la  montée,  et  je  vis,  conduisant  un 
troupeau,  une  bergère  que  j'aurais  défié  le  pinceau  des 
peintres  ou  l'imagination  des  poètes  d'embellir;  elle  me 
vendit  une  jatte  de  ce  lait  parfumé  par  des  plantes  que 
les  vaches  paissent  sur  ces  hauteurs  en  cette  saison. 

Le  lendemain  nous  visitâmes  Plombières  et  sa  source, 
qui  trompe  l'espoir  de  plus  de  familles  qu'elle  ne  le 
réalise;  puis  le  village,  espèce  d'entonnoir  où  les  nuages 
s'engouffrent  parfois  de  manière  à  former  des  orages 
qui  durent  huit  jours.  Enfin,  nous  repartîmes  pour 
Épinal,  où  j'allais  revoir  Chonchon;  je  revenais,  cer- 
tain d'exaucer  des  vœux  qui  me  rappelaient,  certain 
aussi  de  partager  le  bonheur  que  pouvait  causer  mon 
retour. 

Ainsi  que  je  l'ai  dit,  je  retrouvai  dans  cette  ville  la 
magnifique  inconnue  dont  j'avais  suivi  la  voiture  en  cou- 
rant depuis  les  Champs-Elysées  jusqu'à  la  rue  de  Ven- 
dôme au  Marais.  Elle  se  trouvait  être  la  femme  du 
frère  d'un  M.  Vosgien,  mélomane  et  poète,  qui  à  ces 
deux  titres,  mais  au  premier  surtout,  était  presque  de 
suite  devenu  mon  ami.  Quant  à  cette  dame,  elle  ne  m'in- 
spira plus  que  l'admiration  qu'elle  commandait;  elle  ne 
fit  même  qu'attiser  mon  amour  pour  Chonchon,  qui 
avait  sur  elle  l'incontestable  avantage  que  la  plus  jolie 
femme  du  monde  aura  toujours  sur  la  plui^  belle. 

Ce  que  j'ai  dit  de  l'exaltation  de  ma  tendresse  pour 
mon  père,  pour  ma  mère,  rend  inutile  sans  doute  tout 
ce  que  je  pourrais  dire  de  la  douleur  extrême  que  me 
causa  notre  séparation,  lorsqu'après  deux  mois  il  fallut 
rentrer  à  Paris.  Quitter  Chonchon  fut  une  désolation, 
quitter  ma  famille  fut  un  désespoir. 
Malgré  le  mouvement  du  voyage,  rien  ne  m'arrachait 


.V       «.. 


SÉPARATION.  —  TRISTESSE.  —-  MALADIE.        293 

à  ma  tristesse,  qui  bientôt  se  compliqua  d'un  violent  mal 
de  tête.  L'espoir  qu'un  peu  d'exercice  dissiperait  ce  ma- 
laise me  décida  à  prendre  un  cheval  de  poste,  afin  de 
faire  à  franc  étrier  les  trois  lieues  qui  précédaient  Bar- 
le-Duc.  La  diligence  était  partie  avant  moi;  j'avais  pris 
le  galop  pour  la  rejoindre  et  je  la  suivais,  prêt  à  la  dé- 
passer, lorsqu'une  dame  qui  se  trouvait  dans  cette  voi- 
ture eut  la  fatale  pensée  de  m'adresser  la  parole;  je 
m'approchai  pour  la  mieux  entendre,  et  trop  sans 
doute,  car  le  moyeu  de  la  grande  roue  de  droite  ac- 
crocha mon  cheval  et  le  renversa  cul  par-dessus  la 
tête.  Un  cri  échappa  à  tous  les  voyageurs,  la  voiture 
s'arrêta;  déjà  j'étais  relevé;  on  voulut  me  faire  prendre 
une  place;  mais,  remonté  sur  ma  bête,  j'avais  repris  le 
galop  que  je  ne  quittai  qu'au  relais. 

L'ébranlement  cependant  avait  été  si  violent  qu'en 
arrivant  à  Paris  j'étais  encore  moulu.  Cette  espèce  de 
courbature  n'aurait  pourtant  été  que  l'affaire  de  peu  de 
jours  si  mon  affliction  avait  été  moindre.  En  effet,  malgré 
la  consolation  de  loger  avec  le  frère  cadet  de  Salafou, 
jeune  homme  charmant,  nommé  de  Vigearde;  malgré 
nos  relations  si  nombreuses  et  en  partie  si  agréables  et 
si  intimes,  malgré  mes  fonctions  comme  sous-liquida- 
teur des  pensions,  et  qui  me  mettaient  en  relations  jour- 
nalières avec  quelques  hommes  aimables  et  fort  distin- 
gués, tels  que  le  comte  de  Martigny,  le  chagrin  de  ma 
séparation  d'avec  tous  les  miens  me  plongea  dans  une 
mélancolie  profonde.  Mon  médecin,  ce  même  M.  Galland 
que  Deslon  nous  avait  donné  à  notre  arrivée  à  Paris, 
attribuant  à  un  agacement  nerveux  et  mes  souffrances 
et  la  prostration  de  mes  forces,  commença  par  me  sai- 
gner et  me  fit  prendre  ensuite,  chaque  matin,  un  bain 
chaud  de  trois  heures,  chaque  soir  un  bain  froid  de 
deux.  Enfin  deux  lavements  par  jour  et  de  l'orgeat  pour 


:!9i    MEMOIRES   DT   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

toute  nourriture  complétèrent  ce  traitement,  grâce  au- 
quel je  fus  bientôt  hors  d'état  de  me  tenir  debout  et  qui 
fit  dire  qu'il  fallait  que  mon  médecin  fût  devenu  fou  et 
moi  imbécile.  Ma  conûance  fit  raison  de  toutes  les  excla- 
mations de  cette  nature.  Un  jour  cependant,  je  demandai 
à  M.  Galland  où  il  voulait  en  venir.  <  Je  veux,  me  répon- 
dit-il, rendre  vos  nerfs  aussi  souples  que  de  la  peau 
mouillée.  —  Et  que  faut-il  pour  cela? —  Vous  amener  à 
quelques  degrés  de  la  mort...  —  Et  vous  ne  vous  trom- 
perez pas?  >  Il  se  mit  à  rire  et  se  trompa  si  peu  que,  du 
moment  où  il  me  rendit  quelques  aliments,  mes  forces 
revinrent,  que  mon  entier  rétablissement  fut  l'affaire  de 
huit  ou  dix  jours,  et  que  jamais  je  ne  me  suis  mieux 
porté  qu'à  la  suite  de  ce  régime. 

C'est  pendant  cette  crise  qu'eut  lieu  la  seconde  fédé- 
ration ;  je  ne  perdis  pas  grand'chose  en  n'y  assistant  pas, 
de  même  que  j  étais  heureux  de  ne  pas  m'ètre  trouvé  à 
Paris  au20  juin,  jour  où  la  salle  de  l'Assemblée  nationale, 
où  les  Tuileries  furent  prostituées  par  des  scènes  infâmes. 

Je  ne  sais  plus  à  quelle  occasion,  en  dépit  de  la  saison 
et  de  la  gravité  des  circonstances,  les  filles  d'une  dame 
de  notre  connaissance  obtinrent  encore  de  leur  mère  de 
les  faire  danser;  bref,  un  petit  bal  s'arrangea.  Gomme 
peu  de  jeunes  gens  y  furent  invités,  tous  ceux  invités 
étaient  indispensables;  les  demoiselles  eurent  grand  soin 
de  nous  recommander  de  ne  pas  nous  faire  attendre. 
Vigearde  et  moi,  nous  étions  convenus  de  n'avoir  qu'une 
bourse  (1),  mais  aussi  de  ne  faire  que  lés  mêmes  dépenses 
et  par  conséquent  d'être  exactement  mis  l'un  comme 
l'autre,  d'avoir  les  mêmes  ouvriers,  le  même  coiffeur,  etc. 
Or,  pour  ce  bal,  où  nous  devions  être  peu  nombreux, 

(1)  L'argent  que  nous  avions  et  celui  que  nous  reçûmes  étaient 
mis  sans  compter  dans  un  même  tiroir  ;  chacun  y  puisait,  et  jamais 
il  no  fut  question  de  compte  entre  nous. 


L'HORIZON    POLITIQUE.  295 

nous  voulions  être  d'autant  plus  remarqués;  nous  nous 
fîmes  habiller  à  neuf,  et  le  malheur  voulut  que  notre 
tailleur,  ayant  à  livrer  deux  habits  en  même  temps,  fût 
en  retard;  ensuite,  pour  que  nos  chaussures,  pour  que 
nos  coiffures  à  trente-six  boules,  poudrées  à  la  maré- 
chale, fussent  parfaitement  semblables,  nous  fûmes  forcés 
d'essayer  je  ne  sais  combien  de  paires  de  souliers,  de 
nous  faire  recoiffer  sept  ou  huit  fois.  Tout  cela  fut  inter- 
minable, et  lorsque,  mis  dans  la  perfection,  parfumés 
des  pieds  à  la  tête,  nous  parûmes  dans  le  salon,  où  l'on 
nous  attendait  depuis  huit  heures  du  soir,  onze  heures 
sonnaient.  Une  exclamation  générale  nous  servit  d'ac- 
cueil; la  contredanse  commencée  fut  interrompue,  on 
nous  entoura  et  nous  reçûmes  sur  notre  toilette  des 
compliments  qui,  n'ayant  pour  causes  que  le  dépit 
et  la  colère,  ne  nous  laissèrent  d'alternative  qu'entre 
l'humilité  ou  la  fatuité,  et  ne  rendirent  pas  ce  choix 
douteux  (1). 

Cependant  l'horizon  politique  se  chargeait  de  nuages 
toujours  plus  épais.  La  guerre,  déclarée  pendant  mon 
voyage  dans  les  Vosges,  était  commencée,  et,  sur  tous 
les  points,  des  échecs  avaient  été  notre  partage.  L'inté- 
rieur n'était  pas  plus  rassurant. 

Le  26  juillet,  une  nouvelle  attaque  du  château  dut 
même  avoir  lieu  à  la  suite  d'une  fête  donnée  à  des  fédé- 
rés; le  but  était  d'enlever  le  Roi  et  de  l'enfermer  à 
Vincennes;  mais  la  garde  nationale  répondit  encore  aux 
appels  et  rendit  l'exécution  de  ce  projet  impossible;  les 

(1)  Vers  le  même  temps,  Gassicourt  nous  donna  un  déjeuner 
ayant  pour  objet  spécial  de  boire  à  la  santé  de  Salafou,  alors  en 
Provence,  et  c'est  en  sortant  de  table  que  nous  eûmes  l'idée  d'une 
facétie  qu'en  presque  totalité  Gassicourt  et  moi  nous  rédigeâmes 
sous  le  titre  de  Commémoration  du  vivant,  ou  le  Déjeuner  inter" 
rompu,,,  et  contenant  les  derniers  vers  que  j'aie  faits  avec  Gassi- 
court. 


296    MExMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

anarchistes  durent  se  résoudre  à  attendre  les  Marseil- 
lais. 

Ce  fut  le  30  juillet  que  ces  hideux  fédérés,  vomis 
par  Marseille,  arrivèrent  à  Paris.  Cette  irruption  de 
brigands  que,  en  mars  1815  et  pour  son  compte,  la 
cour  de  Louis  XVIII  renouvela  sous  le  nom  de  Ven- 
déens, acheva  d'émanciper  la  canaille  et  le  crime.  Je  ne 
crois  pas  qu'il  soit  possible  d'imaginer  rien  de  plus 
affreux  que  ces  cinq  cents  enragés,  aux  trois  quarts 
ivres,  presque  tous  en  bonnets  rouges,  les  bras  nus  et 
débraillés,  suivis  par  la  lie  du  peuple,  renforcés  sans  cesse 
par  les  débordements  des  faubourgs  Saint-Antoine  et 
Saint-Marceau,  et  fraternisant  de  cabarets  en  cabarets 
avec  des  bandes  aussi  redoutées  que  celle  qu'ils  for- 
maient. C'est  de  cette  sorte  qu'ils  parcoururent  en 
farandoles  les  principales  rues,  une  partie  des  bou- 
levards, où  Vigearde  et  moi  nous  les  vîmes  passer; 
nous  eûmes  même  l'idée  de  nous  joindre  aux  badauds 
qui  les  suivaient,  mais  l'indignation  et  le  dégoût  nous 
arrêtèrent  bientôt,  et  nous  les  laissâmes  se  dirigeant  vers 
les  Champs-Elysées,  où  des  danses  sataniques  précé- 
dèrent l'orgie  à  laquelle  Santerre  les  avait  conviés. 

Cependant  le  malheur  voulut  que,  ce  jour-là  môme,  le 
bataillon  des  Filles  Saint-Thomas,  le  plus  royaliste  de 
tous  ceux  de  la  garde  nationale  de  Paris,  fût  réuni  pour 
un  pique-nique  dans  cette  même  promenade;  ce  fut  une 
raison  pour  que  ces  Marseillais  et  les  brigands  qui  les 
accompagnaient  vinssent  se  camper  à  côté  de  ce  batail- 
lon, pour  que  des  injures  fussent  de  suite  proférées 
et  que,  dans  la  bagarre  qui  eut  immédiatement  lieu, 
quelques  centaines  d'hommes  n'ayant  que  leurs  sabres  et 
assaillis  par  des  milliers  de  frénétiques,  en  partie  armés 
et  mieux  armés,  fussent  bouleversés.  Il  y  eut  des  morts 
et  des  blessés.  C'est  ainsi  que  ces  Marseillais  préludèrent; 


MARSEILLAIS   ET   MARSEILLAISE.  297 

et  si  chaque  jour,  depuis  le  20  juin,  Paris  devenait  plus 
triste,  il  fut  lugubre  à  dater  de  l'apparition  de  cette  infer- 
nale séquelle,  qui  poursuivait  son  œuvre  d'assassinats 
en  hurlant  le  Ça  ira  et  la  Marseillaise,  chants  faits,  le 
premier  pour  le  plaisir  du  bal,  et  le  second  dans  un  but 
plus  digne  (1). 

Sur  ces  entrefaites,  un  nouveau  plan  de  fuite  fut  offert 
à  Louis  XVI,  qui,  le  lendemain  du  jour  où  il  avait  accepté 
ce  dernier  moyen  de  salut,  le  rejeta.  La  Fayette,  l'auteur 
du  projet,   n'y  gagna  que  d'être  de  nouveau  accusé 


(1)  Rouget  de  Lisie,  jeune  officier  du  génie  attaché  à  la  place  de 
Strasbourg,  s'y  trouvait  au  moment  où  l'armée  de  Lûckner  s'y 
organisait,  où  l'Assemblée  nationale  venait  de  déclarer  la  guerre 
à  l'Autriche  et  où  les  jactances  elles  menaces  des  émigrés,  réunis  à 
Kehl,  faisaient  quelque  impression  sur  les  citoyens  et  sur  les  troupes. 
Un  jour  qu'on  parlait  de  cette  situation  chez  le  maréchal  de  Lûck- 
ner, le  maire  de  Strasbourg,  Dietrich,  ce  fougueux  révolutionnaire, 
après  avoir  répété  qu'il  fallait  trouver  le  moyen  de  rehausser  le 
zèle  et  l'ardeur  des  soldats  et  des  habitants,  s'adressa  à  Rouget  de 
Lisie  et  lui  dit:  «  Mais  toi, jeune  patriote,  poète  et  musicien, fais- 
nous  donc  un  chant  qui  puisse  être  répété  dans  les  marches  et 
dans  les  casernes,  dans  les  villes  et  dans  les  campagnes...  »  Une 
telle  demande  était  un  ordre.  Rouget  de  Llsle  rentra  chez  lui,  prit 
son  violon,  et  chantant  et  jouant  à  la  fois,  composant  l'air,  les 
paroles  et  les  accompagnements,  il  fît  la  Marseillaise,  qu'il  voulait 
appeler  :  Marche  de  l'armée  de  Lûckner.  Le  succès  lut  prodigieux  ; 
ce  chant  fut  gravé  et  joint  au  Journal  de  Strasbourg;  un  des 
abonnés  le  reçut  à  Marseille,  où  de  suite  il  fut  réimprimé  et  chanté 
avec  fureur  par  tout  le  peuple,  et  c'est  parce  que  ces  effroyables 
Marseillais  l'apportèrent  et  le  chantèrent  à  Paris,  qu'on  l'appela  la 
Marteillaise. 

Cette  anecdote  m'a  été  contée  par  M.  Rouget  de  LisIe  lui-même^ 
lorsqu'il  me  donna  un  exemplaire  de  la  collection  de  ses  Chants 
français. 

Ce  Rouget,  doué  d'un  beau  et  noble  physique,  était  un  homme 
de  cœur,  d'imagination  et  d'esprit.  L'Empire  lui  déplut,  la  Restau- 
ration l'exaspéra.  N'ayant  fait  sa  cour  à  personne,  personne  ne  fît 
rien  pour  lui.  Il  tomba  dans  une  situation  plus  que  précaire,  sans 
rien  perdre  de  son  énergie  et  de  ses  inspirations.  Le  rencontrer 
étcùt  pour  moi  une  bonne  fortune.  La  dernière  fois  que  je  l'ai  vu,  il 
était  presque  perclus.  Peu  après,  j'appris  sa  mort. 


298    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÊBAULT. 

devant  l'Assemblée  comme  traître,  comme  scélérat,  par 
ce  peuple  qui  l'avait  déifié  et  qui,  n'ayant  pu  le  pendre 
ou  l'assassiner,  l'adora  de  nouveau  trente-huit  ans  après. 
Enfin,  l'Assemblée,  ayant  fixé  au  9  août  la  discussion 
sur  une  pétition  de  toutes  les  sections  de  Paris  deman- 
dant la  déchéance,  les  anarchistes,  par  une  bizarre  coïn- 
cidence, fixèrent  au  même  jour  leurs  derniers  prépa- 
ratifs; cela  suffit  pour  qu'à  Paris  l'efifroi  fût  général. 
De  moment  en  moment  on  s'attendait  à  une  explosion, 
dont  on  n'osait  pressentir  ni  le  but  ni  les  phases.  Le 
moindre  bruit  en  paraissait  le  signal,  et  lorsque  le  jour 
baissa,  la  terreur  devint  telle  que  Mme  Barré  (1),  par 
exemple,  chez  qui  j'avais  dîné  avec  Gassicourt,  sa  femme 
et  Vigearde,  en  était  toute  tremblante.  Elle  parlait  de 
ne  pas  se  coucher;  voulant  la  rassurer,  Vigearde  et  moi, 
nous  partîmes  pour  aller  aux  nouvelles,  moi  à  l'ouest 
de  la  rue  Poissonnière,  lui  à  l'est.  Je  suivis  donc  les 
boulevards,  la  rue  de  la  Michodière,  la  rue  d'Antin,  et  j'en- 
trai par  la  place  Vendôme  aux  Feuillants,  d'où  je  revins 
par  la  place  Louis  XV,  les  Tuileries,  le  Carrousel,  le 
Palais -Royal,  la  place  des  Victoires,  la  rue  Neuve 
Saint-Eustache  et  la  rue  Poissonnière,  pendant  que 
Vigearde  avait  exploré  la  rue  Mauconseil,  la  Halle,  le 
pont  Neuf,  le  Palais  de  justice,  la  place  de  la  Grève, 
la  rue  des  Lombards  et  la  rue  Saint-Denis;  mais  aucun 
de  nous  deux  n'approcha  du  repaire  où  se  formaient 
les  grands  rassemblements;  d'ailleurs,  nous  n'eûmes 
pas  la  pensée  que  nous  aurions  eu  le  temps  de  faire 
davantage. 


(1)  Mme  Barré  occupait,  rue  du  Faubourg-Poissonnière,  an  petit 
hôtel  que,  sur  sa  demande,  son  mari  avait  bâti  pour  elle.  Son  jar- 
din, alors  assez  grand,  servit  à  former  une  partie  de  la  rue  des 
Petites-Écuries.  C'est  dans  cette  maison  que  Gassicourt,  M.  Roy  et 
Feuillant  (époux  des  trois  filles  de  Mme  Barré)  ont  été  mariés. 


LA   NUIT   DU   9   AU    10  AOUT.  290 

Et  cependant  Vigearde  et  moi,  nous  jugeâmes  que  la 
situation  de  Paris  était  alarmante.  Partout  des  attroupe- 
ments, dont  la  masse,  il  est  vrai,  n'était  pas  compacte, 
mais  au  milieu  desquels  des  énergumènes  prêchaient 
l'insurrection  et  transformaient  en  vertus  civiques  tous 
les  crimes  qu'ils  semblaient  commander.  De  plus,  les 
marchands  de  vin  ne  désemplissaient  pas;  une  foule  de 
gens  en  haillons  assiégeaient  leurs  portes,  vidaient  leurs 
caves  et  payaient,  argent  comptant,  tout  ce  qu'ils 
buvaient  ou  faisaient  boire.  Si  nous  n'avions  rencontré 
aucun  signe  d'explosion  soudaine,  nous  ne  pouvions 
nous  dissimuler  qu'il  ne  fallait  qu'une  étincelle  pour  tout 
embraser.  Toutefois  j'observai,  en  rentrant  vers  dix 
heures  du  soir,  que  les  rues,  qui  lors  de  ma  sortie 
étaient  pleines  de  monde,  commençaient  à  se  vider, 
et,  comme  il  fallait  rassurer  les  dames,  je  promis  une 
nuit  tranquille  à  celles  qui  m'attendaient;  Vigearde, 
qui  revint  peu  après,  en  fit  autant,  quoiqu'il  fût  aussi 
peu  sûr  que  moi  de  ne  pas  se  tromper. 

Rentré  chez  nous,  nous  causâmes,  et  fort  sérieusement, 
comme  on  peut  le  penser;  nous  nous  couchâmes  enfin, 
et  vers  minuit  je  m'endormis. 

Depuis  le  14  juillet  1789,  jamais  la  générale  n'avait 
été  battue  à  Paris  sans  que  j'eusse  pris  les  armes. 
Quoique  j'eusse  quitté  la  section  des  Feuillants  depuis 
1790,  j'avais  continué  à  faire  partie  de  la  compagnie  de 
grenadiers,  un  peu  mon  ouvrage  et  composée  d'un 
grand  nombre  de  mes  amis.  J'y  faisais  donc  exactement 
mon  service,  que  je  payais  outre  eela  à  la  section  sur 
laquelle  je  logeais;  Vigearde,  depuis  que  nous  vivions 
ensemble,  avait  à  cet  égard  suivi  mon  exemple. 

Une  heure  sonnait,  lorsque  les  tambours  de  la  section 
des  Menus-Plaisirs,  battant  la  générale,  me  réveillèrent. 
Ce  quartier  était  un  des  plus  tranquilles  de  Paris;  le 


30a    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

signal  ne  pouvait  manquer  d'annoncer  une  alarme  sé- 
rieuse; dès  lors  les  tambours  que  j'entendais  ne  pou- 
vaient être  que  les  échos  de  ceux  de  toutes  les  autres 
sections  de  la  capitale,  et  d'autant  plus  certainement  de 
ceux  des  Feuillants  que  cette  section  était  à  la  fois 
celle  du  château  et  de  l'Assemblée;  d'ailleurs,  quand 
j'aurais  pu  conserver  quelques  doutes,  le  tocsin  qui  son- 
nait de  tous  côtés  aurait  suffi  pour  les  lever.  Je  me  jetai 
donc  à  bas  du  lit  et  je  m'habillai,  mais  avec  le  moins  de 
bruit  possible,  afin  que  Vigearde  ne  m'entendît  pas. 

J'avais  pour  cela  de  graves  motifs.  Tout  annonçait 
une  journée  digne  des  journées  sinistres  qui  l'avaient 
précédée,  et  c'était  une  raison  pour  rejoindre  des  cama- 
rades auxquels,  depuis  trois  ans,  j'étais  lié  par  une  sorte 
de  confraternité  d'armes;  quant  à  Vigearde,  c'était  un 
motif  pour  désirer  qu'il  n'y  prît  aucune  part;  il  débutait 
dans  ma  compagnie,  il  y  était  à  peine  connu  et  n'avait 
de  devoirs,  même  de  position,  à  remplir  vis-à-vis  de 
personne;  il  pouvait  donc  rester  sans  conséquence,  et 
c'est  pourquoi  je  cherchai  à  partir  sans  qu'il  s'en  aper- 
çût; mais  j'étais  forcé  de  traverser  sa  chambre  pour 
prendre  mes  armes;  il  s'éveilla,  entendit  la  générale  que 
les  tambours  battaient  encore,  sauta  à  bas  du  lit,  et, 
quelque  chose  que  je  pusse  faire  et  dire,  il  voulut 
m'accompagner,  et  nous  partîmes  ensemble. 

En  arrivant  aux  Feuillants,  nous  trouvâmes  en  séance 
la  section  qui,  depuis  le  11  juillet,  jour  auquel  la  patrie 
avait  été  déclarée  en  danger,  était  en  permanence. 
Presque  tous  ceux  qui  composaient  le  bataillon  étaient 
également  arrivés;  mais,  déjà  divisés  d'opinion,  ils  for- 
maient deux  partis. 

Vers  trois  heures  du  matin  des  patrouilles,  envoyées 
de  tous  côtés,  ramenèrent  plusieurs  prisonniers,  les  uns 
arrêtés  aux  Champs-Elysées,  les  autres  au  moment  où 


MATINÉE   DU    10   AOUT.  301 

ils  cherchaient  à  entrer  au  château,  ou  hien  comme  ils 
en  sortaient.  De  ce  nombre  était,  en  habit  de  grenadier 
de  la  garde  nationale,  un  rédacteur  ou  l'un  des  rédac- 
teurs du  journal  intitulé  VAmi  du  Roiy  et  fort  opposé  à 
VAmi  du  Peupky  que  rédigeait  Marat. 

A  peine  l'eut-on  reconnu  qu'on  le  fouilla,  et  le  malheur 
voulut  que  l'on  trouvât  sur  lui  des  papiers  qui  l'incrimi- 
naient fortement  aux  yeux  des  seuls  juges  qu'il  pût 
avoir  dans  cette  déplorable  circonstance.  Aussitôt  on 
décida  que  les  épaulettes  lui  seraient  arrachées,  et  que 
c'était  par  un  grenadier  qu'elles  devaient  l'être.  Enfin 
un  des  enragés  de  la  section  eut,  vu  ma  qualité  de  ser- 
gent, la  hardiesse  de  m'intimer  l'ordre  d'exécuter  cette 
dégradation.  Je  répondis  que  je  n'étais  ni  juge  ni  exécu- 
teur; que  d'ailleurs  le  coupable  n'était  justiciable  que 
de  sa  compagnie  ou  d'un  tribunal,  et  que,  comme  en  ce 
moment  il  ne  pouvait  être  jugé  ni  par  l'une  ni  par  l'autre, 
il  ne  serait  dégradé  ni  par  moi  ni  par  personne.  Je  crus 
que  j'allais  être  étranglé  :  une  douzaine  de  forcenés  se 
précipitèrent  sur  moi.  Vigearde  et  quelques  autres  de 
mes  camarades  m'aidèrent  à  refouler  leur  rage;  mais 
l'un  des  braillards  ayant  dit  qu'il  fallait  m'arracher  mes 
épaulettes,  je  le  pris  par  le  collet  pour  avoir  raison  de 
son  insolence.  Le  tumulte  fut  à  son  comble,  et,  comme 
nous  avions  mis  le  sabre  à  la  main,  le  président  de  la 
section  se  jeta  entre  nous.  Au  nom  de  la  patrie  et  dans  une 
situation  aussi  grave,  il  nous  supplia  de  nous  modérer. 
Je  reçus  sans  grande  peine  les  excuses  que  je  demandai; 
le  rédacteur  garda  ses  épaulettes  et  fut  réuni  aux  autres 
prisonniers,  dont  on  avait  commencé  par  le  séparer,  et 
tout  ce  que  cette  scène  eut  de  révoltant  fut  la  nécessité 
de  trinquer  avec  des  goujats,  en  signe  de  réconciliation, 
et  de  boire  à  la  santé  de  la  nation  et  de  la  liberté,  ce  qui 
signifiait  alors  de  la  canaille  et  de  l'anarchie. 


302    MÉMOIRES   DU   GÉMÉRAL   BARON    ÏHIEBAULT. 

Vers  six  heures  du  matin,  tout  parut  assez  calme; 
mais,  pour  rappeler  quelques-unes  des  expressions  d'un 
Prussien,  nommé  Anacharsis  Cloots,  —  espèce  de  fou,  se 
prétendant  plus  noble  que  son  roi,  plus  patriote  que 
Marat,  le  même  qui  avait  conduite  TAssemblée  nationale 
une  députation  d'aventuriers  et  de  gueux  sous  le  titre 
de  députation  du  genre  humain,  —  le  calme  de  cette 
matinée  était  celui  de  «  l'airain  prêt  à  tonner,  de  la  mine 
prête  à  sauter  » ,  et,  pour  citer  un  autre  mot  de  lui,  «  les 
partis  temporisaient  comme  le  Vésuve  » .  Ce  calme  avait 
paru  réel;  il  pouvait  aussi  servir  de  prétexte,  et  presque 
tout  le  monde,  vers  sept  heures,  se  trouva  avoir  quitté 
la  section,  soit  par  fatigue,  soit  par  prudence  ou  par 
calcul.  Cette  circonstance  favorisa  nos  énergumènes, 
qui  allèrent  chercher  des  auxiliaires;  bientôt,  dans  la 
cour  des  Feuillants,  se  formèrent  des  groupes  pour 
demander  la  tête  des  prisonniers. 

C'est  à  ce  moment  que  nous  nous  comptâmes.  Indépen- 
damment du  poste  de  la  section,  réduit  à  sept  hommes 
et  un  caporal,  employés  à  la  garde  des  sept  hommes 
arrêtés  dans  la  nuit  et  enfermés  dans  une  des  chambres 
du  grenier,  nous  étions  douze  grenadiers  (1),  cinq  chas- 
seurs et  moi;  hors  cela  personne,  pas  même  un  offi- 
cier, pas  même  un  membre  delà  section... 

Dans  cette  position,  qui  devenait  grave,  j'allai  visi- 
ter les  prisonniers;  leur  vue  me  navra;  je  me  rappelle 
notamment  un  Irlandais,  homme  superbe,  contre  lequel, 
ainsi  que  contre  plusieurs  autres,  aucun  fait  n'avait  été 
articulé,  et  qui  ne  cessait  de  me  demander  pourquoi 
on  l'avait  arrêté;  puis  un  monsieur  que  je  connaissais, 
dont  je  connaissais  davantage  la  femme,  personne  char- 

(1)  De  ce  nombre  étaient  deux  des  MM.  Doazan,  de  Vismes, 
La  Fargue,  Le  Coq,  de  Vigearde, 


LE   10   AOUT   AUX   FEUILLANTS.  303 

mante,  avec  laquelle  j'avais  dansé  plusieurs  fois;  s'ap- 
prochantdemoi,il  médit  :  «  De  grâce,  monsieur  Thiébault, 
faites  dire  à  ma  femme  (il  logeait  place  Vendôme)  d'être 
tranquille;  faites-lui  dire  que  je  suis  avec  vous  (1).  »  Je  lui 
promis  tout  ce  qu'il  voulait;  déjà  je  lui  avais  prouvé  mon 
zèle;  mais  je  commençais  à  douter  de  mon  efficacité.  Je 
parlai  aux  hommes  commis  à  la  garde  des  prisonniers; 
je  m'efforçai  de  leur  faire  sentir  que  leur  devoir,  leur 
honneur  commandaient  qu'ils  les  défendissent  à  tout 
prix;  hélas!  ces  hommes  avaient  été  choisis  de  telle 
manière  que  les  malheureux  prisonniers  semblaient 
perdus,  si  vraiment  leur  sort  dépendait  de  tels  gar- 
diens. 

La  cour  des  Feuillants  se  remplissait  de  plus  en  plus, 
et  les  vociférations  devenaient  effrayantes.  Je  me  déter- 
minai alors  à  envoyer  La  Fargue  au  commandant  du 
bataillon  de  la  Butte-des-Moulins,  réuni  sur  la  place  Ven- 
dôme, pour  lui  demander  renfort  et  secours.  Ce  bataillon 
était  de  quatorze  cents  hommes  sous  les  armes.  Il  n'avait 
que  la  rue  Saint-Honoré  à  traverser;  deux  cents  hommes 
suffisaient  pour  vider  la  cour  des  Feuillants,  nous  mettre 
à  même  d'en  fermer  les  portes  et  disperser  la  canaille  qui 
nous  assaillait;  mais  ce  commandant,  dont  je  n'ai  pu 
retrouver  le  nom,  répondit  que,  sans  ordres,  il  ne  déta- 
cherait pas  un  homme  en  dehors  de  la  limite  de  sa 
section  ;  à  quoi  La  Fargue  répliqua  :  «  Eh  bien  !  monsieur, 
si  l'on  nous  égorge  et  si  l'on  assassine  des  prisonniers, 

(i)  Il  s'agit  ici,  suivant  quelque  vraisemblance,  du  pamphlétaire 
François-Louis  Suleau,  qui  demeurait  eCfectivement  place  Vendôme  ; 
mais  les  Souvenirs  de  la  marquise  de  Créquy,  qui  font  allusion  à 
celte  mort,  ajoutent  que  Suleau  avait  pris  la  précaution  d'en- 
voyer depuis  quelques  jours  sa  jeune  femme  près  de  son  frère,  au 
prieuré  d'Oncy,  non  loin  d'Étampes.  Le  récit  de  Paul  Thiébault,  qui 
constaterait  la  présence  de  Mme  Suleau  à  Paris,  serait  donc  en  con- 
tradiction  avec  l'affirmation  de  Mme  de  Créquy.  (Éd.) 


304    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

VOUS  aurez  eu  un  avantage,  celui  de  vous  trouver  aux 
premières  loges.  » 

Aucun  de  nos  camarades  ni  personne  des  compagnies 
du  centre  ne  revint.  N'ayant  pas  même  un  tambour 
pour  faire  battre  la  générale,  je  tentai  un  dernier  moyen. 
Je  me  jetai  au  milieu  de  la  cohue;  je  montai  sur  une  des 
deux  pièces  de  canon  qui  étaient  dans  la  cour  des 
Feuillants,  et,  de  cette  espèce  de  tribune,  employant  le 
seul  langage  que  je  jugeai  pouvoir  me  faire  espérer 
quelques  succès  :  «  Hommes  égarés  par  les  fauteurs  de 
nos  plus  cruels  ennemis,  qui  êtes-vous  et  que  voulez- 
vous  ?  Êtes-vous  des  Français?  —  Nous  le  sommes  autant 
que  vous  !  —  Êtes-vous  des  patriotes? —  Nous  le  sommes 
autant  que  vous  !  —  Mais  vous  cesseriez  d'être  dignes 
de  l'un  et  de  l'autre  de  ces  titres,  si  vous  vous  arrêtiez 
à  l'exécrable  idée  de  substituer  des  assassinats  au  cours 
de  la  justice.  Vous  seriez  même  des  rebelles,  car  l'As- 
semblée nationale  vient  de  mettre  (et  cela  était  vrai) 
les  prisonniers  que  vous  menacez  sous  notre  sauve- 
garde... Que  pouvez- vous  donc  demander?  A  moins  de 
vous  rendre  doublement  criminels  et  de  vouloir  faire  de 
nous  des  complices,  vous  ne  pouvez  demander  qu'une 
chose,  c'est  que  ces  prisonniers,  sur  la  presque  totalité 
desquels  d'ailleurs  il  n'existe  aucun  fait  à  charge,  ne 
s'évadent  pas.  Eh  bien  I  je  vous  en  réponds  sur  mon 
honneur,  je  vous  en  réponds  sur  ma  tête,  et,  si  ce  n'est 
assez  de  ces  garanties,  choisissez  trois  d'entre  vous 
pour  vous  représenter,  et  je  vais  les  adjoindre  à  la 
garde  de  ces  prisonniers.  » 

Quelques-uns  de  ces  misérables  voulurent  me  répon- 
dre; mais  mes  répliques  furent  assez  heureuses,  assez 
véhémentes  pour  les  réduire  au  silence.  Certain  qu'en 
pareil  cas  gagner  du  temps,  c'est  tout  gagner,  je  me 
félicitais  déjà  du  résultat  de  mes  efforts,  lorsqu'une 


THEROIGNE   DE  MERICOURT.  305 

femme  coiffée  d'un  chapeau  de  feutre  noir,  relevé  à  la 
Henri  IV,  surmonté  de  plumes  de  la  même  couleur,  vêtue 
d'une  amazone  de  drap  bleu  et  ayant  une  paire  de  pisto- 
lets et  un  poignard  à  la  ceinture;  du  reste  brune  de 
vingt  ans,  et  je  le  dis  avec  une  sorte  d'horreur,  jolie, 
très  jolie,  que  son  exaltation  embellissait  encore  et  qui, 
en  proie  à  un  éréthisme  révolutionnaire  impossible  à 
décrire,  préludait  avec  rage  à  la  folie,  dont  elle  ne  tarda 
pas  à  être  atteinte  et  à  mourir;  lorsque,  dis-je,  cette 
femme,  précédée  et  suivie  par  quelques  forcenés,  arrive 
dans  la  cour  des  Feuillants,  fend  la  foule  en  jetant 
les  cris  de  «  Place...  place  »,  va  droit  à  la  seconde  des 
deux  pièces  de  canon  et  s'élance  dessus.  Cette  femme 
était,  ainsi  que  je  l'appris,  Mlle  Théroigne  de  Méricourt. 
Prévenue  de  ce  qui  se  passait,  elle  accourait  de  chez 
Robespierre,  et,  certaine  de  son  influence  populaire,  elle 

venait  rendre  à  cette  multitude  toute  sa  férocité Tant 

que  je  vivrai,  cette  créature  sera  présente  à  ma  vue;  le 
son  de  voix  dont  elle  débita  la  première  phrase  de  son 
discours  retentira  à  mon  oreille  :  «  Jusqu'à  quand  », 
s'écria-t-elle,  «  vous  laisserez-vous  abuser  par  de  vaines 
paroles?  »  Je  voulus  répliquer,  mais  je  ne  pus  plus  me 
faire  entendre;  mille  applaudissements  accueillaient 
chacun  des  mots  qui  échappaient  à  sa  bouche;  mille 
huées  s'élevaient  du  moment  où  je  voulais  parler.  N'ayant 
plus  et  ne  pouvant  plus  avoir  aucun  espoir,  le  gosier 
déchiré  à  force  d'avoir  crié,  n'en  pouvant  plus,  je  des- 
cendis de  mon  canon  et,  aidé  par  quelques-uns  de  mes 
camarades,  je  rentrai  dans  le  corps  de  garde  où  étaient 
les  autres;  alors,  rejetant  la  porte  vitrée  sur  les  misé- 
rables qui  nous  suivaient,  je  la  fermai  à  clef. 

A  l'instant,  les  plus  furieux  se  précipitèrent  contre 
cette  porte  et  nous  firent  voler  à  la  figure  tous  les  car- 
reaux des  vitres;  mais,  derrière  cette  faible  porte  qui  ter- 

I.  2Q 


300    MKMOIRES    DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

minait  un  couloir  étroit,  étaient  des  pointes  de  baïon- 
nette et  dix-huit  canons  de  fusil  chargés  à  balle.  Pour 
forcer  ce  passage  ou  une  fenêtre  grillée  en  fer,  il  fallait 
perdre  beaucoup  de  monde,  et  ce  n'était  pas  du  goût  de 
ces  forcenés  ;  ils  trouvèrent  plus  digne  d'eux  de  me 
mettre  en  jugement  et  de  me  faire,  à  l'unanimité  et  par 
acclamation,  condamner  à  mort,  sous  la  présidence  de 
leur  jolie  furie,  Mlle  de  Méricourt,  qu'à  dater  de  ce 
moment  je  n'ai  plus  revue.  Peu  d'hommes  ont  reçu  à 
l'égard  des  femmes  des  impressions  plus  fortes  que  moi; 
mais  certes  il  n'est  aucune  autre  femme  à  qui  une  demi- 
heure  ait  suffi  pour  me  laisser  un  souvenir  que  mille 
ans  d'existence  n'affaibliraient  pas. 

Cette  scène  se  prolongeait  et  devenait  à  chaque  instant 
plus  critique,  lorsque  ce  cri  :  «  Nous  sommes  dans  le 
bâtiment...  »  se  fit  entendre.  Aussitôt  les  plus  acharnés  de 
nos  agresseurs  se  précipitèrent  dans  le  passage,  qui  con- 
duisait de  la  cour  des  Feuillants  à  la  salle  de  l'Assemblée 
et  aux  Tuileries,  passage  dans  lequel  une  petite  porte 
donnant  sur  le  jardin  du  couvent  avait  été  forcée...  Un 
grand  bruit  se  fit  alors  dans  le  vaste  bâtiment  des  Feuil- 
lants. Laissant  six  hommes  pour  la  garde  ou  la  défense 
de  notre  porte,  je  courus  avec  les  onze  autres  pour  sau- 
ver les  prisonniers;  mais  déjà,  du  bas  en  haut,  les  esca- 
liers et  corridors  étaient  encombrés.  Toute  communi- 
cation avec  les  prisonniers  était  désormais  impossible, 
et  les  cris  des  victimes  révélaient  qu'ils  succombaient 
aux  poignards  des  assassins.  11  n'y  avait  plus  rien  à  faire; 
mes  amis  me  ramenèrent  dans  le  corps  de  g€urde  et  de 
là  dans  la  cour,  où  ne  se  trouvaient  plus  que  cent  ou 
cent  cinquante  badauds,  pour  ainsi  dire  étrangers  au 
mouvement  auquel  ils  venaient  de  contribuer. 

Pendant  ce  temps,  les  cris  des  malheureux  que  l'on 
égorgeait  expiraient  avec  eux.  Au  lugubre  silence  qui  se 


MASSACRES  AUX  FEUILLANTS.         307 

fit,  nous  quittâmes  la  cour  des  Feuillants,  révoltés,  con- 
sternés; mes  camarades  rentrèrent  chez  eux,  et  je  me 
retirai  seul  avec  Vigearde.  J'étais  dans  une  rage  qui 
tenait  de  la  stupeur.  Ne  pouvant  plus  parler,  j'avalai,  au 
milieu  de  la  rue  Saint-Honoré,  un  verre  de  bière  que 
Vigearde  me  fit  apporter  d'un  café  qui  était  alors  au  coin 
sud-est  de  la  place  Vendôme.  Il  insistait,  et  cent  fois 
avec  raison,  pour  que  je  m'en  allasse;  je  restais  immo- 
bile et  sans  répondre,  quoique  j'entendisse  le  bruit  que 
faisait  la  chute  des  cadavres  de  nos  prisonniers,  que, 
d'une  des  fenêtres  du  grenier,  on  précipitait  sur  le  pavé 
de  la  cour  des  Feuillants.  Enfin,  lorsque  Vigearde  me  dit  : 
f  Ivres  et  altérés  de  sang,  ces  brigands  vont  revenir  sur 
nous,  et,  si  vous  périssez  ici,  je  périrai  avec  vous  », 
nous  traversâmes  la  place  Vendôme;  mes  yeux  s'arrê- 
tèrent douloureusement  sur  les  fenêtres  de  la  charmante 

femme  dont  je  n'avais  pu  sauver  le  mari et  nous 

rentrâmes  chez  nous,  où  je  quittai  mon  uniforme  de  la 
garde  nationale  pour  ne  jamais  le  remettre.  A  cet  égard, 
du  reste,  je  n'avais  pas  le  choix.  Reparaître  avec  un 
uniforme  qui  avait  tant  contribué  à  abattre  l'aristocratie 
eût  semblé  une  aristocratie  qu'on  eût  payée  de  sa  vie. 
Ainsi  c'est  aux  Feuillants  que,  dans  cette  trop  célèbre 
journée,  le  premier  sang  a  été  versé,  grâce  à  ce  massa- 
cre d'hommes  presque  tous  innocents  et  sans  influence 
sur  les  résultats.  Cet  épisode  à  peu  près  ignoré  m'a  paru 
d'autant  plus  digne  d'être  rappelé  qu'à  l'exception  du 
combat  des  Tuileries  et  de  la  mort  de  Mandat,  les  Feuil- 
lants furent  le  seul  endroit  qui  ait  servi  de  théâtre  à  des 
scènes  de  sang. 

C'est  à  peu  près  au  moment  où  cette  terrible  journée 
avait  fini  pour  Vigearde  et  pour  moi,  que  Louis  XVI  se 
rendit  à  l'Assemblée.  On  ne  sait  vraiment  ce  qui  lui  res- 
tait à  faire  après  ce  qu'il  avait  fait  pour  se  désarmer  et 


308    MÉMOIRES    DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

se  mettre  à  discrétion.  La  duplicité  de  sa  conduite  lui 
avait  aliéné  trop  d'esprits,  pour  qu'il  n'eût  pas  besoin 
d'une  force  à  lui  ou  pour  qu'il  négligeât  un  moyen  de 
fuite.  Or  son  refus  de  reprendre  les  gardes  du  corps  fut 
une  première  faute  ;  quand  sa  garde  constitutionnelle  lui 
fut  supprimée,  pour  le  punir  de  l'avoir  portée  à  plus  de 
six  mille  hommes  alors  qu'elle  ne  devait  être  que  de  dix- 
huit  cents,  il  fit  une  seconde  faute  en  ne  la  reformant 
pas  de  suite;  il  en  fit  une  troisième  en  ne  s'opposant  pas 
au  départ  des  deux  bataillons  suisses,  dont  on  le  priva, 
lorsqu'on  avait  déjà  éloigné  de  lui  toutes  les  troupes 
de  ligne.  En  pareille  occurrence  la  force  appelle  la  force, 
et,  s'il  eût  été  entouré  par  quelques  milliers  d'hommes 
de  plus,  dix  mille  gardes  nationaux,  sentant  là  un  point 
de  résistance,  seraient  venus  s'y  réunir. 

Mais  encore  et  dans  cet  état  d'abandon  et  d'incrimi- 
nation, est-ce  croyable  qu'il  ait  refusé  trois  fois  et  jus- 
qu'au dernier  moment  les  moyens  de  fuite  préparés  par 
M.  de  La  Fayette,  c'est-à-dire  qu'il  ait  porté  l'orgueil  ou 
la  faiblesse  au  point  de  ne  vouloir  pas  avoir  une  obli- 
gation à  ce  général,  ou  qu'il  ait  porté  la  démence  au 
point  de  croire  que  le  duc  de  Brunswick  le  trouverait 
encore  sur  son  trône  ou  seulement  vivant?  Ensuite, 
peut-on  comprendre  qu'au  milieu  de  la  crise,  Mandat, 
chargé  de  la  défense  du  château,  ait  été  avec  ou  sans 
l'autorisation  de  ce  Roi  se  faire  assassiner  à  l'Hôtel  de 
ville,  et  cela  sans  s'informer  des  noms  de  ceux  qui  l'y 
appelaient?  Enfin,  et  à  défaut  de  ce  Mandat,  comment 
ne  se  trouva-t-il  au  château  aucun  homme  ayant  assez 
de  cœur  et  de  tête  pour  rendre  décisif  le  moment 
d'avantage  que  l'on  dut  à  la  valeur  de  quelques  Suisses? 
Si  Louis  XVI  était  susceptible  d'impassibilité  et  de  quel- 
ques pensées,  il  ne  l'était  ni  de  capacité  véritable,  ni  de 
résolution,  ni  d'énergie,  ni  d'élan.  11  paralysa  donc  ce 


LOUIS   XVI    ET   LE    10   AOUT.  309 

qu'il  devait  exalter;  il  attendit  l'attaque,  qu'il  pouvait 
prévenir  s'il  eût  commencé  l'action  avant  que  les  trois 
corps  des  anarchistes  (Saint-Antoine,  Saint-Marceau  et 
les  Gordeliers)  fussent  seulement  réunis,  puis,  lorsqu'il 
devait  l'exemple  du  courage  auquel  la  Reine  l'avait 
vainement  provoqué  en  lui  remettant  un  pistolet,  il  se 
sauva  pour  se  jeter  dans  la  gueule  du  lion.  Encore  il 
annula  la  défense,  qui  se  changeait  en  offensive  heu- 
reuse, présage  et  garant  d'une  victoire  son  dernier 
espoir  de  salut.  En  défendant  de  tirer  ou  de  continuer  à 
tirer,  il  fit  exterminer  les  derniers  hommes  qui  se 
dévouaient  pour  lui...  L'imagination  s'y  perd...  Jamais 
sans  doute  un  sort  ne  fut  plus  déplorable  que  celui  de 
Louis  XVI;  mais  aussi  jamais  celui  qui  le  subit  ne  dut 
à  plus  de  titres  se  l'imputer  à  lui-même.  Quoi  qu'il  en 
soit,  cette  journée  de  mort  pour  tant  de  braves  et  pour 
la  royauté  elle-même  se  termina  par  la  suspension  du 
Roi  et  par  la  convocation  de  cette  Convention,  qui,  à 
force  de  meurtres  et  de  victoires,  devait  arriver  à  l'hé- 
roïsme. 


CHAPITRE  X 


Après  le  10  août  et  le  triomphe  définitif  des  crimes  et 
de  l'assassinat,  la  Révolution  n'était  plus  celle  que  j'avais 
entendu  servir,  à  laquelle  j'avais  été  fier  de  sacrifier  de 
si  grands  intérêts.  Il  ne  restait  plus  rien  d'elle;  aussi  ma 
première  résolution  fut-elle  de  ne  plus  prendre  aucune 
part  au  service  des  districts  armés,  qu'on  substituait  à 
la  garde  nationale.  Le  parti  que  nous  avions  vaincu  en 
formant  nos  compagnies  de  grenadiers  triomphait  à 
présent.  Nous  avions  à  expier  le  magnifique  service 
que  nous  avions  rendu  par  notre  zèle,  et  moi  person- 
nellement ma  conduite  aux  5  et  6  octobre  et  ma  nuit 
du  10  août.  Il  fallut  donc,  pour  nous  faire  pardonner 
notre  passé,  avoir  au  moins  l'air  de  nous  rallier  au 
nouvel  ordre  de  choses;  il  fallut  retourner  aux  Feuil- 
lants, mais  dans  quelle  tenue  !  Une  carmagnole  et  un 
pantalon  de  coutil  (les  mêmes  que  j'avais  fait  faire 
pour  les  travaux  du  Champ  de  Mars)  remplacèrent  l'uni- 
forme; de  guêtres  il  n'en  était  plus  question,  de  col 
encore  moins;  car  être  débraillé  était  de  rigueur.  Quant 
à  nos  bonnets  à  poil,  un  mauvais  chapeau  rond  à  large 
cocarde  et  sur  lequel,  de  gré  ou  de  force,  on  nous  écri- 
vait à  la  craie  :  «  VivePétion!  »  lui  succéda,  en  attendant 
qu'il  fît  place  au  bonnet  rouge.  Et  c'est  ainsi  que  je  mon- 
tai encore  quelques  gardes,  mais  en  m'esquivant  de  tout 
ce  qui  n'était  pas  service  de  poste. 


LA   CONVENTION.  311 

Plus  le  présent  était  affreux,  plus  on  avait  besoin  de 
croire  à  un  avenir  réparateur.  Cette  Convention,  dont 
on  allait  élire  les  membres,  était  devenue  une  espérance; 
mais  tout  dépendait  du  choix  de  ses  membres;  dans 
cette  prévision,  j'écrivais  à  mon  père  :  «  Comment  le  dé- 
partement des  Vosges  ne  s'honorerait-il  pas  d'envoyer 
à  la  Convention  des  hommes  de  votre  vertu  et  de  votre 
mérite?  »  Mon  père  me  répondit:  «  On  avait  pensé  à  moi 
dans  plusieurs  districts;  mais  tout  ce  que  j'ai  de  parents 
et  d'amis  dans  ce  pays  ont  été  immédiatement  chargés 
de  faire  ôter  mon  nom  de  toutes  les  listes.  Quant  à  toi, 
comment  as-tu  pu  t'arrêter  à  un  tel  vœu?  S'il  ne  s'agis- 
sait que  de  raison,  de  conscience  et  de  zèle,  je  pourrais 
sans  doute  être  utile,  mais  la  nouvelle  Révolution  que 
la  France  vient  de  subir  ne  peut  manquer  de  mettre  aux 
prises  les  partis  les  plus  violents.  Or,  comme  je  suis 
incapable  d'appartenir  à  aucun,  je  les  aurais  tous  pour 
ennemis,  et,  comme  je  ne  reculerais  devant  aucun  d'eux, 
ma  députation  ne  me  laisserait  pas  trois  mois  à  vivre.  » 
Je  fus  très  ému  par  cette  lettre  de  mon  père;  elle  affai- 
blit mon  espoir,  et  mon  horreur  s'accrut;  je  dois  toute- 
fois rapporter  quelques  faits,  qui  montreront  comment 
la  Révolution  pouvait  être  jugée  alors  avec  plus  de 
sérénité  que  par  moi. 

Alarmé  de  la  véhémence  avec  laquelle  je  lui  avais 
parlé  de  je  ne  sais  plus  quel  crime,  que  des  crimes  plus 
épouvantables  allaient  suivre,  mon  père  m'écrivit  :  «  A 
Dieu  ne  plaise  que  j'excuse  ce  qui  n'est  pas  de  nature  à 
l'être.  Cependant  considère  qu'il  faut  se  garder,  en 
matière  d'État,  de  juger  les  actions  de  ceux  qui  gou- 
vernent d'après  les  règles  de  la  morale  des  individus. 
Tout  est  loi  et  loi  sacrée  pour  ces  derniers,  alors  qu'il 
arrive  souvent  que  pour  les  autres  tout  est  forcément 
exception!  » 


312    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

J'étais  tous  les  jeudis  d'un  dîner  qui  réunissait  chez 
M.  Bitaubé  des  personnes  intéressantes  (1);  au  nombre 
des  convives  les  plus  assidus,  se  trouvait  Chamfort,  si 
brillant  quand  il  était  en  verve,  si  froid  quand  il  n'y 
était  pas  !...  Sur  ces  entrefaites  était  arrivée  à  Paris  une 
demoiselle  Williams,  auteur  d'un  ouvrage  qui  faisait 
quelque  bruit.  Elle  paraissait  marcher  à  une  célébrité 
qu'elle  n'a  pas  eue,  à  ma  connaissance  du  moins.  Cham- 
fort  désira  la  connaître,  et,  comme  elle  avait  été  recom- 
mandée à  M.  et  Mme  Bitaubé,  ils  donnèrent  un  dîner 
auquel  il  n'y  eut  en  étrangers  que  Mlle  Williams,  Cham- 
fort  et  moi!  Je  ne  sais  s'il  y  avait  simple  désir  de  plaire, 
ou  quel  motif  Chamfort  pouvait  avoir  pour  désirer  éton- 
ner; mais  chacun  de  ses  mots  était  une  sentence,  cha- 
cune de  ses  répliques  une  saillie;  jamais  il  ne  fut  aussi 
brillant,  et,  s'il  confondit  M.  et  Mme  Bitaubé,  il  enchanta 
Mlle  Williams!  Je  me  rappelle  que,  à  propos  d'un  mot 
dit  par  Mlle  Williams  sur  les  sentiments  qui  devaient 
animer  nos  bataillons  de  garde  nationale,  déjà  prêts  à 
rejoindre  nos  armées,  il  fit  à  l'instant  un  couplet  de 
cette  pensée  et  termina  ce  couplet  par  : 

Troupes  guerrières, 
Sur  vos  drapeaux 

(1)  De  ce  nombre  était  la  bru  du  grand  Racine,  femme  grande, 
maigre,  et  dont  les  traits  avaient  conservé  de  la  dignité  :  elle 
avait  alors  quatre-vingt-onze  ou  quatre-vingt-douze  ans  ;  samémoire 
ne  suffisait  plus  aux  faits  contemporains,  mais  avait  conservô  la 
fraîcheur  pour  ce  qui  tenait  aux  temps  passés,  c'est-à-dire  &  tout 
le  dix-huitième  siècle,  avec  lequel  elle  était  née,  et  par  tradition 
à  tout  le  règne  de  Louis  XIY,  règne  dont  elle  avait  conservô  le 
costume!  Devenant  sourde,  elle  aimait  à  conter,  et,  comme  elle 
contait  à.  merveille,  on  aimait  à  l'entendre.  De  combien  d'anec- 
dotes je  pourrais  enrichir  ces  Mémoires,  auxquels  j'étais  si  loin  de 
penser  alors,  si  j'avais  écrit  une  partie  des  choses  piquantes  que 
je  lui  ai  entendu  si  bien  dire,  ou  si  j'étais  né  avec  plus  de  mé- 
moire! Elle  et  la  marquise  de  l'Aubépin  (de  1815  à  1830)  senties 
deux  personnes  qui,  à  cet  égard,  m'ont  laissé  le  plus  de  regrets. 


MLLE  WILLIAMS   ET   CHAMFORT,  313 

Placez  ces  mots  : 
Paix  aux  chaumières, 
Guerre  aux  châteaux  (1). 

Au  reste,  de  tout  l'esprit  qui  fut  dépensé,  prodigué 
pendant  ce  dîner,  je  n'ai  plus  qu'un  mot  à  sauver  de 
l'éternel  oubli,  dans  lequel  le  surplus  fut  perdu;  encore 
ne  me  suis-je  rappelé  ce  mot  que  parce  qu'il  concer- 
nait l'abbé  Delille  :  «  Qu'est-il,  à  vos  yeux,  comme  poète?  » 
demanda  Mlle  Williams  à  Chamfort...  «  Un  moulin  à 
vers  »,  repartit  celui-ci.  Mais  ce  qui  en  dépit  de  tout  me 
frappa  le  plus,  ce  fut  l'exagération  politique  de  Mlle  Wil- 
liams, qui  se  montra  enthousiaste  de  notre  Révolution 
et  même  des  excès  qui  selon  moi  la  condamnaient. 

Que  Chamfort  se  fût  évertué  à  renchérir  sur  tout  ce 
que  cette  demoiselle  disait;  qu'il  se  fût  emparé  d'une  de 
ses  pensées  pour  en  faire  un  joli  couplet  (il  était  encore 
jeune,  elle  était  jolie,  il  était  poète  et  Français)^  certes 
il  n'y  aurait  pas  eu  de  quoi  me  scandaliser,  loin  de 
là;  mais  que  M.  et  Mme  Bitaubé  qui  avaient  passé  la 
soixantaine,  qui  étaient  ce  qu'il  y  avait  de  meilleur  sur 
la  terre,  qui  se  distinguaient,  lui  par  son  mérite,  elle 
par  l'esprit  le  plus  ingénieux,  le  plus  fin,  le  plus  doux, 
se  montrassent  plus  révolutionnaires  que  leurs  deux 
convives,  que  par  exemple  ils  devinssent  les  apolo- 
gistes du  10  août,  cela  me  confondit!  Ce  n'est  pas,  au 
reste,  le  seul  exemple  que  je  pusse  citer  de  ces  sortes 
d'aberrations!  Et  combien  ai-je  vu  d'êtres  bons  par  excel- 
lence paraître  par  vertu  capables  de  tous  les  crimes  et 
à  force  de  philanthropie  ne  pas  conserver  trace  d'huma- 

(1)  Lorsque,  le  15  décembre  4792,  Cambon  termina  un  de  ses 
discours  par  cette  phrase  :  «  Paix  et  fraternité  à  tous  les  amis  de 
la  liberté;  guerre  aux  lâches  partisans  du  despotisme;  guerre  aux 
ch&teaux,  paix  aux  chaumières  »,  il  se  servait  d'une  formule  dont 
il  n'était  pas  l'auteur. 


3U    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

nité  !  Il  semblait  d'ailleurs  que,  dans  ces  crises  effroya- 
bles, on  eût  changé  d'atmosphère,  que  Tair  qu'on  res- 
pirait enivrât  au  point  de  familiariser  avec  les  horreurs 
ambiantes;  voilà  pourquoi  la  morale  publique  de  M.  et 
Mme  Bitaubé,  qui  comme  gens  privés  étaient  des  anges, 
voilà  comment  cette  morale  se  trouvait  être  si  délétère. 

C'est  dans  le  courant  de  ce  terrible  mois  d'août  que 
Louis  XVI  et  sa  malheureuse  famille  furent  transférés 
des  cellules  des  Feuillants,  non  au  Luxembourg  où  l'im- 
pitoyable Commune  de  Paris  déclara  ne  pas  pouvoir 
répondre  d'eux,  mais  au  Temple.  Les  derniers  signes  de 
la  féodalité,  les  emblèmes  de  la  royauté  disparurent  de 
partout;  à  Paris,  toutes  les  statues  des  rois  tombèrent! 

Je  dus  au  hasard  de  voir  tomber,  place  Vendôme,  la 
statue  équestre  de  Louis  XIV.  Deux  de  ses  points  d'appui 
avaient  déjà  été  coupés  ou  brisés  lorsque  j'arrivai;  elle 
ne  tenait  plus  que  par  un  point,  et  c'est  à  l'aide  de  je  ne 
sais  combien  de  cordes,  à  chacune  desquelles  une  ving- 
taine d'hommes  s'attelaient,  au  milieu  des  impréca- 
tions et  des  rires  les  plus  grossiers,  que  l'on  parvint  à 
l'ébranler,  puis  à  la  faire  balancer,  enfin  à  déterminer 
sa  chute.  Jamais  bombe  ne  fit  une  telle  excavation. 
Tous  les  pavés  sur  lesquels  elle  tomba  furent  broyés,  et 
plusieurs  des  héros  de  cet  acte  de  vandalisme  furent 
blessés  par  des  éclats  de  pierres.  C'était  un  fort  triste 
spectacle;  la  statue  fut  bientôt  brisée  et  les  morceaux 
emmenés  pour  servir,  disait-on,  à  fondre  des  canons. 

A  quelques  jours  de  là,  vers  dix  heures  du  soir,  on 
prévint  Gassicourt  qu'il  venait  d'être  dénoncé  à  la  sec- 
tion, et  qu'il  serait  arrêté  dans  la  nuit.  L'heure  ne  lui 
permettant  aucune  démarche,  il  se  borna  à  découcher 
et  vint  avec  sa  femme  occuper  ma  chambre  et  mon  lit, 
pendant  que  je  partageais  ceux  de  Vigearde.  Malgré  ce 
que  cette  situation  avait  de  sérieux,  nous  nous  trouvâmes 


LES   SUSPECTS.  315 

tellement  en  gaieté  que  nos  rires  ne  nous  permirent  de 
nous  coucher  qu'à  deux  heures  du  mâtin.  Mais  à  cette 
époque  les  rires  duraient  peu;  les  places  s'encombraient 
de  plus  en  plus  de  créatures  de  Danton  ;  on  savait  que 
dans  le  conseil ,  ce  ministre  de  la  justice  était  seul  pour 
les  mesures  atroces;  mais  on  savait  aussi  que  ses  cinq 
collègues  subissaient  sa  loi;  que,  si  la  Commune  était 
plus  satanique  que  lui,  elle  ne  le  dépassait  ni  en  énergie 
ni  en  violence,  et  que,  quant  à  la  populace  de  Paris, 
il  en  disposait  entièrement. 

La  nouvelle  de  la  prise  de  Longwy,  parvenue  le  26, 
ne  laissa  pas  de  bornes  à  l'exaspération  et  acheva  de 
mettre  Danton  à  même  de  faire  ordonner,  par  le  comité 
de  surveillance  de  la  municipalité,  l'armement  et  la  solde 
de  tous  les  indigents  et  le  désarmement  et  l'arrestation 
de  tous  les  suspects.  C'est  à  cette  occasion  que  l'on  ima- 
gina les  visites  domiciliaires,  que  jamais  on  ne  fit  d'une 
manière  plus  effrayante  et  qui  durèrent  quatre  jours  et 
demi,  au  lieu  des  deux  jours  qui  d'abord  avaient  été 
fixés.  Pendant  que  les  demeures  des  citoyens  étaient 
livrées,  ainsi  qu'eux,  à  l'investigation  et  à  l'arbitraire 
des  plus  exécrables  brigands,  la  rivière  était  barrée, 
toutes  les  barrières  étaient  fermées,  et,  pour  en  sortir 
même  avec  un  passeport  délivré  au  comité  de  Marat,  il 
fallait  que  les  deux  témoins  qui  l'avaient  signé  fussent 
présents  et  déclarassent  leur  identité.  Dans  la  banlieue 
les  communes  avaient  l'ordre  d'arrêter  tout  individu 
étranger,  notamment  ceux  qui  seraient  aperçus  dans  la 
campagne  ou  sur  les  routes.  On  proclamait  d'avance, 
au  bruit  du  tambour,  le  nom  des  rues  où  les  visites 
allaient  se  faire  et  l'heure  à  laquelle  elles  commence- 
raient. On  était  suspect  si  on  ne  se  trouvait  pas  chez 
soi  ou  si  l'on  se  trouvait  chez  un  autre,  si  l'on  mentait 
dans  une  des  déclarations,  ou  si  l'on  avait  été  dénoncé, 


316    MkMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON   THIEBA13LT. 

à  plus  forte  raison  accusé.  Dès  dix  heures  du  soir  les  voi- 
tures ne  circulaient  plus  et  la  ville  était  illuminée.  Deux 
délégués  de  la  Commune,  assistés  de  la  force  armée, 
procédaient  à  chacune  de  ces  visites  qui,  du  27  août  au 
soir  au  1"  septembre  au  matin,  continuèrent  de  nuit 
comme  de  jour,  pendant  que  les  assemblées  de  sections 
et  le  tribunal  extraordinaire  étaient  en  permanence. 

C'est  le  30  août,  vers  midi,  qu*après  trois  jours  d'an- 
goisses, Yigearde  et  moi,  nous  subîmes  notre  visite,  et 
certes  on  ne  nous  trouva  pas  dans  la  tenue  de  ce  hal  où 
nous  nous  fîmes  si  bien  attendre.  Notre  costume  con- 
sistait en  un  pantalon  de  coutil,  une  chemise  de  nuit  de 
Tavant-veille  et  un  bonnet  de  police.  J'ignore  même  si 
on  ne  nous  surprit  pas  jouant  sur  nos  violons  des  airs 
patriotiques.  Le  coup  de  sonnette  parti,  j'ouvris  la  porte, 
et  le  <  Bonjour,  citoyens  »,  dont  je  les  saluai,  nous  mit 
de  suite  à  deux  de  jeu,  en  fait  de  familiarité  républi- 
caine, avec  les  deux  misérables,  maîtres  en  ce  moment  de 
nos  existences.  L'interrogatoire  sur  la  famille,  l'état,  la 
conduite,  n'eut  rien  d'embarrassant,  même  pour  Vi- 
gearde,  qui  sur  son  père  put  répondre  :  t  Mort  depuis 
vingt  ans.  » 

De  nous,  on  passa  à  la  visite  des  lieux;  nos  briquets 
bien  ciselés  et  dorés  offusquèrent  :  c  Ah  çà  !  me  dit 
l'un  des  deux  émissaires,  voilà  des  briquets  de  la  garde 
de  Veto.  Est-ce  que  vous  seriez  des  suppôts  du  tyran? 
—  Les  briquets  dont  vous  parlez,  repartit  Vigearde, 
étaient  surmontés  d'une  tète  d'aigle;  ceux-ci  le  sont 
d'une  tête  de  coq.  —  Considérez  donc,  repris-je  à  mon 
tour,  que  s'ils  étaient  ce  qu'ils  vous  ont  paru,  vous  ne 
les  auriez  pas  trouvés  ici.  »  Son  collègue  se  mit  à  rire, 
et  un  de  leurs  alguazils  attesta  que  Yigearde  avait  dit  la 
vérité.  L'affaire  des  briquets  vidée,  vint  celle  des  bonnets 
à  poil.  Les  nôtres  réveillèrent  la  méfiance;  ils  étaient 


VISITE  DOMICILIAIRE.  317 

superbes,  et,  comme  j'étais  sergent,  le  mien  avait  de  Tor 
aux  ganses;  ils  donnèrent  lieu  au  colloque  suivant  : 
«  Ainsi,  vous  étiez  grenadiers?  —  Et  nous  sommes 
encore  prêts  à  l'être  pour  le  service  de  la  patrie,  repartit 
Vigearde.  —  Toujours  étiez-vous  pour  les  services  pri- 
vilégiés? —  Oui,  répondis-je,  mais  nos  privilèges  se  bor- 
naient à  monter  deux  gardes  au  lieu  d'une.  » 

Heureusement  nos  briquets  et  nos  bonnets  eurent  des 
palliatifs  en  l'éloquence  de  nos  carmagnoles;  nos  cha- 
peaux, sur  lesquels  on  lisait  encore  :  «  Vive  Pétion  !  »  ou 
«  Vive  Santerrel  »  devenu  chef  de  la  force  armée,  nous 
sauvèrent. 

«  Allons,  allons!  nous  dit  alors  le  moins  enragé  des 
deux  visiteurs  en  entraînant  son  tenace  collègue,  main- 
tenez-vous dans  de  bons  sentiments,  et  vive  la  nation! 
—  Et  vive  la  nation  !  »  répétâmes-nous  ;  mais  à  peine 
notre  porte  fut-elle  refermée  que  Vigearde  fit  des  sauts 
et  des  gambades  superbes,  pendant  que  je  maudissais 
et  les  auteurs  et  les  exécuteurs  de  ces  mesures  infernales, 
qui  causaient  dans  Paris  tant  d'alarmes. 

Gassicourt,  qui  avait  profité  d'une  sotte  dénonciation 
pour  se  rendre  la  section  favorable,  se  tira  également 
des  pattes  de  ces  démoniaques  visiteurs.  Salafou,  direc- 
teur des  rôles,  je  ne  sais  plus  où,  avait  heureusement 
quitté  Paris.  Rivierre  s'était  sauvé  vers  le  15  août,  et 
il  avait  bien  fait.  Bref,  des  personnes  de  nos  relations 
intimes,  presque  toutes  échappèrent  aux  douze  à  quinze 
mille  arrestations  qui  se  firent  dans  ces  horribles  jour- 
nées; nous  respirâmes,  mais  le  répit  fut  court;  car,  le 
1"  septembre,  peu  d'heures  après  que  la  libre  circulation 
fut  rétablie,  on  répandit  la  nouvelle  de  la  prise  de 
Verdun,  qui  ne  se  rendit  qu^  le  2,  mais  dont  on  se  servit 
pour  se  hâter  de  tirer  parti  des  arrestations  faites,  c'est- 
à-dire  pour  accomplir  Teffroyable  projet  qui  avait  déter- 


318    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

miné  à  les  faire  faire!  Et  en  effet,  cette  nouvelle  à 
l'instant  répandue  devint  l'occasion  d'une  rumeur 
sinistre  :  «  Il  faut  venger  nos  frères,  s'écriail-on  de  toute 
part;  il  faut  sauver  la  patrie.  »  Et  pour  n'avoir  plus  à 
combattre  que  les  ennemis  du  dehors,  on  allait  frapper 
de  terreur  ceux  du  dedans.  Alors,  comme  mesure  prévi- 
sionnelle, on  annonce  que  le  lendemain  2,  le  tocsin  et  la 
générale  se  feront  entendre  dès  le  matin,  et  que  tous  les 
citoyens  disponibles  devront  se  rendre  en  armes  au 
Champ  de  Mars,  pour  y  camper!...  De  quel  secours 
cette  agglomération  d'hommes  au  Champ  de  Mars  pou- 
vait-elle être  à  nos  armées?  N'a-t-elle  pas  plutôt  pour 
objet  de  laisser  Paris  à  la  discrétion  des  chefs  de  la  plus 
vile  canaille  et  de  leurs  satellites?  Cette  question,  que 
chacun  se  faisait,  à  laquelle  personne  ne  voyait  de 
réponse  et  que  l'Assemblée  elle-même  n'osait  aborder, 
fut  trop  tôt  résolue  î  Le  tintement  des  cloches,  le  tam- 
bour d'alarme  et  le  canon,  que  dans  cette  occasion 
Danton  appelait  «  la  grande  charge  sur  les  ennemis  de 
la  Patrie  » ,  retentirent  dès  le  lendemain  matin  !  J'ignore 
si  Taffluence  au  Champ  de  Mars  fut  considérable;  j'en 
doute,  personne  n'ayant  pris  le  change  sur  cette  jon- 
glerie. Vigearde  et  moi,  nous  restâmes  chez  nous  jusque 
vers  quatre  heures  et  demie,  heure  à  laquelle  nous  nous 
rendîmes  au  Palais-Royal,  chez  Robert,  le  traiteur  à 
la  mode,  où  nous  mangions  quand  nous  n'avions  pas 
d'invitations.  Nous  y  achevions  notre  repas,  lorsqu'un 
homme  à  la  figure  décomposée  alla  droit  à  une  per- 
sonne qui  dînait  à  côté  de  nous  et  lui  parla  à  l'oreille. 
Aussitôt  cette  dernière  se  leva  en  paraissant  répéter  ces 
mots,  mais  d'une  voix  interrogative  :  t  On  massacre  les 
prisonniers  ?  »  puis  elle  alla  payer  ce  qu'elle  devait  et 
partit.  Une  foule  de  personnes  imitèrent  son  exemple; 
nous  fûmes  du  nombre  et  laissâmes  la  salle  presque  vide. 


MASSACRES   DE   SEPTEMBRE.  310 

Cette  épouvantable  nouvelle  n'était  que  trop  vraie,  et, 
rayant  vérifiée,  nous  rentrâmes  chez  nous,  ou  plutôt  chez 
Mme  Barré,  en  face  de  qui  nous  logions  et  où  nous  ache- 
vâmes cette  triste  journée!  Par  moi-même  je  n'ai  donc 
rien  vu  des  horreurs  que  cette  journée  commença  et  qui 
pendant  quatre  jours  ne  laissèrent  de  sécurité  que  pour 
les  cannibales,  qui  cent  fois  méritaient  le  genre  de  mort 
que  de  la  manière  la  plus  barbare  ils  firent  subir  à  près 
de  douze  mille  victimes. 

A  ce  moment  je  reculai  devant  les  particularités  que 
j'aurais  pu  apprendre,  plus  que  je  ne  cherchai  à  les  con- 
naître. Mais  j'ai  su  quelques  détails  par  M.  de  La  Roserie, 
qui,  achevant  alors  à  Paris  les  études  les  plus  brillantes, 
avait  été  chargé  par  le  supérieur  de  son  collège  d'une 
lettre  pour  un  des  professeurs  ecclésiastiques,  arrêté  lors 
des  visites  domiciliaires  et  enfermé  aux  Carmes  avec 
deux  mille  autres  prêtres.  Sans  une  rencontre  fortuite, 
qui  le  retarda,  M.  de  La  Roserie  serait  entré  dans  ce  cou- 
vent, et  il  y  aurait  péri;  mais,  arrivé  comme  les  massa- 
cres commençaient,  il  en  eut  l'horrible  spectacle  sans 
en  courir  les  dangers.  Deux  faits,  au  surplus,  le  frappèrent 
pendant  qu'il  s'arrêta  devant  l'entrée  de  ce  lieu  d'hor- 
reurs. Le  premier,  c'est  que  la  moitié  des  assassins 
employés  là  étaient  (par  une  prostitution  infâme)  en 
uniforme  de  gardes  nationaux,  qu'ils  commencèrent  leurs 
exécutions  à  coups  de  baïonnette,  et  qu'ils  venaient 
essuyer  leurs  armes  dégouttantes  de  sang  aux  feuilles  de 
quelques  arbustes  qui  se  trouvaient  près  de  la  porte;  le 
deuxième  fut  d'un  autre  genre!  Un  homme  de  quarante- 
cinq  à  cinquante  ans,  ayant  la  figure,  l'air  et  le  ton  les 
plus  propres  à  faire  croire  à  la  bonté,  revenant  de  la  pro- 
menade, précédé  par  deux  jeunes  filles  à  lui  et  donnant 
le  bras  à  sa  femme,  passa  près  de  M.  de  La  Roserie.  Ils 
venaient  sans  doute  d'apprendre  à  quelles  horreurs  les 


920    MKMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBACLT. 

(larmes  servaient  de  théâtre,  ce  que  da  reste  des  cris 
aiïreux  ne  révélaient  que  trop;  ils  en  avaient  la  figare 
Itouleversée,  et  cependant  le  chef  de  cette  famille  dit  à  sa 
femme  avec  une  conviction  entière  :  «  C'est  très  sûre- 
ment on  ne  peut  plus  triste;  mais  ce  sont  d'implacables 
ennemis,  et  ceux  qui  en  délivrent  la  patrie  te  sauvent 
In  vie  à  toi  et  la  sauvent  à  nos  pauvres  enfants!  >  Et  cet 
homme,  qui  pouvait  être  aussi  candide  que  M.  et  Mme  Bi- 
lan bé,  était  pour  ainsi  dire  leur  écho. 

Des  Carmes,  M.  de  La  Roserie  se  rendit  à  l'Abbaye,  et 
arriva  au  moment  où  le  corps  de  M.  de  Montmorin, 
chargé  de  huit  ou  dix  cadavres  empilés  sur  lui,  était 
traîné  par  les  pieds  vers  le  lieu  où  leur  nombre  était  déjà 
effrayant;  c'est  là  que  périrent  M.  Thierri  de  Ville-d'Avray, 
les  malheureux  Suisses  qui  avaient  défendu  le  château 
au  10  août,  et  que  fut  sauvé  M.  Jourgniac  de  Saint-Méard, 
non  comme  l'ont  rapporté  certains  historiens,  d'après 
des  récits  imprimés  plus  ou  moins  amplifiés,  mais  tout 
simplement  et  d'après  lui-même,  qui  vingt  fois  a  conté 
sa  délivrance  à  M.  de  La  Roserie,  parce  que  son  accent 
l'ayant  fait  reconnaître  commet  pays  »  par  un  jeune  Pro- 
vençal, qui  à  ce  moment  faisait  les  fonctions  de  juge, 
ce  dernier  qui  voulut  le  sauver  lui  dit  moitié  en  patois, 
moitié  en  français  :  «  Eh  bien,  qu'avez-vous  fait?  Vous 
vous  serez  montré  un  Périgou  aristocrate...  Mais  vous 
n'êtes  pas  l'ennemi  de  la  Nation  î...  Allons,  allons,  je  me 
charge  de  celui-là  !  »...  Et  il  le  conduisit  au  delà  du  groupe 
des  égorgeurs.  Tout  cela  se  fit  sans  un  de  ces  interro- 
gatoires dont  on  n'avait  ni  l'idée  ni  le  temps,  mais  en 
peu  de  paroles  et  surtout  en  l'absence  de  l'inflexible 
Maillard  comme  de  l'horrible  Billaud-Varenne. 

L'avidité  curieuse,  si  active,  si  puissante  à  dix-sept  ou 
dix-huit  ans,  entraîna  M.  de  La  Roserie  jusqu'à  la  Force. 
Sur  ce  point  la  foule  était  immense  et  le  nombre  des 


MASSACRES   DE   SEPTEMBRE.  321 

septembriseurs  d'une  vingtaine  seulement,  savoir  :  dix 
en  dedans,  pour  passer  les  victimes  à  la  mort,  et  dix  en 
dehors,  pour  en  faire  raison,  mais  non  justice.  Et  ce  qu'il 
y  a  d'éternellement  honteux,  hideux  à  consigner,  c'est 
qu'au  milieu  d'une  telle  foule  ces  brigands  opéraient 
aussi  paisiblement   que   s'ils  avaient  été  dix  mille.  Il 
paraît,  du  reste,  qu'ils  faisaient  partie  de  l'élite  des  trois 
cents  hommes  de  la  bande  de  Maillard.  Armés  ou  plutôt 
munis  de  longues  bûches,  équarries  de  manière  à  former 
des  massues,  c'étaient  véritablement  des  «  tape  dru  », 
comme  on  les  appelait.  Cinq  étaient  de  chaque  côté  de  la 
porte  de  sortie,   cachés  par  le  mur;  dès  qu'un  bruit 
annonçait  qu'elle  allait  s'ouvrir,  ils  élevaient  leurs  assom- 
moirs, et  du  moment  où  un  des  malheureux  qui  leur 
étaient  dévolus  avait  dépassé  cette  formidable  porte,  il 
tombait  sous  leurs  coups,  avait  aussitôt  la  tête  écrasée  et 
était  de  suite  entraîné  par  les  déblayeurs;  quant  à  la 
mort,  elle  était  d'autant  plus  inévitable  que,  mis  dehors 
après  ce  mot  «  Va-t'en...  »,  ces  prisonniers,  à  la  vue  de  la 
foule,  sortaient  assez  doucement.  M.  de  La  Roserie  eut 
pourtant  la  consolation   d'en  voir  échapper  un.  Plus 
malin  que  la  plupart,  très  agile,  à  peine  eut-on  entr'ou- 
vert  la  porte  qu'il  aida  à  accélérer  son  ouverture,  et,  dès 
qu'il  put  passer,  ayant  même  fait  de  sa  pression  contre 
la  porte  un  point  d'appui,  et  avant  que  le  mot  «  Va-t'en  » 
fût  proféré,  avant  que  les  assommoirs  fussent  levés,  il 
partit  comme  un  éclair;  les   coups  d'assommoir  tom- 
bèrent donc  derrière  lui;  les  déblayeurs  n'eurent  pas  le 
temps  d'empêcher  qu'il  n'arrivât  à  la  foule;  favorisé  par 
elle,  il  disparut. 

Les  premiers  auteurs  de  ces  visites  domiciliaires,  qui 
remplirent  ou  mieux  encombrèrent  les  neuf  endroits 
servant  de  prisons  à  Paris  (1)^  et  cela  pour  les  vider  par 

(1)  Les  prisons  étaient  :  l'Abbaye  Saint-Germain,  les  Carmes,  la 
I.  21 


322    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

des  égorgements,  furent  Danton  et  Marat;  mais  le  héros 
de  ces  atrocités,  dont  l'horreur  des  nations  perpétuera  le 
flétrissant  souvenir,  fut  Billaud-Varenne.  Ce  monstre, 
courant  d'une  des  prisons  à  une  autre,  barbotant  dans 
le  sang,  dit  dans  Tune  d'elles  :  «  Peuple,  tu  imnaoles  tes 
ennemis,  tu  fais  ton  devoir!  »  Dans  une  autre  :  «  Du 
vin  pour  les  braves  travailleurs  qui  délivrent  la  nation 
de  ses  ennemis!  »  Enfin,  il  fit  payer  vingt-quatre  livres 
à  chacun  des  trois  cents  «  tape  dru  »  de  Maillard. 

Je  ne  parle  pas  des  hommes  qui,  dépassés  en  fait  de 
barbarie,  finirent  par  avoir  quelque  apparence  d'huma- 
nité, du  rôle  de  l'Assemblée  qui  se  borna  à  envoyer  d'inu- 
tiles péroreurs  là  où  elle  aurait  dû  se  porter  en  masse, 
et  où  vingt-cinq  mille  hommes  armés  l'auraient  encore 
rejointe  ou  suivie;  je  ne  parle  pas  de  l'argent  des  quinze 
mille  personnes  arrêtées,  de  la  valeur  de  leur  mobilier,  ni 
des  immenses  richesses  existant  au  Garde-Meuble,  qui 
furent  enlevés  dans  la  nuit  du  16  au  17  septembre,  vols 
tous  commis  par  laCommune,  et  dont  elle  ne  rendit  jamais 
compte;  mais  ce  qui  mit  le  cynisme  du  crime  de  pair 
avec  la  férocité,  c'est  que  ce  Marat,  pétri  de  boue  empoi- 
sonnée et  de  sang,  fit  et  signa,  lui  septième,  une  adresse 
à  toutes  les  communes  de  France,  pour  les  provoquer  à 
répéter  dans  leurs  murs  les  arrestations  des  suspects 
(qui  inspirèrent  à  Merlin  de  Douai  une  loi  qui  fit  arrêter 
en  France  quatre  cent  soixante  mille  personnes).  Comme 
le  mensonge  est  l'auxiliaire  obligé  des  scélérats,  cet 
infâme  document,  qui  d'époque  en  époque  devrait  se 
placarder  partout,  commençait  par  :  t  Frères  et  amis 
(premier  emploi  de  cette  formule,  qui  bientôt  devint 
obligatoire,  et  dont  l'opposé  aurait  du  moins  été  véri- 

ConciergeriG,  le  Cliâtelet,  la  Force,  les  Bernardios,  Saiot-Firmin, 
la  Salpôtrière  et  Bicétrc,  où  les  prisonniers  se  défendirent  jusqu'à 
la  dernière  extrémité. 


LA   CIRCULAIRE   DE   LA   COMMUNE.  323 

dique),  un  affreux  projet  tramé  par  la  Cour,  pour  égorger 
tous  les  patriotes...  ayant  réduit  la  commune  de  Paris  à 
la  cruelle  nécessité  d'user  de  la  puissance  du  peuple 
pour  sauver  la  nation,  elle  n'a  rien  négligé  pour  bien 
mériter  de  la  patrie.  Eût-on  pensé  que  de  nouveaux  com- 
plots se  tramaient?...  Placée  au  foyer  de  toutes  les  con- 
spirations, elle  ne  se  glorifiera  d'avoir  fait  son  devoir  que 
quand  elle  aura  obtenu  votre  approbation...  Prévenue 
que  des  hordes  barbares  s'avançaient  contre  elle,  la 
commune  de  Paris  se  hâte  d'informer  ces  frères  qu'une 
partie  des  conspirateurs,  détenus  dans  les  prisons,  a  été 
mise  à  mort  par  le  peuple,  acte  de  justice...  Sans  doute, 
la  Nation  s'empressera  d'adopter  ce  moyen  si  utile  et  si 
nécessaire,  et  tous  les  Français  se  diront  comme  les  Pari- 
siens... :  Nous  marchons  à  l'ennemi,  et  nous  ne  laissons 
pas  derrière  nous  des  brigands  pour  égorger  nos  femmes 
et  nos  enfants...  »  Cette  circulaire  n'inspira  que  l'hor- 
reur, à  d'autant  plus  de  titres  que  les  prisons,  à  peine 
si  atrocement  vidées,  se  remplirent  de  nouveau  1 

Ces  journées,  les  plus  hideuses  de  la  Révolution,  me 
firent  une  impression  indicible,  qui  dépassait  tout  ce 
que  j'avais  pu  craindre. 

J'étais  révolté,  humilié,  anéanti.  Nesachant  que  faire,  je 
sortis,  le  lundi  3,  de  chez  moi,  sans  but  déterminé  et  seule- 
ment pour  medéplacer.  Jemarchais, absorbé  dans  lesplus 
douloureuses  pensées;  ayant  traversé  le  Palais-Royal  sans 
savoir  que  j'y  passais  et  ayant  machinalement  pris  la 
rue  Saint-Honoré,  je  me  dirigeais  vers  la  place  Vendôme, 
lorsque,  peu  avant  le  portail  de  Saint-Roch,  je  me 
sentis  violemment  pris  par  le  bras  gauche  et  tiré  par 
quelqu'un  qui  aussitôt  me  cria  :  «  Prenez  donc  garde  à 
vous...  »  C'était  Grasset,  qui,  arrivant  à  moi  et  prêt  à 
me  dépasser,  venait  de  m'empêcher  de  me  casser  la  tête 
contre  la  roue  d'une  énorme  charrette  de  foin  que  je  ne 


3-2i    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

voyais  pas.  Quelques  mots  d'étonnement  et  de  remer- 
ciement échangés,  je  ne  sais  plus  ce  qui  amena  de  sa 
part  la  question  de  savoir  où  j'allais,  t  Ma  foi,  lui 
répondis-je,  je  n'en  sais  rien.  Je  marche  pour  marcher, 
ou  plutôt  pour  diminuer  Thorreur  à  laquelle  je  suis  en 
proie.  »  Et  comme  il  paraissait  rentrer  chez  lui  (Petite 
rue  Dauphin):  «  Et  vous,  lui  demandai-je,  d'où  venez- 
vous?  —  Je  viens,  me  répondit-il,  du  cirque  du  Palais- 
Royal  (1),  où  je  me  suis  enrôlé  comme  grenadier  dans 
un  bataillon  qui  s'y  forme  sous  le  nom  de  !•'  bataillon 
de  la  Butte  des  Moulins,  et  qui  part  pour  l'armée.  — 
Vous  avez  bien  fait,  répliquai-je,  Paris  n'est  plus  tena- 
ble  :  la  Patrie  est  en  danger,  et  je  vais  contracter  le 
même  engagement.  »  Cinq  minutes  après,  mon  engage- 
ment était  signé. 

De  retour  chez  moi,  je  prévins  Vigearde  du  parti  que 
je  venais  de  prendre,  et  de  ce  que,  sous  peu  de  jours,  je 
lui  ferais  mes  adieux  ;  mais  il  me  déclara  que  ce  départ 
ne  nous  séparerait  pas.  Je  lui  représentai  que  son  âge, 
sa  situation  de  famille  lui  imposaient  d'autres  devoirs,  et 
que  c'était  cette  conviction  qui  m'avait  déterminé  à  agir 
sans  en  conférer  avec  lui;  qu'en  effet,  et  alors  môme 
qu'il  penserait  devoir  faire  cette  campagne,  il  devait 
ajournertoute  détermination  jusqu'à  ce  qu'il  eût  consulté 
son  frère  et  surtout  sa  mère;  que  j'étais  même  person- 
nellement intéressé  à  ce  qu'il  en  agît  ainsi,  afin  que  l'on 
ne  pensât  pas  que  j'avais  cherché  à  l'influencer  dans 
une  circonstance  aussi  grave.  Mais  j'eus  beau  faire, 
avant  la  nuit  il  fut  enrôlé.  Il  était  impossible,  au  reste, 

(1)  On  appelait  cirque  du  Palais-Royal  une  construction  de 
40  à  50  pieds  de  large,  de  300  pieds  de  long,  dont  la  voûte  en 
glaces  s'élevait  de  10  à  12  pieds  au-dessus  de  terre,  et  qui,  à 
10  pieds  au-dessous,  formait  une  magnifique  salle  de  promenade 
ou  de  bal.  Cette  construction  partait  de  la  statue  sud  des  par- 
terres et  se  dirigeait  vers  le  nord. 


ENROLEMENT  VOLONTAIRE.  325 

de  partir  comme  soldat  en  meilleure  compagnie;  le 
bataillon  était  superbe,  et  cent  trente  jeunes  gens  de 
vingt  et  un  à  vingt-huit  ans,  dont  le  plus  petit  avait  au 
moins  cinq  pieds  cinq  pouces,  formaient  une  des  plus 
belles  compagnies  de  grenadiers  de  France.  Ce  bataillon 
était  l'élite  des  sections  des  Feuillants  et  de  Saint-Roch, 
quartiers  également  bien  habités. 


330    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

pourra  recruter  des  bataillons  exclusivement  composés 
de  jeunes  gens  s'électrisant  les  uns  les  autres. 

Sans  doute  il  y  avait  bien  peu  de  bataillons  que  Ton 
pût  comparer  au  1"  bataillon  de  la  Butte -des -Mou- 
lins; mais,  grâce  à  l'impulsion  donnée,  il  n'y  avait  plus 
d'espoir  pour  les  ennemis  extérieurs  de  la  France.  Une 
pensée  pénible  occupait  néanmoins  un  grand  nombre 
d'entre  nous.  En  partant  pourchasser  l'ennemi  de  notre 
territoire,  nous  allions  en  même  temps  sortir  de  Paris, 
c'est-à-dire  affranchir  les  brigands  de  l'intérieur  d'un 
châtiment  que  de  grand  cœur  nous  nous  serions  chargés 
de  leur  faire  subir;  nous  allions  laisser  le  champ  libre  à 
leurs  atrocités.  Toutefois,  subissant  la  loi  du  destin, 
nous  partîmes  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour,  ayant 
deux  pièces  de  quatre  en  tête  et  dans  le  meilleur  ordre. 
Nos  canons  étaient  attelés  de  huit  chevaux  noirs,  fort 
beaux,  provenant  la  plupart  des  écuries  de  M.  le  comte 
de  Montmorin,  assassiné  il  y  avait  si  peu  de  jours.  Ceux- 
là,  du  moins,  la  Commune  ne  les  avait  pas  volés. 

Notre  marche  depuis  les  Carmes  jusqu'à  la  barrière 
Saint-Denis  fut  féconde  en  émotions  et  en  exclamations. 
A  très  peu  d'exceptions  près^  chacun  des  hommes  com- 
posant ce  bataillon  avait  une  famille;  tous  avaient  des 
amis.  Les  rues  n'étaient  pas  assez  larges  pour  ceux  qui 
nous  suivaient  ou  nous  accompagnaient.  Cependant, 
personne  ne  quitta  son  rang,  et  personne  ne  se  mêla  aux 
suivants;  mais,  la  barrière  dépassée,  nous  partîmes 
comme  une  volée  d'étourneaux;  les  uns  grimpèrent 
dans  des  calèches  ou  des  voitures  où  leurs  familles  les 
attendaient,  d'autres  dans  des  cabriolets  ou  sur  des 
chevaux  de  selle;  d'autres,  le  fusil  à  volonté,  prirent  les 
bras  de  leurs  mères,  sœurs,  cousines,  pères,  frères  ou 
amis,  chacun  marchant  à  sa  guise;  toutefois,  à  la  dernière 
halte  que  devait  faire  le  bataillon,  halte  ordonnée  à 


BATAILLO^    DE    LA    B UTTE-DES-MOULINS.         31~ 

refusions  de  suivre  et  que  nous  nous  glorifions  plus 
tard  d'avoir  été  forcés  de  parcourir.  Notre  bataillon,  en 
trente-six  heures,  se  trouva  fort  de  plus  de  1 ,200  hommes  ; 
il  fallut  l'organiser. 

Un  certain  M.  Le  Brun,  de  la  section  de  Saint-Roch,  réu- 
nissant en  aptitude,  en  qualités  militaires  et  en  bonnes 
manières  tout  ce  qu'il  fallait  pour  bien  conduire  un  tel 
hataillon.devintnotrechefet,  ainsi  que  l'adjudant-major, 
l'adjudant  sous-oflicier  et  l'ofiicier  payeur  faisant  fonction 
de  quartier-maître,  fut  nommé  je  n'ai  pas  su  par  qui. 
Chaque  compagnie  fut  réunie  ensuite  pour  choisir  ses 
officiers;  de  cette  sorte  la  nôtre  eut  : 

Pour  capitaine,  Bertaux  (1),  qui,  comme  capitaine  de 
grenadier,  avait  succédé,  aux  Feuillants,  à  M.  Doazan,  et 
qui  à  une  figure  et  à  une  tournure  très  militaires,  à  un 
organe  et  H  une  articulation  rares,  joignait  l'avantage 
d'être  on  des  hommes  du  monde  qui  commandaient  le 
mieu.'t  l'exercice  et  les  manœuvres. 

Pour  lieutenant,  Odiot  (2),  de  la  section  de  Saint-Roch, 
fort  joli  homme,  zélé,  ardent,  brave  et  ajant  servi,  ce 
qui  nous  convenait. 

Pour  sous-lieutenant,  Grasset  (3),  des  Feuillants,  actif, 
ferme,  et  réunissant,  au  plus  haut  degré,  les  qualités 
propres  au  commandement  et  à  la  guerre. 

(1)  Duplessis-Bertaux,  né  en  ITiT,  et  qui  gr&va  dans  la  manière 
de  CoUot  des  scënos  de  la  Révolution  et  des  épiaodes  militaires 
très  rechercbéa  aujourd'hui.  (I^d.) 

(S)  Odiot,  en  partant,  avait  fait  mettre  sur  aa  boutique  d'orfè- 
vrerie, alors  rue  Saint-HoQoré,  cette  afflche  :  •  Placée  sous  la  sau- 
vagirde  publique,  le  chef  de  cette  maison  combattaat  aux  armées 
ks  ennemia  de  Ja  patrie.  • 

(8)  Jean-Jacques  Grasset,  nù  vers  1769,  fut  un  violoniste  dis- 
tni^ii;  obligé  de  répoDdre  aux  lois  de  réquisition,  il  proQta  de 
son  service  pendant  les  guerres  d'italiû  pour  se  livrer  &  l'étude 
de  la  musique  italienne,  et,  rentré  â  Paris,  il  tint  à  partir  de  1S01 
la  place  de  directeur  de  mnsique  i.  l'Opéra  italien.  (I^d.) 


328    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULÏ. 

Ainsi  cent  trente  jeunes  gens,  presque  tous  dans  des 
positions  sociales  plus  élevées,  se  donnèrent  pour  offi- 
ciers un  graveur,  un  orfèvre  et  un  musicien,  non  pas 
sans  doute  parce  que  dans  leur  profession  c'étaient  des 
hommes  distingués,  mais  parce  qu'ils  semblaient  faits 
pour  bien  commander  et  surtout  parce  que  Tidée  d'ac- 
cepter un  grade  effrayait  le  plus  grand  nombre.  Pendant 
quelques  mois  il  semblait  plus  simple  et  plus  commode 
d'être  soldat,  l'épaulette  pouvant  devenir  un  lien  gênant, 
faire  contracter  une  plus  grande  obligation  et  impliquer 
une  responsabilité  inutile.  Il  n'y  eut  pourtant  qu'avan- 
tage à  être  officier;  les  nôtres,  aussi  bien  que  les  simples 
soldats,  se  dégagèrent  quand  ils  voulurent.  Odiot  rentra 
à  Paris  quatre  mois  après  l'avoir  quitté;  Grasset  partit 
un  peu  plus  tard;  quant  à  ce  pauvre  Bertaux,  il  quitta 
immédiatement  après  les  premières  affaires.  La  nature 
ne  l'avait  pas  fait  pour  les  dangers  de  la  guerre; 
l'état  dans  lequel  le  mit  la  première  attaque  dont  l'en- 
nemi nous  régala,  et  qui  fut  une  attaque  de  nuit,  fut 
pour  ses  hommes  un  long  sujet  de  risée,  pour  lui  la 
preuve  que,  s'il  pouvait  buriner  de  hauts  faits,  il  ne 
pouvait  en  fournir.  «  Ah!  mon  Dieu  »,  s'écria- t-il,  au  mo- 
ment où  le  feu  le  réveilla,  «  nous  y  voilà,  mes  amis,  nous 
y  voilà!...  Mais  où  est  donc  ma  botte  gauche  et  ma 
boucle  de  col?  »  Il  s'était  mis  à  son  aise  au  bivouac 
comme  chez  lui.  <  Miséricorde!  quel  feu!  Ah!  ma  foi, 
nous  y  sommes...  »  De  sorte  qu'il  ne  lui  restait  plus 
qu'à  ajouter,  à  l'instar  de  ce  conscrit  :  «  ...  Mais  sont- 
ils  fous  de  tirer  comme  cela!...  Ne  voient-ils  pas  qu'il  y  a 
du  monde  ici?...  »  Enfin,  quand  il  arriva  à  la  tête  de  la 
compagnie,  ce  fut  une  autre  comédie.  Il  avait  son  épée 
à  droite,  un  seul  gant,  un  chapeau  non  à  plumes,  mais 
à  paille,  la  figure  décomposée,  et  se  trouvait  dans  l'im- 
possibilité de  se  rappeler  un  commandement. 


DÉFILÉ   DEVANT    L'ASSEMBLÉE.  320 

Je  reviens  à  notre  départ.  Le  5  septembre,  le  !•'  bataillon 
de  la  Butte-des-Moulins  reçut  l'ordre  d'aller  caserner  aux 
Carmes,  dans  le  local  que  les  égorgements  des  2  et 
3  septembre  avaient  rendu  disponible.  Il  n'y  avait  pour 
effets  de  casernement  que  des  bottes  de  paille,  et  certes 
nous  nous  en  serions  contentés;  mais,  comme  la  Commune 
de  Paris  était  plus  occupée  à  se  vanter  de  ses  crimes 
qu'à  en  effacer  les  traces,  les  murs  étaient  pleins  de 
taches  de  sang,  et  les  planches  en  étaient  également 
couvertes.  Ceci  nous  fit  horreur!  On  peut  dormir  sur  un 
champ  de  bataille  que  la  victoire  a  trempé  du  sang  des 
ennemis  de  son  pays,  mais  on  ne  dort  pas  sur  le  sang 
de  si  déplorables  victimes.  Vigearde  et  moi,  nous  fûmes 
donc  du  très  grand  nombre  de  ceux  qui  déclarèrent 
qu'ils  se  trouveraient  aux  Carmes  aux  heures  des  appels 
et  pour  le  service,  mais  qu'ils  n'y  coucheraient  pas. 

Ce  rassemblement  du  bataillon  précéda  de  peu  son 
départ,  et,  la  veille  au  soir  du  jour  fixé,  nous  défilâmes 
par  le  flanc  et  sur  trois  de  hauteur  à  travers  l'Assemblée, 
aux  cris  des  tribunes  et  aux  applaudissements  des 
députés.  Je  ne  crois  pas  qu'en  ce  genre  on  puisse  voir 
rien  de  plus  imposant.  Notre  tenue,  notre  armement 
étaient  magnifiques;  notre  précision,  notre  maintien  et 
l'air  rébarbatif  que  nous  avions  décidé  d'affecter  n'étaient 
pas  moins  remarquables.  Nous  marquions  le  pas  plus 
que  nous  ne  l'accélérions;  le  bruit  de  ces  centaines 
de  pieds,  frappant  en  même  temps  et  avec  force  le 
plancher  de  la  salle,  la  faisait  trembler;  les  tambours 
battant  la  cl;iarge  s'étaient  arrêtés  à  la  porte  de  sortie 
jusqu'à  ce  que  le  dernier  homme  fût  passé.  On  dut 
croire,  à  cette  vue,  au  salut  de  la  patrie.  Soldats  de  la 
veille,  nous  valions  les  meilleures  troupes  du  monde, 
et  il  en  sera  toujours  ainsi,  quand,  dans  des  gardes 
nationales  exercées  depuis  des  années  et  sans  répit,  on 


/ 


330    MKMOIRICS    DU    GÉlNKRAL   BARON    THIÉBAULT. 

pourra  recruter  des  bataillons  exclusivement  composés 
déjeunes  gens  s'électrisant  les  uns  les  autres. 

Sans  doute  il  y  avait  bien  peu  de  bataillons  que  l'on 
pût  comparer  au  1"  bataillon  de  la  Butte- des -Mou- 
lins ;  mais,  grâce  à  l'impulsion  donnée,  il  n'y  avait  plus 
d'espoir  pour  les  ennemis  extérieurs  de  la  France.  Une 
pensée  pénible  occupait  néanmoins  un  grand  nombre 
d'entre  nous.  En  partant  pourchasser  l'ennemi  de  noire 
territoire,  nous  allions  en  même  temps  sortir  de  Paris, 
c'est-à-dire  affranchir  les  brigands  de  l'intérieur  d'un 
châtiment  que  de  grand  cœur  nous  nous  serions  chargés 
de  leur  faire  subir;  nous  allions  laisser  le  champ  libre  à 
leurs  atrocités.  Toutefois,  subissant  la  loi  du  destin, 
nous  j)artîmes  le  lendemain  à  la  pointe  du  jour,  ayant 
deux  pièces  de  quatre  en  tête  et  dans  le  meilleur  ordre. 
Nos  canons  étaient  attelés  de  huit  chevaux  noirs,  fort 
beaux,  provenant  la  plupart  des  écuries  de  M.  le  comte 
de  Montmorin,  assassiné  il  y  avait  si  peu  de  jours.  Ceux- 
là,  du  moins,  la  Commune  ne  les  avait  pas  volés. 

Notre  marche  depuis  les  Carmes  jusqu'à  la  barrière 
Saint-Denis  fut  féconde  en  émotions  et  en  exclamations. 
A  très  peu  d'exceptions  près,  chacun  des  hommes  com- 
posant ce  bataillon  avait  une  famille  ;  tous  avaient  des 
amis.  Les  rues  n'étaient  pas  assez  larges  pour  ceux  qui 
nous  suivaient  ou  nous  accompagnaient.  Cependant, 
personne  ne  quitta  son  rang,  et  personne  ne  se  mêla  aux 
suivants;  mais,  la  barrière  dépassée,  nous  partîmes 
comme  une  volée  d'étourneaux;  les  uns  grimpèrent 
dans  des  calèches  ou  des  voitures  où  leurs  familles  les 
attendaient,  d'autres  dans  des  cabriolets  ou  sur  des 
chevaux  de  selle;  d'autres,  le  fusil  à  volonté,  prirent  les 
bras  de  leurs  mères,  sœurs,  cousines,  pères,  frères  ou 
amis,  chacun  marchant  à  sa  guise;  toutefois,  à  la  dernière 
halte  que  devait  faire  le  bataillon,  halte   ordonnée  à 


SUR    LE   CHEMIN    DE   LA   GLOIRE.  331 

cinq  cents  pas  de  la  couchée  et  où  se  firent  encore  bien 
des  derniers  adieux,  il  ne  resta  aucune  trace  du  dés- 
ordre. 

Loin  de  Paris  et  de  ses  horreurs,  ne  pensant  plus 
désormais  qu^à  Thonneur  de  nous  dévouer  pour  notre 
pays,  nous  reprîmes  la  gaieté  de  notre  âge.  Nous  chan- 
tions, et  souvent  l'hymne  des  Marseillais,  qu'avec  beau- 
coup de  talent  Grasset  nous  avait  mis  en  partition  et 
que,  à  trente  ou  quarante  voix,  nous  ne  tardâmes  pas  à 
exécuter  avec  un  tel  ensemble  et  des  modulations  si 
bien  rendues  que,  lorsqu'il  terminait  nos  repas,  on  se 
rassemblait  sous  nos  fenêtres  pour  nous  entendre. 

Ce  n'est  pas  pourtant  le  seul  hommage  que  nous  re- 
cevions dans  les  villes  situées  sur  notre  passage.  Nous 
défilions  presque  toujours  aux  applaudissements  de  la 
population  entière.  Cette  masse  de  jeunes  gens  dans  la 
plus  belle  tenue,  manœuvrant  comme  une  troupe 
d'élite,  se  dévouant  pour  le  salut  de  tous,  pour  le  salut 
notamment  des  provinces  que  nous  traversions,  c'était 
un  spectacle  qui  ne  pouvait  manquer  d'exciter  un  en- 
thousiasme général;  ce  qui  nous  flattait  encore,  c'est 
que  les  plus  jolies  femmes  faisaient  éclater  leur  appro- 
bation à  l'envi  l'une  de  l'autre,  et  nous  excitaient  à  la 
justifier  davantage. 

Mais  si  les  habitants  nous  traitaient  à  merveille,  les 
aubergistes  s'évertuaient  à  nous  faire  payer  la  manière 
dont  on  nous  recevait.  A  Villers-Cotterets,  nous  fûmes 
tellement  rançonnés  pendant  une  halte  que,  traversant 
la  belle  forêt  par  une  route  qui  équivalait  à  une  allée 
de  jardin,  Vigearde  ne  put  s'empêcher  de  nous  dire  : 
«  Convenez,  messieurs,  qu'il  fait  meilleur  marché  ici 
que  dans  l'auberge.  »  Calembour  que  notre  arrivée  à 
Laon  fit  suivre  de  beaucoup  d'autres,  dont  le  nom  de 
la  ville  fit  les  frais. 


332    MEMOIRES    DU    GÉNÉRAL   BARON    THIËBAULT. 

A  Soissons,  nous  avions  couru  une  espèce  de  danger. 
15,000  de  ces  fédérés,  révolutionnairement  levés  par 
quelques  départements  et  sur  lesquels  on  avait  spéculé 
à  Paris  pour  d'horribles  scènes,  étaient  campés  aux 
portes  de  la  ville  et  répartis  en  bataillons,  qui  plus 
tard  ne  se  firent  remarquer  à  l'armée  que  par  leur  in- 
discipline, leurs  pillages  et  même  par  leur  lâcheté  (1). 
Ces  misérables,  qui  préludaient  à  Soissons  par  mille 
désordres,  présage  de  leur  conduite  future,  étaient  sans 
solde  et  en  partie  sans  vêtements,  attendu  que,  incapables 
de  rendre  aucun  service,  on  avait  autre  chose  à  faire 
qu'à  s'occuper  d'eux  en  un  tel  moment.  Ils  trouvèrent 
mauvais  que  nous  fussions  habillés,  armés  et  équipés, 
quoiqu'il  n'en  eût  pas  coûté  un  sou  à  l'État.  lis  con- 
çurent le  projet,  très  digne  d'eux,  de  nous  surprendre 
pendant  la  nuit  et,  à  la  faveur  du  nombre,  de  nous 
dévaliser,  au  besoin  de  nous  égorger.  Vers  dix  heures 
du  soir  ils  commencèrent  à  se  réunir.  Les  autorités, 
habituées  à  les  surveiller  sans  cesse,  découvrirent  leur 
projet  et  de  suite  firent  prévenir  le  chef  de  notre  ba- 
taillon, qui,  à  l'instant  même,  sans  bruit,  fît  prendre  les 
armes  à  tout  ce  qui  était  au  quartier  et  envoya  des 
hommes  choisis,  suivis  par  des  patrouilles,  pour  faire 
rentrer  tous  ceux  qui  manquaient. 

Onze  de  mes  camarades  et  moi,  nous  achevions  de 
souper  dans  la  meilleure  auberge  de  Soissons,  mais 
dans  la  plus  éloignée  du  quartier,  lorsque  cet  avis  nous 
fut  donné.  Nous  étions  en  vestes  blanches  à  manches  et 
en  bonnet  à  poil;  nous  n'avions  que  nos  sabres;  mais 
treize  jeunes  gens,  y  compris  le  sergent  que  le  comman- 
dant nous   avait  envoyé,  renforcés  d'ailleurs  par  une 

(1)  Grâce  à  eux,  l'épithète  de  fédéré  devint  une  injure  qu'aneun 
soldat  ne  pardonnait. 


RENCONTRE  DE  FÉDÉRÉS.    •       333 

patrouille  de  sept  hommes,  pouvaient  encore  se  dé- 
fendre. Suivis  par  la  patrouille,  nous  partîmes  donc, 
marchant  en  silence  par  trois,  en  bon  ordre  et  le  sabre 
à  la  main;  nous  rencontrâmes  deux  bandes  de  ces  bri- 
gands :  ils  n'osèrent  nous  attaquer.  Peu  après  onze 
heures,  nous  rentrâmes  au  quartier,  où  notre  arrivée 
compléta  le  bataillon  qui  était  sous  les  armes,  les  ca- 
nonniers  aux  pièces  et  la  mèche  allumée.  A  minuit  et 
demi,  et  sur  la  réquisition  écrite  du  maire,  motivée  sur 
les  dangers  que  notre  présence  ferait  courir  à  la  ville, 
nous  partîmes,  les  canons  à  la  prolonge,  toutes  les 
armes  chargées  et  par  pelotons.  Cet  ordre  en  imposa  à 
cette  canaille,  qui  déjà  se  groupait  autour  du  quartier  et 
qui  se  hâta  d'évacuer  notre  route.  Rien  jie  s'opposa 
donc  à  un  passage  que,  par  suite  de  notre  légitime 
colère,  nous  n'aurions  pas  été  fâchés  de  forcer. 

En  exécution  d'un  contre-ordre  qui  nous  attendait 
à  Laon,  nous  marchâmes  sur  Reims,  d'où  nous  nous 
rendîmes  à  Châlons.  Vers  la  moitié  de  ce  dernier 
trajet,  nous  reçûmes  d'un  officier  d'état-major  en- 
voyé à  cet  effet,  l'avis  que  l'ennemi  s'avançait  vers 
Suippes  (je  crois),  pour  se  diriger  de  là  sur  la  route- que 
nous  suivions,  pour  couper  les  communications  entre 
Reims  et  Châlons,  et  pour  manœuvrer  entre  ces  deux 
villes  et  Paris.  C'était  la  première  nouvelle  de  cette 
nature  que  nous  recevions.  Elle  fit  d'autant  plus  de  sen- 
sation qu'avant  d'avoir  fait  la  guerre  l'imagination, 
qui  naturellement  grossit  tout,  commence  par  faire 
supposer  à  l'ennemi  des  moyens  et  des  forces  extraor- 
dinaires. 

A  cette  nouvelle,  le  commandant  Le  Brun  fit  ce  qu'il 
devait  faire.  Il  arrêta  le  bataillon,  le  fit  mettre  en  ba- 
taille, ordonna  d'arranger  les  armes,  fit  rompre  par 
pelotons  et,  dans  cet  ordre,  nous  remit  en   marche. 


à 


334    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Mais  pendant  cette  halte,  ayant  considéré  dans  notre 
sagesse  que  nos  bonnets  à  poil  ne  pouvaient  plus  être 
pour  nous  qu'un  embarras  et  une  surcharge  fort  inutile, 
nous  les  jetâmes  tous  dans  les  fossés  qui  bordent  cette 
route.  J'ignore  qui  aura  profité  de  cette  aubaine;  cent 
trente  bonnets  en  peau  d'ours,  magnifiques,  abandonnés 
au  premier  occupant,  valaient  la  peine  d'être  ramassés. 
Quant  à  notre  route,  elle  s'acheva  sans  événements, 
quoique  chacun  de  nous  ait  cru  voir,  à  plus  de  dix 
reprises,  l'ennemi  qui  ne  parut  pas. 

Arrivés  à  Ghâlons,  on  nous  envoya  au  camp  de  TÉpine, 
placé  à  peu  de  distance  de  la  ville,  camp  dans  lequel 
nous  passâmes  quelques  jours.  Dès  la  première  nuit  nous 
eûmes  une  idée  assez  exacte  du  plaisir  de  camper  pen- 
dant un  automne  pluvieux.  La  nuit  entière,  l'eau  tomba 
par  torrents;  le  mauvais  coutil  qui  seul  nous  séparait 
des  nuages  fut  bientôt  traversé;  commençant  par  tamiser 
l'eau,  il  ne  tarda  pas  à  en  former  de  grosses  gouttes, 
qui,  se  succédant  sans  interruption,  équivalaient  pour 
chacun  de  nous  à  je  ne  sais  combien  de  gouttières.  Par 
bénéfice  d'âge  aussitôt  endormis  que  tombés  sur  notre 
paille,  nous  fûmes  réveillés  par  de  froides  rigoles,  qui 
nous  sillonnaient  de  tous  côtés  et  nous  trempaient  de 
part  en  part.  C'était  à  n'y  pas  tenir;  il  fallut  établir  un 
tour  de  rôle  pour  aller  battre  la  tente. 

Mon  apprentissage  ne  se  borna  pas  là;  dès  le  lende- 
main, je  fus  au  régime  de  la  gamelle  et  du  pain  de  muni- 
tion, et  je  commençai,  comme  disent  les  soldats,  par 
empoigner  les  corvées  :  aller  à  l'eau,  faire  la  soupe. 
Ma  première  soupe  fut  la  dernière;  elle  était  exécrable, 
et  on  décida  que  cette  corvée  serait  réservée  aux  plus 
gourmands,  qui  n'en  feraient  pas  d'autres;  celui  qui 
trouvait  tout  bon  et  rien  mauvais  était  jugé  indigne  de 
cuisiner.  J'y  gagnai  de  manger  la  soupe  bonne  et d'échap- 


L'APPRENTISSAGE   MILITAIRE.  335 

per  au  dégoût  de  la  faire.  Toutefois,  au  premier  de  ces 
repas  terriblement  champêtres,  je  perdis  un  bon 
tiers  de  la  portion  qui  me  revenait  légitimement.  J'ai 
toujours  détesté  de  manger  trop  chaud,  et  il  y  a  des 
hommes  qui,  comme  disent  les  soldats,  ont  la  c  gueule 
pavée  ».  Or,  chacun  ayant  des  cuillers  égales,  prenant 
sa  cuillerée  de  soupe  à  tour  de  rôle  et  par  un  mouve- 
ment qui  s'établit  comme  celui  des  batteurs  en  grange, 
pendant  que  je  soufflais  encore  sur  ma  première  cuil- 
lerée, mes  voraces  camarades  avalaient  la  seconde,  de 
sorte  que  je  n'évitais  de  perdre  quelques  tours  qu'en  me 
brûlant  le  palais,  l'estomac  et  les  entrailles.  Dès  le  len- 
demain j'eus  une  grande  soucoupe  dans  laquelle  je 
déposais  mes  cuillers  de  soupe,  pour  les  manger  ensuite 
à  mon  aise  (1). 

Au  reste,  les  corvées  ne  durèrent  pour  nous  que  quel- 
ques jours.  De  concert  avec  les  autres  grenadiers  qui 
composaient  avec  moi  la  tente  que  l'on  appelait  la  «  tente 
dorée  »,nous  eûmes  presque  de  suite  un  homme  à  nous, 
qui  fut  chargé  de  nos  approvisionnements,  notamment 
de  nous  pourvoir  de  pain  blanc  et  de  vin,  et  surtout  de 
faire  notre  cuisine.  Chacun  de  nous  avait  emporté  un 
couvert  d'argent  et  un  couteau;  nous  eûmes  bientôt  des 
assiettes  d'étain,  des  verres,  et  tout  fut  pour  le  mieux. 

J'ai  dit  que  j'avais  des  cheveux  magnifiques;  ils  allaient 
presque  à  mes  chevilles,  et  je  les  avais  conservés.  Ils 
étaient  d'une  couleur  et  d'une  finesse  remarquables  ; 
ils   bouclaient  d'eux-mêmes,   et  les   coiffures    d'alors 

(1)  J'ai  toujours  eu  la  plus  grande  indiflérence  pour  ce  que  je 
mangeais,  et  une  telle  impatience  de  m'en  occuper  que,  quand  j'étais 
seul  à.  dîner  chez  Robert,  je  commandais  éternellement  les  mêmes 
choses  :  riz  à  la  purée,  bifteck  aux  pommes  de  terre,  saumon 
aux  câpres,  omelette  soufflée,  biscuit  à  la  crème.  Le  gai'çon  qui 
d'habitude  me  servait,  riait.  Cette  prédisposition  me  servit  à 
l'armée,  où  on  n'a  pas  le  loisir  de  varier  les  menus. 


/ 

À 


33G    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

en  laissaient  paraître  tout  le  luxe.  Ils  m'avaient  valu  de 
jolis  succès  ;  mais,  au  camp,  je  les  sacrifiai  à  Tordonnance 
ou  plutôt  à  ma  commodité;  il  ne  m'en  resta  qu'une 
queue  de  huit  pouces,  qui  bientôt  même  fit  place  à  la 
Titus,  qui  a  survécu  à  tout  ce  qui  a  pu  la  suivre.  Dieu 
sait  quelle  jolie  femme  s'est  embellie  de  ma  chevelure; 
mais  la  joie  du  perruquier,  emportant  plus  de  trois 
pieds  et  demi  de  cheveux  fort  épais  et  de  la  plus  belle 
espèce,  était  si  grande  qu'il  ne  voulut  rien  pour  la  peine 
de  les  avoir  coupés. 

Tout  à  coup  la  générale  battit  dans  le  camp,  et,  les 
troupes  ayant  pris  les  armes,  on  vit  apparaître,  escortés 
par  une  foule  de  généraux,  par  un  état-major  considé- 
rable et  par  de  nombreux  cavaliers,  des  membres  de  la 
Convention  qui,  sous  le  nom  de  représentants  du  peuple, 
venaient  proclamer  la  République,  décrétée  par  accla- 
mation et  sans  discussion  préalable  le  22  septembre, 
troisième  jour  de  la  session  de  cette  mémorable  assem- 
blée. Au  nombre  des  généraux  qui  accompagnaient 
ces  représentants,  se  trouvait  le  duc  de  Chartres,  devenu 
le  général  Égalité!  Le  revoir  même  un  instant  fut  un 
bonheur  pour  moi,  qu'il  daigna  reconnaître,  bonheur 
cependant  un  peu  diminué  par  la  perte  de  César 
Ducrest,  qui  faisait  partie  de  la  compagnie  de  chasseurs 
démon  bataillon,  que  j'aimais  beaucoup,  avec  qui  j'étais 
sans  cesse,  et  que  le  prince  emmena  et  attacha  à  son 
état-major. 

Pendant  que  nous  étions  entrés  en  ligne  au  camp  de 
Suippes,  Dumouriez  et  son  chef  d'état-major  Thou- 
venot(l)  avaient  conçu,  développé  et  exécuté  une  pensée 

(1)  Le  digne  et  honorable  général  Thouvenot,  frère  de  celui  dont 
il  s'agit  ici,  et  qui  s*est  trouvé  sous  mes  ordres,  les  deux  fois  que 
par  intérim  j'ai  commandé  à.  l'armée  du  nord  de  l'Espagne  à 
Yitoria,  où  il  était  gouverneur,  savait  par  son  frère  que  cette  grande 


CAMPAGNE   DE    1792.  337 

qui,  malgré  les  ordres  du  gouvernement  et  l'avis  de  tous 
les  autres  généraux  de  l'armée,  sauva  la  France;  elle 
donnait  le  temps  de  former  une  armée  avec  des  lam- 
beaux épars,  qui,  lors  du  départ  de  La  Fayette,  étaient 
tout  l'espoir  de  la  France  et  attestaient  au  plus  haut 
degré  l'incapacité  des  généraux  que  Dumouriez  remplaça. 

De  plus,  les  hésitations  du  duc  de  Brunswick,  peu 
docile  à  la  volonté  d'un  roi  qui  dans  cette  campagne 
nous  aurait  anéantis  s'il  avait  exercé  sa  puissance  au 
lieu  de  la  déléguer;  la  bataille  de  Valmy,  qui  apprit  aux 
coalisés  à  quels  hommes  et  à  quelles  troupes  ils  avaient 
affaire;  l'approche  de  l'hiver;  le  pays  exécrable  où 
Dunçiouriez  avait  eu  l'habileté  de  forcer  l'ennemi  à  se 
jeter;  ce  que  la  saison  eut  de  terrible  et  ce  que  la  disette 
ne  tarda  pas  à  avoir  d'intolérable;  bref,  les  maladies 
qui  se  mirent  dans  l'armée  prussienne  et  la  forcèrent  à 
la  retraite;  tout  concourut  à  rendre  vain  cet  effort  tenté 
contre  nous  et  qui  devait  être  décisif;  tout  se  réunit  pour 
nous  laisser  l'honneur  de  la  campagne  et  l'initiative  des 
opérations  ultérieures. 

Je  n'écris  pas  plus  l'histoire  de  la  guerre  que  celle  de 
la  Révolution;  je  ne  m'arrêterai  donc  "pas  au  reproche 
que  dès  cette  époque  on  fit  à  Dumouriez  de  ne  pas  s'être 
acharné  à  détruire  l'armée  prussienne,  à  la  rejeter  au 
delà  du  Rhin  et  à  conquérir  la  Belgique  en  la  prenant  à 
revers  ;  ce  qu'il  pouvait  faire  au  moment  de  la  retraite 


pensée  était  de  lui.  Je  partage  cette  opinion  :  !<>  parce  qu'elle  allait 
mieux  à  sa  nature  forte  et  réfléchie  qu'à  celle  de  Dumouriez,  de 
môme  que  l'audace  de  l'exécution  appartenait  au  génie  de  Dumou- 
riez plus  qu'au  caractère  de  Thouvenot  ;  2<»  parce  qu'il  fallut  bien 
que  la  haute  réputation  que  Thouvenot  eut  de  cette  campagne  de 
1792,  et  que  Dumouriez  ne  chercha  jamais  à  atténuer,  reposât  sur 
un  grand  service.  Au  reste,  n'est-ce  pas  presque  aussi  glorieux 
d'avoir  exécuté  cette  pensée,  comme  le  fit  Dumouriez,  et  de  se  l'être 
appropriée  sans  en  avoir  dépossédé  celui  qui  l'avait  imaginée? 

I.  22 


/ 


aSft    MKMOIRES   DU   GENERAL  BARON    THIÉBAULT. 

du  duc  de  Brunswick,  avec  le  concours  de  Kellermann 
et  en  côtoyant  le  Rhin;  ce  que  plus  tard  il  aurait  pu  faire, 
sans  ce  concours,  en  suivant  la  Meuse  jusqu'à  Clèves.  Il 
préféra  la  devoir  à  une  seconde  campagne  qu'à  la  con- 
tinuation de  celle  de  la  Champagne.  Peut-être  ne  voulut-il 
plus  du  concours  de  Kellermann,  général  plus  entêté 
que  capable  et  plus  occupé  de  vanité  que  du  succès  dont 
il  ne  devait  pas  avoir  la  gloire,  et  qui  par  là  même  ne 
rendait  pas  le  commandement  d'un  chef  facile  en  garan- 
tissant mal  Texécution  de  ses  ordres.  Quoi  qu'il  en  soit, 
pendant  que  quelques  corps  suivaient  les  Prussiens  plus 
qu'ils  ne  les  combattaient,  Kellermann  retournait  à  Metz, 
et  Dumouriez  se  reporta  sur  la  Flandre  et  la  Belgique, 
où  il  devait  gagner  la  bataille  de  Jemmapes  et,  pour  la 
troisième  fois  en  trois  mois,  ne  pas  tirer  de  sa  victoire 
ou  de  sa  position  le  parti  qu'elles  pouvaient  lui  garantir. 

Par  suite  de  la  bataille  de  Valmy,  nous  quittâmes  le 
camp  de  Suippes  et  nous  nous  rendîmes  à  Girancourt. 
L'armée  de  Kellermann  l'occupait  encore.  Sur  le  point 
de  paraître  devant  des  troupes  qui  faisaient  la  guerre 
depuis  six  mois,  ce  qui  nous  semblait  énorme,  nous 
redoublâmes  de  soins  pour  arriver  à  ce  camp  dans  une 
tenue  d'autant  plus  militaire  qu'elle  serait  plus  belle; 
mais  nous  fûmes  fort  mal  récompensés  de  nos  efforts. 
Ce  mot  dit  par  un  de  ces  grenadiers  qui  couchaient 
dans  la  boue  depuis  un  mois^  à  un  autre  aussi  sale  que 
lui  :  «  Viens  donc  voir  des  grenadiers  qui  sortent  d'une 
boîte  de  coton...  »  ce  mot  fit  une  telle  impression  sur 
nous,  que  le  lendemain  on  ne  nous  distinguait  plus  du 
reste  des  troupes. 

C'est  de  ce  camp  que  nous  partîmes  pour  Yalenciennes. 
Malgré  tout  ce  qu'on  a  pu  dire  des  boues  de  la  Cham- 
pagne, il  est  difficile  de  se  faire  une  idée  de  ce  qu'elles 
furent  pendant  cet  automne.  Les  terres  étaient  devenues 


SUR    LES   ROUTES    DE   LA   CHAMPAGNE.  339 

entièrement  impraticables;  les  routes,  délayées  par  des 
pluies  continuelles  et  défoncées  par  le  mouvement  de 
tant  d'armées,  étaient  couvertes  de  cinq  à  six  pouces  de 
bouillie  crayeuse,  dans  laquelle  il  m'est  arrivé  de  mar- 
cher des  heures  entières  sans  voir  mes  pieds;  au  reste, 
cette  boue,  cette  atmosphère,  ces  journées  de  déluge, 
jointes  à  la  disette  et  aux  raisins  de  nos  vignes  ven- 
dangées, nous  avaient  donné  un  auxiliaire  terrible 
contre  les  Prussiens,  que  le  fléau  de  la  dysenterie  avait 
décimés.  Tous  les  villages  étaient  encombrés,  empoi- 
sonnés de  leurs  malades,  qu'ils  avaient  été  forcés  d'aban- 
donner; les  cadavres,  entassés  dans  les  cimetières, 
Tétaient  à  ce  point  que  la  terre  ne  les  recouvrait  plus; 
les  routes  et  les  bois  en  étaient  jonchés;  on  pouvait 
suivre  leurs  colonnes  à  la  trace  de  leurs  morts.  De  telles 
pertes  équivalaient  à  des  défaites,  qu'une  retraite  hon- 
teuse complétait.  Mais  la  putréfaction  de  tant  de  corps 
infectant  l'air,  jointe  aux  influences  atmosphériques, 
ne  tarda  pas  malheureusement  à  rendre  la  dysenterie 
épidémique.  L'armée  ne  souffrit  pas  moins  que  les  habi- 
tants; mais  en  ce  temps-là  encore  et  dans  cette  posi- 
tion, qui  eût  empêché  les  soldats  français  de  chanter? 
Nous  ne  tardâmes  donc  pas  à  égayer  notre  route  par 
une  chanson  dans  laquelle,  et  sur  l'air  des  Fraises,  se 
trouvait  entre  autres  ce  couplet  : 

Quand  Brunswick  dit  aux  soldats  : 

Volons  à  la  victoire  î 
On  répond  :  Culotte  en  bas. 
Monseigneur,  n'avons-nous  pas 
La  foire,  la  foire,  la  foire  ! 

Le  3  octobre,  j'arrivai  à  Sainte-Menehould  avec  la 
fièvre  et  je  fus  obligé  d'y  séjourner  jusqu'au  12  au 
matin;  mais,  fatigué  des  mauvais  chemins  et  voulant 
rejoindre  plus  vite  mes  camarades,  je  pris  depuis  Sainte- 


Si)    MKMOIKES   DU   GÉNÉRAL   RAROM    THIEBAULT. 

Menehould  des  chaises  ou  carrioles  de  poste,  partout  où 
j'en  trouvai;  de  cette  sorte  je  rattrapai  le  bataillon  à 
Landrecies.  Vigearde,  que  le  barbotage  n'amusait  pas 
plus  que  moi,  me  proposa  de  continuer  les  étapes  de 
cette  manière,  et,  jusqu'à  Valenciennes,  nous  ne  parûmes 
plus  dans  les  rangs  que  pour  entrer  aux  couchées  et  en 
sortir.  Cette  ville  dépassée,  il  ne  fut  plus  question  de 
ces  facilités;  c'est  donc  très  militairement  que  nous  nous 
rendîmes  de  cette  ville  à  Condé,  que  le  général  Chancel 
venait  de  rendre  célèbre  par  une  glorieuse  défense;  nous 
ne  fîmes,  au  reste,  que  la  traverser,  pour  aller  bivouaquer 
dans  la  forôt  de  Bonsecours. 

Nous  occupâmes  notre  place  de  bataille  dans  la  divi- 
sion du  général  O'Moran,  en  prenant  part  aux  petits 
combats  qui  se  renouvelaient  chaque  matin,  et  pour  ma 
part  je  me  vis  élever  au  grade  de  caporal,  ce  qui  me 
sauvait  des  factions  et  des  corvées,  puis  trois  jours  après 
au  grade  de  sergent,  ce  qui  m'affranchissait  des  poses. 
Quant  à  l'accroissement  de  solde  auquel  ce  grade  me 
donnait  droit,  je  n'en  parle  pas,  attendu  que  la  plupart 
des  grenadiers  de  ma  compagnie  avaient  considéré  que 
le  prêt  pouvait  les  engager  au  delà  de  leur  volonté;  de 
cette  sorte,  je  fus  du  nombre  de  ceux  qui  ne  touchèrent  pas 
un  sol  pendant  cette  campagne;  ce  qui  depuis  m'a  fait 
penser  que  notre  officier  payeur  avait  dû  faire  avec  nous 
un  fort  profitable  métier. 

Il  y  avait  plusieurs  jours  que  nous  respirions  ainsi  le 
frais  sous  ce  qui  restait  de  feuillée  dans  le  département 
du  Nord  au  mois  de  novembre,  lorsqu'après  avoir 
beaucoup  marché  je  crus  faire  merveille  en  m'établis- 
sant  pour  la  nuit  dans  un  petit  fossé,  dont  le  rebord  me 
servait  d'oreiller  et  dans  lequel  je  ne  tardai  pas  à 
m'endormir  profondément.  Je  ne  sais  à  quelle  heure 
recommença  la  pluie,  qui   depuis   deux  jours  avait 


PERCLUS  DANS  UN  FOSSÉ.  3a 

cessé;  toujours  est-il  que,  lorsque  je  fus  réveillé  par  la 
diane,  je  n'avais  plus  hors  de  l'eau  que  la  tête,  l'épaule 
droite  et  les  deux  bras  croisés  sur  ma  giberne,  sur 
laquelle  j'avais  appuyé  ma  tête.  Vite  je  voulus  sortir  d'un 
bain  si  peu  de  saison;  mais  cela  me  fut  impossible. 
J'appelai;  mes  camarades  me  traînèrent  à  un  grand  feu, 
devant  lequel  ils  me  retournèrent  comme  un  mouton  à 
la  broche.  La  chaleur  du  brasier,  après  m'avoir  séché, 
me  rendit  quelques  mouvements;  mais  la  fièvre  me 
reprit;  il  fallut  me  charrier  à  Gondé,  où,  par  les  soins 
d'un  de  mes  amis,  on  me  prépara  de  suite,  à  l'hôtel  du 
Lion  (Tor,  une  chambre  que  je  trouvai  chaude  et  un  lit 
que,  à  mon  arrivée,  on  n'eut  plus  qu'à  bassiner. 

Mes  camarades  me  faisaient  fidèle  compagnie,  et  de  ce 
nombre,  sans  parler  de  Vigearde,  je  citerai  Grasset,  qui 
à  Paris  m'avait  donné  des  leçons  de  violon,  que  mon 
bonheur  était  d'entendre  jouer  de  cet  instrument,  et  qui 
avait  l'amabilité  de  faire  chaque  jour  et  pendant  des 
heures  entières  de  la  musique  dans  ma  chambre;  La 
Fargue,  aimable  et  bon  garçon  dans  toute  la  force  du 
terme,  et  un  nommé  Giraud,  ancien  écuyer  de  la  Petite 
Écurie  et  qui,  à  défaut  de  mieux,  me  faisait  rire(l);  il 
partageait  ce  rôle  avec  un  capitaine  de  hussards  d'une 

(1)  Il  possédait,  à  un  degré  incroyable,  le  talent  d'assembler  dans 
de  longues  périodes  des  membres  de  phrases  qui  n'avaient  entre 
eux  aucune  espèce  de  rapports  ;  comme  il  parlait  vite,  bredouil- 
lait à  volonté  et  gardait  un  imperturbable  sérieux,  comme  de 
plus  c'était  presque  toujours  à  demi-voix  et  comme  confldentiel- 
lement  qu'il  débitait  ses  folies,  on  était  parfois  très  longtemps 
avant  de  découvrir  sa  mystification.  On  comprend  dès  lors  qu'aux 
tables  d'hôte  nous  le  placions  toujours  vers  le  milieu  et  près  de 
quelque  honnête  bourgeois,  dont  il  ne  tardait  pas  à  s'emparer. 
Suivant  l'espèce  d'interlocuteur  qu'il  se  trouvait  avoir,  il  lui  cher- 
chait parfois  querelle  de  ce  que  celui-ci  s'obstinait  à  paraître  le 
comprendre,  et,  comme  alors  il  répétait  tout  haut  une  partie  de  ce 
qu'il  avait  dit  tout  bas,  on  comprend  l'embarras  du  patient,  l'éton- 
nement  des  autres  convives  et  nos  rires. 


3;>    MKMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIKBAULT. 

cinquantaine  d'années,  homme  non  moins  facétieux 
qu'original.  Ce  fou  prétendait  que  par  grâce  spéciale 
ses  yeux  ne  distinguaient  aucun  vêtement  de  femme, 
et  que,  de  quelque  manière  qu'elles  fussent  couvertes, 
il  avait  la  faculté  de  ne  les  voir  que  comme  Dieu  les 
avait  créées  (1).  J'avais  donc  du  monde  toute  la  journée, 
et  le  plus  souvent  agréable  société.  De  plus,  le  hasard 
m'ayant  fait  soigner  par  un  médecin  habile,  je  pus  me 
lever  dès  le  troisième  jour,  et,  le  quatrième  au  matin, 
j'étais  à  causer  avec  Vigearde,  lorsqu'on  vint  le  prévenir 
que  le  bataillon  allait  marcher  pour  attaquer  l'ennemi. 
Je  me  rappelle  combien  me  fut  cruelle  la  première 
impression  que  me  fit  ce  mot;  mais  cette  amertume  fut 
courte,  carde  suite  je  pris  la  résolution  de  rejoindre  ma 
compagnie,  quoi  que  Ton  pût  me  direct  quoiqu'il  en  dût 
arriver.  Toutefois  je  n'avais  ni  la  force  de  faire  à  pied 
la  bonne  lieue  qui  séparait  Gondé  de  notre  bivouac,  ni 
celle  de  porter  mon  fourniment,  mon  uniforme  et  mes 
armes;  je  partis  en  veste  à  manches  avec  un  fusil  de 
chasse,  que  me  prêta  mon  hôte,  et  dans  une  carriole  où 
je  montai  avec  Vigearde.  Le  feu  commençait  comme 
nous  arrivions  au  bois,  et  nous  mîmes  pied  à  terre.  Nous 
n'avions  pas  fait  deux  cents  pas  que  nous  vîmes  venir  à 
nous  un  pauvre  diable  blessé  à  la  tête,  tout  couvert  de 
sang  et  gémissant  comme  une  Madeleine...  c  Je  donne- 
rais dix  louis  pour  ne  pas  avoir  rencontré  ce  coquin-là  •, 
me  dit  ce  pauvre  Vigearde,  qui  ne  tarda  pas  cepen- 
dant à  rire  lui-même  de  son  exclamation  et  à  convenir 
qu'il  aurait  fait  un  fort  mauvais  marché.  Le  canon  ne 

(1)  Si  excentrique  qu'il  fût,  ce  capitaine  n'en  avait  pas  moins 
fait  un  cliant  de  guerre  qui  n'était  pas  sans  mérite,  eC  dans  lequel. 
sur  cette  pensée  que  Thiver  ne  devait  pas  arrêter  nos  braves, 
isait  : 

Tous  les  temps  sont  bons  pour  la  gloire; 
Les  lauriers  restent  toujours  verts  I 


LE   COMBAT    DE   BLATON.  343 

tarda  pas  à  se  faire  entendre,  et,  comme  il  donne  des 
jambes  quand  il  n'en  ôte  pas,  nous  forçâmes  démarche 
et  fûmes  bientôt  dans  nos  rangs.  Au  moment  où  nous 
arrivions,  une  légion  de  tirailleurs,  soutenue  par 
quelques  pelotons,  chassait  les  tirailleurs  ennemis  des 
buissons  qui  se  trouvaient  entre  leur  position  et  la 
nôtre;  elle  s'y  établit.  L'ennemi  ne  pouvait  nous  laisser 
maître  de  ses  approches  et  rester  dans  sa  position; 
aussi  forma-t-il  trois  colonnes,  pour  reprendre  ces  appro- 
ches; mais  le  lieutenant  général  O'Moran,  qui  nous  com- 
mandait en  personne,  avait  prévu  ce  retour,  et,  aussitôt 
que  le  mouvement  de  l'ennemi  fut  assez  avancé  pour 
qu'il  ne  s'arrêtât  plus,  nous  fûmes  rapidement  formés 
en  colonnes  d'attaque  par  bataillons  et  mis  en  mou- 
vement au  pas  de  charge,  sous  la  protection  du  feu  de 
toutes  nos  pièces.  Les  colonnes  de  l'ennemi,  canonnées  et 
peu  après  abordées  à  la  baïonnette,  furent  bouleversées; 
c'est  pour  ainsi  dire  pêle-mêle  avec  les  fuyards  de  ces 
colonnes  que  nous  arrivâmes  au  village  de  Blaton, 
que  nous  enlevâmes  et  où  la  division  prit  position.  Ce 
combat,  qui  ne  nous  coûta  aucun  de  nos  amis,  nous 
parut  superbe,  de  même  que  le  métier  des  armes  fut  à 
nos  yeux  le  premier  du  monde,  et  la  guerre  la  plus 
inspiratrice  des  conceptions  de  l'homme  ;  il  eut  pour  objet 
d'empêcher  le  corps  que  nous  avions  en  tête  de  ren- 
forcer les  troupes  que  Dumouriez  battait  ce  jour-là 
même  à  Jemmapes,  avec  le  restant  de  son  armée  dont 
nous  formions  la  gauche.  Le  combat  terminé,  le  général 
O'Moran  passa  devant  le  front  de  bandière  de  ses  trou- 
pes; surpris  de  voir  dans  un  bataillon  aussi  bien  tenu 
que  le  nôtre  un  grenadier  en  veste,  il  en  demanda  le 
motif,  et  ce  que  le  chef  de  bataillon  Le  Brun  lui  répon- 
dit à  ce  sujet  contribua  à  me  valoir  les  deux  grades 
qu'il  me  donna  quatre  ou  cinq  mois  après. 


Si4    MEMOIRES   DL'   GENKBaL   BAEON   THIÉBAULT. 

Tant  qu'avait  duré  le  combat,  Tardeur  que  ne  peut 
manquer  d'exciter  une  première  action  yéritable  contre 
l'ennemi,  m'avait  tenu  lieu  de  forces;  mais  sitôt  après 
je  me  sentis  accablé  de  fatigue.  La  fièvre  me  reprit,  et 
force  fut  de  retourner  à  Condé. 

Comme  tout  annonçait  que  l'armée  suivrait  ses  avan- 
tages et  continuerait  à  se  porter  en  avant,  mes  adieux 
à  mes  camarades  et  surtout  à  Vigearde  furent  fort  tristes. 
Je  repris  donc  ma  carriole;  le  temps,  assez  beau 
dans  la  journée,  se  refroidit  vers  le  soir;  ma  veste  qui 
convenait  à  mes  forces  ne  convenait  plus  à  la  tempéra- 
ture: un  rhume  violent  se  joignit  à  ma  première  indis- 
position, et  je  rentrai  à  mon  auberge  en  assez  mauvais 
état.  Après  quelques  jours  de  soins,  je  voulus  cependant 
encore  rejoindre  mes  amis,  et  je  me  remis  en  route,  che- 
minant moitié  à  cheval;  mais,  surpris  par  le  temps  tou- 
jours plus  froid,  je  crachai  le  sang  et  je  fus  obligé  de 
m'arrêter.  J'écrivis  donc  à  Vigearde  et  lui  transmis  une 
demande  ayant  pour  objet  d'obtenir  l'autorisation  de 
rentrer  chez  moi. 

Griffonnée  sur  une  feuille  de  papier  canaille,  la  seule 
pourtant  qu'il  me  fût  possible  de  me  procurer,  cette 
feuille  pouvait  être  réputée  imprésentable.  Je  n'avais 
aucun  moyen  de  la  recopier;  ma  chambre  se  trouvait 
de  plain-pied  avec  la  route  encombrée  de  blessés  et  de 
soldats  ivres,  parmi  lesquels  un  dragon  soûl  furieux, 
qui,  le  sabre  à  la  main,  provoquait  quiconque  voudrait 
se  battre  avec  lui.  Au  milieu  de  ce  vacarme  atroce 
et  du  désordre  que  la  nuit  complétait,  ma  rédaction  fut 
passablement  godiche  ;  mais,  à  l'exemple  de  cet  homme 
qui  disait  :  <  Comment  voulez-vous  qu'on  mette  l'ortho- 
graphe avec  une  plume  de  cuisine?  »  je  pourrais  dire  : 
c  Comment  voulez-vous  qu'au  milieu  d'un  tel  charivari 
on  pût  savoir  ce  que  l'on  écrivait  avec  une  plume  de 


CONGE   DE   CONVALESCENCE.  345 

cabaret?  »  Malgré  cela,  et  quoique  je  l'eusse  adressée 
à  un  général,  afin  que  Vigearde  pût  la  présenter  à  celui 
qui  se  trouverait  commander  notre  bataillon  (ce  qui 
prouve  que  je  n'avais  pas  encore  une  idée  fort  juste  de 
la  hiérarchie  des  grades),  cette  demande  n'en  fut  pas 
moins  visée  et  appuyée  par  les  deux  lieutenants  (1)  de 
mon  bataillon,  par  les  trois  officiers  de  ma  compagnie, 
et  mon  retour  chez  mon  père  fut  autorisé  par  le  général 
Dampierre.  Mais,  pour  quitter  l'armée,  je  n'attendis 
pas  même  cette  espèce  de  congé  illimité,  et  je  partis 
pour  Épinal,  où  ce  congé  me  parvint.  Là  m'attendaient 
les  soins  d'une  mère  aussi  tendre  qu'adorée,  et  c'est  là 
que,  pour  la  dernière  fois,  je  devais  me  trouver  entouré 
de  toute  ma  famille;  enfin  c'est  là  que  j'allais  retrouver 
cette  aimable  et  jolie  Ghonchon,  c'est  là  enfin  qu'en  dé- 
pit de  ce  surcroît  de  bonheur,  de  deux  ou  trois  pieds  de 
neige  et  de  quelques  promenades  et  escalades  nocturnes, 
je  me  rétablis  en  moins  d'un  mois. 

Les  diligences  n'étaient  pas  alors  aussi  confortables 
qu'aujourd'hui  (1837),  où  cependant  on  jure  parfois 
contre  elles;  on  ne  s'en  plaignait  pas  alors,  et  celle  qui 
de  Valenciennes  me  conduisit  dans  les  Vosges  par  les 
Ardennes,  la  Meuse  et  la  Meurthe,  était  une  horrible 
guimbarde. 

La  société  que  j'y  dus  subir  eût  été  amusante  pendant 
quelques  heures,  mais  ne  tarda  pas  à  me  paraître  beau- 
coup trop  digne  du  coche  dans  lequel  nous  cheminions. 
De  fait,  je  me  trouvais,  moi  sixième,  avec  cinq  femmes 
de  sous-officiers  devenus  officiers.  De  ces  créatures  la 
plus  jolie  était  laide,  la  plus  jeune  était  vieille,  la  plus 
modeste  était  trop  fière  pour  se  compromettre  avec  un 

(1)  M.  Le  Brun  signait  :  lieutenant-colonel  en  chef;  M.  Le  Ter- 
rier :  lieutenant-colonel  en  second;  et  ce  n'étaient  pourtant  que 
deux  chefs  de  bataillon . 


3i6    MKMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

soldat  comme  moi.  Je  ne  sais  qui  venait  de  faire  à  l'une 
d'elles  des  reproches  de  mauvaises  manières  et  de  mau- 
vais ton,  que  toutes  méritaient  au  même  degré  :  mais 
elles  prirent  fait  et  cause  avec  acharnement,  en  exhalant 
leur  indignation  et  leur  colère;  elles  soutinrent  que  per- 
sonne n'avait  meilleur  ton  que  les  femmes  de  troupes. 
Encore,  si  elles  s'étaient  bornées  aux  discours;  mais 
elles  tinrent  à  justifier  leur  assertion  par  des  preuves; 
dès  lors,  la  pantomime,  les  minauderies  se  joignirent 
au  caquetage.  Leur  tactique,  car  elles  en  montrèrent 
plus  que  leurs  maris  n'en  avaient  sans  doute,  était 
remarquable.  Celle  qui,  la  première,  se  comprenait  dans 
un  compliment  collectif,  le  faisait  sous  la  forme  du 
doute,  une  seconde  se  récriait,  une  troisième  affirmait, 
et  les  deux  autres  sanctionnaient.  «  Ainsi...  il  me  sem- 
ble... comment  donc...  certainement...  ah!  je  crois 
bien...  »  Et  tout  se  décidait  à  la  plus  grande  gloire  des 
femmes  de  troupes,  nom  qu'avec  orgueil  elles  se  don- 
naient à  elles-mêmes. 

A  Dun,  où  nous  soupâmes  vers  une  heure  du  matin, 
on  nous  servit  un  brochet  refroidi  dans  du  cuivre  et  qui 
nous  empoisonna  tous.  Je  n'en  étais  pas  fâché  pour  ces 
dames,  dont  la  vanité  se  trouvait  soumise  à  de  rudes 
épreuves;  mais  pour  ma  part  j'en  fus  très  souffrant;  une 
bouteille  de  lait,  que  je  faisais  remplir  à  mesure  qu'elle 
se  vidait,  finit  par  calmer  mes  douleurs  et  par  me 
mettre  en  état  de  continuer  ma  route. 

On  sait  tout  le  bonheur  qui  m'attendait  à  Épinal;  mais, 
par  suite  des  bouleversements  de  cette  époque,  ce  bon- 
heur ne  tarda  pas  à  être  cruellement  détruit.  La  place 
que  mon  père  avait  dans  les  Vosges  fut  supprimée; 
c'était  depuis  quatre  ans  la  quatrième  fois  que  son  exis- 
tence était  changée  ou  brisée.  Comptant  sur  une  stabi- 
lité définitive,  il  avait  transporté  dans  les  Vosges  tout 


COMMISSAIRES   EN    BELGIQUE.  347 

son  mobilier,  y  avait  établi  sa  famille  et  venait  d'y 
acheter  une  petite  propriété.  Projets,  espérances,  pré- 
sent, avenir,  tout  se  trouvait  anéanti  ou  remis  en  ques- 
tion, et  dans  quel  moment!  Dans  un  moment  où,  en 
demandant  une  place,  on  tremblait  de  celle  qui  pouvait 
vous  être  offerte.  Il  en  écrivit  donc  aux  amis  qui  lui 
restaient  à  Paris;  mais,  déjà  informés  de  la  suppression 
qui  venait  de  l'atteindre,  ces  amis  s'étaient  occupés  de 
lui,  et  Grouvelle,qui  avait  pour  lui  une  sorte  de  vénéra- 
tion et  qui  avait  été  vivement  touché  de  la  manière 
dont  j'étais  parti  pour  l'armée,  l'avait  fait  nommer  l'un 
des  commissaires  dans  la  Belgique,  récemment  soumise 
à  nos  armes  et  qu'on  voulait  réunir  à  la  France,  tout  en 
ne  paraissant  que  l'accepter  d'elle-même.  Cette  partie 
de  la  mission  était  un  secret  que  l'avenir  seul  dévoila; 
le  but  ostensible  était  l'administration  des  provinces 
conquises.  Quant  à  mon  père,  il  ne  vit  que  le  bonheur 
d'être  employé  hors  de  France;  il  accepta  donc  sans 
hésiter  et,  le  28  décembre,  partit  avec  moi  pour  Paris. 
Je  quittai  avec  un  violent  chagrin  une  jeune  fille  char- 
mante que  j'avais  retrouvée  aussi  exaltée  pour  moi  que 
je  l'étais  resté  pour  elle;  je  me  séparai  avec  une  vive 
douleur  de  ma  sœur,  mais  avec  désespoir  de  ma  mère. 
Je  ne  sais  quel  pressentiment  nous  disait  que  cet  adieu 
serait  éternel. 

Notre  voyage  fut  fort  triste,  notre  arrivée  à  Paris  le 
fut  davantage.  Le  procès  du  Roi,  qui  se  continuait  avec 
acharnement  et  dont  on  ne  prévoyait  que  trop  la  fin, 
achevait  de  rendre  le  séjour  de  cette  ville  menaçant  et 
lugubre.  Si  mon  père  avait  pu  la  quitter  de  suite,  il  l'au- 
rait fait;  mais  le  choix  seul  des  commissaires  était 
connu,  leur  répartition  dans  les  principales  villes  de  la 
Belgique  n'était  pas  arrêtée,  il  fallut  l'attendre;  elle  fit 
connaître  qu'une  commission  serait  placée  dans  cha- 


348    MÉMOIRES    DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

cune  des  villes  de  Belgique,  et  que  chacune  de  ces  com- 
missions serait  composée  de  deux  commissaires.  Par 
une  nouvelle  attention  de  M.  Grouvelle,  alors  secrétaire 
du  Conseil  exécutif  provisoire,  et  qui  eut  l'horrible 
mission  de  lire  à  Louis  XVI  le  jugement  qui  le  condam- 
nait, la  ville  de  Tournai  reçut  deux  commissaires, 
dont  mon  père,  et  un  adjoint  aux  appointements  de 
300  francs  par  mois;  cet  adjoint,  ce  fut  moi;  de  cette 
sorte  je  ne  rentrai  pas  à  la  liquidation,  où,  par  dé- 
cret et  comme  défenseur  de  la  patrie,  j'avais  conservé 
ma  place  et  les  émoluments  qui  y  étaient  attachés.  Mon 
père  n'obtint  ses  instructions  et  nos  passeports  que  le 
19  janvier  dans  la  journée;  mais,  comme  il  avait  en 
horreur  de  se  trouver  à  Paris  le  jour  où  le  Roi  devait 
être  exécuté,  nous  partîmes  en  poste  le  20,  à  huit  heures 
du  soir. 

Mon  père  s'attacha  même  à  voyager  le  plus  lentement 
possible.  Il  voulait  que  la  nouvelle  de  cette  terrible 
mort  l'eût  précédé  de  plusieurs  jours  à  Tournai,  afin 
qu'il  pût  éviter  de  s'en  expliquer;  précaution  d'autant 
plus  nécessaire  qu'il  était,  en  matière  aussi  grave,  inca- 
pable de  cacher  sa  pensée,  qu'il  ne  reconnaissait  pas  à 
la  Convention  le  droit  de  juger  le  Roi,  et  qu'en  tout  cas 
un  appel  au  peuple  lui  semblait  un  dernier  recours  né- 
cessaire. Telle  avait  été  l'opinion  qu'il  avait  soutenue 
dans  une  brochure  publiée  par  lui  à  Épinal,  et  dont, 
par  un  inconcevable  bonheur,  personne  ne  reparla.  Il 
eut,  au  reste,  à  se  féliciter  de  ses  prévisions  et  de  ses 
précautions.  Interrogés  en  route,  nous  ne  savions  rien 
et  n'avions  par  conséquent  rien  à  dire;  puis,  quand  nous 
arrivâmes  à  Tournai,  on  ne  parlait  presque  plus  du  fu- 
neste événement,  ou  du  moins  on  n'y  revenait  que  par 
monosyllabes. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  m'arrête  à  un  tel  sujet;  mais 


L'EXECUTION    DE   LOUIS   XVI.  340 

plus  cette  mort  fut  déplorable,  et  plus  ses  moindres 
circonstances  acquièrent  de  valeur.  Je  commencerai 
donc  par  une  rectification. 

On  croit  généralement  et  j'ai  longtemps  cru  moi- 
même  que  Louis  XVI  avait  été  guillotiné  au  milieu  de  la 
place  Louis  XV,  c'est  une  erreur;  on  a  guillotiné  dans 
toutes  les  parties  de  cette  place  (1)  excepté  là.  Quant  à 
Louis  XVI,  il  a  été  guillotiné  entre  le  milieu  de  la  com- 
munication du  centre  de  cette  place  avec  le  cours  la 
Reine  et  le  côté  nord  du  fossé  qui,  au-dessous  du  pont, 
borde  le  quai,  c'est-à-dire  au  nord  de  ce  fossé  et  au  sud 
de  cette  communication.  C'est  là,  en  effet,  que  l'écha- 
faud  avait  été  dressé  et  que  fut  consommé  le  forfait.  On 
sait  qu'un  jeune  homme  eut  le  courage  de  se  faire  jour 
jusqu'au  pied  de  l'échafaud  et  de  présenter  au  bourreau 
un  mouchoir  blanc,  en  demandant  de  le  tremper  dans 
le  sang  encore  ruisselant  de  l'auguste  victime;  ce  vœu 
ayant  été  immédiatement  exaucé,  et  sans  parler  de 
quelques  brigands  qui  trempèrent  dans  ce  sang  accusa- 
teur des  bouts  de  pique  et  des  linges  afin  d'en  faire 
d'effroyables  trophées,  un  assez  grand  nombre  d'autres 
spectateurs,  enhardis  par  l'exemple  du  premier,  se  pré- 
cipitèrent dans  le  même  but  et  furent  également  servis. 
De  ce  nombre  était  M.  de  La  Roserie,  sous  la  dictée 
duquel  j'écris  ce  passage.  Quoiqu'il  eût  terminé  ses 
études,  et  certes  d'une  manière  fort  distinguée,  il  n'avait 
pas  quitté  son  collège,  parce  qu'il  avait  jugé  qu'un 
étudiant  ne  pouvait  courir  à  Paris  aucun  risque; 
entraîné  par  l'activité  de  son  âge,  par  le  besoin  des 

(1)  Pendant  les  trois  derniers  mois  de  la  Terreur,  on  ne  guilloti- 
nait môme  plus  qu'au  grand  rond  de  la  barrière  du  Trône,  et, 
comme  chaque  jour  on  guillotinait  des  malheureux  par  centaines, 
on  projeta  un  conduit  destiné  à  porter  les  flots  de  sang  des  vic- 
times à  la  rivière,  qui  de  cette  sorte  serait  devenue  une  source 
digne  de  désaltérer  tous  les  révolutionnaires  de  France. 


35')    MÉMOIRES   Dr   GENERAL   BARON    THIÉBAULT. 

impressions  même  les  plus  pénibles,  il  avait  été  témoin 
de  l'atroce  exécution  et  voulut  aussi  recueillir  quelques 
gouttes  de  sang  du  Roi  martyr  ;  mais,  n'ayant  pas  de 
mouchoir  blanc  sur  lui,  il  y  suppléa  par  une  lettre  (ju'il 
venait  de  recevoir,  et  à  défaut  de  laquelle  il  n'aurait  pu 
recourir  qu'à  une  fraction  de  son  dernier  vêtement. 
Cette  lettre  suffit,  elle  lui  fut  rendue  teinte  de  sang; 
il  se  hûta  de  l'envoyer  à  sa  mère,  qui  la  conserva  conmie 
une  relique. 


CHAPITRE  XII 


En  arrivant  à  Tournai,  nous  descendîmes  à  Tabbaye 
Saint-Martin,  où  notre  logement  avait  été  fait. 

Le  lieutenant  général  O'Moran ,  commandant  le  Tour- 
nésis  et  les  deux  Flandres,  avait  son  quartier  général 
dans  le  même  bâtiment,  dont  il  occupait  le  premier 
étage  et  dont  nous  occupâmes  le  rez-de-cbaussée. 

Ce  général  O'Moran  était  un  digne  et  vénérable  vieil- 
lard, plein  de  bonnes  manières,  d'aménité  même;  il  nous 
reçut  à  merveille,  et,  apprenant  par  mon  père  que  trois 
mois  plus  tôt  j'étais  sous  ses  ordres  comme  sergent  de 
grenadiers  au  bataillon  de  la  Butte  des  Moulins,  il  vou- 
lut bien  se  rappeler  ma  conduite  au  combat  de  Blaton. 

Mais  si  nous  fûmes  très  contents  de  lui,  il  fut  enchanté 
de  nous;  il  n'avait  pu  manquer  de  redouter  le  choix  des 
membres  de  cette  commission  de  Tournai.  Or  mon 
père  dépassait  par  lui-même  tout  ce  qu'on  pouvait 
espérer  de  mieux;  de  plus,  il  devint  un  frein  pour  son 
collègue.  Aussi,  cédant  aux  sentiments  que  mon  père 
commandait  à  tant  de  titres,  le  général  voulut  que  nous 
n'eussions  d'autre  table  que  la  sienne,  dont  le  pays  au 
reste  faisait  les  frais,  et  pour  moi  il  poussa  la  bonté 
au  point  de  mettre  à  ma  disposition  pour  mes  prome- 
nades ses  quatre  chevaux  de  selle  qui  provenaient  de  la 
Petite-Écurie  et  étaient  du  nombre  des  plus  beaux  che- 
vaux de  chasse  qu'ait  eus  Louis  XVI.  L'un  d'eux  surtout. 


352    MKMOIRES    DU    GKNÉRAL   BARON    ÏHIEBAULT 

noir,  nommé  le  Cygne,  était  l'un  des  plus  beaux  chevaux 
et  des  plus  ardents  que  j'eusse  montés  de  ma  vie. 

Le  généra]  avait  deux  aides  de  camp,  l'un  insignifiant 
dont  le  nom  qui  m'est  échappé  importe  peu;  l'autre, 
trop  loin  de  l'être,  que  son  nom  de  Jouy  désigne  assez 
et  avec  lequel,  pour  mon  malheur,  je  ne  tardai  pas  à 
me  lier  de  la  manière  la  plus  intime.  C'était  en  effet 
un  jeune  homme  d'une  figure  chiffonnée,  vif,  pétillant 
d'esprit,  d'une  imagination  au  dernier  point  romanesque 
et  bruyante,  qui  au  prestige  de  ses  campagnes  de  l'Inde 
joignait  la  célébrité  de  vingt  roueries  et  qui,  à  ce  mo- 
ment, faisait  encore  retentir  les  échos  de  Tournai  d'une 
aventure  dont  l'héroïne  était  cette  charmante  et  belle 
Mme  Lenormand  d'Etiolles. 

Enfin,  pour  terminer  cette  sorte  de  revue,  je  dirai  un 
mot  du  collègue  de  mon  père,  nommé  Beaumé.  Cet 
homme  d'une  cinquantaine  d'années,  blond  grisonnant, 
au  mufle  de  chat,  au  regard  incertain,  à  la  patte  veloutée 
comme  au  ton  patelin,  était  familier  au  point  d'en  être 
dégoûtant,  lorsque  de  ses  flasques  mains  il  tripotait  les 
mains  de  ceux  à  qui  il  parlait.  C'était  un  prêtre  défroqué 
et  marié;  cette  découverte  acheva  de  nous  mettre  sur 
nos  gardes.  Il  était  d'ailleurs  fin,  c'est-à-dire  faux;  il 
avait  de  l'esprit,  c'est-à-dire  l'habitude  de  tous  les  rôles; 
mais,  sa  constitution  molle  ou  même  lâche  devenant  un 
palliatif,  il  n'avait  ni  l'activité  ni  le  courage  du  mal  dont 
il  était  capable;  mon  père  prit  de  suite  sur  lui  l'ascen- 
dant du  caractère  et  du  mérite,  et  s'empara  du  travail  de  | 
manière  à  ne  lui  laisser  que  la  broutille,  dont  les  trois 
quarts  encore  étaient  expédiés  par  moi.  Nous  évitâmes, 
en  outre,  de  donner  sur  nous  aucune  prise,  et  nous 
n'eûmes  pas  à  nous  plaindre  de  ce  collègue. 

Il  y  avait  à  peine  dix  jours  que  nous  étions  à  Tournai, 
lorsque  nous  reçûmes,  au  nom  des  autres  conimissaires 


) 


LA   BELGIQUE  CONQUISE.  353 

de  la  Belgique,  Tinvitation  d'envoyer  à  Bruxelles  un  des 
membres  de  la  commission  de  Tournai,  pour  arrêter 
quelques  mesures  urgentes  concernant  la  Belgique  en- 
tière. Mon  père  proposa  à  Beaumé  de  s'y  rendre.  «  Je 
pense,  mon  collègue  »,  répondit  ce  dernier,  «  que' nous 
ferons  beaucoup  mieux  d'y  envoyer  Paul  (ainsi  qu'il  se 
permit  presque  de  suite  de  me  nommer);  cette  réunion 
a  un  but  caché;  en  n'y  allant  ni  vous  ni  moi,  nous 
verrons  venir.  » 

Cet  avis,  qui  peignait  l'homme,  était  cependant  assez 
bon  pour  être  adopté.  Je  partis  le  7  février  pour 
Bruxelles,  où,  par  parenthèse,  m'étant  rendu  au  Parc 
pour  dîner  en  descendant  de  voiture,  j'y  fus  encore  une 
fois  empoisonné  par  je  ne  sais  quel  ragoût  refroidi  dans 
du  cuivre.  Quant  à  ma  mission,  je  me  réunis,  dès  le 
lendemain  matin  de  mon  arrivée,  à  la  totalité  des  com- 
missaires résidant  ou  convoqués  à  Bruxelles.  C'étaient 
tous  des  coryphées  de  la  faction  qui  devenait  domi- 
nante, et  ce  fut  à  qui  l'emporterait  sur  l'autre  en  fait 
d'exaltation  révolutionnaire.  Ceux  qui  nous  recevaient 
étaient  au  nombre  des  plus  exagérés;  parmi  eux  se 
trouvait  Chaussard,  qui  avait  substitué  à  son  nom  celui 
de  Publicola. 

A  titre  de  simple  adjoint  et  comme  le  plus  jeune,  je 
fus  chargé  des  fonctions  de  secrétaire.  Aux  discours  qui 
furent  prononcés  dès  la  première  des  deux  réunions  que 
nous  eûmes,  je  m'aperçus  que  les  rôles  des  meneurs 
avaient  été  concertés,  et  que  leurs  thèmes  et  leurs  plai- 
doiries étaient  convenus  d'avance.  Le  but  était  de 
prendre  l'initiative  sur  la  réunion  de  la  Belgique  à  la 
France,  et  de  la  faire  voter  par  les  populations  des  dif- 
férentes provinces,  mais  de  manière  que  la  Conven- 
tion n'eût  plus  qu'à  exaucer  le  vœu  des  Belges  ou,  pour 
être  plus  exact,  qu'à  accepter  ce  que  de  fait  elle  prenait. 

s,  23 


354    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

Afin  que  la  comédie  fût  complète,  quelques  objections 
furent  faites,  mais  aussitôt  victorieusement  combattues. 
L'adoption  du  projet  fut  unanimement  votée,  acclamée 
par  tous  les  présents,  excepté  par  moi,  qui  dus  remplacer 
mon  vote  par  un  petit  discours.  Je  déclarai  que,  quoique 
personne  n'appréciât  davantage  l'utilité,  l'importance  et 
l'à-propos  de  cette  mesure,   ainsi  que  les  sentiments 
patriotiques  qui  la  dictaient,  quoicjue  les  moyens  d'exé- 
cution proposés  me  semblassent  de  nature  à  concilier 
tout  ce  qui  pouvait  l'être,  et  que  je  n'entendisse  pas 
mettre  en  doute  l'adhésion  des  deux  commissaires  de 
Tournai,  encore  qu'il  ne  m'appartenait  ni  de  la  garantir, 
ni  de  la  préjuger,  je  ne  devais,  moi  simple  adjoint, 
n'ayant  pu  être  muni  d'aucun  pouvoir  suffisant,  faire 
autre  chose  que  rendre  compte  de  la  réunion,  et  que  je 
le  ferais  en  arrivant  à  Tournai,  où  je  serais  sous  peu 
d'heures.  Je  retournai  donc  à  Tournai,  et  tellement 
vite  que  le  courrier  de  Paris,  sur  lequel  je  n'avais  pas 
deux  heures  d'avance,  et  qui  portait  à  Paris  le  procès- 
verbal  de  ces  séances,  y  porta  également  un  rapport  que 
mon  père,  M.  Beaumé  et  moi,  nous  signâmes,  et  qui,  ren- 
dant compte  de  tout,  demandait  des  ordres  ou  du  moins 
des  instructions.   Le   ministre   des  affaires  étrangères 
ne  fit  pas  attendre  sa  décision.  A  la  terreur  qu'avaient 
causée  les  armées  autrichiennes  et  prussiennes,  avait 
succédé  la  soif  des  conquêtes  et  de  l'agrandissement. 
Les  propositions  faites  à  Bruxelles  furent  approuvées,  et 
chacune  des  commissions  de  la  Belgique  reçut  l'ordre 
de  prendre  les  mesures  nécessaires  pour  que  cette  réu- 
nion fût  votée  par  le  plus  d'habitants  notables  que  cela 
serait  possible. 

Nous  avions  trouvé  à  Tournai  Mme  de  Sillery  (la  com- 
tesse de  Genlis),  et  avec  elle  sa  nièce,  Mlle  Henriette  de 
Sercey,  puis  Mlle  d'Orléans  ou  la  citoyenne  Égalité, 


M^  DE   GENLIS   A  TOURNAI.  355 

comme  on  l'appelait  alors  (1).  Ces  dames  revenant 
d'Angleterre,  il  y  avait  quelques  mois,  n'avaient  pu 
obtenir  la  permission  soit  de  rentrer,  soit  plutôt  de 
rester  en  France,  où  je  crois  qu'elles  avaient  débarqué. 
D'autre  part,  repoussées  par  l'émigration,  il  leur  était 
à  peu  près  impossible  de  quitter  les  pays  occupés  par 
nos  armées,  et,  dans  cette  situation,  continuant  à  solli- 
citer une  rentrée  que  par  bonheur  pour  elles  elles 
demandèrent  en  vain,  elles  arrêtèrent  de  s'établir  dans 
une  des  villes  les  plus  voisines  de  nos  frontières,  et  qui 
fût  en  même  temps  occupée  par  l'armée  de  Dumouriez, 
-dont  le  duc  de  Chartres  commandait  le  centre.  Là  elles 
attendraient  que  l'on  prononçât  sur  leur  sort. 

La  question  de  savoir  si  nous  les  verrions  ou  non, 
cette  question  provoquée  par  un  mot  du  lieutenant 
général  O'Moran,  fut  posée  par  Beaumé.  Mon  père  dé- 
clara que,  loin  d'y  voir  un  inconvénient,  il  trouvait 
qu'il  y  avait  convenance  à  aller  dans  une  maison  que 
fréquentait  le  général,  où  tous  les  fonctionnaires  fran- 
çais avaient  été  reçus,  continuaient  à  l'être,  et  où  il 
paraîtrait  extraordinaire  que  nous  n'allassions  pas. 
Beaumé  se  rendit;  mais,  par  une  précaution,  par  une 
infamie  digne  de  lui,  il  écrivit,  ainsi  que  nous  le  sûmes 
plus  tard,  au  ministre  que  le  désir  d'être  au  courant  de 


(1)  Thiers,  Histoire  de  la  Révolution  française,  t.  IV,  p.  117, 
3*  édit.,  dit  :  «  La  sœur  du  duc  d'Orléans  et  Mme  de  Sillery  fuyant 
les  proscriptions...  étaient  à  Ath.  »  Ce  n'était  pas  la  sœur,  mais  la 
fille  du  duc  d'Orléans  ;  sœur,  elle  l'était  du  duc  de  Chartres  d'alors, 
de  Louis-Philippe  régnant  (1837),  de  même  qu'elle  est  devenue  la 
Madame  Adélaïde  d'aujourd'hui.  De  plus,  ces  dames  étaient  à 
Tournai  et  non  à  Ath...  Une  autre  erreur  doit  être  signalée 
page  112  du  môme  volume  :  «  Ses  deux  ûls  (au  duc  d'Orléans)... 
occupaient  le  premier  rang  dans  l'armée  de  Belgique...  »  Le  duc  de 
Chartres  seul  était  à  cette  armée;  le  duc  de  Montpensier  et  le 
comte  de  Beaujolais  étaient  à  l'armée  dos  Alpes, 


356  MÉMOIRES    DU   GEiNERAL   BARON   THIEBAULT. 

ce  qui  se  passait  dans  cette  maison  nous  avait  décidés  à 
y  aller. 

Le  lieutenant  général  O'Moran  voulut  bien  se  charger 
de  pressentir  ces  dames  sur  notre  visite,  et,  le  surlende- 
main de  notre  arrivée,  nous  leur  fûmes  présentés  par 
lui.  Elles  recevaient  presque  tous  les  soirs  à  huit  heures. 
Mon  père,  malgré  l'accueil  le  plus  flatteur,  ne  leur  fai- 
sait guère  la  cour  que  deux  fois  par  semaine*  Beaumé, 
à  qui  on  cachait  faiblement  l'opinion  qu'on  avait  de  lui, 
affectait  une  familiarité   dont  certes  personne  ne  lui 
donnait  l'exemple,  et  que  personne  n'imita;  il  y  venait 
donc  plus  souvent.  Quant  à  moi,  je  fus  bientôt  l'objet 
de  bontés  toutes  particulières.  J'étais  non  seulement 
reçu  tous  les  jours,  mais  je  l'étais  le  matin  comme  le 
soir.  Mademoiselle,  dont  Mlle  Henriette  partageait  l'ap- 
partement, me  faisait  la  grâce  de  me  recevoir  dans  la 
seule  pièce  qu'elles  eussent  à  elles  deux.  Parfois  je  fus 
même  admis  à  l'honneur  de  déjeuner  avec  elles,  et  alors 
j'arrivais  à  neuf  heures  du  matin.  Quand  elles  avaient 
des  promenades  à  faire,  j'étais  leur  cavalier  unique  ou, 
comme   elles  m'appelaient,  leur  «  fidèle   chevalier  ». 
Lorsqu'elles  se  promenaient  avant  dîner,  je  restais  pour 
dîner  avec  elles  et  avec  Mme  de  Sillery,  qu'on  ne  voyait 
jamais  avant  l'heure  de  ce  repas.  Lorsqu'elles  ne  se 
promenaient  pas  le  matin  et  que  je  n'avais  pas  dîné  avec 
elles,  elles  venaient  me  prendre  en  sortant   de  table 
(trois  heures  et  demie  du  soir)  dans  leur  voiture;  nous 
nous  promenions  jusqu'à  la  nuit  et  habituellement  dans 
un  vaste  jardin  fermé,  dont  je  m'étais  fait  remettre  la 
clef.  Lorsque  Mme  de  Sillery  n%  recevait  pas,  elle  nous 
renvoyait  vers  sept  heures  du  soir  pour  travailler;  alors 
je  passais  chez  ces  demoiselles,  où  je  n'ai  jeûnais  vu 
d'autre  homme  que  moi,  si  ce  n'est  Jouy  une  ou  deux 
fois,  et  quoique-  nos  entretiens  ne  fussent  pas  fort  gais, 


M»-"  DE   SERCEY    ET   M^"=  D'ORLÉANS.  357 

attendu  que  les  événements  en  étaient  trop  souvent 
l'inévitable  sujet,  il  était  parfois  une  heure  du  matin 
lorsque  je  quittais.  Enfin  je  recevais,  le  plus  souvent 
avant  neuf  heures  du  matin,  un  billet  de  Mlle  de  Sercey, 
billet  de  la  plus  jolie  écriture,  tourné  avec  une  grâce 
charmante,  et  qui  contenait  l'arrangement  de  notre 
journée. 

Mlle  de  Sercey  peignait  fort  bien  et  voulut  faire  et  fit 
de  moi  un  portrait,  que  j'ai  encore  avec  la  bonbonnière 
d'écaillé  blonde  sur  laquelle  elle  le  fit  mettre.  Eh  bien, 
pendant  une  de  ces  séances,  Mademoiselle,  sachant  ma 
passion  pour  la  ndusique  et  jouant  admirablement  de  la 
harpe  (1),  eut  l'inconcevable  bonté  d'exécuter  quelques 
morceaux,  «  afin,  disait-elle,  que  je  ne  m'ennuyasse  pas  *; 
ce  fait  achève  de  révéler  à  quel  point  cette  princesse 
était  faite  sur  le  plus  aimable  modèle. 

Je  ne  sais  combien  de  petits  ouvrages  de  dames,  dans 
lesquels  elles  excellaient,  occupaient  leurs  soirées. 
Ayant  reçu  de  la  paille  d'Italie,  elles  se  mirent  à  la  tres- 
ser pour  en  faire  des  chapeaux.  Ce  tressé  à  quatre  brins 
n'était  pas  facile;  cependant,  à  force  de  les  regarder  faire, 
je  crus  pouvoir  essayer  de  les  aider  et  j'y  réussis.  Enfin, 
Mlle  de  Sercey,  faisant  jusqu'à  des  portefeuilles  de 
maroquin,  m'en  fît  un  vert,  que  j'ai  également  eu  le 
bonheur  de  conserver.  * 

(1)  Un  jour  que  je  vantais  son  talent  à  Mme  de  Sillery,  celle-ci  me 
répondit  :  «  N'ayant  pu  lui  donner  de  l'esprit,  je  lui  ai  donné  des 
talents...  »  D'une  part,  on  n'a  pas  de  grands  talents  sans  esprit; 
de  l'autre,  pour  punir  Mme  de  Sillery  de  cette  impertinence  dont  je 
tus  scandalisé,  je  voudrais  qu'elle  pût  juger  ce  que  cette  princesse 
est  devenue  sous  le  rapport  de  la  capacité  et  de  l'esprit.  Que  serait- 
ce  encore  si  elle  assistait  au  règne  de  Louis-Philippe,  dont  elle 
disait  :  «  Il  est  plein  de  bonnes  qualités,  mais  il  n'aura  jamais 
aucune  de  celles  qui  sont  nécessaires  à  un  roi.  »  Se  tromper  plus 
grossièrement  est  impossible,  mais  se  tromper  ainsi  sur  ses  élèves 
passe  la  permission. 


358    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

On  causait  un  soir  de  différents  jeux  :  on  cita  le  tric- 
trac. «  Il  faut  que  ce  jeu  soit  fort  difficile  »,  dit  Mme  de 
Sillery,  «  car  j'ai  voulu  l'apprendre  et  je  n'ai  pas  pu  par- 
venir à  en  comprendre  la  marche.  »  Je  voulus  n'attribuer 
l'inutilité  de  cette  tentative  qu'au  peu  d'intérêt  qu'elle  y 
avait  mis  ou  à  l'insuffisance  de  celui  à  qui  elle  s'était 
adressée,  et  j'ajoutai  :  «  Je  suis  si  certain  de  ce  fait, 
qu'en  deux  heures  je  parierais  mettre  Mlle  Henriette  à 
même  de  faire  six  trous  sans  école.  »  On  m'en  défia; 
Mlle  Henriette  s'y  prêta  avec  toute  son  attention,  comme 
avec  toutes  ses  grâces,  et  au  bout  d'une  heure  et  demie 
elle  justifia  tout  ce  que  j'avais  avancé. 

Il  est  impossible  de  rien  imaginer  de  plus  calme  et 
pourtant  de  plus  enivrant  que  ces  journées,  qui  pour 
moi  s'écoulèrent  trop  vite  et  dont  le  souvenir  ne  peut 
pas  plus  s'effacer  de  ma  mémoire,  que  la  reconnais- 
sance que  j'en  ai  conservée  ne  peut  s'affaiblir  dans  mon 
cœur.  Au  reste,  rien  de  plus  pur  que  ces  relations 
n'exista  sur  la  terre.  Je  ne  parle  pas  de  celle  pour  qui 
tout  se  confondait  dans  le  respect  dû  à  son  rang  et  à  son 
malheur  présent;  mais  Mlle  Henriette  avait  dix-huit 
ans,  j'en  avais  vingt-trois;  elle  était  jolie  entre  toutes 
et,  pour  me  servir  d'une  expression  employée  par  M.  le 
duc  de  Chartres,  dans  une  lettre  qu'elle  me  montra  et  qu'il 
lui  avait  écrite,  «  fraîche  comme  la  pêche  vermeille  ». 
Avec  ma  prédisposition  à  l'enthousiasme  et  au  roma- 
nesque, on  aurait  pu  voir  des  choses  plus  extraordi- 
naires que  l'amour  qu'elle  m'eût  inspiré,  à  la  suite  de 
relations  si  journalières  et  d'une  intimité  si  réelle.  Pen- 
dant des  entrevues  de  seize  heures  nous  étions  aban- 
donnés à  nous-mêmes.  Eh  bien,  je  puis  l'attester  en 
rappelant  cet  épisode  de  ma  vie,  je  n'ai  pas  eu  une  inten- 
tion à  cacher,  pas  une  pensée  à  taire,  comme  je  n'eus 
pas  un  désir  à  réprimer.  L'idée,  je  ne  dis  guère  du  fruit 


LA    SOCIÉTÉ   DE   M^e  DE   GENLIS.  359 

défendu,  mais  de  la  plus  insignifiante  des  fleurs  à  cueil- 
lir, n'exista  pas.  J'ignore  s'il  m'est  arrivé  de  lui  baiser 
la  main,  ou  seulement  de  la  lui  prendre,  cette  familia- 
rité sans  objet  ne  peut  guère  venir  à  l'esprit;  mais  je 
puis  dire  que,  si  Dieu  dans  son  Éden  avait  obtenu  cette 
innocence  dont  on  peut  citer  cet  exemple  et  dont  je 
m'honorai  alors  pour  la  première  et  la  dernière  fois, 
Adam  et  Eve  auraient  conservé  l'immortalité.  Une  longue 
vie  du  moins  nous  en  a  récompensés,  puisque  nous 
vivons  encore  tous  trois  quarante-cinq  ans  après. 

Mme  de  Sillery,  qui  mêlait  des  romans  à  tout,  voulait 
me  marier  avec  une  demoiselle,  que  ces  dames  appe- 
laient Herminie,  qui  est  devenue  Mme  Royer-Gollard,  que 
je  n'ai  jamais  vue,  je  crois,  mais  sur  laquelle  je  n'ai  pas 
entendu  un  mot  qui  ne  fût  un  hommage;  abstraction 
faite  de  tout  ce  qui  n'était  pas  elle,  j'aurais  été  fort  heu- 
reux de  l'épouser.  Quant  à  Mademoiselle,  elle  me  promet- 
tait un  logement  au  Raincy,  où  ces  dames  projetaient 
de  passer  les  étés;  enfin  Mlle  Henriette  m'offrait  en  per- 
spective les  délices  d'une  amitié  durable.  Et  que  sais-je 
de  combien  d'illusions,  de  projets  s'enrichissait  cette 
félicité  idéale,  que  de  si  terribles  et  si  brusques  événe- 
ments devaient  suivre!  Mais,  en  attendant  que  le  voile 
qui  nous  cachait  l'avenir  se  déchirât,  le  présent  pour 
être  heureux  ne  manquait  que  de  garanties;  les  récep- 
tions de  Mme  de  Sillery,  dont  elle,  mon  père  et  Jouy 
faisaient  presque  tous  les  frais,  étaient  souvent  très 
remarquables  et  variaient  nos  soirées. 

Il  arrivait  cependant  que  par  des  inconséquences, 
des  inconvenances  incroyables,  Jouy  causait  parfois 
d'étranges  embarras.  Un  jour,  entre  autres,  Mme  de 
Sillery  venait  de  peindre  avec  beaucoup  de  pathétique 
le  malheur  d'une  femme  qui  avait  cédé  à  un  coupable 
égarement,   lorsque   Jouy    devant  dix  personnes,   en 


360    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAI3LT. 

présence  de  Mlle  Henriette,  en  présence  de  Mademoi- 
selle, dit  :  <  En  vérité,  madame,  il  est  impossible  de 
donner  à  une  situation  de  cette  nature  un  plus  puissant 
intérêt  que  vous  ne  venez  de  le  faire,  mais  aussi... 

Qui  ne  sait  compatir  aux  maux  qu'on  a  soufiferts  ?  » 

Nous  fûmes  atterrés  et  un  moment  sans  oser  nous 
regarder. 

La  scène  la  plus  complète  que  nous  dûmes  à  Jouy  fut 
celle-ci  :  Il  avait  fait  un  voyage  à  Paris,  et  îA  en  revint 
peu  de  jours  après  que  les  journaux  avaient  parlé  d'un 
homme  qui  avait  le  pouvoir  d'évoquer  les  morts. 

La  première  chose  que  Mme  de  Sillery  lui  demanda, 
à  son  retour,  fut  s'il  avait  entendu  parler  de  cet  homme. 
«  Sans  doute,  répondit  Jouy  avec  gravité.  —  Auriez- 
vous  assisté  à  une  de  ses  évocations?  —  J'ai  fait  plus, 
madame,  je  suis  parvenu  à  me  faire  initier  à  ses  mys- 
tères. —  Vous?  »  Et  tous  les  regards  se  fixant  sur  lui,  il 
confirma  le  fait  par  une  seconde  affirmation.  «  En  ce 
cas,  reprit  Mme  de  Sillery,  je  pense,  monsieur  de  Jouy, 
que  vous  ne  me  refuserez  pas  de  me  rendre  témoin  d'une 
de  ces  expériences,  et  dès  ce  soir  si  cela  est  possible. 
—  Madame,  répliqua-t-il  d'un  ton  presque  solennel,  ces 
évocations  ne  peuvent  être  improvisées.  Trois  jours 
au  moins  sont  indispensables  pour  achever  de  tout 
réunir,  pour  tout  disposer  et  même  pour  se  recueillir 
€t  se  préparer.  Ensuite,  qui  subirait  cette  épreuve? 
De  graves  accidents,  madame,  ont  résulté  de  la  témé- 
rité de  quelques  personnes;  le  choix  dont  je  vous  parle 
mérite  une  attention  sérieuse.  —  Mais,  continua  Mme  de 
Sillery,  ne  pensez-vous  pas  qu'Henriette  supporterait 
répreuve?  —  Pour  rien  au  monde,  je  ne  commence- 
rais par  une  dame.  »  A  ce  mot,  les  physionomies  des 
dames  s'altérèrent;  il  ne  fut  plus  question  que  de  sa\t)ir 


UNE   SÉANCE   CHEZ   M^^  DE   GENLIS.  361 

quel  homme  se  dévouerait.  J'étais  le  plus  jeune,  tous  les 
visages  se  portèrent  sur  moi;  je  m'offris  et  je  fus  agréé 
par  acclamation.  Restait  à  fixer  le  jour;  nous  étions  au 
mercredi;  le  délai  indispensable  nous  conduisait  au 
samedi.  «  Rien  de  mieux,  observai-je,  c'est  le  jour  du 
sabbat.  »  Mais,  sans  relever  cette  plaisanterie,  Jouy 
prétendit  que,  pour  des  raisons  sur  lesquelles  il  était 
impossible  qu'il  s'expliquât,  le  dimanche,  autant  qu'on 
le  pouvait,  devait  être  préféré. 

Au  jour  de  l'évocation,  nous  nous  rendîmes  à  huit 
heures  et  demie  du  soir  chez  Mme  de  Sillery,  le  général 
O'Moran,  le  commandant  de  la  place,  le  commissaire 
des  guerres,  Beaumé,  mon  père  et  moi.  Quant  à  Jouy,  il 
nous  avait  précédés  pour  faire  les  préparatifs  indispen- 
sables. Une  petite  pièce  y  était  entièrement  tendue  de 
blanc;  une  seule  lampe  suspendue  l'éclairait.  L'ameu- 
blement ne  consistait  qu'en  un  grand  fauteuil,  placé  au 
milieu  et  recouvert  en  entier  par  une  espèce  de  linceul. 
Tout  se  trouvant  disposé,  on  prit  place  dans  la  chambre 
de  Mademoiselle,  dont  cette  petite  pièce  formait  le  cabi- 
net de  toilette.  Après  m'avoir  interrogé  avec  une  véri- 
table sollicitude,  pour  savoir  si  ma  résolution  était  iné- 
branlable, Jouy  m'invita  à  entrer  dans  cette  espèce  de 
sanctuaire  et  referma  à  clef  la  porte  sur  moi. 

Aussitôt  il  plaça  contre  cette  porte  et  au  centre  du 
demi-cercle  que  formaient  les  spectateurs,  une  table,  sur 
laquelle  se  trouvaient  quelques  fioles,  diversement  colo- 
rées par  les  liqueurs  qu'elles  contenaient,  plusieurs 
petites  boîtes  renfermant  des  poudres,  quelques  feuilles 
de  papier  et  un  crayon.  Deux  bougies  et  deux  vases 
de  cristal  vides  furent  mis  sur  la  même  table ,  que 
recouvrait  une  serviette;  enfin  un  livre  arabe,  une 
épée  nue  et  deux  clefs  complétèrent  le  mobilier  caba- 
listique. 


362    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

Or  Jouy,  ayant  fait  toutes  ces  choses  et  vu  que  cela 
était  bien,  comme  dit  la  Genèse,  s'assit  gravement  devant 
la  table,  inclina  la  tête,  qu'il  appuya  dans  ses  deux 
mains,  marmotta  quelques  paroles  inintelligibles  et 
parut  absorbé  dans  une  méditation  profonde.  Quelques 
moments  après,  il  se  releva  et  me  demanda  à  haute 
voix  :  a  Êtes-vous  prêt?  »  Et  sur  ma  réponse  :  «  Je  le 
suis  »,  il  présenta  à  Mme  de  Sillery  le  crayon  et  une 
feuille  de  papier,  afin  qu'elle  écrivît  le  nom  de  la  per- 
sonne dont  elle  voulait  faire  évoquer  l'ombre.  Elle  écri- 
vit :  Louis  XVI. 

La  cérémonie  commença.  Les  fioles  furent  vidées 
dans  l'un  des  vases,  puis  transvasées  dans  l'autre;  des 
poudres  furent  mêlées  aux  liqueurs.  Entre  chacune  de 
ces  opérations,  faites  avec  lenteur,  entremêlées  de  cli- 
quetis de  verres,  de  clefs  ou  d'épées,  des  mots  sacra- 
mentels furent  proférés,  et,  après  dix  à  douze  minutes 
consacrées  à  cet  office,  Jouy  s'écria  :  «  Êtes-vous  en 
place?  »  Sur  ma  réponse  affirmative,  il  enleva  la  table 
qui  masquait  la  porte,  prit  le  vase  contenant  la  prépa- 
ration, fit  de  la  main  droite  et  avec  l'épée  une  grande 
croix  sur  la  porte  et,  de  la  main  gauche,  lança  la  liqueur 
au-dessus  d^elle.  A  l'instant  je  m'écriai  :  «  Ouvrez... 
ouvrez-moi...  ouvrez  !  »  La  terreur,  à  mon  appel,  s'em- 
para des  dames;  mais  Jouy  tenant  la  clef  demandait  : 
«  Qui  voyez-vous?  »  Et  du  ton  de  l'épouvante  je  répé- 
tais :  «  Ouvrez...  je  vois!  —  Qui  voyez-vous?  *  Et  en 
frappant  la  porte  à  coups  redoublés  je  m'écriai  d'une 
voix  décomposée  :  «  Je  vois  Louis  XVI  !  »  Le  boulever- 
sement fut  général.  La  porte  s'ouvrit;  arrachant  ma 
cravate  comme  un  homme  qui  étouffe,  je  me  précipi- 
tai hors  de  cet  antre,  dans  le  désordre  et  le  trouble. 
Après  quelques  moments  pasisés  à  haleter  sur  une 
chaise,  je  me  relevai,  puis  me  calmai  peu  à  peu;  mais 


EVOCATION   DE   LOUIS   XVI.  363 

quelque  violente  que  pût  paraître  ma  crise,  je  n'étais 
pas  le  plus  agité. 

Pendant  le  reste  de  cette  soirée,  où  l'on  ne  parla  plus 
que  d'évocations,  de  visions  (1),  d'apparitions,  d'au- 
ditions, aucune  des  dames  ne  porta  les  yeux  sur  moi 
sans  qu'ils  se  remplissent  de  larmes.  Mme  de  Sillery 
était  confondue.  Enfin,  lorsque  je  me  levai  pour  partir, 
elle  me  suivit,  et,  m'ayant  prié  de  passer  dans  une  pièce 
où  nous  étions  seuls,  elle  me  dit  du  ton  de  l'effroi  :  «  Ne 
me  trompez  pas  et  dites-moi,  mon  cher  Paul,  si  vous 
avez  vu  Louis  XVI.  — Eh  I  non,  madame,  je  n'ai  rien  vu 
du  tout.  —  Gomment  I  et  vous  avez  été  comédien  à  ce 
point? — Ehl  mon  Dieu!  répliquai-je  en  riant,  que 
seraient  de  telles  plaisanteries,  s'il  n'en  résultait  un 
instant  d'illusion?  —  Ah  çà,  reprit-elle,  assez  décon- 
certée, vous  me  direz  ce  secret.  — Quand  vous  voudrez, 
mais,  de  grâce,  permettez  que  Mademoiselle  et  Mlle  Hen- 
riette ne  soient  pas  encore  désabusées.  »  Elle  me  promit 
et  tint  parole.  Ce  badinage  dura  encore  pour  celles-là 
tout  le  jour  suivant,  après  lequel  l'initiation  fut  générale, 
mais  amena  de  la  part  de  Mademoiselle  et  de  sa  com- 
pagne la  même  exclamation  que  celle  qu'avait  arra- 
chée à  Mme  de  Sillery  la  manière  dont  j'avais  joué  mon 
rôle.  On  le  voit,  le  succès  fut  entier.  Je  ne  pense  pas 
cependant  que  Jouy  ait  recommencé  cette  sorte  de  mys- 
tification, que  pour  mon  compte  je  n'ai  jamais  répétée 
qu'en  la  racontant,  et  dont,  pour  des  raisons  faciles  à 


(1)  C'est  à  cette  occasion  que  Mme  de  Sillery  nous  raconta, 
comme  je  Tai  dit,  que  pendant  la  maladie  dont  mourut  le  seul 
fils  qu'elle  eût  eu,  elle  était  elle-même  fort  souffrante  déjà  au 
moment  de  la  mort  de  cet  enfant;  elle  le  vit  passer  au-dessus  de 
sa  tête  sous  la  forme  d'un  ange  et  avec  des  ailes  bleues.  J'eus 
assez  de  peine  à  garder  mon  sérieux  en  entendant  Mme  de  Genlis 
se  donner  pour  la  mère  d'un  ange. 


364    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

comprendre,  Mme  de  Sillery  n'a  pas  jugé  à  propos  de 
parler  dans  ses  Mémoires.  En  effet,  le  fait  que  Louis  XVI 
ait  été  mêlé  à  cette  prétendue  évocation,  soit  par 
superstition,  soit  par  quelque  autre  motif  que  ce  puisse 
être,  et  cela  par  Mme  de  Sillery,  devant  Mademoiselle, 
en  présence  de  dix  autres  témoins,  six  semaines  après 
la  terrible  mort  de  ce  roi  et  alors  que  le  duc  d'Orléans 
était  déjà  si  gravement  menacé,  est  une  des  choses  qui 
dans  ma  vie  entière  m'ont  le  plus  scandalisé. 

Quant  au  secret  de  cette  facétie,  qu'on  avait  bien  voulu 
prendre  pour  un  mystère,  il  est  d'autant  plus  puéril  de 
le  révéler,  qu'il  est  plus  facile  de  deviner  que  Jouy  et 
naoi,  nous  étions  convenus  de  signaux,  les  uns  expressifs, 
les  autres  nuls.  Quant  aux  premiers,  chaque  bruit  ou 
chaque  mot  représentait  un  chiffre  ou  une  des  lettres 
de  l'alphabet.  Ainsi  par  exemple  :  Abracahac  signifiait 
un  L;  le  glouglou  d'une  fiole  que  l'on  vidait,  un  0;  le 
cliquetis  d'une  clef  contre  une  autre,  un  U;  Kerbossan, 
un  I;  un  coup  frappé  sur  la  table,  un  S;  se  moucher,  le 
n"  1;  déchirer  du  papier,  le  n<*  6;  ainsi  des  autres  mots. 
On  comprend  également  que  cette  question  :  «  Ètes-vous 
prêt?  »  équivalait  à  :  «  Avez-vous  l'oreille  à  la  porte? 
Entendez-vous  assez?  »  et  que  celle  :  «  Êtes-vous  en 
place?  »  était  synonyme  de  :  «  Êtes-vous  sûr  du  mot?  » 
Enfin  il  était  entendu  que  j'écrirais  à  mesure  chaque 
lettre  ou  chiffre;  que,  dja  moment  où  je  me  croirais  sûr 
du  nom,  je  remuerais  mon  fauteuil,  afin  de  diminuer  le 
nombre  des  signaux  et  laisser  plus  de  temps  pour  des 
préparatifs  qui  pussent  se  faire  en  silence;  que  si  Jouy 
toutefois  pouvait  supposer  que  je  me  trompasse,  il  n'en 
continuerait  pas  moins  les  signaux,  et  que,  si  j'éternuais 
un  peu  fort,  il  les  recommencerait  tous.  Il  n'eut  pas 
cette  peine,  car  nous  avions  déjà  assez  bien  jugé  Mme  de 
Sillery,   moi,  pour   être    sûr  de   mon    fait,  après  le 


LES  «  CHEVALIERS   DU    CYGNE  ».  365 

quatrième  signal,  et  lui  pour  être  certain  que  je  ne 
m'étais  pas  trompé. 

J'ai  dit  que  Mme  de  Sillery  travaillait  et  nous  quittait 
souvent  pour  travailler.  Afin  d'en  terminer  à  son  sujet, 
j'ajouterai  qu'elle  écrivait  alors  les  Chevaliers  du  Cygne, 
«  M.  de  Buffon  »,  me  dit-elle  un  jour,  «  m'a  donné,  non  le 
sujet,  mais  la  pensée  de  cet  ouvrage  ;  il  prétendait  que 
personne  plus  que  moi  n'avait  le  talent  de  peindre 
l'épouvante  et  la  terreur,  et  c'est  ainsi  que  j'ai  cherché 
un  sujet  qui  pût  mettre  ce  talent  dans  tout  son  jour... 
Vous  lirez  un  jour  mes  Chevaliers  du  Cygne  et  vous  m'en 
direz  votre  avis.  Cet  ouvrage  »,  continua-t-elle,  «  aura 
d'ailleurs  pour  vous  un  intérêt  particulier.  Vous  m'avez 
servi  de  modèle  pour  un  de  mes  personnages,  et  je  veux 
que  vous  vous  reconnaissiez.  »  Or  je  suis  un  peu  embar- 
rassé d'avouer  que  j'ai  entrepris  la  lecture  de  ce  roman, 
mais  qu'il  m'a  été  impossible  de  dépasser  la  quarantième 
page;  quoi  que  j'aie  pu  faire,  ma  curiosité  a  si  complè- 
tement échoué  que  j'ignorerai  toute  ma  vie  le  rôle  que 
Mme  de  Genlis  m'a  fait  jouer  dans  son  ouvrage. 

Pour  revenir  aux  affaires  de  Belgique,  on  sait  que  le 
gouvernement  -avait  ordonné  que  les  Belges  voteraient 
librement  leur  réunion  à  la  France;  mais,  à  propos  de 
cette  pasquinade  politique,  je  n'ai  pas  raconté  qu'il 
avait  aussi  chargé  les  commissaires  de  faire  enlever 
toute  l'argenterie  des  églises.  Cette  mesure  et  l'obliga- 
tion d'y  prendre  part  indignèrent  profondément  mon 
père,  qui  crut  trouver  dans  la  prochaine  réunion  des 
députés  des  bailliages  un  motif  cent  fois  plausible  d'en 
différer  l'exécution  et  le  temps  d'obtenir  que  d'autres 
que  nous  y  fussent  employés,  quand  cela  ne  serait,  ainsi 
qu'il  l'écrivit  au  ministre  des  relations  extérieures,  que 
pour  ne  pas  déconsidérer  les  commissions.  Mais  par 
malheur  et  avant  que  le  ministre  eût  pu  répondre,  deux 


366    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

conventionnels,  Treilhard  et  Merlin  de  Douai,  arrivèrent 
à  Tournai;  apprenant  que  l'enlèvement  de  cette  argen- 
terie n'avait  pas  eu  lieu,  ils  firent  appeler  chez  eux  toute 
la  Commission ,  la  tancèrent  en  énergumènes  qu'ils 
étaient,  et  ce  Merlin,  qui  contre  Louis  XVI  avait  fait 
décréter  que  la  simple  majorité  des  voix  suffirait  pour 
l'application  de  la  peine,  ce  Merlin,  le  régicide  au  pre- 
mier chef  et  l'auteur  de  cette  loi  sur  les  suspects  qui 
fit  emprisonner  quatre  cent  soixante  mille  personnes  et 
grâce  à  laquelle  toute  la  population  de  France  aurait 
pu  subir  le  même  sort,  y  compris  les  plus  fougueux  scé- 
lérats des  Jacobins,  des  Cordeliers  et  de  la  Commune, 
et  jusqu'à  son  auteur  même,  ce  Merlin  donc  arrêta  que, 
si  en  vingt-quatre  heures  l'enlèvement  n'était  pas  effec- 
tué, nous  serions  tous  appréhendés  au  corps  et  trans- 
férés au  Comité  de  sûreté  générale;  mon  père  fit  re- 
later cet  arrêté  dans  des  ordres  qui  chargeaient  les 
habitants  du  pays  de  l'exécution  de  cette  vilaine  opé- 
ration, le  tout  sous  l'inspection  du  commissaire  des 
guerres.  L'effet  fut  ce  qu'il  devait  être,  abominable 
comme  la  mesure  elle-même  et  comme  ceux  qui  si  in- 
tempestivement  en  forçaient  l'exécution.  Une  insurrec- 
tion éclata  le  lendemain  de  cet  enlèvement,  c'est-à-dire 
le  jour  même  qui  avait  été  fixé  pour  les  votes  et  à 
l'heure  prescrite  pour  les  recueillir. 

Mon  père,  entouré  de  plus  de  cinq  cents  députés, 
était  à  pérorer  du  haut  de  la  chaire  de  l'église  Saint- 
Martin,  dépendant  de  l'abbaye  où  se  trouvait  notre 
quartier  général;  tout  à  coup  le  beffroi  sonne,  et  les 
premiers  coups  de  fusil  se  font  entendre.  Incontesta- 
blement la  plupart  des  députés  étaient  prévenus  que 
ce  mouvement  devait  avoir  lieu;  ils  voulurent  en  pro- 
fiter pour  dissoudre  l'assemblée.  Mais  mon  père,  qui, 
par  sa  belle  et  vénérable  figure,  par  la  force  et  l'entraî- 


.    RÉUNION   DE  LA   BELGIQUE   A  LA   FRANCE.        367 

nement  de  son  éloquence,  par  l'opinion  qu'il  avait  déjà 
donnée  de  lui  et  par  ce  ton  de  franchise  et  de  convic- 
tion qui  régnait  dans  tous  ses  discours,  avait  déjà 
acquis  de  l'ascendant  dans  cette  assemblée,  mon  père 
s'écria,  au  moment  où  ces  députés  se  levaient  :  «  Arrê- 
tez, citoyens,  et  restez  où  le  devoir  vous  a  conduits. 
Quel  rapport  y  a-t-il  entre  l'égarement  de  quelques 
hommes,  l'audace  de  quelques  factieux  et  les  grands 
intérêts  qui  nous  réunissent,  entre  les  désordres  d'un 
moment  et  l'avenir  de  votre  pays,  entre  ces  coups  de 
fusil  et  ce  qui  me  reste  à  vous  dire  ?  »  L'effet  fut  instan- 
tané, et  tous  les  députés  se  rassirent;  alors  mon  père, 
après  m'avoir  ordonné  de  fermer  les  portes  de  l'église, 
profita  de  ce  succès  pour  continuer  sa  péroraison,  tout 
en  l'abrégeant,  et  pour  faire  voter  la  réunion  de  la 
Belgique  à  la  France,  pour  faire  enfin  signer  le  procès- 
verbal  par  tous  les  assistants.  Et  ce  qui  acheva  d'être 
au  dernier  point  caractéristique,  c'est  que,  lorsque  la 
dernière  signature  fut  donnée,  on  se  battait  encore  dans 
le  rues  de  Tournai. 

La  place  de  Beaumé  ainsi  que  la  mienne  étaient 
auprès  de  mon  père,  et  nous  y  étions  lorsque  la  bagarre 
commença;  mais  au  premier  bruit  Beaumé  décampa. 
Quant  à  moi,  j'avais  réuni  les  factionnaires  et  je  les 
avais  placés  dans  l'église  pour  protéger  l'escalier  de  la 
chaire,  puis  j'étais  allé,  sur  l'ordre  de  mon  père,  fermer 
les  portes  extérieures;  mais,  quand  je  vis  que  mon  père 
dominait  l'assemblée,  je  courus  à  l'abbaye,  c'est-à-dire 
au  quartier  général,  afin  de  rendre  compte  de  ce  qui  se 
passait  au  général  O'Moran.  Celui-ci,  avec  quelques 
compagnies  d'infanterie  et  le  peu  de  cavalerie  qu'il 
avait  à  sa  disposition,  était  déjà  parti  pour  disperser  les 
rebelles,  et  si  précipitamment  que  le  quartier  général 
était  resté  sans  ordres.  J'en  pris  donc  le  commandement  : 


368    MKMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

trente  hommes  d'infanterie  y  restaient,  j'en  plaçai  cinq 
à  la  principale  grille  que  je  fis  fermer  à  clef;  je  fis  fermer 
et  barricader  les  autres  portes  de  l'abbaye;  pour  plus 
de  sûreté,  j'envoyai  cinq  hommes  de  renfort  dans  l'église 
et,  les  vingt  hommes  restant  ayant  été  placés  en  réserve 
par  moi,  j'allai  continuellement  de  l'église  à  la  grille 
de  l'abbaye  et  de  cette  grille  à  l'église,  afin  de  tout  sur- 
veiller par  moi-même  et  d'être  prêt  à  tout  événement. 
Après  le  vote  de  la  réunion  et  mon  père  une  fois  rentré 
chez  lui  en  sûreté,  autant  qu'il  pouvait  l'être  au  milieu 
d'une  telle  bourrasque,  je  courus  à  travers  les  coups  de 
fusil  chez  Mme  de  Sillery;  je  la  rassurai,  ainsi  que  les 
deux  jeunes  filles,  autant  que  c'était  en  mon  pouvoir;  je 
signalai  au  commandant  du  piquet,  établi  sur  la  grande 
place,  la  maison  qu'elles  y  occupaient;  je  la  lui  recom- 
mandai, et  en  toute  hâte  je  retournai  auprès  de  mon 
père.  Ces  dames  furent  vivement  touchées  de  cette  atten- 
tion et  voulurent  bien  en  conserver  le  souvenir. 

Sur  ces  entrefaites,  le  général  O'Moran  reçut  l'ordre 
de  lever  un  régiment,  sous  le  nom  de  premier  régiment 
de  Tournai,  et  d'en  organiser  de  suite  le  premier  batail- 
lon. C'était  pour  moi  une  occasion  de  rentrer  au  ser- 
vice. J'en  parlai  à  mon  père  et  à  Jouy,  qui  m'approu- 
vèrent; quant  au  général  O'Moran,  il  basa  son  choix  sur 
mon  service  de  1792,  sur  ma  conduite  à  l'affaire  de 
Blaton  et  sur  mon  grade  de  sergent  des  grenadiers;  il 
jugea  ces  titres  d'autant  plus  dignes  de  considération 
que  les  autres  jeunes  gens,  nommés  officiers,  n'en  avaient 
aucun  de  cette  nature,  et  il  me  nomma  lieutenant  le 
22  février,  puis  peu  après  capitaine  dans  ce  corps,  dont 
le  commandement  fut  donné  à  un  Gôttmann,  homme 
fort  beau,  mais  plus  propre  à  figurer  dans  un  club  qu'à 
la  tête  d'un  corps  de  troupes. 

Tout  à  coup  le  digne  général  O'Moran  fut  appelé  au 


UN    GENERAL   FANTOCHE.  369 

commandement  d'un  câmp  qui  se  formait  à  Gassel.  Son 
départ  de  Tournai  fut  un  deuil,  celui  de  Jouy  une  perte 
d'un  autre  genre.  La  veille  de  son  départ  et  après  avoir 
fait  ses  adieux  à  Mme  de  Sillery,  Jouy  fut  reçu  par 
Mademoiselle,  qui  se  trouvait  dans  son  appartement  avec 
Mlle  Henriette  et  moi.  Sa  visite  fut  courte  et  triste;  il 
allait  se  retirer,  lorsque  cette  dernière  lui  demanda  de 
lui  écrire  quelque  chose  sur  un  livre  de  souvenirs.  Il  se 
recueillit  un  moment,  prit  la  plume  et  écrivit  ces  vers, 
que  les  horreurs  de  cette  époque  et  la  situation  de  ces 
dames  achevaient  de  rendre  très  touchants,  mais  que 
chez  Jouy  l'esprit  déroba  certainement  au  cœur  : 

L'amitié,  je  le  sens,  est  trop  ambitieuse, 
Et  ne  peut  en  tous  lieux  occuper  votre  cœur. 
Eh  bien  I  oubliez-moi  quand  vous  serez  heureuse, 
Pensez  à  moi  dans  le  malheur. 

Si  quelque  chose  put  ajouter  à  nos  regrets,  ce  fut  la 
manière  dont  le  général  O'Moran  fut  remplacé.  Son  suc- 
cesseur fut  le  lieutenant  général  de  CanoUe,  homme 
de  bonne  maison,  mais  modèle  accompli  de  sottise. 
Informé  qu'il  allait  être  complimenté  par  les  poissardes, 
il  composa  et  leur  débita,  avec  une  emphase  digne  du 
reste,  ce  discours  qui  devint  célèbre,  que  cependant 
j'avais  oublié,  mais  que  le  colonel  de  Forceville  avait 
écrit  dans  le  temps,  et  qui  est  assez  caractéristique  pour 
que  je  le  copie  ici  : 

«  Liberté,  égalité,  fraternité  ou  la  mort. 

«  Mesdames,  citoyennes,  sœurs  et  amies. 

«  La  reconnaissance  est  un  devoir  prépondérant  pour 
tout  cœur  qui  s'en  est  fait  un  besoin.  Au  reste,  vous 
n'en  ignorez  pas  et  je  connaissais  assez  le  physique  de 
la  chose,  pour  croire  que  l'impulsion  des  accessoires 

I.  24 


870    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

VOUS  fera  toujours  chérir  l'humanité  dans  la  personne 
de  nos  cœurs. 

«  Vive  la  République  î  » 

C'est  encore  lui  qui  disait  à  un  agent  des  vivres  :  «  Je 
prétends  que  le  sol  de  ma  division  soit  toujours  couvert 
de  comestibles  »  ;  et  à  des  soldats  :  «  Camarades,  quand 
vous  n'aurez  pas  de  pain,  j'irai  manger  la  soupe  avec 
vous.  »  A  quoi  un  grenadier  répliqua  :  «  Belle  manière 
d'augmenter  nos  rations.  •  Commandant  à  Gand,  je 
crois,  avant  de  venir  à  Tournai,  il  lui  était  arrivé,  se 
trouvant  en  habit  bourgeois,  de  vouloir  mettre  l'ordre 
dans  un  cabaret  où  Ton  se  battait;  il  avait  ameuté  contre 
lui  les  deux  partis,  et,  en  dépit  de  ses  fortes  épaules,  il 
reçut  une  volée  superbe;  mais  ce  qu'il  y  eut  de  comique, 
c'est  que,  pendant  qu'on  le  rossait,  il  criait  :  «  A  moi  la 
loi.  »  Un  poste  voisin  du  lieu  de  cette  scène  ne  bougea 
pas,  et  lorsque  le  général  s'en  plaignit,  le  chef  du  poste, 
qui  le  connaissait  assez  pour  être  enchanté  de  l'aven- 
ture, lui  répondit  :  «  Si  j'avais  pu  me  douter  que  ce  fût 
vous,  nous  aurions  couru  à  votre  secours  et  si  seule- 
ment vous  aviez  crié  :  A  la  garde!  mais  :  A  moi  la  loiî 
nous  avons  cru  que  vous  vous  moquiez  de  nous.  Quel 
rapport  il  y  a  entre  des  soldats  et  une  catin  que  tout 
le  monde  viole?  —  C'est  juste,  reprit-il,  je  n'y  avais  pas 
pensé.  »  Cet  homme,  qui  n'était  propre  qu'à  amoindrir 
l'autorité  qui  lui  était  confiée,  était  journellement,  pen- 
dant l'heure  des  repas  surtout,  l'objet  de  risées  intaris- 
sables. Un  jour  cependant  il  s'aperçut  qu'on  se  moquait 
de  lui,  et,  me  prenant  à  partie,  il  me  dit  en  pleine  table  : 
«  Sachez,  monsieur,  que  j'ai  toujours  méprisé  l'esprit.  » 

A  deux  lieues  de  Tournai,  dans  une  campagne  éloignée 
de  toute  communication,  se  trouvait  avec  une  de  ses 
amies  une  dame  de  Calonne,  récemment  accouchée  et 


EXPÉDITION    RIDICULE.  371 

fort  malade,  lorsque  ce  Canolle  nous  arriva.  Nous  la 
savions  tous  là;  mais  comme  elle  ne  donnait  lieu  à 
aucune  plainte,  môme  à  aucun  propos,  personne  n'avait 
songé  à  aggraver  sa  position  malheureuse.  Quant  à  de 
Canolle,  de  suite  en  relation  avec  tous  les  énergumènes 
du  pays,  informé  par  un  de  ses  goujats  de  la  présence 
de  cette  dame  dans  l'étendue  de  son  commandement  et 
assez  inhumain  pour  chercher  à  se  faire  un  mérite  de  la 
persécution  la  plus  gratuite,  il  résolut  de  s'emparer 
d'elle.  Certes  quatre  hommes  et  un  caporal  étaient 
quatre  fois  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  arrêter  et  con- 
duire où  on  le  voulait  trois  femmes,  dont  une  servante 
et  une  malade.  Mais,  pour  donner  de  l'importance  à  ce 
qui  n'en  avait  aucune,  il  fit  marcher  cinquante  hommes 
de  cavalerie,  deux  cents  hommes  d'infanterie  et  une 
pièce  de  canon,  et  prit  en  personne  le  commandement 
de  ces  troupes.  Le  secret  le  plus  profond  fut  observé,  et 
il  fut  tel,  que  lorsqu'un  soir,  à  dix  heures,  le  général 
monta  à  cheval  avec  les  officiers  de  son  état-major  et  je 
ne  sais  combien  de  gendarmes  d'escorte,  personne  ne 
comprenait  où  tout  ce  monde  pouvait  aller.  Quant  à  lui, 
arrivé  vers  une  heure  du  matin  à  la  modeste  maison 
occupée  par  ces  dames,  il  la  fit  cerner  de  toute  part,  et, 
lorsqu'il  fut  certain  que  personne  ne  pouvait  plus  lui 
échapper,  il  fit  enfoncer  la  porte,  battre  la  charge,  croi- 
ser la  baïonnette,  puis,  l'épée  à  la  main,  entra  le  pre- 
mier dans  la  chambre  à  coucher  de  Mme  de  Galonné.  Il 
est  impossible  sans  doute  de  rien  citer  de  plus  absurde, 
de  plus  inutilement  cruel.  Au  surplus,  et  pour  ne  pas 
faire  les  choses  à  demi,  la  maison  et  jusqu'aux  lits  des 
dames  furent  fouillés  avec  autant  de  grossièreté  que 
d'indécence  ;  les  moindres  papiers  furent  enlevés;  procès- 
verbal  du  tout  fut  dressé,  et  ces  dames  écrouées  par  ledit 
de  Canolle  dans  les  prisons  de  Tournai. 


3T2    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

Vingt  et  une  heures  après  son  départ  et  la  nuit  fermée, 
ce  Candie  rentra  à  Tournai,  enchanté  de  la  réussite  de 
son  expédition,  mais  naourant  de  faim.  Un  souper  l'at- 
tendait; il  mangea  sans  mesure,  et,  deux  ou  trois  heures 
après  s'être  couché,  un  jeune  sous -lieutenant  nommé 
Machemin,  ne  le  cédant  en  gaieté  et  en  saillies  à  aucun 
autre  enfant  de  la  Garonne,  et  qui  comme  son  aide  de 
camp  couchait  près  de  lui,  fut  réveillé  en  sursaut  par  les 
lamentables  cris  de  son  général,  appelant  à  tue-tète  : 
«  Machemin  î  Machemin  I  —  Que  voulez-vous,  mon  gé- 
néral? —  Ah!  mon  ami,  je  suis  bien  malade...  J'ai  une 
maladie  prépondérante.  —  Aurait-elle  beaucoup  d'ac- 
cessoires? »  Les  vomissements  tinrent  lieu  de  réplique. 
Canolle  avait  une  indigestion;  la  nuit  fut  employée  à  le 
noyer  de  thé,  et  la  journée  suivante  à  rire  de  cette  fin 
d'aventure,  que  contait  de  la  manière  la  plus  comique 
Machemin,  l'un  des  plus  spirituels  et  des  plus  braves 
officiers  que  j'aie  connus,  qui  eut  ce  double  bonheur  de 
quitter  ce  Canolle  et  d'entrer  comme  lieutenant  dans 
le  bataillon  où  j'étais  capitaine,  mais  qui,  un  an  après, 
criblé  de  blessures  et  irrévocablement  estropié  pendant 
la  campagne  de  Pichegru  en  Hollande,  n'est  jamais  par- 
venu qu'au  grade  de  capitaine,  alors  qu'il  était  fait  pour 
justifier  le  plus  honorable  avancement. 

En  1792,  le  sort  de  la  campagne  avait  été  décidé  par 
une  série  d'opérations  qui  eussent  été  décisives  noiême 
pour  la  campagne  de  1793,  si  l'armée  prussienne  avait 
été  détruite,  ainsi  qu'elle  pouvait  l'être;  si  Custine 
n'avait  trop  sacrifié  à  ses  rodomontades  et  si,  réuni  à 
Beurnonville  et  descendant  le  Rhin,  il  avait  mis  à  même 
Dumouriez  de  passer  la  Meuse  et  de  rejeter  les  coalisés 
au  delà  de  ce  fieuve;  si  même  Dumouriez  avait  mieux 
profité  de  sa  victoire  de  Jemmapes.  Mais  l'ennemi  étant 
resté  maître  de  la  gauche  du  Rhin  et  même  de  Namur, 


CAMPAGNE   DE   1793.  373 

de  Luxembourg  et  de  Trêves,  il  avait  pu  se  retrancher 
dans  toutes  ses  positions,  y  recevoir  des  renforts, 
refaire  ses  anciens  corps,  en  former  de  nouveaux,  les 
pourvoir  de  tout  ce  qui  lui  était  nécessaire  et  se  trou- 
ver au  commencement  de  mars  1793  avec  deux  cent 
soixante  mille  combattants  prêts  à  entrer  en  campagne! 
Pendant  que  ces  formidables  préparatifs  se  faisaient  et 
s'achevaient,  l'armée  de  Dumouriez  avait  continué  à 
manquer,  le  matériel  d'attelages,  les  hommes  de  chaus- 
sures, d'habillement,  souvent  de  solde,  parfois  de 
vivres  ;  plus  de  cent  mille  hommes  des  gardes  nationales 
avaient  quitté  leurs  drapeaux  et  étaient  rentrés  chez 
eux.  Lors  de  la  reprise  des  hostilités,  Dumouriez  n'avait 
pas,  malgré  les  efforts  de  la  Convention,  cent  mille 
hommes  sous  ses  ordres.  Encore,  s'il  avait  pu  les  tenir 
réunis!  Mais,  le  1"  février,  la  Convention  avait  déclaré 
la  guerre  à  l'Angleterre  et  à  la  Hollande,  et  ordonné  la 
conquête  de  ce  dernier  pays.  Une  telle  opération,  en 
elle-même  infiniment  chanceuse,  ne  pouvait  outre  cela 
se  faire  qu'après  qu'on  aurait  franchi  l'embouchure  des 
trois  grands  fleuves;  elle  devait  porter  notre  gauche  à 
Amsterdam,  quand  nous  étions  si  gravement  menacés 
sur  notre  centre  et  sur  notre  droite;  enfin  la  nouvelle 
déclaration  de  guerre  allait  ajouter  aux  forces  de 
l'ennemi  et  faire  marcher  contre  notre  gauche  une 
armée  anglo-batave  de  quarante  mille  hommes.  Je  n'ai 
jamais  compris  que  la  Convention,  qui,  des  cinq  cent 
mille  hommes  avec  lesquels  elle  voulait  entrer  en  cam- 
pagne en  1793,  n'avait  pu  en  réunir  la  moitié,  ait 
songé  à  une  semblable  entreprise;  comment  Dumouriez, 
qui  n'avait  que  les  deux  tiers  de  forces  qui  lui  avaient 
été  promises,  osa  l'entreprendre  ;  comment  l'ennemi  n'a 
pas  attendu  que  nous  fussions  sous  les  murs  d'Amster- 
dam pour  forcer  la  gauche  des  soixante  mille  hommes 


3-4    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

restés  en  Belgique,  livrer  une  bataille  dont  le  saccès  ne 
pouvait  être  douteux,  dont  les  suites  n'auraient  pas 
manqué  d'être  terribles;  comment  dans  cette  situation 
et  profitant  de  ses  avantages  avec  vigueur,  chargeant 
l'armée  anglo-batave  de  couper  la  retraite  à  Dumouriez, 
à  qui,  ses  garnisons  défalquées,  il  ne  pouvait  rester 
quinze  mille  hommes  en  ligne,  le  prince  de  Cobourg  n'a 
pas  rallié  à  ses  soixante  mille  hommes  les  trente  mille 
occupant  le  Luxembourg  et,  se  portant  en  avant,  sans 
s'inquiéter  de  ses  derrières,  n'a  pas  marché  sur  Paris 
où  rien  ne  pouvait  l'empêcher  d'arriver.  Mais  alors  la 
grande  guerre  était  inconnue;  on  prenait  des  places  au 
lieu  d'envahir  des  pays  ;  on  usait  ses  armées  en  donnant 
à  un  ennemi  battu  le  temps  de  refaire  les  siennes,  et  on 
éternisait  les  guerres  au  lieu  de  les  illustrer  par  des  faits 
d'armes  immortels. 

C'est  aux  premiers  jours  du  mois  de  mars  et  au 
moment  où  le  général  Dumouriez  allait  passer  le  Mœrdyck, 
que  nous  fûmes  attaqués  à  Aix-la-Chapelle,  où  ce  pauvre 
bataillon  de  la  Butte-des-Moulins  fut  abîmé  et  d'où  nous 
fûmes  chassés,  ainsi  que  de  Liège  et  de  Tongres.  On 
parvint  cependant,  mais  en  perdant  une  partie  du  maté- 
riel, à  rallier  l'armée  sur  Saint-Trond  d'abord,  ensuite 
sur  Tirlemont,  où  Dumouriez  la  rejoignit,  et  enfin  en 
avant  deLouvain. 

Homme  d'audace,  il  jugea  que,  pour  rendre  la  con- 
fiance à  ses  troupes  qu'il  trouva  tellement  ébranlées,  il 
fallait  reprendre  au  plus  tôt  l'ofifensive;  homme  d'inspi- 
ration ,  il  conçut  le  moyen  d'exécuter  cette  pensée.  En 
conséquence,  il  fait  attaquer,  le  15  mars,  Tirlemont,  l'en- 
lève aux  Autrichiens,  s'empare  de  la  position  domi- 
nante de  Gussenhoven  et  la  conserve  le  16,  malgré 
les  efforts  de  l'ennemi  pour  la  reprendre;  mais  ce  n'é- 
taient laque  des  préliminaires;  la  question  restait  indé- 


BATAILLE  DE   NEERWINDE.  3*0 

cise,  et  une  grande  bataille  pouvait  seule  la  trancher. 
Dumouriez  résolut  donc  de  la  livrer,  et  tel  fut  le  motif  de 
la  bataille  de  Neerwinde.  Je  n'en  rappellerai  pas  les 
phases.  Belle  et  très  belle  par  son  plan  et  son  début, 
elle  fut  perdue  par  quelques  faux  mouvements,  en 
partie  réparés  par  l'habileté  et  la  vigueur  de  Dumouriez, 
par  l'intrépidité  et  la  sagesse  du  duc  de  Chartres,  par 
la  vaillance  chevaleresque  et  les  succès  du  comte  de 
Valence.  Toutefois,  d'une  part.  Valence  venait  d'être 
blessé  de  manière  à  ne  pouvoir  rester  sur  le  champ  de 
bataille  (4);  d'autre  part,  Miranda,  qui  contre  les  forces 
qui  l'assaillirent  aurait  dû  conserver  ses  positions,  joi- 
gnit au  tort  de  ne  pas  rester  maître  de  ses  troupes  et  de 
se  laisser  entraîner  dans  leur  fuite  précipitée  jusqu'à 
Tirlemont,  la  faute  immense  de  ne  pas  faire  prévenir  le 
général  en  chef  que  sa  gauche  était  forcée  et  tournée. 
Cette  faute,  la  perte  de  l'armée  aurait  pu  en  être  la 
malheureuse  conséquence  si  l'ennemi  avait  profité  de 
son  bonheur,  si  Dumouriez,  ne  recevant  plus  de  nou- 
velles et  pressentant  un  désastre,  n'était  allé  vérifier  le 
fait  hii-même  et  n'avait  pas  gagné  de  cette  sorte  le 
temps  d'assurer  la  retraite  du  centre  et  de  la  droite, 
qui  par  suite  de  la  blessure  du  comte  de  Valence  se 
trouvaient  réunis  sous  le  commandement  du  duc  de 
Chartres...  Jemmapes   nous  avait  livré  la    Belgique, 


(1)  En  battant  un  des  deux  corps  de  cavalerie  ennemie  qui  nous 
chargèrent  pendant  cette  bataille,  le  comte  de  Valence  se  trouva 
tout  à  coup  seul,  en  arrière  d'une  des  lignes  de  cette  cavalerie.  Il 
fallait  se  rendre  ou  se  faire  jour.  Assailli  de  toutes  parts,  en  retra- 
versant  cette  ligne,  il  reçut  sur  la  tête  un  coup  de  sabre  qui  lui 
rabattit  sur  les  yeux  toute  la  peau  du  front.  Il  avait  à  ce  moment 
son  sabre  d'une  main  et  un  pistolet  de  l'autre;  mais,  ainsi  qu'il  me 
l'a  dit  souvent,  il  eût  été  perdu  si  son  pistolet  avait  été  armé;  car 
ce  pistolet,  qu'on  croyait  toujours  prêt  à  partir,  écarta  ou  contint 
dix  hommes,  alors  qu'il  n'aurait  pu  en  tuer  qu'un. 


376    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

Neerwinde  nous  l'arracha;  il  ne  resta  plus  qu'à  se 
retirer  sur  nos  frontières,  à  faire  revenir  en  toute  hâte 
les  troupes  réunies  au  Mœrdyck  et  qui  y  étaient  restées 
par  ordre  du  gouvernement,  tandis  que  leur  présence  à 
Neerwinde  aurait  assuré  une  victoire  qui  nous  eût 
portés  jusqu'au  Rhin.  Il  y  avait  donc  eu  rage  et  folie  à 
hâter  la  guerre  avec  l'Angleterre  et  la  Hollande,  avant 
d'avoir  remporté  une  victoire,  avant  d'être  arrivés  sur 
le  Rhin,  de  même  qu'il  y  avait  eu  ivresse  ou  démence 
à  ordonner  la  conquête  de  la  Hollande  avant  de  savoir 
si  l'on  conserverait  la  Belgique. 

Nous  étions  au  milieu  du  brouhaha  de  ces  terribles 
nouvelles  lorsque  le  comte  de  Valence  arriva  à  Tournai, 
où  il  descendit  chez  sa  belle-mère,  Mme  de  Sillery.  J'y 
étais  à  peine  que  déjà  ces  dames  lui  avaient  parlé  de 
moi,  et  avec  tout  l'intérêt  dont  elles  m'honoraient.  11 
me  reçut  donc  à  merveille,  prenant  lui-même  l'initiative 
relativement  à  un  vœu  que  je  n'aurais  pas  osé  émettre  : 
«  J'ai  perdu  »,  me  dit-il, la  seconde  fois  que  je  le  vis, 
«  deux  aides  de  camp  à  Neerwinde  :  l'un  d'eux,  de  Rilly, 
a  été  tué;  l'autre,  Ghâteau-Regnault,  a  été  blessé  de  ma- 
nière à  ne  plus  servir.  J'ai  remplacé  le  premier,  mais  le 
second  laisse  à  la  fois  deux  places  vacantes,  celle  d'aide 
de  camp  auprès  de  moi  et  celle  de  capitaine  dans -les 
hussards  de  Chamborant.  Je  vous  offre  donc  de  vous 
faire  passer  avec  votre  grade  dans  ce  corps  et  de  vous 
attacher  à  moi  comme  aide  de  camp.  » 

Je  ne  sais  ce  que  je  répondis,  mais  certainement  mes 
paroles  furent  ce  qu'il  y  eut  de  moins  significatif  dans 
mes  actions  de  grâces.  En  effet,  à  vingt-trois  ans  et 
capitaine  non  confirmé  d'un  corps  que  les  événements 
pouvaient  dissoudre  avant  qu'il  fût  reconnu,  me  trou- 
ver brusquement  capitaine  dans  un  régiment  de  hus- 
sards dont   la  réputation  était   immense,   être   choisi 


LE   COMTE   DE  VALENCE.  377 

comme  aide  de  camp  par  un  général  en  chef  d'une  belle 
réputation  et  d'un  beau  nom,  gendre  de  Mme  de  Sillery 
et  appartenant  à  la  maison  d'Orléans  auprès  de  laquelle 
je  me  trouvais  avoir  tant  de  garanties  de  bonté,  tout 
cela  dépassait  tellement  mes  espérances  que  je  croyais 
rêver.  Encore  ce  bonheur  s'augmentait-il  de  la  perspec- 
tive de  passer  avec  Mademoiselle,  Mme  de  Sillery  et 
Mlle  de  Sercey,  une  grande  partie  de  l'été  à  Saint- 
Amand,  où  le  quartier  général  du  comte  de  Valence 
devait  être  placé  et  où  l'on  croyait  que  l'on  stationne- 
rait longtemps. 

Dumouriez,  ainsi  que  M.  le  duc  de  Chartres,  étant 
attendu  à  Tournai,  Beaumé  demanda  à  mon  père  quel 
parti  il  pensait  que  nous  avions  à  prendre,  et  mon  père, 
notre  arbitre  à  tous  deux  dans  toutes  les  occurrences  dif- 
ficiles, répondit  :  «  Quelle  que  soit  la  manière  dont  le 
général  Dumouriez  a  désapprouvé  nos  missions  et  la 
sévérité  avec  laquelle  il  vient  de  traiter  quelques-uns  de 
nos  collègues,  nous  ne  pouvons  rien  avoir  à  craindre  de 
lui;  notre  conduite  a  été  irréprochable,  et  si  quelques 
actes  odieux  ont  été  commis  même  ici,  il  n'est  personne 
qui  nous  les  impute.  Mais  est-ce  une  raison  pour  afficher, 
en  attendant,  la  confiance  que  doit  nous  inspirer  sa  jus- 
tice et  les  témoignages  que  nous  pourrions  invoquer?... 
Non,  sans  doute...  Plus  il  semble  devoir  mettre  de  dif- 
férence entre  nous  et  les  membres  de  quelques  autres 
commissions,  moins  nous  devons  le  mettre  dans  le  cas 
de  la  manifester.  Ses  hostilités  vis-à-vis  du  gouverne- 
ment sont  à  cet  égard  une  considération  déterminante. 
Enfin  nos  missions  sont  terminées  par  les  revers  de  nos 
armées,  de  même  qu'elles  avaient  résulté  de  nos  vic- 
toires. Dès  demain  nous  devons  nous  retirer  devant  Du- 
mouriez, comme  deux  jours  plus  tard  nous  serions  forcés 
de  le  faire  devant  l'ennemi.  » 


378    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

La  commission  quitta  donc  Tournai  la  veille  du  jour 
où  Dumouriez  devait  y  arriver;  mais  il  fut  arrêté  que, 
après  avoir  signé  à  Lille  la  dépêche  destinée  à  rendre 
compte  au  ministre  des  affaires  étrangères  que  nous 
avions  quitté  Tournai  et  cessé  nos  fonctions,  je  revien- 
drais dans  cette  dernière  ville  afin  d'y  régulariser  ma 
position  nouvelle.  Vingt-quatre  heures  après  mon  départ 
je  fus  de  retour.  M.  le  duc  de  Chartres,  que  je  trouvai 
chez  Mme  de  Sillery,  parut  me  revoir  avec  plaisir  et 
apprendre  de  même  ce  que  le  comte  de  Valence  faisait 
pour  moi.  Quant  à  Dumouriez,  auquel  M.  de  Valence  me 
présenta,  il  signa  de  la  manière  la  plus  gracieuse  ma 
nomination  provisoire  dans  Chamborant  et  ma  nomina- 
tion d'aide  de  camp  du  général  Valence,  qui  garda  les 
deux  pièces  afin  de  les  envoyer  au  ministre  de  la  guerre 
(Beurnonville),  tout  cela  ayant  pour  but  de  hâter  l'ex- 
pédition de  mon  brevet  et  de  ma  commission. 

Tout  paraissait  fini  en  ce  qui  me  concernait;  le  comte 
de  Valence  me  dit,  comme  nous  sortions  de  table,  chez 
Mme  de  Sillery,  où  j'avais  fini  par  avoir  mon  couvert  : 
«  Il  ne  vous  reste  plus  qu'à  faire  vos  équipages;  mais 
vous  ne  trouverez  qu'à  Lille  ce  qu'il  vous  faut;  voici 
une  autorisation  pour  y  passer  quatre  jours,  après  les- 
quels vous  me  rejoindrez  à  Saint-Amand,  où  vous  retrou- 
verez ces  dames.  » 

C'est  ainsi  que  nous  nous  quittâmes  pour  une  sépara- 
tion qui  devait  mettre  entre  nous  de  longues  années  et 
de  terribles  événements. 


CHAPITRE  XIII 


Trois  jours  s'étaient  écoulés  depuis  mon  second  retour 
à  Lille:  déjà  mes  uniformes  s'achevaient;  j'avais  acheté 
de  fort  belles  armes  et  à  peu  près  conclu  l'achat  de  deux 
chevaux,  dont  un  de  cent  louis  par  parenthèse,  lorsque 
dans  la  ville  retentit  la  nouvelle  que  les  commissaires 
de  la  Convention,  Bancal,  Quinette,  Camus,  Lamarque 
et  le  ministre  de  la  guerre  Beurnon ville  étaient  arrêtés; 
que  Dumouriez  passait  à  l'ennemi;  qu'une  partie  des 
troupes  de  ligne  de  son  armée,  en  hostilité  avec  les 
volontaires,  le  suivait  dans  sa  défection;  qu'il  préparait 
un  mouvement  pour  s'emparer  de  Lille  et  de  Valen- 
ciennes,  et  préalablement  pour  faire  tourner  ces  places 
par  des  partis. 

C'en  était  fait  de  tous  mes  rêves  de  prospérité,  qui 
s'évanouirent  en  même  temps  que  l'armée  dans  laquelle 
je  devais  entrer;  mais  les  regrets  que  mon  père  et  moi 
nous  pûmes  éprouver  de  tout  ce  que  je  perdais,  cédèrent 
bientôt  à  de  plus  puissantes  considérations.  Je  lui  de- 
mandai de  s'éloigner  à  l'instant  de  Lille,  et  il  me  fit 
la  même  demande,  lui  à  cause  de  ma  position  vis-à-vis 
du  comte  de  Valence  et  de  Dumouriez,  et  moi  à  cause  de 
ce  que  me  semblait  requérir  sa  sûreté.  J'obtins  en  effet 
de  lui  qu'il  partît  immédiatement,  et  il  n'eut  pas  besoin 
de  me  dire  de  l'accompagner,  attendu  que  pour  rien  au 


380    MEMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

monde  je  ne  l'aurais  quitté,  avant  qu'il  fût  hors  de  la 
portée  de  toute  troupe  belligérante. 

On  conçoit  dans  quelle  agitation  nous  trouvâmes  tous 
les  esprits;  à  chaque  poste,  nous  étions  entourés  par  la 
population  presque  entière;  mon  père  démontrait  dans 
des  péroraisons  véhémentes  que  démasquer  un  traître 
était  le  perdre  et  se  sauver  :  il  exaltait  ainsi  les  braves, 
rendait  le  courage  aux  timides.  A  Amiens,  nous  fûmes 
conduits  à  la  municipalité,  où  se  trouvaient  les  repré- 
sentants du  peuple  Saladin  et  PochoUe,  tous  deux  for- 
tement inquiets  de  l'avenir  et  fort  empressés  de  nous 
entendre.  Là  mon  père  fut  à  ce  point  éloquent  que  Sala- 
din lui  dit  :  «  Allons,  citoyen,  puisque  vous  ne  désespé- 
rez pas  du  salut  de  la  patrie ,  nous  ne  devons  pas  en 
désespérer  non  plus.  » 

Avant  de  rentrer  à  Paris,  mon  père  résolut  d'aller 
passer  quelques  jours  à  Pont-Sainte-Maxence,  où  résidait 
une  famille  de  notre  connaissance.  Le  prétexte  de  cette 
halte  était  le  repos;  le  motif  véritable  était  d'attendre, 
pour  achever  son  voyage,  que  le  premier  efifet  de  cette 
grande  défection  fût  passé.  Nous  quittâmes  donc  la 
route  directe  et  nous  nous  rendîmes  à  Montdidier,  où  je 
me  séparai  de  mon  père  pour  retourner  à  Lille  et  tâcher 
de  découvrir  où  était  mon  bataillon  et  le  rejoindre. 

Arrivé  à  Bapaume,  je  montai  à  la  municipalité  pour 
faire  viser  le  passeport  que  l'on  m'avait  délivré  à 
Amiens;  mais  à  peine  l'examina-t-on,  sur  un  mot  dit  à 
voix  basse  par  un  des  officiers  municipaux  à  ses  col- 
lègues, tous  les  yeux  se  fixèrent  sur  moi;  après  des  ques- 
tions auxquelles  je  ne  comprenais  rien,  on  me  signifia 
que  j'étais  en  arrestation  et  que  j'allais  être  conduit  à 
Amiens,  où  les  représentants  du  peuple  décideraient  de 
mon  sort.  Sans  autre  explication  ni  commentaire,  deux 
cavaliers  du  premier  régiment  (la  colonelle -générale, 


ARRESTATION   ERRONÉE.  381 

je  crois)  arrivèrent  avec  un  cheval  de  main,  sur  lequel 
on  me  fit  monter,  et  m'emmenèrent. 

C'était  un  dimanche;  le  temps  était  superbe,  les  rues 
d'Amiens  pleines  de  monde,  lorsque  j'arrivai  vers  trois 
heures  après  midi,  de  sorte  que  l'afïïuence  qui  se  fit 
autour  de  moi  fut  considérable.  Je  dois  le  dire  cepen- 
dant, loin  d'être  l'objet  d'aucune  insulte,  de  provoquer 
aucun  signe  de  malveillance,  je  reçus  uniquement  des 
marques  d'intérêt,  que  quelques  dames  exprimèrent  par 
ces  mots  :  «  Pauvre  jeune  homme!  » 

Lorsqu'avec  mes  deux  hommes  d'escorte  j'entrai  dans 
la  grande  salle  de  la  municipalité,  on  y  délibérait  je  ne 
sais  sur  quoi;  mais  la  séance  était  nombreuse,  et  les 
deux  représentants  y  assistaient  :  «  Comment,  citoyen, 
me  dit  PochoUe,  c'est  vous  qui  êtes  arrêté?  —  Comme 
vous  voyez,  répondis-je  en  souriant.  —  Mais  par  quel 
motif?  —  Il  me  serait  difficile  de  vous  le  dire,  car  je  n'ai 
obtenu  de  réponse  à  aucune  de  mes  questions;  toutefois 
ce  brigadier  est  porteur  d'une  lettre  qui  sans  doute  vous 
instruira.  »  Saladin  prit  la  lettre,  partit  d'un  éclat  de 
rire  en  la  parcourant  et  la  passa  à  son  collègue,  qui, 
après  l'avoir  lue,  me  dit  :  «  On  vous  a  pris  pour  le  duc 
de  Chartres  déguisé,  et  il  ne  faut  voir  dans  ce  petit  évé- 
nement que  la  preuve  du  zèle  du  maire  de  Bapaume. 
Vous  partirez  quand  vous  voudrez.  »  Cette  explication 
avait  égayé  l'assemblée,  et,  malgré  la  gravité  que  Pocholle 
y  avait  mise,  nous  plaisantions  encore  de  mon  aventure 
lorsque  les  bulletins  de  la  Convention  (1)  arrivèrent. 

Dans  ce  temps  où  l'on  était  avide  de  nouvelles,  ces 

(1)  Ces  bulletins  destinés  à  répandre  dans  les  départements, 
vingt-quatre  heures  plus  tôt  que  les  journaux,  les  nouvelles  et  les 
faits  les  plus  importants,  s'imprimaient,  séance  tenante,  sur  des 
grandes  feuilles  de  papier  bleu  et  d'un  seul  côté,  afin  de  pouvoir 
être  affichés. 


382    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  RARON  THIÉBAULT. 

bulletins  étaient  attendus  avec  impatience,  et  Richard, 
qui  en  fit  la  lecture  tout  haut,  arriva  bientôt  à  ce  qui 
suit  : 

Pièces  interceptées  à  Lille  (1). 

N<»  3.  —  A  Paul  Thiébault,  aide  de  camp,  chez  M.  Hamil- 
ton,  à  Lille. 

Arrivez  bien  vite,  mon  cher  Paul  !  nous  avons  bien 
besoin  de  vous  pour  une  affaire  importante  et  précise. 
Ces  dames  vous  disent  mille  choses  et  vous  prient  de  ne 
pas  perdre  de  temps. 

N»  4.  —  Il  est  ordonné  à  tous  les  maîtres  de  poste 
de  la  route  de  Lille  de  fournir  sur-le-champ  les  chevaux 
nécessaires  au  porteur  du  présent,  chargé  de  dépêches 
importantes, 

Saint-AmaDcl,  3  avril,  à  1  heure  et  demie  du  matio. 

Signé  :  le  général  de  division 
Philippe  Égauté. 

Ici  Saladin,  interrompant  la  lecture,  me  dit  :  c  Mais, 
citoyen,  il  me  semble  que  ceci  vous  concerne.  —  Si  j'en 
juge  par  ce  que  je  viens  d'entendre,  répondis-je,  je  le 
crois  comme  vous;  cependant,  si  vous  vouliez  me  remet- 
tre ce  bulletin,  je  vous  le  dirai  avec  plus  de  certitude.»  Il 
me  le  remit,  et,  après  un  simple  regard,  je  le  rendis  en 
disant  :  «  C'est  moi-même.  » 

Ce  fut  un  coup  de  théâtre...  Tous  les  yeux  se  détour- 
nèrent de  moi,  on  se  parla  à  l'oreille...  Quelqu'un  sortit- 
Douze  grenadiers  arrivèrent,  l'on  m'empoigna  et  l'on  me 
conduisit  à  la  Conciergerie,  où  m'attendait  tout  ce  qui 
peut  rendre  la  position  d'un  prisonnier  cruelle.  De  jour 
je  me  trouvais  pêle-mêle  avec  des  voleurs,  des  assassins, 

(1)  Ces  pièces,  au  nombre  de  cinq,  se  trouvent  dans  le  Moniieur 
du  8  avril  4793. 


ARRESTATION   MOTIVÉE.  383 

des  gueux  couverts  de  haillons  et  de  vermine,  et  qui 
n'ouvraient  la  bouche  que  pour  proférer,  au  milieu  des 
propos  les  plus  infâmes,  les  plus  obscènes  des  jurements, 
des  imprécations  et  des  blasphèmes  ;  de  nuit  j'étais  reclus 
sous  triple  serrure  et  sous  verrous,  dans  une  cellule  de 
six  pieds  carrés,  sale  et  infecte;  j'étais  visité  par  des 
concierges  accompagnés  de  dogues  énormes;  je  dus 
payer  au  poids  de  l'or  les  moindres  objets,  surtout  un 
grabat  et  quelques  aliments  mangeables;  et,  pour  com- 
pléter cette  situation,  j'entendais  le  beuglement  de  la 
populace,  qui,  depuis  l'aurore  jusqu'au  crépuscule, 
demandait  qu'on  lui  livrât  les  traîtres  afin  d'en  faire 
justice. 

Mon  père,  dans  le  peu  d'instants  qu'il  avait  passés  à  la 
municipalité  d'Amiens,  y  avait  retrouvé  un  nommé  Garon- 
Berquier,  imprimeur,  auquel  il  avait  rendu  un  service 
notable  pendant  qu'il  était  directeur  de  la  Librairie,  et 
qui  avait  paru  en  garder  le  souvenir.  J'eus  l'idée  de 
m'adresser  à  lui,  et  je  lui  écrivis  que,  quelque  prévention 
qu'un  fait  qui  m'était  étranger  pouvait  avoir  fait  naître 
sur  mon  compte,  quel  que  dût  être  même  mon  sort,  il 
n'y  avait  pas  de  motif  pour  me  confondre  avec  la  plus 
vile  canaille,  et  je  le  priais  d'interposer  ses  bons  offices 
pour  faire  changer  ma  position.  Ce  brave  homme,  au 
reçu  de  ma  lettre,  accourut  pour  me  voir,  fut  révolté  de 
la  compagnie  dans  laquelle  il  me  trouva,  ordonna  au 
geôlier  d'avoir  pour  moi  les  plus  grands  égards,  et,  si 
même  il  ne  put  me  tirer  de  cette  hideuse  Conciergerie, 
il  obtint  du  moins,  pour  le  jour  d'après,  ma  translation 
dans  une  prison  située  hors  de  la  ville  et  nommée  Bicê- 
tre;  même  il  fit  plus,  il  répondit  de  moi  pendant  le  trajet 
et  me  conduisit  lui-même  et  sans  garde.  Établi  au 
premier  étage  dans  une  chambre,  grande,  fort  saine, 
commode,  très  proprement   meublée,  recommandé  au 


38i    MÉMOIRES   DU  GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

concierge  de  cette  prison,  j'y  fas  aussi  bien  qu'il  est 
possible  de  l'être.  Ne  manquant  de  rien,  je  pus  écrire  à 
mon  père,  à  mes  camarades,  à  quelques  amis,  et  rédiger, 
sous  la  forme  d'Exposé,  une  espèce  de  mémoire  justi- 
ficatif dont  voici  quelques  extraits  : 

c  Jamais  l'homme  n'est  et  ne  peut  être  responsable 
que  de  son  fait.  Personne  ne  peut  me  rendre  coupable 
sans  ma  participation.  Ces  principes  font  partie  des 
bases  judiciaires  de  tous  les  gouvernements;  mais  ils 
doivent  surtout  être  sacrés  chez  les  peuples  à  qui  la 
raison  et  la  vertu  font  chérir  la  liberté  et  par  conséquent 
la  justice. 

«  Le  3  avril,  le  général  Égalité  m'a  écrit  une  lettre. 
Cette  lettre  a  paru  me  compromettre,  et  on  m'a  arrêté. 
Je  dois  donc  rendre  compte  de  ma  conduite.  » 

Ici  le  tableau  de  ma  conduite  depuis  1789,  quelques 
mots  sur  nos  relations  à  Tournai;  puis,  après  avoir  rap- 
pelé ma  conduite  depuis  la  trahison  de  Dumouriez,  j'en 
venais  à  la  lettre  du  général  Égalité,  à  cette  lettre  que  je 
ne  comprenais  pas  et  que  rien  ne  devait  me  faire 
adresser;  je  disais  en  résumé  : 

«  La  preuve  que  je  ne  savais  rien  et  que  je  n'étais  dans 
aucune  confidence,  c'est  que  le  général  Égalité  m'écrit 
en  vue  d'une  affaire  importante  et  précise. 

<  La  preuve  que,  depuis  l'arrestation  des  commis- 
saires de  la  Convention,  je  ne  voulais  plus  rien  avoir  de 
commun  avec  Dumouriez,  c'est  que  je  quittai  Lille  au 
moment  où  je  l'appris;  c'est  que  je  m'éloignai  du  géné- 
ral Valence,  qu'en  toute  autre  hypothèse,  j'aurais  dû 
rejoindre;  c'est  que  je  partis  sans  même  le  prévenir. 

«  La  preuve  que  je  n'attendais  rien  du  général  Égalité, 
est  que  je  m'éloignais  avant  même  qu'il  eût  songé  à 
m'écrire.  La  preuve  que  nous  étions  sans  relations  est 
qu'il  ne  savait  pas  même  que  j'étais  parti.   La  preuve 


^  ASSAILLI    PAR   DES   CITOYENNES.  385 

que  nous  ne  devions  avoir  aucun  rapport  est  qu'il  n'était 
même  pas  en  possession  de  mon  adresse  et  qu'il  m'écrit 
chez  le  citoyen  Hamilton,  où  jamais  je  n'avais  dû  loger; 
la  preuve  que  je  ne  savais  rien  de  ses  projets  est  qu'il 
avait  à  me  les  apprendre,  et  la  preuve  qu'il  doutait  de 
la  manière  dont  je  les  accueillerais,  c'est  qu'il  ne  voulait 
me  les  apprendre  que  lorsque  je  serais  rendu  au  camp, 
où  l'on  pouvait  espérer  que  je  serais  à  discrétion.  » 

Tout  cela  eût  été  rassurant  dans  les  temps  ordinaires; 
mais  il  ne  faut  pas  oublier  que,  sans  même  parler  des 
exécutions  expiatoires,  on  en  était  déjà  à  condamner 
sans  entendre  et  à  plus  forte  raison  sans  lire. 

J'avais  rédigé  cet  exposé  en  hâte,  et  j'avais  eu  raison 
de  ne  pas  perdre  de  temps;  car,  le  surlendemain  matin 
de  ma  translation  (12  avril),  d'après  l'ordre  formel  de 
Saladin  et  de  Pocholle,  je  partis  sous  l'escorte  de  deux 
gendarmes  pour  être  conduit  au  Comité  de  sûreté  géné- 
rale à  Paris,  et,  comme  ce  voyage  devait  se  faire  à  mes 
frais,  on  me  le  fit  faire  en  poste  et  en  un  jour. 

Arrivés  jusqu'à  Roye  sans  nous  être  arrêtés,  nous 
descendîmes  à  la  poste  pour  dîner,  et  nous  achevions  à 
peine  notre  repas,  lorsque  cette  maison  se  trouva  assail- 
lie par  deux  ou  trois  cents  femmes,  qui,  mises  en  cam- 
pagne par  ce  mot:  «  Aide  de  camp  de  Dumouriez  »,  avaient 
décidé  dans  leur  sagesse  qu'il  était  indispensable  de  me 
tordre  le  cou  sans  autre  façon  ni  remise.  Heureusement 
les  deux  gendarmes  auxquels  j'avais  été  confié  étaient 
les  plus  braves  gens  du  monde.  Au  moment  où  cette 
rumeur  avait  commencé,  ils  s'étaient  hâtés  de  faire  fermer 
les  portes  et  les  volets  du  rez-de-chaussée;  immédiatement 
après,  ils  avaient  fait  atteler  la  chaise^  ils  m'avaient  fait 
asseoir  dans  le  fond  et  s'étaient  placés  sur  la  banquette 
de  devant;  enfin  le  postillon  à  cheval  et  les  cheyaux 
animés  par  lui,  ils  avaient  fait  brusquement  ouvrir  la 

I.  25 


386    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIÉBAULï* 

porte;  mais  comme,  à  l'instant  où  ces  furies  voulurent 
se  précipiter  sur  moi,  nous  arrivions  sur  elles  au  galop, 
comme  les  gendarmes,  le  sabre  à  la  main,  étaient  prêts  à 
frapper,  et  comme  le  postillon  fouettait  les  chevaux  à 
tour  de  bras,  elle  furent  contraintes  de  se  jeter  de  côté. 
En  un  instant  nous  eûmes  traversé  leur  infernale  troupe, 
qui  de  cette  sorte  se  trouva  réduite  à  exhaler  par 
d'horribles  vociférations  son  impuissante  rage.  Je  venais 
d'échapper  à  un  grand  danger;  mais  prolonger  ma  vie 
n'était  pas  la  sauver.  Quelque  effrayant  que  m'eût  paru 
mon  départ  de  Roye,  mon  arrivée  à  Paris  paraissait  plus 
effrayante  encore. 

Toutefois  mes  deux  gendarmes  me  jugeaient  plus 
malheureux  que  coupable,  suivant  leur  expression;  ils 
prenaient  un  véritable  intérêt  à  moi  et  continuèrent  à 
m'en  donner  des  preuves  vraiment  extraordinaires.  Ainsi, 
Roye  dépassé,  ils  ralentirent  la  marche  afin  de  n'arriver 
à  Paris  qu'au  jour  tombant  et  au  Comité  qu'à  la  nuit, 
afin,  disaient-ils,  de  ne  pas  être  suivis  par  une  foule  qui 
pût  donner  une  apparence  plus  grave  aux  affaires. 
Prêts  à  entrer  à  Paris,  ils  mirent  leurs  redingotes  afin  de 
cacher  leurs  habits  de  gendarmes.  Suivant  la  rue  du 
Faubourg-Poissonnière,  je  vis  mon  domestique  à  ma 
porte  (no  149)  (1);  je  le  leur  dis,  et  l'un  d'eux  me  con- 
seilla aussitôt  de  remettre  mes  armes  (pièces,  selon  lui, 
inutiles  au  procès)  et  ce  que  je  voudrais  de  mes  bijoux, 
de  mon  argent,  de  mes  papiers. 

Arrivés  au  Comité  de  sûreté  générale  alors  placé  dans 
les  bâtiments  des  Feuillants,  déjà  pour  moi  si  féconds  en 
souvenirs,  nous  ne  trouvâmes  personne.  Nous  atten- 
dîmes longtemps  dans  une  antichambre  où  se  trouvait 

(1)  Yigearde  et  moi,  nous  avions  conservé  notre  logement  à 
Paris;  nous  y  avions  laissé  comme  gardien  et  pour  servir  celui  de 
nous  qui  arriverait,  un  domestique  que  nous  avions  pris  en  1792. 


BONS   GENDARMES.  387 

affichée  la  liste  des  membres  qui  composaient  ce 
redoutable  aréopage,  liste  dans  laquelle  je  ne  lus  pas 
sans  quelque  terreur  les  noms  de  Rovère,  Ingrand, 
Basire,  Chabot,  Alquier,  Drouet,  Garnier,  etc.,  dont 
deux  me  rappelèrent  des  vers  applicables  à  tous  : 

Existe-t-il  rien  de  plus  sot 
Que  Merlin,  Basire  et  Chabot? 
Où  peut-on  trouver  rien  de  pire 
Que  Merlin,  Chabot  et  Basire? 
Et  surtout  rien  de  plus  coquin 
Que  Chabot,  Basire  et  Merlin  ? 

Enfin,  vers  dix  heures  du  soir  parut  Alquier,  prési- 
dent du  Comité  :  «  Citoyen  »,  lui  dit  un  de  mes  gen- 
darmes en  l'arrêtant,  «  voilà  un  prisonnier  que  nous 
avons  eu  ordre  de  conduire  d'Amiens  au  Comité  de 
sûreté  générale,  et  avec  lequel  nous  sommes  arrivés  il 
y  a  deux  heures.  —  Et  que  diable  voulez-vous  que  j'en 
fasse  à  l'heure  qu'il  est?  »  répondit-il,  sans  me  faire 
l'honneur  de  me  regarder.  «  Déposez-le  à  l'Abbaye,  et 
demain  matin,  à  onze  heures,  vous  me  le  représenterez.  » 

Quand  on  n'a  rien  à  se  reprocher,  on  se  fait  difficile- 
ment au  rôle  de  criminel;  j'eus  la  bonhomie  d'être 
fort  scandalisé  de  tant  de  légèreté  et  de  dureté.  Je  me 
tus  cependant  et  me  laissai  emmener. 

Arrivé  à  la  porte  de  la  cour  des  Feuillants  donnant 
rue  Saint-Honoré,  en  face  du  milieu  de  la  place  Ven- 
dôme, l'un  de  mes  gendarmes  s'arrêta  et  me  dit  : 
€  Citoyen,  vous  ne  voudriez  pas  perdre  deux  pères  de 
famille?  —  Moi  »,  répondis-je,  «  j'en  suis  incapable.  — 
Nous  le  pensons  »,  continua-t-il ,  «  et  si  vous  nous 
donnez  votre  parole  d'honneur  d'être  demain  matin  à 
onze  heures  dans  ce  café  (1),  nous  vous  laisserons  libre, 

(4)  Ce  môme  café  dont  j'ai  parlé  à  propos  du  10  août,  et  qui  est 
remplacé  par  une  pharmacie  (1837). 


388    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON   THIEBAULT. 

et  VOUS  pourrez  profiter  de  cette  nuit  pour  voir  vos  amis 
et  tâcher  d'arranger  votre  affaire.  »  Je  fus  ému  jusqu'aux 
larmes;  je  pris  la  main  de  ce  gendarme  et,  la  serrant  for- 
tement, je  lui  dis  :  «  Quand  mille  morts  m'y  attendraient, 
je  serai  demain  dans  ce  café  à  onze  heures  du  matin,  i 

Je  courus  chez  madame  Pinon,  amie  de  ma  mère,  dont 
le  mari,  ancien  valet  de  chambre  du  Roi,  se  trouvait  déjà 
général  de  brigade.  Mon  père  venait  d'y  arriver  de  Pont- 
Sainte-Maxence ,  où  mes  lettres  lui  avaient  appris  mon 
arrestation.  On  comprend  tout  ce  que  cette  scène  eut  de 
touchant  et  combien  l'explication  de  ma  présence  diminua 
la  joie  qu'elle  avait  causée.  Les  premiers  moments 
donnés  à  une  vive  effusion,  nous  songeâmes  à  tirer  le 
meilleur  parti  possible  des  douze  heures  qui  nous  res- 
taient. Dans  ce  but,  les  nombreux  amis  que  nous  avions 
alors  furent  partagés  en  deux  classes  :  ceux  qu'en  nous 
divisant  nous  aurions  le  temps  de  voir  le  lendemain 
depuis  sept  à  dix  heures  et  demie  du  matin,  et  ceux 
auxquels  nous  résolûmes  d'écrire.  Nous  passâmes  la  nuit 
à  faire  les  lettres  destinées  à  ces  derniers,  et  avant  sept 
heures  elles  furent  mises  à  leurs  adresses. 

Le  zèle  de  nos  amis  fut  extrême.  Avant  de  sortir  de 
chez  lui,  chaque  membre  du  Comité  avait  déjà  reçu 
d'eux  plusieurs  lettres  ou  visites.  En  fait  de  lettres,  celle 
adressée  à  Alquier  par  M.  Loyseau  et  déposée  par  lui  au 
Comité,  fut  une  des  plus  influentes.  Quant  aux  courses, 
Gassicourt  se  dévoua  tellement  qu'il  fut  forcé  de  changer 
trois  fois  de  linge  et  qu'il  manqua  avoir  une  fluxion  de 
poitrine.  MM.  Joly,  Bâcher,  Bitaubé,  Dusaulx  et  tant 
d'autres  dépassèrent  également  ce  que  nous  avions  cru 
pouvoir  attendre  d'eux.  Quant  à  moi,  ayant  terminé  les 
visites  que  je  m'étais  réservées,  j'entrai  à  onze  heures 
sonnant  au  café,  où  je  retrouvai  mes  gendarmes  et  d'où 
je  me  rendis  avec  eux  au  Comité  de  sûreté  générale. 


AU  COMITE  DE  SURETE  GENERALE.      389 

Pendant  que  j'attendais  que  Ton  daignât  s'occuper  de 
moi,  plusieurs  personnes  de  ma  connaissance,  se  ren- 
dant à  ce  Comité,  traversèrent  l'espèce  d'antichambre 
où  je  me  trouvais  et,  stupéfaites  de  me  voir  gardé  par 
des  gendarmes,  contribuèrent  encore  à  disposer  en  ma 
faveur  les  hommes  dont  le  sort  avait  fait  les  arbitres 
de  ma  destinée.  Enfin  je  comparus,  et,  comme  en  subis- 
sant mon  interrogatoire  je  m'animais  un  peu  trop  peut- 
être,  un  homme  que  je  ne  connaissais  pas  m'inter- 
rompit de  la  manière  la  plus  dure,  et  cela  par  ces  mots  : 
€  Baissez  le  tonî...  i  C'était  un  conventionnel,  l'ami 
d'un  des  amis  de  mon  père,  qui  craignait  que  je  nui- 
sisse à  ma  cause  par  trop  de  véhémence  et  qui,  ayant 
jugé  qu'il  me  serait  d'autant  plus  utile  s'il  dissimulait 
mieux  ses  dispositions,  cachait  sous  des  formes  presque 
grossières  l'intérêt  qu'il  prenait  à  moi. 

Il  est  peu  de  situations  graves  où  les  circonstances 
les  plus  imprévues,  parfois  les  plus  insignifiantes, 
n'aient  une  influence  décisive  sur  la  marche  et  le  résul- 
tat d'une  affaire.  On  a  vu  combien  jusque-là  j'avais  été 
servi  par  elles;  mais  je  leur  dus  davantage  :  par  un  nou- 
veau bonheur,  le  paquet  renfermant  le  rapport  des 
représentants  et  le  procès-verbal  de  mon  arrestation 
n'était  pas  arrivé  au  Comité;  il  n'y  arriva  jamais.  Ce 
fait  résulte  de  ce  que  ce  bon  Caron-Berquier,  à  qui  je 
devais  déjà  tant  et  particulièrement  le  choix  de  mes 
gendarmes  et  leur  conduite  avec  moi,  avait  trouvé  les 
tournures  et  les  expressions  de  ces  pièces  trop  accusa- 
trices; il  était  parvenu  à  s'emparer  du  paquet  et  le  brûla 
au  lieu  de  le  mettre  à  la  poste.  Ainsi  dans  mon  dossier 
il  n'y  avait  que  des  pièces  à  décharge,  en  même  temps 
que,  grâce  au  zèle  de  nos  amis,  il  ne  se  trouva  au 
Comité,  ses  membres  exceptés,  que  des  personnes  qui 
m'étaient  favorables. 


390    MEMOIRES   DU   GENERAL  BARON  THIÉBAULT. 

Mon  interrogatoire  terminé,  on  me  fit  sortir  pour 
délibérer.  Ce  même  honmie  qui  m'avait  si  durement 
apostrophé  et  dont  je  regrette  d'avoir  oublié  le  nom, 
voyant  le  Comité  hésiter  sur  le  parti  qu'il  prendrait  à 
mon  égard,  ouvrit  un  avis  qui  me  sauva  ;  t  En  atten- 
dant les  pièces  de  cette  affaire  et  de  plus  amples  rensei- 
gnements 1,  dit-il  à  ses  collègues,  <  quel  inconvénient 
verriez-vous  à  mettre  ce  jeune  homme  en  arrestation 
chez  lui,  si  un  ou  deux  hommes  bien  connus  voulaient 
répondre  de  sa  personne?  »  Rien  ne  s'adopte  plus  facile- 
ment qu'une  proposition  à  laquelle  personne  n'est  prêt 
à  en  opposer  une  autre,  et,  dans  l'indécision  où  Ton 
était,  on  me  fît  demander  la  liste  des  personnes  qui 
selon  moi  pourraient  prendre  cette  responsabilité. 
J'écrivis  une  trentaine  de  noms,  et  de  ce  nombre  se  trou- 
vèrent heureusement  ceux  de  deux  personnes  que  j'ai 
déjà  citées  :  M.  Dusaulx,  auteur  d'ouvrages  fort  estimés, 
mais  de  plus  membre  de  la  Convention  et  ami  d'Alquier; 
ensuite  M.  Loyseau,  jurisconsulte  profond,  dont  j'ai 
déterminé  le  rôle  dans  l'insurrection  des  gardes  fran- 
çaises, et  que,  à  ce  moment,  les  partis  se  disputaient. 
On  a  vu  tout  à  l'heure  qu'il  m'avait  déjà  servi  par 
une  première  recommandation.  Le  président  me  fit 
donc  dire  que  si  les  citoyens  Dusaulx  et  Loyseau  se 
portaient  mes  garants,  le  Comité  consentirait  à  me 
mettre  en  arrestation  chez  moi.  J'écrivis  en  hâte  à  ces 
messieurs;  ils  firent  des  réponses  qui,  malgré  la  gravité 
des  circonstances,  ne  laissèrent  rien  à  désirer  et  provo- 
quèrent l'arrêté  le  plus  favorable  (1). 

(1)  CONVENTION  NATIONALE. 

Comité  de  sûreté  générale  et  de  surveillance  de  la  Convention  nationale. 

Du  13  avril  1793,  Tan  second  de  la  République  française  une  et 
indivisible. 

Le  Comité  arrête  que  le  citoyen  Thiébaud  demeurera  josqu'À 


AU  COMITÉ  DE  SURETE  GÉNÉRALE.      391 

Cette  pièce  à  peine  arrachée  plus  que  reçue  des 
mains  de  l'huissier  du  Comité,  je  partis.  Mes  gendarmes 
reçurent  et  mes  adieux  et  mes  remerciements,  mais 
refusèrent  ce  que  j'aurais  été  heureux  de  leur  faire 
accepter.  En  peu  de  minutes  je  fus  dans  les  bras  de 
mon  père  et  presque  étouffé  dans  les  bras  de  je  ne  sais 
combien  d'amis,  réunis  chez  lui  pour  apprendre  plus 
tôt  quel  serait  mon  sort.  Le  succès  avait  passé  notre 
espérance  à  tous.  En  effet,  quoique  je  ne  fusse  pas  en- 
tièrement libéré,  je  n'en  étais  pas  moins  libre;  il  ne  fal- 
lait plus  qu'une  circonstance  favorable  pour  l'être  défi- 
nitivement, et,  en  évitant  les  lieux  trop  publics,  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  j'allais  partout. 

Le  commandant  de  mon  bataillon,  Gôttmann,  arriva  à 
Paris  peu  après  moi.  Ce  voyage  avait  plusieurs  buts  : 
le  premier,  d'obtenir  que  son  corps  fût  légalement  re- 
connu et  constitué  par  le  gouvernement;  le  second,  de 
le  faire  considérer  comme  corps  français;  le  troisième, 
de  faire  délivrer  à  chacun  des  officiers,  en  remplace- 
ment des  nominations  provisoires  du  général  O'Moran, 
des  brevets  qui  leur  garantissent  leurs  grades.  Actif, 
hardi,  grand  parleur,  bientôt  reçu  aux  Jacobins  et 
appuyé  par  eux  comme  président  du  club  de  Tournai, 
frappant  à  toutes  les  portes,  employant  tous  les  moyens, 
il  réussit  complètement.  Pour  ne  rien  compromettre,  il 
commença  par  se  faire  délivrer  des  brevets  et  pour  lui 
et  pour  ses  officiers,  et  ce  ne  fut  qu'après  avoir  assuré 
de  cette  sorte  notre  position  et  la  sienne,  qu'il  sollicita 

nouvelle  ordre  en  état  d'arrestation  dans  sa  maison,  sous  la  soumis- 
sion que  feront  au  Comité  de  sûreté  générale,  les  citoyens  Loiseau, 
rue  Guenegaut,  et  Dussault,  député,  de  répondre  de  sa  personne. 

Les  membres  du  Comité  de  sûreté  générale 
de  la  Convention  nationale , 

Garnier,  Ingrand,  Drouet,  Alquier. 


392    MÉMOIRES   DU   GENERAL  BARON   THIÉBAULT. 

avec  un  égal  succès  que  le  premier  bataillon  de  Tour- 
nai devînt  corps  français  et  vingt -quatrième  bataillon 
d'infanterie  légère.  Ajouterai-je  que,  quant  à  moi,  cet 
homme  se  conduisit  fort  bien?  Il  m'avait  apporté  tous 
les  certificats  que  j'avais  demandés;  il  y  joignit  sa 
propre  déclaration  écrite  et  m'offrit  tout  ce  qui  dépen- 
dait de  lui. 

Quarante-quatre  jours  s'écoulèrent  sans  rien  changer 
à  ma  position.  Encore  que  je  ne  sentisse  pas  trop  le 
poids  de  mes  fers,  ils  n'étaient  pas  brisés.  On  ne  pou- 
vait pas  même  se  dissimuler  que,  à  mesure  que  l'action 
du  gouvernement  devenait  plus  violente,  ma  position 
empirait.  Nous  marchions  à  la  Terreur.  On  ne  guilloti- 
nait pas  encore  par  centaines,  mais  peu  de  jours  se  pas- 
saient sans  exécution.  Tout  ce  qui  avait  été  compromis 
dans  la  trahison  de  Dumouriez  était  l'objet  spécial  des 
plus  grandes  rigueurs.  L'adjudant  général  Devaux(l), 
quoique  faiblement  inculpé,  avait  porté  sa  tête  sur  l'écha- 
faud,  car  entre  l'absolution  ou  la  mort  il  n'y  avait  plus 
d'intermédiaire.  Je  me  rappelle  même  que,  trompé  par 
l'analogie  du  dernier  son,  M.  Cadet  père,  entendant 
crier  la  sentence  de  ce  Devaux,  crut  que  c'était  la  mienne 
et  arriva  hors  de  lui  chez  son  fils,  qui  le  désabusa. 

On  ne  savait,  au  reste,  que  faire  dans  ces  formidables 
circonstances.  Les  uns  disaient  :  <  Quelle  folie  de  ne  pas 
terminer  une  position  aussi  fausse  et  qui  s'aggrave  sans 
cesse!  »  Les  autres  soutenaient  que  les  affaires  qui  ne 
s'arrangent  pas  d'elles-mêmes  s'arrangent  toujours  mal  ; 

(1)  Fils  naturel  de  Charles  de  Lorraine,  le  frère  de  l'empereur 
d'Autriche  François  l"^  Pierre  Devaux  entra  très  jeune  encore  au 
service  de  la  France,  devint  l'ami  et  le  confident  de  Dumouriez  et 
cependant  ne  suivit  pas  ce  général  à  sa  sortie  de  France.  Arrêté 
à  Lille,  le  6  avril  1793,  amené  à  Paris,  traduit  devant  le  tribunal 
révolutionnaire,  et  moins  heureux  que  Paul  Thiébault,  U  fut  con- 
damné à  mort  le  27  mai.  (Eu.) 


LIBERATION.  393 

enfin  le  plus  grand  nombre  s'écriait  :  «  Gardez-vous  de 
faire  des  démarches  ;  tâchez  que  l'on  vous  oublie;  laissez 
le  temps  faire  justice  des  préventions  qui  se  sont  élevées 
sur  votre  compte.  »  Mon  père  était  de  cet  avis,  tandis 
que  moi,  qui  comme  capitaine  avais  à  remplir  des 
devoirs,  je  voulais  en  finir.  Enfin,  au  milieu  de  ces 
craintes,  de  ces  incertitudes,  la  destinée  se  chargea  de 
mon  sort  et  mit  fin  à  ma  position  de  la  manière  la  plus 
heureuse. 

Un  jour,  ruminant  tout  cela  et  d'autant  plus  mécon- 
tent de  mon  inaction  que,  dans  le  Nord,  la  guerre  rede- 
venait plus  active,  je  cheminais  assez  tristement  dans 
Paris;  brusquement,  au  détour  d'une  rue,  je  me  trouvai 
face  à  face  avec  M.  Grouvelle.  Dire  pourquoi  nous  ne 
nous  étions  pas  adressés  à  lui  au  moment  de  mon  arres- 
tation, comment  nous  ne  l'avions  pas  revu  depuis,  serait 
difficile.  Bref,  il  ignorait  mon  aventure  et  ma  position  ; 
il  les  apprit  avec  étonnement  et  voulut  bien  se  contenter 
d'une  excuse  banale. 

Tout  en  causant,  je  l'avais  accompagné  jusque  chez 
lui,  et  là,  ayant  écouté  à  fond  tout  ce  qui  me  concernait  : 
€  Parbleu  »,  me  dit-il  tout  à  coup,  «  il  me  vient  une  idée. 
Je  suis  nommé  envoyé  plénipotentiaire  de  la  République 
à  Copenhague.  Je  n'ai  point  encore  de  secrétaire  de 
légation,  ou  plutôt  celui  qu'on  me  propose  n'a  ni  le  ton,  ni 
les  manières,  ni  la  capacité  qui  conviennent  à  cette 
place.  Sous  ces  rapports,  comme  sous  tous  les  autres, 
je  serais  enchanté  de  vous  avoir.  Vous  savez  d'ailleurs 
l'allemand,  et  c'est  encore  un  avantage.  Si  donc  cela 
peut  vous  convenir,  dites-le-moi;  je  suis  certain  de  vous 
faire  agréer  par  le  Comité  diplomatique  et,  en  plus,  d'ob- 
tenir de  lui  qu'il  fasse  terminer  votre  affaire  au  Comité 
de  sûreté  générale.  »  De  telles  propositions  n'étaient  pas 
de  nature  à  être  refusées,  et  ce  fut  avec  reconnaissance 


fAhâL' 


394    MÉMOIRES   DU    GENERAL   BARON    THIEBAULT. 

que  j'acceptai.  Plus  d'une  heure  fut  encore  consacrée  à 
parler  de  notre  future  mission;  enfin,  quand  je  fus  prêt 
à  le  quitter  :  «  Tenez,  ajouta-t-il,  sortir  de  France  en  ce 
moment  et  pour  n'y  rentrer  que  dans  quelques  années, 
est  peut-être  un  bonheur  beaucoup  plus  grand  qu'on  ne 
pense.  » 

C'est  le  24  mai  1793  que  le  Ciel  me  fit  rencontrer 
M.  Grouvelle,  et  le  27  au  soir  je  trouvai  chez  moi  l'ar- 
rêté (1)  qui  termina  mon  arrestation.  Mais  de  combien  de 
bonheurs  successifs  cette  libération  et  mon  salut  ne 
furent-ils  pas  le  résultat!  Quand  je  les  récapitule  dans 
ma  pensée,  je  suis  effrayé  de  reconnaître  qu'une  seule 
de  ces  circonstances  venant  à  manquer,  j'étais  perdu. 
11  les  fallait  toutes  dans  leur  succession  rigoureuse 
pour  me  soustraire  à  l'échafaud,  au  pied  ou  sur  les 
marches  duquel  la  lettre  de  M.  le  duc  de  Chartres 
m'avait  placé...  Destinée  ou  miracle! 

Mais,  pendant  que  le  Comité  de  sûreté  générale  me 
libérait,  le  Comité  diplomatique  m'agréait,  de  sorte  que, 

(1)  CONVENTION  NATIONALE. 

Comité  de  sûreté  générale  et  de  surveillance  de  la  Conveniion 

nationale» 

Du  vingt-sept  mai  1793,  Tan  second  de  la  République  une  et 
indivisible. 

Le  Comité  de  sûreté  générale  do  la  Convention  nationale,  après 
avoir  discuté  les  préventions  qui  se  sont  élevées  sur  le  compte  du 
citoyen  Thiébaut  au  sujet  de  la  lettre  qui  lui  a  été  adressée  par  le 
citoyen  Égalité,  quelques  jours  avant  la  défection  de  ce  dernier, 
et  après  s'être  assuré  que  ces  préventions  portant  sur  un  billet 
insignifiant  ne  se  trouvent  appuyées  par  aucune  autre  considé- 
ration tirée  de  la  conduite  du  citoyen  Thiébaut  ou  de  l'examen  de 
ses  papiers  qui  a  été  très  scrupuleusement  fait,  arrête  que  ce 
citoyen  aura  sa  pleine  et  entière  liberté. 

Les  membres  du  Comité  de  sûreté  générale 
de  la  Convention  nationale  : 

Alquier,  président;  C.  Basire,  Ingrand,  François  Chabot  ; 

J.-S.  RovÈRE,  secrétaire. 


SECRETAIRE  DE  LEGATION.  395 

le  28  au  matin,  lorsque  j'arrivai  chez  Grouvelle,  j'avais 
un  double  remerciement  à  lui  faire.  Il  ne  restait  pas  un 
moment  à  perdre;  notre  départ  devant  être  très  pro- 
chain, notre  passage  était  arrêté  sur  un  bâtiment  améri- 
cain, en  chargement  au  Havre,  et  dont  Copenhague  était 
la  destination.  Comme  trois  mille  francs  m'étaient 
alloués  pour  les  frais  de  l'espèce  de  garde-robe  qui  me 
devenait  nécessaire,  M.  Grouvelle  me  remit  neuf  cents 
francs,  en  avances,  pour  faire  de  suite  face  aux  pre- 
mières dépenses. 

Or,  le  surlendemain,  encouragé  par  mon  père,  qui  ne 
voyait  pas  avec  plaisir  mon  départ  pour  le  Danemark, 
et  qui  dans  la  conservation  de  mon  grade  à  l'armée 
apercevait  un  moyen  de  revenir  quand  je  voudrais  (1), 
je  demandai  à  M.  Grouvelle  si,  en  me  rendant  à  Copen- 
hague comme  secrétaire  de  légation,  je  ne  pourrais  pas 
conserver  mon  grade  militaire,  auquel  j'avouais  tenir 
extrêmement.  Il  me  promit  de  s'en  informer,  et  sa  ré- 
ponse fut  que  c'était  impossible.  Il  vit  la  peine  que  j'en 
éprouvais,  et  avec  ses  manières  parfaites,  avec  cette 
franchise,  cette  loyauté  tout  à  fait  dignes  de  son  hono- 
rable caractère  :  «  Monsieur  ïhiébault  »,  me  dit-il,  «  mon 
premier  but,  en  faisant  pour  vous  ce  quej'aifait,a  été  de 
vous  tirer  d'une  position  fâcheuse  et  qui  pouvait  devenir 
menaçante;  le  second,  de  vous  associer  à  des  travaux 
que  vous  contribueriez  à  me  rendre  plus  agréables; 
mais,  avant  tout,  il  faut  que  cela  vous  convienne  entiè- 
rement. »  Je  lui  déclarai  que  rien  au  monde  ne  pouvait 
me  convenir  davantage  que  de  me  dévouer  à  lui  et  de 
lui  prouver  mon  attachement  et  ma  reconnaissance.  «  Je 
suis  convaincu  de  l'un  et  de  l'autre,  »  continua-t-il;  «  mais 

(1)  Mon  père  appuyait  son  dire  sur  quelques  précédents,  tels 
que  celui  du  chevalier  de  Gaussen,  qui  était  capitaine  de  cava- 
lerie et  secrétaire  d'ambassade. 


/ 


396    MÉMOIRf:S   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

qui  dit  carrière  dit  existence,  et,  comme  rien  au  monde 
n'est  plus  important  que  d'avoir  la  vocation  de  la  carrière 
que  l'on  embrasse,  expression  qui  d'ailleurs  ne  laisse 
rien  à  ajouter,  vous  voyez  que  vous  feriez  une  faute 
grave  ou  plutôt  une  double  feute  en  renonçant  à  une 
carrière  qui  vous  plaît  et  en  prenant,  d'après  des  consi- 
dérations d'un  moment,  celle  qui  vous  présagerait  des 
regrets.  Et  puis,  qu'y  a-t-il  de  plus  méritoire  que  la  car- 
rière des  armes,  en  ce  moment  surtout  où  nous  avons 
des  revers  à  réparer  et  où  la  France  lutte  seule  contre 
l'Europe  entière?  Enfin,  la  manière  dont  vous  vous  êtes 
enrôlé  au  moment  où  la  patrie  a  été  déclarée  en  dan- 
ger, ce  dévouement  qui  m'a  vivement  touché  et  qui  a 
fondé  chez  moi  l'estime  que  j'ai  pour  vous  et  celle  de 
tous  ceux  qui  vous  connaissent,  est,  ainsi  que  l'hono- 
rable récompense  que  vous  avez  déjà  reçue  de  votre 
conduite,  un  antécédent  auquel  chaque  jour  vous  devez 
tenir  davantage.  »  Ne  voulant  point  lui  céder  en  fait  de 
procédés,  je  revins  avec  insistance  à  mon  désir  de  lui 
rester  attaché  par  devoir,  comme  je  l'étais  par  senti- 
ment; mais  il  prétendait  que,  pour  être  conséquent  avec 
lui-même,  il  fallait  qu'il  fortifiât  ma  raison  contre  les 
mouvements  de  ma  délicatesse,  et  il  termina  cet  entre- 
tien par  ces  mots  :  <  C'est  donc  au  capitaine  Thiébault 
que  je  voue  désormais  une  amitié  aussi  sincère  que  du- 
rable, et  à  lui  que  j'offre  tous  mes  vœux.  >  Nous  nous 
embrassâmes,  et  six  jours  après  j'avais  quitté  Paris  et 
mon  père  pour  retourner  à  l'armée. 


CHAPITRE   XIV 


Avoir  rencontré  Jouy,  s'être  lié  intimement  avec  lui,  et 
que  la  vie  entière  ne  s'en  ressentît  pas,  était  impossible; 
qu'elle  ne  s'en  ressentît  d'une  manière  fatale,  était  un 
quine  à  gagner.  Doué  d'une  imagination  déréglée,  mais 
entraînante,  à  laquelle  sans  cesse  il  fallait  un  aliment 
nouveau;  ayant  assez  d'esprit  pour  trouver  des  raisons 
à  tout,  mais  pas  assez  de  jugement  pour  faire  en  toute 
chose  la  part  du  bien  et  du  mal  ;  n'ayant  d'abord  rien 
qui  ressemblât  à  de  la  conscience,  à  de  la  sensibilité  du 
cœur,  à  de  la  moralité,  tous  les  rôles  lui  étaient  faciles, 
et,  comme  un  rôle  l'exaltait  d'autant  plus  que  ce  rôle 
donnait  lieu  à  plus  d'intrigues,  cet  homme  charmant, 
mais  dangereux,  était  prêt  à  jouer  tous  ceux  dont  l'oc- 
casion lui  était  offerte.  Il  ne  lui  fallait  donc  qu'un 
sujet  et  un  but;  par  malheur,  je  lui  fournis  l'un  et 
l'autre,  et  il  s'attacha  d'autant  plus  à  faire  réussir  ses  pro- 
jets qu'un  calcul  personnel  lui  en  fît  regarder  la  réussite 
comme  ne  pouvant  manquer  de  lui  devenir  utile  à  lui- 
même. 

Les  circonstances  auxquelles  Paul  Thiébault  fait  allusion 
dans  les  lignes  précédentes,  et  qu'il  raconte  en  des  pages  sui- 
vantes, sont  d'ordre  intime  et  n'offrent  historiquement  aucun 
intérêt  spécial  ;  elles  n'ont  pas  paru  devoir  être  publiées.  Toute- 
fois, pour  l'intelligence  de  certains  passages,  qui  viendront 
en  leur  temps,  le  lecteur  doit  savoir  que  Paul  Thiébault,  alors 
qu'il  résidait  avec  son  père  à  Tournai,  avait  été  introduit 


398    MÉMOIRES   DU    GÉNÉRAL   BARON    THIÉBAULT. 

par  le  général  O'Moran  et  son  ami  Jouj  dans  la  société  d'un 
M.  Hamilton,  d'origine  anglaise,  et  qui  vivait  à  Lille  en  très 
grand  seigneur.  Au  moment  où  reprend  le  récit,  Paul  Thié- 
bault,  sur  le  point  d'épouser  l'aînée  des  belles -filles  de  ce 
M.  Hamilton,  va  devenir  par  ce  mariage  le  beau-frère  de  Jouy, 
qui  épousera  la  cadette. 

Si  les  premières  lettres  que  j'avais  reçues  de  Jouy 
depuis  mon  arrestation  n'avaient  exprimé  que  l'éton- 
nement,  l'inquiétude  et  la  peine,  la  tournure  favorable 
que  ma  mésaventure  avait  prise  dès  le  début  l'avait 
rassuré.  Il  n'avait  donc  pas  tardéàrevenir  à  ses  projets, 
et  ses  dernières  lettres  avaient  toutes  porté  sur  l'urgence 
de  nous  revoir  et  sur  la  nécessité  que  je  ne  reparusse  à 
Lille  avant  de  nous  être  revus. 

Or  le  lieutenant  général  O'Moran  commandant  en  chef 
Dunkerque  et  Bergues,  ainsi  que  les  camps  jde  Gassel  et 
de  Ghyvelde,  et  résidant  dans  cette  première  place,  je 
résolus  de  faire  ce  grand  détour  pour  me  rendre  à  Lan- 
drecies,  où  était  mon  bataillon;  mais,  par  ce  temps  où  la 
police  se  faisait  déjà  à  Paris  d'une  manière  si  révolu- 
tionnaire, où  tout  s'incriminait,  où  j'étais  intéressé  à  ne 
donner  sur  moi  aucune  prise  nouvelle,  j'avais  été  forcé 
de  demander  de  suite  mon  passeport,  et  cette  pièce 
me  fut  délivrée  le  2  juin,  au  milieu  des  effroyables  scènes 
auxquelles  Paris  servait  de  théâtre. 

Ce  passeport,  au  surplus,  était  signé  par  Xavier 
Audouin»  adjoint  au  ministre  de  la  guerre,  mais  portait 
ces  mots  :  c  Valable  pour  six  jours  »,  ce  qui  me  forçait 
d'être  avant  l'expiration  de  ce  délai  sur  le  territoire 
occupé  par  l'armée  du  Nord.  En  conséquence,  je  partis 
le  6  au  soir,  et,  pour  aller  plus  vite,  à  franc  étrier.  A 
quelques  lieues  de  Chantilly,  je  fus  rejoint  par  un  cour- 
rier porteur  d'un  journal  du  soir,  intitulé  l'Éclair,  Ce 
journal  devait  sa  vogue  à  la  circonstance  de  donner  les 


LE  JOURNAL  «  L'ÉCLAIR  ».  390 

nouvelles  du  jour  avant  même  l'arrivée  des  autres 
journaux,  qui  n'apportaient  que  les  nouvelles  de  la 
veille.  Ce  courrier  se  mit  à  causer  avec  moi.  Il  avait  à 
chaque  relais  ses  chevaux  et  son  postillon  prêts;  il  me 
proposa  donc,  et  par  suite  d'un  arrangement  fait  entre 
lui  et  les  maîtres  de  poste  de  sa  route,  de  prendre  en  le 
payant  le  cheval  de  son  postillon,  tout  en  continuant  à 
payer  le  mien.  Grâce  à  cet  arrangement,  les  maîtres  de 
poste  gagnaient  de  recevoir  le  prix  de  trois  chevaux  et 
de  n'en  faire  marcher  que  deux;  le  postillon  du  courrier 
gagnait  le  prix  de  sa  course  sans  courir;  le  courrier 
gagnait  le  prix  d'un  cheval  par  poste,  et  moi,  je  gagnais 
d'aller  plus  vite.  Jusqu'à  Amiens,  je  cheminai  ainsi  avec 
la  plus  grande  rapidité;  mais  là  je  m'arrêtai  pour 
remercier  encore  ce  Caron-Berquier  qui  m'avait  rendu 
de  si  grands  services,  et  pour  revoiries  deux  gendarmes 
auxquels  j'avais  d'éternelles  obligations.  Je  comptais 
rester  une  heure  dans  cette  ville;  il  fallut  accepter  un 
repas,  et  tout  ce  que  je  pus  faire  fut  découcher  à  Abbe- 
ville,  d'où,  le  8,  je  me  rendis  à  Dunkerque. 

Mes  effets  étaient  directement  envoyés  à  Lille;  je  me 
trouvais  par  conséquent  sans  bagages;  je  mis  pied  à 
terre  à  la  porte  de  la  maison  occupée  par  le  général 
O'Moran.  Je  n'avais  qu'une  crainte,  c'est  que  Jouy  ne  se 
trouvât  sorti.  Quel  fut  donc  mon  désappointement  en 
apprenant  que,  le  matin  même,  il  était  parti  avec  le 
général  pour  Cassel  et  Ghyvelde,  d'où  ils  devaient  être 
de  retour  le  lendemain  î  Ne  pouvant  les  rejoindre  faute 
de  connaître  leur  itinéraire,  je  fus  forcé  d'attendre; 
mais  du  moins  j'employai  de  mon  mieux  mon  temps  à 
voir  la  ville,  le  port,  la  grève  et  la  tour  des  signaux.  La 
ville  et  le  port  ne  m'ont  laissé  aucun  souvenir,  la  tour 
des  signaux  n'a  rien  de  curieux;  seulement,  parvenu  sur 
la  plate-forme,  j'eus  pour  la  première  fois  de  ma  vie  le 


400     MÉMOIBES   DU    GÉNÉRAL   BAItON  .THIÉBAULT. 

spectacle  de  la  mer,  et,  à  l'aide  d'un  télescope,  je  vis  très 
distinctement  les  côtes  d'Angleterre  et  neuf  voiles 
entrant  dans  la  Tamise.  Quant  à  la  grève,  elle  serait 
depuis  longtemps  perdue  dans  les  brouillards  du  passé, 
si  je  n'y  avais  couru  un  des  dangers  de  ma  vie. 

Dans  mon  enthousiasme  pour  la  nouveauté  du  spec- 
tacle, je  m'étais  aventuré  k  mer  très  basse  aussi  loin 
que  le  sable  m'offrait  à  marcher;  je  n'avais  pas  fait 
attention  aux  signes  de  gens  qui  s'en  revenaient  en  cou- 
rant, et  pris,  à  ce  moment  de  pleine  lune  vers  l'approche 
du  solstice,  par  une  haute  marée,  je  fus  devancé  par  des 
vagues  énormes  qui  me  tourbillonnèrent  jusqu'au-des- 
sus des  genoux;  pour  n'être  pas  renversé  par  elles, 
j'avais  dû  me  soutenir  sur  mon  sabre  comme  sur  une 
canne,  tout  en  accélérant  ma  course  par  des  efforts  pro- 
digieux vers  le  rivage  où  de  nombreux  spectateurs,  atti- 
rés par  mes  dangers,  me  trouvèrent  fort  heureux  d'être 
parvenu. 

Le  6  au  soir,  le  général  O'Horan  rentra  à  Dunkerque, 
mais  seul,  Jouy  s'étant  rendu  à  Lille,  et  assez  tard  pour 
qu'il  me  fût  impossible  de  le  voir.  Or  j'avais  besoin  de 
lui,  non  seulement  pour  proroger  le  délai  fixé  sur  mon 
passeport,  mais  encore  pour  l'entente  de  nos  affaires 
communes,  et  je  ne  pus  éviter  avec  le  général  un 
déjeuner,  auquel  je  dus  encore  un  retard  de  plasieurs 
heures!  Cependant  je  quittai  Dunlcerque,  j'arrivai  à 
Lille  dans  la  soirée,  et  le  séjour  que  j'y  fis  me  rappelle 
une  scène  d'un  comique  assez  lugubre. 

J'étais  logé  à  l'hôtel  de  la  Cloche,  où  je  descendais 
habituellement;  Custine  y  arriva  à  l'improviste,  avec 
un  assez  grand  nombre  d'officiers  de  son  état-major; 
beaucoup  de  voyageurs  furent  obligés  de  céder  leurs 
chambres.  De  ce  nombre  fut  un  M.  de  Haraize,  capi- 
taine au  S*  de  chasseurs  à  cheval,  fils  de  H.  Ober- 


PASS    WINF,.  401 

kampf.  Ce  jeune  homme  que  je  connaissais  depuis  long- 
temps, mais  dont  je  connaissais  surtout  une  des  sœurs, 
Mme  de  Boisgibaut,  femnae  charmante,  apprit  que  dans 
ma  chambre  se  trouvait  un  second  lit,  qui  n'était  occupé 
par  personne;  il  vint  me  le  demander,  et  ce  fut  avec 
joie  que  je  le  mis  à  sa  disposition. 

Ce  jour  même,  j'avais  été  invité  à  souper,  et  parmi 
les  convives  se  trouvait  l'ancien  collègue  de  mon  père, 
Beaumé;  Jouy  était  absent.  Or,  les  dames  sitôt  parties, 
le  maître  de  la  maison  nous  proposa  de  boire,  non 
pour  étancher  notre  soif,  car  pendant  le  souper  nous 
avions  bu  beaucoup  plus  qu'il  ne  fallait  pour  cela,  mais 
pour  faire  ce  qu'en  Angleterre  on  nomme  le  <  pass  wine  » , 
Ces  orgies  n'ont  jamais  été  de  mon  goût;  cependant, 
ne  restant  que  quatre  pour  y  prendre  part,  je  m'y  rési- 
gnai. C'est  la  première  d'ailleurs  et  la  dernière  à  laquelle 
je  me  sois  soumis.  Le  maître  d'hûlcl  fut  donc  appelé  et 
reçut  l'ordre  d'apporter  quatre  verres  égaux  et  quatre 
bouteilles  de  vin  de  Bordeaux.  Le  maître  de  maison  se 
versa  le  premier  verre  à  plein  bord,  passa  la  bouteille  à 
son  voisin  de  droite,  avala  son  verre  de  vin,  en  versa  la 
dernière  goutte  sur  l'ongle  et  la  huma.  Chacun  de  nous 
procéda  de  la  même  manière,  et  les  quatre  bouteilles  de 
vin  de  Bordeaux,  ayant  fait  et  continué  ainsi  la  ronde, 
furent  avalées.  Alors  furent  apportées  quatre  bouteilles 
de  vin  de  Bourgogne,  qui  furent  bues  de  même.  Quatre 
bouteilles  de  vin  de  Champagne  non  mousseux  sui- 
virent; enfin  quatre  bouteilles  de  vin  de  Champagne 
mousseux  terminèrent  cette  scène  dégoûtante. 

Il  était  minuit  quand  on  se  retira;  le  maître  de  la 
maison,  depuis  plus  d'un  quart  d'heure,  n'était  plus 
soutenu  que  par  les  bras  de  son  fauteuil.  11  voulut  se 
relever  et  retomba  ;  trois  domestiques  vinrent  et  l'em- 
portèrent. Beaumé  était  ivre;  mais,  tout  en  battant  les 


403    MEMOIRES    DU   GÉNÉRAL   BARON    THIÉBA1ILT. 

murailles,  il  arriva  jusqu'à  sa  maison  assez  voisine. 
Quanta  moi,  je  marchais  encore  droit,  mais  j'avais  la 

tête  envahie  par  mille  idées  plus  folles  les  unes  que  les 
autres;  dans  le  trajet  assez  long  que  j'avais  à  faire  pour 
regagner  mon  gîte,  tout  ce  qui  me  fut  possible  fut  de  ne 
pas  chanter  à  tue-tète-  C'est  dans  cet  état  que  je  rentrai 
dans  ma  chambre;  je  croyais  trouver  de  Maraize  couché; 
il  m'attendait.  Une  tristesse  profonde  était  empreinte 
sur  son  visage;  mais  plus  sa  physionomie  exprimait  la 
douleur,  plus  elle  me  parut  cocasse.  Je  me  contins; 
toutefois,  lorsqu'il  m'eut  dit  :  ■  Vous  me  trouvez  bien 
malheureux;  j'ai  perdu  celle  de  mes  sœurs  que  j'aimais  le 
plus  •;  et  lorsque,  fondant  en  larmes  et  me  présentant 
un  papier,  il  eut  ajouté  :  ■  Tenez,  ^lisez  la  lettre  qui 
m'apporte  cette  afTreuse  nouvelle  •,  il  ne  fut  plus  en  ma 
puissance  de  me  contenir...  Un  rire  convulsif,  inextin- 
guible, sempara  de  moi,  et  chaque  fois  que  mes  yeux  se 
reportaient  sur  ce  pauvre  de  Maraize,  dont  la  figure 
exprima  successivement  l'étonnement,  l'indignation  et 
la  colère,  ce  rire  se  compliquait  de  cris  et  d'éclats.  Cette 
crise  en  arriva  an  point  que  bientôt  je  ne  pus  plus 
me  tenir  debout,  et  je  tombai  dans  un  fauteuil,  oh  je 
continuai  à  rire  à  gorge  déployée  jusqu'à  ce  qu'enfin, 
étant  parvenu  à  articuler  quelques  mots,  je  pus  dire  : 
(  Je  suis  gris...  je  n'en  peux  plus...  appelez  du  monde 
et  faites-moi  faire  du  thé.  >  Il  comprit  qu'il  s'agissut 
d'une  violente  attaque  de  nerfs,  et,  faisant  trêve  à  ses 
chagrins,  il  me  fit  faire  et  boire  du  thé  toute  la  nait.  Au 
reste,  cette  nuit  ne  termina  pas  cette  crise  :  car,  pendant 
deux  jours,  personne  ne  put  me  regarder  en  face  ou  me 
parler  sans  que  je  partisse  d'un  éclat  de  rire. 

Nous  étions  au  18  juin;  j'avais  obtenu  du  général  La 
Marlière  l'autorisation  de  séjourner  à  Lille  jusqu'au  24. 
J'avais  donc  encore  cinq  grands  jours  à  moi,  et,  assez 


SAINÏ-HURUGE   ET   LE   CHEVALIER    DE   BEALJEU.       403 

soucieux  de  causer  encore  une  fois  avec  mon  père  des 
intérêts  qui  m'avaient  amené  à  Lille,  je  projetai  de  me 
rendre  pour  vingt-quatre  heures  à  Paris.  Mon  passe- 
port ne  pouvant  me  servir,  j'obtins  du  commandant  de 
la  place  un  laissez-passer,  et  cette  course  rapide,  qui 
d'ailleurs  fut  par  ses  résultats  inutile,  me  rappelle  deux 
souvenirs. 

Ce  même  jour,  18,  me  trouvant  encore  à  Lille,  vers  le 
soir,  sur  la  place  de  la  Comédie,  je  fus  rencontré  par  un 
ex-marquis,  et  j'ignore  si  ce  n'est  pas  Saint-Huruge  (1), 


(1)  Ce  Sainl-Huruge,  qu'avec  raison  sa  famille  avait  fait  enfer- 
mer, mais  qui  Tavait  été  par  lettre  de  cachet,  avait  contracté 
contre  les  actes  arbitraires  et  ceux  de  qui  ils  émanaient,  une 
haine  qui  tenait  de  l'aliénation,  de  la  rage.  11  était  l'ami  d'un  che- 
valier de  Beaujeu  dont  je  vois  encore  la  grosse  tête  et  les  formes 
athlétiques,  et  qui  dans  son  genre  n'était  pas  moins  extraordinaire. 
Voici  deux  anecdotes  de  nature  à  le  faire  connaître. 

Une  de  ses  passions  consistait  à  se  battre  contre  des  bêtes.  Je 
ne  sais  s'il  n'avait  pas  figuré  au  combat  du  taureau  :  quoi  qu'il 
en  soit,  se  trouvant  à  la  campagne,  je  ne  sais  chez  qui,  il  vit  à  la 
chaîne  un  chien  énorme,  et,  informé  que  cet  animal  était  la  terreur 
du  pays,  il  ordonna  à  l'homme  qui  le  soignait  de  le  lâcher.  A 
peine  ce  chien  fut-il  en  liberté,  il  se  mit  à  Tagacer  et  de  suite  lui 
sauta  à  la  gorge.  Un  combat  furieux  commença.  Le  cheveilier  de 
Beaujeu,  couvert  de  morsures,  ne  tarda  pas  à  être  en  sang,  mais  il 
ne  lâcha  prise  que  lorsque  ce  chien  fut  étranglé. 

Comme  il  était  impossible  de  se  trouver  avec  lui  sans  que  des 
scènes  abominables  s'ensuivissent,  ses  amis  l'évitaient  autant 
qu'ils  pouvaient.  Un  jour  qu'ils  devaient  se  réunir  pour  déjeuner 
ensemble,  ils  convinrent  de  lui  en  faire  un  mystère;  mais  une 
indiscrétion  fut  commise,  et  il  vint  se  plaindre  de  cette  exclusion  à 
celui  chez  qui  on  devait  déjeuner.  «  Ma  foi,  lui  répondit  ce  dernier, 
je  vais  te  parler  franchement  :  nous  avons  tous  de  l'amitié  pour 
toi;  mais  toujours  des  scènes,  éternellement  des  scènes,  c'est  dia- 
bolique. On  veut  parfois  être  tranquilles,  et  c'est  pour  l'être  que 
nous  n'avons  pas  voulu  de  toi.  —  Eh  bien,  repartit  Beaujeu,  invite- 
moi,  et  je  le  donne  ma  parole  d'honneur  que  je  ne  dirai  rien  de 
désagréable  à  personne.  »  On  accède,  il  arrive  de  la  meilleure 
humeur  du  monde,  et  à  table  devient  le  plus  aimable,  le  plus  jovial 
des  convives.  Près  d'une  heure  se  passe  ainsi  ;  on  était  enchanté 
de  lui,  lorsque  tout  à  coup  sa  tête  se  baisse,  ses  yeux  se  fixent 


404    MKMOIilES    DU    GÉNÉRAL   BARON   TIIIÉBAULT. 

terroriste  forcené,  vêtu  d'une  carmagnole,  coiffé  d'un 
chapeau  rond  surmonté  de  plumes  tricolores,  la  poitrine 
débraillée,  sans  cravate,  bien  entendu,  portant  un  grand 
sabre  traînant  et  ayant  comme  décoration  un  petit  bon- 
net rouge  et  une  guillotine  en  or  à  sa  boutonnière,  plus 
une  seconde  gravée  sur  son  cachet.  En  m'apercevant, 
ce  pourvoyeur  d'échafaud  vint  à  moi,  et  le  colloque  sui- 
vant eut  lieu  :  «  On  dit  que  tu  vas  à  Paris.  —  On  dit 
vrai.  —  Tu  te  chargeras  d'une  lettre  pour  Robespierre? 

—  Volontiers.  —  Et  tu  la  lui  remettras  en  mains  propres. 

—  Je  la  porterai  moi-même.  »  Cette  commission  était 
loin  de  m'amuser.  Mon  père  ne  la  jugea  pas  non  plus  de 
bon  augure;  pourtant,  cette  lettre  reçue,  et  moi  devant 
retourner  à  Lille,  il  fallait  la  remettre.  Ce  fut  à  trois 
heures  de  l'après-midi  que  mon  père,  qui  avait  voulu 
m'accompagner,  et  moi,  nous  nous  présentâmes  chez 
Robespierre,  logé  rue  Saint-Honoré,  presque  en  face  de 
la  rue  Saint-Florentin,  dans  la  maison  d'un  menuisier, 
au  rez-de-chaussée  et  au  fond  d'une  petite  cour,  qui,  de 
même  que  l'entrée,  était  encombrée  de  planches.  C'était 
là  l'antre  du  tigre.  Ainsi  que  nous  l'avions  prévu,  il  était 
à  la  Convention;  deux  heures  après,  j'avais  quitté 
Paris,  et  bien  m'en  avait  pris. 

Je  n'avais  passé  à  Paris  qu'un  seul  jour  entier,  et,  ce 
jour,  Gassicourt  donnait  à  souper  à  Fourcroy;  je  me 
trouvai  au  nombre  de  ses  convives.  U  venait  de  prendre 


sur  son  assiette,  des  mouvements  convulsifs  sUlonneat  son  visage; 
de  ses  deux  mains,  et  comme  pour  se  contenir,  il  se  erampoone  à  la 
table;  tous  les  regards  s'arrêtent  sur  lui;  un  silence  général  se 
fait,  mais  une  minute  ne  s'est  pas  écoulée,  qu'en  s'écriant  :  «  Non, 
il  est  impossible  de  tenir  davantage...  »,  il  se  lève,  renverse  la 
table  sur  ceux  qui  lui  faisaient  face,  et,  en  proférant  d'horribles 
jurements,  il  se  sauve,  bouleversant  tout  ce  qui  se  trouve  devant 
lui,  mais,  suivant  sa  parole,  sans  avoir  dit  rien  de  désagréable  à 
personne. 


UN   MOT   DE  FOURCROY.  405 

possession  de  sa  maison  rue  Le  Peletier,  n»  19.  Il  occu- 
pait l'entresol,  je  crois,  comme  habitation,  le  premier 
comme  appartement  de  réception.  Tout  cela  était  neuf, 
frais  et  meublé  à  merveille.  Le  souper  avait  été  excel- 
lent, et  nous  en  étions  au  dessert,  lorsque  Fourcroy,  $e 
balançant  sur  sa  chaise  et  promenant  ses  regards  des 
corniches  à  la  table  couverte  de  cristaux  et  de  bougies, 
dit  je  ne  sais  plus  à  quel  propos  :  t  Rien  n'est  plus  me- 
naçant dans  une  République  que  ce  qui  peut  donner 
indépendance  ou  prépondérance;  aussi  j'espère  bien 
qu'avant  un  an  il  ne  restera  pas  en  France  une  seule 
fortune  de  vingt  mille  livres  de  rente.  »  Personne  ne 
répliqua.  Le  lieu,  l'air,  le  ton,  l'occasion,  tout  concourait 
à  rendre  ce  mot  atroce  en  lui-même  comme  dans  ses 
conséquences,  car  il  est  inutile  de  répéter  comment 
à  ce  moment  on  battait  monnaie  à  coups  de  guil- 
lotine. 

De  retour  à  Lille  le  22,  j'en  partis  le  24  pour  Landre- 
cies,  où  mon  bataillon  de  Tournai,  devenu,  ainsi  que  je 
l'ai  dit,  vingt-quatrième  bataillon  d'infanterie  légère,  se 
trouvait  en  garnison  avec  je  ne  sais  quel  bataillon  de  la 
ligne;  mais  ce  qu'il  y  avait  de  bizarre,  c'est  que  les 
commandants  de  ces  corps,  tous  deux  chefs  de  bataillon, 
et  le  nôtre  sous  le  titre  de  lieutenant-colonel,  se  trou- 
vaient là  sous  les  ordres  d'un  simple  capitaine,  comman- 
dant la  place.  Ce  capitaine,  au  surplus,  homme  de  près 
de  six  pieds,  fort  à  proportion  et  de  la  plus  belle  figure, 
était  Hulin,  sergent  aux  gardes  françaises  le  12  juil- 
let 1789  et  l'un  des  vainqueurs  de  la  Bastille  le  14, 
nommé  immédiatement  après  et  par  Louis  XVI  officier, 
pour  ce  fait  d'armes  qui  n'en  fut  pas  un.  Prédestiné  à 
servir  toute  sa  vie,  à  ne  jamais  quitter  les  armées  actives, 
à  prendre  part  à  nos  plus  brillantes  campagnes  et 
pourtant  à  ne  jamais  faire  la  guerre,  il  arriva  sous  Napo- 


406    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIÉBAULT. 

léon   aux  premiers  grades,  honneurs  et  dignités  (1). 

C'est  qu'en  effet  les  commandements  de  place  ont 
été  son  lot  et  l'ont  conduit  de  capitaine  commandant 
de  Landrecies  au  commandement  de  presque  toutes  les 
grandes  capitales  de  l'Europe,  puis  à  celui  de  Paris  et 
successivement  avec  les  grades  de  chef  de  bataillon, 
colonel,  général  de  brigade,  général  de  division,  avec  le 
titre  de  comte,  le  grand  cordon  de  la  Légion  d'honneur, 
et  de  riches  dotations.  Il  est  vrai  qu'il  était  difficile  de 
réunir,  pour  les  fonctions  qu'il  occupa,  plus  de  spécia- 
lités et  plus  d'avantages  physiques  que  lui;  on  n'avait  ni 
plus  de  représentation,  ni  plus  d'entente  de  tels  dévoilas; 
mais  s'il  imposait  par  sa  prestance,  par  ses  bonnes  qua- 
lités, il  se  faisait  aimer.  J'ajouterai  cependant  que,  faute 
d'énergie  ou  de  ce  respect  que  Ton  se  doit  toujours  à 
soi-même,  un  dévouement  plus  lucratif  qu'honorable  le 
rendit  capable  d'un  rôle  que  l'histoire  ne  lui  pardonnera 
pas  (2). 

Je  dois  des  éloges  à  la  manière  dont  Gôttmann,  impro- 
visé militaire,  chef  de  bataillon  et  commandant  de  corps, 
avait  réglé  tout  ce  qui  tenait  à  l'instruction  et  au  ser- 
vice, indépendamment  du  service  de  la  place  qui  ne 
le  regardait  pas.  Ainsi,  à  cinq  heures  du  matin  manœu- 
vres; après,  exercice  de  détail,  auquel  un  seul  capi- 
taine assistait.  Dix  heures,  déjeuner  des  officiers  qui  man- 
geaient tous  à  la  même  table;  à  midi,  visite  des  quartiers 


(1)  On  ne  pourrait  citer  d*autre  exemple  d'une  telle  élévation, 
conquise  par  des  services  sédentaires,  que  celui  de  M.  de  Gaax, 
qui,  sans  quitter  les  bureaux  de  la  guerre  et,  comme  on  le  dit,  de 
siège  en  siège,  devint  lieutenant  général,  vicomte,  grand  cordon, 
pair  de  France,  ministre  de  la  guerre. 

(2)  11  présida  le  conseil  de  guerre  devant  lequel,  dans  la  nuit  du 
20  au  21  mars,  le  duc  d'Enghien  fut  amené  à  onze  heures  du  soir, 
pour  être  condamné  à  mort  à  quatre  heures  du  matin  et  fusillé  une 
demi-heure  après.  (Éd.) 


LE   24*  D'INFANTERIE   LÉGÈRE.  407 

et  des  hommes  du  bataillon  qui  se  trouvaient  à  l'hôpital; 
après  dîner,  théorie,  et  trois  fois  par  semaine  la  théorie 
terminée,  promenade  à  cheval  aux  environs  de  la 
place,  pour  étudier  le  terrain  sur  lequel  on  pouvait 
avoir  à  combattre  et  pour  bien  connaître  surtout  la 
forêt  de  Mormal,  qui  sépare  Landrecies  du  Quesnoy. 
Aussi  ce  bataillon  ne  tarda-t-il  pas  à  être  non  moins 
remarquable  par  sa  tenue,  sa  discipUne,  son  instruction, 
que  par  sa  composition.  Quant  aux  soldats,  ils  étaient  ce 
que  seront  toujours  des  Belges  bien  commandés,  c'est- 
à-dire,  des  hommes  ayant  avec  l'élan  des  Français  une 
ténacité,  une  énergie  qu'en  masse  nous  n'avons  pas, 
c'est-à-dire  des  soldats  ne  le  cédant  à  aucun  des  soldats 
du  monde.  Quant  aux  officiers,  quatre  surtout  étaient 
des  hommes  d'une  trempe  vraiment  extraordinaire;  ils 
sont  morts  tous  de  mort  violente,  sans  avoir  proféré 
une  plainte,  sans  avoir  donné  un  signe  de  faiblesse. 

L'un  d'eux,  nommé  Dath,  lieutenant  alors,  capitaine 
depuis,  et  mon  adjoint  pendant  les  campagnes  de  Naples 
(1798)  et  de  Gênes  (1800),  employé  ensuite  à  l'armée  de 
Saint-Domingue,  eut,  à  bord  du  bâtiment  qui  le  ramenait 
de  cette  déplorable  expédition,  une  querelle  avec  un 
commissaire  des  guerres  et  lui  donna  un  soufflet.  En 
débarquant  à  la  Rochelle,  ils  se  battirent  au  pistolet. 
Du  premier  coup  Dath  tomba  mortellement  blessé;  mais, 
rassemblant  ses  dernières  forces,  il  se  releva,  en  criant  à 
son  adversaire  qui  croyait  le  combat  terminé  :  «  En 
place!  j'ai  encore  une  minute  à  vivre,  et  c'est  assez  pour 
me  venger.  »  En  effet,  il  tira,  passa  sa  balle  à  travers  le 
corps  de  son  adversaire  et  expira. 

Le  second,  Etienne  Gôttmann,  frère  de  notre  com- 
mandant et  qui  par  suite  de  l'amalgame  des  bataillons 
d'origine  belge  avait  été  incorporé  dans  le  premier  des 
cinq  bataillons  de  tirailleurs  belges,  reçut  au  commence- 


/ 


408    MÉMOIRES   DU   GENERAL   BARON   THIEBAULT. 

ment  de  la  bataille  du  3  prairial,  pendant  la  campagne 
de  Pichegru,  en  1794,  un  coup  de  biscaïen  dans  le 
côté  gauche.  Malgré  le  sang  qu'il  perdait  et  les  souf- 
frances que  chaque  pas  renouvelait,  on  ne  put  obtenir 
de  lui  qu'il  quittât  le  champ  de  bataille.  Quand  on  le 
pressait  de  se  faire  du  moins  panser,  il  répondait  : 
t  L'ennemi  en  retraite  sufût  pour  guérir  ma  blessure.  » 
Sept  heures  après  qu'il  avait  été  blessé,  on  lui  annonça 
la  mort  d'un  capitaine  du  môme  bataillon,  auquel  un 
boulet  venait  d'emporter  la  tête  :  «  Voilà  comment  je 
voudrais  mourir  »,  s'écria-t-il.  Et  son  exclamation  à 
peine  proférée,  il  se  trouva  avoir  subi  le  même  genre  de 
mort. 

Le  troisième,  le  capitaine  Francœur,  était  un  beau  et 
bon  jeune  homme,  plein  d'activité,  de  vaillance  et  de 
gaieté.  A  l'une  de  nos  sorties  du  camp  de  Maubeuge 
(1793),  il  eut  le  coude  gauche  fracassé  par  une  balle. 
Portant  son  bras  gauche  avec  sa  main  droite,  il  arriva 
en  chantant  à  l'hôpital  de  Maubeuge,  où  un  jeune  chi- 
rurgien, croyant  devoir  nettoyer  sa  plaie,  passa  une 
heure  à  lui  arracher  des  esquilles.  C'est  à  ce  moment 
que  parut  le  chirurgien-major,  qui,  après  avoir  lavé  la 
tête  à  son  apprenti,  annonça  à  Francœur  qu'il  était  indis- 
pensable de  couper  sans  retard  le  bras  gauche  et  se  dis- 
posait à  lui  attacher  le  droit  :  «  Vous  ne  me  connaissez 
pas  »,  lui  répondit  tranquillement  Francœur,  t  ce  bras 
dont  vous  voulez  m'ôter  l'usage  vous  sera  utile.  »  Et  en 
effet  il  travailla  lui-même  à  son  amputation,  sans  se 
plaindre,  sans  sourciller,  causant  comme  s'il  avait  été 
question  d'un  autre,  et  par  exemple  disant  au  chirur- 
gien-major :  t  Changez  ce  bistouri;  il  déchire  et  ne 
coupe  pas.  »  En  revenant  du  combat,  nous  courûmes 
tous  le  voir,  et,  comme  nous  l'aimions  beaucoup,  nous 
étions  navrés  de  le  trouver  amputé.  Quant  à  lui,  assis  à 


BRAVES    OFFICIERS.  409 

son  séant,  ayant  conservé  ses  couleurs  et  sa  gaieté  : 
«  Pourquoi  donc  vous  affliger?  nous  dit-il  en  riant. 
N'avoir  qu'un  bras  n'est  pas  un  si  grand  malheur!  Quand 
je  ferai  la  cour  à  une  femme,  j'aurai  l'air  avec  mon  moi- 
gnon d'un  pigeon  qui  bat  de  l'aile.  »  Cette  résignation, 
cette  sérénité,  ce  courage  ne  furent  pas  un  moment 
interrompus;  mais,  au  bout  de  huit  jours,  le  tétanos  se 
déclara,  et  Francœur  mourut! 

Le  quatrième,  le  capitaine  Chafîaux.  était  un  homme 
modelé  sur  l'antique,  fait  comme  une  statue,  et  très  for- 
tement constitué.  Sévère  dans  ses  mœurs,  dans  ses  prin- 
cipes, dans  ses  habitudes,  il  était  aussi  sobre  que  conti- 
nent. Sa  figure  blonde  était  calme,  mais  ferme,  et  même 
il  avait  dans  la  figure  quelque  chose  de  chevaleresque 
que  ses  moustaches  à  la  royale  accompagnaient  à  mer- 
veille. Il  dormait  peu  et  ne  se  déshabillait  que  pour 
changer  de  linge;  car,  même  dans  les  cantonnements  ou 
les  garnisons,  il  dormait  avec  ses  vêtements  et  de  préfé- 
rence sur  la  paille.  Studieux,  il  était  fort  instruit;  réflé- 
chi, méditatif,  il  y  avait  peu  de  sujets  sur  lesquels  il 
n'eût  des  pensées  fortes  et  originales.  Modeste  et  parlant 
peu,  il  fallait  le  connaître  pour  l'apprécier.  Recevait-il 
des  ordres,  il  les  exécutait  aveuglément;  avait-il  à  en 
donner,  c'était  toujours  avec  une  haute  sagesse;  enfin  on 
ne  pouvait  avoir  plus  de  soumission  envers  ses  chefs,  de 
dévouement  à  ses  camarades  et  à  ses  devoirs,  de  solli- 
citude pour  ses  subordonnés.  Aussi  n'ai-je  pas  connu 
d'ofûcier  plus  estimé  et  plus  aimé.  Pour  connaître  ses 
facultés  et  ses  forces,  il  avait  fait  sur  lui-même  des  expé- 
riences singulières,  entre  autres  celle  de  savoir  com- 
bien de  temps  il  pourrait  vivre  sans  boire  ni  manger,  et 
il  avait  approché  de  la  soixante-douzième  heure.  Il  est 
mort  pendant  la  campagne  de  Pichegru,  en  Hollande, 
des  suites  d'une  blessure  affreuse.  Connaissant  sa  posi- 


410    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL   BARON   THIËBAULT. 

tion,  il  ne  témoignait  que  le  regret  de  ne  pas  mourir  sur 
le  champ  de  bataille  ;  mais  jusqu'au  dernier  moment  il 
étonna,  confondant  tout  le  monde  par  son  impertur- 
bable stoïcisme  (i). 

Cette  digression  me  ramène  à  Landrecies,  où  je  rentrai 
en  campagne,  circonstance  qui  me  conduit  à  dire  quelle 
était  alors  la  position  de  l'armée  du  Nord,  et  de  quels 
événements  cette  position  était  la  conséquence. 

La  défection  de  Dumouriez,  la  perte  des  généraux  qui 
le  suivirent  et  du  régiment  de  hussards  de  Berchcny  qui 
partit  tout  entier  avec  lui,  laissèrent  les  débris  de  l'armée 
française  dans  un  tel  état  d'ébranlement  et  de  désorga- 
nisation, que,  si  le  prince  de  Cobourg,  pouvant  disposer 
alors  de  plus  de  cent  mille  hommes,  avait  à  l'instant 
dépassé  la  ligne  de  nos  places  fortes  et  s'était,  à  marches 
forcées,  dirigé  sur  Paris,  les  quarante  mille  hommes  dont 
on  ordonna  la  levée  pour  couvrir  cette  ville,  n'auraient 
pas  empêché  qu'il  ne  dispersât  la  Convention  et  qu'il 
ne  mît  fin  à  la  Révolution. 

Mais  le  Ciel  en  ordonna  autrement.  Embarrassés  de 
leurs  succès  autant  que  nous  l'étions  par  nos  revers,  les 
alliés  s'arrêtèrent,  quand  tout  devait  contribuer  à  accé- 
lérer leur  mouvement,  et,  par  une  indécision  injustifia- 
ble, ils  résolurent  de  se  réunir  en  congrès  à  Anvers,  afin 
d'y  concerter  leurs  opérations  ultérieures.  C'est  là  que 
le  duc  d'York,  le  prince  de  Cobourg  et  le  prince  d'Orange 


(1)  Ce  vingt-quatrième  bataillon  d'infanterie  légère  renfermait 
encore  deux  officiers  à  citer  :  d'abord  un  jeune  lieutenant,  Machemin, 
que  j'ai  déjà  nommé,  brave  et  excellent  officier,  qui,  criblé  de  bles- 
sures au  passage  du  Wahal  et  ayant  combattu  plusieurs  heures, 
avec  deux  blessures  reçues,  fut  estropié  par  une  dernière,  de  ma- 
nière à  ne  plus  pouvoir  servir  que  dans  les  places;  ensuite  un 
capitaine,  Sacqueleu,  qui,  dans  ce  grade,  se  fit  une  réputation  que, 
comme  adjudant  général,  et  ainsi  que  j'aurai  à  le  dire,  il  ne  sou- 
tint pas  quant  à  la  capacité,  car  on  n'était  pas  plus  brave. 


FAUTES    DES    COALISES.  411 

décidèrent  de  s'occuper  sans  retard  des  sièges  de  Mayence, 
de  Condé,  de  Valenciennes.  de  Dunkerque,  et  de  ne  se 
porter  en  ^vant  qu'après  s'être  rendus  maîtres  de  ces 
places.  C'était  la  plus  absurde  des  résolutions.  Certes, 
que  l'on  sacrifie  tout  à  la  nécessité  de  se  faire  des  points 
d'appui,  lorsqu'on  peut  être  assailli  par  des  forces,  ne 
soient-elles  qu'égales  à  celles  dont  on  dispose,  cela  se 
justifie  par  l'évidence;  mais  que  plus  de  cent  soixante 
mille  hommes  victorieux  aient  songé  à  s'attarder  autour 
des  places  quand  ils  n'avaient  devant  eux  que  cinquante 
mille  soldats,  battus,  démoralisés  et  si  faciles  à  forcer  (1), 
ce  fait  passe  toute  imagination.  C'était,  au  reste,  le  seul 
moyen  de  nous  sauver  d'une  destruction  aussi  certaine 
que  rapide.  Était-ce  à  l'ennemi  à  nous  l'offrir? 

Quant  au  pouvoir  exécutif,  il  ne  perdit  pas  un  mo- 
ment; Dampierre  remplaça  en  toute  hâte  Dumouriez,  et, 
s'efîorçant  de  rendre  à  l'armée  la  confiance  qu'elle  avait 
perdue,  secondé  d'ailleurs  par  des  commissaires  de  la 
Convention  qui,  activant  le  zèle  des  autorités,  arrêtè- 
rent la  désertion,  il  rallia  l'armée  au  camp  de  Famars, 
où  il  acheva  de  la  réorganiser. 

C'est  dans  cette  position  centrale  que  s'était  écoulé 
le  mois  d'avril  et  que  Dampierre  aurait  désiré  atten- 
dre les  renforts  que  l'armée  avait  à  recevoir,  sur  les 
trois  cent  mille  hommes  dont  la  levée  venait  d'être 
ordonnée  et  dont,  en  cavalerie  surtout,  elle  avait  grand 
besoin.  Mais  l'impatience  révolutionnaire  ne  s'accommo- 
dait d'aucune  raison  de  sagesse  ou  de  prudence  ;  d'ail- 
leurs, il  était  admis,  en  dépit  des  antécédents,  que  les 
satellites  des  tyrans  ne  pouvaient  résister  aux  soldats 

(1)  Ces  cinquante  mille  hommes  se  composaient  pour  les  deux 
tiers  de  fédérés  ramassés  plutôt  que  recrutés,  et  de  gardes  natio- 
naux qui  de  toutes  parts  rentraient  chez  eux  et  auraient  à  peine 
laissé  de  quoi  former  les  garnisons  de  places. 


412    MEMOIRES   DU   GENERAL   BARON   TUIEBAULT. 

de  la  liberté;  combattre,  c'était  vaincre,  à  moins  de 
trahison.  Dampierre,  ayant  donc  Tordre  d'attaquer  et 
débouchant  le  1"  mai  du  camp  de  Famars,  marche 
sur  Saint-Amand  contre  l'armée  alliée.  11  faut  le  dire, 
car  l'opinion  de  l'armée  fut  à  cet  égard  unanime,  Dam- 
pierre dans  cette  journée  pouvait  remporter  la  victoire; 
il  ne  lui  fallait  pour  cela  que  marcher  et  arriver  en 
fortes  masses  contre  un  ennemi  qui,  ne  s'attendant  pas 
à  combattre,  avait  reporté  ses  troupes  sur  une  ligne 
beaucoup  trop  étendue  ;  mais  la  faute  que  le  prince  de 
Cobourg  avait  faite  par  trop  de  confiance  dans  sa  posi- 
tion, Dampierre  la  fit  sans  raison.  Attaquant  à  la  fois 
tous  les  points  que  l'ennemi  occupait,  il  fut  faible  par- 
tout et  partout  laissa  à  son  adversaire  l'avantage  du 
nombre,  joint  à  celui  de  la  position.  S'il  avait  forcé  la 
ligne  sur  un  ou  deux  points,  il  manœuvrait  aisément  de 
manière  à  ôter  aux  Autrichiens  les  moyens  de  se  rallier. 
Au  lieu  de  cela,  il  échoua  sur  tous  les  points,  et,  malgré 
la  bravoure  avec  laquelle  nos  soldats  combattirent,  il 
fut  forcé  à  la  retraite.  Par  bonheur,  si  nos  généraux 
étaient  inhabiles,  ceux  de  l'ennemi  ne  l'étaient  pas 
moins. 

Les  7  et  8  mai,  il  revint  à  la  charge  d'après  des  dis- 
positions qui,  huit  jours  avant,  lui  auraient  assuré  la 
victoire;  mais  le  prince  de  Cobourg  avait  eu  le  temps 
de  se  pelotonner.  Un  boulet,  qui  tua  Dampierre,  livra  les 
destinées  de  l'armée  du  Nord  au  général  Lamarche,  qui 
évacua  le  camp  de  Famars,  se  replia  sur  Bouchain  et 
vint  occuper  le  camp  de  César,  laissant  l'ennemi  tourner 
Valenciennes  et  bloquer  Condé. 

Condé,  sauvé  il  y  a  un  an  par  le  général  Chancel. 
venait  d'ouvrir  ses  portes,  faute  de  vivres,  lorsque  j'arri- 
vai à  Landrecies.  Custine,  sur  le  refus  de  Lamarche  qui 
en  résignait  le  périlleux  honneur,   avait  pris  le  com- 


FAUTES   DES   COALISÉS.  413 

mandement  de  l'armée  du  Nord  et  faisait  tous  ses  efforts 
pour  la  réorganiser,  tandis  que  les  sièges  de  Valen- 
ciennes  et  du  Quesnoy,  qui  devaient  tomber  à  trois  jours 
de  distance  l'un  de  l'autre,  étaient  poussés  avec  la  plus 
grande  vigueur. 

Combien  de  fois,  de  vive  voix  comme  par  écrit,  n'a- 
t-on  pas  répété  :  Sans  généraux,  sans  officiers,  sans 
soldats,  nous  avons  battu  toutes  les  armées  du  monde. 
Rien  n'est  plus  ridicule  et  plus  faux.  Sans  les  lenteurs 
systématiques  des  Autrichiens  surtout,  nous  étions  per- 
dus cent  fois  pour  une.  Eux  seuls  nous  ont  sauvés,  en 
nous  donnant  le  temps  de  faire  des  soldats,  des  officiers 
et  des  généraux;  quant  aux  places,  jamais  un  pays  et 
une  cause  n'ont  été  mieux  servis  que  par  celles  que 
nous  avons  perdues  en  1793.  C'est  là  un  fait  d'autant  plus 
essentiel  à  établir  que  de  telles  fautes  ne  se  recommen- 
ceront pas.  A  force  de  les  battre,  nous  avons  appris  la 
guerre  aux  peuples  d'Allemagne  et  du  Nord.  Ils  ont  pris 
notre  organisation  par  corps  d'armée,  conception 
magnifique ,  qui  forme  des  échelons  intermédiaires 
entre  le  commandement  d'une  division  et  celui  d'une 
armée,  et  met  à  même  de  tirer  tout  le  parti  possible  de 
.  chaque  degré  de  capacité.  Ils  ont  compris  que  la  vic- 
toire restait  incomplète,  quand  on  laissait  à  l'ennemi  le 
temps  de  réparer  ses  pertes  et  de  refaire  le  moral  de  ses 
troupes;  ils  ont  compris  que  les  seuls  résultats  déci- 
sifs d'une  victoire  sont  dans  la  possession  des  capitales, 
et  non  dans  celle  de  places  qui,  par  les  garnisons  qu'elles 
requièrent,  ne  servent  guère  qu'à  affaiblir  les  corps 
-d'armée.  Et  c'est  ainsi  qu'ils  ont  pu  rendre  au  nombre 
l'avantage  que  le  génie  de  Napoléon  lui  avait  enlevé, 
et  qu'ils  ont  fini  par  rétablir  un  équilibre  qui  n'a  pu 
manquer  de  nous  être  fatal. 


CHAPITRE  XV 


A  la  fin  de  juin,  Jouy  se  maria.  Si  Ton  estimait  ce  qu'il 
dut  éprouver  de  bonheur  par  ce  que  celles  de  ses  lettres 
qui  précédèrent  son  mariage  avaient  de  passionné,  de 
brûlant,  on  serait  convaincu  que  ce  jour  dut  réaliser  pour 
lui  la  félicité  céleste,  et  que  la  nuit  qui  le  suivit  fut 
une  nuit  d'amour  et  de  délire  I  Et  pourtant  rien  de 
semblable  n'arriva.  Toujours  emporté  par  une  imagina- 
tion exaltée  ou  par  sa  mauvaise  tète,  il  ne  pouvait  trou- 
ver dans  un  sentiment  délicat  le  frein  dont  il  aurait  eu 
besoin.  Jamais  il  ne  fut  plus  vrai  et  ne  se  peignit  mieux 
qu'en  citant  cette  fin  d'une  chanson  : 

On  veut  avoir  ce  qu'on  n*a  pas, 
Et  ce  qu'on  a  cesse  de  plaire. 

Il  affirmait  que  l'auteur  avait  écouté  à  la  porte  du  cœur 
humain  ! 

De  fait,  à  peine  marié  et  ne  voyant  plus  que  les  ennuis, 
les  embarras  de  ce  dont  il  s'était  exagéré  les  avantages 
et  les  plaisirs,  il  eut  de  l'humeur  de  se  trouver  garrotté. 
Le  jour  où  devaient  s'accomplir  pour  lui  tant  de  vœux 
fut  marqué  par  une  foule  de  mots  au  dernier  point 
piquants,  que  le  ton  rendit  plus  cruels  encore,  et  la  pre- 
mière nuit,  toute  d'illusion  pour  quiconque  en  est  capable, 
se  passa  pour  les  nouveaux  époux  dans  une  situation 


LE  MARIAGE  DE  JOUY.  415 

dont  la  moins  galante  de  nos  figures  de  contredanse  (le 
cavalier  seul)  pourra  donner  l'idée  (1). 

Un  autre  fait  laissa  peut-être  à  sa  femme  une  impres- 
sion plus  fâcheuse  encore.  Ce  diable  de  Jouy  avait  sou- 
tenu, je  ne  sais  à  quelle  occasion,  qu'il  pleurait  à  volonté, 
et,  pour  preuve,  il  avait  ajouté  que,  quelque  chose  qu'on 
pût  lui  donner  à  lire,  il  pleurerait  avant  d'en  avoir  achevé 
la  lecture.  €  £h  bien  f  »  lui  dit  sa  femme  passablement 
effarouchée  de  cette  tardive  confidence,  «  voyons  si  vous 
pleurerez  en  lisant  les  noms  des  douze  mois  de  l'année.  » 
L'idée  était  burlesque  et  de  nature  à  désarçonner  tout 
autre  que  lui;  mais,  imperturbable,  il  accepte  le  défi, 
prend  l'almanach  qu'on  lui  présente,  devient  sérieux,  se 
recueille  et  commence  sa  lecture.  A  chacun  des  noms 
qu'il  dit  à  intervalles  inégaux,  il  semble  plus  doulou- 
reusement occupé.  En  prononçant  «  juin  »,  sa  respira- 
tion s'embarrasse;  «  juillet  »,  il  est  visiblement  ému; 
«  août  >,  sa  voix  se  décompose;  «  septembre  »,  il  san- 
glote; et  quand  il  articule  «  octobre  »,  tous  ses  traits 
sont  contractés;  il  pleure  à  chaudes  larmes.  «  Ah  !  » 
s'écria  sa  pauvre  femme,  non  moins  effrayée  que  révoltée 
d'un  succès  à  ce  point  révélateur,  «  vous  êtes  un 
monstre.  »  Et  il  y  avait  dans  ce  jugement  autant  de  pré- 
vision que  de  souvenirs. 

Jouy  avait  été  fait  adjudant  général  chef  de  bataillon 
après  la  prise  de  Fumes,  à  laquelle  il  s'était  distingué, 
et,  quoique  cette  nomination  le  rendît  apte  à  remplir  des 
fonctions  supérieures  à  celles  de  son  grade,  il  avait 
obtenu  de  continuer  à  servir  comme  aide  de  camp  auprès 
du  lieutenant  général  O'Moran ,  qui  de  son  côté  l'avait 
gardé  par  habitude,  par  bonté  et  sans  doute  aussi  à 
cause  de  la  manière  brillante  dont  il  rédigeait  la  corres- 

(i)  Seule  une  fille,  charmante  d'ailleurs  et  pleine  de  bonnes 
qualités,  a  attesté  que  ce  mariage  fut  plus  tard  accompli. 


416    MÉMOIRES  DU   GENERAL   BARON   TUIEBAULT. 

pondance;  bref,  grâce  aux  belles  qualités  qu'il  manifestait 
dès  qu'il  avait  la  plume  ou  Tépée  à  la  main .  Mais  ce  général 
en  était  soucieux;  il  sentait  que  les  inconséquences  de 
Jouy  pouvaient  retomber  sur  lui,  et  certainement  elles 
contribuèrent  à  sa  mort;  il  en  avait  le  pressentiment, 
lorsque,  recevant  mes  adieux  à  Dunkerque,  il  me 
répéta  :  «  Dites  donc  à  votre  ami  d'être  plus  prudent.  » 

Jouy,  qui,  toutes  les  fois  que  l'occasion  s'en  est  pré- 
sentée, a  passé  du  royalisme  au  libéralisme,  de  l'ultra- 
cisme  au  républicanisme,  du  bourbonisme  au  napoléo- 
nisme  et  vice  versa;  qui,  sous  les  noms  de  Jouy  et  de 
de  Jouy,  quoique  son  nom  fût  Etienne,  a  chanté  la 
duchesse  d'Angoulême  et  rédigé  la  Minerve;  qui,  deux 
ou  trois  mois  après  l'époque  que  je  rappelle,  a  été  forcé 
d'émigrer  comme  aristocrate,  et  qui  sous  la  Restaura- 
tion a  été  enfermé  à  Sainte-Pélagie  comme  patriote  exalté; 
Jouy,  auquel  le  Dictionnaire  des  girouettes  en  a  conféré 
quatre,  quoiqu'il  eût  droit  à  beaucoup  plus,  faisait  alors 
le  royaliste,  parce  que  les  dangers  de  ce  rôle  avaient 
monté  sa  tète  sur  ce  diapason.  Il  jouait  ce  rôle  comme 
un  fou;  je  ne  sais  ce  que  ses  imprudences  et  ses  indis- 
crétions ne  compromettaient  pas.  Bref,  il  poussa  la  chose 
si  loin  qu'un  mandat  d'arrêt  fut  lancé  contre  lui.  Informé 
de  ce  fait,  le  digne  O'Moran  se  hâta  de  le  faire  partir  de 
Dunkerque  pour  Lille,  d'où  un  nouvel  avis  de  la  même 
nature  le  décida  à  se  rendre  à  Paris. 

A  peine  arrivé,  il  se  présente  au  ministère  de  la  guerre  ; 
il  y  trouve  comme  chef  de  personnel  un  nommé  Dupin, 
je  crois,  âme  damnée  de  Robespierre  et  de  Marat, l'aborde 
effrontément,  se  montre  plus  énergumène  que  lui,  l'en- 
chante et  s'en  empare  au  point  de  se  faire  promouvoir 
au  grade  d'adjudant  général,  chef  de  brigade;  puis,  exé- 
cutoirement  à  un  arrêté  du  Comité  de  salut  public  en 
date  du  23  juillet  1793,  il  réussit  à  se  faire  nommer,  le 


LA  MISSION   DE  JOUY.  417 

25,  commissaire  supérieur  du  Conseil  exécutif,  chargé 
de  tirer  vingt  et  un  mille  hommes  des  armées  des  Ar- 
dennes  et  de  la  Moselle,  et  de  les  conduire  en  poste  au 
secours  de  Valenciennes,  près  de  tomber  au  pouvoir  de 
Tennemi.  Ce  moyen,  imaginé  par  Frédéric  le  Grand,  mais 
que  ce  roi  guerrier  eut  le  double  mérite  de  concevoir  à 
propos  et  d'exécuter  à  temps,  nous  l'imitions  quand 
il  ne  pouvait  plus  sauver  la  place. 

Autorisé  à  s'adjoindre  tous  les  agents  secondaires  qui 
lui  seraient  nécessaires  pour  assurer  le  succès  de  ses  opé- 
rations, il  me  prit  pour  adjoint  et  m'expédia,  ce  même 
jour  25  juillet,  l'ordre  de  le  rejoindre  sur-le-champ  à 
Mézières,  où  cependant  je  n'arrivai  que  le  2  août  au 
matin,  les  ordres  de  Jouy  ne  m'étant  parvenus  à  Lan- 
drecies  que  le  31  juillet  au  soir.  Au  reste,  toute  son  opé- 
ration était  déjà  organisée;  il  l'avait  divisée  en  deux  par- 
ties, la  première  embrassant  le  mouvement  des  troupes 
de  l'armée  des  Ardennes,  la  seconde  celui  des  troupes  de 
l'armée  de  la  Moselle;  ces  dernières,  comme  les  plus 
éloignées,  devaient  se  réunir  et  se  rapprocher  de  Sedan 
et  de  Mézières,  pendant  que  les  premières  utiliseraient 
tous  les  moyens  de  transport  qu'il  avait  été  possible  de 
préparer. 

En  outre,  il  avait  fait  partir  de  Paris  même,  dès  le  25, 
les  ordres  les  plus  impératifs  aux  autorités,  pour  que 
les  troupes  susdites  fussent  mises  en  marche  deux 
heures  après  la  réception  des  ordres  et  pour  que,  à 
jour  et  heure  fixes,  les  voitures  en  plus  grand  nombre 
possible  fussent  prêtes  d'étapes  en  étapes,  de  sorte 
qu'il  n'eût  plus  à  son  arrivée  qu'à  assurer,  rectifier 
et  hâter  l'exécution  de  ses  ordres.  Faire  plus  et  faire 
mieux  était  impossible;  cette  opération  marchait  donc  à 
merveille,  lorsque  nous  apprîmes  que  Valenciennes  s'é- 
tait rendu  le  28  juillet.  Le  but  était  donc  manqué;  mais 

I.  27 


A^. 


418    MÉMOIRES   DU   GÉNÉRAL  BARON   THIÉBAULT. 

une  grave  question  se  présentait.  Les  troupes  des- 
tinées à  secourir  et  à  débloquer  Yalenciennes  ne  deve- 
naient-elles pas  indispensables  pour  arrêter  un  ennemi  vic- 
torieux, dont  toutes  les  forces  se  trouvaient  disponibles, 
pour  Tempêcher  de  se  porter  sur  Paris  par  la  route 
la  plus  courte?  Jouy  en  référa  à  l'instant  au  Conseil 
exécutif;  mais  il  crut  devoir  en  conférer  en  même 
temps  avec  les  représentants  de  la  Convention  qui  se 
trouvaient  à  Lille,  ou  plutôt  prétexter  de  ce  motif  pour 
satisfaire  sa  fantaisie  d'y  aller;  en  conséquence^  il  s'y 
rendit  en  toute  bâte. 

Ce  trajet  donnera  lieu  à  deux  mentions.  Courant  à 
perdre  haleine,  nous  arrivâmes,  vers  une  heure  du 
matin,  aux  portes  d'Avesnes;  un  conscrit,  en  faction 
à  l'avancée,  eut  la  bêtise  de  crier  :  «  Qui  vive?  »  sur  une 
voiture  en  poste.  Le  bruit  des  roues  et  des  fers  des  che- 
vaux sur  le  pavé,  les  claquements  du  fouet  ayant  empê- 
ché le  postillon  et  nous-mêmes  d'entendre,  il  nous 
campa  un  coup  de  fusil,  dont  la  balle  heureusement 
n'atteignit  ni  bêtes  ni  gens,  et  ne  frappa  que  le  coffre 
de  la  voiture.  Le  second  fait  est  d'une  autre  nature. 
Dans  toutes  les  villes  où  nous  passions,  Jouy  s'arrêtait, 
demandait  sur  reçus  des  sommes  d'argent  qu'il  pré- 
tendait nécessaires  pour  la  continuation  de  ses  opéra- 
tions; il  rendait  les  autorités  responsables  et  du  refus, 
qu'il  n'éprouva  nulle  part,  et  de  la  livraison  de  la  somme 
totale  qu'il  requérait,  et  des  moindres  retards.  Il  me 
confondait  par  sa  hardiesse  et  par  tout  ce  qu'avaient 
d'impératif  et  d'habile  les  raisons  au  moyen  desquelles 
il  justifiait  ses  demandes.  Quant  à  moi,  qui  savais  qu'il 
avait  reçu  tous  les  fonds  qui  pouvaient  lui  être  néces- 
saires, et  qu'il  n'avait  aucun  besoin  d'argent,  je  ne  pus 
m'empêcher  de  lui  dire  qu'il  me  paraissait  se  compro- 
mettre d'autant  plus  que  ce  qu'il  réunissait  ainsi  deve- 


LA  MISSION    DE  JOUY.  419 

nait  par  trop  considérable;  mais  il  me  répondit  :  «  Tu 
crois  que  l'on  sait  ce  que  l'on  fait  et  ce  qui  se  fait  dans 
ce  gâchis  de  République...?  Et  puis  c'est  autant  de  pris 
aux  coquins  qui  nous  gouvernent.  » 

Nous  arrivâmes  à  Lille,  où,  pour  mille  motifs,  il 
devait  éviter  de  se  montrer.  Aussi  les  représentants  du 
peuple  Duhem,  Duquesnoy  et  Treilhard  furent-ils 
avec  raison  étonnés  et  mécontents  de  le  revoir  et  lui 
observèrent-ils  que  c'était  à  Mézières  qu'il  aurait  dû 
attendre  les  décisions  ultérieures  du  Conseil  exécutif.  Il 
fut  donc  écouté  avec  défiance,  interrogé  avec  soupçon. 
Il  reçut  l'ordre  de  repartir  le  lendemain  7  août,  à  la 
pointe  du  jour,  et,  comme  châtiment  et  précaution,  il  se 
vit  adjoindre  une  espèce  de  chef  de  bataillon  nommé 
Nivet,  pilier  de  club,  énergumène  au  service  des  repré- 
sentants, espion  du  Comité  de  salut  public,  goujat  dont 
le  rôle  était  écrit  sur  sa  mauvaise  figure  et  dans  son 
regard  faux  et  louche.  «  Allons  » ,  me  dit  Jouy  en  m'annon- 
çant  cette  nouvelle,  «  il  ne  nous  reste  plus  qu'à  jouer  la 
comédie  avec  ce  brigand-là  et  à  être  plus  patriotes  que 
lui!  » 

Jouer  la  comédie,  ou  plutôt  de  telles  comédies,  n'a 
jamais  été  compatible  avec  ma  nature.  Également  éloi- 
gné des  extrêmes  par  caractère  et  par  principes,  je  bor- 
nai mon  rôle  à  parler  peu.  Quant  à  Jouy,  que  toutes  les 
situations  singulières  électrisaient,  qui  ne  manquait 
jamais  d'inspirations  pour  se  montrer  ce  qu'il  n'était 
pas,  qui  feignait  alors  de  la  haine  pour  les  tyrans,  avec 
l'amour  qu'il  avait  pour  la  royauté,  il  joua  son  rôle 
avec  une  telle  supériorité,  que  ce  Nivet,  enchanté,  se 
passionna  pour  lui  et  ne  tarda  pas  à  me  dire  :  «  Comme 
on  connaît  peu  le  citoyen  Jouy!  Mais,  de  retour  à  Lille, 
je  lui  ferai  rendre  justice.  » 

A  la  faute,  à  l'imprudence  de  ce  voyage  de  Lille,  Jouy 


% 


420    MÉMOIRES    DU   GÉNÉRAL  BARON    THIÉBAULT. 

en  joignît  une  seconde  comme  il  ea  aurait  joint  dix,  si 
l'occasion  lui  en  avait  été  offerte.  En  quittant  les  repré- 
sentants du  peuple  et  presque  sous  leurs  fenêtres,  il  ren- 
contre un  capitaine  Daboville;  il  apprend  que  ce  capi- 
taine se  trouve  dans  la  position  la  plus  menaçante,  et,  à 
la  barbe  de  Nivet,  il  le  prend  et  l'emmène  comme  adjoint. 

Nous  étions  à  peine  sortis  de  Lille,  le  7  au  matin,  qae 
nous  entendîmes  le  canon  sur  notre  gauche  et  en  avant 
de  nous.  Peu  après  nous  distinguâmes  la  fusillade.  Lefen 
se  nourrit  de  plus  en  plus  et  se  rapprocha  à  mesure  que 
nous  approchions  d'Orchies.  Bientôt  nous  aperçûmes  les 
combattants;  enfm,  au  moment  où  nous  nous  trouvâmes 
à  la  hauteur  de  ce  village,  l'ennemi  forçait  nos  troupes 
à  la  retraite  et  les  poursuivait  Fépée  dans  les  reins; 
en  avant  et  en  arrière  de  nous,  il  coupait  la  route  que 
nous  suivions.  On  comprend  cette  bagarre,  qu'augmen- 
taient encore  les  boulets,  qui  déjà  arrivaient  jusqu'à 
nous;  elle  fut  complétée  tout  à  coup  par  les  fuyards 
accourant  de  toutes  parts,  les  vivandières  assommant  de 
coups  leurs  haridelles  pour  sauver  leurs  petites  char- 
rettes, les  blessés,  les  chariots,  les  caissons  et  les 
canons  se  jetant  pêle-mêle  à  travers  les  champs!  Au 
milieu  de  ce  désordre,  il  ne  restait  qu'à  s'y  mêler,  et 
c'est  au  galop  de  nos  trois  chevaux  que,  sans  quitter 
notre  voiture,  nous  traversâmes  des  terres  labourées  et 
des  bois  et  des  haies;  ce  fut  en  franchissant  les  fossés, 
au  risque  de  tout  briser,  que  nous  parvînmes  à  échapper 
à  l'ennemi  et  à  gagner  Arras,  où  nous  ne  nous  atten- 
dions pas  à  passer;  de  là  nous  reprîmes,  conmie  nous 
pûmes,  la  route  des  Ardennes,  que,  dans  la  journée 
du  8,  l'ennemi  intercepta  par  des  partis  qu'il  poussa 
jusqu'à  Péronne,  la  plus  laide  des  pucellesi 

Ce  jour  fut  celui  où  le  duc  d'York  et  le  prince  de 
Gobourg,  marchant  avec  soixante-dix  mille  hommes, 


LA  MISSION    DE  JOUY.  421 

battirent  tous  nos  corps  avancés,  arrivèrent  devant  le 
camp  de  César  à  peine  défendu  par  trente-cinq  mille 
hommes  démoralisés,  qui  n'échappèrent  à  un  grand 
désastre  que  parce  que  le  général  Kilmaine  eut  la 
sagesse  d'évacuer  le  camp  dans  la  nuit  et  l'habileté 
de  se  retirer  sans  pertes  et  en  bon  ordre  au  camp  de 
Gavrelle;  ce  mouvement,  à  la  vérité,  abandonnait  à 
leurs  propres  forces  Bouchain  et  Cambrai,  comme  l'éva- 
cuation du  camp  de  César  avait  fait  abandonner  Valen- 
ciennes;  mais  ce  n'était  pas  moins  le  dernier  moyen 
existant  de  conserver  à  la  France  des  débris  de  troupes 
devenues  le  noyau  de  l'armée  du  Nord,  qui  seules  cou- 
vraient Paris  et  que  la  mission  de  Jouy  avait  pour  objet 
de  renforcer  de  vingt  et  un  mille  hommes. 

Un  douloureux  souvenir  se  rattache  à  ce  moment. 
Jouy  imagina  qu'il  devait  rendre  compte  aux  représen- 
tants du  peuple,  à  Lille,  de  ce  qui  venait  de  nous  arri- 
ver, et  du  retard  qui  résulterait  du  détour  auquel  nous 
avions  été  forcés;  il  exécuta  cette  idée  dès  que  nous 
fûmes  hors  de  la  portée  de  l'ennemi  et  sur  la  route  directe 
de  Lille  à  Arras.  Rien  au  monde  n'était  plus  inutile, 
attendu  que  tout  cela  se  ferait  aussi  bien  plus  tard; 
dans  tous  les  cas,  une  lettre  à  la  poste  faisait  l'affaire. 
Mais  il  en  fit  l'objet  d'un  rapport  sous  forme  de  dépêche, 
qu'il  fit  porter  par  Dabovilie  :  «  Comment!  lui  dis-je, 
tu  renvoies  Dabovilie  à  Lille,  d'où  tu  ne  l'as  fait  partir 
que  parce  qu'il  était  sur  le  point  d'être  arrêté,  et  c'est 
aux  représentants  du  peuple  que  tu  l'envoies!  —  Sans 
doute,  me  répondit-il,  un  porteur  de  dépêches  est 
sacré,  et  c'est  un  moyen  de  servir  celui-ci.  »  Or,  ce  mal- 
heureux porteur  de  dépêches  fut  tellement  sacré  qu'à 
peine  arrivé,  il  fut  arrêté,  et  sa  mission  le  servit  si  bien 
que,  huit  jours  après,  il  était  guillotiné. 

Le  mouvement  des  troupes  de  l'armée  des  Ardennes 


422    MÉMOIRES    DU   GKNÉRAL   BARON   THIÉBAULT. 

achevant  de  s'exécuter  comme  nous  arrivions  à  Mézières, 
le  Comité  de  salut  public  ayant  sagement  ordonné  Ta- 
chèvement  de  l'opération  confiée  à  Jouy,  et  la  perte  de 
Valenciennes  rendant  même  l'arrivée  de  ces  renforts 
plus  urgente  que  jamais,  nous  allâmes  à  Sedan  pour 
achever  d'organiser  et  pour  accélérer  le  mouvement  des 
troupes  de  la  Moselle. 

Deux  nouveaux  commissaires  de  la  Convention  nous 
attendaient  à  Sedan,  savoir  :  Perrin  des  Vosges  (1)  et 
Penières.  J'étais  connu  du  premier;  il  mitonnait  encore 
en  moi  un  gendre.  Malgré  sa  participation  à  toutes  les 
horreurs  du  temps  et  malgré  la  velléité  qu'il  manifesta 
de  faire  guillotiner  mon  père,  parce  qu'il  lui  imputa 
mon  dédain  pour  la  main  de  sa  fille,  il  n'était  pas  mé- 
chant. C'était  un  de  ces  hommes  à  impressions  violentes 
et  à  tète  faible,  susceptible  d'enthousiasme  et  de  colère, 
et  qui  ne  pouvait  manquer  d'être  entraîné  ni  par  les 
circonstances  terribles  où  se  trouvait  la  France,  ni  par 
les  hommes  qui  la  gouvernaient,  ni  par  le  rôle  auquel 
il  se  trouva  appelé.  En  outre,  il  avait  de  l'amitié  pour 
moi,  qui  en  avais  pour  lui  et  qui  n'ai  su  ses  projets  que 
quand  il  a  fallu  m'expliquer  sa  haine.  Il  n'était  pas  de 
force  à  juger  Jouy,  et,  s'en  tenant  aux  apparences,  il  fut 
comme  Nivet  enchanté  de  lui;  ainsi  que  son  collègue 
Penières,  il